(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Biodiversity Heritage Library | Children's Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Romans et contes"

Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



«[, Google 



,.Coogk' 



«[, Google 



,.Coogk' 



«[, Google 



..Cooglr 



«[, Google 



«[, Google 



BIBLIOIIIIÏOHE NinOSALE "-"'^'"' 



/ ROMANS ET CONTES 



PARIS 

Cl I LUI 



«[, Google 




,. Google 



AVERTISSEMENT 



Le iimiligiiMiii BDcrès qui a ircocilli lelVeveu de Hameau 
iiaiu avïii donne l'IdËe de publier tes aiiires romans de Diili'' 
roi. el nonii avions aiiuonrr. l'om iicJrvaiii prjltre daDS noire 
coUecliDD. le pki' rnnnii el le plus rêpaniht de tous '' J'injun 
tr pilat'tl*. La dernière Milion de ce litre otignl, dans tes 
pabiicaiiu» 1 bon uurtta^ qaî avaient gahani«e la librairie 
rrantaise k la suite de la revolulîun de IKIS, ilevaît ttre le 
terme de b bveur aceordéc i Diderot de (lanllre sans rnnti- 

Le dîiHienvihne siècle, le plus venuenx de tous les liè- 
eles, au nument d'eDiaioer la -eeonde niuiiié de son eiisrenre 
CDDirae le diable devenu virux, se taisait ermlle. Il oubliait 
sciemnient que le rire sauhis el le Iwa sens d<-< anriens Igei 
étaient des ancêtres dignes de (raver une atré^ble roule » des 
suctesseurs iupables de les eam ireiidn. Bref, re glede re- 
peniant se mit en devoir de liriltcr ce qu'il a?a<i adort, et 
d'adorer ee qu'il avait brâlé, no» pas avec U ferveor naïve du 
Her Sicamlire. luais aiec des i-eiouTs de vertD as^Ditmenl 
fort kmables, s'ils n'eussent iiuiné leur sonrra que dans des 
ranvicliiiDS rênei'liies el respeilables. Noua u'avops pus b' 
préleuUon de metlre en doute la sinrciiie d'un repentir qm 
elTacilt pieusement les pillardïscs de noire ancienne litl^n- 
lurei aussi, bous absliendrons-Doos de remettre an Jour l'en- 
' semûe de /urqne:! Ir (aialislr, puisque di'S pêdagogoes pu- 
dibonds ont signé sa sentence en dis.iut de lui qa'il est n un 
cynique qui u'a pas Tenruse de la gaielé. rulÈanl et insipide 
par là pré ealkiu d'jlre plitsanl et nrijfinal. o 

Kprts ce De profaiidix, debiit avec les mines elbr^s de 
nùre Phiiii^e reucunlraut pour la prcmîei e lois ces espii^'les 
jeunes filles qu'un iaije luiccpieur lai avait in;éolousenu;ut 
appris t éviter, nous noua summes deiuandi> s'il bllail m- 
lArer déOnitivement l'anlenr des Bljotix Indifirtis dans 
la partie da cimeiiei;^ littéraire réservée aui suppliciés, et 

hoDiinc de i;i>nic anq:icl on a. de nos jours surtout, fait si pi'- 
lite la pan de gloire a laquelle il arait dndt. i)r. on ne sai:- 



«[, Google 



rail. iwnHiiiiMinuE. jiètriDer ton jiiB^ineni dms la ronicnipla- 
lion d'une feule hre Ûaftnut piMreile ÏEiirniloiinlIr. A 
ceux qui n'ont fia- In cl ne Uronl jamais ri-llc ce ivre gi|^n- 
USf HR, ibiin |gi|iii'<le ikHirurr 11 jibihk rnriHii laul au muiiile 
i» lilano h-iM de in^milinn iv« ht i>^|iren i|iii INmil 
lears iiHlieni'' lwiiiier<. il [rrj hmi dr di-xi'lpr li s ritm hu- 
naisKli-mlUii irr'foHcAp-4-iai'fi|iil.rutiliinHiiu<. itélrui- 
nirul rt loalaiiiit ediOrr, uuilrdlrrBH'M i te i|i>i s'cl si M- 
qwmi'Ki >u rtppui!. 

Col iliiK riiiM 11 «HTrupoiiiaucr ri le* <En<ie< de fan- 
lakir if- (tiivains lin dii-hniiicsie sirrh'. 1)111' bouc devrons 
■ona nruiilri', si uoy* vmMuiiS nnus alwtiairr a U [uig drS in- 
fediiei- kaiiruseï de ceux qu'il* dinibiliirrui si Tililau- 
nenl pi i.f l'iilhDus'asnipti ât roliiira qui Ii'vt di-airnt inifi 
toUmiifiii : Srii-x timi dd, Len esi<ritii dr buHiie (ol MarouC 
en lii<aiil k t œuiTrs qtb- wms ri'im-iiuiiit en Umlere . niidre 
iu;ilB]iDiii>'ptDiderrt.ceruiilrarsilieir.-us ineiii doné.rhet 
qgi i-B irauTriii ri'imirs;!» Tirve i|1rtclanii>.iii lU'flgiblliléli 
plus [•Mlondr. la riuk-ur b plui mBimniiiC'ilic. Jiiluics 1 la 
flDsIiaiiie TaiMUi —ils iruuvcroui sans pvine h» i-uuiqrioi 
des inin-iirrii que la |iimlrm luwh-tim imibs iiniive. <i bmis 
ROBa esliweiaui' lienrrBi, |iour unLC lail, de leuratidi en- 
li^OTViai la pnile de re ire^gr du ivril-i rfa.iiauulit qii'il iw 
dt|ir|id;iiti>ah du iinire limi:.e nifaHle irmiMii luulp R.aBde. 
TW fB liBiilaul BOlre rbui), iwu* Ue [>uiivii-iK biM-rr de 
elle bi ReliglrVM, te liTir i|Ul » «iiru e aiiiiiuiditui W dro l 
d'borriiiiler le wrvma pei-m di'S iuli|:uiu obi k lonl. Afin 
de'ii'Ditie [Hi'riUe rrUu ulik^ IcCiBrr, unas uiiu« siiuiaieji Mr- 
vii d'une rdiliiiB lura '■lili- du lurllir le fi'U aoi iHiiii:r>'«. III- . 
deiut a\ail elï t>*ei fiNl]iinir ta>tc arci'Hrr roBinie vraie in 
■Mii|Bi> du CinlFiiu'e reiio bi luin-, un phiidi ne inaidu^ar 
tMins la> abus dei eo^vruu ei les dnugi r> di'' Qub-v» vota* 
liiHi>i il euil de iiulre devoir de iw pa* eloulT.T ici» Alo- 
qwiiiii l'aiulr. <^ que BOU> |'BbhoU> ft la fBitr ■'■ |ia', il est 
vni, une au>ri luiBie imiifii tBiia'e, mit* im j iMonnaiin 
l'inDun vaiiéii- dm douA à G>s<:lltiellrnll'll^ |iioi<rr> i notre 

saut à la «ie .Itiimirc : Tisiiiil. U< rmurvl le b<iii ftun, qui 
le rtieUvntdeiuuccu Joui'dolnCa^uiilii |>liu> iuqaieirinle. 



«[, Google 



ROMANS ET CONTES 



LA RELIGIEUSE 



La réponse de M. le marquis de Crolsmai'e, 
sHl mVii ta.it une, me r>iurnii-a les premiëi'cs 
lignes dn ce i-i^cit, Aiunt que de lui écrire, 
j"ai voulu ie conn.iliri'. (LVst ini homme du 
moDdc, il sijaL illustré au service; il est ûgé, 
il a été m;irié; Il a une fîlie et deux lî's qu'il 
aime et dmit il <>st ctiéri. Il a de la naissance, 
des lumièia-:, de Tesprlt, de la gaiéié, du 
goût pour les lieaux-arL'i, et surtout de i'ori- 
Biualiié. Oo m'a fait l'éloge de sa seu.<ihilité, 
de son liontifitr et de sa probité; et J'ai jugé 
par le vif intérèt qu'il :i pris à mon atFaire et 
par tout ce qu'oa m'en a dir, que je ne 
m'étais point compromise en m'adressant à 
lui; mais il n'est pas ^ pi-ésurrter qu'.l se Ai:- 



u. Google 



— 6 — 
termine k changer mon son sans savoir qui 
je suis, et c'est ce motif qui me résout à 
vainci-e mon amour-propre et ma répugnance, 
en entreprenant ces mémoires, où je peina 
une partie de mes malheurs, sans talent et 
sans art, avec la naiVeté d'un enfant de mon 
âge et ia franchise de mon caractère. Comme 
mon protecteur pnurniit exiger, ou que peut- 
être la fantaisie me prendrait de les achever 
dans un temps où des faits é oignes auraient 
cessé d'être présents à ma mémoire , j'ai 
pensé que i'abi-égé qui les termine, et la pro- 
fonde imprécision qui m'en restera tant que 
je vivrai, suffiraient pour me les rappeler avec 
exactitude. 

Mon père était avocat. Il avait épousé ma 
mère dans un âge .isHez avancé; il en eut 
trois flilef. Il avait pins de fortune qu'il n'en 
fallait pour les établir solidement; mais pour 
cela. Il fallait au moins que sa tendresse fût 
également parugée; et il s'en manque bien 
qne j'en puisse f..ire cet éloge. Certainement, 
je Talais mieux que mes scears par les agré- 
ments de l'esprit et de la figure. Je caractère 
et les talents ; et il sembla t que mes parents 
en fussent aRligés. Ce que la nature et l'ap- 
plication m'avaient accordé d'avantages sur 
elles devenant pour moi une source de cha- 
grins, afin d'être aimée, chéHe, fêtée, excn- 
sée toujours comme elles l'étaient, dès mes 
plus jeunes ans, j'ai désiré de leur ressembler. 



S'il arrivait qu'on dtt à ma mère : vous ave;! 
des eofante charmants..., jamais cela ti^ 
s'eutendait de moi. J'étais (luelqiieTuis bien 
ven^ de cette injustice; mai.i les loii:ingeN 
4jue j'avais tvçiips nie coOt tient si clier quand 
nous étinHs seule?, que J'auritjs aiiCiint aimé 
de riadifférence ou ntttme des Injures ; plus 
les étrangers m'avaient marqué de prédilec- 
tioD, plus oa avait d'humeur lors'iu'ils étaient 
sortis. Oh I combien j'ai pleuré de luis de n'être 
pas née laide, bête, ^ottf, orgueilleuse, en 
un moc, avec tous les travers qui leur réus- 
sissaient auprès de nos parental Je me suii^ 
demaudé d'oill venait cette bizarrerie daus un 
père, une mère d'ailleurs honnëcfs. Justes ei 
pieux. Voua l'avouerai-je, monsieur î Quel- 
ques dii^cours échappa à mon pAre dans ïit 
colère, car il était violent, quelques circons- 
tances rassemblées k diflérents Inlcrvalles, 
des mois de voisins, des propos de valett^, 
m'en ont Tait sou])çonner une l'aison qui les 
encusei^ilt un peu. l'eut-ôtre mon père avait- 
il quelque incertitude sur ma naisiiaoce ; 
peut-être rappe1ais-j© It m:i nièi'e une faute 
qu'elle avait commi^^e, et l'ingratllude d'un 
bomme qu'elle avait trop écuuté, que sais- 
jeî Hais quand ces soupçDiis st^rulunt mat 
fondés, que Hsqnersis-je i vous les. confier? 
Vous brûlerej cet éerii. et je vous pn)metB 
de brûler vos réponses. Uimme nous éiious 
venues au monde à peu de diatjuce les uao.» 



«[, Google 



— « — 
des autres, nons devînmes) grandes toutes les 
troia ensemble. Il so présetiia des partis. Ma 
sœur 3U'f:a fut recherchée par un jeune 
homme charmanl; je nt'apei-çiis qu'il me 
distinguait, et qu'dlo ne serait Incessamment 
que le prétexte de ses assiduité?. Je pres- 
sentis (OUI ce ijue ses attentions pourraient 
m'atlirer de chagrins, et j'en avertis ma 
mère. T'est peiit-ètre la seule cho-e qne j'aie 
faite en ma vie qni lui ait éié agr^-able, et 
ïoîi^ comment j'en fus récora|ien.-^e. Quatre 
Jours aprVis, ou du moins ù peu de jours, on 
me dit qu'on avuit arr'ëtê ma p'uce dans un 
couvent, et dès le lendemain j'y fus conduite. 
J'éials si mil à la maison, que cet événement 
ne m'aflligea point, et J'allai à Sainte-Marie 
(c'est mun premier couvent) avec beaucoup 
de gaieté. Cependant l'amant de ma sreur, ne 
me voyant plus, m'oublia et devint son époux. 
Il s'appelle M. K...; il est notaire, et demeure 
àCoi'beil.où llfait un assez mauvais ménage. 
Maseconile sœur fut mariée à un M. Bauchon, 
marchand d-^ soieries à Paris, rue Uuincam- 
poix, et vit bi,en avec lu). 

Mes deux sieurs établies, je c:'uBC|u*on pen- 
serait à moi, et que je ne tardeniia pas à sor- 
tlrdu Rouvonl, J'avais alorn seize ans etdeml. ■ 
On avait fait des dots considérables à mes 
sœurs. Je me promettais un sort égal nu 
leur, etmatëie était remplie de projets sé- 
duisants, lorsqu'on me flc demander au par- 



sot, Google 



_ 9 — 
loir. C'était le père Séraphin, directeur de 
ma mëie; il avait été aus»! le mien ; a nsi, il 
n'eut pas d'cinliarriis à m'expliqner le motir 
de sa visj'e : Il s'agia^ait de (n'engager à 
prendre Ihiibii. Jeme lécriLiîsur ivtte étrange 
proposiilon, et je lui déclarai nettement que 
Jene me seutais aucun guùt pour l'état re- 
ligieux. Tant pis, me dit-il, cur vos parents 
se sont dépiiuiiiés^our vos tœarn, et je ne 
Toi» plus ce qu'ils pinirralent pour vous duns 
la i^iiuution éiroit^ cù ils se sont réiliiits. Ké- 
fléchlssezy, mudemoiselle; il Tuut ou entrer 
pour toujoui-s dans celte maison, ou s'en aller 
dans quoique couvent de pio^itice oà l'on 
, vous recevra pour une modique pension, et 
d'où vous ne sortirez qu'à la m<jrt de vos pa- 
rents, qui peut fe faire attendre encore long- 
temps... Je'me |ilai(rnis avec anieniime, et je 
versai un torrent de larmes. I.a su|térieure 
était prévenue; elle m'attendait an ruiour du 
parloir. J'élais dans un désordre qui ne se 
peut expliquer. Elle médit : * Et qu'avez-vous, 
ma clière eufanlT [Bile savail; mii-^ux que mol 
ce que j'avais.^ Homme vous vohàl Mais on 
n'a jamais vu un Oésesjioir pareil au vôtre! 
vous me fa-les trembler. E-^t-ce quu vous avez 
perdu monsieur votre |ièrc ou inudume votre 
mÈreî » Je pen.«ai.« loi répondre, en me jetant 
entre ses briis : « Kbt plût à Dieu!.... h Jemo 
contentai de ni'écrier : n ilélus! Je n'ai ni 
père ni mère; je suis une malheureuse qu'on 



déteste, etqu'onvcuteoterrericl toute vive.* 
Elle laissa l'o-sser le ttirrent; die attendit le 
nHiineDt de la traaqulllité. Je lui expliqua! 
plus clafretneiit ce (lu'on venait de m'aonon- 
cer. Elle parut tivoir pitié de mol; elle me 
plaignit; elle m'encouragea à ne point em- 
brasser un état pour lequel je n'avais aucun 
goût; elle me promit de prjer, de remontrer, 
de solliciter. Oti ! monsieur, combien ces su- 
jjérieures de couvent sont urtificieusea t vous 
n'en avez point d'idée. Elle écrivit en effet 
Elle n'ignorait pas les réponses qu'on lui fe- 
rait; elle me les communiqua; et ce s'est 
qu'après bien du tem])a que j'ai appris à dou- 
ter de sa btiniie foi. (:ep<'ndaDt le tenne qu'on 
avait mis à ma résolution arriva; elle vint 
m'en Instruire aiec la tristesse la mieux étu- 
diée. D'abord file demeura sans parler, «b- 
suite elle mn jeia quelques mots de commiaé- 
ration. d'»prè^ lesquels je compris le reste. Ce 
fut encore une scène de dt^spolr; je n'en 
aurai guère d'autres à vous apiwndre. Savoir 
se contenir e^t leur grand art. Ensuite elle me 
dit (envéri:é,je crois (|ue ce fut en pleurant); 
H Eh bien I mon enfant, vou!! allez donc nous 
quitter I Ch^re enfant, noua ne nous reverrons 
plus!.... D Et d'antres propos que je n'enten- 
dis pas. J'étais renversée sur une chaise, ou 
je gardais le silence, ou je sanglotais, ou j'é- 
isla Imni'iliile, ou je me levais, on J'allais 
tantôt m'appuyer contre les murs, tantM 



— ii — 

exhaler ma douleur sur son sein. Voflà ce qui 
s'était pas>ë lorsiju'elle ajouta : « Hais que 
ne faites-vous uue chose? li^coutez, et u'ollez 
pLis dire au moins que je vous en ai donné le 
€Oiiseil;Je compte ttur une discrétion lavîO' 
lable de votre part, c:ir, pour toute chose au 
moude, je ne voudrais jias qu'on eût un re- 
proche à me faire. Ou'esi-ce qu'on demande 
de vous7 Que vous prenie^z le voile? Eli bien! 
que oe le p^eIlez-lOU^7 A quoi wla vous en- 
gage-t-ill Arien; <t demeurer encore deux 
ans avec nous. On ne saii ui qui meurt ni 
qui vit; deux ans c'est du temps : il peut 
arri\er bien des choses en deux ans... a Elle 
joignit ii ces propos iu^idreux taut de cares- 
ses, tant de protestations d'amitié, tant de 
faussetés douces I Je savais où j'étais, je ne 
savais pas où l'on me menait, et JH me laissai 
persuader. Elle écrivit dooc à mon père; Ea 
lettre était très bien, ohl fiour cela, on ne 
peut mieux : ma peine, ma douleur, iites ré- 
clamations n'y étaient point dissimulées; je 
vous assure qu'une Hlle plus fino que moi y 
aurait été trompée : cependant on finlsst^t 
par donner mon coutent^meni. Avec quelle 
célérité tout fut préparé 1 Le jour fut pris, 
mes habits fails, le mumeot de la ci^rémonfe 
arrivé, san8 que j'aperçoive aujourd'hui le 
moindre intervalle enue ces chuse:^. J'oubliais 
de vous dire que je vis mon pi^i'e et ma mère, 
que je n'épargoai rien poui' les toucher, et 



,. Google 



que je les trouvai inflexible!'. Te ftit «n 
M. rabb>i Iflln, rtocfciir de Sorboiine, qui 
m'evhurta.et M. l'évêqne d'Alep (|ni me donna 
l'hiiblt, Cftte ci^rémonle n'est pns gare par 
elle-m'^me; en jour-là elle Tut des |iliis tristes. 
Quoique tes p(;ligiel^se!■i■|emprPssaK^e^t autour 
de moi pour me soutf nir, vingt Tois je sentis 
mes genoux se démber, et je me vis prête à 
tomber sur les murches de l'autel. Je n'enten- 
dais rien, je ne voyais n'en, j'étais stupide; 
' on tne ineiiall, et j'allais; on m'Interrogeait, 
et l'on i^ponclalt pour moi. Cependant cette 
cruelle cérémonie prit fin ; tout le monde se 
retira, et Je re-oai au milieu du tniupeau au- 
quel on venait de m'as-ocier. Mescompognes 
m'ont en'ouri^e; elles m'embrassent, et se di- 
sent : Mills voj'ez donc, ma smur, commeelle 
est beliel l'ommece voile relève labliincheur 
de son tefntl comme ce banil'au lui sied I 
comme II lui arrondit le vl^gel comme il 
étend ses Joues! comme cet habit Tait valoir 
sat^llc et ses bras!.. .Je les écoutai» à peine; 
j'étais désolée. Cependant, il faut que J'en 
convienne, quand Je Tus seule dans ma cel- 
lule, je me ressouvins de leurs (latteries; je 
oc pus m'empftfher de les vérifier à mon pe- 
tit miroir, et il me sembla qu'elles n'étaient 
pas tout à Tait déplacées. Il ,v a des honneurs 
attachés à ce jour; on les exiigi^rj jioup moi, 
mais j'y (m peu sensible: et l'on aflecta de 
croire le contraire et de me le dire, quoiqu'il 

L.,-.».Coo8[o 



lût clair qu'il n'en était rien. T.e soir, an sor- 
tir de U prière, b supérieure fe iviidit dans 
ma celule s l*:n v^Tité, me dil-elu api^ 
m'avoir un pi-u consiiérée, je nw sais pour- 
quoi vous:ivt^K tant de n-pugnance pour cet 
habil; il loiis tait h merteiile, et vous Ates 
charniantu: sœui' Suzuune est une très bt-lte 
religieuse; on voiisena<tneradavantH};p, Ça, 
voyoïiHuii peu, marchez. Vous ne vous tenez 
pas assez droiie; il ne faut pas être ci)urbée 
comme cela... ■ Bile me composa la lête, les 
pieds, les mains, la tuille, les bras; ce fut 
presque une. leçon de 'Uarcel (1) surlesg Aces 
monastiques, car chaque état a les siennes, 
ensuite elle s'ast'lt et me dit: u C'est bien; 
mais à présent parlons un peu sérieusement 
Voilfi donc deux ans de gagné--'; vos parents 
peuveni cli.uiger de résolution; vous-même, 
vous \Qudi-ez [wut-ôire rester ici quand ils 
voudront vuu- en tijcr; Cela ne ser^tlt point 
du tout iinpos Ible. — lUadume, ne le croyez 
pas. — Vous a ez été longtemps parmi nous, 
mais vous ne connaî-sez piis encore notre 
Vie ; el e a ses peines sans doute, mais elle a 
aussi ses douceurs... » Vous vous doutez 
bien de tiiui ce que le put ajouter du monde 
et du cloître, celii est écrit partout, et par- 
tout de ia même aiaui'Te; car gr.tces à Dieu, 
on m'a Tait lire le nombreux Tutras de ce que 



Il Cèlèhre maitri' dn lUn^c. 



«[, Google 



— u — 
les religieux ont débité de leur élat, qu'ils 
connaiBxent bien et <|D'ils détestent contre 
le miiDde qu'ils iilmenr, qu'ils déchirent, et 
qu'ils De connaissent pa,". 

le ne voaist- ni pas le déiail de mon novi- 
ciat : si l'uQ observait toute son austérité, on 
n'y résistemlt pas; mais c'est le temps le 
plus doux de la vie monastique. Une mère 
des novices e?t la ^fen^ U plus indulgente 
(;u'on a pu trouver. Son étude est de vous 
dérober IouIpr les épines de l'état; c'est un 
cours de séduction U ptus subtile M la 
mieux apprêtée: c'est elle qui épaiesit les té- 
nèbres qui vous environnent, qui vous berce, 
qui vous endort,qui vous en impose, qui vous 
fascine : la nôtre s'attacha à moi particu- 
lièrement. Je ne pf-nse pas qu'il y ait aucune 
amp, fenne et sans expérience, i l'épreuve 
de cet ari runeste. te iiiundea sespréi-ipices; 
mais je n'imagine pus 'fuon y arrive par une 
p^te aussi fucile. Si j'avais éternué deux fois 
de suite, j'étais dispen-ée de l'oftice, du tra- 
vail, de la prièi-e; je me conchais de meiieure 
heure, je me levais plus tard ; la régie cessait 
pour moi. Imaginez, monsieur, qu II y avait 
des jours où je souitiiais après l'jnstaut de 
me sacrifier. Il ne se passe pas une histoire 
fâcheuse dans le monde qu'on ne vous en 
parie ; on arrange les vraies, ou en fait de 
fausses; et puis ci 
pt des actions de 



u. Google 



— » — 

à courertde ces humiliantes aventureB. O- 
pendBDt 11 approchaii, ce temps que j'avak 
quelquefois h&té par mes dé.iirs : a!»ra |q d&- 
rins rêveuse, je eeiitis mes répu^aancss sa 
rérelller et s'accroître. Je les allais crmlier k 
, la supérieure ou à notre mère des novices. 
Ces femmes se vengent bien de l'eunui que 
vous leur portez; car il ne faut pas croire 
qu'elles s'amusent du rOlo hypocrite qu'elles 
jouent et des sortises qu'elles sont forcées de 
roua répéter ; cela devient i la fia si usé et si 
maussade pour ellesl mais elles s'y déter»t< 
n^ft, et cela pour un millier d'écus qu'il ai 
revient à leur maison. Vuilà l'objet Important 
pour lequel elles mentent taui« leur vie,, et 
prépu-ent à déjeunes intwcentes un désespoir 
de quarante, de cinquante années, et peut- 
être UE malheur éternel ; car il e>t sùf, moD- 
sieur, que, sur cent religieuses qui meurent 
avant cinquante an.% Il y en a cent tout juste 
de damoéêe, sans compter cultes qui devien- 
nent folles, stapides ou furieuses eu atten- 
dant 

ïl arriva un jour qu'il s'en é::happa une d« 
ces dernières de la cellule où on la temit 
renfermée. Je la vis. Voilà l'époque de mr«i 
bonheur ou démon malheur, selon, monsieur, 
la manfëre dont vous en userez avec nioi. Js 
n'ai jamais nen vu de si hideux : ella^tait 
échevelée et presque sans vêlement; elle traî- 
nait des chaînes de fer ; ses yeuK étalent éga- 



«[, Google 



ré?; elle s'arrachait les cî>e* eux, plie se Trap- 
paic la iMiitrine avec les iiciing,", elle TOurait. 
elle hurlait; elle se chargeait elle-même et 
les aiiti-cs des plus ten-lbles imprécations; 
elle cherchait une feDëtre poui' se préci- 
piier. 

l.a fp;ryeur me saisit, je tremblai de tous 
mes membres. Je 1 Is mon sort dans celui de 
cette inrortiinée; et sur-le-chiimp ii,rut décidé 
diins miiu cœur que je mourrais mille fois 
plutôt i|ue<le m'y exposer, Oti pressentit l'effet 
que cet événement pourrait faire sur mon 
esprit; on crut devoir le prévenir. On me dit 
de cette religieuse je ne sais combien de mea- 
Eonges ridicules qui se C(miifdl.»aient : qu'elle 
avait déjii IVsprlt dérauj^ quand on l'avait 
reçue; qu'elle avait eu un grand efTi-oi dans 
un temps critique; qu'elle était devenue su- 
jette à des visions ; qu'elle se croyait «-ti com- 
merce avec les an^'es; quVNe avait r>lt de:^ 
leciures pernicieuse», qui loi avaient gâté 
l'esprit; qu'elle avait etitr'iidu des novateurs 
d'une morale outrée qui l'avaient si f^rt épou- 
vantée de* jugements de Dieu, que sa tête, 
ébranlée, en avait été renver.-ée; qu'elle ne 
voyait plus que des démens renfiT et des 
goufl'i'es lie Teu ; qu'elle^ éialent bien malheu- 
reuses; qu'il était inouï qu'il y eût jamais eu 
un pareil sujet dans la maison : que tciis-je 
encore qunlï C'«la ne prit point aupri-s de 
mol. A tout moment, ma reliffieuse folle me 



,. Google 



^ n — 

revfnslt à l'esprit, pt je me renouvelais le 
serment de ne faire aucun lœii. 

Le voU.i po'irUnt arrivé, ce moment oi'i il 
B'agis>ail lie nmiitri r si j« ravala me lejiir pa- 
role. Un m tin, «près l'once, je vis enlrer la 
supérliiirerhez mni. Elle tenait une leiire. 
Son \isAge était celui de la tristesse et de 
l'abaitemenl ; les bras lui tombaient ; il sem- 
blait que M iriain iiVAt pas la foi'ce de soule- 
ver cei te leitie: elle me regardait; des larmes 
Eembiaieiicioiilir cl»ns ses yeux; elle se tai- 
sait, et moi iiiissl : elle attendait que je par- 
lastte la |ireiiiièi-£; J'en fus tentée, niais je me 
retju.'. Elle me demand.i comment je me por- 
tais; quel'orfîce avait éré bien lon^ aujour- 
d'hui; que j'avais un peu tous-é; que je lui 
paraissais iiMiisposée-Atout cHajerépmdis : 
« Mon, ma chèi-e mère. » Elle tenait toujours 
sa lettre d'une main pendante; au milieu 
de ces (iiiestiiiua, elle la po<a sur ses fcenoiix, 
et sa malu U cacliHit en partie; enfin, apr<^ 
avuirtciunié amour de i)ueique.s quesiiiuissur 
mon pën; sur ma mi're, voyant que Je ne 
lui deiriandais po nt ce (pie c'était que ce pa- 
pier, elle me di^ : « Voilà une lettre... n A ce 
mut, je .«entis mun rieur se troubler, et j'a- 
joutai d'une voix enttrcnupée, et avec des 
lèvres ireiiiblHiites : « E le est de ma m^re7 
.— Vous l'avez dit ; tenez, lisez... ■ Je me re- 
mis un peu, je pris la lettre, je la lus d'abord 
avec assez de fermeté; mais i mesure que 

' L<„z«[, Google 



— 18 — 
j'uvançaÎE, la frayeur, nndlgtistlon, )a colère, 
le dépit, différentes passions se succédant en 
mol; j'avais difféi entes voix, je prenais diffé- 
rente visages, et je faisais différents moura- 
tnenU. OuAlquefois je t«nai3 à peine oe pa^ 
pier, DU fe le tenais comme si j'easse voulu 
le déchirer, ou je le errais violemmeot 
comme si j'avais été tenté de le Troisser et 
de te jeter loin do moi. « Eh blea! mon sa- 
Tant, que rëjiondrons-nous à cela? — Ma- 
dame, vovs Je savez. — Mais non, je ne le 
liais pas. Les temps sont malheureux, votre 
famille a souffert des ppnes; les alTiiires de 
voB sœurs sont dérantiées; elles ont l'une et 
l'autre beaucoup d'enfants; on s'est épuisé 
pour eUcs en les mariant; on se ruine pour 
les soutenir. Il est impossible qu'on vous ftose 
an oerlalQ sort; vous avez pris l'habit, on 
s'est oonstitué en dépenses ; par cette démar- 
che vous avez donné des e^giérances: le bruit 
de voire profession prochaine s'est répandu 
dans le monde. Au reste, comptez toujours 
sur tous mes secours. Je n'ui jamais attiré 
personne en reli)i;ian; c'est un état où Dieu 
nous appelle, et il est très dangereux de niËler 
savoiKâlasl(>nDe. Je n'entreprendrai point de 
parlera votre craur si k già<;eneliii dit rira; 
jusqu'à présent, je n'ai point à me reprocher 
le malheur d'une autre: Toudrais-je commet- 
oer par vous, mon enfant, qui m'êtes ai chèreT 
Je n'ai point oublié que c'est ù ma persuasion 



u.Coogk' 



— 19 — 
qu8 vous Avez fait les premiërea démarches, 
«t Je ue souaVimi point i^u'un eri «buse pour 
voDs engager au deli de votre volonté. Voyons 
donc wa^mble, coiicËituns-nous. Voulez-vous 
faire profestûonî — Nim, madame. — Voos 
ne voue sent«z aucun goût pour l'état reli- 
£ieux7 — Non madame. — Vous n'obéirez 
point à vos parental — Non, madame. — Que 
voulez-vous donc devenir? — Tout, excité 
rdigieuse. Je ne le veux pas être, Je ne le 
serai pas. — Eb bien ! vous ne le serez pas. 
Mais arrangeons une réfranse à votre mère... ■ 
Nous conviâmes de <|uelques idées. Elle écri- 
vit, et me montra sa lettre, qui me parut en- 
core très bien. Opendant, on me dépé<Jia le 
directeur de la maison ; on m'envoya le doc- 
teur qui m'avait prâcliée i ma prise d'habit-, 
on me recomni)tnda à. hi mère des novices; js 
VIS H. révèque d'Alep; j'eus des lances à rom- 
pre avec des femmes pieuses qui se mêlèrent 
démon aStiresansque je tes connusse; c'^ 
taient des conférences continuelles avec dei 
moines et des prêtres; mon père vint; met 
sœurs m'écrivirent; ma mère parut la der- 
nière ; je résistui à tout. Cependant, le jour 
fut pris pour raa profession ; on ne oéglifcea 
tien pour obtenir mon cousentenient ; mais 
quand on vit qu'i.élait inutile de lesolUcit^, - 
OB prit le parti de s'en pass^. 

De ce. moment. Je fus renfermée dans ma 
œllole; on m'imposa le silence; je fus sépa- 



«[, Google 



l'i^e de tout le monde, abandonnée h moi- 
même, et Je vis clairement <|u'()ii était résolu 
à dis|io»er (le moi sans moi. Je np voulais 
point m'engager, c*élait un point décidé, et 
toutes les terreurs vraies ou Taus'®* iiu'on me 
jetait sans ct-sse ne m'ébranl;iient pas. Ce- 
penil,int. J'étais duns un état di^plortible : je 
ne savais point ce qu'il (louvait diiptr, et, s'il 
venait à cessT, je t'avais encore moins ce 
qui pouvait m'arriver. Au milieu decestn- 
ceitiiudes, je piis un parti dont voun ju- 
gerez, monsieur, comme il vous |>lalra : 
je ne voyais |>Ius personne, ni la supérieure, 
ni la mère des nov ces ni "'e;* compagnes; je 
fis avertir la première, et je feignis de me 
rapprocher de la vo'onié de mes parent''; 
mai» mon dessein était de finir cette persé- 
cution avec éclat et de pixjtester pultllqiie- 
ment coiiti% la violence qn'on inéliCuit : je 
dis doiic qu'on était maître de mon sort, 
qu'on en pouvait disposer comme on vou- 
drait; 'pi'on exigeait que je fi'<i<e profewioo, 
et que Je la fenis. Voiift la joie rép:indue 
dans toute la maison, les care-^ses revenues 
avec toutes les flatteries et tonte la i'éduc- 
tion. >■ Dieu avait parlé ù m ~n cœur; personne 
n'était plus Taite pour l'état de perreciioa 
que moi. Il était lmpo~sihe que ce^a ne fût 
pas, on s'y était toujours attendu. On ne 
remplit pas ses devoirs avec tant d'éd'flca- 
tJoD et de constance quand on n'y est pu 



«[, Google 



vraiment destinée. La mère 'Jes noviCRs n'a- 
vait Jamais vu dan'» aucune di sus élèves de 
vocution mieux caractérisée ; elle était toute 
surprise du travers que j'avais pris, rnals elle 
avait toujours bien dit à notre mère supé- 
rieur i|u'ii rdltait t>-oîr bon, et que cela pas- 
sera t ; que les meilleure» rcDgMuïeK avaient 
eu de ces moments-là ; que c'étujeni des mg- 
gpsliouH du mauvais esprit, qui reitoul)luit ses 
efforis lor.-flu'il était sur le point de pei-dre sa 
proie; c|ue i'ullais lui échapptr; qu'il n'y 
avait plus (jue de-i ra-'es pour moi; que les 
obligatiousdeiavie religieuse me pamltrulent 
d'aurai.t plus tupponabies que je me les étals 
plus foi'tf meut ex»gérées ; i|ue cet si'pes)>a- 
tissemeiit subit du jutig était une (.'f^iedu 
ciel, qui t-a servait de ce moyen pour l'allé- 
ger...-» fi nieparaissait assez sln.:ulier que la 
même chose vint de Dieu ou du diable, selon 
qu'il leur plaisait de l'envisager. H y a beau- 
coup de Circonstances pareilles dans la reli- 
gion ! et ceux qui m'ont consolée m'ont sou- 
vent dit lie mes pensées les tjns i|ue c'étaient 
autant d'insii^ations de Satan, et les autres 
autant d'juspi rations de Dieu. Le même mal 
vient ou de Dieu qui nous éprouve ou du 
diable qui nous tente. 

Je me conduirais avec discrétion ; je crus 
pouvi'ir me répondre de mol. Je vis mon 
père ; il me piifia froidement ; je via ma mère, 
elle m'embrassa; je reçus des lettres de coa- 



«[, Google 



gnttulatloa de mes ^œurs et do beaucoup 
d'Autres. Je sus que ce swatt un M. Sornin, 
vicaire de Saini-Koch, qui ferait le sermon, 
«t M. Tliierry, !;!li:iaceiier de l'Uuiv'ersité, qui 
recevrait mea tojux. Tout alla bien jusqu'à la 
veilie du grand jour, excepté qu'ayant appriâ 
«tue la cérémouie serait clanilestine, qu'ily au- 
rait tris peu de monde et que U porte de l'é- 
glise ne serait ouveitequ'aux parents, j'appelai 
par la. touriëre toiite« les personnes de notre 
volsinafe, men amK mes aaiies; j'eus la per- 
mission d'étTireù quelques-unes de mes con- 
naissances. Tuut ce concours auquel on ne s'at- 
tendait guère se piésenia; il fallut le laisser 
entrer; et l'assemblée fut telle à peu prësqu'il 
la fallait pour mon pn Jet. Obi monsieur, quelle 
nuit que celle qui précédai Je ne me couchai 
point; j'étais assise sur mon lit; j'appelais 
Dieuà mon secours; j'f'let'aJs mes mains au 
ciel , je le preoaii'à témoin de laviuteoce qu'on 
me faisait; je me représeutais mon rôle au 
pied des autels, une jeune fille protestant à 
taaate voix contre une action à laquelle elle 
parait avoir confeutl; le scandale des assis- 
tants, le désespoir des religieuses, la fureiH- 
de mes parent-". Dieu t que vais-je devenir T.. . 
Bu prononçant ces mots, il me prit une défail- 
lance générale, je lombîil évao lUie sur mon 
traversin ; un fiisson, diuas lequel mes ^aoux 
se battaient et mes dents t^e frappaient avec 
bruit, succéda à cette «jéfaiUaace ; à ce fris- 



sot, Google 



dSH, ane chaleur terrible; m rm esprit ne trou- 
bla. Je ne me souviens ni du m'étre déshabil- 
lée, ni d'être sortie de ma cellule; wpendaot 
on me trouva une en clieTn se, érentloe par 
terre à la porte delasup^rlf^iire.sarrsmouve- 
raest et presque sans vie. t'ai appris ws cho- 
ses depuis. On m'ikvait rxpimnée dnns macel- 
lule ; et, le matin, mon Ht Tut ètnvironné de la 
supérieurev^ de la mère dps iiovîc*» ci de cd- 
tes qu'on appelle las a»ii>lantes. J'^UIe fort 
abattue; on me fit (|up|((<ies)|uestions; onvtt 
par mes réponses que je ij'avais aucune con- 
naissance de ce qui s'émit pa^é et l'on se 
m'en parla pat. On me dfinanda comment je 
me portais, sj je persistais dans tnasainte ré- 
solution et si je me saurais en éiat de suppor- 
ter la fatigue du jour. Je n-poudis que oui ; 
et, contre leur atten'e, rien ne Fut dérangé. 
On avait tout disposé i\i^n la veille. On eonna 
les cloches, pour apprendre à tout Ifl monde 
qu'on allait fiiire une m:ilheun-iise. Le oaier 
me battit encore. On vint nie parer; ce jour 
est un jour de toilette ; à présent qne je me 
rappelle toutes ces cért^moinef. Il me semble 
qu'elles avaient qnelqBe chose de solennel A 
de bien tou''h:int pour une }etiiie Innocente 
que son penchant n'enimlnerull Tmint ailleurs. 
On me conduisit à l'église; on célébra la 
sainte messe: leb m vicait-e, qui me soupçon- 
nait une résignation que je n'uvais point, me 
fit un long sermon où il u'; avait pas un mot 



u. Google 



- 2i — 

qui ne fût ft contre-sens; c'était quelque choSB 
de bien lidiiîule que tout es qu'il me disait de 
mon honh<-ur, de la (ji-ace, de mou courage, 
de mon zèJe, de ma fei-vtiui', et de tous les 
beaux si^n inieiitf qu'il me supposaiL Ce con- 
truste du son éloge et de U déiiiarclie que 
j'allais faire me troubla; j'eus des moments 
d'incei'iiiuile, mais quî'dnrèreut peu. Je n'en 
sentù que mieux que je manquais de tout ce 
f^u'il Taltait avoir pour ère une Ixinne reli- 
gieuse. Cependant le moment terrible arriva. 
Lorsi[irii raduL entrer dans le Leu où je devais 
pronoDcer le vœu de moti engagement, je ne 
me trouv.ii plus de janilws; deux de inescom- 
pagncs me prirent sous tes bras; j'avais la 
tête renverse sur une d'elles et je me traî- 
nais. Je ue sai^ ce qui se pass.dt d^ns l'âme 
des ashistauLi, mais i.s voyaient une jeune vic- 
time mour^'ute qu'on portait & l'autel, et 11 
s'ëchi'ppait de toutes pariS des .«oupirs et des 
saugliits, au milieu desquels je suis bien sûre 
que ceux de mon père et de ma mèi-e ne so 
ârent point entendre. Tout le monde était de- 
bout; il y avait déjeunes personne.-) miint<^es 
sur des chaises et aitacliëes aux barreaux de 
lagri le, et il se Talsiilt un prurond silence, 
lor.-que celui qui présidait à ma pruri'ssion me 
dit: a Marie-Susaniie Simonin, promettez- 
vous de dire la vérité? — Je le promets. — 
Est-ce de Votre plein gré et de voiiii libre vo- 
lonté que vous êtes ici; b Je répondis: Non ; 



«[, Google 



mais celles qui m'arcompaimaipnt réponili- 
rent pour mol, Ouf. «M^rie-Snîinnne Simonin, 
promettez- vous & DttiU cliasteté, piiuvrelé et 
obéi^anceï Jhé-ital un niomt-nt; le prflire 
Bitendit, et j« répondis : n N<>o, monsit* ur. ■ 
Il recommença :■« Marin-Siisanns S'mnnln, 
pTOmetl(«-vou» à Dieu chastRt<i, pauvre»^ et 
obéissancKî ■ Je lui réponills rl'une vo x plus 
Terme : « Non, monsieur, non. » Il s'arrfita, 
et me dit ; « Mon enfant, remettfz-voux, et 
écoutcz-mrW. — Monsieur, lui dis-je, vus me 
demandez si je prumiirs à Dieu chiisiet'', pau- 
vreté et obélsi«ni-e; je vous ul bien eniendu 
et je vous réponds que non... n Et, me retour- 
nant ensuite ver^ les assistants, entre lesquels 
il s'était élevé un assez gfand murmure, je fis 
signe que je voulais parier ; le tniirmure 
cessa, et Je dis : b Masseurs, et vous surtout 
mon pèru et tna mère, je vous prends tous ii 
témoin... D A ces mots, une de-s steur^ laissa 
tomber le voile de la grille, et je xisqn'll était 
Inutile de continuer. Los rellgieui^s m'ttiititU' 
rèrent, m'accabtèivat du rcproclieM : je les 
écoutiil sans mot dire. On me couiluJsit dans 
ma cellule et l'on m'eiirerma suus la cM. 

Là, seule, tivrëo à mes réflexions. Je com- 
mençai a rassurer mon âmo; je revins sur ma 
déinanslie, et je ne me ropenils point Je vis 
qu'après l'éclat qne J'avais Tait il était im|H»- 
sible une Je restasse ici longtemps, et que 
peut-être un n'oserait pas me remettre en 



«[, Google 



— 26 — 
<K)iirent. Je ne savais ce qu'na ferait de moi ; 
mais Je ne voyais rieit de pis que d'être reli- 
gieuse malgré 90l. Jet (lemeurai asseï long- 
teinpsssina entendre parler de qui que ce TûL 
Celtes qui m'a|i|Hiriaii-Qt ù manger entraient, 
Biettaieiit mon diner à terre et s'en allaient 
en Gileiice. Au bmti d'un mois, on me donna 
des babils de i^éi;ulière ; Je qaittai eeui de U 
maison; )a ËUp«rieure v.iit et me dit de' ta 
suivre, ie la suivis Jusiiu'ft U poi'le conven- 
tiielle; là, je montai dans une voiture, où je 
trouvai ma mère seule, qui m'atlendail; je 
m'assis sur le devanf, et le cairosse partit, 
Nousrestâmi'sl'ime vis-à-vis de l'autre quelque 
temps s us mot dirt-; j'avais les yeux baissés, 
et je n'a-^ais la rfjiardt'r. Je ne s-iis ce qui se 
paawit dans mon àme; Riais tout à coup je me 
JriUti it ses ple>ls et je (lencliai ma tète sur ses 
genoui; je ne lui pu-lais pas. m:ds je sanglo- 
taiaet J'éioulïais. Elle me repoussa durement 
Je ne me i élevai |)aa; le sang me vint au aei ; 
je saisis, une île s«s main^ malgré qu'elle en 
eftt, et, l'arrosant de mes larmes et de mon 
sang qui coulait, appuyant ma bouche sur 
celte main, je la baisais, et Je lui disais : 
• Vous ê(e» toujours m.i mère. Je suis toujours 

votre enranr » i;i elle me répondit (en me 

repou^Bïnl cuioi-e |iIuk rudement, et en arra- 
elMnt sa main dV litre les mienne*.) ; ■ Relo- 
TCz-vous, malbeiir-'usc, reJevee-vous. ■ Je lui 
at>ëisr je me rasal^ et Je tirai ma coiffe' sur 



,.Coogl,' 



— n — 

mon visage. Elle avait mis tant d'autorité et 
de fermeté dans le son de sa voix, que je 
crus devoir me dépolier & ses yeux. Km 
larmes et le Rang qui coulait de inon nec se 
mêlaient ensemble, descendaient le lonp 
de mes bras, et j'en é ais toute couverte, 
sans que je m'en aperçusse. A quelque» 
mots qu'elle dit, je «mçus que sa robe et 
son linge en avaient été tauhé:', et que cola 
lui déplaisait. Nous arrhimesà la maison, 
où l'on me conduisit tout de suite i une 
petite chambre qu'on m'avait pi^parée. Je me 
jetai encore à ses genoux surl'escalier. Je la 
retins par son vêtement; mab tout ce que 
j'en obtins, ce fut de se retourner de mon 
c6té et de me regarder avec nu mouvement 
d'indignation de la têu*, de la bouche et des 
yeux, que vous concevez mieux que je ne 
pala vous le rendre. 

J'entrai dans ma nouvelle prison , où je 
passai six mois, sollicitant tous les jours inu- 
tilement la grâce de lui parler, de voir mon 
père ou de leur écrire. On m'apportait à 
manger, on me servait ; une domestique m'sc- 
compagnait à la messe lus Joursde Têie, et me 
renrermalt Je lisais, je travaillais, je pleurais, 
je chantais qaelquerois; et c'est aîusiquemes 
journées se p^issuie ut Un sentiment secret me 
soutenait, c'est que j'étais libre, et que mon 
sort, quelque dur qu'il Tût, pouvait changer. 
Uals 11 était décidé que je serais religieuse, et 



je le ta^. Tant d'Inhumanité, tant d'opinlù* 
trelé di^ lu p»i't de mes purpiiis, (»tt achevé 
de me coiifiniier ce (|u?Je soupçoimais demft 
naissance; je n'ai jamais pu trouver d'antres 
moyt-nii de les excuser. Ma ni'ïre craijfnait 
apparemment que Je ne revinsse ni» Jour sur 
le [Partage des lileos, que je oe redii mandasse 
ma légitime, et (pie je u'a3>ocias»e un en- 
fant naturel i. des enfaiits légitime-^. Hais ce 
qui n'était qu'une cunjuuture va te touruei* 
en cci-tliuile. 

Tandis que j'étais enfermée à la maii^on, je 
faisais peu d'exercices exlét-ieurs de t'elitçlnn; 
cependant on m'envoyait à confe-se 1^ veille i 
deti grandes fë^e^ Je tous ai dit que j'avais 
le même dii-ecieur i|ue m:i mère; je lui par- 
lai. Je lui expos li toute la dui'eié de la con- 
duite qu'où avait tenue avec moi depuis en- 
viron trois ans. Il ia savyii. Je me plaignis de 
ma niëie surtout avec amertume et rei^eniî- 
ment. Co prêtre éiait eniré lard dans l'état 
religieux; il avait de l'immunité; il m'écouta 
tranquillement, et me dit : » Uoii enfant , 
plaignez voti'c mftre, jjlaignez-lu plus encore 
que vous ne ia Uâinoz. l^lle a 1 Urne bonne ; 
80y<-2 ^ûl■e que c'est malgi-é elle <iu'elie en 
use ainsi. - Malgré elle, monsieiirl Ki qu'est- 
ce qui peut l'y contiiiiudreî No n'a-t-elle 
pas mists au monde! Bt quelle dfT'-riincey 
a-t il tutce mes steurs et m<iil — Beaucoup 
— Beaucoup I je n'entends rien & (oire ré- 

L<„z«[, Google 



poD!%... D J'a'lain entrer dans la comparatsou 
de mp^ ^œurs i-t de moi, lo'-stiu il m'iirrAU et 
me (lit ; « AIN z, allez, rinhunmiiiié n'est pas 
le vire de vos parents; tachez de prendre 
votre Fori en patience, et de vous en Taire du 
moins un mérite devant Die<i. Je verrai votre 
mère, et siiyez t-ùre que j 'e m [i tolérai pour 
vous servir tout ce que Je piiU avoir d'asœn- 
daiit sur son espr.t.... ■ Ce braiicau/i qu'il 
m'avait n^pondu fut un trait de lumière [lour 
miii; Jt* ne doutai plus de )i vériiëdece que 
j'avais pensé stir ma naissacice. 

Le siiinedi suivuiit, vers les cinq heures et 
demie du so r, à la cliutedu jour, la^e'*vantc 
qui mêlait atlachée monta, et me dit :. ■ Ma- 
dame votre mèi'e oriluiine que vous veus ha- 
billiez... ■ Une heure iiprt>s ; ■ Madame veut 
que vous descendiez ai ec mol... ■ Je trouvai 
i la porte un cai r.<3se, uiï nous inonrliines, la 
domerijtpie et mui, et J'apprl:4 qrie nous 
Allions aux Feiiiilunis, cheit le père Sériphlu. 
Il II0U4 utiendail ; il émit seul. La domestique 
B'é-oigua; et tiiui, j'eDirui dans le purioir. Je 
m'a^sis, lii(|nièto 1 1 curieuse de ce qu'il avait 
à me dire. Voici comme il me parla : u Ma- 
demi>i>etle, l'énijpne delà conduite té.ère'de 
vus p;irents va s'explli|uei' pour vous; J'en ai 
obtetiu la |iermissiuu de madame votre mère. 
Vous èies sa^; vous avez de l'e^pril, de la 
fermeté; vous êtes dans un âge où l'on pour- 
rait vous loiifiiT un secret, même qui ne 



— 30 — 
vous concernerait point. Il y a longtemps 
qae j^al exhorté, pour la première Tois, ma- 
dame votre m^re à vous révéler celui (jne 
TOUS sllei apprendre; elle n'a jamais pu s'y 
résoudre ; il est dor poui" aue mère d'avouei* 
UBO Taute grave à ?on eiif.int : vous conuais- 
seraon caractère; il ueva gu^re avec la sorte 
d'humiliation d'un œrtiin aveu. Elle a cm 
pouvoir Bans cette ressource voua amener à ses 
desseins, elle s'est trompée; elle en est tâ- 
chée ; elle revient aujourd'hui à mon coDseil, 
et c'est elle qui m"a charge de vous annoncer 
que vous n'éiiez pas la fille de M. Simcwiin. » 
Je lui répondis sur-le-champ : w Jem'en ét^ 
doutée. — Voyez à présent, mademoiselle, 
considérez, peseï, jugez ri madame votre mère 
peut, sans le coofentement, même avec le 
consentement de monsieur votre père, vous 
unir k des enfants dont vous n'êtes point la 
sœnr; si elle peut avouer à monsieur votre 
père un fait sur lequel 11 n'a déjà que irop de 
soupçons. — Mais, monsieur, qui est mon pèreî 
— Hademoiselle, c'est ce qu'on ne m'a point 
confié. Il n'est q'ie trop certain, mademoi- 
selle, ajouta-t-il, qu'on a prodlgieuseneiit 
avantagé vos smur^, et qu'on a pris toutes les 
précautions Imaginables par les contrats de 
mariage, par le di^naturer des bien», par les 
stipulations, par les fidéicommis et autres 
moyens de réduire à rien votre légitime, dans 
iecas que vous puissiezun jour vous adresser 



— 31 — 
MX lois pour la redemander. Si vous perdez 
vos parPDis, vous trouverez peu de chose; 
TOUS refusez ua couvent, peuC-4tre regrette- 
tex. Yoas de n'y pas êire.— Cela, se peut, mon- 
sieur ; je ne demande rien. — Vous ne savez 
pas ce que c'est que la. peine, le travail, l'in- 
digence. — Je connais àa moins le prix delà 
liberté et le puids d'un élat auquel ou n'est 
point appeléâ — ie vous ai dit ce que j'awrii 
à vou34lire;c'e.'t à vous, mademoiselle, à faire 
voa réflexions... n ËHculte il se levu. « Hais, 
pionsieur, encore une question. — Tant qu'il 
vous plaira. — Mis sceurs savent-elles ce 
que vous m'kvez apprisî — Non, mademol- 
Bdie. — Comment ont-etiea pu se résoodre k ■ 
dépouiller leur sœur? car c'est ce qu'elles me 
croient. — Alil mademuitielle. l'ioiérëtl l'in- 
térftt 1 Elles n'auraient point obtenu les partis 
considérables qu'ell» ont trouvés. Chacun 
songea soi daDscen>ODde;et|e nu vous con- 
aeille pas de compter sur elles i<i vous venez à 
perdre vos parents; soyez sûre i^u'on voue 
disputera, jusqu'à une obole, la petiie portion 
que vous aurez à partageraveo elles, tllesont 
beaucoup d'eni'ants : ce prétexte sera trop 
honnére pour vous réduire à la meDdiGil& Et 
puis elles ne pi'uvent plus rien; ce sont les 
maris «ini funt tout : si elles avaient quelques 
sentiments de commisération, les secours 
qu'eilesvouïdnnneraiRniàriusudelfursraaris 
devlendroienit une source de divisions doraesi- 

L.,-.». Google 



— 33 — 
tique.". Je ne vols que de ces chofies-'à, ou des 
enfants abundonriés, ou des enfauts même lé- 
gitimes secourus xiu dépens de la paix do- 
mestique. Et puis mademol>ellp, le pan qu'on 
reçoit est bien dur. Si vous m'en cn-yez, vous 
vous réconcilierez avecvos piireriisj vous fe- 
rez ce i|iie votre mère doit attendre de voua; . 
vou'^ entrerez en religion: on vous fera une 
petite p^ns'on avec laquelle vous passerez des 
joui-s sinon heureux, du moins suiiportables. 
Au reste, je ue vous cèlerai pif <tue l'abandon 
apparent de votre mère, ^on opiniâtreté à 
vous renfermer et quelques autres drcons- 
tances qui ne me reviennent p'.iis mats que 
j'ai ^ues dans le temps ont produit exacte- 
ment sur votre père le même eDi't que sur 
vous : votre naissance lui était suspecte ! elle 
ne le lui est pluî<, ei, sans être duns la confi- 
dence, il ne doute point que vous ne lui ap- 
parteniez comme etifant de par la loi qui les 
attribue h celui qui porte le titre d'époux. 
Altfz, mademoiselle; vousëies bonne et sage; 
pensez à ce que vous venez d'apprendre. ■ 

Je me levai, je me uiis à pleurer. Je vis 
qu'il était lui-même attendri; il leva douce- 
ment les yeux au ciel, et me reconduisit Je 
repris l.t domestique qui m'avait accompa- 
gnée ; nous remontâmes en vuiture et nous 
reotr&mes à la maison. 

il était tard. Je rêvai une partie de la nuit 
& ce qu'ua venait de me révéltT; J'y rêvai en- 



,. Google 



— 33 — 
core le leDdemaln. Je a'avais point de père, 
le scrupule m'avait Até ma mère; des préuau- 
tjoiia prises pour que je ue pusse prétendre 
aux droits do ma naiK<ance létçute, une cupli- 
vite domesli lUe Tort dure, nulle oaiiérance, 
nulle ressource. Peut-ë're que si l'un se fût 
expliqué plus itn aveu moi, après l'éuiblisse- 
meni demeasunirs, oam'tAticirdéeàlainai- 
son, qui ne laissait jt-is i|ue d'être Ti'équeal^; 
il seseraibtr'iiivé quelqu'un & gui mon carac* 
tère, mon esprit, ma ligure et mes talents au- 
raient paru une dot surii3ante;Ia chose n'était 
pas encore impossible, mais l'éclat que J'avais 
fait au couveut^a rendait plusdirOuile : un ne 
conçoit, guère L-ommeut une fille de dix-scpi 
à dix-buit aiisa pu se porterikceitA extrémité 
satis une fermeié peu commune ; les hommea 
louent l>eauouu|) cette qualité; mais 11 me 
semble qu'ils s'en passant volontiers dans 
celles dont ils^e propu.--ent défaire leurs épou- 
ses. C'est poiirtiiit une ressource à tenter 
avant que de snn^er jï un autre parti ; Je pris 
celui de m'en ouvrir h ma m^re, et Je lui Hs 
demander uu entretien, qui me fut accordé. 
C'était dans l'iiiver. E le était assise dans 
un fauteuil devant le feu ; elle avait le visage 
sévère, le regard tixe et les truiCt immobiles. 
Je m'approchai d'elle. Je me Jetai à ses pieds, 
et je lui demandai pard»n de tous len torts 
que j'avais. * Cmt. me ré pondit- elle, par ce 
que vous m'allez dire que voua le mériterez. 



u. Google 



— u — 

Levés -voue; votre Çftre est -abfBDt, ' 
tout teiteiHps dfi voart ffltplkjuer. Voueat 
le 'phre 'Séraphin, ■vous saveï enfin 'qi*! vohs 
ètee-mt» que^oospoiivcE atteodre defDtii, 
^ vo>re 'projet -n'est pas'Ue me punir toute ma 
vte dHine rawte<iu>j jen'ul tléjà quetrop-ex- 
pBSe. EhbienlmiatiefBoirette, tiire-me'TOulaB-' 
Tous'ï t!'i'»ve2->'fl»B F^wlut — maman, iol ré- 
pondis-JB, je salB<|ueJe n'ai r)«n et qnejeite 
date 'pri^lendraàTfen. Je suis bien éloignée 4'a- 
jmfxr b 1*03 'peines, de finelqne votuFe 'qu'el- 
les «oient: peut-*tre wi'au riez-vous tronviée 
^InB^oumlse&vosvolotilésd 'tous m'oHssFeE 
Iwtrnlle pttia tM deHf|uelqaes oireonstatices 
qu'H Aiâit âlHiciil«'qve Je eoiipçonnasae'i-nals 
eiMn 'jetais, jtjme-connals, et il-ire-me reate 
qu\l'me«or<l«ir6«neoH3?qHeneecleTB«i éttL 
Je'UoeuiKfiliis surprise des tiiatinctionsqu'QQ'a 
mises entre mes sœurs et moi ; j'en recon- 
mris ta juptiee, j^y -souscrlBi mais je sOh tou- 
jours 'voireenrmit; vous m'a/ei portée dans 
votre Gein, -et J'espf^reqiie vous ne l'ontoKerez 
pas. — HuHieur à-moi, sjotita-t-elle virement,, 
ai je-ne vous erauais-pas autant qu'il eat en 
nwB pouvoir! — €h bi.>n! maman, lui dls-^o, 
rendez-moi vos bonW- ; rendra-moi votre pré- 
sence; rendez-moi la tendresse de celui qtfl 
«ecratt'men-pftre. — Peu s'en fttrr, ajovta- 
t-elte, qu'il ne aoit aussi ceriKinde-votrenais- 
aance^que vons etmui. Je ne vous toIs jantale 
A CAté de lui sans entendre ses rt^roches ; 1] 



«[, Google 



— 3« — 
in«laraclre<qe par la HiivBti^ dont U ca uw 
avec vovai n'»<|)i*Pfi poit» d» lui ies' senlt- 
meotsi d'tn prre tcndrt). El pal"; mu» 1'»- 
raoerai-jt!? vous mti npiialez' une rrjlijstoil, 
«ne iogiuiim to al o>ll«uae de la part d'un 
4aitraT <)iie Je D'en |>iijm supiiurtm' l'idt^t^ : cet 
buimne t.» rntintrfs sans oea^e entre vens et 
moli; il me rcpouîve, et I» h:iine <\<ie j«i lui 
dois se répuiid sur vous. — QwiU lui dia-jei 
se'.puii-jef!'pi>rerinfft vous me trjiWi'z, «eus 
«t U. Simonin^ comme' une éti-ao^èpe, une 
InDOiinue qun vous aiii'ica. accuef.lie iiar hu- 
noAliéT — Noua ne le pouvons ni l'un ni 
rautiie;- Mu. tflle, n'eni poison nés pas ma via 
plua lousTempx. SI vous u'ariez poitK de 
0ceur.% je Ruls' ee i|ue .i'aupai-' à f)iire: mais 
V0U81 tw twf z df*u>;. et eiles ont l'une et l'au- 
tre UT,e fiimilkj niimbtvuseï il y a longtemps 
qne.lu pa.-<sion (tni me aiiuteiialt s'esC éteirite ; 
la Gonsciuncft a reprff" ses. rirniwi. — Mairi ce- 
lui à qtil je dtils la vi<<...— ri n'est plUs; Il est 
roopt 8Hn^ se tvissoxvifnJi' de vini<i; et c'est le 
moiiulFwde ses fHrrait*.. » Bn^ceflen (roi'.sa 
figure a''^\lf■.n■, ses yeir» s'il Humèrent, l'imil- 
griwtion s'efti|)apa âf. >on visasre: eite veniait 
parler, mus ell« ii';irtit!u!a phw ; ]<• trcmltie" 
ment d« ses li^vi-es IVn empAuhnit, Elle était 
a»i)se;ntlH pcneliasa "Ate «nr se* main», pour 
œe d^rotïftr le» mmii'emDnt'* vii>l'"n<s qnV se 
pasïaicjiren elle. Ktiertem'»tii'ai|n«lqui> temps 
■iata cet étut, puis elle se leru, fie quelques 



«[, Google 



— 36 — 
Uurs dans la chambre sans mot dire; elle 
contraignait ses knne.a, ijui coulaient avec 
peine, et elle disait : « Le monstre I il n'a pas 
dé[>entlu de lui qu'il ne voulait étoulTéed^s 
mon sfin, par toutes jt» pHlnns f|u'ji m'a cau- 
sées; mais Dieu nous a cintKei'vi^es l'une et 
l'autri', pour que la mëra expiât xa Tuuie par 
IVnrant. Hu fille, voua n'uvfz rien, et vous 
u'aurez Jamais rien. i.e peu iiiie je puis faire 
pour vous, je le dérobe k vtjs steurs; voili 
les suites d'un"? faiblesse. Cei^mlant j'espère 
n'avoir rien i me repnicher en mi)urant; j'aa- 
rat gagné viitre dot par mim économie. Je 
o'abuf e point du la facilité di« mon époux ; mais 
je meUî tous les jours à p;irt ce <|iiu j'obtiens 
de temps en temp,s de sa lltiéralité. Jai vendu 
ce que j'avais de bijoux, Kt j"ai ob cnu de lui 
de disposer it mon Bié du prix (|ià m'en est 
revenu. J'aimais le jeu, ju ne jnue plus ; j'ai- 
mais les spectacles, jo Jn'eii sui< privée; j'ai- 
mais la compagnie, je vis retirée; j'aimais le 
faste, j'y al renoncé. Si vous entrez en reli- 
gion, comme c'est ma vo otié et celle de 
3d. Simonin, votre dot scn le fruit de ce que 
je prends sur moi tous les jour^. — Mais, ma- 
man, lui dis-Je, Il vient eniont ici quelques 
gens do bien; peut-être s'en trouvora-t-il un 
qui, satisfait de ma per.-'Oiine, n'otigera pas 
même les épargnes que vous sivex destinées à 
mon étJiblissoinent. — Il n'y f;iut plus penser; 
votre éclat vous a perdue. — Le mal est-U 



,. Google 



— 31 - 
sans ressourcpT — Sans ressource. — Mais si 
Je ne Irouvc point un époux, est-il néce^tiire 
que je m'fn farine dans un couvcni? — k 
moins que vous ne vouliez perptiluer ma dou- 
leur et mes remords jusqu'à ce que j'aie les 
yeux Termes. Il faut que J'y vienne; vos 
tceuif, dans ce moment terrible, seront au- 
tour de mon lit ; voyez M Je pourrai vous 
voir au milieu d'tlles; que! serait iVlTet de 
voire présence dans ces ûeruiers mom-DtsI 
Ha Hlle, car vous Têtes malgré moi, vos 
sœurs ont obtenu des lois un nom que vous 
tenci du crime : M'afïligez pas une mère qui 
expire; lai.-sez-la deiMiendre paisiblement au 
tombeau : qu'elle puisse t>e dire à elle-même, 
lorsqu'elle sera sur le point de parallre devant 
le grand jupre, qu'elle a n^paré sa fuiite autant 
qu'il éiait en elle, qu'elle puisse se flatter 
qu'après sa mort vous ne porterez point le 
trouble dans la maison, et que vous ne re- 
vendiquerez pas des droits que vous n'avez 
point. — Haman, lui dis-je, soyez iranquille 
Iil-des»u3l Taiies venir un homme de loi; 
qu'il drease un acte de renonciatioii, et je 
souscrirai à tout ce qu'il vous plaira. — Cela 
ne su peut : un enrant ne se dé^bériie pas lui- 
même; c'.-st le chaiiment d'un père et d'une 
mèrejustement Irrités. S'il plaisait h Dieu de 
m'uppeler demain, demain il faudrait que 
j'en tinsse k cetre extrémité, et que je m'ou- 
vrlsseà mon mari, aâii de prendre decoocert 



— 38 — 
les mêmes mesure?. Ne m'exposez point ù une 
inillscrâtioa qui me rendrait odieuse S ses 
;eui, et qui entralneruit des suites qui vous 
âésboDoreraieiit. Si vous me survivez, votis 
resterez' sans nom, sans fortune et sans état. 
■al&eureusel ditesmui ce (|ue' vous devien- 
Hlrezï UUelfs idéos voulez-vous que j'em- 
porte en niouraol? Il Taudra donc que Je dise 
î votre père... Une lui dirai-Jeï Que vous 
n'Êtes pas Bon enranll... IU<i fille, s'il ne Tal- 
lait que se jet r ù. vos pieds pour obtenir de 
TDDS-. Vais vous ne sentez rienl vous avez 
FBnre inflexible de votre |ièi-e... >• En ce mo- 
ment V. Simonin enim; il vit le dësordl'e de 
as femme; 11 l'itimait. Il ëtuit violent: il s'ar- 
rtta tout coui-t, et, tournant s;ir mol des re- 
gards terribles. Il me dit : « Sortez. i> S'il edt 
tXbitma pëi-e,Je ne lut aurais pas obéi; mais 
il ne l'était pus. Il ajouta, en parlant au do- 
mestique qui nrédairult : « Dites-lui qu'elle 
se reparaisse jitus. » 

Je me renrei-inai dans ma petiCe prison, ie 
rflral à ce que ma mère m'avait dit; je me 
Jetai Jt genoux; je priai Dieu qu'il m'inspirAt; 
JB priai IOngtumi>u ; je demeurai le visage 
eoHé coiiti-e terre : <in n'invoque presque ja- 
mais lu VOIX du ciel i|ue quunJ on ne sait à 
quel se résuuilre, et il est l'are qu'aloi's elle 
m aous coLiscille pus d'obéir. Ce fut le pu-ti 
que Je pmf. Un ve.it que je sois religieuse; 
peut-être ut-ce aussi la volonté de Dieu : eh 



«[, Google 



bienl JB le serai ; puisqu'il faut que je soi» 
malheureuse, qu^importe oti je le soisT... Je 
reconi mandai ù celle qui me t^ervatt dera's- 
vertir quand mon (ifere sePiiH snrti. Bès te 
lendemain, je^solliCitEii un entretien avec ma 
mère ; «lie me fit répondre qu'elle aratt pro- 
mis te contraire iti. Simonin, mais que je 
pouvais lui -écrire avec un cniyon qu'on me 
donna. J'écrivis donc sur un hout de pa{f)er 
(ce'fatàl papier s'est retrouvé, et Ton ne-t'en 
flstcpie trop bien servi contre moi) ;irHa- 
man, je suis flLcbée de toutes les peines que 
Je vous al causées: Je vous en dt-mande par- 
don : mon âBSBOin est de les 'finir. "Or- 
donneE de miil tout ce qu'il vous Tltatra; 
Bt c'est votre volonté que j"«ntre en Teli- 
glOD, je souhaite i^ue ce ëoIC aussi celle 

de Dteu. » La servante iprit cet iécrit, 

et'le-porta k ma mère. EUe remonta «mno- 
ment après, et elle me dit avec transport : 
« Mademoiselle, puisqu'il ne fallait qu'nn mot 
pour faire le bonheur de votre père, de TOire 
B^are et le vôtre, pourquoi l'avoir aiHfii* si 
longtemps? Monsieur et inadameont an visage 
que je ne leur ai jamais vu depuis queje'Bnl» 
loi'; ils se quei-ell aient sans cesse '^ vôtre-su- 
jet^ Dieu merci'! je ne verrai plus cela... » 
Tandis qu'elle me parluit, je pensais qoe je 
venais de signer mon airèt de mort, et m 
pressentiment, minsieur.'se vérifiera 'gi vm» 
m'abandonnez. Quelques Jours se passèrent 



«[, Google 



— 40 — 

^Ds que l'entendisse parler de rien ; mais ua 
matia, siij' les (leuf lieure", ma imrte H'uuvrit 
brnsqneinent ; c'était U. Sinumin qui entrait 
en robe (le chan.bi-e et en bonnet denuit.Ue- 
pnis que Jt) tiavi<is qu'il n'était pas mon père, 
sa présence ne me caitsuit que île l'eflVui. Je 
me levai, je lui lis ta révérence. II me sembla 
que j'avais deux ecKurs : je ne pouvais penser 
k ma mèi-e sans m'uitendrir.sans avoir envie 
depleni-er; il n'en était p-is aiii»i de H. Simo- 
nin. Il e.-t sur qu'un pëi-e inspire une soi te de 
eeotimt-nts qu'on n'a pour personne au monde 
que lui; on nfisuil pi<s et- li sans »'étre trouvé 
comme moi vis-â-visd'nn hoiiimeiinia poné 
lon^emps ei ifuï viinit. de perdre cet aiiguste 
caractëre; les autres l'ignoreront ioiijours.Si 
je passais de sa pit^Hcuce t celle de ma mère, 
il me semblait qiifj'étais une nul pp. Il me dit: 
« SuzHune, ppconnais.-^ez-voascebilletî — Oui, 
monsieur. — l/avez-vous écrit libremenlT — 
Je ne saurais dire i|ue oui. — Êtes-vous réso- 
lue X exécuii^r ce qu'il promet? — Je le suis. 
— M'ax'z-voiis de prédilection pnur aucun 
couvent? — Non, ils me liout indifférents. — 
11 suffi I. 

Voilà ce que je répondis; m»i3 malheureuse- 
ment cela ne fut puint écrit. IVndant une 
quinzaine d'une enàëre ii^miranCH de ce qui 
se passait,! me parut qu'on s'éiait adi^ssé à 
différentes ma.soiis rKliitieuses, ei que le scan- 
dalede ma première démarche avait empâché 



«[, Google 



qu'on ne me reçflt postulante. On fut moins 
difficile à lx>iiKCbanip; et cela, sans doute, 
parce qu'on insinua <|uej'éuis music'Pnneiet 
que j'avais de la voix. Ou m'exagéru bien les 
difficultés qu'on avait eues, et la grftctt qu'on 
mo faisiiit d« m'acceptep dan" c«ire maison ; 
on n)*eiigaife» même à érrire à lasiiii^rieure. 
Je ne sentais pas li« suites de ce lémuignage 
écrit qu'on exigeait; on crai^nail apparem- 
ment qu'un Jour Je ne nwinsse contre mes 
vœux; on voulait avoir une aitt^ta ion de ma 
propre main qu'ils avalent ét^ libres. Sans ce 
motif, comment cette lettre, qui deva t rester 
entre les m:iln3 de la su^iérleure, aurait-elle 
passé, dans la suite, entre le.i mains do mes 
beaux-frètTS î Mais rermonc vite les yeux là- 
dessus; Ils me montn'nt M. Simonin comme 
Je ne veux pas le voir : il n't^t plus. 

Je fus conilulte Jt l.ongchnmp; ce fut ma* 
mère qui m'accompagna. Je ne demandai point 
à dire adieu à U. Simonin; j'avoue itue la pen- 
sée ne m'en vint qu'en cliemin. Un m'at'en- 
dait ; j'étais aunoiicée, et par mon lijsioire et 
par mes talents : on ne me dit rien de l'une, 
mais on fut très pressé de voir si l'acquisUIon 
qu'on falsa t en valait la peine. Lorsqu'on sa 
fut entretenu de beaucoup de choses indilTé- 
rentes (car, api-ès ce qui m'étiit arrivé, vous 
pen.-'ez bien qu'on ue parla ni de Oieu, ni de 
vocatnon, ni d*'s dangers du monde, ni de la 
douceur de la vie religieuse, et qu'on ne ba- 



- 42 — 
sarda pas un mot des pieuses rartalsè&dont on 
remplit ers premiers moments), U supArieure 
dit : H SUdâmoltwile, vous savex la. musique ; 
lanschantâE ; nous avons uaclaveciO'; si vous 
vouliez, nous irions duns notre parloir... » 
i'avaia rime serréf, mais l'e n'était pas le mo- 
ment (le marquei' de la répugnauce. Ua. mère 
piissa, ^ U suivis; tu. supérieure Terma la 
marclie, awc quel'|ues religieuses ()ue II 
«uriosité avait uttirées. C'était le soir, on 
m'apporta des bougies ; je ui'atuJs, je me mis 
au clavec)a;.Je pi-éludai longtemps,, cher' 
chaat ua morceau de musique, dans la tëtâr 
que J'en ai pleiaoT et n'pu trouvant point, Ja 
chauUii, saus y entendre (inei^e,, par habi- 
tude, parceque le morceau m'étuJt familier : 
Tristes appré'a, pàl'S fininbeouix, jour plus 
affreux que l»s tpnéb-s, etc. (t),. Je ne sais 
tf:e que cela, produisit; maison ne m'écoata 
pas loDgiemps ; on m'interrompit par des élo- 
Ses^q^e je Tus bien surpri.-e d'avoir mérités si 
promptement et à ^i peu de tcU. Ma mëre 
me remit entre les mains de la supérieure, 
ma donna sa main à baiser et s'en retourna. 

He voilà, donc dans une autre maison relir- 
gleuse, et posmiante, et avec toutes les appa- 
reoces de postuler de mon plein gré. Nais 
wus, monsieur, q,ui connaisse! Jusqu'àce mo- 

itt CMtl'atrde Tétaïrc, da/iiie Cattor êl foUaa: <\ti 



«[, Google 



— 43 — 
ment tout ce quJ s'est faspé, (jn'eD pensez- 
vous7 La plupart decescboses ne TurFnt point 
alléguées lorsi^ue Je voulus revenir rouire mes 
vœux : les unes, parce que c'étaient des véri- 
tés destituées (te preuve; les aulres, parce 
qu'elles m'auraient rendue odeuse sans me 
servir; oii n'aurait i-u en moi <|u'un entant 
dénaturé, qui flétrissait la, m i^ moire de ses pa- 
rents pour obtenir sa libTié On avait la 
preuve de ce qui é'aît coviie moi; ce qui 
était pour ne pouvait oi s'iilléguernise prou- 
ver. Je ne voulus pas même qiAin insrnufit 
aux juges le soupçon de ma naissance; quel- 
ques personnes, étrangères aux lois, me con- 
seillèrent de mettre en caii;e te directeur de 
ma mère et le mien; cela ne se pouvait; et 
quand la cliose aurait été .possible. Je ne l'au- 
r^'pas soufl^rte. nais à propns, de peur que 
je n'oublie, et quel'envie dp me servir ne voib 
empêche d'en faire la réflexion, sauf votre 
meilleur avis, je croîs qu'il faut tiiire que je 
sais'ta musique et que je touche du clavecin: 
il n'en faudrait pas davanti|ge pour me dé- 
celer; l'ostentation de ces tiili-nts ne va point 
avec l'obscurité et la sécurité que Je cherche; 
celles de mon état oe sa> eut point ces choses,, 
et ilTaut que je les î^noi-e. Si Je suis con- 
trainte de m'expatrie r, l'en ferai maVessource. 
H'expatrierl mais diles-mui pourquoi cette 
idée m'épouvante? C'est que Je nesais où 
aller; c'est que je suis jeune et sans expé- 



rience; c'est qne je crains 1a mîsftre, tes 
hommes et le vice ; c'est <|)ie j'ni toujours vécu 
renre rmé'', et 'pie si, j'ÔLih hore de Paris, je 
me croirais perdue dans le moud*". Toui cela 
n'est pf ul-fi(re pa." vrai ; mais c'est re que je 
seDS. Monsieur, que Je ne sache |)as où aller 
ni que ilevenir, cela dépend de v< us. 

Lessupérlituffsà Lonchamp, ainsi que dans 
la plupart des maisons religieuses, ciiangent 
de trois ans en trois ans. C'était une madame 
de Honi qui enlmit en chiirge lorsque je fus 
conduite dans la mai- on; je n ' puis vous en 
dire trop d" bien ; c'est pourlant sa lionré qui 
m'a perduf>. C'était une femme de sens, qui 
connaissait le cœur h)itn:iin; elle avait de 
rindi licence, quoique personne n'en eâtmoins 
besoin; nnu" étions tontes sesenfants^ Kllene 
voyait jamais qne les rentes qu'elip ne pou- 
vait s'emi'êc'ier d'apercevoir on doritTimpor- 
tance ne lui permetiiiit pas de fermer les 
yeux. J'en pari*) san^ inCérël i J'ai fait mon 
devoir avec exnctitnde ; elle me rendrait la 
Justice que Je nVn commis aucune dont elle 
eut à me i>unir on qu'elle eut à me pardonner. 
Si elle avait de la prédilection, elle lui était 
inspirée par le mérite; ap"és cela, je ne sais 
s'il me convient de vous dire qu'elle m'aima 
tendri-meot.et que je ne fus pas des dernières 
entre ses favorites. Je sais que c'est un grand 
éloge que je me donne, plus gr,ind qne vous 
ne pouvez l'imaginer, ne l'ayant point connue. 



,. Google 



— 48 — 
Le nom de fnoi'ite est cptal t|n6 'en autres 
donoent pur envie aiiic bien -ai niées de la supé- 
rieure. Si j'avsw ((iiB que Oéfdut à reprocher 
à madame dn Moiii, i^'eNtque son guùl pour 
la vertu, in piéfé. lafraiicliise, la douceuriles 
talent», TbonuAieté, l'entraînait o u ver lement, 
et (fuVtle u'ignoi-nlt pas que reles qui n'y 
pouvaient pri^h^ndre n'en étalent que plus 
taumiliée^:. 1211e avait au-si le don, qui est 
peut-être p us ommun en cmivrnt que dans 
le monde, de disceiner pn>mptemetit les es- 
prits. Il était rare qu'une rpliirfeuse qui ne IqI 
plaisait pan d'abord Itii plût jamais. Klle ne 
tarda pas à me girendre en gré, et .fVns tout 
d'abord la dernl^rt^ confiiince en elle. Malhear 
à celles dorii elle ne l'attirait pas sans elTortl 
Il Taltalt qu'elles Tussent mauvaises sans res- 
source, et qu'elle^ise l'avouassent. I^le m'en- 
tretint de mim aventure à Saiute-Uarle ; Je la 
lui raconiaIsNnsdég'iisemenr, comme i vous; 
je lui dis tout re tt"« je v ens de vous écrire; 
et ce qui reparlait ma niissance et ce qui te- 
nait à mes pflnes i ien ne fut oublié. Elle me 
plaignit, mecouiiula, me Ht espérer un aïeolr 
plus doux. 

Cependant le tempx du postulat fe passa ; 
celui de preniIrernaNtarrlva, et jelepHs. Je 
fis mon noviciat s;ins dé^'oUt; je pas^e rapi- 
dement sur ces d<-nx années, parce qu'elles 
n'eurent rien de triste pour moi que le senti- 
ment secret que je m'avançais pa^ji pas vers 



— i6 — 
l'efiti^e d'tMi -étM pour lequel je n'étais point 
faite. likiel<|ti«tfiû>llHereRotive!8itiiveckiFce^ 
oiBifi.au^itt^t jt! ret'OuraJK.à iiiH'biiiute eupé- 
TieurK,<(uini^aitoaisttlt, qui iléwelo^aftiinoii 
iAine,'<ttu meipo^ait forieiriKiitNdsxalitnKt, et 
qui £iiiHsait tûiiJtmrB jpur tine<dlne: ufitlos 
autres étais fl'uiit— ilB^pos.aurtsJ teure éfûnesT 
Ou ne sent que les cieaiieF. Allons, inon «o- 
fant, BX'toDE-nous à genoux et priooB.... d 
Alers elle se proatenniit et priait tiaut, m»9 
avec tant jd'ooctîon, dV.kiquence, de doaoBur, 
d;é;6va ioD ft de Toree, qu'on eOt dit que 
l'esprit de Dieu l'iosiiirait. Sbr pensées, ses 
expresBions, ses inutges pénétraient jusqu'au 
'Cood du oreur^-d'ubond un {''écoutati ; pea ft 
peu tm ^ta<4 'f ntrafné. on s'iini!(saità:ette; 
r&me tne.~M>llait«t 1^41 panageait seBitrans- 
ponf. finn dei«eio n'était pus de Eédidre, 
Biaia oentaîueineiitcVftt ce qu'elle fuixait : mi 
soria t d«'. ohoE elle airee un uœur ardent; te 
joie et l'exiase étaient pfintee sunleviiïtage'; 
on Ter6»it<deB JarstHSiEi douceel citait nne 
KOpreKsion qu'ette prenait e II*- môme, qu'eHe 
, gardait 'liingteo^l», et .qu^n letmservait. Oe 
n'est pas ù ma seule ejipérience tiue je an^ 
rappurie, clesti ctike de louies Irerel^iea- 
see. Ouetqne.'^unee m'ootiditqu'cUefleeataiaDt 
natti« «n elieii le bet<o n d'èire eouolées 
iMinine>celul tl'.sa li-és^rand plaisir; et je 
crois4]u'il ne m^a ntaaiiué (jn'uo peu -plus 
d'baAûtKde potH- «i <venir là. J'é^viHrMl œ- 

L.,.». Google 



psDduit, à rapproche de un profemionv uae 
mélancolie si pr.iruaJe, qu'elle mit ma bonne 
flupénieune k de terrible» i^preuvea ;. MaUlent 
17abBiidoii(iat eUe me rav«ii<k elle-mAmâi *Je 
Beaaifi, raeditr-ellp,. caqui se passe. enioMli; 
il ma semb>e, quaod vous veii«x, qu« meaae 
petlreiM que so[i.es|irit.se taise; c'est la wile- 
BCflL quaje m'exciie, que jit cherche des 
idées, qua je veux exalter mou flme; Je ne 
trouve lUie Tomme ordinaire et bwniéa'i.Je 
orains de parler... — Atal chiure rafira, lui 
dis-j^l"^' presseniimeoil Si c'âcait Bleuiqul 
voua rendit muettel... ■ Uni jour que' J|e me 
BatkOlfi plus i&(»rtaiaei et plus abûituai que 
JKiwISt. j'allai dans. sa. cellule; ma pné^enoe 
l'iatavdlt d?abord : sllb lut awfi'Bmosnt 
dao» mes yeux,. dans tau'a ma panmime,. que 
le sentlmeni prorond que- Je ponaisenmoi 
était au-dessu» de ses rorcosi, et elle- ne vou- 
lait pas IittisrsitQs. la oertilude d'être vlsto- 
iriausa. Opendam elle' m'enirspril, elle a^é- 
fibaufifu peu à pt>u: à m«sure<)ue maduulear 
tanbajt, son enthouBÎaam» croissait; ella>ae 
jfltûiSubitemcDt à genoux, je l'imitai. Je anse 
qna J'allais partager son tradisfxiift ,. jâ' le 
souhaitais: elle pronunçu quelques mots, puis 
tout à coup elle ss tut. J''atteadi:< inullt*- 
Bsenl : elle ne parla plus; elle se releva, elle 
fondait ^a larmes ; ella: me prit par la main, 
et me serrant entre ses bras : « Âli 1 obère 
«idknt, me dit-elle, q^el effet cruel voaa»ve2 

L.,.»..Cob8[c 



opéré Rurmoi! Voilimui^st fait, l'ecprit a'eat 
retiré, jr le sens: al ez, que Dieu vous parle 
lui-même, puisqu'il ne lui plaît pas île se faire 
«itendre par ma bouche... r En effet, je ne 
sais ce qui s'était pa^sé en elle, si je lui avais 
Inspiré une méfiance de ses forces qui nes'est 
plus dissipée, si je l'avais rendue timide, ou 
slj'avais \raimeritrompusnn commeiceavec 
le ciel, maia le talent de ci'nsnler ne lui 
revint plus, i.a veille de ma profession, j'allai 
la voir ; elle était d'une méluncolle égale à ta 
mienne. Je me mis à pleu«,r, elle aussi; je 
me jutai â ses pied-<, elle me bénit, me releva, 
m'embrassa, et me renvoya en me di.<«Dt: 
a Je suis lasse de vivre, je souliiiile de mou- 
rir; j'ui demandé à Dieu de ne point voir ce 
Jour, mais ce n'est pas sa volonté. Allez, Je 
parlerai à votre mère, je passerai la naît en 
{«■ières ; prlfz aussi ; mais couchez-vous, je 
■fous l'ordonne... — Permettes, lui répondis-je, 
4|ue Jo m'unisse & vou^... — Je vous le per- 
mets dt^piiisDeiifheuresJuaqu'i onze, pasda- 
TantHge. A neaf heures et demie, je commen- 
cerai à prier et voua aussi ;mais â onze heures, 
vous me laisserez prier seule, et vous voos 
reposerez. Allez, cliére enfant; je veiltenil 
devant Dieu le reste de la nuit. ■ 

Elle voulut prier, m^iis el>e ne le put pas. 
Je dormais; et cependant celt<< >ainte femme 
allait dans les corridors frappant i chaque 
IKirte, éveillait les religieuses, et les faisait 



u. Google 



— 49 — 
descendra sans bruit dans l'église. Toutes s'y 
rendirent; et lorsqu'elles y riircnt, elle les 
invita A s'adres-^r au ctd pour moi. Cette 
prière se fit d'abod 'en filenue; ensuite elle 
éteignit les tumitres; toutes réutèrt-nt en- 
semble le MisKTi-re, excepté la Huiiérienre, 
qui, pr08!ern(''e au pied des autel:', ^e macé- 
rait cruellement, en di^nt : «0 Dfeul si 
c'est par que kjae Tuuie '|ue J'ai commise que 
vous vous (■u^s retiré de imiî, accunlez-m'en 
le pardon. Je ne deman'ie pas que voua me 
readifE le don que vous m'uvez 6té, mFils que 
vous vous adtetsiez vous-iuè<(ie à cete Inno- 
cente, -iiiil dort tandis queje vous InvoqueicI 
pour e le. Mon Dieu, p»r ex-lui, parlez k ses 
parent:', et pardonnez moi. a 

Le lendemain, elle entra de bonne heure 
dans ma cellule; je ne Tenlendis poiot; Je 
n'étais pas encore éveillée. Klle s'assit à côté 
de mon lit; e' le avait posé légiïrcment une de 
ses mains sur mon fioni ; elle me regurdait : 
l'inqu: élude, le trouble et la doulHir se sug- 
cédaleni sur son visage, e; c'est ainsi qu'elle 
me parut .'orsquo J'ouvris les yeux. Elle ne 
me parla pulutdece qui s'était passé pendant 
la nuit;flle medemandaseulementslje m'é- 
tais couchée de bonne heui'e;Je lui répondis: 
■ A l'heure que vous m'a>ez ui^ionn^ — 
Si j'avais reposé. — Profondémeni, — Je m'y 
attendais... comment Je me ti-ouvaii. — Fort 
bien. Et voua, chère mëi-eî — Hélaa! me 



«[, Google 



— Jtl — 

dit-elle» je n'ai vu aucune personne entrer 
^ religion' aandi iaqiuétude; maie jfl' n<'ai 
éprouvé sur aucune autant <te ti^uble: que 
atr^vous. ie- voudraîu bieo que voua bissiez 
heuneuae. — Si< voua m'aicnea loiÉjonrst.je le 
mraii — Àh! s'il ne tenait qu'à ceUI N'aiveE>- 
vottï pensé à rien pendant la nuill — Non. — 
Vona a'avŒ fait aucun rêve?, — Aucun.— 
Qu'entrce qui ae passe à pn^ent dans votre 
Imeî — Je suis stupide-; j'obélH à. mon sovt 
aana répi^^anue et sana goili ; je sensique la 
nâcassicé m^entralnei. et je. me laissa alter. 
Alit maic^ëre mère, je na^seoR rlenida eelte 
donaagoie, de cetrest^ilen)Bat„de ceUsméi- 
lancolie, de cetle douce inquiéuida quttj'ai 
quelquefois remarquée, dans celles qui ae 
trouNaiant au moment où je sulh Je sui» im- 
bécile, je SA saurais même pleurer;. On le 
i«it, il le r.tut, e:<t la^ seule idée qui me 
vfeMU... Huis uous na mo dites rien. — Je 
ne suis pas venue pour uous entreteniit,, nnis 
pour voua voir et pour vons: écoucra'. J^at- 
t«idBvMranière; tAchet de ne pas m'énoui- 
wir ;. leiisEBB la» Kentintents- s'acaumiilefr dans 
jBaoi âme; quand elJe en sera pldioe, je; vous 
■<|uttterai. Il fautque je'me tajae I je ma oon- 
wals^ je n'ai qu'un. Jet, BEusiilest violent, et 
-ee n'est pas avec vou» qu'il doiti »'axliaier. 
ttaposea-voiiS' encore uni moment,.qua- je- vous 
vttie; dices-moli seulemeat quelques mat% et 
lalssei-moi prendre Ici' os que. Je viens y 



u. Google 



— Sd — 
dnnclMr. Jlni. et Meu fera le veete... • Ke 
metui, je me peachai sur mon smtller, je lof 
tendis une deinea BrmirtK. ^^a^elle |>i'JL EUe 
IMinlissBit iB^iier, «t -ntéiliter firDroiidémeBt; 
elle dirait les yeuK iferméB avec tf ont ; qnal- 
quefois elle Iw «uvratt, les iMH-tiJt en fatal 
et le»raiiKii3iC«iir moi; elle «'apHaK; «dd 
iine«e pnnpli8>«it rde luKtuHe, ee onm^iosait 
et ee r'asitait «nauite. En «ériié, «onte feoum 
était néepoiirêlre prophMissc, elle en sFatt 
le Visage et le loaractèie. Elte avait été ibelle; 
iDois l'âge, eo affiU!«uttt ses trarts et y prati* 
quant de grands plie, avait encore njouié tb* 
ta dJ^ntié à ea [iliy^tonomie. Elle avaK les 
yenx petit», Tsais tis seinblaieDt ou regMider 
eii<eil&-niAiDe, OD traserser les ohifeis Tuigins, 
et idémèler au delà, à tme grande distance, 
toujours dans le passé ou dans l'avenir. £ite 
me «errant ^ae)t|uef«^ la main avec tacee. 
E3le me deniandu brusc|iieuiMrt (|nelle henw 
lliétatt. « Il est bieiit6t six heures. — Adieu, 
je m'ien vai!^ On va veuir vous habiller; jen^f 
vfltn fias -étrn ; cela nte distmirali. Je n'ai fdfls 
qn'un 'Souci, c'est dt^ ^rder fle la ingdiia»llQa 
dam les pramiors niDmen's. » 

'Elle était à .peine ^ca-iie, que a mère HflB 
HDnioes et mes «ompagaes enir^reot; on 
ratta les hahitt; de re igino, et l'on tne revBtM 
desltabîts du monde: c'wt un usage que^wa» 
flonnalseez. JeiDientenëierleu deioer|B'c[nj& 
sait RUleur^de moi ; fétiiie presque réduite it 

L.,.». Google 



l'état d'automale; je ne m'aperçus de rien; 
j'avais sfuipment par inlervallus nimme de 
patfta inoiivemenîs conmlsiifs. On me disait 
ca qu'il rullait Tuire; on /tait souvent oliiigé 
de me le répéter, car ie n'enteudais pas de la 
pivmiftie fui», ei Je le ful.-aiii; ce n'était pas 
que Je pei'sasse Et autre chose, c'etit que j'é- 
tais alisiirbëe ; j'ai ais ia tét<' lasse cotnmo 
quand ou s'est excédé de lénex'ons. ('£|>en- 
dantlasupéiieure s'enlretenaiiavec manière. 
Je n'ai .inma's su ce qui s'était passé dans 
cette entrer u", qui dura Tort longtemps; on 
m'a di[ seulement que, quand elles se sépa- 
rëretit, ma m^ire éiuit iii troublée qu'elle ne 
pouvait relriiuvur la porte p»r laque le elle 
était entrée, et que la supéi ieui-e étirit sor- 
tie les mains fermées et appujées contre le 
front. 

Cependant les cloclies sonnfrenl ; je des- 
cendis. I.'u'^semljli'.e était peu nombreuse. Je 
fus prêcliéti bion ou mal, j>! n'entendis rien ; 
on dîs|i<ia:i de moi pendant toute c Ite mati- 
née, qui a été nul e d;ms ma vie, ciir je n'en 
al Jamiiis ronnu la duiée ; je ne sais ni ce 
que j'ai fuit ni ce que j'ai dit On m'a sans 
doute inten-ogée, j'ai sjus doute r.-pomlu ; j'ai 
prononcé des tœnx, mais je n'en ai nulle mé- 
moire, et je me ^uis trouvée r<-l>di'use aussi 
Innocemment que je Tus Taire chn^tiiune; je 
sa'ai pas plus compris ù toute la cérémonie de 
ma profession qu'à celle de mon baptémo. 



,. Google 



— 53 — 
avec cette difTémnce que l'une conr^ra li 
grAce et que l'aucro la suppose. Kh MenI 
mon-ii^ur, quoi'iue .je n'aie pi» rtelsimé à 
Lorigcliami) r.ornine j'uvnU Tait à Suf nle-Hiirie, 
me croyez-vous iilUitengn^rAeT J'en api» Me à 
votre juitemenr ; j't?n uppelle bu jugement de 
Dieu, i'étiis dans un état d'ab;itu<ment 6[ 
profoml que, queliines jours après, liin^qu'on 
m'annonça queJ'AUils du chœur, le m; su» ce 
qu'on voulait dir-e. Je demandai s'il ternit bien 
vrai que J'eusse Tait prornsslon ; Je voulus voir 
la signature de mes vieux; Il Tullut Joindre à 
ces preuves le témoignage de tuuie la com- 
munauti^, roliii de i|ueli|ae3 étranger qu'on 
avait appelée A la i-érémonie. M'iidit-ssant plu- 
sieurs Tuis à la mipérieiu-e , Je lui disais: 
« l^ela est liouc bien vrai î. . » Et je m'atten- 
dais toujours i|u'elie allult répondre : « Non, 
mon çnriiDl ; ou vnus trompe. » Son a^iiurance 
rèllérée ne nie convainquait pas, ne pouvant 
concevoir que, dxns l'intervalle d'un Jour 
entier, aussi tumuliueux, austi v»rl^, si plein 
de circonstances singulifres et Trappantos, Je 
ne m'en rappelasse aucune, pas nif^mt; le vi- 
sage de celtes qui m'avaient senl». uiceul du 
prêtre qui m'ava't proche, ni d« cfJui qui 
avait reçu mes vieux. I^chaugenienc île Tha- 
bit relIgiPUE en habit du monde est la seule 
chose dont Je me ressouvienne ; depuis cet 
instant. J'ai i^té ce qu'on appelle jihyslque- 
ment aliénée. Il a fallu des muU euUers pour 



_ 54 — 
metirer decet etat.-et c'est à la Ion sueur dp 
cette esp^t^ dp Bot»viileac<rnne que j'attpfbue 
l'oifbli -piMfnnd de ce ()iil ^est pasijé : C'est 
'cnmnre ceira qui ont souffert une longue ma- 
ladie, qui nrrt parlé avec jugement, qai ont 
reçu les ?8ereitit>nts et qui, rendus à la santé, 
û'en ont aurune tnémnlre J'en ai vu plusieurs 
exemples diins h» mals!on,et jemesuisdtt* 
mrtl-mftme : Voîlà spparpmment ce quf m-est 
arrivé le jour que j'ai fait profession. Mais H 
reste à savoir si ces actions sont de rtiomme, 
et Sll y est. quoigii^l parafee 7 être. 

Je fls dans >a mente KunËe trois pertes 
iotéresMotes : x:el!e de mon père, eu pluOM 
deceVui (;ul passait -pour tel ; Il éiaitSçé, 11 
avsft heaucunp travBÎIIft, Il s'éfelgnit; oôUe 
de ma supérieure et celle de ma mère. 

Cette di^ne religieuse sentit de In^ son 
'heure a[>proi-hi>r;<elle se condamna au sl- 
^ence; efle fit apporter sa bifre dans sa 
Ohnmbre. Klle avait perdu le sommeil, et elle 
■passait les jours et les nuits k iréditeretl 
écrtre; elle a laissé quinEe mMHalions qui 
Tne«enibleni,âinol,dela plusgrjnde beauié; 
J'en al une copie. Si quelque Jour voua -étiei 
curieux il<! voir les idées que cet instant 'sug- 
gftre, je vous les commiinliiuerals ; elles soat 
intitulées ■: Les dernier» instants rie ta sœar 
He Mont. 

A 'l'approche de sa mort, elle se fit hdblller; 
(Aie était élcndne sur son lit : on lui adminln- 



— 88 — 
tcï- les. derniers saarements; el)s tsoajt un 
Cbritit eaire s^ bras. C'ébiU la^ nuit; la. lueut' 
dea-lliuableaux éctnJraiC ceth^scëue lagi^re; 
II9uuB]'eatourions, nous (bndJonBen larmes, 
SB-cellule retentissnlt de ori», UM-s>]utt tout à 
eoup^ses ïeuxbi'illt!re[it;.ell«3- peievi^ bni»- 
<^io«nV«lle parla; sa voi£étaitpr«?^uewiasl 
farta v*e diwsl'i^t^ de ^aQté; le. dou- qu'elle 
avait perdu lui' revint: ella nous repiucha des 
larmes qui .lembliuent lui envier un bonhsun 
éisrodt «Mtis enfantst- votredmileur vous en 
impnseX'eijt là, c'est là, dii^t-elieen montrant 
le oîdI. queje vous iservirai; me^Teuits'iibais- 
sepont.sans ce.'ve sur vomi maL-ion; j'intercé- 
denaî peur vous, et je SiTui exaucée. Appro- 
che! toutes, que je vous embrasse; venez re- 
cevoir ma bénédiction et mes adieux...» C'est 
«n^ronengAOt ces deruiëres parul<-s que tré- 
passa cetce femme rare, qui a. laiiisé après 
elle desrcgi'etâ qui ne finiront point. 

Ha mfire mourut au -. etour d'un peiit voyage 
q^'eUe fit vers la fin de l'automne, i;hez une 
de ses filles. liUe eut du chagriji.. St santé 
avait été tort ]ifiliiUli«>. Je u'aJ jamais su ni le 
nom de mon i^ère, ni l'histoire de ma ntis- 
sance. Celui qui avait été son directtuiretle 
mien me remit de sa part im petit paquet.: 
c'étaient dai|uajtte Iuuîb avec lui. bjllel, enve- 
loppés, et cousus dans un muiceau de linge» 
IL y wvaii dîne :e billet : • Uon enfant, c'est 
peu. âe chose; mais ma conscieoca ne- me. per- 



so [, Google 



— 56 — 
met pas (le diiiposer d'une pl'is f^ndc somme; 
c'est le resie de ce i|tte j'ai \m économiser sur 
les petlt-i présents de M. Simonin. Vivez sala- 
tement, c'rat le mieux , n>eme |Hmr votre 
bonheur dans ce monde Priez pour moi; vo- 
tre ncliiiiam-e est la seule Tante iin portante que 
J*&le rotnnifi>e, aldez-mcii & IVxiiicr, et que 
Dieu me pui-doAne <!e von» avoir mUe au 
monde, en consiitération des bonnes œuvres 
que vous feres". Surtout ne tro'tlile^ point la 
TamiUe; et '|unl'|Uft te clioin de l'état que 
vous niez embrassé n'ait pas ^lé aussi volon- 
(alrequejf l'auraisd^iré, cr-aigiipzd'encliaa- 
ger. (jnc n'a)-{H été renfermée dans un cou- 
vent pendantioiitema vie! jene serais pas si 
troubl(':e de la pensée qu'il faut, dans un mo- 
ment, snbfr le redoutable jugement. Songez, 
mon etir.int, que le sort de votre mère, dans 
l'auire mnmle, dépend beaucoup de la con- 
duite que vou.-t tlpiidfpz d^ins celui-ci. Dieu , 
qui voit tout, m'appliquera, dans sa justice , 
tout le bien et tout le mal que vous ferez. 
Adieu, SuxAune, ne dimand<z rien à vos 
sœurn; elles ne sont pas en ét't de voos 
secourir; n'es])ëroz rien de votre |)Are; il m'a 
précédée, Il a vu lo grand jour, il m'attend ; 
ma présence sera mulns terrib'e pour lui que 
la sienne p'tnr nini. Adieu, encore une fuis. 
Ah ! malbeureuiK! mèrti 1 ah 1 maijienrf U'<e en- 
fant 1 VO'<sceura!M>ut arrivées; je ne suis pas 
contente d'elles: elles preaueat, elles erapo^ 



— S7 — 
tent; elles ont, sons tes yeux <l'une mère qui 
se me-irt, îles qiii'rtfUes U'iiitéièi ijni m'afQi- 
genl. Quand ell«s s'il p p tue li «'lit de nicm lit. Je 
meretnui-iiedtt Taiiti-rt cô'é :qiie ve. niiu-:!* en 
elles? Deux un-atiii'eseii qui l'in.ligence» éteint 
le sentiment de la miiure. bl es soiiplreat 
après le |)eu que. Je laiasf ; elles font hii mëde- 
clo et h in t'&c'c àe-f questons indéuentes, 
qui marquent iivec qne'l<; iinpalieiice HIes M- 
tendeot lu moiiieiit où je meii irai, et qui les 
saisira de tout ce qui m'emii'onnp. Elles ont 
soupçouné, je ne sais i;i<inineiit, i|ueje pou- 
vais avoir qiiel<[ue argent cauhé entre mes 
matelas; il n'y a rifQ qu*ell<>s n'aient rnia en 
œuvre pour me faire lever, vi ellws y ont 
réussi; mais, heui'eusemfui, mon di^posltaire 
éUit venu lu veille, et je lui avais remis ce 
petit paquet avec une lettre, qu'il a éuiite 
sous ma dictée Di niez la le U-e. et quand 
vous saurez que je ne ^uis plus.'ee qui ser;i 
bientôt, vous Ihvz dire une messe pour moi, 
et vous y renouvellerez vus ueux; car je dé- 
sire toujours que vons demeuriez en religion : 
l'idée de vous imaginer dans le monde sans 
secours, sau- ap|)ui, jeune, aclièveraitde ti-ou- 
bler mes derniers insianti ■•. 

Mon père mourut le 5 janvier, ma supé- 
rieure sur lii fin du môme muls, et ma mère 
& la seconde fè e de ^l ë'. 

Ce futia sœur Sain te- Christine qui succéda 
à la mère rie Uonl. Ali! monsieur, quelle SU 



o,z«r, Google 



— 58 — 
fërem» «ntre l'une et l'autre! Je vcms al dit 
quelle femme t^Vtiit que la première. Cetta-Ci 
avait le Ciiractère petit, une Wte étnoite et 
bronlilée de superstition»; elle donnait danp 
les opinions nouvelle^; elle conTéralt avec des 
sulpicleos, des jfisutios. 'Elle prit en aver- 
sion toutes les favorites de celle qui l'avait . 
préoédée; en un moment, himnlsOD fut pleine 
de troubles, de halnec, de médisances, d'ae- 
entations, de calomnies et de persécutions: 
n fallut s'wcpliquer sur des qnestons de théo- 
logie où nous II 'enten liions, rien, souseriTe à 
des formules, 'Se plicrA des 'pratiques srngu- 
Itères. La mère de Honi (l'approuvait paiot 
ces pratiques de p^nilei^ce qui se fmit ssr le 
COrpB; elle ue s'était macérée que deu:tTois 
en sa vie : une fuis la veille de ma profes^on, 
nne autre fois dans niie pareille circoostanee. 
Elle disait, de ces pén^enceR, qu'elles ne cor- 
riiT^ient d'aucun oéfaut et qu'elles ne ser- 
vaientqu'à donner de l'orgueil. ■ËWe veidaH 
<)ue «63 religleuïies se portai^ent bien, et 
qu'elles eussent le corps sain et Tesprn se- 
reln. La première cliose, lorsqu't^lle entra «n 
cfaarge, ce fut de se faire apporter tous les 
ctllces, avec les disciplines, et de défendre 
d'altérer les aliments avec de la cendre, de 
coudher sur la dure et de se pourvoir d'au- 
cun de ces insirumtints. La seconde, au tKiii- 
traire, renvoya à oliuque religieuse son cHIce 
et sa discipline, et fit retirer l'Ancien et le 

L<„z«[, Google 



Nouveau Testament Les favorite» du règne 
antérieur us sont jamais les fawoiitM du rèr 
gne qui suit. Je tus itidiffAreutf. ptmr ne rien 
dire <Je ph, JL la ï<ui>érleu>'e actuelle, pur la 
Faison que ta précédiMite m'avait cliéj:ie; mais 
je ne tardai pis k empirer mou aurt par des 
actions que vous appeller-ï ou iiiiiirudeiice, 
ou fermeté, selon It: coup d"<Bii snu» lequel 
vous les cuusidérerei. I.a prcmièiv, ce fui de 
m'atoandoiioer à louie la douleur <(ua je res- 
senUls df la perte de ooJre niertiière supé- 
iTieure; d'en Uirii l'ékige en toui« circous- 
tauce; d'occi^ionnep etiiro elle et celle qol 
nous gouvernait des camp ^ir^ti^ous qui n'é- 
taient pas Tuvoraliles & cf lie-ol ; de peindre 
Kétat de la maison sous les années paB«ét?s; 
de Fappeler au souvenir l.i pai<i douC nous 
jouiasious, nnilulf^aiiGe. qu'où ava^t fittiu 
aous, la uouiTilure tant spii-iiui-lle •|iie tem- 
porelle qji'ou ati'M admiuisirait alors „ et 
d'exalter lus ia<euJ'a,le«seutiuieiit9. le carac- 
tère de la sœur do Uuiii; la Kecuude. ce fut 
de jeier au feu le cillcu et du me di^fairede 
ma discipline; de prêcher des am eii l^-desi- 
sus, et d'en engager quelque» -nues à suives 
moB exemple; lai troi.-ièmf , de uie pourvoir 
d'un Ancieu et d'un N>iuveau 'Vesumeut;: ht> 
q)]atriènie, de rejeter tout parti ;d(' m'en te- 
nir au titre de diréiJWise, sau> ai^oejiter le 
nom de janséuisie ou du tn <liiiiMe; la-cJn- 
^ième, de me reulei-mer riBuureuaâmsiit 



«[, Google 



_ 60 — 
dans )a r^^Te de In maison, sati!; vouloir rien 
rdira ni en delà ni on doçù; can-équemment, 
de ne me jin^ler 4 aucune aulicn suréroga- 
toire, celles d'obllgaiiOD ne me gianiissant 
d&ik tiaa triip dure-s; de ne monier à l'orgue 
que les Jours de fôtes; de ne cliantor que 
quand je rerais de chœur; de ne plus suuf- 
fiir qi]'on'abu~àt de ma complais.mce et de 
mes iHlents, et qu'on me mit à tout et à tous 
les jours. Je lus les constitutiriu:', jeles relus, 
je les ï^tvais par cœur; si l'on m'ordonnait 
quelque chose, ou qui n'y tùi pas exprimé 
clairement, ou qui u'y fi'it pas, ou qui m'y 
paiflt i^nti-aii-e, je m'y refy*ais r<-rmfmeiit ; 
je preiias le livre, et Je disais : Voilà les en- 
gagemt-cis que j'ai pris, et jn n'en ai point 
pris d*autt-es... Mes discours en eiitrutnèreat 
quelques- unes. L'uutorilé d&t mutiresses se 
trouva irès bornée; elles ne pouvaient plus 
disposer de nous comme de leurs esclaves. Il 
ne se passait presque aucun jour- sans quel- 
que scène d'éclat. Dans les cas iuceriains, 
mes compagnes me consu luieni, et j'étais 
toujours pour l.i r^gle conire le d&*p«tisme. 
J'eus bieutdi l'air et peut être nn peu le jeu 
d'une factieuse. Lesgrandsvicairttsde U. l'ar- 
Cbev6i|ue étalent sans cesse appelés : je com- 
paraissais. Je me défendais, ji: nérendais mes 
compagnes; et il nVsC pas arrjvi^ une seule 
fois qu'on m'ait condamnée, tuiit j'avais d'at- 
teiitloD à mettre la raison de mon cdtë; Il 



éuit impossible de ro*atta^uerdu cOté de mes 
devoirs : ju les remplissais avttc scrupule. 
Quant auK petites grâces ((u'une supérieure 
est iouj<'urs llbrij de refu-:er ou d'aucorder, 
je n'eu demandais point. Je ne puj-iiissaîs poiut 
au parloir, et des vtsitf s, ne ciiiiRAlssant per- 
sonne, je n'en recevais puiu t. HalK j'avais brûlé 
mon ciiiuft et jecé )& rna disciiiltne; J'avais 
conseillé la même cliose ù d'autrtjs; je ne 
vtfUluis eiitrridt-e parler janséi)isnie ni moli- 
aisme, ni en bien ni en mal. Quand on 
me dfinandait si J'étais soumise à la cens- 
tilution, je ré|>ondsis que Je l'éiais k Tf)- 
glise; 3i j'acceptiiis la bulle , que J'accep- 
tais l'Ëvaiig.le. On visjia ma cellule: on y 
découvrit l'Ancien et le Nouveau Testament 
Je m'étais échappée en discours imliscrets 
sur l'intimité suspecte de quelques-unes des 
TavoriKis; la sii|iéi'ieure aviit des lète-à-tête 
longs et fréquent avec un jeune ecclésias- 
tique, et j'en avais déniA é la ruition et le pré- 
texte. Je ii'umis rien de ce qui pouvait me 
faire craindre, baïr, me perdre, eij'i^n vins à 
bout. On lie se plaignit plus de nml aux supé- 
rieurs, mais on s'occupa il me rendre la vie 
dure. On dépendit aux auirt-s religieuses de 
m'apprucber, et bieniôt |k me trouvai seule; 
j'avaisdes amies en petit nombre : on se doula 
qu'elles cbtjrch«raifut ù se dédommager & la 
dérobée de la coutraiule qu'un leur imposait, 
et quCj ne i^ouvuat s'eulretenir le jour avec 



u. Google 



— SB — 
moi, elle»' mo iwitBimteiiit Ia> nuit oa ài 4ea 
bBnr9»^.ti:ft<iviia^: en nouw^piM; on nre snr- 
ptitr tantôt amoa rime, tan Utliaiv«c nue aubte; 
i'aoi ftt de cf (ti; kiiprndtdice Utui ce-, qu'oa 
vaMltit, («t j'an Tu» chàU^e de la- manière la 
plaa lnlui>iruiue : on me candnmnai da» se^ 
malnes enti<:re» à paa«er l'offlui- ii geiiouii,.sé*- 
purée du reste, ait milieu du chœur; àivlvr^da 
^n et d'eitii, à dcmeiirer eiilbrmée duta ma 
edluJe, itsiUisruii'e aus.rDnctioD8l«HpliiB-Tites 
de la. inaiHoij. 4:elle!> qu'on apptJnJt aies corn- 
plioes n'éliiifat giièr.^ miéus traitée» Quand 
«n na pouvait me irouwxF en Gaiire, an m'en 
sopptMjJt; on me donnait à la Tois dttsordtiaa 
incompatible», et l'on mepuniwuMt d'y avoiv 
manqué ; on a.vsaçait Ik-» Itvures' des offlnea, 
des repos; U4ii ilérangeitit à. mon in^ui tftute )A 
eonduiteitlaiiFitrale ;. otavec ralieDtioivla.p)m - 
grande.'je me irouvais coutrabl'! tous les joars, 
«tj'étai» tous les jour» pu nie. J'ai du coupage, 
laals il n't^n ett point qui tienne eonvrera» 
baadon. la soliiurle et la pernécurion. Les 
ofaonea e» vinrent au puittt qu'on se ftt un jeu 
da me tourmeiner; c'était l^miuseinent de 
daquanie pi!rsenties' liguées, li m'est impos- 
sible d entrt-r dans tutnt le petit détail de oe» 
méch muetés 1 on m'ï^miiéclwit de dormir, d* 
«eUler.dn pripr. klnjuuren n>*vo ait ()u»4<|iieB 
^rties de n:on rèioment, uan autre fuis c'é- 
taient mft> li.ersoa Hiom lïiréuiatrf ;; m» afrrarv 
ae^trouvalt embarrassée, ou l'oii m'empêchait 



.,.»'Cooglc 



de bien faire, ou l'on dérangeait ]p9 oheMui 
que ;t'B«&i8 bien faite»; on me supposait, dw 
dteciwrs -et des actions ; on me rendult >i<es- 
ponsable de tout, et ma vle^sU une eutte 
oontliNiâlle de déitts réels ou simuléa et de 
chAtimenU. Va santé tie ilnt point i .de» 
épi*euvee si longues et si dures; Je toiiibal'daRa 
l'abattement, le chagrin et la niëlaiicnlie. ]!■)- 
lais dans les commencements chercher ide la 
force au pied des autelB, et J'y eo trouvais 
qndqueieii. Je flottais entre ta i^Hlgnatian et 
tedéswpoir, tnnîAt me soumetwnt &',toutela 
rlgneor de mon 'sort, tantftt pensant à m'a» 
afiranchtr par -àts moyens violente. Il y sntt 
au fmddo jardin «11 puii« profond: eomblsB 
de fois j'y suis allée I Ronibli>n j'y at regardé 
4efMs ! It y avait à côté tin baitc depiare-: 
combien de fois Jem^y suis assise, la tête «f- 
pnyée sur le bord de oe puUsl Combien de 
foi?, -dans «le tnmatte de mes Idées, me «nis-Je 
levée brt)M)Qnneat, -et 'résolue k Hntr me* 
peineni Ou'est-ce qui ir/'a retenue? Ponnqudi 
préféra Is^e «lors de plewer, de crier à haute 
voii[,xle fottl«*r mon voile aux 'pieciR, de m'ar- 
raolier las «hei«us et de me dédWrer le »i- 
saveavecilesonglesTSi c'était Dieu ^Inf-em- 
péêhaftideme perdre, pourquoi ne passn^Mer 
aussi tous oes autres -mouvernmtsT Je 'Vtfh 
TDUH dire une chose qui vons paraîtra fmt 
Mra&ge 'peut-élre, et qui n'en est pas moin 
vraie : c'est que je ne doute point que mes 

L.,.». Google 



— 64 — 
vJsItes fréquentes vers ce pniCs n'aient été re- 
m&rquëtis, et que mes critères ennemies ae 
ne soient flituétv qu'uji jour j'accomplirais un 
dessein i|ul buullliiit un fond île mnn cœur. 
Quand j ullnls dti ce côië, on ufTi'ctiiit de s'en 
éloigner et de regarder ailleurs. P u-ieurs fois, 
j'ai trouvé la po'le du Jardin ouverte à des 
heures où elle devait êiro furniée, singulië- 
renient lesjoura où l'un a> ait niiililpliésur moi 
les chagrins ; j'un avull pousî-é i lH)ut U vio- 
lenco de mon caractère, et l'on me croyait 
l'esprit aliéné. Uais aiissitùt quti je crus avoir 
deviné que ce moyen de sortir de ta we était 
pour ainsi dire oOtrt à mon dësesjioir, qu'on 
me condiiisaiLàce puits jiarla main etqueje 
le tronvaLilonjours piët à me recevoir, je 
ne m'en souciai |>lus; inoji esprit se tourna 
vers d'nuirescàiës; je me tenais dans les cor- 
ridors, et mesurais hi liauteur d<-s fenAtrea; 
le soir, eu me désbabillant, J'essiyaix, sans y 
penser, la furce de mesjarreliëri-s; un autre 
Jour, je refusais de manger; je desct-ndais au 
réfectoire, ei je re>tais .a dis apim.vé contre 
la muraille, les mains pendantes ù mes eûtes, 
les yeux fermés, et je ne louchais ims aux 
mets qu'on avait servis devant moi; je m'ou- 
bliais si pirraileincot daos cet état, que tou- 
tes les religieuses étaient sorties, et que je 
restais. On aflV-ciait alors de i^ retirer sans 
bruit, et l'on inu laissait là; pui« on me pu- 
nissait d'avoir manqué aux exercices. (}ne 



,. Google 



— 65 — 

VOUS tiirai-Je; on raedégjûU de presque tous 
les moyens de m'ùter la vie, pa^rce qu'il me 
sembla que, loin de s'y opposer, ud me les 
présentait. Nous ne voulons pas apparemment 
qu'on nous pousse hors de ce monde, et peut- 
être n'y serais-Je plus si elles avaient fait 
sembUnt de m'y retenir. Quand on s'Ote la 
vie , peut-être cherche-t-on à désespérer les 
autres, et la garde-t-on quand on croit tes sa- 
tisfaire ; ce sont des mouvements qui se pas- 
seat bien subtilement en nous. En vérité, s'il 
est possible que je me rappelle mon état 
quand j'étais à cAté du puiu , il me semble 
que je criais au dedans de moi, à ces malheu- 
reuses qui s'éloignaient pour favoriser un for- 
fait 1 Faites un pas de mon cAté, montrez-moi 
le moindre désir de me sauver, accourez pour 
me retenir, et soyez sûres que vous arriverez 
trop tard... Ea vérité , je ne vivais que parce 
qu'elles souliaitaieat ma mort. L'acharne- 
ment Il nuire, à tourmenter, se lasse dans le 
monde ; il ne se lasse point dans les cloîtres. 
J'en étais là lorsque, revenant sur ma vie 
passée , je songeai à faire résilier mes vceux. 
J'y rêvai d'abord légèrement. Seule, aban- 
donnée , sans appui , comment réussir dans 
un projet si diiRcile, même avec tous les se- 
cours qui me mauquaientî Cependant cette 
idée me tranquillisa ; mon esprit se rassit, Je 
fus plus il moi : j'éiitai des peines et je sup- 
portai plus patiemment cellesqui me venaient. 



C.,„gl,' 



— 66 — 
On remarqua ce cliatigement, et l'on en fut 
étonné; k mëc^aRceté s'arrêta tout court , 
comme un ennemi lâche qui vous poursuit, et 
ft i^i l'on râit faoe au moment où 11 ne s'y 
attend pss. Une question, monsieur, que j'au- 
rais h vous faire, c'est pourquoi, h travers 
toutes les idées funestes qni passent pu* la 
tAte d'une religieuse désespérée, celle de met- 
tre le feu à la maison ne loi vient potnt 7 Je un 
l'ai point eue , ni d'autres non plus . quoique 
ce soit la chose la plus facile à exéouter : It 
ne s'agit, un jour de grand vent, que ^e 
porter un (lambeau dans -un grenier, dans nn 
Mcber, dans un corridor. Il n'y a p<^atde 
couvents de hrûlés ; et cependant, dans ces 
événements, les portes s'ouvrent, et sauve q«i 
peut I Ne serait-ce pas qu'on craint le péril 
pour soi et pour celles qu'on aime , et qu'tm 
dédaigne un secours qui nous est conmun 
avec celles qu'on haitî Cette dernière idée 
eet bien subtile ponrétre vraie. 

A force de s'occuper d'une chose, on wi 
sent la justice, et même l'on en croit la pos- 
sibilité ; on est bien fort quand on en est là. 
Ce fut pour moi raffiire d'une quinnine; 
mon ei-prit va vite. De quoi a'iigissait-il 7 De 
dresser un mémoire et de le donner à consul- 
ter ; l'un et l'autre n'étaient pas sans danger. 
Depuis qu'il s'était fait une révolution dsujs 
ma tête, on m'observait avec plus d'attention 
que Jamais; on me suivait de l'œil; je ne fait 

L.,.». Google 



_ f>7 — 
sais pas im pas qui ne fitt édaû-é, ^e m di- 
sais pas un mot qu'on ne le pesât. On se ra^i- 
proclia de moi; on chercha k me sonder; on 
m'interrogeait; on affectait de la conwaisôra- 
tiou et de l'amitié; on revenait sur ma vie 
passée ; on m'accusait faiblement ; on m'ricu- 
sait; on espérait une meilleure conduite; on 
me Battait d'un avenir plna doux; oependant 
on entrait à' tout moment davama cellule, te 
jour, ta nuit, sous des prétextes; bmisque- 
m&at, sourclemeat, om entr'oii\Tait œs ri 
deaux, et l'on se retirait. J'araiis pris l'habi- ' 
tude de coucher habillée, j'ea avais nue au- 
tre, c'était celle d'écrire ma confession. Gas 
jours-là, qui sont marq»é.s, j'allais demander 
de l'encre et du papier à la supérieure, qai 
ne m'en refaisait pas. J'attendis donc le jour 
de la confession, et, en l'attendant, je rèdir 
geai dibns ma tète ce que j'avaiï à proposer : 
c'étaîrt en abrégé tout ce que je viens de vons 
écrire; seulement je m'expHqoaiB sous des 
noms! empruntés. Mais je fis trois étourde- 
ries : la preMiëre, du dire à la supérieure, 
que j'aurais beaucoup de chosa* à écrire, et 
de lui demander, sous ce pi-éCexte, plus de 
papier qu'on n'en accorde; la seconde, de 
m'occuper de mon mémoire, fit de laisser ik 
ma coirTession; et la troisième, a'aj'ant point 
fait de confession, et D'étaalpoJatpoépairéeà. 
cet acte de religion, de ne demeurer au eoa- 
fessionnal qu'un instant. Tout cela fut reimur- 



«[, Google 



nué, et l'on en conclut que le papier que j'a- 
>ais demandé avait été emplnyé autrement 
' :ue je ne l'avais dit. Uaia s'il n'avait pas servi 
LL ma confession, comme il était évident, quel 
isage en avais-je fait? Sans savoir qu'on 
prendrait cc! inquiétudes, je sentis qu'il ne 
iLillait pas qu'on trouvât cliez moi un écrit de 
;-ette Importance. D'abord je pensai à le cou- 
dre dans mon traversin ou duns mes matelas, 
puis à le cacher dans mes vi^temenbi, à l'en- 
lûoir dans le jardin, à le jeter au feu. Vous 
ne sauriez croire combien je fus pressée de' 
l'écrire, et combien j'en fusem terrassée quand 
il fut écrit. D'abord je le cachetai, ensuite je 
le serrai dans mon sein, et j'allai à l'office 
qui sonnait. J'étais dans une inquiétude qui 
se décelait à mes mouvement». J'étais assise 
à càfi d'une jeune religieuse' qui m'aimait ; 
quelquefois je l'avais vue me regarder en pitié 
et verser des larmes; elle ne meparlalt point 
mais certainement elle soulTrait. Au risque de 
tout ce qui pourrait en arriver, je résolus de 
lui confier mon papier Dans un moment d'o- 
raison où toutes les religieuse-i se mettent & 
genoux, s'inclinent, et sont comme plongées 
dans leurs stalles, je tirai doucement le papier 
de mou sein, je le lui tendis derrière moi ; 
elle le prit et le serra dans le sien. Ce ser- 
vice fut le plus Important de ceux qu'elle 
m'avait rendus; mais j'en avais reçu beaucoup 
d'autres : elle s'était occupée, pendant des 



«[, Google 



mois entiers, à lever, sans se compromettre, 
tous li.'S petits obslucles qu'on apportait à 
mes devoirs pour avoir le droit de me châtier : 
elle vCDait fi'apper à ma porte quuiid il était 
l'heure de sortir; elle arraogeait ce qu'on dé- 
rangeait ; elle allait sonner ou réjiondre quand 
il le fallait ; elle se trouvait partout où ja de- 
vais Stre. J'Ignorais tout cela. 

Je fis bien de prendre ce parti. Lorsque 
nous sortinies du chœur, la supérieure me 
dit : B Sœur Suî^anne, suivez- moi... » Je la 
suivis; puis s'arrétant dans le corndor, à une 
autre porte : ■ Voità, me dit-elle, votre cel- 
lule ; c'eut la sœur Saint-Jérôme (jui occupera 
la vôLre... •< J'enirui, et elle avec moi. iSous 
étions toute-i deux assises s^ins parler, lors- 
qu'une religieuse parut avei: des haliits qu'elle 
posa sur une chaise, et la supérieure me 
dit : Il Sœur Susanoe, déî^hubî lez- vous, et 
prenez ce vêtement... b J'obéis en sa pré- 
sence ; cependant elle était attentive à .tous 
mes mom emetits. La sœur qui avait apporté 
mes vêtements était à la porte; elle rentra, 
emporta ceux que j'avais quittés, sortit, et la 
supérieure lasuivit On ne me dit point la 
raison de ces procédés, et je ne la demandai 
point. Cependant on avait cherché partout 
dans mu cellule ; on avait décousu l'oreiller 
et les m.iielai; on avait déplacé tout ce qui 
pouvait l'être ou l'avoir été ; on- marcha sur 
mes traces; on alla au coaressionnal, iU'é- 



«[, Google 



— 70 — 

gif se, dans le jardin, au pvita, rarstebancde 
pierre; je vis une partie de ces recheaches, 
je soupçonnai le reste. On ne trouwa rien, 
mais on n'en resta pas moins oonvainca qu'il 
y avait quelque cboss. On ccntinoa de nv'é- 
pt^ pendant plusieurs jotirs: on allait oA 
j'étais allée ; on regardiut partout, mais inu- 
tilement. Enfin la supérieure erut qu'il n'é- 
tait possible de savoir la vérité que par mol. 
Elle entra un jour dans nia cellule, et me 
dtt : u SœurSusanne, vous av«E des défauts, 
mais vous n'avez pas celui de mentir. Dites- 
moi donc ia vérité; qu'avez-voss fait de tout 
le papie- que je vous al donnéî — MaJame, 
je vous l'ai dit. — Cela ne se peut, car voua 
m'en a*ez demandé beaucoup, et vous n'avez. 
' ét^ qu'un moment aii confeasionnal. — Il est 
vrai. — Qu'en avez-vous donc fait? — Ce que 
je vous ai dit. — Eh bienl jurez-moi par la 
sainte obéissance que vous avez vouée à Dieu. 
que cela est, et, malgré les apparences, je tous 
croirai. — Madame, il ne vous est pas permis 
d'exiger un sermMit pour une choBe si léfère» 
et il ne m'est pas permis de le faire. Je ne sau- 
rais jurer. — Vous me trompe/., sœur Sa- 
sanne, et vous ne savez pas à quoi vous 
vous exposez. Qu'avez-vous fait du papitr 
que je vous ai donnéî— Je vous l'ai dit. — Où 

eat-ilî — Je ne l'ai plus Qu'en avez-vous 

faitî— Ce que l'on fait de ces sortes d'écrits, 
qnk Sont imitlles tprës qu'on s'en est seni. — 



u. Google 



— 11 — 

JureE-moi, par la saiute obéissance <]u'il uété 
tout emplojé à écrire votre confession et 
que vous ne l'avez plus. — Madame , je vous 
le répète , cette seconde chose n'étant pas 
plus importante que la premitïre , je ne sau- 
rais jurer. — Jurez, me dit-elle, ou... — Jn 
ne jurerai point — Vous ne jurerez point î 
— Son , m^ame. ~ Vous êtes donc coupa- 
ble î — Et de quoi pui^-je être coupable? — 
De tout; il n'y a rien dont vous ne soj-ez ca- 
pable. Vous avez afTecté de louer celle qui 
m'avait précédée pour me rabaisser ; de mé- 
priser les usages qu'elle avait proscrits, les 
lois qu'elle avait abolies, et que j'ai cru de- 
voir rétablir; de soulever toute la commn- 
naulé; d'enfreindre les régies; de diviser les 
'esprits; de manquera, tous vos devoirs ; de 
me forcer à vous punir et i. punir celles que 
TOUS avez séduites, la chose qui me coûte le 
plus. J'aurais" pu sévir contre vous par les 
voies les plus dures, je vous al ménagée: 
j'ai cru que vous reconnaîtriez vos toi-ts, que 
vous repreudriea l'esprit de votre étal, etq^te 
vous reviendriez à moi ; vous ne l'avez pas 
/ait U se passe quelque chose dans votre es- 
prit qui n'est pas bien ; vous avez des pro- 
jets ; l'intéi'èt de !a maison exige que je les 
connaisse, et je les connaîtrai ; c'est moi qu 
vous en réponds. Sœur Susanne, dites-moi la 
vérité. — Je vous l'ai dite. — Je vais sortir; 
craignez mon retour : je m'assieds : je vous 



«[, Google 



— '72 — 
lionne encore un moment pour vous déter- 
miner... Vos papiers, s'ils existent... — Je ne 
les al plus. — Ou le serment qu'ils ne conte- 
naient que votre confession. — Je ne saurais 
le faire... » Elle demeura un moment en si- 
lence, puis elle sortit, et rentra avec quatre 
de ses favorites ; elles avaient l'air égaré et 
furieux. Je me jetai à leurs pieds, j'implorai 
leur miséricorde. Klies criaient toutes en- 
semble : Point de miséricorde, madame? ne 
vous laissez pas loucher : qu'elle donne ses 
papiers, ou qu'elle aille en paix.,.u J'embras- 
sais tes genoux tantôt de l'une, tantôt de 
l'autre; je leur disais, en les nommant par 
leurs noms : i< Sœur Sainte-Agnès , sœur 
.Sain te- Julie, que vous ai-je fait î Pourquoi, 
irritez-vous ma supérieure contre moi î Est-ce 
ainsi que j'en ai usé ? Combien de fois n'ai-je 
pas supplié pour vousî vous ne vous en sou- 
venez plus. Vous étiez en faute, et je ne le 
suis pas. it La supérieure, immobile, me re- 
gardait et me disait : « Donne tes papiers, 
malheureuse I ou révèle ce qu'ils contenaient 
— Madame, lui disaient elles, ne les lui de- 
mandez plus ; vous êtes trop bonne ; vous ne 
la connaissez pas ; c'est une ame indocile , 
dont on ne peut venir ik bout que par des 
moyens extrêmes : c'est elle qui vous y ports, 
taut pis pour elle. — lUa chère mère, Jui di- 
sais-je, je n'ai rien fait qui pût offenser ni 
Dieu ni les hommes , je vous le jure. — Ce 



«[, Google 



^ 73 — 
D'est pas là le serment que je veux. — Elle 
aura écrit contre dou^, contre vous, quelques 
mémoires au graod-vicaire, à l'Hrcheveque; 
Dieu sait comme elle aura peint Tintérleur 
dé la maison 1 On croit aisément le maL Ma- 
dame, il faut disposer de cette créature si 
vous ne voulez pas qu'elle dispose de nous. » 
La supérieure ajouta :n Sœur Susanne, voyez." 
Je me levai brusquement et je lui dis : a Ma- 
dame, j'ai tout vu; je sens que Je me perds; 
mais un moment plus tôt ou plus tard ne 
vaut pas la peine d'y penser. Faites de moi ce 
qu'il vous plaira; écoutez leur fureur, con- 
sommez votre injustice... n Et à l'Instant jt^ 
leur tendis les bras Ses compagnes s'en sai' 
sirent. On m'arracha mon voile; on me dé- 
pouilla fans pudeur. On trouva sur mon sein 
un petit portraitde mon ancienne supérieure; 
on s'en saisit ije suppliai qu'on me permit de 
le baiser encore une fois; on me refusa. On 
me jeta une chemise, on m'éla mes bas, on 
me couvrit d'un sac, et l'on mecondubit, la 
tête et les pieds nus, à travers les corridors. 
Je criais, j'appelais à mon secours; mais on 
avait sonné la cloche pour avertir que per- 
sonne ne parût J'Invoquais le ciel, j'étais h 
terre, et l'on me traînait. Quand j'arrivai 
au bas des escaliers, j'avais les pieds en- 
sanglantés et lesjambes meurtries; ['étais dans 
un état à loucher des &mes de bronze. Cepen- 
dant l'on ouvrit avec de grosses clefs la porte 



d'un petit lieu souterrain, obscur; où l'on nie 
jetasurune nirtteque rhumidttéavaJt àdemi 
pourrie. Là, je trouvai un morceau de painnoir 
et une cnich» d'«au, avec quelques vaisseaux 
nécessaires et grossiers. La nwtte, roulée par 
irn bout, fonnait u& oreiller; il j avut, sur 
un Uoc de pierre, une léte de mort arec un 
crucifix de bo<E. Mon premier mauvemeat fut 
de me détruire; je portai mes mains k ma 
gorge ; je déchirai mon vêtement avec mes 
dents; je poui^sai des cris affreux; je hurlais 
comme une bète féroce ; je me fi-appoi la tête 
contre les murs; je me mis tout eu soDg; je 
clierchai à me déimire jusqu'à ce que les (ot- 
cea me maurjûaseent, cequi ne tarda pas. C'est 
là que j'ai passé trois jours ; je m'y croyais 
pour toute ma vie. Toms les matias, use de 
mes exécutrioee venait, et BM disait: * Obéis- 
sez il notre supérieure, et vous sortirez d'ici. 
—iç n'ai rien fait; je ne sais ce qu'on ma de- 
mande. Ahl sœur Saint -fl^tnent, il est un 
Dieul n 

Le troisième jour, sur les neuf heures du 
soir, OB ouvrît la porte; c'étaient les mêmes 
retigienses <jui m'avaient conduite. Après l'é- 
loge des bornés de notre supérieure, eUes m'an- 
nooc^ent qu'elle me faisait grâce et qa'on 
allait me mettre «b liberté. « C'est trop tard, 
leurdfs-je; laissez moi iei, jeveux y mourlr.a 
Cependant elles m'avueut relevée, et elles 
m'entraînaient; on me recondiusit danf ma 



eeHale, où je trouvai ia sHpériesre. nJ'&i 
coneullé Dien atir votre sort, il a touché mon 
œvr: il veut que j'aie pitié de vous, «tjelu,^ 
-obéis. Mettez-voes à f;eBOux, et deraaDdez>liu 
pardoa. B Je me mi^àgenoux, et je dis: «Moo 
Dieu, je voua demande psirdon des fajitesqoe 
j'ai faites, comme vous le demaDdâtes sur la 
CTMx pour moi. — Quel orgaeil ! s'écrièrenl- 
elles; elle se oompare & Jésus-Christ, et elle 
nous compare aux juifs f|Ui l'ont crucifié. — 
Ne me considérez pas, lear dis-je, mais con- 
sidérea-vous, et jugez. — Ce n'est pas tout, me 
idit ta snpérïeure, jurea-ntoi, par la sainte 
obéiEssnce, que vous »e parlereï jamais de ce 
qui s'est passé.— Ce fine vous avez fait est 
donc bien mal, puisque vous exigez de moi pai- 
serment que j'en garderai lest len oe ? Personne 
n'en Bsura Jamais vien 4]ue votre conscience, 
je»ous lejure, — Vooslejurezî —^ Oui, je 
'WOHs le l'are». « Celafaiit, elles me dépouillè- 
rent des vêlennenta qu'elles m'avaient donnés, 
et me laissèrent me rhabliler des misQs. 

J'avais pris de l'humidité, j'étais dans une 
(rfrconstance critique; j'avais tout le corps 
meurtri; depuis plusieurs jours, jan'avais pris 
qoe quelques gouttes d'eau avec un peu de 
parin. Je crus que cette persécution serait la 
dernière que j'aurais à souffrir. C'est par l'ef- 
fet momentané d^ ces secousses violentes, qui 
montrent combien la nature a de force dans 
les jennes personnes, quâ je revins en très peu 



— 76 — 
de temps; et je trouïai, quand je reparus, 
toute la commuaauté persuadée que j'avais 
été malade. Je repris les exercices de la mai- 
son et ma place ù l'église. Je n'avais pas ou- 
blié mon papier, ci la jeune sœur âqaî je l'a- 
vais confié; j'étais sûre qu'elle n'avait point 
abusé de ce dé|'6t, mais qu'elle ne l'avait pas 
gardé sansinquiétude.Quelquesjoiiraaprès ma 
sortie dephson, au chœur.au moment niÈmeoù 
je le lui avais donné, c'est-à-dire lorsque nous 
nous mettous à genoux, et qu'inclinées les 
unes vers ]es autres, nous disparaissons dans 
nos stables, je me sentis tirer doucement par - 
ma robe ; je tendis la main, et l'on me donna 
un billet qui ne contenait que ces mots : 
H Combien vous m'avez inquiétée ! Et ce cruel 
papier, que Taut-il que J'en fasse?... n Après 
avoir lu celui-ci, je le roulai dans mes mains, 
et je l'avalai. Tout cela se passait au commen- 
cement du carême. Le tem]>3 approchait où 
la curiosité d'entendre appelle à Longchamp 
la benne et la mauvaise compagnie de Paris, 
l'avaisla voix ti'ès belle; j'en avais peu perdu. 
C'est dans les malsons religieuses qu'on est 
atteatir aux plus petits intêrôCs : on eut quel- 
ques ména^ments pour mol; je jouis d'un peu 
plus de liberté; les sœurs que J'instruisais au 
chant purent approcher de moi ^ans consé- 
quence ; celleà qui j'avais confié mon mémoire 
en était une. Dans les heures de récréation 
que noua passions au jardin, je. la prenais à 



— 77 — 
l'écart, Jr la faisais chanter, et pendant qu'elle 
chantait, voici ce que je lui dis : « Vous con- 
naissez beaucoup de monde, moi, je necoonai: 
personne. Iq ne voudrais pas (jue vous vou'- 
compromissiez ; j'&imeruis mieux mourir ici 
<tue de vous exposer au soupçoo de m'avoii' 
servie. Mon amie, vous sei'iez perdue, je le sais; 
cela ne me sauverait pas; et quand votre perte 
me sauverait, je ne voudrais point de mon 
salut à ce prix. — Laissons cela, me dit-elle, 
de quoi s'agit-il 7 — Il s'agit de faire passer 
sûrpment cette consultation à quelque habile 
avocat, sans qu'il sache de quelle maison elle 
vient, et d'eu obtenir une réponse, que vou" 
me rendrez à l'église ou ailleurs. — A propos, 
me dit-elle, qu'avez-vous fait de mon billet'i 
— Soyez ti-aiiquille, jo l'ai avalé. — Soyez 
tranquille vous-même; Je penserai à votre af- 
faire. H Vous remarquerez, monsieur, que J<' 
chantais tandis qu'elle me parlait, qu'elle 
chantait tandis que je lui répondais, et que 
notre conversation était entrecoupée de tralt- 
de chant Cette jeune personne, monsieur, 
est encore dans la maison ; son bonheur esi 
entre vos mains: si l'on venait à découvrir 
ce qu'elle a fait pour moi, il n'y a sorte de 
tourments auxqi:Gls elle ne fût exposée. Je 
ne voudrais pas lui avoir ouvert la porte d'un 
cachot; j'aimerais mieux y rentrer. Brûle? 
donc ces lettres, monsieur, si vous en sé- 
parez l'intérêt que vous voulez bien prendre 



à mon sort, elles ne contiennent rien qui vaille 
la peine d'être conservé. Voilà ce que je tous 
disais alors ; mais, hélas ! elle n*est plus, et 
je reste se<d& i 

Elle ne farda pas à me tenir parole, et k 
m'en infttrmer k noire manière accoutumée, 
La semaine saint» arriva; te concours à nos 
Ténèbres fut nombreux. Je chantai assez bien 
ponr exciter avec tumulte ces scandaleux ap- 
plaudissements que l'on donne à vos ootnÀ- 
diens dans leurs salles de spectacle, et qui ne 
devraiefit jamais être entendus dans les tem- 
ples du Seigneur, surtout pendant les jours 
solennels et lujnibres où l'on célèbre lamé- 
moire de son fils attaché sur la croix pour 
l'expiation des crimes du genre humain. Mes 
jeunes élèves étaient bien prc'-parées; qud- 
(|ues-ui.es, avaient de la vo'x, presque tomres 
de l'expression et du goût, et il me parirt que 
le public les avait entendues avec plaisir, et 
que la communauté était satisfaite du succès 
de mes soins. 

Vous savez, monsieur, que le jeudi l'on 
transporte le saint sacrement de son taber- 
nacle dans un reposoir particulier, où il reste 
jusq»raii vendredi matin. Cet intervalle est 
rempli par les adorations successi/ES des re- 
ligieuses, qui se rendent au reposoir les unes 
après tes autres, et deux i. deux. Il y a un 
tableau qui indique à chacune son heure d'a- 
doratioo : que je fus contente d'y lire : « l.a 



— 19 — 
9(eur Safnte-SusaDne et la sœar Saînte-Ur- 
sule, depuis deui heures du matia jusqu'à 
trois! • Je me rendis au reposoir à l'heure 
marquée; ma compagne y étaiL Nous nous 
plaçâmes l'uoe à cùLé de l'autre sur les luar- 
cbas de l'autel, dous nous prosternâmes en- 
semble, nous adoi'toes Dieu pendant une 
deml-heui%. Au bout de ce temp^, ma jeune 
amie me tendit la main et me ta serra, en 
disant : <t Nous n'aurons peut-être jam;ÛB 
l'occasion de nous entretenir aussi ionj^temps 
et aussi librement Dieu connaît la contrainte 
où nous vivons, et il nous pardonnera si nous 
partageons un tomps que nous lui devons tout 
entier. Je n'ai pas lu voire mémoire, mais il 
n'est pas difScile dedeviiier ce qu'il coutlentj 
j'en aurai iuces»u»meat la réponse.. Mais si 
cette réponie vous autcwise à poursuivre la 
l'ésllîation de vos vœux, ne voyez-vous pas 
■ju^il faudra nécessai renient que vous coufé- 
rieï avec des gens de loiî — Il est vrai, — 
Que vous aureE besoin de liberté? — 11 est 
vrai. — Et que si vous faites bien , vous pro- 
fiterez des dispositions. pré:«entes pour vous 
en procurerî — J'y ai pensé. — Vous le fereï 
daiicî ~ Je verrai. — Autre chose : si votre 
affuire s'entame, vous demeurerez ici abaa- 
donnée à toute lu fureur de ta communauté. 
Avez-vons prévu les persécutions qui voua at- 
tendit? — tJles ne seron* pas plus grandes 
que celles que j'ai aouffertes. — Je n'en sais 



,.Coogl>- 



rien. — Pardonnez-moi. D'abord on n'osera 
disposer de ma liberté. — Et pourquoi cela 7 
— Parce qu'alors je serai sous la protection 
des lois : il faudra me représenter; je serai , 
pour ainsi dire, entre le monde et le cloître ; 
J'aurai la bouche ouverte, la liberté de me 
plaindre ; je VOUE attesterai toutes; on n'o- 
sera avoir des torts dont je pourrais me 
plaindre; on n'aura garde de rendre une af- 
faire mauvaise. Je ne demanderais pas mie'ux 
qu'on en usât mal avec moi; mais ou ne 
le fera pas : soyez sûre qu'on prendra une 
conduite tout opposée. On me sollicitera, 
on me représentera le tort que je vais me 
l'aire à mol-même et à la maison ; et comptez 
'tu'on n'en viendra aux menaces que quand . 
on aura vu que la douceur et la séduction ne 
iwurront rien, et qu'on s'interdira les voies 
de force, — Mais il est incroyable que vous 
ayez tant d'aversion pour un ét:it dont vous 
l'emplissez si facilement et si scrupuleuse- 
ment les devoirs. — Je la sen?, cette aver- 
sion; je l'apportair en naissant; elle ne me 
quittera pas. Je finirais par être une mauvaise 
religieuse; tl faut prévenir ce moment — 
Mais si, par malheur, vous succombez? — Si 
Je succombe , je demanderai à changer de 
maison, ou je mourrai dans celle-ci. — On 
souflVe longtemps avant que de mourir. Ah 1 
mon amie, votre démarche me fait frémir : 
je tremble que vos vœux ne soient résiliés, et 

L.,-.». Google 



rjn'fls ne le BOient pas. S'ils le soDt, que 
deviendpez-vousT que ferez-vous daus le 
monde? Vous avez de la figure, de l'esprit et 
des talents ; mais on dit que cela ne mène à 
rien avi^c la vertu; et je sais que vous ne 
vous départirez p. s de cette dernière qualité. 

— Vous me rendez justice, mats vous ne la 
rendez pas à la venu; c'est sur elle seule 
que je compte; plus elle est rare parmi les 
hommes, plus elle y doit être considérée. — 
On la loue, mais on ne fait rien pour elie. — 
C'est elle qui m'encourage et qui me soutient 
dans mon projet. Quoi qu'on m'objecte, on 
respectera mes mœurs ; on ne dira pas du 
moinsi comme de la plupart des autres, que . 
je sois entraînée hors de mon état par une 
passion déréglée ; je ne voie personne, je ne 
connais personne. Je demande à être libi'C. 
parce qu5 le sacrifice de ma liberté n'a pas 
été volontaire. Avez-vous lu mon mémoire? 

— Non ; j'ai ouvert le paquet que vous m'avez 
donné, parce qu'il était sans adresse, et que 
j'ai dû penser qu'il était pour moi; mais les 
premières lignes m'ont détrompée, et je n'ai 
pas été plu.'i loin. Que vous fûtes bien Inspi- 
rée de me l'avoir remis I L'n moment plus tard? 
on l'aurait trouvé sur vous..... Mais l'heure 
qui finit notre station approche, prosiemons- 
Dous ; que œlies <]ui vont nous succéder nous 
trouvent dans la situation où nous devons 
^tre. DemandeE à Dieu qu'il vous éclaire et 



u. Google 



— 82 — 
fîit'ii vous coodaise; je vais untr ma prière et 
mes soupirs anx vôtres..... ■ J'avais l'âme un 
peu soulagée. Ha compagoe priait droite; 
moi, ia me prostemai ; non front était ^>- 
pufé contre' la dernière marcbe de l'autel, et 
mes bras ^«ient étendas sur les marcbes. 
si:q)Meare3. Je ne crois pas m'ëtre jjamais 
adressée k Dieu avec plus de consolatiot) et 
de' ferveur; le cœur me palpitait avec vio- 
lence; j'oubliai en un instant tout ce qui 
m'environnait, le ne sais combien je restai 
dans cette position, ni combien j'y serais en- 
core restée; Biais je fus un ^ectacle lùen 
touchant, il la faut croire, pour ma compagne 
.et pour ies deux religitusea qui sur«nrent. 
Quand je me relevai, je crus être seule; je 
me trompais ; elles étaient: toutes les trois 
placées derrièi-e moi, debout, et fondant en 
larmes; elles n'avaient osé m'interrompre ; 
elles attendaient que je sortisse, de moi- 
même, de l'état de transport et d'effusion où 
elles me voyaient. Quand Je me retournai de 
leiir côté, mon visage avait sans doute un 
oiractère bien Imposant, si J'en juge par 
l'effet qu'il produisit sur elles, et parce qu'el- 
les «itèrent que je ressemblais alors à notre 
ancienne supéiieure lorsqu'elle nous conso- 
lait, et que ma vue leur avait ca^isé le même 
tressaillement. Si J'avais eu quelque penchaut 
fi l'hypocrisie ou au fanatisme, et que j'eusse 
vou^ Jotier un rôle dans la maison, je ne 

L.,-.». Google 



— «i — 

doute poiût qu'il ne m'eût rSussi. Sfen àme 
s'atlume racllemeut, s'exalte, se toucto, et 
cette bonne supérieure œ'a dit cent fais, «i 
m'cmbrafsant, que personne n'aaipait aimn'i 
Dieu comme moi; que j'oraiBoncrErurdeehslr, 
et les antres Tin «enr de pierre. Il est sûr 
que j'éprouvais une facilité extrême à parta- 
ger son extase, et que, dans les prières qu'elle 
faisait h haute voix, quelquerois il m'arrivait 
àe prendre la parole, de suivre le lîl de eee 
Idées, et de rencontrer, comme d'inspiration, 
une partie de ee qu'elle aurait ditetle-mâme. 
Les autres l 'écootHjent en silence «m la sui- 
vaient; moi je l'ioterroiapats, ou je la de- 
vançais, ou je parlais avec elle. *e conser- 
vais très longtemps l'expiepsion que j'avais 
prise; et il fallait apparemment que je lui 
en restituasse îiuelque chose, car si l'on 
disoemait dans les atitres qu'elles avaient 
conversé avec elle , on discernait -en elle ^ 
qu'elle avait c^Mirersé av&c moi. Hais qu'est- 
ce que cela signifie, quand la vocation n'y 
est pas?... Notre station ftnie, nons cédft- 
mes ta place à celles qui nwis succédaient; 
Hons nous embrassâmes bien tendrement, ma 
jeune compagne et moi, avant que de nous 
séparer. 

La scène du reposoir fit bruit dans la mai- 
son ; ajontez à cela le succès de nos Ténèbres 
du vendredi saint : je chantai, je touchai <te 
rorgue, je fus applaudie. têtes folles de re- 

L<„z«[, Google 



ligiKUses! je n'eus p qu en à a re pour 
meréconcilieravoc t usa m d uté; on 
viût au-devant de mo pé la pre- 

mière. Quelques per n es du m n e cher- 
chèrent à me connaît e d op bien 
avec mon projet pou ny u S vis M. le 
premier président, madame de Soubise et une 
foule d'honnétesgens, des moines, des prêtres, 
df-s militaires, des magistrats, des femmes 
pieuses, des femmes du monde; et, parmi tout 
cela, cette sorte d'étourdis que vous appelez 
des la'ons rouges, et que j'eus bientôt congé- 
diés. Je ne cultivai de connaissances que celles 
qu'on ne pouvait m'objecter ; j'abandonnai le 
reste à celles de nos religieuses qui n'étaient 
pas si difficiles. 

J'oubliais de vous dire que la première 
marque de bonté qu'on me donna, ce fut de - 
me rétablir dans ma cellule. J'eus le courage 
de redemander le petit portrait de notre an- 
cienne supérieure, et l'on n'eut pas celui de 
me le refuser; il a repris sa place sur mon 
cœur, il y demeurera -tant que je vivrai, tous 
les matins, mon premier mouvement est d'é- 
lever mon àme à Dieu, le second est de le 
baiser; lorsque Je veux prier et que je me 
sens l'âme froide, je le détache de mon cou. 
Je le place devant moi, je le regarde, et il 
m'inspire. C'est bien dommage que nous 
n'ayons pas connu les saints personnages dont 
les simulacres sont exposés à notre vénéra- 

L<„z«[, Google 



tion : ils feraient bieo une au're impression 
sur nous; ils ne nous laisseraient pas, à leurs 
pieds ou devant eux , aussi froids que nous y 
demeurons. 

J'eus la réponse à mon mémoire ; elle était 
d'un M. Manouri, ni favorable ni défavorable. 
Avant que de pronoocer sur cette affaire, on 
demandait un grand nombre d'éclaircisse- 
ments auxquels il était 'difficile de satisfaire 
sans se voir; je me nommai donc, et j'invitai 
M. HanourI à se rendre à Longcliamp. (Jes mes- 
sieurs se déplacent diflîcil-iment; cependant 
il vint. Nous nous entretînmes très longtemps ; 
nous convînmes d'une correspondance par la- 
quelle il me ferait parvenir sûrement ses de- 
mandes, et je lui enverrais mes réponses. 
J'employai de mou côté tout le temps qu'il 
donnait à mon affaire à disposer les e^^prlts, à 
intéresser à mon sort et à me faire des pro- 
tections. Je me nommai , je révélai ma con- 
duite dans la première maison que j'avais ha- 
bitée, ce que j'avais souffert dans la maison 
domestique, les peines qu'on m'avait faites en 
couvent, ma i-éclamation à Sainte-Marie, mon 
séjour à Longe liamp, ma prise d'habit, ma pro- 
fession, la cruauté avec laquelle j'avais été 
traitée depuis que j'avais consommé mes vœux, 
On me plaignit, on m'offrit du secours; je 
retins la bonne volonté qu'on me témoignait 
pour le temps oïl je pourrais en avoir besoin, 
sans N'expliquer davantage. Hien ne transpl- 

L<„z«[, Google 



Tiît dans la inai^n; j'avais obtena deflOBte 
t& permissioD de réclamer contre mes vœux; 
incessamment l'action allait être intentée, 
flu'on était là-dessus dans une sécurité j»ro- 
foode. Je voos hisee donc à penser quelle fut 
la surprise de ma supérieure lorsqu'on hti 
signifia, au nom de sœur Marie-Susanue Si- 
menin, imeprottestationcoutreees vœuXv^vec 
la demande de quitter l'habit de religion , et 
de sortir du cloiti^ pour disposer d'elle i^ooiaie 
elle te jugerait à propos. 

J'avais bien prévu que je trouverais plu- 
sleors sortes d'imposition:; celle des lois, eetle 
delà maison religieuse et celles de mes beaux- 
frères et sœuTB alar!més;ilsftVKientieutautle 
bien de la Tanùlle, et, libre, j'aurais eu des 
reprises coDgldéFa.bles à faii« snr eux.. J'éerivis 
à mes sœws: je les suppliai de n'apportw 
Boeime opposition àmaeorrtie; j'eoapfiaiaià 
leur conscience sur le peu de liberté de mas 
vœux ; je leur offris un désistement, par acte 
authentique, de tout esmes pré tentiouaàlasuc- 
cessioa de mora père et de ma mère ; je n'épar- 
K>a[ rien pour leur persuader que ce n'était ici 
une démarche ni d'intérêt ni de passion. Je 
ne m'en imposai poist sur leurs sentimonte : 
cet acte qne je leur proposais, Tait tandis que 
j'étais encore engagée en religion, deiieaait 
inv^ide, et II était trop incertain |>oup dl£3 
que je le ratifiasse quand je serais libre; et 
puis leur convenait-il d'accepter nes.prqw- 

L.,.». Google' 



— 87 — 
sHioDSÎ l.aisseront-efles une eeew sans asile 
et sans fortmieî Jouiront-etlesde son bien? 
Qne dlra-t-on dans le rnoodeT K elle vient 
nous demander du pain, la refiBerons-noasT 
S'il h)i prend fantaisie de se marie*-, qui sait 
, la sorte ÔTiomme qu'elle épousera 7 Et si eïte 
a dea enfkntsî... Il fairt contrarier de toute 

notre force cette datigereuse tentjitii'e. 

Voilà ce qu'elles se dirent et ce quielies 
firent. 

A peine la supérieure eut-eWe reçu l'acte ju- 
ridique de nta demande, qu'elle accourut dans 
ma cellHte. « Commettt, snmrSaiate-Susanne, 
me dit-elle, vous vouiez nousquiMerî — Oui, 
Krailame. — Et tous allez appeler de vos 
vœnxî — Oni, madame. — Ne leR aveB-vo»s 
pas faits librement? — Non, madame. — Et 
qui est-ce qui vous a contrainte 7 — To«t. — 
Monsieur votre pèreï — Mon pèpfc — Ma- 
dame votre mèreî — Elte-mêiite. — El pour- 
quoi ne pas réclamer aux pieds des autels? — 
J'étais si peu à moî*. que je nemerappelte 
pas mèm& d'y avoir assisté. — Pouvez-vo«s 
parler ainsi ? ~ Je dis la vérité. — Quoi l 
vons n'avez pas eiWendu le prêtre vous de- 
mander : B Sœur Sainte-Sosannft Siwioniav 
prometlez-Tous à Dieu obéissance, ^hastaté 
et pauvreté î — Je n'en ai pas roènioine. — 
Vous fi'atez pas répondu qu'oui? — Je n'eo. 
ai pas mémofre. — Et vous imaginez que' 
les hoiBHies vous en croiront 7 -. Ua m'ea 



C.n.yl, 



— 86 — 
croiront ou non, mais le fait n'en sera pas 
moins vrai. — Cln'Te enfant, si de pareils pré- 
textes étaient écoutés, voyez quels abus 11 
s'ensuivrait! vous avez fait une démarche In- 
considérée; vous vous êies laissé entraîner 
par un sentiment de vengeance; vous avez à 
cœup lescMtiments que vous m'avez obligée 
de vous infliger; vous avez cru qu'ils suffi- 
saient pour rompre vos vœux ; vous vous 
êtes trompeta, cela ne se peut ni devant les 
hommes, ni devant Dieu. Songez que le par- 
jure est le plus grand de tous les crimes: que 
vous l'avez déjà commis dans votre cœur, et 
que vous allez ie consommer. — Je ne serai 
point parjure; je n'ai rien juré, — Si l'on a eu 
quelques torts avec vous, n'ont-ils pas été ré- 
parés? — Ce ne sont point ces torts qui m'oat 
déteiminée. — Qu'est-ce doncî — Le défaut 
de vocation, le défaut de liberté dans mes 
vœux. — Si vous n'étiez point appelée, si 
vous étiez contrainte, que ne me le disiez- 
vous quand il en était tempsî — Et à quoi 
cela m'aurait-il servi î— Que ne montriez- 
vous la même fermeté que vous eûtes à Sainte- 
Marie? — Est-ce que la fermeté dépend de 
nous! Je fus ferme la première fois; la se- 
conde , j'étais imbécile. — Que n'appeliez- 
vous un homme de loi? que ne prolestiez- 
vousî Vous avez eu les vingt-quatre heures 
pour conslatervotre regret —Savais-jerien de 
ces formalité? Quand je les aurais sues, étais- 



C.,„gl,' 



— 89 — 

jp en état d'en user 7 Quand j'aurais été en 
état d'en user, l'aurais-je pu î Quoi 1 madame, , 
ne voua êtes -vous pas aperçue vous-mÈme de 
mon aliénation 7 Si je vous prends à témoin, 
jurerez-vons que j'étais saine d'esprit? — Je 
le jurerai. — Eti bien I madame, c'e^t vous, 
et non pas moi, qui serez parjure. — Mon en- 
.fant, vous allez faire un éclat inutile. Revenez 
à vous, je vous en conjure par votre propre 
Intérêt, par celui de la maison ; ces soi-tes 
d'affaires ne se suivent point sans des discus- 
sions scandaleuses. — Ce ne sera j'on ma 
faute. — Les gens du monde sont méchants; 
on Tera les suppositions les plus défavorables 
à votre esprit, à votre c<eur, à vos mœurs; 
on croira,.. — Tout ce qu'on voudra. — Uais 
pariez-moi à cœur ouvert : si vous avez quel- 
que mécontentement secret, quel qu'il soit, 
il y a du remède. — J'Étais, Je suis et je se- 
rai toute ma vie mécontente de mon i5tat. — 
L'esprit séducteur qui nous environne sans 
cesse et qui cberclie & nous perdre aurait-il 
profité de la liberté trop grande qu'on vous 
a accordée depuis peu pour vous inspirer 
quelque penchant funeste? — Non, madame,' 
vous savez que je ne fais pas un Eei'ment 
sans peine : j'atteste Dieu que mon cœur est 
innocent, et qu'il n'y eut jumais aucun sen- 
timent honteux. — Cela ne se conçoit pas. — 
Rien cependant, madame, n'est plus facile 
à concevoir. Chacun a son caractère, et 



«[, Google 



J'ai le mien; voas aimez I& vie monasti- 
que, et Je la bals; voua avez reçu de 
èiai les sr&cea de votre état, et elles me 
Buoc^eat Uiutes^ vous vous seriez perdue 
dans le monde, et vous assurez ici votre 
salut; je me perdrais Jci, et j'es^re me 
sauver dans le monde; je suis et je serais une 
loauvaise religieuse. — Et pourquoi 1 Per- 
sonne ne remplit mieux aesdevoirs que vous. 
— - Hais c'est avec peine et Â.coDtre-cceur. — 
Vous en mériteE davantage. — Persooiiie ne 
j)eut savoir mieux que moi oe que je mérite, 
et je suis forcée de m'avouer qu'en me sou- 
mettant fi lout, je ne mérite rien. Je suis lasse 
d'être une hypocrite; en faisant ce qui sauve 
les autres, je me déteste et je me damne. Eu 
un mat, madame. Je ne connais de véritables 
rdigieuïes que ceUes qui sont retenues iui 
j)ar leur goût pour la retraite, et qui y reste- 
raient quand elles n'auraient autour d'elles 
ni grilles ni murailles qui les retinssent. U 
s'en manque bien que je sois de ce nombr-e: 
mon corps est Ici, mais mou cœur n'y ast 
pas; il est au dehors, et s'il fallait opter en- 
tre la mort et la clôture perpétuelle, je neb»- 
lancepus pas à mourir. Voilà mes seniimenta. 
— Quoi 1 vous quitterez sans remords cevoilei 
C£e vètemeuts qui vous ont consacrée à Jésufi- 
Cbrist ? — Oui, madame, parce que Je l«s ai 
pris sans réflenion et sans liberté...» J« lui 
répondis avec bieu de la modération, car ce 



«[, Google 



n'était pas Jà ce que mon cœur me suggérait; 
il me disait : Ohl que ne sui£-je au mom^it 
Où je pourrai les déchirer et les jeter loio de 
moiî... Cepeodant ma réponse Tatierra; elle 
p&llt, elle voulut encore parler; maie ses lè- 
vres tremblaient; elle ne savait pas trop ce 
qn'elle avait encore i me dire. Je me prome- 
nais à grands pas dans ma cellule, et elle a'é- 
criait : mon Dieul que diront nos sœurs î 
Jésus, jetez sur elle uq regard de pitié I 
■ Sœur Sainte-Siisanne I — Madame. — C'est 
donc un parti pris? Vous v(ial« acms dés- 
honorer, nous rendre et devenir la faible pu- 
blique, vous penlre? — Je veua sortir d'ici. 
— Mais si ce n'est que la maison qni vous dé- 
plaise... — C'est la midsoo, c'est mon état, 
c'est ta religion; je ne vens être renfermée 
ni ici ni 'ailleurs. — Mon «ifant, vous êtes 
plwsédée du déraen; c'est lui qui wons agite, 
qui vous fait parler, qui vous transporte ; 
rien n'e^ plus vrai : voyez dans qud état 
voue êtes I n En effet, je Jetai les y«ux sur 
mol, et je vis que ma robe était en désordre, 
que ma guimpe s'était tournée presqute sens 
devant derrière, et que mon voile était tombé 
sur mes épaules. J'étais ennuyée des propos 
de cette méchante supérieure, qui n'avait 
avec mol qu'un ton radouci et faux, et je lui 
dis a\'ec dépit : « Non, madame, non, je ne 
veux plus (le ce vêtement , je n'en veux 
pluf... » Cefiendant je tâchais de rajuAer 



.o,z«r,(..OOglc 



mon voile, mes mains tremblaient, et plus je 
m'efforçais à l'arranger, plus Je le dérao- 
^eais ; impatientée, je le saisis avec violence, 
je l'arrachai, je le jetai par terre, et je restai 
devant na supérieure, le front ceint d'un 
bandeau et la tête écheveJée. Cependant elle, 
incertaine si elle devait rester, allait et ve- 
nait, en disant : Jésus! elle est possédée, 
rien n'est plus vrai, elle est possédée.... Et 
l'hypocrite se signuit avec la croix de son 
rosaire. Je ne tardai pas à revenir à moi ; je 
83ntis rindftcence de mon état, et l'impru- 
dence de mes discours; je me composai de 
mon mieux; Je ramassai mon voile et Je le 
remi?; puis, me tournant vers elle. Je lui 
dis : « Madame, je ne suis ni folle ni possé- 
dée ; je suis honteuse de mes violences, et je 
vous en demande pardon; mais Jogez par I& 
combien l'éiat de religieuse me convient petf, 
combien il est juste que je cherche à m'en 
tirer si Je puis .. n Elle, sans m'écouter, ré- 
jiétait : V Que dira le monde? que diront nos 
sœursï — Madame, lui dis-Ji;, voulez-vous 
éviter un éclat? il y aurait un moyen. Je ne 
cours p[ilnt après ma dot; je ne demande que 
.ma liberté; Je ne dis point que vous m'oii~ 
vriez les portes, mais faites seulement au- 
jourd'hiii, demain, après, qu'elles soient mal 
gardées, et vous ne vous aiiercevrez de mon 
évasion que le plus tard que vous pourrez... 
— Malheureusei ([u'osez-vous me proposer! 



,. Google 



— 93 — 

— Un conseil qu'une bonne et sage supé- 
rieure devrait suivre avec toutes celles pour 
(jui leur couvent est une prison ; et le cou- 
vent en est une pour moi mille fois plus 
afTreusie que celles qui renferment les mal- 
faiteurs; il faut que j'en sorte, ou que j'y 

' périsse. Madame^ lui dis-je en prenant un 
ton grave et assuré, écoutez - moi : si les 
lois auxquelles je me suis adressée trom- 
paient mon attente, et que, poussée par des 
mouvements d'un désespoir que je ne connais 
que trop... vous avez un puits..., il y a des 
fenêtres dans la maison... partout on a des 
murs devant soi... on a un vêlement qu'on 
peut dépecei-... des mains dont on peut user. 

— Arrêtez, malheureuse I vous me faites fré- 
mir. Quoi 1 vous pourriez 1... — Je pourrais, 
au défaut de tout ce qui finit brusquement la 
vie, repousser les aliments; on est maître de 
boire et de manger ou de n'en rien faire... 
S'il arrivait, apn^s ce que je viens de vous 
dire, que j'eusse le courage (et vous savez 
que je n'en manque pas, et qu'il en faut quel- 
quefois plus pour vivre que pour mourir).... 
transportfz-vous au jugement de Dieu, et dl- 

■ tes-moi laquelle de la supérieure ou de sa re- 
ligieuse lui semblerait la plus coupable?,,. 
Madame, je ne demande ni ne redemanderai 
jamais rien à la maison ; épargnez-moi un 
forfait, épargnez-vous de longs remords : 
concertons ensemble... — Y pensez-vous. 



,. Google 



— 94 — 
sœur Sainte-SnsBane? Que je manque au pre- 
mier de mes âerairs, qae je donna lea mains 
au. crime, que je partie nn sacrilège! — Le 
vrai sacri:ége, madame, c'est moi qui ie com- 
mets tous les jours eu prohaaat pai- le mé- 
pris lea habits sacrés que je porte. Oteï-les- 
cooi, j'en soi» iodigne; laites chercher dans le 
village les haillons de la paysanne la ptos 
pauvre, et qnie la clûtiire inc soit euir'ou- 
verte. — Et où irez-voua pour être mieui,7 — 
Je ne sais où j'irai ; mais on uVst mal qa'où 
Dieu ne raujs \eut point, et Dieu ne me v&xt 
point ici. — Vous n'avez rien. — Il est vrai; 
m^js l'indigence n'est paa ce que je cribina ie 
plus. — Craignez les désordres auxquels elle 
entraîne. — Le passé me répond de l'jiveaîr : 
si j'avais voulu écouter le crime , je aerats U- 
la-e. Hais s'il me convient de sortir de celte 
maison, ce serj, ou de votre consentement, 
ou par r^utorité des lois. Vous pouvez op- 
ter... » 

Cette conversation araît duré. En me la. 
rappelant, je rougis des choses indiac'ètes et 
ridicules que j'avais faites et dites; mais il 
était trop tard. La supi^rieure eu était encore 
il ses exclaiiMtJons : «Que4ira le monde! ^ue 
dîmnt nos sœurs? » lorsque la doche qui 
nous appelait à l'office vint nous sépaver. Elle 
me dit en me quittant : « Sœsr Sainte-Su- 
sannej vous allez à l'égUse; demander à Dieu 
qu'il vous touche et qa'il vous rende l'es^it 



«[, Google 



(le votre état; interrogez TOtre conscience, et 
«royez oe qu'elle vous dira : U est Impossible 
qn'elle ne voos fasse des reiwtiches. le tobb 
dispense <lu chant. ■ 

Nous descendîmes presque ensemble. L'of- 
fice s'aclieva : à la fin de l'office , lorsque 
toutes les scenrs étaient sur le point de se 
séparer, elle frappa sur ,son bréviaire, et tes 
arrêta. « Mes sœurs, leur dit-elle, je vooa in- 
vite à vous jeter au pied des autels et à im- 
plorw la miséricorde de ïHeu sur wne rrii- 
^eusè qu'il a abandonnée, qui a perdu le goût 
et l'esprit de la religion , et qui est siirle 
point de se porter à «ne action aacrilége aux 
yeux de EHeu , et honteuse aux yeuK des 



Je ne saurais vous peindre la surprise gé- 
nérale ; en un otin d'œil, chacune, sans se re- 
muer, eut parcouru le visage de ses C€im- 
pagnes , cherchant i dëmSler la coupa45le i 
son embarras. Toutœ se prosternèrent, et 
prièrent en silence. Au bout d'un espaeode 
temps assez considérable, la prieure «étonna 
à voix basse le Veni, Creator, et toutes oon- 
'tinoèrant à vosx basse le Vem, Crmlnr ; ptàs, 
après un second silence, la prieure frappa 
sur son pupitre, et l'on sortit. 

Je vous laisse à penser le murmure qui 
s'éleva dans la communauté: « Qui est-ce? 
Qui n'est-ce pas î Qu'a-t-elle fait î Que veut- 
elle?.. . n Ces soupçons ne durèreot pas long- 



..Googlc 



— 96 — 
temps. Us demande comniençait & faire du 
bruit dans le monde ; je recevais des visites 
sans fin : les uns m'appoi-taient des reproches, 
d'autres m'apportaient des conseils ; j'étais ap* 
piX)uvéode3 uns, j'étais blâmée d^ autres. Je 
n'avais qu'un moyen de mejusiificF aux yeux 
de tous, c'Ëtuit de les instruire de la conduite 
de mes parents, et vous concevez quels mé- 
nagements j'avais à garder sur ce point ; il 
n'y avait que quelques persounes qui me 
restèrent sincèrement attachées , et M. Ma- 
nouri , qui s'était chargé de mon aOaire , à 
qui je pusse m'ouvrir entièrement Lorsque 
j'étais effi-ayée des tourments dont j'étais me- 
nacée, ce cachot, où j'avais été trainée une 
fois , se représentait à mon imagination dans 
toute son horreur ; je connaissais la fureur 
des religieuses. Je communiquai mes craintes 
à M. Manouri ; il me dit : « Il est impossible 
de vous éviter toutes sortes de peines : vous 
en aureï , vous avez dû vous y attendre ; il 
faut vous armer de patience, et vous soute- 
nir par l'espoir qu'elles finiront. Pour ce ca- 
chot, je vous promets que vous n'y rentrerez 
jamais; c'est mon atfair&.. * En effet, quel- 
ques jouM après, il ;ippona nn ordre à la su- 
périeure de me représenter toutes et quanies 
fois elle en serait requise. 

Le lendemain, après l'uriice, je Tus recom- 
mandée aux prières publiques de la commu- 
nauté ; l'on pria en silence, et l'on dit £> vui^: 



«[, Google 



— 97 — 
basse la même hymne que la veille. Même 
cérémonie le troisième Jour, avec cette diffé- 
rence que l'on m'ordonna de me placer de- 
bout au milieu du chreur, et que l'on récita 
les prières pour les agooisanls, les litanies des 
saints, avec le refrain Ora pro ea. Le qua- 
trième jour, ce fut unemomeriequi marquait 
bien le caracière bizarre de la supérieure; k 
la fin de l'office, on me fit coucher dans une 
bière au milieu du chœur; on ptaçades citan- 
deliers h m-s côtés, avec un b^m'tier; ou me 
couvrit d'un suaire, et l'on récita l'officy des . 
morts, après lequel chaque religieuse, en sor- 
tant, me jeta l'eau bénite, en disant : He- 
quiescal in puce. 11 faut entendre la langue 
des couvents pour connaître l'espèce de me- 
nace contenue dans ces derniers mots. Deux 
religieuses relevèrent lesuaire, éteignirent les 
cierges, et me laissèrent là, trempée jusqu'à 
la peiu, de l'eau dont elles m'avaient mali- 
cieusement arrosfie. Mes habits se séchèrent 
sur moi, je n'avais pas de quoi me rechanger. 
Cette mortification fut suivie d'une autre. La 
communauté s'assembla, on me regarda comme 
une réprorivée ; ma démarche fut traitée d'a- 
postasie, et l'on défendit, sous peine de déso- 
béissance, ù toutes les religieuses de me par- 
ler, de me secourir, de m'approcher et de tou- 
cher même aux choses qui m'auraient servi. 
Ces ordres furent exécutés à la rigueur. Nos 
corridors sont étroits: deux personnes ont, en 

(;„„glc 



— 9S — 
quelques endroits, de la peine à passer de 
front; si j'allais, et qu'une religieuse vînt à 
moi, ou elle retournait sur ses pas, ou elle 
se collait contre le mur, tenant son voile et 
son vêtement, de crainte qu'il nefrottât CMi- 
tre le mien. Si l'on avait quelque chose àre- 
oevoir de moi, je le posais à tarct et on le 
prenait avec un linge; si l'on avait quelque 
chose à me donner, on me le Jetait. Si I'ob 
avait eu le malheur de me toncher, ron se 
croyait souillée, et Ton allait s'en confesser et 
s'en faireabsoudre chez la supérieure. On a-dit 
quelaflatterie^tRit vile et basse; elleest encore' 
bien cruelle et bien it^énieuse, lorsqu'elle se 
propose de plaire par les mortifications qu'elle 
invente. Combien de foisje me suis rappelé le 
mot de ma céleste supérieure de MonI : <r En- 
tre toutes ces créatures que vous voyez au- 
tour de moi, si dodles, si inDocenteK, si dou- 
ces, eh bien 1 mon enfant, il n'y en a presque 
pas une, non, presque pas une, dont je nâ 
pusse faire une bète féroce; étrange méta- 
morphose, pour laquelle la disposition est 
d'autant plus grande qu'on est entré plus 
jeune dans une cellule, et que l'on connaît 
moins la vie sociale, (^e discours vous étonne; 
Dieu vous préserve d'en éprouver la vérité l 
Sœur Susanne, la bonne religieuse est celle 
qui apporte dans le cloître quelque grande 
fante h expier, n Je fus privée de tous les em- 
plois. A l'église, on laissait une sialle vide à 

L.,-.». Google 



— 99 — 

chaque cCté de celle que j'occupais. J'étais 
seule à une table «u péfectoJre; oa ne m'y 
servait pas : j'étais oblige d'aller dans la coî- 
sine demander ma portion; in première fais, 
la sœu ■ cuisinière me aria: « N'entrez pas, 
éloigneE-vous... » Je lui obéis, « Que voulez- 
vous? — A manger. — K manger 1 vous n'êtes 
pas digne de vivre... ■> Quelquefois je m'en re- 
toumaJE, et je passhis la joiirnée sans rien 
prendre; quelquefois j'insistais, et l'on me 
mettait sur le seuil des mets qu'on aurait eu 
hoate de présenter à des animaux ; je les ra- 
massais en pleurant, ei je m'en allais. Arri- 
vais-jequelquefolsà^portedu chœur lader- 
nlère, je la trouvais fermée ; je m'y mettais 4 
genoux, et là j'attendais la fln de l'oflïce; si 
c'était au jardin, je m'en retournais dans ma 
cellule. Cependant, mes forces s'affaiblissant 
par le peu de noufriture, la mauvaise qualité 
de celle que je prenais, et plus encore par la 
peine que j'avais à supporter tant de marques 
réitérées d'inhumanité, je sentis que si je per- 
sistais à souffrir sans me plaindre, je ne ver- 
rais jamais! la fln de mon procèa Je me déter- 
minai donc à parler à la supérieure; j'étais à 
moitié morte de frayeur : j'allai cependant 
frapper doucement à sa porte. Elle ouvrit ; ù 
ma vue, elle recula plusieurs pas en arrière, 
en me crjaut: « Apostate, éloignez-vous.» Je 
m'éloignai. « Encore l.i Je m'éloignai encore, 
<t Que voulez-vouB î — Puisque ni Di»u ni les 



hommes oe m'ont j.oiot condamnée à mourir, 
je veujt, madame, que voua ordonniez qu'on 
me fasse vivre. — Vivre ! me dit-elle en me 
répétant le propos de la sœur cuisinière, en 
ètes-ïous digneî — Il n'y a que Dieu qui le 
sache; mais je vous préviens que ai l'on me 
refuse la nourriture, je serai forcée d'en por- 
ter mes plaintes k ceux qui m'ont acceptée 
sous leur protection. Je ne suis ici qu'en dé- 
pôt, jusqu'à ce que mon sort et mon état 
soient décidés. — Aliez, me Uit-elie, ne me 
souillez pas de vos regards; j'y pourvoirai... » 
Je m'en allai, et elle ferma sa porte avec vio- 
lence. I£lte donna ses ordres apparemment, 
mais je n'en fus gui^re mieux soignée ; on se 
faisait un mérite de lui désobéir; on me jetait 
les mets les plus grossiers, encore les gàtait- 
onavecde la cendre et toutes sortes d'ordures. 
Voilà la vie que j'ai menée tant que mon 
procès a duré. Le parloir ne me fut pas tout 
àfait interdit; on ne pouvait m'Cter la liberté 
de conférer avec mes juges ni avec mon avo- 
cat; encore celui-ci fut-it obligé d'employer 
plusieurs fviis la menace pour obtenir de me 
voir. Alors une sœur m'accompagnait; elle se 
plaignait si je parlais bas, elle s'impatientait ; 
si je restais trop, elle m'interrompait, me dé- 
mentait, me contredisait, répétait t. la supé- 
rieure mes discours, les altérait, les empoi- 
sonnait, m'en supposait même que je n'avais 
pas tenus; que sais-je! on en vint jusqu'à 



u. Google 



— ioi — 

me voler, me dépouiller, m'ôter mes chaises, 
mes couvertures et mes matelas; on ne me 
donnait plus de. linge blanc, mes vêtements ae 
déchiraient; J'étais presque sans bas et sans 
souliers. J'avais peine à obtenir de l'eau ; j'ai 
plusieurs Tols été obligée d'en aller chercher 
moi-même au puits, àcepuilsdontjevousai 
parlé. Ou me cassa mes vaisseaux ; alors'j'en 
étais réduite à boire l'eau que j'avais tirée, 
sans en pouvoir emporter. Si je passais sous 
des fenêtres, j'étais obligée de fuir, ou de 
m'exposer à recevoir les immondices des cel- 
lules. Quelques sœurs m'ont craché au vi- 
sage. J'étais devenue d'une malpropreté hi- 
deuse. Comme on craignait les plaintes que 
Je pourrais faire k nos directeurs, la confes- 
sion me fut interdite. Un Jour de grands 
f^te (c'était, je crois, le Jour de l'Ascension). 
on embarrassa ma serrure; Je ne pus aller à 
la messe, et j'aurais peut-être manqué à tous 
les autres ofAces, sans la visite de M. Ha- 
nourl, & qui l'on dit d'abord que I'oq ne sa- 
Tait pas ce que J'étais devenue, qu'on ne me 
voyait plus, et que Je ne faisais aucune action 
de christianisme. Cependant, & force de me 
tourmenter, J'abattis ma serrure, et Je me 
rendis à la porte du chœur, que je trouvai 
fermée, comme il arrivait lorsque je ne ve- 
nais pas des premiër§s. J'étais couchée k 
terre, la tête et le dos appuyés contre un des 
murs, les bras croisés sur la poitrine, et le 

L.,.». Google 



reste de mon corps étendu fermait le pas- 
sage. Lorsque TofliGe flnit et que les relî- 
gienses se présentèrent poor sortir, la pre- 
mtère s'arrêta tout court; les autres wrivè- 
reat i, sa suite; la supérienre se douta de ce 
que c'était, et dit : « Marchez sur «Aie, ce 
n'est qu'un cadavre... » Qu^ques-Hues obéi- 
rent et me foulèrent aux pieds ; d'au&-es fu- 
rent moins inhumaiBos ; giais aucune u'osa 
me teadre la main poitr me relever. Tandis 
que j'étais abseute, on enleva de ma cellule 
mon prie-Dieu, le portrait de notre fonda- 
trice, les autres images pieuses, le cruci- 
flx, et il ne me resta que celui que je portais 
À mon rosaire, qu'on ne me laissa pas long- 
tem^ Je vivais donc entre quatre nmrail- 
les nues, dans une chambre sans porte, sans 
abuse, debout ou sur une paillasse, sans au- 
cun desvaisseaus les plus nécessaires, forcée 
de sortir la nuit pour satisfaire aux besoins 
de la nature, et accusée te matin de troubler 
le repos de la maison, d'errer, et de devenir 
fotle. Comme ma cellule ne fermait plus, on 
entrait pendant la nuit en tumulte, on criait, 
on tinait mon lit, on cassait mes fenêtres, on 
me faisait toutes sortes de terreurs. Le bruit 
montait à l'étage Au-dessu s, descendait l'étage 
au-dessous; et celles qui n'étaient pas du 
complot disiuent qu'il se passait dans ma 
chambre des choses étranges ; qu'elles avaient 
entendu des voix luguljres, des cris, des clt- 



«[, Google 



— 103 — 
ppeetls- de^tiaines, et que Je çonversiu's avei^ 
les reveDADts bt les m&uvais esprits; qu'il 
fallait i)ue j'eusse fait un pacte, et qu'il fau- 
drait incessamment déserter de mou corridor. 
Il y a dans les communauté des tètes faibles; 
c'est même le grand nombre : celles-là 
croyaient ce qu'on leur disait, n'osaient pas- 
ser devant ma porte, me voyaient, dans leur 
imagination troublée, avec une figure hideuse, 
faisaient le signe de la croix à ma reocontre, 
et s'enfuyaient un criant : ■ Satan, éloignez- 
vous de moi t Mon Uieu, venez à mon se- 
cours I... » Une des plus jeunes était au fond 
du corridor, j'allais it elle, et il n'y avait pas 
moyen de m'éviter ; la frayeur la plus terrible 
la prit. D'abord elle se tourna le visage con- , 
tre le miu% manoottant d'une voix trem- 
blante: «Mon Dieu! mon Dieu I Jésus! Mariel» 
Cependant j'avuiçais ; quand elle me aeat 
près d'elle, elle se couvre le visage de ses 
deux mains, de p^r de me voir, s'élanee de 
mon cdté, se i»-écipite avec violence entre 
mes bras, et ^'écrie: « A moit à moi! misé- 
ricorde !jos(iis perdue.? SœurSainte-Susanne, 
ne me faites point de mal; sœur Sainte-Su- 
sanne, ayez pitié de moi... » Et, en disant 
ces mots, la voilà qui tombe renversée à moitié 
morte sur le carreau. On accourt à ses cris, 
OH l'emporte, et je ne saurais vous dire cona- 
ment cette aventure fut travestie; on en fit 
l'histoire la plus criminelle ; on dit que le dé- 



«[, Google 



_ 104 — 

mon de l'impureté s'était emparé de moi; on 
me supposa des desseins, des actions que je 
n'ose nommer et des désirs bizarres, aux- 
quels on attribua le désordre évident dansle- 
quel ia jeune religieuse s'était trouvée. En vé- 
rité je ne suis pas un homme, et je ne sa^s ce 
qu'on peut imaginer d'une femme et d'une au- 
tre femme, et moins encore d'une femme 
seule ; cependant, comme mon lit était san^ 
rideaux et qu'on entrait dans ma chambre à 
toute heure, que vous dirais-je, monsieur? ij 
faut qu'avei; foute leur retenue extérieure, la 
modestie de leurs regards, jachasteté de leur 
expression, ces femmes aient le cœur bien 
corrompu ; elles savent du moins qu'on com- 
met seule des actions déshonnêies, et moi je 
n2 le sais pas ; aussi n'al-je jamais bien com- 
pris ce dont elles m'accusaient ; et elles s'ex- 
primaient en des termes si obscurs queje n'ai 
Jamais su ce qu'il y avait à leur répondre. Je 
ne fininis point si je voulais suivre ce détail 
de persécuiions. Ah ! monsieur, si vous avez 
des enfants, apprenez par mon sort celui que 
vous leur préparez si vous souffrez qu'ils en- 
trent en religion sans les marques de la vo- 
lonté la plus forte et la plus décidée. Qu'on 
est inju^ite dans le monde I On permet à un 
enfant de disposer de sa lilwrté à un âge où 
il ne lui est pas pi-rmfs de di'^poser d'un écu. 
Tuez plutôt voire fllle que de l'emprisonner 
dans un cloître malgré elle; oui, tue;Ma. 



«[, Google 



— 105 — 

<k)n]bieD j'ai désiré do fois d'avoir été étouffée 
par ma mère eu aaissautl elle eût été moins 
cruelle. Croiriez-voiis bien qu'on m'ôia mon 
bréviaire et qu'on me défendit de prier Dieuî 
Vous pensez bien que je n'obéis pas. Hélas 1 
c'était mon unique consolation ; j'élevais mes 
mains vers le ciel, je poussais des cris, et j'o- 
sais espérer qu'ils étaient entendus du seul 
être qui voyait toute ma misère. On écoutait 
à ma porte, et, un [our, que je m'adressais à 
lui dans l'accabiement de mon cœur, et que je 
l'appelais à mon aide, on me dit : « Vous ap- 
pelez Dieu en vain, il n'y a plus de Dieu pour 
vous; mourez désespérée et soyez damnée...» 
D'autres ajoutèrent: <r ^men sur l'apostate 1 
Amen sur elle 1 •> 

Hais voici un trait qui vous par^^tra bien 
plus étrange qu'aucun autre. Je ne sais si 
c'est méchanceiéou illusion, c'est que, quoi- 
que je ne fisse rien qui marquât unespritdé- 
rangé, à plus forte raison un esprit obsédé de 
l'esprit infernal, elles délibérèrent enire elles 
s'il ne fallait pas ni'exorciser, et it fut conclu 
à la pluralité des voix que j'avais renoncé h 
mon chrême et à mon bapiëme ; que le démon 
résidait eu moi, et qu'il m'éloignait des of- - 
ficea divins. Une autre ajouta qu'fi certaines 
prières je grinçais des dents, et que Je fré- 
missais dans l'église; qu'à l'élévation du satm 
sacrement je me tordais les bras. Une autre, 
que je foulais le Christ aux pieds, et que je 



— i«6 — 
fie portais plus mon rosaire (qu'oa m'avait 
volé) ; que je proférais des blasphèmes que je 
n'ose vous répéter; toutes, qu'il se passait en 
moi quelque chose (|ui n'était pas naturel, et 
qu'il faliait en donner avis au grand vicaire, 
ce qui fut fait. 

Ce grand vicaire était un M. Hébert, homme 
d'ige et d'espérience, brusque, mais juste, 
mais éclairé. Oji lui fit le détail du désordre 
de la maison ; et il est sûr qu'il était grand, 
et que si j'en étais la cause, c'étaitune cause 
bien innoc^te. Vous vous doutez, sans doute, 
qu'on n'omit pas, dans le mémoire qui lui fut 
envoyé, mes courses de nuit, mes al>sences 
du chœur, le tumulte qui se passait chez 
moi, ce que l'une avait vu, ce qu'uue autre 
avait entendu, mon aversion pour les choses 
saintes, mes blaphèmes, les actions obscènes 
qu'oB m'imputait ; pour l'aventuredelajeuae 
religieuse, on en fit toute» qu'on voulut. Les 
accusations étaient si fcwtes et si multipliées, 
qu'avec tout son bon sens H. Hébert ne put 
s'empêcher d'y donner en partto, et de croire 
qu'il y avait beaucoup de vrai. La chose lui 
parut assez importante pours'en instruire par 
lui-même ; il fit annoncer sa visite, et vint en 
effet, accompa^é de deux Jeunes ecclésias^ 
tiques qu'on avuit attachés à sa personne, «t 
-qui le soulageaient dans ses pénibles fonc- 
tions. 
Quelques jours auparavant, la nuit, j'enten- 



— 107 — 
dis entrer dOHeement dans ma chambre. Je 
ne dis rien, j'attendis qu'on me parlât, et l'oo 
m'appelait d'me voix basse et tremblaote : 
fl ScHir Saiat&iSusanne, dormez-vousî — Non, 
je ne dors pas. Qai est-ceî — C'est moi. — 
Qui, doQcT -^ Votre amie, qui se meurt de 
peur, et qui s'expose à se perdre pour vous 
doDOer ua cosseil peut-être JnutEle. Ecoutez : 
il j a demain ou après visite du grand vicaire : 
vous serez accusée ; préps cea-vous à vous dé- 
fendre. Adien; ayez du courage, et que le 
- Seigneur soit avec vousl... » Cela dit, elle 
s'éloigna avec la légèreté d'une ombre. Vous 
voyez, il y a partout, même dans les maisons 
reiigi^iseB, quelques à me» compatissantes que 
rien n'endurcit 

Cependant mon procès se suivait avec cba- 
leur!; une Toule de personnes de tout état, du 
tout sexe, de toHtesconditiotis, que je ne con- 
naissais pas, s'intéressèrent à mon sort et 
solicitèrent pour moi. Vous fûtes de ce 
nombre, et peut-être l'histoire de mon pro- 
c''S vous est-elle mieux connue qu'à moi, car, 
Bor la fin, je ne pouvais plus conférer avec 
M. Maaoari. On lui dit que j'étais malade; il 
se douta qu'on le trompait; il trembla qu'on 
ne m'eût jetée dans le cachot II s'adressa à 
l'archeiêebé, où l'on ne daignapas l'écouter; 
on y était prévenu que j'étais fol e, ou peut- 
être qnelque cbose de pis. Il se retourna du 
côté des juges; Il insista sur l'exécutloa de 

L.,.». Google 



l'ordre signifié à la supi';rieure de me repré- 
senter, morte ou vive, quand elle en serait 
Bommée. Les juges séculiers entreprirent les 
juges ecclésiastiques; ceux-ci sentirent les 
conséquences que cet incident pouvait avoir 
si on n'allait au-devact, et ce~fut là. ce qui 
accéléra apparemment la visite du grand vi- 
caire, car ces messieurs, fatigués des tracas- 
series éternelles de couvent, ne se pressent 
pas communément de s'en mêler : ils savent, 
par expérience, que leur autorité est toujours 
éludée et compromise. 

Jq profitai de l'avis de mon amie pour Invo- 
quer le secours de Dieu, rassurer mon âme et 
préparer ma défense. Je ne demandai au cîel 
que le bonheur d'être interrogée et entendue 
suns partialité; je l'obilos, mais vous allez 
apprendre à quel prix. S'il était de mon inté- 
rêt de paraître devant mon jute innocente et 
sage, il n'importait pas moins à ma supérieure 
qu'on me vit. méchante, obsédée du démon, 
coupable et folle. Aussi, tandis que je redou- 
blais da ferveur et de prières, on redoubla de 
méchancetés : on ne me donna d'aiiments que 
ce qu'il en fallait pom-m'empècherde mourir 
de faim ; ou m'excéda de mortifications; on 
multiplia autour de mol les épouvantes; on 
m'ôta tout à fait le repos de la nuit ; tout ce 
qui peut abattre la santé et troubler l'esprit 
on le mit en œuvre: ce fut un raffinement de 
cruauté dont vous n'avez pas d'Idée. Jugez du 

L.,-.». Google 



— 103 — 
reste par ce trait ; un jour que je sortais de 
macellule pour aller à l'église ou allloursje 
vis une piiicette à terre, en travers dans le 
corridor; je me baissai pour la ramasser 
et la placer de manière que cdle qui l'avait 
égarée la retrouvât facilement : la lumière 
m'empëcba de voir qu'elle était presque 
rouge; je la saisis ; mais, en h laT^aut re- 
tomber, elle emporta avec elle toute la peau 
du dedans de ma main dépouillée On expo- 
sait la nuit, dans les endroits où je devais 
passer, des obtacles ou à mes pieds, ou à la 
hauteur de ma tête ; je me suis blessée cent 
fois ; je ne sais comment je ne me suis pas 
taée. Je n'avais pas de quoi m'éclalrer, et 
j'étais obligée d'aller en tremblant.les mains 
devant moi. On semait des verres cassés sous 
mes pieds. J'étais bien résolue de dire tout 
cela, et je me tins parolq k peu près. Je trou- 
rais la porte des commodités fermée, et J'étais 
obligée de descendre plusieurs étages et de 
courir au fond du jardin, quand la porte en 
était ouverte: quand elle ne l'était pas... Ahl 
monsieur, les méchantes créatures que des 
Femmes recluses, qui sont bien sûres de se- 
conder la haine de leur supérieure, et qui 
croient servir Dieu en vous désespérant 1 11 
était temps que l'archidiacre arriv&tj il était 
temps que mon procès finit. 

Voici le moment le p'us terrible de ma vie; 
car songez bien, monsieur, que j'ignorais 



,. Google 



— 110 — 
absolument Eoua ejttellee couleurs or m'avait 
peinte aux yeux de cet ecclésiaétiqoe, et. 
qu'il venait avec la curiasité de voir «ne Slle 
possédée, ou qui le conirrfftisîut. Oo crut 
qu'il n'y avait qu'une forte terreur qui pût 
me montrer dans cet état, et voici commet 
OD s'y prit pfur me la donner. 

Le jour de sa visite, dès le grand matia, la 
supérieure entra dans ma cellule ; elle était 
accompagnée de trois sœurs; l'une portait 
UD bénitiei\ l'autre un crucifix, une trotslème 
des cordes. La supérieure me dit avec une 
voix forte et menaçante : h Levez-'VOUi... 
Mettez-vous- à genoux, et recommandez votre 
9me i Dieu... — Madame, lui dis^je avant 
que^ V0U5 obéir, pourrais-Je voua deman- 
der ce que je vais devenir, ce que vous a*«a 
décidé de mol, et ce qu'il faut< que Je de» 
mande à Dieuî... » Une sueur froide se ré- 
pandit sur tout mon corps;je tremblais, je 
sentis mes genoux plier; je r^ardttis avec 
effroi ses trois fatales complices lellesétaiettt 
debout sur une môme lignes le visage sombl^ 
les lèvres serrées et les yeux fermés. La 
frayeur avait séparé chaque mot de la ques- 
tion que j'avais faite. Je crus, ausilence qu'on 
gardait, que Je n'avais pas été entendue ; je 
recommençai les derniers mots de cetteques- 
tion, car je n'eus pas 11 force do la répéter 
tout entière ; je dis donc, avec une voix fai- 
ble et qui s'ét«ignatt : <• Quelle grSce faut-il 



«[, Google 



— m — 

^oe je demande àSieuî... h On me répondit: 
u it>râii»Ddez-tui pardon des péchés de toute 
votre vie ; parlez-lui oomme si vous étiez au 
ancuiiwt de psraitre devaet lui. . . » A ces mots, 
je crus qu'elles avaient tenu conseil, et qu'el- 
les avoleat résolu de se défaire de moi. J'»- 
vaisbien entendu dire que cela se pratiquait 
quelquefois dans les couvents de certains re- 
ligieux ; qu'ils jugeaient, qu^lftoondamnalest, 
-et Kjïi'ib' suppliciaient Jene croyais pas qu'on 
edtjanials exercé cette iobumalntj juridiction 
dans .^ucon couvent de remnass g mais il y 
avait tant d'autres oheses que je n'avais pas 
davioées et qui s'y passaieat 1 A cette idée 
damort prochaine, je voulus crier ; mais ma 
bouche était ouverte, et il s'en sortait aucun 
flon ; j'avançais vers la supérieure des bras 
suppliants, eimonceriis déraillant ,se renver- 
■aait en arriève ; je tombai, mais ma clMite ne 
fnt pas dure. Dans ces mom^ts de transe où 
la foroe abandonne, insensiblement lee-mran- 
bMs a» dèrobeot.ie'affaissent, pour. ainsi dire, 
les mus sur les-autres, et la nature, ne pou- 
vant se souleotr, semble chercher à dérailiir 
«BOllement Je perdis la coiuiaissance et le 
sentiment; J'entendais seulement bourdoniter 
autour de moi des voix confuses et lointaines^ 
soit qu'elles parlassent, soit que les oreilles 
me tintassent, je ne distinguais rien que 
ce tintement qtii> durait Je ne sais combien 
je restai dans cet eut; mais j'en fus tirée pzr 



«[, Google 



vue fraîcheur subite qui me causa une con- 
vulsion légère et qui m'arracha un profond 
soupir. J'éiais traversée d'eau ; elle coulait de 
mes vêtements & terre ; c'était celle d'un 
grand bénitier qu'on m'avait répandue sur le 
corps. J'étais couchée sur le côté, étendue 
dans cette eau, la tête s^puyée contre le mur, 
la bouche eoir'ouverte yt les yeux à demi 
morts et fermés ; je cherchai à les ouvrir et 
à regarder; mais il me sembla que J'étais 
enveloppée d'un air épais, à travers lequel 
je n'entrevoyais que des vêtements dpttants, 
auxquels je cherchais à m'attacher sans le 
pouvoir. Je faisais effort du bras sur lequel je 
n'étais pas soutenue; je voulais le lever, mais 
je le trouvais trop pesant ; mon extrême fai- 
ijleEse diminua peu i. peu; je me' soulevai; je 
m'appuyai le dos contre te mur; j'avais les 
deux mains dans l'eau, la tête penchée sur la 
poitrine, et je poussais une plainte inarticu- 
lée, entrecoupée et pénible. Ces femmes me 
regardaient d'un air qui marquait la néces- 
sité, l'inflexibilité, et qui m'était le courage 
de les implorer. La supérieure dit : « Qu'on la 
mette debout... » On me prit sous les bras et 
l'on me releva. Elle ajouta : o Puisqu'elle ne 
veut pas se recommander à Dieu, tant pis 
pour elle; vous savez ce que vous avei à 
faire; achevez... n Je crus que ces cordes 
qu'on avait apportées étaient destinées à 
m'étrangler ; Je les regardai, mes yeux se 



«[, Google 



cordes à baiser, od me les présenta. Je me 
peDchai, je pria le scapulaire de la supé- 
rieure, et je le baisai ; je dis : o Mon Dieu , 
ayez pitié de moi I mou Dieu , ayez pitié de 
moi I Obères sœurs, t&cbez de ue pas me Taire 
soufii-ir... * El je présentai mou cou. Je ne 
saurais vous dire ce que je devins, ni ce 
qu*on me 6t : il est sûr que ceux qu'on mène 
au supplice (et je m'y croyais ) sont morts 
avant que d'être exécutés. Je me trouvai sur 
la paillasse qui me servait de lit, les bras liés 
derrière le dos, assise, avec un grand Christ 
de fer sur mea genoux... Monsieur le mar- 
quis, je vois d'ici tout le mal que je vous 
cause ; mais vous avez voulu savoir si je mé- 
ritais iiu peu la compassion que j'attends de 

Ce fut alors que je sentis la supériorité de 
la religion chrétienne sur toutes les religlous 
du monde; quelle profonde sagesse il y avait 
dans ce que l'aveugle philosophie appelle la 
folie de la croix. Dans l'état où j'étais , de 
quoi m'aurait servi l'image d'un législateur 
heureux et comblé de gloire? Je voyais l'in- 
nocent, le flanc percé, le front couronné 
d'épines , les mains et les pieds percés de 
clous et expirant dans les sou&'rauces; et Je 
me disais : Voilà mon Dieu, et j'ose me plain- 
dre !.■• Je m'attachai àcetteiaée, et je sentis 



«[, Google 



la consolutjon renaître d^ns mon cœur ; Je 
connus la vanité de la vie, et je me trouvai 
trop heureuse de la perdre avant que d'avoir 
eu le temps de multiplier mes faules. Cepen- 
dant je comptai mes années, je trouvais que 
j'avais à peine vingt ans, et je soupirais; 
j'étais trop affaiblie , trop abattue , pour que 
mon esprit pûts'étever au-dessus des terreurs 
de la mort; en pleine sauté, je crois que j'au- 
rais pu me résoudre avec plus de courag'e. 

Cependant la supérieure et sas aatellites 
revinrent ; elles me trouvèrent plus de pré- 
«euce d'eaprit qu'elles ne s'y attendaient et 
fju'elles ne m'en auraient voulu. Elles me le- 
vèrent debout ; on m'attacha mon voile sur le 
visage ; deux me prirent sous les bras ; une 
troisième roe ""ussait par derrière, et la su- 
périeure m'ordonnait de marcher. J'allai sans 
voir où .j'allais, mais croyant aller au sup- 
plice, et je disais : « Mon Wten, ayez pitié de 
moil mon Dieu, soutenez-moi 1 mon IMeu, ne 
m'abandonnez pas l mon Dieu , pardonnez- 
moi, si je vous ai offensé 1 » 

J'arrivai dans l'église. Le grand vicaire y 
avait célébré la messe, l.a communauté y était 
assemblée. J'oubliais de vous dire que, quand 
je fus à la porte, ces trois religieuse* qui me 
conduisaient, me serraient,me poussaient avec 
violence, semblaient se tourmenter autour de 
moi , et m' en train aient les unes par les braa, 
timdisque d'autrea me retenaient parder- 



o,z«r, Google 



— »3 — 
rière, aomme si j'avais résisté, et qoe J'eusse 
répugné à entrer dans t'église; cependant 
il n'en était rien. On me conduisit vers les 
marches de l'autei ; J'avais peine k me tenir 
debout, et l'on me tirait à genoux, comme 
si je refusais de m'y mettre ; on me tenait 
comme si j'avais eu le dessein de fuir. On 
chanta le Teni, Creator; on exposa le saint 
sacrement; on donna la bénédiction. Au mo~ 
ment de la l>énédiction , où l'on s'Incline par 
vénération, celles qui m'avaient saisie par le 
bras me courbèrent comme de force , et les 
' autres m'appuyaient les mains sur les épau- 
les. Je sentais ces dififérents mouvements , 
mais il m'était impossible d'en deviner la fin; 
enfin tout s'éclaircit, 

Après la bénédiction , le grand vicaire se 
dépouilla de sa cliasubie, se revêtit seulement 
de son aube et de son étolo et s'avança vers 
les marches de l'autel, où j'étais à genoux; il 
était entre les deux ecclésiastiques, le dos 
tourné à l'autel, sur lequel le saint sacrement 
était exposé, et le visage de mon c6té. H s'ap- 
procha de mor, et me dit : « Sœur Susanne, 
levea-vous... « Lés sœurs qui me tenaient me 
levèrent brusquement; d'autres m'entouraient 
et me tenaient embrassée par ie milieu du 
corps, comme si elles eussent craintquo je ne 
m'échappasse. Il ajouta : « Qu'on la délie... » 
On ne lui obéissait pas; on feignait de voir 
de l'inconvénient ou même du péril à me 



«[, Google 



— n6 — 

laisser libre; mais je vous ai dit que cet 
homme était brusque ; il répéta d'une voix 
Terme et dure ru Qu'on la délie.... » Oa obéit. 
A peine eus-je les mains libre?, que je poussai 
une plainte douloureuse et aiguë qui le fit pâ- 
lir, et les religieuses hypocrites qui m'appro- 
chaient s'écartaient comme etTrayées. Il se 
remit; les sœurs revinrent comme en trem- 
blant; je demeurais immobile, et il me dit : 
« Qu'avez-vousî.... » Je ne lui répondis qu'en 
lui montrant mes deux bras; la corde dont on 
me les avait garrottés m'était entrée presque 
entièrementdans les chairs, et ils étaient tout 
violets du sang qui ne circulait plus , et qui 
s'était ex travasé ; il conçut que ma plainte ve- 
nait de la douleur subite du sang, qui repre- 
nait son cours. Il dit ; a Qu'on lui lève son 
. voile...» On l'avait cousuen différents en droits, 
sans que je m'en aperçusse; et l'on apporta 
encore bien de l'embarras et de la violence à 
une chose qui n'en exigeait que parce qu'on 
y avait pourvu ; il fallait que ce prêtre me vit 
obsédée, possédée ou folle; cependant, & force 
de tirer, le fil manqua en quelques endroits, 
le voile ou mon habit se déchirèrent en d'au- 
tres, et l'on me vit. J'ai la figure intéressante; 
la profonde douleur l'avait altiSrée, mais ne 
lui avait rien ôté de son caractère; j'ai un sou 
de voix qui touche; on sent que mon expres- 
sion est celle de la vérité. Ces qualités réu- 
nies firent une forte impression de pitié sur 



C.gk- 



■— in — ■ 

les jeunes acolytes de l'archidiacre; pour luf, 
il ignorait ces sentiments; juste, mais peu 
sensible, il était du nombre de ceux qui sont 
assez m al heureusement nés pour pratiquer la 
vertu sans en éprouver ta douceur; ils font le 
bien par esprit d'ordre, comme ils raisonnent 
Il prit la manche de son étole, et, me la posant 
sur la tête, Il me dit : « Sœur Susanne, croyez- - 
vous en Dieu Père, Fils et Saint-Esprilî a Je 
répondis : « J'y crois. — Croyez-vous en notre 
mère sainte l'Eglise î — J'y crois. — Renoncez- 
vous à Satan et à ses œuvresî » — Au lieu de 
répondre. Je fis un mouvement subit eu avant, 
je poussai un grand cri, et le hout de son 
étole se sépara de ma tête. Il se troubla, ses 
compagnons pâlirent, entre tes sceurs, les 
unes s'enfuirent, et les autres, qui étaient 
dans leurs stalles, les quittèrent avec le pluE 
grand tumulte. 11 fit sîgiie qu'on se rapaisdt; 
cependant 1! me regardait; Il s'attendait à 
quelque chose d'extraordinaire. Je le rassnrid, 
en lui disant : « Monsieur, ce n'est rien ; c'est 
une de ces religieuses qui m'a piquée vive- 
ment avec quelque chose de pointu ; « et, le- 
vant les yeux et les mains au ciel, j'ajoutai en 
versant un torrent de larmes : « C'est qu'on m'a 
blessée au moment oïlvousme demandiez si je 
renonçais à Satan et à ses pompes; et Je vois 
bien pourquoi... » Toutes protestèrent, parla 
bouche de la supérieure, qu'on ne m'avait pas 
touchée. L'archiâlacre me remit le bas de son 



«[, Google 



— Itft — 

étolc snrlatète; les religieuses- allal«at se 
rapprocher, mais il leur Rt signe de s'éloi- 
gner; il ne redemanil& si je renonçais i 
•SatHi et à ses œuvrea, et je lui répondis 
rbrmement : ■ J'y reDonce, j'y renonce... » 
Il se Ht apporter un Christ, et me le pré- 
sema à. baiser, et Je le baisai sur les pieds, 
fiur les mains et s»r la plaie du cûté. Il 
m'ordonna de l'adorer à voix baote; je le 
posai à terre, et je dis à genoux : « Mon Dieu, 
mon SaOTCur, vous qni êtes mort sur la croix 
pour mes péchés et pour tous eeux du genre 
butfiaio, je vous adore. Appliquez-moi le mé- 
rite des tourments que vous avea seufferts; 
imites ccraler sur moi une goutte du sasg que 
vous avez répandu, et que Je sols pwifiéa 
l'ardennez-Rioi, mon Di€«, comme Je par- 
<1onne à tous mes ennemis... » Il ro« dit mi-- 
nv^te : ■ Faites un acte de foi... ■ et je le fiï. 
H PaMes un acte d'amour... » et Je le fis. 
" Faites un acte d'espérance... « et je le fli. 
» Faites un acte de charité... a et je te lis. Je 
Re me souviens point en quels termes ils 
écaientoonçus; mais jepensB qu'apparemment 
ibétaient'p^bétiquea^ car j'arrachai des san- 
glots de quel^oes religieuses ; les deux jeunes 
ecclésiastiques eu versèrent des larnies, et 
l'archidiacre, étonné, me demanda d'où J'a- 
vais tiré les prières que Je venais de réciter. 
ie lui dis ; u Un Tond de mon cœur; ce sont 
mes pensées et mes sentiments; J'en atteste 



«[, Google 



— H9 — 
Dieu qui nous écoute partout, et qui ett pré- 
sent sur cet autel. Je suis cbrétienae, je suis 
inDocenie; si j'ai fait quelques fautes. Dieu 
seul les coDualt, et II n'y a que lui qui soit eu 
droit de m'^i demaader compte et de les pu- 
nir... » A ces mots, il jeta un regard terrible 
sur la supérieure. 

Le reste de cette oérémonie, où la majesté 
de Dieu venait d'être insultée, lea cJioses le» 
plus s&intes profanées, et le ministre de VVr- 
glise bafoué, s'aclieva ; et les religieuses se 
retirèrent, excepté la supérieure, moi et les 
Jeunes ecclésiastiques. L'archidiacre s'assit, 
et, tirant le mémoire qu'on lui avait pFésenlé 
contre moi, il le lut à liaute voix, et m'inter- 
rogea sur les articles qu'il contenait. « [Pour- 
quoi, me dit-il, ne vous confessez- vous point? 
— C'estqu'on m'en empêche. — Pourquoi n'ap- 
prochez-vous point des sacrements? — C'est 
qu'on m'en empêche, — Pourquoi n'assistez- 
vous ni à la messe, ni aux offices divins} — 
C'est qu'on m'en empêche. » La supérieure 
voulut prendre la parole; il lui dit avec soii 
ton:RHadame, taisez-vous... Pourquoi sortez- 
vous la nuit de votre cellule? — C'est qu'on 
m'a privée d'eau, de pot & l'eau et de tous les 
vaisseaux nécess-aires aux besoins delà na- 
ture. — Pourquoi entend-ou du bruit la nuit 
dans votre dortoir et dans votre cellule î — 
C'est qu'on s'occupe ù ra'ôter le repos. » La 
supérieure voulut encore parler; il lui ditf 



«[, Google 



— 120 — 
pour la seooado fois : « Madame, je vous ai 
déjà dit de vous taire ; vous répondrez quand 
je voua interrogerai... Qu'est-ce qu'une reli- 
gieuse qu'on a arrachée de vos mains, et 
qu'on a trouvée renversée k terre dans le cor- 
ridor î — C'est la suite de l'horreur qu'on lui 
avait inspirée de moi. — Est-elle lOtre amieî 
— Non, monsieur. — N'ôtes-vous jamais en- 
trée dans sa celiuteî — Jamais. — Ne lui avez- 
vous jamais rien fait d'indécent, soit à elle, 
soit à d'autres? — Jamais. — Pourquoi vous 
a-t-on liée ? — Je l'ignore. — Pourquoi votre 
cellule ne ferme-t-elle pasT — C'est que j'en 
ai brisé la serrure. — Pourquoi l'avez-vous 
brlséeî — Pour ouvrir la porte, et assister à 
l'office le jour de l'Ascension. — Vous voua 
êtes donc montrée à l'église ce jour-là î — 
Oui, monsieur...» La supérieure dit: hMou- 
sieur, cela u'est pas vrai; toute la commu- 
nauté... u Je l'interrompis: ■ Assurera que la 
porte du ctiœur était fermée ; qu'elles m'ont 
trouvée prosternée à celte porte, et que vous 
leur avez ordonné demarchersurmol,ceque 
qnelques-UDes ont fait. Mais je leur pardonne, 
et à vous, madame, de l'avoir ordonné ; je ne 
suis pas venue pour accuser personne, mais 
pour me défendre. — Pourquoi n'avez -vous ni 
rosaire ni crucifixî — C'est qu'on me les a 
ûlés. — Où est votre bréviaire? — On me l'a 
ôté. — Comment priez-vous donc î — Je fais 
ma priërede cœur et d'esprit, quoiqu'on m'ait 



«[, Google 



— 121 — 
défendu de prier. — Qui est-ce qui voiuj a 
fait cette défense? — Madame... » 1^ supé- 
rieure allait encore parler. « Madame, lui 
dit-il, est-il vrai ou faux que vous lui avez 
défendu de priei-î Dites oui ou noD. — Je 
croyais et j'avais raison de croire.,. — Il ne 
s'agit pa^ de cela : lui avez-vous défendu de 
prier oui ou non! — Je luiai défendu, mais...» 
b:ile allait continuer. > Hais, reprit l'archi- 
diacre, mais Sœur Susanne,pourquoiStes-vous 
pieds nusî — C'est qu'on ne me fournit ni 
bas ni souliers. — Pourquoi votre linge et vos 
vêtements sont-ils dans cet état de vétusté et 
de malpropreté? — C'est qu'ilya plus de trois 
mois qu'on me refuse du linge, et que je suis 
forcée de couolier avec mes vêtements, — 
Pourquoi couchez-vous avec vos vêtements? 

— C'est que je n'ai ni rideaux, ni matelas, ni 
couvertures, ni draps, ni linge de nuit. — 
Pourquoi n'en avez-vous point? — C'est 
qu'on me les as ûtés. — Êtes-vousi nourrie? 

— Je demande h l'être. — Vous ne l'êtes donc 
pas? K Je me tus; et II ajouta : « Il est in- 
croyable qu'on en ait usé avec vous si sâvè- 
rement sans qi'C vous ayez commis quelque 
faute qui l'ait mérilé.— Ma faute est de n'être 
point appelée ù l'état religieux et de revenir 
contre des vœux que je n'ai pas faits libre- 
ment — C'est aux lois à décider cette af- 
faire, et, de quelque manière qu'elles pro- 
noncent, il faut, en attendant, que vou« reni- 



«[, Google 



— 122 — 
plissifô les devoirs do la vie reliBleuse. — 
Personne, monsieur, n'y est plua exust que 
moi. — 11 faut que vous jouissiez du sort de 
tOQtes vos compagnes. — C'est tout ce que je 
demande. — N'avez-vous â vous plaiotb^ <)e 
pereoDBeî — Non monsieur; je voua l'ai dit, 
je ne suis point venue pour accuser, mal* 
pour me défendre. — Allez. — Monsieur, oA 
fttut-il que j'aille,? — Dans votre oeHule. » 
Je fis quelques pas, puis je revins, et je ne 
proBteniai aax pieds de la ^pérîeure et de 
l'archidiadre. <■ Eh bi«nl me dit-il, qu'«6t-oe 
qu'il y a? » Je lui dis, en lui nxnitraBt n« 
tèie meurtrie eu plusienirs endroits, mes |»edc 
ensanglantés, mes bras livides et sans ch^, 
mon vAtementsaleet déchiré.iuVousvoyesl» 
Je TOUS entends, vous, monsieur le maiv 
quis, et la plupart de ceux qui liront ces mé- 
moires : Des horreurs si multipliées, si va- 
riées, al contJDuesl une suite d'atrocités d 
reoherctiées dans des fines reli^eusesl Cela 
n'est pas vraisemUable, » dlront^ils, dUe»- 
V0U8. Et j'en conviens ; mais cela est vrai, et 
puisse le ciel, quej'atteste, me juger danstoute 
sa rigaenr et me condamner aux feux éter^ 
nelB, si j'ai permis k la calomnie de ternir 
une de mes lignes de son ombre la plus lé- 
gère ! Quoique j'aie longtemps éprouvé com- 
bien l'aversion d'une supérieure était un vio- 
lent alguilitm à la pervecsité naturelle, sar- 
tout lorsque celle-ci pouvait se faire un mè- 



u. Google 



— 183 — 
rite, s'applairfir et se vanter deses forfaits, 
le ressentiment oe m'empêchera point d'être 
justa Plus j'y réfléchis, pins je me persuiide 
que ce qvi m'arrive n'était point encore ar- 
rivé, et n'arrivera peut-être jamais. Une fois 
(et plût à Dieu que ee aoit la première et la 
dernièrel) il piuf à la Providence, dont les 
voies nous sont inconnues, de rassembler 6«r 
uae seule infortunée toute la masse.de cruau- 
tés réparties, dans ses impénétrables décrets, 
sur la multitnde infinie de malheureuses qui 
Pavaient précédée dans un cloftre et qui de- 
vaient lui succéder. J'ai souffert, j'ai beau- 
coup souffert; mais le sort de mes persécu- 
trices me paraît et m'a toujours pnru plu^ ft 
plaindre que le mien, raimerais mieux, J'aii- 
ra's mieuTt aimé mourir que de quitter mon 
rôle, à la condition de prendre le leur. Mes 
peines finiront, je l'espère de vos bontés; la 
mémoire, la hbnte el le remords du crime 
leur resteront jusqu'à l'heare dernière, I5(les 
s'accusent déjà, n'en doutez pas; elles s'ac- 
cuseront toute leur vie, et la terreur deaoen- 
dra sous la tombe avec elles. Cependant, mon- 
sfeur le marquis, ma situation présente est 
déplorable, la vie m'est à charge; je suis une 
femme, j'ai l'esprit faible comme celles de 
mon sexe; Dieu peut m'abandonner; je ne 
me sens ni la force ni le courafçe de suppor- 
ter encore longtemps ce que j'ai supporté. 
Monsieur le marquis, craignez qu'un fatal 



— 124 — 
muuiËQt De revienne. Quand vous useriez vos 
yeux & pleurer sur ma destinée , quand vous 
seriez déchiré de remords , Je ne sortirais pas 
liour cela de l'abîme où je serais tombée; il 
se fermerait ù jamais sur une désespérée. 

« Allez, n me dit l'archidiacre. Un des ec- 
clésiastiques me douna la main pour me re- 
lever, et l'archidiacre tyouta : * Je vous ai in- 
terrogée.je vais interroger votre supérieure, 
et je ne sortirai point d'ici que l'ordre n'y 
soit rétabli... n 

Jemeretirai. Je trouvai le reste delà matsoD 
en alarmes; toutes les religieusi:s étaient sur 
le seuil de leurs cellules; elles se parlaient 
d'un côté du corridor à l'autre : aussitôt que 
Je parus, elles se retirèrent, et il se fit un 
long bruit de portes qui se fermaient les unes 
après les autres avec violence. Je rentrai dans 
ma cellule; je me mis k genoux contre le 
mur, et je priai Dieu d'avoir égard à la mo- 
dération avec laquelle j'avais parlé à l'archi- 
diacre, et de lui faire connaître mon inno- 
cence et la vérité. 

Je priaii^, lorsque l'archidiacre, ses deux 
compagnons et û supérieure parurent dans 
ma cellule. Je vou^ ai dit que j'étais sans ta- 
pisserie, sans chaise, sans prie-DIéu, sans ri- 
deaux, sans matelas, sans couvenures, sans 
draps, sans aucun vaisseau, sans porte qui 
TermAt, presque sans vitre entière à mes fe- 
oétres. Je me levai, et l'archidiacre s'arrëtant 



«[, Google 



, — 125 — 
tout court, et tournant clés yeux d'Iodigna- 
tlon Èur la supérieure, lui dit: «bih bieni 
madame?... >• Elle répondit : « Je l'ignorais, 
— Vous l'ignoriez? vous mentezl Avez-vous 
passé un ji.iur sans entrer ici, et n'en desceo- 
diez-vouspas quand vous files venueî... Sœur 
Susanne, p;irlez ; madame n'est-elle pas en- 
trée ici aujourd'hui. >> Je ne répondis rien ; 
il n'insista pas; mais les jeunes eccl es Èastl' 
ques, laissant tomber leurs bras, la tête bais- 
sée et les ytïiix comme fixés en terre, déce- 
laient assez leur peine et leur surprise. Ils 
sortirent tous, et j'entendis l'archidiacre qui 
disait à la supérieure, dans le corridor : « Vous 
êtes indigne de vos fonctions; vous mériteriez 
d'être déposée. J'en portej'ai mes plaintes à 
monseigneur. Que tout ce désordre soit ré- 
paré avant que je sols ïortl... b Et, conti- 
nuant de marclier et branlant sa tête, il ajou- 
tait: « Cela est horrible. Des chrétiennes t 
des religieusesl descréatures humaines I Cela 
est horrible! >• 

Depuis ce moment.je n'entendis plus par- 
ler de rien ; mais j'eus du linge, d'autres 
vôteiuents, des rideaux, des draps, des cou- 
vertures, des vaisseaux, mou bréviaire, mes 
livres de piété, mon rosaire, mon crucifîx.des 
vitres, en un mot tout ce qui me. rétablissait 
dansl'état commun des religieuses; la liberté 
du parloir me fut ausïi rendue, mais seule- 
ment pour mes affaires. 

L.,.». Google 



Elles allaient mal. H. Maaouri publia un 
premier mémoire, qui fit peu de sensation; 
1 y avait trop d'esprit, pas assez de patliéti- 
que, presque point de raisons. Il ne faut pas 
s'en prendre tout à fait à cethabile avocat. Je 
ae voulais point absolument <fi'U attaquait la 
réputation de mes parents; je voulais qu'il 
ménageât l'état religieux, et surtout la mai- 
son où j'éUiis; je ne voulais pas qii'il peignit 
<le couleui's trop odieuses mes beaux-frères et 
mes sœurs. Je n'avais en ma faveur qu'une 
première pi-otestation, solennelle à la vérité, 
mats.faite dans UQ autre couvent, et nulle- 
ment renouvelée depuis. Quand on donne des 
bornes si étroites à ses défenses, et qa'on a 
aflWre à des partira qui n'en mètient aucune 
dans leur attaque, qui foulent aux pieds le 
juste et l'injuste, qui avancent et nient avec 
la même impudence, et qui ne rougissent ni 
des imputations, ni des soupçons, ni delà 
médisance, ni de la calomnie. Il est dificile 
de l'emporter, surtout à des tribunaux où 
l'hebitude et l'ennui des affiires no permet- 
tent presque pas qu'on examine avec quelque 
scrupule les plus importantes,' et ot'i Ips con- 
testations de 11 nature de U mii^nne sont tou- 
jours rPfrarrti^es d'un œil défavorable par 
l'homme politique, qui craint que, surlesuc- 
cts d'une reliirieuse péclamant contre ses 
voîux, une inlînité d'autres ne soient enga- 
gi^es dans la même démarche; on sent seorè- 



— 127 — 
temeot que si l'on souffrait que les portes 
de ces prisons s'abatti^seut en faveur d'une 
malheureuse, la foule n'y porterait et cher- 
cherait à les forcer. On s'occupe à nous dé- 
courager et à nous résigner toutes à notre 
sort par le désespoir de le changer. Il me 
semble pourtant que, dans un Etat bien gou- 
' verné, ce devrait èire le contraire : entrer 
dlfflcilemeiit en religion, et en sortir facile- 
ment Et pourquoi ne pas ajouterce cas à tant 
d'autres, où le moindre défaut de formalité 
anéan tit une procédure, même justed'aill«ur£l 
Les' couvents sont-ils donc si essentiels à la 
constitution d'un Etat7 Jésus-Christ a-t- il ins- 
titué des moines et des religieuses? L'Eglise 
ne peut-elle absolument s'en passer? Quel 
besoin a l'époux de tant de vJei^es folles, et 
l'espèce humaine de tant de victimes? Ne 
sentira-t-on jamais la nécessité de rétrécir 
l'ouverture de ces gouffres, où les races fu- 
tures vont se perdre? Toutes tes prières de rou- 
tine qui se font là valent-elles une obole que 
la commisération donne aux pauvreté? Dieu, qui 
a créé l'homme sociable, approuve-WI qu'il 
se renferme ? Dieu, qui l'a créé si iocoustant, 
si. fragile, peut-Il autoriser la témérité de ses 
vœux ? Ces vœux, qui heurtent la pente géné^- 
raie delà nature, peuvent-ils Jamais! être bien . 
observés que par quelques créatures mal cr< 
ganisées, en qui les germes des passions sont 
flétris, et qu'on rangerait à bon droit parmi 

L.,.». Google 



les moDstres, si nos lumières noDS permet- 
talent de connaître aussi facilement et aussi 
bien la structure intérieure de l'homme que 
sa Forme extérieure? Toutes ces cérémonies 
lugubres qu'on observe à la prise d'habit et 
k la profession, quand on consacre un homme 
ou une femme à la vie monastique et au mal- 
heur, suspendent' elles les fonctions anima- 
les? Au contraire, ne se réveillent-elles pas 
dans le filence, la contrainte et l'oisiveté, 
arec une violence inconnue aux gens du 
inonde, qu'une foule de distractions emporte? 
Où est-ce qu'on voit, des têtes obsédées par 
des spectres impnrs qui les suivent et qui les 
a^tentî Où est-ce qu'on voit cet ennui pro- 
fond, cette pileur, cette maigreur, tous ces 
symptômes do la nature qui languit et se con- 
sume? Où les nolts sont-elles troublées par 
des gémissements, les jours tri'mpés de lar- 
mes versées sans cause, et précédées d'uDe 
mélancolie qu'on ne sait à quoi attribuer? Ot'i 
est-eeque la nature, révoltée d'une contrainte 
pour laquelle elle n'est point faite, brise les 
obstacles qu'on lui oppose, devient furieuse. 
Jette l'économie animale dans un désordre au- 
quel il n'y ï plus de remède? En quel endroit 
le chagrin et l'humeur ont-ils anéanti toutes 
les qualités sociales? Où e-;t-ce qu'il n'y a ni 
père, ni frère, ni steur, ni parent, ni amiP Où 
est-ce que l'homme, ns se considérant plus 
comme un être d'un Instant et qui passe, 

..,-.». Google ' 



— 129 — 
traite les liaisons les plus douces du ce mon- 
de, comme un voyageur les oUjets qu'il ren- 
contre, sans attacliement î Où esttesëjourde 
la haine, du dégoût et des vapeurs ? Où est le 
lieu de la servitude et du despotismeîOil.«ont 
les haines qui ne s'éteignent point? Où ^ont 
les passions couvées d ins le silence? Où est le 
séjour de la cruauté et de la curiosité î Ou ne 
sait pas Thistoire de ces asiles, disait ensuite 
M. Manouri duus son plaidoyer, on ne la sait 
pas. 11 ajoutait dans un autre endroit : 
« Faire vœu de pauvreté, c'est s'engager par 
serment à être paresseux et voleur; faire vœu 
de chasteté, c'est promettre à Dieu l'Infi-ac- 
tion constante do la plus sage et de la plu; 
importante de ses lois ; Taire vœu d'obéii^sance, 
c'est renoncer à la prérogative inaliénable de 
l'homme, la liberté. SI l'on observe ces vœux, 
on est criminel ; si on ne les observe pas, on 
est parjure, La vie claustrale est d'un Tanati- 
quo ou d'un liypocrile. » 

line fille demanda à ses parents la permis- 
sion d'entrer parmi nous. Son père lui dit 
qu'il y consentait, mais qu'il lui donnait trois 
ans pour y penser. Cette loi parut dure k !& 
jeune personne, pleine de ferveur ; cependant 
11 fallut s'y soumettra Sa vocation ne s'étont 
point démentie, elle retourna chez son përe, 
et elle lui dit que les trois ans étaient écou- 
lés> K VoiliL qui est bien, mon ecfnnt, lui ré- 
Doudit-il ; je vous al accordé trois ans pour 



u. Google 



vous éprouver, j'espère que vous voudrez bien 
m'en accorder autant pour me résoudre... » 
Cela parut encore beaucoup plus dur, et 11 y 
eut des larmes répantUies ; mais le père était 
ut» homme ferme, qui tint bon. Au bout de 
ces six années, elle entra, elle fit profession. 
C'était une bonne religieuse, simple, pieuse, 
exacte à tous ses devoirs; mais il arriva que 
les directeurs abusèrent desa TranCliIse, pour 
s'instruire, au tribunal de la pénitence, de ce 
qui se passait dansla maison. Nos supérieures 
s'en doutèrent; elle fut enfermée, pi-ivée des 
exercices de la religion ; elle en devint folle. 
Et comment la tête résisterait - elle aux 
persécutions de cinquante personnes <gu) 
s'occupent, depuis le commencement du 
jour jusqu'A. la fin, à vous tourmenter? Aupa- 
ravant, ou avait tendu à sa mère un piège 
qui marque bien l'avarice des cloîtres. On 
inspira à la mère de cette recluse le désir 
d'entrer dans la maisonl et de visiter la cel- 
lule de sa fiile. Elle s'adressa aux grands vi- 
caiies, qui lui accordèrent ta permission 
qu'elle sollicitait. Elle entra, elle courut à la 
cellule de son enfant; mais quel fut son éton- 
ncment de n'y voir que les quatre mni'S tout 
nusî On en avait tout enlevé. On se doutait 
bien que cette mère tendre et sensible ne 
laisserait pas sa fille dans cet iHat. En effet, 
elle la remeubla, la remit en vêtements et en 
linge, et protesta bien aux religieuses qne 



— 131 — 

cette curiosité lui coûtait trop clier pour la 
voir une seconde fois; et que trois ou quatre 
visites par an comme celle-li ruineraient ses 
frères et ses sœurs... C'est là que Tambition 
et le luxe sacrifient à une portion Ues famil- 
les, pour faire à celle qui reste un sort plus 
.avantageux ; c'est la sentioe où l'on jette le 
rebut de la société. Combien de mères coinaffi 
U . mienue espient un crime secret par un 
;iutrel 

M. Manouri publia un second mémoire, lui 
fit un peu plus d'effet. On sollicita vivement; 
i'oSvls encore à. mes swui's de leur laisser la 
poEseseion entière et tranquille de la succes- 
sion do mes parents. Il y eut un moment où 
mon .procès prit le tour Je plus favorable, et 
où j'espérai la liljerté : je n'en fo.s que plus 
cr.uellemeDt trompée ; mon affuire fut plaidée ' 
à l'audience, et perdue. Toute la communauté 
eu était instruite, que je l'ignorais. C'était un 
mouvement, un tumulte, une Joie, de petits 
entretiens secrets, des allées, des venues chgz 
la supérieure; et des religieuses les unes chez 
les autres. J'étais toute tremblante; je ne 
pouvais ui rester dans ma cellule, ui en sor- 
tir ; pas une amie entre les bras de qui j'al- 
Jasse me jeter. la cruelle matinée que celle 
du jugemeut d'un grand procès l Je voulais 
prier, je ne pouvais pas; je me mettais à ga- 
dous^jeme recueilla^^Je coâimençals une 
oraison; maisbienj^O^dt^^^ritétiiiteroporté 



— 132 — 
malgré moi au milieu de mes juges : je les 
vojais, j'entendais les avocats, je m'adressais 
à eux, j'interrompais te mien, je trouvais ma 
cause mal déreDdue. Je ne connaissais aucuD 
des magistrats ; cependant je m'eit faisais des 
images de toute espèce, les unes favorables, 
les autres sinistres, d'autres IndifTérentes : 
j'étais dans une agitation, dans un trouble 
d'idées qui ne se conçoit pas. Le bruit fit 
place à uo profond silence; les religieuses ne 
se parlaient plus ; il me parut qu'elles avaient, 
au chœur, la voix plus brillante qu'à l'ordi- 
naire, du moins celles qui chantaient; les 
autres ne chantaient point; au sortir del'office, 
elles se retirèrent en silence. Je me persua- 
dais que t'attente les inquiétait autant que 
_ moi; mais l'après-midi, le bruit et le mouve- 
ment reprirent subitement de tout côté ; j'en- 
tendis des portes s'omrir, se refermer, des 
religieuses aller et venir, le murmure de per- 
sonnes qui se parlent bas. Je mis l'oreiUe k 
ma serrure ; mais il me parut qu'on se taisait 
en passant, et qu'on marchait sur la pointe 
des pieds. Je pressentis que j'avais perdu mon 
procès; je n'en doutai pas un instant. Je me 
mis à tourner dans ma cellule sans parler ; 
J'étouffais ; je ne pouvais me plaindre;je croi- 
sais mes bras sur ma tète; je m'appuyais le 
front tantôt contre un mur, tantôt contre 
l'autre; je voulais me reposer sur mon. lit, 
mais j'en étais empêchée par un battement 



«[, Google 



— 133 - 
de cœur : il est sûr que j'entendais battre 
mon cœur, et qu'il faisait soulever mon vête- 
ment. J'en étais là loi'squ'on me vint dire que 
l'on me demandait. Je descendis, je n'osais 
avancer. Celle qui m'avait avertie était si 
gaie, que je pensai que la uouvelle que l'on 
m'apportait ne pouvait être que Turt triste I 
J'allai pourtant Arrivéeà la porte du parloir, 
je m'arrêtai tout court et je me jetai dans le 
recoin des deux murs ; je ne pouvais me sou- 
tenir : cependant, j'entrai. Il n'y avait per- 
■onoe, j'attendis. On avait empêché celui qui 
m'avait fait appeler de paraître avant moi ; 
on se doutait bien que c'était un émissaire de 
mon avocat; on voulait' savoir ce qui se pas- 
serait entre nous : on s'était rassemblé pour 
entendre. Lorsqu'il se montra, j'étais assise, 
la tète, penchée sur mon bras et appuyée 
contre lés barreaux de la grille. ■ C'est de la 
part de H. Hanoury, me dit-il. — C'est, lui 
répondis-je, pour m'apprendre que J'ai perdu 
mon procès? — Madame, je n'en sais rien; 
mais il m'a donné cette lettre. 11 avait l'air 
affligé quand il m'en a chargé, et Je suis 
venu & toute bride, comme il me l'a recom- 
mandé. — Donnez... » Il me tendit la lettre, 
et je la pris sans me déplacer et sans le re- 
garder ; Je la posai sur lues genoux, et Je de- 
meurai comme J'étais. Cependant cet homme 
me demanda : u N'y a-t-il point de réponse? 
—Non, lui dis-je, allez... » Il s'en alla; etji^ 



u. Google 



— 13i — 

gnrdaî la même place, ne pouvaDtine remuer 
ni me résoudre à sortir. 

Il n'est pennlB en couvent ni d'écrire, ni de 
recevoir des lettres sans la permission de la 
supérieure; on lui remet et celles qa'oa re- 
çoit et celles qu'on écrit; il fallait donc liû 
porter la mienne, i^ me mis enchemlu pour 
cela ; je crus que je n'arriv<?rais jaœais ; un 
patient qui sort du cachot pour aller entendre 
sa condamnation ne marcbe ni plus lente- 
ment ni plus abattu. Cependant me voilii àsa 
porte. Les religieuses m'examinaient de loin; 
elles ne voulaient rien perdre du spectacle 
de ma douleur et de mon humiliation, le 
frappai, on ouvrit. La supérieure ébalt avec 
quelques autres religieuses ; je m'en aperçus 
au bas de leurs robes, car je n'osai ja«ais<te- 
ver les yeux ; je lui présentai ma lettre d'une 
main Tacillante; elle la prit, la lut et mêla 
rendit. Je m'en retournai d»»e ma cellule ; je 
me jetai aur'mon lit, ma lettre k cûté de moi, 
«t j'y reetai sans la lire, sans me lever pour 
■aller dîner, sans faire aucun mouvement, jus- 
qu'à l'heure de l'office de l'après-midi. A tiy>(s 
heures et demie, la ctoche m'avertit de des- 
cendre. 11 y avait déjà quelques rdigieuees 
d'arrivées; la supérieure était à l'entrée du 
chœur; elle m'arrêta, m'ordonna de me met- 
tre à genoux en dehors; le reste de la-cona- 
munauté entra, et la porte se ferma, kprt» 
l'office, elles sortirent toutes. Je les laissai pas- 

L.,-.». Google 



ser; J3 me levai pour les suivre la dernière. 
Je commençai dès ce moment à me (xindam- 
oer a tout ce qu'on voudrait On venait de 
m'interdira réglisejem'interdisde moi-même 
le réfectoire et la récréation. J'envisageais ma 
condition de tous les c6té.<, etje ne voyais de 
ressource que dans le besoin de mes talents 
et dans ma soumission. Je me semis contentée 
de l'espèce d'oubli où l'on me laissa durant 
plusieurs Jours. J'eus quel<;ue3 visites, mais 
celle de M. Manouri fut la seule qu'on me per- 
mit de recevoir. Je le trouvai, en entrant au 
parloir, précisément comme j'étais quand je 
njçus son émissaire, la tête posée sur les bras, 
et les bras appuyés contre la grilla Je le re- 
connus, je ne lui dis rien. Il n'osait ni me re- 
garder, ni me parler. « Madame, me dit-il sans 
se déranger, je vous ai écrit ; vous avez lu ma 
lettre? — Je l'ai reçue, mais je ne l'ai pas lue. 
— Vous ignorez donc!... — Non, monsieur, 
je n'ignore rien; j'ai deviné mon sort, et j'y 
suis résignée, — Comment en use-t-on avec 
TOUS 7 — On ne pense pas encore à moi; mais 
le passé' m'apprend ce que l'avenir me pré- 
pare. Je n'ai qu'une consolation, c'est que, pri- 
vée de l'espérance qui me soutenait, il estin-.- 
poesible que je souffre autant que j'ai déjfi 
soufiert ; je mourrai. La faute que j'ai com- 
mise n'est pas de celles qu'on pardonne en re- 
ligion. Je ne demande point à Dieu d'amoilir 
le cteup do celles à la discrétion desquelles il 

. ^ ■ L.,.». Google 



— 136 — 
lui platt de m'abaD donner, mais de m'accor- 
der )a force de souffrir, de me sauver du 
désespoir, et de m'appeler à lui promptemeat. 
— Madame, me dit-il en pleurant, vous auriez 
été ma propre sœur, que je n'aurais pasmieux 
fait... » Cet homme a le cœur sensible. « Ma- 
dame, ^jouta-t-il, si je puis vous être utile à 
quelque chose, disposez de moi. Je verrai le 
premier président, j'en suis considéré ; je ver- 
rai leagrands vicaires et l'archevêque. —Mon- 
sieur, ne voyez personne; tout est flnl.— Mais 
si l'on pouvait vous faire changer de maisooT 
— U y a trop d'obstacles. — Mais quels sont 
doDc ces obstacles î— Une permission difficile 
à obtenir, une dot nouvelle à faire, ou l'an- 
cienne à retirer de cette maison; et puisque 
trouverai -je dans un autre couvent? Mon cœur 
inflexible, des supérieures Impitoyables, des 
religieuses qui ne seront pas meilleures qu'ici, 
les mêmes devoirs, les mèines peines. 11 vaut 
mieux que j'achôve Ici mes jours; ils y seront 
plus courts. — Mais, madame, vous avez in- 
téressé beaucoup d'honnétesi gens ; la plupart 
sont opulents, on ne vous arrêtera pas ici 
quand vous sortirez sans rien emporter. — Je 
^e crois. — Une religieuse qui sort ou qui 
meurt augmente le bien-être ^e celles qui 
restant— Hais ces bon ne tes gens, cesgensopu- 
leals,nepensent plus à moi, et vous les trouve- 
rez bien froids lorsqu'il s'agira de me doter à 
leurs dépens. Pourquoi voulez-vous qu'il soit 



«[, Google 



plus radie aux gens du monde de tirer du 
cloître une religieuse saas vocation, qu'aux 
personnes pieuses d'y en faire entrer une 
bien appelée? Dote-t-on (iicilement ces der- 
nières? Eht Monsieur, tout )e monde s'est 
retiré depuis la perte de mon procès ; je ne 
vois plus personne. — Madame, chargez-moi 
seulement de celte affaire ; j'y serai plus heu- 
reux. — Je ne demande rien, je n'espère rien, 
je ne m'oppose à rien ; le seul ressort qui me 
restait est brisé. Si je pouvais seuleirient me 
promettre que Dieu me cliangeUt, et que les 
qualités de l'état religieux succédassent dans 
mon âme à l'espérance de le quitter, et que 
j'ai perdue... Mais cela ne se peut; ce vête- 
ment s'est attaché à ma peau, à mes os, et 
ne m'en gêne que davantage. Ah 1 quel sort! 
être religieuse à jamais, et sentir qu'on no 
sera jamais que mauvaise religieusel passer 
toute sa vie à se frapper la tête contre les, 
barreaux de sa prison I... a En cet endroit, je 
me mis à pousser des cris; je voulais les 
étouffer; mais je ne pouvais. M. Manouri, 
surpris de ce mouvement, médit : «Madame, 
oserais-je vogs faire une queslionî — Faites, 
monsieur. — Une douleur aussi violente 
n'aurait-eile pas quelque motif secret? — 
Non, monsieur, je hais la vie solitaire; je sens 
là que je la hais, je sens que je la haïrai tou- 
jours. Je ne saurais m'assujettir à toutes les 
misères qui remplissent la journée d'une re- 



— 138 — 
cluse : c'est ud tis™ de puérilités que je mé- 
priae ; j'y serais faite si j'avais pu m'y faire ; 
J'ai cherché cent fois à m'en imposer, à me 
briser là-dessus : je ne saurais. J'ai envié, 
j'ai demandé à Dieu l'heureuse imbécillité 
d'esprit de mes compagnes; je ne l'ai poiat 
obtenue, il ne me l'accordera pas. Je fais tout 
mal, je dis tout de travers; !e défaut de voca- 
tion perce dans toutes mes action?, on le 
voit ; J'insulte à tout moment à la vie monas- 
tique; on appelle orgueil mon inaptitude, oa 
s'occupe à m'humilier ; les fautes et les puni- 
tions se multiplient à l'inflni, et les journées 
se passent à mesurer desyenx la hauteur des 
murs. — Madame, je ne saurais les abattre, 
mais je puis autre chose.' — Monsieur, ne 
tentez rien. — Il faut changer de maison, je 
m'en occuperai. Je viendrai vous revoir; j'es- 
père qu'on ne vous cèlera pas ; vous aurez 
.incessamment de mes nouvelles. Soyez sûre 
que, si vous y consenteE, je réussirai à vous 
tirer d'ici. Si l'on en usait trop sévèrement 
avec vous, ne me le laissez pas Ignorer. » 

Il était tard quand M. Manouri s'en alla. Je 
retournai dans ma cellule. L'office du soir ne 
tarda pas à sonner : j'arrivais des premières; 
je laissai passer les religieuses, et je me tinB 
pour dit qu'il fallait rester ù la porte : en 
eflet, la supérieure la ferma sur moi. Le 
soir, à souper, elle me lit signe en entrant de 
m'asseoir à terre au milieu du réfectoire ; 



— 139 — 
j'oTiéiiî, et l'on ne meservit que du pain et de 
Veaai j'en mangeai un peu, que j'arroaai de 
qnelques larmes. Le leAdemain, ou tînt con- 
Bail; toute la commanauté fut appelée à mon 
Jugement, et l'on me condamna à être privée 
de récréation, à entendre pendant un mois 
_ l'office à la porte du chœur, à manger à terre 
'au mitieu du réfectoire, à faire amende liono- 
rable trois jours de suite, k renouveler ma 
prise d'babit et mes vœux, à prendre le cilice, 
à jeÛTier de deux jours l'un, et à me macérer 
après l'office du soir tous les vendredis. J'é- 
tais à genoux, le voile baissé, tandisque cette 
sentence m'était prononcée. 

Dès le lendemain, la supérieure vint dans 
ma cellule avec une religieuse qui portait sur 
son bras un cilice, et cette robe d'étoffe gros- 
sière dont on m'avait revêtue lorsque je fus 
conduite dans le cachot. J'entendis ce que 
cela signifiait ; je me déshabillai, ou plutôt on 
m'arracha mon voile, on me dépouilla et 
je pris cette i\)be. J^avaislatëtenue, lespieils 
nus, mes longs cheveux tombaient sur mes 
épaules, et tout mon vêtement se réduisait à 
ce cilice que l'on me donna, à une chemise 
très dure et à cette longue robe qui me pre- 
nait sous le cou et qui me descendait jus» 
qu'aux pieds. Ce ftit ainsi que je restai vêtue 
pendant la Journée et que je comparus à 
tous les exercices. 
Le soir, lorsque je fus retirée dans ma 



— liO ^ 
cellule, j'entendis qu'on s'en approchait en 
chantant tes litanies : c'était toute la maisOD, 
rangée sur deux lignes. On entra. Je me 
présentai ; on me passa une corde au cou, on 
me mit dans la^ main une torche aliumés et 
une disciplioe dans l'autre. L'ne religieuse 
prit la corde par un bout, me tira entre les 
deux lignes, et la procession prit son chemio 
vers un petit oratoire Intérieur consacré à 
sainte Marie : on était venu en chantant à 
voix basse, on s'en retourna en silence. Quand 
je fus arrivée à ce petit oratoire, qui était 
éclairé de deux lumières, on m'ordonna de 
demander pardon à Dieu et & la coramunaaté 
du scandale que j'avais donné ; la religieuse 
qui me conduisait me disait tout bas ce qu'il 
fallait que je répétasse, et je le répétais mot 
à mot. Après cela, on m'Ota la corde, on me 
déshabilla jusqu'à la ceinture, on me prit les 
«beveux, qui étaient ép:irs sur mes épaules, 
on les rejeta sur un des côtés de mon cou, on 
me mit dans la main droite la discipline que 
je portais dans la main gauche, et l'on com- 
mença le fl/(Vrer'. Je compris ce que l'on at- 
tendait de moi, et je l'exécutai. Le Miserere 
fini, la supérieure me fit une courte exhorta- 
tion; on éteignit les lumières, les religieuses 
se retirèrent, et je me rhabillai. 

Quand je fus rentrée dans nfa cellule, je 
sentis des douleurs violentes aux piedaij'; 
r^ardaj. Ils étaient tout ensanglantés des 



— 141 — 
coupures de morceaux de verre que Ton avait 
eu la méchanceté de répandre sur mon che- 
min. 

Je fis amende honorable de la même ma- 
nière les deux jours suivants; seulement, le 
dernier, on ajouta un psaume au Miserere. 

Le quatrième jour, on me rendit l'habit de 
religieuse, à peu près avec la même cérémo- 
nie qu'on le prend à cette solennité qdand 
elle est publique. 

Le cinquième, je renouvelai mes vœux. 
J'accomplis pendant un mois le reste de la 
pénitence qu'on m'avait imposée; après quoi, 
je rentrai à peu près dans l'ordre commun de 
la communauté ; je repris ma place au citœur 
et au réfectoire, et je vaquai à mon toui' uuâ 
différentes fonctions de la maison. Hais quelle 
fut ma surprise lorsque Je tournai les yeux 
sur cette jeune amie qui s'intéressait à. mon 
sort! elle me parut,presque aussi changée que 
moi : elle était d'une maigreur à cffiayer; elle 
avait sur son visage la p&Ieur de la mon, les 
lèvres blanches et les yeux presque éteints. 
H Sœur Ursule, lui dis-je tout bas, qu'avez- 
vous? — Ce que j'ai I me répondit-elle ; je 
vous aime, et vous me le demandez I II était 
temps que votre supplice finît, j'en serais 
morte. » 

Si, les deux derniers jours de dion amende 
honorable, je n'avais pas eu les pieds blessés, 
c'était elle qui avait eu l'attention de balayer 



«[, Google 



— U2 — 

furtivement les corridors et derejeterà droite 
et à gauche les morceaux de verre. Lesjours 
où j'étais coDdamaée à jeûner au pain et à 
l'eau, elle se privait d'une partie de sa'por- 
tion, qu'elle enveloppait d'un linge blanc, et 
qu'elle jetait dans ma .cellule. On avait tiré 
su sort la religieuse qui me conduirait par la 
corde, et le sort était tombé sur elle ; elle eut 
la fermeté d'aller trouver la supérieure et 
de lui protester qu'elle se résoudrait plutôt à 
mourir qu'à cette infâme et cruelle fonction. 
Heureusement cette jeune fille était d'une fa- 
mille considérée; elle jouissait d'une pension 
forte, qu'elle employait au gré de la supé- 
rieure, et elle trouva, pour quelques livres de 
sucre et de café, une religieuse qui prit sa 
place. Je n'oserais penser que la main de Dieu 
se soit appesantie sur cette indigne : elle est 
devenue folle, et elle est enfermée; mais la 
supérieure vit, gouverne, tourmente, et se 
porte bien. 

Il était impossible que ma santé résistât à 
de si longues et de si dures épreuves ; je tom- 
bai malade. Ce fut dans cette circonstance 
que la sœur Ursule montra bien toute l'amitié 
qu'elle avait pour moi ; je lui dois la vie. Ce 
n'était pas un bien qu'elle me conservait, elle 
mêle disait quelquefois elle-même; cepen- 
dant il n'y avait sorte de services qu'elle ne 
me rendit lesjours qu'elle était d'infirmerie; 
les autres jours, je n'étais pas négligée, grlce 



— 143 — 

à rinWrSt qu'elle prenait à moî et aux pe- 
. tites récompenses qu'elle distribuait à celles 
qui me veillaient, selon que j'en avals été 
plus ou moins satisfaite. Elle avait demandé 
à me garder la nuit, et la supérieure le 
lui avait refusé, sous prétexte qu'elle était 
trop délicate pour suffire à cette fatigue : ce 
fut un véritable chagrin pour elle. Tous ses 
soins n'empêchèrent point les progrès du mal ; 
je fus réduite & toute extrémité ; je reçus les 
derniers sacrements. Quelques momeuts au- 
paravant, je demandai à voir la communauté 
assemblée, ce qui me j'ut accordé. Les reli- 
gieuses entourèrent mon lit, la supérieure 
était au milieu d'elles; ma jeune amie occu- 
pait mon chevet, et me tenait une main, 
qu'elle arrosait de ses larmes. On présuma 
que j'avais quelque chose 1 dire, on me sou- 
leva, et l'on me soutint sur mon séant fi l'aide 
de deux oreillers. Alors, m'adressant à la su- 
périeure, je la priai de m'accorder sa béné- 
diction et l'oubli des fautes que j'avais com- . 
mises; je demandai pardon à toutes mes 
con^agDes du scandale que je leur avais 
donné. Tavais fait apporter à côté de moi une 
infinité de bagatelles, ou qui paraient ma cel- 
lule, ou qui étaient à mon usage parliculier, 
et je priai la supérieure de me permet! re d'en , 
disposer; elle y consentit, et je les donnai à 
celles qoi lui avaient servi de satellites lors- 
qu'on m'avait jetée dans le cachot. Je fis ap- 



u. Google 



_ 144 — 
procher la religieuse qui m'avait condaite 

par la corde le jour de mon amende honora- 

■ b)e, et je lui dis en l'enibrassaût et ea lui 
présentant mon rosaire et mon Christ : 
« Chère sœur, souveoez-vous de mol dans vos 
prières, et sojea sûre que je ne vous oublie- 
rai pas devant Dieu... n Et pourquoi Dieu ne 
m'a-t-ll pas prise dans ce moment? J'allais & 
lui sans Inquiétude. C'est un si grand bon- 
heur! et qui esi-ce qui peut se le promettre 
deux foisî Qui sait ce que je serai au dernier 
momentî 11 faut pourtant que j'y vienne. 
Puisse Dieu renouveler encore mes peines et 
me l'accorder aus^i tranquille que je l'avais! 
Je voyais les deux ouverts, et ils l'étaient 
sans douta, car la conscience alors ne trompe 
pas, et elle me promettait une félicité éter- 
nelle. 

Après avoir été administrée, je tombal dans 
une espèce de létliai-gie ; on désespéra de moi 
pendant toute cette uuil. On venait de temps 
en temps me ta ter le pouls; je sentais des 
mains se promenersur mon visagt?, et j'enten- 
dais différentes voix qui disaient, comme dans 
le lointain : h 11 remoule... son nez est froid... 
Elle n'ira pas k demain... Le rosaire et le 
Christ vous resteront,, n Et une autre voiï 

■ courroucéG qui disait ; « El oignez- vous, éloi- 
gnez-vous! laissez-la mourir en paii : ne 
l'avez-vous pas assez tourmentée f ...»Ce fut un 
moment bien doux pour moi lorsque Je sor- 



«[, Google 



— 145 — 
lis de cette crise et que je rouvris les yeux, 
de me retrouver entre les bras de moo amie. 
Elle De m'avait point quittée ; elle avait passé 
la nuit à me secourir, à répéter les prières 
des agonisants, à me faire baiser le Christ et 
à l'approcher de ses lèvres, après l'avoir sé- 
paré des miennes. Elle crut, en me voyant 
ouvrir de grands yeux et pousser un prorond 
soupir, que c'était le dernier, et elle se mit â 
jeter des cris et & m'appeler son amie ; k 
dire : « Mon Dieu, ayez pitié d'elle et de moi I 
Mon Dieu, recevez son àmo ! Chère amie I 
quand vous serez devant Dieu, ressouvenez- 
vous de sœur Ursule... Je la regardai en sou- 
riant tristement, en .versant uue larme et 
en lui serrant la main. M. Bouvard arriva 
dans ce moment ; c'est le médecin de ia mai- 
son : cet homme est habile, à ce qu'on dit ; 
mais il est despote, orgueilleux et dur. Il 
écarta mon amie avec violence, il me tâta le 
pouls et la peau; il était accompagné de la 
supérieure et de ses Tavorites. Il fit quelques 
questions monosylbbiques sur ce qui s'était 
passé; il répondit : b Elle s'en tirera...» Et 
regardant la supérieure, à qui ce mot ne 
plaisait pas f « Oui, madame, lui dit-il, elle 
s'en tlreia; la peau est bonne, la lièvre est 
tombée, et la vie commence à poindre dans 
les yeux... » A chacun de ces mois, la joie se 
déployait sur le visage de mon amie, et sur 
c^ul de la supérieure et de ses compagnes je 



«[, Google 



— 146 — 
ne sa's quoi de ehagrin que la cantrainte dia- 
simulaiC mal. u Monsieur, lut dis-je, je ne 
demande pas à vivre». — Tant pis, me répon- 
dit-il ; » puis il ordonua quelque chose, et 
sortit Oa dit que, pendant ma léthargie, 
j'avais dit plusieurs fois : o Chère mère, je 
■vais donc vous joindre 1 je vous dirai tout...» 
C'était apparemment à mon ancienne supé- 
rieure que je m'adressais, je n'en doute pas. 
Je ne donnai son portrait à personne, je dési- 
rais de l'emporter avec moi sous la tombe. 

Le ppoQOSiic de M. Bouvard se vérifia ; la 
fièvre diminua, des eueui's abondantes ache- 
vèrent de l'emporter, et l'on ne douta plusde 
ma guérison : je guéris en effet, mais j'eus 
uue convalescence très longue. Il était dit 
que je souffrirais dans cette maison toutes les 
peines. qu'il est possible d'éprouver. Il yavalt 
eu de la malignité dans ma maladie ; la sœur 
Ursule ne m'avait («-esque point quittée. Lors- 
que.je commençais à prendre des forces, les 
sieunes se perdirent, ses digestions se déran- 
gèrent, elle était attaquée l'après-midi de dé- 
fa llances qui duraient quelquefois un quart 
d'heure; dans cet état, elle était comme 
-morte, sa vue s'éteignait, une sueur froide 
lui couvrait le front et se ramassait en gout- 
tes qui coulaient le long de ses joues ; ses 
bras, sans mouvement, pendaietit à ses eûtes. 
On ne la soulageait un peu qu'en la délaçait 
et qu'en relfLchant ses vêtements. Quand elle 



«[, Google 



— 147 — 
revenait Aj cet éyanoulssenient, sa première 
idée étaffde me chercher à sescOtés, eC elle- 
m'y trnavait tonjoors; quelquefois même, 
lorsqu'il lui restait un peu de sentiment et de 
COiWiaisaance, elle promenait sa main autour 
d'elle sans ou*rfr les yeux. Cette action était 
si peu érpiivoqne, que quelques religlenses 
s'étant offertes à cette main qnl tAtonmit, et 
D^en étant pas reconnves, parce qu'alors elle 
retombait sansmouvement, elles me disaient: 
« Sœnr Susanne, c'est à tous qu'elle en veut; 
approchei-vous donc... » Je me Jetais à sesge- 
noux, j'attirais sa mam sur mon front, et elle 
y deai«Ufa1t pt^e jusqu'à la fin de son éva- 
nouissement ; quand il était fini, elle me di- 
sait : " Eh bien I sœur Susanne, c'est moi qui 
m'en irai, et c'est vous qui resterez; c'est 
moi qui la reverrai la premlèpe; je lui parle- 
rai de vous ; elle ne m'entendra pas sana pleu- 
rer (s'il y a des larmes amfîres, il en est aussi 
de bien douces); etsi Ton aime ià-haut, pour- 
quoi rfy pleurerait-on pas?... n Alors elle pen- 
chait sa tête sur mon cou; elle en répandait 
avec abondance,eteileajoutait: "Adieu, sœur 
Susanae; adieu, mon amie. Oui est-ce qui par- 
tagera vos peines <[oand je n'y serai plusî Qui 
est-ce qui...? Ahl chère amie, que je vous 
plains ! Je m'en vais, je le sens, je m'en vais. 
Si vous étiez heureuse, combien j'aurais de 
regret à mourir 1 » 
Son état m'effrayait. Je parlai ù, la supé- 



„.,Googl>' 



— 148 — 
rieure. Je voulais qu'on la mit à rinfirmerîe, 
qu'on la dispensât des offices et des autres 
exercicoâ pénibles de la maison, qu'on appe- 
lât un médecin; mais on me répondit tou- 
jours que ce n'était rien, que ces défaillances 
se passeraient toutes seules, et la cbÈre sœur 
Ursule ne demandait pas mieux que de satis- 
faire & ses devoirs et à suivre la vie com- 
mune. Un jour, après les matines, auxquelles 
elle avait assisté, elle ne reparut point Je 
pensais qu'elle était bien mat; l'oflîce du 
matin flni, je volai chez elle, je la trouvai 
couchée sur son lit tout habillée, elle me dit : 
«Vous voilà, chère amie! Je me doutais que 
vous ne tarderiez pas à venir, et je vous at- 
tendais. Ecoutez-moi. Que j'avais d'Impatience 
que vous vinssiez 1 Ma défaillance a été si 
forte et si longue que j'ai cru que j'y reste- 
rais et que Je ne vous reverrais plus. Tenez, 
voilà la clef de mon oratoire, vous en ouvrirez 
l'armoire, vous enlèverez une petite planche 
qui sépare en deux parties le tiroir d'en bas; 
vous trouverez derrière cette planche un pa- 
quet de papiers; je n'ai jamais pu me résou- 
dre à m'en séparer, quelque danger que je 
courusse à les garder, et quelque douleur que 
je ressentisse k les lire; hélasl Ils sont pres- 
que effacés de mes larmes; quand je ne serai 
plus, vous les brûlerez... n Elle était si faible 
et si oppressée, qu'elle ne put prononcer de 
suite deux mots de ce discours ; elle s'arrêtait 



«[, Google 



— 149 — 
presque à chaque syllabe, et puis elle parlait 
si bas que J'avais peine à l'entendre, quoique 
mon oreille Tût presque collée sur sa bouche. 
Je plis la clef. Je lui montrai du doigt l'ora- 
toire, elle me fit signe de la tète que oui ; 
ensuite, pressentant que j'allais la perdre, et 
persuadée que sa maladie était une sui^ ou 
de la mienne, ou de la peine qu'elle avait 
prise, ou des soins qu'elle m'avait donnés. Je 
me mis à pleurer et & me désoler de toute 
ma force. Je lui baisai le Tront, les yeux, le 
visage, les mains; je lui demandai pardon. 
Cepeudant elle était comme distraite; elle 
ne m'entendait pas, et une de ses mains se 
reposait sur mon visage et me caressait; je 
crois qu'elle ne me voyait plus; peut-être 
même me croyait«lle sortie , car elle m'ap 
' pela. « Sœur Snsanne. » Je lui dis : v Me 
voilà. — Quelle heure est-il 7 — H est onze 
heures et demie. — Onze heures et demie ! 
Allez-vous-en dîner; allez, vous reviendrez 
tout de suite... » Le dtner sonna, il fallut la 
quitter. Quand je fus à la porte, elle ine rap- 
pela ; je revins ; elle fit un effort pour me 
présenter ses joues; je les baisai : elle me 
prit la main, elle me la tenait serrée; Il sem- 
blait qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pou- 
vait me quitter. « Cependant II le faut, dit- 
elle en me tâchant, Dieu le veut; adieu, sœur 
Susanne. Donnez-moi mon crucilîx... » Je le 
lui mis entre les mains, et je m'en allai. 



«[, Google 



— 150 — 

Ob était sur te point as sortir de table. Je 
m'adressai à la supérieure; je lui parlai, en 
présence de toutes les religieuses, du danger 
de ta sœur Ursule; je ta pressai d'en juger 
par elte-mêine. «Eh bienl dEt-etle, il faut la' 
voir, B Elle y monta, accompagnée de quel- 
ques autres ; je tes suivis i elles entrèrent 
dans sa cellule. La pwivre sœur n'était plus ; 
elle était étendue sur son lit, toute vêtue,.ta 
tête inclinée sur son oreiller, la bouctie en- 
tr'ouverte, les yeux fermés et te Clirist entre 
ses mains. La supérieure la regarda froide- 
ment, et dit ; « Elle est morte.. Qui l'aurait 
«rue si proche de sa fln ï C'était uneexcel- 
leute flile. Qu''on aille sonner pour elle, et 
qu'on l'ensevelisse. » 

Je restai seule i son cbevet Je ne saurais 
vous peindre madouleur ; cependant j'enviais 
son sort.Je m'approchai d'elle, je lui donnai 
des larmes, je la baisai plusieurs fois , et je 
tirai le drap sur son visage, dont les traits 
commençaient à s'altérer; ensuite je songeai 
à exécuter ce qu'elle m'avait recommandé. 
Pour n'être pas interrompue dans cette occu- 
pation, j'attendis que tout le monde fût à 
ToKce : j'ouvris l'oratoire, j'abattis laplancbe, 
et je trouvai un rouleau de papiers a^sez 
considérable, que je brillai dès le soir. Cette 
jeune fille avait toujours été mélancolique; et 
je n'ai pas mémoire de l'avoir vuesourire, ex- 
cepté une fois dans sa maladie. 



«[, Google 



— liil — 

Me voilà dopc seule dans cetle maison, dass 
le monde; car je ne connaissais pas un être 
qui s'intéres^t h moi. Je n'avais plus enteadu 
parlé de l'avocat Manourl; je présumais, ou 
qu'il avait été rebuté par les di:ficuUé3, oa 
que, distrait par des amusements ou par ses 
occupations, les offres de services qu'il m'a- 
vait faites étaient bien loin de sa mémoire, 
et je ne lui en savais pas très mauvais gré : 
j'ai le caractère porté à l'indulgence ; je puis 
tout pardonner aux hommes, excepté l'injus- 
tice, l'ingratitude et l'inhumanité. J'excusais 
donc ra\ocat Manouri tant que je pouvais, et 
tous ces gens du monde qui avaient montré 
tant de vivacité dans le cours de mon procès, 
et pour qui je n'existais plus; et vous-même, 
monsieur le marquis , lorsque nos supérieurs 
ecclésiastiquesfirentunevisite dans la maison. 

Ils entrent, fis parcourent tes cellules, ils 
interrogent les religieuses, ils se font rendre 
compte de l'administration temporelle et spi- 
rituelle, et, selon i'esprit qu'ils apportent à 
leurs fonctions, ils réparent ou ils augmentent 
le désordre. Je revis donc l'honnête et dur 
M. Hébert , avec ses deux jeunes et compatis- 
sants acolytes. Ils se rappelèrent apparem- 
ment l'état déplorable oii j'avais autrefois 
compara devant eux ; leurs yeux s'humec- 
tèrent, et je remarquai sur leur vis:ige l'at- 
tendrissement et la joie. M. Hébert s'assit, et 
me fit asseoir vis-à-vis de lui ; ses deux com- 



— 152 — 

p£^gnons se tinrent debout derrière sa chaise; 
leurs regards étaient attacliés sur moi.- M. Hé- 
bert me dit : « Eh bien t sœur Susanne, com- 
ment en use-t-on à présent avec vous? » Je lui 
répondis : u Monsieur, on m'oublie. — Tant 
mieux. — Et c'est aussi tout ce que je sou- 
haite; mais j'aurai une grâce importante à 
voua demander; c'est d'appeler ici ma mère 
supérieure. — Et pourquoi? — C'est que, s'il 
arrive que l'on vous faese quelque plainte 
d'elle, elle ne manquera pas de m'en accuser. 
— J'entends: mais dites-moi toujours ce que 
vous en savez. — Monsieur, je vous supplie 
de la faire appeler, et qu'elle entende elle- 
même vos queslions et mes réponses. — Di- 
tes toujour;-. — Monsieur, voua mallez per- 
dre- — Non, ne craignez rien; de ce jour 
vous n'êtes plus sous son autorité; avant la 
fin de la semaine, vous serez transférée à 
Sainte-Eutrope, près d'Arp^'on. Vous a\ez un 
bon ami. — Un bon ami, monsieur! je ne 
m'en connais point — C'est votre avocat. — 
M. Manouriî — Lui-même. ~ Je ne croyais 
pas qu'il se souvint encore de moi. — U a vu 
vos seeurs; il a vu M. l'archevêque, le pre- 
mier président, toutes les personnes connues 
par leur piété; il vous a fait une dot dans la 
maison que Je viens de vous nommer, et vous 
n'avez plus qu'un moment à rester ici. Ainsi, 
si vous avez connaissance de quel<iue désor- 
dre, vous pouvez m'en inatruire aana vous 



«[, Google 



— 153 — 

compromettre, et je tous l'ordonne par I& 
saioie obéissance. — Je n'en connais point. 

— Quoi 1 OQ & gardé quelque mesure arec 
TOUS depuis la perte de Totre procès 1 — On 
a cru et l'on a dû croire que j'avais commis 
une faute eu revenaut contre mes vœux, et 
l'on m'en a fait demander pardon à Dieu. 

— Mai:; ce soat les circonstances de ce par~ 
don que je voudrais savoir... ■ Et, en disant 
ces mots, il secouait la lëte, il fronçait les 
sourcils; et Je conçus qu'il ne tenait qu'à 
moi de renvoyer à ta supérieure upe partie 
des coups de discipline qu'elle m'avait Tait 
donner; mais ce n'était pas mon dessein. 
L'archidiacre vit bien qu'il ne saurait rien de 
mol, et il Eortit en me recommandant le se- 
cret sur ce qu'il m'avait confié de ma transla- 
tion à Sainte- Eutrope d'Arp^oo. Comme le 
bODbomme Hébert marchait seul dans le cor- 
ridor, ses deux compagnons se retournèrent 
et me saluèrent d'un air très affectueux et 
très doux. Je ne sais qui ils sont, mais Dieu 
veuille leur conserver ce caractère tendre et 
miséricordieux qui est si rare dans leur état, 
«t qui convient si fort aux dépositaires de la 
faiblesse de l'homme et aux Intercesseurs de 
U miséricorde de Dieu. Je croyais H. Hébert 
occupé à consoler, à interroger ou & ré- 
primander quelque autre religieuse, lors- 
qu'il rentra dans ma cellule. Il me dit : 
■ D'où connaissez-vous H. Hanourl ï — Par 



«[, Google 



— 154 — 
mon procès, — Qui est-oe qui voua l'a dOD- 
né? — C'est madame la présidente. — Il a 
fallu que vous conférassiez souvent avec lui 
Ains le cours de votre affaire? — Non, mon- 
sieur, je l'ai peu vu. — Comment l'avez-vous 
instruit 7 — Par quelques mémoires écrits de 
ma maiu. — Vous avez des copies de ces mé- 
moires? — Non, monsieur, — Qui est-ce qui 
lui remettait ces mémoires ! — Madame la 
présidente. — Et d"où la connaissiez-vous î — 
Je la connaissais par la sœur Ursule, mon 
amie et sa parente. — Vous avez vu M. Ma- 
nouri depuis la perte de votre procès? — 
Une fois. — C'est bien peu. Il ne vous a point 
écrit ï — NoD, raonëeur, — Vous ne lui avez 
point écrit? — NoD, monsieur. — Il vous 
apprendra sans doute ce qu'il a fait pour 
vous. Je vous ordonne de ne point le voir an 
parloir, et s'il vous écrit, soit directement, 
soit indirectement, de m'envoyer sa lettre 
sans l'ouvrir i en tendez- vous? sans l'ouvrir, 
— Oui, monsieur, et je vous oliéirai.., » Soit 
que la défiance de M. Hébert me re^rdât, ou 
mon bientaiieur, j'en fus blessée. 

M. Hanouri vint à Longchamp dans la soi- 
rée même : je tins parole à l'archidiacre ; je 
refusai de lui parler. Le lendemain, il m'écri- 
vit pai" son émissaire ; je reçus sa lettre, et je 
l'envoyai, sans l'ouvrir, à H. Hébert. C'était 
le mardi, autant qu'il m'en souvient J'attes- 
diùs toujours avec Impatienoe l'cff-jt de la 



«[, Google 



— 1-55 — 
prameese de t 'archidiacre et des mouvenents 
de M. HanourJ. 

Le mercredi, le jeudi, le vendredi se pas- 
sèrent sans que j'ent^disse parler de rien, 
Comblan ces journées me purureat loi^itesl 
Je tremblais qu'il ne TiU survenu ^udque 
obatai^e quiedt tout dérangé. Jenejnecou- 
Ti*ais pas ma liberté, mats je changeais de 
prison, et c'est quelque chose. Un premiw 
érénement heureux fait gernaer en doSs Ves- 
péraace d'un, second , et c'est peut-êtne Ik 
l'origine, du' proverbe qu'wn banheur ne\ ttisU 
peinl tans vn aufiv. 

Je connaissais les compagnes que jeqnit- 
tw, et je n'avais pas de peine h saJpfOBer que 
je gagerais quelque cU^ à vivre urec à'çtor- 
très prisonnières: queUeBqu'ellesfusEeitf.slles 
ne pouvaient être ni plus méakaiLtes,. ni plue 
mal Inlwntiosnàea. Le samedi matin , sur ias 
neuf heures, il se fit un grand mouveuieot dans 
la maison : Il faut bien peu de choG^ p>ar 
BMttre dea t^s de religienses en l'air. 

On allait, on venait, on se pariait bas ; les 
portes des dortoirs s'ouvraiestet se feriBBitBt ; 
c'eut , comme vous t'aver pu voir jusfu'ief, le 
âgnal de révolutions monaatiquee. J'étsjs 
seute dans m& cellule, le cttunnie battait Té- 
coutats ù la porte, je r«gBrdais par i»a fe«ê^ 
tre, je me démenais sans savoir ce i^ve je fai- 
sais, je me disais à moi-mèmei eu treseaiUaat 
de joie : C'est mol qa'im vitat chercher ; tout 



«[, Google 



— 156 — 
à l'heure je D*y serai plus...; et je De me 
trompais pas. 

Deux figures inconnuns se prë-sentèrent t 
moi ; c'étaient uoe religieuse et la toariëre 
d'ArpaJon ; elles m'Instruisirent en un mot du 
sujet de leur visite. Je pris tumultueusement 
le petit butin qui m'appartenait ; je le jetai 
pële-mële dans le tablier de la touriëre, qui 
le mit en paquets. Je ne demandai point à voir 
la supAHeure ; la sœur Ursule n'était plus, je 
ne quittais personne. Je descends, on m'ouvre 
les portes, après avoir visité ce que j'empor- 
tais ; je monte dans un carrosse, et me voiUt 
partie. 

1,'archidiacre et ses '.'eux jeunes ecclésias- 
tiques, madame la présidente de "', et V. Ha- 
Douri s'étaient rassemblés chez la supérieure, 
où on les avertit de ma sortie. Chemin fai- 
sant la religieuse m'instruisit de la maisoo, 
et la tourière ajoutait pour rerrain, à chaque 
pfaraser de l'éloge qu'on me faisait : v C'est la 
pure vérité...» Ellese félicitait du choix qu'on 
avait fait d'elle pour aller me prendre, et vou- 
lait être mon amie; en conséquence, elle me 
confia qui'lques secrets et me donna quelques 
conseils sur ma conduite ; ces conseils étaient 
apparemment à son usage , mais ils ne pou- 
vaient être au mfen. Je ne sais si vous avez 
ïu le couvent d'Arpajon : c'est un bâtiment 
carré, dont un des eûtes regarde sur le grand 
chemin, et l'autre but la campagne et les Jar- 



«[, Google 



— 15- — 
dlns. Il y avait à chaque feoëtre de la pre- 
mière façade une, deux ou trois religieuses; 
cette seule circonstance m'en apprit, sur l'or- 
dre qui régnait dans la maison, plus que tout 
ce que la religieusp et sa compagne ne m'en 
avaient dit. On coonaissait apparemment la 
roiture où nous étions ; car, en un clin-d'œil, 
toutes ces têtes voilées disparurent, et j'arri~ 
vai à la porte de ma nouvelle prison. La su- 
périeure vint au-devant de moi les bras ou- 
verts, m'embrassa, me prit par la main et me 
conduisit dans la salle de la communauté, où 
quelques religieuses m'avaient devancée, et 
où d'autres accoururent. 

Cette supérieure s'appelle madame '". Je 
ne saurais me reruser à l'envie de voua la 
peindre avant que d'aller plus loin. C'est une 
petite femme toute ronde, cependant prompte 
et vive dans ses mouvements ; sa lëte n'est 
Jamais assise sur ses épaules ; il y a toujours 
quelque chose qui cloche dans fon vêtement; 
sa Agure est plutôt bien que mal ; ses yeux, 
dont l'un (c'est le droil) est plus haut et plus 
grand que l'autre, sont pleins de feu et dis- 
traits. Ouand elle marche, elle jette ses bras 
en avant et en arrière. Veut-elle parler, elle 
ouvre la bouche avant que d'avoir iirrangé 
Bes idées ; aussi bégaye-t-elleun peu. Est-elle 
assise, elle s'agite sur son fauieuil, comme 
si quelque chose l'iucommodait ; elle oublie 
toute bienséance ; elle lève sa guimpe pour se 



«[, Google 



— 153 — 

frotter la peau ; elle croise ses janibes, elle 
voua interi'oge, vous lui répondez., et elle ne 
vous écoute .pas ; elle vous paf le, et . elle se 
perd, s'arrête tout court, Jie sait plus où elle 
«Q est, se Tâche et . vous appelle grosse ibête, 
Gtupide, ûnluécite, si vous ne la remettçE- 
surin voie ; elle est tuDtàtfïinilièi'e jusqu'à tu- 
toyer, tantôt impérJeuse et fière jusqu'au :dér 
daia;ises moments de digBité sont courts;elle 
ebt aLteruaii veinent compati«saide et .dure; sa 
figure décomposée marque .tout leidâoousu4e 
son .esprit et toute l'inégalité de sen canac- 
tèret^usai l'ordreet le désordre £esBCcéda4e))l- 
ilsdans la maison; il y amait des jours Qù'tojut 
■était confondu, les pensionnaires avec les no- 
vices, les novices, avec les religieuses ; où l'on 
courait dans les chambres les unes des. autres; 
où l'on prenait ensemble du thé. du café, du 
chocolat, des liqueurs ; où l'oflice se faisait 
ajeo la célérité, la plus indécente; au milien 
dece tumulte, le visa^ de lasupérieure change 
subitement, la cloche sonue; ou se renferme, 
on se retire, le silence le plus, profond sdjt 
le bmit, les cris et le tumulte, et Ton croi- 
raitique tout est mort subitement. Vue rdi- 
gieuse alors manque-t-elle k la -moindce 
chose, elle la fait venir dans sa cellule, la 
traite avec dureté, lui ordonne de se désb»- 
biller et de se donner vingt coups, de disci" 
pline;l3> religieuse obéit, se déshabîKe, prend 
sadisciplineet se macère; mais à. peine .s'est- 



ât, Google 



— 159 — 
elle donné quelques coups, que la supérieure, 
devenue compatissante, lui arrache l'instru- 
ment de pénitence, se met à pleurer, dit 
qu'elle est bien malheureuse d'avoir à punir, 
lui baise le front, les yeux, la bouche, les 

épaules; la caresse, la loue. On esl 

très mal avec ces femmes-là ; on ne sait ja- 
mais ce qui leur plaira ou déplaira, ce qu'il 
faut éviter ou faire ; il n'y a rien de réglé : on 
l'on est servi à profusion,, ou l'on meurt de 
faim ; l'économie de la maison s'embarr>sse, 
les remontrances sont ou mal prises ou né- 
gligées; on est toiyours trop près ou trop 
loin des supérieures de ce caractère; il n'y a 
ni vraie distanoo, ni mesure ; on passe de la 
disgrâce à ta faveur, et de la faveur à la dis- 
grâce, sans qu'on sache pourquoi. Voulez- 
vous fjue je vous donne, dans une petite 
chose, un exemple général de son adminis- 
tration? Deux fois l'année, elle courait de 
cellule en cellule, et faisait jeier par les fe- 
nêtres toutes les bouteilles de liqueur qu'elle 
y trouvait, et quatre jours après, elle-même 
en renvoyait à la plupart de ses religieuses. 
Voilà celle à qui j'avais fait le vœu solennel 
d'obéissance ; car nous poMons nos vœUK 
d'une maison dans une autre. 

I.'après-midl, je me rendis chez la sopé- 
riouro, où je trouvai une assemblée assez 
nomijreuse des religleusea les plus jeunes et 



«[, Google 



— 160 — 
les plus jolies de la maison ; les autres avaient 
fait leur visite ei s'étaieat retirées. Vous qui 
vous connaissez en peinture. Je vous assure, 
monsieur le marquis, que c'était ua assez 
agréable tableau à voir. Imaginez un atelier 
de dix àdouze personnes, dont Is. plus jeune 
pouvait avoir quinze ans et la plus Sgée n'en 
avait pas vin^t-troîs ; une supérieure qui tou- 
chait à la quarantaine, blanche, fraîche, 
pleine d'embonpoint, à moitié levée sur son 
lit, avec deux mentons qu'elle portait d'assez 
bonne grâce; des bras ronds comme s'ils 
avaient été tournés, des doigts en fuseau, et 
tout parsemés de fossettes ; des yeux noirs, 
grands, vifs et tendres, presque jamais entiè- 
rement ouverts, à demi fermés, comme si 
celle qui les possédait eût éprouvé quelque 
fatigue à le; ouvrir; des lèvres vermeilles 
comme une rose, des dents blanches commele 
lait, les plus belles joues, une tète fort agréa- 
ble, enfoncée iians un oreilloi- profond et 
mollet; les bras étendus mollement & ses 
cAtés, avec de petits coussins sous leis coudes 
pour les soutenir. J'étais assise sur le bord 
de son lit, et je ne faisais rien ; une autre 
dans un fauteuil, avec un petit métier à 
broder sur ses genoux; d'autres, vers les fe- 
nêtres, faisaient de la dentelle. 11 y en avwt 
à terre, assises sur les coussins qu'on avait 
ùt^ des chaises, qui cousaient, qui bro- 
daient oui par&laient oti qui filaient au petit 



,. Google 



— ilil — 

rouet Les unes étaient bloiidea, d'autres bri;- 
nes; aucune ne se ressemblait, quoiqu'elles 
fussent toutes belles. Leurs caractères étaient 
aussi variés que leurs physionomies; celles-ci 
étalent sereines, celles-là gaies, d'autres sé- 
rieuses, mélancoliques ou tristes. Toutes tra- 
vaillaient, exCBplé moi, comme je vous IV 
dit. Il n'était pns difficile de discerner le:- 
amies des indifférentes et des eauemies : le: 
amies s'étaient placées, ou l'une à côté de 
l'autre, ou en face, et, tout en faisant leui- 
Oiivrage, elles causaient, elles se conseillaient, 
elles se ^gardaient furtivement, elles se pres- 
saient les doigts, sous prétexte de se donner 
une épingle, une aiguille,' des ciseaux. La su- 
périeure les parcourait des yeux; elle repro- 
chait à l'une son application, à l'autre son oi- 
siveté, à celie-ci son mdlBférence.'à celle-IS 
sa tristesse; elle se faisait apporter l'ouvrage, 
elle louait ou blâmait ; elle raccommodait à 
l'une son ajustement de tête... Ce voile est 
trop avancé... Ce lin^re prend troD du visage, 
on ne voit pas assez les joues... Voililt des 
pKs qui font mai... Elle ciistribuiil l'i chacune, 
ou de petits reproches, ou de petites ca- 
resses (1) 



' Nous nous abslïnons de reproduite les talliKcmciscu 
cil endioil |Ui' la piume Uop couidiisanle dn Diderut. Qn'il 
suISm de sivoir qu';i]»èa atair mouliè Km h^roliie malbtn- 
reuse liane qu'elle d^plaisail à son abbcsie. illa fait cduiier 
ïur un mue ecuril: h sœur SaiDie-SuUDM «it devenue I) 



u. Google 



— 162 — 
La supérieure ne sortait plus de nuit; elle 
passait des semaines entières sans se mon- 
trer, ni à Tofflce, ni au clKeur, ni au réfec- 
toire, ni à la récréation ; elle demeurait ren- 
fermée dans sa chambre; elle errait dans les 
corridors ou elle descendait à l'église; elle 
allait frapper aux portes des religieuses et 
elle leur disait d'une voix plaintive : « Sœur 
une telle, priez pour moi, priez pour moi... » 
Le bruit se répandit qu'elle se disposait à une 



Fiiorili! de si noniellc sanirienre. I.a dcpiaialion de ccnc-ti 
DC peu pinrnir 1 enallfer 1y jtavie religiease, qiit n'a fai 



ponr j hisser |iéurlrcr les rcinnrtls les pins psi 
lOEUVnt cAolBieS de DHkrOt. Paris, 1863.) 

NiigcuD. le jHVDiler qai ait fail de Dlderntam 
iMt, «erliattï ce imttx» i o Ce mnaH, il'sillenr 
nedaiipai, si roi veotau'il produise (ans les li 

Ï'm doit en alleudre. tire '■"* '"' ""'■' "■ 
recueil des 



artt d'iniiuiion, que le vrm jKot miclin^fù 'i n'éire pat 
ttrnlae.itihlabff T nii'iL y a en n^ilare des olrjtls soït au pbr- 
I, quu raitîstç liabile oo l'^riviin de 



,_ léiEsscBt pas esseBiiéilemeiii la bi. 

oiiie de TcEUTre dn maître. 

Sole da ÉdUturi.': 



Ud jour que je descendais la première à l'é- 
glise, je vis uo papier attaché au voile de la 
grille; je m'en approchai et je lus : « Chères 
sœurs, vous êtes invitées ù prier pour une re- 
ligieuse qui s"est égarée de ses devoirs et qui 
veut retourner à Dieu... n Je fus tentée de 
l'arracher; cependant, je le laissai. Quelques 
jours après, c'en était un autre, sur lequel on 
avait écrit : a Cher, s sœurs, vous êtes invitées 
à implorer la miséricorde de Dieu sur une re- 
ligieuse qui a. reconnu aes égarements; ils 
sont grauds... « Un autre jour, c'était une 
autre invitation qui disait i u Chères sœurri, 
vous êtes priées de demander à Dieu d'éloi- 
gner le désespoir d"nne religieuse qui a perdu 
toute confiance dans la miséricorde divine...» 
Toutes ces invitations, où se peignaient les 
cruelles vicissitudes de cette âme en peine, 
m'attristaient profondémeut II œ'arriva une 
fois de demeurer comme un terme vis-à-vis 
d'iui de ces placards; je m'étais demandée 
moi-même qu'est-ce que c'était que ces éga- 
rements qu'elle se reprochait; d'où venaient 
les ti'anses de cette femme; quels crimes eKe 
pouvait avoir à ae reprocher; je revenais sur 
les exclamations du directeur, je me rappe- 
lais ses expressii^, j'y cliercliais un sens, je 
n'y cil trouvais point, et je demeurais comme 
absorbée. Quelques religieuses qui me regar- 
daient causaient entre elles, et, si je ne mo 
suis pas tromjiée, elles me regardaient comme 



— 164 — 
ment menacée des mêmes terreurs. 
Cette pauvre supéi-ieure ne se montrait que 
son voil6 baissé ; elle ne se mêlait plus des 
affaires de la maison; elle ne pariait à per- 
sonne; elle avait de fréquentes conférences 
avec le nouveau directeur qu'on nous avait 
donné. Celait un jeune bénédictin. Je ne sais 
s'il lui avait imposé toutes les mortifications 
quelle pratiquait; elle jeûnait trois jours de 
la semaine, elle se macérait, elle entendait 
l'office dans les stolles Inférieures. Il fallait 
passer devant sa porte pour aller à l'église ; 
lii, nous la trouvions prosternée le visagecon-_ 
tre terre, et elle ne se relevait que quand 11 ' 
n'y avait plus personne. La nuit, elle descen- 
dait en chemise, nu-pieds; si sainte Thérèse 
ou moi la rencontrions par hasard, elle se re- 
tournait et se collait le vis^ige contre le mur. 
Un jour que je sortais de ma cellule, je la 
trouvai prosternée, les bras étendus et la face 
contre terre, et elle me dit : « Avancez, mar- 
chez, foulez-moi aux piedB; je ne mérite pas 
un autre traitement. ■ 

Au milieu de ces entretiens, où chacune 
cherchait i se faire valoir et à fixer la préfé- 
rence de l'homme satnt par son côté avanta- 
geux, on entendit arriver quelqu'un à pas 
Itnts, s'arrêter par intervalles et pousser des 
soupirs ; on écouta; l'on dit à voix basse : 
« C'est elle, c'est notre supérieure ; » ensuite 



— 165 — 
Ton se tut et l'on s'assit en rond. Ce l'était 
en effet: elle entra; soovoilelui tombaitjus- 
qn'à la ceinture; ses bras étaient croisés sur 
sa poitrine et sa tête penchée. Je fus la pre- 
mière qu'elle aperçut; à l'instant, elle déga- 
gea de dessous son voile une de ses mains, 
dont elle se couvrit les yeux, et, se détour- 
nant un peu décote, do l'autre main elle nous 
fit signe a toutes de sortir. Nous sortîmes en 
silence, et ^lle demeura seuleavccdomMorel. 

Lorsque toutes nos sceurs furent retirées, 
je descendis sur la pointe du pied et Je vins 
me placer doucement à la porte du parloir et 
écouter ce qui se disait là. Cela est fort mal, 
dlrez-vous... Oli I pour cela, oui, cela est fort 
mal : |e me le dis à moi-même, et mon trou- 
ble, les précautions que je pris pour ne pas 
être aperçue les fols que je m'arrêtai, la voI\ 
de ma conscience, qui me pressait à chaque 
pas de m'en retourner, ne me permettaient 
pas d'en douter; cependant la curiosité fut la 
plus forte, et j'allai. 

Le premier mot que j'entendis après un as- 
long silence me Ht frémir; ce fut : » Mon 
père, je suis damnée... n Je me rassurai. .J'é- 
coutais; le voile qui jusqu'alors m'avait dé- 
robé le péril que j'avais couru se déchirait 
lorsqu'on m'appela ; il fallut aller ; J'allai 
donc ; mais, hélasl je n'en avais que trop en- 
tendu. Quelle femme, monsieur le marquis! 
quelle abominable femme I... 

Google 



— 166 — 

/ci, Us mémoires de la sœur Sustuute foul inlw^ 
roiapus ■ ce qui suil n'est pius que tes i-éclames de 
ce qu'elle se pt-ometiait ap/iaremment d'employer 
dans le reste de son récit. Il parait que sa supé- 
rieurt devint folle, et que c'est ù scn état malheu- 
reux qu'il faut rapporter les fragments que Je 



Bientôt elle devient silencieuse; elle ne dît 
plus que oui ou que non ; elle se promène 
seule; elle se refuse les alimente, son sang 
s'allume, la fièvre la prend et' le délire suç- 
ote â, la lièvre. 

Seule dans son lit, elle me volt, die me 
parle, elle m'invite à m'approcher, elle m'a- 
dresse les propos les plus tendres. Si elle en- 
tend marcber autour de sa cliambre, elle s'é- 
crie : H C'est elle qui passe; c'est son pas, je 
le reconnais. Qu'on l'appelle... ISon, non; 
qu'on la laisse. » 

Une chose singulière, c'est qu'il ne lui ar- 
rivait jamais de se tromper et de prendre une 
autre pour moi. 

Elle riait aux éclats; le moment d'après, 
elle Tondait en larmes. Nos sœurs Tentou- 
rafent eu silence, et quelques-unes pleuraient 
avec elle. 

Elle disait tout à coup : Je n'ai point été 
à l'église, je n'ai point prié Dieu... Je veox 
m'habiller; qu'on m*babill&.. « Si l'on a> 
opposait , elle ajoutait : s OonneE-mof du 
moins moubréviaire...» On le lui donnait, elle 



— 161 — 
l'ouyrait, elle en tournait les feuillets avec le 
doigt, et elle continuait de les tourna lors 
même qu'il n'y en avait plus ; cependant elle 
avait les yeux égarés. 

Une nuit, elle descendit seule à l'église ; 
quelques-unes de nos sœurs la suivirent; elle 
se prosterna sur les marches de l'autel, elle 
3e mit à gémir, à soupirer, à prier tout haut; 
elle sortit, elle rentra; elle dit: « Qu'on 
l'aille chercher, c'est une ûme si purel c'est 
une créature si innocente 1 Si elle joignait 
ses prières aux miennes... n Puis, s'adressant 
a toute la communauté, et se tournant vers 
des stalles qui étaient vides, elle s'écriait : 
« Sortez, sortez toutes I qu'elle reste seule 
avec moi. Vous n'êtes pas dignes d'en appro- 
cher; si vos voix se mêlaient ^ la sienne, 
votre encens profane corromprait devant 
Dieu la douceur du sien. Qu'on s'éloigne, 
qu'on s'éloigne,,. i> Puis elle m'exhortait i 
demander au ciel assistanoe et pardon. Klle 
voyait Dieu ; le ciel lui paraissait se sillonner 
d'éclairs , s'entr'ouvrir et gronder sur sa 
tête; des anges en descendaient en courroux; 
les regarda de la Divinité la faisaient trem- 
bler ; elle courait de tous cêtés, elle se ren- 
fonçait dans les angles obscurs de l'église, elle 
demandait miséricorde, elle se collait la face 
contre terre, elle s'y assoupissait; la fraîcheur 
humide du lieu l'avait saisie ; on la transpor- 
tait dans sa cellule comme morte. 

, Google 



— 168 — 

Cette terrible sc^ae da la nuit, elle l'Igao- 
raic le leDdemain. b)lle disait: * Où sont nos 
sœurs? je ne vois plus personne, je suis restée 
seule dans cette ni^tisou ; elte^ m'ont toutes 
abandonnée, et sainte Thérèse aussi; elles 
ont bîeafiiit Puisque sainte Susanne n'y est 
plus,je puis sortirjo ne la rencontrerai pas... 
Ah I si je la rencontrais! Mais elle n'y est 
plus, n'est-ce pasî n'est-ce pas qu'elle n'y est 
plus?... Heureuse la maison qui la possède 1 
Elle dira tout à sa .nouvelle supérieure: que 
pensera-t-elle de moil... Est-ce que sainte 
Thérèse est morte? j'ai entendu sonner en 
mort toute la nuit.. La pauvre fille 1 elle est 
perdue à jamais ; et c'est mol I c'est moi 1... 
Un jour, je lui serai confronlée:itucluid!raî- 
Je? que lui rêpondrai-je?... Malheurà ellel 
maibeur à moi 1 a 

Dans un autre moment, elle dirait : n Nos 
sœurs sont-elles revenues? Dites-leur que je 
Kiis bien malade... Soulevez mon oreiller.... 
Délacez-moi... Je sens là quelque cb ose qui 
m'oppresse... La tête me brute, ôtez-moi mes 
coifTes... Je veux me laver... Apportez-moi de 
l'eau ; versez, versez encore... Llle sont blan- 
ches, mais la souillure de l'âme est restée... 
Je voudrais être morte ; je voudrais n'être 
point née, je ne l'aurais polpt vue. h 

Un matin, on la trouva pieds nus, en che- 
mise, éclievelécburlant, écumant, et courant 
autour de sa cellule, les mains posées sur ses 



«[, Google 



— 169 — 

oreltles, les yeui fermas et le corps pressé 
* contre la murafita <• Eloignez-vous de ce 
gouffre; ententiez-vous ces crisî Ce senties 
eofars ; il s'élftve de cet abtmo profond des 
feux que je vois ; du milieu des feux,, j'entends 
de3Vokcnnfusesquim'appellent.,,Mon Dieu, 
ayez pitié de moM... Allez vite; sonnez, as^ 
semblée la communauté ; ditesqu'on prie pour 
mol. je prierai aussi... Mais à peine fait-il 
jour; nos sœurs dorment... Je n'ai pas fermé 
l'œil de la nuit; je voirdrais dormir, et je ne 
saurais. » 

Ijne (le nos sœurs lui disait : « Madame,' 
vous avez quelque peine; confiez-la-moi, cela 
vous soula^ra peut-être. — S.-eur Agathe, 
écoutez, approchez- vous de moi... plus près... 
plus près cDCore... il ne faut pas qu'on nous 
entende. Je vais tout révéler, tout; mais gar- 
dez-moi le secret... Vous l'avez vue? — Qui, 
madame? — N'est-il pas vrai que personne 
n'a la même douceur? Comme elle marche! 
Quelle décence! quelle noblessel quelle mo- 
destie !. ,. Allez à elle ; dites-loi... Eh ! non, ne 
dites rien; n'allez pas... Vous n'en pourriez 
approcher ; les anges du ciel la gardent ; ils 
veillent autour d'elle; je les ai vus; vous les 
verriez ; vous en seriez effrayée comme moi. 
Restez... SI vous alliez, que lui diriez-vousî 
Inventez quelque chose dont elle ne rougisse 
pas... — Mais, madame, si vous consultiez vo- 
tre directeur î — Oui, mais, oui... Non, non. 



— no — 

je sais ce qu'ilmedira^je l'ai tant entendu!... 
De quoi l'entretiendrai-je! si je pouvais 
perdre la mémoire!... Si je pouvais rentrer 
dans le néant, ou renaître 1... N'appelez 
poiat le directeur. J'aimerais mieus qu'on 
me lAt la passion de Nutre-Seigneur Jésus- 
Christ. Lisez... Je commence à respirer... Il 
ne faut qu'une goutte de ce sang pour me 
purifier... Voyez, il s'élance en bouillonnant 
de son côté... Inclinez cette plaie sacrée sur 
m.^ tête... Son sang coule sur mol, et ne s'y 
attache pas... Je tuis perduel... Eloignez ce 
christ... — Rappqrtez-le-moi... » On le lui 
rapportait, elle le serrait entre ses bras, elle 
le baisait partout, et puis elle ^joutait : ■ Ce 
sont ses jeux, c'est sa bouche : quand ia re- 
ïerrai-Jeî Sœur Agathe, dites-lui que je l'ai- 
ine ; peignez-lui bien mon état, dites-lui que 
je meurs. » 

On ne tarda pas & la séquestrer ; mais sa 
prison ne fut pas aussi bien gardée qu'elle ne 
réussit un jour à s'en échapper. Elle avait dé- 
chiré ses vêtements, elle parcourait les corri- 
dors toute nue, seulement deux bouts de 
corde rompus d&^cendaient de ses deux bras; 
eUe criait : n Je suis votre supérieure, vous 
euavez toute.'' fait leserment;qu'onni'obéissel 
Vous m'avez ■ emprisonnée, malheureuses I 
voilà donc )a récompense de mes bontés I Vous 
m'offensez, parce que je suis trop bonne; 
je ne le serai plus... Au feul... au meurtre !.. 



— i7i - 

au voleurl... h mon secours!... A moi, sœur 
Thérèse... à moi, sœur Susanoe... n Cepen- 
daat on l'avait saisie, et on la reconduisait 
dans sa prison, et elle disait : « Vous avez 
raison, vous avez raison, liélas 1 je suis deve- 
nue folle, je le sens. » 

Aprf^ avoir vécu plusieurs mois dans cet 
état déplorable, elle mourut. Quelle iDort, 
monsieur le marquis 1 Je l'ai vue, je l'ai vue, 
la terrible image du désespoir et du crime k 
sa dernière heure; elle se croyait entourée 
d'esprits Inrernaux ; ils attendaient son âme 
pour s'en saisir ; elle disait d'une voix étouf- 
fée : « Les voilà) les voilai...» et, leuroppo- 
sant de droite et de gauche un christ qu'elle 
tenait à la main, elle hurlait, elle criait ; 
B Mon Dieu!... mon Dieu!... » I.a sœur Thé- 
rèse la suivit de près; et nous eûmes une 
autre supérieure, Sgée et pleine d'humeur et 
de superstition. 

On m'accuse d'avoir ensorcelé sa devan- 
cière ; elle le croit, et mes chagrins se renou- 
vellent; le nouveau directeur est également 
persécuté par ses supérieurs, et me persuada 
de me sauver de la ihaison. 

Ma fuite est projetée. Je me rends dans le 
jardin entre onze heures et minuit On ras 
jette des cordes, je les attache autour de mol ; 
elles se cassent, et je tombe; j'ai les jambes 
dépouillées, et une violente contusion aux 



«[, Google 



reins. Ine seconde, une troisième tentative 
m'élèveot au liaut du mur; je descends. . 

J'entre au service d'une blanchisseuse, choz 
laquelle je suis actuellement Je reçois le 
linge et je le repasse; ma journée est pénible; 
je suis mal nourrie, mal lo^e, mal couchée, 
mais en revanche traitée avec humanité. Le 
mari est cocher de place; sa femme est un 
peu brusque, mais bonne du reste. Je serais 
assez contenta de mon sort si je pouvais es- 
pérer d'en jouir paisiblement. 

Je vis dans des alarmes continuelles : au 
moindre bruit que j'entends dans la maisoD, 
sur l'escalier, dans la rue, la frayeur me sai- 
sit, je tremble comme la feuillâ, mes genoux 
me refusent le soutien, et l'ouvrage me tombe 
des majos. Je passe presque toutes tes nuits 
sans fermer l'œil j si je' dors, c'est d'un som- 
meil interrompu; je parle, j'appelle, je crie; 
je ne conçois pas comment ceux qui m'en- 
tourent ne m'ont pas encore devinée. 

Il parait que mon évasion est puhlique; je 
m'y attendais. Une de mes camarades m'en 
parlait hier, y ajoutant des circonstances 
odieuses et les réflexions les plus propi'es à 
désoler. Par bonheur, elle étendait sur des 
cordes le linge mouillé, le dos tourné à la 
lampe, et mon trouble u'ea pouvait être 
aperçu : cependant ma maîtresse ayant re- 
marqué que je pleurais, m'a dit : « Marie, 



«[, Google 



— 173 — 
qu'avez-vousî — HIen, lui al-je r^pODdii. 
— Quoi donc, a-t-elle ajouté, est-ce que 
vous seriez asspï bfite pour vous apitoyer 
sur une mauvaise religieuse sans mœurs, 
sans religion, et qui s'amourache d'un vilain 
moine avec lequel elle se sauve de son cou- 
vent? Il faudrait que vous eussiez bien de la 
compassion de reste. Elle n'avait qu'à boire, 
manger, prier Dieu et dormir ; elle était bien 
où elle était, que ne s'y tenait-elleJ Si elle 
avait été seulement trois ou quatre fols à la 
rivière par le temps qu'il fait, cela l'aurait 
raccommodée avec son état.... » A cela j'ai 
répondu qu'on ne connaissait bien que ses 
peine?. J'aurais mieux fait de me taire, car 
elle n'aurait pas ajouté : « Allez, c'est une co- 
quine que Dieu punira... • A ce propos, je me 
suis penchée sur ma table, et j'y suis restée 
jusqu'à ce que ma maltresse m';iit dit: «Mais, 
Marie, à quoi rèvez-vous donc? Tandis que 
vous dormez là, l'ouvrage n'avance pas. ■ 

Je n'ai jamais eu l'esprit du cloître, et il y 
parait assez à ma démarche ; mais je me suis 
accoutumée en religion à certaines pratiques 
que je rëpËte maciiinalement; par exemple, 
unecloche vient-elle à sonnerî ou je fais le si- 
giie de la croix ou je m'agenouille, Frappe- 
t-on à la porte? je dis Ave. M'interroge- t-onï 
C'est toujours une réponse qui finit par: Oui 
ou non, chère mère, ou ma sœur. S'il survient 
un étranger, mes bras vont se croiser sur ma 



,. Google 



— 174 — 
poitrine, et,' an lieu de Mre la révérence, je 
m'iDcline. Mes compagnes se mettent à rire, 
et croient que je m'amuse à contrefaire la re- 
ligieuse ; mais il est impossible que leur errenr 
dureimesétourderiesme décèleront, et je se- 
rai perdue. 

Monsieur, hàtez-vous de me secourir'. Voae 
me direz sans doute : Enseignez moi ce qne 
je puis faire pour vous? I,e voici, mon ambi- 
tion n'est pas grande, il me faudrait une place 
defemme do chambre ou de femme de cbargo, 
on même de simple domestique, pourvu que 
je vécusse ignorée dans une campagne, an 
fond d'une province, cliez d'honnêtes gens 
qui ne reçussent pas un grand monde. Les gages 
n'y feront rien : de la sécurité, du repos, du 
pain et de l'eau. Soyez très assuré qu'on sera 
satisfait de mon service. J'ai apprit", dans la 
maison de mon père, & travailler et an coh- 
vent à obéir; je suis jeune, j'ai le caractère 
très floux ; quand mes jambes seront guéries, 
j'aurai plus de. force qu'il n'en faut pour suf- 
fire à l'occupation. Je sais coudre, filer, bi-o- 
der et blanchir: quand j'étais dans le monde. 



■ Le miniiiis de Croisoiare, auquel s'adresse le réeil de I) 
rcligieiise, lut si comiiltlcnenl dupe <le la invsliBcBUoii ourdie 
mr l)iderat el Grimm, qo'iL jcriïil el enïDja des aefoors ji 
Sasaniie «l ti son 1iAl«sse. Il tallul |it«iiitre un paiLi iêtWit : 
les deui iU]S>iSuleuis jui^^reiil i ptoiNKi de tner lent héniine, 
et il ne resta ip'ane (euvie émouvaiiie de plus dins le Ullt- 
nlnre rnn^ise. 

iKùte dts Éditeari.) 



«[, Google 



je raccommodais moi-oiëme mes dentelles, et 
j'y serai bientôt remise ; je ne suis maladroite 
à rien et je saurai m'abaisser à tout. J'ai de 
la voix, je sai:) la musique et je touche asses 
bien du clavecin pour amuser quelque mère 
qui en aurait le goût ; et j'en pourrais même 
donner leçon i, ses enfants ; mais je crain- 
drais d'être trahie par ces marques d'une 
éducation recherchée. S'il fallait apprendre à 
coiffer, j'ai du goût ; je prendrais un maître 
et je i>e tarderais pas à me procurer ce petit 
talent. Monsieur, une condition supportable, 
s'il se peut, ou une condition telle quelle, c'est 
tout ce qu'il me faut, et je ne souhalie rien 
au delà. Vous pouvez répondre de mes mœurs; 
malgré les apparences, j'en ai ; j'ai même de 
la piété. Ah ! monsieur, tous mes maux se- 
raient finis, et je n'aurais plus rien à craindre 
des hommes si Dieu ne m'avait arrêtée. Ce 
puits profond, situé au bout du jardin de la 
maison , combien Je l'ai visité de fols 1 Si je ne 
m'y suis pas précipitée, c'est qu'on m'en lais- 
sait l'entière liberté. J'ignore que! est le des- 
tin qui m'est réservé; mais s'il faut que Je 
rentre un jour dans un couvent, quel qu'il soit, 
je ne réponds de rien; il, y a des puits par- 
tout Monsieur, ayez pftîé de moi, et ne vous 
préparez pas à vous-même de longs regrets. 



«[, Google 



DEUX AMIS DE BOURDONNE 



Il y avait ici deux hommes, qu'on pourrait 
appeler les Oreste et Pylade de Boiipbonne. 
, L'ua se Domruait Olivier, et l'autre Félix; ils 
i^tuieDt nés le même juur. dans la même mai' 
SOD, et des deux sœuj's. lis avaleot été Dour- 
ris du même lait ; car l'une des mères étant 
morte ea coucho, l'autre se chargea des deux 
enfants, ils avaient été élevés ensemble : Ils 
étaient toujours séparés des autres; ils s'ai- 
maient comme on existe, comme on vit, sans 
s'en douter; ils le sentaient à tout moment, 
et ils ne se l'étainnt peut-être jamais dil. Oli- 
vier avait une fois sauvé la vie à Félix, qui se 
piquait d'être graud nageur, et qui avait 
failli se noyer; ils ne s'en souvenaient ni l'un 
ni l'autre. Cent fois Félix avait tiré Olivier 



«[, Google 



— 177 — 
des aventures radieuses où son caractère im- 
pétueux l'avait engagé, et jamais celui-ci n'a- 
vait songé a l'en remercier : ils s'en retour- 
Dïicnt ensemble & la maison, sans se parler, 
ou en parlant d'autre chose. 

Lorsqu'on tira pour la milice, le premier 
billet fatal étant tombé sur Félix, Olivier dit: 
«L'autre est pour moi.'i Ih firent leur temps 
deserviceplsrevinrentaupaysîpluscbei-srun 
à l'auire qu'ils ne l'étaient encore aapjravant, 
c'est ce que je ne saurais vous assurer, car, 
petit frère, si les bienfarits réciproques ci- 
mentent les amitiés réfléchies , peut-être ne 
font-i s rien à celles que j'appellerais volon- 
tiers des amitiés animales et domestiques. A 
l'armée, dans une rencontre, Olivier étant 
menacé d'avoir la tête fendue d'un coup de 
sabre, Félix se mit machinalement au devant 
du coup, et en resta balafré; on prétend qu'il 
étal: lier de cette blessure; pour moi, je n'en 
crois rien, A Hastembeck, Olivier avait rstii-é 
Félix d'entre la foute des morts , où il était 
demeuré. Quand on les interrogeait, ils par- 
laient quelquefois des secours qu'ils avalent 
reçus l'un de, lauCre, jamais de ceux qu'ils 
avaient rendue l'un à l'autre. Olivier dirait de 
Félix, Félix disait d'Olivier;, mais ils ne se 
louaient pus. Au bout de quelque temps de sé- 
jour au pays, ils aimèrent, et le hasard vou- 
lut que ce fût la même fille. 11 n'y eut entre eux 
aucune rivalité; le premier qui s'aperçut de la 



«[, Google 



passion de son ami se retira : ce fut Félix. Oli- 
vier épousa, et Félix, dégoûté de la vie saas 
savoir pourquoi,aeprécipii3daDS toutes sortes 
de métiers dangereux! le dernier fut de se 
faire coctrebandier. Vous n'ignorez pas, petit 
frère , qu'il y a quatre tribunaux en France, 
Caen, Reims, Valence et Toulouse, où les con- 
trebandiers sout jugés , et' que le plus sévère 
des quatre , c'est celui de Heims, où préside 
un nommé Coleau, l'ùiiie la plus féroce que 
la nature ait enc»re formée. FélU fut pris les 
armes à la main, conduit devant le terrible 
Coleau, et condamné à mort, comme cinq 
cents autres qui l'avaient précédé. Olivier ap- 
prit le sort de Félix. Une nuit, il se lève d'à 
côté de sa femme, et, sans rien lui dire, il 
s'en va £t Reims. Il s'adresse au juge Coleau ; 
il se jette ù ses pieds et lui demande la ^rflce 
de voir et d'embrasser Félix. Coleau le re- 
garde, se tait UQ roomeat et lui fait signe de 
s'asseoir. Olivier s'assied. Au bout d'une demi- 
henre, Coleau tire sa montre, et dit à Oli- 
vier : a SI tu veux voir et embrasser ton ami 
vivant, dépéciie-toi, il est en chemin ; et si 
ma montre va bien, avant qu'il soit dix mi- 
nutes il sera pendu. » Olivier, transporté de 
fureur, se lève, décharge sur la nuque du cou 
au juge Coleau un énorme coup de bâton, 
dont il rétend presque mort^ court vers la 
place, arrive, crie, frappe le bourreau, frappe 
les gens de la Justice, soulève la populace, in- 



«[, Google 



— 179 — 
(lignée de ces eiécuiions. Les pierres volent; 
Félix, délivré, s'enfuit; Olivier songe à son ■ 
salut; mars un soldat de maréchaussée lui 
avait percé les llafics d'un coup de baïonnette, 
sans qu'il s'en fût aperçu. Il ^agna la porte 
de la ville, mais 11 ne put aller plus loin ; des 
voituriers charitabies ie jetèrent sur leur 
charrette, et le déposèrent à la porte de sa 
maison un moment avant qu'il expirût; il 
n'eut que le temps de dire à sa femme ; 
a Femme, approche que je t'emlirasse. Je me 
meurs, mais le balafré est sauvé. » 

Un soir que nous allions à la promenade, 
selon notre usage, nous vîmes au devant d'une 
chaumière une grande femme deix>ut, avec 
quatre petits enfants à ses pieds; sa conte- 
nance triste et ferme attira notre attention, 
et notre attention fixa la sienne. Après un 
moment de silence, elle nous dit : » Voilà 
quatre petits enfants; je suis leur mère, et je 
n'ai plus de mari. » Cette manière haute de 
solliciter la commisération était bien faite 
pour nous toucher. Nous lui offrîmes nos se- 
cours, qu'elle accepta avec lionnêteté : c'est 
à cette occasion que nous avons .nppris l'his- 
toire de son mari Olivier et de Félix, son ami. 
Noua avons parlé d'elle, et j'espère que notre 
recommandation ne lui aura pas été inutile. 
Vous voyez, petit frère, que la grandeur d'ftme 
et les hautes qualités sont de toutes les con- 
ditions et de tous les pays; que tel meurt 



,. Google 



— 180 — 

obscur, à qui il n'a manqué qu'un autre théâ- 
tre, et qu'il ne faut pas aller jusque chez tes 
Iroquois pour trouver deux amis. 

Dans le temps que le brigand Testalunga 
infestait la Sicile avec sa troupe, Romano.son 
ami et son contident, fut pris. C'était le lieu- 
tenant de Testalunga et son second. Le père 
de ce Hpmano fut arrêté et emprisonné pour 
crimes. On lui promit sa grâce et sa liberté, 
pourvu que ïlomano trahît et livrât son chef 
Testaluoga. Le combat entre la tendresse fi- 
liale et l'amitié jurée tut violent; mais Ro- 
mano père- persuada son fi!s de donner la pré- 
férence k l'amitié, honteux de devoir la vie k 
une trahison. Etouiano se rendit à l'avis de 
son père. Romano père fut mis ii mort, et ja- 
mais les tortures les plus cruelles ne purent 
arracher de Romano Sis la délation de ses 
complices. 

Vous avez désiré, petit frère, de savoir ce 
qu'est devenu Félix ; c'est une curiosité si 
simple, et le motif en est si louable, que nous 
nous sommes un peu reproché de ne l'avoir 
pas eue. Pour réparer cette faule, nous avons 
pensé d'abord à M. Papin, docteur en théo- 
logie et curé de Sainte-Marie, à Bourbonne; 
mais maman s'est ravisée, et nous avons donné 
la préférence au subdélégué Aubert, qui est 
un bon homme, bieo'rond, et qui nous a en- 
voyé le récit suivant, sur la vérité duquel 
vous pouvez compter : 



«[, Google 



1»! 

H Le nommé Félix vit encore. Kchappé des 
maias de lajustice, il se jeta dans les forêts 
de la province, dont il avait appris à con- 
naître les tours et les détours pendant qu'il 
faisait la contrebande, cherchant à s'appro- 
cher peu à peu de la demeure d'Olivier, dont 
il ignorait le sort. 

■ 11 y avait au fond d'un bois où vous vous 
êtes promenée quelquefois un chartvonnJer 
■ dont la cabaue servait d'asile à ces sortes de 
ROnsî c'était aussi l'entrepôt de. leurs mar- 
cliandises et de leurs armes ; ce fut là que 
Fé.ix se rendit, non sans avoir couru le dan- 
ger de .tomber dans les embûches de la ma- 
réchaussée, qui le suivait à la piste. Quel- 
ques-uns de ses associés y avaient apporté la 
nouvelle de son emprisonnement à Reims, et 
le charbonnier et la charbonnière le croyaient 
justicié lorsqu'il leur«pparut 

» Je vais vous raconter la chose comme je 
la tiens de la charbonnière, qui est décédée 
ici il n'y a pas longtemps. 

H Ce furent ses enfants, en rôdant autour 
de la cabane, qui le virent les premiers. Tan- 
dis qu'il s'arrélalt k caresser le plus jeune, 
dont il était le parrain, les autres entrèrent 
dans !a cabane en criant : h Félix! félûl i> 
Le père et la mère sortirent en répétant le 
même cri de joie ; mais ce misérable était si 
iiarassé de fatigue et de besoin qu'il n'eut 
pas la force de répondre, et qu'il tomba pres- 



u. Google 



— 182 — 
f|ue défaillant entre leurs bras. Ces b<Hine8 
gens le secoururent de ce qu'ils avaient, lui 
donnèrent dupain, du vin, quelques légumes; 
il mangea et s'endormli. 

» A soQ réveil, son premier mot fut : « Oli- 
vier! Enfants, ne savez-vous rien d'Olivier î ■ 
Non, lui répondirent-ils. 11 leur raconta l'a- 
venture de Reims ; il pa^a la nuit et le jour 
suivant avec eux. 11 soupirait, il prononçait 
le nom d'Olivier; il le croyaitdans les prisons 
de Reims ; il voulait y aller, il voulait aller 
mourir avec lui, et ce ne fut pas sans peine 
que le charbonnier et la cbarlionniëre le dé- 
tournèrent de ce dessein. 

» Sur le milieudela seconde nuit, il prit un 
fuail, il mit un sabre FOUS son bras, ets'adres- 
sant àvoix bosse au charbonnier : Ch^boa- 
bierl — Fijlixl — Prends ta cognée et mar^ 
chons. — Où 7 — Belle demande! chez Oli- 
vier. » ils vont; mais, tout en sortant de la 
forêt, les voilà enveloppés d'un détachement 
de maréchaussée. 

n Je m'en rapporte â ce que m'en a dit la 
charbonnière; mais il est inouïque deux hom- 
mes àpiedaient pu tenir contre une vingtaine 
d'hommes & cheval ; apparemment que ceux- 
ci étaient épars, et qu'ils voulaient sesaisirde 
leur proie en vie. Quoi qu'il en soit, l'action 
fut très chaude; il y eut cinq chevaux d'ea- 
tropiés et sept cavaliers de hachés ou sabrés. 
Le pauvre charbonnier resta, mort sur la 



«[, Google 



place, d'un coup de feu à la tempe ; Félix re- 
gagna la forêt , et comme il est d'une agilité 
incroyable, il courait d'uQ' endroit &uaaub%; 

en courant, il chargeait son fusil, tirait, doD' 
□ait un coup de sifflet Ces coups de sifflet , 
ces coups de fusils donnés, tirés à.différents 
intervalles et de différents cQtés, firent crain- 
dre aux cavaliers de maréchaussée qu'il n'y 
eOt 1^ une horde de contrei>aiidiers, et ils se 
retirèrent en diligence- 

» Lorsque Félix les vit éloignés, i] revint 
sur le champ de bataille ; il mit le cadavre du 
charbonnier sur ses épaules et reprit le che- 
min de là cabane , où ta charbonnière et ses 
enfants dormaient encore. 11 s'arrête à la 
porte, il étend le cadavre à ses pieds et s'as- 
sied le dos appuyé contre un arbre et le vi- 
sage tourné vers l'entrée de la cabane. Voilà 
le spectacle qui attendait la charbonnière au 
sortir de sa baraque. 

» Elle s'éveille, elle ne trouve point son mari 
i cOté d'elle ; elle cherche des yeux Félix, 
point de Félix. Elle se lève, elle sort, elle voit, 
elle crie, elle tombe à la renverse. Ses enfants 
accourent, ils voient, ils crient ; ils se roulent 
sur leur père ; ils se roulent sur leur mère. 
La charbonnière, rappelée à elle-même parle 
tumulte et les cris de ses enfants, s'arrache 
les cheveux, se déchire les joues. Félix, im- 
mobile au pied de son arbre, les yeux fermés, 
la tête renversée en arrière, leur disait d'une 



«[, Google 



— 18i — 

voix éteinte : n Taez-moî, » I! se Taisait un 
moment de silence; ensuite la douleur et les 
cris reprenaient, et Félix leur redisait ; « Tuez- 
moi, eofantsl par pitié, tuez-moi I » 

* Ils passèrent ainsi trois jours et trois nuits 
a se désoler : le quatrième, Félix dit à la Char- 
bonnière : « Femme, prends ton bissac, mets-y 
du pain, et suis-moi. » Après un long circuit 
à travers nos montagnes et nos forêts, ils ar- 
rivèrent à la maison d'Olivier, qui est située, 
comme vous savez, ^ l'extrémité du bourg, à 
l'endroit où la voie se partage en deux routes, 
dont l'une conduit en Franche-Comté et l'au- 
tre en Lorraine. 

n C'est là que Félix va apprendre la mort 
d'Olivier et se trouver entre les veuves dé deux 
hommes massicrés à sou sujet il entre et dit 
brusquement à la femme Olivier: Où est Oli- 
vier 1 Au silence de cette femme, à son vêle- 
ment, à ses pleurs, il comprit qu'Olivier n'é- 
t)iit plus. [I se trouva mal; il tomba et sefen 
dit la tête contre la huche à pétrir le pain. 
Les deux veuves le relevèrent ; son sang cou- 
lait sur elles, et tandis qu'elles s'occupaientà 
l'étancher avec leurs tabliers, il leur disait: 
n Et vous êtes leurs femmes, et vous me 
secourez!» Puis il défaillait, puis il reve- 
nait , et disait en soupirant : a Que ne me 
talssait-ii 7 Pourquoi s'en venir à Heims ! 
pourquoi l'y laisser venir?,... » Puis sa tète 
se perdait, il entrait en fureur, il se roulait à 

L.,.». Google 



— tus — 
terre et déchirait ses vêlemetits. Dans un de 
ces accès, il tira son sabre, et il aliait s'en 
frapper ; mais les deux femmes se jetèrent sur 
lui, crièrent au secours ; les voisins accouru- 
rent, on le lia avec des cordes, et il fut saigné 
sept i huit foi^. Sa fui^up tomba avec l'épui- 
sement de ses forces, et il resta comme mort 
pendani, trois ou quatre jouis, au buut des- 
quels la raison lui revint Dans le premier 
moment, il tourna ses yeu:t autour de lui, 
comme un homme qui sortd'an profond i-om- 
meil, et il dit : •• Où suis-jeî Femmes, qui êtes- 
» vousï La charbonnière lui répondit : u Je , 
» suis la ctiarbonnière...» Il reprit ; « Ali I oui, 
» la charbonnière... Et vous?...» La femme 
Olivier se tut. Alors il se mit à pleurer; il se 
tourna du côté de la muraille, et dit en san- 
glotant : « Je suis chez Olivier... ce lit est ce- 
» lui d'Olhler... Et cette femme qui est là, 
» c'était la siennel Ah!... » 

o Ces deux femmes en eurent tant de soin, 
elles lui inspirèrent tant depitié, elles le priè- 
rent si 'instamment de vivre, elles lui remon- 
trèrent d'une manière si touchante qu'il était 
leur unique ressource, qu'il se laissa per- 
suader. 

» Pendant tout le temps qu'il resta dans cette 
maison, il ne se coucha plus. 11 sortait la nuit, 
i! errait dans les champs, il se roubit sur la 
terre, il appelait Olivier; une des femmes le 
suivait et le ramenait au point du Jour. 



«[, Google 



» Plusieurs personnes le savaient dans la 
maison d'Olivier, et parmi ces persoûnes il y 
en avait de malintentionnées. Lesdeux veuves 
l'avertirent du péril qu'il courait ; c'était une 
après-midi, il était assis sur un banc, son sa- 
bre sur ses genoux, les coudes appuyés sur 
une table, et, ses deux poings sur ses deux 
jeux. D'abord il ne répondit rien. La femme 
Olivier avait un garçon de dix-sept à dix-huit 
ans, la charbonnière une iîlle de quinze. Tout 
à coup, il dit i. la charbonnière : « La char- 
» bonnière, va chercher ta fille, et amèue-la 
B ici— n II avait quelques fauchées de prés, il 
. les vendit. La charbonnière revint avec sa 
fille, le fils d'Olivier l'épousa; Félix leur 
donna l'ai'gent de ses prés, les embrassa, leur 
demanda pardon en pleurant, et ils allèrent 
s'établir dans la cabane où ils sont encore, et 
où ils servent de père et de mère aux autres 
enfants. Leadeux veuves demeurèrent ensem- 
ble, et les enfants d'Olivier eurent un père et 
deux mères. 

» Il y a à peu près un an et demi que la char- 
bonnière est morte; la femme d'Olivier la 
pleure encore tous les jours. 

» Un soir qu'elles épiaient Félix {car il y en 
avait une des deux qui le gardait toiijours à 
vue), elles le virent qui fondait en larmes; 11 
tournait en silence ses bras vers la porte qui 
le séparait d'elles, et il se remettait ensuite & 
fah^ son sac. Elles ne lui dirent rien, carelles 



— 187 — 
comprenaient de reste combien son départ 
était nécessaire. Ils soupëreiit tous tes trois 
sans pa^le^ La. nuit il se leva ; les femmes ne 
dormaient point, il s'avança vers la porte sur 
la pointe des pieds. Là, il s'arrêta, regarda 
vers te lit des deux femmes, essuya ses yeux 
de ses mains, et sortit Les deux femmes se 
serrèrent dans les bras Tune de l'autre, et 
passèrent le r^ste de la nuit à pleurer. On 
ignoj'e où il se i-éfugia, mais il n'y a guère eu 
de semaines qu'il ne leur ait envoyé quelques 



n La forêt où la fille de la charbonnière vit 
avec le fils d'Olivier appartient à un M. Le- 
clerc de Rançonnières , homme fort riche, et 
seigneur d'un autre village de ces cantons, 
appelé Courcelles. Un jour que M. de Rançon- 
nières ou de Courcelles, comme il vous plaira, 
faisait une chasse dans sa furet, il arriva à la 
cabane du fils d'Olivier; il y entra, il se mit à 
jouer avec les enfants, qui sont jolis; il les 
questionna ; la figure de la femme, qui n'est 
pas mal, lui reviiit ; le ton ferme du mari, qui 
tient beaucoup de son père, l'intéressa. Il ap- 
prit l'aventure de leurs parents, il promit de 
solliciter ta grâce de Félix. Il la so.licita, et 
l'obtint, 

■" Félix passa au service de H. de Rançou- 
nières, qui lui donna une place de garàe- 
chasse. 

» Il y avait environ doux ans qu'il vivait 



daas le ctifLteau de Rançonniëres, envoyant 
aux veuves une bonne partie de ses gages, 
lorsquo. l'attacbement à son maître et la fierté 
de son caractère l'impliquèrent daoa une af- 
faire qui n'était rien dans son origine, mais 
qui eut les suites les |ilu3 fàclieuses. 

n M. de U.tnçounières avait pour voislQ h 
Courcelles un H. Fourmont, conseiller au 
présidial de CliauinOLit. Les deux maisons n'é- 
taient séparées que par une borne; cette 
tx)rne gênait la porte de M. de Rançonoières - 
et en rendait l'entrée diDicile aux voitures. 
M. de Rançonnières la fit reculer de quel- 
ques pieds du côté de M. Fourmont ; celui-ci 
renvoya la borne d'autant sur M. de Rançon- 
nières; et puis voilà de la haine* des insultes, 
un procès entre les deux voisins. Le procès 
de la borne en suscita deux ou trois autres 
plus considérables. Les clioses en étaient là, 
lorsqu'un soir M. de Raaçonnières, retenant 
de la citasse, accompagné de son garde Félix, 
fit rencontre, sur le grand chemin, de H. Pour- 
mont le magistrat eidesouTrëre le militaire. 
Celui-ci dit à son frère : ■ Mon frère, si l'on 
» coupait le visage à ce vieux boug...-là, 
» qu'en pensez-vousÎR Ce propos ne fut pas 
entendu de M. de Rançonnières, mais 11 le fut 
malheureusement de Félix, qui, s'adressant 
fièrement au Jeune homme, lui dit : n Mon 

■ officier, seriez-vous assez brave pour vous 

■ mettre seulement en devoir de faire ce que 

L.,-.». Google • 



— 189 — 
" vous avez dit? « Au même instant, il pose 
son fusil à terre et met la main sur la gai'de 
de son sabre, c.ir il n'allait jamais sans son 
sabre. Le jeune militaire tire son épée, s'a- 
vance sur Fé'ijt; M, de Rançoonièn^s accourt, 
s'interpose, saisit son garde. Cependant le 
militaire s'empare du fusil qui était à lerre, 
tire sur Ff^Mx, te. manque; celui-ci riposte 
d'un coup de sabre, fait tomlier l'épée delà 
main du jeune homme, et avec Vépée la moi- 
tié du bras; et voilà un procès criminel en 
sus de trois ou quatre procès civils : Félix 
confiné dans- les prisons; une procédure ef- 
frayante, et à la suite de cette procédure, un 
magistrat dépouillé de son état et presque 
déshonoré, un militaire exclu de son corps, 
M. de Rançonnières mort de chagrin, et Fé- 
lix, dont la détention durait toujours, exposé 
à tout le ressentiment des Fourmont. Sa fia 
edt été mallieureuse si l'amour ne l'eût se- 
cooru; la Hlle du geôlier prit de la passion 
pour lui, et facilita son évasion; si cela n'est 
pas vrai, cVst du moins l'opinion publique. Il 
s'en est allé eu Prusse, où il sert aujourd'hui 
dans le régiment des gardes. On dit qu'il y est 
aimé de ses camarades, et même connu du 
roi. Son nom de guerre est le Triste. La veuve 
Olivier m'a dit qu'il continuait à la soulager. 
t Voilà, madame, tout ce que j'ai pu re- 
cueillir de l'histoire de Félix. Je Joins & mon 
récit une lettre de M. Papln, notre curé. Je 



«[, Google 



— 190 — 
ne sais ce qu'elle contient, mais je crains 
bien que le pauvre prêtre, qui a ta tête un 
peu étroite et le cœur assez mal tourné, ne 
V0U3 parle d'Olivier et de Félix d'après ses 
préveotiona. Je vous conjure, madame, de 
TOUS en tenir aux faits sur la vérité desquels 
vous pouvez compter, et à la bonté de votre 
cœur, qui vous conseillera mieux que le pre- 
mier casu-lste de Sorbonne, qui a'est pas 
IL Papin. » 



n J'ignore, madame, ce que M. le subdélé- 
gué a pu vouâ conter d'Olivier et de FéliK, ni 
quel intérêt vous pouvez pi'endre à deux bri- 
gands dont tous les pis dans ce monde ont 
été trempés de sang. La Providence, qui a 
cliUtié l'un, a laissé à l'autre quelques mo- 
ments de répit, dont je crains bien qu'il ne 
profite pas; mais que la volonté de Dieu' soit 
faite! Je saiâ qu'il y a des gens ici (et je ne 
serais point étonné que M. le subdélégué fût 
de ce nombre) qui parlent de ces deux hom- 
mes comme de modèles d'une amitié rare; 
mais qu'est-ce aux yeux de Dieu que la plus 
sublime vertu dénuée des scniimenia de la 
piété, du r&'pect dû à l'Église et à ses mi- 
nlstreij, et de la soutuissioii ii la loi du sou- 
veruiuî Olivier est rijort à la porte de sa 



«[, Google 



maison, sans sacrements; quand je Tus ap- 
pelé auprès de Félix chez les deux veuves, 
je n'en pus jamais tirer autre chose que 
le nom d'Olivier; aucun signe de religion, 
aucuue marque (te repentir. Je n'ai pas mé- 
moire que celui-ci se soit présenté une 
rois au tribunal de la pénitence. La femme 
Olivier est une arrogante , «jui m'a manqué 
en plus d'une occasion ; sous prétexte qu'elle 
sait lire et écrire, elle se croit en état d'élever 
ses enfants, et ou ne les voit ni aux écoles de 
la paroisse, ni à mes instructions. Que ma- 
dame juge, d'après cela, si des gens de cette 
espèce sont bieodignes de ses bontés 1 L'Evan- 
gile no cesse de nous recommander la com- 
mis^ation pour les pauvres ; mais on double 
la mérite de aa charité par un bon choix des 
misérables, et personne ne connaît mienic les 
vrais iodigents que le pasteur commun des 
indigents et des riches. Si madame d;Ugaait 
m'honorer de sa confiance, je placerais pont- 
être les marques de sa bienfaisance d'une ma- 
nière plus utile pour les malheureux et plus 
méritoire pour elle. 
» Je suis avec respect, etc. » 

Madame de *" remercia M. le subdélégué 
Aubert de ses attentions, et envoya ses au- 
mOnes ^ M. Papin, avec le billet qui suit : 

u Je vous sais très obligée, monsieur, do 



— 192 — 

vos sages conseils. Je vous avoue que l'hia- 
toire de ces deux hommes m'avait touchée ; 
etvousconviendreKque l'exemple d'une amitié 
aui'si rare était bien Tait pour séduire une 
■ âme honnête et sensible ; mais vous m'avez 
éclairée, et j'ai conçu qu'il valait mieux por- 
ter ses secours à des vertus chrétiennes et 
malheureuses qu'à des vertus naturelles et 
païennes. Je vous prie d'accepter la somme 
modique que je vous envoie, et de la distri- 
buer d'après une charité mieux entendue que 
ta mienne. 
■ J'ai l'honneur d'être, etc. » 



On pense bien que la veuve Olivier et Félix 
n'eut aucune part aux aumônes de ma- 
dame de ***. Félix mourut, et la pauvre femme 
aurait péri de misère avec sesenlants, si elle 
ne s'était réfugiée dans la forêt, chez son fils 
aîné, où elle travaille, malgré son grand âge, 
et subsiste comme elle peut à côté de ses en- 
fants et de ses petits-enfants. 



s Dt! TOUE PREMIER 



«[.Google 



BIBUOTBËQIŒ KiTIOHAlE 



ROMANS ET CONTES 



PARIS 

TO I LUC 
le Cofi-lléron, U 1 4-T.ga1eries de l'Otléon,*-'! 



«[, Google 



u. Google 



ROMANS ET CONTES 



CECI N'EST PAS UN CONTE -... 



Il fiwrt avouer qu'il y a des hommes bien 
bons et des femmes bleu méchaDtes 1 

— C'est ce qu'on voit tous les jours, et 
quelquefois sans sortir de chez soi. Après i 

— Ap4^, j'ai connu une Alsacienne belle, 
mais belle k faire accourir les vieillards «t à 
arrêter tout court les jeunes gens. 

— Et moi aussi, je l'ai connue; elle s'appe- 
lait madame Reymer. 

— Il est vrai. Un nouveau débarqué ^^e 
Nancy, appelé Tauié, en devint éperdument 
amoureux. Il était pauvre : c'était nu de ces 
enfants perdus que la dureté des parents qui 
ont une famille nombreuse chasse de la mai- 
son, et 'qui se jettent dans le monde ssns 

L.,.». Google 



E&voir ce qu'Us deviendront, par ud iostioct 
qui leur dit qu'ils n'y auront pas un sort pire 
que celui qu'ils fuient. Tanié, amoureux de 
madame Reymer, exalté par une passion qui 
soutenait son courage et ennoblissait i ses 
yeux toutes ses actions, se sonmettait sans 
répugnance aux plus pénibles et aux plus 
viles occupations pour t^oulager la misère de 
son amie. Le jour, il allait travailler sur les 
ports ; à la chute du jour, il mendiait dans les 
mes. 

— Cela était fort beau ; mais cela ne pou- 
vait durer. i 

— Aussi Tanié, las ou de lutter contre le 
besoin, ou plut6t de retenir dans rindigeoce 
une femme charmante, obsédée d'hommes 
opulents, qui la pressaient de chasser ce 
gueux de Tanié... 

' — Ce qu'elle aurait fait quinze jours, un 
mois plus tard. 

— Et d'accepter leurs richesses, résolut do 
la quitter, et d'aller tenter la fortune au loin. 
Il sollicite, il obtient son passage sur un vais- 
seau du roi. Le moment de son départ est 
venu, H va prendre congé de madame Rey- 
mer. « Mon amie, lui dit-il, je ne saurais 
abuser plus longtemps de votre tendresse. 
J'ai pris mon parti, je m'en vais. — Vous 
vous en allez! —Oui—— Et où allez-vous?... 
— Aux lies. Vous êtes digne d'un autre sort, 
et je ne saurais l'éloigner plus longtemps... » 

C..,„gl,' 



— 5 — 
Le bon J'aniél... o Etque voulez-vous que jo 
deviennet... n La traîtresse!... « Vous êtes 
environDée de gens qui cherchent à vous 
plaire. Je tous rends vos promesses, je vous 
rends vos serments. Voyez celui d'entre ces 
prétendants qui vous est le plus agréable , 
acceptez-le , c'est moi qui vous en conjure... 
— Ah I Tanié, c'est vous qui me proposez...» 
Je vous dispense de la pantomime de madame 
Reymer. Je la vois, je la sais... v En m'éloi- 
gnant, la seule grâce que j'exige de vous , 
c'est de ne former aucun engagement qui 
nous sépare i, jamais. Jurez-le-moi , ma belle 
amie. Quelle que soit ia contrée de ta terre 
que j'habiterai, il faudra que j'y sois bien* 
malheureux s'il se passe une année sans vous 
donner des preuves certaines de mon tendre 
attachement. Ne pleurez pas. .. n Elles pleu- 
rent toutes quand elles veulent.. « et ne 
combattez pas un projet que les reproches de 
mon cœur m'ont enfin inspiré, et auquel ils 
ne tarderont pas à me ramener, n El voilà 
Tanié parti pour Saint-Domingue. 

— Et parti tout à temps pour madame 
Reymer et pour lui. 

— Qu'en savez-vousî 

— Je sais, tout aussi bien qu'on le peu' 
savoir, que quand Tanié lui conseilla de faire 
un choix, il était fait 

— Boni 

— Continuez votre récit. 



«[, Google 



— Tanlé avait de l'esprit et une grande 
aptitude aux affaires. Il ne tarda pas d'être 
coDDU. Il entra au conseil souverain du Cap. 
[| s'y distingua par ses lumières et par sod 
équité. Il n'ambitionnait pas une ^ande for- 
tune; il ne la désirait qu'lionnëte et rapide. 
Cliaque année, il eu envoyait une portion i 
madame Beymer. Il revint au bout., de neuf 
à dix ans (non, je ne crois pas que son ab- 
sence ait été plus longue)... présenter it son 
amie un petit portefeuille qui renfermait le 
produit de ses vertus et de ses travaux... et 
heureusement pour Tanié, ce fut au moment 
où elle venait de se séparer du dernier des 

•successeurs de Tanié. 

— Du dernier ï 

— Oui. 

— Il en avait donc eu plusieurs î 

— Assurément. 

— Allez, allez. 

— Mais je n'ai peut-être rien i tous dire 
que vous ne sachiez mieux que mol. 

— Qu'importel allez toujours. 

— Madame Beymer et Tanié occupaient un 
assez beau Ipgement rue Sainte-Marguerite, & 
ma porte. Je faisais grand cas de Tanié , et je 
ft^uentais sa maison, qui était, sinon opu- 
lente, du moins fort aisée. 

— Jepuis vous assurer, moi, sansavoir compté 
avec la Beymer, qu'elle av.iit mieux de quinze 
mille livres de rente avant le retour de Tanié. 



«[, Google 



— -T — 

— A qnl elle dissimulait sa fortuoe î 

— OoL 

— Et pourquoi î 

— C'est qu'elle était avare et rapace. 

— Passe pour rapace ; maïs avare I une 
courtisane avare! 

— Il y avait cinq à six ans que ces deux 
amants vivaient dans ja meilleure intelli- 
gence. 

— Gr&ce à l'extrême finesse de Tua et à la 
confiance sans bornes de Itutre. 

— Ho 1 il est vrai qo'il était impossible k 
l'ombre d'un soupçon d'entrer dans une Ame 
aussi pore que celle de Tanié. La seule chose 
dont Je me sois quelquerois aperçu, c'est que 
madame Reymer avait bientôt oublié sa pre- 
qaiëre Indigence; qu'elle était tourmentée de 
l'amour du faste et de la richesse; qu'elle 
était humiliée qu'une aussi belle femme all&t 
à pied. 

— Qœ n'allait-elle en carrosse 1 

— Et que l'éclat du vice lui en dérobait la 
bassesse. Vous riez ? 

— Ce fut alors que H. de Haurepas fonna 
le projet d'établir au Nord une maison de : 
commerce. Le succès de cette entreprise de- | 
mandaitunhommeactif et intelligent II Jeta - 
les jeux sur Tanié, à qui IL avait confié la ' 
conduite de plusieurs aS'aires importantes ' 
pendant son séjour au Cap, et qui s'en était ^ 
toujoursacqtHitéàlasatiaractlondumiiiiBtre. ' 



— 8 — 
Tanié fut désolé de cette marque de distinc- 
tion. Il était si coûtent, si heureux à côté de 
sa belle amie I II aimait, il était ou il se croyait 
aimé. 
— C'est bien dit. 

Qu'est-ce que l'or pouvait ajouter à son 

bonheur ï Rien. Cependant le ministre insis- 
Uit. Il fallait se détermioer, il fallait s'ou- 
vrir à madame Reymer. J'arrivai chez lui 
précisément sur la fin de celte scène fil- 
cheuse. Le pauvre Tanié fondait en larmes. 
; n Qu'avez-vous donc 7 lui dis-je, mon ami. » 
, Il me dit en sanglotant ; « C'est cette 
,s femme I o Madame Heymer travaillait tran- 
quillement il un métier de tapisserie. Ta- 
nié se leva brusquement, et sortit Je restai 
seul avec son amie, qui ne me laissa pas igno- 
rer ce qu'elle qualifiait de la déraison de Ta- 
nié. Elle m'exagéra la modicité de son état ; 
elle mit à son plaidoyer tout l'art dont ud 
q, esprit délié sait pallier les sophismes de l'am- 
bition. H De quoi s'agit-il î D'une absence de 
deux ou trois ans au plus. — C'est bien du 
aa temps pour un homme que vous aimez, et qui 
m vous aime autant que lui. — Lui, Il m'aime? 
fp, S'il m'aimait, balancerailril à me satisfaire? — 
le, Mais, madame, quenele suivez-vousî — Moil 
_ je ne vais point là; et, tout extravagant qu'il 
avi est, il ne s'est point avisé de me le proposer, 
mi Doute-t-il de moiî — Je n'en crois rien. — 
Après l'avoir attendu pendant douze ans, il 



peut bien s'en reposer deux ou trois sur 
nia bonne foi, monsieur; c'est que c'est une 
de ces occasions sln^lères gui ne se pré- 
. sentent qu'une fois dans la vie, et je ne veux 
pas qu'il ait un Jour à se repentir et à me 
reproclier pent-fitre de l'avoir manquée. — 
Tanié ne regrettera rien tant qu'il aura le 
bonheur de vous plaire. — Cela est fort hon- 
nête ; mafe soyez sûr -qu'il sera très content 
d'être riche quand je serai vieilie. Le travers 
des femmes est de ne jamais penseràl'avenir; 
ce n'est pas le mien...» Le ministre était ù Pa- 
ris. De la rue Sainte-Margtierite à son hOtel, il 
n'y avait qu'un pas. Tanié y était allé, et s'é- 
tait engagé. 11 rentra l'œil sec mais l'âme ser- 
rée. «Madame, lui dit-il, j'ai vu M. de Haure- 
pas; il a ma parole. Je m'en irai; jem'en irai, 
et vous serez satijifaîtc. — Aii! mon ami !... » 
Madame Reymer écarte son métier, s'élance 
vers Tanié, jette ses bras autour de son cou, 
l'accable de caresses et de propos doux. « Ah ! 
c'est pour cette fois que je vois que je vous 
suis chëre-B Tanié lui répondit froidement : 
«Vous voulez être riche...» elle rétait, la co- 
quine, dix fols plus qu'elle ne le méritait... «et 
vous le serez. Puisque c'est l'or que vous ai- 
mez. Il faut aller vous chercher de l'or, u C'é- 
tait le mardi, et le ministre avait fixé son 
départ au vendredi, sans délai. J'allai lui faire 
mes adieux au moment où il luttait avec 
lui-même, ou il tâchait de s'arracher des 



— 10 — 

bras de Ba belle, indigne et croelle Reymw. 
C'était un désordre d'idées, un âésïàpofr, 
une agonie dont je n'ai jamais vu un second 
exemple. Ce n'était pa^ de la plainte, c'était 
un long cri. Madame Reymer était encore 
au lit. Il tenait une de ses malne; 11 ne ces- 
sait de dire et de répéter : a Cruelle fenune I 
femme craelle 1 que te faut-il de plus que 
l'aisance dont tu jouis, et un ami, un amant 
tel que moi ? J'ai été lui chercher la fortune 
dans les contrées brillantes del' Amérique; elle 
veut que j'aille la lui chercher encore au mi- 
lieu des glaces du Nord. Mon ami,je sens que 
cette femme est folle, je sens que je suis un 
insensé, mais il m'est moinsaffreux de mourir 
que de la contrister. Tu veux que je te quitte, 
jevaistequitter.H 11 étaitàgenoux au bord de 
son lit, la bouche collée sur sa main et le. visage 
caché dans tes couvertures, qui, en étouffant 
son murmure, ne le rendaient que plus triste 
et plus effrayant La porte do la chambre 
s'ouvrit; il releva brusquement la tète; il vit 
le poslilloD qui venait lui dire que les che- 
vaux étaient à, la chaise. 11 fit un cri, et reca- 
cha son visage sous les couvertures. Après un 
moment de silence, il se leva ; il dit à son 
amie : c Embrassez-moi, madame ; embrassez- 
moi encore une foi.'^.. car tu ne me verras 
plus. M Son pressentiment n'était que trop 
vrai, 
11 partit 11 arriva k Pétersbourg, et, trois 



— il — 

jours après, il fut attaqué d'une fièvre dont il 
mourut le qnatijème. 

— Je savais tout cela. 

— Vous avez peut-être été un des succes- 
seurs de ïaniéï 

— Vous l'avez dit, et c'est avec cette belle 
abominable que j'ai dérangé mes aSaires, 

— Ce pauvre Taniél 

— 11 y a des gens dans le monde qui vous 
diront que c'est un sot. 

— Je ne le défendrai pas, mais je souhai- 
terai, au fond de mon cœur, que leur mauvais 
destin les adresse h une femme aussi belle et 
aussi artificieuse que madame Reymer. 

— Vous êtes cruel dans vos vengeances. 

— Et puis, s'il y a des femmes méchantes 
et des hommes très bons, il y a aussi des fem- 
mes très bonnes et des hommes très méchants, 
et ce que je vais ajouter n'est pas plus un 
conte (1) que ce qui précède. 

— J'en suis convaincu. 



(l)Ceinot un) SDfSnilponr AteranlcctiarloiileMillflance 

1. .1.:. ._; 1. — .. j... ;■ ^. l^..l^[JmJH^ 



,.. —, jejiendaDI, il est 

vrai, nidarol n'ajaiiM rien ni aui «vénemenU — 
tère tes personniges qu'il met en scène. L« passi 



> Cbau puDr Gardai, ringnilude m 

[t,l*idtui' ■ ■ 

1 prtMncei , , 

n cette bète Hroce, le diiespoir bMcbaiit de u 



lear «tDTenatim ei priMnce de Diderot, ini Vniu m 
pignée cha cette bète Hroce, le diiespoir totcbaut de „_ 
hime tribie, diWHèe pu eehil ï qui ella tnit ucriSt «m 
repu, u lornuw, H réinuiion, m ttntt, n jnsfi'aDi ctier- 
mes mêmes pu lesmisls elle Tanit séduit, uni cela cst^de 
la plus graDde eiictiiude. iNArGEO^i.) 



— M. d'Hérouville... 

— Celui qui vit encore? Iç lieutenant gé- 
néral des armées du roi î celui qui épousa 
cette charmante créature appelée Lolotte? 

— Lui-même. 

— C'est un galant homme, ami des sciences. 

— ■ Et des savants. Il s'est longtemps occupé 
d'une histoJregénérale de la guerre dans tous 
les siècles et chez toutes les nations. 

— Le projet est vaste. 

— Pour le remplir, il avait appelé autour 
de lui quelques jeunes gens d'un mérite dis- 
tingué, tels que M. de Montucla, l'auteur de 
l'Histoire des matliémaliques. 

— Diabla! en avait-il beaucoup de cette 
force-là 7 

— Hais celui qui se oommait Gardeil, le hé- 
ros de l'aventure que je vais vous raconter, 
ne lui cédait guère dans sa partie. Une fureur 
commune pour l'étude de la langue grecque 
commença, entre Gardeil et moi, une liaison 
que le temps, la réciprocité des conseils, le 
goût de la retraite, et surtout la facilité de se 
voir,' conduisirent à une assez grande inti- 

— Vous demeuriez alors à TEstrapade. 

— Lui, rue Sainte-Hyacinthe, et son amie, 
mademoiselle de la Chaux, place Saint- Michel. 
Je la nomme de son propre nom, parce que 
la pauvre malheureuse n'est plus, parce que 
sa vie ne peut que l'honorer dans tous les es- 



— 13 — 
prits bien faits, et lui mériter l'admiration, 
les regrets et les larmes de ceux que la na- 
ture aura favorisés ou punis d'une petite por- 
tion de la sensibilité de son Urne. 

— Mais votre voix s'entrecoupe, et je crois 
que vous pleurez. 

— 11 me semble encore que je vois ses 
grands yeux noirs, brillants et doux, et que 
le son de sa voix touclianie retentisse daas 
mon oreille et trouble mon cœui-. Créature 
charmante, créature unique, tu n'es plus ! Il 
y a près de vingt ans que tu n'es plus, et mon 
creur se serre encore à ton souvenir. 

— Vous l'avez aimée? ' 

— Non, la Chaux ! Gardeil ! vous fûtes 
l'un et l'autre deux prodiges : vOu^, de la ten- 
dresse de la femme ; vous, de l'ingratitude de 
riiomme. 

Mademoiselle de la Chaux était d'une fa- 
mille honnête. Elle quitta ses parents pour 
se jeter entre les bras de Gardeil, Gardeil n'a- 
vait rien, mademoiselle de la Chaux jouissait 
de quelque bien; et ce bien fut entièrement 
sacrifié aux besoins et aux fantaisies de Gar- 
deil. Elle ne regretta ni sa fortune dissipée, 
ni son honneur flétri : son amant lui tenait 
lieu de tout. 

— Ce Gardeil était donc bien séduisant, 
bien aimable! 

— Point du tout. Un petit homme bourru, 
taciturne et caustique; le visage sec, le teint 

L<„z«[, Google 



— 14 — 
basané;en tout, une figure raÎDce et chétive; 
laid, si un homme peut l'être avac la phyaio- 
nomie de l'espriL 

— Et voilà ce qui avait reaversé la tête à 
une fille charmante? 

— Et cela vous surprend? 

— Toujours. 

— Vous? 
. — Mo[. 

— Mais vous ne vous rappelez donc plus 
votre aventure avec la Descliamps, et le pro- 
fond désespoir où vous tombâtes lorsque cette 
créature vous ferma sa porte î 

— Laissons cela; continuez. 

• — Je vousdisaîs :«Elleest donc bien belle?» 
Et vous me répondiez tristement ; » Non, » — 
Elle a donc bien de l'esprit î — C'est,une sotte. 
— Ce sont donc ses talents qui vous entral- 
nentî — Elle n'en a qu'un. — Et ce rare, ce 
sublime, ce merveilleux talent? — C'est de me 
rendre plus heureux outre ses bras que je ne 
le !aa jamais entre les bras d'aucune autre 
femme. — Mais mademoiselle de la Qiaux, 
l'honnête, la sensible mademoiselle de la 
Chaux, se promettait secrètement, d'instinct, 
à son Insu, le bonheur que vous connaissiez, 
et qui vous faisait dire de la Deschamp^i : « Si 
cette malheureuse, si cette infâme s'obstine 
à me chasser de chez elle, je prends un pis- 
tolet, et je me brise la cervelle dans son an- 
tichambre. B L'avez-vous dit, ou non? 



«[, Google 



— 15 — 
—Je l'ai dit; et, môme à présent, je nesais 
pourquoi je ne l'ai pas fait 

— ConTenei donc. 

— Je conviens de tout ce qu'il vous plaira. 

— Mon ami, le plus sage d'entre nous est 
bien heureux de n'avoir pas rencontré la 
femme belle ou laide, spirituelle ou sotte, qui 
l'aurait rendu f»u à enfermer aux Petites- 
Halsons. Plaignons beaucoup les hommes, bli- 
mons-les sobrement; regardons nos années 
passées comme autant de moments dérobés à 
la méchanceté qui nous suit, et ne pensons 
jamais qu'en tremblant fc la violence de cer- 
tains attraits de nature, surtout pour les âmes 
chaudes et les Imaginations ardentes. L'étin- 
celle qui tombe fortuitement sur un baril de 
poudre ne produit pas un eflet plus terrible ; 
le doigt prêt k secouer sur vous ou sur mol 

cette fatale étincelle est peul^être levé 

M. d'Hérouvjllejaloux d'accélérer sonouvrage, 
excédait de fatigue ses coopérateurs. La santé 
de Gardeil en fut altérée. Pour alléger sa tâ- 
che, mademoiselle de la Chaux apprit l'hé- 
breu, et, tandis que son ami reposait, elle pas- 
sait une partie de la nuit â interpréter et â 
transcrire des lambeaux d'auteurs hébreux. 
Le temps de dépouiller les auteurs grecs ar- 
riva ; mademoiselle de la Chaux se hâta de se 
perfectionner danscette langue, dont elle avait 
déjà quelque teinture, et, tandis que Gardeil 
dormait, elle était occupée à traduire et à co- 



pier des passages de Xénophon et de Thucy- 
dide. A la connaissance du grec et deThébreii, 
elle joignit celle de l'italien et de l'anglais. 
Elle posséda l'anglais au point de rendre en 
français les premiers Essais de la métaphysi- 
que de Hume, ouvrage où la difficulté de la 
matière ^'outaitinfinimentà celledel'idiome. 
Lorsque l'étude avait épuisé ses forces, elle 
s'amusait à graver de la musique. Lorsqu'elle 
craignait que l'ennui ne s'emparât de son 
amant, elle chantait Je n'exagère rien, j'en 
atteste M. le Camus, docleuren médecine, qui 
l'a consolée dans ses peines et secourue dans 
son indigence; qui lui a rendu les services len 
plus continus, qui l'a suivie dans un grenier 
où sa pauvreté l'avait reléguée, et qui lui a 
ferméles.yeux quand elle est morte. Mais j'ou- 
blie un de ses premiers malheurs : c'est l.a 
per^cution qu'elle eut à souffrir d'une famille 
indignée d'un attachement public et scanda- 
leux. On employa et la vérité et te mensonge 
pourdisposer de sa liberté d'une manière infa- 
mante, Sesparents et les prêtres la poursuivi- 
rent dequartjeren quartier, 'de maison en mai- 
son, et la réduisirent plusieurs années à vivre 
seule et cachée. Elle passait les journées à tra- 
vailler pour Gardeil. Nous lui apparaissions la 
nuit ; et, à la présence de son amant, tout son 
chagrin, toute son inquiétude était évanouie. 
— Quoi! jeune, pusillanime, sensible au 
milieu de tant de traverses 1 



«[, Google 



— n — 

— Elle était heureuse. 

— Heureuse 1 

— Oui ; elle ne cessa de l'être que quand 
Gardeli fut Ingrat 

— Hais il est impossible que l'ingratitude 
ait été ta récompense de tant de qualités ra- 
res, de tant de marques de tendresse, tant de 

' sacriflces de toute espèce. 

— Vous vous trompez. Gardeil fut ÎDgrat 
Un jour, mademoiselle de la Chaux se trouva 
seule dans ce monde, sans honneur, sans for- 
tune, sans appui. Je vous en impose, je lui 
restai pendant quelque temps. Le docteur le 
Camus lui resta toujours. 

— les hommes, les hommes I 

— De qui parlez-vous î 

— De Gardeil. 

— Vous regardez le méchant, et vous ne 
voyez pas tout à c6té l'homme de bien. Ce 
jour de douleur et de désespoir, elle accourut 
chez moi. C'était le matin. Elle était plie 
comme la mort. Elle ne savait son sort que 
de la veille, et elle offrait l'im^e des longues 
souffrances. Elle ne pleurait pas, mais on 
voyait qu'elle avait beaucoup pleure. Elle se 
jeta dans un fauteuil ; elle ne parlait pas, elle 
ne pouvait parler; elle me tendait les bras, 
et en même temps elle poussait des cris. 
B Qu'est-ce qu'il y aî lui dis-je. Est-ce qu'il 
est mort7 — C'est pis : il ne m'aime plus, il 
m'abandonne... » 



«[, Google 



— 18 — 

— Allez donc. 

— Je ne saurais ; je la vols, je l'entends, et 
mes jeux se remplissent de pleura, n D ne 
vous aime plusî... — Non, — Il tous aban- 
donne T — Eh (oui. Après tout ce que J'ai 
fait!... Monsieur, ma tête s'embarrasse ; ayei 
pitié de moi, ne me quittez pas... surtout ne 
me quittez pasl... b — En prononçant ces 
mots, elle m'avait saisi le bras, qu'elle me 
serrait fortement, comme s'il y avait eu près 
d'elle quelqu'un qui la menaç&t de l'arracher 
et de l'entraîner. « Ne craignez rien, made- 
moiselle. — Je ne crains que moi. — Que 
faut-il faire pour vousT — D'abord, me sauver 
de md-méme... 11 ne m'aime plus! je le fati- 
gue? jel'excèdel je l'ennuiel 11 mehaltlil 
m'abandonne! Il me laisse 1 il me laisse! ■ A 
ce mot répété succéda un silence profond, et 
k ce silence des éclats d'un rire convulsir, 
plus effrayant mille fois que les accents du 
désespoir et le râle de l'agonie. Ce furent 
ensuite des pleurs, des cris, des mots inarti- 
culés, des regards tournés vers le ciel, des 
lèvres tremblantes, un torrent de douleurs 
qu'il fallait abandonner à son cours; ce que je 
fis : et je ne commençai à m'adresser à sa 
raison que quand je vis son ftme brisée et stu- 
pide. Alors je repris : « 11 vous haft, il vous 
laisse I Et qui est.^^ qui vous Ta dltl — Lui. 
— Allons, mademoiselle, un peu d'espérance 
et de courage. Ce n'est pas un monstre... — 



— 19 — 
Vousne le connaissez pas ; voas le ConiutttrGz. 
C'est un monstre comme il D'y en a point, 
comme il n'y en eut jamais. — Je ne saurais 
le croire. — Vons le verrez. — Est-ce qu'il 
aime ailleurs 7 — Non. — Ne lui avez-vous 
donné aucun soupçon, aucun mécontente- 
ment î — Aucun, aucun. — Qu'est-ce donc î 

— Mon inutilité. Je n'ai plus rien, je ne lui 
suis plus bonne h rien. Son ambition ; il a 
toujours été ambitieux. La perl« de ma santé, 
celle de mes charmes ; J'ai tant souffert et 
tant Tatlgué 1 l'ennui, le dégoût. — On cesse 
d'être amants, mais on reste amis. — Je suis 
devenue un objet insupportable; ma présence 
lui pèse, ma vue l'afflige et le blesse. Si vous 
saviez ce qu'il m'a dit I Oui, monsieur, il m'a 
dit que s'il était condamné à. passer vingt- 
quatre heures avec moi, il se jetterait pu* les 
fenêtres.— Mais cette aversion n'est pas l'ou- 
vrage d'un moment. — Que sais-je 7 II est 
naturellement si dédaigneux, si indifiérent, si 
froidl il. est si difficile de lire au fond de ces 
âmes 1 et l'on a tant de répugnance à 'lire son 
arrêt de mort ! Il me l'a prononcé, et avec 
quelle dureté ! — Je n'y conçois rien. — J'ai 
une grâce à vous demander, et c'est pour cela 
que je suis venue : me l'accorderez vous ? 

— Quelle qu'elle soit. ~ Ecoutez. 11 vous 
respecte ; vous savez tout ce qu'il me doit. 
Peut-être rougira-t-il de se montrer à vous 
tel qu'il est. Non, je ne crois pas qu'il en 



«[, Google 



— 20 — 

ait ni le front ni la force. Je ne suis qu'une 
femme, et vous êtes un homme. On homme 
tendre, honnête et juste en impose : vous lai 
en imposerez. Donnez-moi le bras, et ne re- 
fusez pas de m' accompagner chez lui. Je veux 
lui parler devant vous. Qui sait ce que ma 
douleur et votre présence pourront faire sur 
lui î Vous m'accompagnerez î — Très volon- 
tiers. — Allons... » 

— Je crains bien que votre douleur et ma 
présence n'y fassent que de l'eau claire. Le 
dégoût I c'est une terrible chose que le dé- 
goût en amour, et d'une femme 1... 

— J'envoyai chercher une chaise à porteurs, 
car elle n'était guère en état de marcher. 
Nous arrivons chez Gardeii, à cette grande 
maison neuve, la seule qu'il y' ait i. droite 
dans la rue Hyacinthe, en entrant par la place 
Siùnt-Michèl. Là, les porteurs arrêtent, ils 
ouvrent. J'attends, elle se sort point. Je m'ap- 
proche, et je vois une femme saisie d'un 
tremblement universel; ses dents se frap- 
paient comme dans le frisson de la fièvre ; ses 
genoux se battaient l'un contre l'autre. « Un 
moment, monsieur ; je vous demande par- 
don, je ne saurais... Que vais-je faire làî Je 
vous aurai dérangé de vos aSaires inutile- 
ment; j'en suis fâchée; je vous demande par- 
don... B Cependant je lui tendais le bras.EIle 
le prit, elle essaya de se lever; elle ne le put. 
■ Encore un moment, monsieur, me dit-etle ; 



«[, Google 



— 21 — 
je vous fais peioe, vous pâtissez de mon 
état.. » Enfin elle se rassura un peu, e% en 
sortant de la chaise, elle ajouta tout bas ; « Il 
faut entrer, il faut le voir. (Jue sait-on 7 j'y 
mourrai peut-être... » Voilà la cour traver- 
sée ; nous voilà à la porte de l'appartement ; 
nous voilà dans le cabinet de Gardeil. Il était 
à son bureau, en robe de chiimbre, en bon- 
net de nuit. Il me fit un salut de la main, et 
continua le travail qu'il avait commencé. En- 
suite il vint à moi et me dit: «Convenez, 
monsieur, que les femmes sont bien incom- 
modes. Ja vous fais mille excuses des extra- 
vagances de mademoiselle. » Puis s'adressant 
à la pauvre créature, qui était plus morte 
que vive : » Mademoiselle, lui dit- il, que pré- 
tendez-vous encore de moiî II me semble 
qu'après la manière nette et précise dont je 
me suis explique , tout doit être Uni entre 
nous. Je vous ai dit [.que je ne vous aimais 
plus; je vous l'ai dit seul i seul; votre des- 
sein est apparemment que je vous le répète 
devant monsieur : eh bien I mademoiselle, je 
ne vous aime plus. L'amour est un sentiment 
éteint dans mon cœur pour vous, et j'^ou- 
teral, si cela peut vous consoler , pour toute 
autre femme. — Mais apprenez-moi poQi^ 
quoi vous ne m'aimez plus î — Je l'Ignore ; 
tout ce que je sais, c'est que j'ai commencé 
sans savoir pourquoi, que j'ai cessé sans sa- 
voir pourquoi, et je sens qu'il est impossible 



— 22 — 
que cette passion revienne. C'est une gourme 
que j'ai jetée, et dont Je me crois et Je me fé- 
licite d'être parfaitement guéri. — Quels sont 
mes tortsî — Vous n'en avez aucun. — Au- 
riez-vous quelque objection secrète â. faire & 
ma conduite! — Pas la moindre; vous avez 
été la Temme la plus constante , la plus 
honnête, la plus tendre qu'un homme pût 
ilésirer. — Ai-je omis quelque chose-qu'il 
fût en mon pouvoir de faire î — Rien. — Ne 
vous ai-je pas sacrifie mes parents} — Il est 
vrai. — Ua fortune I — J'en suis au déses- 
poir. — Ha santé ? — Cela se peut — Mon 
honneur, ma réputation, mon reposî — Tout 
ce qu'il vous plaira. — Et Je te suisodieuseï 
— Cela est dur à dire , dur ù, entendre, mais 
puisque cela est, il faut en convenir.— Je lui 
suis odieuse [... Je le sens, et ne m'en estime 
pas davantage... Odieusel... ah! dieux I... a 
A ces mots, une pUeur mortelle se répandit 
sur son visage, ses lèvres se décolorèrent, les 
gouttes d'une sueur froide, qui se formait 
sur ses joues, se mêlaient aux larmes qui des- 
cendaient de ses yeux ; ils étaient fermés, sa 
tête se renversa sur le dos de son fauteuil , 
ses dents se serrèrent, tous ses membres tres- 
saillaient; à ce tressaillementsuccédaunedé- 
faillance qui me parut l'accomplissement de 
l'espérance qu'elle avait conçue à la porte de 
cette maison. La durée de cet état ai^eva de 
m'efErayer. Je lui Otai son mantelet, je des- 



,. Google 



serrai les cordons de sa robe, je relâchai ceni 
deses jupons, et je lui jetai quelques gouttas 
d'eau fraîche sur le visage. Ses yeni se 
rouvrirent h demi ; il se fit entendre on 
murmure sourd dans sa gorge ; elle TOU~ 
lait prononcer : « Je lai suis odieuse, n et 
elle n'articulait que les demièrea syllabes du 
mot; puis eUe poussait nn cri aigu. Ses pan- 
piëres s'abaissaient, et l'évanouissement re- 
prenait Gardeil, froidement assis dans son 
fauteuil, son coude appujé sur sa table et la 
tête appuyée sur sa main, la regardait sans 
émotion, et me laissait le soin de ta secourir. 
Je lui dis à plusieurs reprises : « Hais, mon- 
sieur, elle se meurt. . il faudrait appeler. * Il 
me répondit, en souriant et en haussant les 
épaules : « Les femmes ont la vie dure; efles 
ne meurent pas pour si peu ; ce n'est rien, 
. cela se passera. Vous ne les connaissez pas; 
elles font de leur corps tout ce qu'elles veu- 
lent.. — Elle se meurt, vous dis-je. o En 
eifet, son corps était comme sans force et 
sans vie; il s'échappait de dessus son fau- 
teuil, et elle serait tombée à terre, de droite 
ou de gauche, eI je ne l'avaia retenue. Ce- 
pendant Gardeil s'était levé brusquement, et, 
en se pr(»nenant dans squ appartement, Il 
disait, d'un ton d'impatience et d'humeur : 
Je me serais bien passé de cette maussade 
scène; mais j'espère bien que ce sera la der- 
njëre. A qui diable en veut cette créature? Je 



— 2,4 — 
l'ai aimée; je me battrais la tête contre la 
nmr, qu'il n'en serait ni plus ni moins. Je ne 
ne l'aime plus; elle le sait à présent, ou elle 
ne le saura jamais. Tout est dit... — Non, 
monsieur, tout n'est pas dit. Quoi ! vous 
croyez qu'un bomme de bien n'a qu'à dé- 
pouiller une femme de tout ce qu'elle a, et la 
laisser î — Que voulez-vous que je fasse î je 
suis aussi gueux qu'elle.' — Ce que je veux 
que vous fassiez T que vous associiez votre 
misère à celle où vous l'avez réduite. — Cela 
vous plaît à dire. Elle n'en serait pas mieux, 
et j'en serais beaucoup plus mal. En useriez- 
vous ainsi avec un ami qui vous aurait tout 
sacrifié? — Un ami 7 un ami 7 je n'ai pas 
grande foi aux amis; et cette expérience m'a 
apprîsà n'en avoir aucune aux passions.— Je 
suis fâché de ne l'avoir pas su plus tût — Et 
il est juste que cette malheureuse soit la vic- 
time de l'erreur de votre cœur? — Et qui 
vous a dit qu'un mois, un jour plus tard," je 
ne l'aurais pas été, moi, tout aussi cruelle- 
ment de l'erreur du sienî — Qui me l'a dit? 
Tout ce qu'elle a fait pour vous, et l'état où 
vous la voyez. — Ce qu'elle a fait pour moi I... 
Oh I pardieu, il est acquitté de reste par la 
perte de mon temps. — Ah 1 monsieur Gar- 
de!), quelle comparaison de votre temps et de 
toutes les choses sans prix que voua lui avez 
enlevées ! — Je n'ai rien fait, je ne suis rien, 
j'ai trente ans; il est temps ou jamais de peu- 



ser à soi, et d'apprécier toules ces fadaises-là 
ce qu'elles valent... » Cependant la pauvre 
demoiselle était un peu revenue à elle-même. 
A ces derniers mots, elle reprit avec assez de 
vivacité : « Qu'a-t-il dit de la perte de son 
temps 7 J'ai appris quatre langues pour le 
soulager dans ses travaux ; j'ai lu mille volu- 
mes ; j'ai écrit, traduit, copié les jours et les 
nuits; j'ai épuisé mes forces, usé mes yeux, . 
brûlé mou sang ; j'ai contracté une maladie 
fâcheuse, dont je ne guérirai peut-être ja- 
mais, La cause de son dégoilt, il n'ose 
l'avouer ; mais vous allez la conoaltre. » A 
l'instant elle arrache son fichu ; elle sort un 
de ses bras de sa robe, eile met son épaule à 
nu, et, me montrant une tache érysipéla- 
teuse : u La raison de son chaDgement, la 
voilà, me dit-elle, la voilà; voilà l'effet des 
nuits que j'ai veillées. 11 arrivait le matin 
avec ses rouleaux de parchemin : u M. d'Hé- 
» rouvlUe, me disait-il, est trèspressédesavoir 
» ce qu'il y a là-dedans ; il faudrait que celte 
n besogne fût fdte demain ;net elle l'était..» 
Dans ce moment, nous entendîmes le pas de 
quelqu'un qui s'avançait vers la porte; c'était 
un domestique qui annonçait l'arrivée de 
. M. d'Hérouville. Gardeil en pâlit. J'invitai 
mademoiselle de la Chaux à se rajuster et à 
se retirer... « Non, dit-elle, non ; Je reste. Je 
veux démasquer l'indi^^ne. J'attendrai M. d'Hé- 
rouville, je lui parlerai. — Et à quoi cetj, 



«[, Google 



serrira-t-Ilî — A rien, me répondit- elle ; 
vous avez raison. — Demain vous en seriez 
désolée. Laiasez-Iui tous ses torts ; c'est une 
vengeance digne de vous. — Hais est-etle 
digne de lui 1 Est-ce que vous ne vojez pas 
que cet lumane-là n'est... Partons, monsieur, 
partons vite ; car je db puis répondre ni de ce 
que je ferais, ni de ce que je dirais... ■ Hade- 
moiâsUe de la Chaux répara en un Glla d'œil 
le désordre que cette scène avait mis daoa ses 
vêtements, s'élança comme un trait hors du 
cabinet ,de Gardeil. Je la suivis et j'entendia 
la porte qui se (ermaitsur nous avec viotmce. 
Depuis,j'ai appris qu'on avait donné sonsigna- 
lemeat au portier. Je la conduisis ctaez elle, 
oA je trouvai le docteur le Camus, qninousat- 
tendait La passion qu'il avaitprise pour cette 
jeune fille différait peu de celle qu'elle res- 
sentait pour Gardeil. Je lui fis le récit denotre 
visite ; et, tout à travers les signes de sa co- 
lère, de sa douleur, de son indignation... 

— il n'était pas trop difficile de dânëler 
sur soQ visage que votre peu de succès na lui 
dépuisait pas trop. 

— Il est vraL 

— Voilà rbomme. 11 n'est pas meillenrque 

— Cette rupture fut suivie d'nne mida- 
die violente, pendant laquelle le bon, l'hon- 
nête, le tendre et délicat docteur lui rendait 
des soins qu'il n'aurait pas eus pour la. plus 



u. Google 



^ande daroe de France. Il venaittrois, quatre 
fois par jour. Tant qu'il y eut du péril, Il 
coucha dans sa chambre, sur un lit de sangle. 
C'est un bonheur qu'une maladie dans les 
grands cbagrins... 
— En nous rapprochant de nous, elle écarte 
Je souvenir des autres. Et puis c'est un pré- 
jBtite pour s'affliger sans indiscrétion et sans 
^ïintrainle. 
■•^ — Cette réflexion, juste d'ailleurs, n'était 
pas applicable à mademoiselle de la Cbaux. 
Pendant sa convalescence, nous arrangeâmes 
l'emploi de son temps. Elle avait de l'esprit, 
de l'Imagination, du goût, des connaissances, 
plus qu'il n'en fallait pour être admise k l'A- 
cadémie des inscriptions. Elle nous avait tant 
et tant entendu métaphysiquer, que les ma- 
tières les plus abstraites lui étaient devenues 
familières; et sa premier^ tentative littéraire 
fut la traduction des Essais sur l'entendement 
humain, de Hume. Je la revis; et, en vérité, 
elle m'avait laissé bien peu de chose à recti- 
fier. Cette traduction fut imprimée en Hol- 
lande, et bien accueillie du public. Ma Lettre 
sur le» Sourds et lUuels parut presque en 
même temps. Quelques objections très fines 
qu'elle me proposa donnèrent Heu à une Ad- 
dition qui lui fut dédiée (I). Cette Addition 



S" 



u. Google 



n'est pas ce ce j'ai fait de plus ma). La 
gaieté de mademoiselle de la Chaux était ud 
peu revenue. Le docteur nous doonait quel- 
quefois à manger, et ces dîners n'étaient pas 
trop tristes. Depuis l'éloigné m eut de Gardeil, 
la passion de le Camus avait fait de merveil- 
leux progrès. Un jour, i. table, au dessert, 
qu'il s'en expliquait avec toute l'honnêteté, 
toute la sensibiliié, toute ta naïveté d'uD en- 
fant, toute la finesse d'un homme d'esprit, elle 
lui dit, avec une franchise qui me plut infini- 
ment, mais qui déplaira peut-être à d'autres: 
« Docteur, il est impossible que l'estime que 
j'ai pour vous s'accroisse jamais. Je suis 
comblée de vos services, et je serais ausa 
noire que le monstre de la rue Hyacinthe 
si je n'étais pénétrée de la plus vive recon- 
naissance. Votre tour d'esprit me plaît on ne 
saurait davantage. Vous me pariez de votre 
passion avec tant de délicatesse et de grâce, 
que je serais, je crois, fâchée que vous ne 
m'en parlassiez plus. La seule idée de perdnt 
votre sociéié ou d'être privée de votre ami- 
tié suffirait pour me rendre malheureiise. 
Vous êtes on homme de bien, s'il en fut ja- 
mais. Vous êtes d'une bonté et d'une douceui' 
de caractère incomparables. Je ne crois pas 



l'inDte ITSt; e 
QuDi. fDt écrii 
BlOn, (B3I.) 



u. Google 



— 29 — 
qu'un cœur paisse tomber en de meilleures 
mains. Je prôclie le mien du matin au soir en 
votre faveur ; mais a beau prêcher qui n'a en- 
vie de bien faire. Je n'en avance pas da- 
vantage. Cependant vous souffrez et j'en rew- 
senaune peine cruelle. Je ne connais per- 
sonne qui ne soit plus cligne que vous du 
bonheur que vous sollicitez, et je ne sais ce 
que je n'oserais pas pour vous rendre heu- 
reux. Tout le possible, sans exception. Tenez, 
docteur, J'Irais... oui, j'irais jusqu'à coucher.. . 
jusque-là inclusivement. Voulez-vous coucher 
avec moi 7 vous n'avez qu'à dire. Voilà tout 
ce que je puis faire pour votre service; mais 
vous voulez être aimé, et c'est ce que je ne 
saurais.» Le docteur l'écoutait, lui prenait la 
main, la baisait, la mouillait de ses larmes; 
et moi. Je ne sais si je devais rire ou pleu- 
rer. Mademoiselle de la Chaux connaissait 
bien le docteur, et, le lendemain, que je lui 
disais; «Mais, mademoiselle, si le docteur 
vous eût prise au mot ! n elle me répondit : 
B J'aurais tenu parole ; mais cela ne pouvait 
arriver; mes offres n'étaient pas de nature à 
■ pouvoir être acceptées par un homme tel que 
lui... — Pourquoi non? 11 me semble qu'à 
la place du docteur, j'aurais espéré que le 
reste viendrait après. — Oui ; mais à la place 
du docteur, mademoiselle de la Chaux ne 
vous aurait pas fait la même proposition, a 
La traduction de Hume ne lui avait pas 

L.,.». Google 



— 30 — 
rendu grand argent. Les Hollandais impri- 
ment tant qu'on' veut, pourvu qu'ils ne payent 
rien. 

— Heureusement pour nous , car , avec 
les entraves qu'on donne à l'esprit, s'ils s'«- ' 
visent une fois de payer les auteurs, ils at- 
tireront chez eux tout le commerce de la li- 
brairie. 

— Nous lui conseillâmes de faire no od- 
vrage d'a^ment, auquel il j aurait moins 
d'honneur et plus de proGt Elle s'en occupa 
pendant quatre & cinq mois, au bout desquels 
elle m'apporta un petit roman historique in- 
titulé les Trois Favorilea. 11 y avait de la lé- 
gèreté de style, de la finesse et de l'intérêt; 
mais, sans qu'elle s'en fût doutée, car elle 
était incapable d'aucune malice, il était par- ; 
semé d'une multitude de traits applicables à 
la maftresse du souverain, la marquise de 
Pompadour, et je ne lui dissimulai pas que, 
quelque sacrifice qu'elle fit, soit en adoucis- 
sant, soit en supprimant ces endroits, Il était 
presque impossible que son ouvrage parût , 
sans la compromettre, et que le chagrin de | 
gâter ce qui était bien ne la garantirait pas ' 
d'un autre. Elle sentit toute la justesse de 
mon observation et n'en fut que plus affligée. 
Le lx)n docteur' prévenait tous ses besoins ; 
m^s elle usait de sa blenralsance avec d'au- 
tant plus de réserve qu'elle se sentait moins 
disposée k la aorte de reconnaissance qu'il en 

■ L.,.». Google 



— 31 — 
pouvait espérer; D'allleursi ledocteur (l) n'é- 
tait pas rlcbe alors, et il n'était pas trop fait 
pour le devenir. De temps en temps, elle tirait 
sou manuscrit de son portefeuille, et elle 
me disait tristemeat : » Eh bieo I 11 n'y a donc 
pas moyen d'en rien lâire, et il faut quil 
reste làï » le lui donnai un conseil siogu- 
lier ; ce fut d'envoyer l'ouvrage tel qu'il 
était, sans adoucir, aans changer, & madame 
de Pompadour même, avec un bout de lettre 
qui la mit au fait de cet envoL Cette idée lui 
plut. Elle écrivit une lettre charmante de tous 
pointa, mais surtout par un ton de vérité an- 
quel il était impossible de se refuser. Deux 
ou trois mois s'écoulèrent sans qu'elle enten- 
dit parler de rien, et elle tenait la tentative 
pour Infructueuse, lorsqu'une croix de Saintr 
Louis se présenta chez elle, avec une réponse 
de la marquise. L'ouvrage y était loué comme 



(1] Le CiiDus lAuloinel, nui a laissé apris lai f «aires sa. 
Ycnirt de bienraiiaiiM, iiaît né i Parii en tTil. On loi do[l 
na grand nuuliTe d'oDvrages de médeciBe et de Lilténlwe. 
Nous cîleroDs senlemeol :li Mtdtcine de l'flprit, Paris 1753 ; 
>H/«(rim*iiH(rla|Wii*i*ro(.,n67! »" - 

ut fliu tinlfU, flm tS ... -j- 

'* — ■ — --r dintrec 



,. Google 



— 32 — 
il le méritait; ou remerciait du sacrifice, on 
convenait des applications, on n'en était point 
offensé, et l'on invitait l'auteur à venir à 
Versailles, où l'on trouverait une femme re- 
connaissante, et disposée à rendre les services 
qui dépendraient d'elle. L'envoyé, en sortant 
de chez mademoiselle de la Chaus, laissa 
adroitement sur sa cheminée un rouleau de 
cinquante louis. Nous la pressâmes, le doc- 
teur et moi, de profiter de la bienveillance de 
madame de Pompadour; mais nous avions af- 
faire à une fille dont la modestie et la timidité 
égalaient le mérite. Comment se présenter là 
avec ses haillons 1 Le docteur leva tout de 
suite cette difficulté. Après les habits, ce fu- 
rent d'autres prétextes, et puis d'autres pré- 
tentes encore. Le voyage de Versailles fut 
différé de jour en jour jusqu'à ce qu'il ne con- 
venait presque plus de le faire. 11 y avait déjà 
du temps que nous ne lui eu parlions pas, 
lorsque le même émissaire revint, avec une 
seconde lettre remplie des reproches les plus 
obligeants, et une autre gratification équiva- 
lente à la première, et offerte avec le même 
• ménagement. Cette action généreuse de ma- 
dame de Pomiiadour n'a point été connue. 
J'en ai parte à M. Collin, son homme de con- 
fiance et Je distributeur de ses grâces se- 
crètes. Il l'ignorait, et j'aime à ine persuader 
que ce n'est pas la seule que sa tombe recèle. 
Ce fut ainsi que mademoiselle de la Chaux 



...Cooglç 



■ — 33 — 
manqua deux fois l'occasion de se tirer de la 
détresse. Depuis, elle transporta sa demeure 
sur les extrémités de la ville, et je laperdis 
tout à fait.de vue. Ce que j'ai su du reste de 
sa vie, c'est qu'il n'a été qu'un tissu de cha- 
grins, d'infirmités et de misère. Les portes de 
sa famille lui furent cpiniâirément fermées. 
Elle sollicita inutilement l'intercession de ces 
saints personnages qui l'avaient persécutée 
avec tant de zèle. 

— Cela est dans la règle. 

— Le docteur ne l'abandonna point.'Elle 
mourut sur la paille, dans un grenier, tandis 
que le petit tigre de la rue Hyacinthe, le seul 
amant qu'elle ait eu, exerçait la médecine à 
Montpellier oU'à Toulouse, et jouissait, dans 
la pllis grande aisance, de la réputation mé- 
ritée d'habile homme, et de la réputation 
usurpée d'honoéte homme. 

— Mais cela est encore à peu près dans la 
règle. S'il y a un bon et honnfite Tanié, c'est 
à une Reymep que la Providence l'envoie ; s'il 
y a une bonne et honnête de la Chaux, elle 
deviendra le partage d'un Gardeil (1), afin que 
tout soit fait pour le mieux. 



(1) Gardeil eel loorl le 19 airll 1808, ï l'Sge de qnatre-vingl- 

iBiivoenae, tur le tate jrM, d'jjir*! IWiiion dt Faii • Tou- 
loosa, IBOl. lUcu di fidUion BriCrc.) 



u. Google 



rmcoNstiiincE dd immut tmin 



— ReDtroDs-nous î 

— C'est de bonne heure. 

— Voyez- VÛU3 ces nuées î 

— Ne craignez rien; elles disparaîtront 
d'elles-mêmes, et sans le secours de la moin- 
dre haleine de vent. 

— Vous croyez î 

— J'en ai Tait souvent l'observaUt» eo été, 
dans les temps chauds. La partie basse de 
Tatmosphëre, que la pluie a dégagée de son 
humidité, va reprendre une portion de )a va- 
peur épaisse qui forme le voile obscur qui 
vous dérobe le ciel. La masse de cette vapeur 
se distribuera à peu près également dans toute 
la masse de l'air, et, par cette exacte distri- 
bution on combinaison, comme il vous plaira 
dédire, ratm(Kphër& devioidra transparente 



u. Google 



— 35 — 
et lucide. C'est une opération de nos labora- 
toires, qui s'exécute en grand au-dessus de 
nos têtes. Dans quelques heures, des points 
azurés commenceront i, percer b, travers les 
nuages raréfiés ; les nuages se rarêfleront de 
plus en plus ; les points azurés se multiplie- 
ront et s'étendront; bientôt vous ne saurez 
ce qu^ sera devenu le crêpe noir qui vous 
effrayait, et vous serez surpris et récréé de ta 
limpidité de l'air, de la pureté du cJel et de 
la beauté du jour. 

— Mais cela est vrai, car, tandis que vous 
parliez, je regardais, et le phénomène sem- 
blait s'exécuter à vos ordres. 

— Ce phénomène n'est qu'une espèce de 
dissolution de l'eau par l'air. 

— Comme la vapeur, qui ternit la surface 
extérieure d'un verre que l'on remplit d'eau 
glacée, n"est qu'une espèce de précipitation. 

— Et ces énormes billions qui nagent ou 
restent suspendus dans l'atmosphère ne sont 
qu'une surabondance d'eau que l'air saturé 
ne peut dissoudre. 

— Ils d«neurent là comme des morceaux 
de sucre au fond d'une tasse de café, qui n'ec 
saurajt plus prendre. 

— Fort bien. 

— Et voua me promettez donc k notre re- 
tour... 

— Une voûte aussi étoUée que vous l'ayez 
jamais vue. 

L<„z«[, Google 



— Puisque nous continuons notre prome- 
nade, pourrifz-vous me dire, vous qui con- 
naissez tous ceux qui IVéquentent ici, quel est 
ce personnage long, sec et mélancolique, qui 
s'est assis, qui n'a pas dit un mot, et qu'on a. 
laissé seul dans le salon, lorsque le reste de 
la compagnie s'est dispei^ î 

— C'est un homme dont je respecte vrai- 
ment la douleur. 

— Et vous le nommez T 

— Le chevalier Desroclies. 

— Ce D&iroches qui, devenu possesseur 
d'une fortune immense à la mort d'un père 

I avare, s'est fait un nom par sa dissipation, 
ses galanteries et la diversité de ses états 7 

— Lui-même. 

— Ce fou qui a subi toutes sortes de mé- 
tamorphoses, et qu'on a vu successlvemetit 
eu petit collet, en robe de palais et en uni- 
forme? 

— Oui, ce fou. 

— Qu'il est changé ! 

— Sa vie est un tissu d'événements singu- 
liers. C'est une des plus malheureuses victi- 
mes des caprices du sort et des jugements 

nconsidérës des hommes. Lorsqu'il quitta 
l'Eglise pour la magistrature, sa famille jeta 
les hauts cris, et tout le sot public, qui ne 
manque jamais de prendre le parti des pères 
contre les enfants, se mit h clabauder & l'u- 
nisson. 

L<„z«[, Google 



— Ce fut bieo un autre vacarme lorsqu'il 
SB retira du tribunal pour entrer au service. 

— Cependant que fini! un trait de vigueur 
dont nous nous glorifierions I'ud et l'autre , 
et qui le qualifia la plus mauvaise tête qu'il y 
eût; et puis vous êtes étonné que l'effréné 
bavardage de ces geos-là m'imporlune, m'im- 
patiente, me blesse l 

— Ma foi, je vous avoue quo j'ai Jugé Des- 
roches comme tout le monde. 

— Et c'est ainsi, que de bouche en bouche, 
échos ridicules les unes des autres, un galant 
homme est traduit pour un plat homme, un 
homme d'esprit pour un sot , un homme 
honnèie pour un coquin, un homme de cou- 
rage pour un insensé, et réciproquemenl. 

■ Non, ces impertinents jaseurs ne valent pas 
la peine que l'on compte leur approbation , 
leur Improbation pour quelque chose dans la 
conduite de sa vie. Ecoutez, morbleu I et 
mourez de honte. Desroches entre conseiller 
au Parlement très jeune : des circonstances 
favorables le conduisent rapidement à la 
graud'chambre; il est de Tournelle k son tour 
et l'un des rapporteurs dans une affaire cri- 
minelle. D'après ses conclusions, le malfai- 
teur est condamné au dernier supplice. Le 
Jour de l'exécution, il est d'usage que ceux 
qui ont décidé la sentence du tribunal se 
rendent à l'HOtel- de- Ville, afin d'y recevoir 
les dernières dispositions du malheureux, s'il 



— 38 — 
on a quelques-unes k faire, comme 11 en ar- 
riva cette fois-là. C'était en hiver. Desroches 
et son collègue étaient assis devant le feu 
lorsqu'on leur annonça l'arrivée du patient. 
Cet homme, que la torture avait disloqué , 
était étendu et porté sur un matelas. En en- 
trant, il se relève, il tourne ses regards vers 
le ciel, il s'écrie : » Grand Dien I tes Juge- 
ments sont justes. * Le voilà sur son mat^as, 
aux pieds de Desroches, a Et c'est vous mon- 
sieur, qui m'avez condamné I lui dlt-ll en 
l'apostrophant d'une voix forte. Je suis cou- 
pable du crime dont on m'accuse; oui, je le 
suis. Je le confesse. Mais vous n'en savez 
rien. > Puis, reprenant toute la procédure, il 
démontra clair comme le jour qu'il D'7 avait 
ni solidité dans les preuves, ai justice dans la 
sentence. Desroches, saisi d'un tremblement 
universel, se lève, déchire sur loi sa robe 
magistrale, et renonce pour Jamais h la péril- 
leuse fonction de prononcer sur la vie des 
hommes. Et voilà ce qu'ils appellent un fou ! 
Un homme qui se connaît et qui craint d'avi- 
lir l'habit ecclésiastique par de mauvaises' 
mœurs, ou de se trouver un jour sDulllé du 
sang de l'inDOcent I 

— C'est qu'on ignore ces choses-là. 

— C'est qu'il faut se taire quand on ignore. 

— Hais pour se taire, il faut se méfler. 
-' Et quel inconvénient à se méflerl 

— De refuser de la croyance à vingt per- 



— 39 — 
sonnes qn'on estime ea faveur d'un homme 
qu'on ne connaît pas. 

— Eh 1 monsieur, je ne voua demande pas 
tantdegarantaquaDdJls's^t d'assurer le bien. 

— Mais le mal?... 

— Laissons cela ; vous m'écartez de mon 
récit, et me donnez de l'humeur. Cependant 
Il fallait Être quoique chose. Il acheta une 



— C'esti-dire qu'il laissa le métier de ' 
condamner ses semblables, poar celui de les 
tuer sans aucune forme de procès. 

— Je n'entends pas comment on plaisante 
en pareil cas. 

■ — Que voulez-vousî vons êtes triste et je 
suis gai. 

— C'est la suite de «on histoire qu'il faut 
savoir pour apprécier la valeur du caquet pn- 
blie. 

— Je la saurais, si vous vouliez. 

— Cela sera long. 

— Tant mieuj:. 

— Desroches fait la campagne de 1745 et 
se montre bien. Echappé aux dangers de la 
guerre, à deux cent mille coups de fusil, il 
vient se faire casser la jambe par un cheval 
ombrageux, à douze ou quinze lieues d'une 
maison de campagne où il s'était proposé de 
passer son quartier d'hiver ; et Dieu sait com- 
ment cet accident fut arrangé par nos agréa- 
bles! 

L<„z«[, Google 



_ 40 — 

— C'est qu'il y a certains personnages dont 
on s'est fait une habitude de rire, et qu'on ne 
plaint de rien. 

— Un homme qui a la jambe fracassée, cela 
est en eFTet très plaisant! Eh bienl messieurs 
les rieurs Impertinents, riez bien; mais sa- 
chez qu'il eût peut-être mieux valu pour Des- 
roches d'avoir été emporté par un boulet de 
canon ou d'être resté sur le champ de bataille 

■ le veutro crevé d'un coup de baïonnette. Cet 
accident lui arriva d ms un méchant petit vil- 
lage, où il n'y avait d'asile supportable que le 
presbytère ou le château. On le transporta 
au chiteau,qui appartenait à une jeune veuve 
appelée matlame de la Carliëre, la dame du 
lieu. 

— Qui n'a pas entendu pirlw de madame 
de la Cartièreî Qui n'a pas entendu parler de 
ses complaisances sans bornes pour un vieux 
mari jaloux, à qui la cupidité de ses parents 
l'avaient sacrifiée à l'âge de quatorze ans? 

— A cet Sge où l'on prend le plus sérieux 
des engagements, parce qu'on mettradu rouge 
et qu'on aura de belles boucles? Hadame de 
la Carlière fut, avec son premier mari, la 
femme de la conduite la plus réservée et la 
plus honnête. 

— Je le crois, puisque vous me le dites. 

— Elle reçut et traita le chevalier Desro- 
ches avec toutes les attentions imaginables. 
Ses affaires la rappelaient à la ville ; malgré 



— ii — 

ses atFairea et les pluies continuelles d'uQ vi- 
lain automne qui, eti gonflant les eaux de In 
Marne qui coule dans son voisinage, l'exposait 
' 'à ne sortir de chez elle qu'en bateau, elle pro- 
longea son séjour i. sa terre jusqu'à l'entière 
guérison de Desroches. Le voilà guéri ; le ïoiU'i 
à côté de madame de la Carllère, dans une 
même voiture qui les ramÈne à Paris, et le 
chevalier, lié de reconnaissance et attaché 
d'un sentiment plus doux à sa jeune, riche et 
belle hospitalière. 

— Il est vrai que c'était une créature cé- 
leste; elle ne parut jamais au spectacle sans 
faire sensation. 

— Et c'est là que vous l'avez vue 7... 

— Il est vrai. 

— Pendant la durée d'une intimité de plu- 
sieurs années, l'amoureux chevalier, qui n'é- 
tait pas indifférent à madame de la Carliëre, 
lui avait proposé plusieurs (ois de l'épouser; 
mais la mémoire récente des peines qu'elle 
avait endurées sous la tyrannie d'un premier 
époui, et plus encore cette réputation de 
légèreté que le chevalier s'était faîte par une 
multitude d'aventures galantes, effrayaient 
madame da la Carliëre, qui ne croyait pas U 
la conversion des hommes de ce caractère. 
Elle était alors en procès avec les héritiers 
de son mari. 

— iN'y eut-il pas encore des propos à l'oc- 
casion de ce procès-là? 

L.,.». Google 



— 42 — 

— Beaucoup, et de toutes les couleurs. Je 
vous laisse à peuser si Desroches, qui avait 
conservé nombre d'amis dans la magistrature, 
s'eudormit sur les intérêts de madame de la 
Carlière. 

— Et si nous l'en supposions reconnais- 
sante? 

— E était sans cesse.à la porte des juges. 

— Le plaisant, c'est que, parfaitement guéri 
de sa fracture, il ne la visitait jamais sans un 
brodequin à la jambe. Il prétendait que ses 
sollicitations, appuyées de son brodequin, en 
devenaient plus touchantes. Il est vrai qu'il le 
plaçait tantût d'un côië, tantôt d'un autre, et 
qu'on en faisait quelquefois la remarque. 

— Et que, pour le distinguer d'un parent du 
même nom, on l'appela Desroches le Brode- 
quin. Cependant, à l'aide du bon droit et du 
brodequin pathétique du chevalier, madame 
de la Carlière gagna son procès. 

— Et devint madame Desroches en titre. 

— Comme vous y allez I Voua n'aimez 
pas les détails communs, et je vous eh fais 
grAce. lis étaient d'accord, il touchaient au 
moment de leur union, lorsque madame de 
la Carlière, après un repas d'apparat, au mi- 
lieu d'un cercle nombreux composé des deux 
familles et d'un certain nombre d'amis, pre- 
nant un maintien auguste et un ton soten- 
nel, s'adressa au cl^valier et lui dit : a Mon- 
sieur Desroches, ecoutez-moi. Ayjourd'hui , 



«[, Google 



— 43 — 
nous sommes libres Tun et l'autre; demain, 
nous ne le serons plus, et Je vais devenir 
maîtresse de votre bonheur ou de votre mal- 
heur; vous, du mien. J'y ai bien rédécbi. 
Daignez y penser aussi sérieusement. Si vous 
sentez ce même penchant à l'inconstance qui 
vous a dominé jusqu'à présent ; si Je ne suffi- 
sais pas & toute l'étendue de vos désirs, ne 
vous engagez pas; Je vous en conjure par vous- 
même et par moi. Songez que moins Je me 
crois faite pour être n^ligée, plus Je ressen- 
tirais vivement une injure. J'ai de la vanité, 
et beaucoup. Je ne sais pas haïr ; mais per- 
sonne ne sait mieux mépriser, et Je ne re- 
viens point du mépris. Demain, au pied des 
autels, vousjurez de m'appartenir, et de n'ap- 
partenir qu'à moi. Sondez-vous; interrogez 
votre cœur, tandis qu'il en est encore temps ; 
songez qu'il y va de ma vie. Monsieur, on me 
blesse aisément, et la blessure de mon flme 
ne se cicatrise point, elle saigne toujours. Je ne 
me plaindrai point, parce que la plainte im- 
portune d'abord, finit par aigrir le mal, et 
parce que la pitié est un sentiment qui dé- 
grade celui qui l'inspire. Je renfermerai ma 
douleur, et j'en périrai. Chevalier, je vais 
vous abandonner ma personne et mon bien, 
vous résigner mes volontés et mes fantaisies; 
vous serez tout au moode pour moi ; mais 11 
faut que Je sois tout au monde pour voua ; 
je ne puis être satisfaite à moins. Je suis. Je 



«[, Google 



— 4i — 
crois, l'unique ponr vous dans ce moment, et 
vous l'êtes certainement pour moi; mais il 
est très possible que nous rencontrions, vous 
une femme qui soit plus aimable, moi quel- 
qu'un qui me le paraisse. Si ta supériorité de 
mérite, réelle ou présumée, justifiait l'In- 
coDstance, il n'y aurait plus de mœurs. J'ai des 
mœurs, je veux en avoir, Je veux que vous en 
ayez. C'est par tous les sacrifices imaginables 
que je prétends vous acquérir, et vous acqué- 
rir sans réserve. Voilà mes (ii;oIls, voiià mes 
titres, et je n'en rabattrai jamais rien. Je ferai 
tout pour que voua ne soyez pas seulement un 
inconstant, mais pour qu'au jugement des 
hommes sensés, au jugement de votre propre 
conscience, vous soyez le dernier des Ingrats. 
J'accepte le même reproclie si je ne réponds 
. pas à vos soins, à vos égards, à votre ten- 
dresse, au delà de vos espérances. J'ai appris 
ce dont j'étais capable, à côté d'un épouï qui 
ne me rendait les devoirs d'une femme ni fa- 
ciles ni agréables. Vous savez à présent ce 
que vous avez à attendre de moi ; voyez ce 
que vous avez à craindre de vous. Parlez-moi, 
chevalier, parlez-moi nettement. Ou je de- 
viendrai votre épouse, ou je resterai votre- 
amie : t'alteruative n'est pas cruelle. Hon ami, 
mon tendre ami, je vous en conjure, ne m'ex- 
posez pas à détester, à fuir le père de mes 
enfants, 'et peut-être, dans un accès de déses- 
poir, à repousser leurs innocentes caresses. 



,. Google 



Que je puisse toute ma vie, avec un r 
transport, vous retrouver eo eux et me ré- 
jouir d'avoir été leur mère. Donnez-moi la 
plus grande marque de confiance qu'une 
femme honnête ait sollicitée d'un galant 
homme ; refusez-moi, si vous croyez que je 
ihe mette à un trop haut prix. Loin d'eo être 
offensée, je jetterai mes bras autour de votre 
cou, et l'amour de celles que vous avez cap- 
tivées, et les fadeurs que vous leur avez dé- 
Ijitées ne vous auront jamais valu un baiser 
aussi sincère, aussi doux que celui que vous 
aurez obtenu de votre franchise et de ma re- 
connaissance 1 

— Je crois avoir entendu dans le temps 
ue parodie bien comique de ce discours. 

— Et par quelque bonne amie de madame 
de la Garlière 7 

— Ma foi, je me la rappelle ; vous avez 
deviné. 

— Et cela ne suffirait pas & rencogner un 
homme au fond d'une forêt, loin de toute 
cette décente canaille, pour laquelle il n'y a 
rien de sacré T J'irai ; cela finira par lï. Rien 
n'est plus sûr, j'irai. L'assemblée, qui avait 
commencé par sourire, finit par verser des 
larmes. Dearoches se précipita aux genoux de 
madame de la Carlière, se répandit en pro- 
testations honnêtes et tendres ; n'omit rien 
de ce qui pouvait aggraver ou excuser sa con- 
duite passée; compara madame de la Carlière 



u. Google 



— 46 — 
aux femmes qu'il avait connues et dét&lsséea ; 
Cira de ceparallèle juste et flatteur des motib 
delà rassurer, deserassurerlul-mëme contre 
un pencliant à la mode, une eflervescence de 
jeunesse, le vice des mœurs générales plutôt 
que le sien; ne dit rien qu'il ne pensât et 
qu-'il ne se promit de faire. UadamedelaCar- 
liëre le regardait, Técoutait, clierchait k le 
pénétrer dans ses discours, dans ses mouve- 
ments, et interprétait tout à son avantage. 

— Pourquoi non, s'il était vrai ï 

— Elle lui avait abandonné une de ses 
mains, qu'il baisait, qu'il pressait contre son 
cœur, qu'il baisait encore, qu'il mouillait de 
les larmes. Tout le monde partageait leur ten- 
dresse, toutes fes femmes sentaient comme 
madame de la Carliëre , tous les hommes 
comme le chevalier. 

— C'est l'effet de ce qui est honnête, de ne 
laisser à une grande assemblée qu'une pen- 
séeet qu'une arae. Comme on s'estime, comme 
on s'aime tous dans ces moments 1 Par 
exemple, que l'bumanité est belle au specta- 
cle ! Pourquoi faut -il qu'on se sépare si vite I 
Les hommes sont si bons et si heureux lors- 
que l'honnête réunit leurs suffrages, les cou- 
fond, les rend uni 

— Nous jouissions de ce bonlieur, qui nous 
assimilait, lorsque madame de la Carlière, 
transportée d'un mouvemerat d'^me exaltée, 
se leva, et dit k Desroches : « Chevalier, je 



«[, Google 



— 47 — 
ne vous crois pas encore^ mais tout à l'heure 
je vous croirai. » 

— La petite comtes.se jouait Gublimement 
cet enthousiasme de sa belle cousine. 

'— Elle est bien plus Talle pour le jouer que 
pour le sentir, n Les serments prononcés au 
pied des autels... » Vous riez î 

— Ma fol, je vous en demande pardon ; 
mais je vois encore la petite comtesse hissée 
sur la pointe de ses pieds, et j'entends son 
ton emphatique. 

— Allez, vous êtes un scélérat, un cor- 
rompu comme tous ces gens-là, et je me tais. 

— Je vous promets de ne plus rire. 

— Prenez-y garde. , 

— Eh bien 1 les serments prononcés au 
pied des autels î 

— B On été suivis de tant de paijupes, 
que je ne fais aucun compte do la promesse 
solennelle de demain. La présence de Dieu 
est moins redoutable pour nous que le juge- 
ment de nos semblables. Monsieur Desro- 
ches, approchez. Voilà ma main ; donnez- 
moi la votre, et jurez-moi une fidélité, une 
tendresse éternelle ; attestez-en les hommes 
qui nous entourent Permettez que s'il ar- 
rive que vous me donniez quelques sujets 
légitimes de me plaindre, je vous dénonce à 
ce tribunal, et vous livre à son indignation. 
Consentez qu'ils se rassemblent à ma voix, et 
qu'ils vous appellent traître. Ingrat, pertde. 



u. Google 



— 48 — 
homme faux, homme méchant. Ce sout mes 
amis et les vôtres : consentez qu'au moment 
où Je vous perdrais, il no vous en reste au- 
cun. Vous, mes amis. Jurez-moi de le laisser 
seul, a A l'instant, le salon retentît des cris 
mêlés: <• Je promets 1 Je permets! Je con- 
sens ! Nous le Jurons ! n Et, au milieu de ce 
tumulte délicieux, le chcv;iller, qui avait jeté 
ses bras autour de madame de la Carlière, U 
baisait sur le Tront, sur les yeux, sur les 
joues. H Mais, chevalierl — Mais, madame, la 
cérémonie est laite : je suis votre époux, vous 
êtes ma Temme. — Au fond des bois, assuré- 
ment ; ici, il manque une petite formalité 
d'usage. En attendant mieui, tenez, voilà mon 
portrait, faites-en ce qu'il vous plaira. N'a- 
vez-vous pas ordonné le vôtreî Si vous l'avez, 
donnez-le-moi... i Desroches présenta son 
portrait à madame de la Carlière, qui le mit 
à son bras, et qui se fit appeler, le reste de la 
journée, madame Desroches. 

— Je suis bien pressé de savoir ce que cela 
(leviendi'a. 

— Un moment de patience. Je vous al pro- 
mis d'être long, et it faut que je tienne pa- 
role. Hais... 

— It est vrai : c'était dans le temps de vo- 
tre grande tournée, et vous étiez alors absent 
du royaume. 

— Deux ans, deux ans entiers. Desroches 
et sa femme furent les époux les plus unis, 



«[, Google 



— 49 — 
les plus heureux. On crut Desroches vraiment . 
corrigé, et il l'était en effet. Ses amis de li- 
bertinage qui avaient entendu parler de la 
scène précédente et qui en avalent plaisanté, 
disaient que c'était réellement le prêtre qui 
portait malheur, et que madame de la Cor- 
lière avait découverl, au bout de deux raille 
ans, le secret d'esquiver la malédiction du 
sacrement. Desroches eut un enfant de ma- 
dame de la Carlière, que j'appellerai madame 
Desroches, jusqu'à ce qu'il me convienne d'en ' 
user autrement. Elle voulut absolument le 
nourrir. Ce fut un long et périlleux intervalle 
pour un jeune homme d'un tempérament 
ardent, et peu fait à cette espèce de régime. 
' Tandiaquemadarae Desroches était à ses fonc- 
tions, son mari se répandait dans la société , 
et 11 eut le malheur de trouver un jour sur 
son chemin une de ces femmes séduisantes, 
artificieuses, secrètement irritées de voir ail- 
leurs une concorde qu'elles ont exclue de 
chez elles, et dont il semble que l'étude et la 
consolation soie&t de plonger les autres dans 
la misère qu'elles éprouvent. 

— C'est votre histoire, mais ce n'est pas la 
sienne. 

— Desroches, qui se connaissait, qui con- 
naissait sa femme, qui la respectait, qui la 
redoutait... 

— C'est presque la même chose... 

— Passait ses journées à côté d'elle. Son 



«f, Google 



— 5fl — 
enfant, dont il était fou, était presqna aussi 
souvent entre ses bras qu'entre ceux de la 
mère, dont il s'occupa,it, avec quelques amis 
communs, à soulager la tâche honnête, .mais 
pénible, par la variété des amusements do- 



— Cela est fort beau. 

— Certaiuement Un de ses amfs s'était en- 
gagé dans les opérations du gouvernement. Le 
ministère lui redevait une somme considéra- 
ble, qui faisait presque toute sa fortune , et 
dont il sollicitait inutilement la rentrée. Il 
s'en ouvrit è. Desroches. Celui-ci se rappela 
■qu'il avait été autrefois fort bien avec une 
femme assez puissante par ses liaisons pour 
finir cette affaire, il se tut Mais, dès le len- 
demain, il vit cette femme et lui parla. On 
fut «ichanté- de retrouver et de servir un ga- 
lant homme, qu'on avait tendrement aimé et 
sacrifié jl des vues ambitieuses. Cette pre- 
mière entrevue fut suivie de plusieurs autres. 
Cette femme était charmante. Elle avait des 
torts, et la manière dont elle s'en expliquait 
n'était point équivoque. 'Desroches fut quel- 
que temps incertain de ce qu'il ferait. 

— Ma foi, je ne sais pas pourquoi. 

— ■ Mais, moitié goût, désœuvremeut ou 
/aiblesse, moitié crainte qu'un misérable 
scrupule... 

— Sur un amusement assez indifférent 
pour sa femme... 



«[, Google 



— 51 — 

— Ne ralenttt la vivacité de la protectrice 
de son ami et n'arrêtât le succès de sa négo- 
ciatioD, il oublia un moment madame Desro- 
cbes, et s'engagea dans une intrigne qae sa 
complice avait le plus grand intérêt de tenir 
secrète, et dans une ^correspondance néces- 
saire et suivie. On se'voyalt peu, mais on s'é- 
crivait souvent. J'ai dit cent fois aux amants ; 
« N'écrivez point, les lettres vous perdront; 
tAt ou tard le hasard en détournera une de 
son adresse. Le hasard combine tous les cas 
possibles, et il ne lui faut que du temps pour 
'amener la chance fatale. » 

— Aucuns no vous ont cru î 

— Et tous se sont perdus, et Desrocbes 
comme cent mille qui l'ont précédé et cent 
mille qui le suivront. Celui-ci gardait les 
siennes dans un de ces petits coffrets cerclés 
en dessus et par tes côtés de lames d'acier. A 
la viUe, à la campagne, le coffret était sous la 
clef d'un secrétaire ; en voyage, il était dé- 
posé duns une des malles de Desroches, snr 
le devant de la voiture. Cette fois-ci il était 
sur le devant Ils partent, ils arrivent Eu 
mettant pied à terre. Desroches donne à un 
domestique le coffret à porter dans son ap- 
partement, où l'on n'arrivait qu'en traversant 
celui de sa femme. Là, l'annean casse, le cof- 
fret tombe, le dessus se sépare du reste, et 
voilà une multitude de lettres éparses aux 
pieds de madame Dearoches. Elle en ramasse 



«[, Google 



quelques-unes et ae convainc de la perfidie de 
EOD époux. Elle ne se rappela Jamais cet ins- 
tant sans frisson. Elle me disait qu'une sueur 
froide s'était écliappée de toutes les parties 
de son corps, et qu'il lui avait semblé qu'une 
grilTe de fer tui serrait le cœur et tiraillait ses 
entrailles. Que va-t-elle devenir? que fera- 
t-elleî Elle se recueillit; elle rappela ce qui 
lui restait de raison et de force. 

Entre ces lettres, elle fît choix de quelques- 
unes des plus significatives; elle rajusta le 
. fond du coffret, et ordonna au domestique de 
le placer dans l'appartement de son maftre, 
sans parler de ce qui venait d'arriver, sous 
peine d'être chassé sur-le-champ. Elle avait 
promis à Desroches qu'il n'entendrait jamais 
une plainte de sa bouche ; elle tint parole. Ce- 
pendantla tristesse s'empara d'elle, elle pleu- 
rait quelquefois, elle voulait Être seule chez 
elle où i. la promenade; elle se faisait servir 
dans son appartement, elle gardait un silence 
continu, il ne lui échappait que quelques sou- 
pirs involontaires. L'affligé mais tranquille 
Desroches traitait cet état de vapeurs, quoi- 
que lesfemmes qui nourrissent n'y soient pas 
sujettes. En très peu de temps, la santé de sa 
femme s'affaiblit au point qu'il fallut quitter 
la campagne et s'en revenir à la ville. Elle ob- 
tint de sou mari de faire la route dans une 
voiture séparée. 

De retour ici, elle mit dans ses procédés tant 



«[, Google 



— 53 — 
de réserve et d'adresse, que Desroches, qui ne 
s'était point aperça de la soustraction des 
lettres, ne vit dans les légers dédains de sa 
femme, son indifférence, ses soupirs échap- 
pés, ses larmes retenues, son goût pour la 
solitude, que les symptômes accoutumés de 
rindisposîtion qu'il lui croyait. Quelquefois il 
loi conseillait d'interrompre la nourriture de 
son enfant ; c'était précisément le seul moyen 
d'éloigner, tant qu'il lui plairait, un éclaircis- 
sement entre elle et son mari. Desroches con- 
tinuait donc de vivre à côté de sa femme 
dans la plus entière sécurité sur le mystère 
de sa conduite, lorsqu'un matin elle lui ap- 
parut, grande, noble, digne, vêtue du même 
habit et parée des mêmes ajustements qu'elle 
avait portés dans la cérémonie domestique 
de la veille de son mariage. Ce qu'elle avait 
perdu de fraîcheur et d'embonpoint, ce que 
la peine secrète dont elle était consumée lui 
avait Oté de charmes, était réparé avec avan- 
tage par la noblesse de son maintien. Desro- 
ches écrivait à son amie lorsque sa femme en- 
tra. Le trouble les saisit l'un et l'autre ; mais, 
tous les deux également habiles et intéressés 
à dissimuler, ce trouble ne lit que passer. 

« OU ! ma femme, s'écria Desroches en la 
voyant, et en chiffonnant, comme de distrac- 
tion, le papier qu'il avait écrit, que vous êtes 
belle 1 Quels sont donc vos projets du jourî 
— Mon projet, monsieur, est de rassembler 



«[, Google 



— 54 — 
les deux familles. Nos amis, nos parents sont 
Invités, et Je compte sur vons. — Certaine- 
ment A quelle heare me désirez-vousT — A 
quelle heure je vous désire! mais... à l'henre 
accoutumée. — Vous avez ua éventail et des 
gants, est-ce que vous sortez 1 — Si vous le 
permetlez. — Et pourrait-on strolr où vous 
allez T — Chez mS mère. — Je vous prie 
de lui présenter mon respect. — Votre res- 
pect? ^ Assurément. » Madame Desrot^es 
ne rentra qu'à l'heure de se mettre à table. 
Les convives étalent arrivés ; on l'attendait. 
Aussitôt qu'elle parut, ce fut la même excla- 
mation que celle de son mari. Les hommes, 
les femmes l'entourèrent, en disant tous & la 
fols : « Mais voyez donc qu'elle est belle l » 
Les femmes r^ustaient quelque chose qai 
s'était dérangé à sa coiffure ; les hommes, 
placés i, distance et immobiles d'admiration, 
répétaient entre eux : « Non, Dieu ni la nar- 
ture n'ont rien fait, n'ont rien pu faire de 
plus imposant, de plus grand, de plus beau, 
de plus noble, de plus parfait ■ « Mais, ma 
femme, lui disait Desroches, vous ne me pa- 
raissez pas assez sensible à l'impression que 
vous faites sur nous. De grûce, ne souriez 
pas : un souris, accompagné de tant de 
charmes, nous ravirait à tous le sens com.- 
mun.n'Madame Desroches réponditd'un léger 
mouvement d'indignation, détourna la tête, 
et porta son mouclioir à ses yeux, qui com-- 



«[, Google 



— S5 — 
mençaient & s'hun;ecter. Les Temmes, -qui re- 
marquent tout, se demandaient tout bas : 
« Qu'a-t-elle donc? on dirait qu'elle a envie 
de pleurer, a Desroches, qui les devinait, por- ■ 
tait ta main k soa (Vont, et leur faisait signe 
que la tète de madame était un peu affectéa 

— En effet, ou m'écririt au loin qu'il se 
répandait un bruit sourd que la belle ma- 
dame Desroches, ci-devant la belle madame 
de la Carlière, était devenue folle. 

—On servit. La gaieté se montrait sur tous 
les visages, excepté sur celui de madame de 
la Carlière. Desroches la plaisante légèrement 
sur son air de dignité. Il ne faisait pas assez 
de cas de sa raison ni de celle de ses amis 
pour craindre le danger d'un de ses souris. 
« Ha femme, si tu voulais sourire ! d Madame 
de la Carlière affecta de ne pas entendre, et 
garda son air grave. Les femmes dirent que 
toutes les physionomies lui allaient si bien, 
qu'on pouvait lui en laisser le choix. Le repas 
est achevé ; on rentre dans le salon ; te cer- 
cle est formé. Madame de la Carlière... 

— Vous voulez dire madame Desroches î 

— Non, 11 ne me plait plus de l'appeler 
ainsi. Madame de la Carlière sonne, elle fait 
signe. Ou lui apporte son enfant. Elle le re- 
çoit en tremblant ; elle découvre son sein, 
lui donne à tôter, et ie rend à la gouver- 
nante, après l'avoir regardé tristement, baisé 
et mouillé d'une larme qui tomba sur le vi- 



sa [, G oog,lc 



— 56 — 
sage de reoTant Elle dit^ en essuyant cette 
larme : a Ce qb sera pas la dernière. » Mais 
ces mots furent prononcés si bas, qu'oa les 
entendit i. peine. Ce spectacle attendrit tous 
les assistants, et établit dans le salon un si- 
lence profond. Ce fut alors que madame de 
la Carliëre se leva, et, s'adressant à la com- 
pagnie, dit ce qui suit, ou l'équivalent : 
« Hes parents, mes amis, vous y étiez tous le 
Jour que j'engageai ma foi h H. Desroches, 
et qu'il m'engagea- la sienne. Les conditions 
auxquelles je reçus sa main et lui donnai la 
mienne, vous vous les rappelez sans doute. 
HoQsieur Desroches, partez. Ai-je été fidële & 
mes promesses î... — Jusqu'au scrupule.— Et 
vous, monsieur, vous m'avez trompée, vous 
m'avez trahie... — Hoi, madame 1... — Vous, 
monsieur. — Qui sont les malheureux, les in- 
dignes... — Il n'y a de malheureux ici que 
moi, et d'indigne que vous... — Madame, ma 
femme... — Je ne la suis plus... — Madame! 
— Monsieur, n'ajoutez pas le mensonge et 
l'arrogance à la perfidie. Plus vous vous dé- 
fendrez, plus vous serez confus. Epargnez- 
vous vous-même... b En achevant ces mots, 
elle tira les lettres de sa poche, en présenta 
de côté quelques-unes àDesroches et distribua 
les autres aux assistants. On les prit, mais on 
ne les lisait pas. « Messieurs, mesdames, di- 
sait madame de la Carliëre, lisez et jugez- 
nous. Vous ne sortirez point d'ici sans avoir 



«[, Google 



— 57 — 
prononcé, b Puis, s'adressant à Besrocbes : 
o Vous, monsieur, ïous devez connaître l'é- 
criture. » On hésita encore ; mais sur les ins- 
tances réitérées de madame de la Carlière, on 
lut. 

Cependant Desroches, tremblant, immobile, 
s'était appuyé la tëto contre une glace, le dos 
tourné i. la compagnie, qu'il n'osait regarder. 
Un de ses amis en eut pitié, le prit par la 
main et l'entrafna hors dn salon. 

— Dans les détails qu'on me fit de cette 
scène, on rae disait qu'il avait été bien plat, 
et sa femme honnêtement ridicule. 

— L'absence de Desroches mit à l'aise. On 
convint de sa faute ; on approuva le ressenti- 
ment de madame de la Carlière, pourvuqu'elle 
ne le poussât pas trop loin. On s'attroupa au- 
tour d'elle, on la pressa, on la supplia, on la 
conjura. L'ami qui avait entraîné Desroches 
entrait et sortait , l'instruisant de ce qui se 
passait Madame de la Carlière resta ferme 
dans une résolution dont elle ne s'était point 
encore expliquée. Elle ne répondait que le 
même mot à tout ce qu'on lui représentait. 
Elle disait aux femmes : « Mesdames, je ne 
blâme point votre indulgence, n Aux hom- ' 
mes : « Messieurs, cela ne se peut; la con- 
flaoce est perdue, et il n'y a point de res- 
sources. » 

On ramena le mari. Il était plus mort que 
vif. 11 tomba plutAt qu'il ne se jeta aux pieds 

L<„z«[, Google 



— 53 — 
de sa femme ; Il y restait sans parler. Madame 
de la Carlière lui dit : « Monàeur, relevez- 
vous, nll se releva, et elle ajouta : «Vousètes 
un mauvais époux. Etes-vons, n'êles-vous pas 
un galant homme? C'est ce que je vais savoir. 
le ne puis ni vous aimer ni vous estimer ; c'est 
vous déclarer que nous ne sommes pas faits 
pour vivre ensemble. Je vous abandonne ma 
fortune; je n'en réclame qu'une partie suffi- 
sante pour ma subsistance étroite et celle de 
mon enfant Ma mère est prévenue. J'ai ud 
logement préparé cliez elle, et vous permet- 
trez que je l'aiKe occuper sur-le-champ. La 
seule grâce que je demande et que je suis ea 
droit d'obtenir, c'est de m'épargner un éclat 
qui ne changerait pas mes desseins et dont le 
seul effet serait d'accélérer la cruelle sentence 
que vous avee prononcée contre moi. Souf- 
frez que j'emporte mon enfant, et que j'at- 
tende à côté de ma mère qu'elle me ferme 
les yeui ou que je ferme les siens. SI vous 
avez de la peine, soyez sûr que ma douleur et 
le grand âge de ma mère la finiront bientôt.* 
Cependant les pleurs coulaient de tous les 
yeux ; les femmes lui tenaient les mains, les 
hommes s'étaient prosternés. Mais ce fut lors- 
que madame de la Carlière. s'avança vers la 
porte, tenant son enfant entre ses bras, qu'on 
entendit des sanglois et des cris. Le mari 
criait ; « Ma femme 1 ma femme ! écoutez- 
moi ; vous ne savez pas ■ Les hommes 



— 59 — 
crlal^t, laa femmes criaient : ■ Hadama Des- 
roches I madame 1 ■ Le mari criait : ■ Mes 
amlB, la laisserez-voua allerï Arr6tez-la, ar- 
Fâtez-Ja doncl qu'elle m'entende, que je lui 
parle» ■ Comme ou le pressait de se jeter au- 
devant d'elle : a Non, disait-il, je ne saurais, 
jen'oseraiaj moi porter une main sur elle lia 
toucher I je n'ai suis pas digue. * Madame de 
la Carlière partit J'étais cliez sa mère lors- 
qu'elle y arriva, brisée des efforts qu'elle s'é- 
tait falta. Trolfi de ses domestiques l'avaient 
descendue de sa Toiture et la portideut par la 
tète et par les pieds ; suivait la gouvernante, 
p&le comme la mort, avec l'enfant endormi 
sur son sein. 

On déposa cette malheureuse femmesur un 
Ut de repos, où elle resta longtemps sans 
mouvanent, sous les jeux de sa vieille et res- 
pectable mère, qui ouvrait la bouche sans 
crier, qui s'agitait autour d'elle, qui voulait 
secourir sa fille, et qui ne le pouvait Enfin la 
connaissance lui revint, et ses premiers mots, 
en levant les paupières, furent : « Je ne suis 
donc pas mortel C'est une chose bien douce 
que d'être morte 1 Ma mère, mettei-vouB là, à 
cdté de moi, et mourons toutes deux. Mais 
si nous mourons, qui aura soin de ce pauvre 
petitî B Alors elle prit les deux mains sèches 
et tremblantes de sa mère dans une des sien- 
nee, elle posa l'autre sur son enfant, elle se 
mit à répandre un torrent de larmes. Elle san- 



— 60 — 
gtotalt, ellevoulait se plaindre, mais sa plainte 
et ses sanglots étaient interrompus d'un ho- 
quet vioteot, I.orsqu'elleputartlculerquelques 
paroles, elle dit : a Serait-il possible qu'il souf- 
frit autant que moi? * Cependant on s'occu- 
pait à consoler Desroches et à lui persuader 
que le ressentiment d'une faute aussi légère 
que la sienne ne pourrait durer, mais qu'il 
fallait accorder quelques Instants à l'orgueil 
d'une femme flère, sensible et blessée, et que 
la solennité d'une cérémonie extraordinaire 
engageait presque d'honneur & une démarche 
violente. 

■ C'est un peu notre faute, disaient les 
hommes,. . — Vraiment, oui, disaient les fem- 
mes ; si nous eussions vu sa sublime momerie 
du même œil que le public et la comtesse, 
rien de ce qui nous désole à présent ne serait 
arrivé. » C'est que les choses d'un certain 
appareil nous en imposent, et que nous nous 
laissons aller à une sotte admiration, lors- 
qu'il n'y aurait qu'à hausser les épaules et 
rire. 

— Vous verrez, vous verrez le beau train 
que cette dernière scène va faire, et comme ■ 
on nous y tympanisera tous. 

— Entre nous, cela prêtail. 

— De ce jour, madame de la Carliëre re- 
prit son nom de veuve, et ne souffrit Jamais 
qu'on l'appelât madame Desroches. Sa porte, 
longtemps fermée à tout le monde, le fut pour 



— 61 — 
toujours à son mari. Il écrivît; on brûla ses 
lettres sans les ouvrir. Madame de la Carlière 
déclara à ses parents et à ses amis qu'elle 
cesserait de voir le premier qui iotércéderait 
pour lui. Les prêtres s'en mêlèrent sans fruit. 
Pour les grands, elle rejeta leur médiation 
ftvec tant de hauteur et de fermeté qu'elle en 
fut bientôt délivrée. 

— Ils dirent sans doute que c'était une im- 
pertinente, une prude renforcée. 

— Et les autres le répétèrent tous d'après 
eux. Cependant elle était absorbée dans la mé- 
lancolie, sa santé s'était détruite avec une ra- 
pidité Inconcevable. Tant de personnes étalent 
conlidentes de cette sépnration inattendue, et 
du motif singulier qui l'avait amenée, que ce 
fut bientôt l'entretien général. C'est ici que je 
vous prie de détourner vos jeux, s'il se peut, 
de madame de la Carlière, pour les fixer sur 
le public, sur cette foule imbécile qui nous 
juge, qui dispose de notre honneur, qui nous 
porte aux nues ou qui nous traîne dans la 
fange, et qu'on respecte d'autant plus qu'on 
a moins d'énergie et de vertu. Esclaves du 
public, vous pourrez être les fils adoptifs du 
tyran, mais vous ne verrez jamais le qua- 
trième jour des Ides. 

— Il n'y avait qu'un avis sur la conduitede 
madame de la Carlière ; c'était une folle & 

îrmer. 

- Le bel exemple à donner et à suivre I 



— 62 — 
— ■ C'est à séparer les trois quarts des ma- 
ris de leurs femmes. 

— Les trois quarts, dites-vous î 

— Est-ce qu'il y ea a deux sur cent qui 
soiwt fidèles i> la rigueur? 

— Madame de la Carliëre est très umable, 
sans contredit ; elle avait fait ses conditioDs, 
d'accord ; c'est la beauté, la vertu, l'hoanè- 
teté même. Ajoutez que le chevalier loi doit 
tout Mais aussi vouloir, dans tout un royau- 
me, être l'unique à qui son mari s'en tienne 
strictement, la prétention est par trop ridi- 
cule. Et puis l'on continuait : ■ Si le Oesro- 
ches en est si féru , que ne s'adresse-t-U aux 
lois, et que ne met-il cette femme à la rai- 
son? M Jugez de ce qu'ils auraient dit, à 
Desroches ou son ami avait pu s'expliquer I 
mais tout les rédusait au silence. Ces der- 
niers propos furent très Inutilement rebattus 
aux oreilles du chevalier. 11 eût tout mis en 
œuvre pour recouvrer sa femme, excepté la 
violence. Cependant madame de la Carllère 
était une femme vénérée, et, du centre de 
ces voix qui la blimalent, il s'en élevait quel- 
ques-unes qui hasardaient un mot de défense, 
mais un mot bien timide, bien faible, bien 
réservé, moins de conviction que d'honnê- 
teté. 

— Dans les circonstances les plus équivo- 
ques, le parti de l'honnêteté se grossit sans 
cesse da transfuges. 

Google 



— 63 — 

— C'est bien vu. 

— Le malheur qtiî dure réconcilie arec 
tous les bommes , et la perte des charmée 
d'une belle femme la réconcilie avec tontes 
les autres. 

— Encore mieux. 

— En effet, lorsque la belle madame de la 
Carlière ne présenta plus que son squelette , 
le propos de la commisératiousemëlaàceiui 
du blâme. S'éteindre à la Heur de son ftge I 
passer ainsi, et cela par la trahison d'un 
homme qu'elle avait bien averti, qui devait la 
connaître, et qui n'avait qu'un seul moyen 
d'acquitter tout ce qu'elle avait fait pour lui I 
car, entre nous, lorsque Desroches l'épousa, 
c'était un cadet de Bretagne qui n'avait que 
la cape et l'ëpée. 

— La pauvre madame de la Carllërel cela 
est pourtant bien triste. 

— Mais aussi pourquoi ne pas retourner 
avec luiî 

— Ah I pourquoi? C'est que chacun a son 
caractère, et qu'il serait peut-être h souhai- 
ter que celui -là Tût plus commun; nos sei- 
gneurs et maîtres y regarderaient à deux fois. 

Tandis qu'on s'amusait ainsi pour et cou- - 
tre, en falsantdufiletouen brodant une veste, 
et que la balance penchait insensiblement en 
faveur de madame de la Carlière, Desroches 
était tombé dans uii état déplorable d'esprit 
et de corps; mais on ne le voyait pas; il s'était 



— 64 — 
retiré à. la campagne, où il attendait, dans la 
douleur et dans l'ennui, un sentiment de pitié 
qu'il avait ioutilement sollicité par toutes les 
voies de la soumission. De sou côté, réduite 
au dernier degré d'appauvrissement et de fai- 
blesse, madame de la Carllère fut obligée de 
remettre à i^ne mercenaire la nourriture de 
son enfant L'accident qu'elle redoutait d'un 
changement de lait arriva; de jour en jour 
l'enfant dépérit et mourut. Ce fut alors 
qu'on dit j « Savez-vousï cette pauvre ma- 
dame de la Carlière a perdu son enfant... 
— Elle doit en être inconsolable. — Qu'ap- 
pelez^ vous inconsolable î C'est on chagrin qui 
ne se conçoit pas. Je l'ai vue ; cela fait pitjél 
on n'y tient pas. — Et Desrochesî — Pie me 
parlez pas des hommes; ce sont des tigres. 
Si cette femme lui était un peu chère, est-ce 
qu'il serait à sa campagne? est-ce qu'il n'au- 
rait pas accouru? est-ce qu'il ne l'olïséderait 
pas dans les rues, dans les églises, £t sa porte? 
C'est qu'on se fait ouvrir une porte quand od 
le veut bien; c'est qu'on y reste ; qu'on y 
couche, qu'on y meurt, n C'estque Desroches 
n'avait omis aucune de ces choses, et qu'on 
l'ignorait; car le point important n'est pas 
de savoir, mais de parler. On parlait doDC... 
« L'enfant est mort — Qui sait si ce n'aurait 
pas été un monstre comme son père ! — La 
mère se meurt. — lît le mari, que fait-il pen- ' 
dant ce temps-làî — Belle question 1 Le Jour, 

L.,.». Google 



— 65 — 
il court la forët k la suite de ses chiens, et il 
passe la Dult à crapuler avec des espèces de 
brutes comme lui. — Fort bien. » Autre évé- 
nement. Desroches avait obtenu les honneurs 
de son état, lorsqu'il épousa. Madame de 
la Carlière avait exigé qu'il quittât le ser- 
vice, et qu'il cédât son régiment à son frère 
cadet. 

— Est-ce que Desroches avait un cadet7 

— Non, mais bien madame de la Carlière. 

— Eh bien 7 

— Eh bien 1 le jeune homme est tué à la 
première bataille, et voilà qu'on s'écrie de 
tous côtés : « Le malheur est entré dans cette 
maison avec ce Desroehesln A les entendre 
on crut que le coup dont le jeune officier avait 
été tué était parti de la main de Desroohes- 
C'était un déchaînement, un déraisonnement 
aussi général qu'inconcevable. A mesure que 
les peines de madame de la Carlière se suc- 
cédaient, le caractère de Desroches se noir- 
cissait, sa trahison s'exagérait, et, sans en 
être ni plus ni moins coupable, Il en deve- 
nait de jour en jour plus odieux. Vous croyez 
que c'est tout? Non, non. La mère de ma- . 
dame de la Carlière avait ses soixante-seize 
ans passés. Je conçois que la mort de son pe- 
tit-fils et le spectacle assidu de la douleur 
de sa fille suffisaient pour abréger ses jours ; 
mais elle était décrépite, mais elle était in- 
firme. N'importe, ou oublia sa vieillesse et ses 



u. Google 



— 66 — 
infirmités, ot Desroches fut enc(»% reapoo- 
sable de sa mort 

Pour le coup, od traitckia le root, et qe (ut 
un misérable) dont madame de la Carïiëre 
ue pouvait se rapprpcltKr sans îouler aux 
pieds toute pudeur : le meurtrier de sa mbcer 
de son frère, de son fils ! , 

— Mais, d'après cette belle logique, si ma- 
dame de la Carlière fût morte, surtout après 
une maladie longue et doulourmse, qui eût 
permis à l'injustice et à la haine publiques de 
faire tous leurs progrès, ils auraient dû le re- 
garder comme l'exécrable aseaasia do toute 
une famille. 

— C'est ce qui arriva, et ce qu'ils firent. 

— Boni 

— Si vous ne m'en croyez pas, adreasez- 
vons à qoelques-uDs de ceux qui sont ici, et 
vous verrez comment ils s'en expliqueront. 
S'il est resté seul dans te aaicMi, c'est qu'an 
moment où II s'est présenté chacun lui a 
tourné le dos. 

— Pourquoi donc? On sait qu'un homme 
est on coquin , mais cda n'empêche pas qu'on 
ne l'accueille. 

— L'affaire est uo peu récente, et tous ces 
gens-là Kint les parents ou les amis de la dé- 
funte. 

— Madame de la Carlière mourut la se- 
conde fête de la Pentecôte dernière ; et savei- 
vous où!... A Saint-Eustacher Ji la messe de 



«[, Google 



— 67 — 
la parobee, au milieu d'un ]>euple nombreux. 
— Hais quelle folie 1 On meurt dans son Ut. 
Qui eat-ce qui s'est jamais avisé de mourir à 
l'églisoî Cette femme avait pro^té d'être 
bliarre jusqu'au bout 

— Oui, biiarre ; c'est le mot. Elle se trou- 
vait va peu mieux. Elle s'était confessée la 
veille. Elle se croyait assez de force pour al- 
ler recevoir le sacrement à l'église, au Heu 
4e l'appeler chea elle. On la porte dans une 
chidse. Elle entend l'office sans se pl^ndre et 
sans paraître souBTrlr. Le moment de la com- 
munion arrive : ses femmes lui donnent le 
bras, et la conduisent à la sainte table. Le 
prêtre la communie, elle s'incline cmnme 
pour se recueillir, et elle expire. 

— Elle expire 1... 

— Oui, elle expire blcarrement, cranmeTOUs 
Tavez dit. 
■— Et Dieu sait le tumulte I - 

— Laissons cela, on le conçoit de reste, et 
venons à la suite. 

— C'est que cette femme en devint cent 
fois pins intéressante, et son mari, cent fois 
plus abominable. 

— Cela va sans dire. 

— Et ce n'est pas tout î 

— Non. Le hîeard voulut que Desroches se 
trouv&t sur le passage de madame de la Car- 
Uère, lorsqu'on la transTérait morte de 1'*- 
gUse dans sa maison. 



«[, Google 



— Tout semble conspirer contre ce pauvre 
diable. 

— Il approche, il reconnaît sa femme ; il 
pousse des cri^ On demande qui est cet 
homme. Du milieu de la foule II s'élève une 
voii indiscrets (c'était celle d'un prêtre de la 
paroisse), qui dit : « C'est l'assassin de cette 
femme.» Desroches ajoute en se tordant les 
bras, en a'arrachant les cheveux : u Oui, oui, 
je le suis.» A l'instant on s'attroupe autour 
de lui, on le charge d'imprécations, on ra- 
masse des pierres ; 'et c'était un homme as- 
sommé sur la place si quelques ^onnÈtes gens 
ne l'avaient sauvé de la fureur de la populace 
irritée. 

— Et quelle avait été sa conduite pendant 
la maladie de sa femme ? 

— Aussi bonne qu'elle pouvait l'être : 
trompé, comme nous tous, par madame de 
la Carllère, qui dérobait aux autres et Ijui 
peut-être se dissimulait à elle-même sa fin 
prochaine. 

— J'entends ; il n'en fut pas moins un bar- 
bare, un inhumain. 

— Une bête féroce qui avait enfoncé peu à 
peu un poignard dans le sein d'une femme 
divine, son épouse et sa bienfaitrice, et qu'il 
avait laissée périr sans se montrer, sans don- 
ner le moindre signe d'Intérêt et de sensibilité. 

— Et cela pour n'avoir pas su ce qu'on lui 
cachait. 



«[, Google 



— 69 — 

— Et ce qui était ignoré de ceux mêmes 
qui vivaient autour d'elle. 

— Et qui étaient à la portée de la voir tous 
les jours. 

— Précisément, et voilà ce que c'est que le 
jugement public de nos actions particulières ; 
voilà comme une faute légère... 

— Oh ! trèa légère. 

— S'aggrave à leurs yeux par une suite 
d'événements qu'il était de toute impossibi- 
lité de prévoir et d'empêcher. 

— Uëme par des circonstances tout h fait 
étrangères à la première origine, telles que 
la mort du trère de madame de la Carjiëre, 
par la cession du régiment de Desroches. 

— C'est qu'ils sont, en bien comme en mal, 
alternativement panégyristes ridicules ou' 
censeurs absurdes. L'événement est toujours 
la mesure de leur éloge et de leur blâme. 
Mon ami, écoutez-les s'ils ne vous ennuient 
pas, mais ne les croyez point et ne les répé- 
tez jamais, sous peine d'appuyer une imper- 
tinence de la votre. A quoi pensez-vous 
donc î vous rêvez. 

— Je change la thèse, en supposant on pro- 
cédé plus ordinaire i. madame de ta Carlière. 
Elle trouve les lettres ; elle houde. Au bout 
de (]uelques jours, l'humeur amène une ex- 
plication, et l'oreiller un raccommodement, 
comme c'est l'usage. Malgré les excuses, les 
protestations et les serments renouvelés, le 



«[, Google 



— 70 — 
caractère léger de Desrocbes le reatralne dans 
une seconde erreur. Autre bouderie, «utre 
explioticm, autre raccommodemeut, autres 
serments, autres parjures, et ainsi de suite 
pendant une trent^oe d'années, comme c^est 
l'usage. Cependant Desrocbee est un galant 
homme, qui s'occupe à réparer par deségards 
multipliés, par une complaisaaee saas hOT- 
œs, une assez petite injure. 

— Comme il n'est pas toujours d'usage. 

— Point de séparation, point d'éclat ; ils 
vivent ensemble comme nous vivons tous ; et 
la belle-mère, et la mère, et le frère, et l'en- 
fant seraient morts , qu'on ^i aurait pas 
sonné le mot. 

— On qu'on n'en aurait parlé ijue pour 
plaindre un infortuné poursuivi par le scHtet 
accablé de malheurs. 

— 11 est vrai. 

— D'où je conclus que voue n'êtes pas lois 
d'accorder à cette vilaine béte, k cent miUe 
mauvaises têtes et à autant de mauvaise) 
langues, tout le mépris qu'elle mérite, liais 
tôt ou tard le sens commun lui revient, et te 
discours de l'avenir rectifie le bavardage du 
présent 

— Ainsi vous croyez qu'il y aura ua mo- 
ment où la chose sera vue telle qu'elle est, 
madame de la Carlière accnsée, et OesTOCbes 
absous? 

— Jenepeusepasmême quecemomifflit soit 



u. Google 



— 11 — 

éloigné ; premièrement, parce que lea abs^s 
ont tort, et qu'il n'y a pas d'absent plus ab- 
sent qu'un mort; secondement, c'est qu'en 
parle, on dispute, les aventures les plus usées 
reparaissent en conversation et sont pesées 
avec moins de partialité ; c'est qu'on verra 
peut-fitre encore dix ans ce pauvre Desroches, 
comme vous l'avez tu, traînant de maison 
en maisonsamalbeureuseexistence; qu'on se 
rapprochera de lui, qu'on rinterrogera, qu'on 
l'écoutera, qu'il n'aura plus aucune raison dd 
se taire, qu'on saura le fond de son histoire, 
qu'on réduira sa première sottise à rien. 

— ' A ce qu'elle vaut. 

-~ Et que nous sommes assez jeunes tous 
deux pour entendre traiter la belle, lagrande, 
la vertueuse, la digne madame de la Carliére, 
d'inflexible et hautaine bégueule ; cor ils se 
poussent tous les uns les autres, et comme ils 
n'ont point de règles dans leurs jugements, 
Ils n'ont pas plus de mesure dans leur ex- 
pression. 

— Mais si vous aviez une fille à marier, la 
donnerlez-Tous à Desroches ? 

— Sans délibérer, parce que le hasard l'a- 
vait engagé dans un de ces pas glissants dont 
ni vous ni moi, ni personne, ne peut se pro- 
mettre de se tirer ; parce que l'amitié, l'hon- 
nêteté, la bienfaisance, toutes les circonstan- 
ces possibles, avaient préparé sa faute et son 
excuse ; parce que la conduite qu'il a tenue, 



,. Google 



— 72 — 
depuis sa Géparatlon voiontaire d'avec sa 
femme, a été irrépréhensi ble, et que, sans ap- 
prouver les maris infidèles, je ne prise pas 
autrement les femmes qui mettent tant d'im- 
portance à cette rare qualité. Et puis, j'ai mes 
idées peut-être justes, à coup sûr bizarres, 
sur certaines actions, que je regarde moins 
comme des vices de l'iiomme que comme des 
conséquences de nos législations absurdes, 
sources de mœurs aussi absurdes qu'elles, et 
d'une dépravation que j'appellerais volontiers 
artificielle. Cela n'est pas trop clair, mais 
cela s'éclaircira peut-être une autre fois ; et 
regagnons notre gîte. J'entends d'ici les cris 
enroués de deux ou trois de nos vieilles bre- 
landières qui vous appellent; sans compter 
que voilà le jour qui tombe, et la nuit qui 
s'avance avec ce nombreux cortège d'étoiles 
que je vous avais promis. 
— Il est vrai. 



«[, Google 



MADAME DE LA POMMERAYE 



LE MARQUIS DES ARCIS 



Extrait de iacqwt U fatalitle 



Le marquis des Arcis était un bomme de 
plaisir, très aimable, croyant peu à la vertu 

des rem mes. 

M. le marquis en trouva pourtant une. assez 
bizarre pour lui tenir rigueur. Elle s'appelait 
madame de la Pommeraye. C'était une veuve 
qui avak des mœurs, de la naissance, de ta 
fortune et de la hauteur. M. des Arcis rom- 
pit avec toutes ses conoaissances, s'attaclia 
uniquement à madame de la Pommeraye, lui 
fit sa cour avec la plus grande assiduité , tâ- 
cha par tous les sacrifices Imaginables de lui 
prouver qu'il l'aimait, Tui proposa même de 
l'épouser; mais cette femme avait été si mal- 
heureuse avec un premier mari, qu'elle vivait 



— 74 — 
très retirée. Le marquisétait un ancien ami de 
son mari, elle l'avait reçu, et elle continuait 
de le recevoir. Si on lui pardonnait son goût , 
efféminé pour la galanterie, c'étaitceqa'on ap- 
pelle un homme d'honneur. La poursuite cons- 
tante du marquis, secondée de ses qualités per- 
sonnelles, de sa jeunes.'^e, de sa figure, des ap- < 
parencesde la passion la plus vraie, de la soli- 
tude, du penchant à la tendresse , en un mot 
de tout ce qui nous livre i. la séduction des 
hommes, eut son effet, et madame de la Pom- 
meraye, après avoir latte plusieurs mois con- 
tre le marquis, contre elle-même, exigé selon 
l'usage les serments les plus solennels, rendit 
heureux le marquis, qui aurait joui du sort le 
plus doux s'il avait pu conserver pour sa mal- 
tresse les sentiments qu'il avait jurés et qu'on 
aTsit pour lui. Au bout de qudques années, te 
marquis commençai trouver la viedemaduae 
delaPommerayotropunie. Illuiproposadese 
répuidre dans la société : elle y consentit; à 
recevoirquelquesfemmeset quelques hommes ; 
et elle y consentit; à avoir un dlner-aouper ; 
et elle y consentit. Peu à peu, il passa nn 
jour, deux jours sans la voir; peu h peu, U 
manqua au dîner-souper qu'il avait arrangé; 
peu à peu, il abréga ses visites, il eut des af- 
faires qui l'appelai^t; lorsqu'il arrivait, il di- 
sait nn mot , s'étalait dans un fauteuil, pre- 
nait une brochure, la jetait, parlait h son 
tidea ou s'endoimait. Le soir, sa santé, qui 



— 75 — 
devenafe misérable, voulait qu'il se retirftt de 
bonne heure ; ^c'était l'avis de Tronchin. 
> C'est un grand liomrae que Tronchin! Ma 
fol, je ne doute pas qu'il oe tire d'affaire' no- 
tre amie, dont les autres désespéraient.» Et, 
tout es parlant ainsi, Il prenait aa canne et 
son chapeau, et s'en allait, oubliant quelqoe- 
foia de l'embrasser. 

Un jour, après dîner, madame de la Pom- 
mera^re dit au marquis : «Mon ami, voua ri- 
vez. — Vous rêvez aussi, marquise. — Il est 
vrai, et même assez tristemenL — Qu'avei- 
Tousl — Rien. — Cela n'est pas vrai. Allons, 
marquise, dit-il en b&illant, racontez-aot 
cela, cela voua désennuiera, et moi. — Elst-ce 
que vous vons ennuyez 7 — Non ; c'est qu'il 
y a des jours... — Où l'on s'ennuie. — Voua" 
vous trompez, mon amie, je vous jure que 
TOUS vous trompez : c'est qu'en effet 11 y a 
des jours... On ne sait k quoi cela tient — 
Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée 
de vous, faire une conAdence, mais Je crains 
de vous affliger. — Vows pourriez m'affliger, 
vous î — Peut-être; mais le ciel m'est témoin 
de mon Innocence... Cela s'est fait sans mon 
consentement, b. mou insu, par une maiédio- 
tion k laquelle toute l'espèce humaine est ap- 
paremment assujettie, puisque moi, moi- 
même, je n'y ai pas échappé. — Ah 1 c'est de 
vous™ — Et avoir peur!— De quoi s'agit-ilî — 
Marquis, il s'agit .. Je suis désolée, je vais vous 



— 76 — 
désoler, et, tout bien considéré, il vaut mieux 
que Je me taise. — Non, mon amie, parlez : 
auriez-vous au fond de votre cœur un secret 
pour moi 7 La première de nos conventions 
ne fut-elle pas que nos âmes s'ouvriraient 
l'une à l'autre sans réserve 7 — Il est vrai, et 
voilà ce qui me pèse; c'est un reproche qui 
met le comble à un beaucoup plus important 
que Je me fais. Est-ce que vous ne vous aper- 
cevez pas que je n'ai plus la même gaieté î 
' j'ai perdu l'appétit; je ne bois et je ne mange 
que par raison ; je ne saurais dormir. Nos so- 
ciétés les plus intimes me déplaisent. La nuit. 
Je m'interroge et Je me dis : Est-ce qu'il est 
moins aimable 7 Non. Est-ce que vous avez à 
vous en plaindre? Kon, Auriez-vous à lui re- 
procher quelques liaisoas suspectes? Non. 
Est-ce que sa tendresse pour vous est dimi- 
nuée? Non. Pourquoi, votre ami étant le 
même, votre cœur est-il donc changé? car il 
Test, vous ne pouvez voua le cacher : voua 
ne l'attendez plus avec la même Impatience; 
vous n'avez plus le même plaisir à le voir ; 
cette inquiétude quand il tardait & revenir, 
cette douce émotion au bruit de sa voiture, 
quand on l'annonçait, quand il paraissait, 
vous ne réprouvez plus. — Comment, ma- 
dame?... Il 

Alors la marquise de la Pommeraye se cou- 
vrit les yeux de ses mains, pencha la tète et 
se tut un moment, après lequel elle i^jouta ; 



— 77 — 
a V&rquls, Je me auls attendue ft tout votre 
éionnement, à toutes les choses amëres que 
voua m'allez dire. Marquis, épargDez-moJ... 
Non, ne m'épargnez pas, dites-les-moi ; je les 
. écouterai avec résignation, parce que Je les 
mérite. Oui, mon cher marquis, i! est vrai... 
oui, je suis... Hais n'est-ce pas un assez grand 
malheur qne la chose soit arrivée, sans y 
ajouter encore la honte, le mépris d'être 
fausse, en vous le dissiinuiant? Vous êtes le 
même, mais votre amie est changée; votre 
amie vous révère, vous estime autant et plus 
que l'amais; mais...' mais une femme accou- 
tumée comme elle à examiner de près ce qui 
se passe dans les replis les plus secrets de 
son âme, et à ne s'en imposer sur rien, ne 
peut se cacher que l'amour en est sorti. La 
découverte est affreuse, mais elle n'en est pas 
moins réelle. La marquise de la Pommeraye, 
moi, moi. Inconstante I légère!... Marquis, 
entrez en fureur, cherchez les noms les plus 
odieux, je me les suis donnés d'avance ; don- 
nez-les-moi, je suis prête à les accepter tous, 
tous, excepté celui de femme fausse, que vous 
m'épargnerez, je l'espère, car en vérité je ne 
le suis pas... » 

Cela dit, madame de la Pommeraye se ren- 
versa sur son fauteuil et se mit à pleurer. Le 
marquis se précipita à ses genoux et lui dit : 
« Vous êtes une femme charmante, une 
femme adorable, une femme comme U n'y en 



— 78 — 
a point Votre franchiae, votre honnêteté me 
confoadenC et devraient me faire mourir de 
honte. Âhl quelle supériorité ce UKMneiit 
vouB donne sur moi L Que je vous vois grandâ, 
et que je rae trouve petltl C'est vona q^l ayez 
parte la première,, et c'est mol qui f ua coupa- 
ble le premier. Uou amie, votre ^cérité 
m'entraîne; je serais un monstre si elle ne 
m'entraînait pas, et )e vous avouerai que 
l'histoire de votre cœur est mot à mot l'his- 
toire du mien. Tout ce que vous vous ôtes 
dit, je me le suis dit; mais je me taisais, je 
souffrais, et je ne sais quand j'aurais eu le 
courage de pari». — Vrai, mon ami 7 — Rien 
de plus vrai ; et il ne nous reste qu'à nous féli- 
citer réciproquement d'avoir p^u en mfime 
temps le sentiment fragile et trompeur qui 
noua unissait — En effet, quel malheur que 
mon amour eût duré lorsque le vOtre aurait 
cessé I — Ou que ce fût en moi qu'il eût cessé 
le premier. — Vous avez raison, je le sens. — 
Jam^s vous ne m'avea paru aussi aimable^, 
aussi bdle qoe dans ce moment, et si l'expé- 
rience du passé ne m'avait rendu circons- 
pect, je croirais voua aimer plus que ja- 

Et le marquis, en lui parlant ainsi, lui pso- 

les mains et les lui baisait 

Madame de la Pommera; e, renfermant en 
elle-même le dépit mortel dont elle était dé- 
chliée, reprit la parcrie et dit au marquis ; 



— 79 — 
« HaiB, marquis, qu'allons-nous derenfrî — 
Nous ne nous en sommesimposé nil'un ni l'au- 
tre; vous avez droit à toute mon estime, je ne 
crois pas avoir eotlÈrement perdu le droit que 
J'avais à la vfttre : nous continuerons de nous 
TOir. nous nous livrerons i, la confiance de la 
plus tendre amitié, Nous nous serons épargné 
touscesennuis,toutesces petites perfidies, tous 
ces reproches, toute cette humeur, qui accom- 
pagnent communément les passions qui finis- 
sent ; nous serons uniques dans notre espèce. 
Vous recouvrerez toute votre liberté, vousme 
rendrez la mienne; nous voyagerons dans le 
monde ; je serai le confident de vos conquêtes; 
J6 ne vous célei'ai rien des miennes si j'^n fais 
qu^ques-unes , ce dont je doute fort, car 
vous .m'aveE rendu dirticile. Cela sera déli- 
cieux. Vous m'aiderez de vos conseils, je ne 
VDOa reAiserid pas les miens dans les .cir- 
constances périlleuses oA vous croirez en 
avoir besoin. Qui sait ce qui peut arriver 
n est très vraisemblable que plus j'irai, plus 
vous gagnerez aus comparaisons, et que Je 
TOUS reviendrai plus passionné, plus tendre, 
iriufi convaincu que jamais que madame de la 
Pommerajç était la seule femme faite pour 
mon bonheur; et, après ce retour, ily atout 
i parier que je vous resterai jusqu'à la fin de 
ma vie. — S'il arrivut qu'à votre retour vous 
ne me trouvassiez plus! car enfin, marquis, 
on n'est pas toujours juste, et il ne serait pas 



— 80 — 

impossible que je me prisse de goût, de fan- 
taisie, de passion même pour un autre qui ne 
vous vaudrait pas. — J'eo seras assurément 
désolé, mais je n'aurais point à me plaindre; 
je ne m'en prendrais qu'au sort, qui nous au- 
rait séparés lorsque nous étions unis, et qui 
nous rapprocherait lorsque nous ne pourrions 
plus l'être... ■ Apris cette conversation. Ils 
se mirent à moraliser sur l'Inconstance du 
cœur humain, sur la frivolité des serments, 
sur les liens du mariage. 

M. le marquis des Arcis et madarae'dela 
Pommeraye s'embrassèrent, enchantés I'uq de 
l'autre, et "se séparèreut Plus la dame s'était 
contrainte en sa présence, plus sa douleur fut 
violente quand il fBt parti, " Il n'est donc que 
trop vrai, s'écria-l-elle, il ne m'aime plus [...» 
Je ne vous ferai pas le détail de toutes nos 
extravagances quand on nous délaisse, vous 
en seriez trop vains. Je vous atdit que cette 
femme avait de la fierté, mais .elle était bien 
autrement vindicative. Lorsque les premières 
fureurs furent calmées et qu'elle Jouit de toute 
la tranquillité de son indignation, eUe songea 
à so venger, mais à se venger d'une mani&rc 
cruelle, d'une manière à efirayer tous ceux 
qui seraient tentés à l'avenir de séduire et de 
tromper une honnête femme. Elle s'est ven- 
gée, elle s'est cruellement vengée; sa ven- 
geance a éclaté et n'a corrigé personne. 

A force d'y rêver, voici ce qui lui vint en 



'idée : madame de la Pommeraye avait autre- 
fois connu une femme de province' qu'un pro- 
cès. avait appelée à Paris avec sa fille. Jeune, 
belle et bien élevée. Elle avait appris que 
cette femme, ruinée par la perte de son pro- 
cès, en avait été réduite à tenir tripot. On 
s'assemblait chez elle, on jouait, on aoupait, 
et communément, un ou deux des convives 
restaient, passaient la nuit avec madame OU 
mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de 
ses gens en quête de ces créatures. On les d^ 
terra; on les invita à faire visite à madame 
delà Pommeraye, qu'elles se rappelaient à 
peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom 
de madame et de mademoiselle d'Aisnon, ne 
se firent pas attendre; dès le lendemain, la 
mère se rendit chez madame de la Pomme- 
raye. Après les prei%Iers compliments, ma- 
dame de la Pommeraye demanda à la d'Ais- 
non ce qu'elle avait fait, ce qu'elle faisait 
depuis la perte de son procès. 

Il Pour vous parler avec sincérité, lui ré- 
pondit la d'Aisnon, je fais un métier périlleux, 
in^me, peu lucratif, et qui me déplaît ; mais 
la nécessité contraint la loi. J'étais presque ré- 
solue à mettre ma fille à l'Opéra ; mais elle n'a 
qu'une petlie voix de chambre, et n'a Jamais 
été qu'une danseuse médiocre. Je l'ai prome- 
née, pendant et après mon procès, chez des 
magistrats, chez des grands, chez des prélats, 
chez des financiera, qui s'en sont accommodés 



pour nn terme, et qui l'ont laissée là. Ce n'est 
pas qu'elle ne soit belle comme im ao^e, 
qu'elle n'ait de U finesse, de la grltce; mafs 
aucun esprit de libertinage, rien de ces ta- 
lents propres à réveiller la langueur d'hom- 
mes blasés. Mais ce qui nous aie plus nui, c^eet 
qu'elle s'était entêtée d'un petit abbé de qua- 
lité, impie. Incrédule, disstdu, hypocrite, anti- 
jriiikwophe, que je ne vous nommerai pas ; 
mais c'est le dernier de ceux qui, pour arri- 
rer à répiscopat, ont pris la route qui est en 
même temps la plus sûre et qui demande le ' 
moins à& talent Je ne sais ce qu'il faisait «o- 
tendre à ma fille, à qui il venait lire tous les 
matins les Teuillets de son dîner, de son sou- 
per, de sa rapsodie. Sera-t-il évéque, ne le et- 
ra-t-il pas? Heureusement . ils se sont brouil- 
lés. Ma fille lui ayant demandé un jour s'il 
connaissait ceui contre lesquds écrivait, et 
l'abbé lui ayMit répondu que non ; s'il avait 
d'autres sentiments que ceux qu'il ridicolisait, 
et l'abbé lui ayant répondu que non, elle se 
laissa emporter à sa vivacité, et lui rei»'éaenta 
que son râle était celui du plus médiactet du 
plus fauK d^ hommes...' Madune de la Pom- 
meraye lui demanda si elles étalent fort con- 
nues, ■ Beaucoup trop, malheureuseMent. — 
A œ que je vols, vous ne teœei point à votre 
étstti — AnctinemMtt, et ma fille me proteste 
tiovs les jours que la condition la phis mal- 
faeureose lui paraît préférable à la sienne:; alla 



— S3 — 
en est d'une mélancolie qui achève d'éloigner 
d'elle... — Si ja me mettais en tête de vous 
faire à l'une et à l'autre le sort le plus brll^ 
lant, TOUS y consentiriez dûncî — A bien 
moina. — Hais il s'agit de savoir si vous pou- 
vez me promettro de voua conformer à la 
rigrueur des conseils qu&Je vous donnerai.— 
Quels qu'ils soient, vous pouvez y compter. 
— Et vous serez à mes ordres quand il me 
plaira î — Nous les attendrons avec impa- 
tience. — Cela Dte suffît; retoumei-voua-en ; 
vous ne tarderez pas à les recevoir. En at- 
tendait, défaites-vous de vos meubles, vendez 
tout, ne réservez pas inëme vos robes, ai 
vous en avez de voyantes : cala ne cadrerait 
pointa mes vues. » 

Madame de la Po'nnter&ye monte dans son 
carrosse, court les faubourgs les plus éloi- 
guës du (juartier de la d'Aisnon, Ipue un petit 
appartement en maison honnête, dans le voi- 
sinage de la paroisse, le fait meubler le plua- 
succinctement qu'il est possible, iDvlte la 
d'Aisnoa et sa fille k àSœr, et les installe ou 
le jour même ou quelques jours après, leur 
laissant un précis de la conduite qu'elles ont 
àtenlr: 

f Vous ne fré^nenterez poiot les prome- 
nades publiques, car il ne faut pas qu'on - 
vous découvre. 

■ Yoos ne recevrez personne, pas même 
vos voisins et voisines, parce qu'il faut que 



vous affectiez la plus profoDde retraite. 

n Vous prendrez dès demain l'habit de dé- 
votes, parce qu'il faut qu'on vous croie telles; 

» Vous n'aurez chez vous que des livres de 
dévotion, parce qu'il ne Taut rien autour de 
vous qui puisse voua trahir. 

B Vous serez de la plus grande assiduité 
aux offices de la paroisse, jours de fête et 
jours ouvrables. 

n Vous, vous intriguerez pour avoir entrée 
au parloir de quelque couvent, le bavardage 
de ces recluses ne nous sera pas inutile. 

» Vous ferez connaissance étroite avec le 
- curé et les prStres de la paroisse, parce que 
je puis avoir besoin de leur témoignagô. 

n Vous n'en recevrez d'habitude aucun. 

B Vous irez à confesse et vous approcherez 
des sacrements au moins deux fols îe mois. 

• yous reprendrez votre nom de famille, 
parce qu'il est honnête et qu'on fera tût ou 
tard des informations dans votre province. 

» Vous ferez de temps en temps quelques 
petites aumûnes, et vous n'en recevrez point, 
sous quelque prétexte que ce puisse être. Il 
faut qu'on ne vous croie ni pauvres ui riches. 

» Vous filerez, vous coudrez, vous tricote- 
rez, vous broderez et vous donnerez aux da- 
mes de charité votre ouvrage h vendre. 

» Vous vivrez de la plus grande sobriété : 
deux petites portions d'auberge; et puis c'est 
tout 



«[, Google 



Il Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni 
vous sans elle. De tous les moyens d'édiâer à 
peu de frais, vous n'en négligerez aucun. 

» Surtout jamais chez vous, je vous le ré- 
pète, ni prêtres, ni moines, ni dévotes. 

n Vous irez dans les rues les yeux baissés; 
à l'église, vous ne verrez que Dieu. 

» J'en conviens, cette vie est austère; mais 
elle ne durera pas, et je vous en promets la 
plus signalée récompense. Voyez, consultez- 
vous, si cette contrainte vous parait au-des- 
sus de vos forces, avouez-le-moi, je n'en serai 
ni offensée ni surprise. J'oubliais de vous 
dire qu'il seraità propos que vous vous fissiez 
un verbiage de la mysticité, et que l'histoire 
de l'Ancien et du Nouveau Testament vous 
devint familière, afia qu'on vous prenne ponr 
des dévotes d'ancienne date. Faites-vous jaiï- 
sénistes ou molinistes, comme il vous plaira; 
Efiais le mjeui sera d'avoir l'opinion de votre 
curé. Ne manquez pas à tort et à travers, 
dans toute occasion, de vous déchaîner con- 
tre les philosophes ; criez que Voltaire est 
l'Antéchrist; sachez par cœur l'ouvrage de 
votre petit abbé , et colportez-le , s'il le 
Iaut...n 

Madame de ta Pommeraye ^outa : a Je ne 
vous verrai point chez vous, je ne suis pas 
digne du commerce d'aussi saintes femmes ; 
mais n'en ayez aucune Inquiétude; vous vien- 
drez Ici clandestinement quelquefois, et nous 



— 86 — 
noua dédommagerona, en petit comité, de 
votre régime pénitent. Hais tout en Jouant la 
dévotiwi, n'allea pasvonsen empêtrer. Qoant 
aux dépçDsesde votre petit nétMge, c'est mon 
aO^ire. SI mon projet réussit, vous n'aurez 
plus besoin de moi ; a'ii indique sans qu'il y 
ait de votre faute, je suis assez riche pour 
vous assurer an sort honnête et m^llenrque 
l'état'qoe vous m'aurez sacrifié. Haissartout 
soumission absolue, illimitée à mes volontés, 
sans quoi je ne réponds de rien pour le pré- 
sent et je ne m'engage à riea pour l'avenir. ■ 
Tandis que nos doux dévotes édifiaient et 
que la bonne odeur de leurpiétéetde lasain- 
teté de leurs mœurs se répandait à la ronde', 
madame de la Pçmmeraye obserrait avec 
le marquis les démonstrations extérieures de 
l'estime, de l'amitié, de la confiance la pins 
parfaite. Toujours bien venu, jamais ni grondé 
nf bondé, même après de longues absences, 
il lui racontait toutes ses petites bonnes 
fortunes, et elle paraissait s'en amuser fran- 
chement Elle lui donnait ses conseils dans 
les occasions d'un succès difâcile; die lui 
jetait quelquefois des mots de mariage; mais 
c'était d'un ton si désintéressé, qu'on ne pou- 
vait la soupçonner de parler pour elle. Si le 
marquis iu.i adressait quelques-nns de cespro- 
poa tendres ou galants dont on ne peut guère 
se dispenseir avec une femme qu'on a connue, 
ou elle en sourialt,ouelle,les laissait tomber. 



— 87 — 
A l'eQ croire, son cœur était paisible ; et, ce 
qu'elle n'aurait Jamais imaginé, elle éprouv&ît 
qu'un uni t^ que lui suffisait au tKmheur de 
la vie ; et puis elle n'était plus de la pre- 
mière jeunesse, et ses goûts étaient bien 
éinoussés. « Quoi 1 vous n'avez rien à me con- 
fier? — Non. — Mais le petit comte, mon 
atnîe, qui vous pressait si vivement de mon 
règne î — Je lui ai^ernié ma porte et je ne 
le vois plus, — C'est d'une bizarrerie 1 Et 
pourquoi l'avoir éloigné î — C'est qu'il ne 
me plaft pas. — Ahl madame, je crois vous 
deviner : vous m'aimez encore. — Cela se 
peut — Vous comptée sur un retour.— Pour- 
quoi nonî — Et vous vous ménagez teua les 
avantages d'une conduite sans reproche. — Je 
le crois. — Et si j'avais le bonheur ou le 
maJheur de reprendre, vous vous feriez au 
moins un mérite du silence que vous garde- 
rie» sur mes torts. — Vous me croyez bien 
délicate et bien généreuse. — Mon amie, après 
ce que vous avez fait, i! n'est aucune sorte 
d'héroisme dont vous ne soyez capable. — Je 
ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez. , 
— Ma foi, je cours le plus grand danger avec 
vous, j'en suis sûr. » 

11 y avait environ trois mois qu'ils en étaient 
an même point, lorsque madame de la Pom- 
meraye tarât qu'il était temps de mettre en 
Jeu ses grands ressorts. Un jour d'été qu'il 
fusait beao, et qu'elle attendait le marquis fk 



dîner, elte fît dire à la d'AisDoa et à sa fille 
de se rendre au Jardin du Boi. Le marquis 
vint; on servit de bonoe heure ; on dîna : on 
dîna gaiement. Après diner, madame de la 
Pomnoeraye propose une promenade an mar- _ 
quls, s'il n'avait rien de plus agréable à faire. 
li n'y avait ce jour-là ni Opéra ni Comédie ; 
ce fut le marquis qui en fit la remarque, et, 
pour se dédommager d'un spectacle amusant 
par un spectacle utile, le hasard voulut que 
ce fut lui-même qui invitât la marquise h 
aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas re- 
fusé, comme vous pensez bien. Voili les che- 
vaux mts; les voilà partis, les voilà arrivés 
au Jardin du Roi, et les voilà mêlés dans la 
foule, regardant tout et ne voyant rien, 
comme les autres. 

Au sortir du Cabinet, le marquis et sa 
bonne amie se promenèrent dans le jardin. 
Ils suivaient la première allée qui est à droite 
en entrant, proclie l'école des arbres, lors- 
que madame de la Pommeraye lit un cri de 
surprise, en 'disant : « Je ne me trompe pas, 
, je crois que ce sont elles ; oui , ce sont elles- 
mêmes. •> Aussitôt on quitte le mr.rquis, et 
l'on s'avance à la rencontre de nos deui dé- 
votes. La d'Aisnon fille était à ravir sous ce 
vêtement simple, qui, n'attirant point le re- 
gard, fixe l'attention tout entière sur la per- 
sonne : « Ah 1 c'est vous madameT — Oui, c'est 
moi. — Et comment vous portez-vous 7 et 



qu'ëtss-vous devenue depuis une éternité 7 

— Vous savez nos malheurs; il a bien fallu 
s'y résigner et vivre retirées comme il con- 
venait à notre petite.fortune, sortir du monde, 
quand on ne peut plus s'y montrer décem- 
ment — Mais, moi, me délaisser, moi qui ne 
suis pas du monde et qui ai toujours le bon 
esprit-dele trouver aussi maussade qu'il l'estl 

— Un des inconvénients de l'infortune, c'est 
la méfiance qu'elle inspire : les indigents crai- 
pient d'être importuns. — Vous, importunes 
pour moi! Ce soupçon est une bonne injure. 

— Madame, J'en suis tout à fait innocente; 
je vous ai rappelée dix fois à maman, mais 
elle me disait : Madame de la Pommeraye... 
personne, ma fille, ne penfie plus à nous. — 
Quelle injustice 1 Asseyons-nous, nous cau- 
serons. Voilà monsieur le marquis des Arcis; 
c'est mon ami, et sa présence ne nous gênera 
pas.Comme mademoiselle est grandie] comme 
elle est embellie depuis que nous ne nous 
sommes vues I — Notre position n cela d'a- 
vantageux, qu'elle nous prive de tout ce qui 
nuit à la santé : voyez son visage , voyez 
ses bras, voilà ce qu'on doit à la vie fru- 
gale et réglée, au sommeil, au travail, à la 
bonne conscience, et c'est quelque chose... » 
Ou s'assit, on s'entretint d'amitié. La d'Ais- 
non mère parla bien, la d'Aisnon fille parla 
peu. Le ton de la dévotion fut celui de l'une 
et de l'autre, mais avec aisance et sans pru- 



«[, Google 



— 90 — 
derfe. Lon^emps avant ta chute du jour, nos 
deux dévotes se levèrent On leur représenta 
qu'il était eucore de bonne heure ; la d'Aïs- 
non mère dit assez haut, à l'oreille de ma- 
dame de la Pommeraye, qu'elles avalent en- 
core nn exercice de piété i, remplir, et qu'il 
leur était impossible de rester pins long- 
temps. Elles étalent déjà & quelque distance, 
lorsque ntadame de la {>oromeraje se r^rocbs 
de ne leur avoir pas demandé leur demeure, 
et de ne leur avoir pas appris la sienne ; 
11 Cest une faute, ajouta-t-ellej' que je n'au- 
rais pas commise autref<rfs. » Le marquis 
courut pour la réparer ; elles acceptèrent 
l'adresse de madame de la Pommeray e ! mais, 
quelles que furent les instances dn marquis, 
il ne put obtenir la leur. 11 n'osa pas leur of- 
frir sa voiture, en avouant à madame de la 
Pommerare qu'il en avait été tenté. 

Le marquis ne manqua pas de demander à 
madame de la Pommeraie ce que c'étaient que 
ces deux femmesL « Ce sont deux créatures 
plus heureuses que nous. Voyea la belle santé 
dont elles jouissent I la sérénité qui règne 
sur leur visage 1 l'innocence, la décence qui 
dictent leurs proposl On ne voit point cela, 
on n'entend point cela dans nos cercles. 
Nous plaignons les dévots; les dévots nous 
plaignent; et, à toot prendre, je penche à 
croire qu'ils ont raison. — Hais, marquise, 
est-ce que vous séries tentée de devenir dé- 



,. Google 



— 9i — 
voteî — Pourquoi psa ï — Prenez-y garde, je 
ne voudrais pas que notre rupture, si c'&x 
est une, voue meoît jusque-là. — Et votts ai- 
meriez mieux que je rouvrisse ma porte au 
petit comte ï — Beaucoup mieux. — Et tou8 
me le conseîlIerieaT — Sans balancer... ■ 

Madame de la Pamneraye dit au marquis 
ce qu'elle savait du nom, de la province, du 
premier état et du procès des deux dévotes, 
y mettant tout riutérët et tout le pathétique 
possible ; puis eile ajwta : « Ce soDt deux 
femmes d'un mérite rare, la fille surtout 
Vous concevez qu'avec une figure eomme la 
sienne on ne manque de rien ici quand on 
veut «u faire ressource ; mais elles ont p>ré- 
téré une hoan{|te modicité à mue aisance 
bonteuse; ce qui ieur reste est si mince qu'en 
vérité je ne sais comment elles font pour 
subsister. Cela travaille nuit et jour. Suppor- 
ter riEdtgeuoe quand on y est né, c'est ce 
qu'une multitude d'iiommes savent faire; 
mais passer de l'opulence au plus étroit né- 
eessaire, s'en contenter, y trouver la félicité, 
c'est <^ que je ne comprends pas. Voilà à quoi 
sert laraligion. Nos pliitosoptaes auront beau 
dire, ta rtiigion est une bonne chose. — Sur^ 
tout pour Us malheureux. — Et qui est-ce 
qui ne l'est pas, plus ou moins ? — Je veux 
moorir si vous ne devenez dévote. — Le grand 
malheur 1 Cette vie est si peu de chose, quand 
on U compare Jt une éteruilé k venir! — 



«[, Google 



— 92 — 
Mais vous parlez déjà commeuQ missionnaire. 
— Jet parte comme une femme persuadée. Là, 
marquis, répondez-moi vrai : toutes nos ri- 
ctiesses ne seraient-elles pas de bien pauvres 
guenilles à nos yeux si nous étions plus pé- 
nétrés de l'attente des biens et de la crainte 
des peines d'une autre vie T Corrompre une 
jeune fille ou une femme attachée^ son marf, 
avec la croyance qu'on' peut mourir entre 
ses bras et tomber tout à coup dans des sup- 
plices sans fin, convenez que ce serait le 
plus incroyable délire. — Cela se fait pour- 
tant tous les jours. — C'est qu'on n'a point 
de foi, c'est qu'on s'étourdit. — C'est que 
nos opinions religieuses ont peu d'influence 
sur nos mreurs. Mais, mon amie, je vous jure 
que vous vous aclieminez à toutes jambes au 
confessionnal. — C'est bien ce que je pour- 
rais faire de mieux. — Allez, vous êtes foUe; 
vous avez encore une vingtaine d'années de 
jolis péchés à faire : n'y manquez pas; en- 
suite, vous vous en repentirez, et vous irez 
vous en vanter aux pieds du prêtre, si cela 
vous convient... Mais volià une conversation 
d'un tour bien sérieux; votre imagination 
se noircit furieusement, et c'est l'effet de cette 
abominable solitude où vous vous êtes ren- 
foncée. Croyez-moi, rappelez au plus tOt le 
petit comte; vous ne verrez plus ni diable ni 
enfer, et vous serez cliarmante comme aupa- 
ravant Vous craignez que je vous le reprocbe 



«[, Google 



— 93 — 
si nous nous raccommodons jamais ; mais 
d'abord nous ne nous raccommoderons peut- 
être pas, et, paruneappréheDsion bien ou mal 
fondée, vous vous privez du plaisir le plus 
douT, et, en vérité, l'honneur de valoir mieux 
que moi ne vaut pas ce sacrifice. — Voua di- 
tes bien vrai ; aussi n'est-ce pas là ce qui me 
retient... ■ Ils dirent encore Ijeaucoup d'au- 
tres choses que je ne me rappelle pas. 

Après quelques tours d'allées, madame de 
la Pommeraye et le marquis remontèrent en 
voiture. Madame de la Pommeraye dit : 
V Comme cela me vieillit I Quand cela vint 
à Paris, cela n'était pas plus haut qu'un , 
chou. -^ Vous parlez de la fille de cette 
dame que nous avons trouvée à la pro- 
menade? — Oui. C'est comme dans un jar- 
din où les roses fanées font place aux roses 
nouvelles. L'avez-vous regardée 7 — Je n'y ai 
pas manqué. — Comment la trouvez-vous î — 
C'est la tête d'une vierge de Raphaël sur le 
corps, de sa Galatée ; et puis une douceur dans 
la voix 1 — Une modestie dans le regard 1 — 
Une bienséance dans le maintien I — Une dé- 
cence dans le propos qui ne m'a frappée 
dans aucune ftlle comme dans celle-là. Voilà 
l'effet det'éducatlon.— Lorsqu'elle est prépa- 
rée par un bon naturel. > 

Le marquis déposa madame de la Pomme- 
raye à sa porte, et madame de la Pommeraye 
n'eut rien de plus pressé que de témoigner à 



u. Google 



— 94 — 
nos deux dévotes combien etle était BatisfaîU 
de la manière dont '^les avaient rempli le» 
pûle. 

De «e jour, le marquis devint plos «ssido 
•dtiw madame de ta P<Mameraye, qui b'h 
aperçut sans lui en<tefflaoder la raison. Elis 
ne loi parlait jamais la première des denx dt 
votes, elle attendait qu'il entamât ce teite. 
ce que le marquis faisi^t toiijonrs d^impS' 
tienoe, et avec nne IndifTérence mal simitiée. 

LE UAHQD1B. — Avea-vous vu vas amies 3 

MADUK DE LA FOHHUBRAVE. — NOD. 

LE MARQois. — Savez- VOUS que cela n'est p^ 
trop bien 1 Viws êtes riche, elles sont dansis 
malaise, et vous ne les invitei pas même il 
manger quelqntfois t 

■AKAME DE LA POHHERAVÏ. — JS mO CniJ^ 

on peu mieux connue de monsienr te marH 
quis. L'amour autrefois me prêtait des verl 
tus ; atgoord'liui l'amitié me prête deedéfauls. 
Je les al invitées dix fois sans avoir pn le 
obtenir nne. Elles refusent de venir chei 
moi, par des. idées singulières ; et <iuand ji 
les visite, il faut que je laisse mon carrosse à 
rentrée de la rue, et que j'aille en déeb)- 
biUé, sans rouge et sans diamants. 11 ne fa<^ 
p» trop s'étonna de leur circonspecUon 
un faux rapport suffirait pour aliéner l'esprt 
d'an certain nombre de personnes blenfaisaii 
tas, et les priver de leurs seconrs. Marquis 
le bien apparemment coûte beaucoup & faire 



«[, Google 



LE HAnQtns. — Surtout aux dérots. 

MADAME DC U POHMERATE. — Puisque Ifl plUB 

léger prétexte suffit pour les en dispenser, si 
l'on savait que j'y prends intérêt, bientôt on 
dirait : Madame de la Porameraye les pro- 
tège, elles n'ont besoin de rien... Et TOilà les 
cbarltés suppnimées. 

LE HARQns. — Les charités 1 

HADAHB DE LA poMUEitAïE. — OdI, ntouslear, 
les charités. 

LE MARQUIS. — Vous les coDualssez, et elks 
en sont aux charités? 

MADAME DE LA rO)IMERATE. — ^EoCOreiDe fOlS, 

marquis, je vois bien que vous ne m'almea 
plus, et qu'une partie de votre estime s'en est 
i^lée avec votre tendresse. Et qui estr-ee qui 
vous a dit qne si ces femmes étaient dans' le 
besoin des aumônes de la paroisse, c'était de 
ma faute T 

LE MARQDis. — PardoD, madame, mille par- 
dons, j'ai tort. Hais quelle ralsrai de se refu- 
ser h la bienveillance d'one amie T 

NiDAME DE LA poMMEKÀYE. — Ah I marqais, 
noos sommes bien loin, nous autres gens du 
monde, de connaître les délicatesses scrupu- 
leuses des âmes timoréesl Elles ne crtdeat pas 
pouvoir accepter les secours de, toute per- 
sonne indistinctement 

LE miuquis. — C'est nons Ater te meilleur 
moyen d'expier nos folles dissipations. 

madame de la fommerati:. — Point du toot. 



«[, Google 



Je suppose, par exempte, que d 
marquis des Arcis fût touché de compassion 
pour elles ; que ne faii-II passer ses secours 
par des mains plus dignes? 
LE HiRQDis. — Et moins sûres. 

MADAME DE LA POHHF.RAYE. — Cela SB peut 

LE MARQUIS. — Diie:j-moi, si je leur envoyais 

une vingtaine de louis, croyez-vous qu'elles 
les refuseraient? 

MADAME DE LA POHHERATE. — J'en SUlS Sûre. 

Et ce refus vous semblerait déplace dans une 
mère qui a un enfant charmant? 
LE MARQUIS. — Savez-vous que j'ai été tenté 

de les aller voir? I 

MADAME DE LA POMMERÀYE. Je IC CrOlS. ' 

Marquis, marquis, prenez garde à vous; voil^ 
un mouvement de compassion bien subit et 
bien suspect. 

LE MARQUIS. — Quoi qu'il cu solt, m'aii- 
raient-elles reçu î 

MADAME DELA poMMEiiAïE.— Non,certes;avec 
l'éclat de votre voiture, de vos habits, de vos 
gens, et les charmes de la jeune personne, It 
n'en fallait pas davantage pour apprêter au 
caquet des voisins, des voisines, et les perdre. 

LE HAitQuis. — Vous me chagrinez, car, cer- 
tes, ce n'était pas mon dessein. Il faut donc 
renoncer à les secourir et à les voir? 

MADAME DE LA POMMERAYE. — Je le CfOiS. 

LE MARQUIS. — Mais si je leur faisais passer 
mes secours par votre moyen ? 



u. Google 



— 97 — 

HADAHE DE LA KIIIIIERAYE. — Je DO CroiS paS 

ces secours-là assez purs pour m'en charger. 
LE y*RQDis. — Voilà qui est crue] 1 

MADAME DR LA POMIIERATE. — OuI, Crufil, 

c'est le mot. 

LE uiRQUis. — Quelle vision I Uarquise, 
vous vous moquez. Une jeune flUe que je n'^ 
jamais vue qu'une fols... 

MADAME DE LA POMUERATE. — MalS dU petit 

nombre de celles qu'on n'oublie pas quand 
on les a vues. 

LE MARQUIS.— H est vraî que ces flgures-là 
vous suivent. 

MADAME DE LA poMMERATE. — Marqnls, pre- 
nez garde à vous ; vous vous préparez des 
chagrins, et j'aime mieux avoir ù. vous en 
garantir que d'avoir à vous en consoler. 
N'allez pas confondre celles-ci avec celles 
que vous avez connues ; cela ne se ressemble 
pas ; on ne les tente pas, on ne les séduit 
pas, on n'en approche pas, elles n'écoutent 
pas, on n'en vient pas à bout. 

Après cette conversation, le marquis se 
rappela tout à coup qu'il avait une afft^re 
pressée; il se leva brusquement et sortit sou- 
cieux. 

Pendant un assez long intervalle de t«mp&, 
le marquis ne passa presque pas un Jour sans 
voir madame de laPommeraye; mais il arri- 
vait, il s'asseyait. Il gardait le silence; ma- 
dame de la Pommeraye parlait seule ; le mar- 



«[, Google 



qnjs, au bout d'un quart d'heure, se levait et 
s'en allait. 

H fit ensuite uua éclipse de près d'un mois, 
après laquelle II reparut, mais triste, mais 
mélancolique, mais défait. La marquise, en 
le voyant, lui dit : « Comme voua voiljt fait 7 
d'oà Bortez-vousî Est-ce que vous avez passé 
tout ce temps en petite maison ï 

LE MARQcis. — Ma foî, à peu près. De déses- 
poir, je me suis précipité dans un Ubertloage 
affreux. 

UADAHB D8 LA POXMEBÀTE. — Commeut 1 de 



LE HARQUiS. — OuI, de déscspoIr,.. 

Après ce mot, il se mit à se promener en 
long et eii large, sans mot dire ; il allait aux 
fenêtres, il regardait le ciel, il s'arrêtait 'de- 
vant madame de la Pommeraye; il allait à la 
porte, il ai^elait ses gens, à qui il n'avait rien 
à dire ; il les renvoyait ; il rentrait, il revenait 
k madame de la Pommeraye, qui travaillait 
sans l'apercevoir ; Il voulait parler, 11 n'osalL 
Enfin, madame de la Pommeraye en eut pitié, 
et lui dit : n Qu'avez-vous 7 Ou est un mois 
saus vous voir ; vous reparaissez avec un vi- 
sage de déterré, et vous rOdez comme une 
4me en peine. » 

LE HARQcis. — Je n'y puis plus tealr, il faut 
queje vous dise tout. J'ai été vivemeut frappé 
de la fille de votre amie ; J'ai tout, mais tout 
tait pour l'oublier ; et plus j'ai fait, plos Je 



«;, Google 



— 99 — 
m'eD finis souvenu. Cette créature angélique 
m'obsède; rendez-moi un service important 

MADAHE DC LA POHHERAYE. — Qualî 

t LE HARQUts. — Il faut absolument que je la 
revoie et que je vous en aie l'obligation. J'ai 
mb mes grisons en campagne. Toute leur 
venue, toute leur allée est de chez elles h 
l'église, et de l'églse chez elles. Dix fois je 
me suis présenté à pied sur le chemin, elles 
ne m'ont senlement pas aperçu; je me sais 
planté EUT leur porte Inutilement Elles m'(»tt 
d'abord rendu lib;.>rC<n comme un sapajou, 
puis dévot ccKnme un ange; Je n'ai pas man- 
qué la messe une ibis depuis quinze jours. Ahl 
mon amie, quelle figure 1 qu'elle est belle !... 
Madame de la Pommeraye savait tout cela. 
u C'est-à-dire, répondit-elle au marquis, qu'a- 
près avoir mis tout en œuvre pour guérir, 
vous n'avez rien omis pour devenir, fou, et 
que c'est le dernier parti qui vous aréussîl 

LE HABQUiS. — Et réussi. Je ne saurais vous 
exprimer à quel point. N'aurez-rous pas com- 
passion de moi, et ne vous devral-je pas le 
bonheur de la revoir? 

HADAHE DE LA POHHERALE. — La ChOSO &t 

difficile, et je m'en occuperai, mais à une 
condition : c'est que vous laisserez ces Infor- 
tunées en repos, et que vous cesserez de les 
tourmenter. le ne vous cèlerai point ce 
qu'elles m'ont écrit de votre persécution avec 
amertume, et voilà leur lettre. 

Google 



— iOO — 
La lettre qu'on doonait à lire au marquis 

'avait été concertée entre elles. C'était ia d'Ais- 
non fiile qui paraissait l'avoir écrite rar i'or- 
dre de sa mère, et l'on y avait mis d'hon- 
nête, de doux, de touchant, d'élégance et 
d'esprit, tout ce qui pouvait renverser ia tête 
dumarquis^Aussi en accompagnai t-it chaque 
mot d'une exclamation ; pas une phrase qu'il 
ne relûtj il pleurait de Joie; il disait à ma- 
dame de la Pommeraie : « Convenez doue, 
madame, qu'on n'écrit pas mieux que cela. — 
i'ea conviens. — lit qu'à chaque ligne on se 
sent pénétré d'admiratioD et de respect pour 
des femmes de ce caractère I — Cela devrait 
être, — Je vous tiendrai ma parole; mais 
songez, je vous eu supplie, à ne pas manquer 
à la vôtre, n 

uâdahe de lji fohherave. — En vérité, mar- 
quis, je suis aussi Toile que vous. 11 faut que 
vous ayez conservé un terrible empire sur 
moi ; cela m'effraye. 

LE MAitQuis. — Quand la reverrai-Jel 

HADAHE DE LA POHHEHAVE. — Je n'en SalS 

rieu. Il faut s'occuper premièrement du moyen 
d'arranger la chose, et d'éviter tout soupçon. 
Elles ne peuvent ignorer vos vues ; voyez la 
couleur que ma complaisance aurait à leurs 
yeux, si elles s'imaginaient que j'agis de con- 
cert avec vous 1... Mais, marquis, entre nous, 
qu'ai-je besoin de cet emharras-là î Que ii:),':m- 
porte que vous aimiez, que voua n'aimiez 



— 101 — 
pasî que vous extravaguiezT Démêlez votre 
fusée vous-même. Le rôle que vous me faites 
faire est aussi trop siogulier. 

LE HAnQUJS. — Mon amie, si vous m'abaa~ 
donnez, je suis perdu 1 Je ne vous parlerai 
polDt de moi, puisque je vous offeuserais; 
mais je vous conjurerai par ces intéressantes 
et dignes créatures qui vous sont si chères : 
vous me connaissez, épargnez-teur toutes les 
folies dont je suis capable. J'irai chez elles; 
oui, j'irai, je voua en préviens; je forcerai 
leur porte, j'entrerai malgré elles, je m'as- 
soieral ; je ne sais ce que je dirai, ce que je 
ferai ; car que n'avez-vous point à craindre 
de rétat violent où ja.suis7... 

Vous remarquerez que, depuis le commen- 
cement de cette aventure jusqu'à ce moment, 
le marquis des Arcîs n'avait pas dit un mot 
qui ne fût un coup de poignard dirigé au 
cœur de madame de la rommeraye. l'allé étouf- 
fait d'indignation et de rage; aussi répondit^ 
elle au marquis, d'une voix tremblante et en- 
trecoupée : 

« Mais vous avez raison. Ahl si j'avais été 
aimée comme cela, peut-être que... Passons 
là-dessus... Ce n'est pas pour vous que j'agi- 
rai ; mais je me flatte du moins, monsieur le 
marquis, que vous me donnerez du temps, a 

LE iTAitQiiis. — Le moins, le moins que je 
pourrai. 

Uadame de la Pommeraye disait : Je souf- 



— 102 — 
Ire, mais Je ne souffre pas seule. Cruet homme t 
j'ignore qUelle sera la durée de mon tour- 
ment, mais j'éterniserai le tien... > Elle tint le 
marquis prËs d'un mois daos l'attente de l'en- 
trevue qu'elle avait promise, c'est>-à-direqu'elle 
lui laissa tout )e temps de pAtir, de se bien 
enivrer, et que, sous prétexte d'adoucir la 
longueur du délai, elle lui permit de l'eatre- 
tenir de sa passion. Le marquis venait doue 
tous les jours causer avec madame de la 
Pommeraye, qui achevait de l'irriter, de l'en- 
durcir et de le perdre par les discours les 
plus artificieux. Il s'Informait de la patrie, de 
la naissance, de l'éducation, de la fortune et 
du désastre de ces femmes ; il y revenait sans 
cesse^ et ne se cro}'ait jamais assez iostruit et 
touché. La marquise lui faisait remarquer ie 
progrès de ses sentiments, et lui eu familiari- 
sait le terme, sous prétexte de lui en inspirer 
de refnx>i. ■ Marquis, lui disait-elle, prenez-y 
garde, cela vous mènera loin ; il pourrait ar- 
river un jour que mon amitié, dont vous faites 
un étrange abus, ne m'cxcu^àt ai à mes yeux 
ni aux vôtres. Ce n'est pas que tous les jours 
■on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, 
je crains fort que voua n'obteniez cette fille 
qu'à des conditions qui, jusqu'à présent, n'ost 
pas été de votre goût, n 

Lorsque madame de la Pommeraye crut le 
marquis bien préparé pour le succès de son 
dessein, elle arrangea avec les deux femmes 



qu'elles viendraient dîner chez elle, et avec 
le marquis que, pour leur donner le change, 
il les surprencirait en habit do ounpagne : ce 
qtti fut exécuté. 

On en était au second sen'ice, lorsqu'onan- 
nonça le marquis. Le marquis, madame de la 
Pommeraye et les deuxd'AJsnon jouèrent sU' 
périeurement l'embarras. <■ Madame, dit-il à 
madame de la Pommeraie, j'arrive de ma 
terre; 11 est trop tard pour aller chez mol, 
où l'on ne m'attend que ce soir, et je masuis 
flatté quevous na me refuseriez pasàdlner...» 
Et, tout eu parlant, il avait pris une chaise 
et s'était mis à table. Oa avait disposé lecou- 
vert de manière qu'il se trouvât à côté de la 
mère et en face de la flUe. Il remercia d'un 
clin d'œil madame de la Pommeraye de cette 
attention délicate. Après le trouble du pre-, 
mier instant, nos deux dévotes se rassurèrent. 
On causa, on fut mâme gai. Le marquis fut 
de la plus grande attention pour la mère, .et 
de la politesse la plus réservée pour la fille. 
C'était un amusement secret bien pUisant 
pour ces trois femmes, que le scrupule du 
marquis à ne rien dire, à ne se rien per- 
mettre qui pût les effaroucher. Elles eu- 
rent l'inhumanité de le faire parler dévo- 
tion pendant trois heures de suite, et madame 
de la Pommeraye lui disait : « Vos discours 
font merveilleusement l'éloge de vos parente ; 
les premières leçons qu'on en reçoit ne s'ef- 



,. Google 



— 104 — 

facent jamais. Voua entendez toutes les subr 
tllités de l'amour divin, comme si vous n'aviez 
été qu'à saint François de Salles pour toute 
nourriture. N'auriez-vous pas été un peu 
quiétisteî — Je ne m'en souviens plus... n II 
est iautlie de dire que nos dévotes mirent 
dans ta conversation tout ce qu'elles avaient 
de grâces, d'esprit, de séduction et do fincisse. 
On loucha en pissant le chapitre des pas- 
sions, et mademoiselle Duquénoi (c'était son 
nom de famille} prétendit qu'il n'y en avait 
qu'une seule de dangereuse. Le marquis fut 
de son avis. Entre les six et sept, les deux 
femmes se retirèrent, saus qu'il fût possible 
de les arrêter; madame de la Pommeraye 
préteudant avec madame Duquénoi qu'il fal- 
lait aller de préférence à son devoir, sans 
quoi il n'y aurait presque point de journée 
dont la douceur ne fat altérée par le re- 
mords. Les voilà parties, au grand regret du 
marquis, et le marquis en tëte-à-tâte avec 
madame de la Pommeraye. 

■lADAHE DE LA tOHHERAYE. — Eh USD I mar- 

quis, ne faut-il pas que je sois bien bonne î 
Trouvez-moi à Paris une au tre femme qui en 
fasse autant. 

LE MARQUIS, en se jetant à ses genoux. — 
J'en conviens, il n'y en a qu'une qui vous* 
ressemble. Votre bonté me confond; vous êtes 
la seule véritable amie qu'il y ait au monde. 

MADAiiE DE LA powieiUTB. — Eles-YOus bien 



«[, Google 



— 106 — 

sûr de sentir toujours également le prix de 
mon procédé î 

LE MARQUIS. — Jq seraîs un monstre d'in- 
gratitude si j'en rabattais. 

HADAHE DE LA POMHERAYE. — CtiangeOUâ de 

texte. Quel est l'état de votre cœur 7 

LE MARQUIS. — Faut-il vous l'avouer fran- 
ctiementî il faut que j'aie cette fliie-Ià ou 
que j'en périsse, 

MADAME DE LA POUMERATE. — VoUS l'aureZ 

sans doute, mais ii faut savoir comme quoi. 
LE MARQUIS. — Nous verrous. 
MADAME DE LA pouMEBATE. — MarquIs, mar- 

quis. Je vous connais. Je ies connais : tout 
est vu. 

Le marquis fut environ deux mois sans se 
montrer chez madame de la Pomraeraje, et 
voici ses démarcties dans cet intervalle. 11 fit 
connaissance avec le confesseur de la mère 
et de la fille. C'était un ami du petit abbé 
dont je vous ai parié. Ce prêtre, après avoir 
mis toutes les difficultés hypocrites qu'on 
peut apporter à une intrigue malhonnête, et 
vendu le plus chèrement qu'il lui fut possible 
la sainteté de son ministère, se prêta à tout 
ce que le marquis voulut. 

La première scélératesse de l'homme de 
Dieu, ce fut d'aliéner la bienveillance du 
curé, et de lui persuader que ces deux proté- 
gées de madame de la Pommeraye obtenaient 
de la paroisse une aumOne dont elles prl- 



— 106 — 
valent des Indigents plus h plaindre qu'elles. 
Son but était de les amener à ses vues par la 
misère. 

Ensuite il travailla, au tribunal de la con- 
fession, ft jeter la division entre la mère et la 
fille. Lorsqu'il entendait Ja mère se(»lalndre 
de sa fille, il aggravait les torts de celle-ci et 
irritait te ressentiment de l'autre. Si c'était la 
fllle qui se plaignait de sa mère, il lui insi- 
nuait que la puissance des pères et mères sur 
leurs enfants était limitée, et que si la p»^ 
cution de sa mère était poussée jusqu'à un 
certain point, il ne serait peut-être pas im- 
possible de la soustraire à une autorité lyran- 
Dique. Puis il lui donnait pour pénitence de 
revenir è. conresse. 

Une autre fois, il lui parlait de ses charmes, 
mais lestement : c'était un des plus dange- 
reux présents que Dieu pût faire à une fem- 
me; de l'impression qu'en avait éprouvée on 
'honnête homme qu'il ne nommait pas, mais 
qui n'était pas difficile à deviner. Il passait de 
là & la miséricorde infinie du ciel et à son 
Indulgence pour des fautes que certaines cir- 
constances nécessitaient ; à la faiblesse de U 
nature, dont chacun trouve l'excuse en soi- 
même ; à la violence et à la généralité de 
certains penchants, dont les hommes les plus 
saints n'étalent pas exempts. Il lui demandait 
ensuite si elle n'avait point de désirs, si le tem- 
pérament ne lui parlait pas en rêves, si la pré- 



sence des hommies ne la troublait pas. Ensuite, 
il agitait la question si une femme devait cé- 
der ou résister à un homme- pasaonné, et lais- 
ser mourir et damner celui pour qui le sang 
de Jésus-Christ a élé versé, et il n'osait la dé- 
cider. Puis il poussait de profonds soupirs, il 
levait les yeux au ciel, il priait pour la tran- 
quillité des âmes en peiae... La jeune fille le 
laissait aller. Sa mère et madame de la Pom- 
meraye, à qui elle rendait Mèlement tes pro- 
pos du directeur, lui suggér-aieut des confi- 
dences qui toutes tendaient à l'encourager. 

Nos femmes ne doutaient pas qu'incessam- 
ment l'homme de Dieu ne hasardât de remet- 
tre une lettre à sa pénitente, ce qui fut fait ; 
mais avec quel mênngementi llnesavaitdequl 
elle était, il ne doutait point que ce ne fût de 
quelque Ame bienfais^te et charitable qui 
avait découvert leur misère, et qui leur pro- 
posaitdessecours;ilen remettait assez souvent 
de pareilles. « Au demeurant, vous êtes sage, 
madame votre mère est prudente, et j'exige 
que vous ne Couvriez qu'en sa présence. ■ 
Mademoiselle iJuquéuoi accepta la lettre et la 
remit à sa mère, qui la fit passer sur-le-champ 
à madame de la Pommeraye. Celle-ci, munie 
de ee papier, fit venir le prêtre, l'accabla des 
reproches qu'il méritait, et le menaça de Je 
déférer h ses supérieurs si elle entendait en- 
core parler de lui. 

Daos cette lettre, le ma rq^uls s'épuisait en 

1^ 



J 



— 108 — 

éloges de sa propre personne, en éloges de 
mademoiselle Duquénoi ; peignait sa passion 
aussi violente qu'elle l'était, et proposait des 
conditions fortes, même un enlèvement 

Après avoir fait la leçon au prêtre, madame 
de la Pommeraye appela le marquis chez 
elle, lui représenta combien sa conduite était 
peu digne d'un galant bomme, jusqu'où elle 
pouvait être compromise ; lui montra sa lettre 
et protesta que, malgré la tendre amitié qui 
les unissait, elle ne pouvait se dipenser de 
la produire au tribunal des lois, ou de la re- 
mettre à madame Duquénoi, s'il arrivait quel- 
que aventure éclatante à sa fllle. v Ah I mar- 
quis, luidit-elie, l'amour vous corrompt;vous 
êtes mai né, puisque le faiseur de grandes 
choses ne vons en inspire que d'avilissantes. 
Et que vous ont fait ces pauvres femmes, 
pour ajouter l'ignominie à la mlsèreï Faut-Jl 
que, parce que cette fiile est belle et veut res- 
ter vertueuse, vous en deveniez le persécu- 
teur î Est-ce à vous à lui faire détester un des 
plus beaux présents du ciel V Par où ai-je mé- 
rité, moi, d'être votre complice 7 Allons, mar- 
quis, jetez-vous à mes pieds, demandez-moi 
pardon, et faites serment de laisser mes tris- 
tes amies en repos... » Le marquis lui promit 
de ne plus rien entreprendre sans son aveu, 
mais qu'il fallait qu'il eût cette fille, à quel- 
que prix que ce fût. 

Le marquis oe fut point du tout fidèle k sa 



«[, Google 



parole. La mère était instruite, il ne balança 
pas à, s'adresser à elle. H avoua le crime de 
son projet, il offrit «ne somme considérable, 
des espérances que le temps pourrait amener, 
et sa lettre fut accompagnée d'un écrln de 
riches pierreries. 

Les trois femmes' tinrent conseil. La mère 
et la fille inclinaient ù accepter, mais ce n'é- 
lait pas là le compte de madame de la Pom- 
meraye. Elle revint sur la parole qu'on lui 
avait donnée, elle menaça de tout révéler, et, 
au grand regret de nos deux dévotes, dont la 
jeune détacha de ses oreilles des girandoles 
qui lui allaient si bien, l'écrin et la lettre fu- 
rent renvoyés, avec une réponse pleine de 
fierté et d'indignation. 

Madame de la Pommeraye se plaignit au 
marquis du peu de fond qu'il y avait à faire 
sur ses promesses, le marquis s'excusa sur 
l'Impossibilité de lui proposer une commission 
si indécente. « Marquis, marquis, lui dît ma- 
dame de la Pommeraye, je vous ai déjà pré- 
venu, et je vous le répète, vous n'en êtes pas 
où vous voudriez ; mais il n'est plus temps de 
vous prêcher, ce seraient paroles perdues, il 
n'y a plus de ressources..." Le marquisavoua 
qu'il le pensait comme elle, et lui demanda la 
permission de faire une dernière tentative : 
. c'était d'aissurer des rentes considérables sur 
les deux têtes, de partager sa fortune avec 
les deux femmes, et de les rendre propriétaires 



u. Google 



— 110 — 
à vie d'une de ses malsons à la ville, et d'une 
autra à la campagne. — FaitâB, lui dit la 
marquise ; je n'interdis que la violence ; mais 
croyez, mon ami, que l'honneur et la vertu, 
quand elle est vraie, n'ont point de prix aux 
yeux de ceux qui ont le bonheur de les pos- 
séder. 

Vos nouvelles offres,' ne réussiront pas 
mieux que les précédentes ; je connais ces 
femmes et j'en ferais la gageure. 

Les nouvelles propositions sont faites. Autre 
conciliabule des trois femmes. La mère et la 
fîUe attendaient en silence la décision de ma- 
dame de ia Pommeraye. Celie-ci se promena 
un moment sans parler. « Non, non, dit-elle, 
cela ne suffit pas à mon cœur ulcéré... » Et 
aussitôt elle prononça le refus; et aussitôt 
ces deux femmes fondirent en larmes, se je- 
tèrent à ses pieds, et lui représentèrent com- 
bien il était affreux pour elles de repousser 
une fortune immense, qu'elles pouvaient ac- 
cepter sans aucune fâcheuse conséquence. 
Madame de la Pommeraye leur répondit sèche- 
ment : > Est-ce que vous vous imaginezque ce 
que je fais, je le fais pour vous î Qui êtes- 
vousï que vous dois-je7 A quoi tienHl que 
je ne vous renvoie l'une et l'autre à votre 
tripot î Si ce que l'on vous ofiVe est trop 
pour vous, c'est trop peu pour moi. Ecrivez, 
madame, la réponse que je vais vous dicter, 
et qu'eli>e parte soos mes yeux... » Ces fiem- 



,. Google 



— 111 — 

mes s'en retournèrent encore plus 
qu' affligées. 

Le marquis ne tarda pas i reparaître chea 
madame de la Pommeraye. ■ Eh bien I lui 
dit-elle, vos nouvelles offies 7 » 

LE MARQUIS. — Faites et rejetées. J'en snls 
désespéré. Je voudrais arracher cette mal- 
heureuse passion de mon cœur; je voudrais 
m'arracher le eceur, et je ne saurais. Mar- 
quise, regardez-ntoi; ne trouvez-rous pas 
quHI y a entre cette jeune fille et moi quel- 
ques traits de ressemblance! 

■ADiuE DE LÀ poHHERA<iE. — Je ne vons en 
avais rien dit, mais je m'en étais aperçue. Il 
ne s'agit pas de cela : que résolvez-vous î 

LE MAmiDis. — Je ne puis me résoudre à 
rien. U méprend des envies de me jeter dans 
une chaise de poste, et de courir tant que la 
terre me portera; un moment après, la force 
m'abandonne; je suis comme anéanti, ma 
tête s'embarrasse : je deviens stupide, et ne 
sais que devenir. 

MADAME BE tA POMMERAÏE. — le ne VOUS 

conseille pas de voyager ; ce n'est pas la peine 
d'aller jusqu'à Villejuif pour revenir, it 

Le lendemain, le marquis écrivit à la mar- 
quise qu'il partait pour sa campagne ; qu'il y 
resterait tant qu'il pourrait, et qu'il la sup- 
pliait de le servir auprès de ses amies si l'oc- 
casion s'en présentait. Son absence fut courte : 
il revint avec la résolution d'épouser. 



— Ha- 
ll descendit à la porte de madame de la 
Pommeraye. Elle était sortie. En rentrant, 
elle trouva ie marquis étendu dans un fau- 
teuil, les yeux Termes et absorbé dans la plus 
profonde rêverie. « Ah ! marquis, vous voilàï 
La campagne n'a pas eu de longs charmes 
pour vous. 

— Non, lui répondit-il ; je ne suis bien 
nulle part, et j'arrive déterminé à la plus 
haute sottise qu'un homme de mon état, de 
mon âge et de mon 'caractère puisse faire. 
Hais il vaut mieux épouser que de souOtir. 
l'épouse. » 

MADAME nE LA FOHUERATE. — Harquis, l'af- 
faire est grave, et demande de l& réflexion. 
LE HAKQuis. — Je n'en ai Tait qu'une, mais 
elle est solide : c'est que je ne puis jamais 
être plus malheureux que je ne le suis. 

MADAME BE LA POHJIERAÏE. VOUS pOUrHCZ 

voua tromper. 
LE MARQUIS. — Voici donc enfin, mon amie, 

une négociation dont je puis, ce me semble, 
VOUS charger honnêtement. Voyez la mère et 
la fille ; interrogez la mère, sondez le cœur 
de la fille, et dites-leur mon dessein. 

MADAME DE LA poMMEitAYE. — Tout douce- 
ment, marquis. J'ai cru les cocnaitre assez 
pour ce que j'en avais à faire; mais à présent 
qu'il s'agit du honheur de mon ami, il me 
permettra d'y regarder de plus près. Je m'in- 
formerai dans leur province, et je vous pro- 

L.,.». Google 



— 113 — 
mets de-les suivre pas à pas pendant toute la 
durée de leur séjour à Paris. 

LE MARQUIS. —Ces précautions me semblent 
assez superflues. Des femmes dans la misère, 
qui résistent aux appâts que je leur aj tendus, 
ne peuvent être que les créatures les plus ra- 
res. Avec mes offres, je serais venu à bout 
d'une duchesse. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas 
dit vous-même... 

HiDAUE DE LA POMMERA TE. — Oul, j'ai dit tOUt 

ce qu'il vous plaira ; mais, avec tout cela, 
permettez que je me satisfasse.' 

LE MAiiQLis. — Pourquoi, marqulso, ne vous 
marlez-vous pas aussi? 

MADAME DE LA POMHERAVE. — A qui, S'il VOUS 

plaîtî 

LE MARQUIS. — Au petit comtc : il a de l'es- 
prit, de la naissance, de la fortune. 

hadaue'de la pommebave. — Et qui esUce 
qui me répondra de sa fidélité? C'est vous, 
peut-être I 

LE MARQUIS. — Non; mais il me semble 
qu'on se passe aisément de la fidélité d'un 
mari. 

MADAME DE LA FOHMERAVE. — D'accord ; mais 
je serais peut-être assez bizarre pour m'en 
offenser, et je suis vindicative. 

LE MARQUIS. — Eh bien! vous vous venge- 
riez, cela va sans dire. C'est que nous pren- 
drions UQ hôtel commun, et que nous forme- 
rions tous quatre la plus agréable société. 



— 114 — 

HiDlME DE LA POHUERAYE. — Tout Cela eSt 

fort beau ; mais je ne me marie pas. Le seul 
homme que j'aurais peut-être été tentée d'é- 
pouser.. . 
LE HARCiiits. — C'est molî 

IIADAHE DE LA fOHMERAYE. — Je poUl TOUS 

t'avouer à présent sans conséquence. 

LE KARQiits. — Et pourquoi' ne me l'amit 
pas dit: 

■ADAHE DE LA POHUERAYE. — Par l'évéoe- 

ment, j'ai bien fait. Celle que tous allez ayoîr 
vous convient de tout point mieux que mol. 

Madame de la Pommeraye mit à ses infor- 
mations toute l'ejtactitude et la célérité 
qu'elle voulut. Elle produisit au marquis les 
attestations les plus flatteuses ; il y en avait 
de Paris, il y en avait de la province. Elle 
exigea du marquis encore une quinzaine, aûa 
qu'il s'examinât derechef. Cette qninnine lui 
parut étemelle; enfin la marquise fut obligée 
de céder à son impatience et à ses prières. 
La première entrevue se fait chez ses amies; 
on y convient de tout : les bans se publient, 
le contrat se passe; le marquis fait présenta 
madame de la Pommeraye d'un superbe dia- 
mant, et le mariage est consommé. 

Le lendemain, madame de la Pommeraye 
écrivit au marquis un billet qui l'Invitait à se 
rendre chez elle au plus tôt, pour affaire im- 
portante. Le mai^uis ne se flt pas attendre. 

On le reçut avec un visage où l'indigna- 



— il5 — 
tiOD se peign&it dans toute sa force; le dis- 
cours qu'on lui tint ne fut pas long ; le voici : 
« Marquis, lui dit-^lle. apprenez & me con- 
naître. S! les autres Temmes s'estimaient assez 
pour éprouver mon ressentiment, vos sem- 
blables seraient moins communs. Vous aviez 
acquia une honnête femme que vous n'avez 
pas su conserver ; cette femme, c'est moi : 
elle s'est vengée en vous en, faisant épotlser 
une digne de vous. Sortez de chez moi , et 
allez-YOua en rue TraversIÈre, à l'hôtel de 
Hambourg, où l'on vous apprendra le sale 
métier que votre femme et votre bell&-mère 
ont exercé pendant dix ans, sous le nom de 
d'ÂIsnon. » 

La surprise et la consternation de ce pau- 
vre marquis ne peuvent se rendre. U ne sa- 
vait qu'en pensH-, mais son incertitude ne 
dura que le temps d'aller d'un l>ont de la ville 
h l'autre. Il ne rentra point chez lui de tout 
le jour, il erra dans les rues. Sa belle-mère et 
sa femme eurent quelque soupçon de ce qui 
s'était passé.- Au premier coup de marteau, la 
btile-mère se sauva dans son appartement, et 
s'y enf»-ma à la clef; sa femme l'attendit 
senlfi. A l'approche de son époux, elle lut sur 
son visage la fureur qui le possédait Elle se 
Jeta & ses pieds, la face collée contre le par- 
quet, sans mot dire. « Retirez -vous, lui dit-il, 
infâme! lolu de moi.... » Elle voulut se rele- 
ver, mais elle retomba sur son visage, les 



«[, Google 



— U6 — 

bras étendus à terre entre les pieds du mar- 
quis « Monsieur, lui dit-elle, foulez-moi aux 
pieds, écrasez-moi-, car je l'ai mérité, fai- 
tes de moi ce qu'il vous plaira, mais épar- 
gnez ma mère,,,. — Retirez-vous, retirez- 
vous! c'est assez de l'Infamie dont vous 
m'avez couvert; épargnez-moi un crime.... » 
La pauvre créature resta - dans l'attitude 
où elle était, et ne lui répondit rien. 
Le marquis était assis dans un fauteuil, la 
tête enveloppée de ses bras, et le corps à 
demi penché sur les pieds de son lit, hurlant 
par intervalles, sans la regarder : « Retirez- 
vousl.... ■ Le silence et l'immobilité de la 
malheureuse le surprirent; il lui répéta d'une . 
voix plus forte encore : « Qu'on se retire! 
efet-ceque vous ne m'entendez pasï... n En- 
suite il se baissa, la poussa durement, et, re- 
connaissant qu'elle était sans sentiment et 
presque sans vie, il la prit par le milieu du 
corps, rétendit sur un canapé, attacha un 
moment sur elle des regards où se peignaient 
alternativement la commisération et le cour- ■ 
roux. Il sonna : des valets entrèrent ; on 
appela ses femmes, à qui il dit ; « Prenes 
votre maîtresse, qui se trouve mal; por- 
tez-la .dans son appartement, et secourez- 
la... B Peu d'instants après il envoja secrè- 
tement savoir de ses nouvelles. On lui 
dit qu'elle était revenue de son premier éva- 
nouissement; mais que les défaillances se 



«[, Google 



— in — 

succédaient rapidement; elles étaient si fré- 
quentes et si longues qu'on ne pouvait lui ré- 
pondre de rien. Une ou deux heures après, il 
renvoya secrètement savoir son état On lui 
dit qu'elle suffoquait et qu'il lui était survenu 
une espèce de hoquet qui se faisait entendre 
jusque dans les cours. A la troisième fuis, 
c'était sur le matin, on lui rapporta qu'elle 
avait beaucoup pleuré, que le hoquet s'était 
calmé, et qu'elle paraissait s'assoupir. 

Le jour suivant, le marquis &t mettre ses 
chevaux à sa chaise et disparut pendant 
quinze jours sans qu'on sût ce qu'il était de- 
venu. Cependant , avant que de s'éloigner, 11 
avait pourvu à tout ce qui était nécessaire à 
la mère et à la fille, avec ordre d'obéir à ma- 
dame comme à tul-niëme. 

Pendant cet intervalle , ces deux femmes 
restèrent l'une en présence de l'autre sans 
presque parler, la flHe sanglotant, poussant 
quelquefois des cris, s'arrachant les cheveux, 
se tordant les bras, sans que sa mère osit 
s'approcher d'elle et la consoler. L'une mon- 
trait la figure du désespoir, l'autre la figure 
de l'endurcissement. La fille vingt fois dit à 
sa mère : « Haman , sortons d'ici ; sauvons- 
nous. > Autant de fols la mère s'y opposa, et 
lui répondit : Non, ma fille, il faut rester; il 
faut voir ce que cela deviendra ; cet homme 
ne nous tuera pas... — Ehl plût à Dieu, lui 
répondait sa fille, qu'il l'eût d^à faitl... » Sa 



u. Google 



— 118 — 
mère lui répliquait : ■ Vous feriez mieux de 
vpus taire, que de parler comme une sotte, n 
A EOD retour, le marquis s'enferma dans 
son cabinet, et écrivit deux lettres, l'une à sa 
femme, l'autre k sa belle-mère. Celte-cî partit 
danslamëme Journée, et se rendit au couvent 
des Carmélites de la ville prochaine, où elle 
est morte il j a quelques jours. Sa fille s'ha- 
billa et se traina daus l'appartem^t de son 
mari, où il lui avait apparemment enjoint de 
venir. Dès la porte, elle se jeta à genoux. (Le- 
vez-vous, » lui dit le marquis. Au lieu de se le- 
ver, elle s'avança vers lui sur aesgenoux; elle 
tremblait de tous ses membres; elleétait éche- 
velée; elle avait le corps un peu penché, les 
bras portés de son côté, la tête relevée, le re- 
gard attaché sur ses yeux, et le visage inondé 
de larmes. ■ Il me semble, lui dit-elle, » un 
sanglot séparant chacun de ses mots, h que 
votre cœur Justement Irrité s'est radourï, et 
que peut-être, avec le temps, J'obtiendrai mi- 
séricorde. Monsieur, de grâce, ne vous h&tez 
pas de me pardonner. Tant de Ailes honnêtes 
sont devenues de malhounêtes femmes, que 
peut-être serai-Je un exemple contraire. Je ne 
suis pas encore digne que vous vous rap- 
prochiez de moi; attendez, laissez-moi seule- 
ment l'espoir du pardon. Tenez-moi loin de . 
vous, vous verrez ma conduite, vous la juge- 
rez : trop heureuse mille fois, trop heureuse 
si vous daignez qudquefois m'appeler I Mar- 



«[, Google 



— il9 — 

quez-moi Id recoin obscur de votre maison où 
vous permettez que j'habite, j'y resterai mds 
murmure. Ah l si je pouvais m'arracher le 
nom et le titre qu'on n))a fait usurper, et 
mourir après, à l'instant vous seriez satis- 
fait ! Je me suis laissée conduire par faiblesse, 
par séductiou, par autorité, par menaces, à 
une action infâme ; mais ne croyez pas, mon- 
sieur, que je sois méchante; je ne le suis pas, 
puisque je n'ai pas balancé à paraître devant 
vous quand vous m'avez appelée, et que j'ose 
ji présent lever les yeux sur vous et vou« par- 
ler. Ah 1 si vous pouviez lire au fond de mon 
cœur, et voir combien mes fautes passées 
sont loin de moi, combien les mœurs de mes 
pareilles me sont étrangères ! La corruption 
s'est posée sur moi, mais elle ne s'y est point 
attachée. Je me connais, et une justice que Je 
me rends, c'est que, par mes goûts, par mes 
sentiments, par mon caractère, j'étais née 
digne de l'honneur de vous appartenir. Ahl 
s'il m'eût été libre de vous Voir, il n'y avait 
qu'un mot à dire, et je crois que j'en aurais 
eu le courage. Monsieur, disposez de mol 
comme il vous plaira ; faites entrer vos gens, 
qu'ils me dépouillent, qu'ils me jettent la nuit 
dans la rue ; je souscris à tout Quel que soit 
Irfsort que vousme préparez, je m'y soumets : 
le fond d'une campagne, l'obscurité d'un cloî- 
tre peut me dérober pour jamais à vos yeux ; 
parlez, et j'y vais. Votre bonheur n'est point 



— 121) — 
perdu sans ressource, et vous pourrez m'ou- 
blier... 

— Levez-Tous, lui dit doiicemeot le mar- 
quis ; je vous ai pardonné ; au moment même 
de l'injure j'ai respecté ma femme en vous ; il 
n'est pas sorti de ma bouche une parole qui 
l'ait humiliée, ou du moins je m'en repena, et je 
proteste qu'elle n'en entendra plus aucune qui 
l'humilie, si elle se souvient qu'on ne peut ren- 
dre son époux malheureux sans le devenir. 
Soyez honnête, soyez heureuse, et faites que je 
le sois. Levez- vous, je vous en prie, ma femme, 
levez-vous et embrassez-moi. Madame la mar- 
quise, levez-vous, vous n'êtes pas à votre 
place; madamedesArcis, levez-vous... b Pen- 
dant qu'il parlait ainsi, elle était restée le vi- 
sage caché dans ses mains et la tête appuyée 
sur les genoux du marquis ; mais au mot de 
ma femme, au mot de madame des Arcis, elle 
se leva brusquement et se précipita sur le 
marquis ; elle le tenait embrassé, à moitié suf- 
foquée par la douleur et par la joie ; puis elle 
se séparait de lui, se jetait à terre et lui bai- 
sait les pieds. « Ah ! lui disait le marquis, je 
vous ai pardonné, je vous l'ai dit, et je vois 
que vous n'en- croyez rien. — Il faut, lui 
répondait-elle, que cela soit, et que je ne le 
croie jamais, » Le marquis ajoutait : a En vé- 
rité, je crois que je ne me repens de rien, et 
que cette Pommeraye, au lieu de se venger, 
m'aura rendu un grand service. Ha femme, 



_ 121 _ 

allez voua habiller, tandis qu'on s'occupera à 
faire vos malles. Nous partons pour ma terre, 
où nous resterons jusqu'à ce que nous puis- 
sions reparaître ici sans conséquence pour 
vous et pour moi... » Ils passèrent presque 
trois ans de suite absents de la capitale. 



JACQUES.— ^Et je gagerais bien que ces trois 
ans s'écoulèrent comme un jour, et que le 
marquis des Arcis fut un des meilleurs maris 
(D t eut une des meilleures femmes qu'il y eût 
au monde. 

LE ifjiLTRE. — Je serais de moitié, mais, en 
vérité, je ne sais pourquoi, car je n'ai point 
été satisfait de cette fille pendant tout le 
cours des menées de la dame de la Pomme- 
raye et de sa mère. Pas un instant de crainte, 
pas te moindre signe d'incertitude, pas un re- 
mords ; je l'ai vue se prêter sans aucune ré- 
pugnance à cette longue horreur. Tout ce 
qu'on a voulu d'elle, elle n'a jamais hésité de 
le faire; elle va à confesse, elle communie, 
elle joue la religion et ses ministres. Elle m'a 
semblé aussi fausse, aussi méprisable, aussi 
méchante que leëdeux autres... Notre hôtesse, 
vous narrez assez bien, mais vous n'êtes pas 
encore profonde dans l'art dramatique. Si 
vous vouliez que cette jeune fiUe intéressât, 
il fallait lui donner de la franchise, et nous 
U montrer victime innocente et forcée de sa 



«[, Google 



— iia — 

mère et de la Pommeraye ; il fallait que les 
traitements les plus crueb t'entratuassent, 
malgré qu'elle en eût, à coocourir ^ une suite 
de forfaits continus pendant une auuée; U 
fallait préparer ainsi le raccommodement de 
cettfi femme avec son mari. Quand ou intro- 
duit UD personnage sur la scène, il faut que 
son rôle soit un ; or Je vous demanderai, no- 
tre charmante bAtesse, si la ftlle qui com- 
plote avec deux scélérates est bien la fenune 
suppliante que nous avons vue aux pieds de 
son mariï Vous avez péché contre les règles 
d'Aristote, d'Horace, de Vida et de le Bossu. 

l'hAtesse. ^ Je ne conoais ni bossu ni 
droit: je vous ai dit la chose comme, elle 
s'est passée, saos en rien omettre, sans y rien 
jouter. Et qui sait ce qui se passait au fond 
du cœur de cette jeuue fille, et si, daus les 
moments où elle nous paraissait agir le plus 
lestemeot, elle n'était pas secrètement dévo- 
rée de chagrins I 

JACQUES. — Notre hôtesse, pour cette fois, 11 
faut que je sols de l'avis de mon maître, qui 
me le pardounera, car cela m'ardve si rare- 
ment 1 de son Bossu, que je ne connais point, 
et de ces autres messieurs qu'il a cités etque 
je ne connais pas davantage. SI mademoiselle 
Dùquénoi, ci-devaut la d'Aisnon, avait été 
une jolie enfant, il y aurait paru. 

l'hôtesse, — Jolie enfant ou non, tant II y 
a que c'est une excellente femme, que son 



«[, Google 



— 123 — 
mari est avec elle conteut comme un roi, et 
qu'il ne la troquerait pas contre une antre. 

LE MAITRE. — Je l'en félicita : 11 a été plus 
heureux que sage. 



HISTOIRE »D PÈRE HUDSON 



Extrait de Jacquet le fatalMe 



11 vient UD moment où presque tontes les 
jeunes Hlles et les jeunes garçons tombent 
dans la mélancolie ; ils sont tourmentés d'une 

inquiétude vague qui se promène sur tout, et 
qui ne trouve rien qui la calme. Ils cherchent 
la solitude; ils pleurent; le silence des cloî- 
tres les touche ; rimage de la paii qui semble 
régner dans les maisons religieuses les sé- 
duit Ils prennent pour la voix de Dieu qui 
les appelle à lui les premiers efforts d'un tem- 
pérament qui se développe, et c'est précisé- 
ment lorsque la nature les sollicite qu'ils em- 
brassent un genre de vie contraire au vœu 



de la nature. I/erreur ne dure pas; l'exprea- 
sion de la nature devient plus claire, on la 
reconnaît, et J'ètre séquesû^ tomlje dati3 les 
regrets, la langueur, les vapeurs, la folie ou 
le désespoir... Dégoûté du monde à l'âge de 
dix-sept ans, Richard (c'est le nom de mon 
secrétaire) se sauva de la maison paternelle 
et prit l'habit de prémontré. 

Richard aurait fait ses vœux après deux 
ans de noviciat;, si ses parents ne s'y étalent I 
opposés. Son père exigea qu'il rentrerait dans 
la maison, et que là il lui serait permis d'é- 
prouver sa vocation, en observant toutes les 
règles de la vie monastique pendant une an- 
uée : traité qui fut fidèlement rempli de part 
et d'autre. L'année d'épreuve, sous les yeux 
de sa famille, écoulée, Richard demanda à 
faire ses vœux. Son père lui répondit : u Je 
vous al accordé une année pour prendre une 
dernière résolution, j'espère que vous ne 
m'en refuserez pas une pour la même ciiose; 
je consens seulement que vous alllei la pas- 
ser où il vous plaira, n En attendant la fin 
de ce second délai, l'abbé de l'ordre se l'at- 
tacha. Cest dans cet intervalle qu'il fut im- 
pliqué dans une des aventures qui n*arri- 
vent que dans les couvents. Il y avait alors à 
la tête d'une des maisons de Tordre un 
supérieur d'un caractère extraordinaire : il 
s'appelait lit père Hudson. Le père Hudson 
avait la figure la plus intéressante : un 



~ 125 — 
grand front, un visage ovale, un nez aqui- 
lln, de grands yeux bleus, de belles joues 
larges, une belle bouche, de belles dents, le 
souris le plus fin, une tête couverte d'une 
forêt de cheveux blancs, qui ajoutaient la 
dignité à l'intérêt de sa figure ; de l'esprit, 
des connaissances, de la gaieté, le maintien 
etie propos le plus honnête, l'amour de l'or- 
dre, celui du travail ; mais les passions les 
plus fougueuses, mais le goût le plus efi'rénè 
des plaisirs et des femmes, mais le génie de 
l'JDtngue porté au dernier point, mais les_ 
mœurs les plus dissolues, mais le despotisme' 
le plus absolu dans sa maison. Lorsqu'on lui 
en donna l'administration, elle était infec- 
tée d'un jansénisme Ignorant ; les études 
s'y faisaient mal , les affaires temporelles 
étalent en désordre, les devoirs religieux y 
étaient .tombés en désuétude, les offices 
divins s'y célébraient avec indécence, les lo- 
gements superflus y étaient occupés par des 
pensionnaires dissolus. Le père Hudson con- 
vertit ou éloigna les jansénistes, présida lui- 
même aux études, rétablit le temporel, remit 
ta règle en vigueur,, ex puisa les- pensionnaires 
scandaleux, introduisit dans la célébration 
des offices ta régularité et la bienséance, et fit 
de sa communauté une des plus édifiantes. 
Mais cette autorité à laquelle il assujettissait 
les autres, lui s'en dispensait ; ce joug de fer 
sous lequel 11 tenait ses subalternes, il n'était 



«[, Google 



pas assez dupe pour le partager : aussi, 
étaieDt-ils animés contre le père Hudson d'une 
fureur renfermée qui n'en était que plus vio- 
lente et plus dangereuse. Chacun était son 
ennemi et son espion ; cliacun s'occupait, en 
secret, k percer les ténèbres de sa conduite; 

, chacon tenait un état séparé de ses désordres 
cactiés ; chacun avait résolu de le perdre; il 
ne faisait pas une démarche qui ne tùt sui- 
vie; ses intrigues étaient à peine nouées, 
qu'elles étaient connues. 

L'abtié de l'ordre avait une maison attenante 
an monastère. Cette maison avait deux por- 
tes, Tune qui s'ouvrait dans la rue, l'autre 
dans le cloître ; Hudson en avait forcé les 
serrures : l'abbatiale était deVenue le rédnit 

. de ses scènes nocturnes, et le Ut de l'abbé 
celui de ses plaisirs. C'était par la porte de la 
rue, lorsque la nuit était avancée, qu'il intrCK 
duisait lui-même, dans les appartements de 
l'abbé, des femmes de toutes les conditions ; 
c'était Ih qu'on faisait des soupers délicate 
Hudson avait un conressionnal, et 11 avait 
corrompu toutes celles d'entre ses pénitentes 
qui en valaient la peine. Parmi ces péniten- 
tes, il y avait une petite confiseuse qui faisait 
bruit, dans le quartier, par sa coquetterie et 
ses charmes ; Hudson, qui ne pouvait tré- 
quenler ches elle, l'enferma dans son sénûL 
Cette espèce de rapt ne se fit pa& sans don- 
ner des soupçons aux parents et k l'époux. Ils 



— 127 — 

lui rendlreot visite. Hudson les reçut avec un 
air consteraé. Comme ces boaues gens étaient 
en traiQ de lui exposer leur chagrin, la clo- 
che sonne ; c'était à six heures du soir : Hud- 
son leur impose silence, ôte son chapeau, se 
lève, fait un grand signe de croix, et dit. d'un 
ton affectueux et pénétré : Angélus Domiiti 
nuntiavit Maria... Et voilà le père de la con- 
fiseuse et ses frères, honteux de leur soup- 
çon, qui disaient, en descendant l'escalier, & 
l'époux : H Mon Qls, vous êtes un sot.. Mon 
frère, n'avez-vous pas de honte? L'n homme 
qui dit VAngehu ! un saint 1 » 

Un soir, en hiver, qu'il s'en retournait £t 
son couvent, 11 fut attaqué par une de ces 
créatures qui sollicitent les passants ; elle lui 
parait jolie : il la suit; à peine est-il entré, 
que le guet survient Cette aventure en au- 
rait perdu un autre; mais Hudson-était un 
honune de tête, et cet accident lui concilia 
la bienveillance et la -protection du magistrat 
de police. Conduit en sa présence, voici com- 
ment il lui parla : « Je m'appelle Hudson, je 
suis le supérieur de ma maison. Quand j'y 
suis entré, tout était en désordre; il n'y avait 
ni science, ni discipline, ni mœurs; le spiri- 
tuel y était négligé jusqu'au scandale; le dé- 
gât du temporel menaçait la maison d'une 
ruine prochaine. J'ai tout rétabli ; mais je 
suis homme, et j'ai mieux aimé m'adresser à 
une femme corrompue que de m'adresser à 



«[, Google 



une honnête" femme. Vous pouvez à présent 
disposer de moi comme il vous plaira... n Le 
magistrat lui recommanda d'être plus cir- 
conspect à l'avenir, lui promit le secret sur 

■cette aventure,. et lui témoigna le désir de le 
connaître plus intimement. 
Cependant les ennemis dont il était envi- 

'ronné avaient, chacun de leur côté, envoyé 
au général de l'ordre des mémoires, où ce 
qu'ils savaient de la mauvaise conduite d'Hud- 
son était exposé. La confrontation de ces' mé- 
moires en augmentait la force. Le général 
était janséniste, et par conséquent disposé à 
tirer vengeance de l'espèce de persâcutlon 
qu'Hudson avait exercée contre les adhérents 
k ses opinions. 11 aurait été enchanté d'éten- 
dre le reproche des mœurs corrompues d'un 
seul défendeur de la bulle et de la morale re- 
lâchée sur la secte entière. En conséquence, 
il remit les différents mémoires des faits et 
gestes d'Hudson entre les mains de deux 
commissaires, qu'il dépécha secrètement, 
avec ordre de procéder i leur vérification et 
de la constater juridiquement, leur enjoignant 
surtout de mettre à la conduite de cette af- 
faire la plus grande circonspection, le seul 
moyen d'accabler subitement le coupable et 
de le soustraire à la protection de la cour et 
du MirepoLX, aux yeux duquel le jansénisme 
était le plus grand de tous les crimes, et la 
sotmiisslon Jt la bulle Unigenitut, la première 



,. Google 



— 129 — 
des vertus. Richard, mon secrétaire. Tut un 
des deux commiss^tires. 

Voilà ces deux hommea partis du novlcat, 
installés dans la maison d'Hudsoa, et procé- 
dant sourdement aux Inrormatlons. Ils eurent 
bientôt recueilli une liste de plus de forfaits 
qu'il D'en fallait pour mettre cinquante moi- 
nes dans lïnjjace. Leur séjour avait été long, 
mais leur menée si adroite, qu'il n'en était 
rien transpiré. Hudson, tout fin qu'il était, 
touchait au moment de sa perte, qu'il n'en 
aviit pas le moindre soupçon. Cependant le 
peu d'attention de ces nouveaux venus à 
lui faire la cour, le secret de leur voyage, 
leurs sonles tantôt ensemble, tantôt séparés; 
leurs fréquentes conférences avec les autres 
religieux, l'espèce de gens qu'Us visitaient et 
dont Us étaient visités, lui causèrent quel- 
que inquiétude. Il les épia, Il les Ht épier, et 
bientôt l'objet de leur mission fut évident 
pour lui. Il ne se déconcerta point; Il s'oc- 
cupa profondément de la manière non d'é- 
chapper à l'orage qui le menaçait, mais de 
l'attirer sur la tête des deux commissaires, et 
voici le parti très extraordinaire auquel U 

Il avait séduit une jeune fille, qu'il tenait 
cachée dans un petit logement du faubourg 
Saint- Médiird. U court chez elle, et Lui tient 
le discours suivant ; 

— Mon -enfant, tout est découvert, nous 



— 130 — 

sommes perdus; avant huit jours, vous serez 
renfermée, et j'igoore ce qu'il sera fait de 
moi. Point de désespoir, point de cris; re- 
mettez-vous de votre trouble. Ecoutez-moi, 
faites ce que je vous dirai, faites-le bien; je 
me charge du reste. Demain, je pars pour la 
campagne. Pendint mon absence, allez trou- 
ver dt'ux religieux que je vais vous nommer 
(et il lui nomma les deux commissaires), de- 
mandez à leur parler eu secret. Seule avec 
eux, jetez-vous i. leurs genoui, implorez leur 
secours, implorez leur justice. Implorez leur 
médiation auprès du général, sur l'esprit du- 
quel vous savez qu'ils peuvent beaucoup; 
pleurez, sanglotez, arrachez-vous les cheveux ; 
et en plei'raat, sanglotant, vous arrjcbaot les 
cheveux, racontez-leur toute notre histoire, 
et la racontez de la manière la plus propre k 
inspirer de la commisération pour vous, de 
l'horreur contre moi. 

— Comment, monsieur, je leur dirai... 

— Oui, vous leur direz qui vous êtes, à qui 
voua appartenez; que je vous ai séduite au 
tribunal de la confession, enlevée d'entre les 
bras de vos parents, et reléguée dans la mai- 
son où vous ëtes.M)ite3 qu'après vous avoir 
ravi I honneur et précipitée dans le crime, je 
vous ai abandonnée k la misère; dites que 
vous ne savez plus que devenir. 

— Mais, mon père... 

— Exécutez ce que je vous presoria et ce 



«[, Google 



— 13i — 

qui me re»te à vous prescrire, ou résolve» 
votre perte et la mienne. Ces deux moines ne 
manqueront pas de vous plaindre, de vous as- 
surer de leur assistance, et de vous demander 
un second rondoz-vous, que vous leur accorde- 
rez. Us s'informeront de vouset de vos parents ; 
et comme vous ne leur aurez rien dit qui ne 
soit vrai, vous ne pouvez leur devenir sus- 
pecte. Après cette première et leur seconile 
entrevue, je vous prescrirai ce que vous aurez 
& faire à la troisième. Songez seulement fi 
bien jouer votre rôle. 

Tout se passa comme Hudson l'avait ima- 
giné. 

n fit un second voyage. Les deux com- 
missaires en instruisirent la jeune fille; elle 
revint dans la maison. Ils lui redemandèrent 
le récit de sa malheureuse liistoire. Tandis 
qu'elle racontait à l'un, l'autre prenait des 
notes sur ses tablettes. Ils gémirent sur son 
sort, rinstruislrrnt de la désolation de ses pa- 
rents, qui n'était que trop réelle, et lui pro- 
mirent sûreté pour sa personne et prompte 
vengeance de son séducteur, mais à la con- 
dition qu'elle signerait sa déclaration. Cette 
proposition parut d'abord la révolter; on in- 
sista : elle consentît 11 n'était plus question 
que du jour, de l'heure et de l'endroit où se 
dresserait cet acte, qui demandait du temps 
et de la commodité... 
,— Où nous sommes, cela ne se peut; si le 



prieur revenait et qu'il m'aperçût... Chez 

mol. Je n'oserais vous le proposer... 

Cette fille et les commissaires se séparèrent, 
s'accordant réciproquement du temps pour 
lever ces dirficullés. 

['■hs le jour même, Hudsoo Tut Inronné de 
ce qui s'était passé. Le voilà au comble de la 
Joie ; 11 touche au moment de son triomphe : 
bientôt il apprendra t ces blancs-becs-Ià ji 
quel homme lis ont arfaire. 

— Prenez la plume, dit-il à la jeune fille, 
et donnez-leur rendez-vous dans l'endroit que 
je vais vous indiquer. Ce rendez-vous leur 
conviendra, j'en suis sûr. La maison est hon- 
nôte, et la femme qui l'occupe jouit dans son 
voisinage, et parmi les autres locataires, de 
la meilleure réputation. 

Cette femme était cependant une de ces in- 
trigantes secrètes qui jouent la dévotion, qui 
s'insinuent dans les meilleures maisons, qui 
ont le ton doux, arrectueux, patelin, et qui 
surprennent la confiance des mères et des 
filles, pour les amener au désordre. Cétait 
l'usage qu'ffudson Taisait de celle-ci ; c'était 
sa marcheuse. Uit-il, ne mit-il pas l'intrigante 
d&ns son secret ï c'est ce que j'ignore. 

En effet, les deux envoyés du général ac- 
ceptent le rendez-vous. Les y voilà avec la 
Jeune fille. L'intrigante se retire. On com- 
mençait à verljnliser, lorsqu'il se fait un grand 
bruit dans la maison. 



u. Google 



— Messieurs, ik qui en voulez-vous T 

— Nous en voulons k la dame Simlon. (C'é- 
tait le nom de l'intrigante). 

— Vous êtes à sa porte. 

On (Vappe violemment & la porte. 

— Messieurs, dit la jeune fille aux deux re- 
ligieux, répODdrai-je 7 

— Répondez. 

— Oovriral-jeî 

— Ouvrez. 

Celui qui parlait ainsi était un commissaire 
avec lequel Hudson était eu liaison Intime; 
car qui ne connaissait-il pasî 11 lui avait ré- 
vélé son péril et dicté son rôle. 

— Ah I ah l dit le commissaire en entrant, 
deux religieux en tëte-à-téte avec une fille I 
Elle n'est pas mal. 

La jeune fille s'était ai indécemment vfitue, 
qu'il était impossible de se méprendre à son 
état et à ce qu'elle pouvait avoir à démêler 
avec deux moines, dont le plus Agé n'avait 
pas trente ans. Ceux-ci protestaient de leur in- 
nocence. Le commissaire ricanait en passant 
la main ^ous le menton de la jeune fille, qui 
s'était jetée à ses pieds, qui demandait grâce. 

— Nous çommes en lieu honnête, disaient 
les moines. 

— Oui, oui, en lieu honnête, disait le com- 
missaire. 

— Qu'ils étalent venus pour affaire Impor- 



,. Google 



-r 134— 

—L'affaire Importante qu! condait ici, nous 
la coDDaissons. JUademotselle, parles. 

— Monsieur le commisBair'e, ce que ces 
mesGieurs vous assurent est la pure Térité... 

Cependant le commissaire verbalisait à son 
tour, et comme il n'y avait rien dans son pro- 
cès-verbal que l'exposition pure et simple da 
fait, les deux moines Turent obligés de signer. 

En descendant, ils trouvèrent tous les loca- 
taires sur les paliers de leurs appartements, 
i la porle de la maison une populace nom- 
breuse, un flacre, des archers qui les mirent 
dans le fiacre, au bruit confus de l'iuvective 
et des huées. Ils s'étaient couvMl la visage 
de leurs manteaux, ils se désolaient Le com- 
inlssaire perlide s'écriaj't : 

—Eh I pourquoi, mes pères, fréquenter ces 
endroits et ces créatures-là 7 Cependant ce ne 
sera rien ; j'ai ordre de la police de vous dé* 
poser entre les mains de votre supérieur, qui 
eet un galant lioro me, indulgent; il ne mettra 
pas 1 cela plus d'importance que cela ne raut 
Je na crois pas qu'on en use dans vos maisons 
comme chez les cruels capucins. Si voui 
aviez alTaire à des capucins, ma foi, je vous 
plaindrais... 

Tandis que le commissaire leur parlait, la 
fiacre s'acheminait vers le ooiiveni, la foole 
gros-issait, l'entourait, le précédait et le 
suivait à toutes jambes. On entendait Ici : 

— Qu'estrce làî... 

L.,.». Google 



— 135 — 

— Ce sont dflB moines. 

■ — Qo'ont-ils faitl 

— On les a. pris chez des fillea. 

— Des prémontrés chez des fillea 1 

— Ehl oui 1 ils courent sur les brisées des 
carmes et des cordelière.. 

Les voila arrivés. Le commissaire descend, 
frappe à la porte, frappe encore. Trappe une 
troisième fois; enlîn elle s'ouvre. On avertit 
le supérieur Hulson, qui se fait attendre une ' 
demi-heure au moins, afin de donner au scan- 
dale tout son éclat. Il paraît enfin. La com- 
missaire lui parleàl'oreilte; lecommissairea 
l'air d'intercédflr, Hudson de rejeter durement 
sa prière. Enfin celui-ci, prenant un vis«ge 
sévère et un ton brusT^ue, lui dit : 

— Je n'ai point de religieux dissolus dans 
ma maison ; ces gens-là sont deux étrangers 
qui me sont inconnus, peut-être deux coquins 
déguisés dont vous pouvez faire tout ce qu'il 
vous plaira.., 

A ces mots, la porte se ferme; le commis- 
saire remonte dans la voiture, et dit à nos 
deux pauvres diables, plus morts que vifs : 

— J'y ai fait tout ce que j'ai pu ; je n'au- 
rais jamais cru le père Hudson si dur. Au^si, 
pourquoi diable aller cbex des filles? 

— Si celle avec laquelle voua nous avez 
trouvés en est une, ce n'est point le liberti- 
nage qui nous a menés chez elle. 

— Ah t ah I mes pères, et c'est k un vieux 

L.,.». Google 



— 136 — 
contmisaaire que voua ditea eelal Qui ëtes- 

V0U3T 

— Nous sommes religieux, et l'habit que 
nous portons est le nôtre. 

— Songez que demain II faudra que votre 
affaire s'éclaircisse ; parlez vrai, je puis peut- 
être vous servir. 

— Nous avons dit vrai... Hais où allons- 
nous 1 

■ — Au petit Chàtelet. 

— Au petit Chi^tetl En prlsonl 

— J'en suisdéso:é. 

Ce fut en effet là que Richard et son com- 
pagnoa furent déposés ; mais le dessein d'Hud- 
soif n'était pas de les y laisser. Il était monté 
en chaise de poste, Il était arrivé à Versailles; 
il parlait au ministre; il lui traduisait cette 
affaire comme il lui convenaii : 

— Voilà, monseigneur, b quoi l'on s'expose 
lorsqu'on Introduit la réforme dans une mai- 
son dissolue, et qu'on en chasse les héréilquea. 
Un moment plus lard, j'étais perdu, J'étais 
déshonoré. La persécution n'en restera pas 

•là ; tomes les horreurs dont II est possible de 
noircir un homme de bien, vous les enten- 
drez; mais j'espère, monseigneur, que vooa 
TOUS rappellerez que notre général... 

— Je sais, je sais, et je vous plains. Les 
services que vous avez rendus à l'ËglIse et i 
Totre ordre ne seront point oubliés. Les élus 
du Seigneur ont de tous les temps été e.ipo- 



— 131 — 
ses à des disgrâces : Ils ont su les supporter ; 
Il faut savoir imiter leur coura^ Comptei; 
sur les blenraits et ta protection du roi. Les 
moiuesl les molnesl je l'ai été, et j al connu 
par expérience ce dont ils sont capables. 

— SI le bonheur de l'Eglise et de l'Etat 
voulait que votre Ëmin'-nce me survécût. Je 
persévérerais sans crainte, 

-; Je ne tarderai pas à vous tirer de li. Ailes. 

— Non, monseigneur, je ne m'éloignerai 
pas sans un ordre exprès qui délivre ces deux 
mauvais religieux... 

.— Je vols que l'honneur de la religion et 
de votre habit vous touche au point d'oublier 
des Injures personnelles; cela est tout à fait 
cbrétien, et J'en suis édifié sans en être sur- 
• pris d'un homme tel que vous. Cette affaire 
n'aura point d'éclat 

— Ah 1 monseigneur, vous «Joniblez mon 
ame de Joie l Dans ce moment, c'est tout ce 
que je redoutais, 

— Je vais travailler k cela. 

Dès le soir même, Hudson eut l'ordre d'é- 
targlssement, et le lendemain Richard et son 
compagnon, dès la pointe du Jour, étalent & 
vingt lieues de Paris, sous la conduite d'un 
exempt, qui les remit dans la maison professe. 
)t était aussi porteur d'une lettre qui enjoi- 
gnait au général de cesser de 'parelUeti me- 
nées, et d'Imposer la peine claustrale k nos 
deux rellgieui. 

L.,.». Google 



_ i38 — 

Cette tventore jeta la consternation parmi 
les ennemis d'Hudson; il n'y avait pas un 
moine dans sa maison que son regard ne nt 
trembler. Qudques mois après. Il tut pourvu 
d'une riche abbaye. Le général en conçut un 
dépit mortel. Il était viniix, et il y avait tout 
k craindre que l'abbé Hudson ne lui succéd&t. 
Il aimait tendrement Hichard- 

— Mon pauvre ami, lui dit-il un jour,, qu-^ 
deviendrais- tu si tu tombais sous l'autorité du 
scélérat HudsoDÎ J'en suis effrayé. Tu n'ee 
point engagé : si tu m'en croyais, tu quitte- 
rais l'habit... 

Rjcliard suivit ce conseil, et revint dans la 
maison paternelle, qui n'était pas Éloignée de 
l'abbaye possédée par Hudson. ' 

HudsoQ et Richard fréquentant les mftnies 
maisons, il était impossible qu'ils ne se ren- 
contrassent ^as, et en effet ils se rencon- 
trèrent. Richard était un jour chez la dame 
d'un château situé entre Chftions et Saiat- 
Dizier, mais plus près de Saint-DIzier que de 
Ch&lon?, et à une portée de fusil de l'abbaye 
d'HudsGO. La dame lui dit : 

— Nous avons ici votre ancien prieur : il 
ett très aimable ; mais, au fond, quel homme 
est-cel 

— Le meilleur des amis et le plus dange- 
reux des ennemis. 

— Est-ce que vous ne seriei pas tenté de 
le TOlrT 

L<„z«[, Google 



— 139 — 

— Nullement 

A peine eut-il fait cette réponse, qu'on en- 
tendit le bruit d'un cabriolet qui entrait 
dans le» cours, et qu'on en vit descendre 
Hudsoa avec une des plus belles femmes du 
cantc». 

— Vous le verrez malf ré que vous en ayei, 
lui dit la dame du château, car c'est lui. 

La dame du cbUteau et Richard vont au- 
devant de la dame du cabriolet et de l'abbé 
HudsoD. Les dames s'embrassent; Uudson, en 
H'approchaat de Richard et le reconnaissant, 
s'écrie : 

— Eh ! c'est vous, mon cher Richardî Vous 
avei voulu me perdre, je vous le pardonne j 
pardon nei-noi votre visite au petit Chfttelet, 
et n'y pensons plus. 

— Convenez, monsieur l'abbé, que vous 
étiez un grand vaurien. 

— Cela se peut 

— Que, si l'on vous avait rendu justice, la 
visite au Cb&teJet, ce n'est pas moi, c'est 
vous qui l'auriez faite. 

— Cela se peut.... C'est, je crois, au péril 
que je courus alors que je dois mes nouvelles 
mœurs. Ah I mon cher Richard, combien cela 
m'a fait réfléchir, ei que je suis changé! 

—Cette femme avec laquelle vous êtes venu 
est charmanre. 

— Je n'ai plus d'yeux pour ces attraits-là. 

— Quelle taille! 



..Coogic' 



— 140 — 

— Cela m'est devenu bien indifférent 

— Quel embonpointl 

— Od revient tAt ou tard d'ua plaisir qu'on 
ne prend que sur le faite d'un toit, au péril, 
& chaque mouvement, de se rompre le cou. 

— Elle a les plus belles mafns du monde. 

— J'ai renoncé à l'usase de ces mains-lA. 
Une tète bien faite revient & l'esprit de son 
état, au seul vrai bonheur. 

— Et ces yeux qu'elle tourne sur vous à la 
dérobée; convenez que vous, qui êtes con- 
Daisseur, vous n'en avez gu&re attaché de 
plus brillants et de plus doux. Quelle grflce, 
quelle légèreté et quelle noblesse dans sa dé- 
marche, dans son maintien I 

— Je ne pense plus k ces vanités; Je Us 
l'Ecriture, je médite les Pères: 

— Et de temps en temps les perfections de 
cette dame. Demeure-t-elie loin du Honceizï 
Son époux est-il jeune?... 

Hudson, Impatienté de ces questions, et 
bien convaincu que Richard ne le prendrait 
pas pour un saint, lui dit brusquement ; 

— Hun cher Richard, vous vous f...„ de 
moi, et TOUS avez raison. 



Mon cher lecteur, pardonnez-moi la pro- 
priété de cette expression, et conveneK qu'ici, 
comme dans une infinité de bons contes, tels, 
par exemple, que celui de la conversation de 



«[, Google 



— 141 — 
Plron et de feu l'ubbé Vatri, le mot honndie 
gâterait tout « -Qu'est-ce que cette conversa- 
tiondePironetde l'abbé Vatriï » Allez le de- 
mander i. l'éditeur do s«s ouvrages, qui n'a 
pas osé récrire, mais qui ne se fera pas tirer 
l'oreille pour vous la dire. 



L'EMPLATItE DE DESGL\NDS 

Extrait de Jacqwt le fatatitte 



Il y avait dans le voisinage de Desglands 
une veuve charmante, qui avait plusieurs 
qualités communes avec une célèbre conrtl- 
Nane du siècle passé. Sage parrai^n, libertine 
par tempérament,. se désolant le lendemain de 
la sottii-e de la veille, elle a passé toute sa vie 
en allant du plaisir au remords et du remords 
au plaisir, sans que l'habitude du plaisir ait 
élouffé le remords, ^-ans que Tbabitude du re- 
mords ait étouffé le gofit du plaisir. Je l'ai 
connue dans ses derniers Instants; elle disait 
qu'enfln elle échappait à deux ^ands enne- 
mi?. Son mari, indulgent pour le seul défaut 
qu'il eOt à lui reprocher. In plaignit pendant 



— 143 — 
qu'elle vécut, et la regretta longtemps après 
sa mort II prétendait qu'il eût été aussi ridi- 
cule à lui d'empëctier sa femme d'aimer que 
de l'empËclier da boire. 11 lui pardonuait la 
multitude de ses conquêtes en faveur du 
choix qu'elle y mettait. F^le n'accepta jamais 
l'hommage d'un sot ou d'un méiihaut : se^ fa- 
veurs furent toujours la récompense du talent 
ou de la probité. Dire d'un homme qu'il était 
ou qu'il avait été son amani, c'était assurer 
qu'il était homme de mi^rlte. Comme elle 
connaîs'-ait sa légèreté, elle ne s'engageait 
point à être fidèle. 

— Je n'ai fait, disait-e'le, qu'un faux ser- 
ment en ma vie : c'est le premier. 

Soit qu'on perdit le sentiment qu'on avait 
pris pour elle, soit qu'elle perdit celui qu'on 
lui avait inspiré, on restait son ami. Jamais il 
n'y eut d'exemple plus frappant de la diffé- 
rence de la probité et des mœura. On ne pou- 
vait pas dire qu'elle eût des mœurs, et l'on 
avouait qu'il était difficile de trouver une plus 
honnête créature. Son curé la voyait rare- 
ment au pied des autels ; mais en tout temps 
il trouvait sa bourse ouverte pour les pauvres. 
Elle disait plaisamment, de la religion et des 
lOis, que c'était une paire de béquilles qu'il 
nefallaitpasûter H ceux qui avaient les jam- 
bes faibles. Les femmes qui redoutaient son 
commerce pour leurs maris, le désiraient 
pour leurs enfants. 



«[, Google 



— 113 — 
Un jour, Desg'anda imita à dinei" la belle 
veuve avec qoelques gentilshommes d'alen- 
tour. Le règne de Desglands était sur soq dé- 
clin, et parmi ses convives i! y en avait un 
vers lequel son inconstance commençait à la 
pencher. Ils étaient à table, De.'^lands tt son 
rival placés l'un à c/Ké de l'autre et en face 
de la belle veuve. Desglands employait tout 
ce qu'il avait d'esprit pour animer la conver- 
sation ; il adressait à la veuve les propos les 
plus galants; mais elle, distraife, n'entendait 
rien, et tenait les yeux attachés sur son ri- 
val. Desglands avait nn reuf frais à la main ; 
un mouvement (Kinvulsif, occasionné par la 
jalousie, le saisit, il serre les poin^, et voilà 
l'œuf chassé de sa coque et répandu sur le 
visage de *)ri voisin. Celui-ci fit un gesle de 
la main; Desglauds lui prend le poignet, l'ar- 
rête, et lui dit à l'oreille : 

— Monsieur, je le tiens pour reçu... 

11 se fait un profond silence; la belle veuve 
se trouve mal. Le repas fut triste et court. 
Au sortir de table, elle fit appeler Desgtands 
et son rival dans un appartement séparé; 
tout ce qu'une femme peut faire décemment 
pour les réconcilier, elle le fit; elle supplia, 
ellepleura, elle h*évanouit, mais tout de bon; 
elle serrait lès mains de Desglands, elle tour- 
nait ses yeux inondés de larmes sur l'autre. 
Elle disait à celui-ci : 

— Et vous m'airaczl... 



u.Coogk 



— 144 — 
A celui-là : 

— Ftvousm'afcz aiméel... 
A tous ]&i deux ; 

— Et vous voulez me perdre ! et vous vou- 
lez me rendre la Table, l'objttde la Iiaine et 
du mépris de toute la province I Quel que 
soit celui des deux qui âte la vie h soa enne- 
mi. Je ne le reverral jamais; il ne peut être 
Di mon ami, ni mon amant; je lui voue une 
haine qui ne-finira qu'avec ma vie... 

Puis r.lle retombait en déraillaDce, et en 
défailant elle disait : 

-7 Cruels, tirez vos épées, et enfoncez-les 
dans mon sein; si en expirant Je vous vois 
embrasser, j'expirerai sans regret 1... 

Desglands et son rival restaient Immobiles 
ou la secouraient, etquelques pleurs s'ëchap* 
paient de leurs yeux. 

Cependant II fallut se séparer. On remit la 
belle veuve chez elle, plus morte que vive. 

Le lendemain, Desglanda rendit visite à sa 
charmante, infidèle; il y trouva son rival. 
Qui Tut bien étonnéT Ce fut l'un et l'autre de 
voir à Desglands la Joue droite couveried'uo 
grand rond de taffetas noir. 

— Qu'est-ce que celaT lui dit la veuve. 
nESGLANDB. — Ce n'ost rien. 

soB BivAL. — Un peu de fluxion. 
DESGLAMts. — Cela se passera. 
Aprësun moment deconversation.Dcsglands 
sortit, et, en sortant, il fità son rival un signe 

. L.,.». Google 



— 14Ë — 
qui fut très bien enteDdn. Celui-ci descendit, 
fis passèrent, l'un par un des côtés de la nie, 
l'autre par le côté opposé; Ils se rencontré* 
rent derrière tes Jardins de la belle veuve, se 
battirent, et le rival de Det^glandi demeara 
ëtendu sur la place, griëvemcnt, mais non 
mortel lem en t blessé. Tandis qu'on l'emporte 
chez lui, De glands revient che^ sa veuve; il 
s'assied, ils s'entretiennent encore de l'acci- 
dent de la veille. Elle lui demande ce que 
signifie cette énorme et ridicule moucho qui 
lui couvre la joue. Il se lève, il se regarde au 
miroir : 

— En effet, lui dit-il, je la trouve un peu 
trop grande... 

Il prend les ciseaux de la dame, 11 détache 
soD rond de taffetas, le rétrécit tout autour 
d'une ligue ou deux, le replace, ei dit à ta 
veuve : 

— Comment me trouvez-vous b présent? 

— Hais d'une ligne ou deux moins ridicule 
qu'auparavant, 

— C'est toujours quelque chose. 

Le rival de Desglands fruéril. Second duel , 
où la victoire resta à De^lands ; ainsi cinq i 
six fois de suite, et Desglands i. chaque eoin- 
bat rétrécissant sou rond de taffetas d'une 
petite lisière, et remettant le reste sur sa 
joue. 

La Ad de cette aventure fut celle de labello 
veuve. Le long chagrin qu'elle en éprouva 

L.,.». Google 



— 146 — 
acheva de ruiner sa santé, faible et chance- , 
lante. 

— Et Desglanda 7 

Un jour que nous nous promenions ensem- 
ble, il reçoit un billet, il l'ouvre, et dit : . 

■— C'était un très brave homme , mais je 
ne saurais m'aflllger de sa mort... | 

Et à l'instant il arrache de sa Joue le reste ' 
de son rond nofr, presque réduit, par ses Tré- \ 
quentes rognures , à la grandeur d'une mou- 
che ordinaire. Voilà rhbtoire de DesglaDds. 



«[, Google 



MORCEAUX DIVERS 
ENTRETIEN 

D'UN PÈRE AVEC SES ENFANTS 
dumnceh k sk hetthe ig-BEssna des um (1) 



Mon père, homme d'un excellent jugement, 
nais homme pieux, était renommé dans 3& 
province pour sa probité rigoureuse. Il Tut, 
plus d'une fois, choisi pour arbitre entre ses 
concitoyens; et des étrangers qu'il ne con- 
naî^ait pas lui confièrent souvent l'exécn- 

(it Les eiîKenccs de mut fornut nous mellcni dans It né* 
cïssiiÉ de TCjeier an Iroisliime voliiini! L'Oftea'i blanc, don 
le iMUdeliardiit reUii-ci. Koisa(a»|ieBst que lesdiveriet 
pièces qui ruiuitenl pour ua iiistanl il tlialne des Humant 

qaer ife fiircniltre les (lensêes iiigciiieusFS el de Uhis si 
viriËs qui nul dognt 1 Dideroi, i jasie Uirt, la lepuuiim 
d'ImmiDC iLDivccEcl. 

mot! det Sauiurt.) 



,. Google 



— 148 — 
tiOQ de leurs dernières volontés. Les pauvres 
pleurèrent ss perte lorsqu'il mouruL Pen- 
dant sa maladie, les irrancla et tes petits mar- 
quèrent l'intérêt qu'ils prenaient k sa con- 
servation. Lorsqu'on sut qu'il approchait de 
sa fin, toute la ville fut attristée. Son image 
sera toujours présente à ma mémoire ; il 
me semble que je te vois dans son fauteuil 
à bras, avec son maintien tranquille et son 
visage serein; il me semble que je l'entends 
encore. Voici l'histoire d'une de nos soirées, i 
et un modèle de l'emploi des autres. 

C'était en hiver. Nous étions assis autour 
de lui, devant le feu, l'abbé, ma sœur et | 
moi. Il me disait, à la suite d'une conversa- 
tion sur tes Inconvénients de la célébrité : 

— Hon fils, nous avons Tait tous les denu 
du bruit dans le monde, avec cette difTérence 
que le bruit que vous faisiez avec votre outil 
vous fitait le repos, et que celui que je faisais 
avec le mien Atait le repos aux autres. 

Après cette plaisanterie, bonne ou mau- 
vaise, du vieux forgeron. Il se mit à rêver, à 
nous regarder avec une attention tout it fait 
marquée, et l'abbé lu) dit : 

— Mon père, à quoi révez-vous 7 

— Je rêve, lui répondit-il, que la réputa- 
tion d'homme de bien, la plus déplorable de 
toutes, a ses périls, même pour celui qui la 
mérite. 

Puis, après une courte pause, il i^outa : 



«[, Google 



— 149 — 
— J'en rrémis encore quand j'y pense... Le 
croiriez- vous, mes enfants? une Tois dans ma 
vie, j'ai été sur le point de vous ruiner; oui, 
de vous ruiner de fond ea comble. 
l'abbë. — Et comment celaî 
MON pEre. — Commenti Le voici. Avant 
que jecommence, dit-il à safille, petitesœur, 
relève mon oreiller qui est descendu trop 
bas. (A mol) : Et toi, ferme les pans de 
ma robe de chambre, car le feu me brûle lee 
jambes... Voua avâz tous connu le curé de 
Trivet(l)î 

HA sCEUR. — Ce bon vieux prêtre qui, à 
r&ge de cent ans, faisait ses quatre lieues 
dans la matinéeT 

l'abbe. — Uul s'éteignit à cent et un ans , 
en apprenant la mort d'un frère qui demeu- 
rait avec lui, et qui en avait quatre-vingt- 
dix-neuf 7 
MON PËRE. — Lui-même. 
l'abbë. — Eh bienî 

MON PËKE. — Eh bien 1 ses héritiers , gens 
pauvres et dispersés aur les grands chemins , 
dans les campagnes, aux portesdes églises, où 
ils mendiaient leur vie, m'envoyèrent une 
procuration qui m'autorisait à me transporter 
sur les lleui, et ù pourvoir à la sûreté des 
efiets du défunt curé leur parent Comment 

(I) Village silut cuire Ctainmaul et Liugrca. (Jroudi i'^ 



«[, Google 



— 150 — 
refuser k des indigents un service qne j'avais 
rendu iptusieurafamUles opulentes? J'&llaià 
Thivet; j'appelai la justice du lieu; Je fis a^ 
poser les scellés, et j'attendis l'arrlvéedes hé- 
ritiers. Ils ne tardèrent p&s à venir; ils étaient 
au nombre de dix à douze. C'étaient des tea- 
mes sans bas, sans souliers, presque sans vê- 
tements, qui tenaieut contre leur sein des en- 
fants eniorLiltés de leurs mauvais tabliers; des 
vieillards couverts de haillons, qui s'étaient 
traînés jusque-là , portant sur leurs épaules, 
avec un bâton, une poignée de guenilles en- 
veloppées da.ns une autre guenille : le spectacle 
delà misère ta plus hideuse, imaginez, d'après 
cela, la joie de ces héritiers à l'aspect d'une 
dliaine de mille francs qui revenait à ebncun 
d'eux, car, i. vue de pays, la suecessfon du 
curé pouv^t aller à une centaine de mille 
francs au moins. On lève les scellés. Je pro- 
cède tout le jour à l'inventaire des effets, La 
nuit vient. Ces malheureux se retirent ; ja 
reste seul. J'étais pressé de les mettre en 
possession de leurs lots, de les congédier et 
de revenir à mes affaires. 11 y avait sous un 
bnrean va vieux coffre sans couvercle, et rem- 
pli de toutes sortes de paperasses ; c'étaient 
de vieilles tettres, des brouillons de réponses, 
des quittances surannées, des reçus de rebut, 
des comptes de dépenses et d'autres chiffons 
de cette nature; mais , en pareil cas , on lit 
tout, on ne néglige rien. Je touchais lï la fia 



,. Google 



— 151 — 

de cette ennuyeuse révision , lorsqu'il me 
tomba S0U9 les mains un écrit assez long, et 
cet écrit, savez-vous ce que c'éiaitî Un tes- 
tament, un testament signé du curé 1 un tes- 
tament dont la date était si ancienne, que ceux 
qu'il en nommait exécuteurs n'pxfstaient plus 
depuis vingt ansl un testament où il rejetait 
les pauvres qal dormaient autour de moi, et 
iDstituaft légataires universels tes Frémyns, 
ces riches libraires de Paris, que ttt dois con- 
ntitre, toi. Je vous laisse âjuger de ma sur- 
prise et de ma douleur; car que faire de cette 
pièce? La brùlerl Pourquoi non? N'avait-elle 
pas tous les Caractères de la réprobation? E^ 
l'endroit où je l'avais trouvée, et les papiers 
avec lesquels elle était confondue et assimilée, 
ne déposaient-ils pas assez fortement contre 
elle, sans parler de son injustice révoltante! 
Voilà ce que je me disais en moi^nême ; et, 
me représentant en même temps la désola- 
tioa de ces malheureux héritiers spoliée, 
frustrés de leur espérauce, j'approchai tout 
doucement le testament du feu ; puis d'au- 
tres idées croisaient les premières ; je ne 
sais quelle frayeur de me tromper dans U 
décision d'un cas aussi important, la mé- 
fiance de mes lumières, la crainte d'écoa- 
ter piutût la voix de la commisératioa, qui 
criait an fond de mon cœur, que celle de la 
justice, m'arrêtaient subitement, et je pas- 
lai le reste de la uuit à délibérer sur cet 



— 152 — 
acte inique que je tlua plusieurs fols au-des- 
sus de la flamme, incertain si jo le brûlerais 
ou non. Ce dernier parti l'emporta; uae. mi- 
nute plus tôt ou plus tard, c'eût été le parti 
contraire. Dans ma perpîexité, je crus qu'il 
était sage de prendre le conseil de quelque 
personne éclairée. Je monte à cheval dès la 
pointe du Jour, Je m'achemine k toutes Jam- 
bes vers la ville, je passe devant la porte de 
ma maison sans ; entrer, je descends au sé- 
minaire, qui était alors occupé par des ora- 
toriens, entre bsnuels il y en avait ua dis- 
tingué par lasflreté de ses lumières et la sain- 
teté de ses mœurs ; c'était un père Bouiu, qnl 
a laissé dans le diocèse la réputation du plus 
grand casul,3te. Je lui expose le Tait. Le père 
Bonin me dit : ■ Rien nVst plus louable, mon- 
sieur, que le sentiment de commisération 
dont vous êtes touché pour ces mallieureux 
héritiers. Supprimez le testament, secourez- 
les, j'j consens, mais c'est à la condition de 
restituer au l^ataîre universel la ^omrae 
précise dont vous l'aurez privé, ni plus ni 
moins... » Le père Bouin ajouta : « Et qui 
est-ce qui vous a autorisé à Ater ou à donner 
de la sanction aux actesl Qui est-ce qui vous 
a autorisé .à interpréter les Intentions des 
Biortsî — Hais, père Bouini et le colTre} — 
Qui est-ce qui vous a autorisé à décider si ce 
testament a été rebuté de réflexion, ou s'il 
s'est égaré par méprise? Ne vous est-ii jamali 



— 153 — 
arrivé d'en commettre de pareilles, et de re- 
trouver aa fond d'un seau un papier précieux 
Que vous y aviez jeté d'ioadvertanceT — Mais, 
père Bouln, et la^date ei riniquité de ce pa- 
pier? — Qui est-ce qui vous a autorisé à pro- 
noncer sur la justice ou l'injustice de cet 
acte, et JL regarder le legs universel comme 
un don illicite, plutôt que comme une resti- 
tuliou ou telle autre œuvrel''gitimei;u'il vous 
plalru d'imaginer 1 — Hais, père Bouin,etces 
héritiers immédiats et pauvres, et ce collaté- 
ral éolgné et Hcbeî — Oui est-ce qui vous a 
autorisé il pet-er ce que le dérunt devait & ses 
proches, que vous ne connaifsez pas davan- 
tage 1 — Mais, père Bouin, et ce tas de let- 
tres du légataire que le défunt ue s'était pas 
seulement donné la peine d'ouvrir!... n Une 
circunstance que j'&vajs oublié de vous dire, 
i^outa mon père. C'est que, dans l'amas de 
papera^es entre l&iquels je trouvai ce Tatal 
testament, il y avait vingt, irente, je ne 
sais combien des lettres de Prémyns, toutes 
caclieiées..... c II n'y a, dit le père Bouin, 
ni coffre, ni date, ni lettres, ni père Bouin, 
ni si, ni mais qui tienue; il n'est permis à 
personne d'enfreindre les lois, d'entrer dans 
la pensée des morts et de disposer du bien 
d'autrui. Si la Providence a résolu de châtier 
ou l'hériiier, oti le légataire, ou le défunt, 
car on ne sait lequel, par la conservation 
fortuite de ce testament, il faut qu'il reste. » 



«[, Google 



— 154 — 
Après ane décision au^si nette, aussi précise 
de rbomme le plus éclairé de notre clergé, 
je demeurai stupéfait et tremblant, rangeant 
ea mol'Riênie à ce que je devenais, à ce 
que vous deveniez, mes enfants, s'il me fût 
arrivé de brûler le testament, comme j'en 
avais été tenté dix fois ; d'être ensuite tour- 
menté de scrupules, ei d'aller consulter le 
père Bouin. J'aurais restitué ; oh ! j'aurais 
restitué ; rien n'est plus sâr, et vous étiei 
ruinés. 

VA sœcR. — Mais, mon père, il fallut, après 
cela, s'en revenir au presbytère, et anaon- 
cer à cette troupe d'Indigents qu'il n'y avait 
rien lu qui leur appartint, et qu'ils pouvaient 
s'en retourner comme ils étaient venus-Avec 
l'àme qom pâtissante que vous avez, comment 
en eùtes-vous le courage 1 

non PËRE. — lia foi, je n'en sais rien. Dans 
le premier moment, je pensai à me départir 
de ma procuration et à me faire remplacer 
par an tiommede loi ; mais un bomme de loi 
en eût usé dans toute la rigueur, pris et 
chassé par les épaules ces pauvres gens, dont 
je pouvais peut-être alléger l'infortune. Je 
retournai donc le même jour à Tliivet Hob 
absence subite, et les précautions que j'avais 
prises en partimt, avaient inquiété; l'air de 
tristesse avec lequel je reparus inquiéta bien 
davantage. Cependant, je me contraignis, je 
dissimulai de mon mleui. 



— 155 — 

MOI. — C'est-à-dire, assez mal. 

VON pËRE. — Je ccmmençai p&r mettre à 
couvert: tous les effets précieux. J'assemblai 
dans la maison un cei'tain nombre d'habi- 
tants, qui me prêteraient main-forte en cas 
de besoin. J'onvris ta cave et les greniers, qoe 
j'abandonnai à ces malheureux, les invitanti 
boire, k manger et à partager entre eux le 
Tin, le blé, et toutes les autres provisions de 
bouche. 

l'abbë. — Hais, mon père... 

MON PÈRE, — Je le sais, cela ne leor appar- 
tenait pas plus que le reste. 

MOU — Allons donc, l'abbé, tu nous Inter- 
romps. 

MON PÈRE. — Ensuite, pâte comme la mort, 
tremblant sur mes jambes, ouvrant la bouche 
et ne trouvant aucune parole, m'as^eyant, me 
relevant, commençant une phrase et ne pou- 
vant l'achever, pleurant, tous ces gens ef- 
frayés m'environnant, s'écriant autour de 
moi:<iEti bien! moucher monsieur, qu'est-ce 
qu'il y aî — <Ju'est-ce qa'jl y a, repris-je î... 
Un testament, un testament qui vous déshé< 
rite. » Ce peu de mots me coûta tant à dire, 
que je me sentis presque défaillir. 

Mil scEDR. — Je conçois oela, 

BON PÈRE. — Ouelle scAne, quelle scène, 
mes enfants, que celle qui suivit! Je frémit 
de la rappeler. Il me semble que j'enteodi 
encore les cris de la douleur, de la fureur, 



_ 166 — 
de la rage, le hurlement des imprécations... j 
(Ici, mon père portait ses malas sur ses yeux, 
snr ses oreilles...) Ces femmes, disait-il, ces | 
femmes, je les vois : les unes se roulaient ' 
i, terre, s'arrachaient les cheveux, se dé- 
chiraient tes joues et les mamelles; les 
autres écumaient, tenaient leurs enfants par ' 
les pieds, prêtes à leur écraser la tête con- 
tre le pavé, si OD les eût laissées faire; 
les hommes saisissaient, renversaient, cas- 
saient tout ce qui leur tombait sous les 
in^ns; ils menaçaient de mettre le feu à la 
maison ; d'autres, en rugissant, grattaient la 
terre avec leurs ongles, comme s'i: s y eus^^ent 
cherché le cadavre du curé pour le déchirer ; 
et, tout au travers de ce tumulte, c'étaient 
les cris aigus d^ enfants qui partafçealent, 
sans savoir pourquoi, te désespoir de leurs 
parents, qui s'attachaient à leurs vêtements,. 
et qui en étalent Inhumainement repous- 
ses. Je ne croîs pas avoir jamais autant souf- 
fert de ma vie. Cependant j'avais écrit au lé- 
gataire de Paris, je l'Instruisais de tout, et ja 
le pressais de faire diligence, le seul mofen 
de prévenir quelque accident, qu'il ne serait 
pas en mon pouvoir d'empêcher. J'avais un 
peu calmé les malheureux par l'espérance 
dont je me flattais en effet d'obtenir du léga- 
taire une renonciation complète à ses droits, 
ou de l'amener à quelque traitement favora- 
ble, et Je les avals dlspersésdans les chaumiè* 



— i87 — 
res les plus éloignées du village. Le Frémyn 
de Paris arriva ; je le regardai Dxement, et je 
lui trouvai une physionomie dure qui ne pro- 
mettait rien de bon. 

MOI. — De grands sourcils noirs et toufTus, 
des yeux couverts et petits, une large bouche 
UQ peu de travers, un teint basané et criblé 
de petite vérole. 

MON FtttE. — C'est cela. Il n'avait pas mis 
plus de trente heures à faire ses soixante 
lieues. Je commençai par lui montrer tes mi- 
sérables dont j'avais i plaider la cause. Ils 
étaient tous debout devant lui, en silence; les 
femmes pleuraient; les hommes, appuyés sur 
leur bâton, la t£te nue, avalent la main dans - 
leurs bonnets. Le Frémyn, assis, les yeux fer- 
més, la tâte penchée et le menton appuyé 
sur sa poitrine, ne les regardait pas. Je parlai 
en leur faveur de toute ma force; je ne sds 
où l'on prend ce qu'on dit en pareil cas. Je 
lui Bs toucherau doigt combien 11 était incer- 
tain que cette succession lui fût légitimement 
acquise; je le coi^iurai par son opulence, par 
la misère qu'jl avait sous les yeux; je crois 
même que je me jetai à ses pieds : je n'en 
pus tirer une obole. Il me répondit qu'il n'en- 
trait point dans toutes ces considérations; 
qu'il y avait un testament; que l'histoire de 
ce testament lut était indiOérente, et qu'il 
aimait mieux s'en rapporter à ma conduite 
qu'à mes discours. U'indignation, je lui Jetai 

L.,.». Google 



— 158 — 
)fl8 clefs an nez ; il les ramassa, s'empara de 
tout, et je m'en revïDs si troublé, si peiné, a 
changé, que votre mère, qui vivait encore, 
crût qu'il m'était arrivé quelque grand mal- 
hear... Ahl mes enfants, quel homme qae ce 
Frémyn ! 

Après ce récit, noDS tombâmes dans le si- 
lence, chacun rêvant à sa manière sur cette 
Bingalière aventure. Il vint quelques visitesi 
on ecclésiastique, dont je ne me rappelle pas 
ie nom ; c'était un gros prieur, qui se con- 
naissait mieux en bon vin qu'en morale, et 
qui avait plus feuilleté le Moyen de parvenir 
que les Cunf-rences de Grenuhle; un liomoM 
■ de justice, notaire et lieutenant de police, ap- 
pelé Dubois, et, peu de temps après, un ou- 
vrier qui demandait à parler i mon père. On 
le fit entrer, et a\ec lui un ancien ingénieur 
de ta province, qui vivait retiré, et qui cnlti* 
vait les mathématiques, qu'il avait autreroéi 
proressées.; c'était un des voisins de l'ouvrier; 
l'ouvrier était chapelier. 

Le premier mot du chapelier fut de faire 
entendre à mon p6re que l'auditoire était un 
peu nombreux pour ce qu'il avait à lui dirb 
Toat le monde se leva et il ne resta que le 
prieur, l'homme de toi, le géomètre et moi, 
que le chapelier retint. 

— Monsieur Diderot, dil^il à mon père, 
après avoir regardé autour de l'appartement 
■'il ne pouvait être entendu, c'est votre pn>« 



— 1B9 — 
bité et VOB lumières qui m'amènent chez 
TOUS ; et je oe suis pas fachô d'y rencontrer 
ces autres messieurs dont je ne suis peut-ôCra 
pas connu,- mais que je connais tous. IJo prê- 
tre, un homme de loi, un sat'anr, un philoso- 
phe et un homme de bienl Ce serait grand 
hasard si je ne trouvais pas dans des person- 
nes d'états si différenis, e* toutes également 
justes et éclairées, le conseil dont j'ai l>esoin. 
Le chapelier ajouta ensuite r 

— Promettez-moi d'abord de garder le se- 
cret sur mon affaire, quel que soit l6 parti 
que je juge à propos de suivre. 

Ou le lui promit, et il continua : 

— Je n'ai point d'enfants ; je n'en ai point 
eu de ma dernière Temme, que j'ai perdue 11 
y a environ quinze jours. Depuis ce temps, 
je ne vis pas; je ne saurais ni boire, ni man- 
ger, ni travailler, ni dormir. Je me lève, je 
m'habille, je sors et je rôde par la ville, dé- 
voré d'un souci profond. J'ai gardé ma fem- 
me malade pendant dix-huit ans; tous les 
services. qui ont dépendu de moi, et que sa 
triste situation exigeait. Je les lui ai rendus. 
Les dépenses que j'ai faites pour elle ont 
consommé le produit de notre petit revenuet 
de mon travail, m'ont laissé chargé de dettes, 
etje me trouverais à qa mort épuisé de fatigues, 
le temps de mes jeunes années perdu ; je ne se- 
rais, en un mot, pas plus avancé qiie le pre- 
mier jourde mon établissement, si j'observais 



«[, Google 



les lois et si Je laissais aller à des collatéraux 
éloignés laportfon qui leur revient de ce qu'elle 
m'avait apporté en dot : c'était un trousseau 
bien condiiionoé, carson pèreetsa mère, qui 
aimaient beaucoup leur fille, firent pour elle 
tout ce qu'ils purent, plus qu'ils us purent : 
de belles et bonny nippes en quantité, qui 
sont restées toutes neuves, car la pauvre fem- ' 
me n'a pas eu le temps de s'en servir, et vingt 
mille francs en argent, provenus du rembour- 
sement d'un contrat constitué sur M. Michelin, 
lieutenant du procureur général. A peinela dé- ' 
funtea-t-elle eu les yeux Termes que j'ai sous- 1 
trait et les nippes et l'argent. U essieu re, vous j 
savez actuellement mon affaire. Ai-Je bien I 
faItT ai-je mat fait! Ha conscience n'est pas 
en repos. Il me semble que j'entends là quel- 
que chose qui me dit : Tu as volé, tu as volé ; 
rends, rends. Uu'en pensez-vous T Songei, 
messieurs, que ma femme m'a emporté, en 
s'en allant, tout ce que j'ai gagné pendant 
vingt ans; que je ne suis presque plus en état 
de travailler squejesulsendetté, et que, si Je 
restitue, il ne tue reste que l'hépital, al ce 
n'est aujourd'hui, ce sera demain. Parles, 
messieurs, j'attends votre décision. Faut-il 
restituer et s'en aller à l'hôpitalT 

— A tout seigneur tout honneur, dit mon 
père, en s'inclinant vers t'ecclédastique ; i 
vous, monsieur le prieur. 

— Mon enfant, dit le prieur au cbapeUer, 



«[, Google 



— 161 — 
je a'aime pas tes scrupules, cela brouille la 
tète, et ne sert à ries ; peut-être ne faltalt-il 
pas prendre cet argent ; mala puisque tu l'as 
pris, mon avis est que tu le gardes. 

MON PËRE. — Uals, monsieur le prieur, ce 
n'est pas là votre dernier mot T 

-LE PitiEUR. — Ma foi, si ; je n'en sais pas 
plus long. 

KOM PËRE. — Vous n'avez pas été loin. A 
vous, monsieur le magistrat, 

LE MAGISTRAT. — Mon ami, ta position est 
fâcheuse : un autre te conseillerai! peut-être 
d'assurer le fonds aux collatéraux de la fem- 
me, afin qu'en cas de mort ce fonds ne pas- 
8&t pas aux tiens, et de Jouir, ta vie durant, 
de l'usufruit. Hais il y a des lois, et ces lois 
ne t'accordent ni l'usufruit ni la propriété du 
capital. Crois-moi, satisfais aux lois et sois 
honnête homme ; è, l'hêpital, s'il le faut. 

sioi. — Il y a des lois I Quelles lois 1 

MON p£[tE. — Et vous, monsieur le mathé- 
maticien, comment résolvez- vousceprobième? 

LE KËOMËTRE. — Uon ami, ne m'as-tu pas 
djtquetu avaispris environ vingt millefrancsl 

LE cuAPELiEn. — Oui, monsieur. 

LE cEoiiETRE. — Et Combien à peu près t'a 
coûté la maladie de ta femme T 

LB GUÀi-BLiEa. — A peu près la même 
■omme. 

LB gEohêtre. — Eh bien I qui de vingt mille 
francs paje vingt mille francs, reste zéro. 



,. Google 



-- tes — 

MOHPtBK, à moi. — Et qu'en dit la pfaflo- 
aophieT 

MOI. — La phflosopbie se tait oâ la loi n'a 
pas le sens commiin... 

Hun père sentit qQ'il ne Tnllait pas me pres- 
ser ; et portant tout de suite la parois au cha- 
pelier T 

— Hattre un tel, lui dit-il, vous nous avex 
confessé que, depuis que vous aviez xpoljë la 
succession de votre femme, vous aviez perdu 
le repos. Et a quoi vous sert donc cet argent, 
qui vous a Ole le plus grand des biens 7 Défaf- 
tes-vous-en vite, et buvez, mangei, dormez, 
travaillez, soyez heureux chez voua, si voua y 
])ouvez lenir; ou ailleurs, si vous ne pouvez 
pas tenir chez vous. 

Le ch:ipeller répliqua brusquement : 

— Non, monsieur, Je m'en Irai à Genève 

— Et ta crois que tu laisseras le i-emonto- 
lelî 

— le ne sais, mats J'Irai à Genève. 

— Va oii tu Toudras, tu y trouveras ta cons- 
cience. 

Le chapelier partit ; sa réponse bizarre de- 
vint le sujet de Tentretlen. On convint qne 
peut-être la distance des lieux et du temps af- 
faiblissait plus ou moins tous les seniiments. 
toutes les sortes de coiistûencM, même csfle 
du crime. L'assasslu, transportésurlerivaged» 
la Chine, est trop loin pour apercevoir le ca- 
davre qu'il a laisaê sanglant sur les bords de la 



«[, Google 



— 163 — 
Seine. Le remords natt peut-être moins de 
' l'borreur de soi que de la crainte des autres, 
moins (le la honte de l'action que du blûme 
et du chàliment qui la suivraient s'il arrivait 
qu'on la découvrîL Et quel est le criminel 
cUndeï^tin a^sez tranquille dans l'obsi^urlté 
pour ne pas redouter la trnliison d'une cir- 
constance imprt^vue ou l'indiscrétion d'un 
mot peu réfléclii 7 Quelle certitude a- t-il qu'il 
DO se déc< lera point dans le délire de la fiè- 
vre ou du rêveî On l'entendra sur le lieu de 
la scène, et il est perdu. Ct'ux qui l'environ- 
neronC à la Ciiiae ne le comprendront pas. 
« Ues enfants, les Jours du méchant sont 
remplis d'alarmes. Le repos n'est fait que 
pour l'homme de bien ; c'est lui seul qui vit 
et meurt tranquille. « 

Ce texte épuise, les visites s'en allèrent, 
mon frère et ma sœur rentrèrent ; la conver- 
sation interrompue fut reprise, et mon père 
dit: 

— Dieu soit louél nous voilà ensemble. Je 
me trouve bien avec les autres, mais mieux 
avec vous. 

Puis s'adres.«ant à moi : 

— Pourquoi, me demanda-t-il, n'as-tu pas 
dit tou avis au chapelier 7 

— C'est ([ue vous m'en avez empoché. 

— Al-jemal fait 7 

— Non, parce qu'il n'y a point de boa 
conseil pour ua sot Quoi donc I est-ce que cet 



«[, Google 



— 164 — 
homme n*est pas le plus proche parent de sa 
femme T Est-ce que le bien qu'il a retenu ne 
lut & pas été donaé en dot 1 Est ce qu'il ne 
Jul appartient pas au titre le plus légitime I 
Quel est le droit de ses collatéraux! 

iroN pEre. — Tu ne vois que la loi, mais 
tu n'en vois pas l'esprit. 

iiui. — Je vols comme vous, tnoa père, le 
peu de sûreté des Temmea, méprisées, haïes à 
tort à travers de leurs maris, si la mort sai- 
sissait ceux-ci de leurs biens. Mais qu'est-ce 
(]ue cela me fait à moi, honaSte homme, qui . 
ai bienj-empli mes devoirs avec la mienne? 
Ne Buls-je pas assez malheureux de l'avoir 
perdue? Paut-il qu'où vienne encore m'enle- 
versa dépouille? 

uns PËRE. — Mais si tu reconnais la sa- 
gesse de la loi, Jl faut t'y conrormer, ce me 
semble. 
HA steuR.— Sans la loi, il n'y a plus de vol. 
mu. — Vous vous trompez, ma sœur. 
MON FRËHE. — Saus la loî, tout est à tous, 
et il n'y a plus de propriété. 
MOI. — Vous vous trompez, mon frère. 
MON FHËnE. — Et qu'est-ce qui fonde donc 
la propriéiôî 

MOI.— Primitivement, c'est la prise de pos- 
session piirle travail. I.a nature a fait les bon- 
nes lois de toute éternité ; c'est une furce lé- 
gUime qui en assure l'exécuiion, et cette 
force, qui peut tout contre le méchant, ne 



— 165 — 
peut rien contre l'homme de bien. Je suis cet 
homme de bien, et dans des clrconsitances et 
beaucoup d'autres que je vous détaillerais, je 
la cite au tribunal de mon cœur, de ma rai- 
son, de ma conscience, au tribunal de l'é- 
quité naturelle; je l'Interroge, Je m'y sou- 
mets, ou je l'annule. 

MON vtttK. •— Prêche ces principes-là sur 
les toits, je te promets qu'ils feront fortune , 
et tu verras les belles choses qui en résulte- 
ront. 

¥01.— Je ne les prêcherai pas; il y a des vé- 
rités qui ne sont pas faites pour les fous ; 
mais je les garderai pour moi. 

■ON piaE, — Pour toi, qui es un sage ? 

■01. — Assurément. 

NON PÈRE. — D'après cela , je pense bien 
que tu n'approuveras pas autrement la con- 
duite que j'ai tenue dans l'affaire du curé de 
Thivet. Hais toi, l'abbé, qu'eu penses-tu 7 

l'abbe. — Je peuse, mon père, que vous 
ayez agi prudemment de consulter et d'en 
croire le père Bouin, et que si vous eussiez 
suivi votre premier mouvement, nous étions 
en effet ruinés. 

MON PEHe. — Et toi , grand philosophe, tu 
n'es pas de cet avisT 

Hor. — Non. 

HON PËRc — Cela est bien court Va> ton 
chemiu. 

Hoi. — Vous mo l'ordonnez I 

Google 



•nos rtRE. — San8 doute. 

«01. — Sans ménagement 

MON PËRE. — Sans doute. 

■or. — Non «ertes, lui répondis-je nret 
chaleur, je ne suis pas de cet avis. Je pense, 
moi, que si vous avez jamais fait uoe mau- 
vaise action dans votre vie, c'est celle-là ; et 
que si voDs vous fussiez cru obligé à restitu- 
tion envers ie légataire après avoir décbirA 
le testament, vous l'êtes bien davantage 
envers les héritiers pour y avoir manqué. 

MON PÈiiE. — Il faut que je l'avoue , cette 
action m'est toujours restée sur le cœur; 
mais le père Bouinl... 

MOI. — Votre père Bouin, avec toute n ré- 
putation de science et de sainteté , n'était 
qu'un mauvais raisonneur, un bigoti télé t&- 
Wécie. 

H* «OEun, à voix batte. — Est-ce ^oe ton 
projet est de nous niinerî 

■ON PËRE. — Paixl paixl laisse là le père 
Bouin, et dis-noua tes raisons, sans Injurier 
personne. 

■01. — Mes raisons? Elles sont simples, et 
les voici : ou le testateur a voulu supprimer 
l'acte qu'il avait fait dans la dureté de son 
cœur, comme tout concourait à le dénou- 
trer, et voua avez annulé sa résipiscence; ou 
H a voulu que cet acte atroce eût son effet, 
et vous vous êtes associé à son injustice. 

■oNpeiiE,— A soninjustice7 C'est bientâtdlt. 



— 167 — 
MOT. — Oui, oui, à son injustice : car 6oat 
ce qne le père Bouio vous st débité ne sont 
que de raines subtilités, de paurre» conjec- 
tures, de^ pent-ëtre sans aucune valeur, sans 
aucun poids, auprès des efrconstanees qui 
étaient tout caractère de Talidilé à l'acte In- 
juste que vous avez tiré de la pOQssière, prt>- 
dnit ^t réhabilité. Un coffre & paperasses; 
parmi ces paperasses une vieille paperasse 
prescrite par sa date, par son injustic*, par 
son mélange avec d'autres paperasses, par la 
miMl des exécuteurs, par te mépris des lettres 
du légataire, parla richesse de ce légataire et 
par la pauvreté dea véritables héritiers ! Qu'op- 
pose-t-on à cela? Une restitution présumée ! 
Vous ïerreï que ce paarre diable de prêtre, 
qui n'avait pas un sou lorsqu'il arriva dans sa 
cure, et qui avait passé quatre-vingts ans de 
sa vie à amasser environ cent mille francs en 
entassant sou sur sou, avait fait autrerois aux 
FVémyns, chez qui il n'avait point demeuré, 
et qu'il n'avait peut-être Jamais connus que 
denoRT, un vol décent mille francs. Et quand 
ee prétends vol eût été réel, le grand mat- 
keur que...I J'aurais brûlé cet acte d'ini- 
quité. 11 fallait le brûler, vous dis-je; H fal- 
lait écouter votre cœur, qui n'a cessé de ré- 
clamer depuis, et qui en savait plusque votre 
imbécile Bouin, dont Ja déeisio» De prowve 
que l'autorité redoutable des opinions reli- 
Sfeuaea anr les têtes les mieux organisées, et 

L<„z«[, Google 



— 168 — 
llDfluence pernicieuse des lois injustes, des 
faux principes sur le bon sens et l'équité ca- 
turelle. Si vous eussiez été à cAié du curé 
lorsqu'il écrivit cet inique testament, ne 
l'eussiez-voua pas mis en piëcesT Le sort la 
jette entre vos mains, et vous le conser- 
vez I 

' MON PÈRE. — Et si le curé t'avait Institué 
son légataire universel 7 

MOI. — L'acte odieux n'en aurait été qae 
plus promptement cassé. 

MON pEre. — Je n'en doute nullement ; mais 
n'y a-t-il aucune diCTérence entre le dona- 
taire d'un autre et le tien ?.. . 

MOI. — Aucune. Ils sont tous les deux jus- 
tes ou injustes, honnêtes ou malhonnêtes... 

HÔN PËiiE. — Lorsque la loi ordonne, après 
le décès, l'inventaire et la lecture de tous les 
pi^}lers sans exception, elle a son motif, sans 
doute ; et ce motir, quel est-il T 

MOI. — Si J'étais caustique, je vous répon- 
drais : De dévorer les héritiers, en multi- 
pliant ce qu'on appelle des vacations. Mais 
songez que vous n'étiez point l'homme de la 
loi, et qu'aifranchi de toute forme juridique, 
vous n'aviez de fonctions à remplir que celles 
de la bienfaisance et de l'équité naturelle. 

Ha scEur se taisait, mais elle me serrait la 
main en signe d'approbation. L'abbé secouait 
les oreilles, et mon père disait : 

— Et puis encore une petite li^nra an péra 



«[, Google 



— 169 — 
Boufn. Tu crois du molai qua ma religion 
m'absout 1 

NOi. — ie le croîs; tuais tant pis pourelle. 

MON pfiitE. — Cet acte, que tu brûlesdeton 
autorité privée, tu croîs qu'il aurait été dé- 
claré valide au tribunal de ta loi 7 

MOI. — Cela se peut ; mais tant pis pour ta 
loi. 

HON PËRE. — Tu crois qu'elle aurait négligé 
toutes ces circonstances, que tu fais valoir 
avec tant de force T 

MOI. — Je n'en sais rien ; mais j'en aurais 
voulu avoir le craar net J'y aurais sacrifié 
une cinquantaine de louis, c'aurait été une 
charité bien Talte, et j'aurais attaqué le testa- 
ment au nom de ces pauvres béritiers. 

MON PËKE. — Ohl pour cela, si tu avais été 
avec moi et que tu m'en eusses donné le con- 
seil, quoique dans les commencements d'un 
établissement cinquante louis ce soit une 
somme, 11 -y a tout à parler que Je l'aurais 
suivi. 

L'iBBË. — Pour mol, j'aurais autant aimé 
donner cet argent aux pauvres hérltiera 
qu'aux gens de justice. 

MOI. — Et voua croyez, mon Trère, qu'on 
aurait perdu ce procès? 

HON FRÈRE. — Je u'ou douts pas. Les juges 
s'en tiennent strictement à la loi, comme mon 
père et le père Bduia, et font bien. Les Juges 
ferment, en pareil cas, les yeux sur les cir- 



ooostaDces, commd moD père et le père BodId, 

par l'eEFroi des incoavénieDta qui s'ensui- 
vraient, et foDt bien. Ils sara-Iâent quelque- 
fois, comme le téneignagemËine deJeur coua- 
oîwoe, comme mon père et la père Bouin, 
l'intérêt du raaIbeareuK et de riuiioceiit, 
qu'ils se pourraient sauver eans l&cher la 
bride à une infinité de Ti-ipons, et Tont bien. 
Ils redoutent, comme uon père et le père 
BoBJD, de prononcer un arrêt équitable dans 
un cas déterminé, mais funeste dans mille 
mitres par la nnittitude de désordres auxquels 
Sb oavriralsBt la porte, et font bien. Ëtdaos 
le «as du testament dont il s'agit» 

son FÉM. — Tes raisons, comme particu- 
lières, étaient peut-être bonnes; mais comme 
publiques, «Ues seraient mauvaises. Il y a tel 
avocat peu scrupuleux ([ui m'aurait dit, tète 
àtête: uBrfllez ce testament;* ce qu'il n'au- 
rait osé écrire daoa sa consultation. 

■01. — J'entends; c'était une afTaire à n'être 
pas portée devant les juges. Aussi, parbleu, 
n'y aurait-elle pas été portée si j'avùs été & 
votre place. 

MON PERE. — Tu aurais préféré ta raison k 
la raison publique, la décision de l'homme à 
celle de l'homme de loi? 

KOI. — Assurément Est-ce que l'bomme 
n'est pas antérieur k l'homme de loi7 £st-c8 
que la raison de l'espèce humaine n'est pas 
tout autrement sacrée que la rais<Hi d'uu lé- 



— m — 

^lateurT Nous nous appelons civilisés, et 
BOUS sommes pires qae des sauvages. Il seob- 
Ue qu'il nous faille encora tournoyer pendant 
des siècles, d'extravagances ea estravagances 
et d'erreurs en erreurs, pour arriver où la 
première étincelle de jugemont, rinstinct 
seul, nous eût menés tout droit Aussi, nous 
nous sommes si bien fourvoyés... 

MON vÈRE. — Mon flls, mon fils, c'est un 
bon oreiller que celui, de la raison ; mais je 
trouve que ma tête repose plus doucement 
encore sur celui de la religion et des lois. Et 
point de réplique là-dessus, car je n'ai pas 
besoin d'insomDie. Mais il me semble que tu 
prends de l'Iiumeur. Dis-moi donc, si j'avais 
brûlé le testament, est-ce que tu m'auraJs 
empêché de restituer? 

MOI. — Non, mon père; votre repos m'est 
un peu plus cher quetousles biens du monde. ' 

■on ptHE. — Ta réponse me plaît, et pour 
cause. 

MOI. — Et cette cause, tous alJei nous la 
dire? 

Hoit vËRK. — Volontiers. Le chanoine Vt- 
gneron, ton oncte, était un homme dur, mal 
avec ses confrères, dont il faisait la satire 
continuelle par sa conduite ou par ses. dis- 
cours. Tu étais destiné t lui succéder; mais, 
au moment de sa nort, on pensa dans la. fa- 
mille qu'il valait mieux envoyer eu cour de 
Rome que de faire entre les mahu du chantre 

Google 



— i72 — 
une résisnatlon qui ne serait point agréée. La 
courrier part. Ton oncle meurt une heure ou 
deult avant l'arrivée présumée da courrier, et 
voilà le canonicat et dli-huit cents francs per- 
dus. Ta mère, tes tantes, nos parents, uoa 
amis, étaient tous d'avis de céler la mort da 
chanoine. Je rejetai ce conseil, et je fis sonner 
les cloches sur-le-champ, 

MOI. — Et VOUS iltes bien. 

MON pËKE. — Si j'avais écouté les bonnes 
femmes et que J'en eusse eu du remords, je 
vois que tu n'aurais pas balancé A me sacrifier 
ton Bumusse. t 

MOI. — Sans cela. J'aurais mieux aimé 6tre 
un bon philosophe, ou rien, que tl'étre un 
mauvais chanoine. 

Le gros prieur rentra, et dit sur mes der- 
niers mots, qu'il avait entendus : 

~- Un mauvais chanoine! Je voudrais bien 
savoir comment on est un bon ou un mauvais 
prieur, un bon ou un mauvais chanoine; ce 
sont des états si indilTérents I 

Mon père haussa les épaules et se retira 
pour quelques devoirs pieux qui lui restaient 
il remplir. Le prieur dit : 

— J'ai un peu scandalisé le papa. 
MON FBËRE. — Cela se pourrait 
Pais, tirant un livre de m poche ! 

— II faut, ajouta-t-il, que Je vous lise qoel- 
qaea pages d'une description de la Sicile, par 
le père Labat 



,. Google 



— 173 — 

Hor. — Je les connais. C'est l'bistolre du 
calzolaio (1) de Messine. 

MON FiiEriE. — Pi'éiiisément. 

LE pniEun. — Et ce calzolaio, que faii^all-ilT 

NON FiiËiiE. — L'historien, raconte que, né 
vertueux, ami de l'ordre et de la justice, il 
avait beaucoup &. souffrir dansua pays oà les. 
lois n'étalent pas seulement sans vigueur, 
mais sans exercice; chaque jour était marqué 
par quelque crime; des assassins connus mar- 
chaient téie levée et bravaient l'indignation 
publique; des parents se désolaient sur leurs 
filles séduites et jetées du dé.-'honneur dans la 
misère par la cruauté des ravisseurs; le mo- 
nopole enlevait à l'homme laborieux ï^a sub- 
sistance et celle de ses enfants ; des concus- 
sions de tonte espèce arrachaient des larmes 
smëres aux citoyens opprimés; les coupables 
échappilent au châtiment ou par leur cré- 
dit, ou parleur argent, ou par le subterfuge 
des formes. Le calzoiato voyait tout cela; il 
en avait le cœur percé, et il rêvait sans 
cesse, sur sa selle, aux moyens d'arrêter ces 



LB PRIEUR. — Que pouvait on pauvre diable 
comme luil 

MON FHfriE. — Vous allez le savoir. Un Jour, 
il établit une cour dejustice dans sa bou- 
tique. 



«[, Google 



— 174 — 

LE PBiECR. — Comment celaî 

HOi. — Le prieur voudrait ou'on Inf expé- 
diât un ri^cit comme il e'cpédie ses matines. 

LE Piiuun. — Pourquoi non î 1,'art oratoire 
veut que le récit soit bref, et l'Kvangile que 
la prière wit courte. 

MON fnEre. — Au bruit de quelque délit 
atroce, il en Inrnrmaft ; t1 en poursuivait chei 
lui une Instruction rigoureuse et secrète. Sa 
double fonction de rapporteur et de juge 
remplie, le procès criminel parachevé, et Is 
sentence prononcée, il sortait atec une ar- 
quebuse s'ous son mante lu, et le jour, «'ii 
rencontrait les malfaiteurs dans quelques 
lieux écartés, ou la nuit dans leurs tournées, 
il vous leur déchargeait éi|uitablenieat Ciaq 
ou siï baltes à travers le corps. 

LE pRiGun. — Je crains bien que ce brare 
homme-li n'ait élé rompn vif. J'en suis nché> 

MoS FRËRE. — Apres l'exécution, il laissait 
le cadavre sur la place sans en approcher, et 
regagnait sa demeure, content comme quel- 
qu'un qui aurait tué un chien enragé. 

LE pniEun. — En tua-t-II beaucoup, de ces 
chiens- là T 

MOI FRÈfiE. — On en comptait plus dedn- 
qnaate, et tous de haute condition, lorsque le 
Tioe-roi proposa deux mille écus de récom- 
pense au délateur, et jura, en face des autels, 
de pardonner au coupable s'il se déférait lui- 
même. 

L.,.». Google 



— 175 — 
LE PRiEDiu— Quelque eot I 

noN FitCRE. — Dans la craiale que le soup- 
{OD et le chAUmeuC ne tombassent sur un 
innocent.. 

LE PRIEUR. — Il se présenta au vice roi î 

MON frCub. — U lui tint ce discours : u J'ai 
fait votre devoir. C'est moi qui ni condamné et 
mis â mort les scélérats que vous deviez punir. 
Voilà les procès- ver baux qui constatent leurs • 
forfaits. Vous y verrez la marche de la pro- 
cédure judiciaire que j"ai suivie. J'di été 
tenté de commencer par vous ; mais J'ai res- 
pecté dans votre personne le maître auguste 
que vous représentez. Ma vie est entre vos 
mains, et vous en pouvez disposer. » 

LE pDi£UR, Ce qui fut fait? 

MON FRERE.— Je l'ignore; mais|e sais qu'a- 
vec tout ce beau zèle pour la jusitce, cet 
homme n'était qu'un meurtrier. 

LE pHiRUit.— L'n meurtrier | le mot est dur : 
quel autre nom pourrait-on lui donner s'il 
avait asea^iiié des geus de bien T ' 

MOL — Le beau délire 1 

MA soEun. — Il serait à souhaiter... 

MON FiLEflE, à moi. — Vous êtes le souve- 
rain ; cette afTiire «st soumise à votre déci* 
aJon : quelle sera-t-elte î 

MOI. — L'ikbbé, vous me tendez un piège, et 
je veui tûen y dunuer. Je condamnerai la 
Tice-rai à prendre k place du savetier, «t i9 
savetier à prendre la place du vice-roi. 



. Google 



— 176 — 

Ml tison. — Fort bien, mon frère. 

HoQ père repmrut avec ce visage serein qu'il 
avait toujours après la prière. On lui raconta 
le fait, et il confirma la sentence de l'ablsfi. 
Ua sœur ajouta ; 

— Et voilà Messine privée,'sinon du seul 
homme Juste, du moins du seul brave citoyen 
qu'il 7 eût. Cela m'afflige. 
' On servit, on dispufa encore un peu contre 
mol, on plaisanta beaucoup le prieur sur sa 
dâcl!>lon du chapelier, et le peu de cas qu'il 
faisait des prieurs et des cbanolnes. On lui 
proposu te cas du testament ; au lieu de le ré- 
soudre, il nous raconta on fait qui lui était 
personncL 

LB pHiEUFi. — Vous vous rappelez l'énonae 
faillite du changeur BourmontT 

MON PERB. — SI Je me la rappelle I J'y étals 
pour quelque chose. 

LE PftiEDR. — Tant mieux. 

■ON FfcitE. — Pourquoi tant mieux ? 

LE pRiCDii. — C'est que si J'ai mal fait, ma 
conscience en sera soulagée d'autant Je fus 
nommé syndic des créanciers. li y avait parmi 
les effets actifs de Sourmont un billet de ceat 
écus sur un pauvre marchand grainetier son 
voisin. Ce billet, partagé au prorata de la mul- 
tltudedes ci-éanclers, n'allait pas à douze sous 
pour chacun d'eux, et exigé du gralneiier, 
c'était sa ruine. Je supposaf... 

KOK PËRE. — Que chaque créancier n'aurait 



— 1T7 — 
pas refusé douze sous à ce malheureux. Vous 
décliirAles le billet, et voua fîtes raumûue de 
ma bourse. 

LE PRIEUR. —Il est vrai; en êtes - vous Bk- 
ciië? 

HON PÈRB. — Non. 

LE PRIEUR, — Ayez la boaté de croire que 
les autres n'eu seraient pas plus f&cbéa que 
TOUS, et tout sera dit 

MON FËRE. — Hais, monsieur le prieur, si 
vous lacérez de votre autorité privée un bil- 
let, pourquoi n'en lacérez-vous pas deux, 
trois, quatre, tout autant qu'il se trouvera 
d'indigents à secourir aux dépens d'autruiî 
Ce principe de commisération peut nous me- 
ner loin, monsieur le prieur; la justice, U 
Justice... 

LE pnPEuit. — On l'a dit, est souvent une 
^ande iujustice. 

Une Jeune femme qnl occupait le premier 
descendit; c'était la gaieté et la folie en 
personne. Mon pire lui demanda des nou- 
velles de son mari; ce mari était un libertia 
qui avait donné à sa femme l'exemple des 
mauvaises mœurs, qu'elle avait, je crois, un 
peu suivi, etqui, pour échappera la poursuite 
de ses créanciers, s'en était allé k la Marti- 
nique. Madame d'isigny [ c'était le nom de 
notre locataire) répondit à mon père : 

— Uonsieur d'isignyT Dieu merci I je n'en 
al plus entendu parler ; Il est peut-Stre noyé. 



— ns — 

LE pwiEun. — Noyé 1 je tous eo fjdielte. 

««DUC d'imgnv. — Qu'est-ce qoeedi vcm 
fait, moDsieur l'abbéT 

lE NiEUB. — Riem; mais à voue? 

■ADAUE DisiCNï. — Et qu'est-ce que cela me | 
fait, à moiï I 

tx PRiEin. — Maisondit.. ' 

«ABAHE D'tsir.KT, — Et <)8'Gct-ce qa'^on ditt 

LE pniEL'n. —Puisque vous te voakz sav<rir, 
«D dit qu'il avait luipric qu^ues-uoes de vos 
lettres. 

HAitAVE D'tsTcnr. — Et n'avab-Je pas on 
béa» recueil dee Eleaue» T... 

Et piiÎB v«llà une querelle tout à Tait coni- i 
que entre le prieuret mndame d'ieigny sar te | 
privilèges des deux sexes. Madame d'iBignf 
m'appela à son secours; et j'allais proui-er a« , 
prieur que le prunier des écux. épo*\ qui 
manquait au pacte rendait à j'Kirtre «a li- 
berté; mais mon. pëm demanda «m bonaet | 
ée nuit, rompit la eoBversatioo, et noue en- 
voya ooucber. Lorsque ce Tut-à mon tour de 
iBi Boubaiter la bonne' nuit, «n l'eHitirassaiit I 
je lui dis à l'oreille: I 

— Mon père, c'est qu'à la rigueur il a'y s 
point de lois pour le sage... 

— Parle* pios bas. j 

— Toutes étant sujettes 4 des exception!, 
c'est à lui iju'it appartient déjuger des caseà 

il faut s'y soumettre et s'en franchir. i 

— Je ne serais pas trop fftcbé, me répoit- 



âit-i1, qu'il y eût dans \a, ville un ou denx d- 
-CoyeDs comme toi; mais je n'y habiterais pu 
s'ils pensaient tous de mSme. 



EEGBETS 

MA VIEILLE ROBE DE CHA.MBRE(n 
ATis A cEox OUI ONT PLUS DE GOUT QUI DE roaivin 



Pourqiiof ne l'avoir pas gardée? Elle était 
faite a moi ; j'étais fait à elle. E le moulait 
tous les plia de mon corps sans le gSner ; j'é- 
tais pittoresque et beau. L'autre, roide, em- 
pesée, me matinequine. n n'y avait aucun be- 
soin auquel sa complaisance ne se prêtât, car 
rindigence est presque toujours officieuse. Un 
livre érait-il couvert de poussière, un de ses 
pans s'offrait à l'essuyer. L'encre épaisse re- 
fusait-elle de couler de ma plume, élis pré- 
sentait le flanc. On y voyait tracés en longues 
raies noires tes fréquents services qu'elle m'a- 
vait rendus. Ces longues raies annonçaient ie 



u. Google 



— 180 — 

littérateur, l'éci-ivaln, rtiomme qut travaille. 
A préwnt. J'ai Tair d'un riche fainéant ; oa 
ne sait qui je suis. 

Sous son abri. Je ne redoutais ni la mala- 
dresse d'un valet, ni la mienne, ni les éclats ^ 
du feu, ni la chute de l'eau. J'étais le maître 
absolu de ma vieille robe de chambre ; Je suis 
devenu l'esclave de la nouvelle. 

Le'dragon qui surveillait la toison d'or ne 
rut pas plus Inquiet que moi. Le souci m'en- 
veloppe. 

Le vieillard passionné qut s'est livré, pieds : 
et poings liés, aux caprices, à la merci d'une 
jeune folle, dit dépuis le matin Jusqu'au soir: 
Où est ma bonne, ma vieille gouvernante I 
Quel démon m'obsédait le jour que je la chas- 
sai pour celle-ci 1 Puis il pleure, il soupire. 

Je ne pleure pas. Je ne soupire pas ; mais 1 
chaque instant je dis : Uaudii soit celui qd 
Inventa l'art de donner du prix à l'étoO'e com- 
mune, en la teignant en écarlate ! Maudit ^it 
le précieux vêlement que je révère! Ouest 
non ancien, mon humble, mon commode 
lambeau de calmande î 

Hes amis, gardez vos vieux amis; mesamiSi 
craignez l'atteinte de la richesse ; que mon 
exemple vous instruise. La pauvreté a ses 
ft-anchises ; l'opulence a sa gène. 

Diogënel si tu voyais ton disciple sous la 
fastueux manteau d'ArIstippe, comme tu ri- 
rais 1 Aristippe, ce manteau fastueux tut 



— 181 — 
payé par bien des bassesses! Quelle compa- 
raison de U vie mo'le, rampante, eQ'^mmée, 
et de la vie libre et ferme du cynique dégue- 
olltél J'ai quitté le to un eau où je régnais, 
pour servir sous un tyran. 

Ce n'eiit pas tout, mon ami. Ecoutez les ra- 
vages du luxe, les suiCesd'unluveconséqueat. 

Ma vieille robe de chambre était une avec 
les autres gueailles qui m'environnaient Une 
chaise de pallie, une table de bois , une ta- 
pisserie de Bergame, une planche de saplu 
qui soulenaltquelqueslivres, qui-Iques estam- 
pes enfumées, sans bordure , clouées par les 
angles sur cette tapisserie ; entre ces esiam-' 
pes, trois ou quatre pl&tres suspendus, for- 
maient, avec ma vieille robe de chambre , 
l'indigence la plus harmonieuse. 

Tout est désaccordé : plus d'ensemble, 
plus d'unité, plus de beauté. 

Une nouvelle gouvernante stérile qui suc- 
cède dans un presbytère, 'a femme qui entre 
dans la maison d'un veuf, le ministre qui 
remplace un ministre disgracié, le prélat mo- 
linlste qui s'empare du diocèse d'un prélat 
janséniste , ne causent pas plus de trouble 
que l'écarlate intruse en acau^ chez mol. 

Je puis supporter sans dégollt ta vue d'une 
paysanne. Ce morceau de toile grossière qui 
couvre sa tête, cette chevelure qui tombe sur 
ses joues, ces haillons troués qui la vêtissent 
il demi, cemauvals cotillon courtqui ne vaqu'à 



,. Google 



_ 18a — 

Ik moitié de ses Jambes, ces pleda nus et ctni- 
verts de fange, ne peuvent me btesaer; c'est 
l'im^e d'un état que je respecte; c'eat l^ea- 
semble des disgrices d'une coodition néce^ 
saire et malheureiMe <]un Je pliins. HcLismon 
cœur se soolèïe, et malgré l'atmwsph^re par- 
fumée qui la suit, J'éltngDe mes regards- de 
cette courtisane, dont la coiffure i pofots 
d'Angleterre et les manebettes décMrèvFS les 
baablaneset lachauasureueée, me montpent 
la misère du jour associée à l'opulence de la 
veille. 

Tel eût été^ mon donicfle et Tlmpériense 
écarlate n'edt tout mfe à son unisfoif. 

J'ai rU' la bergame céder la muraille, à ïar 
.quelle elle était depuis si longtemps attachés^ 
à la tenture de danas;. 

Deux estampes qui n'étaient pa^ sans mé- 
rite, la Chute de ta mann» duni lu éétert, da 
Poussin, etVEsikar devant Ass'iéius^ dumdme; 
l'une honteusemt»it chassée par un ileillard, 
de Hubens, c'est la triste Estlier; la CbiM dt 
la fn'jnnedissjpé«^parune 7em^ jr', de VemeL 

La cliaise de pwlie rdéguée dans Vaoti- 
eitambre par le fauteuil' in maroqulnt 

Homère, VirgHe', Horice, Cieéroo, soala- 
ger le fuible sapin courbé sous lear masses et 
se renfermer dans une armoire marquetée, 
ufle plus digne d'eux que de mol; 

Une grande glace s'emparer du t 
de ma cbemlnée; 

L.,.». Google 



— 183 — 

Ces deux jolis pUtres que je tenais de l'a- 
mitié de FalcoDet, et qu'il avait réparés lui- 
même, déménagés par une Vénus aocpoupie. 
L'argile noderae brisée par le bronze an- 
tique. 

La lab'e de bols disputait encore le terraJu, 
à l'abri d'uneiouledebrochures et de papiers 
entassés pëie-mèle, et qui semblaient devoir 
la dérober longtemps à l'injure qui la mena- 
çait Un jour, elle subit son sort.; et, ea dépit 
de ma paresse, les brs^ures et les papiers 
allèrent se ranger dans les serres d'un bureau 
pirécieux. 

IiKitiBct funeste des coarenances I tac^ dé- 
licatet ruineux, goOt sublime gui change, qui 
déplace, qui édifie, qui renverae, qui vide les 
coDres des pères, ^i laisse les filles sans dot, 
les fils sane éducation, qui S-ùt tant de belles 
choses et de si grajids maux ; toi qui substi- 
tuas chez «Doi le (aUl et firécieux bureau à la 
table do bois, c'est toi qui perd^ les nations; 
C'e^t'tol qui ipeiit-être un jour conduiras mas ■ 
eETelfi snr le pont Saiiit-Michel, où l'on enten- 
dra la voix enrouée d'un crieur dire: A vingt 
louis une Vénus «ccroupiel 
■ L'intervalle qui restait entre la tablette de 
ce bureau et la Tempête de Verset faisait un 
vide désagréable à r<eil. Ce Vide fut rempli 
par «ne pendule ; et quelle pendule encore I 
une pendule  la Geoffrln, une pendule où 
i'or contraste a.vec Le bponze. 

Cooglc 



— 18* — 

Il y avait un angle vacant à cOlé de ma r&- 
nfitre. Cet angle demandait un secrétaire, 
qu'il obtint. 

Autre vide déplaisant entre la tablette àa 
secréuire et la belle tête de Rubens, et rem- 
pli par deux l^grenée. 

Ici est une Madeleine du même artisie ; Ift, 
c'est une esquisse de Vien ou de Macbj, car 
Je donnai aussi dans les esquisses. Et ce fut 
ainsi que le réduit édifiant du philosophe se 
transrorma dans le cabinet scandaleux du pu- 
bilcain. J'insulte ainsi ii la misère nationale. 

De ma médiocrité première. Il n'est resté 
qu'un tapis de lisières. Ce tapis mesquin ne 
cadre guère avec mou luxe, je le sens. Halg 
j'ai juré et je jure, car les pieds de Denis le 
philosophe ne fouleront jamais un chef-d'œu' 
vre de la Savonnerie, que je réserverai ce ta- 
pis, commelepaysan transféré delà chaumière 
dans le palais de son souverain réserva sessa- 
bots. Lorsque le matin, couvert de ta somp- 
tueuse écartate, j'entre dans mon cabinet, 
si je baisse la vue, j'aperçois mon ancien ta- 
pis detisièrPs, Ilmerappeilemonpremierétat, 
et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon cœur. 
Non, mon ami, non, je ne suis point cor- 
rompu. Ma porte s'ouvre toujours au besoin 
qui s'adresse à mol ; il me trouve la mêmeaf- 
fobilité; je l'écoute. Je le conseille, je le se- 
cours, je le plains. Mon Ame ne s'est point en- 
durcie, ma tête ne s'est point relevée. Hon dos 



— 186 — 
est boD et rond, comme cUdevaDt i c'est le 
même ton defraDchlse, c*estla même sensibi- 
lité. Mon lux6 est de fraScbe dat«, et le poison 
n'a point encore agi. Uais, avecle temps, qui 
sait ce qui peut arriver î Qu'aLtendre, de celui 
qui a. oublié sa fenime et sa fille, qui s'est en- 
detté, qui acessé dôtreépoux et père, et qui, au 
lieu de déposer au Tond d'un coffre fidèle une 
somme utile.... Ah > saint propbëte, levez vus 
mains au ciel, priez pour un ami en péril ; 
dites à Dieu : Sf tu vois, dans tes décrets éter- 
nels, que U richesse corrompe le cœur de De- 
nis, n'épargne pas les chefs-d'œuvre qu'il 
Idol&tre ; détruis-les, et ramène le à sa pre- 
mière pauvreté ! Et moi, je dirai au ciel, de 
mon côté : Dieu l je me résigne à la prière 
du saint prophèie et ù. ta volonté 1 Je t'aban- 
doQue tout, reprends tout ; oui, tout, excepté 
le Vernet. Ah 1 laisse-moi le Vernetl Ce n'est 
pas l'artiste, c'est toi qui l'as fait. Bespecte 
l'ouvrage de l'amitié et le tien. Vols ce phare, 
vois cette tour acljacente qui s'élève à droite; 
vois ce vieil arbre que les vents ont décliiré. 
Que cette masse est beUe 1 Au-dessous de ceite 
masse obscure, vois ces rochers couverts de 
verdure. C'est ainsi que ta main puissante les 
a formés, c'est ainsi que ta main bienfaisaute 
les a tapissés. Vois cette terrasse inégale, qui 
descend du pied des rochers vers la mer ; 
c'est l'Image des dégradations que tu as per- 
mis au temps d'exercer sur les choses du 



u. Google 



— «6 — 
monâe les plus sondes. Ton soteJI Paarait^ 
autrement éclairée ^ Dieu r si tu anéftatis cet 
ouvrnge de l'art, an dira que tu es u» Di«Q 
Jaloux. Prends en pitié les malhetireirc épara 
Bur celte rive. Ne te suffit-il pas de leur avoir i 
montré le fond des abîmes! Ne les as-tu sauvés 
que pour les perdre ï Ecouce la prière de ce- 
lui-ci qui te remercie. Aide les effiw ts de cehil 
qui rassemble les triâtes restes de sa fortuae. 
Ferme l'oreilleauxinopfécatiOBadeeerurfeux: 
hélas I 1! se promettait des retours si avanta- 
geux I il avait médité le repos et la retraite : 
il en était & son dernier voyage. G^ fois, 
dans Fa route, il avait calculé par ses doigts le 
rond de sa fortune, il en avait arrangé l'ein- 
plof, et voilà toutes ses espérances trompées; 
à peine lui reste-t-il de quoi couvrir ses mem- 
bres nu^. Sots touché de la tendresse de ces 
deux époux. Tois la terreur que tu as Inspi- 
rée il cette femme. Elle te reud grâce du nal 
que tu ne lui as pas fait. Cependant son en- 
fant, trop jeune pour savoir à quel péril ta 
l'avaiis exposé, fui, son père et sa mère, s'oc- 
CBpedu Mêle compagnon de son voyagera 
rattache le collier de son cfalen. Tais grftce i 
nnnocent.Vols cette mère fratchement échap- 
pée des eaux avec son épouK ; ce n'est pas 
peur elle qu'elle a tremblé, c'est pour 30i> en- 
fant! Vois comme elle le serre contre son 
sein; rois commeelle le baise ! Dieu, reeon- 
sals les eaux que tu as créées I reeoimai»- 



«[, Google 



— 187 — 
les, et lorsque ton souflle les agite, et lors- 
que ta main les apaise 1 Reconnais les som- 
bres nuages que tu avais rassemblés, et qu'il 
t'a plu de dissiper I Déjà ils se séparent, ils 
s'éloignent; déjà la lueur de l'asire du jour 
renait sur la face des eaux; je présage le 
calme .à cet horizon rouge&tre. Qu'il est loin, 
cet liarizonl il ne confine point avec le ciel; 
tchëve 'de rendre it la mer sa tranquillité; 
permets à ces malelols de remettre à flot 
leur navire éclieué, seconde leur travail, 
doufte-leur des forces et laisse-moi mon ta- 
bleau 1 Laisse-le-moi comme ta verge dont tu 
ciîâlieras l'homme vain. Déjà ce n'est plus 
moi qu'on visite, qu'on vient entendre, c'est 
Vtt-net qu'on vieat admirer chez moi. Le 
.peintre a humilié le phllesophe. 

mon ami, le beau Vernet que je posfièdel 
Le sujet est la fin d'une tempête sans catas- 
trophe fâcheuse. Les flots sont encore agités, 
le ciel couvert 'de nuages, les matelots s'oc- 
cupent 'sur le navire échoué, les habitant» 
accourent des montagnes voisines. Que cet 
artiste a d'espritl 11 ne lu: a fallu qu'un pe- 
tit nombre de figures principales pour ren- 
dre toutes les circonstances de l'instant qu'il 
a choisL Comme toute cette scène est vraie I 
comme tout est peint avec légèreté, facilité 
et vigueur I Je veux garder ce témoignage de 
son amitié ; je veux que mon gendre le traos- 
nette àses eufants, ses enfaats aux leurs, et 



u. Google 



— 188 — 
ceux-ci aux enfants qui naîtront d'e^ 
TOUS YOjiei le bel ensemble de ce n 
comme tout y est harmonieux, comme lea 
effuLs s'y eiif^tialnent, comme tout se fait va- 
loir sans effort et sans apprêt, comme ces 
montagnes de la droite sont vaporeuses; 
comme ces roiheraet les édifices surimposés 
sont beaux ; comme cet arbre est pittoresque; 
comme cette terrasse est éclairée ; comme la 
lumiftre s'y dégrade; comme ces ligures sont 
disposi'es, vraies, agissantes, naturelles, vî- 
Tanres; comme elles itiléressent; la force 
dont elles sont peintes, la pureté dont ellçs 
BOnt de.'^inées; comme elles se dét^ichent du 
foud ; l'énorme étendue de cet espuce, la vé- 
rité de ces euui, ces nuéea, ce ciel, cet ho- 
rizon 1 là, le foud est privé de lumière et le 
devant éclairé, au contraire du technique 
. commun. Veuej! voir mon Vernet, mais ne 
me t'éiez pas. 

Avec le temps, les dettes s'acquitteront, le 
remords s*apaisera, et j'aQrai une jouissance 
pure. Fie craignez pas que la fureur d'entas- 
ser de belles choses me prenne. Les amis 
que J'avais, je les ai, et te nombre n'en est 
pas augmenté, l'ai Lais, mais Laïs ne m'a 
pas. Heureux entre ses bra«, je suis prêt i la 
céder & celui que j'aimerai, et qu'elle ren- 
drait plus heureux que moi. Et, pour vous 
dirn mon si'cret à l'oreille, cette Laïs, qui se 
vend si cher aux autres, ne m'a rlon coQlé. 

L.,.». Google 



M. WILKES 



Vous aimerez toutes M. Wilkes à la folle, 
lorsque vous saurez son histoire. I) arrive ft 
NAples ; il met ses grisoDs en campagne pour 
lui trouver une cotirtisane Italienne ou 
grecque; il donne l'état des qualités, perTec- 
tion$>, talents, commodités, qu'il désire dans 
sa malcres.<e. Cependant on lui meuble, sur 
les bords de la mer, la demeure la plus vot 
luptueuse et la plus belle. Lorsque la de- 
meure est prête & recevoir son h6te, il s'7 
rend, et un des premiers objets qui le Trap- 
pent, c'est une femme belle par admiration, 
BOUS la parure la plus élégante et la plus 
légère, négligemment couchée sur un canapé, 
la gorge à demi nue, la tête penchée sur une 
de ses mains, et le coude appuyé sur un gros 
oreiller. On se retire ; il reste seul avec cette 
femme ; il se jette à ses pieds, 11 Ini baise les 
mains. Il lui adresse les discours les plus ten- 
dres, les plus passionnés, les plus galants; on 
l'écoute, et quand on l'a écouté en silence, 
deux bras d'albâtre viennent se reposer sur 
ses épaule^i, et une bouche vi-rmeille comme 
la rose se presser sur la sienne. 

Il vécut six mois avec cette courtisane, dans 
une Ivresse doqt II ne parle pas encore sang 



«[, Google 



— 190 — 
émotion ; il aurait donné sa Tortune et sa vie 
pour elle. Un jour que quelques affiiires d'in- 
térêt l'appelaient à Naples pour la journée 
entière, à peine est-II parti, que dona Fli- 
minia (c'est le nom de la courtisane) ouvre 
son Goffre-f'irt, en tire tout ce qu'il y aval! 
d'or et d'ar^nt, s'empare de ses flambeaux et 
de loute sa vaiskselle, fait mettre quatre chevaia 
i un des carrosses de monsieur, et disparalL 

Wilkes revient le soir; l'absence de sa maî- 
tresse l'a bientôt éclairé sur le reste. Il eo 
tombe dans une mélancolie profonde; il en 
perd l'appétit, le sommeil, la santé, la raison; 
il s'écrie : « Ëli I pourquoi me voler ce qu'elle 
n'avait qu'à me demander? a Cent fois il est 
près de fuire mettre à la chaise de poste la 
deux seuls chevaux qui lui restent, et de cou- 
rir après son ingi'ate, ou plutôt sou infâme.- 
mais l'indignation le relient. Le vol avait 
transpiré par les domestiques. La jusiiceen 
prend connaissance : on se trauspco-te chei 
M. Wilkes; on Tinlerroge. Wilkes, pourtoute 1 
réponse, dit au commissaire ou juire, de qaai 
il se mêle; que s'il a été volé, c'est son af- ! 
faire; qu'il ne se plaint de Heu, et qu'il le 
prie de se retirer, de demeurer en repos a 
de l'y laisser. 

Cependant les affaires de Wilkes se tenni- 
nent, et il se dispose à repasser en Frunca 
C'est alors que cette femme, qui comptait 
assez sur l'empire qu'elle avait pris sur lui 

..,„„., Google 



— 191 — 
■pcuT croire cpi'il la soivrait à Bologne, oè 
elle s'était réfugiée, lui écrit qu'elle at U 
plu3 mdlMareQsft des créutares, qu'elle est 
en eiécration dans la ville; que, quoi qu*H 
n'y ait aucuoe piainte contre die, cependant 
on prend ites informations, et qu'elle Hsqae 
d'èire arrêtée. Wilkea Isiaae là son voyage de 
Frante, part pour Bologne, se met an travera 
de la procédure commencée, rend i cette 
Indigne la sécurité et nême lliooaeur, antaat 
qu'il est en lui, et revient à Naples sans 
l'avoir fue, l'&me remplie de passion, maie 
un peu souingée par la coaduiCe généreose 
qu'il avait tenue. Il arrive le soir cht'z lui, et 
son premier mooTement est de lourntf les 
jeux a«r ce canapé où il avait vu la première 
fois cette ferame. Qui retrouVe-t-il sur ce 
canapé? Sa Plamioia, samaEtresse. ii^l le l'avait 
devancé et rapporté tous les erMs qu'elle 
avait pris. Willtea la reconnaît, pous.-« un cri, 
et se Bfiuve chez l'abbé Galiani, à qui il aip- 
prend la dernlëre circonstance de son aven- 
bjre, la seule qu'il ignorât. 

Cette femme suifWilkeschezrabbé; ellese 
jette à Res pieds, elle demande k se Jeter aux 
pieds de Wlikes, et elle accompagne sa prière 
d'un geste bien pathétique ; en se relevant, 
elle montre à l'abbé qu'elle est mère, ajoutant 
que, quelle qu'ait été sa conduite, M. Wilkes 
ne doutera point qnel'enfant qu'elle porte ne 
soit de luL V(À& Wakes et l'abbé très embar- 






— 192 — 
-nssés. Après un moment de silence, Wilkes 
se lève et dit à l'abbé : ■ Hon &mi, mon puH 
est pris; voyez cette femme, condufsez-U 
chez mol, ordonnez qu'on la serve comme 
auparavant, et dites-lui qu'elle y attende en 
repoa ma résolution. ■ L'abbé exécute ce que 
Wilkes lui dit; cependant celul-d fait faire 
ses malles, et cet homme, qui n'avait pas mis 
le pied dans un vaisseau du roi sans frémir, 
par la crainte involontaire de la mer et de 
l'eau, s'expose dans un bateau grand comme 
une chambre, et traverse la Méditerranée, an 
hasard de périr cent fois, laissant en partant, 
& la femme qu'il fuyait, ses chevaux, ses équi- 
pages, sa vaisselle, ses meubles, tout ce qu'il 
y avait dans sa maison, avec trois cents gai- 
nées qu'il charge l'abbé de lui remettre, - 

Je ne sais ce que vous penserez de Wilkes, i 
mais ce procédé m'a donné la meilleure opi- | 
nlon de son cœur. Si cet homme en use ainsi I 
avec une courtisane ingrate et malhonnête, 
que ne fera-t-il point pwr un ami malbea- 
reux, pour une femme tendre, hooDète et 
AdëleT 



HN DU TOKE DBtlUËHB 



«[, Google 



BIBUOTHÈOnE HinONilE 

EOLUCTIAH fES Kl 



ROMANS ET CONTES 



pciidinl ijue nous en fiiisons 
nous oublinns. a le conte de la 
\ies'tclie*e sam qu'on s'euduiiU. 

DiDIKOt. 



TOME THOrSIÈM 



«[, Google 



«[, Google 



ROMANS ET CONTES 



L'OISEAU BLANC 



PremlAre SolrAe 

L& favorite se couchait, de bonne hwre et 
s'endormait fort tard. Pour bâter le momeat 
de son réveU, on lui chatouillait la plante des 
pieds et ou lui faisait des coûtes; et, pour 
ménager l'imaglnatioa et la poitrine des con- 
teurs, cette fonction était partagée entre qua- 
tre personnes : deux émirs et deux femmes. 
Ces quatre improvisateurs poursuivaient suc- 

(1) Mlduiw di Vinio^ b llle do Diderot, dau tu Mé- 

«lOiTM nir la Tie d IM gavriges de SOO père. ■( 

- . -• ■- .1 — ■-- ■"■■ne miiiièi* »( __ _ 

liiletcnniSfulet 



M Pioeo* àtaac, et ËnamM-e d'uoc muiièrt tyi 
ujue IM ioItaclueuM' ■** "— '-" '"" 



«[, Google 



— 4 — 
cessIvemenC le même rëcJt aux ordres de Is 
favorite. Sa tète était mollement posée sur son 
oreiller, ses membres étendus dans son lit, et 
ses pieds conflés & la chatouilleuse, lorsqu'elle 
dit : « Commencez. » et ce fut la première de 
Bffl femmes qui débuta par ce qui suit : 

LA FREHiËnE FEMHc — «Ahl masœur, le bel 
oiseau I Quoi I vous ne le voyez pas entre les 
deux brancbes de ce palmier, passer son bec 
entre ses plumes et parer ses ailes et sa 
queue T Approchons doucement; peut-être 
qu'eu l'appelant il viendra, car il a l'air ap- 
privoisé. Oiseau, mon cceur; oiseau, mon 
petit roi, venez, ne craignez rien; tous 
£tes trop beau pour qu'on vous fasse du maL 
Venez, une cage charmante vous attend; ou 
Bi vous préférez la liberté, vous serez libre, i 
L'oiseau était trop galant pour se refuser 
aux agaceries de deux jeunes et jolies person- 
nes. 11 prit son vol et descendit légèrement 
sur le sein de celle qui l'avait appelé. Ag«- 
riste (c'était son nom), lui passant sur la tête 
une main qu'elle laissait glisser le long de ses 

unt de politc, pMF ta obtenir commanication de la fcmoM 
du ptallosofitag. Il tonlcmït ou do moini était atcnsè de rou- 
tcotrnles ippliulions snr le roi, midame de Pampidonr 
et Ih DrinlMm. • Bien qnc cra son» de rtciu, — fort k la 
mode au siècle dénier, dans lesquels les persopnigei ei les 
ivtnenKDls coDlenporaiDS étaient déguises unis le voila dëa 
BetioB» orienitle», — aienl beaucoup iierda de leur attrait, 
nous n'avons ]us rrn detolr Fttnonctr k nnbJiflr etlni-^i ^ 

(M-ceqn'miredesoii 



«[, Google 



ailes, dlaait à sa compagne : ■ Ah 1 ma sœur, 
qu'il est cbarmaDtl Oua son plumage est 
doux 1 qu'il eat lisse et poli I Hais il 3 le bec 
et les pattes couleur de rose, et les yeux d'un 
. Doir admirable I • 

LÀ EULTiNE. — Qatiles étalent ces deni 
femmes T 

LA PREHiËnt FEHHE. — ' Deux de ces vierges 
que les Chinois renferment dans des clottrei. 

LA SULTANE.— Je ne croyais pas qu'il y eût 
des couvents en Chine. 

LA PREHIËRE FEHME. — Ni mOl nOn plUB. 

Ces vierges couraient un grand péril à cesser 
de l'être sans permission. S'il arrivait à quel- 
qu'une de se conduire maladroitement, on la 
Jetait pour le reste de sa vie dans une ca- 
verne obscure, où elle était abandonnée à des 
génies souterrains. Il n'y avait qu'un moyen 
d'échapper à ce supplice : c'était^ de contre- 
faire ta folle ou de l'être. Alors les Chinois 
qui, comme nous et les musulmans, ont un 
respect inHnl pour les fous, les exposaient à 
la vénération des peuples sur un lit en balda- 
quin, et dansles grandes fêtes les promenaient 
dans les rues au son de petites clochettes et 
de Je ne sais quels tambourins à la mode, 
dont on m'a dit que te son était fort harmo- 
nieux. 

LA suE.TANE. — ConttQuez, fort bien, ma- 
dame. Je me sens envie de bailler. 

LA SECONDE FEHHE. — Vollft donc l'olseau 



«[, Google 



UaBC dans le temple da la guemia couleur 
defeo. 

LA BDLTiHE. — Et qti'eet-cs que cette gue- 
non! 

LA. SECONDE FEHUE. — Une TleUle pagode . 
très encenaée, la patronne de ki raaison. 
D'aussi loin que les vierges compagn» d'Agx- 
riste ra|>erçurent avec aoa bel oiseau sur le 
pohi?, ellea accourent, l'entoureat et lui font 
mille questions à la fols. Cependant l'olaetu, 
s*élevant subitement du» les airs, se met ft 
planer sur elles, son ombre les couvre, et 
^eS esL conçoiiest des mouv^nents singu- 
liers. Agariste et Mélisse éprouvait tes pre- 
mières les merveilleux ^tets de son influeiice> 
Uq fea divia, une ardeur sacrée s'allument 
dans leur cœur ; je ne sais quels épanche- 
ments lomineax et subtils passent dans leur 
esprit, 7 fementeot, et, de deux idiotes 
qu'elles étaient, en font 1^ &Ues les plus spi- 
rituelles et les plus éveillées qu'il y eût à U 
Chine : elles combineat leurs idées, lea coia- 
pareat, se les communiquent, et ; mettent 
inaensiblentent de la force et de la justeme. 

hà. svLTjtNE. — En furent-elles plus lieu- 
raueel 

u. SECONDB FMiiB.— Je l'ignore. Uu matin, 
l'oiseau blanc se mit à chanter, mais d'une 
ùçon ai mélodteuie, que toutes Icâ vierges en 
tombèrent en extase. La supérieure qui, jus- 
qu'à ce mement,arftitfaitL'esprUfaEt etdédaf- 



«[, Google 



gué l'oiseau, tourna les yeux, se r^vemsar 
tes cureauz, et s'écria d'une voix eutrecoa- 
pée: «Abl je n'eu puis plusl... J« me 
meurs 1... Je n'eu puis plus 1... Oiseau char- 
' rnant, oiseau divin, encore un petit air. ■ 

Là suLTiNE. — Je vds cette scëoe, et Je 
crois que l'oiseau blanc avait grande envie 
de rire en voyant une centaine de filles sur 
le c&té, l'esprit et l'ajustement en désordre, 
l'œil égaré, la respiration haute, et balbutiant 
d'une voix éteinte des oraisons affectueuses à 
leur grande guenon couleur de feu> Je vou- 
drais bien savoir ce qu'il en arriva. 

Li SECOKDB FEHME. — Ce qu'îl cu arrivai 
Un prodige, un des plus étonnants prodiges 
dout li soit fait mention dans les annales du 
monde. 

LÀ suLTiNB. — Pren^er émir, continuez. 

LE piœiuER £hir. — Il en naquit nombre de 
petits écrits, sans que la virginité de ces 
filles en Bouffrlt. 

LK SDLTANE. — Âllous donc, émir, VOUS vous 
moquez. Je veux bien qu'on me fasse des 
contes, mais Je ne rcux paa qu'on me les fasse 
aussi ridicules. ' 

LE i-REHiEit tHiB. — SoDgcE douc, madame, 
que c'étaient des esprits, 

LA stîLTANE. — Vous avez raison. Je n'y pen- 
sais pas. Ali I oui, des esprits 1 (La sultane 
prononça ces derniers mots en btillant} 

LE PREHiER ËHU. — Ou avertit la supérieure 



de ce prodige. Les prêtres furent assemblés; 
on raisonna beaucoup sur la naissance des. 
petits esprits; après de longues altercations 
sur le parti qu'il y avait h. prendre, il fut dé- 
cidé qu'on interrogerait la grande guenon. 
Aussitôt les tambourins et les clochettes an- 
noncèrent au peuple la cérémonie. Les por- 
tes du temple sont ouvertes, les parfums al- 
lumés, les victimes offertes; mais la cause du 
sacrifice ignorée. 11 eût été difficile de per- 
suader aui fidèles que l'oiseau était père des 
petits esprits. 

l SULTANE. — Je vois, émïT, que vous ne 
savez pas encore combien les peuples sont 
bëtes. 

LE pnEHiCR ËHiR. — Après une heure et de- 
mie de génuflexions, d'encensements et d'au- 
tres singeries, la grande guenon se gratta 
Toreille, et se mit à débiter de la mauvaise 
prose qu'on prit pour de la poésie céleste : 



« liFD saint fat lonjonn pirfa 
ia d'ici [e EiliDi emplumè 
liinlH M uicrctacr me aft. 



Tlngei, coDtre ce coup irmet-tou de touraia; 
Von» reaiMM loBJDurs vierge», on pe« s'en ftoi 
Vos cœnra, *ui ion iccenu de Eon tenlre nmi 

Ne l'onviironl pas daiintaie ■ 

Telle citla volanti d'entuuL 



C.„„gk- 



Et (ol qa'il honora de <0d premier hommatt. 
Qui lui fis de iood lemple un séjour enchinlî, 
Nodtre la dwileor i- - '-- - ' — 



LA SULTANE. — Mademoiselle, vous avei ce 
soir le toucher dur, et voua me chatouillez 
trop fort Doucement, doucement., fort bien... 
comme cela... Ah! que vous me faites de 
plaisir ! Demain, sans difTérer, le brevet de la 
pension que je vous ai promise sera signé. 

LE PREMIER ËKiH. — Oti ne fut pas fort ins- 
truit par cet oracle : aussi donua-t-il lieu h 
jine inRnité de conjectures plus impertinen- 
tes les unes que les autres, comme c'est le 
privilège des oracles. « Qu'il cherche Véri- 
té, disait l'une; c'est apparemment le nom de 
quelque colombe étrangère à laquelle il est 
destiné. — Qu'il échappe au meitsonge, disait 
une autre, et qu'il mue. — Qu'il mue I ma 
soeur ; est-ce qu'il muera7 C'est pourtant dom- 
mage; il a les plumes si belles 1 n Aussi, tou- 
tes reprenaient : e Ha sœur Agariste l'a tant 
fait chanter 1 tant fait chanter 1 n Après qu'on 
- eut achevé de brouiller l'oracle à force de 
l'éclairclr, la prêtresse ordonna, par provi- 
sion, que l'oiseau libertin serait renfermé, de 
crainte qu'il ne perfectionnât ce qu'il avait si 
heureusement commencé, et qu'il ne multi- 
pliât son espèce & l'Infini. 11 y eut quelque op- 



«[, Google 



— iO — 
position de la part des jeunes reclases ; mads 
les vieilles tinrent ferme, et l'oiseau fut relé- 
gué au fond d'un dortoir, oOt 11 passait les 
Jours dans un ennui cruel. Pour les nuits, 
toujours quelque vierge compatissante venait 
sur la pointe du pied le consoler de son exil- 
Cependant, elles lui parurent bientôt aussi 
longues que les journées. Toujours les mâmei 
visages 1 to^ours Us mêmes vierget f 

LA SULTANE. — Votre oiseau blanc est trop 
difficile; que lui fallalt-ll doncT 

tE niEHiER ÉMm. — Avec tout l'esprit qu'il 
avait Inspiré à ces recluses, ce n'étaient que 
des bégueules fort ennuyeuses : point d'airs, 
point de manège, point de vivacité prétttidne, 
point d'élourderies concertées. Au lieu de 
cela, des soupirs, des langueurs, des fadeurs 
étemelles, et des tons d'oraison à faire m^ 
au cœur. Tout bien considéré, 1*ôlseau blanc 
conclut en lui-mSme qu'il était temps de sui- 
vre son destin et de prendre son vol ; ce qu'il 
exécuta après avoir encore un peu dWbéré. 
On dit qu'il lu! revint quelques scrupules sur 
des serments qu'il avait faits à Agtùiste et à 
quelques autres: Je ne sais pas ce qui en est 

LA SULTANE. — Nî mol uon plus. Mals il ait 
certain que les sctoipules ne tiennent point 
contre le dégoût, et que si les serments ne 
coûtent guère & faire aux inflâëles, ib leur 
coûtent encore moins à rompre. 

A lasulte de cette réflexion, la «oHne «r- • 



u. Google 



— 11 — 

ticnla très distinctement son Irolalfeitteli&fllo- 
mfflit, le signe de son sommeil ou de son en- 
nul, et Tordre de se reUrer, ca qui s'exécata 
irec le aoini de brait qu'il ftit possible. 



DonxUme Soirée 

La snlttUM dit & u cbatoullleuse : — Rete- 
nez bien ce mouvenenUà ; c'est le vrai. Ha- 
demoiielle, voilà le brevet de votre pension ; 
le Boltan la doublera à la condition qu'au 
Bortir de chei moi vous Irot lui r^dre le 
mèiRe service ; je ne m'y oppose point, mais 
point du tout Voyez ai cela vous convieat.» 
Second émir, k vous. SI je m'en souviens, 
voilà votre oiseau blanc traversant les airs, et 
s'élolgnant d'autant plus vite qu'il s'était 
flatté d'échapper à ses remords, en mettant 
OQ grand Intervalle entre lui et les objets qui 
les caiisaieat 11 était tard quand il partit; où 
WTiva-t-il! 

LE SGcoKD ËHR. — Chez l'empepeuF des In- 
des, qui prenait le frais d^ns ses jardins, et se 
proMenait sur le soir avec ses femmes et ses 
eunuques. 11 s'abattit sur le turban du monar- 
que, ce que l'on prit A boa augure, et ce fut 
bien fait; car, quoique ce sultan n'eAt point 
de gendre, 11 ne tarda point à devenir grand- 



père. Ia princesse Lively, c'est ^nsl qae 
s'appët&It la fltle du grand Klnklnka, nom 
qu'on traduirait à peu près dans notre lan- 
gue par garUiilesst ou vivacité, s'écria qu'elle 
n'avait rien vu de si boau. Et lui ae disait en 
lui-même : « Quel teinti quels jeuxl que sa 
taille est légère 1 Lea vierges de la guenon 
couleur de feu ne m'ont point offert de char- 
mes à comparer à ceux-ci. • 

LA sDLTANe. — Ils sont tous comme cela. Ja 
leral la plus belle aux yeux de Hangogul, jus- 
qu'à ce qu'il me quitte. 

LE SECOND tMER. — Il h'j eut Jamais de jam- 
bes aussi fines, ni de pieds aussi mignons; 

LA CHiTouiLLSusE. — Voire oiseau en ex- 
ceptera, s'il lui plaît, ceux que je cha- 
touille. 

LE SECOND ËHiR. — LIvely portait des Jupons 
courts, et l'oiseau blanc pouvait aisément 
apercevoir les beautés dont 11 faisait l'éloge 
du haut du turban sur lequel 11 était perché. 

LA SULTANE. — Je gage qu'il eut i peine 
achevé ce monologue, qu'il abandonna le lieu 
d'où il faisait ses judicieuses observations 
pour se placer sur le sein de la princesse. 

LE SECOND Emir. — Sultane, ii est vrai. 

LA suLTASE. — Est-ce que vous ne poorriei 
pas éviter ces lieux communs? 

LE SECOND Emir. — Non, sultane; c'est le 
moyen le plus sOr de voua endormir. 

LA auLTANE. — Vous avez raison. 



— !3 — 

LE SECOND ËHiR. —Cette familiarité de l'oi- 
seau déplut à uti eunuque noir, qui s'avisa ds 
dire qu'il fallait couper le cou à l'oiseau, et 
l'apprêter pour le dtner de la princesse. 

LA SULTANE, — Elle eût fait un mauvais re- 
pas; après sa fatigue chez les vierges et sur 
la route, il devait être maigre. 

LE SECOND ÉMIR. — Uveiy tira sa mule, et 
en donna un coup sur le .nez de l'eunuque, 
qui en demeura aplati. 

LA SULTANE. — Et voil& l'origlnB des nez 
plats : ils descendent de la mule de Llveljr et 
de son sot eunuque. 

LE SECOND ÉMIR. — Lively fit apporter un 
panier, y renferma l'oiseau, et l'envoya cou- 
cher. Il en avait besoin, car il se mourait da 
lassitude et d'amour. Il dormit, mais d'un som- 
meil troublé; il rêva qu'on lui tordait le coq, 
qu'on le plumait, et II en poussa des cris qui 
i^veillèrent Lively, car le panier était placé 
sur la table de nuit, et elle avait le sommeil 
léger. Elle sonna, ses femmes arrivèrent, on 
tira l'oiseau de son dortoir. La princesse Ju- 
gea an trémoussement de ses ailes, qu'il avait 
en de la frayeur. Elle le prit sur son sein, le 
balsa et se mit en devoir de le rassurer par 
' les caresses les plus tendres et les plus Jolis 
noms. L'oiseau se tint sur la poitrine de la 
princesse, malgré l'envie qui le pressait. 

LA 8DLTÀNB. — U avalt déjà le caractère des 
vrais amants. 



«[, Google 



— li — 

LE SECOHD tMiiu — H était dnride et «s&bar- 
rassé de sa personne ; il se contenta d'étendre 
ses ^les, d'en couvrir et presaw une fort jo- 
lie goi^e. 

t,t sDLTjtiiE.— Qaoil ne liasarda pas d'ap- 
procher 90D bec des lèvres de Uveijl 

LE SECOND Ehir. — Cette témérité loi réus- 
sit. H^s, comment donc 1 s'écrfslK princesse. 
Il e>t entreprenant!.., * Cq>eti«l&Dt l'oteein 
usait du privilège de son espèce, «t la pIgeoB' 
naît avec ardeur, au grand élonneBMot de ses 
femmes, qui s'en tenaient les cétés. Cette 
image de la volupté fit soupirer Uvely; rbè- 
ritler de l'empire du Japon devait être loces- 
samment son époux; Kinkînka en avait parlé; 
on attendait de jour en jour tes ambassadenn 
qui devaient en faire la demande, et qui ne 
venaient point On apprit enfin que le prince 
G^stan, ce qui Bignifie dans la tan^ne du 
pays le prince Esprit, avait di^^iru sans qu'on 
sût ni pourquoi ni comment, et la triste U- 
ve); en Tut réduite à verser quelques larmes, 
eti aoubalter qu'il se retrouvit. Tuidls qu'elle 
se consolait avec i'olseau blanc, faute de 
mieux, l'empereur du Japon, & qid l'ècllpee 
de son fils avait tourné la tète, blsait arra- 
cher la moustache à son gouverneur, ordon- 
nait des perquisitions; mais 11 était airé té que 
de longtemps Génlstan ne reparaîtrait au Ja- 
pon. S'il employait bien son temps dans les 
lieux de sa retraite, l'oiseau blanc ne perdait 



pas le siea auprès de b priDcesse ; il obtenait 
tous les jours de DOuvelles caresses, on pres- 
sait le moment de l'entendre clianter, car on 
av^t conçu la plus haute opinion de son ra- 
mage; l'oiseau s'en aperçut, et la princesse 
tut satisfaite. Aus premiers acceute de l'oi- 
seau... 

LASULTAHE. — Arrêtez, émir... LIvel; se 
renversa sur une pile de carreaux, exposant 
à ses regards des charmes qu'il ne parcourut 
point sans partager son égarement, il n'en re- 
vint que pour chanter une seconde fois et 
augmenter l'éranoulssement de la princesse, 
qnl durerait encore si l'oiseau ne s'était avisé 
de battre des ailes et de lui faire de l'air. li- 
velf se trouva si bien de son ramage, que sa 
première pensée fut de le prier de chanter 
souvent, ce qu'elle obtint sans peine : elle ne 
fut mèmeqnetropbienobéle: l'oiseau chanta 
tant pour elle, qu'il s'enroua ; et c'est de là 
que vient ani pigeons leur voix enrhumée et 
ranque. Emir, n'est-ce pas celaî... Et vous 
madame, continuez. 

LA PKEMiÈRB PEHME. — Ce fot uu malheuF 
pour l'oiseau, car quand on a de la voix, on 
est fâché de la perdre ; mais il était menacé 
d'un malheur plus grand : la princesse, un 
matin, à son réveil, trouva un petit esprit à 
ses c^tés; elle appela ses femmes, les inter- 
rogea sur le nouveau-né: «Qui est-il 7 d'où 
Tlentil 7 qui l'a placé lit 7> Toutes protestèrent 



«[, Google 



— 16 — 
qu'elles D'en savaient rien. Dana ces entre- 
faites arriva Kinkinka; i. son aspect les fem- 
mes de la princesse disparurent; et l'empe- 
reur, demeuré seul avec sa fille, lui demanda, 
d'un ton à la faire trembler, qui était le 
mortel assez osé pour être parvenu jusqu'A 
elle; et, sans attendre la réponse, il court à 
la fenêtre, l'ouvre, et saisissant le petit esprit 
par l'aile, il allait le précipiter dans un canal 
qui baignait les murs de son palais, lorsqu'un 
tourbillon de lumière se répandit dans l'ap- 
partement, éblouit les yeux du monarque, et 
le petit esprit s'échappa, Kjnklnka, revenu 
de sa surprise, mais non de sa fureur, courait 
dans son palais en criant comme un fou qu'il 
en aurait raison ; que sa fille ne serait pas 
Impunément déshonorée; pardieul qu'il ea 
aurait raison... L'oiseau blanc savait mieux 
que personne si l'empereur avait tort ou rai- 
son d'être f&cbé ; mais il n'osa parler, dans li i 
crainte d'attirer quelque chagrin à la prin- 
cesse; Il se contenta de se livrer k une I 
frayeur qui lui ût tomber les longues plumei 
des ailes et de la queue, ce qui lui donna un 
air ébouriffé. 

LA SDLTANE.— Et Livelj ccssa de se soucier 
de lui, lorsquil eut cessé d'être beau; et 
comme il avait perdu à son service une par- 
tie de son ramage, elle dit un jour à sa toi- 
lette : "Qu'on m'ôte cet oiseau-l&; il est 
devenu laid à faire horreur, 11 chante hvi, il 



..Coogk- 



_ 17 — 
n'est plus bon à rien... « A voua, madame 
seconde, coutl niiez. 

LA SECONDE FEmiE. — Cet arrêt se répandit 
blentdt dans le palais : l'eunuque crut qu'il 
était temps de profiter de la disgrâce de l'oi- 
seau et de venger celle de son nez ; il démon- 
tra à la princesse, par toutes les règles de la 
nouvelle cuisine, que l'oiseau blanc serait un 
manger délicieux ; et Llvely, après s'être un 
peu dérendue pour la forme, consentit qu'on 
le mit à la basilique. L'oiseau blanc, outré, 
comme on le pense bien, pour peu qu'on se 
mette & sa place, s'élança au visagede la prin- 
cesse, lui détacha quelques coups de bec sur 
la tête, renversa les flacons, cassa les pots, et 
partit. 

lA SULTANE. — Lively et son cuisinier en 
furent dans un dépit inconcevable. « L'inso- 
lent 1 » disait l'une; l'autre: v C'aurait été 
un mets admirable! » 

LA SECONDE FEHHE. — Tandis que le cuisi- 
nier rengainait son couteau qu'il avait Inuti- 
lement aiguisé, et que les femmes de la prin- 
cesse s'occupaient à lui frotter la tète avec de 
l'eau des brames, l'oiseau gagnaitleschamps, 
peu satisfait de sa vengeance, et ne se con- 
solant de l'ingratitude de Llvely que par l'es- 
pérance de lui plaire un Jour sous sa forma 
naturelle, et de ne la point aimer. Voici donc 
les raisonnements qu'il faisait dans sa tête 
d'oiseau ; « J'ai de l'^rit Quand Je cesserai 

L.,.». Google 



d'être obeau, je serai fait à peindre. Il y a 
cent à parier contre un qu'elle sera folle de 
moi; c'est où je t'attends; chacun aura tKiii 
tour. L'iograte lia perfide 1 j'ai tremblé pour 
elle jusqu'à en perdre les plumes ; j'ai chanté 
pour ellejusqu'à en perdre la voix; et, par 
seeordreE, un cuisinier s'emparait de moi, OQ 
me tordait le cou, et Je serais maintenant h la 
basilique 1 Quelle récompense! Et je la trou- 
verais encore charmante I Non, non, cetta 
noirceur efface à mes yeui tous sesclianBes. 
Qu'elle est laide I que je la hais I > 

Ici, la sultane se mit il rire en btillant pour 
la première fois. 

LÀ sBcoHDE FEHUE.— On voit par ce mono- 
logue que, quoique l'oiseau blanc fût amoih- 
reux de la princesse, il ne voulait point du 
tout être mis à la basilique pour elle, et qu'il 
eût tout sacrifié pour celle qu'il aimait, ta.' 
cepté la vie. 

LA, SULTANE. — Et qu'U avajt la sincérité 
d'en convenir. A vous, premier émir. 

LE FRSHiEH ËHiR. — L'oiseau blanc allait 
sans cesse. Son de^ein était de gagner la 
pays de la fée Vérité. Mais qui lui montrera 
la routeî qui lui servira de guide î On y ar- 
rive par une ioGuité de chemins ; mais tow 
fOnt difflcilea à tenir, et ceux même qui en ont 
fait plusieurs fois le voyage n'en connaissent 
parfaitement aucun. Il lui fallait doue atten- 
dre du hasard des éclalrciEsemeuts. et II n'au- 



,. Google 



— 19 — 
rdt pa« ^ en cela plus malheoreira que le 
i«9te dea voyageurs, si son déseDcbantement 
n'eflt pas dépendu de la rencontre de la fée, 
rencontre cUfficile , qu'on doit jdos commu- 
nément i une sorte d^natinct dont peu d'êtres 
sont doués, qu'aux plus profondes médita- 
tions. 

u. SQLTuw. — Et puis, ne m'aves-vous pas 
dit qu'il était princeî 

LE PRBttiBR EMiiu — Nofi, madame; nous ne 
sav(H]s eocore ce qu'il est, ni ce qa'il sera; ce - 
n'est encore qu'un oiseau. L'oiseau suivitscm 
instinct ; les ténèbres ne l'effrojërmt point ; 
il vota pendant la nuit, et le crépiftcule com- 
mençait fc poindre lorsqu'il se trouva sur la 
cabane d'un berger qui conduisait aux champs 
aon troupeau , en jouant sur son chalumeau 
des airs simples et cbampëtres, qu'il n'inter- 
rompait que pour tenir à une jeune paysanne, 
qui l'accompagnait en filant son Un, quelques 
propos tfflidres et naïfs, où la nature et la 
passion se montraient toutes nues. ■ Zirphé, 
tu t'es levée de grand matin. — Et si je me 
Buis endormie fort tard. — Et pourquoi t'es-tu 
endormie si tardï — C'est que je pensais à 
mon père, à ma mère et à toi. — Est-ce que 
tu crains qudque (q>positlon de la part de tes 
parents} — Quesais-jeï — Veux-tu que je leur 
parlel — Si je le veux I en peux-tu douterî— 
S'ils me refusaient ï — J'en moarrais de 



«[, Google 



— 20 — 

u SDLTAHE. — L'oiseau n'est pas loin do 
pays de la Vérité. On y touche partout où la 
corruption n'a pas encore donné aux senti- 
ments du cœur un langage maniéré. 

LE pitEHiEn ËWB. — A peine l'oiseau blanc 
eut-il frappé les yeux du berger, que celui-ci 
médita d'en faire un présent à sa bergère ; 
c'est ce que l'oiseau comprit à merveille aux 
précautions dont on usait pour le surprendre. 

Li SULTANE. — Que votro oiseau dissolu 
- n'aille pas faire un petit esprit à cette Jeune 
innocente, entendez-vous ? 

LE PREiiiER ËHin. — S'imagluant qu'il pour' 
raît avoir %e ces gens des nouvelles de Vérité, 
11 se laissa attraper, et fit bien. 11 l'entendit 
nommer dès les premiers jours qu'il vécut 
avec eux ; ils n'avaient qu'elle sur Xeutf 
lèvres : c'était leur divinité, et ils ne crai- 
gnaient rien lant que de l'offenser ; mais 
comme li y avait beaucoup plus de sentiment 
que de lumière dans le culte qu'ils lui ren- 
riaieot, il conçut d'abord que les meilleurs 
amis de la fée n'étaient pas ceux qui connais- 
saient le mieux son séjour, et que ceux qui 
l'entouraient s'en entretiendraient tant qu'il 
voudrait, mais ne lui enseigneraient pas les 
moyens de la trouver. Il s'éloigna des bergers, 
enchanté de l'innocence de leur vie, de la 
simplicité de leurs mœurs, de la naïveté da 
leurs discours; et pensant qu'ils ne devaient 
peut^^tre toua ces avantages qu'au crépuscule 



— «1 — 

étemel qui régnait sur leurs campagnes, et 
qui, conrondant à leura yeux les ot^ets, les 
empëchiut de leur attacher des valeurs jmif 
ginalres ou du moina d'eu exagérer la valeur 
réelle. 

Ici, la sultane poussa nu léger soapir, et 
l'émir ayaot cessé de parler, allé lui dît d'uno 
Toix faible : 

— Continuez, je ne dors pas encore. 

LE PREUiER ËMiR. — Chemin Taisant, il se 
jeta dans une volière, dont les habitants l'ac- 
cueillirent fort mal. Ils s'attroupent autour 
. de lui, et, remarquant dans son ramage et 
son plumage quelque diflérence -- avec les 
leurs, ils tombent sur lui à grands coups de 
bec et le maltraitent cruellement. — Vé- 
rité I a'écria-t-il alors, est-ce ainsi que l'on 
encourage et que l'on récompense ceux qui 
t'aiment etqul s'occupent à te chercher I... » 
Il se tira comme il put des pattes de ces oi- 
seaux idiots et méchants, et comprit que la 
-difficulté des chemins avait moins allongé 
son voyage que l'Intolérance des passants... 

L'émir en était là, incertain si la sultane 
veillait ou dormait, car on n'entendait entre 
les rideaux que le bruit d'une respiration et 
d'une expiration alternatives. Pour s'en assu- 
rer, on fit sigue à la chatouilleuse de repren- 
dre sa fonction. Le silence de la sultane cou* 
tinuant.pn en conclut qu'elle dormait, et 
chacun se ret^ sur la pointe du pied. 



,. Google 



Trolalima Boirée 



C'était une étiquette des soiréees de la, aid- 
tuie, que le conteor de la Teille ne continuAt 
point le récit du lendem^io. Cétait donc an 
second émir à parler, ce qu'il fit après qoe 
la sultane eut remarqué que nen n^^ipelait 
te sommeil plus n^tidement que le Boavenlr 
des premières années de la vie, on la prière 
i Br&lima, ou les idées phllosophtqueis. 

— Si vous vouiez que je dorme prompt»- 
ment, dlt-«lle au second émir, suivez lea 
traces du premier émir, et faltœ-mol de la 
philosopBle. 

LE SEOOND ËHiR. — Un soir que Tobean 
blanc se promenait le long d'une prairie, 
moins occnpé de ses desseins et de la reefaer 
che de Vérité que de la beauté et du dlaoe 
des lieui, il aperçut une tuear qu! brillait et 
s'éteignait par intervalles sur une colline «9- 
sM élevée. I! y dirigea son vol. La lumière 
augmentât & mesure qu'il approchait, et 
bientôt il se trouva à ta hauteur d'an palais 
brillant, singulièrement remarquELbla^jnr 1^ 
clat et la solidité de ses murs, la gran- 
deur de ses fenêtres et la petitesse de ses 
portes, n T vit peu de monde dans les ap- 
partements, beaucoup de simplicité dans l'a- 
meublement ; d'espace en espace, des glran- 



dolcssur des guérIdoDs et des glaces de tous 
oOtéa. A riBstant, il reconnut son ancieDue 
demeure, les lieus où il avait passé les pre- 
miers et les plus beaux jours de si vie, et il 
en pteuradejote; mais son attendrissement 
redoubla iMw^ue, achevaot de parcourir le 
reste dn palais, il découvrit la fée Vérité re- 
tirée dans le fond d'une alcOve, où, les yeux 
attachés eut un globe et le compas à ia main, 
elle traralllait à constater la vëritié d'un far- 
meuz système. 

LA SULTANS. — Uu prîuce élevé sous les 
yeux de Vérité l Ëmir, ëtes-vous bien sûr de 
ce que vous dites là ï Cela n'est pas assez ab- 
surde pour taire rire, et cela l'est trop pour 
être cru. 

LE SECon» ËHiR. — L'olseau bluic vola 
comme au petit fou sur Tépaule de la fée, 
qui, d'abord, ne le remar<iua pasj mais ses 
battements d'ailes furent si rapides, ses cs^ 
resaes si vives et ses cris si redoublés, qu'elle 
sortit de sa méditation et reconnut sou élève ; 
car rien n'est si pénétrant que la fée. 

LA stiLTAHE. — Un pfince qui persiste dans 
son goût pour la vérité 1 en voilà bien d'une 
autre I Peu s'en faut que je ne vous impose 
sUence; cependant, continues. 

LE SECOKD ËHiB. — A l'instant. Vérité la 
toucha de sa baguette : ses plumes tombèrent 
et roiseau blanc reprit sa forme naturelle, 
mids ù une condition, qae la fée lui aoiitaiçft ; 

L.,.». Google 



— 24 — 
c'est qu'il redeviendrait pigeon jusqu'à ce 
qn'll fût arrivé chez son père, de crainte queT 
s'il rencontrait le génie Bousch (ce qui si- 
gnlAe dans la langue du pays menteur), son 
plus cruel ennemi, il n'en fût encore mal- 
traité. Vérité lui fit encore des questions aux- 
quelles le prince Génistan, qui n'est plus oi- 
seau, satisfit par des réponses telles qu'il les 
fallait i la fée, claires et précises. Il lui ra- 
conta ses aventures; il insista particulière- 
ment EUP son séjour dans le temple de la 
guenon couleur de feu ; la fée le soupçonna 
d'ajouter i son récit quelques clrconsUnces 
qui lui manquaient pour être tout à fait plai- 
sant et d'en retrancher d'autres qui l'auraient 
déparé ; mais comme elle avait de llndul- 
gence pour ces faussetés innocentes... 

Li SULTANE. — Innocentes 1 Émir, cela vous 
platt à dire. C'est à l'aide de cet art funeste 
que d'une bagatelle on fait une aventure 
malhonnête, indécente, déshonorante... Tai- 
sei-vous, taisez-vous; au lieu de m'endormfr, 
comme c'est votre devoir, me voilà éveillée 
pour Jusqu'à demain. Et vous, madame la pre- 
mière, continuez. 

LA PREMiËRE FEHUE. — La fée fit beaucoup 
des petits esprits qu'il avait laissés là. ■ Et 
cette belle princesse qui vous a pensé faire 
mettre à la basilique? lui dit-elle ironique- 
ment.— Ah I l'ingrate I s'écria-t-il ; la cruelle ! 
qn'on ne m'en parle jamais. — Je vous eo- 

L.,.». Google 



tends, reprit Vérité ; vous l'aimez à la folie. > 
Cette réflexion fut silumiaeuse pour le prince, 
qu'il convint sur-le-champ qu'il aimait — 
V Mais que prétendez- vous faire de ce goût 7 
lui demanda Vérité. — Je ne sais, lui répon- 
dit Génistan ; un mariage peut-être. — Un ma- 
rlafte! reprit la fée, tant plsl Je voua avais. Je 
crois, trouvé un part! pins sortable. — Et ce 
parti, demaada le prince, quel est-il 7— C'est, 
dit la fée, une personne qui a peu de naissan- 
ce, qui est d'un certain âge, et dont la figure 
sévère ne plaît pas au premier coup d'œil, 
mais qui a le cœur bon, l'esprit ferme et la 
conversation très solide. Elle appartenait à un 
jeune philosophe qui a fait fortune à force de 
ramper sous les grands, et qui l'a abandon- 
née: depuis ce temps, je cherche quelqu'un 
qui veuille d'elle, et je vous l'avais destinée. 
— Pourrait-on savoir de vons, répondit la 
prince, le nom deceite délaissée?— P^fyeArei- 
ta, dit la fée, ou toute bonne, ou bonne i, 
tout; cela n'est pas brillant; vous trouverez lli 
peu de titres, peu d'argent, mais des millions 
en fonds de terre, et cela raccommodera vos 
affaires, que les dissipations de vo^ père et 
les vôtres ont fort dérangées. — Très assuré- 
ment, madame, répondit le prince, vous n'y 
pensez pas: cette figure, cet ige, cette allure- 
là ne me vont poiut, et II ne sera pas dit que 
le fils du très puissant empereur du Japon ait 
pris pour femme une prïncease de je ne sais 



«[, Google 



— 26 — 
oâ : encore, s'il était question d'une mu]&- 
tresae, on n'y regarderait pas de si prèa. ■ 

Là SULTANE. — On en chai^ quuid c«i en 
est las. 

tk pREHiËaE FEMME. — v Quant & mes af- 
fres. J'ai des moyens pltii honnStes et austi 
court! d'y pourvoir. J'emprunterai, madiune: 
le Japon, avant que je devinsse oiseau, ^ait 
rempli de j^ens admirables, qui prftteient à 
Tlngt-cinq pour cent par mois tout ce qu'on 
voulait. — Et cea geus admirables, ajont* 
Vérité, Hnlront'par vous mariw avec Poly- 
«hresta. — Ah ! je vons jure par vons-infime, 
lui dit le prince, que cela ne sera jamate; 
et puis votre Polychresta voudrait qo'oit lui 
fit des enranti du matin au wlr, et )e ne 
sache rien de al crapuleux que cette vIe-U.— 
Qodles Idées 1 dit la fée; vous passez pov 
avoir du sens : Je voudrais bim savoir à qttol 
. vous t'employez. — A ne point faire de sots 
mariages, répondit le prince. — Voltà des 
mépris bien déplacés, lui dit sérteosemeot 
Vérité. Pdychresta est un peu ma parente ; 
Je la connais. Je l'aime, et vons ne pouvez 
TOUS dispenser de la voir. — Madame, ré- 
pondit le prince, vous pourriez me propo- 
ser une visite [dus amusante ; et s'il faut que 
je vons obéisse. Je ne vous i^praids pas que 
Je n'aie la contenance la plus maussade.— Et 
moi, Je vous réponds, dit Vérité, que ce ne 
sera pas la faute de Ptriycbresta i voyez-la, Je 



— Ï7 — . 
VOUS en prie, et croyez que vous l'estimerei, 
et vous vous eu dounez le temps. — Pour de 
l'estime et du respect , Je lui en accordertî 
d'avaiice tant qu'il vous plaira ; mais je vous 
rëpétam toujours qu'il ne sera pas dit queje 
me sois entêté de la délaissée d'un petit phi- 
losophe ; ce serait d'une platitude, d'un ridi- 
cule à n'en jamais revenir. — Ehl monsieur, 
lui dit Vérité, qui vous propose de vous en 
entêter? Epousez-la seulement, c'est tout ce 
qu'on vous demande. — Mais attendez, reprit 
le prince, j'imagine un moyen d'arranger 
toutes choses. 11 faut que j'aie Livelj, cela 
est décidé, je ne ssnrais m'en passer; si vous 
pouvlei la résoudre à n'être que ma maîtresse, 
je ferai ma temrae de Polychresta, et nous ' 
serions tous contents, u — La fée , quoique 
natorellement sérieuse, ne put s'empêcher de 
rire de l'expédient du prince. — u Vous êtes 
jeune, lui dit-elle, et je vous excuse de pré- 
férer LlveLy. — Ahl elle me sera plus néces- 
saire encore, quand je serai vieux. — Vous 
vous trompez, lui dit la fée; Lively vous Im- 
portunera souvent quand vous serez sur le 
retour; mais Polychresta sera de tous les 
temps. — Et voilà, justement, reprit le prince, 
pourquoi je les veux toutes deux : Lively 
m'amusera dans mon printemps, et Poly- 
diresta me consolera dans ma vieillesse. » 

LA soLTiHE. — Ah I ma bonne, vous êtes 
délicieuse; je ne connais pas d'insomole qui 

L<„z«[, Google 



tienue là contre ; vpus Alez une conversation 
et Tassoupissement avec un art qai vous est 
propre ; personne ne sait appesantir les pau- 
pières comme vous ; chaque mot que vous 
dites est un petit poids que vons leur atta- 
chez, et, quatre minutes de plus, je croîs que 
jene me serais réveillée de ma vie. Continuez. 

LA PREMIERE FEHHE. — Après Cette conver- 
sation, qui n'avait pas laissé de durer, comme 
la sultane Ta sensément remarqué , le prince 
se retira dans son ancien appartement; il 
passa quelques jours encore avec la fée, qui . 
lui donna de bons avis, dont il tuE promit de 
se souvenir dans l'occasion, et qu'il o'avait 
presque pas écoutés. Ensuite, il redevint pi- 
geon & son grand regret : la fée le prit sur la 
poing et relança dans les airs sans cérémo- 
nie ; il partit à tire d'ailes pour le Japon, où 
il arriva en fort peu de temps, quoiqu'il y eût 
assez loin. 

t* SDLTAKE. — Il n'en colite pas autant 
pour s'éloigner de Vérité que pour la ren- 
contrer. 

LA phemiëre femhe. — La fée, qui sentait | 
que le prince aurait plus besoin d'elle que 
Jamais, à présent qu'il était k la cour, se hita j 
de finir la solution d'un problème fort diffl- 
clle et fort Inutile... 

LA svLTiNE. — Car DOS connaissances les 
plus certaines ne sont pas toujours les plus 



u.Cooglc 



u prbhiGbe fehhe.— Le suivit de près et 
l'ittelgnlt au haut d'un observatoire où 11 
s'était reposé. 

LA sDLTiNE. — Et qui n'était pas celui de 
Paris. 

Lk PREMIÈRE FEHHE. — Elle lui tendit le 
poing. L'oiseau blanc ne balança pas à des- 
cendre, et Us achevèrent ensemble le voyage. 

Li SULTANE. — A VOUS, madame seconde. 

LA SECONDE FEMHE. — L'empereur japonais 
fat charmé de l'arrivée de la fée Vérité, qu'il 
avait perdue de vue depuis l'âge de quatorze 
ans. — ■ Et qu'est-ce que cet oiseau I d lui 
demauda-t-il d'abord, car 11 aimait les oiseaux 
& la folie ; de tout temps il avait en des vo- 
lières, et son plaisir, même à l'âge de quatre- 
vingts ans, était de faire couver des linotes. 

— « Cet oiseau, répondit Vérité, c'est votre 
flls. — Mmi fils 1 s'écria le sultan ; mon flts, 
un gi-os pigeon pattu 1 Ah ! fée divine, que 
TOUS ai-je fait pour l'avoir si platement méta- 
morphosé? — Ce n'est rien, répondit la fée. 

— Comment, ventrebleul ce n'est rien, re- 
prit le sultan, et que diable voulez-vous que 
je fasse d'un pigeon? Encore s'il était d'une 
rare espèce, singulièrement panaché ; mais 
point du tout, c'est un pigeon comme tous 
les pigeons du monde, un pigeon blanc Aht 
(ëe merveilleuse, faites tout ce qu'il vous 
plaira des gens durs, savants, arrogants, caus- 
tiques et brutaux ; mais pour des pigeons, ne 



«[, Google 



_ 30 — 
TODs en mêlez pas. — Ce n'est psa moi, dit la 
fée, qui fti joué ce tour à votre fils; cep^i- 
dant, je vais vous le restituer. — Tuit mieox, 
répondit le soltan, car, quoique mes sujets 
aient souvent obéi à des oisons, des paons, 
des vautours et des grues, je ne sais s'ils au- 
raient accepté l'administration d'an pigeon. • 
Tandis qne le sultan faisait en quatre mots 
riUatoire du ministère japonais, la fée sonfOa 
sur l'oiseau blanc, et il redevint le prince Gé- 
nistan. Ces prodiges s'opéraient dans la cabi- 
net de Zambador, son père; les conrtisaDi^ 
presque tous amis du génie Rousch (dans la 
laogue du pays. Menteur), furent fôcbés de 
revoir le prince; mais aucun n'osa se montrer 
mécontent, et tout se passa bien. Zambador 
était fort curieux d'apprendre de quelle ma- 
nière son fils était devenu pigeon. Le prince 
•e prépara k le satisfaire, et dit ce qui suit : 
— « Vous souvient-il, u^ respectable sul- 
tan, qne, quand l'impératrice ma mère eut 
quarante ans, vous la reléguâtes dans on 
vieux palais abandonné, sur les bords de la 
mer, sous prétexta qu'elle ne pouvait plm 
avoir d'enfants ; qu'il fallait assurer la soc- 
ceaaion an trOne, et qu'il était k propos qu'elle 
prl&t les pagodes, en qui elle avait toi^joois 
eu grande dévotion, de vous eu envoyer arec i 
la nouvelle épouse qae voua veto pnq}otica 
de prendre? La bonne dame ne donna point 
dans vos raisons, et aepria pas; elle ne ont 



«[, Google 



pas devoir hasarder la réputation dont elle 
Jouissait, d'obtenir d'en haut de la pluie, du 
beau temps, des enrants, des melons, tout ce 
qu'elle demandait : elle craignit qu'on ne dit 
qu'il ne lui restait du crédit, ni sur la terre, 
ni dans les cieux ; car elle savait bien que si 
elle n'était pas assez jeune pour vous, vous 
sériée trop vieux pour une autre. — Mon fils, 
dit Zambador, vous êtes un étourdi, vous par- 
lez comme votre mère, qui n'eut jamais le 
sens commun. Savez-vous que, tandis que 
vous couriez les champs avec vos plumes, j'ai 
fait ic! des enfants? » 

LÀ SULTANE.— Cela pouvalt n'èlre pas exac- 
tement vrai, mais quand de petits princes sont 
au monde, c'est le point principal \ qu'ils 
soient de leur père ou d'un autre, les grands- 
pères en sont toujoars fort contents. 

LA SECONDE FEMME. — Le prinoe répara sa 
faute, et dit à son père qu'il était charmé qu'il 
fût toujours en bonne santé, puis il tyouta ; 
— ■ PreneE donc la p^ne de vous rappeler ce 
qui se passa à la cour de Tongut Lorsque 
vous m'y envoyâtes avec le titre d'ambassa- 
deur, demander pour vous la princesse Llrila 
(ce qui signifie, dans la langue du payi, l'fn- 
dolentê ou VAssoupie), vous m'en voulûtes as- 
sez mal à propos de ce que, ne trouvant pas 
Lirila digne de vous, je la pris pour mol. 
Hais écoutez maintenant comme la chose ar- 
riva. Quelques jours après m» demande, Je 

L.,.». Google 



— 32 — 
rendis à Llrila une visite pendant laquelle je 
ta trouvai moins assoupie qu'à l'ordioaire. On 
l'avait coiffée d'une certaine façon avec des 
rubans couleur de rose, qui relevaient ud peu 
la p&leur de son teint Des rideaux cramoisis, 
tirés avec art, jetaient sur son visage un soup- 
çon de vie; on eût dit qu'elle sortait des mains 
d'un célèbre peintre de noire académie. Elle 
n'avait pas la contenance plus émue, ni le 
geste plus animé, mais elle ne bftilla pas qna- 
tre fois en une heure. On aurait pu la pren- 
dre, & sa nonchalance, à sa lassitude vraie on 
fausse, pour une épousée de la veille. » 

Là EULTl^E:. — Madame ne pourrait-elle al- 
ler un peu plus vite, et penser qu'elle n'es' 
point la princesse Llrila I 

Ce mot de la sultane désola les deux femmes 
et lesdeux émirs ; ils étalent tous quatre atten- 
dus en rendez-vous, et Hlrzoza, qui le savait, 
souriait entre ses rideaux de leur impatience. 

LA SECONDE FEHME. — 11 devait y avoîr bai, 
et c'était l'étiquette de la cour de Tongut, 
que celui qui l'ouvrait se trouvât chez sa 
dame au moins cinq heures avant qu'il com- 
mençât Voilà, seigneur, ce qui me flt aller 
chez la princesse Lirila de si bonne heure. 

Li SULTANE. — La fée Vérité n'était-elle pas 
à cette séance du prince et de son père? 

LA SECONDE FEHHG. — Oul, madame. 

LA SULTANE. — Je ne lui ai pas encore en- 
tendu dire un mot. 



«[, Google 



- 3à- 
LA SECONDE FEMME. — Cest qu'elle parle pcn 
en présence des souverains, 
L4 SULTANE. — Continuez. 

LA SECONDE FEMME, — « J'euS dOUC Un6 fott 

longue conversation avec elle, pendant la- 
quelle elle articula un assez grand nombre 
de monosyllabes très distinctement et presque 
sans efforts, ce qui ne lui était jamais arrivé 
de sa vie. L'heare du bal vint Je l'ouvris avec 
elle; c'est-à-dire que la princesse commença 
avec mol une révérence qui n'aurait point eu 
de fin, par la lenteur avec laquelle elle pliait, 
lorsque ses quatre écuyers de quartier Rap- 
prochèrent, la prirent sous les bras et m'ai- 
dèrent h la relever et à la remettre i. aa^ 
place. » 

l£i, la chatouilleuse, qui avait peut-être 
aussi quelque arrangement, s'arrêta, et la 
maligne sultane lui dit : 

— Je ne vous conseille pas, mademoiselle, 
de vous lasser si vite ; cet endroit m'inté- 
resse à un point surprenant; Je n'en fermerai 
pas l'œil de la nuit Seconde, continuez. 

LA SECONDE FBHME. — a Je crus qu'il était 
de la décence de l'entretenir de votre amour 
et du bonheur que vous vous promettiez à la 
posséder. Je m'étais étendu sur ce texte tout 
à mon aise, lorsqu'elle me demanda quel âge 
TOUS pouviez avoir. C'était, à ce qu'on m'a 
rapporté, une des plus longues questions 
qu'elle eût encore Taltes. Je lui répondis que 



«[, Google 



_ 84 — 
je vous croyais soîx&ate ans. — Vous en avez 
bien menti, dit Zanbador à soa âts; je a'ea 
avais pas alors plus de cLnquante-aeu£. « Le 
priHcâ s'inclina et continua sans répliquer 
l'histoire de soo ambassada.^ — lÀ ce mot, dit-IU 
Llrila soupira, et je continuai à lui Uire votre 
cour avec un lëie vraimeat fUiil ; cor j» voas 
observerai qu'elle Était nonchalamment étalée, 
qu'elle avait les yeux fermés et que je loi 
parlais, presque convaincu qu'elle dormait, 
lorsqu'il lui échappa une autrâ questioa. Elle 
dit, éveUlée ou en rêve, je ue sais lequel des 
deux : — « Est-il jaloux?... — Hladame, lui 
H répondîs-je, mon père se respecta trop et 
» ses femmes pour se livrer i, de vils aosp- 
b çons, n — <i Voilà qui est bien répondô, 
u dit Zambador. La première pagode vacute, 
B j'y nommerai votre précepteur. » — « Uàis, 
» continua le prince, lorsqu'il s'avise de s'a- 
N larmer, bien ou mal à propos, sur la coa- | 
B duite de l'une de ses femmes, il ea use on 
• ne peut mieux. On leur prépare un bain 
B chaud, on les saigne des quatre membres; 
» eUess'en vont tout doucement faire l'amour 
» en l'autre monde, et il n'y parait plus. ■ — 
a Cehi est assez bien dit, reprit Zambadort 
mais il valait encore mieux se taire. Et com- 
met la princesse prit-elle mon procédé! — 
Je ne sais, répondit le prince ; elle fit une 
mine. ■ Zambador en fit une autre, et le 
prince continua : — « J'Interprétai la mine de 



,. Google 



Lirila ; * c'était un embarras qu'on avait sou- 
vent ivec une femme paresseuse de parler, et 
Je crus qu'il convenait de la rassurer. —Voua 
crûtes bkia, ajouta Zambadt»*. — Je lui dis 
donc que ce n'était point votre habitude^ et 
que depuis quarant&^tnq ans que vous aviee 
âépécké la prenièret pour un coup d'éven- 
tail qu'elle avait donné sur la main d'un de 
vos chanbellans, vous n'en étiez qu'à la dix- 
huit ou dix-neuvième. — Alil bk»! flts, dit 
Zambador au prince ; ne vous faites pas géo- 
mètre, car vous êtes bien le plus mauvais cal- 
culateur que je connaisse. » Puis, s'adres- 
EUUDt à la fée ; — « Madame, ^'outa-t-il, vous 
deviez, ce me semble,, lui apprendre un peu 
d'arithmétique ; c'était votre affaire : je ne 
sais pourquoi voug n'en avez rien fait » 

LA sultam:. — Je me doute que la fée re- 
présenta à Zambador qu'on ne savait jamais 
bien ee qn'on n'apprenait pas par goût, et que 
Géoistan, son fils, avait marqué, dès sa plus 
tendre enfance, une aversion insurmontable 
pour les sciences abstraites. 

LA SECOHUE FEiWË. — ■ Lirila ne vous dit- 
ell« plus rien 1 demanda Zambador à son fils, 
— Pardonnez-moi, seigneur, répondit leprln- 
ce. Elle me demanda si ma mère était mortel 
— a Uadame, lui répondls-je, elle jouit encore 
n du Jour et de la tranquillité dans un vieux 
» cb&tean abandonné sur les rives de la mer, 
■ où elle sollicite dtt ciel, pour mon père et 



«[, Google 



■ pour vous, une nombreuse postérité ; et f! 
» faut espérer que TOUS Irez an jour parta- 
» ger les délices de sa solitude, sans qu'il 
» TOUS arrive aucun fAcheux accident, cflr 

■ mon pére est le meilleur homme du 
» monde, et à cela prés qu'il Tait baigner et 
B saigner ses femmes pour un coup d'éven- 
» tail, il les aime tendrement, et il est fort 
» galant Madame, ^'outal-je tout de suite, ve- 
» nez embellir la cour du Japon ; im plaisirs - 
* les plus délicats tous y attendent ; vous y 

s verrez la plus belle ménagerie; on tous y 
n donnera des combats de taureaux, et je ne 
D doute point qu'à votre arrivée il n'y ait un 
n rhinocéros mis à mort avec un hourvari 

■ fort récréatif, n 11 prit en cet endroit, à la 
princesse, un bâillement. Ah l seigneur, quel 
bâillement I Vous n'en fîtes jamais un plus 
étendu dans aucune de vos audiences. Cela 
signifiait, à ce que j'imaginai, que nos amu- 
sements n'étaient pas de son goût ; et je lui 
témoignai qu'on s'empresserait à lui en in- 
Tenter d'autres. — « Y a-t-il loinî demanda 
D la princesse. — Non, madame, lui répondis- 
M je. Une chose des plus commodes que Fal- 
B kemberg ait jamais faites vous y portera, 
» jour et nuit, en moins de trois mois. — Je 
» n'aime point les voyages, dit LIrils en se 
D retournant, et l'idée de votre chaise de poste 

■ me brise. Si vous me parliez un pen de 
> vous, cela me délasserait peut-être. 11 y a 



u.Coogk' 



— 37 — 
n si longtemps que vou^ m'entretenei de vo- 
B tre père, qui a soixante ans et qui est à 
» mille lieues ]... » La priocesse s'interrompit 
deux ou trois fois en prononçant cette énor- 
me phrase, et l'on répandit que votre chaise 
l'avait fiTrieusement secouée pour en faire 
sortir tant de mots à la fols. Pour surcroît de 
fatigue, en les disant, LiriU avait encore pris 
la peine de me regarder. Je crois, seigneur, 
vous avoir prévenu que c'était une de ces 
femmes qu'il fallait sans cesse deviner. Je 
conçus donc qu'elle ne pensait plus à vous, et 
qu'il fallait profiter de l'instant qu'elle avait 
encore à penser à moi ; car Lkila s'était ra- 
rement occupée une heure de suite d'un 
vadmé objet. » 

LA SDLT*NE. — Cela est charmant I Premier 
émir, continuez. 

Le premier émir dit qu'il n'avait jamais eu 
molDS d'imagination que ce soir; qu'il était 
distrait sans savoir pourquoi ; qu'il souffrait 
un peu de la poitrine, et qu'il suppliait la 
sultane de lui permettre de se retirer. La 
sultane lui répondit qu'il valait mieux pour 
son iudisposition qu'il restât, et elle ordonna 
au second émir de suivre le récit 

LE SECOND Eh[r. — aLe bal finit On porta 
la princesse dans son appartement, où j'eus 
l'honneur de l'accompagner. On la posa tout 
de son long sur un grand canapé. Ses femmes 
s'en emparèrent, la tournèrent, retournèrent 

L.,.». Google 



— 38 — 
et (lésfaabnièrent à pea près avec les mâmes 

cérémonies de leur part et la même indolence 
de I& part de Lirila, et qnesi l'une eAt étémorte 
et qne ai les autres l'eussent ensevelie. Crf» 
fait, elles disparurent. Je me jetai aussitAt à 
ses pieds et lui dis de l'air le plus attendri et 
du ton le plus touchant qu'il me fut possible 
de prendre : b Madame, je sens tont ce que 
» Je TOUS dois et à mon père, et je ne me suis 

■ jamais fiiitté d'obtenir de vous quelque pré- 
» férenee;mais 11 y a si loin d'ici an Japon et 
» je ressemble si fort à mon pèrel— Vrai ? dit 
N la princesse. — Très vrai, répondis-je ; et i 
n cela près que je n'ai pas ses années, et 

■ qu'en vous aimant il ne risquerait pas la 
» couronne etlavie,vousvousyméprendrieB. 

■ —Je neyondraia pourtant pas vous prendre 
» l'un pour l'autre à ce prix. Je serais iim 

> aJse de vous avoir, vous, et qu'il ne roua en 

> coût&t rien. • Pendant cette conversation, 
une des mains de Lirila, entraînée par son 
propre poids, m'était tombée sur les yeuï ; 
elle m'incommodait là ; je crus donc pouvoir 
la déplacer sans offenser la princesse, et je ne 
me trompai pas. J'ima^najque nous nonseo- 
tendions; point du tout, je m'entendais toot 
seul. Lirila dormait Heureusement, on K''a- 
vtit appris que c'était sa manière d'approuvw. 
Je fis donc comme s! elleeûtveillé; jel'épon- 
eal jusqu'au bout, et toujours en votre nom.— 
Ahl traltrel dit le sultan. — Ahl sefgneurl 



«[, Google 



— 39 — 
dit le prince, vous m'arrêtez dans le plus bel 
endroit, au moment où j'avançais vos aSalres 
de toute ma force. — Avance, avance, ajouta 
le sultan ; tu fais de belles ctioaea. n Génistan, 
qui craignait qne son père ne se fâchât tout 
de bon, lui représenta qtt'il pouvait entrer 
dans tous ces détails sans danger, et lui les 
écouter sans bumeur, puisqu'il ne se souciait 
plus de Lirila. « Mon fils, dit Zambador, vous 
avez raison ; acbevez votre aventure, et t&- 
cbez de réveiller votre assoupie. — Seigneur, 
continua le prince, je fis de mon mieux; mais 
cefut inutilement Je me retirai après des ef- 
ibrts inouïs; car il n'y a pas de pires sourds 
qoe ceux qui ne veulent pas entendre... n 

Là sultane. — 11 n'y a pas de pires endor- 
mies que celles qui ne veulent pas s'éveiller, 
ni de pires éveillées que celles qui ne veulent 
pas s'endormir. 

LE SECOND ËHiR. — a Cela est surprenant, 
dit le sultan; car on a tant de raisons pour 
Teilter en pareil casi — Lirila, dit le prince, 
s'embarrassait bien de ces raisons ITinterpré- 
tai son sommeil comme un consentement de 
préparer son voyage. On se constitua dans 
des dépenses dont elle ne daigna pas seule- 
ment s'informer, et nous ne sûmes qu'elle 
restait qu'au moment de partir, lorsqu'on eut 
mis les chevaux à cette admirable voiture 
que vous nous envoyâtes. Alors, Lirila, ne 
sachant pas bien positivement ce qu'il lui fal- 



Wt, me tint à peu près ce discours : « Pria- 
it ce, Je crois que voua pouvez aller seul, et 
que je reste. — Et pourquoi donc, madame 1 
» lui demandai-je. — Pourquoi î Mais c'est 
» qu'il me semble que je ne veux ni de vous, 
» ni de votre père. — Hais, madame, d'où 
» naît votre répugnance! 11 me semble, & 

■ moi, que vous pourriez vous trouver mal 
» d'un autre. — Tant pis pour lui, je me 

■ trouvebieu ici.— Restez-y donc, madame...» 
Et je partis sans prendre mon congé d'audience 
de l'empereur, qui s'en formalisa beaucoup, 
comme vous savez. Je revins ici voua rendre 
compte de mon ambassade, vous courroucer 
de ce que je ne vous avais pas amené une 
sotte épouse, et obtenir l'exil pour la récom- 
pense de mes services. — Uon fils, mon fils, 
dît sérieusement Zambador au prince, vous 
ne me révélâtes pas tout alors, et vous ntes 



La sultane dit à sa chatouilleuse : 

— Assez. 

Les émirs et les femmes lui proposèrent 
obligeamment de continuer si celalul conve- 
nait. 

— Vous mériteriez bien, leur dit-elle, que 
je vous prisse au mot ; mais j'ai joui assez de 
votre impatience. Allez. Et vous, premier 
émir, songez à ménager pour demain votre 
poitrine, car je ne veux rien perdre, et votre 
tâche sera double. Quelle heure est-il T 



— 41 — 

— Deux heures du matin. 

— J'ai fait durer ma méchanceté pins long- 
temps que Je ne voulais. Allez, allez Tîte* 

— ù \ 

l - 

Onfttrlâme Sotrte ">^ <y, 

LA SULTANE. — Je trouve mon lit mat fdt.. 
Où en étions-nouBî... Est-ce toujoursleprlnce 
qui raconte 1 

— Oui, madame. 

— Etquedii-il? 

LA PREHiËRE FEUUE. — Il dit : u Je ne sus 

d'abord où Je me retirerais. Après quelques 
réDexions sur mou Iguorance, car je n'avais 
jamais donné dans ces harangues où l'on ma 
félicitait de mon profond savoir, II nie prit 
envie de reprendre connaissance avec Vérité. 
chez laquelle J'avais passé mes premières an- 
nées. Je partis dansie dessein de la trouver ; et 
comme Je n'étais occupé d'aucune passion 
qui m'éloignàt de sou séjour. Je n'eus presque 
aucune peine à la rencontrer. Je voyageai 
cette fois dans des dispositions d'àme plus fa- 
vorables que la première. La femme de votre 
cour, seigneur, et la princesse Lirita ne me 
donnèrent pas les mêmes distractions que les 
eunes vierges de U guenon couleur de feu. » 

L.,.». Google 



. _ 42 — 

LA SDLTiNE.— Je cFois, en rffet, que rimuge 
d'une j(rtie femme est m&uTaîse compagnie 
pour qui clierche Vérité. 

Li PBEMiÈRE FEMME,— H J'avais entièrement 
oubiié les usages de U cour de cette fée, 
lorsque j'y arrivai, et je fiis tout étonné de 
n'y voir que des gens presque nus. Les ricties 
vêtements dont je m'étais précautionné m'au- 
raient été tout à fait Inutiles, peut-être même 
déshonoré, si la fée m'eût laissé libre de mes 
actions. Ce n'étaient ici, et au Tongut, que 
des magnificences. Chez la fée Vérité, tout 
était, au contraire, d'une extrême simplicité: 
des tables d'aciyou, des boiseries unies, des 
glaces sans bordures, des porcelaines tontes 
blanches, presque pas nn meuble nouveau. 
Lorsqu'on m'introduisît, la fée était Têtue 
d'une gase légère, qu'elle prenait toujours 
pour les nouveaux venus, mais qu'elle quittait 
à mesure qu'on se familiarisait avec ^le. La 
chaise longue sur laquelle elle reposait n'au- 
rait pas été assez bonne pour la bourgeoise la 
plus raisonnable ; elle était d'un bleu foncé, 
relevée par des carreaux de Perse, fond blanc 
Je fus surpris de ce peu de parure. On me dit 
que la fée n'en prenait presque jamais davan- 
tage, à moins qu'elle n'assistât à quelque c^ 
rémonle publique, ou qu'un grand intérêt ne 
la contraignît de se déguiser, comme lorsqu'il 
fallait paraître devant les grands. Toutes ces 
occasions lui déplaisaient, parce qu'elle ne 



— 43 — 
manquait guère d'y perdre de sa' beauté. Elte 
avait surtout une aversion insurmontable 
pour le rouge, les plumes, les aigrettes et les 
mouches. Les pierreries la rendaient mécon- 
naissable, tiïs ne se parait Jamais qu'à re- 
gret Elle avait à ses eûtes une nièce qui s'ap- 
pelait Azéma (ou, dans la langue du pays. 
Candeur). Cette nièce avait d'assez beaux 
yeux, la physionomie douce, et, par-dessus 
tout cela, le teint de la plus grande blan- 
cheur. Cependant elle ne plaisait pas; elle 
avait toujours un air si fade, si insipide, si 
décent, qu'on ne pouvait l'envisager sans se 
sentir peu à peu gagner d'ennui. Sa tante*au- 
rait bien voulu la marier, et même avec moi, 
car elle avait vingt-deux ans passés, temps où 
l'on doit épouser ou jamais. Mais, pour être 
son neveu, il aurait fallu courir sur les bri- 
sées du génie Rousch, qui en était éperdu. 
Rousch était le plus vilain, le plus dange- 
reux, le plus ignoble des génies. Il était 
mince, il avait le teint basané, la figure com- 
mune, l'air sournois, les yeux renfoncés et 
couverts, les lèvres épaisses, l'accent gascon, 
les cheveux crépus, la bouche grande et les 
dents doubles, n 

LA suLTÂ^E. — Ne m'avez-vous pas dit que 
Itousch signifiait, dans la langue du pays. 
Menteur? 

u pREuiËRE FEHUE. — Je crois que ou!. 
■ Bousch était très méchante langue. Pour de 



_ 44 — 
l'esprit, Il en voulait avoir. 11 était fat,- petit- 
maître, insolent avec les femmes, lacha avec 
les hommes, grand parleur, ayant beaucoup 
de mémoire et n'en ayant pas encore assez. 
Ignorant les bonnes choses, la tète pleine de 
frivolités, faisant des nouvelles, apprêtant des 
contes, imaginantdes aventures scandaleuses, 
qu'il nous débitait comme des vérités. Nous 
donnions là dedans, il en riait sous cape, et 
nous prenait pour des imbéciles, lui pour qd 
esprit supérieur, n 

LA SULTANE. — Ne fut-ce pas ce même per- 
sonnage qui Inventa le grand art de persiflerT 
Si cela n'est pas, l«isse-le-m(ri croire. 

Lk pnEHiÈRE FHHHE. — p La fée me parais- 
sait plus digne d'attention que sa niëc& Je 
commençais t me faire à son air austère et 
sérieux. Elle avait des charmes, mais on n'en 
était pas toi^jours touché. Elle ne changeait 
point, mais on était journalier avec elle. Ce 
qui me rebutait quelquefois, c'était une sé- 
cheresse excessive. Son visage seulement con- 
servait quelque sorte d'embonpoint. Sa taille 
était ordinaire. Elle avait t'air noble, la dé- 
marche grave et composée, les yeux péné- 
trants et petits, quelque chose d'intéressant 
dans la physionomie, la bouche grande, les 
dents belles, les cheveux de toutes sortes de 
couleurs. On remarquait dans ses traits je ne 
sais quoi d'antique qui ne plaisait pas à tout 
le monde. Elle ne manquait pas d'esprit. 



— 45 — 
Pour des connaissances, personne n'en avait 

davantage et de plus sûres. Elle ne laissait 
rien entrer dans sa tête sans l'avoir bien 
examiné. Du reste, sans enjouement et sans 
aménité ; aimantla promenade, la philosophie, 
la solitude et la table; écrivant durement; 
ayant tout vu, tout lu, tout retenu, excepté 
l'histoire et les voyages; faisant ses délices 
desouvragesdecaractèreet de mœurs, pourvu 
que la religion n'y fût .point mêlée. Il était 
défendu de parler en sa présence de son dieu, 
de sa maltresse et de son roi. Les mathéma- 
tiques étaient presque son unique étude. La 
musique ne lui déplaisait pas, surtout l'ita- 
lienne. Elle avait peu de goût pour la poésie. 
Elle aimait les enfants i la folle ; aussi lui en 
envoyait-on de toutes parts ; mais elle ne les 
gardait pas longtemps; à peine avalent-ils 
rage de raison que Housch et ses partisans 
nombreux les lui débauchaient. * 

LA SDLTANE. — La fée n'était-elle pas 1&, 
lorsque Génistan en parlait ainsi 1 

LA pREHiËRE FEHHE. — Oui, madame. 

LA SULTANE. — Comment prit-elle ce por- 
trait, qui n'était pas flatté 1 

LA piiEHiËRE FEHHE. — Elle s'avança vers 
lui, t'embrassa tendrement, et le prince con- 
tinua : — H Je fus du nombre de ceux que 
Rousch entreprit; mais j'aimais la fée, etj'en 
étais aimé. Le moyen de lui plaire en ma 
liant avec le seul génie qu'elle eût en aver- 



— 46 — 
sloaf Je m'applfquiii donc à éloigner Rouscb. 
Il en fut ptqué. Azéma, enir laquelle il avait 
des vuee, s'avisa d'en avoir sur moi, et voilà 
Rousch furieux. C'était bien à tort, car je 
n'avale pas le moindre deesetn qui pAt Talar- 
ner. La tante eut beau me vanter la bonté de 
son esprit et la douceur de son caractère, Jb 
répondis aux éloges de l'une et aux afaceries 
Insinuantes de sa nièce qu' Azéma ferait »- 
sûrement le bonheur.de son époux, mais que 
je ne pouv^s faire le sien ; et 11 n'en fut plus 
question. Cependant Rousch ne me te par- 
donna pas davantage. Il se promit une ven- 
geance proportionnée & l'injore qu'il préten- 
dait avoir reçue. Il médita d'abord de sebatM ; 
roalB après y ^volr un peu réfléchi, Jl trooTa 
qu'il n'en avait pas le courage. Il aima mfeœc 
recourir h son art 11 redoubla de rage con- 
tre Vérité, et se mit Et la défigurer d'une si 
étrange manière, que Je ne pus l'aimer ce 
jour-là. A l'entendre, c'était une pédante, une 
ennemie des pl^slrs et du bonheur, que sal»- 
je encore! Je parus froid k ta fée; j'abrégeai 
les loi^ entretiens que j'avais coutume d'a- 
voir avec elle ; je ne sais même si Je n'enS 
pas une mauvaise honte de l'attachemmit scru- 
puleux que je lui avals voué. Cependant Je la 
revis le lendemain, mais d'un air embarras- 
sé. La fée m'avait deviné; elle me demanda 
comment je l'avala trouvée la veille. — « Ma- 
dame, lui répondls-je, on se peut pas mien. 



u. Google 



_47 — 
Vous ôtes cbumaDte en totit temps; mais 
hier, vous étiez à ravir. ,— Ah ! mon fils, ré- 
pondit la fée, Rousch TOUS a. séduit. Quel 
doranage, et que votre nhangemwitm'afflisel 
Prince, vous m'abandonnez. ■ — Je fus sen- 
sible à ce r^rocbe , et me jeUtnt entre les 
brts de la fée (die les tenait toujours ou- 
verts à ceux qui revenaient sincèrement à 
elle), Je la conjurai de ne pas me faire un 
crime d'un discours que la Politise m'avait 
dicté. « 

lASiiLTÀNE. — l,a Politessel Est-ce qu'il ne 
savait pas que c'était une des proches paren- 
tes et une des bonnes amies de Bonschl 

Li paEii(£itE FEHMG. — Pardonnez-moi, ma- 
dame, la fée le lui avait dit plus d'une fois ; 
aussi Génistan, se jetant à ses genoux,, lui 
Jttra-t-il de ne plus ménager Housch et sa pa- 
rente à ses dépens, dût-Il rester muet et pas- 
ser ou pour grossier ou pour sot La fée le 
reçut en grâce, et lui conta les tours san- 
glants que ftOBsch s'amusait à lui jouer. 
« Tantôt, lui dit-elle, il me rend vieille et su- 
rannée, tantôt jeune et difforme; quelquefois 
11 m'eojollve à tel point, qu'il ne me reste 
rien de ma dignité, et qu'on me prendrait 
pour une bouffonne ; d'autres fois, il me prôte 
on air sauvage et rechigné. En un mot, soui 
quelque forme qu'il me présente, je suis ea- 
tropiëe. Il me fait un œil bleu et l'autre noir; 
les sourcils blancs et les cheveux blonds ; 



— 48 — 
roafs 11 a b«au me déguiser, les bons yeux me 
reconaaisHent. » 

LA SDLTANE. — Les dienx n'ont laissé à 
Honsch qu'un moment d'une illusion qui cesse 
toujours à sa honte. 

LA PBEHiËHK FEHHE. — t. Madame , ^t le 
prince en se tournant du cOté de la fée, me 
parlait ainsi lorsqu'on lui annonça le prince 
Lubrelu (ou, dans la langue du pays. Brouil- 
lon) et la princesse Serpilla (ou , dans la lan- 
gue du pays, fiu;^.) C'étaient deux élèves 
qu'on lui envoyait' — «Abl dit la fée en 
iVonçant le sourcil, que veut-on que je fasse 
de ces geos-là? » Elle les reçut assez froi- 
dement, et sans demander des nouvelles de 
leurs parents. » 

LA SDLTANE. — A VOUS, madame seooiMle. 

LA EBCONOE FEHHB. — v Lubrelu salua la Fée 
fort étourdiment II était assez joli garçon, 
mais louche et bègue. Il parlait beaucoup et . 
sans suite, n'étant d'accord avec lui-même 
que quand il n'y pensait pas ; grand dispn- 
teur, souvent 11 prenait les raisons de son sen- 
timent pour des objections; sourd d'une 
oreille; quelquefois il entendait mal et ré- 
pondait bien, ou entendait bien et répondait 
mal. Dès le même soir, il fut ami de Rousch. 
Pour Serpilla, elle était petite, maigre et 
noire; e)le contrefaisait la vue basse ; elle 
avait le nez retroussé, le visage chiffonné, 
les coins de la bouche relevés; si elle méditait 



une méchanceté, elle en tirait en bas le coin 
gauche : c'était uâ tic. Son mentoD était 
pointu, ses sourcils bruns et prolongés vera 
les tempes; ses mains noires et sèches, mais 
elle ne quittait jamais ses ganta. Elle parlait 
peu, pensait beaucoup, examinait tout, ne 
faisait aucune démarche, ne tenait aucun 
propos sans dessein, jouait toute sorte de 
personnages : l'étourdie, la distraite, la niaise, 
et n'avait jamais plus d'esprit que quand on 
était tenté de la prendre pour une idiote. 
Azéma lui déplut d'abord, et elle s'occupa, 
dès le premier jour, à la tourner en ridicule 
et à lui tendre des panneaux dans lesquels la 
bonne créature donnait tSte baissée. Elle lui 
faisait voir une infinité de choses qui n'é- 
taient point et ne pouvaient être. Elle se 
mit en tête de lui persuader que Génistan, 
moi pour qui elle se sentait du goût, je l'ai- 
mais, elle, Azéma, à la folie, mais que je n'o- 
sais le lui déclarer. — « Pourquoi, lui de- 
» mandait Azéma, se taire opiniâtrement 
a comme H fait? S'il n'a que des vues honnë- 
» tes, que ne parle-t-il à ma tantel... — 
n Princesse, lui répondit Serpilla, vous ne 
B connaissez pas encore les . amants déll- 
n cats: S'adresser à votre tante, ce serait 
» s'assurer de votre personne sans avoir pres- 
» senti votre cœur. Vous pouvez compter que 
H le prince périra plutôt de chagrin que de 
n hasarder une démarche qui pourrait Toua 



— » — 

■ dâphilre». — Ahl reprit AEima, poar oeia 

■ Je ne veox pss qu'il périsse; je ne vesx 

> pas même qa'il gouSïv... — Oep^idant ced* 

• est, et cela durera si rous n'y mett^ pn 

• ordre... — Mais comment fout-il que je m'y 
m prenne? Je suis si neuve et si gauche & tout... 

■ — le le regarderais tendrement lorsqu'Q 

■ viendraltdiezmatonteis'illuiarrivaitcleme 

• donner ta miAn, je la serrerais de distrao- 

• tiOD ; je jetterais un mot, puis un aatrc. 

> — En vérité, j'ai peur d'avoir fait cela sans 

> y penser... — Si cela est, 11 faut avoaer 

■ que ce Génietui est un cruel homme. Je n^ 
» vois plus qu'un remède... — Et quel est-il } 

■ — Oh I non, je ne vous le dirai pas... — Et 

• pourquoi 1 ■— C'est que, si je vous le diuls, 

• vous le confierieE peut-être à votre tante... 
B — Ne «raignes rien ; tous ne sauriez en^Fe 

• combien je suis discrète... — Eh bieni j%- 

• crlrals... — SI cela est votre secret, n'ai 
» partons pins, je n'oserai jamais m'en aer- 

• vlr... — N'en parlons plus, comme vous 

> dites. Il me semble qu'il fait l>eau, et qu'un 
« tour de promenade vous dissiperait... — 

■ Très volontio^; nous rencontrerons peut- 

> être le prince Génlstan... — Le prince a re- 
» noncâ à tout amusement ; s'il se promène, 
«■c'est dans les liem écartés et solitaires. Je 
» se sais où le conduira cette triste vie. S'il 
» eu mourait pourtant, c'est vous qui en se* 

■ riez la cause... — Hais Je ne veux pas qu'il 



«[, Google 



— 81 — 

■ meure, je vous l'ai déjà dit— — EcrivM- 

■ lui donc. — Je n'oseraîB, et puis je ne aaiB 
t, que lui écrire... — Que ne m'en chargez- 
H vonsî Vous me connaissez nu peu, et tous 
» ne me croyez pas sans doute aussi mala- 
» droite que je le parais. J'arrangerai tes cho- 

■ ses avec toute la décence imaginable. Ls 
Il lettre sera anonyme. Si la déclaralâon 
* réussit, c'est tous qui l'aurez faite ; si elle 
» échoue, ce sera mol... — Vous êtes bien 

■ bonne. » 

Li SULTANE. — Cette SerpJlla est une dan- 
gereuse créature, et la simple Azêma n'en sa- 
Tait pas assez pour sentir ce piège. La lettre 
fut-elle écriteï 

LA SECONDE FEHVE. — Le prince dit que 
eai. 

lA SULTAKE. — Fut-elle répondue? 

u SECONDE FEMME.— Le prince dit que non. 

LA stiLTANE. — Et pourquoiî 

LA SECONDE FEMME. — « Jeu'aTaisgardo, dit 
le |K^nce, de me fier à Serpitla, et cela sous 
les yeux de la fée, qui nous aurait deTioës 
d'jibord, et qui ne m'aurait jamais pardonné 
cette intrigue. Âzéma fut désolée de mou si- 
lenee , mais elle ne se plaignit pas. Sa mé- 
ebante amie se fit un mérite auprès d'elle de 
Is démarche hardie qu'elle avait faite pour la 
wn\t, et Aiéma l'en remercia sincèrement. 
Rousoh ne Ait pas si scrupuleux que moi; on 
dit qu'il tint parti de Serpilla. Ce qu'il y a âe 



vrai, c'est qu'Un remarqua de !a liaison entre 
eux, et qu'ils formèrent avec Lubrelu une 
espèce de triumvirat qui mit ea fort peu de 
temps la cour de la fée sens dessus dessous. 
On s'évitait, on ne se parlait plus; c'étaient 
des caquets et des tracasseries sans finj on se 
tioudaiC sans savoir pourquoi, et la Me en 
était de fort mauvaise Iiumeur. • 

u SDLTANE. — C'cst, en vérité, comme ici, 
et je croirais volontiers que ce triumvirat 
subsiste dans toutes les cours. 

LA SECONUE FEHHE. — u La fée fit pUblIfiT 

pour la centième fois les anciennes lois contra 
la calomnie : elle défendit de hasarder des 
conjectures sur la réputation d'un ennemi, 
même sur celle d'un méchant notoire, sous 
peine d'être banni de sa cour; elle redoubla 
de sévérité; et s'il nous arrivait quelquefois 
de médire, eUe nous arrêtait tout court , et 
nous demandait brusquement ; « Est-ce à 
• vous que le fait est arrivé! Ce que vousra- 
a contez , l'avez-vous vu 1 • Elle était rare- 
ment satisfaite de nos réponses. Elle m'inter- 
dit une fois sa présence pendant quatre Jours 
pour avoir assuré une aventure arrivée an 
Tongut tandis que j'y étais, mais à laquelle Je 
n'avais eu aucune part, et que je n'avais ap- 
prise que par le bruit public. Malgré les dé- 
fenses de Vérité, Lubrelu avait toutes les 
peines du monde h, se contenir. Il lui échap- 
pait à tout moment des choses peu mesurées, 



qu! offensaient moins de sa part que d'une 
autre, parce qu'il y avait, disait-ou, dans son 
fait plus de sottise et d'étonrderie que de mé- 
chanceté ; il croyait parler sans conséquence, 
en disant hautement que J'étais bien avec la 
tante et passablement avec la nièce; qu'il j 
&vait entre noua un arrangement le mieux 
entendu, et que le jour j'appartenais àAzéma, 
et la nuit à Vérité. Rousch, qui était présent, 
lui répondit qu'il lui abandonnait la vieille 
fée pour en disposer à aa fantaisie, mais qu'il 
prétendait qu'on s'écoutât quand on parlait 
d'Azéma. S'écouter, c'est ce que Lubrelu n'a- 
vait fait de sa vie; il répondit à Rousch par 
une pirouette, et lui laissa murmurer entre 
ses dents qu'il était épris d'Azéma; que per- 
sonne ne l'Ignorait; qu'il en était ainsi; qu'il 
méditait depuis longtemps de l'épouser, et 
que, quoiqu'il eût commencé avec elle par 
où les autres finissent. Il n'en était pas moins 
amoureux, Lubrelu ne perdît pas ces derniers 
mots, qn'il redit le lendemain à Azéma, y 
ajoutant quelques absurdités fort atroces. 
Azéma en fut affligée, et s'en alla, en pleu- 
rant, se plaindre à sa tante, et la prier de 
l'envoyer pour quelque temps chez la fée Zlr- 
phelle (ou, dans la langue du pays, Diierèle), 
son autre tante. Vérité y consentit. On tint 
le départ secret, et Azéma disparut sans que 
Rousch en sût rien. H fit du bruit quand il 
l'apprit ; mais Azéma était d^& bien loin ; il 



— 54 — 

eoorut après elle, ne U n^oignlt point, et re- 
vint une fols plus hideux, me soupçonnant 
d'avoir enlevé ses amours et bien résolu de 
m'en faire repentir. Ses menaces ne m'ef- 
flrarëreat point; je n'ignorais point que sa 
puissance était limitée, et qu'il ne me nuirait 
jamais que de concert avec le génie Nuctoo 
(on comme qui dirait Sùumoù), qui résidait 
i mille Ueties et plus du palais de Vérité. 
Hais qui l'eût cru ï Rousch disparut un ma- 
tin, et l'on sut quil était allé consulter Nao- 
ton sur les moyens de se v«iger. It n'était pu 
fc nn quart de lieue qu'on entendît un grand 
fracas dans les avant-cours; on crut que c'é- 
tait RoDsch qui revenait : point du tout, c'é- 
tait une de ses amies et des parentes de Lu- 
brelu, que le hasard avait jetée dans cette 
contrée; on l'appelait TrocJlla (comme qnt 
dirait Bizarre), Sa manie était de courir sans 
sav<Hr où elle allait; pourvu qu'elle ne suivit 
pas la grande route, elle était contente ; aussi, 
apprîmes- nous qu'elle s'était engagée dans des 
ohënilns de traverse, où son équipage avait 
été mis en pièces, et qu'elle arrivait sur ooe 
mule rétive, crottée, déchirée, dans un désor- 
dre à faire mourir de rire. On lui donna ub 
appartement, H y en avait toiijours de reste 
chez Vérité ; elle se reposait en attendant ses 
gens, qu'elle maudissait, et qui ne demeu- 
raient pas en reste avec elle. Ils uiiivèreat 
enfin. On tira ses femmes d'une berline es 



— 55 — 
souricière; c'étalfflt trois espèces de boiteuseï, 
l'une boitait à droite, l'autre à gauche, la troi- 
Biëise des deux cAtés. Trocilla, qui les ezanû- 
rsit' d'une o-oisée, trouvait leur ailare si li- 
dicuie, qu'elie en riait à gorge déployée, 
comme si l'étrange spectacle de ces trois boi- 
teuses, qui se hâtaient de venir, eût été dn 
nouveau pour elle. Tandis qu'un cocher en 
Scaramouche et nn valet en Arlequin déta- 
laient de la voiture deux chevaux, l'un blanc 
et l'autre noir, Trocilta étaità sa toilette, qui 
commença sur les cinq heures du soir, et qui 
finità peine à huit, qu'elle se présenta chez Is 
fée Vérité. Je n'ai rien vu de si extravagant 
que sa parure, et sa personne attira mon at- 
tention et celle de tout le monde. > 

LA BULTAHE. — C'est le privilège de ta sin- 
gularité plus encore que de la beauté, les 
hommes se livrant plus promptement à ce qui 
lea surprend qu'à ce qu'ils admireraient 

La sultane prononça cette réflexion sensée 
d'un ton faible et entrecoupé qui annonçait 
l'approche du sommeil. 

LA SECû.NDE FEUUB. — u Trocilla était plu- 
t6t grande que petite, mil proportionnée ; 
c'étaient de longues Jambes au bout de lon- 
gues cuisses, qui lui donnaient l'air d'une 
sauterelle, surtout quand elle était assise : 
point de taille, un bras potelé et l'autre sec ; 
une main laide et di&'orme et l'autrô jolie ; 
wx pied petit et délicat dans une grande mule 



— 66 — 
râmbonrrée, un autre pied gr&nd et mal fait 
eDch&33é dans une petite mule; mais celan'y 
faisait rien, par ce moyen, elle avait deux mu- 
les égales. Son épaule droite était un peu plus 
liante que la gauche; à la vérité, un corps et 
l'éducation avaient affaibli ce défaut; elle 
avait des couleurs et point de teint; un œil 
bleu et un œil gris, le nez long et pointu, la 
bouche charmante quand elle riait; mais par 
malheur pour ceux qui l'approchaient, elle 
avait des Journées tristes sans savoir pour- 
quoi, car elle ne voulait pas que ce fussent des 
vapeurs ou des nerfs. Elle avait une robe de 
aatin couleur de rose, avec des parures vio- 
lettes ; une simarre de velours bleu garnie da 
crêpe ; un nœud de diamants, d'où pendait 
une riche dëvote, dans un temps où l'on 
n'en portait plus; une girandole de très beaux 
brillaat^ k l'oreille droite, et une perle d'O- 
rient i. la gauche ; une plume verte dans sa 
coiffure, dont un des cCtés était en papillon 
et l'autre en battant-l'œil, avec un énorme 
éventail à la main. Voilà l'ajustement sousle- 
quel nous apparut TrocUla.» 

Li suLTAHE. — La perle & l'oreille gaucbe 
est de trop. 

LA SECONDE FEMME,— > Elle salua Vérité 
sans la regarder, s'étendit indécemment sur 
une sultane, tira de sa poche une lorgnette 
dont elle ne se servit point. Jeta à travers 
tme conversation fort sérieuse trois ou quatre 



„.Co(>glo 



— 57 — 

mots déplacés et plaisants, se tnoqoa d'elle et 
du reste de )a compagnie, et se retira. » . 

LA scLTAHE. — Je ïoua conseille de l'imiter. 
Après la nuit dernière, je croîs que vous 
pourriez avoir besoin de repos. Bonsoir, mes- 
sieurs; mesdames, bonsoir; car je crois que 
TOUS allez vous coucher. 



CIuqalAms Soirée 



Ce soir, HangoguI avait ordonné qu'on 
laissât la porte de l'appartement ouverte; et 
lorsque IHIrzoza fut couchée, il profita du 
bruit que firent les improvisateurs en s'arran- 
geant autour de son lit pour entrer sans 
qu'elle s'en doutât : il était placé debout, les 
coudes appuyés sur la chaise de la seconde 
femme et sur celle du premier émir, lorsque 
la sultane demanda t celui-ci si sa poitrine 
lui permettait de la dédommager du silence 
qu'il gardait depuis deux jours. L'émir lui ré- 
ponditqu'll ferait de sou mieux, et commença 
comme II suit : 

LE pnEHiEn ËMiR. — ■ Je prIs pour elle ce 
qu'on appelle une fantaisfe. * 

LA SULTANE. — Ce je, c'est lé prince Génts- 
tan; et cet ellt, c'est apparemment Trocilla. 



— 58 — 

LE PREHiER £iiiB. — Oui, madame. 

LA soLTiNE. — Ail t les hommes 1 les boat- 
mfls t... Je les crois encore ptusfoos que nous. 

LE FiiEHiER ËHiR. — Madame tu excepte sû- 
rement le sultan. 

Lk SDLTANB. — CoQtinuez., 

LE PREHIER ËMin. — ■ L'occasIoQ de l'ios- 
trnire de mes sentiments n'était pas difficile 
à trouver ; mais 11 fallait se cacher de Vérité. 
Un jour que la fée élait profondément occu- 
pée, la crainte de la distraire me servit de 
prétexte, et j'allai faire ma cour h Trocllla, 1 
qui me reçut bien. J'y retournai le lendemain, 
et elle me fit froid d'abord. Sa mauvaise hn- ' 
meur cessa lorsqu'elle s'aperçut que je ne 
m'empressids nullement à la dissiper; elle 
railla la rdigion, les prêtres et les décotes; 
traita la modestie, la pudeur et les principalas 
vertus de son sexe de freins imaginés pour 
les sottes; et je crus victoire gagnée : point 
de pr^ugés à combattre, point de scrupules 
k lever; je ne désirais qu'une seconde entre- 
vue pour Être heureux ; encore ne falUit-il 
pas qu'elle fût longue, de peur d'avoir dn 
temps de reste, et de ne savoir qu^en faire. 
J'eus un autre jour Toccasiou de la recon- 
duire dans son appartement ; chemin fusant, 
je loi demandai la permission d'y rester un 
moment ; elle me fut accordée. Aussitôt, 
je rae mis en devoir de lui dire des choses 
I et gâtantes autant qu'il m'en vint: 



— 69 — 
qne je l'avais aimée depuis que j'av^a eu 
le bonheur de la voir; que c'était un de 
ces coupa de empathie auiquels jusqu'alors 
j'avais ajouté peu de fol, Qt qu'il fallait que 
ma passion Tùt bien violente, puisque j'o^a 
la lui déclarer la seconde fois que Je jouiasals 
de son entretien ; elle m'écouta attentive- 
ment, puis tout ft coup, éclatant de riFe, elle 
se leva et ^ipda toutes ses femmes, qui ae- 
connirent et qu'elle ronroy a. Je la priai de 
se remettre d'une surprise à laquàle ses 
charmes ne l'exposaient pas sans doute pour 
la praniëre fois. — ■ Vous avez raison, me 

■ répondit-elle ; «a n'a aimée, ou me l'a dit, 

• et je devrais; être faite ; mais il m'est too- 
» jours nouveau de voir des hommes, parce 
» qu'ils sont aimables, prétendre qu'on leur 
n sacrifiera l'honneur, la réputation, les 

■ mœurs, la modestie, la pudeur et la fdu- 
B part des vertus qui font rornementden<rtre 
» sexe; car il parait bien, à leurs procédés et 
n & ceux des femmes, que c'est it ces baga> 
B telles qne se réduisent les désirs des uns et 

• le» bontés des antres. * Et, continuant d'un 
ton moins naturel encore et plus pathétique: 
« Mon, s'écria- t-elle, il n'y a plus dedécencc; 
» les liaisons ont dégénéré en un libertinage 

■ ^onvantable; la padeur est ignorée sur 
a la surface de la terre : aussi les dieux se 
n sont-ils vengés, et presque tous lea hOm- 



«[, Google 



— 62 — 

• Tisia cbercber ici; quittes poui hu q 
» votre iDBtrumeQt, et daignez m'écouter^- — 

• Hais vous êtes extraordinaire. Die ait Tr»- 
B cilla: TOUS ne savez pas ce que vous refu- 

> lâE. faliais vou» jouer, ce soir, comme un 
D ange. — Mtklame, lui répliquâi-je, si je vous 

> gftne, je vais Hte retirer». — Noa, restez, 
M monsieur ; et qui vous dit que vous me g&- 
a nazt — Quittez donc ce maudit instroment, 
» ou je le brise... — Brisez, mon cher, brisez : 

• xuaai bleu j'en suis dégoûtée. ■ Je détachai 
la ceinture de la veille, non sans serrer don- 
oaifint b taille de la vielleuse. TrociUa, était 
aasiae sur un tabouret; cette situation n'était 
jpM commode. ■ 

Là suLTAHE. — ËBiir, sKpposez quB je Ùars, 
et continues. 

LE PREUisa ËHiR. — « Je la pria par lamain 
îolie, qae je baisai plusieurs fois en U condui- 
sant vers une chaise longue, aur laquelle je la 
poussai doucement; elle s'y laissa aller sans 
façon, et me voili aaas it côté d'eUe, lui bai. 
sant encore la main et lui protestant d'une 
Toix émue que je l'adorais. ■ 

De distraction, le sultan s'éeria ; 

— Adore donc, maudite bâte. 

Heuf eusement la sultane, ou ne l'eateBdit 
pas, ou feignit de ne pas l'entendre. 
. LE FBEViER GHiR. — « TrociUa me crut ap- 
paremment, car elle me passa son autre main 
sur les yeux et l'arrâta sur ma bouche. Je la 



«[, Google 



— 63 — 
r^ardai dans ce moment, et je la trouT&I 
charmante. Son souris, rod badiaage, le soo 
de sa voix, tout excitait en mcû des désira. 
Elle me tenait de petits propos d'enfante qui 
achevaient de me tourner la tête. Bientôt, je 
n'y fus plus. Je me penchai sur sa gorge. Je 
ne sais trop ce que mes mains devinrent 
Trocilia paraissait éprouver le mèmetrouble,. 
et nous touchions à l'iikstant du bonheur, 
lorsque nous sortlmee, elle et moi, de cette 
situation voluptueuse par une exlfavagauc» 
tnouïe. Trocilia me repoussa fortement^ et, s« 
mettant k pleurer, mais à pleurer à chaudes 
larmes : — ■ Ah 1 cker Zulric, s'écri»-t-8lle, 
» tondre et fidèle amant, que deviendrais-hL, 
■ si tu. savais à quel point je t'onblie I. a Ses 
krmes &. ses soupirs redoat)lèreat ; c'était k 
me faire craindre qu'elle ne 5UÏfoqu&t.-~- clE&- 
Il tirez-vous, monsieur, je voua hais, je voua 
u déteste. Vous m'avez fait manquer k mai 
* Rrmeats, et tromper l'homme uiwpe k 
» qui je suis engagée par les liens les plussor 
a lennels ; vous n'eu serez pas plus heureux, 
» et j'en mourrai de douleur. > Ces derniâres 
paroles et les larmes abondantes- qui les sui- 
virent me persuadèrent que le quart d'hetira 
était passé. Je me retirai, bien résolu de le 
foire renaître. J'envoyai le lendemain chea 
Trocilia, et j'apj^ris de sa part qu'elle aiwU 
bien reposé, et qu'elle m'attendait pane 
licendre. le Uté.. Je partis sur-ta-cluunp,, et 



«[, Google 



— 64 — 
j'eus le bonheur de U trouver encore au Ut. 
— « Venez, prince, dit-elle, asseyeE-voas 

■ près de moi. J'ai conçu pour vous des sen- 

■ ttments dont il faut ibsolument que je tous 
» iostrulse; il y va de mon bonheur, et |}eut- 
a être de ma vie, tâchez donc de ne pas abu- 

■ ser de ma sincérité. Je vous aime, mais da 

■ l'amour le plus tendre et le plus violenL 

■ Avec le mérite que vous avez, il ne doit pas 

■ être nouveau pour vous d'être prévenu. Ahl 

• al je rencontre dans votre cœur la même 

> tendresse que vous avez Tait naître dans le 
D mien, que je vais être heureuse I Parlei, 

• prince, ne me auis-Je pas trompée, lorsque 

> Je me suis flattée de quelque retour T M'al- 

• mez-vous T — Ah I madame, si je tous 
» aime I Ne vous l'ai-je pas assuré cent fois I 

» — Seralt-U bien possible?— Rien n'est plus l 

■ vrai. — Je le crois, puisque vous me le dl- 

a tes; mais je veux mourir si je m'en son- i 

■ viens. Vraiment, je suis enchantée de ce 
» que vous m'apprenez Ib. Je vous conviens 

• donc beaucoup, beaucoup I — Autant qu'à 

• qui que ce soit au monde. — Eh bien I ro(»i 

■ cher, reprit-elle en me serrant la main en- 

■ tre la sienne et son genou, personne ne me 

■ convient comme toi ; tu es charmant, divin, 

• amusant au possible, et nous allons noua 

■ aimer comme des fous. On disait que Vin- 

» demlll, illoo, GIrgll avaient de l'esprit. Tai , 
» impeucoiinucespersonnsges-liL,etjetepuli ' 



■ assurer que ce n'étaft rien, motos qus 
» rien. ■ Trocilla ne laissait pas que d'avoir 
rencontré bien des gens d'esprit, quoiqu'elle 
n'en accordât qu'à elle et à son amant — 

• A pré-ent,inadame,je puis donc me flatter, 
. M luidis-Je.quevousnevoussouviendrezplus 

n de Zulrlc ni d'auoun autre? — Que parlez- 

• vous de Zulric I reprlt-elte. C'est un petit sot 
n qui s'est imaginé qu'il n'y avait qu'à faire 
» le langoureux auprès d'une femmeetàrex- 

■ céder de protestations pour la subjuguer, 
n C'est de ces gens prêts à mourir cent fois 
» pour vous, et dont une misérable petite 
» complaisance vous débarrasse; mais vous, 
« ce n'est pas cela, et quelque répugnance 
» que vous ayez pour les hiboux, je gage que 
» vous la vaincriez si j'avais attaché mes fa- 
n veurs aux caresses que vous feriez au 
» mien. » — Seigneur, dit Génistan à son 
père, les autres femmes ont un serin, une 
perrucbc, un singe, un doguin. Trocilta eit 
était, elle, pour les biboux... Oui, seigneur, 
pour les hiboux 1... De tous les oiseaux, c'est 
le seul que je n'ai pu souffrir. Trocilla en 
avait un qu'elle ne montrait qu'à ses metll- 
leursamis. n 

Li suLTiNe. — Que beaucoup de gens 
avaient vu. 

LE pHEHi^R ËHiit. — a Et qu'oD me présenta 
sur-le-champ. — • Voyez mon petit hibou, 
B me dit-elle ; il est charmant, n'est-ce pas 1 



u.Cooglc 



— 66 — 
» Ce toquet blanc à la. faousardit, qu'on lui s 
» placé sur l'oreille, lui fait k ravir. C'est une 
» inventloQ de mes boiteuses. Ce sont des 
« femmes admirables! Uais vous ne me dites 

■ rien de mon petit hibou 1 — Madame, lui 

■ répotidi»-je, voua auriei; pu, je crois, preo- 

> dre du goût pour on autre animal. Il n'y a 

■ que vous aux Indes, à la Chine, au Japon, 

■ quisesoitaviséed'avoirsnbibouentoquet 
a — Vous VOUS trompez, me répondit-elle ; 
» c'est l'animal à la mode ; et de quel paji 

■ débarquez-vous donc ! Ici, tout le monde a . 

> .son hibou, vous djs-je, et il n'est pas permis 
» de s'en passer. Promettez-moi donc d'avoir 

■ le v6tre incessamment; je sens que je ne 

■ puis vous aimer sans cela, n Je lui piXHnia 
tout ce qu'elle voulut, et je la pressai d'abré- 
ger mon impatience. » 

LA suLTiNE. — Je croîs, émir, qu'il est k 
propos que je me rendorme. Me voilà rea- 
donnie, continuez. 

LA PKEuiBnE FEMiiE. — « Elle j conseotit. 
mais à la condition que j'aurais un biboo. — 

■ Ah 1 plutôt quatre, madame, » lui répondis- 
je. A l'instant, elle me reçut les bras ouverts. 
Je fus exposé aux emportements de la femma 
du mondé qui aimait le moins ^ J'y répondis 
avec toute l'Impétuosité d'un homme qui ne 
voulait pas laisser àTrocilia le temps de se re- 
A*oidir. — t Vous aurez un hil>ou, me dlsaît> 
» elle d'une v(»x entrecoupée ; prince, vous 



«[, Google 



— 67 — 

» me le promettez. — Oai, madame, lui ré- 

■ pondis-j^i <1bi>^ ^^ instant où l'on est dl9- 
H pensé de connaître toute It. force de sea pn>- 
» messes. Je vous le jure par mon amour et 

■ par le vôtre. • A ces mots, Trocilla se tut, 
et moi aussi. 11 y avait près d'une demi-heure 
que nous étions ensemble lorsqu'elle me dit 
froidement de la laisser dormir et de me re- 
tirer. Si Je n'avais pas su à quoi m'en t«nlrt 
je m'en serais pris àmoi-mSme de cette Indif- 
férence subite; mais Je n'avais rien & me re- 
procher, ni elle non plus ; Je pris donc le 
parti de lui obéir et même plus scrupuleuse- 
ment peut-être qu'elle ne s'y attendait. Je ra- 
vins à Vérité, qui me parut plus belle qne 
jamais. » 

LA SULTANE. — C'est la vraie consolation 
dans les disgrâces , et on ne lui trouve ja- 
mais tant de charmes que quand- on est mal- 
heureux. 

LA SECONDE FEMME. — ■ Toutes ces choses 
s'étaient passées, lorsque Rousch reparut ; il 
avait vu Nucton, et ils avaient concerté de 
me faire rentrer cent pieds sous terre; c'é- 
tait leur expression. La pauvre A2éma, dont 
ils avaient découvert ia retraite , avait déjà 
éprouvé les cruels effets de leur haine. Rousch 
lui avait soufflé sur le visage une poudre qui 
l'avait rendue toute noire. Dans cet état , 
elle n'osait se montrer; elle vivait donc ren- 
fermée, détestant il chaque moment Rousch, 



u. Google 



— 68 — 
et arrosuit sans cesse de ses UEmes un mi- 
roir qui lui peignait toute sa laideur etqu'elle 
De pouvait quitter. Sa taote apprit son mal- 
heur, la plaignit, et vint k son secours. Elle 
ssssya de laver le visage de sa triste nièce, 
mais elle y perdit ses peines. Noireelleétait, 
noire elle resta; ce <iui détermina U fée & la 
transformer en colombe, et à lui restituer sa 
première blancheur sous une autre forme. 
Vérité, de retour chez Azéma, songea à me 
garantir des embUches de Rouscb. Pour cet 
effet, elle me fit partir incognito. Nais, admi- 
rez iescapricesdesfemmes, et surtout de Tro- 
cilla : elle ne me sut pas plutOtéloigné d'elle, 
qu'elle songea à s'approcher de moi. Elle s'in- 
forma de la route que J'avais prise, et me 
suivit. Rousch, instmit de notre aventurei 
connaissant assez bien son monde, et parti- 
culièrement Trocilla, ne douta pas qu'il ne 
parvint au lieu de ma retraite, en marchant 
sur ses traces. Sa conjecture fut heureuse, et 
un matin nous nous trouv&mes tous trois en 
déshabillé dans un même Jardin. La présence 
de Trocilla me consola un peu de celle de 
Houscb; Je fus flatté d'avoir fait faire quatre 
cent cinquante lieues à une femme de son 
caractère, et je me déterminai à la revoir. 
Ce n'était pas le mo^en d'éviter Housch; 
car Trocilla et Rousch se connaissaient de 
longue main, et ils avalent toujours été pas- 
sablement ensemble. C'éuit de concert avec 



u. Google 



— 69 — 
elle qu'il ébauchait tous sea écrits scanda- 
leux. Il Inventait le fond, elle mettait de l'o- 
rlglaalité dans les détails; d'où il arrivait 
qu'on les écoulait avec plaisir, qu'on les ré- 
pétait partout, qu'on paraissait y croire, mais 
qu'on n'y croyait pas. n 

LA SULTANE. — Il j a quelquefois tant de 
finesse dans votre conte, que je serais tentée 
de le croire allégorique. 

LE PHEH[ER £hih. — V Un soir qu'une des boi- 
teuses de Trocilla m'introduisait chez sa mal- 
tresse par UQ escalier dérobé, j'allai donner 
rudement de la tête contre celle de Bouscli, 
qui s'esquirait par le même escalier. Nous fû- 
mes l'un et l'autre renversés par la Tlolence du 
choc Rousch me reconnut au cri que je pous- 
sai. — « malheureux, s'écrla-t-ll, que le destin 
B a conduit ici, tremble. Tu vas enfin éprouver 
> ma colère.»— Al'Instantjlprononça quelques 
' mots Inintelligibles, et je sentis mes cuisses 
rentrer en elles-mêmes, se raccourcir et se flé- 
chir eu sens contraire, mes ongles s'allonger et 
se recourber, mes mains disparaître, mes hras 
et le reste de mon corps se revêtir de plu- 
mes. Je voulus crier, et je ne pus tirer de 
mon gosier qu'un sou rauque et lugubre. Je 
le redis plusieurs fois, et les appartements en 
retentirent et le répétèrent Trocilla accou- 
rut au ramage, qui lui parut plaisant; elle 
m'appela petil, petitt mais je n'osai pas me 
confier & une femme qui n'avait de &ntaisle 



«[, Google 



— 70 — 
qne pour les hlbonx. Je pris mon vol par une 
f«tètre, résolu de gagner le séjour da Vérité, 
et de me faire désenchanter; m^s je ds pus 
jamaia reprendre le chemin de aon séjour. 
' nus j'allais, plus je m'égarais. Ce serait abu- 
ser de votre patience que de vous rac(«iter le 
reste de mes voyages et de mes erreurs. D'ail- 
leurs, tout voyageur est sujet à mentir. J'aK- 
rais peur de succomber à la tentation, M 
j'aime mieux que ce soit Vérité qui vous 
achève elle-môme mes aventures. « 

LA SULTANE. — Ce Sera la première tob 
qu'elle se mêlera du voyage. 

LB PREMIER ËHiR. — tMais il faut bicD qo^ella 
fasse quelque chose pour vous et pour moi, 
qui l'aimais de si bonse amitié, et qui avais 
tant Tait pour elle, • dit Géuistan à son përa 

LA SULTANE. — Co coute est ancien, puis- 
qu'il est du temps où les rois aimaient la vé- 
rité. 

LE PREMIER ËHIR. — « Géuîstan s'arrêta : Vé- 
rité prit la parole, et cçmme elle poussa 
l'exactitude dans les récits jusqu'au dernier 
Bcrapule, elle dépêcha en quatre mots ce que 
nous aurions eu de la peine & écrire en vingt 
pages. — c J'aurais voulu, syouta-t-elle en 
le débarrassant de ses plumes, lui Oter «ne 
fantaisie qu'il a prise sous cet habit. Il s'est en- 
têté d'une des filles de Kin-Kin-Ka. — Celle, 
dit le sultan, qui avait permis qu'on le mit à 
la crapaudine. — Vous voulez dire à la bMl- 



«[, Google 



Uque. ËUe-mème. — Hais 11 est fou; celle qui 
fait aussi peu de cas de la vie de eon amant 
se jouera de l'hoDueur de son marL Mon fils 
veut donc être.» Je serais poortaut bleu aiae 
que nous comn}eDçassionsà nous donner nous- 
rôâmeedes successeurs. Il y a asseï longtemps 
que d'Autres s'en mëleat Madame, vous qui 
savez tout, pouniez-vous nous dire comment 
11 faudrait s'y prendre î — 11 n'y a point de 
remède au passé, répondit Vérité ; mais je 
vous réponds de l'avenir si vous donnez le 
prince à Polychresta. Rien ne sera ei fidèle 
ni si fécond, et je vous réponds d'une légion 
de petits-fils, et tous de Génistan. — Qui 
empêche donc, ajouta le sultan, qu'on en 
fasse la demande? — Un petit obstacle : 
c'est que si Polychresta vous convient fort, 
die ne convient point à votre âls. Il ne 
peut la souBrir; il la trouve bourge<dse. 
sensée, ennuyeuse, et je ne sais quoi en- 
core — Il l'a donc vueî — Jamais..,,. 

Votre fils est un homme d'esprit; et quel 
esprit y aurait-il, s'il vous plaît, & aimer ou 
haïr une femme après l'avoir vuoi C'est 
comme font tous les sots..... — Parbleu, dit 
le sultan, mon fila l'entendra comme 11 vou- 
dra ; mais j 'avais connu sa mère avant que de 
la prendre, et je ne suis pas un sot. — le 
serais fort d'avis, dit la fée, que votre fÛs 
qoltt&t pour cette fois seulement un certain 
tour or^iUiitl qui lui sied, pour prendre rotce 



_ 7a — 

bonhomie, et qu'il rtt Polychresta avant qae 
de U dédaigner ; mtis ce n'est pas une petite 
affaire que de l'amener là. Il faudrait que 
TOUS Interposassiez votre autorité 

— Oh 1 dit le sultan, s'il ne s'agit qae àe 
Urer ma grosse voix, je la tirerai. Vous allez 
Toir.x — Aussitôt II fit appeler son fils, et, pre- 
nant l'air m^estueux, qu'il attrapait fort bien 
quand on l'en avertissait : — k Monsieur, dit- 
Il à son fila, je veui, j'entends, je prétends, 
j'ordonne que vous voyiez la princesse Poly- 
chresta lundi, qu'elle vous plaise mardi, que 
vous l'épousiez mercredi... ou elle sera ma 
femme jeudi. — Hais, mon père... -' Point 
de réponse, s'il vous plaît. Polychresta sera 
jeudi votre femme ou la mienne. Voilà qui est 
dit, et qu'on ne m'en parle pas davantag& ■ 
Le prince, qui n'avait jamais offensé son përe 
par un excès de respect, allait s'étendre en 
remontrances, malgré l'ordre précis de les 
supprimer; mais le sultan lui ferma la bou- 
che d'un obéissez I lui tourna le dos, et lui 
laissa exhaler toute son humeur contre la fé& 

— • Madame, lui dit-il, je voudrais bien sa^ 
voir pourquoi vous vous mêlez, avec nne opi- 
niâtreté incroyable, de la chose du monde 
que voua entendez le moInsT Est-ce à vous, 
qui ne savez ni exagérer l'esprit, la figure, la 
Boiasance, la fortune, les talents, ni pallier 
les défauts, 4 faire des mariages? 11 faut que 
TOUS ayez une furieuse prévention pour votre 



«[, Google 



— 73 — 
amie, si vous avez imagfDé qn'elle plairait sur 
nn portrait de votre maiu. Vous qui n'Ignorez 
aucun proverbe, vous auriez pu voua rappe- 
ler celui qui dit de ne point courir sur les 
brisées d'autrui. De toat temps les mariages 
out été du ressort de Rousch. Laissez-le faire. 
Il s'y prendra mieux que vous, et 11 serait du 
dernier ridicule qu'un aussi saugrenu que ce- 
lui que vous proposez se consommât sans sa 
médiation. Mais vous n'y réussirez ni vous ni 
lui. Je verrai votre Polychresta, puisqu'on le 
reut; mais, parbleu, je ae la regarde ni ne 
lui parle, et la manière dont votre légère 
amie s'y prendra pour vaincre ma taclturnlté 
et m'intéresser sera curieuse. Vous pouvez, 
madame, vous féliciter d'avance d'une entre- 
vue où nous ferons tous les trois des rOles 
fort amusants, n 

Le premier émir allait continuer, lorsque 
Mangogul fit signe aux femmes, aux émirs et 
i. la chatouilleuse de sortir. 

— Pourquoi donc vous en aller de si bonne 
heure T dit la sultane... 

— C'est, répondit le sultan, que j'en al as- 
sez de leur métaphysique, et que je serais 
bien aise de traiter avec vous de choses uu 
peu plus substantielles... 

— Ah l ah 1 vous êtes là I... 

— Oui, madame... 

— Y a-t-il longtemps?... 

— Ah ! très longtemps... 

■ Google 



— 74 — 

— Premier émir, vous m'avez tenda âenx 
on trolB pièges dont je ne renverr&i pas la 
vengeance au dernier jugement de Brafama... 

— L'émir est sorti, et nous sommes senia. 
Parlez, madame ; permettez-vous que je restel 

— Est-ce que vous avei besoin de ma per- 
missioD pour celai... 

— Non, mais je geraîs flatté que tous me 
l'accordasElez. 

— Restez donc. 



sixième Soirée 

La sultane dit k sa chatouilleuse ; 

— Mademoiselle, approchez-vous et arran- 
tfei m<Mi oreilier, il est trop bas... Fort bien... 
Madame seconde, continuez. Je prévois que ce 
qui doit suivre sera plus de votre districl: que 
de celui du second émir. S'il prenait fantaisie 
k Mongogul d'asaister une seconde fois à nos 
entretiens, vous tousserez deux fols. Kt ceiB- 



LA SECONDE FEUHE. — * Tout ce qul n'avslt 
point cet éclat qui frappe d'abord d^laisalt 
souverainement à Génistan. Sa vivacité natu- 
relle ne lui permettait ni d'approfondir le 
mérite réel, ni de le distinguer des agrémeats 



— 75 — 
gaperficiels. C'était ua déTaut national dont 
Is fée n'avait pu le corriger, mais dont elle 
se flatta de prévenir les effets ; elle prévit 
que si Polychresta restait dwis ses atours né- 
^Igés, le prince, qui aviut malheureusement 
contracté à la cour de son père et à celle de 
Tongnt le ridicule de la grande parure, arec 
ce ton qui change tous les six mois, la pren- 
drait à coup sûr pour une provinciale mise 
de mauvais goût et de la conversation la plus 
Insipide. Pour obvier à cet inconvénient. 
Vérité fit avertir Polychresta qu'elle avait à 
tnl parler. Elle vint — « Vous soupirez, loi 
dit la fée, et depuis longtemps pour le flls de 
Zambador ; je lui ai parlé de vous, Qials il 
m'a paru peu disposé i ce que nous désirons 
de lui. [1 s'est entêté, dans ses voyages, d'une 
leune fille qui n'est pas sans mérite, mais 
avec laquelle il ne fera que des sottises. 
Je voudrais bien que voua travaillassiex à 
lui arracher cette fantaisie ; vousie jiourrieit 
en aidant UD peu à la nature et en vous pliant 
au goût du prince et aux avis d'une bonne 
amie : par exemple, vous avez là les plus 
beaux yeux du monde, mais ils sont trop mo- 
destes ; au lieu de les tenir toujours biussés, 
11 faudirait les relever et leur donner du jeu; 
c'est la chose la plus facile. Cette bouche est 
p^te, mais elle est sérioise ; je l'aimerais 
mieox riutte. J'abliorre le rouge, mais Je le 
toKre, lorsqu'il s'agit d'engager un htHnme 



— 76 — 
aimable. Vous ordonnerez donc h vosfeamies 
d'en avoir. On ab&ttra, s'il vous plaît, cette 
forêt de cbeveui, qui rétrécit votre front, et 
vous quitterez vos cornettes ; les femmes n'en 
portent que la nuit. Pour ces fourrures, elles 
ne sont plus de saison ; mais demain, je vous 
enverrai une personne qui vous conseillera 
là-dessus, et dont je compte que vous suivres 
les conseils, quelque ridicule que nous puis- 
siez les trouver.» Polychresta allait représen- 
ter à la fée qu'elle ne se résoudrait jamais à 
se iuétamorphoser de la tète aux pieds, et 
qu'il ne lui convenait pas de faire la petite 
folle; mais Vérité, lui posant un doigt sur les 
lèvres, lui commanda de se parer et de ne 
rien négliger pour captiver le prince. Le len- 
demain matin, la fée Cburchllle (ou, dans la 
langue du pays. Coquette) arriva avec tout 
l'appareil d'une grande toilette. Une cor- 
beille, doublée de satin bleu, renfermait la 
parure la plus galante et du goût le plus sûr : 
les diamants, l'éventail, les gants, les fleurs, 
tout y était, jusqu'à la chaussure : c'étaient les 
plusjolies petites mules qu'on eût jamais bro- 
dées. La toilette fut déployée en un tour de 
main, et toutes les petites bottes furent arran- 
gées et ouvertes; on commença par lui éga- 
liser les dents, ce qui lui Ht grand mal ; on lui 
appliqua deux couches de ronge; on lui plaça 
sur la tempe gauche une grande mouche à la 
reine ; de petites furerit dispersées avec choix 



— T7 — 
Bur le reste deson visage, ce qui acheva cette 
partie essentielle de son ajustemeai. J'oubliais 
de dire qu'oa lui peignit les sourcils et qu'oa 
lut en arracha une partie, parce qu'elle ea 
svait de trop. On répondit aux plaintes qui lui 
échappèrent dans cette opération, que les 
sourcils épais étaient de mauvais ton. On ne 
lui en laissa donc que ce qu'il fallait pour lui^ 
donner un air enfantin ; ellesupporta cette es- 
pèce de martyre avec un héroïsme digned'uae 
autre femme et de l'amant qu'elle voulait 
captiver. ChurchlHe y mit elle-même la main, 
et épuisa toute la profondeur de son savoir 
pour attraper ce je ne sais quoi si favorable à 
la physionomie ; elle y réussit, mais ce ne 
fut qu'après l'avoir manqué cinq ou six fols. 
On parvint enfin à lui mettre des diamants ; 
Churcbille fut d'avis de les ménager, de 
crainte que la quantité n'offusquât l'éclat na- 
turel de la princesse ; pour les femmes, elles 
lui en auraient volontiers placé Jusqu'aux ge- 
noflt, si on les avait: laissé faire. Puis on la 
laça. On lui posa un panier d'tine étendue 
immense, ce qui la clioqua beaucoup; e!le.en 
demanda un plus petiL — «Ehl fi donc, lui 
répondit rjiurchille ; pour peu qu'on en ra- 
battit, vous auriez l'air d'une marchande en 
habit de noces, et, sans rouge, on vous pren- 
drait pour pis. n il fallut donc en passer par 
là; on continua de l'habiller, et quand elle le 
fut, elle se regarda dans une glace ; jamt^s 



elle n'avait été si biea et jamais elle ne s'é- 
tait trouvée auasi mal. Elle en reçut des com- 
pliments. Vérité lui dit, avec sa ginoérité or- 
' dinaire, que dans ses atours elle lui plaisait 
moins, mais qu'elle en plairait davantage à 
Génistin ; qu'elle effacerait Llvely dans aoa 
souvenir, et qu'elle pouvait s'att^idre, pour 
leleodemain, à un sonnet, à un madrigal; 
— « car, ajouta- t^elle, il fait assez Jolifflent des 
vers, malgré toutes les précautions que j'ai 
prises pour le détourner de ce frivole exer- 
cice. ■ La fée donna l'après-diner un concert 
de musettes, de vielles et de flûtes. Géuiatan y 
fut invité ; on plaça avantageusement Polf- 
cbresta, c'est-à-dire qu'elle n'eut point de 
lostre au-dessus de sa tête, pour que l'ombre 
de l'orbite ne lui reofonc&t pas les reux. Oa 
laissa h cblé d'elle une place pour le prince, 
qui vint tard, car son Impatience n'était pas 
de voir sa déesse de campagne : c'est unsi 
qu'il appelait Polychresta. 11 parut enfin, et 
saloB, avec ses grâces et son air distrai# la 
fée et le reste de l'assemblée. Vérité le pré- 
senta à sa protégée, qui le reçut d'un air ti- 
mide et embarrassé, en lui faisant de très 
profondes révérences. Cependant le prince la 
parcouraimvec une attention à la déconcer- 
ter ; il s'assit auprès d'elle et lui adressa des 
choses fines ; Polfchresta lui en répondit de 
sensées, et le prince conçut une idée avant»- 
geujM de eoo caractère, avec beaucoup d'é- 



lol^ement poar sa société ; ■ et laissez 1& le 
B sens commun; ayez de la geatillesse et Ae 
. » l'enjouement; voilà l'essentiel, avec de ïîeux 
■ louis, n disait un bon gentilhomme... 

LA SULTANE. — Dout le château tombait «n 
ruines. 

, LA SECONDE FEHiiB. — a Quoîque tes revcnus 
du prince fussent en très mauvais ordre, il 
était trop je'jne pour goûter ces raasimes ! 
c'était Lively qu'il lui fallait, avec ses agré- 
ments et ses minauderies ; il se la représen- 
tait jouant au volant ou à colin-maillard, se 
faisant des bosses au front, qui ne l'empê- 
traient pas de folâtrer et de rire; et il ache- 
Tait d'en raffoler. Que fera-t-il d'une bégueule 
d'un sérieux à glacer, qui ne parle jamais 
qu'à propos, et qui fait tout avec poids et 
mesureT Après le concert, il y eut un feu 
d'artifice qui fut suivi d'un repas somptueux;- 
le prince fut toujours placé k côté de Poly- 
chresta; il eut de la politesse, mais il ne sen- 
tit rien. La fée lut demanda le lendemain ce 
qu'il pensait de son amie. Géniatan répondit 
qa'Il la trouvait digne de toute son estime, et 
qu'il avait conçu pour die un très profond 
respect — « J'aimerais inieui, reprit Vérité, 
un autre sentiment Cependant il est bien 
doux de faire le bonheur d'une femme ver- 
tueuse et douée d'excellentes qualités. — Abl 
madame, reprit le prince, si vous aviez vu 
Lively ! qu'elle est aimablel — Je vois, dit Vé- 



«[, Google 



— 80 — 
rlté, que vous n'avez que cette petite folle 
en t6te, qui n'est point du tout ce qu'il tous- 
fftut. » 

Li SULTANE. — DaDs uDs malsoD, grande oa 
petite, il faut que l'un des deux au moins ait 
le sens commun. 

LA SECONDE FEHME. — a Le prÎDCe VOUlut 

répliquer et ju&tlAer son éloignement pour 
Polycltresta ; mais la fée, prenant un ton 
d'autorité, iui ordonna de lui rendre des 
soins, et lui répéta qu'il l'aimerait s'il voulait 
s'en donuer le temps. D'un autre côté, elle 
suggéra à sou amie de prendre quelque chose 
BUT elle, et de ne rien épargner pour plaire 
au prince. Polycbreata essaya, mais inutile- 
ment ; un trop grand obstacle s'opposait & ses 
désirs : elle comptait trente-deux ans, et 
dénistan n'en avait que vingt-cinq; aua^ 
disait-Il que les vieilles femmes étaient toutes 
ennuyeuses. Quoique la fée fût très antique, 
ce propos ne l'oflensait pas. » 

u SL'LTANE. — Elle possédut seuls le socret 
de paraître jeune. 

hk SECONDE FEHME. — (Le prince obéltauz 
ordres de la fée : c'était toujours le parti qu'il 
prenait, pour peu qu'il eût le temps de la 
réflexioD. 11 vit Poljchresta, Il se plut même 
chez elle. ■ 

LA suLTAHE. — Toutes les fois qu'il avait 
fait des pertes au Jeu, ou qu'il boudait quel- 
qu'une de ses maîtresses. 



u. Google 



— 81 — 

LA SECONDE FEHHE. — «A la longue. Il s'eu 
fit une amie ; il goûta son caractère; il sentit 
la force de son esprit; Il retint ses propos, 
il les cita, et bientôt Polyctareata n'eut plus 
CCD tre elle que son air décent, son maintien 
réservé, et je ne sais quelle ressemblance de 
famille avec AzËma, qu'il ne se rappelait ja- 
mais sans bâiller. Les services qu'elle lui ren- 
dit dans des occasions importantes achevèrent 
de vaincre ses répugnances. La fée, qui n'a- 
bandonnait point son projet de vue, revint k 
U charge. Dans ces 'en tre faites, on annonça 
au prince que plusieurs seigneurs étrangers, 
il qui il avait fait des billets d'honneur pen- 
dant sa disgr&ce, en sollicitaient le payement, 
et il épousa. Il porta à l'autel un front sou- 
cieux; il se souvint de Lively, et il en sou- 
pira. Polychresta s'en aperçut ; elle lui en fit 
des reproches, mais si doux, si honnËtes, si 
modérés, qu'il ne put s'empêcher de verser 
des larmes el de l'embrasser. » 

LA SULTANE. — Je les plains l'un et l'autre. 

LA SECONDE FEMME. — «Je n'ai point dogoât 
pour Polychresta, disait-il en lui-même; mais 
je suis fortement aimé; il n'y a point de 
femme au monde que j'estime autant qu'elle, 
sans en excepter Lively. Voilà donc l'objet 
dont je suis si désespéré de devenir l'époux l 
La fée a raison ; oui, elle a raj|On i il faut 
que je sois fou 1 Les femmes w son mérite 
senties donc si communes pour s'affliger 

L.,.». Google 



d'en posséder nneî D'aiUenrs, elle a des 
charmes qui seront même durables; àsoixanta 
ans, elle aura de la bonne mine. Je ne puis 
me persuader qu'elle radote jamais; car je M 
trouve plus de sens et plus de lumières qn'il 
> n'en faut pour la provision et pour la. Tia 
d'une douzaine' d'autres. Avec tout ceia, jB 
souffre. D'où vient cette cruelle Indocilité de 
mon cœurî Cœur fou, cœur extravagant, je 
te dompterai. » Ce soliloque, appuyé de qu^- 
<[ue9 propositions faites de la part de P0I7- 
ctu'esta, le forcèrent, sinon à l'aimer, du 
moins à vivre bien avec^lle. » 

LA suLTAHB. — Ces propositions, je gagenîB 
bien que je les sais. Contionez. 

LA SECONDE FEHHE. — u Priuce, luI dit-eile 
on Jour, peu de temps après leur mariai les 
lois de l'empire défendent la pluralité des 
femmes; mais les gnmda princes sont sa~ 
dessus des lois, n 

LA SULTANE. — Voilji ce que je n'aurais pas 
dit, moi. 

LA sEGQiniE FEHHE. — ■ Je conseutïnii sans 
peine à partager votre tendresse ayec Ll- 
vely. » 

LA scLTANE, — Fort bien, cela, 

LA SECONDE FEMME. — n Hais pIus de voyago 
chez Trocllla. h 

LA SULTAN^ — A merveille! 

LA SECONDE FEHHE. — a Des fommos de sens 
ne doivent-elles pas être bien flattées des setK 



tîments qu'on leur adresse, lorsqu'on ea 
porte de semblables chez une dissolue qui 
D'ajamais aimé, qui n'a rien dans le cœur, 
et qui pourrait vous précipiter dans des tra- 
vers nuisibles à aïoa boubeur, au vôtre, à 
celui de vos sujels î Qui vous a dit' que cette 
impérieuse Toile ne s'arrogera pas le choix de 
vos ministres et de vos généraux î Qui vous a 
dit qu'un moment de complaisance incoDsi- 
dérée ne coûtera pas la vie k cinquante mille 
de vos -sujets, et l'honneur à votre nation T 
J'ignore les intentions de Lively: mais je vous 
déclare que les miennes sont de n'avoir au- 
cune intimité avec un homme qui peut se li- 
vrer à Trocilla et à ses hiboux. » 

hk SDLTJkHE. — Ce discours de Poijchresta 
œ'eoch^te. 

LA SECONDE FEKiiE. — H Le prince était dis- 
pώ-k sacrifier Trocilla, pourvu qu'on lui li- 
vrât Lively. » 

LA SULTANE. — ISotre lot est d'aimer le sou- 
verain, d'adoucir le fardeau du sceptre, et de 
loi faire des enfants. J'ai quelquefois deman- 
dé des places au sultan pour mes amis, ja- 
mais aucune qui tint k l'honneur ou au salut 
de l'empire. J'en atteste le sultan. J'ai sauvé 
la vie à quelques malheureux; jusqu'à pré- 
sent, je n'ai point encore eu & m'en repentir. 

LA SGCONDEFEUHE. — • Géoîstanproposa donc 
l'avis de sa nouvelle épousée au conseil, où 11 
passa d'un consentement unanime. 11 ne s'a- 



u. Google 



^sssalt plus que d'être autorisé par les prfr 
très, qa[ partageaient avec les ministres le 
gouvernement de l'empire, depuis la caduci- 
té de Zambador. II se tint plusieurs synodes, 
où l'on ne décida rien Enfin, après bien des 
délibérations, on annonça au priace qull 
pourrait en sûreté de conscience avoir deux 
femmes, en vertu de quelques exemples con- 
sacrés dans les livres saints, et d'une dispen- 
se de la loi, qui ne lui coulerait que cent mille 
écus. Génistan partit lui-même pour la Chine, 
et revit Llvely plus aimable que jamais. Û 
t'obtint de son père et revint avec elle au Ja- 
pon. Polychresta dq fut point jalouse de son 
empressement pour sa rivale, et Isprince (ut 
si touché de sa modération, qu'elle devint, 
dès ce moment, son unique coufideote. 11 eut 
d'elle un grand nombre d'enfants, qui tous 
Tinrent à bien. Il n'en fut pas de même de Ll- 
vely. Elle n'en put amener que deux & sept 
mois. Vérité demeura à la cour pendant pla- 
sieurs années ; mais lorsquelamortde Zamba- 
dor eut transmis le sceptre entre les mains de 
son fils, elle se vit peu à peu négligée, importu- 
ne, regardée de mauvais œil, et elle se retira, 
emmenant avec elle un flls que le prince avait 
eu de Polychresta, et une fille que Lively lui 
avait donnée. Trocilla fut entièrement ou- 
bliée, et Génistan, partageant soq temps entre 
les affaires et les plaisirs, jouissait du vrai 
bonheur d'un souverain, de celui qu'il procu- 



rait à ses sujets, lorsqu'il survint une aven- 
ture qui surprit étrangement la cour et ht na* 
tlon. » 

Ici, la sultane ordonna an premier émir de 
continuer; mais l'émir ayant toussé deux fols 
avant de commencer, Ulrzoza comprit que le 
sultan venait d'entrer. 

— Assez, ditelle. 

Et l'assemblée se retira. 



Septième Solré« 



LE PREMIER ËHiR. — <■ Un jour, OU avertit le 
sultan Génistan qu'une troupe de jeunes geus 
des deux sexes, qui portaient des ailes blan- 
ches sur le dos, demandaient & lui être pré- 
sentés. Ils étalent au nombre de cinquante- 
deux, et Ils avaient à leur tête une espèce de 
député. On introduisit cet homme dans la 
salle du trône, avec son escorte ailée. Ils fi- 
rent tous h t'Ëmpereur une proronde révé- 
rence, le député en portant la main à son 
turban, les enfanta en s'inclinant et trémous- 
sant des ailes, et le député, prenant la pa- 
role, dit : — « Très invincible sulUn, vous 
Bouvient-ll des jours où, persécuté par un 
mauvais génie, vous travm&tea d'un vol ra- 



«[, Google 



pide dos contrées immeiises, arrivâtes dans 
U Chine sous la Turme d'un pigeon, et dai- 
gnâtes vous abattre sur le temple de la Gae- 
tton oouleur de feu, où vous trouvâtes des 
volières dignes d'un oiseau de votr« impor- 
tancef Voua voyez, très prolifique seigneur, 
dans cette brillante jeuoease, les fruits de 
vos amours et les merveilleux effets de votre 
ramage. Les ailes blanches dont leurs épaules 
sont décorées ne peuvent voua laisser de ■ 
doute sur leur sublime origine, et ils vien- 1 
nent réclamer à votre cour le rang qui leur 
est dû. D Géuistan écouta la barangne du dé- j 
puté avec attention. Ses entrailles s'émurent, 
et il reconnut ses enfants. Pour leur donner 
quelque ressemblance avec ceux de Poly- 
chresta, il leur fit aussitôt couper les ailes. — 
K Qu'on me montre, dit^il ensuite, celui dont 
la princesse Lively fut mère. — Prince, lui 
répondit le député, c'est le seul qui man* 
que; et votre famille serait complète si U 
fée Coribella {ou, dans la langue du paya, 
Turbultnte), marraine de celui que vous de- 
mandez, ne l'avait enlevé dans un tour- 
billon de lumière, comme vous en fûtes 
vous-même le témoin oculaire, lorsque le 
grand Kin-Kin-Ka, le secouant par une aile, 
était sur le point de lui Oter la via ■ Le 
prince fut mécontent de ce qn'on avait laissé 
un de ses enfants en si mauvaises mains. — i 
«Ahl ivince, igouta le «lépulé, la fée l'a 

L<„z«[, Google ! 



— 87 — 
rendu toat joli; 11 ades mutineries tout à fait 
amusantes. Il T«ut tout ce qu'il volt; il crie h 
désespérer sea gouvernantes, jusqu'à ce qu'il 
soit satisfait ; Il casse, il brise, il mord, Il 
égratigne; la fée a défendu qu'on le contredît 
sur quoi quecesoit.»— Ici, le député se mit à. 
sourire. — «De quoi souritz-ïûus 7 lui dit le 
princa — D'une de ses espiègleries. — Quelle 
est-elle? — Uu soir qu'on était sur le point 
de dormir, il lui prit la fantaisie de pisser 
dans les plata , et on le laissa faire. Le mo- 
ment suivant, Il voulut que sa marraine lui 
montrât son derrière, et II fallut le contes- 
ter, II ne s'en tint pas là... n 

Li SDLTANE. — Le moment suivant, il vou- 
lut qu'elle le montr&t k tout le monde. 

LE FREUiER ËHttt. — «C'cstceque le dépnté 
^outa, — Allez, vieux fou, lui repartit le 
prince, vous ne savez ce que vous dites. Cet 
enfant est menacé de n'être qu'un écervelé, 
et d'en avoir l'obligation à sa marraine. Il 
vaudrait encore mieux qu'il fût chez sa 
grand'mère. Je voua ordonne, sur votre lon- 
gue barbe, que je vous ferai couper jusqu'au 
vif, de le retenir la première fois que Oori- 
bella l'enverra chez nos vierges, qui acbëvo- 
ralent de le gâter. » Cela dit, l'audience finit; 
le député fut congédié et les enfants distri- 
bués en différents appartements du palais 
Hais à peine Lively fut-elle instruite de leur 
arrivée et de l'absence de son fils, qu'dle en 



poussa des cris k tourner la tète à tous ceax 
qui l'approcbaient. Il fallut du temps pour 
l'apaiser, et l'on n'y réussit que par l'espé- 
rance qu'on lui donna qu'il reviendrait. Dès 
ce jour, le prince ajouta aux soins de rem- 
pire et aux devoira d'époui ceux de père. 
Lorsqu'il sortait du conseil, la tète remplie 
des affaires d'EWt, il allait chercher de la dis- 
sipation chez Livelf. Il paraissait à peine, 
qu'elle était dans ses bras. Sa conversation, 1 
légère et badine, l'amusait beaucoup. Son en- 
jouement et ses caresses lut dérobaient des 
journées entières, et lui faisaient oublier i'u- ' 
nivers. Il ne s'en séparait jamais qu'à regreL 
n prenait auprès d'elle des dispositions à U 
bienfaisance, et l'on peut dire qu'elle avait 
fait accorder un grand nombre de grâces, 
sans en avoir peut-être sollicité aucune. 
Pour Polychresta, c'était & ses yeui une 
femme très respectable, qui l'ennuyait sou- 
vent, et qu'il voyait plus volontiers dans son 
conseil que dans ses petits appartements. 
Avait-il quelque affaire importante à termi- 
ner, il allait puiser chez elle les lumières, t& 
sagesse, la force qui lu! manquaient. Elle 
prévoyait tout Elle envisageait tous les sens 
d'une action, et l'on convient qu'elle faisait 
autant au moins pour la gloire du prince, 
que Lively pour ses plaisirs. Elle ne cessa 
jamais d'aimer son époux et de lui marquer 
sa tendresse par des attentions délicates. Ll- 



vely fut «n peu soupçonnée d'Infidélité; elle 

exigeait de Géoistan des complaisances exces- 
sives; elle se livrait au plaisir avec emporte- 
ment; elle avait les passions violentes; elle 
imaginait et prétendait que tout se prêtât jt 
ses Imaginations ; 11 Tallait presque toujours 
la deviner. Elle disait un jour 4jue les dieu» 
auraient pu se dispenser de donner aux hom- 
Eaes les organes de la parole, s'ils avaient eu 
un peu de pénétration et beaucoup d'amour; 
qu'on se serait compris à merveille sans mot 
dire, au lieu qu'on parle quelquefois des heu- 
res entières sans s'entendre ; qu'il n'y eût eu 
que le langage des actions, qui est rarement 
équivoque; qu'on eût jugé du caractère par 
les procédés, et des procédés par le carac- 
tère, de manière que personne n'eût raisonné 
mal à propos. Quand ses Idées étalent jus- 
tes, elles étaient admirables, parce qu'elles 
réunissaient au mérite de la justesse celui 
de la singularité. Sa pétulance ne l'empô- 
chalt pas d'apercevoir : elle n'était pas in- 
capable de réflexion. Elle avait de la promp- 
titude et du sens. L'opposition la plus 
légère \a révoltait. Elle se conduisait pré- 
cisément comme si tout eût été fait pour 
elle. Elle chicanait quelquefois le prince sur 
les moments qu'il accordait aux affaires, et 
ne pouvait lui passer ceux qu'il donnait à 
Polychresta. Elle lut demandait k quoi il s'oc- 
cupait avec son insipide; combien il avait 



,. Google 



_ 90— ■ 
bUUé de fois à ses côtés ; al elle lui répétidt 
les mathématiques : — x Cette femme est de 
très bon conseil, lui répoodait le prince; et il 
serait à souhaiter, pour le bien de mes sa- 
Jets, que Je la visse plus souvent. — Vous 
verrez, joutait Lively, que c'est par vénéra- 
tion pour ses qualités que tous lui faites des 
enfants régulièrement tous les neuf mois. — 
Non, lui répliquait (iénistan, mais c'eet pour 
I» tranquillité de l'Etat. Vous ne condoisai 
rien à terme; il faut bien que Polychresta 
répare vos fautes ou les miennes, a A ces 
propos, Livelj éclatait de rire et se mettait 
& contrefaire Polychresta. Elle demandait 
i Génistao quel air elle avait quaod on la 
caressait — « Ah I prince, ajoutait-elle, ou 
le n'y entends rien, ou votre grave statoe 
doit 6tre une fort sotte jouissance. — EnciMV 
on coup, M répliquait le prince, je vous dis 
que je ne songe avec elle qu'au bien de l'Etat. 
— Et avec moi, reprenait Lively, à quoi son- 
gez-vousï... — A vous-même et à mes plai- 
sirs. A ces questions, elle en ly^^^t de 
plus embarrassantes. Le prince y satisfais^t 
de son mieux ; mais un moyen de s'en tlreTt 
qui lui réussissait toujours, c'était de lui pro- 
poser de nouveaux plaisirs. On le prenait ag 
mot et les querelles finissaient. Elle avait des 
talents qu'elle avait acquis presque sansétude. 
Elle apprenait avec une grande facilité, mais 
elle ne r^enait presque rien. 11 faut avouer 



«[, Google 



que si les femsies aimables sont rares, elles 
sont aussi bien difficiles à captiver. La légè- 
reté était la seule chose qu'on pût reprocher 
à Lively. Le prince en devint jaloux et la pria 
de fermer son appartement. » 

LA SDtTANE. — La gëoer, c'était travailler 
sûrement & lui déplaire. 

pREHiER ËHiH. — ■ Aussi id-je lu, daDs les 
mémoires secrets, qu'un frère très aimable 
de Génîstan négligeait les défenses de l'empe- 
reur, trompait la vigilance des eunuques, se 
gllsGait chez Livelf, et se chargeait d'égayer 
ea retraite. Il fallait qu'il en fût éperdumeot 
amoureux, car il ne risquait rien moins que 
la vie dans ce commerce, qu'heureusem^it 
pour lui le prince ignora. » 

LA SULTANE. — Tant qu'il fat aimé. 

LE pREHiER ËHiR. — «Il est vrai que, quand 
elle ne s'en soucia plus... » 

LA SDLTANB. — C'est-à-dîTe au bout d'un 
mois. 

LE FiiEiiEn ËMiit. — Elle révéla tout au- 
sultan.» 

LA SULTANE. — Tout, émir, toutl Vos mé- 
moires sont infidèles. Soyez sûr que laconfl* 
dence de Lively n'alla que jusqu'où les fem- 
mes la poussent ordinairement, et que Génîs- 
tan devina le reste. 

LE PREMIER fKiR. — « Il entra dans une CO- 
l^e terrible contre son frère ; il donna des 
ordres pour qu'il fUt arrêté; mais son frère, 



u. Google 



— 92 — 
prévenu, échappa au ressentiment de l'em- 
pereur par une prompte retraite.» 

LA SDLTiHB. — Second émir, continuez. 

LB SECONi» ÉMIR. — a Ce fut alors que le dé- 
puté ramena à ta cour l'enfant que le prince 
avait eu de Uvely, et qui avait passé ses pre- 
mières années cliezla fée, sa marraine, Cori- 
bellu. C'étdt bien le plus méchant enfant qui 
eût jamais désespéré ses parents. Génistan, 
son père, ne s'était point trompé sur l'éduca- 
tion qu'il avait reçue. On n'épargna rien pour 
le corriger, mais le pli était pris, et l'on n'en 
vint point à t>out. Il avait & peine dix-hoit 
ans, qu'il s'échappa de la cour de l'empereur | 
et se mit & parcourir les royaumes, laissant 
partout des traces de son extravagance. Il fiait 
malheureusement C'était la bravoure même. 
Au sortir d'un souper où la débauche avait 
été poussée à l'excès, deux jeunes seigneurs 
se prirent de querelle. Il se mêla de leur dif- 
férend plus que ces écervelés ne le désiraient, 
se trouva dans la nécessité de se battre coo- 
treceux entre lesquels il s'était constitué mé- 
diateur, et reçut deux coups d'épée dont il 
mourut » 

LA suLTAKE. — A VOUS, madame première. 

LA PREKIËRE FEUME. — « De dOUX sœUTSqQ'O 

avait, l'une fut mariée au génie Rolcan (ce 
qui signifie dans la tangue du pays, fanfa- 
ron). Quant aux autres enfants issus du tem- 
ple de la GueaoQ couleur de feu, on eut beau 



«[, Google 



— 93 — 
leur couper les ailes, les plumes leur revin- 
rent toujours. On n'a jamais rien vu et on no 
verra jamais rien de si joli. Les mâles se tour- 
nèrent tous du côté des arts et remplirent le 
Japon d'hommes excellents en tout genre. 
Leurs neveux furent poètes, peintres, musi- 
ciens, sculpteurs, architectes. Les filles étaient 
si aimables que leurs époux les prirent sans 
doti 

L*. SULTANE. — Alors on croyait apparem- 
ment qu'il fallait d'un côté une grande for- 
tune pour compenser un e^aid mérite. La 
temps en est bien loin I A vous, madame se- 
conde. 

LA SECONDE FEHHE. — a Ce fut un des fils de 
Folychresta qui succéda à son père. Ses frères 
devinrent de grands orateurs, de profonds po- 
litiques, de savants géomètres, d'habiles as- 
tronomes, et suivirent, du consentement de 
leurs parents, leur goût naturel; car les ta- 
lents alors ne dégradaient point au Japon. ■ 

LA SULTANE. — Coutjnuez, madame seconde. 

LA SECONDE FEHHE.— « Divine fut l'autre fille 
de Lively. Génistan l'avait eue de cette ai- 
mable et singulière princesse dans l'Age de 
maturité. Elle rassemblait tant de qualités, 
que les fées en devinrent jtlouses. Elles ne 
purent souffrir qu'une mortelle les égalât. 
Elles lui envoyèrent les paies couleurs, dont 
elle mourut avant qu'on eût trouvé quelqu'un 
digne d'ôtre son médecin. » 



u.CobgIc 



— 9i — 

LA sdltanb. — Continuez, premier émir. 

LE PREMIER ËHCR. — « 11 y eut aussi dans la 
famille des héros. L'histoire du Japon parle 
d'an dont la mémoire est encore en vénéra- 
tion, et dont on voit le portrait sur les taba- 
tières, les écrans, les paravents, toutes les 
fois que la nation est mécontente du prince 
régnant; c'est ainsi qn'elle se permet de s'en 
pldndre. 1! reconquit le trOne usurpé sur ses 
ancêtres. La race ne tarda pas k s'éteindre; 
tout dégénéra, et l'on sait à peine aujourd'hui 
'en quel temps Génistan et Polycbresta ont 
régné, n ne reste d'eux qu'une tradition con- 
testée. On parie de leur âge comme nous, par- 
lons de t'Sige d'or. Il passe pour le temps des 
fables. > 

LA SDLTANE. — Je ne suis pas mécontente 
de votre conte; je ne croîs pas avoir eo de- 
puis longtemps un sommeil aussi facile, aussi 
doux, aussi long. Je vous en suis infii^ment 
oldigée. 

Elle ajouta un petit mot agréable pour sa 
chatouilleuse, et les renvoya. 

En entrant chei elle, la première de ses 
femmes trouva une superbe cassolette dn 
Japon. 

La seconde, deux bracelets sur l'un des- 
quels étaient les portraits du sultan et de la 
sultane. 

La chatouilleuse, plusieurs pièces d'étoffe 
d'un goût excellent 



,.Coogl,' 



— 95 — 

Le lendemain matin, elle envoya au pre- 
mier émir un cimeterre magniHque. avec un 
turban qu'elle avait travaillé de ses mains. 

La récompense du second fut une esclave 
d'une rare beauté, sur laquelle la sultane 
avait remarqué que cet émir attachait souvent 
ses regards. 



LE GULISTAN 



SadI écrivait au milieu du douzième siè- 
cle (1), Il avait cultivé le bon esprit que la 
nature lui avait donné; 11 fréquenta l'école 
de Bagdad ; il voyagea en Syrie, il tomba entre 
les mainsdeschréUeuf!, quilemirentauxTeri, 
et l'envoyèrent aux travaux publics. La dou- 
ceur de son caractère et la beauté de son gé- 
nie lui acquirent un protecteur, qui le racheta 
et qui lui donna sa flile. Il a composé un 
poëme intitulé le Gulislan, ou le Bosier. En 
voici l'exorde traduit à ma manière : 



«[, Google 



— 96 — 

Une Duit, je me rappelai la mémoire des 
jours que j'avais passés. le vis combien j'a- 
vais peu de moments, et j'en fus arOigé, et je 
versai des larmes, et, à mesure que mes 
larmes coulaient, il me sembla que la dureté 
de mon cœui: s'amollissait, et J'écrivis ces 
vers qui convenaient à ma coDdition. 

A cliaque instant, une partie de moi-même 
s'envole, ilélasl qu'il m'en est peu resté I HU- 
heureuK, tu as cinquante ans, et tu dors en- 
Corel Eveille-toi; la nature t'a imposé une 
tâclie : t'en iras-tu sans l'avoir faite! Le bruit ] 
du tambour et de la trompt^tte s'est fait en- 
tendre, et le soldat négligent n'a pas préparé 
son bagage. L'aurore est levée^ et les yeux du 
voyageur paresseux ne sont pas encore ou- 
verts. Veux-tu ressemblera ces insensés7Ce- 
lui qui était venu a commencé un édifice, et 
il a passé ; un autre le continuait, lorsqu'il a 
passé; un troisième s'occupait aussi du mo- 
nument de la vanité, lorsqu'il a passé comme 
les premiers. L'opiniâtreté de ces hommes 
dans une chose du néant ne doit-elle pas te 
faire rougir! Tu ne prendrais pas un homme 
trompeur pour ton ami, et tu ne vois pas que 
rien ne trompe comme le monde! Le monde 
s'en va, la mort entraîne indistinctement le 
méchant et le bonjmals larécompenseattend 
celui-ci. L'Iûfortuné, c'est celui qui va mou- 
rir sans se repentir. Repens-toi donc, amende- 
toi; h&ta-tol de disposer dans ton sépulcre la 



«[, Google 



provision de ton voyage. Le moment presse ; 
la vie est comme la neige, à la fin du mois 
d'août, qu'en est-il resté sur la terreT 11 est 
tard; mais tu peux encore, si tu ve^ix, si tu 
. ne permets pas aux cbarmes de la volupté de 
te lier. Allons, Sadi, seeoue-tol. 

Le poëte ajoute : J'ai pesé mûrement ces 
choses ; j'ai vu que c'était la vérité, et je me 
suis retiré dans un Heu solitaire. J'ai aban- 
donné la compagnie des hommes; j'ai efiacé 
de mon esprit tous les discours fi'ivoles que 
j'avais entendus. Je me suis proposé de ne 
rien dire à l'avenir d'inutile, et j'avais formé 
cetle résolution en moi-môme, et je m'y con- 
formais, lor-squ'un ancien camarade, avec qui 
J'avais été à la Mecque sur un mSmechameau, 
Tut conduit dans mon ermitage. C'était un 
homme d'un caractère serein et d'u^ esprit 
plein d'agrément. Il chercha à m'engager de . 
conversation. Inutilement; je ne proférai pas 
une parole. Dans les moments qui suivirent, 
si j'ouvris la bouche, ce fut pour lui révéler 
mon dessein de passer ici, loin des hommes, 
tranquille, obscur, ignoré, le peu qui me res- 
tait de Jours à vivre, adorant Dieu duis le si- 
lence, et ordonnant tontes mes actions à la der- 
nière; mais l'ami téduisant me peignit avec 
tant de douceur et de force l'avantage d'ou- 
vrir son cœur à l'homme de bien, lorsqu'on 
l'avait rencontré, que je me laissai persuader. 
Je descendis avec lui dans mon Jardin; c'é< 

Buuii n Mpnoi, ui i 

L<„z«[, Google 



tait an printemps, les roses étalent éclosesi 
l'air était embaumé du parfum qu'elles exha- 
lent sur le soir. Le jour suivant, nous allâmes 
nous promener et converser dans un antre 
jardin. II était aussi planté de rosée et em- 
baumé de leur parTum ; nous y passâmes la 
suit. 

An point du jour, mon ami se mit li cneO- 
lir des roses, et il en remplissait son sein. le 
le r^ardals, et son amusement m'in^dralt 
des pensées sérieuses ; je me disais ; Volli, le 
monde, voilà ses plaisirs, voilà l'homme, voilà 
la vie, et je méditais un ouvrage que j'app^- 
lerals le Rosier, et je confiai cette idée à mon 
ami, et il l'approuva, et je commençai mon 
ouvrage, qui fut achevé avant que les roses ne 
dissent fanées dans le sein de mon ami. 

Eaitrait du ttcond chapitre. Pendant que 
j'étaisreligienx.j'avals fait une profonde étude 
de la morale et de moi-même. Mes réflexions 
s'étaientassemblées dans mon cerveau, comme 
les eaux des torrents dans un lac qui va dé- 
border; j'avais médité sur les imperfeotions 
des hommes du monde et sur les perfections 
des hommes de mon état ; Je m'enorgueillls- 
sala dans mes pensées, et je me sentais un 
b^oln d'épancher au dehors l'estime de moi- 
même et le mépris des autres. J'aurais vouln 
répandre ces sentiments dans le monde en- 
tier, et Je me rendis à Balbeck, qui me parut 
un théâtre digne de moi ; bientôt j'osai rea- 



trer dans le temple le plus fréquenté, pour y 
prêcher le peuple. 

Je traversai le temple avec ce miuntien 
modeste et ce front baissé que nous prescrit 
la règle ; mais je jetais de temps en temps 
des regards dédaigneux sur les flots des fidè- 
les qui s'ouvraient à mon passage. Je jouis- 
sais du respect que mon liabit me semblait 
leur imposer, et j'étais bien sûr de leur en 
inspirer dans peu pour ma personne. Je mon- 
tai enfin dans la tribune, je levais au ciel des 
yeux pleins de confiance, et je semblais lui 
demander moins des lumières que son atten- 
tion sur les services que j'allais lu! rendre. 
Je rabaissais mes regards sui" le peuple, et je 
voyais une foule hébétée dont les yeux étaient 
fixés sur moi. Elle était sans mouvement, et 
semblait attendre l'&me que j'allais lui don- 
ner. Je voyais, dispersés dans la foule, plu- 
sieurs religieux. Ils m'écouteront, disais-je, 
avec jalousie ; Ils feront entre eux des criti- 
ques de mon discours ; mais ils en feront des 
éloges au peuple; ils en diront du bien sans 
en penser ; peut-être même en les flattant, en 
les intéressant à mes succès, les feral-je con- 
venir que je ne suis pas sans éloquence. Je 
veux, quand Je parlerai de leurs mœurs et 
de leur génie, me livrer à l'enthousiasme ; 
je veux mettre alors h leurs pieds les héros, 
les savants, et la masse entière du genre 

L.,-.». Google 



_ 100 — 

En ramenant mes regards auprès 4e la tri- 
bune, Je vis un groupe de sages. Les uas 
étalent de la cour, les autres de l'Académie. 
Je sentis à cette vue la rougeur me monter 
au front; mon 6.me était vivement émue par 
diflérents sentiments ; il y entrait de la hoate 
et de la crainte, de la colère et de l'humilia- 
tion. Ah I disais^Je en moi-même, ces gens-là 
vont rire. Je craignais le jugement qu'ils al- 
laient porter de moi ; J'étais indigné contre 
des hommes auxquels Je ne pourrais en im- 
poser; et, malgré mes efforts, je me sentais 
accablé du mépris que ces sages avaient pour 
les gens de mon état, et de celui qu'ils au- 
raient vraisemblablement pour ma rhéto- 
rique. 

Je n'avais jusque-là prêché que fort peu, 
et pour m'essayer seulement, dans de petites 
bourgades. Là, Je pouvais, sans crainte de 
faire rire, parler avec respect du voyage de 
la jument de Borak au ciel de la lune; je 
pouvais, sans offenser personne, faire descen- 
dre de quel ciel il me plaisait chacun des 
versets du Koran ; je pouvais, sans crainte 
que personne le trouvât mauvais, allonger et 
élai^ràmongrélepont qui mène en enfer; 
je pouvais entasser des miracles et des figu- 
res, de l'enthousiasme et du merveilleux, 
délirer, crier, et me tenir bien sûr de la cré- 
dulité et de l'admn-ation publique ; mais à 
Balbeck ce n'était pas la même chose. J'avais 



_ 101 — 
afikire à des gens qui voulaient de l'ordre, de 
la raison, de l'élégance, et encore tout cela 
devait peu les toucher ; le fond des cboses 
devait faire tort à la manière dont elles se- 
raient rendues. Dans les bourgades, je pleu- 
rais, et on pleurait ; je criais, et mes cria 
répandaient l'ëpouvaute; là, mon enthou- 
siasme eotratuait, et à Balbeck il devait être 
ridicule. Cette pensée me faisait f^mlr ; o 
pendant je me rassurais un peu en me disant 
que ces sage.«, dont je craignais si fort la cen- ' 
sure, n'étalent peut-être que cinq ou su hom- 
mes d'esprit, et que la foule du peuple, qui 
n'était que peuple, était innombrable. Je 
voyais les tètes des sots, elles étaient en 
grand nombre, et à peine pouvaîs-je distin- 
guer quelques lètes d'hommes d'esprit; celles- 
ci me paraissaient comme les fleurs de pavots 
paraissent parmi les épis d'un champ de 
froment prêl à ôtfe moissonné. Enfin, je com- 
mençai mon di:jGOurE, mais non sans Inquié- 
tude. 

J'avais choisi pour sujet tes vengeances de 
Dieu. Je les peignais redoutables, et Je tes 
peignais inévitables. Je me souvenais d'avoir 
entendu dire à mes maîtres : « Hon fils, f^- 
tes craindre Dieu; le prêtre n'est pas honoré, 
lorsque Dieu n'est pas terrible. » Je fis des 
tableaux effrayants des supplices de l'enfer , 
et, en faisant faire quelques petites fautes 
aux Justes, j'y précipitais des Justes le plus 



— 102 — 
que Je pouvais; je n'en sauvais pas un de ceux 
qui avident compté sur leura œuvres plus que 
Bur nos prières. Je voyais les sages jetw des 
regards de pitié, tantôt sur le peuple, tantôt 
sur moi; le peuple m'écoutait sans émotloD. 
J'étais content des religieux; ils jouaient as- 
sez bien la sainte frayeur et l'admiration , 
mais ils n'inspiraient ni l'une ni l'aotre. Pat- 
taqu^ ensuite les vices qui doivent mériter 
les supplices de l'enfer. Je m'attachai k cette 
sorte d'amour-propre qui élève l'ime et qoi 
.mène à rindépendance; je me souvenais que 
mes maîtres m'avaient dit : « Hon fils, inspi- 
rez l'humilitéà vos frères, et ils vous glorifie- 
ront. » J'attaquai aussi l'attachement aux 
biens de la terre : « Vos malsons, disals-je au 
peuple, ne sont que des hôtelleries ; i> p^ne 
pouvez-vous y séjourner : c'est le tombeau 
qui est votre demeure éternelle. Donnez vos 
biens, mais donnez-les & ceux qui en ont be- 
soin et qui sauront en faire un saint usage. » 
Je parlais ensuite de la pauvreté et des vertus 
de ceux qui ont embrassé la vie religieuse. 
Les sages souriaient, et le peuple bftillalt. Je 
m'aperçus trop du peu d'empire que j'avais 
sur mes auditeurs ; je sentis contre eux une 
viotenCe Indignation, et, ne pouvant les émou- 
voir, j'aurais voulu les extirper, réciataf con- 
tre vea hommes orgueiUeux qui osent prendre 
confiance aux lumières de leurridson; J'atta- 
quai la raison même ; J'en voulais sortont & 



— 1«3 — 
cette r^aoD éclairée qu'on appelle Bagess& Je 
peignis les sages comme ^nemis de l'Etat, 
et de& citoyens, et du prince, et des femoieB 
du prince, et des enfaots du prince. Cessaintes 
invectives, souteoues d'uu ton de voix pathé- 
tique et d'un geste véhément, ne ârent aucun 
effet, et Je desceudisde la tribune ^rès quel- 
ques pieuses imprécations. 

Je rua reconduit chez moi par les r^igieux. 
Ils n'emlH'asBèreDt, les jeui baignés de lar- 
mes, et l'un d'eux me dit : ■ Les sages ont 
écl^ré BalbecJc ; nous avons fait de vains el^ 
forts pour arrêter les progrès de la si^esse; 
elle marche à grands pas; elle se mêle parmi 
le peuple; elle ose se placer près du trAiie. 
Nous nous trouvons aujourd'hui une race 
d'hommes étrangère au reste des hommes; 
nous leur sommes opposés d'intérêts, dosen- 
tlmeptset d'oplniom; les ténèbres sont dis- 
sipées, et la proie échappe aux oiseaux de la 
nuit Nous sommes daus la société comme ces 
herbages visqueux que le mouvement des 
mers arrache de leur sein et rejette sur le 
rivage. Ceux d'entre nous qui sont détrompés 
et ceux qui ont conservé leur erreur sont 
également à plaindre, et nous ne pouvons 
plus jouir de l'erreur, ni dans nous ni dans 
les autres. Noua voyons s'éloigner de nous, 
pour Jamais, ce respect du peuple auquel 
nous avons sacrifié les sentiments aimables 
de l'amour et de l'amitié, et les charmes de 



— 104 — 
l'humanité. Le voile du mépris nous couvre, 
et nous voyons briller dans tout son éclat le 
mérite qui nous méprise. La jalousie et les 
regrets nous dévorent; le plaisir n'habite 
point en nous, et nous ne sentons notre âme 
que par les passions qui la tourmentent. » 

Je fus consterné de ce discours. J'y pens^ 
longtemps et avec fruit; je quittai mon habit 
de religieux, et je me rendis chez un sage. 
« Je viens me dérober, lui dis-je, à des hoaH 
mea séparés de leurs semblables, qui en sont 
bus et qui les haïssent; je viens m'iastruire 
avec vous. — Sadf, me répondit le sage, ton 
cœur est sensible et bienfaisant; tu sais tout 
Vis avec nous. • 



,. Google 



RÊVE DE MANGOGUL 



TOTIBB niRS Ll HÉBIDR IBB ITrOTltSBS 



Extrait des Bijoux indiscrets (1) 



— Ahi ! dit HangoguI (2) en b&illaat et se 
frottant les yeux, j'ai mal à la tète. Qu'on ne 
me parle jamais de philosophie : ces conver- 
sations sont malsaines. Hier, je marchai sur 
des idées creuses, et au lieu de dormir en 
sultan, mon cerveau a plus travaillé que ceux 
de mes ministres ce travailleront en un an. 
Vous riez ; mais pour vous convaincre que je 

(I) En eilrijlnt du livre de Diderot le Béve de Manço- 
oui, H leRÎSvB de Jffroia, nous n'avons eud'auire bulqua 
3b depwnlrec la possibilité de irouvn dans tes Bijoux <n- 
aucriu inire cBosc qoe dn libeninage eimirlqw. Nmu 
tussions tgilMKiit 4étlrt pnnvoir reproduire le clupiire d* 
l' Académie du icienrai de Bant), dais lequel les tjiUBeB 
de Deseirles et de Newton sont si infCnlënseiuent nii ea 
sctnei mais ceiM miuante satire tient teilemeDi ibx at- 
traiUcs du saiei qui a IpspirË le eojilcur, que nons Koni 
rèsitttiilateuiatiDD. 

l^ott its iaitntrt.) 



«[, Google 



— 106 — 
n'exagère point, et me venger de la mauvaise 
nuit qae vos raisonnements m'ont procurée, 
vous allez essuyer mon r6ve tout du long. 

Je commençm à m'assoupir et mon imagi- 
nation àprendre son essor, lorsque je vis bon- 
dir h mes côtés un animal aîDguIier. Il avait 
la tète de l'aigle, les pieds du erifTon, le 
corps du cheval et la queue du lion. Je le 
sai^s malgré ses caracoles, et, m'attacliant à 
sa crinière. Je sautai légèrement sur son dos. 
Aussitôt il déploya de longues ailes qui par- 
taient de ses flancs, et Je me sentis porter 
dans les airs avec une vitesse incroyable. 

Notre course avait été longue, lorsque JV 
- perçns dans le vague de l'espace un édifice 
aospendu comme par enciiantement. Il élait 
vaste. Je ne dirai point qu'il péchât par les 
fondements, car il ne portait sur rien. Ses 
colonnes, qui n'avaient pas un demi-pied de 
diamètre, s'élevaient à perte de vue, et sou- 
tffludent des voûtes qu'on ne dlstiogufdt qu'à 
la faveur des jours dont elles étaient symé- 
triquement percées. 

Cest i, l'entrée de cet édifice que ma num- 
tore s'arrêta. Je balançai d'abord à mettre 
pied & terre ; car Je trouvais moins de hasard 
h voltiger sur mon hippogriffe qu'à me pro- 
mener sous ce portiqua Cependant, enooo- 
ragé par la multitude de ceux qui t'habi- 
taient, et par une sécurité remarquable qui 
Ferait sur tous les visages, Je deaceods, Jt 



«[, Google 



— loi — 

m'avance. Je me Jette dans la foule et Je con- 
sidère ceux qui la raîsaîent. 

C'étaient des vieillards ou bouffis, ou fluets, 
sans embonpoint et sans force, et presque 
tous contrefaits. L'un avait la tÈte trop pe- 
tite, l'autre les bras trop courts ; celui-ci pé- 
chait par le corps, celui-là manquait par les 
jambes. La plupart n'avaient point de pieds 
et n'allaleat qu'avec des béquilles. Un soufOe 
les faisait tomber, et ils demeuraient & terre . 
jusqu'à ce qu'il prtl envie à quelque nouveau 
débarqué de les relever. Malgré tous ces dé- 
fauts. Ils plaisaient au premier coup d'cell. Us 
avaient dans la physionomie je ne sais quoi 
d'intéressant et de hardi,. Ils étalent presque 
nus, car tout leur vêtement consistait en ua 
petit lambeau d'étoffe qui ne couvrait pas la 
centième partie de leur corps. 

Je continue de fendre la presse, et Je par- 
viens au pied d'une tribune à laquelle une 
grande toile d'aràlgnée servait de dais. Du 
reste, sa hardiesse répondait à celle de l'édi- 
fice. Elle me parut pcêée comme sur la pointe 
d'une aiguille, et s'y soutenir en équi- 
libre. 

Cmtfoisje tremblai pour le personnage qui 
l'occupait C'éUit un vieillard à longue barbe, 
aussi sec et plus nu qu'aucun de ses discl- 
ides. 11 trempait, dans une coupe pleine d'un 
fluide subtil, un chalumeau qu'il portait à sa 
bouche, et soufSait des bulles à une foule de 



«[, Google 



spectateurs qoi l'envIrooDalent et qal tra- 
Taillaieot i. les porter jusqu'aux nues. 

■ Où sulS'Jeî medisais-Je à moi-même, con- 
fus de ces puérilités. Que veut dire ce souf- 
fleur avec ses bulles, et tous ces enfants dé- 
crépits occupés à les faire Tolerî Qui me dé- 



L&t petits échantillons d'étoffes m'avaient 
encore frappé, et j'avais ot>servé que plus 
' Us étaient grands, moin^ ceux qui les por- 
taient s'intéressaient aux bulles. Cette remar^ 
que singulière m'encouragea i. aborder celui 
qui me paraîtrait le moins déshabillé. 

J'en vis un dont les épaules étalent à moitié 
couvertes de lambeaux si bien rapprochés, 
que l'art dérobait aux yeux les coutures: H 
allait et venait dans la foule, s'embarrassant 
assez peu de ce qui s'y passait Je lui trouvai 
l'air affable, la bouche riante, la démarche 
noble, le regard doux, et j'allai droit à lui. 

— Qui ëtes-vousi où su:s-je7 et qui sont 
tons ces gens7 lui demandai-Je sans façon.... 

— Je suis Platon, me répondlt-il. Vous êtes 
dans la région des hypothèses, et ces gens-là 
sont des systématiques. 

— Uais par quel hasard, lui répliquai-Je, 
le divin Platon se trouve-t-il ici 1 et que fait- 
Il parmi ces insensés?... 

— Des recrues, me dit-Il. J'ai, loin de ce 
portique, un petit sanctuaire où je coaddla 
ceux qui reviennent des systèmes. 



«[, Google 



— 109 — 

— Et à quoi les occupez-vousî 

— A connUtre l'homme, 4 praOquer la 
vertu et à sacrifier aux grâces... 

— Ces occupations sont belles; mais que 
signifient tous ces petits lambeaux d'étoffes, 
par lesquels vous ressemblez mieux & dea 
gueux qu'à des philosopbesT 

— Que me demandez-vous là î dit^ll en sou- 
plraat, et quel souvenir me rappelez -vous 7 
Ce temple fut autrefois celui de la philosophie. 
Hélas! que ces lieux sont changés! La chaire 
de Socrate était dans cet endroit... 

— Quoi donc ! lui dis- je en l'interrompant, 
Socrate avait-il un chalumeau, et soumait-ll 
aussi dea bulles?.. . 

— Non, non, me répondît Platon ; ce n'est 
pas ainsi qu'il mérita des dieux le nom du 
plus sage des hommes; c'est à faire des tètes, 
c'est h former des cœurs, qu'il s'occupa tant 
qu'il vécut Le secret s'en perdit à sa mort. 
Socrate mourut, et les beaux Jours de la phi- 
losophie passèrent Ces pièces d'étofies, que 
les systématiques mêmes se font honneur de 
porter, sont des" lambeaux de son habit II 
avait à peine les yeux fermés, que ceux qui 
aspiraient au titre de philosophes se jetèrent 
sur sa robe et la déchirèrent 

— J'entends, repris-je, et ces pièces leur 
ont servi d'étiquette à eux et à leur longue 
postérité... 

— Qui rassemblera ces morceaux, continua 



,. Google 



_ no — 
Platon, et noua restituera la robe de So- 
crate I... 

11 en était à cette excIamatEon pathétique, 
lorsque j'entrevis daos l'élolgoeinent un en- 
fant qui marchait vers nous à pas lents, mais 



11 avait la tête petite, le corps meno, 
les bras faibles et les jambes courtes ; mais 
tous ses membres grossissaient et s'allon- 
geaient à mesure qu'il s'avançait. Dans le pro- 
grès de ses accroissements successif, il m'ap- 
parut sous cent formas diverses; je le vis di- 
riger vers le ciel un long télescope, estimer à 
r^de d'un pendule la chute des corps, cons- 
tater avec un tube rempli de mercure la 
pesanteur de l'air, et, le prisme à la mato, 
décomposer la lumière. C'était alors un énorme 
vOlosse ; sa tête touchait aux cieux, ses pieds 
se perdaient dans l'abime et ses bras s'éten- 
daient de l'un à l'autre pAle. 11 secouait de )s 
droite un Hambeau dont la lumière se répan- 
dait au loin dans les airs, éclairait an fond 
des eaux et pénétrait dans les entrailles de la 
terre. 

— Quelle est, demandai-je à Platon, cette 
figure gigantesque qui vient à nous? 

— Reconnaissez l'Expérience, me répon- 
dlt-il : c'est elle-même. 

A peine m'eut-ll fait cette courte réponse, 
que je vis i'Expérience approcher, et les co- 
lonnes du portique des hypothèses chanceler. 



«[, Google 



— IH — 
ses voûtes s'affaisser et son pavé s'entr'ouvilr 
sous nos pieds. 

— Fuyons, me dît encore Platon ; fuyons, 
cet édifice n'a plus qu'un moment à durer. 

A ces mots, il part ; je le suis. Le colosse 
arrive, frappe le portique, il s'écroule avec 
un bruit effroyable, et je me réveille. 

— Ahl prince, s'écria Mirzoza (1), c'est af- 
faire à vous de rêver. Je serais fort aise que 
TOUS eussiez passé une bonne nuit ; mais k 
présent que je sais votre rêve, je serais bien 
fâchée que vous ne l'eussiez point eu. 

— Madame, lui dit Mangogul, je connais 
des nuits mieux employées que celles de ce 
rêve qui vous platt tant, et si j'avais été le 
maître de mon voyage, il y a toute apparence 
que, n'espérant pas vous trouver dans la ré- 
gion des hypothèses, j'aurais tourné mes pas 
ailleurs. Je n'aurais point actuellement le 
mal de tête qui m'afflige, ou du moins J'au- 
rais lieu de m'en consoler... 

(1] Uidanu de Pompadaiu'. 



«[, Google 



RÊVE BE HIRZOZA 



Extrait des Bijoux indiiereU (1) 



Après que Hangogul eut achevé le discours 
académique de Girglzro l'entortilté, H fit nuit, 
et l'on se coucha. Cette nuit, la favorite pou- 
vait se prometlre un sommeil prorond; naais 
la conversatioD de la veille lui revint dansli 
tête en donnant; et les idées qui l'ava/ent 
occupée se mêlant avec d'autres, elle fut 
tracassée par un songe bizarre, qu'elle ne 
manqua pas de raconter au sultan. 

■ — J'étais, lui dit-elle, dans mon premier 
. somme lorsque je me suis sentie transporter 
dans une galerie immense, toute pleine de 
livres : je ne vous dirai rien de ce qu'ils con- 
tenaient; Ils furent alors pour moi ce qu'ils 

(1) Dans cette Bcllmi. Did«ral * oublie pelqiieroisla Congo 
et noni parie de Paris; s'il nom fait iiasseren revne let 
■nniiE noms de l'antiquité, iiirti avoir nontmë ei dignemeat 
Mné HomÈre. Virgile. Earipide, Pliidàre, Socrale. Platon, 

■"-'— ' 'in, il DOIS iDOuire, comme leor digne rivil 

a égaleiitenl brillé dans ton! les genres ob 

'"'II de la 0«nrJa(leeldeZaïre,Voltaire 

:n paritlËle avec les dodis les pins im- 

i> (Avertissement ite redilion Biière , 



«[, Google 



— 113 — 
furent pour bien d'autres qui ne dorment^ 
pas : je ne regardai pas un seul titre; un 
spectacle plus frappant m'attira tout entière. 

n D'espace en espace, entre lesarmoires qui 
renfermaient les livres, s'élevaient des pié- 
destaux sur lesquels étaient posés des bustes 
de marbre et d'airain d'une grande beauté : 
l'injure des temps les avait épai^nés; & 
quelques légères défectuosités près, iis étaient 
entiers et parfaits; ils portaient empreintes 
cette noblesse et cette élégance que l'anti- 
quité a su donner à ses ouvrages; la plupart 
avaient de longues barbes, de graads fronts 
comme le vôtre, et la physionomie Intéres- 
sante. 

n J'étais inquiète de savoir leurs noms et de 
connaître leur mérite, lorsqu'une femme sor- 
tit de l'embrasure d'une fenêtre et m'aborda : 
sa taille était avantageuse, son pas rnsgea- 
tueuK et sa démarche noble; la douceur et la 
fierté se confondaient dans ses regards, et sa 
voix avait Je ne sais quel charme qui péné- 
trait ; un casque, une cuirasse, avec une jupe 
' flottante de satin blanc, faisaient tout son 
ajustement — o Je connais votre embarras, 
me dit-elte, et Je vais satisfaire votre curio- 
sité. Les hommes dont les bustes tous ont 
frappée furent mes favoris ; ils ont consacré 
leurs veilles à perfectionner les t)eaiix-arts, 
dont on me doit l'invention; ils vivaient dans 
les pays de la terre les plus policés, et leurs 



.„»., Google 



— H4 — 
éeiits, qui ont f&it les délices de leurs ci 
porains, sont l'admir&tion du siècle présent. 
Âpprochez-vous, et voua apercevrez en bas^-e- 
liofs, BUT les piédestaux qui soutiennent leurs 
bustes, quelque sujet intéressant qui voua in- 
diquera du moins le caractère de leurs écrits. ■ 
> Le premier buste que Je considérai était oa 
'rieillard mijeatueux, qui me parut aveugle; 
11 avait, selon toute apparence, clianté dee 
combats, car c'étaient les sujets des cOtés de 
son piédestal ; une seule âgure occupait la 
face antérieure : c'était un Jeune héros; il 
avait la main posée sur la garde de son cime- 
terre, et l'on voyait un bras de fenune qui 
l'arrêtait par les cbeveux, et qui semUaU 
tempérer sa colère. 

■ On avait placé vis-à^-vls de ce buste celui 
d'un jeune homme : c'était la modestie même ; 
ses regards étaient tournés sur le rieillard 
xvee une attentioH marquée ; il avait aua^ 
ebanté la guerre et les combats; mais ce 
s'étaient pas les seuls sujets qui l'araîent oc- 
cnpé, car, des bas-relieTa qui renvironnalent, 
le principal représentait, d'un côté, des Ubon- 
reurs courbés sur leurs charrues et travail- 
lant k la culture des terres, et de l'autre, des 
bergers étendus sur l'herbe et ^uant de la 
flftte entre leurs moutons et leurs chieDS. 

■ Le buste placé au-dessous du vieUtard, et 
du même cAté, avait le regard eSaré ; il sem- 
blait suivre de l'œil quelque ol^et qui biywU, 



«[, Google 



•et l'on &vatt représenté aa-dessona une lyre 
jetée au hasard, des lauriers dispersés, des 
chars brisés et des chevaux fougueux éclup- 
péa dans une vaste plaine. 

n Je vis, en face de celui-^1, un buste qui 
m'intéressa : il me semble que je le vois en- 
core; il avait l'air fin, le nez aquilinetpolntUt 
le regard flxo et le rire malin. Les bas-reliefs 
dont on avait orné son piédestal étalent si 
chargés, que Je ne finirais point si J'entre- 
prenais de vous les décrire. 

B Après en avoir examiné quelques autres, {e 
me mis à Interroger ma conductrice. 

o — Quel est celui-ci, lu! demandai-je, qui 
porte la vérité sur ses lèvres et la probité sur 
tout son visageî 

a — Ce fat, me dit-elle, l'ami et ia victime 
de l'un et de l'autre. Il s'occupa, tant qu'il vé- 
cut, h rendre ses concitoyens éclairés et 
vertueux ; et ses concitoyens ingrats lui (Itè- 
rent la vie. 

B — Et ce buste qu'onamis au-dessous î... 

» — Lequel? celui qui parait soutenu par 
les Grâces qu'on a sculptées sur les faces de 
son piédestal ï 

» — Celui-là même. 

B — C'est le disciple et l'héritier de l'esprit 
et des maximes du vertueux infortuné dont 
{e vous ai parlé. 

n — Et cfe gros Joufflu qu'on a couronné de 
pampres et de myrte, qui est-il I 



n[, Google 



— 116 — 

n — C'est UD philosophe aimable qui Qt son 
unique occupation de chanter et de goûter le i 
plaisir. Il mourut entre les bras de la Volupté. 

a — Et cet autre aveugleî 

D _ CesL.. » me dit-elle. I 

» Hais je n'attendis pas U réponse : il me i 
sembla que j'étais en paya de connaissance, 
et je m'approchai avec précipitation du buste | 
qu'on lui avait placé en face. Il était posé sur 
un trophée des différents attributs des scien- 
ces et des arts; les amours fol&tralent entre 
euK sur un des cAtés de son piédestal. On 
avait groupé sur l'autre les génies de la poli- 
tique, de l'histoire et de la philosophie. On 
voyait sur le troisième deux armées ran- 
gées en bataille : l'étonnemeot et l'horreur 
régnaient sur tous les visages; on y décou- 
vrait aussi des vestiges do l'admiration et de 
la pitié. Ces sentiments naissaient apparem- 
ment des otgets qui s'offraient à la vue. C'é- 
tait un jeune homme expirant, et, à ses câtés, 
un guerrier plus âgé qui tournait ses armes 
contre lui-même. Tout était, dans ces figures, 
de la dernière beauté : et le désespoir de 
l'une, et la langueur mortelle qui parcourait 
les membres de l'autre. Je m'approchai et e 
lus au-dessous, en lettres d'or : 

.... RÉIas! ï'tuition Bis.' 

(i].Voluire, la Smrtodf, dunt VIO. 



«[, Google 



— m — 

n Là, on avait sculpté un Soudan furieux, qui 
enfonçait un poignard dans le sein d'una 
jeune personne, à la vue d'an peuple nom- 
breux. Les uns détournaient les yeux et les 
autres fondaient en larmes. On avait gravé 
ces mots autour de ce bas-relief : 

Eit-tt TOUS, NtreslanT... |l) 

» J'allais passer à d'autres bustes, lorsqu'un 
bruit soudain me fit tourner la tête. Il était 
occasionné par une troupe d'hommes vêtus 
de longues robes noires, qui se précipitaient 
en foule dans la gâterie. Les uns portaient 
des encensoirs d'où s'exhalait une vapeur 
grossière, les autres des guirlandes d'œilleta 
d'Inde et d'autres (leurs cueillies sans chois 
et arrangées sans goût, ils s'attroupèrent au- 
tour des bustes et les encensèrent en chan- 
tant des hymnes en deux langues qui me sont 
inconnues. La fuuiëe de leur encens s'atta- 
chait aux bustes, à qui leurs couronnes don- 
naient un air tout à fait ridicule. Hais les 
antiques reprirent bientôt leur état, et je vis 
les couronnes se faner et tomber à terre, sé- 
chées. Il s'éleva enti% ces espèces de bar- 
bares une querelle, sur ce que quelques-uns 
n'avaient pas, au gré des autres, fléchi le ge- 
nou assez bas, et ils étalent sur le point d'en 

(1) VdlUin, Zairt, Mie V, uiae a. 

L.,.». Google 



- 118 — 
venir aux malaa, lorsque ma conductrice lea 
dispersa d'un regard et rétablit le calme dans 
sa demeure. 

* Usétaieutà peine éclipsésquejevisentrer. 
par une porte opposée, une loogue file de pig- 
mées. C^ petits hommes n'avaient pas deux 
coudées de hauteur, mais en récompense ils 
portaient des dents fort aiguës et dts ongles 
fort longs. Il se séparèrent en plusieurs ban- 
des, et s'emparèrent des bustes. Les uns tâ- 
chaient d'égratigner les bas-reliels, et le par- 
quet était jonché des débris de leurs ongles; 
d'autres, plus insolents, s'élevaient les uns snr 
les épaules desautre3,àlahauteurdestetes,et 
leur donnaient des croquignoles. Hais ce qui 
me réjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que - 
Cas croquignoles, loin d'atteindre le nez du 
buste, revenaient sur celui du pigmée. Aussi, 
en les considérant de fort près, tes trouvti-Je 
presque tous camus. * 

a — Vous voyez, me dit ma conductrice, 
quelle est l'audace et quel est le ch&timent 
de ces myrmldons. U y a longtemps que cette 
guerre dure, et toi^ours à leur désavantage. 
J'en use moins sévèrement avec eux qu'avec 
les robes noires. L'encens de ceux-ci pourrait 
dé&gurer les bustes; les efforts des autres 
finissent presque toujours par en augmenter 
l'éclat. Hais comme votjs n'avez plus qu'une 
heure ou deux à demeurer ici. Je voua con- 
seille de passer k de nouveaux olitlets. » 



«[, Google 



» Ua grand rideau s'ouvrit k l'iustant, et je 
lis DD atelier occupé par une autre sorte de 
pygmées : ceiu-ci n'avaiest ni dests ni on- 
gles, mais en revanche ils étaient armés de 
rasoirs et de ciseaui. Ils taiatent entre leurs 
mains des têtes qui paraissaient animées, et 
B'occopaiMit à couper : à l'un les cheveux, 
à arracher à l'autre le nez et les oreilles, à 
crever l'œil droit à celle-ci, l'œil gauche JL 
celle-là et à lés disséquer presque toutes. 
Après cette belle opération, ils se mettaient à 
les considérer et à leur sourire, comme s'ils 
les eussent trouvées les plusjolies du monde. 
Les pauvres têtes avaient beau jeter tes hauts 
cris, ils ne daignaient presque pas leur ré- 
pondre. J'en entendis une qui redemandait 
son nez, et qui représentait qu'il ne lui était 
pas possible de se montrer sans cette pièce. 
« — Eh I tête, ma roie, lui répondit le pyg- 
mée,Vou3 êtes folle. Ce nez, qui fait votre 
regret, vous détigurait : 11 était long, long... 
vous n'auriez jamais fait fortune avec cela. 
Mais depuis qu'on vous l'a raccourci, taillé, 
vous Êtes ciiarmante, et l'on vous courra... n 
iLe sort de ces têtes m'attendrissait, lorsque 
j'aperçus plus loin d'autres pygmées ptusctia- 
ritables qui se traînaient à terre avec des lu- 
nettes, ils ramassaient âes nez et dés oreilles, 
et les rajustaient à quelques vieilles têtes ii 
qui le temps les avait enlevées. 11 y en avait 
entre eux, mais en petit nombre, qui y réus- 



«[, Google 



— i20 — 
sissaleot; les entres métraient le nez & la 
place de l'oreille, ou l'oreille à la place do 
nez, et les têtes n'en étaient que plus défi- 
gurées. 

> J'étais fort empressée de savoir ce que 
toutes ces choses signiHaient; Je le demandai 
à ma conductrice, et elle avait la bouche oa- 
verte pour me répondre, lorsque je me suis 
réveillée en sursaut» 



«[, Google 



MELANGES 



ÉLOGE DE RICEARBSON (1) 



Par un roman, on a entendu Jusqu'à ce 
jour un tissu d'événements chimériques et 
frivoles, âont la lecture était dangereuse pour 
le goût et pour les mœurs. Je voudrais bien 
qu'on trouvât un autre nom pour les ou- 
vrages de Rtchardson, qui élèvent l'esprit, 
qui touchent l'àme, qui respirent partout 

{I) Aprts BTOir fiît us preuves coDime conlenr aluchint , ' 
Diderot 1 pris b plume du pgnigjrisM el s'est (i)iii|>lii ï 
faire d'un glwieux èmule nu tloge pe la postérité n'a pas 
Mai(>lèl«DeBt ritillè. L'attienr de Pamita et de Ciari**ê 
Ôarlowe * oathenreuiemeul tiè le prolotjpe d'une tlltén- 
lure Hlandrenie el pleuraide, qnl i misent de DOtioin 
quelquei rares partisans, el il pourri parittra ttrai^B qo'in 
teritain aussi concis, anssl neciesi « nui terrt fie rt- 
tait le plus sonieni ranienr de la AeiJefeui», ait pn prendrt 
le chanae svr celte ïadividDaliti doai in bienfaisant oubli 
uuvre de nos Jours les prolixes récita et la seiiUinentalilé 
niaise; mis, au dii-ueu>ièDie siècle, la ctllli|De llllènîra 
naissait d peine, et il v-'j ivait point de milieu entre le» *d- 
niraiions excessives et les dénigrements emportés, entre 
renltaousiaime de Dider» el le Sel des Fréron el des Libarpe 
atotê it» idUturt.) 



— 12a — 

l'amour du bien, et qu'on appelle eiussI des 
romans. 

Tout ce que Montaigne, Charron, Ta Roche- 
foucauld et Nicole ont mis en maximes, Ri- 
chardion l'a mis en action. Mais un homme 
d'esprit, qui lit avec réflexion les ouvrages de 
RicbardflOD, re&it ia plupart des sentences 
des moralistes; et avec toutes ces sentences, 
il ne referait pas une page de Richardson. 

Une maxime est une règle abstraite et gé- 
nérale de conduite, dont on nous laissa l'ap- 
plicatiou à faire. Elle n'Imprime par elle- 
même aucune image sensible dans notre 
esprU; mais celui qui agit, on le voit, ob ss 
met à Isa place ou à ses cttbéa, on se pasBoane 
pooj on contre lui; on s'unit & son rôle, s'il 
est va*taeux ; on s'en écarte avec indign&- 
Uon, s'il est injuste et vicieux. Qui est-ce qae 
le caractère d'un Lovelace, d'un TomlinsoB, 
n'a pas fait frémir? Qui estH:e qui n'a pas étd 
frappé d^orrenr du ton pathétique et vrai, 
de l'air de candeur et de dignité, de l'art 
prprond avec lequel celui-ci Joue toutes ies 
vwtus? Qui est-ce qui ne s'est pas dit au fond 
de son cœur ^u'il faudrait ftiir de ta soel^é 
et se réfugier au fond des forfits, s'U y avait 
un certain nombre d'bonunes d'une pareille 
dls^mnlation î 

Richardson I on prend, malgré qu'on en 
ait, un rAIe dans tes ouvrages; on ae mâle h 
la conversation, on approuve, on biame» on 



— 123 — 
admire, on s'Irrite, on s'indigne. Combien de 
fols ne me suis-je pas surpris, comme II est 
arrivé à des enfanta qu'on avait menés au 
spectacle pour la première fois, criant : Ne 
h croyez pas, il vous trompe... Si vous allez 
là, vous êtes perdu. Mon kme était tenue dans 
une agitation perpétuelle. Combien j'étais 
boni combien j'étais juste! que j'étais satis- 
fait de mot I J'étais, au sortir de ta lecture, 
ce qu'est un homme à la Un d'une journée 
qu'il a employée à faire le bien. 

J'avais parcouru, dans l'intervalle de quel- 
ques heures, un grand nombre de sitnations, 
que la vie la plus longue oOre à peine dans 
toute sa durée. J'avais entendu les vrais dis- 
cours des passions ! j'avais vu les ressorts de 
l'Intérêt et de i'amour-propre jouer en cent 
façons diverses; j'étais devenu spectateur 
d'une multitude d'incidents ; je sentais qne 
t'avais acquis de l'expérience. 

Cet auteur ne fait point couler le sang le 
lon^ des lambris ; il ne vous transporte point 
dans des contrées éloignées ; Il ne vous expose 
point à être dévoré par des sauvages ; il ne 
ne renferme point djms des lieux clandestins 
de débauche; il ne se perd jamais dans les 
régions de la féerie. Le monde oA nous vivons 
est le Heu de la scène; te fond de son drame 
est vrai ; ses personnages ont toute la réalité 
possible ; ses caractères sont pris dn milieu 
de la société; ses incidents sont âsns les 



— 124 — 
mœurs de tontes les nations policées ; les pas- 
sions qu'il peint sont telles que je les éprouve 
en mol ; ce sont les mêmes objets qui les 
émeuvent; elles ont l'énergie que je leur con- 
nais; tes traverses et les afflictions de ses 
personnages s(int de la nature de celles qui 
me menacent sans cesse; il me montre le 
cours générai dds choses qui m'environnenL 
Sans cet art, monELmese pliant avec peine i 
des biais chimériques, l'illusion ne serait que 
momentanée, et l'impression faible et passa- 
gère. . 

Qu'est-ce que la vertuî C'est, sous quelque 
face qu'on la considère, un sacrifice de soi- 
même. Lesacrifice que l'on Tait de soi-même, 
en idée, est une disposition préconçuei s'im- 
moler en réalité. 

Ricbardson sème dans les cœurs de? ger- 
mes de vertus, qui y restent d'abord oisifs et 
tranquilles : ils y sont secrètement, jusqu'à 
ce qu'il se présente une occasion qui les re- 
mue et les fasse éclore. Alors ils se déve- 
loppent ; on se sent porté au bien avec une 
Impétuosité qu'on ne se connaissait pas. On 
éprouve, à l'aspect de l'hijuslice, une révolta , 
qu'on ne saurait s'expliquer i, EOi-méme. C'est 
qu'on a fréquenté RIchardson; c'est qu'on i 
conversé avec l'bomme de bien, dans des mo: i 
ments où l'Ome désintéressée était ouverte à 
ta vérité. 

Je me souviens encore de la première fois 



— 125 — 

que les ouvrages de Rlchardson tombèrent 
entre mes mains : j'étaia à la campagne. Com- 
bien cette lecture m'affecLa délicieusement 1 A 
chaque instant, je voyais mon bonheur s'abré- 
ger d'une page. Bientôt j'éprouvai la même 
sensation qu'éprouveraient des bombes d'un 
commerce excellent qui auraient vécu eor 
semble pendant longtemps, et qui seraient 
sur le point de se séparer. A ta fin, 11 me 
sembla tout à coup que j'étais resté seul. 

Cet auteur vous ramène sans cesse aux ob- 
jets Importants de la vie. Plus on le lit, plus 
on se plaît à le lire. 

C'est lui qui porte le flambeau au Tond delà 
caverne ; c'est lui qui apprend à discerner les 
motifs subtiles et déshonnëtes qui se cachent 
et se dérobent sous d'autres motifs qui sont 
honnêtes, et qui se bâtent de se montrer les 
premiers. Il souffle sur le fantâme sublime 
qui se présente à l'entrée de la caverne, et le 
More hideux qu'il masquait s'aperçoit. 

C'est lui qui sait faire parler les passions, 
- tantôt avec cette violence qu'elles ont lors- 
qu'elles ne peuvent plus se contraindre, tan- 
tôt avec ce ton artificieux et modéré qu'elles 
affectent en d'autres occasions. 

Cestlui qui fait tenir aux hommes de tous 
les états, de toutes les conditions, dans toute 
la variété des circonstances de la vie, des dis- 
cours qu'on reconnaît S'il est au fond de 
l'âme du personnage qu'il Introduit un suttl- 



ment secret, écoutez bien, et tous entendrai 
UD ton dissonant qui le décèlera. C'est que 
Rlchardson a reconnu que le mensonge ne 
pouvait jamais ressembler parfaitement k U 
vérité, parce qu'elle est la vérité et qull est 



S'il importe aux bommes d'être persuadés 
qu'indépendamment de toute considération 
ultérieure à cette vie, nous n'avons rien de 
mieux & faire pour être heureux que d'être 
vertueux, quel service iRichardson n'a-t-Il pas 
rendu à l'espèce humaine ? U n'a point dé- 
montré cette vérité; mais il l'a fait sentir : 
k chaque ligne il fait préférer le sort de la 
vertu opprimée au sort du vice triomphant. 
Qui est-ce qui voudrait être Lovelace, avec 
tous ses avantages I Qui est-ce qui ne voudrait 
pas être Clarisse, malgré toutes ses Infortunes? 

Souvent j*ai dit en te lisant : Je donnerais 
volontiers ma vie pour ressembler à celle-ci; 
j'aimerais mieux être mort que d'être celui-là. 

Si Je sais, malgré les intérêts qui peuvent 
troubler mon Jugement, distribuer mon mé- 
pris ou mon estime selon la juste mesure dé 
l'Impartialité, c'est à Bichardsonquejele dois. 
Mes amis, relisez-le, et voua n'exagérerex 
plus de petites qualités qui vous sont utiles ; 
TOUS ne déprimerez plus degrands talentBqol 
TOUS croisent ou qui vous humilient. 

Hommes, venez apprendre de lui & vousr^ 
concilier avec les mauzde la vie; venez, nous 



— 127 — 
pleurerons ■ ensemble sur les peraonnagâs 
malheureux de sea fictions, et nous dirons ; 
St le sort nous accable, du moins les honnêtes 
gens pleureront aussi sur nous. Si Richard- 
son s'est' proposé d'intéresser, c'est pour les 
malheureux. Dans son ouvrage, comme daxa 
ce monde, les hommes sont partagés en denx 
classes : ceux qui jouissent et ceux qui souf- 
Trent C'est toujours £> ceux-ci qu'il m'asso- 
cie ; et, sans que Je m'en aperçoive, le senti- 
ment de ta ccHumisération s'exerce et se for- 
tifie. 

n m'a laissé une mélancolie qui me plaît et 
qui dure ; quelquefois on s'en aperçoit, et l'on 
me demande : Qu'avez-vousî vous n'êtes pas 
dans votre état naturel ; que vous est-il ap- 
rivéï On m'interroge sur ma santé, sur ma 
fortune, sur mes parents, sur mes amis. 
mes amis! Pamila, Clarisst et GrandûKm 
sont trois grands drames] Arraché àcetteleo- 
ture par des occupations sérieuses, j'éproa- 
vais nn dégoût Invincible; je laissais là le d»- 
voir, et je reprenais le livre de Ricfaardson. 
Gardez-vous bien d'ouvrir ces ouvrages en- 
chanteurs, lorsque vous aurez quelques de- 
voirs à remplir. 

Qui rat-ce qui a lu les ouvrages de Ri- 
chardson sans désirer de connaître cet hom- 
me, de l'avoir pour frère ou pour amiî Qo! 
est-ce qui ne lui a pas souhaité toutes sortes 
de bénédictions î 

L.,.». Google 



Rlchardson, Richardson, homme unique 
k mes yRUx, tu seras ma lecture dans tous les 
tempsl Forcé^ar des besoins pressants, si 
mon amitombedans l'indigence, si la médio- 
crité de ma fortune nesufSt pas pour donner 
à mes enfants les soins nécessaires à leurédu- 
cation, je vendrai mes livres; mais tu ineres- 
teras, tu me resteras sur le même rayon avec 
Uoise, Homère, Euripide et Sophocle, et je 
voua lirai tour à tour. 

Plus on a l'àme belle, plus on a ie goût ex- 
quis et pur, plus on connaît la nature, plus 
on aime la vérité, plus on estime les ouvra- 
ges de Richardson. 

J'ai entendu reprocher à mon auteur ses 
détails, qu'on appelait des longueurs: com- 
bien ces reproches m'ont impatienté ! 

Malheur à l'homme de génie qui franchit ' 
les barrières que l'usage et le temps ont pres- 
crites aux productions des arts, et qui foule 
aux pieds le protocole et ses formules 1 11 s'é- 
coulera de longues aunéesaprèssamort avant 
que la justice qu'il mérite lui soit ren- 
due. 

Cependant soyons équitables. Chez ua peu- 
ple entraîné par mille distractions, où le jour 
n'a pas assez de vingt-quatre heures pour les 
amusements dont U est accoutumé de les 
remplir, les livres de Richardson doivent 
paraître longs. C'est par la même raison que 
ce peuple n'a àéjk plus d'opéra, et qu'lncea- 



«[, Google 



— 129 — 

samment on ne jouera sur ses autres théâtres 
que des scènes détachées de comédie et de 
tragédie. 

Mes chers concîtoyeus, si les romans de 
RIchardson vous paraissent longs, que ne les 
abrégez- vous? Soyez conséquents. Vous n'al- 
lez guère à une tragédie que pour en voir le 
dornier acte : sauiez tout de suite aux vingt- 
deux dernières pages de CluTiss/', 

Les détails de Rtchanlson déplaisent et 
doivent déplaire à un homme frivole et dis- 
. sipé; mais ce n'est pas pour cet hoirimt'-ià 
qu'il écrivait : c'est pour l'homme tranquille 
et solitaire, qui a connu la vauité du bruit et 
. des amu^^ements du monde, et qui aime à ha- 
biter l'ombre d'une retraite et à s'attendrir 
utilement dans le silence. 

Vous accusez Richardson de longueurs! 
Vous avez donc oub ié Cotnb'eii il en coûte de 
pelnea, de soin^, de mouvements, pour faire 
réussir la moindre entreprise, terminer un 
procès, conclure un n.ariagfi, amener une ré- 
conciliationï Pensez de ces détails ce qu'il 
vous plafr •, mais ils seront intére-sants pour 
moi s'ils sont vrais* s'iU font sonir les pas- 
sions', s'ils montrent les caractères. 

Ils sont communs, dites-vous; c'est ce qu'on 
voit tous les jours 1 Vous vous trumiiei; c'est 
ce qui ^e paese tous les jours sous vos yeux, 
et que vous ne voyez jamais. Prenez-y 
garde; vous faites le procès aux plus grands 



u. Google 



_ 130 — 

poètes, sous le nom de RicliardfVD. Vous svex 
\u cent fois le coucher du soleil et le lever 
des étoiles, vous avez entendu U canipagae 
retentir du chant éclatanl des oiseaux; oiàii 
qui de vous a senti que c'était le bruit du 
jour qui rendait le silence de la nuit plus 
touchant? Ëh bien ! il en est pour vous dei 
phénomènes morau^: ainsi que des phéaomè- 
nes physiques : les éclats des passions ont 
souvent frappé vos oreilles, mais tous fttes 
bien loin de connaître tout ce qu'il y a de se- 
cret dans leurs accents et dans leurs expres- 
sions. Il n'y en a aucune qui n'ait sa physio- 
nomie; toutes ces physionomies se succèdent 
sur un visage, saris qu'il cesse d'ùtre le même; 
et l'art du grand poète et du grand peintre ' 
est de vous montrer une circonstance fugi- 
tive qui vous ai[ échappé. 

Peintres, poètes, gens de goût, gens de 
bien, lisez Richardson ; llsoz-le sans cesse. 

Sachez que c'est à cette mulUiude de pe- 
tites chOFCs que tient l'illusion; il y a bien 
de la dll^culté à les imaginer; il y en a bien 
encore i. les rendre. Le geste est qui-lquefoia 
aussi sublime que le mot; et puis ce sont 
toutes ces vérités de détail qui préparent 
l'âme aux impressions fortes des grands évé- 
nement-. Lorsque votre impatience aura été 
suspendue par ces délais niomemaués qui lui 
servaient de digues, avec qutlle impétuosité 
ne se répandra-t-elje pas au moment où U 



«[, Google 



— 131 — 
plajra «n poSte de les rompre! C'est alors 
qu'affaissé de douleur ou transporté de joie, 
vous n'aurez plus la force de retenir vos Ijtr- 
mes prêtes à couler, et de vous dire à vous- 
même : Mais jieut-é're que cela n'est pas 
tira». ''Cette pensée a été éloignée de vous peu 
à peu, et elle est si loin qu'elle ne se prêseo- 
tera pas. 

Une idée qui m'est venue quelquefois en 
rêvant aux ouvrages de RIchardson, c'est que 
j'avais acheté un vieux ctiâteau ; qu'en visl- 
taDt un jour ses appartements, j'avais aperçu 
dans un an^le une armoire qu'on n'avait pas 
ouverte depuislonglemps, et que, l'ayant ren- 
foncée, j'y avais trouvé pÈle-raêle les lettres 
de Clarisse et de Paméla. Après en avoir lu 
quelques-unes, avec quel empressement ne les 
aurais-je pas arrangées par ordre de dates I 
Quel chagrin n'aiirais-je pas ressenti s'il y 
avait eu quelque lacune entre elles 1 Croit-on 
que j'eusse souffert qu'une main téméraire 
Ù'ai presque dit sacrilège) en eût supprimé 
une ligne î 

Vous qui n'avez lu les ouvrages de Richard- 
son que dans votre élégante traduction fr:ui- 
çaise, et qui croyez les connaître, vous vous 
trompez. 

Vous ne connaissez pas Lovelace; vous ne 
connaissez pas Clémentine; vous ne connais- 
sez pas l'infortunée Clarisse ; vous ne connais- 
sez pas miss Howe, sa chère et tendre miss 



«[, Google 



— 132 — 
llowe, puisque vous ne l'avez point vue éche- 
velée et étendue sur le cercueil de sou amie, 
se tordant les bras, levant ses yeux noyés de 
larmes vers le ciel, remplissant la demeure 
des Harluwe de ses cris aigus, et chargeant 
d'imprécations toute cette ramille cruelle; 
voua Ignorez l'effet de ces circonstances 
que votre petit goût supprimerait, puisque 
vous n'avez pas entendu le son lugubre des 
cloches de la paroisse porté par le vent sur la 
demeure des Harlowe, et réveillant dans ces 
âmes de pierre le remords assoupi ; puisque 
vous n'avez pas vu le tressaillement qu'ils 
éprouvèrent au bruit des roues du char qui 
portait le cadavre de leur victime. Ce fut 
^lors que le silence morne qui régnait au 
milieu d'eux fut rompu par les sanglots du 
père et de la mëre ; ce fut alors que )e vrai 
supplice de ces méchantes âmes commença, 
et que les serpents se remuèrent au fond de 
leur cœur et le déchirèrent. Heureux ceux 
qui purent pieu rerl 

J'ai remarqué que, dans une société où la 
lecture de Richaidson se faisait en commun 
ou séparément, la conversation en devenait 
plus intéressante et plus vive. 

J'ai entendu, à l'occasion de cette lecture, 
les points les plus imjiortants de la morale et 
du goût discutés et approfondis. 

J'ai entendu disputer sur la conduite de ses 
personnages comme sur des événements réels. 



,. Google 



— 133 — 
louer, blâmer Paméla, Clarisse, Grandisson, 
comme des. personnages vivants qu'on aurait 
connti»<, et auxquels on aurait pris le plus 
grand intérêt. 

Quelqu'un d'étranger à la lecture qui avait 
précédé et qui avait amené la conversation 
se serait imaginé, à la vérfté,et à la chaleur 
de l'entretien, qu'il s'agissait d'un voisin, d'un 
parent, d'un ami, d'un frère, d'une sœur. 

Le dirai-je7... j'ai vu, de la tliverslté des 
jugements, naître des liaines secrètes, des mé- 
pris cachés, en un mot, les mêmes divisions 
entre des personnes unies que s'il eût été 
question de l'affaire la plus si^rieuse. Alors, je 
comparais l'ouvrage île Richardson à un livre 
plus sacré encore, à un Evangile apporté sur 
la terre pour séparer l'époux de l'épouse, le 
père du fils, la fille de la mère, le frère de. la 
sœur; et son travail rentrait ainsi dans la 
condition des êtres les plus parfaits de la na- 
ture. Tous sortis d'une main toute- puissante 
et d'une intelligence infiniment sage, il n'y 
en a aucun qui ne pèche par quelque endroit. 
Un bien présent pput Sire dans l'avenir 1& 
souivie d'un grand mal ; un mal, la source 
d'un grand bien. 

Nais qu'importe si, grftce à cet auteur, j'ai 
plus aimé mes semblable':, plus aimé mes de- 
voirs; si je n'ai eu pour les méchants que de 
la pitié, si j'ai conçu plus de commisération 
pour les malheureux, plus de vénération pour 



«[, Google 



— i34 — I 

les bons, plua de circonspection d&os l'usage 

des choses présentes, plus d'indifféreoce sur 1 
les choses futnres, plus de mépris pour li 
Tie, et plus d'amour pour la vertu ; le seul 
bien que nous puissions demander au ciet est 
le seul qu il puisse nous accorder, sans dods I 
ch&tler de nos demandes indiscrètes I | 

Je connais la maison des IJarlowe comme II 
mienne; la demeure de mon père ne m'est pu 
plus familière que celle de Grandisson. Je me 
suis fait une image des personnages que 
l'auteur a mis en scène; leurs physionomies 
sont là : je les reconnais dans les rues, dam . 
les places publiques, dans les maisons ; elles 
m'Inspirent du penchant ou de Inversion. Un 
des avantages de son travail, c'est qu'ayant 
«mbrassé un champ immense, ii sub^ste sans 
cesse sous mes yeux quelque portion de son 
tableau. Il est rare que j'aie trouvé six per^ 
sonnes rassemblées, sans leur attacher qaet- 
ques-uns de ses noms. 11 m'adresse aux hon- 
nêtes gens, il m'écarte des mécbaats; il m** 
appris à les reconnaître à des signes prompts 
et délicats. Il me guide quelquefois, sans qne 
je m'en aperçoive. 

Les ouvrages de Rjchardson pldrout pliB 
OU moins k tout homme, dans tous les temps 
et dans tous les lieux ; mais le nombre des 
lecteurs qui en sentiront tout le prix ne sera 
jamais grand : il faut un goQt trop sévère; et 
puis la variété des événements y est telle, lea 



«[, Google 



— 135 — 

rapports y sont si multipliés, la conduite en 
est si compliquée, 11 y a tant de choses prépa- 
rées, tant d'autres sauvées, iant de person- 
ges, tant de caractères I A peine al-je par- 
couru quelques pages de Clarisse que je 
compte déjà quinze ou seize personnages; 
bientôt le nombre se double. Il y en a jusqu'à 
quarante dans Grmidhtiin; mais ce qui con- 
fond d'étoanement,c'estquechacuna^esidées, 
ses expressions, sou ton, et que ces idées, ces 
expressions, ce ton, varient selon les circons- 
tances, les Intérêt-', les passions, connue on 
voit sur un même' visage les physionomies 
diverses des passions se succéder. Un homme 
qui a du ^ti ne prendra point une lettre de 
madameNorton pour la lettre d'une des tantes 
de Clarisse; la lettre d'une tante pour celle 
d'une autre tante ou de madame Howe, ni un 
billet de madame Howe pour le billet de ma- 
dame Harlowe, quoiqu'il arrive que ces per- 
sonnages soient dans la même posiiion, dans 
les mêmes sentiments, relativement au même 
objet. Dans ce livre immorlel, comme dans 
la nature au printemps, on ne irouve point 
deux feuilles qui soient d'un même vert. Quelle 
immense variété de nuances I S'il est difficile 
à celui qui lit Je les saisir, combien n'a-t^U 
pas été diffti^lle à l'auteur de les trouver et 
de les peindre I 

Rjchardson I j'oserai dire que l'histoire la 
plus vraie est pleine de mensonges, et que 



u. Google 



— 136— I 

ton roman est plein de vérités. L'hiatoîre 
peint quelques individus : tu peins l'espèce 1 
linmaioe; l'histoire altr>bue à quelques indi- 
vidus ce qu'ils n'ont ni dit ni fait : tout ce que ' 
tu attribues à l'bonime, il l'a dit et Tait; l'his- 
toire n'embrasse qu'une poriion de la durée, 1 
qu'un point de la surface du globe : tu as em- 
brassé tousIeslieuK et touslt^ temps. Lecœur 
bumalD,' qui a été,, e^t et sera toujours le 
même, est le modèle d'après lequel tu copies. 
Si l'on appliquait au meilleur historien une 
critique séière, y en a-t-il aucun qui la sou- 
tint comme toi î Sous ce point de vue. J'oserai 
dire que souvent l'hislulre est un mauvais 
roman, et que ie roman, comme tu l'as. fait, 
est une bonne histoire. peintre de la na- 
ture, c'est toi qui ne mens jamais 1 

Je ne me lasserai point d'admirer la pro- 
digieuse étendue de tèie qu'il l'a fallu pour 
conduire des drames de trenieT à quarante 
personnage», qui touscon.«erveNtsi rigoureu- 
sement les caractères qu^ tu leur as donnés; 
l'étonnante connaisanee des luis, des coutu- 
mes, des usages, des mteurs. du cœur hu- 
main, de la vie; l'inépuisable fonds de mo- 
rale, d'expériences, d'observations, qu'ils te 
supposent. 

L'intérêt et le charme de l'ouvrage déro- 
bent l'art de Richardson à ceux qui sont le 
plus faits pour l'apercevoir. Plusieurs fois j'ai 
commencé la lecture de Clarisse pour me 



«[, Google 



former ; autant de fois j'ai oublié mon projet 
il la vingtième page : j'ai seulement été frap- 
pé, comme tous les lecteurs ordinaires, du 
génie qu'il y aà avoir imaginé une jeune fille 
remplie de sagessent de prudence, qui ne fait 
pas une seule démarche qui ne soit fausse, 
sans qu'on puisse l'accuser, parce qu'elle a 
des parente inhumains et un homme abomi- 
nable pour amant; à %voir donné à cette 
jeune prude l'amie la plus vive et la plus 
folle, qui ne dit et ne fiit rien de raisonna- 
ble, sans que la vraisemblance en soit blessée; 
à celle-ci un honnête homme pour amant, 
mais un himnéte homme empesé et ridicule, 
que sa maîtresse déso'e.. malgré l'agrément 
et la protection d'une mère qui l'appuie ; à 
avoir combiné dans ce Lovelace les qualités 
les plus rares et les vices les plus odieux, la 
bassesse avec la générosité, la profondeur et 
la frivolité, la violence et le sang-froid, le bon 
sens et la folie; à en avoir fait un scélérat 
qu'on hait, qu'on eime, qu'on admire, qu'on 
méprise, qui vous étonne sous quelque forme 
qu'il se présente et qui ne garde pas un ins- 
tant la mëmâ, Et cettt; foule de personnages 
subalternes, comme ils sont caractérisés! 
combien il y en al Et ce Belford avec ses 
compagnons, et madame Howe et son Hick- 
mann, et madame Norion, et les Harlowe 
père, mère, frère, sœurs, oncles et tantes, et 
toutes les créatures qui peuplent le lieu de 



«[, Google 



— 438 — 
débauche I Quels contrastes d'intérêts et <rha- 
meursl comme tousagijseot et parlent! Com- 
ment une jeune flile, seule contre tant d'en- 
nemis réunis, u'aurait-elle pas succoiqbél Et 
encore quelle est sa chute I 

Ne reconnalt-ou pas sur un fond tout divers 
la même variété de caractères, la même force 
d'événements et de conduite dans Granifit- 
son? 

Pamëla est un ouvrage bien simple, molus | 
étendu, moins intrigué; mais y a-t-II moins 
de génIeT Or, ces trois ouvrages, dont un 
seul surilrait pour immortaliser, un seul 
homme les a faits. 

Depuis qu'ils me sont connus, ils ont été 
ma pierre de touche; ceux à qui ils déplai- 
sent sont jugés par moi. Je n'en ai jam^s 
parlé k un homme que j'estimasse, sans trem- 
bler que son jugement ne serapporl&t pas au 
mien. Je n'ai jamais rencontré personne qui 
partageât mon entliousiasme, que je a'aieété 
tenté de le serrer entre mes bras et de l'em- 
brasser. 

Itichardson n'est plus. Quelle perte pour les 
lettres et pour l'humanité l Cette perte m*a 
touché comme s'il eût été mon frère. Je te 
portais dans mou cœur sans l'avoir vu, sans 
le connaître que par ses ouvrages. 

Je n'ai jamais rencontré un de ses cmapa- 
triotes, un des miens qui eût voyagé en An- 
Steterre, sans lui demander : Avez-vous vit le 



poète Richardson T Ensuite : Avez-vous tu la 
philosophe Hume î 

Un jour, une femtne d'un goût et d'und 
sensibilité peu commune, fortement préoccu- 
pée de l'histoire de Grandisson qu'elle venait 
de lire, dit à un de ses amis qui partait pour 
Londres : Je vous prie de voir de ma part 
miss Emilie, M. Belford, et surtout miss 
Howe, si elle vit eucore! 

Une autre fois, une femme de ma connais- 
sance, qui s'éiait engagée dans un commerce 
de lettres qu'elle ci'oyait innocent, effrayée 
du sort de Clarisse, rompit ce commerce tout 
au commencement de la lecture de cet ou- 
vrage. 

Est-ce que deux amies ne sesontpas brouil- 
lées, sans qu'aucun des moyens que j'ai em- 
ployés pour lesrapprocher m'ait réussi, parce 
que l'une méprisait l'histoire de Clarisse, de- 
vant laquelle l'autre était prosternée î 

J'écrivis à celle-ci, et voici quelques en- 
droits de sa réponse : 

a La piété de Clariss'. l'impatiente I Eli 
quoi! veut-elle doue qu'une jeune fille de 
dix-huit ans, élevée par des parents vertueux 
et chrétiens, timide, malheureasesurla terre, 
n'ayant guère d'espérance de voir améliorer 
son sort que dans une autre vie, soit sans re- 
ligion et sans foi 7 Ce sentiment est si grand, 
si doux, si touchant en elle I ses Idées de re- 
ligion sont si saines et si pures 1 ce sentiment 



u. Google 



— 140 — . 
donne à son caractère une nuance si pathé- 
tique! Non, non, voua ne me persuaderei 
jamais que cette façon de penser soit d'une 
Sme bien née. 

■ Elle rit, quand el/e voit celle enfant j 
déietpérée d» la n'ulediciion de son père ! \ 
li;ile rit, et c est une mère I Je vous dis que 
cette Temme ne peut jamais être mon amie : 
je rougis qu'elle l'ait été. Vous verrez que la 
malédiction d'un père respecté, une malédic- 
tion qui semble s'être déjà acœmplie en plu- 
sieurs points importants, ne doit pas être uae 
chose ferrib e pour un enfant de ce carac- 
tère 1 Et qui sait si Dieu ne ratifiera pas dans 
l'éternité la sentence prononcée par son 
pèreî 

» Elle trouve eitraoTilin-iire que celte lec- 
lure m'arrache des larmesl Et ce qui m'é- 
tonne toujours, moi, quand j'en suis aux der- 
niers instants de cette innocente, . c'est que 
les pierres, les murs, les carreaux insensibles 
et froids sur lesquels je marche, ne s'émeu- 
vent pas, et ne joignent pas leur plainte à la 
mienne. Alors tout s'obscurcit autour de moi; 
mon àme se remplit de ténèbres, et il me 
semble que la nature se voile d'un crêpe 

» A son aoif, l'esprit de Cliirisse consiste 
à faire des phrasi-s; et l-r&qu'el'e eita/m , 
faire quetques-une», la voilà consolée. C'est, 
je vous l'avoue, une grande malédiction que 



de sentir et penser ain-i ; mais si grande, que 
j'aimerais mieux tout à l'Iietire que ma fille 
mourût entre mes bras, que de l'en savoir 
frappée. Ma fille 1... Oui, j'y ai pensé, et je 
ne m'en dédis pas. 

a Travaillez à présent, homme merveilleux, 
travaillez, consumez-vous; voyez la fin de 
votre carrière à l'Sge où les autres commen- 
cent la leur, afin qu'on porte de vos chefs- 
d'œuvre des Jugements pareils I Nature, pré- 
pare, pendant des siècles un homme tel que 
Richardson ; pour le douer, épuise-toi ; sois 
ingrate envers tes autres enFanis, ce ne sera 
que pour un petit nombre d'âmes comme la 
mienne que tu l'auras fait naître, et la larme 
qui tombera de mes yeux sera l'unique ré- 
compense de ses veilles. » 

Et par post-crit, elle ajoute : « Vous me 
demandez l'enterrement et le testament de 
Clarisse, et je vous tes envoie ; mais je ne vous 
pardonnerais de ma vie d'en avoir fait part à 
cette femme. Je me rétracte : lisez vous même 
ces deux morceaux, et ne manquez pas de 
m'apprendre que ses ris ont accompagné Cla- 
risse jusque d^ns sa dernière demeure, afin 
que mon aversion pour elle soit pa-'faite. » 

11 y a, comme on voit, dans les choses de 
goût, ainsi que dnns les choses religieuses, 
une espèce d'intolérance que Je blâme, mais 
dont je ne me garantirais que par un efi'ort 



u. Google 



— 142 — 

J'étais avec un ami lorsqu'on me remit 
l'enterrement et le testament de Clarisse, 
deux morceaux que le traducteur franco a. 
supprimés, sans qu'oQ sache trop pourquoi. 
Cet ami est un des hommes les plus sensibles 
que Je connaisse, et \ia des plus ardeota fa- 
natiques de Richardson^ peu s'en Tant qu'il 
ne le soit autant que mol. Le voilà qui s'em- 
pace des cahiers, qui se retire diius un coin, 
et qui lit Je l'examinais : d'abord je vois cou- 
ler des pleura, il s'iuterrompt , Û sanglote; 
tout à coup il se lève, il marche sans savoir 
où il va, il pousse des cris comme un homme 
désolé, et il adresse les reproches les plus 
amers à toute la famille des Harlowe. 

Je m'étais proposé tie noter les beaux en- 
droits des trois poèmes de Richardson'iDi^ 
le moyenl II y en a tant I 

Je me rappelle seulementque la cent vingt- 
Quitifime lettre, qui est de madame Harvey à 
sa nièce, est un chef-d'œuvre : sans apprêt, 
sans art apparent, avec une vérité qui ne se 
conçoit pas, elle Ote à Clarisse toute espé- 
rance de récoDciliatioD avec ses parents, se- 
conde les vues de son ravisseur, la livre k sa 
méchanceté, la détermine au voyage de Lon- 
dres, à entendre des propositions de ma- 
riage, etc. Je ne sais ce qu'elle ne produit 
pas : elle accuse la ramille en l'excusant ; elle 
démontre la nécessité de la fuite de Clarisset 
en la bllmanu C'est un des endroits, entra 



— 143 — 
beaucoup d'autres, où Je me suis écrié : 
. Divin Richardson t Hais pour éprouver ce 
transport, il faut commencer l'ouvrage et lire 
jusqu'à cet eu droit 

J'ai crayonné dans mon exemplaire )s cent 
vlnst-quatrième lettre, qui est de Lovelace k 
son complice Léman, comme un morceau 
charmant; c'est là qu'on voit toute la folie, 
toute la gaieté, toute la rusp, tout l'esprit de 
ce personnage. On ne sait si l'on doit aimer 
ou détester ce démon. Comme iî eéduit ce 
pauvre domestique I C'est le bon, c'est i'hoTi- 
néte Léman. Comme il lui peint la récom- 
pense qui l'atcend ! Tu teras monsieur l'hôte 
de rOurs blanc ; on appellera la femme ma- 
dame l'hôtesse. Et puis, en finissant : Je suit 
votre ami Lovslace, Lovelace ne s'arrêta 
pointa de petites formalités quand il s'agît de 
réussir : tous ceux qui concourent Ji ses vues 
sont ses amis. 

11 n'y avait qu'un grand maître qui pûtson- 
ger à associer à Lovelace cette troupe dlionf- 
mes perdus d'honneur et de itébauche, ce» 
viles créatures qui l'Irritent par des railleries 
et l'euhardissent au crime. Si Belford s'élève 
seul contre son scélérat ami, combien il lui 
est inférieurT Qu'il fallait de génie pour in- 
troduire et pour garder quelque équilibre 
entre tant d'Intérêts opposés ! 

Et croit-on que ce soit, sans dessein que 
l'auteur a supposé à son héros cette chaleur 

L.,-.». Google 



d'imagi Dation, cette frayeur du mariage, ce 
goût ellréné de l'intrigue et de la libertié. 
cette vanité démesurée, tant de qualités eVie. 

Poëies, apprenez de Richardson h donner 
des confideEits aux méchants, afin de dimj- 
imer l'Iiorreur de leurs forfaiis en 1 1 divisant; 
(!t, par la raison opposée, à n'en point donner 
aux Iionnétes gens, afin de leur laisser tout 
le mérite de leur boiiU^. 

Avec quel art ce Lovelace se dégrade et se 
relève! Voyez la lettie cent soixante-quin- 
zième. Ce sont les ï^eniiment d'un cannibale; 
c'est le cri d'une bête féroce. Quafre lignes 
de post-crit le iranslorment tout à coup eu 
un homme de bien, ou peu s'en faut, 

Grandissonel l'aiîiéla sont au^i deux beaux 
ouvrages, mais je leur préfère Clam e. Ici 
l'auieur ne fait pas un pas qui ne soit de 
génie. 

Cependant on ne voit point arriver à li 
porte du tord le vieux pftre. de Paméla, qui a 
marché toute la nuit; on ne l'entend point 
s'adresser aut valets de la maison, sans 
«prouver les plus violentes secousses. 

Tout l'épiïode de Clémeniine, dans Gran- 
difon, est de la plus gr'ande beiiuté. 

Et quel est le moment oii Clémentine et 
Clarisse deviennent deux créa'ures sublimes? 
Le moment où l'une a perdu l'honneur, et 
l'autre la raison. 



«[, Google 



— 115 — 

Je ne me rappelle point sans 
l'entrée de Clémentine dans la ch mhre de 
mère: pâle, les jfux égarés, le bras ceini 
d'une bande, le ^a^g coulant le long de son 
bras et di^gouitant du bout de ses doigts, 
son discours : jl/ -mon,, wyes, cVsf le wlre. 
Cela déchire l'âme. 

Mais pourquoi cette Cl'imentine 
intéressanie dans sa foiteî Cest que, n'étant 
plus maffresse des pensées de son esprit 
des raouvemenis de son cœur, s'il se passait 
en e!le(iuelquechiiselionieuse,ellelui échap- 
perait Mais elle ne diL pas un mot qui ne 
montre de la candeur et de l'innocence jet 
son état ne parniet pas de douter de ce 
qu'elle dit. 

On m'a rapporté que Rîchardson avait passé 
plusieurs années dans la société presque s a m s 
parler. 

Il n'a pas eu toute la réputation qu'il méri- 
tait. Quelle passion que l'envie! c'est la plus 
cruelle des Kuméaides : elle suit l'homme de 
mérite jii.«qu'au bord de sa tombe; ii, elle 
disparait, ec la justice des siècles s'assied à 
sa place. 

OHicliardsoDl st tu n'as pas joui de ton vi- 
vant de toute la réputation que (u méritais , 
combien tu seras grand chez dos neveux, lors- 
qu'ils le verront à la distance^'où nous voyons 
Homërel Alors, qui est-ce qui osera arracher 
une ligne de ton sublime ouvrage î Tu as eu 



— fie — 

plusd'admirateursencorâpanniDOua que dans 

ta patrie; et je m'en réjouis. Siècles, hâtez- 
vous de couler et d'amener avec vous leslion- 
neurs qui sont dus à Richardson 1 J'en atteste 
tous ceux qui m'écouient : je n'ai point at- 
tendu l'exemple. des autres pour te rendre 
hommage; dès aujourd'liui, j'étais incliné au 
pied de ta statue; je t'adorais, cherchant an 
fond de mon àme des expressions qui répon- 
dissent à l'étendue de l'admiration que je te 
portais, et je n'en trouvais point. 

Vous qui parcourez ces lignes que j'ai tra- 
cées sans Maison, sans dessein et sans ordre, 
& mesure qu'elles m'étaient inspirées dans le 
tumulte de mon cœur, si vous avez reçu du 
ciel uue tvae plus sensible que la mienne, ef- 
fincez-les. Lé génie de Richardson a étouQé ce 
que j'en avais. Ses fantômes errent sans cesse 
dans mon imagination; si je veux écrire, 
j'entends la plainte de Clémentine ; l'ombre 
de Clarisse m'apparatt; je vois marcher de- 
vant moi Grandisson ; Lovelace me trouble, 
et la plume s'échappe de mes doigts. Et vous, 
spectres plus doux, Kmili', Charlotte, Pa- 
méla, chère miss Howe, tandis queje converse 
itvec vous, les années du travail et de la mois- 
son des lauriers se pissent; et je m'avance 
versle dernier terme, sans rien tenter qui puis- 
se me recommander aussi au temps à venir. 



u. Google 



SUR LES FEMMES (1) 



' J'aime Thomas ; je respecte la fierté de son 
ftme et la noblesse de son caractère ; c'est un 
h(»Dme do beaucoup desprit ; c'est un homme 
de bien ; ce n'est donc pas un homme ordi- 
naire. A en juçer par sa Dissertation sur 1er 
/«mmej{2),ll n'a pns assez éprouvé une pasàon 
que je prise davantage pour les peines dont 
elle nous conJble que pour les plaisirs qu'elle 
nous donne. Il a beaucoup pmsé, mais il n'a 
pas assez aeutl. Satëces'est tourmentée, mais' 
son CfBur est demeuré tranquille. J'aurais 
écrit avec moins d'Impartialité et de sagesse, 
mais je me serais occupé avec plus d'intérêt 
et de la chaleur du seul être de la nature qui 

[I) Ct BMruBa M Ironie dani la cvnaptmdanes lil- 
tératrt ie Grimm, innâï i^^i, tvec des cbangemenis qg'jl 
«■eit permis *e taire; nous ne rapixwleroin qae deni ti- 
liiBUa qui noas oni para mtriier qoebije iniéitt. (Notedi 
rèditùm Urière.) 



u. Google 



— 148 - 
noua reDde sentiment pour seotlmeat et qai 
soit heureux du bouheur qu'il nous fait. Cinq 
ou six pages de vene répandues dans son 
ouvrage auraient rompu la continuité de 
ses observations df^Jicate", et en auraient fait 
un ouvrage cliamiant. Mais il a voulu que 
son livre ne fût d'aucun srtxe, et il n'y a mal- 
heureusement que trop bien réussi. C'est un 
hermaphrodite, q<'i n'a ni le nerf de l'homme 
ni la mollesse de la femme. Cependant peu 
de DOS écrivains du jour auraient été capa- 
bles d'un travail où l'on remarque de l'érudi- 
tion, de la raison, de la flnes-se, du style, de 
l'harmonie; mais pas assez de variété, de 
cette souplesse propre à se prêter it l'infinie 
diversité d'un être eïtrême dans sa force et 
dans sa faiblesse, que ta vue d%nc souris ou 
d'une araignée fuit tomber en syncope, et qui 
sait quelquefois braver les plus grandes ter- 
reurs de !a vie. C'est surtout daos la passion 
de l'amour, tesaccësde la jalousie, les trans- 
ports de la tendresse materneilK, les instincts 
de la superstition, la manière dont elles par- 
tagent le-i émotions épidémiques et populaires, 
que les femmes étonneni, belles comme les 
séraphins de Kopstock, terribles comme les 
diables de Hilton. J'ai vu l'amour, la Jalousie, 
la superstition, la co'ère portés dans les fem- 
mesà un point que l'homme n'éprouva jamais. 
Le contraste des mouvements vinlents avec la 
douceur de leurs traits les rend hideuses; 



— 149 — 
elles en sont plus défi :urées. Les distractions 
d'une vie occupée et rontentieuse rompent 
nos passioDR; la femme couve les sieanes : 
c'est un point Axe sur lequel son oisiveté ou la 
frivolité de ses roociions lient son rega d sans 
cesse attaché, t^e point s'étend sans mesure, 
et, pour devenir folle, il ne manquerait à )a 
femme passioKnéequerentièresolitudequ'elle 
recherche. La soumission à un maître qui lui 
déplatt est p<iur elle un supplice. J'ai va une 
femme honnête frissonner d'horreur à l'ap- 
proche de son époux; Je l'ai vue se plon- 
ger dans le bain , et ne se croire jamais 
assez lavée de la souillure du devoir. Cette 
sorte de répugnance nous est prestiue in- 
connue; notre organe pat plus iniiulgent. 
Plusieurs femmes mourront sans avoir éprouvé 
l'extrême de la vo'upté- Cette sensation, que 
je regarderais volontiers comme une épilepsie 
passagère, est rare pour elles, et ne manque 
jamais d'arriver quand nous t'appelons. Le 
souverain bonheur les fuit entre les bras de 
l'homme qu'elles adorent; nous le trouvons 
à côlé d'une femme complaisante qui nous 
déplaît. Moins maîtresses de leurs sens que 
nous, la récompense eu est moins prompte et 
moins sQre pour elles. Cent fols leur attente 
est trompée. Organisées lout au contraire de 
nous, le mobile qui sollicite en elles la vo- 
lupté est si déJcat, et la source en est si 
éloignée qu'il n'est pas extraordinaire qu'elle 



— 150 — 
ne vienne point, ou qu'elle s'égare. Si voua 
entendez une femme médire de l'amour et un 
homme de lettres di^précier la considération 
publique, dites de l'une que ses charmes pas- 
sent, et de l'autre que son talent se perd. Ja- 
mais un liomme ne s'est assis, à Delphes, sur 
le sacré trépied. Le rôle de pythie ne cod- 
vient qu'à nue Temoie. Il n'y a «qu'une tête de 
femme qui puisse s'exalter au point dé pres- 
sentir sérieusement l'approche d'un Dieu, de 
s'agiter, de s'écheveler.d'écumer, de s'écrier; 
Je le SBfS, je sens, le voilà, le dieu I et d'en 
trouver le vrai discours. Un soliiaire(l), brû- 
lant dans ses idées ainsi que dans ses exprès- 
^ons, dl.'^ait aux hérésiarques de son temps ; 
Adressez-vous aux femmes; elles reçoivent 
promplement, parce qu'elles sont ignorantes; 
elles répandent avec facililé, parce qu'elles 
sont légères; elles retiennent longtemps, parc* 
qu'elles sont têtues. Impénétrables dans la 
dissimulation, cruelles dsns la vengeance, 
constantes dans leurs projets, sans scrupules 
sur les moyens de réussir, animées d'uae 
haine proronde et secrète contre le despo- 
tisme de l'homme, il semble qu'il y ait entre 
elles un complot facile de domination, une 
sorte de ligue, telle que celle qui subsiste en- 
tre les prêtres de toutes les nations. Elles en 
connaissent les articles, sans se les être com- 

(I) Siint J«r«mt. (Note de l'tdilion Btitii.) 

L.,.»..Coogk' 



— 151 — 

muniqués. Naturellement curieuses, eûiis 
veulent savoir, soit pour user, soit pour abu- 
ser de tout. Duos lea temps de rêvolutlou, la 
curiosité les prostitue aux chefs de parti. Ce- 
lui qui les devine est leur implacable ennemi. 
Si vous les aimez, elles vous perdront, elles 
se perdront elles-mêmes ; si vous croisez leurs 
vues ambitieuses, elles ont au fond du cœur 
ce que le poëte a mis dans la bouche de 



le mtne momenl. « 
sans ManiilMr enan >i je me (leidi 
J'abindoiine l'inférât, n le liisM n 
pus I'«ut milbcnteDi faix je l'ai t 



Toutes méritent d'entendre ce qu'un autre 
poëte, moins élégant, adresse à l'uue d'entre 



Col *inà que, toD)oiira en pnrie i leur dilirs. 
Vos pireill*».Bit m Mwenir lem empire. 
VOM n*aiiidte«>lH)Iti voire raiar m»)1ent 
Tendbiea OMiMa ï raiioar qn'ï inbjnguer l'mant. 

S l'on lois riKM ttiMt, tout fons pantM juste ; 
■Il looBBitiiriEeiieil'wiaiil le plus lugaaw. 



,. Google 



— )a2 — 
Elles simuleront l'ivresse, la passion, si elles 
ont un grand intéiêt à vous tromper; elles 
l'éprouveront sans s'oublier. Le momcDt où 
elles seront toutes S leur projet sera quelque- 
fois celui même de leur abandon. Klles s'en 
Imposent mieux que noua sur ce qui leur 
platt. L'orgueil est plus leur vice que le nô- 
tre. Une jeune Temme snmoï'ie dausait nue, 
avec un poignard fi la main. Elle paraissait 
s'en frapper; mais elle esquivait les coups 
qu'elle se portait avec une prestesse si Singu- 
lière, qu'elle avait persuadé à ses compatrio- 
tes que cVtait un dieu qui la rendait invulné- 
rable; et voilà sa personne sacrée. Quelques 
voyageurs européens assistèrent à cette danse 
religieuse, et, quoique bien convaincus que 
cette femme n'était qu'une saltimbanque très 
adroite, elle trompa leurs yeux par la célérité 
desos mouvements. Le lendemain, ils la sup- 
plièrent de danser encore une fois. iVon, leur 
dit-elle, je ne danserai point ; le dieu ne le 
veut pas,' et je me blessemis. On insista. Les 
liabiiants de la contrée joignirent leur vveu à 
celui des Européens : elle dansa. Elle fut dé- 
masquée. Elle s'en aperçut, et.à l'instant la 
voilà étendue à terre, le poignard dont elle 
était armée plongé dans se^ intestins. Je l'a- 
vais bien prévu, disait-elle à ceux qui la se- 
3t. qae le dieu ve le voulait pas, et 
je me blenserais. Ce qui me surprend, ce 
it pas qu'elle ait préféré lamort à U honte, 

L.,.». Google 



— 1B3 — 
c'est qu'elle se soit laissé guérir. Et de nos 
jours, n'avoDS-nous pas vu une de ces am- 
inés qui figuraient en bourrelet l'enfaDce de 
l'Eglise, les pieds et les mains cloués sur une 
croix, le côté ^'ercé d'une lance, garder le 
ton de son rôle au milieu des convulsions de 
la douleur, sous la sueur froide qui découlait 
de ses membres, les yeux obscure s du voile 
de la mort, et, s'adreseaot au directeur de ce 
troupeau de fanatiques, lui dire, non d'une 
voix souffrante : Mon père, je veux dormir, 
mais, d'une voix enfantine ; Papa, je veux 
faire dndol Pour un seul homme, i1 ya cent 
femmes capables de cette force et de cette 
présence d'e-prit C'est celte même femme, 
ou uue de ses compugoes, qui disait au Jeune 
Dudoyer, qu'elle rcgardaii tendrement, tandis 
qu'avec une tenaille il arrachait les dons qui 
lui traversaient les deux pieds : L'.Dieu de qui 
nom tenons le don -'es prodiges ne iious a 
pas toujours accordé celui de la mintelé. 
Madame de Siaal e^t mise k la Bastille avec la 
duchesse du Maine, sa mtittres'e (t); la pre- 
m lëre s'aperçoit que madame du Maine a tout 
avoué. A l'instant, el'e pleure, elle se roule à 
terre, elle s'écrie : Ahl ma pauvre maîtresse 
est devenue folle I N'attendez rien de pa- 
reil d'un homme. La femme porte au dedans 



u. Google 



— 154 — 

d'elle-môine un organe susceptible de spas- 
mes terribles, disposant d'elle, et suscitant 
dans son imagination des ratitômes de toute 
espèce. C'est dans te délire hystérique qu'elle 
revipnt sur le passé, qu'elle s'élance dans 
l'avenir, que tous les temps lai sont présents. 
C'est de l'organe propre ù. son sexe que par- 
tent toutes ses idées extraordinaires. La 
femme hystérique dans la jeunesse se tait 
dévote. dans l'âge avancé; la femme à qui il 
reste quelque énergie dans l'âge avancé était 
hystérique dans sa jeunesse. Sa tète parle en- 
core le langage de ses sens, lorsqu'ils sont 
muets. Rien de plus contigu que l'eslase, la 
vision, la propbéUe, taré vèlation.lapoésfe fou- 
gueuse et l'hystérlsme. Lorsque la Prussienne 
Karsch lève son <eil vers le ciel enflammé d'é- 
clairs, elle voit Dieu dans le nuage; elle le voit 
qui secoue, d'un pan de sa robe noii%, des 
foudres qui vont chercher la tète de l'impie ; 
elle voit la tète de l'impie. Cependant la re- 
cluse dans sa cellule se sent élevée dans les 
airs; son 3me se répand dans le sein de la 
Divinité ; son essence se mêle à l'essence di- 
vine; elle se pâme, elle se meurt; sa poitrine 
s'élève et s'abaisse avec rapidité; ses compa- 
gnes, attroupées autour d'elle, coupent les la- 
cets de son vétemejit qui la serrent. La nuit 
vient, elle entend les chœtirs célestes ; sa 
voix s'unit à leurs concerts. Ensuite, elle re- 
descend sur la terre ; elle parle des Joies inef- 



«[, Google 



— 155 — 
fables; on l'écoute; elle est convaincue, elle 
persuade. La remme dominée par l'hystérisme 
éprouve je ne sils quoi d'infernal oa de cé> 
leste. Quelquerois elle m'a fait frissonner. 
C'est dans la fureur de la b4ie féroce qui fait 
partie d'elle-mèine que je l'ai vue, que Je Tal 
entendue. Comme elle seutaitl comme elle 
s'exprimait! Ce qu'elle disait n'était point 
d'une mortelle. La Guyon a, dans sou livre 
des Toirenis (I), des lignes d'une éloquence 
dont il n'y a point de modèles. C'est sainte Thé- 
rèse qui a dit des démons : Qu'ils sont mat- 
heureux I ils n'aiment point. Le quiétisme est 
l'iiypoerisie de l'homme pervers et la vraie re- 
ligion de la femme tendre. Il y eut cependant 
na homme d'une honnêteté de caractère et 
d'une simplicité de mœurs si rares, qu'une 
femme aimable put, sans conséquence, s'ou- 
blier à côté de lui, et s'épancher en Dieu ; 
mais cet homme fut le seul, et il s'appelait ■ 
Fénelon. C'est une femme qui se promenait 
dans les rues d'Alexandrie, les pieds nus, 1£ 
t£te écheveiée, une torche dans une main, 
one aiguière dans l'autre, et qui disait : Je 
veux brûler le ciel avec celle torche, et étein- 
dre l'enfer avec celle eau, afin que l'homme 

(t) La Guyon, igulétlsie ctlÈbre Ai dii-sepUèmc altcl», m 

JDiliEiii Ae femme enceinte Oe l'àpoeaiypte. Son wiiié 
a Torrents, qui ivail longlemps couru manuscrit, pinlt 
iTOir *lé imprime, pour 11 prîniiere fois, d^as l'édilion de m 

Opuieulet »pmtuett, it Coloui«, iTOi. (Noi« de l'èdF 
tion Brière.) 



«[, Google 



— 156 — 
n'aime son Dieu que pour lui-même. Ce rôle 
ne va qu'à une rcmme. Mais cette imagination 
fougueuse, cet espriiqu'on croirait incoercible, 
un mot suffit pour l'abittre. Un médeciD(l) dit 
aux femmes de Bordeaux, tourmentées de va- 
peurs eETrayanles, qu'elles sont men;icées du 
mal caduc, et les voilà guéries. Un médecin 
secoue un fer ardent aux yeux d'une troupe 
déjeunes filles épileptiques, et les voili gué- 
ries. Les magistrats de Mtlet{2) ont déclaré que 
la première femme qui se tuera sera exposée 
nue sur la place publique, et voilà les Mile- ' 
siennes réconciliées avec ta vie. Les femmes 
sont sujettes à une férocité épidémiqiie. 
L'exemple d'une seule en entraîne une multi- 
tude. Il n'y a que la première qui soit crimi- 
nelle; les autres sont ma ados. femmes! 
vous êtes des enfants bien extraordinaires'. 
Avec un peu de douleur et de sensibilité, bé! 
monsieur Thomas, que ne vous laissiez-vou3 
aller à ces deux qualités, qui ne vous sont 
pas étrangères? Quel attendrissement ne nous 
aurlez-vous pas luspii-é en nous montrant 
les femmes assujetties comme nous aux- in- 

(1) Le Biéd«eiii SiiTi . ïODi^iiIié i Bordeim par gne Foule de 
jolies (einrrics iini se plaignaient de valeurs el de naoi de 
nerls, leur rèi*inlil : '.e ri' sonl pas ae-maux ne nerfi. 
c'est le moi caduc Le lendeaiain. il n'y eut plus une seole 
femjie dans Bordeaux qai rAl miil au nerts. [HoXe de l'édi- 
lion Brière.1 

(Si ViKUBTB. « Le ilfgoût de vivre saisi! les femmes de 



«[, Google 



— 157 — 
firmités de l'enfimce, plus contraintes et 
plus négligées dans leur éducation, aban- 
données aux mêmes caprices du sovt, avec 
une âme plus mobile, des organes plus dé- 
licats, et rien de cetle fermeté naturelle ou 
acquise qui nous y prépare ; réduites au ' 
silence dans l'Sge adulte, sujettes à un ma- 
laise qui les dinpose à devenir épouses et 
mères; alors tristes, inquiètes, mélancoli- 
ques, à côté de parents alarmé.--, non-seule- 
ment sur la sauié et la vitt de leur enFant, 
mais encore sur son caractère; carc'estàcet 
instant critique qu'une jeune fille devient ce 
qu'elle restera toute sa vie, pénétrante ou 
stupide, triste ou gaie, sérieuse ou légère, 
bonne ou méchante, l'espérance de sa mèrf! 
trompée ou réalisée. Pendant'une longue 
suite d'années, cliaque lune ramènera le 
même malaise. Le moment qui la délivrera 
du despotisme de ses parents est arrivé; son 
imagination s'ouvre à un avenir plein de chi- 
mères ; son cœur nage dans une joie secrète. 
Réjouis-toi bien, malheureuse créature ; le 
temps aurait sans cesse affaibli la tyrannie 
que tu quittes ; le temps accroîtra sans cesse 
la tyrannie sous laquelle tu vas passer. On lui 
choisit -la époux : elle devient mère. L'état 
de gro-sesse est pénible presque pour toutes 
Jes femmes. C'est dans les douleui^, au péril 
de leur vie, aux dépens de leurs charmes, et 
souvent au détriment de leur sanié, qu'elles 



«[, Google 



— i58 — 
donnent nals<ance à des enfants. Le premier 
domicile de l'enfant et les deux réservoirs de 
sa nourriture, les organes qui caractérisent 
le sexe, sont sujets â,^ deux maladies incnre- 
^ blés, il n'y a peut-être pas de joie compa- 
rable à celle de la mère qui voit son premieiv 
né; mais ce moment spra payé bien cherl Le 
père se soulage du soin des ^rçons sur nn 
mercenaire; la mère demeure chaîne de II 
garde de ses filles. L'^ge avance, la beauté 
passe ; arrivent les années de l'abandon, de 
l'humeur et de l'ennui. C'est par le malaise 
que la nature les a disposées à devenir mères; 
c'est par une maladie longue et dangerense 
qu'elle leur 6te le pouvoir de l'être. Qu'est-ce 
alors qu'une femmeT Négligée de son époui, 
délaissée de ses enfants, nulle dans la société, 
la dévotion est son unique et dernière res- 
source. 

Dans presque toutes les contrées, ta cmaulé 
des lois civiles s'est réunie contre les femmes 
i la cruauté de la nature. Elles ont été trai- 
tées comme des en Tant» imbéciles. Nulle sorte 
de vexations que, chez les peuples policés, 
l'homme ne puisse exercer impunément con- 
tre ta femme. La seule représaille qui dép^de 
d'elle est suivie du trouble domestique, et pu- | 
Die d'un mépris plus ou moins marqué, selon 
que la nation a plus ou moins de mœurs, i 
Nulle sorte de vexations que le sauvage ' 
n'exerce contre sa femme. La femme, mai- i 



«*, Google 



— 159 — 

s les villes, est plus malheureuse 
encere au fond des forSrs. Ecoutez le discours 
d'uoe Indienne des lives de l'Orénoque, et 
écoutez-le , si vous le pouvez, sans en être 
ému. Le missionnaire jésuite Gumilla lui re- 
prochait d'avoir Tait mourir une fille dont 
elle était accouchée, eu lui coupant le nom- 
bril trop court : «Plût à Dieu, père, lui 
dit-elle, plût à Dieu qu'au moment où ma 
mère me mit au mond<>. elle eût eu ^sez 
d'amour et de compassion pour épargner à 
son enfant tout^ce que j'ai enduré et tout ce 
que j'endurerai Jusqu'à la fin de mes jours ! 
Si ma mère m'eût étouffée eu naissant, je se- 
rais morte, mais je n'aurais pas senti la mort, 
et j'aurais échappé à la plus malheureuse des 
conditions. Combien j'ai soiiffertl Et qui sait 
ce qui mo reste à souffrir jusqu'à ce que je 
meureî Représente -toi bien, père, tes peines 
qui sont réservées à une Indienne parmi ces 
Indiens. Ils nous accompagnent dans les 
champs avec leur arc et leurs fli'^ches. Nousy 
■ allons, nous, chargées d'un enfant qui pend 
à nos.mamellcs , et d'un autre lue nous por- 
tons dans une corbeille. Ils vont tuer un oi- 
seau ou prendre un poisson. Nous bêchons 
la terre, nous ; et après avoir supporté toute 
la fatigue de la culture, nous supportons 
toute celle de la moisson. Ils reviennent le 
soir sans aucun fardeau ; nous, nous leur 
apportons des racines pour leur nourriture, 



C.glj 



— 160 — 
et du maïs pour leur boisson. De retour f hfz 
eux, ils ront s'enfrel^nir avec leurs ami-o; nous, 
nous allons chercher du boiit et de l'eau pour 
préparer leur souper. Ont-ils mangé, ils s'en- 
(loriDPnl; nous, nous pas^ns presque toute la 
nuit à moudre le mMs et à leur faire lachica; 
et quelle est la récompense de nus veilles? 
Ils boivent leur cliica, lis s'enivrent, et quand 
ils sont ivres, ils noua tratnei^t par les che- 
veux et nous foulent aux pleils. Ah I père, plût 
!k Dieu que ma mère m'eût étouffée en uals- 
santl Tu sais toi-même si nos plain'es sont 
justes. Ce que je te dis, tu le vois tous les 
jours. Mais notre plus grand malheur, tu ne 
saurais le conn:iItre. II e^^^t irîsie pour la pau- 
vre Inuk'nne de servir son mari comme une 
esclave, aux champs accablée de sueurs, et 
au logis privée du repos ; mais 11 est affreux 
de le voir, au bout de vingt ans, prendre une 
autre femme plus jeune, qui n'a point de ju- 
gement. Il s'aitache à elle, lillle nous frappe, 
elle frappe nos enfants, elle nous commande, . 
elle nous traite comme ses servantes, et, au 
moindre murniui-e qui nous échapperait, une 
branche d'arbre levée... Ahl père, comment 
veux-tu que nous suppoi'tions cet éiatî 
Qu'a de mieux à fjire une Indienne, que de 
soustraire son enfant à une servitude mille 
fois pire que la mort? Plût à Dieu, père , je 
te le répète, que ma mère m'ei^t assez aimée 
pour m'eaterrer lorsque je naquisl Mon cceur 



u. Google 



n'aurait pas tant i souffrip, ni mes yeux à 
pleurer! n 

Femmes, que Je vous plains! H n'y aviit 
qu'an dédommagement à vos maux, et si 
j'avais été législateur, peut-Slre Teussiez-vous 
obtenu. ABraiv^hies de toute servitude, vous 
auriez été sacrées en quelque endroit que 
vous eussiez paru. Quand on écrit des fem- 
mes, il faut tremper sa plume dans l'arc-en- 
cîel, et jeter sur sa Ifgne la poussière des 
ailes du papillon; comme le petit chien du 
pèlerin, à chaque fois qu'on sepoue sa patte, 
il faut qu'il en tombe des perles ; et il n'en 
tombe point de celles de M. Thomas (1). Il ne 
suffit pas de parler des femmps et d'en parler 
bien, monsieur'Tliomas; faites encore que 
j'en voie. Suspendez-les sous mes yeux, comme 
autant de thermomètres des moindres vicissi- 
tudes des mœurs et des usages. Fixez, avec le 
plus de justesse et d'imnartfaiiié que vous 
pourrez, les prérogatives de l'homme et de la 
ftimme; mais n'oubliez pa^ que, faute de ré- 
flexion et de principes, rien ne pénètre jusqu'4 

(I) VimiiKTi. n AITrandiles de loiU lerTllnde, je lom 
anrais misti m^tHB* de la lui ; voua aiirîe: tM saciéc» en 
quelque eodruit que vons cassiez ntra Qoiinil on vcnl CFiiie 
Iles feninies, il isul, mansieur tbomis, iremiier sa plaine 
itaDS l'arc-en-ciel. et setiiuer hdi' m ligne la poustiËre îles ' 
ailes du |>a|iilloa. Il fiaL ttrt plein rie Icuèreiè. de dËlieatesse 
.. j . — _. -jg quaiiipj roui 111:1 iniuint. Coiame le petll 



u. Google 



uoe certaine profondeur de conviction dans 
Teiitendeinent des remmes; que les idées de 
justice, de vertu, de vice, de bonté, de mé- 
chanceté, nagent à la superficie de leur &me^ 
qu'elles ont conservé l'amour- propre et l'in- 
térêt personnel avec toute Ténq-gie de nature, 
et que, plus civilisées que noua en dehors, elles 
sont restées de vraies sauvages en dedans, 
toutes macbiav existes, du plus au moias. Le 
symbole des femmes en général est celui de 
VApoealyps«, sur le front de laquelle il est 
écrit; hïstëre. Où il y a un mur d'airain pour 
nous. Il n'y a souvent qu'une toile d'araignée 
pour elles. On a demandé si les femmes étaient 
faites pour l'amitié. Il y a des femmes qui 
sont hommes, et des hommes qui sont fem- 
mes, et j'avoue que je ne ferai jamais mon 
ami d'un homme-femme. Si nous avons plus 
de raison que les femmes, elles ont bien plus 
d'instinct que nous. La seule chose qu'on leur 
ait apprise, c'est à bien porter la feuille de 
figuier qu'elles ont reçue de leur première 
aïeule. Tout ce qu'on leur a dit et répété dii- 
huit à dix-neuf ans de suite se réduit & ceci ; 
■ Ma fille, prenez garde à votre feuille de fi- 
guier; votre feuille de figuier va bien, votre 
feuille de figuier va mal. > Chez une nation 
galante, la chose la moins sentie est la valeur 
d'une déclaration. L'homme et la femme n'y 
voient qu'un échange de Jouissances. Cepen- 
dant, que siguifie ce mot si légèrement pro- 



u. Google 



— 163 — 
nonce, s] frivolement interprété : Je vous 
aime? Il signifie réellement: «Si vous voulez 
me 3acriller votre fonoceni^e et vos mœurs, 
perdre le respect que vous vous portez à vous- 
même, et que vous obtenez des autres, mar- 
cher les yeux baissés dans la société, du moins 
Jusqu'à ce que, par l'habitude du libertinage, 
voos en ayez acquis l'effronterie, renoncer à 
tout état honnête, faire inourir vos parents 
de douleur, et m'accorder un moment de 
plaisir, je vous en serais vraiment obligé, a 
Mères, lisez ces ligues à vosjeunes filles, c'est, 
en abrégé, le commentaire de tous les dis- 
cours flatteurs qu'on leur adressera, et voua 
ne pouvez les en prévenir de trop bonne 
heure. On a mis tant d'Importance à la galan- 
terie, qu'il semble qu'il ne reste aucune vertu 
à celle qui a franchi ce pas. C'est comme la 
fausse dévote et le mauvais prêtre, en qui l'in- 
créduhlé est presque le sceau de la déprava- 
tion. Après avoir commis le grand crime, ils 
ne peuvent avoir horreur de rien. Tandis que 
nous lisons dans des livres, eiIes lisent dans 
le grand livre du monde. Au^si leur ignorance 
les dispose-t-elle à recevoir promptement la 
vérité, quand on la leur montre. Aucune au- 
torité ne les a subjuguées ; a» lieu que la vé- 
rité trouvèàl'entrée de nos crSnes un Platon, 
un Aristote, un Épicure, un Zénoa en senti- 
nelles, et armés de piques pour la repousser. 
Elles sont rarement systématiques, toigours à 



,. Google 



— 164 — 
)a dictée du moment. Thom&s ne dit pas uq 
mot des avantages du commerce des femnie.s 
pour un homme de lettrei, et c'est un ingrat. 
L'àme des femmes n'étant pas plus honnête que 
la nOtrp, mais la décence ne leur permettant pas 
de s'expliquer aiec noire franchise, elles se 
sont fait un ramage délicat, à l'aide duquel 
on dit honnêtement tout ce nu'on veut, quand 
on a été slltlédans leur volière. Ou les femmes 
se taisent, ou souvent elles ont l'air de n'oser 
dire ce qu'elles disent. On s'aperçoit aisément 
que Jean-Jac(|ues a pe'du bien des moments 
aux genoux des femmes, et que Harmontel en 
a beaucoup employé entre leurs bras. On 
soupçonnerait volontiers Thomas et d'Alem- 
bert d'avoir été trop sages. Elles nous accou- 
tument encore à mettre de l'agrément et de 
la clarté dans les matières les plus sèches et 
les plus épineuses. On leur adresse sans cesse 
la parole; on veut en être écouté; on craint 
de les fntiguer ou de les ennuyer, et l'on 
prend une faclliié particulière de s'exprimer, 
qui passe de la conversation dans le style. 
Quand elles ont du génie, je' leur en crois 
l'empreinte plus originale qu'en nous. 



«[, Google 



ANECDOTES DIVERSES 



MONTESQUIEU ET CHESTERFIELD 



Le président de Montei<quieu et mllord 
Chestprfleld se reocooirfTent, faisant l'un et 
l'aatre le voyage d'Italie. Ces hommes étaient 
faits pour se lier |iri>mpremeiit; au-'sila liai- 
son entre eux fut-e!le bieniOt faite. Ils al- 
laient toujours, disputant sur les prérogatives 
des deux nations. Le lord accordait au prési- 
dent que les Français avalent plus d'esprit 
que les Anglais, maïs qu'en revanche ils n'a- 
vaient pas le sens cnminun. Le pri^sident con- 
venait du faii, mais il n'y aviiîi pas de com- 
paraison à faire entre l'esprit et le Ion sens. 

Ilyav^iit déjà plusieurs jours que la dispute 
durait: ils étalent à Veni-e. Le président se 
répandait beaucoup, allait partout, voyait 
to'it. Interrogeait, causait, et le soir tenait 
registre des observations qu'il avait faites. Il 
y avait une heure ou deux qu'il était rentré, 
et qu'il était ù son occupation ordinaire, lors- 
qu'un individu se Ht annoncer. C'était un 
Français assez mal vêtu, qui lui dit : 



«[, Google 



— MODsieup, je suis votre compatriote. Il y 
& vingt ans que je vis ici, mais j'ai toujours 
gardé de l'amitié pour les français, et je me 
suis cru quelquefois trop heureux de trouver 
l'occasion de les servir, comme je l'ai aujour- 
d'hui avec vous. On peut tout faire dans ce 
pays, excepté de se mêler des affaires d'Etat. 
Un mot inconsidéré sur le gouvernement 
coûte la tête, et vous en avez déjà tenu plus 
de mille, l.'-s inquisiteurs d'Etat ont les yeux 
ouverts sur voire conduite ; on vous épie, on ' 
Bult tous vos pas, on tient note de tous vos 
projets; on ne doute point que vous n'écri- 
viez. Je sais de science certaine qu'on doit, 
peut-être aujourd'hui, peut-être demain, faire 
chez vous une visite. Voyez, monsieur, si, en 
elTet, vous avez écrit, et songez qu'une lettre 
Innocente, nnal Interprétée, vous coûterait la 
vie. Voilà tuut ce que j'ai à vous dire. J'ai 
l'honneur do vous saluer. Si vous me rencon- 
trez dans les rues, je vous demande, pour 
toute récompense d'un service que je crois de 
quelque importance, de ne pas me recon- 
naître, et si, par hasard, il était trop tard 
pour vous sauver et qu'on vous prit, de ne 
pas me dénoncer. 

Cela dit, mon homme disparut et laissa le . 
président de Montesquieu dans la plus grande 
consternai Ion. Son premier mouvement fut 
d'aller bien vite à son seiTéiaire, de pren- 
dre les papiers et de les jeter dans le feu. A 



«[, Google 



— 167 — 

peine cela fat-ll f»t que milord Cheslerâeld 
réDtrtu II n'eut pas de peine à recoonaltre le 
trouble terrible de son ami ; il s'informa de 
ce qui pouvait loi être arrivé. Le président 
lui rend compte de !a visite qu'il avait eue, 
des papiers biOlés, et de l'ordre qu'il avait 
doDné de tenir prête sa chaise de poste pour 
trois heures du matin, car son dessefn était 
de s'éloigner sans délai du sf'jour où un mo- 
ment de plus ou de moins pouvait lui être fu- 
neste. 
' Hilord Chester&eld Técouta tranquillement 
et lui dit ; 

— Voilà qui est bien, mon cher prérfdent; 
mais ^emettOQs-nous pour un Instant, et exa- 
minonsensemblevotreaventureàtëte reposée. 

— Vous vous moquez 1 lu! dit }e préaident. 
Il est impossible que ma tète se repose où 
elle ne tient qu'à un tîl. 

— Mais qu'ust-ce que cet homme qui vient 
si généreusement s'exposer au plus grand pé- 
ril pour vous garantir? Cela n'est pas natu- 
rel. Français tant qu'il vous plaira, l'amonr 
de la patrie ne fuit point faire de ces démar- 
ches périlleuses, et surtout en faveur d'un 
inconnu. Cet homme n'est pas votre ami T 

— Non. 

— Il était mal vêtu î 

— Oui, fort mal. 

— Vous a-t-ll demandé de l'argent, un pe- 
titécu pour le prix de son avisî 



«[, Google 



— 16S — 

— Oh I pas une obole. 

— Cela est encore plus estraordinaîre. Mais 
d'où sait-il tout ce qu'd vous a. dit? 

— Ma foi, je c'en sais rien... Des inquisi- 
teurs, d'eux-mêmes. 

— Outre que ce conseil est, le plus secret 
qu'il y ait au inonde, cet homme n'est pas 
fait pour en approcher, 

— Mais c'est peut-être un des espions qu'ils 
emploient. 

— A d'autres ! On prendra pour espion un 
étranger, et cet espion sera vêtu comme wq 
gueux, en faisant une profession assez vile 
pour être bien payée; et cet espion trahira 
ses maîtres pour vous, au hasard d'être .étran- 
glé si on vous prend, et que vous le défériez, 
si vous vous sauvez, et que l'on soupçonne 
qu'il vous ait averti ! Chanson que tout ce\a\ 
mon ami. 

— Mais qu'est-ce donc que ce peut être? 

— Je le cJierche, mais inulilement. 

Après avoir l'un et l'autre épuisé toutes les 
conjectures possibles, et le président persis- 
tant à déloger au plus vite, et cela pour le 
plus sûr, miiord Chesterfield, après s'être un 
peu promené, s'être froitéje front comme un 
homme à qui il vient quelque pensée profon- 
de, l'arrêta tout court, et dit : 

— Président, attendez ; mon ami, il me 
vient une idée. Mais... si.... par hasard... cet 
homme... 



,. Google 



~ 169 — 

— Ii:h bienl cet homme? 

— Si cet homme... oui, cela pourrait bien 
être, cela est même, je n'en doute plus. 

— Mais qu'est-ce que cet homineï S! vous 
Je savez, dépêchez -vous vite de me l'ap- 
prendre. 

— Si je le sais! oh ! oui, je crois le savoir 
i présent... Si cet hommu vous avait été en- 
voyé par.,.? 

— Épargnez, s'il vous plait! 

— Par lin homme qui est malin quelque- 
fois, par un certain Milord Chetîterfield, qui 
aurait voulu vous prouver par expérience 
qu'une once de sens commun vaut mieu.t 
que cent livres d'esprit, car avec du sens 
commun... 

— Ah 1 scélérat, s'éoria le président, quel 
tour vouj m'avez joué t Et mon manuscrit I 
mon manuscrit que j'ai brûlé ! 

Le président ne put jamais pardonner au 
lord cette plaisanterie. Il avait ordonné qu'on 
tint sa chaise prête, i I monta dedan-^ et partit 
la nuit même, sans dire adieu & son compa- 
gnon de voyage. Moi, je me serais jeté à son 
cou, je l'aurais embrassé cent fois, et je lui 
auraisdit : u Ahl mon 3mi,vousm'j.vez prouvé 
qu'il y avait en Angleterre des gens d'esprit, 
et je trouverai peut-être l'occasion, une autre 
fois, de vous prouver qu'il y a en France des 
gens de bon sens. ■ 



Google 



DIBEHOT ET L'ESPION DE POUCE 



Parmi ceux f^ue le hasard et la misère m^a- 
vaient adressés, il y en avait un appelé Glénat, 
qui savait des mathématiques, qui écrivait 
bien, et qui manquait de pain. Je faisais le 
possible pour )e tirer de presse. Je lui meu- 
diais des pratiques de tous côtés; s'H veuf^t 
è. l'iieure du repas, je le retenais; s'il man- 
quait de soutien", je lui en donnais ; je lut don- 
nais aussi de temps eu temps la pièce de 
vingt-quatre sous. Grimm , madame d'Epi- 
nay, Damiiaville, le baron, tous mes«amis s'in- 
téressaient à IuL II avait Tair du plus honnête 
bomme du monde; il supportait même son in- 
digence avec une certaine gaieté qui me plai- 
sait. J'aimais à causer avec lui : il paraissait 
Taire assez peu de cas de ta fortune, des hon- 
neurs et de la plupart des prestiges delà vie. 
n y a sept ou finit Jours que Damiiaville m'é- 
crivit de lui envoyer cet tiomme, pour un de 
ses amis qui avait un manuscrit h lui faire 
copier. Je l'envoie; on lui confie le manns- 
crit ; c'était un ouvrage sur la religion et la 
gouvernement. Je ne sais comment cela s'est 
fait, mais le manuscrit est maintenant entre 



— m — 

les mains du lieutenant de police. Damilaville 
m'en donne avis. Je vais chez mon Gléoat, le 
prévenir qa'il ne compte plus sur mûi. 

— Et pourquoi, mon^i^leur, ne plus compter 
sur vousî Je n'ai rien à me reprocher. Hais, 
après tout, si je suis privé de vos bontés, 
d'autres me rendent plus de justice. 

— C'est parce que vous êtes noté. 

— Que voulez-vous dire, moosieurî 

— Que la police a les yeux ouverts sur 
vous, et qu'il n'y a plus moyen de vous em- 
ployer. Je ne vous ai jamais rien fait copier 
de répréhensible ; il n'y avait pas d'apparence 
que cela pût m'arriver; mafs on saisira chez 
vous imlistinciement un ouvrage innocent et 
un ouvrage dangereux, et II faudra après cela 
courir chez des exempta, ua lieutenant de po- 
lice, je ne sais où, pour les ravoir. On ne 
s'expose point à ces dâplaisances-l^. 

— Obi monsieur, on n'y est poiDt exposé 
quand on n'y confie rien de répréhensible. La 
police n'entre chez moi que quand il y a des 
choses qui sont de son gibier. Je ne sais com- 
ment elle fait, mais elle ne s'y trompe ja- 

— Moi, je le sais, et vous m'en apprenez Ui 
bien plus que je n'aurais espéré d'en savoir 
de vous. 

là-dessus je tourne le dos à mou Vilain. 
J'avais une occasion d'aller voir le lieute- 
Daut de police, et j^y vais; U me reçoit i. mer- 



• — 172 — 
veille. Nous parlons de différentes choses. Je 
lui parle de celle-ci. 

— Ehoull me dit-il,je le sais ^le manuscrit 
est lit ; c'est un livre tvrt dangereux. 

— Cela se peut, monsieur, mais celui qui 
vous l'a remis est un coquin. 

— Non, c'est un bon garçon qui n'a pu faire 
autrement. 

— Encore une rois, monsieur, je ne sais ce 
que c'est que l'ouvrage; je ne connais point 
celui qui l'a confié à Glénat. C'est une prati- 
que que je lui faisais avoir de ricochet ; mais 
si l'ouvrage ne lui convenait pas, il fallait le 
refuser, et ne pas s'abaisser au métier vil et 
méprisable de délateur. Vous avez besoin de 
ces gens-là, vous les employez, vous récom- 
pensez leur service; m»is il est impossible 
qu'ils ne soient pas comme de la boue à vos 
yeux. 

H. de Sartine se mita rire; nous rompîmes 
là-de>su.<, et je m'en revins, pensant en moi- 
même t[ue c'était une chose bien odieuse 
que d'abuser de la blenfaitiance d'un homme 
pour Introduire un espion d^ns ses foyers. 
Imaginez qu'il y a quatre ans que ce Glénat 
faisait ce rôle chez moi ; heureusement, je 
n'ai pas mémoire, de loi avoir donné aucune 
prise; mais combien n'était^ll pai facile 
qu'il m'échappât un mot indiscret sur les 
choses et sur les personnes qui exigent d'au- 
tant plus de respect qu'elles en méritent 



moins ! que ce mot fût envenimé, qu'il fût re- 
dit, et qu'il me fît une affairesérieusel N'est- 
ce pas le plus heureux liasard que je n'aie 
rien écrit de hardi depuis un temps infini? 
11 est certain que, si j'avais eu besoin de co- 
piste, je n'en aurais pus été chercher un 
. autre que celui que je procurais à mes amia. 
Quand je peuse qu'il a été sur le point d'en- 
trer chez Grimm en qualiié de secrétaire 
pour toutes ses correspondances étrangères, 
cela me fait frémir d'effroi. Malgré que j'en ■ 
aie, tous ceux qui me viendront à l'avenir 
avec des manchettes sales et déchii-ées, des 
bas troués,, des souliers percés, des cheveux 
plats et ébouriffés, une redintçote de peluche 
déchirée, ou quelques mauvais ba'iits noirs 
dont les coutures commencent à manquer, 
avec le visage et le ton de la misère et de 
l'honnêteté, me paraîtront des émissaires du 
lieutenaoi de police, des coquins qu'onm'en- 
vole pour m'observer. 



u. Google 



UADEHOISEUE EUS ET H. BERTM (1) 



H. BertJn a une mafEonnette de 50,000 i 
60,000 tr. à Passy ; c'est là qu'il va passer 
une partie de la belle saison avec mademoi- 
selle Hus. Celte mai.^on est tnut à cAté des 
vieilles eaux. Le matire de ces eaus est un 
jeuDO homme beau, bien fait, leste d'action 
et de propos, ayant de l'esprit et du jargOD, 
fréquentant le monde, et en possédant i fond 
' les manières. Il s'appelle Vîelard. Il y avait 
environ dix-buit mois que l'équitable made- 
moiselle Hus avait rendu justice dans son 
cœur au mérite de M. Vielard, et que M. Vie- 
lard avait rendu justice dans le sien aux 
charmes de mademoiselle Hus. Dans les com- 
mencements, H. Berlin était eo chanté d'avoir 
H. Vielard ; dans la suite, il devint froid avec 
lui, puis impoli, puis insolent; ensuite il lui 
fit fermer ^a porte, ensuite insulter par ses 
gens. M. Vielard aimait et patientait. 

Il y eut avant-hier huit jours, queM.Bertla 
s'éloigna de mademoiselle Hus. sur les dix 



,.Coogl,' 



beures du nutio, pour aller da Passj^ & Paris. 
11 faut passer sous les fenêtres de H. Vielard. 
Celui-ci ne s'est pas plutôt assuré que sou 
rival est au pied de la nioata^ne, qu'il sort 
de chez lui, s'approche de la porte de la mai- 
son qu'habite maderaoLsello Hus, la trouve 
ouverte, entre, et monte à l'appartemeat de 
sa bicn-aimée. A peine est-ll entré, que tou- 
tes les portes se ferment sur lui. H. Vielard 
et mademoiselle Hus dtn^rent ensemble. Le 
temps passe vite; il était quatre heures du 
soir, qu'ils ne s'étaient pas encore dit toutes 
les choses douces qu'ils avaient retenues de- 
puis un temps infini que la Jalousie les tenait 
séparés. Ils entendent le bruit d'un carrosse 
qui s'arrêta sous les fenêtres; ils soupçon- 
nent qui ce peut être. Pour s'en assurer. Vie- 
lard s'échappe par une garde-robe, et grimpe 
par un escalier dérobé au haut d'un belvé- 
dère qui couronne la maison; de là il voit 
rvec efiroi descendre H. Bertin de sa voiture; 
il se précipite à travers le petit escalier, il 
avertit la petite Hus, et remonte. Il sortait par 
une porte et H. Bertin entrait par une autre. 
Le voilà à son belvédère, et M. Bertin assis 
chez mademoiselle Hus. H l'embrasse, il lui 
parle de ce qu'il a fait, de ce qu'il fera : pas 
le moindre signe d'altération sur son visage. 
Elle l'embrasse, elle lui parle de l'emploi de 
son temps, et du plaisir qu'elle a de le revoir 
quelques heures plus tAt qu'elle ne l'attendait. 



,.Coogk' 



— i7G — 
Même assurance, même tranquillité de sa 
part. Une heure, deux heures, trois heures se 
passent. M. Berlin propose un piquet, la pe- 
tite Hus i'uc^epte. 

Cependant l'homme du belvédère profite de 
l'obscurité pour descendre, et s'a'iresser h 
toutes lea portes, qu'il trouve fermées. Il exa- 
mine s'il n'y aurait pas moyeu de f/anchir le^ 
murs; aucun, sans risquer de se briser une 
ou deux jambes. Il re^^agne sa demeure aé- 
rienne. Miidemoiselle Has, de sou côté, a, 
de quart d'heure eo quart d'heure, des petits 
ijesuins. Elle sort, elle va de son belvédère 
dans la cour, cherchant une issue à son pri- 
sonnier, sans la trouver. H. iiertin voit tout 
cela sans rien dire; le piquet s'achève; le 
souper sonne ; on sert, on soupe. Après le 
souper, on cause. Après avoir causé jusqu'à 
minuit, on se retire, M. Bertin chez lui, ma- 
demoiselle Hus chez elle. M. Bertin dort ou 
paraît dormir profondément. La petite Hus 
descend, va dans les offices, charge sur des 
assiettes tout ce qui lui tombe sous ta main, 
sert un mauvais souper à son ami, qui se 
morfondait au haut du lielvédère, d'où il 
descend dans son appartement 

Après souper, on délibère sur ce qu'on 
fera. La fin de la délibération, ce fut de se 
coucher, pour acliever de se communiquer 
ce qu'on pouvait encore avoir à se dire. Ils 
te couchèrent donc; mais comme il y avait 



u. Google 



— m — 

un peu plus d'Inconvénient pour M. Vîelard k 
se lever une heure tri)|t tard qu'une trop tôt, 
II était tout habillé , lorsque M. Bertin , qui 
avait 'apparemment fait la même réflexion, 
vint BUP les huit heures frapper à la porte de 
mademoiselle Huî:; point de réponse. 11 re- 
frappe; op s'obstine à se taire. Il appelle, on 
n'entend pas. It descend, et tandis qu'il des- 
cend, la garde-robe de mademoiselle Hus 
s'ouvre, et Vielard regrimpe au belvédère. 
Pour cette fois. Il y trouve en sentinelles 
deiix laquais de son rival. Il les regarde sans 
s'étonner et leur dit ; 

— Ëli bieni qu'est-ce qu'il y aî Oui, c'e^t 
moi. Pourquoi toutes les portes sont-elles 
fermées? 

Comme il achevait cette coui-te harangue , 
il entend du bruit sur les de;,'rés au-dessous 
de lui.' Il met l'épée à la main ; il descend, il 
rencontre l'intfndant de M. Reriîn ,- accom- 
pagné d'un serrurier ; il présente la pointe 
do l'épée b. la gorge du piemier, en lui 

— Descends , suis-moi et ouvre, ou je te 
tuel 

L'intendant, effrayé du discours et de la 
pointe qui le menaç.iît, oublie qu'il est sur un 
escalier, se renverse en arrière, tombe sur le 
serrurier et le culbute. L'inirépide Vielard 
profite de leur chute, leur passe sur le ven- 
tre, saute le reste des degrés, arrive dans hi 



— 1T8 — 

cour, va à la principale porte, où II trouve 
un petit groupa de femmes qui jasaient tout 
bas. I] leur crie d'une voix troublée, d'un 
œil hagard, et d'une épée qui lui vacillait 
dans les mains : 

— Qu'OD m'ouvre : 

Toutes ces femmes effaroucliées se sauvent 
en poussant des cris. Vielard aperçoit la 
grosse clef h la porte, ii ouvre; te voilà dans 
la nie, et de la rue , en deux sauts, chez lui. 
Deux heures après, on aperçoit H. fiertin qui 
regagnait Paris dans sa voiture, et, deux au- 
tres heures après, mademoiselle Hus, en fia- 
cre, environnée de paquets, qui regagnait la 
grande ville, et, le lendemain, un fourgon 
qui transportait tous les débris d^un ménage. 
11 y avait quinze ans qu'ils vivaient ensemble ; 
H. Bertin en avait eu une poussinée fCeo- 
fants. Ces enfants, une vieille passion, le ti- 
reront; il suivra; il demandera à rentrer en 
grSce, et il sera exaucé pour dix mille éct!^. 
Voilà la gageure que je propose à quicoD' ue 
voudra. 



«[, Google 



LES DEUX MOINES 



J'avais promis au baron d'aller dtner avec 
lui la veille de son départ, et oublié que Da- 
milaville avait pris le mëine jour pour dire 
adieu à ses amis. Celui-ci avait retenu la 
chambre du suisse du Luxembourg, et tout or- 
dooné; ainsi, bon gré, malgré, il a fallu man- 
quer au baron. Le rendez-voua des convives 
était dans l'ailée des Carmes. Nous étions trois 
ou quatre assis sur un banc tout voisin de la 
porte du même nom, lorsque nous entendîmes 
des cris qui venaieDt de la cour d'entrée de 
ces moines. C'était une Temme qui était tom- 
bée en défaillance au sortir de leur église. Un 
d'entre nous accourt; il frappe k la porte du 
couvent, le portier ouvre. 

— Mon père, vite une goutte de votre eau 
de mélisse ; c'est une femme qui est là, qui 
se meurt. 

Le moine répond froidement. 

— Il n'y en a point, et ferme la porte. 
Là-dessus, je vous laisse rêver à votre aise 

sur les grands effets de l'esprit de religion. Un 
moine d'un autre ordre était un des nOtres. 



— Eh bien ! s'écria-t-il douloureusement, 
voilà comme un portier dur et brutal désho- 
nore toute une maison. 

— Monsieur, lui répondia-je, ne craignez 
rien, l'action qui vient de se passer est si 
atroce, que si quelqu'un d'eotre nous s'aïise 
de la raconter, il passera pour un calom- 
niateur. 

Cet autre moine-ci était un galant homme, 
d'un esprit assez leste et point du tout en- 
froqué. On parla de l'amour paternel. Je loi 
dis que c'était une des plus puissantes affec- 
tions lie l'homme. 

— Un cœur paternel 1 repris-je ; non, il 
n'y a que ceux qui ont éié pères qui sachent 
ce que c'est; c'est un secret heureusement 
ignoré, même des enfants. 

Puis, continuant, j'ajoutai:. 

— Les premières annéys que je passai i 
Paris avaient été fort peu réglées ; ma con- 
duite suffisait de reste pour irriter mon père, 
sans qu'il fût besoin de la lui exagérer; ce- 
pendant la calomnie n'y avait pas manqué. 
On lui avait dit... Que ne lui avait-on pasditl 
L'occasion d'aller le voir te présenta. Je ne 
balançai p'>int Je partis plein de coofiaoce 
dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, 
que je me jetterais entre sea bras, que nous 
pleurerions tous les deux, et que tout serait 
oublié. Je pensais juste. 

Là, je m'arrêtai et je demandai à mon reli- 



— 181 — 
gieux s'il savait combien il y avait d'ici chez 
moi. — Soixante lieues!, mon père ; et s'il y 
en avait eu cent, croyez-vous que j'aurais 
trouvé mon père moins indulgent et moins 
tendre î 

— Au contraire. 

— Et s'il y en avait eu mille î 

— Ab I comment maltraiter un enfant qui 
vient de si loin ! 

— Et s'il avait été dans la Lnne, dans Ju- 
piter, dans Saturne? 

En; disant ces derniers mois, j'avais les yeux 
tournés au ciel, et mon religieux, les yeux 
baissés, méditait sur mon apologue. 



LE FRÈRE COME 



Voici une histoire qui s'est passée à ma 
porte. Le lieu de la scène est à la Charité. Le 
frère COme avait besoin d'un cadavre pour 
faîre quelques expériences sur la taille. Il 
s'adresse au père infirm er; celui-ci lui dit : 

— Vous venez tout à temps. Il y a là, nu- 
méro 46, un grand garçon qui n'a plus que 
deux heures à aller. ' 



u. Google 



— 183 — 

— Deus heures î lui répond le frère Cdme; 
ce n'est pas tout à fait mon compte. Il Taut 
que j'aille ce soir à Fontainebleau, d'où je ne 
reviendrai que demain soir sur les sept heu- 
res au plus tôt. 

— Eh bien 1 cela ne fait rien, lui dit l'in- 
firmier ; partez toujours, on tAchera de vous 
le pousser. 

Le frère Cûme part; l'inftrmier s'en va à 
l'apothicaire, ordonne un boa cordial pour 
le numéro 46. Le cordial fait à merveille ; le 
malade dort cinq à six heures. Le lendemalu, 
l'Infirmier s'en va à son lit ; il le, trouve sur 
son séant, toussant et crachant librement : 
presque plus de fièvre, plus d'oppression, pas 
le moindre mal de côté, 

— Ah! père, lui dit le malade, je ne sais ce 
qne vous m'avez donné ; mais vous m'avei 
rendu la vie. 

— Tout de bon 7 

— Rien n'est plus vrai. Encore une potion 
comme celle-là, et je suis hors d'afiTafre. 

— Oui. Et le frère Côme, qu'en dira-t-ilî 

— Que dites-vous du frère CCmeT 

— Rien, ri«n, répondit i'inllrmier en sa 
frottant le menton avec la main, et un pen 
centriste, décontenancé. 

— Père, lui dit le malade, vous faites la 
raine ; vous voilà comme si vous éties f&cbé 
de ce que je vais mieux. 

— Non, non, ce n'eât pas cela. 



— 183 — 
Cependant, d'heure en heure, l'infirmier 
allait au lit du malade, et lui disait ; 
, — Eh Wenl l'ami, commeDt cela va-t-il? 

— Père, à merveille. 

Et l'infirmier, en s'éloignant, disait ; 

— Si cela allait tenir. Je voua l'aurai sf 
bien poussé, qu'il en reviendra. 

Ce qui fut en effeL 

Le lendemaiD, le frère Cûme arrive pour 
son expérience. 

— £h bien! dit-il à l'iofirmier, mon oa- 
dayraï 

— Votre cadavre) il n'y ea a point 

— Comment! il n'y en a point? 

— Non. Aussi c'est de votre faute. Notre 
homme ne demandait pas mieui que de mou- 
rir; c'est vous qui Stes la cause qu'il en est 
revenu. Pour votre peine, vous attendrez 
Que diable aussi, pourquoi vous en aller ik 
Fontainebleau? Si vous étiez resté, {e n'au- 
rais jamais pensé à lui donaer ce cordial qui 
l'a guéri, et votre expérleace serait faite. 

— Eh bien 1 dit le frère CAme, il n'y a pas 
grand mal & cela ; nous attendrons, ce sera 
pour une autre fols. 



«[, Google 



LE SOLDAT ET L'ARTISTE 



Ecoutez UQ conte. 

A Teodroit où la Seine sépare les Invalides 
des villages de Cliaiilot et de Passy, il y avait 
aulrefois deux peuples. Ceux du c6t<^ du Gros- 
Caillou étaient de^t brlgiinds ; ceux du côté de 
Chaillot, les uns étaient de bonnes gens qui 
cultivaient la terre, d'autres des paresseux 
qui vivaient aux dépens de leurs voisins; 
mais de temps en tenn|)s les brigands de l'an- 
tre rive passaient la rivièie à la nage et en 
biteaux, tombaient sur nos pauvres agricul- 
teurs, enlevaient leurs femmes, leurs eofaols, 
leurs bestiaux, les troublaient dans leurs tra- 
vaux et f.iisalent souvent la récolte pour eu^^ 
Il y avait longtemps qu'ils sou firui en t tous ce 
fléau, lorsqu'une troupe de, ces oisifs du vil- 
lage de Passy, leurs voisins, s'adressèrent à 
nos agriculteurs et leur dirent ; 

— Donnez-nous ce que les habitants du 
Gros-Caillou vous prennent, et nous vous dé- 
fendrons. 



u.Cooglo 



L'accord fut fait, et tout aUa bieri. Voilà, 
mon ami, l'ennemi, le soldat et le citoyen. 
H vint, avec le temps, une seconde'horde 
d'oisifs de Passy, qui dirent aux agriculteurs 
de Chaillot : 

— Vos travaux sont pénUiles; nous savons 
jouer de ladite et danser; don nez -nous quel- 
que chose, et nous vous amuserons : vos 
journées vous eji paraîtront moins longues et 
moins dures. 

On accepta leur offre, et voilà jes gens de 
lettres qui, dans la suite, firent respecter 
leur emploi, parce que, sous prétexte d'amu- 
ser et de délasser le peuple, ils l'instruisi- 
rent; ils chantèrent les lois; lis encouragè- 
rent au travail et à l'amour de la patrie ; ils 
célébrèrent les vertus; ils inspirèrent aux 
pères de la tendresse pour leurs enfants, aux 
enfants du respect pour leurs pères, « et nos 
-agriculteurs furent chargés de deux impôts, 
qu'ils supporièrent volontiers, parce qu'ils 
leur restituaient autant qu'ils leur pre- 
naient Sans les brigands du Gros-Caillou, les 
habitants deChalllotseseraient pa-^sés de sol- 
dats ; si ces soldats leur avaient «temandé 
plus qu'ils ne leur économisaient, ils n'en au- 
raient point voulu, et, h la rigueur, les Au- 
teurs leur auraient été superflus, et on 
les aurait envoyés jouer de la tlûte et danser 
ailleurs s'ils avaient mis à trop haut prix 
leurs chansons. Elles sont pourtant bien 



«[, Google 



bdles et bien utiles 1 Ce sont ces chanson- 
niers qui distinguent un peuple barbare et 
féroce d'un peuple civilisé et doux. 



L'OPTIMISME 



Le inonde, une sottise 1 Ah ! la bellesottise 
pourtant ! C'est, selon quelques habitants da 
Malabar, uoe des soixante-quatorze comédies 
dont l'Eternel s'amuse. 

Leibuitz, te Tondaieur de l'optimisme, aussi 
grand poète que profond philosophe, raconte 
quelque part qu'il y avait dans un temple de 
Memphis une haute pyramide de globes pla- 
cés les uns sur les autres; qu'un prêtre, in- 
terrogé par un voyageur sur cette pyramide 
«t ces globes, répondit que c'étaient tous les 
mondes possibles, et que le plus parfait était 
au sommet ; que le voyageur, curieux de voir 
ce plus parfait des mondes, monta au haut de 
la pyramide, et que la première chose qui 
frappa ses yeux, attacliés sur le globe dn 
sommet, ce fut Tarquin qui violait Lucrèce. 



«[, Google 



ANECDOTE D'UN SÉNATEUR DE VENISE 



Quelqu'un nous raconta, ce fut, je crois, le 
docteur Gatti, le trait suivant; — Il faut que 
vous sachiez que les sénateurs de Venise sont 
teg esclaves les plus malheureux de leur gran- 
deur; ils ne peuvent s'entretenir avec un 
étranger sous peine de perdre la vie, à moins 
qu'ils n'aillent s'accuser eux-mêmes , et dire 
qu'ils ont, par h:isard, trouvé un Français, un 
Anglais, un Allemand, t qui ils ont dit un 
mot. Entrer dans la maison d'un ambassa- 
deur de quelque cour que ce soit est un 
crime capital. Un sénateur aimait une femme 
de son rang, dont II était aimé. Tous lessoira, 
sur le minuit. Il sortait enveloppé dans son 
manteau, seul, sans domestique, et allait pas- 
ser une on deux heures avec elle. Il fallait , 
pour arriver chez son amie, faire un grand 
circuit ou traverser l'hûtel de l'ambassadeur 
de France; l'amour ne voit pas de dangers, et 
l'amour heureux compte les moments perdus. 
Notre sénateur amoureux ne balança pas à 
prendre le plus court chemin; il traversa plu- 
sieurs fois l'hôtel de l'ambassadeur français; 
enfin, il fut aperçu, dénoncé et pris. Onl'ia- 
terroge : d'un motll pouvait perdre l'honnenr 
et exposer la vie de celle qu'il aimait, et con- 
server la sienne; il se tut, et fut décapité. 
Cela est bien; mais était-il perm's aussi & la 
femme qu'il aimiait de gainer le silence ? 



«[, Google 



ANECDOTE DE PETERSBOUBG 



Il y avait ici une maîtresse de danse appe- 
lée la Nodin, bonnechcétienne, bonne catho- 
lique, irmis peu scruiiuleuse et se passant 
volontiers de messe. De bonnes gens bien 
intentionnés lui remontrèrent que cette lon- 
gue abstinence scandalisait, et que, pour ses 
domestiques, ses voisins, les gens du pa;s, 
elle ferait bien d'aller quelquefois h l'église. 
Elle se 1aiss.t persuader, contre son habitude 
de plusieurs années. Elle va une fols à la 
messe, et, t son retour, elle trouve son congé 
du spectacle. 

Cela ne lui donna pas du goDt pour la , 
messe : elle revint à son premier régime, et 
les bonnes gens bien InientloDDés à. leurs 
remontrances. Au bout de huit & dix mois, 
elle va une seconde fuis à la mess*e, et, 4 son 
retour, elle trouve ses portes enfoncées, ses 
armoires brisées et ses nippes volées. 

Cet événement lui donna del'humeur con- 
tre la messe, et H se passa plus d'un an et 
demi sans ((U'on pflt la résoudre à entendre 
. une trolstèmn messe. C(^pendant, une veille | 
dujourde iNuêl, les bonnes gens bieo inten- , 
tion nés insistèrent si opiniâtrement, qu'elle 
les accompagna à la meise de minuit ; et à 
son retour elle ne trouva plus que ta place 



«[, Google 



(le sa maison réduite en cendres. A TinstaQl, 
elle se jette à genoux au milieu de la rue, et 
JevaDt les mains au cl 'I, et s'adr^ssanl i. 
Dieu, elle dit : « Mon Dieu, je te demande 
pardon de ces trois messes; tu sais que je ne 
voulais pas y aller, ^artioiine-moi. Je jure 
devant toi de n'en entendre de ma vie, et 
s'il m'arrive de fausser mon serment, je con- 
sens à être damnée de toute éternité. » 

Ne prenez pas ceci pour un conie, c'est 
un fait que cent personnes disnes de fol 
m'ont attesté et pourraient encore vous at- 
tester. Ce qu'il y a d'aussi certain, c'est 
qu'elle a tenu parole, et que les bonnes gens 
bien intentionnés l'ont laissée en repos jus- 
qu'à ce jour. 



LE SECRET DU MABSEILLAIS 



Un bâcha très voluptueux avait donné com- 
mission h un eunuque de lui acbeier les plus 
belles femmes. L'eunuque y faisait depuis Cix 
ans de son mieux, sans avoir pu réussir au gré 
de son maître. Un Marseillais rencontra cet 
eunuque à Smyrne, au milieu d'un troupeau 
de Circassiennes, toutes plus belles les unes 



«[, Google 



— 190 — 
que tes autitts, et ne sachant )a(|ueI1e choisir. 

— Osmin, lui dit le Harseillais, vois-ta cette 
petite braneaux yeux bleus que ta paraisdé- 
dalgnerT Prends-la sar ma parole, et scris 
sflr que ton bâcha t'en fera compliment. 

Osminsuivitle consailda Marseillais et s'en 
trouva bien. 

A six mois de là, Teunuque retrouva soa 
Marseillais à Alep, courut à lai, le remercia, 
lui dit que son hacha était fou de ta petite 
brune, et qu'il l'obligerait beaucoup de M 
apprendre comment il avait deviné si juste. 

— Ta vas le savoir, lui répondit le Marseil- 
lais. Je la vis débarquer, et, dès ce momoit, 
je ne cessai de la rêver, de la désirer ; je ne 
dormis plus, et sois sûr que si j'avais eu cinq 
cents sequiDs, je te l'aurais soufflée et à ton ' 
bâcha. Voilà tout mon secret. 

— Ah I dit l'eunuque en s'éloigoaat triste- 
ment, je vois que je ne m'y connaitraija' 
maîB, 



FIN DU TOHK TItOlSIËllE ET DEHNIER 



«[, Google 



mins de Diderot, de la Bell- 
e que 1) suseeptlbiliié modenie 
DDtis pienueiliil de publirr uns avoir à ciaindre d'elle le 
long cérUKC des réciiiumations hïfiiKrïteii on sincères; ainsi 
ivons-noDs fait en eiira; aui qnelques Épisodes de Jacgutt 
le fatalitte. Quant lui Bijoux indiicrels. uous les ei- 
tons ponr mémoire, el nous renvoyons les caiienx k l'Édi- 
tion publiée eu ISll par H. Biicre. Nous avons dane atteint 
noire ïul : nous voulions apprendre i noire public ce qo'était 
Diderot ronuflclcri le jVei>eu de Hameau, qui déjl bit 
partie de nuire collccllon. devia s'ajomer aai trois volumes 
que nevs publions aujourd'liei, etcoastiluera, à leor suite, 
une sorte d'ensemble des œuvres di! fantaisie de l'iUiistre 
poljpaphe. La pbilosophie aura son benre, 

N. D. 



,.Coogl>' 



TABLE DES MATIÈRES 



TOMt I" Atebtiisbment 3 

— La flBligieuse ; 

_ Les Deux Amis de BanrbooDe 17e 

TOME 11 Ceci n'est pas un conie.v 3 

— Surl'irKonséiiuence ilu jagement pu- 

Ûli: de nos actions particulières. . ]| 

— Madame de la Ponimeiaye et lu 

marquis des An-is 7] 

— Histoire du Père Hudson ; iit 

— L'Emplalie de Desglands Iti 



Regrets sur ma vieille robe de rham- 

— M. WiJkês! !!""!.!!.".'.'.".','. .'.'.".','.'. 
TOME [Il L'Oiseau blanc - 

— LeGolisian .' «1 

— Rêve de Mangogu! , <0>*i 

— RèvB de Miriiria tia 

— Eloge de Biehardson 131 

— Sur tes femmes UT 

■^ MoniesquieuBt Chcslerlleid tes 

— Diderot el l'espion depoliee. 110 

— Mademoiselle Iluset M. Berlin m 

— Les deux Moines... : m 

— FrèreCôme iSt 

— Le Soldai eU'Adiste isi 

— L'Oplimisme IM 

— Le Senaceur de Venise m 

— Anecdole de Pélersbourg.. l«s 

— Le Secret du Marseillais ipi 

Pans. — Imp. de Dubuissun eto, rue Coq-llc^roi 



zsoe, Google 



u. Google 



«[, Google 



VDi,. 1864- 




«[, Google