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Full text of "Ronsard et l'humanisme, avec un portrait de Jean Dorat et un autographe de Ronsard"

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RONSARD ET L'HUMANISME 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 
SUR l'antiquité et la benaissance 



PKTRARQUK ET i.'iiuMANisME, nouvcUe édilioti remaniée et augmentée, 

Paris, 1907, 2 vol. in-8. 
LA BiBLiOTMHQUK DU FULvio ORsiNi, Contributions à Vhisloire des collec- 
tions d' Italie el à l'élude de la /ienaissance. Paris, 1887, in-8. 
(74* fascicule de la Bihlioth'que de l'iicole dex llaiiles Éludes.) 
LE VIRGILE DU VATICAN ET SES PEINTURES. P.'lfis, 1897, in-4. 
LE CANZONIERE AUTOGRAPHE DE PÉTRARQUE. Pupis, 188tt, in-8. 

LE « DE viRis iLLUSTRiBus » DE PETRARQUE, noticc sur Ics manuscrits ori- 
ginaux suivie de fragments inédits. Paris, 1890, in-4. 

LBS CORRESPONDANTS d'alde manuce, matériaux nouveaux d'histoire litté- 
raire (1483-1514). Rome, 1888, in-4. 

ÉRASME EN ITALIE, étudc sur Un épisodc de la Renaissance, avec douze 
lettres inédiles d' Erasme, '2' édition. Paris, 1898, in-8. 

LETTRES DE joAciiiM DU BELLAY, pubUées pour la première fois d'après 
les originaux. Paris, 1883, in-8. 

LE DERNIER AMOUR DE RONSARD. Pai'is, 1914, in-8. 

UN POÈTE RHÉNAN AMI DE LA PLÉIADE. 

IL VIAGGIO IN ITALIA DI ENRICO III RK DI FKANCIA, C le festC A Venezïa, 

Ferrara, Manlova e Torino (avec A. Solbrti). Turin, 1890. iii-8. 
Paris, 1922, in-8. 

Les PEINTURES DES MANUSCRITS DE ViBGiLE. RoiTie, 1884, iii-8. 

Le Vaticanus 90.de Lucien. Paris, 1884, in-8. 

BoccACE ET Tacite. Rome, 1892, in-8. 

Fac-similés de l'écriture de Pétrarque. Rome, 188", in-8. 

Manuscrits a miniatures de la bibliothèque de Pétrarque. Paris, 1889, in-4. 

Les études grecques de Pétrarque. Paris, 1888, in-8. 

Une date nouvelle de la vie de Pétrarque. Toulouse, 1890, in-8. 

Le rôle de Pétrarque dans la Renaissance. Paris, 1907, in-S". 

Petites notks sur l'art italien. Paris, 1887, in-8. 

Recherche sur un compagnon de Pomponiis Laetus. Rome, 1886, in-8. 

Giovanni Lorenzi, bibliothécaire d'Innocent VIII. Rome, 1888, in-8. 

Inventaire des manuscrits grecs de Jean Lascaris. Rome, 1886, in-8. 

PiETRO Bembo et Lazare de Baïf. Bergame, 1894, in-8. 

Le grec a Paris sous Louis XII. Récit d'un témoin. Paris, 1888, in-8. 

Le premier travail français sur Euripide (Fr. Tissard). Paris, 1H98, in-8. 

Lettres inéd. de la reine de Navarre au pape Paul III. Versailles, 1887, in- 16. 

Lettere INEDITE DEL CARDINALE DE Gbanvelle. Rome, 1884, in-4. 

p. Vettori et C. Sigonio. Correspondance avec F. Orsini. Rome, 1884, 

in-4. 
Les collections d'antiquités de Fulvio Orsini. Rome, 1884, in-8. 
Notes sur Pirbo Ligorio. Paris, 1886, in-8. 

Lettres de Paul Manuce recueillies a la Vaticane. Rome, 1883, in-8. 
La bibliothèque d'un humaniste au xvi' siècle [Muret). Rome, 1883, in-S. 
Nicolas Audebert, archéologue Orléanais Paris, 1887, in-8. 
Jacques Amyot et le Déchet de Gratien. Rome, 1885, in-8. 
Un éloge latin de Mellin de Saint-Gelais. Paris, 1921, in-8. 
HÉLÈNE DE Surgères. Paris, 1882, in-8. 
Ronsard et ses contemporains italiens. Paris, 1921, in-8. 






PIERRE DE NOLHAG 



RONSARD 



ET 



L'HUMANISME 



AVEC UN PORTRAIT DE JEAN DORAT ET UN AUTOGRAPHE DE RONSARD 





PARIS 

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION 

EDOUARD CHAMPION 

5, QUAI M AL A QUAIS 

1921 

Tous droit? réservés. 
Cet ouvrage forme le ^i7* fHscicule delà Bibliothèque de l'École des Hautes Ktudes 



JDAr;»^^A/ 7/90/ 



BIBLIOTHEQUE 

DE LÉCOLE 



DES HAUTES ETUDES 



PUBLIEE SOUS LES AUSPICES 



DU MINISTERE DE LINSTRUCTION PUBLIQUE 



SCIENCES HISTORIQUES ET PHILOLOGIQUES 



DEUX CENT VINGT-SEPTIEME FASCICULE 



RONSARD ET L'HUMANISME 



PIERRE DE NOLHAG 




PARIS 
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION 

EDOUARD CHAMPION 

T) , QUAI M A r ^ I j U A I S 

1921 

Ton? flpoits résepvt'-?. 



PREFACE 



Qui se contente aujourd'hui pour notre Ronsard de la 
timide réhabilitation de Sainte-Beuve ? Une époque de 
recherches critiques le met en place bien plus haute que 
celle où les romantiques se croyaient hardis de l'élever. 
Nous sourions de leurs hésitations et de leurs réserves, et 
notre admiration ne se réduit plus à choisir dans cette 
œuvre immense quelques odelettes et quelques sonnets. 
Nous voulons mesurer l'ensemble du monument et en exa- 
miner les détails ; les parfaites réussites n'y font pas dédai- 
gner 1 effort moins heureux ; la Pléiade entière bénéficie de 
la curiosité qui s'attache au maître, et rien ne nous laisse 
indifférents de cette tentative d'où est sortie toute la poésie 
moderne de la France. 

Le gentilhomme vendômois. (jui prit ses meilleurs amis 
parmi les rimeurs et les professeurs de grec, est ime des 
figures les plus originales de notre littérature. Elle com- 
mence à être une des plus étudiées. D'excellents érudits s'y 
consacrent, surtout depuis quelques années; tandis que la 
biographie s'éclaire les éditions partielles ou générales 
des œuvres se multiplient ; cependant que nos poètes, 
malgré le vieillissement de la langue, se mettent à les lire 
assidûment. Quelques étrangers s'associent à ce mouvement ; 
ceux d'entre eux qui y résistent nous font penser que Ron- 
sard est peut-être, comme Racine, un de ces dieux domes- 
tiques dont le culte n'est célébré pleinement qu'au foyer de 
la nation. 

Il n'est pas aisé de bien connaître ce siècle de grands écri- 
vains. L'éloignemenl des temps nous sépare plus qu'on ne 



vni nONSABD ET L HtMAMSME 

le voudrait des pères de notre lyrisme et de notre prose. 
Ceux de la Pléiade méritent pourtant qu'on apprécie exac- 
tement la révolution qu'ils ont osée et réussie, les raisons 
et le? circonstances de leur imitation des Anciens et des Ila^ 
liens, les principes qui ont soutenu leur effort sans y sur- 
vivre et ceux qu'ils ont incorporés à jamais dans notre doc- 
trine des lettres. Les opinions les mieux établies à ce sujet 
doivent être revisées de temps en temps par la critique. 
N'esl-il pas insuffisant, par exemple, de croire que la poésie 
de Ronsard et de ses amis trouve sa préparation et ses ori- 
gines dans l'école lyonnaise ? On a établi de ce côté des 
filiations spirituelles qui ne sont applicables qu'à quelques 
écrivains. Celle qui les intéresse tous n'est pas assez en 
lumière, car c'est ailleurs qu'ils ont rencontré le milieu lit- 
téraire favorable et de véritables précurseurs. 

Les poèteshumanistes, c'est-à-dire ceux qui écrivaient en 
latin classique, donnaient déjà l'exempled'une culture intel- 
lectuelle entièrement empruntée à l'Antiquité. Pétrarque, de 
qui découlent tous les courants de la Renaissance, avait été 
leur premier maître et cette littérature savante florissait 
depuis près de deux siècles en Italie, alors qu'elle s'implan- 
tait à peine chez nous. Dès qu'elle passa les monts, sa for- 
tune ne cessa de grandir. L'Allemagne, par exemple, qui 
n'a pas eu de Ronsard et n'a rejoint qu'au siècle suivant 
les tracesda nôtre, compte presque autant de poètes huma- 
nistes que la France. Dans toute l'Europe, ces formes ont 
alors suffi à l'expression de l'idée et du sentiment chez les 
écrivains les plus cultivés, et quelques chefs-d'œuvre, trop 
dédaignés aujourd'hui, en ont tiré une courte, mais écla- • 
tante carrière. 

La Pléiade, à ses débuts, fut entourée d un monde latini- 
sant, qui vivait sur le fonds qu'elle exploitera elle-même et 
puisait sa vigueur aux mêmes sources. Il n'avait rien de 
commun avec l'école de Marot. eii faveur auprès des gens 
de cour et des femmes, contre laquelle les jeunes réforma- 
teurs batailleront, et il s'opj)osait plus encore à ces Rhélo- 



PREFACE IX 

riqueurs démodés qui prolongeaient, dans une indigence 
croissante de la pensée, l'existence de nos vieilles formes 
poétiques. L'usage de la langue de Rome et quelquefois du 
grec, s'il n'encourageait point l'originalité, sauvait d ordi- 
naire les humanistes delà platitude eu leur imposant la fré- 
quentation des grands modèles. Ceux même qui se conten- 
taient de reproduire, en des vers jilus ou moins heureux, 
la grâce horatienne ou la facilité d'Ovide, frayaient la voie 
aux plus hardis et aux plus savants qui allaient s'inspirer 
de Pindare et de VAnacréon de Henri Estienne. Mais cette 
poésie, où les médiocres furent innombrables, eut aussi de 
véritables maîtres, que Ronsard et les siens admirèrent et 
ne cessèrent pas de pratiquer. C'est elle qui créa par 
avance un public pour l'école nouvelle, lui recruta des lec- 
teurs dans toutes les parties de la nation et facilita sa beso- 
gne d'enrichir notre langue du meilleur héritage de la 
double Antiquité. La prose latine du même temps, si riche 
en tous les genres et dont l'esprit français lit alors si noble 
usage, ne le préparait-elle pas de la même façon à goûter 
les Essais et à en assurer la diffusion? 

Les principales nouveautés de ce livre lui viennent de 
l'usage qu'il fait de textes, imprimés ou inédits, de la litté- 
rature de l'Humanisme. Sans me priver de recourir à 
d'autres sources, ce sont celles que j'ai particulièrement 
recherchées, comme les plus négligées jusqu'à présent. Le 
lecteur jugera de ce qu'elles fournissent d'inattendu pour 
reconstituer la biographie de nos poètes et le milieu qui les 
a formés. Les érudits ronsardisants, auxquels ces pages sont 
spécialement destinées et que j'ai tant de fois nommés avec 
reconnaissance, utiliseront, je l'espèi'e, des observations 
qui éclaircissent à leur suite les points obscurs de la vie de 
Ronsard et de ses amis et peuvent aussi servir à préparer 
des recherches nouvelles. Elles semblent abondantes pour 
le decennium de la " Brigade » qui va de la publication de 
la Deffence (1549) et des Odes (1550) à la mort de Joachim 



X RONSARD ET L irUMAMSME 

du Bellay. Celle période, qui embrasse lijLMivre lousar- 
dienne du règne de Henri II, est une des plus actives de 
nos leltres et les destinées de notre poésie lyrique s'y sont 
iixées. 

On verra Ronsard rattaché directement à lllunianisme, 
non seulement par ses éludes, ses imitations, ses proches 
amitiés et des relations lointaines souvent ignorées, mais 
encore par quelques fantaisies de sa plume. Les papiers de 
Jean de Morel devaient garder trace de son intimité avec le 
poète; ceux de notre Bibliothèque nationale m'avaient 
donné déjà, en 1S82, les premiers autographes connus de 
Du Bellay ; ceux de la Bibliothèque de Munith. que j'ai 
dépouillés en 1898 et 1910, apportent l'inveclive conlre 
Pierre de Paschal, qui restitue à Ronsard une œuvre assez 
curieuse, jusqu'à présent vainement cherchée. Elle est un 
exemple de ce « bon gros latin », qu'il voulait qu'on écrivît 
sans nulle prétention cicéronienne. et dont il usait lui- 
même, on le verra, avec une verve égale à celle de sa meil- 
leure prose française. Ce morceau justifie le chapitre qui 
évoque quelques visages de « gens de lettres » autour de 
la victime de Ronsard. 

Les premiers documents de ce travail ont été réunis par 
un étudiant de l'Ecole des Hautes-Etudes, il y a près de 
quarante ans. Je méditais alors, avec les ambitions de la 
jeunesse, une large 11 Histoire de l'Humanisme en France», 
dont un volume eût été consacré à la Pléiade et aux formes 
de l'hellénisme propagées par l'enseignement de Dorai. Ce 
projet s'est Irouvé interrompu par mon séjour à Rome et des 
études poursuivies de longues années sur les origines ita- 
liennes de la Renaissance. Versailles ne pouvait m'y rame- 
ner. J'ai abordé, il est vrai, quelques pointa du sujet dans 
les conférences de notre École. Plusieurs élèves d'alors, deve- 
nus des maîtres aujourd'hui, MM. Dorez, Jovy, Delaruelle, 
l'historien de Budé, en ont traité avec autorité des par- 
ties importantes ; d'autres se rappellent quel intérêt nous 
inspirèrent successivement les précurseurs du temps de 



PRÉFACE XI 

Charles VI et les contemporains clKiatime. Un seul savant 
se préparait à remplir le dessein d'ensemble, dont il avait 
mesuré à la fois les difficultés et le mérite ; mais René Sturel, 
historien d'Amyot, après avoir honoré la patrie par ses pre- 
miers travaux, a donné sa vie pour la défendre. Qui repren- 
dra maintenant la tâche abandonnée? Quel peintre saura 
exécuter en son entier le grand tableau d'histoire littéraire, 
dont celte esquisse bien imparfaite ne présente qu'un 
fragment? 

Paris, juin 1921. 



Les textes de Ronsard sont cités d'après l'édition Paul Laumonier 
(Paris, 1919), à partir de la page 65. On a maintenu dans l'ensemble 
du livre les renvois à l'édition Blanchemain, dont on connaît trop les 
insuffisances de toute sorte, mais qui se trouve encore la plus répan- 
due. (On peut croire quelle sera remplacée dans l'usage courant par 
celle que prépare M. H. Vaganay, d'après le texte des Œuvres de 
1578.) La grande édition Laumonier, qui reproduit comme celle de 
Marty-Laveaux le texte de 1584, est l'instrument de travail par excel- 
lence sur Ronsard, grâce surtout à son important commentaire, digne 
de l'auteur de Ronsard poète lyrique. Le même savant a été chargé par 
la " Société des textes français modernes » de l'édition critique des 
œuvres de Ronsard ; je cite les Odes de 1550 d'après les deux premiers 
volumes, seuls parus. Les autres ouvrages du seizième siècle ont été 
cités, autant que possible, d'après les éditions originales. 



RONSARD 

ET L'ÎHUMANISME 



l'RKMiEKE PAirni-: 
HONSAHD HIMAMSTE 

LÉDUCATION, LE MILIEU, LES LECTURES 

1mi France, jusqu'au milieu ilu seizième siècle, la littérature 
nesl pas moins latine que française. La langue de THumanisnie, 
qu'on trouve dans Erasme douée de toutes les ressources de la 
vie. a longtemps paru suffire aux besoins les plus divers de la 
pensée. Elle cède lentement la place à la langue nationale, dont 
les droits s'affirment et se justifient peu à peu par des œuvres 
de plus en plus parfaites. L'Italie, qui nous devance toujours 
dans les voies de la Renaissance, a posé et résolu bien avant 
nous la <i question des langues )). Le « vulgaire » v a conquis sa 
place dans tous les domaines, au même titre que le latin, sauf 
pour la théologie et l'érudition. Des théoriciens comme Pietro 
Bembo et Sperone Speroni ont fait triompher, en faveur de l'ita- 
lien, les thèses dont ils fournissent la matière toute préparée à 
la Deffence el illustration de la langue française. Le brillant et 
presque inutile plaidoyer de Joachim du Bellay a été, même chez 
nous, précédé de beaucoup d'autres ; et la cause qu'il défend 
avec ime juvénile véhémence, en 1549, n'est déjà pas moins 
gagnée en France qu'en Italie. Mais la culture latine, à laquelle 
d'ailleurs le poète rend de si vifs hommages, est tellement com- 
plète et répandue que de nombreu.K écrivains usent presque 
inditféremment des deux langues. 

Il est remarquable que le cardinal Bembo soit à la fois l'au- 
teur des Prose, un bon poète pétrarquisant et l'un des « cicéro- 
niens » le plus admirés de son temps ; et l'on peut faire une 
observation assez semblable à propos de notre Etienne Dolet : 

Noi.HAi:. — Rons;irii el l Uiiiii.-inismc. I 



l ItONSAItlJ II- I. IIIMAMSMi; 

rhomine (jui a comli^ilLu poui- la (lucliiiic du (^icLToiiiaiiisiiie 
et construit on riionncur du latin le ninnumcnt des doiiiincii- 
taires, consacre la lin de sa vie à c mettre notre langue en 
tel dej^ré qu'on la puisse doresnavant autant estimer que plu- 
sieurs aultres non tant riches en éloiiuence » '. Pour ne citer 
([u'iui autre exemple, mais suffisant, Guillaume Budé lui-même, 
'< lumière du siècle >< cl prince des hellénistes, sans renier 
la supériorité des lan<^ues anciennes, a cru devoir écrire en 
irançais V Insltliilinn du Prince, (juil voulait faire lii-e à 
François l'='' et à sa cour, (le mouvement est soutenu par le sen- 
timent patriotique qui se rencontre chez les lettrés'-. L'Kurope 
connaît déjà une sorte démulation entre plusieurs littératures 
nationales ; on vise à égaler, a surpasser même les Italiens •. Mais 
cette émulation n'existe pas moins dans l'usage de la langue 
internationale. Au cours des polémiques sur limitation exclusive 
de Gicéron, qui se poursuivent pendant une partie du siècle, plu- 
sieurs des nôtres mettent un point d'honneur à revendi([uer cette 
artilicielle pureté de langage, peu prisi-e d'iù-asme, dont l'Italie 
, prétend détenir le privilège. 

La poésie n'échappe pas à des habitudes (jui dominent alors 
tous les esprits. On se fait une idée bien incoin])lète du mouve- 

I. •< Eslionne Dolet au lecteur Iraiiooys •■, en lele de l'édition lyoïuiaise 
de La pHifnicle aini/p d'Antoine Iléroet, 1542 [lléroet.XJEuvres i)o<''li<jues, 
éd. F. (ioliin, Paris, 1909, p. 9}. Dolet qui n'en continue pas moins de l'aire 
« profession totale de la lan;^ue latine ", expose nettement les motifs de 
conversion à la langue vulgaire dans un ouvrag'e plusieurs fois réim- 
primé. L.T manière île hien iraiiuire d'une langue en autre i iSl-O), dont un 
passage essentiel est cité \>w Henri Cliamard, dans son édition critique de 
la IJe/fenceel illuxtralian, Paris, 1904, p. IGI. La bibliograpliie de la ques- 
tion serait considérable. Voir, pour d'autres exemples, K. Brunot, Ilixtoire 
de lu langue franraise, t. II ; II. Cliamard, Joackint du Bellay, Lille, 1900 
(spécialement sur .Jacques Peletier duMans , et l'étude si neuvede P. Villey, 
Les sources italiennes de la Ueffence... de Joachini du Bellay, Paris, 1908, 
(|ui forme le t. IX do notre Bilitiothèque littéraire de la Benaissance. 

2. Budé a déjà combattu vivement, dans son De A.tse. l'opinion ipii attri- 
bue à lllalle une prééminence littéraire sur les antres nations. V. Louis 
Delaruelle, Guillaume Budé, les origines, les débuts, les idées maîtresses, 
Paris, 1907, p. Ib0-I6(i. 

.'i. " Sommes-nous donques moindres que le^ tirccz ou Komains. . . ".' La 
France... est de long intervalle à préférer à l'Italie » 'De/fence, éd. Clia- 
mard, [). 321-322). De ces deux idées essentielles de la Pléiade, je ne vois 
point la seconde soutenue avant Du Dcllay. d.ins l'ordre littéraire : elle 
devient commune après lui. 



l.ES UKUX LANGIKS LITTÉKAIKLS •< 

menl poétique en France sous Frain,uis 1'', quand on en borne 
l'étude au groupe de Clément Marot et à l'école lyonnaise. La 
grande production latine ne peut être négligée et parfois, comme 
chez Salmon Macrin ou Tiiéodore de Bèze, révèle de véritables 
talents. Même lorsqu'à commencé avec Ronsard la magnifique 
rénovation du lyrisme français, on voit se répandre des recueils 
en latin toujours plus habiles et plus variés. Aussi les contem- 
porains qualifiés prennent-ils tout à fait au sérieux cette poésie et 
lui conservent-ils son rang, à côté desasreur cadette. Choisissons 
pour le prouver deux témoignages seulement, mais dont on ne 
puisse contester l'autorité. 

Montaigne accorde aux deux poésies alors en usage le mérite 
d'une fécondité égale, sans les distinguer autrement qu'en rappe- 
lant la perfection récemment ojjtenue par la française : « ... Il me 
semble aussi de la poésie qu'elle a eu sa vogue en notre siècle ; 
nous avons abondance de bons artisans de ce mestier-là, Aurat, 
Bèze, Buchanan, l'ilospital, Mont-Doré, Turnebus: quant aux 
François, je pense qu'ils l'ont montée au plus haut degré oh elle 
sera jamais ; et aux parties en quoy Ronsard et du Bellay 
excellent, je ne les treuve gueres esloignez de la perfection 
ancienne » '. Un petit poème catullien de Joachim du Bellay 
n'est pas moins significatif. Après avoir établi dans la Deffense 
({ue les Français sont capables d'égaler les Anciens et les Italiens, 
en les imitant avec hardiesse, il énumère ensemble les poètes 
erotiques des trois langues, ainsi qu'il les mêle évidemment 
dans sa mémoire et dans son admiration : 

Ob id uuiic cupiiiin hic adesse, Gordi, 
Et quicquid ceciiiil teiier Calullus, 
Etquicquid cecinit tener Tibullu;;. 
Quicquid Naso canit Propertiusque, 
Gallus, et louianus Actiusque -. 
Quicquid ipse Mârullus et Petrarca. 
Quicquid Beza canit, canit Macrinus, 
(Ut noslros quoque iioniinem Poetas), 
Ronsardus grauis et grauis Thyardus, 

i. Essais, livre II, ch. xvii. 

2. Du Bellay désigne ici les deux napolitains, Giovanni-Gioviano Ponlano 
et Jacopo Sannazaro, nommé dans r.\.cadémie Pontanienne .\ctius Synce- 
rus. 



■'(■ nuNSAUiJ i;i I. m .MAMSMi; 

Mollis Baifius mihique (si quis 
Probîitos lociis itiler-est porUas 
( Ipl.iriiii uetcros meos oaiores... ' 

Les prétentions de nos néo-latins sont allées beaucoup plus 
loin ([ue l'égalité qu'on leur reconnaît. Avant l'éclatant succès de 
ItMilreprise de Ronsard, ils s imaginent assez souvent représen- 
ler à eux seuls toute la poésie française issue de la « Renaissance 
(les lettres ». Ils revendifpient, du même ton qu emploiera la 
Pléiade, le mérite d'avoir doté la France d'un art véritable et de lui 
avoir fait perdre sa réputation de nation barbare. C'est ce 
qu'exprime clairement le plus habile d'entre eux, Salmon Macrin, 
dans un poème Ad poetas Gallicos, adressé à ses principaux 
contemporains, les seuls qui comptent à ses yeux, Germain de 
Brie, Jean de Dampierre, Nicolas. Bouibon, Etienne Dolet et 
Jean Visagier ( I «/^e/H.s) ; et il est à noter que ces poe/,ip (jallici 
n'ont jamais fait que des vers latins : 

Brixi, Dampetre, Horbdiii, Ddlete. 
\ ultei(|ue operis receiUis aullior, 

Facundi numéro eleg'ante vate.s 

Vestra iiamque opéra et labore i'aclum 
Insigni simul erudilione, 
Haec ut natio Gallicana, nulle 
Aille humaiiiter instituta cultu, 
El quae brbai-a dicerelur olini, 
lam agreslem exuat expolila inorein, 
Ip.sa jam .'Vtthida Graecianique totani, 
Doctos prouocet ac Henii nepotes, 
Nec sese Ilalia pulel minorem'^. 

C'était l'époque où, dans toute l'Europe lettrée, les néo-latins 
d'Italie faisaient des disciples enthousiastes, où les églogues 
marines de Sannazar se lisaient au même titre que les églogues 
rustiques de Virgile, où le poème du « divin Fracastor » intitulé 
6'7/)/h'//.s> était, sans hésitation, égalé aux Géorgiques^K Aucun de 

1. Iiifirhimi Bellaii Andini Poemalum lihri f/ualuor,Vai\^, I. '158, fol. 41 v". 

2. Ilymnorum libri VI ad lo. Bellaiiim. Paris, I")37, p. 36 iRéiraprimé 
dans le recueil mis sous le nom de Ranutius Glierus : Deliliae C. popluriiin 
Gatlorum, Francfort, -1609, t. H, p. 478l 

3. Ronsard devait avoir lui-même l'habitude de parler du .. divin l'ia- 
caslor », car on relève répilholc chez Binet, écho souvent Adèle de ses 
coiivpi'sations. 



i,A i'iii;sii: m;(i-i.a I iM. .1 

" nos latineurs << de Fraiici' ii';ilUMi;nil jamais à lun- Iclle rtMioni- 
niée ; mais ils avaient une assez complète conseii'nce île leur 
valeur poui- mesurer quelle distance séparait leur culture, sou- 
vent étendue et raffinée, de celle des rimeurs en langue vul- 
g-aire. tous à peu près étrangers à Tétude de l'Antiquité. Leurs 
publications, déjà nombreuses, et qui tendent à se multiplier au 
cours du siècle ', contribuent à préparer un auditoire k Ronsard 
et à son école. Elles attestent, en tout cas, que le latin peut alors 
exprimer toute la pensée des poètes et leur assurer une l'éelle 
renommée. 

Que tel ait été, pendant une partie de sa vie, le sentiment de 
Pierre de Ronsard, j'espère en fournir, au cours de ces études, 
des preuves assez nombreuses. Mais une des marques les plus 
certaines de son génie volontaire est précisément qu'il a su résis- 
ter il la tentation d'écrire lui-même dans la langue des grands 
lettrés. Il ne s'est presque jamais écarté, sur ce point, d'une 
direction délibérément choisie, lorsf[u'il eut achevé de concevoir 
sa rénovation poétique. Rappelons ici la date de ce mouvement. 
On sait qu'il coïncida assez exactement avec l'avènement du roi 
Henri II, et Charles Fontaine fixe en ces termes l'époqvie oîi les 
poètes les mieux doués donnèrent l'exemple de se détacher du 
latin : 

Les vers Latins i' ay délaissez 
Pour escrire en nos vers François, 
Ou la Muse vous a poussez, 
t^estoit cestoit aux temps passe/., 
Parauanl ce grand Roy François, 
(^)u'fin broLiilliiit tout en Latinois -. 

1. H. Chamard a dressé le tableau des principaux recueils latins parus ou 
France de 152ri à lîi49, pour donner une idée de l'iuiporlance de ce mouve- 
ment [Joarhim du Bellatj, p. 103V II va s'accélérant avec le temps. Les 
Deliliae, iiui choisissent dans tout le xvi'' siècle, insèrent des vers de 
cent neuf poètes latins, nés en France et dont le tiers au moins a laissé un 
nom. L'Allemagne n'est guère moins féconde. On trouve une bonne biblio- 
graphie et un choix de ses poètes dans le petit livre de Georg EUinger. 
Deutsche Lijriker des nechzehnlen Jahrunderls, Berlin, 1893. Mais l'Alle- 
magne de la Renaissance n'a pas eu de Ronsard. 

2. Le sixain est adressé, par une dédicace collective, à Du Bellay, Ron- 
sard, Jodelle, Ba'if et Magny, dans les Odes, énigmes et épigrammes, Lyon, 
1557, p. 66. Cf. Richmond Laurin Hawkins, Maistre Charles Fontaine 
parisien. Cambridge. Harvard Univ. press. 1910, p. 162. 



IlO.NSAItlJ KT I. HLMAMSMI-: 

Ronsard a formulô tant de l'ois sfs grands desseins en vers et 
même en prose, ses contemporains en ont célébré si abondam- 
ment la réalisation et la victoire, tant de critiques les ont discu- 
tés depuis, c[u'il semlîlerait inutile de les exposer une fois de 
plus, si nous n'avions à présenter une paj^e d'humaniste excel- 
lente et peu connue, ([ui convient à merveille à notre sujet. L'éloge 
funèbre du poète, prononcé par Georges Gritton au collège de 
B()ncourt, rappelle ainsi les services rendus par Ronsard à la 
langue et à la poésie de notre pays : 

....Nec eiiini illi palrii et popularis quani Laliiii et Graeci sermonis 
noLior usus erat aul expeditior, nec ad I.atina quam Gullica carmina 
paii^eiifta infeliciori erat vena : sed patriae nimia chantas eiTecil ul 
GaHicani -Musani luhentius arriperet, quam externis ilHs et transma- 
rinis Graccorum ac Latinorum spoliis satis hahuit locupletari, verba 
ipsa popuhs a quibiis ea profecta sunt censuit relinquenda. Sed cum 
stratam humi submissius repère nec adhuc erij^ere se potuisse domes- 
ticani Musan» animaduerleret, nec quid plebeios illos qui tum Ieo:e- 
banlur poëtas ]3raelfr inanem ntlinnim et verborum simibliuliiiL'iii 
aucupari, primas altiiis inflare superioribus omiiibui;, [irimus cliceiidi 
\eneres et lepores in quibus Graeci polissimum llorueruiit, nostris 
\ersibus iiitcxere, priiiius ad eorundem exempluni modiiicare vocabula 
quaedaiii et inuertere, noua quaedam audacius excudere, eadem inter 
se coiicinnitatis quodam ordine componere, nec minus grauilatem in 
seiitentiis quam iii verbis amplitudinem coepit consectari. Quod ergo 
lloreat apud nos vernacula poesis, quod cuin qualiliel alia gente ser- 
monis ubertate possimus contendere, quod nec Homero in Deorum 
laudibus concinnandis, nec Virgiho in beliicis rébus et heroïcis des- 
cribcndis, nec Pindaro in dehcatulis odis, nec (Juidio in llebilibus ele- 
giis decantandis quid debeamus, totum illud quantumcunique sit 
'quod certe est maximum) Ronsardi est propriuiii.. .' 

Après les années d'un injuste oubli, la postérité lointaine, 
pour laquelle travaillait le poète, lui rapporte son hommage. 
En relisant les louanges des vieux biographes, elle s'assure, avec 
ses méthodes propres de recherche, qu'ils sont demeurés dans la 
vérité. Ronsard a renouvelé de fond en comble la matière et la 
forme, l'inspiration et le vocabulaire de notre poésie. Afin de 

1. Georg. Critlonii latidatio fiini'liris, linhila in exi'quiix Peiri lionsanli 
n/iwl H'coclinnos... nd. . . loannem Gattmtdium c/i/mnasiarcham Bfcodianum. 

P;iris, ITiSi;. p. C. 



I.KS 1.AIIMSIKS l)i: I.A l'I.KIAIiK / 

se donner tout entier à cette mission, il lui fallait, sans dédaigner 
lœuvre latine de son temps, refuser nettement de s'y associer, 
montrer par un exemple constant que le grand style nouveau 
introduit par l'école suffisait à toute la poésie. C'est pour cette rai- 
son ([ue, dans ses divers recueils, Ronsard n'a fait aucune inli- 
délité il la muse française '. 11 eut à celte abstention d'autant plus 
de mérite (ju'il était, comme le dit (^ritton et comme on en verra 
d'autres preuves, un fort expert latiniste, capable d'en remon- 
trer aux plus habiles, et que tout sou entourage le poussait à 
s'en faire honneur. L'exemple était à peu près général; des 
essais de cette sorte ne pouvaient en rien amoindrir son rôle de 
chef, ni l'autorité de sa propagande. Plusieurs témoignages nous 
montrent que Joachim du Bellay, qui latinisa toute sa vie, en vit 
plutôt augmenter son prestige-. Aujourd'hui encore, nous feuil- 
letons les vers d'humaniste du poète des Ref/rr/s dans les nobles 
impressions de Fédéric Morel, avec le plaisir d'y rencontrer une 
poésie naturelle, sincère, vivante, qui présente avec agrément 
d'autres aspects d'un talent qui nous est cher. Quelques publica- 
tions de Ronsard en ce genre ne le diminueraient nullement ; 
elles lui feraient seulement dans son temps une figure moins 
singulière. 

On oublie d'oi-dinaii'e que. suivant l'exemple de Du Bellay, 
toute l'école de Ronsard a poétisé en latin. Sans parler de Jean 
Dorât, dont les vers français ne comptent guère, ni de Marc- 
Antoine de Muret, qui commentait en français les sonnets du 
maître et composait ses Juuenilia à la façon d'Horace et de Catulle, 
il y a des poésies latines de Jodelle et de Pontus de Thiard; 
lîaïf a recueilli tardivement des Carmina. souvent heureux 



1. Le mince recueil lalin qu'on peutréunir n'atténue on rien la portée de 
celte observation. 

2. " Quel([ues-uns... ont rendu cet illuslre témoignage de cet auteur 
qui, comme dans la Poésie Françovse, à peine s'en trouve-t-il un seul qui 
l'égale, on en voit aussi bien peu qui soient au-dessus de luy dans la 
Latine » (G. Coltelet, Eloges des lioinmes illustres... composez en lalin 
pnr Scévole de Sainle-Marlhe, Paris, 1644, p. 137). Le texte de Sainte- 
Marthe parle des admirateurs du poète, quorum iudicio ut inx ulliim in 
carminé Gallico parem, sic pauc.os hahei in Lalino superiores (Elogia, Poi- 
tiers, 1.Î08, p. 40). Cl'. Cliamard, ^c, p. 3î)8-.t60. V. aussi les distiques insé- 
rés par Charles Uytcnhove aux dernières pages des Poemata : In Bellaicae 
Musae et latinae el qalticae rarmina. 



8 iiuNSAiiii i;i i.'iii ma.msmf: 

et en a tiré quelque vanité'; Rémi Bellcau a fait imprimer 
des vers macaroniques assez habiles et traduit des sonnets 
de Ronsard en distiques élégiaques •' ; Micliel de rilosj)ital, 
le protecteur de toute la « Brij^ade », a écrit de beaux poèmes 
latins, qu'on lit encore avec plaisir: d'autres familiers de la 
Pléiade, Etienne Pasquier, le grand défenseur du français, Scé- 
vole de Sainte-Marthe, Jean Passerat, ont donné d'excellents 
recueils d'humanistes; on a perdu les vers latins de .lacfjues 
Grévin, mais on a ceux de Louis des Ma/.ures et d'élégantes 
traductions de Y Anthologie par Florent Chrestien; enfin tout un 
chœur de poclae minores, qui a chanté autour de Ronsard, l'a 
fait constamment dans les deux langues. 11 n'est point témé- 
raire d'affirmer que leur chef a couru lui-même, au temps de ses 
débuts, le risque d'être un ])()ète bilingue et tju'il a été tenté 
k son heure par les lauriers faciles de l'Humanisme. 



I 



La première jeunesse de Ronsard, traversée d'influences 
diverses qu'on arrive peu à peu k démêler, le montre dominé 
par l'étude la plus enthousiaste de la poésie latine. Le grec lui 
ouvrira des routes nouvelles et fournira k son génie les conditions 
de sa liberté; mais, jusqu'au moment où il a le bonheur de ren- 
contrer pour maître Jean Dorât, quels rêves sont les siens et par 
quels essais marque-t-il sa vocation d'écrivain? Les témoignages 
ne manquent pas k qui veut es.sayer de les grouper. 

Faut-il rappeler que son père était imbu de cet humanisme 
latent que rapportaient d'Italie les gentilshommes qui y guer- 

1. Il est d'autant plus sionificatif que ce ii-cuell soit si tarclivenienl 
|)ul)lié : Carminiini lani Anlonii Ii:ii/li lihor I. Paris, Mamert-Patisson, 
\'M;. On lit, au f. 29 v° : 

Tu ne hune illepiiluni nieuni lihcUiim... 

O Mure te, tiui manu l'euoUios ,' 

Tu sndnlitii niomor ne nosli'i 

Illius \'ctei'is I.ulc'tiîuii. 

Tuni cuni tloriditir vijjebat aelas, 

Nonie!! c\cipies tui liaifi, 

Qui posl caimina Gallicans mille 

Nunc sei'us Latias ciet Canioenas? 

2. A la suito (lf> i^a Irarludion il'.Vnncrodn, ilonl \p parlerai plus loin. 



i.i: i'hp:mii;k imiiatkii! H 

royèreni? S'il tenait parfois la plume du ci rhétoriqueur », rimait 
en sa langue maternelle, discutait des questions de versification 
avec maître Jean Bouchet, c'est en latin qu'il inscrivait sur les 
murs de son château de la Possonniére les devises qui l'ornent 
encore et (jui sollicitèrent, dès qu'il sut lire, la curiosité de son 
fils. Le précepteur auquel Louis de Ronsard conlia la première 
éducation de l'enfant, et qui l'instruisit au rudiment latin, lui 
fit-il déjà sentir l'harmonie des vers de \'irgile ? Le poète dira un 
jour qu'il savait Virgile par cœur " dès son enfance ». Mais il y 
a la plus grande incertitutle sur sa vie écolière, sur le nom ei la 
qualité de son précepteur ', sur ce qu'il a appris avant et après 
son séjour d'un semestre au collège de Navarre, dont il tira sur- 
tout l'avantage de connaître comme condisciple le futur cardinal 
de Lorraine -. La véritable initiation aux lettres, celle qui compte 
seule pour un poète, lui vint d'ailleurs et lorsqu'il n'était déjà 
plus un enfant. 

Son premier guide autorisé dans le domaine des Muses fut 
ce mystérieux « seigneur Paul » des anciens biographes, qui 
était en réalité messer Claudio Duchi, seigneur de Gressier, d'une 
noble famille piémontaise de Moncalieri. Il avait pour sœur 
Filippina Duchi. favorite du Dauphin, plus tard Henri IL et 
mère de la future duchesse d".\ngoulème. Le jeune Piémontais 
avait été. avec Pierre de Ronsard, de l'écurie du duc Charles 
d Orléans et probablement son compagnon en Hcosse, à la cour 



1. Préface posthume de la Franciude léd. Blaiichemain, t. III. p. "2o . 
(Ju'enlend le poète par le mot ■> enfance "'! Son souvenir s'applique-t-il à 
l'époque qui précède ou à celle qui suit le semestre au collège de Navarre, 
où il fut placé, dit-il, .< si tost que j"eu neuf ans », et qu'il quitta o sans rien 
proBter » Autobiographie composée pour Pierre de Paschal . Quelque pré- 
coce qu'on le suppose, il n'est pas vraisemblable qu'il ait abordé la lecture 
de Virgile avant ses neuf ans. Le précepteur dont parle Binet, d'ailleurs 
bien suspect pour tous ces détails, me paraitètre, plutôt que l'oncle Jean, 
chanoine du Mans, archidiacre de I.aval. le docte prieur de Sougé-sur-Loir, 
Guy Peccate i Pacatus , à qui Ronsard dédie une ode horatienne de son 
premier recueil. Le texte de La Croix du Maine permet assez bien l'inter- 
prétation qu'eu donne Laumonier en faveur de ce personnage. 

2. y. ensomlile pour contrôler leurs avis divers, les plus récents bio- 
graphes : Paul Laumonier, lionsanl iiuètc li/rii/iic. Paris, 1909, p. 4 sqq., et 
commentaire du même auteur à La vie de /'. de Rnnaard par Claude Binel. 
édition critique, Paris. 1!I09: Henri Longnon Pierre de Ronsard, essai de 
biographie, Paris, 1912. p. lo:} sqq.; p. t2;i si|q ; .T.-,L .lusseraud, Ronsard. 
Paris, l!t|:H, p. 18 sqq. 



10 IlONSAHD El r.'lIlMAMSMi: 

de J:icques Stuarl; il (oiiUiuia a le voir :i lécurie du Moi, ■■ (jui 
estoit lors une escole de tous lionnesles et vertueux exercices », 
et que lionsard fréquenta quckiue temps, après avoir clé « mis 
hors de page » pav le duc d'Orléans, son premier seigneur '. 
Plus âge que le lils de Louis de Ronsard, Duclii, devenu 
écuvcr d'Henri H. ne le (juitta donc |)oinl de sa douzième à sa 
dix-huitième année. Il pul le taire ijroliler largement de ses 
lumières, qui étaient celles d'un humaniste italien d'alors, fami- 
lier des bons auteurs et r()m])u à lusage des vers latins. C"est 
du récit de Claude Hinel et de l'éloge de Du Perron «jue Ton 
déduit ces indications, dont la plus intéressante est. je crois, 
l'origine italienne de cet initiateur, par qui Ronsard connut à la 
fois les anciens et ceux des modernes ({ui se flattaient de les con- 
tinuer. 

Claudio Duchi a-t-il versifié lui-même? a-t-il composé un 
recueil resté ignoré '-'? Cet exemple aurait eu, en tout cas, moins 
d'importance que la longue intimité littéraire qui 1 unit à Ronsard. 
Celui-ci s'en souvenait plus tard avec complaisance, et les fami- 
liers de ses derniers jours n'ont pas manqué de parler honora- 
blement du c seigneur Duc ». « Ce gentilhomme, écrit Binet, 
avoit fort bien estijdié les poètes latins et mesine, lorsqu'il 
estoit page, avoit aussi souvent un N irgile en main qu'une 
btiguelte, interprc'tant aucune fois à Hunsard <(uelques beaux 
traits de ce grand poète » '■^. Du Perron ajoute le nom d'Horace 

1. .le dois à l'obliii'eance de M. Mario Ziicchi, de la Bililiothèque royale 
de Turin, les reclieiclies établissant l'identilé de ce personnage, l'un des 
doux enfants du sénateiu- de Savoie, Fili[)po Duolii et de Lucrezia Panis- 
sora. (Claudio Duclii épousa une fraix-aise. Diane d'Argeville. Sa sœur, après 
avoir mis au monde sa fille Diane, entra au couvent, l^a famille Duchi est 
éteinte à Moncalieri depuis I8j4 Révérend, t. II, p. S8V l.e prénom de 
Claudio, et non Paolo, est certain. Le P. Anselme en donne un troisième, 
lorsqu'il parle de « Diane, léi.'-itimée de France, duchesse d'.\ng-oulème, née 
de Pliili[)po Duc, demoiselle piémontaise, srpur de ,Iean- Antoine Duc, né à 
Monlcalliei' en Piémont, écuyer de la grande écurie du roi Henri II » (Ilis- 
loire gr'tn'ator/irjue de tu .\la.i!:on ch- Fr:inc<', I, I, p. I.'^O). Mais Filippiii.i 
Duchi n'a eu (ju'un seul frère, notre Claudio. 

2. Henri Longnon, I. <■.. p. 1.13, appliiiue à " Paul Duc » un distique de 
Du Bellay contre un certain Pan ha, auteur AeNii{/:w. Ce n'esl qu'une liypo- 
Ihèse ingénieuse. 

;î. <■ Et Ronsard au contraire ayant toujours en mains quelque poëte 
françois » (Binet, texte de 1586, éd. I.aumonier, p. 10). Le te.vte de I."Î87 
ajoute un détail sur Ronsard, lecteur de Virgile, « où il prit un si grand 
appétit que depuis il ne fui jamais sans un Virgile, jusques h l'apprendre 
cnliércment par cieiir • , 



l'oNCI.K BlHI.IOl'HILK 11 

k celui de Virgile, et il ist prubaliie, en elîet, qu'une bonne part 
de la poésie latine passa, avec l'italienne, dans les lectures des 
deux amis '. Le jeune Français possi-dait, de son côté, un fonds 
de livres légués par son oncle, .foan de Ronsard, arcliitliacre de 
Laval, qui s'était intéressé à son enfance studieuse. ïrouva-t-il 
dans ce ley:sde famille, premier noyau de sa propre bibliothèque, 
le Roman de la Rose et les œuvres de Lemaire de Belges et de 
Clément Marot, qu'il faisait connaître à Duchi '^? Il y rencon- 
trait, (lu moins, de bons livres anciens, et un de ses biographes 
humanistes, Jacques Vieillard, parfois bien informé, n'hésite pas 
à citer l'intluence de l'oncle ecclésiastique et liibliophile à coté de 
celle du gentilhomme italien. Ayant parlé de la présence du 
poète dans la docte ambassade de Lazare de Haïf, il ajoute : 

Quid flixi ? Pelruni Ronsardum, ex sermone habito in ea leg-atioue 
prinium ad slucliiim poelices animum ;uliuiixisse? I^rraui : imo multo 
aille, hune enini poesim a lacté nulricis imhibisse animo, nec alienis, 
sed domeslicis praeceptis edocCum fuisse, vos iam eritis indices. Habe- 
bat ah auuncido, viro omni liberali sacraque doelrina politissimo, non 
solum bililiotliecam varia et multiplici lilirorum supellectile instruc- 
tam, sed eliaiu exempliim luiiiis reconditionis disciplinac quod sibi 
proponerct ad imitandum. Insuper, dum ailerat Vxe^i praetextatus 
assecla, incundiis erat Paulo praefeclo Hippoconnae, fralri PhiHppae 
Castelleronensis ', qui, cum studio humaiiitatis coleret et haberet 
auras trilas notandis g^eneribus poetarum, seorsim Virj^ilii et Hnratii 
intelligentia praestabat. Ibi duo perspicaces et acuti viri cum mira- 
rentur bonitatem naturae Pétri Ronsardi, Iniic et ad suscipiendam et 
ingrediendam rationem studiorum poeseos principes extitere ''. 

On doit mettre au premier rang, parmi les hommes qui ont 
contribué à la formation de cette précieuse intelligence, celui ((ui 

1. Sur les imitations italiennes de lionsard, v. J. Vianey, Le Pélrarqiiixinr 
en France, p. 133 sqq. 

2. Cf. H. Guy, Les sources fr!in<;aises de Hunsard. dans la Rente d'hist. 
lut. lie la L<'rance, t. .\I, 1902, et les observations de (Ihamard, I. aumônier 
et Longnon. 

3. Sic pour Caslelleraldensis. La duchesse d'.\ngoulème, légitimée de 
France, avait reçu d'abord de Charles IX, en 1S03, le duché de Chàtelle- 
rault ; mais il est ici question de sa mère, qui ne semble pas avoir eu de 
titre, ni porté ce nom (Brantôme, éd. Lalanne, t. VI, p. 496). 

+. l'i'lri Rrtnsardi poelae ijalliei laudatiii funeliii^... P;iiis. IoS4. fnl . 12 v". 



12 UUNSAIU) Il l.'lMMAMSMIi 

était alors en France rincariiuliuii iiiriiie dt- l'Iiuinanisnie italien '. 
Ami (le Heniho, de Sadolelel de Jérôme Aléandre, correspondant 
d'Erasme, collectionneur de livres et de manuscrits, Lazare de 
Baïf avait reçu, pendant son séjour en Italie et son ambassade 
à Venise, la culture nouvelle sous sa forme la j)lus complète. 
On s'en ajierçoit dans les lettres j^-recques cl latines écliang-ées 
par lui avec les savants de son temps- ; on le voit mieux encore 
dans ses ouvratçes d'érudition antique, De lie vestiariu, l)e Vas- 
ciilis, De lie naiiali. 11 possédait à fond les deux lanj^ues, écri- 
vait en grec à Guillaume Budé et à Jean Lascaris, et Robert 
Estienne lui rend hommage pour des services>eçus dans la revi- 
sion de son Thésaurus linç/uae lalinae. Ses dépêches d'ambas- 
sade montreilt en lui, sinon un diplomate d'esprit supérieur, du 
moins un agent assez actif de François F' ; mais il dut regretter 
souvent de ne plus vivre au temps où de tels documents ne 
s'écrivaient qu'en latin. 

Ronsard connut à seize ans cet érudit considérable, qui conti- 
nua, dans la mesure où il daigna s'occuper de lui à celte époque, 
la direction de son camarade Duchi. Ce fut au moment de 
l'ambassade de Ba'if auprès des princes allemands réunis h 
Hagueiiau. Une parenté éloignée engagea l'ambassadeur k 
prendre avec lui pour ce vo^yage un adolescent bien doué, que 
lui recommandait le due d'Orléans. Etranger aux négociations 
fort secrètes de 1 ambassadeur avec les chefs protestants, Pierre 
assista du moins aux entretiens érudits de Ba'if et des humanistes 
d'Alsace et d'Allemagne. 11 entendit Jean Sturm, Bucer, Sleidan; 
il vit l'helléniste Nicolas Gerbel, éditeur d Arrien et de Lyco- 
phron, qui habitait Strasbourg, et se lia sans nul doute avec son 
(ils. Celui-ci doit compter le jeune Ronsard, avec le médecin 

1. . Ces deux lumières fiançoyses, Guillaume Budé et Lazare de Bayf ", 
dit .loachim du Bellay. Cf. Dolaruelle, Giiillauine Budé, p. l.'t. 

2. .l'ai eu la foitune de retrouver dans les bibliothèques romaines les 
seules épaves connues delà correspondance d'Iuimanistede Lazare de Bail' ; 
elles sont publiées à la suite de Vlnrentnire des maiiiiscrils de Jean Lai^caris, 
Rome, 1886, et dans P(>/ro Beinho et Lazare de Baïf, Bert^ame, 189i-. Lucien 
Pinvert n'en a pas recueilli d'autres dans son intéressante bioffrapliie. 
Il faudra y joindre une lettre latine de Ba'if au savant ambassadeur de 
François 1'''', Pierre du Chatel, évêque de Tulle, conservée en copie dans 
lems. Lai. 8d8j de la Bibliothèque nationale fol. 140], Emile Legrand a 
mentionné de nombreuses relations de Lazare de Ba'if avec les Grecs dans 
sa Bihliograpliie IleUénir/iir. Paris, 188."). 



LA.MliASSADi; UE LA/.A11E l)i; liAÏl' 13 

Charles Estienne, parmi les lettrés de la maison 'fainilia) à qui 
il envoie son souvenii- ( praesertim cos qui sunl studiosi bona- 
rurn lilerarum et mecuni nonnihil cornntenta/i sunl) '. Un tel 
entourage, de telles fréquentations, lusag-e nécessaire de la 
langue latine pour les conversations avec les étrang-ers. l'exemple 
surtout d'un chef admiré, tout devait engager le débutant à se 
ranger parmi les humanistes et à s'exprimer comme eux. Assu- 
rément, il n'y manqua point. " 



II 



Le goût juvénile de Ronsard pour la poésie latine antique et 
moderne correspond k son mépris alliché pour la poésie française 
de son temps. Sauf Clément Marot et quelques autres qu'il met 
à part, ainsi que fait Du Bellay, et qui sont k peu près tout ce qui 
compte dans la génération précédente -, il n'accorde pas le 
moindre intérêt k ce que les rimeurs du siècle ont écrit avant lui. 
Il le confond plus ou moins volontairement avec le verbiage insi- 
pide des « rhétoriqueurs ». Il n'y a pas à lui reprocher de l'igno- 
rance ou de 1 injustice ; ces beaux excès sont communs aux 
chefs d'école, dont tous n'ont pas l'excuse du génie. Mais ce sujet 
nVst point le nôtre ; qu'il suftise de rappeler le souverain dédain 
du jeune maître poiu- une littérature qu'il se sent de force à rem- 
placer. 

Entre vingt textes qu'on pourrait citer, le plus ancien et aussi 
le plus vif est la préface de la première édition des Odes. En 
looÛ, ayant formulé les exceptions strictement nécessaires, le 
poète s'en prend aux confrères qui le précèdent ou qui l'en- 
tourent : c< L'imitation des nostres m'est tant odieuse (^d'autant 

1. !.. Pinvert, Lnzare de Baif, Ii96 {?\-lo47, Paris, 1900, p. 69, 73, 119. 
Cf. Longuon.p. l.'J4. J. Jusserand, /. c, p. 14, observe que Calvin résidait 
alors à Strasbourg et que Ronsard l'a vu certainement dans la maison de 
Baïf. 

"2. » ...Solicité par Joacliim du Bellai, du((uel le jugement, l'étude 
pareille, la longue fréquentation et tardant désir de l'eveiller la Poésie 
Françoise avant nous foible et languissante je excepte tousjours Heroet, 
Sceve et Saint-Gelais nous a rendu presque semblables d'esprit, d'inven- 
tions et de labeur » [Les quatre premiers titres des Odes de Pierre de Ron- 
sard Vandomois, Paris, lobO. Œuvres complètes de Ronsard, éd. 1, aumô- 
nier. Odes. t. I. 1914. p. 4tV). 



I i KONSAItl) Kl l/lll MA.MSMK 

i|ue l;( langue esl encoiL' vn sou fiilauct-i (^ue pour ceste raison 
je me suis esloigné d'eus, prenant stile à part, sens à part, 
œuvre à part, ne désirant avoir rien de commun avec une si 
monstrueuse erreur... « Ces audaces sont de réi)(K|ue où, s'en- 
yayuant avec fierté dans le << sentier incogiieu " et voulant 
« ressusciter... les vieu.x lyriques », Ronsard déclare qu'il ne 
l'econnaît comme ses maîti'es que Pindare et Horace, et reven- 
dique le droit de dire avec ci' dernier : 

Libcru pcr taciiiiiii pului rcaliç/iu pi'iiicc/jx. 
i\'on ;ilien;t meo pressi pede '. 

S il s'esl refusé k suivre les traces des poètes de sa langue, il 
s'est montre moins exclusit ;i l'égard des néo-latins. Il n'a nulle- 
ment prolesté à cette époque contre l'cngouenKînl |)our une poé- 
sie aijondante, mais souvent médiocre, qui se proclamait elle- 
même la seule digne de compter en France. Ne vo^'ant point 
en ces écrivains des rivaux, il acceptait de les goûter et d'en 
honorer plusieurs. Un d'eux surtout bénéficiait de son admira- 
tion et de celle de sa Pléiade, à côté de Jean Second dont les 
Basia et les Epicframmala firent les délices du siècle ; c'était 
Salmon Macrin, de Loudun, dont la primauté, orgueilleusement 
réclamée par ses propres vers, fut longtemps reconnue par ses 
émules '-. A part ce Batave et ce Poitevin, c'est au delà des Alpes 
que Ronsard rencontrait l'élite des poètes qui employaient un 
réel talent k reproduire, dans les mêmes formes, le piquant de 
Catulle, la grâce d'Horace, l'esprit ou la sensualité d'Ovide. Il 
les a lus pendant toule sa vie, mais il les a imités davantage 
dans sa jeunesse, alors surtout que, n'tHant pas initié au grec, 
il appartenait encore tout entier à la culture latine ■'. 

A ce moment, les œuvres dont il s'inspirera le plus volontiers, 
celles de MaruUe, de Pontano, de Sannazar, celles d',\ndrea 

1 . Episl., I, xi.\. 

2. V. sur Macriii, II. Cliamaid, J. du Beltai/, p. HO. On lira avec iiiLéiét 
pour l'histoire de notre poésie latine à cette époque une lettre inédite de 
Salmon Macrin à Tliéoilore de Bèze. à propos de son recueil tleaJiiuenilia, 
([ui sera prochainement puliliée d'après Tautographe de la Bibholhèqiie de 
Munich. 

3. Un exemple excellent esl Vllipnnc Je la i\iiil des premières Odra 
(1B50| ; ce petit poème esl un décahpie de Vtli/mnus. in Xuctem de Pontano 
(Laumonier, p. 759). 



I. HXKMl'Lt: DE l-'llALlE 1 .') 

Naviig'ero. qui mourut à la cour do François I"'' ', sout entre 
les mains de tous les lettrés de l'Europe. Mais on ne lit pas 
seulement les poètes humanistes d'Italie dans les éditions de leur 
pavs : il y a déjà des réimpressions françaises dont le nombre 
indique le succès. Des recherches bibliographiques bien faites 
révéleraient l'intérêt de cette pénétration dans notre pays de la 
culture d'nutre-monts -. Si la littérature italienne, considérée 
presque par nos poètes comme une troisième littérature clas- 
sique, jouit à leurs yeux d'un réel prestige, la littérature latine 
d'Italie semble encore mieux honorée d'eux, puisqu'ils y voient 
le prolongement naturel de celle de l'Antiquité. L'humanisme 
italien règne donc en France par ses poètes aussi bien que par 
ses grammairiens, ses rhéteurs ou ses traducteurs de grec. .Au 
temps oii Ronsard prépare son recueil, à Paris, en loiS, vient 
de paraître une sorte d'anthologie où figurent précisément quel- 
ques-uns des poètes qu'il a le plus imités •'. Elle en annonce 

1. Uonsard ne devait poiul ignorer (|ue le roi avait fait euterier avec 
honneur le charmant poète, mort à Blois, étant en ambassade auprès de 
lui. Paul JoTB le raconte dans ses Elogia docloriini virnrum. B;de, 1577, 
p. 14S. 

2. On devrait étudier à ce point de vue, avec les éditions de Josse Bade, 
celles de Simon de Coliucs, qui fut non seulement l'éditeur de Macrin. 
mais aussi un actif propag-aleur des productions de l'humanisme italien. 
Les grandes bibliographies savantes de M. Philippe Renouard fournissent 
une base solide à ces recherches. Colines a publié notamment un volume 
qui semble fort singulier dans le Paris de François l"' : Triuin poelarum 
elegantissimoruni. Porcplii. Basinii et Trehani opuactila. nimc priniiim ilili- 
gpntia erinlilhsiini viri Chris! ophori Preiidhornme Barroihicani in liicm 
édita. Parisiis. npud Siin. Colinaeuni, 1530. Ce sont les recueils élégiaques 
dédiés à Isotta de Rimiiii et h Sigisniond Malatesla : ils r('|iréseutent ce que 
la muse païenne de l'Humanisme a conçu de plus rallîné. Relié avec re.\em- 
plairc de cet ouvrage à la Bibliothèque Mazariue '21223), on trouve une 
édition parisienne non citée d'un poète connu de Ronsard : Hieronymi 
Anijcriani Seapolitani ic,ia-o-r.jiiyi'.o'/ . Venundatur Parisiis a Theobaldo Char- 
ron in clauso BunelU (s. d.). L'édition est donrtée par Ludovicus Faber 
Parisiensia. Richelet a rapproché de l'ode ■■ Mignonne allon voir ■> ce dis- 
tique d'.Vngeriano : 

Ptihhra hreui iliiras rusu lempore. fornui brciiitiiH' 
Tcinpore. sic fiirmae par rosa teinpiis luihes. 

■i. Doclissinwnim nostra aelale Ilaloruni epigranim.iln : M . Aiilonii Fta- 
niinii lihri duo. Marii Molsae liber uniis. Andreae Xauijerii liber unus. lo . 
Cotlae. Lampridii, Sadoleti el aliorum .Miscellaneoruni liber unus. Luleliae, 
per .\icul. Viuileni, -va Sacerdolum... sub insigni geminae anchorae... ad 
insii/ne Aldi. Ciim priullegio régis (s. d. ; 78 p.l. Launionier, qui a étudié 
comme moi ce volume d'une typograpliie très soignée el en a fixé la date 



16 HONSAHh El I, III MAMSMF, 

(l'aulics plus iiiiportaiiU's, (|ui suivront au cours du sièc-le. et 
loul d'abord cette Farrar/o poeinafurn de Léger du Chesne 
i Leodef/ariiis a Quercu), qui est de l.'ifiO et semble avoir été 
fort appréciée. 

Le llorilège de Léger du Cliesne devra marquer une date inté- 
ressante dans la dilîusion de la poésie humaniste '. Pour la 
première fois, en eiïet, on joint à des onivres d'Italiens, dont la 
maitrise est reconnue, un choix considérable d'œuvres compo- 
sées par des Français. Ceux-ci sont pour la plupart des amis de 
Ronsard: on y trouve Michel de l'ilospilal. Du Bellay, Dorât, 
Turnèbe, avec d autres moins fameux, et cette intéressante réu- 
nion s'expli(jue assez par les fréquentations de l'érudit qui l'a 
conçue. Le futur professeur au Collège Royal a été le précepteur 
de Jean Brinon, protecteur attitré pendant quelques années du 
groupe ronsardien. (>"est autour du brillant châtelain de Médan 
et de \'illennes, enlevé prématurément aux Muses, que s'est 
accomplie de la façon la plus cordiale cette fusion des huma- 
nistes et des poètes qui caractérise la société de l'époque. La 
compagnie choisie par lui a donné en France la meilleure et la 
plus brillante image des cercles italiens du temps de LéonjX, où 
toutes les formes de l'art littéraire étaient représentées et rivali- 
saient de raffinement -. Au sortir des grandes leçons pinda- 

d'inipression, établit que Ronsard s'en est servi pour lire Navagero, et 
.(u'il en a tiré plus d'une fois le titre de ses imitations Ronsard poélp 
h/riqiie, p. 1"28). On peut ajouter à ces observations que le libraire Nicolas 
l.c Riche Indique, comme compilateurs du florilège, ses amis Abel Portius 
Kt Jean Goupyl, inspirés par Jean de Ganay [Gai/naeius , chancelier de 
IT'uiversité de Paris. Le texte a passé tout entier dans la Farrar/o de 
Léger Bu Cliesne. 

1. Farrago poemattim ex optimis quibusque el anliquiorihus et aelalis 
noslrae poelia seh'cta per Leodegarium a Quercu. Toinus secundus le tome 
!"■ porte le titre distinct de Flores Epigrammatum...]. Parisiis. apud II. de 
Marnef, lodO (ou apud G. Cavellati . Le recueil est du plus petit format de 
poche. Un des derniers poèmes, au 41.")'' feuillet, est adressé Ad lanum 
Brijnonem de eius benignilale in Lodoicum Querculum olim suum praecep- 
lorem. La dédicace des Juuenilia de Muret dit expressément : Ludouicum 
Querculum... inslitulorem olim suum beniffaissime et fecisli et quolidie 
fucis . 

2. ,lean Brinon, conseiller au Parlement de Paris, seigneur de Villennes 
et de Médan, mort en mars 1555 et pleuré des poètes dans un tombeau en 
quatre langues que je ferai connaître plus loin, mériterait l'honneur d'une 
étude particulière. Ronsard, qui lui dédie en 1554 le second Bocage, ne le 
connaissait pas encore au moment de la publication des premières Odes. 
on le nom du futur mécène de la Brigade ne figure pas parmi les dédicaces. 



LE CERCLE UE .lEAN HRLNdN 17 

riques de Dorai, dont on parlera plus loin, les poêles se réunis- 
saient aulour de l'élégant humaniste, plus fier de ces amitiés que 
de sa grande fortune et de sa charge au Parlement. Il faut 
essayer de ressaisir les sentiments des familiers de Jean Bri- 
non. pour comprendre à quel état d'esprit correspondirent les 
premiers succès de Ronsard, et comment le jeune poète des 
Odes, du Bocage et des Amours, s'est trouvé acclamé dans les 
deux langues et choisi pour chef par des représentants d'une 
double littérature. 

L'auteur du Commentaire des Amours, Marc-Antoine de Muret, 
est un des écrivains qui expriment le mieux les tendances du 
temps et mérite d'être écouté presque au même titre qu'un 
Du Bellay. Venu de son pays de Limoges, il enseignait momen- 
tanément le droit à Paris et vivait étroitement uni au cercle de 

s. 

Ronsard. Il réunissait alors un recueil exquis de vers latins et 
cherchait à prendre dans cette langue, aux côtés de son ami Ron- 
sard devenu brusquement célèbre, une place que d'autres lui 
eussent disputée pour la poésie française. La préface de ses 
Juueniliu, dédiée à Jean Brinon et datée de la fin de novembre 
1o.j2, peut être mise en regard des manifestes français plus 
cités et de la préface même du Commentaire des Amours '. 
Elle précise assez bien les idées et les ambitions de cette ardente 
et docte jeunesse : i 

...Qui se vernaculo nostro sermone poêlas perhiberi volebant, per- 
diu ea scripsere, quae delectare modo otiosas mulierculas, non etiam 
enidilorum hominum studia tenei'e possent. Primus, ut arbitror, 
Petrus Ronsardus cuni se eruditissimo viro in disciplinam dedisset, 
eoque duce veterum utriusque linguae poetarum scripta, multa et dili- 
geiiti leclione triuisset, transmarinis illis opibus sua scripta exornare 
aggressus est; cuius postea exemplum insecuti I. Antonius Baifius, 
I. Bellaius aliique pennulti, breui tempore tantos fecere progressus, 
ut res vel ad summum peruenisse iam, vel certe haud ita multo post 
peruentura esse videatur. Idem in lingua latina, multum abest, ut 
dicere liceat; in qua cum ex veteribus ab Ausonio, ex recenlioribus a 
Salmonio et aiiis duobus forte, aut summum tribus discesseris -': 



1. On lira plus loin un passage de cette dernière préface. 

2. Muret compte probaljlement Théodoi-e de Bèze parmi ces deux ou 
trois émules de Salmon Macrin. 

XoLHAC. — Ronnard et rHiimniuxma. 2 



l'S KO.NSAIIU Lt I, IILiiAMh.MK 

ul Graeci prouerbio dicuiil. esne multos quidem qui boues stimuleiil, 
sed raros aratores ; ila dicas, licebil, multos quidem esse qui versus 
faciant, sed raros plancque iJï:;0;A/,TOj; poetas. De iis loquor, qui 
scripla sua in publicum edidere. Scio enim et alios esse sal multos, et 
inprimis eum, quem supra nominaui, loaiinem Auratum, qui vel 
srilu?. vel praecipue, si quando sua eniisei'it. eirecturus est ne ulterius 
sucs louianos, Aclios, Molsas, Flaminios Italiae inuideal Gal- 
lia '. Cum igitur... iii tanta ingeniorum bonitate. in tanto doctissimo 
rum virorum proiieiilu, in tanta adolcscentum poetices studiosorum 
aemnialionc quasique riualitate, tanlam pûelaiiiin raritalem animad- 
uerto, nihil fere aliud comminisci possum, nisi esse quandam. ul 
ceterarum reruni, ita studiorum quoque tempesliuitatem... Quod si 
est, bona spes me lenet l'ore ul, sub Henrico Rej;e C^hristisnissimo. 
tanquam olim sub Auguste, poetarum ingénia excilenlur '■'. 

Ce que Muret voit d'essentiel dans la rél'ornie de Ronsard et 
ce qu'il considère déjà comnie à peu près acquis à l'heure où 
paraît la première édition des Amours, deux ans après la publi- 
cation des premières Odes [ad summum pcrurnlsse iam), c'est 
l'enrichissement de notre poésie par l'imitation des anciens 
[transmarinis opibus). Le latin de l'humaniste fait écho, à sa 
manière, à ce célèbre appel de la Deffence: ■• La donq', Fran- 
çoys, marchez couraigeusement vers cete superbe cité romaine, 
et des serves dej^ouilles d'elle... ornez vos temples et autelz... 
Donnez en cete Grèce menteresse..., pillez-moy sans conscience 
les sacrez thresors de ce temple delphique, ainsi que vous avez 
fait autref'oys... ■■ ■'. Ce n'est point l'originalité de la pensée que 
demandent ses contemporains au jeune homme inspiré des Muses, 
k qui les Quatre premiers livres des Odes ont fait attiibuer 
d'ernblée la première place ; c'est l'originalité de la seule forme, 
l'adaptation supérieure des lieux communs consacrés. 

Dans le milieu extrêmement cultivé que représente le cercle 
de Jean Brinon. furent écoutées et applaudies pour la première 
fois, autant pour les heureux ■< larcins ^> qu ils étalaient que 



1. l'oiilaiio, Saiinazar, Fraucesco-M;uia Mol/.a el .Marco- .Vnlonio Fla- 
minio. 

2. jW. .1/1/. Murcli opéra oinnia. éd. l). Rulinken, Leyde. 1789. 1. F, 
p. fi60. 

3. Ed. c:ii:im.ii-a. II. :i3S. 3V0. 



l/i:.\l'll(P| SlAS.Mli lil' Lli l'KUCÉIiK ly 

pour la perfection de leur l'orme IVaiivaiso, le recueil des secondes 
Odes, qui sont les plus parfaites, et surtout, à mesure qu'il se 
composait, le Premier livre des Amours. C'est dans cette atmos- 
phère d'érudition et d'enthousiasme qu'a pris naissance le com- 
mentaire de Muret, noté dans des conversations quotidiennes, 
écrit sous les yeux de l'auteur lui-même, et qui révèle si claire- 
ment ce que son premier public attendait de lui. 

Son œuvre devait donc être une œuvre d'humaniste et, pour 
répéter le mot souvent prononcé, un « dépouillement >' systé- 
matique des littératures savantes au ])rolit de la poésie. Mais 
cette jeunesse studieuse avait fréquenté de trop près les modèles 
antiques et professait un g-oût trop vif de la belle forme, pour 
ne pas souhaiter ardemment le plaisir estliétique tel que nous le 
comprenons aujourd'hui. Sur ce point aussi, Ronsard lui donnait 
les satisfactions les plus complètes. Ses lectures immenses, 
et qu il allait multiplier encore, n'encombraient pas sa mémoire 
au point d'engourdir son inspiration ou de ralentir son vol. Il 
était déjà maître souverain du procédé qu'il appliquera jusqu'à 
la fin dans ses œuvres lyriques. Il savait prendre, partout où il 
trouvait son bien, le sujet ou les développements d'odes, de sonnets 
et de chansons, qui se transformaient entre ses mains et dont les 
matériaux méconnaissables se fondaient dans l'œuvre nouvelle. 

L'exercice ingénieux de l'imitation, auquel il s'est livré par 
principe dès sa jeunesse, restera, disons-le déjà, l'amusement de 
sa maturité. Parmi tant d'exemples qui viennent à la mémoire, 
on peut rappeler ici la ciianson Pour Hélène des Amours diverses, 
où passe au milieu des champs Elysées la belle évocation des 
grandes amoureuses de l'Antiquité. Le morceau, qui a treize 
strophes, commence comme une simple traduction d'un Baiser 
de Jean Second, lui-même inspiré par Tibulle : 

Plus estroit que la vij^ne à l'ornieau se marie 

De bras souplement forts. 
Du lien de tes mains, Maistresse, je (e prie, 

Eiilace-moy le corps... 
Viciihi qiicinlum vili's hisciuit in ulnto 

El lorliles per ilicetn 
Brachia proceram slringiiut immeiisa cun/inhi : 

Ttintum, Neera, si qnea.s 
In mcH nexilihus proserpere colla la.cerlis ! 



20 KliNSAlU) i;r LUI MA.MS.MI. 

L eniljurquement pour le royaume des ombres suit le mouve- 
ment de l'ode latine : 

...Dans les cliam])s l'-lisez une moine navire 

Nous passera tous deux. 
Là, niorls de trop aimer, sous les branches myiliiies 

.Nous voirrons tous les jours 
Les anciens Héros avec les Héroïnes 

Ne parler tpie d'amours... 

iJcfecItis rati.s niia duos porlurel ;ti>uiiiles 

Al palliilam Dilix ilanuini . 
Mn.i- pvr iidiiralos ranijjns el j)erj)eluiini rer 

l'rixlmereimir m loca, 
Seni/jcr iihi aniiqiiis in amnribus herninae 

llcriias m 1er nubiles 
Aul (Incanl ckureas alternaue carinina laelae 

In ralle canlanl nii/rlea... ' 

Le latin contient la plupart des détails du paysage, les danses, 
le laurier de l'immortel printemps, et les fleurs que Ronsard pré- 
cise en orang'ers et en citronniers ; mais l'original est fort bref 
sur l'accueil fait aux nouveaux amants par les amants illustres, 
qui les font asseoir sur l'herbe au milieu d'eux [inque herlndis 
sedUihus... prima nos sede hcarent), et il indique à peine l'énu- 
mération qui donne au poème son mouvement final : 

...Ny celles qui s'en vont toutes tristes enscn)l)le, 

.Artémise el Didon, 
Nj' cesle belle Grecque à qui ta beauté semble 

Comme tu lais de nom -. 

De telles adaptations sont des créations véritables. Elles 
abondent dans la partie lyrique des recueils de Ronsard, qui 
natlachait son etî'ort et son mérite qu'à la forme dont il les revê- 
tait. Rien n'est plus instructif que de suivre son travail, d'une 

1. loannes Nkolai Secundus, Basia, éd. G. Ellinger, Berlin, iS99, p. 2. 
Cf. Ronsard, éd. M.-L., t. I, p. 363. 

2. Le nom d'Hélène de Sparte, qui parait au dernier vers du poème latin, 
a sûrement inspiré à Ronsard l'idée de dédier le sien à Hélène de Surgères : 

A't'c ulla amntricum louis 

Praerepto retiens iiiflicfnarelur honore 

Xec nala Tiimlavis loue. 



l.'lMllAlIllN llKS .NKd-l.AlINS 21 

habileté extrême, et de le voir harmoniser dos élémciils dispa- 
rates, compléter ou alléger les motifs qu'il associe sans asservir 
jamais une inspiration libre et vivante '. 11 aimait d'ailleurs, 
suivant les usaj^jes du temps, à révéler lui-même aux lecteurs les 
sources variées auxquelles il puisait, qu'elles fussent grecques, 
latines ou italiennes; il se faisait gloire d'appliquer aux modernes 
admirés, comme aux anciens eux-mêmes, cette méthode de 
r « imitation » conforme au programme de son école et aux pré- 
ceptes de (Juintilien mis en français par Du Bellay •. Mais la 
pratique des néo-latins lui procurait sans doute l'étude la plus 
utile, car elle lui apprenait comment les plus experts d'entre eux 
savaient adapter les formes antiques îl l'expression d'objets ou 
de sentiments de leur époque et ne rendaient point simplement 
l'écho du passé. ^ 

III 

11 l'ut un temps de sa vie, assez court assurément, où Ronsard 
songea à se ranger parmi les humanistes et à poétiser comme eux. 



1. De nombreux rapprochements sont établis dans l'ouvrage de Laumo- 
nier, pour Flaminio, p. 116, 446. iii.S, pour Jean Second, p. 519 sqq., pour 
Marulle, p. 534 sqq., pour Navagero, p. 348, pour Pontano Hi/mnr h ta 
Nuit), p. 759, pour Macrin, p. 760 sqq., etc. L'imitation de Pétrarque et 
des Italiens de langue vulgaire a fourni au même auteur la matière de 
recliorches analogues. V. aussi Piéri, Pi'lrarqiie et Ronsar<l, Marseille, 
1896, et surtout l'ouvrage classique de Vianey, Le Pélrarr/uifiiie en France 
au seizième siècle, Paris, 1909. 

2. La doctrine du larcin légitime en matière de poésie s'appuyait sur 
les imitations des ancieus par les anciens, qu'un lettré reconnaissait aisé- 
ment dans ses lectures. C'est ainsi que l'exposait une épiti'e de Dorât 
\Poematia, part. II, p. lo7i : 

...Autoljci furcs sequitur sua quemqiie iuuenlus, 

Orphaeus. Musaeus. fur et Honierus erant ; 
Fur erat Hesiodus, clypoum l'ratus Achillis: 

Herculis est. olim te^men .\cliilUs erat 
Ipsas qninetiani furatiir iilerque Sibyllas. 

Seque Sibyllinis ornai uterque modis, 
Xeue putes, menda.v quia semper Graecia. Graecos 

Furaces Latiis \'atibus esse magis. 
Ennius ipso pater niagmun furatur Homertiin, 

Maeonides alter visus et inde sibi est. 
Ennium est ante onincs. alios sic dcnique cunetos 

"N'ir^ilius furtis vendicat ipsc suis. 
\'irs;iliimi reliqui lonsro pnst tempure nali... 



22 ROiNSAnD i;t l'humanisme 

11 n'hésite pas à en faire l'aveu répété, et le premier passage 
qu'on va lire exprime bien un formel regret : 

Je fu premièrement curieux du Latin : 
Mais co^noissant. licla?! que mon cruel ihsfin 
Ne m'avoit dextrement pour le I.atin fait naistre. 
Je me fey tout François, aimant cerle mieux estre 
En ma langue ou second, ou le tiers, ou premier 
Que d'estre sans honneur à Rome le dernier '. 

L'ode -1 son lue, publiée dans le Boca<jc de loMO et qui a peut- 
être été composée dès loiT, atteste l'existence de ces essais de 
jeunesse, auxquels le poète décide de renoncer : 

Si autrefois sous l'ombre de Gâtine 
Avons joué quelque chanson Latine 

D'Amarille énamouré -, 

Sus maintenant, Luc doré. 
Sus l'honneur mien, dont la vois délectable 
Sçait rejouir les Princes à leur table. 

Change ton stile, et me sois 

Sonnant un chant en François ^. 

Cette ode pleine de fraîcheur, dont la forme ne sera pas reprise 
par Ronsard, étant de celles qui ne sont « pas mesurées ni 
propres à chanter », célèbre l'éveil d'une inspiration nouvelle; 
elle est aussi l'adieu à cet usage poétique du latin que tant de 
poètes amoureux employaient encore en l'honneur de leur dame. 
Le nom d'Amarille est remplacé par celui de Cassandre dans 
les éditions postérieures, et on peut admettre la sincérité d'une 
substitution qui accentue le témoignage de l'écrivain sur son 
œuvre. Comme il n'a connu qu'en loio la belle Cassandre Sal- 
viati '-< et qu'il la d'abord chantée en latin, selon son propre 

1. .1 Pierre Lescol. Éd. M.-L., t. V, p. 177. 

2. Les éditions imprimées de lobi à lo73, date où Ronsard a roi ranché la 
pièce, portent la variante : " De Cassandre énamouré. » 

3. Odes, t. Il, p. 1.56. Cf. Chamard. dans la Ftevue d'hisi. l'Ut, de U 
France, t. VI, 1899, p. 34, et Laumonier, éd. critique delà Viede Ronsard, 
p. -234. — Remarquons l'imitation d'Horace, Carm. I, xxxii {Ad lyram^ : 

Poscimnr. si quid viinii $iil> iimhr» 
Lnsimiis teciim. qiioil el hune in nnnnm 
Vinal. et plures. âge. die latinnm, 
Barinte, carmen. . . 

\. Henri I.ongnon. Pierre de ftonsard, p. 320 sqq , 



I.KS KI.Kr.lAnn-.S HUMAINS 2'.\ 

aveu, on voit à quel instant de sa vie il faut fixer cette pro- 
duction d'une muse latine ig-norée, dont aucun vestige ne nous 
reste. 

Les poèmes par lesquels, poui- la première fois, fut célébrée la 
jeune tlorentine s'inspiraient très probablement di' cette poésie 
amoureuse des Romains ([ue représentent à nos yeux les Elé- 
giaques. Catulle, Tibulle, Properce, Ovide dans une partie de 
son œuvre, ont fourni des modèles à toute la littérature erotique 
de l'Humanisme. Leurs éditions sont fort nombreuses et un 
libraire parisien, Simon de Colines, A'enait de les publier trois 
fois en textes portatifs et soignés '. Ils étaient des maîtres incon- 
testés pour les poètes du temps de Ronsard, et, pour ne citer 
qu'un exemple en langue française de la place qu'ils leuraccordent, 
on se rappellera l'agréable morceau où Olivier de Magny prête 
à Cupidon des plaintes sur un abandon supposé de son culte par 
les mortels : 

Plus ne sont ieuz d'un Ovide les vers. 
Plus ne sont veuz en pris par l'univers 
Catulle, (lalle et Properce et Tibulle, 
Plus on n'entend les chansons de Marulle, 
Tous sont esleintz et le monde au iourd'huy 
D'eux et de moy ne reçoit qu'un ennuy. 
Mesmes encor cet harpeur d'Italie. 
Qui bastissoit une neuve Idalye 
Dans son terroir, ce Pétrarque fameux 
Passe et flestrit ce me semble comme eux.., ^ 

Ronsard aussi connaissait à merveille les Elégiaques ; ils fai- 
saient partie de son premier bagage de latiniste et il leur 
adjoignait sans hésiter, comme ses contemporains, l'aimable et 
apocryphe Cornélius Gallus du moyen-àge ^. Il les énumère 



1 . Ces jolies éditions de Colines, l.">24, 1529, 1543, avec son caractère ita- 
lique, sont celles qui ont dit servir a Ronsard et à ses amis. Elles repro- 
duisent le texte des .Tldines ; la seconde ajoute aux trois noms du titre les 
mots niultis in lacis restiluli i^Ph. lienouavd, Bibliograpliie des t'entions de 
S. de Colines, Paris, 1893, p. 132, 226, 369). 

2. Magny, Odes, éd. Courbet, P;iris, 1876, I. I. p. 66. C'est une ode à 
Jean Brinou, sur sa Sidère. 

3. L'Orfe à Macée [l. 1, p. 200) est imitée à la l'ois du Carmen ,id Li/diani 
du pseudo-Galhis, qui esl une œuvre médiévale, et d'un Carmen ad Gelo- 



2i luiNSAui) i:r i,"iiijmani.smi-: 

toujours avec complaisance et leur emprunte assez souvent des 
détails de sentiment ou des observations morales '. Il s'était pro- 
posé de las imiter de plus pros pour la g-joite de sa Cassandre. 
C'est, du moins, ce ([u'il alTirino, au moment où il abandonne ce 
projet, dit-il, pour se consacror ;i la l'runciadc sur 1 ordre de son 
roi : 

Mais que me sert d'avoir l;inl lu Catulle, 

Ovide, et Galle, et Properce et Tibulle, 

Avoir tant veu Pétrarque et tant noté, 

Si par un roy le pouvoir m est oslé 

De les ensuyvre et s'il faut que ma lyre. 

Pendue au croc, ne m'ose plus rien dire? 

...Javois desjà commencé de trasser 

Mainte elegie à la façon antique. 

Mainte belle ode et mainte bucolique ...- 

Il honorera encore les Elégiaques dans la Nouvelle Continua- 
tion des Amours (1557). Il y affirme son retour vers eux, alors 
qu'il est guéri depuis longtemps de sa crise de « pindarisme ». 
Si Cassandre jadis a été chantée de « son stile audacieux », 
l'amour plus humain de Marie l'a ramené aux poètes passionnés 

niili'ii) de Salmon Macrin, qui s'en était déjà inspiré. (Les trois poèmes 
sont réimprimés ensemble par Laumonier, p. 762 ; cf. p. o25, ) 

1. Pour les imitations de ces poètes, comme pour les autres, on devra 
utiliser les recherches si complètes de Laumonier. Outre les imitations 
directes, plus d'un morceau célèbre de Ronsard s'inspire d'eux. Ainsi l'ode 
De Veleclion de son sepulchre prend son point de départ de Properoe (II, 
XIII, V. 18-25, 34-3'). Cf. Odes, éd. Laumonier, t. II, p. 97, et l'étude des 
autres sources par G. Lanson, Revue universitaire du lu janv. 1906') ; mais 
l'adieu à Cynthie qui termine le troisième livre de Properce a son écho 
dans mainte pièce de Ronsard, depuis l'ode de sa vingt-cinquième année 
A Janne impitoyable, jusqu'au sonnet de la cinquantaine " Quand vous 
serez bien vieille ». De même, l'odelette à Cassandre n Mignonne allons 
voir » est inspirée des Roses d'Ausone, mais avec quelle liberté ! 

2. C'est le texte de l.'i'ii. Ent"')()7,le second vers se lit :« Marulle, Ovide 
et Properce et Tibulle » ; en 1578 : « Properce, Ovide et le docte Catulle " 
(Les Amours, éd. Hugues Vaganay, Paris, 1910, p. 3.56). La chanson très 
sensuelle de 1553 (.< Petite Nymfe folastre >i ; éd. Vaganay. p. 4051 s'achève 
en évoquant les champs Elysées, 

Et les pleines où Catulle. 
Et les rives où Tibulle. 
Pas à pas se promenant. 
Vont encore maintenant 
De leurs bouchettes lilèmies 
Hi-baisotaiis leurs amies. 



UVIDK 



•>.•; 



de l'élég'ie antique. Il s'en explique avec une l'ernie précision en 
s'adressant A son livre : 

Or' si quelqu'un après me vient blâmer de quoy 

Je ne suis plus si grave en mes vers que jestoy 

A mon eomniencemenl, quand rinimeur Pindarique 

Eniloit empoulement ma bouche magnifique, 

Dy luy que les amours ne se souspirent pas 

D'un vers hautement grave, ains d'un beau stille bas 

Populaire et plaisant, ainsi qu'a fait Tibulle. 

L'ingénieux Ovide et le docte Catulle '. 

Le lils de Venus hait ces ostentations: 

Il siiflit qu'on lui chante au vrai ses passions 

Sans entlure ny fard, d'un mignard et doux stille. . . - 

De tout le groupe, c'est Ovide qui est le plus admiré du poète ; 
mais c'est surtout à l'auteur des Métamorphoses qu'il se reconnait 
redevable. Tout le moyen âsre l'a connu et honoré à l'és-al 
de Virgile, sans toujours le bien comprendre ; la Renaissance en 
a fait un de ses maîtres et, chez nous, Marot a commencé à le 
traduire. Ronsard, plus épris de l'Antiquité que ses prédéces- 
seurs, l'étudia aussi avec plus d'intelligence -'.Il doit à Ovide sa 

1. L'épilhète de « docte » appliquée plus d'une l'ois à Catulle par Ron- 
sard s'explique par ses poèmes mythologiques ; c'est la partie de son 
O'uvre que celui-ci a le mieux goûtée. Il s'est intéressé davantage à la par- 
tie légère au moment des Folaslries . 

2. Ces vers si expressifs sont imprimés à la fin de la Xoiivelle Continua- 
tion (édition originale décrite par Lauraonier, p. 174i. Properce est absent 
de rénumération; mais Ronsard s'est souvenu, pour l'idée de sa pièce, do 
trois distiques de lui (1, ix), dont il s'est précisément servi pour une de ses 
éjjigraphes ; 

QuirI tihi niinc misero prodesl graiie dicere carmen 

Atit Anipfiioniie moeniu ftere lyrae? 
Plus in amore valet Mimnermi versus Homero; 

Cannina mansuetus lenia quaeril Ainor... 

:i. On ne peut en dire autant de Du Bellay et aussi de Baïf. Dans un petit 
livre cher à la jeunesse de Ronsard, comme on le montrera plus loin, 
qui est Vllectiha de Lazare de Baïf, parmi les poésies jointes par l'auteur à 
sa traduction d'Kuripide, on trouve un long poème en décasyllabes: La 
fahle de Caiinus et Bihlis, suyvant Ovide en sa Métamorphose (p. 77-90 de 
l'édition de looO). Properce est représenté dans le recueil par une Ballade 
sur une elegie de Properce comnienceant Quicunqup ille fuit, etc. (p; 99; 
Prop,, II, xii). Ronsard s'inspirera lui-même deux fois de cette élégie, dans 
la première strophe de l'ode .4 Remy Belleau, qui contient l'idée principale 
de la pièce [Conlin. des Amours, 133,')) et beaucoup plus tard dans le sonnet 
« Quiconque a peint Amour " |137SI. Henri Estienne l'a traduite en grec. 



26 HONSAHD Kl r.'lUMAMSMI 

plus ancienne connaissance des fables antiques, des noms et des 
allribuls des Dieux' ', de toute la mythologie helléno-latine, dont 
il va se nourrir, et même se gorger, à mesure qu'il ajoutera à ses 
■ informations romaines l'immense trésor de la poésie grecque. Il 
mélangera sans scrupule les récils alexandrins adaptés par Ovide 
avec les traditions rapportées par les vieux poètes religieux de la 
Grèce, lorsqu'il aura appris à les connaître ; les allusions appuyées 
ou rapides aux Métamorphoses rempliront une grande partie 
de son œuvre; leurs récits formeront la trame sur la([uelle il 
brodera les siens ; et il lui empruntera des scè'nes et des tableaux 
entiers, d'oii l'on tire pourtant l'impression qu'il se représente les 
personnages de la fable ou de l'histoire exactement accoutrés à 
la mode de la cour des Valois-. Il est donc aisé de suivre sur son 
esprit l'influence de c l'ingénieux », du « bien-disant » Ovide, 

1. L'influence d'Ovide est facile à suivre, par exemple, dansle détail des 
deux odes narratives du premier recueil : La défloration de Lede et Le 
ravissement de Cephale, et dans la Complainte de Glauce à Sctjlle Nymphe, 
composée comme elles avant 1547. Un bon exemple postérieur est le 
|ioème intitulé Orphée, inséré plus tard au Bocage royal, où Ronsard a 
utilisé successivement la fable de Chiron, celle d'Iphis et celle d"Eurvdice 
(éd. Bl., t. III, p. 425-435), 

2. Ce n"est pas un simple jeu littéraire que de décrire, pur exemple, dans 
LeSatyrei^éd. Bl., 1. VI, p. 81), auprès d'Hercule " hérissé dessous la peau 
velue •', la jeune lole avec " mille bouquets au sein » : 

De baffues d'or ses mains pstoicnt- chargées. 
Son col esloit de perles arrangées 
Riche et gaillard : son chef estoit couvert 
D'un scophion entrelacé de verd ; 
Sa robe estoit de pourpre Meonine. 
Perse en couleur, chancrée à la poitrine : 
Ainsi qu'on voit au retour des beaux mois 
Se promener ou nos dames de Blois, 
Ou d'Orléans, ou de Tours, ou d'Amboise, 
Dessus la grève où Loire se déguise 
Contre la rive : elles sur le bord vert 
Vont deu\ à deux à tetin descouverl. 
\u collet lasche... 

Des ouvrages comme ceux de Siraeoni et les publications de l'archéolo- 
gie commençante ont aidé ii modiQer peu à peu les visions imaginalivcs 
de nos poètes. Parmi les éditions illustrées de gravures sur bois ((ue Ron- 
.sard a eues sous les yeux, on peut citer Le grand Olympe des histjires 
poétiques du prince de poésie Ovide A'aso en sa Métamorphose \Paris, 1538 et 
1543), et plus tard le recueil de compositions d'inspiration italienne «(u'a 
imprimé Jean de Tournes : La vila e melaniorfoseo i^sic; d'Ovidio /iguralu 
e abbreviato l'/i forma d'epigrammi di M. Gahriello Symeoni (Lyon. 1559,. 
.r,ii quel<|uc peu étudié ce curieux polygraphe florentin vivant en France, 
sans le trouver jamais eu relations directes avec le monde de la Pléiade. 



VIRGILE 2l 

qu'il nomme toujours avec respect et dont l'Olympe sensuel et 
coloré est devenu tout naturellement le sien. 

Parmi ses mailres latins, Virgile tient une place à part, la 
plus haute, celle du « premier capitaine des Muses », comme il 
se plaira k l'appeler '. II l'a su par cœur dès son enfance, il l'a 
pratiqué toute sa vie et, au moment où s'est ébauché le plan 
de la Franciacle, ce sont « les Aeneides » qu'il a choisies pour 
ses modèles. Aisément, par l'abandon aux réminiscences, autant 
que par scrupule de poétique, tous les épisodes de l'œuvre virgi- 
lienne se sont adaptés aux avent,ures du héros -. (( Relisant, 
écrivait Ronsard, telles belles conceptions, tu n'auras che- 
veu en teste qui ne se dresse d'admiration » ^. 11 les repassait 
lui-même sans cesse dans sa mémoire, et savait définir avec 
finesse des dons littéraires fort différents des siens : « Il ne faut 
s'esmerveiller si j'estime Virgile plus excellent et plus rond '*, 
plus serré et plus parfait que tous les autres, soit que dès ma 
jeunesse mon régent me le lisoit à l'école, soit que depuis 
qxie je me suis fait une idée de ses conceptions en mon esprit 
(portant toujours son livre en la main), ou soit que l'ayant 
appris par cœur dès mon enfance, je ne le puisse oublier » ^. 
Cependant la grande influence sur l'œuvre de sa jeunesse ne vint 
pas de Virgile, mais d'Horace. 

Ronsard est d'abord et avant tout un lyrique, et la vocation 
impérieuse qu'il sent en lui le mène, dès la première heure, 
au poète de Tibur. Il a admiré les Odes autant que Y Enéide, et 
avec un sentiment jdIus ardent. Même pour l'expression de 
l'amour, il y recourt plus souvent qu'au Canzoniere de Pétrarque. 
Le mélange de figures féminines qu'on remarque en ses premiers 
recueils est une imitation d'Horace: Macée, Rose, Marguerite, 
Madeleine ou Jeanne jouent assez bien les Lydie et les Leuconoé. 
Laure ne régnera que plus tard siu- l'imagination du poète. Long- 
temps il n'a eu qu'Horace pour guide et pour conseil, et c'est, 
n'en doutons point, la séduction de la forme qui a décidé ses 
préférences. La riche variété des rythmes horatiens enchantait 

1. V. le passage cité plus loin, p. 42. 

2. Je rappellerai plus loin les rapports de la Franciacle avec VEnéiclg, 

3. Seconde préface de la Francia<le (éd. M.-I,., t. 111, p. 52S). 

4. Au sens latin de rotumlus. 

a. Ce passage de la seconde préface do la Franriadp termine le morceau 
cité p. 42. 



-î^ unNSAitu i;r i.'nuMAMSMi-: 

son oreille musicale t^t il songeait k la reproduire en français : 

Horace cl ses iioiiil)ies divers 
Amusent seulement ma lire, 

écrivait-il au frère René Macé '. Un certain nombre d'odes de son 
recueil primitif, qui semblent pouvoir se dater par cette observa- 
tion même -, sont remplies de réminiscences d'Horace et n'en 
montrent aucune du grec. Oiles de Virgile sont beaucoup moins 
fré([uenles et son nom même n'y paraît pas. Alors que .loachim 
du Bellay témoigne aux deux Romains une égale déférence, Ron- 
sard send)Ie alors tout à Horace, et ce premier enthousiasme pro- 
longera un écho dans son œuvre entière : 

Sus debout, iiui lire' 

Un chant je veil dire 

Sus les cordes d'or : 

I^a divine grâce 

Des beaux vers d'Horace 

Me plaist bien encor... ■> 
— Je façonne un vers dont la grâce 
Maugré les tristes Sœurs vivra 

Et suivra 
Le lonp; vol des ailes d'Horace '. 

1. Oc/f.s, t. I, p. 26.'). Ronsard tirait sa connaissance de la métrique 
dllorace d'un petit traité, célèbre au temps de la Renaissance, de Niccolo 
F^erotli. On le trouve dans toutes les é<litions d'Horace données à Paris 
par Simon de (^olines, de 1528 à 1343, ainsi indiqué aux titres : Xicohi 
Perotli non infriigifer de metris Odaruni Hor.ilianaruin. Ronsard a dû se 
servir de ces édilions. — Il a écrit des vers Contre an qui lui déroba son 
Horace {Odes, t. II, p. 90). Je crois fort anciennes ces deux strophes, qui se 
l'ermenl comme une sapphique par une sorte de vers adonique. 

2. On étudiera à ce point de vue tout un groupe d'assez longues odes du 
livre II de l'édition de t.'iriO, que Ronsard n'a pas réunies sans raison au 
même point du recueil : A Caliope, A la raine de Navarre sur la mort de 
Charles de Valois, duc d'Orléans [1o4d], Contre les avaricieus, Prophétie du 
dieu de la Charante aus inutins de Gu/enne [1;'>48]. Cf. Odes, éd. Laimio- 
nier, p. 174-106. Pour les odes plus brèves la même observation est fré- 
quente. Tout le petit Bocage de lii.'iO est horatien . 

.3. Odes, 1. 1, p. 178. Ces vers suivent un mouvement emprunté;! Carm. III, 
IV, 42. Sur les imitations d'Horace par Ronsard et le goût permanent qu'il 
a montré pour ce poète, voir, outre les soigneuses annotations des textes 
édités par Laumonicr, les p. ">3, S:j, 69, 351 sqq. de son grand ouvrage. 
4. Des roses plantées dans un blé. Odes, t. II. p. 125. Cf. Car;». II, xx : 
lYon usilata, non tenui ferar 
l'enna Jiiforniis per liquidum aether.i 
Vntes. . . 



HORAOK 2!J 

Nos rimeurs avant Hoiisarcl ont imité Horace, mais il la lail 
d'autre façon qu'ua Marot ou un Cliarles Fontaine '. Ses dons de 
poète se marquent par la liberté avec laquelle il interprète le 
thème horatien, quand il y prend son sujet, par l'ingéniosité 
de ses emprunts, quand il se contente de le parer. Il en use avec 
le Romain comme un fils authentique de cette lignée de lyriques, 
dans laquelle il a réclamé sa place dès ses premiers vers. 

Horace est un des rares latins qu'il osera plus tard citer à 
côté de ses chers Grecs : il est le seul dont il unira le nom à celui 
de Pindare, lorsqu'il invoquera le grand Théliain comme le maître 
par excellence de la poésie chantée sur la Ivre. Les exemples, de 
ce double rappel ne manquent point : 

C'est, Prince, un livre d'odes 
Qu'autrefois je sonnay suivant les vieilles mndcs 
D'Horace Calabrois et Pindare Thébain... 

— Plus les beaux vers d'Horace 

Ne me seront plaisans. 

Ne la Ihebaine grâce. 

Nourrice de mes ans... 
— .le volerai tout vif par l'univers... 
Pour avoir joint les deux harpeurs divers 
Au doux babil de ma lire d'yvoire. 
Que j'ay rendus \'andomois par mes vers -. 

A ces passages tirés des Odes, joignons-en un du « poème » 
dédié à Jean de la Péruse, lui-même auteur de compositions pin- 
dariques ; Ronsard y marque nettement que ce n'est pas seule- 
ment par goût de lettré qu'il s'est attaché aux deux poètes, mais 
parce qu'il a appris d'eux un secret incomparablement préoieux, 
celui de la poésie soutenue par la musique. C'est Dieu, dit-il, 
qui inspire aux mortels les labeurs de l'intelligence : 

De sa faveur en France il reveilla 
Mon jeune esprit, qui premier travailla 
De marier les odes à la lire 
Et de sçavoir sur ses cordes eslire 

1. R. L. llawkins, Maisire Charles Fontaine purisien, p. lyO sqq. 

■2. Texte de ioS7, éd. Bl., t. II, p. .378; cf. éd. Laumonier, l. Il, p. 153. 
C'est Horace qui a recommandé à Ronsard l'imitation piiidarique, dont il 
parle au début de Carm. IV, ii : Pinilarum ijtiisquis aliidet aemiilari... 



■H) MO.NSAIII) Kl I.'HUIIAKIS.MI-: 

Quelle chanson y peut bien accorder 
l£l quel fredoii ne s'y peut eii-cortier... 
Par deux chemins suivant la vieille trace 
Des premiers pas de Pindare et dllorace '. 

Il semble qu'en Italie, au temps de Bembo et de la Poetica de 
Trissino '-, la musique ait cessé d'être essentielle à la poésie. 
Elle-même est alors devenue trop complitjuée pour vivre dans 
l'intimité quotidienne de la parole; surtout elle s'est élevée à la 
polyphonie. Au début du xvi" siècle italien, on distingue nette- 
ment le canto de la miisica, c'est-à-dire le chant populaire (et 
nionodique) de la musique savante (et polyphonique) '. Il en 
va du môme en France, et 1 on sait que c'est toujours à plusieurs 
jjarties que se présentent ces divers ensembles de sonnets, odes 
et chansons de Pionsard mis en musique de son vivant par les 
maîtres célèbres de l'époque '. Cependant, de nomi)reux indices 
permettent de croire que certaines de ses poésies eurent leur 
succès sous une forme plus populaire et bien des chansons de 
lui furent chantées à une voix « en forme de voix-de-ville ». 
C était bien ainsi qu'il chantait lui-même, en s accompagnant 
d'un seul instrument, et avant que ses grands succès de poète 
l'eussent imposé aux musiciens de la cour : « Et ferai encore 
revenir (si je puis! l'usage de la lire aujourd'hui resuscitée en 
Italie, laquelle lire seule doit et peut animer les vers et leur don- 
ner le juste prix de leur gravité » ■'. Ne pourrait-on penser que 
Ronsard a contribué pour sa part au progrès de la déclamation 
lyrique et aidé au retour du goût public vers la mélodie niono- 
dique"? Il y a, vers le même temps, un mouvement de ce genre 
en Italie, particulièrement à Florence '', auquel on pourrait peut- 



1. Les Poënies. dédiés à Marie Stuart, avec une épigmplie d'Horace, le 
mediocriijus esse poelis (éd. Bl., t. VI, p. 44). 

2. Vicence, 1.Ï29. 

3. Cf. Fr. Flamini, La Lirica toscane antcriore ni Murfnifico, Pise, 1801. 

4. ,\ la bibliographie donnée par Comte et Laumonier, il faut ajouter la 
réimpression du recueil de François 1-îegnard (1579;, faite par Henry 
Expert, chez Alph. Leduc, Paris, 1902. V. aussi .1. Tiersol, lionsard et la 
musique de son temps, dans la revue S. /. .U., vol. IV, Paris. 1902, et 
Michel Brenet, Notes sur l'histoire du luth en France, dans liivista music. 
ilal., vol. V et VI, Turin, 1899-99. 

0. Préface des Odes de 13150, éd. Laumonier, t.I, p. 48. 
G. Cf. Rom. Rolland, Histoire de l'opéra, Paris. 1893, p. 32. 



INION DES VERS ET DE LA MUSIQUE 31 

être le rattacher; on siy:nalerait volontiers, pour appuyer cette 
hypothèse, ces vers de lélég^ie « au sieur Barthelemi Del-Bene, 
gentilhomme florentin, poète italien excellent » : 

Tu commenças d'ourdir un difficile ouvrage, 
Iniitanl les Romains, les Grecs et les François ; 
Ce fut de marier les cordes à la vois, 
Colebrant Tusquement, par tes chansons lyriques. 
Les illustres vertus des hommes héroïques '. 

La suite du morceau, où paraît encore le double exemple de 
Pindare et d'Horace, montre que tout ce que Ronsard a fait 
pour la musique s'inspirait de ses notions d'humanisme. 

Les allusions de ce genre qu'on rencontre chez lui sont par- 
faitement précises. Presque toute son œuvre lyrique, en elTet, 
fut chantée avec un accompagnement. De Claude Goudimel à 
Roland de Lassus, les principaux musiciens du temps travaillèrent 
sur ses vers, et leur musique est souvent conservée. C est celle 
qu'on entendait aux divertissements de la Cour et qui en rythmait 
les danses '-. Aussi les mots de << luth » et de « lyre », qui 
reviennent si souvent dans les écrits de la Pléiade, n'ont 
pas, comme de nos jours, une valeur de pur symbole, mais bien 
un sens tout à fait littéral. Le poète écrivait ses odes pour les 
musiciens avec une rigoureuse symétrie des strophes, chacune 
pouvant s'adapter à l'air choisi, et la plupart du temps il était 
assez musicien lui-même pour savoir accompagner sommai- 
rement « de son pouce » çon propre texte. Ainsi faisait Ronsard, 
qui s'adresse si souvent « à sa lii'e », en des images d'une 
exacte réalité : 

Lire dorée 

Que la danse oit et toute s'évertue 

De l'obéir et mesurer ses pas 

Sous tes fredons mignardés par compas, 

1. Éd. BL, l. IV, p. 3r.7. 

"2. Il est indispensable de se nietiit à ce point de \ue pour bien juger 
d'une grande partie de la rénovation ronsardienne et pour comprendre 
l'intérêt de la fondation de la fameuse Académie de Baïf. 11 faut lire, sur ce 
sujet capital et trop oublié, le travail de Charles Comte et Paul Laumonier, 
Homard et les musiciens du XVI'^ siècle (Heoue d'hisl. lilt., t. VII, 1900), 
et l'ouvrage d'Augé-Chiquet, La vie, les idées el l'œuvre de Jean-Antoine de 
n.iïf. Piu-is fl Tnulouso, lOO'.t. p. 30V-:î:U. 



32 iiii.NSAiiD i;i' i/inMAMSMi'; 

I^(irsi|ii Vil hriiiHiil lu merques l;i cailanse 

D'un avuiiljeu, le f;ui(lc de la ci:inse... 

....le te Iroiiviii, tu sounais duiemeril, 

Tu ii'avois poinl de cordes qui valussciil 

Ne qui répondre aux lois de mon doi pus.senl. 

...Pour le nionlerde cordes et d'un l'ust, 

Voire d'un son cpii naliii-L'l te l'nsl. 

Je pillai 'riiebo et saccadai la l'ouille, 

T'eui-icliissant de leur belle dépouille '. 

I.a sujélion étroite de notre poète à la inusicjue. qui lit une pari 
de son succès à la coin- de Henri II et de (Charles IX, s explique 
surtout par l'autorité qu'avaient sur lui les j^rands souvenirs du 
lyrisme grec et latin. 11 aurait pu se rattachera des maîtres plus 
récents; mais il ignorait assurément que Dante et Pétrarque 
avaient conçu, eux aussi, leurs poèmes vulgaires avec l'indispen- 
sable accompagnement de la musique et que le second notam- 
ment accordait un rôle à certains musiciens dans la composition 
même de ses vers 2. 

Les traditions des Italiens, altérées et combattues chez eux jiar 
l'abus croissant de la littérature écrite, ne peuvent pas avoir 
exercé beaucoup d action sur la tentative de Ronsard. Ce furent 
plutôt les odes d'Horace, avec celles de Pindare, qui se présen- 
tèrent à ses méditations. Ces deux modèles l'aidèrent à renouve- 
ler et à ennoblir la vieille chanson nationale. Mais plus d"un de 
ses contemporains goûta comme nous les odes horatiennes de 
préférence aux ambitieuses pindariques. Horace, en adaptant 
habilement Pindare au génie latin, avait compris que les habi- 
tudes de son temps exigeaient des modilications importantes. 
11 ne lui vint pas à l'idée de conserver la triade (strophe, anti- 
strophe, épode), que justiliaient chez les Grecs la nmsique et le 
mouvement des chœurs ; Ronsard fut plus hardi, et imposa ses 
volontés aux musiciens qui voulurent bien le suivre. 



1. 0(/es, l. 1, p. Iii3. 

'2. Cette question est encore obscure it je ue la vois pas traitée en Italie 
avec les développements qu'elle comporte. Ou consultera Henry Cocliin. 
Lh Vitn Wuova Irad. avec, inlrod . el noies, 2' éd.^ Paris, 1915, p. .33 et 20.'}, 
et la notice du même auteur Sur le u Sacrale •> de Pétrart/hc. dans les 
Mi^Unnes de l'Ecole de Home, t. XXXVII, ann. 1918-1919. 



HU.NSAIIIJ ET IIOHACK 33 

Horace, qui prépara Honsard à comprendre le lyrisme grec, 
simposait à lui par des affinités plus intimes que le grand Pin- 
dare. qui devait l'éblouir davantage par l'éclat de ses images et 
l'ampleur de ses rvtlimes. Aussi garda-t-il le premier comme 
son écrivain favori et lui resta-t-il fidèle jusqu'à la fin. Il retrou- , 
vail en lui beaucoup de traits de sa propre nature. Peut-on 
dire qu il lui dut la notion du plaisir mesuré par la sagesse 
et celle de l'amour réduit à la seule volupté, qui inspirent 
toute la partie légère de son œuvre"? Bien plutôt, les deux 
poètes étaient nés, à des siècles de distance, avec de semblables 
dispositions à envisager la vie et tendaient à résoudre de même 
façon les problèmes philosophiques et moraux. Ronsard sensua- 
liste. antiplatonicien '. inclinait fortement au matérialisme et se 
défendra fort mal sur ,ce chef des reproches que lui adresseront 
bien des chrétiens plus attentifs que lui à la logique de leurs 
croyances. La lecture assidue de son cher Horace lui a fourni 
des motifs de s'attacher à la doctrine épicurienne : pour un artiste, 
l'argument suprême en faveur de celle-ci n'était-il pas la 
séduction des formes qui en revêtaient l'expression? Les Grecs, 
en ce domaine de l'art, lui enseigneront peu de chose; tout ce 
qu il trouvera à glaner dans les épigrammes erotiques ou bachiques 
de l'Anthologie, tout ce qu'il empruntera à l'Anacréon d'Henri 
Estienne, toute la gr.àce. si neuve dans notre poésie, de ses ode- 
lettes et de ses chansons, le chantre de Lydie le lui a déjà révélé. 
Mais, s'il imite Horace dans le détail par exercice littéraire, s'il 
cherche à l'égaler par virtuosité, il lui fallait une sympathie 
instinctive et profonde pour s'assimiler si aisément les préceptes 
de sa morale ; il partageait assurément, par avance, sa conception 
du bonheur et jusqu'aux formes de sa mélancolie. 

L'art très pur du lyrique romain a exercé sur son goût, comme 
autrefois sur celui de Pétrarque, une influence considérable -'. 
C'est ainsi que ses premiers vers n'ont été, il l'avoue lui-même, 
qu'une transposition de son maître. On' apprend ce détail intéres- 
sant, avec plusieurs autres, par un passage souvent cité de la 
préface des Odes, sur lequel on peut faire encore plusd une obser- 
vation : « Xe voiant en nos poètes frauçois chose qui fust suffî- 



1. Cf. Laumonier, p. Ii60 sqq. 

2. Nolhac. Pétrarque et l'Humanisme, i' éd., t. I, p. 180 sqq. 

Noi.iiAi:. — Ronsard el l'Hiimniiixiiir. 



34 



iiu.N.sAiii) i:r 1. iiLMA.MS.Mi: 



saiiLe d'imiter, j'allai voir les étrangers, et me rendi familier 
d'FIornce. contrefaisant sa naïve douceur, des k- même tens (lue 
Clément Marot (scullc lumière en ses ans de la vuljfaii-e poésie i 
se travailloit à la |)iniisuite de son Psautier, et osai le premier 
. des nostres enrichir ma lanj^ue de ce nom Ode, comme Ion i)eut 
voir par le titre d'une imprimée sous mon nom dedans le livre 
de Jaques Peletier, du Mans, l'un des plus excelens Poètes de 
notre âge... » '. Ne perdons pas de vue que Ronsard écrit tout ce 
morceau, conmie un manifeste littéraire, pour revendiquer des 
titres de priorité el jiour établir sa grande lliéoriedu ti-ansfert des 
beautésantiquesdans notre langue. Remarquons surtout le silence 
gardé sur ses premières compositions en langue latine. Sans les 
indications des biographes et les vers où il en fait mention lui- 
même, nous serions exposés à ignorer celles-ci ; et sans doute, 
dans cette période de di.scussion et de combat, lui convenait-il 
de n'en point parler. 

Les dates ont ici quelque impt)rlance. La .■ poui'suili' ■ . 
c'est-à-dire la « continuation ■> des Pseaumes de Marot reporte- 
aux environs de loi3 les premières odes horatiennes de Mon- 
sard. C'est l'année mémo où le jeune homme est conduit par 
son père aux obsè([ues solennelles de Guillaume du Bellav, célé- 
brées au Mans. L'épisode marque dans sa biographie intellectuelle, 
I)uis(|u'il rencontre dans cette ville .laccjues Peletier, secrétaire de 
lévèque René du Bellay, et (jue ce bon poète reçoit, parmi les 
confidences du jeune homme, l'aveu de son admiration pour 
les Latins et de son ambition de les égaler. Par ses études et j)ar 
ses propres essais, Peletier se trouve tout préparé à lui n-pondro: 
il met le débutant vcndômois. qui cherche encore sa voie, au 
courant des théories (ju'il vient d'élaborer sur l'adaptation du 
français aux plus nobles usages de la poésie. On sait quelle jiart eut 
cette intervention opportune sur la direction de l'esprit de Ronsard 
et. par suite, sur les destinées de notre po<'sU' tout entière. 

I. Odes, I. I. |]. 11. S'i;sl-oM demandé commeiil, dans ce passage, la 
citation si précise d'une édition de Maiol s'est |>i-ésenlée à su pensée? 
I-'ixant ses souveniis dans celte prolaco, écrite en l'IoO, el se rappelant que 
ce fut au mois de mars 11)43, à l'àf^e de dix-sept ans et demi, qu'il connut 
l-'eleliei' et composa sa première ode française, le poète a remarqué que la 
seconde dédicace des Pseaumes de Marot, adressée à I-'rançois ]", est datée 
de Genève, le Ib mars lo4H. Cette co'incidence lui a paru digne d'élre mar- 
<[uée et, en tout cas, con\mi>de pour renseigner l.i jiostérité. 



LliS lliKliS ht; IMiLtllKtl :K) 

La plupart des idées de la De/fcnce, en ellet, sont exprimées 
dcjii ilans l'avertissenienl et la dédicace de la traduction de 14''^ 
poétique d'Horace, que Peletier publia en 1545; elles laissent 
peu de chose à l'originalité du célèbre manifeste, si l'on compte 
les emprunts considérables faits aux Italiens et particulièrement 
à Speroni, défenseurs bien armés des droits de leur propre langue 
contre les prétentions des ladneiji/ianfi. On trouve, à n'en pas 
douter, dans les pages imprimées par l'écrivain manceau, toute 
la doctrine qu'il inculqua à Ronsard dès leurs premières cause- 
ries, et qu'il devait enseigner de même façon à Joachim du 
Bellay '. 

Elle était trop juste, trop logiquement déduite et trop bien 
d'accord avec les confus désirs de nos poètes, pour ne pas pro- 
duire aussitôt la pleine lumière dans leur esprit. Elle ne leur 
promettait aucune gloire à s'attarder dans l'usage du latin, alors 
qu'un si vaste champ s'ouvrait à leur langue maternelle. C'est 
celle-ci qu'il fallait maintenant « illustrer et enrichir », en agis- 
sant, disait Peletier, comme Pétrarque et Boccace, « deux 
hommes jadis de grantle érudition et savoir, lesquelz ont voulu 
faire témoignage de leur doctrine en écrivant en leurThouscan » '-. 
Par »me curieuse assimilation de deux époques décisives pour 
la littérature de nos nations latines, les destinées de la nôtre 
étaient remises 'aux mains de poètes nourris, comme les deux 
grands Italiens, de la pure substance des lettres antiques. 



1. Chamard, /. c, p. 32-.Î7, Laumonier, /. c. p. 23-26, Longuoii, p. 150- 
1">3. On a une thèse de H. Chamard, De Jacobi Pelelarii (^enonianensis 
Arle poeliea (/ j'j'o), Lille, 1900, et une autre de l'abbé Cl. Jugé, Jacques 
Peletier du Mans, Paris, 1907. Quelques indications de détail seront peut- 
être ajoutées plus loin à ces travaux. 

2. La phrase de Peletier se complète ainsi : n Autant en est des souve- 
rains poètes Dante, Sannazar, aussi Italiens ». 11 est jjl'U probable que 
Peletier connût les œuvres latinevs de Dante, comme colles de Sannazar. 
D'ailleurs, gardons-nous de croire que ce [jrécurseur veuille diminuer en 
rien, chez son écrivain idéal, la culture humaniste : " ("est chose toule 
rcceue et certaine, écrit-il, qu'homme ne sauroit rien écrire qui lui peut 
demeurer a honneur et venir eu comniendation vers la postérité, sans 
l'aide et appui des livres Grecs et Latins. » C'est exactement le point de 
vue de Du Bellay (Peletier a repris sa thèse avec plus de vigueur encore 
dans son Arl poëliqin' de [Trj'ù. Cf. Chamard, p. 33;. 



.'}<) iiu.NsAr.ii i:i i.iHMAMs.Mi; 

IV 

Muni de sa culUuc latine, qu il lui restait seuleincMl à lorlilier, 
Ronsard rencontra l'hellénisme dans la maison de Lazare de 
Baïf. Ce ^t pour lui une belle aventure d'être appelé par l'an- 
cien ambassadeur de François I"^'' à profiter des le(,'oi)s (|ue don- 
nait à son lils Jean-Antoine un nouveau précepteur, Jean Doraf. 
Dans l'enseignement du jeune professeur limousin, le grec lenail 
sa place à côté du latin, et cette place élait la première. 

Les hellénistes français, dont le nombre avait grandi depuis 
la génération de Guillaume Huilé, se trouvaient unanimes k pro- 
clamer la supériorité d'une langue, où Du Bellay reconnaissait 
d'après eux tant d'affinités avec la notre ; et Henri Estienne ne 
tardera pas à apporter à cette théorie l'appui de son autorité, 
lorsque, de la Conformitp du franrois avec le grec, il conclura à 
sa Précellence '. De telles conceptions, présentées à Ronsard au 
moment où il rêvait " l'illustration » de sa langue maternelle, 
ont dû exciter extrêmement sa curiosité et l'engager à surmon- 
ter les premières difficultés de la grammaire. Comment lui 
furent-elles exposées? Estienne parle, dans un de ses dialogues 
pédagogiques les plus oubliés, de la méthode qui consiste à 
apprendre le grec par les poètes ; il expose les avantages et les 
inconvénients de mettre ainsi les commençants à l'étude des 
dialectes, et notamment du dialecte homérique -. Les procédés 



1. Eslienne ira jusqu'à prétendre que ses compaliiotes, par cela seul 
qu'ils sont nés Français, sont plus capables que d'autres de pénétrer le 
génie de la langue des Grecs. V. Louis Clément, Henri Estienne et son 
œuvre française, Paris, 1898, p. 197 sqq. 

2. Stephani dialogiis de bene instituendis </raecae linguae studiis.. : Excu- 
debatur anno 1 S87 (Bibliothèque nat., Rés. X 739 . Le développement 
commencée la p. 73 : 

PhiLIPPUS. Ad eos veniamus qui sumendum a poetarum leclione leclionis 
(iraecae linguae inilium censent. Qiio illi argumento nituntur? (loRNF.LIUS- 
Hoc pcitinsimum ijuod apud poptas slatim dialectoruni exempta occurrant. 
Pli. Belle sanè, i/uasi quaerendi suni initia scrij)tores qui plus nwlestiae 
quàw alii exhihere possint... (MR. Quid mirum? illi ex iis sunt qui sirnul 
et seniel omnia disci volunt, quuni ego... nihil magis repreliensione dignuiii 
iudicem... 

Un autre passage du dialogue (p. 93) mérite d'être cité ici, car il 
introduit sur un point intéressant, l'autorité de Ronsard et de Du Bellay : 
/';/. Jlialcrtos quae vel apud llouiernm rel apud alins sunl. taies iltis rideri 



1. KTiiiK 1)1 cm:!; 



didactiques qu il discute à cette occasion sont préciséuieat ceux 
de Dorât ; où il est d'accord avec lui, c'est sur la nécessité de ne 
point sacrifier l'étude du grec à celle du latin. 

Excellent latiniste, bien qu'il ne donnât point dans les excès 
de l'imitation cicéroi\ienne à la mode ', Dorât avait pratiqué 
déjà l'enseignement de collège avant de se trouver en face des 
deux écoliers d'élite qu'un heureux destin lui envoyait. Il avait pu 
jusqu'alors se livrer librement augoùt très vif qu'il portait au grec ; 
il essaya avec eux de mener en même temps les deux études. 
Un biographe de Ronsard nous dit assez vaguement que (c Dorât, 
par un artifice nouveau, luy apprenoit la langue latine par la 
grecque », ce qui signifie tout au moins qu'il faisait du grec la 
base de son enseignement -. Une anecdote plus sûre et qui s'ajuste 
aux dates biographiques nous met sur la voie de sa méthode. 
Lazare de Baïf a publié en loii une traduction en vers de 
YHécube d'Euripide •'; il mentionne fort clairement, dans la 



potuisse iinaginalus siini rjuales hodie Gallo cuiinam, ctiius inalerna lingua 
foret Gatlica lingua conuiutnis, esseni cum aliae diuersarum Galliae prouin- 
cianiiii. Iiini ver» Picardica et S'ormandica : si itapoelis nosiris uii licerct illis, 
lit llonieius Graecis uti sihi perniisit, id est si ita nosfris sermonem sniim 
lariec/are, non solunj enrunt vocahulis, seil et eariim tprniinalionihus aut 
in/1e.rii>nihiis, in l'ocihusr/ue alioqiii coniniunis linguae sunt, concederetur. 
— Cnit. Aliquid taie factilalnm fuit olini a qiiihusdam nostroruin rh;/tli- 
nior/raplioruin, sed in argunientis iocosis potius quant seriis ;et quideni facti- 
taluni in Picardica polius quam alia dialecio ; ex qua et Maroluni sumere 
suuni mie er signi/icatiune qua ilicilur ie nïraymie), necnon alia, videnius. 
\ec rero Ronsardus noster et liellaius i inter pnetas vel praestantissimos 
ponendi hi guident, ac praesertiin ille nullnru)i vocuni sihi usuni per- 
iniserunt quae ex quapiani dialecto Gallica suniptae d ici passent. 

i. Dorât rejetait l'étroite doctrine des Cicéroniens, que quelques esprits 
systématiques, en réactiou contre la langue médiévale, voulaient impo- 
ser aux esprits. Il aimait sans doute à faire lire à ses élèves lo savant et 
piquant dialogue d'Erasme sur le sujet, dont on retrouve la doctrine sous 
la plume de Honsard lui-même (y. plus loin l'invective inétlite contre Pas- 
chal'. lise servait, en tous cas, de ses ^dai/es, précieuse compilation 
de la morale antique, qui prêtait aux exercices les plus divers pour les 
écoliers. Dès son premier recueil, Ronsard se montre nourri des Adages. 
CI'. 0(/cs, t. 1, p. I.tl. 1(30. etc. 

"2. Binel, éd. Laumonier, p. 12 et 94. 

■i. Il est étrange que Du Bellay n'en parle pas dans le passage de la 
De/fence, où il nomme Lazare de Baïf après Budé : « L'autre n'a pas seule- 
ment Iraduicl l'Electre de Sophocle, quasi vers pour vers, chose laborieuse, 
comme entendent ceux (|ui ont essayé le semblable: mais davantaige a 
donné à nostre langue le nnn^ d'epigranimes et d'elegies... i> iv. éd. Cha- 
mard, p. ^^"t et la nole\ 



38 RONSARD ET I Hl MAMSMR 

(léiJioilce adressée à François I''^ l'enseip^netnenl installé duns 
sa demeure et la sorte de collaboration qui lui en est venue : 
<i Or esl-il, Syrc, que cjuelques jours passe/, me rclrouvanl en 
ma petite maison, mes eut'ans, tant pour me faire apparoir du 
labeur de leur estude que pour nie donner plaisir et récréation, 
m apporloyent chascun jour la lecture (|ui leur esloit l'aictc par 
leur précepteur de la tragédie d'Euripide dénommée Ilecuha, 
me la rendant de mot à mot de grec en latin ». Lexercice de 
traduction d'un texte attrayant, dont usait Dorât, pouvait ser- 
yir à létude des deux lang'ues. surtout avec un élève comme 
Jean-Antoine, <jui savait déjà beaucoup de f^roc appris avec 
Jacques Toussain. Il est cerUiin ipip le travail imposé ii ses 
élèves sur Hrrnhc avait un but purement fjrammatieal ; s il se 
lut agi de leur l'aire goûter la beauté de la pièce, il disposait 
de l'élégante traduction d'Erasme, qui l'a mise en Irimètres 
iambiques avec Iphn/énie à Aiilis '. Le mot à mot écrit des 
écoliers, excellent exercice pour leur apprendre les deux langues, 
se trouva être en même temps, pour Lazare de Ba'if, d'un véritable 
secours. 

L'ambassadeur explique à son roi ce qu'étaient les trngédies des 
Anciens et l'intérêt qu'il a pris à traduire celle d'Euripide, pendant 
les loisirs de son service : « Laquelle, pour la sublimité du 
style et gravité des sentences que je y trouvay, il me prinst 
envie, Sj're, de la mettre en vostre langue l'rançoise seulement 
pour occuper ce peu de temps de repos à quelque honneste exer- 
cice » ''. On a négligé à tort l'examen de cette première traduction 

1. I^a première édition de ces traductions a été donnée à Paris, en loOG, 
chez Josse lîade, au moment oii Erasme venant d'Ang-leteri'C se rendait en 
Italie. Cf. Noiliac, Erasme en Ilatie, p. 0, 29 et 101. Elles ont été réinipri- 
niées par Aide, puis plusieurs fois jusqu'à l'édition d'Henri Estienne, Tra- 
goedlae seleclae Aeschyli, Hoplwclis, Enrijjidis, cinn dupliri inlerpi-Pialione 
lalina, lo67. La traduction ad verhum de VHéciihe est tirée partim ex l'hil. 
Mel[aiichlhoiiis] praeleclionihus. 

2. La tragédie d'Euripide nommée Ilecnlja, tradiiicle du grec en rhijthme 
'franroise, dediee au Roy, Paris, Holi. Estienne, l.'ili. Je n'ai lu que l'édition 

de IjjO, reproduction exacte de la piemière par le même typographe du 
Hoi. Elles n'ont point le nom de l'auteur. Cf. E. PicotJ, Catalogue de la 
Bibliothèque James de Rothschild, l. 11, p. 2. I.a traduction de l'Electre de 
Sophocle, parue en 1337, ne porte pas non plus le nom de Lazare de Ba'if. 
Les fonctions de Dorât chez Ba'if ont commencé en lo44, et nous savons 
que Ronsard en profitait aussitôt après la mort de son père (du 6 juin de 
la même année). Le 11 précepteur •> du morceau cité ne peut être que le 
savant limousin. 



i.Ks riiAVAi X i:iii:/. i.azaiœ dk haïk liO 

française d'Euripide ', intéressante à plusieurs égards et qui le 
devient plus encore, si l'on song'e que Dorât, Ronsard et son ami 
Baïf vont collaboré. La version faite en latin par ses " enfans », 
comme disait Lazare de Baïf. ayant été le point de départ de son 
travail, il le leur a probablement c'ommuni([ué à mesure qu'il 
l'écrivait. Je crois volontiers que Ronsard, déjà poète, était en 
état d'y apporter une certaine contribution littéraire; mais il est 
vraisemblable ({ue le précepteur a dû aider l'auteur de ses conseils, 
particulièrement pour les parties dites par le i> chorus » et autres 
morceaux lyriques, où l'on noie une variété et une rechei'che 
remarqual)les de rythmes •'. Le nol)le travailleur, habitué à pro- 
fiter dans ses œuvres des avis de tous, ne pouvait se priver de 
ceux d'un homme à (|ui il venait de confier la formation intellec- 
tuelle de son fils. 

Le fils de Baïf, quoique plus jeune que Ronsard de sept ans 
et demi, était alors meilleur humaniste que lui, ses études 
grammaticales s'étant trouvées plus régulières et plus suivies ; 
son père ne lui avait point laissé négliger le latin, mais, pour le 
grec surtout, il avait bénéficié des leçons du " bon Tusan » et 
du calligraphe Ange Vergèce '. Celui-ci, ramené de Venise par 

1. Cf. N'olliac, Le premier Irneail fr.jiirais sur Euripide : la Iraducfian de 
franço/.s Tissnrd, dans les Mélanges Henri Weil, Paris, t8'.)H, p. SOi-SOT. 
TissarJ a traduil en lalin trois Irayédies seulemenl, Médée, Hippolyte^ 
Alceste. d'après l'édition de Lascaiis; son travail dédié à François de \alois, 
duc d'Angoulêmc, plus tard François I", est resté inédit, sauf pour les 
fragments que j'ai donnés. 

2. Voici, par exemple, p. 17. l'entrée en scène d'Hécube ; 

O moy dolente. Iielas, ores quels plaincts. 

Quels liullemens. quels cris de douleuj' pleins 

\'um je getter, eu l'aisanl mes coniplaincts.' 

O misérable. 

En ta misère el vieillesse plorable 

Porter ce faii si dur et importable. 

De servitude a loua intnU'roble. 

He dieux, lie dieux, 

Quelle cité, quelle jfent ou quels lieux 

Me secourront? mori est Priam le vieux, 

Mors mes enf'aus au devant de mes yeux ; 

On donc iray?., . 

(Jn peut comijarerau texte des v. iiO sijq. (éd. Weil). Avec moins de préten- 
tions, Lazare de Baïf applique le programme de l'homas Sibilet, si fier du 
choix de ses vers adaptés aux mètres grecs dans sa Iraduction de Vlphir/énie 
d'Euripide (dédiée à Jean Brinon), qui est seulement île 115 'tD. 

3. Ana:e Vergèce recevait de François l'^ dès l'iSO, une pension comme 



40 HONSAiU) i:t l'iilmamsmk 

l'ambassudeur qui avait apprécié ses talents dans la conlection 
des manuscrits, allait être employé par Henri II à dresser les 
catalogues des volumes grecs de Fontainebleau. 11 n'était pas 
dénué de connaissances littéraires, bien(]u"il |)urlât " fort mauvais 
françoys », et, comme Grec authenticjue, il se trouvait recher- 
ché dans les familles distinguées où les jeunes gens étudiaient 
sa langue. Ronsard ne fut jias le moins empressé à profiter de la 
fréquentation dWnge Vergèce. 11 se lia en même temps avec son 
neveu Nicolas, beaucoup plus latinisé que l'oncle, etqueBaïfet 
lui introduisirent dans la première Brigade ^. Mais il s'attachait 
ardemment à Jean Dorai et, son âge lui permettant de rega- 
gner le temps perdu, il devint bien vite le principal disciple de 
l'initiateur. 



11 escripvain expert en lellies grecques " et figurait encore à ce titre, en 
li)4S, sur la liste de paiement des professeurs et lecteurs du Collèg'e royal. 
Des particuliers, notamment J.-,I. de Mesmes, l'entretenaient pour leur 
copier des textes grecs. Il a traduit en latin un traité du Pseudo-Plu- 
tarque (De /luuioriini et montium noininibus, Paris, Charles Estienne, 
fo56)et publié une édition du Pimander mis sous le nom de Mercure ïris- 
mégiste (Paris, 1554. Dédicace à Lancelot de Carie . Emile I^egrand a 
écrit la biograpfiie d'Ange Vergèce d'aprè.s la liste des manuscrits calli- 
graphiés par lui, dans sa Bibliographie hellénique, Paris, 1885, t. I, 
p.cLXxv sqq. Les vers que Baïf adresse à Charles l.\ sur son ancien maître 
(dédicace des Euvres en rime, Paris, 15731 peuvent renseigner pour Ron- 
sard comme pour lui : 

Ange Vergèce, Grec à la gentille main. 

Pour l'écriture greque écrivain ordinère 

De vos grandpére et père et le vostre, eut salére 

Pour à l'accent des Grecs ma parole dresser 

Et ma main rsur le trac de sa lettre adresser. 

On lit dans une lettre d'Henri de Mesmes là L'Hospital"?), du 29 sept. 
1566: (I Monsieur, ce pauvre vieil Grec, qui nous a enseigné touls à escrire, 
M. Angelo Vergecio, m'est venu trouver ce matin... {Revue critique de 
1872, t. I, p. 160). Ses livres ont servi après sa mort, en 1569, à l'enseigne- 
ment de Dorât (v. plus loin\ De très beaux autographes personnels de 
Vergèce sont à signaler dans les papiers d'Henri de Mesmes Fonds Latin. 
10327, ff. 106-109, 123) et permettront de compléter les notices d'Henri 
Omont et d'E. Legrand. 

1. Nicolas Vergèce, à qui Baïf dédie la Conlretri-ne remplie de détails 
sur ses études, a pris part à la fête du bouc de Jodelle et publié des vers 
latins en divers recueils, notamment une ode adressée à Ronsard dans le 
« tombeau ;< deTurnèbe îréimprimoe par Emile Legrand, t. II, p. 405 . Sa 
mémoire a été honorée d'une épitaphe du poète : Epitaphe de Nicolas 
Vergèce, grec-crelois, grand aiin/ de l'autheur (éd. Marty-Laveaux, t. \ , 
p. 311 . 



LllîHE CRITIOLE DES l'OÈTES LATINS il 

Les idées nouvelles que jetèrent en lui de telles études n'ajou- 
taient pas seulement k celles qu'il tenait de ses premiers 
conseillers, latinistes et italianisants ; elles les rcctilîaient sur 
bien des points essentiels. Très promptement, la littératui-e des 
Romains, qu'il avait étudiée en se jouant et dont il possédait 
toute la fleur, lui apparut comme une simple littérature d'imi- 
tation : ce Les Poètes Romains, écrira-t-il un jour avec irrévé- 
rence, ont foisonné en l'abondance de tant de livres empoulez et 
fardez qu'ils ont apporté aux librairies [bibliothèques] plus de 
charge que d'honneur, excepté cinq ou six, desquels la doctrine 
accompaig-née d'un parfaict artilîce m'a toujours tiré en admira- 
tion » ' . On voit bien quels maîtres il met k part ; ce sont' ceux 
que son ami Muret feuillette avec lui et que Dorât ne dédaigne pas 
d'expliquer en ses leçons. Mais, avec Virgile. Horace et Ovide, 
Catulle, Tibulle et Properce, la liste est close des poètes romains 
admirés par Ronsard ; les Elégiaques eux-mêmes ne tiendront pas 
dans ses réminiscences autant de place c[u on l'attendrait d'un 
chantre passionné de l'amour-. 

11 est trop poète pour ne pas sentir vivement la beauté de 
certains vers de Lucrèce, mais il ne voit en lui qu'un philo- 
sophe, comme en Lucain qu'un historien. Les autres poètes de 
leur langue lui semblent pouvoir être négligés ; et la courte 
liste de ses emprunts suflirait k établir qu'il leur a toujours pré- 
féré les Grecs '. Au reste, nous tenons de lui-même l'exposé de 
ses idées sur les Latins et, bien qu'il l'ait écrit vers la lin de sa 
carrière, on peut croire que l'enseignement de Dorât en conte- 
nait déjà la .substance : 

1. Abrégé de l'Art poétique français, texte de 1567 éd. M.-L., t. VI. 
p. 449). Texte de 1363 dans l'éd. Bl., t. VII, p. 318. 

2. Ils sont dans l'énumération des Isles fortunées éd. Bl., t. VI, p. 176 . 

3. On trouvera au t. I, p. xxxv, de l'édition Laiimonier, la bibliographie 
des recherches faites sur les sources de Ronsard depuis la thèse de Gan- 
dar; Laumonier lui-même y excelle plus que personne et a retrouvé les 
sources combinées de beaucoup de poèmes. Citons, comme un bon exemple 
d'utilisations latines, la seconde partie de VOde à M. le Dauphin, relative 
aux futurs exploits du prince et à la description de son triomphe. Honsard 
a utilisé d'Ovide l'horoscope de Caïus César, l'un des fils adoplifs d'Au- 
guste Ars. am., I , et le triomphe d'.Vuguste [Trisf., IVi, i\c Tibulle le 
triomphe de Messala, d'Horace l'éloge d'Auguste Carm., IV , de Claudien 
l'éloge do Stilicon, de Sidoine .\pollinaire le panégyrique de Majorien, 
enfin la prédiction des Parques imaginée par Navagero pour la naissance 
d'un prince italien. 



'l2 RONfiABlJ F.l 1,'lll.MAMSMP; 

N'en cherche plus ci'iiutre, lecteur, en la langue romaine, si ce 
n'esloit de fortune Lucrèce; mais par ce qu'il a escrit ses frenai- 
sics, lesquelles il pensoil estre vrayes selon sa secte el qu'il n'a pas 
hasti son (l'uvre sur i;i vray-semblance et sur le possible, je lui obIc du 
loul le nom de poi-Le, encore que quelques vers soient non seulement 
excellens, mais divins. Au reste, les autres poètes latins ne sont que 
naquets ' de ce brave X'irgile, premier capitaine des Muses, non pas 
Horace mesme, si ce n'est en quelques unes de ses Odes, nv Catulle. 
Tibulle et Properce encore ([u'ils soient tres-excellens en leui' mes- 
tier ■* ; si ce n'est Catulle en son .Vlys •' el aux nopces de Pelcu», le 
reste ne vaut la chandelle. Stace a suivi la vrav-semblance on sa The- 
baïde. De nostrc temps, Fracastor s'est montré très-excellent en sa 
Syphillis, bien que les vers soient un peu rudes ■•. Les aulres vieil» 
poêles romains, comme Lucain et Silius Ilalicus, ont couvert l'his- 
toire du manteau de poésie; ils eussent mieux l'ait, à mon advis, en 
quelques endroits, d'escrire en prose. Claudien est poëte en quelques 
endroits, comme au Ravissement de Proserpine; le reste de ses 
(cuvres ne sont qu'histoires de son temps, lequel comme les autres 
s'est plus estudié à l'enflure qu'à la gravité. Car, vovans qu'ils ne 
pouvoienl égaler la. majesté de X'irgile, se sont tournez à Tenflure et 
à je ne sçay quelle poincte et argutie monstrueuse, eslimans les vers 
estre les |)lus beaux ceux qui avoient le visage plus fardé de telle 
curiosilc ■'. 

Honsnrd ne lait jamais de ré.serves de ce genre, lorscju il 
s'agit fies Grecs. Il ne distingue point entre eux et les adopte en 



1. Ce vieux mol signifie " laquais ». 

2. Sur la manière dont Ronsnicl coneoit réiégio. v. re i|u'i] ilil en tête 
(le son propre recueil (éd. lil., I. IV, p. 210): 

.\moni' ))iiiM' V l'Cfinci- en u elinssé In niDj'l... 

',i. Hoiisard fait ici à (iirolaino Fracasloro l'honneur de le nommer seul 
parmi les .\ncicns. Le poème du véronais De morho Gallico, dédié à Uemlio 
cl dont le succès fut retentissant, parut pour la première fois à Vérone, en 
iVt'Ml. — On remarquera, dans rénumériition de Honsard, l'oubli dn nom 
d'Ovide. Cf. plus haut, p. i;\. 

1. lionsard dit pourquoi il se phiil ;i raconter l,i l'able d'.\lys, dans son 
l")ème Lp l'iii éd. Kl.. I. VI. p, lit : 

— \lvs, lu U" mérites ; 
(«ilulle. lionntMU' (les Homaînes (llr;nili*>. 
Te fcit Hnmaiii on iniilani losCpcr'., 

ij. Préface posthume de la Frunciade (éd. M.-l,., I. 111. |i. !i2iiV La suiledu 
morceau, relative ;i Virgile, est cilée p. 27. 



lîAÏF icr noNSAKn a coqleret 4U 

bloc, comme fait Dorai. Celui ci lui a appris k voir en eux les 
vrais Anciens, ceux à qui il faut demander i< le savoir et la doc- 
trine », l'onseig'ncmcnt des plus ingénieuses fables et les 
modèles pour de grandes créations poétiques ignorées encore 
des Français. Après les tàtonnemenls de sa jeunesse, il a ren- 
contré enlin la main ferme ([ui va le guider et les sources pro- 
fondes de l'art qu'il rêve. 



Ces idées étaient sans doute tout à fait arrêtées, quand il 
décida, avec Baif et Du Bellay, qui avait rejoint ses amis, de 
suivre Dorât à Coqueret, où l'enseignement allait s'étendre à 
un plus large auditoire. L'helléniste limousin, nommé principal 
de ce modeste collège de l'Université de Paris, voulait v olfrir 
à des élèves choisis les facilités studieuses d'un internat volon- 
taire. L'amour du grec, ou plutôt l'avidité des richesses idéales 
dont l'étude du grec pouvait combler sa poésie, décida Ronsard 
à quitter la Cour, à renoncer à ses divertissements ainsi qu'aux 
avantages qu'elle promettait à ses ambitions. Il s'astreignit lui- 
même k la retraite austère sur la montagne Sainte-Geneviève, 
dans ce collège qui n'était même pas des plus illustres et dont 
un seul enseignement faisait la renommée '. Il aimait à rappeler. 
plus tard les nuits qu'il ajoutait courageusement au travail du 
jour. Habitué par la vie du Louvre aux tardives veillées, il étu- 
diait aisément jusqu'à deux heures après minuit et réveillait 
alors Baif, « qui se levoit, et prenoit la chandelle et ne laissoit 
refroidir la place » : Ba'if a même recueilli, en ses vers mesurés 
à l'antique, ce joli souvenir de leur jeunesse : 

Quiind c'e^t que mangeant sous Dorât tl'iiii même pain 
En même chambre nous veillions, toi tout le soir. 
Et moi davançant l'aube dès le grand matin... - 

1 . .Vil reste, Ronsard cherche aussi son bien au dehors. C'est à ce moment 
qu'il fait la connaissance de Denys l.anihin, à peine plus âgé que lui et 
avec qui il travaille pailiculiérement les matières philosophicjues. .l'étudié 
plus loin les relations ((ui s'établirent entre eux et dont il existe de nom- 
breux témoignages. 

2. Le poème Aus poètes françocs ^Elrénfls, a été imprimé dans l'orlho- 
graphe spéciale à Baïf lOEiivres, éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 323 . 



11 IlliNSAlU) Kl 1. III MAMS.Mi: 

Il fallait être assuré de bien hauts plaisirs pour soutenir cet 
elFort avec tant de volonté. C'est que Ronsard, devenu helléniste 
à si bonne école, était alors dans toute la ferveur de son enchan- 
tement et marchait de découverte en découverte. Une anecdote, 
que Hinet insère dans sa biographie, montre le jeune honimc ini- 
tié au L;Tand lyrisme par la volonté réfléchie du maître : " Il 
luy... leut de plain vol le l'romelhce d.lischyle, pour le mettre 
au plus haut goust d'une Poésie qui m avoit encor passé la mer de 
deçà, et en sa faveur traduisit cette tragédie en françois, laquelle 
si tosl que Ronsard eut goustée : Kt (juoy, dit-il à Dorât, mon 
maistre, m'avez-vous caché si long temps ces richesses?' •> 
l)<iral devait être un admirable interprète d'E.schyle, pour lequel 
il eut toujours un goût particulier-; mais combien l'écolier 
était fait pour le comprendre ! On devine son émotion en écou- 
tant les chœurs des Océanides, les lamentations du Titan enchaîné, 
cette succession d'images sobres et rapides, de pensées mysté- 
rieuses sûr l'homme et sur les dieux '. Auprès de cette forte 
poésie, pâlissaient les charmes de l'ode horatienne. Mais n'y 
avait-il pas en Grèce d'autres sources du lyrisme? Précisément, 
Horace faisait connaître le nom du maître qu'il y avait choisi : 
et la grande révélation qui vint à nos poètes fut Pindare. 

Elle appartient, sans doute possible, à la période de l'ensei- 
gnement privé de Dorât dans la maison de Ba'i'f. L'érudit limou- 



1. Suit, (Unis Binot, la phraso ijui a prèle à dos interprétations diverses 
et qui nous apporte au moins un détail sûr, l'étude d'une œuvre d'.Vrislo- 
phane avec Dorât: " Ce fjt ce qui l'incita à tourner en françois le Plulua 
d'Aristophane et le faire représenter en public au collège de Cocquerel, 
qui fut la première Comédie françoise jouée en France. » 

"2. V. l'index de ce livre au nom d'Eschyle. — Que penser de cette iifdl- 
cation alléchante fournie par Hoffmann iLexicon bibliogra/ihicum... scripl. 
i/ruec, Leipzig, 1832, t. I, p. M) : •< loi8. 8° Aeschyli Prometheus, graece. 
ciim praefatoriu loannis Aurnli ppisfola. Paris, apud Chri»lianum W'echo- 
liiin ■■ ? Ce serait la plus ancienne édition d'une pièce isolée d'Eschyle, dont 
on ne possédait alors que le texte d'Aide, lîilH. Malheureusement, cette 
édition si précieuse pour nos études, et que j'ai fait rechercher dans beau- 
coup de bibliothèques, me semble purement imaginaire. 

3. lionsard a toujours été poursuivi parles images du drame d Eschyle : 
dès les premières Odes, il parle du mythe de Prométhée, i|u'il pouvait 
connaître, il est vrai, par d'autres sources t. I, p. i'iS, t. Il, p. 111'. Deux 
vers colorés éd. BL., t. VI, p. 41; M.-I.., l.V. p. 32)évoquent pour Brinon 

...le vautour beccu, dont la ^rifïe cniclle 
Pince (le Promet h(' la poiti'ine ininini-lolle. 



LA llEVELAtlIi.N U1-; MMJAIii; >.> 

sin. qui avait connu Budé dans sa jeunesse et s'était formé 
auprès de Germain de Brie et de Jacques Toussain '. faisait 
depuis lono^temps des vers latins et grecs. Une ode à Robert 
Estienne. typographe du lîoi. qu'il écrivait étant encore k 
Limoges et qui célèbre d'une façon charmante cette docte mai- 
son et l'art qu'on y pratiquait, marque le moment où sa maîtrise 
d'écrivain s'était aflîrmée -'. Estienne reçut encore de lui des 
vers grecs et latins, et les imprima avec ceux d'autres amis-"; 
mais au moment où il connut Ronsard, moins âgé que lui de 
dix-sept ans^. Dorât n'avait encore rien publié et attendait sans 
impatience l'occasion de se faire un nom parmi les versificateurs 
latins. Alors qu'autour de lui. chez les lettrés, les recherches 
de forme se multipliaient, il eut l'idée de se distinguer a son 
tour par une innovation ; il se mit k composer en latin des odes 
à la façon de Pindare. tentative dont une parole fameuse d'Ho- 
race semblait décourager à jamais ses successeurs ". 

L'Italie venait d'ouvrir cette voie et un poète humaniste, 
Benedetto Lampridio, de Crémone, y avait recueilli la célébrité. 



1. Ces détails importants paraissent ignorés des biographes de Dorât. Ils 
figurent dans les mémoires de Jacques-Auguste de Thou, au moment où 
l'illustre historien parle de ses premières relations avec Ronsard. 

2. loannes Auralus ad ftoherlum Stephanum (ypor/rai>hum nobilissimum. 
GoldasI, Philologicarum epistolnrum centuria una diuersorum a renalis 
literis dr>clissimoriim riroruni, Francfort, IBIO, p. 235-243. Cf. Maittaire, 
Slephanoriim hisloria, Londres^ 1709, t. 1. p. 94. Comment les biographes 
ont-ils pu ignorer ce curieux poème? 11 est daté ; Lemouicibus i non. maii 
anno I53S. 

3. Marty-Laveaiix a décrit CEuvres poptirjues de Jean Dorât, p. Lxxxj i 
deux feuillets in-folio imprimés sans date, contenant des éloges de lim- 
primerie et des hommages à Estienne, parmi lesquels sont des vers français 
de Gré\ in, de Fr. de Belleforest et de C. Clausse, des vers grecs de Florent 
Chrestien, et une traduction du grec de Dorât en latin [In Tt/porfra- 
pliiam Musariim matrem par Camille de Morel. La contribution de Doiat à 
cette sorte de plaquette n'a aucun rapport avec son ode de lo38. 11 est, 
d'ailleurs, à cette époque poeta regius et signe l'oiv/r,; AupSto; ,>a5!À£(oç T.o\r,-t,i 

4. En acceptant, contre La Croix du Maine, lâge indiqué sur son cpi- 
taphe, qui le faisait naître en 1508. 

5. Orf., IV. II 

Pindarum quisquis sludel aemulari, 
Iule, ceratis ope Daedalea 
XilUur pennis vitreo daturus 
Xomina ponlo. 



il) HUNSAKU ET LriLMAMHMË 

Ce précurseur de Dorât, et par conséquent de Honsurd, appar- 
tint il la cour (irudite de Léon X et fut l'ami do Bembo, de 
Gian-Malleo Giberti, de Pielro Mellini; Tebaldeo et Haldassare 
Caslijjilione lirenl son élo;^e. Ayant dirigé à Home, après Jean 
I^aacaris, le collège des Jeunes Grecs, il vint enseignera Fadoue, 
puis éleva à Mantoue les enfants de Krédéric de Gon/ague '. 
Ce lut Lam[)ridio fjui, le premier, avec un talent reconnu par 
ses contemporains, composa des odes latines Cîilquées, pour la 
forme stropliifjue et pour le mouvement de la pensée, sur celles 
du lyrique tliébain ". Gomment Dorât eut-il connaissance de ses 
ouvrages, qui ne furent réunis pour le public qu'en io?îO, par 
les soins de Lodovico Dolce''? On doit penser que la chose fut 
facilitée par les relations littéraires continuelles établies entre 
les deux pays, grâce aux lettrés italiens qui habitaient Paris et 
fré(juentaient la cour où régnait une Médicis. Luigi Alamanni, 
i|ui lui parmi eux le plus notoire, n'avail-il pas lui-même môle 

1. Luzio cl lloiiier, Coltura e relazinni lelterarie di Isuhella d'EsIe, dans \c 
Giorimlc slorico délia tetler. ilal., vol. .\X.\\'I, p. .ML- sqq. Ciaii, Un Asti- 
r/iano del liinaxriiwnto, Florence, 1901, p. 40, 4'j s(|q. 11 n'y a aucun travail 
moderne kui' LanipricliO. 

2. l.a notice de !•'. Arisi sur ce personnage ouljlié en l'iance contient 
les indications suivantes : .i lienodicliis Lanijiridin^ niiiuiipaliis al vero 
co(/nomeii Alj)lieiis, seii Alplieniis, in imitando l^indaro Uraecorum lijrico- 
runi cori/plieo contra Iloratii sententiani lih. i. ode 2, Icnrium nihil habuil 
prueler lolulux subUniilaleni. l'ri m m eniin Thehano s modos in Lalium 
induxil; priinmt l'indaricisniimerin latinas aures a»suefecil ; (iraeri qiiippe 
sernwnis perilissimus, quo et varia cecinit, Odas Melropindaricas primiii 
latine modulalus est, et lanta quidein cunt niaiestate ut a nemine sitprrandum 
i-redani. qiiod eo libeulius affirniamliun fuil qiiod minuit al) ho'; abhorruit 
rirjidus pueliiruni censor tli/ralilua Lelio Giraldi], qui durus in aliorum 
commendutione de Lainpridio scribere non duhitauit : n B. Lampridius Cre- 
'< tnonennis non lipif/rainniatuni modo, sed Lyricos versus facit, quibus in 
• • iirimis l'indarum cum inue/ilione, tum phrasi aemulari nititur. Idem et 

(iraeca aijr/ressus est, dii/nus certe ve l tant o ausu. n quo nos ileterrel 
M Iloralius, commenduri» \Cremona literala. Parme. 1702-i7(lt(, t. II. p. 9"i . 

:t. lienedicti Lampridii nec non hi, liap. Amaltheiearmina. Venetiis, apud 
(ialirielem lolitum de Ferrariis, M D L. I.'éléi;aute édition est précédée de 
dédicaces de Lodovico Uolce au comte Oollatino da CoUnlto, i|ui avait été 
au service de notre Henri II. II lui recommiuide i' le ode de M. l.ampridio 
da lui tessute seconde l'ordine c la maniera seibata de Piudaro ». II y a. 
contre sept odes hoiaticnnes, vingt-quatre » odae mctropindaricae ", dont 
une à la louange de Crémone, d'autres dédiées à Fraucesco Sforza, a 
Bembo, à Lascaris, à Matteo Giberti, à Villoria ("olonna, à Henri VIII, etc. 
La plus longue est In Pétri Mellini villam, ubi ille poetas de more familiae 
coena e.reepcral . 



BENËDBnO LAMHRIUIU il 

à ses poèmes italiens imprimés à Lyon quelques hymnes de 
forme pindarique, (|iii no purent passer inaperçues chez les 
poètes '? Certains de ses compatriotes avaient tenté des essais 
analogues à ceux de Ronsard. Dès Ial3, l'année même où 
Zaccaria Calliergi éditait à Rome son beau texte de Pindare, 
Gian-Giorgio Trissino insérait dans les premiers chœurs de sa 
Sofonisba la triade du poète grec (strophe, antistrophe, épodei: 
la tentative n'avait pas de suites; niais, en lo35, Ant.-Sehas- 
tiano Minturno publiait, dans la même forme, deux grandes 
canzones dédiées à Charles-Quinl". La première édition des 
Ili/iunes d'Alamanni est de ['VM. L'idée flottait donc dans l'air, 
quand Ronsard s'en saisit. Mais les Italiens attestent la prio- 
rité en latin de l'humaniste de la cour de Léon X, dont 
l'œuvre était, d'autre part, fort bien connue du précepteur de 
nos poètes '. 

Ou trouve Lampridio particulièrement célébré par un grand 
ami de Dorât. Gian-Malteo Toscani. dont le rôle fut précisé- 
ment de faire connaître chez nous les écrivains de sa nation. 
Dans son Pepliis Ilaliae, que recommandent au lecteur franeois 
des poèmes liminaires de Dorât, il écrira plus tard cette notice : 

Cremona Lampriiliuni nostri saeculi miraculitm edidil. qui quod 
lloradus stullae lemerilatis esse exi'slimauil len(are, siht procliue 
admodum esse declarauil, Pindari Imilaliunem. queni fellcissime 



1. Henri Hauvelte, Un exilé floiviitin à la Cour de France, Liiigi Ala- 
manni f / i!>.'}- 1 336 . sa vie et son (Piirre. Paris, 1903, p. 231 sqtj., i52 sqq 
I.a pnrtic île la tlièse de cet iraportaiil ouvra<;;e relative au pitularisme Iraii- 
vais ne parait pas acceptée par les ronsardisants ; les odes de Ronsard ne 
déviaient rien h celle d'Alamanni, ni pour le style, ni pour la forme 
métrique. L'exemple a pu cependant compter. 

2. Les désignations slro|)lii((ues importent peu ; Mintin-no dit voila, 
rivolla et slan/.a, .Mamauni, hallata, conlraballata et slanza. Cf. Carducci, 
La poesia harhara nei secoli XV e XVf. Hologne, 1881 , et l'élude Dello svot- 
ijimenUt deW ode in Italia, dans le vol. XVI des Opère. Bologne, 1905, 
p. .■iT4-3';"); Gaspary, Sluria delta lelter. ilal., trad. V. Rossi, Turin, 1S9I, 
vol. Il, 2' part., p. l:'.'i. 290. La question n'a jamais été traitée à fond en 
Italie. 

3. La connaissance de Renedello Lampridio par Dorai l'ourjiit probaljlc- 
ment la clé d'une anecdote de lîrantùme (éd. Lalanne, L IX, p. Gl'i3 à pro- 
pos de la matrone d'Ephèse : >< La première fois ipie j'ouys cesle livstoire. 
ce fut de M. d'Aurat,... quidisoil la tenir de Lanipridius... > Lalanne nalu- 
rellemenl ne voit pas ce que le nom d'Aelius Lampridius, biographe de 
(ioniuiode et d Héliogahale, vient faire avec ce conte du Salyricun. 



'(S lIONSAIlll I r I, m MAMSMI:; 

l.nlillis est rersihiis ;ifiiiiil;itiis : iil Aurutn l'oet.truni regi et ornnt- 
hux (jrueciic liiuftnie perilis viilelur. .\;ini /ouiiis i/u;ie non assei/nitnr, 
en non prohnl. lùns airminn ah miiiiniens nicndis vindicala nos 
semel reciidenila niraiiimus, i/iute post niaiorc cura cmendauimus 
el de lerlia editione rof/itamim '. 

Célail liii'ii le (^rénioiiais que les contemporains désignaient 
comme l'iinilaleur attitré d(! Pindare, le créateur du {jenre, 
pourrait-on dire, et.il faut voir en lui le modèle suivi par Dorât. 
Au reste, celui-ci paraît reconnaître sa dette par des vers admi- 
ratifs. non recueillis dans ses œuvres, qui attriljuent sa place 
légitime au prédécesseur italien : 

Lanipridius rates inler non alter /Imncrns, 
Inter.sed Latios Pinilarn.i aller vrai. 

])iun lan}en el Lalii.s a/feclal lluraliii.s aller 
Esse, n)in<ir Gr^ija est el Venusina r/ieli/.s : 

Quanliini l'indarico modnlans assur(/il liialu. 
Tantuni deprimitnr peclinB, Flacce, tuo ; 

Sed quo desperural Horalius ipse vcnire, 
Lanipridius renil Lampridioque sal est '^. 

Nous venons de découvrir, une fois de plus, l'Italie à lonyine 
des curiosités et des tentatives de l'humanisme français; nous 
retrouvons, à son tour, celui-ci à la source d'une innovation dans 
notre littérature. Il est admis que le conseil de composer des 
« odes pindariques » a été donné à Ronsard par son maître : il 

\. Peplus Ilaliae, Paris, Fed. Morel, 1578, p. .16. L'édition a laquelle fait 
allusion récrivain toscan est la réimpression partielle de celle de Dolce, 
dans ses Carmimi illustrlum poetarum ilalorunt, Paris, tii76, t. I, p. 82- 
102. Celle qu'il annonçait n'a pas vu le jour. Citons encore ces vers du 

Peplus: • 

Litntj)ridi Alcaïco Irarlas dtini harliila /jleclro. 
Sola luuni testudo .l/ipii/.i vincit ehur. 

Al ciim l'indariciis tilii peclora coiiculil horror. 
Tum le suhmiltil Fhicctis el i/ise libi. 

Queiii vicliim paiici. victorem niillus al aeijiiat. 
Non pilleras vinci, aul vincere nobilius. 

2. De Laiiipridii carniinihus In. Aurati Poelac lle/jii iudiciiiin. Ces vers 
publiés par Volpi i Vulpius], lo dernier éditeur de I.ampridio, sont repro- 
duits à la suite de son édition des Poemala de Sannazar Bassano, 1782, 
p. 321), à laquelle il a ajouté une ode pindarique de Lampridio en 
33 strophes, dédiée à Nie. Léon. Tomeo. (Des vers de Lampridio étaient 
impriniés à Paris dès 1S48. Cf. p. t;>, n. 3.) 



ORIGINKS DE I.UDE l'INbAKlOUE i'J 

n'est pas douteux non plus que des essais en latin, de Dorât, en 
aient l'ourni l'exemple à son élève '. Nous savons maintenant où 
il avait pris le sien et l'on jugera moins obscur le passage de 
l'ode latine, qui accompagne le premier recueil des Odes et en 
célèbre l'art tout nouveau. Elle débute par un appel à la muse 
de Pindare, que le jeune « prince de la lyre nationale » a faite 
sienne et française, ce qui permet à Dorât d'opposer celui-ci aux 
<< plectres » d'Italie, qu'il lui a fait connaître : 

STR. lu persunare ' numeros- 

Lyrae potentes Camoenae que Gallicos Latiis 
.{(/Ile, qiiis deùm herosrc. 

IIuiiio quis fidibus inseri antistr. 

Poscit ? Salis Pisa '- iam 

louisqiie memoratus Remunerari haiid inullits. 

Ulympus, sacrum et Itaque par pari reddens 

Ilerculis patris opiis : Noua plectra resequar noiiis. 

Al nunc palriae priiicipem Claaumque clauo velui 

Cheiys, apud Celticos Relundam ergo reperla 

Decus grande populos. Meis Ilalis^ 

Decel nos suo Patria Indiqenaque, 

Sihi Pindari can- Ronsarde, tua.... ■*. 

Les débuts pindariques des deux poètes devant le public se 
firent en même temps. L'ode du maître, dont on vient de lire 

t. On trouve mal appuyée l'opinion contraire formulée dans une note, 
d'ailleurs intéressante, de Lucien Fonlel (Hevue d'hisl. litt., t. XIII, 1906, 
p. 312). 

2. Pisa ArcaJiae oppidum est, praelerflueiite Alpheo ainne . Ab hac iijilur 
et Elidae ciaitatibus, teste Seruic, veneruiit qui Pisas in Ilalia condirjerunt 
(Robert Estietine, Dictionarium propriorum nominum viroruni, mulierum. 
populoruni.... Paris, Iri.ïl, p. 400). Pisa mihi patria est. dit la nymphe Aré- 
tliuse dans Ovide, Metain., V, 494. 

3. On vient de nommer quelques Italiens auxquels pouvait penser l'au- 
teur. Pour l'ode horatienne en Italie, on doit rapprocher des compositions 
de Ronsard celles de Bernardo Tasso, le père du grand poète, dont cer- 
taines lettres datées de 1533 sont intéressantes pour le sujet. V. Carducci, 
/. c, p. 379. Il faut noter aussi Bartolommeo del Bene, gentilhomme floren- 
tin vivant en France, que Ronsard a fort bien connu. V. Odi .\.\VIII di li. 
del liene, Bologne, 1900, et C. Couderc, Les poésies d'un florentin à la cour 
de France, dans le Giornale storico delta letler. ital.de 1891. 

4. Ad P. [{onsa)-duni rirum nolnleni lo. Aurait ode (Odes, t. II, p. 216). 
Suit l'ode alca'ique du mémo Dorât ( Quis le deoruni caecus agit f'uror —lion- 
sarde...) que Ronsard a réimprimée, avec la pindarique, aux liminaires de 
toutes les éditions collectives de ses imnvres. 

Xoi.HAf. — fînnsaril et riîumanisnie. \. 



.'ill iKJ.N.SAIIIi M I. III MA.MSMI. 

le tlébut, ligure à la suite du premier recueil de Ronsard, /-es 
quatre premiers livres des Odes, qui est de looO. La seconde ode 
de Dorât parut l'année suivante dans le Tombeau de la reine 
de Navarre, auquel collabora toute 1 élite des poètes liumaiiisles 
à' côté du groupe batailleur des amis de Ronsard '. Lode pin- 
darique prenait donc droit de cité en l'rance. ii la même heure, 
sous la forme latine et la l'orme française, l'aile allait avoir, comme 
on le sait, une brillante, mais courte fortune: et l'on sait aussi 
que notre poésie lyrique, en TabaiRlonnant à juste raison, a 
gardé cependant de l'avoir connue le goût du style soutenu et 
de la grande envolée. 

Pindare a toujours été considéré coininc un auteur dillicilc. et 
le xvi" siècle y trouvait assurénienl ])lus de dillicultés que nous. 
On ne l'étudiait qu'en des textes mal lixés, l'aldine de loKl, 
l'édition romaine de Calliergi • et léditioii bàloise de Ceporinus. 
sur lesquelles on avait fait à Zurich une médiocre traduction 
latine, enlîn l'édition de Wechel. de l53o, qui comprenait seule- 
ment les Oh/mpiques et les Pijlhiques '. Ouelle que fût l'expé- 

I. Lf Tuiiiljca.li (II' Maïujuerilf de \'alois, reine de Xufarre, fuit preinivre- 
ineiit en dixtiqiies latins p.ir les trois sœurs princesses en Antjlelerre 'Sey- 
nioili'J, dejinis traduicls en ijrec. italien et franrois par plusieurs des excel- 
lens poètes 'le la France, acecjues /ilusieurs odes, h-,/nines. cantiijues. épi- 
tiiplu's sur le tnesme suhject, Paris, lu51. Le traducteur grec est Dorât. Les 
traducteurs français sout Nicolas Denisot, suruommé le comte d'Alsinois, 
qui a pris l'initiative de la première publication et a réuni les éléments de 
la seconde (v. son épitre en prose, du 2ii mars Di.'H, à Marg-uerite, duchesse 
de Herryi, .lacques Peletier du Mans, qui traduit aussi en italien, 
■loacliim du Bellay, J. -A. de Bail' et Anloinelte de Loyues. L'ode latine de 
Dorât est traduite en italien par ,)ac<iues Pelelier, en fiançais par Du Bellav 
ot par Baïf. Suivent les vers de Konsard illynine triomphal sur le trépas. ..K 
des vers grecs de Dorai, du médecin .lacques Goupil, de Baïf et Gérard 
Denisot, des vers latins de Matliieii Pacius, jurisconsulte, Salinon Macrin. 
Nicolas Bourbon, Claude d'Espence, Nicolas Denisot, Dorât encore, .Vntoine 
.\rmand,de Marseille, Jean Tagault, Pierre des Miieurset Cliarlesde Sainte- 
Marthe, culin des vers fiançais de Bonsard encore. d'.Vntoinelte de 
Loynes, de Baïf, de Jean de Morel, de Pierre des Mireurs. de (i. Bouguier. 
angevin, de Martin Séguier. — Sur les sieurs Seymour et Nie. Denisot, \. 
WinitVed Stephens, ,l/a/'.(/«;t'i o/" F/-.-i;!C(?, duchesse of Saroi/, Lon^lres, lUli, 
p. 32:t-338. 

2. Dans le même volume que Pindare, l'Aldine donnait en édition prin- 
ceps Callimaque, Denys Périégèle et Lycophron. L'édition de Rome (Iji.'i 
nst piiiiceps pour les scholies de Pindare (.\. Firmin-Didot, Aide Manuce et 
t' Hellénisme i> Venise, p. :16.1 et .'ib.'jL 

i. La traduction latine est de l.oniceruN /iirioli. Vo'ÎXi. La Iradm-hoii île 



l.K rl.NDAKlSJIIi ut KU.NSAHU ."il 

rience philologique de Dorât (et nous allons voir qu'elle était 
grande), soyons sûrs qu'on ne lisait pas le poète thébain, dans 
la maison de Ha'if, sans des contresens assez nombreux. Les 
allusions continuelles aux légendes et aux usages de la Grèce 
antique contribuaient à compliquer une étude, à laquelle le 
maître revint plus d'une fois par la suite, pour en augmenter la 
précision. Il est certain, d'autre part, qu'il ne mit jamais en 
garde les poètes qui l'entouraient contre l'abus de la métaphore, 
l'étrangelé ou l'exagération des comparaisons et des images, 
contre ce « pindarisme » ' et cette manie de «i dithyrambiser » 
qui ne tarderont pas à être condamnés par les gens de sens ras- 
sis et ridiculiseront longtemps la jeune école -'. Dorât est en par- 
tie responsable des excès du genre. Mais il sut, mieux que per- 
sonne, faire sentir la force, le mouvement, la couleur des chants 
vénérables; et cela importa, beaucoup plus que quelques fausses 
directions du goût, à l'avenir de notre poésie. 

Dorât lisait et commentait à Bonsard ces quatre recueils 
d'odes fameuses chez les Anciens, fort peu lues par les modernes, 
dune forme imprévue et entraînante, où ruisselait un flot 
d'images et de métaphores, où se déroulaient de rapides et bril- 
lants tableaux et se fixait en sentences majestueuses la sagesse 
antique. Le rôle du vrai poète, éducateur des hommes, qui sait 
dire la vérité aux puissants, flétrir les méchants et distribuer 
aux héros les palmes de l'immortalité, apparaissait au jeune 
homme penché sur ses livres comme le plus enviable et le plus 
digne d'une âme ambitieuse. Qu'était, auprès du nom laissé par 
Pindare, la misérable réputation viagère des rimeurs coxu-tisans? 
Reproduire dans sa langue de telles beautés devint pour lui 
l'étude de tous ses instants. Les années qu'il consacra à ce tra- 
vail, où l)ien des réussites heureuses font oublier les adaptations 



Pli. Melanchlhon a été imprimée à Bàle eu I008, 1 année même où G. Morel 
donnait à Paris une nouvelle édition de Pindai'c. La première des éditions 
d'Henri Estienne est de 1560. 

1. DelbouUe a relevé le mot ■' pindarisme » chez Biaise de Vigeuère. en 
l.'iTS; le mot •< pindariser » est partout. 

2. Le mauvais goût dérivant d'une f.icheuse compréhension du lyrisme 
grec a trouvé chez Estienne son premier critique, et l'un des plus sévères. 
Une analyse fort complète de ces idées est donnée par Louis Clément dans 
son excellent livre, Henri Estienne et son œuvre française, Paris, 1898, 
p. 107 sqq. 



:;•> 



ltU>SAIlli l.l I. m MAMS.Mi: 



moins adroites, ne furent pas fécondes pour lui seul, mais pour 
toute ^on école <ju"il orienta vers la grandeur '. Ou lit peu, dans 
son œuvre, les longs poèmes antistrophés où il s'est astreint à 
décalquer le désordre apparent d'une Oli/m/tlffiifl ou d'une 
Néinéenne. En célébrant la victoire du comte d'Engliien à Céri- 
soles ou le succès de Jarnac dans son duel avec La Chastaigne- 
rave, en louangeant, pour l'honneur des lettres et de la jjalrie, le 
roi Henri 11, la reine Catherine, Madame Marguerite, sœur du Roi, 
le cardinal de Lorraine et le chancelier de l'IIospital, comme 
aussi ses amis les poètes, Ronsard abuse d'une érudition mytho- 
logique, qui intéressait jadis, aux fêtes de la Grèce, les audi- 
teurs de son modèle, mais qui paraît souvent chez lui un pur éta- 
lage de. pédantisme. 11 est obscur plus qu'il n'est sublime, et la 
savante combinaison de ses rythmes n'a parfois d'autre mérite 
que celui de la difliculté vaincue. Mais l'ouvrage était vraiment 
neuf et d'une puissante hardiesse; le chant compliqué du poète, 
qu'appuyait pour l'oreille l'art de ses musiciens, a intéressé les 
contemporains à la fierté de sa tentative; il a enrichi du premier 
coup la langue et le style sans leur faire violence trop rude ; 
son effort, qu'il n'a pas ménagé, son élan, qui vise toujours au 
plus haut, sa constante reclierche de la pensée la plus noble, ont 
élargi le domaine de la poésie tout entière. 

VI 

La fortune des lettres françaises a voulu que Ronsard rencon- 
trât, pour l'introduire auprès des véritables maîtres de son génie, 
un guide incomparable, à la fois docte et enthousiaste. Dorât 
possédait avec puissance ce double don, qui a tant de force sur 
la jeunesse. Le témoignage éclatant de son plus illustre dis- 
ciple, les louanges dont le siècle entier entoure son nom. ne per- 
mettent pas de douter que l'helléniste de Coqueret, plus tard 
professeur au Collège royal, n'ait été une manière de grand 
homme. Cinquante mille vers, qu'il aurait, dit-on, composés 

1. " Telles invontioiis eucores te ferai-je veoir dans mes autres livres, 
où tu pourras (si les Muses me favorisent, comme j'esperel contempler de 
plus prés les saintes conceptions de Pindare et ses admirables incons- 
tances, que le tens nous a voit si longuement celées ■■ Préface des Of/cs de 
I">iiO, éd. I. aumônier, 1.1. p. 48'. 



.iKA.N DOUAI' ,";i 

dans les trois l;mi;ues ', ont contriliué à sa jifloire, plutôt des- 
servie aujourd'hui par ceux qu'il a faits en langue française. 
Nous avons grand'peine k comprendre qu'ils lui aient valu l'ad- 
miration générale de son temps. Mais, s'il fut un poète sans 
flamme, il a su enflammer pour la poésie la meilleure jeunesse 
du siècle; son rôle n'est pas celui d'un simple professeur de 
grec, d'ailleurs fort habile; il a enseigné aussi le métier d'écri- 
vain, avec une toute autre expérience qu'un Thomas Sébilet ou 
qu'un Peletier du Mans. Ses meilleurs disciples reconnaissent 
leur dette hautement; Dorât « m'apprit la poésie », dit Ronsard 
expressément '-. Si les faiseurs de vers latins ou français jouent 
sans se lasser sur le nom de cet homme v d'or » [Auratiis, 
aureus) ^, c'est qu'il a rendu d'immenses services à des intelli- 
gences très différentes. Hors de la Pléiade, il a formé une foule 
d'excellents esprits et révélé les richesses littéraires de l'anti- 
quité grecque à tout un public, qui semblait attendre sa venue 
pour se passionner à ces études. Il a ainsi marqué sa place au 

1. (Vest Du Veidior iiui donne ce nombre répété [lar Scaliger : " Et com- 
bien (lu'il se soit entièrement adonné à faire des odes, épig-iamnies, liynines 
et autres genres de poésies, en grec et en latin, en grand nombre, iusques 
à passer plus de cinquante mille vers ne cédant aucunement à ceux des 
anciens, il n'a laissé de poëtiseï- en nostre langue... ■> Les poésies de Dorât 
sont dispersées dans un grand nombre d'ouvrages et on rencontre encore 
dans les manuscrits une qeuvre inédite assez considérable. J'ai recueilli 
moi-même quelques pièces qui pourront servir à l'histoire littéraii-e du 
siècle. 

2. La variété des genres où excellait Dorât faisait l'étonnemeut de son 
temps. Aux témoignages innombrables des poètessurson talent, on préfére- 
ra le latin non moins excessif de Denys Lambin, écrivant à Dorât dans 
une dédicace de son Lucrèce : Cumeniimlitliyrumlios scrihendossuscipis, cum 
Pindaro uncipili Marie certas ; cum ihtsus It/rico.t scrihitt, cunt eodem Pin- 
daro, cum Simoniile, Slcsirlioro, Alcaeo,Siipi)hone non .</ne cincendi specon- 
lendere viderts. Cum /•lerjos décantas, Mininermum, ('.allimachuni, Phîletani 
si non sufieras, al cerle asserjueris, breiiissimo quant proxinius inleruallo. 
'.'dm hucolica ludihundus componis, Thencrilo niliil concedis. Quid de luis 
scriplis Lalinis diram? Cum le ad epirjrammala srrihenda confe'rs, CaluUum 
spiras:rum versus lijricos canis, lyram videris traclaie lloratianam ; cum 
elegos amntorios ludis, Tibullum el Propertiumel Ouidium e-rprimis. Denique 
veleres illos in sini/ulis poeseos generihus élaborasse el praeslilisse videmus; 
le unum lanquam el epicum et melicum el hjricum el elegorum el bucolico- 
runi et epigrammalum scriplorem optimum adiniramur. On ne dirait pas 
mieux de Ronsard lui-même. 

■i. Une petite collection de ces pièces jouant sur le nom de Dorât, ter- 
mine la première réunion de ses poésies, à la suite du recueil de Buchanan, 
Bàle, î^loOSi : /(). Aurali LemiHiiii>i regii i/raecornm lilerarum in Academia 



•)■( UONSAIID ET L Ill'MA.MSMIC . 

premier rany des hommes de la Renaissance. Quand on a mesuré 
cette action et véritié attentivement les litres de cette renom- 
mée, on n'est nullement tenté de sourire de la grandiloquence de 
Ronsard : 

Puiss;ii-je entonner un vers Si en mes vers lu ne vois 

Qui raconte a l'univers Sinon le miel de ma vois 

Ton los porté sur son aile. Versé pour Ion los repaistre, 

Kt ('omlïien je fu hcureus Qui m'en oseroit Ijjasnier? 

Sucer le laict savourons Le disciple doit aimer 

De ta féconde mammelle. \'anter et louer son maistre... 

Sur ma lan<,'ue doucement Si j'ai du bruil il n'est mien. 

Tu mis au commencemenl Je le confesse eslre lien, 

Je ne sçai quelles merveilles. Dont la science hautaine 

Que vulfjaires je randi, Tout altéré me trouva 

Kt premier les épandi l'il bien jeune m'abreuva 

Dans les Françaises oreilles. De l'une et l'autre fontaine '. 

Combien de fois a-t-il repris ce thème, sur tous les Ions et 
dans tous les r^-tlimes ! Le nom de Dorât paraît à bien des pages 
des Odes, des Gayetez, des Hi/innes, des Poèmes •■, il est tantôt 

Parisiens! profcssoris Pocnialin (Marly-Lavcaux, notice sur Dorai, p.lxxiij). 
On y pourrait joindre l'épigramme de Claude Roillet, régent de Boncourt, 
de date ancienne (Cl. Roilleti Bdnensis varia poemnta, Paris, i:)")6, fol. 137) : 

Aureus est nnimns libi, et aiirea paijina, ivnn 

Aarea^ simplicités ntiren tota tibi. 
Aureas ergo ut sis lotus, quid nnmine fnisn 

Sic deceplonim linHs in .lure viriim'.' 
Atit ta quae tibi siint ciincta mires pone. nitorem 

Vel rehus digno nomine redde suis. 

On n'a pas oïdjlié la pièce de Du Bellay : 

Aurais, Aoiiiae decus caleruae, 
.iurale. aureulis luis caiiwenis 
.\uliis aurea secla qui redncis. .. 

l^a plus fameuse est celle de Ronsard lui-même dans VHi/mnr rif l'Or. 
dédié « k Jean Dorât, son précepteur » (éd. RI., t. V, p. 213) : 

Je ferois un {j^rantl tort à mes vers et à nioy, 
Si, en parlant de l'Or, je ne parluis de toy 
Qui us le nom doré, mon Dorât 

1. C'est le premier texte des Odes (t. I, p. 136-138). 

2. V. au Ronsard de 1023, les p. 96, 136, 37'.t, 40«, 482, 537, 735, 022, 
1113, 1239,1275. 1333, et. pour l'ensemble de la Pléiade, l'index général de 
Martv-Laveaux. 



liuiiA I 1 m I. l'AR lioNSAHh .1.1 

la " sirène limousine ". tantôt, par une belle expression, le 
« réveil de la science morte » '. Lorsqu'un jour notre poète 
réclame ses droits contre Du Bartas qu'on lui oppose, c'est à son 
vieux maître qu'il adresse sa protestation fameuse, d'un accent 
si lier : 

Ils oui iiieiity. |)'Aurat. ceux qui le veulent dire 
Que Ronsard, dont la Muse a contenté les Rois. 
Soit moins que le Bartas. ..- 

Non moins éloquent est le sonnet du second livre des .1 mniirx 
sur les métamorphoses do Dorât : 

Ecoule, mon Aurai, la terre n'est pas digne 

De pourrir en la tombe un tel corps que le lien : 

Tu fus en ton vivant des Muses le soustien, 

Et pourra après ta mort tu deviendras lui cygne... ^ 

A l'admiration reconnaissante du çrand écolier s'associent 
avec Du Bellay et Baïf tous les poètes français et latins, leurs 
biographes et leurs commentateurs, llemi Belleau rappelle que 
par le labeur de Dorât « se sont polis mille gentils esprits à la 
cog'uoissance des lettres, ayant esté un des jDremiers qui a soi- 
gneusement recueilly les cendres de la vénérable antiquité ■>"''. 
Pour Binet. Dorai est « la source de tous nos poètes » ■'; pour 

1. Ed. Bl., t. I, p. 50. — Odes, t. II, p. 200. 

2. Kd. Bl., t. V, p. ,348. C'est à cette occasion ([ue Ronsard adresse à 
Dorai la formule de jroùt si souvent citée : 

\y trop haiil, ny trop bas. c'est le souverain style; 
Tel fut ceUiy d'Homère et celuy de Virgile. 

3. Roland lîétolaud, limousin, a traduit le sonnet en vers latins {DfUt . C. 
poet. !/!ilt., l. III, p. o06 . 

i. Commentaire du Secoml Livre des Amours, éd. de ttj23, p. 136. Le 
mèine texte se retrouve <lans Les E/iilIftes de M aurice] de la Porte pari- 
sien, Paris, 1380, t'ol . 39 v" prem. éd. en toTl, étudiée par A. Lefrano, dans 
la Fteiup du AT/'' siècle de 191 o, p. l-'i . Voici les " épithèles ■ appliquées 
à Dorât par ce curieux répertoire alphabétique : ■■ Truchement d'Homère, 
divin, allégoriste, interprète des Muses, lils d'.\pollon, poêle grec. » 

y. Kd. Laumonier, p. 9. On trouve d'intéressants vers de Binet ii Dorât, 
dans son recueil : C. Peironii Arbilri i/emque alioruin ifuoriiiid.im veterum 
EpigrammHla haclenus non édita, Poitiers, 1579, p. 28 : 

lUa sidéra quae libi inaidebant. 
Beltaioqae tuo, meo tuoque 
Ronsardo... 



.')() iKPNSAiiu i:t i.'iiima.ms.mk 

Thevel, le « père de toute la troupe » '. Edouard Du Mouin 
l'appelle « rilomérique Lucine des François » '-'. Htieiine Tabou- 
rot dit que de lui, " comme d'un cheval Troyeii, sont sortis des 
meilleurs esprits de notre France » '. Le mot sera repris par 
(juillaume Colletet, héritier des traditions de la Pléiade, quand, 
après avoir nommé Dorât « le docte fleuve... qui abreuva les 
F^rançois des nouvelles eaux de Gastalie », il énumère « une 
inlinité d'exceilens esprits qui sortirent si savans de son école, 
comme les héros sortoient autrefois de cette machine si fatale à 
Troye » ''. Du Verdier constate ((iie Dorât, « le plus rare et subtil 
esprit de notre siècle », " a mis le (îlet et l'aig'uille en main... à 
nos principaux poètes françois,... si bien que l'honneur du prin- 
cipal enrichissement de nostre langue luy en est deu » ■'. 
Jacques-Auguste de Thou fait dans son noble style d'historien 
humaniste l'éloge d'un grand homme qu'il a fréquenté avec 
admiration dans sa jeunesse et par qui il a connu Ronsard et ce 
qui restait de la Pléiade ''. Enfin, les poètes qui se servent du latin 
multiplient à leur tour les hommages adressés au plus illustre 
de leurs confrères : 

Auralum a quo uno valum, ceu funle perenni. 
Gallorum Aonia lahra riganliir aqua'' . 

L'auteur du chapitre plein d'érudition et de goût, <i De la grande 
flotte de Poètes que produisit le règne du Roy Henry deuxiesme 

1. La Cosmographie universelle d'André Thevel, Paris, 1575, tome II, 
fol. 64.3. 

2. Vers liminaires de l'édition des Poemalia. 

3. Les Bigarrures du seigneur des Accordz, Paris, 1583, fol. 96 v". 

4. Vie de Dorât inédite (Biblioth. nat., Xouv. acq. fr., 3073, fol. 162). 

5. BiLtiolhéque française, t. IV, p. 404. Les surnoms hyperboliques ne 
coûtent o-uère aux admirateurs; après « Pindare grec-latin », on trouve 
« Homère gaulois », ce qui est beaucoup. Cf. Antoine du Verdier, Proso- 
pographie, Lyon, 1604, t. III, p. 2571, 257"!. 

6. « . . . Poetica facullate imprimis excelluit, in qua, ut alii ipso docente 
multum proficerent, sedula foelicilate efîecit; siquidem ex eius aula prodie- 
ruut cum multa praeclara fere huius saeculi lumina, tum rarum illud orna- 
nientum, Petrus Ronsardus, qui Aurato quicquid ia ipso ingenii, quic- 
quid poeticl spiritus ei'at (fuit autem in eo tantum, quantum in ullo post feli- 
cia illa Augusti tempora) tanquam praeceploris suo gratusdiscipulus acce])- 
tum referebat » {Hisl. sut lemporis, s. a. ITiSO. Ed. de 1620, t. IV, 
p, 266]. 

7. Scaeuolae Sammarthani cons. reg . et aerarii apud Pictones antigra- 
phei... Paris, F. Mnrel. l?i7M. fol. fil y" Ad Lenimiires . 



LES rK.MOI(;NA(iKS SLK DORAT ol 

et de la nouvelle forme de Poi'sie par eux introduite », Etienne Pas- 
quier, a exprimé mieux que d'autres le sentiment unanime, dans 
une épigramme catullienne qui débute par un intéressant portrait 
physique ' : 

Aur.itiis meus ille quein ridetis 

Macro corpore, languido, pusillo. 

leinna macie el cadauerosa, 

Sed coelesti animo inlegraque mente, 

Tanlu prae reliqtiis Pvëta maior. 

Quanio corpnre natus est minori. 

Tarn scit scribere Graece, ut ipsae Athenae 

Non possint magis Atlicam referre ; 

Tarn mirus Latii artifex leporis. 

Ut ipsum sibi vendicent Latini. 

(Juin el prolulil eius officina 

Ronsardumque grauem Bel u mque mollem *, 

Qualeis GaUia vidit anle nullos. 

Quantus ergo sit hinc licet videre: 

ScribunI carmina caeleri poetae, 

Summos al facit unus hic poêlas^. 

Ce que Pasquier dit pour les poètes. Muret Taflirme pour les 
érudits. Ecrivant de Rome à Fédéric Morel le fils, il apprécie 
dans son vieil âge les hommes de sa jeunesse et désigne celui qui 
les domine dans ses souvenirs: « Saluta mihi diligenter illa orna- 
menta Galliae, Auratum meum, omnium eruditorum magistrum, 
omnis eruditionis parentem. Patiantur, quaeso, alii opibus et hono- 
ribus florentiores eum sibi in hac recensione anteponi, cum prae- 
sertim plerique ipsorum ex ipsius schola prodierint » *. 

t. L'épigraphe de Pasquier s'applique à merveille, noa seulement à la 
médaille de Primavera et aux portraits gravés par J. Granthome et Léo- 
nard Gaultier, mais aussi à un crayon inédit, beaucoup plus intéressant, que 
j'ai retrouvé au Cabinet des Estampes ^N. A. 21 a, fol. 112: et qui est publié 
dans cet ouvrag-e. 

2. Cette forme latine du nom de Du Bellay est inattendue. 

3. Les Œuvres d'Eslienne Pasquier, l A, col. 1131. Il est remarquable que 
Pasquier ne nomme pas Dorât dans le chapitre des Recherches de la France 
consacré à la Pléiade. Il le cite seulement parmi les professeurs de grec, au 
chapitresur le Collège royal. Cf. (£uvres, 1. 1, col. 701,927 et 1149. Dorât 
et Pasquier ont collaboré pour un ■< tombeau » d'Elisabeth de France, reine 
d'Espagne (Paris, R. Estienne, 1569). 

i. Nolhac, Lettres inédites de Muret, Aans. Mélanges Charles Graux, Paris, 
IS84. p. 308. 



38 HONSAiiu irr i.'ulmamsmk 

Ces témoignages remplissent les livres du temps '. Poètes et 
humanistes multiplient envers Dorât 1 expression de leur gratitude. 
Si la méthode de cet enseignement reste pour nous un peu incertaine, 
l'eflicacité n'en fut pas di)ul('usc. l/auditoire du collège de Coque- 
ret, qui suivit j)lus tard le maître au (JoUége ro^'al, où il professa 
à partir de dooS, a compté tout ce qui s'intéressait aux « bonnes 
h^ttres )i dans le Paris dllcnri 11 et de Charles IX. Les étran- 
gers trouvaient en lui l'égal des professeurs italiens qui avaient 
formé les générations précédentes et peuplé l'Europe de leurs 
élèves, comme le faisaient encore un Carlo Sigonio à Bologne, un 
Pier Vettori à Florence -. Les Français, qui tiraient orgueil de 
voir cotte belle tradition transportée chez eux par la fondation du 
Collège de François I", savaient apprécier la part brillante qu'y 
prenait Dorât. Celui-ci exagérait à peine, quand il montrait son 
|iublic recruté dans l'Europe entière : 

. . .ELper discipulos qunl Gallia noucrit ipsn 
Kximie dodos (jraece doclosque latine, 
Perqiie alius aliis dociii qtios semper ah oris 
(iermanis, llalis, Scolicis, parilerque lirifaniii'x, 
Alque adeo Graecis qraeca liinc repelenlihus tillro^. 

C'est bien l'auditoire magnifique qu'immortalise Honsard, 
quand il chante à son ami: 

Combien ta douce merveille 
{•Immoneelie par milliers 



1. Oq éliuliera plus loin l'enseignement de Dorât et .s.t valeur philolo- 
gique. Les témoignages utilisés jusqu'à présent sont groupés par Chamard, 
./. Du Hellai/, p. 42-8i, Augé-Chiquet, La vie de Baïf, p. 30-42, Laumonier. 
fiomtarti fioéte lyrique, \>. 47-o;>, et édition de Biuet, p. 93-10:>, l.ongnon, l'. 
(le Ronsard, p. 176-180. Mark Pâtisson a bien entrevu le rôle de Dorai, 
dans ses /-.'ssa/zs, Oxford, 1S89, t. 1, p. 206-209. 

2. J'ai publié des lettres de ces deux célèbres personnages dans les Studi 
c duriimi'nli di Slorin e Diritto de Rome, année 1X89. Le second seul est en 
relation avec notre groupe littéraire. Marc-.Vntoine de Muret, dès qu'il se 
lend eu Italie, est en rapports suivis avec Piero Vettori. llenii Estienne, qui 
passe .'i l'iorence au mois de mai 13o4, communi((ue à ce grand ])liilologue 
une ode de son recueil d".\niieréon encore inédit, afin qu'il puisse juger de 
l'intérêt de son édition, attendue avec impatience par les poètes de Paris; 
l'année suivante, il lui dédie son édition de Denys d'Halicarnasse. 

3. loannis Aurali poemaiia, pari. 1, p. 205, répété p. 221 (à Nicolas Moreau, 
seigneur d'Auleuil . 



l'auditoire de dokat 59 

Un faraud peuple d'écoliers 
Que lu tires p.ir l'oreille'. 

Au pied de cette chaire illustre, des conseillers au Parlement, 
des seigneurs de la Cour se mêlent aux écoliers de l'Université. 
L'amour des lettres les réunit autour d'un maître qui ne vit que 
pour elles. Ce petit homme, maigre, pâle, aux traits durs de 
paysan limousin, s'anime, dès qu'il parle, d'un feu extraordi- 
naire '-. L'éloquence lui est naturelle ; il traduit d'un .seul jet, 
illuminant les textes par des rapprochements que lui fournit en 
foule une abondante mémoire, invoquant tour à tour les modornes 
et les anciens dans une improvisation entraînante. Il a le regard 
ouvert sur beaucoup d'horizons: lié comme Ronsard avec des 
artistes, il versifie sur la peinture et sait goûter un objet d'art •'. 

i. Odes, t. I. p. 128. 

2. V. l'épigramnie citée de Pasqiiier et l'élo<;e de Papire Masson : « Ilome- 
rum, Pindarum, Lycoplu-oncm, et caetera Graeciae iumina interpretaba- 
tur, magna industria et facditate dicendi, tamotsi vultu suhrustico et iiisuaui 
erat » (Elor/ia, éd. lîalesdens, Paris, 1638, t. II, p. -288). 

,"!. Il recommande le peintie Jean Rabelle et la requête à Séguier d'un 
artiste ami, qui est peut-être le même peintre i Poemalia, p. lOTi: 2' pari., 
p. 31). 11 a composé un petit poème sur un tableau de Lucas de Leyde : In 
tabulant caeci illuminati a Luca Balauo dppictam (dans Robiquet, Dr I. 
Aurait vita, p. 130). — La part tle Dorât dans les divertissements de la 
Cour, les solennités, les « entrées >i, lorsqu'il fut devenu .> poète royal », le 
mit en relations avec beaucoup d'artistes employés aux décorations. Il s'est 
occupé avec eux de la mise en scène du ballet des nymphes de France, à 
l'entrée du roi de Pologne par la porte Saint-Antoine, en l."173, dont la des- 
cription, avec des gravures de l'école de Jean (Cousin, accompagne une de 
ses publications. On relèverait dans ses œuvres, comme dans celles de 
Ronsard, plus d'une allusion intéressante aux choses de l'art. Voir, par 
exemple, en 'liiSl, son Chant nii/jUal sur le mariage de .\nne, dur de 
Joi/euse, et Marie de Lorraine, où après avoir cité la contribution aux fêtes 
apportée p.ir » Desporles le doux ctliaif le nombreux » [numeris aplus) et 
les ■• cartels " de Ronsard, « le père aisné des deux » \Loria (jrandisonus 
Ronsardus flumina linquens), il évoque l'ouvrage des artistes : 

la Montiosieu desseignc un pourtrait plus qu'humain 
Qu'on diroit avoir peint d'.\rchiniede isic^ la main, 
lit non des Poêles seuls, mais toute lexcellence 
Ucs plus industrieux ai'tisans de la France. 
Pilon, quiue craindroit un Scopas en sculpture, 
Et Charou, qui det'lie un .\peUe en peinture. 
Commandant l'un et l'autre à p-rand nombre d'ouvriers 
Qui travaillant soid)Z eux... 

(Poemalia, p. 2lJ3; le latin qui est à la p. 252, fournit la correction Apelle). 
La suite du poème décrit les scènes mythologiques peintes en l'honneur 
il'Ilenri III sur deux arcs de triomphe.^ 



fil) lllJNSAIlli l.l l.'lll MAMSMl: 

Pronipl à animer son sujel, il peut le renouvciei- sans cesse, 
(juoique le {^rec soit sa langue préférée, ijuil aime à employer 
même dans la conversation '. il lui arrive d'interrompre létude 
de sa littérature favorite, pour s'attacher aux poètes de Rome et 
varier l'intérêt de ses leçons '-. On ne verra pas de lonj^temps, 
au Collège royal ni ailleurs, un pareil éveilleur d'esprits. 

Les jeunes poètes à qui il oIVre des modèles se sentent en con- 
liance avec lui. Malgré l'aspect maladif de son visage et la ten- 
sion intellectuelle que lui imposent ses travaux, il annonce déjà 
le joyeux compère, à la main cordiale, à la gauloise gaité, 
qu'épanouira sa verte vieillesse ■'; alors, plus fortuné qu'au temps 
de Goqueret, il pourra tenir table ouverte pour ses amis, dans sa 
maison du faubourg Saint-Victor, « séjour des Muses » '•. A 
l'époque que nous étudions, et qui est celle de sa plus étroite 
intimité avec Ronsard, Dorât se récrée au cabaret avec la jeu- 
nesse écolière. Il est aussi des parties plus fines qui s'organisent 
à la campagne, à Villennes ou à Médan, chez l'aimable conseil- 
ler Jean Brinon, quelquefois en la présence de sa maîtresse, la 



1. Un des meilleurs élèves étrangers de Dorât, le hollandais Guillaume 
Ganter, termine ainsi une lettre écrite à Muret de Francfort, en 1);04 : « Bene 
vale, vir doctissime, et eum te a nobis haberi crede, ut quod alicjuando de 
nobis Auratus, condiscipulorum coniparatione, ludens dicere solehat, id 
merito tibi doclorum omnium respectu tribuamus. Quid hoc ? inquies : -.'7. 
5' «-/.pa ■/.opjooj-a'. XM MouprlTw. d [Mureli opéra, éd. Ruhnken, t. 1. p. 464.) 

2. Outre les témoignages mentionnés ici même, voici celui d'un étudiant, 
Clovis Hesleaii, secrétaire de la Chaml)re du Roi, qui rappelle « aucuns 
jjoëtes tant grecs et latins ou'is sous Monsieur d'.\urat, mon précepteur >. 
(Les œuvres poétiques de Clovis Hesleau, sieur de Nuysemenl. Paris, 1578, 
fol. 2 v"). 

3. n Ab accessu quotidiano neminem arcebat, urbanos interdum sales et 
iocos spargens, lautisque et oppipariis conuiuiis nonnunquam excipicns, 
viridemque senectam garrula dicacitate ostentans et nonnunquam parcus; 
quod existimaret poetico nomine indignos quicunquc nimiuni frugi esse vel- 
lent... » (Papire Masson, Etoi/iorum pars prima, Paris, 16ftO, p. 288 . 

4. Plusieurs de ses ouvrages portent l'indication : « Chez l'auteur, hors 
la porte Saint-Victor, à l'enseigne de la Fontaine » Marty-Laveaux, 
Notice sur Dorât, p. xxviiji. La maison, qu'il partagea en 15(}7 avec son 
gendre Nicolas Goulu, avait un jardin et était <lisposée pour recevoir des 
écoliers. Cf. Poemalia, l'''part., p. 220 : 

In Marcellino, qiio monte salubrior urbis 
Pars non est. donius his empta duobus enit. 

Musnriim sedes. Musis et amantibiis ipsax 
Hospila et urbnnis commoda discipulis . 



LES 1'0I;TI:S a r,A i;AMl'A(iNE hl 

belle Sidère '. A une réunion du premier janvier, il apporte en 
étrennes au châtelain un charmant poème, contant comment la 
nymphe Villanis fut nuHaphorsée en une source qu'il veut rendre 
aussi fameuse que la fontaine Bandusie ; et il se fait acclamer à 
table en le recitant, par la troupe des poètes que mène chez Bri- 
non l'auteur des Amours, en attendant qu'un autre jour l'on 
applaudisse Baïf créant à son tour le mythe de la nymphe 
Médanis '-. Vers la fin des joyeux repas, à l'heure des hymnes 
bachiques. Dorât n'est point le dernier à chanter « le père 
Lysean » , d'une voix qu'il a fort belle et qu'il accompagne lui-même 
sur le luth. 11 déclame aussi le vers tragique, et l'un de ses audi- 
teurs le montre entouré du groupe qui l'applaudit, par un beau 
jour d'été, au bord de la Seine: 

Spectafe miillis carminihus iugo 

Pridern hicorni : seu Lyricis modos 

Aptare neruis, seu cadenteis 

Marie duces Iragicis cruenlo 
luuilcolhurnis flere. slelil rapax 

Laie sopitis Sequana /luclihus, 

Mollique inhaerenleis querelas 

Naïades uhslupuere ripae: . . . 
te canenlem diim licuil, Lqrae 

Aurale Graiae e Homuleae decus, 

Audire '. . . 

Le vrai Dorât des poètes, le compagnon de leurs amusements 

1. Poemalia, p. 173-184 : 

...Salurnalitio lepore inuniis laniis Brino colil colatque vtllam 

Qiiod Jani iocularibus Calendis Aeternum precor; et viros disertos 

Inler vina poèlicasque mensas ' lUac dacere saeperu.ilicatum 

Non trisli recitetur in corona... Sueuii... 

•2. Sur l'élégie grecque et latine de Baïf, Medanis,\. Augé-Chiquet, p. 50, 
210, 483. V. aussi, dans le Bulletin du Bibliophile de 1849, p. 12,1e Voyage 
de plusieurs poètes à Médan chez Jean Brinon, conseiller au Parlement, sei- 
t/neur de Villaines et de Médan, et le ■< tombeau » que je signale plus loin 
aux bibliographes. 

3. /,. hrancisci Ducatii Trecensis praeludioruin lih. III. Ad viruin ill. lanum 
Brinonem, Paris, l.'io4 fol. 31,. Le Duchat donne les mêmes détails dans 
ses vers à la nymphe ViUanis {Fonli Brinonio), à laquelle Doi-at a cou- 
sacré tout un poème : 

Aspicent hinc sacra iiicunda umbraciila lauru 

Aaralus pulchris inférât ordinihas, 
Auraliis Graiae decus Ausoniaeque Canwenae. 

Seii puisai Ciflharam.sen Traificn ore tonal. 



62 KU.NSAIID HJT l'humanisme 

comme de leur labeur, Ronsard nous le fait connaître, en ce pit- 
toresque récit de l.'JS-!), si nouveau dans la littérature fran(,'aise. 
intitulé : Les Biicchanales uu le folaulris.ii/ne uoi/wje d'Hercueilpréa 
l-'iiri.s. dédié à la Joyeuse Irouppe de ses compai;/nons '. On va voir 
que tout n'a pas été dit sur cette page fameuse d'histoire littéraire. 

Partis de l'Université avant l'aurore, en portant sur leurs 
épaules les provisions et le vin, les jeunes guna et leur maître 
sont venus faire, auprès de la fontaine d'Arcueil, le plus gai des 
repas sur l'Iierbe. 11 y a eu mille folies innocentes, ([ue le poète 
note d'un trait sv\ren y mêlant sans lourdeur une mythologie sco- 
laire assez amusante. Ces joyeuses parties sont de tous les temps, 
les futurs grands poètes ayant l'usage d'aller déclamer leurs vers 
dan.s la banlieue et d'y annoncer leur gloire; mais la note du 
siècle est donnée ici par la présence de l'humaniste, qui ajoute au 
plaisir de ses écoliers le régal d'une ode nouvelle en beau latin. 

C'est l'heure où l'on songe à regagner la ville, et l'étoile Vesper 
commence à briller. Dorât va dire les vers que le site et la pro- 
menade lui ont inspirés. Du Bellay, Ba'if, Denisot, le médecin 
Des Mireurs, Ligneris, Bergier et les autres l'entouriMil. el Ron- 
sard réclame le.silence pour ce moment solennel delà journée : 

lo 1 compains n'oyez-vous El tous les Dieux fie ces champs. 

Ue Dorai la voix sucrée- Preslons doncq à ses merveilles 

Qui recrée Nos aureilles: 

ïoul le ciel d'un chaut si doulx? I/enlusiasme limousin 

lo ! lo ! qu'on s'avance; Ne lui permet de rien dire 

Il commence ' Sur sa lyre 

lùicore à former ses chants. Qui ue soil divin, divin. . . 

Célébrant en voix Romaine Quand je l'entens, il me semble 

La fontaine Que l'on m'emble 



i. Sous sa l'orme primitive, ce petit poème est un chef-d'œuvre de grâce, 
desprit et d'habileté rythmique ; mais il a été mutilé et réduit par Ronsard 
lui-même, à pnrlir de l'édition collective de 1560, où il prend pour titre Le 
voi/affe (Vllercuinl, et surtout de l'édition de 1384. Il faut savoirgré ii P. 
Blanchemain, puis à Ad. Van Bevcr, d'avoir réimprimé le texte original, 
ce dernier à la suite de son édition du Livret Je folnslries, Paris, l'JOT, p. 
137-103. Il est .'i la p. 214 des Amours de 1552, el à la p. 126 du Cinquiesme 
livre des Odes de 13.')3, et ne compte pas moins de 107 strophes. 

2. L.a correction sacrée apportée par les réimpressions modernes est inu- 
tile; l'expression i^oi'o; .sucrée, équivalente hinellilH rnr, est d'usage courant 
dans la Pléiade. 



I,E VnVA(iE IJ ARCUEII. 63 

Mou esprit il'uii r;i|jl soudain, Tel.e grâce 

Et que loiuj; du peuple j'erre Se distile de son miel 

Sous la terre El île sa voix Limousine 
Avec Tamedu Thebaiu, V'raymenl diffue 

Avecques l'anie (l'Horace ; D'eslre Serene du ciel'. 

NainieraiL-oii point posséder le poème qui a mis lionsard et 
ses compagnons dans une telle exaltation lyrique ? Il est tout au 
long dans les recueils de Dorât, où l'on a oublié de le chercher -, 
L'humaniste parait avoir composé son ode dans la journée, en 
face d'un pa^'sage qu'il y a nettement décrit. Il égrène tout un 
chapelet de mythes grecs en l'iionneur de la fontaine populaire, 
où les jeunes gens, en ce brûlant jour d'été, n'ont vu qu'un 
endroit commode pour rafraîchir les bouteilles. Il évoque les sou- 
venirs du vieux terroir parisien devant les deux arches à demi 
ruinées de l'aqueduc construit, disait-on, par l'empereur Julien ■' ; 
si ces arches ne sont pas l'origine du nom d Arcueil, il veut le 
rattacher à celui d'Hercule, venu en Gaule après avoir accompli 
des travaux en Ibérie et dont la mémoire est demeurée dans la 
fable de c( l'Hercule gaulois », La double éminence, que cou- 
ronnent des maisons de campagne de bourgeois de Paris, rappelle 
au poète la double cime du mont Parnasse, et la source est pareille 
à celle d'Hippocrènejaillie sous le sabot de Pégase; quant au val- 
lon où se réunissent nos poètes, il est digne d'être comparé à ces 
lieux illustres, puisqu'on y célèbre aussi le culte des Muses, 
d'Apollon et de Bacchus. Toutes ces allusions, familières aux 
auditeurs de Dorât, s'insèrent avec aisance dans la pure forme 
hora tienne, mêlées à des observations de nature : 



1. SU-ophes 9G à 101 du texte original (éd. Bl,, t. VI, p. 3Tj. Cf. l'éd. 
Van Bever, p. 161-162|, 

2. Il est imprimé d'abord aux p. 374-376 de la Farrayo pnematum de 
l."i60, i-ecueillie |)ar Léger du Chesne et citée plus haut, p, 1 fi ; il est 
léiuipriuié |)ar les soins d'Lyteuhove dans loannis Auruli Leinouicensis 
reijii ijraecarum Ullerfiruii) in Acathuiiui. l'urisieimi professoris Poemuti». 
i" partie des Vurioriim ptn-iiuiluin SiUm, de Bàle, p. 15o-Li7 ; eufiu dans la 
2' partie des Poeniatia publiés par Linocier en 1386, p. 194-197. ,Ie cite le 
texte le plus ancien. 

3. Les restes de l'aqueduc d Arcueil étaient encore souvent dessinés pai' 
nos peintres du xvni« siècle. 



• )i BONSAIU) i;i l.lll .MAMSMI. 

.1(7 foiilein ArculiJ siuc Ilerculij jjiKji in H;/ro Parisino 
I. Aurait Carmen. 

O fons Arrtilij si/Jerepurior, 

Ae.ll II m niurmiireii frii/orc (/ni (lomas, 

CJuAmuis ;irii;i fiircns Kricjonc.i caiiis 

Lenlis exco(fual ignihus: ^ 

Scii lu noinen h,il)cs arculius ;i luis. 
Quorum relli(/uiae semirulae paient 
Moles, quae geminis nunc quoquecornibns 

IncumhunI geminae lihi ; 
Mugni forsnn opus régis nposUUae, 
Qui, nnssus Lalij fmihus, ailnena 
Secles hic posuil, iugera liallici 

Princeps mulla tenenssoli : 
Seu fors g rai a lihi causa reluslinr 
Iluius nominis esl, algue lihenlius 
Audis Herculij fons el ouans lui 

Crescis lauiiihus Ilerculis : 
Nain fama esl el in haec clauigerum Inca ' 

Aduenisse palrem, siue Iricorporis 
Cuni inonsiri domitor c/enle ah Jherica 

Viclorem relulit pedem, 
Seu tune Hesperidunicum decus auferens 
Syluis acpretiuni, ditihus aurei 
Mali ponderihus tardns, Allanlicis 

Vix undis capul exlulil. 
Hinc Gratis eliam Gallicus Hercules 
Nolus, cuius erat forma calenula 
Aures quae Iraherel pensilis aurea 

Vulgi orator'... 
Fons tu nohilium gl'oria fonlium, 
Quolquol Naïadum Sequanidunt sacra 
Semper voce sonanl, semper amahili 

Nympharum slrgpilanl choro. 
Nec le vincal honos famaque gurgitis 
Quem pendenlis equi prolulil ungula; 
Sic le celsus el hinc claudil el hinc duplex 

Vmho slructilis agqeris. 

\. Ronsard a parlé plusieurs l'ois de la fable de l'Hercule gaulois. J'allège 
ici l'ode de quatre strophes où Dorât s'égare à parler des Colonnes d'Her- 
cule, à propos dos deux éminencesdu site d'Arcueil. 



I,t: l'Oli.ME l>E liUKAI SLIl AKCIEIL tjij 

Instar monlis, aquus qui (femini tegil 
\'m/)ra certicis el Peç/nsiduni nemiis ; 
Haec Phaeho sacer, haec non ululatihvs 

Vnquam Bacche carens (uis. 
Snnt hic et saa Baccho et sva Apollini 
Çonsecrala loca ," est nvminihus suis 
Non indigna quies, sea genium sali, 

Artem siue quis exigat. 
Jlinc Blandina patent lecta ' salacihus 
(iralas in lateliras Capripedum iocis, 
Lasciuique greqis qui sequilur Deiiiu, 

Oui colles virides placent . 
Illinc Aoniduni lusihus et pat ri 
Phaeho cara domus stat Segnieria, 
Non aduersa viris numen amantihus 

ElMusarum et Apollinis -. 
Tu duni noslra tuo flumine temperas 
Exsiccanda piis pocula vatihus ^, 
Nos circum vada, circum lalices tuos 

Has laudes canimus tihi. 

De cette description des lieux et de cette évocation des légendes 
Ronsard garde, bien entendu, les Naïades et les faunes " front- 
cornus », mais aussi quelques traits précis: 

lô, je voy la vallée C est tov, Ilercueil, qui encores 
Avallée Portes ores 

Entre deux tertres bossus, D'Hercule l'antique nom, 

Et le double arc, qui emmure Qui consacra la mémoire 
Le murmure De ta gloire 

De deux ruisselets moussus. Aux labeurs de son renom '*. 



1. Les mots Blandina lecta désignent une chapelle dédiée à sainte Blan- 
dine plutôt qu'une ferme ou une maison de campagne. 

2. Il s'agit sans doute d'une maison du lieutenant-civil Pierre Séguier, à 
qui Doiat adressa plus dune fois des requêtes en vers latins. 

3. Cf. la strophe 92 des Bacchanales : 

Que Ion charge toute pleine 

La fontaine 
Ue gi'os flacons surnoiians... 

4. Strophes 78 à 80 (éd. Laumonier, t. V. p. 221-222 ; éd. Bl., t. VI, 
p. 372. Cf. l'éd. Van Bever, p. 157). Henri Longnon a bien parlé (p. 2H 
sqq.)des promenades de la Brigade aux environs de Paris. 

NoLinc. — Honsanl et rilum:inisme. 5 



66 KONSARU i;i l.'lir.MAMSMK 

Le sentiment de la nature qui déborde dans la poésie de iion- 
sard n'était point étranger à l'ànie de son maître. Ils ont. l'un et 
l'autre, une façon horatienne de l'exprimer qui n'exclut point 
l'émotion directe. Comme pour Ronsard le pays du Loir, la 
campagne parisienne vaut pour Dorât celle de Tibur. Après les 
joyeuses parties d'Arcuoil viennent les excursions paisibles, au 
côté d'un ami, la poche bourrée de livres, de ceux qu'on choi- 
sit pour lire aux champs. Baïf, (jui accompagne souvent Dorât, 
le peint sur les chemins rustiques, s'arrètant pour assister à la 
danse des pastourelles et s'amusant à voir le « bestial » lever 
« leurs mufles » à son passage. Ce petit tableau de « cham- 
pestres délices " se colore un peu comme ceux du grand \ en- 
dùmois : 

Nous allons pourmener tous deux 

Alentour de ces prés herbeux 

Où paissent les vaches penchantes 

L'herbe lentement arrachantes, 

Tandis que les gais pastoureaux 

Font releulir leurs chalumeaux. 



Et pour mieux les heures séduire 

Nous avons couslume de lire 

Ou les vers qu'Ovide a sonnez, 

Ou ceux qu'Horace a façonnez, 

Ou les raillardes chansonnettes 

Que le Syracusain a failles. 

Ou du Berger Latin les chants 

Quimonstrentle labour des champs. 

Tanlost mussez dans un bocage, 

ïantosl le long d'un frais rivage 

Sous l'onibrepalle aux saules vers. 

Nous pourpensons quelques beaux ver.<... ' 

L'intimité qui résultait de ces promenades, comme l'enthou- 
siasme littéraire qui régnait dans les réunions plus nombreuses, 
créait entre le maître et les étudiants une familiarité charmante. 
Vivant parmi les jeunes gens, Dorât conservait leur confiance. 

t . Ce petit poème des Passeloms pst envoyé à Henri Estienne, à qui ag:rée 
« le bruit de Paris ". Il commence par une description des rues de la capi- 
tale, aussi réaliste que la satire d'Horace sur les embarras de Rome, que 
Ba'if transpose léd . Mart\ -l.;iveaux, I. IV, p, 4i7-Ui);. 



LE SENTIMENT DE I.A NATLBE 67 

S'il conseillait leurs travaux, il ne s'intéressait pas moins aux 
incidents de leur carrière. Voici, par exemple, que Charles 
Uvtenhove, protégé de Ronsard ot de Du Bellay, qui habite 
chez Jean de Morel et dirige l'éducation de ses enfants, est tombé 
malade à l'automne et a dû man([uer au Collège royal de belles 
leçons sur Sophocle. Comme il ne s'en console point, Dorât com- 
pose alïectueusement pour le distraire un fort joli poème, écrit 
au courant de la plume, où passent les images de l'aimable foyer 
de Morel, des vendanges à la campagne, faites par des ccolières 
gracieuses et par leur mère, et aussi le souvenir des travaux 
littéraires interrompus: 

Si lihi pauca lei/i penniltil cirmiiui marljns, 

Nunc licef Auiali carniina pauai leçjas, 
Carinina missa lui inorbi lenire tlolureni, 

AcJHi ntihi de niorbo madiina cura liiu csl. 
Non quia discipulo meu nunc sil rarior uwi 

Turha Sophocleis erudienda niodis : 
IJnus eras mihi lu ç/rec/is innumerabilis instar. 

Te schola semper erni nosfra fréquente frequens. 
Uteuhouina mihi pro multis auribus auris, 

Unicus Utenhouus densa corona fuit. 
\unc quoque, cuin soitta ci rcunder plèbe nieuruni, 

Solus le videor deficienle inihi... 
Quod si le iiicolunieni rursus schola nosira videbit, 

Quae sine le vasia esl pêne ridenda sibi, 
Bina Deo inscriham, cui nostra Traf/oedia seruil 

luncla Sophocleis carmina carminibus. 
Bacchus amal Sophoclem . . . '. 

Les jeunes poètes tenaient la première place dans l'auditoire 
de Dorât, qui semblait parfois parler pour eux seuls. Ils béné- 
ficiaient, dès leur entrée dans la vie des lettres, d'une pleine ini- 
tiationà l'Antiquité, qui avait manqué à leurs aînés. Plus d'un 
suivait les « lectures » avec l'ardeur passionnée qu'on raconte de 
Ronsard : 

Ut iam tum Graecarum artium desiderio flagrabat ! ut pendebat 

1. La pièce, datée de l.jaS, non reprodnile dans les l'oematia. est à la 
suite du recueil de Buchanan, p. 100. Uytenhove paraît avoii- été l'éditeur 
de ce recueil, où tout ce qui regarde ses élèves et ses propres travaux est 
mis en lumière. 



f)S ftO.NSAlU) i:r l/lIl'.MAMSME 

ab (irc (locLoris, ciiiii hic Uelius Auralus Aeschylum, Pindarum, 
Miisaeum, Hesioduiii, liDsles aiitea el barbares ', primum Galliaedoiia- 
l)al, quos illc tum sic auide arripiiit, quasi diuturnam sitim explere 
cupieiisl ...O felicem taiito doclore discipuluin I o bealum tali discipulo 
(loctorem ! Ah, quid dixi lali discipulo? iiiio talibus discipulis... 

Le biographe latin enfle encore son style el applique une 
légende antique du temple de Jupiter Capitolin au modeste col- 
lège de Coqueret, orné pour enseigne, comme il nous l'apprend, 
dune tête de saint Jean « décollé » : 

Te iam appelle, lohannes Aurate, dicere solebas Petrum Ronsar- 
dum Gallicum fore Hoiiieruni. Doctoris diclum sapiens disci])uli 
solertia comi)robauit . . . I']leniiii si caput humanum, quod iuuentum 
est cum templi Jouis iaciebantur l'undamenta, designauit fore ut 
Renia imperii atque adeo totius orbis caput eminentius apparerel, 
Dlui Johannis ca])ut, insigne quod appenderas luis aedibus, quid aliud 
(quaesoj perlendebat, nisi te, qui hoc insigne susluleras, el eos, qui 
sub luo vexillo in illis castris Palladis mililabant, fore quondam Gal- 
liae capila, Republicae lilerariae decus et ornamentum - ? 

C'était l'honneur de Dorât de conserver parmi ses élèves celui 
qu'il saluait avec toute l'école comme le chef de la poésie nouvelle ; 
et plus d'un étudiant, qui a parlé de ces leçons, a rappelé avec 
fierté la présence d'un aussi glorieux condisciple. Ceux qui vinrent 
plus tard s'enorgueillirent de s'asseoir sur des bancs qui avaient 
vu les deux plus grands poètes français, Ronsard et Du Bellay, 
recevoir le même enseignement. Parmi divers témoignages, 
celui de 1 angevin Jean Le Masle, dont la forme est assez bien 
venue, est assurément un des plus oubliés : 

Scavanl Dorât qui fais de la plume dorée 

D'excellens el beaux vers tant Latins que Grégeois 

Et qui as d'ignorance icy l'ame tirée 

De plusieurs auditeurs par la diserte voix ; 
Je croy qu'il n'y a point de poêle François 

Escrivant aujourd'huy d'une ancre de durée. 

Qui ne tienne de toy et qui n'ait autrefois 

Cueilli les mots dorez de ta bouche sucrée. 

1. Le mol harharus est pris ici au sens d'étranger. 

2. Pelri rton.iardi... lauihlio fiinrhris... ad I. Gnllandiinii... lacoLus Vel- 
linrihis. Paris, 1SS6, f. 7-7 v». 



LA MÉTIIOIIK DE DORAI' (i9 

Honsard, qui le premier pindarisa en France, 
(Ouquel l'esprit ffentil tous les autres devance) 
Avecques du-Hellav tes propos doucereux 

duyrent à Paris ; aussi, de mes oreilles, 

Au lieu mesme ay gousté tes douceurs non pareilles. 
Heur duquel entre tous je me repute heureux '. 

VII 

( hi peut chercher à connaître quelle était la méthode d'ensei- 
gnement de Jean Dorât et quelles habitudes d'espritla dirigeaient. 
Voici, un certain nombre d'observations groupées sur cet obscur 
sujet, et qui permettent de l'éclaircir; on y verra, au moins dans 
une certaine mesure, quelles différences et quelles analogies cet 
enseignement a pu présenter avec celui qui fut en usage à d'autres 
époques. 

Professant avant tout pour des poètes ou des amis de la poésie, 
c'est Homère que Dorât a étudié le plus souvent et les cours qu'il 
lui a consacrés ont laissé, chez ceux qui les ont entendus, une 
impression profonde '-. Il revenait sans cesse à l'Iliade et à 
l'Odyssée, qu'il étudia successivement k Coqueret, au Collège 
royal, et pour les élèves privés qu'il eut plus tard dans sa maison. 
A propos de l'un deux, le jeune lils de Paul de Termes, conseil- 
ler au Parlement, il a exposé un jour ses idées sur cette poésie et 
sur le point de vue, à la fois littéraire et moral, où il se plaçait 
pour la faire comprendre : 

1. Li's nouvelles récréations pœtiiiues (sic) de Jean Le Masie angevin..., 
Paris, Jean Poupy, 1580, fol. 32 (Bibl. de l'Arsenal, 6607). L'auteur raconte 
sa vie .i Monsieur Dorai poêle du Roy, dans une loPigue pièce intitulée : Dq 
l'excellence des poêles et de leur honnesle liberté ifol. 50 v"-»*;. Dorât y 
répond par des distiques insérés à la suite : Ad loannem Masculum virum 
amicissimuni. Le Masle a traduit les vers latins do Dorât Sur la pai.v faille 
l'an l">~0 ^fol. S7). Parmi les dédicaces, je relève celle du fol. 77 : A M. de 
Ronsard et de Baïf, vrays orneniens de noslre poésie framboise. Quelques 
exemplaires de ce recueil très rare portent un nouveau titre Paris, Guill. 
Bichon, 1586). 

2. Quand Gérard-Marie Imbert, retiré à Condom dans son pays de Gas- 
cogne, revoit en songe son maître Dorât, il en ressent, dit-il, n aussi grand 
plaisir et confort » 

Qu'il semble que je l'ov expliquant 1 Iliade. 

(Première partie des Sonnets exolêriques, éd. Tamizey de Larroque, Paris 
ol Bordeaux, IS7'2, p. ;V.I. 



70 KONSAniJ ET i/hl'mamsme 

A'/Y/o non mnltis, sed paucin, quos ego lefji, 
\'e! qui me politis légère suis velul apium 
Arlilms vl sltidiis ;td me venientibus ullro. 
VlriKjuc m;i(/niliiqiii niysleria rimiir llomuri. 
Siue per Iliacns lieginn populique furores, 
Vnde quid ira decem nociiit funvsla per annos 
l)iscitiir. cl (/nad clara Ducum cn])ila eijeril Orco ; 
Sine in Vlt/ssaeis ernirihiis alque periclis, 
Ni.n modo quanta fuit iliii i palicnlia Nautae, 
QiiU'Uum conxiln, pietulin. iuris et aeqni, 
Kl qdaninm modcrati aninii speculaninr in illo, 
Quem ai/ti rirtutis perfeclum exemplar ad anqaeni 
Proposuil descrihendnm dininiis //omeriis. 
Séria niiilta loci.s iniioluens reraqne fictis ; 
Qualis apud Veleres nondum cnrrupla Sophia 
Virginia instar eral sinuoso in.signix amictu, 
1 nde suiim pepluin doctae .sinnpsere Mineruae 
Cecropidae, ran'is quodacu pinxere figuris. 
Sislere Palladia soliti qund in arce quolannis 
Donum insigne iJeae, et Sophiae mirabile textuni. 
Al niniis infoeli.v rcniniquc ignara latentuni 
Aelas posterior ' 

La sagesse antique, les annules leçons morales de riiunianité 
présentées sous le voile allégorique, voilà donc ce qui fut d'abord 
montré à Ronsard dans les poèmes d'Homère. Ainsi Virgile était- 
il apparu, pendant des siècles, comme un moraliste ésotérique 
enfermant ses préceptes dans les épisodes de ses poèmes, met- 
tant sous chaque détail, parfois sous chaque mot, un sens caché '-. 
On sait ([ue dans cette conception, qui datait de la fin des temps 
romains, les aventures d'Enée nétaient quun immense aperçu de 
la vie humaine. C'était l'application des idées d'un livre singu- 
lier, qui a pesé sur toute la lecture de ^'irgile au moyen âge et 
même au delà, le De continentia Virgilii de Fulgence 3. Des 
trois sortes d'utilisation qu'on tirait d'un même mythe, au sens 
naturel, au sens moral, au sens historique, les premiers huma- 



1. Poi'matiii,i' pari., Epii/raininntiim lih. 7, p. 13. 

2. « In singiilis verbis luiiioii aliciiiod sub iiube poelica » [Petrarcaeoiiera, 
Bàle, 1581, p. 410. Her. mem., II, 2;. 

3. V. les développements dans Pétrarque et VHiinianixme, 2<^ éd., t. I, 
p. I2S-137, IW. 



UNE LEÇON Slli IKlMÊRE 7i 

nistes trouvaient des exemples chez les auteurs païens ou chré- 
tiens lie l'Antiquité, ce qui autorisait la liberté d'interprétation 
dont Dorât usait après eux. Pour Homère, il avait, sans le savoir, 
un prédécesseur illustre. Lorsque les vieux poèmes furent entre- 
vus par Pélrarfjue ignorant du grec, dans la traduction latine 
([u'il en fit faire pour apaiser un peu sa curiosité passionnée, ce 
fut encore par la signification morale qu'il tenta d'en expliquer 
les mythes '. Son goût littéraire très fin lui avait heureusement 
permis, il est vrai, de comprendre aussi Virgile en pur poète; 
mais la rêverie médiévale, qu'il avait renforcée de son autorité 
d'humaniste, s'était imposée sur Homère à la Renaissance tout 
entière. Malgré ([uel([ues railleries de Rabelais, elle était implan- 
tée en France pour longtemps -. et nous la voyons s épanouir 
dans une leçon de Dorât, la seule dont l'analyse nous soit par- 
venue. 

C'est une défense d'Homère contre le reproche que lui adres- 
serait Aristote, en sa Poétique 3, d'avoir fait déposer au rivage 
d'Ithaque Ulysse plongé dans le sommeil, faute qui ne serait pas 
supportée d'un autre poète. Dorât justifie l'auteur de VOdyssée en 
invoquant le mérite, que lui reconnaît Aristote lui-même, de soi- 
gner parfaitement sa îj.oOot::-'» et de coordonner si ])ien ses récits 
qu'ils présentent toujours une allégorie d'ensemble. Le poème 
lui parait une grande allégorie. Homère peindrait en Ulysse 
l'homme qui désire la vraie sagesse et le bonheur symbolisés par 
Pénélope et par Ithaque; pour les chercher, il est soumis à mille 
épreuves; il n'a pas de compagnons dans ce noble désir ; victimes 
de leur intempérance, les siens ont péri ; il arrive tout seul dans 
1 ile des Phéaciens, et il y meurt, pour obtenir après sa mort le 
retour à Ithaque, c'est-à-dire la félicité. Les détails qui se suivent 
dans VOdijssée se rapportent évidemment à la mort d'Lîlysse, 



1. Pétrarque rt Vllumitnisme, t. II, p. 178-180. 

2. Eli pleine période classique, ou admet eiicore la thèse de r.illéyorie 
perpétuellement enclose dans l'épopée antique et qu'il appartient à l'ingé- 
niosité des commentateurs de découvrir. Les écrivains du .siècle de 
Louis XIV en feront une des lois du genre ; Chapelain tirera honneur de 
l'avoir suivie dans sa Piicetle d'Orléunn, et Louis Racine enseignera encore 
qu'une allégorie secrète est présente dans toutes les parties de l'Iliade 
et de VOdysst'i'. 

3. Cf. Poe/., éd. Butcher, Londres, 1907, ch. xv. et 0(/.v.«., XIII, v. H7- 
It^t. Il est imposssihie de trouver dans Aristote le passage visé par Dorât. 



72 itoNSAitii II i,'iii;manismk 

qu'Homère exprime |);ir l'Iieureuse liclioii du sommeil. Il est 
en(li)riiii par Minerve, en abordant l'ile des Phéaciens, à cette 
(în (lu livre V où se trouve la belle comparaison : w; î'cte Tt; 
SaXiv... ; il dort de nouveau sur le navire, et l'allégorie reprend 
alors son développement. Tout ce qui est raconté entre les deux 
sommeils a rapport aux rites funèbres, de façon à Ijien faire com- 
prendre que le sommeil a été continu. La nef qui ramène le héros à 
Ithaque sijifnifie si évidemment un tombeau, qu'elle se trouve 
ensuite chang'ée en pierre '. Il ne peut rég-ner avant d'avoir vaincu 
les prétendants ; c'est la purification dernière, la victoire sur les 
troubles de l'esprit et sur les passions, ({ui s'opposent au bonheur 
suprême. On ne doit donc pas s'étonner qu'Homère, voulant 
conduire Ulysse au seuil de la « céleste patrie », l'ait endormi, 
c'est-à-dire fait mourir. Le docte philologue, qui rapporte respec- 
tueusement ces subtilités, ajoute ce témoignage : Haec e cuius 
ingenio prodierint, si quis requirat, I. Auralum maxime sane 
virum,unicum et optimum Homeri interpretem, auctorem 
laudaho ~. 

Le jeune Ronsard n'a pas moins admiré les éloquentes démon.s- 
trations du maître, appuyées d'érudites références. 11 y a fait 
allusion une fois, dans VHymne de l Aiiloinne, lorsqu'il s'est 
déclaré 

Disciple de Dorât, qui long temps fut mon ninistre, 

M'apprist la Poésie et me monstra comment 

On doit feindre et cacher les fables proprement, 

Et à bien desguiser la vérité des choses 

D'un fabuleux manteau dont elles sont encloses ^. 

Telle est la doctrine admise ; mais notre poète, par bonheur, en 
tient fort peu de compte, quand il compose. LTne intelligence 
française est réfractaire à ces conceptions compliquées. Alors 
qu'un contemporain, le grand Torquato Tasso, s'évertue à donner, 



1. Exemple des arguments de détail : sur l'itinéraire " entre Corcyre et 
Ithaque, doit se trouver Samos •> ','1, dont le nom signifle ïriaa (tombeau); 
puis vient l'ilo .\steris (stellata), qui fait penser au chemin du ciel. Ces 
puérilités paraissent prises au sérieux. 

"2. G. Canleri UtlraJ. noiiariini leclioniim lihri ncio, 3' éd., .Vnvers, 1^71, 
p. 333-337. 

3. Hd. L., t. IV, p. 313: éd.BI.. I. V. p. 190. 



l'allégorie chez ronsakd l'i 

au moins aprèscoup, un sens didactique et moral aux épisodes de 
ses poèmes ', l'auteur de la Franciade n'en prend aucun souci. 
Si quelque chose peut révéler l'indépendance de son esprit à 
l'égard de l'enseignement qu'il a reçu, c'est l'absence de préoc- 
cupations allégoriques dans son poème, et aussi le silence observé 
à ce sujet dans la théorie complète qu'il formule de l'épopée. 
Son bon sens robuste, son goût de la réalité et de la clarté ne 
s'accommodent point de ces singulières idées, toutes héritées des 
mythographes alexandrins et de quelques moralistes du moyen 
âge. Il aime assurément, ainsi que les poètes antiques et tant de 
vieux poètes de France, à personnifier les abstractions ; mais chez 
lui l'allégorie est directe, les figures sont nettes et souvent 
détaillées pour les yeux. La Renommée, la Fureur, la Peur, la 
Justice, la Discorde, comme Raison, Volonté, Fortune et vingt 
autres, sont décrites avec leur physionomie, leur costume, leur 
cortège. D'autre part, les mythes qu'il évoque ont une valeur 
précise et rationnelle, que le lecteur peut parfois ignorer, mais 
qui ne risquent nullement de l'égarer -. Sauf en quelques poèmes 
pédants de sa jeunesse, Ronsard n'a point recherché l'obscurité; 
il n'a pas embrumé sa pensée des brouillards de l'allégorie morale 
prônée par Dorât ; il n'a pas préparé des symboles enveloppés 
à la recherche incertaine des scoliastes. 

Soutenu par la curiosité infatigable de ses élèves, porté lui- 
même par le grand courant d'enthousiasme qu'il déchaînait, 
Dorât, qui avait commencé par leur expliquer Homère et Pin- 
dare, faisait peu à peu le tour de la poésie grecque tout entière. 
Cette littérature, que le v. vieil Aide Manuce avait imprimée le 
premier dans .son ensemble, était mise entre les mains du public 
européen par les éditions de Venise et de Bàle, auxquelles s'ad- 
joignaient depuis peu quelques impressions parisiennes. Elle 
n'était cependant niiUe ment familière au$ lettrés français, etl'en- 



1. Opère minori in versi di T. Tasso, éd. A. Solerti, t. I, Bolog-ne, 1S91, 
p. 9-12. Pour la Jérusalem délivrée, l'interprétation allégorique est repro- 
duite en France, en plein xvii' siècle, dans la traduction de Baudoin. 

2. V. les observations de Laumonier, p. 409 sqq., sur l'allégorie chez 
Ronsard, avec lesquelles celles-ci ne font peut-être pas double emploi. 
.\joutons que Ronsard n'est point responsable du commentaire de Pierre 
de M.nrcassus sur la Franrinile. 



7'i no.NSA.itn f.t i.'humanismk 

seignenieut ili; Dorut, ([uoique un peu cui-sil' et rapide, consti- 
tuait pour eux une révélation précieu.se. Pour satisfaire une avi- 
dité qu'il excitait k mesure, il cherchait à « lire » le plus grand 
nomljre de textes possibles; et l'on peut être assuré qu'une telle 
propagande, venant d'une chaire réputée, a largement contri- 
bué au développement extraordinaire de ce goût pour Ips poètes 
grecs, dont les collections générales vont dès lors se multiplier '. 
C'était, en effet, des poètes (jue les poètes demandaient à Dorât. 
Attentifs à applicjuer la théorie de l'imitation et du '< larcin >« 
prôchée par Du Bellay et par Ronsard, ils attendaient de lui sans 
cesse l'étalage de nouveaux trésors '-. Aussi, bien (ju'il ait étudié 
plus <ruu prosateur, Hérodote, Démosthène, Xénophon •'. peut- 
être des dialogues de Platon'', et qu'on ait de lui des corrections 
sur Plularque ■', il prenait dans la poésie la plupart de ses lec- 
tures. Il guidait avec la même aisance ses auditeurs vers des 
(L'uvres de ton très ditl'érent, abordant un jour Sophocle et le 
lendemain Théocrite'', traduisant |)our eux tantôt une tragédie 
entière, tantôt le recueil d'un petit poète ", les initiant à des 



1. En 11)60, le petit volume d'Henri Estienne, dédie à Ph. Melanclilhon, 
contenant Pindare et les luiit lyrifjues, choix trois fois réimprimé, une 
fois par Plantin ( v. plus haut, p. 50). En 1556, Tin-folio du même Estienne, 
Poclae Graeci principes heroiri cnrminis et alii nonniilli. En 1)168, chez Plan- 
lin, l;i collection due à Fulvio Orsini^ CnvmiiiH nouem illiistrium fi'mimiriini , 
Eu 1569, à Genève, les poètes géorgi<iues, bucoliques et ;,nioniif|ues, 
édités par Crispinus. En 157.3, la Poesia philosophica éditée par Estienne, 
etc. Il y a un public pour dévorer ces recueils et d'auti-es semblaliles. 

2. Ou a lu plus haut, p. 21, une curieuse page de Dorât sur le « larcin » ; 
c'est un écho de son enseignement. 

3. Le poème ancien de Ronsard, intitulé La Chasse, dédié à Jean Brinon, 
est inspiré en partie par le traité de Xénophon (éd. E., t. V, p. 37). 

4. On trouve chez Ronsard et Du Bellay des souvenirs précis du Phèdre, 
du Banquet, de l'Ion. Ils sont notés par H. Chamard, p. 53. Mais il est peu 
probable que la connaissance en soit venue aux poètes par Dorât; c'est 
plutôt Turnèbe qui a été pour cette génération, avec Ramus et Louis Le Roy, 
le révélateur de Platon. Co^ime on le verra plus loin, c'est avec I-aml)in 
(|ue Ronsard l'a étudié. 

.'i. Elles sont présentées dans l'édition des œuvres complètes donnée à 
Erancfort, 1599,2 vol. in-fol. Cf. l'édition de Reiske. Leipzig, 1774, t. I, 
p. XXXVI, et l'édition Sintenis de la vie de Périclès, Leipzig, 1835, p. 274. 

6. Sur Sophocle, v. p. 67, 75, n. 1 et 78; sur Théociite, v. p. 78 et 103. 

7. Teissier met dans la liste de ses œuvres : « Hippolytus Euripidis et 
Phocylides carminé redditi » [Elorjes des hommes sarans, t. III, p. 462). Ces 
travaux sont aujourd'hui perdus; mais \iceron n'a pas de bonnes raisons 
pour mettre en doute qu'ils aient existé (t. XXVI, Paris, 1734, p. 110''. 



AUTEIRS ÉTUDIÉS PAR DOUAT 75 

auteurs difliciles comme Eschvle ou Aristophane, éclaireissanl 
devant eux maint passage qu ils n'eussent jamais compris sans 
ses lumières ', eu même temps qu il résolvait pour lui-même de 
menus problèmes innombrables contenus dans des textes encore 
mal établis. 

On constate que Dorât recourt, pour constituer ses textes, à tous 
les manuscrits qu'il peut se procurer. 11 a libre accès à la biblio- 
thèque de Catherine de MéJicis. et chacun sait qu'il est en 
mesure de faire acheter par la reine-mère des textes particu- 
lièrement précieux, dont il passe pour connaisseur -. A la 
mort d'Ansre Ver2:èce, le duc d'Alencon sollicite de Charles IX 
l'attribution de son héritage par droit d'aubaine au » lecteur » 
Dorât, « non tant pour le prouffict qu'il espère tirer oes biens 
délaissez par ledit Vergesiu, mais pour les livres en langue 

grecque desquelz il pourra cognoistre quelque chose pour 

l'instruction de ses disciples et auditeurs » '. La bibliothèque 
d'Henri de Mesmes. si riche en manuscrits grecs et latins, est 



1. On pourra se faire une idée de la méthode denseignemenl de Dorât 
par des notes prises par un auditeur de son cours sur Œdipe Boi. et con- 
servées dans un manuscrit de Bong^rs, à la Bibliothèque de Berne, n" 639. 
C'est un cahier de papier de très petit format de "26 feuillets intitulé: Ex 
Aurati recitadonibus in Sophoclis uEdipum lyrannuni. En tète est une date : 
prid. non. sexi. 157 S. On sait que Bongars recueillait avec curiosité les 
souvenirs des humanistes, leurs correspondances et les livres annotés par 
eux. 11 y a à Berne des volumes annotés par Jacques Toussain, t^ujas. 
Ramus, Henri Estienne. etc. 

2. On lit dans une lettre de Pierre Delbene à Claude Dupuy. écrite de 
Padoue, le 28 décembre 1571 : « ...Un grec m'avoit monstre quelques livres 
pour scauoir si la Royne i voudroit entendre. J'en ai envoyé le catalogue 
au s' Corbinelli auquel j'avois commis de levons monstrer. Vous le pouvez 
envoyer quérir, si le voules voir. J'ay les livres entre les mains, et voulant 
conférer le Thucydide je treuve qu'Henry Estienne a eu de fort bons livres 
et crois qu'il a veucestuyci, car il a esté autrefois à Franciscus Porlus. Si 
la Royne les veut acheter, ce seroit pour ampliûer sa librairie, mais j'en ay 
escrit au Corbinelly qui eu p.irlera au m» de sa bibliothèque, mais, par ce 
qu'il est un peu négligent, y'p/i escriray un iiiul à Mons'^ Dorât . >',Bibl. nat., 
Dupuy 490, fol. 159-160.) 

3. Lettre du 30 avril 1569 : u Depuis quelques jours .\ngelo Vergesio, un 
de vos escrivins. seroit allé de vie à trépas sans avoir laissé aucuns enfants 
ou héritiers, vous estans par ce moyen tous et chascuns ses biens acquis 
par droicld'aubeyne... » La pièce porte, d'une autre main : « Il a plu au Roi 
de le accorder pour le bien du service. » Elle est publiée d'après l'original 
du portefeuille de la Chambre des comptes de Lille, dans les Annhcif.t his- 
toriques: d'.\ndré Le Glay, Paris, 1838, p. 2+5-246. 



7(1 no.NSAiU) f:i [.'humanisme 

colle à l.Knicllc 1 liuinaiiislc f:iil les plus fréquents f'ni|)iiinls, 
car l'oblijieance du pjopriélaire est proverbiale '. \'oici un 
billet inédit demandant un manuscrit des Hymnes homériques, 
que Dorât désire avoir sous les yeux pendant ses leçons. Le lec- 
teur y trouvera un exemple des improvisations badines que 
multiplie sa facilité, et (pi'il a dii échang'er plus d'une fois avec 
Ronsard : 



t. Conseiller au Parloincnl, maitrcdes lequr'tes au Conseil d'Étal, plus 
tard chancelier du roi de Navarre, Henri de Mesmes, d'abord connu sous 
le nom de M. de Roissy, forma avec amour la célcbre l)ibliolli('(]ue dont les 
mss. lurent achetés sous Louis XV pour la Bibliothèque du Roi (L. Delisle, 
Le (Cabinet drs manuscrits, t. I, p. 398). En ICOO, Peiresc y admirait < tout un 
quartier garni de manuscrits grecs, dont il y en a une grande partie écrits 
delà main dWngelo fVergèce] ». [Mémoires de H. de Mesmes, éd. Frémy, 
p. 109.) Pour s'en tenir au témoignage des seuls contemporains de Ronsard 
sur la libéralité et les richesses bibliographiques d'Henri de Mesmes, on 
pourra lire la dédicace du premier livre de Luc/v'-ce du Lambin (Paris, 1503), 
la préface de la 2' partie des Aduersaria de Turnèbe (Paris, 156.5), les vers 
grecs de Dorai mis en tête du Cicéron de Lambin (Paris, 1566), etc. Tur- 
nèbe écrit : " Cum tu de literis ita bene meritus sis, ut nemo fere huius 
aetatis melius, mihique et collegis meis re lam saepe profueris, et impos- 
terum prodesse velis bibliolhecamque omni librorum egregiorum copia 
referlissimam instruxeris et tanquam Musarum et Apollinis aedem cons- 
truxeris...» Lambin dit que trois coilices Memmiani lui ont été d'un grand 
secours pour établir le texte de Cicéron : « Cum Gallis luis exterarumque 
iialionum hominibus ea munera largiris, Errice Memmi, quae non ex arcis et 
loculis tuis, sed e reconditissimis et locupletissimis bibliolhecae scriniis 
deprompta, ulilitales eis afferunt... Neque vero veteres solum tuas mem- 
branas ad communem omnium et publicam utilitatem confers, sed etiam 
auctoritate et gralia tua, quibus in priniis llores, assequeris... » Rappelant 
ces services dans le Lucrèce, Lambin ajoute : » Neque vero id solum fecisti, 
sed etiam (qua in re industriam ac diligentiam tuam incredibili litterarum 
amore coniunctam admirer) scripturas omneis inter se dissimileis atque a 
vulgala lectione discrepanteis ad orara unius exempli typis excusi, partim 
tua. partim tui librarii manu adscriptas niihi commodasti, ut minore meo 
laborc ex lalibusscriptu ris quasi subuno aspectu positis, Adriano Turnebo 
interea et lo. Aurato collegis meis, quorum iudicium est, utscis,in hisce 
lilteris subtilissimum, adhibilis et consullis, eam potissimum sequcrer ac 
probarem, quae et M. Tullio esset dignissima... » Dorât avait eu de tout 
temps ses enti'ées chez Henri de Mesmes. Il était anciennement lié avec le 
précepteur de celui-ci, Jean Maledent (Maludanus), limousin comme lui, et 
d'autre part grand ami de Lambin [Clarorum virorum epistolae, Lyon, 1561, 
p. 3G6-378). II avait même eu de bonne heure, avec le maître et l'écolier, un 
commerce épistolaire et poétique, dont les documents encore inédits sont 
conservés en grand nombre parmi des papiers littéraires collectionnés par 
II. de Mesmes et fort intéressants pour nos études. (Bibliothèque nationale. 
Lai. 10327, f. 72 sqq.l. Ces documents aideront un jour à reconstituer la 
jeunesse si |ieM connue de Dorai. 



DURAT A.MAIKI I! DK MANISCKUS 77 

Meiumij clarc nepii.s Liicreluiin , 
Quo le iiomen nuo prahal creuluin '. 
Sed malin in;iyis illa ritcns aiiilit 
Tarn propensa viris fauere ilaclis : 
Es si lu inihi qiKid sua poelae 
Antiqiio fuil illc. fac liomeri 
Ilymnoriim mihicodicem vetusium 
Pauluru commodités -, sed aille primam 
Horam, namqiie hodie poenia (jraecum 
Illud puire siluqueet ulcerosum 
Mendis, agcjrediar meo lahore, 
Oplatoque lui fauore lihri. 
Tanquam paeonia leuare cuia. 
Quem spero mihi haud irrilum lahurem 
Susceplum fore, si modo ipse Phoehus, 
Quem primus canil Hymnus 3, aulur arlis 
El praeses medicae fauel modenli 
El si cullor Apollinis pins lu 
Non laudi inuideas Apollinari '. 

Consciencieux collecteur de variantes, chercheur de manu- 
scrits, comme on verra plus loin que le fut Ronsard lui-même. 
Dorât est aussi un excellent connaisseur de la langue. Beau- 
coup de témoignages révèlent en lui un complet philologue. On 
l'a jugé sur ce point trop légèrement ; les plus sûres autorités 
de son temps auraient dû imposer silence à l'irrévérence du 
nôtre. Qu'elles viennent de France ou des pays étrangers, 
elles se prononcent toutes avec déférence pour ce « grand grec », 
comme 1 appelle Scaliger ', que l'on consulte de toutes les 



1. Le poète fait allusion au Memmius à qui Lucrèce a dédié son poème 
[Memmi clara propago . Lambin n'a pas manqué d'insister sur ce rapproche- 
ment de noms, qui justifie la dédicace du premier livre de son édition à 
Henri de Mesmes. 

2. Montfaucon, qui a catalogué la bibliothèque du président de Mesmes 
(t. II, p. 1326-1330), n'y fait figurer aucun manuscrit des Hymnes homé- 
riques. 

3. L'Hymne à Apollon est le premier du recueil mis sous le nom 
d'Homère. 

4. Biblioth. nal., Lai. 8139, fol. 103-104. Ce ms. contient un yrand 
nombre de morceaux inédits de Dorât, mêlés à d'autres parus en divers 
recueils. 

5. Prima, Scaligerana. .Vmsterdam, 1740, p. 20. L'o|)inion de Bullart, de 
Baillet et de ([uelques autres ne ferait ici (|u'uiic vaine bibliographie. 



78 RO^SARD ET I, HUMANISME 

parties ilii inoiidc érudit, dès qu'il s'aj^it d'établir avec cer- 
titude un passa^'C difficile. 11 csl, en cc-s matières. « l'oracle n, 
et le mol vient naturellement .sous la plume de Muix't, s'adres- 
sant de Home à (J.iikIi' l)upuv : « J'escris au seig'' [Benedettoi 
Manzuolo dun lieu de Platon, de quo vellem istic meo nomine 
consuli Apollinem, id est Auratum. Si le seig'' Manzuolo est trop 
empesclié pour aller lui mesmcs ii l'oracle, ie vous prie, prenés 
ceste peine là pour moi » '. Le même Muret note des corrections 
de Dorât au texte de Théocrite et de Callimatjue -. Juste I.ipse, 
qui l'honore grandement, l'appelle rnaynus ille Aura/us '. Les 
éditions critiques d'auteurs grecs préparées par le louvaniste 
Guillaume Ganter, d'Lîtrecht. diligent reviseur des textes grecs 
publiés chez Plantin, contiennent nombre de corrections de 
Dorât ■' ; ses IVoiiaelecliones le c'ûenl sans cesse pour Théocrite et 
Sophocle, et même pour Virgile et Properce '"■. Les Verisiniilia 
du jeune Lucas Fruytiers (^Fruterius), de Bruges, sont remplies 
de scolies et de conjectures obtenues de Dorât pendant un long 
séjour à Paris, et qui portent j)our la plupart sur un texte latin, 
Festus, Tibulle, Properce, le prologue de V Amphitryon de Plaute '■; 

1. \olliac, Lettres inédites de Muret, l. c, jj. 3'.K). La lellro est du 
27 décembre lj7.'3. Bencdolto M;\nzuolo, cvêque de Refjgio, est cité plus 
loin. 

2. Mureli opéra, l. Il, p. :J4, 150. Propos.uil une conjecture dillërc-nte 
de celle de Dorai (zoviav au lieu de /.sv^iv, Théocrite, XV. 14) il ajoute avec 
bonne grâce : » Cedamus igilur non inuiti. Aurato enim in litteris aducr- 
sari, ou Os[aiî. » 

3. (c Fr. Raphclengio filio suo, Lutcliam, KiSi n^Opera umnux, l. il, 107b, 
p. 101). Cf. une lettre de la même année à Willius i/u.s<i Lipsi epist. cen- 
tur. duae, Paris, veuve G. Cavellart, 1599, p. 1.'Î2, cent. I, ep. 98). 

4. Dans son Sophocle (Anvers, Plantin, 1579), Ganter donne son assentior 
a plusieurs des corrections de Dorât sur le Philoctète; dans son Eschyle 
1 Anvoi's, I580i, il le donne à des corrections sur VAgamemnon. Dorât n'est 
pas nommé dans son Euripide Anvers, 1571). Pour les corrections d'Eschyle, 
l'apprécialion de Gotlfried Hermann est à citer : m Ule omnium qui 
Aeschyluni attigerunt princeps Auratus... ■> iAeschijli tragoediae, Leipzig, 
1852, t. II, p. 484. Ayam. 1306). Fahricius dit que les remarques de Dorât 
sur Eschyle sont restées mauuscrites [liihlioth . yr., 2'" part., p. 589) ; un 
lémoiguage de leur existence est cité par nous, p. 81. Dorât s'était aussi 
occupé de Stacs et d'.\usone (G. Papinii Slatii qiiae exslant Oaspar liar- 
Ihius recensuit, 1664, t. 1, p. 94, 447; t. IV, p. 1059:. 

5. Gulielmi Canteri Ultraiectini nounrunt lectionuin li/jri octu editio 
tertia), Anvers, 1571, p. 117, 256, 282, 330, 337, .373, 424. 

6. Lucae Fruterii Hrugensis Verisiniilia (Anvers, 1584), réinipr. dans 
Thésaurus crilicus a lano Grutero... Francfort, 1604, t. II, p 810, K27. 829, 
855, 857, 867, 868, 869. 



AUTORITÉ PHILOLOlilQbK DE DOIIAT 70 

lauteur les introduit toujours de la façon la plus laudative : 
« A nuUo salis neque pro merito laudari polest ingeniuni prae- 
ceptoris mei loannis Aurati. Hic enim vir unicus, si quam auare 
premit scripta sua, tani ea liberaliter in lucem atque oculos 
studiosorum permitteret, esset nimirum, nec fallor, cur neque 
Robortellos sucs, neque Sig-onios Italiae inuideret Gallia '. » El 
ce bon jug-e insiste sur la sûreté que possède Dorât pour cons- 
tater la faute et sa promptitude pour y remédier. Cet art délicat, 
Dorât lui-même le définissait avec bonheur, en écrivant k un 
chercheur de manuscrits qui ne voulait, comme lui, rien laisser 
perdre de l'Antiquité : 

...Ul veleres omnes consunipaeris unis utraqtie 

Au(hores, linc/iia nec periissc sinas, 
Resiiluens corrupla luca el luxala reponens 

Integra et haec reddens qnae mulilata prius. 
In qaemcungue tua Iraclaiiens arle hbeUum 

Qui lacer aut carie pêne peresus eral -. 

Le maître de Ronsard était donc, en ces difficiles exercices 
où tant de bons esprits ont excellé, tout autre qu'un simple 
amateur. Pour abréger cette démonstration, je ne retiendrai 
plus qu'une attestation, celle de l'auteur du Thésaurus Unguae 
yraecae. Henri Estienne mettait Dorât, pour son habileté à 
corriger les fautes des textes, sur le même rang qu'Adrien Tur- 
nèbe. Il mentionne à plusieurs reprises, au cours de ses travaux, 
les heureuses conjectures de ce confrère, « rpii... in restituendis 
multis... poetarum locis sagacitatem suam ostendit », et il 
s'émerveille de voir qu'une des corrections de Dorât, sur un pas- 
sage corrompu de Callimaque, est vérifiée par le témoignage 
d'un ancien manuscrite Lorsqu'il rend horhmage k son profes 

1. Thés. cr'U., p. 81!'. Fi'uter indique, p. 85", :'i propos de Properce, que 
sou maître, vir princeps in his disciplinis (/uns libérales sppellanius, est 
appelé chaque jour [quotidie] h se prononcer sur des cas qui lui sont sou- 
mis. Sainte-Marthe dit, de son côté : <■ Summa eruditiono et acerrima con- 
iectura praestans oplimi quoque critici laudem quotidie merebatur ». 
[Galloriim doctrine illustrium elogia, Poitiers, 1598, p. 87.) 

2. Poemalia, 2' part., p. 131 (à B. Manzuolo). 

3. Poetae graeci heroïci carminis el alii nonnulU. Excudehal Henricus 
Stephanus, Paris, lîJGG, 2' part., p. xxxvii (sur le v. 31 de VHtjmneà Apollon 
de t^allimaque'. II faut lire tout le morceau qui commence ainsi : « Quoties 
huius versus recordor, loties loannis .\urati recorder necesse est... •> ; il est 
cité en partie par Mailtaire, Stephanonini Ilistoria, p. 281. 



80 RONSARD ET l.'lllîMANISME 

seur Pierre Danès, doué d'un particulier talent « ad eluendas 
abstrusissimas etiam libroruiii labiés et maculas », il nomme 
Dorât parmi ses digues l'uiules : « Ab eo... ([uuui discessi, nullos 
([iii niaiori cuui dexteritate et foelicitate id praestent inuenio, 
quam duos mag-ni apud nos nominis viros, Adrianum Turnebuni 
et loiinneui Auratum... ■> '. Ce genre de mérite était tellement 
reconnu au précepteur des poètes que Denys Lambin, le rappro- 
chant h son tour de Turnèbe - et lui dédiant le sixième livre, le 
plus beau, de son édition de Lucrèce, assure qu'il semblait avoir 
été le contemporain des écrivains dont il reconstituait avec tant 
d'aisance le texte véritable ■*. De telles qualités, qui assurent une 
place à Dorât parmi les philologues, devaient donner aux leçons 
écoutées par Ronsard et ses amis une vie et un mouvement 
extraordinaires. 

Dorât n'a laissé que dans les livres dautrui les traces de son 



1. Ex Clesia, Ag;itliurrhide, Meinnone excerplae hisloriae. Appiani Ibf- 
rica... Omnia nunc priinuni édita cum Henrici Stephani casligalionibus, 
Paris, 1557. Dédicace à Carlo Sigonio, f. 4. 

2. Lambin réunit sans cesse le nom de ses deux collègues au Collège 
royal. 11 déclare à plusieurs reprises, aux préfaces de son Lucrèce, qu'il les 
consulte ensemble pour faire approuver d'eux ses conjectures (c< Galliae 
nostrae atque adeo totius Europae principes, collegas mcos,.\drianum Tur- 
nelnini et loannem .\uratum... »). Dédiant le cinquième livre [à Turnèbe 
lui-même, il les unit encore dans son estime : « .\c de lo. .\urato quidem, 
homine ingenio et doctrina tui siraillimo et poene gemino.. . " ( 7". Lucretii 
Cari de Natura deorum, troisième édition de Lambin. Paris, 1570, p. 410, 
521, etc.). Dans son Cicéron de 1566, Lambin fait appel deux fois à l'auto- 
rité de Dorât 1 1. 111, p. 466 ; t. IV, p. 337;. Les conjectures portent sur des 
passages grecs des lettresde Cicéron. 

3. Citons le passage du bon latiniste ami de Ronsard à la louange de 
Dorât", lecteur » du Collège roj'al : « N'eque enim niihi fas fuit te praeterire 
primum collegam meum, deindc in ipsa Collegii necessitudine easdem litte- 
ras docentem ac proûtentem, doiade, quod caput est, amicum. Et vero cum 
de eximia ac poene dicam diuina tui ingenii praestantia singularique doc- 
trina cogito, et cum tua scripta vel relego, vel memoria repeto, videor milii 
felicius illis et fertilibus nobilium poetarum temporibus natus esse 
...Ceteros enim homines admiramur elindoctis viris numeramus, qui vcte- 
rum illorum siue. Graecorum, siue Latinorum sententias saepe perobscuras 
et aenigmatura simillimas explicare atque enodare possunt. Te autem quid 
dicam eam laudem esse consecutum, qui non solum antiquoriim scripta vel 
obscura sic illustras, vel corrupta sic corrigis ac lestituis, ul cura illis 
vixisse videaris, verum eliam scribendi similitudine proxime ad illos acce- 
dis '?... )i (La suite du morceau est citée en note p. 76;. La première édi- 
tion du Lucrèce de Lambin, oii le second livre est dédié à Ronsard, est de 
15li3. L'épîli'c à Dorât est du mois d'octobre 1563. 






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iKiit.vr l'iiK.iii.dcri'; 



81 



labeiu' pliilolog-ique. Il n'a jamais pris la peine de préparer une 
publicaliun analogue aux Aduersaria de Turnèbe, aux Variae 
Lccliones de Vettori ou de Muret. C'est aux recueils de ce genre 
publiés par d'autres en divers pays et aux éditions savantes du 
temps qu'il faut recourir pour retrouver le témoignage de son 
activité. La recherche, jusqu'à présent, n'a tenté personne *. 
Quelque manuscrit de Dorât se retrouvera peut-être, par exemple 
ce travail de jeunesse sur Eschyle, dont il annonçait l'envoi à 
Muret pour un prélat italien qui désirait le voir mettre au net -. 
Il apporta apparemment quelque coquetterie à faire désirer ses 
travaux d'érudit, qu'il ne donna jamais. 

Il semble s'être satisfait de la renommée que lui faisaient ses 
élèves et des services que son enseignement rendait aux lettres. 
Assez fier d'être compté dans la Pléiade de Ronsard, honoré 
du titre et de la pension de Poeta reçjiiis, qui l'obligeait à ver- 
sifier en l'honneur du Roi et des princes, il ne lui arriva jamais 
d'imprimer autre chose que des vers. Il ne se soucia même pas 
de réunir l'ensemble de sa production trilingue, dispersée en ces 
nombreuses plaquettes de « Tombeaux » de défunts notoires, 
dont la mode fut de cette époque, et surtout parmi les « limi- 
naires » d'ouvrages de toute nature, dont les auteurs invoquaient 
devant le public l'autorité de son nom. 

Il exerçait ce métier honorifique avec une complaisance infa- 
tigable et un certain scepticisme ■'. Il présentait indifféremment 
les « Premières poésies » d'un jeune versificateur de province, 

1. J'avais réuni les éléments d'une élude sur Dorai philologue, à l'époque 
où j'élais préparé à Irailer ce sujel. Ne l'envisag-eaut plus qu'au point 
de vue historique, je rappelle ([u'uu philologue qualifié, Jacob Reiske, 
écrivait de notre humaniste : i' Aurati pallium, h. e. praelectiones in opli- 
mos quosque auclores graecos publiée Parisiis lum habitas, dicuntur(meuni 
haud est quaerere quo iure quaue iniuria) Scaliger, Muretus, Canterus, 
Stephanus, alii dilaniasse ■•. (Préface du Plutarque de Leipzig, 1774.) 

2. Ce travail fait penser à la première lecture d'Eschyle faite à Ronsard, 
dont parle Binet (v. plus haut p. 44, et aussi p. 78, n. 4). Voici le passage 
de l'épitre adressée à Muret, alors à Rome, el où il est question de Pincé 
et de Benedetto Manzuolo, évêque de Reggio (Poematia, 3' part., p. 62) : 

...Rhegius Anlisles, qui nunc mea in Aeschylon instal 
Scrip(a sibi ul mittam, sed nec pes, nec caput uUum 
[n schedulis noslris itiuenilihus, et mihi nec mens^ 
Nec visus facit officinm, tamen illa reuisam 
Primo tempore quoque et Manzolo omnia mitlam. 

3. Ne le déduit-on pas de la pièce suivante? Elle figure, avec des vers 
NoLHAC. — RonsHr<t iH riliinianixine. li 



82 llO.NSAJtU Lï L IH-MAKIS-ME 

enivré d imiter la Pléiade, les travaux pliilologiques de ses 
collèg'ues du Collège royal, l'édition d'un ouvrage de Dante 
donnée par un ami italien ' ou Ai recueil de niusi(jue composé 
sur les œuvres de Ronsard -'. Comme il s'intéressa toujours aux 
ouvrages traitant de l'Antiquité, il recommandait avec bonne 
grâce les textes inédits ou les éditions nouvelles d'auteurs 
anciens que multipliaient les érudits K Ses admirateurs auraient 
souhaité qu'il ne laissât point ces petits poèmes, parfois ingé- 
nieux et spirituels, se perdre parmi tant de volumes où nous les 
retrouvons peu à peu aujourd'liui, et où le nom de Ronsard n'est 
pas sans apparaître avec intérêt ''. On aurait voulu qu'il y joi- 

français de Pierre de la Ramée, Jean Vaiiquelin, Haïf, Sainte-Marthe, etc., 
en tête de La Trafjfidie (l'A(/amenmon, arpc ihus livras ih chants dn Philo- 
sophie el d'Amour par Charlps Touiain, Paris, 1557: 

In Caroli 'J'utani iiiueniles conalus. 

Multa rogant mutti me carmina, ilo quoque multis : 

Officiiini nam ciii carniinis ifise iiftiem '! 
S/ tamen usqiie noiios des vatex Galba, non sal 

Vatea laudandis latibus unus ero. 
Qiiod polero certt% I uni jjlaudam valihiis wniJ.s 

Omnibus : el, (juà /as, cuiiine salisfaciam . 
Sin. alitiiiis culpel, (juod cuncta poemala laudo : 

Plaiido nun laudo : quid minus esse polest '.' 
Omnibus ingeniis si laus non débita par est, 

Omnibus al pla usas débitas ingeniis. . . 

1. V. l'éd. du De fuhjari eloquentia procuvée par Corbinelli, Paris, 1577. 
Cf. Farinelli, Dante e la P'rancia, Milan, 1908, t. I, p. 465. 

2. V. le recueil de Guill. Boni, Sonetz de P. de Ronsard mis en musique 
à IIII parties . Dorât dit que Xémésis, qui avait privé Homère de ses yeux, 
priva Ronsard de ses oreilles : 

...Inuida mox iuueni. Bnnsa rde. tibi obludil aures. 

Arle sua Bonius r/u.is tihi restilail : 
Nam lua dum blando moitulatur carmina ranlu, 

Mille tibi auditus, mille dat auriculas. 

3. Il l'a fait pour Joseph Scaliger comme pour ses collègues du Collège 
royal. Parmi les volumes moins aisés à retrouver, je relève, pour la Bn de 
sa vie, les Animaduersiones de Simon du Rois (Z?os(us\ accompagnant une 
édition des^ Lettres à Atlicus (Limoges, Barbou, 1580', \c Justin de Jacques 
Bongars (Paris, 1581;, le commentaire de Hiéroclès sur les Aurea Pytha- 
fforeorum carmina, tiré d'un ms. de la bibliothèque de Fr. de La Roche- 
foucauld 1 Paris, 158.^ ', le poème sur la Création, du diacre Georges Pisidès, 
mis au jour par Fédéric Morcl le fils (Paris, 15841. 

4. Je ne veux retenir ici, de la vaste bibliographie que j"ai réunie, qu'un 
volunw où se trouve une mention curieuse d'un médecin de Ronsard. Il est 
publié par le jeune médecin limousin Valet, :) qui Dorai a servi de 
" Mécène » et confié quelques poèmes pour les joindre à son travail {Ant. 
Valetii oratio in srholis medicnrum anir ticentiatum habita... Paris, J. de 



DOUAI HOKIE S'.i 

gnît de belles odes inédites dont il régalHit quelquefois ses fami- 
liers. Plusieurs le lui disaient joliment en latin : 

...f niim est (fiioJ ;il)s te, si /);ileri.s, pe(n, 

Aiirate, ne (/uantuin tuorum 

El operumque poemalumqiie 
Tiim Innqo in arcis lempiire siip/inmas ; 
Sed tandem in anrae lumma puhbcae 

Prodire, le viuo ac videnle. 
. . .Al) desiiw. desine 
(Uinctaliitnuw. non duhiani liit.-i 

Spondens amicis spem pdemquc, 

Nenipe breui fore, quo frtiamur 
In liiceaperta felihus inlcijris . 
Posl fala si qui-i forte recenseal 

Voluniine uno coniprehen.sn.'i, 

.\e lahorarte vacel liniendiini esl '. 

Baïf appliquait à cette exhortation un de ses sonnets en rimes 
féminines : 

Que nedescouvres-tu ton immortel ouvrage, 
Que des neuf doctes seurs la bande favorable 
T'a doné de la mort pour ne craindre l'outrage '^ 1 

Devenu fort épicurien d'habitudes à la fin de sa vie, Dorât 
reculait toujours devant cette fastidieuse besogne. Ce fut seu- 
lement deux ans avant sa mort, en 1586, alors que la maladie 
l'empêchait d'y veiller lui-même, que des élèves et des amis 
unirent leurs soins pour publier, un peu du hasard et avec bien 
des incorrections typographiques, un ensemble fort incomplet 



Bordeaux, 1570). Parmi des épigranimes adressées à divers médecins de 
Paris et qu'on ne Irouve pas ailleurs, celle-ci est dédiée Sinioni Piètre d. m. 
(cf. Pnomatia. II, p. 50] : 

Petruei tihi si Pétri doiniis illa Galandi 

Ao<a, vêtus nota est .ïi domus illa mihi: * 

Si" mensa iiiiienes usi, suie si sumus uno: 

Si tua Rons a rd us. si niea fama meus : 
Caius ego inç/enium. lu corporis omnia curas, 

El i-ilia.el morhos quos labor ipsc dédit : 
Auratum simulet non.<t ardum ainhire pulato, 

Prn palria cuius me plus urit amor. 

1. Les Amours de lan Antoine de Baïf, Paris, 1372, f. 52. 

2. Ode de Paul Melissus, dans ses Schediasmala de 1586, p. 523-525. 



S'i ii(j>s.\iiij lir l'iiimamsmi, 

de ses Poenialùi. » La mort récente du célèbre Ronsard, disaient- 
ils, leur a fait craindre celle de leur maître et la perte de ses 
œuvres, et ils se sont mis à ramasser celles-ci partout où ils 
ont pu les trouver, consultant plulùt leur désir que le sien » '. 
La publication plus ample et plus correcte qu'annonçait l'im- 
primeur Linocier, le recueil que préj)ara ensuite Scévole de 
Sainte-Marthe et que Jacques-Aufjuste de Tiiou promettait de 
divulguer, sont restés de simples projets et la mémoire littéraire 
de Dorât en a souffert. On vient de voir fjue ses titres de phi- 
lologue n'ont pas été mieux sauvegardés, puisque la postérité 
en est venue à douter du témoignage, jugé trop lyrique, des 
poètes ses écoliers. 



VIII 



A l'heure de la Renaissance où étudiait Ronsard, la littér;iture 
romaine était déjà classée. Depuis près de deux siècles qu'on 
la lisait ;i la suite de Pétrarque, qui fut le premier à l'em- 
brasser dans son ensemble et à en révéler l'esprit véritable, on 
ne reconnaissait qu'aux grands écrivains l'autorité didactique, 
et les minores n'envahissaient pas le rang réservé aux maîtres. 
II n'en allait pas encore de même pour la littérature grecque, dont 
les œuvres, jetées pêle-mêle dans la librairie aux premières années 
du seizième siècle, n'avaient subi ni l'épreuve du temps, ni 
celle de la discussion savante. Toutes les pièces d'un ti'ésor si 
neuf paraissaient également précieuses. C'est par là qu'il faut 
expliquer, plus encore que par Tinsuflisance de son goût, l'atta- 
chement de Dorât à des auteurs de rang inférieur, et la part qu'il 
leur fit dans son enseignement. 

On ne saurait oublier pourtant que, pour ce qui regardait la 
prose, la même génération eut assurément de meilleurs guides. 
Un humaniste plus modeste que Dorât, mais dont l'œuvre 
d'écrivain et de professeur est considérable. Louis Le Roy, dit 
Regius, s'était imposé la tâche de révéler aux Français, par des 

1. loannis Aurati Lemouicis poelae el interprelis reyii Poemalia. .. Paris, 
G. Linocier, 1586. Cf. OEnvres poét. de Jean Dorai, éd. Marty-Laveaux, 
Paris, 1875, p. 70. La bibliograpliie des oeuvres do Dorât est établie à peu 
près entièremenl dans les notes de celle édition. 



RONSARD DFVANT I.A t.ITTÉR ATIRE r.RniinlT 8." 

commeiitaires et des traductions en leur langue, les principaux 
représentants de la pensée grecque. Les préférences de son labeur, 
bien loin de s'égarer, s'étaient attachées aux œuvres de trois 
grands prosateurs de la Grèce; il traduisait Platon, Aristote et 
Démosthène, c'est-à-dire « les lumières des lettres et les précep- 
teurs appelez par Seneque du genre humain, qui ont demeuré 
longtemps cachez en escholes ou ensevelis aux librairies » ' ; et 
il comptait avec eux Isocrate et Xénophon. Louis Le Roy, de 
Coutances, que Du Bellay a assez malencontreusement malmené 
dans les Reffrets, avant de se réconcilier avec lui et de lui 
rendre justice "', mérite d'autant mieux d'être rappelé ici que 
Ronsard l'a certainement connu. lia lu, et même avec passion, les 
travaux du traducteur du Phnlon et des Politiques, à mesure 
qu'on les donnait au public ; il leur a dû de compléter ainsi les 
connaissances philosophiques auxquelles l'avait initié Denys 
Lambin et dont il y a mainte trace dans son œuvre ■*. La sûreté 
des choix de Ihumaniste normand, dirigé, il est vrai, par les 
jugements latins, lui fait d'autant plus d'honneur que ceux de 
Dorât, pour les poètes, se sont montrés plus incertains et moins 
éclairés. 

Le maître de la Pléiade a bien étudié d'abord, et assurément 
avec une déférence marquée, Homère et Pindare : mais, à toutes 
les époques de sa carrière, il donne une place considérable et 
surprenante aux Alexandrins, même à ceux d'entre eux qui n'ont 
d'autres litres que la préciosité de leur style ou la bizarrerie de 

1. Préface du S;/m/)ose, citée par A. Henri Beclver, Luy» Le Roy de Cou- 
tances, Paris, 1896, p. 85. Dolet l'avait précédé pour Platon. 

2. C'est le « pédante » que Du Bellay poursuit de ses invectives, pour des 
raisons personnelles i^Becker, p. 19-21). On sait que l'auteur de la De/fense 
considère, d'ailleurs, le travail de la traduction comme •• peu profitable, 
inutile, voir pernicieuse à l'accroissement de la langue >■. Ronsard, admi- 
rateur d'.\inyot, ne parait pas avoir partati^é cette opinion. 

.'3. V. l'imporlanle lettre de Landjin à Ronsard citée plus loin. Voici les 
principales traductions de L. Le Roy, dont les dates des premières éditions 
sont à noter : Truh oraisons de Démosthène (Vascosan, 1331 ; sept chez 
F. More!, l.")73), trois livres d'Isocrate (1351), Le Tiniée de Platon (1351), 
Le Phédon (1353), Le Sympose (1359), Les Politiques d'Aristote (1368), La 
Hépubliqiie de Platon (1600, posthume). La collal)oration de J. du Bellay 
pour la traduction de >• plusieurs passag'es des meilleurs poètes grecs et 
latins citez au Commentaire ■> est attestée au titre même du Sympose ou De 
l'Amour et de la Beauté. Comment Ronsard n'aurail-il pas goûté ce liel ou- 
vrage, dédié à Marie Stuart et à son époux ? 



86 RONSARD ET l'hUMAMSME 

leur sujet. L'abondante production de la décadence hellénique 
est traitée par lui avec une piété qui nous semble manquer de 
discernement. 11 est même ravi d'avoir à lutter contre des diffi- 
cultés plus grandes d'interprétation ; il se plaît au sens obscur 
des allégories érudiles usitées autour des Ftolémées, qu'il s'ef- 
force de remettre à la mode autour de lui et dans lesquelles ses 
élèves croient recueillir un héritnge de la plus pure antiquité '. 
Sous sa direction, aucune étude ne les rebute, dès qu'il s'agit 
d'un poète grec, et d'étranges interversions de valeur se pro- 
duisent dans leur esprit, .\ratos, Nicandre, .\pollonios de Rhodes 
prennent rang pour eu.x à côté des plus grands anciens. L'un 
d'eux, Joachim Blanchon, compatriote limousin de Dorât, paraît 
avoir dressé une liste des auteurs préférés par celui-ci, dans un 
sonnet qui commence ainsi : 

Divin Dorât, qui des cendres d'Homère, 
De Theocrit, Callimach, Licofron, 
Pindare, .Arat, .\lcée, .Xnacreon, 
As le premier esclarcy \:\ lumière. . . ^ 

Parmi de singulières énumérations qui abondent dans la litté- 
rature du temps, on peut citer encore celle que fait un autre 
élève de Dorât des ouvrages grecs dont il demande à un ami de 
le munir à la campagne. Avec Homère, dit-il, 

Qu'il m'eiivoye IWrat et de Procle la Sphère ; 
Theocrit, Callimach apporte aveque toi, 
Eschyl, Anachreon, Sophocle porte moi 
• El la Chasse adressée à l'enfant de Severe ^. 



1. Dorât en était venu à avoir la réputation rl'expliquoi- les prophéties et 
les oracles. Je signale l'étrange dialogue en latin où il est introduit comme 
interlocuteur par le collecteur des Centuries de Nostradamus, Jean Aimes 
de Chavigny, beaunois {La première face du lanus franrois... Lyon, la9i, 
p. 30). L'auteur, qui dit l'avoir entendu expliquer Pindare in Pylhiis fp. 31 
et 291), loue l'étendue de sa science et ajoute: n Eo te ingonioXatura parens 
dotauit ut cl per te inuenire multa et abstrusissirna quaeque et ab oculis 
captu([ue caeterorum hominura remotissima in lucem euocare tibi facile sit 
ac prompinm. » 

2. Les premières œuvres poétiques de Joachim Blanchon..., Paris, 1583, 
p. 279. Cf. sonnet à Muret, « orateur du pape ». p. 2'iO ; ode à Dorât, p. 301. 
Des vers liminaires de Dorât sont reproduits dans les Poematia, part. I, 
p. 12. 

3. Première partie des Sonnets e.votériques de Gérard-Marie Imbert. réé- 
ditée par Taniizey de Larroque, Paris et Bordeaux. 1872, p. 29. Le dernier 



RONSARD ET LES POÈTES ORECS 87 

Le rayon des livres grecs dans la « librairie » de Ronsard mon- 
trait des confusions pareilles. Dans la plus savante de ses odes, 
celk' ([u'il adresse -1(/ c/iancelier de l'Hoapifal, où il conle la 
naissance des Muses et le voyage des belles divinités auprès de leur 
père Jupiter, il a essayé de se reconnaître, au moins une fois, 
parmi la vaste littérature de la Grèce. Au-dessus de tous les 
autres, il met les poètes de l'époque primitive, celle d'Eumolpe 
et de Musée, de Linos et d'Orphée, qui a produit Homère et 
<c l'Ascrean » Hésiode. Ce sont là « les poètes divins », 

Divins, d'autant que la nature 
Sans art librement exprimoyent, 
Sans art leur naïve escrilure 
Par la fureur ils animoyent... 
Les secrets des Dieux racontoyent ; 
Si que paissant par les campagnes 
Les troupeaux dans les champs herbeux, 
Les Démons et les Sœurs compagnes 
La nuict s'apparoissoyent à eux ; 
Et loin sus les eaux solitaires, 
Carolant en rond par les prez. 
Les promouvoyent Prestres sacrez 
De leurs plus orgieux mvsteres. 

Ensuite est venue la a jeune bande » des « poètes humains, 
degeaerans des premiers », dont les vers s'éloignent " bien loin 
De la saincte ardeur antique », et Ronsard désigne pêle-mêle 
sans les nommer Théocrite, Apollonios, Lycophron, puis en bloc 
les tragiques et les comiques d'Athènes : 

L'un sus la flûte départie . 

En sept tuyaux Siciliens 

Chanta les bœufs, l'autre en Scythie 

Fist vorruer les Thessaliens; 



ouvrage est le poème cl'Oppien, les Cynégétiques, dédié à l'empereur 
Caracalla ; le premier ilo la liste est désigné par son titre en tête de l'ode 
de Ronsard A son laqii.ns léd. Laumonier, t. II, p. 213) ; 

* «l'ay l'esprit tout enmij'ê 

D'avoir trop estudic 
I,cs PhenomeneedArate : 
Il est temps que je m'esbate 
Kl (|ue j'aille aux champs jouer... 



88 ItONSARD m l.'lIi;.MAMSMI. 

L'un list Cassandre furieuse : 
J^ un au ciel poussa les debas 
Des roischelifs, l'autre plus bas 
Traina la chose plus joyeuse '. 

" Après ces poètes humains » et <■ par le fil dune longue 
espace »,les Muses ont encore inspiré <■ les prophètes romains ■>, 
sans leur accorder les dons des premiers, ni même des seconds 
parmi les Grecs. Ces velléités de classification sont à noter, mais 
elles ne persistent pas dans la pensée de l'écrivain; lorsqu'il 
compose V Hymne de la Mort, tout est brouillé et confondu : 

Ou ne voil'aujourd'huy sur la docte poussière 
D'IIelicon que les pas d'Hésiode et d'Homère, 
D'Arate, de Nicandre et de mille autres Grecs 
Des vieux siècles passez, qui beurent à longs traits 
Toute l'eau jusqu'au fond des (îlles de Mémoire. . . * 

On ne se trompe guère en faisant remonter aux idées de Jean 
Dorât les illusions de cette sorte, qui égarent nos poètes d'au- 
tant plus facilement quils ont plus d'information et de lecture. 
Un exemple surtout demeure célèbre. L'helléniste qui les a guidés 
ne semble pas s'être aperçu qu'il n'y a rien de commun entre 
Homère et Lycophron de Chalcis, qui représentent les points 
extrêmes de sa vaste investigation littéraire ; et il étudie presque 
aux mêmes titres V Iliade et la Cassandra ^, dont le texte vient 
de paraître à Bàle accompagné du commentaire byzantin de 
Tzetzès ''. Dorât a fait aussitôt de ce poème son butin préféré, et 
le versificateur de la Pléiade ptolémaïque va jouir, grâce à lui, 
aux bords de la Seine, du regain éphémère d'une gloire qui a 
peu duré sur les bords du Nil. 

1. Strophes xvii-xvni. Ed. L., t. II, p. 139-140; éd. BI.. t. II, p. 87-89. 
L'ode, délinitivement classée la dixième du livre I, a paru d'abord au cin- 
quième livre publié en l.j."i2. 

2. Ed. L., l. IV, p. 365; éd. Bl., t. V, p. 240. L'hymne a paru en looo. 

3. Homerum, Pindarum, Lycophronem et cetera Graeciae luinina inter- 
pretabatur « (Papire Masson, Elogia. éd. cit. Pai-is, 1638, 2" p., p. 284). 

4. L'édition venait d'êtie donnée à Bâle, chez Oporin, en i:i46 par Arnol- 
dus Perexylus .\rlenius et Nie. Gerbelius, après l'édition partielle de 1513, 
dans laquelle .\lde Manuce avait déjà uni ce nom à ceux de Pindare et de 
Callimaque. — Pour les Plienom,.'na d'.\ratos. Dorât faisait usage d'une édi- 
tion de Paris. Pour .\pollonios et Xicandre, on se servait des Aldines, en 
attendant les éditions d'Estienue et de Fédéric Morel. qui ont dû se trouver 
plus tard entre les mains de Ronsard. 



LVCOPHRON Af XVl" SIÊCLf; S9 

L'ouvrage n'est, comme on le sait, qu'un long' monologue de 
la prophétesse Cassandre sur la ruine d'Ilion et la destinée future 
des héros Troyens et Achéens. L'érudition la plus indigeste, l'abus 
des allusions historiques et fabuleuses en rendent proverbiale 
l'obscurité, et Meursius a intitulé son édition : Lycophronis Alexan- 
dre poema ohscurum . A cette confusion s'ajoutaient celle des com- 
mentateurs et l'interpolation, non reconnue alors, des passages 
sur la conquête du Latiuni par Enée et sur celle de l'univers par les 
Romains. Tout cela ne faisait que rendre plus précieux le « téné- 
breux )) Lycophron pour les curiosités de la Renaissance. Celles- 
ci sont attestées par les traductions latines que vont tenter suc- 
cessivement Guillaume Ganter et Joseph Scaliger '. Remarquons 
que l'un et l'autre, liés avec Dorât, sont plus ou moins inspirés 
par lui pour ce travail difficile, désiré par les poètes de l'en- 
tourage de Ronsard '-. Ses distiques grecs, qu'il faut chercher en 
tête de la publication de Ganter, font à Lycophron un mérite de 
tant d'ombres sibyllines ■'. L'engouement de ses élèves témoigne 
mieux encore de cette popularité singulière. Lîn commentateur 
des premières Odes a loué le travail fait par Dorât '< en demel- 
lant les plus désespérés passages de l'obscur Lycophron, que 
nul de nostre âge n'avoit encores osé dénouer i> ^. G'est une 
besogne où la philologie a besoin d'être aidée dune sorte de 
divination, que Ronsard ne manque pas de célébrer chez un homme 



1. Cf. Bernays, J. J. Scaliger, Berlin, 18aS, p. 272. L'édition de,l. Meur- 
sius est de Leyde, Elzévir, 1697. 

2. Van Giffen écrit d'Orléans à Buclianan : « Basileae edittis est proxime 
Lycophron a Cantero nostro ciim Scaligeri fllii versione antiquitatis plena, 
stylo Pacuuiano... Auratiis hisco diebus Poetae Regii litulo donatus, et 
salis amplo honorario et annona annua ; docendi munus, ni fallor, omittit... 
Aureliano, 17 cal. feb. 1567 ». (Buchanani op. omnia, Leyde, 1725, t. IF, 
p. 726.) 

3. Li/cophroni.i Chalcidpnsis Alexandra siue (^assandra, cum versione 
lalina Giilielnii Canteri. Eiusdem Canteri in eamdem adnotationes. Apud 
Uieronijmum Commeliniim. S. 1. l')66. Le travail de Ganter, sans les vers 
liminaires, est reproduit avec soin dans l'édition de II. G. Reicliard, Leipzig, 
178S ; Dorât y est cité aux p. .')4, 83, lo8. 

4. Les quatre premiers livres des Odes de Pierre de Ronsard Van<loinois..., 
Paris, G. Cavellart, 1.^50, fol. 150 (commentaire des fameuses anagrammes 
grecque et française de Dorât sur le nom de Pierre de Ronsard). Onattribue 
ce trop court commentaire à Jean Martin, l'architecte écrivain qui a tra- 
duit Vitruve, Alherti, Serlio et le Sonije de Poliphile. Cf. Pierre Marcel, 
Vnvulçiarisateiir, Jean Martin, Paris, 190.3. 



!)0 110N8AMU |;T l.'ltUMAMSMK 

Renommé parmi la France 
Ainsi f[u"un oracle vieus, 
Pour dénouer aus plus sages 
Les ])lus ennoués passages 
Di's livres lahiiricus '. 

(Juillaume Ganter, fjui fut un des meilleurs élèves de Dorât, a 
mis en tête de sa traduction de la dassandra les distiques grecs 
de son maître qui la recommandent - ; il nous informe aussi de 
la part que prit celui-ci à l'amélioration du texte, et nous savons 
((u'i! lui avait dédié son abrégé en vers anacréontiques composé 
poiu- l'éclaircir '. Mais c'est un autre écolier (jui nous montre Ron- 
sard dans l'auditoire. Le médecin Frédéric .Famot, de Béthune, 
helléniste habile et auteur d'odes pindariquos on grec imprimées 
plus tard chez Planlin, rappelant les souvenirs de sa jeunesse et 
les explications précieuses de Dorât sur Pindare (D/rcae/ carmina 
cycui), mentionne avec plus d'insistance encore les mémorables 
leçons sur Lycophron. Pour éclaircir son auteur, le maître recou- 
rait au commentaire de Tzetzès de Chalois, récemment publié 
et non moins obscur que le poème : 

Seu soluis nodos, /'liri/fiiac aenigriiala vaiis, 

Chalcidica qtionduni (/raeca nolata manu, 

Undiqiie coiiueiiiens sliidiosas applicat aures 

1. Même édition, fol. 22 V (a lan d'Oral). Ed. Laumonior, t. I, p. 127. 
Alix témoigiiag-es du goût de la Pléiade pour Lycophron s'ajouterait celui 
que cite G. Colletetdans sa vie inédite de l'angevin Pascal Robin, sieur du 
Taux (fol. 42'i-), Celui-ci contait ses éludes à des amis : 

Or Lycophron et la prison ohscure 
De sa devine enferme mes soucis. 

2. Voici l'épigramme de Dorât non recueillie dans ses œuvres : 

EIS AYKO'îïPnNA IQANXOIC AVPATOT EIIirPAMMA 

'l>£5, ti; ivrjo zot£ TajTa atÇuXXiii.iv à-c(!o£jT£v 

ïvir.^^Xot, l'oç Oeiï); cijl^iXeo: rjv aoyi'ïjç : 
r\ p' ÎTEryi TO [IXotT'ovoç îr.oç yê |iâX' sivîxa touto 

è'vSeov o; |_iaviif)v elr.i TÔt |j.ojaonoXtiJV. 
où yip 'AXHÏâvSpa Ç'otôaâ r.£ù s'.ttîv av aXXto; 

rjia!vo;j.£vr|, çpovswv rj çâxo vuv Auxôoptuv. 

3. Il dédie une de ses premières publications à son maître d'Utrecht 
[Cornelio Valerio Vllr.), comme il vient, dit-il, de faire pour son maître 
de Paris : « Sicut ante dies aliquot Lycophronis oraculorum compendium 
versibus breuibus utraquc lingua conscriptum Aurato misi. " Arislolclix 
f!la(firilap pepll fragnirnlti!» siiiP Iterniim Uomcficonim ppiln[ihi!i mine jiri- 
miim aiiclori siio rpsliliila, Bâle, 1.156). 



RONSARD ET LYCOPHRON ÎM 

Turba, Lycophronios erudi'enda modos . 
Addil se sociuni et socios supereniinel omnes 
RonK.irdus, palriae ma.rimiis arle lifrac... ' 

Ronsard lui-même attestera l'influence des leçons de Dorât, 
non seulement par quelques imitations de Lycophron assez 
laborieuses, mais en plaçant la prophétie de » Cassandre furieuse » 
à côté des Argonautiques d'Apollonios, parmi les plus grands 
poèmes que les Muses ont inspirés aux Grecs - ; et l'on se rappelle 
de quel accent vigoureux il l'évoque au début de cette chanson 
à sa dame, où il confond, par un jeu pédantesque qui lui est fa- 
milier, la belle Cassandre Salviati et la fille de Priam ; 

D'un gosier masche-laurier 

J'oy crier 
Dans Lycofron ma Cassandre, 
Qui prophelize aux Troyens 

Les moyens 
Qui les réduiront en cendre... ^ 

C'était encore k l'autorité de Lycophron, ou plutôt de Tzetzès 
rapportant une anecdote de la cour de Ptolémée Philadelphe, que 
se référaient Doratet d'après lui Du Bellay, pour « remettre en usage 
les anagrammatismes », dont la Pléiade française a tant abusé. 
Du Bellay garde le goût assez sûr pour ne pas trouver dans les 
défauts de la Cassandra des gages du génie de l'auteur et ne vou- 
drait pas dire « que Lycophron feust plus excellent qu'Homère, 
pour estre plus obscur, et Lucrèce que Virgile pour ceste mesme 
raison « '. Ces opinions n'en étaient pas moins professées par 
quelques néophytes enthousiastes. 

1. Fed. laniolii medici Beihuniemtis Varii poemala graeat et lalina, 
Anvers, Moietus, 1593, p. 114. Cet ouvrage, qu'a signalé Louis Delaruelle, 
contient des odes pindariques, dont l'une est dédiée à George Buchanan, 
des dislicpies latins adressés à ,1. du Bellay, des distiques grecs dédiés » 
Henri Estienne a propos de son édition d'Anacréon, et les contributions 
de l'auteur aux " tombeaux » de J. Straceel, P. Galland et Turnèbe, profes- 
seurs au Collège royal, dont il a suivi les levons en même temps que celles 
de Dorât. Ces indications, je crois, permettent de date;' son séjour à Paris. 

2. Ed. L., t. II, p. 140 (ode au chancelier de l'IIospital). 

3. Les Amours, éd. Vaganay, p. 368. Cf. le commentaire de Muret qui 
cite les vers du début de Lycophron, où Ronsard a trouvé le <■ gosier 
masche-laurier » f3ïçvr,3iY».)v lO'Sarsv ï/. /.a;;iwv tjr.a] : n Les prestres et pres- 
trcsses anciennement. lorsqu'ils vouloient pvn])hntispret chanter les oracles, 
mangeoient du laurier. •> 

4. Df/fenre, éd.Chamard. p. ^~''t el 15!^. 



!I2 nONSAlUi Kl l.'lH \IAMSME 

IX 

Cette génération a visibleniont attaché d'autant plus de prix à 
certaines études qu'elles lui ont coûté plus d'incertitudes et de 
labeur. De là d'étranges ardeurs, dont l'âge suivant éliminera les 
excès. Au reste, Dorât n'est pas seul responsable des erreurs 
([u'on lui roproclie ; Ronsard et Baïf l'y ont poussé, dans leur 
fureur de tout connaître, dans leur crainte de laisser échapper 
quelque beauté dont pouvait séparer leur jeune muse. L'auteur 
des Mimes et des Passetems en a jusqu'à la fin encombré ses 
ouvrages ; mais Ronsard lui-même se montre, pendant plus de dix 
années, comme grisé de sa science d'helléniste, lîien qu'on sache 
les ressources et l'ennoblissement qu'en a tirés sa poésie, on se 
prend souvent à regretter que l'apprentissage de sa pensée ait 
duré un aussi long temps. 

Un pédantismè puéril se révèle dans la recherche systématique 
des fables les moins connues, des allusions les plus difficiles à 
saisir. Le commentaire de Muret fut nécessaire aux admirateurs 
de Ronsard pour comprendre le Premier livre des Amours dans 
une grande partie de ses détails. Ils devaient rencontrer avec 
soulagement les scolies par lesquelles s'éclaircissaient des 
vocables obscurs, brusquement jetées dans le texte, comme si 
le poète, dédaignant le suffrage du vulgaire, n'eût daigné écrire 
([ue pour des savants. Il y avait sans doute, de son temps, peu 
de lecteurs capables d'entendre, sans le secours d'un Muret, que 
« le dieu médecin » en qui " vit encore l'antique feu du Thessale 
arbrisseau », c'est Apollon, " qui premier inventa la médecine » 
et aima Daphné, « pucelle Thessalienne qui fut changée en lau- 
rier 1) ; que « la serve vertu du fort Thebain », c'est la vertu d'Her- 
cule, serve « parce que tout ce que fit Hercule fut en obéissant 
à FAu-vsthée » ; que " le Dulyche troupeau », c'est l'armée 
d'Ulysse, Dulyche étant une « isle de laquelle Ulysse étoit sei- 
gneur n ; que« les flambeaux du chef Égyptien », c'est la cheve- 
lure de Bérénice ; que les mots « ton dormeur de Latmie », quand 
on s'adresse à Diane, désignent Endymion, et que " le sentier qui 
rouUe de travers », n'est autre que « le cercle appelé Zodiaque » '. 

■1. Exemples cités par .1. Vianey dans la préface de l'édition Vag-anay,' 
indiquée ci-(lessons, p. xxvi. 



l'obscurité SAVA-MK UES « AMULRS " 93 

Les rares lecteurs de Lycophroii recoimaitiout dans ces allusions 
accumulées le procédé iiabituel du versificateur alexandrin. Il 
se justifie chez lui par le sujet, qui est une prophétie, oîi rien ne 
doit être exprimé d'une façon trop claire ; chez les hommes de la 
Pléiade, cette imitation vient d'une aberration véritable. 

Des difficultés, qui nous arrêtent fâcheusement parmi les vers 
les plus beaux, n'étaient pas plus aisées à franchir pour les con- 
temporains. On s'étonne qu'un livre destiné à plaire aux femmes 
en ait été tellement surchargée : <i Croyez-vous, écrira un cri- 
tique, que votre Cassandre, pour qui vous aviez fait ce sonnet ', 
en eût une pensée si avantageuse ?... Pensez-vous que le Dolope 
soudart, le Mi/rmidon, le Corcbe insensé, le Grégeois Pénelée, lui 
fussent des noms fort intelligibles, et n'étoit-ce rien pour une 
fille que d'avoir à déchiffrer toutes les fables du siège de Troie ?» ~ 
Les protestations trop justifiées qui s'élevèrent décidèrent sans 
doute Muret, dès la seconde édition des Amours (1533), k les 
« commenter d'^. L'entreprise eut l'approbation de Dorât, en trois 
distiques grecs, qui ne reconnaissent l'obscurité de Ronsard que 
pour lui en faire un titre d'honneur (o-sîpi àXX' idas-îj ) ; Baïf, « frère 
d'alliance » de Muret, après avoir composé un sonnet liminaire 
pour la première édition du recueil, en écrivit un second pour le 
commentaire : 

Quand deux unis suivent une entreprise, 

Moindre est lennui, le courage plus grand... 

Ceci disoit, celle nuit qu'épiant 

Le camp vainqueur du Troien endormi 
Tydide grec s'accompagna d'Ulysse. 

Ainsi, Ronsard, de Muret t'alliant, 
Fausse le camp du Vulgaire ennemi, 
Quoy qu'une nuit ton chemin obscurcisse '. 



1. Il Je ne suis point, ma guerrière Cassandre » (éd. L.. l. I, p. i'. 

2. Le Parnasse réformé, cité par Bayle, Dictionnaire, 2° éd., Rotterdam, 
1702, s. i'. Ronsard. 

3. Les Amours de P. de Ronsard, VanJomois, nouiiellemeni atiginentees 
par lui & commenlees par Marc Antoine de Muret. Plus quelques Odes de 
l'auteur non encor imprimées. A Paris, cliez la veuve Maurice de la Porte, 
15S3. 

4. IM. Vaganay, p. xlix. Les vers de Dorât ne sont pas reproduits avec 
les autres pièces liminaires des éditions. 



9i HD.NSAKU ET i. HUMANISME 

Iiulibpfiisiible pour eoiupreiitlre le détail du texte, le coinineii- 
taiie de Muret aide à replacer dans son moment l'activité de Ron- 
sard à ses débuts et en donne la signilication véritable ; mais il 
vaut d'être étudié pour lui-même. Ecrit un peu vite, l'auteur ayant 
dû <i autant composer par chacun jour comme les impiimeurs en 
pouvoient mettre en œuvre », c'est cependant un beau texte fran- 
çais, plein de suc, qu'on a trop néf^ligé de notre temps '. Tous les 
emprunts du poète à des passages d'auteurs anciens, sans oublier 
les néo-latins, ni les Italiens -, toutes les réminiscences mytholo- 
giques ou historiques sont relevés avec soin par le jeune érudit 
et expliqués au lecteur dans une langue claire et savoureuse^. 
Le travail dont il s'est chargé est considérable ; il y attache du prix 
avec raison, « ayant usé de .^a seule diligence ■< pour les choses 
« qui pouvoient se tirer des autheurs Grecs ou Latins », et 
d'éclaircissements personnels de Ronsard sur le sens et l'intention 
de certains sonnets*. Celui-ci reconnait l'importance de l'd'uvre, 

1 . On doit remercier M. Hugues Vaganay d'avoir recueilli les commen- 
taires de Muret et de Belleau dans sa belle et savante édition : Les Amours 
'le P. de Ronsard commentée.t par Marc-Antoine de Muret... d'après le texte 
lie lo7S, Paris, Cliampion, 1910. M. Joseph Vianey y a mis une précieuse 
préface, qui est la première élude sur l'œuvre de Muret, considérée surtout 
au point de vue philologique. Le commentaire des .\mours a été traité 
bien légèrement par le dernier biographe de Muret, Chhclob t. Marc- Antoine 
Muret. Un professeur français en Italie^ Paris, 1881. p. 28 . On me permet- 
tra de rappeler que j'ai noté jadis les lacunes de cet ouvrage dans un 
article étendu de la Revue critique de 1882, t. I, p. 483. 

2. Les Italiens sont Pétrarque, Arioste, Bembo, Lelio Capilupi et 
Renicri. Le commentateur de 1604 et, de nos jours. M. Jos. Vi:iney ont 
découvert d'autres emprunts qui avaient échappé a Muret. Cf. la préface de 
Vianey, p. xviii-xxxii. 

3. Il est puéril de dénigrer Ronsard sur une phrase qui s'applique 
notamment à toute la poésie amoureuse d'alors et de bien d'autres temps : 
<c II n'y a point de doute qu'un chacun autheur ne mette quelques choses 
en ses escrits, lesquelles luy seul entend parfaitement : comme je puis 
bien dire qu'il y avoit quelques Sonets dans ce livre qui d'homme n'eussent 
jamais esté bien entendus, si lautheur ne les eust, ou i» moy ou à quelque 
autre familièrement déclarez. >■ Cette observation se relie à la phrase pré- 
cédente : « Et pleust à Dieu que du temps de Homère, de Virçjlle, et autres 
anciens, quelqu'un de leurs plus familiers eust employé quelques heures à 
nous esclaircir leurs conceptions, nous ne serions pas aux troubles aux- 
quels nous sommes pour les entendre » (éd. Vaganay, p. lit'. 

4. Commentaire du sonnet « De soins mordaus et de soucis divers » : 
i< Ce Sonet a été fait contre (juelques petits Secrétaires, muguets et mignons 
de Court, lesquels ayant le cerveau trop foible pour entendre les escrits de 
l'Autheur, et voyans bien que ce n'estoit pas leur gibier, à la cousturae des 
ignorans, feignoient repi'endre et mespriser ce qu'ils n'entendoient pas » 
(éd. Vaganay, p. 261). 



.MURET INTERPRÈTE DE RONSAKU 'Jî) 

en laissant mettre aux feuillets préliminaires le portrait de son 
ami en même temps que le sien. Muret rend service en elTet, 
non seulement à l'auteur, mais à l'école entière, en imposant 
silence aux » abbois de l'ignorance populaire » et en vengeant 
d'attaques injustes le chef qu'elle s'est donnée, 

lequel, pour avoir premier enrichy noslre laiij,'ue des Grecques et 
Latines despouilles, quel autre grand loyer en a-l-il encores r'apporlé? 
N'avons-nous pas veu 11 ndocte arrogance de quelques acrestez mignons 
s'esmouvoir tellement au premier son de ses escrils, qu'il semljloit que 
sa gloire encores naissante deust estre esteinte par leurs elForls ? 
L'un le reprenoit de se trop louer, l'autre d'escrire trop obscurément, 
l'autre d'estre trop audacieux à faire de nouveaux mots ; ne sachans 
pas que ceste coustume de se louer luy est commune avecques tous 
les plus excellens Poêles qui jamais furent ; que l'obscurité 
qu'ils prétendent n'est que une confession de leur ignorance; et que, 
sans l'invention des nouveaux mots les autres langues sentissent 
encores une toute telle pauvreté, que nous la sentons en la nostre '. 
Mais le temps est venu que presque tous les bons esprits cognoissent 
la source de ces complaintes, et d'un commun accord se rangent à 
soustenir le party de ceux qui taschent à dessiller les yeux du peuple 
François, ja par trop long temps bandez du voile d'ignorance '-. 

C'est un pur travail d'humaniste que Muret a accompli, en 
commentant Ronsard de la même façon qu'il fera plus tard pour 
tant d'écrivains de l'Antiquité. Il répond aux gens qui pourraient 
trouver étrange qu'il se soit « mis à commenter un livre François 

et composé par un homme qui est encore en vie Mais veu qu'il 

y a beaucoup de choses non jamais traitées, mesme des Latins, 
qui me pourra reprendre de les avoir communiquées aux François?» 
Muret, qui deviendra bientôt la grande lumière professorale du 
Collège Romain, saisit avec entrain une occasion d'enseigner ses 
compatriotes et de les fournir des connaissances diverses néces- 
saires pour bien goûter l'œuvre de son poète comme celles des 
Anciens. Il n'a pas besoin d'autres raisons pour justifier le tra- 

1. Ronsard n'a pas conservé, dans ses révisions, tous les mots nouveaux 
qu'il introduisait et la plupart de ces suppressions lui ont été suggéiées par 
Muret lui-même. (Juoiqu'on ait pu dire, il n'était nullement entêté de néo- 
logismes. V. l'étude de Vianey, p. ii-x. 

2. Cette préface de Muret est dédiée à Adam Fumée, conseiller au Par- 
lement de Paris, que lîonsard ne noninic uiille part. 



96 HO.NSAIIU Ll I. Ml .MAMSME 

vail coiisidi-rahle auquel il sest liviv; il lui importera peu (|ui' 
des railleurs, cjuelques-uiis assez (iiis, sen soient mo(]ués '. 

Pour la inylhographie notamment, Muret mérite claulant mieux 
(l'être consulté qu'il s'étend avec abondance sur les léj^endes 
antiques, encore peu familières aux lecteui-s français, et parmi 
lescjuclles Ronsard accueille souvent les plus abstruses, l.e jeune 
commentateur prend soin d'indiquer ses sources qui sont, la plu- 
part du temps, celles même où le poète a puisé '-. C'est ainsi <ju il 
narre au lecteur, à mesure que les son nets di^s Amours lui en 
fournissent le prétexte, les histoires de Prométhée, d'après Phé- 
récyde (de Leros), « le commentateur d'ApoUoine ^\pollonios 
de Rhodesj... etValcre Flacque, au quatrième et cinquième des 
Argonautiques »•'; de Bellérophon, << comme raconte Pindare aux 
Olympies » * ; de Phinée etdesHarpyes, selon Apollonioset^'ale- 
rius Flaccus-^: d'Orphée, d'après Pindare, Apollonios et Ovide''; 
de Tantale et d'Ixion, d'après Homère, Pindare et » ses inter- 
prètes », Euripide, Virofile et le commentaire de Didyme « sur le 
ving-t-uniesme de l'Odyssée »" ; de Sisyphe, d'ajtrès les scho- 
liastes d'Homère et de Pindare^; de Télèphe, roi de Mysie, blessé 
et guéri par Achille, d'après Dictys et << le commentaire de Lyco- 
fron », avec citations d'Ovide, de Pline et de Claudien''; celles 

1. On en verra un exemple, à signaler pour d'autres raisons aux curieux, 
dans le ms. 843 du fonds Dupuy, fol. 168. C'est un conimenlaire, dans le 
genre de celui de Muret, sur le fameux sonnet de Klorent Chreslien contre 
Ronsard, où le mot Pléiade est prononcé. Il y a là une fine critique du 
genre, que j'attribuerais volontiers à Chreslien lui-même. 

2. Ils ont l'un et l'autre une prédilection pour les sources alcxandrines. 
Laumonier, qu'il faut consulter sur ce point, p. 378 sqq., indique un recueil 
de mythologie et d'astronomie mythologique paru à Bàlo, en lt>33, et qui 
contient, outre Fulgence et d'autres auteurs, les tex tes grecs d' Ara tosP/ierao- 
mena) et de Proclos [Desphera] avec une traduction latine. Nos poètes ont 
pu lire aussi le De genealoçjia ileoruni de Boccace, réiiuprimé h Bâle en 
1532 et souvent « allégué » par Lemaire de Belges. 

3. Ed. Vaganay, p. 12 et 13. 

4. Ed. Vaganay, p. 33. 
o. Ed. Vaganay, p. 34. 
fi. Ed. Vaganay, p. 134. 

7. Ed. Vaganay, p. 88-89. 

8. Ed. Vaganay, p. 90. 

9. Ed. Vaganay, p. 234-236. Citons ici un exemple de l'allusion ronsar- 
dienne : 

Ainsi jadis sur la poudre Troyenne, 

Du soudai't Grec la hache Pelienne 

Du Mysien mit la douleur à fin : 
Ainsi le trait que ton bel œil me rue 

D'un niesme coup me guarisl cl me tue... 



LE COMMENTAIRE DE MURET SIR LES « AMOURS .) 97 

d'Ulysse et de Circé, de Promue et de l'iiiloinek-, el beaucoup 
d'autres. Il » récite » la fable de Jupiter se transformant en pluie 
d'or pour séduire Acrisie,cjut est « en la métamorphose d'Ovide », 
mais il ne fait que mentionner celle d'Europe, « parce que Baïf 
l'a divinement descrite au livret appelle Le ravissement d'Europe; 
on la pourra prendre de là » '. 

Fidèle à ses intentions didactiques, le scoliaste attentif insiste 
de préférence sur les lét^endes le moins connues, contant par 
exemple à loisir celle du serpent écrasé par Hélène sur le rivage 
d'Egypte, à son retour de Troie, et qui est « prise des Thé- 
riaques de Nicandre " : « Hélène, marrie de la mort de son 
pilote [Canope], accourut et de colère écrasa de ses pieds l'es- 
chine de ce serpent, et luy en fit sortir les entrailles et les nerfs 
qui font la ligature du dos — Depuis ceste heure, les serpens ont 
toujours glissé à doz rompus » -. Notre humaniste narre avec 
verve, d'après la Théogonie d'Hésiode, la naissance de la déesse 
que le sonnet de Ronsard nomme « l'escumière fille », en lui 
comparant sa maîtresse « s'habillant au matin », et c'est une 
occasion de citer une strophe des Amours de son cher Baïf, un 
sonnet italien « fait par Messer Lelio Capilupi » et « un épi- 
gramme de Léonide », sur le fameux tableau d'Apelle, qui lui a 
semblé « merveilleusement gentil » ■'. C'est d'ailleurs, une de ses 
joies d'imprimer des passages grecs plus souvent que des passages 
latins. Il glane en chemin une foule de menus détails sur l'origine 
du nom des divinités, sur l'emplacement des lieux antiques cités 
dans les sonnets, etc. Il s'attache également à éclaircir les allu- 
sions philosophiques de Ronsard, la théorie des atomes (« Ces 
petits corps qui tombent de travers...») '", selon « Empédocle, 
Epicure, et leurs sectateurs » ; il explique le sens du mot enté- 



1 . Sur le sonnet xx. Ed. Vaganay, p. 45. 

2. Ed. Vaganay, p. 144. Muret cite plusieurs fois ce poète que Ronsard 
a beaucoup lu. De même, à propos du sonnet « Celuy qui boit, comme a 
chanté Nicandre », Belleau parle i< De l'Aconite et des remèdes alléguez 
dedans les Allexifarmacques de Nicandre ». Ronsard lui-même, dans le 
petit commentaire de quatre odes cité plus loin, mentionne « la fable dans 
les Theriaques de Nicandre, de Tànesse qui portoit la déesse Jeunesse sur 
son dos... i> 

3. Ed. Vaganay, p. 82 (v. p. 159 le grand éloge de Baïf). 

4. «...Comme on peut veoir dans Lucrèce et dans Ciceron en plusieurs 
lieux ». Ed. Vaganay, p. 74. 

Nul, mai:. — /îons.in/ el l'IIniiuinisme. 7 



i)8 itoNSAKi) i;r i,'iii mamhmk 

/e'c/i/e d'après Aristole (« Estes vous pas ma seule Entelecliie? " ' , 
le sens platonicien du mot « idée ». que le poète emploie si fré- 
quemment, l'allégorie des deux chevaux le noir représentant 
<< un appétit sensuel et désordonné guidant lame aux volupté/, 
charnelles ». le blanc, " un appétit honneste et modéré tendant 
tousjours au souverain bien "), qui est » extraite du Dialogue de 
Platon nommé Phaedre ou De la beauté - ». Un jugera que les 
connaissances de cette nature ne sont pas nécessairement fami- 
lières aux lecteurs d'un recueil amoureux. 

Ces commentaires d'un coniiiient de la pensée du poète équi- 
valent souvent à ceux qu'il aurait pu donner lui-même. Mais nous 
avons, pour le petit recueil des quatre odes ([ui suit les Amours, 
des annotations qui sont précisénuml de Ronsard et deviennent, 
à ce titre, fort préeieuses '■'■. Leur authenticité ne semble pas 
douteuse et leur composition s'explique, ainsi que celle du grand 
travail de Muret, parles critiques que certains amis de l'auteur 
lui avaient faites sur l'obscurité de ses trop savants passages, 
qui déconcertaient son meilleur public. Michel de l'Hospital venait 
d'en écrire à Jean de Morel : .\oii est praetermiltenduni ni in iis 
abslineat nouis et insoli/is, si vuU placere ^. Acceptant cet avis 
sincère, Ronsard comprenait au moins la nécessité des scolies 
pour quelques expressions singulières ■' et aussi pour quelques 
fables, dont il indiquait l'origine de cette fa^on : 



1. Ed. Vagaiiay, p. 12S. liemarquons qu'à cette date Murel prend parti 
contre Ramus, quand it s'étend sur « ce grand Aristote, duquel l'érudition 
a toujours esté célébrée par les doctes, et de nostie temps en l'Université 
do Paris, comme à l'envy, clabaudée par les iguorans ■). 

2. Ed. Vaganay, p. 47. 

3. Elles n'ont été imprimées qu'une l'ois, dans l'édition de la.ï3, tandis 
que les commentaires de Muret sont reproduits dans toutes les éditions 
du xvi" et du xvii* siècle. Aucun éditeur moderne ne les a connues. On les 
doit à Lauraonier, ([ui les a publiées comme attribuables h Ronsard dans 
la Revue d'hist. lill. de la France de 190o, p. 232-25.'i. On ne voit pas, 
Murel étant exclu [luisqu'il y est cité, de qui ces notes pourraient être, 
sinon du poète lui-même. Il n'y a guère que lui, par exemple, qui a ))u 
uieltre à l'ode IV colle note cliarmante : « Les plis de sa robe pourprée. Les 
l'euilles vermeilles repliées l'une près de l'autre, comme les plis d'un beau 
vestement. » 

4. Lettre du 1«'' décembre I3.ï2. reproduite dans ce livre. Cf. ftevue d'hist. 
lill. de la France de 1S99, p. 3S5. 

3. « Les presens de Ceri>s, les blés, .loui^enee. jeunesse, vieil mot fran- 
çois », etc. 



RO.NSAKU SE aiMMKMAM l-l l-.MÙMK 99 

Phèdre I. l'ut la seconde femme de Thésée, lequel accusa à tori sou 
iillatre Ippolite fuiant l'ire de son père Thésée ; deschiré par ses chevaus 
niesmes mourut sur le bord de la nier. \'oi Oppian au livre qu'il a l'ait 
des poissons. — lîiblis), lille de Menandre, lut tellemenl amoureuse 
de son frère Caunus, que laissant toute vergougne requise et à une 
scfur et à une pucelle, osa bien solliciter son frère Caunus de son 
deshonneur, lequel la refusant, de dépit elle quitta le pais et s'enfuit 
en Phrvgie, où elle fut muée en fontaine, qui porte encore aujourd'hui 
son nom. \'ol le neuvième livre de la métamorphose d'Ovide. • — 
Léandrei, pour jouir de s'aniie Eron, passoit toutes les nuits le destroil 
d'Kllcs[)onle nommé aujourd'hui le bras Saint-George. Et advint que, 
comme il passoit l'yver par là, pressé des vens et de la tempesle il 

fut no'ïé. Voi ce qu'en a escript Musée — L'ànesse), voi la fable 

dans les Theriaques de Nicantlre ', de l'ànesse qui porloit la déesse Jeu- 
nesse sur son dos, elpommeà la lin elle la donna à un serpent nommé 
Si'iâ;, pour lui enseigner quelque ruisseau pour boire '-. 

Une partie du travail de Muret a porté sur l'éclaircissement 
des ternies obscurs employés par le poète et qui font de lui, à 
ses heures, un auteur difficile. Mais les Amours sont, sous ce 
rapport, assez différents des Odes ; c'est dans celles-ci que 
Ronsard a usé sans modération de son vocabulaire dépithètes à 
forme grecque et latine, qui pouvait déconcerter bien des lec- 
teurs. Ce sont, la plupart du temps, des qualilicatifs tirés du grec, 
(« père Bromien », « bords Piseans », « ondes Aganippides », 
« ruisseaux Pimpleans, » etc.), incompréhensibles au lecteur 
profane qui n aurait pas sans cesse sous les yeux le Magnus 
Elucidarius ou ce Dictionarium proprium nominum de Robert 
Estienne, dont Ronsard lui-même a dû se servir -^ N'évitant pas 
d'étonner les « ignorants » et y prenant sans doute quelque 

1. Cl. Xicaiidre, éd. Le'ars, Paris, iS46. Theriaca, v. 333-338. 

2. Les premières notes portent sur Les Isles fortunées ; la dernière, sur 
l'ode a Am))roise de la Porte. Ronsard cite encore dans ces scholies Homère, 
« Pindare en ses Pythies », « le premier de la Métamorphose », et deux 
livres de la Théhaïde de Stace. l.aunionier relève des notes marginales 
plus courtes, également de Ronsard, expliquant l'élégie à Jean de Morel, 
qui sert de dédicace à la Souvelte Continuation des Amours (renvois à la 
4' Pyllùque et au liv. IV d'.\pollonios). 

3. Ce répertoire des noms propres des auteurs anciens a été imprimé en 
iS41. Le typograplius rri/ius en fait valoir la nouveauté dans sa courte 
préface, ainsi que l'utilité pour 1 intelligence des poètes. Il ne cite avani 
lui qu'un petit livre fort incomplet iliJjellus qui Elucidarius carminuni vulgo 
inscribitur ,, qui est le Maijnus Elucidarius édité par J. Petit, Paris, 1516. 



100 IKlNSAIlli 1.1 1,'m MA.MSMh 

plaisir, il use assez noblement de ces ressources verbales, quand 
il mêle les divinités aux jeux familiers de son imagination; 
telle do ses prièros païennes sonne à la façon des Hymnes 
orphiques : 

Pore, Pliebus Cjnthieii, 

Saint Apollon Pylhien, 

Seif;iieur de Dde la dixine 

Le plus souvent, il abuse du procédé et, lorstju'il aborde Bac- 
chus par exemple, cbacun desmots qui! emploie appelle la glose. 
Dès le « folastrissime voyage d'IIercueil ))(1.j49j, il s'est amusé 
à nommer le dieu du vin de maint nom singulier que lui sug- 
gèrent ses lectures (« Nysean, Père Evien, Lynean») ; puis sa 
mémoire s'est enrichie de toutes les légendes dyonisiaques collec- 
tionnées par les Anciens et dont chacune comporte une déno- 
mination nouvelle. Dans V Hymne de Bacchiis (loo4), il en 
déchaîne la litanie retentissante : 

O Cuisse-né Bacchus, Mysli(|, llymciiean, 

Carpime, Evasle, Agnieii, Maiiiqiie, Leiieaii, 

Evie, Evoulien, Baladin, Solilere, 

Vangeur, Satyre, Boy, germe des Dieux, et père 

Martial, Nomian, Cornu, Vieillard, Eni'ant, 

Pean, Nyctelian ; (jauge vil Irioufaiil 

Ton char enorgueilli de la dexlre Canieuse, 

Qui avoil tout conquis jusqu'à la mer gemmeuse '. 

Par ces invocations sonores-, le poète et ses amis (car il n'étiùt 
pas le seul à s'en servir) s'imaginaient évidemment reproduire le 

{ . La deuxième partie du poème, qui contient ce morceau, est imitée de 
Vlhjmnus liaccko de Marulle, où figure une litanie semblable; mais celle 
de Ronsard est mieux fournie. Celle des Dilhijramhes me semble calquée 
sur la sienne. V. les observations qui seront présentées plus loin à propos 
de Marulle. 

2. 11 y en a une suite notoire dans les Uilhijrambes récités ;i la pomjie 
ilti bouc (h Jorlel le \i^^2), insérés au Livret de Folastries (loy3). Certains 
érudits, en étudiant cette pièce trop fameuse, se refusent à y reconnaître 
une œuvre de Ronsard. Ni le style, presque toujours plat, disent-ils, ni 
le rythme, souvent boiteux, ne sont de lui. On peut admettre, je crois, 
la collaboration de Bertrand Bergier pour les parties les moins heureuse- 
ment venues de ces vers libres. Au reste, le groupe entier des compagnons 
de Jodelle a pu y participer, par manière de jeu. .\insi s'expliquerait que 
ce morceau de Ronsard fût resté si amusant pour la Brigade et les amis 
du poète. 



LE voc.Aiu LAiiii: c.UEr, cm;/, miNsAiin 101 

délire sacré des Corybantes et des Méuades el retrouver certaines 
formes des cultes de Bacchus et de la phrygienne G^'bèle, dont 
on n'ignorait point les contacts antiques '. Mais, en bon poète 
lyrique qu'il était. Ronsard, s'enchantait surtout de la beauté 
des vocables. La musique des mots qu'il créait plaisait à son 
oreille, au même titre que le fameux refrain /acA, iach,évohcI 
formé des appellations mystiques du jeune dieu. Ces jeux inof- 
fensifs, ces essais dont la langue ne profitait guère, mais où le 
vers français n'était pas sans s'assouplir, ont fait beaucoup de tort 
à la réputation de Ronsard et lui ont été reprochés autant que 
ces fameux mots composés, si rares en somme dans son œuvre et 
qui ne caractérisent nullement son vocabulaire. Bien des critiques 
ont dénoncé sans autre preuve son « faste pédantesque », et ces 
fantaisies de sa muse, auxquelles il cessa lui-même assez vite 
d'attacher du prix, ont contribué injustement à le discréditer 
auprès de sa postérité littéraire. 

X 

Le commentaire sur les Amourx forme une sorte de répertoire 
des connaissances de nos poètes à la date où il est publié. 
Presque tous les auteurs anciens qu'ils ont lus s'y trouvent 
u allégués '), et l'on distingue aisément ceux qui devaient être 
le plus familiers à Ronsard. Muret nous dit, par exemple, qu'il 
avait pris de Théocrite sa devise amoureuse, <,>- '.î:v, wç èjxiv^v, 
« c'est à dire que la première fois qu'il vit Cassandre, il devint 
insensé de son amour » -. Les écoliers de Dorât pratiquaient, en 
effet, avec une ardeur singulière les œuvres de Théocrite ■^, et leur 
professeur avait consacré à son texte des recherches particulières 



1 . Cf. Launionier, p. 380-.382, pour l'indication des sources utilisées. 

2. Je ne vois, sauf erreur, celte devise de Ronsard citée nulle part ail- 
leurs. Ed. Vaganay, p. 9 ; Muret vise les vers du sonnet II : 

Quand je la vy.'quand mon ame esperdue 
Perdit raison... 

3. Dans son commentaire sur L\ cophron (paru en 15d6i, Guillaume 
Ganter donne l'indication suivante, ii propos de Troilus, frère de Cassandre : 
« Epitaphium eius elegantissimum extat apud Theocritum, ,3to;j.o3 nomine, 
quod cum a nemine ante intellectum fuisset, priraum I. Auratus regius in 
Gallia linguae graecae professor, diuino vir ingenio atque eruditione sin- 
gulari, dexterrinip. ut roliqua Theocriti omnia.et eniendauit et expo- 



102 RONSAnO ET I.IIUMAMSMÈ 

et de nombreuses leçons. Quelle élude passionnante que celle 
qu'ils iîrent avec lui du dialogue des Syracu saines ' ! 

Les découvertes sur le poète ([ui les charmait étaient loin d'être 
complètes et ils se tenaient au couraut des recherches faites à 
son sujet'. Ils lisaient sous le nom deThéocrite les fragments de 
Bion et de Moschos (jue leur piéseiitaient les deux éditions pari- 
siennes, celles de Wechel (i5i3j et de (iuiliaume Morel ( luiiO). 
Mais Ronsard avait distingué tout au moins l'ctuvre de Bion, 
lorsqu'il composa, en son temps d'enthousiasme pour Anacréon, 
des odelettes de caractère anacréontique tirées » de Bion, poète 
grec » ^. Il devait sans doute cette information à Henri Estienne, 
le meilleur investigateur de manuscrits qu'il y eOt alors en 
France, qui avait rapporté de Florence des renseignements 
précieux. Une petite publication d'Estienne chez Aide révélait 
les noms de Bion et de Moschos, avant que les éditeurs se déci- 
dassent à isoler les morceaux rpii restent d'eux ''. 

suit. Vide Nouas Lectiones nostras » /,//io/,/i/-o/)/s Alexanrlra. 1500, sub 
V. 308. ('f. p. o4 de l'édilion Reichard . (!orl)i]ielli écrit à Plnelli, en 1560 : 
K Mandovi il luogo diTeocrilo, quelle m'édetlo che é bello, et èdellWurato ; 
se cosi parrà a voi, potrei foi'se vedere se ce n'è piii ■• (Rita et .\ristide Cal- 
dei'ini, Aiitori greci netle epislole di J. Corbinelli. Milan, 1915, p. 73 . .leau 
Le Masle, dans Les \niireUes lii'ci-i'alions poëliques, Paris, 1580, fol. 'M y". 
raiipolant qu'il a suivi <■ dedans Paris >. les leçons de Turnèbe et de Dorât, 
dit it ce dernier : 

La je l'ouy du grand Lyriq' de Thebe 

Interpréter les univres dnctement 

Et Theocrit : alors soudainement 

D'un cliaud désir mon anie fut saisie 

De suivre icy la douce poésie. 

1. Sur l'idylle XV, v. p. 78, n. 2. 

2. LTne communication de Claude Dupuy S\ Pierre Pelbene peut être 
relevée, car elle est en fait adressée à Dorât, dans une lettre écrite de 
Padone en juillet 1570 : « .Mitto libi versus Tbeocriti nunc primum a 
M. Antonio Galialdino Venelo iuueno supra aetatem, ut audio, erudito. qui 
Romae apud Cardinalem Sirletum viuit, ex codice perantiquc in lucem 
reuoeatos ; quos tibi gratiores fore confido quam suspiciones, vel potins 
nugas meas. Eos velim cum Auralo, Lambino et Passeratio communices ; 
eorumque de iUis iudiciura, tuumque ilem ad me prescribas Bibl. nat., 
fonds Duijuy, 16, fol. 14;. 

3. <c La belle Venus un jour >, aux Meslanges de 1554 ; « Chère Vespcr, 
lumière dorée », dans la Cnntiniiation des Amourit de 1555 ; « Un enfant 
dedans un bocage », dans la Xuiivelle ('.onliniiaiion de 1556 (sans indication 
de l'auteur imité). Muret mentionne de Bion m cguelques fragmens qui nous 
sont reste?, de ses Bucoliques ■• (éd. Vaganay, p. 193). 

4. Rion et Moschos ne sont édités séparément qu'il partir de I .'105 ; .Uo«- 



TU liOCRlTE 1 {)[] 

I.es itMinprossions fréquentes des bucoliasles grecs montrent 
l'intérêt qu'on portait en France à des poètes qui ont si souvent 
inspiré les nôtres. Même alors, cette imitation, recommandée 
(l'ailleui-s par l'exemple de Mrgile et de Sanna/.ar, n'était nulle- 
ment une nouveauté. Saint-Gelais, Forcadel et d'autres la pra- 
li([uaient avant ceux de la Pléiade ; l'églogue allégorique com- 
mençait à pulluler eu France comme en Italie, et tentait les ver- 
sificateurs les plus médiocres. Le succès de Sannazar avait été 
prodigieux ' ; Du Bellay l'honorait en bonne place : « Chante 
moy d'une musette bien resonnante et d'une fluste bien jointe 
ces plaisantes eclogues rusti([ues à l'exemple de Theocrit et de 
Virgile, marines k l'exemple de Sennazar, gentilhomme néapoli- 
tain » '-. Tout le monde croyait facile de suivre ces modèles, 
parce qu'il était aisé de les goûter. . 

Dans la Brigade, l'exemple fut donné par Dorât lui-même, 
salué comme l'importateur du genre en latin' ; ses Pocma/ia 
sont suivis de deux livres d'églogues, où dialoguent des person- 
nages notoires à peine déguisés ^. Belleau en a rempli sa Berge- 
rie, et la pièce qu'il composa sur la mort de Du Bellay, à l'imi- 
tation de celle de Bion sur la mort de Théocrite, a connu la célé- 

chi... el Dioiiis... Idi/llia t/une quidcni exxlant Dinnia, hncleiiux nnri edifn... 
(trad. lat. d'A. Mekercliusi, Bruges, chez H. Goltzius, liîG.'J. I.a publication 
toute latine d'Eslienne a pour titre : Mosihi, B/oni's, Theocriti eleyanlissimo- 
riiin poetarum idijUia nliquol ab Henrico SIepliano latina fada. Eiuadem 
carmina. non diuersi ab illif: argiimenlL Aldus, Veneliis, MDLV . Il y aquatre 
traductions de Mosclios et quatre de Bion. Une intéressante dédicace est 
adressée à Giovanni délia Casa, le célèbre archevêque de Bénévent. 

1. Cf. F. Torraca, GV iinilalnri xtranieri dijacopo Sannazarn. Rome, 1882, 
et mon art. de la Rin'iir critique, 1S8S, t. 1, p. 10. 

2. De/fonce, éd. Chaniard, p. 22">. « Vergile, au champ duquel Théocrite 
reconnoistroit beaucoiq; de ses biens... )i, écrit à ce momeut même Guil- 
laume des .\uteh. Le dernier travail sur les Pexcatoriae de Saunazar est dû 
h un érudit américain, NV. P. Muslard, The Piscalory Eglogues of Jacopo 
Sannazaro, Balliniore, 1914 ^avec une édition du texte). 

.1. V. le résume de l'histoire de l'églog-ne que fait 13aïf, en racontant celle 
de la II challemie », Tinslrumenl que se sont transmis d'âge en âge les 
berg-ers clianteurs. 

.Tanct premicrement l'apporta d'Italie, ^ 

dit le poète parlant de .lean Dorât (éd. Mart\-Laveaux, t. III, p. 16). 

i. C'est la .3' partie des exemplaires complets des Poemalia, avec pagi- 
nation distincte. Notons-y, p. 26, Tégloguè à Marguerite de France, sœur de 
Henri II, où le poète s'endort sur la montagne de Montmartre et rêve qu'il 
voit en songe un berger d'Italie, avec qui il converse et qui n'est .Tutreque 
Pélrarque(Pi'/rr'()?(;.v, Anrpolux). 



loi IKINSAIII) i:i' I. III M WISMIO 

l)rit('' '. Biiïf se livra avec l'uii-ur a la lmciili((ue, bien que, sur les 
dix-neuC éf^log^ues qu'il a laissées, onze soient de simples traduc- 
tions, dont cinq de Théocrite '■. Les éjiflogues de Ronsard ont 
une tout autre valeur, t^elles qui sont dialoguées mettent en 
scène, sous des noms de bergers antiques ou français, des per- 
sonnages contemporains, princes, poètes ou secrétaires d'Etat, et 
ce sont les évéïienieiils du jour qu'elles allégorisent ■*. Cepen- 
dant les jolies réminiscences n'y manquent point, et les poètes 
travestis, qui sont réunis un jour autour de Jean Dorât, savent 
célébrer le cardinal de Lorraine en « contrefaisant la Muse 

Qui chanta les Bergers es bois de Syracuse » ''. 

L'églogue antique leur fournit les moyens d'exprimer leur cham- 
pêtre allégresse sur les coteaux de Meudon et de remercier la 
puissance bienfaisante qui leur fait ces loisirs : 



1. Chant paxtnrnl sur la mort de Joachim du Bellaij Anrjpvin, Paris, R. 
Estiennc, 15C0. Les noms des inteiloculeiirs Toinot, Bellin cl l'eriot, sont 
transparents. 

2. Cf. Aiigé-Chiquet, p. 251-25.3. Il n'est pas donleux que la traduction 
reproduite par l'auteur (v. p. 59 et 589i, d'après une publication de 1549, ne 
soit une poésie de la première jeunesse de Ba'if. Le titre est le suivant : La 
2i. Edilion [Edilion par erreur) du Théocrite, auteur grec fait latin par Heob. 
Essus et depuis mis en Françoijs par Lazare de Baïf le jeune ^sic". 

3. La troisième égloguedu recueil de Ronsard eslla plus caiacléristique 
de sa manière. Elle a pour interlocuteurs Du Bellay sous le nom de Rellot, 
Ronsard sous celui de Perrot, et Michel de L'Hospital sous celui de Michaut, 
réunis tous les trois dans la grotte de Meudon, très exactement décrite, 
chez le cardinal de Lorraine appelé Chariot dans l'églogue : 

Un pasteur Angevin et l'autre Vandoniois, 
Bien connus des rochers, des fleuves et des bois. 
Tous deux d'âge pareils, d'habit et de houlette, 
L'un bon joueur de flûte et l'antre de musette. . . 
S'escarterent un jour bien loin des iiasloiueaux... 
Et montant sur le dos d'une colline droite 
Un peu dessous Meudon, au rivage de Seine... 
\a travers d'une vigne, en une sente eslroite, 
Gaignerent pas à pas la Grotte de Meudon, 
La Grotte que Chariot Chariot de qui le nom 
' Est saint par les forests) a fait creuser si belle 

Pour estre des neuf Sœurs la demeure éternelle. 

Le poème avait paru à part, chez NVechel, en 1359, sous le titre : Chant 
pastoral sur les noces de Monseiijneur Charles, duc de Lorraine, et de 
Madame Claude, deuj-ifinie fille du roy \Henri IL 

4. Ed. Laumonier, t. 111, p. 430. Eglogue sur Du rhier, avec le chant 
alterné de Du Bellay et de Ronsard. 



l'ÉGLOGUE de RONSARD 105 

Nous luy bastirims d'iierlie un autel comme |;i] Pan ; 

Nous chommerons sa feste el, au relour de laii, 

Tout ainsi qu'à Paies ou à Gerès la grande, 

Trois pleins vaisseaux de laict luy versant pour offrande 

Invoquerons son nom, et boivanl à l'entour 

De l'autel nous ferons un banquet tout le jour, 

Où Janot, Limosin, prendra sa chalemie 

A tous Bergers venans pour lamour de s'amie ; 

Car c'est un demi-Dieu à qui plaisent nos sons, 

Qui fait cas des Pasteurs, qui aime leurs chansons. 

Qui garde leurs brebis de chaud et de froidure 

Et en toutes saisons les fournist de pasture '. 

Si Virgile a plus de part que Théocrite dans un tel genre 
d'églogue -, le poète syracusain, que Ronsard a beaucoup lu avec 
la plume k la main, a pu l'inviter à cultiver son goût de l'observa- 
tion familière et de la peinture réaliste de la vie, que ses premières 
œuvres ne connaissaient guère ; il a aidé à nettoyer son style de 
l'enflure et de l'artifice, à lui montrer, par son exemple, que les 
plus humbles détails de la nature sont aussi matière poétique. 
C'est ainsi^que, malgré tant de différence de temps et de lieux, 
le paysan vendômois, dans ses travaux et dans ses divertisse- 
ments, fait songer aux pécheurs de Sicile et aux traits brefs et 
précis par lesquels leur poète les caractérise. Au reste, Ronsard 
a utilisé à bien des usages le recueil théocritéen. Si les commen- 
tateurs des Amours n'y renvoient que six ou sept fois •', on cons- 
tate ailleurs des emprunts considérables. La grande ode De la 
Défloration de Lède est imitée de YEnlèvemenf d'Europe de 
Moschos, autant que des u enlèvements n d'Ovide et de Claudien ; 
VEpithalame d'Antoine de Bourhonet de Jeanne de Xavarre iond 
ensemble un Epithalame d'Hélène par Théocrite, et celui de Julie 
et de Manlius par Catulle ; l'Eurotas y devient le Loir qui baigne 
le château des ducs de Bourbon-Vendôme, et ce sont des prin- 
cesses de France qui remplacent sur ses rives les vierges de 
Lacédémone '*. 

1. Ed. L., t. III, p. 406; cf. éd. B)., t. IV, p. 57. 

2. On n'a besoin d'indiquer à personne, pour le passage ci-dessus, l'imi- 
lation A' Ed., I, 6 sqq. 

3. Une fois pour une idylle de Moschos (II, o\ à propos des song-es pro- 
phétiques, « ceux qui se font au point du jour, desquelz parle Théocrite eu 
son Europe ». I^e passage est de Belleau (éd. Vaganay, p. 419). 

4. Cf. Lanmoiiier, p. HSS sqq. 



106 HONSAnn ir ^'llu^rANlSMF 

Les poètes instruits par Dorât étaient préparés à goûter les 
Alexandrins par l'estime qu'ils avaient déjà d'Ovide, leur meil- 
leur disciple latin. Apollonios de Hhodes fournissait Ronsard de 
fables diverses et dune matic're pootifjuc toute préparée '. 
Xicandre, [)()pulai'isé par une récente éditinn du médecin Jean 
de (îorrisjComptaitassurénu'nt parmi ses auteurs favoris ■'. Calii- 
macpie surtout, le chef de l'école, de qui l'œuvre nous est par- 
venue si réduite, lui plaisait par les brillants morceaux de ses 
Iljjinnfs, où les détails familiers se mêlent aux grandes pein- 
tures, où i ait le plus savant sait quelquefois se revêtir de 
grâce : 

Les Hymnes sont des (irecs invention première : 

Callimaque beaucoup leur donna do lumière. 

De s|)lendeur, d'ornement. Bons 13ieux ! quelle douceur, 

Quel intime plaisir senl-on autour du cieur, 

Quand on lit sa Delos, ou quand sa lyre sonne 

.Apollon et sa Sceur, les jumeaux de I.atonne, 

Ou les fiains de i'allas, Cercs ou Jupiter ■'' ! 

Ronsard lisait certainement Callimaque dans l'édition donnée 
à Paris en loilt et qui servit aux levons de Dorât ''. Il fut de ceux 
qui encouragèrent Charles Uytenhove, déjà au travail sur le 
texte inédit de Nonnes, à entreprendre en latin une traduction 
des Hf/mnes, que l'helléniste Goulu, gendre de Dorât, réalisa un 
peu plus tard ■'. Catulle avait d'abord, par sa célèbre traduction, 

1. Le deuxième des Hymnes (De Calaïa et Zelhf'i) est tiré du livre H des 
Afi/(iii:iiiliqu('s ; le Iroisièmo {De t'nlliix cl (hislor-, d'Apollonios, de Théo- 
crite et de Valerîiis l'iacciis. 

2. Ij'index de noire livre renvoie plusieurs fois ;ui nom de ce poète. Gorris 
(6'o;vaeu.s)a publié, en 154'J, Xicamlri Tlieriaca et Alexijihnrinacii tjrstece et 
l.ilàne (nouvelle éd. en 1 .j.'iT), louée [wr Turnèbe dans ses PoeinatH, p. 99). 

H. Vers placés on tète des Ilijninrx, dédiés à Marpnerite de France éd. 
I,., t. VI, p. -29; éd. BL, l. V, p. tli. 

4. Callimaque avait été édité pour la première fois à Florence, par Jean 
Lascaris, puis par Aide et par Froben. La Pléiade se servit du texte de 
Vascosan (Paris, 1549), qui donne les scholies et la traduction de l'ifymne à 
Diane par Franc. Floridus. Il y eut plus tard la réimpression de J. Benena- 
tus, Paris, lî)74, avec une traduction de Nie. Goulu, une importante édi- 
tion d'Henri F.slienne, Paris, 1!i77, el une autre de Christ. Plantin, .\nvers, 
15 8 4. 

5. V. la pièce de Dorât intitulée : E'!; KïXXiiiï/ov O-o KaooÀou toO O-JOiv-o- 
p'.ou V.: tVi" wiuaïti)'; Ç'.)'/^./ asTsvîyOîvTa i Varionnn pnemaliim filiia. éd. Gcoro^o 
Buelianau. l.ïfiS, p. 170). Uytenhove s'occupail de tniduirc un ;iHlre alexan- 



rAi.i.iM vniF; 107 

• 
fuit connaître à la Brig'ade IVlégie consacrée par Callimaque à 

la métamorphose en constellation de la « perruque de Bérénice » '. 
Honsard y avait appris que le poète des Ptolémées offrait en 
abondance les matériaux mythologiques dont il était avide. Les 
emprunts tjuil lui iît dès lors furent continuels. A plusieurs 
reprises, Muret eut occasion de les citer dans le commentaire des 
Amours. Ronsard s"inspira bientôt plus directement du docte 
alexandrin dans le recueil de ses propres Hymnes-, qui sont, 
non pas des pièces lyriques, mais des poèmes héroïques et des- 
criptifs comme ceux de Callimaque ^ L'étude qu'il en fit lui-même 
eut un caractère très personnel, en dehors des directions de son 
maître, ainsi qu'il a tenu à l'attester : 

Et comme imprimant ma trace 
Au champ .\ttiqu' et Romain, 
Callimaq', Pindare, Horace, 
Je déterrai de ma main *. 

L'apparition de l'Anacréon d'Henri Estienne, au mois de mars 
lao4, fut un grand événement littéraire et vint ajouter au fonds 
commun où puisaient nos écrivains. On se rappelle l'odelette où 
Ronsard, s'adressant à son page, célèbre la révélation due Ji 
l'imprimeur parisien : 

Fay moi venir d'Aurat icv, 
Paschal et mon Pangeas aussi. 
Charbonnier et toute la troupe '' : 

flrin, \onnos ; G. Falkenburg, qui donna l'édition princeps des Dyonisiaqiies 
chez Planlin en lo09. annonce l'importance de son travail, auquel nous 
voyons s'intéresser Dorât par une lettre d'Uytenhove datée de Londres, 
t.ï63 iMénage, Iivm,irque.i sur la rie rJ'Ayrautt, p. 148). Sur Dorât correc- 
teur du texte de Callimaque, v.plus haut, p. 78. n 2, p. 70, n. 3. 

1. V. Muret, dans son commentaire sur les Amours, éd. Vayanay, p. 301. 

2. Kd. Vag-anay, p. 30s, 31S7. Muret a consulté deu.\ (ois l'Hymne ii Zeus, 
sur les Cory hautes et les Curetés cités par Ronsard i« .\rat aussi le raconte )>) 
et pour annoter gravement, par un souvenir du nombril de Jupiter et de la 
plaine d'Orapludion en Crèlc où il tomba, le sonnet léger c, Petit nombril 
que mon penser adore ». 

3. Il s'inspire aussi des Hymnes de Marulle. 

4. 0(/e.<i, t. 1, p. 78 [a Madame Marguerite, sœur du Roi l. On relève dans 
ce premier recueil des Odes plusieurs imitations de Callimaque, notamment 
de l'Hymne h PhoiLos, et un passage de l'Hymne à Zeus, transposé daUg 
VAvant-entrée du Hoc Ireschrexiien (l. I, p. 21, 66, "G, 121). 

.ï. Ces trois noms appartiennent ;i la i. troupe •> d'Olivier de M:igMy. v 
compris celui de .lean de Pard.iillan. protonolaire de Pangeas. 



108 llu.NSAI'.li i;i l.'lUMAMSMF, 

Depuis le soir )USf|u MU niiitiii 
.le veux leur driuner un leslin 
I']t c-enl fois leur jjendre la coupe. 

\'erse (lou(( et reverse encor 
Dedans celle f;rand coupe d"or, 
Je vois boire à Henry lîstienne, 
Qui des enfers nous a rendu 
Du vieil Anacréon perdu 
La douce Lyre Teïen ne '. 

Le recueil d'Eslienne était aussi impatiemment attendu pnr les 
poètes que par les érudits. Ronsard en connaissait à lavance 
quelques parties, soit par Dorât, qui était lié avec les Estienne, 
soit par Muret qui commentait déjà en ces termes un sonnet des 
Amours de 1552 : « La fiction de ce sonnet, comme l'autheur 
mesme m'a dit, est prinse d'une ode d'Anacréon eneores non 
imprimée » '-. Dès que le volume lut entre ses mains, Rousaril 
se mit à l'étudier avec cette fièvre joyeuse, dont témoigne le 
recueil de vers qu'il publia au mois de novembre suivant. Il y 
insérait vingt-trois imitations et paraphrases d'Anacréon, aux- 
quelles un choix habile de rythmes courts et légers conservait 
l'aspect et le mouvement des textes grecs •'. Il donnait ainsi le 
signal de toute une littérature qui allait suivre, et dont la verve 
fut souvent moins généreuse. 

Le nom du poète de Téos, l'ionien voluptueux et subtil, courtisan 
de Polycrate et d'Hipparque, arrivait aux lecteurs de la Renais- 
sance recommandé par plusieurs écrivains de l'Antiquité et se 
retrouvait à plus d'une page de V Anthologie de Planude. C'est 
là que Ronsard avait pris le texte qu'il traduisit dans la plus 
charmante des « épigrammes » du Livret de Folastries '« Du 



i. Tel esl le premier texte, celui des Meslanges de l.")o4. Le nom de 
.lodelle a remplacé plus tard ceux des amis de Magny éd. Bl.. t. H, p. 352 . 

i. C'est le sonnet <■ Ces liens (/'or, ceste bouche i-ermeille >j dont les ter- 
cets sont empruntés à l'ode SJ uèv oc'àti /cXiSoW. Muret ajoute que Ronsaid 
a depuis long-temps traduit la pièce d'Anacréon ; " Voy. la xxii Ode de 
son cinquième livre des Odes ». 

3. Dans le Bocage et les Meslanges parus en novembre l")">i. Deux mois 
après, dans la S' édition des Odes, Ronsard insère « Ma douce jouvence est 
passée » et « Le petit enfant Amour », et au mois d'août 155o six nouvelles 
imitations dans la (Jonliniialion des Amours. Ces précisions et quelques 
autres sont dues à Laumnnierip. 160i. 



l'aNACHKUN d'iIIvMU liSTlEiNNE lO'J 

g;rand Turc je n ay souci ») '. Jean Second et Salmon Macrin 
avaient utilisé déjà ce douljle tiiènie essentiellement anacréon- 
tique, l'incertitude du lendemain et la coupe pleine qui aide à 
n'y point penser ; Ronsard se complaisait à le mettre en jolies 
strophes françaises, et l'on peut deviner avec quelle impatience 
il attendait la révélation de tout un recueil du poète, promis par 
Henri Estienne à la curiosité des humanistes. Dès les premiers 
coups d d'il jetés sur le travail du philologue et sur les épreuves de 
l'imprimeur, il salua avec ses amis l'œuvre qu on crut authen- 
tique d'Anacréon et qui, pour n'être qu'un recueil d'imitations 
alexandrines, n'en gardait pas moins le reflet de l'art original 
qui les inspira. 

Tout concourait à leur plaire. Le volume, intitulé 'Ava-/.pïov:oç 
Tr,'.oj iJ-i'/.Ti, présentait son grec dans l'élégante typographie des 
grands caractères d'Estienae, avec les plus belles marges et le 
plus beau papier -. Le format même était celui des plaquettes 
habituelles de Du Bellay et de Ronsard. La préface en grec était 
suivie de vers latins et grecs du seul éditeur, qui n'associait 
aucun collaborateur à son travail et y joignait vingt pages 
d'annotations savantes, rapprochant son Anacréon de tous les 
poètes anciens, d'Homère à Horace et de Théocrite à Properce. 
Ce recueil était d'autant mieux l'ouvrage d'Estienne qu'il était le 
seul à savoir à quoi s'en tenir sur l'auteur qu'il enrichissait si 
hardiment, et qu'il ne mettait sous un nom connu sa découverte 
que pour y donner plus de retentissement. 11 s était amusé lui- 
même à cette demi-mystification, que Robortello fut le premier à 
lui reprocher, mais qui ne pouvait éveiller aucun soupçon de son 



1. Oa relrouve la pièce d'.\nacréon scindée eu deux dans le recueil d'iis- 
tienne, où elle forme les odes xv et xvii. C'est, comme on le sait, de 
l'Anacréon authentique. La pièce de Ronsard reparaît dans une version 
difîérenle et plus longue aux Meslanges de 1535. Cf. l'éd. des fo/asïnVs d'Ad. 
van Bever, Paris, 1907, p. 107, et Laumonier, p. 122. 

2. La suite du titre est en latin : Anacreonlis Teij Odae ulj Hniriro S(c- 
phann tiice et latinitate nunc primùni ilniiatae. Liiletiae, apud Ilenricum Sle- 
phanum. M. D. LIIII. Ex priiiileiiio Régis. In-ijuarto de 110 p. Estienne a 
joint au pseudo-Anacréou, deux odes d'Alcée, une ode et un fragment de 
Sapplio. H l'atteste formellement dans la note qui suit le texte (//. L. lec- 
lori S.) : ...ea.s Anacreuiilis odas,quas iain anlè Gallicas feceram, in aliquDl 
ainicorumgraliam Lalinf' quoquearjgressus suin vertere... Ul fjuae meis intiinis 
dicaueram, cuin exieniiseliaincominunicanda furent n. Parmi les " intimes», 
on peut, je crois, compter Housaid. 



110 KO.NSAHI) i;i LUI MAMS.MI; 

premier puljlic. L'ae liaduclicjii latine parlielle en vers latins 
permettait à des lecteurs plus nombreux de goûter les beautés 
du texte nouveau. Estienne, qui en avait fait aussi une traduc- 
tion française, ajouta par la suite la traduction plus complète 
qu'Elie André dédia, en loaî), à Pierre de Montdoré, bibliothé- 
caire de P'ontainebleau '. Aucune édition princeps d'auteur grec 
ne fut traitée avec plus de soin et n'obtint un si vif succès ; on 
en juge par la popularité du nom d'Anacréon parmi les poètes, 
par leurs imitations françaises et latines, par la traduction en 
vers qu'entreprit aussitôt le dernier venu de la Pléiade, Rémi 
Belleau •. Ronsard n'avait laissé à personne le mérite de le 
devancer et l'on sait par quelles exquises paraphrases il venait 
de précéder son disciple ■* ; il n'en célébra pas moins ce travail 
avec enchantement : 

1. La première éditicn est datée (le looo, chez T. Richard ; la suivante se 
joint à la seconde édition du texte grec : AiiHcrponlis Teij sntiquisxinti /loi'tue 
Lyrici Udae ab Hetia Andréa latine faclae. Ad Pelniin Montnureum Con- 
siliarium et Bihliothncarium lietjiiim. Luleliae apud Hob. Stephanum et fi. 
MoreHiim, I006. La douxième édition du travail d'IIcini Kslieniie. païue 
chez les mêmes libraires au début de 15a6, est de petit format et ne porte 
ni la préface en grec, ni les vers liminaires. LUe ajoute en revanche une 
deuxième ode de Sappho, la plus célèbre, <t'a;/ïTi: ^j; r.iîvo;, que Belleau 
traduit aussitôt à la suite de son Anacréon (éd. de lo.">6, |). 01). 

2. Les Odes d'Anacréon Teien traduites de grec en Franrois par Henii Bel- 
leau de Sogenl au Perche. Ensemble queli/ues jietites hymnes de son incen- 
tion. Paris, Wechel, liioO. En liiTS, dans l'édition de Mamert Pâtisson, 
la dédicace de la traduction et celle de la pièce de Ronsard ciléc ici 
ont passé a Jules Gassot, secrétaire du Roi. Belleau écrit à celni-ci : 
" 11 y a dix-huit ans qu'apporté d'Italie il .Anacréon) commença à prendre 
l'airde la France. Moy, en ce mesme temps, essayant à rendre en uostre 
langue la naiueté et mignardise des Grecs, pour coup d'essay ie fis chqjs de 
cest autheur... » iCCurres de R. Belleau, éd. Marty-Laveaux, t. I, p. 4'. 
L'édition originaleporte, aux pages finales 101-103, un petit travail d huma- 
niste de Belleau qui doit être signalé ici : Traduction de quelques Sonetz de 
P. de Ronsard, par le mesnie Belleau. — Amour, quicoii(|ue ait dit que le ciel 
fut ton père (« Quisquis te genitum parente coelo » — Que lâchement vous 
me trompés mes yeux (<> Quam me decipitis maligne ocelli >,i ^ Voiant les 
vous de toy, Maistresse eliie (" Mellilos domiuae videns ocellos. . . Lt fac- 
tus tenero cornes Tibullo | Errem myrteola vagus sub umbra »;. 

3. La priorité de Ronsard est aujourd'hui bien établie par Laumonier, 
p. I60-1G3:. Sainte-Beuve croyait à celle de Belleau, et pensait l'avoir démon- 
trée dans une étude célèbre [Anacréon au XVl' siècle, a la suite de son 
Tableau), où plus d'une inexactitude s'est glissée. C'est ainsi qu'il faut 
expliquer, non par une critique de lettré, mais par un gai reproche bachique 
à un ami qui ne boit pas assez, les versiculets de Ronsard : 

Tu es un trop sec biberon, 
Pour un tourneur d'Anacréon. 



LANACRÉON Uli IIKMI BELI.EAI III 

. . .Tu as daig:iié tanter d'exprimer la faconde 

Des Grec/, en noslre langue, el as pour Ion patron 

Choisy le doux archet du vieil Anacréon, 

Qui montre comme il faut d'une paroUe douce 

Plaindre nos passions, lors que Vénus nous pousse 

Sa flèche dans le cueur ; comme il faut souspirer, 

Comme il faut espérer et se désespérer. 

Comme il faut adiousier * la lyre chanleresse, 

Et le père Bacus à Cypris la Déesse ; 

Comme il faut s'égayer, ce pendant qu'Atropos 

Nous jiermet les plaisirs d'un amoureux repos ; 

Comme il faut ([ue l'on daiice,el comme il faut qu'on saule, 

Non pas d'un vers enllé plain d'arrogance haute. 

Obscur, masqué, brouillé d'un tas d'inventions 

Qui font peur aux lisans -, mais par descriptions 

Douces, et doucement coulantes d'un doux stille. 

Propres au naturel de \'énus la gentille, 

Et de son filz Amour. . . ' 

La découverte du philologue arrivait à l'heure des poètes. Elle 
révélait une poésie en parfait accord avec certaines tendances de 
l'école ronsardienne et que les odes légères d'Horace la prépa- 
raient à goûter. Il importa peu que le recueil fût presque entiè- 
rement apocryphe et que, dans ces pastiches alexandrins mis sous 
le nom d'Anacréon de Téos, la vigueur du modèle fût fort affa- 
die ; telles qu'on les lut alors, avec leur élégance mignarde et leur 
fine sensualité, ces odelettes devaient séduire infiniment le public 
de la Rénaissance*. Elles ont imposé même aux arts plastiques, 
pendant trois siècles, le type de l'enfant ailé et capricieux qui 
voltige, l'arc en main, avec ses petits compagnons, entouré des 
colombes de Vénus et cherchant les cœurs que blesseront ses 
flèches : 

1. Les recueils de Ronsard corrigent adjusler. 

i. Il est impossible de mieux caractériser, et de mieux renier, les excès 
de l'ode pindarique. 

.3. A Chrislopitte rie (^hoiseut nljhi} de Mureavx, en la louange de Delleau. 
V. 8. de l'édition originale de Belliau. Ce texte offre de légères dilTérenccs 
oitliograpliinues avec celui que donne Ronsard dans ses recueils. II l'a 
réiuipiimé pour la première l'ois après août 1330, dans le Deuociesme livre 
des llinnes, édité par Wechel. La publication de Rémi Belleau est de ce 
même mois d'août . 

4. Cf. Sev. Ferrari, Di alcune imitazioni délie « Anacreonlee » in llalia 
nel sec. XVI, dans Oiorn. slur., vol. .\X, p. 393-424. 



112 IKJ.NSAIIb ET 1,'llUMAMSME 

Peliles mains, petits pieds, petits yeux, 
Oiseau lej^er qui voles d'heure eu heure, 
S.ins foy, sîins loy, sans arrest ny demeure. . . 
Sorcier, charmeur, affelé, mesdisanl. 
Confit en miel et en (iel tout ensemble. 
Ton coup de lleche au coup d'aiguille semble. 
Petite playe el le mal bien-cuisant '. 

Toute kl Pléiiide s'amuse à dételles images. Baïf écrit r.l/;(<^wr 
ccliauclé et ÏAntour se soleilla/it, el ce sont là des traductions 
« du grec de Dorât », (jui a pastiché lui-même le pseudo-.\na- 
créon -. Les poèmes où Ronsard peint YAnimir pir/iir. VArnoiir 
mouille, V Amour logé, sont des emprunts directs à cet Anacréon 
alexandrin, enrichis de sa vision pittoresque et de toute la 
vivacité française-'. Il lui doit tant de plaisir, qu'il a renié délibé- 
rément son cher Pindare, avec la sincérité d'un poète voué à des 
enthousiasmes successifs et contradictoires. C'est pourtant le 
grand lyricjue qu'honore en lui avant tout Jules-César Scaliger, 
quand il lui dédie ses Anucreon/ica, nés également à la suite de 
l'édition d'Eslienne : 

Quo te airmine, (/lia prece. 

Quu pingui Geniiim l/iure aJeani tuuni 

Immensi soholem aelheris, 

Qui Musis animi prodiqus iniperas? 

cantus deciis aurei 

Qui solus stupidis aurlbus inimine.f. 

O flexus veleres noua, 

Quos foelix superas. nectare condiens 

Suhlimis fidicen Lyrae, 

Graiis pictanolis Cellica lemperans : 

Qui solus scatebris fuis 

Lalè Pegaseos imhuis alueos : 

Te solo magis ac magis 

Implens Caslalii consilium cfiori... '' 

1. E.I.L., t. III, |i. 320. 

2. Haïf, éd. Marty-Lavoaux, t. IV, p. 2o7, 277. Cf. .\ugé-Chiquet, p. 388 sqq. 

3. Les imitations de Ronsard font l'objet d'une pénétrante étude de 
Launionier, p. 391 sqq. l.'Amour logé, à qui Ronsard fait choisir son 
logis à Blois, <• à l'embrunir du jour », parmi les hôtels de la Cour, montre 
l'utilisation la plus libre et la plus piquante du motif ancien {Bocage royal. 
Ed. L.,t. III, p. 319-3221. 

4. Lea Anacreontica ont paru seulement en 1574, dans les Poemata lulii 
C.aesarin Scnligpii, ]>ubliés a (îenève par les soins de son fils .loseph. 



I.'iMIlAllo.N ANACKKO.NlinrK 113 

A ces courtes notes sur Anacréon au temps de la Pléiade, on en 
peut joindre une dun caractère plus inattendu. Le poète des amours, 
dont la grécité était fort appréciée, ne pouvant servir à l'instruc- 
tion de la jeunesse, un humaniste, appelé plus tard à une chaire 
de grec du Collègue royal, Daniel d'Auge, s'avisa d'en composer 
une traduction latine expurgée. C'est, du moins, ce qu'on 
apprend d'une petite pièce inédite de Dorât, (jui fait allusion à 
ses propres essais de traduction versifiée mètre par mètre, que la 
difficulté du travail lui aurait fait abandonner. Ronsard a dû 
rester fort indifférent aux bonnes intentions pédagogiques, 
auxquelles son maître rendait justice en ces termes : 

Ad Danielem Augenliuin lo. Aiini/iis. 

Qiiis non. quix prohcl illiii.s lnhorvin, 
Quisquis prunus Anacreonlis hymnos 
Inipuros, malè sohrios, profanas, 
Piiros reddere sohrios, piosque 
Tentauil ? neque passas et iuuenlae 
Mores colloquiis prohos proleruis 
Corrumpi. Tuus est sed el prohandiis 
Augenti lahor, exprimenlis illa 
Nobis cantica caniicis Lalinis. 
' El pro parle mea iuuem libenler : 
Tentalum mihi saepe nec neqaho 
Versus reddere rersijjus sed iisdem, 
Alque eodein numéro, lahoriosum. 
Et quod non kaheat parem leporem 
Graects, Musa quihas rotundiore 
Quam nohis dedil ore personare. 
At tu, quâ potes et licet. labora : 
Forsan quod mihi durior neqauit, 
Indulgens libi Musa non neqahil. 
Pro quo suscipis hune pium lahoreni. 
Ut de virgine fada iam meretrix 
Rursus de merelrice virgo fiai '. 

Comme il s'était enthousiasmé pour Pindare, Ronsard s'en- 
chantait maintenant d' Anacréon et, pendant quelque temps, 
avec la même ferveur exclusive et passionnée. Il semble qu'il 

t. Bibfiotlièque de Munich, Coll. Camerarinna, vol. 14, fol. 380. 
Ncii.HAi:. — Honsanl et l'Hiiinanisine. 8 



Ili RONSARD KT r.'lllMAMSME 

ait fallu la publication d'Eslienne pour lui faire goûter com- 
plètement cette poésie légère des Grecs, que Y Anthologie ne lui 
avait révélée quà-demi. Dorât lisait pourtant celle-ci et la faisait 
lire, et aucun texte grec n'était miuux connu des lettrés que le 
recueil de Planude, publié k Florence par Jean Lascaris dès 
1494 et sept fois réimprimé (le|)uis. "L'Anthologie retrouvée par 
Lascaris, et éditée depuis .Vide Manuce sous le litre de Florile- 
jiiim diuersorum epi;/ ranimât iitn in sepfeni lihros, avait eu à 
Paris une édition de Josse liade (1531, siib praelo Ascensiano) ; 
mais les éditions familières à nos poètes durent être celle de 
Hâle, qu'illustre un commentaire de Brodeau (1049), et la troi- 
sième aldine (1530-15ol)-, la plus ample et la meilleure avant 
celle d'Henri Rstienne( 1566) '.Cette abondance d'éditions indique 
la curiosité qu'inspirait une collection si variée, où le nom de 
tant d'écrivains et le souvenir de tant d'écoles poétiques étaient 
conservés. Comme jadis Catulle, Properce, Ausone, la littéra- 
ture néo-latine antérieure à Ronsard était revenue puiser à cette 
source vive, avec Marulle et Jean Second. 

Notre poète, longtemps absorbé par le grand lyrisme, prêta 
moins d'attention que Baïf à ces petits confières de l'Anticiuilé 
sauvés par miracle de l'oui^li. 11 les lut cependant, puisqu il Usait 
tout, et Muret les cite quchfuei'ois dans le commentaire des 
Amours ~. Au reste. Muret lui-même s attachait à eux moins 
qu'on ne le croirait ; son recueil des Juuenilia, paru en janvier 
1553, renferme une série d'épigrammes, dont l'inspiration reste 
presque exclusivement latine '. Le fait s'explique par la préfé- 
rence (ju'il porta toujours aux lettres romaines et par le cours 



1. Depuis liJ30, on pouvait lire d'aulres poètes liaiis le Florilège de Sto- 
bée, donlil y aune édition parisienne de 11)52. 

2. A propos du sonnet des Amours « Quand au matin ma Déesse s'ha- 
bille >■■, Muret rapporte le mythe de Vénus Anadyomène et le tableau 
d'.\pelle (jui -représenta ■< l'escumière Qlle » : >■ Sur ceste peinture ont été 
faits beaucoup d'Epigrammes grecs, desquels j'en ay mis ici un de l^eonide 
[Anlli. Pal., XVI, 182], qui ma semblé merveilleusement gentil... Liairaussi 
à la fin de ses Amours a touché ceste fable ». Sur le sonnet des Ainouia 
« Je voudrois être Ixion et Tantale » : « Ceste fin est prinse d'un Epigramme 
grec de Rufln \Anth. Pal., V, 94], tourné par Ba'if au premier livre de ses 
Amours ». (Éd. Vaganay, p. 82, 91). 

3. M. Ant. Mureli opéra, éd. Ruhnken, t. I, p. 693-72.Ï. Les épigrammes 
sont dédiées Diuo lulio Caesari Scaligero patri nieo. Nicolas Denisot [Cornes 
Alsiiioii.i), à qui Muret adressait une ode, ainsi qu'à Dorât et î» Ronsard, 



l'anthologie grecque ilo 

([u'il venait de professer à Paris sur Catulle. Très peu après les 
Juiienilia de son ami, au mois d'avril, Ronsard donne au public 
le Livret des Folastries, avec un petit recueil d'épigrammes : 
mais, sans y négliger Catulle ', c'est plutôt l'inspiration de 
V Anthologie grecque qu'il veut y étaler. La Traduction de 
quelques épifframmes grecz, à Marc-Antoine de Muret, comporte 
dix-sept courts poèmes précédés du nom de l'auteur imité et 
des premiers mots de son texte : « Du grec de Posidippe, Du 
grec d'Anacreon, Du grec d'Automedon, Du grec de Lucil, 
De Palladas, De Ammian,De Nicarque...» Toutes ces pièces ont 
leur original dans V Anthologie de Planude -. Il en est de même 
des treize quatrains, qui paraîtront un peu plus tard et qui tra- 
duisent autant d'épigrammes fameuses dans l'Antiquité, « sur la 
jcnisse d'aerain de Myron, excellentenient bien gravée » ■'. Ce 
sont, dans les Folastries, de courts exercices sans prétention, 
improA-isés peut-être après boire sur le livre grec feuilleté avec 
des amis. La transcription des vers initiaux indique qu'on a voulu 
rendre exactement un original. Ronsard se réclamait ainsi de 
nombreux poètes, tout en suivant ailleurs l'inspiration catul- 
lienne, qu'il partageait avec Muret. C'était, il est vrai, pour le 
seul cercle de la Brigade, car on sait que le « livret », où se 
mêlent des vers franchement lascifs, était imprimé sans le nom de 
l'auteur; mais, sur ce domaine encore, il tenait à montrer qu'il 
ne le cédait à personne et que rien de la poésie des Grecs ne lui 
demeurait étranger. 

Ronsard subissait alors d'autres influences, celles des huma- 
nistes italiens, portés presque tous à chanter sur les modes 

mettait en tête du recueil un témoignage excluant tout à fait l'inspiration 
grecque : 

Vis, lector, Iragici sonum cothurni, 

Vis, lector, numéros Catullianos, 

Vis, lector, numéros Tibullianos, 

Vis, lector, numéros Horatiaiios ? 

En, libro tibi dat Muretus uno. 

1. m'imite jusqu'en ses rythmes, analogues aux liendécasyllabes catulliens, 
et, bien entendu, dans sa dédicace qui repioduit celle du recueil latin avec 
un souvenir de celle de l'imitateur liumaniste Flaminio. 

2. Cf. Laumonier, p. 95. 

3. Dans la Continuation des Amours, qui est de \Ty.tVi. Ces épigrammes y 
sont dédiées à François de Revergat. Laumonier a lemarqué qu'une a dis- 
paru en 1560, pour faire le compte de douze, et qu'elles peuvent venir du 
latin aussi bien que du grec, Ausone etCalcagnini les ayant traduites. 



I 1 t) HO.NSAIiri l.l I. m M A.MSMIC 

classiques, l'.iniour cl le ]>l.iisir. 11 revenait tivec un intérêt 
renouvelé à ces bons liériliors de l'Antiquité. Il imitait surtout 
un grec du (juadrocenlo, italianisé à Florence, cet agréable 
Marulle aimé des Médicis, que la désinence de son nom enga- 
geait à nommera côté des Elégiaques latins et ({ui en était digne 
par 1 exquise facilité de sa poésie '. Dans VHijmne de Baccfius, 
Hn'nsard lui emprunte, conitno il sait emprunter, la plus grande 
pallie de cet Hymniis Bficc ho, dont il s'est i'nspiré déjà, beaucoup 
moins adroitement, pour les Ditln/rHinhes chitntés au houe 
de Jodelle'.Plus. de vingt pièces de la Xonvelle Continuation des 
Amours sont « prises » de Marulle ; une ode familière au car- 
dinal de Châtillon l'est également, avec des transpositions ingé- 
nieuses qui adaptent au Paris d'Henri II un petit tableau du 
f/uattrocento florentin '. Sannazar, Navagero, Flaniinio, four- 
nissent notre poète d'idées et d'images, qui demeurent en sa 
mémoire et viennent dans ses vers au premier appel. Ces ins- 
pirations néo- latines s'accordent fort bien avec celles qu'il tire 
de ses nouveaux maîtres grecs et qui tempèrent définitivement 
l'excès de son lyrisme. L'ode qu'il écrit à présent, amoureuse ou 
bachique, morale ou descriptive, vivra autant que ses modèles 
antiques et fera oublier tous ceux des modernes qui les ont 
imités avant lui . 

Les savants dont il continue à rechercher la compagnie sont 
précisément occupés à mettre en lumière les poètes secondaires 
de la Grèce. A côté de l'éditeur d'Anacréon. voici Turnèbe, qui 
recueille méthodiquement des poèmes et des fragments gno- 
miques épars dans les manuscrits. Gomme il est typographe du Roi, 
il peut imprimer sur ses presses en i 553 une collection formée 

i. Les Hymni et Epigrammala âe lsliche\ Marullos Tarchaniotès oui été 
d'abord publiés à Florence en 1+97. V. sur le poète les notices de Const. 
Sathas, NsoEXXrjvtzri tfiXoXoyiit , p. 77, et Docum. inéd. relatifs à l'hisl. de /a 
Grèce au moyen âge, t. Vil et VIll, Paris, 18(S8; Nolhac, La biljliolhèf/iie 
(le Fiilvio Orsini, p. IC)'), "21:) ; Gaspary, Storia delta leller. ilal.. trad. V. 
^^ossi, Turin, 1891, t. II, p. 354. 

2. Laumonier a institué, p. 7.30-742, des comparaisons instructives entre 
les trois textes et s'en est servi pour établir (jue les Dithyrambes appar- 
tiennent à Ronsard. J'ai dit plus haul, p. 100, quelles raisons en ont fait 
douter. l/Hynine de Bacclius, imprimé dès l'année qui a suivi la fête de Jo- 
delle, est digne de l'œuvre de Marulle et garde la même majesté. 

.■). C'est l'ode de lliSfi, •. Mais d'où vient cela, mon Odet ■■. Laumonier, 
p. i2'3-i2G. 



LE FLORILÈGE DE TLRNÈHE iI7 

par lui, qui provient de vingt-sept poètes dillérents el dont le- 
titre se décore des noms de Théognis, Phocylide, Solon, Tyrtée, 
Callimaque, Mimnerme, Panyasis et Simonide '. On traduit 
aussitôt ce petit florilège de Turnèbe, que Ronsard dévore avi- 
dement. La trace de ces lectures diverses se retrouve dans les 
poésies qu'il donne à cette époque. Les Folastries contiennent 
des traductions deV Anthologie ; l'ode Swr les misères des hommes, 
dans la seconde édition des Amours (l')o3), sinspire des frag- 
ments gnomiques de Mimnerme et surtout de Simonide -, édi- 
tés par Turnèbe. Le Bocage de 1554 et les Meslanges de la même 
année, qui l'ont apparaître partout Anacréon, utilisent également 
des passages de Théognis, de Tyrtée, de Mimnerme. de Simo- 
nide, un fragment de Sophocle cité par Stobée, un fragment de 
Callimaque du florilège de Turnèbe. Le grave recueil des 
Hymnes ^1555] met en français plusieurs passages du " comique 
Ménandre », de Simonide, de Théognis, en citant avec respect le 
nom de ces maîtres de sagesse : 

.\h I quiconques sois-tu, escoute Simonide, 
Escoute Théognis, qui se plaint en ses vers, 
Qu'on ne peut trouver mal dedans tout l'Univers 
Si grand que Pauvreté. . .' 

Un groupe exquis de poèmes, les « vœux i> du Bocage [D'un 
chemineur à une fontaine. D'un vaneur de blé au vent Ze/ire. 
D'un pasteur au dieu Pan, etc.) appartiennent au genre des 
'\'/x<iT,-ti.x-x groupés par le vieux Planude ; ce n'est pas au grec, il 
est vrai, c'est aux adaptations latines d'Andréa Navagero que 
Ronsard paraît les avoir pris ^ Ils n'en attestent pas moins quelle 

1. rvwaoXovia; -aÀiioTïTwv no'.riTàiv. Paris, impi'. par Turnèbe, 
1.Ï53. Cf. Louis Clément, De Adriani TurneLi praefationibus el poematis, 
Paris, 1899, p. 136. La traduction latine imprimée par G. Moral dut paraître 
on même temps. Elle a pour titre : Sententiosa poetanim veliisfiinimoriim 
r/iiae supersiint opéra, et n'est pas l'œuvre de Turnèbe. 

2. On ne distingue pas alors les deux Simonide. Turnèbe a donné 
à imiter à Ronsard, dans l'ode Sur les misères, deux pièces sous le nom de 
Simonide d'Araorgos IBerç^k, Lyr.gr., 11,236; III, 1 146). La première, qui 
développe un vers d'Homère, est de Simonide de Céos (Alfred et Maur. 
Croiset, Littérature grecque, t. II, p. 19t, 251 i. 

3. Hymne de l'Or, éd. Lauraonier, I. IV, p. 338, 339, 348, 3ol. Les mor- 
ceaux sont au recueil de Turnèbe. 

4. Ces rapprocliemenls et d'autres encore sont dus il Laumonier. Cf. 
notamment p. 112, 114, 124, 129, 137. La 2'' édition des Meslanges, par une 



118 KONSAIll) ET l'humanisme 

veine imprégnée d'idées antiques exploite à ce moment le poète. 
L'odelette Mignonne allnn voir est exactement de cette époque; 
elle vient, si l'on veut, des Roses d'.Ausone : mais elle est née en 
un jour heureux, d ins un esprit tout vibrant de chants hellé- 
nicjues. 

Un il un témoignaf^e décisif de l'ardeur ressentie par Ronsard 
pour les poètes dont il lait alors son élude, par une pièce mise 
en-tête de VAnacrdon de lîelleau. Il va jusqu'à leurimmoler Pin- 
daro, décidément trop étranger aux réalités de la vie ; il 
exprime avec bonheur la nature du plaisir qu'ils lui donnent et 
les leçons d'art et de morale ([uil veut tirer d'eux : 

Me lotie qui voudrn les replis recourbez 

Des lorrens de Pindare en ppoTond embourbez. 

Obscurs, rudes, fâcheux, et ses chansons couennes 

Que je ne sçay comment par sonji^es et par luiës. 

Aiiacreon me phiisi, le doux Anacreon I 

Qu'encores voulusl Dieu (|ue hi douce Sapphon. 

Qui si bien reveilloit la lyre Lesbienne, 

Kn France acconipaijiijnnsl la Muse Teïenne ! 

Mon Belleau, si cela par souhait avoit lieu, 

.le ne voudrois pas eslre au ciel un demi-Dieu 

Pour ne lire en la terre un si mignard ouvrage. 

Qui comme nous souspire un amoureux domage, 

Une plaisante peine, une belle langueur 

Qu'Amour pour son plaisir nous grave dans le cueur. 

Encore je voudroy que le doux Simonide 

(Pourveu qu'il ne pleurasfi, .\lcmam et Hacchylide. 

Alcee et Slesichore, et ces neufchantres Grecs 

Fussent ressussitez ; nous les lirions exprés 

Pour choisir leurs beaux vers pleins de douces paroUes: 

El les graves seroient pour les maistres d'escolles, 

Aflîn despouhanter les simples escoliers 

Au bruit de ces gros vers furieux et guerriers... 

fantaisie de Ronsard, indique la source de dix-neuf de ses morceaux, dont 
seize sont « pris d'Anacréon », les autres k de PHuyasis poète grec », <i de 
Bion poète grec », « de Sophocle » et « du latin de D'Aurat ». 

1. Dans le petit recueil d'odes qui suit la deuxième édition des Amours, 
celle de lao3. L'achevé d'imprimer est du mois de mai. L'odelette est, avec 
les htes fortunées dédiées à Muret, une des quatre odes « non encore 
imprimées » qu'annonce le litre : on voit assez (pie le poète, malgré la 
nrièvelé de la pièce, y attaclie quelque prix. 



i.K l'Ldiiii.Kiii; ii'iii:mu estienne 119 

Mais Dieu ne le veut pas, qui couvre sous la terre 
Tant de livres perclus, misères de la guerre *, 
Tant d'ars laborieux et tant de j^estes beaux 
Qui sont ores sans nom, les hostes des tombeaux... ^; 

Il se trouve que ce brillant pa.ssage, où Ronsard se montre un 
helléniste assez informé, apporte une preuve nouvelle de ses rela- 
tions avec les philologues. Son ami Henri Estienne lui avait cer- 
tainement fait confidence du nouveau recueil qu'il préparait, et 
([ui ne parut qu'en I5G0, à la suite de son texte de Pindare. Il 
devait l'intituler : Carminurn poelarum noiiem, lyricae poeseuts 
principum, fragmenta ■''. Ronsard faisait allusion à ce titre pro- 
jeté, quand il indiquait à Belleau « ces neuf chantres grecs » et 
nommait précisément les principaux poètes qu'Estienne allait 
réunir, en regrettant que de tels maîtres il n'existât que des 
fragments. Il a donc annoncé à l'avance un florilège important, 
qui eut au seizième siècle un vif succès et marqua un nouveau 
progrès des études grecques. 

Plus on avance dans l'étude des sources de Ronsard, plus on 
en découvre la richesse. L'extrême étendue de son information 
permet d'assurer que toute la littérature grecque connue de son 
temps a passé sous ses yeux. Bien des auteurs dénués d'attrait 
littéraire, et qui ne font appel qu'à notre curiosité, lui ont apporté 

1. La variante postérieure « naufrages de la guerre » améliore l'image. 
Ed. L., t. V, p. 187. 

2. Je liens adonner le promier texte, celui de l'édition originale de Belleau, 
Les Odes d'Anacréon, lo.'jti, p. 9. La variante la plus importante est au 
onzième vers du morceau, que Ronsard a imprimé ensuite ; <• Pour lire 
dessous l'ombre... » (Au v. 17, Belleau a laissé passer une faute évidente: 
ses pour ces . ) 

3. Estienne dit dans sa préface : Haec in praesenlia habui fragmenta ex 
darminibus principum lyricae poeseMS nouem, quae cum antiquae lyrae slu- 
diosis communicarem . Ces amateurs furent nombreux, car, après qu'il eût 
donné deux fois son recueil (IStJO et 1567), Plantin le reproduisit une troi- 
sième fois, en 1567, toujours joint au tome contenant Pindare (la dédicace 
de l'ensemble à Ph. Melanchthon est ainsi modifiée chez l'éditeur catholique : 
Henrirus Siephanns P . M.]. Les fragments révuiis par Estienne à Pindai-e 
appartiennent à Alcée, Sapplio, Stésichore, Ihycos, Anacréon, Bacchylide, 
Simonide, .Mcman, à quelques poètes non annoncés sur le titre, Archi- 
loque, Mélanippide, Telestos, Erinua, à plusieurs auteurs de l'Anthologie. 
Des traductions latines de divers humanistes, quelques-unes en vers, 
accompagnent toutes les pièces. Estienne donne pour Anacréon la traduc- 
tion en vers d'Elie .\ndré, h côté de la sienne. 



120 KONSAIID RT l' HUMANISME 

leur tribut. On en trouvera surtout des exemples dans les moins 
lus de ses recueils, qui ne sont pas toujours les moins intéres- 
sants. Mn récit écrit en beaxix alexandrins, et fort supérieur dans 
l'ordre épique à ceux de la Franciadc, est intitulé Discours de 
l'équité des vieux Gaulois \ C'est l'histoire d'un Gaulois qui sacri- 
fie sa femme sur l'autel des dieux pour faire honneur ii un Milé- 
sien, hôte de sa maison. Cette femme fut jadis celle du Milésien 
et l'abandonna pour suivre le Gaulois ; l'ancien mari est venu 
chez le nouveau avec l'intention de se la faire rendre; l'épouse, 
qui aime celui-ci et désire rester avec lui, veut l'exciter à tuer 
son hôte; mais les lois de l'hospitalité sont sacrées entre toutes 
et r <( écpiité >■ g-auloise condamne la femme k mourir. Cette 
anecdote étrange et violente, remplie dans le texte français de 
dialogues vivants et de traits colorés, a été racontée seulement 
par Parthénios de Nicée ; il la place à Massilia et en nomme 
l'héroïne Hérippé ~. Notre poète n'a pu la connaître que par lui. 
L'édition princeps du Ihp't îpwtixwv TraOy; ij.xt(i)v avait été donnée 
en 1331, chez Froben, par Janus Cornarius, avec une traduction 
latine réimprimée vers 1555 dans un recueil moral à'Exempla 
virtutum et vitiorum^. Qu'il ait lu le texte ou la traduction, on 
s'explique que Ronsard se soit jeté avec empressement sur un 
ouvrage annoncé comme traitant « des passions de l'amour ». 

Le recueil des Hymnes, qui parait en deux livres en 1553 et 
1556, est peut-être celui où l'immense érudition du poète se 
laisse le mieux entrevoir. De là vient pour cet ouvrage la pré- 
dilection de Dorât, qui l'exprime nettement dans ses distiques 
liminaires : 

PosI querulas m aniore niotlns, pusl dulcia mentis 
Tormentaet tenerae Indicra nequiliae ; 

1. Ed. Ij., t. III, p. 21o-224. Je signale un ms. de ce poème, sans tilre et 
sans le nom de l'auteur, dans un recueil du fonds Dupuy, 843, fol. H6. 
Léon Dorez lui-même, dans son impeccable inventaire, ne semble pas 
l'avoir identifié. 

2. I Mijlhotjraphi ijraeci, vol. II. Parllienii liljclhis, éd. Paul Sakolowski, 
Leipzig, 1896, p. 16-18. CL Erotici scriplores t/r., éd. Hercher, t. 1, p. 10. 
V. Revue d'hisl. lilt. de la France, t. II, 1894, p. 185. Faguet, Etudes lHI. 
sur le XVI' s., Paris, 1894, p. 247, croyait ce sujet emprunté à « une vieille 
chronique du moyen âge ». 

3. La réimpression s. 1. nid. signalée par Sakolowski, p. vide sa préface, 
est accompagnée d'Achille ïatios. .le crois que Ronsard a eu en mains l'édi- 
tion de Bàle ; n'a-t-il pas utilisé ailleurs des récits de Parthénios? 



LE RECIEIL DES .' HYMNES » 121 

PosI iam consumphun p;tlno tihi l'indumn ore, 
Dum canis et Re(/es Regibiis, et genilos : 

Aequid inexpertum joelix ;iii(l;ici;i tiin/ual, 
.\aliirae reruni canlica dada sonas '. 

kl nanc hoc libi, nunc alto de flore corollani 
Texis inexausto fernidus iiirfeni'o... - 

Les H)/nines fourniront au répertoire des auteurs consultés par 
Ronsard les indications les plus inattendues. Ainsi, parmi les 
sources de son Hymne de Bacchus, qui utilise toutes les légendes 
sur le culte du dieu dans les Indes et sur les mœurs des Ménades, 
on voit fîg-urer le poème de Denys le Périégète, la Description 
du monde, que Robert Estienne avait réimprimée en 1547 ■* ; cet 
ouvrage, déjà plusieurs fois édité, existait dans la -plupart des 
bibliothèques dhumanistes, et l'on ne saurait être étonné de le 
trouver aux mains de Ronsard. On l'est davantage, lorsqu il s'agit 
d'un compilateur de basse époque, Michel Psellos,à qui il aurait 
emprunté, suivant Richelet, le thème de l'hymne intitulé Les Dai- 
mons. Il y évoque tour à tour, d après les traditions des dilTérents 
pays, les êtres fantastiques qui hantent l'imagination des hommes, 
elfes et gnomes, «larves, lares, lemurs » '*. On aurait à rechercher 
dans lequel des nombreux ouvrages du c;:;o>TaT5; byzantin il a pu 
puiser quelques détails ' ; mais n'est-on pas surpris de le voir 
profiter de tant d'écrivains divers, aujourd'hui presque oubliés? 



XI- 



En peu d'années, Ronsard venait d'être acclamé comme le 
Pindare de la France, puis comme son Anacréon ; les sonnets des 
Amours l'égalaient à Pétrarque ; on attendait à présent qu'il 

t. L'allusion au litre de Lucrèce indique les luiutos amliilions de notre 
poète. 

2. Les Ilinnes de P. de Ronsard, vandoinois. A Ires illuslre el reverendis- 
sime Odel, cardinal de ChastHlon, Paris, Wecliel, li>a5. Les liminaires ne 
comportent que les sept distiques signés Auralus : In P. Runsardi Hi/mnos. 

.■}. Cf. Laumonier, p. 382, 40t). 

i. Ed. Bl., t. V, p. 122; éd. L, t. IV, p. 223. 

D. Beaucoup de compilations de Psellos ont été publiées au seizième 
siècle. Cf. Em. Lesiand, Bililiorjr.iphip hidlénir/iie, t. I, p. 209, 212. 214 et 
passim. 



122 RONSAItl) ICI l/nUMANlSME 

prît place à côté d'Homère. L'ôpopi^e, non moins que l'ode, man- 
quait;! la littérature renouvelée de notre pays, ce « long poënie 
Iran^ois .), dont Du Bellay espérait « l'honneur de la France et 
g:rande illustration de nostre lanpi'ue » '. .Iacf|ues Peletier avait 
appris à Ronsard, dès leurs piomii'res conversations littéraires, 
(pie tel était le hut le plus élevé à atteindre, i' l'iiuvre li(''i-(>ï(|ue 
(|ui doinie le piix et le vrai titre de poëte » ; et Du iieliay lui 
montrait encore, ])ar une phrase fort belle, la récompense due à 
ce grand lai)eur : <i C'est la gloire, seule échelle par les degrez de 
la quele les mortelz d'un pié léger montent au ciel et se l'ont com- 
paignons des dieux. » 

Ronsard n'oubliait ni ces exhortations, ni la promesse qu'il 
avait faite de les exaucer. Peu après la publication des Odes, il 
annoiiva qu'il préparait l'œuvre nationale désirée par tous et pour 
laquelle il estimait mériter dès lors les plus ampies pensions du 
Roi. On sait l'attente ardente, l'admiration à l'avance prodiguée 
par ses amis, et aussi le long retard qui se produisit dans la com- 
position delà Francia.de et qui laissa inachevé, avec quatre chants 
seulement, le poème où devaient être évoquées les plus antiques 
légendes de la dynastie et les origines fabuleuses de la race. Il 
est fâcheux qu'il soit interrompu au milieu des prédictions qui 
forment un résumé assez brillant de 1 histoire de France, et que 
l'énumération de nos rois ne dépasse point Pépin le Bref; les 
règnes postérieurs au père de Charlemagne auraient fourni k 
Ronsard des sujets dont son patriotisme eût tiré quelque élo- 
quence '-. C'était même la seule partie de l'œuvre qui put en jus- 
tifier la conception. Artilicielie et tronquée comme elle est 
demeurée, l'épopée de Francus n'a que trop mérité l'oubli où 
elle reste ensevelie. 

1. Di'ffenrc, W" |i., eh. v ; éd. Chamard, p. ■2.'?.i-246. 

2. " Et si jo parle de nos monarques plus lon^ucuicul que l'arl ViPijilien 
ne le permet, tu dois sçavoir, lecteur, que Virgile (comineen toutes autres 
choses) en cette-cy est plus heureux que moy, qui vivoil sous .\ufruste. 
second Empereur, tellement que. n'estant chargé que de peu do Hois et 
de Césars, ne devoit beaucoup allongerlo papier, où j'ay le faix de soixante 
et trois Rois sur les bras » (Première préface de la /•'/•a/ic/c-ir/e.pd. Bl., t. III, 
p. 91 ; éd. L., t. Vil. p. 07). — Un jeune humaniste bordelais, qui publiait 
en 1563 un essai d'épopée latine intitulé Gallia ç/emens, où Francus est 
aussi célébré, a eu la fortune de pousser jusqu'aux Valois l'évocation royale 
que Honsard n'a pu qu'aborder. V. Paul Courteault, Gcofjroy de Malvyn 
(/.■)i.5?-/6'/7), Paris, 1907, p. -41-60. 



LES .MODÈLES UK I.A « FRANCIADE » 123 

Une erreur fondamentale de l'auteur annulait déjà l'intérêt de 
sa tentative, ainsi que les contemporains le sentirent sans se 
l'expliquer ; c'était ce caractère de pastiche étroit de Y Iliade, de 
l'Odyssée et de l'Enéide, qu'il croyait nécessaire d'imprimer à son 
ouvrage. Nulle aspiration originale ne l'anime, tandis que, par 
un travail de mosaïque singulier, tous les épisodes classiques 
familiers à la mémoire des lettrés se trouvent prendre place parmi 
les aventures du héros. Ce héros est Francusou Francion, nommé 
jadis Astyanax, (ils d'Hector et d'Andromaque, qui navigue vers 
les pavs d'Occident, où de magnifiques destinées attendent sa 
postérité lointaine '. Comme Ulvsse, il rencontre un fâcheux 
Cyclope et évoque les ombres sur le bord de la fosse ensanglan- 
glantée ; comme Enée, il rejette l'amour d'une princesse que les 
oracles lui commandent d'abandonner, et célèbre ensuite pour un 
de ses compagnons des funérailles solennelles, avec des courses 
et des jeux. Le début de l'inévitable tempête rappelle celle de 
l'Enéide, la fin, celle de l'Odyssée. Bien que le plan général 
soit tout A'irgilien et fasse songer d'assez près à « cette divine 
yEneide qu'aveq toute révérence nous tenons encores aiijourd'huy 
entre les mains u, bien que Ronsard adore également ses deux 
maîtres antiques. 

Ces deux g^rands Demy-dieux dignes chacun d'un temple -, 

il est certain que, dans le détail, c'est le « demi-dieu » grec qu'il 
a choisi pour modèle. Dès la première préface de son poème, 
celle de 1572, il tient à faire connaître aux lecteurs qu'il l'a 
« patronné... plustost sur la naïve facilité d'Homère que sur la 
curieuse diligence de Virgile ». L'imitation de Virgile n'est pas 
une nouveauté ; elle a donné notamment l'Africa de Pétrarque, 
ouvrage au reste beaucoup plus personnel que celui de Ronsard ; 
mais celle d'Homère n'a pas encore pénétré en France, et c'est 
pour la première fois qu'un de nos écrivains se montre ainsi nourri 
de la substance de ses deux poèmes. 



1. Dès 1560, dans ses Recherrhfs dr In France, Pasquicr commence à 
ruiner la légende de Fi'ancus. Cf. Gnsl. AlUiis, De Francindis epica fabula, 
Paris, 1891, p. 19. 

2. Préface en vers de la Franciade (éd. Bl., t. III, p. .37 ; éd. L., t. VI, 
p. 14). 



12i 



ItONSAHI) KT L lU:\rAMSMK 



Aparlii- du iiimneiil où il s'est mis à la composition de son 
ouvraj^e, commencé d'abord on vers alexandrins, réalisé défini- 
tivement en décasyllabes ', et (|ui occupe son esprit pendant 
de longues années, on peut croire (jue Uonsard garde sans cesse 
Homère sur sa table de travail. 11 se sert sans doute des édi- 
tions de Strasbourg re|)r(iduisant lu texte de Jean Lonicer i de loi") 
à looO; ou des éditions de Bâle (l'j'il et l.'iol), auxquelles 
s'attachent les noms de Jacques Molsheym (Micyllus i et de Joa- 
chim Camorarius, la dernière avec le commentaire d'Euslalhe. Il 
a rencontré Homère dès le seuil de l'enseignement de Dorât, et 
la singularité du dialecte n'a pas empêché que l'explication des 
deux épopées ait servi de point de départ à son étude du grec -. 
Dorai l'a initié à l'interprétation allégorique de VUiadn et de 
VOdyssée, sans l'y intéresser beaucoup, à ce qu'il semble ■'. Un 
|)eu plus tard, il devient l'ami d'Adrien Turnèlie, l'helléniste qui 
donne la première édition parisienne d'Homère '*, avec le désir de 
fournir à des lecteurs toujours plus nombreux un texte commode 
et correct. Ronsard honore d'un beau poème l'œuvre d'Hugues 
Salel, la première traduction française de Y Iliade, ç^m est en vers 
et dont Olivier de Magny publie deux chants inédits avec le 
« tombeau » du traducteur •' ; il pousse ensuite son cher Amadis 



1. n.inssa ])remière |iréface. Ronsard, discutant les raisons de son choix, 
<lil des alexandrins qu'ils sont', pour le jourd'Iuiy plus favorablement receuz 
de nos seiy^neurs et dames de la court et de toute la jeunesse françoyse, les- 
quels vers j'ay remis premier en honeur » : il les eut préférés, dit-il, « sans 
la honteuse conscience <|ue j'ay qu'ils sentent trop leur prose ». 

2. Je crois avoir expliqué comment, p. SO. 

3. V. plus haut, p. 70. 

4. Homeri Iliax, id est de rébus ad Troiam (/eslia. F.xcudebal A. Turne- 
bus. 1354. Les élèves de Dorât suivirent ses leçons désormais sur le texte 
de Turnèbe. 

'j. La partie de l'Iliade de Salel publiée par Magny en loo.3 comorend les 
chants X et XI. La pièce de Bonsard insérée dans le Tombeau de Salel 
a été reprise dans le recueil des Epilaphes (éd. L., t. VI, p. 211 ; éd. BL, 
t. VII, p. 2(>7) . Elle rappelle la dédicace du début de l'ouvrage à François I"' : 

b'i'anoctis le premier Roy des vertus et du nom. 
Prenant à gré d'ouïr l'Atride .^yamemnon 
Parler en son lanpa^e, et par tnj' les (tensdarmes 
De Priam son ayeul faire bruire leurs armes 
D'un nuu-murc Krançois, Prince sur tous humain. 
Te tu sentir les biens de sa royale main ; 
Kl le fit i'i bon droit, comme k l'un de sa France 
Qui des prt'miers tira m)stre lanijue trenfanre... 



LiiruDi-; DHOMÈRK 125 

Jamvn à continuer sous ses yeux cette grande tâche ', de même 
qu'un autre de ses disciples, Louis des Mazures, a composé la 
traduction de YEnéide -. Jamvn a, d'ailleurs, pris dans la mai- 
son du poète le g-oût de lire Homère, puisque c'est lui qui l'aide 
à relever les comparaisons, épithètes, apophtegmes, descriptions 
et autres « matières » propres à être transportées dans la Fran- 
ciade ''. Tous ceux qui aiment Homère deviennent chers k notre 
poète, et il assure que 1 hérétique Théodore de Bèze lui-même, 
pour en avoir fait bonne étude et savoir en parler dignement, ne 
peut pas être tout à fait un méchant homme '. 

L'ensemble de l'œuvre homérique est connue de Ronsard dans 
ses moindres détails; il recourt aux sortes homericae. c'est-à- 
dire à la consultation de l'avenir par les feuillets du livre ouvert 
au hasard ■'; il prêche Homère aux poètes de sa troupe et loue la 
<i majesté grave » de Muret, lorsque celui-ci déclame devant eux 
les plus beaux épisodes du siège de Troie '^ ; il s'enferme en sa 
maison pendant trois jours, pour relire tout à son aise l Iliade 
dans la solitude ; il la fait, à la vérité, tant de fois au cours de se 
vie que, si la doctrine platonicienne sur la réminiscence était 
vraie, il serait, dit-il, devenu Homère lui-même, 

1. La traduction de Jamvn des cliantsXII à XVI, imprimée à Paris, chez 
Lucas Breyer, en I:>74, porte parmi les pièces liminaires une ode que Ron- 
sard omit de recueillir lui-même dans ses œuvres. V. éd. L., t. VL p. 435 
{Pour AmadisJamyn, sur sa traduction d'Homère] : 

Homère, il suffisoit assez 

D'avoir en Grèce, aux tems passez, 

Fait combattre pour toy sept villes... 

2. L'Enéide... translatée en françois avec lés carmes latins correspondant 
verset pour verset, Paris, 1560 (et 1572i. 

3. Laumonier, p. 247. 

4. Continuation du discours des mi.-tères de ce temps , 1364). Ed. L., t. V, 
p. 340; éd. Bl., t. VII, p. 22 : 

Certes, il vauciroit mieux à Lozanne relire 

Du grand lils de Thelis les prouesses et l'ire... 

a. Les Amours, éd. Vaganay, p. 319 : 

Les vers d'Homère entrc-leus d'avenlure. 
Soit par destin, par rencontre ou par sort. 
En ma faveur chantent tous d'iui accord 
La guarison du tourment que j'endure... 

Muret : « C'estoit une chose usitée au.\ anciens d'ouvrir un Ilomere, ou 
un Virgile, ou un tel autre poète k l'aventure, et de vers qu'ils rencontroient 
à ceslc fortuite ouverture, colliger les choses qui leur dévoient advenir. 
Les exemples en sont assez frecpiens aux histoires. ■> 

6. On le déduit aisément d'un passage des Islrs fortunées. 



12f) IlUNSABI) ET t.'lIL'MANISME 

Car véritablement depuis 

Ciue sUidieus du Grec je suis, 

Homère devenu je lusse, 

Si souvenir ici me pusse 

Duvoir ses beuux vers entendu... ' 

Ce n'est pa.s seulement dans la Fra/ic/arfe que Ronsard procède 
par imitation directe d'IIonièro. Illui plaît de distinj^-uer les épi- 
sodes des deux épojjées et de prendre tel ou tel dentre eux pour 
sujet d'un de ses poèmes : 

1) lltiniere 1 Iliade et sa sœur l'Odyssée 
ICsl une l'ocsieen sujets ramassée, 
Diverse d arguments : le Cyclope cborgné, 
U'Achille le boucler, Girce au chef bien peigné, 
Prothée, Caljpson par Mercure advertie, 
Est un petit Pocnie oi-té de sa p;irlie... - 

Les personnages d'Homère ont pour notre poète des lig-ures 
vivantes et familières. Il les a présents à l'esprit avec leurs ver- 
tus et leurs défauts. Malgré les faiblesses amoureuses d'Achille, 
qu'il relève avec la verve la mieux informée -^ il juge le (ils de 
Thétis le plus parfait et le plus grand des héros de V Iliade, et il 
ne se croit pas obligé, ainsi que font les trouvères, de le sacrifier 
à Hector, père de Francus ^ ; il l'offre en modèle au jeune 
Charles IX * ; c'est à lui qu'il compare le duc de Guise, comme 
Montmorency au sage Nestor, comme Laiicelot de Carie ou 
Avanson au prudent Ulysse. Mais Ulysse le fait surtout penser 
au cardinal de Lorraine, et le grand hymne qu'il lui dédie fait 
défiler, pour la gloire du sage prélat, tous les exploits de ÏOdys- 



1. Odes, t. II, p. 16 (III, 7. A maître Denyn Lambin). 

2. Préambule des Poèmes, dédiés à Marie Sluart [éd. L., t. VI, p. 42: éd. 
Bl., t. VI, p. 7). 

3. C'est au passag-e d'une élégie (éd. L., l. H. p. 74; cf. var., éd. Bl., 
t. IV, p. 283), qui finit par ces vers : 

Va! tes gestes sont beaù.\, mais Ion amour légère 
Deshonore les faits et les chansons d'Homère. 

4. Df. Gandar, Ronsard... imilalcur d'Homère e( de Pindarc, Metz, 1854, 
p. 10-18. 

5. Institution pour l'adolescence du lioy tres-chrestien. FA. L., I. V, 
p. 349: éd. Bl., t. Vil, |.. 3:>. 



LKS PERSONNAGKS HOMÉRIOUES 127 

sée '. S'il veut lionorer son roi Henri II d'un hommage digne de 
lui, c'est à l'Iliade qu'il s'adresse ; le ciel t'a comblé de dons, 
lui dit-il : 

11 t'a premièrement, quant à la forte taille, 

Fait comme un de ces Dieu.v qui vont à la bataille, 

Ou de ces chevaliers qu'Homère nous a peins 

Si vaillans devant Troye, Ajaxetles germains 

Roys pasteurs de l'armée, et le dispos Achille, 

Qui rembarrant de coups les Troyens à leur ville, 

Comme un loup les aigneaux, par morceaux les hachoit 

Et des fleuves le cours d'hommes morts empeschoit... '- 

Les héroïnes du vieux conteur subissent quelques déformations 
capricieuses, dues k des sources moins pures. C'est ainsi que la 
fière Pénélope devient une rusée créature, qui envoie son fils à 
Sparte pour mener plus librement une vie dissolue ^. Hélène 
cependant, que Ronsard a si souvent nommée, reste en sa pen- 
sée l'idéale beauté que les vieillards de l'Iliade voient passer 
« dessus le mur troyen ». Au reste, il ne se prive point de com- 
pléter les renseignements qu'il emprunte à Homère par d'autres 
qui viennent de Darès, le compilateur par qui le moyen-àge a 
connu le siège de Troie, et aussi par les racontars alexandrins 
que fournissent Lycophron et Apollonios aux bons élèves de Do- 
rat. Il y a là un mélange qui nous déconcerte, mais qui laisse 
intacte la ferveur de son culte pour le grand aède. 

Les secrets de l'art homérique, pénétrés par une longue lec-r 
ture, n'ont pour lui aucun mystère ; la précision des descriptions, 
l'épithète colorée et pittoresque, les brèves images empruntées à 
la nature, ce qui donne en somme à sa propre poésie, hors des excès 
piadariques, ses caractères de réalité et de simplicité, Ronsard le 
doit en grande partie à cette fréquentation magnifique. Com- 

1. De 1res illustre prince Charles cardinal de Lorraine (éd. L., t. IN", 
p. 233-233; éd. Bl., t. V, p. 88-90). On voit avec curiosité les négociations 
diplomatiques du cardinal rapprochées de celles d'Ulysse dans l'Iliade. 

2. Hymne de Henri II (éd. L., t. IV, p. 187 ; éd. Bl., t. V, p. Oo . Ce qui 
suit continue la comparaison avec les qualilés physiques dWchillc, v pied- 
vile », coureur », « sauteur ". 

3. Lycopliron est pour quel([ue chose dans la fantaisie, d'ailleurs pleine 
de verve, des « Paroles que dist Calypson, ou qu'elle devoit dire, voyant 
partir Ulysse de son isle » {Poèmes, livre I. Ed. L., t. V, p. 62 ; éd. Bl., t. V, 
p. 7). Cf. Hymne de l'Or (éd. L., t. IV. p. 3.5.S). V. le commentaire de Muret 
sur Catulle léd. Huhukeu, t. Il, p. 8031. 



I^S KONSAIIO Kl l.'lIlMAMSMi: 

ment ne pas être assuré qu'il en est conscient, lors(|u'on Tenlend 
livrer à son lecteur certaines recettes de sa poétique : « Quant 
aux comparaisons,... tu les chercheras des artisans de fer et des 
veneurs, comme Homère, pescheurs, architectes, massons, et 
brief de tous mestiers dont la nature honore les hommes... Tu 
n'oublieras les noms propres des outils de tous mestiers et pren- 
dras plaisir à t'en enfpierre le plus <[uc tu jjourras, et principale- 
ineiU (le lâchasse. Homère a tiré ses plusbelles comparaisons de 
là '. » On reconnaît la théorie, chère à la Pléiade, de l'adaptation 
des termes techni([ues au style poétique ; Du Bellay l'a exposée 
lui-même assez vivement " ; mais c'est Ronsard qui, par ce pas- 
sag-e. en désig^ne dans Homère la source et l'autorité. Il a même 
relevé chez lui assez de traits familiers, pour se permettre de le 
considérer parfois, comme a fait Rabelais, sous l'aspect inattendu 
d'un poète badin et bachique. Il s'amuse à le célébrer à ce litre 
dans la «' gayeté » qui commence ainsi : 

Assez vraynient on ne rêvera 
Les divines bourdes d'Homère, 
Qui dit qu'on ne sçauroit avoir 
Si grand plaisir que de se voir 
Entre ses amis à la table. 
Quand un nienestrier délectable 
Paist 1 oreille d une chanson. 
Et quand l'oste-soif eschanson 
Fait aller en rond par la troupe 
De main en main la pleine coupe. 

Je te salue, heureux boiveur. 
Des meilleurs le meilleur resveur; 
Je te salue, esprit d'Homere... ' 

On comprend que Ronsard n'ait jamais pu se lasser d'un poète 

1. Dernière préface de la Franciade éd. L., t. VII, p. S7 et 92: éd. Bl., 
t. III, p. 26 et 31). 

2. Dans le morceau fameux de la Deffence, II, xi : n Encores te veux-je 
adverlir de hanter quelquosfois, non seidoment les scavans, mais aussi 
toutes sortes d'ouvriers et <jens mécaniques, comme mariniers, fondeurs, 
engraveuis et autres... » (éd. Chamard, p. 303l. Ronsard donne une énu- 
mération analogue dans son Art poclir/iieéA. L., t. VII, p. 48 ; éd. Bl., t. VII. 
p. 320). Cf. Marty-Laveaux, LaHjue (/e la Pléiade, l.ï, p. 300-420, sur l'usage 
fréquent des mots techniques par nos poètes. 

3. Gayeté, II (éd. L., t. II, p. 36; cf. var. « o bon Homère », éd. El., 
t. VI, p, 343). On reconnaît le passage. II. VI, 261, auquel a pensé Ronsard. 



(V LES FRAMiiils ijl 1 MES VKRS LIItONT )) 129 

choz qui il trouvait toutes ces richesses diverses, le mythe et la 
nature, le symbole et la réalité. Pour lui, qui a tenté ii sou tour de 
les réunir dans son leuvre, c'était l'inspirateiir par excellence, 

l>o (]ui, coiiime lui ruisseau, d'à^'^e en àj^fe vivaiil 
La Muse va tousjours ses chaulres abreuvant '. 



XII 



Chargé de tant de dépouilles de l'Antiquité, usant de tant 
de réminiscences des littératures grecque et latine, Ronsard 
attachait un prix considérable à ce qu'on le sût, pour qu'on 
appréciât mieux ce qu'il en tirait pour enrichir la nôtre. Plus il 
s'inspirait des Anciens et leur rendait hommage, plus devait être 
jugée méritoire l'offrande faite k son pays. En tête d'une édition 
revisée de ses œuvres, celle de 1378, il a placé ce quatrain destiné 
à écarter d'elles le « vulgaire » grossier et ignorant : 

Les François qui mes vers liront, 
S'ils ne sont et Grecs et Romains, 
Au lieu de ce livre ils n'auront 
Qu'un pesant faix entre les mains. 

Une affirmation aussi tranchante ne visait, en fait, que la Fran- 
ciade "-; mais il faut comprendre que Ronsard tenait k être reconnu 
pour un docte parmi les doctes, et qu'un lecteur, selon lui, 
ne pénétrait tout k fait sa pensée, ne goûtait ses allusions dans 
leur plein sens et ses images dans leur exacte beauté, qu'autant 
qu'il en connaissait lui-même les sources. 11 s'est exprimé ailleurs 
de façon moins absolue et en définissant mieux les principes de 
son art : 

Mon Passerat, je resemble à l'abeille 

Qui va cueillant tantost la fleur vermeille, 

Tantosl la jaune, errant de pré en pré 

1. Hymne de l'Or (éd. L., t. IV, p, 338; cf. var. " les poètes », éd. Bl., 
t. V, p. 214). 

2. Jusserand remarque que le quatrain, parfois cité comme se rapportant 
à l'ensemljlc de l'œuvre ronsardienue, « ne vise et ne pouvait viser que la 
Franciade •>. [Ronsard, p. 141.) Il faut, je crois, en étendre l'application un 
peu davantage. 

NoLH.vc. — rtonsard cl t'Huiiiiiuisnie. 9 



130 RONSARD ET LIILMAMSME 

Où plus les (leurs lleurissenl à son gré, 
Contre l'Hyver amassant force vivres. 
Ainsi lisant et fueilletanl mes livres. 
J'amasse, trie el choisis le plusbeau, 
Qu'en cent couleurs je peints en un tableau, 
Tantost en l'autre, et prompt en ma peinture 
Sans me forcer j'imite la nature'. 

Ces vers pourraient être écrits par Jean de La Fonlaiiie, cet 
autre « pilleur » de génie, à qui nul ne s'avise de contester son 
oris^inalité, comme on l'a fait jadis et si injustement pour notre 
Ronsard. Au temps de celui-ci, nul ne se trompait aux appa- 
rences, et l'on savait qu'en abordant, comme il l'avait voulu faire, 
tous les genres des Anciens, il les francisait à jamais : 

Et cum sil Ma.ro loi us el Calullus, 
Totus Pinclarus el Pclrarcha lultis, 
Ronsariliis lanien esl sibi perennis -. 

Parmi les témoig-nages rendus par Ronsard à rilippocrène 
hellénique qui l'a abreuvé et avec lui toute notre poésie, je n'en 
citerai plus qu'un seul. C'est un récit perdu dans la longue épître 
» A lehan du Thier, seigneur de Beau-Regard, secrétaire d'Estat », 
qui fut un des protecteurs importants de notre poète à la cour 
de Henri II ; il loue ce personnage de pratiquer lui-même la poésie, 
au milieu de ses absorbantes occupations, et cite en exemple de 
son respect pour les lettres cette intéressante anecdote : 

...Si ne veux soull'rir qu'un acte ^rantl et beau 
Que tu lis à deux Grecs, aille sous le tombeau. 
Deux pauvres eslrangers qui, bannis de la Grèce, 
Avoyent prins à la Cour de l-'rance leur adresse, 
Incognus, sans appuy, pleins de soin et d'esmoy, 
Pensans avoir support ou d'un Prince ou d'un Roy. 
Mais ce fut au contraire, ô Princes ! quelle honte 
D'un peuple si sacré (helas !) ne faire conte! 
Ils estoyent délaissez presqu'à mourir de fain, 
Honteux de mendier le misérable pain. 
Quand à l'extrémité portant un thresor rare 



1. Fin du poème d'/Av/,is, dans les Po/'ines: (éd. L., t. V, p. 132). 

2. OEin-res iFEslienne l'usi/iiicr, t. II, col. Il.i2. 



LES UELX CRETOIS 131 

S'udressereul àtoy; c'esloit du vieil Findare 

Un livret incofjnu, el un liure nouveau 

Du gentil Simonide, esueiUé du tombeau. 

Toy lors, comme courtois, bénin el débonnaire, 

Ne fis tant seulement depescher leur alTaire, 

Mais tu recompensas avec beaucoup d'escus 

Ces livres qui avoyent tant de siècles veincus. 

Et qui portoyent au front de la marge pour guide 

Ce grand nom de Pinciare et du grand Simonide', 

Desquels tu as orné le sumptueux chasteau 

De Beau-regard, ton louvre, et l'en as fait plus beau 

Que si des Aâiens les terres despouillées 

En don t'eussent baillé leurs medalles rouillées ^. 

Cette noble page, toute vibrante du souffle de la Renaissance, 
raconte un épisode qui s'est répété bien des fois en Italie, moins 
souvent en France, l'arrivée de ces Grecs misérables, chassés des 
terres ravagées par les Turcs ou simplement attirés par le goût 
de chercher fortune, et qui apportaient, pour tout bagage, un de 
ces manuscrits antiques tant désirés en Occident. Les volumes 
ne contenaient, la plupart du temps, que le fatras théologique de 
Byzance ; mais on en espérait toujours une trouvaille précieuse. 
Les émigrés comptaient, dans tous les cas, sur la soif de science 
de leurs hôtes pour obtenir accueil et protection, au nom des 
exilés illustres qu'ils prétendaient ramener avec eux. Beaucoup 
trouvèrent, en elFet, chez les princes lettrés ou chez des person- 
nages importants, enthousiastes de l'Antiquité, le gîte et le cou- 
vert, que leurs leçons souvent maladroites, leurs manuscrits, sou- 
vent insignifiants, semblaient payer avec une royale magnili- 
cence. 

Quels sont les Grecs protégés par Jean du Thier, il n est pas 
aisé de le savoir; mais il y a à Paris, depuis le règne de Henri II, 
un Cretois auquel il est impossible de ne pas penser et qui est 
précisément un introducteur et un transcripteur de manuscrits. 
On ignore en quelles circonslances ce Constantin Paheocappa est 
venu d'Orient, où il était encore moine du Mont Athos en l.')41 ; 



i. Ce vers décrit fort exactement un ancien manuscrit grec muni d'un 
titre courant. 

2. Ed. L., t. V, p. 143-t44. La pièce à J. du Thier est dans Le seroml 
livre des Poèmes. 



l:{2 ItO.NSARD El i/hL'.MANISME 

il p.'issi' plus tai'd au service du cardinal de Lorraine, à qui il 
dédie plusieurs manuscrits, ainsi {ju'au Roi lui-même'. On le 
trouve employé à rédig-er le catalogue des manuscrits grecs de la 
bibliothé([ue royale de Fontainebleau, sous la direction d Ange 
Vergèce, et l'on sait qu'il a un frère qui lui apporte des manu- 
scrits de leur ile maternelle'-. L'anecdote rapportée par Ronsard 
n'est pas datée; rien ne s'oppose ù ce que ces frères PalH!ocap])a 
soient les deux Grecs dont il raconte la venue en France, Jean du 
Thier ayant pu procurer ensuite à Conslaiilin la protection du 
cardinal de Lorraine. 

La valeur des textes signalés par Ronsard peut paraître assez 
douteuse. On est porté à se demander si les œuvres « inconnues » 
de Pindare et de Simonide étaient un trésor aussi rare qu'il le 
pensait. Il y eut alors, dans ces découvertes, beaucoup d'illusion. 
Celle-ci n'a point laissé de traces, bien que les fragments de 
Simonide fassent penser à ceux que Turnèbe a édités en 15.o3 dans 
son recueil gnomique. Il ne faut pas croire pourtant que les indi- 
cations du poète soient dénuées d'autorité ; il avait vu le manu- 
scrit qu'il décrit, et surtout il pouvait juger en quelque mesure 
de la valeur des textes nouveaux et des morceaux inédits qui 
venaient au jour de son temps. 

Guillaume CoUetet assure que Ronsard avait porté loin, sur 
ce point, la précision de ses études : « Il pénétra si avant, dit-il, 
dans les bibliothèques publiques et particulières qu'il fist un 
recueil des vers de plusieurs poètes grecs, dont nous ne connais- 
sons presque que les noms, dans le dessein de les communiquer 
au public, et qu'à cet effet en mourant il laissa ce recueil dans les 
mains de son intime amy Jean Galandius, qui eust peu et deu 
mesme nous faire part de ces antiques et nbbles productions 

1. Henri Omont, Catalogue des mss, grecs copiés à Paris au XVh' siècle 
par Constantin Palœocappa, dans l'Annuaire de l'Association... des éludes 
grecques de ISS6, p. 241-279, et Le premier catalogue de la bibliolh. de 
Fontainebleau {Bibliolh. de l'Ecole des Chartes, l. XLVII, 1886). Les Pala-o- 
cappa de l'Université de Padoue appartiennent à la même famille, origi- 
naire de La Canée [Cydonia). 

2. V. une des préfaces publiées par Omont, que le Cretois a mises aux 
recueils théologiques copiés pour le cardinal de Lorraine : » Cum frater 
meuse patria ad me venisset... librum hune secum attulit, quem ego iam 
pridem Apterae, quae urbs est Cretensium. ex quodam exemplari vetustis- 
simo descripseram, usque adeo vetuslate carioso pnlrique ut vix lof^i pos- 
scl ..... 



RONSAUD PIllLOLOOlT. 133 

d'esprit » '. Le témoin contemporain (ju'invoque le biographe est 
l'auteur connu de l'oraison funèbre du collège de Boncourt, 
Georges Cricbton, et le passage original mérite d'être reproduit; 
il met en scène Galland, principal de Boncourt, le meilleur ami 
de Ronsard, qui l'appelait ;j.ovo3r,X3J|j.îv5;, « le seul aimé », et lui 
confia l'ensemble de ses papiers : 

I-uslrata itaque cum L. Baïfio Germaniae quadam parte, Lute- 
tiam tandem rediit, ubi doctore usus in Graecis et in Latinis literis 
Aurato, ex aurais diuini illius hominis foiitibus lanlum haiisit, quan- 
tum si non ad satietatem sallem ad saturitatem sitientissimo cuiuis 
liomini poterat satisfacere. \ec enim in antiquis Graecorum aut Lali- 
norum monumentis quid tam abditum et recondilum latet, quod ille 
non perqiiisierit, nullus solertioris alicuius interpretis Graeci locus, 
nulla paulo venustior extat fabella, quani ille non annotarit et expres- 
seril. 

lam in colligendis ipsis veterum Graecorum au t o<,'ra ph is 
et exemplis, in iis quae retrusa in priuatis adhuc bibliothecis lacent 
recensendisquantopere diligensfuerit, testantur obsoleta multaetexesa 
penè vetustafe Graecorum poetarum carmina,nondum togatorum natio- 
nicognita, quae per Gallandium propediem,,ul spero, lucem accipient 
et omnium vestrûm manibus terenlur '-. 

Ce témoignage, qui n'est pas contesté', mène assez loin. Il révé- 
lerait en Ronsard, non seulement l'humaniste savant, le liseur infa- 

1. La vie de Ronsard par Colletet a été écrite en 1648. V. OEuvres iné- 
dites de Ronsnrfl,puh . par Blanclieniain, Paris, 1835, p. 3!j. 

2. G. Crillonii laudatio fimebris... apud Becodianos, p. 5 (v. plus loin, 
p. 4, fin de la 2' p.). La suite du morceau rappelle les services rendus à 
l'œuvre de Ronsard, après sa mort, par l'homme qui avait été le « Pylade » 
de la fin de sa vie et lui offrait à Paris l'hospitalité du collège de Boncourt 
(Becodiana <lomus). 

3. Les observations de Laumonier [Binel, p. 99) tendent plutôt à en ren- 
forcer l'autoi'ité. Malgré l'unanimité des avis et l'exactitude grammaticale 
du mot ille se rapportant à Ronsard, malgré la répétition du même pronom 
dans la phrase qui continue après ce morceau l'oraison funèbre, je dois dire 
que j'ai parfois appliqué ce texte dans ma pensée, non pas à l'élève, mais au 
maitre, non à Ronsard, mais à Dorât. Le vieux Dorât assistait sans doute à 
la cérémonie de Boncourt et écoutait lediscours de Crichton ;il était naturel 
qu'on y parlât de lui et de ses travaux. Sa propre liaison avec Galland expli- 
querait qu'il lui eût confié, comme Ronsard, ses derniers papiers. Enfin, 
l'auteur delà Laudatio a pu ajouter le passage sur son imprimé, -en faisant 
un mauvais raccord. Quoi qu'il en soit, à quelques nuances près, subsiste- 
rail l'opinion qu'on peut g:arder du travail philologique de Ronsard. 



134 RONSARD KT I.'jlL'.MANISME 

tigal)le des poètes auciens qu'il se propose d'imiter, mais encore 
un pliilolofi'ue vérital)le. Les travaux auxf|uels il se serait livré, 
sous l'iuspiration de Dorât et un peu de Turnèbe, ressemblent 
singulièrement aux travaux professionnels de ces deux maîtres. A 
l'étude attentive des auteurs imprimés il aurait joint 1 examen et la 
comparaison des manuscrits dans les bibliothèques et la recherche 
des textes ignorés. Quelque insulTisante qu'ait pu être la méthode 
employée, c'est là une besogne proprement philologique; et voilà 
un trait notable qui s'ajoute aux divers aspects de cette figure si 
complexe de grand lettré. Qu'il ait fait œuvre de paléograplie 
pour lire les manuscrits grecs, ce n'est point pour nous sur- 
prendre, puisqu'il a acquis sur ce point une sullisante expérience 
avec son ami Baïf, dans la compagnie d'Ange Vergèce'. Quant 
aux <' librairies » fournies de livres grecs, où il a « pénétré si 
avant », ce sont celle du Roi à Fontainebleau, dont cette partie 
était précisément confiée aux soins du scriplor \'ergèce, et qu'on 
transporta au Louvre sous Charles IX ^, et celle de Catherine 
de Médicis, cpii fut d'abord aux Tuileries, puis au château de 
Saint-Maur-lez-Fossés. Le fonds grec de la bibliothèque appar- 
tenant à la Reine-mère provenait de Florence et était particulière-, 
ment précieux^. Le poète a parlé de ces trésors avec un accent 
qui ne saurait tromper sur l'intérêt qu'il y a pris : 

1. Cf. plus haut, p. 40. — Observons, à propos des manuscrits grecs et 
des ligatures cpii en rendent aujourd'hui pour nous la lecture moins aisée, 
que la typographie de l'époque en i-epioduisail les formes de beaucoup plus 
près que la notre. Ronsard devait lire un manuscrit aussi couramment 
qu'un imprimé. 

2. V. l'ouvrage d'Henri Omont, Catalogue des inxs. grecs de Fontaine- 
bleau sous François l" et Henri II, Paris, 1889. Le fonds grec se retrouve 
intégralement aujourd'hui, moins un seul volume, à la Biltliolhèque Natio- 
nale. Léopold Delisle a réimprimé le poème de Dorai, De Bibliotheca regia, 
adressé à Charles IX \Le Cabinet des mss. de la liihUoth. nal., t. I, Paris, 
1868, p. 1911. Pierre de Montdoré, qui fut maitre delà librairie de 1352 à 
1567, fut remplacé dans celte charge par Jacques .\niyot. V. sur Montdoré 
{Montaureus) la notice de Léon Dorez, dans les Mi'langen de l'École française 
de Rome, t. XII, Rome 189^. 

3. Ce fonds était formé surtout des manuscrits du cardinal N. Ridolfi, 
mort en 1330, qu'avait achetés un grand capitaine " bien amateur de lettres », 
Pierre Strozzi, maréchal de France, que Ronsard a connu. Ils passèrentaprès 
lui aux mains de la Reine en des circonstances que Brantôme a racontées 
(éd. Lalanne, t. Il, p. 242). V.sDelisle, t. I, p. 209, et H. Omont, Le premier 
catalogue des mss. grecs du card. Hidolfi, dans la Biblioth. deYEcole des 
Chartes, année 1888. p. 309-314. 



lîIBLIOTHÈQUES VISITÉES PAR HONSARD 135 

Celle royne d'honneur de telle race issue... 
Poui' ne dégénérer de ses premiers ayeux 
Soigneuse a fait chercher ses livres les plus vieux, 
Hébreux, grecs el latins, traduits et à traduire. 
Et par noble dépense elle en a fait reluire 
Son chasteau de Saint-Maur, à lin que sans danger 
Le Françoys fust vainqueur du sçavoir estranger '. 

Paris comptait plusieurs bibliothèques privées assez bien 
pourvues et appartenant à des personnanes considérables, chez 
qui s'étaient développés les goûts du bibliophile de cette époque, 
aussi curieux de manuscrits que de beaux livres imprimés. Ainsi 
était composée la librairie de Henri de Mesmes, riche en ouvrages 
grecs, qui fut toujours ouverte à Ronsard, puisque son niaitre 
Dorât y eut ses entrées de tout temps et que son ami Lambin y 
récolta de précieuses moissons pour ses éditions savantes"^. Les 
collections du premier président de Thou, dévoué protecteur des 
lettres, celles de Jean Hurault, seigneur de Boistaillé, ancien 
ambassadeur à Venise et à Gonstantinople, contenaient aussi des 
manuscrits grecs ^. Tous les Hurault, amis des livres et des huma- 
nistes '', et surtout le grand chancelier de France, Philippe, sei- 
gneur de Cheverny, que Ronsard a célébré de haute façon dans 
le Bocage royal ■', ont diî tenir à honneur de satisfaire ses curio- 
sités. 

11 faudra nous imaginer Ronsard penché sur les volumes véné- 
rables, tournant avec respect les feuillets de papier ou de par- 
chemin, retrouvant sous cette forme nouvelle les ouvrages que les 

t. Le morceau est au Bocage royal, éd. L., t. IILp. 296; éd.BL, t. III, 
p. 379; (un premier texte porte pour variante au v. pénultième : " Le liaut 
palais du Louvre. ») 

2. V. plus haut, p. 70-77. 

3. Jean Hurault (i. //(;)-a//us Boestallerius) est mort en 1572. Son neveu 
Michel Hurault, seigneur de Bel-Esbat, chancelier de Navarre, avait hérité 
de la bibliothèque de Michel de l'Hospital, son aïeul maternel. Celle de 
Philippe Hurault, comte de Cheverny, garde des sceaux de Henri 111 'et 
de Henri IV, excitait l'admiration de Scaliyer. Cf. Delisle, Lp Cabinet des 
mss., t. I, p. 213. 

4. Lambin en cite trois dans la préface de son Cicâron, parmi les grands 
personnages lettrés du temps. 

n. Ed. L., t. IH, p. 313-349; éd. Bl., t. III, p. 419-424. Dorât le loue 
comme ■< unions doctorum patronus », et parfois sollicite ses bons offices 
Poemalia, p. 103, 205, 297, 32a ; 2' part., p. 19, 25, 26, 103, 228 ; et en tête 
de la partie non paginée du recueil). Rappelons aussi le trésorier Nico- 
las Moreau. 



136 HONSAHD ET 1,'lir.MAMS.ME 

('■(litions lie Lyon ou di' W'iiise. de Hàle ou de Strasboui'g-, lui ont 
rendus familiers, se lififurant parfois, avec la petile fièvre qu'excitait 
un texte inconnu, qu'il était le premier à le déchillVer. D'autres 
poètes ont connu ces émotions, et Pétrarque est de tous le 
plus illustre. Mais Pétrari[ue appartenait h l'âge des grandes 
découvertes, puisqu'il comnieiii^'ait à reconstituer par son propre 
t'ilort l'cnsendile dispersé de la littératuie romaine '. Aucune 
des joies prodigieuses qui niarcpiérenl la vie du poète italien ne 
pouvait être réservée k Honsanl, même dans le domaine des 
lettres grecques qui fut le sien. lùi ce lot de papiers que posséda 
Galland, son exécuteur testamentaire, et dont ses contemporains 
paraissaient attendre des révélations bibliographiques, on n'a dû 
faire aucune trouvaille qui méritât d'être communiquée au public. 
Ce n'était peut-être qu'un recueil de transcriptions de sa main, 
analogue à celui cjue posséda Du Gange et qui contenait les 
extiaits « que le jeune Baïf avoit faits de vingt-trois anciens 
poètes grecs pour son usage particulier » -. Le florilège per- 
sonnel de Ronsard ne serait pour nous, si nous le retrouvions 
jamais, qu'une précieuse relique littéraire et une preuve superflue 
de son érudition d'helléniste. 

Ces observations donnent, du moins, un sens plus précis à la 
charmante évocation de Rémi Belleau, dirigeant vers son ami le 
vol d'un papillon et disant à la bestiole de l'aller chercher en son 
cabinet d'étude : 

\'a-l-en mignon à mon Ronsard... 
Tu le troùuras dessus Nicandre, 
Sur Callimach, ou sur la cendre 
D'.Anacreon, qui reste encor 
Plus précieuse que n'est l'or. 
Tout recourbé, moulant la grâce 
De ses trais à l'antique trace 
Sur le patron des plus segrés 



1. On me permettra de renvoyer à Pétrarijiir l't l'IIiiinanisme, particuliè- 
rement au t. I, p. 14 sqq., et au t. II, p. 239 sqq. 

2. Augé-Chiquet, t. f.,p. 32, cite la description que donne Baillet de ce 
manuscrit très soig-né, écrit par Baïf dans sa quatorzième année et où « les 
ponctuations surtout et les accents peuvent cautionner l'intelligence qu'il 
avoit de la langue ». Les florilèges de Ronsard ne devaient être guère moins 
délicatement calligraphiés. 



LES LIVRES DE RONSARD 137 

Pooltes lioniains et poelles grées, 
Pour nous reclarcir leur vieil âge '. 

Que ce fût à l'aide d'un manuscrit emprunté ou d'une édition 
d'Estienne, c'était bien le travail d'un philologue que les compa- 
gnons du poète le voyaient accomplir sous leurs yeux, pour l'uti- 
liser, il est vrai, à des fins purement littéraires. Il était alors à 
l'époque la plus « livresque » de sa vie, celle qui prolongea quelque 
temps l'enseignement du collège de Coqueret et lui procura, 
dans la solitude de la recherche, ces belles heures d'ivresse intel- 
lectuelle dont bénéficia si largement sa poésie. 

La restitution idéale de sa bibliothèque serait facile aujour- 
d'hui, s'il s'agissait d'y compter les auteurs de toute langue 
auxquels il a eu recours '-. On pourrait même essayer d'indiquer, 
comme nous l'avons fait quelquefois, de quelles éditions il a dû 
se servir pour la lecture des textes anciens. Mais nous aimerions 
retrouver ceux de ses livres où il a jeté sur les marges, comme 
firent d'autres humanistes, des témoignages de son admiration 
ou des observations de sa critique. L'ex libris même de Ron- 
sard ne figure sur aucun volume aujourd'hui connu^. Son ex dono 
seul apparaît sur un exemplaire des Elégies, Mascarades et Ber- 
geries (Buon, 1565) offert à un trésorier de l'Epargne ^ et sur la 
Franciade envoyée à Muret \ 

1. Les Odes d'Anacréon Teïen, Paris, Wecliel, 1556, p. 70, dans le recueil 
des Petites inrenlions. Cf. OEuvres de Belleau, éd. M.-L., t. I, p. 52, avec 
l'orthographe secrets elpoetes.) Le passage est déjà cité dans la Rhétorique 
française d'Antoine Foclin, Paris, 15"à5, p. 6. 

2. V. l'introduction de Laumonierà son édition des Odes, t. I, p. xxxiv. 

3. A cette heure, l'indication de propriété de Ronsard n'existe sur aucun 
volume classé. Il est probable que sa main sera reconnue un jour sur 
quelque marge annotée d'un livre de l'époque, ce qui permettra d'autres 
identifications. Le seul écrivain de son groupe dont on possède un ensemble 
de livres annotés est Muret. La description de cette collection a été ma 
contribution de début aux Mélanges de l'Ecole française de Rome, année 1883 
[La bibliothèque d'un humaniste au A'VV* siècle). La Bililiothèque Vittorio- 
Euianuele, qui l'a héritée de l'ancien Collège Romain, a retrouvé, depuis 
mon travail, un exemplaire de l'édition originale des premières Oiles qui a 
appartenu au grand humaniste (coté 71. 2, A. 43). Je ne vois de traces de 
lecture qu'au f. 125; ce sont des corrections légères sur l'ode latine de 
Dorât. 

i. On lit sur la page de titre, de la main du poète : Pour Monsieur de 
Fictes, et la signature : Ronsard. V. le fac-similé dans la précieuse antho- 
logie ronsardienne de M. Hugues Vaganay, Œuvres meslées de P. de Ron- 
sard, Lyon, Lardanchet, 1914, p. 201. 

5. J'ai identifié récemment cet exemplaire, dont il est question p. 151. 



138 noNSABD KT l'uumamsme 

Guillaume Colletet possédait encore au xvir siècle un 1<»1 
douvraj^-es italiens, par lescpiels une habitude du poète nous est 
bien attestée : « Uonsard, qui s(,avoit ellectivement tout ce que 
l'ancienne Athènes et Rome avoient de rare et de beau, n'ignoroit 
rien encore de tout ce qui faisoil csclalter Florence et la nouvelle 
Rome ' : ce que je recognois par les exemplaires de quelques 
livres italiens que Ronsard avoit lus exactement et f/ui sont en 
mille endroits marqués et annolc's de sa /nain propre » -. Ces 
souvenirs précieux paraissent perdus. 

Il possédait cependant beaucoup de livres, et assurément plus 
que Dorât, qui se contentait d'un petit nombre, toujours relus •*. 
II aimait, nous le savons, que 1' « estude » fut bien parée, et 
quelques portraits chers à son cœur figuraient sur les murs '•, 
auprès des rayons où s'alignaient des trésors maintes fois rappelés 
avec complaisance. Un premier fonds lui venait du legs de son 
oncle Jean, vicaire général de l'évêque du Mans f « Habebat ab 
auunculo, viro omni liberali sacraque doctrina politissima... bi- 
bliothecam varia et multiplici librorum supellectileinstructam » ^. 
11 en parle pour la première fois « k son retour de Gascogne », 
après la courte infidélité que ce voyage lui a fait faire à son 
travail : 

1. « La nouvelle Rome ■ désigne avec précision, dans le langag'e du bio- 
graphe, la littérature latine de l'Hunsanisme. 

2. <i Je mets en ce rang, ajoute Colletet, les diverses rymes italiennes du 
cardinal Hembo et [lacune dans lems. ,qui sont tombées entre mes mains. » 
(Notice sur Ronsard publiée par Blancheniain, /. c, p. 59). 

3. Cf. Poemalia, l''" partie, p. 61 (à son médecin Ph. Valeranus) : 

Ast ego oui hreuis est et inambiliosa supellex, 
Scrinia pariia lihris (jraecis pariterque l.atinis 
Mon muUis lectisque lumen... 

4. Ceux de Marie Stuart et de François II sont décrits dans la charmante 
Fnttlaisiie des Pop/ne.s-, adressée à la reine d'Ecosse (éd. L., t. V, p. 9, 10; éd. 
Hl.,l. VI, p. 14, IGl: 

Bien que le trait de vostre belle face 
Peint en mon cœur par le temps ne s'elTace, 
...J'ay toutefois, pour la chose plus rare 
iDontmon estude et mes livres je pare) 
Vostre semblant qui fait lioiuieur au lieu 
Comme un por(rail fait honneur à son Dieu. 
. . .Droit au davant de vostre portraiture 
J'ay mis d'un lîoy l'excellente peinture. 
Bien jeune d'ans... 

■■.. J. Velliard, Laudalio fiinebris P. Ronsardi, p. 12. Cf. plus haut, p. H. 



ÏKMdlGNAGES SIR LA " LIItllAIRIE » 139 

...Ma librerie, héhis ! 
Grecque, latine, es|)aif;iiole, italique, 
Eu me lançant d'un Iront mélancolique 
Me dit que plus je n'adore l'allas ' . 

C'est à Paris ([u'il teuiiit celte <i liijrairie » ; il y pense penilant 
le séjour qu'il fait près de Meaux, aux bords de « Marne l'Is- 
leuse », où il jouit ardemment de tous les plaisirs de la cam- 
pagne ; dès l'automne, écrit-il à un ami, je reviendrai à « ce grand 
Paris » et 

...d'un pié jirompl je courray pour revoir 
Mes conipag-nons et mes livres, que j'aime 
l^lus mille l'ois que toy ni que moy-mesme'-. 

Le sentiment reste semblable, si l'expression change, lorsqu il 
célèbre, du même accent que le vieux Pétrart[ue et presque avec 
les mêmes mots-'', l'incompiarable compagnie des livres aimés: 

...Seul maislre de nioy, j'allois plein de loisir 
On le pied me portoit, conduil de mon désir, 
-Ayant tousjours es mains pour me servir de yuide 
.Aristote ou Platon, ou le docte Euripide, 
Mes bons hosles muets qui ne l'ascheut jamais... ' 

Ces vers se lisent dans la noble élégie dédiée à Hélène de Sur- 
gères, où le poète livrait à son amie, et par elle à la postérité, 
plus d'un secret de son àme. Il y rappelait ses études les 
plus chères, qui avaient transporté sa vie idéale loin de celle des 
autres hommes et lui avaient donné la primauté dans son art. 

1. 0(/ps, t. II, p. iOO. 

2. Le Bocage de P. de Ronsard, Pdv\s, \^"ii, fol. 8. Epistre ;i Ambroise de 
la Porte, parisien, pièce classée dans les Gaijeiez. Ed. L., t. II, p. 39; éd. 
Bl., t. VI, p. 3't7. 

3. Pétrarque, Episl., I, 7 : 

. . . Coin iiesq ne lu ten les, 
...Illustres nec difficiles, quihiis anguliis iiniis 
Aedibus in modicis s,itis est, qni nnlla récusant 
Imperia, assidueciue adsinlet taedia nunquani 
Ulla f'erant, aheant iussi redeantqiie i'ocati. 

4. Elri/ie <( Six ans estoient coulez ». Ed. L., t. I, p. 337. La mention 
d'Aristote, assez inattendu parmi les lectures familières de Ronsard, s'ex- 
plique par les éditions et commentaires dus à Turnèbe, qni a aussi édité le 
Phédon en la;i3. 



o 



140 nONSAKD Kl L IIIMAMSME 

l'allés ne l'avaient point détourné, comme beaucoup de ses con- 
temporains, d'user de sa langue maternelle et de lui consacrer tout 
son génie; elles avaient, au contraire, décuplé ses forces pour la 
mieux servir. S'il eut pour Uoral une reconnaissance d'écolier 
(idèle, il n'en garda pas une moins vive pour d'autres maîtres, 
les livres de l'Antiquité pieusement écoutés dans le silence de 
son « estude ». Il devait à ce double enseignement la forma- 
tion singulière qui, sans amoindrir sa grandeur lyrique, (u'd «le 
lui parmi nos poètes le plus complet des humanistes. 



DEUXIÈME PARTIE 

RONSARD ET LES HUMANISTES DE SON TEMPS 



Sil est une règle littéraire du temps de la Pléiade qui ressorte 
de ces études, c'est que le bon poète français doit être dabord un 
bon humaniste. Ronsard, qui a mainte fois promulgué le pré- 
cepte, a donné le plus bel exemple d'y obéir. Mais il ne s'est pas 
contenté de lire les Anciens et de chercher dans leurs livres ses 
inspirations. Leurs interprètes de son temps l'ont eu pour dis- 
ciple et pour ami ; sa carrière a tellement côtoyé, pendant toute 
la première partie de sa vie, celle de son maître Jean Dorât, qu'on 
ne peut guère s'occuper de l'une sans étudier l'autre ; enfin, 
beaucoup d'autres érudits se sont trouvés plus ou moins directe- 
ment mêlés à ses travaux. Sa biographie intellectuelle ne saurait 
être complètement élucidée, si ces relations, parfois inatten- 
dues, ne sont point mises en pleine lumière. 

Ce poète a passé bien des jours parmi les latinistes et les gré- 
clsants ; il a suivi les leçons de ceux qui ont professé, lu les 
ouvrages de ceux qui n'ont fait qu'écrire, et partagé parfois l'in- 
timité de leur existence laborieuse. La plupart d'entre eux, de 
leur côté, ont su le comprendre et l'admirer. Ils n'étaient pas 
éloignés de le considérer comme un des leurs. On lui reconnais- 
sait notamment, en matière de grec, une véritable autorité, 
que ses longues études, ses vastes lectures, ses imitations heu- 
reuses contribuaient à lui assurer. Quand Nicolas Goulu postule 
la chaire de langue grecque, qu abandonne son beau-père Dorât 
au Collège royal, Ronsard est invité à signer, le 13 septembre 
1567, le certificat collectif qui garantit les capacités du candidat. 
Il les atteste en même temps que quatre professeurs royaux et 
deux confrères de sa Pléiade, et son avis sonne avec une gravité 
particulière : Ego Petrus Ronsardiis af/irnw me audisse piihlicè 
legcntein ijrecc .\icolaum Guloniuin cl liKjnissirnuni regia legendi 



142 KONSAHD ET LIIUMANIS.ME 

faciil/u/c existimarc. Jio.wsAi:ij'. Demandons-nous, à ce propos, 
([uel poète de nos jours pourrait être appelé à apprécier en toute 
compétence les titres d'un professeur de grec au Collt'<{-e de 
France. 

La nature des travaux dont il nourrissait sa poésie obligeait 
Ronsard à consulter sans cesse les hommes ijui s'étaient voués à 
lu merveilleuse antiquité et avaient pour mission d'en commenter 
les chefs-d'œuvre. Sut-il voir la diversité des directions de ces 
études, qui commençaient à se transformer profondément sous 
ses yeux ? Il était plus près assurément dos purs « humanistes », 
qui ne cherchaient dans les anciennes littératures que des modèles 
d'écrire et de penser et qui songeaient avant tout à en reproduire 
dans leurs propres (cuvres la forme ou l'esprit ; il s'instruisait 
cependant auprès des premiers « philologues », qui, sans cesser 
de se rattacher à l'Humanisme, dirigeaient leurs elîorts vers 
l'établissement de textes sûrs et la connaissance critique du 
monde ancien. Alors qu'un Dorât, par exemple, réunissait en lui 
les deux tendances, un ïurnèbe ou un Henri Estienne faisaient 
dans leurs travaux prédominer la seconde. Comment Ronsard 
eût-il reconnu des différences, pourtant essentielles, tjui échap- 
paient à la plupart des contemporains? Parmi les amis de son 
intelligence, il appréciait successivement tous ceux qui détenaient 
une partie des innombrables trésors dont il était avide 

I 

Il en rencontra quelques-uns à la Cour, qu'il dut approcher 
avec respect. Sous Henri H, 1' « aumosnier et précepteur du 
Roy Dauphin » était l'évèque de Lavaur, et celui des princes ses 
frères, M. de Bellozane. On reconnaît malaisément sous ces dési- 
gnations deux hellénistes du plus haut renom, Pierre Danès, 
qui inaugura avec Toussain l'enseignement du grec au Collège 
royal de François P', et l'illustre traducteur de Plutarque, 
Jacques Amyot. Ronsard a eu avec ce dernier des relations per- 
sonnelles assez particulières, au moment où Amyot se démit 

1. (If. Abel I>efianc, La Pléiade au Collt(/e de France en I5(>7, Paris, 
1903, p. 2 (réimprimé dans Grands Ecrivains français de la Renaissance, 
Paris, iyi4). Les poètes sont Belleau el Baïf ; les professeurs Duret, Ctiar- 

penlier, Léger du Ghesue, Lambin et bien entendu Dorât. 



LE GREC A LA COUR 143 

vulonlairenienl en sa faveur de l'abbaye de Bellozane '. L'amour 
commun de leur chère lan^fuc grecque unissait le poète à celui 
qu'il appelle le « grand minisire des Muses » et dont il paraît 
avoir utilisé la précieuse bienveillance-. Il le célèbre d'un bel 
accent, en même temps que Danès, lorsqu'il énumère, pour 
répondre au mépris des protestants, les hommes d'un savoir pro- 
fond qui restent fidèles à la foi catholique : 

Amyol et Danez, lunnères de nostre a^^e, 

Aux lettres consumez, en donnent tesmoignajje... 

Hommes dignes d'honneur, chères testes et rares...' 

Enlin, la qualité delà langue d'Amyot n'a pas échappé à notre 
poète, puisqu'il glisse ce vers remarquable dans sa réponse à 
ceux qu'il a reçus du roi Charles IX : 

Ronsard te cède en vers, et Amyot en prose '. 

Le Louvre lui ménagea d'autres rencontres littéraires. Il y vit 
le grec fait homme en la personne du maréchal Strozzi, tué au 
siège de Thionville en I008. Le biographe des Grands Capitaines, 
voulant montrer combien l'illustre Florentin fut « bien nourry et 
instruict aux lettres par le seigneur Philippe Strozze son père », 
en porte ce singulier témoignage : « Pour la plus grande preuve 
que j'aye jamais veu... de son sçavoir, c'a esté les Comma/i/a/res 
de Qesar qu'il avoit tournées de latin en Grec, et luy-mesmes 
escrites de sa main, avec des commantz latins, aditions et ins- 
tructions pour gens de guerre, les plus belles que je vis jamais et 
(pii furent jamais escrites. Le langage grec estoit très beau et très 

1. Eu 1!)G4. Cf. Reaé Sturel, Jacques Anii/ol traducteur des Vies paral- 
lèles de Plutarque, Paris, 1909, p. 84. On trouvera les références sur la 
question dans cet excellent livre du jeune savant, mort à l'ennemi, en qui 
nos études ont tant perdu. 

2. Ed. L.,t. 111, p. 438; cf. t. Vil, p. 360; éd. Bl.,f. IV, p. 92 ; cf. t. 111, 
p. 322. 

3. Renionstranre au peuple de France, publiée en déc. 1^)62 ou janv. 1033. 
Après 1578, les huit vers sur Amyot et Danès disparaissent des éditions 
de Ronsard (éd. L., t. Vil, p. 542 ; éd. Bl., t. VII, p. 61). A partir de 
1578, les noms d'Amyot et de Sel ve sont effacés aussi dans le i?ocar/e 
royal. 

4. Ed. L., t. III, p. 180. Il s'agit des douze vers authentiques du roi, et 
non de ceux qu'une fausse tradition a popularisés. 



14i KONSAItlJ lil l.'lll MA.MSMI, 

élofjuant, à ce que j'ay ouy dire à gens très sçavans ijui lavoient 
vcu et leu, coinine M. de Ronsard et M. Daurat, s'estonnans de 
la curiosité de cet hoinine à sVstre amusé de l'aire cette traduc- 
tion, puisfjue l'original estoit si cloquant latin, et disoient le grec 
valoir le latin. » Brantôme ajoute : « Voylà ce que je leur en av 
ouy dire, car j'entendz autant le grec comme le liault allemand'. » 
Ce n'était pas à la Courque Ronsard pouvait trouver les guides 
de sa pensée. Bien avant d'y retourner et d'y prendre sa bril- 
lante place auprès du jeune roi (|ui la aimi-, il vécut longtemps 
et presque entièrement dans le monde des humanistes parisiens. 
C'étaient des érudits, des professeurs modestes, dont plus d'un 
sans doute fut surpris de la déférence passionnée que leur témoi- 
gnait en toute occasion ce jeune gentilhomme. Plusieurs de ces 
savants hommes sentaient le pédant et eussent mérité plutôt 
d'exciter sa verve railleuse ; mais, chez d'autres, des manières 
simples et aisées s'unissaient à la science la plus souriante. On 
aime en tenir l'assurance de Ronsard lui-même. Jacques-Auguste 
de Thou, bon témoin pour les mœurs littéraires de son temps, 
rapporte une de ses conversations, recueillie sans doute vers 
l'année 1370, alors que le futur historien était mis en relation par 
Dorât avec ce qui restait de la Pléiade'-. II y joint une observation 
bien significative sur le caractère du poète : « Sane memini 
Petrum Ronsardum virum acerrinii iudicii, qui licet in dis- 
pari fortuna constilutus tota vita scholastico otio 
oblectatus fuera t , cum de Buchanauo, HadrianoTurnebo, An- 
tonio Goueano, M. Antonio Mureto, quibus cum arcta ami- 
citia coniunctus fuerat, verba faoeret, dicere solitum illos 
homlnes nihil paedagogicae praeter togam et pileimi luibuisse, 
et tamen de vulgo paedagogorum sic censere, nunquam incorri- 
gibilis ineptiae ex paedagogica contractae characterem vel lon- 
gissimi aeui curriculo deleri posse 'K » Tout montre que Ronsard 

i. Brantôme, éd. Lalanne, t. II, p. 241 [Le maréchal Eslrozze). Le fils 
de Pierre Strozzi montrait chez lui ce livre, sans permettre " de le trans- 
porter ailleurs jamais ». 

2. On rencontrera plus loin ce passag^e des Mémoires de J.-A. do Thou 
[Ilisloriarum sui temporis libri CXXXVIII, [Genève], 1620, t. I, p. 3). 
Il reparle de Dorât et de Ronsard (n raris huius aeui luminibus »), à pro- 
pos des fêtes données au Louvre pour les envoyés Polonais (t. II, p. 966), 
et il fait d'eux de beaux éloges à la date de leur mort (t. IV, p. 62 et 2661. 

3. Ilisloriaruin xiii leinpiirin lihri, l. III, p. ")82 .<. a. I."i82\ 



miCIIAiNAN KT GOIJVKA 145 

a su faire ces distinctions faciles et n'accorder iju'à bon escient 
son admiration '. 

George Buchanan, qui fut un excellent poète humaniste avant 
de devenir iiomine d'Etal et l'historien de son Ecosse, n'a fait 
que traverser la vie de Ronsard'; on sait qu'il a tenu plus de 
place dans celle de Montaigne, qui nomme « ce grand poëte escos- 
sois », ainsi que Muret, parmi ses " précepteurs domestiques » *. 
Nos poètes l'ont rencontré souvent à l'époque où Du Bellay tra- 
duisait son élégie de l'ambition déçue : Quam misera sil. condi- 
liodoccnliiim litlcras humaniores Luletiae''. Mais Ronsard a dû 
surtout fréquenter Buchanan au moment où ils célébraient l'un 
et l'autre, à la cour de Henri II, le mariage de Marie Stuart •''. 

Le fameux juriste portugais Antonio de Gouvea, un des défen- 
seurs d'Aristote contre Ramus, frère du principal du collège de 
Guyenne au temps de Montaigne, n'est pas resté en relations avec 
notre poète ". Il a, du moins, profité de son œuvre pour sa propre 
formation littéraire, et il la possédait si bien qu'il lui arriva 
d'imiter en vers latins l'églogue descriptive de la grotte de Meu- 
don et de mériter à ce sujet les éloges de l'auteur auprès du car- 
dinal de Lorraine. Voici l'anecdote inédite qui se trouve dans ses 
papiers : « Carolus Cardinalis Lotharingus Medonii antrum 

1. Le cas spécial de Pierre de Pasclial, étudié à part dans ce livre, s'ex- 
pli(|ue, comino ou le verra, par des circouslanccs très particulières. 

2. G. Buchnnani Scoti Elegiaruin l. /, !>yluariiin l. (,... Paris, M. Pâtis- 
son, lo7y, p. 23. 

3. Essais, livre 1, chap. xxvi. 

i. Du Bellay a imprimé en 1552, à la suite de sa traduction de deux livres 
de VEiiéide, « L'Adieu aux Muses pris du latin de Buccanan » et la <r Tra- 
duction d'une ode latine du mesme Buccanan » (éd. Marty-Laveaux, t. I, 
p. 437-441). La première pièce n'est ((u'une imitation fort libre de l'élégie 
parisienne du poète écossais. 

,T. Cf. F. Hume Brown, George Buchanan hnmnnist and refornipr, Edim- 
bourg, 1890, p. 182. Buchanan, né en loOO, mort à Edimbourg en 1582, a 
beaucoup voyagé en France et a enseigné quelque temps à Bordeaux, sur 
l'invilation d".\ndré de Gouvea. Il est venu souvent à Paris, où il a été un 
des familiers de la maison de Jean de Morel, et fut, en France et en Pié- 
mont, précepteur de Timoléon de Cossé, flls de Charles de Cossé-Brissac, 
jusqu'en 1500. Sa liaison avec Ronsard peut dater de son séjour à Paris de 
1353. 11 est à noter que son importante correspondance ne garde aucun 
indice de ses relalionsavec nos poètes, sauf dans une lettre de Van Gilîen, 
écrite d'Orléans, qui lui donne en 1307 des nouvelles de Dorât iliuclianani 
opéra omnia, Leyde, 1723, t. 11, p. 720). 

0. La seule mention de Gouvea faite par Uonsard est dans une lettre à 
Passeratcitée plus loin. 

NoLHAc. — RonsiirJ el / //iim.iiiisiiie. 10 



146 RONSAitD ET l'iilmams.mi; 

mirae pulchritudiniset artis laudandae aedificandumcurauil. Hoc 
opus eximium Gallici l'ei-(> omnes poelae carminibus cclebraue- 
runt, praecipue Roiisardus liaud ignobilis poeta.f[ui in aniri lau- 
dem eglogam elegantem scripsit. Hanc loannes Truchius iJeKina- 
tus praeses prior, vir moruin candore el scientiae celebritale 
conspicuus, Gnueaiu) dédit edixitque Cardinali periucundum fore 
si et ipse aliquid in laudem anlri caneret. Qua de causa (îouoanus 
hanc eclogam cecinit, argumentum Ronsard! seculus. in qua vel 
Ronsardo iudice Tiallicas elegantias salesque non aequauil modo, 
sed superauit '. » Ces détails, orgueilleusement gardés par l'écri- 
vain portugais, s'ajoutent à ceux que donne un de ses poèmes 
imprimés, pour établir sa parfaite familiarité avec les œuvres de 
la Pléiade ; on le voit traduisant au pied levé, et d'ailleurs très 
librement, la pièce de Du Bellay sur Adonis, dans un cercle let- 
tré où l'on vient de réciter et d'applaudir les vers du poète fran- 
çais -. Si l'on voulait cependant rechercher, ainsi (|u'il serait inté- 
ressant de le faire, les traces de Gouvea. comme celles de Hucha- 
nan, sur les divers points de la France où ils ont séjourné, il 
n'y aurait rien à prendre chez Ronsard. Ces grandes figures étran- 
gères se sontpromptemenl effacées de son horizon. Au contraire, 
Marc-Antoine de Muret •', pendant les années de son séjour à 
Paris, lui a été aussi cher que Baïf et Du Bellay eux-mêmes et a 
partagé toute l'activité de sa jeunesse. 

1. Bibliolliùquc nationale, Diipuy S 10, fol. 76. La tradiiclion âf: Gouvea 
fait partie d'un recueil manuscrit de ses poèmes, accompagnés de commen- 
taires. La traduction curieuse de l'églogue de Ronsard est plutôt une libre 
iinilalion, où l'auteur a introduit notamment un éloge du premier président 
Trucliy et du bililiothécaire du Hoi Montdoré. Le ms. contient, au fol. SO v", 
uneépigramme sur la mort de Jean lirinon, qui sert à dater le séjour de 
Gouvea à Paris, et, aux fol. tjri.s(i([., le poème sur Adonis qu'il a imité de L)u 
Bellay. 

2. Les poèmes imprimés à la fin des œuvres éruditesde Gouvea portent 
des préambules analogues à ceux que présentent les inédits du fonds 
Dupuy. Voici celui (|ui concerne l'imitation de Du Bellay : « Adonidis uolam 
fabulam loachimus Bellaius Gallicis versibus eleganter descripsit. lli cum 
forte Goueano praesenti recitati essent a iuuene quodara et ab omnibus 
qui tum aderaiit laudati, idem arguraentum Goueanus latinis versibus 
breuius clegnntius(|ue e.xpressurum se pollicitus est ; quod ut faceret ur- 
gentibus amicis, hos tandem versus cecinit ». [A/il. Goueani opéra 
iuridica, phitologica, pliilosophica... éd. Ihc. van V'aassen, Rotterdam, 1700, 
p. 707). 

3. Toutes les lettres originales que j'ai retrouvées du savant limousin 
portent la signature Marc-Anloint' rie Murel. La même forme du nom se 
lelrouve au titre du Coinine>il:tire, dans l'acte de lo").'i rap[)elé ci-ilossou.s, 
etc. C'est donc celle qu'il convient d'adopter. 



MURET 147 

Bien que Muret rimât en français à ses heures, c'est comme 
poète latin qu'il chercha d'ahord sa notoriété, c'est-à-dire en un 
domaine que la plupart des amis de Ronsard lui abandonnaient. 
Ce fut entre le jeune limousin et le groupe de la Brigade un 
échange de compliments et de services, où le maître prit grande 
pari. Muret et Ronsard ont parlé l'un de l'autre fort dignement, 
et leur intimité est attestée parde nombreux et réciproques témoi- 
gnages '. Le plus ancien est dans les Juuenilia de Muret, qui 
contiennent aussi des odes à Dorât et à Denisot, et des épîtres 
assez banalesà Baïf et à Jodelle. Une odelette horatienne indique 
le thème que développera une charmante élégie de Du Bellay -, 
l'absence du poète retenu loin de ses amis, dans son Vendômois 
trop chéri : 

Ronsarde, Aonii pecllnis nrhiler, 
Qui pn'nceps resonum sollicitas ebur, 
Venfonimque minas et celerea potens 

Lapsus sistere fluniinum, 
Quando le reducem Vindocino ex agro 
Cernemus, velevum liirha sodalium '.' 
Quis le, quis niueo vellere condilus 

Nohis restituet dies ? 
Qui desiderio perpefe nunc lui, 
Heu quae non facimus vola ? quihus sacros 
Postes muneribus cinçfcre parcinius? 

Quas non concipimus preces ? 



1. J'ai analysé plus liant, p. 02-100, le Commentaire de M Lire l. Un acipiil du 
mai lli:iH, délivre par Ronsard et son collaborateur à la veuve du libraire 
De la Porte, concerne la vente de la seconde édition des Amours enrichie du 
Commenlaire, qui a été évalué à trente écus d'or soleil. Sur cette somme, 
Ronsard reconnaît avoir reçu 23 livres tournois et Muret 46 livres (E. 
Coyecque, dans la Revue des livres anciens de 1916, fasc. III). Cette pièce 
est le plus ancien document actuellement connu en France, qui fasse men- 
tion de di'oits d'auteur. 

2. V. les vers qui l'ont un écho latin à ceux de Ronsard [Poemalia, f. 11) : 

À'uncle cuUa leneni celsi vineta Sabuli, 

\iinc virides Brai.'ic, GastineiinKiiie nemtis: 
Et tua Laedinae rcspomlcnl carniina Xyniphae, 

El salit ad nnnieros Helleris iinda tiios ; , 

Fi)elices i\ymiifiae queis lalem audire poelam 

Et licuil sacros dncere nocte chnros. 
Ille colil l'estras. lulissima numina, syluas, 

nie antra et /luui'os, saxaque vesira colil... 



I i(S RONSARD ET l.'lll MAMSME 

O siiUciu irtlcrc;!. i/iiiiJiivid tKjis, niemiir 
No.stri viue ; lia la ciirrihiis uiireis 
Humor per liquidum geninieus aëra, 
Speclaniliiiu fxipulis ieh:il '. 

Autant que le lui permettaient les labeurs du professorat, Muret 
aimait ;i se joindre;! la >■ docte troupe » de Ronsard. Celui-ci n'a 
point omis de le l'aii-e figurer parmi les assistants à la n [tompe du 
bouc », le jour où ion fêta le succès de Jodelle. 11 révèle même 
sa place ('■niinente dans la Brigade, lorsqu'il lui dédie, au recueil 
de i.'io'i, le [)oéme des hlcs forlunccs. Il y convie gaiement ses 
compagnons à quitter un monde agité et méchant, pour se réfu- 
gier dans l'île heureuse, où régneront pour eux les plaisirs des 
champs et les travaux de la poésie. Le chef du chœur, le guide 
parmi les belles (euvres antiques, sera Marc-Antoine de Muret ; et 
il n'est pas difficile de reconnaître dans ce rôle imaginaire une 
transposition delà réalité, cest-k-dire des lectures à haute voix 
faites par l'humaniste parmi les poètes et des commentaires dont 
il les accompagnait : 

Là, vénérable en une robe blanche 
El couronné la teste d'une branche. 
Ou de Laurier ou d'Olivier retors. 
Guidant nos pas maintenant sur les hors 
Du Ilot salé, maintenant aux valées, 
El maintenant près des eaux reculées. 
Ou sous le frais d'un vieux chesne branchu. 
Ou sous l'abry de quelque antre fourchu, 
Divin Muret, tu nous liras Catulle, 
Liras Ovide, et Properce et Tibulle, 
Ou tu joindras au cystre Teïen 
Avec Bacchus l'enfant Cyterien'^; 
Ou, feuilletant un Homère plus brave. 
Tu nous liras d'une majesté grave 
Comme Venus couvrit d'une espesseur 
Ja deniy-mort le Troyen ravisseur... ^ 

1. Ad l'elrum Ronnarduni GalUcorum poelRrum facile principern (éd. 
Ruhiilteii, l. I, p.7:t0). 

2. Le le.\te de ln!>3 marque nettement Alcée à coté d'.Vnacréoii : 

Divin Muret, tu nous liras Calulle, 
Ovide, Galle, et Propeice et Tibulle, 
Ou tu joindras au Sistre Tcien 
I.e vers nii^nard du harpeur Lcsbien. 

.'!. l>o<-ii»-^. liv. II. Kd. L.I.'V', p. ICI ; éil. IM.. I. VI, p i7ti. 



MURET 1 49 

Lors(jue Marc-Antoine de Muret, malgré lenchantement de 
cette jeune poésie, se décida pour la carrière savante et alla cher- 
cher fortune en Italie ', Ronsard n'oublia point le collaborateur 
dévoué qui avait servi très utilement sa gloire naissante par le 
Cnmmentiiire des Amours. Leurs compagnons communs feuille- 
taient sans cesse im ouvrage indispensable pour comprendre 
entièrement son œuvre. On lut aussi avec enthousiasme, dans le 
cercle de Jean Brinon, le commentaire sur Catulle, de ton tout 
semblable, que Muret, momentanément campé à Venise, avait 
publié k la librairie de Paul Manuce -. Un peu plus tard, étant 
à Rome, Denys Lambin, qui ne le connaissait pas encore, lui 
écrivait k Venise pour solliciter son amitié sous les auspices de 
leur cher Ronsard : « Nam neque tu me unquam videras, neque 
ego te ; tantum in sermone ut fit) cum essem Lufetiae anno supe- 
riore[loo6], Rousardus, Auratus, Brino : \j.T/.7.p'.-r,;, qui mihi 
commentarios tuos in Catullum, paucis diebus antequam e vita 
excederet, dono dederat, de te amauteret honorifice mecum erant 
loculi ; ita ut illorum quasi testimonio in eam de te opinionem 
adductus essem, quae de viro omni humanitate perpolito et erudi- 
tissimo haberi et débet et potest ■*. » Muret prolongea son séjour 



1. Il est inutile de recourir à l'explication connue d'une fuite de Muret, 
qui aurait été poursuivi à Toulouse pour crime de pédérastie. J'avoue ne 
rien trouver de décisif dans les racontars qui le visent et dont les polé- 
niiiiues dj temps font quehpie abus. Leur nomlire, sinon leur autorité, 
parait avoir convaincu son dernier biographe, l'oxcellent Charles Dejob, 
dont l'argumentation surc<' point est d'une faiblesse déconcertante; ne va- 
t-il pas jusqu'à faire étal contre Muret de ce qu'il n'existe pas de corres- 
pondance échangée entre Ronsard et lui? 

2. La première édition Venise, 1554) est dédiée à Bernardino Loredan, 
le 15 octobre 1554. L'exemplaire de la Bibliothèque nationale est chargé 
des noies de Corbinelli. Une autre publication manutienne du même temps 
intéresse un personnage important en relations avec la Pléiade, l'ambassa- 
deur Jean d'Avanson ; Muret lui dédie très curieusement son petit commen- 
taire sur Horace, le !"■ octobre 1555. Son commentaire sur Catulle ren- 
ferme un souvenir de son enseignement parisien : Cum mihi odas Horatii 
Luleciae piiblice interprelanli, Pelrus Gatlandius, Lalinariim lilerarum pro- 
fessor rpgiiis, homo optimus et eriiditissimus, Horatium perueterem uten- 
diim dedissel, euinque una ego et flos Galliae Adrianus Turnebiis euoluere- 
mus... (éd. Ruhûken, t. Il, p. 779;. 

3. Lazeri, Mi/cellanea ex mss. libris hihl. Cottegii Romani, Rome, 1757, 
t. II, p. 405. Cf. Dejob, M. -A. Muret, p. 110. La même lettre de Lambin 
donne un détail qui intéresse le séjour de Joacbim Du Bellav à Rome. Mu- 
ret ayant demandé par lettre à un secrétaire de l'ambassadeur quels étaient 



ir)0 IIONSAUD ET l'hLMAMSME 

à Venise et à Padoue, puis ii Fei-rare, manquanl ainsi l'occasion 
de rencontrer Joachim du Bellay à Rome, où il n'arriva lui-même 
qu'en 1559 avec le cardinal llippolyte d'Esté. 

Bien souvent, comme Ronsard, dans cette Italie où ilcommen- 
(^•ait une triomphale carrière, Muret reporta sa pensée vers cette 
grande amitié de sa jeunesse. Il ne reparut en France qu'une 
fois. Quand le cardinal d'Esté y vint en qualité de légat, en 1561, 
il lui servit de secrétaire et l'accompagna dans ses diverses rési- 
dences '. Bien qu'il lût dès lors mêlé aux grandes alfaires, 
comme orateur officiel de la France à Rome, et déjà plus (ju'k 
moitié italianisé, il n'en montra pas moins de plaisir à fréquen- 
ter ses anciens amis. 11 retrouvait son commentaire et son por- 
trait en tête de l'édition d'ensemhle des œuvres de Ronsard, la 
première, publiée par Gabriel Buon peu de mois auparavant. Il 
est vi-aisemblable qu'il présenta le poète au cardinal d'Esté ; 
il revit Uorat, ïurnèbe. Lambin, fit des achats cliez les libraires '-, 
laissa un volume à imprimer entre les mains de Buon et resserra 
des liens, qui allaient se distendre avec le temps sans toutefois 
se rompre ^. 

les Français qu'il voyait à Fiome, celui-ci a répondu : « Gallos liic esse cle- 
gantiores lîellayuni, Cai-dinalis Bellayi propinquum et familiarem, Dolu- 
sium, et Lambinum e comitatu Cardinalis Turnonii, alios praeterea mul- 
los. 11 Lambin n'est pas nommédans les Regrets. 

i. Notamment h l'abbaye de Cliiialis, que possédait le cardinal. C'est le 
Carolilocurn, d'où Muret date quatre de ses lettres et ([ue lesbiogra plies de 
Muret n'ont pas su reconnaître (cf. Frotscher, Mureli episl., praef., oral., 
t. II, p. 62; Dejob, .1/.-.4. Muret, p. Uioi. 

2. J'en ai autrefois relevé la mention sur les livres de Muret provenant 
du Collège Romain et aujourd'hui conservés à la Bibliothèque Vittorio- 
Emanuole. V. La blhlioth. d'un humaniste au XVl" sii'cle, dans les Mélanges 
de l'Ecole française de Rome, 1883. D'après Lazeri (/. c, t. 11, p. 328), Ga- 
briel Buon Qt don à Muret, en i;)(')2, d'un livre français assez précieux, /.e.? 
très élégantes, 1res veridiques et copieuses Annales, de Nicole Gilles, consul- 
tées par Ronsard pour la documentation de la Franciade. 

3. Muret a séjourné eu France du mois d'aoïàl 1561 au printemps de 15G3. 
Une lettre postérieure, à Jean Nicot, fait allusion à une explication assez vive 
qu'il aurait eue avec Lambin devant Turnèbe et Dorât (cf. La Croix du Maine, 
t. II, p. 76;. Lucas Fruytiers mentionne le séjour de Muret à Paris dans le 
chapilresur Properce, qu'il lui a dédié, <■ cum te in bas Musarum sedesoppor- 
tunissima (-ardinalis tui Estoiisis legalis adduxisset >• [Fruterii Verisimilia, 
.\nvers, 1384, p. 85). Muret a adressé à Turnèbe la préface de son édition 
ûos Philippiques, écrite à Paris le 14 mars 1302; il y explique l'importance 
de la découverte du manuscrit du Vatican, et le désir qu'il a eu d'ap|)orler 
quelque chose d'intéressant à ses amis de Franco, après huit ans de Ira- 



MURET 1 51 

Li: futur professeur du Collège Romain vécut dès lors loin 
de son pays, où ses succès trouvèrent long'lenips de l'écho et où 
les humanistes de sa province ne cessèrent de se montrer fiers de 
lui '. Il continua à recevoir les livres de Ronsard, à suivre avec 
sympathie le développement de son œuvre, à interroger à son 
sujet les voyageurs qui venaient à Rome, et il lui arriva souvent 
décrire, comme il faisait à Claude Dupuy ; « Si vous voies Alons'' 
de Ronsard, recommandés moi à ses bonnes grâces, et fait tes lui 
en part -. » En lo73, il désirait posséder la Franciade, dont l'ap- 
parition était annoncée par la renommée, et Ronsard ne manquait 
point de lui adresser un exemplaire avec la dédicace de sa main : 
Pour Monsieur Muret '^. Un jour même (c'était après la publica- 
tion du poème), Muret a envoyé tout son cœur, dans un élan 
alfoctueux. vers le groupe de poètes et de savants du pays qu'il 
ne devait plus revoir : « lUum Musarum chorum, quem litteris 
tuis complexus es, tiv ix5U7ï;y£tv;v Auratum ; Ronsardum pridem 
Pindarum, nuper etiam Homerum Gallicum ; suauissimum mihi 

vaux en Italie '.V. Tullii Ciceronix Philippicae a M. 1. Murelo rul opiimum 
et velmtismimiim exemphir lam miillix locis einendatac ni niinc primuni edi- 
lae cideri queanl... Paris, Gabriel Buon, 1541. La préface adressée à Tur- 
nèbe est datée Lutetiae, id. Mari., anno MDLXII. Il n'y a en tète de l'édi- 
tion que sept distiques grecs; ils sont dédiés au cardinal d'Esté, protec- 
teur de Muret, et signés de Dorât. 

1. Une épître dédicatoire du limousin Beaubrueil adressée à Dorât, en 
1582, rappelle en ces termes son séjour à Rome : « Je receus un grand con- 
tentement de voir nostre Muret en cbaire, faisant sortir de sa bouche un 
tonnerre si aggréable, que je fuz lors contrainct d'eschaper ce vers : 

S'il escripl bien, il dict encore mieux. 

Et pouvez croire que ce ne fust poinct sanz admirer la fortune de 
l'homme, le voyant passer par les rues de Romnie dans un coche magni- 
fique : mais obliroy-je les propos affables qui me recueillirent en sa mai- 
son ? « Je suis bien fort aise idisoit il) de voir aujourd'luiy le filz de ce 
Beaubrueil qui m'encouragea des premiers à l'amourdes bonnes lettres, 
et me plaict aussi grandement de scavoirdes nouvelles de Dorât, que tous 
deux avons heu pour maisire, et lequel j'estime avoir heu seul les délices 
delà Langue grecque... » fteguhis, tra(jedie... par Jean de Beaubrueil, udvo- 
cal au siège l'residial de Li/rno(jes, Limoges, H. Barbou, 1582. 

2. Xolhac, Leltres iiu-d. de Muret, dans Mélanges Graux, Paris, 1884, 
p. 388. 

3. J'ai récemment reironvé à Rome ce précieux exemplaire. Il ne poite 
aucune annotation de Muret et se trouve coté 6. 34. K. 1, h la Bibliothèque 
nationale Vittorio-Emanuele. En le signalant à l'administration de cette 
bibliothèque, je n'ai pas manqué d'attirer l'attention sur l'extrême rareté 
des autographes de Ronsard. 



\'')2 RONSARD i;t i.'ih mamsmi-: 

îimicissimuiii lr;i(ri-iii miiuii, cl i;iiii iUi Homcifi suppai-ém Ilcsio- 
<liiiii, Ikiilium : cL cuni, tui ego quani nomine, utinain cl coiuli- 
lioiie tam propiiKjuus cssem Dui'ctuni, et elegantissinii ln)minem 
ingenii Passeratium, meos veteres amicos, quorum eg-o ipse 
recordatione recreor et afiicior intimisscnsil)us : eosigituronines 
milii vicissim saluta '. » Ainsi le Français devenu romain avait 
tenu à réunir le nom de ses meilleurs amis parisiens dans sa bril- 
lante correspondance d'humaniste destinée, selon lusage, aux 
presses des libraires. 



II 



Ronsard professe un respect particulier pour le lecteur royal 
en langue grecque, chargé pendant quelque temps de l'imprime- 
rie du Roi, que la Pléiade entière honore sous le nom de « M. 
Tournebœuf ». Il lui sait gré d'avoir ouvert pour lui des sources 
nouvelles d'information et complété sur plus d'un point l'ensei- 
gnement reçu à Goqueret. Il doit à Turnèbe autant qu'à Henri 
Estienne, l'éditeur célèbre d'Anacréon -, et paraît l'avoir fré- 
quenté davantage. Il s'est assis parmi son auditoire, au (>ollège 
royal, avec d'autres poètes ; il a mesuré l'importance et l'auto- 
rité de ses leçons, et ce n'est pas sans intention qu'il le range 
auprès des maîtres les plus vénérés de la génération précédente, 
qui furent en leur temps la gloire de la France : 

Un Turnèbe, un Budé, un Valable, un Tusan '. 

Il le nomme aussi avec les nouveaux, mêlés à toutes les études 
de sa jeunesse, lorsqu'il proteste avec une belle éloquence contre 
l'ingratitude d'un siècle corrompu envers les hommes qui lui 
font tant d'honneur : 

Et nous, sacré troupeau des Muses, qui ne sommes 
Usuriers, ny trompeurs, ny assassineurs d'hommes. 
Qui portons lesus Christ dans le cunir arresté. 



i. Thomae Marlino suo (éd. Rulinken, 1. 1, p. 393). 

2. Pour les relations île Ronsard avec H. Estienne, v. p. 107 si|q., et 
p. 119. 

.3. Eglogue I. Vers insérés dans l'édition de 1384 léd. L., I. 111, p. H8Û; 
(Vl. RI.', t. IV, p. M). 



TlHNÈIiK \")'.i 

Ne sommes avance/ sinon de pauxreté. 

Lambin, Daural, 'l'urneh, lumières de nostre âge, 

Docles et bien vivans, en donnent tesmoignage '. 

Quand il dit ({ue Turnèbe n'avait « rien du pédant que la robe 
et le chapeau » -, il se trouve employer le mot même de Mon- 
taigne parlant de ce savant : « II n'avoit... rien de pédantesque 
que le port de sa robe et quelque façon externe qui sont choses 
de néant,... car au dedans c'étoit lame la plus polie du monde •^. » 
Ce « jugement si .sain », cette « appréhension si prompte » (ce 
sont encore des expressions de Montaigne), Ronsard les avait 
appréciés particulièrement, le jour où, Turnèbe avait combattu 
de sa plume, à côté de Du Bellay, cette rat^e frivole et encom- 
brante des rimeurs et écrivains courtisans, qu'il avait lui-même 
en horreur '* ; il s'était indigné (ju'on eût pensionné un Paschal 
comme historiographe du Roi, pour sa latinité prétendue par- 
faite, alors que ses amis, les grands humanistes, ne recevaient 
point d'avantages de ce genre : Eritne historiogruphus regius, 
Turneho Auratoque spretis ■'? Il se créait entre Ronsard et Tur- 
nèbe des liens toujours plus étroits, et l'affection du poète fut 
grande pour cet honnête homme sévère et bon. Il alla le visiter 
à son lit de mort. Jean Passerat le raconte, en immortalisant 
leur commune douleur dans V Elégie sur le (respas d'Adrian Tur- 
nèbe, où sont ces ver.s vraiment émus : 

Meslons doncques, Ronsard, meslons nos pleurs ensemble. 

Combien que soit trop bas de mes chordes le son, 

Pour monter à l'accord delà docte chanson... 

Tu vois nostre Delbene '' et le gentil Belleau 

De leurs pleurs, comme nous, arrouser son tombeau. 

1. Complainte à ta royne, mère du Hoij, dans la 2' partie du Bocui/e royal 
(éd. L., t. III, p. 293 ; éd. BL, t. III, p. 273). Ronsard avait d'abord imprimé: 
« Tournebœuf et Daurat... ». Cf. ce qu'il dit des deux lioinmes dans son 
invective inédite contre Paschal. 

2. Teissier, Les Eloges des hommes savans tirez de l'Histoire de M. de 
Thou,i. III, p. 249. Le passage original vient d'être cité. 

3. Essais, livre I, chap. xxiv. 

4. V. plus loin l'étude de leur publication commune, à l'occasion des 
attaques contre Pierre de Paschal. 

0. Invective inédite contre Paschal. 

6. C'est Alfonso Delbene, qui collal)ore au « Tombeau » par une imitalion 
française de la prosopopée de Cornelia dans Properce. 



ISi iio.NSAitij KT l'iilmamsme 

Du milliard de Baïf la douleur n'est pareille ; 
Il ne boit ce malheur sinon que par l'aureille ; 
Nous l'avons beu des yeux qui l'avons veu mouranl '. 

Ronsard collabora lui-mênie au <c Tombeau >> du grand phi- 
lologue, où tant de i)eaux éloges furent réunis, par le sonnet 
mémorable (jui s'achève ainsi : 

Comme la mer su loûanye est sans rive, 
Sans bord son los, qui luisl comme un llambeau. 
D'un si grand homme il ne l'aul qu'on escrive; 

Sans nos escrits son nom est assez beau : 
I^es bouts du monde oîi le Soleil arrive, 
Grans comme luy, kiy servent de tombeau ^. 

C'était une réponse posthume aux vers où Turnébe, aban- 
donnant en i'avi'ur de Ronsard sa thèse de latiniste intransigeant 
et hostile à 1 emploi de la langue vulgaire pour les hautes spé- 
culations de l'esprit ', avait mêlé sa voix respectée au concert 
unanime des lettrés de France : 

lionsurclus cirmeii Mu.si.i et Apolline diijnum 
Qui pançjil, (fin (jrniuijeiine Laliaequc Cumuenue 
()rii;iiiienl;i suis fisperijil pliirima chaiiis. 
A/que iiulicla /)riux (lies in luiiunis auras 
Mulla vins prisas auclor doctissimus efferl '... 

L all'ection de Ronsard pour Lambin fut plus familière. Ils 
s'étaient connus chez Dorât, au collège de Coqueret, et le poète 
avait eu pour compagnon {socius), et peut-être pour répétiteur 



i. Ailriani Tiirnehi raj'ù philtisiiphiac prop'ssoris clarissimi Tiimiiliis al 
tloctis (juihusdam viris..., Paris, V. Morel, I.ïOj. V. aussi p. 117. 

2. Ed. L., t. V, p. 308 ; éd. Bl., t. VII, p. 240. 

■i. \' . la lettre que lui adresse Pasquier sur le sujet et qui reproduit, non 
sans éloquence, la Ihose [(riucipale de la De/fence : « Et bien, vous estes 
doncques d'opinion que c'est perte de temps et de papier de rédiger nos 
conceptions en nostre vulp:aire, pour en faire part au public, estant H'advis 
que nostre lani;age est trop lias pour recevoir de nobles inventions, ains 
seulement destiné pour le commerce de nos alVaires domestiques; mais que 
si nous couvons rien de beau dedans nos poictrines, il le faut exprimer en 
latin» (Œuvres, t. II, col. 3). Depuis 151)2, aiuiée de cette lettre, Turnèbe 
a pu trouver les meilleures raisons pour changer d'opinion. 

4. Adr. Turnebi philosophiae et Graecarum lilerarum professoris rter/ii 
poemata, Paris, 1.580, p. 97. Toute la pièce est à lire. 



LAMBIN 155 

[iulinuni/or), l'immaniste de Montreuil-sur-Mcr, à pcino plus &^é 
quelui '. Celui-ci l'initia surtout aux divers swstèmes de la phi- 
losophie antique, comme la pièce îles premières Odes, qui lui est 
dédiée, eu témoig-ne assez clairement. Ronsard y discute en peu 
de mpts la doctrine de Platon sur la « réminiscence »,pour y pré- 
férer la théorie sensualiste de la « table rase ~ ». Ce petit poème 
paraît être un écho des conversations philosophiques des deux 
jeunes hommes, en même temps que l'expression delà gratitude 
du poète. L'érudit, à son tour, sut comprendre l'honneur impé- 
rissable que ces vers attachaient à son nom : 

Lambin, qui sur Seine d'Eurote 
Par lo doux miel de tes douceurs 
A ramené les saintes Seurs. 

Après tant de voyag-es au delà des Alpes, qui tirent assuré- 
ment de lui le plus » italianisé » de nos philologues ■', il se tixa à 
Paris, lorsqu'il eût obtenu une chaire de grec au Collège royal, 
à côté de celle de Dorât. Ronsard, revenu à la Cour et poète 
favori de Charles IX, vivait alors dans un milieu qui l'éloignait 
un [)eu de ses anciens amis. Mais ceux-ci restaient liais de lui, et 
Lambin fut des plus éloquents à le déclarer dans son Lucrèce de 
1363 ^ Touché de l'hommage, Ronsard répliquait par un court 
poème destiné à paraître, en 13G6, en tête delà monumentale 
édition de Cicéron ■' ; il se montrait, cette fois, un pur iiumaniste, 
car ses vers étaient des vers latins '', Les échanges affectueux ne 
s'arrêtaient point, et Lambin en inventait un d'une forme inat- 

1. V. plus bas la dédicace du Lucrèce. Lambin, né en LilVI, quiUa Parison 
VJiH pour enseigner à Toulouse. 

2. Udes, t. II, p. 15 : 

Que les formes de (oulcs choses 
Soient, comme dit Plalon, encloses 
En nosli-e âme, et que le sçavoir 
Est seulement ramcnlevoir ; 
.Te ne le eroi... 

3. Après Muret, bien entendu. Cf. Episinlae clar. virorum... a /. Mich. 
lirulo comprehennae, Lyon, 1561, p. 416 et passiin ; Epist. clar. virorum 
selerlae, Venise, 1303, p. 112 et 1G3 ; et ma noie de la /férue d'iiixl. el lill. 
religieuses, t. III,. p. 1. 

4. V. ci-dessous, p. 159. 

5. Ronsard eut pour voisins Dorât (en grec et en latin), Baïf, Nicolas Ver- 
ffèce et l'Ecossais Adanson. 

6. On les trouvera plus loin parmi les poésies latines de Honsard. 



l'JO RONKAIlb Kl l.'lll'MAMSMK. 

li'iiduc, cil iiisiMMiit (iiiMsuiiL- iHun elle édition (le son Ilontte deux 
grands morceaux de la Frnririndr. (|ue Dorât traduisait en latin 
à linlention des lecteui-s étraiij^ers et qui devaient servir à fjiire 
apprécier deux la noblesse des lettres françaises. Le commenta- 
teur d'Horace ledit clairement : « Libet mihi hoc loco occ;isio- 
nem et ansam nacto ex P. Ronsardi viri clariss. poetae Ke<<^ii 
Franciade, poemate Gallico, plane cum Iliade Homerica et 
Aeneide Virgiliana comparando, versus aliquot Gallicos dccer- 
pere, eosque ab lo. Aurato viro singulari doctrina ornato, poeta 
Regio, Latinos factos, conmientarioruni meorum lectoribuslegen- 
dos exponere, ut intelligant exterae nationes quae et 
qualia ingénia efferat nostra Gallia, et qii.i m lo]jcre 
apud nos floreant boiiae litterae liberalesque doc- 
tri n a e ' . » 

Ronsard fut, avec Amyot et Henri de Mesmes, un des répon- 
dants de Lambin auprès de Charles IX, au moment où l'huma- 
niste sollicita les fonctions de traducteur du Roi (inlerpres rei/iiis) 
pour la langue grecque; grâces lui en furent rendues pul)li(jue- 
MiiMit. ainsi qu'aux autres protecteurs, dans la première leçon du 
cours sur le troisième livre de la République d'Aristote. professé 
au Collège royal au mois de novembre 1570 -. Lambin ne jouit pas 
longtemps des six cents livres tournois attachées annuellement 
à sa fonction nouvelle, puisqu'il mourut en loTi, peu après la 

1. C'est à partir de son édition de lo67 que Lambin a inséré dans le 
commentaire de VAri poétiqur d'Horace les deux passagjcs de la Pranciade 
(H. Vaganay, dans les -Inna/es /W/io/.vps, t. XII, 1011, p. 133, et l. XIII, 
19121. Son Horace, paru pour la première fois, en doGI, est présenté au 
lecteur par une courte pièce de Dorât, qui est une de ses meilleures. 

2. Dionij-iii Lamhini Monslrolipnsis lillrrurum Graecaruin iam/triflem doc- 
loris fteijii, niiperrime earundein litleraruin etiain interprclia a Rctjia Maies- 
lale facti, oralio ad Vil Id. Xoupmbr. hahita pridie (jiiani ULruin II! Aris- 
tol. de liep. optiine adminislranda explicarpl, Pdv't^, l.">70. P. 13, Lambin 
remercie [larticulièrement Amyot qui, juge sévère des traductions latines de 
son (emps, l'avait désigné comme le plus capable d'en faire de bonnes. 
P. 20, on relève un éloge de Charles IX, où figure encore le nom de Hon- 
sard : « Neque vero illos erudilos solum diligit qui Musas colunl seueriores, 
quique ad res graueis et sérias ei sunt utiles atque opportuni, Moruille- 
rios, .\lbospinaeos, Amiolos, Boetallerios, Memmios, Koxios, Ferrerios, 
Hurgenseis, Bertrandos et complureis simileis, verum etiam hos remissio- 
rum et mansuctiorum Musarum cultorcs, Ronsardum, Baiffium, Auratum, 
Passeratium et ceteros laleis doctrinae fama illustreis et insigneis viros, 
eorumque versibus saepe vacuas aureis praeliet atque attentas, maxime 
cum curis grauioribus defessus aliquid aninio laxamenti quaerit. » 



VAII.LAiM' DE i;i KI.I.S îo7 

Saiul-BaïUiéleiny. Mais jusqu à la (in ramilié de lionsard, com- 
mencée sous les auspices de Dorât, lui était demeurée serviable 
et fidèle. Un peu oubliée par la suite, leur liaison était notoire 
aux yeux des contemporains ; et l'on voit un avocat au Parlement 
de Paris, Guillaume de Chaumont, habitué, à ce qu'il semble, 
de la maison de Jean de Morel, réunir tout naturellement les 
trois noms de Ronsard, de Dorât et de Lambin, dans une épi- 
gramme ([ui mérite d'être si'j'nalée : 

In Pclruin Ronsard u m, lanuni Atiraluni cl 
Dionysium Lamhinuni. 

O vos felices et lerno niiiiune claros, 
Quorum vel radiis Gallica tola mical. 

Pindarica illa rasa est ; Pactolo clarior aller ; 
Hic aulem ingénia cerlal utrique sua '. 

Ce fut Lambin qui eut l'honneur de témoigner k Ronsard, de 
la façon la plus solennelle, les sentiments des savants, ses con- 
frères, dans la page capitale pour notre sujet, qui fait une des 
dédicaces des livres de son Lucrèce ^. Cette édition et le com- 
mentaire qui l'accompagnait formaient un travail beaucoup plus 
important que Y Horace, paru deux ans plus tôt, où Ronsard avait 
dû relire avec agrément un des textes antiques qui lui étaient tout 
k fait familiers. L'hommage que lui rendait son ami était accordé 
en même temps au conseiller Henri de Mesmes, à un commenta- 
teur de Virgile, Germain Vaillant de Guéhs, abbé de Pimpont, 
poète humaniste que la Pléiade a célébré et que son chef a tenu 
en estime particulière-^, à deux philologues de profession, 



1. Gui. Cciluimon.la.ni in suprenio Parisiensi senatupatroni Syluarum liher 
primus, Paris, 1571, p. 18. Plusieurs petites pièces sont adressées à Camille 
de Morel. 

2. J'ai cité plusieurs fois l'ouvrage, plus intéressant pour l'histoire do 
l'humanisme que pour la préparation philologique du texte de Lucrèce. V. 
plus haut, p. 76. 

3. Voici encore un humaniste ami de Ronsard qui devrait obtenir l'hon- 
neur d'une biograpliie. Son nom même est défiguré partout. Germain Vail- 
lant de Guélis, conseiller au Parlement (qu'on appelle à tort « delà Guesle », 
en le rattachant sans raison à la famille parlementaire de ce nom), fut 
évêque d'Orléans à la fin de sa vie (Ij8o-1587). Lamljin lui a réservé la 
dédicace de son édition de Plante, Paris, l.")77. 11 fut aussi lié avec Scali- 
ger, et il y a deux lettres de lui dans les Ej)i^tres fninroisi's ii J. ./. de la 
Hcah, llarderwyck, 1024. Scév. de Sainte-.Marlhe lui consacre un do ses 



158 RONSARD ET LIILMAMS-Mt: 

Murelel'ruriiùbe,cnlin, pour le sixième etdernier livre, au maître 
des poètes, Jean Dorât. Lambin exposait, dans la dédicace adres- 
sée à celui-ci, la raison de ses divers choix : « In eo quod Krrico 
Memmio priiiuim librum dicaui, praeter hominis dig-nilalem 
atque anii)litu(linein summa ei-uditione coniunclam, primum spec- 
tata est a me duorum Memmiorum 'o\j.c-n)\i.ix, seu gentilitatis et 
iiommis communitas ' ; deinde refereiidae f:;raliao obli<^alio, 
utpole (juin in hoc neyotio conficiendo plurimum a libro illo 
manuscripto, quem is mihicommodato dedisset, adiutus essem... 
Secundum ilcni liljrum ut l'utro Ronsardo donarem, multae et 
magnae me causai' iinpulerunt, quarum tu in primis conscius 
es... » Ces molils, il l'aul les lire dans cette langue élégante et 



FAoïjiii. Il y a trois pièces de sa façon parmi les liminaires Je la FranciaJe, 
(loril un sonnet signé P. P. Sa signature latine est généralement G. Valons 
GuL'lliiis P. P. Binel cite un poème latin de « Monsieur de Pimpont », adressé 
à Konsard, qui le place, de son côté, au nombre des <> divines têtes sacrées 
aux Muses », qu'il regrette, dans la préface posthume de la Franciade, de 
voir écrire on latin plutôt qu'en français. Deux épi^rrammcs de Dorai lui 
sont dédiées [Poem., 2" part., p. 14 et 18). 11 a fait des vers pour l'Iliade de 
Jamyn, qui a imprimé dans ses Œuvres un « Discours de M. de Pimpont 
conseiller du Roy », d'autres pour J.a lienjeric de Rémi Belleau, Paris, 
1572, et pour Les Amours el nouveaux esctianrfes des pierres jtreeieuses, 
Paris, 1.S76, du même poète. Belleau lui paye sa dette en dédicaces et <« 
Bnif lui dédie une ode (éd. M.-L., t. Il, p. .361). Quand Desportes imprime 
pour la première fois le recueil de ses Amours, en lo7i), il place le poème 
<le Guélis, Ad Henricum Poloniae reijem. en tête de ceux qu'il a demandés it 
ses amis pour recommander ses débuts, par conséquent avant les vers latins 
do Doiat et de Baïf. Guélis s'y montre, en effet, brillamment inspiré. Il a 
participé il la joute littéraire des poètes humanistes, à propos de la médaille 
d'Alexandre rappelant l'image de Michel de l'Hospital. Knûn, on le voit 
collaborer à divers « tombeaux », notamment à ceux deTurnèbe, du prési- 
dent de Tliou et de Ronsard. 

On trouverait sa trace en d'autres travaux philologiques que ceux de 
Lambin et de Scaliger. Les Verisimilia de L. Fruyliers, (|u'il a honorés de 
distiques liminaires {Germ. Valenlis GueUii ad lanuin Dousamj, contiennent 
un morceau à lui dédié (.\nvers, 1584, p. 142". Il y a seize letties de sa 
main à Pierre Daniel, dans les mss. lil et 450 de la Bibliothèque do Berne, 
Une lettre de Th. Ganter à Daniel, écrite d'Utrecht en l.'iTO, le men- 
tionne ainsi : " Magnopere scire desidero quid, ubi etquomodo agas, simi- 
litcr et quid agat communis noster amicus ac patronus D. Pimpontius, 
cuius iam Elucubraliones in Virgilium Planlinus noster sub prolo liabel ; 
nec minus rpiid agat .\uratus noster» {liernensis 141, n" 2in. Il s'agit ici de 
la principale publication do Vaillant de Guélis, le commentaire sur Virgile 
(]u'il fit paraître a Anvers en 1370, dédié à la reine Elisabeth d'Autriche. 

1. Cf. Lucrèce, 1. 1, v.. 43 (... Memmi clara propago). 



LA DIÎUICACE DC LUCRÈCE 15!) 

pure, qui faisait de l'éiliteui- de Lucrèce, et ijientôt de Cicéron, le 
rival des meilleurs prosateurs latins d'Italie : 

DIONVS LAMBIMS P. RONSARIX), PDETARfM GAt.l.ICOniM PRINCIl'I . 

Cuiii primum T. LucretiiCari libriim de luttuiii icrum Errico Mcni- 
mio propler grauissimas, cl iustissimas causas dicauissem, Ronsarde, 
liiiiic secundùm me tibi douane debere non leuioribus causis adductiis 
iudicaui. Primum onim poclarum Gallicorum sine controuersia prin- 
ceps et es et haberis. Deinde, qnemadmodum lAierelius noslcr Lali- 
norum primus naturam et philosopbiam (mitto dieere quam : do 
etiam delirani et in multis impiam) Lalinis versibus, iisque ornalissi- 
mis ac politissimis illustrauit, ila lu per amoenissima omnium poëla- 
rnm (iraecoruiii ac Latinorum nemora diu peruagatus, atque ex eorum 
liquidissimis et purissimis lonlibus inlinita rerum nostris honiinibus 
inaudilarum ubertale hausta, ea poëmata sermone Gallico in vulgus 
edidisti, quae Homeri, Hesiodi, Pindari, Anacreontis, Apollonii, Theo- 
criti. Callimachi, V'irgilii, Horatii, TibuUi, Propertii, Ouidii et cetero- 
rum XtixOOo'jç et ajpoO/ixix redolerenl. Hue accedit, quod |ego, paullo 
te natu grandior, te adolescentem lut probe meniinisse potes) ad Grae- 
caruni lilterarum studia, quamuis currentem, iucitaui : tibi etiam (ut 
ipse praedicare soles) in scriptoribus Graecis ac Latinis versanli, quasi 
lumen saepe praetuli. Deinde tu me elegantissimo quodam et prope 
diuiiio carminé, quod immortale cum ceteris tuis scriptis futuruin esse 
confido, amplissime ornasli, memoriaeque sempiternae commen- 
dasti '. Postremo amiciliam noslram ex optimis iniliis orlamet profec- 
lamcum absente me assidua mei recordatione aluisti, tum, post lon- 
ginquas et diuturnas peregrinationes meas patriae reddito, plurimis et 
illuslribus anioris signissummisque erga me studiis amplificasti alque 
auxisli. Mis igitur causis impulsas hune secundùm librum, in quo de 
primorum corporum molu, de figui'is eurum variis et tamen tînilis, 
numéro infinito, natura simplicissima, omniumque colorum atque 
adeo omnium primarum qualilatum experte, de mundis innumerabi- 
libus, qui fortuito illorum corpusculorum coiicursu (ridéamus licet Epi- 
curi deliria) et oriunluret inlereunt, dispulalur ; hune (inquam) librum 
amieitiae nostrae testem l'uturum sempiternum libi libens atque ex 
animo dono. Vale. 

L amitié de Ronsard et de Lam!)in, révélatrice des goûts pro- 
fonds du poète, a laissé ses traces dans quelques correspondances 
manuscrites du temps, documents que nos études ont trop rare- 

1. V. l'ode citée p. 1!)5. 



Hid RONSARD P;T 1,'lH MAMSMi: 

ment loccasioii d'utiliser. Elles nous introduisent dans 1 intimité 
de ces hommes, moins différents de nous qu'il ne le semble au 
premier abord, et dont le limpide latin suffit à rendre les senti- 
ments et les passions. Dans les lettres (jue Lambin adresse k ses 
amis, en l')")M, en revenant d'Italie où il a accompagné le cardinal 
de Tounion, Ronsard est quelquefois nommé, parmi d'autres hu- 
manistes qui paraissent faire alors sa société favorite '. Quand 
il écrit à Prévost, réjj'enl de ce collège de Honcourt où l'on joue 
les pièces de .lodelle. Lambin ne manrjue pas de le charger de 
ses amitiés pour Honsard : GaUmulio. Turneho. Hnssnnln salu- 
tern ^ Mais deux lettres intéressantes à tous les titres ont été 
écrites, cette année-là, au poète lui-même par son ami voyageur. 
La première lui apprend que Lambin a rencontré à Rossillon. chez 
le cardinaL un de ses grands amis. René d'Oradour, venu avec 
Charles de Pisseleu, évêque de Condom •'. Ce. même Oradour se 
charge de faire parvenir la lettre au poète, que Lambin est impa- 
tient de revoir à Paris pour reprendre avec lui leurs études com- 
munes : 

Rossardo S. Cuni mihi nihii lonfjius videretur quani dum le vide- 
rem et lamen quotidie sperarem me Lutetiam profecturuni, faclum est 
ut totiim hoc tempus quod Lugduiii a Rossilione consunipsi. postea- 
quam ex Italia redii, niulum a literis abire passas sum ; sed cum Epis- 
copus Condumensis Rossilionem ad decimum Cal. Maias {sic) venissel 
et una cum eo .\uradurus quidam tuus familiaris mifiique notissimus 
visus acsalutatus esset. nalo (ut fit) plurimo de te ac luis studiis ser- 
mone. hortalus est lue ut ad te scriberem simulque recepit se curatu- 
runi ut libi litterae redderentur. Hoc ei nefiare non potui. lum quod 
sludiose petebat, lum quod ego niea sponte scribere volebani. l nuni 

1. J'ai étudié, dès 1882, le ms. 8647 du fonds latin de Paris contenant la 
minute de la correspondance de Lamliin de l'automne l.">52 à la fin de 1554. 
M. Henri Potez a tiré depuis de ce manuscrit une élégante et substantielle 
étude, intitulée Deux années de la Renaissance d'après une corresp. inéd., 
dans la Revue d'hist. Utt. de 190t), p. 458 et t).T8. 11 y a donné place, en les 
traduisant, aux lettres de Ronsard, et sa lecture d'un texte assez difficile 
diffère quelque peu de la mienne, que j'ai vérifiée récemment sur le ms. 
M. Potez ne semble pas avoir relevé les mentions de Ronsard dans les 
lettres à Prévost. 

2. Biblioth. nal., Lat. 864T, fol. 34 V et 49. Lambin emploie toujours à 
cette époque la forme Rossardus. 

3. Ronsard dédie " à René d'Oradour, abbé de Beus », une de ses 
premières odes, et le nomme dans l'ode .1 son retour de (iascogne [Odes, 
t. 1. p. 20S ; I. M, p. 200). 



LAMIllN 161 

nie a scribendo auocabal quod (ul supra scripsi) sperarem nie lecum 
coram propedieni faniiliariter de more nostro locuturum. Qui mihi dies 
prolVcto pulclierrinius et optalissimug illucescel. Quid enim mihi 
dulcius accidere potest quam eum longo interualio videra cum quo 
honestissimorum studiorum socielate coniunctus sum ? Cum igitur me 
socioot adiulore ' in pulclierrimo islo et gloriosissimo philosophiae et 
literaruni et poetices cursu, in quo versari usus sis, dubitare non 
debes qum - congressuni nostrum magnopere expetam. Quem cum 
breui futurum confidam finem scribendi faciam atque ad illam diem 
ea quae hic eram scripturus reseruabo. Hoc unum abs te interea pelam 
ut tibi persuadeas Lambinum omnia tua causa velle, tuaeque laudi et 
gloriae, qum ex scriptis tuis politissimis et elegantissimis comparasti, 
mirilice fauere. Rossilione, 8"calendas Aprileis. 

Aurato, Turnebo, Praeuotio s. ' Audio quaedam esse noua poemala 
abs te édita, quae mihi turpe esse existimo nondum ad meas maiius 
peruenisse'' ; ea igitur, ubi primum Lugdunum venero, diligenter per- 
quiram ac studiose, ut tua omnia soleo, legam et deuorabo ". 

Quelques mois plus tard, en août 1553, Lambin est avec la 
maison du cardinal de Tournon à la suite de la Cour. Il fait une 
nouvelle rencontre, celle de Pierre de Paschal, le cicéronien que 
Ronsard honore alors d'une vive amitié attestée par maint poème. 
Leur conversation roule sur les mérites magnifiques du » prince 
des poètes français », à qui Paschal doit remettre la lettre que 
voici : 

Paschalius nosler cum mihi forte insperanti occurrisset. primum illa, 
quae ab amicis usur})ari soient longo interualio inter se congredienti- 

1. Ou Ul nettement ce mol et non adinonitore. 

2. Lambina hésité sur le mot, mais il l'a mainlonu dans son brouillon. 

3. Ce Prévost, lié avec Ronsard, est régent du Collège de Boncourl, où 
vient d'avoir lieu la fameuse représentation devant le Roi de la Cléopâtre 
et de l'Eugène de Jodelle ; ce régenl l'a contée à Lambin, qui lui répond 
le 10 mars 1553 : « Delectauit me in primis epistotae tuae locus de Comoe- 
diis el Tragoediis Gallicis. Libenler enim ,'uidio linguam nostram quam cete- 
raenationes barbaram el inopem esse dicuut, antiquorum poelarum vénères 
el ornamenta capere, interprelari el exprimere posse. Qua in re glorieban- 
liu- Ilali se nobis esse superiores. Sed propediem, ul video, intelligent sibi 
rem esse cum aduersariis pugnacibus el lacerlosis » (Fol. 34. Potez, 
p. 495). Ce rappel de l'Italie est à noter. On devra, pour l'apprécier exac- 
tement, consulter Ferd. Neri, La prima trarjeJia di Et. Jodelle, dansGiorn. 
stor. délia letler ital., t. LXXIX, 1019, p. 50-03. 

4. Les Amours, avec le cinquième livre des Odes, avaient paru le i" 
octobre 1552; Lambin voyageant en Italie n'avait pu les voir encore. 

5. Lai. 8647, fol. 4i. 

NoLHAC. — Ronsard el l'Humanhine . 11 



162 IKIN.SAHb Ijr r/lllM AMSMIi 

l)iis, (lili^eiiler el cupide ah iitioquo se ru :i la s mit, ut et ego il lu m cl ille 
me familiarissime coinplectereniur. Dcinde cum mihi, ul fil, de meo 
ex Ilalia reditu gralulaluH essel, nulla nobis de re nulloue de homine 
pi'iusquam de te sermo ortus est. Casune an diuinitus, aiipropler ani- 
niDriim cl sludiorum siinililudinon. qiiaecumque huius «ernionis iinbis 
causa cxlitcral, sine casus, siue deus, siue, quod est credibilius, ani- 
mnrum cnnuiuctio ex qua aniicitia nascilur, lu quideru cerle nobis 
totius iioslrae oralionis argumeiilum fuisli. Sed tjuaenani l'uerit illa 
nosira de te oratio quaercs. Desine, obsecro le, mi Hossarde, desine 
quaerere. Quid cnini nos aliud pulas de te esse loculos, aul quid 
oniiiiuo quisque de te loqui potesl, nisi quod tu mereris quod(|ue 
(lallia de te cuncla paucis exceplis iisque vel indoclis. vel imiidis, 
|)racilical. Quid illud est? dices. Numquid hodie efficies ut te vel in 
os laudom, vel quod non mullum dissiniile est mea opislola tuas laudes 
persequatur. Quamuis enirn epislolam dicunt non erubcscere, tanien 
quod cuiquam coram dicere verear ne per literas quidem sij^niiicare 
ausim. Itaque noli a me exspectare utdicam te a nobis in eo sermone 
Linguae Gallicae aniplif ica torem , nouorum verborum opi- 
ficem, non usitalorum carmin um ac rythmoruni archilec- 
tum, Poctarum Gallicorum principem nominatum '. Tu per 
me quid de te fuerimus loculi ignorabis. Espistola quidem mea tibi 
nunquam renunciabil. Sed, si scire vis, Paschalium habes hune 
ipsum, qui banc a me epislolam quam tibi redderet expressit. Uri,'e 
ut sermonem illum noslrum tibi exponat. Nunquam faciet, si homi- 
neiii bene noui. Inesl enim in eius fronleet oculis pudor ille ins^enuus, 
doclrina et lileris et Musis dignus. Quare noli neque a me neque 
a Paschalio ul tibi sermonem, quem de le halniimiis, flagitare. Tua 
potius virtule deleclare, tua te conscientia aeslima quae profecto 
tibi ciarius quam fania popularis tuas laudes canit el praedical. 
\'ale. Denique veruni cl incorruptum tuaruni laudum praeconem pos- 
teritati reserues, quae cerle quo longius abs te abcrit, hoc de te ac luis 
scriplis sapientius iudicabit. Ilaius - tibi salulem dicit. Vale. ") i<lus 
sextiles ^. 

Cette vive page est précieuse pour l'histoire de la poésie. Elle 
fait constater, presque aussitôt après les premières publications 

1 . Sur le titre de « prince des poètes » donné à Ronsard dès cette époque, 
V. Laumonier annotant Binet, p. .Ï6. 

2. Est-ce Maclou de la Haye, poète français, ou Robert de la Haye, poète 
latin? Tous les deux sont liés avec la Pléiade. Le second a composé les vers 
intitulés : Roi). H,t;/us rir I. Bellaio el P. Ronsardo (Chamard, p. 255, 354, 
o89). 

3. liiljl. nat., Lai S0p7, Cul. 59 v"-60. 



PASSIJUAI IG3 

de Ronsard, quelle admiration g-énéi-ale il a provoquée. Il est 
piquant de l'entendre céléhrer en latin comme l'écrivain qui a 
enrichi la langue nationale de mots nouveaux et comme « l'ar- 
chitecte » de formes poétiques et de rythmes qui n'ont pas encore 
servi. C'est le sentiment de toute la France lettrée qui s^exprime 
dans le juste enthousiasme de deux jeunes humanistes. 

L'intimité de Ronsard et de Lambin se trouve attestée d'une 
façon non moins précise dans une autre correspondance conservée 
par Jean Passerat. Le futur éditeur de Piaule, venu enseigner à 
Bourges en 1565 et lo6<J, restait en rapports ayec ses amis pari- 
siens, et nous voyons que Patoiiillet lui faisait tenir des lettres 
de Ronsard, de Baïf et de Lambin '. Dans l'été de 1S6(>, il inter- 
rogea anxieusement ce dernier sur le bruit qu'on répandait de la 
mort de Ronsard, alors absent de Paris : « Tristiores de Ronsardo 
nostro rumores illorum capnisim qui disseminarant, ita me 
nuper horrore perfuderunt ut exanimatus acerbissimo communis 
amici casu pêne lugubria sumpserim ; sed dolor qui iam incan- 
descebat refrigerato in partem nefario sermone paulatim retine- 
tur, et dii faxint ut hocmendacium, si qua nobis omnibus impen- 
dere pericula defuncti simus. Tu si me valere vis valetudini tuae 
diligenter seruias, nec metuas ne non qui cauere aliis discunt 
sibi confutant. Auratum meo nomine iubeto saluere, imprimis 
Memmium... - " Passerat fut rassuré par une lettre de Lambin et 
une autre que Bartolomeo Delbene adressait à son iils, étudiant 
à Bourges ; mais il sentit le besoin d'en témoigner sa joie à Ron- 
sard lui-même : 

Les tristes nouvelles semées naj^uères par delà, et confirmées par 
]ilusieurs assés certains auteurs, m'avoient forcé de mettre alors la 
main à la plume, atin de lesmoigner par escrit une partie de l'extrême 
douleur que mon ame avoit conceue pour une si grande perte. Mais 
les lettres du seig"' d'Elbene, père de Monsieur de Hauttecombe ', 
m'apportèrent depuis un incroyable plaisir, m'asseurant que ce bruit 
estoil faux et que commenciez a recouvrer vostre bonne santé, et mesme 

1. PalulaeiiscumlUterisRonsurdietBai/fii tuas ad nus perferendas cura- 
bil. 3° calendas apr. 1566 (Bilsl. nat., Lat. 10327, fol. ttO. Lettre à Lam- 
bin). 

2. Bibl.nat.,La<. 8585, foL lot. 

3. Alfonso Delbene, abbé de tlautecombe, poète français, fils de Barto- 
lomeo, poète italien, tous deux amis de Ronsard. En t;)7"2, Passerai lui 
dédie un Ihjinne de la paix (fol. tOO de son Bccued). 



164 HO.NSAllh Kr 1,'lllMA.MS.Mi; 

ev;inj,'ile nnus ;i esté envoyé par Monsieur Lambin, qui afferinoil 
d'avantage vous avoir veu et salué sain et gaillard à Paris. Voilà 
comme les deux contraires et principales passions, selon la sentence de 
Platon, n'ont esté gueres esloif,'nées rune de l'autre, et avons senty la 
dernière plus forte d'autant que la première esloit véhémente... Je ne 
poursuivray ce point plus avant, ...seulement jay à vous supplier par 
cette tant douce et désirée santé quedoresnavant vous la conlrcf^ardie/ 
pour vous, vos amys et l'honneur de toute la France... De Bourges, le 
20 août 1566 ' . 

A ce moment de nos guerres civiles, la mort de Ronsard eût 
ravi d'aise, comme un juste châtiment du ciel, quelques hugue- 
nots échaulFés qu'irritaient contre lui les Discours des miscres Je 
ce temps et la liernonstrance au peuple de France. Avec les 
pamphlets, couraient les bruits diiramatoires, dont la fameuse 
inculpation d'athéisme. C'était l'ordinaire attaque du siècle, et 
peu de gens de lettres échappaient à ce genre de calomnie. Si 
l'accusation d'hérésie était courante -, celle d'athéisme disquali- 
fiait plus siirement auprès des deux partis. Le bon Passerai se 
désolait donc de ce qu'on disait à Bourges et d'entendre le nom 
de Lambin mêlé à -ces propos; il en écrivait à celui-ci, l'in- 
formant qu'on l'accusait aussi de répandre la nouvelle d'une con- 
damnation infamante de Muret à Rome, dont la fable ridicule 
paraît s'être établie à cette époque : 

Ronsardum saluum et incolumem Luletiam rediisse meis quoque 
litteris ipsi gratulor. Tibi vcro, mi Lambine, gratias ago quod me 
rerum nouarum thesaurn locupletaris. . . Hic nuper nescio unde pro- 
fecti rumores M . Anton. Muretum Romae, quibusdam de causis, incen- 
diariorum afTectum esse supplicio. Rides? ingemui, mehercule, neque 
tu non ingemisces, cum audies caetera : laudalur huius rei autor Dio. 
Lambinus, qui in frequentissimo celeberrimoque Scholae Parisiensis 
auditorio praedicauit tribus Theodoris liberatum esse orbem terrarum 
M. R. G. alii T. [Une note marginale rétablit les noms : » Mureto, 
Ronsardo, Goueano,et alii Turnebo. »1 LLiec quam acerbe nobis auditu 

1. Bibl. nat., Lai. 8585, fol. ir.l. Ed. L., t. VIL P- 123- 

2. Lambin lui-même n'a point échappé à celle-ci, et ses anciens amis 
d'Italie ont cru qu'il s'était fait huguenot. Paul Manuce a rayé son nom 
d'une édition de ses Epislolae avec ceux de François Hotman, Jean Sturm, 
Gilbert Cousin, André Dudith. Sur cet incident et la protestation énergique 
faite par Lambin en loGl, v. Nolhac, Une conséquence bihlioqraphiqiie du 
Concile de Trente, dans la Revue dhist. et de litl. relir/ieiises, t. IIL IS'.IS, 
p. 1-9. 



PASSEKAT 1 63 

fuerinl ex luo sensu iudicato. Conquisiuiinus s;uie el Lonquirinius 
liorum sermonum aulores nefarios, quibus nescio quid verbis alrocius 
minainur. \'os autem, qui lam alte asceiulitis, aequiore debelis esse 
animo ac memiuisse nihil vobis iioui accidere, si eiusmodi veluti pro- 
cellis ac tempestalibus inuidia g^ratiamini. Nos qui huini serpimus el 
matais procuranda nobis monstra quam linienda arbilramur, riihil 
am[)iius possum addere cum praesertini scribam inuitus, nisi ut sce- 
leratam hanc epislolam quae tibi tantuni niali uuuliauil conscindas, 
meque muluo dilij,'as. \ aie '. 

Nous devons à cette histoire une jolie lettre de Ronsard, non 
moins précieuse par la rareté que par l'intérêt de certaines indi- 
cations de caractère. Quoiqu'elle soit connue, on la goûtera mieux 
parmi les documents qui l'expliquent. Du ton de l'homme qui a 
subi bien d'autres ennuis, le poète raille doucement un ami ti- 
moré : 

A Monsieur el bon amy Monsieur Passerai, à Bourges '^. 

Monsieur Passerai, Depuis ma lettre escritte, monsieur Lambin est 
venu souper avec moy, qui m'a monstre vostre lettre latine en laquelle 
j'ay veu comme les bons huguenots de Bourg-es (car autres ne peuvent 
estre qu'eux) ont semé par la ville que ledit sieur Lambin avoit dit 
en chaire publicquement que le monde estoit délivré de trois athées, 
sçavoir Muret, Ronsard et Gouvean. Je n'ay recueilly autre fruict de 
telle nouvelle, sinon l'honeur qu'on me faict de m'accoupler avec de 
si grands personages, desquels je ne mérite deslier la courraye dusoul- 
lier, et voudrois que l'on me fist tousjours de tels outrages à si bon 
marché et à si bon prix, et me sentirois bien heureux de pouvoir esgal- 
ler les vertus, sçavoir et doctrine et bonne vie des deux, et mesme de 
Muret que j'ay cognu homme de bien. Si monsieur Lambin l'a dit, je 
n'en sçay rien, cela ne m'importe en rien, et là dessus je m'en iray 
deVnain aux Trois Poissons boire à vos bones grâces, me recomman- 
dant de tout mon cœur à vos divines Muses. 

\'ostre humble amy et serviteur, 
Ronsard. 

Le bon Passerai, si sensible aux attaques contre les hommes qu'il 
admirait, était plus jeune que Ronsard et Lambin et ne fut 

1. Lat. 858"), fol. 152. 

2. Lat. 8585, fol. 152. Ed. L., t. VII, p. 125. Blanchomain n'a pas lu le 
nom de « Gouveaii », Antonio de Gouvea iGoueanus). .\u reste, l'ortho- 
graphe du document n'est que celle d'un copiste. 



|()(l nONSAiii) \:r i, m mamsme 

appeli' f[u'on l.')72 îi enseigner au Collège royal. Son premier 
hommage au poète remontait, je crois, au « Tombeau » de Tur- 
nèbo. Outre l'élégie française qu'il lui a dédiée ', Passerai avait 
composé pour celte publication une élégie latine, où il convie 
HuiiSMid parmi les amis qui pleurent le grand helléniste et qu'il 
désigne par de poétiques allusions : 

Clarus ah hospilio, Memmii ç/enerosa propago -, 

Piinpunlii sludiis nohililala doinus ', 
Te fiel Lainbinus, cuiqueexl cognomenab auro ', 

El Gruiae et Luliae fama secunJa li/rae : 
Te nosler vales, cuius numerisc/ue nioclisque 

Thehanus Gallis cedere visus olor ''. 

Un peu plus tard, l'humanisle Iroyun fut des dix poètes qui 
accompagnèrent de vers laudatifs, en 1572, l'édition delà Fran- 
ciade '^, et il écrivit même un « Sonnet à Mademoiselle de Sui-- 
gères », qui se plaisait, comme on le sait, à être comparée à 
l'Hélène d'Homère '. Ronsard, de son côté, s'adresse à Passerai 
à la fin du beau poème d'Hylas, qu'il lui dédie à partir de 1373 *. 
Il goûtait sa facilité de versilicateur dans les deux langues; il 
appréciait sans doute à sa valeur exacte ce savant aimable, bien- 
veillant, digne protégé de la maison de Mesmes, bon commen- 
tateur des Elégiaques lutins, qui n'a pas laissé dans la science de 



1. Citée plus haut, p. 153. 

2. Micliel de l'Hospital, Henri de Mesmes. 

3. G. Vaillant de Guélis [non de la GuesleJ,abbé de Pimpont. 

4. Dorai a donné au « Tombeau » une intéressante élégie de ving-t-six 
distiques latins mis en grec par lui-même (Aduersus docliss. et piiss. riri 
Adriani Turnebl necromasliy as) . 

0. V. le Tumu/us de 1j6o et la réimpression dans V. Adriani Turnebi... 
opéra niinc prinuim... in unum collecta, Strasbourg-, 1600, t. III, p. 107. 

6. Blanchemain n'en reproduit que trois, dont Passerai, t. 111, p. C. Il a, 
l)ien entendu, largement participé au Tombeau de Ronsard, dont ÏEpice- 
dium est reproduit dans le recueil : /o. Passcnitii... Kalendae lanuariae, 
Paris, K)03, p. 70. Cf. p.73, /^ obilumlo. Auraii. 

7. Recueil des œuvres poétiques de lan Passerai, lecteur et interprète du 
Roy, Paris, 1606, fol. 237 : 

^"ous n'avez rien de ceste antique Hélène 
Fors que le nom et la rare beauté... 

5. Hijlas, k Jean Passerai, lecteur du Roy, excellent poêle latin et françois 
rd. I.., t. V, p. 132). V. plus haut, p. 130. 



LE CULLÈGK ROYAL I CT 

r Antiquité des traces liien profondes ', mais que son amour des 
lettres et de la poésie recommande pourtant à la postérité-: 

Passerait, censor exactissime 

Priscorum, ilem receiilium, 
Quotrpiol Poêlas Rnn>a flarens avreo 

Produxil olim saeculo, 
Et quoi per Europaea passim compila 

IVunc (jignii aeui ferrei 
Propac/o... ^ 

Les relations de Ronsard avec le Collège roj^al paraissent avoir 
duré toute sa vie ; mais c'est pendant sa jeunesse qu'il compta ses 
plus étroites amitiés avec les « lecteurs du Roi » et même long- 
temps avant que Dorât fîit appelé à prendre place parmi eux. 
Outre les savants que nous avons rencontrés tant de fois, comme 
Turnèbe et Lambin, il connaissait Jean Mercier, l'hébraïsant 
célèbre, successeur de Vatable, qui était le beau-fîls de Jean de 
Morel et dut quitter la France en lo67 comme réformé. Il voyait 
aussi Ramus d'une manière assez intime, puisqu'il y eut entre 
eux une véritable collaboration. 

Quand Pierre de la Ramée publia, en 15oS, sa Dialectique, où 
il empruntait beaucoup d'exemples aux poètes latins, il pria 
quelques-uns de nos poètes de les traduire en vers français pour 
insérer leur traduction dans son texte ■*. Ronsard assuma de ce 
travail la part principale, les citations de la préface dédicatoire 
à leur protecteur commun, le cardinal de Lorraine, et trente et 

1. Voici ce qu'écrit Scaliger, à la vérité homme irascible, en 1578 : 
« Passerai el quelques autres Pédantes comme lui, quin'ont aulcune science 
que de petits fatras de corrections... >< (Bibl. nat., Dupuy 496, fol. 13 ; cf. 
fol. 180). Melissus, liaturellemenl bienveillant, a été cliarmé par le goût de 
Passerai pour la poésie des Romains. 

2. Ce joli poème est de Paul Melissus, Schediasmaia, p. 52lj. 

3. La Dialectique île Pierre de la Ramée. A Charles de Lorraine cardinal, 
son Mécène, Paris, A. Wechel, loo.ï. Uinet, dans son texte do 1397 (éd. 
Laumonier, p. 4.3, 21:)), mentionne cet ouvrage en le confondant avec la 
niiétorique franroisp de Foclin. Les collaborateurs de Hanius sont, avec 
Ronsard, Bclleau. Pasquier, Pelletier, Des Masures, le Conte d'Alsinois 
(N. Denisot) ; le seul qui .soit ignoré est De Rrués, que Ramus a visible- 
ment introduit par complaisance (p. 20 et 33i et sur qui l'index de notre 
livre renseignera. Quelques emprunts sont f.Tils aux œuvres de Marot. Du 
Bellay n'a pas travaillé comme Ronsard spécialement pour l'ouvrage; les 
quatre passages de Virgile cités avec son nom (p. 9, 2fî, 39, 101) sont tirés 
de sa traduction du livre IV de l'Enéide, parue en l;i;>2. 



168 RONSAHD KT I.HL.MAMSML 

une autres, dont les traductions, signées de son nom, se pré- 
sentent avec des mètres variés au milieu de la prose didaclii[ue 
de l'auteur '. Ce jeu d'humaniste, destiné à enrichir un précieux 
livre d'enseignement, témoigne que le poète et le <■ lecteur en 
philosophie greccpie et latine » étaient en rapjiorts tout à l'ait 
cordiaux au temps du Jiocn;/r rt des Ifi/rnnes -. Le restèrent-ils 
par la suite? On ne sait si llonsaril fut défavorable à la campagne 
violente de Charpentier, soutenu par Dorât, contre leur célèbre 
collègue, qui devait avoir un tragicpie dénouement au temps 
de la Saint-Barthélémy ■'. Il n'a point cité le nom de Hamus dans 
ses œuvres imprimées, et on ne le trouve qu'en une page latine 
inédite, parmi ceux de ses familiers qui » subodorèrent » les 
premiers l'ignorance si bien cachée de Pierre de Paschal *. 

A l'époque où Ramus était lié ainsi avec les meilleurs poètes 
de Paris, il les invitait à sa table, ainsi que le raconte son élève 
Nicolas de Xancel ; possédant, comme l'assure Rabelais, » des 
escuz au soleil », il pouvait offrir de belles agapes aux collabora- 
teurs de sa Dialectique, auxquels se joignaient Baïf et Jodelle ■', 
qui furent aussi de ses amis : " Cum poetis raro versatus est, 
quasi disparstudium sequentibus. (Tmnes tanien Lutetiae celeber- 
rimos habitosaliquando ad prandium inuitauit, coryphaeo Ron- 
sardo,velut Apolline praeeunte, sedpostea nunquam ; e quibus 
eliam unus perdoctus Bellaius Ramuni scommate diro perstrinxit, 
Rabelaesum pari sarcasmo insultantem imitatus ''. » En écri- 
vant, en effet, sa Pétromachie, satire marotique assez inoffensive, 
Du Bellay reprenait le thème qu'on trouve dans la préface du 

1. Elles ont été ajoutées par Laumonier à l'œuvre poétique de Ronsard, 
dans la Revue du seizième siècle de 1916, p. 128-130. et dans son éd., t. VI. 
p. 396-404. Les te.ttes traduits sont pris dans Virg-ile, Iloiace, Ovide, Ca- 
tulle, Pro|)erce, Juvénal, Martial et Cicéron Pro MurenaK Le seul texte 
grec traduit par Honsard est d'Empédocle cité par Aristote. 

2. Dans les Allusiones de Du Bellay, publiées chez F. Morel en 1569, on 
trouve, p. 13,1" " allusion •> du nom de Ramus, avec celles do Tunièbe, de 
Galland l'ancien ol de Louis Le Roy. 

3. V. un article de Joseph Bertrand, J. Charpentier esl-il l'assassin île 
Ramus ? [lievue tles Deux Momies, du 15 mars ISSl). 

4. Ronsard : Iloininis insciliam et fucum... nasati subolfecerunt. 

5. Sur les relations de Jodelle avec Ramus, v. ses œuvres, éd. Marty- 
Laveaux, t. H, p. 192, 364, 376. Ses vers sur la grammaire de l'érudit sont 
mis en latin par Melissus, Schediasmala, 3« part., p. 66. 

6. Pelri Rami V e romand ui... vita a Nie. Xancelij Trachijeno Xouindu- 
nensi... descripta, Paris, 1599, p. 65. 



iiAMi s !(!!• 

QiiurI livre dp Pantagruel '. La j^^imikIc brouille mise par Pierre 
de la Uamée et Pierre Gallaïui dans l'Universilé de Paris, à pro- 
pos des attaques (lu premier contre Aristote, semble avoir beau- 
coup moins intéressé Ronsard, au reste bon platonicien. On peut 
penser que plus tard il ne se soucia guère de participer à une 
querelle contre le sagace grammairien de la langue française et 
l'ancien ami chez qui il avait, n comme Apollon », présidé la 
table des Muses. 

Serait-il téméraire de rechercher dans un ouvrage oublié, les 
Dialogues de Guy de Bruès, k gentilhomme au pais de Langue- 
doc », quelques-uns des sujets traités par Ronsard dans les con- 
troverses amicales de l'entourage de Rainus '.' Le livre date exac- 
tement de cette époque de la vie du poète, et lui prête des pro- 
pos abondants sur les questions philosophiques du moment '-. Ce 
Bruès, qui a une dédicace au Bocage de IHoi '^ et son nom dans 
un sonnet de 135.'), a été compté un instant dans la Brigade ; il 
se réclame de Jean de Morel ^, et c'est un des libraires de Ron- 
sard qui publie son livre. Ces titres permettent d'évoquer son 
témoignage, d'autant plus que sa citation de « la Dialectique de 
Pierre de la Ramée et ses animadversions contre Aristote » donne 
à penser qu'il connaissait l'auteur. Il a choisi, avec Ronsard, 
comme « entreparleurs » de ses dialogues, Jean Nicot, Guillaume 
Aubert et Baït'. Celui-ci expose des vues hardies sur la nécessité de 
vivre » suivant la nature » et non <( suivant l'opinion et les lois » ; 



1. V. la Satyre de maistre Pierre du Cuigiiel sur la Pélromachie de l'Uni- 
versilé de Paris, dans l'éd. Marty-Laveaux, t. II, p. 408-417 et 365. Pour 
tons ces points d'histoire littéraire, le travail de Ch. Waddington sur 
Hamus est rempli d'inexactitudes. 

2. Les dialoijues contre les nouveaux académiciens, que tout ne consiste 
point en opinion, Paris, Guil. Cavellart, 1557. (^el ouvrage, dont le privi- 
lège est du 30 août lo56, a été dédié an cardinal de Lorraine. Publié par 
l'éditeur des Odes, « à l'enseigne de la poule grasse ■>, il senilile avoir man- 
qué de succès, puisque les exemplaires invendus ont été remis en vente 
après la mort de Ronsard, avec un titre réimprimé et la date de 1587. 

3. L'auteur dit dans sa préface qu'il a été encouragé à la publication par 
M. de Morel, « gentilhomme Ambrunois, que j'ayme et admire grandement, 
tant pour son intégrité que pour sa rare (le texte porte race) et singulière 
érudition ». 

4. Fol. 54. C'est l'éplgramme » Quel train de vie est-il bon que je suive », 
(pii était dédiée à Muret dans le Livret de Folastries . Le sonnet, de l.'>55, 
commence ainsi : <i Veux-tu sçavoir, Bruez, en quel estât je suis ? » (éd. 
L., 1. 1, p. I7'.t . Plus tard, le nom est remplacé par celui de Binel. 



170 RONSARD ET l'ulMANISME 

il est courtoisement réfuté par ses compagnons, et tout d'abord 
par Ronsard lui-même. Il est certain que les opinions attribuées 
il l'un et à l'autre par un aussi respectueux disciple ne pouvaient 
être entièrement imaj^inaires et en opposition avec leur pensée 
véritable. Une allusion à leur réconciliation récente, après une 
brouille légère, est d'accord avec ce qu'on connaît de celle-ci. 
Les propos platoniciens de Ronsard sont également conformes à 
la vraisemblance et à ce qu'on sait de son respect pour les doc- 
trines de l'Académie. (Juant à la mise en scène des dialogues, 
elle n'est pas dénuée de grâce, puiscjue c'est au bord d'une eau 
courante, à l'ombre d'une saulaie du Parisis, que se réunissent 
les personnages : 

Baïf. Il y a tout près de ces saules, que tu vois là bas en jrrand 

nombre, un petit ruisseau à la rive duquel nous nous assoirons, sans 

que le chaut nous puisse offenser... Ronsard. .Allons donc, car aussy 

bien 

l'ay l'esprit tout ennuyé 

D'avoir trop estudié 

Les Phœnonienes d'Arale L 

l'^L ie me réiouïray voyant la verdure al les petits poissons qui sau- 
tellent dessus l'eau. Baïf. Puis les propos que nous tiendrons nous 
feront oublier nos ennuis ; mesmement quand nous parlerons de la 
philosophie, en laquelle tu prends un merveilleux plaisir ; et pource 
en tes Hymnes tu l'as diuinement louée, combien que peut estre lu 
trouveras assez estrange ce que ie l'en diray... 

C'est par de tels badinages que commencent d'autres entre- 
tiens plus illustres sous les oliviers de l'Attique. 



III 



Parmi les maisons de Paris où se réunissaient des humanistes, 
la plus connue se rattachait à la Cour, tout en gardant l'agré- 
ment et la simplicité de la bourgeoisie d'alors '. C'était celle 

1. Ce sont des vers tout récents de Ronsard. Cf. plus liaut, p. 87, n. 

2. L'iiistoire de la maison de Morel mériterait d'être écrite. Aux sources 
imprimées, on joindra des correspondances et des papiers provenant de lui 
ou de ses filles, qui sont à la Bibliothèque nationale [Lai. 8589), à la Biblio- 
thèque de l'Institut (ms. -i'JO, anc. 292, fol. 42-48, 50, 210 v»l, et surtoutà la 
Bibliothèque de Munich (Coll. Camerariana, vol. 14 et 33). Dans les lettres 



JEAN DE MOREL 171 

de Jean de Morel, seigneur de Grigny, qui fut gouverneur 
du bâtard de Henri II, Henri d'Angoulènie, plus tard grand 
prieur et amiral de France, à qui Dorât donna des leçons 
de grec ' ; Morel fut aussi maréchal des logis de Catherine de 
Médicis et maître dhôtel du Roi. Ronsard trouva chez lui un 
des premiers cercles qui lencouragèrent etle défendirent. Sainte- 
Marthe l'indique bien nettement : 

...Dodos omîtes docli.'isimus ipse fouebas. 

Teslis erit patrii princeps el gloria plectri 

lionsarilus... 

Tu primus laudnre nouoque applaudere vali 

Coepisti... - 

Le logis de Morel, rue Pavée, proche Saint-André-des-Arcs, a 
été célébré, non seulement par nos écrivains, mais par les étran- 
gers qu'il aimait à y accueillir pendant leur séjour à Paris. Lui- 
même avait passé hors de France la première partie de sa vie, 
et il rappelait volontiers qu'il avait vécu à Bàle, auprès d'Erasme, 
et s y était trouvé au moment de la mort de son maître illustre. 
Il avait reçu de lui, avec l'initiation du lettré, celle non moins 
précieuse du philosophe, et la plus haute pensée antique lui était 
devenue familière. Pour un homme de la Renaissance, la demeure 
d'Erasme était, à coup sûr, la plus belle école qu'on pût rêver, 
et Morel, conseiller littéraire du chancelier Olivier avant et après 
sa disgrâce, avait ajouté aux profits intellectuels de ce noble stage 
ceux d'un voyage aux Universités d'Italie. Revenu dans son 
pays, « il y acquit incontinent une si grande réputation parmi les 
sçavans, à cause de la facilité qu'il avoit d'exprimer ses pensées 



de Charles Uytenhove à Morel ou à sa femme que renferme la collection de 
Camérarius, les mentions familières de Ronsard et de Du Bellay sont assez 
nombreuses Jvol. 33, fol. 179-182, 260-2f)3). Les copies que je possédais de 
ces documents ont été remises entre les mains d'un jeune érudit qui pré- 
parait un travail sur le savant Gantois el ne paraît pas l'avoir achevé. 

1. V. des vers de Dorât à Henri d'Angoulême, dans ses Poeinalia, p. 302 
et 305, et une note de Marty-Laveaux, La Pléiade fr., Appendice, t. Il, p. 
384. . 

2. V. C. loann. MoreUi Ebredun. CotisHiarii Œconomiq. Regii... Tuinu- 
lus, Paris, Fed. Morel, 1383, p. 34. Dans ce recueil, réuni par Camille de 
Morel, le poème de Dorât, qui l'inaugure, a un particuliar intérêt biogra- 
phique. Ba'if esl h la p. 42; Ronsard manque. 



172 liD.NSAHIi Kl l.'lll MAMS.ME 

et (le sa profonde doctrine, que toute la cour ilu Hov comnienvu 
de l'avoir en faraude vénération » '. I^rotég-é particulier de Callie- 
rine, il eut les poètes d tous pour amis intimes » et sut les aider 
de tout son crédit. La poésie latine régna chez lui de tout temps, 
d'al)ord avec Salmon Macrin, puis avec Dorât et George Buclia- 
naii -, et la poésie française vint un joury tenir ses assises autour 
(le Du licllay et de Ronsard. 

La place que Jean de Moral occupe dans Id'uvre du poète des 
Kegrels est considérable, et Joachim, qui le nf)mniait son » Py- 
lade », fut assurément plus près de son cœur que Ronsard lui- 
même'* ; mais il est souvent présent dans l'œuvre de celui-ci, qui 
lui a dédié son recueil de 1556, la Nouvelle Continuation des 
Amours, où il réunit pour la première fois « petits sonnets bien 
faits, belles chansons petites " ''. Cet hommage était un témoi- 
gnage de reconnaissance pour des services rendus, l'auteur vou- 
lait aussi appuyer de l'autorité d'un homme considérable, reconnu 
comme bon juge des choses de l'esprit, cette tentative il'un style 
nouveau, moins « fardé de mots sourcilleux » et imitant de plus 
près « Nature ingénieuse ». Il appelait Morel « la fleur de mes 
amis », et lui adressait l'Hymne du Ciel, un des meilleurs de ce 
recueil philosophique qui devait particulièrement agréer au dis- 
( iple d'Erasme. 11 a même célébré un jour les beaux veux de sa 



1. Eloges des hommes illustres... par Scév. de Sainle-Marlhe. mis en 
français par G. Collelet, Paris, 1644, p. 292-294. 

2. V. notamment dans un recueil publié par les soins d'Uyteuhove, Geor- 
gii Buchanani Scoti poelae exiniii Franciscaniis [et Odae]... Bàle, Th. Guari- 
nus Xervius [1508?], p. 132 du livredesodes, l'alcaïque intitulée : Art omni- 
bus et Musis et Graliis dexiris notam viri/unculam 13 ann. Camillam, lo. 
Morelli et Antoniae Deloinae f. wSipiov. 

3. V. les Lettres de Joachim du Bellay, éd. Nolhac, Paris, 1883, p. 24- 
3ii; Revue d'hist. litt. de la France, de 1889, p. 300. Tout le monde se rap- 
pelle l'élégie remplie de confidences douloureuses, Ad. Janum Morellum 
Ebred. Pyladem suum (à la suite des Xenia imprimés par Fédéric Morel en 
1569). 

4. C'est le recueil rempli jiar les n Amours de Marie » (Laumonier, p. 
165, a décrit l'édition originale). La dédicace de l'auteur (éd. L., t. VIII, 
p. 351 ; éd. BI., t. VI, p. 229) est un véritable manifeste littéraire sur les 
nouvelles tendances de sa poésie, qu'une pièce de Dorât, dédiée également 
h Morel, recommande presque à l'indulgence de celui-ci : 

Tu quoque missa tibi dum perlegis ista, Morelle, 

Non inconcessi carmina plena inci. 
Pane supercilium paulisper... 



JEAN DE MOREL 173 

femme, la docte Antoinette de Loynes ', qu'un goût \'\{ pour l.i 
poésie et une forte connaissance du latin rendait dig^ne compagne 
de son mari -. Enfin Ronsard qui prépara (juelque temps pour 
Morel un Hymne des Muses, a placé dans ï Hymne du Ciel lat- 
testalion d'une efficace protection reçue de lui. C'est toi, dit-il, 

Qui seul de nos François de mes vers pris la charge, 
Couverts de la faveur, comme Ajax sous sa large 
Couvroil l'archer Teucer... 3 

C'est à la Cour que cette protection s'était exercée. L'opposi- 
tion à Ronsard, attisée par les jalousies de poètes courtisans, s'y 
était manifestée avec violence, et Morel avait eu un mérite à la 
combattre que ne cessa de proclamer son obligé : 

Ce seul .Morel, qui d'un gentil esprit 
Premier de tous de ma muse s'espril, 
El mon renom sema par ces bocages 
Maugré l'envie et les ardentes rages 
Des mesdisans. qui m'ont plusadvancé, 
Tant plus ils ont mon renom eflacé *. 

La façon délicate dont le maitre d'hôtel du Roi servait ses amis 
dans un monde ovi sa parole était écoutée, les procédés ingénieux 
qu'il employait en leur faveur se dévoilent dans une lettre que 
l'on voudrait trouver adressée à Ronsard, mais qui est assuré- 
ment semblalile à d'autres que celui-ci a dû recevoir. Morel 
écrit k l'auteur d'un Avant-mariage imprimé pour les noces de 
Charles IX : « La chose vint bien a propos que le Roy estoit icy, 
à la Majesté duquel j'en presentay un de vostre part, d'une dou- 
zaine que j'avoye faict relier le plus honne.stement qu'il me fut 
possible pour présenter à tous ces Seigneurs et Dames, là oîi 

1. V., pour ce délail, l'antislrophe xxi de l'ode à M. de l'Hospilal ^éd. 
L., t. II, p. 144 ; éd. Bl., t. II, p. 9.3). 

2. Les papiers de Munich renferment des lettres latines d'Antoinette de 
Loynes; j'en ai transcrit une au bâtard d'Angoulême, alors abbé de la 
Chaise-Dieu, adressée à <c Monseigneur de la Chaise-Dieu )>. et une autre 
écrite fort joliment au poète Nicolas Bourbon, oii Morel a noté : « De la 
main propre et composition faicte sur le champ, de ma femme. » Il les a 
recueillies, ainsi qu'un fragment relatif aux études d'Antoinette, avec cette 
touchante indication ; In eius scrinii reliquiis post ohilum repertae, l'J69. 

3. Ed. L., t. IV, p. 248 ; éd. BL, t. V, p. IGS^avecles variantes). 

4. Ed. L., t. VII, p. .302. 



174 RONSARD ET l'iILMANISME 

nous avons pensé qu'ilz pourroicnt les mieux estre receus, c;ir 
tous ne font pas cas de telles si exquises coin])ositions. J'eus par 
là occasion de ramentevoir à Sa Majesté les douze sonnet/, parcy 
devant à Elle présentez de vostre part et despuis inserez dans 
vostre œuvre des Imitations... J'en presentay un aultre à la 
Royne, qui l'a eu fort aggreable, un aultre à Madame de Mont- 
morency et à Monsei{jneur le Chancelier absent ; les aultres se 
présenteront icy ou là ou il fauldra, ou s'envoyeront à lu (^ourl au 
plustost qu'on pourra avant la nopce... ' » On ne saurait voir 
homme en place rendre plus délicats services à des -j^ens de 
lettres. Plus d'un lui avait dû des conseils décisifs et l'élan de 
son esprit, et pouvait dire comme Sainte-Marthe : « Ce fut luy 
qui le premier me donna courage doser quelque chose » -. 
Mais il se plaisait aussi à assurer leur avancement dans le monde 
et à les mettre en relations avec des personnages importants. 
C'est ainsi que Ronsard eut de bonne heure la facilité de fré- 
quenter chez lui le futur chancelier de France, Michel de 
L'Hospital, qui avait pris l'habitude de venir s'y reposer du souci 
des grandes affaires et qu on verra plus loin continuer, sur la 
carrière du poète, l'action bienfaisante de son ami Morel ■'. 

Les trois filles de la maison, Camille, Lucrèce et Diane, éle- 
vées par des parents lettrés, faisaient honneur à leur maître, 
le jeune savant gantois Charles Uytenhove, que Morel gardait 
chez lui en ami autant qu'en précepteur, et qui possédait neuf 
langues dont l'hébraïque et la chaldaïque, à l'émerveillement des 
Parisiens. L'hébreu avait, par ailleurs, ses entrées chez Morel, 
puisque Je docte Jean Mercier avait épousé une fille née d'un pre- 



1. Bibliotli. de l'Institut, ms. 290, fol. 42. Cette lettre, qui est un fort bel 
autographe de Jean de Morel, est écrite h Scévole de Sainte-Marthe, le M 
novembre 1570. L'opuscule qu'il a distribué était imprimé par Fédéric Morel 
(Hymne sur V Avant-Mariage du Roy... 16 fT. in-8. Décrit par Jos. Dumou- 
lin, Vie et œuvres de F. Morel, Paris, 1901, p. 198). 

2. Les OEuvres de Scévole de Sainle-Marllie, Paris, M. Pâtisson, 1579, 
fol. 92 (Même texte au f. Aiiij de l'édition orij^inale de 1569, où se trouve 
le Discours sur les iiuilations adressé à Moiel). Cf. plus loin, p. 195. n. 2. 

3. Sa femme était la marraine d'une des filles de Morel. Cf. Dupré-Lasale; 
Michel de L'Hospital avant son élévation au poste de chancelier de France, 
Paris, 1875, p. 97-100. Un témoifcnag;e d'intimité est la façon dont Morel 
se faisait adresser ses propres correspondances ■' au logis de Monseigneur 
le Chancelier de rHospital,à Fonlaine-Belleau, à la Cour ». [Coll. Camer., 
vol. 337, fol. 260.) 



LA MAISON DE MOREL 175 

mier mariag'e d'Antoinelte de Loynes '. Les jeunes filles, vivant 
parmi les savants et les gens de lettres, partageaient leur esprit 
entre l'érudition et la poésie. L ainée des trois écolièresd Lyten- 
hove, Camille, devint bientôt l'émule des femmes humanistes que 
l'Italie produisait depuis longtemps en grand nombre, et qui 
étaient encore assez rares en France. Elle excitait l'admiralion 
géaérale par sa science et ses précoces talents. A di.x ans, elle 
parlait le grec comme une fille de Robert Estienne, calligraphiait 
l'hébreu comme un élève de Vatable, chantait sur le luth les vers 
de la Brigade et versifiait elle-même en trois langues -. Quelques 
œuvres éparses, imprimées ou manuscrites'', ne justifient point 
ce surnom de « dixième Muse », dont on allait abuser pour nos 
dames lettrées et que Du Bellay semblait rapporter d'Italie pour 
lui en faire hommage ^. Camille de Morel intéressait aussi par 
l'union en sa personne des grâces virginales et d'une intelligence 
virile ; Dorât tirait de ce contraste le sujet d'une de ses grandes 
odes alcaïques, où il peignait autour d'elle l'admiration desfami- 

1. Jean Mercierdut quitter la Fi-ance en 1.^67, comme réformé. Il va dans 
les mss. de la collection Cameiarius des papiers provenant de son fils .losias 
Mercier, le philologue, dont quelques-uns ne sont pas sans intérêt pour 
l'histoire littéraire. 

2. Du Bellay s'amuse, dans les vers qu'il fait pour les dix ans de Camille 
(Poemaia, f. 32), à énumérer les talents de la fille de son ami et même ses 
essais de poésie française : 

Sic versus palrios facif Camilla, 
Bonsardus queat inuidere ut ipse... 

Mais il faut lire surtout les odes alca'iques que Buchanan et Dorât lui ont 
dédiées, et qui figurent dans le recueil de ces poètes, auquel Uytenhove a 
donné ses soins en 1362 en y ajoutant ses propres vers et ceux de sa jeune 
élève. On y trouve d'elle une traduction de l'hébreu d'après son maître, des 
vers Ad sereniss. Anfjliae reginam, etc. Uytenhove était alors en Angleterre. 
Il avait déjà associé Camille à sa publication d'un Epilnphium du roi 
Henri II en douze langues, dont sa langue flamande (Rob. Estienne, loOO), 
que suivent des vers de Dorât et de Camille, alors âgée de onze ans, et une 
attestation signée /. Bellaius : 

Çuid mirum hos versus noslram cecinisse Camillam ? 
Carolns Utenhouius nempe magister eral. 

3. Sans vouloir esquisser ici une bibliographie de celte femme savante, 
qui a collaboré au Tombeau de Du Bellay et à d'autres recueils, je signale 
une feuille imprimée par Robert Estienne (Bibl. nat., Y 2910), qui contient, 
avec des vers grecs de Florent Chrestien et une ode de Grévin. dédiée au 
grand imprimeur, douze distiques intitulés : In Typographiani Musan:iii 
maircin Camilla Moretta I. Morelli Ehredunaei filia ex Graeco I. Aurali. 

4. L'expression Musarum décima se trouve dans un dialogue de Du Bel- 
lay, inséré à la p. 81 du recueil publié par Uytenhove. 



t7fj IKiNSAllU Kr 1, IILMAMS.MI-; 

liers (le son père; il nîvendifjuait nj^rt'ablcinenl Ihoiineur d'être 
un peu son maître, puisqu'Uytenliove suivait ses leçons et en 
transmettait les notes à la jeune fille : 

O lier p.ili'riii thuiciuT iin/eiii, 
I.'l mnirc (liicl;i /ili.i ilncliDr, 
Si tu Morclli rera prules 
\ er;i(/iie filin helninne... 
Monstnim iiucUul' lu i/eiiil/i es intiiiini, 
\ec vcr:i virgu, iicc /)iier eilila, 
Cui f(irm:i meinhris cn.slila.sque 
Virginea, inç/eniumque mas est. 
Miraculum lu iinla es el iillerum, 
Quae, virginali.i ciim piidor haiid xinul 
Inler mares nostros adesse 
Disciputos, ahes esque praesens ; 
Nani Carolus le qui docel, is mihi 
Praesens docelur; imslra per hune luas 
Traiecla vox appellil ad aures... 
Caria mei alloqvii séquestra... ' 

L'adolescente faisait des vers grecs pour Dorai, des vers fran- 
çais pour Ronsard ; ceux-ci, en retour, la comparaient à Sappho 
et à Corinna. Quelques années plus tard, Paul Melissus, en madri- 
gaux assez ardents et d'un joli tour latin, lui attribuera la beauté 
d flébé et la grâce décente des Heures'-. Du Bellay, l'ami le plus 
intime de ses parents, l'appelait tendrement « nostre Camille » '. 
Il voulut lui faire réciter avec Diane, Lucrèce et leur jeune frère, 
un grand épithalame dialogué au festin du mariage du duc de 
Savoie et de la bonne Marguerite de France ; ce festin n'eut pas 
lieu et on dut se contenter d'une représentation en famille ; luais 
les strophes légères du poète évoquent à merveille la mise en 
scène à l'antique qu il avait réglée, le chant et la danse des jeunes 



1. Bibl. nal., Lai. 8138, fol. 80. La pièce est imprimée avec quelques 
variantes, da[is un recueil de Dorai [Variorum poem. situa, Bàle, 1508, 
p. 170); Robiquet la donne sans connaître celte impression (l. c, p. 133). 
V. le nom d'Uytenliove à l'index de notre livre. 

2. Cf. plusieurs poèmes des .Sc/ic</(as/>ia?a, Paris, KiSO, 1'° part., p. 19 j, 
rJ7, l'.lO, 202; 3' part., p. 90, 243. Il y a entre eux échange de poésies en 
lalin. 

3. Leilri's (le .1. <ln lirll.ti/, p. 24. 



LA MAISON DE MOREL I 77 

récitantes et le vol de « leurs tresses blondoyantes » '. La pré- 
sence de ces enfants chez le maître d'hôtel du Roi et celle de 
« la Nymphe Deloine », c'est-à-dire « Mademoiselle de Morel », 
leur mère, donnait un caractère particulier à ce milieu de science 
et de poésie, où l'on pourrait voir comme une esquisse, en plein 
seizième siècle, de l'hôtel de Rambouillet. Ce fut, en tout cas, 
le premier en date des « salons littéraires » de Paris. 

Cette maison de Jean de Morel, que Ronsard fréquenta surtout 
après que Du Bellay fut revenu de Rome, ne remplaça pas, pour 
tous les poètes de son groupe, le centre de réunion qu'ils avaient 
auparavant chez le conseiller Jean Brinon. Ils n'y pouvaient 
user de certaines libertés laissées volontiers à ses jeunes compa- 
gnons par le mécène célibataire de Médan. On admit fort peu 
d'entre eux chez Morel : les humanistes, gens plus paisibles, s'y 
montrèrent davantage, les études grecques y étant honorées au 
même titre que la poésie française. Tout contribuait à y retenir 
Ronsard et à en faire un des lieux où il devait se plaire. C'est là 
sans doute que le virent pour la première fois beaucoup de ces 
provinciaux et de ces étrangers, auxquels Morel et sa femme 
accordaient l'hospitalité de leur foyer. L'excellent Scévole de 
Sainte-Marthe a parlé de cet accueil avec l'accent le plus vif de 
la reconnaissance : « Me adolescente, solebat huius viri honesta 
cum primis et pudica domus, tanquam sacra Musarum aedes, 
Lutetiae, magna eruditorum frequentia celebrari, cum et eius 
uxor Deloina et tiliae très, bonis omnes disciplinis et moribus 
ornatissimae, perelegantes utraque lingua versus inusitata felici- 
tate concinerent, ipse autem, chori dux et prineeps, Apollinis 
interea vicem bellissime redderet ac repraesentaret '-. » Dans une 
telle demeure. Ronsard reçut assurément beaucoup d'hommages. 
Il était tenu à les rendre à son tour aux muses du logis ; mais il 

1. Du Bellay, éd. Marty-Laveaux, t. I, p. 421-439. J'ai déjà signalé, dans 
unms. de la Bibl. nat.. Fr. 4600, fol. 302, F « ordonnance » conçue par le 
poète : Camille devait être habillée « en .\mazone ou en habit de Pallas, 
l'armet en teste, la Gorgonne en son bras gauche » ; Lucrèce " en genlil- 
done romaine », et Diane « en Nymphe el Déesse, son arc et flesche au 
poing ». Le « poëte » était représenté par Isaac de Morel, " habillé en 
Orphée à l'antique, couronné de laurier, une harpe à la main ». Ronsard 
fut peul-èlre consulté par Du Bellay et par Morel, sur celte récitation en 
l'honneur d'une princesse qui était leur bienfaitrice commune ; en tout cas, 
il ne put manquer d'y assister. 

2. Elorjia, Poitiers, 1606, p. 120. 

NoLHAC. — Ronsard el l'Huinnnixme. 12 



t78 



iiiiNSAiti) i;i r. iii>rA\isMi, 



me parait (jiie les lilles luilurcnl. avec le temps, moins agréaljles 
que les parents, et qu'il brùla-peu d'encens pour la belle Camille '. 
S'il goûtait fort l'éducation littéraire chez les femmes, peut-être 
n'admirait-il pas autant qu'il eût fallu celles-là qui mettent leur 
gloire aux vers grecs et latins. Camille semble avoir fini dans le 
pédantisme en même temps que dans l'hérésie, vers l'époque où 
Ronsard, déplus en plus libéré de l'Antiquité, n'écrivait guère 
qu'en l'honneur de Mademoiselle de Surgères. 



IV 

Le poète contracta chez Morcl, au début de sa carrière, des 
amitiés, dont plusieurs devaient lui servir. La plus illustre, et en 
même temps la plus utile, fut celle de Michel de L'IIospitid. Le 
futur chancelier de France tenait parmi les humanistes une place 
éminente, qu'il ne devait pas seulement à ses fonctions. Sa gloire 
d'homme d'Etat a depuis lors rejeté dans l'ombre ses titres litté- 
raires, mais tous les contemporains les ont reconnus, et plus d'une 
fois il apparut comme le porte-parole autorisé des lettres fran- 
çaises '. Ronsard, qu'il applaudit un des premiers, trouva en lui, 

1. Si Ronsard n"a pas collaboré au Tombeau de Morol, ce u est point sans 
une i-aisoa sérieuse, car, s'il ne se prodiguait point dans ce genre littéraire, 
il ne se fût pas dérobé au devoir de rendre hommage à un tel ami. Mais il 
n'a sans doute pas eu de Camille une lettre du ^enre de celle qu'a reçue 
Sainte-Marthe, à Poitiers, et dont voici le début : « Monsieur, je vous sup- 
plie avoir pitié du tombeau de feu Monsieur de Morel mon père, qui n'attent 
plus que vostre main pour estre paraclievé. Je crains que l'on trouve aul- 
cunemenl absurd qu'il tarde tant aprez la mort de raondil s'", qui fut le 
xix" du mois de nouembre 1581. Et oultre ce, je suis tellement importunée 
de la vefve et héritiers du pauvre M^ Federic Morel que je n'ay plus seu- 
lement moyen de les faire tarder... » Cette demande est du 22 août lb83 et 
le remerciement, qui est daté du 18 septembre, accompagnait le premier 
exemplaire" sorty de chez l'imprimeur n (Bibl. de l'Institut, ms. 290, fol. 44 
et 36). 

2. L'Hospilal a reçu des liumanistes un hommage collectif ipic je peux 
rappeler en ce livre, puisqu'il réunit des noms qui y reviennent fré(iuem- 
mcnt. Je cite le texte du manusciil de la Bibl. nat.. Lai. 8139, qui paraît 
avoir appartenu- au chancelier. Fol. 90 : Diuersorum poelarum lusus in 
uri/enleam Arislnlelis unaginem anti(/uo nuinixmale ejcpressam, qu.ie cadem 
videlur effiç/ins esae Michaelis Hosjùtalis Galliae Caiireltarii, cui donula csl 
a Mrnunio fJ. J. de Mesmes] Lui/iluni an. l) . IHlii. liadriani Turnebi, Pétri 
ilDutaiirei, Vulriilix Piinponlii, Dionijftii l.ambini, Leoil. a Quercu, .\iculai 
Perolli, Francise/ Perroli, Claudii Faucheli, Jacolii Fabri, Thomae Sibil- 



MICHEL iJK i.'iiusrii'Ai, 179 

au moment oii on le discutait encore, le mécène avisé, influent, 
capable de donner cet appui décisif qui oriente un jeune écrivain 
vers le succès. Le jurisconsulte auvergnat fut son introducteur 
auprès d'Henri II, de Catherine et du cardinal de Lorraine, et 
l'artisan principal.de sa fortune. Un en jug'era par l'épisode qui va 
être raconté dans son détail et qui nous ramène aux débuts du poète. 

La sœur du Roi, Marg^uerite de France, duchesse de Berr\', 
qui fut plus tard duchesse de Savoie, avait pris L'Hospital pour 
chancelier en 1550, et la charmante princesse soutenait de sa 
confiance et de marques d'estime répétées une autorité morale, 
que la culture supérieure de l'homme et la fermeté de son carac- 
tère imposaient depuis longtemps au Parlement de Paris. Les 
princes, le cardinal et l'entourage des souverains recouraient 
volontiers à ses lumières, même en matière de poésie, et les 
rimeurs du Louvre louaient ses propres compositions avec d'au- 
tant plus d'empressement qu'il ne les produisait qu'en latin. Leur 
chef de chœur, Mellin de Saint-Gelais, était obligé de compter 
avec lui, dans les controverses littéraires où se complaisait une 
cour cultivée et souvent occupée des choses de l'esprit. II ne fal- 
lut rien moins qu'un défenseur de cette importance, en des cir- 
constances décisives de la carrière de Ronsard, pour tenir tète à 
un poète de cour, vieilli dans la faveur royale et, d'ailleurs, l)ien 
venu de tous pour ses façons honnêtes et la sj'mpathie qu'il ins- 
pirait '. 

D'esprit vif et porté à la critique -, mais sans malveillance 
naturelle et prompt à louer le talent d'autrui ■', Saint-Gelais n'au- 

leti, Nicolai Vergecii, Theodori liezai', Anionii Goueaiii. La conliiimlion de 
Dorât, aux fol. 96 el 97, est connue par ses Poematia. Voici hi pUiï coiulc 
de SCS trois pièces, qui donne l'esprit du recueil entier : 

Vulfus Arislolelis, vultus Michaelis et idem 
Alteruirum quisquis spécial utrumque l'idel. 

Vultus el ainburtim siiniiis sic vila, setl artein 
Ille docel, factis coiiijjrohat islesuis. 

1. V. sur le personnage un chapitre d'Ed. Boiircia, Les inwurs iiolins el la 
littérature de cour sous Henri H, Paris, 1S86, p. 307-321 (et p. 208). 

2. Un éloge inédit de Saint-Gelais par Paschal, écrit dans renlourafje de 
Ronsard, insiste sur ce trait : « Liusctiam crat acumcn in ropreliendis alio- 
rum scriptis (qua ex re aliquam habuil aliquando inuidiam) plane 
solers » (Bibl. uat., Duputj 3iS, fol. Sv"). 

3. Les cinq épitaphes louangeuses de Du Bellay suffiraient, parmi d'autres 
témoignages de poètes, à faire rendre justice au caractère de Saint-Gelais. 
Il y a aussi des vers de Dorât dans l'églngne inédite intitulée Thrcnus 



180 IIONSAIIIJ 1-1 1,'lllMAMSMli 

rait sans douli- jias en^çagé de lutte contre l'auteur des Odes, bien 
que celui-ci lui refusât la moindre marque de déférence et panit, 
par son silence, le comprendre dans la tourbe des écrivains (ju'il 
proscrivait ; mais les gens furent nombreux à l'exciter, en lui 
montrant le danger de laisser grandir et approcher du trône un tel 
rival. Toute une campagne fut menée par ses amis, et lui- 
même « Saint-Gelais », écrit un partisan de Ronsard, " abusant 
du crédit qu'il avoit a la Cour, prenoit plaisir à censurer les har- 
diesses de sa Muse naissante et à lire ses vers devant les Princes 
et les Dames de la Cour, avec un son de voix qui les faisoit trouver 
désagréables ' ». On pouvait ainsi tourner aisément en ridicule 
les nouveautés de langage du jeune écrivain, ses audaces poé- 
tiques, l'abus qu'il faisait des Anciens et cette érudition indi- 
geste dont il nourrissait ses lecteurs. 11 semblait facile d'abattre, 
dès leur essor, les ambitions d'un débutant ardemment prôné 
par le public, mais dont il suffisait, sans doute, d'éloigner les 
vers des oreilles royales. Il y eut, chez le Hoi, en présence de 
Madame Marguerite et de son chancelier, une scène assez vive de 
médisance, où le poète, violemment « melUnisé », fut aussi fort 
bien défendu. Un poème imaginé par L'Hospital met dans la 
bouche de Ronsard le récit de cette attaque : 

Diceris iil nostris excerpere carmina lihris 

Verhaque iudicio pessima quaeque tuo 
Trunca palam Régi recilare et Régis ainicis; 

Qao nihil imprchitis gignere terra potesl. 
Monstrares intégra suis cum parlihus, et quo 

Dicta modo, quo sint ordiue, quoque loco... 
caecum inuidiae crimeii! non cernis utintus 

Non mea sed mores rideal ille luos - ? 

Mellini Sangelasii {Bih\. nat., Lat. 10327, fol. 57), où l'on apprend qu'il a 
recommandé les vers de l'humaniste au Roi, à sa sœur, aux cardinaux de 
Lorraine et de Chàtillon, et qu'il les faisait valoir par la même habileté de 
diction qui nuisait à ceux de Ronsard : 

Me certe ille meo Régi et tihi, Mari/ari, primum 
Tntdidit. et vohis, mea Carnle lux el Odete, 
Carmina prima ferens : Lemonii.ait. isle Poêla 
Surgit honor Gallis, si (jallia carmina rural... 

1. Scévole de Sainte-Marthe, Eloges, Irad. GoUetet, p. 88. 

2. Mich. Hospitalii Galliaruin canceltarii carmina, .\nisterdam, 1732, 
p. 457 [Elegia nomine P. Ronsardi aduersus eius ohirectalorea et inuidos\ 
Le poème est reproduit par Blancliemain, t. IV, p. .■?61-.S62. L^n texte ms. 
est dans un volume du fonds Uupuy, 8.(7, fol. 50. 



l'affaire SAINT-C.KLAIS 181 

Cette scène se place vers les premiers jours de juin 1350 '. 
Ronsard n'attendit pas longtemps l'occasion de riposter, que lui 
offrit son ami Nicolas Denisot, lorsqu'il réimprima un recueil 
destiné à être beaucoup lu à la Cour, le Tombeau de la Reine de 
Navarre ; une des odes nouvelles qu'y inséra le jeune auteur, 
invoquant pour ses vers la protection posthume de la grande 
princesse, lançait à la lin ce trait direct : 

Preserve-moy d'infamie, Et fais que devant mon Prince 

De toute langue ennemie Désormais plus ne me pince 

Ht de tout acte malin, La tenaille de Melin -. 

En même temps intervenait L'Hospital. qui taillait pour ce 
combat sa meilleure plume d'humaniste. Le poème dont on vient 
de lire quelques vers, et qui fait parler Ronsard, grandit sa défense 
aux proportions d'un manifeste littéraire. On y trouve à la fois 
exposés les principes de la nouvelle école, louées les intentions 
patriotiques de son chef, réfutés les reproches faits à son style et 
à son culte de l'Antiquité ; et ij est même piquant de voir la 
langue latine présenter aussi brillamment les hardiesses de la 
muse française : 

Magnificis aulae cullorihus atque poelis 

Haec Loria scrihil valle poêla nouus : 
Excusare volens vesiras quod laeseril aures, 

Obsessos aditu.s iam nisi liiior hahet : 
Excusare volens, quod fit nouitaiis amalor 

Verborum, cum nos omnia prisca iuuerCt... 
Nulla noui cernentur in his ' resdgia verbi, 

Nec l'ocis noiiilas nos odiosa preinel... 
Vos antiqua dari nullo discrimine nobis 

1. Cf. Laumonier, p. 81. 

"2. Cf. l'excellente étude de Vaganay, Pour mieux connaître Ronsarfl, 
Tombeau de Marguerite de Valois, Lyon, 1914 (extr. des -l/ifiaZefi Fléchoises), 
p. 24. Dès la première réimpression de la pièce en 1552, au Cinquiesme 
livre des Odes qui suit les Amours, deux vers sont remaniés pour faire 
disparaître le nom propre. Cependant une allusion à l'attaque est mainte- 
nue dans ce recueil par une strophe de l'ode A Madame Marguerite (éd. 
L., t. VII, p. 289 ; éd. Bl., t. VIII, p. 136), où Ronsard la remercie de lui avoir 
été favorable, 

(.}uand par l'envieux misérable 
Mon œuvre l'ut Mellinisé. 

3. C'est-à-dire dans 1p présent poème écrit on lalin. 



!82 nONSAiio f:t i/m mamsme 

Poscilis in iniulio natai/iie uerha foro , 
Nos referre pulamus an haec scribanlur an illa, 

Aucloris locuples limjuaue pauper eril... 
Nec... cessaucre nuut noua condere vales 

Nontina vcrhorum, parents illa (amen. 
Proplerea Graeci scripinres alque Lulini 

El parce et timide verha nouare iuheni, 
Prisci r/aod sernumis opes ihiffiiaer/ne videhani 

Conçjestas longo tenipore diiiilias. 
Nostra modo exoriens similis nascenlibus illis, 

\e qtiod verhorum paiipcr inopsi/ue magis, 
Qui pvteril rarios tennis componere versus, 

Diversis eadem fada re ferre modis, 
]\i vel multa nouai, vel mntua plurima sumil, 

Ai racat augcndis incjcntosa suis'.' ' 

Ronsard avait dans les ressources de son génie de quoi payer 
roj^alement de tels services. L'ode niagniiique des Muses au 
recueil du Cinquiesme livre est dédiée à Michel de L'Hospital, 
qu'elle conduit pindariquenient'en plein Olympe, au milieu de 
la plus riche mythologie'-. Immortalisé par cet hommage, dont 
il appréciait tout le prix, l'excellent homme redoubla ses bons 
offices. Non seulement il continua à lire lui-même les vers de 
Ronsard dans le cercle de sa maîtresse et chez le cardinal de Lor- 
raine ■^, en y joignant les commentaires qui permettaient de les 
mieux goûter; mais il désarma peu à peu, par des démarches per- 
sonnelles, les animosilés excitées par les ripo.stes de Ronsard. 
Enfin, comme il craignait que son protégé ne compromit, par l'ar- 
deur d'une rancune trop vive, les résultats déjà acquis, il le mit 



1. Midi, llospitalii cannina, p. 400. 

2. C'est la pièce VIII du cinquième livre d'odes ajouté aux .\mour-t p.irus 
en oclobie 1552. Ed. L., t. II, p. 119; éd. BI., t. II, p. 08. 

3. Bonsard le rappelle dans le Chant pastoral, qui a fait la troisième de 
ses Eglngucs ; le chancelier y est introduit sous le nom de '• Micli.nu », qui 
est en France « le premier des pasteurs en sçavoir »{éd. L., t. III, p. 411 ; 
éd. Bl., t. IV, p. 62): 

Je le cognois, Bellol, je l'ay ouy chanter. . . 
Car il a bien soiuent daigné prendre la peine 
De louer mes chansons à Chariot de Lorraine. 

U y a dans les œuvres de L'Hospital une épître au cardinal. In Eonsardi 
commendationem, qui mérite d'être lue (Carmina, éd. de 1732, p. 128). 



l'iUISPITAL LIÉKKNSICLU UL HONSARLl 1 8."i 

en g'arde contre les écueils où son inexpérience et son impétuo- 
sité auraient pu le briser. Le document qui nous a révélé cette 
intervention est une lettre latine de sa main à Jean de Morel, 
écrite le 1'='' décembre 1552. Elle ne devait pas être montrée au 
poète, dont la fierté était ombrageuse et qui n'aimait guère être 
endoctriné; cependant les conseils qu'elle contenait lui furent 
exactement transmis. 

L'Hospital fait connaître à Morel que les puissants de la Cour, 
ceux qui y déchaînaient la foudre contre Ronsard, commencent 
maintenant à le fort redouter et sont piêts à chanter désormais 
ses louanges. Il importe donc qu'il veille lui-même à ne plus les 
attaquer. L'intérêt de sa gloire naissante ' exige qu'il accueille 
des gens qui lui font des avances et vont jusqu'à rechercher ses 
bonnes grâces. « Je demande plus encore », ajoute L'Hospital, 
nommant ici les personnages ; d je souhaiterais que, dans les 
Etrennes que Ronsard se prépare a publier, il insérât quelques 
vers dédiés à Carie, évêque de Riez, et à Saint-Gelais, où il leur 
montrât ses bons sentiments, puisqu'ils semblent chanter la pali- 
nodie. Je ne t'aurais jamais écrit cela, si je n'y vo^-ais l'avantage 
de Ronsard, que j'ai tant de raisons d'aimer tendrement. J'allais 
oublier, ce qui est important, de lui recommander de s'abstenir, 
s'il veut plaire, de ces formes nouvelles et insolites, dont il prou- 
vera ainsi qu'il peut se passer, quand il le veut... » Le chance- 
lier de Marguerite de France voudrait aussi recevoir de Morel une 
lettre dont il pût faire état et dont il suggère les développements ; 
elle éloignerait de l'esprit de Lancelot de Carie toute inquié- 
tude sur l'opinion que pourrait conserver Ronsard de ses sen- 
timents à son égard ; elle l'assurerait que celui-ci ne veut d'autres 
protecteurs au Louvre que les deux hommes qui y représentent 
les lettres, Saint-Gelais et lui. Ainsi se nouent de légères ruses 
qu'ignorera, il est vrai, le poète, car son caractère s'en accom- 
moderait mal; mais ne s'explique-t-on pas mieux certains de ses 
succès, quand on le voit servi par des gens aussi dévoués et 
aussi experts dans le maniement dos hommes ? 

Voici la lettre confidentielle de Michel de L'Hospital, petit 
chef-d'œuvre de diplomatie littéraire et d'ingénieuse amitié : 

1. L'expression nascens r/Ioria est dans la lettre. 



184 RONSARD ET l,"llLMAMS.>IE 



A Monsieur Monsieur Morel, maréchal des logis de la Heine. — 

.\ Paris. 

S. P. lli nostii qui l'ulgura cl tonitrua ciuiil, unde liemor uniuer- 
sae lerrae habitaloribus, poetae nostri versus mirum in modum veren- 
tur. Atque ul video, non tam ainore qiiam molu permoli, linem ali- 
quaiido malediccndi aul libère loqueiuii i'acieiit, et niilii |)nllicetitur in 
omne lempus fore se istius laudiim praecones. Quare omni diligentia 
prouidebis ne quis extct Roiisardi versus contra horum existimatio- 
uem, el admoiiebis illum, si quis resciuit, « ut dissimulel scire ; non 
enim conducil eius nascenti (,'Ioriae lot et taies obtrectatores atque 
aemulos habere, praesertim cum se ipsi ofFeraiit et amicitiam eius 
ultro expectant ■>. 

Plus etiam rogo : ut in iis strenis, quas pridem nieditalur, sint ad 
Carlum Rhegiensem episcopum et Sangelasium aliquol versus, istius 
amoris in utrumque testes, qui mihi xndentur palinodiam cancre. 

Id nisi viderem expedire Ronsardo, cuius nierito sum amantissimus, 
nunquam ad te scriberem. Pêne oblitus sum, quod non est praeter- 
mitlendum ut in iis abstineat nouis et insolilis, si vull placere, simul 
ul ostendat posse cum velil et sine iis, qiium aliter faeit, iudicio 
facere ', non penuria veteruni aul inscitia. Hune meuin sensum lu 
melius intelligis quam ego possum explicare. 

Rescribes autem mihi non ad singula, sed ex hoc prescriplo et for- 
mula : — te cum Ronsardo locutum ex eius sermone cognouisse, neque 
Rhegiensem neque alium quenquam ei in suspitionem venisse ; — putare 
se eis amicum esse, quos nunquam olFenderit ; — si quos habeal inuidos 
aul malignes ad principem, non aliis patronis et defensoribus usu- 
rum quam duobus illis.quibus si minus usu el faniiliarilale, studiorum 
cerle simililudine sit coniunctus. 

Ilaec el alia istius modi pones in literis luis, quas monstrare volo 
Rheg-iensi, quo nialis inchoatam principiis amicitiam meliore fine con- 
cludam. 

Et mihi videor posse facere, quia sunl ingenio non tam maligno 
quam ambitioso el gloriae cupido. Quid autem magis est gloriosum 
quam nobilis poetae versibus celebrari ? 

Kxpeclo lileras tuas. Scito me recte valere, si tu rectequoque vales, 
nxor el liberi. l']x Fonte belhie aquae. Calend. decembr. -. 



i. On peut remarquer çà et là quelques négligences dans la prose fami- 
lière de L'Hospital. La copie est plus correcte; on y lit, par exemple, pour 
cette phrase : » L't ostendat se posse... iudicio id facere. " 

2. La copie s'arrête ici. 



I-HTIHK L)K 1,'lKlSPlïAI. A MdltKI, 1 Sîî 

Hanc epistolam nihil est cur seruari vclini aut cuiquani alii, ne 
Ronsardo quidem, comiminicari. 

De genero vestro ' niihi curae erit, rum primum opporlunilalem 
nactus ero conueniendi Cardinalis -. 

Ronsard suivit les conseils de ses amis et mit fin à la querelle, 
ce qui tît parmi les poètes un événement ■*. Il ne publia pas, il est 
vrai, le recueil à'Etrennes, où auraient pris place les dédicaces 
désirées ; mais il ne tarda pas à témoigner à Lancelot de Carie 
assez de gratitude pour que celui-ci se crût obligé, peu de temps 
après, de lire au Roi le premier projet de la Franciade et d'y 
intéresser sa bienveillance *. Carie, prélat lettré et quelque peu 
italianisé par des missions à Rome ', était digne d'intéresser Ron- 
sard comme écrivain et même comme helléniste, puisqu'il s'amu- 
sait à traduire Théagèneet Chariclée ''. Pour Saint-Gelais, l'arran- 
gement était moins facile. Il dut se contenter d'abord de voir 
supprimer la préface des premières Odes, où l'école de Marot 
était si durement traitée, et les vers du Tombeau de la Reine de 
Navarre, qui le prenaient à parti ; il eut bien la dédicace d'une ode 

1. Jean Mercier, riiébraisaiil, beau-fils de Morel, qu'il s'agit sans doute 
de recommander au cardinal de Lonaine. 

2. Bibliothèque de Munich, Coll. Camer., 33, fol. 119. Autographe. Au 
fol. 177 du même volume est une copie de la pièce portant cette indication, 
de la main de Morel : Midi. Hospilalis ad me Morelum epistola aduersus 
nonullos P. Ronsardi cahirnniatoi es aulicos. 

3. V. l'ode de Magny .4 Lancelot de Carie, dans lesGayetez, éd. Courbet, 
p. 81. 

4. On lit dans VAinoureux repos de Guillaume des Autelz genlilliuiitine 
Charollois, l.yon, lKr).3, une (c façon Ij'rique " De l'accord de Sainlffelais et 
de Ronsart, commençant ainsi : 

Pas ne convient à notre foy 

L'envie qui tant se débride 

De Pindare et deBaccliylide. . . 

5. Une vie de Carie parColletet a été éditée par Tamizey de Larroque, 
Vies des poètes bordelais et périgourdins, Bordeaux, 1S73. Cf. P. Bonnefon, 
Montaigne et sesaniis, Paris, 1898, t. I, p. 118. Carie a rempli en lîibS une 
mission à Rome, d'où il partait à l'automne de 1")j4 {Lettres inéd. ducard. 
d'Armagnac, p. 57) et y a recherclié des marbres pour le connétable de 
Montmorency. V. surtout Emile Picot, Les Français italianisants au A VI" s., 
t. I, p. 233-249. A divers points de vue, une biographie complète du per- 
sonnage serait intéressante. 

0. Le premier livre de cette traduction du livre d'Iléliodore a été pul)lié 
par Paul Bonnefon, dans l'Annuaire de l'Association des études c/recques, 
Paris, 1883. 



186 KONSAKD KT LIILMA.MSME 

insérée dans la seconde édition des Amours, et que Ronsard avait 
préalablement communiquée à son ami Morel ' ; mais il mit delà 
bonne volonté à s'en satisfaire, car c'était presque un pardon 
acctjrdé, (jui constatait des excuses : 

Pource qu'à lorl on me fisl croire 
Qu'en fraudant le prix de ma {gloire 
Tu avois mal-p.irlé de moy, 
Kt que d'une lon^'ue risée 
Mon (t'uvre par loy mesprisée 
Ne servit que de farce au Roy. 
Mais ore, Malin, que lu nies 
l']n taiU d'honnesles compaignies 
N'avoir mesdil de mon labeur, 
Et que ta bouche le confesse 
Devant moy-même, je délaisse 
Ce despit qui m'ardoil le cœur '. 

Cette façon d'accepter la réconciliation garde assez fière figure 
à l'auteur devant la postérité. On peut croire qu'elle est devenue 
tout à fait sincère et que deux écrivains, faits en somme pour 
s'estimer, ont fini par s'entendre et se rendre justice l'un à 
l'autre. Le curieux sonnet que Saint-Gelais adresse à Ronsard 
vers janvier 155S, en apporte l'assurance, et aussi les deux be'tux 
textes de celui-ci, dont l'un est postérieur a la mort du vieil 
adversaire 3. On voit que Dorât ne prenait pas ses désirs pour 
une ré:ilité, quand il écrivait, dans une égloge inédite sur la mort 
de Saint-Gelais, en faisant appel au témoignage de Carie, ami 
comme lui des anciens rivaux : 



i. On lit dans une- des rares lettres conservées de Ronsard : « L'ode de 
Saint-Gelais est faite et ne veux la lui faire tenir sans vous l'avoir premiè- 
rement communiquée. .Te me recommande humblement aux plus que divines 
Lfiaces et charités de Mademoiselle de Morel et aux vostres pareillement » 
(éd. L., t. Vil, p. 123). 

2. Ed. L., t. II, p. S-IS. Cette deuxième édition des ^Imours porte un 
sonnet liminaire de Saint-Gelais, qui marque de son côté, mais sans allu- 
sion directe, la réconciliation des deux poètes (cf. 1. aumônier, p. 108, n. 4^. 

3. Ci. Laumonier, p. 109, 140. Ronsard dédie très noblement à Saint- 
Gelais r//î/Hin<" fies Astres, en même temps C|u'à Lancelotde Carie V Hymne 
des Daiinons (1555). Il rend un éclatant hommage à son prédécesseur dans 
une épitre au cardinal de Lorraine (éd. L., t. III, p. 274 ; éd. Bl., t. III, 
p. 355). 



RÉCONCILIATION AVEC SAINT-GELAIS 187 

DORYLAS (Doial). 
Hic quoque vos ainhus oliin deceperat error, 
Melline nique Rosille, pares ut canlibus anihos. 
Sic et aiuore pares, si mm perslrinqerel ambos 
Apis acerha, cilo sed plaqa refecla coiuil. 

CAnVLUS (Cai-le). 
Testis ego huic pilei, leslis lu cerlus et illi, 
Aller in allerius qua puriter usns honorem est ; 
Aller et allerius Ueqique aulaeque vicissiin 
Carinina laudauit, fuit et laudatus ah illo '. 

Si Mellin de Saint-Gel.iis, comme on le sait d'une autre source -, 
consentit à céder la place à la jeune école triomphante pour reve- 
nir, en ses dernières années, k la poésie latine qu'il avait autre- 
fois pratiquée, on s'explique mieux encore que Ronsard ait pu 
changer complètement d'attitude à son ég-ard . En ces heureux revi- 
rements qui préparèrent à celui-ci de nouvelles facilités de succès, 
on vient de- voir que personne n'eut plus de part que Michel de 
L'Hospital, et il paraît juste qu'une reconnaissance fidèle ait tant 
de fois mêlé à l'œuvre du poète le nom du mieux avisé de ses 
protecteurs. 



V 



Hors de Paris et de la Cour, Ronsard comptait des fidèles assez 
nombreux parmi les humanistes, poètes ou non, épars dans le 
royaume. Férus assurément de leur latin, beaucoup étaient cepen- 
dant capables de goiiter avec enthousiasme sa poésie. Un débris 
de correspondance, une dédicace dans un recueil oublié, révèlent 
parfois une liaison directe du maitre avec l'un d'eux ou la ferveur 
d une admiration lointaine. Le plus connu de ces provinciaux est, 
à Poitiers, Scévole de Sainte-Marthe; mais comi)ien d'anciens 

1. Bil)l. nat., Lai. 10327, fol. 62. 

2. « Il fut coniraiiit après de céder ^la palme] à Ronsard. La naissance de 
ce nouveau soleil Tesblouit et Testonna tellement d'abord que s'estant résolu 
de changer dedessein, il abandonna la Poésie Françoise, qui depuis plusieurs 
années l'avoil tant fait esclateià la Cour et tant estimer des Princes et dos 
Roys, et embrassa d'une ardeur nonpareille et d'un courage invincible la 
Poésie Latine, qu'il avoit depuis si longtemps délaissée •> (Scév. de Sainte- 
Marthe, Eloges, trad. Colletet, p. 88). 



188 UONSARI) ET l.'lirMANIS.MI' 

élèves de Dor;il,eii retournant dans leuixillc natale, y ajjpor- 
tèrent, comme le savant poitevin, le culte de Honsard et le pro- 
pagèrent dans leur entourage ! Tel fut Pierre des Mireurs, méde- 
cin de Dieppe, cpii, pour avoir appartenu un instant à la Hrigade, 
obtint l'honneur d'une strophe dans les Bacchanales et l'immor- 
talité du voyage d'Arcueil '. Son nom. qu'on latinisait en Mira- 
rliis, apparaît mêlé à l'histoire des Folaslricx. 

Ce petit recueil était une de ces débauches d'esprit sensuel, que 
se permet quelquefois la jeunesse des hommes de talent et qu'il 
leur arrive souvent de regretter. Les adversaires huguenots de 
Ronsard lui reprochèrent plus tard cette erreur d'une façon san- 
glante. Théodore de Bèze, qui avait pourtant sur la conscience 
quelques peccadilles poétiques du même genre, Florent Chres- 
tien -, Jacques Grévin tirèrent pani des Folas/ries contre le poète 
revenu à une vie plus grave et dont le caractère ecclésiastique 
eut particulièrement à souffrir de ce rappel. C'est peut-être à ces 

\. C'est le médecin, qui regarde les convives o d'un œil expérimenté » et 
veille à arrêter leurs excès (éd. L., t. VII, p. 503). Il a collaboré par des vers 
latins au Tombeau de la Reine de Navarre, des trois sœurs Seymour, dont 
l'édition latine le fait figurer au litre : Annae, Margaritae, lanae sororum 
virginum... in morlein Diane Marg . Val. Nau. reginae Hecatodistichnn. 
Accessit Pelri Mirarii ad casdeni virgines Epislola, una cuin docionim ali- 
ijiiot virorurn carminibus (Paris, I5S0). 

2. J'accroche ici au nom de l'excellent humaniste huguenot un petit 
poème inéditcomposé par lui contre Ronsard ou plutôt contre ses amis, à 
propos d'une querelle littéraire qui n'est pas rapportée ailleurs (Biblioth. 
nat., Dupuy S37, fol. 90 y") : 

De Didone lodeli tragoedia a lionsardi canihus discerpla. 
Saeuiit in viilnus funnsque iacentis Elisae 

lodeli Iragicis Gallica Musa modis. 
A'ec poluil digno componere memlira pheretro 

Vaegrandis magni simia Minciailae. 
Sed cutpa ingenii splendorem noliilia nnihrae 

Deleril et lacerans inipiusossa legil. 
Non tulil haec A'emesis, lacerantia carmina morsi: 

Ronsardi iiUores diripuere canes. 
Scilicet allafrant médiocres iiire Poëtae 

Conferri Domino qui voluere suo. 
Aul haec turha canum cognalo dente petiuil 

Quem cognouerunt (empara nostra canem. 

Florent Chreslien obtiendra un jour un biographe attentif. .>e lui signale 
par avance, dans le même fonds Dupuy, 843, f. H, une très belle épitre de 
Chreslien (signature identifiée par Léon Dorez) intitulée !■ Elégie au seigneur 
Salomon Certon, sur la vision de Palingène ». Ce document est intéressant 
sur l'idée des traductions au seizième siècle. Il contient aussi une énumé- 
ration d'écrivains italiens, parmi lesquels figure Dante. 



LES « FOl.A.STUIES " 1 8'J 

ennemis qu'on doit attribuer la réimpression intén^ralc faite sans 
son aveu en 1584, presque à la veille de sa mort, et qui put lui 
causer alors une certaine humiliation. 

Dès la publication du lAvret de Folastrics paru sans nom d'au- 
teur au j)rintemps de Ioo3 ', il y eut une protestation très vive 
de la part des esprits sérieux, et dans le milieu même du poète. 
Nicolas Denisot, Robert de la Haye et sans doute Michel de l'Hos- 
pital, lui adressèrent quelques reproches '-. Il avait compris lui- 
même le besoin d'excuser les licences de sa muse par une épi- 
graphe prise à Catulle : 

Nam castum esse decel pium poêlant 
Ipsum, versiculos nihil necesse est. 

Ses meilleures excuses ont été son talent et la verve originale 
dépensée pour rajeunir les thèmes usés de l'érotisme classique. 
Mais Pierre des Mireurs, qui prend hardiment sa défense dans 
une lettre à Jean de Morel, ne se borne pas à ce point. Aux cen- 
seurs du « rhapsode gaillard » il rappelle que les plus grands 
poètes du latin récent, Politien, Jean Second, Bembo, lui ont 
ouvert cette voie ; il énumère avec eux les modèles antiques très 
connus, qui ont servi tant de fois en Italie, depuis la composition 
de V HermaphroJilus de Panormita, à justifier les imitations 
modernes, condamnées quelquefois par l'Eglise, mais dont les 
auteurs prétendent n'avoir cherché que d'inoffensifs jeux littéraires. 
L'avocat bénévole de Ronsard n'a garde d'oublier les précédents 
que fournit la France elle-même. Il relève avec une certaine 
crudité de langage les obscénités qu'on trouve chez Marot, Saint- 
Gelais et quelques autres. Il insiste aussi sur l'indulgence dont la 
Cour et le public ont fait preuve à l'égard de Buchanan, « le plus 
savant des poètes de notre siècle », lorsqu'il écrivit son élégante 
Lenae defensio. Toutefois, le plaidoyer terminé, il ne dissimule 
pas que l'auteur ferait bien de ne pas s'attarder à ces « gayetés », 

1. Le Livret de Folastries à Janot parisien [Baïf] porte son achevé d'im- 
primer du 20 avril (Marty-Laveaux, Xolice sur Jodelle, p. xxi. Laiimonier, 
p. 9lt, sqq.). L'assertion du Temple de Ronsard que le livret aurait été 
brûle, pour cause d'obscénité, par un arrêt du Parlement, n'offre pas de 
vraisemblance, le privilège royal ayant été enregistré. 

2. Cf. Laumonier, p. 107. 11 faut noter que Ronsard a laissé réimprimer 
dans les éditions collectives de ses oeuvres la plus grande partie du recueil 
i[ui l'avaitamusé ii composer et dont il ne rougissait nullement . 



190 RONSAKIJ ET l'iILMANISME 

qui outrepassent les bornes de la pudeur. Il conip(e le voir appli- 
quer son rare talent à d'autres sujets, à des pages chastes qui 
seront mieux d'accord avec sa vie; il exprime même le vœu 
d'entendre ce « Terpandre » chanter les actions de 1' « Hercule 
chrétien n, désignation qui s ap]ilique, suivant les formules usi- 
tées par l'humanisme du temps, à Jésus-Christ lui-même. Ce der- 
nier souhait s'inspire évidemment d'une information certaine sur 
les projets du poète, qui va pi'écisénient envoyer l'année sui- 
vante aux i< capitouls » de Toulouse, en remerciement de l'églan- 
tine des Jeux l''loraux, son hymne de V Hercule clire.slien '. Le 
pieux poème peut sembler, par le rapprochement des dates, des- 
tiné à faire équilibre aux Folasiries. Quant à la lettre de Pierre 
des Mireurs, assez curieuse comme renseignement sur la renom- 
mée de Ron.sard, elle ne l'est pas moins peut-être comme témoi- 
gnage de mœurs littéraires : 

Accepi litteras tuas, vir oriialissiTiie ideiiiquc aniicissiiiie, una cuin 
libello Ineplinruin -, cuius gemina phrasis a prima slatiin pag-iiia auto- 
reni suuin (vel te tacente) satis prodit ^. Ego peculiarem illum honii- 
nis ingenii sensum et styluin vere ubique sui similem niihi videor 
agnoscere. Descendat quantum volet e sublimi sacrae poesis fastigio, 
seuiper Terpander erit. Neque maaum a tabula idcirco deposuisse 
velim, etiamsi subobscoeaa nonnulla scriptis suis inseruerit. Quis pul- 
chcrrimani alioqui mulierls facieni deformeni esse dixerit, quam exi- 
guus adinodum iiaeuus macularit ? 

Sed fortasse mihi aliquis dicat, uihil illic celebrari praeter Lyaei et 
Cypridis epinicia ^. Este. N'um igitur ignari verum et iiiipcrilihomines 
totum libellum Veneris niarito dicaiidum esse censenl ?Quid si viuam 
veramque impudici amoris imagineni seu inonstrum horrendum ex 
monstrorum colluuione composituin oculi subjiciat ? Quis unquam 
modis omuibus deteslandam ebrietatem vel aculius vel felicius illo 
descripsit ? Sed instant caperatae frontis stoici, qui caslitatis imagi- 
neni (si diis placet) aut alterius nempe unius ex Gharitibus hune aiunl 
describere oporluisse. rebgionem ! ncmo sani pectoris Angelum 
Poliliaiuim, loanneiii Secuiidum, Petruiii lîembuiii et reliques primae 

t. Sur cet épisode de la vie de Ronsard, v. plus loin, un récit de se i rela- 
tions avec Pascbal. 

2. En marge More! a écrit \Les Folaslries. 

3. Ces i< expressions géminées >;, qui décèlent l'auteur dès la première 
page, senties mots composés dont on trouve déjà deux exemples dans la 
dédicace du recueil (Apollon giiide-dance, Muse grecque-latinc). Launio- 
nier, p. 103. 

i. Epiniciix, ir-WAici.. 



PIERRE DES MIKEURS 191 

nobililatis poêlas e luedio toUendos proiiunciahit, quod X'enerem mas- 
culain, basia et aiiiores latine et sennone suae patriae vernaculo deli- 
nearint. Aniatoria Nasonis etiaiu pueris auditoribus perniulli viri 
i^raues publice prolitenlur. Circumrerunlur passini libelli imprcssi 
quauis aura pestilenli détériores, nec lamen iis publico interdicitur, 
■quibus nihil insuitius, nihil denique quod inuenlione. iudicio et arle 
majjis careal. 

El huic nostro, peccati causa parui, comuiuni luce frui eril nega- 
tum ? Siccine tam diuini ingenii eyregios conatus remorari conspicie- 
mus ? Siccine is qui poetarum velerum graecoruni ac latinorum prae- 
clara mouimenta inexhaustis vigiliis ac non aeslimandis laboribus erue- 
rit, ceruicosoruni hominum minis repente obmutescet ? 

Sed haec hactenus. Fabulae rerum noslrarum prolixiores sunl quam 
quae litteris committi possint. Tabellarius hic eruditione, iiitegrilale, 
fide, uiodeslia, huuianitate mihi uiagis quam comuiuni utriusque patiiae 
amicissimus et egregius insliluendae pubis artifex Luletiam repetit. Si 
quid forte inciderit in que possis illi gratum facere, rectissime collo- 
caris ofBcium tuum. Ex eo uno quaecumque te scire volo audies. V'ale, 
amicorum integerrime et charissime. Dieppae, pridie calendas lullias. 

Aut tuus aut suus non est Mirarius MEincrs '. 

A l'autre bout de la France, dans la docte Toulouse, s'allumait 
un autre foyer d'admiration pour Ronsard, toujours par l'initia- 
tive d'un humaniste. Etienne Forcadel, de Béziers, que Brantôme 
appelle « un grand poète latin » ^ et qui est connu comme juriste 
et professeur de droit, possède des titres littéraires qui mérite- 
raient d'être tirés de l'oubli ^. Bien que ses œuvres franco-aises 

1. Bibliothèque de Munich, Coll. Camer., 33, fol. 198-199. J'ai publié le 
texte complet dans la Revue d'hist. litt., t. VI, p. 358. 

2. Brantôme, éd. Lalanne, t. III, p. 273. A propos de la mort de Henri II : 
<' ...Ce que dit un grand poêle latin pour lors, <)ui fit son Tombeau, qui 
s'appeloit Forcalel. Pour le dernier vers il dict : 

Quem Mars non rapiiil, Martis imago rapit. •> 

3. Il n"y a qu'une courte élude moderne consacrée au jurisconsulte tou- 
lousain, qu'il faut éviter de confondre avec son homonyme, mathématicien 
du Roi au Collège royal (A. de Faniez, dans le Bulletin de la Société hiato- 
ri'itie de liéziers, l. XIV, 1889}. La date de ce travail explique qu'on n'y ait 
pas considéré son rôle à la lumière des recherches nouvelles et en vue des 
questions littéraires qui sont posées aujourd'hui. Dans son édition de G. -M. 
Inibert, Tamizey de Larroque signalait, p. 92. à propos d'une dédicace de ce 
poète, l'intérêt de la notice du ms. de G. Colletet sur Forcadel. Laumonier 
(p. XLMi, 664; n'a connu que le petit volume de 1548 intitulé : Le chant des 
Sereines avec pluxieurs comjtositions nouvelles (traductions de Pétrarque, de 
Virgile, d'Ovide, de Théocritel, paru à Paris, chez Gilles Corrozet, qui édi- 
tait la même année VArl poëtiijue de Sibilet. 



i!(2 iioNSAiU) i;r i.'iilmams.me 

soient à peu prés uussi ig-norées que les latines, on pressent du 
moins qu'il a joué un rôle dans ce petit groupe de précurseurs 
delà Pléiade, détachés de l'école de Marot, passionnément avides 
de formes nouvelles et fortement instruits dans les lettres 
anciennes, à qui le génie seul a manqué pour provoquer, quekjues 
années plus tôt, le mouvement auquel ils n'ont pu que s'associer. 
L'ci'uvre de iléluit de Foicadel, le CJianl des Sereines, et les 
poèmes lyriques d'un recueil de l.'iiX, notables par l'originalité 
de l'inspiration et les innovations métriques, n'ont pas échappé à 
l'influence de Jacques Peletier ; et l'on établira peut-être (jue notre 
languedocien, qui s'est rattaché un moment au groupe de la reine 
de Navarre ', suivit bientôt dans sa province les directions du 
poète manceau, au même titre que Ronsard diins Paris. Leurs 
relations directes nous sont assurées, au reste, p;ir un poème du 
toulousain (" Au seigneur Ja(jues Peletier poëte venu en Langue- 
doc » ") en tête de ses poésies latines, et par deux distiques com- 
posés pour lui par l'auteur de V Art poclirjiic. C'est grâce à celui- 
ci, sans nul doute, que Ronsard connut l'd'uvre de Forcadel, qu'il 
apprécia. Nous tirons ce dernier détail d'une épître adressée au 
jeune Henri de Mesmes, que Forcadel avait eu comme élève en 
droit à Toulouse 3, et à qui il écrivait en L^.'iO ou 1551 : 

\'ray que tu ni'escris que Ronsard 
Est riche tesmoiny de ta pari, 
El qu'il a mes vers estimez 
Que puis peu de temps j'ay limez. 
Celuy donques m'ha daigné lire, 
Qui seul peult à prouver suffire 
Que baslv fut le Ciel hautain 



1. Dédicace de Le Pleur d'Heraclite et le lUs de Democn7e ; épitaphe de la 
Reine (Epigr., p. 152); dédicace à Antoine du Moulinet épitaplic {Popsie, 
p. 131, 187). 

2. Poésie d^Estienne Forcadel, Lyon, par .lean de Tournes, laSl, p. DiO 
(Bibl. nat., Rés. Ye 1824). La préface est d'un extrême intérêt. Elle se clôt 
sur la devise du poète {Espoir sans espoir), qui chante sa maîtresse sous le 
nom de Clytie. Une nouvelle édition augmentée a été préparée à la fin de sa 
vie : (JEuvres poétiques d'Estienne Forcadel Jurisconsulte. Dernière édition 
reveuë, corrigée et augmentée par lAutheur, Paris, 157y (.\rsenal, G464 B). 
Le privilège, de 1572, désigne l'auteur comme " docteur, régent en la 
faculté (le Droictcivil en l'Université de ïholoze ». 

3. Cf. p. 42 des Ejiigrammata, une dédicace à Jean Maledent, " a <pio 
Graeca llomeri opéra donc acceperat ». 



ETIENNE FORÇA DEL 193 

De Dyamaiit, car est certain 

Que si d'autre matière fusse, 

A sa gloire résisté n'eusse, 

Qui l'a frappé dru et souvent. 

N'est-ce pas luy qui escrivant 

Ha les Poêles surpassez 

Qui sont veuz des Soleils passez * ? 

Réunissant, peu de temps après et toujours à Lvon, chez. Jean 
de Tournes, ses épigrammes latines, Forcadel s'y montre informé 
à merveille des poètes qui travaillent dans la capitale. Parmi les 
dédicaces qu'il prodigue à ses confrères juristes, au Parlement 
de Toulouse, au clergé lettré et aux grands personnages qu'il 
est alors d'usage de louer pour s'acquérir leur bienveillance, il 
n'oublie ni Joachim du Bellay, ni Baïf, ni Magny, ni L'Hospital, 
ni Ronsard, ni bien entendu Saint-Gelais -. Ces efforts pour 
se faire écouter de Paris rappellent, quoique avec moins d'in- 
discrétion, ceux d'un autre provincial, Charles Fontaine, qui y 
parvient plus aisément, Lyon étant moins éloigné que Toulouse ^. 
Les vers de Forcadel intitulés Ad P. Ronsardum poeta.ni nohi- 
liss.. dans son recueil de loo4, apportent un témoignage nou- 
veau de l'intérêt qu'excitait déjà, à cette date, l'attente de la 
Franciade : 

Cum saxa el syluas Iraherel Rhodopeins lieras '•. 

Credo lui similes elicuisse sonos. 
Ardua non frustra commitlenl praelia Franci, 

1. Pof-sie. p. 198. OEurres portiques, p. 227 (cf. p. 143, 171, 179, des 
poèmes dédiés à Baïf, à Jodelle, à .\myot . 

2. Stephani Forcaduli iureconsulli Epigrammata. Ad Carolum Lotharin- 
gum cardinalem. Lyon, l.j-")4. V. aux p. 171, 108, lo2, 36, 86 (l'œuvre est 
reproduile dans les Delitiae C. pnelarum Galtorum, 1609, l. III, p. 899-922V 
Il y a des dédicaces aux cardinaux deTournon, d'Esté, d'Armagnac, à Mar- 
guerite de France, à Diane de Poitiers I Dianae de Sanvalier Valentinae dtici). 
J'en relèverai d'autres dans l'étude sur Paschal. On trouve une élégie /n 
Carmen I. Aiirali el tihellum St. Forcaluli I. C. de pace inila mense aug . 
1371, dans les œuvres latines de Martial Monier, de Limoges [Delitiae C. 
poet. Gall., t. II, p. S.'iOi. 11 y a une lettre de Forcadel à Jean de Morel, sur 
les troubles de Toulouse, écrite de cette ville en 1567 (Bibl. nat., Lat. 8389, 
fol. 61). 

.3. Voir lesdédicaces généreusement distribuées du recueil de Fontaine, 
en 1534 et 1535, dans le livre de R.-L. Ilawkins, p. 254 à 239. Il n'oublie 
même pas Forcadel (p. 258V 

4. Orphée. 
N'oLii.vc:. — Ronsaril et I lliinuinisme. " l.î 



I9i ito.NSAiu) ICI 



MAMS.Mi; 



.S';, /ioiimirdi', lune sil luh.i iiiiichi h/rne. 
Acli'iniiin faciès viclurn carminé fiei/cm, 

lliinipere nec Lachesin licin r/ra/;i sines. 
Ducta llippocrenea hausisti /lumina vules : 

Miqrasse in Gullos aut Ilelicona putem ' . 

Ces brèves indications sur Elienne Korcadel ramèneront peut- 
être l'attention vers cette vig'oureuse figure diiuinaniste et de 
poète, qui vit s'asseoir au pied de sa chaire de Toulouse bien des 
étudiants moins occupés de droit que de poésie et sachant honf)- 
rer en lui une double maîtrise. Un méridional entre plusieurs 
autres, Gérard-Marie Imbert, de Condom, l'a honoré d'une vive 
louange : 

Forcalel, que la Muse el l.i .lurisprudouce 

l'ont llcurir tout ainsi cpiiiu arbre phmluroux... -' 

Mais les écrivains parisiens se sont montrés sourds à ses 
avances-^; nul poète de la Pléiade n'a répondu à ses dédicaces 
louangeuses, et c'est grand dommage pour sa mémoire que Hon- 
sard ne l'ait point nommé. 



VI 



Plus délié poète que Forcadel, Scévole de Sainte-Marthe a 
cultivé comuie lui le double jardin. Mais il a eu l'avantage de 
passer plusieurs années de sa jeunesse auprès des maîtres. Lié 
avec Baïf, pendant que celui-ci étudiait à Poitiers, bientôt fami- 
lier de la maison de Jean de Morel, qui lui mit la plume à la 

i. Epiijranimala, p. 3.3. On trouve à la p. lOH ces (lisli(|ues: 

Ad Oliuarium Maignyum de I. Anl. Bayfo. 
Me miseret Flacci, Bat/fiix /[iioil xcripxeril oil.is : 

Scrihere si pergas. Pindare, qiiirl faciès '/ 
Exercent Miisae per Phocidos ariia Choreas 

Diim Bai/fus digilis oreque iliilce canil. 
.liKie duos, Mair/ny. superel. doclissinie, f/u.ieras, 

Quid scio '.' le alteratro plus potuisse scio. 

2. Première pnrlietifs Sonels exolériques <li' G. M. I). I., Bordeaux, Ib78, 
sonnet 70. Le sonnet 30 est adressé à Scalijfer. 

3. Peut-êlredoit-on l'attriljuer à l'autorité de Pasclial sur le groupe pari- 
sien. Je crois pouvoir assurer, plus loin, que Forcadel appréciait celui-ci 
avec une juste sévérilé. 



SAINTE-MAHTIIE lUo 

iniiiii, protégé du chancelier de IHospital qui ne prodij^uait pas 
son estime, son talent se forma parmi ses aînés de la Pléiade. Sa 
muse a chanté avec la leur et, si elle ;i été oubliée dans les réim- 
pressions faites de nos jours, cela tient peut-être à ce quelle 
apparaît comme la plus chaste et la plus sensée de ce temps. Ron- 
sard la goûtait fort, et l'on sait qu'il dédia un long poème « à 
Scevole de Saincte-Marthe, Poeclevin, excellent Poète » ', en 
1569, l'année même où paraissaient les Premières œuvres ~. Sce- 
vole l'v célébrait, avec les timidités flatteuses du disciple : 

Ronsard dont les escrils sont un nionl du Parnasse,... 
Combien peu imitable est ta divinité ^ ! 

11 le traduisait quelquefois en latin, et avec la même révérence : 

In versus aliquol ex P. lionsardi Franciade laiinos a se faclos. 

Aemiila dum Latiis Ronsardi Gallica nostri 

Conor eçfo in Latios verfere scripla modo.s, 
Me vismaior agil solilo, ignoluscfue per auras 

Abripit hinc tanti spirilus ille viri. 
Quique prius proprio cum plecira fiirore moverem 

Vix hene sum noiae .serpere vt'siis humi, 
Summa feror super aslra ; iuual quoicunque poêlas 

Despicere et sacri peclinis esse palrem. 
Sic olim aêlheriis Aquilae dum Regulus alis 

Suscipilur, reliquas despicit allus aues '. 



t. C'est le Discours d'un amoureux desespéré, qui figure au livre I des 
Poèmes (éd. L., t. V, p. 81-95) : 

Scevole, amy des Muses que je sers, 
Icy je l'offre au lieu de tes beaux vers 
Un froid discours larron de ta loiianpre... 

2. Les OEiivres de Scevole de S.iinle-Marthe, ryeiitilhomine lodunois. Dédié 
à Monseigneur le chevalier d'Anr/oiilesme, Paris, Fod. Morel, 1569. Ledédi- 
cataire de cette édition rarissime est l'élève de Jean de Morel. A celui-ci se 
trouve dédié « Le premier livre des Imitations », composé de fragments 
traduits ou imités o du Zodiaque de la vie de Marcel Palingène » [Stellati]. 

3. Publié sur une page à part au f. 88 de l'édition citée ci-dessus ; puis 
dans Les Œuvres de Se. de Saincte-Marllie, Paris, M. Pâtisson, 1579, 
fol. 158 v° (classé dans le Recueil des Divers Sonnets à M. de Pimpant, con- 
seiller en la cour de Parlement). 

4. Scaeuolae Sammarthani consiliurii lieijis... Poetica ijaru/ihrasis... Si/lua- 
rum lib. II..., Paris, F. Morel, 1575, fol. 37 V. Cf. fol. 44, sept distiques 
liminaires pour Jodelle : Ad lodeliuni ex lionsardo. 



196 UOXSAni» ET triLMANISME 

CoinniL" son compatriote Nicolas Rapin ', Sainte-Marthe est un 
fidèle de la poésie latine, dont il sait désigner les maîtres modernes 
avec plus de sûreté de goût que Ronsard lui-même '. Elle appa- 
raît souvent dans ses Elo(jes, lorsqu'il loue, par exemple, Jean 
Dampierre, (jui '• fut le premier des Françoys qui eut raison de 
ne plus onvier la gloire des vers Latins aux Poètes d'Italie », et 
Salnion Macrin, le seul à son heure « qui s'adonnât sérieusement 
au noble et divin exercice de la Poésie..., puisque chacun demeura 
d'accord qu'après Horace, il l'emporteroit de bien loin sur tous 
les Poètes Lyriques qui l'avoient précédé » '. Scévole marqua sa 
place à leur suite, et les vieux amis parisiens du trésorier royal 
de Poitiers surent ménager un succès considérable k sa PaeJo- 
Irophia. poème didactique imprimé en 1584. 11 nous reste, pour 
l'attester, la lettre- délicieuse de Ronsard à Baïf, qu'il est impos- 
sible d'omettre ici : 

Bons Dieux I quel livre m'avez vous donné de la part de Mons"^ de 
S''' MHrthe ! Ce n'est pas un livre, ce sont les Muses mesmes, j'en jure 
tout nostre mystérieux Helicon, et s'il m'estoit permis d'y assoir mon 
jugement, je le veux préférera tous ceulx de mon siècle, voire quand 
Bembe et N"auj;er et le divin Fracastor en devroient estre courroussez, 
car ajoignanl la splandeur du vers nombreux et sonoreux à la belle 
et pure diction, la fable à l'histoire et la philosophie à la médecine, je 
di, deus, deus ille Menaica, et le siècle heureux qui nous a produit un 
tel home. C'est assez dit. le m'en vais dormir et vous donne le bon 
soir. RoNs.^RD •*. 

Les relations de Poitiers avec le groupe de Ronsard furent- 
maintenues de tout temps. Bien avant le retour de Sainte-Marthe, 
le séjour d'Etienne Pasquier et le cercle fameux des dames Des 
Roches, où le latin était entendu comme le français, il y avait eu 

1. Les œuvres latines et françoises de Xicnlas Rapin Poiietin, grand 
prevost de la Connestahlie de France..., Paris, 1610, honorent en trois pas- 
sages le nom de Ronsard, p. 3, 4;), "244. 

2. Dans une pièce à Germain Aiidebei't, au f. 00 du recueil de 1575, il 
place hors de pair Macrin, Bèze, Dorai et Muret. Les noms mis à part dans 
la dernière préface de la Franciade semhleal surtout suggérés par l'amitié. 

3. Je cite la traduction de CoUetet (p. 58 et 6"), qui admirait encore «les 
beaux hendécasyllabes » de Dampierre. 

4. Ed. L., t. Vu, p. 132 ; éd. Bl., t. V' III, p. 174. CoUetet a conservé ce 
texte. Le fac-similé assez inquiétant d'un texte original est donné par A. de 
Rocliambeau. La famille de Ronsard, p. s. 



i.'l.mvicusité i)K l'oniEHs |!I7 

une véritable prise de possession de la ville par la Brigade. On y 
avait vu ensemble Tahureau, Vauquelin de la Fresnaye, Jean de 
la Peruse et Baïf, qui y vécut neuf mois de l'année lo'ii- et 3' 
découvrit sa Francine. L'Université était accueillante et les édi- 
teurs imprimaient volontiers les poètes. L'enthousiasme professé 
pour Ronsard a laissé des traces dans des ouvrages fort divers. 
■L'année même où paraissait à Poitiers La Medée, tragédie de 
La Peruse, par les soins de Sainte-Marthe alors à ses débuts ', 
François de Nesmond prononçait dans cette ville un discours, 
qu'il faisait imprimer avec des vers de Baïf. Ce jeune avocat ten- 
tait pour la première fois d'instituer un cours en langue française 
sur le Digeste, s'associent ainsi à cette belle entreprise desjuristes 
novateurs qui voulaient donner à la France un droit français, 
comme la Pléiade lui donnait une poésie nationale ; il reconnaît 
nettement l'analogie des deux tentatives, en citant dans sa 
harangue le chef des poètes : « Quand nous ne ferions que des- 
sauvagerle langage, encore ferions-nous beaucoup. Et à quoy se 
peut-on plus utilemen t adonner ?... Vraiment, Ronsard, tuas juste 
cause de dire : 

Ah France, ingrate France ! et faut-il recevoir 
Tant de dérisions pour faire son devoir ^? » 

Des traces du même genre se retrouveraient dans cette Bourges 
savante, où enseigna Passerat et où existait avant lui, parmi les 
élèves de Gujas, un si vif amour des lettres anciennes etrécentes •*, 
et à Limoges, qui nourrissait des poètes humanistes, fournissait 

1. C'est dans celle édition, faite l'année après la mort du poète (ci A Poi- 
liers, par les de Marnefz el Bouchetz, frères » , 1555), que fui publiée pour la 
première fois (dans son « Tombeau », p. 44), la belle Epilnphe par P. de 
Rnnsarrl vandomois : 

Tu dois bien à ce coup, chetive Trajcedie 

Laisser tes graves jeux, 
Laisser ta scène vuide, et contre toy hardie 

Te tordre les cheveux. . . 

2. Celte Oraison est citée par Dupré-Lasale, M. de L'IIospital avant son 
élévation..., p. 214-216. Nesmond, ([ui était angoumois comme I.a Peruse, 
fut plus tard président au parlement de Bordeaux. 

3. Un des plus brillants de ces étudiants, le jeune Pierre Du FaurdeSaint- 
Jory envoie de Bourges à L'Hospital une grande ode anacréontique en grec 
très élégant, dont le ms. est au vol. 490 de la collection Dupuy (traduction 
chez Dupré-Lasale, l. c; p. 346). La date de 1557 suit de peu la publication 
d'Eslienne. 



1!>S HONSARf) liT I,' HUMANISME 

de hitiii les presses de Barbou et s'enorgueillissait d'avoir donné 
aux Muses un Dorât et un Muret '. Quant à Orléans, ville d'uni- 
versité cëlèljre, comment n'aurail-elle pus propaf^'é chez ses éi-u- 
dits le culte de Ronsard, par Florent Clircstien, au temps où il 
était fidèle, par \'aillant de Guélis, qui le demeura toujours, par 
Pierre Daniel, leur ami. l'éditeur du Qnrrolim et le commentateur 
de N'irjjfile, qui vécut à Paris, avocat au Pailemenl, dans le milieu 
le plus voisin du maître - ?La Champagne a envoyé auprès de lui, 
vers les débuts de sa notoriété, un petit poète, Luc-Fr. Le Duchat 
(Ducatius). dont les Praeliidiu contiennent de précieuses indica- 
tions sur l'entourage de Jean Brinon, à qui ce recueil d'humaniste 
est dédié •'. Après avoir chanté en latin, avec Dorât, la campagne 
de Médan et les fontaines poétiques, (jue Ronsard célèbre en fran- 
çais et Baïf en grec, il disparait de la scène et send)le aller Unir 
ses jours à Troyes, sa ville natale *. Amiens se trouve, vers la 
fin de la vie de Ilonsard, un foyer d'admiration pour son œuvre, 
grâce à Jean des tJaurres (Gaurraeusj, principal du collège. C'est 
un ami particulier de Dorât, qui vient le voir, loge chez lui et 
multiplie les poèmes latins à son éloge et en l'honneur de sa 
ville •'. Ils se trouvent en tête et à la fin d'une énorme et indi- 
geste compilation d éru<litlon et de morale, où l'on est vraiment 
surpris de rencontrer, parmi des vers liminaires insignifiants, un 



i. V. dans le recueil de Sainlc-Martlie de tS'iJ, les vers adressés aux 
savants limousins, et les dédicaces dans Los pronthros œurrex pnclirjnc^ tle 
loachini litanchon, Paris, 1!)83, où les poèmes à Dorât sont aux \i. 27'J et 
301. 

2. Daniel était lié avec Vaillant de Guéiis, Amadis Jamyn, Alphonse Del- 
l)ene, Pierre de Montdoré, Scidiger, etc. Il voyait Dorai, et logeait ii l-'aris, 
où ses fonctions l'appelèrent à partir en 1574, cliez « Mademoiselle do Lam- 
bin 11, veuve du savant, « près la porte Saint-\'ictor, au coq dinde ». Sa 
correspondance conservée à la Bibliothèifue de Berne, dont j'ai jadis feuil- 
leté /-ap/fH! quelques volumes et qui a fourni matière à deux opuscules de 
Hermanit*Ilagen (Berne, 1873) et de Louis Jarry (Orléans, 1876), mériterait 
d'être publiée. Peut-être y trouverait-on mention de Ronsard. 

3. Le recueil de 1554 est cité p. 61 . A l'ode à Dorât devraient se joindre 
les pièces dédiées à Muret (fol. 30 v"), à Baïf (fol. 37 v"), et l'élégie Villa- 
nidl Nj/mphixe et Fonti Brinonio (fol. 7 v"). On n'y relève pas le nom de 
Ronsard. 

4. Le nom de Ducbat (non plus Le Duclialj s'y trouve encore porté. 

.'i. V. notamment la pièce, non recueillie dans le volume de Dorât : In 
urbis Amhiani et gi/mnasii Ainhianensis laiideiii loannis Aiirati p. r. hos/iitis 
Xrn in . 



JEAN DES CALRKES 199 

beau sonnet de Ronsard lui-même '. Le poète, qui lisait beau- 
coup, semble avoir pris intérêt à feuilleter ce recueil, où l'auteur a 
amassé une prodigieuse quantité d'anecdotes historiques et dolj- 
servations de toute qualité, et où il a vidé visiblement, sans 
choix et sans méthode, des cahiers entiers de son enseignement. 
Il V mêh' des vers de sa façon, où Ronsard n'est pas oul)lié -, et 
une interminable apologie des collèges dont le thème est celui- 
ci : « [Le collège] est le fondement et pépinière des Républiques, 
commune boutique de tout sçavoir,... la maison des Muses, leur 
Ilélicon et Parnasse, et la forteresse de Pallas... Un collège est 
de plus grand profit et singulière recommandation que ne sont 
sans comparaison aucune tous les hospitaux du monde, pour rai- 
son qu'icy les esprits y sont nourris, qui sont les divins célestes 
et immortels pourtraicts de la divinité de Dieu, où là, je veux 
dire es hospitaux, seulement les corps corruptibles et mortels y 
sont substantez ■'. » Fort attaché aux collèges parisiens, dont il 
avait éprouvé les bienfaits, Ronsard souscrivait sans doute aux 
considérations louangeuses où se complaît le principal d'Amiens. 

On allongerait aisément la liste des régions françaises ici esquis- 
sée, si l'on énumérait celles où des poètes de notre langue se 
sont réclamés de Ronsard et de son école. Le Charolais y serait 
avec Des Autels, le Quercy avec Magny, l'Auvergne avec Jean 
de Boyssières, la Savoie avec Buttet, et combien d'autres pro- 
vinces, souvent, il est vrai, pour des noms bien médiocres de 

\, Œuvres morales e( diversifiées en histoirfs pleines de beaux exemples..., 
le tnul tiré des plus signalez et remarqiialtles Atitheurs r/recs, latins et fran- 
çais qui ont escril de tout Icinps pour l enseignement de toutes personnes qui 
aspirent à vertu et Philosophie chrestienne. Par lean des Caurres, de Morœul, 
principal du Collège et chanoine de S. \icolas d'Amiens. Reveues, corrigées 
et augmentées de plus des iteux tiers..., Paris, G. Chaudière, 1384. Ce volume 
ne compte pas moins de 6^1 i (T., plus les (T. liminaires et les tables. Le son- 
net de Ronsard est dansl'éd. L., t. VI, p. 439. 

2. Non plus que Desportes, ni Dorât, ni La Croix du Maine, etc. (IT. o44, 
54'ï) . Un de ses élèves qui le loue en latin comme en français est cet inévi- 
table Edouard du Monin, qui nomme Ronsard dans son ode : 

Au nombril de la Picanlie Les saincls magasins de la Gaule. 

Je veux à voix non eiifrourdie Et sonner d'un cleron non las 

Trompeter que tu es l'Atlas (Ployant magraive au seul Ronsard; 

Soutenant sur la forte épaule Qu'en loy Socrale est faict Picard. 

3. Fol. 648. Jean des Caurros rappelle la fondation des collèges deTour- 
non, de Reims, de (^lermont et du vieux cnlli'tjo de Guyenne. 



20(1 RONSAKU Kl' l.'llCMANISMh; 

vains rimailleurs. Notre recherche les écarte, ne s'appliquant 
qu'aux humanistes, érudits ou versificateurs latins '. Mais com- 
nieal ne pas évoquer une jurande lif^-ure provinciale, en qui se 
joignent Inilement les deux cultures, celle de l'cjutus de Tyard, 
connaisseur expert des systèmes de la pensée antique, en même 
lenqjs (|ue poêle digne d'être conq)té j)ar Hoiisard pour une des 
étoiles de sa Pléiade. A Màcon, où il fut chanoine, à Chàlon, 
dont il fut évêque, Pontus de Tyard édifiait paisiblement son 
œuvre de philosophe et de lettré -. Parmi les productions latines 
de l'écrivain platonicien des Erreurs amoureuses et des Discours 
j)/iilosoplii(/ues, figure un poème ainsi désigné au titre de l'édi- 
tion : Pon/i Thi/ardi Bissiani ad Petruin HonsHrduin, de coeles- 
tibus Axtcrismis Poema/iurn '. Ce poème, qu'inspire assurément 
le souvenir de \ Hymne des /is/oi/e.s, invente une fa<,on ingénieuse 
d'honorer le prince des lettres, en marquant dans la configura- 
tion du ciel la place où l'humanité cherchera des yeux désor- 
mais l'étoile qui portera son nom. Voici le passage essentiel de 
l'ouvrage, emprunté non au texte latin, mais à la traduction assez 
heureuse d'un disciple de l'auteur. Le poète suppose que la muse 
Uranie, après avoir guidé ses regards dans le firmament, vient k 
lui parler de Ronsard : 



1. Em. Picot décrit l'ouvrage d'un lorrain, qui semble curieux: L'Hymne 
iIp l:t Philosophie de P. de Hoiisard commenté par Panlaleon Thevenin de 
Commercy en Lorraine, auquel, outre Varlifice rhétorique ei dialectique fran- 
çoys, est sommairement traité de toutes les parties de la Philosophie..., y 
rapportez... les lieux plus insignes de ta divine Semaine du sieur du Bartas..., 
Paris, 1582. Chaque strophe de l'hymne de 1555 est entourée d'un commen- 
taire copieux [Catal . de la bibliothèque James de llothschild, t. IV, Paris, 
1912, p. 227). 

2. Je signale deux lettres latines de Ponlus de Tyard, au ms. 8585 de 
notre fonds latin (fl. 23-36). La seconde est intitulée : Epistola' episcojii 
C.aliil. ad virum quemdam amplissimum fraymenlum. Elle est imiiortante 
pour la biographie morale de l'écrivain. 

3. La première édition a quatre fî. seulement, imprimés à Paris, en 
1573. Cf. Marty-Laveaux, Notice sur Pontus de Tyard, p. xxij, et Picot, 
Catal. de la bihl. J. de Rothschild, t. 1, p. 4H7. Mais une réim|)ression de 
1580, i(ui est à la Nationale, y ajoute diverses pièces intéressantes: la 
traduction frai\çaise d'Antoine de la Bletonnière, une épître latine où celui- 
ci demande à son mécène chàlonnais la permission de traduire son œuvre; 
enfin la » Prière à Dieu faictepar Monsieur de Ronsard estant malade ", et 
qui est le poème de trente vers qu'on trouve dans l'édition l.aumonier, 
t. VI, p. 506. Les fî. de cette seconde partie sont numérotés B-Biiij. Cette 
réimpression paraît inconnue des bibliographes. 



l'ONTUS DE lYAKr> 2(1 1 

...Ronsanl, mon cher amour, à qui la destinée 

A juslenieiil au ciel cette place assignée ; 

Car alors qu'il aura veseu par plusieurs ans, 

Kt que les tristes Sn'urs auront île leurs doits iens 

Cessé déplus tramer le filet de sa vie, 

Et que la renommée aura de vois hardie 

Publié son beau nom, et qu'il aura encor, 

Chantant à ses nepveus les faits du lils d'Hector, 

Surpassé en honneur, avec sa Franciade, 

L". Enéide Romaine et la Greque Iliade, 

Il ira sur les Cieux par ce chemin icy ; 

Lors le triste Apollon et les Muses aussi 

Attacheront soudain sa luisante courronne 

Dans ce circuit de feu que tu vois qui rayonne... 

Le poème de Pontus de Tyard a été composé peu après la 
mort de François II, qu'il déplore ainsi que les troubles du 
royaume ; mais il a été imprimé beaucoup plus tard, une première 
fois en 1373, une seconde fois au moment de la mort de Ronsard, 
à laquelle une page entière est consacrée '. Négligé par tous les 
biographes, cet opuscule nous apporte une intéressante lettre 
latine, mise en guise de préface : 

PoNTCs Tyardeus Bissi.wus Petro Rons.\rdo s. 

\'erebar si hos de eoelestibus .Asterismis lusus ederem. ne operani 
ludos facerem, cum quidam utrique nostrum amicissimus : Tu ne, 
inquit, tuo Ronsardo laudem, quam scripsisti inuides ? tu ne verô 
finquam eg^oi suades me quas ante decennium fabulas ludens cojlegi, 
etiam nunc tanquani séria quaedam edere ? Quasi (respondit) non 
noris omnes fabulas, fabulas non esse. .-Vn non illud memoria tenes, 
Rideutem dicere verum, quid vetat ? Ergo ludens corollam Ronsardi 
aeternam, quam aeternis caeli .Aslerismis atlixisti, Ronsardo dedica et 
posteritati consecra ; id efïlagito. \'inci igitur me passus sum (Petre 
Ronsarde) et hoc Poëmatium tibi dico, doctis et aequis omnibus 

i. On y lit le distique, qui fait la contribulion de Pontus de Tyaixi au 
Tombeau du poète, et ceux que voici : 

Ronsardus ad sucs encomiastas. 
Lustmli tepidos cinere.i uspergile lympha. 

Et precibus niunes rite piate meos: 
}iostraqiie nec vobis tantae sit gloria curae. 

Xam peperi laiidix salqne siiperque mihi. 



202 RONSARD I;T I.'lIUMAMS.ME 

olFeri), ljiHiiiei|ue posleritati sacro : quod lilji ffialuni si iiel, noslri 
seculi Poëtae doclissimo et foelicissimo salis me fecisse exislimabo. 
Vale '. 

Ainsi l'évêque humaniste, après avoir diverses fois nommé 
Ronsard dans ses écrits, le remerciait une fois de plus, et jiar un 
lionunag'e inatlendu, de l'avoir désigné lui-même k la gloire. 

Ronsard a été lié avec le plus illustre philologue de la Renais- 
sance, ce Joseph Scaliger, né à Agen en 1340, d'une mère 
française, que l'origine italienne de son père n'empêche point 
notre Gascogne de revendiquer avec orgueil '■. La mémoire 
de Jules-César Scaliger, qui tenait à rattacher son sang k celui 
des Délia Scala de Vérone et qui avait célébré Ronsard en beaux 
asclépiades peu d'aniu'es auparavant ', introduisit son fils auprès 
du poète, lorsqu il vint faire des études k Paris en loGl ' . Joseph 
Scaliger connut en même temps plusieurs des écrivains de la 
Pléiade, Baïf, Belleau, surtout Dorât, avec qui il conserva des 
rapports d'amitié '. Dorât devait même écrire des vers liminaires 
pour son édition des EUgiarjues '' et pour son grand travail sur 

1. Celte leltre esl précédée de quelques disliques dédiés à l'auteur dès 
l'édition de 1573, par François d'Araboise, parisien : 

Dehehai Phoebus flons.irdo praemia vati 

Qualia Maeonio, (itialia Virgilio... 
Illi vui Reges Tuba, cui Lyra panxil Amores, 
Son est murlalis laarea visa salis... 

2. Cf. Tamizey de Larroque, Lettres françaises inédiles de Jos. Scaliger, 
Agen el Paris, 1881. Conimenl un si beau sujet n"a-t-il pas suscité un livre 
fiançais"? Une documentation considérable, imprimée et inédite, permet- 
trait de remplacer aujourd'hui l'ouvrayc célibre de Bernays, plus intéres- 
sant au point de vue philologique que biographique. Mark Paltison pré- 
parait ce travail, dont les fragments sont dans ses Essays, Oxford, 1889, 
t. 1, p. 132-243. 

3. V. ci-dessus, p. 112. 

4. J. Bernays, Jos. Justus Scaliger, Berlin, 1855, p. 37, 119, 303. 

5. Je no trouve qu'une mention de Dorât dans sa correspondance, où il 
y a si peu sur Ronsard; c'est dans une lettre écrite de Valence à P. Pilhou, 
en li572 : « Kratrem, Auratum, Lambinum nostros, et Uauielem saluta " 
[Jos. Scaligpri epist. oiunes qnae <'eperiri poluerunt, Leyde, 1627, p. 140). 

6. Calulli, Tihtilli, Prnperlj noua edilio /os. Scaliger lui. Caesaris f. re- 
censnit... Ad Cl. Puleanum.. , Paris, 1577: La pièce de Dorai, qui en pré- 
cède une de Florent Chrestien, a pour titre : In Cal. T. et P. a lo.Scaligero 
iuuene nobiti, Verona oriunilo, nuper emendatos : 

Graecia iactabat sibi très in Amore poetas... 



JOSEPH SCALICER 



203 



Manilius '. Le jeune homme, dont l'intelligence fut précoce et la 
science promptement appréciée, se montra quelque temps dans le 
sillnge de Ronsard ; il entrevit même, pendant son court retour en 
France, le commentateur des Amours, qu'il devait retrouver peu 
de temps après en Italie *. 

Ces relations de bon lettré, qui furent assez éphémères, mais 
dont il ne lui déplaisait pas de s'honorer, lui valurent un jour une 
singulière critique, lorsque le dénigrement et l'envie s'attaquèrent 
à sa glorieuse carrière. Son adversaire Kaspar Schoppe, le Sciop- 
pius fameux par la grossièreté de ses polémiques, l'accusa d'avoir 
pris part à une païenne et sacrilège cérémonie, ce prétendu sacri- 
fice fait à Bacchus du bouc de Jodelle, que les protestants ne 
cessaient de reprocher à Ronsard. Scaliger se défend dans une 
page bien oubliée, où il tient la plume de son disciple Janus Rut- 
gers; sa verve s'y déploie contre le calomniateur allemand, qui 
s'est joué des dates et des vraisemblances; et c'est pour lui une 
occasion de raconter exactement l'innocente fête littéraire de 1352, 
qui n'a pu scandaliser que les pédants et les sots : 

« Parisienses illos amicos tuos imiLaris, quos Dionvsia agitasse, et 
hircum immolasse, fama est '. » — Dionysia agitare, dicil esse hir- 
cum immolare. Huius enini insiniulali siint illi, de quibus nunc agi- 
tur. \'cspillonis filius, qui nunquam Lutetiae fuil, in média Suburra 
habitans Romae, unde hoc mendacium expiscari potuit, nisi a quibus 
reliqua portenta diclicit ? Quos putat Dionysia agitasse, vel hircum 
immolasse, ut illi persuaserunt qui verumdicere, etiaiii si velint. non 
possiut, ii sunt : Petrus Ronsardus. M. Anton. Muretus, lanus Baiflus. 
Remigius Bellaqiieus, Stephanus lodellus, Nicol. Denisotlus, loan. 
.Auralus, alii, onines poetae, praeler Paloletum 4, qui in histoi-iis 
conscribendis omue sludium suum coUocaral : quos tam falsum est adeo 

1. M. Manilii Asironomiri'im libri V. /os. Scaliger... rec. ac prisfino 
ordini min reslituil, Paris, 1379 La pièce ;iianque, comme la précédente, au 
recueil de Dornt : 

Herculeo coeli quod sedit machina cnllo... 

2. En 1505. V. Tédilion citée ci-dessous de la Confulalio Bttrdonuni, 
p. 341, -iôl, 388, où de curieux détails seraient à utiliser. Scaliger dédie à 
Muret en 1562, ses traductions grecques de Catulle ; en 1565, à Rome, ses 
traductions d'Horace. 

3. Ces mois sont tirés du pamphlet de achoppe, Scaliijer [hjpoboUmaPiix, 
Mayence, 1607. 

4. L'historien Jean Patouillet ne parait pas avoir pris part ;i la fête en 
l'honneur de Jodelle. 



^Oi KONSAiiii Kl r. m MAMSMi: 

execniiuluiii, iifriiiulum, impiuni facinus l'ecisse, quam cerluni est, 
impune illis fiiturum non fuisse, siquidem lam Christianae pietatis, 
quam existiniationis suae obliti tam deteslabilc soelus in se admisis- 
sent. Si illi docti viri viuerent, fur non inullum luliiisel. Porro tam 
iinpiidentis caliimtiiae aurtor fuit sacriliculus Gentiliaci vici ', in quo 
illi doclissinii viri de consliluto coieranl, ut de symbolis essenl. 
Totum drama exponerem, si opus essel, ut losephus me docuit '■', 
qui ilhul ad unf,n)eni tenet. Sed ponamus venim esse : quid haec ad 
losephum, qui lune puer Hurdigalae primis rudimenlis Latiiii sermonis 
initiabalur? An quia sexto post, septimo et oclavo aniio omnes, prae- 
ter lodellum, illos vidit et fa m ili a r i I er nouil, ideo eiusdem 
criminis poslulanilus erit •*? 

Plus tard, Scaliger disait volontiers à ses amis de Hollande 
l'admiration qu'il portait à Ronsard et aussi à Du Bellay ^, et il 
se faisait donner des nouvelles de celui des deux, le plus {^rand, 
qui l'avait accueilli dans sa jeunesse ''. Ronsard, de son côté, 
savait fort bien l'importance et l'autorité de la grande œuvre phi- 
lologique que poursuivait Scaliger ; il appréciait même hautement 
ses qualités d'écrivain, puisqu'il regrettait de ne pas les voir au 
service de la langue française : u quantesfois ay-je souhaité 
que les divines testes et sacrées aux Muses de losephe Scaliger, 
Daurat,... voulussent employer quelques heures à si honorable 
labeur ! '' » Le poète avait dû garder longtemps dans ses papiers 
un essai poétique que Scaliger avait lui-même conservé parmi les 
siens, après le lui avoir adressé en hommage pendant son séjour 

d. Le curé de Gentilly, près d'Arcueil, n'avait rien compris à l'aimable 
fantaisie de nos poètes, improvisant leur cérémonie à l'antique avec le bouc 
survenu par hasard au milieu du festin. 

2. C'est Hutgers qui est censé parler au nom de Scaliger. 

3. Munsterus Hypoholimaeus... et Virijiila iliuina... Accessit his acctirala 
Burdoniiiit fahulae cnnfiitatio. Leyde, 1609, p. 338-340. 

4. « Ronsardus magnus poëfa Gallicus : ut Bellaius utriusque linguae lati- 
nae et gallicae, qui iquod hactenus pauci'i facilitatem et dulcedinem Catulli 
assequutus est » {Prima Scaliijerana, p. 14'n. Dans une lettre do l.'iTS, le 
pliilologue se plaint à Pierre Pithou de méchants propos qu'a tenus Pas- 
serai sur son compte : <( Ce qu'il a dict de moy, il ne le peust nier. Car il 
y avoit trop de gens de bien, lesmoins Monsieur Ronsard et Monsieur de 
Saincte-Marlhe, de Poictiers » (Tamizey de Larroque, /. c, p. 83). 

3. Fédéric Moral le Gis lui écrit de Paris, en février 158">, après avoir 
parlé de leurs amis communs, Cujas, Dupuy, Pithou, etc. : « Auratus j-io 
v£o-ca;j.05 et Ronsardus ovi; veoOivr;; hic viuunt et valent » (Burmann, Sylluges 
epislolarum, t. II, p. 313i. 

t). Dernière préface de la Franciaile (1387). Ed. L., I. Vil, p. 97. 



JOSEPH SCALIGER 203 

à Paris, (rétail une traduction en t,'rec du Morctum de \'ir- 
gile, dont le manuscrit portait: Conuersum anno i56i , oblaturn 
vcro Petro Ronsardo anno i!)6S '. La dédicace d'un tel travail 
montre assez à quel degré l'on reconnaissait à Ronsard la qua- 
lité d'iielléniste, et il n'est pas sans intérêt de le voir proclamer 
tel par le prince des pliilologues. 



VII 



L'Humanisme a aidé, beaucoup plus qu'on ne l'a dit, à répandre 
hors de France le nom de Ronsard et la lecture de ses ouvrages. 
Leur influence est constatée, par les contemporains eux-mêmes, 
en bien des pays. Elle étend, selon le mot de Du Perron, « la 
gloire de nos paroles et les limites de nostre langue » et fait qu'on 
« en tient eschole jusques aux parties de l'Europe les plus esloi- 
gnées, jusques en la Moravie, jusques en Pologne et jusques à 
Danzik, là où les œuvres de Ronsard se lisent publiquement - ». 
Les « gens de lettres », il est vrai, ne furent pas partout les pre- 
miers k travailler à la diffusion des livres de notre poète national. 
Ils furent devancés souvent par de nobles étrangers venus en 
France, qui le virent apprécié de nos rois, de nos reines, des 
grands du royaume, et allèrent apprendre ses mérites aux autres 
cours de lEurope. 

Celle de Marie Stuart n'avait pas besoin d'être ainsi renseignée, 
puisque la reine dEcosse s'était montrée elle-même en France 
la plus dévouée protectrice de Ronsard ; mais les ambassadeurs 
et les voyageurs servirent utilement sa réputation à la cour d'Eli- 
sabeth d'Angleterre, où il trouva plus d'un imitateur '. En Savoie, 
auprès de son époux Emmanuel-Philibert, la bonne duchesse 

1. los. Scaliç/eri lut. Caes. f. Poemata. miinia, Anvers, 161 j, p. 106. L'au- 
teur a offert des Properliana à G. Ganter à Paris, en 1561 (Bernays, p. 303 ; 
Pattison, Ës.iays, t. 1, p. 200). 

2. Du Perron, Oraison funèbre sur lu mort de ^^onsieur de Ronsarrl, 
Paris, ir,86, p. 48. 

3. Ronsard a dédié à la reine Elisabeth, en 1565, son recueil d'£'/egr(es, 
mascarades et bergeries, qui put contribuer à développer à la cour de 
Londres le goût des « mascarades ». On trouvera dans les notes de Lau- 
monier à Binet, p. 209, la bibliographie des ouvrages traitant de l'influence 
de Ronsard sur la poésie anglaise. 



206 UONSAKU ET LIIUMAMSME 

Marguerite avait emporté dans ses coffres les vers de son poète 
favori et continuait à en faire ses délices. Elle avait auprès d'elle, 
pour s'en entretenir familièrement, son secrétaire Dallier, beau- 
lils de Jean de Morel ', et un prélat tout ;i fait francisé, élevé 
par Morel, Jérôme de la Révère, évéque de Toulon, puis arche- 
vêque de Turin, à qui fut dédié le <( songe » de Lh Vertu amou- 
reuse dans le Bocage royal '-. L'humaniste Antonio de Gouvea,qui 
connaissait si bien la Pléiade •'', appartint à la cour de Turin et y 
mourut en I5()o, maître des requêtes et conseiller secret du duc. 
(Juanl aux Français qui rimaient en Savoie, comme en Piémont, 
ils étaient pour la plupart de l'école de Ronsard ; tels Pierre 
Duniay et Jean Grangier, le poitevin et le lorrain qui menèrent 
les « bergeries » à la cour pour les fêtes du baptême de Charles- 
Emmanuel ', Marc-Claude de Bultet, qui comptait dans la Bri- 
gade et se trouvait être, né à Chambéry, un sujet de Madame Mar- 
guerite, Jacques Peletier enfin, qui habita trois années sa ville 
d'Annecy et mit sous son patronage le poème La Savoye, 
qu'il y publia en 1572. N'oublions pas le séjour de Jacques 
Grévin à Turin, qui y mourait en 1570, ayant dédié à la princesse 
française ses beaux sonnets d'humaniste sur Rome, où se conti- 
nuent dignement les Antiquitez de Du Bellay ■\ La cour de la sœur 
de Henri II était assurément la seule en Italie qui fût aussi pleine 
des échos de la Pléiade. Parmi les autres, celles qui ont raffolé 
des Rime d'Annibal Caro ne pouvaient manquer de goûter 
dans Ronsard au moins le poète courtisan, et ce fut même un 
divertissement des lettrés italiens de comparer entre eux les deux 
écrivains ^. On se rappelle aussi la rencontre joliment contée par 
Brantôme, qui cause, dans la boutique d un libraire de Venise, 

1. .loachim Dallier écrit à Morel, de Rivoli en Piémont, le 22 octobre 
l:i61 : « Mousieur, Tout premièremeat je vien de recepvoir vostrepacquet 
par Mous'' de Vincent avec les compositions de Mons"' de Konsaid, que je 
feray sans faulte voir à Madame. . . •> ; Bibl. iiat , , Lat. 8589, fol. 30}. 

2. « A très illustre prélat Hyeronyme de la Rouvere, evesque de Tou- 
lon .. (éd. L., t. m, p. 335-343 ; cf. t. VII, p. 385^ Une lettre familière du 
prélat à Jean de Morel, écrite pendant le colloque de Poissy, est au ms. 
LaL 8589, fol. 37. V. la noie de mon édition des Lettres ileJ. du Hella;/, p. 29 

3. On l'a établi plus haut, p. 145. Cf. \V. Slepliens, Margarel of France, 
p. 241. 

4. Cf. Ferdinando Neri, // Chiahrera e la Pléiade francese, Turin. 1920, 
p. 32-37. 

5. L. Pinverl, Jacques Grévin, p. 358-370. 

6. V. plus loin, p. 226. 



RENOMMÉE DE RONSARD HORS DE FRANCE 207 

avec un « magnifique », ancien ambassadeur à Paris, et comment 
celui-ci s'étonne de voir vm g'entiliionime français rechercher les 
œuvres de Pétrarque, puisque, dit-il, « vous en avez un envostre 
France, plus excellent deux fois que le nostre » '. 

Quoique si bien servie par les gens de cour, la renommée de 
Ronsard hors des frontières de son pays doit dav;intage à cet 
humanisme international dont Paris fut alors un des centres de 
ravonnement. Les écrivains étrangers, qui vécurent dans 
notre capitale pendant le troisième tiers du seizième siècle, 
manquèrent rarement de visiter le grand poète, que les érudits 
eux-mêmes considéraient comme un confrère. Un exemple digne 
de mémoire est fourni par la Pologne, qui tenait alors le premier 
rang intellectuel dans les pays du nord et de l'est de l'Europe et 
rattachait étroitement sa civilisation à celle de l'Italie et de la 
France. Son plus grand écrivain de cette époque, qui est en 
même temps son meilleur humaniste, a connu notre Ronsard et 
s'est inspiré directement de son œuvre. Ces relations, qu'aucun 
biographe de celui-ci ne paraît avoir signalées, n'ont qu une his- 
toire très courte, mais pleine de signification. 

Il y avait en Italie, au temps de la publication des Amours et 
des Hymnes, un jeune polonais de vingt-six ans,, qui s'initiait aux 
lettres grecques et latines auprès des chaires les plus réputées. 
Il trouvait à Venise les leçons de Muret et comptait vraisembla- 
blement au nombre des étudiants qui inspirèrent à celui-ci une 
telle admiration pour la culture de la Pologne, qu'il la compara 
iin jour à celle de l'Italie, en lui accordant même l'avantage -. 
Jan Kochanowski était ardent et enthousiaste : ce fut, on peut le 
supposer, par le jeune professeur, récemment arrivé de France, 
qu'il apprit l'existence d'un grand poète dans ce pays et les succès 
d'une école qu'il avait intérêt à connaître, puisqu'il rêvait déjà 
d'accroître lui-même le trésor littéraire de sa nation. L'étudiant 
polonais se mit en route pour la France en I.5.o6, en compagnie 

1. Brantôme, éd. Lalaniiu, L. III, p. 288. Cf. Flamini, Stiidi di storia Icl- 
leraria ilul. c slrsn., Livoiirne, ISO'i, p. 346. 

2. Opéra Miireti, t. I, p. 490 [Epist. I, 66. LcLlre sur les offres du roi 
Et. Batory pour le décider à venir enseigner à Cracovie). Aucun biographe 
de Jan Kochanowski, ni Stan. Tarnowski, ni Loewenfeld, ni Maria Kasierska, 
dont le livre est le plus récent [Les poêles lalins polonais, [.vant loS9, thèse, 
Paris, 1018), n'a remarqué la présence simultanée à Venise de Muret et du 
poète, qui étudiait aussi à Pailoue. 



208 nii.NSAiirj Ki- i.'iiu.MAMSMf; 

d'un de nos compatriotes, qui devait être aussi un admirateur de 
la Brigade et à qui il envoya, quatre années plus tard, une élégie 
sur la mort de Henri II. Après avoir traversé avec cet ami la Pro- 
vence et l'Aquitaine, il séjourna à Paris et vit aussi la Belgique. 
Voici ses vers sur notre pays, adressés à son compagnon de 

voyage : 

Te duce Aquitanos el Belgtca vidimus ;iriia 

Kxtremoque silam lilore Massiliam, 
('.ellarumque doiUDS el quo magnae in/!iiil urhi 

Caerulaeus rapidis Seqaana vorlicibus... 
El Ligerel Bhodanus noslrum sensere dolorem, 

Cutn linquenda nii/ii Gallica régna furenl '. 

A Paris, introduit peut-être par Muret, Kochanowski ne resta 
pas étranger au monde des poètes ; il rencontra Ronsard, et 
l'impression (jue fit sur lui la personne dlm tel maître ne déçut 
point SOI) attente. La grandiloquence juvénile de son témoignage 
n'en doit pas faire suspecter la sincérité : 

Hic illum palrio modulatiim carmina pleclro 

Bonsardum vidi, nec minus ohslupui 
Quam si Thehanos ponenleni Amphiona niuros 

Orphacue aiidissem ]^hoeJji(/enamuL' I.inuni. 
Delinila suos inhihehanl flumina cursus, 

Saxaque ad insoUlos exsilnere sonos '^ . 

C'était un poète humaniste que la Pologne envo\-ait à Paris ; 
ce fut un poète polonais qui en revint. L'exemple triomphant de 
Ronsard et de ses amis fit perdre au latin, dans l'esprit de Kocha- 
nowski, une part de son prestige ; il lui apparut avec évidence 
qu'une grande poésie, comparable à celle des Anciens, pouvait 
être tentée dans les idiomes modernes. Dès son temps de France, 
il annonce à une belle Française, dont il est amoureux, la nais- - 
sance de sa « Muse slave » •'. On voit désormais la langue natio- 
nale alterner dans sa production avec celle de l'Humanisme et y 

1. Opéra loannis Cochanouii, éd. Plenkiewicz, Varsovie, 1887, I. III, 
p. 117. L'édition originale des Eleijiae est de Cracovic, 1584. L'auleur appelle 
Charles son ami français. 

2. Même élégie ad Caroliim, la 8' du livre III. 

3. Koclionowski a aimé une Française, <■ venusia Galla >•, à qui il adresse, 
sous le nom de Lydie, mainte élégie tibullienne. Il lui déclare en passant 
{Eleg., I, vi) qu'il la chantera aussi dans sa langue maternelle : 

Huicsi quid hlandum spirant mea carmina debenl. 
lliiic Latia ah/ne recens Staiiica Musa canal. 



KIICIIANOWSKI 209 

prendre bientôt la place principale. L'étalage de l'érudition, les 
vastes imaginations mythologiques, l'imitation d'Anacréon et 
d'Horace s'y retrouvent comme chez Ronsard, et l'on rapprociie 
avec raison l'épithalame composé par celui-ci pour le mariage de 
Charles de Bourbon avec Jeanne d'Albret, de celui de Kocha- 
nowski chantant les noces de Christophe Radziwill et de Cathe- 
rine Ostrowska '. De même, par le goût et le sens de la nature, 
par l'élan lyrique et d'autres traits encore, les deux poètes sont 
fort voisins l'un de l'autre, et le plus jeune a conscience de rem- 
plir dans son pays un rôle analogue à celui de son aîné, qu'il a 
visiblement étudié avec ferveur. 

Quand le duc d'Anjou, frère de Charles IX, partit jjour la 
Pologne pour y régner, on mit sans doute parmi les livres qu'em- 
portaitce roi lettré, plus d'un ouvrage de Ronsard, ceux du moins 
qui célébraient la victoire de Moncontour et le prince choisi pour 
porteries fleurs de lis en ces régions lointaines. Le futur Henri III 
emmenait avec lui, d'ailleurs, Philippe Desportes, déjà son poète 
préféré et dont l'étoile naissante allait obscurcir bientôt celle du 
chef de l'école. Kochanowski ne manqua pointd'adresseraujeune 
souverain prêt à quitter la France une ode latine exprimant l'en- 
thousiasme et les espérances qui animaient ses compatriotes. 
Mais on sait quelle fâcheuse figure fit, dans sa capitale « sar- 
mate », ce prince trop habitué aux commodités de la vie fran- 
çaise et aux plaisirs du Louvre. Desportes, qui partageait ses 
regrets et ne fut pas le dernier à conseiller son départ précipité 
de Cracovie à l'annonce de la mort de Charles IX, a écrit sur la 
Pologne en termes légers et méprisants, bien dilîérents de ceux 
dont les poètes parisiens avaient salué l'ambassade de 1573, qui 
venait offrir la couronne à son maître -. II soutint contre Kocha- 
nowski une polémique littéraire, où celui-ci, défendant l'honneur 
et les mérites de son pays, garde assurément le beau rôle ^. S'ils 

1. Stan. Siedlecki, Jan Kochanowski, 1330-1 56i, Cracovie, 1884, p. 7. 

2. On sait quelle part Ronsard a prise, avec Dorât, à la réception de l'am- 
bassade polonaise à Paris et à la fête donnée aux Tuileries par Catherine 
de Médicis. V. surtout la publication de Féd.Morel: Magni/ire/itissimispec- 
taculi a Rcgina Regum maire in liorlis siihurhanis editi... descriplio, lo. 
Aurati poeta regio autore, Paris, 1573. 

3. Abel Mansuy, Le monde slave et les classiques français aux XVI'-XVII' 
siècles, Paris, 1912, p. 42 sqq. Le chapitre sur f/n iîo/îsarc/isan< oui/(é met 
en œuvre certains travaux de la critique polonaise, notamment ceux de Th. 
Wierzbowski, sur Kochanowski. 

NoLHAfi. — Ronsard et rHuiiianisme. l'i 



210 uonsahu kt i.'iiiîmamsmi; 

eurent, comme il est probable, l'occasion de se rencontrer au 
château duWawel, le Polonais, qui devait chanter ironiquement 
la « fuite » sans gloire de Henri de France ', put s'élonner et 
s'indig'ner de trouver son entourage si médiocrement disposé pour 
ce grand Ronsard, resté le modèle idéal de sa propre vie. 

Pendant son séjour à Paris, Kochanowski avait-il suivi les 
leçons de Dorât? Celui-ci n'était-il pas enfermé encore dans son 
petit collège de Coqueret ? S'il eût écouté le •< lecteur » célèbre du 
Collège royal, l'écrivain polonais y eût fait sans doute quelque 
allusion. On est mieu.x renseigné ]iour un autre personnage, moins 
iniporlanl dans l'histoire des lettres, mais qui a pris une part 
active aux controverses intellectuelles et religieuses de l'époque, 
André Dudith Sbardellat. Ce parfait latiniste hongrois, connu 
par ses nombreuses missions en Allemagne, avait passé quehiue 
temps de ses études k Paris et figuré parmi les élèves de Dorât, 
avant de devenir l'orateur au Concile de Trente et le négociateur 
d'universel savoir qu'admire J.-A. de Thou. Les jeunes Français 
qu'il avait fréquentés se ra2>pelèrent longtemps ce brillant con- 
disciple, et plus d'un regretta que l'extrême éloignement ne per- 
mît pas d'entretenir son amitié 2. Us avaient appris sans surprise 
qu'André Dudith était devenu, de bonne heure, évêque en Hon- 
grie ; mais les nouvelles, plus tard, eussent paru fâcheuses à 
plusieurs, car la fin de sa vie fit de lui un protestant déclaré *. 

1. Ou lira dans le livre de M. Kasterska, p. 154-15o, un petit poème en 
lieudécasyllabes récemment retrouvé : lo. Kochanouii de eleclione^ coronn- 
lione et fuga Galll. Il vient s'ajouter à la réponse faite à Desportes et 
intitulée Gallo crocilanli. 

2. G. -M. Imbert, dans un de ces sonnets de vive allure écrits de sa pro- 
vince, rappelle le séjour du Hongrois à un condisciple llaïuand : 

Quelque part que tu sois. Charles Utenliovie,... 
Que fait ton Apollon ?tli le moi je te prie 
El di moi de lestât, si lu le scais ou non, 
Dé nosire cher ami, dont tant me plaisi le nom, 
Dudicc Sbardellat, grand honneur de l'Hongrie. 

(Sonnet 26 des Sonets exoteritjues, Bordeaux, ISIS. Le sonnet 43 est 
adressé à Dudith lui-même et commence par la répétition du dernier vers 
cité. Au sonnet 46, l'auteur se félicite modestement d'avoir été noraraé par 
Ronsard). 

3. André Dudith, dit quelquefois Sbardellat, du nom de sa mère véni- 
tienne, naijuit à Buda en lo33 et vécut jusqu'en 1589. V. l'article étendu de 
De Thou, traduit par Teissier, Z,es Etoyes, t. IV, p. 39; Cataioyuf: codd. 
lat. Hibl. Monacensis, t. Il, part. 1, .Munich, 1874, ji. l'.K); Dorci, Cal. Je la 
coll. Dujiiiij, t. I, p. .32'.). 



HUMANISTES DES PAYS-BAS 211 

Ami et admirateur de Muret, qu'il fréquentait iulimement à 
Padoue, en 1538 ', il n'est pas douteux qu'à Paris il n'ait connu 
personnellement Ronsard. Est-ce à lui que pense Du Perron, quand 
il parle de ce pays un peu incertain de » Moldavie », où le poète 
français a trouvé des introducteurs ? 



IX 



Ce fut parmi les élèves et les auditeurs de Jean Dorât que se 
recrutèrent le plus aisément les admirateurs de Ronsard. On peut 
s'expliquer par là que tout l'humanisme des Pays-Bas lui ait rendu 
hommage. Le groupe des jeunes savants, nés dans les provinces 
soumises aux Espagnols, qui vivaient en 1363 à Paris, chassés 
par les troubles, était formé d'élèves de Dorât. La Hollande 
connut le poète à travers leur enthousiasme. Le plus brillant d'entre 
eux, Jan van der Does, dit Janus Dousa, revendique tant d'amitiés 
parisiennes autour de la Pléiade qu'on peut penser que cet esprit 
très actif a porté à Leyde 1 écho de leurs admirations. Il avait 
fréquenté en France, de façon familière, Dorât, Baïf, Guillaume 
des Autels, dédié des odes latines à Vaillant de Guélis, plus tard 
abbé de Pimpont, et à Jean de Morel. Comment n'aurait-il pas 
rencontré Ronsard avec eux? 11 le lisait, en tout cas, ainsi que 
Belleau, et remerciait, en 1373, l'Anglais Daniel Rogers de lui 
envoyer les nouveaux ouvrages des poètes : c Literae illae quas 
aliquando post discessum meum Ronsardi Franciadi et Bella- 
quaei libellis comités dedisti quantam habentdeclarationem amo- 
ris tui - ? » On sait que Van der Does a influencé particulièrement 
son familier Jan van Hout, secrétaire delà ville de Leyde. qui a 
rêvé d'être le Dorât d'une nouvelle Pléiade et a défendu non saus 

1. Cf. Mureli opéra, t. I, p. 424, 495. 

2. lani Duzae Nordouicis nouoruinpoematuin secunda Lugdnnensis edilio. 
Impr. in noua Lugduni Balauorum Academia, lo7t) (non paginé], V. la pré- 
face du IV' livre des Odes [lanus Duza Danieli Bogerio suo), où l'auteur 
rappelle que Rogers est cher à ses propres amis. <i Valenti, Buchanano, 
Aurato,Baitio, Florenti [Christiano?], Altario,Thorio ». Il parle plus loin de 
deux pièces qu'on retrouve à la fin de son recueil ; [Odas] ad Germanum 
Valentem et lanum Morellum sincfulas, quas ante annos oclo, ut nosti, a me 
quondam Parisiis fusas verius quam scriptas... noua deinum incude refin- 
gereplacail. Le séjour de Van der Does à Paris se place vers laô'î. 



212 lUiNSAlUJ Kl' l/lILMAMSME 

auliirilé dans son pavs les idées ([ui trii)in](liaiciil (!ii |-raiice avec 
la notre '. De leur côté, les frères Canlcr, bons philologues hol- 
landais qui ont vécu à Paris -, ont eu Dorât pour [)rofesseur au 
Collège roj'al et recueilli avec piété ses poèmes comme ses correc- 
tions de textes anciens ; l'aîné, Guillaume, en a même fait un 
petit recueil qu'on se passait de mains en mains ^;ils n'ont pu 
mancjuer de s'intéresser, pendant leur séjour, au plus grand des 
disciples du maître, que leur recommandaient à la fois les senti- 
ments de leur entourage et une ferveur commune pour les études 
grecques. Il est extrêmement probable quils l'ont connu *. La 
preuve de l'ardente curiosité qu'ils lui portèrent est fournie, au 
reste, par la correspondance de Théodore Ganter. Il envoyait 
d'Utrecht à Vulcanius, professeur à Leyde, la dernière édition 
complète des œuvres de Ronsard publiée du vivant de l'au- 
teur, et la signalait en ces termes à l'éditeur de Callimaque, , 
de Bion et de Moschos : « It at te tandem Ronsardus... Ego suc- 
cissiuas aliquot hebdomadarum horas ei perlegendo impendi, 
itaque maiore nescio an voluptate an fructu ; ita niihi accurata 



i. V. l'article de J. Prinsen, analysant son livre sur Jan van Hout, dans 
la Revue de la Renaissance, année 1907, p. l"2o-135. 

2. V. leurs notices dans la Bihliotheca belr/ica de Foppens, Bruxelles, 
1739, p. 114 et 394. On lit dans celle de Guillaume Canler (Utrccht, 1541- 
Louvain, 1373) : " Aelatis anno xvi Galliani, llaliam, Germaniamque lus- 
trauit et in doctissimorum virorura, loannis Aurati (quem in Graecis doc- 
toreni quoad vixit coluit), Caroli Sigonii, Fuluii Ursini, Ant. Mureti, alio- 
rumque amicitiam venit; quibuscum omnis illi sei'mo erat de litteris (Grae- 
cis praesertim in quas naturae quodam. ductu ferebatur), deque bibliothe- 
cis libris bene inslructis. » 

3. Le fait est attesté par une lettre d'André Scholt, envoyée d'Anvers à 
Leyde, le 27 mai 1619, où Peter Scriverius est remercié d'un de ses 
ouvi-ages : « . . .Ego vero nescio quod iviiSiocov reponam, nisi forte, quia et 
in poetica excellis, et Simonidae Lyrica eidem poetae comitem munerl 
misisti, ad te allegem Pindarico stylo loan. Aurati poetae Regii quacdam, 
quae a Can leris fratribus, dura viueient, suntque Guliel mi manu ple- 
raque descripta, accepi, et quaedamtypis nondum esse euulgata obseruaui. 
llabes itaque poeta poeticum munusculum exiguum, at magni pignus amo- 
ris habe ; quando nihil nunc quidem suppetitquod rependam » (Burmann, 
Sylloges epist., t. 11, p. 378'. Qu'est devenu ce recueil, où Schott notait 
de l'inédit ? 

4. Je lis dans une lettre de Th. Ganter à Pierre Daniel (L'trechl, 1370) : 
" Magnopere scire desidero... quid gerat Auralus noster. . . Saluta nobis 
D. Pimpuntium et Auràtum et reliquos amicos » (Biblioth. de Berne, 
ms. 141, fol. 211). On a vu que Vaillant de Guélis (Pimpuntius) est un des 
intimes de Ronsard. 



l'LANTIN 



213 



in eo felicissimaque poetârum tam Graecorum quaiii Latinorum 
imitalio placuit '. » Telle est bien la raison pour laquelle les 
humanistes de tous les pays goûtent si fort l'œuvre française de 
notre poète. 

Il\' a de même en Flandre de nombreux ronsardisants. Presque 
tout le monde littéraire qui gravite autour de Christophe Plantin 
a passé par les écoles de Paris et y a noué des amitiés. C'est un 
public tout préparé au poète. Mais il se trouve que Plantin lui- 
même, transplanté de sa Touraine natale en pays flamand, a 
imprimé, au temps de ses débuts à Anvers, certains livres de Ron- 
sard. 11 en paraît assez fîer, puisque dans une « Odeaus Muses » 
insérée dans ses Ephémérides de loS3-S6, il nomme le Vandô- 
mois parmi les auteurs qui laissent confier leurs ouvrages k ses 
presses déjà appréciées : 

...Puis Ronsard nous vient dire 
Ses plus belles chansons, 
Que premier sur la Lire 
R'aprit dans vos girons -. 

11 faut entendre par ces " chansons » les Aniour-s, Continua- 
tion, Bocage et Meslanges, que Plantin imprima en loo6, en par- 
tie pour le compte d'Arnaud L'Angelier, libraire à Paris ^. On le 
voit, quelques années plus tard, préparer une réimpression du 
Théâtre de Jacques Grévin ^ et fournir de poésie française, de 
l'école de Ronsard, le libraire Jean Desserans, son correspondant 

1. S. Abbes Gabbema, Epistolarum. . . centuriae très, Groningue, 1666, 
p. 712. La lettre est du 17 novembre 1583. Legueldrois Van GilTen [Giplia- 
nius) a fait partie du groupe parisien de 1565, avec les brugeois Louis Car- 
rion el Lucas Fruytiers ; son Lucrèce, paru en 1566, lui a valu des attaques 
de Lambin dans la préface du sien, qui ont cliargé à tort sa mémoire (v. 
Ch. Nisard, dans les Comptes rendus de l'Académie des Iiiscr., année 1882, 
p. 1871. Van Giffen écrit à Muret, se plaignant de Lambin : De tua libera- 
litateatque facilitale multa saepe in Gallia Auratum, Fruterium et Canlerum 
praedicantes audiui. [Mureli opéra, éd. Ruhnkep, t. I, p. 500). Il a fait par- 
tie de l'ambassade de Paul de Fois en Italie, avec d'autres amis de Ron- 
sard , mais il ne reste pas de trace de relations directes avec lui. 

2. Max Rooses, Cfirisloplie Plantin, "2« éd., Anvers, 1896, p. 35. 

3. Des exemplaires portent ." « A Rouen, par Nicolas le Rous, 1557 ». 

4. L'exemplaire de l'édition de 1562, corrigé de la main de l'auteur, est au 
Musée Plantiu-Moretus. Plantin n'a point fait paraître cette édition, mais il 
a publié de Grévin quatre autres ouvrages, dont sa traduction de Nicandre 
(1568). 



211 RONSARD ?;T l/llKMANISME 

(le I-oiidres. Celui ci lui demande précisément les auteurs publiés 
chez Cavollart : « Vous pouriez, écril-il, mandera vostie homme 
par delà [à Paris] qu il list quelque bon assortiment de livres 
iiouviaulx et de tout les sortes de petits poètes qui pourroit 
recouvrer de chez Guillaume Cavellart, et que il en fist une balle 
ou ung tonniau, et que il me les envoyast en ceste ville ' m. Les 
(< ])alles » que Plantin faisait faire sous ses yeux, en ses voyages 
de Paris, contenaient assurément de pareille marchandise. 

Lorsque l'illustre typographe entrei)rit la préparation de sa 
fameuse Bible polyglotte, il tint chez lui, parmi ses collaborateurs 
les plus qualifiés, un helléniste hébraïsant, qui se dénommait à 
Anvers Fabricius Boderianus, mais qui était aussi, sous son 
nom français, un poète de quelque mérite. Guy Le Fèvre de la 
Boderie avait publié des Meslanges poétiques et une Gallia.de, 
qu'on a tort de ne point citer, car elle est pleine de renseigne- 
ments précieux sur les arts et les sciences de ce temps. Ses 
Hymnes ecclésiasliques, recueil de traductions d'après les Pères 
et les auteurs anciens et modernes, témoignent d'une immense 
lecture; une des pièces est dédiée à Ronsard '-. 

Au (( cercle cinquiesme •> de la GalUade, sorte d'encyclopédie 
laudative de notre pays depuis ses origines gauloises, La Boderie 
énumère les poètes et les musiciens du règne de François I'"'' et. 
ceux de l'époque suivante qui ont fait, d'après lui, revivre l'art 
des antiques » Bardes » ^. Le salut à Ronsard est d'un beau mou- 
vement : 

1. Lettre du 9 août 1o07 [Correspondance de Clirisloplie Planlin, éd. Max 
Rooses, t. I, Anvers et Gand, 1883, p. IC'i). 

2. Paris, 1578. On y trouve une traduction en vers du cantique de Danlo 
à la Vierge Marie, déjà signalée par A. Farinelli. 

3. La Galliude on de la Révolution des Arts et Sciences, à Monspi(/neiir fils 
de France, frère unique du lioij, par Guy Le Ferre de la Boderie, secrétaire 
de Monseigneur et son interprète aux Lanr/ues Peregrines, Paris, 1572. Il y 
a des exemplaires avec la date de 1578. On voit parmi les auteurs des vers 
liminaires deux amis particuliers de l'auteur, Dorât et Goulu, " son digne 
gendre », ce qui explique que l'auteur fasse leur éloge avant celui de Ron- 
sard. Après le poète, viennent dans Tordre suivant : Du Bellay, Jodelle, La 
Péruse, Garnier, Scève, Pelletier, Tyard, « le conile d'Alsinois ", Baïf, Bel- 
leau, Desportes, Passerai, Toutain, Filleul, Muret, Hesteau, Davy, " les 
deux Janiins » et Des Autels. Les musiciens cités pour celte période sont 
Vaumesnil, Orlande et Courville, 

Qui si,'ait si douccnifiil les mode varier 
Et aux nerfs liieii tcnctiis les Odes marier. 



LE FÈVRE DE LA IIODEBIE 215 

Vive le grand Ronsard qui despril huul el rare 
A fait en son nom clair siiREDOnE» i-indahe ', 
Et Terpandre nouveau a remis sur les lois 
Des versmodulisez de nos Bardes Gaulois, 
Happorlant le premier en la terre Gallique 
Des Homains et des Grecs la Poésie antique -. 

Il devait y avoir, on le voit, dans l'imprimerie anversoise, 
sanctuaire de toutes les sciences et foyer intellectuel d'une bonne 
partie de l'Europe, un culte véritable pour le poète français. Ce 
culte était encore prêché dans les Flandres par le gantois Charles 
Uytenhove. On Ta déjà rencontré plusieurs fois dans ce livre, 
mêlé à la Pléiade et aux amis de celle-ci. Les années de sa jeu- 
nesse qu'il avait passées en France y avaient laissé la renommée 
d'un polyglotte et le souvenir d'un honnête homme. Il était 
regardé « comme le plus savant étranger qui fût alors en Paris », 
en même temps qu'il s'était n rendu agréable à nos illustres poètes 
françois... « par sa docte conversation et par la douceur de ses 
mœurs » '. Il les avait tous fréquentés, alors qu'il était chez Jean 
de Morel, moins en précepteur des enfants qu'en ami de la mai- 
son où ils aimaient à se réunir. Combien de services alors sa vaste 
érudition, étendue à tant de langues et à tant d'objets, ne leur 
avait-elle pas rendus ! combien de dédicaces flatteuses n'avait-il 
pas reçues en échange ' ! Assidu aux cours de Dorât ■', admirateur 
et familier de Ronsard, confident littéraire de Joachim du Bellay; 
il fut un temps où les poètes l'invitaient à leurs parties de pro- 

i. C'est l'anagramme connue du nom de Pierre de Ronsard. 

2. La Galliade,(. 124 V. Ce passage n'a été cité que par Colletet. Lau- 
moniei" parait oublier l'œuvre de ce poète, qui n'est nommé qu'une fois à 
VAppendice de ta Pléiade de Marly-Laveaux ;t. II, p. 4041, à propos de 
Jodelle et seulement pour ses Diverses meslanges poétiques, Paris, 15*9, 
ouvrage beaucoup moins intéressant que la Galliade. La Boderie a colla- 
boré au « tombeau » du président de Thou et à d'autres moins fameux ; il 
a composé des vers liminaires pour Vauquelin de la Fresnaye (1570), pour 
Thevet (1575), etc. Il raconte lui-même sa vie dans une pièce des Diverses 
ineslan;/es. C'est une intéressante biographie h reconstituer. 

3. Biblioth. nat., Xouv . acq. franc. .3073, fol. 489 (» Vie de Ch. Uten- 
hove », par Colletet). 

4. CJ. plus haut, p. 67 et 174, où plusieurs indications sur Uytenhove 
sont rassemblées. 

5. Cf. p. 67. Dans la lettre de 1562, citée p. 217, n. 2, il nomme ses 
maîtres: Turnebum, Auratum et Balduinum, a qiiibiis doceor. freqnonlare 
soleo ; quod reliquum est temporis mets lucuLrationibus liiitnndis impendo..., 
bonam non noclis parlem hiiic ciirae décident. 



216 RO.NSAiiii i;r i.'iir.MAMSMK 

menade, aux « fontaines » cl'Ai-cueil ou de Gentilly, à leurs 
dîners sous la lonne au faubourg Saint-Marcel, pendant les 
journées brûlantes de la canicule : 

Or viens, Grévin, viens à mon Saint-Marceau 
Avec Ronsard, Utenhove et Belleau, 
Pour nous venger dune' saison si dure '. 

Uj'tenliove garda longtemps ses relations avec la France, lors- 
qu'il revint s'établir dans sa ville natale, j)uis, un peu plus tard, 
dans les pays rhénans ^. Une lettre de celte dernière période de 
sa vie exprime avec beaucoup de chaleur le sentiment des savants 
de l'époque sur Ronsard et l'idée qu'ils se faisaient de lui. Evoquant 
l'intimité née dans la demeure de Morel, il écrivait au maître, 
au moment de la foire de Francfort, pour introduire auprès de 
lui un étudiant particulièrement distingué, qui allait s'instruire à 
Paris et y voir les gens illustres 3. Ce jeune homme, nommé Ket- 
teler, fils d'un conseiller du duc de Clèves, connaissait, paraît-il, 
le français comme les langues anciennes et savait par cœur des 
odes et des hymnes de Ronsard. L'ami d'autrefois profitait de l'oc- 
casion olferte, pour envoyer à celui-ci ce que nous appellerions 
les <i bonnes feuilles » d'une traduction des Psaumes de David, 
qu'il faisait imprimer chez Plantin et pour laquelle il sollicitait la 
faveur insigne de quelques vers liminaires : 

i. Les œuvres poétiques franr^ises de Nicolas Ellain parisien, éd. Ach. 
Genty, Paris, 1861, p. 30. 

2. La notice de Foppens {Bibliotheca belgica, p. 165) dit bien peu sur le 
personnage : •< Gandauensis, vir nobilis (ad cuius parentem Carolum Mar- 
liemii Toparchiam, virum Gandaui consularem, et auum Nicolaura supiemi 
Flandriae concilii praesidem, plures epistolae legunlur Erasmi). Gramma- 
ticam in patria sub loanne Ottone didicit [cf. les Xenia de Du Bellay|. 
Hinc Parisios profectus, bonam vitae parlem egH in illo hominum erudito- 
rum velut microcosmo, et latinae graecaeque linguae accuratam cognitio- 
neni asseculus est, usus farailiariter Dionisio Lamijino, Adriano Turnebo, 
loanne Aurato aliisque ; viris etiam principibus principumque legatis, ob 
politam eruditioneni al(|ue eruditam quandam festiuitatem, longe gratissi- 
nium. OIjiit Coloniae a. 1600, aet. 64. )i Cf. la notice de Teissier (Les 
Eloges, t. IV, p. 373). L'étude de ce savant, de ses voyages et de ses tra- 
vaux, sur lesquels renseignerait sa correspondance inédite, sera faite assu- 
rément un jour. 

3. Biblioth. nat.; Lat . 18.^92, fol. 114 v°-116. Ce ms., daté de lliOS, est la 
mise au net d'un recueil épistolaire d'Uytenhove, préparé pour l'impression, 
et dont je n'ai pas trouvé à Paris l'édition de Cologne, ex officina lohannis 
Gyiniiici. Le ms. en tient aisément lieu. Il y a des lettres adressées à trois 
Kolteler, Wilhelm, Heinrich et Gottfried, sans doute le père et les oncles 



. IJYTKMinVE 217 

Carolus IJlenhouius Pelro Bonsetrdo Viiiducino. 

Ro nsarde prin ceps (iallicae fitlicen lyrae, commentlo iuue- 
nem,quem vides coram tibi, vel quiaparentis optiini idem est iilius, vel 
quia parenli similis idem est optimo lano Ketlero nobilissimo viro, 
Ducisque consiliario Cliuensium adinissionalique (Camerae nuncupant 
vulgo magistrum), . . . vel quia nepos patruis duobus est viris 
pietate claris atque honoratissimis, quorum hic Monasteri est 
fuitue episcopus, Coloniensi solo episcopo minor in gentis huius 
(quam vocant Ubios) plaga, Kurlandiae dux aller in Liuonia, gêner 
Megapolitensis inclytus ducis, vel quia magistro Karolo Utenhouio 
Ronsardi amico vetulo et integerrimo Latiani, Pelasgam Gallicamque 
edoctus est linguas, ad unguem quas tenere creditur, vel quia, quod 
est rei caput, Ronsard ici ta m nomin is s t udiosus es t, ut ipsius 
studio videndi pane solo (îalliam patria relicta tempore hoc pleno aleae 
periculosae petere non dubitauerit, studio videndi, inquam, sacrum 
Musis caput, cuius Poesin Gallicam edidicit puerpotuitque memoriter 
sonare quoslibet Hymnos et Odas, quas adhuc memori tenet plae- 
rasque mente concinitque iugiter inter canora voce ôaviXixa; sibi '. 

Plura addere animus his erat, sed Nundinis ego Francofurdiensibus 
tôt occupor ad eruditos exarandis versibus lotius Europes epistolaribus, 
Ronsardo, ut hanc dictare fdiolae meae fuerim coactus Annulae Uten- 
houiae iubar ante Eoum, cuius etiam dextera simul alteratam unam 
alteramque Elegiam (nidesit otium) recipies, de luis quas Foixio scrip- 
sisse le memini meo -, parili elaboratam atque translatam fide, quâ 

do celui qui a porté la lettre à Ronsard. Parmi celles qui sont écrites à des 
savants connus, notons celle où Uytenhove, retiré à Cologne, se plaint à 
Fédéric Morel le fils, en 1389, d'un silence épistolaire de Dorât remontant 
à quinze années. Il y a aussi une lettre à Dorât, de 1384, pour recommander 
l'humaniste Janus Guilielmius, de Lubeck [Aurate, l'hoenix Galliae unice 
omnis, hune commendo Phoenicem unicum Germaniae...] 

i. On noiera l'intérêt du témoignage sur les œuvres chantées de Ronsard. 

2. C'est la pièce « A Monsieur de Foix, conseiller du Roy », que Ronsard 
a recueillie au Bocage royal (éd. L., t. III, p. 280; éd. BI., t. 111, p. 363) et 
qui commence ainsi : 

Ton bon conseil, ta prudence et ta vie 
Seront chantez du docte Oullienovie, 
A qui la Muse a mis dedans la main 
L'outil pour faire un vers Grec et Romain. 

Uytenhove quitta Paris à l'automne de 1362, pour accompagneren Angle- 
terre Paul de Foix, ambassadeur de Charles IX ; il annonçait les circon- 
stances de son départ à Morel dans une lettre du 2 novembre (Biblioth. nat., 
Lat . 8o89, fol. 3). Le 31 octobre 13G4, une longue lettre à Turnèbe, signée 
en grec, annonce le départ d'Angleterre de l'ambassadeur envoyé en 
Espagne (Biblioth. de Munich, Coll. Camer., 33, l'ol. 185). 



218 noivsAno et liittmamsme 

transtuli Dauidicae psalmos lyrae fere uniuersos, praela sub Planli- 
niae, Honsarde, si nescis, ituros (si volel Deus) officinae proximas 
sub Nundinas, quorum eliam in hoc spécimen puellari manu millo exa- 
raUim iilhuc, ul illis cl luum, Ronsarde, iudicium vel uno disticho 
lelraslichoue Gallico (quod versibus totidem Latinis exprimam fideli- 
ter) (nec enim requiro Enc(omium)appingas. Vale, Ronsarde... tuoque 
iudieio tui L'ienhouici fnelus beare ne giaueris obsecro, meosque si 
fas, nomirie .-\iiralos idem Meiceridasque ' posée, onusque cui siem 
par sustinendo (rogo; niiiii iiiipone inuicem. Kellerus illud quale- 
cunque est cum suis cuiMbit :ul me perferendum lilleris. 

Le poète ne prodiguait point les « liminaires » ; il ne répondit 
pas au désir de l'ancien ami et n'envoya pas le distique ouïe qua- 
train qui eût honoré celui-ci devant l'Europe entière -' ; mais il 
dut être touché des chaudes paroles et de la fidélité du souvenir. 



X 



Ronsard paraît avoir eu peu de relations avec l'Aliema^ne, 
malgré qu'il reçût, comme on le voit, certaines visites de la région 
rhénane. 11 y a eu cependant, en ce pays, un poète humaniste 
fameux, qui l'a beaucoup admiré et qui a entretenu avec la 
Pléiade des rapports qu'on ne saurait trop mettre en lumière. 

1. D'après Moiéri, la femme de Jean de Morel, Antoinette de Loynes, 
avait épousé en premières noces Lubin Dallier, docteur es droits, avocat 
au Parlement de Paris et bailli de Saint-Germain-des-Prés, qui vivait encore 
en 1340; elle en eut Mnrie Dallier, qui fut mariée le 18 janvier 1552 i^anc. 
st.) avec le savant Jean Mercier, professeur et lecteur public du Hoi en 
langue hébraïque, mort en 15G7. Uytenhove, en désignant à Ronsard la 

. famille des o Mercerides », a surtout en vue le fds do l'Iièbraïsant, Josias 
Mercier, qui devint plus tard conseiller d'Etat et fut le beau-père de Sau- 
maise. Il avait voyagé en Angleterre et en Allemagne, dans sa jeunesse. 
Divers papiers de lui sont conservés dans la collection Camerarius, à 
Munich, notamment des lettres de Du Bartas, do Paul Melissus, de Natlian 
Chrytraeus, de Jacobus Lectius. Ce dernier lui écrit, précisément en 1583, 
« A Monsieur Mercier, au fauxbourg S. Germain à la rue de Seine, au logis 
de Mad"" Mercier sa mère. A Paris ». 

2. Au reste, le David d'Uytenhove ne parut pas chez Plantin, qui réim- 
prima en LIS? la Iradnclion en vers des PKatinifs par Jacques I.atomus le 
jeune, chanoine de Louvain (Ruelens et De Radier, Annules Planliniennes, 
Paria, 1886, p. 297). Uytenhove parle de ses travaux sur les Psaume» dans une 
lettre ù Fr. Junius de Bourges, et dans une autre en vers h Henri Estienne, 
datée de 1576 {fol. 102 et 104 du ms.V La lettre î» Rons.ird n'est pas datée. 



PAL'L MELrSSLS 219 

C'est « le Pindare de l'Allemagao », le bibliothécaire de la Pala- 
tine d'IIeidelberg-, Paul Schede, dit Melissus, qui, venu deux fois 
à Paris au cours de ses nombreux voyages, a vécu dans le 
milieu le plus propre à lui faire aimer Ronsard '. 

Durant son premier séjour, en 1367, il chercha surtout à 
entendre les professeurs du Collège royal et à connaître quelques 
Français de marque, comme Henri de Mesmes -. Il vit sans doute 
l'auteur des Odes et des Amours dans la maison de Morel, où il 
déposa tant de poétiques hommages aux pieds de la docte Camille '-. 
D'autres écrivains du groupe l'intéressèrent ." « Ce poète allemand 
Paul Mélisse, dit Colletet, prenoit à tache de traduire en latin les 
vers françois de Jodelle '. » Très expert dans les choses de la 
musique, il étudia les airs les plus récemment appliqués aux odes 
des poètes, afin d'adapter à ses propres melica les mêmes prin- 
cipes d'accompagnement. Au milieu des vers dédiés aux musi- 
ciens français de l'époque ^, il est une ode éloquente adressée à 

1. Sur Paul Melissus, v. O. Taubert, P. Schedes Leben une! Schriften, Tor- 
gau, 18C>4 ; le t. XXI de VAllr/emeine deiitschp Biographie ; NoUiac, La 
bihliolh, (le Fulvio OrsiVu', Paris, 1S87, p. 63 et 441 ; Eni. Weber, Virorum 
clar. saec. XVI el XVII epislnlae selectae, Leipzig, 1894, p. 152-135 ; surtout 
Augé-Chiquet, J.-A. de Bai/, p. 488-492. 

2. .\u témoignage de J.-,l. Boissard, Icônes quinquaginla virorum illus- 
triuin, Francfort, 1397-1599; part. II, p. 88. (On note, tlans cet ouvrage non 
cité par Laumonier, la biographie de Ronsard et celle de Baïf, et un grand 
éloge de L'Hospital, part. I, p. 287; part. III, p. 37.) 

3. V. à partir delà p. 194, l'édition de ses œuvres donnée à Paris par 
Melissus sous ce titre : Melisii Schediasniala poetica, secundo edila mullo 
auctiora, chez Arnold Sitlart [gendre de Cavellart; cf. p. 561], 1586, avec 
privilèges de l'Empereur et du roi de France. La première et beaucoup plus 
courte édition est également de Paris. 1575. Les diverses parties de la 
seconde ont des titres spéciaux avec l'indication des qualités de l'auteur 
(Pauli Melissi Schfdii, Franci, Germani, Comilis Pahilini el equitis, Luurea- 
Cique poetae, Ciuis Romani...} 

4. Bibl. nationale, \oui\ acq. franc. ^O'S, fol. '233. 

5. Il est naturel que Melissus se soit intéressé extrêmement aux ouvrages 
lyriques de Ronsard composés sur des airs de musique, puisqu'il a initié 
ses compatriotes ii la musique mesurée, en soutenant que le chant doit se 
plier rigoureusement au rythme de la diction. Il a composé lui-même des 
Cantiones harmonicae, recueilli des lettres précieuses de Goudimel, célébré 
l'art de Lassus (Augé-Chiquet, p. 490j. On me laissera citer un passage 
encore non utilisé d'une lettre de Melissus, parce qu'on peut imaginer 
qu'il y est question de chansons de Ronsard. Il raconte à H. Baumgarlner 
un épisode de son séjour à Geuève, en 1569, l'attaque'^de fièvre, dit- 
il, « quam conceperam ex subita admiratione, cum puellam nobilem Gallam 
earnque formosissimam, in aedibus Henrici Stephani, milii ad sinistram 



220 RONSAiiD i;t i.'iiimams.me 

Ronsard, où le rùle de celui-ci dans ces nouveautés est mis en 
évidence, ainsi que son influence sur 1" Allemagne lettrée. 
Quelques strophes feront juger de l'intérêt histori(jue de la pièce : 

Non Galla taiilum, scil» (jrmiis sont. 
Te patriorum litara /luniinum, 

Riinsarde. clara personantem 

J'ecliniJjus ciiharae slupescunt : 
Maenus refiisis Franciariis radis ', 
Me jniisico, odas cornibus ad tuas 

Sotlerter elatis serenani 

Allonilabibil aurevocem. 
. . . Quàm fiieraiil priiis 
Nyrnphae poêlas indigenae sacros 

Et Celtin Hiiltenumque, et ipsum 

Ldtichium ^ r/uocfue prosequiilae 
Phillris amantes: tam philotesiis 
Te demereri du Ici bus extera 

Quamuis in ora procreatum, 

l'rancigenani tamen, usque r/unerunt... 
Te praeter omnes, inclile, principem 
Solnm poëtarum indigitant ," ad haec 

Palrem Canienarun) falenlur 

Stirpis et Hectoreae architeclum 
Gaudens salutat Francia nohilis, 
Secura clausis Hercynii iuçji 

Siluis ; honnrem salluosus 

l'inlfer ingeniinat triumphi. 
IJuid niulta ? cantor Franca per nppida 
( lliliuionem carminilius tuis 

iJefendo, Gerniaitos docere 

Callidus insniilum canorem. 
Non usita/is duni fernnur vus 
Prisci sequentum tramitis orbitas, 

adsidentem (conueneramus aliquot miisici), praesentibus honestissimis 
matronis earumque maritis, Orlaiidi Ciinliones Gallicas summa cura suaui- 
tate et vocis elegantia, testudine, quam increpabat digitis, admola, raodii- 
lantem porsonantemque audiuissem » (Ern. Weber, l. c, p. 20). 

1. Ils'agitdu Mein. qui coule en Franconie. 

2. Les poêles allemands de qui Melissus se plait à rapprocher Ronsard 
ont tous écrit en latin : ce sont Konrad Celtes, Ulrich de Ilutten et Peter 
Lotich, professeur à Heidelberg, dont les Elegiae ont paru à Paris en 1551. 
Aucun poète de langue allemande n'existe pour lui. 



PAUL MELISSL'S 221 

Vesligioruni me reventuin 
Indiciis iuiiat iinmorari . 
Teciini perennis ia/n (jenii Petre 
Pleno, futurum est, plenus utipsemel 
Forlassis aelernem per aetium 
Teulonicani jidicen Camenam '. 

Les vers de Melissus ramènent souvent le nom de Ronsard; 
on sent qu'il aime les formes de sa poésie et puise aux mêmes 
sources d'inspiration. S il s'encombre moins que lui de mytho- 
log'ie, il montre des g-oùts pareils pour la campagne, les arbres, 
les fontaines'-; il est également une sorte de poète aulique 
comme lui, puisqu'il répand ses dédicaces parmi les princes de 
l'Europe entière. Cet étranger est du nombre des lettrés qui 
attendent impatiemment la Franciade. Au moment où paraît le • 
poème, il le célèbre par avance comme l'œuvre d'un nouvel 
Homère et d'un nouveau Virgile, et il s'y intéresse d'autant plus 
que le héros Francus, avant de venir en Gaule, a régné d'abord 
sur son cher pays de Franconie ■^. Il en parle à Muret, à Dorât, 
d'après les oeuvres qu'il connaît déjà du poète, il demande, dès 
la première heure, le prêt du volume à Georges d'Averly : 

Prodiit in lucem quae nuper Francias illa 

Gallica, Ronsardi nohile vatis opus, 
■Mi cordi légère est; fac ea poliamur, Auerli, 

Nam reor exemplar tepenes esse recens. 
Si nescis, qnanli faciam tant docta poetae 

Carniina, cui regio vix alituUa pareni. 



1. Se/ierfî'a.sma/a, p. 251. 

2. Ad fontes Francise [Sched., p. 227); In laurum lani Antonii Baifii 
(p. ^IS); In poemata P. Ronsardi {3«pai-t., p. 97). 

-3. V. le recueil d'épigrammes dédié à la reine Elisabeth par une lettre 
en prose datée de Paris, en août 1585, qui fait la troisième partie des Sclie- 
diasmaia. On y trouve, p. 222-224, les diverses pièces sur la Franciade. 
Celle qui est adressée à Ronsard commence ainsi : 

Laomedonleae post diruta moenia Troiae 

Celtica dum Phrygium miltis in arua ducem, 
• ' A'ort minus hoc laudiponit sihi Francia tellus. 

Quant decus hinc captai Gallia docta suum. 
Ut hene Gallorum f'ratres sincera vetuslas 

Germanos iunctis dixit amicitiis .' 
Ci hene posteritas reguni firinatiit easdem, 

Vnius imperii quam duo régna forent! 



222 RONSARD ET l'huMANISME 

Dicere sufficial : plushuicdehere poesin 
Soliiere (juarn Musae, (fimm vel Apollocfueat. 

L'no ali(/uovelere.i norani exceUere vales; 
Sed mihi vunclorum solus hic instar erit '. 

L'humaniste franconien, après un long séjour en Italie - et 
maintes pérégrinations, revit son cher Paris en 1584, avec une joie 
exubérante. 11 y retrouvait d'anciennes amitiés, parmi des curio- 
sités nouvelles. Goudimel était mort, et le musicien favori des 
poètes était depuis longtemps Orlando de Lassus ; autour de 
Ronsard apparaissaient d'autres figures, et Sainte-Marthe mena 
Melissus dîner chez un écrivain à la mode, qui était Philijipe 
Desportes -^ Les poèmes de cet étranger ressemblent parfois aux 
pages d'un journal de vojage. Il a parlé à me.rveille de la « docte 
Lutèce », de ses monuments, de ses jardins et même des agré- 
ments de sa banlieue '. Mais le coin de la ville qu il fréquenta le 
plus fut la maison de Baïf, où l'attiraient à la fois la poésie, la 
musique et une très chaude atfection. Sa présence encourageait 
le laborieux rimeur des Passa-teins à faire à présent des vers 
latins, qu'ils relisaient et limaient ensemble ■. Melissus habitait 
tout auprès de Ba'if, au faubourg Saint- Victor '', et il adoptait ses 

1. 11 y a encore une allusion à la Franciade dans une ode, p. 2lli. 

2. De tous les savants qu'il a vus à Rome, Muret parait avoir été le plus 
aimé. Une foule de poèmes lui sont dédiés (il y en a aussi à l'ambassadeur 
Louis Chasteigner de la Rochepozay, p. 282, 5a4). Sa poétique promenade 
parmi les antiquités de Rome (p. 278) a dû réjouir son autre grand ami, 
Fulvio Orsini. 

3. Ad Philippum Porlaeum [p. 511, avec d'intéressaûts détails sur l'in- 
térieur de Desporles) ; .-Irf Scaeuolam Sammarlhanum {p. 523). 

4. De vingt poèmes dignes d'être cités, je ne retiens que l'ode à A. G. 
Busbequius sur sa résidence de Saint-Cloud l'p. 141), une des odes à Muret 
(p. 520), une ode à Eslieane (p. 508), où Melissus déclare préférer Paris à 
Venise et à Rome même. 

5. Augé-Chiquel, l.c, p. 471. 

6. Il donne son adresse de sa main dans un billet de 1584, écrit ;i Sainte- 
Marthe : « Entre la porte S' Victor cl la porte S' Marceau, sur le fossé, à 
l'image Notre Dame près du Chappeau rouge, u (Cf. recueil Ern. Weber, 
p. 28.) On me permettra de donner un autre billet de la collection d'auto- 
graphes de l'Institut, ms. 290, fol. 56 et 57 (cf. une ode, fol. 38). Il est 
adressé aussi à Sainte-Marthe, mais de l'année suivante: 

« Heri raihi indicauit H. Stephanus, qui nobiscum coenauit, te heic ess'e, 
Sammarlliane suauissime, quod si scissem, iamduduni te salutassem, quae- 
sisscmquean Oden, quam ad te misi supcriore auno,accepisses. Diem igilur 
et horam a meridie mihi significabis, qua te conueniam. Mane mihi non 
vacat ; sura enim totus in nieis recensendis, ut secundo edantur. Vale et 
me ama. P. Melissus. — Hors la porte S' Michel au pavillon de Brusquet. 



PA.UL MELISSU8 223 

idées si fralenielleinent qu'on l'entend célébrer, avec une émo- 
tion digne d'un des nôtres, les souvenirs qui rendaient chers 
aux poètes cette demeure aimée des Muses et ce jardin où crois- 
sait du laurier : 

Vatibus hic locus 

Jure est sacratus. Hoc viridarium 

Bonsardus impleuil sonore 

Grandiloquis numeris canorus. 
Auralus heic, valuniemeritus paler. 
Magnum sonaluram increpuil lyram. 

El nuniine ad/Ialis heriigno 

Praehuîi ingenium poelis '. 

Parmi les vers écrits pour Jean Dorât, il est une ode où Paul 
Melissus rapproche la belle vieillesse de l'helléniste de celle de 
Pier Vettori, qu'il a connu à Florence, et il insiste pour obtenir 
de sa nonchalance le recueil complet de ses poésies dispersées ". 
Il a eu de lui des distiques liminaires mis en tête de son propre 
recueil ', et il se souvenait qu'il l'avait pris pour modèle quand il 
composait ses Emmetra ad aemulalionem Pindari modulata ; 
enfin, il le nomme le premier parmi les écrivains parisiens conviés 
dans un poème final Ad Academiarn parisiensem, à juger l'en- 
semble d'une production poétique qu'il a tenu à faire imprimer 
dans leur propre ville *. Un homme aussi mêlé à la vie littéraire 
française devait être des premiers à collaborer au Tombeau de 
Ronsard ; son ode, envoyée ii Florent Chrestien, raconte com- 
ment la douloureuse nouvelle et les détails de la mort du grand 

1. Scherl., p. 510. Cf. In laurum lunii Antonii Baifîi (p. 318). 

2. Cf. plus liaut, p. 83, elSched., p. 523 : 

Aiirate, canos cum sene purtiens 
Viclorio aeguos, aeqmtque iempora, 

LiiKjuae professor uirinsque et 

ï^obilium corypliaee vatum. 
An eraJilodegin in otio 
Suauem nenectain. . . 

3. A la suite de Dorât, ont écrit J.-A. de Thou, Aoliille Estaço, Baïf, Pas- 
serai, FI. Chrestien, Louis Garrion. Féd. Morel, H. Estienne (engrec), etc. 
L'oraison l'uuèljre d'Anne de Thou, imprimée à Paris en 1584, contient des 
vers de Dorât et de Melissus. 

4. Sched., p. 561. Les juges que reconnaît Melissus sont J.-A. de Thou, 
Vaillant de Guélis (Pimpuntius), H. de Mesmes, Passerai, avec Scaliger, 
Juste Lipse et Douza, et deux Orléanais, Chrestien et Audeberl. 



224 BONSAIU) ET l'iIUMAMSME 

piiètc lui sont j)arvonus en Angleterre par les soins de l'ambassa- 
deur Rogers, et l'on sent, dans ce petit poème où il nomme 
quelques amis de France, une tristesse vraiment sincère '. 



XI 



Ronsard a connu un grand nombre d'Italiens ; il parlait leur 
langue, lisait leurs poètes, aimait leur Bembo et leur Arioste 
comme leur Pétrarque, s'inspirait des vers de leurs humanistes, 
et n'ignorait même point les noms de Cavalcanti et de Dante -. 
L'aimable et savante sœur de Henri II, k qui il était si attaché 
et que l'année 1359 devait faire princesse italienne, Marguerite 
de France, tenait en honneur, dès avant son mariage avec le duc 
de Savoie, les poètes du pays destiné à devenir le sien. Ronsard, 
dans leurs causeries du Louvre, a dû l'entretenir maintes fois de 
ceux qu'elle préférait et aussi de quelques contemporains latini- 
sants qu'il se plaisait à imiter en langue française et sur les- 
quels s'étendait déjà la protection de la princesse ■*. Aucune 
jalousie, aucune défiance, à ce, moment de sa carrière, ne se 
mêlait à ses admirations littéraires. 

L'entourage de Catherine de Médicis le mettait en relations 

t. Je n'en cite rien, puisqu'on le lit aisément dansl'éd. Bl., t. prélini., 
p. 268. Les amis de Ronsard nommés sont F. Morel, Binet, H. Estienne et 
Jean Bonnefon, auteur de Pancharis. Melissus rappelle que le bruit de la 
mort du poète avait couru deux ans plus tôt ; il y a une curieuse épi- 
gramme de lui à Dorât sur ce sujet [Sched., 3' part., p. 319). 

2. V. les passades relevés par A. Farinelli au t. I de Dante e la Francia. 
On lit dans V Elégie à B. Del-Bene (éd. L., t. VI, p. 27) : 

Depuis que ton Pétrarque eut surmonte la Nuit 
De Dante, et Calvacant, et de sa renommée 
Glaire comme un Soleil eut la terre semée... 

3. V. un livre rare de Flaminio, où se trouve une lettre-dédicace à Mar- 
guerite de France : M. Anlonii Flaminii inlibrum psalmoruin breuis expla- 
natio ad Alexandrum Farnesiiim cardinalem... Adieclae quoque suntet eius- 
deni Ant. Flaminii carmina aliqua de rehus diuinis ad Marrjarilam Ilenrici 
Gallorum régis sororem. Parisiis, ex officina Pétri Gatteri... ISol (pet. in-S). 
La dédicace de la dernière partie, éditée en 1330, mentionne Carnesecchi : 
'< Cum Petrus Carnesecus lectissimus et ornatissimus vir de tua singulari 
erga Deum pielate et assidue literarum studio ad me multa scripsisset hor- 
tatusque esset ut siquid noui elucubratus essem id ad te mitterem, quod 
tibi scriptorum meorum lectioném non iniucundam esse solere affirmarct... » 



ilËLATloS'S AVEC LES ITALtEiNS 225 

ttvec tout ce que Florence faisait vivre en France, dans les 
emplois de cour ou d'armée, ou par les bénéfices d'église '. Il est 
permis de deviner, à mainte allusion, (ju'il a fini par trouver 
un peu encombrant, surtout sous Henri III, le développement de 
cette « petite Italie » et cette prédominance du goût transalpin, 
que dénonça vigoureusement le curieux pamphlet de Henri 
Estienne '-. On sait quels furent, à partir du séjour triomphal de 
Henri III à Venise et dans l'Italie du nord, l'importance accor- 
dée en notre cour aux éléments étrangers, l'infiltration continue 
des usages de nos voisins et le souci qu'en prirent chez nous de 
très bons esprits ■' ; on sait aussi que les mœurs et les tendances 
intellectuelles de ce milieu préparèrent l'éclatant succès de Des- 
portes, au détriment de Ronsard vieillissant. En fait, les dédi- 
caces de celui-ci à des personnages italiens sont rares à toutes les 
époques de sa vie. Il n'en fréquentait pas moins, et sans doute 
avec intérêt, les voyageurs reçus à la Cour, parmi lesquels les 
lettrés étaient nombreux. 

En 1570, le cardinal Luigi d'Esté amena avec lui en France un 
poète de la cour de Ferrare, Torquato Tasso, qui n'était encore 
qu'à ses débuts. Si le futur auteur de la Jérusalem délivrée eut 
cette entrevue avec Ronsard, dont l'es biographes de l'un et de 
l'autre ont fait tant d'état, elle n'est attestée par aucun témoi- 
gnage authentique ^ . Peut-être aurait-elle pu être ménagée par 

1. Nous n'avons pas, pour les règnes de Henri II et de ses lils, l'équiva- 
lent de l'excellent tableau tracé parFrancesco Flamini des letti-es italiennes 
à la cour de François I''"', dans ses Studi di storia letteraria italiuna e stra- 
niera, Livourne, 180o, p. 197-337. On consultera quelques pages du même 
livre sur les Ftinie d'Odet de la Noue, les travaux sur Corbinelli et B. Del- 
bene cités ci-dessous, le Pélrarquisme en France de Vianey et les recherches 
restées inachevées d'Emile Picot. 

2. « Vous scavez que pour quarante ou cinquante Italiens qu'on y voyoit 
autresfois [à la Cour], maintenant on y voit une petite Italie » (H. Estienne, 
Dialoyues du nouveau langage franrois ilalianizê... principalement entre les 
courtisans de ce temps, éd. Liseux, Paris, 1883, t. II, p. 223). Ce témoignage 
est de 1578, postérieur de quatre ans au triomphal séjour de Henri III en 
Italie. 

3. J'ai essayé de l'indiquer dans le livre publié en collaboration avec le 
regretté Angelo Solcrti : Il viaggio in Italia di Enrico III, re di Francia e 
le feste a Venezia, Ferrara, Mantova e Torino, Turin, 1890, et dans une note 
additionnelle parue au Giorn. stor. délia letter . ital., vol. XVII, p. 146 
[Henri III et lin/luence italienne en France). 

4. On consultera sur cet épisode, en dehors des récits français presque 
tous de pure fantaisie, Angelo Solerti, Vita di Torquato Tasso, Turin, 

NoLHAc. — Ronsard et l'Humanisme. 15 



226 uoNSAUD d:i l'humanisme 

Jacopo Corbiiielli, qui vit Tasso dans ce voyage et qui tenait 
depuis peu auprès de la Reine nicre une place de confiance, 
comme précepteur du duc d'AIenvon '. Mais il n'est point sûr 
que Gorbinelli ait connu lionsard à cette éjioque, et il serait un 
peu surj)renanl, si Tasso avait rencontre notre poète, alors eu 
pleine gloire, qu'il l'eût mentionné d'une façon aussi détachée au 
seul passage de son œuvre qui le nomme. Cette mention est dans 
le dialogue intitulé II Calaneo o vcro Je (jli Icloli, où se lisent 
quelques vers en français et quelques autres traduits par Castel- 
vetro de V Hymne de Henry deii.ciesme ; mais l'auteur ne s'y attache 
que pour constater un défaut commun de Ronsard et d'Annibal 
Garo, qui chantent tous les deux les louanges n de' priucipi cris- 
tiani, anzi cristianissimi,... non altramente di (juel che sarebbe 
stato lodevole a' tempi d'Alessaiidro e d'Auguslo » -. L'emprunt 
de 1 idée et celui de la citation sont faits à Castelvetro, ce qui 
leur enlève toute importance. 

Lodovico Castelvetro est le premier écrivain italien qui atteste 
une connaissance directe des œuvres de Ronsard. Le morceau étendu 
qu'il a cité en 15u9, d'après la première édition des Hymnes ■^j 
et qu'il a ensuite littéralement traduit, lui sert dans sa polémique 
contre Annibal Caro, lorsqu'il montre celui-ci fort inférieur au 
poète français pour la <( déification » à l'antique de la Maison de 



1895, t. I, p. 148. Tasso arriva à Paris le 15 novembre 1571, et en partit le 
20 mars 1571, après avoir suivi son cardinal h Chàalis et à Villers-Cotterets. 
La légende a brodé sur ce court séjour, qu'on a clcndu à toute une année. 
Scrassi, par exemple, affirme gratuitement que Ronsard donna ses œuvres 
au poète ferrarais. Celui-ci n'aurait pu lui << soumettre » les premiers chants 
de la Jérusulem, puisqu'ils n'étaient pas encore écrits. L'anecdote d'un 
prêt de deux écus fait par Ronsard à Tasso est tirée d'un manuscrit 
(Alberti) fabriqué. Cf. l'éd. L., t. VUl, p. 243. 

1. Rita Calderini de-Marchi, Jacopo CorhinolU cl les ériidih français, 
Milan, 1914, p. 52. Les relations de Corbinelli avec Ronsard, dont il ne 
subsiste aucun témoignage, n'ont pu avoir en aucun cas le caractère d'inti- 
mité qu'atteste sa correspondance avec Ba'if (p. 154-156). De même Ba'if, 
seul de la Pléiade, dédie des vers à Bencivieni, bibliothécaire deCatherine 
de Médicis (Au seigneur Jan Batiste Bencivene, abbé de Bellebranehe {éc\. 
Marty-Laveaux, t. IV, p. 438). 

2. Dialoghi, éd. Ces. Guasti, Florence, 1858-1859, t. III, p. 205. 11 y a 
un sonnet de Tasso sur la mort de Muret. 

;i. Ed. L., t. IV. p. 194-195. Ce .sont vingt-huit vers commençant ainsi : 

Mais quoi ? ou ie nie trompe ou pour le seul ic croy 
Que Iiipiter a fait partage avec mou Roy 



CASTELVETRO ET CHiABRERA 227 

\'alois tentée dans sa célèbre canzone « Venite ail' ombra de 
gran gigli d'oro ». « Adunque, conclut-il, poi che la Francia ha 
la deificazione de suoi signori presenti, che è stata tratta più 
perfettamente e più convenevolmente in canzone di lingua 
francesca per opéra d'un suo poeta paesauo, che non è stata in 
lingua italica per opéra d'Annibal Caro, non è cosa veri- 
simile che essa faccia molta stima délia deificazione forestière » ; 
et la comparaison qui s'établit entre les deux poètes prouve à la 
France « quanto di gran lunga il suo poeta francesco trapassi in 
poesia il nostro italiano»'. Renforçant ailleurs son attaque 
contre Garo. Castelvetro aurait été jusqu'à 1 accuser de plagiat 
(« avendo io provato che egli non era poeta, essendo la 'nven- 
tione délia sua Canzone stata involata à Pietro Ronzardo, sic- 
come appare, e non trovata da lui )i)-. L'accusation n'est point 
justifiée : l'hymne ronsardien, d'ailleurs fort différent de la can- 
zone, a été publié en laoo et celle-ci date de 1553^. On saitaussi 
que Du Bellay, qui fréquenta à Rome le poète des Farnèse, la 
remercié par une épigramme latine, puis par une belle traduction 
en vers, de riiommage rendu à ses princes. Au reste, ni sur 
Caro, ni sur aucun des poètes italiens de son âge, Ronsard ne 
paraît avoir eu d'influence. C'est lorsque la forte tradition litté- 
raire de la Renaissance s'affaitlit que s'étal)lit son autorité, 
mais alors d'unefaçon décisive, avec le brillant Chiabrera. L'au- 
teur des Cartzonette et des Se lier zi s'appuie sur la Pléiade fran- 
çaise pour lutter contre l'Arcadie, et proclame hautement ce qu'il 
doit à l'inspiration de nos poètes et à leur métrique''. On aime 
à penser qu'un des maîtres romains qui enseignèrent sa jeunesse, 
Muret lui-même, a ouvert pour la première fois devant ses 
regards éblouis les recueils lyriques de Ronsard. 

1. Ragione d'alcune cose segnale nella canzone d'Annibal Caro Venilc 
alVomhra..., s. 1., 1559, S. 88-91 ; 2= éd., Venise, 1560, ff. 13o-138. Jem- 
piunte ce texte à un précieux travail de Ferdinando Neri, Il Chiabrera e la 
Pléiade francese, Turin, 1920, p. 6. 

2. Annotation snrVErcolano de Varchi (1570), citée par Neri, p. 7. 

3. Ce point est établi par Neri, qui donne toute labibliograpliie, p. 8. 

4. Le livre de Ferd. Neri met en lumière cette imitation, qui n'est nulle- 
ment isolée, et les services qu'elle rend à la poésie italienne. Pour les rela- 
tions avec Muret, et aussi avec Speroni, v. p. 44 un texte autobiogra- 
phiipie de Chiabrera sur sa jemiesse à Rome : " Poi crescendo e Irattando 
nello Studio j)uLblico, udiva leggere Marc' Antonio Mureto, ed ebbe seco 
familiarità... » 



228 ftONSARD ET l'hUMANISME 

Un critique comme Traiano Boccalini, qui parle de Ronsard 
au temps où Chiabrera l'imite, n'a peut-être rien lu de lui. Cepen- 
dant' ce satirique batailleur et avisé, qui défend la Jérusalem et 
combat les détracteurs de la Divine Comédie, donne au maître 
français, au cours de ses polémiques, un rôle tout à fait inattendu. 
Il le suppose admirateur de Dante, en le faisant intervenir dans 
l'allégorie d'un RiujgusiyUo intitulé : « Dante Alig-hieri da alcuni 
virtuosi travestiti, di noLle essendo nella sua villa e maltrat- 
tato, del gran Ronsard francese vien soccorso e libérale » '. Cette 
fiction symbolique, dont le récit aujourd'hui semble étrange et 
qui eût étonné notre poète si peu instruit sur Dante, constitue 
pour lui, du moins, un solennel hommage. Avec Boccalini, tous 
les Italiens d'alors l'ont reconnu, même sans le lire, u prencipe 
de' poeti francesi ». 

De son vivant, des poètes de cette langue, humanistes comme 
ils l'étaient tous, lui ont dédié des vers. On en connaît de Barto- 
lomeo (Baccio) Delbene et de Sperone Speroni. Le premier, gen- 
tilhomme servant de la duchesse de Savoie, était le neveu de 
l'abbé de Hautecombe et appartenait à cette famille Delbene, à la 
fois militaire et lettrée, qui tirait son origine de la banque de 
Florence et dont trois générations servirent la France avec 
éclat '-. Bartolomeo a adressé à Ronsard deux odes dont l'accent 
est d'un véritable disciple et que les éditions n'ont pas manqué 
de recueillir 3 ; elles ont. d'ailleurs, pour l'histoire des lettres, 



1. \'. le texte du Raijijaaglio XCVIII de la Ceniuna prima reproduit par 
Carlo Del Balzo, L'Ilalia nella letteralura francese, Turin-Bome, 1905, 
p. 290-292. 

2. Sur tous les Delbeiie, pourvus d'emplois en Franco et dont trois au 
moins appartiennent à l'histoire des lettres, v. Emile Picot, Les Italiens en 
France au XVl" s., Bordeaux, 11)02, p. 88 sqq. Sur le rôle de Harlolomeo 
auprès la sœui- de Henri II, v. Roger Peyre, Une Princesse de la lienais- 
sance, Marguerite de France, Paris, 1902, p. 13, 62 et 100. 

3. Ed. Bl., t. Il, p. 380; t. IV, p. 3o9. Cf. éd. L., t. VI, p. 2;;. C'est dans 
la première de ces odes, visiblemeiit faite pour être chantée et jointe 
au recueil remanié de celles de Ronsard, que les rivières de son enfance 
(Loir, Maine, Sarthe et Loir) sont rappelées à propos des villes qui se dis- 
putaient l'honneur d'avoir vu naître Homère : 

Luer, Meno, Sartra e Lera, 
Conlendei'anno un giorno 
Ciascim portar sul corno, 
Hramanilo il nome di tua palria altéra. 



DELBENE ET SPERONI 229 

un prix trop longtemps dédaigné •, et sont nécessaires pourexpli- 
(juer l'élégie où le maître répond en évoquant Pétrarque : 

Del-Bene, second Cygne après le Florentin 
Que l'art et le sçavoir, l'Amour et le Destin, 
Firent voler si haut sur Sorgue la rivière 
Qu'il laissa de bien loing tous les autres derrière, 
Sinon toy, qui de près suis son vol et sa vois... 
Sous les ombres là bas le Calabrois Horace 
Entre les Myrthes verds te quitera sa place, 
Et Pindare Thebain te cédera son bien^. 

L'épître de Speroni à Ronsard, qui date de la lin de la vie 
de l'un et de l'autre, n'est guère moins intéressante ; elle contient 
une des plus nobles attestations du génie du maître français : 

Leggo spesso tra me tacilo e solo, 
Dotto Ronsard, le voslro ode honorate... 
Ecco novella gloria corne è giunta 
All'antica di Francia, or che più chiara 
Ne maggior non parea che esser potesse. 

... é di tal gloria 
Per voi solo, Signor, si gloria e vanta 
La vostra nobil patria ; che sicconie 
Generando vi fe nascer consorle 
De' voslri antichi Vandomesi eroi; 
Cosi crescendo in voi fuor il nostrouso 
La virtù innanzi agli anni, a tutlo il niondo 
Note l'aie di Ici la lingua e il senne ^. 

t. Cf. Ferd. Xeri, Il ChiaLrera..., p. 17-28, et la publication de Camille 
Couderc, Les poésies d'un florentin à la Cour de France, B. Delbene, Turin, 
1891 (extr. du Giorn. stor. délia lelter. ilal., t. XVII). 

2. L'élégie n'a paru que dans l'éd. posthume de 1S87. Ronsard dit nel- 
loment qu'elle lui a été réclamée « pour contr' oschange ». 

3. Opère di Messer Sperone Speroni deçjli Alvarotti, Venise, 1740, t. IV, 
p. 3o6-3G3. Le poème, écrit en lo84-, n'a pas moins de 314 vers. Il y a un 
charmant passage sur les Muses, à qui Ronsard fait traverser les Alpes nei- 
geuses pour les conduire en son doux pays ; le poMe termine sur un élo- 
quent tableau dos mau.x de l'Italie (« Povei'a Italia niia... ») et un hommage 
à la grande Italienne louée par Ronsard, Catherine de Médicis. La pièce a 
été imprimée avec des variantes à la Qn du Tombeau de Ronsard, puis dans 
ses éditions du xvn"= siècle. — L'Italie a ajouté au Tombeau une contribu- 
tion de valeur médiocre, mais abondante. Hlanchemain en a reproduit seu- 
lement quatre sonnets signés de Grigioni, Zampini, Malespina etRuggieri. 
Trois de ces personnages sont identifiés par Ferd. Neri, Il Chiabrera . . ., 
p. 38. Le dernier est le Cosimo Ruggieri condamné pour avoir envoûté 
Charles IX (E. Defrance, Cath. de Médicis, aes astrologues et ses méilecins- 
envoûleurs, Paris, 1911, p. 190). 



230 RONSARD 1:1 l'iIUIIANISME 

Sperone Spcroni, qui a su parler de Ronsard mieux quaucuu 
de ses compatriotes et qui a vécu assez pour transmettre au jeuae 
Chialirorn l'htM-ilagc de son admiration, avait reçu lui-mf-me de 
rilumanisme une forte empreinte, ainsi que ses « discours » sur 
Virgile suf(îsont à le montrer. Cependant il apparaît, surtout par 
ses tiiéories littéraires, ainsi que par la pratique de toute sa car- 
rière, comme un des propagateurs les plus ingénieux de la langue 
« vulgaire » et notre Pléiade naissante lui a dû noml)re d'inspira- 
tions utiles. Ronsard ne pouvait ignorer, comme nous l'avons 
fait longtemps, tout ce f[ue son ami Du Bellay avait emprunté de 
Speroni pour la composition do la. iJe /fente, où sont transposées 
des pages entières du Dialogo délie lingue et qui applique direc- 
tement au français ce que l'auteur a dit, de façon excellente, pour 
l'italien '. Il avait pu lire la traduction des Dialogues imprimée 
à Paris en l.'i.^l. Mais il n'j- a eu d'autres rapports directs entre 
Ronsard et Speroni que ceux marqués par cette tardive épitre. 
On a parlé d'une amitié remontant à trente années et d'un livre 
envoyé à Padoue par Ronsard, en l.")S2, par l'entremise de 
Filippo Pigafetta, avec prière à Speroni d'en donner son juge- 
ment. La lettre-de Pigafetta à celui-ci, qui met en scène Ron- 
sard avec Dorât, doit être présentée au lecteur pour établir 
qu'elle ne renferme rien de ce qu'on a cru y voir : 

Clar. sig. mio, Dopo sedici anni, per qualche negozio che corre, 
io sono ritornato in Francia ed a Parigi.. *. Degli amici miei vecchi ho 
trovati vivi tre principali.«?imi : il medico Durelo, il quale fa profes- 



1. P. Villey Ta établi do la façon la plus inléressante dans Les sources 
ilnliennes de la De/J'ence... de J. du Bellay. Paris, 1908 ; il y reproduit le 
dialogue de Speroni d'après le texte de la première édition des Dialagi 
(Aide, 1S4-2). 

2. i< E l'ho ritrouata bon d'altra forma in qnalclie parte di quel che era al 
partir mio. Il vivere caro i due terzi più, quantunque in quantité ve ne sia 
in abbondanza ; i dottori mancati, ed i scolari, i qnali solevano ascendere 
al numéro di venti mille [chilfre donné par Lambin], ora sono scemati idue 
terzi. » Du Paris humaniste vu par Pigafetta vers 1564, il y a un bref tableau 
dans une lettre de lui à Juste Lipse : « Laprimiera volta, ch'io andasse in 
Francia hebbi nello Studio di Parigi stretta conversatione (an/.i fuilor audi- 
torel col ïurnebo, con l'Aurato, e Lambine, e col Dureto, hcroi nello loro 
profossioni ; et col Ramo ancora, consore presuntuoso (por non appellarlo 
bestiale) d'Aristotele ; ncl quai tempo il Tuniebo compilava i libri de suoi 
Aversarii... » (Hurmann. Syllinjes episl., t. 11, p. (iO. De Rome, 20 avril 
IGOO). 



PIGAFETTA 2.1 1 

sione di iulendere Ippocrale con pocliis<;iini nella sua ling'ua lonica... ' 
Gli alLri due sono Giovanni Aui-alo e Pielro Ronsardo, famosi poeti 
e i primieri di Fraiicia in Lalino ed in Franccse; coi quali ra^ionando 
diverse fiate, e con altri leLterati di quesla città, che sono molli e 
sommi, e fra gli altri con l'autore di questo libro, dalla poesia Ilalia- 
na e de' poeti suoi, e di Y. S. onoratissimaniente, e dicendogli che già 
piii di ventiquattro anni io era amico suo; dunque, sogginnse, cgVi 
essendn amico mio <;ià trenta anni, vi piacerà di inviarli uno de' miei 
volumi, pregandolo a leggerlo, e con ogni suo comodo srrivermene 
con lettera brève il suo parère. Cosi ho consegnato il ditto libro al 
molto 111. Sig. Cavalier Cortese, Ambasciatore dell' Altezza di Fer- 
rara, stimando che presto e bene l'abbia a far capitar in sua mano. 
Se vorrà con una grazioza lettera rispondere ail' autore, m'assicuro che 
sarà opra di cavalière, ed io gliene saprô buon grado ; e potrà diriz- 
zare le lettere al sudetto Signor Ambasciatore, scrivendo in Ilaliano, 
e la soprascritla in questa maniera : A Mons. Mons. Claudio Fochel, 
Pre-ndenle délia corle délie nionele, a Paricji, con quel titoli che 
convengono... ^. 

L'interlocuteur de Pigafetta, dans la conversation rapportée, 
est évidemment le président Fauchet, et l'ouvrage qu'il lui a re- 
mis est celui qu'il vient de publier, fruit mûri de longues 
recherches, son Recueil de Voriçjine de la. langue et poésie fran- 
çoise, ryme et romans, plus les noms et sommaire des œuvres de 
1 ''27 portes français vivans avant l'an MCCC^. Cet historien avait 
dû connaître Speroni dans sa jeunesse, alors qu'il accompagnait, 
en 15oi, le cardinal de Tournon en Italie; il avait appartenu 
plus tard à l'entourage du chancelier de L'Hospital '' et un ins- 
tant au cercle de Ronsard •' ; mais l'anecdote littéraire qu'on 
peut tirer du document italien n'intéresse pas notre poète. 

1. La lettre raconte ici la querelle philologique enli-e Louis Duret et 
Scaliger. 

2. Opère di Sp. Speroni, t. V, p. 371. La lettre est datée de Paris, lOjuil- 
let Ki8-. La fausse interprétation adoptée par les biographes de Ronsard, 
et même par Laumonier [Binel, p. 214), parait remonter aux éditeurs de 
Speroni (t. IV, p. 356). 

3. Paris, M. Pâtisson, lo81. 

4. On trouve Claude Fauchet parmi les poètes latins qui ont collaboré au 
fameux recueil en l'honneur du chancelier, sur la médaille antique d'argent 
représentant un Aristote ressemblant à L'Hospital (1364). 

0. Dans les Dialogues (lor)6) de Louis Le Caron, dit Cliarondas, Fauchet 
figure parmi les interlocuteurs du dialogue intitulé /}ofi.sard ou de la Poésie, 
avec Ronsard, Jodelle et Pasquier. Baïf fait état de son approbation pour 
ses vers latins (Carnii/ia, f. 17). 



232 noNSARD i:t i/iiumanisme 

Il y a à Padouc un autro Immaniste depuis longtemps accou- 
tumé à suivre avec attention la production littéraire de son 
é])oque, (|ui ne manque pas d"acquérir à leur apparition les a-u- 
vres de Ronsard, en même temps qu'il se fait envoyer de France 
les priiicipaux livres d'érudition, de grammaire, et même ces 
traités d'orthographe qui ont si vivement passionné nos poètes. 
C'est Gian-Vincenzo Pinelli, qui, sans rien publier lui-même, 
met au service de ses contemporains les ressources de son érudition 
presf[ue universelle et de sa vaste bibliothèque ^ Corbinelli et 
Claude Dupuy entretiennent avec lui, de Paris, une correspon- 
dance où il est fait quelquefois mention de Ronsard. En iïyll), 
réclamant à Dupuy les Moralia de Plutarque dans la traduc- 
tion d'Amyot et d'autres livres français récemment parus, il le 
dispense expressément de lui envoyer la nouvelle édition des 
œuvres du poète, car il peut se la procurer en Italie -. Dix ans 
plus tard, il interroge Corbinelli sur le prix de certains volumes 
isolés ^. Enfin, Dupuy lui fait tenir la première édition posthume, 
préparée par Galland. La lettre de l'érudit parisien du 22 janvier 
1')88, qui parle "de cette expédition, donne sur les dernières 
éditions de Ronsard une opinion très intéressante à recueillir à 
cette date et de cette plume : 

.le vous ai enuoiè les œuvres de Ronsard de la dernière impression,, 
qui est in 12° et non in f" comme portoit vostre mémoire. Celles in f° 
furent imprimées du viuant de Ronsard en l'an 1583 ou 84 ; ces 
dernières furent faites l'année passée seulement, comme elles auoient 
esté reueues, corrig'ées et augmentées par l'auteur peu avant son 
trespas, ainsi qu'il est tesmoigné par l'intilulation, et la vérité est 

1. Sur Pinelli et son rùle, qui inpppllo celui de notre Peireso.au siècla 
suivant, v. La nibliothèr/iie Je Fulvio Orsini, p. 74-76 et passim. et les 
études deCrescini et de Rajna, citées dans le travail de Rita Calderini de 
Marchi sur Corbinelli, entièrement composé sur la correspondance inédile 
Corbinelli-Pinelli fMilan, 1914). Cf. Revue d'hisl. tiit. de la France, t. XXIV, 
1917, p. 676-678. J'ai transcrit à TAmbrosienne la jiKipart des lettres de 
Claude Dupuy à Pinelli, dont la publication intéresserait l'histoire des lettres 
et de l'érudition en France comme en Italie. 

2. " Non mi euro più dell' opère di Ronsard, et una volta si Iroveranno di 
quà, corne di già l'havea trovate, et l'harei prese se non l'aspettava di 
Costa n (Biblioth. nat., Dupuy 704, fol. 3ô. Lettre du 13 mai 1575^. 

3. Corbinelli écrit, le 1"'' janvier 1586: " Quanto a tre volumi in 16° dcl 
Ronsardo legato come dice V.S., si son venduti uno scudo e testoni 10 e 
questi ultimi si vendono uno scudo testoni 20 » (R. Calderini De Marchi, 
/. c.,p. 93). 



G.-V. PINELLI ET CLAUDE DUl'UV 233 

telle. Toutesfois i'aimerois beaucoup mieux les premières éditions que 
ces dernières, esquelies il a tout ffasté selon mon iugement, aiant 
esté plusieurs belles pièces et changé les plus beaus et hardis traits des 
autres, de manière qu'on n'y reconjïnoist quasi plus ce grand Ronsard 
qui a mis nostre poésie Françoise au parangon de la Grecque et 
Romaine '. 

Avant d'être conseiller au Parlement et de devenir le célèbre 
bibliophile que l'on sait, Claude Dupuy avait fait un long 
voyage d'études au delà des Alpes, explorant les bibliothèques, 
visitant les savants, et ses conversations très actives avaient aidé 
à propager la renommée de notre poète parmi les lettrés rencon- 
trés ou recherchés par lui. Le fait nous semble d'autant plus 
assuré que tous les amis parisiens, dont il se réclame dans sa 
correspondance d'alors, appartiennent à l'intimité même de 
Ronsard -. Bien d'autres voyageurs français répandirent à leur 
tour en Italie ce nom d'abord apporté par des compagnons de la 
première heure, te^s que Du Bellay et Magny, et que Muret y 
faisait entendre avec honneur ■''. Dans le groupe d'écrivains 
amenés en lo74 par la fameuse ambassade de Paul de Foix, 
figuraient des amis du poète*. L'ambassadeur auprès de Grégoire 
XIII, Louis Chasteignerde la Rochepozay, seigneur d'Abain, qui 
fit accueil à Montaigne, était un élève particulier de Dorât : il se 
trouvait par cela même lié avec Ronsard, qu'une tendre amitié de 
jeunesse unissait à deux de ses frères ■\ Il conviendrait de mettre 



i. Bibliotli. Ambrosienne, t. 167, fol. 255. 

■2. Biblioth. nat., Dupui/ 16, fF. 12-13 ^lett^e à P. Delbene. Padoue, 
1570) : " Mitto tibi versus Theocriti nunc primum ...in Iiiceni reuocatos... 
Eosvelim Auiato, Lambino et Passeratio comniunicas... Salutameis verbis 
fratres meos, Lambinum, Passeratiiim, Gallandium tuum, Thorium. » 

3. On peut croire à celte propagande de la part de Jacques Gillot, con- 
seiller-clerc au Parlement de Paris, correspondant de Muret et l'un des 
futurs auteurs de la Sati/re Ménipppe, qui va à Rome en 1580, et de Nicolas 
Audebert. fils du poète humaniste Germain Audebert, qui voyage longue- 
ment en Italie de 1574 à 1578 (E. Picot, Les français italianisants, t.. II, 
p. 152; Nolhac, La Biblioth. de Fulvio Orsini, p. 45-68, et A'. Audebert 
archéologue Orléanais, dans la Revue archéol. de 1887). 

4. Par exemple, J.-A. de Thou et Ch. Uytenhove (J.-A. Thuani de vita 
sua, au t. Vil de l'éd. de Londres, 1733, p. 22. Cf. La Biblioth. de Fulvio 
Orsini, p. 68). 

5. 'V. les pièces adressées à Roch Chasteigner de la Rochepozay et à 
Antoine, (jui fut poète et mourut à vingt ans au siège de Thérouaune. Ron- 
sard a composé pour ces amis de belles et touchantes épitaphes relatant 



234 RONSARD ET L'uCMANtSMR 

en lumière le rôle littéraire de cet ambassadeur savant, (|ui u'élail 
étranger à aucune des belles disciplines de son temps et de qui 
Muret entretenait le goût du grec, en venant étudier avec lui 
VElhique et la Politique d'Aristote '. C'est par son entremise 
que le maître du Collège Romain recevait les publications éru- 
ditcs de Paris et pouvait lire, lorsqu'ils paraissaient, les 
nouveaux ouvrages de Ronsard -. 

Parmi de plus modestes personnages venus à Rome vers le 
même temps, on ne peut omettre un érudit, mêlé d'assez près 
à la fin de la vie du poète, Claude Binet, de Beauvais, qui doit 
sa notoriété littéraire à la biographie consacrée par sa piété de 
disciple à ce maître vénéré : « D'autres excellens personnages », 
y écrit-il, « comme Pierre Victor, Pierre Barga et Speron 
Sperone, l'ont tellement estimé que les deux premiers m'ont 
dit, lorsque j'estois en Italie, que nostre langue par la divine 
Poésie de nostre Ronsard s'egaloit à la Grecque et à la Latine ^. » 

leurs exploits et son amitié Ed. L.. t. II, p. 288, 495; t. V, p. 2G8-278, 472). 
Cr. Longnon, P. de Ronsard, p. 204-206. Dorât était en correspondance 
avec François, seig-ncur de la Hochepozay, antre frère de I.onis, et il avait 
passé qnelque temps ou chàleau de la famille pour Téducatlon du futur 
ambassadeur; « puis estant revenu à Paris, où sa charge publique le rap- 
peloit, il lui envoya Joseph de la Scala... que chacun a cogneu depuis sous 
le surnom de Scaliger » (André du Chesne, Histoire généni . de la maison <Ies 
Ctiaulcignera, Paris, 1634, p. 124). 

1. Une correspondance inédite de l'ambassadeur avec Ch. Dupuy met- 
trait on lumière ces mérites oubliés. Je n'en détache qu'une page, dans 
la lettre du 5 juillet do77 ; «J'ai fait vos recommendations à Monsieur 
Meuret, qui vous rend les siennes 1res humbles et ne sommes sans parler 
souvent de vous. Nous lisons maintenant les Politiques ayant parachevé 
nos Ethiques et vous promets que ledit sieur Meurot me contante tonsiours 
davantage, tant plus je voys en avant. Mais les infinies occupations qu'il 
me fauU avoir en ce lieu m'empeschent bien d'y pouvoyr employer le temps 
comme je debvrois et desirroys sans le respect du service de mon maisire » 
(Bibl. nal., Dupui/ 7/2, fol. 28). V. outre ce ms., le vol. 3oO de la mémo 
collection et les lettres échangées entre Pior Veltori et D'Abain de la 
Rochcpozay, dans la correspondance de Muret. L'intimité que je signale 
est attestée encore par un fort beau sonnet dans Les Œuvres de Scévolede 
Sainie-Martlie, Paris, lu79, fol. 1d8 : 

Cependant que bien loin de nos terres mutines 
Avecloprand Mui'ct vous passez vosti'e temps,... 
Ambassadeur du R<iy sur les rives Latines. 

2. On le déduit aisément d'une autre lettre Dupii;/ 7/2. fol. 27). 

3. Ce passage ne figure dans la vie de Ronsard qu'il partir de la seconde 
édition (éd. Laumonier, p. 42). Binet l'introduit pour se faire honneur 
autant qu'à son maitre. 



CLAUDE BINET 23!) 

On chercherait eu vaiu dans les ouvrages de ces Italiens célèbres 
quelque ligne rappelant de tels propos. Si un jeune Français 
enthousiaste, s'entretenant à Florence avec Pier Vettori, à Hise 
avec Pier Angeli da liarga, a pu recueillir leur témoignage , 
c'est qu'il l'a lui-même sollicité. L'ancien gonfalonier de la Répu- 
blique florentine était devenu le plus expert des savants adonnés 
à la critique des textes ; quanta l'auteur des Ci/negelica, favorisé 
de Henri III et de la Reine-nière, il passait pour le plus élégant 
versificateur latin de sa génération '. Il n'est pas sans intérêt 
de constater que leur autorité de grands humanistes s'accordait 
avec l'opinion des poètes. 



XII 



Le voyage en Italie du futur biographe de Ronsard, alors 
avocat au Parlement de Paris, peut être fixé à l'année 1379 -. 
Les appréciations flatteuses que Rinet rapporta au poète lui four- 
nirent sans doute l'occasion d'enlrer plus avant dans son intimité. 
Il fut parmi les lettrés qui entourèrent son âge déclinant et, s'il 
j a dans les détails de l'ouvrage lauJatif qu'il composa après sa 
mort, et surtout dans les retouches de ses éditions successives, des 
parties complaisantes à l'amour-propre de certains contempo- 

1. Sur .\ngeli et ses relations avec la France, v. E. Picot, Les jLiUcns en 
France au XVI" s., Bordeaux, 1902, p. 73. Onyjointha des lettres de Lam- 
bin dans les Epislolae clarorum viroruni, Lyon, luGl, p. 443 cl Api>endijc. 
Les quatre piemiers livres de l'épopée d'Angeli sur la première Croisade 
ont été imprimés à Paris en 1582 et 1584. La Si/rias est déiliée à Henri III 
et à Catherine deilédicis. Après la dédicace au Roi, est une pièce adressée 
à Desportes. Les Audebert, père et lils, ont donné des vers liminaires. Il 
n'y a nulle part mention de l'auteur de la Franciadc. 

2. Le voyafife de Claude Binet. que Laumonier suppose remonter à 15G8 
ou 1509, a précédé au contraire de l'orl peu de temps la publication de son 
choix d'antiques épigrammes latines inédites (Poitiers, 1579), cité plus haut, 
p. 35, n. 5. Parmi ses propres poèmes latins, il y a précisément des dédi- 
caces à Vettori (Viclorius) et à Angeli (Bargaeus). Cette date m'est fournie 
par une lettre à Achille Estaço (Statius), le commentateur des Elégiaques 
latins, par laquelle Binet accompagne l'envoi à Home de son essai d'antho- 
logie latine : 'I Edidi epigrammata illa tandem quae Roniae anno supe- 
riore tibi credideram, antiqua scilicet illa et Petronii Arbilri magna ex 
parte... 1) La lettre, qui traite de sujets philologiques et mentionne Corbi- 
nelli et Cujas, est datée de Paris,!''' mai 1580 (Rome,. Biblioth. Valicel- 
liana, ms. B. 106, fol. 92). 



236 RONSARD ET l'hUMAMSME 

rains,il faut néanmoins admettre qu'une bonne part de ses rensei- 
gnements provient des conversations de Ronsard ou des récits 
authentiques de ses amis. Ceux qui se vérifient par d'autres 
sources permettent d'accorder à la narration de Binet au moins 
l'intérêt d'une sorte d'historiographie officieuse, conforme aux 
vues des derniers disciples '. Elle fut rédigée alors que Baïf et 
Dorât vivaient encore, et d'accord avec Jean Galland. qui assura, 
en même temps que l'auteur, l'exécution des deinières volontés 
du poète pour la réimpression de ses œuvres. 

Le collège de Boncourt, dont Galland était le principal et qui 
était situé derrière le chevet de l'église Saint-Etienne-du-Mont, 
tient une grande place dans les dernières amitiés de Ronsard. 
Celte savante maison n'était point éloignée de celle de Ba'if, 
bâtie sur la contrescarpe de l'cnceint* de Philippe-Auguste, 
« entre les portes Saint-Victor et Saint-Marcel », où se réunissait, 
pendant la fin du règne de Charles IX, l'Académie de poésie et 
de musique '. Pour les séances solennelles. Boncourt offrait 
l'hospitalité à l'Académie et à ses invités, et s'ouvrait aux dames 
et à la Cour^. La demeure de Dorât, sise au faubourg Saint- 
Victor, était toute proche ''. C'était aussi depuis assez longtemps, 
le quartier de Ronsard, puisque la ■■ maison de l'Ange », qu'il 
occupa avant de quitter Paris pour ses prieurés de campagne et 
qui appartenait à Baïf, communiquait avec l'habitation de celui- 

1. On sait qu'une discii.ssion sévère a été instituée sur les sources de 
Binet par son dernier éditeur Laumonier, qui a critiqué également toute 
l'information relative à Ronsard sortie de Boncourt. 

2. Sur la maison de Ba'if, v. plus haut. p. 222. et dans le Bulletin pliilol . 
et hislor., année 1016, p. 15, le document tout nouveau publié parTueley. 
C'est un acte du i\ septembre 15S7, portant donation par J.-A. de Ba'if, 
secrétaire du Roi, à Jeanne du Bippnon [sa maîtresse], femme d'Antoine 
Patu, bourg-Pois de Paris, d'une maison voisine de la sienne, « sur les- 
ditz fossez [Saint-'Victor] où soulloit estre pour enseigne l'Ange, tenant 
d'une part a la maison du Chappeau Rouge audict de Ba'if ». La maison 
donnée par Ba'if à sa maîtresse (le document précise cette (]ualité| était 
donc celle que Ronsard avait habitée. 

.3. Sauvai, Histoire et recherches des anliqiiil(^s de la ville de Paris. Paris. 
1724, t. II, p. 491. Sur l'Académie baifienne, distincte de celle du Palais. 
V. l'excellent chapitre x de l'ouvrage d'Augé-Chiquot. 

4. y. plus haut, ]). 60. A la fin de sa vie, Dorât est revenu à l'intérieur 
de la ville. L'acte de donation dune maison à Saint-Cloud, à Goulu, son 
gendre, et Madeleine Dorât, sa fille, le 7 janvier 1586, indique sa demeure 
" dans l'encloz de la commanderiede Saiiict-Jean de Latran, paroisse Saincl- 
Benoist >■ IHtill. pliilol. et liistor., année 1916, p. 12;. 



Le collège de bokcourt 23*? 

ci par un passage percé dans le mur de la ville par autorisation 
spéciale du Roi '. II se rendait volontiers chez son ami pour se 
récréer avec des poètes, et aussi parfois chez Dorât, bien que 
les compag'nies y fussent trop joyeuses pour son gré et qu'il fût 
privé de leur agrément par sa surdité. Il se trouvait assurément 
plus à l'aise au collège gouverné par Galland et y prenait peu à 
peu ses habitudes "-. En tout cas, ce groupement de la Pléiade 
dans le Paris des études et la constante familiarité des poètes 
avec les gens de l'Université resteront des faits bien établis. Ce 
petit monde assez particulier est évoqué par un texte de Jacques 
Auguste de Thou, qui rappelle un moment de sa jeunesse et y 
associe plusieurs de nos personnages : 

lam loannes Au rat us profession! renuntiaueratet inSanuictoria- 
num suburbium^ concesserat, quo frequens itabat Thuanus, ex eiusque 
coUoquiis semper instructior redibat, de Budaeo, quem ille puer 
viderai, Ge rma no Brixio, lacobo Tusano sedulo eum perconta- 
lus. Huius etiam beneficio in notitiam P. Ronsardi discipub véné- 
rai, cuius iam tum el amicitiani poelica quadam facullate demeruit, 
adeo ut, cum ultima editione opéra sua recudendalo. Galandio man- 
dasset, Orphea ei cum honoritico maxime elogio dicaueril. In lo. 
.\ntonii Baifii eliam el Remigii Bellaquei famibarilatem in 
eadem occasione se insinuauit, quam postea arctius coluit''. 

Boncourt devint plus tard l'unique habitation parisienne de 
Ronsard, qui y logea pendant les dix dernières années de sa vie, 
toutes les fois qu'il fit séjour dans la capitale. Galland et ses 
autres amis ly retenaient le plus longtemj)s possible, lorsque le 
« poignait » le désir de ses bois et de ses fontaines et qu'il songeait 
à reprendre le chemin du Vendômois ou de la Touraine. 11 aimait, 
d'ailleurs, ce milieu des collèges parisiens, groupés sur la 
montagne Sainte-Geneviève, parmi lesquels une partie de sa 

i. Sauvai voyait encore les traces de cette porte. Cf. Jusserand, Ronsard, 
p. 131. 

2. Le groupement des textes sur Galland est fait par Laumonier, dans 
les notes de la Vie écrite par Binet, p. 173-178, et dans son édition de 
Ronsard, t. VI, p. 43 ; t. Vil, p. 132-133 ; t. VllI, p. 144. 

3. Le traducteur français des Mémoires de De Tliou, inexact pour ce pas- 
sage, écrit que Dorât n s'étoit retiré dans l'abbaye de Saint- Victor » ; il 
lisait évidemment coenobium pour suburbium. 

4. J.-A. Thuani Historiariim sui lemporislibri C.Y.VA'V///..., Anvers, 1620. 
Commentaria de vila sua, lib . I, p. 5. 



238 BONSARb ET LtllMAniBME 

jeunesse s'était écoulée, et surtout ce Boncourt, où il retrouvait 
le souvenir des succès de son cher Jodolle '. 11 s'y montrait 
dune simplicité charmante, prenant ses repas avec les écoliers 
et les maîtres, leur donnant des exemples de piété et des conseils 
de poésie. Tous l'entouraient, quand il faisait sa promenade 
quotidienne dans le jardin du collège, devenu, dit l'un d'eux, 
un véritable jardin d Académus. On a trop peu recueilli de 
cette parole vive et savoureuse, qui instruisait et charmait ce 
dernier auditoire. Le poète enseignait l'amour de la lang-ue 
française, à l'aide de ces brillantes imagos qui ont tant frappé 
Agrippa d'Aubigné - ; il traitait volontiers de la théorie de son 
art et de la technique du vers, appréciait sans malveillance, mais 
sans complaisance, le talent de ses contemporains 3, éclaircissait, 
avec son autorité reconnue de tous, les passages obscurs des Anciens, 

l.Cf. plus haut, p. ICI, n. 3, etle passage cité du principal du collège d'A- 
miens, p. 199. 

2. « Mes enfants, deffendoz vostre mère de ceux qui veulent faire servante 
une damoiselle de bonne maison... Je vous recommande par testament que 
vous ne laissiez point perdre ces vieux termes..., contre des marau.\ qui ne 
tiennent pas élégant ce qui n'est point escorclié du latin et de l'italien, et 
qui aiment mieux dire coltauder, conlemner, blasonner, que louer, mespri- 
ser, blasmer. Tout cela c'est pour l'escolier de Limosin. » Ces paroles de 
Ronsard sont rapportées dans l'introduction aux Tragiques (éd. Ch. Read, 
Paris, 1872, p. 6). 

3. A propos de Du Bartas et de L)u Monin, on entend Ronsard dire chez 
Ba'if : n Ils sont en mon endroit tels que les courtisans d'Alexandre envers 
ce monarque... En toutes leurs œuvres, ils sont bien mes imitateurs en ce 
que j'ay escrit d'impertinent ; mais pour imiter parfaictement ce que j'ay 
fait d'admirable, ils ne peuvent, et n'ont point l'esprit assez beau pour y 
sçavoir jamais arriver » (Pierre de heimicr, L'Académie de l'arl poétique, 
Paris, 1610, p. 119). — Je crois utile d'indiquer les ambitions de cet Edouard 
du Monin, qui me semble avoir étédu dernier entourage de Ronsard et aussi 
de la société de Boncourt. Honoré d'un quatrain par Du Bartas, d'une ana- 
gramme par Dorât, il est un des introducteurs des Poemalia de celui-ci. 11 
est aussi de ceux du Premier volume de la Bibliothèque du sieur de la Croix- 
du-Maine, Paris, 1584 ; et surtout il a eu l'honneur immérité de mettre des 
vers française côté des latins de Dorât, au devant de V Art poétique franroi/s 
de Ronsard, édité à nouveau par Linocier, en l.ï8y. Dans Le Quareme de 
lan Edouard du Monin, divisé en trois parties. Première. Le triple amour ou 
l'Amour de Dieu du monde angelique et humain..., Paris, 1384, il a inséré 
p. 333 un poème Ad /. Galand Collegii Becod. primarium. literariae classis 
asylum ac perfufjium. On lit dans son épitre dédicatoire: « Après Ronsard, 
je ne sai en France que du Bartas et moi qui assés heureusement puisse 
faire marcher la solide Philosophie à pieds poétiques... " Mais Ronsaixl. 
selon Deimier, « disoit parfois à ses amis que Du Monin et Du Bartas luy 
avoyeut gasté la Poésie ». 



hOMSÂHD CHEZ OALLAND 239 

expliquait les emprunts qu'il leur avait faits, revenait à ses idées 
familières sur la supériorité des Grecs et sur la nécessité d'écrire 
dans la langue maternelle pour rester dans la vraie tradition 
des maîtres '.Et » le Lonhomme Ronsard », comme disaient les 
jeunes gens, émerveillait encore ses compagnons de table ou de 
promenade, en improvisant de belles traductions, vers pour vers, 
de morceaux de Virgile et d'Horace'-. 

La famille de Jean Galland ét;iit faite pour récréer uu vieil- 
lard. Ronsard y trouvait autour de lui une gaie jeunesse, qui 
l'admirait ; Dorât plaisante à ce sujet avec ses deux amis, en ces 
hendécasyllabes à la façon de Catulle, par lesquels il leur apprend 
joyeusement son mariage de sexagénaire : 

Oplimo optirna sil salus poelae, 
Oplimo opiima sil salus sodali, 
U Ilonsarde, lihi lialandioque, 
Ambohus lepidis veniislulisc/ue 
Malernae Veneris siiae columhis. 
Quos et saepe viae ferunl eaedcm, 
Et quos saepe domus legunl eaedeni, 
Eademque donio puellae eaedem, 
Eadem vencres ferunl ei'sdern, 
Veslre nunc nec ego hospilalilali 
Nec sorti inuidulus heatiori, 
Hanc vobis fero gratulationem... ■^ 

Chez Galland, chacun prodiguait au vieux poète les soins 
qu'exigeaient ses infirmités et ses longues et douloureuses atta- 
ques de goutte ; on savait en même temps lui éviter les visi- 
tes importunes et l'ennui de recevoir des gens, souvent considé- 
rables, qu'attirait à Boncourt l'indiscrète curiosité d'entretenir un 
homme illustre. Une véritable l'econnaissance le liait donc à son 
lj.ovicpiAoû|j,£vî^, ce bon Galland, qu'il nommait aussi c< sa seconde 
âme ». Celui-ci l'aida à publier la dernière édition qu'il ait donnée 

1. Ces dernières préoccupations sont à chercher dans la troisième pré- 
face de la Franciade, qui est de 1587. 

2. G. Crichton, Laudalio fuuehris, fol. 10; J. Velliard, Laurlalio fune- 
bris, fol. 16. 

3. Ce petit poème, qui est inédit, se trouve dans le nis. aoO, fol. 64, du 
fonds Dujjuy. Lu suite du morceau, (|ui intéresse surtout la biographie de 
Dorai, devra être recueillie, le jour où l'on réunira les lettres et les vers de 
lui qui méritent d'échapper à l'oubli. 



24d «ONSAIlD ET L'HniAM8MË 

de ses œuvres, le bel iu-folio k deux colonnes de lo8i, à propos 
duquel il réclamait au libraire « soixante bons escus, pour avoir 
du bois pour s'aller chauffer cet hy ver avec son amy Gallandius » '. 

Quand on apprit à Paris la mort du poète, survenue à Saint- 
Gosme-lez-Tours le 23 décembre 1583, le principal de Boncourt 
s'occupa de préparer dans sa maison une cérémonie d'hommage 
solennel. Le '2i février 1386, les admirateurs de Ronsard se 
réunirent dans la chapelle du collège. Il y eut le matin ceux de 
la Ville et l'Université ; deux professeurs, le chartrain Jacques 
Velliard et un écossais, Georges Crichton (Crittonius), avaient 
composé des éloges étendus, où furent commémorés en bon 
latin, avec les mérites littéraires du glorieux défunt, les liens 
qui l'unissaient à Boncourt-. On entendit ensuite un requiem à 
cinq voix, la première œuvre importante de Jacques .Mauduit, 
le musicien le plus apprécié de l'Académie de Baïf, qui prodi- 
guait en l'honneur de Ronsard les ressources d'un art que 
celui-ci avait tant aimé 3. Un dîner abondant sépara cette pre- 
mière séance de la seconde, à laquelle prit part la Cour et qui 
fut remplie par la grande oraison funèbre en français prononcée 
par le jeune Du Perron, lecteur de la chambre du Roi. Nous 
avons les textes imprimés de toutes ces harangues et des derniers 
vers de Ronsard, dont l'auditoire fut régalé. Il manquait le 
récitdirect d'un assistant ; une lettre inédite de Nicolas Rapin 
à Scévole de Sainte-Marthe va nous le donner : 

Monsieur, J'ay présenté voz reconimendalions aux seig^neurs men- 
tionnez pur vostre letre, qui toulz vous resaluenl et vous désirent icy 
pour ayder à célébrer la memoyre de Monsieur de Ronsard, duquel 
les obsèques furent soleninellement faictes lundy dernier à Boncourt, 
en très notable assemblée, où après les harangues scholastiques, et le 
concert de la musique excellente, et le disner sumptueux aux despens 
de Monsieur Galland, Monsieur du Perron fit l'orayson funèbre, telle 
que pouvez imaginer pouvoir venir de luy ; à laquelle assistèrent, 



t. C'est la lettre bien connue écrite de Croix- Val, le 9 septembre 1584, 
etrapportée par Colletât (éd. L., t. VII, p. 132). 

2. J'ai utilisé divers témoignages tirés de ces documents, notamment aux 
p. 11, 68,133. 

3. Cf. .lulien Tiersot, Ronsard et la musique de son temps. Paris, 1902, 
p. 72 sqq. (tirage à part de la S.I. M., IV' année). 



LES OBSÈQUES A BONCOURT 24l 

oullre Messieurs le Premier Président et infini/, conseillers, Monsieur 
de Joyeuse et Mesdames de Retz et de \'illeroy ' . On présenta 
quelques vers l'aitz par le delFunct, comme ilz en portent la marque qui 
ne se peult contrefayre par personne vivant. Vous en jugerez : je les 
vous envoyé, aveq une meschante elegie, que les prières de Monsieur 
Binet, et l'exhortation publique qui anime chascun à ce travail, a 
extorqué de nioy plus tost qu'aulcune alegresse ou espérance de faire 
rien pour mov. \'ous m'en manderez, s'il vous plaist, vostre advizety 
passerez la douce lime, dont polissez voz escripz, à la charge du contre 
eschange, c'est a dire de me fayre veoyr ce qu'aurez faict sur mesme 

sugect, comme vous y estes obligé 

De Paris, ce 2 de mars 1586. 

Vostre serviteur et très obéissant amy 
Nicolas R.\pin' -. 

Les humanistes de Boncourt s'empressaient, comme on le voit, 
avec Claude Binet, à provoquer et fi recueillir les poèmes pour 
le Tombeau de Bonsard. Destinés à figurer à la suite de la pre- 
mière édition delà biographie qui se préparait, les vers arrivèrent 
en grand nombre. Scévole de Sainte-Marthe, qui joignait à la 
ferveur d'admiration commune à tous les disciples tant de raisons 
d'être reconnaissant k un maître ami '', envoya une contribution 
importante^; il fit même appel aux versificateurs de sa connais- 
sance pour enrichir le monument littéraire qu'on voulait élever ^■'. 

1. Sur Catherine de Clermontde Vivonne, ducliesse de Retz, v. Hilarion 
de Cosle, Les Eloges..., p. 147. Pontus de Tyard a dédié à cette dame 
savantela seconde édition du Solitaire premier. Ronsard a adressé des vers 
à Madeleine de l'Aubespine, poétesse mariée à son ami Nicolas de Neuf- 
ville, seigneur de Villeroy, secrétaire d'Etat. 

2. Biblioth. de l'Institut, ms. 290 (anc. 292), fol. 22 (« A Monsieur de 
Saincte-Marthe, conseiller du Roy et trésorier gênerai de France. A Poic- 
tiers 11). 

3. V. plus haut, p. 194-196. 

4. Marty-Laveaux, Notice hioijr. sur Ronsard, p. cj, a publié la lettre où 
Binet sollicite la collaboration de Sainte-Marthe, le 24 janv. 1586 (éd. L., 
t. VIII, p. 271). 

5. Les papiers de Sainte-Marthe contiennent une lettre écrite de Lou- 
dun, par Pierre Joyeux (Laetus), en réponse à une demande de ce genre : 
n (Juid unquam habuit Gallia magno illo Ronsardo aut subliniius aut poli- 
tius ? Tnmen, nisi me excitasses, tanti viri casum siccis oculis audiebam. 
Quo fit ut plus tibi debere me falear, quod luis ex litteris perspexerim 
quam humano et liberali sis in me anime ; quod etiam me eorum esse ciipias 
ex numéro, qui excellentissimi Poetae memoriam magis ac magis illustrari 
volunt : illud vereor ne meis versibus obscuretur potius quam ornetur... 

NoLHAC. — Ronsard et l'Humanisme. 16 



242 



nONSAltli ICI I, IIL'MAMS.ML 



Plusieurs pièces parvinrent trop tard pour être insérées; mais le 
recueil mrig^nin(|uemenl impi-inié par GnbrielBuon n'est que trop 
riche. Il y a beaucoup de fatras en trois langues, et même en 
quatre, puisque quelques Italiens ont fourni de ces sonnets qui 
leur coûtent si peu d'elfort. On y goûte, en revanche, des pages 
émues de Piobert Garnier et d'Amadis Jamyn, et les vers fran- 
çais et latins où Baïf commémore une glorieuse amitié. En géné- 
ral, la partie latine, extrêmement abondante, se montre .supé- 
rieure à la partie frani,'aise, avec les nobles élégies de Sainte- 
Marthe, de De Thou, de Rapin et l'ode du fidèle Melissus ' ; 
Pierre Pithou, Antoine Loisel, Antoine Ilotman font entendre la 
voix des juristes, et Ponlus de Tyard sait tout dire en un dis- 
tique : 

Pclrus Ilnnsardus iacet hic ' si caetera nescis, 
Nescis quiJ J'hoehus, Musa, Minerua, Charis *. 

La publication du Tombeau^ en même temps qu'un hommage 
collectif de la poésie, apparaît comme une manifestation de 
l'humanisme français tout entier. Peu de noms notables manquent 
;i l'appel, et quelques-uns signent à la fois plusieurs pièces en 
langue différente ^. La muse grecque a dicté un epitaphion, où 
Nicolas Goulu paye sa dette de lecteur royal, et surtout Vcpice- 
dion de Dorât *. Le vieux maître de Coqueret a retrouvé sa verve 

Aliquot tanien ad te iitraque lingua mido, quibusnon tantum Iribuas velim 
ut luae in me beneuolenliae longe plus non putes esse tribuendum... lulio- 
duni, Id. April [l.'iSG]. » La lettre est accompagnée de cinq distiques, In 
oI>ituiii P. Ronsardi [Nohile qune, pridein firmia super acthora permis,) et 
d'un sonnet qui semble également inédit : « Qu'cst-il besoin, Ronsard, que 
des verson te donne ? » (BiblioUi. de rinslilnt, ms. 200, fol. 1.31 et 132). 

1. Cette ode, écrite à Londres en février 1386, est dédiée à Florent 
Chrestien qui n'a point collaboré au Tombeau. 

2. L'évêque de Chàlon a fait réimprimer, à l'occasion de la mort de son 
ami, l'opuscule latin analysé plus haut, p. 201, et ya placé le même distiqnc. 

3. La réimpression du Tomlieaii de Ronsard au t. VIH de l'édition Dlan- 
chemain est fort incnmjdète. L'édition originale, à peu près reproduite dans 
l'in-folio de 1623, présente par exemple quatre pièces de Dorât au lieu île 
deux, dont une importante, celle où il parle de Galland et de la biographie 
préparée par Binct. Il y a six sonnets italiens, au lieu de quatre. Blanche- 
main omet, également sans avertir, la collaboration de Jean Iléroard, méde- 
cin du Roi, l'épitaphe due à Germain Vaillant de Guélis, abbé de Pimpont, 
un des grands amis de Ronsard, et 1' « Ode saphique rimée » de Nicolas 
Rapin. 

4. Il y a encore quatre épigrammes grecques de Robert Estienne, quatre 
distiques grecs de Daniel d'Auge, autant de Nie. Valla, (|uelques vers dans 



LE « TOMBEAU » 243 

de jadis pour proclamer que non seulement Terpandre, dont il 
salua la résurrection en tête des premières Odes, mais encore 
Pindare, Eschvle, Sophocle, Homère lui-même et Callimaque, 
enfin Virgile et Horace, ont quitté de nouveau la terre en la 
personne de Pierre de Ronsard. 

Le rénovateur de notre poésie a terminé sa vie littéraire au 
milieu des humanistes, ainsi qu'il l'avait commencée. Les meil- 
leurs de son siècle l'avaient entouré et participèrent à la forma- 
tion de son esprit. Par Lazare de Baïf, il se rattachait à la tradi- 
tion de Budé ; par son cher Jean de Morel, à celle d'Erasme. 
L'école de Dorât fut longtemps sa vraie famille : puis les ensei- 
gnements du Collège royal nourrirent sa curiosité, sans la rassa- 
sier : il écouta les leçons de Turnèbe et fréquenta chez Ramus ; 
il connut les grands philologues, comme Henri Estienne et Joseph 
Scaliger, et compta Lambin et Muret parmi ses amis les plus 
intimes. Il accueillait volontiers à Paris les érudits étrangers et les 
écrivains de langue latine, qui devenaient hors de France les 
propagateurs de sa renommée. Après avoir traversé tant de 
milieux divers, obtenu les suffrages de la Cour, savouré l'engoue- 
ment des femmes, épuisé la faveur des princes, il ragaillardissait 
ses vieux ans parmi les honnêtes régents de Boncourt, dans une 
maison de l'Université qui lui rappelait la studieuse retraite de 
sa jeunesse et son bel apprentissage des lettres. Cette prédilec- 
tion pour certains hommes et pour certaines études, cette per- 
sistance dans la pratique du grec et du latin ne sont point choses 
LndiiTérentes. Elles donnent, au contraire, à la iigure de Ronsard 
son caractère particulier. Toute notre poésie classique s'abreuve, 
après lui, aux sources antiques ; mais il est le seul de nos grands 
poètes qui soit, au sens complet et au degré le plus éminent, 
un grand humaniste. 



la même langue de Féd. Moiel, de Louis Martel, Roiiennais, et d'Antoine 
Moinac. Deux épitaphes latines, en slvle lapidaire, sont composées par 
Louis d'Orléans et .lean Héroard. Sauf celui de Fcd. Morel, aucun de ces 
textes n'est mentionné par Blanchemain. 



TROISIÈME PARTIE 

LES ÉCRITS LATINS DE RONSARD 



Fidèle jusqu'à la fin à l'Antiquité, qui ne cessa de lui fournir 
la meilleure nourriture de son esprit, Ronsard ne paraît pas 
avoir gardé intacts les sentiments de sa jeunesse pour la litté- 
rature de l'Humanisme. Il en arriva même, un jour, à juger sans 
indulgence des œuvres qu'il avait pratiquées avec délices et à 
condamner en bloc, en exceptant celle de quelques amis, toute la 
poésie moderne écrite en latin. Cette proscription est formulée 
avec la plus ferme éloquence dans le « Discours sur la poësie 
héroïque », qui fut publié par les éditeurs de 1587 comme une 
préface posthume à la Franciade. On relira avec fruit cette page 
pleine de doctrine, une des plus belles, au surplus, qui soit 
sortie de la plume d'un des meilleurs prosateurs du siècle : 

.le te conseille d'apprendre diligemment la langue Grecque et Latine, 
voire Italienne et Espagnole ; puis, quand tu les sçauras parfaitement, 
te retirer en ton enseigne comme un bon Soldat et composer en ta 
langue maternelle, comme a faict Homère, Hésiode, Platon, .Aristote 
et Theophraste, Virgile, Tite Live, Saluste, Lucrèce et mille autres 
qui parloient mesme langage que les laboureurs, valets et chambrières. 
Car c'est un crime de leze Majesté d'abandonner le langage de son 
pays, vivant et llorissant, pour vouloir déterrer je ne sçay quelle 
cendre des anciens et abbajer les verves des Irespassez, et encore opi- 
niastrement se braver là dessus, et dire : J'atteste les Muses que je ne 
suis point ignorant et ne crie point en langage vulgaire comme ces 
nouveaux venus, qui veulent corriger le Magnificat, encores que leurs 
escrils estrangers, tant soient-ils parfaits, ne sçauroient trouver lieu 
aux boutiques des Apoticaires pour faire des cornets. 

Comment veux-l-u qu'on te lise, Latineur, quand à peine lit-on 
Stace, Lucain, Seneque, Silius et Claudian, qui ne servent que d'ombre 
muette en une estude, ausquels on ne parle jamais que deux ou trois 
fois en sa vie, encore qu'ils fussent grands maistres en leur langue 



DERNIÈRE OPINION SLR LUSAGE DU LATIN 24?) 

maternelle? Et tu veux qu'on te lise, qui as appris en l'escole à coups 
de verg;es le langag'e estran^fer, que sans peine et naturellement ces 
grands parloient à leurs valets, nourrices et chambrières ? quantes- 
fois ay-je souhaité que les divines testes et sacrées aux Muses de 
Josephe Scaliger ', Daurat, Pimpont '^,rd'Emery',l Florent Chrestien ', 
Passerai ', voulussent employer quelques heures à si honorable 
labeur, 

Gallica se (jiiantis atlollel glaria verhis " / 

Je supplie tres-humblement ceux ausquels les Muses ont inspiré 
leur faveur de n'estre plus Latineurs ny Grecaniseurs, comme ils sont 
plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons 
enfants, de leur pauvre mère naturelle. Ils en rapporteront plus 
d'honneur et de réputation à l'advenir que s ils avoient, à l'imitation 
de Longueil, Sadolet ou Bembe, recousu ou rabobiné je ne sçay quelles 
vieilles rapetasseries deA'irgileet de Ciceron. sans tant se tourmenter; 
car, quelque chose qu'ils puisseat escrire, tant soit elle excellente, ne 
semblera que le cry d'une Oye, au prix du chant de ces vieils Cygnes, 
oiseaux dédiez à Phebus Apollon. Après la première lecture de leurs 
escrits, on n'en tient non plus de compte que de sentir un bouquet 
fani. Encore vaudroit il mieux, comme un bon Bourgeois ou Citoyen, 
rechercher et faire un Lexicon des vieils mots d'.Arfus, Lancelot et 
Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose, que s'amuser à je ne 
sçay quelle Grammaire Latine qui a passé son temps. . . 

N'eust esté le chant de nos Eglises, et Psalmes, chantez au leulhrin, 
long temps y a que la langue Romaine se fust esvanouve, comme 
toutes choses humaines ont leurs cours ; et pour le jourd'huy vaut 
autant parler un bon gros Latin, pourveu que l'on soit entendu, qu'un 
aiTetlé langage de Cicéron '. Car on ne harangue plus devant Empe- 

1. Sur les relations de Scaliger avec Ronsard, v. plus haut, p. 202-205. 

2. Sur Vaillant de Guélis, v. p. t57-tb8. L'abbé de Pimpont est un des 
auteurs de vers liminaires pour la Franciaiie. 

Z. Ce nom, qui désigne Jacques-Auguste de Thon, seigneur d'Emery 
(Aemeriusl, a été ajouté au texte dans l'édition de laO". Il est possible 
que celte addition soit une politesse des éditeurs ; on peut croire pourtant 
qu'elle avait été prévue par Ronsard lui-même, qui avait eu, dans la der- 
nière partie de sa vie, de bons rapports avec le futur historien (v. p. 144 
et 237). 

4. L'honneur fait au nom de Florent Chrestien atteste sa réconciliation 
avec son maître. 

3. Sur Jean Passerai, v. p. 163-166. 

6. Ce vers pourrait être, par jeu, de Ronsard lui-même. 

7. On verra, dans l'écrit inédit publié plus loin, que tel est bien le « bon 
gros latin » dont use Ronsard. 



246 iiONSAiti) i:r i,'hi;manismi; 

reuis, ne Sénateurs Romains, et la lanf^ue Latine ne sert plus de rien 
que pour nous truchemaater en Allemaigne, I-'oloi-jne, Angleterre, el 
autres lieux de ces pays là. D'une langue morte laulre prend vie, 
ainsi qu'il plaist à l'arrest du Destin et à Dieu, qui commande, lequel 
ne veut souH'rirque les choses mortelles soient éternelles comme luy, 
lequel je supplie tres-huinblemenl, Lecteur, te vouloir donner sa 
grâce el le désir d'augmenter le langage de ta nation '. 

Ce regard lucide jeté sur l'avenir est illuminé par l'expé- 
rience de toute une vie. Le poète achève une carrière de prodi- 
gieux labeur ; il n'a jamais été plus conscient des difficultés et 
des réussites de son art ; s'il se critique lui-même, en corrigeant 
etperfectionnant son œuvre à chaque édition successive, il acquiert 
le droit de juger également, et avec la même sévérité, l'œuvre 
d'autrui. Ses arrêts sur la littérature humaniste sont déduits si 
clairement qu'ils font prévoir la ratilîcation certaine des temps 
prochains. L'événement lui a donné promptement raison contre 
les meilleurs tenants de l'Humanisme. Le mouvement naturel 
des lettres françaises s'écartait de formes désuètes, qui avaient 
fourni bien des modèles à nos écrivains, mais dont l'eflicacité 
était épuisée. Nul autant que Ronsard n'avait contribué à les 
discréditer. A mesure que le poète avançait en âge, il comprenait 
mieux lui-même l'étendue du rôle que lui conférait son génie et 
dont il n'avait vu d'abord que l'honneur, « l'honneur sans plus 
du verJ laurier ». 11 était dans sa destinée de rejeter dans 
l'ombre, non seulement cette poésie française qu'il voulait rem- 
placer et faire oublier, mais encore toute la poésie latine mo- 
derne dont il avait été l'admirateur. Lui-même s'était mis à 
l'école des humanistes d'Italie. Il avait appris d'eux l'art d'adapter 
les beautés antiques à l'inspiration d'un temps nouveau, le se- 
cret des transpositions heureuses et l'audace des glorieux « pil- 
lages )) qui enrichissaient le temple de nos muses. Le dédain 
qu'il exprimait pour eux, à la lin de sa carrière, n'allait pas sans 
quelque ingratitude. 

1. Ed. L., t. VII, p. 96-99. J'ai su|)primé les mots française el. qui (iguienl 
à la deuxième ligne avant le mot italienne, et qui rendent le passage très 
singulier ; l'édition de Io97 lésa, d'ailleurs, fait dispuruilre. N'oublions pas 
que ce texte a été imprimé par Binclsur un manuscrit dicté par l'auteur et 
ic assez mal en ordre », qu'il a dû remettre, avoue-t-il, « à peu près selon 
ses intentions », 



LES « flARMINA )) DE BAlV 2 J-7 

Peut-être est-il permis d'expliquer une telle page par des cir- 
constances ([ui l'auraient inspirée ? On croit y démêler des inquié- 
tudes pour une cause littéraire qui semblait gagnée, mais qu'un 
retour de mode aurait pu remettre en péril. Le poète a-t-il eu 
à craindre que le latin ne rejjrît sur l'esprit des contemporains le 
prestige que son œuvre lui avait ravi? Il vit se produire, en 
eiïet, quelques tentatives passagères, notamment celle de Baïf. 
Le compagnon de ses premiers travaux abandonn;», d'une façon 
retentissante, le champ cultivé en commun et composa, pour ce 
faire, quatre livres d épigrammes, la traduction des cent cinquante 
psaumes, plus de quinze mille vers latins dont il donna une partie 
à juger aux lettrés en lo77. Sans doute, en renonçant délibérément, 
à quarante-cinq ans, k l'usage du français, cédait-il au décou- 
ragement ressenti pour l'échec de ses vers rriesurés ; mais il 
ne l'avouait qu'à demi, affichant surtout le désir de remettre en 
honneur l'art de Sannazar, de Flaminio, de Xavagero, et s'abri- 
tant sous le grand nom de Dorât. S'il motivait sa résolution, 
c'était à la fois sur la décadence poétique, qu'il prétendait 
constater autour de lui, et sur le. besoin d'atteindre, hors des 
frontières de la France, tout le large public étranger qui ne lisait 
point notre langue : 

Hactenns incfralae Gallorum carmina genli 
Et cecini el cecinisxe piçjet, quae forte legentur 
Qua Franci porrecta patent conftnia rec/ni, 
Nunc iuuat et flauum Rheni transcendere jlumen, 
Transque Pyrenei monti's iuga, transque niuosas 
Alpes ferre pedem, Dacorum notas adoras, 
Germants, parilerque Italis el clams Iheris, 
Qui mea scripfa canent, seu Graio pectine luduin, 
^ Seu Latio. Juual Aonias muisere syluas, 

Daphneaeque nouum capiti decas addere frondis '. 

Vingt ans auparavant. Du Bellay avait caressé les mêmes pen- 
sées. Mais nul n'était moins suspect à Ronsard que l'auteur de la 
Deffencc et de l'Exhortation aux François d'escrire en leur 

\. Carniinuni lani Antonii BaifU liber /., Luleliae, apud il. Pâtisson, 
1577, fol. 31. La même année, parait Mtoâv.;, -o'r,[ix èXrcciov, avec traduction 
latine (Parisiis, apud loannein Bene-natum) ; mais le texte grec, au moins, 
est une œuvre de jeunesse. V. sur toute cette production tardive de Baïf, 
Augé-Chiquet, /. c, p. 463-485. 



248 RO^sAnD et i/humanisme 

la/ifjiic] et d'ailleurs, de quelles précautions ce fidèle ami n'en- 
tourait-il pas Tannonce de ses Poemata : 

Kl t]uny, Ronsard, et quoy si au bord estranger 
Ovide osa sa lanffue en barbare changer 
Afin d'estre entendu, qui me pourra reprendre 

D'un chan^'c plus heureux? \ul, puisque le François, 
Quoy qu'au Grec et Romain égalé tu te sois, 
Au rivage Latin ne se peull faire eiilondre *. 

Du Bellay excusait élégamment une muse latine que Baïf 
imposait avec des façons belliqueuses. Ronsard, toujours ombra- 
geux, devait voir une hostilité déclarée aux principes de l'école 
en des vers où l'auteur revendiquait hardiment la qualité du 
« transfuge ». A-t-il écrit pour y répondre le grand morceau où 
il ménage peu de gens, et où Baïf n'est point nommé? C'est une 
hypothèse qu'il n'est pas aisé d'appuyer, le <( Discours » ayant 
été publié après sa mort, sans être pourvu d'une date précise. 
Mais il a laissé aux lettres beaucoup plus que des manifestes, 
l'exemple de son œuvre entière. Sachant h merveille le prestige 
que donnait la double langue aux écrivains de son temps -, 
habile autant que personne dans le maniement du latin, il n"a 
pas consenti, par principe, à s'en servir. 



Les "Vers. 



Les observations qui précèdent ne sont point infirmées par le 
petit recueil en mètres divers qu'on peut arriver à réunir et à 
attribuer authentiquement à Ronsard. Outre qu'il reste fort court, 
chacune de ces pièces s'explique par une fantaisie du moment, 
à laquelle le poète n'a jamais attaché d importance, et quatre 
seulement se sont glissées dans ses éditions. 



i. V. Du Bellay, éd. Marty-Laveaux, t. II, p. 172. L'Exhorlation aux 
François est au t. I, p. 57. 

2. On a déjà rappelé plus haut, p. 7, comment toute la Pléiade écrivit en 
latin. 



VERS LATINS I)K RONSARD 249 



I 



In tumulum lani Brynonis 
rtOXSAIiDUS 

Quo tcf/itur tumulo Bryno lacrimantur eodeni 
Phoebus, Amor, Charités, puUataqiie turba sororum. 

Ce distique figure clans un «Tombeau » de Jean Brinon, jusqu'à ce 
jour if^noré et dont j'ai retrouvé un exemplaire, probablement le seul 
qui soit conservé, dans le recueil 10694 A de la Bibliothèque Maza- 
rine. Le recueil a été formé par François Basse des Nœux, chirurgien 
de Paris, lettré curieux, qui a signé sur beaucoup de pièces de cette 
collection de « Tombeaux » de son temps, dont plusieurs sont extrê- 
mement rares. Celui de Brinon porte les n°^ 14 et 15. 

Il se compose de deux feuilles distinctes, imprimées au recto 
chez ,\ndré W'echel, et portant en titre, l'une : sir le tombeau de 
BRYxoN, l'autre : EniTA<I>U EIS 'lA. BPYNONA. La première contient 
des vers français, latins et italiens; la seconde, des vers grecs et 
latins, consacrés par le cercle du jeune conseiller au Parlement à pleu- 
rer la mort prématurée d'un incomparable ami des lettres. Cet hom- 
mage lui était bien dû, s'il est vrai que l'amphitryon de Villennes et 
de Médan se. soit ruiné en dons et en festins pour les poètes. Jean 
Brinon était mort vers le mois de mars 1554 (cf. p. 16 et 60, et Laumo- 
nier, R. poète lyrique, p. 134 et 136). C'est de ce moment même que 
date l'impression, visiblement improvisée, du souvenir funéraire. Le 
principal morceau consiste dans les trois strophes de Bonsard (éd. L., 
t. VI, p. 241 ; éd. Bl., t. VII, p. 272\ qui ont trouvé place dans la 
2^ édition des Meslanges, imprimée par le poète au moment de la 
mort de son ami ; notre plaquette en est la publication originale, avec 
des variantes orthographiques et un dernier vers différent : 

[La terre] arrousée de ton pleur 
Soudain quelque nouvelle fleur 
Hors de ma lomhe fera naistre. 

Les autres collaborateurs sont, pour la partie française, Jodelle, 
G. .\ubert, ce mystérieux Calliste, à qui Bonsard adresse un sonnet 
des Amours (éd. L., t. I, p. 327; et que le commentaire de Belleau 
dit X fort docte, bien nav et bien versé en l'une et l'autre langue » ; 
enfin Bernard du Poey du Luc, versificateur humaniste dont les Odae, 
parues à Toulouse en 1551, contiennent un témoignage d'admiration 
pour Bonsard auquel aucune dédicace de la Pléiade ne fait écho. Les 



250 RONSARD ET l'hUMAMSME 

poètes latinssur la même feuille sont Ronsai-cl, Belleau, Callii^le et un 
auteur désigné par l'abréviation Ile. And., (|ui me paraît être le col- 
laborateur de Henri I''slionne pour la deuxième édition de son Ana- 
créon, Ilclias Andréas ; la dédicace de sa traduction latine complète 
des Odes Anacréontiques est du 23 décembre 1555. Brinon est pleuré 
encore dans un sonnet italien signé G. P. M. Les vers de Jodelle, qui 
rappellent le dénùiiient où il mourut, n'ont pas été recueillis par 
l'auteur, comme le furent les strophes de Ronsard ; sa pièce commence 
ainsi : 

Arreste toy, Passant, il faut que de ce temple 

Tu rapportes chez toy et l'une et l'autre exemple 

Que je donne en doublant ma vie par ma mort... 

Quelques-uns de ces noms se retrouvent sur la feuille grecque et 
latine. Les poèmes grecs sont de Dorât, de Baïf et d'un Stjxsiv ilùÀflto;, 
qu'on doit identifier avec Siméon Du Boys, né à Limoges en 1536, 
élève de Dorât et de Turnèbe, qui commentera, en 1580, sous le nom 
de Bosius, les Lettres à Allicus (cf. Alb. Du Boys et Arbellot, Biogr. 
des hommes illustres du Limousin, t. I, Limoges, 1854, p. 205-211). 
Le latin est de Dorât, de Jodelle, de B. du Poey [B. Podius Luc.) et 
d'un certain J. Lebon, qui ne m'est pas connu. Une des deux pièces de 
Dorât est une anagramme ('Ixvô; o Bpûvwv = "lov 'Aêpoçuvwv) ; l'autre 
un assez long £yxuj;j.!a5Tixbv, qui commence ainsi : 

T( vSv Èpô) se BPf NQN ; 
Tt 5'a'.véTio de TtpÔTOv 
Tî B'udTaTOv aésov te ; 
i^ù yàci ta rivt' aptSTOç, 
TàxivTï ô'atvETÔç tu... 

Les distiques suivants de Dorât, entre bien d'autres vers à la 
mémoire de Jean Brinon insérés dans ses recueils, donnent le ton de 
toute cette poésie funèbre. On trouve la pièce et six autres du même 
auteur dan^ la Farracjo pocmaliim de Léger du Chesne, citée p. 16 : 

Nota domus nulli mayis est sua, quam lua, Bryso, 

Nota fuit doclis omnibas usque domus. 
Hic epulae, hic epulas inler doctissima mille 

Cûlloquia a claris sunt agitata viris. 
Quae si forte loquax paries recitare valeret. 

Non foret in terris doclior hoc paries. 

En même temps que cet hommage de la première heure, le groupe 
de Médan en préparait un autre plus important et plus réfléchi. C'est 
ce qu'indique un distique linal de Dorât : 



VERS LAllNS DE HONSARU 231 

J/iis dédit inferiiis lihi iiuiic pro lempuru Buvno 
Inipelus : at ratio t/rAiidius urgel opus. 

La |)remière feuille traduit aiusi celle annonce : 

Pour l'heure à Loy ces ver.i oITre du dueil la rage, 
Bav.NON, mais le conseil l'apporte d'auantage. 

Afin d'honorer plus abondaninieiit le défunt, on dut faire appel à 
tous les familiers de sa maison. La plaquette de VVeehel fut sans doute 
envoyée en Italie à Muret et à Magny. Celui-ci se montre ému de la 
triste nouvelle dans le sonnet :28 de Souspirs, tandis que Du Bellay se 
tait sur Brinon, dont il ne parait pas avoir fréquenté le cercle, proba- 
blement trop libre pour lui. Le projet d'un « tombeau » plus consi- 
dérable n'eut pas de suite. Mais la mémoire du conseiller Brinon vit 
assez dans les œuvres de Ronsard pour qu'aucun de ses lecteurs ne 
puisse l'oublier; et cet obscur Du Poey disait bien : 

Longtemps après l'on orra son nom ; 
X'oila que sert d'aymer les Poètes. 

II 

In p. Ronsardum, 
Ranae Icmanicolae coaxatio. 

Dam bihis Aonios latices in vertice Pindi, 

Ronsarde, uadenas dum quatis arte fîdes : 
Vindocini riiris, grauibus, tua personal agros 

Musa modis, Phoehas quos velit esse suos. 
Ast ubi cura fuit praepinqui abdoinine veiilrein 

Seligerae latuin reddere more suis, 
lllorum explesti numeram, qui funera curant. 

Qui referunt fucos, sunt operumque rudes. 
Exin Missae agitas numéros : at tempore ah illo 

Non tua Musa canit, sed tua Missa canit. 

P. RONSARDI RESPONSLM. 

Non mea Musa canit, canit haec oracida vatis 

Patniicolae ranis Musa Lemanicolis, 
Obscoenas fore 1res foedo cuni corpore ranas, 

Immundos potius Daemonas aut totideni. 
Seniper in are suiqui stantcs Pseudoprophetae 

Inquc Deuni, inqucpios verba profana crêpent. 



2.'Î2 RONSAKD lyr l'humamsme 

Vem fiâes vatl, lu rnna es \(}e'^ Irihiis ima, 

Alfern Caluinus, tcrtia fiez;i /iiii.i. 
lirzn ferons veleris Theodori nonien, eandem 

Der/ucDeo mentem, r/uam Thcoclorus, hahens. 
Talihus o ranis raiicissima rie tribus illa, 

Quae me, r/tia superos^ garrnlUa/e petis : 
Aonios non lu lalicex in vertice Pindi. 

Sed Iiihix impuros, stagna SaJ/auda. lacus. 
Nec cum pum iiilrl. srd rum niiic lurliida mixia, 

El (jlacie fusa monlihus unda fluit. 
Inde (jelala viani vocis, tumcfactaque fauces 

Digna coaxasti carmina vate suo. 
In c/uihus. ut decuit gihboso gutfure mnnsirum. 

Non nisi ranalis vox strepit ulla tihi. 
Namquod Musa virûm doctorum voce vocalur, 

Id nunc Missa tihi vox inamoena sonat. 
Non nisi ranarjueal sacra sic rorru m père rerhn : 

Sihila rana fera est .sihilaverha crepias. 
I nunc, et palriis inlersirepe viua lacunis, 

Inque pios homines quidlibet, inque Deum. 
Mortua dum, pacem ne turhes rana piorum 

Nigra, lacu Slygio vel Plilegelonte nates. 
Donec in ardenli, causani raucedinis. unda 

Exculias frigus, quo lua Musa riget. 

Les vers de Ronsard répondent aux cinq distiques du pasteur de 
Genève, qui accompagnent la première Response au.r calomnies conte- 
nues au Discours et Suyte du Discours sur les misères de ce temps... 
[Orléans], 1563. (Cf. éd. L., t. VII, p. .-)49: t. VIII. 112. 118.) Le 
poète réimprima l'attaque, avec un titre dérisoire, et ses propres vers, 
à la suite de sa Responce de P. de Ronsard genlilltomme Vandomois 
aux injures et calomnies de je ne sçaij quels Predicans et Minisires 
de Genève, Paris, Buon, 1563. Cette polémique poétique est complé- 
tée par une pièce attribuée à Dorât {In laudem Ronsardi), dont les 
premiers vers sont cités par Montaif3;ne, sans indication de provenance, 
vers le commencement de V Apologie de Rnimond Sehond. Les trois 
poèmes suivent immédiatement le Recipe, c'est-à-dire l'ordonnance 
facétieuse introduite par Ronsard en ce vif morceau de^ prose railleuse 
qu'il intitule : Aux bons et fidelles médecins predicans, sur h prise 
de trois pillules [les trois pamphlets] qu'ils m'ont envoyées. Ce texte 
étant un exemple du latin bouffon de Ronsard, je crois devoir ne pas 



Vers latlns de Ronsard 2o3 

l'omettre ici, bien qu'il figure dans les éditions et qu'il ail été composé 
vraisemblablement avec l'aide des médecins du poète, ^'oici la purga- 
tion qu'il conseille à ses adversaires, non sans recommandations 
joyeuses : » N'oubliez après la prise vous faire ouvrir la veine 
moyenne senestre, et après ventoser et scarifier deux ou trois fois 
la nuque du col, pour atirer et évaporer l'humeur noir et mélanco- 
lique, lequel sans relâche vous tourmente et gaste le cerueau » : 

Recipe radicuin polypodii quercini, capparis, lamaricis, lapalhi, 
ana unciani semis, fumiterrae, huglossi, borraginis, chamaepilheos , 
chamaedryos, scolopendrii, epilhimi\ ana manipulum semis, folio- 
rum senne mundal.orum drachmas 1res, fiai decoclio pro dosi, in cola- 
lura dissolue calholici unciam unam, confeclionis hamech dragmas 
1res, syrupi de fumolerrae dragmas sex, fiât polio, detur tempore 
praedicto. Quod si hoc remedium non salis purgarit humorem melan- 
cholicum, augealur vis eius addilo ellehoro el lapide ci/aneo praepa- 
ratis ut decet. 

Tout en laissant ici au F. Bonsardi responsum la place qu'on ne 
peut lui refuser, je crois devoir soulever un doute d'attribution. Il se 
tire d'un texte de Jacques Grévin, vers la fin du Temple de Ronsard, 
qui accompagne la Seconde Response de F. de la Baronie [Flor. 
Chrestien], parue en septembre 1563. Grévin, qui est un connaisseur 
et sait à quoi s'en tenir sur l'entourage du poète, réplique ainsi à son 
ancien maître : « Messire Pierre mon amy,... vous pouvez communi- 
quer ce Temple à vostre maistre le Limosin, afin que Agnoscat mores 
ille legatque suos, le remerciant de nostre part de ce qu'il a pris la 
peine de défendre son disciple : vous luy direz que les grenouilles 
(qui font des long temps la guerre aux rats de son pays) n'ont pas été 
si grues, qu'ils n'ayent bien cognu le masque de sa patte. Ce qui n'a 
pas esté sans crier Au rat, au rat... » Ce passage, qu'on a cru viser 
seulement le poème Jn laudem Ronsardi, me semble s'appliquer sur- 
tout au.\- vers sur les grenouilles du lac Léman, où je suis assez incliné 
à retrouver, comme Grévin, le goût et la manière de maître Auratus. 
Rien n'interdit de penser à une collaboration inler pocula entre Dorât 
et Ronsard. 

III 

Ad C.vrolum Lotii.vri.nglm. 

Carole, Ronsardum sine vincere] viclus ab Mo 
Post tua vicfurus fada superstcs crit. 

On lit ce distique en 1565, à la fin d'une plaquette intitulée : Le 
Procès, A Iresillustre Prince Charles, Cardinal de Lorraine (s. 1. 



âS4 nUNSAUU t'.T 1, HUMANISME 

n. d.), 11 se retrouve dans les éditions collectives de ISBôà 1573, à la 
suite de la pièce, qui a été insérée parmi ies/'oénie* avant do prendre 
place, sans le distique, dans I.e Jiocuf/e royal (éd. L., t. 111, p. '268; 
éd, Bl., t. 111, p. 34y). Bien que le motif en soit simplement Timpa- 
tience du poète d'obtenir les largesses trop retardées de son protec- 
teur, on rencontre mainte page éloquente dans ce morceau, composé 
avant avril 1562 et commençant ainsi ; 

J'ay procès, Monseigneur, contre voslre grandeur, 
Vous estes défendeur et je suis demandeur; 
J'ay pour mon advocat (-lalliopo, et pour jupe 
Pliebus qui vous cognoist et qui est mon refuge... 

Un distique Ad Jionsxirdum. qm répond à celui de Ronsard, est 
cité par Laumonier d'après le m.»;. Fr. 4897 de la Bibl. nationale : 

Masarvm ftoiisnrde decus, sine vincere Carluiii, 
Fosl sua iiam vtncens fala superstes eril. 

IV 

In Ciceronem a Dyonis. LA3IllI^o loci.s inni^merahiliuls 
Emend.itlm. 

Qui iacuit longo post funera rosiis ah aciio, 
Tulliiis ///<•, f/ecij.s lingiiae f/entisrjiie /or/atae, 
Pulcriorè tenebris surgit, lucenujue reuisil 
Munere diuino Lambini : qui velut aller 
Phyllirides, illum caeco reuocauit ab Orco. 
P. fionsardus faciebat. 

Inconnus à tous les éditeurs de Ronsard, ces vers figurent parmi 
les liminaires de l'édilinn de Lambin : .1/. TiilHi Ciceronia opéra omnia 
quae exstanl, Dionysio. Lamhino Monstroliensi ex codicibiis wanii- 
scriptis emendala et aucta... Parisiis.in aediJnis Rouinij via lacohea... 
MDLXVJ. \n-{o\. 

La présence de Ronsard parmi les poètes humanistes, qui honorent 
cette grande œuvre de leurs louanges, s'explique par ses relations 
d'amitié avec Lambin (v, plus haut, p. 151 sqq.). Au reste, sans par- 
ler de Dorât, qui célèbre en grec et en latin son collègue au Collège 
royal, et de Henri de Mesmes, dédicataire de l'ouvrage entier, il y a 
encore deux poètes de la Pléiade qui ont donné des vers au nouvel édi- 
teur de Cicéron ; ce sonlîiiiïî [Qui modo mendosis maculalavolunune 
naeuis...) et Belleau (Hic qui jro roslris qiiem olim slvjvere Qui- 



VERS I^TINS liK H0N8ABD 



258 



rîles...). Toutes oos pièces snnl roprotliiites dnns : D. Lan^hinî Mons- 
troliensis TuUinnae emendalitmes... accurauil Fr. Nie. Klein, 
Silesitis, Col)leul/, 18;î0, p. i.xxx scjq, \ 

L'allusinn qui termine le morceau de Ronsard se rapporte au cen- 
taure Chiron, né de Saturne et de Phillyra (non Phi/llira), expert 
dans l'art de la médecine et de la chirurgie. 



Ad Carolum Agenoreum, 
EPiscoPUM Cenomanensem, epigramma. 

Materiam vellein meliorcm fala dédissent 

Spec/andi egregios marte vel arle viros, 
Quam niiper Gallis loue quain damnante dederunt 

Tristia proque aris praelia proqiie focis. 
Si tamen haud alia licuil ratione probare 

In Pairiani quantus fortibus esset Amor^ 
Pace tua dicam fuit hoc, o Gallia, tanli 

Visa quod es vires ipsa timcre tuas. 
Si modo sic paluit pi'o laude subirc pericla 

Quis posset Patriae proque salute suae 
Honsardus Patriam patriis defenderat armis, 

Carminibus patriis patria sacra canens. 
Digna tuo quondam quae nomine Charta legalur, 

Carole, Agenoreae gloria magna domus : 
Qui uelut auspiciis iisdem quibus usus et ille 

Ccnomani vindex ausus es esse soli. 
Si tamen ut linguaepost sancta pericula, linguam 

Non limidam forfis sit comilata manus. 

Ce poème, où résonne tant do fois et si noblement le nom de la 
patrie, a été placé en tête du Discoars sur les Misères de ce temps 
dans l'édition collective de 1567. Il est supprimé à partir de 1584 
(éd. L., t. VIII, p. 114). Charles d'Angennes, évoque du Mans, avait 
succédé sur ce siège au cardinal du Bellay, C'est dans son diocèse 
que Ronsard tenait en commende, depuis 1555, la cure d'Éviiillé ; sa 
paroisse natale, Couture, dépendait pour le spirituel de l'évêchédu 
Mans, où il avait lui-même reçu la tonsure en 1543. Le poète ne pou- 
vait manquer de reconnaître, en dehors de toute idée de flatterie, la 
fablo de la descendance de la famille d'.Angennes, qui se prétendait 



256 , RONSARD ET l'hU.MAMSME 

issue trA^'énor, héros Iroyen tué par Pyrrhus; on la retrouve dans la 
Hesponce aux injures : 

J'honore mon IVelatdes autres l'outre-passe, 
Qui a pris dAgenor son surnom et sa race. 

VI 

fREGIS CakOI.I IX EI'ITAPIIHm] 

Carolus in terris (errarum yloria vixil 
Maxima, Jiistiliac magno et Pielatis amore: 
Nuncidem caelo viuens est, gloria caeli, 
Quô se Justitiae et Pietatis sustulif alis. 

Ces vers ont paru dans Le Tombeau du feu fioy Tres-chreslien 
Charles IX, prince tres-dehonnaire, tres-vcrlueux el tres-cloquenl. 
Par Pierre de Ronsard, aumosnier ordinaire de Sa Majesté, el autres 
excellents Poêles de ce temps. A Paris, de l'imprimerie de Federic 
Morel... [157i]. La marque porte Pielale el Juslilia, devise donnée 
au roi par Michel de L'Hospital et qui a inspiré d'autres vers de Ron- 
sard. Cf. éd. L., t. VIII, p. 106, 114. 

VII 

Ad Tlllelm primum praesidem. 

Liwjuae, Tullee, prima Tullianae 

Quondam gloria, niinc Catonianae 

Idem primus honos seucritatis. 

Hoc est Justitiae atr/ue sanctitatis, 

Cuius gloria suninia , per fauorem 

Nil cuiquam darc plus minusuc Justo: 

A te gratia nunc rogatur ista, 

A te sola roganda quac decentcr, 

A te sola decenter impetranda : 

Ponsn/'do facias tuo clienti, 

In causa facili, prohata, apcrta, 

Non prosit fauor ullus ut nocenli, 

Sed ne obsit fauor ullus innoccnti. 

L'original de cette pièce est conservé dans un recueil de la Bibl. 
nationale, Dupuy S ,3 7, fol. 248. Il porte, de la main de Pierre Dupuy, 




7MU.it r^m^ rr'rrnf^ ^vHimt 
'CuÀr-i^^ MnLj7ii<.nc (^ahrrmit 

Roc cû ^ju/Uh^ fi^^ulfanma^, 

/ it joU 'TC 0,0.71 J^^ awt lu?M^y^j 

A ie^ Cota. lictT'Aty Tn^dr^rM, ; 



ii'i 



VERS LATI.NS DE RONSARD 2o7 

rincJicalion /ionsardi manu, (jui doit être acceptée, l'écriture étant la 
même que celle de l'attestation pour Nicolas Goulu et de "l'hommage 
des volumes oITerls à Muret et à M. de Fioles yv. plus haut, p. 137, 
14I, \ôï). C'est l'écriture appliquée de Ronsard, celle qu'on pourrait 
dire son écriture de cérémonie et dont il se sert dans le ms. du livre II 
de la Franciade reconnu par Edmond Faral. Les observations de Lau- 
monier sur le feuillet de la collection Dupuy sont inexactes t. ^'III, 
p. 114). La copie existant dans les papiers de Pierre de l'Estoile avec 
la mention: P. Ronsardus. ex aulographo (éd. Brunet, t. XI, p. 294), 
parait faite sur ce précieux original. 

Le personnage à qui Ronsard adressait seshendécasyllabes, à l'occa- 
sion d'un litige qui n'est pas connu, est le Premier Président du Par- 
lement de Paris, Christophe de Thou. La forme du nom Tulleus, 
choisie par le poète pour un flatteur rapprochement avec celui de Cicé- 
ron, parait suggérée, comme l'a remarqué Blanchemain, par celui des 
comtes de Toul, dont la famille de Thou prétendait descendre. Léon 
Dorez a rapproché de la forme employée par Ronsard et aussi par 
Dorât {Tnllaeus] celle dont se sert Jérôme Maurand dans la dédicace 
du recueil des inscriptions d'Antibes : Praeslantissimo viro [Chrislo- 
phoro] de Tullo [Itinéraire de J. Maurand d'Antibes à Constanti- 
nople. 1544, Paris, 1901, p. v et 291). On a latinisé le même nom en 
Tnthaeus ; mais la forme consacrée est Thuanus; c'est celle qu'em- 
ploient les auteurs du Tombeau du Premier Président, imprimé 
en 1583, et que son fils l'historien a rendue illustre. 



L'Invective coîstre Pierre de Paschal. 

L'ouvrage de prose, qui va prendre place ici parmi les écrits 
latins de Ronsard, est d'un tout autre intérêt que ses vers en 
cette langue. Il se rattache à un curieux épisode de l'histoire de 
la Pléiade, resté jusqu'à présent ^ssez obscur, et révèle un aspect 
inattendu de l'écrivain. On le voit étendre sa maîtrise a un genre 
littéraire de l'Humanisme, l'invective, qui a fleuri abondamment 
pendant la Renaissance, et d'abord en Italie, sans laisser beau- 
coup de morceaux dune qualité supérieure à celui-ci. Ronsard 
s'y montre assez bien l'émule des Poggio et des Philelphe. Son 
style vigoureux,^ grammaticalement correct, n'affecte l'imitation 
d'aucun auteur préféré ; mais, chargé volontairement des mots 
les plus expressifs, sans nulle préoccupation de purisme, ce « bon 
NoLHAC. — Ronsard et l'Humanisme. 17 



238 koNSAHLi tr l'humaMsMe 

gros latin » qu'il nime rappelle, au moins pour l'aisance, celui 
(l'hrasme elde ceux des contemporains (|ui conservent à la langue 
des Anciens la couleur et le mouvement de la vie. 

On pourrait verser cette pièce au dossier des polémiques du 
« Cicéronianisme », car la question, alors tant controversée, de 
l'exclusive discipline cicéronienne s'y trouve directement abor- 
dée. Le Gascon ambitieux, qu'attaque Ronsard pour des raisons 
à la fois littéraires et personnelles, se montre dans le milieu 
parisien le représentant attitré de cette doctrine venue d'outre- 
monts, dont le prestige lui a jirocuré de grands prolits pour sa 
carrière. Pierre de Pasclial lit chez nous un personnage que 
l'Italie a connu par centaines et (jui ne fut pas commun en France, 
même après les publications d'Etienne Dolet et de Robert 
Estienne. Cicéronien de la plus stricte observance, théoricien 
pédant et infatué, it;dianisant affichant son mépris pour le latin 
écrit par ses compatriotes, il devait provoquer des contradictions 
violentes, et l'on s'étonne seulement qu'elles aient longtemps 
tardé. 

Comment un tel homme, d'un talent mince et muni d'idées 
assez courtes, parvint k s'imposer à des lettrés aussi fins et, en 
somme, aussi avertis que Ronsard et ses disciples, j'essaie plus loin 
de le conter avec l'ensemble de ses aventures. Il suffit de rappe- 
ler ici qu'il tira avantage auprès d'eux, dès son retour d'Italie, 
des promesses qu'il prodigua de les immortaliser tous par ses 
futurs ouvrages. 11 oITrait de répandre leur renommée en Europe, 
grâce à la langue comprise et écrite de tous les lettrés et qui 
servait si grandement déjà l'honneur des noms italiens. La Bri- 
gade avait de la gloire une avidité extraordinaire. L'idée de 
figurer de compagnie, autour du maître, dans les Illustrium 
viroriim elogia que Paschal annonçait pour faire suite aux célèbres 
Elogia de Paul Jove, mit en joie tout ce jeune monde. On 
accueillit, on fêta le méridional plein d'assurance, prompt à l'en- 
thousiasme et aux propos éloquents, détenteur par surcroît des 
secrets de la plus pure latinité, et l'on contresigna, sans y regar- 
der de près, le brevet de génie qu'il commençait par se décerner 
lui-même. 

Ronsard confesse, avec une bonne foi rageuse, la naïveté de 
ces innombrables dupes. Se plaçant en tête de la liste, il range 
Du Bellay, Jodelle, Belleau, Pontus de Tyard, Nicolas Déni- 



LA QLERELLE DE 1559 259 

sot, parmi les écrivains qui se laissèrent prendre avec lui à 
cette mirifique <■ piperie ». C'était au temps de Henri II, dont 
parle Etienne Pasquier, « lorsque l'on se frottoit aux robes de 
ces grands Poètes qui tlorirent sous ce bon Roy, pour trouver 
un arrière-coin dans leurs œuvres» '. Paschal y fut du premier 
coup logé en place d'honneur. Les plus flatteuses dédicaces, dans 
les recueils publiés à partir de 15o0, attestent comment se 
payèrent par avance les services qu'on attendait de lui. Si celles 
de Ronsard furent les premières et les plus reluisantes, les cinq 
pièces des Regrets où Paschal est nommé auraient suffi à mener 
son souvenir jusqu'à nous, sans parler d'une épître au Roi, où Du 
Bellay le célèbre un jour aux côtés de Ronsard lui-même. Olivier 
de Magny avait contribué plus largement que personne à fabri- 
quer cette fausse renommée et, si Ronsard ne cite point, c'est 
peut-être parce que le poète quercinois, plus particulièrement 
lié avec l'humaniste gascon, ne voulut pas prendre part à la cla- 
meur hostile qui s'éleva un jour contre celui-ci. 

Quelques esprits avisés, en effet, dont étaient Dorât et Ramus, 
s'aperçurent que le rusé compagnon n'avait ni les moyens ni l'in- 
tention de tenir ses engagements. Après avoir reçu lui-même des 
écrivains la notoriété qu'il promettait de leur assurer, il eu tirait 
parti pour se munir à la Cour, grâce à la faveur du cardinal de 
Lorraine et des prélats lettrés, d'une fonction bien rétribuée, 
celle d'historiographe du Roi. Elle lui permettait de se passer de 
ses amis et de se livrer désormais à une paresse naturelle. Se 
disant absorbé par les travaux de -sa charge, qu'on l'accuse de 
n'avoir pas remplis, il éludait ses obligations envers ceux qui 
lui avaient fait la courte échelle à force d'odes et de sonnets. 
Les poètes virent enfin qu'on s'était moqué d'eux. Un de leurs 
amis plus sincères, Adrien Turnèbe, déchaîna les attaque.^ 
par une satire latine; Du Bellay s'y associa en la traduisant-. 
On était en 1339; la mystification avait duré dix ans. 

Ronsard se montra le plus acharné. Pressé d'arracher à son 
tour le masque qui l'avait abusé, il tint à employer à cet usage 
la langue habituelle à l'imposteur et, par \me ironie assez heu- 

1. Les Œuvres d'Estienne Pasquier, Amsterdam, 1723, t. II, col. 292. 

2. Toute cette histoire se trouve racontée dans la ejuatiième partie de 
ce livre, avec les références utiles et avec une mise au point que per- 
mettent le groupement des témoignages sur Paschal et l'étude de ses écrits. 



260 RONSAllD ET l'humanisme 

reuse, .-idopta la Idiiiie de l'éloge vainement attendu par tant de 
poêles. S'inspiraiit lui-même de Paul Jove, dont les œuvres 
étaient dans toutes les mains, il montra élégamment que cette 
besogne d'imitateur n'était pas aussi difficile que le prétendait 
Paschal. Au reste, il ne s'assujettit qu'à peine à suivre le modèle 
italien et, dans le cadre qu'il emprunte, il s'abandonne librement 
au caprice insolent dune raillerie débridée, ne reculant devant 
aucune audace. Le portrait physique ne le cède pas, en traits 
méchants et drus, au portrait moral dont il accable son ancien 
ami. Sa rancune dépasse assurément les bornes, car on verra, en 
vérifiant des griefs qu'elle exagère, que Paschal, malgré ses airs 
avantageux et ses défauts d' « arriviste », comme on dirait de 
nos jours, n'était pas dénué de tout mérite et ne justiliail pas 
tant d'outrages. 

Bien que le poète l'eût menacé de faire imprimer son invec- 
tive, elle ne circula qu'en manuscrit. Le succès fut grand dans le 
public d'initiés auquel elle s'adressait, et Etienne Pasquier, 
déjà bon défenseur de notre langue, en fit incontinent une tra- 
duction française. Il écrivait à Ronsard à ce sujet : 

Voyez quel commandement ont vos ouvrages sur moy. A peine 
estois-je arrivé à Arg^enteiiii que j'ay leu et releu l'Eloge Lalin que 
vous avez fait de Pascal: el l'ay leu de bien bon cœur; car quelle 
chose peut venir de voslre lime, qui ne me plaise ? Vrai Dieu que vous 
avez à propos descouverl sa piperie ? Gomme non seulement vous avez 
combatu, ains abatu ce grand monstre ? Si que je me promets (quelque 
privilège d'impudence qu'il se donne) que désormais il apprendra à se 
taire, et de ne publier ses inepties devant la face de noslre Prince. Par- 
quoy soudain cpic j'ay esté de repos, je nay eu rien en plus grande 
recommandation que d'habiller à la Françoise vostre Latin. Ce sera 
à vous de juger si bien ou mal. Dune chose vous puis-je asseurer, que 
si je ne vous ay satisfait, je me suis contenté moy-mesme pour revan- 
ger une juste querelle de nostre France et des gens doctes, entre les- 
quels combien que je ne me donne nul lieu, si vy-je en cette espérance 
que chacun d'eux, tant que vostre exemple que le mien, apprendra à 
la parfin de garentir ce Royaume de cette dangereuse beste. En quoy 
nous ne faisons rien qui n'ait esté attenté par ce grand personnage 
Tournebu '. 



1. Les OEuvres d'Est. Pasquier, t. II, col. 23. La lettre à La Crois du 
Maine est au t. H, col. 238. 



RÉCIT d'étienne pasocier 261 

Cette petite bataille littéraire, intéressante par les noms qui 
s y trouvent mêlés, laissa quelques souvenirs. On en trouve 
l'écho dans une plaisante page de Brantôme. Pasquier lui-même 
la narrée, en écrivant à La Croix du Maine, lorsque ce biblio- 
graphe préparait son grand ouvrage consacré aux écrivains de 
son siècle ; sa lettre fait revivre assez bien les passions qui 
expliquent l'opuscule de Ronsard: 

J entends que baslissez un livre qu'intitulez la Bibliothèque, qui est 
un Cathalogue général de toutes sortes d'autheurs qui ont écrit en 
François, avec un récit de leurs compositions, tant imprimées qu'à 
imprimer. Oeuvre certes laborieux et digne de celuy qui a beaucoup 
veu el leu: mais auquel avez à vous garder de plusieurs embûches de 
ceux qui, pour ne pouvoir par adventure rien de soy, tascheront de 
s'ad\antager en réputation, aux despens non de leurs plumes ains de 
la vostre : car ne pensez pas que la fosse de Pierre Paschal nail pro- 
duit plusieurs rejettons. Quand je vous dis Pierre Paschal, vous sça- 
vez ce que je veux dire. Et neantmoins., puisque je suis maintenant de 
loisir, encore vous en feray-je le conte par manière de passe-temps. 
Pierre Paschal estoit un gascon, qui sur son premier advènemenl se 
fit amy et compagnon de la pluspart des poètes de nom, qui floris- 
soient sous le règne du Boy Henry Second. Cestuv. vovanl tant de 
nobles esprits mettre la main à l'œuvre, et qui luy eust esté mal séant 
au milieu d'eux de se taire, commença de nous repaistre de belles pro- 
messes, se vantant de faire l'histoire de son temps, et pareillement le 
sommaire des vies des gens de marque, qui lors estoient, à l'imitation 
de Paul Jove. Sous ces faux gages, il solliciloit impudemment uns el 
autres poêles de le trompeter par leurs escrits, leur promettant une 
pareille et de les arranger entre ses Hommes illustres. Ses imporluni- 
lez el prières portèrent tel coup, qu estant haut loué par Monsieur de 
Bonsard. et quelques autres, le bruit de son nom en vint jusques aux 
aureilles du Boy Henrv ce n"esl pas un petit secret des allaires du 
monde d'envoyer un bon bruit de nous pour avant-coureur de nos 
actions». Le Boy, au son de sa renommée, le fit son Historiographe, 
aux gages de douze cens livres par an. Toutefois, après son decez, on 
ne trouva rien si froid que son eslude ; car aussi, pour en dire le vray, 
il ne sçavoit parler ny latin, ny françois ; el le peu de latin qu'il redi- 
geoit par escrit estoit tiré, pièce a pièce, des Commentaires de Nizo- 
lius, pour dire qu il estoit Cicéronien. De ce vous en puis-je asseurer. 
comme celui qui l'ay veu de près. Et qui est le plus beau de ce conte, 
c'est qu'au mariage de la Boyne d'Escosse avec le Boy Dauphin, il fit 
imprima une longue harangue fort mal bastie, dans laquelle il faisoit 



2()2 BONSAiii) i;t l'iiumanisme 

parler au lioy ccsle princesse i'orl jeune, quand elle arriva en France, 
tout ainsi que si elle eust eu Ircnle ans sur la lesle. Ht porloit le tilli-e 
que celle harangue avoil eslé exlraicle du qualre ou cinquiesme livre 
de son Histoire, dont il n'avoit encore enconimencé le premier. Celuy 
qui lialcna prcmicrenienl son fard, fui ce (,M'and et docte Adrian de 
Tournebu, personnage aussi aigu et violent en satyres contre ceux qui 
le méritoienl, comme doux en mœurs et conversation avec les gens 
(l'Iiouiieur et de lettres; lequel luy fil une plaisante épistre sous cesie 
inlilulalion, E(jo libi, laquelle l'ut depuis mise en l'ranvois par Du. 
Bellay; et à leur suite Ronsard, qui Taxolt lanl de fois célébré par ses 
escrits, chantant une palinodie, fit un éloge I.alin de luy, que je Ira- 
duisi en François et ay encore entre mes brouillas. 

A défaut de ce texte français, qui est perdu avec les « brouil- 
lons i> de l'auteur des Rccherclies de lu France, nous aurons 
l'origiiuil latin plus intéressant pour nous. Il est conservé parmi 
des papiers provenant de Jean de Morel, dans \a.Colleclio Carne- 
rariana (vol. 33), à la Bibliothèque de Munich. Ces feuillets, 
dépourvus de titre et ,de nom d'auteur, n'attirent pas l'attention 
parmi tant d'autographes des amis de Morel ou de sa famille, 
ou j'ai recueilli jadis diverses pages de Michel de L'Ilospilal, de 
Joachim du Bellay, de Dorât et de quelques autres. Ils offrent 
cependant les caractères d'un manuscrit original et, bien que 
l'ensemble paraisse de la main d'un copiste, plusieurs additions 
sont dues à l'auteur lui-même. Je regrette que les circonstances 
ne me permettent pas de vérifier en ce moment les remarques 
faites au moment de la transcription ; mais aucun doute n'est 
possible pour les deux ailditions importantes de la fin, celles qui 
portent sur les défauts physiques du Gascon ; elles sont d'une 
écriture cursive, un peu fébrile, pleines d'abréviations et de 
ratui'es. 

Dans l'édition qui suit, la graphie du manuscrit est exactement 
reproduite ; la ponctuation a été ajoutée et des alinéas ménagés 
pour la conmiodité du lecteur. 



[Pétri Pascmasii Elugium.] 

Pclrus Paschasius Vasco, ul coç/noinen ipsiiin iiulirat. ex 
in/iina ctahiecta familia natus est, quamiiis se ab iîrhano tertio 
Pontificc originem traxisse glorietur. Ab ineunte aetate Carpen- 



INVECTIVE CONTRE PASCHAL 263 

loracti in scholis piiblicin, non in jiriualis aedibus S ad oie /i. ul 
iactat, prima gramniaticeselementasuscepit. Vcrtitn ciun nniinad- 
iierteret illoriini, ut coeterarum deinceps artiiun, se nulliini 
progressum faccrc ad tus ciuilc perdisccndum Tholosam profec- 
tus est. Cum aulcin ibi nec/ue lurisprudentiam neque lurispru- 
dentiae interprètes anima prorsus assor/ui posset, relicti.i tum 
demiim legihus, ad conscribendos versus gnUicos talus se contu- 
lit. l't leges prinium, ita versus, ficlo quodam allions discipli- 
nae obtentu, nouus philosophus penitus neglexit, quamuis nescio 
quid Régale Canlicurn [sic enim in Ludis Floralibus Tholosac 
ap]jellaturj, obscurum lacerumque et labirintheo errore inlertex- 
tum, immodicis-laudibus efferat '. 

Cum autem Tholosae degeret, in amiciliam Durhani- [viri 
profecta utcunque docli), simulato literarum nomine, clanculum 
ita irrepsit, ut pêne Durbani altéra videretur anima. Is prinius 
Durbanus in Galliatale monstrum, quale in Apihrica non gene- 
ratur, magnifiée et cum magno apparatu prodidil et homincm 
adeo ineplum et illiteratum, nimium credo indulgens amicitiae, 
numéro doctorum inscruit. Xunc illum lauilans, nunc ab illo 
vicissim laudatus, ita niutuis laudationibus ad nauseam usque 
repetilis, impudentissima garrulitate erudilorum aures ubique 
gentium obtundebat^. Cum autem ab omnibus suam inscitiam 
iam deprehensam subdolus animaduertisset. Romani iuit ; ubi de 
legibus in corona doctorum virorum [ut ait) publiée respondit ac 
doctar magno cum applausu Romanorum. legum sane e.rperlium, 
effectus est .' pmuide si/ii consulens, ne si quid Tholosae de legi- 
bus /iisce>-ef, ab omnibus crplosus et irrisus e suggcstu publico 
deturbarctur. 



1. Le ton méi)nsant de Ronsard rappelle un passage bien connu de la 
Deffence : m Me laisse toutes ces vieilles poi-sies frnnçoyses aux Jeus Flo- 
raux de Toulouse..., comme Rondeaux, Rallades, Vvrelaiz, Chants Royaux, 
Chansons, et autres telles episseries. » On sait comment Guillaume des 
A\itelz a défendu contre Du.Bellay le ■< Chant royal » et aussi « l'Eglantine 
Tholosane ». Ronsard lui-même reçut celle-ci en (354, probablement sur 
l'initiative de Paschal. 

2. Michel-Pierre de Mauléon, protonotaire de Durban. 

3. Ronsard a célébré plus que personne l'amitié des deux inséparables 
méridionaux. On remarquera qu'il ne fait point d'allusion ici h un plai- 
doyer latin prononcé à Venise, au nom de la famille de Mauléon, et tra- 
duit en français par Durban, dont il a parlé dans ses premiers recueils 
avec d'hyperboliques éloges. 



26 i RONSARD ET I.'nUMANISME 

Prriusirnfu Ilulin. iin.'t ciirii DiirLuno Liifecinin profectus 
es/, iilii priiniim ntadcstus cl siLi ipsi imprranx, nulla elalus 
snprrhin in lilcrn/oriini rlroruia consortio se mlsceh.'tt, ni) urnicis 
pos/iilanK lit sihi liisliirinriiin iiosiri (eniporis coninientaria Irade- 
rrnl^ ; el r;i de chuxh se /me venisse ttffinna/jat, ut de rehiis ad 
haiie rem jierthieiililius certinr fiieltia hisloririni ali(fiiandrt scri- 
heret . 

Inlerim In ainiei/iain J'oe/ariirii, sine (juid Graece, stuc f/uid 
Latine nul didliee serihcntiuin, iin/iortuno amijilu sensim 
irrepens. seipsuni insinuiiuit , ner/ue corunt f/uisr/uani euaderc 
/loluit, (juin suiini noinen iinniensis Inudilms et pêne portcntosis 
ii/nominiose extortis, paslerilati commcndaret . Ronsard us pri- 
rnuni, impudentissimis iisce laudationihus ad taedium et nauseam 
us(/ue et usque e/lla;/itatis, nialo daemone initium dédit, quem 
deinceps secuti sunt Bellaius, lodellus, Bellaeus', Thiar- 
tus, Denisotus et alii innumeri eodem veneno infecti, quos 
numerare infinitum csset. JVemo ea tenipeslale, qui studio siLi 
faniam aliquam co/nparasset, Luteciam inçjressus est, a quo in 
ipso etiam porlaruin li/nine impudentissinnirn non efflar/itarel 
teslimonium, illum per Dcos Immortales, per mânes paternes 
obsecrans ut variis laudihus Paschasium astris insereret. 



1. D'après cette indication, Paschal aurait, dés son arrivée à Paris, 
annoncé l'intention d'écrire l'histoire de son temps et demandé des notes 
et dos mémoires aux témoins des événements. Il se préparait déjà à briguer 
les fonctions d'historiographe. 

2. On trouve, pour le nom de Rémi Belleau, d'autres formes, Bellaqiia, 
par e.xemple dans l'épitaphe de Dorât, que Piganiol de la Force lisait encore 
à l'église Saint-Benoît : Cuius ex sinti protlierunt loi patriae suae décora, 
loi aelatis xiiae ornamenta, Honsardus, Bellaïus, Dellaqua, Baïfius, Port.ieus, 
celerirpie... Dorât a joué lui-même, en célébrant Belleau, sur le nom très 
semblable de deux poètes du groupe {Poematia, 2" part., p. 93) : 

In Hemigii Bellaquei Poemala. 

Carmina qui poaset grandi resonare cnlhiirno 

Ronsar-dum Gallis llegia tniisa Jedil... 
Helli helia amhoA qui Carmina liidcre fjosscnt 

Xominihus hello bella Camena dédit. 
Bel laiiim primiim. te liellaq uee ante secundnm 

Sunc etiam primum, dum prior ilte iacet . 
Musa duos di'deral liellos, Parca abstulit unum ; 

i'nus enini visna posse, quod ante duo 
Oeciderit hellus Bellaius 

...ast iste supersit 

Bellaqueus, bellae quijluat uber aquae. 



INVECTIVE CONTRr PASCHAI. 26?) 

Primi omnium Aùratas, Bcllaijus, liamiis, Bellaeus. 
PeleCarius, Pcgius, Baifius. nonnulUque eiusdem classis et 
notae summi viri, crassissimam hominis insciliam et fuciim [ubi 
primum inter eosdc bonis literis sermo incidit) nasuti subolfece- 
riint^, cl illuni eodeni plane modo, r/iio niiper Mon ti boue m- 
non sanae mentis Poelam, dicteriis et salibus deluserunt. Verum, 
ubi ab aliquo nouo laudatnre se salis commendatiim vidcl, evanes- 
cit ; et proprias laudes vel typis excudendas curât, vel inlerpella- 
tim récitât, vel in fronte scrinii collocat, ut sint omnibus ingre- 
dientibus ohuiae, vel in Regiam suis fautoribus defert ; ut iacta- 
bundeoslentat quantus et qualis in are hominum Paschaafius^ 
versetur. 

Corrogatis undique laudationibus, quas uf prorsus veras animo 
sibi finjreral, spretis loi tantisque doctissimis riris, bac tempes- 
taie in omni literarum génère alquc disciplinarum a pueritia 
apprimè educatis, Regem et eius hislorias atrabile percitus animo 
concepit. IVunc aulem et antea mulus, inler mutos non apparet ; 
sed palam ore distorlo et elatis in caelum oculis, iaclare non eru- 
bescit se omnium eloquentissimum et plane Ciceronianum esse, 
qui lamen nullo proprio marte /'relus, sed auxiliaribus armis 
adiutus, locis quibusdam communibus, Dole ti commenlariis 
librisquc Manutii immensis et praegrandibus lliesauris Roherli 
Stephani et Xizolii, in quibas phrases omnes Ciceronianae 
facile reperinntur ', ea ipsa Ciceronis verba, et non alia, suae 

1. Les amis de Ronsard « qui ont eu du nez » inasuli) sont Dorât, Du 
Bellay, Pierre de la Ramée, Belleau, Jacques Pelelier, Louis Le Roy et 
Baïf. Il a oublié Turnèbe. 

2. Bertrand Berg-ier do Montembeuf, poitevin, est le plaisant de la Bri- 
gade. H. Chamard {J. du Bellay, p. 47) a relevé les dédicaces des poètes à 
ce fantaisiste de belle humeur, dont Ronsard loue les qualités de cœur et à 
qui sont attribués quelquefois les Dithi/rambes recitez à la pompe du bouc de 
Jodelle. Du Bellay le qualifie de « poêle bedonnique boufTonique » ; il donne 
dans les Xenia son nom latin : Monlihos poêla dithyramhicus. Il avait fort 
peu de lettres et un grain de folie, si l'on en croit ici Ronsard . 

3. Il y a bien Paschautius en surcharge. * 

4. Ronsard connaît fort bien, on le voit, les commodités qu'offre la 
librairie savante de l'époque aux amateurs d'imitation cicéronienne. Mario 
Nizzoli, mort en 1560, est l'auteur dos Obseruationes in Ciceronem, Brescia, 
1535, et du Thésaurus Ciceranianus plusieurs fois imprimé. La France a 
pris dans ces travaux lexicographiques une part considérable. On aime à 
voir Ronsard rendre hommage aux « immenses Trésors >> de Robert Es- 
tienne. Le Thésaurus linguae lalinae a paru, sous sa première forme, en 
1536; l'auteur dans sa préface remercie, parmi ses collaborateurs, Budé, 



260 RONSAIW) KT 1,'lILMAMSMf; 

hisloriae impudent er assuil. \Atfjue id piilidu ne jujcrlli nnutiiin 
imitatione audet, nullo eruditorum excepta, aul ullo apiid illos 
rectc et pudenter imil;indi arll/icio rcce/ilo et npprobalo 'j. 

Certe si in legcndis bonis autiioribus oleiini et opcram {ut dici- 
tur) insiinifjsisset, diiiersa verha varia et assidua lectione sibi 
pctitaet comparata scribenti, ultro memoriae obuia neque inuita 
se praebcrenf, neque snne ulluni maius inipcritiae indicium pro- 
dere potcsl, quam iurare iinius in verha muqisiri, et solis vesti- 
qiis tel ('iceronis, vel Caesaris tenaciter inhaerere '-. Genus 
dicendi ampllssimiim et fer.irissirnum non in solo TuUio, quam- 
uis eloquenlissimo, bonarum lileraruin copia conclusa est. 
Legendus est Varro, Pliniiis, Titus Liuius, Salusiius, Cato, 
Pandectae luris •*, Terentius, Plautus. Virgilius, Horatius 
aliique onines latini sernionis principes ''. Et hinc inaqnani vcr- 
borum supelleclileni sihi comparare conueniebat. Sed quod iudi- 
cium de Cicérone in médium afj'erre posset, ille laudum usque 
ade.o impudens emendicator et helluo? qui nusijuam Ciceronem 
vidit, nec intellejit ? — Vidi, inquis, Familiares Epistolas. — 
Al hoc non est, vir hone, Tullium perleqere. Euoluendae sunl ad 
. Atticum Epistolae ; de Oralore, de Nalura Deorum, Thuscula- 
nae Quaesliones, de Finibus bonorum et malorum libri sunl ins- 



Lazare de Baïfel Toussain. La seconde édition, en trois tomes, est de 1542. 
Les Commeitfaria linr/uae laiinae... Siephano Doleto Gallo Aurelio aiilore, 
dédiés à Guillaume Budé, forment deux in-folio publies par Séb. Gryplie, à 
Lyon, en K)36-lo38. Le premier volume contient, aux col. 1227-123;». sous 
le mol Eloijui-nliî, une vive attacjue contre Erasme et l'exposition complète 
de la thèse cicéronienne, dont voici les sommaires : Ciceronis noinen non 
liominin, sed eloqnentiae noinen est. — l'iira verborum copia non aliumle 
quam a Cicérone petenda. — Cicero maxime omnium imilandus Laline loqui 
cupienti. — Scriptores omnes leijendi, sed nullus imitandus praeler Cicero- 
nem. — • Dolet approuve aussi l'usage du vocabulaire de Térence el juge 
ridicule la trop servile et " superstitieuse " imitation usitée par certains ci- 
céroniens; mais le parallèle qu'il établit entre Longueil et Erasme, si dur 
pour ce dernier, achève de préciser les principes de toute une doctrine 
littéraire, que personne n'a mieux défendue que lui. 

1. Addition marg'inale du correcteur, qui n'est autre que Ronsaid lui- 
même. 

2. Le glossaire personnel de Paschal, cité plus loin parmi les manuscrits 
qu'on a de lui, ne renferme que des exemples de (^icéron et de César. 

3. L'insertion des l'andecles dans la liste des ouvrages de bonne latinité 
remonte î> Politien, qui en avait préparé une édition. Elle est intéressante 
à noter chez Ronsard. 

4. L'incorrection de la phrase parait tenir à la rapidité de la rédaction. 



INVECTIVE CONTRE PASCHAL 267 

piciendi ' ; deniqiie lolus concuifiicnilusesl Ciccro, anleifiiam roma- 
nde, inio diuinae,Ulius èlocjuenliae te priiiiuin itul uuuin iinilato- 
rem el cmulalorcm esse praedices. 

Verumenimuero cuin Paschalius assidue aninio revolueret 
quanain ralione honestè Ber/i imponere posset, auUcorum amici- 
liam onini obseruantia et ohser/uio sihi comparare decreuit. Pri- 
mum Lanceloti Carlei et lani Monliicii -, viroriim profecto 
suininoruin et inoinni boiuiruin Hier arum disciplina educatnrum, 
amicitiae necessitudineni blandiendo sibi demeruil ; ijui, cum 
illum diliyrn/ius inspexissent, nonsoluin de bonis literis, verum 
etiam de eo génère scribendi, in quo versaturn se yloriatur, igna- 
rum prorsus atque imperitum animadaertissent. Sed decepti qui- 
busdam e Sadoleio et Bembo subrepticiis epistolis, et a qui- 
bu.idani dicendi formulise Cicérone perperam petiiis, intentatum 
atque ine.rploratum in comniendatione apud Regem posuerunt, 
ild ut iproh pudor) opinione sola Regius Historiographus merce- 
narius ex iniperitissiniis omnium imperitissimus effeclus sit. 

tempora, o mores! Xomophylax illum fouet. \ docfissimus 
nie Cardinalis Lothnrenus videt el liex opt. patitur. Debe- 
rent profecto, deberent etiam grammaticuli hominem tanla 
animi insolentia superhicntem et Régis oculos vana allusione 
perstringentem et ludificantem, flagris et priuatim et publiée 
caesum, ad grammatices vel prima perdiscenda praeceptori Mon- 
tibouo tradere. Eritne ille Historiographus Regius, Turneho 
Aura toque spretis? qui ne Iiistoriae quidem ijisius nomeii adhuc 
benc nouit ? qui ne minimam quidem partem vel artis bene di- 
cendi vel philosophiae vel mathematices vel naturalis diuinaeque 
Theologiae vel medicinae ? Sed quorsum tam ardua persequor? 
Verum nec prima [uti dicebam) linguae aut artis cuiusquam 
rudimenta summis labris unquam degustarit ? Verumenimuero, 
siquis etiam nunc illius scurilitate fascinatus me quadam inui- 
dia motum in eius conlumeliam talia opprobria palam pjrofcrre 
iudical, euni ipsum interroget. Aliquid ab eo siscitelur ', illum 
percontetur et primo qnoque verbo vel obmutescet, vel prorsus 
suani patefaciet inscitiam. 

i. On peut voir ici une liste des œuvres de Cicéron familières à Ronsard. 

2. Lancelot de Carie, évêque de Riez, et Jean de Monluc, évêque de 
Valence. 

3. Le Xomo/ihylax csl\e chancelier, Michel de L'Hospital. 

4. Sic pour sciscitetur. 



268. RONSAKri ET l'hlmamsme 

Libron Hislorhiram iioslri ternporis a tertio, trunco et inuti- 
lato iiempe volumine, liicri t/raiia, vafrè ar/fjressus est, ut /{ex 
fla'iranlius prinimn utquc alt<riim desiJcraret. Ncc tatncn ciiis- 
dein libri auctor ipse [lierai primas, sed Franciscus liahuli- 
niis (/uispiam miles gregariiis, qui rébus Usée ab Ilenrico II lieç/e 
eiiisf/ue leyatis et exercitu geslis, dum Principi .Xiuernensi sti- 
pendia facerel, singula prope ubique pjre.iens, diliqenlia non 
plane aspcrnabili annolnuerat. atqiie in commentarios qiio poluil 
sermone gallico rcliilcnit '. Quos postea iste noster sibi ipso ah 
Bahulino lei/cndos censcndosqiie forte tradito.s, siifipresso inlerea 
aiictoris noniine. dum opéra uti consueuit aliéna subni.rus lati- 
nes facit, suos fecit ', ac sibi qua vidimus ipsi impudentia pu- 
bliée apud Begesin Aula et totius Galliae oculis pro suis ascripsil 
et arrogauif. - Sic vos non vobis fertis aratra boues '. 

Sed qais, quaeso, unquam hisloriae conscribendae a libro ter- 
tio initium dédit? praesertim nostrorum temporum, quibus vel 
nullius conditionis homines testes oculati, cum res agerentur, 
praesto adfuerunt? Vcrum cum ex scntentia non saiis foeliciter 
succederet hisloriae conficiendae opinio, et cum eius impostura ab 
omnibus deprehensa cerncretur, ut magis atque magis hominuni 
iudicium pertentaret, fragmentum aliquod in Beginae Scoto- 
rum nupfias, suppresso lamen nomine, clanculum excudendum 
curauit ''. Si ex voto successisset, epislolam quandam tertii libri 
Historiarum in luccm emisissef, sed cum sua spe decipi [quod 
non s/terabat) animadiicrtissct, ne verbum quideni amplius de 
historia. sed fragmentum illud tenaciter et obfirmato animo se 
srripsisse denegat'^. 

i. On verra plus loin ce (|u"il faut penser rie ce prolentlu pla{,Mat des 
Commentaires de François de Raljutin, gentilhomme bourpuifjnon de la com- 
pagniedu ducdeXevers, qui ont été imprimés pour la première fois en l"ia.')- 

2. Les six lignes précédentes sont chargées de retouches qui paraissent 
indiquer des hésitations de l'auteur dans l'expression de ses attaques. 

3. On voit passer dans la prose de Ronsard des réminiscences ou des 
citations assez communes, qu'il est inutile d'indiquer au lecteur. 

4. C'est la « harangue fort mal bastie », dont parle Etienne Pas(|uier. 

5. Cf. plus haut, p. 2t)2, le témoignage de Pasquier. Ant. Du Verdier, qui 
donne place à Paschal dans sa liibliolhi>que (Lyon, 158"), p. lOUn), fournit 
ce détail sur l'histoire de France qu'il était chargé d'écrire : " J'en ay veu 
au logis de la petite harpe, rue de la Harpe, tout ce qu'il avoit faict en sa 
vie, qui ne passoil pas dix ou douze feuillets, que s'en allant il avoit laissé 
avec quelques hardes à son hoste nommé Maugis pour gage de la somme de 
cinquante escus sol, qu'il luy devoit encores. de reste de despence. " Nous 
verrons ce qu'il faut penser de ces diverses affirmations. 



INVECTlVt; CONTnE PASCIIAL 269 

Queinadmodum qui canis furiosi dente pelunlur furere non 
desiniinl, ita percitiis airahilc ah inceplo ahstrahi non poiest, 
(juin vci aliquid scriLat vcl uli(/uid recitcl, vcl seipsuni iactc/, 
vel suam crehris aninii iactalionibus insaniani omnibus nolani 
ci planarn facial. Sic Pasclmlius cuni ah hisloria scriltcnda. ne 
inccpta quidein, manuni reuocasset, Illuslriurn Viroruin (quos 
sua imperitia obscuros reddil) Imagines et Elogia non tam scri- 
here aggressus est, quam de Pauli illius louii Elogiis sihi elo- 
giorum centones isfos conficere ; et ad hanc fraudem non furiose 
profecto, sed ingcniose commentatur, quam si lihet paucis dete- 
gani. 

Posiquam honorifica conimendatione illustrisaimi doclissimiquc 
principis Caroli Cardinalix Lo I hareni ((/ui tôt honiinuni in- 
génia et mores jjulchre callct, in hoc solo Paschalio caecu- 
ticns) Régis aures iam sihi faciles hahuit, interniissa vel potius 
non incepta historia, Vitas et Elogia Illustriorum Virorum [quac 
soloecismis scaturientia in publicum proferre non auder-et) scri- 
bere pollicitus est. Ut inde Begem, Principes et Proceres et 
cuiuslihet artis honiines. sibi hlandiendo deuinciret, et non mini- 
mum lucrum e tali impostura faceret, ut pote qui pro pictorum 
etiam Romae quaesitorum impensis et sumptibus a liège liberalis- 
simo duo millia ducatorum impudenter emungeret '; quod se sla. 
tim facturum non difidit, nisi [si quis adhuc mortalibus restât 
pudor) illc noster Cardinalis Lotharenus pro Galliae salule 
tanquam Hercules tali monstro fortissime sese opponat. 

Auderetne ille Historiograplius Regius talia elogia hinc et hinc 
verbis Tullii et uti di.ri louii emendicata -, assuta et locis ccntuni 
repetita, in luceni edere? non profecto, non auderel. DU boni, 
c/uot soloecismi, quoi litcrarum inuersiones quot prauae uhic/uc 
orlhographiae in uno lantum elogio apparent '■'■ ! quot periodi 
integrae vel a Caesare vel a Tullio decerplae, et tanquam ex 
bonis arboribus in malis praue consitac ! Vcrba sunl Ciceronis, 
inc/uis. Fateor ; sed maie intellecta, deprauata et, quod peius est, 

1. D'après ce texte, Pasclial aurait utilisé ses relations à Home pour y 
faire travailler des peintres aux frais de Henri II. .Ce détail n'est indique 
nulle part ailleurs. 

2. Ces quatre mots sont ajoutés par l'auteur. 

3. Ceci paraît viser un éloge de Mellin de Sainl-Gelais, le seul, comme 
on le verra plus loin, qu'ait composé Pasclial avant l'éloge mortuaire de 
Henri II. 



270 hONSARD ET l'hUMANISMÉ 

perperam scripla, ut pote qui nulluni in manihus librum liahens, 
(juam Manutiurn vel aliqucm gramrnaticulum. 

Desinc tandem, riti Petre l'aschali , desine et Bef/i et Car- 
dinali et omnibus denique irnponere. Nemo est usquam genlium 
qui luain non videaf, quam solus non vides, imperitiam, et tamen 
impudens audcs palam proferre te omnium quotquot sunt in 
Europa [hisce aurihus milies tuo ex are percepï) esse eloquenlis- 
simum. Quapro/tler consilio hominum tiln fuuentium luhens 
acquiesce et cxislima sexcentos in hac urhc hispidos et incomplos 
excerptores et audit ores esse, qui foelicius et Ciceronem imitenlur 
et in hono génère dicendi te longe supercnt . Quapropter tuas fas- 
tus et clatiores animi spirilus comprime, et lua te in rute conli- 
ncns, priuata ccrecundia impos/crum (c ipsum melire . Quod si 
non feceris, per Deos Immorlalvs, ut Palriam a me et a mille 
aliis opem imperanteni ah liac poste libercm, hoc tuum Elogium 
vcrissimum publicis typis excudendum curabo, et Galliam viros 
alere, qui in te et tua scripta durius animaduertant, tuo damno 
tandem intelligas. Deus Opl.Max. melioreni mentent in postcrum 
tibi largialur. 

Est slalura mediocri, vul/u subpallido, perfricta fronle, S risu 
frigido et prope canino ', lingua loquacissima et impudenfissima. 

A Annos quadraginta octo circiter- natus. 

^ Suhcaesiis at oculis suhdolum quiddam et furiale prae se 
ferentibus, nisi curn oblata forte aliqucin fallendi spc ad coac- 
tani nescio quam insipidae lenitatis speciem eos consulta compo- 
sue.rit. 

Naso ad aliquid olfaciendum semper intenio. Ore lato et ad 
Allogium pro Elogio perperam ut omnia pronunciandum distorto 
ac cffuso. Voce aspera, subrauca, insuaui. (Jongressu atque di- 
gressu inconsfanli, fîclitio, inccrio ac illepido. Barba ispida, 
subflaua, helluina. 

ft Sermone barbaro, illiherali, interciso, precipiti, confragoso, 
horrido, cnntenlioso, et optimis quibusque et modestiss. permo- 
lesto. Ita est non erudituni qucmpiam loquentem, sed currum 
preterientem, asinumue clitellarium rudentem aut molossum bri- 
tannicum adlatranteni audire te putes, re vera existimes. 

1. Ces trois mots sont ajoutés par Tailleur. 

2. Ces deux mois sont ajoutés par rauleur. 



QUATRIÈME PARTIE 

LE CICÉROMEN DE LA BRIGADE 

RONSARD ET PIERRE DE PASCHAL 

Le nom de l'humaniste qui fut historiographe de France sous 
Henri II ligure en bonne place, pendant une dizaine d'années, 
dans les premiers recueils de Ronsard et de sa « Brigade ». Le 
personnage, parailleurs fort mal connu, tire une sorte decélébrité 
des hommages que les poètes lui ont prodigués. Il en aura davan- 
tage du pamphlet latin où le plus illustre de ses amis l'a peint 
en un amusant portrait. Ce témoignage demande à être contrôlé 
l)ar la reconstitution dune curieuse carrière, où se groupent des 
observations assez neuves sur la vie littéraire autour de Ronsard. 



I 

Sans doule se nommait-il simplement Pierre Paschal ; mais il 
était déjà d'usage d'ajouter une préposition flatteuse aux noms 
patronymiques qu'on voulait faire reluire, et le siècle, depuis Rabe- 
lais jusqu'à Béroalde de ^'erville, a plus dune fois raillé ces vani- 
teuses transformations. L'écrivain, que nous verrons liàtir sa for- 
tune à force d'audace et de Volonté, ne dut point se priver de ce 
premier avantage. II était né gascon en 1322, et c'est tout ce 
qu'on a de certain sur sa famille, qu'il se vantait de rattacher à 
celle du pape Urbain III. « Paschalius Vasco », dira Ronsard. 
« Hic Aquitanus erat, Saluaterrensis », écrit un autre contempo- 
rain '. Sauveterre est au pied des Pyrénées, proche la rive droite 



1 . Note marginale du recueil de Gelida, professeur au collège de Guyenne 
{loannis Gelidae Valenlini liiirtligalensis ludnnagislri epislolae alir/tiol et 
carinina. La Hochelle, l.")71. Ep. 42 : Pelro Pasciiali). Cotte lettre, écrite 
de Bordeaux en IS.'iOou lool, ne coiilient que dos piotestatious d'amitié. 



272 RONSARD ET LHLMA.MSME 

de la Garonne, à Irois lieues de Saint-Beilraiid-de-Comniinges '. 
Ceik' région a été rattachée au Languedoc, et l'on peut noter 
qu'un oncle paternel de Pasclial est chanoine dAgde, évêché 
de cette province -. Ronsard puhli(' son deuxième liocaç/e, celui 
de 1534, Dédié à P. de Paschal, du bas pais de Lanfjuedoc. et 
la même dédicace est placée par Olivier de Magny au titre du 
fameux recueil des Gayelez : A Pierre Paschal, f/cntillionime du 
bas pais de Lanr/uedoc ■*. Gentilhomme ou non, notre homme 
était donc natif de la région do Toulouse et c'est, en elfet, à 
cette ville, où devait être sa sé|>ulture, (pie l'unissent la plupart 
des souvenirs et des liaisons de sa jeunesse ^. Au reste, le por- 
trait physi(]ue que Ronsard a tracé de ce petit homme bavard 
et avantageux marque nettement quelques traits de race, parmi 
des particularités tirées vers la caricature •'. 

Les premières études de Paschal se firent en bon lieu, au col- 
lège de Garpentras, dont le principal était Jacques Bording, 
médecin de Montpellier et docteur de Bologne, bon humaniste au 
surplus, qui a laissé un nom dans l'histoire de l'enseignement *•. 

1. Ce Sauveterre en Haute-Garonne, qui fait de Paschal presque un Tou- 
lousain, est très voisin de Mauléon (Hautes-Pyrénées), d'où sort la famille 
de ses amis. Beinard de La Monnoye le rattachait » la région de Bordeaux, 
en nommant Sauveterre-en-Bazadois [Bihliolhèque de La Croix du Maine, 
t. H, p. 309). L'édition de 1772 (t. II, p. 303j corrige l'indication, probable- 
ment d'après Magny et Ronsard, et mentionne Paschal comme « un gentil- 
homme du bas pays de Languedoc, homme très docte et grand historien 
latin et françois ». Si l'on ajoute Du Verdier, qui ne parle pas de la patrie 
de Paschal (t. V, p. 309), et Moréri, on a nommé tous ses anciens bio- 
graphes. 

2. Il adresse un billet 7o. Paschasiu Aguleiisi canonico, patrono suo . 

3. Bocage, Paris, 1554 (privilège du 4 janvier, achevé d'imprimer du 27 
novembre). Gayelez, Paris, 1554 (le poème de dédicace esta Pierre de Pas- 
chal). 

4. Les seules recherches faites jusqu'à présent sur sa vie sont dues à 
Paul Bonnefon ; Pierre de Paschal, historiographe du Roi, lo2à-l5(iii, 
Paris et Bordeaux, 1883 (tiré à 90 ex). Cet opuscule, auquel je renverrai 
pour les indications très utiles qu'il renferme, n'est pas exempt d'inexacti- 
tudes et ne fait qu'eflleurer les parties du sujet les plus intéressantes pour 
nous. Ce fut le début de l'auteur dans l'érudition. 

5. La voix raucjue, la parole bruyante et précipitée, la démarche caute- 
leuse ; la barije rôussâtre et mal soignée, les yeux gris-vert au regard rusé et 
mobile, le nez toujours en quête, etc. On trouvera le reste au latin, p. 270. 

6. On sait si peu de chose de la carrière française de Jacques Bording, 
que je crois utile de signaler trois lettres d'un humaniste (aux initiales PII. 
S.) à lui adressées. Elles sont recueillies par Henri Estienne aux pages 300- 
301 du singulier recueil dédié à Henri III et intitulé : Pétri liunelli Galli, 



LE CICÉRO.MEN DE LA BRIGADE 273 

La conversion de Bording au calvinisme l'obligea à renoncer à 
la direction de ce collège et, tandis qu'il allait achever sa vie à 
Anvers, où il exerça son art et enseigna avec succès, il fut rem- 
placé par Claude Baduel. Celui-ci, un des réformateurs des études 
au seizième siècle, était allié à la famille de Paschal, qui a parlé 
de lui avec déférence ', ainsi que du médecin Jean Durant, de qui 
il reçut les éléments de la philosophie '-. Il a nommé avec plus de 
respect encore le prélat qui occupait le siège épiscopal de Car- 
pentras et étendait sa protection, non seulement au coDège qu'il 
avait sous sa surveillance, mais à ceux des élèves qui montraient 
des dispositions pour les lettres. Les souvenirs de Paschal sont 
réunis dans une lettre à Antoine Armand, de Marseille, étudiant 
plus tard la médecine à Montpellier, à qui il rappelle les tra- 
vaux de leur jeune temps. C'était à l'école de Bording, oùl'évèque 
Sadolet se montrait pour eux un conseiller admiré et bienveil- 
lant : « Quanti enim te, etquamvalde puerum lacobus ille Sado- 
letus cardinalis faciebat 1 quibus laudibus efferebat 1 qua beneuo- 
• lentia complectebatur ! Iluius ego rei possum locupletissimus 
esse testis, qui illi, pro eius in me summa humanitate, in variis 
sermonibus coUocutionibusque quotidie aderam. lacobus vero 
Bordingus praeceptor noster, omnibus bonis artibus perpolitus, 
ut te amplexebatur ! ut in manibus habebat ! ut virtutis mirifi- 
cam in te indolem ingeniique praestantiam admirabatur ^. » 

La présence de Sadolet à Garpentras et la doctrine littéraire 
qu'il aimait à répandre suffisent à expliquer l'enthousiasme du 

praeceptoris, Pauli Mantitii Itali, discipuli, epislolae Ciceroniano stylo scrip- 
tae. Aliorum Gallorum pariler et Italoram epislolae eodem stylo scriptae. 
Anno MDLXXXI. C'est un dossier peu connu sur la question du Cicéro- 
nisme, que notre Henri Estienne a combattu, comme on le sait, avec des 
armes de toute sorte. 

1. Lettre de Paschal à Jean Durant : « Claudium Baduelluni affinem 
meum meo nomine saluta » (p. 159 du recueil de 1548, qui sera analysé plus 
loin). 

2. Même lettre : « Summo illi amico meo Antonio Armando... praeceptor 
fuisti nosque philosophiae rudimentis imbuisti. » 

3. Page 148 du recueil de 1548. D'après Paschal, l'estime qui entoure son 
ami Armand s'étend jusqu'à Paris même : " Quis est enim quinesciat quanto 
in pretio Lutetiae Parisiorum habearis"? Lutetiae autem "? imo vero ubi- 
cunque virtus et doctrina in honore sunt. ■■ Peut-on voir ici un indice du 
prestige qu'e.Kerce Paris sur les imaginations méridionales ? Il est certain 
qu'Antoine .Vrmand, Marseillais, figure parmi les poètes latins qui ont 
collaboré, en 1551, au Tombeau de la reine de Navarre. 

NoLHAC. — Ronsard et l'Humanisme. 18 



274 RONSARD Kl l.'lll MAMS.MK 

jeune homme pour Cicéron. Le futur cardinal joig-nait à ses ver- 
tus (le cceur et d'esprit une éloquence persuasive ; il prêchait 
autour de lui l'imitation de l'écrivain romain, en qui il voyait le 
modèle unique de la belle prose latine et dont il reproduisait 
habilement le style dans ses propres œuvres. Il rendait ainsi, 
avec art et mesure, un lustre nionienlané à l'autorité liltéiaire 
des Cicéroniens, combattue par l'école d'Erasme à cause de son 
intolérance et de ses excès. Pierre de Paschal vit avant tout dans 
la profession de « cicéronien » un « moyen de parvenir » ; on 
saura, dans la suite, qu'il n'eut pas à se plaindre de l'avoir 
embrassée et qu'il put dédaigner un jour, en homme bien nanti, 
les railleries qu'il reçut de Ronsard lui-même. 

Lorsqu'il vient faire k Toulouse ses études de droit civil, mène- 
t-il celte dure existence des étudiants toulousains que Henri de 
Mesnies décrit, précisément pour celte ép<i([ue, « en plus estroicte 
vie et pénibles travaux que ceux de maintenant ne voudroieiit 
supporter » '? est-il assidu aux levons de Corras et de Du Fer- 
rier ? cherche-t-il le délassement du labeur juridique dans la fré- • 
quentation des professeurs humanistes, ïurnèbe et Lambin par 
exemple, qu'il doit retrouver un jour à Paris ? Nous savons qu il 
fait surtout des vers et avec succès. 11 les écrit en français et 
obtient même une des récompenses annuelles décernées par le 
célèbre Collège de Rhétorique, qui deviendra l'Académie des 
Jeux Floraux '-. Ronsard veut que ce soit pour un « chant 
royal », c'est-à-dire un des poèmes à forme fixe les plus compli- 
qués de notre ancienne versification, un de ceux qu'il a lui-même 
hautement dédaignés 3. Toulouse procure au jeune homme une 
amitié précieuse, celle de Michel-Pierre de Mauléon, protono- 
taire de Durban, de la puissante famille du comté de Foix. Ce 

1. Mém. inéd. de Henri de Mesmes,cd. Ed. Fréniy, p. 130-144. L'étiulianl 
parisien arriva à Toulouse, avec son précepteur Jean Maledent, au début 
de 1546. Beaucoup plus jeune que Paschal, il ne parait pas l'avoir connu. 

2. Ecrivant d'Italie à François Revergat, qui fut après lui lauréat des 
Jeux Floraux, Paschal mentionne ces compositions. Il s'y plaint de n'avoir 
pas reçu de réponse à deux de ses lettres : « Nisi forte quia Gallice essenl 
scriptae, contempsisti, quod certe ipsum facere non dcbchas. Siquidem lu 
in laudc mihi aliquando posuisti, quod lantum opeiis suhcisiuis perfecerim, 
ul Gallica scripta nostra nomini Gallico laudcm aliqunrm alTorent. Quod Cifo 
profocto ncc aynosco, nec postulo, sed i|)si tibi (lolius et iure opiimo tri- 
buo. » Cf. plus loin, p. 282. 

3. V. p. 263. 



LE CICÉROMEN DE LA UniGADC 2 t i) 

« protonotaire Durban » sera lié, lui aussi, avec la Brigade et 
mainte fois célébré par elle; il devient le meilleur ami de Pas- 
chal et leurs deux noms, comme leurs personnes, sont désormais 
inséparables '. Disons ici que ce titre ecclésiastique de « proto- 
notaire », porté assez souvent dans l'entourage de nos poètes, 
n'exigeait point à ce moment du siècle la gravité qu'il a conférée 
depuis : « Les jeunes prothenotayres, bien quilz fussent pour- 
veus de quelques dignitez, estoient un peu trop muguetz jusques 
à estre receus aux dances et près des dames dans une salle de 
bal... et sestudioient à dancer aussy bien et baler qu'un gentil- 
bomme. » Brantôme ajoute à ce propos que le protonotaire Carie, 
de Bordeaux, depuis évêque de Riez et grand personnage, avait 
été réputé en son jeune temps comme « le meilleur danceur de 
gaillarde qui fust en la court - ». Tel est sans doute le {jrolono- 
taire de Durban, en attendant qu'il ait sa charge de conseiller- 
clerc au Parlement de Toulouse, puis au Parlement de Paris. 

Toulouse a toujoursjustifîé sesprétentionslittéraireset savantes, 
et c'est déjà un lieu commun de la designer comme une « nou- 
velle Athènes ■^ ». Paschal ne manque point de s'assurer des pro- 
tections et des amitiés profitables dans la société lettrée, repré- 



1. Ronsard, qui racontée sa manière la liaison de Paschal el de Durban 
exceptera celui-ci de l'anathème prononcé contre son ami. 

2. Brantôme, éd. Lalanne, t. III, p. 134. Il y a un rôle assez jo3eux de 
prolonotaire dans la comédie de Grévin, La Trésorière (L. Pinvert, Jacques 
Grévin, /3.3S-/570, Paris, 1899, p. 1G7). 

3. Un éloge humaniste de Toulouse, à la date où nous sommes, se lit 
dans un petit recueil de jeunesse de Léger du Chesne, qui fut plus tard en 
relations avec la Pléiade : Leodegarii a Quercu Praelectionum el Poematum 
liber, Paris, 1349 (dédié à Guillaume du Prat, évêque de Clermont). Le 
premier discours [Praefalioqua... usus esl, qiiuin aggrederetur inlerprela- 
lionein... inpubliro [iiris Ciuilis audilorio Tolosano, xii Calend. April. 1 SiS) 
traite précisément du parallèle d'Athènes et de Toulouse, l'avantage étant 
accordé à celte dernière : « Ubi grammaticorum literae, oratorum colores, 
dialeclicoruni syllogismi, musicorum toni, arithmeticorum numeri, geome- 
trarum dimensiones, astrologorum motus, medicorum alexipharmaca. clii- 
rurgorum cataplasmata, Romanorum deceniuirales leges; ubi deniqueisi, 
triuiales artes respexeris) quicquid ad pingendum, sculpendum, fingenduni, 
texeudum, lingendum, ai-audum, aedificandum ac, ne singula persequar, 
quicquid ad humanae vitae vel necessitatem, vel voluptatem, vel honesta- 
tem pertineat, natum, educatuni et traditum fuit. Ut aulem non mediocrem 
inde laudcm Allienae sunt consequutae, quod liaec omnia primum inuene- 
rit, ita maiorem Tolosa laudem meretur, quod ab aliis inucnla meliora red- 
diderit... » 



276 RONSAni) ET l'husiamsme 

sentée au Parlement comme à l'Université. Sa correspondance 
renseigne sur les relations utiles- que l'étudiant avisé sait s y pro- 
curer. La plus brillante est celle du Premier Président Jean de 
Mansencai ', magistrat fort cultivé, à qui Antonio de Gouvea 
dédie alors son commentaire des Topica de Cicéron -. Paschal l'a 
comparé à Apollon, puis à Hercule, et le parlement qu'il dirige, 
aune << assemblée de dieux ». C'est son remerciement pour les 
moments d'opulent loisir passés dans la maison de campagne du 
président, " véritable académie » où tous les plaisirs de l'esprit 
et de la table sont offerts aux invités •'. On y rencontre des magis- 
trats ou des avocats poètes, comme ce François Revergat qui 
obtiendra des dédicaces de Ronsard et qu'Olivier de Magny célé- 
brera dans une ode solennelle "•. Cette élégante société toulou- 
saine paraît avoir apprécié Paschal. Comme il faut à ses petits 
poèmes une Dame pour les inspirer, il a celle (jue son ami Magny 
appelle gaiement <i ta belle Rivière ». Sous ce voile transparent 
on devine la femme ou la fille de Jacques Rivier, conseiller du 

1. Jean tle Manseiical fut premier président de lo38 à lo62, année de sa 
mort. Il publia eu 1d.ï8 un traité De la vérité et autorité de lajmtlicedu Roi 
Très-Clirétien, etc. V. Dom Vaissète, Hist . générale du Languedoc, t. V, 
Paris, 1745, p. 144 et passim. Cf. Tamizey de Larroque, Lettres inéd. du 
card. d'Armagnac, p. 108. Le recueil de Léger du Chesne, cité ci-dessus, 
contient un dialogue De negligendis interpretibus luris dédié Amplissimo 
viro D. lo. Mansecallo, Praesidi primo apud Tolosates (fol. 311. 

2. Antnnii Goueani Commentarius in M. T. Ciceronis Topica. Ad loannem 
Mansencallurn primum Tolosae Praenidem... Paris, S. de Colines, 1545. 

3. P. 95-97 du recueil de 1548 : o Habcs non procul ab urbc, non villam, 
sed Academiam, ubi a Resp. curis requiescens, otium libi ita sumis, ut nun- 
quamoam soliludinem, quam vacalio a forensibus et senatoriis literis afTert, 
languore patiare... Itaque domus tua urbana totius est oraculum ciuilatis, 
rustica vero politioris humanitatis ac omnis verae philosophiae recepta- 
culum. >) 

4. Dernières poésiesd'O. de Magny, éd. E. Courbet, Paris, 1881, p. 51,53 : 

C'est llevergat, qui maintes fois 

Des sons alléchants de sa vois 

A ravy l'esprit et l'oreille 

Du sénat Tholosan... 

A ces mots ton Durban ie vol, 

Pascal. Forcatel et du Poi [B. du Pocy ?]... 

L'ode de Magny, qui parait assez ancienne, ne nomme que des habitants 
de Toulouse ; elle s'achève par un rappel de l'estime de Muret pour le talent 
poétique de Revergat. Les pièces dédiées à celui-ci par Ronsard sont l'ode 
du Bocage de 1554, connue sous Ic nom de VAmour mouillé, et les traduc- 
tions d'épigrammes sur la génisse de Myron, à la suite de la Continuation 
des Amours (1555), dédiées plus tard à Muret. 



LE CICÉROMEX DE LA BRIGADE 277 

Roi, personnage dont le jeune homme reconnaît les bienfaits dans 
l'ingénieux latin dune épître '. 

L'occasion soUVit bientôt à lui de briller sur un plus grand 
théâtre. Un ancien précepteur de Pierre de Mauléon, devenu 
auditeur de Rote ~, lui conseilla de venir prendre à Rome le 
bonnet de docteur, l'assurant que son grade aurait plus déclatsil 
s'accompagnait d'un diplôme pontifical. Il se rendit en Italie, où il 
l'obtint à l'Université de la Sapienza. D'autres pensées l'avaient 
attiré dans la péninsule. Un tel voyage était déjà, pour qui pou- 
vait l'entreprendre, le complément de l'éducation d'un lettré. Un 
séjour à Rome faisait le grand désir de tous ceux qui ne connais- 
saient l'Antiquité que par les livres. C'est pour mieux la pénétrer, 
disait Paschal devant un auditoire romain, qu'il s'était décidé à 
quitter sa patrie : « Ut hancvestramUrbem acmaiorumvestrorum 
sedes ac monumenta, quae animo multo ante videram, oculis 
cernerem ^. » Tel était le sentiment général des contemporains, 
et l'on sait que Ronsard lui-même, qui a fait dans sa vie plusieurs 
voyages, regretta toujours de n'y pas ajouter celui de Rome *. 



II 



La renommée littéraire de Paschal, créée de toutes pièces par 
les poètes de son temps, repose sur un seul opuscule latin de 
164 pages, qu'il publia avant son retour en France et qui 
mérite un attentif examen. Ce rare livret, qu'on dépouille pres- 

1. Recueil de 1548, p. 121. Cf. Maguy, Gayelez, éd. E. Courbet, Paris, 
1871, p. 1 (dédicace), et le sonnet des Souspirs où la dame est en belle 
compagnie : 

Laisse pour quelque temps ta Cassandre en arrière 
Et ta Marie aussi, mon Apollo Ronsard, 
Laisse, gentil Bellay, ton Olive à l'escart, 
Laisse, divin Pascal, ta gentille Rivière. . . 

2. Ce Suaiiius Renmanait est nommé dans une préface de Pierre de Mau- 
léon (v. p. 291). 

3. V. p. 63 du recueil analysé ci-dessous : Pétri P.ischulii oratio de Leç/i- 
bus, Roniae apud sanclum Eijslachium habita, curn iuris insignia capere/ . 
S. Eustachio était la paroisse de l'Université de la Sapienza. 

4. Cf. l'ode Au paig de Vendomois, voulant aller en Italie {Odes, t. II, 
p. 91). Laumonier a démontré, p. 79 de son éd. de Binet, que le poète n'a 
jamais franchi les Alpes et que l'affirmation du biog'raphe sur un voyage en 
Piémont n'est pas fondée. 



278 . noNSAHD KT r/iiLMAMs.Ari: 

que avec l'intérêt d'un manuscrit, renferme un ensemble de dis- 
cours et do lettres écrites en Italie au crjurs de l'année 1518. Bien 
qu'il porte le nom d'un grand imprimeur de Lyon, c'est en réa- 
lité une impression vénitienne, sortant des presses de Giovanni 
Griffio, frère de Sébastien Gryphe, qui a reçu seulement les 
exemplaires en dépôt '. Le titre, avec lej^rifl'on du vénitien riche- 
ment encadré, se présente ainsi : Pktri Paschalu adversus 

lOANNIS MaULII PAURICIDAS ACTIO IN SeNATU VeNETO RECITATA. 

Eiuadem Gallia, pcr proxnpnpoaiam inducla in Vencfam Pemp. 
OnATio de Let/ihus, Romae habita, ciirn luris insifjnia caperef. 
Epistolae in Italicaperegrinationeexaratae. ApudSeh. Grijphium, 
Liu/diini, /5/<?'^ 

La dédicace est au cardinal Georges d'Armagnac, évéque de 
Rodez, alors en résidence à Rome, que nous trouverons célébré par 
Ronsard au Bocage de 1354. Le protonotaire de Durban a assuré 
à rauteurl'accueilbienveillant de cet illustre Mécène : ■ Quandiu 
enim Romae tecum et apud te fui, et me vidisti libenter et audisti 
libentissime ; praeterea quo vultu illa carmina, quae til^i nostra 
Calliope tuni in Gallia, tum eliam in Italia cecinit, excepisti » ^. 
Mais le motif de l'hommage d'une œuvre, dont le morceau essen- 
tiel est un discours judiciaire prononcé à Venise, c'est l'intérêt 
que le cardinal a pris à la cause qui s'y trouve défendue et les 
démarches qu'il a faites lui-même pour la soutenir. 

1. Cette conclusion ressort fie l'examen du volume au point de vue typo- 
graphique. Quelques exemplaires portent au litre : Veneliis, Aldi /Hii. 
L'ancre aldine occupe un feuillet final qui suit le feuillet (Verr.ita non 
paginé. Ces exemplaires sont décrits par Renouard [Annales de l'imprime- 
rie des Aide, t. I, Paris, 1803, p. 2ut), qui a ignoré la Active édition lyon- 
naise. 

2. Le volume ne porte point de privilège (Bibl. nat., X, 3235). 

3. Georges d'Armagnac, né en 1500, évéque de Rodez en 1529, fut envoyé 
par François I" comme ambassadeur à Venise en 1536, y resta jusqu'à la 
fin de 1339 et remplit à Rome les mêmes fonctions de 1540 à 1545; il y fut 
nommé cardinal par Paul III, le 19 décembre 1344. Il parut en 1547 à la 
cour de Henri II, ([ui lui confia à trois reprises des missions particulières 
auprès du Pape ; il séjourna à Rome de 1347 à 1550, année où il prit part à 
l'élection de Jules III, de 1354 à 1557, en 1539 et en 156S. On le trouve à 
Toulouse en 1532, comme un des deux lieutenants généraux du Roi au pays 
de Lanyuedoc. Il fut archevêque de Toulouse, puis d'Avignon, oi'i il mou- 
rut le 21 juillet 1585. V. l'introd. de Taniizey de Larroque aux Lettres ini^d. 
dn card. d'Armagnac, Paris et Rordoaux, 1874, et P. Maruéjouls, dans les 
Positions dfs thi^sesde l'Ecole des Charles, 1896, p. 22-28. Ces " positions » 
aiinoQçaient un livre qui n'est pas venu. 



LE CICÉRONIEN UK LA lîRIGADE 27Î) 

Cette cause était juste et française. lîil(> méiitait lappui dun 
prince de l'Eglise et d'un fidèle sujet du Roi ; elle se rattachait 
à la défense d'une jeunesse, attirée parses études aux universités 
d'Italie et qui ne recevait pas toujours, au pied de ces chaires, 
une hospitalité exempte de jalousie. On peut conclure cet état 
d'esprit de certains faits de la chronique des villes universitaires 
et par exemple de la tragique aventure d'un écolier du Studio 
de Padoue, Jean de Mauléon, survenue vers la fin du mois de 
juillet lSi7. Ce garçon, arrivé depuis peu, se trouva mêlé, on ne 
sait comment, aux « brigues de l'Université qui se font en cette 
saison », et quelques jeunes gens de Vicence et de Brescia vin- 
rent l'assaillir en armes, en son logis : « Ainsi que le Potestat 
mesme par bonne information l'a mandé à ses Seigneurs, toutes- 
fois quelques douces prières ni remonstrances qu'il leur pust 
faire, forcèrent furieusement son logis, et dedans sa chambre où 
il s'estoit retiré le tuèrent plus inhumainement que je ne vous 
sçaurois escrire, et avec luy deux siens serviteurs. Le meurtre 
fait, ils saccagèrent tout ce qu'il avoit, que l'on estime à plus de 
cinq ou six cens escus d'argent, car n'y a gueres qu'il avoit receu 
sept ou huit cens escus, et se gouvernoit sagement, et oustre lui 
estèrent du col une chesne et quelques anneaux qu'il avoit aux 
doigts. » Ce récit est fait par l'ambassadeur du Roi à ^'enise, 
Jean de Morvilliers, au connétable de Montmorency "•. Il ajoutait 
que la Seigneurie, quoique promettant prompte justice, ménage- 
rait sans doute des coupables, fils des meilleures familles du 
domaine de la Sérénissime en terra ferma ; il pensait que les 
Vénitiens éviteraient d'accorder des sanctions, qui cependant 
touchaient « leur devoir et honneur ». Aucun des meurtriers du 
jeune Mauléon ne subit, en effet, la peine capitale. Ce n'est pas 
que l'ambassadeur ait cessé de la réclamer, ni surtout que 
la famille de Mauléon se soit désintéressée de sa vengeance ; 
bien au contraire, elle n'épargna rien pour obtenir satisfaction 
et, comme le jeune Paschal, ami de la victime et de son frère, 
se trouvait en Italie pour prendre son bonnet de docteur, c'est 
à lui quelle confia la charge de plaider sa cause devant le Sénat. 
Le cardinal d'Armagnac le recommanda à Morvilliers, qui lit 
accueillir sa requête et sa plaidoirie. 

1. Bonnefon, /. c, p. 19-20. 



280 noNSAni) kt l"iiimams>ie 

C'est devant le Conseil des Dix, à qui le Sénat déléguait l'ad- 
ministration de la Justice, que fut lue (recita/a) Vactio contre les 
assiissins de Jean de Mauléon. Le texte imprimé par l'auteur 
montre qu'il avait fait appel à toutes les ressources de la rhéto- 
ric[ue cicéronienne pour convaincre un auditoire de juges lettrés. 
11 serait possible, si cette reciierche en valait la peine, de relever 
les passages imités du Pro T. Milone. du Pro Afincna, du Pro 
Sex. Hoxcio Amerino ou du Pro Q. f.ir/ario. La partie la plus 
curieuse, et (|ui dut étonner les auditeurs Vépitiens, se rapporte 
aux origines de la famille de Mauléon, laquelle se vantait de 
remonter, suivant une forme de prétention fréquente à cette 
époque, auxManliusde lancienne Rome. Après avoir dit lillus- 
tralion historique de la yens, l'orateur conte sa légende avec gra- 
vité : « Ad illum L.Manlium Praetorem venio,qui, victoa Caesare 
Pompeio, perturbatissima Repub. in Aquitaniam (quae et regio- 
num latitudine et multitudine hominvmi, ex tertia parte Galliae 
est existimanda) perfugit, maluitque in nulla quam in confusa 

et desperata Republica viuere Ea enim Aquitaniae pars, ubi is 

constitit, et agrorum ubertate et pastionis niagnitudine facile 
omnibus aliis Aquitaniae terris antecellit '. » Suivent une des- 
cription élégante de la région des Pj-rénées où se trouve la vallée 
de Mauléon, ainsi que des détails, fabuleux ou réels, sur la famille 
de l'étudiant de Padoue. Le récit du crime forme un épisode 
d'un éclat assez emprunté, où le meurtrier de Jean de Mauléon 
est peint des mêmes couleurs que le Clodius flétri par Cicéron : 
t< Ad iij Calend. Sextil. tertia fere noctis vigilia (rem tetram et 
horribilem attendite P.C.) Stephanus Rogerius, homo temerarius 
et ad omnia nefaria scelera audacissimus, manu amentium et 
perditorum facta, adeamdomum. in qua hic integerrimus ado- 
lescens diuersabatur, proficiscitur. Caedunt ianuam, isstant 
ferro, intro irrumpunt... » La péroraison fait valoir que non 
seulement la famille désolée, mais l'Aquitaine et la France 
entière attendent le châtiment des coupables. Un opuscule joint 
au discours I ;< Gallia ad ^'enetam Remp. per prosopopoeiam induc- 
ta ») est un morceau pompeux, évidemment préparé en vue du 

1. Recueil de 1548, p. M. L'élymologie du nom de Mauléon est expliquée 
ainsi : Longissiiniis lenijtoris lapsus, ut solet omnia, pauluin illucl nomen 
deflexil; itaque et locum Maulium pro Manlio et gentem Maiiliam, unica 
iininutata litera. hodie vocant. 



LE CICÉROMEN UE LA llRIfiADE 281 

plaidoyer et que l'auteur n'a pas voulu perdre; il y rappelle sans 
la moindre précision les relations séculaires du royaume de 
France et de la république de Venise. 

La partie intéressante du petit volume est le recueil des lettres 
écrites d'Italie. Malgré l'artifice de style d'un bout à l'autre 
maintenu, il apporte des renseignements précis sur le milieu où 
l'auteur a vécu à Rome et sur les préoccupations habituelles à un 
humaniste en voyage. La liste des correspondants est longue et 
quelques-uns comptent dans l'histoire des lettres. Jean de Boisson, 
l'ami de Dolet, le « très docte et vertueux Boissoné » de Rabe- 
lais, qui a contribué à la restauration des lettres à Toulouse, 
appartient en ce moment au Parlement de Savoie, à Charabéry *. 
Guillaume Philandrier, lecteur de Georges d'Armagnac et protégé 
de Marguerite de Navarre, est le commentateur de Quintilien, 
qui vient de publier à Rome ses Annotationes sur Vitruve -; il 
joint à sa culture érudite la compétence d'un architecte instruit 
par Bramante et Serlio ; on sait qu'il a travaillé à la cathédrale 
de Rodez, dont il fut archidiacre, et peu de Français de cette 
époque offrent une figure aussi variée, aussi, attachante, aussi 
digne d'une étude attentive ■^. Guillaume Le Blanc, traducteur de 
Xiphilin, plus tard évêque de Toulon, est aussi du cercle littéraire 
du cardinal d'Armagnac^ Antoine du Moulin, de Mâcon, qui a 
donné la première traduction française du Manuel d'Epictète et 
des éditions de Le Maire de Belges, de Despériers et de Marot, 
a fait partie de la maison de la Reine de Navarre. C'est avec une 
complaisance particulière que Paschal étale l'intimité qui sem- 
ble l'unir à ces aînés de renom. 

11 aurait pu écrire de même à Rabelais, qu'il a connu à Rome 
et dont il fait deux mentions. La première est dans une lettre à 

1. On pourrait rechercher des traces de Paschal dans les mss. de lettres 
et de vers de Jean de Boysson conservés à la Bibliothèque de Toulouse et 
utilisés partiellement par G. Guibal (De loannis Boyssonei vita, Toulouse 
1803, p. 3). Dans sa courte lettre à Boysson, Paschal mentionne le vicomte 
de Monclar. 

2. Gulielmi Philandri Casiilionii Galli ciuis Ro. in primum lib. M. Vitru- 
uii Pollionis de archilectura annolaliones, Rome, 1344. 

3. V. sur Philandrier ou Filandier, en latin Philander (150o-lS65), l'éloge 
de Sainte-Marthe, la belle pac^e de J.-A. de Thon (Teissie.r, Eloges, t. II, 
p. 226) et la notice latine de Philibert delà Mare (Dijon, 1667). Louis Dela- 
ruelle a publié une note de Budé sur une visite de Pliilandrier [G. Budé, les 
origines..., p. 273). 



282 RONSAnn ct i.'itcmanisme 

Philandrier, que maître François a appelé un jour « noslre grand 
amy et seigneur M. Pliilander' » ; Paschal lui écrit de Venise au 
iiioiiH'iit de rentrer en France : « Tu omnibus amicis, nomina- 
tim autem F. Uabelaeso et Ant. Angeles, d. - » Très peu après, 
le 2o septembre 1548, il nommeencore le médecin du. cardinal du 
Bellay : « Kgo, si quid in 'Gallia geretur quod putem te scire 
curare, faciam ut scias. Fran. Habelaeso et Hieronymo illi V'ico- 
nouano a me salutem dices •*. » Le destinataire de la lettre est 
François de Bouliers, frère de Tévêque de Riez et amateur de 
philosophie, que Paschal -endoctrine longuement au sujet de 
l'existencede Dieu. 11 appartient à la maison de Jean du Bellay \ 
Comme Philandrier, il a transmis aisément les salutations du 
jeune humaniste k Ral)elais. (jui habite avec lui le palais des 
Saints-Apôtres =•. 

Le Parlement de Toulouse est représenté parmi les correspon- 
dants de Paschal par plusieurs de ses magistrats, et par son Pre- 
mier Président, Jean de Mansen'cal, à qui il adresse une longue 
épître. L'écrivain n'omet point de s'intéresser aux Jeux Floraux 
et aux usages de la compagnie littéraire à laquelle il appartient. 
Il écrit à François Revergat : " Quid his ludis Floralibus Tolosae 
actum fuerit, quisue palmam tulerit, valde scire auco. Tametsi 
non dubito, quin,cum duarum palmarum iure optimo vir fueris, 
triuni quoque hoc tempore sis. Ouod si ita est, tibi gratulor et te 
in Collegium nostrum cooptatum esse immortaliter gaudeo ''. » 
Il veut que sa province lettrée le considère dans Rome comme son 
délégué, chargé d'en maintenir la réputation. Il met en lumière 
sans cesse les succès qu'il remporte comme candidat au doctorat 



1. Cf. Ralhery, A'o<(ee biographique sur R.ihel.iis. p. Ho, cl .\. Heulhardé, 
Rabelais, ses coijages en Italie, Paris, 1R91, p. 277 et 280. 

2. Recueil de 1348, p. ISo [Veneliis, VT, id. Sept.]. Le personnage nomm, 
avec Rabelais est Antoine Lange, d'.\.miens. 

3. Recueil de Ia48, p. 121. L'évêque de Riez est Jean-Louis de B<)ulier,s, 
qui occupe ce siège épiscopal de 1546 à 15o0, et a pour successeur Lan- 
celol de Carie (Ganis, Séries episeopornni . 

4. .\u nombre des conclavistes du cardinal du Bellay pendant le con- 
clave de 1349-looO, on trouve Franciscus de Bolleris. clericus Taurinensis 
diocesis. 

b. Rabelais est arrivé h Rome le 27 septembre 1547 et en est reparti le 22 
septembre 1549 (L. Romier, Notes crit. sur le dernier voyage de Rabelais en 
Italie, extrait de la Revue des éludes rabelaisiennes, t. X, 1912). 

6. Recueil de 1548, p. 110. , ' 



LE CICÉROiNIEN DE LA liRIGADE 283 

ès lois dans l'UiiiversitiJ romaine et comme avocat devantle Con- 
seil des Dix. 11 attend que ses compatriotes soient tiers de lui et, 
pour justifiiM' la [uiblication ({ui va solliciter leur suffrage, il se fait 
délivrer, pendant son séjour à Venise, une sorte de certiticat par 
'e dépositaire attitré de la tradition cicéronienne, le célèbre impri- 
meur Paul Manuce ' . 

Fils et continuateur d'un père ([ui dans son art fut plus grand 
que lui et dont le nom évoque les plus magnili([ues initiatives de 
la typographie italienne, Paul Manuce a visé au renom d'écrivain 
et surtout à celui d'épistolier. D'une vaste correspondance inter- 
nationale entretenue sudes matières littéraires et parfois poli- 
tiques, il est peu de morceaux qu'il ait négligé de garder pour 
grossir ses recueils. On n'y trouve point cependant le billet de 
pure politesse que notre Paschal a obtenu de lui et joint vaniteu- 
sement à son opuscule. Interrogé par celui-ci sur le mérite de 
son plaidoyer vénitien, l'imprimeur n'a pas manqué d'j' louer 
« une grande maturité pour son âge » et d'encourager une publi- 
cation. C'est là sans doute conseil de typographe ; mais Manuce, 
à qui Paschal projetait de confier les soins de l'impression, s'en 
déchargea sur son confrère Griffio, en prenant simplement 
quelques exemplaires sous l'ancre illustre des Aide. Le reste de 
l'édition fut envoyé à Lyon, chez Sébastien Gryphe, frère de 
l'imprimeur vénitien -. Celui-ci y avait mis la perfection qu'assu- 
raient les presses aldines dans leur meilleur temps. On regrette 
presque qu'une telle élégance typographique se soit appliquée à 
ce médiocre ouvrage ; mais on y reconnaît l'esprit avisé d'un 
auteur qui comprenait l'avantage de présenter noblement, et 
comme une chose précieuse, le livret latin qui avait coûté tant de 
peine à sa naturelle indolence. 

Le jeune écrivain compte bien, en effet, vivre longtemps sur le 
labeur accompli pour mettre au jour ces quelques pages. Il a pris 
soin, à tout hasard, d'apprendre à ses prochains admirateurs que 
ses œuvres abondent ; une lettre mentionne quantité de vers et 

t. '( Orationem nostram, de qua tecura manesum locutus, Manuti doctiss., 
ad te mitto, quam velim perlegas mihique signifiées num illam in apertum 
proferendum putes. Quod si abs te probabitur, in liiceni eniittara... Vene- 
tiis, prid. cal. Sept. » (p. 164). 

2. Sur ces particularités assez curieuses, voir ci-dessus, p. 278. Les errala 
considérables iiidii|uent la précipitation du travail ou l'absence de l'auteur 
au moment du tirage. 



284 noNsARD ET l'humanisme 

de prose, et même une « comédie », quil recommande à son ami 
Durban de recueillir, au cas où il serait assassiné à Venise, vic- 
time du dévouement déployé pour sa famille. Il a laissé des 
manuscrits à Nîmes", à Toulouse, d'autres encore : « Odas, Ele- 
gias, Epigrammata, quae tihi in librum congesta reliqui, Lufi;'di:- 
num (si esse edenda putabis) ad loannem Tornaesium milles '. » 
Aucune de ces compositions n'a vu le jour, soit qu'elles fussent 
imaginaires, soit (pic l'Mulcur ait renoncé à produire des essais 
juvéniles qui ne pouvaient plus lui servir. 

S'il y a beaucoup de verbiage dans le mince volume et si le 
plaidoyer laisse une piètre idée de l'éloquence judiciaire des cicé- 
roniens, les lettres témoignent, comme d'autres du même temps, 
de d'espèce d'ivresse intellectuelle que le séjour en Italie et le 
contact de l'Antiquité procuraient aux Transalpins. Quelques 
détails se rattachent aux événements de l'époque. Paschal trans- 
met les nouvelles parvenues à sa connaissance et qui doivent 
intéresser d'autant plus ses correspondants que les informations 
politiques circulent alors avec difficulté. C'est une occasion de 
montrer sa virtuosité, en narrant dans les formules de son cher 
Cicéron les faits de la vie contemporaine. 11 apprend, par 
exemple, au Premier Président de Toulouse ce qii'on dit du Con- 
cile de Bologne, dont l'empereur Charles-Quint exige de Paul III 
le transfert dans la ville de Trente ; il conte les rumeurs qui 
courent à Rome, les inquiétudes qu'excite la duplicité impériale ; 
il parle des concentj-ations de troupes, de la mise en état de 
défense de Parme et des villes pontificales -. Les nouvelles 

1. Recueil de 1548, p. 161 : « ...Si quid acciderit, omncm meani, quan- 
tulacunque est, bibliothecam tibi obueiiire aoIo. Oratioiies et epistolas, 
quas dum lacobo Bordingo Carpentoracti operam darem scriptitaui, 
Nemauso ad te perferendas curabis. Eas autem in aperluno ut proferas 
nihil postule. Comoediam, quam Tolosae apud Caiolum Viadellum hospi- 
tem nostrum reliqui, politius abs te liniatam, si libi videbitur, foras dabis. » 
Le projet de publication posthume chez J. de Tournes est accompagrné 
de cette chaste réserve : •< lllud velim diligenter videas (quod ego, mi Dur- 
bane, tui in me amoris snpremum testinionium esse cupiol ne ea quae a 
me iuueniliter sunt scripla, quaeque potius animos honiiniim elToeminare 
quam aliquid ad communem fructum afferrc posse videbuntur, emiltas, sed 
ila comprimas, ut nunquani e tuis manibus émanent. « 

2. Recueil de 1548, p. 98-101 {Ex Urbe, xv calend. Mart.). Le pape est 
ainsi jugé : « Paulus, que nec cautior, nec animosior senex unquara fuit, 
ita ad omnia se parât, ut alter'ille intelligere possit sibi non modo cum 
sapiente et copioso sene, sed cum fortissimo rege et munitissima Rep. esse 
pugnandum. " 



LE CICÉKONIEN DE LA BRIGADE 28o 

d'Allemagne sont transmises au conseiller Rivier : « Habes quae 
ex Germania nouissime Romam perlata sunt. — Quae Romae 
gerantur, accipies ex Durbano ; nam ad eum res omnes urbanas 
scripsi, et eundem eas tecum ut communicaret rogaui '. » C est 
ici un exemple de la manière dont les nouvelles internationales 
étaient répandues par les correspondances privées. 

Paschal est à Rome au moment de la mort du cardinal Sado- 
let, et l'annonce qu'il en fait prend un accent personnel, puis- 
qu'il tient à rappeler l'accueil du prélat k l'évêché de Carpentras ; 
Sadolet étant, de plus, le prince des Cicéroniens, il convient aux 
disciples de pleurer congrument leur maître : « lac. Sadoletus 
cardinalis XV cal. Nov. e vita discessit, quam placide, quam 
constanter, malo te coram quam ex meis literis intelligere. Cum 
enim illius et mortis et humanitatis venit in mentem, conficior 
lacrymis. Sperabamus, ut scis, et mihi tanti viri beneuolentiam 
Romae amplam fore, et illi ipsi veterem illam nostram necessitu- 
dinem visum iri non indignam.Sed propius erat illius, quam nos 
putaremus, supremus ille dies '. » 

Une assez vivante description de journées romaines nous intro- 
duit parmi les lettrés réunis autour du cardinal d'Armagnac et 
auxquels Rabelais se joignait quelquefois : 

Quo modo hic hyenieni traducinius audi. Traducinms auteni, mihi 
crede, admoduni iucunde; diem enimita consume ut matutina tempera 
Giceroni (quo cum in gratiam diis approbantibus redii) et a prima luce 
ad horam X\ I tribuam ; a XVI ad undeuig;esiinam obeundo Urbem in 
praudium e-terceor. Quam cum oculis atque animo lustro, varie 
mediusfidius afficior. Cumuler gaudio, cum mihi licet intueri non 
solum urbem, sed etiam proprios domos atque lares ubi tôt homines 
immortali virtute praediti nati et educati fuerunt, ubi res praeclaras 
admirabilesque gesserunt, ubi non urbem, sed orbem, non moeiiibus, 
sed singulari quadam virtute ac animi magnitudine firmatum atque 

obualiatum tenuerunt In eo sum solo, in his sum regionibus, quas 

primi omnium Siculi, deinde Aborigènes tenuerunt, in quibus 
Saturnus, lanus, Faunus, Hercules (quos vetustas in Deorum inimor- 
talium numerum retulit) regnauerunt. Quorum aul fanorum, aut 
sepulcrorum vestigia quotidie cerno. Et ut ad proximiora veniam, 
qua me laelitia afllci putas, cum eaudem ipsam Lupam, dequa meni- 



1. Recueil, p. 104 et 121 [Ex Urbe, m id. Fehr. el prid. cal. Mari.). 
"2. Recueil, p. 92 (lettre à Durban). 



286 llOASAnO ET L'ilUMANlSilE 

nit Cicero, et Romulum et Hemum paruos et lactentes ubcribus lupi- 
nis inhiautes in Gapilolio video ' ? quando Auentinum montem et in 
eius vertice Remoriam ubi Hemus de condenda Urbe, et Palatium ubi 
Homulus auspicatus est, intueor? Plane videor volantes vulturcs et 
Rcmum trislem sinislro auj^urio, Romulum secundo laetum alque 
iucundum videre. Incredibile estquani sit inihi suaucambulare in ipso 
solo, in qno Reges, Coss., Impcralores omnium gentium domini inces- 
serunt, frui codem coelo ac spiritu quo lot Poetae, Pliilosophi, Ora- 
tores alque omni doctrinarum génère \iri praestanlissimi ac excel- 
lentes. Quos omnes talcs fuisse docent cum aeneae statuae, praecla- 
rissimaeque inscriptiones, lum ipsi libri in quibus vitani eorum tan- 
qua'm in specuio intueri ac cernere possumus. Mouet me rursum 
angitque vehementer. dum qualis fuerit olim Roma et quae nunc sit 
coyito. Nani, ut omittum Urbcm dirulam atque descrlam, \'ias A[)pias 
et Aurelias incultas frondibusque et virgultis iandiu inlerclusas, coluin- 
nas, templa, porticus, sig^na aenaea et marmorea fracta et comminu- 
ta..., qua moleslia afiici putas, cum video istorum boniinum animos, 
qui ut quemadmodum sunt, sic etiani diuini et immorlales pulanlur, 
ila tamen a maioribus suis dégénérasse, ut ex illis nunquam orli et ex 
se nati prorsus esse videantur? 

Cette description de la ruine de Rome et celte opposition de 
sa grandeur à sa décadence auraient pour nous un attrait plus 
vif, si elles ne se rencontraient bien des fois dans la littérature de 
rilumanisme '. Pétrarque le premier, en d'admirables lettres, a 
développé le thème d'une façon originale, et avec une éloquence 
qu'aucun de ses successeurs n'a dépassée. Cette page dun Fran- 
çais nous apprend du moins qu'on y revenait volontiers dans l'en- 
tourage du cardinal d'Armagnac, el il ne faut pas oublier que, 
de cette banale antithèse ressassée par les Italiens en vers et en 
prose, vont sortir tout prochainement les Anliquitez de Rome de 
Du Bellay 3. 

1. C'est la Louve de bronze du Palais des Conservateurs. 

2. Nous avons sur ce sujet, à côté des pages de Chamard, celles de Viancy 
dans Le Pélrarqiiismeen France, p. 318etsuiv. J'essaie d'y ajouterquelqiie 
chose. 

3. Paschal fournirait aussi plus d'un trait à une annotation des Iiegre(s. 
Il est dur pour le monde intellectuel de Rome (dans la suite du passage 
précédent) : « At sunt Romae poetae, pliilosophi atque oratores.Certe, scd 
(|uos audire aul omuino videre nolis. Poètes voeanl mimes, histriones, 
comoedos, qui vicatim poti vulgaria fpiaedam carniina bacchantur, quae 
niliil habent praeter muliebres risus lasciuianique numeris quibusdani el 
rilhniis inuolutam. Philosophi huiussuntgencrisut omnia voluptale metian- 
tur, ut nihil nalurae non tribuant... >• 



Lk cu.ëromen de: la brigade 28? 

A cilo domum Armeignaci Gardinalis, ad Corneillanum ' aut Phi- 
landruni, quos scis nobis cuni perpétua animorum voluntate coniunc- 
tos, tuiii liUeris et artibus nostris deditissimos, me confero, ibique tein- 
pus variis sermonibus duoimus. Inde aut in Vaticanum, aul Quirina- 
lem, aut N'iminalem montem, aut quo suauissimus Blaesius, utriusque 
nostrum amantissimus, me ducit eo. Marmoratas veterum laudes ac 
scriptiones dii^itis saepe elïodimus, nonnunquam eliam exscribinius. 
Poslea me in cubicuhim abdo, ad mullanique noctem meo more vigi- 
lo. Ad easdem vices cum luce reuertor ^. 

Le tableau a, par endroits, dti pittoresque. On devine l'auto- 
rité savante d'un Philandrier sur cette troupe d'archéologues 
improvisés -K On aime les voir chercher sur les « sept costaux » 
les « sainctes ruines » que chantera l'ami de Ronsard, suivre 
avec les doigts les caractères gravés sur le marbre antique et 
transcrire curieusement des inscriptions intéressantes ^. Plus d'un 
étranger rapportait ainsi dans son pavs quelque stjUoge, remplie 
souvent de maladroites lectures ; Paschal suivait cette mode 
propre à lui faire honneur parmi les savants, et tenait à parler de 
ces travaux : « Hune februariuni in perquirendis et inuestigandis 
veterum monumentis consumam •''. » Quelques bribes de son butin 
épigraphique passeront un jour dans ses narrations à l'antique de 
l'histoire française. 

Avec l'ami Revergat, c'est l'antre de la Sibylle qu'évoquent ses 
rêves : « Quid in Italia viderim, didicerim, egerim, praesenti ser- 
moni reseruo. Ego in speluncàm Cumaeae Sibyllae perendie cogi- 
to; nam hic mirabilia de ea quaedani dicuntur, quae cum videro 
faciam ut scias •*. » Le projet ne se réalise pas ; Paschal est envoyé 
à Venise par la famille de Mauléon, et il ne s'embarque point à 

1. Jacques de Corneillan, devenu en 1,")34 évoque de Val)i-es, était neveu 
du cardinal, qui résigna en sa faveur l'évêché de Rode?., en loûO. 

2. Recueil, p. 83-90 (lettre à Durban). 

3. On juge de l'expérience romaine de Philandrier par ses Annot»lionfs 
sur \'itruve, que termine, dans l'édition do 1544, la mention suivante : Uafc 
Philànder commentahatiir Romae 111. Cstend. iugusH M.D.XL^ suadenle 
iinpcll/'ntpqiie et adiuu.iiite Muecenate siio Georgio Armeniaco liulhenorum 
episcopi, luin reyioad l'auhiin III Pont. Max. leijato. 

4. Les sculptures les intéressent moins; pourtant, durant sa mission de 
t.ïoaà Rome, le caixlinal d'Armagnac veillera à l'e.vpédition d'ceuvres d'art 
antiques au connétable de Montmorency ^Tamizey do Larroque, Lettres 
inéd. (lu card. dWrmagnae, p. 69). 

5. Recueil, p. lOS (autre letli-e à Durban), 
(j. Recueil, p. 103 et 112. 



288 RONSARD ET LHL'MAMSJIE 

Naples, mais à Ancone. Ses amis y ont gagné la description 
d'une tempête sur l'Adriatique, qu'il adresse à Philandrier, et où 
ne manque aucun des lieux communs d'un tel récit '. Il assure 
qu'au plus fuit (lu danger, il pensait succcessivement a chacun 
de ses protecteurs et aux amis qu'il n'espérait plus revoir ; leur 
pompeuse énumération, en ce moment de la narration, est 
assez comique. Après tant de périls et d'émotions, il arrive 
enfin à Venise, où trois jours de repos sont nécessaires avant 
d'ouvrir ses colîres et d'en tirer, parmi des manuscrits mouillés, 
ceux qu'il va présenter à Paul Manuce-. 

Son séjour est surtout rempli par les démarches de lalTalre 
des Mauléon et par la production du fameux plaidoyer. 11 lui 
reste peu de temps pour s'intéresser à Venise elle-même. >si les 
édifices, ni les particularités de mœurs ne le retiennent. Comme 
il n'y a point de monument romain, aucun souvenir ne lui semble 
digne d'être noté ; mais il trouve le moyen de parler des canaux 
vénitiens à un ami dans le langage du siècle d'Auguste : " Si 
forte es nescius, scito me Venetiis esse. Atquamprocul aMusis! 
Omnia in his locis Tritonis vocibus personant. Non dulcis ille 
Apollinis soiîus complet, ut solebat, aures meas ; neque mihi 
Nereidas, utpote qui ad Na'iadas exarserim, adhuc conciliaui. 
Sed quid ego haec in familiari praesertim epistola-^. » 11 [arrange 
son retour par Padoue, Brescia, Mantoue, Plaisance, Parme et 
Turin, excellent complément de son voyage d'Italie*. 

La recherche des manuscrits anciens, qui tient tant de place 
dans les correspondances d'humanistes et notamment dans celle 
de Paul Manuce, n"a pas pas encore apparu chez leur imitateur. 



1. Recueil, p. 1dI-1o3. 

2. r' At dum me sic colligo, duni ineos libros euoluo, omnes ar|UR madi- 
dos reperio, illudque quod Paulo Manulio eram daturjs, ita distiactuni et 
laceralum vix ut ego recoi;noscerem. Collegi (amen orania, ut potui, eique 
obtuli. Qui me suo more perluimaniter amplexus est, nostiaque scripta sic 
probauit ut mihi maxime autor fuerit ne ea in lucem emittere dubitarem. » 
V. plus haut, p. 283. 

.3. Recueil, p. 133. 

4. « Gras... Patauium veniain, inde Rressam sum profccturus, postes 
Mantuam ; Mantua Placentiam et Parniain cogito. Nam eae urbes Italiae 
sunt mihi reliquae, quas ego adhuc non vidi. Breuiter, ut orania quae 
cupio videam, eril mihi in palriam itineribus deuiis redeundum. Si frater 
tuus Riuensis episcopus fuerit Taurini, eum conueniam... Venetiis, V cal. 
Oct. » (Recueil, p. 120). 



LE CICÉRO.MEN DE I.A BRIGADE 289 

Elle se glisse fort à point ilaiis le post-scriptum de la lettre 
envoyée de Venise à Philandrier. Paschal y fait mention de 
certains manuscrits de Vitruve et de Cicéron signales à Lyon 
par Antoine dn Moulin et qu il tiendrait à étudier à son passage 
dans cette ville. Il en écrit à Du Moulin lui-même '. On pourrait 
attacher quelque intérêt à ce détail, si l'on était sûr qu'il ne l'a 
point introduit ad ostentationem . Il serait naturel qu'il partageât 
les goûts de l'entourage du cardinal d'Armagnac, qui achète de 
nombreux textes grecs et latins, en fait transcrire d'autres par 
un calligraphe en renom, et envoie des explorateurs dans toute 
l'Italie et en Grèce même, pour enrichir sa bibliothèque ainsi que 
celle de son roi. On ne voit pas cependant que Paschal s'en soit 
occupé le moins du monde pendant son séjour romain, ce qui 
donne à supposer que le morceau sur les manuscrits de Lyon peut 
n'être qu'un simple ornement pour son recueil. 

La lettre à Antoine du Moulin se termine par ces compliments : 
« Seb. Gryphium, loan. Tornaesium saluere velim iubeas meis 
verbis plurimum. Si Nicolaus Borbonius, noster ille Ouidius, 
istic fuerit, illum meo nomine salutabis ». Paschal rencontra- 
t-il à Lyon le poète humaniste qu'il comparait à Ovide, ce Nico- 
las Bourbon, à qui des Nugac plusieurs fois réimprimées avaient 
valu quelque réputation 2? Jean de Tournes, l'imprimeur lettré qui 

1. c< Cal. Sept, literae a te mihi reddilae sunl, (|uibus intellcxi te nostri 
esse amantissimum. De quo etsi nihil unquam dubitaui, tamen illud in (uis 
literis per mihi gratum parque iucundum fuit. Quod scribis te in quadam 
bibliotheca Vitruuii exemplar vetustate insigne et manu scriptum reperiisse 
alio omnino exemplo, quam quod hodie vulgo circunfertur, rem mihi nouam 
multoque iucundissimam nuntias. Neque enim nescis quam obscurus 
quamque difTicilis est autor ille et quam grauiter doctorum honiinum ingé- 
nia eius difficultas hactenus torserit... " Il l'engage à donner une édition de 
Vitruve: « Huius igitur rei Guilielmum Philandrum certiorem feci. Scisenini 
quibus luminibus vir ille doctissimus autorem illum illustrarit. Epistolas 
ad .\tticum, quas te etiam nactura esse nuper ad me scripsisti, istic videbo. 
Utinam, cum ita sis fortunatus, illos quoque Ciceronis de Republica libros, 
quos desideramus, posteritati reperires... » Recueil, p. l5-")-l36. 

2. Nicolas Bourbon avait publié à Lyon, chez Sébast. Graphe, son Opus- 
culum puérile ad piieros de morihus [i")'.i(ij et l'édition augmentée, en huit 
livres, do ses Nii;jae(l">'iH). V. Carré, De Nicolai Borbonii vila et operibua, 
Paris, 1888. Jacques Toussain comparait déjà à Ovide ce Bourbon, qui s'en 
défendait modestement : 

iVaso tibi videor, Tussane, intelligo : Jiempe 
Scribo Tomianis carmina digna Getis. 

Les filles de Jean de Morel correspondaient en latin avec Bourbon, ce 

19 



290 BONSAHD ET I.HUMAMSJIE 

éditaentre tant d'autres les œuvres de Louise Labc etdePonlusde 
Tyard, put s'enleiulreavec Gryphe pourla niiseen vente du volume 
qui arrivait tout imprimé d'Italie. Il est probable que Paschal se 
dirigea ensuite vers Toulouse ; mais c'est à Paris que Durban 
« son grand amy » fit publier, quelques mois plus tard, la traduc- 
tion de son discours : « L'oraison de M. Pierre Paschal pronon- 
cée au Sénat de Venise contre les meurtriers de l'archidiacre de 
Mauléon, traduicte du laliii en françois parle Prolonotaire Dur- 
ban et nouvellement imprimée par commandement de la Royne 
de Navarre. Du mcsnie, France par prosopopée k la Républicque 
de Venise. A Paris, par Vascosan, rue S. Jaques, M. D. XLIX. ' » 
Lîn détail montre des relations déjà nouées avec le jeune groupe 
de Ronsard ; c'est un sonnet liminaire de ce livret, « prins sur le 
grec de Claude Rammile » et signé /. A. de Baif, qui se trouve 
la première pièce de vers que Baïf ait publiée "-. Quant au patro- 
nage delà Reine de Navarre, alors si honorable pour les écrivains, 
il est ainsi invoqué par le traducteur : « Ne trouve pas estrange, 
amy lecteur, si à présent je veux publier à tous ceste mienne 
traduction, l'ayant par cy devant voulu communiquer à peu de 
personnes ; mais entens s'il te plaist que la Royne de Navarre, 
ces jours passez, après en avoir (je ne scay par quelle fortune) 
ouy faire lecture, m'auoit commandé expressément qu'elle feust 

bien tost imprimée Il feust son plaisir d'user de la puissance 

qu'elle a sur moy, qui suis son treshumble et tresobéissant 
homme vassal et serviteur subject ; et ne luy pleust oncques 
admettre aucune de mes excuses '■. » La dédicace, adressée par 
Durban à son cousin Mauléon, est composée pour rehausser l'im- 
portance de cette publication, non seulement dans la famille dont 
elle proclame l'illustration, mais aux yeux de tous les lettrés : 

(|ui amène sou nom au voisinage tle Rons.Tiil. Il y a, à ce sujet, une jolie 
lettre de leur mère à cet liumaniste dans un ms. de Munich (coll. Camer, 
vol. 33, fol. 131). 

1. Bibl. nat., Rés. X 2.^27. Feuillets marqués de A îi Giij. Le passage de 
la dédicace cité plus loin n'atteste pas l'existence d'une édition mauutienne, 
ou portant le nom des Aide ; il ne vise que le texte latin. 

2. Le sonnet de Baïf, traduit des distiques grecs de ce Rammille qui se 
trouvent dans le recueil de Gryphe, manque à l'édition Marty-Laveaux. Il 
n'a point échappé a .\ugé-Chiquet, La vie... de J.-A. rie Baif, p. on. 

3. Marguerite de Navarre n'a pu voir la publication française, étant 
morte à Odos en Bigone, le 21 décembre. La page d'agréable description 
des Pyrénées n'aurait pas manqué de lui plaire. 



Le CICÉHONIEN DE LA liKlGADÉ 29^ 

Davaiilaigo n'est-il l'aisoii que ceulx qui sont des nosires à présent 
et naistront d'eulx à l'advenir sachent que M. le Reverendissime 
Cardinal d'Armaignac advoua ton frère et les siens pour parens, 
Paschal pour gentilhomme de sa maison, et print ceste cause autant 
à cœur, que le plus important de ses propres alTaires ? Ce que i\I. de 
Morvilliers, Ambassadeur pour le Roy, a solicité à \'enise, et M. de 
Termes soutenu en Piedmond, ne mérite il pas d'estre cogneu par 
ceulx. à qui touche l'olTense ? ne sommes nous pas redevables de beau- 
coup à M. de Corneillan, evesque de Vabres, et à M. l'auditeur Reo- 
manus, autrefois mon précepteur, qui se sontmonslrez autant liberaulx 
à n'y espargner leur bien, que voluntaires à y employer leurs person- 
nes? Doibt il eslre caché 1 honneur que Paschal a fait à noslre maison, 
le vouloir qu'il nous a monstre, la peine qu'il en a prinse, le? dangers 
où il s'est exposé et la mémoire qu'il a laissée de sa charge ? Scaurions 
nous taire l'honnesteté de P. Manutius, un des premiers hommes qui 
se meslent des lettres, qui a voulu imprimer soubs sa marque l'ccuvre 
dudict Paschal ou plustost la nostre, aimant mieulx soustenir le parly 
de la vérité que favorir les coulpables de sa propre patrie ? 

Ces deux petits volumes, qui se réduisent à un seul ouvrage, 
vont être pendant longtemps tout le bagage littéraii'e du jeune 
humaniste. Mais il est de ces gens de plume qui font de leurs 
moindres pages une distribution avisée et avantageuse. Après en 
avoir tiré gloire parmi ses amis de province, Paschal a gardé 
quelques exemplaires du tirage pour les faire circuler dans la 
capitale, où il a décidé de chercher fortune. S'il l'a offert aux 
personnes en place, il n'a pas manqué d'en munir les poètes. 
Ronsard, qui l'a reçu, y fera plus d'une allusion directe. Chacun 
l'accueille avec bienveillance, et cen'estque plus tard qu'Etienne 
Pasquier y dénoncera, comme le poète déçu, la médiocrité de la 
composition, les emprunts du style, la servile imitation des 
Italiens '. Au début, presque tout le monde y est trompé. Une 
seule protestation paraît s'élever contre les prétentions de l'au- 
teur. Elle vient d'un de ses anciens maitres de Toulouse, le pro- 
fesseur de droit civil, Etienne Fbrcadel. Cet écrivain, qui napas 
été sans relations avec Ronsard ~, a déjà des liens avec le groupe 
de protecteurs dont .se réclame Paschal ; il dédie des vers au car- 
dinal d'Armagnac, à Jacques de Corneillan {Corneliunus), à Phi- 

1. V. plus liaul, p. 261, 26o. 

2. V. p. 192. 



2!)2 RONSAKD ET LIIUMAMSME 

landrier ', à Antoine du Moulin, à Pieno de Mauléon lui-même, 
au Premier Président et aux conseillers de Toulouse ^. Du mê- 
me milieu littéraire que Paschal, et son aîné, il ne se laisse pas 
prendre à tant d'étalage ; son recueil de lo.'il contient une petite 
pièce, qui le vise assurément : 

A l'imitateur deCicero. 

Toy Orateur, singe du grand Romain, 
Oy ce que dit sa dorée éloquence : 
Que le parler, tant doux soit il, est vain, 
Si quand et luj' n'y ha bonne sentence : 
' Profond savoir, mais rude, c'est enfance, 
Les mots ornez et nuds, témérité : 
Qui parle bien avecques gravité 
Semble le champ fleurissant et fertile : 
Car en tous poincts ha le prix mérité, 
Qui scet le doux accoupler à l'utile ^. 

11 semble que le talent qu'elle a vu naitre inspire à Toulouse 
quelque défiance. Il n'en est pas de même pour Paris, où s'exer- 
cera sans contrôle sur les lettrés le prestige des succès d'Italie 
et de l'imperturbable faconde du cicéronlen. 



II 



Ce fut Ronsard lui-même qui commença la renommée de Pierre 
de Paschal. La sienne débutait à peine et n'était guère sortie du 
cercle de poètes où son génie était fraternellement reconnu. En 
1550, paraissait son premier volume, le fier recueil des Quatre 

i. Stephani Forraliili iiireconsulli epitji ammat.i, l^yon, J. de Tournes, 
d551, p. 87, liii, 170. Une pièce est dédiée à Jean de Mauléon : M. P. 
Durbano Maiilio Senalori nobiliss. ; une autre Ad lo. Mensenrnlbim Sena- 
ttis Toi. praesidrm Max., p. 5.3, 153). Les vers adressés à Pliilaudrier sont 
inlitulés: De GuUelino Philandro Archileclurae honariimque arliiim peridss. 
Le poêle suppose que Phébus est inquiet pour son palais, qui menace 
ruine ; son embarras ne durera point : Ecce Philander adest. 

2. Poéfie d'Estienne Forcadel, Lyon, .T. de Tournes, 15.")!, p. 131, 138. 

3. Poésie, p. 1;)2. Les Epif/rammata ne contiennent qu'un distique insi- 
gnifiant adressé Pe. Paschalio doct. (p. 111). Paschal mentionne Forcadel 
dans une lettre à Revergat : Forcaliiliim noslrum ineis verliis xalulaljis 
(Recueil de 1548, p. 135). 



LE CICÉRONIEN DE LA llRlfiADE 293 

premiers livres des Odes, où s'affirme le chef de l'école. Dès le 
premier livre, Paschal obtient sa dédicace, et l'on va voir de quel 
ton Ronsard associe à sa fortune ce jeune homme inconnu, cet 
autre Pierre, qu'il se charge d'immortaliser avec lui. N'aurais-je 
point tort, dit-il avec emphase, 

Si je n'emplumoi la gloire Fait immortel par le son 

De toi, mon Paschal, affin Du Vandomois qui le chante. 
Qu'elle voltige sans fin Vraimentmes vers manifestes 

Dans le temple de Mémoire ? Diront que tu fus ami 

La cheine qui entrelace De moi, t'elevant parmi 

Ton esprit avec le mien. L'honneur des troupes célestes. 
Et mon nom semblable au tien La carrière du tens use 

Commande que je le face. Les palais laborieus, 

...la ton Languedoc se vante Non les traits victoriens 

D'honnorer son nourrisson Venant de l'arc de ma muse '. 

Comment ce lien est-il si promptement noué entre deux écri- 
vains fort dissemblables de talent et de caractère ? comment 
Paschal a-t-il eu la fortune d'entrer dans le petit monde de Ron- 
sard ? On peut penser à une rencontre au cours de ce voyage en 
Gascogne et aux Pyrénées, dont l'itinéraire nous est si mal 
connu et que le poète paraît avoir fait au cours de l'année lo49. 
Ce voyage l'a au moins intéressé à la province d'où Paschal est 
originaire -. Sans recourir à une hypothèse, il est plus simple 
d'admettre que la réputation de l'enseignement de Jean Dorât 
vient d'attirer au collège de Coqueret, parmi les auditeurs du 
grand humaniste parisien, Pierre de Mauléon etsonami revenant 
d'Italie. Nous avons le témoignage même du poète, qui, sans 

1. C'est l'ode xix de ce livre I, où sont les grandes dédicaces littéraires et 
amicales à Du Bellay, à Dorât, à Baïf, etc. Odes, éd. Laumonier, t. I, p. 160. 
Les deux derniers quatrains viennent d'Horace, Carni. IV, vni, 13 et siiiv. 
Ils subissent dans l'édition de laoo la variante significative qu'on trouvera 
plus loin. 

2. On ne paraît pas avoir relevé, à propos du voyage de Ronsard aux 
Pyrénées, que rappellent les vers sur la mort de sa haquenée (Oc/e.s"* t. I. 
p. 205), d'autres vers de X'Hymnede Charles cardinalde Lorraine (éd. L. t. lY, 
p. 235), qui ont tout l'accent du souvenir personnel ; 

Qui a point veu courir à bruyantes ondées 

Un torrent franchissant ses rives desbordées, 

Ou surlesmoiits d'Auvergne. ou surle plus haut mont 

Des cloistres Pyrenez, quand la neige se fond 

Et que par gros monceaux le Soleil la consomme "> 



294 HONSAUli i:i (.'lll'MAMSME 

prôciscr aI)solunient la proniièro rencontre, tissure (juo sa liaisf)ii 
intellecLuelleavec les jeunes in^ridionnux a commencé chez. Dorai : 

...Chez lui premièrement, 
Nosire ferme amitié print son commencement, 
Laquelle dans mon âme, à tout jamais, et celle 
De ton ami Durban, .sera perpéluelle '. 

C'est donc l'Humanisme qui les a unis, et ce qu'on sait des 
dispositions d'esprit de Ronsard, à cette époque de sa formation, 
'explique aisément son enthousiasme. Sensible à la belle phrase 
latine, qu'il pratiquait avec moins d'adresse que Paschal, il l'est 
aussi à l'autorité conférée par ce séjour d'Italie, qu'il souhaite 
pour lui-mjme. Dorât, plus averti, semble s'être détaché très 
vite de ces beaux parleurs. On peut croire qu'un maître aussi 
informé ne fil qu'un cas médiocre de la supériorité k l'italienne 
dont Paschal était fier ; il ne le nomme qu'une fois dans ses 
écrits, sans louange particulière, et n'a conservé avec Durban 
lui-même aucune relation. Des élégances purement verbales, qui 
le laissaient indifférent, devaient au contraire éblouir le jeune 
Ronsard. Celui-ci ne se contentait pas, dans son recueil de lo.'jO, 
de l'ode à la louange de Paschal ; il revenait à lui, dans une 
seconde pièce, qui célébrait avec la même chaleur pédante les 
qualités d'esprit du conseiller au Parlement de Toulouse ; 

Languedoc me sert de témoin, 
Voire Venise, qui plus loin 
S'émerveilla de voir la grâce 
De ton Paschal, qui louengeant 
Les ^lauleons, alla vengeant 
L'outrage fait contre ta race, 

Lorsqu'au meillieu des Pères ^'ieus, 
Dégorgeant le présent des Dieus 
Par les torrents de sa harangue, 
11 cmbla l'esprit des oians 
Comme épies çà et là ploians 
Dessous le dous vent de sa langue '. 

Deux ans plus tard, le second recueil de Ronsard, les Amours, 
montre la même admiration alfectueuse pour Paschal. Voici le 

i. Dorage de io^i ( épîtie biographique .1 P. de Paschal). 
2. Odes, t. Il, p. 8i-8.^. La fin de l'ode indique la préparation d'un 
ouvrage <l'aslrologie que Durban n'a pas publié. 



LE CICÉROMEN DE LA IIRIGADE ^fl.'i 

sonnet qu'il lui adresse à Toulouse, y faisant sonner six fois son 
nom, el ([ue v;i commenter Muret : 

De toi, Pasclial. il me plait que j'écrive. 
Qui de bien loin le peuple abandonnant. 
Vas de l'Arpin les trésors moissonnant, 
Le Ion des bors où ta Garonne arrive. 

Haut d'une langue éternellement vive. 
Son cher Pasclial Tolose aille sonnant, 
Paschal, Paschal Garonne resonnant. 
Rien que Paschal ne responde sa rive. 

Si ton Durban l'honneur de noslre tans 
Lit quelque fois ces vers par passetans, — 

Di lui, Paschal, lainsi l'apre secousse 

Qui m'a fait choir, ne te puisse émouvoir) 
Ce pauvre .\mant estoit dinne d'avoir 
Une maitresse ou moins belle ou plus douce. 

Il adresse ce Sonet à Pierre Paschal, gentilhomme natif du bas pais 
de Lano;uedoc, homme, outre la conoissance des sciences dignes d'un 
bon esprit (ausquelles il a peu d'egaus), garni dune telle éloquence 
Latine, que mesme le Sénat de Venise S'en est quelque fois émerveillé 
...\'^as de tArpin les trésors moissonnant. \'as soigneusementrecueil- 
lant les richesses de l'éloquence de Ciceron. Il dit cela, parce que 
Paschal est un des hommes les mieux versés en Ciceron, qui vivent 
pour le jourd'hui... Si' Ion Durban. Michel Pierre de Mauleon, Pi-oto- 
notere de Durban, conseiller en parlement à Tolose, homme tant 

excellent Entre luy et Paschal est une si grande amitié qu'elle est 

suffisante pour elTacer toutes celles qui sont par les anciens auteurs 
recommandées '. 

Pendant que tant des vers de Ronsard ajoutaient au lustre de 
cette amitié incomparable, Paschal faisait encore de Toulouse, 
écrit Muret, «saplus ordinaire residance » ; mais il était quelque- 
fois sur le chemin de Paris, et Magny le mentionne dans une ode 
Aux nynfes du Loth, pour caresser Paschal passant par Cahors. 
Il annonce à ces nymphes qu'il ira bientôt chanter leur gloire 
sur les bords de la Seine, oîi son ami va le devancer : 

1. Muret cite en témoignage trois strophes de Iode à Durban (Les 
Amours, d'après te texte de ISIS, éd. Vaganay, p. 391. Ed. L., t. VI, p. IGO). 
La seule variante que présente l'édition de 1532 est au v. 3 : Vas du 
Arpin.... Notons qu'il n'y a aucune place faite à Paschal dans le recueil 
des .Iiiiienilia, 



296 nONSAKiJ Kl Lfll MAMSME 

Na^iiière, Mignonnes, vous vistes 
Lautre mignon des Irois Charités, 
Son Durban l'ornement françoys : 
Paschal, Nynfes. vous voie/, ores, 
Vous voie/ l'autre Arpin ainçois, 
El bien tost vous verrez encores 
Vostre nourrisson Quercynois'. 

Paschal se trouvait k Paris, au carnaval de 1553, lors de la 
représentation de la Clcopàtrc de Jodelle en l'hôtel de Reims, 
devant le Roi, bientôt suivie de celle du collège de Boncourt. f[uo 
Pasquier a si bien contée : « Toutes les fenostres estoienl tajjissées 
d'une intinité de personnag-es d'honneur, et la cour si pleine d'es- 
choliers que les portes du collège en regorgeoient . . . Et les entre- 
parleurs estoient tous hommes de nom, car mesme Rémi Belleau 
et Jean de la Pérusc jouoient les principaux rollets -. » Notre 
humaniste assista au festin d'Arcueil, où les poètes fêtèrent le 
succès d'un des leurs, et il a l'honneur de figurer dans l'énuméra- 
tion des Dithyrambes recifez à la pompe du bouc de Jodelle : 

Tout forcené à leur bruit je freniv ; 

J'enlrevoy Bayf et Remy, 
Colet, >Ianvier el ^'ergesse et le Conte, 
Paschal, Muret et Ronsard qui monte 

Dessus le bouc, qui de son gré 

Marche affin d'estre sacré 

Aux pieds immortelz de Jodelle, 
Bouc le seul pris de sa gloire éternelle. 

Pour avoir d'une voix hardie 

Renouvelle la Tragédie... ' 

La même année, Ronsard, publiant avecrpielqucs oilos récentes 
la deuxième édition des Amours, introduit le nouvel ami dans 
une réunion d'un caractère plus sérieux. C'est celle de: la « chère 
bande » idéale, choisie pour aller vivre aux /s/es fortunées, par- 
mi le repos et la solitude consacrée aux Muses. Le texte original 

1. Gnytez, éd. E. Courbet, p. 39. 

2. Gustave Laiison, dans ses Eludes sur les origines de la Tragédie i 
classique en France, a reporté à 1553 cet intéressant épisode de notre his- 
toire littéraire. {Revue d'Iiist. lill., 1903. p. 187-189 et 19bt.Cf. Laumonier, 
/?. poète lyrique, p. 100, et l'éd. de Binet, p. 154. 

3. Éd. L., t. VI, p. 186. La pièce a paru dans les Folastrief. 



LE CICÉRONIEN DE LA IIRIGADE 297 

du poème dédié à Muret porte en bonne place le nom de Paschal, 
disparu des éditions suivantes : 

.le voy Baïf, Denizot, Tahureau, 
Mesme, du Parc, Bellai, Dorât et celle 
Troupe de gens que devance Jodelle. 
Ici Maclou, là Caslaig:ne conduit. 
Et là j'avise un grand peuple qui suit 
Notre Paschal... ' 

Au mois d'août de cet an mémorable, Denys Lambin, en 
voyage aux environs de Paris avec le train du cardinal de Tour- 
non, rencontre Paschal, qu'il a dû connaître à Toulouse. 11 
raconte à Ronsard leur conversation à son sujet, et loue la 
réserve et la bonne tenue du jeune lettré (« inest enim in eius 

fronte et oculis pudor ille ingenuus, doctrina et literis di- 

gnus 1))-. Quoi qu'on pense de ce dernier détail, la lettre atteste 
que Paschal fait bien partie de la Brigade. 

C'est le moment où la renommée de Ronsard s'étend avec rapi- 
dité et où la France littéraire se prend tout entière à l'acclamer. 
Une preuve, entre bien d'autres, est l'anecdote des Jeux Floraux, 
à laquelle Paschal se trouve mêlé. Un passage ampoulé et peu 
exact de Claude Binet raconte comment son maître « reçeut de 
Tolouze une gratification, non seulement libérale, mais qui temoi- 
gnoit le bon esprit et jugement de ceux qui l'ofTroient et le 
mérite de celuy qui la recevoit » ; ce fut le prix de l'églantine 
des Jeux Floraux, " instituez par ceste noble dame Clémence 
Isore » 3. Binet fait honneur à Pibrac de cette initiative ; 
il semble bien qu'elle revient plutôt k Paschal, si l'on 
interprète le texte de la délibération du Collège de rhétorique de 
Toulouse, du 3 mai 1534 : « Quant à la fleur de l'églantine, fut 
par commun advis et délibération arresté qu'elle seroit adjugée à- 
M. Pierre de Ronsard, poète ordinaire du Roy nostre sire, pour 
excellense et vertu de sa personne, et que la dicte fleur soit aug- 

1. Texte publié par Laumonier (flerup d'hist. litt., 1905, p. 249). Il est tiré 
des Amours de 1553, achevés d'imprimer le 24 mai et accompagnés de quatre 
pièces « non encor imprimées », dont Les hles fortunée;:. L'énumération a 
souvent changé suivant la fantaisie de Ronsard. Cf. éd. Bl., t. VI, p. 173. 
En 1560, le nom de Paschal est remplacé par celui de Magny. 

2. V. p. 161. 

3. La vie rie P. de Ronsard, éd. L., p. 23, et l'annotation, p. 146-150. 



298 noNSAnn et r.'inMAMSMF; 

mentée de prix selon ce qui seroil advisé, lat|uelle luy seroil 
envoyée et portée en la court, et en son lieu seroil reçue et accep- 
tée par M. Pierre Pascal, docteur et maistre en la dicte science. << 
Le greffier consigne en son livre rouge qu'il a délivré, dans la 
séance solennelle de Tannée, « la fleur de l'églantier audict Pas- 
chal, tenant lieu du sieur de Ronsard poëte » '. Cette formalité 
fut accomplie dans la séance annuelle où le Collège reçut les 
remerciements des précédents lauréats-'; mais la fleur réservée à 
Ronsard ne fut point envoyée et, l'année suivante, par délibéra- 
tion commune du Collège et des Capitouls, convertissant et aug- 
mentant le prix de l'églantine, on fit exécuter par un orfèvre de 
la ville une Pallas d'argent, qui prit le chemin de Paris. Ron- 
sard adressa des remerciements pour un présent qui paraît lui 
avoir été agréable et qu'il olfrait, à son tour, au roi Henrill. On a 
six courtes pièces latines de Du Bellay, consacrées à célébrer le 
don d'une ville lettrée et sa destination dernière''; elles prouvent 
l'intérêt que prit à cet hommage l'entourage du poète, et con- 
trastent avec le dédain affiché, quelques années plus tôt, dans le 
manifeste batailleur de la Def/'cnsc, pour ces Jeux Floraux de 
Toulouse, bons, semblait-il, à couronner des « épisseries » et h 
prolonger misérablement l'existence des formes désuètes de notre 
poésie ''. 

Cet épisode, qui prouve tout nu moins que Paschal savait être 
agréable aux gens, n'a laissé chez Ronsard aucun sentiment de 
reconnaissance. 11 l'ouljlle naturellement, le jour où il lui con- 



1. Du Mège, Histoire des institutions Je Toulouse, t. IV, p. .310 (cilé par 
Piiiil Bonnefon, l. c, p. 39). J. de Laliomlès, dans U> Iiull:>lin rie /.i Société 
arcliéolo;/ir/ue du Midi de ta France, niini-e 1908, p. 18^! l.S"i. Les docunionls 
de ces deux publications se complètent sur notre sujet. 

2. Voici ces noms sans jjloire, d'après Du Mège, <jui voisinent avec lion- 
sard : Rog'uiéris, Moèan et Podius. Ce dernier ne serait-il pas B. du Poey 
du Luc? 

3. Poemala, Paris, 1S;)8, fol. 26 v° à 28 : /n Mineruam argenteamà S. I'. Q. 
Tholosano l'etro Ronsardo ludis Floralibus décrétant et posleà ab ipso Ron- 
sardo Herrico liegi Chrislianiss. dicatam. On notera surtout la pièce qui 
commence ainsi : 

Cur, Fonsarde, nouo alque inusilato 
Décréta libi nohilis Ttiolosa 
Caclat:im modo detulit Mineruam ? 
Vt qui scilicicet et usiluia Gallis 
Sic uesligia linquit... 

4. Deffence, 1. II, ch. iv Cf. plus haut, p. 263, n. 1. 



LE CIOÉRONIE.N UIO LA IIRIGADE 291) 

vient de faire un récit satirique de la conduite adoptée par le Gas- 
con pour se l'aire bien venir des poètes. On ne peut poindre avec 
plus de férocité lindiscrétion du quémandeur et ces flagorneries 
mutuelles dont usent quelquefois encore les gens de lettres. Pas 
un écrivain n'échappait aux sollicitations, même ceux qui com- 
posaient en grec ; aucun ne savait s'en défendre; et Ronsard s'ac- 
cuse d'avoir donné l'exemple de la pire faiblesse (« impudentis- 
simis iisce laudationibus, ad taedium et nauseam usque et usque 
efflagitatis. nialo daemone initium dédit »). 11 cite quatre noms 
de sa future Pléiade parmi ceux des innombrables dupes (" alii 
innumeri eodem veleno infecti ») ^ 

Quels que soient les procédés, ils ne laissent pas de réussir. 
Paschal recueille de tous côtés les attestations louangeuses. Du 
Bellay lui dédie, dès 1 353 , un sonnet où il lui confie ses ennuis 
de plaideur au Palais et son labeur de traducteur du VP livre 
de V Enéide. Le ton y est tout pareil à celui de Ronsard : 

Docte Paschal, honneur de la Garonne, 
Qui, retraçant d'une diuine m;iin 
Les plus beaux traicts du mieux disant Romain, 
T'es mis au chef la plus docte couronne ^... 

Jacques Tahureau compose une longue épître .4 Pierre de Pas- 
chal et aux dieux en sa faveur. Que glaner dans ces trois cents 
vers, où l'éloge du « divin Paschal » et l'analyse de son fameux 
discours de ^'enise s entremêlent de prolixes évocations mytholo- 
giques? Celle-ci a le mérite de quitter l'Olympe : 

Je voy, je voy desjà près des belles fontaines 
S'assembler les beautez des nimphes Tholozaines; 
Je les voy, ce me semble, aux bords des cleres eaux. 
Tortiller de leurs doys mille odorans chapeaux 
De fleurettes d'esiite, et toutes faisans feste 
A Paschal, à l'envv luv en couvrir la teste '... 



t. V. p. 264. 

2. Du Bellay, CEui'res poétiques, éd. Chamnrd, t. II, Paris, 1910, p. 284 
(éd. M.-L., t. Il, p. 141). La date est établie parChamard, J. du Bellai/, 
p. 248. 

3. Les preniif^res poésies de laques Tahureau, Poitiers, 1554 (dans les Poé- 
sies de J. Tahureau, éd. Blanchemain, Paris, 1870, t. I, p. 75-91). Le 
poème, dont Colletet parle avec un éloge qui surprend, fait allusion au pro- 
cès de Paschal mentionné plus loin. 



300 noNSAiih i:i i.'iiimamsme 

Loys le Caron nomme l'humaniste parmi les nobles esprits 

Qui ont rendu au François 
Un vaillant bruit éternel '. 

Mais c'est surtout Olivier de Magny qui donne à Paschal une 
place considérable et, de son propre aveu, encombrante. Leur 
caractère autant que leur orij^ine les prédisposent à s'entendre. 
Il y a en Marrny le plus aimable des cadets de Gasco°:ne, qui a pu 
accordera Paschal une sympathie sans réserve, étant lui-même 
fort habile il bien aménager son destin. Venu avant lui à Paris, 
son charme et son talent l'ont fait adopter de bonne heure par la 
Bricfade. Il commence, à vingt-trois ans, d'édifier sa fortune sur 
le recueil de ses Amours et aussi sur le souvenir de son maître, 
le célèbre aumônier de François \", im des amis de la Reine de 
Navarre, Hugues Salel, abbé de Saint-Chéron, dont il a été plu- 
sieurs années le secrétaire. Le titre même des Amours du jeune 
poète de Cahors annonce des vers inédits de Salel, qu'il a cru poxx- 
voir joindre à ses propres œuvres -. La précaution est ingénieuse, 
et les vers liminaires, dont il est honoré avec une abondance 
extrême, attestent l'avantage qu'il tire de la mémoire respectée 
de l'helléniste, sous le patronage duquel il abrite ses débuts. 11 
a préparé en même temps l'édition des livres X et XI de Y Iliade. 
traduite par Salel. Cette publication, destinée à compléter celle 
des dix premiers livres mise à l'impression du vivant de l'auteur, 
témoigne à nouveau du culte que Magny lui garde, ainsi que de 
la part prise à ses derniers travaux : il y joint un Tombeau de 
Salel, oîi il sait grouper de beaux hommages posthumes, parmi 
lesquels un poème de Ronsard lui-même ^. Paschal y figure par 
une simple épitaphe latine, rappelant surtout la retraite à Chartres 
et les dernières années du traducteur de Y Iliade : Hvgoni Salellio 

1. La Poésie, Paris, lSo4, fol. 47 v". 

2. Les Amours d'Oliiier de Magny Qiiercinois. el r/iielgues oiles de liiy. 
Ensemble un recueil d'aucune^^ui'res de Monsieur Salel, abbé de Sainl-f^hé- 
ron, non encore veûes, Paris, Est. GrouUeau, 1333. Le privilège est du 
18 mars 1552. 

3. Les unzieme et douzième livres de riliade d'Homère, traduictz de grec 
en français par feu Hugues Salel... avec quelques vers mis sur son tombeau 
par divers poêles de ce temps, Paris, Sertenas, 1554. Le privilège est du 
25 juillet 1554, et la dédicace est à Jean d'Avanson. Cf. l'édition des Sous- 
pirs d'E. Courbet, p. xij, et Jules Favre, Olivier de Magny, Paris, 1883. p. 45- 



LE CICÉRONIËN DE LA BRIGADE 301 

Cadvrco, qui ex regia mortuo Francisco, ut se totum otio et doc- 
(riiiao (lederet, Cnrnufuni renil, ubi alir/uol pnsi annos diuturno 
et niorti/ero mordo a/fectus de cita placide et conslanler decessil. 
Anno asalule mortalibus restituta M. D. LUI. Vixif an. XLIX, 
nien. VI. C'est le ton des inscriptions relevées par l'auteur sur 
les tombes italiennes de l'époque ; Paschal se plaira à en compo- 
ser d'autres, et celle qu'il fera pour Joachim du Bellay est vrai- 
ment un modèle du genre. N'oublions pas que cette sorte de tra- 
vail ne lui coûte guère et qu il aimera toujours éblouir ses con- 
temporains à peu de frais. L'éditeur prête à « l'ombre de Salel » 
ce remerciement : 

Je le veux dire aussi comme je vieu d'entendre 
Le Ciceron Paschal, qui daigne .sur ma cendre, 
Tesmoig^nant mes verluz, respandre de sa main 
Les trésors plus divins de son parler Ronïain '. 

Magny célèbre encore, dès sa première ode, l'orgueil qu'il res- 
sent de cette amitié. D'après lui, Paschal a attiré les regards du 
Roi, l'estime du poète de la Cour, Mellin de Saint-Gelais, et 
Toulouse est déplus en plus fière d'un fils aussi glorieux : 

Ja desja je voy ce grand Roy, Je voy son esprit et ses yeux 

Ce grand Henri, Dieu de la France Fichez d'un travail qui recrée 

S'aprivoysant dessous la loy Sur le distillant gracieux 

De tes escritz pleins d'excellance ; De ta langue docte-sucrée 

Je voy comme béant il fait Je voy (laronne desborder 

Jugement saint de ta doctrine, Orgueilleuse de sa victoire. 

Et comme il estime parfait Et avec Tholose acorder 

L'enfantement de ta poitrine. L'hinne consacré de ta gloire ; 

Je voy le mignon d'Apollin, Je voy eneor les Seurs au bal, 

Celuy qui repaist son oreille, Mignardans un chant délectable 

Le graue-doux savant Mellin Qui ne resonne que Paschal, 

Tout ravy de ceste merveille ; Leur cher Paschal inimitable "... 

La dédicace des Gayetez constitue un nouvel hommage '. Le 
recueil a une réputation fâcheuse, qu'il ne justifie qu'à demi, car 
le ton lascif y est assez rare et, pour peu qu'on ait feuilleté une 

t. Odes, éd. E. Courbet, Paris, 1876, L I, p. 'iS (à Monsieur d".\vanson). 
2. Amours, éd. E. Courbet, Paris, 1878, p. 92-04. I^es « Seui-s au bal » 
sont les Muses. L'ode a, bien entendu, une strophe consacrée à Durban. 



30â noNSAKD ET l'iicma.nisîie 

certaine lilliTulure latine delà Henai.ssMnce, on est porté à moins 
de sévérité pour celte {jailé yauloise et plutôt hacliicjue. La pim- 
pante pièce des Marlinales, qui ne serait point indigne delà veine 
plaisante de Ronsard, désoblige à peine un instant les chastes 
oreilles. Faschal y paraît plusieurs fois, dans les attitudes les 
plus joviales, mêlé à ce groupe d'amis réunis autour de François 
de Gharbonier et de sa « nynfe geôlière » pour fêter Bacchus, 
« le bon Denis, le bon père », sous la treille du cabaret parisien. 
La compagnie est au rendez-vous, et la faim 1" " espoinvonne »; 
la perdrix se dessèche sur la broche, parce que Paschal est en 
retard; il arrive, s'excusant sur la pluie « qui l'a moitement trem- 
pé ». On se met à table, le garçon passe « l'aiguière lavandière » 
et, tandis qu'on attaque les viandes et que Gharbonier découpe le 
« poulastre indien », Magny entonne l'éloge des convives : 

'Dieu f,'ard Paschal, qui les Grâces 

Par leur Irasses 
Suyt tousjours d'un lil)re pas,.. 
Voyez Paschal notre guide 

Gomme il vuyde 
Ce verre plein de vin i)lanc 

Les belles Muses ne sont point oubliées, non plus que les 
maîtres absents. On évoque le « Pétrarque Vendomois », on rap- 
pelle le festin d'Arcueil, et tous boivent en chceur « à ce tout 
divin Jodelle », s'essayent à vider le pot à la ronde, avalent " au 
tireligot » le malvoisie « et ce bon gros vin de grave — qui les 
lave — de tristesse et de tourment » : 

Paschal enseigne et radresse Voyez le comme il enserre 
De la presse De ce verre 

Ceulx qui faillent en cecy. Les despouilles dedans soy, 

Et nous monstre la manière En l'honneur de son Oreste 
Taverniere Tout céleste, 

D'escarbouiller le soucy. Son Durban à qui je boi '. 

Tout cela est innocent et joyeux, dans une tradition qu'on sait 
assez être nationale; Ronsard n'a pas dédaigné d'accorder son 

I. Gagelez, éd. E. Coiu-bet, p. 64, 05, 70, 72. La date osl donnée par le 
motif du retard que met Pascal à rejoindre la compagnie : 
Pascal, qui plus la décore. 

Est encore 
Pai- la ville A son procès. , . 



LE CtCÉRONlEN DE LA URIGADI:: 303 

lulh à de telles chansons, et son élève ne s'y montre point mala- 
droit. 11 peint vivement un Paschal de belle humeur, hors du 
ton gourmé de pédant, qu'il reprend ailleurs avec son latin et 
(juil afliche avec avantage en d'autres lieux. Ses amis de lettres 
s'entendent à merveille à soutenir son ambition en bataille et à le 
pousser dans le monde. Il faut s adresser encore à Magny, dans 
ses Odes, pour savoir jusqu'où s'enfle, chez un poète d'alors, 
l'hyperbole de l'amitié. Le livre II est presque entièrement rem- 
pli par la gloire et les intérêts de Paschal. 

Un procès important, qu'il soutient à Paris, fournit matière à 
trois longues odes adressées à M . d' Avanson, premier président au 
Grand Conseil du Roi, à Jean Bertrand et à Nicolas Compain, 
conseillers au même Conseil, toutes « en faveur de Pierre de Pas- 
chal ». Le poète décrit dans la première les tourments du plai- 
deur, « son front ([ui trop se ride », sa face « trop humide >> ; il 
dit comment se lamentent ses amis 

Et la docte Tholoze encore, 
. Qui par rhonneur de son sçavoir 
Tant d'honneur se sent recevoir 
Qu'en l'honorant elle s'honore. 
Je cognoy parmy cette bande 
Son Durban, le mignon des Dieu.x' ... 

L ode au conseiller Bertrand lui annonce que Paschal a pris 
en main l'éloge de l'illustre famille à laquelle il appartient, et 
qu'il va célébrer dans la langue « du mieux disant Romain » : 

Je rencontray l'œuvre latine, 
Ainçois de Paschal les torrentz. 
Plains d'éloquence et de doctrine 
Qui bruyoient l'honneur des Bertrandz... 
Paschal que les Grâces chérissent, 
Paschal que les Muses nourrissent ^... 

Ce nourrisson des Muses, si dévoilé à la famille des Bertrand, 
mérite rpi'on se hâte d'arrêter une ordonnance en sa faveur ; 

1. Odes, t. I, p. 88-89. Après Durban et Panjas, le poète énumère 
Tumery, Revergat, la Roze, Dubuix fdu Poey '.'], Cbarbonicr. C'est le 
groupe toulousain de Paschal ; les Marlinales l'ont montré à Paris dans un 
autre groupe, avec Magny, Charbonier, Cappel, Navières, etc. Mis au net 
en 1557, le recueil des Odes contient des pièces de diverses époques. 

2. Odes, t. I, p. 102. 



304 RONSARD ET L HUMANISME 

un tel geste est digne du magistrat ami des lettres, qui se fait 

Bien aymer des Cygnes parfailz, 
Des Cygnes qui sont les Poètes... 

Les mêmes adjurations sont adressées au conseiller Nicolas 
Compain, à qui l'écrivain promet de chanter son los sur la Seine, 
le Lot et la Loire, à la manière des Anciens, c'est-à-dire de façon 
pindarique, « tout ainsi que notre Ronsard ' ». L'ami soutenu 
auprès de ses juges de cette façon originale gagna-t-il ce fameux 
procès ? 11 obtint, du moins, fort peu de temps après, un 
succès beaucoup plus considérable. Dans la dernière ode du 
livre, Magn}' instruit la postérité de la nouvelle dignité de son 
héros. Elle a pour titre : Sur son parlement de France pour 
aller en Italye, à Pierre de Paschal, historiographe du Roy -. Les 
premières strophes annoncent à celui-ci le départ de Magny, 
avec l'ambassadeur Avanson, et le plaisir qu'il aura de retrouver 
à Rome Panjas et Du Bellay, parmi " les plus belles anti- 
quitez », cependant que leur ami commun tiendra à Paris une 
plume honorée : 

Tandis sur le mestier Romain 
Tu tixlras de ta docte main 
Le fil de ta Françoise histoire, 
Empennant si bien la victoire 
El l'honneur de nostre grand Roy, 
Qu'à jamais sa gloire par toy 
Volera vive en la mémoire. 

Certes noz nepveuz qui viendrout 
Grandement heureux tiendront 
Nostre belle et fertile France, 
De quoy dechassant l'Ignorance 
Elle allaicte ore en son giron 
Un Paschal qui deCiceron 
Egalle la douce éloquence. 



i. Odes, t. I, p. 111-112. Le sonnet xcii des Sous/tirs nicnlionne avec 
Paschal le même conseiller au Gi-and Conseil. 

2. On assigne communément à ce départ, avec l'ambassadeur Avanson, 
la date de 1553. Mais Avanson parait avoir fait le voyage de Rome plus 
d'une fois, et c'est à l'année 1554 qu'il convient de reporter la nomination 
de Paschal, 



LE ClCÉRONltN DE LA BRIGADE 303 

Aussi ce grand Roy le sçail bien, 
Qui soigneux d"acquerir le bien 
A qui nul bien se parangonne, 
Maintenant la charge le donne 
D'escrire tout ce que soubz luy 
Nous avons veu iusqu'au jourd'huy, 
Depuis qu'il vint à la couronne '. 

Interrompons ici le défilé des poètes qui ont célébré notre hu- 
maniste, pour le contempler dans ses fonctions inattendues 
d'historiographe de France. 



III 



Pierre de Paschal voyait ses ambitions comblées. 11 obtenait, 
pour l'unique mérite de son pur langage, d'être chargé d'écrire 
l'histoire de son temps et de son roi, honneur insigne que son 
modèle cicéronien, Etienne Dolet lui-même, avait sollicité et 
espéré vainement de François 1^'' -. Le petit Gascon, dont la seule 
force était de croire en soi-même, avait fini par imposer cette 
confiance autour de lui et en tirait un prodigieux parti. Fort 
attaché aux biens terrestres, il pouvait regarder sa fortune faite. 
Il avait charge de cour; il approchait les grands, recevait pension 
du Roi . Cette pension était de douze à quinze cents livres selon 
Brantôme, qui le peint, en un malin portrait, « tout glorieux » 
au temps de sa « piaffe » ^. Le pamphlet de Ronsard donne, sur 
les moyens qu'il employa pour réussir, des détails particuliers 
que nous pouvons vérifier en partie. 

Le bruit extravagant fait par les poètes autour de lui servit 
assurément à son succès. Mais il eut des répondants plus sérieux 
auprès de Henri II, de Catherine de Médicis et du cardinal de 
Lorraine, qui le fit choisir ; ce furent deux prélats lettrés, im- 
portants à la Cour, auxquels il fut recommandé sans doute par le 

I 
\ . Odes, t. I, p. 114-113. L'ode prévient un reproche déjà entendu : 

Si quelcun, Paschal, te trouvant 
Dedans mon livre si souvent, 
Envieu.ï, m'en vouloit reprendre... 

2. Voir l'épitre par laquelle Dolet dédie au Roi le second tome des Com- 
mentaria linguae latinae, Lyon, 1538. 

3. Voir plus loin, p. .338. 

20 



306 konsahu et L"nuMAMa.MÈ 

cardinal d'Arma^'nac. Lun, le disert LanceloLde Carie, évêque de 
Riez, appréciait riUilie et la culture qu'on en rapportait '; l'autre 
Jean de Monluc, évéciue de Valence, frère du grand capitaine et 
fort différent de lui par le caractère, était mêlé de près à la poli- 
tique royale et se rapprochait des idées conciliatrices de Michel de 
L'IIospital ; Ronsard louera ses vertusecclésiasliques, notamment 
dans la Cuinplninlc à lu Boyiie mère, de qui Monluc sera un 
intime conseiller -. Le poète assure que la flatterie n a pas suffi 
à Paschal pour obtenir l'appui de ces éminents personnages, 
mais qu'il a exploité leur goût sincère des bonnes lettres, en se 
faisant valoir à leurs yeux par des épîtres pillées chez les cicéro- 
niens qualifiés (« decepti quibusdani eSadoleto et Bcinbosubrepli- 
ciis epistolis et a quibusdani dicendi formulis e Cicérone perpe- 
rampetilis )>)-^. 11 oublie (jue lui-même fut le premier proneur d'un 
obscur écrivain proclamé par lui le Cicéron de la France. 

Comment s'y prit Paschal pour faire réussir ses démarches, on 
le voit dans une lettre adressée à un de ses parents, Guillaume 
Bohier, président au Parlement de Toulouse, personnage influent 
et consulté '. Ce document, qui a trouvé le chemin de la Cour, 
définit en bons termes toute la doctrine littéraire qu'il exploite. 
On y apprend par quels arguments il fait soutenir sa candidature 
au poste lucratif sur lequel il a jeté son dévolu, et aussi quelles 
sont les idées régnantes surlart de l'histoire et sur la convenance 
de ne l'écrire qu'en pur langage cicéronien ^ : 

... Auere te certo scio tum Gallicarum reruni historiani pure et 
latine scriptam videra, lum a nie scriptam. Quod quidcm quam sit 

1. V. p. 185. 

2. Ed. L., t. II, p. 14; t. Vil, p. 309 {Bocage ittijal^ Monluc fui ambas- 
sadeur en Pologne où il assura l'élection, royale du duc d'Anjou. Tauiizey 
de Larroque a publié des \otes et doc. inécl. pour servira la biographie de 
Jean de Monluc, 1868. Emile Picol a esquissé cette biograpbie, /. c, l. I, 
p. 251-269. Son rôle équivoque lors de la Saint-EJarlliélemy est mis en 
lumière, à propos de VEpislola de Pibrac, par René Badouaul, dans la 
Revue d'Iiisl. litt., 1910, p. 17-28. 

3. V. p. 265. 

4. 11 avait été lié avec Lazare de Ba'if, ayant été chargé de procéder, de 
concert avec lui, pendant sa mission de 1544 en Languedoc, aux engage- 
ments du domaine, négociations d'emprunts, etc. [Catalogue des actes de 
François ^^ t. IV, p. 668.) 

5. BibL nat., Lai. 8585, fol. 47-f8. « P. Pascliolius G. Bocrio Praesidi 
S. D. » Ces quatre pages autographes sont la seule lettre originale de Pas- 
chal que j'aie retrouvée. 



Le ClCÉRONlEJi DE LA ItKlGAUE 30l 

inagnuiii, quanirnie et magnae et arduae cogitatioiiis indigent vel ex 
hoc ipso intelligi polest, ([uod iiomiiiem qui pro dignilate id praes- 
tare poluerit adhuc vidimus neminem. Quotus enim quisque est qui 
de horridis rébus nitidam, de ieiuuis plenam, de peruulgatis nouam 
oratinneni facial ? Periiiulti sunl in (lallia, fateor, (|ui non pessinie illi 
quidem loquuntur, et lileratius fortasse quuni caeteri ; sed qui plane, 
qui dilucide, qui ad rem et dignitatem ornate scribant, non ita mulli. 
Unus inanem quandam verborum volubilitateni eioquenliani esse 
putat ; aller una aut altéra oralione, horriilis verbis et insoleiilibus 
ab autoribus omnibus sine uUo dek'Ctu sumptis, quoquo modo com- 
posila eloquenteni se esse praedicat '. Quid quaeris ? Tota iUa velus 
copiose loquens sapieutia, hoc est eloquentia, in obliuione quasi per- 
pétua iacet. Et nisi Ciceroniani quidam, qui iamprideni Dei Opt. Max. 
quodam veluti munere ex Ilalia sunt exorli, illam ab obliuione homi- 
num atque a silenlio vindicassent, obrula oninino iaceret. 

Horum ego hominum seclam alque institutionem iuuenis apud 
lacobum Sadoletum Cardinalem {qui fuit eodem ex studio non apud 
Ilalos soluni, sed apud omnes génies etiam vir, ut sois, eruditissimus) 
diligenter salis sum prosecutus - ; idque me unum assecutum esse 
confido, ut scriptorum subtililatem aliorum et elegantiam perspiciam; 
sublililer vero ac eleganter, et antique illo et Romano more me 
scribere posse plane desperem. Quare, Boeri, dolet mihi, et vehenien- 
ler quidem dolet, cum honestae tuae postulationi, ut maxime vellem, 
concedere non possuni. 

Veruntauien fac me eum esse qui hoc ample praestareet cumulate 
possim. Fac meam eius generis esse orationem quae nostrorum Cice- 
ronianorum (quos enumerare perfacile est, ita sunt pauci) terelibus 
ac religiosis auribus abunde satisl'aciat... Al Régis annales, et Régis 
praesertim omni praestanlia praecellenlis, confîcere ; nostrorum 
Imperatorum rei militaris virtule caeteris omnibus praestantium, et 
erudilionem, nostrorum denique temporum coiisilia alque eueutus 
historiis latinis ila mandare, ut veleris illius eloquentiae pressum 
aliquod vestigium perpétue apparcat, magnum hoc totuui est, fateor, 
atque haud scio an. de caeleris omnibus aliis rébus longe maximum. 

Quod quoniam proximis his su[)erioribus annis quidam, orationis 
faciundae ac poliendae meo quidem iudicio plane ignari, atlingere 
sunt conati, quid in hoc ego génère possim non experiar. Tanlum 
dicam me nuper in quendam historicum forte incidisse, qui lanta 
verborum ieiunitate et famé de laudibus Francisci illius, illius inquam 



Il Ceci touche au point csscaliel de la théorie cicéroiiieune. 
2. Cf. plus haut, p. 273. 



308 RONSARD JiT l'iii;mamsme 

magiii Francisci Gallorum He;,'is patriae tolius ac Musarum omnium 
vere parentis, scripsit, ut e};o humunculus Manium tanli Régis sanc- 
lissimorum quodani modo miscrerer *. Alque tali impudentia amarior 
fiiclus, nonsolum fjenus scribendi putidum, sed hominem etiam ipsum 
qucm niinc|uani videram, sutn slomachatus. Videliatur enim cerle 
lanti l{egi.s sjjlendorem, uescio quiiius laudilnis, maculare... Alicunde 
est tibi, Boeri, Giceronianus aliquis requirendus ; in lioc quod petis 
unus, niihi crede, satis eril. Ille enini potest, quod isli volunl ; ille 
solus perficiet, quod isti conantur. . . 

Le morceau est joli et iulroit. Rien n'y manque, ni la fausse 
modestie, ni la féroce critique des prédécesseurs et des rivaux. 
L'autorité de l'Italie est invoquée avantageusement dans une cour 
où l'italianisme sous toutes ses formes gagne du terrain, grâce àla 
Reine et à son entourage. La thèse cicéronienne est défendue dans 
un style qui veut joindre l'exemple à la théorie. Ne nous éton- 
nons pas de voir purement littéraires les titres qu'a fait valoir 
Paschal à écrire l'histoire de France. Telle était la tradition de 
l'historiographie officielle en langue latine, à laquelle avaient 
procuré quelque éclat les travaux sur les rois français du véro- 
nais Paul Emile ~. Cette tradition devait se maintenir, lorsque 
le français fut tardivement adopté pour narrer les gestes de nos 
princes et de notre nation. La charge resta littéraire, et même 
oratoire, jusqu'au temps de Mézeray, et il suffit de rappeler les 
noms d'écrivains qui la tinrent au xviu" siècle. Voltaire, Duclos, 
Marmontel, et aux vingt et un volumes de Discours sur l'histoire 



1. L'historiographe de François I'"'', dont Paschal parle avec mépris 
parce qu'il n'est pas cicéronien, ne peut ('lie qu'.\rnoul le Fcrron (1515- 
156.3), le célèbre jurisconsulte bordelais, dont la continuation de Paul Emile 
s'arrête à la mort de François 1"''. Son ouvrage historique venait d'être 
précisément publié par Vascosan. \ la fin de sa vie, mieux pclairé sur les 
mérites d'Arnoul le Ferron ou n'ayant plus à diminuer un rival, on verra 
Paschal lui consacrer un court éloge funèbre. 

2. Vascosan réimprime à Paris, en 1553, l'ouvrage anWanl: Pauli Acmi/lii 
Veronensis hislorici clarissiini dp Robus gestis Francorum libri X. ArnoIJi 
Ferroni Fiurdigalnnsi.i, Régis cunsiliarii, de rehus gestis Gallorum lihri IX 
ad historiam Patili Acmylii additi, Chrnnicon I. Tiliide regihus Francorum, 
a Pharamundo usrjuc ad Ilenricam II (in-8 de 448 p.). La dédicace de 
Michel Vascosan à François I"' est datée Lui. Par. III non. Mari. 1339. Le 
recueil ne dépasse pas le règne de Charles Vlll et, malgré la promesse du 
titre, ne contient que l'œuvre de Paul Emile. La liste chronologique des 
rois comprend Henri 11, qui est le 57° depuis PJiaramond. 



LE CICÉROMEN Ui; I.A IIRHi.vrjE 30Î) 

de France laissés par Morcau, pour sapercevoir qu elle g'arda 
jusqu'à la fln des traces de son origine '. 

Une quinzaine d'années après l'épisode ici raconté, Ronsard 
semble avoir compris la vanité d'ulie composition historique oii la 
recherche de la forme reste le premier souci de l'écrivain. Il pense 
peut-être k l'expérience faite avec Paschal, il donne en tous cas un 
avis mûri par le temps et d'une éloquente autorité, lorsqu'il défi- 
nit le rôle de l'historien dans un sonnet adressé au traducteur de 
Guichardin : 

Non, ce n'est pas le mot, Chomedey, c'est la chose 

Qui rend vive l'Histoire à la postérité; 

Ce n'est le beau parler, mais c'est la vérité 

Qui est le seul Trésor dont l'Histoire est enclose. 

Celui qui pour son but ces deux poincts se propose 
Désire ensemble éloquent et loing de vanité, 
Victorieux des ans, celuy a mérité 
Qu'au giron de Pallas son Livre se repose. . . ^ 

L'ami de nos poètes n'eut point d'ambition aussi haute. Mais son 
travail historique ne fut pas une pure illusion, comme les con- 
temporains l'ont cru. S'il y mit une lenteur exagérée, qu'explique 
son laborieux artifice, on ne peut nier qu'il ait accompli au moins 
une partie de la tâche pour laquelle il fut pensionné '. Ses 

1. Lacurne de Sainte-Palaye, dans son Diclionnâire des Antiquités natio- 
nales que possède le fonds Moreau de la Bibl. nat., a dressé une liste insuf- 
fisante, quoique abondante, des écrivains qui ont porté le titre d'historio- 
graphe. La liste est résumée par Chéruel, Dict. hist., t. 1, p. 548.) Un arrêt 
du Parlement est relatif au choix de l'avocat Jacques Gohorry et à des 
émoluments de oOO livres tournois à prendre sur un leg:s de Ramus ; on v 
voit assez bien quelle incertitude régnait dans la continuation de nos chro- 
niques. Le ms. de Sainte-Palaye assigne h Tannée lao3 la nomination de 
Paschal (fonds Moreau, liilSj. Le litre d'historiographe de Henri 11 a été 
porté par un autre des premiers amis de la Brigade, Denys Sauvage, sieur 
du Parc. 

2. Ed. L. l. VI, p. 422; éd. El., t. V, p. .356. Le sonnet a paru en titre de 
la traduction de l'Histoire (VltaUe. . . translatée par Hierosme Chomedey, 
Paris, 1568. 

3. L'historiographe était appelé à rendre par sa plume des services à la 
politique royale. Le premier travail de Paschal, à peine investi de sa fonc- 
tion, fut précisément la publication d'un pamphlet intitulé ; Ad principes 
chrislianos cohorlatio pacificatoria (Lyon, Tournes, 1555), que lui attribue 
Dupuy. 29 pages in-8. Cum priuilegio Uegis. (V. Léon Dorez, Inv.de la coll. 
Diipiiy, t. II, p. 154, description du vol. 624.) 



.Md nONSARD ET I.'riU.MANISME 

manuscrits existent; on pourrait aujourd'hui les étudier, et même 
avec utilité '. Ce sont trois volumes de brouillons et de mise au 
net, équivalant <i peu près aux quatre premiers livres de son 
ouvrage 2. Le témoignage sur certains faits de son temps pren- 
dra môme un réel intérêt au premier livre (qui commence à l'an 
15t7et sachève sur le récit de la naissance de la princesse Claude 
de France à Fontainebleau), si la mention suivante, que je trouve 
à Vc.vplicit, est tout h fait véridique : « Primus hic liber (rerum 
ab llenrico rege geslarum) totus ox Caroli Lolharingi cardinalis 
commentariis est confeclus ; qui, quia maxi[mis] occupalionibus 
distentus persequi historiam non potest, aduersaria scribit. At, 
ut hune primum librum suis commentariis, sic caeteros omnes 
aduersariis, ut spero, illustrabit. VNi deo honor et gi.oria in 
SEMPITERNVM AEVVM -^tt 11 y a Une tradition assez incertaine sur des 
mémoires écrits par le cardinal de Lorraine, dont rien ne sest 
retrouvé jvisqu'à présent. Cette collaboration illustre, attestée 
par la minute même de Pasciial et dont il s'est fait gloire devant 
le public dans la dédicace de son éloge de Henri II, mérite sans 
doute d'être relevée dans son œuvre. 

Ronsard, après leur brouille, l'accusera non seulement d'es- 
quiver par paresse les obligations de sa charge, mais même de 
pratiquer le plagiat. Il nommera un personnage, simple homme 
d'armes des armées royales, dont l'historiographe aurait i)illé les 
notes rédigées en français pour les transcrire en son latin \ Cette 



d. Le mérite derétiulede Paul Bonnefon a été de mettre en lumière l'exis- 
tence de ces manuscrits et d'établir que l'œuvre de Paschal n'est pas aussi 
infime que l'on s'est plu à le redire après Pasquier, Brantôme et La Croix 
du Maine. Bonnefon a publié, comme spécimen du travail de Paschal, un 
important fragment de son livre II contenant le récit des émeutes borde- 
laises de 1545 (Pierre Je Pasc/ia/, p. 6"i-71V 

2. Bibl. nat., Dupuy (i2i (Dore/, t. 11, p. 154); fragments autographes 
du I'"' et du 11^ livre. Lai. H481 : fragment du I"' livre, en brouillon, et 
notes diverses. Lnl. 18339: les livres II, 111 et IV. 

3. Bibl. nat., Lai. 11481, fol. 50. On lira plus loin, dans la lettre au car- 
dinal de Lorraine, une autre attestation de celle collaboration et de l'exis- 
tence de ces Commentaires. 

4. V. p. 268. Ce texte du poète précise pour la première fois l'accusation 
de plagiat contre Paschal, portée par les contemporains et vaguement 
recueillie par le P. Lelong et par Aubery, qui par.iil le confondre avec 
Charles Paschal. traducteur français d'un éloge de Catherine de Médicis 
(Bounefoji, p. 36). Le texte d'Aubory mentionne la disparition d'« une très 
ample et très curieuse histoire du règne de Henri II », rédigée parle car- 



LE CICÉRONIEN DE [.A liHIOADE 311 

fois, la passion l'égaré liors des limites de la liDiiiie foi. Ou 
reconnaît aisément à quel ouvr^g^e il fait allusion ; ce sont les 
Cnnimen/aircs sur le faict des (lernicres f/uerres en la Gaule Bel- 
gique entre Henri II" et Charles K'', qu'a publiés en li)o3 Fran- 
çois de Rabutin, g'entilhomme bourguignon de la compagnie du 
duc de Nevcrs, et qui ont été plusieurs fois réimprimés '. Or, 
l'auteur conte, dans la dédicace à son duc, comment il s'y prit 
pour tirer parti des notes journalières recueillies sur les faits 
qu'il avait vus et quels secours il dut solliciter : 

Au retour du camp, fortune ma porté à Paris, lieu honoré pour 
l'excellence de plusieurs hommea de bon esprit ; je m'enqiiiers des 
plus sullisans, je les recherclie, cognoy, fréquente, et finablement 
m'elTorce d'acquérir leur bonne grâce. Entre autres je m'addresse 
à monsieur Barthélémy, Maistre des Requestes du Hoy, des plus 
estimez; je luy communique mes brouillons et mémoires, je luy 
fais ouverture de mon intention ; . . . il cognoit mon labeur avoir 
esté grand et mes escrits conformes à la vérité de ce qu'il en 
avoit sceu et entendu. Parquoy me conseille et m'admoneste de les 
faire imprimer et mettre en lumière, non toutefois sans derechef 
les avoir communiquez à gens doctes; entre lesquels, pour la sin- 
gulière amitié qu'il portoit à P. Faschal, gentilhomme de rare 
doctrine et sçavoir, il m'adressa à luy. Qui, voyant mon œuvre mal 
digéré et le slile mal limé et poly, ce que moy-mesme je cognoissois, 
tant à cause du peu de temps qui m'esloit resté à les disposer en bonne 
forme, 'que ]>our le default que je puis avoir des lettres, s'ollrit de bon 
cueur à m'y vouloir ayder. Et ne pouvant satisfaire à ce labeur, pour 
eslre coniinuellemenl occupé à escrire noz histoires Françaises en 
Latin {je dis en Latin, Monseigneur, pource que, selon l'opinion des 
plus sçavans hommes, il ne semble point que ce soit un François, mais 
un Césarou un Saluste escrivant) , il pria un gentilhomme sien amy, 
nommé Guy de Bruès de Languedoc, proveu de grand sçavoir et 
humanité, vouloir m'ayder de son opinion. Lequel, pour divers empes- 
chements, qui luy ostoient le moyen de veoir les autres, retint seule- 
ment le sixième livre. . , 



dinal de Lorrnine et conCéc par lui à Paschal. La souscription du livre I"" 
des histoires de celui-ci, qu'on vient de lire, donne toute précision sur ces 
divers points. 

t. \j ne Continuation des Commentaires a paru en 1559. Guy de Bruès, 
lié aussi avec Ronsard, les a continués jusqu'en 1562 (ITauser, Les sources 
de l'histoire de France, XVI' siècle, n" 1253). Je cite le texte de 1574. 



312 



RONSARD ET L IILMANISME 



Telle est la source du renseig^nement envenimé par Ronsard. 
L'accusation de plagiat a dû lajsser Paschal indiiîérent. Il se 
croyait en droit d'emprunter des récits de soldat, puisqu'il les 
fondait dans im texte bien ii lui. A ses veux, tout le mérite de ce 
texte était d'être celui d"" un César ou Salluste écrivant » ; c'est 
aussi le défaut de ce qui nous reste de son histoire. La plus élé- 
gante uniformité ne cesse d'y régaer. Le détail n'y tient de place 
que dans la description des cérémonies, où l'auteur paraît se com- 
plaire. S'il aborde une chronique plus familière, c'est sans quitter 
le ton noble, ce qui en enlève l'intérêt. Il est tout à fait k l'aise 
dans le discours, oratio ou concio, et dans l'éloge des princes et 
des grands personnages qui paraissent dans son récit. On voit 
qu'il s'est attaché par exemple, après avoir narré dans tous ses 
détails la pompe funèbre de François!"", à Saint-Denys, à consa- 
crer plusieurs pages au portrait moral et intellectuel du protec- 
teur des lettres et des arts et à l'énumération des grands esprits 
qui ont honoré son règne '. Ce morceau devait, dans sa pensée, 
faire valoir sa prose abondante aux dépens du style sec de l'histo- 
riographe du roi chevalier, Arnoul le Ferron. Les narrations 
militaires l'intéressent beauct)up moins ; elles sont presque tou- 
jours traitées sans particularités bien précises et la phrase y est 
empruntée d'aussi près que possible à Cicéron ou à César. 

Des notes conservées dans les brouillons de Paschal, et rédi- 
gées sous forme de lexique, témoignent de sa manière de lire les 
Anciens et d'en extraire les termes techniques qu'il peut utiliser 
saiïs trahir la pureté de la langue. La source est généralement 
indiquée et l'expression française est quelquefois mise en regard -'. 
Ce travail d'adaptation du vocabulaire antique aux choses 
modernes est revendiqué dans sa préface comme un mérite con- 
sidérable. Quehjue médiocre valeur que garde cette œuvre de pur 

1. L'éloge de ?"rançois I'"' et des écrivains de son temps ne manque pas 
d'un intérêt littéraire. On le trouve au ms. Dupuij 624, fol. ")6. 

2. Voici quelques-unes de ces notes, tircesdu ms. i.a^ 11481: « Siistinere 
eqiios. Les tenir en bride et l'aire aller au petit pas. — Cohors, tui-ma. 
Une bande de gendarmes. — Turniatim, par bandes. — Archiers de la 
garde. Slipnlori^s. — Escarmochcs. Prima excursio leuis armaturae. Cie. — 
Espuiser. Xox illa Iota exinanienda natii consumitur. InVer. — Un hommt 
perdu. \emo est inrjuam inuenlus tam pru/ligalus, tam pe^ditus. Cic. Pro 
Bat. » — Dans un autre ordre d'idées, je relève une phrase que l'auteur 
applique à son cher cardinal d'Armagnac: « Armeig. Est oratUme suauis et 
ila nmralus iil prae se probitalem quandam et ingenuiiatem ferai. Cic. » 



LE CICÉRONIEN DE I.A HBIGADE 313 

humanisme, l'auteur y a travaillé avec méthode, se conformant à 
l'exemple de ses modèles italiens, eux-mêmes imitateurs des 
Anciens, et c'est justement ce qui lui constituait, dans le milieu 
français de son temps, la sorte d'originalité dont il était si vain. 
L'effort coûtait à sa nonchalance; il le faisait cependant, et s'en 
exagérait l'importance. Au surplus, il était assuré d'écrire un 
latin meilleur que celui qui s'employait autour de lui. On ne peut 
donc pas dire, comme Ronsard, qu'il n'avait même pas commencé 
son traA'ail, ni, comme Brantôme, qu'il vivait dans la fourberie et 
'I amusoit le monde ». Il semble, au contraire, à qui parcourt 
ses manuscrits, qu'il croyait à son œuvre et qu'il était lui-même 
sa propre dupe. 

IV 

L'élévation de Paschal lui valut, parmi les poètes, un renou- 
veau d'admiration. Aucun d'eux ne mettait en doute qu'on ne vît 
sortir un chef-d'œuvre historique de ses doctes veilles : aucun ne 
jalousait l'honneur rendu à des mérites aussi rares ; ils y voyaient 
plutôt l'assurance que des faveurs analogues les attendaient sous 
d'autres formes. Joachim du Bellay s'inspire de cette espérance 
dans le discours qu'il adresse à Henri II pour lui recommander 
d'honorer Ronsard et de le traiter aussi bien que son historio- 
graphe. Le poète parle très noblement de ce qu'un roi peut 
attendre de Ihistoire ; la postérité s'étonne seulementde le voir, 
même dans ce poème de circonstance, réunir deux noms aussi 

Sire, parlant ainsi du pouvoir de l'histoire. 

Je parle du poète, estant assez notoire 

Que tous deux sont esmeuz d'un semblable désir, 

Qui est de profiterai de donner plaisir. 

Tous deux par leurs escriptsmesme chose prétendent. 

Mais par divers moyens à mesme fin ilz tendent. 

Cestuy-là, sans user d'aucune fiction. 
Représente le vray de chascune action. 
Comme un qui, sans oser s'esgayer davantage, 
Rapporte après le vif un naturel visage : 
Cesluy-cy, plus hardy, d'un art non limité 
Sous mille fictions cache la vérité, 



314 RoNSAHi) i:r i.'himamsmk 

Comnift un peindre qui hiit d'une Nrave entreprise 
La (iguro d'un camp ou d'une ville prise, 
Un orage, une guerre, ou mesnrie il l'ail les Dieux 
lîn façon de mortel/, se monslrer à nos yeux. 
Tel que ce premier là est voslre lanet^ Sire, 
Et tel que le second Michelange on peult dire ' : 
A l'un voslre Paschal est semblable en son art, 
A l'autre est ressemblant votre docte Ronsard. 
Je ne veux pas icy par le menu déduire 
Plusieurs autres raisons, que je pourrois induire 
Pour monstrer ce qui est de semblable en ces deux, 
Et ce qui est aussi dedilîerence entre eux. . .. ' 

Le même rapprochement se retrouve .sous la plume deMagny, 
(jui l'inscrit dans une dédicace commune : .1 Pierre de Ronsard 
et Pierre de Paschal, ode ; onze strophes y poursuivent cesinjju- 
lier parallèle : 

Quand je voy Ronsard et Paschal, 
Qui d'un nœud saintement fatal 
Se lient par amour ensemble, 
Je beneiz l'estoiledes cieux, 
Qui d'un accord si précieux 
Deux espritz si rares assemble. 

Puys quand je m'arresle pour veoir 
De l'un et l'autre le sçavoir 
El l'heur qu'ilz ont de la nature, 
Admirant leurs espritz aigus, 
Ronsardje compare à Phebus 
Et Paschal j'esgalle à Mercure. 

Phebus à la table des Dieux, 
Avecq son luth mélodieux, 
Paisl des Dieux les sainctea oreilles : 
Et Ronsard à celle des Roys, 
Mariant son luth à sa voix, 
Paist les Roys de grandes merveilles. . . 

Quand la Mort les hommes a pris. 
Mercure en guide les espriz 

1. Ronsard comparé à Michel-Ange, c'est un souvenir du séjour à 
Rome. Puis-je indiquer que j'ai établi que Du Bellay a habité le Palais 
Farnèse, à l'époque où Michel-Ange y faisait travaillera sa fameuse cor- 
niclie ? [Souvenirs d'un vieux Romain, Paris, 1921, p. 48). 

i. Du 1-Sellay, éd. MartyLaveaux, t. I, p. ".216. 



LE (UCÉnONIEN UK LA BRIGADE 31 S 

lia bas aux bordz de la noire unde : 
Mais Paschal fait plus de sa voix, 
Car il y va quérir noz Hoys 
El les fait revenir au moiulo *. 

Malgré son bel orgueil, Ronsard n'eut jamais l'idée de solTus- 
quer de ces comparaisons. Il renchérissait, au contraire, sur ses 
propres hommages ; il créait k ce Paschal, qui n'avait rien pro- 
duit de sérieux, une gloire factice ; il lui prodiguait le laurier, au 
point de s'attirer de vigoureux reproches d'Etienne Pasquier : 
i( Je souhaitterois que ne fissiez si bon marché de votre plume à 
hault-Ioiier quelques-uns de ceux que nous sçavons notoirement 
n'en estre dignes ; car en ce Taisant, vous faictes tort aux gens 
d'honneur. Je sçay bien que vous me direz qu'estes contraint par 
leurs importunitez de ce faire, ores que n eu ayez envie. Je le 
croy ; mais la plumed'unbon Poëte... doit estre seulement voiiée 
à la célébration de ceux qui le méritent '. » En dépit de ces 
avertissements, aucun des recueils que publie alors le jeune 
maître ne paraît sans être orné du nom de son ami. Dans les 
Hymnes (1535) ohVHymne delà Mort lui est dédié, il le nomme 
dans une des plus nobles listes qu'il ait dressée de contemporains 
glorieux, celle où il n'y a que trois autres noms, ceux de Dorât, 
de Du Bellay et de Michel de L'Hospital. Elle selit dans l'/Zî/m/je 
de Charles, cardinal de Lorraine. Le poète rappelle qu'au com- 
mencement du règne de Henri II, « la Muse estoit sans grâce » 
et que la protection du cardinal vint réveiller « les courages » 
des Français : 

Mais si tost qu'il te pleut, par un destin fatal. 
Regarder d'un bon œil ce divin l'Hospital, 
Nourriçon d'Apollon, que si doctement touche 
La lyre, et qui le miel l'ait couler de sa bouche ; 
Et si tost qu'il te pleut prendre dessous ta main 
Du Bellay, que la Muse a nourri dans son sein 



1. Odes, éd. Courbet, t. I, p. 44-46. 

2. Lettre à Ronsard datée de iSSo [Œuvres d'Est. Pasquier, t. Il, col. 
14). Que Paschal soit particulièrement visé, on peut en être assuré par 
l'animosité que Pasquier témoigne contre lui et par sa lettre à La Croix 
du Maine, où l'on retrouve les mêmes expressions que dans celle-ci : « Ses 
imporlunilez et prières portèrent tel coup qu'estant /lau? loiié par Monsieur 
de Ronsard... ■• V. plus haut, p. 2(J1. 



316 llii.NSAHIi 1.1 1,'llLMAMSME 

Et i|ui par ses chansons les Grâces nous r'ameine ; 
Kl Paschal qui nous fait nosire histoire Honiaine, 
A qui tu as commis les honneurs des François : 
Va Dorât qui en Grec surpasse les Grégeois. .. ' 

Un autre prince de lEglise, le cardinal protecteur de Paschal, 
Georges d'Armagnac, apparaît dans un poème de cette époque, 
en ce Bocage de l.^Jîi, où Gascogne et Gascons tiennent une 
énorme place -. Le passage, qui sera remarqué à Rome, où réside 
alors Du Bellay, est dans une pièce dédiée à l'ami de celui-ci, 
Jean de Pardaillan, protonotaire de Fanjas. Ronsard y loue le 
prélat, que Pardaillan vient de suivre en Italie, 

Ton Georges d'Armagnac, Cardinal qui enserre 

Tout le bien et l'honneur qui vient du ciel enterre. 

Et qui sans recevoir nul service de moi 

Daigne louer ma Muse, esmeu comme je croi 

Des propos de Pascal, qui de tous coûtés sonne 

Les vers que moi de France en l'rançois je façonne. . . •• 

Le recueil entier de ce Bocage appartient à Paschal. L'ode 
dédicatoire, qui sera supprimée dès la première édition collective 
de 1560 ^, commence par des images d'une élégante mélancolie, 
inspirées de Callimaque : 

1. Ed. L., t. IV, p. 245. 

2. On trouve une suite de dédicaces à Durb.nn, à Paiijas, à Magnj', à 
Revergat, à Brués, et aussi à Jean Nicot, de Nîmes. Ce groupement 
d'amis de Paschal est significalif . 

3. Ed. L., t. VII, p. 238. Le morceau est supprimé à partir de 15fiO. Le 
protonotaire de Panjas a suivi G. d'Armagnac à Rome, comme secrétaire, 
en avril 1554. 

4. Elle n'a été reprise que dans l'édition Marty-Laveaux, t, VI, p. 359; 
éd. L., t. VI, p. 200. L'impression du Bocage est achevée le 27 novembre 
1554, pour la veuve M. de La Porte (Laumonier, R. poêle lyrique, p. 125). 
La même année, en mars, avait paru l'édition du pseudo-Anacréon (v. p. 
109). Cet événement fut salué par l'odelette où Ronsard boit à Henri 
Estienne. Paschal est des convives du festin : 

Fay moy venir d'Aurat icy. 
Pasctial et mon Pangeas aussy, 
Ctiarbonier et toute la troupe... 

Le recueil des Meslanges, paru chez Gilles Corrozet avec la date de 1555, 
contient une petite ode adressée à Paschal : « Tu me fais mourir de me 
dire » (éd. L., t. II, p. 3(53; t. V, p. 289). La dédicace a passé plus tard à 
Pasquier. Dans les Hymnes, autre recueil de 1555, Vllynine de h MorI est 
dédié à Paschal. 



LE CICÉRO.MEN DE LA IIRIGADE 'ii\l 

Toutes les fleurs es]ianoûyes. 
Dont le chef je me suis orne 
Au vent se sont evanoiiyes... 

Mais la leçon, que par l'oûye 
La Muse m'a mise au cerveau, 
Xe s'est perdiie evanoiiye, 
Comme une tleur du renouveau : 
Car tous les jours elle foisonne 
En fruict qui n'a point son égal. 
Tesmoing ce livre que je donne 
Pour un présent à monPaschal. 

Quelcun trouvera bien estrange 
Et ridera son front, de quoi 
J'heùre Paschal d'une louange 
Dont heureux se tiendroit un Roi : 
Mais moi contant, qui ne mandie 
Des Rois ni bienfaictz, ni honneurs, 
Aux sçavans mes vers je dédie 
Plus volontiers qu'aux grans Seigneurs. 

Car leur faveur n'est perdurable 
Et leurs bienfaictz sont inconstans: 
Mais la science vénérable 
Dure pour jamais, ou long tems. 
Puis j'espère qu'en recompense, 
Paschal me fera quelquesfois 
Immortel par son éloquence 
Qui vault mieux que le bien des Rois ' . 

Cet espoir, Ronsard le précise en réimprimant sa vieille ode 
de 1550, dont la fin se trouve changée. Ce n'est plus le poète qui 
promet d'immortaliser l'humaniste ; c'est celui-ci qui va se 
charger d'établir la gloire du poète : 

Quoy ! C'est toyqui m'éternise; Car jamais le temps n'ameine, 

Et. si j'ay quelque renom, Comme aux autres, des oublis 

.le ne l'ay, Paschal, sinon .Aux escrits qui sont polis 

Que parla vois, qui me prise. Par ta langue si romaine *. 

Que s'est-il donc passé et quel surcroît peut attendre la re- 
nommée de Ronsard de l'éloquence d'un historiographe '? C'est 

1. Cf. Laumonier, ^ c, p. 126. 

2. Orles, éd. L., t. I, p. 1()2. Le lecteur a trouvé pkishaut le texte de 1S50. 



31 8 H0.N9AUD IT L I1LMAM8.ME 

que l'asclial annonce qu'il fera une place à l'histoire des lettres 
dans le récit des faits contemporains et qu'on le verra, à l'imita- 
tion de Paul Jove, y fixer pour la postérité l'éloge des hommes 
doctes de son temps. A chacun des poètes qui l'ont célébré lui- 
même jusqu'à présent par pure amitié, il promet de travailler 
pour lui à son tour, dans la langue de l'histoire qui assure l'im- 
mortalité. Ronsard a narré tout au long cette entreprise de 
mutuel encensement, où il a compté trouver sa grande part '. 
Pendant plusieurs années le projet est pris au sérieux. Les 
poètes comme les humanistes restent convaincus, à cette époque, 
que le latin seul, traité à la façon des grands Italiens, peut 
répandre un nom dans l'Europe lettrée. Tant de manifestes 
bruyants et sincères en faveur de la langue nationale n'em- 
pêchent pas cette idée de dominer les esprits, et Ronsard lui- 
même, visant à la gloire universelle, se persuade qu'un Paschal ' 
peut la lui donner. 

Notre grand homme compose alors, pour servir d'aide-mémoire 
à son futur biographe, une sorte de récit des origines de sa 
famille et des événements de sa jeunesse. Nous devons à cette 
circonstance le précieux poème autobiograpliique qui deviendra 
plus tard V Elégie à Bemi Belleau, tant de fois citée, et dont les 
historiens de Ronsard se sont parfois servis assez mal, parce qu'ils 
ont ignoré l'esprit qui en a dirigé la composition. Sous sa forme 
•première, celle du Bocage de 15o4, elle est adressée à l'humaniste : 

Je veus, mon cher Pascal {sic), que tu n'igfnores point 

D'où, ne qui est celui que les Muses ont ioint 

D'un neud si ferme à toi, aliii que des années 

A nos nepveus futurs les courses enipanées 

Xe celant que Paschal et Ronsard n'esloient qu'un 

Et que tous deus n'avoienl qu'un mesmecœur commun... - 

On a, de ces sentiments de Ronsard, un témoignage indirect, 
mais singulièrement pittoresque et précis. C'est la dernière page 
des Dialogues philosophiques, publiés en 1537, où le Languedo- 
cien Guy de Bruès le met en scène avec Ba'if, Aubert et Nicot. 

1. V. p. 264, -269. 

2. Le poème esl intitulé : A Pierre de Paschal, du bas païs du Langue- 
doc [Bocage de l.")o4, fol. 22). Marty-Laveaux iXolice sur P. de Ronsard, 
Paris, 1893, p. ij) a le premier signalé celte forme originelle de l'Élégie à 
Rémi Belleau (éd. Blanctiemain, t. IV, p. 296;. 



Lk CICÉKOME.N hk LA. itRlGADE 3(9 

Ronsard lient naturellement la première place parmi les « entre- 
parleurs », et les propos qui lui sont prêtés sont conformes à la 
vraisemblance. Après une suite de causeries au bord d'un ruisseau, 
à l'ombre dune saulaie, Ronsard donne le signal de la sépara- 
tion pour se diriger lui-même chez son ami Paschal : 

Ronsard. Or mes amys, puisqu'il a pieu à Dieu de nous faire la 
grâce d'avoir amené nostre dispute à une si honeste fin, vous ne serez 
marris, s'il vous plaist,que ie laisse maintenant la com|)aignie, attendu 
niesmement que i'ay promis à Pierre Pascii.\i., hystoriographe du tres- 
chrestien et tres-puissanl Roy Henry, de l'aller voir, et ie serois marri 
de liiy l'aucer ma promesse, ioint que ce m'est un plaisir incredible de 
lire l'histoire qu'il a desia faille, tant pour la gravilé des sentences, 
que aussi pour l'aornemenl el élégance du langage, qui ne semble en 
rien ditFerant d'aveq celuy de Ciceron ou de César, sinon de tant 
qu'il a rencontré un subiect, qui luy aprestetout les moiens de faire la 
plus belle el mémorable histoire que nous ayons encore veiie du Roy 
ny d'aucun Empereur qui ait iamaisesté. — Acbeht. le le prie, Ronsard, 
que ie t'y accompaigne, car ie voy bien que Nicot et Baïf ont quelques 
alîaires, et par ce nioien ils seront bien ayses qu'on les laisse tous 
seuls, el ie le seray encore plus d'aller voir Paschal et de lire son his- 
toire avec toy. Et ie croy certainement que, si nous avons tenu en 
quelque réputation les hystoriens estranges, d'oresnavant ils auront le 
nostre à une grande admiration, et luy donneront Ihoinieur d'avoir 
amené César et Ciceron en nostre France ' . 

Derrière leur chef, les poètes s'empressent. Chacun s'évertue à 
traîner les bonnes sràces de ce distributeur prochain du " verd 
laurier ». Baïf le convie en ces termes à célébrer sa Francine : 

Pascal, qui nostre temps illustres noblement. 

Ornant les hommes preux et les faits de nostre Age 
D'un si pur et Romain et tant loué langage 
Que Ion honneur en doit vivre immortellenjenl : 

Que ne l'employés tu pour ce rare ornement 
De la terre, ains du monde.... - 



1. Les dialogues conti-e les nouveaux acaclëjniciens, p. 305 (cités plus 
haut, p. 1C9). Dans le Bocage de taa4, fol. ai, Ronsard a dédié à Bruès 

l'épigrammc ;< Quel train de vie est-iJ bon que je suive », qui portait le 
nom de Muret dans les Folastries. 

2. Evvres en rime de /an Anloine de Baïf, Paris, 1573 (éd. M.-L., t. I, 
p. 184). 



320 



KIJ,>SAKI) 1.1 I, IIL.MA.MSME 



Jacques Grévin, alors tout dévoué à Ronsard, ne manque pas 
de dédier un sonnet à Paschal dans chacun de ses recueils. Celui 
de la première Gélodacryc commence ainsi : 

Pascal, si je pouvois emprunter la science 
Ou que je fusse tant favorisé des cieux 
Que sçavoir entonner quelque son gracieux 
Qui peut heureusement contenter nostre France ; 

Je suis tant animé que jaurois espérance 
D'envoyer une histoire aux ans de nos neveux... '. 

Les rimeurs des provinces font écho à ceux de Paris. Charles 
Fontaine adresse une de ces plates compositions, qu'il ose dé- 
nommer odes, « à Pierre Pascal, clironiqueur du Roy » : 

Si le Philosophe ancien II te diroit par grand bonheur 

Grand Philosophe Samien De l'Arpinat l'ame et l'honneur, . 

Revivoit et venoit en France, De l'Arpinat l'honneur et l'ame, 

Ojant ta La'tine éloquence, Que le Tybre encores reclame*. 

Le savoisien Marc-Claude de Buttet indique l'œuvre de Pas- 
chal, aussitôt après avoir parlé de Ronsard et de la Franciade 
dans une ode où il annonce l'immortalité au cardinal de Chà- 
tillon : 

J'oi, ce me semble, Pascal, 

Qui ja tonne en ses ,\nnales 

De ton frère l'.Admiral 

Les grands batailles navales. 

Pouvant tous les tiens nommer 

Foudres des bandes guerrières, 

En la terre et en la mer... ' 

1. VOlimpe Je Jacques Grevin... Ensemble les autres œuvres poétiques 
dudicl auteur, Paris, ïl. Eslienne, 1560, p. 98. L'histoire de Grévin eût été, 
paraît-il, celle de la rébellion de Jiipin et de la chute de son père Saturne. 
Dans la seconde (iélodacrye • Le théâtre de Jacques Grevin. Paris, V. Serte- 
nas, lS6i, p. 305), le sonnet n'est (|u'iin lieu commun de déclamation 
contre la femme : 

Trop lu'ureu\ nous fussions sans ccste beste estrange 

Qui l'homme accompagna des le commencement... 
Sans elle, mon Paschal. l'homme seroil un Ange; 
L'homme scroit parfaicl de corps, d'entendement... 

2. Odes, énigmes et epigrammes... par Charles Fontaine Parisien, Lyon, 
Jean Citoys, 1557, p. 33. 

3. Le premier livre des vers de M.-C de Buttet Savoisien, Paris, 1561 
^dans les UEitvres poétiques, éd. du bibl. .lacob, Paris, 1880, t. II, p. 2ft). 



LE CICÉRO.MEN DE LA KRIGADE 321 

Il n'est pas jusquà Dorât qui ne consente à placer, au moins 
une fois, le nom de l'historiographe dans son latin. Au cours 
d'une Erhortatio ad milites Gallicos, imprimée chez Wechel en 
loo8 et qui latinise un éloquent discours de Ronsard aux soldats 
de Guise et de Montmorency, il proclame que leur renommée 
sera due à l'histoire qui va s'écrire : 

Paschdlis labor hic, cui Rex mandata perenni 
Acta suae genlis Iradidil historiae... ' 

Mais c'est à Rome que se préparent des sonnets assurés de 
mêler à jamais un nom au souvenir des poètes. Les Souspirs de 
Magn}", les Regrets de Du Bellay, conçus sous la même inspira- 
tion et composés parallèlement, font défiler les mêmes person- 
nages français ou romains. Cinq fois, Magny interpelle son Pas- 
chal -, le fait confident de ses observations de mœurs, du cha- 
grin de sa destinée ou tout simplement de ses ennuis de secré- 
taire : 

Cependant, mon Paschal, que tu fais ton histoire, 
Ton dous style e^allant au mieux disant Romain, 
Icy, sans fiberté, un espoir inhumain 
Me tient pris anses rets et rit de sa victoire... 

On se rappelle aussi le sonnet des nouvelles de Paris : 

Assié-toi là, Guyon, et me dy des nouvelles, 
Nous nous sommes assez embrassés et cheriz ; 
Que dit on à la courl, que fait on à Paris?... 
Quels seigneurs y void on et quelles damoiselles '?... 

As tu point apporté quelque livre nouveau? 
As tu point veu Ronsard, ou Paschal, ou Belleau ? 
Que dit ou, que fait on? dy moi je te demande... ' 

1. Ronsarcli exhortatio ad milites Gallicos latinis versihus de Gallicis 
expressa a lo. Aurato Lemouice, Paris, Wechel, 1558, 4 ff. non cliiffrés. Le 
nom de Paschal doit figurer dans le texte de Ronsard paru à cette date. 

2. Les Souspirs d'Olivier de Magny, Paris, Jean Dallieret V. Sertenas, 
1558, sonnet cxlvi. (Dans l'édition E. Courbet, Paris, 1874, p. 102. Cf. 
p. 32, 66, 81, 91, 10.3.) Le sonnet cxxix intéresse l'ami à ses amours : 

.\près avoir, Pasclial. d'une sçavantc main 
Reniplyde cent discours ton histoire immortelle. 
Ornant nostre grand Roy d'une grioire aussi belle 
Que celle d'Alexandre et du jeune Aphricain... 

3. Sonnet xxxvui (éd. Courbet, p. 30). 

21 



322 RONSAHL LT LIILMA.MS.ME 

Dés le seuil des lic(/rc(s, s'étale le nom de Paschal ; il est à 
la pi-eniiéie dédicace, au sonnet sur cette rime o si facile » que 
le poète défie ses rivaux d'imiter : 

Un plus sçavant que moy (Paschal) ira songer 
Aveques l'Ascrean des-sus la double cyme... 

Une des pièces contre le « pédante », le fameux sonnet du 
conclave (« Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré »), un 
autre sur le Pape et les cardinaux faits « de tout bois », un 
autre enfin sur Marguerite de France, duchesse de Savoie, 
portent à cinq, comme dans les Soupirs, le nombre des sonnets 
dédiés. Le dernier parle du travail de lihistorien : 

Paschal, je ne veulx point Juppiter assommer, 
Ny, comme fit Vulcan, luy rompre la cervelle 
Pour en tirer dehors une Pallas nouvelle. 
Puis qu'on veull de ce nom ma Princesse nommer... 

Mais suivant, comme toy, la véritable histoire. 
D'un vers non fabuleux je veulx chanter sa gloire 
A nous, à noz enfans, et cculx qui naislront d'eulx ' . 

C'est un honneur aussi d'être au nombre des amis par qui le 
poète exilé attend d'être fêté à son retour : 

Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d'ici, 
,Ie voy mon cher Morel, et mon Dorai aussi. 
Je voy mon Delahaie, et mon Paschal encore : 

El voy un peu plus loing (si je ne suis deceu) 
Mon divin Mauleou, duquel, sans lavoir veu, 
La grâce, le sçavoir el la vertu j'adore ^. 

En ces vers, qui sont parmi ses derniers écrits à Rome, dans 
l'été de 1557, Du Bellay nomme, avec Jean de Morel et Robert 
de la Haye, et divinise l'ancien protonotaire de Durban, que Pas- 
chal lui a tant vanté et qu'il va connaître enfin, puisqu'on l'a pour- 
vu, depuis son départ, d'un siège au -Parlement de Paris. Le 
poète a dû s'embarquer à Cività-Vecchia vers la ^n d'août, et 
revoit ses amis Parisiens à l'automne de 1557. Le privilège de 

1. Œuvres françaises de J. du Bellay, éti. Maiiy-Laveaux, t. II, p. 1G8, 
200, 207, 218, 257 ; Œuires poélirjues, éd. Clumiaid, t. II, p. oH, 103, li:j, 
132,200). . 

2. Sonnet cxxix (éd. Marly-Laveaux, p. 227; éd. Cbamerd, p. 15!>). 



Le CICÉKONIEN DE LA BRIGADE 323 

ses Regrets est du 17 janvier suivant ; c'est vers ce moment qu'il 
compose le parallèle du poète et de l'historien, adressé à Henri 11. 
On va bientôt le voir directement mêlé à la levée de boucliers 
assez brusque contre Paschal, à la tête de laquelle se met Ron- 
sard. 



L'attaque vint du côté des humanistes. Les deux savants le 
plus étroitement liés avec les poètes, Dorât et Turnèbe, n'avaient 
jamais pris au sérieux les puérilités cicéroniennes qui en impo- 
saient à leurs amis. Epris de connaissances solides et plus préoc- 
cupés de la science de l'Antiquité que de l'imitation d'un style, 
ils goûtaient fort peu la mode dont Paschal se réclamait. Ils 
mirent les gens en garde, dès le début, contre ces prétentions 
transalpines. Si Muret se montra moins sévère pour le nouvel 
ami que Ronsard alors portait aux nues, c'est que lui-même, 
artiste autant qu'érudit et extrêmement sensible à la forme, son- 
geait déjà à édifier iine carrière en Italie, oii le renom de parfait 
cicéronien devait lui servir. Nos durs Français furent impitoyables. 
Parmi les savants qui se chargèrent de l'exécution, Ronsard 
nomme, avec Ramus et Jacques Peleticr, cet excellent helléniste 
Louis Le Roy, avec qui Du Bellay, brouillé par des racontars 
venus jusqu'à Rome, venait de se réconcilier à son retour et 
célébrait comme « nostre Platon françoys » '. C'était un groupe 
d'adversaires redoutables pour le Gascon italianisé. 

11 n'a pas seulement outrepassé la vantardise ; il excite aussi, 
chez plusieurs, le sentiment de l'envie. Ronsard s'indigne que la 
Cour l'ait choisi, au lieu de Dorât ou de Turnèbe, tout désignés 
pour écrire en latin l'histoire du Roi; un autre observe qu'il 
reçoit, pour cette besogne, des émoluments triples de ceux des 
professeurs au Collège roval '-. On se plaît donc à lui tendre des 
pièges, à l'interroger à l'improviste, à l'embarrasser sur une 
quantité de points de philosophie, d'histoire et de grammaire, 
dont il ne semble pas informé. Son ignorance universelle, hors 
la précieuse « éloquence » de ses modèles, éclate peu à peu à 

1. V. p. 8j, pour Le Roy, et p. 26b, pour le lu-xle de RousuiO. 

2. Du Verdier, Bibliothèque, l. 111, p. 309. 



324 RONSAKD ET ^HUMANISME 

tous les yeux, et l'on commence à le tourmenter sans répit. Ce 
jeu cruel se pdur.suil même à la Cour, où sa suffisance irrite éga- 
lement. Hranlôme l'y montre assez vite démasqué, (( encore qu'il 
vomist quel(juel'ois quelques sentences latines, de parade .seule- 
ment, mais non pas de durée, car il estoit si fin qu'il s'engar- 
doit bien de s'enfoncer dans un grand gué de discours '. » 

Le signal est donné par Turnobe. Il a assurément entendu 
parler de Pasciial, quand celui-ci étudiait à Toulouse et s'y pous- 
sait dans le monde ; le savant professeur n'a (juillé cette ville 
qu'en ISi?, lorsque le cardinal de Chùtillon lui a procuré, au Col- 
lège royal, la chaire de grec rendue vacante par la mort de Tous- 
sain'-. Dojt-on croire qu'il a déjà sur le jeune homme l'opinion qu'il 
exprimera dans la suite ^7 L'étude spéciale qu'il consacre alors 
à Cicéron, sur qui il multiplie les éditions et les commentaires, 
doit le rendre particulièrement sensible à certaines prétentions 
de Paschal, et peut-être celui-ci a-t-il commis l'imprudence de se 
mêler aux détracteurs dont Turnèbe a eu à se défendre \ En 
tout cas, le savant n'a pris aucune part au concert de louanges 
qui s'éleva dans la capitale, et auquel Dorât a consenti un in- 
stant à unir sa voix, lorsqu'on a attendu de l'historiographe royal 
une sorte d'éloge officiel des hommes illustres. Ce chef-d'œuvre 
ne s'achevant point, et le travail de l'annaliste ne paraissant pas 
avancer davantage, Turnèbe « despité de voir la France ainsi 
befflée », comme dit Pasquier, décide de faire connaître sous son 
vrai jour un homme qui exploite, selon lui, la crédulité de la 
Cour et de ses confrères. 

La satire en vers qu'il fait imprimer sans la signer aura du 



1. V. plus loin, p. 336, pour le portrait de Brantôme. 

2. Clément, De Adriani Turnehi regii professoris pmefalionibus el poe- 
Tualis, Paris, 1899, p. 9. On va trouver plusieurs renvois à cet excellent 
travail. H. Cliamard est arrivé aux mêmes conclusions que l'auteur, eu 
reconnaissant Paschal dans la satire latine qu'a traduite Du Bellay (7. du 
Bella)/, p. 412-418). Mais Clément a approfondi la question et doit être si- 
gnalé ici comme un des très rares lecteurs du recueil de 1548. 

3. Clément, p. 60. Cette supposition s'attache à ,un poète désigné sous 
le nom de Turqtinltihis et atlaipié pour ses médisances dans les lettres de 
Paschal I p. 112, 127, 129). 

4. Il l'a fait par une publication, dédiée à Lancolot de Carie, qui me 
paraît viser des contradicteurs beaucoup plus savants que Paschal : Adr. 
Turnehi Apotogia aduersus r/uorundam calumnias, ad lihrum priinuin Cicc- 
ronis de Legifjus, Paris, iuipr. Turnèbe, llioi. 



LE CICÉROMEN DE LA HRIOADE 32a 

succès parmi les lettrés. Elle s'intitule : De noua captandae 
ulilitatis e litteris ralione epistolaad Leoqiicrniiin '. Ce Leocfuer- 
nus est Léger du Chesne, ancien professeur de Toulouse comme 
Turnèbe et l'un de ses meilleurs amis '-. Presque aussitôt, une 
pièce imprimée sur huit pages parait « à Poitiers », jetant dans 
un public plus étendu une traduction de bonne facture; les ini- 
tiés peuvent y reconnaître l'élégante typographie de l'éditeur des 
Regrets et le pseudonyme de fantaisie qui s'étale sur le titre 
trompe peu de gens. C'est La nouvelle manière de faire son pro- 
fit des lettres, Iraduitte de Latin en François par I. Quintil du 
Tronssay en Poictou. Ensemble le Poëte courtisan ^. Les deux 
plaquettes, la latine et la française, sont datées de 1359: la 
seconde est de Joachini du Bellay. 

Nos deux auteurs prétendent s'en prendre à un travers général; 
mais le portrait individuel se glisse vite dans leur satire. Il s'est 
introduit depuis peu, disent-ils, parmi les gens qui font profes- 
sion des lettres, l'habitude de suivre ^fercure plus qu'Apollon ; il 
ne suffît pas d'être docte pour réussir ; certaines manœuvres sont 
nécessaires, quand on veut acquérir gloire et fortune. La pre- 
mière est de tirer orgueil d'un voyage en Italie, cjui permet de 
mépriser .son propre pays : 

Hinc pretiosa venit rnerx, quae nos ducil hianles 
Defixosque tenel : n quis mendacia plaustris 
Qualtuor inde referl simulatis oblila fucis, 
Si Romam sofial et Palaui si persireptl arbem, 
L'ndiuaffos et si Venelos, alque Appula rura. 
Si prae se Gallas contemnil et improhus artes, 
Despuil inque siniim Gallae sermone Mineraae, 
Nauseat o/fensusque, cibo ceu pasius amaro *. 

1. Parisiis. apud viduam P. Attaignant..., lii'.id. 

2. Léger du Chesne, que les titres de ses livres appellent Lendef/arius 
a Quercu, et dont j'ai eu à parler p. IG, a publié en loG5, chez Morel, le 
Tumulus de Turnèbe, où reparurent d'anciens vers de Du Bellay. Il a 
professé Téloquence au Collège royal de 1568 à 1586, et sa fille épousa en 
1581 Fédéric Morel le jeune. 

3. L'attentif bibliographe, qui a donné les « annales » de Morel, n"a pas 
compris ce petit pamphlet dani la liste des publications de Tami de Du Bel- 
lay j Jos. Dumoulin, Vie el œuvres de Fédéric Morel, Paris, 1901 ■. Cf. Clé- 
ment, p. 57, n. 2. 

4. Quelques variantes sont à relever dans l'édition intitulée : Adr. Tar- 
nehi... poemala, Paris, 1580, p. 36 et suiv. Je cite le recueil où Léger du 



32fi IlONSAIlll HT l.'llIMAMSMi: 

La traduction très libre de Du Bellay transpose à merveille ce 
vif début, d'accord avec les rancunes de son séjour romain : 

... Tudois vcoir rilalie et les .Alpes passai' : 

Carc'est de là que vient la fine marchandise, 

Qu'en bëanl on admire, et que si hault on prise. 

Si le rusé marchand est menteur asseuré, 

El s'il sçait pallier d'un fard bien coloré 

Mille bourdes qu'il a en France rapportées, 

.Assez pour en charg'er quatre grandes chartées : 

S'il s(,'ait. parlant de Ftome, un chacun estonner, 

Si du nom de Favie il fait tout resonner, 

Si des Vénitiens, que la mer environne, 

Si des champs de la Pouille il discourt et raisonne. 

Si vanleur il sçait bien son art aulhoriser. 

Louer les estrangers, les François mépriser. 

Si des lettres l'honneur à luy seul il reserve. 

Et desdaigne en crachant la Françoise Minerve. 

hiutile de se morfondre « à l'estude », comme on le fait en 
Ftance ; avoir vu l'Italie suftit à conférer le renom de « grand 
clerc » et de « singe-sçavant >-. 11 sera bon d'user des manières à 
la mode au-delà des Alpes : 

Mais tu retourneras Italien aussi 

De gestes et d'habits, déport et de langage : 

Bref d'un Italien tu auras le pelaige, 

Afin qu'entre les tiens admirable lu sois. 

Ce sont les vrays appas pour prendre noz François'... 

Il sera bon aussi de te faire advoiier. 

De quelque Cardinal, ou te faire loiier 

Cliesne a réuni, parmi beaucoup de poètes latins (dont L'Hôpital, Dorai. Du 
liellay), un choix de l'œuvre de son ami. Farrayo poenialum ex optiniis i/ui- 
hiiiirjuc et anti(/:iiorihus, et ^elatis noslrae poclis selecta..., Paris, l"i60. 
p. 133 et suiv.). Dès l'année qui suit la publication anonyme, Turnèbe 
acce|)ti'la paternité de la satire, (|ue lesilerniers versattribuentà unruslÉf: 
(irii/iiiis Galianiis, dont le nom signifierait peut-être « pourceau du (jàti- 
nais ". 

i. Rapprochons ce détail de ce que disait de lui-même Paschal en Ilalie, 
écrivant à Durban : « Quod scribis te subuereri ne non me ad Italorum 
mores fiugere elaccommodare possim ; ego veroeo sum iam vultu.orationc, 
omni reliquocorporis niotu, ut me non Gallum agnosceres, sed totum Ita- 
him iudicares. Neque quemadmodum solebam, ingénue liberoque fastidio 
ineptias homiuum respuo, sed omnia laudo, omnia approbo... » (Recueil de 

t:;48, p. 107). 



LE CICÉROXIEN DE LA BRIGADE 327 

Par quelque homme sçavant, afin que tes louëng-es 
Volent par ce moyen par les bouches estrang:es : 
Mais il faultque le livre où ton nom sera mis 
Tu donnes çà et là à tes doctes amvs 

Tous ces traits tombent sur Paschal, y compris l'allusion au 
cardinal d'Armagnac '. On le montre ensuite occupé à flatter les 
sfens de cour, les >< gentils reciteurs i', qui rendent 1 opinion favo- 
rable à leurs amis, " au bout d'une table, au disner des seigneurs », 
et surtout les dames « qui ont bruit de savoir » et dont le suf- 
frage emporte celui des plus grands. Dédaigner toujours ou 
blâmer à propos ce que publient les autres, vous fait passer aisé- 
ment pour plus savant qu'eux. Si 1 on risque à l'imprimerie 
quelques feuillets, qu'on n'y mette point son nom ; on les désa- 
vouera, s'ils n'ont pas de succès : 

Le plus saur toutefois seroit en tout se taire : 
Et c'est un beau mestier, et fort facile à faire. . . 

Voici maintenant le manège de Paschal dénoncé aussi claire- 
ment que si son nom se trouvait écrit. Bien que Turnèbe et 
Du Bellay semblent s'en prendre à plusieurs personnages, toute 
la lin de leur satire ne vise que lui : 

Quelque autre dit avoir entrepris un ouvrage 
Des plus illustres noms qu on lise de nostre âge, 
Et jà douze ou quinze ans nous déçoit pur cet art : 
Mais il accomplira sa promesse plus tard 
Que l'an de jug^ement. Toutefois par sa ruse 
Des plus ambitieux l'espérance il abuse, 
Carceulx là qui sont plus delà gloire envieux 
Le flattent à l'envy, et tachent curieux 
Degaigner quelque place en ce tant docte livre, 
Qui peut à tout jamais leur beau nom faire vivre ^. . . 
El nulfcomnie il promet) n'immortalisera: 
Mais il peindra le nez à tous, et pour sa peine 
De les avoir trompez d'une espérance vaine, 
Dessus un cheval blanc ses monstres il fera 
Par la ville, et du Roy aux gages il sera. 

1. Un seul portrait plus loin paraît viser un autre personnage (Clément, 
p. 63). 

2. L'aveu de ces flaltenes intéressées, bien plus court dans Turnèbe, est 
à remarijuer chez Du Bellay. Le latin de Ronsard ne les dissimule pas. 



32S BONSARD ET I.'lILMANISME 

C'est un gentil apiis pour les oyseaux attraire 
Ce que d'un autre * dit le commun populaire, 
Qui par les cabaretz tout exprès delaissoit 
Quatre lignes d'un livre, et outre ne passoit, 
Avec un titre au front, qui se donnoit la gloire 
D'estre le livre quart de la Françoyse histoire. 
Qui doncques, je te pry, nyra que cestuy ci 
Ne soil des plus heureux sans se donner soucy 
Qui (|uatre livres peult de quatre lignes faire, 
Qui du doy pour cela est montré du vulgaire, 
Qui pour cela de France est dil l'Historien 
VA au(|uel pour cela on l'ait beaucoup de bien ' 1 

Les feuillets de l'historiographe royal oubliés au cabaret font 
une piquante anecdote, qui sera reprise par d'autres. Ce dernier 
morceau ne figure pas au texte primitif, et le prétendu « Quintil du 
Tronssay » en a joint les vers latins à son opuscule. Ils pourraient 
être de Du Bellay lui-même, car ils ont le ton aisé de ses Poe- 
mata ; mais il est plus naturel de croire que Turnèbe, non 
moins bon poète que lui en langue latine, les ayant ajoutés 
après coup à la satire, les a communiqués à son complice pour 
achever le portrait de leur commune victime. 

Gomme Du Bellay mourut le 1"'' janvier 1360, il est possible 
que Paschal ne sût pas encore à ce moment qui avait assuré 
avec tant de malice la diffusion de ce latin méchant, si loin 
d'être de méchant latin. Soit qu'il lait ignoré, soit qu'il ait 
jugé plus avantageux de se parer jusqu'à la fin d'une si belle 
liaison, il tint à collaborer avec éclat au recueil des Épi- 
taphes sur le tresjjas de Joachim du Bellay. Angevin. Poète 
Latin et François. Il y apporta une inscription à la fois élo- 
quente et précise, qui est certainement sa meilleure page '. 
Cette épitaphe donne, avec une brièveté toute ' romaine, des 
détails sur la carrière du poète et sur ses derniers jours ; elle se 

1. Il s'agit toujours de Paschal, mais c'est ici que commence le passage 
rajouté. 

2. Ed. Marty-Laveaux, t. I, p. 469. 

3. Les biogiaplies de' Du Bellay, et particulièrement H. Chamard, ont 
tiré parti des détails de cette inscription. Mais on ne la trouve repi'oduile, 
sous sa forme originale, qu'au tome II de l'Appendice à la Pléiade françoise 
de Marty-Laveaux. Les Allusiones paru<'s dans le recueil posthume: loa- 
chiini BellaiiAndini poelae clarissimi Xenia, Paris, 1569, contiennent (fol. 11 
y") deux distiques en l'honneur de l'historiographe. 



LE CICÉRONIEN PE LA ItRIOADE 329 

termine par rattestation plus pompeuse que véridique d'une 
amitié sans nuage : 

PETRVS PASCHAUVS 

ET VETVS ET VERVS A.MICVS AMICO 
INCOMPARABILI DOLENS POSVIT. 

A la satire de Turnèbe et de Du Bellay venait s'adjoindre le 
pamphlet plus direct, dont Ronsard désabusé accablait Paschal 
dans sa propre lang'ue d'humaniste. Il faut qu'une circonstance 
l'ait bien personnellement blessé pour qu'il ait pris ce ton vio- 
lent et se soit complu à une vengeance aussi laborieuse. Je relève 
une coïncidence de dates qui en apporte peut-être l'explication . 
De tous ces éloges vainement promis, Paschal n'a composé qu'un 
seul, resté manuscrit et dont le poète a pu avoir connaissance au 
commencement de 1.5.59. 11 se trouve être celui de son ancien 
rival,*Mellin de Saint-Gelais, mort au mois d'octobre précédent '. 
Quoique Ronsard n'ait plus d'aigreur contre Mellin et sache lui 
rendre justice -, il ne peut admettre une primauté à son détri- 
ment. Bien plus, certain passage l'atteint au vif de ses préten- 
tions d'inventeur lyrique, et plus d une allusion est de celles 
qu'un orgueil sensible comme le sien ne saurait pardonner. 
Voici quelques lignes de ce panégyrique, qui ont dû lui être 
particulièrement désagréables : 

Gallice omnium in Gallia primus amalorios [versus] et omnis gene- 
ris innumeros, ornatissimos et optimos fudit, ac poetae melici nomen 
summa omnium approbations obliiuiit. Fidibus praeclare homo musi- 
corum prostudiosus cecinit, idque ut cetera omnia singulari quadam 
cum dignitate ac venustate fecit. . . Si qui erant InRegia ludi paralis- 
simi magnificentissimique apparandi, si quid amatorie. si quid facete 
et urbane, si quid acute arguteque erat scribendiim, si (|uid trac- 
tandum ingeniose ad Sangelasium tanquam ad Apollinem concurre- 
batur. Erant enim in eo celeres animi atque ingenii motus ad exco- 
gitandum sane acuti, ad explicandum et ornandum uberrimi. Eius 
etiam erat acumen in reprehendis aliorum scriptis (qua ex re aliquam 
habuit aliquando inuidiam) plane solers '. 

1. Je publie ce texte, qui date de la fin de 1538, d'après l'autographe de 
la collection Dupuy, dans le volume du Cinquantenaire de l'Ecole rlesHautes 
Études. Paris, 1921, p. 23-27. 

2. V. p. I8.Ï-187. 

3. Biblioth. nat .. Dupuy S iS, fol'.' S. 



330 RONSARD KT L'irL'MANTSME 

En fallait-il davantage pour irriter le poète? C'était de la part 
de Pasehal maladresse plus encore que trahison. En tout cas. ne 
devait-il pas le premier des éloj^^es à ce Ronsard de qui il tenait 
tout ? On le lui (it bien voir, et l'invective fut écrite pour lui 
ajjprendre à se conduire. 

Mais il ne pouvait rester sous le coup d'une agression, que 
les cercles lettrés de la Cour n'ignoraient pas et qui allait 
.porter une sérieuse atteinte au prestige qu'il y conservait encore. 
Le moment était d'autant plus fâcheux pour lui, que le roi qui 
l'avait pris en gré, et auprès de qui sa situation restait assu- 
rée, disparaissait brusquement de la scène <lu monde. Henri II 
était blessé mortellement par Montgomery, au tournoi du 
29 juin 1359. Cette mort fournit, du moins, à l'historiographe 
l'occasion de se montrer à son avantage et de répondre indirec- 
tement à ses détracteurs. 

On le voit publier, peu de temps après l'événement tragique 
et sous le patronage même de Catherine de Médicis, un panégy- 
rique du roi défunt, qu'il présente comme le résumé d'une grande 
œuvre historique consacrée au règne qui vient de finir. Il est 
imprimé chez Michel Vascosan, en un nuigniiique in-folio inti- 
tulé : Henrici II Galloriiin reffis Elogiuni, cum eius verissime 
expressa effigie, Petro Paschalio autore. Eiusdem Henrici tumu- 
lus autore eodein '. Ce recueil, de seize feuillets seulement, a 
exigé toutes les ressources de l'art typographique du temps. Il 
s'y trouve un Ijeau portrait du Roi au burin et une image de 
son tombeau gravée sur bois, qui sont des ouvrages de Jean Cou- 
sin '^, puis six feuillets d'inscriptions funéraires entourées d'en- 
cadrements et composées en lettres capitales (siste viator... — ne 
MiRERE VIATOR QviSQvis ES...). Ce sont les formules chères à la 
Renaissance italienne, qui les empruntait depuis longtemps aux 
marbres antiques. Bien qu'élégamment tournées, elles ne valent 
point la nol)le épitaphe que Joachim du Bellay, autre ilaliani- 



1. Liitetlae Parixioiuin, :ij>ud Micliaelei» Vascusnitiini M. I). L. X. Ex. 
priuilegio Reijis. 10 IT. in-folio. Chacune des trois traductions qui suivent a 
une pagination distincte, de 16. 10 et 13 pages. L'un des trois exemplaires 
de la Bibl. nat. est celui que Catherine de Médicis avait à Fontainebleau. 
(Vascosan a publié, sous la même date, une édition in-8 comprenant aussi 
les traductions.) 

2. G. Duplessis, Le Peintre-Graveur, I. IX, Paris, ISGIi, p. 5. 



LK CICÉROMIEN DE LA BRIGADE 331 

sant, vient de composer en l'iionneur des soldats français tués 
pour la patrie au siège de Saint-Quentin K 

La dédicace au cardinal de Lorraine n'est pas seulement un 
hommage de reconnaissance, c'est un appel à son témoignage. 
Paschal mentionne les livres de l'histoire de Henri II qu'il a 
écrits, que des gens doctes ont lus et approuvés, et pour lesquels 
il a eu la précieuse collaboration du cardinal en personne. Il fait 
allusion à ces Eloges dhommes illustres qu'il a entrepris, et qui 
sont précisément l'ouvrage que Ronsard prétend tout k fait fic- 
tif ; l'occasion d'en attester l'existence devant le public ne peut 
être plus solennelle ni plus habilement choisie: 

Carolo Lotharingio s. R. E. Cardinali illustriss. 
PiîïRUs Paschasil's s. D. 

Quoniam tupenè unus scribendae Fienrici Régis historiae nonsolum 
auclor, sed adiulor eliain fuisti, et virorum q uoque quorundam 
iliuslrium elogioruni conficiendorum suasor, Princeps illustris- 
sime; idcirco quicquid iam a me est profectum profîcisceturque in pos- 
terum, non magis meum esse duco quam tuiiiu. Neque enim illi his- 
loriarum libri, quos confecimus, quosque nonnulli doclissimi viri tan- 
lopere proljaruiU, suiit loti nostri ; tui sunt niaiore ex parte^ et ex 
doctissimis luis coinmeiitariis decerpti. Hoc autem regium elogium, 
quod nondum perlecluiu, seniel atque iterum Henrico Régi perlegisti, 
sic vel i|)so nutii [aderam enim ipse praesens) emendasti, ut illud non 
indignum quod in nianus hominum peruenial iam tandem iudicem. 
Quare illo nobis erepto Uege confectoque hoc eius eio;,'io, visum milii 
et tibi Hbitum est ut id in apertum nunc demnni proferremus, et 
tanti Régis tam illustres landes ab obliuione lioniinum, quantum in 
nobis esset, atque a silentio vindicaremus. l^)uod faeio illudque interea 
dum nostri temporis integram hisloriam, maximarum sane 
vigiliarum opus, eontexto, in tno clarissimo noniine apparere 
cupio. Huic ego elogio eius sanctissimi Hegis demortui formam et 
imaginem, ut non soium iis qui eum nunqnani viderunt, sed iis etiam 
qui multis post seculis futuri sunt, ipsa quasi de l'acie sit cognitus, 
optimis ab artificibus expressam, praeponendam typoque aeneo, quod 
tibi posleritatiquegralum futurum spero, imprimendam curaui. Munus 
igitur hoc, sapientissime Princeps, magnificum illud quidem (de uno 
enim magnilicentissimo Rege, luique, dum vixit, amantissimo, est 

1. Ce curieux morceau accompagne une éléfjie patriotique sur le même 
sujet (Poemaia, fol. 53 v°, et Poésiex fr. et ht. de J. du Bellay, éd. E. Cour- 
bet, Paris, 1918, t. 1, p. 520). 



3.12 BONSARI) KT I.'hUMAMSME 

totiimi a taiitulo tuo Paschalio ol)latuni. aequo animo accipe ; et 
homini, et tui cl caeteroruni illiistriurn viroiuni nominis memoriam 
aeternis monumeiilis consacrare exiiptanli, pei[)etu6 faue. Va!e. Lule- 
tiae Parisiorum, Calend. Sextil. M. \). I,IX. 

Les traductions qui ^grossissent le volume font quoique iion- 
neur à l'orif^inal. I^a française, écrite par exprès commandement 
de la Reine mère, est de Lancelot de Carie, l'italienne dAntoine 
Carraciolo, évêque de Troyes, et l'espagnole de Garci Sylvesde 
Tolède. Brantôme, chaud admirateur du roi Henri II, ne s'est 
point laissé prendre à ce luxe de présentation et qualifie l'ou- 
vrage de (< chétif éloge » d'un si grand maître. On appréciera 
cependant certains détails, qui sortent de la banalité du genre. 
En voici cpii se rapportent aux arts ; en les prenant dans la tra- 
duction française, on aura un exemple du style de ce Carie, qu'a 
loué Ronsard et qui mériterait d'être mieux connu : 

Tout ainsi qu'il [Henri II] aimoil la cof^noissance de toutes choses 
honnestes, aussi se delectoit il sinp;ulierenient do l'Architecture. Il feit 
bastir en plusieurs endroits, au tem])s niesnie de son règne que la for- 
lune sembloit luv estre plus ennemie. Et fut le premier de tous ses 
prédécesseurs qui feit ouvrir dans les mons Pyrénées des quarrieres, 
que le long temps avoit couvertes, et plusieurs autres nouvelles, dont 
il feit tirer et amener par eau dedans Paris infinies sortes de très 
beaus marbres. 11 feit parachever avec très grande magnificence celle 
partie du chasteau du Louvre qui regarde vers l'Orient, laquelle avoit 
esté commencée par le Roy François son père. Il faisoit faveur aux 
gens de lettres, tant de son naturel que incité par l'exemple du feu 
Roy François son père ; et faisoit principalement cas des beaus esprits, 
qui peuvent rendre immortels les faits des grand.s et illustres person- 
nages. Il entendoit la langue latine... 

Catherine de Médicis vit, dans le travail de l'historiographe à 
la mémoire du roi disparu, un hommage digne d'être conservé à 
la postérité. On a l'exemplaire, magnifiquement relié à ses armes 
et devises et orné d'im frontispice peint, qu'elle fit placer dans 
la bibliothèque de Fontainebleau. Elle voulut qu'il en fût déposé 
un autre par les soins du Parlement de Paris dans le Trésor des 
Chartes ou parmi les registres de cette cour '. L'auteur adressa 

1 . » A Nos seigneurs du Parlement suplie humblomonl Pierre de Pascli;d, 
docteur es droit, conseiller et historiographe du Roy. Comme le dit sup- 
pliant a, par le commandement de la Reine mère du Roy et pour le devoir 



LE CICÉRONIEN DE LA BRIGADE 333 

une requête à ce sujet; satisfaction lui fut donnée, et sur l'avis 
du procureur général, le Parlement ordonna que le livre serait 
<< mis au greffe de ladite cour pour y être gardé sous clef », hon- 
neur qui pouvait consoler Paschal des méchancetés des « gens de 
lettres » ' . 

IV 

La brouille avec Ronsard n'avait pu être dissimulée. Le poète 
l'affichait avec une rage orgueilleuse, ne pardonnant point k Pas- 
chal l'attitude ridicule où tant de ses vers flatteurs lavaient mis. 
Son terrible Elogium faisait quelque bruit parmi les rimeurs et 
dans le petit monde de lettrés qui gravitait autour d'eux. L'au- 
teur fut pourtant bien inspiré de ne pas le livrer aux presses ; 
les lecteurs eussent trop aisément souligné la contradiction écla- 
tante de ses jugements sur la science et l'éloquence du « divin 
Paschal ». Mais les belles dédicaces disparurent, le nom s'effaça 
de l'édition collective de lotiO, et la plupart des amis du poète 
cessèrent de faire bon visage à l'historiographe. Ce fut probable- 
ment le cas de Jean de Morel ; mais il n'alla pas jusqu'à accepter 
le transfert d'une dédicace, celle de Y Hymne, de la. Mort, que 
Ronsard retirait à Paschal pour la lui oifrir ; il refusa, « ne vou- 
lant estre honoré des dépouilles d'autruy »,et sa fille, la brillante 
Camille, ne consentit pas davantage à accepter cette dédicace dis- 
ponible. Peu de temps après, Morel fit accueil à la belle épi- 
taphe qui fut la contribution de Paschal au « Tombeau » de 
Du Bellay, préparé par Uytenhove dans la maison de la rue 

de la charge en'laquelle il est appelé d'écrire l'histoire de France, dressé et 
rédigé en bref Téloge de la vie et gestes du feu Roy, Henry 2« de ce nom, et 
reçeu commandement exprès de la dite dame d'icelluy présenter à la dite 
Cour pour y estre mis et gardé à perpétuelle mémoire ; ce considéré, il 
vous plaise, tant pour la décharge du commandement que ledit supliant a 
reçeu de la dite dame Reine que pour la louable et recommandable mémoire 
du dit sieur feu Roj', ordonner le dit éloge estre reçeu et mis entre les 
registres du temps et règne du ilit l'eu Roy, ou au Trésor des Chartes, et de 
la réception du dit éloge décerner et expédier au dit supliant ordonnance 
de ladite Cour, et vous ferez bien, .\insy signé Paschal. » (Registredu Con- 
seil du Parlement de Paris, cité parBounefon, l. c, p. 35). 

1. On vient délire cette expression dans le morceau de Lancelot de 
Carie. Elle est tout à fait courante à la fin du siècle, par exemple chez Bran- 
tôme. « 



334 KO.NSAnU I.T I, 111 .MA.MS.MI, 

Pavée '. Ce fut le premier signe de lu rentrée en grâce du cou- 
pable. 

Ayant mis sa colère en latin, Ilonsard n'y associa point sa- 
muse. Les initiés reconnurent la querelle au passage, en lisant 
le morceau de l'élégie " au sieur L'IIuillier ■■, où le poète se plaint 
de ne recevoir de ses beaux labeurs nulle récompense, alors ((ue 
les rois, les princes et particulièrement le cardinal de Lorraine 
comblent de libéralités des protégés indignes : 

Il me fâche de vcoir. ore que je suis vieulx, 
Un lourd Pi-olhciioliure, un niuguel envieuz, 
Un plaisynl courli/.eur, un ravaudcar d'Iiisloire, 
Un qui pour se vunler nous veull forcer de croyre 
Quec'esl un Cicéron, advancez deviinl moy, 
(^)ui piiys de tous coste/ semer l'honneur d'un Roy. 
Il laudroil qu'on gardasl les vacc];uis bénéfices 
A ceux qui font aux Hois et aux princes services, 
Et non pas les donner aux hommes incogneuz 
Que comme potirons h la Court sont venuz, 
Vieux Corbeaux afîamez, qui faueement héritent 
Des biens et des honneurs que les autres méritent ''. 

Mais le ressenlinu>nt des |ioètes ne dure le plus souvent que 
le temps d'en trouver une expression satisfaisante. Après avoir 
fortement manifesté le sien, le nôtre cessa d'y attacher de l'im- 
portance. Au reste, Paschal n'ayant riposté qu'indirectement, 
leurs amis de la Cour durent travailler à une réconciliation. 
Dès I.'jGS, c'est-à-dire après quatre ans à peine, Ronsard accorde 
son absolution publique, au cours de la Reinonslrance au peuple 
de France ^. Répondant aux attaques des huguenots, qui accu- 
sent la vieille religion de ne plus convenir aux savants et aux 
hommes de jugement, il évoque contre eux. en iui passage élo- 
quent, de grandes et doctes figures, « Amvot et Danès, lumières 
de notre âge » ; beaucoup plus loin, et sans risquer de parallèle, 
il fait appaïaître un troisième personnage : 

1. Voir sa plaisante réponse dans le livre de Henri Longnon, Pierre de 
Ronsard, p. 281 282. Cf. éd. L., t. IV, p. 364. L'hymne échut à Des Mazures. 

2. Ed. L., t. VII, p. 382 ; éd. Bl., t. 111, p. 401. Le morceau est dans 
l'éd. de lo60 seulement. 

3. La Reinonslrance a été imprimée pour la première fois à Paris, chez 
G. Biion, en 1563, in-4 de 16 Q. 



LE CICÉROMEN DE LA UIUGAbK 33o 

Toy, Paschal, qui as fait un œuvre si divin, 
Ne le veux-tu point mettre en évidence, alin 
Que le peuple le voye et l'apprenne et le lise 
A l'honneur de ton Prince et de toute l'Eglise ? 
Eh bien ! tu médiras : « Aussi tost qu'ils verront 
Noz escrils imprimez, soudain ils nous tueront ; 
Car ils ont de fureur l'ame plus animée 
Que freslons en un chesne estoufTez de fumée. » 
Quant à mourir, Paschal, j'y suis tout résolu, 
Et mourray par leurs mains, si le ciel l'a voulu. 
Si ne veux-je pourtant me retenir d'escrire, 
D'aymer la vérité, la prescher et la dire '. 

En mêlant ainsi à d'autres noms, dans un discours de portée 
générale, le nom de l'ami réconcilié, le poète lui faisait sans 
s'humilier amende honorable" : il rendait justice, en même temps, 
à une œuvre historique, qui s'édifiait peu à peu et cessait d'être 
la grande mystification qu'on avait cru. En dépit de leurs défauts 
et de leurs artifices, les 7?es ab Henrico regc gestae prenaient 
figure et l'on pouvait croire quelles seraient un jour publiées. 
Mais les attaques de Turnèbe et des écrivains dépités pesaient 
toujours sur la réputation de Paschal ; Florent Chrestien, converti 
au protestantisme et donnant par de vifs pamphlets des gages à 
son parti, les reprenait les unes après les autres pour accaljler 
l'auteur de la Remonstrance et ruiner ses autorités. Elles repa- 
raissent dans la Seconde réponse de F. de la Baronie à Mesxire 
Pierre de Ronsard, prestre-gentilhomine Vandomois, cvesquc 
futur. Le pamphlétaire écarte, en quelques mots de mépris, le 

1. Ed. L., t. VII, p. b43; éd. Bl., t. VII, p. TO. Ces douze vers dispa- 
raissent des réimpressions après 1578. L'édition de lîi84 conserve encore par 
inadvertance le nom de Paschal, remplacé à partir cle 1587 par le mot 
Lecteur, dans le morceau qui suit les douze vers supprimés (éd. L., t. V, 
p. 382 ; t. VII, p. 544) : 

Je sçay qu'ils sont cruel.< et tyruns iiiluiniains ; 
N'agueres le bon Dieu me sauva de leurs mains ; 
Après m'avoir tiré cinq coups de liarquebuse, 
Encoril n'a voulu perdre ma pauvre Muse. 
Je vis encor', Paschal, et ce bien je reçoy 
Par un miracle grand que Dieu list dessus moy. 

2. En 1567, le nom de l'humaniste reparait dans un sonnet nouveau des 
Amours (« Je meurs, Paschal, quand je la voy si belle... »). Ed. L., t. I, 
p. 39. Cf. Les Amours, éd. II. Vaganay, p. 151. Le commentaire très court 
est de Belleau. 



'A'M hm.nsahii i:r i.'iil.ma.msmi-; 

<i Iccti'ur I) Danès et le i< Irailucleur » Amyol ; il s'en prend à 
riiistoriographe, élant documenté par Ronsard lui-même : 

Quant à ton cherPaschal, tout le monde confesse 
Qu'il est docte et sçav.mt. l'Italie el la (Irece 
Le cognoissent fort bien, car par tout l'univers 
On ne lit que le nom de Paschal eu tes vers. 
Puis l'attente qu'on a de sa Françoise histoire 
Fera f^raver son nom au dos de la mémoire, 
Histoire que jamais peut eslre ne mourra, 
Car peut estre qu'aussi jamais ne vivera.. . 
C'est luy qui a premier d'une façon nouvelle 
Fait croire qu'il estoit historien fidèle 
Sans rien mettre en cscrit ; c est luy qui finement 
Entretenoit un Roy de mines seulement... 
Il est vray qu'autresfois pour cacher ceste ruze 
Il en a bien tracé quatre lignes d'excuse. 
Car ce pendant tousjours ses gages il tiroit, 
Et pourestre admiré de ceux qu'il désiroit 
(S'il est vray ce que dit l'Epistre à Leoquerne) 
Il les laissoil tomber mesmes clans la taverne, 
Là où quelqu'un venant amassoit ce papier 
Quel'aucteur tout exprès vouloit bien oublier '... 

Le plus grave pour Pa.schal était ïjue la Cour se dégoûtait de 
lui. Privé de l'appui du souverain qui l'avait attaché à sa per- 
sonne, son crédit ne tarda pas à décroître, et l'écho des brocards 
littéraires parvint à des oreilles cpii n'y furent point insensibles. 
C'est au Louvre, et chez le cardinal de Lorraine, qu'ont été 
recueillis les traits d'une image peinte du pinceau de Brantôme. 
Honorant Henri H dans Les vies des grands capitaines, il regrette 
l'insuffisance des écrivains qui ont narré ses hauts faits, et notam- 
ment de « ce bel abuseur de Paschal », si vaniteux dans sa 
charge : 

Il en tiroit une bonne pention tous les ans, de douze à quinze cens 
livres par an, et promettoit un'histoire de nostre temps la nompareille 
du monde ; si bien que j'ay veu noz roys et noz princes, et M. le car- 

1. La Seconde Réponse (s. 1., 1.Ï63) n'est pas paginée. Le morceau sur 
Paschal n'occupe pas moins de trois pages, où l'injure du ])nrtisan ne le 
ménage pas : 

Venez, Muses, venez pour accoler Paschal, 
Donnez luy le chappeau digne d'un cardinal: 
Asncs rouges, venez,... 



LE CICÉROMEN DE LA ItRKiADE 337 

(Jiiial, pour cela faire f;rand cas de luy ; et luy laisoil la bonne mine. 
Pensez qu'il songeoit en soy et disoit soubs bourre en se mocquant : 
«... Ce n'est pas ce que vous pensez, mes bous amis ; il y a delà 
fourbe » ; et si s'en monslroit tout j^lorieux. car je l'ay veu en telle 
piaffe. Après avoir faicl monstre de faire enfanter des montafjnes, pour 
tout poltageil n'a produit qu'un chétif éloge après la mort du Roy, 

que j'ay vu en latin Et qui plus est, on n'a trouvé après en sa 

bibliothèque un seul chétif beau mémoire qui peut monstrer l'envie 
qu'il eut en cela de sacquicler de ses debtes, encor qu'il fust d'ordi- 
naire à la suite de la court, et qu'il vist à l'œil et entendist de son 
Roy et des grandz, et eust toute matière en place pour bien bastir son 
œuvre : mais, comme disoit .M. le cardinal, l'art et la science lui 
failloienl pour si haute entreprise *. 

.\insi fut établie, pour durer jusqu'à nos jours, la légende 
accréditée contre Paschal par sa paresse et sa fatuité. Elle put 
achever de le dég-oùter d'un ouvrage, dont il avait cependant mis 
au point des parties considérables. Il dut sentir sa présence 
importune à la Cour, où il n'eut bientôt plus de fonction. 
Celle d'historiographe du nouveau règne venait d'être confiée à 
François Hotman, recommandé par le chancelier de L'Hospital'-. 
C'est à lui peut-être que pensait Ronsard, quand il s'écriait au 
Discours des misères de ce temps, invoquant ce témoin des dis- 
cordes françaises : 

Otoj' historien, qui d'encre non menteuse 

Rscris de nostre temps l'histoire monstrueuse. 

Raconte à nosenfans tout ce malheur fatal. 

Afin qu'en te lisant ils pleurent nostre mal 

Et qu'ils prennent exemple aux péchez de leurs pères...-'. 

Paschal était encore à Paris au printenipsdeloGS, car Lambin 
le mentionne parmi les personnages intervenus dans une affaire 
intéressant les lecteurs du Collège royal '\ On le voit bientôt 

1. Ed. Lalanne, t. III, p. 28.3-28o. t:f. plus haut, p. 324. Lalanne u'ig-no- 
rait poiiitque Brantôme était mal informé desouvrages de Paschal et signa- 
lait déjà l'existence de nos autographes conservés dans le fonds Dupuy. 

2. Reçue historique, t. II, p. 50. 

3. Ed. L., t. V, p. .33.3 ; éd. Bl., t. III, p. 13. 

4. Dans le discours d'ouverture de son cours sur la Rlii'-lorique d'Aristote 
prononcé en avril li)63, Lambin remercie ceux qui ont fait des démarches 
pour faire payer leurs gages en retard aux lecteurs royaux : L'Hospital, 
.\niyot, Lancelol de Carie, Henri de Mesraes et, enfin, Petrus Paschalius 

Noi.HAc. — Honsard et l Humanisme. ' 22 



338 RONSAKI) |:T l.'nr.MAMSME 

après finir sa vie dans sa province d'origine. Le cardinal d'Arma- 
gnac, promu à l'archevêchâ de Toulouse, continuait de réunirson 
cercle de savants ; il y retrouva sa place d'autrefois. Il se reprit 
à composer des vers, comme ceux qui lui avaient valu ses pre- 
miers succès parmi les lettrés de la docte ville. De cette époque 
date sa courte élégie sur la mort du légiste bordelais Arnoul le 
Perron, son prédécesseur comme historiographe de François I*"'', 
dont la gloire la plus certaine vient de ses fameux Commentaires 
sur la Coutume de (iuyenne. Jules-César Scaliger, qui était son 
ami, le célébra aussi en vers latins. Les vers de Pasciial, les 
seuls qui restent de lui, ne sont faits que de réminiscences 
classif[ues '; ceux de Scaliger ont assurément plus d'accent -. 

L'historiographe de Henri II n'avait que quarante-cinq ans, 
lorsqu'il mourut à Toulouse, le 1S février I.'JG.o. Trois jours après, 
mourait chez le cardinal d'Armagnac Guillaume Philandrier, ' 
dont la science de l'Antiquité était grande, mais (jui, par sa négli- 
gence à publier ses travaux, avait déçu, lui aussi, ses admira- 
teurs ■''. On enterra les deux amis côte à côte dans le cloitre Saint- 
Etienne, réservé à la sépulture des illustres de la cité. Le 
monument funéraire du premier reçut une épitaphe, dont on a 
le texte '' ; elle consacrait en peu de mots toutes les prétentions 
littéraires de sa courte vie : 

l'ETRO PASCIIALIO REHVM GESTARVM AB 

IIENRICO n GAI.LIARVM REGE 

SCRIPTORI l'OLITISSIMO ANTIQ\AE 

VIRTVTIS ET ROMANAE ELOQVENT. 

AEMVLATORI l'RAESTANTISS . AMICI 

MllERKNTKS I). M. 1'. 

VIXIT ANNOS XI.V. OBIIT XIIH KL. MAR. 

AN. POST CIIRISTVM NATVM M. DLXV. 

hislorlcus Regius ; Iti omnes cerlafint suo qiiisque loco cnusam nosirsm 
nccurateegerant [Duae orationes D. Lambini... in aiila rjymnasii Samaro- 
hrinensis habitae, Paris, 1363, p. Tj). 

1. Ces vers, cités par P. Bonnefon, /. c.,p. 44, sont Imprimés en tête de 
l'édition in-folio dos (jommenlairea sur la Coultime. 

2. L'ode de .I.-C. Scaliger à la louange d'Arnaud le Ferron [Poeinala, p.3o3, 
est citée par Sainte-Marthe et par Tissier, Éloges, t. II, p. 107. 

3. Le témoignage de J.-.\. de Thou est bien significatif à ce sujet. 

i. Cf. P. Bonnefon, /. c.,p. 26-27. Je lui emprunte le texte de l'inscrip- 
tion, jadis donné par Moréri et Le Duchat, et recueilli par \. <lu Mége sur 
la pierre avant sa disparition. 



LE CICKROMEN DE LA IIRIOADE -^39 

Peu de temps après la mort de Paschal, Dorât écrivait à un 
ami qu'il préparait la traduction des odes de Pindare dans les 
mètres originaux ', et qu'il en dédierait une au défunt en recon- 
naissance d'une belle libéralité : « Alteram destine Paschalio 
amico Historico Régis, nuper vita functo, qui singulos anulos 
aureos singulis amicis, Tornaebo, Ronsardo, mihi, pluribus 
moriens legauit... Ferreus sim, non aureus aut auratus, si non 
hoc ego munus amem, et muneris etiam magis auctorem -. » 
Ces anneaux d'or, collectionnés par l'humaniste et légués à ses 
confrères de Paris, avaient une signification : ils attestaient sa 
réconciliation complète avec le groupe de Ronsard. L'adroit 
cicéronien, qui n'était point un méchant homme, avait trouvé 
une façon délicate d'effacer ce qui pouvait rester de mauvais 
souvenirs au cœur de ses anciens amis. 



1. i< Et quia Latinura aliquando Pindarum meditor iisdem mimeris edere 
et singulas Odas singulis amicis consecrare, tua iam esto. . . > 

2. .\ndré Du Chesne, Hist. généal. de la maison de Chasteigner, p. 12S 
(lettre 'à Fr. de Chasteigner de la Rochepozay). Les Scaligerana men- 
tionnent le legs " à Aurat et autres de beaux et riches anneaux ; le moindre 
valoit oOescus, et il y en avoit qui valoient 100 escus •• i Amsterdam, 1740, 
t. II, p. 493). 



ADDENDA 

Le lecteur ne peut s'étonner que, pendant l'impression de ce livre 
commencée depuis plusieurs années, d'assez nombreuses additions se 
soient offertes, qu'il a semblé utile de recueillir. 

P. .'i6. Comment Jean Dorât a-t-il été introduit chez Lazare de 
Ba'if ? On peut établir que l'ambassadeur de François l'""' le connaissait 
par sa première réputation littéraire dès 1540. C'est à Baïf, en effet, 
qu'est dédié le recueil : Roherti Brilanni Airebaiensis epistolarum Ultri 
duo, Paris, 1540 (fol. 64 : Lazaro Baifio lihellorum magistro), où les 
j)roductions poétiques du jeune Limousin sont déjà louées avec 
enthousiasme : « Delectauit me tuuni carmen ne dici quidem potesl 
quanta utilitate aninii et ingenii mei. Erant enim in illo splendida et 
acuta omnia... Ego, ut iani me tibi aperiam, neminem esse puto his 
temporibus qui tantumlyrica valent venustate quam tu; unum escipio 
Macrinum, oui tu facile concedis... » (fol. 59 v"). Trois distiques de 
Dorât sont à la fin du recueil de vers de ce même Robert Breton, 
d'Arras, dédié à .\rnoul le Ferron et contenant des pièces adressées 
à Dolet, Toussain, Turnèbe, .Ant. de Gouvea. Un long poème en 
distiques, à Dorât lui-même, témoigne de la cordialité de leurs rap- 
ports H. Britanni Alreh. carminuin liber unus, Paris, 1541, fol. 17 v". 
Cf. Marty-Laveaux, Notice sur Dorai, p. xij). Mais une lettre du pré- 
cédent recueil nous met sur une autre piste. I^'humaniste d'Arras 
l'adresse au compatriote de Dorât, Jean INialedent, à l'occasion de son 
entrée comme précepteur dans la maison de Mesmes (« Agis in donio 
honorilica. Magnum est Propraetoris ciuilis nomen, sed virtus Mesmii 
mullo maior... « Fol. 59 v°). Or, le jeune Henri de Mesmes et Male- 
dent fréquentaient la maison de l'ambassadeur : « Mon précepteur me 
menoit quelquefoischez Lazarus Baïiius, ïussanus, Strazellius, Castel- 
lanus et Danesius, avec honeur et progrès es lettres » [Mémoires, 
p. 137). Il est naturel qu ils aient recommandé leur ami Dorai, avec 
qui j'ai mis en lumière leurs étroites relations (p. 67 n.), lorsque Baïf 
a cherché un maître pour son fils. Tel fut sans doute l'enchaînement 
des circonstances qui conduisirent Dorât vers Ronsard. 

P. 37, 1. 15. Tous les bibliographes, depuis Du \'erdier jusqu'à 
Emile Picot, se sont accordés à attribuer à Lazare de Baïf la traduc- 
tion en vers de V Hécube d'Euripide, parue sans nom d'auteur en 1544 
et réimprimée en 1550. Dans la dédicace du livret à François l", on a 



3i2 RONSARD ET 1,'llUMAMSMK 

inlerprélé les mots u mes enfants "Comme une expression de tendresse 
paternelle de l'ambassadeur pour le jeune Ronsard, ainsi assimilé à 
son propre lils, compagnon de son travail. Cette attribution de l'ou- 
vrage à Bail' (et par conséquent ce que j'ai cru pouvoir en tirer aux 
p. 38 et 39) tombe devant une démonstration de René Slurel, dans 
les M(''lan(/es Emile Châtelain, Paris, 1910. |). .'jTG-.ïSO. L'/h'cuhe a 
été traduite dans la maison du berrichon (luillauine Hochelel, secré- 
taire du Hoi, qui avait alors Jacques Aniyot pour [irécepteur de ses 
fils. .Vmvot semble l'autour d'une traduction en vers des TronJes 
dont le nis. est au Musée (vindé. lui tout cas, c'est à lui, non point à 
Dorai, que s'appliquent les observations sur VHécnbe, de même 
qu'on s'explique comment la Deffence de Du Bellay ne mentionne pas 
cette traduction, à côté de celle d'Electre, de Sophocle, qui est due à 
Lazare de Baïf. 

P. i7, 1. 1(). Aux précisions que je crois apporter sur les origines 
de l'ode pindarique en France manquait celle des circonstances qui ont 
introduit l'œuvre de Benedelto Lampridio auprès de Dorât et de nos 
poètes. Les Elocjia virorum lileris illustriiim de Paul Jove, qu'ils ont 
bien connus et qui ont été publiés pour la première fois en I5i(), con- 
tiennent un article sur le poète crémonais (« Scripsit odas aemulatione 
Pindarica erudilas et graues... »), accompagné d'une épigramme de 
Marcantonio Flaminio. ^La bibliographie récente de la " lirica pinda- 
reggiante » en Italie est donnée par Ferdin. Neri, avec qui l'on verra 
que je me suis rencontré sur le rôle de I^ampridio : // Chiahrerne la 
Pléiade francese, Turin, 19:20, p. 106.) Mais le propagateur des odes 
de Lampridio en France est certainement Michel de L'Hospital, qui a 
fait à Padoue six années d'études littéraires autant que juridiques, de 
1526 à 1532. Non seulement je le vois citer Pindare parmi les auteurs 
qu'il étudiait, mais il nomme expressément son imitateur avec Longueil 
et Lazaro Bonamico, parmi les trois maîtres de Padoue qu'il a le |)lus 
aimés [Carntina, .Amsterdam, I73"2, p. 429' : 

. . .Nam me dulcis amor lenet aeternumque tenehil 
Urbis Palladiae, Longoli, Lampridu(j uc 
Vatis, et egregii Bonamica génie magislri. 

P. 121, n. 5. Henri Guy désigne l'ouvrage de Michel Psellos, dont 
Ronsard a fait un résumé assezexact dansV Hymne des iJaimons; c'est 
le dialogue publié dans Migne, Patrologia graecn, t. CXXII, col. S16- 
876. [Les sources françaises de Honsard. dans la Revue d'hist. litt. 
de 1902, p. 227.) 

P. 123, n. 1. Dans le travail cité ci-dessus, H. Guy, quia com- 
mencé par un volume sur les Rhêtoriqneurs sa précieuse Histoire de 



ADIlENDA 343 

la poésie française an seizième siècle, donne une très utile anHlyse 
des passaf;es des Illuslralions de Gaule et Sini/iilarilez de Troije, 
par Jean Lemaire de Belg-es, qui ont inspiré l'auteur de la Franciade. 
Il observe la liberté du poète à l'égard de la légende de Francus el le 
peu de créance qu'il accorde lui-même à la réalité historique de son 
sujet. Ronsard écrit qu'Homère et Virg-ile ont inventé la matière 
de leurs poèmes : « Suivant ces deux grands personnages, dit-il, j'ai 
fait le semblable. » 

P. 130, n. 2. Cette épigramme d'Estienne Pasquier n'est pas la seule 
qu'il dédie à Ronsard. On la trouve avec deux autres dans la première 
édition de son recueil : Sieph. Paschasii iurisc. Paris, ac in supremo 
Galliarum Senatu patroni Epiçframmalum libri VI, Paris, P. l'Iluil- 
lier, ir)82. \. les (T. 7, 54 et 81. Les hendécasyllabes semblent anté- 
rieurs aux projets d'épopée, rappelés dans les distiques : 

Dum te délectai strepilus clangorque tuharum, 
Armaque Franciadum saeuar/ue hella canis... 

P. 135, 1. 11. Aymar de Ranconel, qui fut président aux Enquêtes 
du Parlement, possédait des mss. grecs. Turnèbe, qui a consacré à 
Eschyle sa première publication de textes anciens (Paris, 1552, avec 
une lettre dédicatoire en grec à Michel de L'Hospital), a trouvé chez 
Ranconet uu bon ms. de trois tragédies. Son Sophocle (Paris, 1553), 
qui est dédié à ce dernier, mentionne le prêt de mss. du poète et de 
son commentateur Demelrios Triclinios. Ces éditions sont celles qu'a 
le plus pratiquées Ronsard. 

P. 135, 1. 20. Ronsard a dû connaître l'humaniste Papire Masson, 
historien de Charles IX, chez le chancelier de Cheverny, dont ce 
fécond polvgraphe fut le bibliothécaire pendant six ans. Masson lait 
intervenir le souvenir du poète dans l'éloge de Dorât, lorsqu'il s'écrie : 
« si hodie discipulus eius Pelrus Ronsardus insignis poeta viuerel, 
qiias ille naenias aut quae epitaphia scriberel ! » [Eloqia, cités plus 
haut, p. ,59, n. 2; p. 60, n. 3). 

P. 135, n. 5. Sur le bibliophile Nicolas Moreau, seigneur d'Auteuil, 
trésorier de France de 1571 à 1586, v. l'étude d'.A. Vidier, dans les 
Mélanges Emile Picot, Paris, 1913, t. II, p. 371. N'est-ce ])as à lui, 
plutôt qu'à son père Raoul Moreau, qu'est adressé le poème de Ron- 
sard .lu trésorier de l'Espargne (éd. L., t. W, p. 51-56 ; cf. t. VIII, 
p. 9)? J'ai cité, p. 58, un poème dédié à Nicolas Moreau dans le 
recueil de Dorât. 

P. 157, n. 3. On trouvera deux jolies lettres de G. Vaillant de 
Guélis à Scaliger dans le recueil publié par J. de Rêves, Lettres fran- 



3i4 noNSABi) F.T l'humanisme 

çoixes lies /)ers(inn;ige.s illuslras et doctes à Mans' Joseph .Juste île la 
Scabi, llarderwyck, 1624, p. 186 et 336. Des lettres de J. Gillot, 
p. IKJel 137 du même recueil, montrent Scaliger en relations avec 
Desportes, mais après lu mort de Honsard. 

V. lS(i, M. I. (1 Mademoiselle de Morel » est Antoinette de Loynes, 
iemiiiu de Jean de Mord. J'ai quel(|ue soupçon quecette unique lettre 
connue de Honsard à son ami est celle-là même qui a disparu du ms. 
/y/(/. iS.")(Sy de la Hihiiollièque nationale, (le ms., où j'ai retrouvé jadis 
les premiers aulo^^raphes de Du Bellay, est formé de lettres originales 
réunies par Morel et la table ancienne révèle la disparition d'une 
lettre de Ronsard h lui adressée, ainsi que d'une lettre de Jodelle. 
L'autoj;raphe d'où Ion tient le texte connu a appartenu à Feuillet 
de Conches, avant de ligurer dans les collections Benj. Fillonet Bovet; 
il a été revendu par Charavay, le 27 nov. 1888, et j'ignore où iPse 
trouve aujourd'hui. 

P. 187, I. 5. La faute de quantité fipis est répétée plusieurs fois. 

P. 196. En regard de la lettre de Ronsard sur le livre de Sainte- 
Marthe, on mettra une lettre d'humaniste qui loue le même ouvrage. 
Elle est adressée par Fédéric Morel à l'auteur de la Paedotrnphia 
« apud Pictones », et commence par un éloge de Poitiers au temps 
des dames Desroches : » Felices istic esse vos quis neget '.'... Habetis 
ibi iurisconsultissimos, pT|Toptx(oTâTotj;, ypau-aaTixioTaToui;, Poetas et 
poetrias longe meliores Homero et Sappho. BaOu-a iSÉ'rSït. Ex Pictonum, 
urbe. velut ex equo Troiano innuineri viri magna et excellenti litera- 
riim peritia insiguili prodiere. Tu quidem certe, quem iure omnes 
maiorum gentium vatibus inserunt, sublimi feries sidéra vertice. 
Cuius cum 'eximia sint omnia, lamen illud postremum opus Tratào- 
Tpocpia; micat, velut inter ignés Luna minores. Mirifice sane id pro- 
bat Poeta Regius [Dorât] ; nec ullun\ unquain poema ab illo de 
meliore 'nota comniendari memini... Cal. aug. Lut. 1579» (Biblioth. 
de l'Institut, ms. 292, fol. 48). 

P. 198, n. 4. François Le Duchat, qui avait publié son recueil à 
dix-huit ans et dont la tragédie A' Açjamemnnn, imitée de Sénèque, 
parut en KÏ61 (avec un privilège de 1553), est mort prématurément. 
L'Mospital, qui l'avait protégé auprès de Marguerite de France et du 
cardinal de Lorraine, a composé une élégie sur sa mort (Carminn, 
p. 205, 218). 

P. 200, 1. 2. Les recueils de vers que l'ont imprimer les jeunes étu- 
diants humanistes, pendant leur séjour à Paris, contiennent souvent 
un hommage à Ronsard. Le limousin Martial Petiot, par exemple, 



ADDENDA 343 

lui adresse une épi^ramme pour lui souhaiter loiiffue vie {Varionim 
ad amicos pro Xeniis Epirjrammaliini lihellus, Paris, lô73, f. llj, 
dans un recueil où il n'est j,'uère questiim que de gens des collèges (à 
Dorai, f. 7, à Goulu, f. 12, à Léger du Chesne, f. 13). Plus intéressant 
est Jean de la Cessée, de Mauvesin en Gascogne, qui est un familier de 
la maison de Morel. Dans le recueil intitulé : /. Gessei Mauiiesii in V«s- 
conia e/)if/rammalon ad principes et magnâtes Galliae permullosf/ue 
alios insignes viros pro Xeniis libri duo, Paris, 1574 (vers liminaires 
de Dorai et de Camille de Morel et portrait à 23 ans), on lil de petites 
pièces dédiées à Ronsard, à Dorât, à Morel, à Jodelle, à Passerai et 
.lacq. {sic) Carnier, à Belleforest, etc. Il écrit à Baïf : 

Nepos maxime maximis Baifi, 
Cui par disparihus modis Camoena 
Aurali numéros referre Graios, 
Ronsardi numéros referre Galles 
Exaequando dal annuente Phoeho, 
A luo data sume dona Gesseo. . . 

Le jeune gascon, qui a aussi rimé en français, met ses essais latins 
sous le patronage de Ronsard : 

. . .Dignior et ausim doclae me adiungere turhae 
Si mea Flonsardo iudice }fusa plaçai. 

Il a dédié au maître d'autres vers dans le " Tombeau » de Belleau 
Hiemigii Bellacjuei Poetae Tumulus, Paris, M. Pâtisson, 1577). 
Non loin du quatrain de Ronsard paraît le nom de La Gessée. Ses vers, 
De Remigio Bellaqueo defuncio ad P. Honsardum. commencent 
ainsi : 

Ille Bellaque'us luus meusque. 
Imo Pieridnm cornes Dearum, 
Cuius scripla venusia, lersa, docta. 
Communi studio studenl probare 
Phoehus, et Charis, et nouem Sorores : 
Ille inquam tuus ac mens vicissim, 
Siue Remigium lihet vocare, 
Siue Bellaqueum vocare mauis, 
Pro .' Ronsarde , tihi. mihi omnihusque 
Ereptus modo, nos reliquit inler 
Planctus. murmura, lacrumationes .'. . . 

P. ^Oi, n. 2. Le séjour de Scaliger à Leyde vient d'être excellem- 
ment étudié parGusl. Cohen, dans ses Ecrivains français en Hollande, 
Paris, 1920. p. 187-217. 



346 HONSARD KT I.'iUM ANISME 

P. "202, n. 5. Ces relations peu connues de Joseph Sealiger avec lu 
I^léiade intéressent assez nos éludes pour qu'on m'excuse de citer 
encore un fragment de correspondance l'amilière de Dorât. C'est 
la lettre (utilisée à la p. 339) que recul François de Chasteigner au mois 
d'avril 1565, au château de la Rochepozay, en remerciement d'un 
don libéral dont hpuetn rcçjius avait eu. dit-il, fort grand besoin : " l,a 
nécessité où je me suis trouvé ces jours passés me le fait trouver 
u.'jp;ov 010V plus grand. Je ne sçay si Monsieur de l'Escale vous l'a 
diet, car à lu}' seul comme Itilissimis mirihiis ilejHinere niisiis eram, 
lit ille non iç/narus niali alirjiiando mi-sens stuciiri ère Jiscerel. La 
cause de ma nécessité a hesté les procès, l'aquisition de ma maison 
et réparation dicelle, et tpii pis est la longue absence du Rov. i|ui est 
xoXXwv -y.'j.\y.:,, in quibus etiam meus, comme diet noslre Tindare du- 
quel je aclievois la première Ode des Pythies, où il presche fort de la 
libéralité des Seigneurs envers les lettrés, quand voslre /yjnii vjyv.-{\ 
'AttôXXojvo; y.x<. lo7rÀo)i7.u.wv cjvo'.xov Mo'.iriv y.-:i(ivo't ma esté apporté, 
cliilceiii sudore leuamen, par vostre bon Marc. Et afin que la petite 
lettre ne soit pas à-^iXoXoYïiTo;, je vous prie de demander à vostre 
Phoenix [l'interprétation complète du mol cuvoixov]. » Le 7^/joe/i(j: de 
la lîochepozay est appelé plus loin nosler Scaliger. 

P. ill, 1. 18. La preuve des relations que je supposais entre Jan 
\'an der Does et Ronsard m'est fournie par le premier recueil de vers 
du célèbre écrivain hollandais : lani Douzae a Noorlwijck Epitjrani- 
malum lih. 11, Satyrae lih. Il, Ele(/ortiiii lib. I, Siliiarum Uh. II. Ad 
vi'riirn illiislr. Gennanum Valenlem Pimponlium, Retjiuin in Ciiria 
snprema Parisiensi Senalorem, .Anvers. G. Silvius, t.î69. Portrait 
gravé anno aetalis 33. (Brunet ne cite qu'une édition de 1570.) Ce 
recueil, d'un-exlrème intérêt pour nous par les souvenirs du séjour à 
Paris de Van der Does, contient des poèmes adressés à Guillaume 
des .Aulelz, à Dorai (ad Aiir. praecepl.), à Baïf, à Thorius Bellio, et 
des vers dédiés au jeune hollandais par Vaillant de (juéiis. Des 
.-Vutelz, Florent Chrestien, Lucas Fruy tiers, D. Rogers, etc., d'où 
l'on tirerait aisément un vivant tableau de ce petit monde d'étudiants 
de fous pays, férus de poésie latine et parmi lesquels Ronsard était 
adoré. \'oici, en attendant, un témoignage sur notre poète, dans une 
épître Ad Gulielmum Cripium Haghiensem I. C. (p. 109'i, où N'en 
der Does prie ce compatriote, lui-même jioète, d'accueillir ses vers; 
ils n'en sont pas indignes, dit-il, puisqu'il est lu et estimé de Ronsard 
et de ses amis : 

Te quoque J'arrisiae vatem admiranlnr Alhenae. 
Testis ego, et Franca positi tellure sodales, 
Quos inler, mcrnini. noti iinam Ilellio de te 



ADDENDA M47 

Iliudein mecum decurrere saepe solebal. 
Kt miraris adhuc, si te quoque versihus addal 
Douza suis turbelf/ue nouo tua séria lu-su '.' 
De.sine. Nil praeter soliluni leuis ille minatur : 
Cum mullis pateris cominuiiia. Leijil eundein 
Et prius ipse paler vatuin lionsardus, et illo 
Duclior Auratus, Traqicique Baifius oris, 
Quvsque alios longum foret enumerare poëtas. 
Te quoque ne pigeai Cellarum exempta seculum 
Douzaeae inala ferre innrae. nutuque secundo 
Ad mea plausuros dimillere carmina ruilus. 

P. iI6, 1. \'2. Plusieurs documents ronsaidiens non signalés figurent 
dans le très rare volume des Xenia de Ch. L'ylenlio\e, dédiés à la reine 
lilisabeth (Xenia seu ad illustrium aliquot Europae hominum nomina 
Allusionuni . . . liber], qui font suite aux poèmes de Buchanan et à la 
triple Silua (Turnèbe, Lllospital, Dorât), édités à Bàle, s. d. [ISBSi. 
par rim]irimeur beige Thomas Guarinus. Le recueil du Gantois a 
formé une sorte de pendant aux Xenia de son cher ami Du Bellay, et 
leurs papiers, mêlés pour la publication qu'ils projetaient ensemble, 
avaient été triés par les soins de Morel i cf . Chamard, J. du Bellay, 
p. 479). Uytenhove a imprimé aux p. 83-87 : des distiques grecs et 
latins sur l'anagramme connue du nom de Ronsard, les sept distiques 
de Du Bellay sur le même sujet (signés /. /?.), une comparatio des 
deux poètes, deux sonnets et un petit poème latin dédiés à Ronsard, 
enfin une traduction en hexamètres du début du discours au duc de 
Savoie (« Nous Empereurs, \'ous Princes et vous Roys. . . « Ed. L. 
t. 111, p. "iJOl. ^'oici une partie de ces morceaux : 

/. Hellaii et P. lionsardi comparatio. 
amahilis [ admirandus 1 

Bellaius i Bonsardus t amho pares, 

promptior ingenio ^ doctior ' 

Bellaius, Bonsardus, amahilis, admirandus, 
Promptior inqenio, doctior, amho pares. 
Ad P. lionsardiim Vindociniun, cum ah eo ad coenam 
vocalus esset. 
Si mihi te potior sil Persica coena, vocatus 

Protinus ad coenam sim tihi iamque cornes. 
Sim tihi, sim Comiti cornes Alsinooque lihenter 

Callirhooque comes, Paschalioque cornes. 
Ipse sed ad duhiae cur me conuiuia coenae, 
Ad te non potius Docte poeta cocas ? 



3'lS nOXSARD ET I.'lIlMAMS.MK 

7'e sine non epulis cn/iiur, Inrjicnte /i.ilnUi, 

Te sine rin.i mi/ti snni ;i>/ii;i, cacnu pinies . 
Ad coen.un i/imlics lilii me condicere (■(x/es^ 

Hue itdes iid coemini, non inihi die, sed ades. 
Carole, dic ades e(/ie(/iuin visere J'uëlam, 

iVunc lihi conuiuas inler et hospes ero. 
Ah valeanl coenae c/tiiciinr/ue cujiidiue ducli 

Visere lionsarduni, dallirlioiinujuc naranl. 
Coena luue mihi suni diiiina poeniala Afusae, 

I\'on amel oh coenam te, srio. f/uis(fiiis amal. 

Les amis cités clans ce poème sont Dunisol, Paschal et Relleaii. 
Celui-ci est en ellet désig^né dans une des allnsiones sous le nom 
transparent de Callirhous. — I.e premier sonnet d'L'ylenhove .-1 /'. 
de Uonsard poëte IresexcellenI est daté de IÔ57 et convie le poète, qui 
\ ient de publier les Hymnes, à se consacrer à la poésie relijjieuse : 

... Si tu me crois, Ronsai-d, tu changeras la Muse 
De ton diuin esprit à chanter désormais 
Les louanj;es de Dieu plus que ne fis jamais ; 
A chanter ce grand Hoy personne ne s'abuse. . . 

Celte pièce vient se placer à coté de celle de Denisot, qui félicite 
Uonsard pour la composition de Vllerciile chrestien [Vd. L., t. l\ , 
p. 247. Cf. Pierre Perdrizet, Honsard el la lié forme, Paris, 1902, 
p. 6l-(i,'J). Le second sonnet, écrit sans doute en .Angleterre, répond au 
Discours envoyé à l'ambassadeur Paul de Foix, qui a été recueilli au 
Bocage royal (éd. L., t. 111, p. 280-285) : 

.l'ai leu, Ronsard, el releu l'Elégie 

Qu'auez escripte à .Monseigneur de Foix 

Comme un ouvrage excellent, mille foix, 

Ft plus la lis, et plus m'en prent enuic. 
Aussi faut il que pour donner la vie 

Au livre (ainsi comme en vostre lran(,ois 

Auez sceu faire) en Latin et Grégeois 

Pour Guide on ayt ce qu'on nomme (jenie ; 
C'est un esprit d'Enthusiasme tout-plein, 

Plein de fureur, d'un jugement bien sain, 

Plein de sauoir, plein de diuinité, 
Comme le vostre à vray dire, qui estes 

Sans compagnon le premier des Poêles 

Qui sont, seront, el ont oncques esté. 



ADDENDA 'M9 

P. 217, n. 2. Les circonstances qui ont éloigne de Paris Charles 
Llytenhove sont établies par sa lettre autojfraplie à Morel, du 2 nov. 
I5ti2, d"où j'extrais les détails suivants ; « Roueriuin[cf. la dédicace de 
Ronsard à Girol. délia Rovere, rappelée p. 206] diuinae indolis ado- 
lesceiitem... sumnia cuni voluptate doceo. Turnebum, Auratum et 
Balduinum, a quibus doceor, frequentare soleo. Quod reliquum est 
lemporis nieis lucubratiunculis limandis, perpoliendis... expendo,... 
bnnam non noctis partem huic curae decedens... Postridie venitad me 
Halduinus cum Régis oratore [l'ambassadeur Paul de Foix], qui hodie 
in Angliam leg^ationis nescio cuius obeundae gratia ablegatur, num et 
me sibi comitem adiungere vellem ex me quaerens... Heri cum eo 
coenaui... Incertus sum an unquam in Galliam sim rediturus... » 
La lettre à Turnèbe citée dans la même note, et qui exprime un sou- 
venir pour Lambin et Ange Vergèce, est une copie de la main de 
Camille de Morel ; les billets écrits de Paris et de Grigny, où Uyten- 
hove mentionne Du Bellay et Ronsard, sont autographes. 

P. 218, n. 1. Longtemps après sa démarche auprès de Ronsard, 
Llytenhove continuait à intéresser ses amis à sa traduction des 
Psaumes, qui ne parut jamais. En 1593, Melissus et J. Gruter en 
recevaient des parties à Heidelberg (E. Weber, Virorum clar. episl. 
sel., Leipzig, 1894, p. 41). 

P. 219, 1. 4. Un autre Rhénan de marque, le médecin-poète Jean 
Posthius, qui traversait la France et s'arrêtait à Paris après un 
séjour d'études à l'Université de Montpellier, a eu avec Ronsard et 
son groupe des relations personnelles. Le distique Ad Ronsardum, 
qu'on lit dans son recueil [loan. Poslhii Gerinershemii archiatri 
Wirzehurgici Parerga poelica, Wurzbourg, 1580, f. 58), est assez 
banal : 

Tmu nomen Ponsarde (uitm laudesque perilntnl, 
Quando erit in niillo Gallicus ore soiius. 

Mais l'épigramme Ad lohannem Passeralium poelam docliss 
(f. 64 v°) est beaucoup plus significative : 

Tandem niac/nificam veni, (fuod laelor, in urbem 

Cui Paris aelernum nomen habere dedit. 
Oninia siin/ maiora fide, maiora videnlur 

Omnia^ fama prias quani niihi relluleral. 
Sed licel ostendel miranda Lulelia milita, 

Quae sunl luminihus grala thealra meis; 
Nil lamen hic vidi Rnnsardo gratius, huins 

Colloquium reliquis omnibus ante fero. 



3?)() RONSABD ET l.'lICM AMS.MI; 

Niinc desidcrio citpidiis rnalé lonfiieor uno, 
Ut dominam nspiriam, Inné diserte, liiam. 

Le voyage de Poslhius en l'raiice siiccédanl à un long séjour en 
Italie, que IJoissard raconte dans ses Icônes et auquel fait des allu- 
sions son ami Melissus, est de l'année 1567. La partie de son recueil 
intitulée (inllica contient des pièces dédiées à Dorât, à Henri l'^stienne, 
à Scévole de Sainte-iMartlie, à François Ilotnian et une autre intitu- 
lée Ad Mich. I/ospilalli villain. 

P. "Jl'.t, n. 3. I^u première édition ilcs poésies de Paul Melissus n'a 
point élé imprimée à Paris, mais à Francfort, en deux parties : Melissi 
Schediiismata poelica..., l.jTi (194 p., avec 31 p. pour les Ftumina 
de F. Vidler) el Meli.isi Schediasmulum reliquiae, 1575 (459 [>.). Le 
[)remier de ces volumes contient, p. 21-23, un Dialogas P. Melissi et 
\. (]leinenlis Trelaci qui raconte comment ce jeune Nicolas (élément 
de Treles, lorrain du pays de Vaudémont et lui-même un peu poète, 
a révélé à Melissus Ronsard ignoré en Allemagne: 

Clemens, diilcis ocelle draliaruni. 
Quas digue tihi pra leporc pleni.s 
RoNSARDi celeherrimi libellis 
Me persoluere (fralias decehil ?.._ 

Ce document fait connaître un nouveau propai;ateur des œuvres et 
des théories de Ronsard hors de France. 11 faut joindre à Nicolas Clé- 
ment un autre ami de Melissus, petit poète ronsardisant, inconnu des 
répertoires français, François d'Avcrly, qui fui un agent du prince de 
Condé auprès de l'Elccleur Palatin à Ileidelberg. Un trouvera des 
détails sur ces personnages, avec des extraits du Dialogus, dans une 
prochaine étude sur Un poêle Rhénan ami de In Pléiade (et 
d'abord dans la Revue de lilléralure comparée, t. I, 1921). 

P. 251. 1. 1(1. Si Du Rellay n'a pas nommé Hrinou dans ses (cuvres 
françaises, on trouve parmi ses Tumuli, dans les Poemata [Poésies 
fr. et lai-, éd. E. Courbet, t. I, p. 512), quatre petites pièces en dis- 
tiques élégiaques : lani Bri/nonis senaloris Parisiensi^s. Elles furent 
composées à Rome pour le second <■ tombeau », qui n'a pas été réa- 
lisé. Le poète y fait allu.sion à la ruine du jeune conseiller, qu'il com- 
pare à TibuUe pour sa fin prématurée. 

P. 257. 1. 5. Le livre II de la Franciade écril de la main de Ronsard 
et oITert à Charles IX est aujourd'hui le ms. Fr. 19141 de la Bibl. 
nationale. Cf. E. Faral, dans la Revue d'hist. lill.de 1910, p. 6S5sqq. 
(avec un fac-similé). L'auteur a cru devoir, un peu plus tard, frapper 



ADDENDA 351 

lui-moiiic irmi doulc ses intéressantes conclusions [Revue de 1913, 
p. G72). J'ai dit pourquoi la multiplicité des textes, corroborée par le 
témoi^na^e de Pierre Dupuy, me fait rejeter l'opinion de Laumoiiier 
sur la question si controversée de l'écriture du poète. 

P. "270, 1. 20. I.e portrait physique tracé dans le latin de Ronsard 
suit, avec une intention satirique, celui qu'on trouve dans l'éloge de 
Saint-Geiais par Paschal. CI", le texte publié dans le vol. du Cinquan- 
tenaire de tEcole des Hautes Etudes, p. 27. 

P. 277, n. 2. Seul de la Pléiade, Baïf est ailé en Italie après Du 
Bellay ; mais il n'en a rien écrit, sinon qu'il a visité \'enise, " sa nais- 
sance». Ce futau printemps de 1563, après cinq moisd'un ennuyeux 
séjour dans « Trente pierreuse » (éd. Marty-Laveaux, t. I\", p. 278 : 

...Laisson, GrilTin, laisson le Concile et l'aison 
Un voyage à Mantoue. à \ incence et \'eronne. 

Je frétille d'aller, je désire de voir 
Les villes d'Italie et veu ramentevoir 
Les marques des Romains, jadis Rois de la terre. 

Ronsard écrivait de même à Odet de Chàtillon, dans le Discours 
contre fortune composé vers lôôS : 

.Aucunefois. Prélat, il me prend une envie 
(Où jamais je ne fus i d'aller en Italie. 

On pense avec regret à tout ce que la poésie française pouvait 
attendre d'un tel voyage. 

P. 333, 1. 20. Ronsard n'a pointcollaboré au « tombeau » de Morel : 
V. C. loan. Morelli Ehredun. consiliarii oeconomiq: Regii, mode- 
niloris illastrissimi principis Enrici Engolismaei, maçjni Franciae 
Prioris, Tutnulus, Paris, l'éd. Morel, 1583 56 p.). Le poète avait été 
cependant sollicité à nouveau, au cours de l'impression (p. 45), par 
une élégie pressante de la lîlle du défunt : Camilla Morella ;id Ron- 
sardum : (...Sic Patris nianes iani negliç/is ?]. Elle sollicitait de 
même façon Sainte-Marthe, qui finit par se décider (p. 49'j. Cf. ses 
deux lettres conservées par celui-ci iBibl. de l'Institut, ms. 290). 
Quelque explication qu'on doive chercher pour l'abstention de Ron- 
sard, alors loin de Paris et souvent malade, il n'est point permis de 
penser à l'ingratitude. Dorât parlait pour tout le groupe dans une 
longue pièce que ses Poematia n'ont pas recueillie et qui commence 
ainsi : 

Debilu Morello quis carmina iure negarti, 
Omnia doctorum solitus qui carmina vatuni 



3.")2 iKi.NSAiiK i:t I, 'humanisme 

Mac/no cum studio conquirere, et illa referre 
In ntimeniin, ul posseni prodesse scffueulihiis annis ? 
Diilce mini-sleriuni, duplexi[ue duos simul erffa 
O/ficunn, aulhori primum cui fuma supersles. 
Auspice Morello par saecula lon(/;i manebil. 
Teslis erit Xeiiius, Xeniû/ue pocmala, parlini 
lam'vulipita. suis parlini nunc condila cislis. 
Teslis lielhtii (/uae iam nascenlia famae 
Tradidil, hauil iussus dédit in penelralia Vestae ; 
Xe luiinerein uiuns jilnres, ahasque scpullas. 
Pic/noriJjus quorum liic obsletrix et pia nulrix. 

Les " cassettes " de Morel, indiquées par un témoignage aussi pré- 
cis, contenaient diverses séries de papiers, dont la plus nombreuse 
passa chez Camerarius et (|ui nous révèicnl laiil de choses sur Du 
Bellav et sur Ronsard. 



— Peut-on mieux terminer ce livre que par ce témoignage d'huma- 
niste, retrouvé dans VHistoire de la maison de Chasteigner d'André 
DuChesne. p. 382? C'est le dernier document sur l'amitié de Ronsard 
et de Muret. Celui-ci éci'it à l'ambassadeur d'.\bain, qui vient de 
quitter Rome en 1581 pour rentrer en PVance : « Je vous supplie, 
quand vous verrez M. d'Aurat, que vous lui fassiez foi que je l'aynie 
et l'honore à bon escient et de même à M. Cujas, à M. de la Scale 
[Scaliger], au grand Monsieur de Ronsard, iv'i Xoyco à tout le chœur 
des Muses, encore que le seul nom de Ronsard embrasse toutes les 
Muses et toutes les Grâces qui furent onques au monde ! » 



INDEX 

DES NOMS .VNTKniELRS AU XVII' SIÈCLE 



Abain (d'f de La Rochepozay, 222, I 

233, 234, 352. 
Adanson, 155. 
.Mamanni, 46, 47. 
Albret ;Jeanned"i, 209. 
Alcée, 33, 86, 109, H8, 148. 
Alcman, 118. 
Aleandro, 12. 
Alençon ^duc d"), 75. 
Alsinois. V. Denisot. 
Amboise < card. d' , 202. 
Ammien, 115. 

.\.mTOt, 134, 142, 156, 193, 232,334, 

336, 337, 342. 
Anacréon, 86, 107-115. 117, 118, 
136, 14», 159, 209, 316. 

André Elie). 110, 119. 

Andréas, 250. 

Angeli da Barga, Bargaeus, 234, 235. 
Angennes id"), 255. 

Angeriano, 15. 

Angoulème duch. d" , 10, 11. 

Angoulème Henri d" , 171, 173, 351. 

Apollonios de Rhodes, 86-88, 91, 
96, 99, 106, 127, 159. 

Aratos, 86, 88, 96, 107. 170. 

Arioste, 224,244. 

Aristophane, 75. 

Aristote, 71, 85, 94. 143, 169, 178, 
230, 234. 

Armagnac, 193, 278, 281, 285, 287, 
289, 290, 312, 316, 326, 338. 

Armand, 50, 273. 

Arlus, 245. 

Auge, Augentius, 113, 242. 

Aubert, 169, 249, 319. 

Aubespine Madel. de 1'), 241. 

Aubigné, 238. 

Audebert |G.\ 196, 223, 233, 235. 

Audebert N.\ 233, 235. 



Auguste empereur , 41. 
Ausone, 24, 78, 114, 115, 118. 
.Vutelz (^Des), Altarius, 103, 183, 

199, 211,214, 263, 346. 
.Vutomedon, 115. 
Avanson, 126, 149, 300. 303-304. 
-Vverly ' Fr. d',, .\veilius, 350. 
AverlV (G. d" , 221. 

Bacchylide, US. 

Bade, 15, 114. 

Baduel, 273. 

Baïf (J.-Ant. de , 7, 50, 61, 62, 66, 
92. 93,97, 103, 112, 114, 142, 147, 
152, 154, 156, 163, 169-171, 193- 
197, 202, 211, 214, 219, 222, 223, 
236, 237, 242, 247, 250, 254, 265, 
290, 297,319, 346, 347, 351. 

Baïf (Lazare de), 12, 36-39, 133, 266, 
306, 341, 342. 

Bargeo. V. Angeli. 

Bartas Dm, 33, 200, 208, 218, 238. 

Barthélémy, 311. 

Bathory, 207, 

Baudouin, 215, 349. 

Baumgartner, 219. 

Beaubrueil. 151. 

Bellay Joachimdu), 1-5,7, 13, 16,37, 
54,57,62,85, 91,103. 122, 128, 136, 
145-130, 167, 168, 173, 175-179, 
193, 203, 204, 206, 214, 215, 227, 
230, 247, 264, 265, 286, 297-299, 
313-316, 322, 325-330, 347, 350, 332. 

Bellay René du}, 34, 202. 

Bellay (Jean du), 150, 255. 

Belleàu, 8, 103, 105, 110, 111, 118, 
119, 136, 142,153, 167, 203, 214, 
216, 237, 250, 254, 264, 265, 296, 
318, 321, 343, 348, 
Belleforest, 45, 343. 



N'oLHAC. — Ronsard et i Humanisme. 



23 



.•{."ii 



RONSAHII ET I, HUMANISME 



Bellozano. 142. 

Bombo, 1, :)0, 46, 04, 1:)k, IS'.i, 190. 

196, 22V, 245, 267. 
Bcncivieni, 226. 
Bcrgierde Monlembeuf, 62, 100, 26î>, 

267. 
Bertrand (Jean), 303. 
Bétolaud, ")5. 

B.'-ze, 3, 14, 17, 12:i, 179, ISS. 
Billot, 44, 5o,i69, 224, 234-237, 241. 

242, 297. 
Bion, 102, 103, 119. 
Blanchon, 86. 
Blétonnière (La), 200. 
Boccace, 3o, 96. 
Boccalini, 228. 
Bochelel, 342. 352. 
Bo<lerianus. V. Le Fèvre de la Bo- 

derie. 
Bohier, 300. 
Boissard, 219. 330. 
Boislaillé. 133. 
Boiiamico, 342. 
Bongars, 73, 82. 
Boni (G.), 81. 
Bonnofon, 224. 
Bordinff, 272, 273, 284. 
Bouchot, 9. 
Bouguiei', 30. 
Bouliers, 282. 

Bourbon Nie. , 4, 30, 289. 
Boyssières, 199. 
Boysson ,.Iean de , 281. 
Bramante, 281. 
Brantôme, 47, 134, 144, 191,206,275, 

305, 324, 332, 330. 
Breton, Britannus, 341. 
Brie, Brixius, 4, 237. 
Brinon, 10, 17, 39, 00, 01, 7i. 140, 

149, 198,249-231, 350. 
Brodeau, 114. 
Bruès, 107, 169, 170, 311. 316, 318- 

319. 
Brusquet, 222. 
Bucer, 12. 
Buchanan, 3, 91, 100, 144, 145, 172, 

175, 189,211. 
Budé,2, 12,36, .37, 152, 237, 266,281. 
Buuel, 272. 



Buon, 150,242. 
Husbecq, 222. 
Buttel, 199,206, 320. 

Calcagnini, 115. 
Callierpi. 47, 50. 
Callimaque, 50, 53, 78, 79, SO, 106, 

107, 117, 136, 159, 212, 316. 
Calliste, 249, 250. 
Calvin, 13. 

Camerarius, 124, 171, 218. 
Ganter (G.), 60, 72, 78, 89, 90, 101, 

205, 212. 
Ganter (Th.i, 158, 212. 
Gapilupi. 94. 97. 
Gappel, 303. 
Carlo, 40, 126, 183-186, 267, 306, 324, 

332, 337. 
Garnesecchi, 224. 
Caro, 206, 227. 
Carraciolo, 332. 
Carrion, 213. 223. 
Casa i Délia , 103. 
Castaigne, 297. 
Castelvetro, 225, 220. 
Castiglione, 40. 
Catherine de Médicis, 75, 134. 171, 

209, 224, 229, 235, 330, 332. 
Caton,266. 
Catulle, 3, 53, 23, 24, 25, 42, 105, 113, 

130, 148, 149, 168, 202, 203. 
CaurresiJ. des , Caurraeus, 198, 199. 
Cavalcanti, 224. 
Cavellal, Cavellarl, 10, 78, 89. 214, 

219. 
Celtes, 220. 
Geporinus, 50. 
Certon, 188. 

César, 143, 266, 289, 311-312, 319. 
Charbonier, 107, 302, .303. 
Cliarles IX, 120, 143, 136, 237, 256, 

3.50. 
Charon. 59. 
Charpentier, 142, 168. 
Chasteigner. V. I,a Rochepozay. 
Clu'itellerault. 11. 
Ch.itillon card. de, 110, 180,320, 

324,351. 
Chaumont, 157. 



INDEX 



3f)S 



Cliavigny, 86. 

(Mieverny, 13a, ,14.1. 

Chiahiora, 227, 228. 

Cliiron. 2m . 

Choiscul, 111. 

Ohomedey, 309. 

Chrestien, H, 45, I7'i, 188, l'J8, 202, 

211, 222, 223, 24b, 253, 33.'). 346. 
Cliricliton, Cnltoniiis, 0, 133, 239. 

240. 
Chytraeus, 218. 
Cicéron, 2, 76, 80, l.'il, 153, 245, 

254, 266, 269, 270, 274, 276, 289, 

292, 295, 307, 312, 319, 324. 
Claudien, 41,42, 96, 244. 
Clausse, 45. 

Olémenl de Treles, 350. 
Colet, 296. 
Colines, 23. 
Collalto, 46. 
Compain, 303-304. 
Corbinelli,75,82, 102, 149, 226, 232, 

235. 
Coiinna, 176. 
Cornai lus, 120. 
Corneillan, 287, 291. 
Corras, 274. 
Corrozct, 191 . 
Cortese, 231 . 
(^ossé-Brissac, 145. 
Cotta, 15. 
Courville, 214. 
Cousin \Jeanl, 59, 330. 
Cripius, 346. 
Cujas, 75, 197, 204, 235, 352. 

Dallier, 200, 218. 

Dampierre, 4, 196. 

Danès, 80, 143,334,336, 341. 

Daniel, 158, 198, 202, 212. 

Dante, 32, 82, 214, 224, 228. 

Darès, 127. 

David, 216. 

Davy, 214. 

Dcimier, 238. 

Delbcne i-Mph.!, 153, 163, 198. 

Delbene (Bart.), 49, 163, 228, 229. 

Delbene iP.i,3l, 75, 102, 233. 

Démosthène, 74, 85. 



Denisot (Gérard), 50. 

Denisol (Nie), « Comte d'Alsiuois », 
.50, 62, 114, 147, 167, 181-189, 
203,214,264,297,348,361. 

Denys le Périégète, 50, 121. 

Desportes, 59, 158, 199, 209, 214, 
222, 235, 344. 

Desroches, 196, 344. 

Desserans, 213. 

Dictys, 96. 

Didyme, 90. 

Does (Van den, Douza, 211. 223. 

Dolce, 46. 

Dolet, 2, 4, 85, 265, 266, 305, 341. 

Dolu, laO. 

Dorât, Auratus, 16, 18, 21, 36, 43- 
84, 103, 104, 112-114, 120, 133, 
134, 138, 141-145, 150-152, 156- 
158, 166, 171, 175,179, 198,202, 
204, 211, 214, 215, 217, 221, 223, 
231, 233, 236-239, 242, 245, 250- 
254, 264, 266, 294, 316, 321, 323, 
339-342, 344-347, 349, 351 . 

Douza. V. Does (Van der). 

Du Boys (S.), Bosius, 82, 250. 

Dubuix, .303. 

Du Chastel, Castellanus, 12, 341. 

Duchat (Le), Ducalius, 61, 198, 344. 

Du Chesne, Leod. a Queicu, 16, 63, 
142, 178, 250, 275-276, 325, 345. 

Duchi, Duc, 9, 10. 

Dudith, 104,210. 

Dumay, 206. 

Du Parc, 297, 309. 

Dupuy (CL), Puteanus, 75, 78, 102, 
151, 204, 232-234. 

Dupuy (Pierre), 256, 351. 

Du Prat, 278. 

Durant (Jean), 273. 

Durct, 142, 152, 2.30. 

Durban. V. Mauléon. 

Du Thier, 104, 130. 

Du Verdier, 53, 56, 168, 272, 341. 

Elisabeth d'Angleterre, 205; 221. 
Elisabeth de France, 57. 
Ellain, 216. 

Emery. V. Thou (.J.-A. de . 
Emile (Paul), .308. 



;î;;c. 



llu.NSAlili Kl 



III MANISMK 



limpédocli-, (17. 

l'^ohnnus Ilcssiis, lOV. 

Kl.i<-l<Me. 281. 

Epiciiie, 07 . 

Erasme, 1, 37, 38, 171, 2l:t, itili. 

Eschyle, 44, 68, 7o, 78, S 1 , 86, 243, 

Eslaço, Statius, 223, 235. 

Este (Ilippolyle d'), 150, 103. 

Esle ('.iiiffi d'), 225. 

Esliemie (Cli.), 13, 4(t. 

Esticiine lleniii, 30, 'il, :iS, 06, 
75, 79, '.M, 102, 100, 1(17, 100, 
114,110,218.210, 222-225,2.50, 

Esticnne i Robert), 12, 45, 90, 

175, 2o:;. 

Esliemie (Uoh. Ill, 242, 

Eiiniolpe, 87. 

Euripide, 38, 39, 71, 00, 130, 311 



343. 



110, 
272. 
121, 



F;ilUenburf;-, 107. 








Eaur ^Du) de Saiiil-.loiy, 


07. 




Fauchel, 178, 231. 








Festus, 78. 








Ficles, 137, 237. 








Filleul, 214. 








l'I.iminio, Ei, 21, 115 


221, 


217, 


342. 


Eoelin, 137. 








Eoix (P. dci, Fo.\ius, 


150, 


217, 


233, 


348, 349. 








Fontaine, 5, 103, 320. 








F'orcadel (Etienne', 


103, 


101- 


1 1 , 


276, 291,292. 








Fi-acastor. 4, 42, 190. 








François I''-, 124, .305 


308, 


31 2, 


311. 


François II, 138. 








Fruytiers, F'ruterius, 


78, 


150, 


158, 


2l"3, 346. 








Fulgence, 70, 96. 








Fumée, 05. 









Gabaldino, 102. 

169, 232, 236-241. 
Galland (Jeanl, 133, 232, 233, 236- 

2U. 
Galland (P.), 83, 91, 149, 160, 169. 
Gallus, 3, 23, 24, 148. 
Ganay, 16. 

Garnier, 214, 242, 345. 
Gassol, 110. 



Gaultier (Léon.), 57. 

Gauvain, 245. 

Gelida, 271 . 

Gfirbelius. 12, SS. 

(îessée J. de la , Gesseus, 345. 

Giberti, 46. 

GifTen (Van), Gifanius, 80, 145, 213. 

Gilles (Nic.l, 150. 

(lillol, 233, 344. 

Gohorry, 309. 

Gordes, 3. 

Gorris, 100. 

(îoulu, Gulonius, 00, Kiii, 111. 2U, 

242,257, 345. 
Goudimel,31, 219, 222. 
Galland (,Iean), 83, 91, 132. 133, lOO, 
Goupyl (Jacques], 50. 
Goupyl (.leani, 16. 
Gouvea, Goueanus, 144, 145, 105, 

179, 206, 276, 341. 
(îrangier, 206. 
Grévin,8,45, 175. 188, 20'i, 213. 216. 

253, 275, 320. 
Grigioni, 229. 
Grulcr, 349. 
Gryphe, Grifio, (iryphius, 278, 283, 

289. 
Guarinus (Th.), 347. 
Guichardin, 309. 
Gulielmius, 217. 
Giiyon, 321. 

Héliodore, 185. 

Henri II, 52, 127, 175. 208, 259, 200, 

298, 305, 312, 3.30-332. 330. 
Henri III, 59, 209, 225, 235, 272. 
Iléroard, 242, 243. 
Héroet, 2, 13. 
Hérodote, 74. 

Hésiode, 68, 87, 88, 97, 158, 2*4. 
Hesteau, 60, 214. 
Hicroclès, 82. 
Homère, 36, 69-73, 70, 77, 87, 88. 

01, 96, 123-129,148, 158, 244, 343. 
Horace, 22, 66, 149,150,159, 108, 

203, 209, 239, 266, 292. 
Ilospitalius. V. L'Hospital. 
Holman i.Vnl. t, 242. 
Holman (Fr.), 164, 3.37, 3.50. 



INDEX 



3r,7 



Hout iVan\ 211. 

Murault. V. Boistaillé, Lheverny. 

Iliitten, 220. 

Ibycos, 119. 

Imbert, 6'.i, 86, 194, 210. 

Isocrate, 8."i. 

Jamot, 90. 

Jamyn, 158, 19s, 211, 2i2. 

Janvier, 296. 

Janiac, ")2. 

Jeanne de Navarre, 105. 

Jodellp, 5, 7, 100, 14-7, 160, liil, 108, 
188, 193. 203, 20i, 214, 215, 219, 
231, 249, 250, 2G4, 296, 297, 302, 
344, 345. 

Jove, 15, 48, 258, 269,342. 

Joyeuse, 241. 

Joyeux. Laetus, 241. 

Julien (empereur , t)3. 

Junius, 218. 

Juvénal, 168. 

Ketteler, 216. 
Kochanowski, 207-209. 



Labé, 290. 

La Croix du Maine, 199, 238. 

272, 315. 
La Haye (Maclou de , 162, 297. 
La Haye iRob. de , 162, 189, 3 
Lambin, 43, o3, 76, 80, 85, 102, 

149, 150, i:i4-106, 198, 202, 

230, 233, 254, 274, 297, 337, 
Lampridio, 15, 45-48, 342. 
Lancelot, 245. 
Lange, 282. 
L'.Xng-elier, 213. 
La Péruse, 29. 197, 214, 296. 
La Rochefoucauld, 82. 
La Rochepozay, 233, 234, 339, 

346. V. Abain. 
La Roze, .303. 
Lascaris, 12, 46, 106, 114. 
Lassus, 31, 214, 219, 220, 222. 
Latomus, 218. 
Le Blanc, 281. 
LeCaron, Charondas, 231 . 



261, 



22. 
142, 
213, 
349. 



340, 



Lectius, 218. 

Le Fi'vre de la Boderie, Boderianus, 

214. 
Lemaire de Belges, 11, 96, 281,342' 
Le Ferron, 308, 312, 338, 341. 
Le Masle, Masculus, 68, 69, 102. 
Léonidas de Tarente, 97. 
Le Riche, 16. 
Le Roux, 213. 

Le Roy, Regius, 84, 85, 265, 323. 
L'Estoile, 257. 
L'Hospital, 3, 8, 16, 52, 87, 91, 104, 

135, 166, 174, 178, 187, 189, 193, 

197, 219,231, 256, 267, 315, 337, 

342-344. 
L'Huillier, 334. 
Ligneris, 62. 
Linocier, 84, 238. 
Linos, 87. 
Lampridius, 47. 
Lipse (Juste), 78, 223, 230. 
Loisel, 242. 

Longueil, 245, 266, 342. 
Lonicer, 50, 124. 
Loredano, 149. 
Lorraine (cardinal de , 104, 126, 132, 

145, 167, 169, 180, 182, 185, 193, 

253, 267,269, 310, 315, .331, 336. 
Lotich, 220. 
Loynes lAnt. de:, 50, 173, 175, 177, 

218. 
Lucain, 41, 42, 244. 
Lucas de Leyde, 59. 
Lucilius, 115. 

Lucrèce, 41, 42, 77, 91, 157, 244. 
Lycophron, 59, 87-89,91, 93, 127. 



Macé, 28. 

Macrin,3, 4, 14, 17, 21, 50,109, 

196, 341. 
Magny, 5, 23, 107, 185, 193, 194, 

259^ 276, 295, 297, 300-304, 

316, 321. 
Maledent, Maludanus, 70, 192, 

341. 
Malespina, 229. 
Malvyn, 122. 
Maniiius, 203. 
Manuce ^Alde', .38, 88. 



172, 

251, 
314, 



nr,.s 



RONSARD ET I/HUMAMSMR 



Mamico (Paiill, 149, iG4, 26b, 270, 

27a, 28:j, 290,291. 
Manscncal, 276, 202. 
Manzuolo, 78, 79. 
Maicassus, 73. 
Margiu'iile de Franco, duch. de 

Savoie, .'lO, :i2, 103, 176, 179-182, 

206, 228, 322, 3VV. 
Mari^uoi-itc, reine <le Navarre, 50, 

181, ISri, 188, 192, 224, 228, 281, 

290. 
Marie Stuart, 85, 1.38, 145, 205, 268. 
Marot, 13, 34, 37, 167, 192. 
Martel (Louis), 243. 
Martin (Jean), 89. 

MaruUc, 3, 14, 21, 23, 100, 107. Ihi. 
Masson iPap. i, 59, CO, 88, 343. 
Maiiduit, 240. 
Maudis, 268. 

Mauléou iM. P. de), proton, de Dur- 
ban, 263, 264, 274, 290, 292-295, 

316, 322. 
Mauléon (Jean de), 279, 280. 
Mazurt-s (Des), 8, 125, 167, 334. 
Melanchthon, 51, 74, 119. 
Mélanippide, 119. 
Melissus, 83, 167, 176, 218, 219-223, 

242, 349, 350. 
Mellini, 46. 
Ménondre, 117. 
Mercier (Jean), Mercerius, 107, 175, 

185, 218. 
Mercier (Josias), 218. 
Mesmes (H. de), Menimius, 40, 76, 

77, 135, 156, 157, 166, 192, 219, 

223,254, 274, 297, 337, 341. 
Mesmes (J. -J.de), 40, 178. 
Michel-.\nge, 314. 
Mininerme, 117. 
Minturno, 47. 
Mireurs (Des), Mirarins, 50, 62, 188- 

191. 
Moean, 298. 
Molsheym, 124. 
Molza, 18. 
Monier, 193. 

Monin (Du), 56, 199, 238, 252. 
Monliic ( J. de), 267, 306. 
Monliiig-ne, 3, 145, 153,252. 



Montdoré, Monlaurens, 3, 134. 146, 
178, 198. 

Montembeuf, .Montibos. V. Bergier. 

Montjosieu (Louis de), 59. 

Montmorency, 126, 185, 321. 

Moreau (Nie"), 58, 135. 343. 

Moreau (Raoul), 343. 

Morel(IY'déric), 174,223, 325, 344,3.50. 

.Morel Féd.), le fils, 57. 82, 204, 217, 
243, 32;;. 

Morel (Camille de), 45, 171, 174-178, 
219, 333, 345, 349, 351. 

Morel (Jean de), 50, 67, 169-178, 183- 
185, 189, 190, 193, 195, 206, 211, 
215-217, 262, 289, 322. 333, 344, 
349, 351. 

Mornac, 243. 

Morvilliers, 156, 279,291. 

Moschos, 102, 105. 

Moulin (Du), 192, 281, 289, 292. 

.Muret, 7, 17, 18, 57, 60, 78, 81, 80, 
91,101,107, 125,144-151.158, 164, 
198,203, 207,211, 214, 221, 222, 
226, 227, 234, 295-297, 323, 352. 

Musée, 21, 08, 87, 99. 

Xancel, 168. 

Navagero, Naugerius, 15, 21, 41, 

116, 117, 196, 247. 
Navlères, 303. 
Nesmond, 197. 
.Vevers (duc de), 268. 
\icandre,86,88, 97,99, 106, 136,213. 
Nicarque, 115. 
Nicot, 150, 169, 316, 319. 
Nizzoli, Nizolius, 265. 
Nonnos, 106. 
Nostradamus, 80. 

Olivier, 171. 
Oppien, 87, 99. 
Oradour, 160. 
Orlande. V. Lassus. 
Orléans (Louis d"), 243. 
Orphée, 21, 87. 193. 
Orsini, 74. 
Ostrowski, 209. 

Ovide, 23-26, 42, 66, 96. 99, 105, 
148, 159, 168, 191. 289. 



INDEX 



359 



Paimpont. V. VaillanI de Guélis. 

Pahfocapp;!, lill . 

Palingéne, 195. 

Palladas, US. 

Pangeas, Panjas. \'. Pardaillan. 

Panyasis, 117. 

Pardaillan, proton, de Panjas, 107, 

303, .304, 3lr,. 
Parlliénios de Nicée, 120. 
Paschal (P. de), 107, 133, ll!l. 19*, 

•257-339, 348, 351. 
Paschal ^Charlesi, 310. 
Pasquier, 8, 57, 123, 130, 154, 167. 
196, 231, 259-261, 291, 315, 316, 
343. 
Passerai, 102, 129, 133, 156, 163- 
167, 214, 223, 233, 243, 343, 349. 
Patouillot. 163, 203. 
Paul III, 278, 284. 
Poccate, 9. 
Pelletier, du Mans, 2, 33, 50, 122, 

167, 192, 206, 214, 263. 
Perron (Du), 205, 211, 240. 
Petiot, 344. 

Pétrarque, 3, 20, 23, 24, 32, 33, 33, 
94, 103, 123, 130, 136, 139, 191, 
207, 224, 229. 
Pétrone, 53, 233. 
Phérécyde, 96. 

Philandrier, 281, 287, 289, 292, 338. 
Philetas, 53. 
Pliocylide, 74, 1 17. 
Pibrac, 297, 306. 
Piètre, 83. 
Pigafetla, 230, 231. 
Pilon (Germainl, 39. 
Pinipontius. V. Vaillant de Guélis. 
Pindare, 30, 44, 45, 49-53,68, 86, 90, 
96, 99, 118, 119, 130, 131, 159, 
223, 229,339, 342, 346. 
Pinelli, 102, 233. 
Pisidès, 82. 
Pisseleu, 160. 
Pithou (P.\ 202, 204, 242. 
Plantin, 106, 119, 21.3-215. 
Planude, 108, 114, 113. 
Platon, 74, 85, 135, 170, 244. 
Piaule, 78, 157, 158, 266. 
Pline, 96, 266. 



Plutarque, 74. 

Poitiers ! Diane de, 193. 

Poey du Luc [Du , Podius ?, 249-251 , 

270. 
Politien, 189, 190, 266. 
Ponfano, 3, 14, 18, 21. 
Porte (Ambroise de la), 139, 147. 
Porte (.M. de la), 53. 
Posthius, 349, 350. 
Posidipi)e, 1 13. 
Proudhomnio, 13. 
Prévost, 160, 161. 
Primavera, 57. 
Proclos, 96. 
Properce, 3, 23, 24, 42, 78, 79, 109, 

148, 150, 153, 159, 168. 
Psellos, 121, 342. 

Quintilien, 23,281. 

Rabelais, 71, 128, 168, 281, 282, 283. 

Rabelle, 59. 

Raljutin, 268, 311. 

Rad-/.i\vill, 209. 

Ramée (P. de lai, Ramus, 75, 82, 

143, 167-169, 230, 264, 309. 
Ramniile, 290. 
Ranconet, 343. 
Rapin, 196, 240-242. 
Rasse des Nœux, 249. 
Regnard iFr.), 30. 
Renieri, 94. 
Rets, 241. 
Revergat, 115, 274, 276, 282. 292, 

,303, 316. 
Reomanus, 291. 
Ridolfi, 134. 
Rivier, 276, 285. 
Robin du Faux, 90. 
Ruggieri, 229. 
Robortello, 79, 109. 
Rogers, 211,224, 346. 
Roguiéris, 298. 
Roillet, 34. 

Ronsard (Jean de), 11, 138. 
Ronsard (Louis de), 9. 
Rovere [G. délia), 206, 349. 
Rulgers, 204. 



360 



BONSARIJ ET L IllMANISME 



Sadolot, 15, 245, 263, 267, 273, 285, 

307. 
Saint-Gelais, 13, 179-187, 189, 193, 

2(19, :!(ll, 329, 351. 
Siiintc-Martlio (Cli. de), 50. 
Sainto-Maithe (Scév. de), 7, 50, 

79, 84, 157, 171, 176, 177, 180, 

194, 204, 222, 234, 240-242, 338, 

344,350, 351. 
Salel, 124, 300. 
Salluste, 244, 311. 
Salviati (Cassaiidre), 22, 91, 101. 
Sannazar, 3, 14, 17, 103, lit), 247. 
Sappho, 53, 109, 110, 118, 119, 17r,, 

344. 
Sauvage. \'. Du Parc. 
Scalig-er (,Ios.), 77, 81, 82, 89, H2, 

135, 157, 194, 198, 202-205, 223, 

234,245, 344-346, 352. 
Scaliger (J.-C.i, 112, 167, 202, 338. 
Scève, 13, 214. 
Schoppe, Scioppius, 203. 
Schott, 212. 
Scriverius, 212. 
Second, 14, 19, 21, 109, 190. 
Séguier (Pierre), 59, 65. 
Séguier (Martin), 50. 
Selve, 143. 
Seymour, 50, 188. 
Sénèque, 244. 
Serlio, 281. 

Sibilet, SéliiUot, 311, 53, 178, l'.U. 
Sidère, 61 . 

Sidoine Apollinaire, 41 . 
Sigonio, 58, 79, 80. 
Silius Italiens, 42, 244. 
Simonide, 53, 117, 118, 131, 132. 
Sittarl, 219. 
Sleidan, 12. 
Selon, 117. 
Sophocle, 37, 38, 67,74, 78, 80, 117, 

118, 343. 
Speroni, 1, 227-231, 234. 
Slace, 42, 78, 99, 244. 
SlL'siiliore, 53. IIS, 119. 
Stephanus. V. Kstienne. 
Stobée, 114, 117. 
Slraceel, 91,341. 
Strozzi (Pierre), 134, 143, 144. 



Sturm, 12, 164. 
Surgères, 139, 106. 
Sylve, 332. 

Tabonrol, 56. 

Tagault, 50. 

Tahureau, 197, 297, 299. 

ïasso (Uern.), 49. 

Tasso (Torq.j, 72, 225, 220. 

Tatios, Achille, 120. 

Tebaldeo, 46. 

Teleslos, 119. 

Téronce, 266. 

Termes, 69. 

Terpandre, 190, 243. 

Théocrile, 53, 74, 78, 80, 87, 101- 

106, 159, 191. 
Théognis, 117. 
Tliéopliraste, 244. 
Thevenin, 200. 

Tliou Christ, de , Thuanus, 135, 257. 
Thou (J.-A. de), 56, 84, 144. 210, 

223, 233, 237,242, 245. 
Thevet, 56, 215. 
Thorius, 211, 233, 346. 
Th\icydide, 75. 
Tibulle, 3, 19,23,24, H. 42, 78, 110, 

148, 159, 350. 
Tissard, 39. 
Tite-Live, 244, 266. 
Tomeo, 48. 
Toscani, 47. 
Tournes, Tornaesiiis, 192, 193, 284, 

289. 
Tournonicard.de), 150, 160, 193, 2:tl. 
Toussain, Tusanus, 39, 45, 75, 142, 

152, 237,266, 289, 341. 
Toutain, 82, 214. 
Triclinios, 343. 
Trissino, .30. 
Truchy, 140. 
Tuniery, 303. 
Turnèbe, 3, 10, 76, 79,80, 91, 117, 

124, 139, 144, 149, 150, 152, 153, 

158, 164, 166, 178, 215, 217, 2.30, 

262, 267, 274, 323-328, 3.39, 341, 

343, 349. 
Tyard, 3, 7, 200-202. 214. 241, 242, 
"201. 



INDEX 



3fil 



Tyitée, 117. 
Tzetzès, 88, '.)0, 

Urbain III, 271. 

Uytenhove, Utenhouius, 7, G7, 100, 
171, 174-170,210. 215- -218. 347-349. 

Vaillant de Guélis, Pinipontius, 
157, 160, 178, 195, 198, 211, 212, 
223, 242, 245, 343, 340. 

Valeranus, 138. 

Valerius Flaccus, 96, 106. 

Valet, 82. 

ValIa(Nic.;, 242. 

Varchi, 227. 

Vairon, 266. 

Vascosan, 100, 290, 308, 330. 

^'atable, l.)2. 

Vauquelin de la Kresnaye, 197, 215. 

Vaumesnil, 214. 

Velliard, 11, 138, 2.39, 240. 



Vergèce ^Ange), 39, 40, "5, 76, 
Vergèce (Nicolas), 40, 132, 134, 

179, 296. 
Vettori, 58, 223, 234, 235. 
Vig^enère, 51 . 
Villeroy, 241. 
Virgile, 10, 27, 42, 70, 103, 105. 

123, 159, 168, 191, 205. 239, 

245, 260, 343. 
Visagier, N'ulteius, 4. 
Vitruve, 89,281, 289. 
Vivonne, 241. 
Vulcanins, 212. 



Wecliel, 50, 102, 104, 110, 111, 137, 
249. 321. 



3W 
155, 



122, 
244, 



Xénoplioii, 74, 85. 
Xiphilin,28l. 

Zampini, 229. 



Le portrait de Dorai, placé en face de la p. 80, est au Cabinet des 
Estampes de la Bibliothèque nationale (N. A. 21 a, fol. 172). Je serais 
tenté de voir en ce crayon inédit une œuvre de Nicolas Denisot, le 
peintre de la Brigade ; mais on ne connaît jusqu'à présent de cet artiste 
que des portraits gravés (la Reine de Navarre, Muret, Grévin). 

La pièce autographe de Ronsard, placée en face de la p. 256, est au 
Cabinet des Manuscrits, Dupuif 837, fol. 248. 



<:oiuii<;i:.\i)A 



P. 0, 1. 7. I.IHE Clirichloii ; I. 12. iiiu; pangenda. 

V. 7, 1. 7. Lini-: Chrichton; 1. 28. i.iiii; Ty.iid. 

P. 19, 1. penult. LinE Neaera. 

P. 2a, 1. 1.3 des notes, .supphimkii ne; 1. i.'i. hempi.ac.er Lazare de Baïf par 
Guillaume Bochetel. 

P. 78, 1. 10 des notes; p. 89. 1. ir> des notes; p. 21 1, 1. i ; p. 2i(t, 1. 12 
des noies. LiHECavellal. 

P. 129, 1. M. i.iiiE En tête du dernier lome d'une édition ; 1. 1 1, i.ihe qui 
ces vers liront; 1. IG. lihe En lieu. 

P. 129, 1. 17. AJOUTER LE renvoi Ed. I,., t. III, p. 2. Cf. Laumonier, 
Tableau chronol., 2' éd., p. 6'f. 

P. 177, 1. 1 des notes, i.ibe T. II. 

P. 220, 1. 6. LIRE ctarae ; I. 25. lire iugii; 1. 22. virgule APnks falentiir. 

P. 221, 1. ult. lire qtiom. 

P. 226, 1. 1 des notes, lire 15 novembre 1570. 

P. 228, I. 18. AU LIEU DE neveu LIRE père; I. 12 des notes, lire Sarllie 
et Loire. 

P. 2.33, 1. 1 des notes, lire T. 167 ; 1. 13. suppri.mer et Cli. Uvtenliove. 

P. 247, 1. 32. point APRi-;s regni; I. 37. lire liidani. 

P. 292. POUR II, LIRE m ; p. 305. liri: IV ; p. 313. V; p. 323. VI ; p. 333. 
VII. 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 

nONSAIlD HUMANISTE. l'kDUCATION, LE MILIEl', LES LECTURES. 

Les langues littéraires au xvi' siècle. — Importance de la poésie 
néo-latiue. — Les latinistes de la Pléiade 1 

I. L'humanisme autour de Ronsard. — Son compagnon de jeunesse 
Claudio Duclii. — Son oncle Jean de Ronsard. — .Son parent 
Lazare de Baïf. — Le voyage d'.Msace 8 

IL Ronsard et les poètes humanistes. — L'exemple de l'Italie. — Le 
llorilège de Léger Du Chesne. — Le cercle de Jean Brinon. — Théo- 
rie humaniste de l'imitation 13 

III. L'étude des Elégiaques romains, d'Ovide, de Virgile, d'Horace. 

— Union du vers lyrique et du chant. — Idées de Ronsard sur la 
musique. — L'influence d'Horace. — Les conseils de Jacques 
Pelelier du Mans 21 

IV. L'initiation au grec. — Jean Dorât dans la maison de Lazare 
de Baïf. — Études de Ronsard et de Jean-Antoine de Ba'if. — Vue 
nouvelle de l'antiquité romaine -'l! 

V. Ronsard au collège de Coqueret. — La révélation de Pindare. — 
Les origines de l'ode pindarique eu Erance. — Benedetto Lampri- 
dio. — Le pindarismede Ronsard 43 

VI. Caractère et rôlede Dorât. — Les témoignages de son temps. — 
Son auditoire. — Le voyage d'Arcueil et le poème de Dorât. — 
Ronsard parmi les écoliers 52 

VII. L'enseignement de Dorât. — Ses idées sur Homère et l'épopée 
allégorique. — L'allégorie chez Ronsard. — Auteurs étudiés par 
Dorât. — Son autorité de philologue et de critique. — Son œuvre 

de poète 69 

VIII. Ronsard et la littérature grecque. — Son classement des poètes 
anciens. — Lycophron au xvi' siècle. — Lycophron et Ronsard. 84 

IX. L'obscuritésavante des Amours. — Muret interprète de Ronsard. 

— Méthode et intérêt de son commentaire. — La légende mytholo- 
gique. — Le vocabulaire grec chez Ronsard 9'2 

X. Théocrite et les Bucoliastes au temps de la Pléiade. — L'églogue 
de Ronsard. — Callimaqu'e et r.\lexandrinisme. — L'Anacréon de 
Henri Estienne. — L'imitation anacréontique. — L'Anthologie. — 

Les florilèges deTurnèbe et d'Estienne. — Les Hymnes ._. . 101 



36 i IIONSABI) ET r.IllîMANISME 

XI. Ronsard lecteur d'Homère. — La Franciade et ses modèles 
antiques. — Les personnages de l'épopép homérique chez Ronsard. 

— Fidélité de son ciille pour Homère 121 

XII. « Les François qui ces vers liront ». — L'histoire des deux Cre- 
tois. — Ronsard philologue. — L'exploration des bibliothèques et 
l'étude des manuscrits. — Ronsard et ses livres 129 



DEUXIFMK l'AHTlE 
iiONSAiii) i:t les humanistes nii son tkmi-s. 

I. Les hellénistes de la Coui': Danès, .\myot, Slrozzi. — lionsard par- 
mi les humanistes. — Buchanaii l'tGouvea. — L'amitié de Muret. 

— Son départ et son retour à Paris 142 

II. Ronsard et Turnèbe. — L'intimité avec Lambin. — La dédicace 

du Lucrèce. — Ronsard et le Collège royal. — Passerai. — Ramus. ir>2 

III. Jean de Morel, sa famille et son cercle littéraire I~0 

y . Ronsard et Michel de L'Ilospital. — L'affaire Saint-Gelais. — 
L'Hospital grand protecteur de Ronsard 178 

V. Enthousiasme des humanistes pour Ronsard. — Des Mireurs et 
les Folaslries . — Forcadel. — Sainte-Marthe et le groupe de Poi- 
tiers. — Ronsard admiré dans les universités et les collèges. — 
Ponlus de Tyard. — Ronsard et Scaliger 187 

VI. Ronsard hors de France. — L'Humanisme propage sa renommée. 

— La cour de Savoie. — Kochanowski et la Pologne 20b 

Vil. Les humanistes des Pays-Bas élèves de Dorât. — Jan van der 
Does. — Les frères Canter. — Ronsard et la maison Plantin. — 
Le Fèvre de la Boderie. — Uy lenhove 2H 

\'III. Relations de Ronsard avec l'Allemagne. — Paul Melissus dis- 
ciple et ami de la Pléiade. — Ses deux séjours à Paris 218 

l.\. Ronsard et les Italiens. — • Prétendues relations avec Tasso. — 
Ronsard lu par Caslelvetro, Chiabrera, Speroni. — Bart. Delbene. 

— Pigafetta. — Pinelll. — Voyages de Claude Dupuyetde Claude 
Binet 22i 

X. Ronsard au collège de Boncourt. — Son amitié pour Jean Galland. 

— Ses obsèques à Boncourt. — Son " tombeau », œuvre des huma- 
nistes et des poètes 23^1 

TROISIÈME PARTIE 

LES ÉCRITS LATINS DE RONSARD. 

Jugement définitif de Ronsard sur la poésie et l'Humanisme. — Les 
prétentions de Baïf. — Ronsard défend la langue française. — Faible 
importance des vers latins qu'il a laissés 244 



TAHI.E DES MATIÈRES 36o 

Recueil des vers latins de Ronsard 248 

Ronsard prosateur latin : l'invective contre Paschal 257 

QUATRIÈME PARTIE 

LE CICÉRONIEN DE LA BRIGADE. IlONSAno ET PIERHE DE PASCHAL. 

I. La jeunesse et les études de Paschal. — Le collège de Carpentras. 

— Sadolet et le Cicéronianisme. — L'Université de Toulouse 271 

II. Le séjour en Italie.' — Le cercle romain du cardinal d'Armagnac. — 
Discours de Paschal prononcé à Venise et publié à Lyon. — Recueil 

de ses lettres latines 277 

III. Ronsard établit l'autorité de Paschal. — Premières dédicaces. — 
L'Églantine des Jeux Floraux. — Paschal dans la Brigade. — Pas- 
chal et Magny 292 

IV. Paschal historiographe de France. — Ses titres de cicéronien. — 
Ses relations avec le cardinal de Lorraine. — Ses prétentions et ses 
travaux 305 

V. Etroite union de Ronsard et de Paschal. — Promesses faites aux 
poètes en échange de leurs louanges. — Paschal dans les Souspirs 

et les Regrets 313 

VI. Les humanistes contre Paschal. — Les satires de Turnèbe et de 

Du Bellay. — L'invective de Ronsard. — L'éloge funèbre de Henri II. 323 

VIL La réconciliation avec Ronsard. — Paschal sans crédit à la cour 
de Charles IX. — Sa retraite et sa mort à Toulouse 331 

Addenda 343 

Index des noms 353 



MAÇON, PnOTAT HIERES, IMPRIMEURS. 



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Nolhac, Pierre de 

Ronsard et l'humanisme 



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