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Full text of "Rome, Naples et Florence [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Daniel Muller, préf. de Charles Maurras"

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STENDHAL 

Pl'BLlKKS SOUS I. A l'IRKCTION DE l' A U t. A K B E I. F. I 
K T É U G U A R I) r H A M P I O N 



HOME, NAPLES 

ET FLORENCE 



TOME PREMIER 



PARIS 

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPIO^ 

EDOUARD CHAMPION 

y, Ol.vi Malaql'ais, \ 1° 

1919 



ŒUVRES COMPLETES 



STENDHAL 

PUBLIÉES SOUS LA DIRECT ION- 
DE 

PAUL ARBELKl ET EDOUARD CHAMPION 



ŒUVRES COMPLETES 



STENDHAL 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



TOME PREMIER 



Il a été tiré de cet ouvrage : 

Dix exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 1 à 10, 
contenant une double suite des planches hors texte tirées sur 
Japon Impérial. 

Vingt-cinq exemplaires sur papier des manufactures impé- 
riales du Japon, numérotés de 11 à 35. contenant une double 
stdte des planches hors texte tirées sur Japon Impérial. 

Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 
36 à 135, contenant une double suite des planches hors texte 
tirées sur Japon Impérial. 

Onze cents exemplaires sur papier velin pur fil des Pape- 
teries Lafuma, de Voiron, numérotés de 136 à }\i35. 



Exemplaire A" \)^ é 



REPRODUCTION INTERDITE 



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UNE PAGE DU MANUSCRIT DE LA PRÉFACE DE 1824 



/«(.. ,>»«. /). A I.OS 



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STENDHAL 



ROME, NAPLES 

ET FLOHKXCE 

TEXTE ÉTABLI ET ANNOTÉ PAK 

DANIEL MULLER 



PREFACE DE 



CHARLES MAURRAS 



TOME PREMIER 

AVEC TROIS FAC-SIMTI, E HORS TEXTE 




^/r: 



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\ 

PARIS 

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION 

EDOUARD CHAMPION 

5, Quai Malaquais, VT 

1919 



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PREFACE 



Pour juger à sou prix cette belle et savante édi- 
tion critique de l'un des livres de Beyle où apparaît 
le plus clairement et sous les couleurs les plus 
fraîches son éternel portrait de l'auteur par l'au- 
teur, il eût fallu un érudit considérable, bon et sûr 
amateur de ces raretés, ou quelque stendhalien fini. 
N'étant rien de pareil, tout au plus si je saurai 
prendre texte de cet admirable travail pour méditer 
à l'aise sur l'idée de notre Stendhal. 

Aux premières années du xx^ siècle, lorsque se 
dessina l'orientation nouvelle du goût, l'un de ceux 
qui devaient y tenir un rôle de maître, Pierre Las- 
serre, s'étant donné la peine de compulser certain 
fatras de discussions littéraires conduites par un de 
ses compagnons durant toute la décade qui précé- 
dait, s'étonna de n'y rien trouver d'un peu copieux, 
sinon de complet, sur un homme de l'importance de 
Beyle. Et c'était singulier, mais vrai. Le plus vivant 

Rome, Xaples et Florence. I a 



II PREFACE 

et le plus actif de nos maîtres était celui dont nous 
avions parlé le moins. Pour son romanesque char- 
mant et terrible, l'auteur de la « Chartreuse » et du 
« Rouge » était classé au rayon de la poésie ; pour 
la lucide profondeur des recherches et des décou- 
vertes, au rayon de la connaissance. Il était admiré, 
il était consulté ; mais ce docteur pressé de ques- 
tions parfois saugrenues, cet ami confident avec 
qui correspondre en prose et en vers n'était guère 
le client de notre critique. Très rarement jugé, il 
lui suffisait d'être lu. 

Entre tous les écrivains d'imagination de son 
siècle, quel privilège, et de quel rang ! 

On le fréquentait de plain-pied. On n'avait même 
pas à faire le petit effort d'attention adaptée que 
requiert le fertile et monstrueux Balzac. S'il ne 
nous parlait point, comme on dit, de bouche à 
oreille, c'était bien d'esprit à esprit : pas d'inter- 
médiaire entre le lecteur et lui, non plus qu'entre 
les choses et leurs noms ; l'expression et le sens 
absorbaient, dévoraient le matériel du langage. En 
voilà un qui menait loin de Hugo, de Chateau- 
briand ! 

« Monsieur de Chateaubriand ni' impatiente «, nous 
disait-il. « C\^st un homme d'esprit qui me croit trop 
bête. » La persistance de l'œuvre de Beyle, avec son 
curieux et splendide essor final des années 1880, 
85, 90, vient de ce qu'il avait aiguillé tout au 
rebours de Chateaubriand : il avait parié pour l'in- 



PREFACE m 

telligence et, par-dessus l'injure naturelle du temps, 
désiré le suffrage du petit nombre des favoris qui 
composent le genre humain. Leur groupe est peu 
de chose pour chaque époque ; mais d'un âge à 
l'autre, il grossit par voie d'adjonctions volon- 
taires ; puis, quand l'autorité et l'exemple s'en 
mêlent, l'imitation et l'influence, peu à peu il 
acquiert même le contingent des sots. S'il n'y a pas 
encore eu de sots en stendhalisme, il y en aura. 
Mais il fut, quant à lui, libre de leur souci. Il visa, 
sans plus, l'esprit pur. 

Comme il était inévitable, ces traits lancés de 
loin ne vont pas tous au but, et beaucoup auront 
rencontré d'autres obstacles que la sottise ou l'in- 
différence ; ils se seront brisés contre les objections 
du faux goût, ou de système faux. Longtemps une 
doctrine ou une coutume s'interposa entre cet art 
simplifié et l'œil ou la pensée de nos « artistes litté- 
raires ». Il fut des jours disgraciés dans lesquels un 
Ernest Renan plaidait en vain la cause de « l'élé- 
ment rationnel » dans les effets de la poésie, de 
l'architecture et des autres arts. Des critiques aussi 
fins que les Concourt transcrivaient son sentiment 
comme un inintelligible blasphème : penser des 
émotions vraies avant de les dire ! les mûrir et les 
distiller au lieu de les répercuter toutes crues ! Quel 
défi ! Et quel paradoxe ! Ce qui importe n'est-il pas 
de savoir « la couleur du papier de sa chambre » ! 
Cependant la raison devait finir par avoir raison. 



IV PREFACE 

Dès que l'esprit eut cessé de rougir de soi, l'amitié 
de Stendhal ne put manquer de renaître ou peut- 
être même de naître absolument. Elle se présenta 
soutenue parles raisons les plus générales, étrangères 
à la tradition romantique, parnassienne ou natu- 
raliste, supérieures aux curiosités des collection- 
neurs. 

Les fds et disciples de Renan et de Taine, Paul 
Bourget, Maurice Barrés, prirent, comme de juste, 
une grande part à ce premier « beylisme », puisque 
c'était en eux, après une éclipse fort longue, que 
notre France littéraire recommençait à se penser. 
Stendhal compta parmi les héros, les modèles de 
leur réflexion ; intercesseur ou directeur de con- 
science, il fut aussi le signe auquel se reconnaître et se 
distinguer dans la pambéotie courante. Mais ils 
eurent bientôt à reculer saisis d'une espèce de 
crainte. Ce maître d'analyse devenait le docteur 
d'une nouvelle immoralité ; il enseignait à la géné- 
ration qui suivait un sens de la vie effrénée. Temps 
des Robert Greslou, temps des Henri Chambige ; 
cela est déjà assez loin. 

Moins appliqués que nos anciens, moins étourdis 
que leurs élèves immédiats, nous n'étions guère 
alors que voluptueux sans doctrine : il nous suffisait 
de demander à ce grand écrivain de l'âme les agré- 
ments d'une compagnie très diverse. Nous l'appe- 
lions de mille noms, comme autrefois les dieux 
d'Asie. Que son plaisir fût trop mêlé, n'étant pas 



PREFACE V 

toujours le plus réglé, ni le plus noble, ni le moins 
canaille parfois, on le voyait, on l'avouait, niais la 
censure était nuancée d'un regret, marquée d'une 
indulgence et, disons-le, pervertie, presque corrom- 
pue par rensorcellement des hautes mesures de l'art. 
Qui tenait contre ce plaisir ? 

— Le plaisir, le plaisir ! Mais quel plaisir peut 
bien trouver à des fanfaronnades de jacobinisme ou 
à des défis d'impiété un esprit monarchiste, surtout 
respectueux et ami du catholicisme ? Un livre 
comme Rome, Naples et Florence déborde de sor- 
didités ! 

« Chez ce roué bourgeois, c'en est la trame et 
l'armature. Otez cela, que reste-t-il ? La pensée de 
Stendhal y fait corps avec ses deux rages contre 
les prêtres et les rois. Soit, négligeons la politique ! 
Soit, considérons avec indulgence le satirique et 
le moraliste qui poussent des cris de fureur aussitôt 
que le monde prend la moindre liberté de gêner 
la leur, respectons les privilèges de leur métier. 
Mais votre Beyle, ah ! non. Trop est trop. Avec lui, 
on se lasse et l'on s'impatiente d'un excès cruel, 
odieux. Et, en fin de compte, on s'en va... 

Eh ! bien, non : l'on ne s'en va pas, ou l'on revient. 
De petites idées dans un esprit supérieur font un 
premier effet désagréable : elles finissent par élever 
à son comble le plaisir de penser parce qu'il s'y 

Rome, Naples et Florence. I A, 



VI PREFACE 

ajoute le vif plaisir de contredire et l'agrément 
de discuter, mais (comme il le faut avec ce sei- 
gneur) de discuter bien : en mesure et pour aboutir. 
En mesure parce qu'il aime à moraliser par saillie. 
Pour aboutir, parce que sa clarté d'esprit le per- 
met. Discussion d'une fécondité délicieuse : soit 
que, après enquête et contre-enquête, le lecteur 
en vienne à classer préjugé pur ou simple humeur 
tant de froides violences par lesquelles ce fils de 
royalistes dauphinois contredisait ses origines et 
peut-être son propre fond, soit aussi que la pente 
des pires pages de Stendhal conduise, par un beati 
détour inattendu, à quelque vue assez différente 
des siennes et qui néanmoins cadre avec elles par- 
faitement. 

Le fait est qu'il apporte pas mal d'eau à notre 
moulin. 

Mon ami Eugène Marsan, plus stendhalien que 
moi, et mon ami Pierre Lasserre ont considéré 
cet aspect. On commence par écouter Stendhal 
sans le croire quand il raconte que sa grande dis- 
pute avec de jeunes Italiens tient à leur goût 
excessif pour la République. Mais il donne cette 
raison, que l'on reçoit d'oreille distraite : « le 
plus sûr chemin du despotisme militaire, c'est la 
République ». Seulement il ajoute : « Pour avoir 
une république, il faut commencer par se faire île ». 
Cette vue de natvxraliste commence à faire réfléchir. 
Et le moyen de ne rien voir de jeune et de nouveau 



PREFACE VII 

quand il conclut que « parmi les modernes si cor- 
rompus, le rouage le plus nécessaire à la liberté, cest 
un roi » ! En plein romantisme libéral voilà qui 
montre un honune au couranl du mécanisme des 
rapports de liberté et d'autorité. Ainsi se fait 
la conviction que ses chimères mômes pourront 
servir. L'homme qui s'applique à se distinguer des 
« niais importants » })ar cette caractéristique de 
« ri avoir jamais cru que la Société lui dût quelque 
ft chose » apparaît plus voisin de Comte que de 
Rousseau. 

Dès lors, son fanatisme des « deux Chambres » 
peut divertir quand cette rêverie reçoit dans sa 
tête le tour ou la flamme de la passion et devient 
la mesure des souhaits, des promesses qu'il fait à 
la belle Italie : cependant, s'il s'avise de donner 
ses raisons, ni le salon Broglie, ni la chaire Guizot 
ne tiennent devant l'incomparable analyste pressé 
du besoin de penser et d'écrire vrai; il découvre 
que, H au fond », le gouvernement libéral « nest que 
méfiance et examen personnel ». Les hommes de notre 
âge tomberont en arrêt devant une saillie qui 
amorce, en 1816, toute la critique positive de ce 
système, de ce principe et de ce Règne de la Méfiance 
comparés aux besoins vitaux de la politique d'une 
nation. 

La politique est un art de l'action commune. 
Elle diffère, par sa nature, et par son objet, de 
l'intelligence vérificatrice et critique. Si le pas est 



VIII PREFACE 

donné aux hésitantes lenteurs de la Méfiance, aux 
balancements du Débat, l'oeuvre propre du poli- 
tique avorte, ou elle impliquera d'effroyables 
déperditions. 

Comme la méfiance de soi érigée en obsession 
dissout l'énergie individuelle, ainsi le contrôle cons- 
tant des pouvoirs collectifs par d'autres pouvoirs 
collectifs, cette critique des Cabinets par les Assem- 
blées ôtent à ce régime jusqu'au moyen de respecter 
sa propre puissance et de ne pas la déchirer, de ne 
pas la ruiner, de ne pas se détruire, parfois avant 
de s'exercer. La Méfiance ainsi élue pour reine, 
sacrée déesse de la constitution, peut tout donner, 
hormis son contraire : crédit ou foi. Sans crédit ni 
foi, rien n'avance. 

La morphologie des Etats tire un jour éclatant 
de la morphologie des êtres. Et puisque ce rayon 
de vérité aiguë est donné par un adversaire, com- 
ment ne pas remercier ? 

Cependant, dirons-nous qu'il ne le faisait pas 
exprès ? Et mettrons-nous ce doctrinaire fantasque 
mais sincère dans l'ironique position du rêveur qui 
détruit ses points de départ parce qu'il les a oubliés ? 
L'hypothèse est plausible encore : jusque chez les 
plus grands, la pensée est beaucoup plus forte que 
l'homme qui pense. Cependant il n'est pas inutile 
de prendre garde que le penseur et sa pensée sont 
facilement réconciliés, tôt ou tard, par l'expérience 
lorsqu'elle les instruit. Un demi-siècle après le pre- 



PREFACE IX 

mier jet de Rome, Naples cl Florence, Stendhal ne 
s'était pas encore dégoûté des deux Cliambres ; 
huit jours avant de mourir il les déclare « la seule 
chose passable » qu'aient inventée les Anglais et 
déi)lore avec amertume que les Français n'aient 
jamais su copier cela : naturellement, le gouverne- 
ment de Juillet et la monarchie parlementaire lui 
semblaient porter tout le poids de l'essai raté. 
Il manquait à Stendhal l'expérience du parlemen- 
tarisme sans prince. Nous l'avons faite, et elle sera 
mieux comprise si l'on entend comme il convient 
le curieux enseignement à rebrousse-poil de cet 
esprit qui avançait sur lui-même et sur ses discours. 
Il reste très vrai que ses notes politiques ne sont 
que tangentes à son œuvre et en marge de ses 
préoccupations d'écrivain ; un sujet où il ne donnait 
pas son fort n'est certes pas son sujet de prédilec- 
tion. Mais telle est l'unité de l'esprit humain : une 
intelligence profonde, fût-elle saturée de passions 
et de préjugés, ne regarde en vain nulle part. Avec 
son aisance divine, celle-ci a le don de poser en 
toute netteté, souvent avec une correction admi- 
rable, les plus ardus problèmes de fond. Du point 
où nous vivons, après les leçons de quatre quarts 
de siècle, cette position si nette dégage pour nos 
yeux des solutions qui sont rarement celles que 
Stendhal eût recommandées : les meilleures pour- 
tant et aussi les moins défavorables à ce qu'il a le 
plus aimé ! 



X PREFACE 

Essayons de nous figurer l'extrême diversité de 
cette âme. Essayons même d'y correspondre et de 
l'évoquer. Vous êtes là, Stendhal. Et c'est à vous 
que nous nous proposons de soumettre ce que le 
Temps qui brasse les idées et les choses a pu faire 
ou fera de vos maximes ou de vos sentiments pré- 
férés. Il n'y a pas de doute possible sur ce qui faisait 
battre votre cœur et flamber le meilleur de votre 
génie : vous recherchiez la vérité ; mais vous lui 
préfériez les vérités, pour le plaisir de les atteindre et 
celui, plus vif, de leur dire adieu ; vous mettiez au- 
dessus de tout la force des passions, et, dans un 
désordre sincère, les clartés de l'intelligence, puis 
la liberté de l'esprit, l'exaltation du sentiment de 
votre vie, délivré autant que possible d'illusion 
et de préjugé. 

Et c'est pourquoi, en tête-à-tête avec les livres 
ou devant quelque beau signe matériel des ardeurs 
et des audaces du genre humain, vous ne laissiez pas 
de communier amoureusement même avec ce que 
vous accabliez des dérisions et des sarcasmes habi- 
tuels : le système se dissipait, l'objet seul, et sa 
lumière, vous gouvernait. Dans cette direction, il 
vous est arrivé d'écrire avec une répugnance co- 
mique : (( Je ne puis pas me le dissimuler, fai de 
V amour pour le Moyen Age de V Italie. » Et vous 
deviez marquer pour le moyen âge dantesque un 
si injuste parti-pris que le nom de Racine en resta 
sacrifié au grand Florentin. Relisons si vous le voulez, 



piuîiAcr: XI 

face à face, le curieux passage où se dévoile votre 
aristocratisme, ô beau Jacobin ! Précisément, 
page 370 du livre que voici, vous rapportez cette 
curieuse conversation suivie de l'inévitable retour 
sur vous-même : 

« J'ai cru» jusc^'à ces derniers temps détester les 
aristocrates ; mon cœur croyait sincèrement mar- 
cher comme ma tête. Le banquier R... me dit un 
jour : — Je vois chez vous un élément aristocra- 
tique. J'aurais juré d'en être à mille lieues. Je me 
suis en effet trouvé cette maladie : chercher à me 
corriger eût été duperie : je m'y livre avec délices. 
« Qu'est-ce que le moi ? Je n'en sais rien. Je me 
suis vm jour réveillé sur cette terre ; je me trouve 
lié à un corps, à un caractère, à une fortune. Irai-je 
m'amuser vainement à vouloir les changer, et 
cependant oublier de vivre ? Duperie : je me sou- 
mets à leurs défauts. Je me soumets à mon penchant 
aristocratic[ue, après avoir déclamé dix ans, et de 
bonne foi, contre toute aristocratie. J'adore les nez 
romains, et pourtant, si je suis français, je me 
soumets à n'avoir reçu du ciel qu'un nez champe- 
nois : qu'y faire ? » 

Je me permettrai de passer ici une page diva- 
gatrice où il est question des « Romains comme 
d'un grand mal pour l'humanité », d' « une maladie 
funeste » qui a retardé la civilisation du monde, 
car, dit le pauvre Stendhal, sans eux, nous en 
serions peut-être déjà en France au gouvernement 



XII PREFACE 

des Etats-Unis d'Amérique : « Ils ont détruit les 
aimables républiques de l'Etrurie. Chez nous, dans 
les Gaules, ils sont venus déranger nos ancêtres : 
nous ne pouvions pas être appelés des barbares ; 
car enfin nous avions la liberté. » Les kanguroos et 
les chacals ne Font-ils pas ? Mais voici le grief : 
« les Romains ont construit la machine compliquée 
nommée monarchie ; et tout cela, pour préparer le 
règne infâme d'un Néron, d'un Caligula, et les 
folles discussions du Bas-Empire sur la lumière 
incréée du Thabor. » Ni César ni Auguste, ni 
la Paix romaine ne doivent plus compter dès 
lors.. 

Néanmoins le retour au bon sens ne se fait pas 
attendre : 

« Malgré tant de griefs, mon cœur est pour les 
Romains. Je ne vois pas ces républiques d'Etrurie, 
ces usages des Gaulois qui assuraient la liberté ; je 
vois au contraire dans toutes les histoires agir et 
vivre le peuple romain, et Von a besoin de voir pour 
aimer. Voilà comment je m'explique ma passion 
pour les vestiges de la grandeur romaine, pour les 
ruines, pour les inscriptions. Ma faiblesse va plus 
loin : je trouve dans les églises très anciennes des 
copies des temples païens. Les chrétiens, triom- 
phants après tant d'années de persécution, démo- 
lissaient avec rage un temple de Jupiter, mais ils 
bâtissaient à côté une église à saint Paul. Ils se 
servaient des colonnes du temple de Jupiter qu'ils 



PREFACE XIII 

venaient de délruire ; et, comme ils n'avaient 
aucune idée des beaux-arts, ils co])iaient sans s'en 
douter le temple païen. 

« Les moines et la féodalité qui sont maintenant 
le pire des poisons, furent d'excellentes choses en 
leur temps : on ne faisait rien alors par vaine 
théorie ; on obéissait aux besoins. Nos privilégiés 
d'aujourd'hui proposent à un homme fait de se 
nourrir de lait et de marcher à la lisière. Rien de 
plus absurde : mais c'est ainsi que nous avons com- 
mencé. Pour moi, je regarde saint François d'Assise 
comme un très grand homme. C'est peut-être en 
vertu de ce raisonnement, formé à mon insu, que 
je me trouve un certain penchant pour les églises 
cathédrales et les cérémonies antiques de l'Eglise ; 
mais il me les faut vraiment antiques : dès qu'il y a 
du saint Dominique et de l'Inquisition, je vois le 
massacre des Albigeois, les rigueurs salutaires de 
la Saint-Barthélémy, et par une transition natu- 
relle (!) les assassinats de Nîmes, en 1815. J'avoue 
que toute mon aristocratie m'abandonne à la vue 
hideuse des Trestaillons et des Trufémi. » 

Ainsi erre de siècle en siècle votre radotage char- 
mant, mais, diraient nos Anciens, de telle succu- 
lence que bien peu, Stendhal, l'ont valu ! Lais- 
sons Trufémi oublié, Trestaillon mieux connu et 
réhabilité. cœur d'aristocrate sensible aux « ridi- 
cules de la liberté », tête de libéral et de césa- 
rien assez hardie pour dénier à Buonaparte « tout 



XIV PREFACE 



talent politique », assez lucide aussi pour regretter 
Buonaparte ou le désirer pour le dessèchement des 
marais pontins, Stendhal, qui vous sentiez même 
« tout royaliste » « devant la pauvreté prude des 
républiques », nul critique chétif ne vous proposera 
le vain simulacre d'un ordre à introduire dans 
votre délicieuse Babel, mais, puisque j'ai notre 
expérience à vous raconter, me voilà certain de vous 
voir subitement ému de l'offre, et vous asseoir, 
croiser vos jambes, darder les mêmes yeux que les 
pères gaulois quand ils écoutaient les histoires des 
voyageurs à quelque carrefour de l'antique forêt. 

Nous aussi, Stendhal, avons fait le grand voyage 
que l'homme ne choisit pas. Nous en avons souffert 
et couvert les rudes étapes et, à vous retrouver au 
bout des temps subis, les distances morales en 
deviennent plus faciles à mesurer. Ah ! que vous 
êtes loin ! Vous vous aimiez et nous nous aimons, 
hélas ! comme vous. Mais ce qui vous charmait le 
plus profondément dans ce narcissisme intellec- 
tuel, où cela est-il aujourd'hui ? Je veux dire : 
qu'est-elle devenue, votre liberté ? Pas un esprit 
bien né qui ne traîne des fers pesants. Ecoutez- 
nous, Stendhal : pas un qui ne les aime. Vous verrez 
pourquoi, tout à l'heure. Je demande pour le 
moment, où est ce sentiment de libération intellec- 
tuelle qui fut comme la pulsation et la respiration 
de votre pensée. 



PREFACE XV 



Pour VOUS mieux libérer, vous aimiez courir aussi 
loin que possible de vos cadres originels. Après de 
spacieux séjours à l'étranger que vous abandonniez 
au hasard des rencontres et des paresses, il vous 
plaisait de revenir, de pensée ou de corps, dans les 
parages du foyer pour y goûter l'acre plaisir de 
comparaisons dédaigneuses et d'acerbes critiques 
des travers du pays natal. N'avez-vous pas écrit 
que le patois de votre pays vous représentait toutes 
les idées basses de votre enfance ? Il vous paraissait 
très beau et très doux de comparer à cette enfance 
votre maturité, à cette stagnation votre libre pèle- 
rinage, à l'inexpérience le trésor des acquisitions, 
aux habitudes complaisantes la notion claire et haute 
des incommodités de la maison natale, à la 
cave ou au lit, au verger ou au potager ! « Eton- 
nant çoyageur! » comme dit le poète. Votre censure 
du « chez nous i) n'entraînait point d'aveuglement 
sur les autres pays : vous ne vous privez pas de témoi- 
gner votre pitié discrète ou publique aux révolu- 
tionnaires qui n'eurent point la chance ou l'honneur 
de naître Français. Ce genre de patriotisme, où le 
cœur était tout, coïncidait avec la confiance de votre 
esprit dans le nouvel essor de l'Europe moderne 
vers les idées que la France passait pour avoir 
inventées ; on allait, tout allait vers le plus com- 
plet affranchissement ; l'homme, hier citoyen de 
Grenoble ou de Paris, serait demain le Milanais ou 
l'Américain qu'il voudrait... 



XVI PREFACE 

De votre temps, Stendhal, ces tendances diverses 
réunies dans le même esprit, y faisaient excellent 
ménage. Un jeune homme à la vue perçante, l'au- 
teur de VHistoire de Trois Générations, nous a 
fait assister depuis aux métamorphoses par les- 
quelles cette cohabitation est devenue d'année en 
année moins facile. Il est né une Allemagne. Il est 
né un empire britannique. D'autres empires se pré- 
parent à l'ouest. D'autres, à l'extrême-orient. A ces 
nouveautés politiques correspondent d'autres nou- 
veautés dans les âmes. Entre ces idées et ces senti- 
ments, qui d'abord concordèrent, il s'est marqué 
tout d'abord des différences ou des distances, puis 
de l'incompatibilité. Cela est très sensible chez les 
Français contemporains, mais les changements de 
votre Italie adorée en seront des témoins plus 
décisifs encore. Oh ! certes vous l'aviez prévu ! Les 
petits princes de légende, les petites cours d'opé- 
rette ne vous avaient pas dissimulé le visage du 
grand peuple naissant. Moyennant les « deux Cham- 
bres » et la suppression de « l'infâme tribunal du 
Cardinal vicaire », vous comptiez que la facilité de 
la vie, la liberté de l'esprit, l'énergie des mœurs 
privées et l'effort national continueraient de con 
verger paisiblement. Or, quelque chose de cela 
s'est soutenu, mais quelque chose a varié. Et voici 
bien changé ce qui vous apparut la moitié de vous- 
même. Ecoutons le rapport d'un autre messager. 

Cette année même M. Lucien Corpecho a donné 



PREFACE XVII 

des nouvelles de la jeune Italie. Comme il la visi- 
tait pour le compte de sa patrie, il avait bonne- 
ment projeté de fonder sous le nom de Maison de 
Stendhal une sorte de Cercle franco-italien en vue 
d'entretenir et d'améliorer nos rapports avec nos 
amis et alliés. 

Il prenait bien son temps ! 

— Mon cher ami, lui dit un jeune écrivain de 
talent, le député-professeur Borgese, il est incon- 
testable qu'une maison franco-italienne au milieu 
de Rome présenterait mille avantages. Nous en 
accueillons le principe avec enthousiasme et vous 
nous trouverez tous prêts à vous aider de toutes 
manières à mettre ce projet à exécution. Mais ce 
que nous n'aimons pas, je préfère vous le dire 
franchement et vous arrêter dans une voie où vous 
trouveriez trop d'obstacles parmi nous, c'est le 
vocable sous lequel vous voulez placer cette maison ! 

« — Comment, m'écriai-je, Stendhal ! Mais trou- 
vez-moi au monde un écrivain qui ait aimé l'Italie 
comme lui, qui l'ait chérie au point de vouloir sur 
sa tombe une épitaphe qui le naturalisât citoyen 
de votre pays : Arrigo Beyle, Milanese. 

« Et Borgese de me répondre : 

« — Eh bien ! non ! Stendhal a aimé dans notre 
pays tout ce que nous détestons, il représente tout 
ce qui nous déplaît dans notre passé ; l'Italie auberge 
du monde ! patrie du dilettantisme, les petites prin- 
cipautés armées les unes contre les autres, le par- 

Ro.ME, Xaples et Florence. I b 



PREFACE 



ticularisme régional, les danseuses de San-Carlo, 
les ténors de la Scala, et par-dessus tout une Italie 
que les autres nations de l'Europe aiment comme 
une femme, mais qu'elles prennent en pitié, une 
Italie courtisane dont nous rougirions si elle avait 
vraiment existé, un magasin d'antiquités, le bric- 
à-brac du Quattro Cento et de l'Empire romain ! 
Non, mille fois non ! 

« Je vous avoue, mon cher ami, que je demeurai 
court ; et si le prince de Broglie n'avait été là, et 
avec une extrême habileté n'avait tourné la diffi- 
culté en proposant la fondation d'un Cercle franco- 
italien, c'en était bien fini de nos projets... » 

Corpechot ajoutait pour son compte avec l'éton- 
nement de la déconvenue : 

« Quant à ce qu'un Italien cultivé peut penser 
d'Henri Beyle, je crois bien démêler qu'il lui préfère 
infiniment Nietzsche. Le philosophe de Zarasthustra 
avait séduit nos voisins bien i)lus que nous-mêmes. 
Ils en avaient fait leur dieu, et professaient avec 
lui le mépris de cette culture historique à la Stendhal 
qu'ils considèrent comme hostile à la vie, propre 
à sape?- et à diminuer ce qui est actif et i'ii'ant. 

« J'ai beau protester que l'auteur de la Char- 
treuse de Parme représente pour nous tout autre 
chose ; ils tiennent sa pensée pour un article de 
luxe ; et, estimant ne pas posséder encore tout le 
nécessaire, ils regardent le superflu comme un objet 



PREFACE XIX 

de haine, selon la maxime nietzschéenne : — Le 
superflu est l'ennemi de la nécessité. 

« L'enseignement qu'ils vont chercher chez leurs 
]>ropres auteurs, chez Dante, dont la prise sur les 
esprits n'est jamais diminué, chez (^arducci, chez 
Manzoni, c'est celui du courage, de l'activité créa- 
trice, de l'énergie et non plus ce scepticisme du 
promeneur dans le jardin de la science, cette gri- 
serie du passé qui, comme celle de l'opium, nous 
arrache à l'action et brise peu à peu en nous les 
ressorts de l'effort. » 

L'évolution s'est faite ainsi contre vous, Sten- 
dhal. Elle s'est faite aussi par vous. Les Cavour et 
les Garibaldi étaient de vos hommes. Vous les avez 
un peu pressentis, un peu provoqués à la vie. 
C'était en leur honneur que vous faisiez valoir 
l'aphorisme de leur poète que, « en Italie, la plante 
humaine naît plus robuste que partout ailleurs » et 
vous en attestiez volontiers comme Alfieri l'atro- 
cité des crimes qui se commettent sur cette terre 
brûlée. Innocente et coupable, frivole et sérieuse, 
âpre à la vie, au gain, bravant toutes les morts, 
nourrie de la confusion des idées de Nation puis- 
sante et de Liberté populaire, de l'ivresse des arts 
et de l'apothéose du génie, cette Italie seconde a 
commencé par recueillir et accorder vos plus belles 
contradictions. Mais la suite ! Mais l'autre , la 
troisième Italie, celle de « l'égoïsme sacré », des puis- 



XX PREFACE 



santés années de la guerre des peuples ! Mais le 
dogme d'airain que cette évolution suprarévolu- 
tionnaire implique et signifie, non seulement en 
Italie, mais partout ! Cette Italie, cette Civilisation 
tout entière, réduites à se défendre contre une bar- 
barie opaque, organisée très puissamment! D'abord 
épanoui de malignes joies, votre œil reflète ici des 
progrès d'une telle couleur qu'il vous faudra bien 
les nommer une reculade tragique. 

Ah ! Stendhal, Stendhîd, écoutez. L'Italie et le 
monde entier ont obliciué. Tout fait retour. D'un 
certain point de vue, réjouissez-vous : si à Ver- 
sailles la monarchie bourbonnienne vous a paru 
« plate », c'est-à-dire insuffisamment agitée et de 
glace pour la passion, voici venir des règnes neufs, 
qui sont corsés, qui sont farouches.- Ils vivent dans 
le goût de vos '( républiques héroïques >. de l'anti- 
quité moyennant des Marathons et des Salamines 
autrement meurtriers ! Si l'âme de Racine s'est 
étiolée à défaut de commotions dignes d'elle entre 
la paix de Westphalie et la paix d'Utrecht, par 
la faute du grand monarque ou de la dynastie, 
il se fonde entre les nations un mode d'existence 
où votre poète observerait à son aise, dans le réel 
immédiat, des drames à la taille de l'Agrippine ou 
du Joad. Seulement si la discipline de la Cour lui 
fut un fardeau, ce dont personne ne peut rien dire, 
une autre discipline lui serait imposée dont son 
âge ni le vôtre n'eurent idée. 



PREFACE 



Comment la supporterait-il ? Et vous-même, 
Stendhal ! 

Car cette discipline ne s'arrête plus ni aux 
corps ni même aux paroles et aux usages. Car l'es- 
prit y sera enrôlé et immatriculé comme le dernier 
des conscrits, l'activité littéraire réquisitionnée 
comme une meule de foin. Pis même : nul gendarme 
n'aura à s'en mêler. Ou à peine ! Cet embauchage 
des personnes et des idées obéira à la pression d'une 
contrainte moins physique et plus décisive. Ce 
n'est pas l'Etat, la société, ni le service d'état- 
major qui fera cet appel nominal des esprits, car 
nul ordre n'y pourrait rien : l'intelligence se con- 
traindra elle-même, et pour son salut. Un corps de 
dogmes poétiques et moraux, produit par la néces- 
sité de vivre, proposera, imposera les parti-pris 
de r « égotisme » national jusque dans ces recoins 
de l'âme où de telles interventions n'auraient été 
ni rêvées ni supportées autrefois. Citoyens de chaque 
Etat, patriotes de chaque patrie devront com- 
prendre et voir qu'à ces infâmes intrusions, à cette 
violation effrénée du plus secret asile des con- 
sciences correspondent utilité, convenance, nécessité, 
obligation spirituelle sacrée. Sans ces maux, quels 
maux plus cruels ! Aous nous trouvons placés entre 
la plus stricte observance des conditions de toute 
liberté et de toute vie ou la rapide éclipse de ces 
deux biens. 

Les conditions de la liberté de l'esprit et de la 

Rome, Xaples et Florence. I B. 



XXII PREFACE 

vie physique sont devenues nationales. Elles s'ef- 
fondrent sans la nation. Sans cette plante, pas de 
fleur, mais la servitude et la mort à coup sûr. Il n'y 
a rien à espérer d'une subversion populaire. Ou ce 
remède indésirable emporterait des désastres supé- 
rieurs. A la barbarie du dehors s'ajouterait le 
barbare d'en bas qui lui tendrait la main, comme 
nous ne l'avons que trop vu déjà. Plus leur valeur 
sera grande, haute leur dignité morale et intellec- 
tuelle, plus la Patrie moderne devra demander au 
poète et à l'orateur, au philosophe et au savant le 
coûteux sacrifice de victimes choisies au profond de 
leur âme. Au plus sublime de leur ciel intérieur, 
admirez-le, les Muses mêmes seront liées pour servir 
afin de ne pas périr. Quelque pays qu'elles habitent, 
Ethiopie ou Thulé brumeuse, leur poésie sera som- 
mée de soutenir que nulle part un territoire ne 
découvre de paysage plus délicieux, ne porte 
fruits plus doux, ne donne de vins comparables, ni 
de pain si substantiel et n'abrite de meilleures 
mœurs, ni plus libres, ni cependant plus vertueuses, 
les femmes y jouissant de l'égal monopole du bien 
et du beau et les honteuses proportions d'adultère 
et de bâtardise étant mises à la charge de tribus 
d'hommes établies sous les autres climats. 

Stendhal, Stendhal, vous vous récriez et faites 
valoir l'extrême différence de ce patriotisme presque 
impie avec celui que vous avez connu : mesuré, 
sérieux et puissant. Mais c'est le même. Il n'y a de 



PREFACE XXIII 

changé en lui que le temps auquel il a atîaire. C'est 
le même sentiment vrai. Enfant, comme l'Amour, du 
besoin et de la richesse, il s'impose sans le vouloir : 
ne croyez pas que nous en soyons venus aux articles 
d'un covenant artificiel ou d'un cant frivole, il 
ne s'agit plus de fiction morale. L'anankè génitrice 
montre ici son visage contracté de douleur, sa 
puissante et savante main. La loi nouvelle sort du 
genre de la vie qui n'est du reste pas nouveau : l'his- 
toire antique l'a connu au temps des migrations 
médiques, puis germaniques. Nos dures inventions 
du jour sont ce qu'elles furent jadis : des mesures 
de conservation, de salut ! Je ne dis pas qu'elles 
soient douces ni pures de maux. Je dis qu'à leur 
succès s'attache le destin de l'homme. Elles sont 
bonnes comparées à ce qui sans elles serait. 

Du temps de Miltiade et de Thémistocle, ce 
nationalisme intellectuel a sauvé. Le serment de la 
jeunesse de la cité antique sauva l'Europe de l'Asie. 
Plus tard, et faute de s'être gardé, et ])arce que le 
moraliste Sénèque, trop charitable au genre humain, 
l'avait emporté sur le poète Horace, si justement 
inquiet du destin de l'Etat, et parce que l'esprit 
stoïque prévalut sur l'esprit romain, l'indifférence 
du monde occidental à l'assaut barbare, sa négli- 
gence relative des règles d'effort défensif le livrèrent 
pour des siècles à ces convulsions qui furent aussi 
les mères de son sommeil. Très exactement nous 
vivons sous le coup des mêmes menaces : germa- 



XXIV PREFACE 

niques, islamiques, extrême-asiatiques. Il faut choi- 
sir de Miltiade ou d'Augustule. 

Nous n'avons même pas affaire à des conjonctures 
qui permettraient un choix véritable. Les choses 
ont choisi pour nous. Si les choses sont telles, si, par 
exemple, l'armée doit embrasser toute la nation; la 
guerre, intéresser et offenser la totalité du corps 
social ; si l'existence et les biens de chacun et de tous 
(et non seulement leurs éléments communs) sont 
mis en question par l'agresseur et l'envahisseur ; si 
les chocs des nations, jadis, politiques et militaires, 
visent à présent l'économie, autrement dit la maison 
et la vie privée; si le domaine public va tout envahir: 
alors, la mise en garde devra mobiliser dans les 
mêmes proportions tout notre privé à moins que 
nous soyons résignés à périr. 

La garantie de la liberté de chacun comportera 
une servitude de tous. Et vraiment tous, jusqu'au 
dernier : autant que la jeunesse, la vieillesse ; 
autant que le mâle adulte, la femme et l'enfant ; 
autant que le matériel militaire, industriel et 
domestique, le spirituel des écoles et des corps 
savants, théâtres, salles de conférences, livres, 
journaux. Plus de cénacles retranchés, ni d'acadé- 
mies inactives ; plus de bois sacré ni de lieux d'asile, 
plus d'inamovibles loisirs. Tout cela étant, pour 
une part, de la force, est arraché à l'autonomie de 
l'esprit, lancé au gymnase, ajouté au pentathle. 
Au travail, tout et tous ! Au service intégral et uni- 



PREFACE XXV 

versel ! Ni laboureur à sa charrue, ni commerçant à 
son comptoir, ni artisan à son établi ne peut se 
dispenser de cet écot universel. Plus que pas un, 
l'esprit le doit, comme il se doit à la communauté 
si elle lui conserve existence et honneur. 

mon libre Stendhal, il sera même demandé 
beaucoup plus que votre liberté : car il faudra que 
celle-ci soit aliénée de bonne grâce ! Entrain réfléchi, 
enthousiasme soutenu, on exige le cœur du cœur. 
Personne ne pourra sans injustice ni opprobre se 
réfugier au-dessus de l'universelle mêlée. Quand 
tout se donne et se prodigue, par quelle scandaleuse 
exception, seul l'esprit, le puissant esprit, se réser- 
verait-il ? Comment ce qui peut faire tant de force 
morale n'y tendrait-il pas ? Ce serait une trahison. 
Aucun homme d'honneur ne la désirera, ni aucune 
tête soucieuse de l'avenir. L'esprit, Stendhal, 
n'était pas libre dans les « républiques héroïques » 
par lesquelles d'ailleurs tout a été rêvé, inventé, 
mis en train : comment serait-il libre dans un 
monde bien plus menacé de finir au midi de son 
âge que ne le fut l'ancien d'avorter à son plus humble 
commencement ? Dans leur maturité splendide nos 
beaux fruits, étant réputés, sont disputés : ils 
imposent une défense au moins égale à celle 
qu'inspirèrent, en 480, les promesses de fleurs qui 
ne crevaient pas le bouton. 

Considérons quiconque se soustrairait à l'auguste, 
à l'harmonieuse convenance morale tirée de la nou- 



XXVI PREFACE 



velle forme physique de notre destin. Non seule- 
ment ces non-conformistes seront aussi injustes et 
aussi lâches que les conformistes courront le risque 
d'être « plats », mais voyez ! la révolte intérieure de 
quelques-uns contre l'intérêt de la vie de tous ne 
signifiera ni leur affranchissement ni leur énergie ; 
elle exprimera seulement leur ignorance irréfléchie, 
leur oppression par l'apparence, et l'incapacité de 
faire un choix générique et fort. 

Une pensée attentive à son point vital se dis- 
cipline : elle préserve ainsi le reliquat des possibilités 
et des réalités de la liberté. Au contraire, par intérêt 
mal compris, entreprend-elle la révolte et fait-elle 
l'indigne et misérable refus de collaborer : elle aven- 
ture tous ses biens, elle se trahit elle-même. Très 
faible en soi, cette anarchie a tort devant des cir- 
constances où la soumission sera la raison et le droit, 
11 faut une cité debout, des murs intacts, des fron- 
tières sûres, un ordre intérieur à peu près résistant 
pour maintenir la vie commune de l'esprit ailleurs 
que dans la grotte des ermites ou dans la cave de 
conspirateurs ignorés, les uns et les autres incapables 
d'assurer nulle transmission, nul progrès. Pas de vie 
intellectuelle, pas de cercle pensant si l'on ne main- 
tient une société générale qui seule garde ses trésors, 
ordonne et polit ses acquêts. Même en ce xviii^ siècle 
évoqué, regretté à tort et à travers, l'élégance de 
la liberté dissolue était protégée par des forces : les 
forces mêmes que peu à peu elle détruisit. 



PREFACE XXVIÏ 

Mais voyez aussi comme les mœurs de la liberté 
ont été peu capables de durer par leur ])ropre eiïort : 
qu'elles ont peu survécu à leurs génitrices ! Les 
hautes sphères de la vie ont un besoin spécial de 
substance protectrice et de point d'appui. C'est ce 
qu'il faudrait sentir et prévoir en tout. Certes, 
d'autres forces défensives sont nées ; mais précisé- 
ment celles-là qui ont posé des conditions draco- 
niennes à la vie, à la pensée, aux arts, à la paix, à la 
guerre. Ni leur libéralisme ni leur démocratie ne 
représentent quelque chose de très malin ni de très 
humain. Admettons que, pour la liberté de l'esprit, 
nos ancêtres de l'ancienne France eussent peu. Nous 
avons moins encore. Ils avaient visé mieux. Mais 
nous avons beaucoup plus mal. Comparée dans 
toutes les règles à notre guerre et à notre paix, ni la 
guerre de Louis xiv, ni la paix de Louis xviii ne 
s'en tirent à leur dommage. 

Alors ? 

Alors, Henry Beyle, merci. 

Il en sourirait ou grognerait ou, fanfaron de 
vice, blasphémerait la démocratie pour se soulager, 
disant, par exemple, ce qu'il en a écrit : « Au 
xix^ siècle, la démocratie amène nécessairement 
dans la littérature le règne des gens médiocres, rai- 
sonnables, bornés et plats, littéralement parlant. » 
Et, par ce soupir étouffé, disons par cette porte 
ouverte sur un certain beylisme, ce que nous avons 



XXVIII PREFACE 



de réponses à sa furie contre le Pape ou les Jésuites, 
contre le parti prêtre ou la Restauration, n'appa- 
raîtrait pas trop éloigné de son cœur. Nous pour- 
rions rire ensemble plus largement et plus librement 
de son admirable Nathan, ce « lapidaire juif », 
« passionné pour la religion », qui « pousse à un 
point étonnant une sorte de philosophie tranquille 
et l'art fort utile de payer peu pour toutes choses », 
Aujourd'hui qu'un Nathan est devenu maire de 
Rome, et que d'autres sont rois à Paris, à Londres 
et à New-York, sans parler de ceux de Moscou 
(tant le spinozisme a fait de chemin dans le monde), 
on parvient à comprendre et même à regretter 
quelques-unes de ces « vexations » affreuses dont 
les « pauvres » compatriotes de Nathan, les « mal- 
heureux Juifs », étaient abreuvés par la méchante 
Rome papale : on les envoyait au sermon une fois 
l'an ! on les y condamnait à dormir, faute de bon 
prédicateur, et pour les mieux humilier on les faisait 
passer par cet arc de Titus où l'on voit des Juifs 
enchaînés depuis deux mille ans ! Ces raffinements 
de cruauté sont mesquins. Cependant ne valent- 
ils pas mieux que ceux de Lénine ? Notre Stendhal 
n'oublierait pas de trouver à ceux-ci un air de 
grandeur farouche ; mais y verrait-il une preuve 
des progrès et des aises du genre humain ? Il en 
douterait à demi. Ses changeantes doctrines 
feraient probablement une espèce de demi-tour défi- 
nitif, comme le jeu de fiches de Benjamin Constant. 



PRKFACE XXIX 

Peut-être aussi que daus la nouvelle existence 
que iu)us lui composons, la grande allaire de ses 
discours et de ses pensées, ce qu'il tenait pour le 
seul intérêt vrai de la vie eût décidément absorbé 
les considérations politiques et religieuses dont il 
a gonflé tous ses livres et qui y font ])arfois, avec 
les cancans des saisons et des pays, un petit effet 
de fatras. La tristesse des temps l'eût rabattu sur 
les travaux de sa science et de son art, dans le 
domaine où il fut maître, où la voix d'un demi-siècle 
l'appelle roi. 

Ce grand empire baissera-t-il ? Ou ne fera-t-il 
que durer ? Ou bien grandira-t-il encore ? Pour 
nous, l'autorité de l'analyste, du psychologue et 
du poète semble reposer sur un socle de diamant. 

Comme Paul-Louis Courier, de qui le style fait 
honte aux idées, mais beaucoup plus haut pour 
l'intérêt de la matière et la valeur de l'esprit, Henry 
Beyle est incomparable quand il s'agit de sentir juste, 
de voir clair et à fond, de donner en quelques paroles 
très simples l'abrégé des méandres d'une vie ou 
d'une pensée. La peinture y égale la pénétration : 
la première, de touche surveillée, volontaire, aiguë, 
la seconde conduite par les ardeurs et les violences 
d'une curiosité sans frein. Toutefois, comme l'écri- 
vain, le moraliste est gouverné par un goût résolu 
de l'essentiel, du pur : il y va droit, revient de même, 
et la vivacité du récit qu'il en fait trahit seul ce 



PREFACE 



que cette essence secrète, goûtée à fond, lui a 
communiqué de délices. Le style, justement réputé 
pour sa sécheresse excessive, mais pétillant d'un 
feu caché, parfois doré ou argenté d'une magnifique 
lumière, m'a toujours fait penser à ce que dit Jean 
Moréas de la beauté d'un arbre qui « se sert à 
peine de notre vue pour ébranler notre âme ». 

Le raiême Moréas qui le juge, en certains de ses 
livres, « distingué, puéril et plein de manies >, devait 
être sensible aux fautes de conduite ou de jugement 
prodiguées d'une page à l'autre : l'étourderie, l'im- 
pertinence, la fatuité presque sans limite, tous 
défauts auxquels le connaisseur ne se trompait pas. 
Cependant, moraux ou littéraires, ils auront servi. 
Sans son obsession cruelle et bouffonne du moi, il 
n'eut jamais appris à deviner autrui dans le miroir 
intérieur avec tant de sûreté et de certitude. Sans 
la brusquerie de ses partis-pris que lui dictait la voix 
du dieu mystérieux, il eut manqué plus d'une 
perception de l'universel. Sans le goût du trouble 
et de l'aventure, on sentirait moins clairement vivre 
et agir sa passion du vrai, sa haine militante du 
faux en matière de sentiment. Enfin, si on lui 
retranchait ce qu'il est permis de trouver étroit et 
borné, sa rage voltairienne du clair, du net, du 
défini, ne faudrait-il pas renoncer aux plus savantes 
réussites et aux gageures les plus fines d'un art 
achevé ? 

Cet art se cache. Le récit se dérobe à l'apparence 



PRKFACE XXXI 

de viser à aucun effet. II insiste le moins possible sur 
les « beautés )>. Il les ignore ou les enveloppe. Dans 
la page fameuse où quelques acteurs de la Char- 
treuse ne font qu'échanger leurs émois depuis le 
retour de Fabrice, il écrit à la hâte que « les pre- 
mières lueurs de Vaube vinrent avertir ces êtres qui 
se croyaient malheureux que le temps volait ». Une 
aussi excellente rapidité de touche, comble de l'art 
et de l'esprit, n'empêche pas Stendhal de savoir 
mettre en saillie l'image colorée et forte dont tout 
homme chantant et écrivant aimera d'habiller sa 
vérité ou son amour. Mais il la veut rare et sublime. 
La pudeur est une parure, la nudité en est une autre. 
Une ligne élégante se sufht, comme une taille belle 
et svelte élancée d'un jet pur. Néanmoins il y a de 
grasses complaisances, des mollesses voluptueuses 
dont Stendhal ne s'est pas interdit non plus l'aban- 
don et le mouvement détendu non exempt de 
grandeur. 

Il peut écrire : 

(c Nous trouvons sur cette colline cet air frais, Vaura 
de Procris dont on ne peut connaître le charme que 
dans les pays du tnidi. Couché sous de grands chênes, 
nous goûtons en silence une des vues les plus étendues 
de V univers. Tous les vains intérêts des villes semblent 
expirer à nos pieds ; on dirait que Vâme s^ élève comme 
les corps ; quelque chose de serein et de pur se répand 
dans les cœurs... » Ce qui suit ressemble à la page 
quelconque d'un traité de géographie, vivifié de 



XXXH PREFACE 

place en place par l'éclair de la poésie : « Au 
nord, nous aidons devant nous les longues lignes des 
montagnes de Padoue, couronnées par les sommets 
escarpés des Alpes, de la Suisse et du Tyrol. Au cou- 
chant, V immense océan de V horizon nest interrompu 
que par les tours de Modène ; à Vest, l'œil se perd 
dans des plaines sans borne. Elles ne sont terminées 
que par la mer Adriatique quon aperçoit les beaux 
jours d'été au lever du soleil ; au midi, autour de nous, 
sont les collines qui s' avancent sur le front de VAp- 
pennin ; leurs sommets... » Je défie qu'on lise la 
page à sa place dans le livre sans ressentir jusqu'à 
l'obsession les syllabes du cri sacré : Italiam, 
Italiam ! Ce grand art de la composition du réel 
n'a qu'à se déployer pour élever la simple nature 
de la majesté de l'histoire humaine à la dignité du 
symbole demi-divin. Ce n'est pas autrement que les 
pulsations de la lampe de Clélia atteindront aux 
secrets de la mystique de l'amour. Les justes répu- 
gnances d'un goût très vif mesurent d'ailleurs cette 
veine en ne tolérant que l'exquis. C'était le nécessaire 
et le suffisant pour ce naturaliste de l'âme prédestiné 
à ne cueillir que ces beautés du monde, honneur de 
nos jardins, raison d'être de nos vergers. 

Une discrétion farouche qui ressemblait à de la 
timidité, sans en être, le fit peut-être hésiter ou 
même retarder sur le démon créateur. Il lui est 
arrivé aussi de se lancer. Exemple, l'occasion 
fameuse où il a osé rassembler tout un système de 



PREFACE XXXIII 

peiisées et d analyses dans nu véritable myllie tiré 
des entrailles dn globe et qu'il « va se permettre », 
comme il dit, d'appliquer à la génération des choses 
de l'àme, dernier point des rêveries de l'humanité : 

« On se plaît à orner de mille perfections une femme 
de Vamour de laquelle on est sûr. On se détaille tout 
son bonheur ai'ec une complaisance infinie. 

« Laissez travailler la tête d^un amant pendant 
vingt-quatre heures et voici ce que vous trouverez. 

« Aux mines de sel de Salzbourg on jette dans les 
profondeurs abandonnées de la miiu' un rameau 
d'arbre effeuillé par V hiver. Deux ou trois mois après 
on le retire couvert de cristallisations brillantes ; les 
plus petites branches, celles qui ne sont pas plus 
grosses que les pattes d'une mésange sont garnies 
d'une infinité de diamants immobiles et éblouissants j 
on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. 

« Ce que f appelle cristallisation, c'est l'opération 
de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la décou- 
verte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. » 

Ce brillant phénomène de la cristallisation natu- 
relle était digne d'être sublimé du règne minéral 
jusqu'à cette demeure de Psyché Uranie. Le bel 
objet réel sert d'âme explicative, comme de lustre 
étincelant, à toutes les doctrines du livre de V Amour. 
Son nom mystérieux mais net y reparaît de chapitre 
en chapitre. Cependant la clef d'or en resta incom- 
plète ou elle-même inexpliquée. C'est longtemps 
après la naissance de son livre, très peu de jours avant 

Rome, Naples et Florence. I c 



XXXIV PREFACE 



sa mort, que Beyle songera à préciser comment lui est 
venue cette vue décisive et à rendre public le récit 
du détail de sa descente dans la mine de sel gemme, 
les discussions, comparaisons et généralisations qui 
suivirent : curieux fragment qui ne ressemble à rien 
qu'à du Stendhal, mais tient de la Fête galante et 
du Dialogue platonicien. 

En approfondissant cette beauté subtile, une 
Provence iTiédiévale eût élu notre Beyle pour 
grand maître d'amour. Il n'est pas un cœur d'homme 
ou de femme qui n'y distingue quelque chose de soi, 
et la raison universelle en reste éblouie et comblée 
comme il arrive chaque fois que l'esprit de 
l'homme se fait servir, se fait traduire par l'heu- 
Teux choix des nobles matières appropriées. Leur 
clarté ajoutée à la sienne la multiplie comme un 
corpuscule dans une flamme. Le mot portant quelque 
juste et utile image rend des services comparables 
-à ceux de la pure pensée. 

Charles Maurras. 



AVANT-PROPOS 

BIBLIOGRAPHIQUE ET CRITIQUE 



Voici le troisième livre imprimé de Stendhal ; ce 
fut son premier succès. Rome, Naples et Florence 
parut un mois après VHistoire de la Peinture en 
Italie. La Bibliographie de la France l'annonce 
ainsi dans son fascicule du samedi 13 septembre 
1817 : « N» 2916. Rome, Naples et Florence en 1817, 
par M. de Stendhal, officier de cavalerie : in-8° de 
23 feuilles. Imprimerie de Egron à Paris. Prix : 
4 francs. A Paris, chez Delaunay et chez Pélicier. » 

Sur la genèse du livre, les renseignements abon- 
dent dans la Correspondance ^. Il faut relire notam- 
ment les lettres des l^"" décembre 1817, 3 janvier, 
21 mars et 20 novembre 1818, où Stendhal explique 
à Mareste que Rome, Naples et Florence est, en 

1. Nous citerons toujours l'édition Paupe en 3 volumes 
(Paris, Bosse, 1908). 



XXXVI AVANT-PROPOS 

grande partie, son journal d'Italie ^, et, pour un peu, 
son journal de Paris. Ce fut sur les conseils de Cro- 
zet qu'il se décida à imprimer ^ ; il ajouta à ses notes 
quelques anecdotes qu'il avait recueillies de la 
bouche de Mareste (par exemple celle de la Bis- 
tecca) ^, quelques idées sur Alfieri *, sur la France 
d'autrefois ^, sur Schlegel et les Allemands ®, qu'il 
avait tirées de V Edinhurgh-Re'Aew pour les « mettre 
en circulation )\ et il envoya son manuscrit à l'im- 
primeur Egron qui trouva le titre '. On voit, par la 

1. Dans le Journal d'Italie, M. Paul Arbclet a signalé les 
rapprochements à faire entre Rome, Xaples et Florence et le 
journal. Voir les notes, passim. 

2. Cf. note de Stendhal, citée par Bussièro (Revue des 
Deux-Mondes, 1843) et par Paulin Limayrac dans sa notice 
sur l'Amour (Paris, Didier, 1853) : « En 1817, M. Darlin- 
« court publia Rome, tapies et Florence. Ce petit manuscrit 
« avait été fait pour ses amis, et sans nul dessein d'imprimer. 
« Il eut du succès... « 

3. Cf. Appendice, tome II, page 172, 

4. Cf. ibid., page 180. 

5. Cf. ibid., page 199. 

6. Cf. ibid., page 223. 

7. Titre d'ailleurs des plus heureux. Le nom de Milan 
dans le titre aurait eu l'inconvénient d'appeler immédiate- 
ment sur le livre l'attention de la police autrichienne. — Il 
est difficile de s'expliquer pourquoi M. von Oppeln-Broni- 
kowski, dans sa traduction allemande de Rome, Naples et 
Florence, sur laquelle nous reviendrons plus bas, a cru devoir 
modifier le titre de Stendhal, et adopter celui de « Reise in 
Italien ». Le principal inconvénient de ce titre est, à notre 
avis, celui-ci : le lecteur non encore averti tend à considérer 
l'œuvre de Stendhal, que Colomb a appelée assez joliment 
<' sorte de primo grido sur l'Italie », comme un récit ordinaire 
de voyage, alors que la plupart des épisodes, des conversa- 
tions sont purement fantaisistes (par exemple : la rencontre 



AVANI-PnOPOS XXXVII 

lettre du 1'^'' ilécembre 1817, que Mareste ignorait 
tout, puisque c'est seulement dans cette lettre que 
Stendhal avoue au baron qu'il est l'auteur de la 
brochure ; mais le personnage assez peu connu que 
Stendhal appelle Van Bross ou Schmidt l'avait déjà 
deviné. Au demeurant, les Vies de Haydn, de 
Mozart et de Métastase de M. Bombet, VHistoire de 
la Peiîiture en Italie de M. B, A. A., Rome, Naples 
et Florence de M. de Stendhal offrent de si nom- 
breuses ressemblances tant pour les idées que pour 
la manière de les exposer, qu'il était assez facile de 
les attribuer à un même auteur. 



Comme il l'avait fait pour ses deux premiers 
ouvrages, Stendhal fit imprimer Rome, Naples et 
Florence à ses frais. On n'a pas retrouvé le traité 
passé ^ avec l'imprimeur Egron, cet « homme d'es- 

avcc Rossini à Tcrracine, la présentation à Lord Byron 
à Venise, les entretiens avec le cardinal Lante, le voyage 
en Calabre, etc., etc.), et que Rome, Naples et Florence n'est 
qu'une peinture de l'Italie, et, par contraste, de la France^ 
telles que Stendhal les voyait ou les imaginait, ce qui revient 
au même. En d'autres termes, c'est plutôt Stendhal que 
l'Italie, qu'il faut chercher dans l'ouvrage, et c'est en quoi 
ce livre se distingue nettement des innombrables voyages 
en Italie qui l'ont précédé ou suivi. Le titre de « Reise in 
Italien )) serait, à ce point de vue, un vrai contre-sens. Voir 
un résumé des « fantaisies » de Rome, Naples et Florence 
dans Chuquet ( Slendhal-Beyle, pp. 327-330). 

1. Il n'y en eut peut-être pas; voir deux pages plus bas 
la Convention verbale, du 17 juin 1817, confirmée le surlen- 
demain par la lettre d'Egron du 19. 

Rome, Naplf.s et Flouence. I c. 



AVANT-PROPOS 



prit fort poli, avec une face rappelant d'une manière 
singulière celle de J.-J. Rousseau '■■ ^ ; mais la Cor- 
respondance et les intéressants documents publiés 
par M. Paupe dans la Vie Littéraire de Stendhal ^. 
nous renseignent suffisamment sur les conditions 
de l'affaire ^. Egron s'engageait, moyennant le 
paiement par l'auteur de tous les frais d'impres- 
sion, de corrections, de brochage, etc., à lui rem- 
bourser trois francs par exemplaire vendu *, défal- 
cation faite des treizièmes, et vraisemblablement 
lui abandonnait tous ses droits à une deuxième édi- 
tion. 

Nous savons en outre, grâce à la minutie de 
Stendhal, que c'est le 17 juin 1817, à dix heures du 



1. Lettre du 25 janvier 1818. Correspondance, tome II, p. .53. 

2. Pages 30 à 38. Ces documents sont tirés d'un des 
volumes de manuscrits qui faisaient partie de la collection 
Chéramy. Ils sont entièrement corroborés par les documents 
de la Bibliothèque de Grenoble, où il existe notamment 
(R. 5896, tome XXIX, liasse) les reçus, signés Egron, des 
quatre sommes, s'élevant au total à 705 fr. 85, que Beyle 
lui paya en juillet et en août 1817. On se rappelle que 
Stendhal était alors à Paris ; on voit, par les reçus d'Egron, 
qu'il était descendu à l'hôtel d'Italie, place des Italiens. 

3. Comment M. von Oppcln-Bronikowski, si au courant 
pourtant de ce qui se publie en France sur Stendhal, a-t-il 
pu, dans l'avant-propos de sa traduction allemande de 
Borne, Naples et Florence, painao en 1911, écrire les lignes 
suivantes : « Les honoraires de Stendhal pour la 1'^ édition 
furent de mille francs (?), somme qui était loin de couvrir 
les frais de Aoyage de l'auteur (?). Cette édition se vendit 
si mal (?), etc., etc. » ? Où le . critique allemand a-t-il pu 
prendre sa documentation ? 

4. Cf. lettre déjà citée du 25 janvier 1818. 



AVANT-PROPOS XXXIX 

matin, qu'il s'entendit avec Egron pour l'impres- 
sion du volume. Voici en effet le curieux document, 
entièrement écrit de la main de Stendhal, que M. Dé- 
braye a trouvé à la Bibliothèque de Grenoble et 
qu'il a bien voulu nous communiquer : 

CONVENTION VERBALE 
avec M. A. Egron, rue des Noyers, 

Le 17 juin, à dix heure». 



Le 17 juin 1817. 

« Convenu qu'on imprimera les 12 feuilles pour 
le cinq juillet. 

« A 40 fr. la feuille, tirée à cinq cents, absolu- 
ment comme le petit carac»;ère du Louis XVI peint 
par lui-même ^. 

« 50 ex[emplaires^ en papier vélin. 

« M. Beyle corrigera les épreuves. 

« Couverture encadrée à l'allemande. 

« Convenu le 17 juin 1817, à 10 heures, entre 
M. Egron et M. Beyle. 

« On pourrait, en marchandant, obtenir à 35 
ou 36. » 



1. Qui venait de paraître chez Egron en mai 1817 : 
Louis XVI peint par lui-même, ou Correspondance et autres 
écrits de ce monarque: précédés d'une Notice sur ta vie de ce 
prince avec des Notes historiques sur sa Correspondance et 
ses autres écrits, 1 vol. in-8° de 32 feuilles. Prix : 7 francs. 



XL AVANT-PROPOS 

L'ouvrage fut tiré à 504 exemplaires, dont 4 sur 
vélin et 500 sur papier carré fin. L'imprimeur 
déboursa environ 930 francs de frais divers, sur 
lesquels Stendhal, au mois d'août 1817, lui avait 
déjà remboursé en espèces 705 francs : la vente, 
qui réussit, parfit le reste. En mars 1818, on avait 
déjà écoulé 226 exemplaires. Stendhal en avait pris 
pour lui 64 (dont les 4 sur vélin) ; 56 autres avaient 
été distribués pour la publicité ; il en restait donc 
en magasin 158, qui étaient presque entièrement 
écoulés en 1820 ^. Au total, on vendit environ 
380 exemplaires, sur lesquels Stendhal, défalcation 
faite des treizièmes, et après avoir entièrement 
réglé Egron, gagna à peu près 120 francs-. Telle 

1. Dans une lettre du 3 mars 1820, Stendhal prie son ami 
Mareste do prendre chez Egron les 15 ou 20 exemplaires de 
Rome, J\'aples et Florence qu'il avait encore, et « de les re- 
mettre à Delaunay en lui enjoignant de les vendre fort cher, 
le plus cher possible, 6 ou 10 francs (avi lieu de 4 fr., prix 
marqué) ; car ce sont les derniers. » Il s'agit bien dans cette 
lettre de Rome, Naples et Florence, et non de l'Histoire de la 
Peinture en Italie, comme l'a cru l'éditeur de la Correspon- 
dance en 1908. Le manuscrit, auquel nous nous sommes 
reporté, porte distinctement : « Je vous prie de reprendre 
les quinze ou vingt S*'. » L'éditeur de 1908 a cru lire : P""^, 
d'où l'erreur. Dans la correspondance de cette époque, le 
mot Stendhal désigne toujours Rome, Naples et Florence. 
Les prix indiqués de 6 ou 10 francs montrent d'ailleurs 
qu'il ne peut s'agir de l'Histoire de la Peinture en Italie qui 
se vendait 12 francs. Le nom de l'imprimeur Egron est éga- 
lement significatif. 

2. Stendhal ne rentra d'ailleurs qu'assez tard dans ses 
débours ; en novembre 1821, étant à Londres, il rappelle 
encore à Egron « une bien petite affaire... le prix de 23 ou 



AVANT-PROPOS XLI 

est la maigre somme ([ue lui rapporta son vo- 

33 oxoniplairrs irun<^ jx'litc l)i'Ocliiir(> inlihilro : Home, 
Naples et Florence en 1817 ». Ces exemplaires étaient en 
réalité au nombre de 40 ; Egron en régla le montant (111 francs 
pour 37 exemplaires, défalcation faite des treizièmes) le 
13 décembre 1821 entre les mains de Marcstc, qui remit la 
somme le même jour à Beyle, ainsi qu'il résulte d'une anno- 
tation, non indiquée par l'éditeur de la Correspondance, 
portée par Mareste sur la lettre à Egron. Cette annotation 
est intéressante : elle permet d'abord de suivre exactement 
la fin du règlement des comptes de Rome, Naples et Flo- 
rence ; elle prouve ensuite qu'en tout cas, le 13 décembre 1821, 
Stendhal était rentré de Londres. 

Dès le 14 novembre 1818, Stendhal priait déjà Mareste 
d'aller réclamer à Egron une somme de 450 francs, soit le 
prix de 158 exemplaires de Rome, Naples et Florence restant 
encore en magasin le 1^' mars 1818, d'après un compte 
fourni par Egron à cette date. « Remettez (ces 450 francs) 
à M. Flory qui vous donnera une lettre de change, soit sur 
Milan, soit sur M. Robert à Grenoble, ça m'est égal. La copie, 
la simple copie de mon histoire du Monstre me ruine. » 
(Correspondance, tome II, pp. 219-220). Cette lettre, dans 
l'édition Paupe, est datée du 14 novembre 1820 ; mais c'est 
évidemment une erreur ; elle est du 14 novembre 1818 : 
Stendhal y accuse réception du Leckis (Balance du pouvoir) 
que Mareste lui avait envoyé le 26 septembre 1818, et le 
prie de ne pas lui envoyer Fudger Family, dont Mareste 
lui avait parlé dans cette même lettre du 26 septembre. 
(Cf. aussi lettre du 20 novembre 1818). 

Il résulte de ce redressement de dates une conséquence 
assez intéressante au point de vue de l'histoire des œuvres de 
Stendhal. Quel est ce monstre dont notre auteur s'occupe 
en 1818 ? Ce ne peut être l'Amour, comme l'éditeur de 1908 
de la Correspondance l'a supposé d'après la date erronée 
de la lettre. Nous croyons qu'il s'agit de Napoléon ; nous 
sommes confirmé dans notre opinion : 1° par la présence, 
dans la Correspondance, à peu près à la même date (10 juillet 
et 18 août 1818) de deux fragments importants sur Napoléon, 
publiés par Romain Colomb sous forme de lettres à lui 
adressées ; 2° par la préface pour la Vie de Naj>oléou, de mai 



XLII AVANT-PROPOS 

lume ^ ; mais c'était un succès, comparé au fiasco 
complet de ses deux premiers livres. 

L'affaire fut sans doute meilleure pour les li- 
braires, sinon pour l'imprimeur. Les exemplaires 
se vendaient en effet plus de 4 francs, piix annoncé 
par le Journal de la Librairie. En 1824, Stendhal dit 
dans sa Correspondance que Delaunay vendit le 
dernier exemplaire 40 francs à un Anglais, ce qui n'a 
rien d'invraisemblable : nous avons d'autres témoi- 
gnages qui indiquent que, même pour les livres de 
Stendhal qui n'eurent aucun succès, une soi te de 
spéculation se faisait sur la vente. C'est ainsi que 
Madame Ancelot acheta foit cher, en 1825, un exem- 
plaire de V Amour ; on se rappelle d'autre part que 
le comte Daru, à son grand étonnement, paya 
40 francs un « petit volume, de cet enfant ignorant 
comme une carpe » ", qui n'était sans doute autre 
chose que la première édition de Rome, Naples et 
Florence ^. 

1837, qui débute ainsi : ' Le manuscrit que je présente au 
public fut commencé en 1816. » ; 3° par les manuscrits iné- 
dits de la Bibliothèque de Grenoble, dans lesquels on voit 
que Stendhal travaillait à Xapoléon dès 1815. 

1. C'est ce qui nous paraît résulter d'une étude attentive de 
tous les documents que nous avons eus entre les mains. 
Nous ne pouvons suivre sur ce point l'opinion de M. Paupe, 
qui conclut que Stendhal « récupéra 395 francs après en 
avoir avancé 700 », d'oia il semblerait que Stendhal a été 
en perte de 305 francs, alors qu'il gagna en réalité 120 francs, 
gain modeste, mais qui dut le remplir d'aise. 

2. Soiwenirs d'Egotisme, chap. viii. 

3. Le faux- titre de la 2^ partie de Racine et Shakspeare 



AVANT-PHOPOS XLIII 

Aucun journal ne parait avoir rendu compte du 
livre en France ; Mareste, dans une lettre du 22 dé- 
cembre 1817 ^, parle bien à Stendhal d'un article 
pour le Journal de Paris, mais cet article ne vit pas 
le jour ; du moins les recherches que nous avons 
faites dans les périodiques du temps sont-elles 
restées sans résultat. Il est vrai que Stendhal priait 
ses amis ^ de s'occuper plutôt de la lie de Haydn, 

(Paris, 1825) porte au vorso l'indication suivante : Ouvrages 
du même auteur : ... Rome, yaples et Florence, 1 vol. in-8°, 
30 francs (sic). 

1. Cf. Vie Littéraire de Stendhal de .M. Paupc, pp. 21 et 22. 

2. Cf. lettre du 21 mars 1818 : « Au lieu de faire un article 
sur Stendhal (= Rome, Xaples et Florence), articulez sur 
Bombet ( = Vie de Haydn) ; les 158 Stendhal ( = les 158 exem- 
plaires de Rome, Naples et Florence restant en magasin chez 
Egron le l^'' mars 1818) se débiteront d'eux-mêmes. » 
Comme il l'avait fait pour l'Histoire de la peinture en Italie, 
Stendhal avait d'ailleurs pris soin, dès l'apparition du livre, 
d'en faire distribuer des exemplaires aux personnalités les 
plus marquantes de l'époque, M°^6 de Staël, Mn»^ Réca- 
mier, la duchesse d'Abrantès, Jay, Manuel, Dupin, etc. 
Voir la liste publiée dans V Intermédiaire des cliercheurs et 
des curieux du 10 décembre 1885, d'après une note auto- 
graphe de Stendhal sur un exemplaire du tome I" de la 
Peinture, édition de 1817, qui appartenait à M. Maurice 
ïourneux, décédé récemment. M. Tourneux a lu par erreur : 
To send tJie tome II : .l/^ie dg Staël, etc., et croit, par consé- 
quent, que la note a trait au tome second de la Peinture. Or 
Stendhal a écrit : To send the Tour to M^^ de Staël, etc., ce 
qui veut dire : A envoyer le Voyage à, etc. Il s'agit bien évi- 
demment de Rome, Naples et Florence, et non de la Peinture. 
La première liste publiée par M. Tourneux [Distribution faite 
par le Vicomte) a donc trait à la Peinture ; mais la deuxième 
concerne Rome, Naples et Florence. Au reste, que les deux 
listes d'envois ne soient pas identiques, c'est ce qui est tout 
à fait normal. 



XLIV AVANT-PROPOS 

qui était payée, mais invendue, et de VHistoire de 
la Peinture en Italie, à la fois impayée et invendue, 
et dont la dette le poursuivit jusqu'en 1820. Néan- 
moins, la brochure eut les honneurs d'une édition 
spéciale à Londres, en français ^, d'un article de 
dix pages dans V Edinhurgh-Review ", où d'abon- 
dants extraits en français étaient cités, avec des 
éloges mêlés de critiques et de réserves, d'une 
traduction anglaise en 1818, et d'une deuxième 
édition française, considérablement augmentée, en 
1826 ^. Et ceci nous ramène à la bibliographie. 



Pp.emière édition de Paris, 1817. 

Nous avons déjà indiqué, au début de cet avant- 
propos, le titre exact : Rome, Najdes et Florence en 
1817, par M. de Stendhal, officier de cavalerie. C'est 
la première fois qu'apparaît le pseudonyme fameux^. 
Le titre porte en épigraphe douze lignes en anglais, 

1. Voir plus bas. 

2. N° 57 de novembre 1817. Nous aurons plusieurs fois, 
dans nos notes, l'occasion de revenir sur cet article, que nous 
nous contentons de mentionner ici. 

3. Ainsi que d'un gros succès de curiosité en Italie, à Milan, 
s'il faut en croire Stendhal (lettre du 20 novembre 1818). II 
note déjà dans une lettre du 12 mars 1818 : « Lyon en 1817 
(lire naturellement, Rome, Naples et Florence en 1817^ fait 
grand bruit hors de France. » 

4. Ce qui n'a pas empêché M. Stryienski d'écrire : « Le 
nom de Stendhal ne fut inventé que plus tard : on le trouve 
pour la première fois sur la couverture de Racine et Shaks- 
peare en 1823. » (Soirées du Slendhal-Club, f'' série, p. 207). 



AVA?sT-PROPOS XLV 

données comme extraites des Mémoires (Tllolrroft ^. 
Le volume in-8° est exactement de 366 pages, dont 
VI pages liminaires, le texte commençant page 7 ^* 
On lit, aux pages v et vi, une préface, (jui a dis- 
paru en 1826 ^, et que Colomb n'a pas réimprimée 
en 1854 dans son Appendice. Les titres courants, 
suivant un procédé que Stendhal avait recominandé 
déjà à Crozet pour V Histoire de la Peinture en Italie, 
mais que Crozet avait négligé d'adopter, changent 
assez fréquemment au haut des pages, surtout dans 
les deux derniers tiers du livre ; une table des 
matières, qui occupe les pages 361 à 366, donne une 
série nouvelle et plus complète de titres ; quelques- 
uns sont piquants. Un errata de 35 corrections, sur 
un feuillet non chiffré, terminait le volume, mais 
il n'existe pas dans tous les exemplaires "*. Un assez 

1. Elles étaient également citées dans une note du cha- 
pitre cxx de Vllisioirc de la Peinturs en Italie, mais comme 
extraites de la Biography of the A. Les Mémoires d'Holcroft, 
continués par Ilazlitt, avaient paru à Londres en 1815. 

2. La pagination devrait donc être de vi-360 pages. 

3. Elle devait être remplacée, en effet, par une nouvelle 
préface, rédigée en juillet 1824, et qui est restée inédite 
jusqu'à ce jour : nous la donnons en tète de notre nouvelle 
édition. 

4. Notamment, il manque dans l'exemplaire de la Biblio- 
thèque Nationale. Cet errata avait pourtant été tiré à 
500 exemplaires, comme le prouve le compte Egron de 
mars 1818 (Vie littéraire de Stendhal de M. Paupe, p. 31) ; 
mais il n'est pas encore mentionné dans un premier compte 
fourni par Egron le l^r septembre 1817 (Bibl. de Grenoble, 
R. 5896, tome XXIX, liasse). Il n'a donc été tiré qu'après 
cette date, ce qui expliquerait que tous les exemplaires ne 
le contiennent pas. Colomb l'a utilisé pour son édition de 



XLVI AVANT-PROPOS 

grand nombre de fautes défigurent le volume ; 
une des plus grossières a trait à l'indication des 
dates. Le journal daté de Pliniana, 21 juin, doit 
être en réalité du 21 juillet, et l'erreur se continue 
jusqu'à la fin : le voyage finit, dans l'édition de 
1817, à Francfort, le 28 juillet, alors qu'il faut lire : 
28 août. Colomb n'a pas vu l'erreur, l'a réimprimée 
en 1854, et nous avertit gravement dans sa Notice 
qu' (' un jeune officier de cavalerie, qui a cessé d'être 
Français en 1814, part de BerHn le 4 octobre 1816 
et finit son voyage le 28 juillet 1817 » ^. 

Aucun carton, à notre connaissance, ne fut tiré 
pour cette édition : l'auteur avait, comme pour 
V Histoire de la Peinture en Italie ^, pris ses précau- 
tions vis-à-vis de la censure ; il avait « farci le vo- 
lume de notes pieuses et révérencieuses », qui ont 
disparu dans les éditions de 1826 et de 1854, mais 

1854, mais a laissé de côté certaines corrections, sans raison 
plausible. 

1. Dans sa traduction allemande de 1911, M. von Oppeln- 
Bronikowski a reproduit l'erreur, faute évidemnient de 
l'avoir aperçue. Au reste, tous les critiques français ou ita- 
liens se sont contentés, depuis cinquante ans, de répéter la 
phrase malencontreuse de Colomb. M. Paul Léautaud, 
dans ses Itinéraires de Stendhal (Collection des plus belles 
pages, Mercure de France, page 527), suppose notre voya- 
geur, soi-disant d'après la \^^ édition de Rome, A aptes et 
Florence, le 28 juin aux îles Borromées, le 8 juillet à Genève, 
le 10 juillet à Milan, le même jour à Lausanne, le 18 juillet 
à la Villa jMelzi, ce qui, il faut en convenir, même pour un 
voyage de fantaisie, est un singulier itinéraire. 

2. Cf. lettre à Louis Crozet du 26 décembre 1810 (Corresp., 
tome n, p. 16). 



AVANT-PROPOS Xl.VlI 

que nous citerons dans la présente édition ^ : elles 
font le plus drôle d'effet dans un ouvrage dont les ten- 
dances étaient ouvertement libérales et matérialistes. 

C'est ce qu'a fort bien vu Colomb, qui nous dit 
dans sa Notice (2^ partie, Compositions littéraires) : 
« Beyle a prodigué dans Rome, Naples et Florence 
de grands éloges au Gouvernement de Louis XVIII : 
ce sont tout simplement des passe-ports ; on ne doit 
y voir que la crainte du procureur du Roi, et nulle- 
ment sa pensée sur la Restauration. » 

Au reste, il semble bien que ce soit le libraire lui- 
même qui ait imposé ces fameuses notes à l'auteur ; 
c'est du moins ce qu'on peut supposer d'après la 
lettre inédite suivante ^ : 



A. Egron, imprimeur 

de S. A. R. M^"" le duc d'Angoulême, 

rue des Noyers, n^ 37. 

J'ai l'honneur de saluer Monsieur Beyle ; je le prie de 
remettre à mon fils le commencement du ni[anu]sc[rit] 
sur l'Italie. 

Cet ouvrage vous coûtera, comme nous en sommes 

1. Certains commentateurs ont reproché amèrement ces 
notes à Stendhal ; ils semblent avoir perdu de vue leur 
raison d'être. Valait-il mieux imprimer le livre avec les 
fameuses notes, ou ne pas l'imprimer du tout ? C'est là 
toute la question, et la réponse n'est pas douteuse. 

2. Que nous a signalée notre ami, M. Paul Arbelet, et qu'a 
bien voulu rechercher et copier à notre intention M. Henri 
Débraye, de Grenoble. Elle se trouve, ainsi que la lettre 
qui suit, à la Bibliothèque de Grenoble, R 5896, tonne XXIX 
(liasse). 



XLVIII AVANT-PROPOS 

convenus, quarante francs la feuille in-S^ cicéro inter- 
ligné, tirée à cinq cents exemplaires sur carré fin, cor- 
rections ordinaires comprises. Nous n'avons point 
parlé de la brochure. Si vous voulez une jolie couverture 
en papier gris tendre avec vignettes, ce sera une dépense 
de trente francs ; la brochure des cinq cents exemplaires 
sera de cinquante francs. Ainsi votre lettre de change 
de fr. 600 sera employée. 

Je vais. Monsieur, mettre tous mes soins à l'impres- 
sion de votre ouvrage. De votre côté, veuillez avoir la 
complaisance de relire avec soin le m[anus]c[rit] pour 
éviter les remaniements, qui coûtent beaucoup, et 
nuisent à l'élégance de l'ouvrage. 

Je vous prie, surtout, de vouloir bien relire avec sang- 
froid, pour ôter tout ce qui pourrait nous brouiller avec 
les tribunaux. Je ne veux, en aucune manière, avoir des 
démêlés avec l'autorité. J'aurai soin de vous avertir 
si quelque passage me semble sortir des bornes libérales. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

A. Egron. 

19 juin 1817. 

Le souci du libraire Egron pour l'emploi intégral 
de la lettre de change de 600 francs, son désir de ne 
pas avoir d'histoire avec le gouvernement, son projet 
de passer au crible de son jugement le texte de 
l'auteur, sont des plus touchants. 11 avait sans doute 
suffi à Egron de quelques conversations avec son 
nouveau client pour se convaincre que M. Beyle 
ne partageait pas toutes les idées de la maison ^. 

1. Stendhal notait un peu plus tard sur un exemplaire de 
Rome, Naples et Florence qu'il voyait beaucoup de prêtres 



AVANT-PROPOS XI.IX 

Mais il fut ])leiiieinent rassuré par les uot(!s da 
Stendhal ; comme lui-même avait pris soin (h; faire 
imprimer partout Buonaparte au lieu de Bonaparte, 
tout marcha à souhait. Aussi Egron écrit-il à Sten- 
dhal, quelques jours avant la mise en vente, la 
petite lettre ci-dessous, que nous devons également 
à l'oliligeance de M. Débraye : 

3 Septembre [1817]. 
Monsieur, 

On ne fera point d'afïiches ; on ne fera point de cou- 
vertures ^. L'ouvrage ne s'en vendra pas moins : tout ce 
qui nest pas raisonnable se vend. 

J'envoie un exemplaire au chef de la librairie ; et, s'il 
demande quelques cartons, on les fera. Je vous en 
instruirai. Lundi on mettra en vente. J'ai les adresses, et 
j'enverrai où vous désirez. 

A. E. 



autour du comptoir Egron (cf. tome II, page 117). Il note 
également, à la fin du tome I^"" de l'Histoire de la Peinture 
(exemplaire de M. Maurice Tourneux) : « 20 juillet 1817, 
revenant des Montagnes Beaujon, having finished the Tour 
and preparing for London. » Nous savons ainsi que If 20 juil- 
let 1817, Stendhal avait terminé Rome, Xaples et Florence, 
et se préparait à partir pour l'Angleterre. 

1. L'ouvrage, dont nous avons vu, dans la précieuse 
bibliothèque de M. Jules Le Petit, aujourd'hui dispersée, 
depuis la morl de cet aimable bibliophile, un exemplaire 
broché presque à l'état de neuf, parut, en effet, avec une 
simple couverture de mauvais papier marbré ; il porte au 
dos une petite étiquette blanche, entourée d'un filet, avec 
l'indication : Rome, Xaples et Florence. 

Rome, Naples et Florence. I d 



AAANT-PROPOS 



Imprimés par Egron, les volumes étaient déposés 
chez les libraires Delaunay et Pélicier, chargés de 
la vente ; mais c'était à Egron seul que Stendhal 
avait affaire pour les règlements de compte. 



Deuxième édition de Londres, 1817. 

Très peu de temps après cette première édition, 
vraisemblablement en octobre 1817, parut à Londres, 
sans nom d'auteur, une édition spéciale, en français, 
du même volume, sous le titre suivant : Rome, Naples 
et Florence en 1817, ou Esquisses sur Vétat actuel de 
la société, des mœurs, des arts, de la littérature, etc. de 
ces cilles célèbres. Paris, chez Delaunay, libraire au 
Palais-Royal. Londres, chez Colburn, libraire. 1817», 
un volume in-8° de xii-353 pages, imprimé chez 
Schulze et Dean, 13, Poland-Street, Londres. La 
préface occupe les pages v et vi ; la table détaillée, 
les pages vu à xii ; le texte commence à la page 1 
et finit à la page 353, sans errata ^. C'est un de ces 
exemplaires que le rédacteur de VEdinhurgh Review 
eut entre les mains, lorsqu'il rendit compte du livre 
dans le n" 57 de novembre 1817 : dès les premières 
lignes de l'article, le rédacteur informe les lecteurs 
que, bien qu'aucun nom d'auteur ne figure sur le 



1. Miss Doris GunncU a bien voulu collationncr à notre 
intention rexcmplairc de cotte édition qui existe au British- 
Museuni de Londres. Nous lui adressons nos vifs remercie- 
ments. 



AVANT-PROPOS LI 

titre, les annonces des journaux attribuent le livre 
à un certain « baron Stendhal » ^. Il s'affit bien 
d'une édition spéciale, avec pa;j;inalion et justifi- 
cation toutes différentes de celles de l'édition fran- 
çaise ; nous n'avons pu en trouver, en France, 
aucun exemplaire. 

Sur cette édition de Londres, les renseignements 
nous manquent ; Stendhal n'y fait aucune allusion 
nulle part ^. Dans quelles conditions fut-elle impri- 
mée ? Il faut se rappeler ici que Stendhal avait fait 
en août 1817 un voyage à Londres, auquel très pro- 
bablement la traduction anglaise de la Vie de Haydn 
ne fut pas étrangère ^ ; il avait sûrement déjà entre 



1. En It'li" de l'arliclc, figurt; lo titre détaillé du livre et 
l'indication bibliographique : in-8'', pp. 3G5 (= xii + 353). 
Les renvois aux pages du livre correspondent bien à l'édition 
anglaise (exemple : le passage sur le cardinal Consalvi 
renvoie aux pp. 122-123 ; or, dans l'édition française de Paris, 
ce passage se trouve aux pages 127-128). Par contre, en 1819, 
lorsque VEdiiihurgh Review (dans son n^ 64 d'octobre), 
dénoncera les emprunts de Stendhal, elle renverra aux pages 
de l'édition française (exemple : Alfieri, p. 194 ; la France 
d'autrefois, p. 220, etc.). Peut-être le titre détaillé : Esquisses, 
etc., est-il imité du titre du livre de L. Simond paru en 1816 : 
Voyage d'un Français en Angleterre pendant les années 1810 
et 1811, avec des observations sur l'état politique et moral, les 
arts et la littérature de ce pays, et sur les mœurs et les usages 
de ses habitants. 

2. Elle est toutefois annoncée ainsi au verso du faux-titre 
de la l'^^ partie de Racine et Shakspeare (Paris, 1823) : 
Ouvrages du même auteur : Rome, Xaplcs et Florence en 1817, 
1 vol in-80, Londres, Colburn, prix : 10 francs. 

3. Voir Y Avant-propos de notre édition de la Vie de Haydn 
des Œuvres complètes (Champion). 



LU AVANT-PROPOS 

les mains les bonnes feuilles de Rome, Naples et 
Florence imprimées par Egron à Paris. Demanda-t- 
il à Colburn d'éditer une traduction de son nouveau 
livre, comme Murray en avait publié une de la Vie 
de Haydn ? Et Colburn n'accepta-t-il cette propo- 
sition que moyennant le droit d'imprimer immédia- 
tement une édition spéciale du livre en français ? 
Stendhal eut-il à avancer les frais d'impression ? 
Cette édition rapporta-t-elle quelque chose à l'au- 
teur ? A combien d'exemplaires fut-elle tirée ? 
Nous en sommes réduits sur ce point, faute de docu- 
ments, aux conjectures. 11 y a là, pour Iss biblio- 
graphes de l'avenir, un petit coin de l'histoire des 
œuvres de Stendhal à éclaircir : nous signalons cette 
particularité aux stendhaliens anglais. 



Traduction anglaise de 1818. 

Elle parut à Londres, chez Colburn, sous le titre 
suivant: Rome, Naples and Florence in 1817; sketches 
of the présent state of Society, Manners, Arts, Litera- 
ture, etc., in thèse ceJehrated cities, by the Count de 
Stendhal ; 1 volume in-S*^ de xii-339 pages, avec 
une table des matières détaillée qui occupe les pages 
V à XI : cette table est imitée de celle de la première 
édition française, mais elle est plus développée. 
Quoique cette traduction ne dût rien rapporter à 
Stendhal puisqu'elle fut faite en dehors de lui, il en 
fut très flatté ; il l'annonça triomphalement à Ma- 



AVA.N r-l>UOPOS LUI 

reste ^. Elle est loin d'être d'une fidélité absolue. 
Certaines allusions mordantes à la sécheresse an- 
glaise, quelques passages jugés trop scabreux sont 
supprimés ; l'ami d'une dame italienne devient tou- 
jours le mari de la dame [huaband). Les faux-sens, 
les contre-sens abondent ^. Des paragraphes entiers 
sont escamotés sans raison. 



Troisième édition de 1826. 

En présence du succès de son ouvrage, Stendhal 
songea à une nouvelle édition : dès le mois de sep- 
tembre 1818, il annonce à Mareste qu'il a tout prêt 
un manuscrit de 450 à 500 pages, soit environ 
30 feuilles d'impression ^ ; mais il met une condi- 



1. Cf. Correspondance, lettre du 20 novembre 1818. 

2. Exemple. Stendhal écrit de Naples, 27 février 1817, 
à propos du Saul d'Alfieri : « Ils (les Italiens) trouvent de 
la grâce tendre, à Vlmogène (allusion à l'iiéroïne du Cijni- 
béline de Shakspeare) dans Michol (fille de Saiil, et per- 
sonnage du drame d'Alfieri). » La traduction donne : « Thcy 
can find tender grâce in the Imogène of Michol », prenant 
ainsi la fille de Saiil pour un auteur ! Les balourdises de 
cette espèce ne manquent pas. Ceci rappelle les graves dis- 
sertations de M. G., dans la traduction de la Vie de Haydn, 
sur la basse dans les quatuors de Haydn et de Beethoven, et 
justifie pleinement les préférences de Stendhal pour the 
happii jcw. On n'a que peu de lecteurs, mais au moins ils vous 
comprennent. 

3. Au nombre des additions projetées par Stendhal, il 
convient de mettre deux fragments importants : le Voya- 
geur et les Femmes, publiés par Colomb dans la Correspon- 
dance sous forme de lettre à lui adressée (Lettre de Milan, 

Rome, Xaples et Florence. I D. 



AVANT-PROPOS 



tien : c'est que cette nouvelle édition ne lui coûtera 
rien, ou à peu près. Il consentirait seulement à 
avancer deux cents francs ; l'imprimeur tirerait à 
mille exemplaires, soit mille francs de frais pour 
lui ; il en garderait trois cents qu'il revendrait à 
son profit, soit, à raison de cinq francs par exem- 
plaire, quinze cents francs ; il donnerait les sept 
cents autres exemplaires à Stendhal, à qui il rem- 
bourserait également, six mois après, l'avance de 
deux cents francs ^. 

Quelques mois après, apprenant que le Voyage a 
été traduit en anglais, il revient à la charge : « Si 
Egron ou Chanson veut print again ^ (imprimer une 
nouvelle édition) gratis ou à peu près, / can send 
inatter for four hundred or fîve hundred pages (je 
puis envoyer la matière de 400 ou 500 pages) ». 

Il nous est resté, de cette époque, un spécimen 
assez curieux du travail auquel se livra Stendhal. 
C'est un exemplaire relié de la première édition de 
Rome, Naples et Florence, interfolié, et portant de 

du 4 septembre 1820 ; édition Paupe, tome II, pages 201- 
208), et peut-être un autre fragment publié dans la Corres- 
pondance (tome II, page 397) et daté de 1825 (mais Stendhal 
y parle encore d'une visite à Canova, lequel est mort en 
1822). Ces fragnaents furent finalement écartés par Stendhal 
de l'édition de 1826. Il faut en rapprocher un article paru 
vers cette épociue dans le London ]\Iagazine et reproduit 
par la Re^'iie Britannique sous le titre: Les femmes de l'Italie 
(Avril 1827, no 22, pp. 337-362). 

1. Lettres des 3 et 4 septembre 1818. 

2. Nous rétablissons ainsi, d'après le manuscrit, le texte 
de la lettre du 20 novembre 1818, altéré dans l'édition Paupe. 



l 



AVANT-PROPOS LV 

nombreuses annotations autographes, datant toutes, 
semble-t-il, de 1818 (sauf une, ainsi conçue : Le 
7 mars 182 [6], je commence à corriger la 3® édition) ; 
cet exemplaire se trouve à Civita-Vecchia, chez un 
descendant de Donato Bucci. M. Paul Arbelet, au 
cours d'un de ses séjours en Italie, il y a quelques 
années, a pu en avoir communication, et a dépouillé 
la plupart de ces notes, qui sont, soit des fragments 
de journal, soit des réflexions et commentaires sur 
le texte imprimé ; nous les citerons ^ avec l'aimable 
autorisation de M. Arbelet qui a bien voulu nous 
les réserver ^. Aucune de ces réflexions, qui sont de 
simples notes, n'a passé dans l'édition de 1826 ; 
elles sont rédigées d'ailleurs sous une forme des 
plus primesautières. Cependant, de nombreuses 
pages de l'édition de 1817 sont déjà coupées : ce 
sont celles que Stendhal était, dès cette époque, 
décidé à ne pas réimprimer, quitte à le regretter 
ensuite ^. On voit également (pie, dès 1818, il 
avait renoncé à l'épigraphe tirée des Mémoires 
d'Holcroft, mais hésitait entre la phrase de Mon- 
tesquieu « Comment peut-on être Persan ! » et six 
vers italiens de Manfred de Monti * : on sait qu'il 

1. Sous la référence suivante : Exemplaire de Cùdta-Vecchia. 

2. Voir la Re^me de Paris du 15 novembre 1917, article de 
M. Arbelet. 

3. Il notait en 1827, sur l'ex. de Rome : « J'aurais dû... 
prendre trente pages à la fin du volume de la première édi- 
tion ». (Cf. note à la page 80 dti tome II). 

4. Qu'il trouvait pourtant peu convenables pour Rome, 



LVI AVAXT-PROPOS 

utilisa ces six vers pour un nouveau titre de VHis- 
toire de la Peinture en Italie, qu'il fit tirer en 1820, 
réservant le fragment des Lettres Persanes pour 
Rome, Naples et Florence. Signalons enfin que 
Stendhal pensait publier en appendice, au cas où 
la nouvelle édition aurait deux volumes, un poème 
de Porta (Les disgrâces de Jean Bongee), la célèbre 
pièce de Grossi sur Prina, et un peu de VElefanteide 
de Buratti (texte et traduction) ^ : cette intention 
ne put être réalisée, faute de place ; on verra plus 
loin comment le libraire dut mettre un frein à la 
fureur stampante de Stendhal, pour ne pas laisser 
Rome, Naples et Florence s'étendre en trois, et peut- 
être quatre volumes. 

Mais la nouvelle édition projetée ne devait pas 
paraître de sitôt, et les événements de la vie de 
Stendhal, de 1819 à 1823, expliquent sufTisamment 
ce retard. De nombreuses lettres de la Correspon- 
dance ^ permettent de se rendre compte des pour- 

Naples et Florence, comme « donnant trop de sombre et de 
politique. » 

1. Sur l'ex. de Civita-Vecchia, Stendhal avait noté dès 
1818 que, d'une façon générale, il ne devait pas, pour une 
deuxième édition, ôter à son livre « ce caractère de légèreté 
aimable et de non-odieux qui délasse de la politique. » 

2. Notamment les n^s 285 bis, 28G, 390. 391. 392, et même 
la fin du n" 455, dans le tome II de l'édition Paupe. Toutes 
ces lettres, datées dans cette édition de 1818, 1824 et 1827, 
doivent être de 1824. Par exemple, la lettre n^ 455 est datée, 
dans l'édition Paupe : Paris, le... août 1827. Or la lettre 
originale, à laquelle nous avons pu nous reporter, porte 
seulement : Vendredi, à une heure. L'indication : Paris, le... 



AVAN r-pr.opos Lvn 

parlers qui furent engagés en 1824 pour l'impression 
de rédition augmentée. La préface inédite que nous 
publions en tcte de notre édition est datée de 
Montmorency, le 30 juillet 1824, et le manuscrit de 
douze pages sur les Marionnettes de Rome (Cassan- 
drino, élève en peinture), rjue nous publions dans 
le Supplément, porte la note suivante : « Corrigé 
le 7 aoiit 1824 ». Stendhal fit même insérer dans 
les n^^ 9 et 12 du Globe, petit journal romantique 
dont le 1^^ numéro avait paru le 15 septembre 1824, 
une longue lettre, non signée, intitulée : les Fan- 
toccini à Rome, et contenant des fragments nou- 
veaux de Rome, Naples et Florence *. Finalement, 
ces pourparlers aboutirent au traité du 10 jan- 
vier 1826 ^. Delaunay s'engageait à publier trente 
feuilles in-8°, soit environ 500 pages, du même 
caractère que la première édition de 1817 ; le tirage 
devait être de 1.200 exemplaires. L'auteur recevait 
mille francs, dont cinq cents comptant, et cinq 
cents en un billet payable à six mois ; il se réservait, 
en j>lus de vingt-cinq exemplaires, le droit de faire 
une nouvelle édition, après l'écoulement de celle 
de 1826. 



août 1827 a été ajoutée après coup au crayon, et est sûre- 
ment fausse : car il est question dans la lettre de pour- 
parlers engag.-s pour une troisième édition de Rome, Xaples 
et Florence, pourparlers qui sont de 1824. 

1. Voir notre Supplément, tome II, page 329. Aucun 
bibliographie n'avait encore sigaaii ce curieux document. 

2. En voir le texte dans Comment a vécu Siendhal, p. 184. 



LV^I AVANT-PROPOS 

L'ouvrage, quoique daté de 1826, parut au com- 
mencement de 1827, en deux volumes in-8° de 
304-348 pages, soit, avec les titres, la valeur de 
41 feuilles 1 /4 d'impression (au lieu des 30 feuilles 
mentionnées dans le traité, et encore la fin du livre 
paraît avoir été écourtée) ^. La couverture, en 
papier gris, était imprimée, et portait, au milieu 
du verso du 2® plat, im trois-mâts, toutes voiles 
dehors, avec, en bas et à droite, la mention : De 
l'imprimerie d'A. Pihan-Delaforest. Les volumes sont 
ainsi annoncés dans le fascicule du samedi 24 fé- 
vrier 1827 de la Bibliographie de la France : « N^ 1488. 
Rome, Naples et Florence, par M. de Stendhal, 
3® édition. 2 vol. in-8°, ensemble de 41 feuilles 1 /4. 
Imprimerie de A. P. Delaforest (1826) à Paris. — 
A Paris, chez Delaunay, au Palais-Royal. Prix : 
10 francs. » 

Toutes les dates de l'édition de 1817 étaient chan- 
gées. La préface de 1817 était supprimée. La nou- 
velle préface, préparée par Stendhal en juillet 1824, 
n'était pas imprimée. Chacun des deux volumes 
portait en épigraphe ce passage de Montesquieu : 
« Ah ! Monsieur, comment peut-on être Persan ! » 
Les titres courants changeaient presque à chaque 
page ^ : une table détaillée, occupant les pages 335 à 
348 du 2^ volume, en donnait toute la série. 

1. Voir notre note à la page 80, tome II. 

2. Sauf à partir de la p. 293 du '2^' volume (journal de 
Rome). Voir à ce sujet notre note à la page 80, tome II. 



AVANT-PROPOS LIX 

On remarquera les mots « troisième édition » figu- 
rant sur le titre : c'est que Stendhal considérait 
comme seconde édition, soit l'édition française de 
Londres de 1817, soit la traduction anglaise de 1818 ^, 
et n'était pas fâché de rappeler son succès au public. 
Il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue biblio- 
graphique français, l'édition de 182G n'est que la 
secotide. 



Les cartons de 1827. 

Une mention spéciale doit être faite des cartons 
de 1827. Les bibliographes n'ont pas manqué de 
signaler, à propos de l'édition de 1826, que des 
cartons pour le tome II, de la valeur d'une demi- 
feuille, soit huit pages, ont été tirés en mars 1827 
chez Pihan-Delaforest et ajoutés à certains exem- 
plaires. Ces quatre cartons ^, ou feuillets de re- 



1. Voir la préface inédile que nous publions dans la pré- 
sente édition. A remarquer toutefois que Stendhal emploie 
les termes de « seconde édition » (en projet) dans une lettre 
du 3 septembre 1818, c'est-à-dire bien après l'édition fran- 
çaise de Londres de 1817, et qu'il ne paraît avoir connu 
la traduction anglaise de 1818 qu'au nîois de novembre 
(voir lettre du 20 novembre 1818) : il y a donc apparence 
que Stendhal, en employant en 1826 l'expression de « troi- 
sième édition », considérait comme seconde édition la traduc- 
tion anglaise. 

2. M. Coiïc (Ermitage, 15 juin 190G) les a décrits, et a 
reproduit l'anecdote de Laodina. Ces cartons ne furent pas 
fabriqués à une date aussi éloignée que le dit M. Cofîe de la 
mise en vente de l'ouvrage, puisqu'ils m' sont postérieurs 



LX AVANT-PROPOS 

change, sont en effet annoncés dans le fascicule 
du samedi 17 mars 1827 de la Bibliographie de la 
France : « N° 1956. Rome, Naples et Florence : car- 
tons pour le tome II, pages 149-156, in-8°, d'une 
demi-feuille. Imprimerie Pihan-Delaforest, à Paris. 
A Paris, chez Delaunay, Palais-Royal, Galerie de 
Bois (cartons pour le n° 1488). » 

Mais, d'autre part, dans une lettre du 20 mars 1827, 
Stendhal dit que « l'imprimeur Delaforest s'est 
trouvé le très humble serviteur de la Congrégation : 
il a mis cinquante cartons ». Nous voilà déjà loin des 
quatre cartons signalés par les bibliographes. 

En réalité, le nombre en est encore bien plus 
élevé ; un collationnement minutieux d'un des 
exemplaires de l'édition cartonnée nous a permis 
d'établir que cent treize cartons ont été tirés par 
l'imprimeur, soit la valeur de deux cent vingt-six 
pages ! Ces cartons ou feuillets réimprimés ne sont 
pas tous marqués du signe *. Ils se répartissent ainsi 
dans les deux volumes de l'édition de 1826 : au 



que d'un mois à peine à C(Hlc mise en vente. En tout cas, 
il est certain qu'en 1906, l'auteur des intéressantes Chroni- 
ques stendhaliennes de l'Ermitage, qui cachait, sous le pseu- 
donyme de Cofïe, l'un des écrivains les plus originaux de 
notre époque, a eu entre les mains l'édition cartonnée et 
l'édition non cartonnée : comment n'a-t-il pas eu la curiosité 
de pousser plus loin ses investigations, de feuilleter et de 
comparer les deux éditions ? Il aurait, dès cette époque, 
fait l'ample moisson d'additions et de corrections inédites 
que nous avons faite nous-mèmc en préparant la présente 
édition. 



AVANT-PnOPOS 



tome I^^, 58 carions dont 33 marqués et 25 non mar- 
qués ; au tome II, 55 carions dont 30 marqués et 25 
non marqués. Voici, à titre de curiosité, la liste des 
cartons non marqués : Tome premier : pj). 27-28, 47- 
48, 61-62, 73-74, 77-78, 79-80, 95-96, 107-108, 121- 
122, 123-124, 125-126, 139-140, 155-156, 159-160, 
175-176, 191-192, 203-204, 219-220, 221-222, 233- 
234, 249-250, 281-282, 285-286, 297-298, et 303- 
304, soit en tout 25 cartons. Tome deuxième : 
pp. 13-14, 23-24, 25-26, 31-32, 43-44, 89-90, 93-94, 
143-144, 157-158, 159-160, 175-176, 185-186, 205- 
206, 255-256, 267-268, 269-270, 271-272, 283-284, 
297-298, 299-300, 307-308, 315-316, 317-318, 319- 
320, et 333-334, soit en tout 25 cartons. L'édition 
comprend donc deux types d'exemplaires : les 
exemplaires non cartonnés, c'est-à-dire tels qu'ils 
sont sortis des presses (par exemple, celui de la 
Bibliothèque Nationale), et les exemplaires conte- 
nant les 113 cartons dont nous venons de parler 
(ce sont les plus nombreux). 

Dans beaucoup de ces cartons, l'imprimeur a rem- 
placé par des points, avec ou sans initiales, un cer- 
tain nombre de noms propres, de noms communs, 
de membres de phrases qui avaient paru au com- 
plet dans l'édition non cartonnée : ainsi un curé 
devient dans l'édition cartonnée un c... ; un évêque 

devient un év ; tel vieux légat est imbécile devient 

tel vieux est imbécile ; Dieu nous accorde un Napo- 
léon devient : Dieu nous accorde un ; un prince 



LXII AVANT-PROPOS 

nest quune cérémonie devient : un prince nés' 

quune ; /e bienfait d'une révolution devient : le 

hienfaitdCune ;etc., etc. Nous indiquerons dans 

nos notes les principales de ces suppressions, assez 
naïves en somme, et qui donnent à jienser que la 
censure, même sous Charles X, était satisfaite à bon 
compte 1. 

Aussi bien n'est-ce pas là le véritable intérêt de 
ces cartons. Ce qui en fait l'importance, c'est que 
Stendhal a profité de l'occasion pour introduire 

1. La naïveté de la plupart de ces carions n'échappait pas 
aux contemporains ; voici, par exemple, comment s'expri- 
mait le Globe, dans son Bulletin littéraire du 7 avril 1827 
(tome V, page 12), à propos de Rome, tapies et Florence: 

'( Ces spirituelles tablettes d'un voyageur qui a toute la 
suffisance d'un connaisseur en beaux-arts et d'un homme du 
monde ont été lues et relues par tout ce qui se pique de 
savoir-vivre : on a ri, on a loué beaucoup, on a quelqueiois 
sifflé ; et il y a en vérité dans le livre de bons motifs à 
toutes ces fantaisies des lecteurs. 

« Quelque jour nous dirons aussi notre avis, et nous le 
dirons avec la même liberté que l'auteur affecte envers tout 
h; monde. 

« Sa noblesse germanique, qui n'est qu'un pseudonyme dont 
chacun a le secret, ne sera pas blessée ; il a trop d'esprit 
et trop de bon goût. Pour aujourd'hui, nous ne nous per- 
mettrons qu'une petite observation. Est-ce malice, prudence 
d'auteur, ou peur de libraire, que ces points et ces lignes 
supprimées, qui interrompent à tout moment la suite des 
idées ? En vérité, bien souvent, il n'y a ni malice ni prudence 
à tout cela ; et en tout cas, des audaces par réticence ne sont 
guère aujourd'hui (jii'unc prétention, i 

Signalons en passant que ce Bulletin, qu'aucun biblio- 
graphe n'avait encore signalé, est la réponse à la lettre de 
Stendhal du 20 mars 1827, que l'on trouvera au tome II 
de la Correspondance, p. 454. 



AVANT-PROPOS LXIil 

dans le texte de son livre, réditjé souvent avec une 
hâte tro]) visible, une multitude d^additions et de 
corrections de style. Disons d'ailleurs dès maintenant 
que Colomb, pour son édition de 1834, s'est con- 
tenté 1 de réimprimer, avec des fautes nouvelles, 
Véditioii non cartonnée de 182G, laissant ainsi de 
côté toutes les corrections introduites par Stendhal 
dans V édition cartonnée, et nous procurant, sans 
s'en douter, le plaisir d'offrir aux souscripteurs de la 
présente édition un texte stendhalien sensiblement 
différent, en maint endroit, du texte de l'édition 
courante, et toujours sensiblement meilleur. 

Mais voici qui est plus curieux encore. Dans les 
loisirs que lui laissait son considat de Civita-Vec- 
chia, et vraisemblablement vers 1833, Stendhal, 
qui avait emporté avec lui un exemplaire de Védi- 
tion cartonnée de 1827, s'est amusé à rétablir de 
mémoire, en marge du lome II, les mots et les 
membres de phrase supprimés par la censure. Cet 
exemplaire est aujourd'hui à Rome ; M. Paolo 
Costa a pris la peine de dépouiller ces notes de Sten- 
dhal, et il les a publiées en 1906 dans un conscien- 
cieux article de la Xiiova Antolosia ^. Malheureuse- 



1. Il connaissait pourtant, au moins par ouï-dire, les 
cartons do 1827. Il parle, dans sa Notice, des suppressions 
exigées par la censure, et qui ( donnèrent lieu à une multi- 
tude de cartons ». 

2. Ps'o de juin 1906, pp. 483-495. Le Mercure de France 
a donné un résumé de l'article dans son n° du l®' juillet de 
la même année. 



LXIV AVANT-PROPOS 

ment, ses conclusions sont un jieu inexactes, en ce 
sens qu'il a, lui aussi, ignoré l'existence des exem- 
plaires non cartonnés de 1826, ce qui Fa amené 
naturellement à attribuer aux notes de Stendhal 
une importance qu'elles n'ont pas. Tous les pas- 
sages, rétablis par Stendhal en 1833 sur son exem- 
plaire cartonné, étaient en effet au complet dans 
les exemplaires non cartonnés de 1826, et quand les 
corrections de 1833 ne concordent pas tout à fait 
pour les mots (car, pour le sens général, cette con- 
cordance existe toujours) avec le texte de 1826, 
on sent qu'entre les deux, il faut préférer le texte 
de 1826, époque à laquelle Stendhal était dans tout 
le feu de la composition et en pleine possession de 
son sujet. 

Le travail de M. Paolo Costa, néanmoins, n'aura 
pas été tout à fait inutile ; car, parmi les notes 
portées par Stendhal sur l'exemplaire de Rome, il y 
a environ vingt nouvelles corrections de style, toutes 
excellentes, et que nous avons, bien entendu, intro- 
duites dans la présente édition, en les signalant 
chaque fois ^. 

L'exemplaire de Rome n'est d'ailleurs pas le 
seul, sur lequel Stendhal ait porté des annotations. 
M. Jules Le Petit, le bibliophile bien connu, possédait 
un exemplaire de l'édition cartonnée, la même par 
conséquent que celle de Rome, et contenant, comme 

1. Sous la référence : Exemplaire de Rome. 



AVANT-PROPOS LXV 

l'exemplaire de Home, de n()ml)r('usos ailditiojis 
en marge de la main de Stendhal, à l'encre })our 
le i*^'"" volume, au crayon ])our le 2^ ; ce sont, soit 
des réflexions, soit des noms jiropres complétés ou 
rétablis intégralement. M. Le Petit avait bien voulu 
nous autoriser à dépouiller son précieux exemplaire, 
et nous indiquerons, dans le courant de notre tra- 
vail, les plus intéressantes des notes ^ ; les deux 
volumes Le Petit nous ont été particulièrement 
utiles pour identifier certaines initiales ou rétablir 
quelques noms de fantaisie. 

On nous pardonnera de nous être étendu avec 
quelques détails sur cette histoire de cartons, qui 
avait jusqu'ici écbappé aux bibliographes. Elle 
montre Stendhal sous un jour tout nouveau : Sten- 
dhal, bien avant la Chartreuse de Parme et les con- 
seils de Balzac, s'efîorçant de faire disparaître les 
négligences de style dont Rome, Naples et Florence 
et ses autres œuvres offrent trop d'exemples, et 
donnant ainsi un démenti piquant à sa théorie, 
trop absolue comme toutes les théories, du dédain 
de la forme. 

Pour en finir avec l'édition de 1826, disons qu'elle 
paraît, malgré le manque de pujjlicité 2, s'être débi- 

1. Sous la référence : Exemplaire Le Petit. Cet exemplaire 
a passé, depuis, en vente publique, le 25 avril 1914 (Cata- 
logue de livres anciens et modernes, librairie Henri Leclerc, 
nO 171), et a été adjugé 1,100 francs. 

2. Nous trouvons une annonce dans le Journal de Paris 
du 29 avril 1827, avec les deux ligues suivantes : « Nous 

Rome, !Xaples et Florence, I e 



LXVI AVANT-PROPOS 

tée assez vite. Un billet du 5 mars 1829 à Mareste 
nous montre que Stendhal entrevoyait comme pos- 
sible, à ce moment, une quatrième édition de Rome, 
Naples et Florence. D'ailleurs, il était fort mécon- 
tent du papier de la troisième édition, « plus laid que 
celui d'aucun autre ouvrage publié dans ce temps », 
Delaunay, pour s'excuser, disait qu'on l'avait 
tronipé. En tout cas, dans le traité passé avec le 
même libraire pour la vente des Promenades dans 
Rome, Stendhal eut soin d'introduire une clause 
relative à la qualité du papier. 



Quatrième édition de 1854. 

Nous arrivons enfin à l'édition de Michel Lévy 
frères, donnée en 1854 par Romain Colomb. La 
Bibliographie de la France du 10 février 1855 
annonce ainsi le volume : « N^ 852. Rome, Aaples 
et Florence, par de Stendhal (llenry Beyle). Seule 
édition complète, entièrement revue et considéra- 
blement augmentée^. In-18° anglais de 12 feuilles 1 /9. 

reviendrons sur cette production d'un talent original, dont 
trois éditions publiées en peu d'années attestent le succès. » 
Le même B. L. qui, en 1822, avait fait un article sur 
l'Amour, devait sans doute en faire un sur Rome, Naples et 
Florence; mais le Journal de Paris cessa de paraître le 
30 juin 1827. 

1. Signalons que le prospectus de Michel Lévy frères 
annonçait, poiu" Rome, IS'aples et Florence, une préface iné- 
dite qui, {inaiement, ne parut pas. C'est la préface de 1824, 
que nous publions dans la présente édition. 



AVANT-PROPOS LXVII 

Im]">riinoric de Raçou à l'aris. A Paris, chez Michel 
Lévy frères. Prix : 3 francs ». On nous permettra 
ici de laisser, pour vin instant, la parole à Colomb. 

(' Il y a lieu de s'étonner », disait Colomb en 1836 
dans la préface de son édition des Lettres sur V Italie 
de Ch. de Brosses (Paris, Levavasseur, 2 vol. in-8°), 
« il y a lieu de s'étonner que le meilleur ouvrage qui 
« ait été fait sur l'Italie soit à peu près inconnu. 
« Nous disons à peu près, car quoique imprimé, il 
« l'a été d'une manière tellement incomplète et 
« fautive, qu'on n'a pu se former une juste idée de 
« ce livre si gaiement écrit et où il y a parfois tant 
« de profondeur ; de ce livre séculaire et d'une viva- 
« cité si neuve et si attachante ; de ce livre où la vie 
« est toujours montrée du côté agréable, et où une 
« aimable familiarité s'allie si heureusement à l'élé- 
« vation des idées... 

« Trouvant dans le domaine public un ouvrage 
« charmant, indignement mutilé, nous résolûmes, 
« dès la première lecture, d'en donner une nouvelle 
« édition, digne à la fois du public et de l'auteur qui 
« avait excité, à si haut point, notre sympathie. 
« Nous nous mîmes clone à corriger l'édition de 
« l'an VII. Au moyen de recherches multipliées et 
« de soins minutieux, nous parvînmes à purger le 
« voyage de Charles de Brosses, de la prodigieuse 
« quantité de fautes qu'on semblait s'être plu à y 
« accumuler. Cependant, des passages inintelligibles, 
« ou présentant un sens faux, nous avertirent bien- 



LXVIII AVAXT-PROPOS 

« tôt, qu'outre la légèreté apportée dans l'im- 
« pression, on s'était permis de supprimer des 
« phrases entières et d'en tronquer beaucoup d'au- 
« très... » 

Il serait cruel de continuer cette citation ; car 
l'indignation légitime ressentie par Colomb contre 
l'édition de 1800 des Lettres de Ch. de Brosses est 
exactement celle que nous avons ressentie nous-même 
en collationnant l'édition de 1854 de Rome, Naples et 
Florence, préparée par... Colomb. Les expressions 
sévères, mais justes, de Colomb : ouvrage charmant 
indignement mutilé, prodigieuse quantité de fautes^ 
passages inintelligibles, etc., s'appliquent si rigou- 
reusement à son édition de Rome, Naples et Flo- 
rence qu'il eût paru regrettable de ne pas lui laisser 
le soin de la qualifier lui-môme. Sans doute, Sten- 
dhal a dit quelque part, dans sa correspondance, 
à propos d'un de ses livres : « Je me f... de la correc- 
tion et des virgules ^ » ; mais on pensera peut-être 
que Colomb a poussé trop loin, à ce point de vue, la 
piété stendhalienne. 

En plus des nombreuses fautes matérielles, dont 
quelques-unes grossières ^, portant sur les noms pro- 



1. Lettre du 19 avril 1820. 

2. Par exemple, Colomb imprime : la heltà duidesca au 
lieu de : la heltà guidesca ; — « il a plus de racines italiennes » 
au lieu de : « il a plus de raciness italienne » ; — « la force de 
son caractère milanais » au lieu de : « la force du caractère 
milanais » ; — « vous vous réfugiez dans iin café » au lieu 
de : « vous vous réfugiez au café (du théâtre = la buvette) » ; 



AVANT-PltOPOS 



près, la ponctuation, les citations, et nn'me sur le texte 
proprement dit, on peut reprocher à Colomb d'avoir 
remplacé les tables détaillées ])ar une sèche nomen- 
clature de noms de villes, d'avoir ignoré les car- 
tons de 1827 et travaillé uniquement sur l'édition 
non cartonnée de 1826, d'avoir, dans son Appen- 
dice (qui était en soi une excellente idée) laissé de 
côté maint passage intéressant, par exemple la petite 
préface de 1817, la présentation à Lord Byron, les 
femmes de Genève, d'avoir enfin incorporé dans le 
texte des passages entiers qui n'étaient que de 
simples notes dans les éditions originales. 

De nombreux tirages de l'édition de 1854, qui 
porte le titre tout à fait usurpé de « seule édition 
complète, entièrement revue et considérablement 
augmentée », ont été faits depuis cette époque par 
la librairie Michel Lévy frères, puis Calmann- 
Lévy, mais toujours sur les formes de 1854, si bien 
que les erreurs primitives subsistent dans les tirages 
récents. 



Traduction allemande de 1911. 

Mentionnons enfin, pour être complet, la traduc- 
tion allemande de M. von Oppeln-Bronikowski, parue 
à léna en 1911, sous le titre de Reise m Italien, titre 

— « la bonhomie de La Fontaine » au lieu de « la bonhomie 
de la Lombardie » ; — « il s'en accuse )> au lieu de « il s'en 
amuse », etc., etc. Voir nos notes critiques, à la fin du tome II. 

Rome, Xaples et Florence. I e. 



LXX AVA>'T-PROPOS 

sur lequel nous avons fait déjà des réserves plus haut. 
Les Stendhaliens doivent la plus grande reconnais- 
sance à M. von Oppeln-Bronikowski, qui ne con- 
tribue pas peu à répandre le goût de Stendhal en 
Allemagne^ ; nous formulerons néanmoins un certain 
nombre de ci^itiques. Sans compter quelques faux 
sens, bien excusables, certes, quand un texte aussi 
nuancé que celui de Stendhal est traduit par un 
étranger dans une langue étrangère, et spécialement 
la langue allemande, pourquoi, dans la traduction 
de Rome, Naples et Florence, le savant critique a-t-il 
supprimé des paragraphes, des phrases, des pages 
entières ? Il en résulte que les 440 pages de l'édition 
Calmann-Lévy sont réduites, dans l'édition alle- 
mande, à 332 pages. Pourquoi avoir voulu, malgré 
Stendhal qui avait justement tout fait pour éviter 
cette fusion, fondre les deux éditions de 1817 et 
de 1826 ? Il en résulte un imbroglio de dates assez 
choquant. Pourquoi avoir changé si arbitrairement 
la place et même la date de certains paragraphes ? 
On dirait que le traducteur allemand a voulu subs- 
tituer à l'ordre (ou au désordre) de Stendhal son 
ordre à lui, traducteur : voilà un principe qui ne 
peut être le nôtre. Quant aux notes, elles sont 
d'inégale valeur : nous pensons que même des 
lecteurs allemands n'ont pas besoin qu'on leur rap- 
pelle, par des notes spéciales, que Madame Elisa 

1. Ecrit en avril 1914, 



AVANT-PHOPOS I.XXI 

était la sœur aînée de Napoléon Bonaparte, <|ue 
Caroline, reine de Naples en 1799, était la sœur de 
Marie-Antoinette, etc. 

Remarquables, par contre, sont les traductions 
en vers allemands (dont (juelques-unes de M. Broni- 
kowski lui-même) des vers italiens ou anglais cités 
par Stendhal ; nous aurions volontiers nous-mcmc 
essayé des traductions en vers, si la poésie française 
se prêtait, aussi facilement que la poésie allemande, 
à des traductions presque littérales. 

\J appendice de la traduction allemande contient 
également des choses intéressantes ; M. von Oppeln- 
Bronikowski, par exemple, a donné des fragments 
importants sur Monti, Pellico, Buratti, tirés des 
articles que Stendhal fit paraître dans certaines 
revues anglaises (Paris Monthly Review et New 
Monthly Magazine), articles anonymes, mais dont 
miss Doris Gunnell démontrera l'authenticité dans 
les deux volumes qu'elle prépare, pour la collec- 
tion des œuvres complètes de Stendhal, en colla- 
boration avec M, Emile Ilenriot, sous le titre de 
Lettres de Paris. Le critique allemand donne égale- 
ment un catalogue détaillé des historiens italiens 
cités par Stendhal, auquel nous ne pouvons que 
renvoyer les lecteurs, ainsi qu'une liste des Voyages 
en Italie, malheureusement des plus incomplètes : 
elle ne comprend que dix numéros. La liste donnée 
par Colomb à la fin de son Journal d'un voyage en 
Italie et en Suisse (Paris, 1833, pp. 458 à 465) com- 



LXXII AVANT-PROPOS 

prend, en en exceptant les ouvrages de Stendhal, 
vingt-neuf numéros, et elle n'est pas encore com- 
plète : il oublie par exemple Sharp (Letters front 
Italy, Londres, 1766), Smollett (Travels through 
France and Italy, Londres, 1778), Creuzé de Lesser 
(Voyage en Italie et en Sicile fait en 1801-1802, 
Paris, 1806), Semple (Observations on a journey 
through Spain and Italy to Naples... in 1805, 
Londres, 1807), Eustace, une des bêtes noires de 
Stendhal, et à juste titre (A classical tour through 
Italy, Londres, 1815) ^, etc. Il est vrai qu'il annonce 
seulement les principaux voyages « écrits ou tra- 
duits en français ». C'est à Colomb que nous ren- 

1. Dans un article du Glohe du 13 février 1828 sur le 
Voyage en Italie de Simond (1828, 2 vol. in-8'^, Paris), 
Duvergier de Hauranne, qui venait lui-même de publier dans 
ce journal une petite série sur l'Italie (Voir n"^ du Glohe, 
des 7, 9, 18 et 23 août 1827), soi-disant interrompue par la 
censure (voir n° du 18 décembre 1827), passait rapidement 
en revue les divers auteurs qui avaient parlé de ce pays 
avant Simond, et n'oubliait pas de mentionner Stendhal et 
Rome, Naples et Florence. «.... De ces livres, aucun ne donne 
une idée aussi juste des mœurs italiennes que les divers 
écrits de M. de Stendhal. Malgré sa bizarrerie et son origina- 
lité souvent affectée, M. de Stendhal est certainement un 
observateur spirituel et fin. M. de Stendhal d'ailleurs s'est 
fait l'homme de l'Italie. Tout, sur cette terre enchantée, 
lui paraît bien ; il en adopte les goûts, les idées, les vices 
même, etc. » Disons, en passant, que Stendhal a répondu par 
avance à ce reproche d'affectation que les critiques lui ont de 
tout temps jeté à la face : « On peut avoir de l'affectation 
en apparence, sans manquer au naturel : voir Pétrarque et 
Milton. Ils pensaient ainsi. Plus ils voulaient bien exprimer 
leurs sentiments, plus ils nous semblent affectés. » Peinture 
en Italie, chap. CLXXI, note.) 



AVANT-PUOPOS LXXni 

voyons le lecteur, ainsi ([u'au catalogue donné par 
rérudit critique italien, M. d'Ancona, à la lin de 
sa récente édition du voyage de Montaigne. 

Il nous reste à indiquer brièvement comment a 
été établie la présente édition. Respectant les 
intentions de Stendhal lui-même, nous avons, 
comme Colomb, renoncé à essayer de fondre les 
deux éditions de 1817 et de 1826 ; nous avons donc 
suivi le plan de l'édition de 1854, en réservant pour 
V Appendice tous les passages de 1817 que Stendhal 
n'a pas replacés dans les deux volumes de 1826, 
y compris ceux que Colomb a omis. Il ne nous res- 
tait plus qu'à corriger les nombreuses fautes de 
texte et de ponctuation qui défigurent l'édition 
de 1854 ; nous avons pu le faire en nous servant : 

1° De l'édition originale de 1817, grâce à laquelle 
nous avons pu déjà faire disparaître quelques fautes, 
et rétablir quelques noms propres ; 

2^ De la traduction anglaise de 1818, qui nous a 
permis de corriger l'orthographe de certains noms 
propres anglais ; 

3° D'un exemplaire de l'édition originale de 1817, 
ayant fait partie de la collection Stryienski, et sur 
lequel Stendhal a fait quelques corrections auto- 
graphes et ajouté une note curieuse sur l'ortho- 
graphe de Buonaparte (avec un L), adoptée par 
l'imprimeur Egron ; 



LXXIV AVANT-PROPOS 

4° De l'exemplaire de Civita-Vecchia ; 

5° De l'édition non cartonnée de 1826, celle que 
Colomb a prise pour base de son travail, et la seule 
d'ailleuT'S qu'il ait connue ; 

6^ De Védition cartonnée de 1827, qui nous a 
fourni une inultitude d'additions et de corrections 
de style, restées jusqu'à ce jour inédites, personne 
ne les ayant encore signalées ^ ; 

7° De l'exemplaire de Védition cartonnée appar- 
tenant à la Bibliothèque Victor-Emmanuel de 
Rome, et contenant de nouvelles corrections de 
style de la main de Stendhal (article de M. Paolo 
Costa de la Nuova Antologia, voir supra) ; 

8^ De l'exemplaire de M. Le Petit (édition car- 
tonnée de 1827, avec des notes de Stendhal) ; 

9° Des manuscrits autographes de la collection 
Chéramy, dont nous avons tiré une préface inédite 
à l'édition de 1826, ainsi que trois morceaux, égale- 
ment inédits, qui représentent le premier jet de 
trois rédactions définitives que Stendhal introduisit 



1. Nous suivons toujours le texte de l'édition cartonnée, 
en indiquant en note celui de l'édition non cartonnée. Nous 
n'avons fait qu'une exception pour l'anecdote de Filorusso, 
remplacée, dans les cartons de 1827, par celle, beaucoup 
moins piquante, de Laodina. Il s'agit bien évidemment ici 
d'une anecdote dont la censure a dû exiger la suppression, 
en raison de ses tendances politiques : mais c'est précisément 
la raison pour laquelle elle nous a paru devoir être maintenue 
dans la présente édition. Nous publions au Supplément le 
texte complet des cartons de Laodina. 



AVANT-PROPOS 



plus tard dans l'édition de 182G. Nous publions 
dans un Supplément des fragments de ces trois 
morceaux, ainsi que l'article du Globe (les Fan- 
toccini à Rome), et un fragment du Journal d'un 
Voyage en Italie de Colomb, qui est évidemment 
une première rédaction du morceau sur le Méca- 
nisme du Gouvernement papal. 

Nous avons réimprimé les intéressantes tables 
détaillées, dressées par Stendhal lui-même, qui 
figurent dans les éditions de 1817 et de 1826, et 
reproduit, toutes les fois que nous l'avons pu, les 
divisions typographiques de certaines parties du 
livre (notamment pour le passage sur la France 
(T autrefois, les Pensées de Venise, etc.) 

Enfin, nous avons revu avec soin l'orthographe 
des noms italiens de villes, montagnes, rivières, etc., 
plus ou moins défigurés dans les éditions de 1826 
et de 1854. 

Nous croyons, en somme, n'avoir rien omis pour 
offrir un texte aussi pur et aussi complet que 
possible du livre de Stendhal, qui est peut-être 
le plus charmant et le plus riche d'idées qu'il ait 
écrit ^. 



1. Il notait lui-même le l^"" avril 1818 (exemplaire de 
Civita-Vecchia) : « Il [l'auteur] a peint ce qu'il a t'u, comme 
le Dante, en montrant son cœur. » 



AVAMT-PROPOS 



Un dernier mot sur nos notes ^ ; nous les avons 
faites sobres, à dessein. Quelques-unes seules sont 
un peu plus développées ; elles sont le fruit, soit de 
recherches personnelles, soit de dépouillements de 
documents, dont un peu tout le monde avait parlé 
avant nous, mais que personne, semble-t-il, n'avait 
lus ; les commentateurs, trop souvent, se repassent, 
sans les contrôler, tels ou tels renseignements faux, 
en ajoutant leurs propres erreurs à celles de leurs pré- 
décesseurs. Déjà, dans la Vie de Mozart, nous avons 
vu tous les critiques qui se sont succédé de 1854 à 
1912, partir d'une note erronée de M. Anders et 
répéter après lui que cette vie était tirée de Schlich- 
tegroll et de Cramer, alors qu'en fait elle est tirée 
de Winckler : on verra des exemples semblables 
dans Rome, Naples et Florence. 

Nos autres notes sont de simples notes biblio- 
graphiques ou critiques. Nous persistons à penser 
qu'il serait fastidieux, dans des volumes qui ne sont 
pas destinés à des écoliers, de consacrer des pages 
entières de notes à rappeler, d'après les diction- 
naires, que Parini est l'auteur du poème satirique 
// Giorno, qu'on n'est pas exactement fixé sur la 
date de la mort du poète (?) Gohorry, que la Feî- 



1. Le3 notes de Stendhal, marquées en chiffres, sont 
imprimées au bas des pages. Elles sont suivies de la mention : 
1817 ou 1826, pour indiquer l'édition dans laquelle elles ont 
figuré pour la première fois. Nos propres notes, marquées 
du signe *, sont rejetées à la fin du deuxième volume. 



AVANT-PROPOS I.XXVII 

sina Pittrice de Malvasia est de 1G78, etc., etc. 
Heureux encore quand on ne nous donne pas tout 
au long des notices, tirées des mêmes dictionnaires, 
sur chacun des illustres carhonari que fréquentait 
Stendhal à Milan, sur la Révolution parthénopéenne, 
ou sur le prince Eugène ! 

Il doit être entendu, une fois pour toutes, que, 
pour lire avec plaisir le délicieux livre de Stendhal, 
il est nécessaire de posséder quelques notions pré- 
cises sur rhistolre de l'Europe pendant la période 
napoléonienne ^, et sur la littérature et les arts de 
l'Europe occidentale. « Rien n'est clair, disait 
Bussière en 1843 dans la Revue des Deux-Mondes ^, 
comme la petite phrase (de Stendhal), nette, et, 
quoique pleine, preste et concise. Tout le travail 
qu'il impose porte sur les pensées, mais c'est là 
un travail réel, indispensable, et qui, outre l'appli- 

1. Sans oublier que les jugemeuls de Stendhal ont été 
écrits en 1817, c'est-à-dire au lendemain des grands événe- 
ments qui ont bouleversé l'Europe pendant cette période. 
Ce n'est pas un des moindres mérites de Stendhal d'avoir, 
dès 1817, et sans attendre le recul du temps, osé porter un 
coup d'oeil hardi et clairvoyant sur des événements aussi 
considérables. Rien n'est amusant, par exemple, comme de 
voir Victor Jacquemont reprocher à Stendhal, en 1825, 
de <( citer déjà Carnot parmi les héroïques », sous prétexte 
que « l'histoire de ce temps-là n'est pas encore faite ». Les 
esprits médiocres attendent, en effet, que « l'histoire » soit 
écrite, pour y conformer leurs jugements ; les esprits supé- 
rieurs, au contraire, jugent par eux-mêmes. 

2. N° du 15 janvier 1843, pp. 250 à 299 ; c'est un des 
meilleurs articles de fond qui aient été écrits sur Stendhal 
depuis sa mort. 



AVAXT-PROPOS 



cation actuelle, demande souvent, pour aboutir à 
un résultat, toute une bonne éducation antérieure. 
Voilà derrière quelles difficultés il s'est barricadé ; 
voilà comment il s'est rendu inabordable à deux 
classes de lecteurs, en dehors desquelles il n'y a 
plus de foule : les lecteurs indolents et les lecteurs 
ignorants. » Les lecteurs indolents, pour qui penser 
est une peine, sont effrayés par les notes ; et quant 
aux lecteurs ignorants, qui prennent Michol pour 
un auteur de tragédies, les auteurs de notes pré- 
tendent-ils leur inculquer « l'éducation antérieure « 
qui leur manque ? Stendhal n'est fait ni pour les 
uns ni pour les autres. Ses vrais lecteurs trouveront 
toujours que les notes, pour reprendre le mot du 
poète, ne sont bonnes qu'à dégager un brouillard 
qui monte du bas des pages et vient obscurcir leur 
texte chéri. 

Toutefois, pour les innombrables noms de person- 
nalités italiennes, autres que littéraires ou artisti- 
ques, cités par Stendhal dans le cours de son ouvrage, 
nous avons cru devoir donner quelques indications 
spéciales ; nous nous sommes aidé notamment de 
r Histoire de V administration du roijaume d^ Italie 
pendant la domination française de Coraccini (La 
Folie), et des excellentes éditions de Confalioneri 
et de Manzoni, annotées par M. Gallavrcsi avec une 
élégante et sûre érudition. Nous avons procédé, 
au demeurant, avec une extrême circonspection ; 
car Stendhal a réalisé, dans Rome, Naples et Flo- 



AVANT-PROPOS LXXIX 

rencc, un si curieux amalgame de réalité et de fan- 
taisie, que l'on risque parfois de se tromper. Pour- 
tant, nous espérons que, telles qu'elles sont, nos 
notes, si elles ne satisfont pas complètement les 
érudits italiens, pourront ne pas être inutiles à des 
lecteurs français ; et c'est tout ce que nous deman- 
dons, l'objet de notre étude étant bien moins 
l'Italie que Stendhal. 

Daniel Muller. 



ROME, NAPLES 



ET 



FLORENCE 



Rome, Naples et Florence, I 



PRÉFACE 



Un libraire de Londres m'a fait l'honneur de 
donner une seconde édition de cette brochure. Car 
en vérité ce n'est pas un livre. L'auteur n'a pas 
même relu la plupart des notes sur lesquelles fut 
imprimée la première édition. En ce temps-là 
j'avais en horreur l'affectation * et j'étais bien résolu 
de ne pas mendier un succès littéraire à Paris 
auprès des journalistes. Je comptais ne jamais 
habiter cette capitale du monde qu'un mois tous 
les deux ans, pour voir les nouveautés dans les 
mœurs et au théâtre. Je pensais qu'on ne court la 
chance d'avoir quelque mérite qu'en étant soi- 
même, et que, pour réussir à Paris, il faut avant 
tout être comme les autres. J'avais en un mot toute 
la fierté d'un homme qui vient d'être heureux pen- 
dant six mois. 

Dans cette troisième édition, je présente au pu- 
blic mon livre de notes à peu près complet ; en 1817, 
la prudence m'avait obligé à ne pas imprimer beau- 



PREFACE 



coup de choses fort innocentes, et fort peu remar- 
quables assurément, mais qui pouvaient nuire en 
Italie à des personnes qui m'étaient chères. Ces 
motifs n'existent plus. La société où l'on s'amuse, 
la société à la mode *, change si fort en sept ans * ! 

Quel intérêt peut présenter aujourd'hui un por- 
trait de l'Italie telle qu'elle était en 1817 ? — C'est 
la réponse que j'ai faite aux personnes qui avaient 
la bonté de m'engager à donner * une nouvelle édi- 
tion. « Tous les voyageurs ne peignent que les choses 
« de l'Italie, les monuments, les sites, les aspects 
'i sublimes qu'y présente la nature. Vous, m'a-t-on 
« dit, vous esquissez tant bien que mal les mœurs 
« des habitants, la société italienne, cet ensemble 
« d'habitudes singulières d'amour, de volupté, de 
« solitude, de franchise *, etc., qui laisse encore quel- 
« quefois échapper des grands hommes, un Canova, 
« un Rossini. Tandis qu'en Angleterre et en France, 
« l'affectation indispensable pour le succès et la 
« considération change tous les artistes en poupées. 
« La plupart des voyageurs français qui vont à 
« Rome pour jouir de la belle Italie et se donner 
« une année de délices, en reviennent mourant 
« d'ennui, sans avoir adressé la parole à trois 
« femmes de la société, et le plus beau moment 
« de leur voyage est celui de leur rentrée au café 
« Tortoni *. » 

Je n'ai pas changé vingt lignes à ces notes telles 
qu'elles furent écrites en 1817. J'étais heureux alors, 



PREFACE b 

et je ne respecte rien au monde comme le bonheur. 
Je ne ferai point * d'excuses au public de lui pré- 
senter un mauvais livre. Après les deux pages que 
je viens d'écrire, le lecteur le plus étranger à ma 
manière de sentir doit savoir à quoi s'en tenir. Si ce 
livre ennuie, on ne le lira pas ; on voit bien que c'est 
comme s'il n'existait pas. Il y aurait tromperie, si 
j'avais des amis parmi les gens de lettres qui dis- 
posent des journaux. Mais jamais l'on ne m'a fait 
le plus petit article. Le libraire qui vend un volume 
intitulé V Amour m'écrit la lettre suivante, que je 
reçois comme je corrige l'épreuve de cette page : 

Paris, 3 avril 182'.. 
Monsieur, 

Je désirerais bien être arrivé au moment où je 
devrais vous faire compte des bénéfices que j'es- 
pérais avoir sur votre ouvrage de V Amour, mais je 
commence à croire que cette époque n'arrivera pas, 
je n'ai pas vendu quarante exemplaires de ce livre, 
et je puis dire comme des Poésies san-ées de Pom- 
pignan : Sacrées elles sont, car personne n'y touche... 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

F. MoNGiE l'aîné, 

libraire. 

Mes ouvrages dussent-ils rester sacrés, comme le 
dit élégamment M. Mongie *, cette circonstance 

Rome, Naples et Florence, I 1. 



6 



PREFACE 



funeste me semble moins humiliante * que la néces- 
sité d'aller dans le bureau du Constitutionnel sol- 
liciter un article. Je sais bien qu'en suivant ma 
méthode, l'on n'arrive guère à ce qu'on appelle 
ici de la gloire. Mais, si je voulais solliciter, j'irais 
à Rome demander une place de monsignore : c'est 
en vérité la seule que je désire *. Malgré tout ce 
que le vulgaire dit et imprime sur l'Italie *, un 
homme qui joue la comédie est aussi rare dans la 
société à Roine ou à Milan qu'un homme naturel et 
simple à Paris. Mais, dit-on, à Rome, on ne dit pas 
de mal de la religion : c'est comme ici un homme 
bien né ne prononce pas des mots grossiirs dans un 
salon. 

Vous croyez que l'Italien est un hypocrite con- 
sommé, toujours dissimulant *, et c'est l'être le 
plus naturel de l'Europe et qui songe le moins à son 
voisin. Vous le croyez un conspirateur profond, 
l'êtie prudent * par excellence, un Machiavel in- 
carné : voyez la niaiserie enfantine des conspira- 
teurs du Piémont et de Naples *. 

Montmorency, le 30 juillet 1824. 



ROME, NAPLES 



FLORENCE 



Berlin, 2 septembre 1816. — J'ouvre la lettre qui 
m'accorde un congé de quatre mois. — Transports 
de joie, battements de cœur *. Que je suis encore 
fou à vingt-six ans * ! Je verrai donc cette belle 
Italie î Mais je me cache soigneusement du ministre : 
les eunuques sont en colère permanente contre les 
libertins. Je m'attends même à deux mois de jroid 
àmonretour. Mais ce voyage me fait trop de plaisir; 
et qui sait si le monde durera trois semaines * ? 

Ulm, 12 septembre. — Rien pour le cœur. Le vent 
du nord m'empêche d'avoir du plaisir. La Forêt 
Noire, fort bien nommée, est triste et imposante. La 
sombre verdure de ses sapins fait un beau contraste 
avec la blancheur éblouissante de la neige. Mais la 
campagne de Moscou m'a blasé sur les plaisirs de 
la neicre *. 



s STENDHAL 

Munich, 15 septembre. — M. le comte de... m'a 
présenté ce soir à madame Catalani. J'ai trouvé le 
salon de cette célèbre cantatrice i empli d'ambassa- 
deurs et de cordons de toutes les couleurs : la tête 
tournerait à moins. Le roi est vraiment un galant 
bomme. Hier, dimanche, madame Catalani, qui 
est fort dévote, s'est rendue à la chapelle de la cour, 
où elle s'est emparée sans façon de la fort petite 
tribune destinée aux filles de Sa Majesté. Un cham- 
bellan, terrifié de sa hardiesse, et qui est venu 
l'avertir de sa méprise, a été repoussé avec perte. 
Honorée de Vamitié de plusieurs souverains, elle 
croyait, disait-elle, avoir droit à cette place, etc. 
Le roi Maximilien a pris la chose en homme qui a été 
vingt ans colonel au service de France. Dans beau- 
coup d'autres cours de ce pays, terrible pour l'éti- 
quette, cette folie pouvait fort bien conduire * 
madame Catalani au violon *. 

Milan, 24 septembre. — J'arrive, à sept heures 
du soir, harassé de fatigue ; je cours à la Scala. — 
Mon voyage est payé. Mes organes épuisés n'étaient 
plus susceptibles de plaisir. Tout ce que l'imagina- 
tion la plus orientale peut rêver de plus singulier, 
de plus frappant, de plus riche en beautés d'archi- 
tecture, tout ce que l'on peut se représenter en drape- 
ries brillantes, en personnages qui non seulement 
ont les habits, mais la physionomie, mais les gestes 
des pays où se passe l'action, je l'ai vu ce soir. 



nOME, NAPLES ET FLOnENCE J 

25 septembre. — Je cours à ce ])reniier théâtre 
du inonde : l'on donnait encore la Testa di hronzo. 
J'ai eu tout le temps d'admirer. La scène se passe 
en Hongrie ; jamais prince hongrois ne fut ])lus Tk-v, 
plus brusque, plus généreux, plus militaire que Galli. 
C'est un des meilleurs acteurs que j'aie rencontrés ; 
c'est la plus belle voix de basse que j'aie jamais en- 
tendue : elle fait retentir jusqu'aux corridors de cet 
immense théâtre ^. 

Quelle science du coloris dans la manière dont les 
habillements sont distribués ! J'ai vu les plus beaux 
tableaux de Paul Véronèse. A côté de Galli, prince 
hongrois, en costume national, l'habit de houzard 
le plus brillant, blanc, rouge et or, son premier 
ministre est couvert de velours noir, n'ayant d'autre 
ornement brillant que la plaque de son ordre ; la 
j)upille du prince, la charmante Fabre, est en pelisse 
bleu-de-ciel et argent, son shako garni d'une plume 
blanche. La grandeur et la richesse respirent sur ce 
théâtre : on y voit à tous moments au moins cent 
chanteurs ou figurants, tous vêtus comme le sont 
en France les premiers rôles. Pour l'un des derniers 
ballets, l'on a fait cent quatre-vingt-cinq habits de 
velours ou de satin *. Les dépenses sont énormes. 
Le théâtre de la Scala est le salon de la ville. 11 
n'y a de société que là ; pas une maison ouverte. 



1. Il n'est guère probable que ce qu'on disait des voix 
en 1816 se trouve encore vrai dix ans plus tard. (1826). 



10 STENDHAL 

Nous nous çerrons à la Scala *, se dit-on pour tous 
les genres d'affaires. Le premier aspect est eni- 
vrant. Je suis tout transporté en écrivant ceci. 

26 septembre. — J'ai retrouvé l'été ; c'est le 
moment le plus touchant de cette belle Italie. 
J'éprouve comme une sorte d'ivresse. Je suis allé 
à Desio, jardin anglais délicieux, à dix milles au 
nord de Milan, au pied des Alpes *. 

Je sors de la Scala. Ma foi, mon admiration ne 
tombe point. J'appelle la Scala le premier théâtre 
du monde, parce que c'est celui qui fait avoir le 
plus de plaisir par la musique. Il n'y a pas une 
lampe dans la salle ; elle n'est éclairée que par la 
lumière réfléchie par les décorations *. Impossible 
miême d'imaginer rien de plus grand, de plus magni- 
fique, de plus imposant, de plus neuf, que tout ce 
qui est architecture. Il y a eu ce soir onze change- 
ments de décorations. Me voilà condamné à un 
dégoût éternel pour nos théâtres : c'est le véritable 
inconvénient d'un voyage en Italie. 

Je paye un sequin par soirée pour une loge aux 
troisièmes, que j'ai promis de garder * tout le temps 
de mon séjour. Malgré le manque absolu de lumière, 
je distingue fort bien les gens qui entrent au par- 
terre. On se salue à travers le théâtre, d'une loge à 
l'autre. Je suis présenté dans sept ou huit. Je trouve 
cinq ou six personnes dans chacune de ces loges, et 
la conversation établie comme dans un salon. Il y a 



ROMF., NAPLES ET FLORENCE 11 

des manières pleines de naturel et une gaieté douce, 
surtout pas de gravité *. 

Le degré de ravissement où notre âme est portée 
est l'unique thermomètre de la beauté, en musique ; 
tandis que, du plus grand sang-froid du monde, je 
dis d'un tableau du Guide : « Cela est de la première 
beauté * ! » 

27 septembre. — Un duc de Hongrie (on a mis 
un duc, car la police ne souffre pas ici, sans de 
grandes difficultés, que l'on mette un roi sur la 
«cène : je citerai de drôles d'exemples) ; un duc de 
Presbourg donc aime sa pupille : mais elle est mariée 
en secret à un jeune officier (Bonoldi), protégé par 
le premier ministre. Ce jeune officier ne connaît 
pas ses parents : il est fils naturel du duc : le ministre 
veut le faire reconnaître. A la première nouvelle 
que le souverain veut épouser sa femme, il a quitté 
sa garnison et se présente au ministre alarmé, qui le 
cache dans un souterrain du château ; ce souter- 
rain n'a d'issue que par le piédestal d'une tête de 
bronze qui orne la grande salle. Cette tête et le 
signal qu'il faut faire * pour l'ouvrir donnent les 
accidents les plus pittoresques et les moins prévus ; 
par exemple *, le finale du premier acte, qui, au 
moment où le duc conduit sa pupille à l'autel, com- 
mence par les grands coups qu'un valet poltron, 
jeté par hasard dans le souterrain, donne contre le 
piédestal de la tête pour se faire exhumer *. 



12 STENDHAL 

Le déserteur, poursuivi dans les montagnes, est 
pris, condamné à mort ; le ministre découvre sa 
naissance au duc. Au moment où cet heureux père 
est au comble de la joie, on entend les coups de 
fusil qui exécutent le jugement. Le quatuor qui 
commence par ce bruit sinistre, et le changement 
de ton du comique au tragique, seraient frappants, 
même dans une partition de Mozart : qu'on juge 
dans le premier ouvrage d'un jeune homme ! 
M. Solliva, élève du Conservatoire fondé ici par le 
prince Eugène, a vingt-cinq ans. Sa musique est 
la plus ferme, la plus enflammée *, la plus dramatique 
que j'aie entendue depuis longtemps *. Il n'y a pas 
un moment de langueur. Est-ce un homme de génie 
ou un simple plagiaire ? On vient de donner à Milan, 
* coup sur coup, deux ou trois opéras de Mozart, qui 
commence à percer en ce pays * ; et la musique de 
Solliva rappelle à tout moment Mozart. Est-ce un 
ccnton bien fait ? Est-ce une œuvre de génie * ? 

28 septembre. — C'est une œuvre de génie * : 
il y a là une chaleur, une vie dramatique, une fer- 
meté dans tous les effets, qui décidément ne sont 
pas du style de Mozart. Mais Solliva est un jeune 
homme ; transporté d'admiration pour Mozart, il a 
pris sa couleur. Si l'auteur à la mode eût été Cima- 
rosa, il eût semblé un nouveau Cimarosa. 

Dugazon me disait, à Paris, que tous les jeunes 
gens qui se présentaient chez lui pour apprendre 



nOME, NAPLES ET FLORENCE 13 

à déclamer * étaient de petits Talma. Il fallait six 
mois pour leur faire dépouiller le grand acteur *, et 
voir s'ils avaient quelque chose en propre. 

Le Tintoret est le premier des peintres pour la 
vwacitc d'action de ses personnages. Solliva est 
excellent pour la vie dramatique. Il y a peu de chant 
dans son ouvrage : l'air de Bonoldi, au premier 
acte, ne vaut rien ; Solliva triomphe dans les mor- 
ceaux d'ensemble et dans les récitatifs obligés, pei- 
gnant le caractère. Aucune parole ne peut rendre 
l'entrée de Galli, disputant avec son ministre, au 
premier acte. Les yeux, éblouis de tant de luxe, les 
oreilles, frappées de ces sons si mâles et si bien dans 
la nature, attachent tout de suite l'âme au spectacle : 
c'est là le sublime *. Les meilleures tragédies * sont 
bien froides auprès de cela. Solliva, comme le Cor- 
rège, connaît le prix de l'espace : sa musique ne 
languit pas deux secondes, il syncope * tout ce que 
l'oreille prévoit ; il serre, il entasse les idées. Cela 
est beau comme les plus vives symphonies de Haydn. 

l^'" octobre. — J'apprends (jue la Testa di bronza 
est un de nos mélodrames. Méprisé à Paris, la mu- 
sique en a fait * un chef-d'œuvre à Milan ; elle a 
donné de la délicatesse et de la profondeur aux sen- 
timents *. « Mais pourquoi, disais-je à M. Porta, 
aucun poète italien n'invente-t-il les canevas char- 
gés de situations frappantes qu'il faut pour la 
musique ? — Penser, ici, est un péril ; écrire, le 



14 



STENDHAL 



comble de l'inconséquence. Voyez la brise charmante 
et voluptueuse qui règne dans l'atmosphère, au- 
jourd'hui l^r octobre ; voulez-vous qu'on s'expose 
à se faire exiler dans les neiges de Munich ou de 
Berlin, parmi des gens tristes, qui ne songent qu'à 
leurs cordons et à leurs seize quartiers ? Notre cli- 
mat est notre trésor *. » 

L'Italie n'aura de littérature qu'après les deux 
Chambres ; jusque-là, tout ce qu'on y fait n'est que 
de la fausse culture, de la littérature d'académie. 
Un homme de génie peut percer au milieu de la 
platitude générale ; mais Alfieri travaille à l'aveugle, 
il n'a point de véritable public à espérer. Tout ce 
qui hait la tyrannie le porte aux nues ; tout ce qui 
vit de la tyrannie l'exècre et le calomnie. L'igno- 
rance, la paresse et la volupté sont telles, parmi les 
jeunes Italiens, qu'il faut un long siècle avant que 
l'Italie soit à la hauteur des deux Chambres. Napo- 
léon l'y menait, peut-être sans le savoir. Il avait 
déjà rendu la bravoure personnelle à la Lombardie 
et à la Romagne. La bataille de Raab, en 1809, fut 
gagnée par des Italiens *. 

Laissons les sujets tristes ; parlons musique : c'est 
le seul art qui vive encore en Italie. Excepté un 
homme unique, vous trouverez ici des peintres et 
des sculpteurs comme il y en a à Paris et à Londres : 
des gens qui pensent à l'argent. La musique, au 
contraire, a encore vin peu de ce feu créateur qui 
anima successivement en ce pays le Dante, Raphaël, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 15 

la poésie, la peinture, et enfin les Pergolèse et les 
Cimarosa. Ce feu divin fut allumé jadis par la liberté 
et par les mœurs grandioses des républiques du 
moyen âge *. En musique, il y a deux routes pour 
arriver au plaisir, le style de Haydn et le style de 
Cimarosa : la sublime harmonie ou la mélodie déli- 
cieuse. Le style de Cimarosa convient aux peuples 
du Midi et ne peut être imité par les sots, La mélodie 
fut au plus haut point de sa gloire vers 1780 * ; 
depuis, la musique change de nature, l'harmonie * 
empiète et le chant diminue. La peinture est morte 
et enterrée. Canova a percé, par hasard, par la force 
de végétation que l'âme de l'homme a sous ce beau 
climat * ; mais, comme Alfieri, c'est un monstre ; 
rien ne lui ressemble, rien n'en approche, et la sculp- 
ture est aussi morte en Italie que l'art des Corrège : 
la gravure se soutient assez bien, mais ce n'est guère 
qu'un métier. 

La musique seule vit en Italie, et il ne faut faire, 
en ce beau pays, que Vamour : les autres jouissances 
de l'âme y sont gênées ; on y meurt empoisonné de 
mélancolie, si l'on est citoyen. La défiance y éteint 
l'amitié ; en revanche, Vamour y est délicieux ; 
ailleurs, on n'en a que la copie *. 

Je sors d'une loge * où l'on m'a présenté à une 
femme grande et bien faite, qui m'a semblé avoir 
trente-deux ans. Elle est encore belle, et de ce genre 
de beauté que l'on ne trouve jamais au nord des 
Alpes. Ce qui l'entoure annonce l'opulence, et je 



16 STENDHAL 

trouve dans ses manières une mélancolie marquée. 
Au sortir de la loge, l'ami qui m'a présenté me dit : 
« Il faut que je vous conte une histoire. » 

Rien de plus rare que de trouver ici, dans le tête- 
à-tête, un Italien d'humeur à conter. Ils ne se 
donnent cette peine qu'en présence de quelque femme 
de leurs amies *, ou du moins quand ils sont bien 
établis dans une excellente poltrona (bergère). 
J'abrège le récit de mon nouvel ami, rempli de cir- 
constances pittoresques, souvent exprimées par 
gestes. 

« Il y a seize ans qu'un homn>e fort riche, Zilietti, 
banquier de Milan, arriva un soir à Brescia. Il va au 
théâtre ; il voit dans une loge une très jeune femme, 
d'une figure frappante. Zilietti avait cjuarante ans; 
il venait de gagner des millions ; vous l'auriez cru 
tout adonné à l'argent. Il était à Brescia pour une 
affaire importante qui exigeait un prompt retour 
à Milan. Il oublie son affaire. Il parvient à parler 
à cette jeune femme. Elle s'appelle Gina, comme 
vous savez ; elle était la femme d'un noble fort 
riche. Zilietti parvint à l'enlever. Depuis seize ans 
il l'adore, mais ne peut l'épouser, car le mari vit 
toujours. 

« Il y a six mois, l'amant de Gina était malade, 
car, depuis deux ans, elle a un amant, Malaspina, 
ce poète * si joli homme que vous avez vu chez la 
Bibin Catena. Zilietti, toujours amoureux comme 
le premier jour, est fort jaloux. Il passe exactement 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 17 

tout son temps dans ses bureaux ou avec Gina. 
Celle-ci, désespérée de savoir son amant en danger 
■et sachant bien (|uc tous ses domestiques sont payés 
au poids de l'or pour rendre compte de ses dé- 
marches, fait arrêter sa voiture à la porte du Dôme, 
•et, par le passage souterrain de cette église, du côté 
de l'archevêché, elle va acheter des cordes et des 
habits d'homme tout faits, chez un fripier, rs'e sa- 
chant comment les emporter, elle passe ces habits 
d'homme * sous ses vêtements, et regagne sa voi- 
ture sans accident. En arrivant chez elle, elle est 
indisposée et s'enferme dans sa chambre. A une 
heure après minuit, elle descend de son balcon dans 
la rue avec ses cordes, qu'elle a arrangées grossiè- 
rement en échelle. Son appartement est un piano 
nobile (premier étage) fort élevé. A une heure et 
demie, elle arrive chez son amant, déguisée en 
homme. Transports de Malaspina ; il n'était triste 
de mourir que parce qu'il ne pouvait espérer de la 
voir encore une fois. « Mais ne reviens plus, ma 
« chère Gina, lui dit-il, quand elle s'est résolue à 
« partir, vers les trois heures du matin ; mon portier 
« est payé par Zilietti ; je suis pauvre, tu n'as rien 
« non plus ; tu as l'habitude de la grande opulence, 
« je mourrais désespéré si je te faisais rompre avec 
<( Zilietti. » 

« Gina s'arrache de ses bras. Le lendemain, à 
deux heures du matin, elle frappe à la fenêtre de 
son amant, qui est aussi au premier étage et donne 

Rome, Xaples et Florence, I 2 



18 STENDHAL 

sur un de ces grands balcons en pierre si communs 
en ce pays ; mais elle le trouve dans le délire et ne 
parlant que de Gina et de sa passion pour elle. Gina, 
sortie de chez elle par la fenêtre, et avec le secours 
d'une échelle de corde, était montée chez son amant 
aussi par une échelle de corde. Cette expédition a eu 
lieu treize nuits de suite, tant qu'a duré le danger 
de Malaspina *. » 

Rien au monde ne semblerait plus ridicule aux 
femmes de Paris • et moi, qui ai l'audace de raconter 
une telle équipée, je m'expose à partager le ridi- 
cule *. Je ne prétends pas approuver de telles 
mœurs ; mais je suis attendri, exalté ; demain, il 
me sera impossible de ne pas approcher Gina avec 
respect ; mon cœur battra comme si je n'avais 
que vingt ans. Or voilà ce qui ne m' arrive plus à 
Paris. 

Si je l'avais osé, j'aurais sauté au cou de l'ami qui 
venait de me conter cette anecdote. J'ai fait durer 
le récit plus d'une heure. Il m'est impossible de 
n'être pas tendrement attaché à cet ami. 

2 octobre. — Ce petit Solliva a la figure chétive 
d'un homme de génie. Je m'expose beaucoup -, il 
faut voir son second ouvrage *. Si l'imitation de 
Mozart augmente, si la i^ie dramatique diminue, 
c'est un homme qui n'avait dans le cœur qu'un 
opéra, accident fort commun dans le talent musical. 
Un jeune compositeur donne deux ou trois opéras, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 19 

après quoi il se répète et n'est plus que médiocre : 
voyez Berton en France. 

Galli, beau jeune homme de trente ans, est sans 
doute le meilleur soutien de la Tetta di hronzo ; on 
lui préfère presque Remorini (le ministre), belle 
basse aussi, et qui a une voix très flexible, très 
travaillée *, chose rare dans les basses ; mais ce 
n'est qu'un bel instrument, toujours le même * et 
presque sans âme. Un cri partant du cœur : 

O jorlunato islanle ! 

dont la musique n'a pas vingt mesures, a fait sa 
réputation dans cet opéra. L'accent de la nature 
a été saisi par le maestro *, et reconnu avec trans- 
port par le public. 

La Fabre, jeune Française née ici, dans le palais 
du prince, et protégée par la vice-reine, a une belle 
voix, surtout depuis qu'elle a vécu avec le célèbre 
soprano Yelluti *. Elle est à ravir dans certains mor- 
ceaux passionnés. Il lui faudrait une salle moins 
vaste. Du reste, on la dit amoureuse de l'Amour. 
Je n'en doute plus, depuis que je lui ai vu chanter 

Stringcrlo al petto, 

au second acte, au moment où elle apprend que 
son époux, qu'on avait entendu fusiller, est sauvé. 
Un des confidents du ministre avait fait distribuer 
aux soldats des cartouches sans balles. Circonstance 
singulière et touchante, à la représentation de ce 



20 



STENDHAL 



soir, tout le théâtre est intéressé ^. Quand la Fabre 
est distraite ou fatiguée, rien de plus commun ; 
dans un sérail, ce serait un grand talent. Elle a 
vingt ans ; même mauvaise, je la préfère infiniment 
à ces chanteuses sans âme, à mademoiselle Cinti *^ 
par exemple. 

Bassi est excellent : ce n'est pas l'âme qui lui 
manque, à celui-là ! Quel bouffe divin s'il avait un 
peu de voix ! Quel feu ! quelle énergie ! quelle âme 
toute à la scène ! Il joue tous les soirs, depuis qua- 
rante jours, cette Tête de bronze ; n'ayez pas peur 
qu'il jette un regard dans la salle : il est toujours 
le valet de chambre poltron et sensible du duc de 
Hongrie *. En France, un homme d'autant d'es- 
prit (Bassi fait de jolies comédies) aurait peur d'être 
ridicule par l'importance qu'il met à son rôle, même 
quand personne ne l'écoute. Je lui ai fait ce soir 
cette objection ; il m'a répondu : « Je joue bien 
pour me faire plaisir à moi-même. Je copie un cer- 
tain valet poltron, dont mon imagination m'a pro- 
curé la vue les premières fois que j'ai joué mon 
rôle. Quand je parais en scène maintenant, fai du 
plaisir à être en valet poltron. Si je regardais dans 
la salle, je m'ennuierais à périr ; je crois même que 
je manquerais de mémoire. D'ailleurs, j'ai si peu 



1. Madame la maréchale Ney était au spectacle (Xote de 
1817). On parvient à la faire sortir avant le moment où l'on 
entend le feu de peloton qui exécute la sentence. (Ajouté 
en 1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 21 

tic voix : si je n'étais pas bon acteur, (juc scrais-jc *? » 
— Pour une belle voix, comme pour la fraîcheur des 
attraits chez les femmes, il faut un cœur fioid *. 
Par une disposition instinctive, que j'ai bien 
observée ce soir sur le baron allemand Kœnijrsfeld *, 
ces êtres, tout âme, choquent les personnes de la 
très haute société qui manquent un peu d'esprit * : 
il leur faut des talents appris * ; ils trouvent de 
l'excès dans tout ce qui est inspiré. Hier, ce baron 
pointilleux grondait le garçon du restaurateur, parce 
qu'il n'avait pas écrit correctement son noble nom 
•sur sa carte. 

3 octobre. — L'orchestre de Milan, admirable 
dans les choses douces, manque de brio dans les mor- 
ceaux de force. Les instruments attaquent timide- 
ment la note. 

L'orchestre de Favart a le défaut contraire. Il 
■cherche toujours à embai'rasser le chanteur, et à 
faire le plus de bruit possible. Dans un orchestre 
parfait, les violons seraient français, les instruments 
à vent allemands, et le reste italien, y compris le 
chef d'orchestre. 

Cette place, si essentielle au chant, est occupée 
à Milan par le célèbre Alessandro Rolla, que la 
police a fait prier de ne plus jouer de l'alto : il don- 
nait dîs attaques de nerfs aux femmes *. 

On pourrait dire à un Français arrivant en ce 
pays : Cimarosa est le Molière des comi:>ositeurs, 

Rome, Naples et Fi-orence, I 2» 



22 



STENDHAL 



et Mozart le Corneille ; Mayer, Winter, etc., sont de? 
Marmontel. La grâce innocente de la prose de La 
Fontaine, dans les Amoui^s de Psyché, est reproduite 
par Paisiello *. 

4 octobre. — J'ai visité aujourd'hui les fresques 
si touchantes de Luini à Saronno, la chartreuse de 
Carignano, avec les peintures à fresque de Daniel 
Crespi, fort bon peintre qui avait vu les Carrache 
et senti le Corrège. J'ai vu Castelazzo. J'ai été fort 
mécontent d'un château de Montebello, célèbre par 
le séjour que Bonaparte y fit en 1797. D'après le 
principe major e longinquo reverentia, dès ce temps- 
là Bonaparte ne voulait pas habiter les villes et se 
prodiguer. Leinate, jardin rempli d'architecture, 
appartenant à M. le duc Litta *, m'a plu. Ce cour- 
tisan de Napoléon n'a point fait la girouette depuis 
1814 ; il a bravé courageusement les Tedeschi. 
Notez que Napoléon l'avait fait grand chambellan 
sans qu'il le demandât. M. le duc Litta a fait un 
livre, tiré à un exemplaire, qu'il a le projet de brûler 
avant sa mort. Il a, dit-on, sept à huit cent mille 
livres de rente. J'ai vu de loin, dans une allée de 
Leinate, la femme de son neveu le duchino ; c'est 
une des douze plus jolies femmes de Milan. Je lui 
trouve l'air dédaigneux des anciens portraits espa- 
gnols. Il faut bien se garder de se promener seul à 
Leinate : ce jardin est plein de jets d'eau destinés 
à mouiller les spectateurs. En posant le pied sur 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 23 

la première marche d'un certain escalier *, six jets 
d'eau me sont partis entre les jambes *. 

C'est en Italie que les architectes de Louis XIV 
prirent le goût des jardins comme Versailles et les 
Tuileries, où l'architecture est mêlée aux arbres. 

Au Gernietto *, villa du fameux dévot Mellerio *, 
il y a des statues de Canova. J'ai revu Desio, simple 
jardin anglais, au nord de Milan, et qui me semble 
l'emporter sur tous les autres. On voit de près les 
montagnes et le Rezegon di Lek (la Scie de Lecco) *. 
L'air y est plus sain et plus vif qu'à Milan. Napo- 
léon avait ordonné que les rizières et les prés mar- 
citi (arrosés constamment, on les fauche huit fois 
par an) seraient éloignés à cinq milles de Milan. 
Mais il avait accordé un délai aux propriétaires pour 
le changement de culture. Comme on trouve un 
avantage immense à cultiver le riz, les proprié- 
taires ont graissé la patte à la police, et au couchant 
de Milan, vers la porte Vercellina, j'ai vu des ri- 
zières à une portée de canon de la ville. Quant aux 
voleurs, on les rencontre à une portée de fusil 
presque chaque soir. La police est comme cslle de 
Paris *, elle ne songe qu'à la politique, et du reste 
fait tondre barbarement les arbres plantés par Napo- 
léon, pour açoir le bénéfice des fagots. 

Mais enfin, comme les espions eux-mêmes ont le 
goût italien, cette police a forcé les citoyens à faire 
des choses prodigieuses pour l'embellissement de 
la ville. Par exemple, l'on peut passer près des mai- 



24 STENDHAL 

sons quand il pleut : des conduits de fer-blanc 
amènent les eaux des toits dans le canal qui passe 
sous chaque rue. Comme les corniches sont fort 
saillantes, ainsi que les balcons *, on est presque à 
l'abri de la pluie en marchant le long des maisons. 

Le lecteur se moquerait de mon enthousiasme, si 
j'avais la bonhomie de lui communiquer tout ce que 
j'écrivis, le 4 octobre 1816, en revenant de Desio. 
Cette charmante villa appartient au marquis Cusani, 
qui, sous Napoléon, voulut rivaliser de luxe avec le 
duc Litta *. 

Galli est enrhumé. On nous redonne un opéra de 
Mayer, Elena, qu'on jouait avant la Testa di hronzo. 
Comme il paraît languissant ! 

Quels transports au sestetto du second acte* ! Voilà 
cette musique de nocturne, douce, attendrissante^ 
vraie musique de la mélancolie, que j'ai souvent 
entendue en Bohême. Ceci est un morceau de génie 
que le vieux Mayer a gardé depuis sa jeunesse, ou 
qu'il a pillé quelqu3 part * ; il a soutenu tout l'opéra. 
Voilà un peuple né pour le beau : un opéra de deux 
heures est soutenu par un moment délicieux qui 
dure à peine six minutes : on vient de cinquante 
milles de distance pour entendre ce sestetto chanté 
par 1\P^6 Fabre, Remorini, Bassi, Bonoldi, etc., et 
pendant quarante représentations, six minutes font 
passer sur une heure d'ennui. Il n'y a rien de cho- 
quant dans le reste de l'opéra, mais il n'y a rien *. 
Alors on fait la conversation dans les deux cents 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 25 

petits salons, avec une fenêtre garnie de rideaux 
donnant sur la salle, qu'on appelle loges. Une loge 
coûte quatre-vingts sequins ; elle en coâtait deux 
cents ou deux cent cinquante, il y a six ans, dans les 
temps heureux de l'Italie (règne de Napoléon, de 
1805 à 1814) *. Napoléon a volé à la France la 
liberté dont elle jouissait en 1800 et ramené les 
jésuites. En Italie, il détruisait les abus et protégeait 
le mérite. Après vingt années du despotisme rai- 
sonné de ce grand homme, ces gens-ci eussent peut- 
être été dignes des deux Chambres. 

Je vais dans huit ou dix loges ; rien de plus doux, 
de plus aimable, de plus digne d'être aimé que les 
mœurs milanaises. C'est l'opposé de l'Angleterre ; 
jamais de figure sèche et désespérée *. Chaque 
f 3mme est en général avec son amant ; plaisanteries 
douces, disputes vives, rires fous, mais jamais 
d'airs importants. Pour les mœurs. Milan est une 
république vexée par la présence de trois régiments 
allemands et obligée de payer trois millions à l'em- 
pereur d'Autriche *. Notre air de dignité, que les 
Italiens appellent sostenuto, notre grand art de 
représenter, sans lequel il n'y a pas de considéra- 
tion, serait pour eux le comble de l'ennui. Quand on 
a pu comprendre le charme de cette douce société 
de Milan, on ne peut plus s'en défaire. Plusieurs 
Français de la grande époque sont venus ici prendre 
des fers qu'ils ont portés jusqu'au tombeau. 

Milan est la ville d'Europe qui a les rues les plus 



26 STENDHAL 

commodes ^ et les plus belles cours clans l'intérieur 
des maisons *. Ces cours carrées sont, comme chez 
les Grecs anciens, environnées d'un portique, formé 
par des colonnes de granit fort belles. Il y a peut- 
être à Milan vingt mille * colonnes de granit ; on 
les tire de Baveno, sur le lac Majeur. Elles arrivent 
ici par le fameux canal qui joint l'Adda au Tessin. 
Léonard de Vinci travailla à ce canal en 1496 ; 
nous n'étions encore que des barbares, comme tout 
le Nord *. 

Il y a deux jouis que le maître d'une de ces belles 
maisons, ne pouvant dormir, se promenait sous le 
portique, à cinq heures du matin ; il tombait une 
pluie chaude. Tout à coup, il voit sortir d'une 
petite porte, au rez-de-chaussée, un fort joli jeune 
homme de sa connaissance. Il comprend qu'il a 
passé la nuit dans la maison. Comme ce jeune 
homme aime beaucoup l'agriculture, le mari lui 
fait pendant deux heures, tout en se promenant 
sous le portique, et sous prétexte d'attendre la fin 
de la pluie, des questions infinies sur l'agriculture. 
Vers les huit heures, la pluie ne cessant pas, le mari 
a pris fort poliment congé de son ami, et est re- 
monté *. 

Le peuple milanais offre la réunion de deux choses 
que je n'ai jamais vues ensemble au même degré : 
la sagacité et la bonté. Quand il discute, il est le 

1, The most comjortahle streeis. (1817.) 



ROME, NAPLES ET FLOnENCE 27 

contraire des Anglais, il est serré comme Tacite ; 
la moitié du sens est dans le geste et dans l'œil : dès 
qu'il écrit, il veut faire de belles phrases toscanes, 
et il est plus bavard que Cicéron *. 

Madame Catalani est arrivée et nous annonce 
quatre concerts ; le croiriez-vous ? une chose 
choque tout le monde : le billet coûte dix francs. 
J'ai vu une loge pleine de gens qui jouissent de 
quatre-vingts ou cent mille livres de rente *, et qui, 
dans l'occasion, en dépensent le triple en bâtiments, 
se récrier sur ce prix de dix francs. Ici, le specta- 
cle est pour rien ; il coûte trente-six centimes aux 
abonnés. Poui cela, on a le premier acte de l'opéra, 
qui dure une heure ; on commence à sept heures et 
demie en hiver, et à huit heures et demie en été ; 
ensuite grand ballet sérieux, une heure et demie : 
après le ballet vient le second acte de l'opéra, 
trois quarts d'heure ; enfin, un petit ballet comique, 
ordinairement délicieux, et qui vous renvoie chez 
vous, mourant de rire, vers les minuit et demi, une 
heure. Quand on a payé son billet quarante sous, 
ou que l'on est entré pour trente-six centimes, on 
va se placer dans un parterre assis, sur de bonnes 
banquettes à dossier, très bien rembourrées : il y a 
huit à neuf cents places. Les gens qui ont une loge 
vont y recevoir leurs amis. Ici, une loge est comme 
une maison, et se vend vingt à vingt-cinq mille 
francs ; le gouvernement donne deux cent mille 
francs à V imprésario (l'entrepreneur) ; V imprésario 



28 STENDHAL 

loue à son profit le cinquième et le sixième rangs de 
loges, qui lui valent cent mille francs : les billets 
font le reste. Sous les Français, l'entreprise avait 
les jeux, qui donnaient six cent mille francs * à 
mettre en ballets et en voix. La Scala peut contenir 
trois mille cinq cents spectateurs. Le parterre de ce 
théâtre est ordinairement à moitié vide, c'est ce qui 
le rend si commode *. 

Dans les loges, vers le milieu de la soirée, le cava- 
lier servant de la dame fait ordinairement apporter 
des glaces : il y a toujours quelque pari en train, et 
l'on parie toujours des sorbets, qui sont divins • il y 
en a de trois sortes : gelati, crepè, et pezzi duri \ 
c'est une excellente connaissance à faire. Je n'ai 
point encore décidé la meilleure espèce, et tous les 
soirs je me mets en expérience *. 

6 octobre. — Enfin, ce concert de madame Cata- 
lani, si attendu, a eu lieu dans la salle du Conserva- 
toire, qui n'a pas pu se remplir. Il y avait quatre 
cents spectateurs tout au plus *. Quel tact dans ce 
peuple ! Le jugement est unanime ; c'est la plus 
belle voix dont on se souvienne, supérieure de bien 
loin à la Banti, à la Billington, à la Correa, à Mar- 
chesi, à Crivelli. Même dans les morceaux les plus 
vifs, madame Catalani semble toujours chanter sous 
un rocher ; elle a ce retentissement argentin. 

Quel effet ne produirait-elle pas si la nature lui 
eût donné une âme ! Elle a chanté tous ses airs 



ROME, NAPLIiS ET FLORENCE 20 

de la même manière. Je l'attendais à l'air si tou- 
chant 

Frenar vorrei le lacrime. 

Ell(3 l'a chanté avec le même luxe de petits orne- 
ments gais et rapides que les variations sur l'air 

Nel cor più non mi sento. 

Madame Catalani ne chante jamais qu'une douzaine 
d'airs : c'est avec cela qu'elle se promène en Europe^ . 

1. Ce soir nous avons eu : 

Délia Iroinha il suon guerriero. 

PORTOGALLO. 

Frenar vorrei le lacrime. 

Idem. 
Nel cor più non mi scnio, 

Paisiello. 

second concert, a milan. 

Dell ! jrenale le lacrime. 

Plccita. 
Ombra adorata, aspella. 

Crescentini. 
i^el cor più non mi senlo. 

Paisiello. 

TROISIÈME concert. 

Délia tromba il suon guerriero. 

PoRTOGALLO. 

Per queste amare lacrime. 

Oh ! dolce conlenlo. 

Mozart. 

quatrième concert. 

■Son Regina. 

Portogallo. 
Dolce Iranquillilà. 



-30 STEÎSDHAL 

— Il faut l'entendre une fois, pour avoir un regret 
éternel que la nature n'ait pas joint un peu d'âme à 
un instrument si étonnant. — Madame Catalani n'a 
fait aucun progrès depuis dix-huit ans qu'elle chan- 
tait à Milan 

Ho perduto il figlio amato. 

— Peu importe le nom du compositeur, l'air que 
chante madame Catalani est toujours le même: 
c'est une suite de broderies, et la plupart de mau- 
vais goût. Elle n'a trouvé que de. mauvais maîtres 
hors de l'Italie. 



Madame Catalani a chanté cet air avec Galli et mademoi- 
selle Cori, son élève. 

Oh cara d'amore 1 

de Guglielmi avec Galli. 

Sul margine d'un rio. 

MiLLICO. 

Clie momenlo non pensalo, 

terzetto de Puccita, avec Galli et Rcmorini. La voix de Galli 
^ écrasé celle de la femme célèbre. 

CINQUIÈME CONCERT. 

Quelle pupille tenere. 

CiMAROSA, 

Che soave zefiretto. 

Mozart. 
Stanca di pascolare. 

MiLLICO. 

Frenar vorrei le lacrime. 

Portogallo. 
Là ci darein la niano. 

^loZART. 

Dolce tranquillità. 

(yole de 1817;. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 31 

Voilà ce qu'on disait autour de moi. Tout cela 
est vrai ; mais de noire vie peut-être nous n'enten- 
drons rien d'approchant. Elle fait la gamme ascen- 
dante et descendante par semi-tons, mieux que 
Marchesi, que l'on me fait voir au concert. Il n'est 
point trop vieux ; il est fort riche, et chante encore 
quelquefois devant ses amis intimes ; c'est comme 
son rival Pacchiarotti à Padoue. Marchesi a eu des 
aventures fort agréables dans sa jeunesse. 

On m'a conté ce soir l'anecdote singulière d'un 
homme fort respectable de ce pays-ci, qui a le mal- 
heur d'avoir la voix très claire. Un soir qu'il entrait 
chez une femme aussi célèbre par sa petite vanité 
que par ses immenses richesses, l'homme à la voix 
claire est accueilli par une volée de coups de bâton 
plus il crie du haut de sa tête et appelle au secours 
plus les coups de canne redoublent d'énergie. « Ah 
scélérat de soprano, lui crie-t-on, je t'apprendrai 
à faire le galant ! » Notez que c'était un prêtre qui 
parlait ainsi, et qui vengeait les injures fraternelles 
sur les épaules de notre citoyen, qu'il prenait pour 
Marchesi. Le soprano, profitant de l'anecdote, qui 
fit rire pendant six mois, ne remit plus les pieds 
chez la riche bourgeoise *. 

Aux lumières, madame Catalani, qui peut avoir 
trente-quatre à trente-cinq ans, est encore fort 
belle ; le contraste de ses traits nobles et de sa 
voix sublime avec la gaieté du rôle doit faire un 
effet étonnant dans V opéra buffa. Pour V opéra séria. 



32 STENDHAL 

elle n'y comprendra jamais rien. C'est une âme 
sèche *. 

Au total, j'ai été désappointé. J'aurais fait trente 
lieues avec plaisir pour ce concert, je suis heureux 
de m' être trouvé à Milan. En sortant *, je suis venu 
au grand trot de mes chevaux chez madame Bina 
R... ; il y avait déjà trois ou quatre amis de la 
maison, qui étaient venus là du Conservatoire, tou- 
jours en courant, pour donner des nouvelles du con- 
cert à leurs amis, qui avaient voulu épargner 
dix francs. Or il y a près d'une demi-lieue *. La 
conversation ne se faisait que par exclamations. 
Pendant trois quarts d'heure, comptés à ma montre, 
il n'y a pas eu une seule phrase de finie. 

Naples n'est plus la capitale de la musique ; c'est 
Milan, du moins pour tout ce qui a rapport à l'ex- 
pression des passions *. A Naples, on ne demande 
qu'une belle voix ; on y est trop Africain pour 
goûter l'expression fine des nuances de sentiment *. 
Au moins, c'est ce que vient de me dire M. de 
Brème. 

7 octobre. — J'oubliais ce qui m'a le plus frappé 
hier au concert de madame Catalani ; j'ai été pen- 
dant quelques minutes immobile d'admiration : 
c'est la plus belle tête que j'aie vue de ma vie, lady 
Fanny Harley *. Raphaël, ubi es ? Aucun de nos 
pauvres peintres modernes, tout chargés de titres 
et de cordons, ne serait cajjable de peindre cette 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 33 

tcte ; ils y voudraient placer V imitation de V antique 
ou le style, comme on dit à Paris, c'est-à-dire donner 
l'expression de la force et du calme à une figure qui 
est touchante précisément à cause de Vabsence de la 
force *. C'est par l'eiïet de l'air facile à émouvoir et 
par l'expression naïve de la grâce la plus douce, que 
quelques figures modernes sont tellement supé- 
rieures à l'antique. Mais nos peintres ne pourraient 
pas même comprendre ce raisonnement. Que nous 
serions heureux de pouvoir en revenir au siècle des 
Ghirlandajo et des Giorgion (1490) ! Nos artistes 
alors seraient au moins en état de copier la nature 
comme au miroir : et que ne donnerait-on pas d'un 
miroir où l'on verrait constamment les traits de 
lady Fanny Harley telle qu'elle était ce soir ! 

8 octobre. — Je ne sais pourquoi l'extrême beauté 
m'avait jeté hier soir dans les idées métaphysiques. 
Quel dommage que le beau idéal, dans la forme de^^ 
têtes, ne soit venu à la mode que depuis Raphaël ! 
La sensibilité brûlante de ce grand homme aurait 
su le marier à la nature. L'esprit à pointes de nos 
artistes gens du monde est à mille lieues de cette 
tâche. Du moins, s'ils daignaient s'abaisser quelque- 
fois à copier strictement la nature, sans y rien 
ajouter de roide, fût-il emprunté du grec, ils seraient 
sublimes sans le sa^'oir. Filippo Lippi, ou le frère 
Ange de Fiesole, quand le hasard leur faisait ren- 
contrer une tête angélique comme celle de lady 

Rome, Naples kt Florence, I 3 



34 STENDHAL 

Fanny Harley, la copiaient exactement. C'est ce 
qui rend si attachante l'étude des peintres de la 
seconde moitié du xv^ siècle. Je conçois que M. Cor- 
nélius et les autres peintres allemands de Rome 
les aient pris pour modèles. Qui ne j^référerait 
Ghirlandajo à Girodet ? 

20 octobre. — Si je ne pars pas d'ici dans trois 
ours, je ne ferai pas mon voyage d'Italie, non que 
e sois retenu par aucune aventure galante, mais 
e commence à avoir quatre ou cinq loges où je suis 
reçu comme si l'on m'y voyait depuis dix ans. L'on 
ne se dérange plus pour moi, et la conversation con- 
tinue comme si c'était un valet qui fût entré. — 
« Plaisante manière de se féliciter ! s'écrierait un 
de mes amis de Paris ; je ne vois là que de la gros- 
sièreté. » — A la bonne heure, mais c'est pour 
moi la jjIus douce récompense des deux ans que j'ai 
passés autrefois à apprendre non seulement l'ita- 
lien de Toscane, mais encore le milanais, le pié- 
montais, le napolitain, le vénitien, etc. On ignore, 
hors de l'Italie, jusqu'au nom de ces dialectes, que 
l'on parle uniquement dans les pays dont ils portent 
le nom. Si l'on n'entend pas les finesses du milanais, 
les sentiments comme les idées des hommes au 
milieu desquels on voyage restent parfaitement 
invisibles. La fureur de parler et de se mettre en 
avant, qu'ont les jeunes gens d'une certaine nation *, 
les fait prendre en horreur à Milan. Par hasard, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 35 

j'aime mieux écouter que parler ; c'est un avan- 
tage, et qui compense quelquefois mon mépris peu 
caché pour les sots. Je dois avouer, de plus, qu'une 
femme d'esprit m'écrivait à Paris que j'avais l'air 
rustique. C'est peut-être à cause de ce défaut que 
la bonhomie italienne a si vite fait ma conquête. 
Quel naturel ! quelle simplicité ! comme chacun 
dit bien ce qu'il sent ou ce qu'il pense au moment 
même ! Comme on voit bien que personne ne songe 
à imiter un modèle ! Un Anglais me disait à Londres, 
en me parlant de sa maîtresse avec ravissement : 
a II n'y a chez elle rien de vulgaire ! » Il me faudrait 
huit jours pour faire comprendre cette exclama- 
tion à uii Milanais ; mais, une fois comprise, il en 
rirait de bien bon cœur. Je serais obligé de com- 
mencer par expliquer au Milanais comme quoi 
l'Angleterre est un pays où les hommes sont par- 
qués et divisés en castes, comme aux Indes, etc., 
etc. 

« La bonhomie italienne ! Mais c'est à pouffer de 
rire », diront mes amis du faubourg Poissonnière, 
Le naturel, la simplicité, la candeur passionnée, 
si je puis m'exprimer ainsi, étant une nuance 
qui se mêle à toutes les actions d'un homme, je 
devrais placer ici une description en vingt pages 
de diverses actions que j'ai vues ces jours-ci. Cette 
description, faite avec le soin convenable et l'exac- 
titude scrupuleuse dont je me pique, me prendrait 
beaucoup de temps, et trois heures viennent de 



36 STENDHAL 

sonner à l'horloge de San Fedele. Une telle descrip- 
tion semblerait incroyable aux trois quarts des lec- 
teurs. J'avertis donc seulement qu'il y a ici une 
chose singulière à voir ; la verra qui pourra ; mais 
il faut savoir le milanais. Si jamais le grand poète 
Béranger passe en ce pays, il me comprendra. Mais 
Saint-Lambert, l'auteur des Saisons, le courtisan 
de Stanislas, l'amant trop heureux de madame du 
Châtelet, eût trouvé ce pays-ci affreux. 

25 octobre. — Ce soir, une femme brillante de 
beauté, de finesse, d'enjouement, madame Bibin 
Catena, a bien voulu essayer de m'apprendre le 
taroc. C'est une des grandes occupations des Mila- 
nais. C'est un jeu qui n'a pas moins de cinquante- 
deux cartes, grandes chacune comme trois des 
nôtres. Il y en a une vingtaine qui jouent le rôle 
de nos as, et qui l'emportent sur toutes les autres ; 
elles sont fort bien peintes, et représentent le pape, 
la papesse Jeanne, le fou, le pendu, les amoureux, 
la fortune, la mort, etc. *. Il y a d'ailleurs, comme 
à l'ordinaire, quatre couleurs (hastoni, danari, 
spade, coppe) ; les cartes portent l'image de bâtons, 
de deniers, d'épées et de coupes. M. Reina *, l'un des 
amis auxquels m'a présenté madame G..., me dit 
que ce jeu a été inventé par Michel-Ange. Ce 
M. Reina a formé l'une des belles bibliothèques de 
l'Europe : il a, de plus, des sentiments généreux, 
chose singulière et que je ne me souviens pas d'avoir 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 37 

jamais vue réunie à la hiblioinanie. Il fut déporté 
aux bouches du Cattaro en 1799. 

Si Michel- Ange a inventé le tarocco, il a trouvé là 
un beau sujet de disputes pour les Milanais, et de 
scandale pour les petits-maîtres français. J'en ai 
rencontré un ce soir qui trouvait les Italiens Itien 
lâches de ne pas mettre l'épée à la main vingt fois 
pour une partie de tarocco. En efTet, les Milanais 
ayant le malheur de manquer tout à fait de vanité, 
ils poussent à l'excès le feu et la franchise de leurs 
disputes au jeu. En d'autres termes, ils trouvent 
au jeu de tarocco les émotions les plus vives. Ce soir, 
il y a eu un moment où j'ai cru que les quatre 
joueurs allaient se prendre aux cheveux ; la partie 
a été interrompue au moins dix minutes. Le par- 
terre impatienté ciiait : « Zitti ! zitti ! », et la loge 
n'étant qu'au second rang, le spectacle était en 
quelque sorte interrompu. « Va a farti huzzarare ! » 
criait l'un des joueurs. — • « Ti te sei un gran cojo- 
nonon ! » répondait l'autre en lui faisant des yeux 
furibonds et criant à tue-tête. L'accent donné à ce 
mot cojononon m'a semblé incroyable de bouffon- 
nerie et de vérité. L'accès de colère paraît excessif 
et laisse toutefois si peu de traces, que j'ai remar- 
qué qu'en quittant la loge il n'est venu à l'idée d'au- 
cun des disputeurs d'adresser à l'autre un mot 
d'amitié. A vrai dire, la colère italienne est, je crois, 
silencieuse et retenue, et ceci n'est rien moins que 
de la colère. C'est l'impatience vive et bouffonne 

Rome, Xaples et Plorence, I 3. 



38 STENDHAL 

de deux hommes graves qui se disputent un joujou, 
et sont ravis de faire les enfants pendant un moment. 

Dans ce siècle menteur et comédien {this âge of 
cant, dit lord Byron), cet excès de franchise et de 
bonhomie entre gens des plus riches et des plus 
nobles de Milan me frappe si fort, qu'il me donna 
l'idée de me fixei en ce pays. Le bonheur est conta- 
gieux. 

Le maudit Français, que j'aurais voulu à cent 
lieues de moi, m'a retrouvé au café de l'Académie 
en face de la Scala : « Quelle grossièreté, me dit-il, 
cojononon ! quels cris ! Et vous dites que ces gens-là 
ont des sentiments délicats ! qu'en musique leur 
oreille est blessée du moindre son criard 1 » Je méri- 
tais de voir ainsi toutes mes idées polluées par un 
sot ; j'avais eu la bêtise de lui parler avec candeur. 

Avec quelle amertume je me suis repenti d'avoir 
adressé la parole à M. Mal.... J'avouerai, dût l'hon- 
neur national me répudier, qu'un Français, en 
Italie, trouve le secret d'anéantir mon bonheur en un 
instant. Je suis dans le ciel, savourant avec délices 
les illusions les plus douces et les plus folles ; il me 
tire par la manche pour me faire apercevoir qu'il 
tombe une pluie froide, qu'il est minuit passé, que 
nous marchons dans une rue privée de réverbères, 
et que nous courons le risque de nous égarer, de ne 
plus retrouver notre auberge, et peut-être d'être 
volés. Voilà ce qui m'est arrivé ce soir : l'abord du 
compatriote est mortel pour moi. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 39 

Comment expliquer cet effet nerveux et cet agréa- 
ble pouvoir de tuer le plaisir des beaux-arts que 
possède l'amabilité française ? Est-elle jalouse d'un 
plaisir qu'elle et impuissante à partager ? Je crois 
plutôt qu'elle le trouve une affectation ridicule *. 

27 octobre. — Madame Marini * m'a procuré un 
billet pour le bal que les négociants donnent ce soir 
à leur cashi de San Paolo. Rien n'a été plus difficile. 
Avec mon billet, et en parlant milanais serré *, je 
viens d'engager le portier à me laisser voir le local. 
L'air de bonhomie qu'il faut prendre ici et ma qua- 
lité de Français ont plus fait que la manda 
(l'étrennc). 

Les riches négociants de Milan, dont le bon sens 
tranquille et le luxe tout en agréments réels et sans 
aucun faste me rappellent le caractère hollandais, 
se sont réunis au nombre de quatre cents pour 
acheter à fort bon compte, dans la rue San Paolo, 
ce qu'on appelle ici un palazzo. C'est un grand 
hôtel, bâti en pierres que le temps a noircies. La 
façade n'est point un mur plat, comme celle des 
maisons de Paris. Il y a un ordre étrusque au rez-de- 
chaussée, et au premier étage des pilastres. C'est 
un peu comme ce qu'on appelle à Paris le palais 
de la Chambre des Pairs. En faisant gratter le palais 
de cette Chambre, on a ôté à l'architecture tout le 
charme des souvenirs, ce qui est adroit pour une 
Chambre aristocratique. S'il avait pu passer par 



40 STENDHAL 

la tête des négociants de Milan de faire un tel 
■outrage à leur casin de San Paolo, les bottiers et les 
menuisiers qui ont leurs boutiques dans cette rue, 
l'une des plus passagères * de la ville, en eussent fait 
des gorges chaudes. 

Il y a ici une commisssion di ornato (de l'orne- 
ment) ; quatre ou cinq citoyens connus par leur 
amour pour les beaux-arts, et deux architectes, 
composent cette commission, qui exerce ses fonc- 
tions gratuitement. Toutes les fois qu'un proprié- 
taire touche au mur de face de sa maison, il est 
tenu de communiquer son plan à la municipalité, 
qui le transmet à la commission di ornato. Elle 
donne son avis. Si le propriétaire veut faire exécuter 
quelque chose de par trop laid ^, les membres de 
la commission di ornato, gens considérables, se 
moquent de lui dans les conversations. Chez ce 
peuple né pour le beau, et où d'ailleurs parler poli- 
tique est dangereux ou désespérant, on s'occupe un 
mois de suite du degré de beauté de la façade d'une 
maison nouvelle. Les habitudes morales de Milan 
sont tout à fait républicaines, et l'Italie d'aujour- 
d'hui n'est qu'une continuation du moyen âge *. 
Avoir une belle maison dans la ville donne plus de 
considération que des millions en portefeuille. Si la 
maison est remarquable par sa beauté, elle prend 



1. Par exemple, la façade en bois peint en bronze, derrière 
■les colonnes du théâtre Favart. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 41 

tout de suite le nom du }>ro})riétaii'e. Ainsi l'on vous 
dit : Les tribunaux sont telle rue, dans la casa Cle- 
rici. 

Faire bâtir une belle maison confère à Milan la 
véritable noblesse. Depuis Philippe II, le (gouverne- 
ment a toujours été regardé ici comme un être mal- 
faisant qui vole quinze ou vingt millions par an ; 
on se moquerait fort des gens qui prétendraient 
défendre ses mesures ; ce ridicule excessif ne serait 
même pas compris. Le gouvernement n'a absolu- 
ment aucune prise sur l'opinion. II va sans dire qu'il 
y a eu exception pour Napoléon de 1796 à 1806, 
époque où il renvoya le corps législatif, pour lui 
avoir refusé l'impôt de V enregistrement des actes. 
De 1806 à 1814, il n'eut pour lui que les riches et 
les nobles. La femme d'un riche banquier, madame 
Bignami *, refusa, dit-on, d'être dame du palais, parce 
qu'on voyait que le prince Eugène, véritable mar- 
quis français, beau, brave et fat, ne prisait que la 
noblesse, et aristocratisait constamment les mesures 
de son beau-père. L'honnête maréchal Davoust eût 
convenu à ce pays pour vice-roi. Il avait la prudence 
italienne. 

L'architecture me semble plus vivante en Italie 
que la peinture ou la sculpture. Un banquier mila- 
nais sera avare cinquante années de sa vie, pour 
finir par bâtir une maison, dont la façade lui coû- 
tera cent mille francs de plus que si elle était un 
simple mur. La secrète ambition de tous les citoyens 



42 



STENDHAL 



de Milan, c'est de bâtir une maison, ou du moins de 
renouveler la façade de celle qu'ils tiennent de leur 
père. 

Il faut savoir que l'architecture fut pitoyable 
vers 1778, quand Pier Marini construisait le théâtre 
de la Scala, qui est un modèle pour les agréments 
de l'intérieur, mais non certes pour ses deux façades. 
On se rapproche maintenant de la simplicité antique. 
Les Milanais ont trouvé une certaine proportion., 
remplie de grâce, entre les pleins et les i'ides de la 
façade d'une maison. L'on cite deux architectes, 
M. le marquis Cagnola, qui a fait la porte de Marengo, 
et M. Canonica, à qui l'on doit plusieurs théâtres ; 
Carcano, le plus armonico (sonore) de tous, le théâtre 
Re, etc. 

J'ai été présenté à quelques riches Milanais qui 
ont le bonheur de bâtir. Je les ai trouvés sur leurs 
échelles, passionnés comme un général qui livre 
bataille. J'ai monté moi-même aux échelles. 

J'ai trouvé des maçons remplis d'intelligence. 
Chacun d'eux juge la façade adoptée par l'arclii- 
tecte. Pour la distribution intérieure, ces mai- 
sons m'ont paru inférieures à celles de Paris. En 
Italie, on imite encore les distributions des palais 
du moyen âge, bâtis à Florence vers 1350 et ornés 
depuis par Palladio et ses élèves (vers 1560). L'ar- 
chitecture avait alors pour but de satisfaire à des 
besoins sociaux qui n'existent plus. Les chambres 
à coucher des Italiens me sembleraient la seule 



ROME, NAPLES ET FLORENCE Ij 

chose à conserver : elles sont élevées, fort saines et le 
contraire des nôtres. 

Les quatre cents propriétaires du casin de San 
Paolo viennent de dépenser un argent fou pour 
orner leur palazzo. La salle de bal, qui est toute 
neuve et magnifique, m'a semblé plus vaste que la 
première salle du Musée du Louvre. Ils ont employé 
les meilleurs peintres, ce qui n'est pas beaucoup 
dire, pour peindre le plafond. En revanche, il v a des 
ornements en bois et en pajner mâché imitant le 
marbre, qui sont du goût le plus noble et d'une beauté 
frappante. Napoléon avait établi ici une école del- 
Vornalo et une école de gravure, qui ont rempli le but 
de ce grand roi. 

Le caractère de la beauté en Italie, c'est le petit 
nombre des détails et, par conséquent, la grandeur 
des contours. (Je supprime ici quatre pages de phi- 
losophie, peu intelligibles pour qui n'aime pas la 
peinture avec passion). 

Je trouve que le casin de San Paolo inspire le 
respect. Les palais de nos ministres ont l'air d'un 
boudoir surdoré ou d'une boutique fort élégante. 
Rien de plus convenable, quand le ministre est 
un Robert Walpole, achetant des votes et vendant 
des places. Cette physionomie de l'architecture 
d'un bâtiment, qui inspire un sentiment d'accord 
avec sa destination, s'appelle le style. Comme la plu- 
part des bâtiments doivent faire naître le respect 
et même la terreur, par exemple une église catJio- 



44 STENDHAL 

îique *, le palais d'un roi despote, etc., souvent 
quand on dit en Italie : « Ce bâtiment est plein de 
style », entendez : « Il inspire le respect ». Les pédants, 
quand ils parlent de style, veulent dire : « Cette 
architecture est classique, elle imite le grec, ou du 
moins une certaine nuance de grec francisé, comme 
V I phi génie de Racine imite celle d'Euripide. » 

« La rue Dei Nobili, à Milan, a une fort belle archi- 
tecture », vous dit-on ; entendez qu'elle est horri- 
blement triste et sombre. Je ne rirais pas de huit 
jours si j'habitais le palais Arconati. 

Ces palais me rappellent toujours le moyen âge, 
les conspirations sanglantes des Visconti (1301) et 
les passions gigantesques du xrv^ siècle. Mais je suis 
le seul à avoir de ces idées. Les possesseurs de ces 
palais si grandioses soupirent pour un petit appar- 
tement sur le boulevard de Gand, à Paris. Ce qu'il 
y a de plus semblable aux Français ici, ce sont les 
gens fort riches. Ils ont de plus que nous l'avarice, 
qui est une passion très commune parmi eux, et qui 
lutte plaisamment avec une forte dose de petite 
vanité. Leur seule dépense, ce sont les chevaux, 
j'en ai vu plusieurs de trois, quatre, cinq mille francs. 
Un fat milanais penché sur son cheval * forme un 
ensemble bien plaisant. J'oubliais de dire que tous 
les jours, à deux heures, il y a Corso, où tout le 
monde paraît à cheval ou en voiture. Le Corso a lieu 
à Milan, sur le bastion, entre la Porta Rense et la 
Porta No<t>a. Dans la plupart des villes d'Italie, c'est 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 45 

la rue principale qui sert de Corso. Jamais l'on ne 
manque ni le Corso ni le théâtre. 

Les nobles Lombards ne mangent guère que le 
tiers de leur revenu ; ils en dépensaient le double 
avant la révolution de 179G. Deux ou trois ont vu le 
feu sous Napoléon. Leurs mœurs sont décrites avec 
vérité dans les petites pièces de vers de Carline 
Porta *, en milanais. 

28 octobre, à 5 heures du matin, en sortant du bal. — 
Je pars dans quatre heures pour Desio, que je 
veux revoir à loisir. Si je n'écris en ce moment, je 
n'écrirai pas. Je cherche à me calmer, et à ne pas 
écrire une ode qui me semblerait ridicule dans trois 
jours. Mes papiers peuvent être saisis par la police 
autrichienne, je n'écrirai donc rien sur les intrigues 
secrètes qui sont de notoriété publique, et que mes 
amis m'ont fait remarquer. Je serais au désespoir 
de manquer à cette charmante société italienne, qui 
daigne parler devant moi comme devant un ami. 
La police autrichienne ignore tout ce qu'elle ne 
trouve pas écrit. Il y a de la modération dans cette 
idée. 

Je sors du casin de San Paolo. De ma vie je n'ai 
vu la réunion d'aussi belles femmes ; leur beauté 
fait baisser les yeux. Pour un Français, elle a un 
caractère noble et sombre qui fait songer au bonheur 
des passions bien plus qu'aux plaisirs passagers 
d'une galanterie vive et gaie. La beauté n'est 



46 STENDHAL 

jamais, ce me semble, qu'une promesse de bonheur*. 

Malgré la tristesse sévère, nécessitée par l'orgueil 
tracassier et grognon des maris anglais, et la sévé- 
rité de la terrible loi nommée Improper, le genre de 
beauté des Anglaises est beaucoup plus d'accord 
avec le bal ^. Une fraîcheur sans égale et le sourire 
de l'enfance animent leurs beaux traits, qui ne font 
jamais peur, et semblent promettre d'avance de 
reconnaître un maître absolu dans l'homme qu'elles 
aimeront. Mais tant de soumission laisse concevoir 
la possibilité de l'ennui, tandis que le feu des yeux 
italiens détruit à jamais jusqu'à la moindre idée de ce 
grand ennemi de l'amour heureux. lime semble qu'en 
Italie, même auprès d'une demoiselle payée, l'on 
ne doit pas craindre l'ennui. Le caprice veille pour 
écarter le monstre. 

Les figures d'hommes du bal de cette nuit au- 
raient offert des modèles magnifiques à un sculp- 
teur comme Danneker ou Chantrey, qui fait des 
bustes. Mais un peintre en eût été moins content. 
Ces yeux si beaux et si bien dessinés m'ont semblé 
manquer quelquefois d'esprit ; le fier, l'ingénieux, 
le piquant, s'y lisent rarement. 

Les têtes de femmes, au contraire, présentent 
souvent la finesse la plus passionnée réunie à la plus 
rare beauté. La couleur des cheveux et des sourcils 
est d'un magnifique châtain foncé. Elles ont l'air 

1. Miss Bathurst *, Rome, 1824. (Note de 1826.J 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 47 

froid et sombre jusqu'à ce que quelque mouvement 
de l'âme vienne les animer. Mais il ne faut point 
chercher la couleur de rose des têtes de jeunes filles 
€t d'enfants anglais. Au reste, j'étais peut-être le 
seul, ce soir, à m'apercevoir de l'air sombre. J'ai vu, 
par les réponses de madame G..., l'une des femmes 
les plus spirituelles de ce pays, que l'air riant et 
conquérant que l'on trouve souvent au bal, en France, 
passerait ici pour une grimace. On se moquait fort 
de quelques femmes de marchands du second ordre 
qui se donnaient des yeux brillants pour avoir l'air 
de s'amuser. Je soupçonne pourtant que les belles 
Milanaises ne dédaigneraient pas cet air-là si elles ne 
devaient passer qu'un quart d'heure au bal. Après 
quelques minutes, l'air qu'une femme donne à sa 
figure devient grimace, et, dans un pays méfiant, 
la grimace doit être le comble du mauvais goût. 
N'êtes-vous agité par aucune nuance de passion ? 
laissez vos traits au repo-i, si l'on me permet cette 
expression. C'est alors que les beaux traits des 
femmes italiennes prenaient pour moi, étranger, 
l'air sombre et presque terrible. Le général Bubna *, 
qui a été en France, et qui joue ici le rôle d'esprit 
léger et à bons mots, disait ce soir : « Les femmes 
françaises se regardent entre elles, les Italiennes 
regardent les hommes. » C'est un homme très fin, 
qui a le secret de se faire bien venir, tout en étant le 
chef de la tyrannie étrangère. 

Avant ce bal, je n'avais jamais vu la vanité en 



48 STENDHAL 

Italie. On danse successivement une valse, une 
monférine et une contre-danse française. On a 
commencé à arriver à dix heures. Jusqu'à minuit, 
la vanité a régné seule, excepté dans les beaux traits 
de madame.... On dit que son mari lui a déclaré 
que si Frascani, qu'il a la bonté de redouter encore 
(Frascani et madame... sont d'accord depuis deux 
ans), était au bal, il l'emmènerait, pour tout le car- 
naval, à sa campagne si sauvage de Trezzo. Ma- 
dame... a averti Frascani, qui n'a pas paru de 
toute la soirée. Depuis onze heures que l'on m'a 
donné cet avis, jusqu'à deux qu'elle a osé quitter le 
bal, l'expression de la gaieté, du contentement, 
ou même de la simple attention, n'a pas paru, je 
puis le jurer, sur cette belle ligure. 

« Mais vos maris sont donc jaloux ? disais-je à 
M. Cavaletti *, ancien écuyer de Napoléon. — Tout 
au plus pendant les deux premières années du ma- 
riage, me répondit-il ; mais cela est fort rare. C'est 
un beau métier que d'être jaloux quand on n'est 
pas amoureux ! Etre jaloux de sa maîtresse, 
passe. » 

Grâce à cet ancien ami et à deux ou trois per- 
sonnes auxquelles il a présenté un Français qui nest 
ici que pour trois semaines, et devant lequel on peut 
tout dire (c'étaient ses termes), bientôt ce bal n'a 
plus été pour moi insignifiant comme un bal masqué. 
J'ai connu les noms et les intérêts. 

Vers minuit, la revue de toutes les toilettes étant 



ROME, NAPLES ET ILOUENCE 49 

finie, (elles étaient plus magnifiques qu'élégantes), 
la froide et dédaigneuse vanité a été remplacée peu 
à peu sur les physionomies par un intérêt plus 
agréable à voir. Le ridicule, pour une jolie femme 
en ce pays-ci, c'est de ne pas avoir de tendre enga- 
gement. Ces liaisons durent huit ou dix ans, souvent 
toute la vie. Tout cela m'a été conté presque aussi 
clairement que je l'écris, par madame M.... Quand 
une jeune femme passe, au bout d'un an de mariage, 
pour n'être pas amoureuse de son mari, et ne prend 
intérêt à personne, on dit, en haussant les épaules : 
E una sciocca * (c'est une oie), et les jeunes gens 
la laissent se morfondre sur sa banquette. J'ai vu 
ce soir, ou j'ai cru voir toutes les nuances des diffé- 
rents degrés d'intérêt. La belle figure du jeune 
comte Botta, en regardant madame R..., expri- 
mait fort bien l'amour avant la déclaration. On 
dit en France qu'un amant heureux joue un pauvre 
rôle au bal ; pour peu qu'il soit passionné, il se voit 
le public pour rival. A Milan, on ne l'oublie qu'une 
heure, pour la revue des toilettes. 

Il faut au moins dix lignes en français pour louer 
une femme avec délicatesse. Je ne dirai donc rien 
des grâces et de l'esprit à la ^sa^bonne de madame 
Bibin Catena. Madame C... m'a fait voir bien des 
physionomies jalouses vers les deux heures. Le 
comte N..., désespéré, a quitté le bal. La femme 
qu'il sert (che serve) l'a cherché avec anxiété dans 
les huit ou dix salles où l'on jouait, dans les salles 

Rome, Naples kt Florence, I 4 



50 STENDHAL 

à demi éclairées par des lampes d'albâtre, où l'on 
se reposait ; ensuite, une tristesse frappante s'est 
emparée de cette belle figure ; elle ne s'est plus inté- 
ressée à rien, et, pour pouvoir rendre compte de sa 
soirée, elle est allée se placer à une table de jeu 
à côté de gens connus per avère altre amicizie (pour 
être engagés ailleurs). Le mot amore se prononce 
fort rarement ici. J'ai toutes les peines du monde 
à écrire en français les remarques que l'on m'a fait 
faire cette nuit. Nous n'avons réellement point 
d'équivalents pour toutes ces choses-là, dont on ne 
parle jamais en France, et qui, d'ailleurs, y sont 
probablement fort rares. Ici on ne parle d'autre 
chose. Aussi, quand la conversation périt en Italie, 
ce n'est pas par ennui, mais par prudence. 

Les Italiens aiment fort peu la danse. Dès une 
heure du matin, on ne voyait plus danser que les 
étrangers ou les gens sans affaires. Trois ou quatre 
beaux officiers allemands, bien blonds, valsent 
toujours : on a d'abord admiré leur bonne grâce, 
et l'on finit par se moquer de leurs figures rouges, 
et de la peine di facchino (de portefaix) qu'ils se 
donnent. Ces pauvres jeunes gens, qui ne sont reçus 
que dans quelques maisons fort ultra et ennuyeuses, 
affichent ainsi leur bonne mine pour tâcher de faire 
fortune. Le lendemain on les voit, fixes comme des 
termes, au parterre de la Scala ; ils regarderont 
quatre heures de suite une jolie femme avec laquelle 
ils ont dansé ; ils se présentent à elle le dimanche à 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 51 

l'église ; chaque soir, au Corso, ils caracolent à che- 
val auprès de sa portière. 

Une Française bien jolie, madame la comtesse 
Ag..., a été comptée parmi les douze plus jolies 
femmes du bal *. On citait mesdames Litta, Rughetta, 
Ruga, Maïnoni, Ghirlanda, de Varèse, la comtesse 
C..., de Mantoue, et une belle Espagnole, madame 
Carmelita L.... 

Les jeunes gens portent ici beaucoup de cheveux 
et des nœuds de cravate énormes. On reconnaît 
des gens accoutumés à voir de la peinture à fresque 
ordinairement colossale. M. Izimbardi * m'a fait 
remarquer que les femmes de la haute noblesse 
affectent de parler du nez. J'ai entendu l'une d'elles 
dire d'une autre femme : A-t-elle du sang bleu ? ce 
qui veut dire : Est-elle i>raiment noble? et j'ai eu la 
sottise de rire aux éclats {sang bleu se prononce de 
même en milanais et en français). 

On m'a présenté à M. Peregô, homme de génie ; 
c'est à lui que l'on doit les décorations du théâtre 
de la Scala que j'ai tant admirées. Il a dirigé cer- 
taines parties de l'ornement du magnifique Casin 
oii j'ai passé sept heures avec tant de plaisir. C'est 
à ce bal aussi que j'ai été présenté à MM. Romagnosi 
et Tommaso Grossi. J'y ai vu Vincenzo Monti. La 
dévotion de M. Manzoni l'a, dit-on, empêché d'y 
paraître. Il traduit V Indifférence de M. de Lamen- 
nais. A cela près, homme comparable à lord Byron 
pour le lyrique. 



52 STENDHAL 

30 octobre. — Tout ce que je puis dire des habi- 
tudes morales ou de la manière d'aller à la chasse 
du bonheur en Italie, je ne le sais que par des récits 
qui ont pu être trompeurs. Ces choses-là ne se voient 
pas ai'ec les yeux de la tête, comme disait Napoléon. 
Supposez que le mur mitoyen qui sépare votre 
cabinet de la maison voisine devienne tout à coup 
transparent, vous verrez une scène entre une 
femme et deux hommes, qui ne vous intéressera 
point. Vous ignorez ce que ces gens-là sont les uns 
pour les autres. Que l'on vous conte leur histoire, 
l'avant-scène de la conversation visible à cause du 
mur transparent, et peut-être serez-vous vivement 
touché. 

J'ai entrevu quelques scènes ; mais j'avoue que 
je ne sais que par des récits tout c i qui les rend inté- 
ressantes pour moi. Les nigauds qui, en voyageant^ 
ne parlent qu'aux garçons d'auberge, aux ciceroni, 
à la blanchisseuse et à leur banquier, pendant 
l'unique dîner qu'ils en reçoivent, me taxeront 
d'exagération, de mensonge, etc., etc. Je les engage 
à fermer le livre. 

Combien l'on est plus inattaquable en se bornant, 
comme tous les voyageurs, à compter les tableaux 
d'une galerie ou les colonnes d'un monument ! 
Mais, si l'on a le talent de couper ces sortes de pro- 
cès-verbaux par des systèmes puérils en style 
emphatique sur l'origine des monuments, sur le pas- 
sage de la civilisation des Egyptiens aux Etrusques^ 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 53 

€t des Etrusques aux Romains, à l'instant ces mêmes 
nigauds vous trouvent admirable. 

Que de périls à parler de mœurs ! Les nigauds qui 
ont voyagé diront : « Cela n'est ])as vrai, car j'ai 
passé cinquante-deux jours à Venise, et je ne l'ai 
pas vu. » Les nigauds casaniers diront : « Cela est 
indécent, car l'on n'en agit pas ainsi rue Moufîe- 
tard. » 

Un voyageur anglais, homme d'esprit, nommé 
John Scott, vient d'être tué en duel pour avoir 
imprimé un certain paragraphe. C'est dommage ; 
il était en passe de parvenir aux premiers honneurs 
littéraires de son pays ; il venait de faire la conquête 
de tous ses compatriotes qui ont mal au foie, en 
publiant un voyage en France, où il nous accable 
d'injures. Les héritiers de John Scott lui ont joué 
le mauvais tour d'impiimer le journal d'un voyage 
à Milan, auquel il travaillait. Ce journal n'est encore 
orné d'aucun mensonge : c'est la hase toute nue du 
voyage futur. On y voit que John Scott n'a parlé 
absolument à Milan qu'à des garçons de café, à son 
maître d'italien, et à quelque malheureux custode 
de monuments publics. 

Pour ne citer aussi que les morts parmi les voya- 
geurs compteurs de colonnes, cherchez les voyages 
de M. Millin en Italie. ^L Millin étant à Rome, en 
1806, \i crois, rentre chez lui désespéré. « Qu'avez- 
vous ? lui dit un savant qui se trouvait là. — Ce que 
j'ai ! ce que j'ai ! Denon est ici ; savez-vous ce qu'il 

Rome. Naples et Florence, I 4. 



54 STENDHAL 

dépense par jour ? Cinq cents francs I Je suis un 
homme perdu. Que va dire Rome de moi ? » 

2 novembre. — Madame M... V..., qui ressemble 
en beau à la charmante Hérodiade de Léonard de 
Vinci *, et chez qui j'ai découvert un tact parfait 
pour les beaux-arts, m'a dit hier à une heure du 
matin : « Il fait un beau clair de lune, je vous con- 
seille d'aller voir le Dôme (la cathédrale), mais il 
faut vous placer du côté du Palazzo Reg'in. » 

J'y ai trouvé le plus beau silence. Ces p;yT*amides 
de marbre blanc, si gothiques et si minces, s'élan- 
çant dans les airs et se détachant sur le bleu sombre 
d'un ciel du Midi garni de ses étoiles scintillantes, 
forment un spectacle unique au monde. Bien plus, 
le ciel était comme velouté, et d'accord avec les 
rayons tranquilles d'une belle lune. Une brise 
chaude se jouait dans les passages étroits qui, de 
quelques côtés, environnent la masse énorme du 
Dôme. Moment ravissant. 

C'est à Napoléon que l'on doit la façade demi- 
gothique et toutes les aiguilles (guglie) du côté du 
midi, vers le Palazzo Regio (1805-1810). La co- 
lonne, découpée à jour, et formée d'un filigrane de 
marbre blanc, que l'on aperçoit de plusieurs lieues 
et qui porte la statue colossale de la Madone, fut 
élevée sous Marie-Thérèse. 

Jean Galeas Visconti, celui qui, après avoir vaincu 
et pris son oncle Barnabô, le fit empoisonner dans 



nOME, NAPLES ET FLORENCE 55 

le château si pittoresque de Trezzo, fonda la cathé- 
drale de Milan (il Duomo), en 1386, peut-être pour 
apaiser la Vierge. Il commença aussi cette bonbon- 
nière de marbre sans dignité, appelée la Chartreuse 
de Pavie. 

On doit à M. Franchetti, ancien auditeur au Con- 
seil d'Etat, un bel ouvrage sur le Dôme de Milan. 
M. Litta, qui, sous le titre suranné d'Histoire des 
Familles illustres d'Italie, publie des gravures fort 
soignées et un texte explicatif exempt de men- 
songes, a donné un beau trait du tombeau de Jean- 
Jacques de Médicis *, dessiné par j\Iichel-Ange, et 
placé dans le Dôme. Les artistes du xiv^ siècle pra- 
tiquèrent sur les piliers extérieurs de cette énorme 
masse gothique plus de deux mille niches de toute 
grandeur, dans lesquelles on a mis tout autant de 
statues. Telle statue, placée à cent pieds de terre, 
n'a pas trente pouces de proportion. Il y a, derrière 
le grand autel, des fenêtres de soixante pieds de 
haut sur trente de large. INIais les vitraux colorés 
conservent aux cinq navale de l'intérieur le beau 
sombre qui convient à la religion qui prêche un 
enfer éternel *. 

On trouve près du grand autel, au midi, un pas- 
sage souterrain et ouvert au public, qui, de l'inté- 
rieur de l'église, conduit sous le portique de la cour 
de l'archevêché. Les personnes qui aiment à se voir 
s'y rencontrent par hasard. Le cocher et le laquais, 
qui, peut-être, sont des espions, attendent à la porte 



56 STENDHAL 

de l'église. A côté de ce passage, le cicérone vous 
fait remarquer une statue de saint Barthélémy, 
écorché et portant gaillardement sa peau en ban- 
doulière, fort estimée du vulgaire, et qui pourrait 
figurer avantageusement dans un amphithéâtre 
d'hôpital, si elle n'était remplie de fautes d'ana- 
tomie. J'ai dit cela ce soir dans la loge de ma- 
dame F... ; on s'est tu. J'ai vu que je venais 
d'offenser le patriotisme d^ antichambre, et je me suis 
hâté de sortir. En général, dans la société italienne, 
même la plus spirituelle, il faut se comporter 
comme à la cour, et ne jamais rien blâmer de ce qui 
est italien. 

3 novembre. — On fait d'immenses préparatifs 
pour la fête de demain, San Carlo, qui est, après ou 
avant la Madone, le véritable dieu des Milanais. 
On revêt de damas rouge la base des énormes 
piliers gothiques du Dôme. On accroche à trente 
pieds de haut une quantité de grands tableaux 
représentant les traits principaux de la vie de saint 
Charles. J'ai passé deux heures au milieu des ou- 
vriers à écouter leurs propos. A chaque instant 
Napoléon est mêlé à saint Charles. Tous deux 
sont adorés. 

Me trouvant disposé à voir des églises, je suis allé 
visiter la fameuse église de la Madone, près de la 
porte de San Celso. Cet édifice curieux rappelle la 
forme primitive des églises chrétiennes, fort oubliée 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 57 

maintenant. II s'y trouvait, comme dans les théâtres 
actuels, cinq ou six sorte- de places différentes, 
aiïectées aux diverses situations de l'âme des 
fidèles. J'ai admiré l'égalise, Fon petit portique 
intérieur et lis quatre pendentifs peints à fresque 
par Appiani. 

Au retour, j'ai vu les magnifiques colonnes an- 
tiques de San Lorenzo. Il y en a seize. Elles sont 
rangées sur une ligne droite, cannelées, d'ordre 
corinthien, et hautes de vingt-cinq à trente pieds. 
Il faut, pour les admirer, un œil accoutumé déjà 
à séparer les ruines de la vénérable antiquité de 
toutes les petitesses dont les a surchargées la pué- 
rilité moderne. Une ruine devrait être entourée 
d'une grille de fer comme un carré de fleurs au 
jardin des Tuileries, et, si elle tombe, raffermie avec 
des crampons de fer ou par un éperon de briques 
peint en vert foncé, comme on m'a dit qu'on l'a 
pratiqué au Colysée, à Rome. L'église de San 
Lorenzo, bâtie derrière les seize colonnes antiques, 
m'a amusé par sa forme originale. 

Un petit bossu qu'on m'a fait voir a, ce me semble, 
un vrai talent pour l'architecture. La porte de 
Marengo (débaptisée par les ultra du pays) est belle, 
sans être copiée de l'antique, tandis que la Bourse 
de Paris ne sera qu'une copie d'un temple grec. 
Or il ne pleut en Grèce que pendant un mois, et à 
Paris il pleut deux cents fois par an. Cette aveugle 
imitation de l'antique, qu'on appelle classicisme 



58 STENDHAL 

dans les lettres, l'architecture pourra-t-elle jamais 
s'en débarrasser ? Une Bourse, calculée d'après les 
convenances de notre climat pluvieux, serait laide 
à voir ; ne vaut-il pas mieux produire du beau à tort 
ou à raison ? 

Pour que les portiques de la Bourse de Paris 
pussent garantir de la pluie, il faudrait des colonnes 
de quinze pieds de haut, tout au plus. Il faudrait 
une halle immense et couverte, pour les voitures 
qui attendent. 

J'ai fini mes courses par la Cène de Léonard de 
Vinci au couvent délie Grazie, où j'ai passé deux 
heures. Ce soir, au café de l'Académie, M. Izimbardi 
m'a dit : « Quel prêtre homme de génie établit jadis 
l'usage de manger des pois chiches le 4 novembre, 
jour de la Saint -Charles ? L'enfant de quatre ans 
est frappé de cette singularité, et adore saint 
Charles. » — M. Melchior Gioja pense qua ces pois 
chiches sont un vestige du paganisme. Mon igno- 
rance m'empêche d'avoir un avis. Demain, je man- 
gerai des pois chiches chez madame C... Je suis 
surpris de cette invitation, les Milanais ne prient 
jamais à dîner : ils ont encore des idées espagnoles 
sur le luxe qu'il faut déployer en ces occasions. 

5 novembre. — Je suis allé tous ces soirs, vers les 
une heure du matin, revoir le Dôme de Milan. 
Eclairée par une belle lune, cette église offre un 
aspect d'une beauté ravissante et unique au monde. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 59 

Jamais l'architecture ne m'a donné de telles 
sensations. Ce marbre blanc découpé en filigranes 
n'a certainement ni la magnificence ni la solidité 
de Saint-Paul de Londres. Je dirai aux personnes 
nées avec un certain tact pour les beaux-arts : « Cette 
architecture brillante est du gothique sans l'idée 
de mort ; c'est la gaieté d'un cœur mélancoliqu3 ; 
et, comme cette architecture dépouillée de raison 
semble bâtie par le caprice, elle est d'accord avec 
les folles illusions de l'amour. Changez en pierre 
grise le marbre éclatant de blancheur, et toutes les 
idées de mort reparaissent. » Mais ces choses sont 
invisibles au vulgaire et l'irritent. En Italie, ce vul- 
gaire est le petit nombre : il est l'immense majorité 
en France. 

La façade demi-gothique du Dôme n'est pas belle, 
mais elle est bien jolie. Il faut la voir éclairée par la 
lumière rougeâtre du soleil couchant. On m'assure 
que le Dôme est, après Saint-Pierre, la plus vaste 
église du monde, sans excepter Sainte-Sophie. 

Je suis allé me promener en sédiole à Marignan, 
le champ de gloire de François P^, sur la route de 
Lodi. La sédiole est une chaise posée sur l'essieu 
qui réunit deux roues très hautes. On fait trois 
lieues à l'heure. Au retour, vue admirable du Dôme 
de Milan, dont le marbre blanc, s'élevant au-dessus 
de toutes les maisons de la ville, se détache sur les 
Alpes de Bergame, qu'il semble toucher, quoiqu'il 
en soit encore séparé par une plaine de trente milles. 



60 STENDHAL 

Le Dôme, vu à cette distance, est d'une blancheur 
parfaite. Ce travail des hommes si compliqué, cette 
forêt d'aiguilles de marbre, double l'effet pitto- 
resque de l'admirable contour des Alpes se déta- 
chant sur le ciel. 

Je n'ai rien vu au monde de plus beau que l'as- 
pect de ces sommets couverts de neige, aperçus à 
vingt lieues de distance, toutes les montagnes infé- 
rieures restant du plus beau sombre. 

6 novembre. — Le côté de l'église de San Fedele 
(architecture de Pellegrini), qu'on aperçoit en ve- 
nant du théâtre de la Scala par la rue San Gioi^anni 
aile case rotte, est superbe, mais dans le genre de 
la beauté grecque : cela est gai et noble, il n'y a pas 
d3 terreur. 

Ce petit endroit de Milan est intéressant pour qui 
sait voir la physionomie diS pierres rangées avec 
ordre. La rue San Giuseppe, la Scala, San Fedele, 
le palais Belgiojoso, la maison degli Omenoni, tout 
cela se touche. La grande salle de la Douane, rem- 
plie de ballots aujourd'hui, rend témoignage de la 
solidité des ornements placés dans les salons du 
xvi^ siècle. La galerie de Diane, aux Tuileries, est 
pauvre en comparaison. 

La place San Fedele a été augmentée par la démo- 
lition de la maison du comte Prina, ministre des 
finances sous Napoléon, assassiné, le 20 avril 1814, 
par les soins des partisans de l'Autriche et de quel- 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 61 

qucs libéraux aujourd'hui liiou repentants (du 
moins telle est la version commune). Le prêtre de 
San Giovanni, devant lequel nous venons de passer, 
refusa de faire ouvrir, pour le comte Prina, la grille 
de son église : on y aurait transporté le malheureux 
ministre, que le peuple avait déjà commencé à 
traîner par les pieds, mais qui n'était pas blessé 
mortellement. La lente agonie de ce malheureux 
dura trois heures. On raconte que les assassins 
gagés, voulant compromettre le peuple, firent tuer 
le comte Prina à coups de parapluie. La France n'a 
rien produit d'égal à ce Piémontais dans l'art 
d'extorquer et de dépenser de l'argent au profit 
d'un despote. Cet homme a laissé de grands éta- 
blissements : il avait du grandiose dans la tête. 
Un des côtés de la place déblayée après sa mort est 
formé par la façade du palais Marini, plus remar- 
quable par sa masse que par sa beauté (1555). 
Prina travaillait nuit et jour et volait peu ou points 
afin de devenir duc. En mars 1815 *, on destitua un 
préfet de police honnête homme, nommé Villa, je 
crois, qui informait sérieusement contre les assas- 
sins. M. Mlla avait déjà rempli trois chambres des 
restitutions faites par les gens qui avaient pillé la 
maison du malheureux ministre. Ils nommaient c|ui 
les avait payés. 

7 novembre. — On a voulu me faire admirer bien 
des choses à Milan ; mais mon parti est pris, je ver- 



62 STE>"DnAL 

rai toujours absolument seulles monuments célèbres. 
Tl faut réserver pour le goût endormi des voyageurs 
allemands ces bavardages de cicérone de toutes les 
classes. Rien ne révolte davantage les personnes 
susceptibles d'aimer les arts un joui ; cela rend 
injuste pour tout ce qui n'est pas parfait. Ici, le plus 
honnête homme du monde vantera, par honneur 
national, un palais ridicule et qui n'a de bon que sa 
masse. C'est ce que je viens d'observer tous ces jours- 
ci chez M. Reina, patriote de 1799, honoré par la per- 
sécution. A propos, ]M. Reina m'a prêté un opuscule 
bien curieux : c'est l'histoire de la déportation des 
patriotes lombards aux bouches de Cattaro, par 
M. Apostoli, bossu, qui avait peut-être autant d'es- 
prit que Chamfort. Rien n'est plus rare en Italie : la 
prolixité y étouffe Vesprit fra?ioais. 

Le plus extrême dénûment a forcé, dans ces der- 
niers temps, le pauvre Apostoli à se faire espion 
des Autrichiens. Il le disait à tous ses amis réunis 
au café de Padoue, et l'infamie ne l'avait point 
atteint. Ce bossu si brillant est, dit-on, mort de 
faim. Son livre est intitulé Lettere sirmien^i *. Il dit 
la vérité, même contre ses collègues de déportation. 
Il ne tombe jamais dans V importance et dans le 
vague qu'un déporté français n'eût pas manqué de 
mettre dans une relation de ce genre. 

J'ai admiré réellement, à Milan, le vue de la 
coupole du Dôme s'élevant au-dessus des arbres 
du jardin de la villa Belgiojoso, les fresques 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 63 

d'Appiani à cette même villa Belgiojoso, et son Apo- 
théose de Napoléon * au Palazzo Regio. La France 
n'a rien produit de comparable. Il ne faut pas des 
raisonnements pour trouver cela beau. Cela fait 
plaisir à l'œil. Sans ce plaisir en quelque sorte 
instinctif ou du moins non raisonné du premier 
moment, il n'y a ni peinture ni musique. — Cepen- 
dant j'ai vu les gens de Kœnigsberg arriver au 
plaisir, dans les arts, à force de raisonnements. Le 
Nord juge d'après ses sentiments antérieurs, le 
Midi d'après ce qui fait actuellement plaisir à ses 
sens. 

8 noi'embre. — Le Cirque, qui s'élève au milieu 
des Ijastions de la forteresse, changés en prome- 
nades et garnis de platanes qui, dans ce terrain fer- 
tile, en dix ans ont atteint cinquante pieds de hau- 
teur, est un autre bel ouvrage de Napoléon. Le fond de 
ce cirque se remplit d'eau, et j'y ai vu, il y a trois 
jours, trente mille spectateurs assister à une joute 
nautique où figuraient les bateliers du lac de Como. 
La veille, en l'honneur de l'arrivée d'un archiduc 
autrichien, j'avais vu des amateurs de chevaux, 
montés sur des chars antiques (bighe), se disputer 
le prix de la rapidité, en faisant quatre fois le tour 
de la spina du Cirque ^ Le peuple de Milan est fou 



1. Une ligne droite placée sur le grand diamètre de 
l'ellipse *. (^826.) 



•C4 



STENDHAL 



de ce spectacle, assez insignifiant pour moi. Je 
m'ennuyais, lorsque la course des bighe fut rempla- 
cée par le spectacle baroque et hideux de trente-six 
nains hauts de trois pieds et demi, que l'on renferme 
dans des sacs serrés sous le cou, et qui se disputent 
le prix de la course en sautant à pieds joints comme 
des grenouilles. Les culbutes de ces pauvres diables 
font rire le peuple ; et tout le monde est peuple 
•dans ce pays à sensations, même la jolie signora 
Formigini. 

Ce soir, je me suis plaint de cette inhumanité 
dans la loge d'une femme célèbre par son amabilité, 
sa disinvoltura et sa science. Elle m'a dit : « Les 
nains, dans ce pays-ci, sont fort gais. Voyez celui 
qui offre des fleurs aux dames à la porte de la 
Scala : il a l'humeur caustique. » Il y a peut-être mille 
citoyens de Milan qui n'ont pas trois pieds de haut : 
c'est l'effet de l'humidité et de la panera (crème 
•excellente de ce pays-ci, et que l'on ne trouve nulle 
part, pas même en Suisse). 

L'archiduc, pour qui les ultra placés à la munici- 
palité de Milan donnent ces fêtes, est un homme 
raisonnable, froid, mal mis, fort savant en statisti- 
que, en botanique et en géologie. Mais il ne sait pas 
parler aux femmes. Je l'ai vu se promenant à pied, 
au Corso, avec des bottes que mon valet de place 
ne jDorterait pas. — Un prince n'est qu'une cérémo- 
nie *, comme je ne sais qui répondit à Louis XVL 
On regrette l'amabilité et la vanité du prince 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 65 

Eugène, ([ui lui inspiraient un mot pour cliaque 
femme. Assez terne à Paris, le vice-roi était brillant 
à Milan, et passait pour fort aimable. Dans ce genre 
de mérite, personne ne peut le disputer aux Fran- 
çais. On annonce pour le 31 décembre l'entrée solen- 
nelle de rem])ereur François. Il n'aura aucun succès. 
Les Milanais ont fort peu d'entrain. A Paris, on 
agite des mouchoirs pour tout le monde, et l'on est 
presque de bonne foi dans le moment. Les jeunes 
gens de dix-sept ans, ici, sont silencieux et sombres ; 
nulle étourderie, nulle gaieté. Rien de plus rare que 
la gaieté, en Italie, car je n'appelle pas gaieté la joie 
d'une passion satisfaite. 

10 novembre. — J'ai fait neuf milles en sédiole sur 
les remparts de Milan élevés au-dessus du sol d'une 
trentaine de pieds, ce qui est considérable dans ce 
pays de plaine parfaite. Par l'étonnante fertilité 
de la terre, cette plaine offre partout l'aspect d'une 
forêt, et l'on ne voit pas à cent pas de soi. Les arbres 
ont encore toutes leurs feuilles aujourd'hui 10 no- 
vembre. Il y a des teintes de rouge et de bistre 
magnifiques. La vue des Alpes, dans le lointain *, 
à partir du bastion di porta Nova jusqu'à la porte 
de Marengo, est sublime. C'est un des beaux spec- 
tacles dont j'aie joui à Milan. On m'a fait distinguer 
le Rezegon di Lek et le mont Rosa. Ces montagnes, 
vues ainsi par-dessus une plaine fertile, sont d'une 
beauté frappante, mais rassurante comme l'archi- 

RoME, Xaplks et Florence, I 5 



66 STENDHAL 

lecture grecque. Les montagnes de la Suisse, au 
contraire, me rappellent toujours la faiblesse de 
l'homme et le pauvre diable de voyageur emporté 
par une avalanche. Ces sentiments sont probable- 
ment personnels. La campagne de Russie m'a 
brouillé avec la neige, non à cause de mes périls, 
mais par le spectacle hideux de l'horrible souffrance 
et du manque de pitié. A Wilna, on bouchait les 
trous dans le mur de l'hôpital avec des morceaux de 
cadavres gelés. Comment, avec ce souvenir, trouver 
du plaisir à voir la neige ? 

En descendant de sédiole, je suis allé au foyer de 
la Scala entendre la répétition de JMaometto, mu- 
sique de M. Winter ; c'est un Allemand célèbre. Il y 
a une prière sublime chantée par Galli, la Festa et 
la Bassi. On attend Rossini, qui va travailler sur le 
sujet de la Pie voleuse, que M. Gherardini arrange 
en italien. On dit que cet opéra s'appellera la Gazza 
ladra. C'est, ce me semble, un triste sujet et bien 
peu fait pour la musique. On dit beaucoup de mal 
de Rossini : c'est un paresseux, il vole les entrepre- 
neurs, il se vole lui-même, etc., etc. Oui, mais il y a 
tant de musiciens vertueux qui me font bâiller ! 

Hier, à la messe aux Servi, l'orgue a exécuté 
divinement les cantilènes les plus passionnées de 
Mozart et de Rossini : cantare pares. 

Que de gens intéressés à dire des horreurs d'un 
homme de génie qui se moque de toutes les supério- 
rités sociales ! On peut dire que, dans ce siècle de 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 67 

louanges mendiées, de compérage et de journa- 
lisme, y envie est la seule marque certaine d'un grand 
mérite. 

11 novembre. — Ce soir, chez l'aimable Bianca 
Milesi *, un sot, qui se mêle de musique, voulait nous 
persuader que Rossini est une espèce d'assassin. 
Cette rage de l'envie me donne un vif plaisir. Il 
paraît prouvé qu'à son dernier voyage, Rossini * 
a eu la hardiesse de venir raconter au café de l'Aca- 
démie, pavé d'espions, sa rapide bonne fortune avec 
madame la comtesse B.... J'y crois assez ; Rossini 
est fort bel homme, et le sentiment ne le rend pas 
timide. C'est peut-être la seule chose qui manque 
à son génie, mais c'est un grand moyen de succès. 

Je suis remonté ce matin sur la guglia del Duomo. 
On distingue Bergame, \dlle pittoresque située sur 
la première colline des Alpes, à trente milles d'ici 
(dix lieues). On voit les petites chapelles de la 
fameuse Madonna del Monte, près Varèse, égale- 
ment à dix lieues d'ici. Ainsi isolé * dans les airs au 
sommet de cette aiguille en filigrane, la vue des 
Alpes paraît gaie. 

L'architecture de la porta Nova, autre ouvrage 
de Napoléon, ressemble à une miniature exécutée 
avec sécheresse ; cela est d'aussi mauvais goût que 
les décorations des théâtres de Paris. (On arrive à la 
petitesse, dans les arts, pai l'abondance des détails 
et le soin qu'on leur donne). 



68 STENDHAL 

Le palais de Brera a un escalier et une cour qui 
produisent beaucoup d'effet, du moins quand on 
arrive du Nord. Peut-être, à mon retour de Rome, 
penserai-je différemment. Cela est fort petit, mais 
plus beau que la cour du Louvre, en exceptant la 
façade du couchant, qui, encore, n'est belle que par 
la sculpture. 

Saint Chai-les Borromée créa le collège de Brera 
en 1572. Cet homme avait une parcelle du génie de 
Napoléon ^, c'est-à-dire nulle petitesse dans l'esprit, 
et la force qui va directement au but. Pour servir 
le despotisme et la religion, il détruisit la force dans 
le caractère milanais *. On fréquentait les salles 
d'armes vers 1533 ; Castiglione insultait Maravi- 
glia, espion diplomatique de François I^'" ; saint 
Charles fit quitter l'épée à ce peuple, et l'envoya 
à l'office du chapelet. Je vois un buste sur une porte, 
à Brera, et une inscription qui m'apprend qu'un 
frère de l'ordre des Umiliati, excédé des sévérités 
de saint Charles, qui voulait des mœurs pures dans 
le clergé, et en cela était de bonne foi, lui tira un 
coup d'arquebuse et le manqua. Donato Farina 
essaya ce crime en 1569. Avant et depuis saint 
Charles, les curés du Milanais ont eu des maî- 
tresses *. Rien ne semble plus naturel, personne ne 
les blâme ; on vous dit avec simplicité : « Ils ne sont 

1. Saint Charles, né à Arona, à côté du colosse, en 1538, 
meurt à Milan en 1584. Il s'immortalisa pendant la peste 
de 1576. 



ROME, NAPLES ET FLOnENCE 69 

pas mariés *. » J'ai vu une (laiiu; tenir l)caucoup, uii 
dimanche matin, à ne pas manquer la messe qui fut 
célébrée par un prêtre son amant *. Cela est con- 
forme au concile de Trente, qui a déclaré que si le 
diable lui-même se déguisait en prêtre pour admi- 
nistrer un sacrement, le sacrement serait valable *. 

Vers cinquante ans, les prêtres du Milanais de- 
viennent ivrognes, ou bien ils se convertissent, sou- 
vent après la mort d'une maîtresse ; alors ils se 
livrent à des pénitences extraordinaires, et cherchent 
à persécuter leurs jeunes collègues. Dans ce cas, 
on se moque d'eux et on les hait. En 1792, les prêtres 
de toute l'Italie furent très scandalisés de la tenue 
décente des prêtres français émigrés *. 

Je vais souvent au musée de Brera. Le IMariage 
de la Vierge, tableau de la première manière de 
Raphaël, intéresse les savants. Ce tableau me fait 
la sensation de l'opéra de Tancrède de Rossini. La 
passion y est exprimée faiblement, mais juste. 
Aucun personnage n'est vulgaire, tous sont dignes 
d'être aimés ; c'est le contraire du Titien. 

Il y a une Agar du Guerchin, faite pour atten- 
drir les cœurs les plus durs et les plus dévoués à l'ar- 
gent ou aux cordons. 

On remarque les fresques de Luini, celui que j'ai 
tant admiré à Saronno. On les a transportées ici 
avec le morceau de mur sur lequel elles furent faites. 
Ce peintre est relevé à nos yeux par la chaleur fac- 
tice et l'affectation des artistes modernes. Il est 

Rome, Naples et Florence, I 5. 



70 STENDHAL 

froid, sans doute, mais il a des figures célestes ; c'est 
de la grâce tempérée par le calme du caractère, 
comme Léonard. Napoléon fit transporter à Brera 
les plus beaux tableaux de la galerie Zampieri, de 
Bologne, et entre autres plusieurs chefs-d'œuvre 
des Carrache. Ils ressuscitèrent la peinture (1590). 
Avant eux *, on peignait comme écrivaient Dorât, 
Voiture ou Marchangy. De nos jours, en France, 
David a fait une révolution semblable. Contempo- 
rain du Guide et des derniers grands hommes de 
cette école (1641), Malvasia, dans sa Felsina Pit- 
trice, écrit leur biographie sans reculer devant des 
détails peu nobles peut-être alors, aujourd'hui fort 
curieux. 

12 novemhre. — Il y a un mois que mon ami 
Guasco entra chez moi le matin, avec un grand jeune 
homme vêtu de noir et fort maigre, mais d'un air 
très distingué. C'était monsignor Ludovico de Brème, 
ancien aumônier du roi d'Italie Napoléon, et fils 
de son ministre de l'intérieur *. 

Je vais tous les jours dans la loge de j\I. de Brème 
à la Scala. C'est une société toute littéraire. On n'y 
voit jamais de femmes. M. de Brème a beaucoup 
d'instruction, d'esprit, et les manières du grand 
monde. Il est admirateur passionné de madame de 
Staël, et fort ami des lettres. Il me marque moins 
d'empressement parce que j'ai osé dire que madame 
de Staël n'avait jamais fait qu'un ouvrage : V Esprit 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 71 

des lois de la société. Du reste, elle rédigeait en beau 
style à effet les idées qu'elle avait entendu énoncer 
dans son salon. Quand cette femme d'esprit, la pre- 
mière improvisatrice de France, arriva en exil à 
Auxerre, elle débuta, dans l'aimable salon de ma- 
dame de la Bergerie, par se vanter huit jours de 
suite. Le cinquième jour, par exemple, elle parla 
uniquement de la beauté da son bras, mais elle n'en- 
nuyait pas. 

Comme M. de Brème est fort poli, je continue 
à me présenter presque tous les soirs dans sa loge. 
Je porte à ces messieurs des nouvelles de France, 
des anecdotes sur la retraite de Moscou, Napoléon, 
les Bourbons ; ils me payent en nouvelles d'Italie. 
Je rencontre dans cette loge Monti, le plus grand 
poète vivant, mais qui n'a nulle logique. Quand on 
l'a mis en colère contre quelque chose, il est d'une 
éloquence sublime. Monti est encore un fort bel 
homme de cinquante-cinq ans. Il a la bonté de me 
faire voir son portrait, chef-d'œuvre d'André 
Appiani. Monti est le Dante ressuscité au xviii^ siè- 
cle. Comme le Dante, il s'est formé en étudiant Vir- 
gile, et méprise les délicatesses monarchiques de 
Racine, * etc. Il y aurait trop à dire. 

Les paroles extrêmement énergiques, quoique 
offensant un peu la délicatesse ^, ne sont pas repous- 
sées par l'éloquence italienne. On sent à chaque pas 

1. Si on les traduisait en français. (1826.) 



72 



STENDHAL 



■que ce pays n'a pas eu, pendant cent cinquante ans, 
la cour dédaigneuse de Louis XIV et Louis XV. 
La passion ici ne songe jamais à être élégante. Or 
qu'est-ce c[u'une passion qui a le loisir de songer à 
quelque chose d'étranger ? 

Silvio Pellico, plein de raison et de bonne édu- 
cation, n'a peut-être pas dans l'expression toute la 
magnificence et toute la force de Monti. Or, en litté- 
rature, la force est synonyme d'influence, d'effet 
sur le public, de mérite. M. Pellico est bien jeune, 
et il a le malheur d'avoir * juste la position d'un 
homme sans nulle fortune, à qui un hasard barbare, 
au lieu du front d'airain d'un intrigant, a donné une 
âme généreuse et tendre. Les calomnies l'affligent. 
Comment voulez-<^ous que se venge un sot ? lui dis-je ; 
il me répond : « Le plus beau jour de ma vie sera celui 
<ie ma mort ^ ». L'amour est divinement peint dans 
sa Francesca da Rimini. 

Je trouve souvent, dans la loge de M. de Brème, 
M. Borsieri ; c'est un esprit français plein de viva- 
cité et d'audace. M. le marquis Ermès Visconti a des 
idées iort justes et assez claires, quoique grand admi- 
rateur de Kant. 

Si l'on voulait connaître le premier philosophe 
d'Italie, je crois qu'il faudrait choisir entre M. Vis- 
conti et M. Gioja, auteur de dix volumes in-4^, et 

1. M. Pellico sortira do la prison du S})ielljerg * à la fin 
de 1826. On annonce qu'il y a composé huit ou dix tragédies. 

(1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 73 

qui, chaque jour, est menacé de la prison *. Au reste, 
on trouve à Xaples, à ce que m'a dit madame Bel- 
monte, une école particulière de plnloso])hie. Mais 
j'aurais une pauvre idée d'un homme d'esprit habi- 
tant Xaples et qui ferait imprimer une explication 
métaphysique de l'homme et de la nature. Il y a 
des gens qui ont pris les devants ; ils ont fait déclarer 
officielle leur explication et pourraient bien envoyer 
à la potence le philosophe napolitain. Il n'y a pas 
«ncore dix-sept ans qu'appuyés par Xelson, ils se 
sont donné le plaisir de faire pendre tout ce qui 
avait de l'esprit à Naples *. Quel amiral français 
a jamais joué le rôle de ce Nelson, qui a une colonne 
à Edimbourg, le pays de la pensée et de V humanité ? 
Les peuples du Nord admirent, outre mesure, la 
vertu d'exposer sa vie, la seule qui ne soit pas sus- 
ceptible d'hypocrisie, et la seule que tous com- 
prennent. 

Ces sortes de vérités me nuisent beaucoup dans 
les sociétés prétendues philosophiques et où, cepen- 
dant, il y a des mensonges à respecter. Je suis mieux 
venu dans les sociétés de femmes ; on y est ennuyeux 
ou amusant, mais jamais odieux. 

j\I. Confalonieri, homme de courage et qui aime 
sa patrie, vient souvent dans la loge de M. de Brème. 
° M. Crisostomo Berchet * a fort bien traduit en 
italien quelques poésies de Bûrger. Il est impie gato 
(il a une place), et le bon sens qu'il porte dans ses 
vers italiens, tout étonnés de renfermer une idée, 



74 



STENDHAL 



pourrait bien le faire destituer. M. Trechi*, homme 
aimable et le plus français que j'aie rencontré en 
Italie, vient quelquefois égayer nos discussions litté- 
raires *. 

A Paris, je ne connais rien de comparable à cette 
loge où, chaque soir, l'on voit aborder successive- 
ment quinze ou vingt hommes distingués ; et l'on 
écoute la musique quand la conversation cesse d'in- 
téresser. 

Avant et après M. de Brème, je vais dans cinq ou 
six loges où la conversation est bien éloignée de 
prendre jamais la tournure philosophique. A Paris, 
on aurait des millions, que l'on ne pourrait pas se 
faire de telles soirées. Il pleut, il neige au dehors 
de la Scala, qu'importe ? Toute la bonne compagnie 
est réunie dans cent quatre-vingts loges de ce 
théâtre, qui en a deux cent quatre. La plus aimable 
de toutes ces loges (je prends le mot aimable dans 
le sens français : vif, gai, brillant, le contraire de 
l'ennui), c'est peut-être celle de madame Nina 
Viganô, fille de l'homme de génie qui a fait Mirra. 
Madame Nina, ou, comme l'on dit en italien de 
toutes les femmes, même des duchesses, et en par- 
lant d'elles, et devant elles, la Nina chante avec un 
charme unique les airs vénitiens de M. Perruchini et 
certains airs remplis de passion, composés autrefois 
pour elle par M. Caraffa. La Nina est un peintre en 
miniature qui, dans son genre borné, a cent fois plus 
de talent que de fameux peintres à l'huile *. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE /O 

Je n*ai garde de manquer aux soirées que cette 
personne aimable donne les vendredis, le seul jour 
de la semaine où il n'y ait pas spectacle à la Scala. 
Vers les une heure, quand nous ne sommes plus que 
huit ou dix, il se trouve toujours quelqu'un qui 
raconte des anecdotes fort gaies sur les mœurs de 
Venise vers 1790. Venise fut probablement, de 1740 
à 1796, la ville la plus heureuse du monde et la plus 
exempte des bêtises féodales ou superstitieuses qui 
attristent encore aujourd'hui le reste de l'Europe 
et l'Amérique du Nord. Venise était le contraire 
de Londres . surtout la sottise, nommée importance, 
y était aussi inconnue, hors des cérémonies poli- 
tiques, que la gaieté à la Trappe. Les anecdotes 
vénitiennes que la Nina nous a contées hier feraient 
un volume. Visite de madame B... * au patriarche, 
pour sauver un malheureux qu'on devait mener au 
supplice le lendemain, et qui y alla en effet, mais 
sur le i^assage duquel le patriarche ne manqua pas 
de se trouver. Un étranger un peu fat dit devant 
M. R... : « Ma foi, je pars content, j'ai eu la plus 
jolie femme de Venise. » Le lendemain, }>l. R..., 
suivi d'un laquais portant une énorme caisse de 
pistolets, va demander raison à l'étranger. La maî- 
tresse de R... est peu jolie et a cinquante ans. 
Venise était heureuse, et cependant la justice, sur 
procès entre particuliers, y était pitoyable, et la 
justice criminelle nulle. 

Dès qu'un ridicule se montrait à Venise, le len- 



7G 



STENDHAL 



demain il y avait vingt sonnets. L'aimable Nina les 
sait par cœur, mais ne les récite que lorsqu'on l'en 
prie bien sérieusement. 

Je crois à tout ce qu'elle nous dit de l'amabilité 
des Vénitiens, depuis que madame C... m'a pré- 
senté à M. le colonel Corner *. Simplicité de cet 
aimable jeune homme, qui a gagné au feu toutes ses 
croix, dont les aïeux étaient doges avant que les.... 
fussent nobles, et qui a déjà mangé deux millions. 
Partout ailleurs, quelle fatuité n'aurait pas un tel 
personnage ! 

Il a fort bien improvisé à un pique-nique que nous 
avons fait hier à la cassine des Pommes ; nous avons 
eu de très jolis vers, des idées agréables et nulle affec- 
tation. M. Ancillo *, apothicaire de Venise, homme 
charmant, nous a dit un ancien sonnet aristocra- 
tique sur la naissance du Christ. La satire chez Vol- 
taire exerce trop l'esprit ; la satire vénitienne est 
plus voluptueuse : elle joue avec une grâce infinie 
sur des idées fort connues. j\L Ancillo nous récite 
quelques poésies de M. Buratti. Si ce n'est pas la 
perfection, c'en est bien près. 

J'ai entrevu ce soir, chez la Nina, M. le comte 
Saurau, gouverneur de Milan. C'est un homme de 
beaucoup d'instruction, et, je soupçonne, d'esprit ; 
je pense qu'il n'est pas né noble, ce qui l'oblige à ne 
pas prendre le pouvoir en plaisanterie. J'ai vu, 
à quelque chose qu'il a dit sur Coriolan (ballet de 
Viganô), qu'il a ce tact fin pour les beaux-arts que 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 77 

l'on ne trouve jamais chez l'honinie de lettres fran- 
çais, à commencer par Voltaire. 

13 noy'emhre. — Je n'ose raconter les anecdotes 
d'amour. — Il y avait à Brescia, vers 1786, un 
comte Vitelleschi, homme singulier, dont l'énergie 
rappelle le moyen âge. Tout ce qu'on m'en a conté 
annonce un caractère dans le genre de Castruccio 
Castracani. Comme il était simple particulier, ce 
caractère se bornait à dissiper sa fortune en dépenses 
singulières, à faire des folies pour une femme qu'il 
aima, et enfin à tuer ses rivaux. Un homme regar- 
dant sa maîtresse, comme il lui donnait le bras : 
« Baisse les yeux ! » lui crie-t-il. L'autre continuant 
à la regarder fixement, il lui brûle la cervelle. De 
petits écarts de ce genre n'étaient que des pecca- 
dilles pour un patricien riche ; mais Vitelleschi ayant 
tué l'arrière-cousin d'un Bragadin (noble vénitien 
des grandes familles), il fut arrêté et jeté, à Venise, 
dans la fameuse prison à côté du Ponte dei Sospiri. 
Vitelleschi était fort bel homme et très éloquent. Il 
essaya de séduire la femme du geôlier, qui s'en 
aperçut. Le geôlier lui fit je ne sais quel tour de son 
métier, il le chargea de fers, par exemple. Vitel- 
leschi prit de là occasion de lui parler, et enfin, dans 
les fers, au secret, sans argent, il séduisit le geôlier, 
qui chaque jour trouvait du plaisir à venir passer 
deux heures avec son prisonnier. « Ce qui me tour- 
mente, disait Vitelleschi au geôlier, c'est que je suis 



78 STENDHAL 

comme vous ; j'ai de l'honneur. Pendant que je 
suis ici à pourrir dans les fers, mon ennemi se pavane 
à Brescia. Ah ! si je pouvais seulement le tuer et puis 
mourir * ! » Ces beaux sentiments touchent le 
geôlier, qui lui dit : « Je vous donne votre liberté 
pendant cent heures. » Le comte lui saute au cou. 
Il sort de la prison un vendredi soir ; une gondole le 
passe à Mestre ; une sédiole l'attendait avec des 
relais. Il arrive à Brescia le dimanche à trois heures 
après midi, et prend poste à la porte de l'église. 
Son ennemi sort après vêpres, il le tue, au milieu 
de la foule, d'un coup de carabine. Personne n'a 
l'idée d'arrêter le comte Vitelleschi ; il remonte 
en sédiole et rentre en prison le mardi soir. La sei- 
gneurie de Venise reçoit bientôt le rapport de ce 
nouvel assassinat : on fait venir le comte Vitel- 
leschi, qui paraît devant ses juges, pouvant à peine 
se traîner, tant il est affaibli. On lui lit le rapport. 
« Combien de témoins ont signé cette nouvelle 
calomnie ? dit Vitelleschi d'une voix sépulcrale. 
— Plus de deux cents, lui répond-on. — Vos Excel- 
lences savent cependant que, le jour de l'assassinat, 
dimanche dernier, j'étais dans cette maudite pri- 
son. Vous voyez le nombre de mes ennemis. » Cette 
raison ébranla quelques vieux juges ; les jeunes 
favorisaient Vitelleschi comme un homme singulier, 
et bientôt, à cause de ce nouvel assassinat, il fut 
mis en liberté. Un an après, le geôlier reçut, par la 
main d'un prêtre, cent quatre-vingt mille lire venete 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 79 

(90.000 fr.) ; c'était le prix d'une petite terre, la 
seule non hypothéquée qui restât au comte Vitel- 
leschi. Cet homme brave, passionné, bizarre, dont 
la vie ferait un volume, est mort dans un âge fort 
avancé, faisant toujours trembler ses voisins. Il a 
laissé deux filles et quatre fils, tous remarquables 
par la plus rare beauté. Il y a un conte plaisant 
d'une cheminée où il avait élu domicile, et où il 
vécut quinze jours pour épier sa maîtresse, qu'il 
eut la joie inexprimable de trouver fidèle. Elle 
accordait des rendez-vous à un jeune homme fort 
riche et qui l'aimait, afin d'en faire un mari pour 
sa fille. Vitelleschi, bien sûr de l'innocence de sa 
belle, tombe tout à coup, du haut de la cheminée 
où il se tenait, dans le foyer, et dit en riant au jeune 
homme stupéfait : « Tu l'as échappé belle ! Ce que 
c'est cependant que d'avoir affaire à un honnête 
homme 1 Tout autre à ma place t'aurait tué sans 
vérifier la chose. » Le comte Vitelleschi était tou- 
jours gai, point farouche, et sa plaisanterie avait 
de la grâce. C'est lui qui se déguisa un jour, à l'ap- 
proche de Pâques, en confesseur de cette même 
maîtresse qu'il aima pendant quinze ans. Il avait 
donné de l'opium au véritable confesseur, appelé 
le matin chez un de ses buli jouant le malade à 
l'agonie. Le confesseur endormi, Vitelleschi lui 
vole ses habits et marche gravement au confession- 
nal *. 

Si je transcrivais d'autres anecdotes plus détail- 



80 STENDHAL 

lées, je serais comme l'Anglais parlant de glace au 
roi de la côte de Guinée. Ces anecdotes montrent 
qu'il ne vient jamais à l'idée d'un Italien, homme 
d'esprit, qu'il y ait un modèle à imiter. Un jeune 
Italien, riche, à vingt-cinq ans, quand il a perdu 
toute timidité, est l'esclave de la sensation actuelle ; 
il en est entièrement rempli. Tout ce qui n'est pas 
l'ennemi qu'il abhorre, ou la maîtresse qu'il adore, 
disparaît à ses yeux. On trouve quelques fats à la 
française parmi la noblesse. Ainsi que les jeunes 
Russes, ils sont de cinquante ans en arrière ; ils 
copient le siècle de Louis XV. Ils sont comiques, 
surtout à cheval, se montrant dans les promenades 
publiques. 

Hier, aux Giardini, vers une heure, nous avons 
eu une musique instrumentale délicieuse. Tel régi- 
ment allemand a quatre-vingts musiciens. Cent 
jolies femmes écoutaient cette musique sublime. 
Ces Allemands nous ont joué les plus jolis morceaux 
de Mozart et d'un jeune homme nommé Rossini. 
Cent cinquante instruments à vent parfaits don- 
naient à ces cantilènes une teinte de mélancolie par- 
ticulière. Les musiques de nos régiments sont à 
celle-ci ce que la grosse chaussure d'une marchande 
de marée est au joli petit soulier de satin blanc que 
vous verrez ce soir. 

14 novembre. — Délia Bianca, le plus jeune de 
mes nouveaux amis, qui, ordinairement placé au 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 81 

premier rang du parterre, enveloppé dans son man- 
teau, ne dit rien, comme je l'interrogeais ce soir sur 
la marchesina D..., qui regardait au parterre son 
amant exilé de sa loge par la jalousie du mari, au lieu 
de répondre, me dit : 

« La musique plaît, quand elle place le soir votre 
âme dans une position où l'amour l'avait déjà placée 
dans la journée. » 

Telle est la simplicité du langage et des actions. 
Je ne lui ai pas répondu et l'ai quitté. Quand on 
sent ainsi la musique, quel ami n'est pas impor- 
tun ? 

15 novembre. — Il pleut à verse ; depuis trois 
jours, il n'y a pas eu dix minutes de relâche. A Paris, 
cette eau-là mettrait deux mois à tomber. C'est 
pour cela que nous avons un climat humide. Il fait 
chaud. J'ai passé la journée au musée de Brera, à 
, considérer des plâtres des statues de Michel-Ange 
et de Canova. Michel-Ange voyait toujours l'enfei, 
et Canova la douce volupté, La tête colossale du 
pape Rezzonico demandant pardon à Dieu de ce que 
son père, riche banquier de ^'enise, avait acheté 
j)Our lui le cardinalat à beaux deniers comptants, 
est un chef-d'œuvre de naturel. Cela n'est point 
ignoble comme tel buste colossal du musée de Paris, 
Canova a eu le courage de ne pas copier les Grecs, 
et d'inventer une beauté, comme avaient fait les 
Grecs. Quel chagrin pour les pédants ! Aussi l'in- 

RoME, NxPLES ET FLORENCE, I 6 



82 STENDHAL 

sulteront-lls encore cinquante ans après sa mort, 
et sa gloire n'en croîtra que plus vite. Ce grand homme, 
qui, à vingt ans, ne savait pas l'orthographe, a fait 
cent statues, dont trente sont des chefs-d'œu\Te. 
Michel-Ange n'a qu'une seule statue égale à son 
génie, le Moïse, à Rome. 

Michel-Ange connut les Grecs comme le Dante 
Virgile. Ils admirèrent comme ils le devaient, mais 
ne copièrent point ; aussi l'on parle d'eux après des 
siècles. Ils resteront le poète et le sculpteur de la 
religion catholique, apostolique et romaine. Il faut 
savoir qu'en 1300, lorsque cette religion était bril- 
lante de force et de jeunesse, ce n'était pas tout à 
fait la chose gracieuse que peint le Génie du Christia- 
nisme. Voyez le massacre de Césenne ^. 

Les artistes français, élèves de David et dignes 
compatriotes de Laharpe, jugent Michel-Ange 
d'après les règles de la sculpture grecque, ou, pour 
dire vrai, d'après ce qu'ils s'imaginent qu'étaient 
ces règles. Ils se fâchent encore plus contre Canova, 
qui d'abord n'a pas l'honneur d'être mort depuis 
trois cents ans, et qui, ayant eu le bonheur insigne 
d'être contemporain de M. David, a négligé un si 

1. Lire les trois premiers volumes de l'excellente Histoire 
de Toscane de Pignotti, bien supérieur à M. Sismondi. Pi- 
gnotti est aussi vrai que pittoresque. Pour l'histoire de 
l'Église en Italie, voir le véridique Potter et la Vera idea 
délia Santa Sede de M. Tamburini. Une satire aimable n'est 
point de l'histoire, et Voltaire ne vaut rien parlant de l'Eglise. 
(1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 83 

grand avantage et ne s'est pas fait de son école. J'ai 
entendu vingt fois M. Denon, cet aimable Français, 
dire que Canova ne savait pas dessiner. Michel- Ange 
€t Canova seraient les plus grands criminels, s'il n'y 
avait pas un malheureux, nommé le Corrège, dont 
les tableaux, grands comme une feuille de papier, 
ont l'insolence de se faire payer cent mille francs, 
et cela sous nos yeux, tandis que les chefs-d'œuvre 
du grand homme, grands comme une chambre, 
languissent au Luxembourg ^. A propos du Corrège, 
M. Reina m'a mené voir le pau^Te Appiani, qui, 
depuis sa dernière apoplexie, a perdu la mémoire et 
pleure souvent. Au retour, chose incroyable chez 
un bibliophile, M. Reina m'a prêté un livre : ce 
sont les curieux, quoique bien minutieux, mémoires 
du père Afîô sur le Corrège. Le père Alîô s'occupera 
du même travail pour Raphaël ; il ira passer quatre 
ans à Urbino. 

^L Cattaneo *, chef de la bibliothèque numisma- 
tique à Brera, m'a reçu avec une politesse toute fran- 
çaise. Il est vrai que j'étais le seul lecteur dans sa 
bibliothèque. J'y ai étudié les monuments cyclo- 
péens que je dois voir à Volterre. C'est le comte 
Prina qui a fondé cette bibliothèque, ainsi que les 
établissements pour les sels et tabacs et pour la 



1. Je respecte beaucoup le caractère de !M. David, il ne 
6e vendit pas comme un homme de lettres *. Ses tableaux ne 
font pas plaisir à l'œil ; ils seraient peut-être bons sous la 
latitude de Stockholm. (1826.) 



84 STENDHAL 

poudre : il a créé le corps des douaniers, qui sont une 
bien moins vile canailld qu'avant 1796. 

18 novembre. — Sous Napoléon, il me semble que 
l'on a inventé, à Milan, pour les maisons particu- 
lières, une certaine architecture pleine de grâce. 
La façade du palais de la police Contrada Santa 
Margarita, que tout voyageur n'a que trop l'occa- 
sion de visiter, peut servir d'exemple. La distribu- 
tion des croisées est gaie et gracieuse ; le rapport des 
pleins et des ç^ides est parfait ; les corniches osent 
être saillantes. 

La rue degli Orefici (des Orfèvres) présente un 
vestige des républiques du moyen âge. Ce sont cent 
boutiques d'orfèvrerie à côté les unes des autres. 
Au xiv*^ siècle, quand on voulait piller leur rue, 
tous les orfèvres prenaient les armes et se défen- 
daient. Probablement cette rue avait des chaînes 
aux deux extrémités. Je lis avec plaisir l'histoire 
de Milan, écrite avec toute la bonhomie du pays, 
mais avec toute la méfiance d'un Italien, par Verri^ 
l'ami de Beccaria. Je n'y trouve jamais ce vague 
et cette affectation qui me font si souA^ent quitter 
les livres français du xix<^ siècle. Le comte Verri a le 
grand sens de nos historiens de 1550 ; sa manière 
est pleine d'audace et de naturel. On voit que la 
crainte de la police l'a guéri de la crainte des cri- 
tiques. 

L'histoire de Milan est intéressante comme Walter 



nOME, NAPLES ET FLORENCE 85 

Scott, depuis l'an 10G3, où les prêtres firent la guerre 
civile pour ne pas se soumettre à la loi du célibat 
que Rome prétendait leur imposer, jusqu'à la 
bataille de Marignan, gagnée par François I^^ en 
1515. J'indique cet intervalle de quatre cent cin- 
quante-deux ans aux compilateurs. Il y a là deux 
volumes in-8^ palpitants d'intérêt, comme ils disent. 
Les conspirations, les assassinats par ambition, 
amour ou vengeance, les grands établissements 
■d'utilité publique, dix soulèvements populaires dans 
le genre de la prise de la Bastille en 1789, ne de- 
mandent que quelque simplicité dans le récit pour 
intéresser vivement. L'on a bien su rendre curieuses 
à lire nos plates annales de la même époque, où 
n'apparaissent que les passions grossièies de misé- 
rables ne songeant jamais qu'à manger et à piller. 
L'assassinat du grand prince Luchin Visconti par 
sa femme Isabelle de Fiesque (1349) vaut mieux 
que l'orme de Vaurus. Les narrations que j'indique, 
après le titre de rigueur : Beautés de Vhistoire de 
Milan, pourraient porter celui-ci : Introduction à la 
connaissance du cœur humain. Les passions gigan- 
tesques du moyen âge y éclatent dans toute leur 
féroce énergie ; nulle affectation ne vient les mas- 
quer. Il n'y avait pas de place pour l'affectation 
dans ces âmes brûlantes. Elles ont rencontré des 
historiens dignes d'elles, et qui n'ont j^oint, pour 
le mot propre, la haine académique de M. de 
Fontanes. 

Rome, Naples et Flore>-ce, I 6, 



86 STENDHAL 

Quoi de plus pittoresque que les annales des Vis- 
conti ? 

Matteo Visconti, qui cherche à détruire la répu- 
blique et à se faire roi, découvre et punit une conspi- 
ration. Antiochia Visconti Crivelli, femme d'un des 
conjurés, réunit dix mille hommes et attaque l'usur- 
pateur (1301). 

Matteo II Visconti est empoisonné par ses frères 
(1355). 

Jean Galéas empoisonne son oncle (1385) ; mais 
il bâtit le Dôme de Milan. Jean-Marie est assassiné 
par des conjurés (1412) ; Milan se déclare répu- 
blique (1447) ; François Sforza (1450) traite cette 
république comme Bonaparte a traité la nôtre ; mais 
son fds Galéas est assassiné dans l'église Saint- 
Étienne (1476). 

Louis le Moro donne son nom aux mûriers 
(moroni), dont il introduit la culture dans le Mila- 
nais ; il appelle Charles VIII en Italie (1494), et 
empoisonne son neveu pour lui succéder. J'ai vu 
ce matin un tableau fort intéressant et très bien 
fait, commandé à M. Palagi par M. le comte Alari. 
On voit le malheureux Galéas Marie, affaibli déjà 
par les effets d'un poison lent, et se soulevant sur 
son lit de douleur pour recevoir la visite du roi 
Charles VIII. La jeune femme de Galéas cherche 
à lire dans les yeux du roi de France s'il les secourra 
contre leur assassin. Peut-être un tel sujet est-il 
plus intéressant, pour des Milanais, que la colère 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 87 

d'Achille. M. le comte Alari, ancien écuyer de 
Napoléon, était digne de contribuer à la renais- 
sance morale de son pays. Toute la ville s'est portée, 
ces jours-ci, à la casa Alari, pour voir un tableau 
de Francesca da Rimini, par un jeune peintre de 
Florence. Comme j'ai trouvé ce tableau un peu plat, 
sans force, sine ictu, l'on m'a dit que j'avais de la 
haine contre les peintres d'Italie. Pour se tirer 
d'affaire avec V honneur national, il faudrait toujours 
mentir, et, quand je mens, je suis comme M. de 
Goury *, je m^ ennuie. Cela est à cent lieues de la Didon 
de M. Guérin. 

Madame P... me conseille d'aller à Monza voir 
la couronne de fer ; elle ajoute que je trouA'erai à 
Monza une belle faisanderie avec beaucoup de 
faisans : c'est encore pis. « Et enfin, dit-elle, vous 
verrez le superbe clocher de la cathédrale, avec ses 
huit cloches parfaitement intuonate (qui sonnent 
juste). » Ce mot, vraiment italien, m'intéresse. Le 
son des cloches est en effet une partie de la musique. 
Ce mot me révèle qu'après en avoir été étonné 
d'abord, j'aime à la folie la manière singulière de 
sonner les cloches à Milan. On la doit, je crois, à saint 
Ambroise, qui a aussi le mérite d'avoir allongé le 
carnaval de quatre jours. Le carême * ne commence à 
Milan que le dimanche après ce qu'on appelle ailleurs 
le mercredi des cendres. Les gens riches, de trente 
lieues à la ronde, arrivent en foule à Milan le soir de 
ce mercredi-là. Ils viennent pour le carnavalon. 



88 STENDHAL 

19 noi'embre. — Voici une anecdote du carnaval 
de 1814, qui vient de m'être contée dans la loge de 
madame Foscarini. 

Une jeune femme était fort attachée à un officier 
français, qui était son ami depuis 1806. Les grandes 
révolutions nelle amicizie (dans les amitiés) ont lieu 
ici pendant le carnaval. C'est la malheureuse liberté 
des bals masqués qui les favorise. La bonne com- 
pagnie (tout ce qui est riche et tout ce qui est noble) 
n'en manque pas un, et ils sont charmants. Telle 
mascarade en costume, composée de dix personna- 
ges, a coûté quatre-vingts sequins à chaque masque,, 
en 1810, bien entendu. Depuis les Tedesk (les Au- 
trichiens), les plaisirs se sont envolés. Lorsqu'il y a 
bal masqué, vers les deux heures on soupe dans 
les loges, qui sont illuminées ; ce sont des nuits de 
folie. On arrive à sept heures pour le spectacle. 
A minuit, des hommes montés sur des échelles de 
soixante-dix pieds de haut et portées par un autre 
homme qui est au parterre, allument six bougies 
qui sont placées devant chaque loge ; à minuit et 
demi le bal commence. 

Teodolinda R... s'aperçoit, à l'avant-dernier bal 
masqué du carnaval de 1814, que le colonel Malclerc 
lui est infidèle. A peine rentré chez lui, vers les 
cinq heures du matin, cet officier reçoit une lettre 
en mauvais français, qui lui demande raison d'une 
insulte non spécifiée. On l'invite, au nom de l'hon- 
neur, à se rendre sur-le-champ, avec un ami et des 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 89 

pistolets, à la cassine des Pommes, qui est le Bois 
de Boulogne du pays. Il va réveiller un ami, et, 
malgré la neige et le froid, à la petite pointe du jour, 
ces messieurs sont au lieu du rendez-vous. Ils y 
trouvent, pour acteur principal, un très petit 
homme enveloppé de fourrures ; le témoin de l'in- 
connu manifeste le désir de ne pas parler. A la bonne 
heure ; on charge les pistolets ; on mesuie douze pas. 
Au moment de tirer, le petit homme est obligé de 
se rapprocher. Malclerc, très curieux, le regarde, 
et reconnaît Teodolinda R..., sa maîtress?. Il veut 
plaisanter ; elle l'accable des marques de mépris 
les mieux raisonnées. Comme il essaye de diminuer 
l'intervalle qui les sépare : « N'approchez pas, 
dit-elle, ou je fais feu sur vous » : et son témoin a 
beaucoup de peine à la convaincre qu'elle n'en a pas 
le droit. « Est-ce ma faute, s'il ne veut pas faire feu ? 
dit-elle à ce témoin. Vous, monstre, vous m'avez 
fait le plus grand mal possible, dit-elle à Malclerc... 
Le combat n'est point inégal, comme vous le préten- 
dez. Si vous l'exigez, nous prendrons un pistolet 
chargé et l'autre non, et nous tirerons à trois pas... 
Je ne veux pas rentrer vivante dans Milan, ou il 
faut que vous soyez mort, et j'irai annoncer votre 
mort à la princesse >s.... Vous diriez encore : Ces 
Italiens sont des assassins, si je vous faisais poi- 
gnarder, comme il m'est facile, par mes buli. Battez- 
vous donc, homme lâche, et qui ne savez qu'ofîen- 



90 STENDHAL 

ser ^ ! » Tout cela m'était conté en présence de 
l'homme qui servit de témoin à madame R.... 
« Tai toujours cru, ajoute-t-il, que la Teodolinda 
était résolue à mourir. » Le fait est que, malgré sa 
jeunesse et la finesse charmante de ses traits, elle 
est restée trois ans inconsolable : chose étonnante 
dans un pays où la vanité n'entre pour lien dans 
la constance des résolutions. Elle s'occupait unique- 
ment à apprendre le latin et l'anglais, qu'elle mon- 
trait à ses filles. Quand ce témoin n'a plus été dans 
la loge, on a dit qu'il passait, à l'époque du combat, 
pour un amant dédaigné par Teodolinda, et qu'il lui 
proposa d'ôter à Mal clerc le prétexte de la diffé- 
rence des sexes, si elle voulait le prendre pour son 
chevalier, ce qu'elle refusa. 

J'avouerai que je ne suis pas très sûr de tous ces 
détails ; je ne les saurai parfaitement que si je me 
trouve ici dans trois mois au retour de M. P..., qui 
est allé en Suisse conduire ses enfants à la pension 
Fellenberg*. Mais le fond est vrai. — J'aime la force, 
et de la force que j'aime, une fourmi peut en montrer 
autant qu'un éléphant. 

Un voyageur, de ceux qui suivent les itinéraires 



1. Les buîi, gens hardis et adroits, se louaient, vers 1775, 
pour assassiner. Voir le Voyage de M. Roland (le ministre). 
On prétend qu'on en trouverait encore, au besoin, dans les 
environs de Brescia. J'ai entendu un jeune homme menacer 
sérieusement son ennemi de le faire assassiner par ses buli. 
La gendarmerie de Napoléon avait comprimé ces braves 
gens. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 91 

et marquent avec une épingle (en faisant un trou 
dans le papier du livre) les choses qu'ils ont vues, 
disait devant moi à un vieillard aimable qui a 
imprimé un voyage à Zurich ^ : « Mais, monsieur, 
j'arrive de Zurich, où je n'ai rien vu de ce que vous 
notez. — Monsieur, je n'ai noté que les choses sin- 
gulières. Ce qui se fait à Zurich comme à Francfort, 
ne m'a pas semblé digne d'être écrit ; mais le neuf 
est rare, et il faut de certains yeux pour l'aperce- 
voir. » 

Madame R... ne fut nullement déshonorée par 
cette aventure, qui eut une publicité affreuse, 
« E una matta », dit-on (c'est une folle). A Milan, 
l'opinion publique traite les femmes, à l'égard de 
l'amour, comme l'opinion traite à Paris les hommes 
à l'égard de la probité politique. Chacun se vend 
au ministère, chacun fait son petit marché comme il 
l'entend, et, s'il réussit, l'on va dîner chez lui, et les 
convives disent en sortant : «Monsieur un tel sait bien 
tirer son épingle du jeu ! » Lequel est le plus immo- 
ral, pour une femme, d'avoir un amant, ou pour un 
homme, de vendre son vote afin de faire passer une 
mauvaise loi ou tomber une tête * ? Tous les jours, 
nous honorons dans la société des hommes coupables 
de ces peccadilles. 

L'opinion ici respecte une jolie femme dévote 



1. Voyage de Zurich à Zurich, par l'auteur des derniers 
volumes de Grimm *. (1826.) 



92 STENDHAL 

comme ayant une grande pa sion: la peur de V enfer *. 
Madame Annoni *, l'une des plus belles femmes de 
Milan, est dans ce cas. On méprise une sotte qui n'a 
point d'amant * ou qui n'a que des espèces (spiantati). 
Du reste, chaque femme est bien la maîtresse de 
prendre qui elle veut : quand on l'invite quelque 
part, on invite l'ami. Quelquefois j'ai vu arriver 
des femmes aux sociétés du vendredi avec un ami 
dont la maîtresse de la maison ne savait pas le nom ; 
l'usage est cependant de dire par un billet le nom du 
cavalier servant, qui laisse sa carte à la porte, et on 
l'invite nominativement. 

Dès que l'on peut croire que la raison d'argent 
est entrée pour quelque chose dans les déterminations 
d'une femme, elle est parfaitement méprisée. Si on 
la soupçonne d'avoir plusieurs amis à la fois, on 
cesse de l'inviter. Mais ces sévérités ne sont guère 
connues que depuis Napoléon, qui, par esprit 
d'ordre, et pour les intérêts de son despotisme, ren- 
dit des mœurs à l' Italie. Les collèges de jeunes demoi- 
selles qu'il institua à Vérone et à Milan, sous la 
direction de madame Delort, élève ou imitatrice de 
madame Campan, ont eu l'influence la plus salu- 
taire. On remarque que les scandales sont donnés 
par des femmes d'un certain âge ou élevées dans les 
couvents *. L'opinion publique est née ici en 1796 ; 
il est tout simple que les caractères formés avant 
cette époque, ou nés au sein de familles en retard, 
n'aient pas l'idée de chercher son suffrage. 



nOME, NAPLES ET FLORENCE 93 

20 novembre. — Une femme aj)porte cinq cent 
mille francs de dot à son mari, ce qui fait ici au 
moins comme huit cent mille à Paris. Il lui fait une 
pension de deux mille francs j)Our sa toilette. Le 
mari règle les comptes du majordome ou du cuisi- 
nier, la femme ne se mêle absolument que de l'ad- 
ministration de sa pension de cent soixante-sept 
francs par mois. Elle a voiture, loge au spectacle, 
des diamants, dix domestiques, et souvent pas 
cinq francs dans sa poche. Les femmes les plus 
riches achètent six robes de petites étoffes anglaises, 
à vingt francs pièce, au commencement de l'été ; 
elles changent de robe comme nous de cravate. 
Au commencement de l'hiver, une femme fait 
quatre ou cinq robes de trente francs. Les robes de 
soie de son trousseau, qui datent de l'époque de 
son mariage, sont précieusement conservées pen- 
dant huit ou dix ans ; elles servent les jours de 
première représentation à la Scala et pour les feste 
di ballo. L'on est connu personnellement ; à quoi bon 
la toilette ? 

L'extrême pauvreté des femmes riches fait 
qu'elles acceptent avec plaisir et sans conséquence 
un cadeau de six paires de souliers de Paris. L'opi- 
nion tolère qu'une femme se serve de la loge et 
même de la voiture de son ami ; il n'y a là d'autre 
honte que celle d'avouer le manque de fortune. 
Une femme reçoit une seule personne à midi ; ses 
amis intimes, de deux à quatre. Le soir, elle reçoit 



94 STENDHAL 

ses connaissances dans sa loge, de huit heures et 
demie à minuit. Lorsque la loge, qui a dix ou douze 
places, est remplie et qu'il survient quelqu'un, 
le plus ancien arrivé s'en va. Ce plus ancien visi- 
teur se trouvait à côté de la maîtresse de la maison, 
contre le parapet de la loge. A son départ, tout le 
monde fait un petit mouvement vers le parapet de 
la loge, et le nouvel arrivé trouve sa place près de 
la porte. C'est ainsi que chacun se trouve à son 
tour à côté de la maîtresse de la loge. J'ai vu un 
amant timide s'en aller dès que son rang d'ancien- 
neté l'avait amené près de la femme qu'il aimait. Elle 
partageait cet amour ; c'était un spectacle curieux. 
Le vestibule de la Scala {Vatrio) est le quartier 
général des fats ; c'est là que se fabrique l'opinion 
publique sur les femmes. On attribue pour ami à 
chacune d'elles l'homme qui lui donne le bras pour 
monter dans sa loge. C'est surtout les jours de pre- 
mière représentation que cette démarche est déci- 
sive. Une femme est déshonorée quand on la soup- 
çonne d'avoir un ami qu'elle ne peut pas engager 
à lui donner le bras à huit heures et demie, lors- 
qu'elle monte dans sa loge. J'ai vu hier un homme 
se défendre vigoureusement de rendre ce petit ser- 
vice à une de ses amies : « Mia cara, a-t-il fini par 
lui dire, je ne suis pas assez heureux pour avoir 
le droit de vous donner le bras, et je ne veux pas 
avoir l'air de doubler M. F.... » La femme s'est fort 
défendue d'avoir F... pour ami ; mais le premier 



ROME, XAPLES ET FLORENCE 95 

a persisté. Quand une femme se trouve décidément 
sans ami, c'est son mari qui lui rend le service de 
l'accompagner. J'ai vu un mari fort jeune et fort 
bel homme se plaindre hautement de cet embarras. 
Le mari est déshonoré s'il est soupçonné d'accom- 
pagner sa femme parce qu'elle ne peut pas décider son 
ami à lui donner le bras pour traverser Vatrio. Tout 
ce que je viens de raconter était encore plus vrai 
avant 1796. Plusieurs jeunes femmes osent aujour- 
d'hui monter dans leur loge suivies par un domes- 
tique, ce qui paraît le comble de la bassesse aux 
vieilles femmes nobles. 

Hier, comme j'étais arrêté dans Vatrio avec 
quelques fats de mes amis, ils m'ont fait remarquer 
un beau jeune homme au teint basané et parfaite- 
ment morose, qui se tenait collé contre la muraille 
du vestibule ; on eût dit qu'il accomplissait un 
devoir ; aussi est-ce un Anglais qui a vingt-deux 
mille louis de rente. Etre triste avec une telle for- 
tune paraît monstrueux à mes nouveaux amis. 
i(.Ce pauiTe Anglais, leur disais-je, estime victime de la 
pensée. » (Ici, jusqu'à trente ans, l'homme n'est que 
sensations.) Quelle différence avec le jeune Alle- 
mand de même âge qui est kantiste jusqu'aux ge- 
noux de sa maîtresse ! 

J'aime beaucoup la société des hommes qui ont 
plus de quarante ans. Ils sont remplis de préjugés, 
moins instruits et beaucoup plus naturels que tout 
ce qui a appris à lire depuis 1796. Je m'aperçois 



56 STENDHAL 

tous les jours que les jeunes gens cherchent à me 
dérober plusieurs détails de mœurs ; les autres ne 
conçoivent pas qu'il y ait à rougir et me disent 
tout. La plupart des gens de quarante ans croient 
à la sainte Vierge * et respectent Dieu par prudence, 
car Dieu aussi peut avoir du crédit *. Ici, comme 
partout, les croyances des enfants viennent de leurs 
bonnes, qui sont des paysannes. Les nobles sont 
infiniment moins bien élevés (ce qu'on appelle 
sciai ici), parce que, dans leur première enfance, 
leurs parents les voient moins. Un charmant poème 
milanais de Carline Porta donne la liste des qua- 
lités qui sont nécessaires dans une maison noble 
pour être le précepteur de l'héritier présomptif ^. 
Quant au véritable père italien de cinquante ans, 
■vous le trouverez peint avec génie dans la comédie 
•de VAjo nelV imbarazzo, du fameux comte Giraud. 
Je suis allé voir, à un quart de lieue de Milan, 
l'écho de la Simonetta *. J'ai tiré le coup de pistolet 
répété cinquante fois. L'architecture de cette maison 
-de campagne, avec son belvédère au second étage 
-soutenu par des colonnes, m'a plu infiniment. 

22 novembre. — Un capitaine de vaisseau anglais, 
jeté par les courants sur la côte de Guinée, eut un 



Alla marchesa Paola Travasa, 

Vuna di prinim damazz de Loinhardia * 

La yomina detl Capellan. 
(Note de 1826.) 



ROME, NAPLES ET FLOUENCE 97 

jour la sottise de prononcer devant un roitelet du 
pays les mots de tieige et de glace. En entendant 
dire qu'il y avait un pays où l'eau était dure, le roi- 
telet fut pris d'un rire inextinguible. 

C'est une jouissance que je suis peu curieux de 
donner au lecteur, et je n'imprime point les articles 
de mon journal où j'ai cherché à noter les sensa- 
tions singulières que je dois à Mirra, ballet de Sal- 
vator Viganô. Je l'ai revu ce soir pour la huit ou 
dixième fois, et j'en suis encore tout ému. 

Le plus grand plaisir tragique que j'eusse goûté 
au théâtre, avant d'arriver à Milan, je le devais 
d'abord à Monvel, que j'ai encore vu dans le rôle 
d'Auguste de Cinna. Le poignet disloqué de Talma 
et sa voix factice in'ont toujours donné envie de 
rire et m'empêchent de sentir ce grand acteur. 
Longtemps après Monvel, j'ai vu Kean à Londres 
dans Othello et Richard III : je crus alors ne pouvoir 
rien éprouver de plus vif au théâtre ; mais la plus 
belle tragédie de Shakspeare ne produit pas sur 
moi la moitié de l'effet d'un ballet de Viganô. C'est 
un homme de génie qui emportera son art avec lui, 
et auquel rien ne ressemble en France. Il y aurait 
donc de la témérité à vouloir en donner une idée : 
on se figurerait toujours quelque chose dans le genre 
de Gardel ^. 



1. Mademoiselle Palli>rini, qui joue Mirra, est comparable 
à madame Pasta *. (1826.) 

Rome, Xaples et Florence, I 7 



98 



STENDHAL 



Écrire un voyage en peignant les objets par la 
sensation qu'ils ont fait naître dans un cœur, est 
fort dangereux. Si on loue souvent, on est sûr de la 
haine de tous les cœurs différents du vôtre. Que de 
bonnes plaisanteries ne feront pas contre ce journal 
les gens à argent et à cordons ! Mais aussi ce n'est 
pas pour eux que j'écris. Je ne me soumettrais pas 
à cent soirées ennuyeuses, pour obtenir un de ces 
cordons qui leur en coûtent mille. 

Il faudrait, pour qu'il fût digne de plaire généra- 
lement, qu'un voyage en Italie fût écrit à frais 
communs par madame Radcliffe pour la partie des 
descrij^tions de la nature et des monuments, et par 
le président de Brosses pour la peinture des mœurs. 
Je sens vivement qu'un tel voyage serait supérieur 
à tout ; mais il faudrait au moins huit volumes. 
Quant à la description sèche et philosophique, nous 
possédons un chef-d'œuvre en ce genre : c'est la 
statistique du département de Montenotte par M. de 
Chabrol, préfet de la Seine ^. 

23 novembre. — J'ai obtenu la faveur d'être pré- 
senté à l'un des plus respectables citoyens de Milan, 
M. Rocco Marliani. Cet homme vertueux est l'un 
des pères conscrits de cette ville dans le fait si 



1. Pour tout ce qui est religion, voir la Vie de Scipion 
Jiicci, par M. de Potter. La véracité de cet historien est 
inattaquable. Les Famiglie illusiri de M. Litta me sont 
foït utiles. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 99 

républicaine. C'est une habitude contractée depuis 
des siècles de regarder le souverain, espagnol ou 
autrichien, comme l'ennemi de la ville. Le servir est 
pardonnable, car il paye ; le servir avec zèle est 
infâme, car c'est un ennemi *. M. Marliani ne m'a 
rien dit de tout cela, mais m'a beaucoup parlé de 
Carlo ^'erri et de Beccaria ^. Ces hommes précieux, 
en publiant leur célèbre journal intitulé Le Café 
(1764-1765), formèrent ici une nouvelle école de 
philosophie. Bien différente de la philosophie de 
France à la même époque, cette école de réforma- 
tion ne faisait aucune attention aux enjolivements 
du style ni aux succès dans les salons. Placés à la 
tête de la société par leur fortune, leur existence 
municipale et leur naissance, et à la tête d'une 
société qui s'occupait de passions et non de petites 
victoires de vanité, Verri et Beccaria n'eurent pas 
besoin de ce genre de succès. Beccaria, auteur du 
Traité des délits et des peines, reçu à bras ouverts 
par la société de Paris et à la veille d'y être à la 
mode comme Hume, se dérobe à tant de bonheur et 
revient au galop à Milan : il craignait d'être oublié 
par sa maîtresse. 

Verri et Beccaria ne furent point obligés, comme 
d'Alembert, d'Holbach et Voltaire, à démolir par 
le sarcasme toutes les sottises qui pesaient sur leur 
patrie. Dans le pays des passions, la plaisanterie 

1. Né en 1735, mort en 1795. (Note de 1826.) 



100 STENDHAL 

n'est qu'un délassement. Tout homme passionné : 

1^ Est occupé et n'a pas besoin qu'on l'amuse ; 
faute d'amusements, il ne risque pas de tomber dans 
l'abîme de l'ennui, comme madame du Defîand 
(Lettres à Walpole, passim). 

2° Quelque peu d'esprit que vous vouliez lui 
accorder, il s'est vu plaisanter sur les objets de ses 
passions. La première des vérités d'expérience pour 
lui, c'est qu'une plaisanterie ne change rien au fond 
des choses. 

3° L'Italien, à l'exception des gens très riches ou 
très nobles, se moque fort de l'approbation du voi- 
sin. Il ne songe à ce voisin que pour s'en méfier ou 
le haïr. Depuis le moyen âge, chaque ville exècre la 
ville voisine ; l'habitude de ce sentiment fortifie 
la défiance d'individu à individu. L'Italie doit 
tout à son moyen âge ; mais, en formant son carac- 
tère, le moyen âge l'a empoisonné par la haine, et 
ce beau pays est autant la patrie de la haine que 
celle de l'amour. 

M. Marlianl me raconte une foule d'anecdotes sur 
Verri et Beccaria. Ces philosophes n'eurent jamais 
à s'occuper d'être piquants, mais seulement de 
convaincre leurs concitoyens par de bons raisonne- 
ments exposés bien clairement et bien au long. 
L'impératrice Marie-Thérèse, qui ne comprenait 
pas trop de quoi il s'agissait, apprenant qu'un d'eux, 
Beccaria, je crois, était appelé à une cour étrangère 
comme le fameux Lagrange de Turin, par pique 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 101 

de vanité le retint à Milan. M. Marliani a été l'ami 
intime du vertueux Pariiu. le célèbre auteur du 
Giorno (satire qui a une ooulein particulière et ne 
rappelle ni Horace ni Juvénal). Parini, grand poète 
qui vécut extrêmement pauvre, nommé professeur 
de littératuie par le gouvernement autrichien, sous 
le nom de littérature, donna des leçons de vertu et 
de bon sens à tous les Milanais des hautes classes. 
Parini, dont M. Marliani m'a montré le portrait, 
eut une des plus belles têtes d'homme que j'aie 
jamais vues. 

Ainsi, quand Napoléon vint réveiller l'Italie par 
le canon du pont de Lodi, et ensuite déraciner les 
habitudes antisociales par son gouvernement de 
1800 à 1814, il trouva une forte dose de bon sens 
chez un peuple préparé par les lumières de Becca- 
ria, de Verri et de Parini. Ces hommes supérieurs 
avaient été plutôt protégés que persécutés par Marie- 
Thérèse, l'empereur Joseph 11 et le comte de Fir- 
mian, gouverneur du Milanais. 

Quand Bonaparte occupa Milan, en 1796, l'ar- 
chiduc gouverneur s'amusait à y faire le monopole 
du blé ; personne ne s'en étonnait. « 11 a une belle 
position et il vole * ; quoi de plus simple ? Sarehhe 
hen matto di far altrimenti *. » J'ai entendu ce propos- 
à la vérité dans la bouche d'un homme de ])lus de- 
quarante ans. 

25 novembre. — ■ J'aime beaucoup à voyager eni 

Rome, Xaples et Florexce, I 7. 



102 STENDHAL 

sédiole ; on est mouillé quelquefois, comme il m'est 
arrivé aujourd'hui, mais on voit le pays foi cément, 
et j'éprouve que c'est le moyen d'en garder le sou- 
venir. Je suis allé au Pian d'Erba, sur les bords du 
lac Pusiano, voir la villa Amalia, appartenant à 
M. Marliani. J'ai parcouru les allées de ce jardin 
anglais par une pluie battante et avec un paraplui3. 
C'est gâter le plaisir, mais le voyageur y est sou- 
vent obligé. Les philosophes dignes d'être élèves 
de Socrate (ce n'est pas qu'ils fussent rhéteurs 
comme Platon), Verri, Beccaria et Parini, durent 
la tolérance du pouvoir à la jalousie contre les 
prêtres. Avant d'attaquer Beccaria, les prêtres 
avaient cherché à faire destituer le fameux comte 
Firmian, gouverneur ou plutôt roi du Milanais 
(de 1759 à 1782). Chose incroyable, malgré la Sainte- 
Alliance, même aujourd'hui (1816), la maison d'Au- 
triche * n'a pas encore compris qu'on ne peut revenir 
au despotisme * que par les jésuites ; elle pourchasse 
ces bons pères. Les menées de Rome sont sévèrement 
surveillées en Lombardie. Le gouvernement ne 
fait évêques que les ecclésiastiques qui sont brouil- 
lés * avec Rome (comme M. Farina, nommé ces 
jours-ci à l'évêché de Padoue). Le gouvernement 
protège hautement le professeur Tamburini de 
Pavie, vieillard vigoureux, plein de feu et d'esprit, 
un peu comme l'abbé de Pradt : il a publié trente 
volumes in-8° contre le pape. Voir son ouvrage 
intitulé Véritable idée du Saint-Siège, deux volumes. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 103 

J'en suis fort content ; on vient d'en faire une se- 
conde édition à Milan. 

Cette seule circonstance, le clergé * forcé à être 
moral et non pas intrigant et espion, fera que, par 
la suite *, le gouvernement Metternich à Milan ne 
sera pas aussi exécré que les Milanais le pensent 
généralement. 

M. de Metternich a pris le statu quo de Milan 
en 1760 (époque, dit Beccaria, où sur cent vingt 
mille habitants, il n'y en avait pas quarante qui 
eussent du plaisir à penser ; la table et la volupté 
étaient leurs dieux). Le grand ministre autrichien 
eût dû prendre son statu quo en 1795, à la veille de 
la conquête par Bonaparte, et maintenir la Lom- 
bardie dans l'état où elle se trouvait alors. Il avait 
sous la main des hommes excellents pour ce projet 
raisonnable : M. le maréchal de Bellegarde, le général 
Klenau, M. le gouverneur Saurau. 

Au lieu de ce projet modéré, qu'on aurait facilité 
en donnant des places de chambellan à tous les 
libéraux \ le gouvernement devient persécuteur, 
et bientôt la haine sera irréconciliable entre les 
Autrichiens et Milan. Par la suite, les Milanais 
réunis aux Hongrois forceront un empereur, dans 
quelque moment de détresse *, à donner les deux 
Chambres. Aujourd'hui tout ce qui est généreux va 



1. Je traduis ; ceux que j'ai l'honneur de connaître n'au- 
raient pas accepté. (1826.) 



•104 



STENDHAL 



vivre seul à la campagne et cultiver son do- 
maine pour ne pas voir Tuniforme autrichien. La 
croix de la Couronne de fer accordée par Napoléon 
^st la vraie noblesse. Dans l'ordre civil, sur dix per- 
sonnes qui obtenaient cette croix, neuf la méri- 
taient. Si Napoléon en eût fait la seule noblesse, 
il eût donné aux Lombards à peu près tout le 
degré de liberté qu'ils peuvent porter. On m'a cité 
un maire qui avait été compris dans une promotion 
de la Couronne de fer. Des lettres anonymes ap- 
prirent au vice-roi une bassesse autrefois commise, 
mais qui ne put être prouvée ; sur le simple soupçon, 
l'on donna en secret vingt mille francs au maire, et 
on lui retira la croix. Cet exemple répandit la mora- 
lité dans les villages. 

Par l'intermédiaire d'une amie commune, ^L le 
général Klenau m'a fait demander les Rapports du 
physique et du moral de Cabanis ; je lui ai gardé le 
secret tant qu'il a vécu. 

Ce soir, l'on disait chez madame N... : « Nous ne 
pouvons pas nous plaindre de l'insolence des Autri- 
chiens qui campent au milieu de nous. On dirait 
une armée de capucins ; d'ailleurs le maréchal de 
Bellegarde est un homme fort raisonnable. » — « Et 
les Français ? ai-je dit ; vous savez que vous pouvez 
me répondre librement : i'eiigo adesso di Cosmopoli *.» 
— « Un officier français commandant de place, 
répond un de mes amis, se faisait donner trois cents 
francs par mois, mais il en mangeait quatre cents 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 103 

à Vo6ieria, j^aiement, avec les amis ([u'il s'était faits 
dans sa ])lace. L'ollicier allemand serre dans trois 
bourses de cuir, placées l'une dans l'autre, les 
quarante-deux francs destinés à sa chétive dépense 
pendant le mois ; rien que de le rencontrer dans la 
rue me fait bâiller. Quant à l'insolence du soldat 
français, elle était superlative. Faites-vous réciter 
un des chefs-d'œuvre de notre poésie nationale : 
Giovanin Bongee ^. » 

27 novembre. — On ne meurt pas de rire, ou je 
serais mort ce soir en entendant le ténor Ronconi 
chanter des airs bouffes. C'était à la soirée de ma- 
dame Foscarini, où m'a mené le conseiller Pin, 
l'homme le plus original et le plus spirituel. Ron- 
-coni nous a chanté ce fameux air du Roi Théodore 
de Paisiello : 



1. Desgrazi di Giovanin Bongee. 

De già, htstrissein, che semm sitl descors 
De qui] prepolentoni di Frances... 

« Les Disgrâces de Jean Bougée. Très excellent seigneur, 
puisque nous sommes venus à parler de ces insolents de 
Français, » etc. 

L'aimable Carline Porta m'a récité lui-même ce charmant 
petit poème *. On le trouve dans le tome I^'" de ses œuvres 
{Carline Porta, né à Milan en 1776, mort en 1821). On n'a 
osé imprimer que ce qu'il y a de moins saillant. La censure 
autrichienne, exercée par des Italiens renégats *, est terrible. 
C'est à Lugano qu'il faut acheter les livres italiens. Le lan- 
daman du canton du Tessin reçoit chaque année de belles 
boîtes de S. M. I. et R. On m'a fait de bons contes sur l'ad- 
ministration des finances à Bellinzona et à Lugano. (182G.) 



106 



STENDHAL 



Con grau pompa e maestà. 



Dieu ! quelle musique ! que de génie dans le genre 
simple ! 

Le jeune compositeur Paccini tenait le piano. 
Ainsi que Ronconi, il brille par la finesse et par la 
vivacité plus que par l'énergie. 

Les plus beaux yeux que j'aie rencontrés dans 
ma vie, je les ai vus à cette soirée. Madame Z... 
est de Brescia. Ces yeux-là sont aussi beaux et ont 
une expression plus céleste que ceux de madame 
Tealdi, l'amie du général Masséna. 

M. Locatelii * a cédé à nos instances et a joué la 
scène délicieuse du sénateur vénitien malade. 
Ensuite, quoique mort de fatigue, comme le public 
le suppliait les larmes aux yeux à force de rire, il a 
joué, toujours derrière un paravent, la fille de San 
Rafaël. 

Grâce aux airs bouffes de Ronconi et à la com- 
plaisance de M. Locatelii, le bal n'a commencé qu'à 
minuit, et, avant une lieure, l'on a quitté le salon ; 
les Milanais n'aiment pas la danse. Nous sommes 
allés huit ou dix prendre des tasses de café con 
panera au café des Servi, où M. Locatelii, le héros 
de la soirée, nous a dit encore deux petites scènes. 
On a récité huit ou dix sonnets, à la vérité un peu 
libres. Les garçons de café liaient autant que nous, 
et placés à trois pas de nous. En Angleterre, dans 
le pays de la dignité de l'homme, cette familiarité 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 107 

nous eût remplis d'indignation. J'ai ri de neuf heures 
à deux ; pendant ces cinq heures, j'ai eu dix fois 
peut-être les larmes aux yeux. Souvent nous avons 
été obligés de supplier M. Locatelli de s'interrompre ; 
le rire nous faisait mal. Une telle soirée, de toute 
impossibilité en Angleterre, est déjà bien difTicile 
en France. La gaieté italienne est une fureur. Ici 
l'on rit peu par complaisance ; deux ou trois per- 
sonnes qui se sentaient tristes ont quitté la brigata. 

28 novembre. — Je suis retourné ce matin à Sant 
Ambreuze (Sant Ambrogio) à cause de la mosaïque 
de la voûte du chœur. J'ai revu la jolie façade de 
la Madone de San Celso, par l'architecte Alessi. 
Le portique, qui respire je ne sais quoi de la sim- 
plicité antique unie à la mélancolie du moyen âge, 
est de Bramante, l'oncle de Raphaël. Ce qui me 
plaît le plus à Milan, ce sont les cours dans l'inté- 
rieur des bâtiments. J'y trouve une foule de co- 
lonnes, et, pour moi, les colonnes sont en architec- 
ture ce que le chant est à la musique. 

A cause de je ne sais quelle fête, je trouve exposés, 
sous le magnifique portique de VOspedale grande, 
les portraits en pied de tous les bienfaiteurs qui ont 
donné cent mille lire aux pauvres (soixante-seize 
mille francs), et les portraits en buste seulement 
de ceux qui ont donné moins. Anciennement, tous 
les assassins grands seigneurs qui parvenaient à la 
vieillesse, et maintenant toutes les femmes trop 



108 



STENDHAL 



galantes qui vieillissent, donnent énormément aux 
pauvres. Ces portraits, faits pendant les xvii^ et 
xviii^ siècles, sont d'un degré de mauvais dont l'on 
ne peut se faire l'idée en France ; peu sont passables, 
un seul est bon ; il a été fait dernièrement par 
M. Hayez, jeune Vénitien qui a du clair-obscur, 
un peu de coloris, et au total de la force. J'ai été 
content de son tableau de Carmagnola. (La femme 
et la fille de ce général le supplient de ne pas aller 
à Venise où le sénat l'appelle, et où il eut la tête 
tranchée en 1432.) 

La fille, qui est prosternée aux genoux de son 
père, et qu'on n'aperçoit que par le dos, est une 
figure fort touchante, car le mouvement est vrai. 

Après la cour de l'hôpital, je suis allé revoir celle 
de la casa Diotti (le palais du gouvernement) et 
l'église délia Passione, qui en est tout près. Il faut 
partir, ce dont bien me fâche ; je fais mes dernières 
visites aux monuments. (J'épargne au lecteur des 
descriptions de tableaux, si insignifiantes pour qui 
ne les a pas vus, mais que j'avais du plaisir à écrire 
dans le temps.) 

J'aurais dû arriver à Milan le l^'" septembre^ 
j'aurais évité les pluies du tropique. Je n'aurais pas 
dû surtout m'y arrêter plus de six semaines. J'ai 
vénéré de nouveau, comme on dit ici, le Saint Pierre 
du Guide et VAgar du Guerchin à Brera, le Corrège 
du palais Litta et celui de M. Frigerio, chirurgien, 
près le Cours de la Porte Romaine. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 109 

J'ai revu un joli ])ctit cimetière octofronc sur le 
bastion. J'ai (ini la matinée ])ar une séance de 
l'Institut. Le gouvernement autrichien paye exac- 
tement leurs petites pensions aux membres qui 
restent ; mais, lorscjue l'un d'eux vient à mourir, 
il n'est point remplacé. Il faut endormir ce pcu})le 
trop vif. 

L'on m'a présenté à M. le comte Moscati, médecin 
célèbre, et grand-cordon de la Légion d'honneur. 
Je l'ai revu le soir ; M. Moscati a peut-être quatre- 
vingt-dix ans ; il était, dans le salon où j'ai eu 
l'honneur de lui parler, avec son grand cordon 
rouge et un petit bonnet de velours vert sur le som- 
met de la tète. C'est un vieillard vif et allègre, point 
gémissant. On le plaisante sur sa singulière manière 
de passer la nuit ; il prétend que rien n'est plus sain 
pour un vieillard. « Les idées tristes sont le poison 
de la vieillesse. Montesquieu n'a-t-il pas dit qu'il 
faut corriger le climat par la loi ? Je vous assure * 
que rien n'est moins triste et colérique que mon petit 
ménage. » 

Uart salutaire, comme on dit ici, ne peut peut- 
être présenter nulle part une réunion d'hommes 
aussi distingués que MM. Scarpa, Rasori, Borda, 
Palctta. 

J'ai parlé peinture avec M. Scarpa. Les gens forts 
de ce pays dédaignent les lieux communs, ils ont 
le courage de hasarder les idées qui leur sont per- 
"sonnelles ; ils s'ennuieraient à répéter les autres. 



110 STE>'DHAL 

M. Scarpa prétend que les biographies emphatiques 
pubhées par des sots sur Raphaël, le Titien, etc., 
empêchent les jeunes artistes de se distinguer. Ils 
rêvent aux honneurs, au lieu de ne demander le 
bonheur qu'à leur palette ou à leur ciseau. Raphaël 
refusa d'être cardinal, ce qui était le premier hon- 
neur de la terre, en 1512. Il rêvait quelquefois à ce 
que nous disons de lui en 1816. Que je voudrais que 
l'âme fût immortelle * et qu'il pût nous entendre 1 

29 novembre. — J'ai assisté aujourd'hui à un 
pique-nique délicieux par la naïveté et la bonhomie, 
et toutefois on ne peut joas plus gai. Il n'y avait que 
juste le degré d'affectation qui porte à parler et à 
chercher à plaire, et, dès le second service, excepté 
un être ridicule, nous nous croyions tous intimes 
amis. Nous étions sept femmes et dix hommes, 
entre autres l'aimable et courageux docteur Rasori. 
On avait choisi Vieillard, traiteur français *, et sans 
comparaison le meilleur du pays. Sa femme, ma- 
dame Vieillard, femme de chambre de madame de 
Bonténard, jetée ici par l'émigration, a commencé 
par nourrir ses maîtres ; ce dévouement l'a mise à la 
mode. Elle est remplie d'esprit, de vivacité, d'à- 
propos, et fait des épigrammes aux gens qui dînent 
chez elle. Elle a donné des sobriquets à trois ou 
quatre fats de la ville, qui la redoutent fort. A la fin 
du rejias, elle est venue nous voir, et l'on s'est tu 
pour l'écouter. Les femmes lui ont adressé la parole 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 111 

comme à une égale ; madame Vieillard a cent ans, 
mais c'est une petite vieille fort propre. 

Cet esprit tout français me fait penser à l'énorme 
distance intellectuelle qui sépare notre pique-nique 
d'un dîner français. Cela est incroyable à dire, et je 
me tais. 

J'ai échoué aujourd'hui dans mes tentatives pour 
être présenté au célèbre Melzi d'Eril, duc de Lodi *. 
C'est le pendant du cardinal Consalvi. En général 
rien de moins accessible qu'une maison milanaise ; 
dès qu'il y a une femme passable, l'amant s'oppose 
aux présentations. Ce qu'il y aurait de mieux si 
l'argent et la morale n'étaient pas un obstacle, ce 
serait de se mettre à entretenir la plus jolie chan- 
teuse que l'on pourrait trouver. Tous les vendredis 
on donnerait un excellent dîner à quatre amis, 
jamais plus ; et ensuite soirée avec du punch. Les 
amants n'auraient plus peur de vous. Il faudrait 
encore aller régulièrement au Corso tous les jour?. 
Je n'ai jamais pu m'astreindre à cette partie de 
mon plan de conduite, la seule qui fût à ma portée. 
En été, après dîner, à la chute du jour, à VAve Maria, 
comme on dit ici, toutes les voitures du pays se 
rendent au Bastion di porta Rense, élevé de trente 
pieds au-dessus de la plaine. La campagne vue de là 
ressemble à une forêt impénétrable, mais au delà 
on aperçoit les Alpes avec leurs sommets couverts 
de neige. C'est un des plus jolis lointains dont l'œil 
puisse jouir. Du côté de la ville, ce sont les jolies 



112 STENDHAL 

prairies de M. Krammer, et, par-dessus les arbres 
de la villa Belgiojoso, la flèche du Dôme. Cet en- 
semble est joli ; mais ce n'est point pour en jouir 
que toutes les voitures font halte pendant une 
demi-heure sur le Corso. C'est une sorte de revue de 
la bonne compagnie. Lorsqu'une femme ne paraît 
pas, on en demande la raison. Les fats s'y montrent 
à cheval sur des bêtes de deux cents louis ; les jeunes 
gens moins riches et les hommes d'un certain âge 
sont à pied. Le dimanche, tout le peuple vient voir 
et admirer les équipages de ses nobles. J'ai surpris 
souvent de l'attachement dans les propos du peuple. 
Le charpentier, le serrurier de la maison, fait un petit 
salut * d'amitié au domestique qui, depuis vingt ans, 
monte derrière la voiture de la casa Dugnani, et si 
le maître aperçoit le marangone di casa (le menuisier 
de la maison), il lui fait un signe de tête plein de 
bonté. La voiture d'une jolie femme est entourée 
d'élégants. Les femmes nobles n'admettent guère 
leurs amis du tiers à leur faire la cour ainsi en public. 
Les femmes âgées ont une sorte de conversation 
singulière avec leur valet de chambre, dont I3 
poste, dès que la voiture s'arrête, est à la portière, 
pour l'ouvrir si madame voulait faire un tour à 
pied, ce qui n'arrive pas une fois tous les dix ans. 
Placé ainsi à deux pas de la portière, le valet de 
chambre répond sans s'avancer aux réflexions que 
sa vieille padrona fait de l'intérieur de la voiture. 
C'est en écoutant une de ces conversations que j'ai 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 113 

^ntciulu accuser la route du Siinplon, faite j^ar quel 
rnaladetl Bonapart, d'être la cause des froids pré- 
coces (jue l'on éprouve en Lombardie depuis la 
Résolution. Comme rien n'égale ici l'ignorance des 
femmes nobles ^, elles se figurent (jue la cbaîne des 
Alpes, qu'on voit parfaitement du Corso, forme 
comme un mur qui garantit des vents du nord, et 
que Bonaparte, cette bête noire de leurs confes- 
seurs *, a fait une brèche à ce mur pour sa route du 
Simplon. 

En hiver, le Corso a lieu avant dîner, de deux à 
quatre. Dans toutes les villes d'Italie, il y a un 
Corso, ou revue générale de la bonne compagnie. 
Est-ce un usage espagnol, comme celui des cava- 
liers servants ? Les Milanais sont fiers du nombre 
des carrosses qui garnit * leur Corso. J'y ai vu, 
un jour de grande fête et de beau soleil, quatre files 
de voitures arrêtées des deux côtés du large che- 
min, et au milieu, deux files de voitures en marche, 
le tout réglé et modéré par dix houzards autri- 
chiens ; deux cents jeunes gens à cheval et trois 
mille piétons complétaient le tapage ; les piétons 
disaient fièrement : « Ceci est presque aussi beau 
quà Pans ', il y a plus de trois mille carrosses. » 
Tout ce mouvement me fait mal à la tête et nul 
plaisir. Un étranger devrait louer la plus jolie voi- 

1. Toujours entourées de flatteurs dès l'âge de trois ans. 
Se rappeler le menuet bleu, éducation de Mesdames de 
France, dans les Mémoires de madame Campan *. (1826.) 

Rome, Naples et Florence, I 8 



114 STENDHAL 

ture possible, et aller tous les jours au Cours avec 
sa belle. 

En été, au retour du Corso, on s'arrête dans la 
Corsia dei Servi pour prendre des glaces ; on rentre 
dix minutes chez soi, aj^rès quoi l'on va à la Scala. 
On prétend que ces dix minutes sont l'heure des 
rendez-vous, et qu'un petit signal au Corso, comme 
une main appuyée sur la portière, indique s'il y a 
poseibilité ou non de se présenter ce soir-là. 

30 noi'embre. — Don Pedro Lormea, un officier 
espagnol plein de génie, me disait à Altona : « Quand 
j'arrive dans une ville, je demande à un ami, dès 
que j'en ai fait un, quels sont les douze hommes les 
plus riches, quelles sont les douze femmes les plus 
jolies, quel est l'homme le plus décrié de la ville ; 
après, je me lie, si je puis, avec l'homme le plus 
décrié, ensuite avec les jolies femmes, enfin avec les 
millionnaires. » 

A présent que j'ai un peu suivi ce conseil, ce qu'il y 
a de plus agréable pour moi, à Milan, c'est de flâner. 
Voici mon ^ilan de campagne à l'usage des lecteurs 
qui font ou ont fait ce joli voyage. En partant de la 
Scala, je prends la rue de Sainte-Marguerite. Je passe 
avec respect devant cette police qui peut tout sur 
moi, par exemple, me faire partir dans deux heures, 
mais où l'on a toujours été fort poli à mon égard. 
Je dois des remercîments à don Giulio P...*, Je 
regarde les gravures nouvelles chez les marchands 



nOME, NAPLES ET FLORENCE 115 

d'estampes voisins de la police. S'il y a quelque 
chose d'Anderloni ou de Garavaglia, j'ai grand'- 
peine à ne pas acheter. Je vais à la place des Mar- 
chands, bâtie au moyen âge. Je regarde la niche 
vide d'où la fureur révolutionnaire précipita la 
statue de l'infâme Philippe II. J'arrive à la place 
du Dôme. Après que mes yeux, déjà montés aux 
arts par les gravures, ont pris plaisir à considérer 
ce château de marbre, je suis la rue des Mercanti 
d'oro. Les beautés vivantes que je rencontre vien- 
nent me distraire de celles des arts ; mais la vue du 
Dôme et des gravures m'a rendu plus sensible à la 
beauté, et plus insensible à l'intérêt d'argent et à 
toutes les idées désenchantantes et tristes. Tl est sûr 
qu'en menant cette vie-ci, l'on est bien près de 
pouvoir être heureux avec deux cents louis de rente. 
Je passe par la poste aux lettres, où les femmes vont 
elles-mêmes chercher les leurs, car tout domestique 
est vendu au mari, à l'amant ou à la belle-mère. 
Je reviens par la place du Dôme à la Corsia dei Servi, 
où il est inouï que l'on ne rencontre pas, vers midi, 
une ou plusieurs des douze plus jolies femmes de 
Milan. C'est en flânant ainsi que je me suis fait une 
idée de la beauté lombarde, l'une des plus touchantes, 
et qu'aucun grand peintre n'a rendue immortelle 
par ses tableaux, comme le Corrège fit pour la 
beauté de la Romagne. et André del Sarto pour la 
beauté florentine. Le défaut de cette dernière est 
d'avoir quelque chose de la raison virile que l'on ne 



116 STENDHAL 

voit jamais chez les Milanaises ; elles sont bien 
femmes, quoiqu'au premier abord elles paraissent 
terribles à l'étranger arrivant de Berlin, ou pas assez 
affectées à qui sort des salons de Paris. Appiani 
a peu copié les têtes milanaises, on en retrouverait 
plutôt quelques traces dans les Ilérodiades de Léo- 
nard de Vinci. 

Enfin l'on m'a conduit hier à l'atelier de M. Car- 
loni, peintre de portraits, qui a l'instinct de la res- 
semblance. Il a fait de grandes miniatures aux 
crayons noir et rouge. M. Carloni a eu l'esprit de 
conserver des copies de tous les portraits de femmes 
remarquables qu'il a faits en sa vie. Il en a peut-être 
cinquante. Cette collection est ce qui m'a le plus 
tenté, et, si j'avais été riche, je ne l'aurais pas laissé 
échapper. A défaut de fortune, j'ai eu le plaisir 
d'amour-propre, ou, si je l'ose dire, d'artiste ^, de 
me dire qu'avant de voir ce charmant atelier, j'avais 
deviné la beauté lombarde. 

La langue française actuelle ne permet guère de 
louer avec bon goût une femm^, à moins de trois ou 
quatre phrases formant douze lignes. Il faut em- 
ployer surtout les formes négatives. Je sais cela, 
mais je n'ai pas le temps de me livrer à tout ce méca- 
nisme ; je dirai donc simplement, et en vrai paysan 
du Danube, que ce qui m'a frappé, en entrant chez 
M. Carloni, ce sont les traits, romains par la forme,. 

1. Promettant des jouissances pour l'avenir. (1826). 



ROME, NAPLES ET FLOUENCE 117 

Ht lombards par la douce et mélancolique expression, 
d'une femme de génie, madame la comtesse Aresi *. 
Si l'art du peintre pouvait rendre l'amabilité par- 
faite, sans l'ombre de l'affectation ou du lieu com- 
mun, l'esprit vif, brillant, original, ne répétant 
jamais ce qui a été dit ou écrit, et tout cela réuni à la 
beauté la plus fine, la plus attrayante, on trouverait 
cet ensemble de séductions dans le portrait de 
madame Bibin Catena. 

Quoi de plus frappant que la beltà jolgorante de 
madame R..., ou la beauté si touchante et annon- 
çant si bien les combats de la religion et des senti- 
ments tendres de madame Marini ? Quoi de plus 
séduisant que la heltà guidesca * de madame Ghir- 
lan... qui rappelle les madones du Guide, et indi- 
rectement les têtes de Psiobé * ? Toute la pureté des 
madones de Sasso Ferrato respire dans le portrait 
de la dévote madame A.... Quoi de plus singulier 
que ce portrait de madame N... ! L'apparence de 
la jeunesse et de la force animée par une âme vio- 
lente, passionnée, intrigante comme le cardinal 
de Retz, c'est-à-dire sans ménagement ni prudence. 
Cette tête si belle, quoique n'ayant rien d'antique, 
semble vous poursuivre dans l'atelier du peintre, 
avec ces yeux vifs et brillants qu'Homère donne à 
Minerve. 

C'est au contraire toute la prudence d'une ma- 
dame de Tencin, qui fait la physionomie de cette 
jolie et galante madame L..., qui a débuté par 

RoMK, Naples et Florence, I 8. 



118 STENDHAL 

avoir un empereur pour amant *. Elle flatte tou- 
jours, et cependant ne paraît jamais sotte. 

Mais comment exprimer le ravissement mêlé de 
respect que m'inspirent l'expression angélique et la 
finesse si calme de ces tijaits qui rappellent la noblesse 
tendre de Léonard de Vinci ? Cette tête qui aurait 
tant de bonté, de justice et d'élévation, si elle pen- 
sait à vous, semble rêver à un bonheur absent. La 
couleur des cheveux, la coupe du front, l'encadre- 
ment des yeux, en font le type de la beauté lom- 
barde. Ce portrait, qui a le grand mérite de ne rap- 
peler nullement les têtes grecques, me donne ce 
sentiment si rare dans les beaux-arts : ne rien con- 
cevoir au delà. Quelque chose de pur, de religieux, 
d'antivulgaire, respire dans ces traits. On dit que 
madame M... a été longtemps malheureuse. 

On rêve au bonheur d'être présenté à cette femme 
singulière dans quelque château gothique et soli- 
taire, dominant une belle vallée, et entouré par un 
torrent, comme Trezzo. Cette jeune femme si tendre 
a pu connaître les passions, mais n'a jamais perdu 
la pureté d'âme d'une jeune fille *. C'est par des 
grâces toutes contraires que brillent les traits si 
fins de la jolie comtesse R.... Que ne puis-je trou- 
ver une langue pour expliquer comment ce /o/i-là 
n'est pas le joli français ! Tous deux sont sédui- 
sants, mais enfin ils sont deux, et fort heureusement 
pour nous. Combien je sens la vérité de ce qu'a dit 
un homme d'esprit : on se croit presque l'ami 



( 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 119 

intime d'une femme dont on regarde le portrait en 
miniature : on est si près d'elle ! La peinture à l'huile, 
au contraire, vous rejette à une distance immense, 
par delà toutes les convenances sociales. 

i®^ décembre. — M. Reina m'a permis de lire une 
quantité de lettres de Beccaria : quelle simplicité, 
quelle bonhomie ! Comme cela est l'opposé de l'abbé 
Morellet, qui le traduisit en français ! Comme Bec- 
caria devait se déplaire à Paris ! Sans l'esprit de 
parti, il y eût été proclamé un sot à l'unanimité et 
de bonne foi. Dans l'une de ses lettres, il dit : a Je 
commençai à penser à vingt-deux ans, lorsque j'eus 
été renvoyé par la comtesse C... ; quand je fus 
un peu remis de mon désespoir, étant à la campagne 
chez mon oncle, je trouvai dans mon cœur : 

« 1° La compassion pour le malheur des hommes 
esclaves de tant d'erreurs ; 

« 2° Le désir de la réputation littéraire ; 

« 3° L'amour de la liberté ; 

« 4° Ce que j'admirais le jdIus au monde alors, 
c'étaient les Lettres persanes ; pour me distraire de 
mon chagrin, je me mis à écrire le traité des Délits 
et des peines. » 

Dans une autre lettre fort postérieure, Cesare 
Beccaria dit : « Je croyais fermement, quand je me 
mis à écrire, que la seule existence de ce manuscrit 
dans mon bureau pouvait me conduire en prison 
ou du moins me faire exiler. Quitter Milan et mourir 



120 



STE>'DHAL 



étaient alors la même chose pour moi ; contre ce 
danger, je ne me sentais aucun courage. Mais quand 
on me parlait d'une exécution à mort, j'avais le 
cœur percé. — Je frémis quand je vis mon livre 
imprimé. Je puis dire que la peur d'être éloigné de 
Milan m'a ôté le sommeil pendant une année en- 
tière. Je connaissais la justice de mon pays ; Ic.- 
juges les plus vertueux m'auraient condamné de 
bonne foi, comme n'ayant pas mission du gouver- 
nement pour m'occuper des délits et des peines. 
Quand enfin les prêtres commencèrent à intriguer 
contre moi, je ne vivais plus. Le comte Firmian me 
sauva ; une fois nommé professeur, je respirai ; 
mais je jurai à ma femme de ne plus écrire. » 

Ces lettres seraient admirables à publier ; mais 
peut-être elles compromettraient les héritiers du 
marquis Beccaria. J'ai trouvé un excellent portrait 
de ce digne homme si semblable à Fénelon et meil- 
leur (voir Saint-Simon). 

M. Bcttoni, imprimeur et homme fort actif, a 
publié cent portraits d'Italiens célèbres. Les por- 
traits sont excellents, les notices pitoyables ; les 
portraits de Boccace, de Léon X et de Michel-Ange 
sont des chefs-d'œuvre de gravure. Celui de Carlo 
Verri, assez médiocre, me le montre bien plus fran- 
çais que Beccaria. Alexandre Verri, frère de Charles, 
vit encore à Rome ; mais ce n'est qu'un ultra qui 
exècre Napoléon, non pas pour sa manie de trôner, 
mais au contraire pour ses réformes civilisantes- 



ROME, NAPLES ET FLOUENCE 121 

C'est dans ce sens qu'Alexandre a écrit les Nuits 
romaines au tombeau des Scipwns, Erostrate, etc. 
Le Génie du Christianisme est simple, si on le com- 
pare à l'emphase des Nuits romaines : ce n'était pas 
ainsi qu'écrivait Carlo Verri ; mais il écrivait ce quil 
croyait. 

3 décembre. — Je suis allé ce soir au théâtre Filo- 
drammatico. C'est le nom que les ultra ont fait imposer 
au théâtre Patriotique, fondé sous le règne de la 
liberté, vers 1797, et soutenu avec magnificence 
par les citoyens de Milan. Etabli dans une église, 
ce théâtre a bien des titres à la proscription ; les 
acteurs sont de jeunes négociants. Vendredi der- 
nier, M. Lucca a fort bien dit VEgiste d'Alfieri ; 
son triomphe est le rôle du major dans Cabale und 
Liebe de Schiller. Les ingénues sont représentées 
par mademoiselle Gioja d'une manière exactement 
italienne et qui n'est copiée d'aucun talent célèbre. 
Madame Monti, l'une des plus belles femmes d'Italie, 
a joué avec un rare succès les grands rôles dans les 
tragédies d'Alfieri, et dans V Aristodemo de son mari. 
Le. théâtre Patriotique a coûté des sommes fort 
considérables à la société qui l'a fondé et qui le 
soutient en dépit des vœux secrets de la police au- 
trichienne. 

C'est M. Locatelli, jeune artiste plein de talent, 
et de plus excellent comique, qui ce soir m'a donné 
un billet. Il jouait Achille in Barlassina. Le pro- 



122 ste?;dhal 

tagoniste, comme on dit ici, est un soprano du théâtre 
de la Scala, qui, redoutant la vengeance du gou- 
verneur de Milan, auquel il vient d'enlever la pre- 
mière chanteuse, prend des vêtements de femme 
et se réfugie à Barlassina, village de la banlieue. 
A peine arrivé, la vanité incroyable et particulière 
aux sopranos porte celui-ci à parler musique et à 
faire allusion aux applaudissements qu'il a reçus 
dans telle et telle ville. Aussitôt un dilettante de 
l'endroit devient amoureux d'Achille, et, qui plus 
est, entreprenant. Le soprano, qui a cinq pieds dix 
pouces, paraît dans le costume héroïque d'Achille, 
à peine recouvert par une robe d'indienne qu'il a 
empruntée à la femme de chambre de la prima 
donna sa maîtresse. La jalousie terrible du gouver- 
neur de Milan l'a obligé à prendre la fuite au milieu 
de la représentation de l'opéra cV Achille de Métas- 
tase. M. Locatelli ^ a joué avec tout le feu possible et 
une bonhomie de ridicule parfaite le rôle du soprano 
dont la vanité et la sottise se disputent toutes les dé- 
marches : il a même chanté un grand air. Le soprano 
obtient sa grâce du gouverneur, en lui cédant la 
prima donna à laquelle il ne songe déjà plus. A la fin, 
quand il a le plaisir, maintenant objet de tous ses 
vœux, de reparaître sans robe d'indienne et dans 
son costume d'Achille complet, aux yeux des habi- 



1. Je ne parle jamais politique à aucun de mes amis. La 
plupart me croient ministériel *. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 123 

tants de Barlassina, et surtout devant le dilettante 
son amant, les accès de rire fou ont interrompu les 
acteurs pendant cinq minutes. 

Les sopranos sont sujets à une certaine légèreté 
qui leur fait changer de passion comme les enfants. 
M. Locatelli a fort bien saisi ce trait de caractère. 
Il est auteur de cette petite comédie qui serait 
digne de Potier et du Gymnase, si notre parterre 
avait l'idée de la sottise d'un soprano et de la pre- 
potenza d'un gouverneur italien de l'ancien régime. 

Le rire italien n'est jamais, pour le spectateur qui 
rit, une manière de se faire illusion et de prouver 
à son voisin qu'il connaît les petits usages de la 
haute société. On prêtait ce soir une extrême atten- 
tion à la pièce. Il faut que l'exposition soit fort 
claire. La moitié des charmantes esquisses de 
M. Scribe serait inintelligible ici faute d'exposition 
suffisante. Mais aussi, une fois l'avant-scène bien 
comprise, les détails \Tais ne lassent jamais un 
auditoire italien. Le rire ne naît guère ici que lors- 
qu'on voit un homme se tromper de route en mar- 
chant vers le bonheur qu'il désire. 

J'ai vu dans la société, en fait de chaussures et de 
manteaux, des amants prendre les précautions les 
plus saugrenues. Leurs préparatifs pour sortir de la 
maison de leur amie duraient un quart d'heure, et ils 
n'étaient point ridicules aux yeux de leur maîtresse 
qui les regardait faire. 

On ne joue point la jeunesse ici, encore moins 



124 STENDHAL 

l'étourderic ; les jeunes gens sont graves, silencieux, 
mais point tristes. Il n'y a d'étourderie dans ce 
pays-ci qu'envers le qu'en dira-t-on ; c'est la disin- 
voltura. 

Selon moi, l'Italien craint moins les accidents et 
les maux futurs que l'image terrible que lui en fait 
son imagination. Arrivé al tu per tu (au fait et au 
prendre), il est plein de ressources, comme on l'a vu 
dans la campagne de Russie (le capitaine des gardes 
d'honneur Wideman * à Moscou). Chose bien éton- 
nante que cette prudence dans un pays où le ciel 
est ami de l'homme ! Pendant six mois de l'année, 
qu'un Polonais reste une seule nuit exposé aux 
injures de l'air, il meurt. Ici, en Lombardie, il n'y a 
pas, je gage, quinze nuits par an égales en inclémence 
aux nuits de Pologne du 1^^ octobre au l*^'* de mai. A 
la Tramezzina, sur le lac de Como, à côté de la belle 
maison de M. Sommariva, il y a, dit-on, un oranger 
qui vit en plein air depuis seize ans. Les maux de la 
tyrannie ont-ils donc suffi pour remplacer ici l'in- 
clémence de la nature ^ ? Les tempéraments bilieux 
ou mélancoliques sont frappants à observer dans 
un régiment qui défile, à cause du nombre, et de la 
force de l'empreinte. Tous les régiments italiens 



1. Voir le caractère de Côme de Médicis, duc de Florence 
en 1537, duc de Sienne en 1555, grand-ducde Toscane en 1569, 
mort en 1574, après avoir pesé trente-sept ans sur la Tos- 
cane. Quelle leçon de scélératesse pour tout un peuple ! 
(1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



12S 



étant exilés en Hongrio, je fais mes observations 
au sortir de la messe, à la porte d'une église à la 
mode (San Giovanni aile case rotte ou les Servi), 
La gaieté facile du sanguin ou du Français méridio- 
nal est presque tout à fait inconnue en Italie. Peut- 
être la retrouverai-je à Venise. — Ici les élèves de 
l'école de danse, jeunes fdles de douze à seize ans, 
sont remarquables par la gravité. Je les vois quel- 
quefois réunies au nombre de plus de trente sur le 
théâtre, pour les répétitions d'un ballet de Viganô, 
auxquelles ce grand homme veut bien m'admettre ^. 
L'Italien ne devient parlant et communicatif que 
vers les trente ans. — Mais je reviens au théâtre 
Patrioti(iue. 

.l'ai fait bien des observations sur les loges pen- 
dant la première pièce (les Deux portefeuilles de 
Kotzebue). D'abord on voit ici beaucoup de femmes- 
qui ne vont pas à la Scala. 

Plusieurs jeunes femmes, après un premier atta- 
chement malheureux, qui les a conduites jusqu'à 
vingt-six ou vingt-huit ans, passent le reste de leur 
vie dans la solitude. La société de Milan n'accorde 
aucune considération à la constance dans ce^ sortes 
de résolutions ; elle oublie. C'est qu'on ne trouve 
pas ici de femmes intéressées à couvrir les petits- 



1. Quoiqu'il n'accepte point ma loge, que je lui oiTre, de 
peur de se compromettre avec la police. Cette police lui 
défend de traiter le sujet magnifique de l'Ebrea di Toledo. 

(1826.) 



126 STENDHAL 

écarts de leur jeunesse par la dévotion de leurs 
paroles. La solitude de ces jeunes femmes malheu- 
reuses en amour scandalise fort celles qui ont paru 
dans le monde avant 1796. Ce qui est incroyable, 
c'est qu'elles appellent immorale la conduite de ces 
pauATes jeunes femmes qui passent leur vie entre 
leur piano et les œuvres de lord Byron. 

L'opinion des femmes, qui décide de la considéra- 
tion dont jouit une femme, se prend à la majorité, 
et la majorité est toujours vendue à la mode. C'est 
un spectacle bien utile pour un philosophe commen- 
çant que de voir une jeune femme taxée d'immora- 
lité, uniquement parce qu'elle n'a pas pris d'amant 
après le premier qui l'a trompée. 

C'est ce que j'ai bien vérifié ce soir, et ce reproche 
était dans la bouche de femmes qui ont usé et 
abusé du privilège établi par les mœurs antérieures 
à 1796 ^. Alors le règne d'un amant ne s'étendait 
pas toujours d'un carnaval à l'autre. Aujourd'hui, 
la plupart des attachements durent sept ou huit ans. 
J'en connais plusieurs qui datent du retour des 
patriotes après Marengo, il y a seize ans. — Une 
marquise de la plus haute volée a pour amie de 
cœur une simple maîtresse de dessin. La position 
sociale est invisible en amitié. La vanité est tout 



Molli averne. 

Un goderne, 

E cambiar spesso *. 

(1826. 



ROME, NAPLES ET FLOREiNCE 127 

au plus ici une des passions ; elle est bien loin d'être 
la dominante et que l'on voit reparaître, lorsqu'on 
devrait le moins s'y attendre, chez la petite fille 
de trois ans comme chez le vieillard de quatre-vingts. 
Je comprends maintenant ce que Jean de Muller 
nous disait à Cassel *, que le Français est le peuple 
le moins dramatique de l'univers : il ne peut com- 
prendre qu'une passion, la sienne ; en second lieu, 
il a si bien mêlé cette passion à toutes les actions 
nécessaires de la vie de l'animal nommé homme, 
la moit, le penchant des sexes, etc., que lorsqu'on 
lui montre ces actions nécessaires chez les autres 
peuples, il ne peut les reconnaître. Jean de Millier 
concluait de là que Voltaire devait être le plus grand 
tragique des Français, précisément parce qu'il est 
le plus ridicule aux yeux des étrangers. Pendant 
huit ans, cette idée a été un paradoxe pour moi, et je 
l'aurais oubliée sans la grande réputation de l'au- 
teur. L'Allemand, au lieu de rapporter tout à soi, 
se rapporte tout aux autres. En lisant une histoire 
d'Assyrie, il est Assyrien ; il est Espagnol ou Mexi- 
cain en lisant les aventures de Cortez. Quand il se 
met à réfléchir, tout le monde a raison à ses yeux ; 
c'est pour cela qu'il rêve vingt ans de suite et sou- 
vent ne conclut pas ^. Le Français est plus expéditif, 



1. L'auteur sent mieux que personne combien il a peu le 
droit de trancher ainsi sur d'aussi grandes questions. Je désire 
être bref et clair. Si j'avais recours à l'appareil inattaquable 
des formes dubitatives et modestes qui conviennent si bien 



128 STENDHAL 

il juge un peuple et toute la masse de ses habitudes 
physiques et morales en une minute. Cela est-il con- 
forme à l'usage ? — • Non ; donc cela est exécrable, 
•et il passe à autre chose. 

L'Italien étudie longtemps et comprend parfai- 
tement les manières singulières d'un peuple étran- 
ger et les habitudes qu'il a contractées en allant à la 
chasse du bonheur. Un être qui marche à un bon- 
heur quel qu'il soit, ne lui semble jamais ridicule 
par la singularité du but, mais seulement quand il se 
trompe de route. Voilà qui explique la Mandra- 
gola de Machiavel, VAjo nelV imbarazzo, et toutes 
les vraies comédies italiennes (j'appelle vraiment 
italiennes, celles qui ne sont pas imitées du français). 
Je donnerais beaucoup pour voir les relations des 
ambassadeurs vénitiens et des nonces du pape en- 
voyés * dans les cours étrangère.-;. J'ai été étonné 
des récits faits par de simples marchands : récits de 
M. Torti sur la probité héroïque des Turcs et leurs 
usages ; les femmes turques, à Constantinople, mon- 
Irant leur taille aux étrangers en serrant leur robe 
faite en domino, affectant l'air souffrant d'une petite- 
maîtresse, et laissant tomber leurs babouches avec 
négligence. 



à mon ignorance, ce voyage aurait trois volumes, et serait 
six fois plus ennuyeux. Par le temps qui court, la brièveté 
est le seul signe de respect apprécié par le public. Je ne pré- 
tends pas dire ce que sont les choses, je raconte la sensation 
qu'elles me firent, (1826.) 



ROME, N'APLES ET FLORENCE 129 

Ce n'est en général que les gens flegmatiques qui 
ont ici de la vanité. Il n'y a peut-être pas de gascon 
aussi plaisant en ce genre qu'un abbé que j'ai ren- 
contré dans un salon au sortir du théâtre Patrio- 
tique. Un marquis mort depuis peu lui a laissé une 
magnifique pension viagère. La grande passion du 
marquis d'Adda* était la peur du diable. Fidèle aux 
croyances que le papisme n'a abandonnées que de- 
puis peu, il avait surtout })eur que le diable n'entrât 
dans son corps, par quelque ouverture ; en consé- 
quence l'abbé ne le quittait point. Le matin il bé- 
nissait la bouche du marquis avant que celui-ci ne 
l'ouvrît... Je ne puis arriver au bout de mon conte 
en français ; il n'a rien de choquant en milanais. 
La plaisanterie que l'on fait à l'abbé, c'est de lui 
rappeler, au milieu de son opulence actuelle et mal- 
gré ses bas violets, quelques-unes de ses anciennes 
fonctions auprès du marquis d'Adda. AL Guasco, 
qui était ce soir le bourreau de l'abbé, a rempli cette 
fonction délicate avec toute la finesse et le sang- 
froid possibles. En sortant nous nous sommes 
arrêtés sous la porte cochère, pour nous livrer au 
rire fou qui nous suffoquait ^. 

1. Un proverbe italien dit : « Un abbé commence par le 
noir, arrive au violet, de là au rouge, et finit par le blanc. » 
L'uniforme d'un abbé se porte aux jambes. Il arrive à Rome 
avec des bas noirs ; il en prend de violets quand il est fait 
monsignore (prélat), comme notre homme de ce soir. Le 
cardinal a des bas rouges, et enfin le pape porte des bas 
blancs. Les abbés étant riches, gais et amants des plus 

Rome, Naples et Florence, I 9 



130 



STENDHAL 



5 décembre. — Je sors de l'hôtel des Monnaies 
(la Zecca). Napoléon appela ici M. Moruzzi. méca- 
nicien de Florence, qui a fait de la Zecca de Milan 
un établissement fort supérieur à tout ce que j'ai 
vu à Paris. Comme nos maîtres les industriels ne me 
feront pas l'honneur de lire un voyage frivole *, je 
passe la description. 

M. le chevalier INIoruzzi me dit qu'on bâtit une 
rue nouvelle, la Contrada dei due mûri ; j'y suis allé 
bien vite. Pour faire une rue ici, l'on commence par 
creuser au milieu de la rue un canal de quatre pieds 
de profondeur, dans lequel viennent aboutir tous 
les tuyaux qui du haut des toits conduisent les 
eaux pluviales dans la rue. Les murs de face des 
maisons étant de briques, souvent l'on cache ces 
tuyaux dans le mur. Le canal de la rue terminé, 
l'on pave la rue avec quatre bandes de granit et trois 
de pavé, ainsi : 



OOO oc 000 



G R R G 

Vous voyez deux trottoirs de granit GG de trois 
pieds de large, le long des maisons ; deux bandes 



jolies femmes *, ne sont point ridicules en Italie. La morale 
y étant parfaitement séparée du dogme, ils ne sont pas 
tristes comme des ministres protestants. Ils ne deviennent 
tristes que vers les soixante ans, quand la peur du diable * 
reparaît. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 131 

de granit RR, placées pour que les roues des voi- 
tures n'éprouvent pas de cahots désagréables. Le 
reste de la rue est pavé en petits cailloux pointus. 

Les voitures ne s'écartent jamais des deux bandes 
de granit RR, et les piétons se tenant toujours sur 
les deux trottoirs GG, les accidents sont fort rares. 
L'architecture admettant des corniches fort sail- 
lantes et des balcons presque à tous les étages, 
quand il pleut, si l'on choisit le côté d'où vient le 
vent, et que l'on suive les trottoirs GG, l'on est à 
l'abri des petites pluies. Quant aux pluies du tro- 
pique *, comme celles de ces jours-ci, dès qu'on a 
fait vingt pas, l'on est trempé comme si l'on s'était 
jeté dans le canal. Les deux bandes de granit RR, 
destinées aux roues des voitures, sont posées sur 
les deux petits murs, hauts de quatre pieds, qui 
forment le canal souterrain sous chaque rue. Tous 
les cent pas, il y a une pierre trouée qui admet dans 
le canal les gouttes d'eau qui sont tombées sur le 
pavé. Voilà comment les rues de Milan sont les 
plus commodes du monde et sans crotte. Il y a 
longtemps dans ce pays-ci que l'on songe à ce qui est 
utile au simple citoyen. 

En 1179, les Milanais commencèrent un canal 
navigable qui unit leur ville au lac Majeur et au lac 
de Como, par le Tessin et l'Adda. Ce canal est situé 
dans la ville, comme le boulevard, à Paris, de la 
Bastille à la Madeleine. En 1179, nous étions des 
serfs, et nos maîtres suivaient Louis le Jeune à la 



132 STENDHAL 

croisade. Milan était une république, où chacun se 
battait parce qu'il le voulait bien et pour obtenir 
une certaine chose qu'il désirait *. De là vient 
qu'en 1816 nos rues sont encore si hostiles aux pié- 
tons. Mais chut ! que va dire l'honneur national ? 
Notre rue des Petits-Champs, comme disent les 
vrais patriotes, est bien autre chose que les rues de 
Milan que je viens de décrire. Ce sot orgueil est une 
barbarie de plus. 

6 décembre. — Il pleuvait ce soir horriblement ; 
la Scala était déserte ; la tristesse disposait à la phi- 
losophie. J'ai trouvé M. Cavaletti seul dans sa 
loge. « Voulez-vous, m'a-t-il dit, ne pas vous laisser 
égarer par les déclamations contre les prêtres, les 
nobles et les souverains ? Etudiez philosophique- 
ment les six centres d'action qui agissent sur les 
dix-huit millions d'Italiens : Turin, Milan, Modène, 
Florence, Rome et Naples ^. Vous savez que ce 
peuple ne forme pas masse. Bergame exècre Milan, 
qui est également haïe par Novarre et Pavie ; quant 
au Milanais, il songe à bien dîner, à acheter un bon 
pastran (manteau) pour l'hiver, et ne hait personne : 
haïr troublerait sa volupté tranquille. Florence, qui 
abhorra tellement Sienne autrefois, ne hait per- 
sonne aujourd'hui, par impuissance. Je cherche en 



1. Voir Gorani, Description des cours d'Italie vers 1796. 
C'est un ultra-libéral. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 133 

vain une troisième exception. Chaque cité exècre 
ses voisines et en est mortellement haïe. Nos souve- 
rains ont donc sans peine le dlvide ut imperes. 

« Ce malheureux peuple, pulvérisé par la haine, 
est gouverné par les cours d'Autriche, de Turin, de 
Modène, de Florence, de Rome et de Naples. 

« Modène et Turin sont en proie aux jésuites. Le 
Piémont est le pays le plus monarchique de l'Eu- 
rope. L'oligarchie autrichienne suit encore les idées 
de Joseph II, qui, faute de mieux, passe à Vienne 
pour un grand homme ; elle force les prêtres à ne pas 
intriguer et à respecter les lois, et, du reste, nous 
traite comme une colonie. 

« Bologne et toute la Romagne font peur à la cour 
de Rome ; Consalvi envoie pour gouverner ce pays 
un cardinal qui a l'ordre de se faire aimer, et obéit. 
Consalvi, ministre tout puissant à Rome, est un 
ignorant plein d'esprit naturel et de modération ; 
il sait que les Italiens de Bologne et de la Romagne 
ont conservé quelque chose de l'énergie du moyen 
âge. Quand un maire en Romagne est trop coquin, 
on le tue, et jamais l'on ne trouve de témoins contre 
l'assassin. Ces manières brutales font horreur à 
leurs voisins, les habitants de Florence. Le gouver- 
nement si renommé de Léopold, succédant à l'af- 
freuse monarchie des Médicis, les a transformés en 
sopranos dévots *. Ils n'ont plus de passions que 
celles des belles livrées et des jolies processions *. 
Leur grand-duc aime l'argent et les femmes, et vit 

Rome, Naples et Florence, I 9. 



134 STENDHAL 

comme un père au milieu de ses enfants ; il est indiffé- 
rent pour eux, comme eux pour lui ; mais quand ils 
viennent à regarder ce qui se passe ailleurs, ils 
s'aiment par raison. Le paysan toscan est bien sin- 
gulier ; ces laboureurs forment peut-être la société 
la plus aimable de l'Europe ; je les préfère de beau- 
coup aux habitants des villes. 

« En Italie, le pays civilisé finit au Tibre. Au midi 
de ce fleuve vous verrez l'énergie et le bonheur des 
sauvages. Dans l'Etat romain, la seule loi en vigueur 
est le catholicisme *, c'est-à-dire Vobseivation des 
rites. Vous le jugerez par ses effets. La morale * y est 
prohibée comme conduisant à Vexamen personnel. 

« Le royaume de Naples se réduit à cette ville, 
la seule d'Italie qui ait le bruit et le ton d'une capi- 
tale. 

« Le gouvernement est une monarchie ridicule à la 
Philippe II, qui conserve encore quelques habi- 
tudes d'ordre administratif, apportées par les Fran- 
çais. Rien de plus insignifiant et de moins influent 
sur le peuple. Ce qui est admirable et digne de votre 
attention, c'est le caractère du îazzarone, qui n'a 
pour loi que la crainte et l'adoration du dieu saint 
Janvier *. 

« Ce dévouement de l'âme, que l'on appelle amour 
ici, n'arrive pas jusqu'à Naples ; il est mis en fuite 
par la sensation présente, ce tp'an de l'homme du 
Midi. A Naples, si une jolie femme loge vis-à-vis de 
chez vous, ne manquez pas de lui faire des signes. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 135 

« Ne vous laissez pas mettre en colère comme un 
Anglais, par tout ce que vous verrez d'africain en ce 
genre. Détournez les yeux, si vous êtes vieux ou 
triste, et rappelez-vous que votre grand objet, 
à Naples, c'est le lazzarone. Même votre illustre 
Montesquieu a dit une sottise sur les lazzaroni ^. 
Regardez bien avant de conclure. Le sentiment du 
devoir, qui est le bourreau du Nord, n'atteint pas le 
cœur du lazzarone. S'il tue son compagnon dans un 
mouvement de colère, son dieu, saint Janvier, lui 
pardonne, pourvu qu'il se donne le nouveau plaisir 
d'aller bavarder sur sa colère aux pieds du moine 
qui le confesse *, La nature, en réunissant sur la 
baie de Naples tout ce qu'elle peut donner àl'homme, 
a nommé le lazzarone son fils aîné. L'Ecossais, telle- 
ment civilisé, et qui ne fournit qu'un crime capital 
en six ans, n'est qu'un cadet qui, à force de travail, 
a fait fortune. Comparez le lazzarone à demi nu au 
paysan écossais que, pendant six mois de l'année, 
l'aspérité de son climat force à faire des réflexions, 
et des réflexions sévères, car la mort le guette de 
toutes parts à cent pas de sa chaumière. C'est à 
Naples que vous verrez l'immense utilité d'un des- 
pote tel que Napoléon. Tâchez de faire amitié avec 



1. Les lazzaroni, les plus misérables des hommes, fré- 
missent si le Vésuve vient à jeter de la lave. Je vous le 
demande, dans leur état si malheureux, que leur reste-t-il à 
perdre ? (Je cite de mémoire.) — (Montesquieu, Œuvres 
diverses *.) (Note de 1826.) 



136 STENDHAL 

un propriétaire de vignes d'Ischia ou de Caprée, 
qui vous tutoiera dès le second jour si vous lui 
plaisez. Faute de cinquante années du despotisme 
d'un Napoléon, la république ne pourrait s'établir 
parmi le bas peuple napolitain. Leur absurdité va 
jusqu'à maudire le général ..., qui, pendant dix- 
huit mois, a fait disparaître le vol et l'assassinat 
dans les pays au midi de Xaples *. Le maréchal 
Davoust, roi de Xaples, eût agrandi l'Europe de ce 
•côté. Je ris quand je vois les Anglais se plaindre d'y 
être assassinés. A qui la faute ? En 1802, Xapoléon 
civilisa le Piémont par mille supplices qui ont em- 
pêché dix mille assassinats. Je ne dis pas qu'à la 
Louisiane, chez un peuple sans passions, raisonneur 
et flegmatique, l'on ne puisse parvenir à supprimer 
la peine de mort. En Italie, Milan exceptée, la peine 
de mort est la préface à toute civilisation. Ces imbé- 
ciles de Tedesk, qui essayent de nous gouverner, 
ne font pendre un assassin qu'autant qu'il confesse 
son crime. Ils entassent ces malheureux à Mantoue, 
et, quand leur nourriture fatigue leur avarice, ils 
profitent du 12 février, anniversaire de la naissance 
de leur empereur, pour les rejeter dans la société. 
Ces gens-là, en vivant ensemble, prennent l'ému- 
lation des forfaits, et deviennent des monstres, qui, 
par exemple, versent du plomb fondu dans l'oreille 
d'un paysan qui dort dans la campagne, pour jouir 
<le la mine qu'il fait en mourant. » 

Après cette grave et triste conversation, je me 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 137 

suis sauvé chez la contessina C..., où l'on a ri et 
joué au pharaon jusqu'à trois heures du matin. 
Le pharaon est le jeu italien par excellence * : il 
n'empêche pas de rêver à ce qui intéresse. Le sublime 
de ce jeu, c'est de le jouer placé vis-à-vis d'une 
femme que l'on aime de passion, et qui est gardée par 
un jaloux. Almen cosi si dice. 

8 décembre. — Une mère, jolie femme de trente- 
deux ans, ne se gêne guère ici, pour être au désespoir 
ou au comble de la joie par amour, devant ses fdles, 
âgées de douze ou quinze ans, et fdles très alertes. 
Je blâme fort cette imprudence, par moi observée 
ce matin. J'ai pensé à ce que dit Montesquieu, que 
les parents ne communiquent pas leur esprit à leurs 
enfants, mais bien leurs passions. 

Les femmes jouent, en Italie, un tout autre rôle 
qu'en France. Elles ont pour société habituelle 
un ou deux hommes qu'elles ont choisis, et qu'elles 
peuvent punir par le malheur le plus atroce, s'ils 
viennent à leur déplaire. Dès l'âge de quinze ans, 
une jeune fdle est jolie et peut compter dans le 
monde,et il n'est pas très rare devoir une femme faire 
encore des conquêtes bien au delà de cinquante ans. 
« Qu'importe l'âge, me disait un jour le comte Fan- 
tozzi, fort épris de madame M..., qui a peut-être 
cinquante-cinq ans, qu'importe l'âge, quand la 
beauté, la gaieté, et, mieux encore, la facilité à être 
ému, subsiste encore ! « 



138 STENDHAL 

J'ai VU madame L... dire devant sa fille, la belle 
Camilla, et en parlant de Lampugnani*: s Ah! celui- 
là était fait pour moi : il savait aimer, etc. » Ce dis- 
cours intéressant, dont pas une syllabe n'était per- 
due, a duré plus d'une heure. M'accusera-t-on de 
protéger ces mœurs parce que je les décris, moi qui 
crois fermement que la pudeur est la source de 
l'amour-passion ? Pour me venger, je penserai à la 
vie de qui me calomnie. Je regrette souvent qu'il 
n'y ait pas une langue sacrée connue des seuls ini- 
tiés ; un honnête homme pourrait alors parler libre- 
ment, sur de n'être entendu que par ses pairs. Je ne 
reculerai devant aucune difficulté. J'avouerai que 
madame Z..., dimanche dernier, durant une visite 
de cérémonie, après la messe, adressait, en présence 
de ses deux filles, et à deux hommes qui, en toute 
leur vie, ne lui ont fait que cette visite, des maximes 
approfondies sur l'amour. Elle appuyait ces maximes 
d'exemples à leur connaissance (celui de la Belin- 
tani, actuellement en Espagne avec son amant), 
sur l'époque précise à laquelle il convient de punir,^ 
par l'infidélité, les amants qui se conduisent mal *. 
Les jeunes filles sont gardées ici avec une sévérité 
espagnole. Quand la mère sort, elle se fait remplacer 
par quelque vieille parente fort alerte, et qui rem- 
plit le rôle de duègne. On dit que plusieurs jeunes 
filles ont de petits amoureux qu'elles ne voient que 
quand ils passent dans la rue ; on se fait quelques 
signes, on s'aperçoit à l'église le dimanche, on danse 



FxOME, NAPLES ET FLORENCE 139 

ensemble deux ou trois fois tout au plus chaque 
année. Mais souvent une intrigue aussi simple est 
accompagnée des sentiments les plus profonds. Je 
n'oublierai jamais les réflexions que j'ai entendu 
faire jiar une jeune fille de quatorze ans, à une repré- 
sentation de la Vestale (le sublime ballet de Viganô). 
Il y avait une sagacité et une profondeur de pensée 
vraiment effrayantes. 

Les idées qu'une jeune fille italienne peut se for- 
mer sur sa vie à venir sont fondées sur des confi- 
dences qu'elle a surprises, sur des faits qu'elle a ouï 
conter, sur des mouvements de joie ou de tristesse 
qu'elle a observés, jamais sur des bavardages de 
li\Tes. On ne lit pas de romans, par l'excellente 
raison qu'il n'y en a point. Je connais une lourde 
copie de Werther, intitulée Lettres de Jacopo Ortis *, 
et deux ou trois ouvrages illisibles de Vahate 
Chiari. Quant à nos romans français, traduits en 
italien, ils font l'effet d'une diatribe contre l'amour. 
Un père de ce pays-ci, qui a des fdles, et trouve un 
roman chez lui, le jette au feu brutalement ^. Cette 
absence de toute lecture autre que la sévère liistoire, 
est une des raisons les plus fortes de mon admiration 
vive pour la conversation des femmes italiennes. 



1. Quelques années après la date de ce voyage, j'ai vu à 
Paris discuter, devant sept à huit jeunes personnes, toutes 
les probabilités de la haute fortune de la marquise Octavie *, 
dont alors le public commençait à s'occuper. Ce discours dura 
quarante-cinq minutes. (1826.) 



140 STENDHAL 

Dans les pays à romans, l'Allemagne, la France, etc., 
la femme la plus tendre, dans les moments du plus 
grand abandon, imite toujours un peu la Noiwelle 
Héloïse ou le roman à la mode : car elle désire avec 
passion plaire à son amant ; elle a lu ce roman avec 
transports ; elle ne peut pas ne pas se servir un peu 
des phrases qui l'ont fait pleurer, et qui lui ont paru 
sublimes. Le beau naturel, chez les femmes, est donc 
toujours altéré dans les pays à romans. Il faut être 
déjà d'un certain âge, pour leur pardonner tout ce 
clinquant, voir la véritable passion où elle est, 
et ne point se laisser glacer par tout le vain attirail 
dont on prétend la parer. On sait que les lettres 
d'amour, et cjuelquefois la conversation tendre des 
femmes littéraires, ne sont, en général, qu'un cen- 
ton des romans qu'elles admirent. Serait-ce pour 
cela qu'elles sont moins femmes que toutes les 
autres, et si ridicules ? En Italie, l'amour, si elle 
peut en inspirer ou en éprouver, est toujours le 
principal intérêt dans la vie d'une femme ; le talent 
littéraire n'est, à ses yeux, qu'un ornement de la 
vie, qu'un moyen de plaire davantage à l'homme 
qu'elle aime. Je ne doute pas un instant qu'une 
Italienne qui vient de finir un roman, ou un recueil 
de sonnets, ne le jette au feu à l'instant, si son amant 
le lui demande d'une certaine manière. Les lettres 
d'amour, à en juger par celles que m'a montrées 
un amant jaloux, le marquis B..., ont très peu de 
mérite littéraire, c'est-à-dire sont très peu faites 



ROME, NAPLES ET FLORENCE l'il 

pour plaire aux indilîérenls. Elles sont pleines de 
répétitions. On peut en j^rendre une idée par les 
Lettres d'une Religieuse portugaise ^. 

10 décembre. — J'ai accompagné Radael à la dili- 
gence du Mont-Napoléon, qui le mène à Mantoue 
en vingt-trois heures : car il faut passer par la patrie 
de Virgile pour aller à Bologne. Le duc de Modène 
n'a pas voulu permettre à la diligence de traverser 
ses Etats. « Il n'y a que les jacobins qui voyagent », 
a-t-il dit, et S. A. R. a raison ; son chef de police 
Besini lui fait de fidèles rapports. L'Italien, qui lit 
peu et avec méfiance, s'instruit surtout par les 
voyages. Ce monde n'est qu'une vallée de larmes, 
dit-on à Modène, et l'on 

n'est-ce pas leur rendre le plus grand 

des services ? 



ou donnez raison aux jésuites de Modène 



Rien de plus raisonnable que la persécution et les 
auto-da-fé; rien de plus ridicule que la tolérance *. 

1. Voir la bonne édition, chez M. Firmin Didot, 1824, 
avec la traduction en portugais. (1826.) 



142 



STENDHAL 



Veut-on jouir du spectacle le plus plaisant, il 
faut voir un Italien s'embarquer dans une diligence. 
U attention, qui n'est jamais dans ce pays qu'au 
service des passions profondes, ne peut pas se mou- 
voir rapidement. L'Italien qui s'embarque meurt 
de peur d'oublier quelqu'une de ses cent précautions 
contre le froid, l'humidité, les voleurs, le peu de 
soin des aubergistes, etc. Plus il veut surveiller de 
choses à la fois, plus il s'embrouille, et il faut voir 
son désespoir pour ses moindres oublis. Peu lui 
importe d'être ridicule aux yeux des spectateurs 
rassemblés autour d'une diligence qui part. Il 
donnerait vingt spectateurs pour n'avoir pas 
oublié son bonnet de soie noire à mettre sur la tête 
en entrant au parterre de quelque théâtre, où, pour 
le malheur du public, il y a un prince, ce qui em- 
porte l'obligation d'ôter son chapeau ^. 

Ce qu'il y a de plus impatientant ou de plus admi- 
rable pour un Italien, suivant le sens duquel il 
prend la chose, c'est un fat français homme d'es- 
prit, qui, en une heure de conversation, parle 

1. D'après le principe qu'il n'y a de perfection qu'en 
France, le gouvernement de Napoléon, à Milan, ne permettait 
pas aux Italiens de garder leur chapeau au parterre de la 
Scala. A chaque instant deux commissaires de police, apostés 
pour cela, venaient vous toucher le coude fort poliment, si 
la peur de vous enrhumer dans cette salle immense vous 
faisait céder au besoin de mettre votre chapeau. De tout le 
gouvernement de Napoléon, cette bagatelle est peut-être 
ce qui a le plus vexé les Milanais. Le prince Eugène man- 
quait de tact pour ces choses-là. (182G.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 143 

d'Homère, d'économie politique, de Bolivar, de Ra- 
phaël, de chimie, de M. Canning, du commerce des 
Romains, du Vésuve, de l'empereur Alexandre, du 
philosophe Erasme, de Paisiello, de Humphry Da- 
vy, et de cent autres choses. Après cette conversa- 
tion aimable, l'Italien, qui s'est efforcé de mettre 
son esprit au galop pour penser profondément à 
chacune de ces choses, à mesure qu'elles voltigent 
sur les lèvres de l'homme d'esprit français, a un mal 
de tête fou. 

Le Français qui veut bien oublier net toutes 
sortes d'allusions littéraires, et n'appliquer cette 
étonnante vivacité, brillant privilège de son pays, 
qu'aux circonstances extérieures du voyage à la 
campagne, ou du pique-nique qu'il fait avec des 
Italiens, court la chance de paraître un homme 
étonnant aux yeux de quelque jolie femme. Mais il 
faut qu'il s'arrête tout court dès qu'il voit qu'il n'est 
pas compris, et qu'il se taise au moins dix mortelles 
minutes par heure. Tout est perdu s'il déplaît comme 
bavard, tandis qu'il n'y a aucun danger à paraître 
silencieux. Un sous-lieutenant du midi de la France 
qui n'a pas lu Laharpe, est beaucoup plus près 
d'être adoré d'une Italienne, qu'un charmant 
jeune homme de Paris, membre de la Société pour 
la morale chrétienne, et qui a déjà fait imprimer 
deux poèmes délicieux. 

12 décembre. — Ce soir, à la Scala, un malheu- 



144 STENDHAL 

reux que sa maîtresse a délaissé depuis un an, me 
prend pour confident. Je le trouve dans les files^ 
du parterre, vers les onze heures. Il était là depuis 
sept heures, à contempler de loin cette loge où il 
régnait autrefois. Il est jeune, fort beau, noble, 
riche, et il se désespère depuis un an, au vu et au su 
de toute la ville. Stupéfait de la gravité des confi- 
dences de ce pauvre amoureux, j'ai d'abord cru 
qu'il avait quelque petit service à me demander. 
Pas du tout, il avait besoin de parler de la femme 
qu'il aima pendant huit ans, et qu'il adore plus que 
jamais après une année de brouille. Et quelle 
brouille ! La plus humiliante du monde. Il me conte 
longuement comme quoi un officier allemand, fort 
laid (c'est au contraire un fort aimable et fort joli 
homme, très fat), a lorgné sa belle de la même place 
où nous sommes au parterre, et constamment pen- 
dant six mois. « J'en fus jaloux, me dit-il, et j'eus 
la sottise de le dire à la Violantina ; mes plaintes 
la portèrent sans doute à faire attention à ce maudit 
comte de Keller. Pour me faire un peu enrager,, 
elle commença à jeter un regard sur lui chaque soir, 
au moment où nous quittions le théâtre. Keller 
enhardi loua un petit appartement d'où il pouvait 
apercevoir son balcon. Il osa écrire. Ce commerce 
de coquetterie durait depuis trois semaines, lorsque 
la camérière placée par moi, ayant eu une querelle 
avec sa maîtresse, me remit une lettre de Keller 
adressée à celle-ci. Pour piquer la Violantina, je 



ROME, XAPLES ET FLORENCE l'i-") 

feignis de faire la cour à la Fui via C... Je mourais 
d'ennui dans la loge de la Fulvia, excepté f[uand je 
pouvais espérer d'être aperçu par la ^ iolantina. 
Un jour, nous commençâmes une petite querelle 
à propos d'un magnifique bouquet de fleurs de mon 
jardin de Quarto que j'avais envoyé à la Fulvia. 
Nous en vînmes aux paroles décisives. Je lui dis, 
poussé à bout : « Choisissez de Keller ou de moi », 
et je tirai la porte très fort en sortant. Le lendemain, 
elle m'écrivit ces propres paroles : « Voyagez, mon 
« cher ami ; car nous ne sommes plus qu'amis. Allez 
« passer un mois aux eaux de la Batfaglia. » — Qui 
l'eût dit, mon cher S... ? après huit années d'ami- 
tié ! » 

Et là-dessus le marquis N... me commence l'his- 
toire de ses amours, à partir du premier jour qu'il 
aperçut la Violantina. J'aime à la folie les contes 
qui j^eignent les mouvements du cœur humain, 
bien en détail, et je suis tout oreilles. Peu importe 
à N... qu'on l'écoute avec intérêt ; il a besoin de 
parler de la Violantina ; cependant l'émotion de mes 
yeux lui fait du bien. Aussi, quand le petit ballet 
V Elève de la nature a fini, à minuit et demi, avait -il 
encore beaucoup à dire. Xous sommes allés nous 
réfugier dans le café désert du Casin des Nobles, 
où nous avons troublé un amant et sa maîtresse 
qui s'étaient donné rendez-vous dans ce lieu soli- 
taire et public. Là X... m'a parlé jusqu'à deux 
heures. Le café s'est fermé ; il m'a reconduit chez 

Rome, Naples et Florence, I 10 



146 



STENDHAL 



moi. Dans la rue, n'étant plus retenu par les lu- 
mières, les larmes coulaient le long de ses joues, 
tandis qu'il me contait son bonheur passé. Il m'a 
tenu un gros quart d'heure sous la porte de la Bella 
Venezia, où je loge. Enfin, deux heures trois quarts 
sonnaient à l'horloge de Saint-Fidèle comme j'ai 
commencé à écrire. Si j'avais un secrétaire, je dic- 
terais toute la nuit l'histoire des amours de N... 
avec la Yiolantina. Rien ne peint mieux et plus 
profondément les habitudes morales de l'Italie. 
Il y a trente incidents peut-être, tout à fait incom- 
préhensibles en France. Un Français se serait fâché 
de ce qui plaisait à M. N..., et vice versa (Voir les 
Mémoires de Casanova) *. 

Cette histoire a occupé mes oreilles trois heures 
trois quarts. Je n'ai peut-être pas dit cent mots, 
et j'ai été constamment intéressé. Il est impossible, 
me disais-je, qu'un homme aussi profondément 
ému ait le courage de mentir, excepté sur un ou 
deux faits trop humiliants pour qu'on les raconte. 
A chaque instant le marquis N... se reprenait pour 
mieux me faire voir quelque petite circonstance. 
Madame R... a une fausse dent, chose que j'igno- 
rais. « Comment fera-t-elle, me disait-il, pour la 
replacer quand elle se dérangera ? Moi-même je 
l'ai menée à Turin où se trouvait Fonzi, qui est mon 
ami. Je l'ai présentée chez Fonzi sous le nom de la 
pauvre marchesina C.,., ma sœur ; enfin personne 
ne s'est jamais douté de la fausse dent. A son âge, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 147 

vingt-quatre ans, c'est humiliant d'avoir une fausse 
dent. Est-ce que Kcller sera capable de la lui re- 
mettre comme moi ? Ah ! cette femme se perd ! » 
ajoutait-il gravement *. 

Ce pauvre malheureux a peut-être fait la même 
confidence à vingt personnes. Toute la ville parle 
de son désespoir. Il est allé à Venise pour se dis- 
traire. Sa sombre tristesse l'a fait remarquer, on 
lui en a fait la guerre, et il a conté son histoire, et ce 
n'est pourtant pas un sot, ni un homme remarqua- 
blement faible. 

J'ai eu toutes les peines du monde à mettre en 
français cette esquisse de son récit. Le milanais est 
plein de mots propres pour exprimer chacune des 
petites circonstances de l'amour. Mes périphrases 
françaises manquent d'exactitude et disent trop ou 
trop peu. Comment aurions-nous une langue pour 
une chose dont nous ne parlons jamais ? 

12 décembre. — J'ai consulté ^I. Izimbardi, mon 
oracle, sur la longue confidence qui m'a fait coucher 
ce matin à quatre heures. « Rien de plus commun ici, 
m'a-t-il dit. Ah ! vous n'avez pas vu C..., quand il 
était au désespoir pour sa brouille avec la Luizina ; 
P..., quand il essaya de se brouiller avec la R..., 
chez laquelle il était entré mal à propos. » Et il 
me cite sur-le-champ dix noms parmi lesquels je 
trouve ceux de plusieurs de mes nouveaux amis 
que je regardais comme les plus sensés. « Et les 



148 STENDHAL 

femmes ! me dit -il ; voulez-vous que je vous conte 
le désespoir de la Ghita, quand elle a découvert 
que P.,. ne l'aimait pas, et avait seulement voulu 
mettre une femme de plus sur sa liste ? Elle n'a 
pas eu le courage de s'habiller pendant près d'un an. 
Elle venait à la Scala en robe de chambre d'in- 
dienne rouge montant jusqu'au cou, les jours de 
prime recile. Elle a été plus d'un mois sans voir un 
seul de ses amis, que le vievix * M. S..., qui, je pense, 
portait ses billets à P.... Elle ne paraissait plus 
dans sa loge, et je ijaiierais que, quand elle y est 
revenue au bout de six semaines, c'était dans l'es- 
pérance d'apercevoir de loin le brillant P.... Les 
désespoirs d'amour sont précisément ici la petite 
vérole des âmes ; il faut passer par là. Nos aïeules, 
qui vivaient comme le Grand-Turc au milieu du 
sérail, n'étaient pas si sujettes à cette maladie. 
Le propre d'une imagination italienne, ajouta 
M. Izimbardi, c'est que, lorsqu'elle est possédée 
par cette passion, elle ne peut plus apercevoir de 
bonheur hors de la personne aimée. » 

Nous arrivons de là à la plus haute métaphysique, 
que j'épargne au lecteur. Après avoir longtemps 
parlé amour, mon rôle étant à chaque instant de 
nier les conclusions de M. Izimbardi et de me faire 
conter les anecdotes prohantes avec les noms et 
qualités des personnages, pour bien vérifier qu'on 
ne mentait pas ; après avoir, dis-je, longtemps 
parlé amour dans un coin obscur du café de l'Aca- 



ROME, NAPLES ET FLORENCE l 'lO 

demie, nous nous trouvons avoir débordé * les ques- 
tions les plus difiiciles sur la peinture, la musique, etc. ; 
les résoudre, voir la vérité sur elles, devient })resque 
un badinage. M. IzindKirdi me dit : « Quand un 
jeune homme qui n'a point fait de folies et qui seu- 
lement a beaucoup lu ose me parler beaux-arts, 
je lui ris au nez ouvertement. Apprends à voir, 
lui dis-je, et puis nous parlerons. Quand un homme 
connu })ar quelque long malheur, comme votre ami 
d'hier soir, m'attaque sur les beaux-arts, je mets 
le discours sur les petites manies des hommes supé- 
rieurs qu'il a rencontrés lorsqu'il avait dix-huit ou 
vingt ans. Je plaisante sur les ridicules de leur per- 
sonne ou de leur esprit, afin que mon homme me 
confesse si alors, dans sa première jeunesse, il 
remarquait ces ridicules et en jouissait comme 
d'une sorte de consolation de leur supériorité sur 
lui ; ou bien, s'il les adorait comme des perfections 
€t cherchait à les imiter. Tout être qui n'a pas assez 
aimé un grand homme à dix-huit ans, pour adorer 
même ses ridicules, n'est pas fait pour parler à^art 
avec moi. Une âme folle, rêveuse et profondément 
sensible, est encore plus indispensable qu'une 
bonne tête pour oser ouvrir la bouche sur les sta- 
tues de Canova que tout Milan va voir chez M. Som- 
mariva, à la Cadenabbia (sur le lac de Côme). » J'étais 
sur le point de faire une plaisanterie sur le grand 
nombre d'hommes de génie nécessaire pour que 
chaque jeune homme en eût un pour être mis à 

Rome, Naples et Florenci, I 10. 



150 STENDHAL 

l'épreuve. Je me suis souvenu que ces petites mau- 
vaises fois pour amener un mot, prétendu spirituel, 
glacent les Italiens et à l'instant leur ferment la 
bouche. 

L'on m'a donné ce matin un charmant sonnet de 
Carline Porta sur la mort du peintre Joseph Bossi, 
fat célèbre, qui passe ici pour un grand homme. 

L'è mort el pittor Boss. Jésus per lu * /... 

Dans une littérature où ce degré de naturel et de 
vérité est admis, les âmes arides sont mises à la 
porte par la force des choses. J'aurai peut-être relu 
dix fois ce sonnet aujourd'hui. Un sonnet n'ayant 
que quatorze lignes, on ne risque jamais de beau- 
coup s'ennuyer en le commençant ; j'aime ce genre 
avec passion. Il y a huit ou dix sonnets en italien 
qui sont parmi les plus belles choses qu'ait pro- 
duites l'esprit humain. Carline Porta est surtout 
admirable quand il peint le Milanais noble qui veut 
parler toscan, et ajoute des désinences aux mots 
tronqués de sa langue maternelle, par exemple dans 
la Preghiera : 

Donna Fabia, Fabron de Fabrian 



Oramai anche tni, don Sigismond, 
Com'engo appien ne la di lei paiira ^. 

1. Il y a un dictionnaire milanais-italien, en 2 vol. in-S**, 
fort bien imprimés à l'Imprimerie royale. La base de la langue 
est minga, qui veut dire pas du tout. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 151 

Mais les chefs-d'œuvre de cet aimable poète ne 
peuvent pas être cités devant des femmes : il par- 
tage ce malheur avec Buratti et BafTù. Tous trois ils 
ont idéalisé la conversation de tous les jours, et dans 
toute espèce d'art, cette opération rend plus visibles 
les grands traits. 

Je relis avec délices le sonnet ci-après, qui, parce 
qu'il est vrai, rend tôt ou tard une révolution 
immanquable en ce pays : 

Sissignor, sur Marches, lu l'è marches, 

D'ess sahulaa da on nsen corne là *. 

Excepté jNIonti, tout ce qu'on a imprimé ici en 
italien depuis cinquante ans ne vaut pas ce sonnet 
et El di cCincœu * : 

El paver meritt che l'è minga don, 

Te me l'iiann costringiuu là in d'an canton. 

La force, la simplicité, le naturel, jamais aucune 
imitation académique et froide à la Fontanes ou 
à la Yillemain, voilà ce qui place si haut les poésies 
en çernacolo. La médiocrité n'y est ni tolérée ni tolé- 
rable, avantage que cette poésie perdrait bien vite 
si l'on créait jamais pour elle des académies et des 
journaux littéraires. L'Académie française nous 
a donné le pédantisme, et la littérature n'a produit 
de chefs-d'œuvre parmi nous que quand elle jouis- 
sait du mépris des sots (1673). Rien n'est si simple 
et si naïf qu'un poète italien : Grossi, Pellico, Porta» 



152 STENDHAL 

Manzoni et môme Monti, malgré l'habitude des 
triomphes. Les poètes en vernacolo sont toujours 
moins pédants et plus aimables que les autres. 
C'est une triste chose que tous nos jugements litté- 
raires, journaux, cours de littérature, etc. Ce fatras 
dégoûte de la poésie les âmes un peu délicates. 
Si l'on veut lire avec plaisir les vers d'un poète du 
Nord, il ne faut pas connaître sa personne ; vous 
trouvez un fat qui dit : ma muse. Porta et Grossi me 
font au contraire adorer encore davantage leurs 
charmants poèmes. 

Belgiojoso, 14 décembre. — Ce matin, comme je 
passais, en quittant Milan, sous l'arc de triomphe 
de Marengo (porte de Pavie), pollué par je ne sais 
quelle inscription, ouvrage des ultra du pays, j'avais 
les larmes aux yeux. Je me répétais souvent, avec un 
certain plaisir machinal, ces beaux vers de Monti : 

Mossi al fine, e quel colli, ove si sente 
Tutto il bel di natura, abbandonai, 
L'orme sesnando al cor contrariée lente ^ *. 



1. Cinquième chant de la Mascheroniana. poème de Monti, 
à l'occasion de la mort de Lorenzo Mascheroni. Ce grand 
poète décrit une année de la vie de Napoléon. Il avait 
commencé dans la Bassvilliana l'histoire de la révolution 
française. Quel dommage qu'il n'ait pas traité tout ce beau 
sujet ! Monti est un enfant impressionnable qui a changé de 
parti cinq ou six fois dans sa vie : ultra fanatique dans la 
Bassvilliana, il est patriote aujourd'hui ; mais ce qui le sauve 
du mépris, jamais il ne changea pour de 1 "argent, comme 
M. Southey. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 153 

M. Izimbardi, homme su])érieur, l'un de mes nou- 
veaux amis, voulait absolument me conduire au 
lac de Como. « Qu'allez-vous chercher à Rome ? me 
dit-il hier soir au café de l'Académie. La beauté 
sublime ? Eh bien, notre lac de Como est dans la 
nature ce que les ruines du Colysée sont en archi- 
tecture, et le saint Jérôme du Corrège parmi les 
tableaux. » — « Je ne partirais jamais, lui dis-je, 
si j'écoutais mon penchant. J'userais tout mon congé 
à Milan. Je n'ai jamais rencontré de peuple qui 
convienne si bien à mon âme. Quand je suis avec 
les Milanais, et que je parle milanais, j'oublie que 
les hommes sont méchants, et toute la partie mé- 
chante de mon âme s'endort à l'instant. » 

Je n'oublierai de ma vie la belle figure de Monti, 
récitant chez mademoiselle Bianca Milesi le mor- 
ceau du Dante sur Hugues Capet *. J'étais sous le 
charme. 

J'ai vu de loin M. Manzoni, jeune homme fort 
dévot, qui dispute à lord Byron l'honneur d'être 
le plus grand poète lyrique parmi les vivants. Il a 
fait deux ou trois odes qui me touchent profondé- 
ment, et jamais ne me donnent l'idée d'un M. de 
Fontanes se frottant le front pour être sublime, ou 
allant chez le ministre pour être fait baron. Si le 
degré de V émotion quil produit constamment doit 
être la vraie mesure du mérite d'un poète, pour moi 
l'auteur anonyme de Prina, ou la Vision del di 
d'incœu, est le plus grand poète italien vivant. 



154 STENDHAL 

M. Tommaso Grossi est un pauvre clerc de procu- 
reur. Le seul désavantage de ce grand poète, c'est 
que la langue dont il se sert n'est pas comprise à 
dix lieues de Milan ; et qu'à Paris, Londres, Phila- 
delphie, on ignore jusqu'à l'existence de cette 
langue. Tant pis pour les habitants de Londres et de 
Philadelphie ; mais qu'est-ce que leur ignorance 
fait à mon plaisir ? Il est en littérature des genres 
de mérite délicieux, mais qui ne peuvent pas durer 
plus de trois ou quatre siècles. Lucien est ennuyeux 
aujourd'hui, comme Candide le sera peut-être en 
l'année 2200. Les pédants disent que c'est la durée, 
et non pas la véhémence du plaisir, qui doit décider 
de l'excellence. 

J'ai déjà parlé d'un jeune homme qui écrit dans 
la langue d'Arioste et d'Alfieri, et qui promet un 
grand j^oète à l'Italie, si fata sinant : c'est Silvio 
Pellico. Comme il gagne à peine douze cents francs 
à faire l'exécrable métier de précepteur d'enfants, 
il n'avait ni assez d'argent ni assez de vanité pour 
faire imprimer sa tragédie de Francesca da Rimini. 
C'est M. Louis de Brème qui en a fait les frais. 
M. Pellico m'a confié les manuscrits de trois autres 
tragédies, qui me semblent plus tragiques et moins 
élégiaques que Francesca. Mademoiselle Marchioni, 
la première actrice tragique de ce pays, disait devant 
moi à M. Pellico, que Francesca venait d'être jouée 
cinq fois de suite à Bologne, chose qui n'est peut- 
être pas arrivée depuis un siècle. M. Pellico peint 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 155 

l'amour bien mieux qu'Alfieri, ce qui n'est pas beau- 
coup dire ; dans ce pays, c'est la musique qui s'est 
chargée de peindre l'amour. A Paris, un homme 
d'esprit * se fait, dit-on, trois mille francs par mois 
avec de petites comédies. L'auteur de Francesca 
a beaucoup de peine à gagner douze cents francs par 
an, en montrant le latin à des marmots ; les repré- 
sentations et l'impression de sa pièce ne lui ont pas 
valu un centime. 

Voilà la France et l'Italie pour les arts. En Italie 
on paye mal les artistes ; mais tout Milan a parlé 
pendant un mois de la Francesca da Rimini. Ce 
manque de succès d'argent est fâcheux dans le cas 
particulier de ce jeune poète, mais rien de plus 
heureux pour l'art. La littérature, en Italie, ne 
de\'iendra jamais un vilain métier qu'un M. de V... * 
récompense avec des places d'Académie ou de 
censeur. Monti m'a dit que ses poèmes immortels, 
qui ont eu peut-être * trente éditions chacun, l'ont 
toujours mis en frais. On imprimait la Maschero- 
niana à Milan ; huit jours après, il paraissait des 
contrefaçons dans les pays étrangers, c'est-à-dire à 
Turin, Florence, Bologne, Gênes, Lugano, etc. 

Mais ce ne sont point les hommes supérieurs que 
je viens de nommer qui me font regretter Milan ; 
c'est l'ensemble de ses mœurs, c'est le naturel dans 
les manières, c'est la bonhomie, c'est le grand art 
d'être heureux qui est ici mis en pratique avec ce 
charme de plus, que ces bonnes gens ne savent pas 



15G STENDHAL 

que ce soit un art, et le plus difficile de tous. Leur 
société me fait l'effet du style de La Fontaine. 
Comme tous les soirs la loge d'une femme aimable 
reçoit les mêmes personnes, et cela dix ans de 
suite, on se comprend parfaitement ; l'on se con- 
naît de même et l'on s'entend à demi-mot. De là 
peut-être le vrai charme de la bonne plaisanterie. 
Comment essayer de jouer la comédie devant des 
gens que l'on voit trois cents fois par an depuis 
dix ans ? 

Cette connaissance intime que l'on a les uns des 
autres fait qu'un homme qui vit avec quinze cents 
francs de rente parle à un homme qui a six millions, 
simplement et comme il parlerait à un égal (ceci 
passera pour incroyable en Angleterre). J'ai sou- 
vent admiré ce spectacle. Si le riche s'avisait de 
vouloir jouer le bonhomme, ou le pauvre de faire 
le fier, on se rirait d'eux et devant eux pendant 
huit jours. La fierté qu'un commis tire d'une place 
parmi les bourgeois de Paris, ici serait absolument 
inintelligible : il faudrait l'expliquer pendant une 
heure. On plaint un homme assez pauvre pour être 
forcé de se mettre à la paye des Allemands ; on le 
croit obligé d'être un peu espion ; on ne dit pas cer- 
taines choses devant lui. « Poverino, è impiegato ! » 
dit-on en serrant les épaules, geste de commiséra- 
tion qui m'était inconnu. 

A Paris, il faut presque, à chaque fois que l'on se 
présente chez un ami intime, rompre une légère 



ROME, >APLES ET FLORENCE 157 

superficie de glace qui s'est formée depuis quatre 
ou cinq jours que l'on ne s'est pas rencontré ; et^ 
quand cette opération délicate est heureusement 
terminée et que vous êtes redevenus tout à fait 
intimes et contents, au })lus lieau de votre amitié, 
minuit sonne, et la maîtresse de la maison vous ren- 
voie. Ici, dans les soirées où l'on était heureux et 
gai, dans la loge de madame L..., nous commen- 
cions jiar rester au théâtre jusque après une heure 
du matin ; nous continuions notre pharaon dans 
la loge éclairée, longtemps après que toute la salle 
était ohscure et les spectateurs sortis. Enfin le 
portier du théâtre venant nous avertir qu'une 
heure était sonnée depuis longtemps, uniquement 
pour ne pas se séparer, on allait souper chez Battis- 
tino, le traiteur du théâtre, établi à cet effet, et 
nous ne nous quittions qu'au grand jour. Je n'étais- 
point amoureux, je n'avais point d'amis bien in- 
times dans cette loge, et pourtant ces soirées de 
naïveté et de bonheur ne sortiront jamais de ma 
mémoire. 

Pavie, 15 décembre. — Quatorze années du des- 
potisme d'un homme de génie ont fait de Milan^ 
grande ville renommée jadis pour sa gourmandise,. 
la capitale intellectuelle de l'Italie. Malgré la police 
autrichienne, aujourd'hui, en 1816, on imprime 
dix fois plus à Milan qu'à Florence, et pourtant le 
duc de Florence joue le bonhomme. 



158 STENDHAL 

On rencontre encore dans les rues de Milan trois 
ou quatre cents hommes d'esprit supérieurs à leurs 
compatriotes, que Napoléon avait recrutés de Domo 
d'Ossola à Fermo et de la Pontebba à Modène, pour 
remplir les emplois de son royaume d'Italie. Ces 
anciens employés, reconnaissables à l'air fin et à 
leurs cheveux grisonnants, sont retenus à Milan 
par l'amour des capitales et la crainte des persé- 
cutions ^ ; ils y jouent le rôle de nos bonaj^artistes ; 
ils soutiennent qu'avant les deux Chambres, il fallait 
à l'Italie vingt années du despotisme et de la gen- 
darmerie de Napoléon. Vers 1808, il devint du bon 
ton d'avoir des livres parmi les employés du royaume 
d'Italie. En France, le despotisme de Napoléon 
était plus vénéneux ; il craignait les livres et le 
souvenir de la république, le seul que le peuple 
ait gardé ; il redoutait le vieil enthousiasme des 
jacobins. Les jacobins d'Italie s'étaient traînés à la 
suite des victoires de Bonaparte, et n'avaient 
jamais sauvé la patrie comme Danton et Carnot *. 
La finesse et la force du moyen âge n'existent j^lus ; 
les saint Charles Borromée * ont tué ces grandes 
qualités. Les Italiens ne sont plus conspirateurs 
que dans Machiavel. M. Bettoni, le libraire, a fait 
sa fortune en sachant voir cette mode de livres ; 



1. Tout est changé depuis 1820 ; une sorte de terreur * 
règne à Milan. Ce pays est traité comme une colonie dont 
-on craint la révolte. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 159 

aussitôt qu'elle éclata, il donna une édition d'Al- 
fîeri en quarante-deux volumes in-8°. La liste des 
souscripteurs est à peu près celle des employés, 
gens supérieurs, choisis par Prina et Napoléon. 
Ils étaient remarquables moins par le génie et 
l'enthousiasme que par Vesprit d^ordre et par Vac- 
tivité continue, qualités fort rares chez un peuple 
passionné, esclave de la sensation du moment. Le 
dévouement et l'énergie, qui ne se trouvent guère 
parmi les employés français, comme on a pu le 
voir à l'approche du Cosaque, n'étaient point rares 
en Italie. Napoléon a dit que c'est là qu'il a été 
le mieux servi ; mais il ne leur avait pas volé leur 

liberté et refait le t *. Les fils de ses employés * 

forment l'élite de la jeunesse italienne. Tout ce qui 
est né vers 1800 est fort bien. 

Le Milanais n'est pas méchant, et il offre à cet 
égard la seule bonne garantie, cest quil est heureux. 
Ce qui précède est évident, l'explication qui suit 
n'est que probable. 

Sur cent cinquante actions, importantes ou non, 
grandes ou petites, dont se compose la journée, le 
Milanais fait cent vingt fois ce qu'il lui plaît au 
moment même. 

Le devoir, sanctionné par le malheur, si l'on y 
manque, et contrariant son inclination actuelle, 
ne lui apparaît que trente fois sur cent cinquante 
actions. 

En Angleterre, le terrible dei'oir, sanctionné par 



160 STENDHAL 

la perspective d'expirer de faim dans la rue ^, 
apparaît cent vingt fois peut-être sur cent cinquante 
actions. De là le malheur frappant de ce peuple qui 
ne manque pourtant ni de raison ni de bons usages 
ayant force de loi. Ce qui comble ce malheur, c'est 
que, parmi les gens les plus riches, le de<.>oir, sanc- 
tionné par la peur de l'enfer que prêche M. Irving, 
ou par la peur du mépris, si votre habit n'est pas 
exactement à la mode, paraît cent quarante fois 
peut-être sur les cent cinquante actions dont se 
compose la journée. Je suis persuadé que plus d'un 
Anglais, pair et millionnaire, n'ose pas croiser les 
jambes quand il est seul devant son feu, de peur 
d'être vulgaire ^. 

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que la même peur 
d'être vulgaire poursuit le commis marchand qui 
gagne deux cents guinées en travaillant de sept 

1. Sept malheureux* sont morts rfe /a/m dans les rues de 
Londres pendant que j'y étais (1821). (Note de 1826.) 

2. Voir en preuve les admirables Mémoires de miss Wilson, 
Matilda, Tremaine *. 

Un livre de la nature de celui-ci dure si peu, que je suis 
obligé de remplacer par des allusions aux choses de 1826 
beaucoup de petites allusions et façons de parler que je 
trouve dans mon journal. J'écrivais chaque soir en 1816, 
mais je n'envoie à l'impression en 1826 que ce qui me semble 
encore vrai. J'ai passé en Italie les années 1820 à 1826 *. 
Six années de voyages en ce pays, auquel la plupart des 
voyageurs n'accordent que six mois, sont mon seul titre à 
la confiance du lecteur, et compensent peut-être le manque 
de savoir et de style. J'ose dire la vérité, ce qui m'expose 
aux injures les plus sales dans les journaux littéraires ita- 
Jieng. (1826.) 



ROME, 

NAPLES ET FLORENCE, 

EN 1817. 



OFFICIER DE CAVALERIE. 



The smile which sank Into his heart the first timc he 
ever beheld her , played round her lips ever after : 
the look with which her eyes 6rst met his, nçver 
passed away. The image of his mistrcss still hauiiied 
lus raliid , and was recaiîed by every object in aature. 
Even death could noi dissolve the fine Illusion : for 
that which exists iu the imagination is aloue iopcris- 
sahle. As ouv feclings become more idéal, the impi es- 
Bien of the moment indeed becomes less violent. Tlie 
blow is felt only by reflcction; it is the rebouud that 
is fataK 

Mémoires d'HoLCRorr. 



PARIS, 



DELAUNAY, Libraire, au Palais-Royal, Galerie-de-Bois ; 
PELICIER, Libraire, au Palais-Royal, Galerie-des-Offices- 



M. DCCC. XVll. 



Titre de l'édition originale de 1817. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 161 

heures du matin à neuf heures du soir. Pas un An- 
glais, sur cent, n'ose être soi-même ; pas un ItaUen, 
sur dix, ne conçoit (ju'on puisse être autrement. 
L'Anglais n'est ému qu'une fois par mois, et l'Ita- 
lien trois fois par jour. 

En France, où le caractère manque (la bravoure 
personnelle, fille de la vanité, n'est pas du carac- 
tère : voyez les élections et les peurs qu'elles causent) ; 
en France, c'est aux galères que se trouve la réunion 
des hommes les plus singuliers. Ils ont la grande 
qualité qui manque à leurs concitoyens, la force de 
caractère. En Italie, où l'emportement de la sensa- 
tion actuelle et la force de caractère ^, qui en est 
la suite, ne sont pas rares, les galères font horreur 
sous tous les rapports. Si nos Chambres avaient le 
temps de s'occuper de cette misère, et faisaient 
transporter les forçats dans une île du Cap-Vert, 
bien gardée et gouvernée par M. Appert *, ils rede- 
viendraient utiles à eux-mêmes. Le seul danger, 
pour un Français, c'est le ridicule, que personne 
n'ose braver au nord de la Loire, pas plus le légis- 
lateur de cinquante ans que le jeune légiste de dix- 
huit. De là la rareté du courage civil, pour lequel 
il n'y a pas de rites sacrés comme pour la bravoure 
personnelle. 



1. Cette force provient de l'admiration de ce qu'on a osé 
faire pendant les accès de passion ; on prend confiance en 
soi. (1826.) 

Rome, Naples et Florence, I 11 



162 STENDHAL 

Pavie, 16 décembre. — Le pays que l'on traverse de 
Milan ici est le plus riche de l'Europe. On aperçoit à 
tous moments les canaux d'eau courante qui lui 
donnent la fertilité ; on côtoie le canal navigable au 
moyen duquel on peut aller en bateau de Milan à 
Venise, ou en Amérique ; mais souvent, en plein 
midi, on est arrêté par des voleurs. Le despotisme 
autrichien ne sait pas supprimer les voleurs. Il suffit 
pourtant d'un gendarme dans chaque village, qui, 
dès qu'il voit une dépense extraordinaire, demande 
au paysan : Où avez-vous pris cet argent ? 

Je ne dirai rien de Pavie, dont vous trouverez 
des narrations dans tous les voyageurs descrip- 
tifs ^. Remerciez-moi de ne pas vous envoyer vingt 
pages sur le superbe cabinet d'histoire naturelle. 

C^s choses-là sont pour moi comme l'astronomie : 
je les admire, je les comprends même un peu : le 
lendemain elles ont disparu. Pour ces sortes de 
vérités, il faut un esjDrit sage, calculateur, ne pen- 
sant jamais qu'à ce qui est démontré vrai. Les 
sciences morales nous montrent l'homme si mé- 
chant, ou, ce qui revient au même, il est si facile et 
si doux de se le figurer meilleur qu'il n'est, que c'est 
presque toujours dans un monde différent du réel 
que l'imagination aime à s'égarer. Bréguet fait uns 
montre qui pendant vingt ans ne se dérange pas, 



1. Voir le Voyage de ce M. Millin, membre de tant d'Aca- 
démies *. (1826.) 



I 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 163 

et la misérable machine, à travers laquelle nous 
vivons, se dérange et produit la douleur au moins 
une fois la semaine. Cette idée me jette toujours 
dans les utopies, lorsqu'un homme de génie, comme 
M. Scarpa, me parle d'histoire naturelle. Cette folie 
ne m'a pas quitté de toute la journée. Si l'on admet 
des miracles *, pourquoi, lorsqu'un homme en tue 
un autre, ne tombe-t-il pas mort à côté de sa vic- 
time ? 

Enfin, je suis si peu fait pour les sciences sages, 
qui ne s'occupent que de ce qui est démontré, que rien 
ne m'a fait autant de plaisir aujourd'hui que la 
description des cabinets de Pavie, connue sous le 
nom d'Incito a Lesbia. L'auteur est ce Lorenzo 
Mascheroni que Monti a immortalisé en décrivant 
sa mort par les plus beaux vers que le xix^ siècle 
ait vus naître. Les vers suivants, du géomètre Mas- 
cheroni, s'acquitteront mieux que moi de la petite 
description que je vous dois, puisque je date ma 
lettre de Pavie : 

Quanto nelV Alpe e nelle aeree rupi 

Natura metallifera nasconde ; 

Quanto respira in aria, e quanto in terra, 

E quanto guizza negli acquosi regni 

Ti fia schierato ail' occhio ! in ricclii scrigni 

Con avveduta man l'ordin dispose 

Di tre regni le spoglie. Imita il ferra 

Crisoliti e rubin ; sprizza dal sasso 

Il liquido mercurio ; arde funesto 

L'arsenico ; Iraluce ai sguardi avari 

Dalla sabbia nativa il pallid ' oro. 



164 STENDHAL 

Che se ami pià delV eritrea marina 
Le tornite conchiglie, inclila ninfa, 
Di che vivi color, di quante forme 
Trassele il hruno pescator dalV onda ! 
L'aurora jorse le spruzzô de' misti 
Raggi, e gode talora andar torcendo 
Con la rosata man lor cave spire. 
Una del collo tuo le perle in seno 
Educô, verginella ; alV allra il labbro 
Délia sanguigna porpora ministro 
Splende ; di quesla la ritgosa scorza 
Stelle con l'or su la hilancia e vinse, etc. ^. 



J'étais venu à Pavie pour voir les jeunes Lom- 
bards qui étudient en cette université, la plus sa- 
vante d'Italie ; j'en suis on ne peut pas plus content. 
Cinq ou six dames de Milan, sachant que je m'arrê- 
tais à Pavie, m'ont donné des commissions pour 
leurs fils. Ces jeunes gens, auxquels j'ai bien vite 
parlé de Napoléon et de Moscou, ont bien voulu 
accepter un dîner à mon auberge, et des places 
dans la loge que j'ai louée au théâtre des Quattro 
C av aller i. 



1. Tout ce que la nature voulut cacher au sein des Alpes 
et dans les roches les plus élevées, tout ce qui respire dans les 
airs, sur la terre, ou se joue dans les eaux, une main savante 
te l'expose dans ces riches compartiments. Le fer imite la chry- 
solitlie et le rubis ; le mercure liquide jaillit de la roche où il 
naquit ; le funeste arsenic brille d'un feu sombre, cl les regards 
avides de l'homme découvrent au milieu de son sable natif la 
poudre si pâle qui doit fournir de l'or, etc. (On croit traduire 
des vers latins.) (Note de 1826.) 



ROME, N.VPLES ET FLORENCE 1G5 

Quelle différence avec les Burschende Gottïngue^ [ 
Les jeunes gens qui remplissent les rues de Pavie ne 
sont point couleur de rose comme ceux de Got- 
tingue ; leur œil ne semble point égaré dans la con- 
templation tendre du i)ays des chimères. Ils sont 
défiants, silencieux, farouches ; une énorme quan- 
tité de cheveux noirs, ou châtain foncé, couvre une 
figure sombre dont la pâleur olivâtre annonce 
l'absence du bonheur facile et de l'aimable étour* 
derie des jeunes Français. Une femme vient-elle 
à paraître dans la rue, toute la gravité sombre de 
ces jeunes patriotes se change en une autre expres- 
sion. Une petite maîtresse de Paris, arrivant ici, 
aurait une peur mortelle ; elle prendrait tous ces 
jeunes gens pour des brigands. C'est pour cela que 
je les aime. Ils n'ont aucune affectation de douceur, 
de gaieté, et encore moins d'insouciance. Un jeune 
homme qui se vante d'être poco curante, me semble 
un monsieur du sérail fier de son état. La haine pour 
les Tedesk est furibonde parmi les étudiants de 
Pavie. Le plus considéré est celui qui a pu, de nuit, 
dans une rue peu fréquentée, donner une volée de 
coups de canne à quelque jeune Allemand, ou le 
faire courir, comme ils disent. On pense bien que je 

1. Je no pourrais dire sur les Burschen que ce qu'on peut 
trouver dans le Voyage en Allemagne de M. Russell, d'Edim- 
bourg. Les rites de leurs duels montrent combien la sensation 
du moment est peu de chose en Allemagne. Il est curieux de 
voir, en six mois de temps, Gottingue, Pavie et le parterre- 
de l'Odéon. (1826.) 

Rome, Naples et Florence, I 11. 



166 STENDHAL 

n'ai vu aucun de ces exploits ; on me les a contés 
bien longuement, et pourtant sans ennui de ma part: 
j'étudiais le conteur. Ces jeunes gens savent tout 
Pétrarque par cœur, la moitié au moins fait des 
sonnets. Ils sont séduits par la sensibilité passion- 
née que le pathos jslatonique et métaphysique de 
Pétrarque ne cache pas toujours. Un de ces jeunes 
gens m'a récité, de lui-même, le plus beau sonnet 
du monde, le premier du recueil de Pétrarque : 

Voi ch'ascoltate in rime sparse il suono 

Di quei sospiri ond' io nudriva il core, 

In sul mio primo giovenile errore, 

Quand' cra in parle allr'uom da quel ch'i' sono ; 

Del vario stile in ch'io piango e ragiono 
Fra le vane speranze e'I van dolore, 
Os^e sia chi per prova intenda amore, 
Spero trovar pietà, non che perdono. 

Ma ben veggi' or, si come al popol tutto 
Favola fui gran tempo ; onde sovenle 
Di me medesmo meco mi vergogno : 

E del mio vaneggiar vergogna è'I frutio, 

E'I pentirsi, e'I conoscer chiaramente, 

Che quanlo piacc al mondo è brève sogno ^ *. 



1. Je supprime ici un grand naorceau sur la jeunesse ita- 
lienne. Pour ne pas sembler fastidieuse, cette métaphysique, 
qui n'est que la substance de cent anecdotes, a besoin d'être 
lue sur les bords du Tessin. De telles vérités semblent hasar- 
dées à l'étranger et mettent en fureur la vanité municipale. 
Le journal de mon voyage semblera peut-être moins para- 
doxal aux personnes voyageant actuellement en Italie. II 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 167 

Le midi de la France, Toulouse surtout, a de3 
rapports frappants avec l'Italie ; par exemple, la 
religion et la musique. Les jeunes gens y sont moins 
pétrifiés par la peur de nêtre pas bien, et plus heu- 
reux qu'au nord de la Loire. J'ai vu beaucoup de 
contentement réel parmi la jeunesse d'Avignon. 
On dirait que le bonheur disparaît avec l'accent. 
Le jeune Parisien, pauvre, et par là forcé d'agir, et 
avec des gens * qui ne le ménagent pas, est moins 
étiolé et plus heureux que celui qui va aux bals du 
faubourg Saint-Honoré *. Si une haute naissance 
vient se joindre chez celui-ci à une grande fortune, 
le dernier gîte de son caractère actuel, c'est la 
Trapi3e. Le travail et l'expérience qui suit l'action 
sur les autres empêchent le jeune homme sans cabrio- 
let de s'arrêter tout court trois fois par jour, pour 
examiner de quel degré de bonheur il jouit dans le 
moment. Le jeune Italien, toujours en mouvement 



me faudrait quatre in-quarto pour conter les anecdotes 
rappelées dans mes notes par une allusion d'un mot, et des- 
quelles je tire des conclusions morales. Voir, dans les papiers 
publics de 1825, le récit de la révolte des étudiants de Pavie : 
1° la mort du jeune Guerra ; 2° ce qui suivit son enterrement. 
Les procédés de la police, ce jour-là, ne seront pas oubliés 
dans vingt ans, et chaque année leur vile barbarie sera exagé- 
rée. S'agit-il de courage, ou, pour mieux dire, de la disparition 
du danger au moyen d'un accès de colère, les étudiants de 
Pavie l'emportent peut-être sur ceux de tous les autres 
pays. Rien que la mort présente, et surtout bien laide à 
voir, ne pourrait arrêter dix mille étudiants italiens : il fau- 
drait des boulets déchirant et semant des entrailles, comm& 
à la mort du général Lacuée. (1826.) 



168 



STENDHAL 



pour les intérêts de ses goûts les plus futiles, qui 
deviennent facilement des passions, ne songe qu'aux 
femmes, ou à résoudre tel fameux problème. Il 
vous croirait fou si vous lui proposiez de peser la 
quantité de sentiment religieux existant dans son 
cœur. Il est emporté, peu poli, mais de bonne foi 
dans la discussion ; il crie à tue-tête, mais la peur 
de rester court ne lui inspire jamais le subterfuge 
de faire semblant de ne pas comprendre une ellipse 
■dans le raisonnement de l'adversaire. Beaucoup 
plus près du bonheur, selon moi, que le jeune Fran- 
çais, il a l'air beaucoup plus sombre. La journée du 
jeune Français est occupée par vingt petites sen- 
sations ; l'Italien est esclave de deux ou trois ; 
l'Anglais a une sensation toutes les six semaines, 
et s'ennuie en l'attendant : l'Allemand n'a de sen- 
sations qu'au travers de sa toute puissante rêverie. 
Est-il bien disposé ? Une feuille qui tombe ou la 
chute d'un empire font le même effet sur lui *. 

La jeunesse est la saison du courage ; tout 
homme est plus brave à vingt ans qu'à trente ^. 
Il est bien singulier que ce soit le contraire pour le 
courage qui s'exerce envers la peur du ridicule. 
La pensée des femmes existerait-elle, à leur insu, 
■dans le cœur des jeunes Parisiens, qui semblent 
-les abandonner pour la métaphysique mystique ? 



1. A trente ans, on a perdu toute la partie du courage qui 
•vient de la colère. (182G.) 



ROME, aNAPLES ET FLORENCE KiO 

J'ai cherché en vain, sous les murs de l'a\i(;, le 
chaniji de bataille où du Bellay nous peint si bien 
le malheur de François K^ (1525). Il y a une jolie 
rue à Pavie, arrangée comme celles de Milan, avec 
les quatre bandes de granit venant de Baveno, 
C'est aussi en granit que sont les garde-fous placés 
des deux côtés des grandes routes, à six mètres 
les uns des autres. On les appelle Paracarri. C'est le 
sobriquet donné par le peuple aux soldats français : 
Ah! poveri Paracarri ! m'a-t-on souvent dit à Milan, 
avec l'accent du regret ; c'était avec celui de la 
haine que ce mot se prononçait avant 1814. Les 
peuples n'aiment jamais que par haine pour quelque 
chose de pire. 

Deux milles avant d'arriver à Pavie, on aperçoit 
une quantité de tours fort minces et en briques, 
qui s'élèvent au-dessus des maisons. Chaque grand 
seigneur de la cour d'un roi lombard ou d'un Vis- 
conti avait une tour de sûreté pour se réfugier, si 
quelque courtisan rival venait pour l'assassiner. 
J'ai été fort content de l'architecture du collège 
Borromée ; elle est de Pellegrini, l'auteur de l'église 
■de Rhô, sur la route de Milan au Simplon. 

Galéas II Visconti fit fleurir, en 1362, l'univer- 
sité de Pavie. Il y faisait enseigner le droit civil et 
■canonique, la médecine, la physique et cet art qui 
faisait tant de peur à Napoléon et dont on a encore 
tant de peur aujourd'hui, la logique. Ce même prince 
Galéas II inventa une méthode ingénieuse pour 



170 



STENDHAL 



infliger des tourments atroces à un prisonnier^ 
pendant quarante et un jours de suite, sans cepen- 
dant lui arracher la vie tout à fait. Un chirurgien 
soignait le prisonnier, afin qu'on pût encore lui 
faire siibir une mort cruelle le quarante-unième 
jour ^. Barnabe, frère de Galéas, faisait encore pis 
à Milan. Un jeune Milanais dit avoir rêvé qu'il 
tuait un sanglier ; Barnabe lui fit couper une main 
et ôter un œil : leçon de discrétion. De tels princes, 
lorsqu'ils n'amènent pas l'abrutissement et la bêtise 
générale, font naître de grands caractères, comme 
il en exista en Italie pendant le xvi^ siècle. Dans 
quelques affaires de la vie privée, de tels caractères 
paraissent encore quelquefois ; mais leur grande 
étude est de se cacher ; l'amour est presque aujour- 
d'hui la seule passion par laquelle ils se dévoilent. 
La musique est le seul art qui aille assez avant dans 
le cœur humain, pour peindre les mouvements de 
ces âmes-là ; mais il faut avouer qu'elles sont peu 
propres à inventer de jolies plaisanteries comme 
Candide ou les Mémoires de Beaumarchais. Elles 
doivent même paraître stupides à nos voyageurs,, 
gens d'esprit, tels que M. Creuzé de Lesser ^ *. 



1. Chronicon Pétri Azarii, p. 301. Cet auteur nous a con- 
servé la description de ce supplice : Inteniio domini est, etc. 
Beaucoup do malheureux périrent ainsi en 1372 et 1373. 
(1826.) 

2. Voir un Voyage en Italie supérieurement imprimé par 
P. Didot vers 1806. (1826.1 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 171 

Plaisance, IS décembre. — Ce matin, après avoir 
passé le Tessin, en quittant Pavie, sur un pont cou- 
vert, j'ai suivi, pour aller à Plaisance, une des plus 
jolies routes que j'aie rencontrées de ma vie, par 
Stradella et San Giovanni. L'on côtoie les collines 
qui bornent au midi la vallée du Pô. Un prêtre, 
avec lequel j'étais, fait que nos malles ne sont pas 
ouvertes à la douane de Stradella ; les douaniers 
refusent notre petit présent et nous traitent avec 
respect. Quelquefois la route monte un peu sur 
l'extrémité de ces collines, et l'on a au nord la vue 
la plus jolie et la plus singulière. S'il en est ainsi le 
18 de décembre, que doit-ce être en automne ! 
Entre San Giovanni et Plaisance, on m'a montré 
des ossements, tristes vestiges de la bataille de la 
Trebbia en 1799. Ces lieux furent aussi le théâtre du 
malheur des Romains contre Annibal. 

Plaisance a deux statues équestres plus ridicules 
que celles de Paris, quoique aucune d'elles ne repré- 
sente un grand roi en perruque et les jambes nues. 
Le théâtre de Plaisance, ville de vingt-cinq mille 
âmes, est plus commode qu'aucun des nôtres. 
Il y a deux siècles que cent petites villes d'Italie ont 
des théâtres : il est tout simple qu'à force d'expé- 
riences et d'erreurs, les architectes aient trouvé la 
forme la plus commode. A Paris, chaque nouveau 
théâtre ne vaut-il pas mieux que celui qu'il rem- 
place ? Comme l'air étouffé (sans oxygène) ôte la 
voix, les théâtres italiens sont à cent ans en avant 



172 



STENDHAL 



de nous pour les ventilateurs. En revanche, les 
paysans des environs de Plaisance sont à deux 
siècles en arrière des nôtres pour le bon sens et la 
bonté, qualités qui font des Français le premier 
peuple du monde. Quant aux paysans plaisantins, 
ils sont encore l'animal méchant, façonné par quatre 
cents ans du despotisme le plus lâche ^ ; et le cli- 
mat ayant donné du ressort à ces gens-ci, par le 
loisir, par les jouissances faciles, que la générosité 
de la nature verse à jileines mains, même au plus, 
pauvre, ces paysans ne sont pas simplement gros- 
siers et méchants, comme les sujets de tel petit 
prince d'Allemagne, mais s'élèvent jusqu'à la ven- 
geance, à la férocité et à la finesse. La perversité 
du petit prince allemand est secondée par la sévé- 
rité du climat ; le paysan hessois, privé de sa chau- 
mière, en hiver, est par là condamné à mort. J'ai 
deux ou trois histoires de voleurs à faire frémir si 
l'on considère les cruautés affreuses, mais à frapper 
d'admiration si l'on est assez philosophe pour voir 
le génie de ces gens-là et leur sang-froid. Ils me rap- 
pellent la Roche-Guinard et les brigands espagnols 
de Cervantes. Maïno, voleur d'Alexandrie, a été 
l'un des hommes les plus remarquables de ce siècle, 



1. De 1300 à 1440, cruautés des Visconti ; en 1758, Gian- 
none meurt en prison dans la citadelle de Turin ; en 1799, 
supplices à Naples. Plus tard, les seuls progrès de la philo- 
sophie et la crainte de l'opinion s'opposent à ce qu'on suive 
certains conseils. (Rome, 1814, C. Alb. *). (Note de 1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 173 

il lie lui inaïufue (jue les quatre jiages dans la Bio- 
grajihie, que le hasard accorde au plus plat sous- 
préfet *. .Mais qu'iinj)orte la vaine notation des 
hommes aux faits existant dans la nature ? Nos 
ancêtres grossiers ne savaient pas voir l'électricité ; 
en existait-elle moins pour cela ? Un jour viendra 
qu'on admirera et historiera la grandeur de carac- 
tère, où elle se trouve. On pendra un voleur comme 
Maïno, mais l'opinion lui accordera plus de sang-froid 
€'t de génie militaire qu'à tel capitaine qui ne sait 
aller au danger qu'avec mille hommes bien rangés 
derrière lui, et que l'on enterre au Père-Lachaise, à 
grand renfort de mensonges. 

Tous les dix ans, depuis l'abolition des petits 
tyrans italiens, au xv^ siècle, il paraît un voleur 
célèbre dont l'histoire aventureuse fait palpiter tous 
les cœurs vingt ans encore après sa mort. L'hé- 
roïsme de voleur entre déjà un peu, à Plaisance, 
dans l'idée que la jeune fille du peuple se forme de 
son amant futur. Un pape fit chevalier Ghino di 
Tacco, voleur célèbre *, par admiration pour son 
courage. 

Reggio, 19 décembre. — Les fresques sublimes du 
Corrège m'ont arrêté à Parme, d'ailleurs ville assez 
plate. 

La Madone bénie par Jésus, à la bibliothèque, m'a 
touché jusqu'aux larmes. Je paye un garçon de 
salle pour qu'il me laisse un quart d'heure seul^ 



174 STENDHAL 

perché au haut de l'échelle. Je n'oublierai jamais 
les yeux baissés de la Vierge, ni sa pose passionnée*, 
ni la simplicité de ses vêtements. Que dire des 
fresques du couvent de San Paolo ? Peut-être que, 
qui ne les a pas vues, ignore tout le pouvoir de la 
peinture. Les figures de Raphaël ont pour rivales 
les statues antiques. Comme l'amour féminin 
n'existait pas dans l'antiquité, le Corrège est sans 
rival. Mais, pour être digne de le comprendre, il faut 
s'être donné des ridicules au service de cette pas- 
sion. Après les fresques, toujours bien plus inté- 
ressantes que les tableaux, je suis allé revoir, 
au nouveau musée bâti par Marie-Louise, le Saint 
Jérôme et les autres chefs-d'œuvre jadis à Paris, 

Pour faire le devoir de voyageur, je me suis pré- 
senté chez M. Bodoni, le célèbre imprimeur. Je suis 
agréablement surpris : ce Piémontais n'est point 
fat, mais bien ijassionné pour son art. Après- m'avoir 
montré tous ses auteurs français, il m'a demandé 
lequel je préférais, du Télémaque, du Racine ou du 
Boileau. J'ai avoué que tous me semblaient éga- 
lement beaux. — « Ah ! monsieur, vous ne voyez 
pas le titre du Boileau ? » J'ai considéré longtemps, 
et enfin j'ai avoué que je ne voyais rien de plus 
parfait dans ce titre que dans les autres. « — Ah ! 
monsieur ! s'est écrié Bodoni ; Boileau DespréauXy 
dans une seule ligne de majuscules ! J'ai passé six 
mois, monsieur, avant de pouvoir trouver ce carac- 
tère. » Le titre est en effet disposé ainsi : 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 175 

ŒUVRES 

DE 

BOILEAU DESPRÉAUX. 

Voilà le ridicule des passions, auquel *, en ce 
siècle d'affectations, j'avoue que je ne crois pas. 
Anecdote de la tragédie d\Annibal ; admiration de 
Bodoni pour les caractères de cette pièce, surtout 
pour les majuscules *. Reggio est, pour le patrio- 
tisme en Italie, ce que l'Alsace est en France. La 
vivacité et le courage de ses habitants sont célèbres. 
Il faudrait se trouver ici au moment de la foire, au 
printemps. Il y a trois villes qu'il faut voir à l'époque 
de leur foire : Padoue, Bergame et R*eggio. Je n'ai pu 
me faire présenter à M. le comte Paradisi *, président 
du sénat sous Napoléon, et l'un des hommes les 
plus remarquables de cette époque. C'est un esprit 
froid, mais net et profond. On dit qu'il écrit ses 
mémoires. En de telles mains, l'histoire d'Italie, de 
1795 à 1815, peut devenir un chef-d'oeuvre ^ ; mais 
on le dit fort paresseux. 

Samoggia, 20 décembre. — J'ai eu de curieux 
détails sur le collège des Jésuites à Modène, et sur 



1 . M. Botta * vient de gâter ce beau sujet. La haine aveugle 
pour Bonaparte porte M. Botta à nier l'affaire de Lonato. 
M. Paradisi a relevé quelques bévues de ce pauvre historien, 

fort honnête homme d'ailleurs. (1826.) 



176 STENDHAL 

l'art avec lequel on cherche à détruire toute géné- 
rosité dans le cœur des élèves et à fomenter l'égoïsme 
le plus sordide. Mes détails remontent à l'année 
1800 ; alors M. de Fortis, actuellement l'un des 
chefs de son ordre, était employé au collège de 
Modène. On excitait les élèves à se dénoncer les 
uns les autres ; on citait les délateurs comme des 
modèles de sagesse. « Faites ce qui <>>ous plaît, disait- 
on à un élève, dites ensuite Deo gratias, et tout est 
sanctifié. » Il y a ici une rue avec un charmant por- 
tique soutenu par des colonnes élégantes. C'était 
à Modène que jadis on voyait la Nuit du Corrège. 
Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, acheta 
cent tableaux de la galerie de Modène pour un 
million deux cent mille francs, et c'est à Dresde que 
j'ai admiré la Madeleine, la Nuit, le Saint- Georges, 
etc. Hier je me suis détourné de la route directe 
pour visiter Correggio. C'est là que naquit, en 1494, 
l'homme qui a su rendre, par des couleurs, certains 
sentiments auxquels nulle poésie ne peut atteindre, 
et qu'après lui Cimarosa et Mozart ont su fixer sur 
le papier. J'ai remarqué, dans les rues de Correggio, 
des physionomies de femmes qui rappellent les 
madones de ce grand peintre. 

Plein de ces idées tendres, j'ai passé par Rubiera, 
dont le château sert de prison au jésuitisme, tout 
puissant à Modène. Cette liaison d'idées m'ôtait 
tout plaisir ; je n'ai pas voulu coucher à Modène : 
j'ai poussé jusqu'à Samoggia, où je suis arrivé à 



ROME, NAPLES ET FI-OHENCE 177 

■quatre heures du matin. A i)aiiir (!(! Parme, la vue 
<les Apennins, sur la dioite, est fort agréable. 

Les extrêmes se touchent : le ])atriotisme et le 
courage de Rcggio à côté du jésuitisme à Modène 
■et d'un gouvernement *. 

Bologne, 27 décembre. — Depuis huit joiars je ne 
suis pas d'humeur écrivante. Je pense toujours à 
Milan. Les événements m'ont gagné, les petits 
événements de la vie du voyageur, qui ne sont que 
des sensations, et que, dès le lendemain, il ne sau- 
rait plus peindre. Il faut que mes amis de Milan 
aient écrit de singulières lettres en ma faveur : on 
me fait grâce de la moitié du noviciat imposé par la 
méfiance. 

J'ai vu des galeries magnifiques : Marescalchi, 
Tanari, Ercolani, Fava, Zambeccari, Aldrovandi, 
Magnani, et enfin le musée de la ville. Avec d'autres 
dispositions, j'y aurais trouvé vingt matinées heu- 
reuses ; mais il y a des jours où. le plus beau tableau 
ne fait que m'impatienter. Je dirai à la vanité du 
lecteur, que je note cet accident, non pour le vain 
plaisir de jiarler de moi, mais parce que c'est un 
genre de malheur que l'on ne prévoit point. N'avoir 
que vingt-quatre heures à passer dans une maus- 
sade petite ville, et, pendant ce temps, ne pas se 
trouver une once de sensibilité pour le genre de 
beauté qui vous y a fait venir ! Je suis très sujet à ce 
malheur. 

Rome, Naples et Florence, I .12 



178 STENDHAL 

Je l'ai éprouvé devant la belle madone en pied du 
Guide, au palais Tanari. Ce jour-là je pensais à toute 
autre chose qu'à la peinture. Je suis sorti de cette 
galerie avec une humeur de dogue, que la belle 
copie (belle à cause de la beauté de l'original) du 
Saint André du Dominiquin n'a pu calmer. Cette 
fresque sublime, si méprisée des artistes fran- 
çais élèves de David, est à Rome à San Gregorio. 
A Bologne, des soldats français, logés un jour au 
palais Tanari, trouvèrent plaisant de cribler de 
coups de baïonnettes cette toile immense. Un jeune 
comte Tanari s'en plaignait à moi avec amertume ; 
heureusement il tenait à la main le Commentaire 
sur V Esprit des lois, par M. de Tracy. « Mais, mon- 
sieur, lui ai-je répondu, sans nous, sauriez-vous que 
Montesquieu existe ? » 

28 décembre. — Bologne est adossée à des collines 
qui regardent le nord, comme Bergame à des col- 
lines exposées au midi. Entre elles s'étend la magni- 
fique vallée de la Lombardie, la plus vaste qui existe 
dans les pays civilisés. A Bologne, une maison bâtie 
sur la colline, avec fronton et colonnes, comme un 
temple antique, forme, de vingt endroits de la ville, 
un point de vue à souhait pour le plaisir des yeux. 
Cette colline, qui porte le temple et a l'air de s'avan- 
cer au milieu des maisons, est garnie de bouquets 
de bois comme un peintre eût pu les dessiner. Du 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 179 

Teste, Bologne offre un aspect désert et sombre, 
parce qu'elle a des portiques des deux côtés dans 
toutes ses rues. Il faut des portiques d'un côté seu- 
lement, comme à Modène. C'est ainsi que sera Paris 
dans deux siècles. En général, les portiques de 
Bologne sont loin d'ctre aussi élégants que ceux de 
la rue Castiglione, mais ils sont Lien plus commodes, 
et mettent parfaitement à l'abri des plus grandes 
pluies, telles que celle qui m'accueillit le jour de 
mon arrivée, et qui recommence ce matin. J'allai 
sur-le-champ voir la fameuse tour qui penche ; je 
l'apercevais depuis un mille. Elle s'aj^pelle la Gari- 
senda, et a, dit-on, cent quarante pieds de haut ; 
elle surplombe de neuf pieds. Un Bolonais, voya- 
geant en pays étranger, s'attendrit au souvenir de 
cette tour. 

Bologne est une des villes oiî l'hypocrisie est la 
plus difficile. Le pape, ayant opprimé ici les mœurs 
républicaines, lors de la conquête, après les Benti- 
voglio (1506), l'esprit public s'appliqua à voir les 
Tidicules des prêtres. De plus, pendant des siècles, 
Bologne a été, pour les sciences, ce que Paris est 
maintenant ; et les papes n'ayant pas inventé le 
ridicule de faire barons les savants célèbres *, 
ceux-ci gardaient leur franc parler. Les prêtres, 
à Bologne, souffrent la liberté des mœurs, sans quoi 
les brocards les empêcheraient d'en jouir. Lamber- 
tini, avant d'être pape, fut le prélat le plus gai et le 
plus libre * en ses propos : c'est ce que témoigne le 



180 STEMDHAL 

président de Brosses *, le Voltaire des voyageurs en 
Italie (1739). 

Mon valet de place m'a conduit, en arrivant, au 
palais Caprara, devant la façade du palais Ranuzzi, 
et, enfin, sur ma demande, à l'église de Saint- 
Dominique, où repose le corps du catholique par 
excellence. Une voûte, peinte à fresque par le Guide, 
avec de charmantes petites figures, deux petitea 
statues de Michel-Ange, faites dans la jeunesse de ce 
plus grand des artistes et avant qu'il se fût arrêté 
au genre terrible, un tableau de Tiarini, exprimant 
la joie d'une mère qui voit ressusciter son enfant, 
m'ont payé de ma course à Saint-Dominique. 

Tout est plein ici de la gloire et du nom des Car- 
rache. Mon bottier, ce matin, m'a fait leur histoire 
presque aussi bien que Malvasia. Il me dit que Louis 
était mort de chagrin pour avoir fait une faute de 
dessin dans la figure de l'ange de V Annonciation, 
fresque, à Saint-Pierre. Je vais sur-le-champ à 
Saint-Pierre (la cathédrale), avec le bottier, qui 
s'est empressé de me servir de guide *. L n bottier de 
Paris a de la douceur dans son ménage, il achète 
des meubles d'acajou ; mais parlez-lui de la Psyché 
de M. Gérard * ! 

La force de caractère chez les Carrache fut pres- 
que égale à leur talent. Supposez un jeune littéra- 
teur, plein d'esprit, débutant aujourd'hui à Paris, 
et osant écrire en style simple comme Voltaire, 
sans palpitant de V intérêt du moment, sans les exi' 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 181 

gences du siècle fondées sur ses nécessités, etc., il serait 
comme une femme arrivant sans rouge dans un 
salon où toutes en portent. Je ne sais quelle sensa- 
tion de froid et de malheur éloignerait de son livre. 
Qu'il compose, au contraire, dans le style du Génie 
du Christianisme, ou de M. Guizot, et, s'il a des 
idées, d'emblée il obtient un grand succès. Vous 
voyez toute l'étendue de la violence qu'osèrent faire 
à leur siècle Louis Carrache et ses deux cousins, 
l'immortel Annibal et Augustin. Or ils n'avaient 
pour vivre que le produit de leurs pinceaux. Plu- 
sieurs fois ils furent sur le point d'abandonner le 
genre naturel et simple, pour flatter l'aiïectation 
à la mode. Le récit des conseils qu'ils tenaient à ce 
sujet, en présence de leur grande pauvreté, donne 
le plus vif intérêt à certains endroits de la Felsina 
Pittrice. Les Carrache ^, comme on sait, formèrent 
le Dominiquin, le Guide, Lanfranc, et une foule de 
bons peintres du second ordre, qui seraient sans 
rivaux s'ils vivaient de nos jours, ^s'aimant au 
monde que leur art, ils gagnèrent l'équivalent de 
quinze cents francs à deux mille francs par an toute 
leur vie, et moururent pauvres, en cela bien diiïé- 
rents de leurs illustres successeurs. Mais on parle 
d'eux deux siècles après leur mort, et quelques êtres 



1. Louis Carrache, né en 1555, mort en 1619. 
Anniba!, — 1560, — 1609. 

Augustin, — 1558, — 1601. 

(Note de 1826. 

Rome, Naples et Florence, I 12. 



182 



STENDHAL 



romanesques regardent quelquefois leurs tableaux 
la larme à l'œil. 

La vanité des ha])itants de Bologne est fière de 
leur cimetière : c'est une chartreuse à un quart de 
lieue de la ville. Les tombeaux feront vivre quelques 
pauvres sculpteurs. Il y a deux cents ans, je pense, 
que les Bolonais construisirent un portique qui a 
six cent cinquante arcades, et par lequel on peut 
monter à couvert à la madone di San Luca. Les 
domestiques de Bologne se cotisèrent et bâtirent 
quatre arcades ; les mendiants se cotisèrent et 
firent deux arcades. J'ai monté la colline en sui- 
vant ce portique, qui a une lieue, et n'ai pas man- 
qué de m'enrliumer en regardant les tableaux dans 
l'église. C'est la troisième fois que m'arrive cet 
ennuyeux accident : un Italien se serait muni d'un 
bonnet de soie noire. Le caractère des gens du peuple 
que j'ai rencontrés est franc, allègre, plein de viva- 
cité ; en se contrepassant, ils se font des plaisan- 
teries, et puis s'en vont chantant. 

29 décembre. — On me présente à M. l'abbé Mez- 
zofante, qui parle vingt-deux langues comme chacun, 
de nous parle la sienne ; et, quoique si savant, il 
n'est point bête. Je l'ai attaqué sur le Congrès de 
Vienne de M. l'abbé de Pradt, que je voyais dans la 
bibliothèque publique dont il est chef. « Un tel 
livre ici ! lui ai-je dit ; cela porte à l'esprit d'exa- 
men et sape l'autorité du pape et Vunité de la foi. » 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 183 

Tout le monde comprend ici que le cardinal Con- 
salvi sera remplacé par un ultraïsme furibond ; 
Pie VII est bien vieux ; mais jamais l'on ne des- 
titue, sous le gouvernement papal, ce qui procure 
ime indépendance qui semblerait incroyable à nos 
pauvres employés (M. Delandine à Lyon *). 

M, Bysshe-Shelley *, ce grand poète, cet homme 
si extraordinaire, si bon et si calomnié, que j'avais 
l'honneur d'accompagner, me dit que M. Mezzo- 
fante parle l'anglais aussi bien que le français. Je 
vais tous les jours admirer, au musée de la ville, 
la Sainte Cécile de Raphaël, quelques Francia, et 
huit ou dix chefs-d'œuvre du Dominiquin et du 
Guide. Il y a un effet de couleur étonnant dans le 
martj-re du chef d'inquisiteurs saint Pierre, qui, 
après mille cruautés par lui commises, fut assommé 
le 6 avril 1252, près de Barlassina. Mais il faudrait 
vingt pages pour parler dignement de cette admi- 
rable école de Bologne, qui, je ne sais pourquoi, est 
en défaveur auprès des amateurs actuels. Quand la 
mort a fait commencer la postérité pour un grand 
homme, que lui importent ces alternatives d'un 
demi-siècle, pendant lesquelles tantôt il est à la 
mode, tantôt on ne le comprend pas ? Le Dante, 
adoré aujourd'hui en Italie, passait pour un bar- 
bare ennuyeux il n'y a pas cinquante ans, et rien 
ne prouve qu'en 2000 il ne sera j^as négligé de nou- 
veau pendant un siècle ou deux. Ce soir, à l'aimable 
société de M. Degli Antonj, je me suis aperçu que 



184 STENDHAL 

mon goût particulier pour l'école de Bologne était 
d'accord avec Vhonneur national de ce pays ; je 
m'étais résolu à mentir, pour ne pas me faire des- 
ennemis comme à Milan. C'est un grand soulage- 
ment de n'y être pas obligé. J'ai bavardé sur les 
arts comme une pie, et ce n'est qu'au bout d'une 
heure que je me suis ajterçu que l'homme auquel 
je parlais était un prélat, ma di quelli fatti per il 
cappella. Il a paru content de moi ; il est aide-de- 
camp du cardinal Lante, légat de Bologne, c'est-à- 
dire pacha tout puissant. Entre autres choses qui 
passeraient pour hardies ailleurs, mon prélat me 
disait : « Pie VI sut régner ; dans un Etat nécessai- 
rement tranquille et sans guerre, il sut discerner 
la passion dominante pat mi ses sujets, durant la 
portion de siècle appelée par le hasard à lui donner 
les délicieuses jouissances du jjouvoir. — Eh bien î 
a dit quelqu'un, aucun des rois actuels * n'a cet 
esprit. Tous se moquent fort de leur successeur, et 
toutefois ils se font siffler et sacrifient leur popu- 
larité à un avenir qu'ils ne peuvent voir, et encore 
moins changer. — Malgré toutes les petitesses de la 
vanité de Pic VI, reprend le monsignore, malgré 
l'enchantement où il était de sa belle jambe, la 
volerie célèbre de la succession Lepri, et enfin les 
dix-huit mille assassinats qui ont marqué un règne 
de vingt-cinq ans, il sut régner. — Consalvi aussi 
sait régner ; mais Dieu sait où nous tomberons 
après Pie VII ! — Nous serons pis que l'Espagne,. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 185 

a dit un avocat plein de feu et de l'esprit le plus 
original, en s'approchant de nous. — Endormez- 
vous seulement pour quatre-vingts ans, comme 
Epiménide, et vous trouNcrez partout en Europe 
le gouvernement économique, à l'américaine, a 
repris un auteur. — J'aime à voir des faiseurs de 
livres, a dit en riant le monsignore, prédire et désirer 
le gouvernement de Vopinion, dont le premier acte 
sera de jeter au feu tous les livres de raisonnements 
faits avant son avènement. » 

Voilà le ton de la conversation à Bologne ; la 
liberté djs propos y est aussi grande qu'à Londres, 
avec cette différence que ce qui est philosophique 
et plat à Londres, ici est piquant ; d'adleurs, tel 
propos peu aristocratique, tenu à Bologne, scandali- 
serait fort la bonne compagnie de Portland Place. 

La manie des citations latines règne encore en ce 
pays ; la langue française ne passe pas l'Apennin. 
Madame Lambertini raconte devant moi toute 
l'histoire de l'avancement de Pie VII, et la suite des 
hasards qui *, de simple moine, l'ont fait pape. Je 
donnerai cette histoire honorable pour ce prince, 
si toutefois mon libraire ose l'imprimer. Le hasard 
qui fit pape * le cardinal Chiaramonte, en l'amenant 
dans le jardin de Saint-Georges à Venise, où se pro- 
menaient les cardinaux Albani et Mattei *, est 
consolant pour l'ambition de tous les prêtres *. 

Voici l'anecdote Lepri, telle qu'elle m'a été contée 
par le chevalier Tambroni. 



186 STENDHAL 

Madame Lepri passait pour l'une des plus jolies 
femmes de Rome ; son mari, M. le marquis Lepri, 
vint à mourir ; elle déclara aussitôt qu'elle était 
enceinte. La petite fdle dont elle accoucha neuf 
mois juste après la mort du marquis, était son pre- 
mier enfant. Le frère cadet du marquis Lepri, 
privé d'une immense fortune par la naissance sin- 
gulière de cet enfant, supposa que la marquise 
avait un amant, et que du vivant de son mari elle 
n'avait jamais manqué entièrement à ses devoirs. 
Ces arrangements ne sont pas fort rares en Italie. 
Quoi qu'il en soit, de dépit, le Lepri entra dans la 
prélature et transporta solennellement au pape 
Pie VI tous ses droits à l'héritage de son frère. 
On vit alors Pie VI disputer, devant son propre 
tribunal, nommé par lui, l'héritage de la fdle de la 
marquise. Quelques serviteurs dévoués cherchant à 
lui faire entendre que de mauvais esprits pourraient 
mal interpréter cette démarche, Pie VI répondit 
noblement : « Une fortune de cinq millions n'est 
pas une chose sur laquelle il faille cracher. » Il avait 
oublié que les juges de la Rote votent en secret. 
La majorité de ce tribunal eut assez de conscience 
pour condamner le souverain ; mais la police du 
pape découvrit bientôt le nom des juges trop hon- 
nêtes, et ils reçurent l'ordre de ne plus paraître 
à la cour, ce qui n'est pas peu de chose, car le plus 
ancien juge de ce tribunal, composé de prélats, est 
ordinairement fait cardinal. Tout prélat, à Rome, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 187 

ne vit que dans l'espoir du chapeau, et voit sa con- 
sidération croître ou diminuer dans le monde, sui- 
vant le plus ou moins de chances qu'il a d'y par- 
venir. Après cet exemple de sévérité, le paj^e en 
appela à un autre tribunal qui se montra moins 
intègre que la Rote. Une partie des biens du mar- 
quis Lepri passa au prince Braschi, neveu de Pie VI, 
et que nous avons vu à Paris vers 1810 j 
Napoléon l'avait fait baron. On dit que la famille 
Lepri est en instance pour rentrer dans ses terres. 
Pie VI avait la figure aussi noble que le caractère ; 
c'était un bel homme, mais d'un air commun. 
Canova lui-même n'a pu ennoblir cette tête, quoique 
sanctifiée par le malheur ^ ; mais ce prince a su 
régner, et on le regrette. 

30 décembre. — C'est un mépris amer que le noble 
piémontais a pour le bourgeois. A Milan, ce mépris 
est tranquille ; il n'est presque pas marqué à Bo- 
logne ; car enfin le fils d'un cordonnier peut se faire 
prêtre et devenir pape comme Pie VII. 

Cette chance de souveraineté attache le peuple 
au gouvernement papal, qui devrait être le plus 
exécré de l'Europe *. Il n'a qu'une chance pour lui, 
c'est la modération. Aux yeux du prêtre italien 



1. Voir la statue de Pie VI, devant le maître-autel de Saint- 
Pierre de Rome. Raphaël Mengs a placé le portrait de ma- 
dame Lepri dans sa médiocre fresque du Parnasse, à la villa 
Albani. (1826.) 



188 STENDHAL 

et des basses classes de la société, tout se fait par 
miracle * en ce monde, et rien par le jeu naturel 
des éléments et des causes secondes. De petites 
filles s'empoisonnent-elles avec de la vaisselle de 
cuivre mal étamée : au lieu d'appeler le médecin, 
le couvent se met en prières. Tout est gouverné ici 
par des prêtres. Les laïques, quoique ducs ou 
princes, n'occupent aucune place. Or figurez-vous 
un jeune paysan borné, ou un jeune fils de cordon- 
nier, qui fait son cours de théologie et apprend, 
pendant dix ans, à se payer de vaines paroles * 
sur toutes sortes de sujets. Quelle tête pourrait 
résistera dix années ainsi employées? Pour moi, mon 
étonnement c'est qu'ils ne soient pas encore plus 
fous. S'il est honnête, croyant, point intrigant, ce 
prêtre * reste sot toute sa vie. Arrive un cardinal 
Consalvi, qui cherche la vertu unie au manque de 
lumières, ce sot devient cardinal et légat, c'est-à- 
dire despote tout puissant. Il ne peut redouter au 
monde que l'évêque ou l'archevêque de sa rési- 
dence, aussi borné que lui. On ne parle ici que de 
la niaiserie profonde unie à la parfaite honnêteté 
de monsignor Pandolfi, vico-légat du voisinage. 

Tout serait perdu sans la modération. Tel vieux 
légat est imbécile * ; mais il laisse aller les choses 
à leur cours naturel, et c'est eh effet un marasme 
graduel qui, depuis deux cents ans, détruit et dé- 
peuple l'Etat du pape. Heureuses les provinces qui 
ont pour légat un fripon énergique * ! Il a cent 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 189* 

caprices, il vole, il se venge illégalement de ses 
ennemis ; mais son esprit le porte à faire une digue, 
un pont, un règlement en vain réclamés depuis cin- 
quante ans. 

La décadence morale qui suit la ruine ])hysique 
est arrêtée pour quelque temps, parce que ce peuple 
de Bologne, plein de vivacité et d'esprit, a compris 
le génie de Napoléon, quoiqu'il n'ait fait que l'en- 
trevoir, et que souvent le génie du grand roi ait 
été masqué par de sots préfets. Ils vinrent à bout 
de cabrer ce peuple, et excitèrent une révolte en 
1809, je pense. Ce fait méritait cent destitutions ; 
mais Napoléon était à Vienne, où il gagnait tout 
juste la bataille de Wagram ; l'Espagne l'inquié- 
tait ; il songeait à donner la Hongrie à l'archiduc 
Charles, etc. 

Bologne a, ce me semble, beaucoup plus d'esprit,. 
de feu et d'originalité que Milan ; on y a surtout le 
caractère plus ouvert. J'ai déjà, au bout de quinze 
jours, plus de maisons où je puis passer la soirée, 
que je n'en aurais eu à Milan après trois ans de 
séjour. Mais l'amour ne se commande pas ; mon 
cœur a été pris par la douceur et le naturel des ma- 
nières milanaises. Ici les gestes et les récits me font 
trop songer à la perversité humaine ; je l'oubliais 
à Milan. Aucune femme de Milan, peut-être, n'a 
l'esprit de repartie qui distingua madame la prin- 
cesse Lambertini : mais plusieurs ont su rendre leur 
amant plus heureux. Or, n'en déplaise à nos dames 



190 STENDHAL 

philosophes ou mystiques *, c'est là, dans les bornes 
de la vertu, tout le thermomètre du mérite d'une 
femme. 

Le génie de Venise était trop léger, troj) dépouillé 
de passions. Bologne offre précisément le mélange 
du degré de passion et de la fertilité d'imagination 
qu'il faut, selon moi, pour atteindre à la perfection 
de l'esprit. — Mais très probablement je suis un 
mauvais juge, je méprise trop l'esprit qu'on sait 
par cœur. 

31 décembre. — Je suis encore tout ennuyé des 
pompes ecclésiastiques *. — La moindre ville d'Italie 
a un opéra nouveau le 26 décembre, premier jour 
de carnaval. Les prêtres, si amis de l'opéra en 
1740, se sont faits ennemis des plaisirs depuis que 
Bonaparte est venu réveiller l'Italie, et je ne sais 
sous quel prétexte nous n'avons pas encore d'opéra 
à Bologne ; il ouvrira, dit-on, sous huit ou dix jours. 
J'ai soif de musique ; une soirée sans musique me 
semble avoir quelque chose de sec et de malheureux. 
Il y a ici de fort jolis concerts le dimanche matin, 
au Casin ; mais les concerts m'ont toujours semblé 
fastidieux ; je méprise trop la difficulté vaincue. 
Il faudrait, pour goûter les concerts, pouvoir monter 
son âme à volonté à sept ou huit tons différents, 
comme un acteur. 

Je n'ai eu de plaisir musical à Bologne que par la 
voix délicieuse de M. Trentanove, jeune sculpteur, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 191 

qui chante un duo à lui tout seul chez la spirituelle 
et si jolie madame Filicori. 

J'ai fait venir de Berlin un manuscrit qui se com- 
pose d'une ^^ngtaine d'anecdotes sur Napoléon, 
vraies, bien choisies, et non écrites par des laquais *, 
comme tout ce que l'on publie. J'ai fait venir ce 
manuscrit pour le prêter après m' être fait prier 
convenablement. Coqueter ainsi avec les femmes 
italiennes est mon souverain bonheur. On dit qu'un 
véritable intrigant aime l'intrigue pour l'intrigue, 
et non pas afin d'obtenir une certaine chose. C'est 
ainsi que sans but, sans objet, j'aime à me mêler 
dans les secrets des Italiennes, les femmes les plus 
femmes de l'univers, et non pas des hommes au 
petit pied, comme nos dames de Paris. Après m'être 
fait prier pendant huit jours, et avoir beaucoup 
parlé des dangers auxquels je m'expose, je confie le 
précieux manuscrit à madame Ottofredi. Mais ce 
petit volume, si bien relié, a trois ou quatre passages 
si mal écrits qu'ils en sont illisibles, et malheureu- 
sement cette mauvaise écriture se rencontre vers 
la fin, dans les anecdotes les plus intéressantes. On 
m'a appelé pour déchiffrer ces passages illisibles. 
J'ai eu le plaisir de me trouver dans le sancta sanc- 
torum, dans un petit comité de huit femmes ita- 
liennes avec un seul maii, et sans amant. La curio- 
sité étant à son comble, je me suis laissé séduire^ 
et j'ai raconté deux anecdotes tellement secrètes, 
tellement dangereuses, que je ne puis les avoir chez 



192 STENDHAL 

moi écrites. Le troisième jour de cette petite comé- 
die, où je faisais le coquin avec un plaisir infini, 
madame Ottofredi m'a dit : « Il faut que je vous 
montre une lettre que j'ai reçue des environs de 
Naples. )) Voici la traduction abrégée de cette 
lettre : 

(( Lucera, 12 mai 1816. 



« Très chère cousine et marquise très aimable, 

« Voici une histoire qui partira. Dieu sait quand, 
par occasion. Je suis encore tout ému de la passion 
de l'acteur principal, et moi-même, debolmente, j'ai 
été un peu acteur. Ce matin, à trois heures et demie, 
•comme je rentrais, heureusement tout seul, à la 
petite pointe du jour, j'ai été à même de rendre un 
service capital à don Niccola S..., dont vous avez 
ouï parler. C'est le jeune baron le plus remarquable 
du pays, beau, éloquent ; mais ce matin il était trop 
ému pour ne me faire qu'une demi-confidence. 

« Il y a ici une famille connue de tout le royaume, 
ainsi que de vous, marquise très aimable, à cause 
de son rang et de ses richesses. Elle est composée 
•d'un vieillard encore vert, de soixante-dix ans, plein 
de vigueur et de sévérité ; de sa femme, très fine, 
très soupçonneuse, très fière de son rang, autrefois 
très belle, aujourd'hui fort dévote, et enfin d'une 
fille très jolie, de dix-sept à dix-huit ans, qui res- 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 193 

semble à la madone du marquis Rinucci. Je lui 
parle souvent. C'est la ]»lus belle fdle de toute la 
province, et le trait principal de son caractère, 
celui qui donne un air céleste et bien singulier, en ce 
pays, à sa charmante physionomie, c'est une 
expression de sérénité parfaite et même de bonté. 
Voilà ce que je n'ai jamais vu à Rome. Je m'éton- 
nais souvent, en parlant à donna Fulvia, une amie 
de la famille, que Lauretta n'eût })oint d'amoureux 
à dix-huit ans, et non mariée. Dix-huit ans ici, 
c'est comme vingt-quatre à Bologne. Il n'y a pas 
encore huit jours, qu'étant à la soirée du prince 
C....I0, le père de Lauretta, la Fulvia me disait : 
« Ignorez-vous que le prince C... n'entend pas 
raillerie ? ^ ous voyez qu'il n'a dans sa maison rien 
moins que cinq neveux qui ont été fort mêlés dans 
les affaires de notre révolution. Ce sont de braves 
patriotes, grands ferrailleurs, toujours dans les 
salles d'armes, toujours parlant de leurs prouesses. 
Ces cinq frères, fort ennuyeux pour tout le monde, 
ne seraient pas fort commodes pour un amant. Ils 
admirent beaucoup l'esprit de leur oncle, et se sont 
mis aussi, et pour leur propre compte, à garder leur 
cousine, qui se moque d'eux du matin au soir. Ils 
s'imaginent que l'honneur de leur noble famille 
serait à jamais entaché si elle avait un amant. » 
Je trouve, très belle marquise, cette manière de 
voir fort commune parmi les gentilshommes de ce 
pays, bien différent du nôtre, et en cela ils me 

Rome, Naples et Florence, I 13 



194 STENDHAL 

semblent barbares. Donna Fulvia me rappelait que 
les cinq cousins de donna Lauretta habitent le 
palais de son père, et que l'imprudent qui aurait la 
hardiesse d'y pénétrer y laisserait la vie ; il trouve- 
rait cinq épées devant lui ; et peut-être six, le 
vieux prince C... étant bien homme à l'attaquer 
en brave, ou, vu son âge, à faire un mauvais parti 
à l'amant, surtout si celui-ci n'était pas aussi noble 
que lui. Malgré tous ces raisonnements faits par une 
femme d'esprit, à qui rien n'échappe, j'avoue que 
je croyais peu à son dire. L'on ne contrarie pas impu- 
nément les lois de la nature, surtout en ce pays 
voisin de l'Afrique. Je voyais un air serein et heu- 
reux qui ne va guère avec les combats intérieurs. 
En attendant, comme mon âge me met à l'abri de la 
jalousie des cousins, je cherche ouvertement, 
depuis plusieurs mois, toutes les occasions de m'en- 
tretenir avec donna Lauretta. Douée d'un esprit 
vif, curieux, singulier, elle me fait toujours des 
questions sur l'Angleterre et sur ce Paris qu'elle 
adore ; je lui prête des romans de Walter Scott ; 
enfin nous ne manquons pas de sujets de conversa- 
tion. Elle a toujours quelque remarque originale 
à me communiquer sur les livres qu'elle a lus. Je 
suis enthousiaste de sa beauté, et ne m'en cache 
point. Enfin, ce matin, vers les trois heures, comme 
je me retirais chez moi, heureusement seul, j'ai été 
accosté si brusquement par don Niccola, que je l'ai 
pjesque pris pour un voleur. J'ai couru toute la 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 195 

journée pour lui ; j'ai fait vingt visites ; il nous 
importait de savoir quel effet avait produit sur le 
public de cette petite ville certain événement de la 
nuit. 

« Voici ce que don Niccola m'a raconté, pour me 
mettre au fait, avec un feu et des gestes pittoresques 
fort amusants. C'était dans mon jardin, au petit 
jour ; il était pâle et réellement très beau. Il res- 
semble un peu à Mazzochi, le fameux chef de vo- 
leurs. — Je sentis, me dit-il, du commencement que 
je fus pris, il y a plus de deux ans, que mon amour 
pour donna Lauretta finirait mal. Elle est gardée 
par ses cousins et son père d'une manière inouïe, et 
qui surpasse toutes les idées que vous pouvez vous 
en faire. Trois ou quatre fois j'ai eu des moments de 
froid avec le prince C,.., parce qu'il croyait s'être 
aperçu que je regardais sa fdle ; et, comme vous 
savez, je suis si pauvre, qu'il ne peut pas être ques- 
tion de mariage avec une héritière aussi riche ; 
mais la mère de Lauretta, de laquelle j'ai l'honneur 
d'être un peu parent, m'a toujours protégé. D'ail- 
leurs je suis le seul joueur d'échecs de la force du 
vieux prince. Comme donna Lauretta ne manque 
pas un exercice de piété, de mon côté je me suis fait 
ambitieux. J'ai laissé deviner par tout le monde que 
je cherchais à obtenir de la cour un emploi dans sa 
diplomatie, que j'étais las de mon pays, et en con- 
séquence je me suis mis à ne plus bouger de l'égHse. 

« Le prince reçoit, comme vous savez, dans le 



196 STENDHAL 

beau salon de marbre où est la statue de Philippe II. 
On traverse, pour y arriver, une petite antichambre, 
et ensuite la grande antichambre d'honneur, où 
sont les statues des amiraux et vice-rois espagnols, 
membres de la famille. Dans l'épaisseur du mur de la 
petite antichambre, on a pratiqué une armoire où 
les laquais mettent les balais ; à droite de la grande 
antichambre aux statues, et du côté opposé au 
salon, on trouve deux salles dont les portes restent 
toujours ouvertes, et enfin la chambre à coucher du 
prince et de la princesse. De leur chambre, on passe 
dans celle de leur fdle. Tous les soirs, une ancienne 
femme de chambre de la princesse entre quand elle 
est au lit avec son époux, met près du pied du lit, 
et en face du prince, un grand crucifix d'ivoire haut 
de quatre pieds et demi, ferme la porte à double 
tour, place la clef sous le chevet du prince, jette 
de l'eau bénite sur le lit, et se retire dans une 
chambre attenant à celle de donna Lauretta. Il y a 
dix-huit mois, à peu près, que je trouvai le temps, 
en passant d'une pièce à une autre, un jour de gala 
où l'on recevait tous les officiers du régiment autri- 
chien, arrivant de Naples, de dire à donna Lauretta : 
« Cette nuit, je me cacherai dans l'armoire aux 
balais, et quand votre père sera endormi, je grat- 
terai à sa porte, venez m'ouvrir en prenant la clef 
sous son chevet. — Gardez-vous-en bien. — Je 
serai à la porte vers les une heure *. » Je ne trouvai 
pas le temps d'en dire davantage. Je ne lui avais pas 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 197 

parlé quatre fois de mon amour ; mais j'avais vu 
qu'elle était sensible à ma prétendue dévotion, et 
plus encore au sacrifice d'amour-propre que j'avai» 
été obligé de faire en déclarant que je sollicitais un 
emploi de cette infâme cour de ... *. Vous savez 
que j'accepterais plutôt la mort. 

« Enfin, ce soir-là, je sortis du salon avant tout 
le monde, et me plaçai facilement dans l'armoire 
aux balais. Si vous avez aimé, jugez du tremble- 
ment qui me saisit, quand, vers une heure, ayant 
entendu cesser depuis longtemps tous les bruits 
de la maison, je me hasardai à aller gratter à la 
porte de cette terrible chambre à coucher, où le 
vieux prince C... pouvait ne pas dormir. La clef 
de la porte de sa chambre doit être énorme, me 
dis-je en y arrivant ; car le trou de l'antique ser- 
rure était si grand que je pouvais voir très bien 
tout ce qui se passait dans la chambre. Mais, à mon 
inexprimable étonnement et terreur, je la vis 
éclairée par une veilleuse qui brûlait au pied du 
grand crucifix. J'hésitai longtemps. Enfin ma pas- 
sion pour Lauretta l'emporta ; je crus entendre un 
peu ronfler le prince, et je me mis à frapper de petits 
coups. La chambre à coucher des parents étant 
immense, celle de Lauretta se trouvait fort éloi- 
gnée. Je frappai bien pendant une demi-heure ; je 
songeais à abandonner l'ingrate Lauretta et à quit- 
ter le pays pour toujours, lorsque enfin j'eus la joie 
surhumaine de la voir paraître. Elle était en che- 

ROME, ^(APLES ET FlORENCE, I 13. 



198 STENDHAL 

mise, nu-pieds, ses cheveux dénoués, et mille fois 
plus belle que je ne me l'étais imaginé ; elle alla 
d'abord près du lit de son père, pour s'assurer qu'il 
dormait. Comme elle s'y arrêtait beaucoup, je 
hasardai de frapper encore. Chaque coup, quelque 
faible qu'il fût, me retentissait dans le cœur. Il me 
semblait que j'allais tomber évanoui. Je vis enfin 
ma Lauretta s'approcher de la porte ; elle mit sa 
bouche tout contre l'ouverture de la serrure, et me dit 
bien bas : « Imprudent ! va-t'en. — Comment veux- 
tu que je m'en aille ? Il m'est impossible de sortir ; 
refuseras-tu de me parler ? Il y a plus de trois se- 
maines que je n'ai pu te dire un mot. Je ne te 
demande qu'un quart d'heure de conversation dans 
l'antichambre, ou dans ta chambre à coucher. » 
Il me fallut bien une demi-heure pour la persuader. 
Enfin elle se décida à aller prendre la clef sous le 
chevet de son père. Je lui dis : « Si le prince se ré- 
veille, il te tuera. — Peut-être que non », répondit- 
elle en s'éloignant. 

« Elle revint avec la clef ; mais la porte était fer- 
mée à double tour, et la serrure antique et rouillée. 
Je crus mourir en entendant le bruit de la clef à 
chaque tour. Si vous ne m'aviez pas fait de compli- 
ments sur ma conduite de ce matin, je n'oserais 
jamais vous tout dire, comme je fais, de peur que 
vous ne me prissiez pour un homme faible. Enfin la 
porte fut ouverte ; je me glissai dans la chambre. 
La figure sévère du prince était découverte et 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 199 

tournée vers l'endroit où je marchais. Lauretta 
resta derrière, referma la porte et remit la clef. 
Il faut être amoureux dans le moment, pour se 
faire une idée de mon saisissement affreux en enten- 
dant ces petits bruits ; se trouver pendant une 
tempête horrible sur une petite barque, est loin 
de pouvoir donner de telles sensations. Etions-nous 
découverts, de la vie peut-être je ne revoyais Lau- 
retta. Arrivé dans sa chambre, que de reproches 
n'eus-je pas à essuyer ? Je me vis encore sur le 
point de la quitter pour jamais, elle et le pays. Nous 
disputâmes jusqu'à la petite pointe du jour ; mais 
elle m'aimait. 

« Il y avait dans la chambre de Lauretta un autel 
fermant avec deux grandes portes, comme une 
alcôve ; elle m'y cacha. Vers midi, après que les 
chambres eurent été faites par les valets, n'enten- 
dant plus de bruit, je me glissai par le même che- 
min que la nuit, jusque dans la grande antichambre, 
où, arrivé, je me mis à marcher avec force, et je fis 
une visite à l'un des cousins. 

« Je vins plusieurs nuits par ce chemin dangereux. 
Quelque temps après, Lauretta, dont l'amour 
augmentait tous les jours, m'ayant regardé fixe- 
ment à l'église, dans un moment de jalousie, on 
fut sur le point de me prier de ne plus venir à la 
maison. 

« Nous eûmes l'idée que je pourrais monter par 
le balcon de sa chambre. L'essentiel était de n'avoir 



200 



STENDHAL 



pas de confident dans une maudite ville où tout le 
monde se connaît et où je suis pourchassé par la 
police. J'allai acheter une corde d'un pêcheur, à 
six lieues d'ici ; mais au lieu d'arranger cette corde 
«n échelle, je me contentai d'y faire des nœuds. 
La fenêtre était à cinquante pieds de terre au moins ; 
une nuit fort obscure, je me trouvai à une heure 
sous le balcon. Lauretta me jeta un fil ; elle re- 
monta la corde, l'attacha, et je commençai à monter. 
« Mais le balcon, appartenant à une façade fort 
belle, était chargé de sculptures et se trouvait beau- 
coup plus éloigné de la muraille que je n'avais 
pensé. A chaque fois que je voulais m'appuyer 
contre le mur avec les pieds, j'étais repoussé et je 
balançais en l'air pendant assez longtemps. Je 
sentis que les forces me manquaient ; j'éprouvais 
une douleur intolérable entre les épaules. J'étais 
bien alors à quarante pieds de haut. « Je vais tomber, 
me disais-je ; je serai brisé, je ne pourrai jamais 
m'éloigner ; demain on me trouvera sous la fenêtre 
de Lauretta ; on soupçonne déjà nos amours ; 
elle sera déshonorée. » Ce moment fut affreux. Elle se 
penchait vers moi de dessus le balcon ; je lui criai 
à voix basse : « Je n'ai plus de force, je ne puis plus 
monter. — Courage, courage ! me dit-elle. » Je 
montai encore trois nœuds : tout à coup je sentis 
mes forces anéanties ; je n'en pouvais plus. « Encore 
un nœud, » me cria-t-elle, tellement penchée en 
dehors du balcon, que je sentis la chaleur de son 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 201 

haleine sur ma joue. Cette sensation, je crois, me 
donna des forces : j'eus le bonheur de pouvoir 
monter ce nœud. Il me semblait que mes épaules 
s'ouvraient à force de douleur. Au moment où je 
respirais, après avoir monté ce nœud, et où je n'en 
pouvais décidément plus, je me sentis saisir par les 
cheveux, et Lauretta, avec une force incroyable 
dans une jeune fdle de dix-huit ans, m'attira sur le 
balcon. Elle fut dans ce moment plus forte qu'au- 
cun homme. Nous n'employâmes plus ce moyen 
trop difficile, je recommençai à me cacher dans 
l'armoire aux balais. Un soir, un sorbet étant tombé 
sur le parquet dans le salon, don Cechino, un des 
cousins, vint chercher un balai. La première chose 
qu'il saisit dans l'obscurité, ce fut mon bras ; com- 
ment fit-il pour ne pas s'apercevoir que ce n'était 
pas un morceau de bois qu'il touchait ? Son opé- 
ration faite, il revint avec de la lumière. Pour cette 
fois, tout est perdu, me disais-je en me faisant petit, 
lorsqu'un de ses frères venant à passer, il se tourna 
un peu et se mit à lui parler, tenant son bougeoir 
d'une main, et, de l'autre, remettant le balai dans 
l'armoire. 

« Le même don Cechino prit la manie de la mu- 
sique, et tous les soirs, jusqu'à deux heures, il 
écorchait les airs de Cimarosa sur le piano anglais 
du grand salon. Lauretta ne pouvait plus venir 
m'ouvrir qu'à trois heures du matin, et comme nouc 
étions au mois de juin, il faisait jour à quatrs. Enfin, 



202 



STENDHAL 



après un grand mois de mots adroitement jetés, 
nous réussîmes à persuader à la princesse que son 
piano favori était gâté par la grosse main de don 
Cechino, 

« — Et alliez-vous souvent à ces rendez-vous 
hasardeux ? ai-je dit à don Niccola. 

« — D'abord une fois par semaine, puis quelque- 
fois trois jours de suite, ou au moins de deux jours 
l'un. A la fin nous avions fait entièrement le sacri- 
fice de notre vie, nous ne pensions plus qu'à notre 
amour, et le voisinage de la mort semblait rendre 
nos joies plus vives. 

« — Et toujours la porte fermée à double tour, 
à ouvrir, à vingt pas du lit des parents ? 

« — Toujours ; nous avions pris tant de hardiesse 
que nous passions dans cette chambre comme 
si nous y étions seuls. Il m'est arrivé de lui baiser 
la main dans cette chambre, malgré elle, et ce 
faisant, de renverser le grand crucifix d'ivoire *. 
Une autre fois, le matin, une de ses femmes est 
venue prendre du linge dans un des tiroirs de l'autel 
fait en commode, placé dans sa chambre ; j'étais 
sur l'autel, debout, contre le tableau enfumé. Je ne 
conçois pas comment cette femme n'a pas levé les 
yeux et ne m'a pas vu : il est vrai que j'étais en noir. 
Peut-être, comme donna Lauretta est adorée dans 
cette maison sévère, la femme de chambre n'a-t-elle 
voulu rien voir. Peut-être la princesse elle-même 
nous a-t-elle aperçus de nuit traversant sa chambre 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 203 

Considérant les tragédies qui allaient naître si elle 
disait un mot, elle a trouvé plus sage de se taire : 
mais sa physionomie avec moi est celle d'une haine 
profonde et contenue ; enfin tout est toujours bien 
allé; mais, ce matin, j'étais perdu... » 

(Je nuirais à mon livre si j'imprimais la fin de 
cette histoire.) 

1^^ fani'ier 1817. — Moi qui trouvais tant d'es- 
prit aux Bolonais, je suis presque sur le point de me 
dédire. Pendant une heure et demie, je viens d'es- 
suyer le patriotisme d'antichambre le plus sot, et 
cela dans la meilleure compagnie. C'est réellement 
là le défaut italien ; les défaites de Murât semblent 
l'avoir irrité. Le fait est qu'à Naples, comme en 
Espagne, la bonne compagnie est à une distance 
immense de la basse classe, et, au contraire du 
peuple espagnol, le bas peuple napolitain, gâté par 
ce climat si doux, ne se bat pas ; car, dit-il, si j'ai 
raison, saint Janvier ne manquera pas de tuer tous 
les ennemis *. M. Filangieri et cent autres officiers 
sont fort braves ; qu'en e.t-il résulté ? Que leurs 
soldats leur ont tiré des coups de fusil à travers la 
porte de leur chambre, parce qu'ils voulaient les 
empêcher de fuir ^. 



1. Il n'est pas de pays, il n'est pas d'armée qui ne reçût 
de l'honneur de la vie et de la mort de M. de Santa-Rosa. 
Peu de temps après cette mort héroïque, j'ai déjà essayé, 
selon mes faibles forces, de dire au public ce qu'il pensera 



204 STENDHAL 

Vous savez que, vers 1763, le Siège de Calais eut 
le succès le plus fou et le plus national. Le poète de 
Belloy avait eu l'idée lucrative, depuis exploitée 
par d'autres, de se faire le flatteur de ses conci- 
toyens. Le duc d'Ayen se moquant un jour de cette 
tragédie : « Vous n'êtes donc pas bon Français ? 
lui dit le roi Louis XV. — Plût à Dieu, sire, que les 
vers de la tragédie le fussent autant que moi ! » 

Le sage Turgot qui aimait son pays, et ne voyait 
dans la flatterie que le commerce d'un fripon avec 
un sot, donna le nom de patriotisme d'' antichambre 
à l'engouement des dupes qui admiraient les gros- 
siers compliments du sieur de Belloy. 

Bonaparte imita de Belloy, et lorsqu'il voulut les 
asservir, salua les Français du nom de grand peuple ; 
lui-même se glorifie de ce tour d'adresse : il trouve 
indigne que l'on avoue, en écrivant l'histoire, les 
désavantages ou les torts de son pays ^. 

Il n'est pas de mérite, si mince qu'il soit, qui ne se 

de ce grand homme dans cent ans *. Si le présent ouvrage 
eût été moins paradoxal et plus grave, je l'aurais dédié à la 
mémoire de cet illustre Italien. Je souhaite que ceux de ses 
compatriotes qui lui ressemblent, et que je m'abstiens de 
nommer, de peur de les compromettre, trouvent ici un témoi- 
gnage de ntia profonde estime. Honneur au pays qui a produit 
les Santa-Rosa et les Rossarol * ! (1826.) 

1. La théorie du patriotisme d'antichambre, tel qu'on le 
pratique chaque jour envers les cantatrices qui ne sont pas 
nées en France, se touve tout entière dans Virgile : 

Pallas quas condidil arces 

Ipsa colat : nohis placeant ante omnia silvse *. 

Eglog. II. (Note de 1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 205 

trouve ici sous la protection de quelque patriotisme 
municipal ; car enfin le plus plat pédant a une patrie. 
En France, si un auteur est moqué, c'est surtout 
dans son pays. 

A Bologne, je n'oserais ])as dire (ju'Aslley fait 
les bottes mieux que Ronclietti ; c'est un fameux 
cordonnier du pays, connu par son amour pour 
les tableaux et sa conduite ferme envers Murât, 
(jui lui avait dit qu'on ne jtouvait le chausser qu'à 
Paris, et auquel, en revanche, il ne voulut jamais 
faire qu'une botte. Le roi, après l'avoir essayée, 
demandant la seconde : « Sire, faites-la faire dans 
votre Paris, » répliqua Ronchetti. 

La moindre critique imprimée contre le poète 
ou le sculpteur de sa ville met l'Italien en fureur, 
et cette fureur s'exhale par les injures les moins 
nobles. L'Italie étant le jardin de l'Europe et possé- 
dant les ruines de la grandeur romaine, chaque 
année voit éclore huit ou dix voyages plus ou moins 
médiocres à Paris, à Londres ou à Leipzig ; ce sont 
huit ou dix sujets de rage pour ces patriotes cha- 
touilleux. Cette colère n'est pas aussi ridicule qu'elle 
le paraît d'abord. Dans un pays où le moindre 
almanach est censuré cinq ou six fois, un homme 
blâmé dans une page imprimée est abandonné par 
le pacha. Dès lors il est perdu ; l'être le plus abject 
peut lui lancer le coup de pied de l'âne. Peu importe 
la vérité ou la fausseté de l'accusation ; elle est 
imprimée, il suffit. 



206 STENDHAL 

Cette fureur contre la critique ne saurait exister 
en France ou en Angleterre. Le pacha n'y est plus 
qu'un préfet ou un shérif ; les citoyens se protègent 
eux-mêmes, et, comme chaque jour voit imprimer 
cent calomnies, comme il y a la calomnie constante 
et réciproque des deux partis, ultra et libéral, l'ac- 
cusation n'est terrible que lorsqu'elle est plaisante, 
comme Voltaire contre Larcher, ou Beaumarchais 
contre Marin le censeur, tiré à quatre chevaux sur 
la route de Versailles. 

La vanité n'existant pas en Italie, un marquis 
en colère s'exprime à peu près comme son laquais. 

C'est le revers de la médaille de l'insigne bonheur 
qui donne à ce peuple une poésie naïve et forte. 
Il n'a pas eu pendant cent cinquante ans une 
cour dédaigneuse fondée par un homme profond 
dans l'art de la vanité (Louis XIV). Le grand roi 
s'empare de l'opinion, il donne à chaque classe de 
ses sujets un modèle à imiter ; Molière fait rire aux 
dépens de qui ne suit pas servilement ce patron : 
original devient synonyme de sot *. 

La cour de Louis XV déclare de mauvais ton 
toute expression que sa grande justesse met dans 
toutes les bouches, elle épure et appauvrit la langue, 
proscrit le mot propre ; enfin, M. l'abbé Delille 
n'écrit plus qu'en énigmes. Le boulevard est sans 
contredit la plus jolie promenade de Paris ; mais 
tout le monde peut en jouir, et parce que Louis XIV 
a vécu, même aujourd'hui, il n'est permis d'y pa- 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 207 

raître que comme ])Our aller faire des emplettes. 
L'influence de Louis XIV, qui se fait sentir en 
Angleterre aussi bien qu'en Russie et en Allemagne, 
n'a nullement pénétré en Italie. Jamais personne 
n'y fut maître de l'opinion ; de là mille avantages : 
mais aussi le revers de la médaille, des injures sales 
dès qu'un marquis est en colère, et les sots plus 
insupportables qu'ailleurs ; de là la grande diffi- 
culté de se faire présenter dans une maison de 
Milan. Si vous êtes un sot, comment vous écon- 
duire ? 

Je conseille au lecteur, s'il va devers Rome, de ne 
jamais rien blâmer, et d'établir qu'il est sujet à des 
maux de tête subits. Dès qu'il verra arriver le 
patriotisme d^ antichambre, il sera pris de son mal de 
tête et disparaîtra. La femme chez qui j'ai vu 
réunis la plus rare beauté, l'âme la plus haute et le 
plus d'esprit, madame M..., n'était point exempte 
de ce défaut *. Sans petite vanité pour elle-même, 
elle était susceptible pour son pays ; dès qu'on 
blâmait quelque chose de ce cher pays, elle rougis- 
sait. Un jour que je venais de tomber dans cette 
maladresse, je fis l'essai de la critique personnelle 
avec une liberté un peu forte chez une simple con- 
naissance ; elle se défendit avec candeur et vérité, 
mais sans la moindre altération de couleur dans le 
plus joli teint que j'aie vu en Italie. 

L'armée créée par Napoléon, réunissant dans la 
même compagnie le citoyen de Reggio, le bon 



208 



STENDHAL 



Busecon de Milan, le sombre Novarrais et le gai 
Vénitien, avait produit deux effets : 

1° La création d'une langue nouvelle : la Ro- 
magne ayant fourni, à ce qu'on m'assure, les plus 
braves soldats, les mots romagnols dominaient dans 
cette langue ; 

2° La haine de ville à ville et le patriotisme d'an- 
tichambre tombaient rapidement dans l'armée. Je 
tiens ce fait du brave colonel Wideman, seigneur 
vénitien, mon ami. 

2 jainner. — Je parlais de Louis XIV au comte 
K..., le plus aimable des Polonais que j'aie ren- 
contré, et ce n'est pas peu dire. « C'est Louis XIV, 
et non plus Philippe II, qui sert de modèle au petit 
prince allemand, comme au duc anglais. » 

— « Modèle, c'est le mot, dit M. K.... Un gentil- 
homme fort riche, qui n'habite pas à cent lieues de 
Riga, a fait ajouter à son immense château un 
énorme avant-corps carré, pour singer la façade du 
château de Versailles sur les jardins. Sa maîtresse 
s'appelle madame de Maintenon ; jamais je ne l'ai 
entendu nommer autrement ; son dîner lui est 
annoncé par deux chambellans qui le servent à la 
petite table où il n'admet que la seule madame de 
Maintenon. Toutes les semaines, il donne grand bal 
le dimanche, et grand dîner le mardi. Ces jours de 
bal, quarante beaux paysans et quarante jeunes 
paysannes prises à tour de rôle parmi ses paysans, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 209 

arrivent dès le matin au château de Versailles, on 
les lave et on leur fait revêtir, aux hommes des 
habits à la Louis XIV, qui ont coûté cent louis 
pièce, aux femmes des robes magnifiques. Tout cela 
danse toute la nuit et obéit à quatre chambellans 
qui leur font observer fidèlement l'étiquette de la 
cour du grand roi. Le maître de la maison fait le 
tour, décor.é de ses ordres, et parle à chacun ; 
ensuite madame de Maintenon permet que l'on 
commence la première contredanse. 

« Le même cérémonial a lieu pour les grands 
dîners du mardi, où figurent, toujours en habits 
magnifiques, douze paysans et douze paysannes, 
et souvent quelques curieux des garnisons voisines ; 
la vaisselle est de toute beauté ; le roi et madame 
de Maintenon mangent sous un dais. Toute cette 
cour peut coûter un million de francs par an, et le 
maître a le plaisir de vivre exactement comme 
Louis XIV, dans un appartement tendu en tapisse- 
ries des Gobelins. » 

— Je sors de l'atelier d'un peintre auquel j'ai pré- 
senté des Anglais. Trois jeunes femmes italiennes 
se trouvaient chez le peintre ; elles ont consenti 
à ce qu'il levât la toile verte qui couvrait un tableau 
à la vérité peu décent. Malheureusement ce tableau 
a fait sourire les Italiennes au lieu de les indigner. 
L'indignation a été pour un des Anglais qui, en 
sortant, nous a dit avoir physiquement mal au 
cœur. Me croyez-vous assez fou pour blâmer un 

Rome, Naples et Florence, I 14 



210 STENDHAL 

être de ce qu'il sent ainsi ? Je me borne à noter des 
faits. Si monsieur votre oncle voit ma lettre *, il 
dira que je protège les assassins de la Romagne qui 
se défont des podestats trop coquins. — La pudeur 
est la mère de la plus belle passion du cœur humain, 
l'amour. 

3 janvier. — Ce matin vous avez reçu une lettre ; 
elle finit par i>otre très humble et très obéissant servi- 
teur. Vous avez regardé ces mots sans les lire ; 
ils ne vous ont nullement donné l'idée que la per- 
sonne qui écrit vous offrît de battre votre habit 
ou de cirer vos bottes. C'est pourtant ce qu'y verrait 
un Persan, un Bramine, sachant peu la langue et 
pas du tout les manières françaises. 

Les épithètes en issimo, telles que veneratissimo, 
illustrissimo, etc., sont dues par tout livre imprimé 
en Italie, d'abord aux magistrats, petits ou grands, 
gouvernant le pays où le livre s'imprime, ensuite 
à tous les souverains faisant actuellement le bon- 
heur de quelque partie de l'Europe, ou qui, depuis 
moins de cent ans, sont allés au ciel recevoir la 
récompense de leurs vertus *. (Voir VHistoire de 
Milan, par Pietro Verri.) L'absence de ces issimo-\k 
passe encore, dans beaucoup de sociétés, pour une 
hostilité déplacée et de mauvais goût ; c'est un 
peu comme si, dans votre lettre de ce matin, vous 
n'aviez trouvé que les mots : je vous salue, avant la 
signature. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 211 

Uissimo, tel que çastissimo, mirabilissimo, est 
encore dû aux palais, jardins, tableaiix, etc., 
de tout noble habitant à cinquante lieues à la ronde 
du pays où le livre paraît. La maison de tout noble 
s'appelle palazzo. Tout docteur est chiarissimo, 
ou du moins egregio. Dans un pays où fleurit 
l'amour de la vengeance, pourquoi un pauvre diable 
d'auteur déjà mal vu par le pouvoir, par cela seul 
qu'il imprime, chercherait-il de nouveaux ennemis ? 
Marivaux était l'ennemi de Marmontel, parce que, 
en citant une de ses chansons, celui-ci avait oublié 
un o ; Marmontel avait écrit : Dieu ! quelle était 
belle ! au lieu de : Dieu ! qu^elle était belle ! 

Il y a vingt ans, quand on citait, l'on ne disait 
jamais Vauteur nommé ci-dessus, mais il sullodato 
autore ; il allait sans dire que l'on ne pouvait pas 
nommer sans louer. Ces exagérations que depuis 
cent cinquante ans tous les voyageurs ne manquent 
pas de reprocher aux Italiens, sont comme le très 
humble serviteur de nos lettres. J'ai entendu dire 
de la maison d'un noble : E un miserabilissimo 
palazzo dope non si danno tre camere senza acqua 
(c'est un misérable palais qui n'a pas trois chambres 
où la pluie ne pénètre). Le mot palais a perdu le 
sens que nous y attachons. Les Italiens pourront -ils 
être accusés de bassesse, parce qu'ils ne consultent 
pas en parlant chez eux les convenances d'une langue 
étrangère ? — Les courtisans italiens manquent de 
grâce en agissant autour de leurs princes. Mais que 



212 STENDHAL 

dirons-nous de la figure incroyable que font les 
duchesses douairières aux levers du roi d'Angle- 
terre ? Que dire du fameux scopelott (calotte) donné 
par le comte de Saurau, ministre de François I^^, 
à un homme distrait qui avait oublié d'ôter son 
chapeau au parterre de la Scala, ce prince y étant ? 
Les seuls Français de 1780 savent le métier de cour- 
tisan. « Il n'y a que ces gens-là qui sachent servir », 
disait Napoléon à propos de l'aimable général de 
Narbonne. 

Les seuls écrivains français ont le secret de flatter 
avec grâce : voir la Famille du Jura, par un censeur 
actuel *. Un tel ouvrage, écrit en italien, serait à faire 
mal au cœur. 

4 jarn>ier. — M. le sénateur de Bologne reçoit 
tous les lundis ; madame la princesse Ercolani, les 
vendredis. Les autres jours de la semaine sont pris 
de façon que les mêmes personnes se rencontrent 
chaque soir. 

Je venais d'écrire que j'ai été reçu dans la société 
de Bologne avec grâce : j'efface ce mot, le premier 
qui se présente à un Français lorsqu'il est accueilli 
quelque part de manière à lui faire beaucoup de 
plaisir. La grâce envers un inconnu qui a remis 
à votre porte une lettre de recommandation, con- 
siste, ce me semble, à l'accueillir comme s'il était 
un peu de votre société, et avec l'exagération 
aimable des sentiments de bienveillance que vous 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 213 

inspirent tous les hommes bien nés. En Italie 
d'abord, il n'y a jamais d'exagération dans les rap- 
ports de société. Ils appellent leurs maisons des 
palais, et parlent du moindre tableau comme s'il 
était de Raphaël ; mais vous voyez clairement, en 
arrivant pour la première fois quelque part, que l'on 
vous fait le sacrifice pénible de quitter l'aimable 
intimité de la société habituelle, ou la douce rêverie 
d'un cœur mélancolique, ou des travaux suivis 
avec passion. La peine et l'ennui de voiis recevoir 
€t de vous dire quelques mots sont frappants ; le 
manque d'aisance et la contrainte se trahissent 
clairement, non moins que l'extrême soulagement 
que vous causez en vous levant pour sortir. Les 
voyageurs accoutumés aux formes séduisantes de la 
société de Paris et à qui la nature a refusé l'amour 
du nouveau, sortent outrés, après de telles visites. 
Ce qu'on y éprouve n'est assurément pas fort gra- 
cieux ; mais l'on voyage pour trouver du neuf et 
voir les hommes tels qu'ils sont. Si l'on ne veut que 
des surfaces polies et toujours les mêmes, pourquoi 
quitter le boulevard de Gand ? D'un autre côté, 
tous ces mouvements que vous observez à votre 
entrée dans le salon d'une femme italienne ne sont 
pas éternellement les mêmes, comme en Hollande, 
et peuvent changer en mieux dès la seconde ou la 
troisième visite ; mais il faut avoir le courage de la 
faire. Si vous cherchez de bonne foi à ne pas répondre 
avant que la demande soit finie, si vous essayez de 

Rome, Naples et Florence, I 14. 



214 



STENDHAL 



modérer la furia francese, si, lorsqu'on vous en prie 
bien fort, et seulement alors, vous faites des contes 
amusants, si vous ne cherchez jamais à faire de 
V esprit et à tenter le cliquetis spirituel d'un dialogue 
brillant et à demi littéraire ; enfin, si, dès l'abord, 
vous ne vous portez pas pour amoureux de la plus 
jolie femme du salon, le peu de bienveillance réelle 
avec lequel on vous a reçu à la première visite, 
augmentera tous les jours et fort rapidement ; car, 
enfin, vous êtes un animal curieux, vous venez de 
Paris. Mais n'oubliez jamais que Vesprit qui amuse 
un Français incommode un Italien. Peut-être, il y a 
cinquante ans, méprisait-on l'esprit ; aujourd'hui, 
la honte de ne pas savoir y répondre tire violem- 
ment ces gens-ci de la douce rêverie sur les impres- 
sions de leur cœur, qui, chez la plupart, est un 
état habituel. Il faut de plus être fidèle à de cer- 
taines convenances exprimées par les regards. 
L'audace qui porte à brusquer ces convenances passe 
ici pour la grossièreté la plus impardonnable. Il faut 
savoir qu'en Italie un paysan observe presque aussi 
finement qu'un marquis les convenances qui se 
lisent dans les yeux ; c'est une sorte d'instinct 
parmi ces hommes nés pour le beau et pour l'amour, 
et je n'en parle que parce que j'ai vu y manquer 
grossièrement. 

Si vous parlez la langue en usage dans le pays, si 
sincèrement vous cherchez à i>ous faire petit, au 
bout de quinze jours, votre figure étrangère ne 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 215 

troublera plus la société. Un Français est un animal 
tellement rare et si estimé, que, dès ce moment, 
vous serez l'objet de toutes les curiosités ; vous 
aurez créé un intérêt véritable chez tous ces per- 
sonnages sombres qui, les premiers jours, vous 
considéraient d'un air si tragique. Si telle est votre 
habileté et votre inclination, voilà le moment, et 
non pas plus tôt ni plus tard, d'essayer de paraître 
aimable à une des fenmies de la société ; à une seule, 
entendez-vous ? Mais voici encore un mot qui tra- 
duit bien mal ma pensée : être aimable, en Italie, 
veut dire à peu près le contraire des idées que ce son 
réveille chez un Parisien. Il faut, par exemple, ne 
parler d'abord qu'avec les yeux, et dépouiller ce 
langage de toute audace ; il faut de grands moments 
de silence, et quand on parle, bien plus de pensées 
touchantes que de choses piquantes. Une réflexion 
tendre sur la délicieuse expression d'amour dans 
le premier duetto du Mariage secret vous avancera 
bien plus que le mot le plus plaisant. L'esprit et le 
degré d'éveil où il faut se tenir pour renvoyer la 
balle à propos, met une femme dans la situation 
ovi il faut qu'elle ne soit pas pour que vous puissiez 
lui plaire. L'effet assuré de l'esprit, en Italie, est de 
rendre la conversation sèche. Il est facile de voir 
que tout ce qui est grâce de l'expression, piquant des 
réticences, etc., doit être perdu avec des gens qui ne 
parlent que de ce qui les intéresse, et qui en parlent 
fort sérieusement, fort longuement, avec beaucoup 



216 STENDHAL 

de détails passionnés et pittoresques. Chaque homme 
étaiït ici un être un peu sauvage, tantôt silencieux, 
tantôt furibond, et qui a plusieurs choses qui l'in- 
téressent profondément, personne n'a besoin de 
chercher dans la conversation une vaine apparence 
de chaleur et une cause d'émotions. Les passions 
d'un Italien : la haine, l'amour, le jeu, la cupidité, 
l'orgueil, etc., ne lui donnent que trop soiwent un 
intérêt déchirant et des transports incommodes. 
La conversation n'est ici que le moyen des passions ; 
rarement est-elle par elle-même un objet d'intérêt. 
Ce petit ensemble de faits, je ne l'ai jamais vu com- 
prendre par un seul Français. 

Accoutumé qu'il est dès l'enfance à observer si 
les gens qu'il adore ou qu'il exècre lui parlent avec 
sincérité, la plus légère affectation glace l'Italien, 
et lui donne une fatigue et une contention d'esprit 
tout à fait contraires au dolce far niente. Par ces 
mots célèbres, dolce far niente, entendez toujours 
le plaisir de rêver voluptueusement aux impres- 
sions qui remplissent son cœur. Otez le loisir à 
l'Italie, donnez-lui le travail anglais, et vous lui 
ravissez la moitié de son bonheur. 

Ce qu'il y a de pis, c'est que, comme fort peu 
d'Italiens savent bien le français ou du moins com- 
prennent nos manières, la moindre tournure polie 
qui chez nous d'abord est indispensable et d'ailleurs 
ne veut rien dire, lui semble de Vaffectation fran- 
çaise et l'impatiente. Dans ce cas, un Italien, qui 



ROME, NAPLE3 ET FLORENCE 217 

va peut-être jusqu'à redouter le mépris, parce qu'il 
ne peut pas vous payer de la môme monnaie,* vous 
sourit de mauvaise grâce, et de sa vie ne vous 
adresse la parole. 

L'aiïectation est si mortelle pour qui l'emploie 
dans la société de ce pays, qu'à son retour en France, 
un de mes amis * qui avait passé dix ans en Italie, 
se surprenait à commettre cent petites irrégularités ; 
par exemple, passer toujours le premier à une porte 
plutôt que de se livrer à de vaines cérémonies qui 
retardent le passage de tous ; à table, se servir 
sans façon et passer le plat ; promenant * avec 
deux amis, ne parler qu'à celui qui vous amuse ce 
jour-là, etc. 

Tout ce qui se dit en France pour offrir ou accep- 
ter une aile de faisan paraît une peine inutile à un 
Italien, une véritable seccatura. En revanche, 
transportez-le à Paris, l'absence de cent petites 
choses de ce genre en fera un être grossier pour le 
Français du faubourg Saint-Germain. Ceci sera 
peut-être moins vrai dans dix ans ; en France, 
les manières, comme le style, marchent vers la 
rapidité. 

L'extrême méfiance, que rendent indispensable les 
espions et les petits tyrans à la Philippe II, qui, 
depuis l'an 1530, foulent ce pays, fait que tout effa- 
rouche l'Italien. Si la moindre chose le contrarie, 
fût-ce la présence d'un petit chien qu'il n'aime pas, 
il ne sort point d'un silence morne et sévère, et ses 



218 STENDHAL 

yeux, qu'il ne peut contenir, semblent vous dévorer. 
Ainsi jamais d'agrément, de laisser-aller, de joie 
avec des inconnus ; jamais de véritable société 
qu'avec des amis de dix ans. Un mot dur adressé 
à un Italien lui donne de la retenue jjour un an. 
Il suffit d'une plaisanterie sur une femme ou un 
tableau qu'il aime ; il vous dira du plaisant : E un 
porco ! Il songe à la douleur que lui a faite la plai- 
santerie. 

Qu'est-ce qu'un Français avait à craindre au 
monde sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI? 
En cherchant bien, on répond : de se trouver en 
contact au spectacle avec un grand seigneur ^. 



1. Correspondance de Grimm, janvier 1783. 

« M. le comte de C..., capitaine en survivance des gardes 
de Monsieur, piqué de ne plus trouver de place au balcon, 
le jour de l'ouverture de la nouvelle salle, s'avisa fort mal 
à propos de disputer la sienne à un honnête procureur ; 
celui-ci, maître Pernot, ne voulut jamais désemparer. — 
Vous prenez ma place. — Je garde la mienne. — Et qui 
êtes-vous? — Je suis M. six francs (c'est le prix de ces places). 
Et puis des mots plus vifs, des injures, des coups de coude. 
Le comte de C... poussa l'indiscrétion au point de traiter 
le pauvre robin de voleur, et prit enfin sur lui d'ordonner au 
sergent de service de s'assurer de sa personne et de le conduire 
au corps-de-garde. Maître Pernot s'y rendit avec beaucoup 
de dignité, et n'en sortit que pour aller déposer sa plainte 
chez un commissaire. Le redoutable corps dont il a l'honneur 
d'être membre n'a jamais voulu consentir qu'il s'en désistât. 
L'affaire vient d'être jugée au Parlement. M. de C... a 
été condamné à tous les dépens, à faire réparation au pro- 
cureur, à lui payer deux mille écus de dommages et intérêts, 
applicables, de son consentement, aux pauvres prisonniers 
de la Conciergerie ; de plus il est enjoint très expressément 



4 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 219 

Bologne appartient bien autrement à l'Italie du 
moyen âge que Milan ; cette ville n'a pas eu un 
saint Charles pour briser son caractère et la monar- 
chiser. 

Devenu sage à mes dépens, je n'ai pas commis les 
fautes qui m'avaient nui à Milan. Je n'ai eu garde 
de paraître plus occupé de trois figures célestes 
que j'ai rencontrées dans la société, que du reste 
des femmes. J'ai marqué des attentions à chaque 
femme exactement en proportion du désir de faire 
parler questo forestière (cet étranger) que je voyais 
dans leurs yeux. M. Izimbardi m'avait dit : « A 
Rome et à Bologne, avant d'avoir l'air de regarder 
une jolie femme, faites pendant huit jours une cour 
assidue à son amant ; feignez ensuite de ne faire 
attention à elle qu'à cause de lui. Pour peu que 
l'amant soit sot et vous adroit, il y sera pris. Si 
l'amant et sa maîtresse vous adressent la parole 
en même temps, n'ayez l'air d'avoir entendu que 



au dit comte de ne plus prétexter des ordres du roi pour 
troubler le spectacle, etc. Cette aventure a fait beaucoup de 
bruit, il s'y est mêlé de grands intérêts : toute la robe a cru 
être insultée par l'outrage fait à un homme de sa livrée, 
etc. M. de Chabr..., pour faire oublier son aventure, est 
allé chercher des lauriers au camp de Saint-Roch. « Il ne 
pouvait mieux faire, a-t-on dit, car on ne peut douter de 
son talent pour emporter les places de haute lutte. » (Grimm, 
3e partie, tome II, p. 102). 

Supposez un pauvre diable obscur au lieu de maître 
Pernot *. (1826.) 



220 STENDHAL 

l'homme. Un regard vous excusera auprès de la 
femme, qui vous saura gré de cette attention, pour 
peu qu'elle vous trouve aimable. Parlez toujours de 
votre départ comme beaucoup plus prochain qu'il 
ne le sera en effet. » 

Je n'ai pas manqué de raconter mes meilleures 
anecdotes sur Napoléon (encore intéressantes en 
1817) aux amis des trois femmes dont la beauté 
céleste m'avait frappé. J'aime à les regarder comme 
je regarderais un diamant d'un million : certes, je 
n'ai nulle idée de le posséder jamais ; mais cette 
vue fait plaisir aux yeux. 

J'ai raconté mes anecdotes à ces messieurs fort 
clairement et de manière à ce qu'ils pussent s'en 
faire honneur avec le reste de la société. Loin de 
nuire au débit de mon amabilité, cette précaution 
m'a réussi à souhait. Plusieurs personnes ont voulu 
entendre ces anecdotes de la bouche même du pré- 
tendu témoin oculaire. L'Italien ne comprend ja- 
mais avec trop de clarté la chose qui l'intéresse : 
c'est que son esprit est peu exercé à la rapidité, et 
que son âme prend plaisir à être émue en même 
temps que son oreille écoute. A Bologne, et surtout 
à Milan, on entend avec plaisir cinq ou six fois le 
même récit ; et, s'il manque son effet à la première, 
c'est toujours qu'en cherchant le piquant, un Fran- 
çais manque la clarté. 

Après les anecdotes tragiques sur ^sapoléon et le 
maréchal Ney, celle qui a eu le plus de succès, c'est 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 221 

le i'alet de cœur de M. le comte de Canaples ^. C'est 
que cela semble calculé exprès pour étonner le 
génie italien : la prudence la i)lus ])arfaite déjouée 
d'une manière irrémédiable et si im{)révue ! Ou m'a 
fait conter cette bistoire vinot fois au moins, tant 



1. Je demande pardon d'imprimer une ani-edote si counU'\ 
et que M. de Boufllcrs contait si bien. 

On jouait beaucoup, avant la Révolution, chez madame la 
duchesse de Poitiers ; cette maison était le centre du beau 
monde. Le comte de Canaples y venait souvent, et un peu, 
à ce que pensaient quelques personnes, parce que madame de 
Luz, jeune femme mariée depuis peu, s'y trouvait tous les 
soirs. Le comte se plaignait un jour du malheur qu'il avait 
de dormir la bouche ouverte, ce qui le réveillait trois ou 
quatre l'ois par nuit, et de la manière la plus désagréable. 
Un médecin allemand, qui amusait cette noble société, lui 
dit : « Je vais vous guérir, monsieur le comte, et avec une 
carte à jouer ; vous la roulerez, vous la placerez comme un 
tuyau de pipe dans le coin de la bouche, entre les lèvres, 
avant de vous livrer au sommeil. » Le soir, quand le jeu fut 
terminé, M. de Canaples faisant des contes et jouant avec 
les cartes, madame de Poitiers lui dit : « Tenez, comte, 
prenez ce valet de cœur qui vous guérira cette nuit. » Le 
lendemain, à la même heure, après la fin du jeu, et la même 
société se trouvant à peu près autour de la table, y compris 
madame de Luz, arrive de Versailles M. le baron de Luz. 
Après avoir dit les nouvelles, il ajoute : « Je suis ici de bonne 
heure aujourd'hui, mais hier je ne suis rentré chez moi qu'à 
cinq heures du malin. A propos, madame la duchesse, vous 
donnez des vices à ma femme ; elle devient une joueuse 
effrénée ; devinez ce que j'ai trouvé dans son lit : un valet 
de cœur 1 » Et le baron tire de sa poche et montre à la société 
stupéfaite le valet de cœur de la veille, roulé en tuyau de 
pipe. M. le baron de Luz commençait à remarquer le grand 
effet que produisait son histoire, mais madame la duchesse 
de Poitiers eut la présence d'esprit de l'emmener pour long- 
temps dans l'embrasure d'une fenêtre, sous prétexte de lui 
parler d'affaires à traiter à Versailles *. (1826.) 



222 STENDHAL 

qu'à la fin je m'ennuyais moi-même. En revanche, 
une autre anecdote (l'abbé de Voisenon à minuit, 
la duchesse et le duc de Sône ^) n'a produit que 
l'effet d'une sottise ; un petit moment de silence 
après un long récit, et sur-le-champ parler d'autre 
chose. Ce dernier conte paraît-il tout à fait in- 
croyable, ou bien le duc de Sône leur semble-t-il 
un homme à mettre aux Petites-Maisons, et dont la 
sottise ne peut faire rire et n'est digne que de pitié ? 
Comme l'Italien ne rit jamais par politesse, il est 
plus indispensable qu'en France de proportionner 
le degré de comique de chaque anecdote, ou plutôt 
le degré de condescendance et de croyance d'un 



1. Comme M. le duc de Sône* ne venait jamais voir sa femme 
le soir, elle recevait l'abbé de Voisenon. Il s'y trouvait une 
nuit dans un négligé assez embarrassant, lorsque tout à coup 
l'on entend venir le duc. « Nous sommes perdus ! s'écrie 
madame de Sône. — Nous sommes sauvés, reprend le petit 
abbé plein de sang-froid, si vous voulez bien faire semblant 
de dormir. » Et l'abbé se met à lire tranquillement. Le duc 
paraît sur la porte ; l'abbé, le doigt sur la bouche, lui fait 
signe de se taire et d'approcher sans bruit. Dès qu'il fut près 
du lit : « Vous êtes témoin, monsieur le duc, que j'ai gagné 
le pari : madame la duchesse, qui se plaint de ne jamais 
dormir, a gagé ce soir que je ne viendrais pas dans sa chambre 
à une heure du matin. J'ai enchéri, et j'ai dit que je me 
placerais dans son lit : m'y voici. — Mais est-il déjà une 
heure ? » dit le mari. Et il alla consulter une pendule dans la 
pièce voisine. Après quoi, toujours dans un profond silence, 
l'abbé se leva, s'habilla et s'en alla avec M. de Sône... « Qui 
le perça d'un coup de poignard une heure après, ajoute un 
Italien. — Pas le moins du monde. » Ce mot provoque le 
sourire de la plus parfaite incrédulité. (1826.) 



f 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 223 

instant, qu'elle réclame, au degré de gaieté et de brio 
qui règne dans le salon. 

J'ai lu tout ce qui précède à I\I. Gherardi, qui m'a 
juré que je me trompais entièrement ; que j'avais 
fait un roman ; que rien au monde ne ressemblait 
moins aux manières de Bologne. 

Que veut-on que fasse un malheureux voyageur ? 
Prévenir le lecteur, et ne rien changer. Puis-je 
sentir autrement que moi ? « Y a-t-il ici quelque 
chose contre l'honneur ? ai-je dit à mon mentor. 
— Je n'y vois rien que contre la vérité. » Rassuré 
par cette réponse, j'imprime dix ans après avoir 
écrit. ]\Iadame de Puisieux disait que chacun de 
nous connaît ses traits et non pas sa physionomie. 

Monsignor F... me disait ce soir : « Je ne sais 
pas si les Gaules ou les Espagnes ont été aussi 
malheureuses sous Néron que la Lombardie sous 
François d'Autriche *. Bel exemple, qui montre 
le ridicule des vertus domestiques dans un roi, 
surtout quand les journaux salariés veulent nous 
les donner en échange des vertus de son métier * ! 
Ah ! Dieu nous accorde un Napoléon *, quand il 
devrait chaque mois se donner le plaisir de tran- 
cher la tête lui-même à deux ou trois de ses 
courtisans ! » 

M""" F... me dit : « Quand je ne les vois pas, 
ma misanthropie s'exagère la méchanceté des 
hommes ; j'ai besoin d'avoir un logement sur la rue 
et non pas sur un jardin. » Il me dit : « Dans mon 



22\ 



STENDHAL 



désespoir de rien trouver qui vaille, je me laisse 
donner mes amis par le hasard. » 

Ms' F... me prête la fort curieuse Histoire des 
■Conclaçes, par Gregorio Leti. Des notes margi- 
nales, écrites en encre jaune, il y a plus de cent ans, 
apprennent que Gregorio n'a pas osé raconter tous 
les bons tours où le poison a joué un rôle. Ce sont les 
conclaves peints en beau, comme Voltaire a vu le 
siècle de Louis XIV, en niant l'empoisonnement de 
Madame. 

Je m'aperçois, en cherchant une date dans mon 
journal, un jour de pluie, que si les lettres que 
j'adresse à mes amis pour n'en pas être oublié, 
tombent dans les mains de quelques-uns de ces 
hommes à esprit sec, racorni, appris par cœur, les 
héros du bégueulisme, je leur ferai, à mon grand 
regret, un extrême plaisir. En aidant un peu à la 
lettre, on peut conclure de ce que j'ai dit, que tous 
les Italiens sont gens d'esprit, à l'exception des 
abbés. 

Rien n'est plus loin de la vérité. De Bologne au 
fond de la Calabre, c'est au contraire l'homme 
d'esprit de la famille que l'on fait prêtre ; car enfin 
quel bonheur d'avoir un pape ! Et Sixte-Quint 
commença par être gardeur de cochons. De droit, 
le frère du pape est prince, et son neveu ! On a 
l'exemple du duc Braschi. 

Le fait est que je n'ai recherché l'amitié et parlé 
■que des personnes qui m'ont plu. !Mais il n'y a peut- 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 225 

être pas de pays au monde où les sots soient aussi 
bruts et aussi malappris. Les coups de bâton ne les 
corrigent point ; car la douleur physique d'un coup 
de bâton n'est pas bien forte. 

Les sots anglais sont peut-être les moins à charge 
de tous ; mais dans le pays du naturel, et où le 
savoir-çwre n'impose pas le même uniforme à tous 
les esprits, rien ne gêne le développement plantu- 
reux du sot italien. La naïveté qu'il met à vous 
conter ses bassesses incroyables amuse la première 
fois, ensuite révolte. Rien n'est plus incommode 
que la curiosité de crétin qui l'attache à l'étranger ; 
et, si vous le brusquez, cela peut passer pour un 
manque d'égards envers la société qui veut bien 
vous recevoir. Le sot épris d'une jolie femme qui 
le méprise, mais ne peut l'éloigner à cause de quelque 
lien de famille, est un être si nuisible, si méchant, 
si bas, qu'il donnerait des idées d'assassinat ; car 
il ne se relève que plus fier et plus dénonciateur 
auprès du mari, après les coups de bâton. Du moins 
c'est ce que m'a raconté l'aimable Valsantini ; car, 
dans ces affaires de galanterie, je n'ai point d'expé- 
rience. Je crois qu'il n'y eut jamais voyageur en 
Italie moins fortuné que moi, ou les autres sont bien 
menteurs. 

Les Napolitains se battent fort bien à l'épée ; 
l'éducation des hautes classes est souvent très distin- 
guée. (J'ai vu de jeunes princes ressembler à des 
Anglais.) Ces deux raisons rendent le sot importun 

Rome, Naples et Florence, I 15 



226 STENDHAL 

moins fréquent à Naples qu'ailleurs. A Rome, l'opi- 
nion en fait justice et l'exile dans les cafés. En y 
réfléchissant, je vois que je n'ai pas connu un seul 
abbé qui fût un sot. Je ne parle pas des curés de 
campagne que la bonne compagnie enivre par plai- 
santerie, et encore plusieurs ont-ils le plus rare 
talent pour prendre des grives au rocolo. C'est un 
des plus vifs plaisirs de la Lombardie. Les dames 
raffolent des uzei colla polenta. On prend au filet, 
à la fin de l'automne, une immense quantité de 
petits oiseaux (uzei) qu'on sert en rôti sur une pâte 
jaune faite au moment même avec de la farine de 
maïs et de l'eau chaude. Cette polenta est pendant 
toute l'année la nourriture du paysan lombard. 
J'ai passé les plus agréables matinées au rocolo de 
M. Cavaletti, à Monticello, avec trois prêtres. Cet 
air délicieux du matin donne un accès de joie ani- 
male. Le soir, les délices et la joie du souper avec les 
uccelletti, la polenta et Ventrain général, semblent 
reculer les bornes de l'existence du côté des plai- 
sirs si vifs de la bête. Je voudrais voir un métho- 
diste anglais transporté au milieu d'une telle ivresse ; 
il éclaterait en injures ou irait se pendre (Voir Eus- 
tace parlant de la joie italienne). La bonhomie alle- 
mande ou suisse s'en accommode très bien ; plu- 
sieurs des symphonies de Haydn peignent ce genre 
de bonheur. Si j'avais le talent de madame Rad- 
clifîe *, quelle description je ferais de Monticello ! 
(près de Monte Yecchio, au nord de Monza). La 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 227 

sensation du beau vous y arrive par bouffées de 
tous les côtés ^. 

Il y a deux vers de Properce que j'ai oublié de 
citer, en parlant des amours italiens : 

Heu I maie nunc artes miseras hase secula tractant, 
Jam tener assuevit munera velle puer. 

Mais dans quel pays ne peut-on pas les répéter ? 
L'amour physique conduit à la cruelle vérité qu'ils 
rappellent, et c'est l'amour-passion qui en éloigne. 
Il faut deux ou trois ans aux dames italiennes 
pour s'apeicevoir qu'un très beau garçon peut n'être 
qu'un sot, comme ce n'est qu'au bout de deux ou 
trois ans qu'un homme d'esprit qui se met mal et 
remue gauchement peut passer à Paris pour n'être 
pas un sot. 

Toute la vivacité spirituelle de Bologne tient 
à la bonté du légat ; s'il a pour successeur un ultra, 



1. Je voudrais que l'on pût n'imprimer que pour quarante 
personnes ; mais comment les deviner ? Madame Roland ne 
passait peut-être que pour une pédante aux yeux de ses 
amies, qu'elle choquait par ses sentiments. Le malheur, 
c'est que l'on connaît fort bien les personnes de qui l'on 
voudrait ne pas être lu ; et, comme on redoute pour ses sen- 
timents l'ironie qui les gâte, des êtres placés à l'autre extré- 
mité de l'échelle morale ont pourtant de l'influence sur nous. 
Que dis-je ? Le dégoût qu'ils inspirent porte quelquefois 
à un ton tranchant et dur qui peut choquer les âmes déli- 
cates. C'est ainsi que les flatteries de si mauvais goût sur 
Vhonneur national, qu'on lit tous les matins, entraînent 
quelquefois à énoncer durement les désavantages de la 
France. (1826.) 



228 



STENDHAL 



en six mois de temps ce pays peut devenir abomi- 
nable et fort ennuyeux. Je trouve que l'on n'y adore 
pas assez le cardinal Consalvi et le bon pape Pie VII, 
qui s'occupe de beaux-arts et de nommer des 
évêques. Je soutiens des thèses en faveur de ce sou- 
verain, ce qui n'est pas sans danger : c'est un étran- 
ger libéral qui a peuplé les cachots de Mantoue. 
L'Italien, si méfiant individuellement, pousse la 
confiance jusqu'à la duperie dès qu'il complote : 
société des Régénérateurs en Suisse, sous le minis- 
tère de M. Pasquier *. 

6 janvier. — Le ton vantard et gascon qui, dans 
les armées de Napoléon, était si utile, et s'appelait 
la blague, a peu gâté les officiers italiens. Le jeune 
et beau capitaine Radichi * est aussi simple, aussi 
naturel dans ses façons, que si de sa vie il n'eût 
appliqué un coup de sabre, ni mérité une croix. Ce 
n'est que bien rarement que l'on entrevoit que, si 
on le fâche, il se fâchera ; cette sim2:)licité de si bon 
goût, ce me semble, me rappelle le brave Commo- 
dore américain Moris. Je m'accoste volontiers du 
capitaine Radichi ; et il voit tout le plaisir qu'il me 
cause quand il veut bien me faire une histoire. 
Hier soir, à deux heures du matin, en nous retirant, 
il me dit : « Le comte Radichi, mon oncle, était le 
plus doux des hommes. Un jour, à Bergame, c'est 
mon pays, un sbire le regarde avec attention, 
comme il passait. « Dieu ! que cet homme est laid ! » 



ROME, NAPI.F.S ET FLORENCE 229" 

dit mon oncle. Dès le lendemain, au casin des nobles^ 
il s'aperçut que ses amis avaient avec lui un ton 
singulier et un jieu sostenuto. Enfin, trois jours 
après, l'un d'eux lui dit : « Et le sbire ? Quand finis- 
tu cette affaire ? — Quelle affaire ? — Diable, re- 
prend l'ami d'un air sévère, est-ce que ça en restera 
là ? — Quoi, ça ? — Le regard insolent c[u'il t'a 
lancé. — Qui ? ce sbire de l'autre jour ? — Certai- 
nement. — Je n'y pense plus. — Nous y pensons 
pour toi. » 

« Enfin le plus doux des bommes fut obligé 
de marcber pendant trois jours avec un fusil à 
deux coups chargé à balles. Le troisième jour, il 
rencontre enfin, dans la rue, ce sbire qui l'avait re- 
gardé d'une manière inconvenante, et l'étend roide 
mort à ses pieds, de deux coups de fusil. Cela eut 
lieu vers 1770. Mon oncle alla passer six semaines 
en Suisse, et puis revint tranquillement à Bergame. 
Comme c'était un homme doux et humain, il fit du 
bien à la famille du sbire, mais en grand secret. Il 
eût été déshonoré et chassé du casin des nobles si 
l'on eût pu penser qu'il redoutait une vengeance et 
cherchait à la prévenir. Si le comte Radichi n'eût 
pas tué le sbire, il eût été ce cj[u'est dans le Nord un 
homme qui reçoit un soufflet *. » 

Le magnifique Corner, le noble Vénitien qui gou- 
vernait Bergame en ce temps-là et dirigeait la 
justice criminelle, pensait comme la société et n'eût 
plus admis chez lui le comte Radichi, s'il n'eût pas 

Rome, Naplf.s et Florence, I 15. 



230 STENDHAL 

tué le sbire. Ce Vénitien était l'homme le plus gai ; 
tous les jours il jouait au pharaon jusqu'à quatre 
heures du matin, chez sa maîtresse, où il recevait 
toute la noblesse ; il donnait les fêtes les plus bi- 
zarres, mangeant chaque année deux ou trois cent 
mille francs de sa fortune, et, du reste, eût été bien 
surpris si on lui eût proposé de faire arrêter un 
noble, pour avoir tué un sbire ^. 

Milan, qui n'est qu'à dix lieues de Bergame, avait 
en horreur les coups de fusil tirés dans la rue. Aussi 
les nobles de Bergame méprisaient-ils la douceur 
des Milanais, et ils venaient au bal masqué de la 
Scala avec le parti d'y faire des insolences à tout 
le monde. « Allons à ]\Iilan donner des soufflets », 
se disaient -ils entre eux ; au moins, c'est ce que me 
raconte le capitaine Radichi. Depuis, Napoléon 
est venu repétrir tous ces caractères, et l'officier 
milanais, se battant à Raab ou en Espagne, a été 
brave comme l'officier de Bergame ou de Reggio ^. 
Chez le simple soldat italien, le courage militaire 
est un accès de colère, plutôt que le désir de briller 



1. Les noms, les lieux, les dates, tout est changé ; il n'y a 
d'exact que le sens moral des anecdotes. Qu'importe à un 
étranger à deux cents lieues de distance, et après dix années 
d'intervalle, que le héros d'un conte s'appelle Albizzi ou 
Traversari ? Regardez, je vous prie, toutes les anecdotes 
comme de pure invention, comme des apologues. Celle-ci 
s'est peut-être passée à Trévise *. (1826.) 

2. Le général Bertoletti*, si brave, est, je crois, de Milan. 
Pino a été aussi brave que Lechi ou Zucchi. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 231 

aux yeux de ses camarades, et une pique d'amour- 
propre. Jamais l'on n'entend de plaisanteries sur le 
champ de bataille. 

7 janvier. — Un de mes nouveaux amis me ren- 
contrant un de ces soirs, me dit : « Allez-vous quel- 
quefois, après dîner, chez la D... ? — Non. — Vous 
faites mal ; il faut y aller à six heures : qualche voila 
si busca una tazza di caffè (quelquefois on y accroche 
une tasse de café). » Ce mot m'a fait rire pendant 
trois jours. Ensuite, pour mortifier mon étrangeté, 
je me suis mis à aller fréquemment après dîner chez 
madame D... ; et, dans le fait, souvent, par ce 
moyen, j'ai épargné les vingt centimes que coûte 
une tasse de café. Hier, chez cette dame, on vint 
à discourir de la finesse des prêtres *, Je parlai 
à mon tour ; je plaidais le faux pour savoir le vrai, 
et disais sans doute force sottises ; car madame D..., 
impatientée, me prend à part et me dit : « J'ose 
compter sur votre parole d'honneur ; jurez-moi que 
tant que vivra M^' Codronchi, vous ne soufflerez 
mot du manuscrit que je vous remettrai demain 
matin à dix heures. » 

Je n'ai garde de manquer à ce rendez-vous, 
quoiqu'il n'y eût point de tasse de café à busquer. 
J'emporte précieusement chez moi un volume carré, 
petit in-4o, écrit avec de l'encre jaune ; car l'Italie 
ne sait pas faire de l'encre, mais elle sait l'employer. 
Il est impossible de montrer plus de finesse, et sur- 



232 



STENDHAL 



tout de moins parler en vain, que l'auteur de la vie 
anecdotique de M^"" Codronchi, grand aumônier 
du royaume d'Italie sous Napoléon. Jamais une 
phrase vague, jamais de ces considérations géné- 
rales et mortelles, par lesquelles nos petits histo- 
riens nous font si cruellement payer le plaisir d'avoir 
eu des hommes de génie. Dans les quatre cents pages 
du manuscrit, il n'y a pas un en effet ou un d'ailleurs 
inutile. Je conclus deux choses de ma lecture : 

\P Jamais, hors de l'Italie, on ne se doutera de 
l'art nommé politique ^ ; 

2° Sans patience, sans absence de colère, on ne 
peut s'appeler un politique. Napoléon était bien 
petit sous ce rapport ; il avait assez de sang italien 
dans les veines pour voir les finesses, mais il était 
incapable de s'en servir. Il manquait d'une autre 
qualité principale du politique : il ne savait pas 
saisir l'occasion qui souvent n'existe que pendant 
quelques heures. Par exemple, pourquoi, en 1809, 
ne pas donner le royaume de Hongrie à l'archiduc 
Charles, et, en 1813, dix millionsàM.deMetternich*? 
Cette vie de M'^' Codronchi qui, depuis trente ans, 
est archevêque de Ravenne, rappellerait les meil- 
leurs portraits du duc de Saint-Simon, si l'auteur 
cherchait le moins du monde l'épigramme. Loin de 
là, il ne montre pas plus de haine pour le vice que de 

1. Manière d'amener les autres à faire ce qui nous est 
agréable, dans les cas où l'on ne peut employer ni la force ni 
l'argent. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 233 

penchant pour la vertu. Dans cet écrit, il n'y a rien 
de mis pour l'effet, mais il n'y a rien à rabattre ; 
c'est un miroir. 11 n'y a d'épigramme que dans 
l'idée d'écrire de tels détails. Si jamais on imprime 
l'épisode Malvasia *, le monde sera étonné ^ ; la 
lecture de cette vie fatigue ; jamais l'auteur ne 
cherche à amuser le lecteur. 

Par le conseil de M. Izimbardi, j'ai acheté cent 
cinquante volumes d'historiens italiens du moyen 
âge ; j'ai adopté trois guides pour me conduire dans 
ce labjTinthe : l'histoire de Pignotti, qui, à propos 
de la Toscane, est obligé de parler de toute l'Italie ; 
Carlo Verri * ; et enfin, pour la partie dogmatique 
de l'histoire des papes, YEsprit de VEglise, de 
M. de Potter. Les jours de pluie ou de luna (spleen), 
je lis une période de quarante ou cinquante ans, sui- 
vant les événements, dans ces trois guides ; ensuite 
je cherche dans les cent cinquante volumes tout 
ce qui a rapport à cette période. C'est une occupa- 
tion très attachante et qui fait bien contraste avec 
la vie tout en dehors d'un voyageur. J'ai abandonné 
Sismondi, comme ultra-libéral, et d'ailleurs ne 
voyant pas dans les incidents de l'histoire ce qui 
peint le cœur de l'homme ; c'est là, au contraire, 

1. Je n'ai manqué à ma parole que pour le seul lord Byron.' 
Dans la chaleur de la discussion et pour lui prouver une 
théorie morale, j'eus la folie de raconter cet épisode à ce 
grand poète. Il me jura qu'il le mettrait en vers : je ne l'ai 
point trouvé dans Don Juan. Mgr Codronchi, homme supé- 
rieur, vient de mourir en 1826. (Note de 1826.) 



234 



STENDHAL 



tout ce qvii m'intéresse. J'ai eu plus de peine à me 
détacher de Muratori ; mais enfin c'est un prêtre, 
et j'ai fait vœu de ne jamais croire un prêtre qui 
écrit l'histoire, de quelque religion qu'il fût. Par 
cette étude du moyen âge, chaque ville et presque 
chaque village où je passe devient intéressant. On a 
raconté toute la soirée, chez madame Filicori, des 
anecdotes de vengeance. J'ai été frappé du récit 
suivant qui ne se trouve que dans un livre peu lu ; 
rien n'est plus vrai. 

« En Piémont, le hasard m'a fait l'involontaire 
témoin d'un fait singulier ; mais alors j'ignorais les 
détails. Je fus envoyé avec vingt-cinq dragons (c'est 
le capitaine Boroni qui parle) dans les bois le long 
de la Sesia, pour empêcher la contrebande ; en arri- 
vant le soir dans ce lieu sauvage et désert, j'aperçus 
entre les arbres les ruines d'un vieux château ; 
j'y allai : à mon grand étonnement, il était habité. 
J'y trouvai un noble du pays, à figure sinistre, 
un homme qui avait six pieds de haut, et quarante 
ans : il me donna deux chambres en rechignant. 
J'y faisais de la musique avec mon maréchal-des- 
logis : après plusieurs jours, nous décou\TÎmes que 
notre homme gardait une femme que nous appe- 
lions Camille en riant ; nous étions loin de soup- 
çonner l'affreuse vérité. Elle mourut au bout de six 
semaines. J'eus la triste curiosité de la voir dans son 
cercueil ; je payai un moine * qui la gardait, et 
vers minuit, sous prétexte de jeter de l'eau bénite,. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 235 

il m'introduisit dans la chapelle. J'y trouvai une de 
ces figures superbes *, qui sont belles même dans le 
sein de la mort : elle avait un grand nez aquilin 
dont je n'oublierai jamais le contour noble et tendre *. 
Je quittai ce lieu funeste ; cinq ans après, un déta- 
chement de mon régiment accompagnant l'empe- 
reur à son couronnement, comme roi d'Italie, je me 
fis conter toute l'histoire. J'appris que le mari 
jaloux, le comte ..,, avait trouvé un matin, accro- 
chée au lit de sa femme, une montre anglaise appar- 
tenant à un jeune homme de la petite ^dlle qu'ils 
habitaient. Ce jour même il la conduisit dans le 
château ruiné, au milieu des bois de la Sesia. Il ne 
prononça jamais une seule parole. Si elle lui faisait 
quelque prière, il lui présentait en silence la montre 
anglaise qu'il avait toujours sur lui. Il passa près 
de trois ans seul avec elle. Elle mourut enfin de 
désespoir, à la fleur de l'âge. Son mari chercha à 
donner un coup de couteau au maître de la montre, 
le manqua, passa à Gênes, s'embarqua, et l'on n'a 
plus eu de ses nouvelles *. » [De V Amour, tome I^^, 
page 129.) 

Je reviens d'une course aux bains de la Poretta. 
J'ai une provision de miracles * et d'anecdotes ; 
mais mon imprimeur ne se soucie pas d'imprimer 
les plus piquantes. 

Le voyageur qui ne sentira pas la vérité de ces 
paroles d'Alfieri ne comprendra jamais ce pays : 
« Che più ? La moderna Italia, nell' apice délia 



236 



STENDHAL 



« sua viltà e nullità, mi manifesta e dimostra an- 
ce cora (e il deggio pur dire ?) agli enormi e sublimi 
« delitti che tutto di vi si van commettendo, 
« ch'ella, anche adesso, più che ogni altra contrada 
« d'Europa abbonda di caldi e ferocissimi spiriti a 
« cui nulla manca per far alte cose, che il campo e i 
« mezzi ^. » [Il Principe e le Lettere, p. 325.) 

Ce ne sont pas les actions plus ou moins utiles 
aux hommes, c'est l'accomplissement scrupuleux 
des rites *, qui, en ce pays, conduit au bonheur éter- 
nel. L'Italien sent et croit qu'on est heureux ici-bas 
en satisfaisant ses passions, et dans l'autre vie, pour 
avoir satisfait aux rites. Les moines mendiants 
forment la conscience du bas peuple, et le bas peuple 
recrute le corps des laquais et des femmes de chambre 
qui forment la conscience des nobles. Heureuses les 
familles pauvres où la servante unique vit avec les 



1. « Que dirai-je enfin ? L'Italie moderne, arrivée au 
« comble de la nullité et de l'abaissement, me démontre 
« encore (grand Dieu ! dois-je le dire ?) par les crimes exé- 
« crables et pourtant sublimes que chaque jour voit com- 
K mettre, qu'elle abonde, même aujourd'hui, et plus qu'au- 
« cun autre pays de l'Europe, en âmes ardentes supérieures 
« à toute crainte, et à qui rien ne manque, pour s'immorta- 
K liser, qu'un champ de bataille et le moyen d'agir. » 

Remarquez la longueur de cette phrase ; c'est le défaut de 
la prose italienne, que Boccace forma sur le modèle de la 
prose de Cicéron. Alfieri dit ailleurs : « La planta uomo nasce 
più rohusta qui che altrove. » (La plante homme naît plus 
vigoureuse en Italie que partout ailleurs.) Rien n'est plus 
véritable. Donnez pendant vingt ans un Napoléon * aux 
Romains, et vous verrez. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 237 

maîtres, et d'ailleurs est trop occupée pour jaser 
avec les enfants ! Un homme sage de ce pays qui a 
des enfants, s'il a la folle envie de n'avoir pas l'àme 
navrée par leurs sottises, à dix-huit ans, doit prendre 
des domestiques allemands, ou au moins des La- 
ghistes (riverains du lac de Corne et du lac Majeur). 
Le crime est aussi rare à Pallanza ou à Bellagio qu'en 
Ecosse. Les préjugés donnés par de bons Allemands 
étant différents de ceux du pays prendront moins 
sur l'esprit des enfants. 

11 y a quinze jours que, près de la Poretta, le 
peuple d'un village était terrifié à la lettre par un 
spectre noir qui se montrait dans les airs. Les par- 
tisans des Français niaient le spectre et passaient 
pour des impies qui attireraient des malheurs au 
pays ; et, ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'ils ne 
niaient que du bout des lèvres. L'immense majorité 
mourait de peur ; ce dont les prêtres * profitaient 
pour faire des allusions à la fin du monde. L'n peu 
plus, et ce peuple, dont l'âme a été pétrie par les 
moines mendiants *, devenait fou. Les paysans ne 
labouraient plus que le nez en l'air, pour voir si le 
diable ne venait point les enlever. Force messes 
furent dites, force scapulaires portés par les bûche- 
rons * ; car cette classe estimable semblait surtout 
menacée par le spectre. Deux de ces bûcherons 
auxquels j'ai parlé chez M. R..., sont les plus 
madrés du monde : on voit, s'il s'agit de faire 
un marché, qu'ils connaissent le cœur humain 



238 STENDHAL 

mieux cent fois que nos paysans français. Mais depuis 
six siècles le caractère national est empoisonné par 
les moines mendiants. Ici, une jeune femme qui 
rencontre un moine, s'arrête pour lui baiser la 
main ! J'ai vu cent fois ce spectacle et les yeux bril- 
lants du moine. Le spectre dont je parlais, après 
avoir été l'occasion de plus de cent messes, fut tué 
d'un coup de fusil ; car c'était un aigle de première 
grandeur qui cherchait à enlever des chevreaux. Ces 
bûcherons, si fins, n'avaient pas reconnu un aigle. 

Je tremble pour le sort futur de l'Italie. Ce pays 
aura des philosophes comme Beccaria, des poètes 
comme Alfieri, des soldats comme Santa Rosa : 
mais ces hommes illustres sont à une trop grande 
distance de la masse du peuple. Entre l'état actuel 
et le gouvernement de l'opinion, il faut un Napo- 
léon *, et où le prendre ? 

M. de Metternich a raison (une raison de barbare 
si vous voulez) ; mais il ne ment pas en avançant 
que le gouvernement de l'opinion ou des deux 
Chambres n'est pas un véritable besoin pour l'Italie ; 
ce n'est un besoin que pour quelques âmes généreuses 
qui ont vu les pays étrangers ou lu des voyages. 
Et encore ces âmes délicates, arrivées au fait et au 
prendre, s'amusent à exprimer de beaux sentiments, 
comme des Girondins, et ne savent pas agir. Je 
ne vois nulle part des Mirabeau, des Danton, des 
Carnot. 

Quoique je naie pas mission pour approximer le 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



239 



moins du monde l'économie politique, je note le fait 
suivant : 

Une maison de commerce vient d'acheter d'a- 
vance une certaine chose appartenant au gouver- 
nement papal, laquelle je ne puis autrement dési- 
gner. Elle a payé un million trois cent mille francs. 
C'est au fond un emprunt que vient de faire le gou- 
vernement papal de Bologne ; mais le curieux, c'est 
l'histoire de cet emprunt : cela vaut mieux qu'une 
anecdote galante. Cinq ou six vieux personnages 
ont été gagnés, non par leurs maîtresses en titre, 
mais par de jeunes personnes qui, on l'aurait juré, 
ne leur avaient pas parlé quatre fois en leur vie. La 
finesse des banquiers a tout découvert. C'est à 
M. Gherardi que je dois tous ces détails fort co- 
miques pour moi, parce que je connais les acteurs ; 
la comédie est toute faite, et une belle comédie en 
cinq actes, pleine de caractères non dessinés jus- 
qu'ici, et sans amour fade. Il ne manque plus qu'un 
poète pour oser l'écrire ; mais à ce poète je conseille- 
rais de se bien cacher. 

M. Gherardi et moi avons calculé les droits de 
commission, les droits d'escompte et le droit de 
courtage, touché par un associé de la maison ; 
tout cela, réuni à l'intérêt avoué, fait quatorze pour 
cent par an. M. Gherardi est d'avis qu'aucun des 
prêtres, d'ailleurs si fms, intéressés dans cette affaire, 
ne sait assez d'arithmétique pour faire ce calcul, qui 
nous a pris dix minutes. 



240 STENDHAL 

Beaucoup de petits capitalistes vivent ici en prê- 
tant de l'argent sur nantissement, au moment de la 
récolte des vers à soie. Au bout de trois mois ou 
cinquante jours, les paysans leur rapportent leur 
somme avec un intérêt de neuf pour cent. 

A Milan, les faiseurs d'affaires de ce genre s'ap- 
pellent brou-brou. Ils ont fait leur nid avec beaucoup 
d'adresse derrière le Code civil de Napoléon et le 
Code autrichien. Ici, dans les grandes circonstances, 
quand vous êtes victime d'une coquinerie trop 
forte, votre confesseur vous ménage un accès auprès 
du cardinal-légat ou de l'archevêque. Vous vous 
jetez aux pieds de V éminentissime, et il fait peur au 
brou-brou. (J'ignore le nom bolonais de cet animal.) 
S'il s'agit d'un mariage, au nom du scandale pro- 
duit, l'archevêque fait peur au père du jeune 
homme. Ce pays rappelle Gretna-Green *. Deux 
amants donnent dix écus à un prêtre qui les marie * 
dans une église de village, et le mariage est valide ; 
car, quel que soit le prêtre, la di gnité du sacrement * 
est intervenue. (Heureusement l'archevêque actuel et 
le légat sont des modèles de vertu, et point galants.) 

Un brou-brou de mes amis, à Milan, se félicitait 
de voir la mise en activité du Code autrichien. Ce 
code porte la marque du pays de fabrication ; il est 
rempli d'une candeur bête qui donne beau jeu à la 
finesse italienne. Pour condamner à mort un bri- 
gand atroce, comme Gerini, il faut son aveu. 

J'ai écrit au propriétaire d'une terre qui est à 



ROME, >APLES ET FLORENCE 241 

vendre, entre Bologne et Ferrare. Il y a une maison 
fort belle ; cette terre rapporte dix-huit mille francs 
de rente net, impôts payés * : on en demande cent 
quatre-vingt mille francs, et on la laisserait pour 
cent cinquante mille. Mais à combien de vexations 
un malheureux propriétaire n'est-il pas en butte ^ ! 
Pour être propriétaire en ce pays, il faut avoir un 
titre et un grand nom. 

8 janvier. — Peu de jouissances de musique ici ; 
les belles voix sont ailleurs. J'ai été tout à la société 
et à la peinture. Grâce à de sages conseils, je me suis 
lié d'abord avec les hommes. Ma plus belle conquête, 
c'est M^' le cardinal Lante, légat de Bologne, c'est-à- 
dire vice-roi tout puissant. Je n'avais parlé de ma vie 
qu'au cardinal M..., qui m'avait semblé commun et 
souvent grossier. Le cardinal Lante est au contraire 
un grand seigneur, obligé seulement par son habit 
noir à passe-poils rouges, à certaines convenances 
qui ne le gênent pas deux fois par soirée. Je compare, 
dans mon esprit, ce grand seigneur italien à l'ai- 
mable général Narbonne, mort à Wittemberg, ou à 
tel grand seigneur empesé de la cour de Napoléon. 
Quel naturel ! quelle aisance dans les façons de M'-'"' 
le cardinal Lante ! Son frère est duc à Rome, et lui a 
le pouvoir ici. 

1. Voir les Débats du 28 mars 1826, qui peignent les ennuis 
d'un propriétaire à cinquante lieues de Paris ; jugez de ce 
qui se passe à six lieues de Ferrare* ! (1826.) 

Rome, Naples et Florence, I 16 



242 STENDHAL 

Je n'ai presque pas trouvé de fats, à mon grand 
regret. Je suis contrarié quand je n'ai pas un ami fat 
à qui montrer mon nécessaire, cette caisse pesante qui 
n'est bonne qu'à me faire honneur en pays étranger. 
La race des fats anglais et français, ces gens nés 
pour s'habiller, galoper d'une certaine manière, et 
paraître dans les lieux approuvés par le bon goût, 
n'a pas encore passé le Pô. Raconter ses bonnes for- 
tunes rend peut-être un homme désirable dans le 
pays de la vanité ; ici, cette indiscrétion le perd : 
je ne trouve pas de mot bolonais pour traduire fat. 
Ici les fats sont, comme parmi les paysans de tous 
les pays, de beaux garçons, fiers de la figure que le 
ciel leur a donnée, et qui, à l'approche d'une jolie 
femme, relèvent la tête et marchent fièrement. Les 
femmes parlent avec beaucoup de candeur de l'amour 
et du genre de beauté qui leur plaît. Un de ces beaux 
jeunes gens approche-t-il du groupe, à l'instant 
elles deviennent de la plus haute réserve, tant l'ins- 
tinct féminin sent le prix de la moindre familia- 
rité. Il ne faut pas se figurer que rien soit donné à 
l'étourdie et par abandon, mille fois moins qu'en 
France. On sent le prix extrême du peu que l'on 
accorde. 

Cette réserve subite m'a semblé quelquefois 
presque indécente. Au milieu d'une discussion où 
l'on semblait oublier la différence des sexes, elle 
avertit que c'est l'idée dominante. 

L'Italien le moins galant, un savant de quarante 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 243 

ans, sent ici, comme par instinct, comment il est 
avec une jeune fille de dix-huit ans à laquelle il n'a 
pas parlé dix fois. 

J'ai observé chez les trois ou quati'e jolis garçons 
faisant fonctions de fat à Bologne, que les petits soins 
de la mise soignée, occupation chérie de l'être 
flegmatique et vaniteux dans le Nord, sont ici le 
plus pénible devoir. Hier je suis rentré chez un fat 
avec lui, à huit heures du soir ; il voulait s'habiller 
pour venir avec moi chez madame B..., aimable 
Française aveugle ; jamais il n'en a eu le courage, 
et je l'ai accompagné directement chez sa maîtresse, 
où je l'ai rejoint une heure après. La grande affaire 
du héros de Bond-Street est de clouer une affectation 
à l'action la plus simple. Cette action a-t-elle quel- 
que importance, il ne songe qu'à se donner l'air de la 
mépriser. Passé Milan, je n'ai plus vu ce genre-là. 
Ici de beaux jeunes gens sautent des fossés à cheval ; 
mais ils mettent toute la joie et l'importance pos- 
sible à bien sauter ^. 



1. Ce n'est qu'en voyage ou lorsque les accidents sont à 
redouter, que l'Italien descend aux précautions ; mais alors 
les précautions ne le distraient pas de sa rêverie ou de sa 
passion, elles deviennent l'objet de sa passion. L'auteur a 
besoin de toute l'indulgence du lecteur ; souvent on trouvera 
des contradictions apparentes, telles que celle-ci, et même 
des fautes plus graves. L'auteur n'avait pas six volumes à sa 
disposition en traçant ces notes rapides. Il a fort peu de 
mémoire : ce voyage n'est donc qu'un recueil de sensations, 
où les doctes pourront relever mille erreurs. La malle de 
i'auteur a été visitée vingt et une ou vingt-deux fois. L'aspect 



244 



STE>DHAL 



Je ne trouve pas en Italie de femmes qui aient 
habituellement de V humeur, comme j'en ai vu dans 
le Nord, et, par exemple, à Genève ^. Ici la plupart 
des femmes suivent le système de conduite qu'elles 
croient sincèrement le chemin du bonheur. Voilà 
une phrase bien ridicule ; elle dit une fausseté. 
On voit qu'elle est écrite par un homme du Nord ; 
je la laisse comme exemple du danger que je côtoie 
sans cesse : une Italienne est bien loin de suivre un 
système de conduite. Ce mot sent d'une lieue le pays 
protestant et triste. Qu'elle ait un amant ou qu'elle 
n'en ait pas, une femme de ce pays, depuis seize ans 
jusqu'à cinquante, est la proie de huit ou dix idées 
dominantes qui durent chacune dix-huit mois ou 
deux ans. Ces passions la subjuguent, l'occupent 
entièrement et l'emjsêchent de sentir que la vie 
s'écoule. Une femme qui aurait habituellement de 
l'humeur ne verrait personne autour d'elle, de 
quelque fortune qu'elle pût disposer par son testa- 
ment.* Elle n'aurait tout au plus que des prêtres 



d'un livre irrite le douanier, qui est censé savoir lire, et qui 
se voit tancer trois fois par mois pour avoir laissé passer 
un Compère Mathieu sous le faux titre de Vie de saint Am- 
broise. A la douane de Mendrisio, je fis cadeau de tous mes 
livres au douanier étonné. Dans chaque ville, j'achète sept 
à huit volumes, qu'en partant je dépose chez le maître 
de l'hôtel. 

Les livres italiens imprimés en Italie voyagent par le rou- 
lage dans une caisse à part, et jusqu'ici on ne les a pas arrêtés. 
(1826.) 

1. Primjaced women. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 245 

qui viendraient pour dîner*. Dix-huit fois sur vingt, 
quand vous dites à un Italien : k Pour<iu()i n'allez- 
vous plus dans telle maison ? — Mi secco, » répond-il 
(Je m'y ennuie). 

Excepté les fournisseurs, actuellement occupés 
à duper le gouvernement papal et à lui prêter de 
l'argent à dix-huit pour cent par an, je ne vois per- 
sonne à Bologne qui rende des de^^oirs. Quelle immense 
source d'ennui ils ont de moins que nous ! 

« Vous alliez tous les jours dans telle maison, dit- 
on à un Italien ; d'où vient qu'on ne vous y voit 
plus ? — La fille est morte, répond-il, la mère est 
devenue bigote, e mi secco. » Tant tenu, tant payé ; 
dès qu'on s'ennuie quelque part, on n'y va plus. Cette 
conduite ne fait pas l'éloge de la reconnaissance ; 
mais, à tout prendre, cela diminue la masse de 
l'ennui existant chez un peuple. Qui veut avoir du 
monde est obligé à n'être pas dolent. A Paris l'on 
étouffe, par le manque d'air, dans les salons les plus 
à la mode ; à Bologne, le jour suivant l'étoufîade, 
l'homme opulent ne verrait personne dans son salon. 
Ce manque d'oxygène donne de l'humeur pour une 
soirée, et l'on connaît ici le prix d'une soirée. — Le 
jeu est agréable, parce qu'on n'y est point poli ; on 
s'emporte et l'on fait Charlemagne. On voit des 
gens riches et nullement avares fous de plaisir pen- 
dant un quart d'heure, parce qu'ils ont gagné 
quatre jolis sequins d'or. Ils quittent le jeu à l'ins- 
tant, et, pendant dix minutes, tiennent cet or dans 

Rome, Naples et Florence, I 16. 



246 



STENDHAL 



leur main, examinent l'empreinte, le millésime des^ 
sequins, font des plaisanteries sur le souverain dont 
ils offrent la face. Hier, élégie sur Napoléon, à pro- 
pos d'un beau double napoléon, tout neuf, gagné au 
jeu : « Quel povero matto ! ci ha roi^inati ed ha rovi- 
nato lui. » Oserai-je dire que la décence au jeu est 
une convention ? Que personne n'en ait, personne 
n'en manque. Tout le monde faisant Charlemagne 
con gran gusto, la chance est égale, e di più v^è il 
gusto *. 

9 janvier. — Ce soir j'ai eu l'honneur de faire la 
conversation pendant longtemps avec S. E. M^"^ le 
cardinal Lante. Voudrait-il me tâter ? Mais, en 
vérité, à quoi bon ? Quoi qu'il en soit de la cause de 
ma faveur, les manières de Son Eminence dans la 
discussion sérieuse sont à peu près celles d'un con- 
seiller d'Etat sous Napoléon. Son Eminence a moins 
d'importance, plus d'esprit et plus de gestes. Dès 
qu'on approche d'un mensonge nécessaire, un petit 
sourire fin et presque imperceptible avertit qu'on 
va parler un instant pour la galerie. Dès le huitième 
jour, il me dit : « Monsieur, j'ai remarqué qu'un 
Français, non militaire, s'il est allé à la guerre, ne 
manque pas de raconter comme quoi il lui est arrivé 
une nuit de dormir sur un mort qu'il n'avait pas 
aperçu dans la paille, au fond d'une grange. De 
même, un Français rencontre-t-il un cardinal, il ne 
manque guère de peindre ce prince de l'Eglise lui 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 247 

lançant de prime abord deux ou trois phrases bien 
athées, et allant ensuite prendre une glace à côté de 
sa maîtresse qu'il ne quitte plus de toute la soirée. 
— Un cardinal parlant mal de Dieu, Emincnce, cela 
€St à peu près aussi vraisemblable qu'un conseiller 
d'État de Napoléon médisant du système conti- 
nental. » 

La supériorité d'un cardinal est tellement incon- 
testable, en terre papale, que, pour peu que ce per- 
sonnage ne soit pas le dernier des hommes, il a de 
la bonhomie. Un cardinal crée le souverain deux ou 
trois fois en sa vie, et, du reste, se moque de toutes 
les lois. J'ai eu la gloire d'inspirer au cardinal Lante 
l'envie de parler. Il dit à un étranger, par impru- 
dence et besoin de sfogarsi (to give vent to his pas- 
sion), des choses qu'il éviterait avec un habitant de 
Bologne. Il me questionne de préférence sur des ridi- 
cules que je n'aimerais pas qu'on trouvât décrits 
dans mes papiers. Hier, après m'avoir parlé une 
heure : « Allons, monsieur, me dit-il, il faut de l'éga- 
lité dans le commerce. Payez-moi mes contes sur 
Rome par des anecdotes sur Paris. Par exemple, 
quel homme est-ce que monsieur I-o-bez-dou-i-ou- 
ra ? » J'ai été fort embarrassé ; je ne comprenais pas 
du tout, et le cardinal croit parler français supérieu- 
rement. Pendant que je cherchais en vain un mot 
pour me tirer d'affaire, et que je devenais gauche 
à vue d'œil, le cardinal redit deux ou trois fois : 
« Monsieur I-o-bez-dou-i-ou-ra. — C'est donc un 



248 



STENDHAL 



personnage bien puissant, ajoute-t-il enfin, que ma 
question vous embarrasse ? » Faute de mieux, je 
n'ai protesté que faiblement du peu de terreur que 
m'inspirait monsieur I-o-bez-dou-i-ou-ra. « Il a bien 
mal mené votre ministre de la guerre », ajoute 
le cardinal. Ce mot me rend la vie ; j'ai vu qu'il 
s'agissait de M. Jobez du Jura. Après ma réponse : 
« C'est Paris, a dit en soupirant le cardinal Lante, 
qui est la capitale du monde ; un homme qui monte 
à la tribune est connu en Europe. — Eminence, 
Rome a été deux fois la maîtresse du monde, sous 
Auguste comme sous Léon X, et j'admire bien plus 
la seconde fois que la première. » Je note une ré- 
ponse aussi simple, parce cju'il est toujours indis- 
pensable de flatter un Romain sur Rome ; c'est 
comme un Français vulgaire sur la gloire de nos 
armées, la victoire, etc. Le cardinal a repris d'un air 
rêveur : « Oui ; mais si vous Français, vous continuez 
à être les maîtres de l'opinion, que sera Rome dans 
cent ans ? » L'aide-de-camp du cardinal me dit, 
comme fait sérieux, mais sans louer ni blâmer (cette 
nuance caractérise le prélat romain), que Ravenne, 
petite ville de douze mille habitants, vient d'acheter 
soixante-deux exemplaires de la Logique de M. de 
Tracy, traduite par M. Compagnoni, Ancônitain 
brillant d'esprit. C'est l'un des hommes les plus re- 
marquables recrutés par Napoléon, qui, l'ayant 
entendu parler, le fit sur-le-champ conseiller d'Etat. 
Ce même prélat m'a dit une chose que je pense 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 249 

depuis la mort du maréchal Xey, mais que je me 
garde d'avouer. Un des grands et signalés bonheurs 
de la France, c'est d'avoir perdu la bataille de Wa- 
terloo ; ce n'est pas la France, c'est la royauté * qui 
a perdu cette bataille. 

Une femme de la société, dont l'amant est mort 
il y a six mois, et qui est triste, c'est-à-dire réflé- 
chissante sur le sort de l'humanité, me disait ce 
soir, à la fin d'une longue conversation : « Une Ita- 
lienne ne compare jamais son amant à un modèle. 
Dès qu'ils sont amis intimes, il lui conte les ca- 
prices les plus bizarres pour ses affaires, sa santé, 
sa toilette ; elle n'a garde de le trouver singulier, 
original, ridicule. Comment arriverait-elle à cette 
idée ? Elle ne le garde et ne l'a pris que parce qu'elle 
l'aime ; et l'idée de le comparer à un modèle lui 
semblerait aussi bizarre que celle de regarder si le 
voisin rit pour savoir si elle s'amuse. Ses bizarreries 
lui plaisent, et, si elle le regarde, c'est pour chercher 
à lire dans ses yeux comment il l'aime en ce moment. 
— Je me souviens, dis-je, qu'une Française écrivait 
il y a un an : « Je ne crains rien tant dans mon 
amant que le ridicule. » — Une Italienne, eût-elle 
l'idée du ridicule, reprend madame T..., son amour 
l'empêcherait à jamais de l'apercevoir dans ce qu'elle 
aime. » — Heureuse erreur ! Elle est, je n'en doute 
pas, la principale source du bonheur de ce pays ^. 

1. On y assassine, c'est-à-dire, des misérables hors de la 
société se donnent entre eux des coups de couteau ; mais les 



250 STENDHAL 

Je supprime trente pages de descriptions de Bo- 
logne que l'on trouvera écrites, et avec une grâce 
que je ne saurais atteindre, à la fin du premier vo- 
lume du président de Brosses, page 350 *. M. de 
Lalande, l'athée, passa huit mois en Italie ; mais 
tous les jésuites du pays eurent l'ordre de lui en- 
voyer des mémoires sur le lieu de leur séjour : de là 
son plat voyage en neuf volumes. Il voit tout par la 
lorgnette des jésuites ; mais c'est un bon itinéraire. 
Il rabaisse tous les hommes distingués vivant en 
1776 ; c'était l'usage des bons pères, rien ne main- 
tient davantage le statu quo. Le meilleur itinéraire 
est celui dont le libraire Vallardi, de Milan, vient de 
publier la quinzième édition. MM. Reina, Bossi, de 
Cristoforis, Compagnoni et autres savants milanais 
ont bien voulu fournir quelques notices. Je con- 
seille le protestant Misson et Forsyth ; le premier 
voyagea en 1688, le second en 1802. On peut con- 
sulter Montaigne (1580) et Duclos (1760) *. 

10 janvier. — Je me trouve en quelque sorte le 
favori du cardinal. C'est un homme vif qui oublie 
souvent la prudence, surtout à la fin des soirées, 
quand le vent est chaud et qu'il ne souffre pas. 
Pour n'être pas victime de ma faveur, je me suis 
mis sur le pied de lui faire librement des questions 

trois quarts des gens ayant plus de six mille francs de rente 
n'y sont pas payés pour mentir. En 1770, qui était payé 
pour mentir, en France ? Aussi était-on gai. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 251 

sur les femmes. Si le cardinal fait l'important, je le 
planterai là. A quelle place peut-il me nommer ^ ? 
Jusqu'ici Son Éminence me répond par les biogra- 
phies les plus comiques, c'est-à-dire les plus singu- 
lières ; car il ne cherche nullement à être plaisant. 
Un Italien ne fait jamais grimacer ses figures ; aussi 
elles ne se ressemblent pas toutes comme celles de 
nos conteurs gens d'esprit. Les personnages de 
ceux-ci sont toujours coni>enables, comme dans les 
comédies de Picard, c'est-à-dire jamais individuels. 
Nos conteurs ne sont pas peintres ; ils construisent 
de la philosophie contemporaine (ceci est un mot 
de mathématiques), et par conséquent n'apprennent 
rien au philosophe. Leurs histoires sont le contraire 
du Pecorone * ou de la Vie de Benvenuto Cellini *. 
C'est le livre qu'il faut lire avant tout, si l'on veut 
deviner le caractère italien. Le cardinal Lante est 
un homme de beaucoup d'esprit, et cependant je 
remarque que souvent ses anecdotes manquent de 
chute piquante. L'anecdote, en Italie, se contente 
souvent de peindre d'une manière forte, mais cor- 
recte et non exagérée, une nuance de sentiment. 

Si j'avais un secrétaire ce soir, je dicterais un 
volume de tout ce que Son Eminence m'a dit de 

1. L'homme vendu dit au libéral : « Si vous feignez de 
préférer à votre propre fortune les avantages de tous, c'est 
que vous n'avez aucune chance d'obtenir un bon lopin du 
budget. ') 

C'est pour éviter cette objection que je me suis servi d'un 
sentiment bas. (1826.) 



252 STENDHAL 

caractéristique sur les femmes dont la beauté ou la 
physionomie m'intéresse ^ ; par exemple, celle dont 
je n'ai pu apprivoiser l'amant, la marchesina A'ella. 
Un homme en était éperdument amoureux ; c'était 
un avocat génois qui venait de lui faire gagner un 
procès considérable, et qui, pendant six mois, 
l'avait vue tous les jours. La veille du départ de ce 
pauvre amant qui, après mille retards, retournait 
à Gênes, voyant sa passion sans espoir, comme il 
était dans le salon à pleurer en silence, Nella prend 
un flambeau et lui dit : « Suivez-moi... » Malheur de 
cet homme *. 

Il n'y a peut-être pas une femme d'esprit à Bo- 
logne qui n'ait aimé d'une manière originale. Une 
des plus belles s'est tout à fait empoisonnée, parce 
que son amant lui préférait une dame russe. Elle 
a été sauvée, parce que cette nuit-là le feu prit à sa 
maison. On la trouva déjà privée de sentiment dans 
sa chambre remplie de vapeur de charbon. Un serin 
dans sa cage était tout à fait mort ; ce qui, le lende- 
main, produisit un sonnet en bolognese. Excepté en 
matière d'argent, l'insouciance de l'avenir est un 
grand trait du caractère italien ; toute la place est 
occupée par le présent. Une femme est fidèle à son 
amant qui voyage, pendant dix-huit mois ou deux 
ans ; mais il faut qu'il écrive. Meurt-il, elle est au 



1. Le cardinal Lantc a été * le dernier homme de sa robe 
qui se permît des propos peu graves. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 253 

désespoir, mais par l'elTet de la douleur d'aujour- 
d'hui et non en pensant à celle de demain. De là le 
manque de suicides par amour. C'est une maxime 
})arml les amants, que, lorsqu'on va passer quelques 
mois loin de sa maîtresse, il faul la ({uitter à demi 
brouillé. A Bologne, l'amour et le jeu sont les pas- 
sions à la mode ; la musique et la peinture, les délas- 
sements ; la politique, et, sous Napoléon, l'ambition, 
le refuge des amants malheureux. Mais les anec- 
dotes qui prouvent tout cela et qui me font un plai- 
sir extrême, à moi curieux, sembleraient plates et 
sans sel au nord des Alpes. Elles peignent peut-être 
avec vérité des âmes singulières ; mais il ne faut 
pas être singulier. L'on me nierait mes faits tout 
simplement, et l'on s'écrierait ensuite qu'd y a bien 
un peu de mauvais goût à raconter de telles choses. 
La société de Paris déclare de mauvais goût tout 
ce qui est contre ses intérêts. Or, décrire d'autres 
manières sans les blâmer, peut faire douter de la 
perfection des siennes. 

La société est bien moins francisée ici qu'à Milan ; 
elle a bien plus de raciness italienne *, comme dirait 
un Anglais : je trouve plus de feu, de vivacité, plus 
de profondeur et d'intrigue pour arriver à ses fins, 
plus d'esprit et de méfiance. 

Mais c'est, je crois, pour la vie que je suis amou- 
reux des façons naïves des heureux habitants de 
Milan. J'ai senti en ce pays-là que le bonheur est 
contagieux. D'après ce principe, je cherche quel est. 



254 STENDHAL 

à Bologne le degré de bonheur des basses classes. Je 
me suis lié avec un curé de la ville, qui me répond 
parce qu'il voit le légat me parler ; il me prend sans 
doute pour quelque agent secret. 

Avant 1796, on commençait à soupçonner à 
Milan ce que c'est que la stricte impartialité et la 
justice. Malgré tout ce qu'a fait Napoléon, cette 
idée n'a pu encore franchir l'Apennin (la Toscane 
exceptée, bien entendu). Les coquineries incroyables 
faites à Rome du temps du pape Pie VI (affaire 
Lepri), par les premiers ministres successifs, leurs 
favoris et les favoris de leurs favoris, forment le 
magasin d'anecdotes que l'on répète sans cesse à 
Bologne. Le jeune homme de dix-huit ans, entrant 
dans le monde, est sur-le-champ corrompu, quant 
à la probité, par ces anecdotes ; ce sont elles qui 
font sa seconde éducation. Le bas peuple, tel que 
mon ami le marchand de salame ^, en est encore aux 
anecdotes bien pires du xvii^ siècle. Pour réussir, 
il s'agit, à Bologne, de plaire à la personne qui, 
pour le moment, a le pouvoir : non eu l'amusant, 



1. C'est un charcutier de la place de Saint-Pétrone, puis- 
qu'il faut l'avouer. A Milan, je faisais souvent la conversa- 
tion avec M. Veronese, cafetier sur la place du Dôme. M. Ve- 
ronese ayant gagné beaucoup d'argent avec les Français, 
sur-le-champ acheta de superbes tableaux. Il n'y a pas 
jusqu'au tailleur dont je me servais qui ne fît collection des 
belles estampes de M. Anderloni. Cherchez à Paris le pendant 
•de MM. Veronese, Ronchetti et le tailleur, et ne vous fâchez 
plus quand on appelle l'Italie la pairie des arts. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORE^CE 255 

mais en lui rendant quelque service. Il faut donc 
connaître la passion dominante de l'homme qui a le 
pouvoir : et souvent il nie cette passion : car il 
est homme, mais il est prêtre. La connaissance du 
cœur humain est donc nécessairement bien plus 
avancée dans le pays papal qu'à New-York, où je 
suppose que la plupart des choses se font légalement 
et honnêtement. Certes, il doit y être beaucoup 
moins important de connaître la passion domi- 
nante du shérif, qui, d'ailleurs, est invariablement : 
gagner de l'argent par des moyens honnêtes. Cette 
profonde connaissance de l'homme n'est rien moins 
qu'agréable, c'est une vieillesse anticipée : de là le 
dégoût des Italiens pour la comédie de caractère, 
et leur passion pour la musique qui les enlève 
hors de ce monde et les fait voyager dans le pays 
des illusions tendres. Il est un pays * où c'est en men- 
tant huit fois par four, et pendant trois ans, que 
l'on se rend digne d'une place de douze mille francs : 
quel genre d'esprit doit briller en ce pays ? L'art de 
parler. Aussi tel ministre y est-il admiré, parce 
qu'il peut parler sur tous les sujets, élégamment 
et sans rien dire, pendant deux heures. 

L'abbé Raynal fut le bienfaiteur de la haute 
Italie ; Joseph II lut son livre par hasard, et, 
depuis ce prince, les prêtres sont réduits à leur juste 
degré d'importance dans l'Italie autrichienne. A Ve- 
nise, ils étaient encore plus savamment comprimés 
depuis l'immortel Fra Paolo. 



256 STENDHAL 

C'est uniquement à cause de cette circonstance 
qu'en 1817, la masse du peuple est plus heureuse 
à Milan et à Vérone qu'à Bologne ou à Ferrare. 
A l'égard de toutes les personnes qui ont de l'ai- 
sance, c'est-à-dire cent louis de rente, la tyrannie 
est plus visible et plus incommode à Milan et à 
Venise. Elle s'exerce sur les pamphlets venant de 
Paris, sur les propos tenus dans les cafés, sur les 
réunions de gens mal pensants ; mais beaucoup de 
presbytères de campagne n'y sont pas le centre 
d'intrigues de libertinage souvent atroces, et qui 
portent le malheur profond et la rage impuissante, 
suivie la jîlupart du temps de la scélératesse, dans 
la moitié des maisons du petit village. Telle est la 
cause secondaire du nombre de brigands enragés 
qui infestent l'Etat de l'Eglise. La première cause, 
<;'est que l'industrie y est mal récompensée. Pour 
faire fortune, il faut non travailler constamment et 
économiser cent écus chaque année, mais avoir une 
jolie femme et acheter la faveur d'un moine. Et ce 
n'est pas d'hier qu'il faut suivre ce chemin infâme ; 
il y a déjà trois cents ans : depuis qu'Alexandre VI 
et son fds César Borgia domptèrent par le poison 
Astor et les autres petits tyrans des villes de la 
Romagne (1493-1503). Nous avons vu qu'à moins 
<le posséder un grand nom, il ne faut pas s'aviser 
d'être propriétaire en terre papale. Le mécanisme 
social est à Bologne, en 1817, ce qu'il était en 1717 ; 
aucun nouvel intérêt n'a été créé : mais les mœurs 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 257 

se sont adoucies. Les gouvernants de ce pays ne 
font plus de cruautés, ils se bornent à quelques fri- 
ponneries et à chercher leurs plaisirs. Plusieurs sont 
dévots de bonne foi ; mais on les trompe, ou ils 
tolèrent les abus ^. M. Tambroni, un homme très 
fin de ce pays-ci, m'a donné des détails curieux 
sur ce triste sujet. Je ne rendrai pas au lecteur le 
mauvais service de les mettre sous ses yeux. Si sa 
place l'empêche d'y croire, il n'y croirait pas 
davantage, sur mon seul témoignage. Napoléon, 
qui avait une gendarmerie et qui faisait sentir 
aux prêtres la main de fer de son inexorable jus- 
tice, avait supprimé les brigands ; et peu à peu ses 
sous-préfets supprimaient les infamies dans les 
petits villages. Mais la friponnerie n étonne pas 
encore le paysan de la Romagne. « Si j'avais de l'ar- 
gent, où le cacher ? » vous dit-il avec candeur ; il 
croit que le voleur qui le découvrirait y a presque 
autant de droit que lui. 

J'ai vu ce soir un prince fort galant homme qui 
réside à Crémone ; ses discours m'ont amusé ; c'est 



1. Voir ce que les évêqucs de Pistoja toléraient en 1780, 
et cela depuis un temps immémorial, dans les couvents de 
religieuses. (Vie de Scipion Ricci, par le véridique de 
Potter, édition de Bruxelles.) 

Si le public savait combien tout ce que l'on imprime paye 
tribut au mensonge en crédit, et les sacrifices exigés par la 
juste prudence de l'imprimeur, on me pardonnerait de citer 
souvent les ouvrages qui, imprimés à l'étranger, osent dire 
la vérité tout entière. (1826.) 

Rome, Naples et Florence, I 17 



258 STENDHAL 

ainsi qu'on devait être en 1600. A Crémone, ville 
opulente, superstitieuse, arriérée, une société de 
quarante dames fort nobles, fort riches, quelques- 
unes très jolies, entreprend, vers 1809, de résister 
à toutes les mesures du gouvernement, favorise les 
conscrits réfractaires, facilite leur évasion, décrie 
le préfet, etc., etc. ; ces dames étaient dirigées par 
un moine, le plus bel homme de la ville, encore jeune. 
Napoléon exila ce bel homme à vingt lieues de chez 
lui, à Melegnano (Marignan), près de Milan. Ces 
belles dames le regrettent encore en 1816, et 
viennent de le demander au gouvernement autri- 
chien, qui, grand ami du statu quo, le leur a refusé. 
Je paye cette anecdote par l'histoire de Rosen- 
feld, si connue à Berlin. Vers 1760, Rosenfeld, beau 
jeune homme, ressemblant aux figures du Christ 
peintes par Lucas Cranagh *, se mit à prêcher qu'il 
était le vrai Messie ; que Jésus-Christ n'avait été 
qu'un faux prophète ; mais qu'en revanche le roi 
Frédéric le Grand était Satan. Dans le pays de 
l'imagination et des rêveries, Rosenfeld se vit bien- 
tôt suivi de nombreux adhérents ; il choisit sept 
jeunes fdles fort belles, et persuada à leurs parents 
de les lui livrer. Son objet était, disait-il, de lever 
les sept sceaux dont parle l'Apocalypse. En atten- 
dant le succès de cette grande opération, Rosen- 
feld vivait en fort bonne intelligence avec ses sept 
femmes. Six étaient occupées à filer de la laine, 
et il vivait honnêtement du produit de cette petite 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 259 

industrie ; la septième, désignée tous les mois par 
le sort, était chargée du soin de sa personne. Au bout 
de dix à douze ans de cette vie tranquille, toujours 
prêchant, un de ses partisans, auquel il avait pro- 
mis des miracles, las d'attendre, le dénonça à Fré- 
déric. Ce qui amusa le roi, c'est que cet homme ne 
doutait nullement que Rosenfeld ne fût le Christ ; 
mais il croyait aussi que Frédéric étant Satan, 
autre autorité constituée, aurait le pouvoir de forcer 
le Messie à opérer les miracles promis. Frédéric en- 
voya le Messie en prison jusqu'à l'accomplissement 
des prodiges. 

Les premiers personnages du paradis n'agissent 
jamais en Italie ; l'Inquisition se fâcherait : mais 
tous les quatre ou cinq ans, dans quelque village 
écarté, quelque madone tourne les yeux ou fait 
un signe de tête ; ce qui produit le miracle d'enri- 
chir le cabaretier voisin. Toutefois les prêtres de 
Notre-Dame-de-Lorette persécutent ces madones 
de campagne. 

Dans le pays de la sensation, il faut un miracle 
visible. Quelque madone, figure céleste copiée du 
Guide, tourne les yeux, et un pauvre qui jouait 
l'estropié depuis un anj moyennant une écuelle 
de soupe et une bouteille de vin chaque jour, est 
guéri devant des milliers de témoins. C'est ordinai- 
rement deux mois après qu'on a commencé à parler 
de la madone qu'arrive la guérison miraculeuse. 
Dans le pays de la rêverie et du raisonnement creux, 



260 STENDHAL 

il y a prédication par un nouveau Messie, ou gué- 
rison par S. A. M*''"^ le prince de H..,, sans prodige 
visible ^ *. 

11 janvier. — Nous avons trouvé ce soir neuf An- 
glais chez le cardinal : sept étaient muets ; les deux 
autres ont parlé pour tous. Ils accablaient d'in- 
jures les Italiens et Bonaparte ^. Entre autres belles 
choses, ils disaient que l'invasion démoralisante 
de 1796 arrêta la civilisation de l'Italie, dont le duc 
de Parme et l'Autriche allaient s'occuper sérieuse- 
ment. L'un d'eux a beaucoup loué la littérature 
italienne pour avoir l'occasion de rabaisser celle 
des Français. Ces deux hommes formaient spec- 
tacle pour le cardinal et sa cour. Son Eminence a dit, 
en parlant d'eux : « Je ne vis jamais tant de gravité 
et si peu de logique. » Je vois que depuis le fameux 
manquement de foi de la nation anglaise envers 
les Génois (proclamation signée Bentinck), la vertu 
anglaise passe ici pour de la pure tartuferie. 

Le prélat, mon ami, me dit : « Je compare le 
peuple anglais à un homme qui a un défaut dans 
l'épine dorsale. Il est un peu bossu ; ce vice de con- 
formation a longtemps contrarié sa croissance ; mais, 

1. Quand verrons-nous paraître une Histoire de la crédu- 
lité faite d'après le modèle d'une histoire de la lièvre jaune ? 
(1826.) 

2. 11 est fâcheux que ce nom rappelle sir Hudson Lowc *. 
Avoir employé cet homme, et avec un si beau succès, est un 
souvenir aussi triste que les pontons de 1810. (Note de 1826.) 



ROMK, NAPLES ET FLORENCE 261 

à la fin, malgré cette difformité, quelques-uns de ses. 
membres ont acquis un état de santé florissant, et tel 
qu'on ne le trouve encore chez aucun peuple de 
l'Europe. Si la Charte française est mise en pra- 
tique, vers 1840 vous serez im joli petit jeune homme 
de quinze ans assez bien pris dans sa taille, et l'An- 
gleterre un puissant bossu de trente ans, énergique 
et très fort, malgré sa difformité. 

— « Vers 1840, l'Amérique, ce pamphlet constant 
contre les abus, aura réformé l'aristocratie, les> 
substitutions et les évoques qui ravalent tellement 
le cœur du peuple anglais, qu'il faut encore des 
coups de bâton à leurs soldats. 

— « Vous oubliez que les évêques ont persécuté 
Locke, et que l'étude de toute logique est sévère- 
ment prohibée, et avec raison, par l'opinion aris- 
tocratique. On n'étudie à Oxford que la quantité 
des mots grecs qui entrent dans le vers saphique ^. »• 

Si vous dites ici, en parlant de quelqu'un : « C'est 
un homme d'esprit », tout le monde s'attend à des 
actions et non à des paroles. A-t-il gagné deux mil- 
lions depuis six mois ? Quoique déjà d'un âge mûr, 



1. Au parlement, le 13 avril 1826, M. Abercrombie de- 
mande à améliorer le mode de représentation d'Edimbourg.. 
Cette ville a cent mille habitants, et ses députés au parlement 
sont désignés par un conseil municipal de trente-trois per- 
sonnes, dont dix-neuf nomment leurs successeurs. M. Can- 
ning répond qu'il s'opposera toujours à toute réforme, etc. 
Les élections de Lyon sont exemptes de cette difformité. 
(1826.) 

Rome, Naples et Florence, I 17, 



262 STENDHAL 

a-t-il fait la conquête de la plus jolie femme du 
pays ? L'esprit amusant est flétri du nom de bavar- 
dage (è un chiacchierone). Le mécanisme social qui 
a produit cette opinion est bien simple. Si cet 
esprit avait quelque profondeur, l'homme d'esprit 
irait mourir au château de San-Leo, dans l'Apennin, 
à cinquante milles d'ici, où jadis l'on étouffa Ca- 
gliostro. Les passants entendirent ses cris de la 
route, à deux cents pas du château-fort. L'esprit 
sans profondeur ne peut être que de la satire plus 
ou moins aimable. Or les gens qui gagnent des mil- 
lions ou de jolies femmes, et qui, étant heureux, 
sont, après tout, ceux aux dépens desquels l'esprit 
plaisant pourrait s'exercer, s'entendent pour décré- 
diter le plaisant et ne plus l'inviter. Pour avoir des 
mots heureux, il faut beaucoup parler : voyez les 
gens d'esprit de Paris. Ici, personne ne veut beau- 
coup écouter ; qui aurait l'esprit de briller, l'emploie 
à conquérir. 

Un de ces soirs, Frascobaldi me dit en sortant 
de chez madame Pinalverde : « Demain, je n'irai 
pas dîner avec vous à «San Michèle (c'est une au- 
berge) ; aujourd'hui j'ai été plaisant, j'ai dit de 
bons mots en parlant à don Paolo : cela pourrait me 
faire remarquer ^ *. » 

Comparez cette manière de voir à celle d'un Fran- 

1. Se faire remarquer est toujours dangereux, que les re- 
marquants tiennent à la police * ou soient tout simplement 
des hommes de la société. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 263 

çais de trente-six ans, et millionnaire. Ajoutez 
à ces qualités que FrascoLaldi n'est rien moins que 
sot ou timide ; né avec douze cents francs de rente, 
il a fait sa fortune en cet heureux pays, et le connaît 
parfaitement. Ne vaut-il pas mieux, pour qui aime 
les curiosités morales, voyager en Italie qu'aux îles 
de la Cochinchine ou dans l'état de Cincinnati * ? 
L'homme sauvage ou peu raffiné ne nous apprend 
sur le cœur humain que des vérités générales qui, 
depuis longtemps, ne sont plus méconnues que par 
des sots ou des jésuites. Le mot de Frascobaldi m'a 
éclairé sur mon bonheur ; à cause de ce mot, je ne 
me suis pas impatienté en trouvant encore aujour- 
d'hui sur la poussière des marbres de ma chambre 
des mots que j'y ai tracés il y a trois jours. 

Je flânais avec ce même Frascobaldi sous le long 
portique qui borde au midi la place de Saint-Pé- 
trone, c'est le boulevard de Bologne. Je dis, en 
regardant certaines estampes : « Mon Dieu ! que c'est 
mauvais ! » 

— « Ah ! que vous êtes bien de votre pays ! » me 
répond Frascobaldi, qui ce jour-là était d'humeur 
parlante et raisonnante, chose rare. « Ces estampes se 
vendent six paules (trois francs dix-huit centimes), 
elles sont pour des gens grossiers ; voulez-vous que 
tout le monde ait autant de tact que nous ? Si toute 
la terre était couverte de hautes montagnes, comme 
le Mont-Blanc, elle ne serait qu'une plaine. Dans 
tous les genres, vous autres Français, vous vous 



264 STENDHAL 

fâchez de ce qui est déi^laisant, et prenez la peine 
de faire des épigrammes ; nous, nous avons l'habi- 
tude de détourner la tête ; et cette habitude est si 
rapide, qu'on peut dire que nous n'apercevons 
même pas la grossièreté d'un fat ; c'est que nous 
avons l'âme plus délicate que vous. La vue un peu 
intime d'un sot m'empoisonne jusqu'à la révolu- 
tion morale qui suit le prochain repas ; mais à vous 
autres, la vue du sot vous est nécessaire pour 
débiter vos épigrammes *. Tanto megUo per voi, 
ajoute-t-il d'un air froid, toute l'Europe dit que 
vous avez plus d'esprit que nous. » 

Hier, Frascobaldi me dit : « Nous avons l'habi- 
tude, dans la rue, de ne jamais regarder un passant 
plus haut que la poitrine : on trouve tant de per- 
versité et de sottise dans les yeux de l'homme ! 
Pour moi, je ne remonte jusqu'à la figure d'un in- 
connu, que si je vois sur son habit la Couronne de 
fer, » 

Je lui fis exprès l'éloge d'un beau parleur ; à la fin 
il me répondit : <c Si cet homme a quelque esprit 
(qualche talento), comment n'a-t-il pas une jolie 
maîtresse ? Ou pourquoi ne fait-il pas des affaires 
avec le gouvernement, de manière à gagner trente 
mille scudi par an (cent cinquante-neuf mille trois 
cents francs) ? De tels gains sont possibles con questi 
matti di preti. » 

L'emploi, fort rare, de briller dans la société, est 
réservé à quelques vieillards aimables ; comme ils 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 265 

n'ont plus d'intérêts actifs, les gens dont ils se 
moquent ne peuvent leur nuire ; d'ailleurs leur 
esprit est beaucoup moins satirique, comme Vol- 
taire, que brillant par l'imagination et les contes 
singuliers, comme l'Arioste. 

Faire de la satire parlée aux dépens du gouver- 
nement est du plus mauvais ton en Italie ; chez le 
bourgeois cela passe pour dangereux, et l'est en 
effet ; parmi les nobles, que la police n'ose atta- 
quer ^, on trouve qu'il y a de la sottise à exciter chez 
les auditeurs de la haine impuissante, c'est-à-dire 
un sentiment malheureux. On se dit dans tous les 
genres : Jouissons de la vie telle qu'elle est ; ou plu- 
tôt on a cette habitude, et l'on n'en parle pas ; d'ail- 
leurs, il serait assez dans le génie de la société ita- 
lienne de placer le beau parleur dans un dilemme 
fâcheux : « Puisque vous parlez si bien, agissez ; il y a 
demain telle occasion d'agir. » 

Dans un pays où la vengeance a été une passion 
généralement répandue jusque vers la fin du 
xvii^ siècle, époque où la fermeté des caractères 
est tombée si bas, qu'elle ne peut plus atteindre 
même à la vengeance, rien n'est plus méprisé que 



1. Depuis 1820 et la terreur amenée par le carbonarisme, 
les nobles eux-mêmes sont attaqués : c'est un prêtre noble 
qui a été pendu à Modènc vers 1821. La royauté* a commis 
là une faute immense, et qui ne tend à rien moins qu'à réunir 
les Italiens et ôter la haine avec laquelle le bourgeois paye 
les dédains du noble. (1826.) 



266 



STENDHAL 



les paroles menaçantes ^. Il n'y a pas de duel, et la 
menace ne conduit à rien qu'à mettre tout au plus 
votre ennemi sur ses gardes. 

La société de Bologne a beaucoup plus le ton du 
grand monde que celle de Milan ; on se voit dans 
de beaucoup plus grands salons. Elle est beaucoup 
plus liée avec le gouvernement. Le cardinal-légat 
entre dans le salon de M. Degli Antonj, parle, 
s'échappe, sans qu'on fasse plus d'attention à lui 
qu'à tout autre. 

Je ne décrirai pas (qui pourrait la décrire ?), mais 
je noterai, pour ne pas en oublier la date, la divine 
soirée que nous venons de passer chez madame M.... 
Nous avons lu Parisina, nouveau poème de lord 
Byron, qu'un aimable Anglais a envoyé de Livourne 
à la maîtresse de la maison. Quelle sensation ! quelle 
fraîcheur de coloris ! Vers le milieu du poème, à la 
strophe 

Till Parisina's fatal charms 
Again attracied every eije *, 

nous avons été obligés de cesser de lire, exactement 
à cause de l'excès et de la fatigue du plaisir. Nos 
cœurs étaient si pleins, qu'être attentifs à quelque 
chose de nouveau, quelque beau qu'il fût, devenait 



1. Je citerai encore ici, en témoignage de ce que j'avance, 
les admirables Mémoires de Benvenuto Cellini ; c'est le livre 
qu'il faut lire, avant tout, lorsqu'on s'achemine vers l'Italie, 
et ensuite le président de Brosses. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 267 

un effort trop pénible, nous aimions mieux rêver au 
sentiment qui nous occupait. 

Après avoir essayé en vain de parler d'autre 
chose, et un assez long silence, nous sommes revenus 
aux morceaux moins passionnés du poème. Quelle 
description de ce moment si doux en Italie, qu'on 
appelle VApe Maria * ! Le jour finissant, toutes les 
cloches se mettent à sonner VAîigelus ; le travail 
cesse et le plaisir commence. 

It is ihe hour wJien from the houghs 

The nighlingale's Iiigh note is heard ; 

It is the hour when loyers' vows 

Seem sweet in every whispered word ; 

And gentle winds, and waters near, 

Make music to the lonely ear. 

Each flo\ver the dews hâve lighthj wet, 

And in the skij the stars are met, 

And on the wave is deeper hlue, 

And on the leaf a hrowner hue, 

And in the heaven that clear obscure. 

Sa sojthj dark, and darkly pure, 

Which follows the décline of day. 

As twilight melts heneath the moon away *. 

Je puis jurer que je n'ai pas surpris pendant trois 
heures la moindre affectation, ni surtout la moindre 
exagération ; on avait plutôt l'air froid. On restait 
dans le silence, mais parce que le sentiment excédait 
toute parole. Nous étions onze, trois n'entendaient 
pas assez l'anglais. Je me suis bien gardé de hasarder 
aucune critique, d'abord pour moi, j'aimais mieux 
sentir ; et puis ma réflexion aurait offensé comme 



268 



STENDHAL 



un son faux ; mais, à mon avis, le goût italien aurait 
supporté et par conséquent désiré le développe- 
ment de la naissance de la passion de Parisina pour 
Hugo 1. 

12 janvier. — J'oubliais le plus essentiel ; voici 
quelle est la position d'un étranger qui débute dans 
un salon italien : au bout d'une heure, chaque femme 
a peu à peu formé son groupe, et cause avec l'homme 
qu'elle préfère, et deux ou trois amis qui ne songent 
pas à troubler leurs relations. Les femmes âgées, ou 
qui ont l'humiliation de ne pas avoir d'amant, 
sont au jeu. Le pauvre étranger est réduit à la so- 
ciété des amants en butte à la colère des maris, 
et qui se tiennent au milieu du salon, cherchant 
à masquer par quelque apparence de conversation 
les coups d'œil qu'ils échangent de loin avec la 
femme qu'ils aiment. Chacun s'occupe de soi, et si 
l'on songe au voisin, c'est pour s'en méfier et le 
regarder presque comme un ennemi. Quelquefois 
le groupe de madame A entre en commerce de plai- 
santeries avec le groupe de madame B ; mais là 
encore il n'y a point de place pour l'étranger. Les 
loges de Milan lui sont bien plus favorables ; la con- 

1. Est-il nécessaire de rappeler le fait historique qui sert 
de base au poème de lord Byron ? Un espion apprit à Nico- 
las III, souverain de Fcrrarc, que Parisina, sa fenime, avait 
une intrigue avec Hugo, son fils naturel et le plus bel homme 
de sa cour. Le prince voulut voir par ses yeux, et ensuite fit 
trancher la tête à sa femme et à son fils. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 269 

versation y est générale, et l'étranger, assis dans 
l'obscurité, n'est point embarrassé de la figure ([u'il 
fait. 

Beaucoup de Français, outrés du rôle cpie leur 
vanité a joué dans un salon italien, prennent la 
poste le lendemain, et toute leur vie décrient la 
société de ce pays avec la perfidie de l'amour- 
propre ofTensé. Ils ne veulent pas comprendre que 
le inarché à la i'anité n'est pas ouvert en Italie. On 
demande le bonbeur aux émotions, et non pas aux 
mots piquants, aux contes agréables, aux aventures 
plaisantes. Qu'ils aillent lire des sonnets dans quel- 
que Académie, et ils verront avec quelle politesse 
on y applaudit l'auteur des plus mauvais vers ; la 
vanité s'est réfugiée dans son quartier général, le 
cœur d'un pédant. 

Si je me suis bien expliqué, le lecteur doit voir 
aussi clairement que moi pourquoi il n'y a pas de 
place pour Vesprit français dans un salon italien. 
La rêi'erie n'y est pas rare, et l'on sait que la rêverie 
ne répond pas même à la meilleure plaisanterie ou 
au conte le plus piquant. J'ai cent fois observé que 
l'Italien voit plutôt dans un conte ce quil proin'e, 
la lumière qu'il jette sur les profondeurs du cœur 
humain, que la position plaisante dans laquelle 
il met un personnage, et le rire qu'il doit faire naître. 
Si l'on voyait les cœurs, l'on trouverait ici plus sou- 
vent le bonheur que le plaisir, l'on verrait que l'Ita- 
lien vit par son âme beaucoup plus que par son 



270 STENDHAL 

esprit. Or c'est à l'esprit que peut plaire un voyageur 
arrivé de Paris depuis deux jours. 

Réunissez trente indifférents dans un salon ; si 
vous voulez qu'ils s'amusent et que même ils 
forment un spectacle agréable pour un étranger, 
il faut absolument que ces indifférents soient de 
Paris ou des départements voisins. 

Le bon prince Léopold de Toscane (1780), si 
vanté par nos philosophes, qui en faisaient un re- 
poussoir (terme de paysagiste), avait un espion dans 
chaque famille ; que sera-ce des princes actuels * qui 
ont plus de peur de perdre leur place que le moindre 
préfet ? (Comptez les milliers de prisonniers ren- 
fermés dans les petites îles voisines de la Sicile, 
ou chargés de fers à Venise et dans les forteresses de 
l'Autriche. Total : trente mille, dit M. Angeloni.) 

L'Anglais, placé à côté d'hommes qui ne lui ont 
pas été présentés, se gardera d'ouvrir la bouche ; 
son voisin est probablement d'une caste différente 
de la sienne ; et quel désagrément si, de retour sur 
le pavé de Londres, ce voisin allait lui adresser la 
parole ! J'ai souvent observé que les regards des 
voisins torturent la timidité anglaise ; une femme 
vient d'Edimbourg à Londres sans oser descendre 
de voiture. 

En France, depuis la société de la Vierge *, par 
laquelle un pied-plat tutoie un nom historique, il 
n'est pas trop sûr de faire l'aimable avec des incon- 
nus ; outre les dangers sérieux, vous pouvez en- 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 271 

tendre dire d'une proposition que vous venez 
d'avancer : Il n'y a qu'un scélérat de jacobin ; ou 
bien : Il n'y a qu'un infâme jésuite qui puisse dire 
que... 

Dans l'état actuel de l'Europe, j'en appelle aux 
personnes qui ont voyagé, les Allemands sont peut- 
être le peuple chez lequel trente indifférents réunis 
bavardent avec le moins de méfiance et le plus de 
cordialité ; bien entendu qu'il ne faut pas demander 
à des Allemands ^ l'esprit et l'agrément que portent 
dans la conversation des Français bien élevés et 
déjà un peu guéris de la fatuité par l'arrivée de six 
ou sept lustres. Jadis, à Paris, l'homme du grand 
monde n avait le loisir d'être ému de rien. Le manque 
total de cette sécurité qu'on trouve en France 
depuis si longtemps, a donné un caractère opposé 
à la société italienne : l'individu vivant d'émotions, 
la société est beaucoup moins étendue, elle prend 
moins de temps et d'attention dans la vie de chacun. 
Galilée fut mis en prison en 1633, Giannone y mou- 
rut en 1758 ; combien d'autres, moins célèbres, ont 
péri dans d'affreux cachots ^ ! Les prisons et l'es- 

1. Voir ce qu'on dit des Français dans le ?ilercure du 
Rhin, journal à la mode en 1816. (1826.) 

2. L'infortuné Pellico, l'auteur de Francesca da Rimini, 
est chargé en ce moment (mai 1826) de deux quintaux de 
chaînes *. Les petits séjours à la Bastille de Voltaire, Mar- 
montel, etc., ne peuvent être comparés à ces atroces déten- 
tions ; elles prouvent l'existence du sentiment de la liberté 
dès 1758. Jamais en ce pays-ci les princes ne se sont crus 
aimés*. (1826.) 



272 



STENDHAL 



pionnage faisant de la conversation le plus dange- 
reux des plaisirs, l'habitude s'en est perdue, et la 
vanité, qui a besoin de suffrages nombreux et 
répétés, n'a pu naître. A quoi bon à Bologne l'in- 
fluence sur les autres ? Daignez suivre un instant 
la vie de tous les Français remarquables par cet 
esprit qui est compris des contemporains : elle fut 
aventureuse. Beaumarchais a dit : « Ma vie est un 
combat. » Voltaire, Descartes, Bayle, livrèrent des 
batailles morales, non sans péril. En Italie, ils 
eussent été engloutis bien vite par les cachots des 
petits princes. 

Peut-être aussi que, même avec un degré tolé- 
rable de sécurité, l'énergie que les autres passions 
ont sous ce climat eût empêché la vanité de prendre 
l'accroissement gigantesque que nous lui voyons 
en Angleterre et en France. L'Italien qui, à deux 
heures sonnantes, se hâte d'aller passer sous les 
fenêtres de la femme qu'il aime, parce qu'il sait que 
quelquefois à cette heure son mari monte à cheval, 
est capable de se présenter à elle avec un jabot qui 
va mal ; elle ne s'en apercevra pas. Mais il y a plus : 
en courant vers cette porte, qu'il tremble de trouver 
fermée, peu importe à l'Italien de rencontrer des 
personnes de la société qui diront : « Mon Dieu ! de 
quoi Monsieur un tel a-t-il l'air ? » Il aura passé trois 
heures dans sa chambre à rêver à la femme qu'il 
aime, au lieu d'arranger son jabot. La vanité dis- 
paraît quelquefois en ce pays pendant plusieurs 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 273 

heures de suite, récit (jui doit paraître extravagant 
à un peuple chez qui sa plus longue éclipse ne dure 
pas dix minutes. Il est sûr que le climat seul de 
l'Italie produit sur l'étranger qui arrive un effet 
nerveux et inexplicable. Lorsque le corj)s d'armée 
du maréchal Marmont, qui était embarqué au 
Texel, après avoir traversé l'Allemagne, en 180G, 
arriva dans le Frioul vénitien, une âme nouvelle 
sembla s'emparer de ces quinze mille Français ; 
les caractères les plus moroses parurent adoucis; 
tout le monde était heureux ; dans les âmes, le 
printemps avait succédé à l'hiver ^. 



1. J'ai honte de donner si peu de profondeur à certains 
examens ; le pcdantisnie à la naode fait applaudir les phrases 
vagues sur ce qu'on appelle la philosophie ; mais l'on est 
moins indulgent pour l'analyse des faits particuliers. Je 
supprime, par respect pour l'opinion, un parallèle entre le 
caractère des Bolonais et celui des bons habitants de Milan. 
Deux cents de ces petits examens partiels mettraient à même 
quelque grand philosophe tel qu'Aristole de comparer le 
caractère des peuples du Midi et celui des peuples du Nord. 
Diderot appelait cela commencer par le commencement. 
Ce n'est que par des monographies de chaque passion du 
cœur humain que l'on pourra parvenir à connaître l'homme ; 
mais alors tout le monde rira des phrases louches de Kant et 
autres grands philosophes spiritualistcs. La métaphysique 
est si peu avancée parmi nous, que l'on en est encore à l'ère 
des systèmes : voyez les progrès de la physique et de la 
chimie, depuis que l'on a laissé les systèmes à MM. Azaïs 
et Bernardin de Saint-Pierre. En fait de logique, les jeunes 
Français arrivés dans les salons depuis la Restauration sont 
bien moins avancés que la génération formée dans les écoles 
centrales. Il faudra revenir à ces écoles dès que nous serons 
délivrés des jésuites. (182G.) 

Rome, Naples et Florence, I 18 



274 



STENDHAL 



L'Italien, pour qui la société générale et les jouis- 
sances de salon sont impossibles, ne porte que plus 
de feu ^ et de dévouement dans ses relations par- 
ticulières ; mais il faut avouer que le voyageur fran- 
çais que j'ai laissé debout au milieu du salon de 
M. le sénateur de Bologne, est en dehors de ces 
sociétés particulières. L'étranger n'est quelque 
chose ici que quand il a pu parvenir à exciter la 
curiosité. 

Les premiers jours après mon arrivée, quand M. le 
cardinal-légat ne me faisait pas l'honneur de m'in- 
terroger, et que l'ami qui me menait dans le monde 
m'avait quitté pour aller causer avec sa maîtresse, 
la ressource ordinaire de mon désœuvrement était 
de m'asseoir près d'un beau tableau, que je me met- 
tais à regarder comme si j'eusse été dans un musée. 
Cette occupation innocente m'a un peu lié avec un 
jeune homme de vingt-six ans, de la plus noble 
figure : c'est l'image de la force et du courage, et 
il a des yeux qui peignent le malheur le plus tendre. 
Il y a trois mois que le comte Albareze eut des doutes 
sur la fidélité de sa maîtresse, qui, vivant d'ailleurs 
fort bien avec lui, se rendait tous les jeudis, lui dit 
un espion, dans une certaine maison écartée. Alba- 

1. Cabanis nous apprend que l'homme n'a chaque jour à 
dépenser qu'une certaine quantité limitée de cette substance, 
jusqu'ici peu connue, nommée fluide nen'eux. On ne peut 
pas dépenser son bien de deux manières ; l'homme fort 
aimable dans un salon le sera moins avec ses amis intimes. 
(1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 275 

Tczc feint de partir pour la canipap;ne le dimanche, 
et va se placer au premier étage de cette maison, 
dans une chambre inhabitée dont il ouvre la porte 
avec un crochet. Là il se tient tranquille quatre 
jours, sans sortir, sans ouvrir la porte, sans faire le 
moindre bruit, vivant frugalement de quelques 
provisions apportées dans sa poche, lisant Pé- 
trarque et faisant des sonnets. Il observe, sans être 
soupçonné, tous les habitants de la maison. Enfin, 
le jeudi, à onze heures du matin, il a la douleur de 
voir arriver sa maîtresse, qui monte au second 
étage ; lui, sort de sa cachette, monte après elle, 
et arrive à la porte de la chambre où elle venait 
d'entrer. Il entend la voix de son rival, qui était 
arrivé, à ce qu'on présume, par le toit d'une maison 
voisine donnant dans une autre rue. Lorsque, 
quelques heures après, sa maîtresse sortit de la 
chambre fatale, elle trouva Albareze évanoui sur 
le seuil ; on ne put le rappeler à la vie qu'après 
beaucoup d'efforts. Il fallut le transporter chez lui, 
où il resta à peu près fou pendant un mois. Tous ses 
amis venaient le consoler de son malheur, qui fait 
«ncore la nouvelle de la ville. J'ai remarqué qu'on 
ne blâme la dame que du manque de franchise ; 
l'idée d'un duel avec le rival heureux ne s'est peut- 
être pas présentée à une seule personne dans tout 
Bologne. En effet, 1° le rival n'a fait que son métier ; 
2° le duel, où le plaignant peut être tué, est une 
pauvre manière de se venger dans un pays où il 



276 STENDHAL 

n'y a pas cent ans qu'on employait une méthode 
plus sûre. 

13 janvier. — Un brave libéral de ce pays-ci, que 
je ne connaissais pas il y a huit jours, me donne 
le moyen de me débarrasser de toutes mes notes, 
qui étaient une source d'inquiétudes (inquiétudes 
qui sembleront bien ridicules à MM. les voyageurs 
de Paris à Saint-Cloud *). 

Une fois l'Apennin passé, on trouve, dit-on, chez 
les employés subalternes des gouvernements, une 
absence générale de bon sens et de générosité, et 
une envie marquée de vexer les voyageurs autres 
qu'Anglais. Les Anglais s'occupent peu de poli- 
tique ^ ; les riches désirent passionnément l'hon- 
neur d'être admis au lever des petits princes d'Ita- 
lie ; ils ont des ambassadeurs qui les protègent, chose 

rare par le temps qui court : demandez à M 

Enfin M. le cardinal Consalvi favorise ouverte- 
ment les Anglais. Un ultra m'a dit avec malignité : 
« Vous autres, vous ne pouvez guère avoir recours 
à la protection de vos ambassadeurs. - — Cela prouve 
à Votre Excellence que la Révolution n'est pas 
finie. » Pour moi, j'aurais tort de me plaindre : c'est 
un plaisir de plus que de ne pouvoir compter, en 
voyageant au delà de l'Apennin, sur la protection 



1. Troubler l'ordre des castes a l'air de vouloir sortir de 
la sienne, ce qui est tout à fait i'ulgaire. (1826). 



ROME, NAPLES ET FLORENCE .: / / 

du ministre que les contributions de ma petite 
terre contribuent à payer *. Cette idée rendra 
légères à mes yeux toutes les vexations que je 
pourrai essuyer de la part des polices des pauvres 
petits princes de ce pays. On prétend que la peur les 
dévore *, que quelques-uns chanirent de chambre 
toutes les nuits, comme le Pygmalion de Télémaque. 
Je n'en crois rien ; mais il est sûr qu'à la chasse, un 
coup de baguette donné sur la grosse caisse de la 
musique du pays, cachée dans un bois pour les 
fêter, les rend pâles pour deux heures. Jamais leur 
gendarme le plus impoli ne m'a fait pâlir une seule 
minute : donc, dans le jeu qu'ils jouent avec moi, 
je ne perds pas. J'espère que la position précaire, et 
plus libérale que mes opinions, dans laquelle je me 
trouve, ne me rendra pas haineux. Je n'ai pas parlé 
d'un vice-légat qui fait des horreurs dans les envi- 
rons de Bologne *. 

14 janvier. — Ce soir le cardinal avait de l'humeur. 
C'est, dit-on, l'effet d'un courrier arrivé de Rome 
la nuit dernière ; il craint le renvoi du cardinal 
Consalvi, le Decazes de ce pays-ci, dont la faveur 
empêche ou retarde d'étranges choses. Le cardinal 
Lante a été ce soir tout à fait littéraire, et a parlé 
avec sa mémoire, comme un homme d'esprit qui 
vieillit ; à la bonne heure, pourvu que le tour de la 
littérature ne revienne pas souvent. Pour la pre- 
mière fois j'ai senti le poids des convenances ; 

Rome, Naples et Florence, I 18. 



278 STENDHAL 

les dissertations littéraires m'ont empêché d'aborder 
de jeunes femmes dont j'admirais de loin les yeux 
brillants ; je commence à être un peu lié avec elles, 
et leurs amants n'étaient pas encore arrivés. Je ne 
suis pas du tout littéraire ; un académicien est à mes 
yeux un employé du gouvernement de la classe des 
receveurs des droits-réunis ou des sous-préfets ; 
qu'y a-t-il de commun entre un académicien et Vol- 
taire ? Je n'ai envie de connaître que les hommes de 
génie : Monti, Canova, Rossini, Viganô ; qu'ai-je 
à faire de tout le vulgaire de la littérature? Pauvres^ 
naïfs, solitaires, se promenant sans cesse la pipe à la 
bouche, dans leur cabinet au plancher couvert de 
sable, comme les littérateurs d'Allemagne, je les 
verrais avec intérêt et pourrais leur demander 
quelques idées sur la partie de science qui a occupé 
leur vie. Ici le vulgaire des gens de lettres n'a pas 
dix petites places comme en France ; mais il est 
d'un charlatanisme extravagant * ; un poète vous 
dit : « Alfieri et moi, nous faisons telle chose dans 
nos tragédies. » 

Je disais à un peintre : « On n'a jamais réussi à 
faire un portrait passable de madame Florenzi. 
' — C'est que je n'ai pas essayé », me répond-il d'un 
grand sang-froid. 

Depuis que M. Courier a prouvé si gaiement que 
M. Furia, savant helléniste de Florence, qui venait 
de faire un ouvrage sur un certain manuscrit de 
Longus, n'avait jamais été en état même de lire ce 



ROME, NAPLES ET FI.ORENCR 279 

manuscrit ^, je ne me sens guère d'estime pour les 
savants italiens. Quand on est le premier antiquaire 
ou le premier poète de sa petite ville, à quoi bon de 
nouveaux efforts ? La vanité municipale vous pro- 
tège. Un homme de lettres italien vous parle dès 
la seconde entrevue d'une phrase obscure de l'orai- 
son de Cicéron pi^o Scauro, et vous cite M. Maio 
comme un homme de génie. M. Maio a eu l'idée de 
regarder à la loupe des parchemins que les moines 
du moyen âge avaient grattés pour y écrire leurs 
sottises. Quelquefois, à l'aide de l'amincissement 
du parchemin, on peut lire le passage de Cicéron 
que les moines ont gratté. Voilà ce que c'est que 
la grande découverte des manuscrits palimpsestes. 

Monsignor Maio est en outre le plus désobligeant 
bibliothécaire de l'Europe, et refuse, à la biblio- 
thèque du Vatican, dont il est garde, la communi- 
cation des manuscrits les plus innocents, par 
exemple un Virgile. Ce zèle pour la diffusion des 
lumières le fera cardinal. Monsignor Maio a, du 
reste, une fort belle figure, que j'observais pendant 
son insolence : nouveau démenti donné à la science 
de Lavater. 

Les gens de lettres m'ont beaucoup plaisanté sur 
les inscriptions latines que l'Académie des inscrip- 
tions a fournies pour une statue de Henri IV ; on y 



1. Voir le délicieux pamphlet de M. Courier*, Œuvres 
complètes, page 49, édition de Bruxelles. (>sote de 1826.) 



280 STENDHAL 

trouve, disent-ils, des solécismes et des barbarismes 
à faire fouetter un écolier. Je croirais assez que les 
Italiens savent le latin ; dans tous les cas, ils ne 
sauraient être aussi ignorants que MM. Langlès 
et Gail. On n'a pas répondu à la charmante lettre 
de M. Courier à l'Académie des inscriptions ; il 
paraît que l'intrigue seule règne à l'Institut, et 
qu'il n'y a de vrais savants qu'à l'Académie des 
sciences ^. 

Qu'un homme, après s'être permis de certaines 
démarches acerbes, obtienne un grand titre et 
vm million, à la bonne heure : la société ne peut éviter 
cet homme-là ; mais des gens qui s'enfoncent dans 
la boue à cinq cents francs par mois * ! Pendant 
que ces idées littéraires me poursuivaient. Son 
Eminence parlait de certains hommes de lettres de 
Florence ; mais que me fait leur vanité prétentieuse ! 
C'est comme chez nous ; ensuite leurs noms me 
sont aussi inconnus que le sont à vingt lieues de 
Paris ceux de MM. les membres de l'Académie fran- 
çaise. 

« A Florence, continuait M. le cardinal, tout le 
monde est plus ou moins homme de lettres. Les 
Florentins disent au reste des Italiens : « Vous 
« autres, vous avez peut-être quelque esprit, mais 
« ce n'est qu'à Florence qu'on sait écrire ; non seule- 

1. Un ami m'écrit qu'on trouvo à l'Académie des inscrip- 
tions trois ou quatre hommes dignes d'être les collègues des 
Coray et des Ilaase. (182G.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 281 

« ment la patrie du Dante est à la tète de la littéra- 
« ture, mais elle est toute la littérature. » Or, ajoute 
le cai'dinal, il y a peut-être cinquante ans qu'aucune 
idée nouvelle ne s'est fourvoyée dans la tête d'un 
Florentin ; leur grande affaire, c'est de chercher à 
modeler leur style sur la manière dont on écrivait la 
prose à Florence vers l'an 1400. A cette époque, les 
deux tiers des idées qui nous occupent aujourd'hui 
n'étaient pas nées : la légitimité, l'art d'imprimer, 
le gouvernement représentatif, l'économie poli- 
tique, l'Amérique, le crédit d'un ministre pour faire 
des emprunts ou acheter des votes, etc., etc., toutes 
ces choses étaient encore dans le sein de l'Eternel, 
Or le bon Florentin veut parler de tout cela avec 
les mots et les tours de phrase dont se serv^aient les 
Toscans du xv^ siècle. Vous autres Français, vous 
dites d'un homme qui entre dans un salon d'une 
façon brusque : Il est arrivé comme une bombe. 
En 1400, ou l'on n'avait pas encore remarqué cette 
nuance, ou bien on l'exprimait autrement. Voilà 
ce que les pauvres gens de lettres de Florence 
n'auront jamais l'esprit de comprendre. A Milan, 
quand l'empereur Napoléon créa un ministre de la 
marine et un directeur de la police, on ne put jamais 
trouver à ces fonctionnaires des noms italiens : 
minisfro délia marina veut dire ministre du rivage, 
et direttor di polizia, directeur de propreté. J'ai 
pris des exemples où la nuance de nouveauté est 
visible à tous les yeux ; mais je gagerais, ajoutait 



282 STENDHAL 

Son Eminence, que parmi toutes les phrases qui 
ont été dites ce soir dans ce salon, vous n'en trou- 
veriez peut-être pas cinquante qui ne présentent 
quelque légère nuance des idées nouvelles posté- 
rieures à l'an 1400. Eh bien, messieurs, il n'y a pas 
une de ces idées qui, par quelque coin, participent 
à ce qu'on a fait de neuf depuis quatre siècles, qui, 
si elle passait sous la plume d'un Florentin, ne lui 
fournît l'occasion de faire une sottise. Sans cesse 
nos maîtres de Florence se travaillent le cerveau, 
non pour penser juste, non pour trouver quelque 
aperçu nouveau, mais pour faire une traduction 
impossible. Comment rendriez-vous dans la langue 
du paysan de l'Irlande la description des cérémo- 
nies de la cour de Louis XIV ? 

« Jamais vous, monsieur, qui êtes étranger, vous 
ne parviendrez à sentir tout le plaisant d'une pré- 
tention sans cesse annoncée avec jactance et tou- 
jours malheureuse. Un Florentin ne peut pas 
demander de quelle date sont les derniers journaux 
de Paris, sans nous donner l'occasion de rire ; non 
seulement il n'exprime pas ce qu'il veut dire, mais 
encore il se sert de mots qui ont un sens tout diffé- 
rent de celui qu'il leur attribue, et souvent fort 
plaisant. Plus nous connaissons la langue du Dante, 
qui est resté notre poète le moins copiste et par con- 
séquent le plus touchant, plus nous rions. L'amour- 
propre du Florentin a sans cesse une prétention 
offensante pour le mien, et toujours le mien a le 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 283 

vif plaisir de voir cette prétention se casser le cou 
(quelîa pretenzione rompersi il collo). Un habitant 
des bords de l'Arno veut-il parler de la partie 
nord de Saint-Domingue, il vous dit gravement : 
Le parti deretane delV isola (éclats de rire dans le 
salon : ces mots veulent dire le derrière de l'île). » 
Le cardinal a cité sept ou huit exemples qui peuvent 
se raconter ; mais écrits, et en français, ils seraient 
indécents. « Un jeune homme instruit, continue 
Son Eminence, échappé de Florence et arrivant 
à Bologne, est pour nous une bonne fortune ; si 
jamais vous avez le bonheur de rencontrer cette 
espèce de fat littéraire, je vous conseille de le jeter 
dans l'analyse des mouvements délicats du cœur 
humain : quelque vulgaires que soient ses idées, 
son langage vous amusera. Les marchands de Flo- 
rence de l'an 1400, si riches, si amoureux de l'ar- 
chitecture, si occupés de leurs haines contre les 
nobles, ne se doutaient pas, il faut l'avouer, de ces 
belles discussions qui remplissent la Corinne de 
madame de Staël, les romans de ^Marivaux, et toutes 
ces lettres piquantes dans lesquelles mademoiselle 
Aïssé et autres jolies femmes du siècle de Louis XV 
ont parlé de leur cœur. Les Florentins de l'an 1400 
étaient probablement les hommes les plus avancés 
de leur époque ; ce qui est tellement vrai, que, sous 
beaucoup de rapports, on ne les a pas surpassés. 
Ils réunissaient deux qualités qui se détruisent 
réciproquement : l'esprit et la force de caractère. 



284 STENDHAL 

Le Dante, qu'elles ont immortalisé, aurait com- 
pris sans doute les sentiments fins qui remplissent 
le singulier roman d'Adolphe, par M. Benjamin 
Constant, si toutefois, de son temps, il y avait des 
hommes aussi faibles et aussi malheureux qu'Adol- 
phe ; mais, pour exprimer ces sentiments, il aurait 
été obligé d'agrandir sa langue. Telle qu'il nous 
l'a laissée, elle ne peut pas plus traduire Adolphe 
ou les Souvenirs de Félicie, que le titre de M. le 
directeur de la police. Vous autres Français, depuis 
que vous avez un budget, vous avez emprunté ce 
mot aux Anglais, qui ont la chose ; vous dites une 
sinécure, des précédents : voilà ce à quoi ne se serait 
jamais abaissé l'orgueil puéril de nos maîtres les 
Florentins ; ils auraient prouvé que tel vieux mot 
de Guichardin voulait dire budget. Voilà toute la 
dispute qui, sous le nom de romantisme, ameute 
nos littérateurs : les Florentins, partisans des vieux 
mots, sont les classiques ; les Lombards tiennent 
pour le romantisme. MM. de Brème, Borsieri, 
Berchet, Visconti, Pellico ^, prétendent : 

1° Qu'il faut être clair, et souvent préférer dans 
les phrases la construction directe : faut-il éviter 
la clarté, uniquement parce que les Français l'ont 
adoptée ? 

2'^ Qu'il est à propos de se défendre le plus pos- 
sible du plaisir de faire des phrases de vingt lignes : 

1. Voir le Conciliatore, journal romantique publié à Milan 
vers 1818 *. (Note de 182G.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 285 

3° Qu'il faut chercher de nouveaux mots pour les 
idées nées depuis le xv^ siècle ^. '. 

Cette conversation n'en a pas fini ; interpellé par 
Son Éminence, j'ai été oblij;é de parler de ce que l'on 
entend en France par romantisme. Heureusement, 
chez nous, la langue est hors de la question ; tout 
le monde convient qu'il faut écrire comme Voltaire 
et Pascal *. En Italie, on n'est pas même d'accord 
sur la langu3 ; il y a loin de là à faire des tragédies 
intéressantes et vraies, ^'oyez le Nabucco, tragédie 
en cinq actes et en vers magnifiques, de M. Jean- 
Baptiste rs'iccolini : c'est une allégorie contre Napo- 
léon. 

A ce moment de la discussion, tous les amants 
étaient arrivés à leur poste, et d'ailleurs je ne pou- 
vais sans impolitesse marquée quitter l'homme ai- 
mable qui daigne me distinguer. De maudits gens 
de lettres étant survenus, on s'est mis, je crois, 
pour me faire honneur, à discuter les mérites d'un 
poète français ; et quel poète ! M. Jacques Gohorry. 

Il s'agissait de savoir qui a le mieux imité Catulle, 
de M. Jacques Gohorry ou de l'Arioste. Faisant sur- 
le-champ violence à l'honneur national, je me suis 
déclaré pour l'Arioste ; mais ce n'était pas le compte 

1. Si le lecteur a des doutes, je rcngafîo à parcourir une 
jolie comédie d'Albergati, intitulée il Ponto ; il y trouvera le 
marquis don Tibcrio Cruscati, qui ne parle qu'en parfait 
toscan, ce qui le rend tout à fait inintelligible et souveraine- 
ment ridicule pour les habitants de Bologne, ville située à 
vingt-deux lieues de Florence. (1826.) 



286 STEA^DHAL 

des gens de lettres, qui voulaient briller. Ils se sont 
écoutés impatiemment les uns les autres, il y a eu 
des répliques aigres ; en un mot j'ai eu tous les 
agréments de la soirée littéraire. En France, je 
n'aurais pas desserré les dents ; mais un étranger 
doit toujours payer son billet d'entrée ; j'ai parlé 
et j'ai eu le plaisir de me sentir devenir aigre et 
presque impoli à mon tour. Au contraire, à Milan, 
mon âme était élevée et rassérénée quand Monti, 
Porta ou M. Pellico me faisaient l'honneur de me 
parler de vers. 

Voici ceux de Jacques Gohorry, mort à Paris le 
15 mars 1576. Je vais transcrire ensuite les hexa- 
mètres de Catulle, et enfin les charmantes octaves 
de l'Arioste publiées en 1516, quatre ans avant la 
mort de Raphaël. Quel siècle pour l'Italie ! Alors 
vivaient Léonard de Vinci, le Titien, le Corrège, 
Michel-Ange, André del Sarto, Fra Bartolomeo di 
San Marco, Jules Romain, Machiavel, Léon X, le 
général Jean de Médicis, Cardan, etc., etc. 

Mais voici les vers dont chaque syllabe a été 
l'objet d'une discussion fatale : 

La jeune vierge est semblable à la rose, 
Au beau jardin, sur l'épine naïve ; 
Tandis que sûre et seulette repose. 
Sans que troupeau ni berger y arrive : 
L'air doux l'échauffé et l'aurore l'arrose ; 
La terre, l'eau par sa faveur l'avive ; 
Mais jeunes gens et dames amoureuses 
De la cueillir ont les mains envieuses. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 287 

La terre cl l'air, qui la souloient nourrir, 
La quittent lors et la laissent flétrir. 

Ut flos in septis secretus nascilur hortis 
Ignotus pecori, nullo conlusus aratro, 
Quem mulcent aurx, firmat sol, educat iniber ; 
Multi illum pueri, multas cupiere puellae ; 
Idem cum tenui carptus déflorait ungui, 
Nulli illum pueri, nullse cupiere puellse : 
Sic virgo, durn intacta rnanel, duin cara suis : sed 
Cum caslum amisit polluto cor pore florem, 
Nec pueris jucunda manet, nec cara puellis. 

La i^erginella è simile alla rosa, 
Che in bel giardin su la nalii^'a spina 
Mentre sola e sicura si riposa. 
Ne gregge ne pastor se le awicrina ; 
L'aura soave e l'alba rugiadosa, 
L'acqua e la terra al suo favor s'inchina, 
Giovani vaghi e donne innamorate 
Amano averne e seni e tempie ornnte. 

Ma non si tosto dal materno stelo 
Rimossa viene e dal suo ceppo verde, 
Chè quanto avea dagli uomini e dal cielo, 
Favor, grazia, hellezza, tutto perde : 
La vergine, che il fior, di che piii zelo 
Che délia vita e de' begli occhi aver de, 
Lascia altrui corre, il pregio, che avea innanti. 
Perde nel cor di tutti gli altri amanti. 



Excepté les quatre derniers vers, un peu prolixes 
parce qu'il fallait remplir l'octave, j'aime mieux 
l'Arioste que Catulle. 



288 STENDHAL 

15 jarn^ier. — Je viens de lire les pages précé- 
dentes à M. le comte Radiclii. « Quoi ! vous écrivez ! 
m'a-t-il dit ; prenez garde d'être arrêté. — Vous 
n'avez que trop raison ; nos gens de lettres ne cher- 
chent pas l'idée, mais l'expression. Toutefois je 
leur vois deux supériorités sur les vôtres : ils ne se 
vendent pas aux gouvernants ; et quand ils publient 
un ouvrage, ils ne font pas eux-mêmes dix articles 
sur leur livre. Excepté deux ou trois espions qui 
dans certains pays ont le privilège de la gazette, 
ce qui leur vaut trente mille francs par an, aucun 
journaliste n'admettrait de ces articles impudents. 
Nous n'avons pas en littérature de provinciaux 
à tromper ; nos Etats sont si petits que nous nous 
connaissons tous. A l'exception de quelques rené- 
gats, tous nos gens de lettres travaillent en cons- 
cience ; mais tout ce qui a quelque génie se garde 
d'imprimer, par crainte de l'exil ou de la prison, 
ou par dégoût pour la censure. Rien n'est plus 
simple, il est vrai, que d'imprimer à Bruxelles sous 
un faux nom, mais cette idée moderne ne nous est 
jias encore arrivée. 

— C'est ainsi qu'un peuple de plus de dix-huit 
millions, et le plus ingénieux de l'Europe, reste 
muet. Quel est, depuis 1814, le livre italien traduit 
€n français ? » 

M. le comte Perticari * de Pesaro est dans ce mo- 
ment à la tête de la littérature italienne, ce qui n'est 
pas beaucoup dire assurément. Or, voici ce qu'il 



ROME, NAPLES ET FLOnENCE 



289 



écrit à propos de la patrie du célèbre Rossini, qui 
est né à Pesaro d'un père natif de Lugo : ce sont 
deux petites villes voisines de Bologne : 

« Buono sia ai colti Pesaresi che, ancora con pub- 
« blico monumento dedicato, donarono délia loro 
« cittadinanza l'Orfeo de' giorni nostri ; nato, egli 
« è vero, nel 1792 a Pesaro di madré Pesarese, ma 
« generato di padre Lughese, che venne agli stipendi 
« di quel comune in qualità di tuhatore, dilungan- 
« dosi dal luogo nativo, dov'ebbe ed ha tuttavia 
« il suo tetto avito. Ne per ciô sia diminuita a Lugo 
« la gloria di essere patria di Gioacchino Rossini. 
« Imperocchè sebbene gli scrittorl di fdologia e di 
« storia abbiano lasciato incerto, se la patria si 
« nomini dal luogo dove si nasce, o da quello onde 
« si è oriondi, o finalmente da quello délia stirpe 
« istessa délia madré (corne si raccoglie daun luogo di 
« Livio, lih. XXIV, c. vi, e da un altro di Yirgilio, 
« Mn., VIII, V. 510-511), niente di meno per giusta 
« ragione di etimologia, et per antico dettato di 
« legge è manifesto che patria si dice a pâtre (1. I, 
« C. ubi pet. tut.-l. nullus C. de decurionihus). E non 
« è patria ogni terra natale, ma quella sola nella 
« quale è nato il padre naturale ; quella onde si è 
« oriondi. Quindi Cicérone [de Leg., xi, 2, ap. Cuj'ac, 
« t. IV, p. 790 E) : germana patria est ea ex qua pater 
« naturalis naturalem originem suam duxit. Il che è 
« conferaiato dalla legge 3, Cod. de munie, et orig., 
« e dal voto del gravissimo Cujaccio, che conchiude 

Rome, Naples et Flore?<ce, I 19 



290 STENDHAL 

« (î. c.) : Itaqiie natus Lutetise, si pater sit oriundus 
« a Roma, non Lutetiam, sed Romani habet patriam ; 
« Romaiius nuncupatur, nisi et ipse pater Lutetise 
« natus sit. E cosi fermamente esser debbe : altri- 
« menti chi nasce in mare non avrebbe patria, e il 
« diritto pubblico sarebbe assai poco determinato 
« nella parte dei pesi civili comuni *. » [Opère del 
Conte Giulio Perticari, t. III, p. 181.) 

Croiriez-vous que Florence a reproché à M. le 
comte Perticari d'être trop clair et trop français ? 

Je conclus de cette prose ridicule et des sensations 
vives et neuves que je trouve en ce pays, qu'il faut 
lire la littérature anglaise : le Corsaire, Childe Harold, 
M. Moore, M. Crabbe, et voyager en Italie. Je suis 
fâché de ne pas avoir sous la main le Panégyrique 
de Napoléon, par M. Pietro Giordani, autre homme 
très célèbre, surtout à Plaisance. Pour n'être pas 
toujours cru sur parole, j'en citerais volontiers 
quelques pages. Cela est aussi vide d'aperçus nou- 
veaux et aussi fort de logique que les proses du 
comte Perticari. Ce sont peut-être ces qualités qui 
placent ces deux écrivains à la tête des littérateurs 
vivants. Probablement aussi une foule de tournures 
du xiv^ siècle sont habilement adaptées à leurs 
pensées, et ils écrivent en centons. Pour parler 
comme ces messieurs, je dirai que leurs proses me 
semblent des océans de paroles et des déserts d'idées. 
Ce n'est pas ainsi qu'écrivaient Benvenuto Cellini 
et Neri Capponi. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 291 

Je me hâte d'ajouter que l'opinion publique place 
M. le comte Perticari et M. Pietro Giordani au 
nombre des citoyens les plus estimables de ce pays ; 
c'est uniquement leur gloire que j'attaque ; il me 
semble que c'est un droit qu'on achète chez le li- 
braire. 

Michel-Ange de Caravage était probablement 
un assassin ; je préfère cependant ses tableaux si 
pleins de force aux croûtes de M. Greuze, si esti- 
mable. Que m'importent les qualités morales d'un 
homme qui, par ses vers, sa musique, ses couleurs 
ou sa prose, prétend m'amuser ? Les écrivains dont 
on se moque crient toujours qu'on attaque leur 
honneur ; eh ! messieurs, que me fait votre hon- 
neur ? tâchez de m'amuser ou de m'instruire. Je 
profite de l'occasion pour déclarer solennellement 
que je tiens pour excellents citoyens et même pour 
gens fort aimables tous les artistes médiocres dont je 
prends la liberté de rire. 

Les Italiens lisent rarement, mais avec une bonne 
foi et une attention singulières. Ils se ferment à clef 
pour ouvrir un pamphlet ; toutes les facultés, toute 
l'attention du lecteur sont au service de l'écrivain. 
Ils ne conçoivent pas notre passion pour Voltaire 
et La Bruyère ; dans les livres, ils n'entendent rien 
à demi-mot : c'est qu'ils n'ont jamais eu de cour où 
la conversation fût la grande affaire. Ils n'ont ja- 
mais joué avec les petits tyrans qui, depuis la chute 
des républiques du moyen âge, cherchent à les 



292 STENDHAL 

avilir. Entre leurs princes et eux, on ne s'est jamais 
départi de la méfiance la plus sombre d'un côté, 
et de l'exécration de l'autre ; témoin le nombre des 
conspirations et des assassinats. L'Italie a eu cin- 
quante petits princes dont même les noms sont 
inconnus en France ^ ; celui des Yisconti est venu 
jusqu'à nous ; eh bien, voici le résumé de la vie des 
princes de cette famille : Matteo I^^, celui qui se 
fit souverain, mourut du chacrrin que lui causèrent 
les excommunications du pape ; Galéas I^^, son 
fils, périt par suite des mauvais traitements souf- 
ferts en prison ; ce fut le poison qui termina les 
jours de Stefano ; Marco fut jeté par la fenêtre ; 
Luchino empoisonné par sa femme ; Matteo II périt 
assassiné par ses frères ; Bernabô finit par le poison 
dans sa prison à Trezzo ; et Jean-Marie fut percé 
de coups comme il se rendait à l'église. Vrilù les 
morts arrivées dans une seule famille de princes, 
et cela en moins de cent ans ! Quant aux cruautés 
exécrables par lesquelles ils se vengeaient de leurs 
soupçons, elles ne sont que trop connues ; on se 
souvient encore, dans le pays où il régna, des chiens 
employés par Jean-Marie pour déchirer les Mila- 
nais ses sujets, qui, enfin, se délivrèrent de ce monstre 
en 1412. Je demande pardon au lecteur d'avoir eu 
recours à des citations aussi tristes pour prouver 



1. Le lecteur connaît-il les Benzoni de Crema, les Mala- 
lesta de Ravenne ? (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 203 

une théorie littéraire ; mais, en France, nous 
sommes un peu sujets, (le])uis vingt ans, à ne croire 
au courage que sous la moustache, et à l'instruc- 
tion qu'avec la pédanterie. Il y a tout avantage 
à être pédant, et rien n'est plus facile. 

Au lieu de la profonde méfiance qui, de tout temps, 
en Italie, sépara le prince et les sujets, depuis qu'il 
y a des bourgeois de Paris, nous les voyons aimer 
le roi ; anciennement, et à commencer par Louis 
le Gros, le roi les protégea contre les nobles. Dans 
les temps plus voisins du notre, les bourgeois 
aimaient le roi, quel qu'il fût, pour singer les grands 
seigneurs qui disaient qu'ils l'adoraient, afin de 
pouvoir plus aisément faire leur métier : demander, 
prendre et recevoir. Rien de pareil en Italie à au- 
cune époque, et M. Foscolo a trouvé un écho dans 
tous les cœurs quand il a dit, dans gli Sepolcri *, en 
parlant de Machiavel : 

Te beata, gridai 

quando il moniimenio 

Vidi ove posa il corpo di quel grande 
Che temprando lo scettro a' regnatori 
Gli allôr ne sjronda, od aile genti svela 
Di che lagrinie groiidi, e di chc sangue ^. 

1. Heureuse Florence ! m'écriai-jc quand je vis le monu- 
ment de ce puissant génie, qui, retrempant le sceptre des 
rois, en arrache un vain laurier, le met à nu, et montre aux 
peuples elTrayés quelles larmes il fait couler et quels torrents 
de sang (a). 

(a) Machiavel repose k Santa Croce, à côté de Michel-Ange, d'AlfierL 
et de Galilée (1826). 

Rome, Naples et Florence, I 19. 



294 STENDHAL 

Pour les Italiens de nos jours, la prose ne saurait 
employer trop de mots afin d'être claire ; c'est ce 
qui fait qu'il est si difficile, par un jour chaud, de lire 
un de leurs bons auteurs. En revanche, ils ne com- 
prennent pas à la lettre les charmantes petites 
allusions de Voltaire, de Montesquieu, de Courier, 
et ce qu'on pourrait appeler les sou s- entendus mo- 
narchiques. Les Français doivent à leur galanterie, 
maintenant si passée de mode, l'habitude de ce 
style léger. Ici, l'amour est une chose fort sérieuse, 
et une Italienne se fâche ou ne daigne pas vous ré- 
pondre si vous lui parlez d'amour avec légèreté. 
Si vous avez le projet de lui adresser quekpies mots 
tendres à la première occasion favorable de la 
soirée, gardez-vous de hasarder des plaisanteries, 
ou même de rire de celles qu'on fait : regardez-la 
d'un air sombre. 

Pour un lecteur italien, le piquant n'est que de 
l'inintelligible. Ils ne pardonnent l'ellipse que dans 
la passion violente ; ils sentent le Corsaire et Pari- 
sina comme un Anglais, et, à l'heure qu'il est. n'ont 
pas encore compris les Lettres persanes. Malgré 
tant de prolixité, leur prose actuelle n'est rien 
moins que lucide. Que d'injures cette phrase va me 
valoir : je serai hue, stivale et somaro * ! 

16 jaîiçier. — C'est avec le plus grand sérieux que 
l'on traite la galanterie en ce pays, à peu près 
comme on parle à Paris d'affaires de bourse. Par 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 295 

exemple, madame Gherardi, la plus jolie femme 
peut-être qu'ait jamais produite Brescia, le pays 
des beaux yeux, me disait ce soir : « Il y a quatre 
amours dilTércnts : 

« 1° L'amour physique, celui des bêtes, des sau- 
vages, et des Européens abrutis ; 

« 2^ L'amour-passion, celui d'Héloïse pour Abai- 
lard, de Julie d'Etange pour Saint-Preux ; 

« 3° L'amour-goût, qui pendant le xyiii*^ siècle 
a amusé les Français, et que INIarivaux, Crébillon, 
Duclos, madame d'Epinay, ont esquissé avec tant 
de grâce ; 

« 4^ L'amour de vanité, celui qui faisait dire à 
votre duchesse de Chaulnes, au moment d'épouser 
M. de Giac : Une duchesse na jamais que trente ans 
pour un bourgeois *. » 

L'acte de folie par lequel on voit toutes les pev- 
fections dans l'objet qu'on aime, s'aj^pelle la cris- 
tallisation, dans la société de madame Gherardi. 

Cette femme charmante était ce soir d'humeur 
discutante. Mais l'amour est rare en France, la 
vanité l'y étouffe, ainsi que toutes les autres pas- 
sions un peu marquées : j'ennuierais en en parlant. 
On a raconté vingt anecdotes pour prouver des 
théories diverses ; j'abrège la suivante, que je ne 
rapporte que parce que l'héroïne était parente et 
amie de madame Gherardi. Les femmes sont des 
êtres bien plus puissants en Italie que partout ail- 
leurs ; mais aussi on les punit avec plus de sévérité 



296 STENDHAL 

et sans crainte du qu'en dira-t-on. On n'oserait 
jamais imprimer ce qu'on ose faire : de là l'absence 
des romans. 

M. le comte Valamara, blondin à figure très douce, 
jaloux par vanité du cardinal Z..., et ne sachant 
comment empêcher sa femme d'aller à ses soirées, 
répandit le bruit qu'il partait pour Paris, et la con- 
duisit en effet à un château malsain situé sur le Pô, 
près de Ponte-Lagoscuro. Là il vécut avec elle assez 
bien en apparence, mais sans jamais dire un seul 
mot à elle non plus qu'à deux vieux domestiques 
à figures sinistres, qu'il avait emmenés avec lui. 
Cette jeune femme, nerveuse, d'une sensibilité 
romanesque, bien loin de songer au cardinal Z..., 
avait une passion pour le notaire Gardinghi, qui 
l'aimait, mais jamais n'avait reçu d'elle le moindre 
encouragement ; elle le traitait même beaucoup 
plus mal qu'aucun autre. Gardinghi en était venu 
à la regarder, mais à n'oser jamais lui adresser la 
parole. Quelques mois après sa disparition, des 
bruits sinistres se répandirent à Bologne. Gardinghi 
se mit à la chercher ; il découvrit enfin le château 
près de Ponte-Lagoscuro ; mais malheureusement 
n'osa pas y pénétrer, de peur de fâcher une femme 
qui ne lui avait jamais dit qu'elle l'aimait que des 
yeux. Enfin, après quinze ou vingt jours que Gar- 
dinghi passa déguisé dans un misérable cabaret 
d'un village voisin, où quelquefois allait boire un 
•des valets à figure sinistre, il entendit cet homme 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



297 



dire : « // si<>nor conte fail ce (lu'il lui ])laît avec la 
pauvre contessina, è un slanorc (tout lui est permis, 
il est noble) ; mais nous, nous finirons par les ga- 
lères. » Gardinghi, effrayé, n'hésita plus ; le lende- 
main matin il entra de vive force et le pistolet à la 
main chez le comte Valaniara ; il ])rétciidit, pour 
la forme, être envoyé par le vice-légat. Il pénétra 
jusqu'au lit de la contessina, qui déjà était hors 
d'état de parler. Il fit a]>])eler deux paysannes, et ne 
quitta plus la femme qu'il aimait, et qui vécut en- 
core trois jours : elle n'avait pas vingt-tjuatre ans. 
Le comte était comme fou, et semblait demander 
grâce à Gardinghi, qu'il laissait maître du château. 
On prétend pourtant qu'il essaya de le tuer et lui 
tira un coup de fusil : c'est ce que le notaire a tou- 
jours nié. Le comte est, dit-on, en Amérique ; le 
notaire n'a plus paru dans aucune société, et a fait, 
depuis, cette fortune immense par laquelle son nom 
vous est connu. Il a toujours à son service les deux 
vieux serviteurs du comte, et ils disent qu'il leur 
parle quelquefois de la pauvre contessina. On s'ac- 
corde à penser qu'elle fut assassinée par le seul 
effet des mauvais procédés, sans poison ni poignard. 

17 janvier. — On m'a fait l'honneur de m'ad- 
mettre ce soir à un souper destiné à célébrer le 
retour de don Tommaso Bentivoglio, arrivé hier 
de Paris. On était tout oreilles pour l'entendre ; 
et peut-être m'a-t-on invité pour l'empêcher de 



298 STENDHAL 

broder. Voici Paris vu par un étranger, homme de 
plaisir, mais très fin. Malgré la malpropreté si stu- 
pide de ses rues ^ et les vexations de sa police ^ *, 
toute l'Europe ne rêve que Paris. Les dames 
accablaient don Tommaso de cent questions ; je 
ne puis noter que quelques réponses. « Le Parisien, 
dit don Tommaso, est bon par excellence, aimable, 
doux, prévenant, confiant envers l'étranger ; il ne 
fait jamais le mal pour le mal, et cherche même 
à être modéré quand il va chez son juge se plaindre 
de quelque tort. Comparé à l'habitant de BerHn, 
au Londoner, au Viennois, c'est un ange ; sa figure, 
quoique laide, fait plaisir à regarder. — Tout ce 
qui ne veut pas être vexé par l'évêque ou le sous- 
préfet vient à Paris. La réunion de plus de huit cent 
mille habitants sur un point met le gouvernement, 
non pas hors de volonté, mais hors d'état d'être 
méchant : il nen a pas le loisir. » Don Tommaso 
ayant prononcé le mot de bonne compagnie : « Mais, 
a dit madame Filicori, l'une des femmes les plus 
remarquables d'Italie, dites-nous donc ce que c'est 
exactement que cette fameuse bonne compagnie 
française ? — La bonne compagnie par excellence, 
répond don Tommaso, c'est celle qu'on rencontre 

1. Le gouvernement s'oppose à l'établissement de la 
société commanditaire pour prêter des fonds à toutes les 
industries ; l'une d'elles était l'entreprise de l'assainissement 
de Paris par l'enlèvement des boues. Les gouvernants ne 
veulent ni faire, ni laisser faire * ; le joli caractère ! (1826.) 

2. Renvoi de milady O.xford. (1826.) 



ROME, XAPT.ES ET FLORENCE 299 

dans un salon dont le maître a cent mille livres de 
rente et des aïeux qui sont allés aux croisades. 

« Il y a bien des banquiers millionnaires qui sont 
aussi une sorte de bonne compagnie, mais en géné- 
ral ils ne parlent que d'argent, et ne vous pardon- 
neraient pas de vivre avec six mille francs. La même 
classe, en Angleterre, veut surtout consommer, 
et s'estime plus ou moins d'après le montant de la 
carte de son dîner. Quand j'allais chez les gens à 
argent de France et d'Angleterre, qui ne savent pas 
trop ce que c'est que mon noîii (les Bentivoglio, 
seigneurs de Bologne au xv^ siècle), si je mettais 
à ma cravate mon diamant de cinq cents louis *, 
je me voyais sensiblement plus estimé. L'industrie 
porte les Français au travail ; ils trouvent du plaisir 
à travailler, ils sont heureux ; l'aristocratie les ren- 
drait, au contraire, horriblement à plaindre ; mais 
j'aime mieux vivre avec des gens qui parlent quel- 
quefois de croisade. Peut-être y a-t-il autant d'in- 
solence au fond que chez le banquier à millions, 
mais elle est ancienne dans la famille ; mais l'on 
n'a pas à se venger de la condition subalterne oii 
l'on a passé sa jeunesse ; et enfin, à insolence 
égale, je trouve de plus chez les aristocrates des 
manières élégantes, et même quelquefois de l'es- 
prit. Un homme qui porte un nom historique ne me 
rappellera sa haute naissance, bon an mal an, qu'une 
fois tous les deux mois ; un être qui a gagné un 
million de louis a l'air de me dire trois fois par 



300 



STENDHAL 



soirée : « Il faut que vous soyez bien ignare, vous qui 
avez déjà trente ans, pour n'avoir pas fait fortune ; 
à votre âge, j'avais déjà cent mille écus, et j'étais 
intéressé pour un huit dans la maison V.... Ah çà, 
vous autres, il vous arrive bien de prendre un fiacre 
une fois par mois, n'est-ce pas ? Ma foi, il faut de 
l'économie : il n'y a {jue ça pour parvenir. Quand 
vous aurez seulement cinquante ou cent mille 
livres de rente, ah ! c'est différent. Par exemple, moi, 
j'ai acheté hier un cheval sept mille francs, et j'ai 
pris une seconde loge aux Bouffes : on n'y voyait 
pas dans l'autre, on y était trop mal. A propos, je la 
laisserai à mes amis, ce sera autant d'épargné pour 
eux. \ enez-y, mon cher, vous me ferez honneur ; 
donnez-moi seulement votre carte, je pourrais 
vous oublier. » Et l'industriel tire de sa poche une 
poignée d'or qu'il regarde, x 

Cet homme-là fait vivre quinze cents ouvriers 
par ses trois manufactures, et Vutilité étant la seule 
base raisonnable de l'estime à accorder, il est cent 
fois plus estimable que le marquis son voisin. 
Celui-ci n'a aucune influence, heureusement ; car, 
s'il en avait, bientôt on se tirerait de? coups de fusil 
en France, et alors j'irais me ranger avec l'indus- 
triel. De plus, quand le marquis m'engage à dîner, je 
dîne assez mal, mais je trouve chez lui un ton 
aimable et doux, j'aime à y parler, et c'est sans 
peine qu'une fois })ar mois je cite Commines comme 
par hasard, et nomme un des aïeux du maître de la 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 301 

maison, capitaine de cent hommes d'armes, qui fut 
tué à iMontlhéry. Uancienneté est son idée fixe. 
(Ceci est de moi.) * 

«( La classe qui, depuis la Restauration, devrait 
être la plus gaie, reprend don Tommaso Bentivo- 
glio, je l'ai trouvée la jdus triste : un jeune homme 
noble lit les bons livres, admire l'Amérique, et tou- 
. tefois il est marquis. Voilà une triste position pour 
un homme de cœur : être toute sa vie marquis et 
libéral, et cependant jamais complètement ni libéral 
ni marquis. Le jeune privilégié se sent un fond de 
tristesse, quand il rencontre son camarade de collège 
^L Michel, qui a ouvert un magasin de draps, qui 
s'est marié, qui prospère, qui est franchement par- 
tisan de la liberté et, de plus, heureux. D'un autre 
côté, il est doux, lorsqu'un plébéien a plus d'esprit 
que vous, et par sa présence pâlit vos discours dans 
un salon, de l'accabler du poids de sa naissance et 
de faire entendre avec bon ton qu'il manque de bon 
ton. Mais voilà qu'un sot du parti rétrograde entre- 
prend quelque menée qui serait abominable si elle 
n'était absurde ; il est dur pour un cœur bien placé 
de ne pouvoir citer les bonnes raisons qui prouvent 
l'absurdité de cet homme, d'être même quelquefois 
forcé de le louer, et enfin de voir ce fat, pour son 
projet absurde, l'emporter sur vous dans l'estime 
de tout un salon. Vous n'auriez cependant qu'un 
mot à dire ; mais ce mot est impossible et changerait 
votre position *. » 



302 STENDHAL 

Don Tommaso entremêle tout cela d'anecdotes si 
anciennes et si connues, que j'ai honte de les rap- 
peler. Par exemple, lorsque M. Roland fut nommé 
ministre de l'intérieur, un courtisan, le voyant arri- 
ver à Versailles, s'écria : Grand Dieu ! il na pas de 
boucles à ses souliers ! — Ah ! monsieur, tout est 
perdu ! répliqua Dumouriez. — « Eh bien ! voilà, 
continue don Tommaso, une méthode à laquelle 
la bonne compagnie tient encore ; voilà comment 
elle a jugé tous les hommes extraordinaires qui ont 
paru depuis quarante ans. 

« Le général Murât, étant vaguemestre de Royal- 
Cravate en 1790 *, eut je ne sais quel procédé peu 
délicat envers le noble marquis qui commandait le 
régiment : c'est ce que la bonne compagnie ne lui a 
pas encore pardonné. La moindre des actions hé- 
roïques de cet homme singulier eût suffi pour placer 
bien haut dans l'opinion un prince bien né. Par 
exemple, une frégate anglaise vient canonner 
Naples ; Murât va se placer en grande tenue de 
comédien sur un vaisseau rasé à demi-portée de la 
frégate anglaise. La poudre napolitaine se trouva 
si mauvaise, que l'on voyait tomber à la mer tous 
les boulets, avant d'arriver à la frégate, tandis que 
les boulets anglais venaient briser des croisées dans 
Pizzo-Falcone, à deux cents toises derrière le vais- 
seau du roi. Cette action et cent autres *, chez un 
homme peu délicat, n'est qu'un péché splendidcy 
comme disent les théologiens *. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 303 

« Excellent juge des circonstances piquantes 
d'une intrigue et des petites choses en général, dès 
que le sujet dont on s'occupe prend les proportions 
héroïques, la société de Paris n'y est plus. L'instru- 
ment de ses jugements ne peut s'appliquer à ce qui 
est grand : on dirait d'un compas qui ne peut pas 
s'ouvrir passé un certain angle. » 

Je ne dirai rien de l'extrême laideur que don Tom- 
maso reproche aux figures de Paris ; j'ai vu les plus 
belles têtes d'Italie passer pour fort laides parmi 
nous. Cette déplaisance, qui tient à l'instinct, ne 
peut manquer d'être réciproque. 

« Mais, dit M. Tambroni, les Français se réveille- 
ront-ils de leur position actuelle par un accès de 
gaieté, comme lors de la Régence, après l'hypocrisie 
de la vieillesse de Louis XIV ? Ou le penchant pour 
le gouvernement économique des Etats-Unis d'Amé- 
rique les jettera-t-il dans cette disposition triste 
et mystique que l'on remarque à Philadelphie ? 
— Je suis pour la gaieté, dit don Tommaso : un 
pays qui a des frontières vulnérables de Dunkerque 
à Antibes peut-il avoir plus de liberté que ses voi- 
sins ? Si, par malheur pour nous, la haine pour le 
jésuitisme et les refus de sacrements faisaient tour- 
ner la France au protestantisme, on serait aussi gai 
à Paris qu'à Genève ^. » 

1. L'amour du beau et l'amour mettent à jamais l'Italie 
à l'abri de la tristesse puritaine ou méthodiste. Probable- 
ment en ce pays l'existence des arts tient au papisme. (1826.) 



304 



STENDHAL 



Au moment où la conversation allait tomber 
dans la politique, Crescentini est entré. Il raconte 
deux ou trois anecdotes qui prendraient trente 
pages. « Quand il fait beau à minuit, au sortir de 
l'opéra, dit ce grand musicien, tout le monde chante 
à demi-voix en se retirant : le vulgaire chante les 
airs qu'il sait, l'homme qui a un cœur pour la mu- 
sique les airs qu'il fait. Ses petites cantilènes ne 
sont qu'indiquées, mais elles sont d'accord avec la 
nuance actuelle de ses sentiments. Il y a plus de 
vingt ans que je donnai ce moyen d'espionnage à la 
Lambertini, alors si jalouse de l'aimable marquis 
Pepoli, celui qui mettait ses chevaux au galop sur 
le bord de la Brenta, et du haut de son char antique 
(biga) se jetait dans la Brenta par un salto rihaltalo 
(saut en arrière, la tête la première). » 

Puisque je vous ai parlé d'un Bentivoglio, je ne 
puis m'empêcher d'écrire quelques-unes des idées 
que me rappelle la présence de don Tommaso ; je 
m'étais cependant bien promis de fuir les genres des- 
criptif et historique. 

A la firj du xiv^ siècle, on trouve les Bentivoglio 
en possession des premières magistratures de Bo- 
logne ; mais comme Vutile avait tous ses droits dans 
les républiques italiennes, les Bentivoglio étaient 
attachés à la corporation des bouchers. Dès 1390, 
l'esprit républicain s'affaiblissait rapidement, et 
bientôt après, en 1401, Bentivoglio, chef du parti 
de V Echiquier (les libéraux de ce temps-là), se fit 



ROME, 

NAPLES ET FLORENCE, 

EN 1817, 



ou 



ESQUISSES SUR L'ÉTAT ACTUEL 

DE LA SOCIÉTÉ, DES MŒURS, DES ARTS, 

DE LA LITTÉRATURE, etc. 

DE CES VILLES CÉLÈBRES. 



PARIS : 

CHEZ DELAUNAY, LIBRAIRE, AU PALAIS ROYAL. 

LONDRES: 
CHEZ COLBURN, LIBRAIRE. 

1817. 

Titre de l'édition française de Londres. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 305 

proclamer seigneur de Bolof];ne. Attaqué par le 
fameux Jean Galcas Visconti, seigneur de Milan, 
(]\i\ marchait rajndement à la concfucte de toute 
l'Italie, son armée fut défaite à Casalecchio, et le 
lendemain de la bataille, Jean Bentivoglio fut tué 
par le peuple révolté (1402). Dès cette époque le 
Saint-Siège avait contre l'indépendance de Bologne 
des projets que sa persévérance ne devait voir 
réussir que cent six ans plus tard. Après la mort de 
Jean, Antoine, son fds, passa de longues années 
dans l'exil ; il obtint enfin, en 1435, de rentrer dans 
sa patrie : mais le 23 décembre de la même année, 
le pape Eugène IV, jaloux de la faveur populaire 
qui s'attachait à son nom, le fit arrêter comme il 
sortait du palais, et sur-le-champ il eut la tête 
tranchée, même sans jugement. Thomas Zambec- 
cari, après Bentivoglio l'homme le plus considéré 
de Bologne, fut au même instant saisi et pendu aux 
fenêtres du palais. En 1438, les généraux du duc de 
Milan s'emparèrent de Bologne et mirent à la tête 
du gouvernement Annibal, fils d'Antoine, lequel 
épousa une fille naturelle du duc ; mais bientôt 
en butte aux soupçons de son beau-père, le Tibère 
du moyen âge, Annibal fut arrêté (1442). Il se 
sauva de prison l'année suivante, et rentra dans 
Bologne. Le peuple prit les armes, chassa les troupes 
du duc de Milan, et, sans titre ni magistrature spé- 
ciale, Annibal demeura à la tête du gouvernement. 
Après quinze ou vingt essais de constitution, les 

Rome, Naples et Flobence, I 20 



306 STENDHAL 

habitants de Bologne ne pouvant trouver une forme 
de gouvernement favorable à tous les intérêts^ | 
étaient las de cet état précaire que, faute d'un nom 
particulier, nous désignons par le mot de répu- 
blique. Cet état çariahle a formé le caractère italien 
tel que nous le voyons. Les trois cents ans de des- 
potisme espagnol qui l'ont abaissé ne doivent pas 
nous empêcher de reconnaître qu'aucun peuple n'a 
autant de sang républicain dans les veines. Il n'y a 
pas un demi-siècle que la véritable république a 
reparu dans le monde, guidée par Washington et 
Franklin ; mais les lois n'entrent dans les mœurs 
qu'après cent cinquante ans. Ce qu'il y a de remar- 
quable, c'est que les Italiens manquent tout à fait 
de cette patience et de cet esprit de stabilité qu'on 
trouve au revers de leurs Alpes, et par les- 
quels les Suisses ont conservé une apparence de 
république. Le 24 juin 1445, comme Annibal Ben- 
tivoglio sortait de l'église de Saint- Jean-Baptiste,. 
Baldassare Canedoli le perça d'un coup d'épée, et 
se mit à courir Bologne en criant : Vwa il popolo f 
(Vive le peuple !) Le peuple se souleva en effet, mais 
contre l'assassin ; il massacra ses complices et 
détruisit leurs maisons \ La mort d' Annibal n'était 
point demandée par l'opinion, et ce n'était pas un 
tyran. 

1, Cronic. di Bolog. Simonctta, Neri Capponi. Singulier 
trait de scélératesse du général Ciarpelone pour gagner quatre 
cents florins. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 307 

Il ne laissait qu'un enfant de six ans, incapable 
de gouverner. Le comte Poppi, qui se trouvait à 
Bologne, indiqua au peuple un fils naturel qu'Her- 
cule Bentivoglio avait eu de la femme de Agnolo 
da Cascese, négociant de Florence. Santi, célèbre 
depuis sous le nom de Santi Bentivoglio, ne se dou- 
tait de rien, et, après la mort de celui qu'il avait cru 
son père, continuait à Florence la profession de mar- 
chand de laine, exercée par celui-ci. Il avait vingt- 
deux ans lorsque Côme de Médicis, à qui la sei- 
gneurie de Bologne avait écrit, le fit appeler, et 
commença par ces mots un des dialogues les plus 
singuliers dont l'histoire ait gardé le souvenir : 
« Vous avez à considérer, ô jeune homme ! ce qui 
doit l'emporter dans l'esprit d'un homme sage, 
des jouissances de la vie privée ou de celles que peut 
offrir le gouvernement d'un Etat... « Apprenant et 
ce qu'il était et la grandeur imprévue à laquelle on 
l'appelait, Santi hésita ; mais les conseils de Neri 
Capponi, alors le premier homme d'Etat de Flo- 
rence, le décidèrent à accepter. Voilà une des situa- 
tions des Mille et une Nuits réalisée. 

Santi, reçu avec enthousiasme par les Bolonais, 
se trouva digne de sa place, et pendant seize ans 
gouverna avec vigueur et désintéressement. A sa 
mort, en 1462, Jean II, fils d'Annibal, se mit à la 
tête de la république. Ainsi que Laurent de Médicis, 
à Florence, Jean II appela à son aide toutes les 
séductions et monarchisa ses concitovens. Ses 



308 STENDHAL 

douces manières ne séduisirent pourtant pas les 
Malvezzi, nobles fort considérés, qui conspirèrent 
contre lui, mais furent trahis (1488). Jean II fit 
périr vingt Malvezzi par la main du bourreau. Tout 
ce qui portait le nom de Malvezzi, quoique n'ayant 
point trempé dans la conjuration, fut exilé, et Jean 
s'empara de leurs biens. Ce prince, trouvant les 
Bolonais sensibles au beau, orna leur ville d'édi- 
fices somptueux. Les peintres, les sculpteurs, les 
poètes, les savants qui alors honoraient l'Italie, 
furent appelés à Bologne et magnifiquement payés. 
Jean II enrichit sa patrie de^ plus nobles collections 
de statues, de tableaux, de manuscrits, de livres. 
Il avait à ses gages un grand nombre d'assassins, 
par lesquels il faisait tuer (scannare), dans toute 
l'étendue de l'Italie, non seulement ceux qui 
l'avaient offensé, mais leurs fils et leurs frères qui 
auraient pu songer à les venger. Il y avait déjà 
quarante-quatre ans que ce prince était occupé à 
changer en sujets dévoués les citoyens d'une 
république, quand le fougueux Jules II, l'un des 
plus grands généraux que le hasard ait jetés dans 
la chaire de Saint-Pierre, vint assiéger Bologne 
(1506). Jean II quitta un peuple qui ne l'aimait 
point, emportant ses trésors, et alla mourir en terre 
étrangère. 

Le 21 mai 1511, les Français rétablirent dans la 
souveraineté de Bologne Annibal et Hermès, fils 
de Jean ; mais à peine purent-ils régner une année. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE v300 

et ils furent chassés définitivement (juand Bologne 
se rendit au pape. Depuis, plusieurs Bentivoglio 
se sont distingués par la réunion du courage mili- 
taire et d'un grand talent pour la poésie ; par 
exemple, Hippolyte Bentivoglio, mort en 1585. 
Le Nord oiïre rarement cette réimion d'une science 
profonde et du mépris pour la vie. Hippolyte com- 
posait des drames (jui avaient le plus grand succès, 
il était architecte et musicien, il savait le grec et 
toutes les langues vivantes. 

Les efforts inutile" pour inventer un bon gouverne- 
ment agitèrent l'Italie pendant les xiii^, xiv^ et 
xv^ siècles. Plus heureux que nos pères, nous savons 
que tout gouvernement qui se compose de deux 
chambres et d'un président ou roi, est passable ; 
mais il ne faut pas s'y tromper, ce gouvernement 
éminemment raisonnable est probablement aussi 
éminemment défavorable à l'esprit et à l'originalité, 
et jamais aucune histoire n'égalera l'intérêt de celle 
du moyen âge. De là la dispute éternelle qui va com- 
mencer entre les poètes et les philosophes. 

Si un homme de génie eût publié en 1455, après 
neuf années du gouvernement de Santi, un livre en 
trois volumes in-4"', expliquant bien ces quatre 
commandements : 

1° Que les trente plus riches habitants de Bologne 
forment, leur vie durant, un conseil délibérant ; 

2° Que cinquante citoyens soient élus tous les 
trois ans, et forment une autre Chambre ; 

Rome, Naples et Florence, I 20. 



310 



STENDHAL 



3° Que ces deux corps élisent un podestat tous 
les dix ans, et que Santi Bentivoglio soit le premier 
podestat ; 

4*^ Que les lois soient faites par ces trois pouvoirs, 
et que le podestat nomme à toutes les places, sauf 
l'approbation des trente, 

Bologne eût connu ce qu'il fallait désirer. Il eût 
fallu trente années de révolution ; et quand enfin les 
lois de la nature auraient fait disparaître les ci- 
toyens ayant trente ans le jour de la publication de 
l'ouvrage in-4°, Bologne fût arrivée au bonheur. 
Cette tranquillité n'eût probablement pas beaucoup 
diminué sa gloire ; peut-être n'en aurait-elle pas 
moins produit le Dominiquin, les Carrache et le 
Guide, les seuls grands hommes qui l'aient illustrée 
depuis 1455. 

J'ai suivi un instant ce roman, parce qu'il s'ap- 
plique à Florence et à toutes les républiques d'Italie. 
Mais les temps n'étaient pas arrivés. Tous les vingt 
ans, à Florence, on donnait balia à trente citoyens, 
c'est-à-dire pouvoir d'inventer une nouvelle consti- 
tution, et de la mettre en activité. Bientôt arri- 
vaient les exils et les cruautés. Quand un peuple voit 
nettement la forme de gouvernement qu'il désire, il 
n'est jîas cruel ^. 

Nous voyons ce que les papes sont encore aujour- 



1. Nous ne repasserons plus par les cruautés de 1793. 
(1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 311 

d'iuii, je n'ai pas besoin de rappeler l'immense jjou- 
voir dont ils jouissaient au xiv^ siècle. Eh Lien, 
Innocent VI ayant envoyé deux nonces (1361) 
à ce Bernabô Visconti, seigneur de Milan, dont nous 
avons parlé si souvent, ils rencontrèrent ce prince 
à une lieue de sa capitale, sur le pont d'une petite 
rivière nommée le Lambro. Bernabô voulut con- 
naître sur-le-champ le contenu des bulles ; ayant 
trouvé le style peu convenable, il dit aux nonces : 
Scegliete, o mangiare o hère (Choisissez, il faut ici 
manger ou boire). Ces paroles laconiques ne furent 
que trop comprises des deux ambassadeurs : on 
leur donnait le choix, ou de manger les bulles, par- 
chemin, cordonnet de soie, cire et plombs, ou d'être 
jetés dans le Lambro. Ils choisirent de manger les 
bulles, ce qui fut exécuté sans désemparer, sur ce 
petit pont pointu au milieu, qui existe encore. 
Guillaume, l'un des deux nonces, quelques mois 
plus tard, fut créé pape sous le nom d'Urbain V ^. 
Sous un gouvernement raisonnable, on fait des 
pamphlets contre le pape et non des actions plai- 
santes. Je ne parle pas des traits de bravoure ou de 
prudence cruelle, ils sont trop fréquents. Florence 
avait entrepris une guerre maritime contre les 
Pisans (1405) et bloquait l'embouchure de l'Arno. 
Un jour les galères florentines donnèrent la chasse 



1. Annal. MedioL, p. 799 ; Verri, I, p. 381 ; Gattari, Storia 
Padovana. (1826.) 



312 STENDHAL 

à un navire pîsan chargé de grains, qui se retira 
sous la tour de Vada, dont les bombardes le pro- 
tégeaient. Un citoyen de Florence, Pierre Marenghi, 
se jette à la nage, tenant d'une main élevée au-dessus 
des vagues une fusée incendiaire allumée, et, sous 
une grêle de projectiles de tous les genres, réussit 
à mettre le feu au navire pisan. Pierre Marenghi 
eut le bonheur de regagner son vaisseau. 

Le fameux général Jean Auguto, Anglais de nais- 
sance, celui qui fut enterré avec tant de pompe dans 
Sanla Maria del Fiore, la cathédrale de Florence, 
et sur le tombeau duquel on voit un des premiers 
grands ouvrages de la peinture (son portrait à che- 
val, de grandeur colossale, par Paolo Uccello), 
faisait saccager par ses soldats la ville de Faenza 
(1371) ; deux de ses officiers ayant pénétré dans un 
couvent de religieuses, y trouvèrent une jeune pen- 
sionnaire de la plus rare beauté ; ils se la disputaient 
les armes à la main. L' Auguto survint, et craignant 
de perdre un de ses braves, donna un coup de dague 
dans la poitrine de la charmante jeune fille, qui 
tomba morte. (Magnifique sujet de tableau : la 
jeune fille mourante, l'Auguto qui la tue, les deux 
combattants ; l'un ne la voit pas tomber, et vibre 
son épée avec fureur ; l'autre qui, par sa position^ 
voit l'action de son général, est saisi d'horreur ; 
dans le lointain on aperçoit des religieuses poursui- 
vies par des soldats.) Dans une autre campagne, 
deux moines mendiants vinrent en députation 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 313 

auprès d'Auguto, et le saluèrent par ces mots : 
« Dieu vous donne la paix ! » A quoi l'Anglais» répli- 
qua froidement : « Dieu vous enlève les charités 
qu'on vous fait ! » Les moines effrayés lui demandant 
ce qu'il entendait par ces mots. « Ce qu'ils veulent 
dire : je vis par la guerre, la paix que vous me sou- 
haitez est pour moi la famine *. » 

18 jam'ier. - — ■ « Quoi ! me dit un Bolonais plein 
de colère, parce qu'il y a eu en France un Mirabeau 
et un Danton, Mexico sera libre, et Bologne devra 
oublier ce qu'elle fut en 1500, et revenir à ce qu'elle 
était en 1790 ! no^ per Dio ! Que le pape nous ac- 
corde au moins une demi-liberté de la presse, et que 
le collège des cardinaux soit ce qu'il était dans le 
principe, son conseil nécessaire, o, per Dio! nascerà 
qualche disordine. » — « Sans doute ; vous aurez 
trente mille Russes en Italie. Ce n'est pas le pape 
qu'il vous faut vaincre, c'est la Russie. » — « Mau- 
dit parvenu ! » 

J'ai oublié de dire que Bologne a perdu son ambas- 
sadeur à Rome. On le lui avait accordé en 1512 ; 
on ne le lui a pas rendu en 1814. Ainsi, depuis qu'on 
y désire davantage la liberté, on lui a ôté cette 
vaine apparence qui pouvait lui faire prendre le 
change : puissamment raisonné. Les gouvernants 
veulent qu'il y ait cascade et non pas pente douce. 
M. degli Antonj, l'un des principaux citoyens de 
Bologne, fait un mémoire au pape à ce sujet. Le 



314 STENDHAL 

cardinal Consalvi, véritable grand seigneur du 
XVII® siècle, comprend les aventures galantes, les 
intrigues d'une cour, ce qui fait l'excellence d'un 
bon opéra huffa, et le mémoire de M. degli Antonj, 
dont tout Bologne raffole, lui semblera une pape- 
rasse ennuyeuse. Rappelez-vous l'archevêque de 
Lisbonne de Pinto ; voilà les ministres actuels. 

Mais si le cardinal Consalvi était ce qu'il doit être, 
je me garderais de me faire présenter à Son Emi- 
nence ; il serait aussi ennuyeux qu'un président des 
Etats-Unis. 

De Turin à Venise, de Bassano à Ancône, les vic- 
toires de Bonaparte, qui allégeaient les fers des 
plébéiens, firent peur aux nobles ; aussitôt (1796) 
cessation du luxe, ordre dans les affaires, économie, 
payement des dettes, séjour à la campagne. De 1796 
à 1814, les fortunes de la noblesse ont doublé. Les 
nobles, se voyant attaqués, n'ont plus lutté entre 
eux de luxe et de magnificence, mais bien de pru- 
dence et d'économie. Dépenser follement est de- 
venu le ridicule d'un homme du peuple enrichi. 
Dans quelques pays, le Piémont, par exemple, 
les nobles furent avertis officiellement par une con- 
tribution de guerre que les Français, en arrivant, 
les obligèrent de payer. Vivant dans leurs terres, 
loin des amusements des villes, ils se sont faits 
agriculteurs pour échapper à l'ennui. Parmi leurs 
enfants, ceux qui avaient vingt ans en 1796 ont été 
atteints par l'enthousiasme, ils ont pris du service 



ROME, NAPLES ET FLOnE.XCE 315 

avec les Français, et de l'expérience. Les enfants 
qui n'avaient que cinq ou six ans lors de la retraite 
forcée de leurs parents, ont eu pour précepteur le 
curé du voisinage, et n'ont pu. tout au plus acquérir 
quelques idées justes qu'en devenant gardes d'hon- 
neur ou auditeurs vers 1809. (C'est ainsi ([ue M. de 
Santa-Rosa était sous-préfet sur la côte de Gènes.) 
Tout ce qui est né vers 1810 est maintenant élevé 
par les jésuites de Modène, c'est-à-dire entouré de 
flatteurs dès l'âge de huit ans, et sera parfaitement 
imbécile vers 1827. L'égoïsme et l'habitude de se 
dénoncer réciproquement forment la base de cette 
éducation. (Voir les Constitutions des jésuites, édition 
de Prague.) J'ajouterai une grande et utile vérité, 
c'est qu'il y a des exceptions. Plusieurs enfants 
riches, nés vers 1800, sont chez M. de Fellenberg, 
près de Berne ; quelque aristocratique et même ten- 
dant à établir des castes que soit ce collège, il est 
moins absurde et par conséquent plus nuisible à la 
civilisation que les jésuites. Les nobles peu riches 
envoient leurs enfants à l'université de Pavie. L'un 
de ces élèves me disait : « En temps de guerre, un 
paysan italien doit avoir le droit de tuer tout homme 
qu'il rencontre et qui ne parle pas italien. « L'Au- 
triche déclare incapables de servir l'Etat tous les 
enfants élevés hors de son territoire ; il n'y a d'excep- 
tion que pour les collèges de la Toscane : les enfants 
en reviennent raisonnables comme des vieillards 
et incapables de tout mouvement généreux *. 



316 STENDHAL 

Semblables à leurs pères du moyen âge, les Ita- 
liens de 1830 aimeront passionnément la liberté, 
mais sans savoir comment s'y prendre pour l'éta- 
blir. Ils feront d'abord, comme il est indispensable, 
des gouvernements révolutionnaires, mais jamais ne 
pourront renvoyer ceux-ci pour faire marcher un 
gouvernement constitutionnel ; leur jactance les 
empêchera d'imiter la France ^. 

Il faut quitter Bologne, cette ville de gens d'es- 
prit. Depuis quinze jours, j'avais très bien trouvé 
le genre de vie convenable à mes goûts et aux plai- 
sirs qu'offre le pays ; ce n'est pas peu. Le voyage le 
plus agréable offre bien des moments où l'on re- 
grette la douce intimité de la société habituelle. 
Le désappointement est d'autant plus sensible que 
l'on se figure communément qu'un voyage en Italie 
est une succession non interrompue de moments 
délicieux. Il ne suffit pas pour tuer des perdreaux 
qu'un pays abonde en gibier, il faut encore se pro- 
mener un fusil à la main. Les trois quarts des voya- 
geurs ne connaissent que les plaisirs de la société, 
et ne sentent pas ceux des beaux-arts. Certains 
riches industriels même ne comprennent ni les uns 
ni les autres ; il leur faut une cour de parasites. 
Beaucoup d'Anglais se bornent à lire dans chaque 



1. En 1822, à Naplcs comme en Espagne, l'on se moquait 
outrageusement de la tête légère des Français, qui n'avaient 
su conquérir qu'une demi-liberté, et ce en payant deux fois 
plus d'impôts qu'en 1789 *. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 317 

endroit les descriptions «ju'en ont laissées les poètes 
latins, et s'en vont en maudissant les mœurs ita- 
liennes, qu'ils ne connaissent que par leurs rapports 
avec la plus basse classe. Or la Turquie est le seul 
des})otisme qui ait laissé la jjrohité aux liasses 
classes. 

A Bologne, je me suis abonné avec le custode du 
musée de la ville. Dès que j'ai une demi-beure sans 
visite à faire ou sans promenade, je monte à ce 
musée, souvent })our voir un seul tableau, la Sainte 
Cécile de Rapbaël, ou le portrait du Guide, ou la 
Sainte Agnès du Dominiquin. Je vais presque tous 
les matins à Casalecchio, promenade pittoresque 
à la cascade du Reno : c'est le Bois de Boulogne de 
Bologne ; ou à la Montagnola : c'est là que se tient 
le coi'so du pays. C'est une promenade de la gran- 
deur des Tuileries, fort bien plantée d'arbres par 
Napoléon, et élevée d'une trentaine de pieds au- 
dessus de l'immense plaine qui commence à la 
Montagnola ; et au nord, la première colline qui 
vient l'interrompre est celle de Yicence, à vingt-six 
lieues d'ici. Le reste de mon temps se passe en vi- 
sites ou à flâner sous le portique de Saint-Pétrone. 
Les jours de pluie, je lis mes chers historiens du 
moyen âge : Jean, Matthieu et Philippe Villani,. 
Ammirato, ^'elluti, les chroniques de Pise, de Sienne, 
de Bologne, la vie du grand ministre Acciajoli par 
Matthieu Palmieri ; les annales de Pistoie par 
Tronci, Malevolti, Poggio, Capponi, Bruni, Buonin- 



318 



STENDHAa 



segni, Malespini, Corio, Soldo, Sanuto, Dei, Buonac- 
corsi, Nardi, Nerli, tous gens chez qui la fausse 
culture * de nos académies n'a point détruit le talent 
de narrer. Je ne prétends point dicter de plan de 
conduite aux voyageurs ; chacun pour soi dans ce 
genre : je raconte le mien. 

J'ai trouvé chez les femmes de Bologne deux ou 
trois genres de beauté et d'esprit dont je n'avais pas 
d'idée. Je n'avais jamais vu la beauté la plus tendre 
réunie au génie le plus singulier, comme chez ma- 
dame Gherardi ^, 



1. Malgré la peur des gouvernements, qui, depuis 1821, 
se résout en tyrannie pour tomber sur la tète des sujets *, 
on bâtit à Bologne, comme partout, beaucoup de mîiisons 
nouvelles : ce signe montre la civilisation et l'aisance semées 
en Italie par Napoléon, et que n'ont pu encore extirper les 
soins des obscurants et la chute des gendarmeries. Bologne 
étant fort malheureuse en 1827, la crainte de les compro- 
mettre m'a empêché de nommer les gens d'esprit qui ont 
bien voulu m'accueillir avec indulgence. La même raison 
s'oppose à la publication de certaines anecdotes trop caracté- 
ristiques. Après le cardinal Lante, Bologne a été admirable- 
ment gouvernée par M. le cardinal Spina, que nous avons vu 
à Paris aumônier de madame la princesse Borghèse. C'est 
par amour pour ce légat que Bologne n'a pas secondé le 
mouvement constitutionnel de Naples. Mais le cardinal 
Spina a été rappelé par Léon XII et remplacé par M. le car- 
dinal Albano. Je dirai au voyageur paresseux que mon but 
en voyageant n'était pas d'écrire ; mais la vie de voyageur 
rompant toutes les habitudes, force est bien de recourir au 
grand dispensateur du bonheur ; il faut s'imposer un travail, 
sous peine de regretter Paris. On écrit au crayon dans les 
moments perdus, en attendant les chevaux de poste, etc. ; 
l'été, on écrit assis dans les églises, lieux très frais, d'une 
jolie obscurité, et qui se trouvent exempts d'insectes et de 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 319 

Pietra-Mala, 19 janvier. — En quittant Bologne 
pour traverser l'Apennin, la route de Florence suit 
d'abord une jolie vallée, à peu près horizontale. 
Après avoir marché une heure à côté du torrent, 
nous avons commencé à monter au milieu de petits 
bois de châtaigniers qui bordent le chemin. Arrivés 
à Loïano et regardant au nord, nous avons trouvé 
une vue magnifique : l'œil prend en travers cette 
fameuse plaine de Lombardie, large de quarante 
lieues, et qui, en longueur, s'étend de Turin à Ve- 
nise. J'avouerai qu'on sait cela plus qu'on ne le 
voit ; mais on aime à chercher tant de villes célèbres 
au milieu de cette plaine immense et couverte 
d'arbres comme une forêt. L'Italien aime à faire le 
cicérone ; le maître de poste de Loïano a voulu me 
persuader que je voyais la mer Adriatique (dix- 
neuf lieues) : je n'ai point eu cet honneur-là. Sur la 
gauche, les objets sont plus voisins de l'œil, et les 
sommets nombreux des Apennins présentent l'image 
singulière d'un océan de montagnes fuyant en vagues 
successives. 

Je bénis le ciel de n'être pas savant : ces amas de 
rochers entassés m'ont donné ce matin une émotion 



bruit. Je ne notais pas, en voyageant, la dixième partie de 
mes sensations distinctes. Aujourd'hui je ne me rappelle 
que ce que j'ai écrit ; souvent même, en relisant ces notes 
qui sont restées cachetées depuis dix ans, telles que le courrier 
extraordinaire de la maison N... les apporta à Paris, il 
me semble lire un voyageur contemporain. (1826.) 



.320 



STENDHAL 



assez vive (c'est une sorte de beau), tandis que mon 
compagnon, savant géologue, ne voit, dans cet 
aspect qui me frappe, que des arguments qui don- 
nent raison à son compatriote, M. Scipion Brcislak *, 
contre des savants anglais et français. M. Breislak, 
né à Rome, prétend que c'est le feu qui a formé tout 
<^e que nous voyons à la surface du globe, mon- 
tagnes et vallées. Si j'avais les moindres connais- 
sances en météorologie, je ne trouverais pas tant 
de plaisir, certains jours, à voir courir les nuages 
■et à jouir des palais magnifiques ou des monstres 
immenses qu'ils figurent à mon imagination. J'ob- 
servai une fois un pâtre des chalets suisses qui passa 
trois heures, les bras croisés, à contempler les som- 
mets couverts de neige du Jung-Frau *. Pou:* lui, 
c'était une musique. Mon ignorance me rapproche 
souvent de l'état de ce pâtre. 

Une promenade de dix minutes nous a conduits 
à un trou rempli de petites pierres d'où s'exhale un 
gaz qui brûle presque toujours ; nous avons jeté 
une bouteille d'eau sur ces pierres ; aussitôt le feu 
a redoublé, ce qui m'a valu une explication d'une 
heure qui eût transformé pour moi, si je l'eusse 
écoutée, une belle montagne en un laboratoire de 
chimie. Enfin mon savant s'est tu, et j'ai pu enga- 
ger la conversation avec les paysans réunis autour 
du foyer de cette auberge de montagne ; il y a loin 
■de là au charmant salon de madame Martinetti, 
où nous étions hier soir. \'oici un conte que je viens 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 321 

d'entendre sous l'immense cheminée de l'auberge 
de Pietra-Mala. 

Il y a près de deux ans qu'on s'aperçut avec ter- 
reur, à Bologne et à Florence, qu'en suivant la route 
sur laquelle nous sommes, les voyageurs disparais- 
saient. Les recherches de deux gouvernements 
sans nerf n'arrivèrent qu'à cette certitude, c'est 
que jamais on ne trouvait de dépouilles dans les 
montagnes de l'Apennin. Un soir, la tourmente 
força un Espagnol et sa femme à s'arrêter dans une 
infâme auberge de Pietra-Mala, le village où nous 
sommes : rien de plus sale et de plus dégoûtant, et 
cependant l'hôtesse, pourvue d'une figure atroce, 
portait des bagues de diamant. Cette femme dit 
aux voyageurs qu'elle va envoyer emprunter des 
draps blancs chez le curé, à trois milles de distance. 
La jeune Espagnole est mortellement effrayée de 
l'aspect sinistre de l'auberge ; sous prétexte d'aller 
chercher un mouchoir dans le carrosse, le voyageur 
fait un signe au vetturino et lui parle sans être vu ; 
celui-ci, qui avait entendu parler de disparitions de 
voyageurs, avait autant de peur au moins. Ils con- 
viennent bien vite de leurs faits. En présence de 
l'hôtesse, l'Espagnol lui recommande de les réveiller 
à cinq heures du matin, au plus tard. Le voyageur 
et sa femme se disent malades, mangent fort peu au 
souper, et se retirent dans leur chambre ; là, mou- 
rant de peur et prêtant l'oreille, ils attendent que 
tous les bruits aient cessé dans la maison, et vers 

Rome, Naples et Florence, I 21 



322 STENDHAL 

les une heure ils s'échappent et vont rejoindre le 
çetturino, qui était déjà à un quart de lieue, avec 
ses chevaux et sa voiture. 

De retour à Florence, le i^etturino conta sa peur 
à son maître, M. Polastro, homme fort honnête. 
La police, sollicitée par lui, eut beaucoup de peine 
à faire arrêter un homme sans aveu qui paraissait 
souvent à cette auberge de Pietra-Mala. Menacé de 
la mort, il révéla que le curé Biondi, chez lequel 
l'hôtesse envoyait emprunter des draps blancs, était 
le chef de leur bande, qui arrivait à l'auberge sur 
les deux heures du matin, au moment où l'on suppo- 
sait les voyageurs endormis. Il y avait toujours de 
l'opium dans le vin servi au souper. La loi de la 
bande était de tuer les voyageurs et le çetturino ; 
cela fait, les voleurs rejjlaçaient les corps morts 
dans la voiture, et la faisaient traîner par les che- 
vaux dans quelque endroit désert, entre les sommets 
de l'Apennin. Là, les chevaux eux-mêmes étaient 
tués, la voiture et les effets des voyageurs brûlés ; 
on ne conservait absolument que l'argent et les 
bijoux. On enterrait avec le plus grand soin les 
cadavres et les débris de la voiture ; les montres et 
les joyaux étaient vendus à Gênes. Réveillée enfin 
par cet aveu, la police surprit toute la bande à un 
grand dîner dans le presbytère de Biondi : on trouva 
chez elle la digne hôtesse qui, en envoyant prendre 
des draps, donnait avis à la troupe que des voyageurs 
dignes de ses soins venaient d'arriver à l'auberge. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 323 

D'après tout ce qu'on m'a dit, je vois que je serai 
obligé de penser du mal des Florentins actuels. 
Je ne veux pas du moins trahir les lois * de l'hospita- 
lité, et je viens de brûler dix-sept lettres de recom- 
mandation que j'avais pour Florence. 

Florence, 22 jaiwier. — Avant-hier, en descen- 
dant l'Apennin pour arriver à Florence, mon cœur 
battait avec force. Quel enfantillage ! Enfin, à un 
détour de la route, mon œil a plongé dans la plaine, 
et j'ai aperçu de loin, comme une masse sombre, 
Santa Maria del Fiore et sa fameuse coupole, chef- 
d'œu^Te de Brunelleschi. « C'est là qu'ont vécu le 
Dante, Michel-Ange, Léonard de Vinci ! me disais-je; 
voilà cette noble ville, la reine du moyen âge ! 
C'est dans ces murs que la civilisation a recommencé; 
là, Laurent de Médicis a si bien fait le rôle de roi, et 
tenu une cour où, pour la jDremière fois depuis 
Auguste, ne primait pas le mérite militaire. » Enfin, 
les souvenirs se pressaient dans mon cœur, je me 
sentais hors d'état de raisonner, et me livrais à ma 
folie comme auprès d'une femme qu'on aime. En 
approchant de la porte San Gallo et de son mauvais 
arc de triomphe, j'aurais volontiers embrassé le 
premier habitant de Florence que j'ai rencontré. 

Au risque de perdre tous ces petits effets qu'on a 
autour de soi en voyageant, j'ai déserté la voiture 
aussitôt après la cérémonie du passe-port. J'ai si sou- 
vent regardé des vues de Florence, que je la con- 



324 



STENDHAL 



naissais d'avance ; j'ai pu y marcher sans guide. 
J'ai tourné à gauche, j'ai passé devant un Hbraire 
qui m'a vendu deux descriptions de la ville {guide). 
Deux fois seulement j'ai demandé mon chemin 
à des passants qui m'ont répondu avec une poli- 
tesse française et un accent singulier, enfin je suis 
arrivé à Santa Croce. 

Là, à droite de la porte, est la tombe de Michel- 
Ange ; plus loin, voilà le tombeau d'Alfieri, par 
Canova : je reconnais cette grande figure de l'Italie. 
J'aperçois ensuite le tombeau de Machiavel ; et 
vis-à-vis de Michel-Ange, repose Galilée. Quels 
hommes ! Et la Toscane pourrait y joindre le Dante, 
Boccace et Pétrarque. Quelle étonnante réunion! Mon 
émotion est si profonde, qu'elle va presque jusqu'à la 
piété. Le sombre religieux de cette église, son toit 
en simple charpente, sa façade non terminée, tout 
cela parle vivement à mon âme. Ah ! si je pouvais 
oublier!... Un moine s'est approché de moi; au 
lieu de la répugnance allant presque jusqu'à l'hor- 
reur physique, je me suis trouvé comme de l'amitié 
pour lui. Fra Bartolomeo de San Marco fut moine 
aussi ! Ce grand peintre inventa le clair-obscur, 
il le montra à Raphaël, et fut le précurseur du Cor- 
rège. J'ai parlé à ce moine, chez qui j'ai trouvé la 
politesse la plus parfaite. Il a été bien aise de voir 
un Français. Je l'ai prié de me faire ouvrir la cha- 
pelle à l'angle nord-est, où sont les fresques du Vol- 
terrano. Il m'y conduit et me laisse seul. Là, assis 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



32- 



sur le marche-pied d'im prie-Dieu, la tète renversée 
et appuyée sur le puj>itre, pour pouvoir regarder 
au plafond, les Sibylles du Volterrano m'ont donné 
peut-être le plus vif plaisir que la peinture m'ait 
jamais fait. J'étais déjà dans une sorte d'extase, 
par l'idée d'être à Florence, et le voisinage des 
grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. 
Absorbé dans la contemplation de la beauté su- 
blime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi 
dire. J'étais arrivé à ce point d'émotion où se ren- 
contrent les sensations célestes données par les beaux- 
arts et les sentiments passionnés. En sortant de 
Santa Croce, j'avais un battement de cœur, ce qu'on 
appelle des nerfs à Berlin ; la vie était épuisée chez, 
moi, je marchais avec la crainte de tomber. 

Je me suis assis sur l'un des bancs de la place de 
Santa Croce ; j'ai relu avec délices ces vers de Fos- 
colo, que j'avais dans mon portefeuille : je n'en 
voyais point les défauts : j'avais besoin de la voix 
d'un ami partageant mon émotion : 

lo quando il monumento 

Vidi ove posa il corpo di quel grande 
Che temprando lo scettro a'regnatori 
Gli allôr ne sjronda, ed aile genli svela 
Di che lagrime grandi e di che sangue : 
E V arca di colui che nuovo Olimpo 
Alzô in Roma a' Celesti ; e di chi vide 
Solto V etereo padiglion rotarsi 
Piii mondi, e il Sole irradiarli immoto, 
Onde air Anglo clie tanta ala vi stese 

Ro5iE, Naples et Florence, I 21i 



326 STENDHAL 

Sgombrô primo le vie del firmamenio ; 

Te beata, gridai, per le felici 

Aura pregne di vita, e pe' lavacri 

Che da' suoi gioghi a te versa Apennino 1 

Lieta delV aer tuo veste la Luna 

Di luce Umpidissima i tuoi colli 

Per vendemmia festanti ; e le convalli 

Popolate di case e d' oliveti 

Mille di fiori al ciel mandano incensi : 

E tu prima, Firenze, udivi il carme 

Che allegro Vira al Ghibellin fuggiasco, 

E tu i cari parenii e l'idïoma 

Desti a quel dolce di Calliope labbro 

Che Amore in Grecia nudo e nudo in Pioma 

D'un vélo candidissimo adornando, 

Rendea nel grembo a Venere Céleste : 

Ma piii beata chè in un tempio accolte 

Serbi V Itale glorie, uniche forse, 

Da che le mal vietate Alpi e l'alterna 

Omnipotenza délie umane sorti 

Armi e soslanze t' invadeano ed are 

E patria e, tranne la memoria, tutio. 

E a questi marmi 

Venne spesso Vittorio ad ispirarsi. 
Iralo a' patrii Numi, errava muio 
Ove Amo è piii deserto, i campi e il cielo 
Desïoso mirando ; e poi che nullo 
Vivente aspetto gli molcea la cura, 
Qui posava V austero, e avea sul volto 
Il pallor délia morte e la speranza. 
Con questi grandi abita eterno : e V ossa 
Fremono amor di patria * 



Le surlendemain, le souvenir de ce que j'avais 
senti m'a donné une idée impertinente : il vaut 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 327 

mieux, pour le bonheur, nie disais-]e, avoir le coeur 
ainsi fait que le cordon bleu. 

23 janvier. — J'ai passé toute la journée d'hier 
dans une sorte de préoccupation sombre et histo- 
rique. Ma première sortie a été pour l'église del 
Carminé, où sont les fresques de Masaccio ; ensuite, 
ne me trouvant pas disposé comme il le faut pour 
sentir les tableaux à l'huile du palais Pitti ou de la 
galerie, je suis allé visiter les tombeaux des Médicis, 
à San Lorenzo, et la chapelle de Michel-Ange, 
ainsi nommée à cause des statues faites par ce 
grand homme. Sorti de San Lorenzo, j'errais au 
hasard dans les rues ; je considérais, dans mon 
émotion muette et profonde (les yeux très ouverts 
et ne pouvant parler), ces palais bâtis vers 1300 par 
les marchands de Florence : ce sont des forteresses. 
Je regardais, tout à l'entour de Santa Maria del 
Fiore (bâtie en 1293), ces arcades légèrement go- 
thiques, dont la pointe élégante est formée par la 
réunion de deux lignes courbes (comme la partie 
supérieure des fleurs de lis frappées sur les pièces 
de cinq francs). Cette forme se retrouve sur toutes 
les portes d'entrée des maisons de Florence ; mais 
les modernes ont fermé avec un mur les arcades 
qui entouraient la place immense au milieu de la- 
quelle Santa Maria del Fiore s'élève isolée. 

Je me sentais heureux de ne connaître personne, 
et de ne pas craindre d'être obligé de parler. Cette 



328 STENDHAL 

architecture du moyen âge s'est emparée de toute 
mon âme ; je croyais vivre avec le Dante. Il ne m'est 
peut-être pas venu dix pensées aujourd'hui, que je 
n'eusse pu traduire par un vers de ce grand homme. 
J'ai honte de mon récit, qui me fera passer pour 
égotiste *. 

Comme on voit bien, à la forme solide de ces 
palais, construits d'énormes blocs de pierre qui 
ont conservé brut le côté qui regarde la rue, que 
souvent le danger a circulé dans ces rues ! C'est 
l'absence de danger dans les rues qui nous fait si 
petits. Je viens de m'arrêter seul, une heure, au 
milieu de la petite cour sombre du palais bâti dans 
la i^ia Larga par ce Côme de Médicis, que les sots 
appellent le Père de la patrie. Moins cette archi- 
tecture vise à imiter le temple grec, plus elle rap- 
pelle les hommes qui ont bâti et leurs besoins, plus 
-elle fait ma conquête. Mais, pour conserver cette 
illusion sombre qui, toute la journée, m'a fait rêver 
à Castruccio Castracani, à Uguccione délia Fagiola, 
etc., comme si j'avais pu les rencontrer au détour 
de chaque rue, j'évite d'abaisser mes regards sur 
les petits hommes effacés qui passent dans ces rues 
sublimes, encore empreintes des passions du moyen 
âge. Hélas ! le bourgeois de Florence d'aujourd'hui 
n'a aucune passion * ; car leur avarice n'est pas 
même une passion : ce n'est qu'une des conve- 
nances de l'extrême vanité combinée avec la pau- 
vreté extrême. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 329 

Florence, pavée de grands blocs de pierre blanche 
de forme irrégulière, est d'une rare propreté ; on 
respire dans ses rues je ne sais quel parfum singu- 
lier. Si l'on excepte quelques bourgs hollandais, 
Florence est peut-être la ville la plus propre de 
l'univers, et certainement l'une des plus élégantes. 
Son architecture gréco-gothique a toute la pro- 
preté et tout le fini d'une belle miniature. Heureu- 
sement pour la beauté matérielle de Florence, 
ses habitants perdirent, avec la liberté, l'énergie 
qu'il faut pour élever de grands édifices. Ainsi l'œil 
n'est point choqué ici par ces indignes façades à la 
Pier Marlni, et rien ne trouble la belle harmonie 
de ces rues, où respire le beau idéal du moyen âge. 
En vingt endroits de Florence, par exemple en 
descendant du pont délia Trinità et passant devant 
le palais Strozzi, le voyageur peut se croire en 
l'an 1500. 

Mais, malgré la rare beauté de tant de rues 
pleines de grandiose et de mélancolie, rien ne peut 
être comparé au Palazzo Vecchio. Cette forteresse, 
bâtie en 1298 par les dons volontaires des négo- 
ciants, élève fièrement ses créneaux de brique et 
ses murs d'une hauteur immense, non pas dans 
quelque coin solitaire, mais au milieu de la plus 
belle place de Florence. Elle a au midi la jolie 
galerie de Vasari, au nord la statue équestre d'un 
Médicis, à ses pieds le David de Michel-Ange, le 
Persée de Benvenuto Cellini, le charmant portique 



330 STENDHAL 

des Lanzi, en un mot, tous les chefs-d'œuvre des 
arts à Florence, et toute l'activité de sa ci\'ilisation. 
Heureusement cette place est le boulevard de Gand 
du pays, le lieu où l'on passe sans cesse. Quel édi- 
fice d'architecture grecque en pourrait dire autant 
que cette forteresse du moyen âge, pleine de rudesse 
et de force comme son siècle ? « Là, à cette fenêtre, 
du côté nord, me disait mon cicérone, fut jjendu 
l'archevêque Pazzi, revêtu de ses habits pontifi- 
caux. » 

Je regrette l'ancienne tour du Louvre. L'archi- 
tecture gallo-grecque qui l'a remplacée, n'est pas 
d'une assez sublime beauté pour parler à mon âme 
aussi haut que la vieille tour de Philippe-Auguste. 
(Je viens d'ajouter cette comparaison pour expli- 
quer mon idée ; quand pour la première fois je me 
trouvai à Florence, je ne pensais à rien qu'à ce que 
je voyais, pas plus au Louvre qu'au Kamtchatka.) 

A Florence, le Palazzo Vecchio et le contraste 
de cette réalité sévère du moyen âge, apparaissant 
au milieu des chefs-d'œuvre des arts et de l'insigni- 
fiance des marchesini modernes, produit l'effet le 
plus grandiose et le plus vrai. On voit les chefs- 
d'œuvre des arts enfantés par l'énergie des passions, 
et plus tard tout devenir insignifiant, petit, con- 
tourné, quand la tempête des passions cesse d'enfler 
la voile qui doit faire marcher l'âme humaine, si 
impuissante quand elle est sans passions, c'est-à-dire 
sans vices ni vertus *. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 331 

Ce soir, assis sur une chaise de paille, en avant du 
café, au milieu de la grande place et vis-à-vis le 
Palazzo Vecchio, la foule et le froid, fort peu consi- 
déraLles l'un et l'autre, ne m'empêchaient point de 
voir tout ce qui s'était passé sur cette place. C'est 
là que vingt fois Florence essaya d'être libre, et que 
le sang coula pour une constitution impossible à 
faire marcher. Insensiblement la lune, qui se levait, 
est venue marquer sur cette place si propre la grande 
ombre du Palazzo Vecchio, et donner le charme 
du mystère aux colonnades de la galerie, par-dessous 
lesquelles on aperçoit les maisons éclairées au delà 
de l'Arno. 

Sept heures ont sonné au beffroi de la tour ; la 
crainte de ne pas trouver de place au théâtre m'a 
forcé à quitter ce spectacle terrible : j'assistais, pour 
ainsi dire, à la tragédie de l'histoire. Je vole au 
théâtre du Hhohhomero *, c'est ainsi qu'on prononce 
le mot Cocomero. Je suis furieusement choqué de 
cette langue florentine, si vantée. Au premier mo- 
ment, j'ai cru entendre de l'arabe, et l'on ne peut 
parler vite. 

La symphonie commence, je retrouve mon ai- 
mable Rossini. Je l'ai reconnu au bout de trois 
mesures. Je suis descendu au parterre, et j'ai de- 
mandé ; en effet, c'est de lui le Barbier de Séville 
qu'on nous donne. Il a osé, en homme d'un \Ta: 
génie, traiter de nouveau le canevas qui a valu tant 
de gloire à Paisiello. Le rôle de Rosine est rempli 



332 STENDHAL 

pai' madame Giorgi, dont le mari était juge dans 
un tribunal sous le gouvernement français. A Bo- 
logne, l'on m'a montré un jeune officier de cavalerie 
qui fait le primo buffo *. Il n'y a jamais de honte, 
en Italie, à faire ce qui est raisonnable ; en d'autres 
termes, le pays est moins gâté par l'honneur à la 
Louis XIV *. 

Le Barbier de Séville de Rossini est un tableau du 
Guide : c'est la négligence d'un grand maître ; rien 
n'y sent la fatigue, le métier. C'est un homme d'in- 
finiment d'esprit sans aucune instruction. Un 
Beethoven qui aurait de telles idées, que ne ferait-il 
pas ? Ceci m'a l'air un peu pillé de Cimarosa *. Je ne 
trouve d'absolument nouveau *, dans le Barbier 
de Séville, que le trio du second acte entre Rosine, 
Almaviva et Figaro *. Seulement, ce chant, au 
lieu d'être appliqué à une résolution d'intrigue, 
devrait l'être à des paroles de caractère et de parti 
pris. 

Quand le danger est vif, quand une minute peut 
tout perdre ou tout sauver, il est trop choquant 
d'entendre répéter dix fois les mêmes paroles ^. 
Cette absurdité nécessaire de la musique peut être 
facilement sauvée. Depuis trois ou quatre ans, 
Rossini fait des opéras où il n'y qu'un morceau 
ou deux dignes de l'auteur de Tancredi et de V Ita- 
liana in Algeri. Je proposais ce soir de réunir, sur 

1. Pour la musique, ce sont dix idées différentes. (1817.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 333 

un seul opéra, tous ces morceaux Ijrillants. J'aime- 
rais mieux avoir fait le trio du Barbier de Sé^ille 
que tout l'opéra de Solliva, qui me plaisait tant à 
Milan *. 

24 janvier. — J'admire de plus en plus le Barbier. 
Un jeune compositeur anglais, qui m'a tout l'air 
d'être sans génie, était scandalisé de l'audace de 
Rossini. Toucher à un ouvrage de Paisiello * ! Il m'a 
conté un trait d'insouciance. Le morceau le plus 
célèbre de l'auteur napolitain est la romance : 
Je suis Lindor *. Un chanteur espagnol, Garcia, 
je crois, a proposé à Rossini un air que les amants 
chantent sous les fenêtres de leurs maîtresses, 
en Espagne ; la paresse du maestro .'en est bien vite 
emparée * : rien de plus froid * ; c'est un portrait 
mis dans un tableau d'histoire. 

Tout est pauvre au théâtre de Florence, habits, 
décorations, chanteurs : c'est comme une ville de 
France du troisième ordre. On n'y a de ballets que 
dans le carnaval. En général, Florence, située dans 
une vallée étroite, au milieu de montagnes pelées, 
a une réputation bien usurpée. J'aime cent fois 
mieux Bologne, même pour les tableaux ; d'ailleurs, 
Bologne a du caractère et de l'esprit. A Florence, 
il y a de belles livrées et de longues phrases. Le 
français, en Italie, ne passe pas Bologne et Flo- 
rence *. 

Le caractère le plus rare chez un jeune Italien est, 



334 STENDHAL 

ce me semble, celui de la famille Primrose : « They 
had but one character, that of being ail equally gêne- 
rons, credulous, simple and inoffenswe \ » De telles 
familles ne sont pas rares en Angleterre. L'ensemble 
des mœurs y produit des jeunes filles d'un carac- 
tère angélique, et j'ai vu des êtres aussi parfaits 
que les fdles du bon ministre de Wakefield ; mais 
il faut Vhabeas corpus, et, je ne dirai pas les lois, 
mais les usages anglais, pour fournir aux poètes 
de tels caractères. Dans la sombre Italie, une créa- 
ture simple et inojfensiçe serait bientôt détruite *. 
Toutefois, si la candeur anglaise peut exister 
quelque part ici, c'est au sein d'une famille floren- 
tine qui vit à la campagne. A Milan, l'amour-pas- 
sion viendrait bientôt animer cette candeur et lui 
donner plus de charme, mais un autre charme. 

A en juger par les physionomies et par des obser- 
vations faites à Vanglaise, c'est-à-dire à la table 
d'hôte de madame Imbert, au café et au spectacle, 
le Florentin est le plus poli des hommes, le plus 
soigneux, le plus fidèle à ses petits calculs de con- 
venance et d'économie. Dans la rue, il a l'air d'un 
commis à dix-huit cents francs d'appointements, 
qui, après avoir bien brossé son habit et ciré lui- 
même ses bottes, court à son bureau pour s'y trouver 
à l'heure précise. Il n'a pas oublié son parapluie, car 

1. « On voyait chez tous ces enfants le même caractère ; ils 
étaient également généreux, crédules, simples et inoffensifs. » 
(1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 335 

le temps n'est pas sûr, et rien ne gâte un chapeau 
comme une averse. 

En arrivant de Bologne, ce pays des passions, 
comment n'être pas frappé de quelque chose d'étroit 
€t de sec dans toutes ces têtes ^ ? En revanche, quoi 
de plus beau que mesdames Paz... et Mozz... ? 

28 janvier. — L'instinct musical me fit voir, dès 
le premier jour de mon arrivée, quelque chose 
à^ inexaltahle dans toutes ces figures ; et je ne fus 
nullement scandalisé, le soir, de leur manière sage 
et décente d'écouter le Barhier de Séi'ille. Ce ne sont 
pas là précisément les qualités qui brillent dans la 
Cetra Sp... *, chanson qui fut chantée le carnaval 
dernier, en présence des personnes mêmes dont elle 
célèbre les galants exploits. C'est le triomphe de 
l'amour physique. Une scène tellement singulière 
me porterait à croire que V amour-passion se ren- 
contre rarement chez les Florentins. Tant pis pour 
eux ; ils n'ont qu'un pauvre supplément, mais qui a 
l'avantage immense de ne jamais conseiller de folies. 
Voici les premiers couplets : 



1. Je saute plusieurs pages ; car, pour ce qui touche à la 
connaissance du cœur humain et à ce qu'on appelle vulgaire- 
ment philosophie, l'année 1826, tout occupée de la critique 
de la raison pure et du détrôncment de Condillac, me semble 
éprouver un éloignement marqué pour les faits racontés 
sans pathos. Les gens adroits les craignent, les jeunes têtes 
ne les trouvent pas assez favorables au mysticisme et au 
spiritualisme. (1826). 



336 STENDHAL 

IVel di che bollono 
D'amor le tr esche 
Sotto le tuniche 
Carnoi^alesche ; 

Nume d'Arcadia, 
lo non t'invoco, 
Che i cersi ahhondano 
Ben d'altro foco. 

Sul Pindo piangono 
Le nove Ancelle 
Che teco <,>u'ono 
Senipre zitelle. 

Je conseille au voyageur de se procurer cette 
admirable chanson, et de se faire montrer aux 
Cascine * ou au spectacle les dames qui assistèrent 
à la première lecture, et qui sont nommées tout au 
long dans le petit poème de M. le comte Giraud. 
Je n'ose raconter pourquoi huit dames ont été der- 
nièrement mises aux arrêts chez elles, par le grand- 
duc Ferdinand III. 

La contre-partie de ces habitudes sociales, sui- 
vant moi si peu favorables au bonheur, c'est le 
pouvoir immense du prêtisme *. Tôt ou tard, per- 
sonne ne pourra se passer ici d'un billet de confes- 
sion. Les esprits forts du pays en sont encore à 
s'étonner de telle hardiesse que le Dante se permit 
contre le papisme, il n'y a que cinq cent dix ans. 
Quant aux libéraux de Florence, je les comparerais 
volontiers à certains pairs d'Angleterre, fort hon- 



I 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 337 

notes gens d'ailleurs, mais qui croient sérieusement 
qu'ils ont droit à r,fouverner le reste de la nation 
dans leur propre avantage (Corn Laws). J'aurais 
compris cette erreur avant que l'Amérique ne vînt 
montrer que l'on peut être heureux sans aristo- 
cratie. Au reste, je ne prétends pas nier qu'elle ne 
soit fort douce ; quoi de mieux que de réunir les 
avantages de l'égoïsme et les plaisirs de la généro- 
sité ? 

Les libéraux de Florence croient, ce me semble, 
qu'un noble a d'autres droits qu'un simple citoyen, 
et ils demanderaient volontiers, comme nos mi- 
nistres, des lois pour protéger les forts. Un jeune 
Russe, noble, bien entendu, m'a dit aujourd'hui que 
Cimabue, Michel-Ange, le Dante, Pétrarque, Galilée 
€t Machiavel étaient patriciens : si telle est la vérité, 
il a raison d'en être fier. Ce sont les six plus grands 
hommes qu'ait produits ce pays industriel, et deux 
d'entre eux sont au nombre des huit ou dix plu? 
grands génies dont l'espèce humaine puisse s'enor- 
gueillir. Michel-Ange a de quoi faire la réputation 
d'un poète remarquable, d'un sculpteur, d'un peintre 
et d'un architecte du premier ordre. 

Assis en dehors de la porte de Livourne, où je 
passe de longues heures, j'ai remarqué de fort beaux 
yeux chez les femmes de la campagne ; mais il n'y 
a rien dans ces figures de la douce volupté ni de 
l'air susceptible de passion des femmes de la Lom- 
bardie. Ce que vous ne trouverez jamais en Toscane, 

Rome, Naples et Florence, I 22 



338 STENDHAL 

c'est l'air exaltable, mais en revanche, de l'esprit^ 
de la fierté, de la raison, quelque chose de finement 
provoquant. Rien n'est joli comme le regard de ces 
belles paysannes, si bien coiffées avec leur plume 
noire, jouant sur leur j^etit chapeau d'homme. Mais 
ces yeux si vifs et si perçants ont l'air plus disposés 
à vous juger qu'à vous aimer. J'y vois toujours 
l'idée du raisonnable, et jamais la possibilité de 
faire des folies par amour. Ces beaux yeux brillent 
du feu de la saillie bien plus que de celui des 
passions. 

Les paysans de la Toscane forment, je le crois 
sans peine, la population la plus singulière et la plus 
spitiruelle de toute l'Italie. Ce sont peut-être, dans 
leur condition, les gens les plus civilisés du monde. 
A leurs yeux, la religion est beaucoup plus une con- 
venance sociale à laquelle il serait grossier de man- 
quer, qu'une croyance, et ils n'ont guère peur de 
l'enfer. 

Si l'on veut consulter V échelle morale, on les trou- 
vera fort au-dessus des bourgeois à quatre mille 
livres de rente et à tête étroite qui garnissent les 
salons des sous-préfectures de France ; seulement 
la conscription n'excitait pas chez nous le même 
désespoir qu'en Toscane. Les mères suivaient leurs 
fds en hurlant jusque dans les rues de Florence, 
spectacle vraiment hideux. C'était, en revanche, 
un spectacle comique que la sévérité du préfet, 
M. Franchet, déconcertant d'un mot les petits 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 339 

moyens employés par l'avarice des chambellans de 
la princesse Elisa *, pour être dispensés de faire un 
hrimme. 

Les tableaux des grands peintres de l'école de 
Florence m'ont conduit, par un autre chemin, à la 
même idée sur le caractère national. Les Florentins 
de Masaccio et du Ghirlandajo auraient l'air de 
fous s'ils se présentaient aujourd'hui au grand café 
à côté de Santa Maria del Fiore ; mais, comjDarés 
aux personnages de Paul Yéronèse et du Tintoret 
(je choisis exprès des peintres sans idéal), ils ont 
déjà quelque chose de sec, d'étroit, de raisonnable, 
de fidèle aux convenances, d'INEXALTABLE, 
en un mot. Ils sont beaucoup plus près de la véri- 
table civilisation, et infiniment plus loin de ce qui 
m'inspire de l'intérêt dans un homme. Bernardino 
Luini, le grand peintre des Milanais (vous souvenez- 
vous des fresques de Saronno ?), est certainement 
très froid, mais ses personnages ont l'air de petits 
^Yerther si vous les comparez aux gens sages des 
fresques de la Nunziata (chefs-d'œuvre d'André 
del Sarto). Afin que l'Italie offrît tous les contrastes, 
le ciel a voulu qu'elle eût un pays absolument sans 
passions : c'est Florence. Je cherche en vain dans 
l'histoire du dernier siècle un trait de passion dont 
la scène soit en Toscane. Rendez un peu de folie 
à ces gens-ci, et vous retrouverez des Pierre !Ma- 
renghi allant à la nage incendier les vaisseaux 
«nnemis. Qui eût dit, en 1815, que ces Grecs si 



340 STENDHAL 

souples, si obséquieux envers les Turcs, étaient sur 
le point de devenir des héros ? 

Milan est une ville ronde et sans rivière jetée au 
milieu d'une plaine parfaitement unie, et que cou- 
pent cent ruisseaux d'eau vive. C'est au contraire 
dans une vallée assez peu large, dessinée par des 
montagnes pelées, et tout contre la colline qui la 
borne au midi, qu'on a bâti Florence. Cette ville 
qui, par la disposition des rues, ressemble assez 
à Paris, est placée sur l'Arno comme Paris sur la 
Seine. L'Arno, torrent auquel une digue transver- 
sale, pour le service d'un moulin, donne, sous les 
ponts de Florence, l'apparence d'une rivière, coule 
aussi d'orient en occident. Si l'on monte au jardin 
du palais Pitti, sur la colline méridionale, et que 
de là on fasse le tour des murs jusqu'au chemin 
d'Arezzo, on prendra une idée du nombre infini 
de petites collines dont la Toscane se compose ; 
couvertes d'oliviers, de vignes et de petites plates- 
bandes de blé, elles sont cultivées comme un jardin. 
En effet, l'agriculture convient au génie tranquille, 
paisible, économe des Toscans. 

Comme dans les tableaux de Léonard et de la 
première manière de Raphaël, la perspective est 
souvent terminée par des arbres sombres se dessi- 
nant sur l'azur d'un beau ciel. 

Les fameuses Cascine *, promenade où tout le 
monde va se montrer, sont situées comme les 
Champs-Elysées. Ce qui m'en déplaît, c'est que je 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 341 

les trouve encombrées de six cents Russes ou An- 
glais. Florence n'est qu'un musée plein d'étrangers 
ils y transportent leurs usages. La division en castes 
des Anglais, et le scrupule qu'ils mettent à s'y con- 
former, servent de texte * à cent contes plaisants. 
C'est ainsi que se venge de leur luxe la })auvre 
noblesse florentine, qui se rassemble chaque soir 
chez madame la comtesse d'Albany *, veuve d'un 
prétendant et amie d'Alfieri. M. Fabre (de Mont- 
pellier), à qui la postérité devra les portraits de ce 
grand tragique, m'a montré, en objets d'art, les 
choses les plus curieuses. Je dois à l'obligeance d'un 
moine de Saint-Marc la vue des fresques admirables 
que Fra Bartolomeo a laissées sur les murs de sa 
cellule. Cet homme de génie cessa de peindre pen- 
dant quatre ans par humilité chrétienne, et reprit 
ensuite les pinceaux sur l'ordre de son supérieur. 
Il y a quinze jours qu'un peintre de ma connais- 
sance allait faire des études d'après la jolie tête 
d'une jeune tresseuse de chapeaux de paille. Le 
peintre est un Allemand fort sage de quarante ans, 
■et d'ailleurs les séances avaient lieu en présence de 
toute la famille, enchantée d'ajouter quelques 
paules à son mince ordinaire. Ces séances ont choqué 
le curé. « Si la jeune fdle continue, a-t-il dit, je la 
déshonorerai en la nommant à mon prône. )> Voilà 
*e qu'on n'oserait pas se permettre en terre papale ; 
voilà les fruits amers de la patience sans bornes 
et de l'égoïsme. 

Rome, Naples et Florence, I 22. 



342 



STENDHAL 



N'oubliez pas, si vous êtes sensible à la force ton- 
nante qu'un beau vers ajoute à une pensée éner- 
gique, de vous iDiocurer les sonnets : Berta non sazia 
et r Urna di Berta ; 

Et les épigrammes : 

Berta condoUa al fonte da plccina 

Di Berta lo scrù'aiio diceva al sor pieuano 

Mentre un gusioso piatto Berta scrocca 

Dissi a Berta : devi esser obligata 

Si sentiron suonar dei Francesconi 

Per cavalcare un buon caval da sella 

La Mezzi m' ha in secreto ricercato 

In mezzo ai Birri armati di pugnali 

Depuis quelques heures que je possède ces vers 
si vifs, je les aurai relus dix fois. J'avertis que la 
mère n'en prescrirait pas la lecture à sa fille ; on y 
trouve d'ailleurs plus d'énergie que de grâce. — Je 
sens que mon cœur déserte les arts de Bologne. 
Lisant le Dante uniquement et avec amour, je ne 
pense plus qu'aux hommes du xii^ siècle, simples 
et sublimes du moins par la force des passions et 
par l'esprit. L'élégance de l'école de Bologne, la 
beauté grecque et non italienne des têtes du Guide 
commencent à me choquer comme une sorte de 
profanation. Je ne puis me le dissimuler, j'ai de 
l'amour pour le moyen âge de l'Italie ^. 



1. Je supprime toutes mes descriptions de tableaux. 
M. le président de Brosses a dit cent fois mieux * (tome II, 
pages 11 à 67). Le bon goût de ce contemporain de Voltaire 
m'étonne toujours. Quant à M. Bcnvcnuti et aux autres 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 343 

29 janvier. — Florence a sur l'Arno quatre beaux 
ponts, situés à distances à peu près égales, et qui for- 
ment, avec les quais et la colline du midi, garnie de 
cyprès se dessinant sur le ciel, un ensemble admirable. 
Cela est moins grandiose, mais bien plus joli que 
les environs du célèbre pont de Dresde. Le second 
des ponts de Florence, en descendant l'Arno, est 
chargé de boutiques d'orfèvrerie. C'est là que j'ai 
rencontré ce matin un lapidaire juif, avec lequel 
jadis je faillis me noyer ; Nathan est passionné pour 
sa religion, et pousse à un point étonnant une sorte 
de philosophie tranquille et l'art fort utile de payer 
peu pour toutes choses. Nous nous sommes revus 
avec beaucoup de plaisir. Il m'a conduit à l'instant, 
pour ne pas se séparer de moi et comme son associé, 

peintres venus depuis 1740, les tableaux de Girodet et des 
autres élèves de l'immortel David font plaisir à voir, si on 
les compare à la Mort de César, aux Travaux d'Hercule, à 
la Judith de M. Benvenuti. Comme les Florentines sont 
infiniment plus belles que les femmes nées à Paris, on trouve 
dans ces tristes tableaux quelques tètes d'un contour agréable. 
Ce qui rend si insipides les ouvrages de nos artistes modernes, 
c'est que le gouvernement s'obstine à ne commander que des 
tableaux de miracles à des gens qui n'ont peut-être pas 
toute la ferveur de Fra Bartolomeo. Pour courir la chance 
d'être quelque chose, il faut agir, peindre ou écrire sous la 
dictée de ses passions. Les artistes florentins, suivant toute 
apparence, sont trop sensés pour éprouver de ces mouvements 
inconvenants et dispendieux qu'on nomme passions. Sous 
ce rapport, ce sont des gens du meilleur ton. Je n'ai rien vu 
en Italie, parmi les tableaux modernes, qui rappelle, même 
de loin, je ne dirai pas la grâce céleste de Prud'hon, mais la 
Peste de Jafja, ou la tête de la Didon de M. le baron Guérin. 
{1826.) 






STENDHAL 



chez un homme auquel il a vendu dix louis une excel- 
lente pierre gravée de Pickler. Le marché, qui a duré' 
trois quarts d'heure, m'a semblé court ; excepté 
renonciation du prix, on n'y a pas prononcé un seul 
des mots qu'un Français eût employés en pareille 
occurrence. L'Italien qui achète une bague songe 
à faire collection pour ses descendants ; acquiert-il 
une estampe de trente francs, il en dépensera cin- 
quante pour la transmettre à sa postérité dans un 
cadre magnifique. J'ai vu à Paris M. le baron de S... 
dire en achetant un livre rare : // se i'endra cinquante 
francs à ma vente (c'est-à-dire à la vente qui suivra 
son décès). Les Italiens ne savent pas encore que 
rien de ce que fait un homme riche ne lui survit 
dix ans. La plupart des maisons de campagne où 
l'on a bien voulu me recevoir, appartenaient à la 
même famille depuis un siècle ou deux. 

Nathan m'a conduit ce soir dans une société de 
riches marchands, sous le prétexte de me faire voir 
un fort joli théâtre de marionnettes. Cette char- 
mante bagatelle n'a que cinq pieds de large, et 
pourtant offre une copie exacte du théâtre de la 
Scala. Avant le commencement du spectacle, on 
a éteint les lumières du salon : les décorations font 
beaucoup d'effet, parce que, quoique fort petites, 
elles ne sont pas traitées comme des miniatures, 
mais à la Lanfranc (par un élève de M. Peregô de 
Milan). Il y a de petites lampes proportionnées au 
reste, et tous les changements de décorations. 



f 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 345 

s'efTcctueiit rapidement et par les mêmes moyens 
qu'à la Scala ; rien de plus joli. Une troupe de vingt- 
quatre marionnettes de huit pouces de haut, qui 
ont des jambes de plomb et qu'on a payées un 
secjuin chacune, a joué une comédie délicieuse et 
un peu libre, abrégée de la Mandragore de Machiavel. 
Les marionnettes ont ensuite dansé un petit ballet 
avec beaucoup de grâce. 

Mais ce qui m'a charmé plus que le spectacle, 
c'est l'agrément et l'esprit de la conversation de 
ces Florentins, c'est le ton de politesse aisée avec 
lequel ils ont bien voulu m'accueillir. Quelle diffé- 
rence avec Bologne ! Ici, la curiosité qu'inspire une 
nouvelle figure l'emporte d'emblée sur l'intérêt 
qu'on prend à l'amant. X'a-t-on pas du temps de 
reste pour parler à celui-ci ? 

J'ai vu ce soir la raison embellie par toute l'amé- 
nité que peut lui donner une longue expérience ; 
l'urbanité et le savoir-vivre brillaient plus dans les 
discours que le naturel ou la vivacité, et les saillies, 
assez rares, ont été pleines de mesure. L'ensemble 
avait un tel agrément, que je me suis repenti un 
instant d'avoir jeté au feu mes lettres de recomman- 
dation. Il y avait là deux des personnes à qui j'étais 
recommandé. L'honneur cependant m'en faisait 
un devoir ; car jusqu'ici je n'ai dit que du mal des 
Florentins, tels que Côme III et Léopold les ont 
faits. Mais je ne dois pas être aveugle pour leurs 
qualités aimables : elles seraient tout à fait de mis3 



346 STENDHAL 

à Paris, à la différence de l'amabilité bolonaise, qui 
semblerait de la folie, ou qui effaroucherait par le 
sans gêne. Heureusement on n'a presque pas parlé 
de littérature, on n'a dit qu'un mot sur Old Morta- 
lity, roman de Walter Scott, qui vient d'airiver 
au cabinet littéraire de M. Molini. On a cité huit 
ou dix vers de M. J.-B. Niccolini, qui réellement ont 
quelque chose de la magnificence de Racine. J'ai 
remarqué dans l'assemblée, fort nombreuse, cinq 
ou six femmes assez jolies, mais d'un air beaucoup 
trop raisonnable pour sembler femmes à mes yeux ; 
avec tant de raison, on ne doit comprendre que 
la partie matérielle de l'amour. 

J'oubliais que ce matin j'ai pris une sédiole pour 
aller voir la célèbre Chartreuse à deux milles de 
Florence. Le saint bâtiment occupe le sommet d'une 
colline sur la route de Rome ; vous le prendriez 
au premier aspect pour un palais ou pour une forte- 
resse gothique. L'ensemble est imposant, mais 
l'impression bien différente de celle que laisse la 
Grande Chartreuse (près de Grenoble). Rien de saint, 
rien de sublime, rien qui élève l'âme, rien qui fasse 
vénérer la religion : ceci en est plutôt une satire ; on 
songe à tant de richesses entassées pour donner à 
dix-huit fakirs le plaisir de se mortifier *. Il serait 
plus simple de les mettre au cachot et de faire de 
cette chartreuse la prison centrale de toute la Tos- 
cane. Elle pourrait bien n'avoir encore que dix-huit 
habitants, tant ces gens-ci me semblent bons calcu- 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 347 

lateurs et exempts des passions qui peuvent égarer 
l'homme. 

Un pauvre domestique corse, nommé Cosimo, 
a ces jours-ci scandalisé tout Florence. Ayant ap- 
pris que sa sœur, qu'il n'avait pas vue depuis vingt 
ans, s'était laissé séduire, dans les montagnes de 
la Corse, par un homme appartenant à une famille 
ennemie, et enfin avait pris la fuite avec cet homme, 
il a mis les affaires de son maître dans le plus grand 
ordre, et s'est allé brûler la cervelle dans un bois 
à une lieue d'ici. Ce qui est exactement raisonnable 
ne donne pas prise aux beaux-arts ; j'estime un 
sage républicain des Etats-Unis, mais je l'oublie 
à tout jamais en quelques jours : ce n'est pas un 
homme pour moi, c'est une chose. Je n'oublierai 
jamais le pauvre Cosimo ; cette déraison m'est-elle 
personnelle ? Le lecteur va répondre. Je ne trouve 
rien à blâmer, mais rien d'intéressant chez les sages 
Toscans. Par exemple, leur cœur ne fait aucune 
différence entre le droit d'être libre et la tolérance 
de faire ce qui leur plaît, dont ils jouissent sous un 
prince (Ferdinand III) rendu sage par l'exil *, mais 
qui jadis fit commencer neuf mille procès de ten- 
dance au jacobinisme, contre pareil nombre de ses 
sujets (sic dicitur). 

Le bourgeois toscan, d'un esprit timide, jouit du 
calme et du bien-être, travaille à s'enrichir et un 
peu à s'éclairer, mais sans songer le moins du monde 
à prendre place dans le gouvernement de l'État. 



348 STENDHAL 

Cette seule idée, qui le détournerait du soin de son 
petit pécule, lui fait une peur hoirible, et les nations 
étrangères qui s'en occupent lui semblent un ramas- 
sis de fous. 

Les Toscans me représentent l'état des bourgeois 
de l'Europe à la cessation des violences du moyen 
âge. Ils dissertent sur la langue et sur le prix des 
huiles, et, du reste, craignent si fort le trouble, 
même celui qui mènerait à la liberté, que, sollicités 
par un nouveau Cola di Rienzi, probablement ils 
se battraient contre lui et pour le despotisme actuel. 
A de tels hommes, il n'y a rien à dire : gaudeant 
bene nati. Tel serait peut-être l'état de torpeur de la 
plus grande partie de l'Europe, si nous avions eu 
un gouvernement assoupissant comme celui de la 
Toscane. Ferdinand a compris qu'il n'avait ni assez 
de soldats ni assez de courtisans pour vivre heureux 
au milieu de l'exécration publique. Il vit en bon 
homme, et on le rencontre seul dans les rues de 
Florence. Le grand-duc a trois ministres, dont un 
ultra, M. le prince Neri Corsini, et deux fort rai- 
sonnables, MM. Fossombroni, géomètre célèbre, 
et Frullani ; il ne les voit qu'une fois par semaine, 
et ne gouverne presque pas. Chaque année, Ferdi- 
nand III commande pour trente mille francs de 
tableaux aux mauvais peintres que lui désigne 
l'opinion publique, qui les admire ; chaque année 
aussi, il achète une ou deux belles terres. Pour peu 
que le ciel conserve cet homme raisonnable à la 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 340 

Toscane, je suis convaincu (ju'il finira j)ar lui j)ro- 
poser de la gouverner gratis. On fait le plus grand 
éloge de sa femme, princesse de Saxe, et de la sœur 
de sa femmiC, qui a épousé le prince royal (régnant 
en 1826). S'il n'y avait ])as d'intrigues et de prê- 
tisiue * dans les petites villes de Toscane, on y 
vivrait fort heureux ; car le peuple nomme lui- 
même ses maires et officiers municipaux (anziani). 
Mais tout cela est nominal, comme l'invitation 
que l'empereur Léopold fit au sénat de Milan (1790) 
de délibérer sur les choses utiles au pays. Ces bourdes- 
là sont prises au sérieux par les Roscoë et autres 
grands historiens anglais. 

La maréchale de Rochefort disait au célèbre 
Duclos : « Pour vous, je ne suis pas en peine de 
votre paradis : du pain, du fromage et la première 
venue, et vous voilà heureux. » Le lecteur voudrait- 
il d'un tel bonheur ? N'aime-t-il pas mieux le mal- 
heur passionné et déraisonnable de Rousseau ou de 
lord Byron ^ ? 

On m'a présenté, à la Ceriosa, le registre de papier 
jaune, épais comme du carton, sur lequel la plu- 
part des voyageurs inscrivent une niaiserie. Quel 
n'a pas été mon étonnement de trouver en si mau- 
vaise compagnie un sonnet sublime sur la mort \ 



1. Lord Byron, le Rousseau des Anglais, était tour à tour 
dandij, fou et grand poète. Voir sa visite au père Paul d'Ivrée,. 
franciscain d'Athènes : la Grèce en 1825, par II. Lauvergne *, 
(1826.) 



350 STENDHAL 

Je l'ai relu dix fois. Ce soir, lorsque j'ai parlé de ma 
découverte, tout le monde m'a ri au nez. « Quoi I 
m'a-t-on dit, vous ne connaissiez pas le sonnet de 
Monti sur la mort ? » J'ajoute à part moi : « Jamais 
un voyageur ne doit se figurer qu'il connaît à fond 
la littérature d'un pays voisin. » 

LA MORTE 

SONETTO 

Morte, che sei tu mai ? Primo dei danni 
L' aima idle c la rea ti crede e terne ; 
E ^'endetta del ciel scendi ai tiranni, 
Che il vigile tiio braccio incalza e preme. 

Ma V infelice, a oui de' litnghi ajfanni 
Grave è V incarco, e morta in cor la speme. 
Quel ferro implora troncator degli anni, 
E ride ail' appressar delV are estreme. 

Fra la polve di Alarte, e le vicende, 
Ti sfida il forte che ne' rischi indura ; 
E il saggio senza impallidir ti attende. 

Morte, che se' tu dunque ? Un ombra oscura, 
Un bene, un maie, che diversa prende 
Dagli affetti dell uom forma e natura ^. 



1. LA MORT 

SONNET 

O Mort ! qu'es-tu ? Pour l'âme basse et la coupable, le 
premier des maux. Aux tyrans cruels tu parais une vengeance 
•du ciel qui les presse et les accable. 

Mais le malheureux fatigué du poids de longues infortunes. 



I 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 351 

Nathan confirme tous mes aperçus sur le carac- 
tère florentin, qu'il approuve beaucoup ; il se méfie 
tellement du sort, qu'il regarde toute passion comme 
un malheur : il a grand'peine à faire une exception 
pour la chasse. Il est du reste grand partisan de 
cette doctrine intérieure que Lormea me prêchait 
à Hambourg : répondre poliment et avec gaîté à 
tous les hommes, du reste regarder leurs paroles 
comme un vain bruit ; ne pas souffrir qu'elles pro- 
duisent le moindre effet sur notre for intérieur, 
excepté le cas de danger flagrant, comme : « Rangez- 
vous, voilà un cheval qui -'échappe. » Pour un ami 
intime, si l'on croit en avoir, on peut faire cette 
exception : écrire ses conseils, et les examiner un an 
après, jour pour jour. 

Faute de cette doctrine, les trois quarts des 
hommes se damnent pour des fautes qui ne sont pas 
même aimables à leurs yeux ; et par elle des hommes 
assez bornés ont été fort heureux. Elle délivre en 
peu de temps du malheur de désirer des choses con- 
tradictoiies. 



et qui depuis longtemps a vu tout espoir s'éteindre dans 
son cœur, implore ce fer par qui va finir le cours de ses mi- 
sères, et sourit à l'approche du dernier moment. 

Au milieu des hasards et de la poussière des combats, le 
héros te défie, les périls l'endurcissent. Le sage t'attend sans 
pâlir. 

Qu'es-tu donc, ô Mort ? Une nuit impénétrable, un bien, un 
mal, et tu prends des noms opposés, suivant le dernier senti- 
ment qui fait battre ce cœur expirant. (1826.) 



■àO^ STENDHAL 

VoLTERRE, 31 janvier. — Comme toutes les villes 
de cette ancienne Etrurie dont Rome naissante 
détruisit la civilisation vraiment libérale pour 
l'époque, Volterre est placée au point le plus élevé 
d'une haute colline, à peu près comme Langres. 
J'ai trouvé Vlionneur national de la petite ville 
fort en colère de je ne sais quel article d'un voyageur 
genevois *, qui prétend que Varia cattiva décime tous 
les ans les habitants de Volterre. M. Lullin parle fort 
bien de l'agriculture toscane, qu'il appelle cana- 
néenne, en l'honneur des noces de Cana ; du reste, 
le style genevois a une certaine emphase puritaine 
qui m'amuse toujours. Les Volterriens accusent 
M. Lullin de s'être trompé de plusieurs millions 
seulement, en essayant d'évaluer l'exportation des 
•chapeaux de paille que l'on fabrique en Toscane. 
'< Ne voyez, leur disais-jc, qu'un hommage à l'Italie 
dans les huit ou dix volumes que nous autres gens 
<lu Nord imprimons chaque année sur le pays du 
beau. Que vous importe que nous déraisonnions ? 
Le fâcheux serait qu'on ne parlât pas de vous, et 
qu'on traitât Volterre comme Nuremberg. » Je 
visite, la plume à la main, les murs Cyclopéens, 
objets de mon voyage ; j'examine une grande quan- 
tité de petits tombeaux d'albâtre ; je passe une 
soirée fort intéressante dans le couvent de MM. les 
frères Scolopi, c'est-à-dire chez des moines. Qui me 
l'eût dit, il y a trois mois ? 

Je ne puis trop me louer de la politesse vraiment 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 353 

remplie de grâces de M. le marquis Guarnacci, 
chevalier de Saint-Etienne, qui a Lien voulu me 
montrer son cabinet d'antiquités, et ensuite me con- 
duire chez MM. Ricciarelli, patriciens de Yolterre, 
qui ont un tableau du fameux Daniel Ricciarelli de 
Volterre, leur ancêtre et l'un des bons imitateurs 
de Michel-Ange. — Propreté charmante des fa- 
briques de vases d'albâtre et de petites statues ; 
gentillesse de quelques-unes de ces petites figures. 
— Regards audacieux des capucins que je rencontre 
à la procession ; contraste avec leur humble dé- 
marche. L'évêque de cette ville de quatre mille 
habitants a quarante mille livres de rente. 

J'ai trouvé bon nombre de mensonges et d'exagé- 
rations dans les planches que M. Micali, auteur de 
V Italie ai>ant les Romains (ritalia ai^anti il dominio 
dei Romani), a consacrées à Yolterre. Ce qui manque 
le plus aux savants italiens, après la clarté, c'est 
l'art de ne pas regarder comme prouvés les faits 
dont ils ont besoin ; leur manière de raisonner, en 
ce genre, est incroyable. Toutefois M. Raoul Rochette 
a gâté cet ouvrage en le mettant en français. 
M. Niebuhr serait bien supérieur à tout ceci, si la 
malheureuse philosophie allemande ne venait jeter 
du louche et du vague sur les idées du docte Berli- 
nois. L'indulgence du lecteur ira-t-elle jusqu'à me 
passer une comparaison gastronomique ? On con- 
naît ce vers de M. Berchoux : 

Et le turbot fut mis à la sauce piquante *. 
Rome, Naples et Florence, I 23 



354 



STENDHAL 



A Paris, on sert à part le turbot et la sauce piquante. 
Je voudrais que les historiens allemands se péné- 
trassent de ce bel usage ; ils donneraient séparément 
au public les faits qu'ils ont mis au jour, et leurs 
réflexions philosophiques. On pourrait alors profiter 
-de l'histoire, et renvoyer à un t^mps meilleur la 
lecture des idées sur V absolu. Dans l'état de mélange 
complet où se trouvent ces deux bonnes choses, il est 
difïïcile de profiter de la meilleure. 

Castel Fiorentino, 1^^ février, à deux heures du 
matin. — Ce soir, à six heures, à mon retour de Vol- 
terre, je suis entré dans ce village, situé à quelques 
lieues de Florence, J'avais à ma sédiole le petit 
cheval le plus maigre et le plus vite : mais je l'ai 
modéré de façon à être comme forcé de demander 
l'hospitalité dans une maison de Castel Fiorentino, 
entre Empoli et Volterre. J'ai trouvé trois de ces 
paysannes de Toscane si jolies et si supérieures, 
à ce que l'on dit, aux dames des villes. Il y avait 
sept à huit paysans auprès d'elles. Je donnerais en 
mille à deviner l'occupation de cette société de 
laboureurs : ils improvisaient, chacun à son tour, 
des contes en prose dans le genre des Mille et une 
Nuits. J'ai passé à écouter ces contes une soirée 
délicieuse, de sept heures à minuit. Mes hôtes 
étaient d'abord auprès du feu, et moi à dîner à ma 
table ; ils ont vu mon attention, et peu à peu m'ont 
adressé la parole. Comme il se trouve toujours un 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 355 

enchanteur dans ces histoires si joHes, je leur sup- 
pose une origine arabe. Une surtout m'a tellement 
frappé, que je l'écrirais si je pouvais la dicter. 
Mais comment entreprendre d'écrire moi-même 
trente pages ? Le merveilleux le plus extravagant 
crée des événements qui amènent les développe- 
ments de passion les plus vrais et les plus imprévus. 
L'imagination est étonnée par la hardiesse des 
inventions et séduite par la fraîcheur des peintures. 
Un amant s'est caché dans un arbre pour regarder 
sa maîtresse, qui se baigne dans un petit lac ; l'en- 
chanteur, son rival, est absent ; mais le magicien, 
quoique éloigné, s'aperçoit de ce qui se passe par 
la vive douleur que lui cause une bague ; il dit un 
mot, et successivement les bras, les jambes, la tête 
du pauvre amant, tombent de l'arbre sur lequel il est 
perché, dans le lac. On donne ses discours à sa maî- 
tresse et les réponses de celle-ci pendant cette 
punition cruelle, par exemple quand l'amant n'a 
plus de corps et qu'il ne lui reste que la tête, etc. 
Ce mélange de folie et de vérité touchante produit 
sur moi un effet délicieux ; il y avait des moments, 
en écoutant ces contes, où je me croyais au xv^ siècle. 
La soirée s'est terminée par de la danse. Je m'étais 
si bien fait petit dans la conversation, que les hommes 
m'ont vu sans jalousie danser avec eux et ces trois 
jolies paysannes jusqu'à une heure du matin. 
Cependant une ouverture que j'ai hasardée sur la 
beauté du pays, qui pourrait bien m'engager à 



356 STENDHAL 

passer la journée de demain à Castel Fiorentino, 
n'a eu aucun succès. « La beauté du pays le 1*^^ fé- 
vrier ! a répondu l'un des paysans ; monsieur veut 
nous faire un compliment, etc., etc. » Je n'avais fait 
cette proposition indirecte que pour ne pas man- 
quer à la fortune. Il eût été par trop fou d'espérer 
que je pourrais persuader la vérité à ces paysans, 
c'est-à-dire que c'étaient les grâces de leur esprit, 
la politesse si originale de leurs manières, et non 
quelque projet ridicule sur la beauté de leurs 
femmes, qui, par une tramontana abominablement 
forte et perçante, me retenaient deux jours dans un 
trou tel que Castel Fiorentino. Je n'entreprends 
pas de description de ma soirée ; je sens trop que 
la seule manière de la peindre serait de rapporter 
les contes délicieux qui en ont fait le charme. 
Comme ce mot est faible ! qu'il est mal d'en avoir 
abusé ! Les six heures de cette soirée se sont envo- 
lées pour moi comme si j'avais joué au pharaon en 
bonne compagnie ; j'étais tellement occupé, que 
je n'ai pas eu un instant de langueur pour réfléchir 
sur ce qui m'arrivait. 

Je compare cette soirée à celle que je passai à la 
Scala, le jour de mon arrivée à Milan : un plaisir 
passionné inondait mon âme et la fatiguait ; mon 
esprit faisait des eiïorts pour ne laisser échapper 
aucune nuance de bonheur et de volupté. Ici, tout 
a été imprévu et plaisir de l'esprit, sans effort, 
sans anxiété, sans battement de cœur ; c'était 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 357 

comme un plaisir d'auge. Je conseillerais au voya- 
geur de se faire passer dans les villages de Toscane 
pour un Italien de la Lombardie. Dès la première 
phrase, les Toscans voient que je parle fort mal ; 
mais, comme les mots ne me manquent pas, dans 
leur dédain superbe pour tout ce ({ui n'est pas la 
toscana fawella, lorsque je leur dis que je suis de 
Como, ils me croient sans peine. Je m'expose, il est 
vrai : il serait fâcheux de me trouver vis-à-vis d'un 
Lombard ; mais cest un des dangers de mon état, 
comme dit au sage Ulysse Grillus changé en porc 
par Circé ^. La présence d'un Français donnerait 
sur-le-champ une tout autre physionomie à la con- 
versation. 

L'honneur national du lecteur dira que je suis 
affecté de monomanie, et que mon idée fixe est 
l'admiration pour l'Italie ; mais je me manquerais 
à moi-même, si je ne disais pas ce qui me semble vrai. 
J'ai habité pendant six ans ce pays, que l'homme 
à honneur national n'a peut-être jamais vu. 
Il ne fallait pas une préface moins longue pour faire- 
tolérer l'effroyable hérésie que voici : je crois en 
vérité que le paysan toscan a beaucoup plus d'es- 
prit que le paysan français, et qu'en général le 
paysan italien a reçu du ciel infiniment plus de 
susceptibilité de sentir avec force et profondeur, 
autrement dit, infiniment plus d'énergie de passion^ 

1. Dans l'admirable Dialogue de Fénelon. (1826.) 
Rome, Naples et Florence, I 23. 



358 STENDHAL 

En revanche, le paysan français a beaucoup plus 
de bonté, et de ce bon sens qui s'applique si bien aux 
circonstances ordinaires de la vie. Le paysan de 
la Brie qui a mille francs déposés dans une maison 
de banque ou prêtés sur hypothèque, est rassuré 
par l'idée de cette petite fortune. La possession d'un 
capital de mille francs consistant en autre chose 
qu'un fonds de terre, est au contraire le pire sujet 
d'inquiétudes que l'on puisse donner à un paysan 
italien. J'excepte le Piémont, les environs de Milan 
et la Toscane ; j'excepte surtout l'Etat de Gênes, 
€Ù le territoire ne produisant pas assez de blé pour 
la subsistance des habitants, tout le monde est 
négociant. Sans être sorties de notre belle France, 
les personnes qui ont voyagé dans le Midi savent 
que la bonté est rare parmi les paysans. Le quartier 
général de la bonté est Paris ; elle règne surtout 
à cinquante lieues à la ronde. 

Sienne, 2 jévrier. — Quelle n'a pas été ma joie, 
en rentrant à Florence ce matin, de rencontrer au 
café un de mes amis de Milan! Il court à Naples pour 
voir l'ouverture du théâtre de Saint-Charles, recons- 
truit par Barba j a après l'incendie d'il y a deux ans ; 
il arrivera trop tard. Il me propose une place dans 
sa calèche ; cette idée renverse tous mes projets 
raisonnables, et j'accepte ; car enfin, je voyage 
non pou- connaître l'Italie, mais pour me faire 
plaisir. Je crois que ma grande raison a été que cet 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 359 

ami paile milanais : la prononciation arabe du Flo- 
rentin me dessèche le cœur, et, en parlant avec 
mon ami délie nostre cose dl Milan, une sorte de 
séiénité et de bonheur tranquille se répand dans 
mon âme. Cette conversation pleine de candeur 
n'offre jamais l'ombre d'un mensonge, jamais de 
crainte du ridicule. J'ai vu cet aimable Milanais 
dix fois peut-être en ma vie, et il me fait l'effet d'un 
ami intime. 

Nous ne nous sommes arrêtés que dix minutes 
h Sienne pour la cathédrale, dont je ne me permet- 
trai pas de parler. J'écris en voiture ; nous avançons 
avec lenteur, au milieu d'une suite de petites col- 
lines volcaniques, couvertes de vignes et de petits 
oliviers : rien de plus laid. Pour nous refaire, de 
temps à autre, nous traversons une petite plaine 
empuantie par quelque source malsaine. 

Rien ne porte à la philosophie comme l'ennui d'une 
laide route. « Je voudrais bien, me dit mon ami, 
que l'on proposât un prix pour l'examen de cette 
question : Quel mcd Napoléon a-t-il fait à V Italie Pn 

On répondrait : « Il a donné deux degrés de civili- 
sation, tandis qu'il lui eût été facile d'en accorder 
dix. » 

Napoléon dirait de son côté : « Vous m'avez re- 
jeté une de mes lois les plus essentielles (l'enregis- 
trement des actes, repoussé en 1806 par le corps 
législatif de Milan) ; j'étais Corse, je comprenais le 
caractère italien, qui n'est pas décousu comme 



360 



STENDHAL 



celui des Français ; vous m'avez fait peur. Par incer- 
titude, autant que par fantasmagorie monarchique, 
j'ai renvoyé toute grande amélioration jusqu'à ce 
voyage de Rome que jamais je n'ai pu faire ; il m'a 
fallu mourir sans voir la ville des Césars, et sans 
dater du Capitole un décret digne de ce nom. » 

ToRiNiERi, 3 jévrier. — Nous avons soupe hier 
à Buon-Convento. La calèche avait heureusement 
besoin de quelques réparations ; j'ai abandonné 
mon ami, et suis allé m'établir dans la boutique 
•du barbier (c'est un sacrifice que je fais à mon de- 
voir de voyageur). J'y trouve heureusement un 
jeune curé des environs, beau parleur, qui, me 
voyant étranger, veut absolument me faire les 
honneurs du pays, et me céder son tour sur le grand 
fauteuil de cuir : j'accepte. Rien n'attache comme 
les bienfaits, et j'obtiens, en faisant beaucoup de 
frais, une heure de conversation intime avec ce 
jeune curé. Tantôt, en vertu de sa robe, il me dit 
beaucoup de mal des Français ; tantôt, en vertu 
de son esprit, dont il a infiniment (du raisonnable 
s'entend, et de l'exact, à la florentine), il porte 
aux nues cette administration française si raison- 
nable, si forte, si exacte, et qui semait sur la pauvre 
Italie du xvi^ siècle les conséquences de la civili- 
sation du xviii^. Par le gouvernement de Napoléon, 
l'Italie sautait à pieds joints trois siècles de perfec- 
tionnements. Dans les îles de la mer Pacifique, que 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 3G1 

les Anglais découvrent aujourd'imi, et cjuc la petite 
vérole dépeuple sans cesse, ils ne portent pas l'ino- 
culation, cette invention bienfaisante tant calom- 
niée par les têtes à perruque de 1756, mais la vac- 
cine, bien supérieure à l'inoculation. Tel était notre 
rôle en Italie. 

L'administration impériale, qui souvent en France 
étouffait les lumières, en Italie ne froissait que l'ab- 
surde ; de là l'immense et juste différence de la 
popularité de Napoléon en France et en Italie. 
En France, Napoléon ôtait les écoles centrales, 
gâtait l'Ecole polytechnique, souillait l'instruction 
publique, et faisait avilir les jeunes âmes par son 
M. de Fontanes *. La dose de sens commun et de 
libéralité que M. de Fontanes n'osait ôter aux éta- 
blissements de l'université impériale eût été encore 
un immense bienfait pour l'Italie. Dans les pays 
à imagination, comme Bologne, Brescia, Reggio, 
€tc., plusieurs jeunes gens, ignorant les frottements 
que le moindre établissement nouveau rencontre 
en ce monde, et la tête échauffée des utopies im- 
possibles de Rousseau, blâmaient hautement Napo- 
léon, mais sans voir clairement et nettement en 
quoi il trahissait le pays et méritait Sainte-Hélène. 
A Florence, au contraire, pays où l'on ne voit 
jamais que la réalité, le système de Napoléon bril- 
lait de tous ses avantages. J'ai parcouru avec mon 
curé presque toutes les branches de l'administra- 
tion. La petitesse et le vexatoire de l'administra- 



302 



STENDHAL 



tion française n'étaient visibles que dans les Droits- 
réunis. Mais, par exemple, notre Code civil, ouvrage 
des Treilliard, des Merlin, des Cambacérès, succédait 
sans intermédiaire aux lois atroces de Charles- 
Quint et de Philippe II. 

Le lecteur ne saurait se figurer les aVjsurdités 
desquelles nous avons guéri l'Italie. « Par exemple, 
me dit mon jeune curé, en 1796, c'était encore une 
impiété, dans ces vallées de l'Apennin, sur les- 
quelles la foudre se promène deux ou trois fois 
par mois, de faire placer un paratonnerre sur sa 
maison ; c'était s'opposer à la volonté de Dieu. » 
(Les méthodistes anglais ont eu la même idée.) 
Or, ce que l'Italien aime le mieux au monde, c'est 
l'architecture de sa maison. Après la musique, 
l'architecture est celui des beaux-arts qui remue le 
plus profondément son cœur. Un Italien s'arrête 
et passe un quart d'heure devant une belle porte 
que l'on construit dans une maison nouvelle. Je 
conçois le comment de cette passion : à Vicence, 
par exemple, la sottise méchante du commandant 
de place et du commissaire de police autrichiens 
ne peut détruire les chefs-d'œuvre de Palladio, ne 
peut empêcher qu'on en parle. C'est à cause de ce 
goût pour l'architecture que les Italiens qui arrivent 
à Paris sont si choqués, et que leur admiration pour 
Londres est si vive : « Où trouver au monde, disent-ils, 
une rue égale ou comparable à Régent street ? » 

Mon jeune curé me dit que Cosme I^^ de Médicis, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 363 

ce prince funeste, qui a brisé le caractère des Tos- 
cans, achetait à tout prix, pour les faire brûler à 
l'instant, les mémoires manuscrits et les histoires 
où l'on parlait de sa maison. 

Il me montre de loin, à l'aide d'un beau clair de 
lune, les restes de plusieurs de ces villes de l'an- 
tique Etrurie, toujours situées au sommet de 
quelque colline. Sensations paisibles de cette belle 
nuit, vent très chaud. Pendant la route, que nous 
reprenons à deux heures du matin, mon imagination 
franchit l'espace de vingt et un siècles, et, je fais 
à mon lecteur cet aveu ridicule, je me sens indigné 
contre les Romains, qui vinrent troubler, sans autre 
titre que le courage féroce, ces républiques d'Étrurie, 
qui leur étaient si supérieures par les beaux-arts, 
par les richesses et pai l'art d'être heureux. (L'Étru- 
rie, conquise l'an 280 avant Jésus-Christ, après 
quatre cents années d'hostilités.) C'est comme si 
vingt régiments de Cosaques venaient saccager le 
boulevard et détruire Paris : ce serait un malheur 
même pour les hommes qui naîtront dans dix siècles; 
le genre humain et l'art d'être heureux auraient fait 
un pas en arrière. 

Hier soir, à notre auberge du Lion d'Argent, en 
soupant avec sept ou huit voyageurs arrivés de 
Florence, nous avons été l'objet de trois ou quatre 
traits de la politesse la plus exquise. Pour comjiléter 
les agréments de la soirée, nous sommes servis 
à table par deux jeunes filles d'une rare beauté, 



364 



STENDHAL 



l'une blonde et l'autre brune piquante : ce sont les 
filles du maître de la maison. On dirait que le Bron- 
zino a dessiné d'après elles ses figures de femmes, 
dans son fameux tableau des Limbes ^, si méprisé 
des élèves de David, mais qui me plaît beaucoup 
comme éminemment toscan. En Italie, une ville 
est fière de ses jolies femmes comme de ses grands 
poètes. Nos convives, après avoir admiré les traits 
si nobles de nos jeunes paysannes, entament une 
vive discussion sur les beautés de Milan comparées 
à celles de Florence. « Que pouvez-vous préférer, 
disait un Florentin, à mesdames Pazz..., Cors,.., 
Nenci..., Mozz... ? — Madame Centol... doit l'em- 
porter sur tout ! s'écriait un Napolitain. — Madame 
Florenz... est peut-être plur belle que madame 
Agost..., » disait un Bolonais. Je ne sais pourquoi il 
me semble peu délicat d'écrire en français le reste de 
cette conversation. Rien n'était pourtant plus décent 
que nos discours ; nous parlions comme des sculpteurs . 
Pendant tout le souper, nous avons été en plai- 
santerie suivie avec les jolies filles qui nous ser- 
vaient ; et, chose singulière en un tel lieu, jamais il 
n'y a eu la plus petite approche vers des idées trop 
libres. Elles ont souvent répondu aux agaceries 



1. Alors à Santa Croce, et transporté depuis à la galerie 
de Florence, comme peu décent dans une église. Les prêtres 
ont eu raison : cependant ce tableau ne scandalisait per- 
sonne depuis deux siècles qu'il était à Santa Croce. Les 
convenances font des progrès : source d'ennui. (1826.) 



HOME, NAPLES ET FLORENCE 365 

des voyageurs par de vieux proverbes florentins 
ou par des vers. Les filles d'un aubergiste à son aise 
sont beaucoup moins séparées de la société ici qu'en 
France ; personne en Italie n'a jamais songé à 
copier les manières d'une cour brillante. Quand 
Ferdinand III paraît au milieu de ses sujets, il ne 
produit d'autre effet que celui d'un particulier 
fort riche, et par là peut-être très heureux. On juge 
librement son degré de bonheur *, la beauté de sa 
femme, etc. Il n'entre dans la tête de personne 
d'imiter ses manières. 

Aquapeisdeivte, 4 jévrier. — Je viens de voir 
sept à huit beaux tableaux de l'ancienne école 
de Florence. J'avoue que je suis touché de cette 
fidélité à la nature qu'on trouve chez Ghirlandajo 
et ses contemporains, avant l'invasion du beau 
idéal. C'est la même bizarrerie qui me fait tant 
aimer Massinger, Ford et les autres vieux drama- 
tiques anglais contemporains de Shakspeare. L'idéal 
est un baume puissant qui double la force d'un 
homme de génie et tue les faibles. 

Près de Bolsena, 5 Uçrier, pendant une longue 
montée. — Mon compagnon dort à mes côtés, il vient 
de me conter les anecdotes qui dans ce moment sont 
à la mode à Venise et à Milan. 

Le gros marquis Filorusso *, célèbre par le poème 
de Buratti, dont il est le héros conjointement avec 



366 STENDHAL 

un éléphant, et par sa campagne sur la place San 
Fedele à Milan, vient d'être affligé d'une des plus 
chaudes volées de coups de canne qui se soient 
jamais distribuées. Ce marquis, le plus important 
des hommes, se promenait dans Milan vers les 
deux heures du matin, pour goûter une odeur 
agréable à la suite d'un de ces chars nommés navach, 
trop nécessaires dans les grandes villes, lorsque trois 
hommes, qu'il reconnut, lui firent ce désagréable 
accueil. A peine le jour venu, et malgré un accès de 
fièvre, effet de la peur ou de la douleur, le marquis 
court au bureau de la police, laquelle, fidèle aux 
règles niaises du code autrichien, lui dit : « Votre 
Excellence a-t-elle des témoins ? — Oui, j'ai mon 
dos tout bleu, répond le marquis, et les trois huli, 
qui viendront tout avouer sans doute. )> Leur chef 
était le fameux Velhcri, l'entrepreneur du théâtre. 
Du temps des Français, la poHce eût mandé l'hon- 
nête Vellicri, et lui eût dit : « Faites-moi la grâce de 
me dire où vous étiez hier à deux heures du matin. » 
Mais cette question n'est pas légale suivant le code 
autrichien ; et le marquis outré est revenu se mettre 
au lit et recevoir les compliments de condoléance. 
Tout le monde riait en détournant la tête, excepté 
la petite Gabrica, cause de ce grand événement. 
Quoique prodigieusement avare, le marquis milhon- 
naire protège la petite chanteuse Gabrica. Le ter- 
rible Vellicri refusait de payer à cette jolie fille 
quinze cents francs qu'apparemment il lui devait. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



367 



puisque le tribunal, sollicité pai' le marquis Filo- 
russo, l'a condamné, et par corps, à les payer. C'est 
dans son chagrin d'être obligé de payer, que Yellicri 
a bâtonné le marquis. A peine remis de la peur 
effroyable que lui avaient causée les coupe-jarrets, 
le Filorusso a songé au théâtre de sa gloire, à Ve- 
nise. « Là, s'est -il dit, j'ai vaincu l'éléphant ^ ; là, 
Vellicri est entrepreneur du théâtre (imprésario) ; 
je lui ferai siffler toutes ses pièces et le ruinerai. » 
En effet, a continué mon ami, depuis quelques mois 
on siffle tous les opéras du théâtre de Vellicri, et il 
perd de grosses sommes. 

Voilà comment, avant Napoléon, était occupée 
la vie des Italiens : sous son règne, Vellicri eût été 
renvoyé à la rame pour deux ou trois ans, et le mar- 
quis mis en prison s'il se fût avisé de troubler le 
spectacle. Ce qui fait rire, c'est que le marquis 
Filorusso a contribué à ramener l'ordre de choses 
qui le laisse afîliger par le bâton ; il se promenait 
par hasard sur la place San Fedele pendant qu'on 
massacrait Prina. 

Velletri, 6 féi>rier. — Nous n'avons passé que 
trois heures à Rome. J'ai vu de loin la coupole 



1. Voir VElefanteide, satire admirable de M. Buratti *. 
Chercher la description de la figure tomholaria. Jamais 
satirique n'égala M. Buratti pour la peinture du physique 
de ses héros : après l'avoir lu, on les reconnaît dans la rue. 
Don Juan renferme bien des imitations de ce poète. (1826.) 



368 STENDHAL 

de Saint-Pierre, et n'y suis point allé : je l'avais 
promis à mon compagnon de voyage. Si j'ai vu le 
Colysée, c'est que la route de Naples passe tout près. 
La calèche s'est arrêtée, et nous avons parcouru le 
Colysée pendant dix minutes ; c'est sans doute 
l'une des cinq ou six choses sublimes que j'ai vues 
en ma vie. Nous sommes entrés à Rome par cette 
fameuse Porte du Peuple. Ah ! que nous sommes 
dupes 1 cela est inférieur à l'entrée de presque toutes 
les grandes villes de ma connaissance : à mille lieues 
au-dessous de l'entrée à Paris * par l'arc de triomphe 
de l'Etoile. Les pédants, qui trouvaient dans la 
Rome moderne l'occasion d'étaler leur latin, nous 
ont persuadé qu'elle est belle : voilà le secret de la 
réputation de la ville éternelle *. Notre calèche 
a été arrêtée dans la rue par la marche des troupes 
qui allaient passer une grande revue, en réjouis- 
sance de ce que le ministre de la guerre vient d'être 
fait archevêque. Fabius, ubi es ? — -Il règne dans 
les rues de Rome une odeur de choux pourris. — 
A travers les belles fenêtres des palais du Corso, on 
voit la misère de l'intérieur. Pour ménager les mœurs 
si pures des Italiens de Rome, le pape ne leur permet 
le spectacle que pendant le carnaval ; tout le reste 
de l'année ils ont des comédiens de bois. On va 
défendre aux femmes de monter sur la scène, on 
aura des castrats à leur place. Nous dînons à VAr- 
mellino (dans le Corso, rue magnifique, étroite, 
et remplie de palais). On nous fait jurer, en visant 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



3G9 



nos passeports, que nous n'avons jamais servi 
Murât : c'est ainsi que ce mot est écrit dans le ser- 
ment ; on ne dit pas M. Murât ou le général Murât. 
Quelle grossièreté ! cela rappelle le Capet de la 
Révolution. 

Nous sortons par la porte de Saint- Jean-de- 
Latran. Vue magnifique de la voie Appienne, mar- 
quée par une suite de monuments en ruine ; admi- 
rable solitude de la campagne de Rome ; eiïet 
étrange des ruines au milieu de ce silence immense. 
Comment décrire une telle sensation ? J'ai eu trois 
heures de l'émotion la plus singulière : le respect 
y entrait pour beaucoup. Pour ne pas être obligé 
de parler, je feignais de dormir. J'aurais eu beau- 
coup plus de plaisir à être seul *. La campagne de 
Rome, traversée par ces longs fragments d'aqueducs, 
est pour moi la plus sublime des tragédies. C'est 
une plaine magnifique sans aucune culture. J'ai fait 
arrêter la calèche pour lire deux ou trois inscrip- 
tions romaines. Il y a quelque chose de naïf et de 
badaud dans mon respect passionné pour une ins- 
cription vraiment antique. Il me semble que je me 
mettrais à genoux pour lire avec plus de plaisir une 
inscription vraiment gravée par les Romains dans 
le lieu où, pour la première fois, ils cessèrent de 
fuir, après le Trasimène * : j'y trouverais un gran- 
diose qui, pendant huit jours, fournirait matière 
à mes rêveries ; j'en aimerais jusqu'à la forme des 
lettres. Rien ne me révolte comme une inscription 

Rome, Naples et Fiorencb, I 24 



370 STENDHAL 

moderne : c'est ordinairement là que toute notre 
petitesse éclate hideusement par ses superlatifs. 
Je réfléchis aujourd'hui sur mon émotion d'hier : 
mon passage à Rome, la vue de la campagne sur- 
tout m'a donné des nerfs *. J'ai cru jusqu'à ces 
derniers temps détester les aristocrates * ; mon cœur 
croyait sincèrement marcher comme ma tête. Le 
banquier R... me dit un jour : « Je vois chez vous 
un élément aristocratique. » J'aurais juré d'en être 
à mille lieues. Je me suis en effet trouvé cette mala- 
die : chercher à me corriger eût été duperie ; je m'y 
livre avec délices. 

Qu'est-ce que le moi ? Je n'en sais rien. Je me suis 
un jour réveillé sur cette terre ; je me trouve lié 
à un corps, à un caractère, à une fortune. Irai-je 
m'amuser vainement à vouloir les changer, et 
cependant oublier de vivre ? Duperie : je me sou- 
mets à leurs défauts. Je me soumets à mon penchant 
aristocratique, après avoir déclamé dix ans, et de 
bonne foi, contre toute aristocratie. J'adore les nez 
romains, et pourtant, si je suis Français, je me sou- 
mets à n'avoir reçu du ciel qu'un nez champenois : 
qu'y faire ? Les Romains ont été un grand mal pour 
l'humanité, une maladie funeste qui a retardé la 
civilisation du monde : sans eux, nous en serions 
peut-être déjà en France au gouvernement des Etats- 
Unis d'Amérique. Ils ont détruit les aimables répu- 
bliques de l'Etrurie. Chez nous, dans les Gaules, 
ils sont venus déranger nos ancêtres : nous ne pou- 



ROME, NAPLES ETFLORE.NCE 371 

vions pas être appelés des barbares ; car enfin nous 
avions la liberté. Les Romains ont construit la 
machine compliquée nommée monarchie ; et tout 
cela, pour préparer le règne infâme d'un Néron, 
d'un Caligula, et les folles discussions du Bas- 
Empire sur la lumière incréée du Thabor. 

Malgré tant de griefs, mon cœur est pour les 
Romains. Je ne vois pas ces républiques d'Etrurie, 
ces usages des Gaulois qui assuraient la liberté ; 
je vois au contraire dans toutes les histoires agir 
et vivre le peuple romain, et l'on a besoin de voir 
pour aimer. Voilà comment je m'exjjlique ma pas- 
sion pour les vestiges de la grandeur romaine, pour 
les ruines, pour les inscriptions. Ma faiblesse va 
plus loin : je trouve dans les églises très anciennes 
des copies des temples païens. Les chrétiens, triom- 
phants après tant d'années de persécution, démo- 
lissaient avec rage un temple de Jupiter, mais ils 
bâtissaient à côté une église à saint Paul ^ Ils se 
servaient des colonnes du temple de Jupiter qu'ils 
venaient de détruire ; et, comme ils n'avaient au- 
cune idée des beaux-arts, ils copiaient sans s'en 
douter le temple païen. 

Les moines et la féodalité, qui sont maintenant 
le pire des poisons *, furent d'excellentes choses 



1. Par exemple le fameux Saint-Paul-hors-des-Murs, à 
Rome, incendié en 1823, et que l'on va, dit-on, essayer de 
rebâtir au moyen d'un ordre de chevalerie dont on vendrait 
la croix *. (1826.) 



372 STENDHAL 

en leur temps : on ne faisait rien alors par vaine 
théorie ; on obéissait aux besoins. Nos privilégiés 
d'aujourd'hui proposent à un homme fait de se 
nourrir de lait et de marcher à la lisière. Rien de 
plus absurde : mais c'est ainsi que nous avons com- 
mencé. Pour moi, je regarde saint François d'Assise 
comme un très grand homme. C'est peut-être en 
vertu de ce raisonnement, formé à mon insu, que 
je me trouve un certain penchant pour les églises 
cathédrales et les cérémonies antiques de l'Eglise ; 
mais il me les faut vraiment antiques : dès qu'il y a 
du saint Dominique et de l'inquisition, je vois le 
massacre des Albigeois, les rigueurs salutaires de la 
Saint-Barthélémy, et, par une transition naturelle, 
les assassinats de Nîmes *, en 1815. J'avoue que 
toute mon aristocratie m'abandonne à la vue hi- 
deuse de Trestaillons et de Trufémi *. 

Nous avons trouvé * une vallée charmante en 
sortant d'Albano, tout de suite après le tombeau 
des Horaces et des Curiaces. C'est le premier joli 
paysage depuis Bologne et notre chère Lombardie. 
Position singulière du palais Chigi ; beaux arbres ; 
vue de la mer ; paysage sublime ; architecture italo- 
grecque. 

7 février. — A Terracine, dans cette auberge 
magnifique bâtie par ce Pie VI qui savait régner *, 
l'on nous propose de souper avec les voyageurs 
arrivant de Naples. Je distingue, parmi sept à huit 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



373 



personnes, un très bel homme blond, un peu chauve, 
de vingt-cinq à vingt-six ans. Je lui demande des 
nouvelles de Naples et surtout de la musique : 
il me répond par des idées nettes, brillantes et 
plaisantes. Je lui demande si j'ai l'espoir de voir 
encore à Naples VOtello de Rossini : il répond en 
souriant. Je lui dis qu'à mes yeux Rossini est 
l'espoir de l'école d'Italie : c'est le seul homme qui 
soit né avec du génie ; et il fonde ses succès, non 
sur la richesse des accompagnements, mais sur la 
beauté des chants. Je vois chez mon homme une 
nuance d'embarras ; les compagnons de voyage 
sourient : enfm, c'est Rossini lui-même. Heureu- 
sement, et par un grand hasard, je n'ai parlé ni de la 
paresse de ce beau génie ni de ses nombreux pla- 
giats *. 

Il me dit que Xaples veut une autre musique que 
Rome '- et Rome, une autre musique que Milan. 
Ils sont si peu payés ! Il faut courir sans cesse d'un 
bout de l'Italie à l'autre, et le plus bel opéra ne leur 
rapporte pas deux mille francs *. Il me dit que son 
Otello n'a réussi qu'à moitié, qu'il va à Rome faire 
une Cendrillon, et de là à Milan, pour composer la 
Pie voleuse à la Scala. 

Ce pauvre homme de génie m'intéresse vivement, 
non qu'il ne soit très gai et assez heureux ; mais 
quelle pitié qu'il ne se trouve pas dans ce malheu- 
reux pays un souverain pour lui faire une pension 
de deux mille écus, et le mettre à même d'attendre 

Rome, Naples et Florence, I 24. 



374 STENDHAL 

l'heure de l'inspiration pour écrire ! Comment avoir 
le courage de lui reprocher de faire un opéra en 
quinze jours ? Il écrit sur une mauvaise table, au 
bruit de la cuisine de l'auberge, et avec l'encre 
boueuse qu'on lui apporte dans un \deux pot de 
pommade *. C'est l'homme d'Italie auquel je 
trouve le plus d'esprit, et certainement il ne s'en 
doute pas ; car en ce pays le règne des pédants dure 
encore. Je lui disais * mon enthousiasme pour 
Vltaliana in Algeri ; je lui demande ce qu'il aime le 
mieux de Vltaliana ou de Tancredi ; il me répond : 
« Le Matrimonio segreto. » Il y a de la grâce : car le 
Mariage secret est aussi oublié qu'à Paris les tragé- 
dies de Ducis *. Pourquoi ne pas pei'cevoir un droit 
sur les troupes qui jouent ses vingt opéras * ? 
Il me démontre qu'au milieu du désordre actuel 
cela n'est pas même proposable. 

Nous restons à prendre du thé jusqu'à minuit 
passé : c'est la plus aimable de mes soirées d'Italie ; 
c'est la gaieté d'un homme heureux. Je me sépare 
enfin de ce grand compositeur avec un sentiment 
de mélancolie. Canova et lui, voilà pourtant, grâce 
aux gouvernants, tout ce que possède aujourd'hui 
la terre du génie. Je me répète, avec une joie triste, 
l'exclamation de Falstafï : 

There live not three great men iii England ; and one oj tliem 
is poor and grows old *. 

(King Henri H', first part, act II, scène iv.) 



1 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 375 

Capoue, 8 féi'rier. — Je demande s'il y a spec- 
tacle : sur la réponse aflirmativc, j'y cours. J'ai bien 
fait : les Nozze in Campagna, musique pleine d'es- 
prit du froid Guglielmi (fils du grand compositeur), 
ont été jouées et chantées avec toute la chaleur et 
tout l'ensemble possibles, par trois ou quatre pauvres 
diables qui gagnent huit francs chaque fois qu'ils 
jouent. 

La prima donna, grande femme bien faite, brune 
piquante et disinvolta, joue et chante avec tout le 
génie possible. J'oublie toute ma colère contre 
l'avilissement romain ; je redeviens heureux. Le 
héros du libretto, qui a été payé trente francs au 
poète, est un seigneur amoureux * d'une de ses 
sujettes (c'est le mot propre ici) ; la jeune fille va 
épouser un manant qui parle napolitain ; à chaque 
fois que le seigneur arrive pour expliquer son 
amour, il survient quelque embarras, et il faut qu'il 
se cache. La jalousie tendre, véritable, désespérée 
du pauvre paysan intéresse. Tous les patois sont 
naturels et plus près du cœur que les langues 
écrites : je n'entends pas deux mots de celui-ci. 
Deux heures de plaisir vif : je lie conversation avec 
mes voisins, admirateurs outrés de Napoléon * ; 
ils disent que les juges commençaient à ne plus se 
faire payer : sur dix vols, il y en avait un de puni, 
etc. etc. 

L'opéra finit à minuit : nous repartons à une 
heure. Les Autrichiens ont mis des corps de garde 



376 



STENDHAL 



à tous les quarts de lieue, et font enrager les voleurs, 
qui meurent de fainn. 

Naples, 9 féi>rier. - — ■ Entrée grandiose : on des- 
cend une heure vers la mer par une large route 
creusée dans le roc tendre sur lequel la ville est 
bâtie. — Solidité des murs. — Alhergo de Poveri, 
premier édifice. Cela est bien autrement frappant 
que cette bonbonnière si vantée, qu'on appelle à 
Rome la Porte du Peuple. 

Nous voici au palais dei Studj ; on tourne à 
gauche, c'est la rue de Tolède. Voilà un des grands 
buts de mon voyage, la rue la plus peuplée et la 
plus gaie de l'univers. Le croira-t-on ? Nous avons 
couru les auberges pendant cinq heures ; il faut 
qu'il y ait ici deux ou trois mille * Anglais ; je me 
niche enfin au septième étage, mais c'est vis-à-vis 
Saint-Charles, et je vois le Vésuve et la mer. 

Saint-Charles n'est pas ouvert ce soir ; nous cou- 
rons aux Florentins : c'est un petit théâtre en forme 
de fer à cheval allongé, excellent pour la musique, 
à peu près comme Louvois *. Les billets sont numé- 
rotés ici comme à Rome : tous les premiers rangs sont 
pris. On joue Paul et Virginie, pièce à la mode de 
Guglielmi : je paye double, et j'ai un billet de se- 
conde file. Salle brillante ; toutes les loges sont 
pleines, et de femmes très parées : car ici, ce n'est 
pas comme à Milan, il y a un lustre. 

Symphonie extrêmement travaillée, trente ou 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 377 

quarante motifs se heurtent, ne se laissent pas le 
temps d'être compris, et de toucher : travail difTicilc, 
sec et ennuyeux. On est déjà fatigué de musique 
quand la toile se lève. 

Xous voyons Paul et Virginie : ce sont mesdemoi- 
selles Chabran et Canonici ; celle-ci, extrêmement 
minaudière, fait Paul. Les amants sont égarés 
comme dans l'opéra français. Duetto, plein de grâces 
affectées. Arrive le bon Domingo : c'est le fameux 
Casacia, le Potier * de Naples, qui parle le jargon 
du peuple. Il est énorme, ce qui lui donne l'occasion 
de faire plusieurs lazzi assez plaisants. Quand il est 
assis, il entreprend, pour se donner un air d'ai- 
sance, de croiser les jambes : impossible ; l'effort qu'il 
fait l'entraîne sur son voisin : chute générale, comme 
dans un roman de Pigault-Lebrun *. Cet acteur, 
appelé vulgairement Casaciello, est adoré du public ; 
il a la voix nasillarde d'un capucin. A ce théâtre, 
tout le monde chante du nez. Il m'a paru se répéter 
souvent ; à la fm il m'amusait moins *. Les gens du 
Nord sont difficiles pour la gaieté du Midi ; chez eux 
la détente du rire part difficilement *. Domingo 
Casaciello ramène Paul et Virginie à l'habitation. 
Virginie a un père : c'est l'excellente basse-taille 
Pellegrini ; c'est le Martin de Naples : il a de l'ac- 
teur français l'agilité de la voix et la froideur *. 
Il m'a toujours fait beaucoup de plaisir dans les 
airs qui n'exigent pas de passion. C'est un bel 
homme à l'italienne, avec un nez immense et une 



378 



STENDHAL 



barbe noire : on le dit homme à bonnes fortunes ; 
ce que je sais, c'est qu'il est fort aimable. 

Le capitaine de vaisseau est un tenore, joli garçon 
et glacial *, provenant du pays de Venise, où il 
était sous-préfet. jMademoiselle Chabran a une 
assez jolie voix : mais elle est encore plus froide que 
la Canonici et Pellegrini. Mademoiselle Chabran 
est bien inférieure à la petite Fabre de Milan, dont 
a figure épuisée a quelquefois l'air du sentiment. 
— Ensemble satisfaisant pour le vulgaire du grand 
inonde : rien de choquant ; mais rien pour l'homme 
qui aime la peinture de la nature passionnée. 

Le théâtre des Fiorentini est frais et joli. L'ou- 
verture de l'avant-scène est beaucoup trop étroite ; 
les décorations sont pitoyables comme la musique, 
quoiqu'elle ait un grand succès et qu'on ait fait 
beaucoup de silence. Deux ou trois fois des chut 
multipliés ont annoncé des morceaux favoris. Mu- 
sique lamentable, toujours de la même couleur : 
c'est un homme froid qui vise au sentiment. Rien 
de plus insipide ; mais les sots ont du goût pour 
l'opéra semi séria ; ils comprennent le malheur et 
non pas le comique. Il y a bien plus de véritable 
peinture du cœur humain dans les farces napoli- 
taines, comme celle de Capoue *. On applaudit 
beaucoup Guglielmi, et les bravos viennent du 
cœur ; ce qui n'empêche pas que cette musique ne 
soit irrévocablement Vesprit i>oulant faire du génie : 
c'est la couleur du siècle. Que M. Guglielmi ne vient- 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 



379 



il à Paris ? Il y passerait tout d'une voix pour un 
grand homme. C'est Grétry ressuscité, et avec 
moins de petitesse dans la manière. Sa musique est 
aussi un peu perruque, qu'on me passe ce mauvais 
mot si pittoresque *. Quelquefois Guglielmi * se 
donne un air de fraîcheur, en volant sans façon 
dix ou douze mesures à Rossini. C'est Natoire ou 
de Troye prenant une tête au Guide. 

12 février. — Voici enfin le grand jour de l'ou- 
verture de Saint-Charles : folies, torrents de peuple, 
salle éblouissante. Il faut donner et recevoir quel- 
ques coups de poing et de rudes poussées. Je me 
suis juré de ne pas me fâcher, et j'y ai réussi : mais 
j'ai perdu les deux basques de mon habit *. Ma 
place au parterre m'a coûté trente-deux carlins 
(quatorze francs), et mon dixième dans une loge aux 
troisièmes, cinq sequins. 

Au premier moment, je me suis cru transporté 
dans le palais de quelque empereur d'Orient. Mes 
yeux sont éblouis, mon âme ravie. Rien de plus 
frais, et cependant rien de plus majestueux, deux 
choses qui ne sont pas aisées à réunir. Cette pre- 
mière soirée est toute au plaisir : je n'ai pas la force 
de critiquer *. Je suis harassé. A demain le récit 
des drôles de sensations qui sont venues effrayer les 
spectateurs *. 

13 février. — Même impression de respect et de 



380 STENDHAL 

joie en entrant. Il n'y a rien en Europe, je ne dirai 
pas d'approchant, mais qui puisse, même de loin, 
donner une idée de ceci *. Cette salle, reconstruite 
en trois cents jours, est un coup d'Etat : elle attache 
le peuple au roi plus que cette constitution * don- 
née à la Sicile, et que l'on voudrait avoir à Naples, 
qui vaut bien la Sicile. Tout Naples est ivre de 
bonheur *. — Je suis si content de la salle, que j'ai 
été charmé de la musique et des ballets. La salle 
est or et argent, et les loges bleu-de-ciel foncé. Les 
ornements de la cloison, qui sert de parapet aux 
loges, sont en saillie : de là la magnificence. Ce sont 
des torches d'or groupées, et entremêlées de grosses 
fleurs de lis. De temps en temps cet ornement, 
qui est de la plus grande richesse, est coupé par des 
bas-reliefs d'argent. J'en ai compté, je crois, 
trente-six. 

Les loges n'ont pas de rideaux et sont fort 
grandes. Je vois partout cinq ou six personnes sur le 
devant. 

Il y a un lustre superbe, étincelant de lumière, 
qui fait resplendir de partout ces ornements d'or et 
d'argent : effet qui n'aurait pas lieu s'ils n'étaient 
en saillie. Rien de plus majestueux et de plus magni- 
fique que la grande loge du roi, au-dessus de la porte 
du milieu : elle repose sur deux palmiers d'or de 
grandeur naturelle ; la draperie est en feuilles de 
métal, d'un rouge pâle ; la couronne, ornement 
suranné, n'est pas trop ridicule. Par contraste 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 381 

avec la magnificence de la grande loge, il n'y a rien 
de plus frais ni de plus élégant que les petites loges- 
incognito * placées au second rang, contre le théâtre. 
Le satin bleu, les ornements d'or et le? glaces sont 
distribués avec un goût que je n'ai vu nulle part 
en Italie. La lumière étincelante qui pénètre dans 
tous les coins de la salle, permet de jouir des moindres- 
détails. 

Le plafond, peint sur toile, absolument dans le 
goût de l'école française ; c'est un des plus grands- 
tableaux qui existent. Il en est de même de la toile. 
Rien de plus froid que ces deux peintures. 

J'oubliais la terreur des femmes, le 12 au soir. 
Vers la cinquième ou sixième scène de la cantate, on 
commença à remarquer * que le théâtre se remplis- 
sait insensiblement d'une fumée obscure *. Cette 
fumée augmente. Vers les neuf heures, je jette 
lesyeux par hasard sur madame la duchesse del C..., 
dont la loge était à côté de la nôtre : je la trouve bien 
pâle ; elle se penche vers moi, et me dit avec un 
accent de terreur superbe : « Ah ! santissima Ma^ 
donna ! le feu est à la salle ! Les mêmes gens qui 
ont manqué leur coup la première fois recommen- 
cent : qu'allons-nous devenir? » Elle était bien belle; 
les yeux surtout étaient sublimes. « Madame, si 
vous n'avez rien de mieux qu'un ami de deux jours, 
je vous offre mon bras. » L'incendie Schwartzenberg 
me vint tout de suite à l'esprit. Tout en lui parlant, 
je me rappelle que je commençais à faire des ré- 



382 STENDHAL 

flexions sérieuses ; mais, en vérité, plus pour elle 
que pour moi. Nous étions au troisième ; l'esca- 
lier est extrêmement roide : on allait s'y précipiter *. 
Absorbé dans la recherche des moyens * d'échapper, 
€e ne fut que deux ou trois secondes après que je 
m'aperçus * de l'odeur de cette fumée. « C'est du 
brouillard, et ce n'est pas de la fumée, dis-je à notre 
belle voisine ; c'est la chaleur d'une telle foule qui 
fait sécher une salle si humide. » J'ai su que cette 
idée, qui s'était présentée à tout le monde, n'avait 
pas empêché d'avoir une belle peur, et que, sans 
le qu'en dira-t-on, et la présence de la cour, les loges 
eussent été vides en un instant. Vers minuit, je fis 
plusieurs visites : les femmes * étaient rendues de 
fatigue, les yeux cernés, des nerfs, le plaisir à mille 
lieues, etc., etc., etc. 

14 jévrier. — Je ne puis me lasser de Saint- 
Charles : les jouissances d'architecture sont si 
rares ! Pour les plaisirs de la musique, il ne faut pas 
les chercher ici : l'on n'entend pas *. Quant aux 
Napolitains, c'est différent ; ils jurent qu'ils en- 
tendent fort bien. Mon ami de Milan me présente 
dans plusieurs loges * ; les femmes se plaignent 
d'être trop vues : je me fais répéter ce reproche 
incroyable *. Grâce à la profusion des lumières, ces 
dames sont en continuelle représentation ; ennui 
quadruplé par la présence d'une cour. Madame R... 
regrette sincèrement les loges à rideaux du théâtre 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 383 

de la Scala. Le lustre détruit tout l'efTet des déco- 
rations : il n'a pas grand'chose à faire, elles sont 
presque aussi mauvaises que celles de Paris *. C'est 
un grand seigneur qui est à la tête des théâtres» 
Il y a dans ces décorations * un défaut qui tue 
toute illusion : elles sont trop courtes de huit ou 
dix pouces ; on voit * sans cesse de? pieds s'agiter 
sous les hases des colonnes ou entre les racines des 
arbres. Vous ne vou? faites pas d'idée du ridicule de 
cette distraction : l'imagination s'attache à ces 
jambes que l'on voit remuer, et veut deviner ce 
qu'elles font *. 

J'ai trouvé ce soir à San Carlo une ancienne con- 
naissance, M. le colonel Lange : il est ici comman- 
dant de place pour les Autrichiens, et m'a présenté 
à sa très jolie femme *. Après-demain je dînerai chez 
lui avec huit ou dix officiers autrichiens. Cela vaut 
mieux que la protection de mon ambassadeur *. 

La cantate du premier jour est de la flatterie du 
XVI® siècle : vers et musique, tout en est assommant. 
En France, nous savons donner * à la flatterie la 
plus fausse l'air naïf du vaudeville. Je croyais à 
M. Lampredi assez d'esprit pour suivre cette idée ^. 

1. C'est l'auteur du seul bon journal littéraire, depuis 
Baretti, il Poligrafo, Milan, 1811. Sous le nom de littérature, 
les autres donnent de lourdes dissertations, qui ne passeraient 
pas l'antichambre de l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres, ou des vers dignes de Berthellemot. Voyez la Biblio- 
teca italiana, de Milan, journal payé à M. Acerbi * par le 
gouvernement Metternich : c'est tout dire. (1817.) 



384 STENDHAL 

L'homme de génie en ce genre est Métastase. C'est 
la plus grande difficulté vaincue que je connaisse. — 
Je vais au cabinet littéraire '". Le Journal des Débats 
a été arrêté ces jours-ci comme trop libéral (1817) *. 

20 février. — C'est peut-être parce que Naples 
est une grande capitale comme Paris, que je trouve 
si peu à écrire. Je passe bien mon temps ; mais, 
grâce au ciel, le soir je n'ai rien à dire de nouveau, 
et je puis me coucher sans travailler. Je suis reçu 
chez madame la princesse Belmonte, chez l'aimable 
marquis Berio, avec une politesse parfaite, comme 
cinq cents étrangers l'ont été avant moi, comme 
deux cents seront reçus l'année prochaine. A quel- 
ques légères nuances près, c'est le ton des bonnes 
maisons de Paris. Il y a plus de vivacité et surtout 
plus de bruit ici ; souvent la conversation est telle- 
ment criarde, qu'elle me fait mal aux oreilles, Naples 
est la seule capitale de l'Italie ; toutes les autres 
grandes villes sont des Lyon renforcés *. 

23 féi'rier. — Je suis bien dupe, à mon âge, de 
m'être imaginé que, dans une entreprise publique, 
l'attention pût se porter à la fois sur deux objets. 
Si la salle est superbe, la musique doit être mau- 
vaise ; si la musique est délicieuse, la salle sera 
pitoyable *. 

Le mérite d'avoir reconstruit cette salle est tout 
entier à un M. Barbaja : c'est un garçon de café, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 385 

milanais et fort bel homme *, qui, en tenant les 
jeux, a gagné des millions : il a bâti la salle sur les 
profits futurs de sa banque. Le vieux roi voulait 
madame Catalani : bonne inspiration ; il fallait y 
joindre Galli, Crivelli et Tachinardi ; mais M. Bar- 
baja j)rotége mademoiselle Colbran *. Je ne sais qui 
protège Nozari, que nous avons vu si bon à Paris 
dans le rôle de Paolino, mais il y a quatorze ans *. 
Davide le fils est ce qu'il y a de mieux ; on souffre 
des efforts que fait ce pauvre jeune homme pour 
lancer sa voix grêle et brillante dans ce vase énorme. 
Il a pris de Nozari l'habitude de certains trilles faits 
avec la voix de tête. Il a grand besoin de chanter 
sur un petit théâtre et d'avoir un bon maître ; c'est 
le meilleur ténor d'Italie : Tachinardi s'éteint, et 
Crivelli se glace *. 

L'orchestre m'a fait beaucoup de plaisir. Il 
exécute avec fermeté ; les instruments qui entrent 
attaquent la note avec franchise. Il est aussi ferme 
que l'orchestre de Favart *, et a plus de légèreté 
que ceux de Vienne : par là, ses piano acquièrent de 
la valeur. 

Autant la pauvreté des décorations et la mi- 
sère * des costumes mettent Saint-Charles au- 
dessous de la Scala, autant les Napolitains l'em- 
portent par le brillant de leur orchestre. Il y avait 
ce soir un bellissimo teatro : c'est-à-dire que tout 
était plein. Madame la princesse Belmonte re- 
marque * qu'au milieu de tant de surfaces bril- 

RoME, Naples et Florence, I 25 



386 STENDHAL 

lantes, les femmes semblent avoir des vêtements 
gris sale, et leurs joues des teintes plombées. Il faut 
employer pour les théâtres des teintes de gris, et non 
des couleurs brillantes. 

Les Italiens ont une singulière passion pour les 
premières soirées des théâtres (prime sera). Les 
gens les plus économes toute l'année dépensent 
fort bien quarante louis pour une loge le jour de 
l'ouverture. Il y avait ce soir chez madame For- 
migini * des amateurs qui sont venus de Venise, et 
qui repartent demain. Avares pour les petites 
choses, ces gens-ci sont prodigues dans les grandes : 
c'est le contraire en France, où il y a plus de vanité 
que de passion. 

La magnificence de San Carlo fait adorer le roi 
Ferdinand ; on le voit dans sa loge partager les 
transports du public : ce mot partager fait oublier 
bien des choses. Anecdote de la pétition dans le 
berceau de la princesse nouvellement née, pour 
sauver la vie de la belle San Felice, pendue en 1799. 
Un Napolitain, indigné du royalisme produit en 
moi par la belle architecture de San Carlo, me conte 
cette histoire : « Vous voyez un théâtre, me dit-il, 
et vous ne voyez pas les petites villes. » Il a raison 
de me rabrouer. Je conclus de ce qu'il me dit que le 
paysan napolitain est un sauvage, heureux comme 
on l'était à Otaïti avant l'arrivée des missionnaires 
méthodistes *. 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 387 

28 février. — Je suis allé voii les tableaux du che- 
valier Ghigi, avec la jeune duchesse. Situation de 
roman bien singulière, mais trop délicate pour être 
traitée dans nos mœurs. Le prince Corvi, jaloux 
de ne pouvoir troubler la tendresse de la contessina 
Carolina, la mère de la duchesse, et du chevalier 
P..., les dénonce au mari, bon homme qui n'en 
croit rien ; mais de plus à deux filles charmantes 
et innocentes, de quinze à seize ans, les tendres 
amies de leur mère. Ces pauvres petites complotent 
de se faire religieuses : elles sont grênées avec leur 
mère, n'osent plus lui parler. Enfin, l'aînée tombe 
à ses pieds, fondant en larmes, et là lui dévoile toute 
la dénonciation du prince Corvi, et leur résolution 
d'aller au couvent, pour ne pas vivre avec une im- 
pie *. Position de cette mère, qui adore son amant, 
et qui a de l'honneur. Elle conserve assez de pré- 
sence d'esprit pour nier. Cette anecdote, dont le récit 
prend vingt minutes, est peut-être ce que j'ai ren- 
contré de plus touchant et de plus beau cette année. 

L'Italie est grande comme la main, tous les gens 
riches se connaissent d'une ville à l'autre ; sans cela, 
je conterais trente anecdotes, et supprimerais toutes 
les idées générales sur les mœurs : tout ce qui est 
vague, en ce genre, est faux. Le lecteur qui a voyagé 
de Paris à Saint-Cloud * et ne connaît que les mœurs 
de son pays entend par les mots décence, vertu, 
duplicité, des choses matériellement différentes de 
celles que vous avez voulu désigner. 



388 



STENDHAL 



Par exemple, à Bologne, j'ai trouvé chez ma- 
dame N... une jeune femme, Ghita, dont la vie 
ferait un des romans les plus intéressants et les plus 
nobles ; mais il faudrait n'y rien changer : cette 
histoire occupe onze pages de mon journal. Quelle 
peinture vive des mœurs de l'Europe actuelle et de 
la sensiblité italienne ! Comme cela est supérieur 
à tous les romans inventés ! quel imprévu et quel 
naturel dans les événements ! Le défaut des comé- 
dies de caractère, c'est qu'on prévoit toutes les 
occurrences que le héros va rencontrer. Le héros 
que Ghita a tant aimé, et qu'elle aime peut-êtie * 
encore, est fort commun * ; le mari jaloux, dans le 
même genre ; la mère, atroce et énergique ; la jeune 
femme seule est héroïque. Du reste, on pilerait * 
toutes les femmes à sentiment de Paris ou de 
Londres, qu'on n'en tirerait pas un caractère de 
cette profondeur et de cette énergie *. Tout cela 
est caché sous l'air de la simplicité et souvent de la 
froideur. L'énergie qu'on trouve dans certains 
caractères de femmes de ce i3ays m'étonne tou- 
jours *. Six mois après un mot indifférent que leur 
a dit leur amant, elles l'en récompensent ou s'en 
vengent ; jamais d'oubli par faiblesse ou distrac- 
tion, comme en France. Une Allemande pardonne 
tout, et, à force de dévouement, oublie. Quand le? 
Anglaises ont de l'esprit, on retrouve chez elles 
cette profondeur de sentiment ; mais quelquefois 
la pruderie le gâte. 



ROME, N.VPLES ET FLORENCE 389 

La manière de sentir de l'Italie est absurde pour 
les habitants du Xord. Je ne conçois même pas, 
après y avoir rêvé un quart d'heure, par quelles 
explications, par quels mots on pourrait la leur faire 
entendre *. — L'elTort du bon sens des gens les 
plus distingués est de comprendre c[u'ils ne peuvent 
pas comprendre. Cela se réduit à l'absurdité du tigre 
qui voudrait faire sentir au cerf les délices qu'il 
trouve à boire du sang. 

Je sens moi-même que ce que je viens d'écrire 
est ridicule ; ces secrets font partie de cette doctrine 
intérieure qu'il ne faut jamais communiquer. 

2 mars. — Bénéfice de Duport. Il danse pour la 
dernière fois ; c'est un événement à Naples. 

J'ai oublié les décorations de son ballet de Cen- 
drillon. Elles ont été dessinées par un peintre qui 
connaît les vraies lois du terrible. Le palais de la fée, 
avec les lampes funèbres, et cette figure gigantesque 
haute de soixante })ieds qui perce la voûte, et, les 
yeux fermés, montre du doigt l'étoile fatale, laisse 
dans l'âme un souvenir durable. Mais la parole ne 
peut pas faire comprendre à Paris ce genre de 
jouissance. Cette belle décoration manque par la 
couleur et le clair-obscur (les ombres et les clairs 
sont sans vigueur). 

Une salle de danse au milieu des bois, copiée du 
Stone-Henge *, dans le même ballet de Cendrillon, 
et le palais de la fée, seraient remarquables même 

Rome, Naples et Florence, I 25. 



390 STENDHAL 

à Milan. On entend bien mieux en Lombardie la 
magie de la couleur ; mais quelquefois le dessin 
n'atteint pas à l'effet, faute de nouveauté. A Naples, 
les arbres sont verts, et, à la Scala, gris-bleu. Ce 
ballet de Cendrillon, et le Joconde, ballet de Vestris, 
sont dansés presque comme à Paris. La présence 
de Marianne Conti et de la Pallerini (mime remplie 
de génie, comparable à madame Pasta *) lui ôte 
la froideur de la danse française. Cette froideur et 
nos grâces courtisanesques * sont très bien repré- 
sentées par madame Duport, Taglioni, et mademoi- 
selle Taglioni. Pour Duport, c'est une ancienne 
admiration, à laquelle je me suis trouvé fidèle. 
Il m'amuse comme un jeune chat : je le regarderais 
danser des heures entières *. 

Ce soir, le public contenait avec peine son envie 
d'applaudir : le roi a donné l'exemple. J'ai entendu 
la voix de Sa Majesté de ma loge, et les transports 
sont allés jusqu'à la fureur, laquelle a duré trois 
quarts d'heure. Duport a toute la légèreté que nous 
lui avons vue à Paris dans Figaro. Jamais on ne 
sent l'effort, peu à peu sa danse s'anime, et il fmit 
par les transports et l'ivresse de la passion qu'il veut 
exprimer : c'est tout le degré d'expression dont cet 
art est susceptible ; ou du moins, pour être exact, 
je n'ai jamais rien vu de comparable *. Vestris, 
Taglioni, comme tout le vulgaire des danseurs, 
d'abord ne peuvent pas cacher l'effort ; en second 
lieu, leur danse n'a point de progression. Ainsi, ils 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 391 

n'atteignent pas même à la volupté, premier but de 
l'art. Les femmes dansent mieux que les hommes ; 
l'admiration, après la volupté, fait presque tout le 
domaine de cet art si borné. Les yeux, séduits * par 
le brillant des décorations et la nouveauté des 
groupes, doivent disposer l'âme à une attention 
vive et tendre pour les passions que les pas vont 
peindre. 

J'ai bien vu le contraste des deux écoles. Les 
Italiens admettent sans difficulté la supériorité 
de la nôtre, et, sans s'en douter, sont bien plus sen- 
sibles à la perfection de la leur. Duport doit être 
content, ce soir on l'a bien applaudi ; mais les véri- 
tables transports ont été pour Marianne Conti. 
J'avais un Français de bon ton à mes côtés, qui, 
transporté par la passion, est allé jusqu'à m'adresser 
la parole. Quelle indécence ! disait-il à tout moment. 
Il avait raison, et le public encore plus d'être ravi. 
\J indécence n'est à peu près qu'une chose de con- 
vention *, et la danse est presque toute fondée sur 
un degré de volupté qu'on admire en Italie, et qui 
choque nos idées. Au milieu des pas les plus vifs, 
l'Italien n'a pas la plus petite idée 6!indécence ; 
il jouit de la perfection d'un art, comme nous des 
beaux vers de Cinna, sans songer au ridicule de 
l'unité de lieu. Pour les impressions passagères, les 
défauts inaperçus n'existent pas. Ce qui est aimable 
à Paris est indécent à Genève : cela dépend du degré 
de pruderie inspiré par le prêtre de l'endroit *. Les 



•392 STE>'DHAL 

jésuites sont beaucoup plus favorables aux beaux- 
arts et au bonheur que le méthodisme. 

Où est le beau idéal de la danse ? Jusqu'ici il n'y 
■en a pas. Cet art tient de trop près à l'influence 
des climats et à notre organisation physique. Le 
beau idéal changerait toutes les cent lieues *. 

L'école française vient seulement de donner la 
perfection de V exécution. 

A présent, il faut qu'un homme de génie emploie 
«ette perfection. C'est comm« la peinture quand 
Masaccio parut. Le grand homme dans ce genre est 
à Naples, mais y est méprisé. Viganô a donné 
li Zingari, ou les Bohémiens. Les Napolitains se 
sont imaginés qu'il voulait se moquer d'eux. Ce 
ballet a découvert une drôle de vérité, dont per- 
sonne ne se doutait : c'est que les mœurs nationales 
du pays de Xaples sont exactement les mœurs des 
Bohémiens. (Voyez les Noui'elles de Cervantes.) 
Voilà Viganô qui donne des leçous aux législateurs : 
tant les arts ont de rapports ! C'est en même temps 
un beau succès, dans un art li rebelle à l'exj^ression, 
que de l'avoir forcé à peindre, et à peindre si bien, 
des mœurs et non pas des passions (des habitudes 
de l'âme dans la manière de chercher le bonheur, 
•et non pas un état passager et violent *). Une cer- 
taine danse, exécutée au son des chaudrons, a sur- 
tout choqué les Napolitains ; ils se sont crus mys- 
tifiés : et hier un jeune capitaine, chez madame la 
princesse Belmonte, se mettait en fureur au seul 



I 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 393 

nom de Viganô. Pour revenir à leur état naturel, 
les Napolitains auraient besoin de gagner deux 
batailles comme Austerlitz et Marengo ; jusque-là 
ils seront susceptibles. — « Mais, leur dirais-je volon- 
tiers, (juoi de })lus brave que M. de Rocca-RoinaMa*? 
Est-ce la faute des gens l)ien élevés si des moines ont 
corrompu le bas peuple, si brave quand il s'appe- 
lait Samnite, et si pleutre depuis qu'il adore saint 
Janvier * ? » L'anecdote de ce ballet a été un trait 
de lumière, et m'a mis sur la véritable voie pour 
étudier ce pays. Xoverre, à ce qu'on dit, avait 
donné la volupté ; Viganô a avancé l'expression 
dans tous les genres. L'instinct de son art lui a même 
fait découvrir le vrai génie du ballet, le romantique 
par excellence. Tout ce que le drame parlé peut 
admettre de ce genre, Shakspeare l'a donné ; mais 
le Chêne de Bénévent est une bien autre fête pour 
l'imagination cbarmée que la Grotte (T Imogène ou 
la Forêt des Ardenncs * du mélancolique Jacques. 
L'âme, emportée jjar le plaisir de la nouveauté, a des 
transports pendant cinq quarts d'heure de suite ; 
et, quoique ces plaisirs soient impossibles à exprimer 
par écrit *, de peur du ridicule, on s'en souvient 
après de longues années. On ne peut pas peindre 
cet effet en peu de mots, il faut parler longtemps, 
et émouvoir l'imagination des spectateurs. Au châ- 
teau de B..., en France *, madame R..., contant 
le ballet du Chêne de Bénéi^ent, nous retenait au 
salon jusqu'à trois heures du matin *. 11 faut que 



394 



STENDHAL 



l'imagination du spectateur, pleine des souvenir» 
du théâtre espagnol et des Nouvelles Castillanes *, 
développe elle-même toutes les situations ; il faut 
aussi qu'elle soit laise des développements donnés 
par la parole. Chaque imagination émue par la 
musique prend son vol, et fait discourir à sa manière 
ces personnages qui ne parlent jamais. C'est ainsi 
que le ballet à la Viganô a une rapidité à laquelle 
Shakspeare lui-même ne peut atteindre. Ce genre 
singulier va peut-être se perdre ; il eut son plus beau 
développement à Milan, dans les moments pros- 
pères du royaume d'Italie. Il faut de grandes ri- 
chesses, et le pauvre théâtre de la Scala n'a peut- 
être pas deux ou trois ans de vie : le despote ne 
cherche point, comme Laurent de Médicis, à mas- 
quer les chaînes et l'avilissement des esprits par 
les jouissances des beaux-arts *. La piété a fait 
supprimer les jeux dont les bénéfices alimentaient 
la scène : peut-être même le souvenir de cet art 
se perdra-t-il tout à fait ; il n'en restera que le nom, 
comme ceux de Roscius et de Pylade. Paris ne 
l'ayant point connu, il est resté obscur en Europe *. 

L'étranger auquel les Milanais parlent de Corio- 
lan, de Prométhée, des Zingari, du Chêne de Béné- 
vent, de Samandria liberata, pour peu qu'il n'ait 
pas d'imagination pittoresque, est glacé par les * 
transports de son interlocuteur. Comme l'imagina- 
tion pittoresque n'est pas notre fort en France \ 

1. Je soupçonne que ce sentiment existe en Ecosse. (1817.) 



r.OME, NAPLES ET FLORENCE 395 

ce genre y tomberait tout à plat. Nos Laliarpe ne 
peuvent pas même comprendre Métastase. Je n'ai 
vu que trois ou quatre ballets de Viganù. C'est 
une imagination dans le genre de Shakspeare, 
dont il ignore peut-être jusqu'au nom : il y a du 
génie du peintre, il y a du génie musical dans cette 
tête *. Souvent, lorsqu'il ne peut pas trouver un 
air qui exprime ce qu'il veut dire, il le fait. Sans 
doute il y a des parties absurdes dans le Prométhée ; 
mais au bout de dix ans le souvenir en est aussi 
frais que le premier jour, et Ton s'étonne encore. 
Une autre qualité bien singulière du génie de Vi- 
ganô, c'est la patience. Environné de quatre-vingts 
danseurs, sur la scène de la Scala, ayant à ses pieds 
un orchestre de dix musiciens, il compose et fait 
impitoyablement recommencer, toute une matinée, 
dix mesures de son ballet qui lui semblent laisser 
à désirer. Rien de plus singulier : mais je m'étais 
juré de ne jamais parler de Yiganè *. 

J'ai été entraîné par des souvenirs délicieux. 
Deux heures sonnent : le Vésuve est en feu ; on 
voit couler la lave. Cette masse rouge se dessine 
sur un horizon du plus beau sombre *. Je demeure 
trois quarts d'heure à contempler ce spectacle im- 
posant et si nouveau, perché à ma fenêtre au sep- 
tième étage. 

5 mars. — Ce soir, ]\P' R... disait : « Le beau 
idéal de la danse sera fixé, par la suite, entre le 



396 STENDHAL 

genre de Duport et celui de la Conti. Il faut la cour 
de quelque prince riche et voluptueux : or c'est ce 
que nous ne verrons plus. Tout le monde cherche 
à mettre de côté quelques millions pour vivre du 
moins en riche particulier, si l'on tombe. Les 
princes d'ailleurs, voulant absolument résister à 
l'opinion, se taillent de l'inquiétude pour toute 
leur vie. Cette faute de calcul pourrait bien faire 
tomber les arts pendant le xix^ siècle. Au xx^, tous 
les peuples parleront politique, et liront le Morning- 
Chronicle, au lieu de claquer * la Marianne Conti. » 
Le genre froid du talent de mademoiselle Fanny 
Bias ne peut absolument pas entrer dans le beau 
idéal de la danse, du moins hors de France. J'avoue 
que, si l'on me donnait à choisir entre ces deux 
moitiés du beau idéal, j'aimerais mieux la volupté 
vive et brillante de la Conti ^. Mademoiselle Milière 
vint danser à Milan, il y a huit ou dix ans, avec 
son talent de Paris : elle fut sifïlée. Elle a mis du 
feu dans sa danse : aujourd'hui elle est comblée 
d'applaudissements à la Scala, et serait sifïlée sans 
doute à Paris *. 

1. Les ballets de M. Gardel n'ont absolument rien de 
commun avec ceux de Viganô : c'est Campistron comparé 
à Shakspeare. Viganô aurait fait frémir pour Psyché : 
Gardel, la faisant tourmenter par les diables, tombe dans 
la même erreur que Shakspeare, lorsqu'il fait brûler les 
yeux, sur la scène, à un roi détrôné. L'imagination, qui n'est 
pas assez émue pour être à la hauteur de ce degré de terreur, 
s'amuse de la laideur des diables et rit de leurs griffes vertes *. 
(1817.) 



I 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 397 

Je suis monté hier au Vésuve : c'est la })lus grande 
fatigue que j'ai? éprouvée de ma vie. Le diabolique, 
c'est de gravir le cône de cendre. Peut-être tout 
cela sera-t-il changé dans un mois. Le prétendu 
«rmite est souvent un voleur converti ou non : 
bonne platitude écrite dans son livre et signée Bigot 
de Préameneu. Il faudrait dix pages et le talent de 
madame RadclifTe pour décrire la vue dont on 
jouit en mangeant l'omelette apprêtée par l'ermite. 
Je ne dirai rien de Pompéia : c'est la chose la plus 
étonnante, la plus intéressante, la plus amusante 
que j'aie rencontrée ; par là seulement on connaît 
l'antiquité. Que d'idées sur les arts vous donnent 
la fresque du Minotaure et vingt autres ! Je vais 
à Pompéia trois fois par semaine au moins *. 

14 mars. — Je sors du Joconde de Vestris III : 
c'est le petit-fils du diou de la danse. C'est une 
grande pauvreté que ce ballet. Celui de Duport ne 
vaut guère mieux : toujours des guirlandes, des 
fleurs, des écharpes dont les belles décorent leurs 
guerriers, ou que les bergères échangent avec leurs 
amants, et l'on danse en réjouissance de l'écharpe. 
Il y a loin de là au jeune époux de la Samandria 
liherata, rentrant dans son palais, dévoré de jalousie, 
et cependant se laissant aller à danser ce beau 
terzetto avec l'esclave nègre chargée de la musique 
du sérail, et sa femme. Ce pas entraînait tous les 
•cœurs, on ne savait pourquoi *. C'est un des grands 



398 STENDHAL 

traits de l'histoire de l'amour, la présence de ce 
qu'on aime faisant oublier tous les torts *. Le goût 
français est comme ces jolies femmes qui ne veulent 
pas qu'on mette du noir dans leurs portraits : 
c'est un Boucher comparé à VHôpital de Jaffa de 
Gros. Sans doute ce genre perruque va s'éteindre ; 
mais nous serons éteints avant lui. Nous n'avons 
pas joui d'assez de sécurité pour que la révolution 
ait eu le temps d'entrer * dans l'art. Nous en sommes 
encore aux talents étiolés du siècle de Louis XV : 
MM. de Fontanes, Villemain, etc. 

Ordinairement rien ne peut ajouter à mon mépris 
pour la musique française * ; cependant les lettres 
de mes amis de France m'avaient presque séduit. 
J'étais sur le point de leur accorder les airs de gaieté 
et de pur agrément. Le ballet de Joconde finit toute 
discussion pour moi. Jamais je n'ai mieux senti 
la pauvreté, la sécheresse, V impuissance préten- 
tieuse de notre musique, dont on a rassemblé là 
les airs réputés les plus agréables, ceux qui me tou- 
chaient autrefois. Le sentiment du vrai beau l'em- 
porte même sur les souvenirs de la jeunesse. Ce que 
je dis là sera précisément le comble de l'absurde, 
et peut-être même de l'odieux, pour ceux qui n'ont 
pas vu le vrai beau. Mais il y a longtemps que les 
vrais patriotes ont dû jeter au feu ce volume et 
s'écrier : « L'auteur n'est pas Français *. » 

La grandeur de la salle de San Carlo est admirable 
pour les ballets. Un escadron de quarante-huit 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 399 

chevaux manœuvre avec toute l'aisance possible 
dans la CendriUon de Duport, dont ces chevaux et 
les divers genres de lutte forment un acte bien 
ennuyeux, bien postiche, et bien fait pour les esprits 
grossiers. Ces chevaux chargent au grand galop 
jusque sur la rampe. Ils sont montés par des Alle- 
mands ; jamais les gens du pays ne pourraient y 
tenir *. L'école de danse de San Carlo donne les plus 
belles espérances ; mademoiselle Merci peut se faire 
un nom, mais elle est bien jolie *. Sa danse a une 
physionomie. 

Aujourd'hui 14 mars *, j'aj, été sérieusement 
gêné par la chaleur, en examinant le taureau Far- 
nèse, placé au milieu de cette délicieuse promenade 
de Chiaja, à vingt pas de la mer. Dans la campagne, 
tous les pommiers et amandieis sont en fleur. A Paris, 
on a encore l'hiver pour deux mois ; mais chaque 
soir on trouve dans les salons deux ou trois idées 
nouvelles. Voilà un grand problème à résoudre ; 
quel séjour préférer ? 

15 mars. — Bal charmant chez le roi. On devait 
être en masque de caractère ; mais bientôt on quitte 
le masque. Je m'amuse beaucoup de huit heures 
à quatre heures du matin. Tout Londres était là : 
les Anglaises me semblent emporter la palme de la 
fête. Il y avait cependant de bien jolies Napoli- 
taines, entre autres cette pauvre petite comtesse 
N..., qui, tous les mois, va voir son ami à Terra- 



400 



STENDHAL 



cine. Le maître de la maison ne mérite pas les 
grandes phrases à la Tacite qu'on fait contre lui 
en Europe : c'est le caractère de Western dans Tom 
Jones ; ce prince se connaît en sangliers et non en 
proscriptions (1799-1822) *. Je m'arrête ; je me 
suis promis de ne rien dire de tous les lieux où je 
serais entré sans payer : autrement le métier de 
voyageur se rapproche de * celui d'espion. 

16 mars. — Malgré mon profond mépris pour 
l'architecture moderne, on m'a mené ce matin chez 
M. Blanchi * de Lugano, ancien pensionnaire de 
Napoléon. Ses dessins sont assez exempts de cette 
foule d'ornements, d'angles, de ressauts, qui font 
la jictitesse moderne (voir la cour du Louvre), 
et qu'on peut reprendre même chez Michel-Ange. 
Nos gens ne peuvent pas s'élever à comprendre 
que les anciens n'ont jamais rien fait pour orner, 
et que chez eux le beau n'est que la saillie de futile. 
Comment nos artistes liraient-ils dans leur âme ? 
Ce sont sans doute des hommes remplis d'honneur 
et d'esprit ; mais Mozart avait de l'âme, et ils n'en 
ont pas. Une rêverie profonde et passionnée ne leur 
a jamais fait faire de folies ; aussi ils ont le cordon 
noir, lequel ennoblit *. 

M. Blanchi va construire à Naples l'église de 
Saint-François-de-Paule, vis-à-vis le palais. Le roi 
en confiera l'exécution à M. Barbaglia, et nous la ver- 
rons finir en huit ou dix ans'*'. La place est on ne peut 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 401 

pas plus mal choisie. Au lieu de bâtir là une église, 
il faudrait encore démolir une trentaine de mai- 
sons. La place d'une église serait sur le Largo di 
Castello : mais, d'un bout de l'Europe à l'autre, la 
sèche vanité s'est emparée de tous les cœurs, et les 
grands principes du beau sont invisibles. Bianchi 
a adopté la forme ronde, ce qui est une preuve qu'il 
a su voir l'antique ; mais il n'a pas su voir que les 
anciens se proposaient dans leurs temples un but 
contraire au nôtre : la religion des Grecs était une 
fête, et non une menace. Le temple, sous ce beau 
ciel, n'était que le théâtre du sacrifice. Au lieu de 
s'agenouiller, de se prosterner et de se frapper la 
poitrine, on exécutait des danses sacrées. Et que les 
hommes aient été * 



L'amour du nouveau est le premier besoin de l'ima- 
gination de l'homme. 

Je trouve chez M. Bianchi les deux hommes les 
plus remarquables du royaume *, le général Filan- 
gieri et le conseiller d'Etat Cuoco *. 

17 mars. — Je dépêcherai en bien peu de paroles 
ce que j'ai à dire de la musique entendue à Saint- 
Charles. Je venais à Naples transporté d'espérance ; 
ce qui m'a fait encore le plus de plaisir, c'est la 
musique de Capoue. 

J'ai débuté à Saint-Charles par VOtello de Rossini. 

Rome, Naples et Florence, I 26 



402 STENDHAL 

Rien de plus froid ^. Il fallait bien du savoir-faire 
à l'auteur du libretto pour rendre insipide à ce point 
la tragédie la plus passionnée de tous les théâtres. 
Rossini l'a très bien secondé : l'ouverture est d'une 
fraîcheur étonnante, délicieuse, facile à comprendre, 
et entraînante pour les ignorants, sans avoir rien 
de commun. Mais une musique pour Otello peut être 
tout cela, et rester encore à cent piques de ce qu'il 
faudrait. Il n'y a rien de trop profond, dans tout 
Mozart et dans les Sept Paroles de Haydn, pour un 
tel sujet. Il faut des sons horribles et toutes les 
richesses et les dissonances du genre enharmonique, 
pour lago * (premier récitatif de VOrfeo de Pergo- 
lèse). Il me semble que Rossini ne sait pas sa lan- 
gue de façon à pouvoir décrire de telles choses. 
D'ailleurs, il est trop heureux, trop gai, trop gour- 
mand. 

Un ridicule particulier à l'Italie, c'est celui du 
père ou du mari d'une grande chanteuse * : on 
appelle ce caractère le dam Procolo. Un jour le 
comte Somaglia donnait le bras à la Colbran pour 
lui faire voir le théâtre de la Scala ; le père lui dit 



1. Pour me punir d'avoir ainsi pensé en 1817, je laisse ce 
mot. J'étais entraîné, à mon insu, par mon indignation 
contre le marquis Berio, auteur de l'exécrable libretto qui 
fait d'Othello un Barbe-Bleue. Dans la peinture des senti- 
ments tendres, Rossini, maintenant éteint, est resté à 
mille lieues de Mozart et de Cimarosa ; en revanche, il a 
inventé une rapidité et un brillant inconnus à ces grands 
hommes *. (1826.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 403 

gravement : « Vous êtes bleu heureux, monsieur le 
comte ; savez-vous que des tètes couronnées ont 
coutume de donner le bras à ma fille ? — - Oubliez- 
vous que je suis marié ? » ré])lique le comte. Cela a 
du sel en italien. 

Après VOtello, il m'a fallu subir la Gabrielle de 
Vergy, musique d'un jeune homme de la maison 
Caraiïa. C'est une servile imitation du style de 
Rossini. Davide, dans le rôle de Coucy, est un ténor 
divin ^ *. 

J'ai revu le Sargines de Paër ; mademoiselle Cha- 
bran, des Florentins, donnait de l'esprit à Davide. 
Cette musique célèbre m'a assommé ici comme à 
Dresde. Le talent de Paër est comme celui de M. de 
Chateaubriand ; j'ai beau me mettre en expérience, 
je ne puis le sentir ; cela me semble toujours ridi- 
cule. M. de Chateaubriand m'impatiente : c'est un 
homme d'esprit qui me croit trop bête. M. Paër 
m'ennuie ; ses succès, très réels, m'étonnent *. 

18 mars. — Ce soir, la troupe de San Carlo chan- 
tait VOtello au théâtre del Fondo. J'ai distingué 
quelques jolis motifs dont je ne me doutais pas, 
entre autres le duo du premier acte entre les deux 
femmes *. 

1. Je trouve aujourd'hui des morceaux fort touchants 
dans cet opéra. Quand on a entendu Nina Viganô chanter 
certains airs de MM. CarafTa et Perruchini, on sait que ces 
messieurs ont inventé la chanson italienne. Voir il Tras^aso 
delV anima*. (1826.) 

Rome, Naples et Florence, I 26. 



404 STENDHAL 

Les grands théâtres, comme San Carlo et la Scala, 
sont l'abus de la civilisation et non sa perfection. 
Il faut forcer toutes les nuances : dès lors il n'y a plus 
de nuances. Il faudrait élever les jeunes chanteurs 
dans la plus parfaite chasteté ; or désormais c'est 
ce qui est impossible : il fallait des cathédrales et 
des enfants de chœur. On se plaint de voir Crivelli 
«t Davide sans successeurs. Depuis qu'il n'y a plus 
de sopranos, il n'y a plus de science musicale au 
théâtre. Par désespoir, ces pauvres diables deve- 
naient de profonds musiciens ; dans les morceaux 
d'ensemble, ils soutenaient toute la troupe ; ils 
donnaient du talent à la prima donna, qui était leur 
maîtresse. Nous devons deux ou trois grandes chan- 
teuses à Velluti. 

Aujourd'hui, dès que la mesure (il tempo) est 
un peu difficile, il n'en est plus question ; l'on se 
«roit à un concert d'amateurs. C'est ce que M. le 
oomte Galenberg * expliquait fort bien hier chez 
M. le marquis Berio. Les Italiens sont bien loin des 
Allemands, dont la musique baroque, dure, sans 
idées, serait à faire sautei par la fenêtre, s'ils 
n'étaient pas les premiers tempistes du monde *. 

L'usage italien de couper les deux heures de mu- 
sique par une heure de ballet, est fondé sur le peu 
de force de nos organes : il est absurde de donner de 
suite deux actes de musique. Une petite salle rend 
le ballet à la Viganô impossible et ridicule : voilà 
ie problème d'acoustique proposé aux géomètres, 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 40S 

et qu'ils mépriseront parce qu'il est trop difficile. 
Ne pourrait-oii pas adapter deux théâtres à la 
même salle ? Ou, le ballet fini, couper la scène par 
une cloison assez forte pour renvoyer la voix dans 
la salle, laisser tomber, par exemple, une toile de 
tôle ? Ou bâtir un mur en caisses de bois garnies 
d'une peau de tambour du côté des spectateurs * ? 
Au théâtre Farnèse, à Parme, le bruit d'un morceau 
de papier qu'on déchire au fond de la scène est 
entendu de partout. Voilà le fait qu'il faudrait repro- 
duire, mais qu'il est plus commode de nier. Les 
architectes italiens savent que l'air dépouillé d'oxy- 
gène arrête sur-le-champ les folies et les vagabon- 
dages de l'imagination *. 

19 mars. — San Carlo est décidément une affaii*e 
de parti pour les Napolitains : l'orgueil national, 
écrasé par la campagne et la mort de Joachim, 
s'est réfugié là. Voici la vérité : San Carlo, comme 
machine à musique, est tout à fait inférieur à la 
Scala. En séchant, il peut devenir moins sourd ; 
mais il perdra tout l'éclat de ses dorures appliquées 
trop tôt sur des crépis frais. Les décorations sont 
bien plates, et, qui plus est, ne peuvent pas être 
meilleures : le lustre les tue. La même cause em- 
jîêche de voir la physionomie des acteurs. 

20 mars. — Ce soir, comme j'entrais à San Carlo,. 
un garde m'a couru après pour me faire ôter mon. 



406 STENDHAL 

chapeau. Dans une salle quatre fois grande comme 
l'Opéra de Paris, je n'avais pas aperçu je ne sais 
quel prince. 

Paris est la première ville du monde, parce qu'on 
y est inconnu, et que la cour n'y forme qu'un spec- 
tacle intéressant *. 

A Naples, San Carlo n'ouvre que trois fois la 
semaine : ce n'est déjà plus un rendez-vous sûr pour 
tous les genres d'affaires, comme la Scala. Vous cou- 
rez les corridors : les titres les plus pompeux, écrits 
sur les portes des loges, vous avertissent, en gros 
caractères, que vous n'êtes qu'un atome * qu'une 
Excellence peut anéantir. Vous entrez avec votre 
chapeau : un héros de Tolentino vous poursuit. 
La Conti vous enchante, et vous voulez applaudir : 
la présence du roi fait un sacrilège de votre applau- 
dissement *. Vous voulez sortir de votre banc, au 
parterre : un grand seigneur garni de ses crachats, 
et dont vous accrochez la clef de chambellan avec 
votre chaîne de montre (c'est ce qui m'est arrivé 
hier), murmure du manque de respect. Ennuyé de 
tant de grandeurs, vous sortez, et demandez votre 
remise : les six chevaux de quelque princesse 
obstruent la porte pendant une heuie ; il faut at- 
tendre et s'enrhumer. 

Vivent les grandes villes où il n'y a pas de cour ! 
non pas à cause des souverains, qui en général sont 
égoïstes et bonnes gens *, et qui surtout n'ont pas 
le temps de songer à un particulier, mais à cause 



ROME NAPLES ET FLORENCE 407 

des ministres et sous-ministres, dont chacun se fait 
centre de police et de vexation *. Ce genre d'ennui, 
inconnu à Paris *, est la vexation de tous les mo- 
ments dans la plupart des capitales du continent. 
Que veut-on que fassent toute la journée * huit 
ou dix ministres qui n'ont pas à eux tous la be- 
sogne d'un préfet, et meurent d'envie d'adminis- 
trer * ? 

En arrivant à Xaj)les, j'ai appris qu'un duc était 
directeur du spectacle : je me suis tout de suite 
attendu à quelque chose d'illibéral et de petitement 
vexatoire. Les gentilshommes de la chambre des 
Mémoires de Collé me sont venus à l'idée. 

Les places, dans les banquettes du parterre, sont 
numérotées, et les onze premiers rangs seulement 
sont pris par AOL les officiers des gardes rouges, des 
gardes bleus, des gardes de la porte, etc., etc., ou 
distribués par faveur, sous forme d'abonnement ; 
de manière que l'étranger qui arrive est relégué à la 
douzième banquette. Ajoutez à cela l'espace très 
vaste occupé par l'orchestre, et vous voyez le pauvre 
étranger reculé par delà le milieu de la salle, et 
absolument hors de portée d'entendre et de voir. 
Rien de tout cela à Milan : toutes les places sont 
au premier venu. Dans cette ville heureuse, tout 
le monde est l'égal de tout le monde. A Naples, 
tel duc qui n'a pas mille écus de rente me coudoie 
insolemment, à cause de ses huit ou dix cordons. 
A Milan, des gens qui ont deux ou trois millions * 

Rome, Xaples et Florence. I 25.. 



408 STENDHAL 

se rangent pour me faire place, pour peu que j'aie 
l'air pressé, à charge de revanche * ; et vous 
avez peine à reconnaître les porteurs de ces noms 
célèbres, tant ils ont l'air simple et honnête. Ce 
soir, ennuyé de l'insolence du garde, je suis remonté 
dans ma loge ; et j'ai encore eu le chagrin d'être 
croisé, en montant, par douze ou quinze grands cor- 
dons ou généraux, qui descendaient avec tout le 
poids de leur grandeur, de leur habit brodé, et leurs 
nez immenses *. J'ai pensé qu'il fallait sans doute 
tout ce fatras de noblesse héréditaire, de privilèges 
insolents et de cordons, pour obtenir une armée cou- 
rageuse *. 

Le ballet de Duport finit par l'apothéose de Cen- 
drillon. Elle est dans une forêt sombre : une toile 
tombe, et l'on aperçoit un palais immense élevé 
sur une colline éclairée par la lumière magique de 
ces feux blancs dont on a l'usage à Milan, mais que 
l'on emploie bien mieux ici. Je sors, et je trouve l'es- 
calier encombré d'une foule immense. Il faut des- 
cendre, en marchant sur les talons du voisin, trois 
rampes rapides. Les Napolitains appellent cela une 
beauté. Ils ont mis le parterre de leur théâtre au 
premier étage : voilà ce que, dans l'architecture 
moderne, on appelle une idée ingénieuse ; et, comme 
il n'y a qu'une seule rampe pour les deux ou trois 
mille spectateurs, et que cette rampe est toujours 
encombrée de domestiques et de décrotteurs, on 
peut juger des plaisirs de la descente *. 



ROME. NAPLES ET FLORENCE 409 

En résumé, cette salle est superbe, la toile baissée. 
Je ne me dédis ])()int, le premier coup d'œil est 
ravissant. La toile se lève, et vous allez de désap- 
pointements en désappointements. Vous êtes au 
parterre, MM. les gardes du corps vous relèguent 
à la douzième banquette. L'on n'entend pas du 
tout ; l'on ne peut distinguer si l'acteur qui se dé- 
mène là-bas est vieux ou jeune \ Vous montez à 
votre loge : une lumière éblouissante vous y pour- 
suit. Pour vous dédommager des cris de la Colbran, 
vous voulez lire le journal en attendant le ballet : 
impossible ; il n'y a jjas de rideaux. Vous êtes 
enrhumé, et vous voulez garder votre chapeau : 
impossible ; un prince honore le spectacle de sa 
présence. Vous vous réfugiez au café * : c'est un 
couloir lugubre et étroit, d'un aspect abominable. 
Vous voulez aller au foyer : un escalier roide et 
incommode vous y fait arriver tout essoufflé *. 

21 mars. — Je me sens possédé par ce noir cha- 
grin d'ambition qui me poursuit depuis deux ans. 
A la manière des Orientaux, il faut agir sur le phy- 
sique. Je m'embarque, je fais quatre heures de mer, 
et me voilà à Ischia, avec une lettre de recomman- 
dation jjour don Fernando. 

Il me conte qu'en 1806 il s'est retiré à Ischia, et 



1. Tout le jeu de madame Pasta serait perdu à cette dis- 
tance. (1826.) 



410 



STENDHAL 



qu'il n'a pas revu Naples d epuis l'usurpation fran 
çaise, qu'il abhorre. Pour se consoler du manque 
de théâtre, il élève une quantité de rossignols dans 
des volières superbes. « La musique, cet art sans 
modèle dans la nature, autre que * le chant des 
oiseaux, est aussi comme lui une suite à^interjec- 
tions. Or une interjection est un cri de la passion, 
et jamais de la pensée. La pensée peut produire la 
passion ; mais l'interjection n'est jamais que de 
l'émotion *, et la musique ne saurait exprimer ce 
qui est sèchement pensé. » Cet amateur délicat * 
ajoute : « Mes alouettes ont quelquefois le matin 
des jalseui qui me rappellent Marchesi et Pac- 
chiarotti. » 

Je passe quatre heures fort aoréables avec don 
Fernando, qui nous déteste, et les bons habitants 
d'Ischia. Ce sont des sauvages africains. Bonhomie 
de leur patois. Ils vivent de leurs vignes. Presque 
pas de trace de civilisation * : grand avantage quand 
le papisme et ses rites font * toute la civilisation. 
Un homme du peuple, à Naples, aous dit froidement: 
« L'année dernière, au mois d'août, j'eus un mal- 
heur )) ; ce qui veut dire : « L'année dernière, au 
mois d'août, j'assassinai un homme. » Si vous lui 
proposez de partir un dimanche à trois heures du 
matin, pour le Vésuve, il vous dit, frappé d'horreur : 
« Moi, manquer la sainte messe ! » 

Des rites s'apprennent par cœur : si vous admet- 
tez les bonnes actions, elles peuvent être plus ou 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 411 

moins bonnes : de là l'exanieu ])ersonnel, et nous 
arrivons au protestantisme et à la gaieté d'un mé- 
thodiste anglais *. 

22 mars. — Que je suis fâché de ne pas pouvoir 
parler du Ijal charmant donné par M. Lewis, l'au- 
teur du Moine, chez madame Lushington, sa sœur ! 
Au milieu des mœurs grossières des Napolitains, 
cette pureté anglaise rafraîchit le sang. Je danse 
à la même écossaise que lord Chichester *, âgé de 
quatorze ans. et qui est simple aspirant à bord de 
la frégate arrivée hier. Les Anglais connaissent 
les miracles de l'éducation ; ils vont en avoir besoin : 
je lis sur la figure de quelques Américains qui étaient 
là, que d'ici à trente ans l'Angleterre sera réduite à 
n'être qu'heureuse. Lord X... en est convenu. 
« Vous êtes abhorrés partout, mais surtout par les 
basses classes de la société. Les gens instruits dis- 
tinguent lord Grosvenor, lord Holland et le gros de 
la nation, de votre ministère. — Mais cette haine de 
l'Europe fût-elle vingt fois plus ardente, chaque 
Etat va avoir la colique pendant cent ans, pour 
arracher une constitution, et aucvm n'aura de marine 
avant le xx^ siècle. — Oui, mais * les Américains 
vous abhorrent, et vous attendent dans vingt ans 
avec cinq cents corsaires. Vous voyez bien que 
les Français ne sont plus vos ennemis naturels ; 
la fuite de M. de Lavalette et l'emprunt ont com- 
mencé la réconciliation. Soyez bonnes gens avec 



412 STENDHAL 

nous ^. » Parmi les épigrammes que j'ai eu à sou- 
tenir en ma qualité de Français, celle-ci m'a touché, 
« 11 est des pays où se rassembler vingt dans une 
chambre pour injurier le gouvernement, s'appelle 
conspirer. )) Je vois, par certains indices, qu'on sau- 
rait mieux conspirer à Naples : il y aurait des 
actions et non pas des paroles. Ce pays-ci ne peut 
manquer d'avoir les deux Chambres avant vingt ans. 
On le vaincra dix fois, et il se révoltera onze *. Le 
régime rétrograde est humiliant pour l'orgueil de 
la noblesse *. 

Lord N..., un des hommes les plus éclairés d'An- 
gleterre, est convenu de tout en soupirant *. — Je 
retrouve la jolie comtesse, qui va voir son amant 
à Terracine. Décidément les Anglaises l'emportent 
par la beauté. Milady Douglas, milady Lansdowne *. 

23 mars. — Ce soir, bal masqué. Je vais à la 
Fenice, et ensuite, à minuit et demi, à Scai Carlo. 
Je m'attendais à être ébloui : pas du tout. Le salon 
que l'on fait sur le théâtre, au lieu de la magnifi- 
cence que les décorateurs de la Scala se plaisent 
à étaler en cette occasion, est garni d'une belle toile 
blanche, couverte de grosses fleurs de lis en papier 
d'or. Le billet ne coûte que six carlins (cinquante- 
deux sous). Canaille complète : le foyer, où il y a 

1. Quelques Anglais ayant remarqué, en 1815, la belle 
manufacture de M. Taissaire, à Troyes, deux jours après, un 
régiment des alliés vint briser tous les métiers *. (1817.) 



ROME, NAPLES ET FLORENCE 413 

vingt tables couvertes d'or, est cependant mieux 
composé. Je m'amuse à voir jouer uue jolie duchesse, 
avec laquelle j'ai dansé à la fête donnée chez le roi. 
Elle est assise à quatre pas de la table, et c'est son 
amant qui met son argent et le retire : sa belle phy- 
sionomie ïi'a rien de l'air hideux des joueuses. Cet 
amant me parlait de beaux-arts un de ces jours, et 
de Paris : « Vous ne faites pas un geste, me disait-il, 
où il n'y ait bon ton, c'est-à-dire imitation : donc la 
peinture est impossible en France. Chez vos artistes 
les plus naïfs, le seul La Fontaine excepté, la naïveté 
est celle d'une jeune fdle de dix-huit ans sans for- 
tune, qui a déjà manqué trois riches mariages *. » 



I 



TABLE DES GRAVURES 



Dr TOME PREMIER 



Une page du manuscrit de la préface 

INÉDITE Frontispice 

Titre de l'édition originale de 1817.. 160-161 

Titre de l'édition française de Londres. 304-305 



TABLE DES MATIERES 



DU TOME PREMIER 



Préface i 

Avant-propos bibliographique et critique xxxv 

Préface inédite de 1824 3 

Rome, Naples et Florence 7 

Table des gravures 415 



i 



I M [' R I M E H I E 

F. PAILF.ART 

A B B E V I L L E 



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3 



I 



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