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Full text of "Les peaux rouges : scènes de la vie des Indiens ;"





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NIVERSITY OF CaLIFORNIA. 

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F. L. A. PIOCMl. 

187 1. 

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COLLECTION MICHEL LÉVY 



LES 



PEAUX ROUGES 



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OUVRAGES 

DR 

XAVIER EYMâ 

PARUS DANS LA COLLECTIOA MICHEL LÉVY 



LES PEALX NOIRES 

LES FEMMES DU NOUVEAU-MONDE 

LES PEAUX-ROUGES 

LE ROI DES TROPIQUES 

LE TRONE D'ARGENT 

AVENTURIERS ET CORSAIRES . . . 



.-yl. 



CO'JLOMMIERS — IMPMMEBIE DE A. MOU331^i 



LES 



PEAUX ROUGES 



SCENES DE LA VIE DES INDIENS 



XAVIER EYMA 



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H 




BiaLJOtHÈQUe 
SAN FRANCISCO 



PARIS 



MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEU RS 

nUE VIVIEN NE, 2 BIS 

1860 

Tous diviitï rébcrtés .' 



LES PEAUX ROUGES 



LE FAR-WES 




I 



Le Far-West, en Amérique, représente, matériel- 
lement, ou plutôt géographiquement parlant, de 
vastes contrées qui ont semblé longtemps impéné- 
trables au travail et cà tout le cortège da la civilisa- 
tion. — A la vérité, on ne croyait pas avoir besoin 
d'aller troubler de sitôt, jamais peut-être, les solitudes 
grandioses de ces forêts que la hache des pionniers 
a ravagées, — de ces prairies, abri de troupeaux saur 
vages, et que la charrue a labourées et fertilisées, — 
de ces fleuves et de ces lacs majestueux, dont les flots 
se sont ouverts sous la proue des steamboats. 

Plaçons-nous au point de vue des premiers colons 
qui vinrent peupler l'Amérique du Nord, et deman- 
flons-nous si leur regard a pu être assez ambitieux 
pour oser, alors, pénétrer à travers ces terres incon- 
nues, et atteindre des bords de l'Atlantique aux côtes 

1 



2 Ll.S PEAUX ROUGES. 

(lu Pacifique, de l'embouchure du Delaware à Tem- 
bouchure du Colombia , — d'une limite à l'autre d'un 
continent tout entier. 

Non, certes! derrière la borne du champ cultivé, 
à dix lieues tout au plus des bords de la mer, a dû 
commencer, pour les hommes de cette époque, le Far- 
West, c'est-à-dire l'inconnu, le mystère, l'œuvre et la 
conquête de l'avenir. 

La tâche, en ce temps, était bien assez lourde de 
s'assurer des établissements sur la côte orientale, de- 
puis le cap Cod jusqu'au cap Fear,du Massachussets à 
la Caroline, où se concentrèrent les premiers efforts 
des émigrants anglais. Et quand, plus tard, les popu- 
lations s'accrurent, leur intérêt le plus pressé les 
poussa à descendre d'abord au Sud, le long du litto- 
ral, et à occuper les rivages du golfe du Mexique 
après avoir doublé la pointe des Florides. Tout ce qui 
se cachait dans les profondeurs épaisses de l'Ouest, 
à partir du premier rideau de forêts qui bornait la 
ferme du colon, était déjà le Far-West ! 

Puis bientôt les explorateurs, inspirés par la glo- 
rieuse curiosité des découvertes, se sont élancés à 
travers les fleuves et les forêts ; à leur suite les am- 
bitieux et les cupides ont passé Te Rubicon sur ce 
pont jeté par la science, et ont osé reculer les limites 
de leurs exploitations. Un premier pas en a nécessité 
un second; et, peu à peu, sur tous les points à la 
fois, par le Nord, par l'Est, par le Sud , on recula de 
quelques lieues le voile qui cachait le mystère. A 



LE FAR-WEST. 3 

mesure qu'on avançait, le Far- West, refoulé vers le 
centre du continent américain, puis jusqu'au voi- 
sinage du Pacifique , perdit de jour en jour de son 
prestige. 

Le Far-West a été comme ces horizons que dessine 
en pleine mer à l'œil du voyageur lajonction illusoire 
du ciel avec les flols, et qui semblent marquer le 
terme du voyage. A mesure que le navire s'en appro- 
che, cet horizon s'éloigne; on se trouve au point où 
le regard s'arrêtait tout à l'heure, comme à la limite 
extrême du monde, et la ligne est encore là, toujours 
à la même distance, comme si elle avait reculé avec 
une vitesse uniforme à la marche du navire. Puis 
enfin, derrière ces brouillards insondables, se dresse 
tout à coup la terre qu'on poursuit^ et le mystère dis- 
paraît. Ainsi en a-t-il été du Far-Wesl en Amérique : 
il a reculé devant la civilisation , à chaque pas que 
celle-ci faisait. Il est évident que ce qui a été le Far- 
West pour les fondateurs des colonies est aujourd'hui 
un pays riche, cultivé, sillonné de raihvays et de 
steamboats. 

Ce qui était le Far-West il y a cinquante ans , il y 
a trente ans, il y a dix ans, ne l'est plus aujourd'hui. 

Pour mieux dire, le Far-West, à le prendre dans 
sa signification primitive, n'existe plus. — Il impli- 
quait une terre à découvrir, elle est découverte; un 
mystère à pénétrer, la lumière en a illuminé toutes 
les ténèbres; un continent à ouvrir aux conquêtes et 
aux bienfaits de la civilisation, de l'embouchure du 



à ' LES PEAUX ROUGES. 

Delaware à l'embouchure du Columbia, la circulation 
est assurée, sinon encore facile. — Et, comme si la 
Providence avait eu hâte de trouver le dernier mot de 
ce problème humain, il a fallu que la Californie, terre 
perdue entre les mains du Mexique, devînt la proie de 
rUnion; et de ses veines ouvertes sous le fer de la 
première pioche, ce pays a laissé couler l'or. Ce fut 
la conclusion finale. Le travail et le peuplement, lents 
encore à régénérer le Far-West, s'établirent au cœur 
du pays, et remontent à celte heure de l'extrême Occi- 
dent pour rencontrer la civilisation en marche par le 
Nord et par l'Est. 



II 



Le Far-West a-t-il bien encore aujourd'hui la 
même signification qu'on lui donnait jadis? 

Ou je me trompe fort, ou ces mots Far-West ne re- 
présentent plus au delà de l'Atlantique qu'une tra- 
dition vénérable; et, quand ils éclatent dans une con- 
versation pour désigner le désert, il me semble 
toujours qu'une voix va s'élever des bords du Paci- 
fique pour protester, et que du fond de l'IUinois, du 
Michigan ou de l'indiana, steamboats et locomotives 
sont prêts à lancer de leurs flancs embrasés une lave 
de fumée noire pour donner un démenti à cette expres- 
sion d'autrefois, — «des temps de l'enfance du pays 1 » 

J'ai bien peur, à vrai dire, que les Américains ne se 
servent encore de celte locution que par vanité et par 



LE FAU-WEST. 5 

orgueil national, pour avoir le droit, si quelqu'un leur 
demande : — Mais où donc est ce Far- West? — de 
répondre : 

— Il fut là oii VOU.S voyez aujourd'huî^des cités, 
des champs en pleine culture, des fabriques en ac- 
tivité, des usines, des railways , des steamboats, des 
canaux, un commerce florissant, des États constitués, 
des législateurs, des populations, au large hier, — 
plus resserrées aujourd'hui, — et qui demain seront 
à l'étroit; le contraire enfin du campos uhi Troja 
fuit! Au lieu du triste spectacle du cadavre d'une 
ville ensevelie dans un linceul d'herbes, et livrant 
ses pierres aux morsures insolentes des reptiles, con- 
templez cent liions nouvelles se dressant fières et 
jeunes sur un sol étonné. 

L'Américain consentira bien à ajouter : 

— C'est la civilisation, c'est le temps, c'est le travail 
tout moderne de l'humanité qui ont fait cela; — mais 
il ne manquera pas de dire aussi : — C'est mon 
œuvre à moi, peuple de l'avenir ! 

Il y aura du vrai, il y aura le sentiment et la con- 
science d'une force réelle se manifestant chaque jour 
par d'éclatantes preuves , dans ce triomphe orgueil- 
leux de l'Américain en face d'un tel résultat. 



III 



Le Far-West n'existe donc plus. Il y a à peine dix 
ans déjà, un voyageur, l'oreille et l'esprit familiarisés 



6 LES PEAUX ROUGES. 

avec cette appellation et dotant encore clans son ima- 
gination le Far-West de tous les mystères qui l'enve- 
loppaient jadis, se trouvait à Buffalo, — et voyant ar- 
river un sleamboat avec quatre cents passagers à bord, 
il demanda d'où venait cette espèce d'arche de Noé? 

— De l'Ouest, lui répondit-on. 

A Sainl-Louis, le propriétaire de l'hôtel où il était 
descendu lui promit toutes sortes d'agréments, parce' 
qu'il donnait à loger chez lui à un grand nombre 
de négociants de l'Oue.-t, qui avaient toujours des 
merveilles à raconter. Il vit aborder aux quais de 
Saint-Louis deux, trois, quatre, six steamboats par 
jour, jetant de leurs flancs du fer, des bestiaux, des 
chevaux, du charbon de terre; puis, autant d'autres 
chargeant des marchandises de toutes sortes, embar- 
quant des armées de passagers; et comme il deman- 
dait à ses voisins : 

— Où vont ces steamboats; d'où arrivent ceux-ci? 

— Les uns viennent du Far-West et les autres y 
vont, lui répondit-on. 

Ce voyageur imita l'exemple qu'on lui donnait; il 
s'embarqua, et parlit pour l'Ouest. A mesure qu'il s'y 
enfonçait, il rencontrait des steamboats et des voya- 
geurs comme lui revenant de plus loin ou allant plus 
loin encore. 

Il devint évident pour ce curieux que le Far-West 
était le point vers lequel se dirigeaient toute l'intelli- 
gence, toute l'activité, tous les efforts des Américains. 
Et, comme si le nec plus ultra de la prospérité des 



LE FAR-WEST. 7 

États-Unis fût caché dans le dernier fourré d'arbres 
de la dernière forêt inexplorée de cette vaste contrée, 
les grandes cités de l'Union, celles qui doivent leur 
développement le plus rapide à leur situation dans 
l'Ouest, en sont à regretter de n'être plus, comme 
elles le furent jadis, à six cents lieues dans l'intérieur 
de ces anciens déserts. 

— Nous sommes destinés à demeurer stationnaires 
désormais, me disait un jour un habitant de Cincin- 
nati (dans rOhio), et les causes qui ont valu à notre 
ville une si rapide croissance que, le lendemain de sa 
naissance, elle était en pleine jeunesse, n'existent plus 
pour nous. 

— Et pourquoi ? lui demandai-je. 

— Parce que, me répondit-il avec une tristesse 
amère, nous ne sommes plus assez enfoncés dans 
l'Ouest. L'avenir est là-bas, ajouta-l-il en tournant 
un regard d'envie du côté des jeunes États de l'In- 
diana, de l'Illinois et de l'iowa; comme un jour il 
sera au delà. Les émigrants, le travail , la sève d'où 
sortent les grandes cités, passent devant nous et ne 
touchent plus à nos rives. — Nos propres enfants 
nous abandonnent, eux aussi, et sans regret. 

Le caractère des Américains est tout entier dans ces 
plaintes du citoyen de Cincinnati. Ce qu'il faut à ce 
peuple sans cesse en gestation de cités, d'établisse- 
ments industriels nouveaux, c'est un pays, vierge au- 
jourd'hui, et où il y a tout à créer. C'est l'orgueil de 
son sentiment national d'être le spectateur et un des 



8 LES PEAUX ROUGES. 

ouvriers (le ces rapides transformations du Désert en 
usines actives, en villes aux monuments de marbre. 
Au fond, il y a une question d'intérêt matériel qui les 
préoccupe vivement, car il s'agit toujours d'une for- 
tune à faire ou à doubler. 

Les fortunes aux États-Unis s'alimentant surtout 
aux sources du travail, et le travail prenant des pro- 
portions d'autant plus fécondes que le courant de l'é- 
migration est plus puissant vers un point, et que les 
bras s'y multiplient davantage, — il s'ensuit, que ce 
qu'il faut surtout à l'Américain, c'est un pays où la 
curiosité et l'espoir du gain produisent un mouve- 
ment considérable et inusité de terres, de capitaux, de 
navires. 

Au fureta mesure donc, l'Ouest des États-Unis, 
puis à son tour le Far- West, sont devenus les théâtres 
où se sont succédé des acteurs nouveaux, recommen- 
çant pour la millième fois, depuis deux cent cinquante 
an?, la représentation de la même pièce. Et pour peu 
que les circonstances y prêtent un peu , le succès du 
lendemain dépasse toujours de beaucoup celui de la 
veille. Cincinnati , par exemple, a fait son deuil de 
l'avenir. Quelque coin de terre, inconnu sans doute 
aujourd'hui, et couvert peut-être encore de ces hautes 
herbes que des géants montés sur des chevaux géants 
ne dépasseraient pas de la tête, aura à son tour le sort 
et la fortune rapide de Cincinnati, comme San-Fran- 
cisco est destiné évidemment à effacer New-York en 
richesse et en prospérité. 



LE FAR-WEST. 



IV 



Qu'est-ce donc que le West et le Far-WestfBe 
quoi et comment se composent-ils ? 

Ouvrez la .première géographie venue des États- 
Unis, et vous y verrez que l'Union est composée de 
quatre grandes divisions territoriales : États de l'Est, 
— États du Centre,— Étatsdu Sud,— Étatsdel'Ouest. 
Cette dernière division comprend les États du Ken- 
lucky, de l'Ohio, du Tennessee, de l'Indiana^ de TU- 
linois, du Michigan , du Missouri, de l'Arkansas, du 
Wisconsin, de Plowa, de la Californie, de l'Orégon, 
et des territoires de l'Utah, du Nouveau-Mexique, du 
Minesota. 

Il suffît de jeter les yeux sur une carte de l'Amérique 
du Nord pour comprendre que ce n'étaient pas là les 
pays où ni les colons conduits dans la Virginie en 
1607 par Christophe Newport et John Smith, « le 
père de la Virginie, » comme on l'a surnommé, ni les 
Pèlerins de Plymoulh pouvaient songer à aborder. 
Mais laissons de côté un passé trop éloigné qui ne nous 
offre que de timides essais , et ne nous attachons aux 
destinées de ces contrées, redoutées pendant si long- 
temps, qu'à partir du moment où le grand mouve- 
ment industriel , agricole et commercial des États- 
Unis se fit sentir d'un bout à l'autre de l'Union. 

U va sans dire que les États les plus voisins du 
centre où la vie se manifesta dans toute son énergique 



10 LES PEAUX ROUGES. 

activité furent les premiers à en recevoir les contre- 
coups bienfaisants : ainsi l'Ohio, où les établissements 
européens ne datent que de 1789, le Kentucky , qui 
ne devint État qu'en 1792; le Tennessee, qui entra 
dans la fédération en 1796. Ces États touchant tous 
les trois à la Pensylvanie, à la Virginie, ù la Caroline 
du Nord, premiers foyers de la colonisation , sont là 
pour démontrer la vérité de notre assertion. 

Aux époques où commence la prospérité de ces 
trois Élats, l'Amérique du Nord n'avait point encore 
une surabondance relative de population et ne ressen- 
tait pas ces besoins urgents qui entraînèrent, bientôt 
après, les émigrantset les pionniers à pénétrer, la ha- 
che, la pioche et le fusil à la main, sur les terres im- 
médiatement situées au delà des limites des trois États 
qui, dans l'Ouest, servirent de halte aux transfuges 
du monde entier. Le peuplement de l'IUinois, du Mi- 
chigan, de l'Iowa , de l'Indiana, du Wisconsin, de 
l'Arkansas, se fit plus lentement et successivement, 
selon le degré de longitude sous lequel ils se trou- 
vaient placés, par rapport aux terres déjà en pleine 
prospérité , où les émigrants ne pouvaient plus se 
mouvoir autant à leur aise et où ils commençaient à 
se disputer les meilleurs champs. 



La contrée ouest des Élats-Unis ne tarda donc pas 
à perdre de son caractère primitif; et le Far-West en 



LE FAR- WEST. 11 

était trop près pour ne point se ressentir de cette in- 
vasion. C'est d'ailleurs dans la nature du peuple amé- 
ricain de prendre possession aussi prompleinent que 
possible de tout sol qui est son bien; et, pourvu qu'au 
fond d'un désert, sa propriété, il sache qu'un pionnier, 
un chasseur ou un trafiquant, exerce son indus- 
trie, il se dit : — Patience! il y aura bientôt là vingt 
mille, trente mille, cent mille âmes de population ! 

Il faut bien reconnaître aussi que le climat et la fé- 
condité du sol ont secondé admirablement le dévelop- 
pement des Étals et mêmes des territoires situés dans 
le West et le Far-West (1). De toutes les parties de 
l'Union , c^esl celle qui est le mieux partagée sous le 
rapport des fleuves et des rivières, dont quelques-uns 
ont donne leurs noms aux États qu'ils baignent. 11 en 
résulte des facilités immenses pour la circulation des 
individus et pour les échanges commerciaux. Aussi 
compte-t-on aujourd'hui plus de cinq cents stearaboats 
parcourant les fleuves et les rivières de l'Ouest et du 
Far-West, et des milliers de bateaux de toutes sortes 
les canaux et les lacs, dont quelques-uns sont accessi- 
bles même à des flottes de vaisseaux de guerre, comme 
le lac Michigan, par exemple, où le commodore Perry 
remporta, en 1813, une victoire navale sur les Anglais. 

Le plomb, le fer, le charbon de terre, le sel et la 



(1) Je ne parlerai pas de la Californie, dont les destinées splendides 
sont ducs à des causes toutes particulières, ni des territoires récem- 
ment acquis de l'Utah, du Nouveau-Mexique, sur lesquels l'iniluencc 
américaine n'a pas eu le temps de se répandre assez cflicacenient. 



12 LES PEAUX IlOUGES. 

chaux sont Icsproduils minéraux de l'Ouest ; ses pro- 
ductions agricoles sont : le chanvre, le blé, le tabac, 
le coton, le maïs, Torge, l'avoine. 

La population de cette division territoriale de l'U- 
nion s'élève à plus de six millions d'habitants, dont 
environ six cent mille esclaves. Les quatre Etats du 
Tennessee, du Kentuckv, du Missouri et de l'Arkan- 
sas, sont les seuls où cette institution subsiste. Le ra- 
pide développement de ces contrées dans l'espace de 
trente ans se démontre clairement par le chiffre de la 
population esclave en 1820 et en 1850. Dans la pre- 
mière période il était de 218,678; dans la seconde, de 
58Zi,846, c'est-à-dire qu'il a plus que doublé. Quanta 
la population libre, elle n'atteignait pas deux millions 
d'âmes en 1820; elle est aujourd'hui de six millions. 

L'Ouest et le Far-AVest sont couverts de forêls 
épaisses et de prairies immenses. Cette double cir- 
constance a rendu ce pays favorable à l'émigration des 
Indiens qui, chassés 'peu à peu du sol primitif, occu- 
pent aujourd'hui par tribus éparses le vaste territoire 
qui leur a été assigné « pour toujours, » disent les 
traités. L'histoire de leur émigration devant la marche 
de la civilisation nous force à traduire ces mots par 
ceux-ci : « Le territoire qu'on vous donne vous appar- 
tiendra jusqu'à ce qu'il devienne nécessaire de vous 
en chasser de nouveau et de vous refouler, d'année en 
année, jusqu'aux confins de la mer où les débris de 
votre race, s'il en subsiste encore, seront réduits à se 
noyer s'ils ne se civilisent pas. » 



LK FAR-WKST. 13 

C'est dans 1 Ouest que se rencontrent surtout ces 
prairies si célèbres.aux États-Unis. Elles sont de deux 
sortes, les grandes et les petites prairies ; ces der- 
nières, où les terres plates alternent avec les collines 
boisées, sont les plus belles en réalité. Il n'y a pas de 
parcs dessinés par les plus habiles artistes, qui offrent 
à l'œil un spectacle égal à celui de ces prairies, où la 
nature a fait des merveilles et des prodiges. Là même 
où l'on est sûr de ne rencontrer aucune habitation 
humaine, le cœur est comme à l'aise et l'imagination 
éprouve des jouissances infinies. Un écrivain améri- 
cain, fort ingénieux et très-pittoresque dans les des- 
criptions qu'il a données du Far-West, James Hall, a 
dit que les petites prairies, par la disposition des plai- 
nes, des bois, des bouquets d'arbres, ressemblent à 
des lacs qui tantôt s'élargissent, tantôt se rétrécissent, 
tandis que les grandes prairies, où l'œil ne trouve au- 
cun point pour se fixer, lui représentent l'immensité 
et la nudité de l'Océan. « De ci, de là, ajoute-t-il, un 
arbre solitaire, courbé sous le vent, se dresse comme 
le mât d'un navire qui a sombré. » 



VI 



Aux frontières mêmes du territoire occupé par les 
Indiens, la civilisation accomplit son œuvre patiente 
sans que les sauvages du Désert éprouvent le besoin 
d'y prendre part. 

Je me rappelle avoir vu à New-York, à une exliibi- 



14 LES PEAUX ROUGES. 

tion de ^peinture, un tableau représentant avec une 
portée philosophique qui probablement avait échappé 
à l'auteur, le côté affligeant de ce constraste. 

A droite de la toile s'élevait une ville, au-desus de 
laquelle fumaient les cheminées des usines; d'un côté 
à l'autre de la rivière des ponts développaient leurs 
arches, beau travail d'architecture; au loin on aper- 
cevait un convoi de voitures roulant à toute vapeur 
sur un chemin de fer; de toutes parts de laborieux 
agriculteurs courbés sous la charrue. A gaucho de la 
toile, et sur une éminence, un groupe d'Indiens, les 
uns endormis , les autres fumant paisiblement leur 
pipe et contemplant d'un œil indifférent et stupide ce 
spectacle de l'activité humaine. 

Hélas! quoi espérer, en effet, de ces enfants du dé- 
sert qui ne se sont jamais rencontrés avec la civilisa- 
tion que pour la combattre sans la comprendre, et 
pour en arrêter la marche au lieu de prendre leur 
place dans les rangs de leurs vainqueurs, dont ils pou- 
vaient se faire des amis et des protecteurs ! 

Chassés, le feu dans les reins, de tous les points 
où les premiers colons avaient jeté les bases de leurs 
établissements, les Indiens ont été refoulés, sans 
presque jamais essayer de se fondre avec eux , 
vers les territoires inconnus ou encore inutiles de 
l'Ouest. Ils s'y sont agglomérés, fortifiés; et, certes, 
les terreurs qu'ils inspiraient aux uns , les obsta- 
cles qu'ils suscitaient à tous, n'ont pas peu contri- 
bué à populariser les idées étranges et peut-être poc- 



LE FAR- WEST. 15 

tiques qui ont longtemps enveloppé le Far-West. 

Ce qu'il y a de certain, en tout cas, c'est que le jour 
où il a fallu mettre le pied dans les contrées de 
rOuest et envahir leurs repaires , les Indiens ont re- 
commencé contre les colons et les émigrants ces mê- 
mes g<uerres acharnées qui avaient retardé les progrès 
des premières colonisations. Quelques-unes de ces 
guerres ont eu un grand retentissement, et ont donné 
longtemps de sérieuses inquiétudes aux États livrés 
à la merci de ces sauvages, tour à tour ou simultané- 
ment, assassins et incendiaires incorrigibles. 

Ainsi, jusqu'en 1755, le Rentucky a été positive- 
ment arrêté dans son développement par les attaques 
incessantes des Indiens, et ce n'est qu'après leur dis- 
persion et l'émigration des tribus ruinées, que cet État 
a commencé à jouir de la paix nécessaire à l'enfante- 
ment de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. 
Expulsés du Kentucky, ils remontèrent dans le Nord- 
Ouest, et poursuivirent le même système d'attaques 
contre les habitants de l'Indiana, qui n'en furent dé- 
livrés qu'en 1811, après la victoire que remporta sur 
eux le général Harrison. 

VII 

Cette campagne si décisive de l'Indiana est une des 
plus célèbres dans ces luttes ardentes contre les In- 
diens. Elle prit un caractère tout particulier par 
le rôle qu'y jouèrent le fameux Tecumseh et son 



16 LES PEAUX ROUGES. 

frère Ten-Squa-To-Way, surnomme « le Prophète. » 
Ce Tecumselî est une, des grandes figures parmi 
quelques-uns de ces chefs indiens, qui opposèrent une 
résistance à la fois si énergique et si désespérée aux 
armes des Anglo-Américains. 

Au moment où Tecumseh opéra ce soulèvement 
dans l'Indiana, l'Angleterre et les États-Unis étaient 
sur le point de se déclarer la guerre. L'occasion était 
donc on ne peut plus favorable, d'autant plus que des 
agents anglais aidaient ces conspirations, et assuraient 
à Tecumseh leur appui pour exciter sa haine contre 
les Américains. Ce juge Hall, dans son éloge public du 
général Harrison, a tracé de Tecumseh et de son frère 
un portrait saisissant auquel nous empruntons quel- 
ques traits. 

Ce Tecumseh appartenait à la tribu des Shawane- 
ses. Il nourrissait depuis longtemps le plan de coaliser 
toutes les tribus de l'Ouest contre les blancs, en leur 
démontrant que les forces combinées des Indiens suf- 
firaient pour détruire tous les établissements des Eu- 
ropéens dans la vallée du Mississipi qui s'étend des 
Montognes-Rocheuses aux Alleghanys, et pour en chas- 
ser ces usurpaleurs. Pour effectuer ce projet, l'auda- 
cieux chef visita les différentes tribus disséminées sur 
la frontière, etavec une diplomatie habile et une mâle 
éloquence, dont il était également doué à un haut de- 
gré, il leur retraça le tableau de leur longue oppres- 
sion et des injustices dont ils avaient été les victimes. 
11 alluma ainsi dans leur cœur les flammes de la haine 



LE FA II- WEST. 17 

profonde qu'il avait vouée à la race blanche. Il se fit 
aider dans cette mission de propagande par son 
frère. Quoique de même origine, ils différaient essen- 
tiellement par leurs caractères qui se combinaient mer- 
veilleusement pour le succès de leur entreprise. Le 
nom iiïdien du « Prophète » signifiait littéralement 
({ une porte ouverte, » par allusion sans doute à 
la voie de délivrance dans laquelle il espérait de faire 
entrer les Peaux-Rouges; la traduction du nom de 
Tecumseh était « une panthère rampante. y> 

Tecumseh était audacieux et sagace ; il était aussi 
orateur brillant, chef militaire très-capable, négocia- 
teur heureux; il avait un cœur enthousiaste, un esprit 
fécond en expédients. Se venger des « faces pâles » 
avait été le rêve de toute sa vie. 

Le Prophète ne possédait aucune des qualités vi- 
riles de son frère. Il était astucieux, cruel, lâche, sen- 
suel. La superstition des Indiens et le puissant appui 
de Tecumseh, qui affectait de le traiter comme un 
homme supérieur, lui assurèrent l'ascendant énorme 
qu'il prit sur les tribus. 

Le seul talent qu'il possédait était une éloquence 
entraînante; mais il n'en usait que rarement, préfé- 
rant recourir aux jongleries. Tecumseh avait eu soin 
de faire accroire que son frère était en communication 
directe avec le Grand-Esprit, Ce qui donnait quelque 
créance à cette prétention exorbitante, était que la 
tribu shawanese passait parmi les Indiens pour être 
tout particulièrement favorisée du Grand-Esprit. Elle 



18 LKS PEAUX ROLGES. 

avait possédé autrefois la science universelle, — di- 
saient les vieux Sachems, — mais comme punition, 
à la suite d'une offense grave, le Grand-Esprit lui 
avait retiré celle science pour la donner aux blancs. 
Le moment était venu, — ajoutaient-ils , — où les 
blancs devaient, par la volonté du Grand-Esprit, res- 
tituer aux Peaux-Rouges ce glorieux privilège. 

Enivrés par toutes ces jongleries, les Indiens entre- 
prirent cette fameuse campagne de l'Indiana , où ils 
furent défaits à Tippecanoe par le général Harrison. 

Pendant ce combat engagé en l'absence de ïecum- 
seh, « le Prophète» s'était réfugié sur une éminence 
voisine de la rivière Tippecanoe où , parfaitement 
en sûreté, il chantait une chanson guerrière. Au mo- 
ment où il vit la déroutede ces malheureux qu'il avait 
entraînés à leur perle, il prit honteusement la fuite, 
et disparut pour toujours de la scène. 

VIII 

Le territoire assigné aujourd'hui aux Indiens comme 
lieu de résidence n'est pas occupé seulement par les 
sauvages. On y rencontre aussi d'assez nombreux éta- 
blissements d'Européens, exposés, il est vrai, aux at- 
taques presque continuelles des tribus vivant de rapi- 
nes quand la chasse leur fait faute. 

On compte sur ce territoire environ 80,000 In- 
diens, donl 25,000 au moins appartiennent aux tri- 
bus qui ont été obligées d'émigrer, et auxquelles le 



LE FAR-WESï. d9 

gouvernement américain paie une rente annuelle. 
Quelques-uns de ces groupes — c'est l'exceplion — 
ne montrent pas une antipathie trop marquée au tra- 
vail, et se livrent assez volontiers à l'agriculture. Mais 
les instincts sauvages dominent chez eux et se réveil- 
lent de temps en temps, par leur contact avec les au- 
tres tribus originaires du pays^ et qui ont continué, 
quelques efforts qu'on ait tentés, de vivre dans leur 
état primitif. 

M. Gatlin a donné dans son voyage la nomencla- 
ture des diverses tribus agglomérées dans le rayonne- 
ment des forts américains, destinés à maintenir la 
paix entre elles et à protéger les établissements et le 
commerce des blancs. 

Les Indiens qui avoisinent le fort Leavenworth, 
construit par le général de ce nom et placé au con- 
fluent de la rivière Konza et du Missouri, à six cents 
milles au-dessus de l'embouchure de ceîleuve, et par 
conséquent au delà de Saint-Louis, sont : 

Les Y-O-Ways, les Konzas, les Pawnees, les Oma- 
has, les Ottoees, les Missouries, les Delawares, les 
Kickapoos, les Potawatomies, les Weahs, les Pevrias, 
les Shawanos, lesKas-Kas-Kias. Quelques-unes, parmi 
ces tribus, sont adonnées à l'agriculture, où elles ont 
acquis une certaine habileté; les autres ont gardé leur 
caractère sauvage. Les Y~0-Ways paraissent être les 
plus avancées, bien que portant encore l'ancien cos- 
tume et se construisant des habitations comme celles 
des Indiens primitifs. C'est une petite tribu d'environ 



20 . LES PEAUX ROUGES. 

quatorze cents individus occupant un village à quel- 
ques milles de la rive orientale du Missouri. 

Les Y-O-Ways, les Osages, les Pawnees et les Sacs 
et Foxes, ont seuls l'habitude de se raser la tête. Si 
cet usage se rencontre dans d'autres tribus, ce n'est 
qu'individuellement et par imitation. Ceux qui se ra- 
sent ne conservent de leur chevelure, coupée aussi ras 
que possible, qu'une touffe au sommet de la tête, de 
la grosseur du poing, et de deux pouces de haut, au 
milieu de laquelle ils plantent une belle crinière de 
cheval ou de daim, mélangée de plumes d'aigle. 

Toutes ces tribus ne sont plus aujourd'hui que des 
débris insignifiants , composés de quatorze à quinze 
cents individus, à l'exception des PaAvnees, qui sont 
encore un peuple puissant et guerrier. On en compte 
de dix à douze mille environ; ils ont été plus que 
le double. Ils habitent les bords de la rivière Plate, et 
sont divisés en quatre bandes ou familles, ayant cha- 
cune un chef particulier. Ces Pawnees-Plate sont voi- 
sins des Omahas, des Ottoes et des Missouries, qui 
vivent sous leur protection immédiate, de sorte qu'au 
premier signal ils sont en mesure de concerter une 
prompte attaque ou une défense. Ils sont bien fournis 
d'armes à feu et de munitions de guerre. 

Les Osages, ou Wa-Sî'nv-See, comme ils s'appellent, 
sont environ deux mille cinq cents, divisés en quatre 
villages à l'embouchure de l'Arkansas et du Neos-Ao 
ou Grande-Rivière ; leurs wigwams sont construits en 
écorces d'arbres et en roseaux. Les Osages sont la plus 



LE FAR-WEST. 21 

haute race d'hommes de l'Amérique du Nord ; on en 
rencontre un grand nombre qui ont jusqu'à sept 
pieds, et presque tous en ont au moins six. Ils sont 
bien proportionnés, quoique un peu voûtés ; leurs 
mouvements sont d'ailleurs fort gracieux; à la chasse, 
comme à la guerre, ils ont peu de rivaux. Quoique 
vivant côte à côte avec la civilisation, ils ont mis un 
soin particulier à ne pas adopter les mœurs eoro- 
péennes; ils ont tout conservé de leur état primitif. 
Les Osages, comme toutes les tribus qui se rasent la 
tête, se percent les oreilles et y suspendent une grande 
quantité d'ornements. Ils portent aussi des colliers ; 
et, vivant sous une température chaude, ils ont géné- 
ralement le col, les épaules et les bras nus et peinls 
de toutes les couleurs. Dans son ouvrage, M. Gatlin a 
donné le portrait d'un chef des quatre villages tenant 
d'une main sa pipe et de l'autre son tomahawk, dont 
le manche est orné de plusieurs scalps. Il se nomme 
Tchong-tas-hu (le chien noir). C'était un homme fort 
respecté, tant à cause de son énorme prestance, car 
il n'avait pas moins de sept pieds, que pour sa vie 
extraordinaire; ses membres étaient puissants, et il 
avait un aspect formidable; il pesait au moins deux 
cent cinquante à trois cents livres. Les Osages ont été 
longtemps et étaient encore récemment un peuple 
redoutable, aujourd'hui disséminé sur les bords du 
Mississipi. 

On trouve encore dans le haut Missouri la petite 
tribu des Shiennes, composée d'environ trois mille 



22 LES PEAUX ROUGES. 

âmes, et voisine des Sioux, entre les bois noirs et les 
Montagnes-Rocheuses. 

« Il n'y a pas, dit M. Gatlin,dans toute l'Amérique 
du Nord, après les Osages cependant, de race plus 
belle et de plus noble apparence ; c'est à peine si on 
trouverait dans toute la tribu un homme qui ait 
moins de six pieds. Les Shiennes sont riches en che- 
vaifx qui paissent en grand nombre dans leurs plaines: 
aussi sont-ils d'intrépides cavaliers, toujours en guerre 
avec les Blackfeet et les Pauwnees. 

« Le chef de cette tribu, à l'époque où je la visitai, 
ajoute le même voyageur, était un des hommes les 
plus remarquables que j'aie rencontrés dans l'Amé- 
rique du Nord, et, au dire des trafiquants, un homme 
plein d'honneur et d'intégrité (1). Il avait nom Nec- 
hec-ra-notis (le Loup dans les bois). » 

Les Sioux ou Dah-Cotas, dont je viens de citer le 
nom, sont une des plus nombreuses tribus de l'Amé- 
rique du Nord, et aussi une des plus turbulentes et 
des plus guerrières. Les Sioux sont de fort beaux 
hommes, qui, malgré leur haute taille, ont beaucoup 
de grâce dans les mouvements. Ils sont répartis en 
quarante-deux familles ou villages ayant chacun un 
chef respectif qui obéit à un chef général. On les di- 
vise en Sioux du Mississipi et Sioux du Missouri; les 
premiers sont assez civilisés, et ont de fréquentes re- 

(l) Je ferai observer au lecteur que M. Catliii est un peu trop 
enthousiaste des Indiens pour que ses brevets de capacité et d'hon- 
nêteté n'inspirent pas quelque défiance. 



LE FAR- WEST. 23 

talions avec les blancs : ce sont, par conséquent, do 
grands buveurs de wiskey. Ils poussent presque 
jusqu'au raffinement le luxe et les jouissances de la 
vie. 

IX 

Les nonibreuses peuplades qui habitent le territoire 
indien à la source du Missouri sont, en général, les 
plus belles, les mieux équipées et les plus splendide- 
ment costumées : elles vivent tout à fait dans leur état 
primitif. En tête, il faut placer les Crows et les 
Blackfeet. Ces derniers forment la plus nombreuse et 
la plus guerrière de toutes les tribus du conlinenl. 
Ils occupent tout le pays depuis l'embouchure du 
Yellow-Stone, le long des rives du haut Missouri, 
jusqu'aux Montagnes-Rocheuses. Leur nombre s'é- 
lève à quarante ou cinquante mille; ils sont la ter- 
reur de tous leurs voisins. Leurs ennemis les plus 
acharnés sont les Crows, qui, bien moins nombreux, 
perdent, dans les combats qu'ils livrent sans cesse, 
une grande quantité des leurs; et il est probable qu'a- 
vant peu d'années ils seront complètement détruits 
par les Blackfeet. 

Les Crows cultivent leur chevelure avec tant de 
soin qu'elle traîne quelquefois par terre de plus d'un 
pied. C'est un privilège d'ailleurs qui appartient 
exclusivement aux hommes, car il est interdit aux 
femmes, bien qu'elles aient des cheveux à profusion, 
de leur donner ce développement. On a cité des che- 



24 LES PEAUX ROUGES, 

velures deCrowsqui n'avaient pas moins de dix pieds 
et quelques pouces. Habituellement ils la relèvent et 
l'attachent sur le sommet de la tête, en sorte qu'elle 
fornie un paquet ou chignon d'environ un pied de 
long, qu'ils portent sur le bras ou ramènent sur la 
poitrine dans les plis de la robe. Ce n'est que dans les 
jours de parade qu'ils déploient cette chevelure avec 
orgueil, et lui laissent balayer la terre. Elle est aussi 
noire que l'aile du corbeau. Quand les Crows perdent 
un de leurs parents, ils se coupent une partie de leurs 
cheveux; une femme en deuil de son mari ou d'un 
enfant les tond à ras. 

Je citerai encore comme faisant partie du contin- 
gent indien danscettezone du Far- West, les Minatares 
{peuple des Saules), petite tribu de quinze cents âmes, 
divisée en trois villages. Ils sont évidemment une por- 
tion détachée des Crows, car ils en ont le costume et 
toutes les habitudes. « Leur chef, au moment où je 
les visitai, dit M. Catlin, était un vieillard décent ans, 
qui avait presque complètement perdu la voix et la 
vue ; il me reçut d'ailleurs avec une cordiale affection. 
Je séjournai plusieurs jours dans le wigwam de ce 
vieux Minatare, qui avait nom Black-Mocassin, avec 
deux chefs crows qui étaient venus rendre une visite 
à leur ancien ami et allié. » 

Parmi les tribus qui ont habité les bords du Mis- 
souri, j'aurais pu en ci(er une qui a eu une puissance 
considérable, les Mandans. Mais ils ont été complète- 
ment détruits par la petite vérole qur ravagea leur 



LE FAR -WEST. 25 

pays en 1838. Trente ou quarante d'entre eux seule- 
ment survécurent, et furent faits prisonniers par les 
Riccarecs qui les massacrèrent. 

Les Américains possèdent encore dans l'Ouest deux 
aulres forts, le fort Gibson et le fort Smith situés 
dans l'Arkansas, et destinés à rendre aux Indiens et 
aux trafiquants les mêmes services que le fort Lea- 
venworth. 

Les tribus qui avoisinent ces deux forteresses ne 
sont que de véritables débris repoussés par le gouver- 
nement, sous l'administration du général Jackson, — 
un des plus impitoyables adversaires que les Indiens 
aient rencontrés, «— dans le pays situé le long des 
frontières occidentales du Missouri, de l'Arkansas et 
de riUinois. Ces tribus, moyennant des traités et à 
prix d'argent , ont abandonné leur territoire en 
échange de l'exil qu'on leur a fait. 

Ainsi c'est en première ligne, en commençant par 
le nord : les Rickapoos, qui sont tout au plus huit 
cents aujourd'hui. Ils occupaient jadis l'illinois, à 
l'extrémité sud du lac Michigan, dans une misérable- 
condition, bien que leur pays lût un des plus beaux 
du monde. 

M. Catlin raconte qu'un de leurs chefs, Keean- 
ne-Kuk (le prophète), était un chrétien très-fer- 
vent qui tenait des meetings réguliers, où il prêchait 
et exhortait ses sujets à se convertir à la religion ca- 
tholique. «J'ai assisté à un de ses prêches, dit M. Cat- 
lin, et bien que je ne comprisse pas la langue qu'il 



26 LES PEAUX ROUGES. 

parlait, je fus frappé néanmoins de la facilité avec 
laquelle il paraissait s'exprimer, de l'éloquente sim- 
plicité de ses gestes, du feu qu'il mettait dans ses 
discours. Je ne sais jusqu'à quel point il a pu faire 
fleurir chez son peuple les germes du christianisme 
qu'il y a semés, mais ce que je puis affirmer, c'est 
qu'il est parvenu à les guérir de la passion de la bois- 
son ; et pendant toute la durée de mon séjour chez 
les Kickapoos, je n'ai entendu parler d'aucun cas d'i- 
vresse. » 

Les Kas-kas-kias, les Weahs, les Pe-a-rias, qui habi- 
taient également l'Illinois, sont tombés dans une telle 
dégradation et une si grande misera, que c'est tout au 
plus même s'il en reste aujourd'hui quelques vestiges. 

Les Delawares, dont le nom a été la terreur des 
Indiens et de tout le continent américain, occupaient 
originairement la partie Est de la Pensylvanie, une 
grande portion des Etats du New-Jersey et du De- 
laware. Aucune tribu n'a été plus exposée aux inva- 
sions des blancs, aucune ne s'est défendue avec plus 
de courage et de désespoir tout en succombant. Re- 
foulés des bords du Delaware au Susquehanna, ils 
l'ont été encore jusqu'aux montagnes Alleghany, puis 
à la rivière Ohio, puis dans l'Illinois, et aujourd'hui 
enfin ils sont relégués dans l'Ouest, au sud des Kick- 
apoos. Mais, par exemple, de dix-huit mille qu'ils 
étaient jadis, ils sont réduits à huit cents. Les mis- 
sionnaires moraves ont fait des efforts inouïs pour les 
convertir au christianisme; ces efforts ont été inutiles, 



LI^^ FAR- WEST. 27 

Leurs vêlements se composent en partie d'étoffes fa- 
briquées par les blancs, et ils portent sur la tête des 
châles ou mouchoirs de couleur qu'ils attachent en 
forme de turban. 

Les Iroquois ont été les plus maltraités de toutes 
les tribus du Nord. Jadis puissants, ils sont réduits à 
néant comme nation, et le peu qu'il en reste a été 
mêlé aux autres tribus. Ils parlent toujours avec or- 
gueil du passé de leur histoire. 

« Les Iroquois, disent-ils, avaient conquis le monde 
presque en entier, mais le Grand-Esprit, irrité des 
carnages dont s'était rendu coupable son peuple fa- 
vori , résolut de les punir, et envoya sur eux une 
grande mort qui les a presque tous détruits. » 

Telle est la cause à laquelle ils attribuent la déca- 
dence de leur tribu. 

L'histoire des Schawanos est lellement liée à celle 
des Étals-Unis et aux épisodes de la guerre de l'Indé- 
pendance, qu'elle est universellement connue. Cette 
tribu, qui fut réellement très-puissante, habitait ori- 
ginairement la plus grande partie de la Pensylvanie 
et du New-Jersey. Depuis une soixantaine d'années 
ils s'étaient retirés sur les bords de l'Ohio, d'où le 
gouvernement les a expulsés. Les Schawanos et les 
Delawares, tantôt alliés, tantôt ennemis, ont soutenu 
de rudes combats contre les blancs et entre eux. « Au- 
jourd'hui, dit M. Catlin, ils sont voisins dans leur 
exil ; il est probable que la mort, avant peu de temps, 
aura fait bon marché des uns et des autres. » Parmi 



28 LES PEAUX ROUGKS. 

les douze cents Schawanos qui restent, quelques-uns 
sont de bons culùvateurs; mais la plus grande partie 
est pauvre, misérable et ivrogne; ces malheureux 
donneraient tout ce qu'ils possèdent pour un verre 
d'eau-de-vie. Il n'existe pas de tribu dont l'histoire 
soit plus intéressante que la leur, ni qui ait produit 
plus d'hommes vraiment remarquables. 

Les Gher-o-Kees, les Creeks et les Choctaws occu- 
pent le même territoire au sud de l'Arkansas. Les 
premiers s'étaient déjà livrés à l'agriculture et avec 
succès bien avant l'exil qui les a frappés. Ils habi- 
taient la Géorgie, où le gouvernement américain les 
avait reconnus comme nation libre et indépendante. 
Une partie seulement d'entre eux accepta les traités 
qu'on leur offrit et émigra; le reste pf-rsisfa à repous- 
ser ces traités et en appela à l'ancien acte d'indépen- 
dance qui leur avait été octroyé. Les Creeks sont assez 
bons cultivateurs, et quelques-uns d'entre eux se 
sont même placés à la tête de fermes bien entretenues. 

Quant aux Choctaws, ils paraissent très-heureux de 
leur nouvelle condition, et ils ont persisté à conserver 
leurs jeux et leurs anciens usages. « L'époque oii je 
me trouvai parmi eux, dit M. Callin, était une époque 
de réjouissance. Tousles jours c'é:aient des fêtes, cour- 
ses à cheval, courses à pied, danses, jeu de balle, etc. 
Ce dernier exercice est incontestablement le plus 
beau, et on ne peut s'en rendre un compte exact qu'en 
y assistant. Il n'est pas rare de voir six cents, huit 
cents et même mille jeunes gens engagés dans une 



LE FAR-WEST. 29 

partie de balle, et cinq ou six fuis autant de specta- 
teurs. C'est une fort belle école de peinture et de 
sculpture que cette réunion déjeunes gens déployant 
toute la grâce et toute la force de leur corps dans cet 
exercice. Les joueurs sont nus de la tête aux pieds, à 
l'exception d'un caleçon serré autour des reins, et au- 
quel est attaché une queue blanche en crins de clic- 
val ; ils portent sur le col une autre crinière peinte de 
différentes couleurs. » 

Cet exercice paraît offrir réellement un très-grand 
attrait; les préparatifs n'en sont pas moins curieux, 
et donnent une idée exacte de la passion que les In- 
diens apportent à toutes ces niaiseries. 

La veille du jour fixé pour la partie, à la tombée 
du soleil, arrive une procession de joueurs portant 
des flambeaux. Ils se divisent en deux camps, et 
commencent la danse de la balle, qui dure un 
quart d'heure; pendant ce temps ils frappent violem- 
ment leurs raquettes les unes contre les autres en 
braillant de toute la force de leurs poumons, tandis 
que les femmes, réunies en troupes entre les deux 
camps, chantent et dansent un pas uniforme en in- 
voquant les faveurs du Grand-Esprit. Cette danse, 
d'un efï-et pittoresque, s'exécute toute la nuit de demi- 
heure en demi-heure. 

Après la partie, qui dure tout le jour, on se ras- 
semble pour se livrer à diverses danses, telle que la 
danse de l'aigle, qui s'exécute en l'honneur de cet oi- 
seau, que les Indiens tiennent en grande vénération. 

2. 



8& LES PKALX ROUGES. 

Elle a lieu entre quatre individus armés chacun d'une 
queue d'aigle et tournant accroupis autour de deux 
pieux fichés en terre. Quand l'un des danseurs est fa- 
tigué, il est immédiatement relevé par un autre tou- 
jours prêt à prendre la place. 



X 



Le gouvernement américain paraît avoir trouvé 
dans le secours des forts un argument assez imposant, 
car il en a multiplié le nombre autant qu'il a pu. On 
peut les considérer comme l'avant-garde de la civili- 
sation dans le Far-West. 

Il en a élevé un sous le nom de fort Snelling, à la 
jonction de la rivière Saint-Pierre et du Mississipi, 
près des chutes de Saint-Anthony, une des cataractes 
les plus belles de l'Amérique du Nord. 

Ceux desSioux qui occupent le voisinage de Saint- 
Anthony sont une famille de la grande tribu des 
bords du Missouri ; ils ont les mêmes mœurs, mais 
modifiées par le contact de la civilisation. Ils sont 
pauvres et dégradés comme preque toutes les tribus 
des frontières. Les Sacs et les Foxes, qui étaient au- 
trefois deux tribus séparées, mais parlant un même 
langage, se sont réunis et forment maintenant un 
seul peuple inséparable. Leurs danses sont très-amu- 
santes et en grand nombre, entre autres la danse des 
esclaves, dont l'origine est curieuse. Il existe dans la 
tribu une société composée de jeunes gens des plus 



LK^FAU-WEST. Si 

anciennes familles qui se rendent esclaves volontaire- 
ment pendant deux années , et se condamnent à faire 
tous les services qu'il plaît au chef de leur commander, 
sur quoi que ce soit, et quelque humiliant que soit ce 
service. Après ces deux années, ils sont exempts, pour 
le reste de leur vie, de la guerre ou de tout autre tra- 
vail. Ils choisissent un des leurs pour maître, et s'en- 
gagent à obéir à tous les ordres qu'il leur transmet de 
la part du chef. Chaque année, cette société, qui im- 
plique l'idée d'une décadence morale bien évidenie, 
donne une fête qui se passe en danses. 

Les Seminoles occupaient jadis la péninsule de la 
Floride et parlaient la même langue que les Creeks, 
dont ils sont évidemment une fraction. Durant de 
longues années, ils ont soutenu une rude guerre 
contre le gouvernement américain, qui, n'ayant pu 
parvenir à leur faire accepter des traités pour l'aban- 
don de leur territoire, eut recours à la force et entreprit 
contre eux celte guerre qui, enlSAl, avait coûté plus 
de trente-six millions de dollars et un grand nombre 
d'officiers et de soldats. Cette guerre a été énergique- 
menl conduite de la part des Indiens par un de leurs 
guerrier appelé Os-ce-o-la, et dont le nom devint fa- 
meux dans tous les États-Unis, et jusque parmi les 
peuplades des Montagnes-Rocheuses. Il était fils d'un 
Espagnol et d'une femme Creek. C'était un homme de 
taille moyenne, d'une physionomie belle, ouverte, 
quoique un peu efféminée. 

Pendant sa captivité il tomba dans une mélancolie 



82 LES PEAUX ROUGES. 

profonde qui le conduisit au tombeau. Il est mort avec 
un calme et une résignation parfaits. Sentant venir sa 
fin, il se fit apporter ses plus beaux habits de guerre 
et ses armes, dont il se couvrit; se teignit le visage, 
les épaules, les mains; se montra très-afïectueux en- 
vers les ofïiciers et les médecins qui entouraient son 
lit de mort; caressa beaucoup ses femmes et ses en- 
fants, et s'éteignit sans souffrance. 

Tels sont les débris de l'ancienne race primitive 
contre lesquels la civilisation moderne et le christia- 
nisme ont à lutter dans le Far-Wesl. Ces groupes 
épars, sans énergie nationale, dépaysés, n'offrent plus 
qu'un obstacle facile à renverser aux envahissements 
de, la société européenne. Ils n'auront plus bientôt 
même le privilège de faire que le Far-AVest inspire de 
la terreur aux imaginations et de la répugnance aux 
émigrants. 

Ce dénoûment est à la veille de s'accomplir. De- 
puis longtemps déjà, les chasseurs de fourrures ont 
pénétré au milieu des tribus les plus reculées. Ce 
n'est pas sur eux qu'il faut précisément compter pour 
convertir les Indiens, car ils ne les ont pas, jusqu'à 
présent, édifiés par des exemples d'une moralité bien 
scrupuleuse. Leur présence n'a pas laissé cependant 
que de frayer des routes^ et à la suite des chasseurs 
sont venus les trafiquants, qui ont ouvert à l'avenir des 
voies de commerce importantes. On ne sait peut-être 
pas que, sur ce territoire indien, il se fait pour des 
millions de piastres d'affaires annuellement. Par 



LE FAR- WEST. 83 

exemple, les Irafiquanls sont obligés de marcher par 
caravanes pour résister aux attaques des Indiens. Dans 
plus d'une direction, on entend journellement des 
fusillades, et le voyageuf, en traversant les sentiers 
qui sillonnent ces vastes prairies, heurte du pied bien 
des cadavres. 

Quelques-uns de ces chasseurs de fourrures séjour- 
nent pendant des années entières au milieu des 
Indiens, sans voir, sans songer même à rechercher les 
Européens. Ils adoptent la vie des sauvages, moitié par 
nécessité, moitié par politique, dans l'intérêt de leur 
industrie. Y trouvent-ils toujours leur avantage? Il 
est permis d'en douter. Les uns appartiennent aux 
grandes compagnies anglaises ou américaines qui 
exploitent sur une large échelle le commerce des four- 
rures; les autres sont des chasseurs libres {free- 
trapers) travaillant pour leur propre compte. 

J'ai rencontré une fois dans le Nord un de ces free- 
trapers s'en revenant du fond du désert, pauvre 
comme il l'était le premier jour où il alla entreprendre 
ce rude et dangereux métier. C'était un Français 
nommé Camus. Un de mes amis, qui se préparait à 
faire un voyage dans l'Ouest, voulut l'engager à son 
service. Camus se refusa énergiquement à retourner 
d'où il venait. Nous le questionnâmes sur les causes 
de ce refus obstiné. 



84 LES PEAUX ROUGES. 

XI 

Camus nous raconta qu'il avait été, pendant trois 
ans, employé par une compagnie, à raison de quatre- 
vingls piastres par an. Ses premiers succès comme 
chasseur avaient été si heureux qu'il lui prit fantaisie 
un jour de travailler pour son propre compte, et il 
se fit chasseur lihre, s'imaginant que ses bénéfices 
seraient plus considérables, puisque le directeur de la 
compagnie devait lui payer une piastre par peau de 
castor. Camus exerça son métier pendant cinq ans 
sans parvenir à rapporter une seule peau à l'établisse- 
ment, attendu que les Indiens lui volaient toutes ses 
.prises, en quelque lieu qu'il les cachât. 

— Ces brigands-là, nous disait-il, respectent en- 
core assez les chasseurs appartenant aux compagnies, 
parce que celles-ci ont à leur service de bons fusils 
et qu'elles prennent énergiquement parti pour leurs 
employés dans toutes circonstances. Mais, comme les 
Indiens n'ont aucun intérêt à ménager les chasseurs, 
libres, que personne ne défend et qui ne se peuvent 
défendre eux-mêmes^ ils se rattrapent sur nous de la 
contrainte qu'ils sont obligés d'observer à l'égard des 
autres. Il faut toujours qu'ils volent quelqu'un; nous 
sommes une proie excellente peur eux. Si bien, mes- 
sieurs, ajouta Camus, que me voilà, à mon âge, tel 
que je suis parti, sans un cent dans ma poche, mais 
le corps ravagé par des rhumatismes. Je n'ai eu dans 



LE FAR-WEST. 85 

ces derniers temps qu'une superbe occasion d^ me 
refaire d'un coup de tous mes malheurs passés; mais 
elle m'a échappé... * 

— Gomment cela? lui demandai-je. 

— Voici, mes bons messieurs. J'avais traversé le 
territoire du Missouri, et je me trouvais sur le versant 
des Montagnes- Rocheuses, où les ours gris, si rares 
partout ailleurs, ont élu domicile au milieu des glaces 
et des neiges éternelles qui couronnent les sommets 
de ces montagnes. J'avais rencontré là deux Indiens 
Blackfeet à qui j'avais eu le bonheur de rendre quel- 
ques petits services, et qui avaient été assez recon- 
naissants pour, — une fois que leur tribu était en 
train de dévaliser une cachette où j'avais enfermé dix 
superbes peaux, — tâcher qu'on respectât mon trésor. 
Leur intervention , si énergique qu'elle fût, n'avait 
servi de rien. Ils m'avaient promis de me rendre cela 
à l'occasion. Nous nous rencontrâmes donc avec un 
certain plaisir réciproque dans une des gorges des 
Montagnes-Rocheuses, où, surpris par les ténèbres, 
nous fûmes obligés de passer la nuit. Le lendemain , 
un peu avant le lever du soleil, en ouvrant les yeux, 
je vis à dix pas de moi une ourse grise, d'une taille 
colossale, assise avec la majesté de son sexe, ayant 
deux oursons à ses côtés, et nous regardant fixement. 
Du même coup je m'aperçus que les restes de notre 
souper avaient étédévorésjusqu'àlader,]ièremiette,et 
que mon bissac où étaient enfermés un peu de linge 
et des provisions de poudre et de plomb avait été 



36 LES PEAUX ROUGES, 

visité et inspecté avec la conscience qu'y aurait mise 
un douanier. 

Ma première pensée fut de remercier intérieure- 
ment celle honnête bête de la délicatesse qu'elle avait 
eue de ne point nous dévorer, mes deux compagnons 
et moi: je me rappelai alors le proverbe indien qui 
dit que « l'homme endormi est un mystère (une 
« chose sacrée) pour l'ours gris. » Mais en ce moment- 
là j'étais éveillé, je n'avais donc plus aucun litre à 
son respect. Aussi ma seconde pensée fut-elle de 
m'emparer de mon fusil, et en même temps je secouai 
vigoureusement les deux Indiens. Je tenais l'ourse 
parfaitement bien au bout du canon de mon fusil; 
l'animal ne faisait pas mine de bouger, j'étais sûr de 
mon coup, et je me voyais à la tête d'une fourrure 
que toute compagnie me payerait certainement un 
prix superbe, mais... 

— Est-ce que par hasard l'ours fit feu sur vous? 
demandai-je à Camus, qui avait suspendu sa narra- 
tion en poussant un profond soupir. 

— Que non pas! répondit-il naïvement; mais au 
moment où j'allais lâcher la détente les deux Indiens 
relevèrent vivement le canon de mon fusil I 

— Malheureuse face pâle 1 — s'écria l'un d'eux avec 
indignation, — tu ne sais donc pas qu'il ne faut ja- 
mais tuer un caleb (c'est ainsi qu'ils nomment l'ours 
gris) : — ce serait appeler sur nous les malédictions 
du Grand-Esprit! Et d'ailleurs, ajouta l'autre camarade 
en se frottant les yeux, — voici son mari qui vient, 



LE FAR-WEST. 37 

nous ne serions plus en force pour nous défendre. 
Là-dessus nous nous enfuîmes tous les trois en 
courant à toutes jambes, 

— Voilà, messieurs, — ajouta Camus sur un ton 
senlencieux, — comment ayant dans mon imagination 
vendu la peau de l'ours avant d'avoir abattu la bête, 
je me trouvai définitivement ruiné cette fois par une 
superstition qui n'a pas le sens commun, 

— Tout cela est à coup sûr très-touchant, dis-je à 
Camus; mais je n'y vois pas de motif pour que vous 
refusiez d'accompagner mon ami, dans des condilions 
qui vous assurent le bien-être. Avez-vous peur d'être 
reconnu par le caleb des Montagnes-Rocheuses? 

— Ce n'est pas des ours que j'ai peur, répondit 
Camus ; — mais je ne voudrais pas être reconnu par 
les Indiens. 

— Ah! ah 1 vous avez donc commis quelque crime 
parmi eux? 

— Oui, monsieur. 

— Vraiment! Et lequel? 

— Celui d'avoir abandonné ma femme T'sell'nee, 
la fille de Mon-son-Sah, que j'avais épousée un peu 
trop contre ma volonté. Il faut vous dire, messieurs, 
que j'ai eu le tort d'abuser beaucoup de mes avan- 
ges physiques auprès des hlles et des femmes des 
guerriers indiens. Dans toutes les tribus que j'ai fré- 
quentées, j'ai fait un nombre considérable de pro- 
messes de mariage que je n'ai jamais tenues. Peut- 
itre me direz-vous que les Indiens sont au-iessus de 

3 



38 LES PEAUX ilOUGES. 

cela. — Pas autant que vous le pourriez croire en ce 
qui concerne les Européens, les Français surtout..., 

— Et vous en particulier, n'est-ce pas^ Camus? 

— Je ne dis pas non. Ces femmes rouges sont 
très- affolées de mariage avec les blancs, et elles ne 
manquent jamais de tendre les pièges les plus perfi- 
des aux pauvres trapers. — Nous en sommes haras- 
sés, messieurs. — Tant il y a que dans chaque tribu 
j'ai laissé, depuis bientôt huit ans que j'habite les 
prairies, une demi-douzaine au moins d'inconsola- 
bles. A cet égard ma réputation était si bien établie, 
qu'elle était devenu populaire parmi tous les enfants 
du Désert. Aussi les pères et les époux étaient-ils fort 
sur leurs gardes. 

Il y a six mois de cela, je devins assez assidu au- 
près de mademoiselle T'sell'nee, de la tribu des 
Shiennes. J'avais à peine causé quelquefois avec elle; 
mais je lui avais donné pour- cadeau une paire de 
boucles d'oreilles enlevée dans la malle d'un trafi- 
quant que cinq ou six camarades de mon futur beau- 
père avaient assassiné, et qu'ils étaient en train de dé- 
valiser. Nous assistons assez souvent à ces sortes de 
spectacles, mais il faut toujours n'avoir rien vu pour 
conserver la vie sauve. 

Mon cadeau et mes conversations avec T'sell'nce ne 
laissèrent pas de doute à Mon-son-Sah sur les inten- 
tions d'un galant aussi dangereux et aussi mal noté 
que moi dans les wigwams. Aussi le lendemain de 
mon cadeau, je reçus la visite, au fond d'un boisjieu 



LE FAR- WEST. 89 

bien choisi, — du frère de T'sell'nee, — un guerrier 
très-redouté connu sous le nom de Pah-loo-co-ra (la 
Panthère mouchetée), un nom qui promettait, comme 
vous voyez. — Il m'aborda assez poliment pour un 
sauvage, puis me dit avec un grand sangfroid : 

— J'ai à te parler d'une chose qui t'intéresse. Con- 
nais-tu T'sell'nee? 

Je fis un signe de tête affirmatif. 

— Tu la trouves belle, n'est-ce pas ? 

— Oui, répondis-je. 

— Tu connais aussi Çah-too-co-ra? continua-t-il. 

— C'est toi. 

— Tu sais alors que je suis brave et que je n'épar- 
gne pas mes ennemis. Eh bien! voici ce que je viens 
le dire : Tu vas choisir sur l'heure : ou de devenir le 
mari de ma sœur, qui a des rêves où tu passes, ou 
d'être assommé par mon tomahaw. Choisis. 

En parlant ainsi, « Panthère- Mouchetée » étala à 
mes yeux un certain gourdin de la plus belle taille et 
qui me donna fort à réfléchir. 

— Que décides-tu ? me demanda Pah-too-co-ra. 

— Je décide, lui répondis-je, que je prends T'sell'- 
nee pour femme. A quand la noce? Dépêchons-nous 
de rejoindre Mon-son-Sah. 

« Panthère-Mouchetée » parut tout joyeux de mon 
empressement, me prit par le bras et me conduisit au 
wigwam de son père oii je trouvai ma fiancée. Les 
fiançailles se firent immédiatement. T'sell'nee, en 
preuve de sa soumission et pour indiquer qu'elle 



hO LES PEAUX ROUGES. 

m'acceptait pour mari, déposa aussilôl sur la couche 
nuptiale qui nous était destinée le collier de coquilla- 
ges qui ornait son cou et qui est, dans la plupart des 
tribus, le signe extérieur de la virginité. 

T'selFnee devint donc ma femme devant la tribu, 
— je n'ajouterai pas : « et devant Dieu, » — attendu 
qu'aucune cérémonie religieuse ne consacra notre 
union. 

— Ah! messieurs, — s'écria Camus sur un ton 
lamentable, — j'ai entendu quelquefois, en France, 
des gens se plaindre de ce qu'on appelle des mariages 
de convenance, où il est arrivé souvent que les mariés 
ne se convenaient pas du tout 1 — Mais qu'est cela en 
comparaison d'un mariage contracté sous la puissance 
d'un lomaha\Yk, si belle que soit la mariée et si dési- 
reux qu'on ait pu être auparavant de la posséder ! 
C'est-à-dire que c'est un martyre intolérable, à ce 
point que hait jours après, nonobstant les garanties 
de sécurité que ce mariage donnait pour l'avenir à 
mon industrie de chasseur, je sortis clandestinement 
du wigwam conjugal pendant une nuit, et me diri- 
geai au fond des bois, bien décidé à m'enfuir. 

J'avais peu de chances de rencontrer un abri sûr 
chez une autre tribu indienne. Dans presque toutes, 
j'avais à redouter la colère des femmes; et, d'une au- 
tre part, mon métier de chasseur ne m'avait pas si 
bien réussi jusqu'alors que je dusse tant le regretter. 
Je résolus donc de m'en revenir en pays civilisé. Voi- 
là comment vous m'avez rencontre ici, et pourquoi je 



LE FAH-WEST. Al 

refuse si nellement de vous accompagner dans votre 
voyage au Far- West. 

Mon ami jugea la position de Camus assez grave, en 
effet, pour ne point insister auprès de lui. 

A vrai dire, j'étais assez étonné qu'un Français se 
fût décidé à embrasser ce métier de traper, pour le- 
quel il faut une énergie et une force de fer qui man- 
quent généralement à nos compatriotes émigrants. Je 
voulus savoir quels motifs l'y avaient conduit. 

— Ah ! monsieur, me dit-il, je n'ai pas de chance, 
et j'ai toujours pris ma vie à rebrousse-poils. Ne 
m'étais-je pas imaginé de venir à New-York avec la 
pensée d'y exercer ma double profession de portier et 
de frotteur!... 

— Bien tombé ! dans un pays où il n'y a pas de por- 
tier dans les maisons, et où les appartements, garnis de 
lapis en hiver et de nattes en été,ne sont jamais cirés. 

— C'est bien ce dont je m'aperçus, reprit Camus; 
et, comme je ne savais que devenir, n'ayant aucun 
autre état que je pusse exercer, je me laissai séduire 
par un Américain de ma connaissance, qui m'entraîna 
dans le Far-Wesf,, où j'ai mené la belle et heureuse 
vie que je vous ai dite. 



XII 



L'épisode de Camus nous a bien un peu éloigné du 
point de départ de nos idées sur le Far-West , mais 



Â2 LES PEAUX BOUGES. . 

non pas de manière à nous empêcher d'y revenir. 

Quelles autres conclusions peut-on tirer des faits 
que nous avons racontés, sinon que ce Far- West 
qui, dans l'imagination des peuples, représentait le 
symbole d'un pays inconnu, impénétrable, plein de 
périls de toutes sortes, s'est ouvert progressivement à 
toutes les conquêtes du travail, et que partout où la 
civilisalion a fait une halte elle a jeté des racines pro- 
fondes? Pour preuves, nous avons cité les États qui 
se sont successivement constitués dans l'Ouest, long- 
temps dévasté par les Indiens. Nous ajouterons que 
les territoires non encore constitués aujourd'hui sont 
à la veille de se transformer. 

L'Européen y pénètre, s'y établit, y commerce; 
toutes les voies sont sillonnées par des trafiquants et 
par des chasseurs. Quant aux Indiens, ces si redou- 
tables ennemis, le gouvernement américain ne les 
tient-il pas pour ainsi dire dans sa main? Aucune 
tribu ne lui est inconnue ; il sait la force numérique 
de chacune d'elles ; il apprécie leur importance rela- 
tive ; il exerce sur toutes une domination immédiate, 
par la présence des agents chargés à la fois de les pro- 
téger et de les surveiller — double rôle dont le but 
est d'assurer l'assiette d'une société organisée dans 
ces pays. Le temps fera le reste. 

Mais l'époque de ce dénoûment ne peut pas être 
éloignée. 

Qu'il tombe un million d'âmes de plus aux États- 
Unis, — et du train dont marche l'émigration, cette 



LE F AU -WEST. àS 

lacune ne peut pas tarder à se combler, — de ce 
jour-là, il y aura une invasion dans les parties non 
encore exploitées du Far-Wes(. 

Ce résultat est si près d'être obtenu, que je n'hé- 
site pas à répéter ce que je disais en commençant : 

Le Far-West n'a plus la même signification que 
jadis. 

Il ne définit plus qu'une situation géographique 
dans toute sa sécheresse. 



<■ 



II 



CIVILISATION ET BARBARIE 



Il résulte de loiU ce qui précède que lebut forcé de 
la politique des Américains envers les Indiens est la 
'leslruction radicale de ces indigènes. C'est par ce 
seul moyen qu'ils sont parvenus à l'occupation de 
rimmense étendue de sol aujourd'hui cultivé et pros- 
'père. Ce sera par ce seul moyen qu'ils compléteront 
la conquête définitive des territoires encore incultes 
actuellement possédés par les sauvages. 

Sous ce rapport, la politique des États-Unis a été 
vivement critiquée, même au delà de l'Atlantique. 

Ces critiques, je ne crains pas de le dire, ont été ins- 
pirées par un accès de sentimentalité bien plutôt que 
par la raison et la réflexion. 

Quand on considère le^ rapides transformations so- 
ciales qui s'opèrent en Amérique; quand on suit de la 
pensée et du regard le spectacle des luttes entre la 



CIVILISATION ET BARBARIE. AS 

race indienne et !a race biancbe, on se sent l'esprit 
assailli par des idées complexes. Tour à tour se suc- 
cèdent pour troubler le jugement : la pitié, la poésie 
des souvenirs, les froides exigences de la politique 
d'État etde la politique de l'Humanité, Tinslinct delà 
défense personnelle et des droits de la nature, la li- 
berté de la conscience, les grandes émotions de la vie 
indépendante — toute la gamme des sentiments gé- 
néreux et des dures nécessités du devoir social vibre 
alternativement dans le cœur. 

Rien n'était donc plus aisé, — plus excusable, di- 
rai-je même, — que de colorer, comme Pont été quel- 
ques-uns, les plaidoyers dépensés en faveur des In- 
diens de l'Amérique du Nord, en leur donnant une 
certaine apparence d'intérêt et de sympathie. Il suffi- 
sait d'invoquer avec emphase les lois naturelles, d'en 
appeler à la longue possession du sol, de faire briller 
aux yeux du vulgaire, facile à s'y laisser prendre, les 
arguments spécieux de la liberté humaine, et même 
de poétiser un peu ces hordes barbares, en s'enfon- 
çant dans les nuages des traditions. 

C'est ce qu'ont fait quelques écrivains, que leur 
expérience pratique devait cependant mettre en garde 
contre ce piège. Mais il semble qu'il faille toujours 
aux hommes les plus sérieux un côté sentimental à 
exagérer, et qui fausse les intelligences les plus sûres. 
C'est ainsi que le négrophilisme a aveuglé, pendant 
un temps, les partisans outrés de l'abolition de l'es- 
clavage ; et à vouloir sauter par dessus le but, ils ont 

8. 



46 LES PEAUX ROUGES. 

retiré à la tâche qu'ils avaient entreprise ce qu'elle a 
eu d'honorable et de sensé. 

Il en a été à peu près de même pour les Indiens. 
Cette sensibilité qu'il y avait un réel danger, en 
Amérique, à épancher en faveur des esclaves, on l'a 
reportée sur les Peaux-Rouges avec tout autant d'in- 
conséquence et souvent tout autant d'irréflexion. 

La question se trouve peut-être tout naturellement 
résolue par ce mot d'un écrivain américain : « Les 
Indiens, a-t-il dit, sont notre poésie, à nous ! » 

Dans un pays sevré de poésie, en effet, où tout est 
positif, abstrait, matériel, ces sauvages étaient comme 
le radeau sur lequel s'était réfugiée l'imagination. 

De la poésie aux doctrines sentimentales, il n'y a 
eu qu'un pas 

Les principes sur lesquels se sont appuyés les avo- 
cats des Indiens de l'Amérique du Nord sont en ap- 
parence respectables et ont une valeur intrinsèque 
que je ne contesterai pas, à un point de vue général ; 
mais il est certain qu'ils perdent de leur prestige, du 
moment où on se place dans le cœur et dans la vérité 
de la discussion. 



II 



On peut se faire aisément une idée du ton de ces 
plaidoyers. Les écrits sont là, ilsulTit d'en citer quel- 
ques-uns. 

Un voyageur qui a beauc(/up vécu au milieu des 



CIVILISATION ET BARBARIE. Ul 

tribus indiennes, en artiste surtout, promenant ses 
curieuses et courageuses observations de wigwam en 
wigwam, M. Georges Catlin, que j'ai déjà cité, et 
dont les récits quelquefois fabuleux sont en contia- 
diction flagrante avec les tendresses qu'il éprouve 
pour ces sauvages, s'exprime ainsi dans la dernière 
partie de son livre : 

« Si toute cette race d'Indiens était venue à dispa- 
raître du monde par les ravages de quelque épidémie, 
il eût paru naturel, n'est-ce pas^ qu'on s'apitoyât sur 
son sort ? Eh bien, ne leur devons-nous pas aussi 
quelque sympaibie quand il est avéré que c'est nous- 
mêmes qui tuons les Indiens, que c'est de nos propres 
mains qu'ils reçoivent la mort ! Leur refuser notre 
pitié serait un crime de la part d'un homme civili- 
sé!... Mais n'est-ce pas dans Tordre de la nature 
qu'une nation qui s'éteint ne doive espérer aucune 
justice de la part de ses destructeurs? Il est vrai que 
chacun s'excuse, que personne ne veut prendre la res- 
ponsabilité de tels actes ; que pour endosser le poids 
d'une pareille faute, nul ne se présente, si ce n'est le 
jour où il s'agit de partager les dépouilles du vaincu. 
Alors tout le monde accourt. Il faut reconnaître aussi 
qu'il n'est pas possible à un gouvernement qui pour* 
suit un plan bien arrêté, ni à des trafiquants avides 
d'argent, de se frotter à ces natures crédules, autre- 
ment que pour leur faire supporter de cruelles injures» 

« Ce n'est pas de la part du gouvernement ni de la 
part des trafiquants (ju'il faut s'attendre à quel juc 



48 LES PEAUX ROUGES. 

pitié; mais moi, humble Liugiaphe, qui reviens de ce 
pays, les mains vides et la conscience pure, je puis 
leur rendre hautement justice, à ces pauvres Indiens 
et c'est à quoi j'ai tâché. » 

A lire ce passage et quelques autres de la conclu- 
sion du livre de M. Catlin, on croirait les Indiens le 
peuple le plus policé et le plus civilisé de la terre, et 
que toutes les vertus dont Dieu a doté ses créatures 
les plus favorisées se sont réfugiées parmi eux. Li- 
sez ensuite les détails que le même écrivain donne 
sar les mœurs, les habitudes de ces tribus ; les des- 
criptions qu'il fait de certaines de leurs cérémonies, cl 
vous sentez un frisson d'horreur vous courir de la tcte 
aux pieds. 

Après l'exposé de la vérité est venu évidemment le 
besoin de la sentimentalité et de la pitié spéculative. 

Un autre écrivain américain, Joseph Story, homme 
sérieux et considérable comme légiste , a été non 
moins sentimental , quoique plus impartial, que le 
voyageur que nous venons de citer. Il s'exprime ainsi 
dans un de ses ouvrages : 

« Il est dans la destinée de ces êtres malheureux 
de réveiller vivement notre sympathie et de beaucoup 
troubler la justesse de nos jugements. 11 y a beaucoup 
de choses qui nous poussent à excuser leurs atrocités, 
beaucoup qui nous entraînent jusqu'à Tadmiralion. 
Est-il rien de plus triste que leur histoire? Par une 
loi de leur nature, ils semblent réservés à une destruc- 
tion lente, mais assurée. » 



CIVILISATION ET BARBARIE. 49 

Ce qu'ils ont élé jadis, ces Indiens, Story le rappelle 
en un style poétique et ampoulé, pour mieux faire 
ressortir le contraste. Jadis , la fumée de leurs wig- 
wams s'élevait dans les airs en spirale, depuis la baie 
de l'Hudson jusqu'au fond de la Floride, depuis 
rOcéan jusqu'au Mississipi et aux lacs. Ils faisaient 
retentir les vastes plaines et les hautes montagnes du 
bruit de leurs armes, et leurs chefs régnaient partout 
en maîtres souverains. 

Où sont-ils maintenant ? s'écrie l'enthousiaste dé- 
fenseur. Où sont ces villages , où sont ces guerriers, 
ces sachems, ces jeunes hommes intrépides, ces tri- 
bus, ces chasseurs infatigables, ces familles? « Toula 
disparu ! » ajoute-t-il avec une larme dans les yeux, 
et en mettant un crêpe aux barbes de sa plume. 

El si tout a disparu, ce sont les blancs qu'il faut en 
accuser, n'est-ce pas? c'est le gouvernement améri- 
cain, c'est la civilisation? 

Cruelle perle, en vérité I car ces guerriers, ces sa- 
chems, ces chasseurs « étaient dévoués à leurs pays, 
à leurs amis, à leurs toits. S'ils n'oubliaient pas l'in- 
jure, ils n'oubliaient pas non plus le bienfait. S'ils 
étaient terribles dans leurs vengeances, leur fidélité 
et leur générosité étaient à toute épreuve. » 

L'on verra, par quelques-unes des scènes que je me 
propose de raconter dans ce livre, jusqu'à quel degré 
de perfection les Indiens pratiquaient et pratiquent 
encore toutes ces vertus dont on les gratifie si belle- 
ment. 



50 LES PEAUX ROUGES. 

Ah I disons-le bien franchement, dans ces plai- 
doyers, avant tout, il y a la passion de la contro- 
verse. 



ITI 



Ce n'est pas seulement l'ambitieuse ardeur des vic- 
toires qui a poussé les nations conquérantes à con- 
traindre par la force des armes certaines populations 
vaincues à se ranger sous leurs lois ; ce n'est pas 
non plus le besoin insatiable de la domination et l'am- 
bition immodérée d'accroître l'étendue de leurs terri- 
toires. 

Il est possible que les préoccupations de cette na- 
ture ne soient pas complètement étrangères à l'œuvre 
dont nous parlons; mais elles en sont la conséquence 
purement matérielle en quelque sorte. La question a 
une origine plus élevée et plus morale , elle part de 
plus loin. C'est la Civilisation et la Barbarie , c'est le 
Christianisme et l'Idolâtrie en présence et en lutte. 

Le jour où les Européens posèrent le pied sur le 
sol du Nouveau-Monde , ils devaient se trouver tout 
naturellement en guerre, d'un bout à l'autre du con- 
tinent, avec la race primitive, maîtresse des pays dont 
on venait leur disputer la possession. 

Cette prise de possession eut deux caractères qu'il 
faut bien distinguer. 

On ne peut nier que le résultat immédiat de la de- 



CIVILISATION ET BARBARIE. 51 

couverte qui immortalisa Christophe Colomh fut d'of- 
frir un aliment aux passions cupides; et le chemin 
frayé par l'illustre navigateur ne servit, tout d'abord, 
qu'à conduire les aventuriers , pirates et trafiquants 
du vieux monde, vers une terre oîi ils allèrent cher- 
cher une facile fortune, le mousquet au bras. 

Tel est le point de départ vrai et incontestable. 

La guerre contre les peuplades indigènes eut donc, 
au début, les apparences d'une agression et d'une usur- 
pation injustes, se résumant en une question de force 
brutale. 

Mais ce premier caractère de la conquête devait se 
modifier et se modifia effectivement, dès qu'à l'œuvre 
désordonnée des forbans succéda rœuvie régulière des 
gouvernements ; dès que l'âpre et unique ardeur du 
gain fit place aux préoccupations d'une organisation 
sérieuse et à l'implantation au milieu de ces tribus 
sauvages des grandes doctrines sociales et chrétiennes. 



IV 



Le jour, enfin, où les drapeaux des nations civili- 
sées, abritant l'autorité temporelle des souverains do 
l'Europe et la propagande spirituelle du chef de l'E- 
glise, flottèrent sur les rivages de l'Amérique, la con- 
dition future des races primitives changea complète- 
ment. 

La pensée dominante des conquérants ne pouvait 



52 LES PEAUX ROUGES. 

pas être et n'était point de détruire, de parti pris, les 
peuplades indiennes. Ils leur offrirent, au nom de la 
civilisation et du christianisme, dont ils étaient les 
représentants, la guerre ou la paix, l'épée d'une 
main, la branche d'olivier de l'autre. 

Les Indiens ne comprirent pas la signification 
de ce dernier symbole , et la guerre dut tonner 
contre eux. Ce ne fut pas une guerre impitoyable et 
nécessairement agressive, mais le plus souvent dé- 
fensive. 

Sur tous les territoires restreints, dans les îles, par 
exemple, ils furent rapidement vaincus; et la défaite 
pour eux était fatalement la destruction, non pas, je 
le répète, qu'on l'eût résolue à l'avance, mais parce 
qu'elle était la conséquence de leur aveugle opposi- 
tion. Leurs débris s'enfuirent de rivage en rivage, 
rencontrant partout la mort pour châtiment de leur 
insoumission aux bienfaits de la civilisation. 

Sur ces coins de terre, les Indiens n'avaient pas, 
comme ceux de l'Amérique du Nord et ceux de l'A- 
mérique du Sud, l'espace devant eux pour échapper 
aux poursuites des blancs : ni des forêts immenses dont 
eux seuls avaient le secret, ni des fleuves larges 
comme l'Océan qu'ils mettaient entre eux et leurs en- 
nemis, ni des montagnes abruptes pour s'en faire des 
remparts et combiner leur défense. 

Les Indiens des îles n'étaienl, d'ailleurs, ni si nom- 
breux, ni si bien organisés que ceux du continent. 
Chassés, le feu dans les reins, ils n'avaient pour toute 



CIVILISATION ET BARBARIE. 53 

ressource que leurs frêles pirogues, rapidement lan- 
cées à la mer, et du haut desquelles ils soutenaient 
encore de désespérés combats où ils succombaient. 
Puis, ceux qui échappaient, le dos courbé sous l'ef- 
fort de la pagaille , s'en allaient au large, à la merci 
des tempêtes, regardant fuir derrière 'eux la terre de 
leurs aïeux, où il leur eût été facile de finir leurs jours. 

Traqués ainsi d'île en île, ils ont fini par ne 
laisser dans cet archipel aucune trace de leur exis- 
tence. C'est à peine si l'on y compte quelques cen- 
taines de ces anciens possesseurs du sol , dispersés 
dans deux ou trois colonies, et vivant encore par pe- 
tits groupes séparés du reste de la population. 

Sur les deux vastes continents de l'Amérique du 
Nord et de l'Amérique du Sud , au contraire, ils ont 
longtemps survécu et résisté à la conquête, fiers et re- 
doutés, agressifs toujours, et luttant avec une mâle 
énergie contre la civilisation. 

Aujourd'hui encore, malgré les échecs qui les ont 
décimés; malgré l'inutilité évidente de leurs efforts; 
malgré les tentatives réitérées des gouvernements amé- 
ricains pour les appeler dans le sein de la grande fa- 
mille, ils osent encore opposer une résistance qui né- 
cessite souvent des prises d'armes. 

Dans l'Amérique méridionale , où le sol est moins 
foulé par la population blanche ou civilisée, les In- 
diens ont pu facilement se retrancher dans des con- 
trées où ils vivent plus en paix, et d'où on n'a pas 
encore éprouvé le besoin d'aller les déloger. Leurs 



5à LES PEAUX ROUGES. 

querelles avec la civilisation sont donc moins fré- 
quentes. 

Mais, à mesure que les voies de communication s'é- 
tabliront, que la population augmentera , que l'émi- 
gration sera obligée de s'étendre en pénétrant dans 
l'intérieur du pays, les États de l'Amérique du Sud se 
verront contraints de recommencer à leur tour ces 
guerres, et d'exercer sur tous les points cette surveil- 
lance armée que la grande république du Nord pour- 
suit sans relâche, dans l'intérêt de la défense de son 
territoire et de la protection qu'elle doit aux émi- 
grants qui viennent demander l'hospitalité à son sol. 



La mission des nations qui, pour une cause ou pour 
une autre, mettent le pied sur un sol habité par des 
peuplades barbares, est de s'assimiler ces peuplades 
ou d'en poursuivre la destruction, selon que celles-ci 
persistent dans leurs traditions ou acceptent les bien- 
faits qu'on leur offre. 

Du jour où une nation entreprend une pareille œu- 
vre, elle assume une responsabilité considérable. Ce 
n'est plus seulement de son intérêt personnel qu'il 
s'agit : c'est la cause de l'humanité tout entière qui 
est en question. 

Prendre parti contre les peuples conquérants char- 



CIVILISATION Eï BARBARIE. 55 

gésdc réduire les barbares, c'est se prononcer contre 
la morale, contre la religion, contre la civilisation. 

Les Anglais dans l'Inde et au cap de Bonne-Espé- 
rance, les Français en Algérie, les Américains sur les 
divers territoires occupés par les anciennes tribus in- 
diennes, ont implanté avec eux un gouvernement or- 
ganisé, une législation sous la protection de laquelle 
ils ont grandi, un système politique, enfin, basé sur la 
morale, la religion chrétienne, et tout ce qui découle 
de ces deux grandes sources. 

Laisser des peuplades barbares vivre à côté dans 
une indépendance qui se manifeste par la violation 
de toutes les lois humaines, c'est avouer son impuis- 
sance ; 

Souffrir qu'elles entament les remparts de la civili- 
sation, et qu'elles tentent de les escalader, c'est déchoir 
de sa grandeur, de son rang ; c'est abdiquer sa mis- 
sion. 

Telle est la situation dans laquelle se sont trouvés 
les Etats-Unis vis-à-vis des peuplades sauvages qui, 
en occupant de vastes territoires sur le sol de l'Union, 
arrêtaient l'essor de l'industrie, du commerce, de l'a- 
griculture, et paralysaient tous les efforts d'une nation 
en plein enfantement de sa puissance. 

Se soumettre, accepter les conditions de travail, les 
mœurs, la religion, le gouvernement des États, ou se 
retirer devant la force des armes, telle était l'al- 
ternative logique dans laquelle les Indiens ont été 
placés et devaient se trouver placés^€ffîés:'; 



/(U1TI7ERSITY 



ÙQ LES PEAUX UOUGES. 

La politique de ceux-ci a été de refouler les tribus, 
peu à peu, dans les parties de l'Union où s'étendaient 
d'immenses territoires encore incultes, dont la civili- 
sation n'avait pas pris le chemin, où l'émigration n'a- 
vait apporté ni son travail ni ses capitaux. II fallait, 
en effet, pour bien des motifs, éviter le contact des po- 
pulations chrétiennes avec les populations barbares, 
quand ces dernières n'avaient pas fait leur soumission. 

Leur présence sur le sol livré à la hache des nou- 
veaux occupants arrêtait les entreprises et devenait 
une cause de guerre, où l'avantage n'était pas tou- 
jours en faveur des races européennes. 

En cela, la responsabilité du gouvernement améri- 
cain était gravement engagée. 

Les éniigrants qu'il a si grand intérêt à appeler à 
lui, se rendaient aux États-Unis avec la conviction d'y 
rencontrer la paix et la protection que les peuples ci- 
vilisés se doivent entre eux. Son devoir était donc de 
donner aux populalions qui venaient à lui les mêmes 
garanties de morale, de religion et de sécurité qu'elles 
laissaient derrière elles. 

C'est ainsi que le gouvernement américain s'est 
trouvé dans l'obligation de prendre des mesures ri- 
goureuses pour l'expulsion des tribus qui , campées 
oisives sur une partie importante des territoires , en- 
travent toute entreprise et menacent de défendre , les 
armes à la main, ce qu'elles appellent leur indépen- 
dance. 

Ces mesures ont soulevé d'ardentes critiques, et 



CIVILISATION ET BARBARIE. 57 

l'on a crié à la persécution, comme si un gouverne- 
ment pouvait hésiter entre rindépendance d'un peu- 
ple civilisé et l'indépendance de tribus barbares I 



VI 



Restons, s'il se peut, dans la vérité exacte de la si- 
tuation. 

Certes les Indiens n'ont manqué ni de courage ni 
d'héroïsme, à un point de vue absolu. 11 est incontes- 
table que, dans certaines occasions, on a rencontre 
chez quelques-uns d'entre eux du dévoument, de la 
fidélité, de l'abnégation, de l'affection filiale, l'amour 
delà famille; mais l'accomplissement de ces grands 
devoirs religieux et sociaux a été relatif, et qui plus 
est exceptionnel. 

Rien, en tout cas, dans leur mise en pratique , n'a 
révélé le moindre penchant à s'assimiler les vertus 
chrétiennes et les conditions sociales, qui sont le mot 
d'ordre de la civilisation morale, religieuse et poli- 
tique. 

A contempler ce spectacle d'un culte barbare et de 
mœurs odieuses, on comprend que les nations policées 
en appellent à la force, quand l'influence de la parole 
et de l'exemple ne suffit plus, pour imposer à ces peu- 
plades sauvages les idées qui sont la base de la société 
moderne. 



58 LES PEAUX ROUGES. 

Ce qui ne prouve pas en leur faveur, c'est que le 
contact de la civilisation , au lieu de les convertir , les 
a abrutis; rebelles à toute perfectibilité, ils n'ont pris 
que les corruptions et les passions de leurs domina- 
teurs. 

Le plus grand pas qu'ils aient fait dans la civilisa- 
tion, ça été d'adopter les armes à feu en les substi- 
tuant à l'usage des flèches, des arcs et des tomahaws! 

Surprenez-les dans leur existence intime, étudiez- 
les au point de vue de peuple : quel rôle jouent-ils 
datis le mouvement de l'humapité, qui fasse tant sou- 
haiter qu'on respecte scrupuleusement leur sauvage 
organisation sociale ? 

Arrachés à leurs chasses, à leurs guerres, qu'elles 
autres passions les agitent, si ce n'est celle du jeu et 
de la danse? Hors de là,, vous les voyez passer tristes, 
mornes, silencieux. La crainte perpétuelle où ils vi- 
vent d'être attaqués par leurs ennemis, les vengean- 
ces atroces dont ils combinent, à l'avance, toutes les 
tortures, donnent à leur physionomie un aspect som- 
bre et inquiet ; ajoutez à cela que la misère morale et 
les privations, quelquefois très-dures, auxquelles ils 
sont soumis les ont dégradés physiquement. 

Plus on fait, sur la foi des récits de quelques voya- 
geurs, d'amples provisions d'enthousiasme et d'admi- 
ration, plus grande est la déception. 

Est-ce là un peuple que ces tribus qui n'ont pas 
même eu l'instinct de s'allier, pour défendre leur ter- 
ritoire commun ? 



CIVILISATION ET BARBARIE. 59 

Leur alliance, en effet, eût montré non-seulement 
le degré de leurforce numérique, mais prouvé qu'elles 
étaient aptes à se constituer en société, qu'elles en 
avaient Tintelligence et le sens. Au lieu de cela, elles 
ont continué à se détruire entre elles; elles étaient 
donc destinées à disparaître, fatalement, devant une 
civilisation pour laquelle elles n'étaient pas faites, 
puisqu'elles n'en voulurent pas. 

Ce qui prouve victorieusement encore leur inapti- 
tude à former une agrégation quelconque, c'est que 
pas une de ces tribus n'a conservé, soit par tradition, 
soit par écrit, soit par les monuments , une page de 
son histoire. 

Pas une ne sait dire quelle est son origine, à la- 
quelle des écrivains considérables ont bien voulu con- 
sacrer des recherches plus ou moins hypothétiques, 
disons mieux, plus ou moins fantastiques. 

C'est donc par pure conscience que je vais citer les 
opinions émises à cet égard. 

Bloome, Adair, Boudinot, ont avancé que les Indiens 
descendaient des dix tribus d'Israël; d'autres savants 
ont imaginé de dire qu'ils étaient les débris des ha- 
bitants du pays de Chanaan , expulsés par Josué. 
Grotius, conformément à l'opinion émise par Martyr, 
un des compagnons de Christophe Colomb , croit 
qu'une partie de l'Amérique a été peuplée par les 
Éthiopiens; de Witt Clinton, ancien gouverneur de 
l'État de New-York, homme d'un grand savoir d'ail- 
leurs, a essayé de prouver que les Indiens descen- 



60 LES PEAUX ROUGES. 

dent en droite ligne des Tartares, et qu'ils ont détruit 
et remplacé une race primitive plus avancée qu'eux en 
civilisation. 

Il faut avouer que les savants ont quelquefois plus 
d'imagination et de fantaisie que les poëtes, dont ils 
affectent de faire si peu de cas ! 

Enfin, M. Callin adopte l'opinion qui donne aux 
Indiens une origine juive. Voici ce qu'il dit à ce 
sujet : 

« Il serait difficile d'établir d'une manière positive 
l'origine de ces peuples; je crois, avec beaucoup 
d'autres personnes, que c'est une race mélangée, por- 
tant dans les veines du sang juif; mais je ne voudrais 
pas soutenir, comme quelques écrivains l'ont affirmé, 
que les Indiens sont purement juifs. Le caractère de 
leurs visages, la conformation de leurs têtes, indi- 
quent bien un mélange de race, mais avec le type 
sauvage dominant. Certaines de leurs coutumes sont 
bien positivement calquées sur les traditions juives; 
et, à cause de cela, je suis porté à croire que les dé- 
bris des anciennes tribus Israélites, dispersées par les 
chrétiens sur tant de points de la terre, à tant de re- 
prises, et à des époques si différentes , auront trouvé 
un refuge dans l'Amérique du Nord. Là elles se seront 
mêlées par le mariage aux Indiens primitifs, et ab- 
sorbées par le plus grand nombre, elle se seront ef- 
facées en eux, tout en y laissant quelque chose de 
leur type et beaucoup de leurs coutumes , que les In- 
diens ont conservées jusqu'à ce jour, en les confon- 



CIVILISATION ET BARBAIIIH. 61 

dant avec leurs lois primitives. Ainsi la fameuse céré- 
monie du mystère des quatre jours chez les Mandans, 
le privilège octroyé à quelques chefs de porter des cor- 
nes sur la tête ; enfin , la plupart de leurs traditions 
religieuses, telle que celle sur le déluge, etc., font foi 
de ces assertions. 

« Cette opinion, au surplus, n'est pas nouvelle; elle 
a été discutée et soutenue par un grand nombre d'é- 
crivains. En sorte qu'on peut dire que les Indiens, là 
même où ils sont restés dans la plus sauvage condi- 
tion, sont encore dégénérés de leur caractère primitif, 
à un certain degré, et que les juifs semblent s'être 
mêlés à eux pour subir, sous une nouvelle forme, de 
nouvelles persécutions. » 

Que si maintenant l'on consulte les Indiens sur ce 
point, ils n'en savent pas le premier mot. 

Il est possible que les explications qu'ils donnent à 
cet égard aient un côté pittoresque et bizarre, mais il 
n'en est pas moins vrai que c'est une preuve de plus 
de l'absence qpmplète chez eux de toute intelligence 
sociale. 

Les Osages, par exemple, ont la modestie de se 
croire simplement issus de l'accouplement d'une li- 
mace et d'un castor. 

Les Mandans racontent que leurs ancêtres vivaient 
dans un grand village placé très-profondément sous 
terre, tout près d'un lac immense, et qu'ils recevaient 
la lumière par une vigne qui prolongeait ses racines 
jusqu'à leur habitalion. Puis un jour des aventuriers 

u 



62 LES PEAUX BOUGES. 

vinrent visiter ce monde souterrain , et leur apprirent 
qu'il existait au-dessus d'eux des plaines où paissaient 
d'immenses troupeaux de buffles, et où poussaient 
des arbres chargés de fruits exquis. A ce récit, la na- 
tion tout entière, les uns à la file des autres , se mit à 
grimper le long des racines de la vigne. Mais après 
que la moitié environ de la tribu fut arrivée à la sur- 
face de la terre, une femme d'une corpulence mons- 
trueuse brisa les racines de l'arbre par son poids, et 
entraîna dans sa chute tout le reste de la nation. La 
terre se referma alors, et on n'entendit plus jamais 
parler de ceux qui restèrent dans le village souter- 
rain. 

Tout cela est à coup sûr pittoresque et peut-être 
curieux; mais encore une fois, un peuple qui en est 
réduit à se donner une origine aussi fantastique est un 
peuple d'enfants, incapable de se gouverner, de rien 
fonder,' de rien produire; et, en effet, où sont les tra- 
ces de son génie? 



VII 



J'ai parlé des attaques auxquelles a donné lieu la 
politique des Américains à l'égard des Indiens. Ce 
qu'on a surtout reproché au gouvernement des Éîats- 
Unis, c'est Tesprit de conquête qui l'a poussé à l'ex- 
termination des tribus indiennes. 



CIVILISATION ET BARRArxIE. 63 

Toute branche de l'espèce humaine est digne que la 
philosophie l'examine de près avant que de la condam- 
ner délinilivement. C'est, l'histoire à la main, que 
nous pouvons éludier les causes de la lutte entre la 
race blanche et la race rouge. 

De quel côté était l'avantage? Laquelle des deux 
familles humaines offrait à l'autre l'abri le plus sûr, 
les jouissances les plus positives, les conditions de 
morale et de société les plus étendues et les plus con- 
formes au but que poursuit l'homme ici-bas? 

La race blanche ou la race rouge? 

La conquête est, dans certains cas, une des formes 
sous laquelle se manifeste le progrès, qui est incon- 
testablement une loi divine à laquelle il faut bien 
obéir. 

Ce n'est pas nous qui le disons en manière de 
théorie, ce sont les faits consignés dans les annales du 
monde qui le démontrent. Aussi la conquête, même 
des grands empires les plus solidement constitués, n'a- 
t-elle jamais substitué le mal au bien. Elle a pu dé- 
truire un état de choses en apparence plus avancé 
que la condition sociale des conquérants, mais l'élé- 
ment de force du vaincu a surnagé alors, et a dominé 
le vainqueur. I! y a eu nécessairement assimilation 
plus ou moins rapide, plus ou moins complète, mais 
le phénomène s'est toujours accompli. 

Si la race indienne avait eu de son côté l'avantage 
de la force morale, comme elle a possédé longtemps 
celui de la force numérique, elle eût absorbé la race 



64 LES PKAUX UOUGES. 

blanche, tout en subissant les principes régénérateurs 
que cette dernière apportait avec elle. 

Mais la race indienne,hospitalière peut-être au pre- 
mier abord, — plutôt par étonnement et par curiosité 
— repoussa énergiquement tous les éléments de civi- 
lisation supérieure à son état social. Les Indiens niè- 
rent implicitement le progrès dont ils n'avaient pas 
l'instinct; le progrès dut s'imposer par la conquête. 
A qui devait rester la victoire? — Et quelle confiance 
devrions-nous avoir dans les lois divines et humaines 
qui règlent notre société, si la race blanche eût suc- 
combé? 

D'ailleurs il ne faut pas perdre de vue qu'avant la 
substitution d'une race à l'autre, le conquérant son- 
gea à l'issimilation; si elle ne s'est pas faite, qui 
faut-il en accuser? 

Malgré les résultats qu'ils eurent sous les yeux, les 
Indiens ont nié le travail ; ils l'ont considéré comme 
un mal , comme un déshonneur, avec le double sen- 
timent de l'orgueil et de la paresse. L'homme labo- 
rieux pour eux est un être dégradé; ils comparent 
« le cultivateur au bœuf qui trace son sillon (1) — et 
dans chacun de nos arts, ils ne voient que « des tra- 
vaux d'esclaves (2). » 

Est-ce donc une pareille race qui devait anéantir 
l'autre? 



(\) Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amcvique^ 
tome II. — État actuel el avenir des trois races. 
(2) Idem. 



CIVILISATION ET BARBARIE. 65 

Dès le principe, ai-je dit, on pensa à l'issimilalion. 
En effet, la politique de Washington, à l'égard des 
Indiens, fut d'abord toute de paix et de concorde. 
C'est un peuple d'enfants, disait-il, mais ce sont des 
hommes comme nous. Washington n'en fut pas moins 
obligé d'en appeler aux armes, et de commencer lui- 
même la guerre d'extermination. 

La fusion des deux races produisit bien, sur la pe- 
tite échelle où on la tenta, des résultats féconds; mais 
elle ne fut pas possible avec toutes les tribus. 4insi les 
Cherokees, la plus avancée des peuplades indiennes, 
devaient ce degré de civilisation aux alliances qui eu- 
rent lieu entre eux et les blancs. 



VIII 

Mais prenez l'Indien d'origine pure, arrachez-le aux 
déplorables exemples qu'il avait sous les yeux, élevez- 
le au sein de la civilisation, il ne perdra aucun des 
instincts féroces de sa race. 

M. de Tocqueville raconte le fait suivant, qui en est 
la preuve, et à l'appui duquel on pourrait citer cent 
autres exemples : 

(( Tai connu autrefois, lui disait un officier améri- 
cain, un jeune Indien qui avait été élevé dans un col- 
lège de la Nouvelle-Angleterre. Il y avait obtenu de 
grands succès et avait pris tout l'aspect extérieur d'un 

4* 



66 LES PEAUX ROUGKS. 

homme civilisé. Lorsque la guerre éclata entre nous 
et les Anglais, en 1810, je revis ce jeune homme; il 
servait alors dans notre armée, à la tête des guerriers 
de sa tribu. Les Américains n'avaient admis les In- 
diens dans leurs rangs qu'à la condition qu'ils s'abs- 
tiendraient de l'horrible usage de scalper les vaincus. 
Le soir de la bataille de^^^, C... vint s'asseoir auprès 
du feu de notre bivouac, je lui demandai ce qui lui 
était arrivé dans la journée. Il me le raconta, et, s'a- 
nimant par degrés au souvenir de ses exploits, il linit 
par enlr'ou\rir son habit, en me disant : 

<( — Ne me trahissez pas, mais voyez! 

« Jevis en elïet, entre son corps et sa chemise, la 
chevelure d'un Anglais encore toute dégoûtante de 
sang. » 

Eh bien 1 le croirait-on, ce sont de pareils faits que 
quelques avocats des Indiens ont invoqués pour éta- 
blir que ces peuples avaient des droits sacrés et 
respectables à défendre leur nationalilé, leur reli- 
gion ! 

— C'est la preuve, disent ces avocats aveugles et 
exailés, que les Indiens ont l'énergie de leur indivi- 
dualité, et qu'ils ne veulent pas ou ne peuvent pas ab- 
diquer leurs antiques traditions. 

On vient de voir comment agit l'Indien qui a reçu 
le baptême dck civilisation. Qu'on juge, d'après cela, 
ce que doivent faire ceux qui persistent à demeurer 
dans l'état primitif. 

La société, en bonne conscience, doit-elle contem- 



CIVILISATIOiN ET BARBAIUE. 67 

pler stoïquement le spectacle de ces barbaries inhé- 
rentes aux mœurs, et qui sont dans les instincts de ces 
peuples? 

11 y a donc, comme je le disais, parti pris évident 
et besoin de controverse dans les attaques dont la po- 
litique du gouvernement américain a été l'objet en ce 
qui concerne les Indiens. 

A côté de cette fièvre de sentimentalité, à laquelle 
il faut attribuer la tendresse de quelques écrivains à 
l'égard des sauvages, il ne faut pas oublier u^yn plus 
de placer l'impression poétique !|ui saisit et domine le 
voyageur appelé, plus tard, à rendre compte de ses 
jugements. 

J'ai de bonnes raisons, quoiqu'elles me soient un 
peu personnelles, pour n'admettre point, sans bénéfice 
d'inventaire, la parfaite exactitude du proverbe qui 
accuse tout voyageur d'être un peu menteur. Je ne 
puis cependant me défendre de reconnaître quelque 
fondement à l'accusation. Mais ce n'est pas de men- 
songe, c'est plutôt de monomanie qu'il faut taxer le 
voyageur, surtout quand il est bien avéré qu'il s'est 
mis en route avec l'idée préconçue d'aller cher- 
cher des mœurs, des caractères, des hommes, des 
faits autres que ceux qu'il a, tous les jours, sous les 
yeux. 

Pour peu que le hasard le serve à souhait, il obéit 
alors à un penchant tout naturel : celui de poétiser ce 
qu'il a vu; et il s'y entête jusqu'à ne tenir aucun 
compte des déboires mêmes qu'il éprouve dans ses im- 



08 LES PEAUX ROUGES. 

pressions. L'étrangelé et la nouveauté du spectacle, 
aussi bien que l'excentricité des caractères et des 
hommes qu'il observe, deviennent pour lui le beau 
idéal. Et, s'il trompe plus lard ses lecteurs ou ses au- 
diteurs, il le fait de bonne foi. Les erreurs qu'il pro- 
page, il y croit fermement; elles dominent ses souve- 
nirs et sa conscience, comme elles ont ébloui ses yeux 
et son imagination. 



III 

CARACTÈRES GÉNÉRAUX. 



Il est nécessaire, avant de présenter au lecteur les 
récils qui l'initieront, — nous y lâcherons du moins, 
— aux détails de la vie, des mœurs et des habitudes 
des Indiens, — il est nécessaire, dis-je, de résumer ici 
les Iraits généraux qui caractérisent ce peuple, au 
physique comme au moral. 

En général, la couleur des races est plus foncée à 
mesure qu'on descend vers TÉqualeur, et plus blanche 
quand on remonte aux régions polaires. Le teint se 
ressent également du plus ou moins d'élévation des 
pays au-dessus du niveau de la mer. 

Le climat n'est pas, cependant, la seule cause qui 
influe sur la couleur de la peau; cette couleur est sou- 
mise également aux conditions de l'existence. Aussi re- 
marque-t-onque les sauvages, qui sont presque toujours 
exposés au grand air, et qui ont des habitudes de vie 
immondes et rudes à la fois, ont le visage plus foncé 
que celui des hommes de la civilisation, quoique nés 
et vivant les uns et les autres sous les mêmes latitudes. 



"70 LES PEAUX ROUGES. 

Ces deux causes ont agi sur le teint des Indiens, 
lequel est d'un rouge cuivré, avec des nuances gra- 
duées selon le genre d'existence des tribus. 

Les femmes difïerent beaucoup des hommes, tant 
par le caractère que par les traits physiques. Elles 
sont petites et ramassées, avec des figures larges et 
^disgracieuses; mais elles ont une expression de visage 
'très-douce, le regard charmant et sympathique. Elles 
ont presque toujours le sourire sur les lèvres; mais 
ce sourire est triste et mélancolique. 

Il est l'expression de leur déplorable situation, et 
du rang abject qu'elles occupent dans leurs tribus. Je 
reviendrai tout à l'heure sur ce sujet. 

Les hommes, en général, sont grands, vigoureuse- 
ment membres et assez bien découpés. Ils ont de pe- 
tits yeux très-noirs, enfoncés dans de profondes orbi- 
tes, les pommelles des joues saillantes, le nez plus ou 
moins aquilin, la bouche grande, les lèvres épaisses, 
les cheveux noirs, abondants et droits. 

Comme lype physique, ils diffèrent essentiellement 
de la race africaine, et n'ont rien de commun avec les 
mulâtres. La petitesse des yeux, la profondeur des or- 
bites, la saillie des pommettes sont les signes caracté- 
ristiques de toutes les races équatoriales. 

Ordinairement fes Indiens épilent dès la première 
crue les poils de leur barbe, et les arrachent de toutes 
les autres parties du corps, ce qui a fait croire pen- 
dant longtiMups que, comme les races africaines, ils en 
étaient privés. 



CARACTÈRES Gl'lNriR AU X. 71 

II 

Les Indiens ont l'esprit complètement inculte; aussi 
leurs idées sur toutes choses sont-elles presque tou- 
jours fausses. Comment pourrait-il en être autrement 
dans un état de société où Ton ne connaît ni le frein 
d'aucune morale pratique, ni les principes d'aucune 
religion qui prêche par l'exemple? Leurs sentiments 
sont le fruit de l'instinct et des impressions. Leurs 
passions, que rien ne saurait maîtriser ou conduire, 

se développent donc avec une violence extrême, 

quelque chose qui ressemble, a dit un écrivain amé- 
ricain, à la crue des arbres de leurs forêts. 

Ils sont inconstants et capricieux, irascibles, vindi- 
catifs et cruels envers leurs ennemis. — Pour accom- 
plir une vengeance, ils montrent la dissimulation la 
plus perverse, et aucun danger ne les arrête quand 
l'heure de l'exécution a sonné. 

Leurs qualités distinctives sont la force, la ruse et 
la férocité. La guerre étant leur principale affaire, ils 
ne reconnaissent d'autre vertu que le courage. 

•Tous leurs efforts tendent à en inculquer le senti- 
ment à leurs enfants. Le rôle d'instituteur est ordi- 
nairement dévolu aux vieux guerriers de la tribu ; et 
dans leurs prières au Grand-Esprit, — les jeunes In- 
diens ne demandent au «Père de la vie » que trois 
choses, à savoir: de devenir grands chasseurs, ha- 
biles attrapeurs de chevaux, — bons guerriers. 



72 LES PEAUX ROUGES. 

Hors de là, point de salut pour l'Indien. — C'est la 
base et le sommet, l'alpha et l'oméga de sa morale, le 
but de sa vie. 

Ce n'estpas seulement par V instruction ^^^ si l'on 
peut employer ici exactement ce mot, — c'est aussi 
et surtout par les habitudes, par le spectacle des 
mœurs quotidiennes, par l'exemple, qu'on initie les 
jeunes Indiens et les enfants, au culte de ces passions. 

Jusqu'à ce qu'un jeune homme ait été aux prises 
avec l'ennemi j et puisse se glorifier de quelque 
prouesse, on n'a pour lui aucune considération dans 
la tribu, et on le regarde à peu près comme une 
femme, — c'est-à-dire comme tout ce qu'il y a, aux 
yeux des Indiens, de plus bas et de plus abject. 

Aux grandes danses de guerre, par exemple, avant 
ou après le combat, les guerriers viennent successive- 
ment frapper un poteau dresse au milieu du village, 
en racontant leurs exploits. Dans ce cas, l'auditoire 
est composé des parents, amis et compagnons du nar- 
rateur. L'impression profonde que produisent sur son 
entourage les paroles du guerrier n'est pas douteuse 
par le silence avec lequel on l'écoute d'abord, puis 
par les applaudissements frénétiques qui couvrent la 
fin de son récit. 

Le jeune homme qui n'a rien à raconter dans de 
pareilles et si solennelles réunions, souffre évidem- 
ment; ils est honteux, confus, malheureux. Ils n'a au- 
cun talent, aucune vertu, aucun service à faire valoir 
qui appellesurlui l'attention, et le im de J'ob^scurifé 



CARACTÈRES GÉNÉRAUX. 73 

011 le plonge l'absence d'exploits guerriers à ra- 
conter. 

Une seule pensée le préoccupe, dès lors; une seule 
passion le domine. Aussi n'est-il pas rare de voir des 
jeunes gens dont l'âme a été ainsi exaltée s'éloigner 
tout à coup de la danse, et aller chercher, à tout 
prix, des trophées qu'ils puissent montrer en public, 
et des aventures qu'il leur soit permis de raconter au 
bruit des applaudissements de la foule. 

Je regrette que M. de Tocqueville, qui a constaté 
dans le chapitre de son livre déjà cilé quelques lignes 
à ces passions exclusives de l'Indien, ait écrit cette 
phrase : 

« L'Indien, dit-il , au fond de la misère de ses 
bois, nourrit donc les mêmes idées, les mêmes opi- 
nions que le noble du moyen âge dans son château 
. fort; et il ne lui manque pour achever de lui ressem- 
bler, que de devenir conquérant. Ainsi, chose singu- 
lière! c'est dans les forets du Nouveau-Monde, et non 
parmi les Européens qui peuplent ces rivages, que se 
retrouvent aujourd'hui les anciens préjugés de l'Eu- 
rope. » 

Je regrette que cette phrase soit sortie de la plume 
d'un homme de bon sens, d'un homme lettré, d'un 
enfant de cette moderne civilisation dans laquelle il 
a pris, pour son compte, une belle place. M. de Toc- 
queville oublie une chose essentielle et primordiale, 
c'est que les préjugés de nos aïeux que, — Dieu 
merci! — nous ne songeons point à réveiller,— 

5 



Ik LKS PEAUX ROUGES. 

étaient au moins éclairés encore par le flambeau de la 
religion, le sentiment du patriotisme, l'amour de la 
science, sans quoi ils eussent enrayé la société, et 
nous ne serions jamais parvenus au dénoûment où, 
sans leur aide à coup sûr, nous sommes arrivés au- 
jourd'hui. — Nulle comparaison n'est donc possible 
entre la barbarie des Indiens et la société féodale. 



III 



On a recueilli comme une preuve des instincts hon- 
nêtes de la race sauvage, un discours prononcé par 
un vieux chef de la tribu des Kanzas, nommé Ishu- 
chcnau. — Je vais citer ce discours. 

Sentant sa mort prochaine, Ishuchenau avait as- 
semblé autour de lui tous les enfants et tous les jeunes 
hommes de sa tribu : 

(( Comme un arbre au milieu d'une prairie dévas- 
tée, — commença-t-il à dire en manière d'invoca- 
tion, — je suis seul debout des amis de ma jeunesse; 
les compagnons de mes jeux, de mes fatigues et de 
mes dangers reposent, la tête couchée sur le sein de 
notre mère commune. Mon soleil descend derrière les 
collines de l'occident, et je sens que bientôt il va faire 
nuit en moi. 

(( Quand vous serez hommes, — reprit-il, — soyez 
braves et rusés à la guerre, etdéfendez bien nos terres 
de chasse contre toutes les attaques; — ne laissez ja- 



CARACTÈRES GÉNI^:RAUX. 75 

mais les femmes et les enfants manquer de rien ; 

protégez-les ainsi que les étrangers de toutes insultes. 
— Ne trahissez jamais un ami, mais vengez-vous vi- 
goureusement de vos ennemis; — ne buvez pas les 
eaux empoisonnées des peuples blancs, car c'est le 
mauvais esprit qui les envoie pour détruire les In- 
diens.-— Ne craignez pas la mort, car il n'y a que les 
lâches qui ont peur de mourir. — Obéissez aux vieil- 
lards, respectez-les, et particulièrement vos père et 
mère. — Redoutez et conjurez le mauvais esprit, afin 
qu'il ne vous fasse aucun mal. — Adorez le bon es- 
prit, qui nous a tous créés, qui nous conserve nos ter- 
res de chasse et qui nous garde vivants I » 

A coup sûr, certaines parties de ce discours du vieux 
chef ne seraient récusées par aucune religion, par au- 
cune morale. — Mais la grande question est celle-ci : 
Que produit la pratique rigoureuse de ces précep- 
tes, — m^ême les meilleurs d'entre eux ? 

Elle produit des monstruosités, des atrocités. Elle 
engendre une société qui n'en est pas une, — une 
religion qui n'offre aucun abri contre les douleurs et 
les amertumes de ce monde ; — elle ouvre la porte à 
tous les vices, à toutes les passions. 

Entre la parole prêchée et le fait accompli, dans 
l'observance même du commandement, il y a un abî- 
me. Ce qui revient à dire tout simplement, que la mo- 
rale des sauvages, —ce qui est suffisamment démon- 
tré, je crois, — ne ressemble en rien à celle des na- 
tions civilisées ; en un mot,; que les défenseurs de ce 



76 LKS PKAUX ROUGES. 

peuple ont commis un contre-sens révoltant dans la 
traduction de ses préceptes moraux. Là où Ton a cru 
voir qu'il prêchait le bien, il ordonnait le mal et le 
crime. 
Je ne prends qu'un exemple entre mille : 
Ainsi, ce grand respect pour les vieillards recom- 
mandé par Ishuchenau, comment s'observe-t-il dans 
la pratique ? — Dans beaucoup de tribus, quand les 
provisions sont rares et difficiles à se procurer, on 
met à mort les vieillards comme étant incapables de 
prêter aucun secours à la communauté. 

C'est une manière un peu commode, on l'avouera, 
de respecter la vieillesse. 



IV 



r 

ces 



Les Indiens sont superstitieux jusqu'à se laisse 
niaisement duper et exploiter par leurs jongleurs, ce 
puissances mystérieuses et infaillibles, quipèsentsur 
les tribus de tout le poids de leur fanlaslique in- 
fluence. 

Voici un fait qui va démontrer clairement et posi- 
tivement jusqu'où peut aller à cet égard la crédule 
soumission des enfants du Désert. 

Sur la rive septentrionale du haut Missouri exisie 
une chaîne de rochers perpendiculaires, s'élevant à 
deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau de la 
rivière. Les indiens qui habitent la contrée ont donné 



CARACTÈRES GÉNÉRAUX. 77 

à ces rochers le nom de Manitou^ qui pour eux a un 
caractère sacré. 

Ils ont choisi, au fond d'une des gorges de cette 
chaîne presque inaccessible aux pas humains, une 
pierre de vingt pieds de circonférence, à surface plane, 
et à laquelle ils attribuent le pouvoir de rendre des 
oracles. 

On verra tout à l'heure dans quelle forme. 

A quelques milles de là se dresse une autre série 
de rochers appelée par les Indiens la Forteresse des 
Petits-Esprits, par opposition au Manitou, qui est un 
lieu aimé du Grand-Esprit, et où il fait, aux époques 
de pèlerinage, des apparitions mystérieuses. Cette 
forteresse est habitée, disent les Indiens, par une ar- 
mée de pauvres esprits ou démons à forme humaine, 
elqui attaquent à coups de flèches les audacieux qui 
s'avisent de pénétrer dans leur antre. 

C'est, vraisemblablement, cette tradition ou super- 
stition qui a inspiré à Washington Irving un de ses 
plus jolis contes, basé sur une donnée à peu près 
conforme aux mystères de la Forteresse des Petits- 
Esprits. 

A l'ouverture de tous les printemps, chacune des 
tribus du haut Missouri envoie au Manitou une dé- 
putation conduite par cinq ou six jongleurs, conju- 
reurs ou magiciens. La députation est chargée de dé- 
poser sur la pierre sacrée de riches offrandes destinées 
à appeler les faveurs du Grand-Esprit. Ce dépôt 
fait avec le plus de pompe et de solennité possible, la 



78 LES PEAUX ROUGES. 

députation se relire à une assez grande distance pour 
passer la nuit. 

Le lendemain, au lever du jour, les pèlerins revien- 
nent à la roche sacrée, et ils regardent comme d'un 
bon augure que le Grand-Esprit ait daigné venir, 
pendant leur repos, enlever les offrandes, — qui, — il 
faut bien le dire, — ne demeurent jamais un quart 
d'heure sur la pierre, après quelesindiens onttourné 
les talons pour aller préparer leur pieuse couche. Il 
est donc de règle générale que le Grand-Esprit ac- 
cepte avec reconnaissance toutes les offrandes qui lui 
sont faites. — Mais la pierre est surchargée de signes 
tracés avec un instrument pointu, plus ou moins pro- 
fondément. Ces signes sont inintelligibles pour tout 
le monde, même pour les jongleurs, qui se chargent 
•cependant d'y lire, et y lisent les destinées de la tribu, 
écrites par le Grand-Esprit. Il va sans dire que ces 
destinées sont toujours des plus brillantes. 

La députation s'en retourne alors glorieuse d'une 
mission si bien accomplie! 

Il s'agit maintenant de savoir où vont ces offrandes 
dont le Grand-Esprit n'aurait que faire, en vérité. 

Elles passent tout naturellement de la pierre sacrée 
du Manitou dans la Forteresse des « Petits-Esprits.» 

Qui les y transporte ? 

Les magiciens, cela va sans dire. 

Qui sont donc ces esprits méchants à forme hu- 
maine,qui tiennent garnison dans la forteresse impre- 
nable, et qui lancent des flèches avec tant d'habileté? 



CARACTÈRES GÉNÉRAUX. 79 

Ils ne sont autres que les magiciens et des créatures 
à eux. 

Userait par trop simple, vraiment, de croire que ce 
voisinage si rapproché du Manitou et delà Forteresse 
des Petits-Esprits n'ait pas été calculé avec une admi- 
rable précision. 

La forteresse est donc l'entrepôt, le magasin aux 
provisions des magiciens qui ont eu l'art, eu outre, 
de si bien inspirer aux masses une terreur profonde 
à l'endroit de l'antre aux malins esprits, qu'il n'est 
venu à l'idée d'aucune tribu d'en entreprendre l'as- 
saut en règle. 

La croyance se transmet de génération en généra- 
tion, et les magiciens ont la mission de la perpétuer. 

Ces traits généraux, que je viens d'esquisser rapi- 
dement, éclaireront bien des faits (jue je raconterai 
dans le cours de ce volume. 

Pour les compléter, je dois dire quelques mots 
aussi des femmes indiennes, et expliquer leur situa- 
tion au milieu de cette société barbare. 



Cettesituationest aussi abjecte que possible, en la 
comparant à celle que les femmes occupent dansnotre 
société. On nedoit^, on ne rend aux femmes indiennes 
aucun des respects dont on les entoure dans notre 
monde. — Par contre elles ne remplissent aucun de 



8) Li:s i>i:aux rouges. 

ces rôles dominateurs que la grâce, la beauté, l'intel- 
ligence, le dévouement, assurent aux femmes des pays 
civilisés et chrétiens. 

Pour tout dire en deux mots, les femmes indiennes 
sont pour leurs maris — des esclaves et des femelles, 
— rien de plus. 

Comme esclaves, elles sont les plus malheureuses 
créatures qu'on puisse imaginer. Rebut de la famille, 
elles prennent leurs repas avec les chiens, jamais à 
côté des guerriers. Il ne leur est pas permis de se 
mêler, comme parties prenantes, aux danses et aux 
cérémonies publiques. Si elles y (Igurent, c'est à titre 
de comparses, pour ainsi dire. Elles sentent si bien 
leur état d'infériorité que M. Catlin raconte qu'il a 
toujours eu grand'peine à obtenir des femmes indien- 
nes qu'elles lui permissent de faire leur portrait. 

— Nous ne sommes pas dignes, disaient-elles, d'un 
tel honneur, réservé seulement aux guerriers. 

La polygamie, qui est une des lois sociales dans les 
tribus, a un double but, en ce sens qu'elle est appli- 
quée quelquefois comme châtiment par un père ou 
par un chef de famille, qui emploie ce moyen pour 
placer une fille sous Tautorité d'un maître. Ainsi s'ex- 
plique comment certains maris ont jusqu'à dix-huit 
ou vingt femmes, toutes vivant d'ailleurs] entre elles 
en aussi bonne intelligence que possible. 

Leur rôle étant véritablement celui d'esclaves, 
c'est-à-dire qu'étant seules chargées des travaux les 
plus pénibles, les plus grossiers, il va de soi que 



CARACTÈRES GÉNÉRAUX. 81 

plus un chef est riche, plus est grand son train de 
wigwam, — comme nous dirions ici son train de mai- 
son, — plus il lui est nécessaire d'avoir un nombreux 
troupeau de femmes , c'est-à-dire d'esclaves. 

Il s'ensuit qu'une épouse s'achète comme une 
chose. 

Mais au père seul appartient le droit de vendre sa 
fille, à quoi il ne manque jamais quand il trouve 
un Lon marché à faire. Cela s'appelle néanmoins 
très-sérieusement marier sa fille. Ces sortes d'u- 
nions, — si on veut conserver le nom à ces trafics, 
— se contractent pour la femme de onze à quatorze 
ans. 

Chez quelques tribus, les Sioux entre autres, les 
femmes sont si horriblement traitées, que les mères 
étranglent quelquefois leurs filles à leur naissance, di- 
sant que mieux vaut pour elles mourir, que d'être ex- 
posées aux cruautés qui les attendent. 

On pourrait induire de cet abaissement moral des 
femmes qu'aucune espèce de sentiment n'a jamais 
fleuri en leur cœur. Il serait injuste de le supposer. 
Par l'habitude de soumission peut-être plus que par 
attachement réel, elles se montrent épouses très-in- 
dustrieuses et très-prévenantes, faisant en conscience 
leur métier, veillaiit avec un soin extrême à ce que 
leur mari ne manque de rien. — Elles ont la fibre 
maternelle très-sensible. A la mort de leurs enfants 
surtout, elles laissent éclater des douleurs d'une vio- 
lence à émouvoir les bêtes fauves. Les larmes qu'ar- 

5. 



82 LES PEAUX ROUGES. 

rache la mon d'un enfant ne sont jamais d'ailleurs 
des larmes qu'on puisse imiter. 

J'ai dit que les Indiens ne reconnaissaient qu'une 
seule vertu, — le courage guerrier; — il n'appartient 
qu'aux hommes. Les femmes sont moins bien parta- 
gées. Le code de la morale indienne n'a pas songé à 
constituer une seule vertu pour les femmes, — pas 
même la chasteté, — cette vertu instinctive. 

En toutes choses, leur position d'esclaves apparaît 
toujours. Les femmes étant considérées comme une 
propriété véritable et vénale, toute infraction à la 
chasteté se peut commettre, sur l'ordre ou avec l'au- 
torisation du père, du mari ou du frère. — La mère 
n'est jamais consultée, par cette raison qu'elle est 
elle-même exposée à ce que son mari la prostitue. 

Engager une femme, une sœur ou une fille à ac- 
cordeî' ses faveurs à un étranger est l'expression de la 
plus haute courtoisie envers celui-ci, et le raffinement 
le plus complet de l'hospitalité. Un refus à de telles 
avances est considéré par la femme comme l'outrage 
le plus sanglant qu'on lui puisse faire. 

Ces mœurs, — pardon pour le mot, — ne sont pas 
cependant communes à toutes les tribus indiennes. 
Il est vrai que la différence chez celles qui ne les pra- 
tiquent pas consistent en ceci : -^ que la prostitution 
n'y est point organisée; elle se fait alors tout natu- 
rellement. 

Ces maris et ces pères si complaisans^ et si empres- 
sés à livrer leurs femmes et leurs filles au premier 



CARACTÈRES GÉNÉRAUX. 83 

venu, sont impitoyables souvent contre les relations 
clandestines et contre l'adultère non autorisé. 

Il faut tirer de tout cela une conclusion bien simple 
et bien naturelle, c'est que le cœur, l'âme et l'iolelli- 
gence de la femme sont rabaissés à un niveau qui ne 
lui permet aucun de ces élans de dévouement, de 
pitié, de tendres faiblesses, qui lui donnent dans nos 
sociétés chrétiennes une supériorité si grande sur 
l'homme. Aussi en a-t-on rarement vu intervenir dans 
ces cruels supplices infligés aux prisonniers, et 
placer sur la poitrine du vaincu ce bouclier de lar- 
mes et de prières, qui défie le couteau ou le toma- 
baw du vainqueur. Souvent même elles se sont 
montrées impitoyables dans ces occasions. 

On peut citer deux ou trois exemples du contraire, 
mais c'est lorsqu'il s'est agi de prisonniers blancs. Il 
y a à ce sujet un épisode célèbre dans l'histoire des 
États-Unis, — celui dont la jeune Pocahonlas fut 
l'héroïne, —et que je me propose de raconter plus 
loin. 



IV 

LA CHASSE A L'HOMME 



Saint-Louis est le centre du grand commerce des 
pelleteries aux Étals-Unis. Les Indiens les y appor- 
tent et les échangent contre difFérents objets, notam- 
ment contre les spiritueux dont ils font grant cas> 
contre le tabac, etc. , etc. La fourrure étant réelle- 
ment la source de leurs richesses dans ce commerce 
un peu primitif, les Indiens ont organisé un système 
particulier de douane et de surveillance contre les 
peaux blanches qui vont chasser la bête, et par con- 
séquent s'approvisionner de la marchandise directe- 
ment. Ce système consiste à tuer impitoyablement 
les audacieux qui empiètent sur les privilèges dont les 
Féaux rouges se considèrent comme seuls et souve- 
rainement investis. Quels que soient les risques qu'ils 
aient à courir dans ces périlleuses entreprises, il se 
rencontre encore beaucoup de hardis chasseurs qui 



LA CHASSE A L'HOMME. 85 

tentent l'aventure. C'est le cas où s'étaient placés 
deux amis, Daniel et Davidson, installés depuis huit 
jours sur les bords de la rivière Kanzas, un des nom- 
breux cours d'eaux qui viennent se jeter dans le Mis- 
souri, après avoir baigné tout le territoire indien situé 
à l'ouest de TÉtat du Missouri. 

Un matin ils descendirent paisiblement la rivière 
dans une pirogue pour aller relever des pièges ten- 
dus la veille par eux. La rivière était foi;^ encaissée 
dans l'endroit où ils se trouvaient; et de chaque côté, 
la rive coupée à pic et couverte de hautes herbes et 
d'arbj'es gigantesques pouvait cacher une armée d'In- 
diens sans qu'il fût permis à l'œil humain de rien dé- 
couvrir derrière ces forteresses de verdure, de troncs, 
et de broussailles. Il fallait même avoir l'oreille aussi 
exercée que l'avaient nos deux intrépides chasseurs, 
pour distinguerentre les divers bruits qui s'agitaient sur 
les deux rives, celui d'un pas d'hommes ou d'animaux. 

Depuis près de trois quarts d'heure ils suivaient le 
courant de la rivière, sans avoir rien entendu qui pût 
les inquiéter, et ils étaient assez rapprochés du terme 
de leur voyage pour concevoir l'espérance d'avoir 
échappé à la vigilance des Indiens, lorsque Daniel, 
suspendant tout à coup le mouvement de ses avirons, 
se pencha hors de la pirogue, et écouta avec attention. 

■ — Qu'y a-t-il? demanda Davidson. 

— Là, dit Daniel en désignant un des fourrés les 
plus épais situé sur la rive gauche, j'ai entendu des 
pas, et j'ai vu les herbes s'agiter. 



86 LES PKAUX ROUGES. 

Et aussitôt, appuyant sur les avirons, il poussa la 
pirogue au large. 

— Allons doncl fit Davidson; lu es trop neuf dans 
le métier pour être sûr de ce que tu dis. Je gage que 
c*est quelqu'élan qui vient faire connaissance avec le 
canon de nos fusils. 

Et ce disant, Davidson ramassa son arme au fond du 
canot et la fit tourner dans ses mains. 

— Ce sont des Indiens, te dis~je ! répliqua Daniel 
en gagnant le milieu du fleuve. 

Au même instant des cris épouvantables retentirent 
dans la direction qu'avait indiquée Daniel; et une 
quarantaine d'Indiens sortirent des hautes herbes, l'arc 
tendu et la flèche braquée sur nos deux chasseurs. 

— Quand je te le disais! — s'écria Daniel pâle et 
tremblant. — Que fairo? 

— Accoster la rive , — répondit Davidson ; si nous 
essayons de fuir, ils vont tirer à la cible sur nous, et en 
deux minutes nous aurons autant de flèches sur le 
corps qu'il y a d'épingles sur la pelotte d'une ména- 
gère. 

— Si nous mettons pied à terre, ils vont nous mas- 
sacrer, répliqua Daniel, et ma foi, entre les deux 
genres de mort... 

— Ce sont des Black-feet qui probablement revien- 
nent de Saint-Louis, — reprit Davidson ; — je parle 
leur langue, — je leur ferai entendre raison. C'est 
une chance, et la seule qui nous reste. 

Fendant que les deux malheureux échangeaient ces 



LA CHASSE A L'HOMME. 87 

quelques paroles, les Indiens leur faisaient signe d'a- 
border; et comme, malgré les conseils de Davidson, 
Daniel persistait à vouloir fuir, une flèche lui siffla à 
l'oreille et une autre vint se planter dans son épaule. 
Il poussa un cri et tomba au fond de la pirogue. Da- 
vidson saisit alors les rames , et dirigea l'embarcation 
vers la terre. 

Les Indiens s'emparèrent aussitôt de lui, et lui 
lièrent bras et jambes, malgré les protestations de 
bonne amitié qu'il leur prodiguait. Quant au malheu- 
reux Daniel dont le corps gisait sanglant au fond du 
canot, ils le saisirent et le lancèrent dans le fleuve, où 
il ne tarda pas à trouver la mort, après quelques 
efforts impossibles pour rallier le rivage. 

Davidson, témoin de cet acte de barbarie, aurait pu 
augurer tristement du sort qui l'attendait. 

Cependant il ne lui avait pas échappé que les In- 
diens, avant de se débarrasser de Daniel d'une ma- 
nière si expéditive, avaient examiné attentivement 
rétat de sa blessure; il pensa donc qu'ils avaient pris 
ce parti extrême à Tégard de son malheureux compa- 
gnon dans la crainte qu'il ne devînt une charge 
pendant la longue route à faire pour rejoindre leur 
village situé plus au nord, au pied du versant méri- 
dional des Montagnes-Rocheuses. 

Deux des Indiens chargèrent Davidson sur leurs 
épaules et le transportèrent à deux ou trois cents pas 
plus loin dans l'intérieur du bois, où ils étaient cam- 
pés autour d'une vaste clairière. Le malheureux pri- 



88 LES PEAUX ROUGES. 

sonnier fut déposé aux pieds du chef, Slu-Micks-o 
Sucks (Graisse de bosse de buffle) , nonchalamment 
assis devant son wigwam et fumant sa pipe avec la 
placidité d'un Oriental. 

Après avoir écouté le récit qui lui fut fait de la 
capture de Davidson , Stu-Micks-o-Sucks réfléchit un 
instant, puis se leva et fixa un regard scrutateur sur 
le prisonnier qui sentit un frisson glacial lui courir 
par tout le corps. 

Davidson, familier aux mœurs des Peaux rouges, 
conçut quelque espoir de cet accueil du chef, qui cer- 
tes aurait pu prendre son tomahaw et lui en casser 
la tête sans autre forme de procès. 

— Ce n'est peut-être que partie remise , pensa le 
chasseur ; mais c'est aussi du temps de gagné pour 
moi ; dans ma position je ne puis rien souhaiter de 
mieux. 

Puis, sans montrer la moindre émotion , et d'une 
voix ferme, Davidson rassura de nouveau Stu-Mick-o- 
Sucks sur ses dispositions amicales. 

Le chef le regarda de nouveau avec une certaine 
attention, puis rentra dans son wigwam, oii le suivi- 
rent une dizaine des guerriers indiens. Le reste de 
la petite bande s'accroupit par terre, et fit cercle au- 
tour du prisonnier dont les bras étaient toujours for- 
tement liés. 



LA CHASSE A L'HOMME. 89 



II 



Au bout d'un quart d'heure environ, Slu-Micks-o- 
Sucks sortit de son wigwam. Le chef avait passé ce 
temps à se vêtir de son costume de parade et de céré- 
monie. 

Ce costume se composait d'une tunique faite de 
deux peaux de daims cousues ensemble, et les cou- 
tures étaient recouvertes de galons brodés. Le long 
de c^s galons, et en guise de frange, pendait une gar- 
niture de cheveux noirs provenant des ennemis que 
Stu-Micks-o-Sucks avait tués dans ses divers combats. 
Ces trophées sont loin de répugner aux Indiens; ils 
y attachent, au contraire, un très-grand prix. Pardes- 
sus cette tunique, il portait une sorte de manteau en 
peau de buffle. Ses mocassains, ou souliers, étaient 
également en peau de daim et ornés comme sa tuni- 
que de cheveux ennemis. Sur la tête il portait un cas- 
que en peau d'hermine, surmonté de deux cornes de 
buffles , privilège qui n'est réservé qu'aux guerriers 
qui ont mérité le surnom de brave des braves. Outre 
les mèches de cheveux qui couvraient littéralement 
tout son costume, Slu-Micks-o-Sucks avait autour de 
sa taille une demi-douzaine de crânes à peu près dé- 
nudés ; c'étaient encore là des trophées conquis sur les 
ennemis qu'il avait scalpés après la victoire. 

Dans sa main droite il tenait une lance haute de 



90 LES PEAUX ROUGES. 

dix ou douze pieds, et le long de laquelle flottaient deux 
sacs formés de peaux d'animaux. C'étaient ses sacs 
aux mystères, qui jouent un grand rôle dans la vie 
des Indiens. 

Toutes leurs superstitions s'y rattachent; car le 
mystère (ou médiciné) est le pivot de leur existence; 
c'est aussi le dernier mot de leur religion. Chaque In- 
dien porte donc son mystère avec lui. C'est une peau 
de bête quelconque, quadrupède, oiseau , reptile, or- 
née de mille dessins bizarres et fantastiques. Si loin 
va le respect professé pour ce morceau de peau , que 
Ton a institué des fêtes en son honneur, et même les 
Indiens s'imposent les plus dures mortifications quand 
ils croient l'avoir offensé. 

L^ prise du sac est un acte important dans la vie 
des Indiens. Dès qu'ils ont atteint l'âge de treize ans, 
les enfants quittent le wigwam paternel pour plusieurs 
jours, et vont s'enfermer dans quelque lieu solitaire 
où ils invoquent le Grand-Esprit. Ils font abstinence 
pendant tout le temps de cette espèce de retraite qui 
se prolonge jusqu'à ce que, dans un rêve, ils voient 
un animal, oiseau^ reptile, n'importe lequel. Celui-là 
est désigné pour être le gardien de leurs jours, l'esprit 
qui doit leur donner la force et le courage dans les 
combats, et les conduire sains et saufs, après leur 
mort, aux grandes chasses de l'autre monde. 

A son réveil, l'enfant prend alors ses armes, se met 
en campagne, et ne rentre à la tribu que muni de 
l'objet désiré. 



LA CHASSE A L'HOMME. 91 

La prise du sac ne se peut faire qu'une fois dans la 
vie. Aussi, à la guerre, un Indien défend-il son mys- 
tère avec un désespoir furieux comme nos soldats dé- 
fendent leurs drapeaux; car s'il vient à le laisser aux 
mains de l'ennemi , si bravement qu'il ait combattu, 
il est perdu de réputation. La désignation flétrissante 
« d'homme sans mystère » le poursuit jusqu'à ce 
qu'il ait reconquis un sac sur un ennemi. 

Dans sa main droite, donc, Stu-Micks-o-Sucks por- 
tait sa lance aux deux sacs, dont l'un était un trophée 
conduis sur un chef d'une autre tribu. Dans sa main 
gauche, il tenait une longue pipo dont le tuyau avait 
au moins cinq pieds. Tout autour étaient enroulées 
des soies de toutes les couleurs et des plumes d'oiseau. 
Le foyer de cette pipe était en terrre rouge, représen- 
tant un homme accroupi, et dont la tête scalpée rece- 
vait le tabac. Cette pipe était l'œuvre de Stu-Micks- 
o-Sucks lui-même. La pierre en avait été extraite de 
la carrière sacrée, lieu oii les Indiens vont en pèleri- 
nage, et où, selon la loi du Grand Esprit, les ennemis 
sont obligés de se traiter en amis. 

En voyant apparaître Stu-Micks-o-Sucks dans cet 
appareil et accompagné des guerriers qui l'avaient 
suivi dans le wigwam, Davidson comprit que son sort 
allait se décider dans un de ces conseils oii les déci- 
sions sont généralement assez promptes. 

Le chef s'assit à l'entrée du wigwam sur un tronc 
d'arbre, et alluma sa pipe. Il aspira une bouffée de 
tabac dont il envoya la fumée vers le ciel , puis une 



92 LES PEAUX ROUGES. 

seconde qu'il souffla à ses pieds, enfin tourna la tête 
vers les quatre points cardinaux, en adressant à cha- 
cun d'eux une boufl'ée égale de fumée. 

La première partie de cette cérémonie était un 
hommage rendu au Grand-Esprit, dans la personne 
du Soleil dontStu-Micks-o-Sucks venait de saluer le 
lever en envoyant sa fumée au ciel , et le coucher en 
la dirigeant vers la terre. Son salut aux quatre points 
cardinaux n'avait d'autre but que de témoigner son 
respect au Grand-Esprit, de quelque côté qu'il fît 
souffler le vent. 

Après cette prière adressée par le tuyau de sa pipe, 
le chef fit rouler Davidson jusqu'à ses pieds ; et le con- 
seil des guerriers entra en délibération. 

Le pauvre chasseur comprit très-bien que le pre- 
mier point posé fut son extermination; restait à savoir 
quel genre de supplice lui serait infligé. 

Stu-Micks-o-Sucks les laissa tous parler, puis il s'a- 
vança versDavidson,etdéliales cordes qui l'attachaient. 

— Ta vie est en mon pouvoir, lui dit-il ; cependant 
■ comme tu as obéi aux ordres des guerriers en accos- 
tant la rive quand ils te Teurent ordonné, je veux bien 
te laisser une chance de vie. 

— Bien obligé, fit Davidson, le Grand-Esprit te le 
rendra. 

— Selon l'usage delà tribu, tu seras proposé à Ta-,, 
doption d'une famille. S'il en est une qui veuille de 
toi, ou si quelqu'une de nos femmes consent à te pren- 
dre pour mari, tu vivras, sinon 



LA CHASSE A L'HOMME. • ^)3 

— Soit ! réplifjiKi Davidson. 

— Ici, reprit Stu-Micks-o-Sucks, nous ne sommes 
qu'un petit nombre de la tribu; c'est au village que 
répreuve se fera; tu vas donc nous suivre. 

— Je vous suivrai ! — répondit le chasseur en- 
chanté d'en être quitte à si bon marché pour le pré- 
sent, et tout plein d'espoir pour l'avenir. 

Une heure après les wigwams étaient levés, et les 
cinquante Indiens environ qui composaient la petite 
troupe se mettaient en marche. Chiens , chevaux et 
femmes, chacun avait sa charge; quant aux hommes, 
il^ n'en portaient aucune, sauf leurs armes. On avait 
attaché aux flancs des chevaux, comme des brancards 
de voitures, les plus longs piliers qui soutenaient les 
tentes, en en laissant traîner les extrémités à terre ; 
puis en travers on avait placé d'autres bâtons sur les- 
quels était enroulée la tente elle-même, avec quantité 
d'autres objets de ménage, les provisions, etc., et par- 
dessus tout cela étaient gi-impés quelques enfants et 
une dizaine de femmes qui faisaient partie de cette 
petite expédition. On eût dit une troupe de bohémiens 
changeant de théâtre. Les chevaux étaient conduits 
à la bride par les femmes, dont c'est là le métier; 
elles se relayaient de temps en temps. Sur les flancs de 
cette caravane galopait une meute de chiens, attelés à 
des brancards improvisés pareils à ceux que les che- 
vaux traînaient. 

On avait eu soin de placer Davidson au milieu de 
la troupe, et ses épaules étaient si bien chargées qu'il 



9A LES PEAUX ROUGES. 

lui eût été impossible de prendre la fuite. Le soir, on 
lui liait les membres pour passer la nuit. 

La petite troupe marcha ainsi plusieurs jours, tantôt 
s'enfonçant à travers les plaines, tantôt longeant les 
bords du Missouri, qu'elle rallia immédiatement 
quand elle se trouva à la hauteur du Tombeau de 
V Oiseau noir, 

Davidson, qui n'avait point encore pénétré si avant 
dans ce fameux Fart-West, passait d'admiration en 
admiration , et n'était la perspective du sort qui l'at- 
tendait, peut-être, une fois arrivé au village des Black- 
feet, il se fût réjoui du voyage. Il ne put se défendre 
d'une exclamation de surprise quand il se trouva au 
haut du mamelon de V Oiseau noir. •■ i. 

Tous les voyageurs, blancs ou Peaux rouges, ne 
manquent jamais d'y faire une station, les uns pour 
jouir du magnifique spectacle dont la vue se repaît 
dans toutes les directions, les autres pour payer leur 
tribut de respect aux restes du grand mortel qui y 
repose. 

Sur le sommet de ce mamelon, en effet, a été en- 
terré un chef fameux des 0-ma-haws, appelé V Oiseau 
noir, et qui do-nna son nom au lieu de sa sépulture. 
Sa tombe, qui existe encore aujourd'hui, a été élevée 
il y a plus de trente ans. Ce chef, à son retour de 
Washington , fut atteint de la petite vérole en cet en- 
droit où on l'enterra, sur sa demande, quoique le vil- 
lage des 0-ma-haws ne fût situé qu'à soixante milles 
plus loin. 



LA CHASSE A L'HOMME. 95 

Selon se4, instructions, il fut placé dans sa tombe 
monté sur son cheval de guerre favori, à la bride du- 
quel on suspendit tous les scalps de ses ennemis; on 
le couvrit de ses plus riches habits, sur sa tête on mit 
son casque de plumes d'aigles, à sa main son arc 
et sur son dos son carquois et son bouclier, sans ou- 
blier ni sa pipe ni son sac aux mystères, selon l'usage 
établi pour les morts. 

Ce tombeau, qui s'aperçoit à une distance de quinze 
milles, peut servir de phare aux voyageurs. 

Davidson fut presque tenté de remercier Stu-Micks- 
.j)-Sucks de ce bonheur qu'il lui avait procuré. Mais le 
soir même, il faillit payer bien cher sa présence au 
milieu de la troupe; el il fallait, comme il le pensa 
ensuite, que le chef eût de bien singulières intentions 
sur son compte pour ne l'avoir point livré, alors, à la 
fureur de ses guerriers. 

La troupe voyageait depuis une heure environ à 
travers une de ces prairies dont les herbes sont si 
hautes qu'elles dépassent de beaucoup la tête des 
hommes niême montés sur leurs chevaux. 

La petite caravane suivait les sentiers en zigzag 
frayés, à travers ces vastes déserts nombreux et mysté- 
rieux, par les troupeaux de buffles et d'élans. Tout à 
coup cinq ou six Indiens, qui marchaient en éclai- 
reurs, s'arrêtèrent, puis firent volte-face, vinrent au ga- 
lop rejoindre le chef et lui parlèrent avec une certaine 
vivacité. Stu-Micks-o-Sucks descendit de cheval et colla 
son oreille contre la terre; puis il se leva en di sanl : 



96 LES PEAUX ROLiGES. 

— Le bruit du sabot de nos chevaux a éveillé l'Es- 
prit du feu. 

Tous les regards delà troupe, courroucés et inquiets 
à la fois, se tournèrent vers Davidson, et un des 
guerriers, portant la main à son tomahaw, lui cria 
d'une voix menaçante : 

— Misérable face pâle , c'est toi qui as éveillé l'Es- 
prit!... 

La présence de Davidson au milieu de la petite ca- 
ravane n'était point vue d'un œil tout à fait satisfai- 
sant, et la clémence dont le chef avait usé à son égard 
n'avait point été prise absolument en bonne part. Les 
paroles du guerrier suffirent à exciter les instincts fé- 
roces des Indiens. Et il fallut l'énergique intervention 
de Stu-Micks-o-Sucks pour l'arracher au sort que les 
Indiens lui préparaient. 

— Arrêtez! — s'écria le chef; nous aurons le temps 
de lui faire subir le châtiment, si le feu nous atteint. 
Mais V Esprit du Brave nous protégera, je l'espère ! 

Puis il remonta à cheval , et, suivant son exemple, 
la caravane se prit à galoper de toute la vitesse de 
leurs montures, qui hennissaient d'elFroi. Ils tra- 
versèrent ainsi la prairie dans toute sa largeur, et, 
se trouvant près d'un mamelon qui la dominait à 
une assez grande hauteur, ils en atteignirent le 
sommet. 

Pendant .que la petite caravane opérait son ascen- 
sion, Stu-Micks-o-Sucks s'était arrêté seul avec David- 
son au pied du mamelon. 11 écarta à deux ou trois 



LA CHASSE A L'HOMME. 97 

reprises les hautes herbes de La prairie, se coucha, 
comme il l'avait fait déjà, pour écouter un bruit loin- 
tain. 

— Homme blanc, dit-il de nouveau à Davidson, — 
c'est toi sans doute qui as éveillé l'Esprit du feu , — 
le vent souffle par ses narines; tiens, vois ce pelit 
nuage qui roule et s'élève au-dessus de la plaine, c'est 
par là qu'il vient; — mais nous voici à Tabri. — Heu- 
reusement pour toi ; car tu aurais payé de ta vie le 
moindre mal qui nous fût arrivé. L'Esprit n'aime 
pas les hommes de ta race, et c'est pour en avoir pos- 
sédé un parmi eux que, il y a douze lunes, le fils de 
Wah-Chu-Ton et ses braves guerriers subirent les 
coups de ce magicien à cette même place. 

Après avoir dit ces mots, Stu-Micks-o-Sucks rejoi- 
gnit sa troupe au sommet du mamelon. En même 
temps, un bruit pareil à celui d'une cataracte se fit 
entendre de loin en se rapprochant peu à peu ; le vent 
augmentait toujours, les coqs de bruyère s'envolaient 
par bandes nombreuses, et l' antilope effrayée traver- 
sait le chemin de toute la vitesse de ses jambes. Bien- 
tôt, au milieu de Fobscurité profonde, Davidson aper- 
çut venir à lui des vagues de feu au-dessus desquelles 
flottait un immense nuage de fumée noire qui s'éten- 
dait d'une extrémité à l'autre de cette vaste plaine, et 
semblait rouler majestueusement emporté sur un tor- 
rent de flammes liquides. 

Davidson, pour la première fois, put contempler 
cet épouvantable et imposant spectacle qu'on appelle 

6 



98 LES PEAUX ROUGKS. 

un incendie des prairies, et qui a été décrii avec une 
plume si magnifique par Fenimore Cooper. 

Ces événements ont des causes différentes. Ils pro- 
viennent ou du fait des blancs ou du fait des Indiens 
ou par suite d'accident. Quand ils sont volontaires de 
la part des Indiens, les incendies ont lieu ordinaire- 
ment au commencement du printemps, dans le double 
but de procurera leurs chevaux des pâturages frais et 
de se frayer des routes plus commodes que celles que 
nous avons décrites tout à l'heure. 

La flamme, poussée en avant par le vent, balaye 
ces prairies avec une rapidité si grande qu'elle atteint 
quelquefois les Indiens en fuite sur leurs plus vigou- 
reux coursiers; non pas que cette flamme ait réelle- 
ment plus de vitesse qu'un cheval au galop, mais 
parce que le cavalier est empêché dans sa course par 
la hauteur et l'épaisseur des herbes. S'il est malheu- 
reusement surpris en route par la colonne de fumée 
qui roule, toujours en avant du feu, le cheval, ef- 
frayé, s'arrête subitement, et se trouve bientôt enve- 
loppé par la flamme elle-même qui allume autour de 
lui mille nouveaux brasiers. 

Après avoir vu ces formidables incendies, demandez 
à l'Indien si c'est le Grand-Esprit qui, mêlant tous 
les éléments de destruction, a lancé contre lui cet 
orage de feu? Demandez-lui si c'est la foudre qui lui 
a suscité cet ennemi redoutable, plus prompt que sa 
vitesse, plus puissant que sa force, devant lequel son 
cœur et son courage s'abattent, demandez-lui enfin 



LA CHÂSSE A L'HOMME. 99 

qui a fait cela, qui a produit ces incendies? l'Indien 
vous répondra : 

— Cest îm mystère* 

Ce mystère ou cet esprit tout spécial est représenté 
dans Tesprit de l'Indien par un géant fantastique por- 
tant un arc formidable qu'il place au travers du che- 
min, et duquel il fait jaillir des milliers d'étincelles 
qui communiquent l'incendie. 

Sortie de celte épreuve, la troupe des Black-feet se 
remit en route; et, après un long et pénible voyage, 
Davidson fit son entrée dans la capitale de ses en- 
nemis. 

Ce village était situé dans une immense plaine, sur 
un rocher de quarante à cinquante pieds d'élévation, 
adossé à une rivière qui , par ses circuits, faisait un ad- 
mirable fossé de défense : cette ceinture d'eau envelop- 
pait le village de trois côtés, et le quatrième était pro - 
tégé par une forte palissade. Ce village offrait un aspect 
assez étrange : les cabanes, groupées très-près les 
unes des autres et construites en terre et en pans de 
bois, avaient pour toiture une sorte de dôme qui, 
dans les beaux jours, était le lieu habituel des réu- 
nions de famille. Au-dessus de la porte de chaque 
wigwam étaient exposées les têtes des ennemis tués à 
k guerre , et à côté , suspendus à de longues perches 
des peaux de buffles, des morceaux de drap ou d'é- 
toffe; c'étaient des sacrifices offerts au Grand-Esprit. 
On avait soin de remplacer ces mannequins dès qu'ils 
étaient pourris ou déchirés par le vent. L'intérieur 



100 LES PEAUX KOUGES. 

des wigwams annonçait une certaine aisance et un 
très-bon comfort ; tous les lits avaient des rideaux , et 
à côté de chaque lit, on voyait une grande perche, 
à laquelle étaient accrochés des armes, des pipes, 
des sacs de mystère, le tout rangé avec beaucoup de 
symétrie. 

Ces habitations ne se ressemblent pas chez toutes 
les tribus; presque toutes cependant ont la même ar- 
chitecture. 

Les espèces de cabanes que Davidson venait de voir 
différaient toutefois de celles qu'il avait pu visiter 
chez les peuplades avec lesquelles il s'était souvent 
déjà trouvé en relations. 

Ces liabitations avaient la forme de tentes et faites 
de peaux de buffles cousues ensemble et supportées 
par des bâtons de viogt-cinq pieds de haut, avec une 
ouverture à l'extrémité, par laquelle s'échappe la fu- 
mée et vient le jour. Ce sont les Crows qui bâtissent 
les plus beaux wigwams; ils choisissent pour cela des 
peaux d'une grande blancheur qu'ils ornent de soies 
et de plumes de toutes les couleurs, en les barbouil- 
lant de dessins qui ne laissent pas d'être d'un effeL 
assez pittoresque. Ces wigwams sont assez larges pour 
contenir quarante personnes ; les piliers qui les sup- 
portent, au nombre de trente, sont coupés dans les 
Montagnes-Rocheuses à des arbres centenaires. Leur 
hauteur est de vingt-cmq pieds. Sur une des faces ex- 
térieures est toujours peint le Grand-Esprit et sur 
l'autre le Mauvais-Esprit. 



■ LA CHASSE A L'HOMME. 101 

A son arrivée dans le village, Davidson fui assez 
favorisé pour assister à une curieuse jonglerie dont 
le dénoûment faillit lui coûter cher , comme on le 
verra dans la suite. 

Depuis longtemps une grande sécheresse régnait 
dans le pays et menaçait de détruire toute la moisson 
de maïs et de blé. Les Docteurs s'étaient assemblés en 
conseil, et avaient résolu qu'il fallait faire tomber de 
la pluie. Tous les jeunes gens prétendant au titre en- 
vié et important de Docteur eurent mission d'essayer 
leur influence. C'était une belle occasion pour eux de 
prouver leurs capacités. 

Voici comment sepassaitla cérémonie. Chacun des 
aspirants montait à son tour sur le haut d'un wigwam 
el appelait du geste, de la voix, par des prières, par 
des menaces, par tel moyen qu'il lui plaisait, le nuage 
des flancs duquel devait tomber la pluie bienfaisante. 
Il lui était donné pour cela vingt-quatre heures ; et si 
son intervention ne produisait aucun effet, il était à 
peu près perdu de réputation. Un autre lui succédait, 
et ainsi de suite, jusqu'à ce que la pluie arrivât enfin. 

L'entrée du chef et de Davidson interrompit un 
moment cette jonglerie à laquelle les Indiens appor- 
tent une sérieuse conscience. Il s'agissait, avant tout, 
de décider du sort du prisonnier. 

Davidson était un assez beau garçon, bien planté 
sur ses hanches, à la poitrine large et aux épaules 
trapues. Il eût fait un mari séduisant pour une femme 
civilisée, il n'était pas possible qu'il ne fût pas facile- 



402 LES PEAUX ROUGES. 

ment accepté par la première jeune fille sauvage à 
qui il serait présenté. Il faut même dire que Davidson 
eut l'embarras du choix. Le sien se fixa sur une jeune 
femme nommée Ba-sti-va-na (fille dont le soleil a 
caressé les cheveux). 

Le prisonnier, sans préjudice des réserves qu'il se 
faisait pour l'avenir, accepta la nouvelle condition qui 
lui était faite. Toutefois on ne lui promit la liberté 
que le jour où seraient célébrées ses noces, qui fu- 
rent remises après l'arrivée de la pluie. En consé- 
quence on l'attacha comme on attache les chèvres 
pour les faire brouter, à un pieu de wigwam. 

Cinq minutes après, la cérémonie d'invocation à la 
pluie recommença. Le ciel persistait depuis plus de 
huit jours à demeurer d'un bleu des plus désespé- 
rants, lorsque enfin Wak-a-da-ha-hu (crinière de 
buffle blanc) s'empara du poste au-dessus du wig- 
wam sacré, et, dans un discours plein d'arrogance, 
affirma à la foule que lui seul était capable de vaincre 
le charme, et il lança dans la direction de l'ouest des 
flèches qu'il disait enchantées. Le hasard parut le ser- 
vir un moment, car dans le lointain on aperçut un 
flocon nébuleux qui se détachait sur l'azur du ciel et 
se rapprochait insensiblement ; bientôt le nuage de- 
vint de plus en plus épais, et on entendit vague- 
ment un bruit semblable à celui du tonnerre, la foule 
battit des mains... Mais peu à peu l'illusion s'éva- 
nouit... Hélas ! le nuage n'était autre chose que la fu- 
mée de quelque steamboat qui descendait une des 



LA CHASSE A L'HOMME. 103 

rivières voisines, et ce qu'on avait pris pour le mugis- 
sement de l'orage, était le bruit des machines qui 
grondait au loin. 

L'apprenti magicien n'insista pas moins pour prou- 
ver que son mystère était bon, puisqu'à défaut de 
pluie il avait amené un thund er b oàt {hiklesinAonnerve 
— nom que les indiens donnent aux navires à vapeur). 
Au surplus Wak-a-da-ha-hu remporta une victoire 
complète, car pendant la nuit il tomba une pluie 
abondante. Mais par malheur cette pluie fut accom- 
pagnée d'un orage effroyable ; et la foudre en tom- 
bant frappa la jeune fiancée de Davidson, mademoi- 
selle Ba-sti-va-na. On commença par accuser publi- 
quement Wak-a-da-ha-hu d'être la cause de cet acci- 
dent, et il s'apprêtait déjà à expier ce prétendu crime, 
en faisant don au père de la jeune fille de trois magni- 
fiques chevaux, k titre de dommages-intérêts, lors- 
qu'il lui parut bien plus simple de faire retomber la 
faute suï Davidson. 

— Moi, dit-il, je suisparvenu à amener delà pluie ; 
donc je suis favorisé du Grand-Esprit. Or, puisque le 
Grand-Esprit m'a donné cette marque de sa protec- 
tion, il n'aurait pas voulu en détruire les effets en 
me faisant la cause d'un si grand malheur. 

Cette logique ne parut pas dénuée de bon sens aux 
naïfs auditeurs de Wak-a-da-ha-hu, lesquels avaient 
été témoins de son pouvoir sur les nuages et de ses 
mystérieuses relations avec le Grand-Esprit. 

— Le coupable véritable — reprit le trioniphateur 



iOlt LES PEAUX ROUGES. 

— c'est la «face pâle» que vous avez conduite ici. Déjà 
sa présence, parmi vous, a réveillé l'Esprit du feu dans 
les prairies*; et il se trouve que c'est justement sa 
"fiancée que la foudre a frappée^ comme pour nous 
prouver qu'il n'est point fait pour vivre au milieu de 
nous. 

La péroraison de Wak-a-da-ha-hu parut être tout 
aussi logique que son exorde ; et pendant que tous les 
yeux se tournaient convaincus et menaçants vers Da- 
vidson, Wak-a-da-ha-hu s'éloigna tout fier du succès 
oratoire qu'il venait d'obtenir, et très-heureux d'éco- 
nomiser ses trois chevaux. 

Un cri de malédiction s'échappa de toutes les bou- 
ches. Davidson comprit qu'il n'avait plus de merci à 
attendre de personne, pas même du chef Stu-Micks- 
o-Sucks, qui convoqua aussitôt son conseil pour déli- 
bérer sur le genre de supplice que devrait endurer le 
prisonnier blanc. Les femmes mêmes qui, au mo- 
ment où il avait été mis en demeure de choisir une 
fiancée parmi elles, lui avaient montré les plus gra- 
cieux visages, le fuyaient. L'homme dont le choix 
amenait la mort n'était plus à leurs yeux digne de 
pitié. 

Davidson, étendu par terre, assista à la délibération 
du conseil. Les uns trouvaient plus bref de l'assommer 
sur place d'un coup de tomahaw, les autres propo^ 
saient de le placer à une certaine distance et de le 
faire servir comme d'un but sur lequel s'exercerait 
leur adresse. Ce genre de divertissement assez fré- 



LA CHASSE A L'HOMME. 105 

quemment employé par les Indiens avait été approuvé 
à l'unanimité. 

Mais le chef, qui depuis un moment, semblait ré- 
fléchir, se leva, et sans prononcer une parole, s'ap- 
procha de Davidson, et coupa les liens qui le rete- 
naient. 

-— Lève- toi, lui dit-il. 

Davidson obéit. Le chef alors examina tout son 
corps avec un soin scrupuleux, palpa les muscles de 
ses cuisses et ses jarrets, en un mot se livra sur lui à 
un véritable cours d'anatomie. Quand il eut terminé, 
il remua la tête en signe de satisfaction, et sourit. 

— Tu dois être un bon coureur, — dit-il à Davidson . 
Celui-ci donna la pensée du chef. Il était assez 

initié aux mœurs des Indiens, pour avoir compris 
qu'il s'agissait tout simplement de le lancera la course 
comme en Europe on lance un cerf ou un daim, et 
qu'il était destiné à procurer à ses ennemis le plaisir 
d'une chasse à Vhomme. Davidson avait le sangfroid 
naturel, et de plus l'intelligence que donne une posi- 
tion suprême comme celle où il se trouvait. Il n'hésita 
pas une seconde, et à la question du chef, il répondit : 

— Tu te trompes, je cours très-mal. 

— Tu es fort cependant, reprit l'autre; lu as le 
jarret souple, la poitrine large. 

— C'est possible, répliqua Davidson; mais ceci, 
ajouta-t-il en montrant un trou de balle qu'il avait 
dans le rpollet gauche, ceci m'a enlevé depuis long- 
temps tous les avantages que tu supposes. 



lè6 LES PEAUX ROUGES. 

— Soit ! dit le chef. — Alors on te donnera de l'a- 
vance. Si tu parviens à t'échapper, tant mieux pour 
toi. 

Et prenant Davidson parles épaules, il le conduisit 
à cinq cents pas environ loin du groupe des Indiens. 
Dès qu'il se sentit libre, Davidson prit sa course avec 
toute l'ardeur que pouvait lui donner le désir de mettre 
ses jours à l'abri. Au hurlement épouvantable que 
poussa toute la meute, il ne douta pas qu'elle fût lan- 
cée sur ses traces. 

Davidson volait plutôt qu'il ne marchait. Il était 
lui-même étonné de sa vigueur. Il avait près d'une 
lieue de plaine à traverser avant d'arriver à la fourche 
du Missouri qu'il espérait pouvoir traverser à la nage, 
et mettre ainsi entre lui et ses ennemis un obstacle qui 
nécessairement arrêterait bon nombre d'entre eux. 
Mais était-il probable qu'il y arrivât? Un pareil trajet 
lui semblait au-dessus des forces humaines. Pour 
comble de malheur la prairie était semée de raquettes 
qui lui déchiraient les pieds et les jambes. A tout in- 
stant, il croyait entendre le claquement d'un arc, et 
sentir une flèche pénétrer dans ses chairs. Il n'osait 
détourner la tête de peur de perdre, même d'une se- 
conde, l'avance qu'il avait si adroitement escamotée 
à ses ennemis, et de laquelle dépendait sa vie. 

Cependant le cri des Indiens lui arrivant de plus 
en plus faible, il conçut quelque espoir, et après bien 
des hésitations, il se hasarda à jeter un regard en ar- 
rière. Le gros de ses chasseurs était à une distance 



LA CHASSE A L'HOMME. 107 

considérable. Quelques coureurs plus habiles étaient 
éparpillés en avant, et à cent pas au plus de lui, le 
chef, plus agile que les autres, le suivait armé d'une 
longue pique qu'il tenait prête à lancer. 

Le malheureux Davidson sentit renaître son cou- 
rage. Il redoubla d'efforts qui furent si violents que 
le sang, lui jaillissant par la bouche et par le nez, 
ruissela sur sa poitrine. A mesure qu'il s'approchait de 
la rivière, il entendait aussi les pas du chef résonner 
plus près de lui. Un second coup d'oeil jeté en arrière 
lui fit apercevoir son infatigable ennemi à cinquante 
pas au plus. Davidson s'arrêta court, et se retourna 
brusquement, décidé à défendre chèrement sa vie 
contre ce seul adversaire. 

L'Indien, étonné par ce mouvement inattendu, 
s'arrêta aussi pour lancer son arme; mais ses jambes 
s'embarrassèrent dans quelques broussailles, et il 
tomba. Davidson retrouva de nouvelles forces et une 
nouvelle énergie pour bondir comme un lion en ar- 
rière se précipita sur son ennemi avant qu'il ait pu se 
relever; et ramassant la pique, il cloua le sauvage 
sur le sol, puis reprit sa course. 

Le jeune Horace ne s'en était pas mieux tiré. 

En arrivant auprès de leur chef expirant, les Indiens 
s'arrêtèrent quelques instants pour pousser autour do 
son cadavre des hurlements de désolation. Davidson, 
comme on pense bien, mit ce temps à profit; il put 
gagner la lisière d'un bois de cotonniers qui bordait 
la rivière, traversa ce bois, et se jela à l'eau. Il attei- 



108 LES PEAUX ROUGES. 

gnit à la nage un petit îlot à l'exlrémité duquel les 
troncs d'arbres, qu'entraîne incessamment le courant, 
s'étaient arrêtés en grand nombre, de manière à for- 
mer une sorte de radeau ; au-dessus, des branches en- 
trelacées, des herbes et des broussailles qui s'y étaient 
accrochées pêle-mêle, formaient une sorte de refuge 
impénétrable à l'œil humain et dans lequel le mal- 
heureux Davidson parvint à s'enfoncer. 

A peine avait-il repris haleine, qu'il entendit sur la 
rive les Indiens poussant des cris de fureur; à travers 
les interstices des branches qui l'abritaient, il en vit 
quelques-uns se jeter à l'eau, et se diriger même du 
côté de l'îlot. 

Mais après quelques minutes de vaines recherches, 
ils prirent le parti de s'éloigner, et campèrent sur la 
rive où ils passèrent le reste du jour à pousser des 
lamentations autour du corps de leur chef que l'on 
y avait apporté. 

Quelle journée d'angoisses pour le malheureux 
Davidson! je vous le laisse à deviner. Mais son sa- 
lut était assuré au prix de l'énergie qu'il montra, et 
qui lui fit oublier les fatigues et les blessures du 
corps. 

Quand la nuit fut venue, et après qu'il eut vu les 
Indiens éteindre leurs feux pour s'endormir, il sortit 
de sa cachette, gagna à la nage le milieu de la rivière, 
et descendit à une distance assez considérable jusqu'à 
ce qu'il se crut assez en sûreté pour oser aborde sur 
la rive. Davidson marcha, pendant toute la nuit, à pas 



LA CHASSK A L' HOMME. 409 

précipités, afin do fuir au plus tôt un lieu qui avait 
failli de lui être si fatal. 

Le lendemain au matin, il arriva exténué de fatigue, 
de froid et de faim à un campement de chasseurs où 
il reçut les soins que réclamait son état. 

Le fait que je viens de raconter, et auquel on pour- 
rait donner beaucoup de pendants, n'a rien d'exagéré 
ni de fictif. C'est là un des mille traits des mœurs 
communes à ces Indiens sur le sort desquels des phi- 
lanthropes s'apitoient à leurs heures de loisir et de 
sentimentalité ; comme si la civilisation n'avait pas son 
œuvre de conquête à poursuivre, en les ramenant sous 
la loi par des moyens infiniment plus moraux que ces 
actes de barbarie quotidiens qu'on ose appeler le droit 
sacré de la défense du sol et de la nationalité! 

Davidson, cela va sans dire, renonça de cajour à la 
chasse aux fourrures; il fut rencontré depuis dans les 
rues de Saint-Louis par les Back-feet qui le reconnu- 
rent, mais n'osèrent pas se venger sur lui de la mort 
de leur chef. 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. 



Mon ami Steven m'a raconté l'histoire suivante : 

— Il y a quelques années, me dit-il, j'étais parti 
de Saint-Louis pour me rendre directement à un fort 
que la compagnie de pelleterie a établi dans les vastes 
plaines qui s'étendent à l'embouchure du Yellow- 
Stone, au milieu d'un beau et riche pays qui a mérité 
le surnom de terre d'Epicure, 

Ce fort qui n'a pas moins de trois cents pieds carrés 
et est bien garni de canons, a été construit en cet en- 
droit pour protéger les trafiquants contre les attaques 
et les trahissons des Indiens ; ce qui ne prouve pas 
précisément que ces vertueux sauvages inspirent une 
confiance illimitée. 

Mon voyage de Saint-Louis au fort (plus de sept 
cents lieues) avait duré près de trois mois. C'était pour 
la première fois, à cette épo(jue, qu'un steamboat re- 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. 111 

montait si haut le Missouri, et l'on s'explique facile- 
ment les difficultés que nous eûmes à vaincre dans cette 
longue et pénible traversée. 

Le Missouri est peut-être de tous les fleuves du 
monde celui qui a le caractère et l'aspect le plus ori- 
ginal. J'éprouvai un sentiment de véritable terreur, 
au moment où le steamboat quitta les eaux du Mis- 
sissipi pour entrer dans celle du Missouri, dont le 
courant, depuis l'embouchure du Yellow-Stone jus- 
qu'à sa jonction avec le Mississipi, va toujours crois- 
sant avec un bruit formidabl-e, entraînant dans sa 
course des monceaux de terre qu'il arrache à ses 
rives. 

Ses eaux, toujours troubles et opaques, ont, en toute 
saison, l'apparence exacte d'une tasse de chocolat au- 
dessus de laquelle flotterait de la crème. Les bords de 
cette rivière sont encombrés de débris d'arbres qui y 
sont restés à la suite d'éboulements. Quelques-uns de 
ces arbres ont pris racine au fond du fleuve, et ne pré- 
sentent que leurs cimes au niveau de l'eau. 

Cette forêt aquatique épouvante tout d'abord l'œil 
du voyageur ; en effet, chaque îlot, chaque banc de 
sable qu'on rencontre est surchargé de ces piles d'ar- 
bres, dont les espèces et les groupes quelquefois bizar- 
rement disposés varient assez pour ménager à la tra- 
versée d'incessantes surprises, sans compter l'étrange 
et pittoresque architecture des rochers taillés et 
sculptés par le fleuve dans sa course rapide et puis- 
sîinte, 



Hi LKS PKAUX ROUGES, 

Dans quelques parties, le paysage est plus riant. 
Sur les bords escarpés se dressent des forêts épaisses 
et sombres comme la nuit. Par intervalles, cependant, 
l'œil parvient à les percer, et découvre à travers une 
sorte de lorgnette de verdure, — si je puis m'exprimer 
ainsi, — de ces prairies gigantesques dont on ne voit 
pas la fin. 

Sur presque tout le parcours de Saint-Louis aux 
cbutes du Missouri, par exemple, c'est-à-dire sur un 
espace de près de deux mille six cents milles (plus de 
mille deux cents lieues), la rive est bordée par une seule 
de ces prairies, dont rien n'interrompt la monotonie 
et l'uniformité, si ce n'est quelques massifs de ver- 
dure et des bouquets de bois cachant aux regards 
l'embouchure des rivières qui viennent marier leurs 
eaux avec celles du grand fleuve. 

Jamais, encore, à l'époque où j'exécutai ee voyage, 
de steamboat n'avait remonté si haut dans le fleuve. 
Aussi je vous laisse à deviner quelle fut la stupéfac- 
tion des Indiens à l'approche de notre bateau. 

Ces pauvres gens se jetaient la face contre terre, en 
invoquant Je Grand-Esprit, et lui offraient en sacri- 
fice leurs chiens et leurs chevaux, dont ils faisaient sur 
le rivage une pieuse boucherie. Quand nous prenions 
mouillage devant quelque village, les habitants tout 
tremblans restaient en prières jusqu'à ce qu'ils fussent 
rassurés sur le sort de leurs chefs, dont le devoir était 
de venir à noire bord chercher le mot de l'étrange 
mystère qu'ils avaient devant les yeux. 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. 113 

A notre arrivée au fort, nous fûmes salués par le 
canon, dont le bruit, joint aux cris perçants des sau- 
vages effrayés qui grouillaient surla plage, formait un 
spectacle des plus pittoresques. 

Cependant, comme ce mystère (ainsi qu'ils appe- 
laient le stemboat), ne leur amena aucune catastrophe, 
ces pauvres Indiens finirent par se familiariser, et 
ceux qui se trouvaient rassemblés dans le fort se réu- 
nirent pour nous donner un somptueux repas étran- 
gement composé de viande de chien, de queues de 
castor, et de langues de buffle. — Ce sont là les 
mets les plus succulents qu'ils puissent offrir à un 
étranger. 

Ce fort, où j'avais projeté de séjourner quelque 
temps, était le rendez-vous de tous les Indiens qui 
viennent, même du fond de l'Ouest et des Montagnes 
Rocheuses, pour y trafiquer avec les blancs. 

Ils y entrent désarmés, — la règle est qu'ils doi- 
vent remettre leurs armes aux directeurs de l'établis- 
sement. Aussi n'est-ce pas un des côtés le moins cu- 
rieux de ce spectacle, que de voir tous ces hommes, 
appartenant à des tribus diverses, ennemies les unes 
des autres, en guerre la veille encore, ou s'apprê- 
tant à se massacrer le lendemain, vivre en paix entre 
ces murailles, — et aussi sous la surveillance du 
canon. 

Mais le diable n'y perd rien, comme on dit. — 
Cette amitié n'est que factice , et personne ne s'y 
trompe. Au jour du départ, alors que les armes leur 



ilA LES PEAUX ROUGES. 

sont rendues, ils se soulagent de cette longue et pé- 
nible contrainte par quelques-unes de ces vengeances 
et de ces trahisons comme je vous en raconterai une 
tout à l'heure. 

Il y avait là réunis des échantillons des tribus ré- 
putées les plus belles parmi celles qui habitent le haut 
Missouri : des Crows, des Black-feet, des Kristenaux, 
des Minataws, des Assinneboins, et deux ou trois au- 
tres ; presque tous des gaillards de six pieds de haut au 
moins, et, ma foi ! quelques-uns d'une beauté très-ori- 
ginale. 

— Tenez, — s'écria Steven, j'ai là, paMieu ! un 
album sur lequel j'ai croqué quelques-uns de ces 
sauvages. — Voyez donc!... 

Et Steven me mit sous les yeux des dessins char- 
mants, qui rappelaient merveilleusement les types que 
M. G. Catlin a reproduits dans son intéresisant voyage 
au milieu des tribus indiennes. 

— Eh quoi ! dis-je à Steven, — ces sauvages sont- 
ils assez civilisés cependant pour avoir consenti à 
poser ainsi devant vous?... 

— N'en croyez rien ! Presque chaque portrait est 
un larcin que j'ai commis : ce n'était guore que par 
surprise que je parvenais à tracer ces croquis. Ces 
imbéciles-là avaient plus peur de mes crayons et de 
mon album qu'ils n'avaient été effrayés de notre 
steamboat. 

Dans les premiers moments cela alla assez bien, 
tant que je me contentai de reproduire sur le papier 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. id5 

des costumes, des poses, des types ; mais arriva un 
moment où j'eus le bonheur de retracer si fidèlement 
et d'une manière si complète les traits fort avenants, 
ma foi ! de la fdle d'un chef Crow, que ce drôle en 
conçut une fureur burlesque. 11 se prit à pousser des 
cris lamentables, prétendant que je devais nécessaire- 
ment avoir dérobé la moitié de la vie de sa fille, en 
reproduisant aussi fidèlement son image, et que par 
conséquent j'avais abrégé ses jours. 

C'est assez dans le caractère de l'Indien d'attribuer 
aux choses physiques sur les affections morales une in- 
fluence conforme à leur aspect. Ainsi, je me souviens 
qu'étant à la Nouvelle-Orléans, quelqu'un offrit 
à un Indien qui passait dans la rue, un verre de 
soda-water, boisson dont on fait grand usage dans 
cette ville. L'Indien, qui avait accepté d'abord, refusa 
de boire quand il eut vu verser le soda-water, sous 
prétexte que l'évaporation des gaz , qui produisait 
une si grande fermentation dans le verre, agirait de 
même sur son cerveau, et ferait, à coup sûr, sauter sa 
tête comme saute un rocher sous lequel on fait jouer 
la mine. Mais, en revanche, il ne fit aucune façon 
pour accepter un verre de wiskey dont la placidité 
dans le vase ne lui inspirait aucune inquiétude. Il 
vida, par parenthèse, le verre sans laisser une goutte 
de la liqueur au fond. 

Et comme un rien grise les Indiens, celui-là s^en 
alla battant les murailles comme s'il eût eu dans la 
tête une barrique de spiritueux. 



1Î6 LES PEAUX ROUGES. 

Les sauvages en contact fréquent avec les blancs 
s'abituent aux liqueurs fortes et y prennent un goût 
facile. On cite à ce sujet, ce mot d'un Indien à qui 
un trafiquant avait fait cadeau d'un quarteau d'eau- 
de-vie. 

Quelques jours après, le blanc demandait à l'Indien 
si cette liqueur avait flatté son palais. 

— Oh I certes, répondit l'Indien ; mais de quoi est 
fait ce liquide? 

Quand l'autre le lui eut expliqué. 

— J'aurais cru, reprit-il, que c'était là un mélange 
de langue de femme et de cœur de lion. 

— Pourquoi? 

— Parce que, quand j'en avais bu, il me semblait 
que j'aurais parlé pendant des heures entières, et que 
je me serais battu contre toute une tribu 1 



il 



Mais je reviens à mon ami Steven, que j'ai laissé 
aux prises avec ses portraits. 

— La douleur du chef Crow , continua-t-il , se 
changea bientôt en colère, quand je voulus lui dé- 
montrer que ses terreurs étaient absurdes. Je crus le 
calmer en lui offrant en cadeau le portrait de sa fille, 
et en lui demandant à le peindre, lui, dans son cos- 
tume, ce que je regrette de n'avoir pu faire, car ce cos- 
tume était magnifique, — mais il s'y refusa de la ma- 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. 117 

nière la plus formelle, et poussa des hurlements de 
bêle féroce. 

Tous les Indiens ne partagent pas cependant les 
superstitions du chef Crown à l'endroit des portraits ; 
car le directeur du fort me raconta ensuite qu'un 
chef de la tribu des Sioux, nommé Black-Bock, avait 
une fille qui répondait à l'interminable nom de Wi- 
looh-tah-ceh-tchah-ta-mah-nuce , qui signifiait la 
femme rouge qui émeut en marchant. — Cette 
femme, d'une grande beauté et d'une intelligence su- 
périeure, à ce qu'il paraît , exerçait sur sa tribu une 
influence considérable. Elle était aussi fort estimée 
des directeurs du fort, et elle avait rendu de vérita- 
bles services aux trafiquants. 

Un chasseur artiste avait fait son portrait d'une 
ressemblance remarquable, et qui se trouvait suspendu 
dans une des salles du fort. 

Wi-looh-tah-ceh-tchah-ta-mah-nuce mourut de la 
petite vérole, maladie qui décime sa race. Deux ans 
plus tard, son père, Black-Bock, en venant au fort 
pour trafiquer, y aperçut le portrait. Il poussa d'abord 
une exclamation de surprise, puis ses yeux se rempli- 
rent de larmes, ses lèvres tremblantes ne purent plus 
articuler une seule parole, et il tomba à genoux la 
face contre terre. ' 

— Mon cœur mort revit, s'écria-t-il après que son 
émotion fut passée; c'est sans doute par l'effet d'un 
mystère que je revois ma fille et que je puis lui par- 
ler ! — J'ai à la porte de ton fort, continua-t-il en 

7. 



118 LES PEAUX ROUGES. 

s'adressant au directeur, dix chevaux, et mon wigwam 
qui est le plus beau de la tribu. Donne-moi ce mystère 
qui fait renaître ma fille à mes yeux, et mes dix che- 
vaux et mon wigwam sont à toi ! 

Le directeur du fort, ému des larmes de ce pauvre 
homme, lui donna le portrait, et n'accepta rien en 
échange, bien entendu. 



III 



Le jour était venu où les divers détachements des 
tribus qui se trouvaient au fort s'apprêtèrent à partir 
pour s'enfoncer dans leurs déserts. 

Les chefs qui avaient abdiqué, non pas leurs pou- 
voirs mais les insignes de leur souveraineté, revêti- 
rent avec une certaine solennité leurs plus beaux cos- 
tumes au mom>3nt de la séparation. 

Je fus à même, alors, d'admirer là deux ou trois 
types vraiment remarquables. Les guerriers apparte- 
nant à la tribu des Crows fixèrent particulièrement mon 
attention. C'étaient, comme je vous l'ai déjà dit, des 
hommes d'une stature colossale; ils joignaient à une 
force apparente une certaine grâce de corps, de l'élé- 
gance, de la dignité dans les manières. 

On les distingue de toutes les autres tribus à leurs 
vêtements blancs qui sont faits de peaux plus délicates 
et mieux préparées; ce vêtement est généralement 
comme enveloppé par une chevelure d'un noir d'ébène 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. 119 

très-fine> très-bien cultivée, et si longue qu'elle traîne 
quelquefois à terre. C'est un privilège exclusivement 
réservé aux hommes, car les femmes, au contraire, 
ont la tête rasée presqu'en brosse. 

Les Crows sont aujourd'hui les Athéniens des dé- 
serts de l'Amérique du Nord ; peuple efféminé , d'ail- 
leurs, voluptueux, et voué à la destruction par les 
Black-feet leurs ennemis jurés. Ces derniers, dont le 
nombre n'est pas moindre de trente à quarante mille, 
font un continuel massacre des Crows. 

Au moment où la caravane se disposa en groupes 
pour s'apprêter au départ, je vis le chef des Crows 
dans toute sa magnificence, c'est-à-dire à cheval, 
armé d'une longue lance ornée à diverses places de 
plumes d'aigle liées entre elles et nouées avec des 
nattes de cheveux provenant évidemment des ennemis 
tués dans les combats. Ce chef portait en bandoulière 
son arc et son carquois bien garni ; sa longue cheve- 
lure flottait au vent. Sur la tête il portait une sorte de 
couronne de plumes d'aigle arrangées avec un goût 
remarquable; une couronne exactement semblable 
couvrait la tête du cheval, admirablement harnaché et 
caparaçonné de la croupe au poitrail d'une peau de 
buffle artistement travaillée, et tout autour de laquelle 
pendait une frange de cheveux mélangée de plumes 
et de soie. 

Ce sauvage, maniant d'ailleurs son coursier, fier 
d'un tel cavalier, avec une rare habileté, était vérita- 
blement quelque chose de très-beau à contempler. 



126 LES PEAUX ROUGES. 

Les Grows sont de très-brillants cavaliers, mais ils 
sont loin de la réputation dont jouissent sous ce rap- 
port les Camanchees incontestablement les plus élé- 
gants écuyers des Déserts, et comme ils sont égale- 
ment fanatiques de plaisirs, de jeux et de danses , ils 
ont appliqué tous leurs efforts à certains exercices du 
cheval, pour lesquels ils en montreraient aux plus 
habiles équilibristes de nos cirques. Il est vrai qu'ils 
s'y adonnent dès leur plus tendre enfance, et ils sont 
parvenus à atteindre une supériorité qui tient du 
prodige. 

L'un de ces exercices consiste pour le cavalier à se 
renverser sur un des flancs du cheval en se retenant 
au moyen du talon fortement appuyé sur la croupe de 
l'animal , de manière à s'en faire une sorte de bou- 
clier. Les Camanchees , très-familiarisés à ce tour de 
force, l'ont érigé en un stratagème de guerre qui 
s'exécute en s'élançant à fond de train sur l'ennemi ; 
puis arrivés aussi près que possible de lui, ils pren- 
nent tout à coup la position que j'ai dite, et, ainsi 
garantis par le cheval , ils peuvent impunément dé- 
cocher jusqu'à deux ou trois flèches à bout portant, 
pour ainsi dire, sans se trouver exposés. 

D'une taille au-dessous de la moyenne, corpulents 
(ce qui est rare chez les autres Indiens par suite de la 
vie active qu'ils mènent), lourds et sans grâce dans 
leurs mouvements tant qu'ils sont à pied, les Caman- 
chees grandissent et deviennent presque beaux du 
moment qu'ils ont un cheval entre les jambes. 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. i21 

C'est là leur élément. 

Les vastes plaines au milieu desquelles ils vivent 
sont couvertes de chevaux. Ces chevaux ont l'œil si sûr 
qu'ils distinguent un ennemi à un mille de distance. 

Les Indiens les prennent au moyen d'un lacet long 
de dix à quinze pieds, qu'ils lancent avec une dexté- 
rité sans égale au col de l'animal. A l'extrémité de 
ce lacet se trouve un nœud coulant se resserrant à 
mesure que fuit la pauvre bête, qui finit par avoir la 
respiration coupée, et tombe. Ces chevaux sauvages 
sont petits, mais vigoureux ; ils ont Tœil proéminent, 
les narines larges, le sabot mince et la jambe très- 
fine. Les tribus auxquelles ils ne sont pas familiers 
leur donnent le nom Shonk-a-wak-on , c'est-à-dire 
chiens mystérieux* 

Le chef des Camanchees qui commandait la petite 
expédition venue au fort était très-simplement vêtu. 
Il portait pour tout ornement et signe distinctif deux 
belles perles en boucles d'oreilles, et une énorme 
dent d'ours qui lui pendait sur la poitrine. 

Toutes ces escouades de tribus se mirent en marche 
en poussant des cris, mêlés au piaffement des che- 
vaux, et prirent des routes différentes. 



IV 



Ainsi que je vous l'ai dit, la plus cordiale amitié 
avait régné entre tous ces Indiens pendant leur séjour 
dans le fort; mais il se ménageait dans l'ombre un 



122 LES PEAUX ROUGES. 

• de ces drames qui dénotent le caractère et les mœurs 
sanguinaires de ces hommes, dont on a voulu faire 
des types de bonté et de vertu. 

Il n'y avait pas cinq minutes que les derniers In- 
diens avaient franchi la porte du fort, que nous en- 
tendîmes une détonation d'arme à feu, et en tournant 
les yeux dans la direction d'où était parti le coup, 
nous vîmes le beau chef Grow, dont je vous parlais 
tout à l'heure, renversé tout sanglant de son cheval. 
Il venait d'être frappé traîtreusement de deux balles 
par un Black-feet qui, blotti derrière un bouquet 
d'arbres, l'avait attendu au passage. 

Le malheureux chef avait été frappé à mort; on le 
rapporta au fort dans un état désespéré. 

En celte grave occurence, les Indiens, pleins de 
dédain pour la science des chirurgiens blancs, préfé- 
rèrent en appeler aux sortilèges et aux singeries de 
leur medicine-man y ce qui me fournit Toccasion 
d'assister à une des plus étranges jongleries qu'il 
soit possible d'imaginer. 

D'abord il faut vous dire que si le medicine-man 
n'est qu'un saltimbanque de bas étage pour nous au- 
tres, il jouit au milieu des Indiens d'une influence 
Golossale ; c'est tout à la fois une sorte de prophète, 
de grand prêtre, d'oracle. 

Cet homme, sur lequel est accumulée une foule 
d'honneurs, est un des dignitaires les plus haut pla- 
cés dans l'estime et la vénération de la tribu. Dans 
tous les conseils de guerre ou de paix, il a si place à 



L'ÉPOPÉE D'UiN JONGLEUR. 123 

.côté des chefs; il est consulté sur toutes les décisions 
à prendre, et Ton professe pour ses avis la plus 
grande déférence. Jamais, comme on le pense bien, 
une fraction de la tribu, si minime qu'elle soit, ne se 
met en route sans se faire accompagner d'un person- 
nage aussi important et aussi précieux. 

On appela donc le medicine-man. 

Plusieurs centaines de spectateurs, Indiens etblancs, 
entouraient le pauvre chef, qui râlait son dernier sou- 
pir. Nous fûmes invités à former autour du mourant 
un cercle, en laissant un espace d'environ trente ou 
quarante pieds, dans lequel le docteur allait faire ses 
évolutions. 

On lui réserva aussi un passage qu'il devait tra- 
verser sans toucher à personne. 

Son arrivée fut annoncée par quelques mots sacra- 
mentels que prononcèrent les Indiens, puis il se fit 
un grand silence parmi les assistants. 

Je vis alors apparaître, voûté en deux et marchant 
à petits pas, le docteur, bizarrement affublé d'une 
peau d'ours, dont la tête lui servait de masque, et 
dont les griffes lui pendaient jusque sur l'avant-bras ; 
tout autour de son corps étaient attachées des peaux 
d'autres animaux difformes ou bizarres, tels que des 
serpents, des grenouilles, des chauves-souris; des 
ailes, des becs d'oiseaux de proie, des cornes de bouCi 
d'antilope, de daims; en un mot, des morceaux de 
tout ce qui vole , marche ou rampe dans cette partie 
du monde sauvage. 



124 LKS PEAUX ROLGES. 

A la main droite il tenait un tambour entouré de 
petites sonnettes, et sur lequel étaient dessinés des 
attributs mystérieux; de la main gauche il portait sa 
hnc3 magique : au bruit que faisait son tambour 
dont il agitait les sonnettes en marchant, il ajoutait 
des cris gutturaux et des grognements pareils à ceux 
de l'ours et qu'il psalmodiait en les adressant au 
Grand-Esprit. 

C'est ainsi qu'il s'approcha du pauvre agonisant ; 
puis il se prit à danser autour de lui, à le caresser, à 
le retourner dans tous les sens. 

Cette cérémonie dura bien une demi-heure, au mi- 
lieu de la surprise et du silence religieux des assis- 
tants, après quoi le patient trépassa. 

Le docteur dansa encore quelques pas autour du 
cadavre, puis se dépouilla de ses vêtements et des in- 
signes de son ministère, et disparut de la scène avec 
un aplomb merveilleux, comme s'il avait accompli la 
plus belle prouesse du monde. 

— Kst-ce bien sérieusement, — demandai-je à Ste- 
ven, — que ce jongleur exécuta toutes ses manœuvres? 

— Si sérieusement, — me répondit mon compagnon, 

— que j'en éprouvai une profonde tristesse ; et je me 
demandai s'il ne fallait pas s'alïliger de la dégradation 
et de l'ignorance d'un peuple réduit à ces misères , 
plutôt que de laisser à ces pasquinades le côté pitto- 
resque et grotesque qu'elles pouvaient présenter. 

J'ai recueilli, — continua Steven, — quelques dé- 
tails sur les procédés qu'emploient les docteurs pour 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. 125 

consener cette prépondérance dont ils jouissent parmi 
les Indiens. 

Dans les cas de maladies ordinaires, les jongleurs 
ordonnent tout d'abord des prescriptions purement 
médicales, qui se réduisent à l'usage de certains 
simples. Du moins il en était ainsi jadis; aujourd'hui 
ils ont renoncé aux préparations végétales, et em- 
ploient les alcools dont ils ont eux-mêmes le mono- 
pole du débit. 

Mais quand les remèdes ne produisent pas l'effet 
attendu, ou bien dans les circonstances graves comme 
celle que je viens de vous raconter, le medicine-man 
a recours à ses mystères, qui sont sa dernière res- 
source. 

Si par hasard ou par bonheur le malade revient à 
la vie malgré ces absurdes jongleries, l'Esculape in- 
dien, couvert de ses plus riches habits et de ses armes 
les plus belles, se tient pendant plusieurs jours sous 
son wigwam, entouré d'une foule nombreuse à laquelle 
il raconte, sans aucune modestie, la cure surprenante 
qu'il a faite, et les indubitables effets de ses mystères. 

Mais si, au contraire, le patient succombe, ce qui 
arrive souvent, notre homme alors se mêle aux pleu- 
reurs, et n'a pas de peine à persuader à ces bonnes 
gens que c'était la volonté du Grand-Esprit que le 
malade mourût, et qu'il fallait bien obéir au Grand- 
Esprit! 

Ces jongleurs doivent la plus grande partie de leur 
pouvoir à ce qu'ils persuadent très-aisément aux cré- 



«26 LES PEAUX ROUGES. 

(Iules Indiens avoir vu le Grand-Esprit, avoir conversé 
avec lui, et de cette initiation avoir rapporté un re- 
mède tout particulier. 

La loge dans laquelle ils exercent leur mystérieuse 
médecine est toujours isolée, et fermée à tous les re- 
gards. Le patient y est introduit par une petite porte 
basse; il entre muni toujours d'une outre remplie 
d'eau^ et dont il commence par verser le contenu sur 
une large pierre placée au centre de cette loge. La 
porte en est hermétiquement close. Ce qui se passe 
dans l'intérieur de cette cabane, le patient et le jon- 
gleur seuls le savent. 

Si on n'en retire qu'un cadavre après l'opération, 
il n'y a à craindre aucune révélation, et je viens de 
vous dire que le Grand-Esprit endosse l'insuccès de 
la cure. 

Si le malade revient bien portant, le docteur n'a à 
redouter que trop d'éloges et un triomphe dont sa 
modestie n'est jamais embarrassée. 

— Mais, — dis-je à Steven, — une fois le chef 
Crow mort^ qu'en résulta-t-il? 

— Au moment, — répondit-il, — où ce malheu- 
reux ferma les yeux, un long cri de douleur retentit à 
la fois de tous les rangs de la tribu ; et ces cris, qui 
d'abord pouvaient passer pour le signe d'une émotion 
sincère, devinrent si intenses, et modulés sur des tons 
si bien réglés à l'avance, qu'ils me parurent être une 
méloppéede convention. Les femmes surtout criaient à 
se briser le larynx. 



L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. 127 

Ce n'était là, évidemment, qu'une manifestation 
extérieure, une manière de deuil public. On enve- 
loppa ensuite le corps dans'une peau de buffle, et les 
guerriers de la tribu l'emportèrent pour lui rendre les 
honneurs de la sépulture. 

Malgré ces démonstrations ridicules de douleur, 
on ne peut nier que les Indiens professent un respect 
profond, un culte touchant pour leurs morts. 

Dans toutes les tribus que j'ai visitées, le cimetière 
est ordinairement situé au centre du village. On y 
voit toujours un grand nombre de sarcophages sus- 
pendus à une hauteur suffisante de la terre pour n'être 
pas à la portée de la main des hommes, et de la glou- 
tonnerie des chiens ou autres animaux. 

Le mort y est déposé, recouvert de ses plus beaux 
vêlements, après que son cadavre a été enduit d'une 
épaisse couche d'huile. A ses côtés, on place son bou- 
clier, son carquois, sa pipe, du tabac, un couteau, 
une pierre à feu, une paire de mocassins (chaussures) 
et toutes les provisions nécessaires pour que rien ne 
lui manque pendant le long voyage qu'il va entre- 
prendre. 

Une fois le cadavre desséché dans ce sarcophage 
et réduit en poussière, les parents ramassent soi- 
gneusement les os, qu'ils enterrent à l'exception de 
la tête. 

Chaque famille possède dans le cimetière un coin 
de terre sur lequel sont rassemblés en cercle tous les 
crânes avec la face tournée vers le centre. Dans le 



i28 LES PEAUX ROUGES. 

milieu de ce cercle, sur de petites élévations, se dres- 
sent deux perches auxquelles sont accrochés plusieurs 
objets de superstition. Chaque crâne est posé sur un 
oreiller d'herbes odorantes. 

Tous les jours les pères, les maris, les femmes, 
les enfants, courbés sous les sarcophages, le front, 
dans la poussière , prient , pleurent et se morti- 
fient jusqu'au sang pour apaiser les esprits de la 
mort. 

Ces témoignages de leur douleur n'ont pas de terme; 
car tous les jours ils rendent visite à leurs morts et 
leur apportent le meilleur plat de leurs repas, qu'ils 
changent chaque matin. Durant la belle saison, les 
femmes passent des journées entières au cimetière, 
travaillant assises à côté des morts, et leur adressant 
la parole comme s'ils pouvaient leur répondre. 

Dans presque toutes les tribus et sur tout le terri- 
toire américain les usages sont les mêmes, à bien peu 
d'exceptions près. — r Sur les bords du Pacifique,^ par 
exemple, au lieu de laisser le corps se décomposer, 
on le brûle, et on recueille les cendres dans un cer- 
cueil placé ensuite au fond d'un canot accoré dans la 
terre, avec la proue tournée vers l'orient, et armé d'un 
aviron. 

Pour toutes les races d'Indiens, la mort n'est qu'un 
départ pour un voyage : qu'il se fasse en canot ou 
autrement, peu importe. 

Ils croient donc, non pas à l'immortalité chrétienne 
de rame, mais à sa résurrection dans un autre lieu 



L'ÉPOPfiE D'UN JONGLEUR. 129 

oïl se rencontrent de vastes plaines, abondamment 
pourvues de troupeaux de buffles, et où s'exécutent 
des chasses gigantesques. 

Chaque tribu a ses dogmes particuliers, mais toutes 
croient à un bon et à un mauvais esprit, à une vie 
future, comme je viens de vous le dire, et à une juste 
rémunération des vertus ou des vices de ce monde. 
Pour les uns , la résurrection de l'ânie est une 
chasse aux buffles; selon d'autres, après la mort, les 
braves vont dans la ville des braves, les lâches dans 
la ville des lâches. 

— Je demandais un jour à un Indien — comment 
il comprenait l'enfer — ou le lieu des châtiments, — 
peu importe le mot. 

— L'enfer, — répondit-il, — est un pays couvert 
de neige et de glace, d'un aspect désespérant, où Ton 
souff're de toutes les privations possibles, et qu'habite 
le bon esprit pour se donner le plaisir dejotiir des 
tortures qu'il inflige aux pervers et aux lâches. 

— Et le paradis? — lui demandai-je. 

— Le paradis, — fit l'Indien, — se trouve dans 
une contrée exquise où règne un été éternel, dans des 
prairies immenses, peuplées de nombreux troupeaux 
de buffles et d'élans. Gomme le bon esprit habite 
l'enfer, le mauvais esprit habite le paradis pour y 
tenter les âmes des braves, qui peuvent bien quelque- 
fois déchoir et mériter d'être plongés en enfer. 



VI 



LE CHEF BLANC. 



La rivière Rouge (Red River) est un des nombreux 
et des plus importants affluents du Mississipi. Elle 
prend sa source au pied des Montagnes Rocheuses, 
baigne un long territoire indien, côtoie dans le Texas 
le lieu appelé les Hautes-Prairies, traverse la presque 
totalité de cet État, en coulant de Test à l'ouest, et va 
se jeter dans le Mississipi, un peu au-dessous des 
Natchez. 

Le territoire indien que parcourt la rivière Rouge 
est occupé par les Camanchees , les Pauwnee-Picts , 
les Wicos et d'autres tribus, — réputées assez Iiypo- 
jCTÏtes, et fort mal disposées en faveur de la race blan- 
che. Gomme dans le haut Missouri, où le gouverne- 
ment américain a été obligé de mettre les trafiquants 
et la civilisation sous la protection des canons d'un 
fort, — à l'extrême frontière de TArkansas et du 
Texas, sur le territoire indien, des précautions ana- 



LE CHEF BLANC. 131 

logues ont été jugées nécessaires pour atteindre le 
même but. 

La garnison du fort Gibson et l'imposant aspect de 
l'artillerie contribuent à maintenir en apparence les 
Indiens; mais ne les empêchent guère de commettre 
encore une foule de délits et jusqu'à des crimes, qui 
échappent quelquefois à l'active surveillance dont ils 
sont l'objet. 

C'était bien pis encore il y a une vingtaine d'an- 
nées. Avant que le gouvernement eût pris ces mesures 
de police, il ne se passait pas de jour où l'on n'eût à 
enregistrer quelque enlèvement ou quelque assas- 
sinat, que la philanthropie larmoyante des amis des 
Indiens trouvait moyen de colorer d'une excuse ou de 
nier au besoin. 

Elias Buren, un des plus riches planteurs de tabac 
de Natchitoches, dans la Louisiane, s'était fait remar- 
quer parmi les plus ardents frondeurs de la politique 
américaine à l'égard des Indiens dignes, suivant lui, 
des sympathies du monde civilisé. En tout cas, Elias 
Buren portait en son cœur tous les Indiens. Il regret- 
tait même qu'il n'y en eût pas davantage sur le sol de 
l'Amérique. 

Notre planteur de tabac croyait avoir de bonnes rai- 
sons pour justifier ses tendres entraînements. Ce n'é- 
tait point par théorie qu'il parlait ainsi. Il avait voulu 
en avoir l'âme nette, et la philanthropie aidant ses 
goûts, il avait, pendant un été, remonté la rivière 
Rouge au delà de Jonesboro, sur la frontière du 



132 LES PEAUX ROUGRS. 

Texas, et était allé héroïquement s'établir sur le terri- 
toire indien, où il avait passé toute une saison à chas- 
ser sans avoir été, le moins du monde, inquiété par 
ses sauvages voisins. 

Il était revenu très-fier de cette excursion , qui lui 
avait coûté quelques quartauts d'eau-de-vie et de 
"wiskey, et il avait sur les lèvres une phrase toute sté- 
réotypée quand on parlait des Indiens : 

— Regardez-moi, — disait-il, — j'ai vécu au mi- 
lieu d'eux en frère, en ami. Eh bien ! me manque-t- 
il un cheveu ? M'ont-ils arraché un doigt, un ongle, 
le moindre lambeau de chair? Ce sont des agneaux, 
vous dis-je. 

— Patience ! lui répondait-on. 

— Voussemblez prophétiser en noir pour l'avenir ! 
— s'écriait Elias Buren ; — eh bien! l'avenir vous 
donnera tort. Désormais, je compte passer toutes mes 
saisons là d'où je suis revenu comme j'y étais allé, et 
j'y conduirai ma femme et mon filsî... Ah! patience, 
dites-vous encore d'un air goguenard!... Eh bien, 
oui, patience; nous verrons bien !... 



Il 



Soit qu'Elias Buren fût réellement convaincu , soit 
qu'il se trouvât dans cette situation d'un homme pi- 
qué d'amour-propre, qui ne veut point démordre 



LR CHEF Dr. ANC. 153 

d'une idée fortement enracinée, il fit comme il Tavait 
dit, et Tannée suivante conduisit au Désert sa femme 
et son jeune fils Richard, âgé de huit ans. Il se rendit 
au même lieu qu'il avait habité la saison précédente , 
et y dressa une tente sur le modèle des wigwams de 
ses bons amis les Indiens, avec quelques-uns desquels 
il renoua connaissance. 

Mistress Buren , je dois le dire, ne parut pas, de 
prime abord, aussi enchantée que l'était son mari de 
la nouvelle société au milieu de laquelle elle était 
admise. — Quant au petit Richard, il commença par 
pousser des cris de terreur à l'approche du premier 
Indien, et se cacha la tête dans les jupes de sa mère , 
à laquelle il se cramponna de ses dix doigts. 

Klias Buren, étant bon et intrépide chasseur, trouva 
de la part des Indiens une certaine complaisance à 
l'initier à toutes les fêtes de ce genre, dont ils se don- 
naient grand plaisir et pour lesquelles ils sont extrê- 
mement passionnés. 

Mais la chasse aux buffles est à leurs yeux la plus 
belle des chasses; l'attrait s'en augmente de toute la 
poésie d'un danger sérieux, d'une lutte contre un ani- 
mal formidable par sa force et sa férocité dès qu'il se 
sent attaqué. 

Dans les vastes prairies qui couvrent encore une 
partie du sol américain, les bufïles vivent en trou- 
peaux innombrables. Les Indiens, outre le plaisir 
qu'ils trouvent à poursuivre cet animal , font un si 
grand cas de sa chair, qu'ils dédaignent pour lui 



134 LES PEAUX ROUGES. 

l'élan, l'anlilope et le daim. Ils ne tuent guère ces 
derniers animaux que quand ils ont besoin de leurs 
peaux pour faire des vêtements. 

Cette chasse au buffle se courre sur des chevaux 
dressés tout exprès, et qui conduisent le cavalier 
plutôt qu'ils ne se laissent conduire par lui , tant ils 
mettent, pour leur propre compte, d'ardeur à cet 
exercice. Ils savent s'approcher du buffle jusqu'à trois 
ou quatre pas , en le pressant toujours par le flanc 
gauche, de telle façon que le chasseur puisse frapper 
avec sûreté au cœur. Ajoutez à cela que les Indiens 
se servent de leurs armes avec une adresse désespé- 
rante. Exercés pour ainsi dire dès l'enfance à les ma- 
nier, ils en tirent un puissant parti. 

Les arcs dont ils s'arment pour la chasse sont très- 
petits; — l'envergure est tout au plus de deux pieds et 
demi à trois pieds ; la plupart sont fabriqués avec du 
bois de frêne, quelques-uns avec des cornes et des os. 
Ces derniers sont les plus estimés, et coûtent au moins 
le prix de deux chevaux. 

Le carquois que les Indiens portent sur le dos est 
fait de peau de panthère ou de loutre. Il est toujours 
muni de deux sortes de flèches : — les unes , desti- 
nées aux ennemis , sont empoisonnées et armées de 
longs crocs aux pointes recourbées, de manière à ce 
que la lame reste dans la blessure , quand on veut en 
arracher la flèche, à laquelle elle n'est que légèrement 
attachée ; — les autres sont à l'usage exclusif de la 
chasse; la lame est fortement rivée au bois, et les 



LE CHEF BLANC. 185 

crocs droits, afin qu'on puisse la retirer aisément et 
s'en servir de nouveau. 

Un Indien monté sur un cheval bien dressé , son 
arc dans la main, et sur l'épaule son carquois muni 
d'une centaine de flèches, dont il peut en lancer dix 
ou douze en une minute et avec une précision infail- 
lible, est bien certainement l'ennemi le plus redou- 
table qu'un homme ou une bête féroce puisse ren- 
contrer. 

Tous les Indiens portent en outre, pour leur sûreté 
personnelle, un bouclier ou pare-flèches fait de peau 
de buffle fumée et durcie avec de la colle provenant 
des sabots de l'animal. — Ces boucliers sont à l'abri 
des flèches, qui y glissent merveilleusement quand on 
le tient légèrement incliné. Ils s'en servent avec une 
extrême habileté. 

Le buffle, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amé- 
rique septentrionale, diffère essentiellement du bison 
du nord de l'Europe et de l'Asie. C'est le plus gros 
ruminant du Nouveau-Monde. Le mâle pèse jusqu'à 
mille kilogrammes, il est d'un aspect effrayant; il 
porte sur ses épaules arrondies par une énorme bosse, 
et sur sa tête, une formidable crinière noire qui lui 
couvre toute la face, et traîne quelquefois jusqu'à 
terre. Ses naseaux plats, ont des ouvertures énormes; 
Texpression de ses yeux ronds est terrible , le globe 
est très-large et tout blanc, et Tiris d'un noir de 
jais; ses cornes sont courtes, mais très-espacées. La 
femelle est plus petite que le mâle, et se distingue par 



130 LES PKAUX ROUGES. 

les cornes, qui sont moins longues encore cl plus 
rapprochées. 

Les buflles vont par troupeaux nombreux, traver- 
sant les vastes plaines de l'Amérique, du nord au sud, 
de Test à l'ouest. On comprend aisément que, selon 
la direction qu'ils prennent d'un point à un autre, 
les tribus indiennes se trouvent souvent, pendant long- 
temps, privées de chasse, et par conséquent de nour- 
riture. Aussi , quand l'occasion se présente, ils font 
bonne provision de ces animaux. Les vigies placées 
en éclaireurs signalent le passage des troupeaux. Les 
crieurs courent alors par le village, et, en peu d'in- 
stants , tout le monde est en selle et bien armé. 

La troupe des chasseurs se divise d'abord en deux 
bandes qui prennent des directions opposées , et se 
rapprochent graduellement du troupeau jusqu'à une 
distance d'un mille environ. Une fois réunies comme 
deux chaînes dont les extrémités se soudent tout à 
c oup l'une à l'autre, les deux colonnes se rejoignent 
et forment un vaste cercle qui enserre le troupeau. 
Dès que les buffles ont vent de l'approche des chas- 
seurs, ils prennent la fuite dans un grand désordre 
rencontrant, partout où ils espèrent trouver une issue, 
d'impitoyables ennemis qui les assaillent à coups de 
flèches et les assourdissent de cris furieux. 

Les buffles poussent des beuglements formidables, 
et éventrent chevaux et hommes à coups de cornes. 
Les Indiens, quand ils sont démontes, n*ont parfois 
d'autre chance de salut que de s'élancer sur le dos 



LE CHEF BLANC. 437 

d'un buffle et de se laisser emporter par lui à travers 
cette confusion. Il arrive souvent qu'un troupeau de 
cent ou cent cinquante de ces monstres est complè- 
tement détruit en moins d'une heure de combat. 

Mais, comme on le pense bien, la ligne stratégique 
des chasseurs est rompue après quelques instants, et 
ouvre un passage aux fuyards qui galopent à travers 
la plaine avec un bruit semblable à celui du tonnerre. 
A moins d'accident, cependant, il est rare que ces 
fuyards échappent à la mort, car ils sont poursuivis 
impitoyablement, et restent comme les autres sur le 
terrain. 

On ne saurait dire qui montre le plus d'ardeur 
dans cette mêlée, des hommes ou des chevaux. Ces 
derniers, sans avoir besoin d'être guidés, s'élancent 
sur la trace de la proie avec une véritable frénésie. 

Après la chasse, on s'assemble en conseil, on fume 
plusieurs pipes d'actions de grâces au Grand-Esprit, 
puis on rallie le village, et les victimes sont livrées 
aux mains des femmes chargées de les dépecer et d'en 
préparer les viandes et les peaux. 

La première fois qu'Elias Buren revint de cette 
chasse, il rentra sous sa tente dans un pitoyable état, 
couvert de sang, de poussière, et le bras en écharpe. 
Mistress Buren en fut épouvantée, et, après la des- 
cription qu'il donna de sa journée, la digne femme 
jura qu'elle ne laisserait plus son mari prendre part 
à de si périlleux plaisirs. 



8. 



138 LES PEAUX ROUGES, 



m 



Elias, au fond, partageait assez, je crois, l'opinion 
de sa femme ; d'autant plus qu'il avait en vain ré- 
clamé, comme étant sa légitime propriété, la peau 
d'un superbe buffle abattu de sa propre main ; mais 
ses bons amis les Indiens lui avaient nettement ré- 
pondu que les buffles étaient le bien exclusif des en- 
fants du Désert, et que les faces pâles leur avaient 
pris assez d'autres choses sans prétendre à les priver 
encore du produit de leurs chasses. Buren trouva 
cette logique un peu excentrique, mais il n'osa pas 
insister tout en pensant, à part lui, que c'était là de 
la justice un peu arbitraire. 

Ce premier désappointement n'empêcha pas néan- 
moins Elias Buren de prendre part à un autre genre 
de chasse au buffle, moins périlleuse que la première, 
et qui consiste à attaquer l'animal par surprise, en se 
couvrant d'une peau de loup et en se traînant sur les 
genoux et les mains jusqu'en face de la proie sur la- 
quelle on a jeté à l'avance son dévolu. 

Soit terreur, soit plutôt confiance dans leurs pro- 
pres forces , les buffles ne s'enfuient pas à la vue de 
ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de 
se défendre avec leurs cornes. Les Indiens déguisés 
ainsi sont armés de leur arc et de bonnes flèches ; et, 



LE CHEF BLANC. 1S9 

quand ils sont à portée de s'en servir sûrement, il 
n'est plus temps pour le buffle ni de chercher à se dé- 
fendre, ni de songer à fuir. Les Indiens, d'ailleurs, 
se déguisent parfaitement, portent à merveille leur 
habit d'emprunt, et imitent, à s'y méprendre, les 
mouvements et la marche prudente du loup. Ce genre 
de chasse n'est pas moins fructueux que l'autre, et 
procure d'abondantes provisions. 

Elias, qui savait par expérience à quoi s'en tenir, 
ne s'avisa plus cette fois de réclamer la dépouille de 
deux buffles qu'il avait habilement tués. Il se con- 
tenta des félicitations que le chef de la tribu lui pro- 
digua sur son adresse en le convoquant pour le jour 
suivant à une chasse à l'antilope. 

J'ai dit que les Indiens dédaignent ce gibier, et 
qu'ils n'y attachent d'importance que lorsqu'ils ont 
besoin de sa peau pour s'y tailler des vêtements. Ils 
ont recours pour celte chasse à un stratagème qui 
manque rarement son effet. L'antilope est un gracieux 
animal; fort défiant, il se lient toujours à distance, et 
s* en rapporte à la vitesse de ses jambes pour éviter 
rapproche des hommes. Mais sa timidité ne l'empê- 
che pas d'être en même temps très-curieux; celte cu- 
riosité est la ressource des Indiens. Quand ils veulent 
tuer une antilope, ils se couchent à plat ventre dans 
les herbes, et attachent à un bâton fiché en terre un 
morceau de drap rouge ou de toute autre couleur. 
L'on est sûr, alors, de voir approcher un troupeau 
d'antilopes à la file les unes des autres jusqu'à l'objet 



U'J LES PEAUX nOUGËS. 

qui ii'S a appelées ; c'est à ce moment que le chasseur 
embusqué lance sa flèche, ou son coup de fusil, sur le 
pauvre animal, et avec son habileté accoutumée, il le 
couche infailliblement par terre. 

Elias Buren n'avait pas tardé à s'apercevoir que la 
notion du juste et de l'injuste n'était pas si bien com- 
prise qu'il l'avait cru jusqu'alors par ses bons amis 
les Indiens. Il avait devine, à l'épreuve qu'il venait de 
faire, qu'à tout prendre la civilisation, si sommaire 
même qu'elle fût encore dans certains États de l'U- 
nion, valait mieux que la barbarie et la simplicité na- 
tive des enfants du Désert. Au moins sait-on à quelle 
justice s'adresser en cas de dol, et a-t-on quelque 
chance que les juges américains écoutent vos réclama- 
tions. 

Les exaltations de notre philanthrope commençaient 
donc à se calmer. L'idée lui vint par malheur d'user 
de représailles envers ses égoïstes amis, en leur refu- 
sant les faciles et abondantes distributions d'eau-de- 
vie et de wiskey avec lesquelles il les avait apprivoisés 
au début. Il en résulta un peu de froideur d'abord , 
puis de l'éloignement, puis bientôt des menaces qui 
firent comprendre à la prudente mislress Buren que 
le moment était venu de plier la tente, et de descen- 
dre la rivière Rouge pour regagner au plus vite la 
plantation de tabac de Nalchitoches. 

Les faits qui vont suivre, et qui mettront en évi- 
dence le caractère vindicatif et impitoyable des In- 
diens, prouveront que mieux eût valu prendre quel- 



LU CHEF BLANC. 141 

ques jours plus lot celle résolution, que mistress 
Buren prêchait du matin au soir. 



IV 



La semaine d'auparavant, une bande de trafiquants 
et de chasseurs de fourrures de Jonesboro traversait le 
territoire indien pour s'enfoncer dans l'Ouest. Outre 
leurs marchandises, ils étaient chargés d'une quanlilé 
assez considérable d'armes de toute espèce. Ils de- 
mandèrent aux Camanchees de leur servir de guides 
jusqu'aux limites du territoire des Pauwnee-Plale. 
Marché fut fait ; le service devait être payé, partie en 
argent, partie en liqueurs fortes, partie en armes; et 
voilà notre caravane en route. Les blancs, le mous- 
quet à la portée de la main, le poignard jouant faci- 
lement dans la gaine, avaient soin que leurs guides 
marchassent toujours en avant , d'autant plus que le 
nombre d'hommes de bonne volonté qui avait été 
convenu tout d'abord pour cette expédition, s'était 
doublé et triplé au moment du départ, puis s'était 
accru par hasard d'une manière assez inquiétante 
pendant le cours du voyage. Si bien , en effet, qu'ar- 
rivés au point où blancs et Indiens devaient se sépa- 
rer, ces derniers se trouvèrent cinq ou six fois plus 
nombreux que les premiers. 

Quand il s'agit de régler les conditions stipulées, 
les Indiens élevèrent des prétentions inouïes, et ces 



l/i2 LES PEAUX R0UG;ES. 

prétentions furent posées sur un t,on d'arrogance qui 
concordait d'ailleurs avec la quantité de flèches et de 
tomahawks destinés à les soutenir. Elias Buren, qui 
avait été mis à même d'appréciei.* combien ces gens- 
là ont le sentiment du juste et df3 l'injuste peu déve- 
loppé, aurait bien mieux compris, s'il avait assisté à 
cette scène, à quel degré, en revanche, ils possèdent 
et pratiquent le droit du plus fort. 

Le premier point sur lequel ils insistèrent fut que 
le lot de marchandises, de liqueurs et d'armes promis, 
au départ, à ceux qui accompagneraient les voya- 
geurs, devait être étendu à tous les Indiens présents. 

— Vous n'étiez et vous ne deviez être que vingt, 
chargés de la mission de nous guider, — objecta un 
des trafiquants. 

— C'est possible, — répondit un des Camanchees, 
— mais nous avons jugé qu'il n'était pas prudent de 
laisser une si petite troupe se mettre en route. Les 
faces pâles ont promis telle quantité de marchandi- 
ses, telle somme d'argent, telle mesure de liqueurs, 
telle part d'armes à chaque Peau Rouge qui les ac- 
compagnerait ici. Eh bien ! il nous faut à chacun no- 
tre salaire. 

On compta les Camanchees présents, et dont les 
rangs s'étaient serrés autour des voyageurs ; celte énu- 
méralion faite, il se trouva qu'en répartissant les mu- 
nitions, les blancs se trouveraient complètement dé- 
pouillés. 

— C'est ce que nous voulons, — murmura résolu- 



Ln CHEF BLANC. U3 

ment un guerrier Camanchee, — car les armes que 
vous portez là vont être distribuées par vous à nos 
ennemis les Pawnee-Plate, et ils viendront demain 
nous attaquer et nous massacrer ! 

Ces paroles ne laissaient plus de doute aux mal- 
heureux voyageurs i?ur les perfides intentions de leurs 
guides. Ils comprirent que, rançonnés d'abord, ils 
allaient être ensuite massacrés. Le plus court et le 
plus sûr pour eux était donc de défendre leurs biens 
et leur vie. 

Les trafiquants et les chasseurs qui se hasardent à 
travers les Déserts sont des hommes rudement trem- 
pés, insouciants de tous les dangers ; des corps de 
bronze, des âmes amoureuses d'aventures. Sur un 
signal donné par Tun d'eux, ils se ruèrent aussitôt 
sur les Indiens, et alors commença une effroyable 
mêlée à coups de feu, à l'arme blanche, au poignard; 
quelque chose qui ressemblait à une véritable bou- 
cherie enfin, et toile qu'on pouvait l'attendre entre 
de pareils ennemis. Après deux heures de lutte, les 
Gamanchees furent mis en déroute et laissèrent bon 
nombre des leurs sur le terrain. 

Ils se retirèrent la rage dans le cœur et la menace 
à la bouche. 



Ce fut le maH;ieureux Elias Buren qui porta la peine 
de ce désastre, 



^a LES Pi^AUX ROUCiES. 

Voici d'ailleurs un fait tout particulier au caractère 
des Indiens : qu'un homme de race blanche ait com- 
mis contre eux un acte hostile, qu'ils aient une ven- 
geance à tirer de lui, s'il leur échappe, ils réserveront 
leur liaine pour la reporter lot on tard sur un autre 
représentant de la même race, quel qu'il soit, si innc- 
nocent qu'on le puisse supposer de toute complicité, 
— fût-il même l'ami des Indiens» 

Elias Buren était donc la proie naturellement offerte 
aux vengeances des Gamanchees. Il se trouvait là sous 
leur main, victime toute préparée et dont la poitrine 
attendait le coup. 

En effet, deux jours après leur retour au village, 
les Gamanchees envahirent le wigwam de Buren; et, 
sans provocation aucune, sans autre forme de procès, 
comme nous dirions dans notre langage de peuple 
civilisé, ils massacrèrent Buren, sa femme, — et 
les deux nègres qui formaient la domesticité de la 
maison. 

On aurait pu supposer que ces deux derniers de- 
vaient, par une sorte d'analogie, non pas de caractère, 
mais de situation, trouver grâce devant les Indiens; 
il n'en fut rien. Les Indiens professent au contraire 
une antipathie aussi profonde contre les nègres et les 
mulâtres que contre les blancs. Si les blancs sont pour 
eux des ennemis, les noirs et les mulâtres leur inspi- 
rent une invincible répugnance, uni véritable senti- 
ment de dédain. 

Les Gamanchees n'épargnèrent que le petit Richard 



LE CHEF BLANC. 445 

Buren, qu'ils emportèrent comme le chasseur emporte 
quelquefois un louveteau ou un lionceau qu*il trouve 
au repaire, — dans un but de curiosité ou de passe- 
temps, — comme quelque chose qu'il veut apprivoiser 
pour se distraire et faire contraste dans les habitudes 
de sa vie. 

Le pauvre enfant s'éloigna en criant du lieu où 
venait de s'accomplir le crime atroce dont il avait été 
le témoin, les yeux pleins de larmes, le front taché du 
sang de son père et de sa mère. 

Richard Buren fut conduit au milieu de la tribu et 
adopté par la famille du chef. Richard était un bel 
enfant, à l'œil vif et intelligent, au corps souple et 
musculeux. Ses bras et tous ses membres annonçaient 
déjà une rare vigueur. L'énergie transpirait pour ainsi 
dire par tous ses pores. 

Ses compagnons de jeu lui montrèrent d'abord 
toute l'antipathie qu'instinctivement ils ressentaient 
pour la couleur de sa peau et pour son origine; mais 
l'enfant ne tarda pas à conquérir sur eux une sorte 
d'ascendant que lui valurent ses triomphes à coups de 
poing, et l'habileté qu'il déploya dans tous les exercices 
auxquels on accoutume les jeunes Indiens. 

L'éducation corporelle des enfants est une des préoc- 
cupations les plus sérieuses des tribus du Désert. Peu 
leur importe, cela va sans dire, que l'intelligence soit 
plus ou moins cultivée; le principal pour eux, c'est 
de préparer des générations robustes, braves, capables 
de faire face à tous les dangers possibles et prévus. 



d46 LES PEAUX ROUGES. 

Dès le bas âge donc, on habitue les enfants aux plus 
dures fatigues et à des exercices violents qui dévelop- 
pent de bonne heure leurs forces. C'est ainsi qu'on 
les initie, en jouant, à toutes les ruses de la guerre, 
Chaque jour, un vieux guerrier de la tribu chargé de 
cette instruction, leur fait prendre part à des combats 
simulés. Les Indiens cultivent aussi avec beaucoup 
de soin l'art de la natation, dans lequel ils excellent; 
hommes et femmes y sont d'une égale supériorité, Cet 
art, du reste, est pour eux une nécessité, obligés 
qu'ils sont quelquefois de traverser des rivières rapi- 
des pour échapper aux poursuites de l'ennemi. Les 
femmes chargées dans ce cas de transporter leurs 
enfants, ont besoin de même que les hommes, de sa- 
voir nager. Aussi, tous les matins, jeunes gens et jeu- 
nes filles sont-ils tenus à se baigner dans le fleuve. 

Richard Buren avait acquis dans tous ces divers 
exercices une supériorité incontestable qui lui avait 
valu le nom de Ma-ta-po-mah-a [V enfant que le ciel 
a métamorphosé,] 

De son ancienne éducation , de ses souvenirs de la 
vie civilisée, il ne resta bientôt plus de trace apparente 
chez le fils du malheureux planteur de Natchitoches, 
A le voir on l'eût pris , à coup sûr, pour un enfant 
né au milieu des hautes herbes des prairies, sous le 
toit de buffle d'un wigwam de sauvage. 

Le droit de cité que l'enfance du jeune blanc lui 
avait conquis lui fut encore disputé quand il entra 
dans Tage viril. Son origine, dont lui-même il ne sç 



LE CHEF BI.AiXC. l/,7 

rendait plus compte , lui était reproche'e avec amer- 
tume et colère jusque dans les moindres actes de sa 
vie. Pour triompher des jalousies et des haines qui 
s'amoncelaient autour de lui, il fallut qu'il donnât en 
toute occasion les preuves du plus grand courage ; 
c'est ainsi qu'il n'hésita pas un jour à offrir deux de 
ses doigts au Grand-Esprit. Le calme et la placide 
énergie avec lesquels le jeune homme s'infligea cette 
douloureuse opération inspirèrent de lui la plus haute 
opinion. 

Mais le moment approchait où Richard Buren allait 
trouver une occasion solennelle de prouver sa force 
de caractère. — Il venait d'entrer dans l'âge où il 
devait subir la rude épreuve des Trois /o^^r^, imposée 
à tous les jeunes gens pour conquérir le titre de 
guerrier, titre d'honneur qui leur permet de prendre 
femme et leur donne le droit de se mesurer avec 
l'ennemi. 



VI 



La cérémonie dite des Trois jours est à peu près uni- 
verselle parmi les Indiens. Elle a lieu une fois chaque 
année. C'est un anniversaire qu'ils célèbrent en l'hon- 
neur du déluge, désigné par eux sous le nom de Mee- 
nee-ro-ka-ha-sha. Ils en profitent aussi pour se livrer 
à la grande danse des buffles, danse à laquelle ils at- 
tribuent le pouvoir d'attirer ces animaux dans le pays. 

Au centre du village des Gamanchees se trouvait 



148 LES PEAUX ROLGKS. 

une vaste place, une sorte d'arène publique destinée 
à l'accomplissement de tous les jeux, de toutes les 
cérémonies. On avait déposé au milieu de celle arène 
un tonneau symbolique, dans lequel se trouvaient en- 
fermés les principaux objets employés à la confeclion 
des grands mystères. En face de celte barrique se 
dressait le wigwam sacré, le medecine-lodge , l'antre 
aux mystères. 

A voir les préparatifs qui précédèrent la cérémonie 
et la vénération dont les Gamanchees entouraient cette 
barrique et le wigwam sacré, on eût été loin de soup- 
çonner que le seuil de cette espèce de temple dût être 
souillé de sang humain. 

Le matin du jour où devait commencer la cérémo- 
nie, le village entier fut en rumeur. Sur tous les toits 
des wigwams se tenaient des groupes de femmes et 
d'enfants, les yeux tournés à l'occident. De ce côté, 
un homme descendit lentement, se dirigeant tout 
droit vers le village. Une sorte d'alarme agita alors la 
foule, comme si un danger véritable la menaçait; les 
guerriers bandèrent leurs arcs, et on fit les mêmes 
préparatifs que s'il s'agissait de livrer un combat. 
"L homme de l'Ouest s'approcha avec dignité et en 
marchant d'un pas calme et mesuré. Il s'avança ainsi 
jusque sur la grande place du village où les guerriers 
s'étaient rassemblés pour le recevoir. Us lui tendirent 
la main et l'accueillirent comme une vieille connais- 
sance, en l'appelant par son nom Nee-mohk-muck-a- 
nah, c'est-à-dire le premier homme. 



LE CHEF BLANC. «49 

Le costume de ce personnage se composait, sur les 
épaules, de quatre peaux de loups blancs, et sur la 
tête, de deux peaux de corbeaux. Dans la main gauche 
il tenait une pipe qu'il portait comme un objet pro- 
fondément vénéré. 

Après avoir été reçu par les guerriers, il se dirigea 
vers la « loge sacrée » et l'ouvrit. Il y demeura le 
temps nécessaire pour accomplir une invocation reli- 
gieuse, puis il sortit et parcourut tout le village en 
s'arrêtant au seuil de chaque wigwam. 

— Que veux-tu? lui demandait le chef de famille 
sur un ton à la fois pénétré et mystérieux. 

— Te dire le passé, répondait Nec-mohk-muck-a-nah. 
Puis il racontait à sa façon la catastrophe du dé- 
luge, et terminait en disant : 

— Je suis le seul homme qui ait pu se sauver de 
cette grande inondation. J'ai gagné à la nage le som- 
met d'une haute montagne du pays de l'Ouest, où je 
je réside depuis cette époque. 

Le rôle de ce personnage, dans cette comédie, a 
évidemment quelque rapport avec celui du bonhomme 
Tropique dans la fête du baptême au passage des 
navires sous la Ligne. La ressemblance est d'autant 
plus frappante que la narration du déluge se termine 
toujours par cette phrase adressée à chaque chef de 
famille : 

— Et maintenant, donne-moi pour la loge un cadeau 
qui plaise au « Grand-Esprit, » sinon il viendra un 
nouveau déluge qui inondera la terre. 



130 LES PEAUX ROUGES. 

El les Indiens de donner, qui une arme, qui un 
morceau de viande, qui un chien, qui une peau de 
bête quand ils ne peuvent faire mieux. 

Après quoi Nee-mohk-muck-a-nah disparaît et on 
ne le revoit plus qu'au point du jour. — Pendant 
toute la nuit les feux restent allumés ; c'est une veille 
générale, triste et mystérieuse. 

Au lever du soleil, Vhomme du déluge se dirigea, 
cette fois vers la loge sacrée où vingt-un candidats au 
martyre étaient réunis, au nombre desquels se trouvait 
Richard Buren. 



VII 



A l'arrivée de Nee-mohk-muck-a-nah les vingt-un 
jeunes gens, accroupis et en prières dans les différentes 
parties de la loge, se levèrent et se rangèrent autour 
de lui. Nee-mochk-muck-a-nah se tenait debout. 

Aprèsavoir fumé une pipe etinvoquéle aGrand-Es- 
prit, » il adressa une sortede sermon aux jeunes gens, 
délégua ses pouvoirs à un vieux docteur qu'il nomma 
0-kee-pah-ka-se-kah (maîlre des cérémonies) puis il 
disparut en traversant solennellement tout le village. 

Trois jours entiers les candidats restèrent enfermés 
dans le \vigwam pour se préparer aux tortures qu'ils 
devaient subir. Pendant ce temps, la grande place 
publique ne cessa d'être le théâtre de toute sorte de 
jeux et de danses ; parmi ces dernières, la plus impor- 



LE CHEF BLANC. 151 

tante fut la danse des buffles ou Bel-loh-ek-na-pie, 
partie obligée du programme de la cérémonie, et quj 
dura pendant les trois jours en présence de toute la 
tribu assemblée. 

Les danseurs étaient barbouillés de la lête aux pieds 
de la plus bizarre façon, de noir, de blanc, de jaune ; 
huit d'entre eux, affublés d'une peau de buffle, por- 
taient sur le dos une touffe d'herbe. 

Le premier jour on dansa une fois vis-à-vis de cha- 
cun des quatre points cardinaux, le second jour deux 
fois, le troisième jour trois fois. 

Le docteur qui présidait la cérémonie fumait sa 
pipe du côté du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest, 
suivant le point où s'exécutait la danse. 

Le troisième jour enfin, à un signal convenu, les 
danseurs se rapprochèrent ; le maître des cérémonies 
sortit de la loge sacrée et se mît à danser à son tour, 
en chantant sur un ton lamentable, jusqu'à ce qu'il se 
trouvât, près du tonneau symbolique, contre lequel il 
s'appuya le front. Alors quatre vieillards allèrent 
prendre sur le seuil du wigwam quatre vases en peau 
debuffle, remplis d'une eau qui venait, disaient-ils, des 
quatre parties du monde, et avait été recueillie dans 
ces outres à l'époque du déluge. Ces quatre vases 
furent déposés à côté du grand tonneau. Toute l'assis- 
tance poussa des hourrasfurieux avec accompagnement 
d'une musique infernale qui dura près d'un quart 
d'heure, puis les quatre vieillards reprirent les vases et 
allèrent les déposer dans la loge. 



152 LES PEAUX ROUGES. 

Tout à coup apparut au milieu de la place une sorte 
de monstre barbouillé de noir, qui se mit à exécuter 
les sauts et les contorsions les plus variés. 

Le docteur quitta la position qu'il occupait devant 
le tonneau, et avança sa pipe vers le monstre noir, 
qui n'était autre que la représentation du démon ; il 
s'arrêta immobile, aux grands éclats de rire de la 
foule. La puissance de la pipe mystérieuse ayant été 
constatée, le démon disparut et s'enfonça dans la cam- 
pagne. Cette espèce d'exorcisme une fois accompli, 
le maître des cérémonies précédé par la musique, 
entra dans la loge, suivi de quelques hommes chargés 
d'infliger les tortures. Il se plaça devant un petit feu, 
et fuma une nouvelle pipe en l'honneur du « Grand- 
Esprit. » A ce signal, commença la scène des tortures, 
appelée pohk-hong . 

Deux hommes s'emparèrent du patient, qui se te- 
nait à quatre pattes. L'un d'eux lui saisit un pouce ou 
deux de chair sur chaque épaule ou sur la poitrine, et 
le transperça avec un couteau, tandis que l'autre in- 
troduisit dans la blessure des éclats de bois auxquels 
on attacha des cordes. Cette première opération faite, 
on hissa le patient à fleur de terre, et on lui insinua, 
de la même manière, d'autres-morceaux de bois aux 
coudes, aux cuisses, aux genoux; ce fut l'affaire de 
cinq ou six minutes, après lesquelles on suspendit le 
malheureux par une corde à trois ou quatre pieds du 
sol, où on le laissa retomber. 

On ne saurait s'imaginer avec quel courage les jeunes 



LE CHEF BLANC. 153 

Indiens supportent un si cruel supplice. Ils conservent 
pendant cette atroce opération une attitude énergique, 
qui ne fléchit pas devant la douleur. 



VIII 

Pendant la durée de ces tortures, les chefs et 
les dignitaires de la tribu examinaient ceux qui se 
montraient les plus hardis et les plus courageux, 
afin de leur réserver les plus belles places à la 
guerre. 

La cérémonie terminée, le grand-maître trempa 
dans le sang dont était inondée la terre tous les objets 
offerts en dons à la loge, et les jeta au fond de l'eau 
en marmottant une prière; — puis les danses recom- 
mencèrent. 

Quant aux jeunes gens qui venaient de subir ce 
martyre, ils furentconfiés aux mainsdes« docteurs, » 
qui les traitèrent à leur façon. Quelques-uns échap- 
pèrent aux cruelles blessures qui leur avaient lacéré 
les chairs; une bonne moitié en mourut. 

Richard fut du nombre de ceux qui guérirent. 
L'admirable sang-froid qu'il montra pendant cette 
effroyable épreuve le mit en haute estime et en grande 
réputation parmi les Camanchees. Il ne tarda pas à 
en recevoir le prix. 

Le croirait-on? Après avoir raconté une cérémonie 
analogue à laquelle il avait assisté chez une autre 

9. 



iU LES PEAUX ROUGES. 

tribu, un des ardents défenseurs des Indiens ajoute en 
manière de réflexion : 

« On pourrait conclure de ce récit que les Indiens 
« sont un peuple cruel : il n'en est rien ; et je main- 
« tiens ce que j'ai dit : qu'il serait difficile de ren- 
« contrer des gens plus honnêtes, plus doux, et qui 
(( aient un meilleur cœur, » 

N'est- il pas étrange d'entendre raisonner de la 
sorte? 

Richard avait conquis une telle réputation parmi 
les hommes de sa tribu, que sa gloire retentit au delà 
du village où il vivait, et gagna les autres campements, 
d'où les principaux chefs vinrent pour le voir et le 
Complimenter. 

Le néophyte était fiancé à une jeune Indienne qui 
lui avait apporté en dot huit chevaux. La céré- 
monie de son mariage allait s'accomplir, au moment 
où il reçut la visite des chefs des villages voisins. 
Trois d'entre eux avaient brigué Fhonneurde prendre 
le jeune guerrier pour gendre. Le premier qui lui en 
fit la proposition offrit à Richard sa fîlle en échange 
de deux chevaux, ce que Richard accepta. Pareil marché 
fut conclu avec les deux autres. 

La polygamie, qui est une des lois sociales des In- 
diens, autorisait bien sa conduite; mais il fallait 
toutefois que le jeune guerrier fût bien assure de l'in- 
fluence qu'il exerçait sur la tribu pour avoir osé agir 
ainsi. La preuve en est dans la scène qui se passa le 
jour où il convoqua la tribu pour annoncer son ma- 



LE CHEF BLAiNC. 155 

riage. Il alla droit au père de sa première fiancée, et 
lui dit : 

— Tu m'as promis ta filîe pour femme ; donne-la 
moi, l'heure est venue. 

Là-dessus, réclamations des trois chefs qui avaient 
conduit leurs filles au village, Richard s'approcha de 
l'un d'eux : 

^ Tu m'as promis ta fille pour aujourd'hui, et en 
échange je me suis engagé à te donner deux chevaux. 
C'est bien là notre convention, n'est-ce pas? 

— Oui. 

— Eh bien ! voici les deux chevaux, et je prends la 
fille. 

— Mais moil tu m'as fait la même promesse, — 
crièrent les deux autres chefs en s'avançant mena- 
çants. 

— C'est vrai, répondit Richard, et je ne m'en dédis 
point. — Les deux chevaux destinés à chacun de vous, 
les voilà; et de plus ils portent suspendues au poitrail 
une peau d'élan remplie de tabac et une autre bien 
fournie de poudre; — pour ces deux chevaux, je 
prends ta fille, à toi, et à toi la tienne ; — n'est-ce pas 
ce dont nous étions convenus? 

— Oui. 

— Oui. 

— Je n'ai que faire de huit chevaux; il m'en restera 
deux pour aller à la chasse et à la guerre ; — je pré- 
fère posséder quatre femmes. 

Les trois chefs tournèrent les talons, enfourchèrent 



^S« LES PEAUX ROUGES. 

chacun un cheval, et, conduisant l'autre en main, ils 
disparurent dans les sentiers tortueux frayés à travers 
1 s hautes herbes de la prairie. Pendant un instant, 
on vit leurs blanches tuniques de peau de buffle flot- 
ter au vent , puis on n'entendit plus que le bruit des 
pas de leurs montures. Richard , réunissant alors 
ses quatre femmes, les conduisit sous son wigwam, 
au milieu de l'étonnement et des murmures de la 
tribu. 

Quand il eut mit les quatre Indiennes en possession 
du foyer où elles allaient vivre désormais en esclaves 
soumises, il revint sur la place du village où les 
groupes assemblés clamaient contre l'audace du jeune 
guerrier. 

— N'est-cedonc pas mon droit? — leurdit-il. — Il 
en est parmi vous qui ont sept ou huit femmes, — 
seulement vous les avez prises l'une après l'autre, à 
distance, suivant vos caprices et les besoins de votre 
famille. — Moi, j'ai jugé plus convenable de choisir 
immédiatement mes quatre épouses, voilà toute la 
différence. S'il est quelqu'un parmi vous à qui ce 
procédé déplaise, je lui permets de venir me disputer, 
le tomahaw et l'arc à la main, celle de mes femmes 
dont il voudra me dépouiller. 

Personne ne dit mot. 

— Au surplus, — ajouta Richard, — nos guetteurs 
nous ont signalé l'approche d'une bande de chasseurs 
blancs contre lesquels nous allons livrer combat de- 
main ou après demain. Je vous montrerai comment 



LE GHEF BLANC. 157 

un homme qui prend quatre femmes à la fois sait se 
conduire dans une chasse contre les blancs. 

Les groupes se dispersèrent, et Richard retourna à 
son wigwam où il trouva ses quatre femmes occupées 
des soins du ménage et parfaitement résignées au sort 
qui les avait réunies autour du même foyer. 



IX 



Quelques déprédations commises par les Camanchees 
contre les chasseurs blancs dispersés sur le territoire 
avaient engagé ceux-ci à se réunir au nombre de deux 
ou trois cents environ pour châtier vigoureusement 
leurs ennemis les Peaux Rouges. Les guetteurs avaient 
prévenu la tribu de cette résolution, et tous les pré- 
paratifs étaient faits pour soutenir l'attaque. 

Un matin, en effet, une escouade de cinq ou six 
Camanchees accourut en toute hâte prévenir le chef 
que deux des leurs avaient été frappés de coups de 
feu sur les bords de la rivière Rouge, et que les blancs 
occupaient à deux milles de là une petite hauteur où 
ils s'étaient fortifiés. L'alarme fut aussitôt donnée; 
tous les guerriers de la tribu s'assemblèrent sur la 
grande place du village, et après s'être livrés pendant 
un quart d'heure à une danse préparatoire, ils s'élan- 
cèrent en avant en poussant des cris féroces. 

Ils ne lardèrent pas à rejoindre leurs ennemis; le 
combat se livra d'abord de loin. Les chasseurs amén- 



ih^ LES PEAUX ROUGES. 

Caitis sont d'habiles tireurs, autant que les Indiens eux- 
mêmes. Un fusil dans les mains des premiers et un 
arc sous les doigts des seconds est un instrument de 
mort à peu près certaine; il est rare que la balle ou la 
flèche n'atteigne pas son but. 

De part et d'autre, il y eut donc, dès le début, des 
pertes assez considérables; et l'avantage paraissait 
tourner du côté des blancs. Cet avantage momentané 
causa leur malheur : enhardis par le succès, ils aban- 
donnèrent le petit monticule dont les flancs escarpés 
lêS protégeaient, et ils firent une charge en règle 
contre les Indiens. Attaquer ceux-ci en plaine, leur 
ouvrir les chances d'un combat corps à corps , c'est 
faire tourner la fortune contre soi. Les Indiens, en 
effets sont les ennemis les plus redoutables qii'on 
puisse rencontrer dans de telles conditions; ils ont à 
leur service des ruses variées, des ressources qu'ils 
trouvent dans leurs forces physiques et dans la sou- 
plesse de leurs membres, et une bravoure qui ne re- 
cule pas devant les actes les plus atroces. 

Les Camanchees avaient pour eux le nombre ; ils 
étaient âU moins trois contre un. En outre ils se sen- 
taient surexcités par la mort de leur chef qui avait été 
frappé en pleine poitrine par une balle ennemie. Il 
s'agissait de le venger. Ils reçurent l'attaque des 
chasseurs en poussant des cris à intimider une armée 
entière. -^ On eût dit une bande d^animaux féroces. 

La victoire ne tarda pas à se décider en faveur des 
Indiens* Les malheureux chasseurs américains* mis en 



LE CHEF BLANC. 159 

déroule, prirent la fuite ; mais bien peu purent échapper 
à la mort qui les poursuivait le couteau d'une main et 
la pique de l'autre. 

Richard déploya dans ce premier combat une ardeur 
qu'avaient dû faire présager l'énergie et le courage 
qu'il avait déjà montrés dans deux ou trois circon- 
stances de sa vie. 

Il lui fallait conquérir ces insignes de triomphe dont 
les Indiens font si grande parade, c^est-à-dire des 
chevelures ennemies. L*occasion était belle, Richard 
en profita; et quand les Camanchees regagnèrent leur 
village, le jeune guerrier portait flottantes à sa ceinturé 
trois chevelures qu'il avait scalpées de sa main, entre 
autres celle d'un vieillard dont les longs et vénérables 
cheveux blancs n'avaient inspiré ni pitié ni remords 
au jeune Indien. Seulement, au moment oii il tenait 
ce faible ennemi renversé et sanglant sous son genou, 
il lui avait adressé ces paroles qui sont dans les usages 
des Indiens, et qui prouvent leur foi dans Timmorta- 
lité de Pâme : 

— Les jours qui te restaient à vivre dans le monde 
étaient limités; tu trouves la mort aujourd'hui sous 
ma main, demain peut-être lu l'aurais rencontrée aux 
pieds d*un arbre, après les fatigues d'une chasse. Je 
me nomme Ma-ta-po-mah-a; je suis un guerrier qui 
fais ma renommée aujourd'hui. Quand tu seras arrivé 
au pays des Esprits, tu y rencontreras l'ombre de mon 
père que je ne connais point. Dis-lui que c'est Ma-ta- 
po-mah-a qui t'envoie vers elle. 



160 LES PEAUX ROUGES. 

Après ces paroles, il plongea sa lance dans la gorge 
du vieillard et le cloua sur la terre. — Richard ne put 
se défendre d'une émotion inconnue en voyant le 
regard de sa victime se tourner vers lui, au moment 
où il prononçait ces mots : «l'ombre de mon père que 
je ne connais point. » — Et en achevant de-tuerie mal- 
heureux vieillard il lui sembla que sa main hésitait. 

Richard, ou Ma-ta-po-mah-a, pour lui laisser son 
nom indien, détacha avec une habileté merveilleuse le 
cuir chevelu de son mort, tout à fait au sommet de la 
tête, et sur un espace large à peu près comme la main; 
puis il coupa le reste des cheveux du vieillard pour 
en faire , ainsi que cela se pratique dans toutes les 
tribus, des ornements à ses habits , et pour les tresser 
au bout de la crinière de son cheval. 

Puisque j'ai parlé du scalp, j'ajouterai que la pos- 
session du cuir chevelu d'un ennemi étant la preuve 
authentique de sa mort, les Indiens n'ont aucun in- 
térêt à faire subir le scalp aux vivants. Ils n'y atta- 
chent d'ailleurs aucun prix. Le seul cas où l'Indien 
se croie autorisé à scalper un vivant, c'est quand 
l'ennemi tombe blessé dans un combat; si celui-ci 
revient de cette opération qui se pratique avec une 
telle précision, qu'elle n'attaque que l'épiderme et 
jamais l'os du crâne, il en est quitte pour porter le 
reste de ses jours une large tonsure. 

Ma-ta-po-mah-a rentra en triomphateur au village 
des Camanchees qui s'apprêtèrent à célébrer leur 
victoire par des danses et des jeux. 



LE CHEF BLANC. i6i 

La danse du scalp est ordinairement la plus haute 
et la plus complète expression des joies publiques 
après une victoire. Mais cette fois les Camanchees 
avaient un deuil à porter, celui de leur chef tué dans 
le combat; et avant de se réjouir, ils s'occupèrent de 
pleurer ce grand guerrier. 

Leur deuil comme leur joie se traduit par des 
danses. En l'honneur du chef tué ils organisèrent la 
« danse du brave, » hommage le plus sympathique 
qu'on puisse payer à un héros. 

La danse du brave dure huit jours, et pendant une 
heure chaque jour, devant le wigwam du défunt à la 
porte duquel sa veuve suspend à une branche d'arbre 
son sac aux mystères. Tous les guerriers se tenant par 
la main forment une espèce de ronde, au centre de 
laquelle se placent les jeunes hommes de la tribu, 
brandissant les scapls pris sur l'ennemi. Cette danse 
est un mélange de cris lamentables poussés sur tous 
les tons, et de chants dans lesquels on célèbre les 
traits de courage du brave, mort sur le champ d'hon- 
7ieur. La cérémonie terminée, chaque famille apporte 
à la veuve ou aux enfants des présents qui leur assu- 
rent les moyens de vivre. 

On ne saurait le contester, dans cette grossière ma- 
nifestation populaire des Indiens, il y a une idée mo- 
rale qui correspond aux habitudes adoptées par les 
peuples civilisés. Comme eux, les Indiens récompen- 
sent et secourent la famille du soldat qui meurt héroï- 
quement pour la défense ou pour lagloire de sa patrie. 



462 LES PEAUX ROUGES. 

Dans nos pays, la façon de distribuer ces sortes de 
récompenses a quelque chose de plus compliqué, de 
plus formaliste et de plus pompeux que cette simple 
manière d'agir en usage chez les Indiens. Toutefois , 
il semble que le peuple américain, dans Taustérité 
sincère ou affectée de ses mœurs, dans l'exaltation oti 
il a voulu porter le dévouement au pays, ait emprunté 
OU conservé un peu de cette simplicité. J'ai raconté 
ailleurs comment les soldats mutilés dans les com- 
bats sont, au retour de la guerre, accueillis aux 
États-Unis, dans leur village, et quelle récompense 
ils reçoivent pour leur sang versé sur le champ de 
bataille. Comme les Indiens, une simple manifesta- 
tion populaire, sous forme de processioUi voilà tout 
ce qu*ils en retirent. 



Après que la danse du brave eut épuisé les lamen- 
tations de la tribu, on songea à la danse du scalp ; 
après les larmes pour les morts, le triomphe des 
vivants. 

La danse du scalp dura quinze nuits consécutives, 
et eut lieu à la lueur des torches. Outre qu'elle a pour 
but, ainsi que je l'ai dit plus haut, de célébrer les 
hauts faits d'armes du combat d^où revient la tribu, 
elle sert ausssi à sanctifier les scalps rapportés du 



LE CHEF BLANC. 1^68 

champ de bataille, et qui sont comme le drapeau au- 
tour duquel se font les évolutions de joie. Ce n'est 
d'ailleurs qu'après cette cérémonie que les guerriers 
peuvent porter les scalps en forme de décoration 
triomphale. 

Des torches placées circulairement et sur une vaste 
étendue de terrain éclairaient de leur lueur lugubre 
celte scène fantastique. Un certain nombre de jeunes 
filles, immobiles au milieu du cercle formé par les 
guerriers, tenaient de longs bâtons au bout desquels 
étaient attachés les scalps ; les guerriers dansaient à 
l'entour, en brandissant leurs armes, et en sautant des 
deux pieds à la fois. Ils poussaient en même temps 
des aboiements terribles , et frappaient en mesure 
leurs armes, mais avec une force à faire croire qu'ils 
allaient les mettre en pièces. Les yeux leur sortaient 
de la tête, et ils grinçaient des dents, comme s'ils 
étaient encore au milieu d'un combat. Il serait diffi- 
cile de décrire tout ce que ce spectacle avait d'ef- 
frayant. 

Les quinze nuits de la danse des scalps passées, la 
tribu songea à se donner un chef en remplacement 
de celui qu'elle avait perdu dans le dernier combat. 
Richard fut naturellement désigné pour obtenir cette 
dignité suprême. Les envieux (tout grand homme 
n'a-t-il pas les siens?) ne manquèrent pas d'élever 
contre le jeune guerrier le souvenir de son origine 
qui pesait toujours sur lui d'un lourd poids. Richard 
avait eu beau sHndianiser par tous les moyens possi- 



iH LES PEAUX ROUGES. 

bles, les traces de sa première éducation, qui avaient 
disparu chez Tenfanl, s'étaient réveillées peu à peu 
dans rhomme fait; et, malgré lui, Richard se surprenait 
rêveur, étonné, et parfois même révolté devant cer- 
lainsactes de ses frères. Ccpendantseshautes prouesses, 
son courage et la supériorité incontestable d'intelli- 
gence qu'il avait déployée en maintes occasions, lui 
avaient assuré une influence telle, que le choix de ses 
partisans fut ratifié. Richard devint donc le chef de 
cette tribu des Camanchees, qui avaient assassiné son 
père et sa mère, et l'avaient emporté enfant au fond 
des Déserts comme une dépouille de vengeance et 
comme un amusement. 

La nécessité de désigner un chef à la tribu était 
d'autant plus urgente, que les guetteurs étaient venus 
prévenir au village que les débris de la bande des 
chasseurs échappés au dernier combat s'étaient réu- 
nis à d'autres trafiquants, qu'ils avaient, en outre, 
obtenu des secours du gouvernement américain, et 
qu'une formidable expédition se préparait pour châ- 
tier les Indiens de leur dernière victoire. 

Les Camanchees se mirent aussitôt en campagne, 
sur les conseils de Richard, de manière à rencontrer 
l'ennemi avant qu'il ait eu le temps de s'organiser et 
de manière à le prendre à l'improviste. Ce système 
réussit au delà des espérances même du jeune chef. 
Deux ou trois attaques successives contre des bandes 
isolées de chasseurs, sorte d'avant-garde, enflammè- 
rent le courage et l'audace des Indiens. Us poussé- 



LE CHEF BLANC. 165 

rent de l'avant, comme s'ils allaient conquérir et sou- 
mettre le territoire des blancs; ils entrèrent même 
dans l'Arkansas. Mais sur les bords du fleuve qui 
donne son nom à cet État, ils rencontrèrent un déta- 
chement de troupes qui, après un combat acharné, 
les mit en fuite, non sans que quelques-uns des leurs 
restassent prisonniers entre les mains des Améri- 
cains. 

De ce nombre se trouvait Bichard Buren. 

Sa présence au milieu des blancs, leur langage qui 
parut réveiller en lui de lointains souvenirs, l'espèce 
de comparaison qu'il put établir entre leurs mœurs et 
quelques-unes de celles qu'il avait conservées par 
instinct, frappèrent Bichard autant que les blancs 
eux-mêmes. 

On le questionna sur son passé, sur son existence 
parmi les Indiens ; les réponses d'abord vagues et 
indécises du jeune chef, devinrent peu à peu plus 
claires, plus précises, et bientôt il ne resta plus de 
doute à personne sur l'identité du prisonnier. 

Le crime dont la famille d'Elias Buren avait été 
victime revint à la mémoire de quelques-uns des as- 
sistants, et ce qui n'était que pressentiment chez deux 
ou trois témoins de cette scène, se changea en pres- 
que certitude : Ma-ta-po-mah-a n'était autre que Bi- 
chard Buren, le fils d'Elias, et dont le corps, en effet, 
lors de la constatation du crime, n'avait point été 
trouvé à côté des cadavres de son père et de sa mère. 

Un grand intérêt de curiosité s'éveilla autour de 



466 LES PEAUX ROUGES. 

l'Indien. On lui fit raconter tous les détails de sa vie 
au milieu de la tribu des Camanchees, et à toutes 
les questions, Richard répondait avec une grande 
aisance et une sorte de joie de se retrouver parmi les 
siens. Arrivé au récit du combat où il avait enlevé 
trois scalps, il ne put se défendre d'un moment d'é- 
motion en racontant sa scène avec le vieillard dont il 
portait la chevelure desséchée à sa ceinture. Il rendit 
compte de l'impression qu'il avait éprouvée au mo- 
ment où il enfonça sa lance dans la gorge de son en- 
nemi expirant. 

— Depuis ce jour, ajouta-t-il, le regard de ce vieil- 
lard ne m'a point quitté... maintenant encore, je le 
sens brûler mes yeux. 

Sur la description que Richard donna de ce mal- 
heureux, un des assistants le reconnut pour être le 
frère de mistress Elias Buren. 

A cette révélation, Richard poussa un cri et tomba 
la face contre terre. 



XI 



Les Américains avaient résolu, dans ce moment-là, 
d'entreprendre la conquête — illusoire — des tribus 
indiennes par la pacification et par leur soumission 
volontaire. Richard venait de faire connaître l'in- 
fluence extrême qu'il exerçait sur les Camanchees ; il 
parut aux blancs que c'était là une merveilleuse oc^ 



LE CHEF BLANC, 167 

casion d'appliquer le nouveau système sur lequel ils 
fondaient de si belles espérances que les événements 
se sont chargés de démentir. 

On demanda à Richard s'il croyait pouvoir obtenir 
la soumission de son village, en apportant pour preuve 
des bonnes dispositions des blancs envers les Indiens 
sa liberté d'abord, et celle de tous les prisonniers. 

— Je le puis, répondit-il, — et je le dois. J'ai com'- 
mis un grand crime, et si vous croyez que l'amitié 
qui réunira, désormais, les Peaux Rouges ei les« fa- 
ces pâles » soit une action assez méritoire de ma part 
pourapaiserleGrand-Esprit,j'entreprendrai cette tâche. 

On assura au jeune chef qu'il lui serait beaucoup 
pardonné par le Grand-Esprit, en cas de succès dans 
son entreprise, 

— Eh bien, je vais partir! — s'écria-t-il. 
Richard s'était aperçu cependant qu'on semblait 

élever quelques doutes sur la bonne foi avec laquelle 
il remplirait sa mission; et d'un autre côté, ses co- 
prisonniers ne manquèrent pas d'exprimer des crain- 
tes sur leur sort à venir, dans le cas où leur chef 
profitant de la liberté qu'on lui donnait, s'aviserait 
de ne pas revenir au camp des blancs. — Richard 
s'assit alors avec calme et dignité sur un tronc d'ar- 
bre renversé, retira ses mocassins (chaussures) et les 
lança loin de lui. 

Les Indiens comprirent cette pantomine et s'incli- 
nèrent. Le commandant américain en ayant demandé 
l'explication : 



168 LES PEAUX ROUGES. 

— Cela veut dire, lui répondit Richard, — que ma 
promesse est sincère et sacrée ; et que si je manquais 
à ma parole, je mériterais que le Grand-Esprit me 
condamnât à marcher pieds nus pendant toute ma 
vie. 

Puis il alluma une pipe dont il huma quelques 
bouffées, en lançant la fumée tantôt vers le ciel, 
tantôt vers la terre, — ce qui était en quelque sorte la 
formule complémentaire du serment. 

On donna à Richard un cheval. Au moment de se 
mettre en selle, il avala un plein verre de wiskey que 
lui présenta le commandant de Texpédition, adressa 
un geste d'adieu à Tassistance, et partit pour le vil- 
lage en promettant de nouveau de revenir, avant peu, 
rapportant la soumission des Camanchees. 

La nuit le surprit au milieu d'un bois de coton- 
niers, à peu de distance encore du camp des Améri- 
cains. 

Depuis les révélations qui lui avaient été faites , 
Richard était vivement préoccupé. L'image du vieil- 
lard, son oncle maternel, le poursuivait sans cesse. Il 
le voyait se dressant devant lui et lui montrant du 
doigt la blessure qui lui avait donné la mort, et ses 
cheveux bhincs tout ruisselants de sang. Il éprouvait 
alors des frissonnements de terreur; et chaque fois 
que son cheval, effrayé par quelque objet invisible, 
hennissait ou faisait un bond de côté, le jeune chef 
poussait un cri, croyant voir dans sa propre ombre, 
dai>6 la forme fantastique d'un arbre détachant sa sil- 



LE CIIKF BLANC. 469 

houette sur l'horizon, dans un groupe de rochers, 
partout enfin le fantôme de son oncle. 

Richard avait résolu de voyager même pendant la 
nuit, afin d'arriver plus vite à son but; mais à l'en- 
trée du bois de cotonniers, il entendit tout à coup sous 
le sabot de son cheval le terrain résonner comme s'il 
avait galopé sur un pont jeté pour joindre les deux 
lèvres de quelque gouffre profond. — Sa monture, 
effrayée elle-même de cette sonorité, se prit à trem- 
bler, et essaya de tourner bride. Richard pensa d'à-* 
bord que c'étaient quelques pas seulement à franchir 
sur un accident de terrain , et il poussa de l'avant. 
Mais plus il allait, plus la sonorité de la route aug- 
mentait; il en résultait des échos qui, dans le silence 
solennel de la nuit, laissaient des traînées à l'arrière, 
et, en même temps, se prolongeaient en avant de la 
route. Le cheval, rétif d'abord, semblait ne plus pou- 
voir se tenir sur ses jambes, et faisait de violents ef- 
forts pour ne point s'abattre. Richard tendit l'oreille 
et écouta. 

— Ce sont — murniura-t-il — les ombres des pères 
de mes pères que le bruit du sabot de mon cheval a 
éveillées, et qui de dessous terre me crient que je suis 
un misérable assassin et un lâche î Et, pâle de ter- 
reur, il se prit à invoquer le Grand-Esprit, en jurant 
de nouveau, par toutes les formules possibles, de ra- 
cheter son crime. 

Je dois dire la cause de cet étrange phénomène qui 
épouvanta tant Richard. — Entre la rivière Rouge et 

10 



in LES PEAUX ROUGES. 

la rivière de Washita; il existe deux couches de sol 
assez curieuses pour la science, et dont Richard igno- 
rait Texistence ; l'une est formée par un dépôt de co- 
quillages et d'écaillés d'huîtres de plusieurs pieds 
d'épaisseur; ces écailles ont conservé leur couleur 
primitive, et une sorte de glacis qui les fait ressem- 
bler à un verglas sur lequel on a beaucoup de peine 
à marcher. L'atitre couche de terrain est une croûte 
de fer solide très-épaisse, de forme convexe, en sorte 
-que le sabot du cheval en frappant dessus la fait ré- 
sonner comme résonne une enclume sous le mar- 
teau. 

Le sol reprit cependant sa fermeté; et Richard s'ar^ 
rêta, convaincu que ses invocations avaient apaisé le 
Grand-Esprit et les mânes de ses pères. Il ne lui res- 
tait plus qu'à trouver la forme de l'expiation qu'il 
devait s'imposer. 

lï attacha son cheval à une braruche d'arbre, et se 
coucha sur le sol, rêveur et l'oreille aux aguets. Le 
sommeil le surprit dans cette attitude; mais un som- 
meil plein de visions étranges. Son imagination lui 
fit apparaître le vieillard, et il l'entendit murmurer 
des paroles qui semblaient lui enjoindre de racheter 
sa mort sur quelque être vivant, homme ou animal. 

Les Indiens ont une foi profonde dans les songes; 
ils les attribuent à une visite du Grand-Esprit, et 
l'ordre reçu, interprété pendant le sommeil , doit au 
réveil s'exéculer à tout prix. 

Richard s'éveilla le corps inondé de sueur et le vi- 



LE CHEF BLANC. 171 

sage baigné de larmes. Évidemment il ne se possédait 
plus , et subissait l'influence magique de son rêve. Il 
enfourcha son cheval dès que le jour parut, et le 
lança à bride abattue à travers une prairie dont les 
horizons immenses se déroulaient devant lui. Le ga- 
lop du cheval réveilla trois jeunes buffles endormis 
encore au milieu des toufl'es d'herbes , litière géante 
que leur prodiguait la nature. Deux des buffles pri- 
rent la fuite. Le troisième se dressa^ huma l'air de ses 
larges naseaux , poussa des beuglements dont l'écho 
se répercuta à plusieurs milles, et en labourant la 
terre de ses cornes et de ses sabots de devant, il sem- 
bla défier l'homme au combat. 

— Le rêve avait raison, — s'écria Richard ; et ban- 
dant son arc, il décocha une flèche au buffle qui, se 
sentant piqué, bondit en avant et vint frapper le che- 
val en plein poitrail. Monture et cavalier furent ren- 
versés. Le buffle dédaigna le cheval et vint demander 
compte à un plus digne ennemi de son audacieuse 
agression. Il s'ensuivit un de ces combats homériques 
entre le buffle en fureur et Richard réduit à défendre 
chèrement sa vie. Cinq ou six flèches habilement lan- 
cées par celui-ci s*étaieht plantées dans le corps de 
Fanimal, mais sans l'atteindre là où il fallait le frap- 
per pour qu'il succombât. Irrité plutôt qu'afl'aibli par 
ses blessures, le buffle ruisselant de sang, les naseaux 
écumants, bondissait autour de Richard et se ruait 
sur lui la tête basse et les cornes menaçantes. 

Le jeune chef conserva dans cette lutte un admira- 



172 LES PEAUX ROUGES. 

ble sangfroid. Acculé dans ses dernières ressources de 
défense, il attendit son furieux ennemi le couteau à la 
main; et, au moment où le buffle s'approcha, il lui 
enfonça la lame dans le côté gauche. L'animal, atteint 
mortellement, tourna sur lui-même; mais, en tom- 
bant, il écrasa du poids de sa chute le malheureux 
Richard. 

Quant au cheval, à peine s'était-il relevé qu'il avait 
repris au galop la route du campement américain où 
il arriva le poitrail ouvert. A sa vue, les Indiens restés 
en otages au milieu des troupes blanches, poussèrent 
de grands cris et expliquèrent les craintes qu'ils 
éprouvaient sur le sort de leur chef. 

Un détachement, guidé par les Gamanchees, se 
dirigea vers le lieu du combat; les traces du sang du 
cheval indiquaient le chemin, et on trouva Richard 
étouffé victorieux sous le buffle mort, et noyé dans une 
mare de sang. 

— C'est un châtiment du Grand-Esprit, — mur- 
mura l'un des Indiens qui s'était fait expliquer l'aven- 
ture de Richard, — mais son âme ira dans la ville des 
braves ! 

La mission dont Richard s'était chargé fut confiée 
à un autre des prisonniers. Les Gamanchees, séduits 
par quelques quartauts de wiskey, consentirent à faire 
la paix, mais une paix que les Américains jugèrent 
prudent de placer sous la garantie du fort Gibson 
qu'ils élevèrent un peu au delà des frontières de 
l'Arkansas et sur le territoire même des Indiens. 



LE CHEF BLANC. 173 

Les balles de fusil et les boulets de canon sont en 
effet le plus sûr moyen de civilisation que les Améri- 
cains aient pu employer jusqu'à présent pour main- 
tenir la bonne foi des Indiens et leur fidélité dans 
rexécution des traités. 



10. 



VII 



JOHN SMITH ET POGAHONTAS. 



I. 



En 1607, une caravane décent cinq individus, em- 
barqués sur une flottile de trois bâtiments comman- 
dés par Christophe Newport, aborda lejs côtes de la 
Virginie, après avoir pris, comme c'était l'habitude 
timide d'alors, la route routinière des Antilles. Mais 
un coup de vent poussa les navires à l'entrée de la 
baie de la Chesapeake, et ce fut à ce vulgaire acci- 
dent qu'on dutla découverte de cette magnifique baie, 
baptisée par les Américains « la reine des Eaux. » 

Soit dit en passant, les Américains, ces austères 
démocrates, ont des appellations de cette sorte pour 
toutes les choses dont ils veulent définir la grandeur. 
C'est ainsi qu'ils ont baptisé New-York, « la ville 
impériale, » — la Nouvelle-Orléans, « la reine du 
Sud, )) etc. 

La flottille du capitaine Newport donna à pleines 



JOHN SMl'J'H ET PO C A MONTAS. 175 

voiles dans la Ghesapeake, et remonta jusqu'à cin- 
quante milles de distance la rivière Powhalan , à 
laquelle fut donné le nom de rivière James, en l'hon- 
neur du roi Jacques I", alors sur le trône d'Angle- 
terre, comme ils avaient également donné le nom de 
cap Henry et de cap Charles aux deux promontoires 
qui ferment l'entrée delà Chesapeake. 

Le lieu où débarquèrent les colons, sur les rives du 
fleuve , fut appelé Jamestown , nom qu'il a conservé, 
bien qu'il ne reste pl-us aujourd'hui de cet antique 
village que quelques cabanes en ruines. 

Les maladies, la famine, les attaques incessantes 
de la part des Indiens eurent bientôt décimé cette pe- 
tite colonie. Elle ne dut son salut qu'à l'énergique 
conduite du capitaine Smith, d'abord accablé de mé- 
pris et abreuvé d'ennuis par ceux-là même dont il 
devait si loyalement servir ensuite les intérêts. 

Les hommes d'un ordre supérieur, appelés à jouer 
à regard des peuples le rôle de sauveur providentiel, 
ne peuvent pas avoir les mêmes destinées que le com- 
mun. Il leur faut subir de longues épreuves qui d'ail- 
leurs fortifient leur cœur, bronzent leur intelligence, 
et leur apprennent le dur métier de la patience et de 
la confiance dans leur propre valeur. C'est pourquoi 
il est toujours permis de bien augurer d'un homme 
qui doué d'une âme fière, d'une forte intelligence, se 
montre tout d'abord soumis, humble, résigné aux ac- 
cès de haine et d'envie qu'il ameute autour de lui. Un 
tel homme doit inspirer évidemment de la foi aux 



176 LES PEAUX ROUGES. 

timides, de la crainte aux ambitieux. Le succès lui 
est toujours assuré; et quand son heure sera venue, 
les faibles lui tendront les bras, les ambitieux cour- 
beront le genou devant lui. r rr ï. 

Il s'en voit des exemples dans la vie familière, dans 
les entreprises où le salut d'une communauté repose 
sur un individu, dansles phases politiques des grandes 
sociétés. 

Le capitaine John Smith se trouva dans la catégorie 
de ces persécutés d'un jour qui savent le lendemain 
prendre une glorieuse revanche. ^ : 



II 



Smith, par cela même qu'il avait montré des ta- 
lents tout particuliers, une intelligence hors ligne, et 
était de beaucoup supérieur à tous ses compagnons 
d'aventure avait, dès l'abord, inspiré de la défiance 
et de l'antipathie. La première injure que lui fît ce 
petit peuple de cent cinq individus fut de l'exclure 
du conseil de direction qu'il avait institué pour 
marcher à sa tête. Afin même d'éloigner de lui 
toute espèce de témoignage d'affection, ses ennemis 
les plus acharnés l'accusèrent de nourrir des projets 
de trahison, accusation aussi absurde qu'invraisem- 
blable. Pour plus de sécurité, donc, on l'arrêta au 
moment du débarquement, et, après une assez longue 
détention on s'apprêtait à le juger, lorsque Christophe 



JOHN SMlïH ET POGAHONTAS. 177 

Newport, le commandant et le chef de l'expéclition, 
annonça qu'il allait mettre à la voile pour retourner 
en Angleterre. 

Les ennemis de Smith profitèrent de cette occasion 
pour affecter à son égard des sentiments de généro- 
sité, et lui offrirent de partir avec Newport, au lieu 
d'être jugé à Jamestown. Smith, heureusement pour 
la colonie, n'accepta point les bénéfices de celte fausse 
générosité, demanda à subir son procès et fut ac- 
quitté de la manière la plus honorable. 

La position des colons après le départ de la 
flotte devint peu à peu extrêmement critique, puis 
désespérée même, tant à cause de la famine qui les 
ravageait que des mauvaises dispositions des la- 
diens. 

C'est alors que Smith indigné de l'insuccès d'une 
entreprise sur laquelle il avait fondé de légitimes es- 
pérances, prit d'assaut pour ainsi dire le commande- 
dément de la colonie agonisante, faisant incarcérer le 
président qu'elle s'était choisi, comme auteur ou 
complice de la plupart des maux qui avaient décimé 
ce petit peuple; et prenant sous sa responsabilité 
l'avenir de la Virginie, il décréta les lois les plus sé- 
vères, fixant le nombre d'heures de travail de chaque 
colon, le genre d'occupations auxquelles chacun de- 
vait se livrer, menant enfin son monde militairement 
et despoliquement. 

Jonh Smith descendait d'une famille honorable 
du Lincolnshire. D'un esprit très-vif, aventurier par 



178 LES PEAUX UQUGES. 

tempérament, il avait traversé d'incroyables fortu- 
nes, tantôt comme officier de terre, tantôt comme 
marin. 

Il avait à ces divers métiers gagné peu d'argent, 
comme on pense bien, mais il s'était fait une réputa- 
tion de bravoure et d'audace qui avait souri aux au- 
teurs du projet de colonisation dans la Virginie. 

Il avait acquis, au contact des hommes de toutes les 
sortes qu'il avait été appelé à fréquenter dans sa vie 
aventureuse, une expérience merveilleuse. La vigueur 
de sa constitution, dit un de ses biographes, en le 
préservant de toute maladie, lui avait conservé une 
énergie peu commune, et une ténacité extraordi- 
naire dans les idées. Il était, de plus , très-reli- 
gieux. Ce sentiment, développé en lui à un degré 
supérieur, se conciliait parfaitement avec toutes ses 
facultés, raffermissait sa confiance, étendait et recti- 
fiait ses vues, et donnait à son caractère une dignité 
imposante. 

En tous points, il était l'homme qu'il fallait pour 
des situations désespérées. C'est ainsi que l'histoire a 
toujours peint ceux qui ont dû, dans les conditions où 
apparut Smith, s'imposer pour le salut commun. 

Dès qu'il eut pris les rênes du gouvernement de la 
petite colonie, après avoir placé sous la férule d'un 
despotisme en quelque sorte légal les affaires inté- 
rieures, son premier soin fut de s'occuper d'établir de 
bonnes relations avec les Indiens, contre lesquels 
néanmoins il fortifia le pays, tout en annonçant les 



JOHN SMITH Eï POCAHONTAS. 17» 

intentions les plus pacifiques à l'égard de toutes les 
tribus. 

Cela fait, il partit escorté de quelques hommes dont 
il avait pu apprécier le caractère et l'intelligence, et 
s'enfonça dans les forêts, allant affronter des dangers 
qu'il eut le bonheur de vaincre. Il fut assez habile 
dans ses premières tentatives pour mériter et obtenir 
l'amitié des Indiens, qui s'empressèrent de secourir 
les colons, et de leur fournir d'amples approvision- 
nements. 



III 



L'esprit d'aventure de Smith le poussa à ne point 
s'en tenir à ce premier succès. Il voulut plonger plus 
avant dans h pays, et remonter la rivière Ghikaho- 
miny pour en explorer les bords. 

Cette rivière, tributaire du fleuve James, se trouvait 
dépendre des États d'un chef indien très-puissant 
alors, nommé Powhatan, qui avait rendu visite aux 
colons lors de leur arrivée, et ne s'était montré ni 
hostile ni favorable à leur projet d'établissement. Mais 
ce sachem avait un frère appelé Opechacanough, qui 
n'avait pas dissimulé ses craintes sur l'invasion du 
territoire des Indiens par les blancs, si peu nombreux 
qu'ils fussent, et il était parvenu à faire partager ses 
idéesàPôwhatan. 

L'excursion de Smith sur le Ghikahomioy sembla 



ihQ LES PKATX ROUGES. 

donner raison aux défiances de Opechacanough, à qui 
son frère confia le soin de surveiller les mouvements 
du chef blanc. Smith, embarqué sur une espèce de 
radeau, remonta la rivière aussi loin qu'il put, mais 
péniblement, à cause surtout des glaces qui en gê- 
naient en ce moment la navigalion. Parvenu à une 
certaine dislance , il débarqua avec quatre de ses 
compagnons,et s'enfonça dans les terres en recomman- 
dant aux gens restés sur le radeau de ne point quitter 
leur poste jusqu'à son retour. 

Les Indiens, qui avaient observé avec une scrupu- 
leuse attention toutes les manœuvres de Smilh, le 
laissèienl s'éloigner de la rive, et quand ils le jugè- 
rent assez engagé dans les bois, ils attaquèrent l'équi- 
page du radeau, firent ces malheureux prisonniers, et 
voulurent les contraindre à dévoiler les plans de 
Smith. Malgré toutes les protestations, ils ne voulu- 
rent pas croire que ces projets fussent pacifiques et 
honnêtes. 

Le brave capitaine se trouvait à une dizaine de 
milles du lieu de son débarquement, lorsqu'il se vit 
assailli par une bande d'Indiens. Il se réfugia en toute 
hâte au milieu d'une sorte de marais fangeux et 
couvert alors de glace. Les Indiens n'osèrent pas s'a- 
venturer sur ce dangereux terrain. La croûte de glace 
pouvait bien résister au poids d'un seul homme, mais 
s'effondrer sous celui d'uiiC bande nombreuse ; ils se 
contentèrent de cerner le marais pour empêcher la 
fuite de leur prisonnier. i. % 



JOHN SMITH ET POGAHONTAS. 181 

Smit passa la nuit dans celte déplorable situation ; 
le lendemain au matin, les Indiens l'ayant aperçu 
étendu sur la glace, — mort peut-être, — l'un d'eux 
se hasarda à aller ramasser ce corps inerte, et rap- 
porta le pauvre capitaine, vivant encore, mais transi 
de froid. 

On le plaça près d'un feu qui avait servi aux Indiens 
pendant la nuit. Peu à peu Smith reprit ses forces, et 
il demanda aussitôt à voir le chef et à lui parler. 

Opechacanough se présenta. 

La physionomie de ce sauvage ne produisit pas une 
heureuse impression sur Smith; car, après l'avoir exa- 
miné rapidement et avec Thabitude qu'il avait des 
hommes, il comprit que ce ne serait ni par la dou- 
ceur ni par la pitié qu'il captiverait sa bienveillance. 

Notre héros avait, en sa vie, passé par trop d'a- 
ventures pour être à court de ressources. 

— Si je ne puis l'attendrir, se dit Smith, je puis 
bien l'étonner jusqu'à le bêtifier. Essayons donc! 

Il s'approcha alors de l'Indien, et avec un sang-froid 
imperturbable, ce sang-froid dont sont doués les mys- 
tificateurs et les hommes à expédients : 

— Connais-tu ceci? demanda-t-il au chef en lui 
présentant une longue-vue. 

— Qu'est-ce? fit Opechacanough en tournant entre 
ses mains l'inslrument ramené à sa plus courte me- 
sure. "• 

— Bon! pensa Smith, je suis sauvé ! 

Et il commença à dérouler la lone^ue-vue dans 



d82 LES PEAUX ROUGES. 

toute sa longueur. Opechacanough et tous les Indiens 
présents reculèrent d'un pas, stupéfaits à ce spectacle 
d'un objet qui avait h faculté de s'agrandir et de se 
rapetisser ainsi. 

— C'est un mystère ! s'écria le chef. 

— C'est le mystère de la science, répliqua Smith 
toujours gardant son sang-froid. 

Alors il invita le chef à coller son oeil contre le verre 
du petit bout de la longùe-vue, et cherchant, comme 
on dit, le point, il fixa l'instrument dans la direction 
d'un petit monticule qui se trouvait à une très-grande 
distance. Opechacanough poussa un cri , et allongea 
le bras comme pour saisir les objets qu'il voyait si 
près de lui. Et tout à coup, apercevant à travers la 
longue-vue un troupeau d'élans passant par un des 
sentiers de cette colline si merveilleusement révélée à 
lui, il se jeta instinctivement sur son arc qu'il banda; 
mais ne voyant plus le monticule qu'à travers le 
brouillard de ses yeux, il demeura anéanti devant le 
mystère que le capitaine avait apporté dans la poche 
de son haut-de-chausse. 

La longue-vue passa nécessairement de main en 
jnain,et chaque fois qu'elle changeait d'œil, c'était le 
même cri de naïf étonnement qui s'échappait des lèvres. 

— Allons! pensa Smith en se frottant les mains, 
je suis sauvé ! 

Et se retournant vers Opechacanough : 

— En échange de ce mystère, lui dit-il, veux-tu 
me rendre la liberté? 



JOHN SMlïH ET POCAHONïAS. 183 

L'Indien réfléchit un moment : 

— A la condition, répondit-il, que tu feras le trou- 
peau d'élans qui a passé tout à l'heure là, et il mon- 
trait le verre de l'extrémité de la longue-vue, se re- 
trouver à la portée de nos flèches. 

— Diable ! murmura Smith. 

Et avant que le capitaine ait pu ajouter une parole, 
Opechacanough avait ordonné à ses guerriers de sp 
tenir prêts à tirer l'arc au signal qu'il leur donnerait. 

En même temps, il appliqua son œil à la longue- 
:vue, et la promena dans la direction de la colline 
jusqu'à ce qu'il eût retrouvé son troupeau d'élans, 
tous paisiblement couchés et la tête tournée de son 
côté. Opechacanough leva aussitôt la main. Tous les 
arcs partirent, et le chef vit une pluie de flèches tom- 
ber entre son regard et le troupeau d'élans dont pas 
un ne bougea. Le rouge de la colère lui monta au vi- 
sage, et jetant vivement la longue-vue par terre ; 

— Tu nous braves 1 s'écria-t-il , tu ensorcelés nos 
flèches au point de les empêcher d'arriver à leur des- 
tination : eh bien I nous allons voir si tu sauras en 
préserver ton corps aussi bien que celui des élans. 

Il saisit alors Smith qui faisait tous ses efforts pour 
donner au chef entêté et furieux une démonstration 
d'optique. Aidé par ses guerriers, Opechacanough at- 
tacha à un arbre en manière de cible vivante l'infor- 
tuné capitaine qui essayait toujours de professer ses 
théories sur l'optique. Mais Tlndien parut saisir tout 
à coup quelques-unes des démonstrations de son pri- 



iSh LES PEAUX ROUGES. 

sonnier, et au moment où la première flèche allait 
être lancée pour le frapper infailliblement au cœur, 
il fit suspendre le sacrifice et résolut d'en référer à 
son frère Powhatan, dont la sagesse déciderait du sort 
d'un si grand magicien. 

Cette nouvelle fut annoncée à Smith. 

— C'est toujours cela de gagné, dit-il, emmenez- 
moi donc auprès de Powhatan. 

Le capitaine, bien garrotté, fut transporté à dos 
d'Indiens jusqu'à la demeure du sachem. 



IV 



La résidence de ce chef était à plusieurs milles de 
là, près de l'endroit où est aujourd'hui située la ville 
de Richmond. La position était si belle et si bien 
choisie que les Indiens avaient donné à cette royale 
demeure un nom qui , dans leur langue, signifiait 
quelque chose comme le Sans pareil. 

Pendant le trajet, Smith avait profondément ré- 
fléchi. 

— De ce que ma longue-vue n'ait pas eu auprès 
de Opechacanough tout le succès que j'attendais, 
ce n'est pas une raison pour que le moyen ne soit pas 
bon, se dit-il. Il se peut que cet Opechacanough soit 
une brute, et son frère un homme intelligent. Il y a 
même des chances pour cela, puisqu'il est chef su- 
prême. Je verrai d'ailleurs ce qu'il y aura lieu d'ajou- 



JOHN SMITH ET POCAHONTAS. 185 

ter à mon cours d'optique pour captiver son atten- 
tion. 

Arrivé au « Sans-Pareil, » Opechacanough raconta 
à son frère tout ce qui s'était passé, et lui présenta le 
prisonnier comme un magicien de première force, 
sur le sort de qui Powhatan était seul apte à se pro- 
noncer. 

Le puissant sachem reçut Smith avec une distinc- 
tion toute particulière, ordonna qu'on servît un repas 
splendide auquel il invita le prisonnier à prendre 
part, assis entre lui et sa fille Pocahontay, âgée de 
treize ans. 

— Cela ne s'annonce point mal du tout, pensa 
Smith qui fut tout d'abord frappé de la beauté de 
Pocahontas et de l'intelligence qui brillait dans ses 
yeux. 

La jeune Indienne avait de son côté attaché un re- 
gard plein d'intérêt et de curiosité sur le capitaine 
qui, n'ayant pas été longtemps à s'apercevoir de l'af- 
fection très-tendre de Powhatan pour sa fille, en lira 
une conclusion tout à l'avantage de son salut. 

Smith recommença naturellement la représentation 
de sa longue-vue ; et comme le paysage et les hori- 
zons qui se déroulaient autour de la résidence du 
grand sachem offraient des variétés et des surprises 
dont la magnificence, sous l'action des verres mysté- 
rieux, prenait des proportions inusitées pour le royal 
spectateur et pour sa fille, le capitaine eut un succès 
colossal. Il lui parut même que Powhatan comprit 



186 LES PEAUX UOUGES. 

parfaitement les démonstrations que son frère n'avait 
pu saisir. Quant à Pocahontas, elle prêtait une atten- 
tion extrême aux définitions du prisonnier. 

— Est-ce là tout ce que les « faces pâles » possè- 
dent en fait de mystères? demanda le sachem. 

Smith pensa que le moment était bon pour étaler 
tout son bagage. Il entama alors, et sérieusement, un 
cours de géographie, Varié d'astronomie et accidenté 
de cosmographie. A tout cela , il faut bien le dire , 
Powhatan prêtait un intérêt dont Smith ne l'aurait 
pas cru capable , et qui ne le cédait pas à la vive cu- 
riosité que montrait la petite Pocahontas. 

Quand le soir fut venu , Powhatan fit conduire le 
prisonnier dans un wigwam, sous la garde de guer- 
riers fidèles qui ne devaient pas le perdre de vue de 
toute Ja nuit. 

— Demain , lui dit le chef en le congédiant, tu 
connaîtras ton sort. 

— Mon sort, murmura Smith en s'enveloppant 
dans la peau de buffle qu'on lui offrit pour lit, mon 
sort ne me semble pas douteux : demain je serai 
libre. 

/ Une fois qu'il fut seul, Powhatan se prit à réflé- 
/chir sur les efifets d'optique, sur la cosmographie , 
l'astronomie et la géographie. Les révélations du ca- 
pitaine lui avaient dévoilé des choses surnaturelles. — 
Et pour savoir ces choses, pour les comprendre, pour 
les expliquer, « les faces pâles » étaient évidemment 
des êtres supérieurs aux pauvres « Peaux-Rouges. » 



JOHN SMITH ET POCAHONTAS. 187 

— Et celui-là surtout qui dit si bien ces choses , 
que Pocahonlas en était émerveillée, doit être évi- 
demment l'homme par excellence au milieu de ses 
semblables. 

Cette comparaison frappa de terreur l'esprit de 
Powhatan, et le chef bondit de rage. 

— Si ces hommes-là nous sont supérieurs, ils 
doivent être dangereux pour nous ; et les laisser 
maîtres sur notre sol , c'est nous tendre des embû- 
ches à nous-mêmes ! Ce capitaine surtout m'in- 
quiète. Il doit être l'âme de son peuple. Lui rendre 
la liberté, c'est donner des armes à nos ennemis. 
Privés de celui qui est leur lumière, ils seront évi- 
demment plus faciles à vaincre. Le prisonnier ne re- 
tournera pas au camp des blancs ; — il mourra ! 

science ! ô intelligence ! ô génie'! serez-vous donc 
en tous pays les sources intarissables de maux in- 
finis et de douleurs sans fond pour ceux à qui Dieu 
vous donna en présent? 



Le lendemain à son réveil , Smith , qui avait passé 
une nuit émaillée des rêves les plus charmants, fut 
conduit devant Powhatan. Il entendit, non sans stu- 
péfaction, l'arrêt qui le condamnait à mourir. Il vou- 
lut prendre la parole et plaider sa cause; mais il n'en 
eut pas le temps. 



'-m 

i83 LES PEzVUX ROUGES. 

Pucalionlas, qui avait appris la funeste résolution 
(le son père, s'était jetée aux genoux du sachem, im- 
plorant à grands cris la grâce du prisonnier, de celui 
qui avait allumé Tintelligence en son âme. 

Il y avait un peu de l'Héloïse dans le cœur de la 
jeune sauvagesse. 

Powhatan fut inflexible aux caresses, aux prières, 
aux larmes de sa fille. Smith était condamné à mou- 
rir, il fallait qu'il subît son sort. 

On le conduisit devant une large pierre où on posa 
sa tête la face tournée vers le ciel, le corps allongé 
sur le sol, et les mains derrière le dos. Au moment 
où, sur un signal du chef, deux Indiens levaient leur 
tomahaw, Tun pour briser le crâne de Smith, l'autre 
ses membres, — Pocahontas, échappée du wigwam 
paternel, accourut haletante, suffoquée, et se jeta sur 
le corps du malheureux supplicié. Puis posant sa tête 
sur le billot, à côté de celle de Smith, qu'elle enlaça 
dans ses bras : 

— Frappez, s'écria-t-elle en s'adressant à son père, 
vous aurez deux victimes au lieu d'une! 

Powhatan fit suspendre l'exécution, bien entendu, 
accorda la vie à Smith, et s'empressa de le renvoyer à 
Jamestown, muni de provisions pour les colons. 

Il existe dans la grande rotonde du Capitole, à 
Washington, un bas-relief représentant cette scène. 
Ce travail, où il ne manque pas de talent, est dû au 
ciseau d'un artiste italien, Cappelano, élève de Ca- 
nova. Le défaut capital de cette œuvre est que Pocahon- 



JOHN SMITH ET POCAHONTAS. i89 

tas est costumée comme une Grecque; que PowhataD 
ressemble à un Grec, Smith à un Grec, et les deux au- 
tres Indiens qui complètent le groupe à deux Grecs I 
C'est peut-être un trait d'esprit du sculpteur, qui a 
voulu mettre son œuvre en harmonie avec le monu- 
ment qui est un véritable monument grec. 

Smith, de retour à Jamestown , après une absence 
de sept semaines, trouva la colonie en désarroi com- 
plet et réduite à trente-huit individus qui se prépa- 
raient à s'embarquer pour l'Europe. Smith employa 
tour à tour la prière, les reproches, la sévérité, la 
violence même, pour les détourner de leur funeste 
projet. 

Pocahontas, qui était devenue comme le génie tulé- 
laire de cette poignée de malheureux, envoyait à 
Smith tous les deux ou trois jours des provisions suf- 
fisantes pour que la petite colonie, désormais rassurée 
sous le rapport matériel , reprît le courage et la force 
morale qui font le succès de toutes les entreprises. 

Smith eut bientôt à se féliciter d'avoir persisté avec 
tant d'énergie dans son œuvre en quelque sorte sur- 
humaine. Non-seulement les établissements de ses 
compagnons prospérèrent, mais il acquit une in- 
fluence énorme sur les Indiens qui venaient le consul- 
ter comme un oracle. Au point de vue religieux , il 
avait fait dans leur esprit un pas considérable, et en 
parlant du Dieu chrétien , les Indiens disaient : a Le 
Dieu du capitaine Smith ! » 

Un contingent de cent vingt émigrants arrivés 

il. 



90 Li:S PEAUX iiOUGES. 

d'Angleterre vint renforcer bientôt la petite colonie, 
et semblait lui ouvrir de nouvelles et importantes 
cilances d'avenir. Malheureusement parmi ces nou- 
veaux venus, il y avait beaucoup de joailliers et de 
travailleurs d'or qui avaient été alléchés par le bruit 
mik en circulation qu'on avait découvert des parcelles 
de ce précieux métal dans les eaux d'une petite rivière 
tributaire de la rivière James. Il arriva en ce temps-là 
ce qui est advenu de nos jours : tous les colons vou- 
lurent abandonner l'agriculture pour se IjvrêP-à-iïrTe^^---. 
cherfthe de l'or. Smith fut obligé d^^i^ourir à des 
mesuKes sévères; il ordonna entre autres que tout 
colon serait tenu de Iravaillei/six heures par jour à 
son champ sous peine de iieo-ecevoir aucune ration. 
11 fallut bien obéir, — et e/ même temps il écrivit en 
AngleterreWu'on eût à expédier en Virginie des la- 
bpureurs etSnon plus de^ chercheurs d'or. 



VI 



Parmi cesl rêveurs de fortune rapide, à qui le des- 
potisme de Smith enlevait, croyaient-ils, les ressour- 
ces de leur avenir et le prix du sacrifice qu'ils avaient 
fait en abandoimant la mère patrie, parmi ces rêveurs, 
dis-je, il y eut haturellement des mécontents qui, n'é- 
coutant que leurs rancunes, passèrent avec armes et 
bagages du côté des Indiens. Ils allèrent rejoindre la 
tribu de Powhatan , et trouvèrent dans le farouche 



JOHN SMITII ET POGAHOiNTAS. 191 

Opechacanougli (celui qui était si peu sensible aux. 
charmes de l'optique) un digne auxiliaire pour chan- 
ger l'amitié du sachem et de ses guerriers en haine 
contre les Européens. Ils ourdirent alors lin véritable 
complot qui avait pour but de détruire les établisse- 
ments créés à Jamestown et dans les environs, de mas- 
sacrer les colons et, bien entendu, Smith le premier. 

Ils avaient compté sans Pocahontas, la providence 
de ces malheureux. 

Pocahontas s^échappa de la résidence de Sans- 
Pareil « par une nuit de tempête affreuse, » dit un 
historien, vint dénoncer à Smith le crime et la trahi- 
son qui se préparaient. Le brave capitaine pressa 
dans ses bras la courageuse jeune fille, dont il ne vit 
pas ou ne comprit pas l'émotion de bonheur; et 
comme il lui demandait : 

— Que veux-tu pour récompense d'un si grand 
service ? 

— Je suis assez récompensée... par ton amitié. 
Smith alla au devant du parti indien qui s'avançait 

pour attaquer Jamestown ; surpris par celte démar- 
che, les sauvages qui cro}'aient que le plus complet 
mystère couvrait leur projet, furent tout à fait décon- 
tenancés. Smith, dans celte circonstance, déploya un 
tel courage, une énergie si élevée, une éloquence si 
entraînante, que les Indiens honteux de leur con- 
duite, firent à ce chef intelligent de nouvelles protes- 
tations d'amitié pleines de sincérité, et livrèrent à 
Smith les colons qui l'avaient trahi. 



1^2 LES PEAUX ROUGES. 

Il s'ensuivit entre les blancs et les Indiens un traité 
d'alliance qui assura cette fois le rapide développe- 
ment de la colonie de Jamestown. 

Le nom de « Père de la Virginie, » qui fut donné à 
Smiih et qui lui a été conservé en Amérique, était 
Lien mérité. On a vu tout ce qu'il avait fait pour ce 
berceau d'un des États les plus florissants aujourd'hui 
de l'Union ; il eût certainement hâté la prospérité de 
la petite colonie qu'il gouvernait, si un grave accident 
ne l'eût obligé à repartir pour l'Angleterre. Un fusil 
qui éclata entre ses mains lui fracassa l'épaule, et sa 
blessure eut des suites si sérieuses qu'il jugea néces- 
saire d'aller réclamer des soins de chirurgiens plus 
habiles que ceux qui peuplaient Jamestown, — si 
même il y en avait. — Il quitta la Virginie au mois 
d'octobre 1609. 

Le départ de Smith amena une suite d'épreuves 
cruelles pour les colons. Ils n'avaient plus pour les 
guider la puissante énergie, la prudence habile, le 
tact particulier du capitaine. Ceux qui prétendirent à 
lui succéder commirent faute sur faute, et le premier 
résultat de l'absence de Smith fut le relâchement 
dans la discipline qu'il avait introduite au milieu de 
ce petit peuple, et l'abandon de tout travail. 

Les Indiens, contenus par le respect que leur in- 
spirait Smith, et témoins de la décadence de ses mal- 
heureux associés, les prirent en véritable dédain, et 
interrompirent toutes relations avec eux. Pocahontas, 
elle-même, négligea ses alliés, si peu dignes à ses 



JOHN SMITH ET POCAHONTAS. 193 

yeux du dévouement et de raffeclion qu'elle leur avait 
voués, surtout à cause de Smith. 

Vivant dans la fainéantise, privés des secours que 
les Indiens leur avaient fournis avec tant d'empresse- 
ment dans leurs moments de détresse, les colons se 
voyaient perdus. Vainement ils sommèrent Powhatan 
de leur fournir des vivres, Powhatan dédaigna même 
de leur répondre. Pour le contraindre à exécuter les 
anciens traités de paix et d'amitié qu'il avait signés 
avec Smith, ils eurent recours à une ruse qui faillit 
leur couler bien cher. 

Un capitaine Argal avait été chargé de négocier sur 
les bords du Potomac la livraison d'un approvision- 
nement de blé ; il apprit que Pocahontas fort attris- 
tée depuis le départ de Smith, qu'elle croyait même 
mort, vivait dans une retraite solitaire, près du lieu 
où il aborda. L'idée lui vint qu'en s'emparant de la 
personne de Pocahontas , et en la conduisant en 
otage à Jamcstown, il obtiendrait de Powhatan en 
manière de rançon tous les subsides dont la colonie 
avait besoin. 11 parvint à attirer la jeune Indienne sur 
son bâtiment, puis leva l'ancre malgré les protesta- 
tions énergiques qu'elle opposa à une si odieuse con- 
duite. Elle fut d'ailleurs traitée à Jamestown avec le 
plus grand respect. 

Powhatan, indigné de cette trahison , refusa d'a- 
bord toute rançon et annonça que, dût-il mettre le 
feu au dernier arbre de ses forêts, il arracherait sa 
fille des mains de ses lâches ennemis. Puis son cœur 



194 LES PEAUX ROUGES. 

paternel comprit que ce moyen ne serait peut-être pas 
le meilleur; il promit alors, si les blancs voulaient lui 
rendre Pocahontas, de leur fournir tous les subsides 
qu'ils voudraient. 

Les colons avaient acquis assez d'expérience pour 
ne plus se fier aveuglément aux promesses et aux en- 
gagements des Indiens, et ils refusèrent. 

— La rançon d'abord, répondirent-ils, puis nous 
rendrons ensuite la liberté à Pocahontas. 

Powhalan, la rage et le désespoir dans le cœur, se 
mit en marche pour apporter le feu et la dévastation 
dans la colonie de Jamestown. 

Un événement qui pouvait changer toute la poli- 
tique des Européens et des Indiens arrêta la colère de 
Powhalan. Pendant sa captivité à Jamestown, Poca- 
hontas, qui était d'une beauté remarquable comme 
je l'ai dit, inspira une vive passion à ua jeune offi- 
cier anglais nommé Rolfe, qui la demanda en ma- 
riage. 

Powhatan accepta avec une joie orgueilleuse cette 
proposition, et il assista à la cérémonie qui fut célé- 
brée avec la plus grande pompe, à Jamestown, dans 
une petite chapelle dont les ruines existent encore 
et où Pocahontas reçut également le sacrement du 
baptême. 



JOHN SMITH ET POCAHONTAS. 195 



VII 



Le mariage de Pocaiionlas avec Rolfe amena une 
alliance positive et sérieuse entre les Indiens et les 
nouveaux possesseurs du sol, et mit fin pour long- 
temps à toute guerre. La colonie, comme on pense 
bien, profita de cette ère de paix pour prospérer et 
croîîre rapidement. 

Le mariage de Pocahontas, qui ouvrait une voie 
nouvelle et féconde au succès de la colonisation, ne 
porta pas cependant, dit un historien américain, tous 
les fruits qu'on en pouvait attendre. C'était là une 
veine politique excellente à exploiter et conforme aux 
tendances du gouvernement anglais, qui avait recom- 
mandé constamment aux colons de s'occuper de la 
conversion au christianisme des Indiens, par tous les 
moyens possibles. 

Le mariage était évidemment le plus simple et le 
plus habile de tous ces moyens : il appelait les sau- 
vages à jouir du spectacle moral et consolant de la vie 
de famille, et leur ouvrait Tintelligence à la percep- 
tion des grandes vertus du christianisme. Gela était 
d'autant plus facile et praticable à cette époque, que 
les colons n'étaient encore sous le joug d'aucun de 
ces préjugés qui plus tard devaient mettre des abîmes 
entre des races que la seule couleur de la peau sépare 
invinciblement. 



IM LES PEAUX ROUGES. 

Le mariage de Pocahontas enhardit les Indiens à 
rechercher ces alliances que les colons anglais repous- 
sèrent avec un orgueil qui blessa profondément les 
enfants du Désert. Ce fut là un des grands griefs 
qu'ils invoquèrent plus tard pour recommencer ces 
guerres d'extermination qu'ils entreprirent contre les 
blancs. 

Le départ de Pocahontas pour l'Angleterre fut le 
signal du refroidissement de celte amitié qu'elle avait 
ménagée et habilement entretenue entre sa race et les 
colons. 

Opechacanough, qui n'avait jamais vu d'un bon œil 
la faiblesse de son frère envers « les faces pâles, » fut 
le propagateur de ces idées belliqueuses, qu'il était si 
facile d'allumer chez les Indiens. 



VIÎI 

Pocahontas avait été baptisée avant son mariage. 
Déjà préparée au christianisme par le capitaine Smith, 
dont elle avait été l'Égérie, sa conversion ne fut pas 
difficile. D'une âme ardente et enthousiaste, elle ou- 
vrit franchement son cœur aux grandeurs du christia- 
nisme; elle accepta avec une pieuse reconnaissance la 
main de Rolfe, et montra qu'elle comprenait l'impor- 
tance de l'acte qu'elle accomplissait. 

En abjurant, elle reçut sur les fonts baptismaux le 
prénom de Rébecca. 



JOHN SMITH ET POCAHONTAS. 197, 

A son arrivée à Londres, le roi et la reine d'Angle- 
terre voulurent la voir, et lui témoignèrent beaucoup 
de sympathie. Pocahontas, en apprenant que le capi- 
taine Smith, qu'elle croyait mort, vivait à Londres, 
éprouva une émotion violente. Quand elle reçut sa vi- 
site, elle ne put se tenir debout , et tomba sur un 
siège, cachant dans ses mains son visage noyé de lar- 
mes, et pendant plus de dix minutes ses lèvres ne 
purent articuler une seule parole. Elle lendit ensuite 
la main au capitaine , l'appela « son père » et lui 
conserva ce nom jusqu'au dernier moment. Elle était 
accouchée à Londres d'un fils, et se disposait à re- 
tourner en Amérique, lorsqu'elle mourut presque su- 
bitement à l'âge de vingt-deux ans. 

Pocahontas est un type de femme remarquable, un 
de ces caractères qu'on eût admiré aussi bien dans 
l'histoire des peuples civilisés que dans les chroniques 
du Désert. Rarement, surtout si Ton veut se trans- 
porter dans le milieu où elle a vécu, on rencontre 
autant d'énergie jointe à un si profond dévouement. 
Échappée de ces forêts barbares de l'Amérique, pour 
venir protéger une société chrétienne naissante, on 
peut la comparer à une colombe qui se serait envolée 
du repaire d'un tigre. 

Smith (1) dépeint Pocahontas comme possédant une 
beauté hors ligne, quoique son visage fût couvert 
d'un voile de mélancolie très-sympathique d'ailleurs. 

(1) Histoire de la Virginie. 



198 LES PEAUX ROUGES. 

Il existe également à Washington un tableau re- 
présentant le baptême de Pocahontas, où l'artiste, 
M. Chapman, un Américain, a représenté la jeune In- 
dienne dans tout l'idéal de la description qu'en donne 
Smith. Au surplus , la beauté était un privilège 
dans la famille de Pocahontas. Son frère Nanlaquaas 
rayonne admirablement dans le tableau de M. Chap- 
man. Smith dit que cet Indien était le type idéal de la 
beauté virile. Il joignait à cet extérieur attrayant une 
douceur de caractère et une bonté dont il avait, 
comme sa sœur, hérité de Powhatan. 

Le nom primitif de Pocahontas avait été Mataoka, 
qui signifiait dans la langue indienne : Un ruisseau 
qui coule entre deux collines; on lui donna plus tard 
celui de Plume de neige, qui avait été le nom de sa 
mère; et il leur était venu à toutes deux de la grâce 
de leur corps, de la blancheur de leur teint, et de 
leur légèreté dans la course. 

Ces détails qui dénotent une certaine poésie ga- 
lante chez les Indiens, constatent en même temps les 
titres irréfutables de Pocahontas à cette réputation de 
beauté qui est toujours une royauté sous tous les 
climats, dans toutes les sociétés, et quelle que soit la 
couleur dont Dieu a peint l'épiderme du visage. 



VIII 
PONTIAG 



Parle traité signé à Paris au mois de février 1763, 
la France, après une désastreuse campagne, venait de 
céder à l'Angleterre le Canada et toutes ses possessions 
dans l'Amérique du Nord situées sur la rive orientale 
du Mississipi, la Nouvelle-Orléans exceptée. 

Mais l'Angleterre dût payer cher celte conquête. 
La France avait laissé des vengeurs derrière elle, 
dans les Indiens qui furent ses alliés. Les mission- 
naires et les trafiquants de notre nation avaient eu, en 
effet, le bonheur et l'habileté de captiver les sympathies 
des indigènes. 

^— Quand les Français sont venus ici, — disait uti 
de leurs chefs, — ils nous ont ouvert les bras et 
nous ont embrassés. Ils nous ont appelés leurs en- 
fants, et nous avions véritablement trouvé en eux des 
pères. 

Les Indiens, même dès Pabord, ne montrèrent pas 
d'aussi affectueuses dispositions envers les Anglais. 

Il y avait, à cette époque, un chef indien de la tribu 



200 LES PEAliX ROUGES. 

des OKawas, — nommé PoiUiac, — qui acquit une 
grande célébrité, non-seulement en Amérique, mais 
aussi en Europe où son nom a retenti par dessus le 
bruit des flots de l'Atlantique. Si je ne me trompe 
même, Tépilhète de « grand » a été accolée à sa per- 
sonne ; et on disait le « grand Pontiac. » 

C'était en réalité un homme d'une valeur véritable, 
d'un courage de lion, d'une énergie peu commune, 
d'une astuce qu'on ne peut guère rencontrer que chez 
un peuple sauvage. 

Pontiac qui, en fin décompte, serait peut-être arrivé 
tôt ou tard à faire subir à ses bons amis les Français 
toutes les fariélés de sa haine contre les « peaux blan- 
ches,» prit texte de'leur défaite et de leur expulsion du 
Canada pour organiser contre les nouveaux vainqueurs 
une rude et impitoyable guerre. 

Pontiac avait raisonné ainsi : 

— Puisque les Anglais sont parvenus à expulser 
les Français, pourquoi à notre tour ne chasserions- 
nous pas lesAnglais, pour redevenir les maîtres et les 
possesseurs de nos terres, de nos forêts, de nos rivières? 
Il est très-heureux que les peaux blanches des deux 
nations ne se soient pas associées pour nous détruire. 
Le Grand-Esprit a voulu que l'une des deux dispersât 
l'autre, de manière que la victorieuse restât devant 
nous réduite à ses seules forces. 

C'est là le thème qui servit à la croisade que Pon- 
tiac prêcha aux tribus qu'un commun intérêt unissait 
dans le môme rayon.de territoire. 



PONTIAC. 20i 

Il fut plus heureux dans sa mission de propagande 
que ne le devait être plus tard le fameux Tecumeseh. 
Mais les temps étaient plus favorables à l'œuvre de 
Pontiac qu'ils ne le furent à celle de ce ïecumseseh. 

A cette époque les Indiens étaient encore dans toute 
l'énergie et dans toute la poésie de leur sauvagerie. 
Ils n'avaient été refoulés que de quelques lieues dans 
l'intérieur des terres. Ils occupaient encore les limites 
de leurs domaines; ils sentaient sous leurs pieds le sol 
où ils étaient nés, où ils avaient vécu, où reposaient 
les ossements de leurs ancêtres. Il était plus facile 
de les soulever alors et d'éveiller en eux les instincts de 
la conservation et les sentiments de l'indépendance. 

Pontiac parvint à réunir sous son commandement 
les huit tribus qui avoisinaient les lacs Huron,Michi- 
gan et Supérieur. Ces tribus étaient les Chippewas, 
les Wyandots, les Pottawatomies, les Winnebagoes, 
les Schawanese, les Ottagamie et les Mississagas, 

Pontiac conquit, tout d'abord, cette influence consi- 
dréable, —que lui garantirent dans la suite son cou- 
rage et ses succès,— par sa prestance qui était, dit-on, 
toute royale, par les sympathies qu'inspirait sa per- 
sonne, et par son éloquence. Si ces qualités physiques 
furent la cause des premiers triomphes de Pontiac, 
elles lui furent encore d'un grand secours plus tard, 
car les Indiens très-épris des formes extérieures ne 
comprennent le commandement que chez des hommes 
qui imposent par la force des muscles, par l'ampleur 
de la voix, par l'audace du regard. 



202 LES PEAUX ROUGES. 

Quelques traits de la vie de ce chef, que je vais ra- 
conter, mettront en même temps au jour tous les vices 
et toutes les qualités de ces enfants du Désert. 



II 



En 1760, après la prise de Québec parles Anglais, 
le major Rogers avait été envoyé à la tête d'un petit 
détachement d'infanterie, pour attaquer un groupe 
de Français qui s'étaient fortifiés dans une localité 
voisine du pays sur lequel était campé Pontiac. 

A la nouvelle de l'approche de i'otficier, le chef 
indien lui envoya l'ordre formel de l'attendre là où il 
était, avant que de faire un pas de plus. 

Le major jugea, à l'arrogance de ce message , qu'il 
serait imprudente lui de s'enfoncer dans le repaire de 
ces sauvages, ayant à peine sous ses ordres unepoignée 
d'hommes, et il attendit. Le lendemain, dans l'après- 
midi, Pontiac arriva, et les premières paroles qu'il 
adressa au major furent celles-ci : 

— De quel droit oses-tu entrer sur mes domaines, 
sans ma permission ? 

— Je ne viens ici, — répondit le major, avec aucune 
intention hostile contre les Indiens dont je veux au 
contraire me faire des amis, — je vais combattre les 
Français. 

Et pour preuve de ses bonnes dispositions, l'officier 
anglais offrit au chef plusieurs cadeaux, du blé et 



PONTIAC. 203 

des approvisionnements de toutes sortes comme gages 
de paix. Ponliac y parut sensible. 

— Toutefois, T- reprit-il, — tu ne te mettras en 
route que demain. 

— Mais... commença d'objecter l'officier, que cette 
résistance impatientait. 

— Tu ne te mettras en route que demain, te dis-je 

— s'écria Pontiac avec énergie ; et'je te préviens que 
je me couche au travers du chemin par où tu dois 
passer. Et, — continua-t-il, — le corps de Pontiac 
est une montagne qu'on ne franchit pas aisément. 

Le major Rogers comprit le sens de cette métaphore, 

— figure dont les Indiens sont très-prodigues dans 
leur langue toujours imagée. Le même sentiment de 
prudence qui Tavait engagé à obéir au premier ordre 
expédié par Pontiac l'inspira encore cette fois. Il se 
résigna à passer la nuit au milieu du bois où le chef 
indien l'avait convenablement cerné entre des mu- 
railles invincibles de tomahaws , de flèches et de 
mousquets. 

Pontiac ne dormit point, il médita. La mauvaise 
position dans laquelle se trouvait l'armée française ne 
laissait de doute à personne sur l'issue de la campa- 
gne. Il n'y avait donc aucune espèce d'intérêt pour 
lui à se mettre en conflit avec les Anglais, vainqueurs 
en ce moment. Il ne pouvait attendre aucun secours 
de la part de ses amis les Français, déjà fort embar- 
rassés de leurs propres affaires. Dans sa politique de 
sauvage, — assez conforme en cela à celle des nations 



204 LES PEAUX ROUGES. 

civilisées, — il ne crut pouvoir mieux faire que de sa- 
ciifier les Français. 

D'un autre côté, la tactique de Pontiac était de 
ménager aux Anglais de dures épreuves dans l'avenir. 
Par conséquent , il y avait de sa part de l'habilelé à 
les laisser s'engager le plus en avant possible dans 
l'intérieur du pays. Plus ses dispositions seraient pa- 
cifiques, moins les Anglais se croiraient obligés à 
réunir des forces imposantes sur les mêmes points du 
territoire. Les établissements coloniaux se créeraient 
dans la confiance la plus aveugle, les garnisons des 
forts seraient un simulacre de défense, rien de plus. 11 
restait donc à Pontiac des chances considérables pour 
faire main basse à coup sûr, à un moment donné, 
sur tous ces groupes dispersés, pour ainsi dire sans 
liens entre eux, et presque certainement sans moyens 
de résistance. 

Le plan du chef était bien arrêté. Il savait à l'a- 
vance que ce plan serait adopté sans discussion par 
les tribus soumises à ses ordres. 

Au lever du jour il se rendit auprès du major, et 
lui dit : 

— Tu pourras te mettre en route quand tu le vou- 
dras. Si je t'ai empêché de partir hier au soir. — 
ajouta-t-il, — c'était par intérêt et par amitié pour 
toi. J'avais besoin de faire connaître à tous les chefs 
auxquels je commande que je t'ai permis de parcou- 
rir le pays. Où tu voudras aller lu seras le bien reçu 
maintenant. Mes messagers sont partis, dès cette nuit, 



PONTIAC. 205 

pour tous les points du pays où le Grand-Esprit fait 
souffler les vents. Veux-tu , pour preuve de mon ami- 
tié que je t'accompagne une partie du chemin? 

— Soit 1 — avait répondu le major. 

Et Pontiac, marchant en tête du détachement à 
côté du commandant, le conduisit jusqu'à Détroit, où 
ils se séparèrent les meilleurs amis. 



III 



Celte amitié, toute de précaution d'une part, et de 
calcul de l'autre, dura trois ans environ. Pontiac af- 
fectait une confiance illimitée dans les sentiments que 
le major Rogers manifestait à son égard ; et, de son 
côté, celui-ci avait reçu des témoignages si éclatants 
de dévouement du chef indien qui, entre autres, un jour 
de combat, s'était jeté dans la mêlée pour l'arracher à 
une mort certaine, que l'officier anglais avait fini par 
croire à la sincérité de cet attachement. 

Un jour Rogers lui avait envoyé une bouteille d'eau- 
de-vie, que les familiers de Pontiac lui conseillèrent 
de ne point boire , — ce liquide renfermant proba- 
blement, disaient-ils, du poison. Mais le chef appro- 
cha la bouteille de ses lèvres et répondit : 

— Il n'est pas au pouvoir de cet homme de tuer 
celui qui lui a sauvé la vie. — Et il but d'un trait un 
quart de la bouteille. 

Les Anglais, devenus maîtres tout à fait du Canada 

12 



206 LES PEAUX KOUGES. 

et des territoires avoisinants, avaient établi de petits 
forts au milieu des pays indiens, comme avant- postes 
d'observation. 

Le commandement d'un de ces forts, le Michilli- 
mackinac, avait été donné au major Rogers. Depuis 
quelque temps différentes personnes, entre autres des 
trafiquants, l'avaient prévenu d'avoir à se tenir sur 
ses gardes, et qu'il se pourrait bien que ses amis les 
Indiens tentassent contre lui, un jour ou l'autre, quel- 
que coup de main. Le même avertissement avait été 
donné aux autres commandants. Mais tous les faits 
dont ils étaient quotidiennement témoins démentaient 
ces craintes. Les Indiens vivaient avec eux dans la 
plus parfaite intimité; ils ne firent donc que rire de 
ces appréhensions, et les traitèrent de chimères. 

Poûtiac avait admirablement organisé son plan de 
conduite, comme on va voir. 



ly 



Le II juin, jour anniversaire de la naissance du roi 
d'Angleterre, avait été fixé pour l'exécution d'un 
complot depuis longtemps ourdi, et dont le but était 
de faire main basse sur tous les fortins anglais. 

Les Indiens se réunirent ce jour-là pour une grande 
partie de balle, qui était et qui est encore leur jeu 
favori dans les occasions solennelles. Devant le fort 
Micbillimackinac s'étendait un vaste terrain plat et 



PONilAC. 207 

battu Irès-favorable pour les joueurs. Ils demandè- 
rent et obtinrent la permission d'organiser leur partie 
sur cette place. 

Les Indiens dépensent, dans cet exercice, un feu 
et une énergie qui rendent ce spectacle si véritable- 
ment curieux, que toute la garnison du petit fort, 
composée d'une centaine d'hommes environ s'était 
mêlée aux spectateurs, ne laissant dans l'intérieur 
qu'un poste de garde. 

Vers le milieu de la partie, au plus fort de l'admi- 
ration et de l'étonnement des blancs, un des joueurs, 
égarant la balle avec intention, la lança en dedans 
des palissades du Michillimackinac. Aussitôt les In- 
diens, sous prétexte de ravoir celte balle, s'élancent 
par dessus les palissades, massacrent les soldats de 
garde surpris à l'improviste, tuent quatre-vingts hom- 
mes de la garnison,' et réduisent le reste en esclavage. 
Le malheureux Rogers fut une des premières victimes 
de son aveugle confiance et de son courage au milieu 
de cette lâche surprise. 

Pendant que ce coup de main s'accomplissait sur le 
Michillimackinac, les neuf autres forts disséminés 
dans le Michigan tombaient à la même heure au 
pouvoir des Indiens, qui ensuite ravagèrent, pillè- 
rent, incendièrent tous les établissements européens 
éparpillés dans la'^Campagne. 



208 LES PEAUX HOUGES. 



Pontiac, qui avait organisé ce plan, s'était gardé 
de compromettre dans l'exécution ni sa personne, ni 
son nom, ni sa position vis-à-vis des Anglais, non 
par peur, mais par précaution et par politique. Il ré- 
servait pour lui le succès d'une entreprise plus har- 
die, plus difficile et plus décisive. 

Pontiac savait bien quels seraient les résultats du 
coup de main qu'il venait d'organiser. Les Anglais ne 
disposaient pas de nombreuses troupes dans le Ca- 
nada. Ils avaient séparé des corps principaux tout ce 
qu'ils avaient pu en distraire pour l'occupation des 
petits forts; il venait de leur être démontré péremp- 
toirement que ces poignées de soldats ne suffisaient 
•pas à la défense des avant-postes; et non-seulement 
il leur était impossible d'augmenter les garnisons, 
mais encore de renouveler l'expérience sur le même 
pied qu'auparavant. D'une autre part les colons, ef- 
frayés par le triste sort de leurs prédécesseurs, ne 
se souciaient plus d'aller tenter de nouveau fortune 
au cœur du pays des Indiens. En sorte que du même 
coup, sur tous les points oii ils avaient exécuté avec 
succès les ordres de leur chef Pontiac, les sauvages 
se trouvèrent délivrés de la présence des blancs. 

Il ne restait plus de menaçant pour eux que le fort 
de Détroit, qui protégeait la ville de ce nom dans la 



PONïIAC. 209 

colonie du Michigan devenu depuis un des Elats de 
l'Union, et où les Anglais avaient concenlré, à cette 
époque, leur défense la plus imposante, cinq cents 
hommes environ de bonnes troupes. Le rêve ambi- 
tieux de Pontiac était d'enlever ce fort, entreprise 
assez périlleuse, mais devant laquelle ne recula point 
son audace astucieuse. 

C'était pour se ménager toutes les chances possibles 
de succès que Pontiac avait disparu le jour de l'atta- 
que et de la prise des petits forts secondaires. Quel- 
ques jours après ce coup de main il arriva, simulant 
une grande hâte, se montra indigné de la perfidie des 
Indiens, et vint camper dans le voisisage de Détroit, 
faisant connaître au colonel Gladwin, commandant du 
fort, que les meneurs du complot contre les blancs 
allaient être sévèrement punis ; et, de fait, une dizaine 
de malheureux payèrent de leur vie les frais de l'am- 
bition, de la gloire et de la diplomatie de Pontiac. 
Les sauvages n'y regardent pas de si près 1 — Pon- 
tiac protesta du respect dont les Indiens entoureraient 
désormais l'amitié des blancs, et, pour sceller cette 
amitié, il proposa au colonel Gladwin de signer un 
traité de paix. 

Rendez-vous fut pris dans ce but. 

Voici comment échoua le projet dont Pontiac avait 
mûri l'exécution avec tant de soins et de patience : 

Les Indiens avaient leur libre entrée dans le fort, 
jusqu'au coucher du soleil, pour y trafiquer et four- 
nir aux approvisionnements de la garnison.— Le jour 

13. 



210 l.ES PEAUX ROUGES. 

OÙ fut arrêté le rendez-vous entre Pontiac et le co- 
lonel, une jeune fille indienne dont le frère avait 
été une des victimes tombées sous la justice injuste 
de Pontiac, était venue au fort pour apporter à Glad- 
win une paire de mocassins (chaussures). Comme il 
restait encore une certaine quantité de la peau d'élan 
qui avait servi à confectionner les mocassins, le co- 
lonel commanda à la jeune Indienne de lui en faire 
une seconde paire et la renvoya. 

Après l'heure fixée pour la sortie des étrangers du 
fort, une ronde surprit la jeune iille cachée derrière 
un amas de pierres, tout près du logement du com- 
mandant. Interrogée sur les motifs qui l'avaient fait 
rester dans le fort, elle ne voulut pas répondre et se 
prit à sangloter. Informé de ce fait, le colonel fit 
conduire devant lui l'Indienne, toute tremblante, et 
le visage décomposé par la peur. 

Aux premières questions que lui posa Gladwin, elle 
répondit vaguement qu'elle n'était point sortie du 
fort parce qu'elle n'avait pas voulu emporter les mor- 
ceaux de peau d'élan qu'elle avait mal mesurés d'a- 
bord, et qui, selon elle, ne suffiraient pas à confec- 
tionner une paire de mocassins. 

— Pourquoi, ~ lui demanda le colonel, qui 
n'était certes pas dupe d'une pareille réponse, — 
pourquoi ne m'as-tu pas fait cette observation dès 
celte après-midi? 

L'indienne ne répondit pas, baissa la tête, et deux 
larmes roulèrent sur ses joues. 



POiNTlAC. 211 

— Tiens, — continua Gladwin, — reprends ces 
iiiorceaux ; — s'ils ne te suffisent pas, ajoutes-y le 
nécessaire, et je te payerai comme si tu avais fourni 
la totalité. 

— Impossible, — répondit-elle, je ne les veux pas 
prendre. 

— Et pourquoi? 

— Parce que je ne pourrai plus vous rapporter vos 
mocassins. 

Cette réponse évasive, mais très-expressive dans son 
obscurité pour quiconque est familier au langage des 
Indiens, changea en presque certitude les soupçons 
du colonel sur l'existence de quelque complot. 11 
pressa de nouvelles questions la jeune Indienne, et 
lui promit sa protection et une récompense si elle 
consentait à tout confesser. 

Tout à fait rassurée alors, elle lui fit connaître que 
chacun des Indiens qui devaient assister au conseil 
du lendemain matin aurait un fusil caché sous son 
manteau ; que Pontiac donnerait le signal de l'attaque 
au moincnl où il remettrait au commandant le papier 
sur lequel devait être signé le traité de paix. Pendant 
la tenue du conseil, un grand nombre de guerriers 
devaient également entrer dans la ville pour aider au 
massacre. 

Le colonel rassembla alors les troupes, leur com- 
muniqua la révélation qui venait de lui être faite, et 
prit toutes les précautions militaires que la prudence 
exigeait. 



212 LES PEA'UX ROUGES. 

Pendant la nuit, un cri étrange retentit dans le 
quartier des Indiens, et fut répété de loin en loin. 
Les soldats du fort coururent aux armes, mais au- 
cune attaque n'eut lieu. — C'était le signal donné par 
Pontiac que le projet s'exécuterait le lendemain. 



VI 



A dix heures du matin, Pontiac et une soixantaine 
de ses guerriers furent admis dans le fort dont on 
ferma la porte aussitôt. Cette mesure et la présence 
d'un certain nombre de soldats autour de la pièce où 
se tenait le conseil ne laissèrent pas que de frapper le 
chef qui en fit l'observation au colonel. — Celui-ci 
lui répondit que les troupes étaient là seulement pour 
satisfaire leur curiosité. Pontiac parut satisfait de 
cette réponse. 

La séance s'ouvrit par un discours du chef indien. 
Arrivé au point de ce discours où il devait remettre 
le gage de paix au commandant, il jeta un rapide 
coup d'œil autour de lui, et voyant les officiers la 
main sur leurs épées à moitié tirées déjà du fourreau, 
il comprit qu'il était trahi. 

Pontiac fit preuve, dans cette circonstance, d'un 
sang-froid remarquable. Il ne bougea pas, sa voix ne 
s'altéra point; aucun geste, aucune impression de 
son visage ne montra le fond de sa pensée. Il se 
contenta de remettre le gage de paix au colonel, 



PONTIAC. 213 

mais sans donner le signal convenu, et acheva son 
discours qui était rempli des plus chaleureuses pro- 
testations d'amitié et de sympathie envers les Anglais. 

Quand Ponliac eut terminé, le colonel Gladwin 
prit la parole et lui reprocha avec indignation sa 
trahison. Pontiac nia avec énergie le complot, et 
pour preuve ouvrit son manteau. Mais l'officier 
anglais sans se déconcerter, s'avança vivement vers 
le guerrier qui se trouvait le plus rapproché de 
lui, et écarta les plis de son large vêtement de peau 
de buffle. Le fusil qui s'y trouvait caché ayant appa- 
ru aux yeux de tout le monde, Ponliac baissa hon- 
teusement la tête sans prononcer une seule parole. 

Le colonel ordonna alors aux Indiens de sortir du 
fort, et ce fut à grand peine qu'il parvint à empêcher 
les soldats de massacrer ces misérables. Il poussa 
même la générosité jusqu'à ne vouloir pas garder 
d'otages; niais il leur fit déposer les armes à tous. 

La conduite de Gladwin avait été inspirée par 
l'ardeur chevaleresque qui lui était naturelle , et 
aussi par la prudence. Il savait que les Indiens 
sont assez impressionnables aux sentiments nobles 
de pardon et de générosité, qui trouvent quelque- 
fois en eux un écho fidèle. Et mieux valait , selon 
lui , ramener ces sauvages par de tels moyens 
plutôt que de verser du sang. 

Mais cette fois il avait semé en terre stérile. Pon- 
liac avait trop à perdre aux yeux des siens pour lais- 
ser refroidir leurs désirs de vengeance, et sa honte 



214 LES Piî/iUX ROUGES. 

lui semblait trop dure à supporter. 11 employa toutes 
les ressources d'esprit et d'imagination dont il dispo- 
sait, pour dénaturer devant le cœur des Indiens l'élan 
de générosité dont le colonel Gladwin, on peut le 
dire, s'était rendu coupable. Il leur persuada que 
c'était la peur et la conscience de sa faiblesse qui 
l'avaient fait agir ainsi, et que c'était la preuve qu'il 
fallait tenter au plus tôt un énergique coup de main. 

Les prédications de Pontiac portèrent leurs fruits ; 
car le lendemain, dès le point du jour, la tribu com- 
mença l'attaque du fort qui dura, avec des pertes 
considérables de part et d'autre , jusque vers le 
milieu du jour, sans que cependant les Indiens 
eusssent pu entamer les palissades. 

Ils y parvinrent cependant , et se ruèrent en 
poussant des cris formidables, dans l'intérieur de 
la première enceinte. 

Le colonel Gladwin en laissa entrer le plus 
qu'il put sans compromettre les ressources et le 
succès de sa défense , puis il les balaya tout à 
coup avec la mitraille d'une pièce de canon , 
tenue en réserve pour le dénoûment. 

La débandade se mit parmi les Indiens, quelques ef- 
forts héroïques qu'ait faits Pontiac pour les retenir; 
l'ardeur et l'indignation des troupes, qui avaient une 
revanche à prendre, étaient telles que ceux de ces 
misérables qui ne purent pas s'échapper furent mas- 
sacrés sans pitié. 

Cette sévère leçon fit renoncer les Indiens à la peu- 



PONTIAC. 215 

sée de recommencer leurs coups de main sur le fort 
Détroit. Mais Pontiac parvint encore à les persuader 
qu'il y avait un moyen tout aussi sûr que ces infruc- 
tueuses attaques par les armes, de ruiner leurs enne- 
mis et de leur causer beaucoup de mal, c'était d'éta- 
blir un blocus impitoyable autour du fort. 

Ce système mis en pratique avec une grande habi- 
leté et une audace incroyable fut, en efTet, très-pré- 
judiciable à la garnison de Détroit. 

Presque tous les bâtiments qui apportaient des 
approvisionnements au fort furent capturés par les 
Indiens, et leurs équipages massacrés. Depuis long- 
temps les troupes se trouvaient sans vivres frais, et la 
famine menaçait, lorsqu'apparut un schooner chargé 
de ravitaillements pour le fort. Ce bâtiment fut, com- 
me les autres, vivement attaqué; mais, au moment 
d'être pris, il eut le bonheur de pouvoir gagner le 
large. Les Indiens se jetèrent alors dans leurs canots, 
le poursuivirent et l'abordèrent après avoir tué une 
grande partie de l'équipage. Le capitaine, ne doutant 
pas du sort qui l'attendait s'il tombaitentre les mains 
des sauvages, commanda à son canonnier de mettre 
le feu à la soute aux poudres, bien résolu à entraîner 
ces misérables dans sa propre mort ; mais Pontiac 
comprenait l'anglais ; il entendit cet ordre, et l'ex- 
pliqua aussitôt à ses compagnons qui regagnèrent 
précipitamment leurs canots sous le feu bien nourri 
de l'équipage. 



3K> LES PF.AriX ROUGES, 



VII 



Le colonel Gladwin, faligué d'être ainsi tenu en 
échec par celle horde de sauvages, résolut un jour 
une sorlie, afin d'aller surprendre Pontiac à l'impro- 
viste au milieu de son camp. Il confia cette expédi- 
tion au capitaine Dalyell, à la tête de cent cinquante 
hommes. Le chef indien, averti par ses guetteurs de 
ce projet, leva le pied pendant la nuit et se retira à 
quelque distance au delà d'un pont de chaque côlé 
duquel se développait un bois épais et pour ainsi dire 
impénétrable, au milieu duquel il dispersa ses guer- 
riers après avoir dressé un peu plus loin, et faisant 
face aux Anglais, une sorte de retranchement qu'il 
leur offrit comme un piège. Quelques coups de fusil 
inoffensifs partis de derrière ces palissades, engagè- 
rent Dalyell à en commencer l'assaut. Pontiac le laissa 
s'engager avec ses hommes sur le pont où ils reçu- 
rent de flanc, et d'ennemis invisibles, un feu meur- 
trier. 

Les Anglais furent obligés de faire volte-face, et 
laissèrent sur le terrain une soixantaine d'hommes, 
parmi lesquels plusieurs officiers entre autres le capi- 
taine Dalyell. Le pont sur lequel s'accomplit cette es- 
pèce de massacre fui appelé depuis lors le « Ponl-de- 
Sang. » 

Le siège de Détroit durait depuis plus d'une année 



POiNTIAC. 217 

déjà, lorsque les événements intérieurs permirent en- 
fin au gouvernement d'aviser un moyen de mettre un 
terme à cet état de choses. On expédia, sous les or- 
dres du général Bradstreet, un corps d'armée assez 
important destiné à déloger les Indiens. 

La peur se mit réellement, cette fois, parmi les 
tribus, et Pontiac lui-même comprit que la résistance 
serait impossible. Il proposa la paix. On lui posa 
pour condition de retourner sur le territoire de sa 
tribu. Il accepta, et de son côté demanda et obtint 
qu'on lui ferait une pension qui lui fut exactement 
payée. 

Jusqu'au moment où éclata la révolution de l'indé- 
pendance, Pontiac observa fidèlement les engage- 
ments qu'il avait pris ; mais lorsque la guerre fut 
déclarée entre les colonies et la méiropole, sa vieille 
haine contre l'Angleterre se réveilla plus vivace et 
plus terrible. Il offrit aux colons d'entrer à leur 
service et d'entraîner avec lui un certain nombre de 
tribus. 

Le général Hamilton, en apprenant que Pontiac 
prenait parti pour les colons contre les Anglais, con- 
çut de sérieuses inquiétudes sur le rôle que cet 
homme pouvait faire jouer aux tribus indiennes 
pendant celte guerre. Il résolut de se débarrasser de 
Pontiac par tous les moyens possibles. 

La plus grande difficulté était de l'aborder et de le 
surprendre, soit pour l'enlever, soit pour le mettre à 
mort. Pontiac avait, dans le cours de sa vie, donné 

t.". 



ai3 LES PEAUX ROUGES. 

assez de preuves de sa sagacité et de son astuce pour 
qu'on prît envers lui les plus minutieuses précau- 
tions. 

Le général Hamilton s'en ouvrit à un colon de la 
province de Michigan. 

— Je crois avoir sous la main l'homme qu'il vous 
faut, répondit le vieux colon. C'est un nommé Timo- 
thée; une espèce d'individu moitié Indien , moitié 
civilisé. Je me suis souvent servi de son ministère 
pour exécuter de difficiles entreprises. Venez me 
trouver demain dans une petite cabane que je possède 
à deux milles de ma ferme, je vous ferai rencontrer 
avec ce Timothée. 

— C'est dit, monsieur Adams ; mais vous me ré- 
pondez de la fidélité, de l'énergie, de l'intelligence de 
voire recommande ? 

— Il suffira, je crois, général, que je vous raconte 
sa vie pour que vous preniez pleine confiance en lui. 
Timothée est né dans le Ncw-Hampshire, oùil se ma- 
ria, et s'établit Jiardiment et contre toute prudence 
sur un territoire un peu avancé j'en conviens, au 
delà des frontières et trop près des Indiens. Quel- 
ques autres aventuriers, tout aussi hardis que lui, le 
s!ii\irent et au nombre de soixante ou soixante-dix 
environ, ils formèrent une espèce de village où, pen- 
dant quelque tenips, ils vécurent en paix, et prospé- 
rèrent même. 

Mais une nuit ils furent vigoureusement attaqués 
à rimproviste par une bande d'Indiens qui, suivant 



PONTIAC. 219 

Tusage, massacrèrent tous les habitants, sans ex- 
ception , et mirent le feu aux maisons et aux 
champs. Timolhée, épuisé par douze blessures, était 
resté évanoui et comme mort sur ce champ de ba* 
taille où il avait vu sa femme et ses quatre enfants 
tomber sous le fer des assassins. 

Quand les Indiens se furent assurés qu'il n'y avait 
plus rien à brûler, plus personne à tuer, plus aucune 
cabane à piller^ ils levèrent vivement le pied^ de 
peur quc^ l'alarme étant donnée^ quelque secours no 
vînt d'un des établissements voisins. ^^ : ^ 

Vers le milieu du jour, Timothée reprit connais- 
sance, contempla avec une rage douloureuse ce spec- 
tacle de ruines fumantes, de membres épars, de ruis- 
seaux de sang; puis il se mit en route et se traîna 
péniblement jusqu'au village le plus proche, situé à 
quatre ou cinq milles de là. 

Revenu à la vie, Timothée alla visiter les débris de 
son ancienne maison ; et sur ces monceaux de ruines 
il fit le serment effimable de consacrer le reste de ses 
jours à la vengeance. 11 se construisit alors une sorte 
de repaire au milieu des bois ; et de là il fait une 
chasse impitoyable aux Indiens. Il n'en tient pas un, 
femme, enfani, vieillard, au bout de son fusil, qu'il 
ne lui loge une balle au cœur ou dans la tête. 11 
avoue avoir sacrifié bon nombre de victimes aux 
mânes de sa femme et de ses enfants. A l'entendre 
exprimer la joie qu'il éprouve à viser un Indien, à 
suivre tous ses mouvements, à le voir tomber mort 



220 LES PEAUX ROUGIS. 

OU agonisant, à assister à ses dernières luttes entre la 
vie et le trépas, on éprouve des frissons de terreur. 

Vous ne rencontrerez jamais, général, un homme 
qui vous convienne mieux que celui-là pour une 
expédition hardie et téméraire même contre un In- 
dien. Il parle d'ailleurs la langue de presque toutes 
les tribus; il est familier à toutes leurs mœurs, 
et il se mêle à eux avec une intrépidité héroïque. 

— C'est bien, monsieur Adams; faites venir ce 
Timothée demain à votre cabane. Mais pour plus de 
sécurité, je lui adjoindrai quelqu'un dont je suis sûr 
aussi, mais à qui pourrait manquer l'énergie néces- 
saire. - 



VII 



Le lendemain, M. Adams et le général, accompa- 
gnés d'un jeune Anglais employé plusieurs fois 
dans l'armée en qualité d'espion, furent exacts au 
rendez-vous de la cabane. 

A peine y étaient-ils arrivés qu'on entendit un long 
cri derrière la porte. 

— C'est lui ! fit le vieux colon ; je reconnais son 
signal. C'est ainsi qu'il exprime sa satisfaction lors- 
qu'il sait devoir être bientôt employé contre ses 
vieux ennemis les Indiens. — Entre, Timothée I cria 
M. Adams. 



PONTIAC. 221 

ïimothée apparut, déposa son fusil dans un coin 
de la pièce, et se tint debout sans souffler mot. 

Le général Hamilton examina le nouveau venu avec 
une scrupuleuse attention. C'était une homme de 
haute taille, bien membre, aux traits anguleux et au 
teint fortement bronzé ; ses cheveux étaient de la 
couleur du soleil, sa barbe remontait pour le moins 
à cinq ou six ans de date, et ses yeux d'un bleu de 
ciel ne restaient pas fixés sur le même point une se- 
conde. 11 regardait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, 
en haut, en bas, avec une rapidité incroyable, comme 
s'il était occupé à chercher un objet qui l'intéressait, 
ou plutôt comme s'il se mettait en garde contre un 
danger imminent : c'était un mouvement silencieux 
perpétuel. 

— Timothée, dit le vieux colon, le général Hamil- 
ton que voici a besoin de t'employer... 

— Ah I ah I ah ! répondit Timothée avec une sorte 
de rire strident. 

— Es-tu en mesure de partir immédiatement? de- 
manda le général. 

— Je suis à vos ordres. 

— Très-bien. Je puis compter sur toi, quelle que 
soit la difficulté de la mission que je te réserve? 

— Vous le pouvez. —Quant à mon fusil, il est là, 
fit Timothée en montrant l'arme du doigt. 

— Et tu as des munitions? 

— Que diable voulez-vous donc que je fasse d'un 
fusil sans munitions 1 D'ailleurs, je supposais bien 



i22 LES PEAUX ROUGES. 

qu'en me faisant mander, M. Adams avait besoin de 
moi, et il sait ee que je veux dire par là. 

— Mais, reprit le général, dans le service que je 
vais te commander, il faut que ta aies un compa- 
gnon. 

Timothée poussa une sorte de grognement désap- 
probatif. 

— J'aurais mieux aimé être seul, murmura-t-il. 

— C'est possible ; mais il est nécessaire que tu 
aies un compagnon. Ce jeune homme que voici 
t'accompagnera. 

Timothée fixa sur l'espion ses deux yeux mobiles 
qui tournaient dans leur orbite comme deux globes 
enflammés. 

— Je préférerais être seul, répéta-t-il. 

— Inutile de revenir là-dessus, reprit le général ; 
i-l faut que vous soyez deux. Voyons, es-tu prêt à par- 
tir, dès à présent, à la minute? 

— Oui ! fit Timothée, non sans laisser échapper un 
mouvement de mauvaise humeur. 

— Eh bienl reprit Hamilton, il est inutile de per- 
dre du temps ici à t'expliquer la nature et l'objet 
de ta mission : ton compagnon te dira en chemin ce 
dont il s'agit. 

— Pourvu que cela ne me distraie pas au point, si 
je tiens un Indien au bout de mon fusil, de le sacri- 
fier aux mânes de ma femme et de mes enfants, c'est 
tout ce que je demande. 

— Garde- t'en bien ! s'écria le général ; point d'ex- 



PONTIAC. 223 

Iravagance, point d'imprudence qui compromette la 
mission. 

— Ah ! murmura Timothée en paraissant réflchir. 
M. Adams ouvrit alors une sorte de coffre et en lira 

deux costumes d'Indiens. 

— Endossez ces vêtements, dil-il à Timothée et à 
l'espion. 

— Timothée fit une horrible grimace, mais se dé- 
cida cependant à obéir. 

— Pourvu, dit-il, qu'il ne m'arrive pas d'aperce- 
voir mon ombre !... Je serais capable de faire feu sur 
elle ! 

Le vieux colon barbouilla lui-même le visage de 
l'espion pour lui donner le teint d'un Indien. Quant 
à Timothée, il ne fut pas nécessaire d'avoir recours, 
pour lui, à cette opération ; son visage était naturelle- 
ment cuivré. Cela fait, le général et le vieux colon 
conduisirent ces deux hommes jusqu'aux bords de la 
rivière, où ils trouvèrent un canot destiné à les con- 
duire à travers le lac Erié, sur les confins du territoire 
qui forme aujourd'hui l'État de l'Ohio, et où Pontiac 
devait tenir un grand conseil de chefs convoqué par 
lui. 

— Maintenant, murmura le général à voix basse, 
bonne chance, et tâchez de revenir le plus tôt pos- 
sible. 

— Pardon, général, fit Timothée; s'il m'arrive, 
par hasard, de rencontrer un Indien, ne puis-je donc 
pas lui lâcher un coup de fusil ? 



224 LES PEAUX UOUGES. 

— Je l'ai dit que non, répliqua Hamiilon d'un ton 
d'autorité, à moins qu'il le soit agréable à Ion retour 
d'être fusillé. Allons, en route! 

Timothée et l'espion, armés chacun d'un aviron, 
mirent en mouvement le canot dont la proue fendit 
l'eau avec la légèreté d'un oiseau. 

—C'est néanmoins endiablantl murmura Timothée 
en interrompant son compagnon au moment où celui- 
ci allait expliquer ses instructions. 

— Quoi? demanda l'autre. 

— Parbleu I de n'avoir pas le droit de tirer un coup 
de fusil sur ces vermines. 

— Pas un mot de plus, murmura l'espion ; et écou- 
tez-moi, enfin. 

Timothée n'ouvrit plus la bouche et faisait voler 
son aviron avec une vitesse que son compagnon s'ef- 
forçait en vain d'imiter. La nuit devenait de plus en 
plus épaisse. Tous les objets semblaient prendre une 
couleur uniforme; on eût dit que la terre et le ciel se 
fondaient dans la même obscurité. Pas un souffle de 
vent n'agitait le feuillage des arbres qui retombait 
le long des rives invisibles à tous les yeux ; pas un 
écho, pas un murmure ne troublait ce silence profond 
de la nature ; et ils allaient toujours ne voyant rien , 
n'élant vus de personne. 

— Attention!... murmura tout à coup Timothée, 
mais si bas que son compagnon put à peine l'enten- 
dre. Puis , ayant donné quelques vigoureux coups 
d'aviron comme pour détourner le canot de sa direc- 



PONTIAC. 225 

lion, il se blottit au fond. L'espion, machinalement, 
en fit autant, tout en regardant par dessus le bord 
pour voir ce qui avait pu provoquer ce mouvement de 
Timothée. Il entendit, ou crut entendre le bruit ca- 
dencé d'avirons qui plongeaient dans l'eau. Quelques 
minutes après, il aperçut cinq ou six petites lumières 
qui glissaient rapidement à travers l'obscurité, à une 
très-grande distance, lui parut-il. Timothée se dressa 
tout à coup, saisit son fusil, et en dirigea le canon 
sur une des petites lumières. Mais se rappelant l'or- 
dre formel du général, il reprit aussitôt sa première 
position. Au bout d'un instant, le bruit des avirons 
s'éteignit dans le lointain, et les lumières disparurent, 

— Qu'était-ce cela? demanda l'espion. 

— Parbleu , des Indiens 1 et ces petites chandelles 
qui glissaient sur l'eau c'était le feu de leurs pipes. 
Ah ! ces feux étaient un bon but, et, ma foi 1 j'en au- 
rais bien abattu deux ou trois si le général n'avait pas 
été aussi explicite. 

— Vous n'auriez pas pu les atteindre seulement, ils 
étaient à une demi-douzaine de milles d'ici. 

— A peine à cinquante brasses, — s'écria Timothée. 
Ah ! vous n'avez pas l'œil aussi expérimenté que moi I 
— J'aurais brisé, voyez-vous, toutes leurs pipes les 
unes après les autres aussi aisément que je baise ma 
main en ce moment. 

Cela dit, les deux voyageurs retombèrent dans le 
même silence qu'auparavant, et continuèrent à ramer 
avec la même célérité. 

13. 



226 LES PEAUX ROUGES. 

Pendant la journée du lendemain ils se cachèrent, 
et ne reprirent le-ur route que le soir. Ils arrivèrent 
au terme de leur course vers le milieu de la nuit. 

Au moment où ils doublaient une sorte de promon- 
toire, Timothée s'arrêta tout à coup et se jeta de nou- 
veau au fond du canot. Cette fois son compagnon 
n'eut pas besoin de lui demander d'explications. Car 
en regardant dans la direction de la rive, il aperçut à 
une certaine distance une quantité innombrable de pe- 
tites lumières qui scintillaient dans les ténèbres. Elles 
paraissaient s'étendre à une distance de plusieurs 
milles le long d'un bras de rivière, dont les eaux lim- 
pides et tranquilles reflétaient les rayons de ces lumiè- 
res, en même temps que ceux des étoiles. 

— Ça, ce sont des Indiens, murmura Timothée. — 
Nous les avons dénichés enfin, je crois. — Maintenant, 
mon camarade, reprit-il, laissez-moi vous adresser 
une question ? 

— Parlez. 

— Êtes-vous disposé à obéir à mes ordres? 

— Oui, s'ils entrent dans mes instructions. 

— Qu'ils vous conviennent ou non, il le faut. J'ai 
besoin de commander pour un instant. 

— Je me soumets à votre expérience. 

— C'est heureux. Dites-moi, connaissez-vous bien 
les Indiens? 

— J'ai vécu parmi eux quelque temps. 

— Bien ! Et savez-vous leur langue à tous , la 
langue de ceux-ci, par exemple? 



l'ONT(AC. 2 27 

— ■ Ma foi ! noii. 

— Ail 1 diable 1 pour le métier que vous faites, per- 
mettez-moi de vous dire que votre éducation a été 
diablement trop négligée. Mais, venez, il ne s'agit 
plus ici de parler indien ou anglais. Il faut que nous 
nous jetions au milieu de ce troupeau. Pouvez-vous 
marcher à quatre pattes parmi les herbes sans réveil- 
ler un criquet? 

— Je le crois. 

— Vous n'avez point peur, n'est-ce pas? 

— Essayez de moi, et vous verrez. 

— C'est bien ; alors je me charge du plus difficile 
de l'affaire. Les Indiens sont campés là. Je le recon- 
nais à leurs feux. Je ne puis m'arrêter à tout vous di- 
re, mais tenez- vous près de moi, faites ce que vous 
me verrez faire, et pas un mot^ voilà tout. 

— Alors je vois que je pourrai jouer ma partie 
aussi. 

— Vous appelez cela jouer, vous? Oh I vous ne 
trouverez pas à jouer ici. Baissez-vous; ne faites au- 
cun bruit. 

L'espion obéit aux instructions de Timothée, qui 
sedirigea vers les lumières. Il maniaitson aviron avec 
une telle adresse et une telle légèreîé qu'on l'enten- 
dait à peine frapper l'eau. Ils s'approchèrent ainsi du 
camp, et entendirent un bruit confus de chants qui, 
tout à coup, frappèrent leurs oreilles distinctement 
avec une discordance étrange. Timothée arrêta son 
aviron et écouta. 



228 LES PEAUX ROUGES. 

— Ce seul les chants de ces gredins d'l]ta^Yas, dit- 
il. — Ils sont dans une orgie d'ivresse, comme toutes 
les nuits qui précèdent le jour oii ils doivent entre- 
prendre quelque grande affaire. Je les reconnais bien, 
car je peux parler leur langue et chanter tous leurs 
chants aussi bien qu'eux-mêmes. Maintenant, il s'a- 
git de nous introduire au milieu d'eux. N'oubliez pas 
ce que je vous ai dit : — Faites ce que je ferai, et sur- 
tout, quoi qu'il arrive, retenez bien votre langue et 
n'ayez peur de rien, ni d'un poignard, ni d'un loma- 
haw, ni de quoi que ce soit. 

Ce disant, Timothée sauta sur la rive d'oii par- 
taient les cris. Aidé par son compagnon, il attacha le 
canot à un tronc d'arbre. 

— Maintenant, murmura Timothée, laissons tout 
derrière nous, excepté notre personne. 

— Même nos fusils? 

— Oui, répliqua Timothée, après s'être assuré que 
les armes étaient bien à l'abri de l'humidité. — Oui, 
même nos fusils, pour mieux obéir aux ordres du gé- 
néral. C'est bien enrageant cependant!... Allons, en 
avant, et tenez votre bouche close comme une boîte à 
poudre. 

Timothée se coucha alors pour ainsi dire à plat 
ventre, et glissa parmi les herbes avec la prudence du 
serpent. Après avoir ainsi rampé pendant quelques 
instants, Timothée s'arrêta court. 

— Ah ! ah ! les voici, dit-il ; — et j'aperçois Pon- 
liac. 



PONTIAC. 229 

— Où? 

— Regardez droit devant vous. 

L'espion suivit la direction que lui indiquait son 
compagnon , et il aperçut, en effet, un groupe de cinq 
ou six Indiens assis autour d'un feu dont les flam- 
mes en se mirant sur leur visage, produisaient un 
singulier effet. Ils étaient assis côte à côte, se passant 
un grand vase plein de liqueur, et se disputant quel- 
quefois quand l'un d'eux y buvait plus que sa portion. 

Ils s'interrompaient par intervalles pour pousser 
des hurlements affreux, et se livrer à des danses et à 
des simulacres de combat, en brandissant dans l'air 
leiirs longs couteaux. 

Le sujet d'un de ces chants était le récit de la des- 
truction d'un village, et avait tant de ressemblance 
avec la sanglante aventure de la femme etdes enfants 
de Timolhée, que celui-ci poussa une sorte de rugis- 
sement et murmura en se déchirant les doigts : 

— Oh 1 si j'avais seulement mon fusil. 

Il s'avança de nouveau, et s'arrangea de manière à 
être découvert par les Indiens, en feignant d'éviter de 
se montrer à eux. 

— Huh ! huh ! cria l'un d'eux qui, par son costu- 
me, paraissait être un chef. 

Timothée lui adressa quelques mots, et présenta 
son compagnon aux Indiens qui lui tendirent le vase 
de liqueur. 

— Mon frère ne parle point, dit-il au chef. 

— Est-il muet? demanda l'Utawa. 



2;30 LES PEAUX IlOUGES. 

— Non; mais il a fait le serment de ne point pro- 
noncer une parole avant qu'il n'ait enfoncé son cou- 
teau dans le corps d'un ennemi. 

— C'est bien, dit le chef; qu'il soit le bien venu ! 
Puis il s'approcha de l'espion et l'examina d'un air 

soupçonneux, malgré son ivresse. 

— Je ne connais point ce jeune guerrier, dit-il. 
Est-il de notre tribu ? 

■ — Parfaitement, répliqua Timolhée ; mais il a été 
fait prisonnier par les Mohaws, il y a plusieurs an- 
nées, et il n'est revenu que depuis peu de temps, en 
s'échappant après avoir tué un chef. 

— Bon! murmura l'indien. 

Puis, saisissant tout à coup son tomahaw, il le 
leva sur la tête de l'espion, comme pour le frapper. — 
Timothée était dans des transes horribles. — Il respi- 
ra en voyant que son compaguon était demeuré im- 
passible devant ce geste menaçant. 

— Bon I dit l'Utawa. Je le reconnais pour êlre des 
nôtres; car un Utawa ne ferme jamais h33 yeux de- 
vant la mort. 

vriï 



L'arrrivée de Timothée et de son camarade fut la 
cause de nouvelles libations qui achevèrent de jeter 
les sauvages dans un complet état d'ivresse. Un quart 
d'heure après, ce camp si bruyant et si animé n'of- 



PONTIAC. 231 

Irait plus que le spectacle d'un tas de bêles brutes 
plongées dans un sommeil de plomb. 

Timolhée et son compagnon, qui s'étaient rappro- 
chés le plus possible de Pontiac, suivirent avec une 
scrupuleuse attention les moindres mouvements du 
redoutable chef, en proie lui aussi aux influences des 
liqueurs fortes. Quand ils se furentassurés qu'ils pou- 
vaient sans crainte exécuter leur projet, ils commen- 
cèrent par dépouiller Pontiac de ses armes; puis, en 
même temps qu'ils lui liaient fortement les membres, 
ils lui serrèrent un bâillon autour de la bouche, et le 
chargeant sur leurs épaules, l'emportèrent à une 
centaine de pas du campement, sans que cette rapide 
et dangereuse exécution ait été seulement soupçonnée 
par les Indiens, tous ivres-morts. 

— Qu'allons-nous faire de lui ? — demanda l'es- 
pion à Timothée. 

— Laissez-moi donc d'abord, — répondit celui-ci, 

— savourer la plus grande joie qui m'ait été donnée! 

— celle de tenir là, sous ma main, à portée de mon 
couteau, un Indien vivant, en mon pouvoir, dont je 
puis faire ce que je veux, — le tuer tout de suite, ou 
lui faire une agonie aussi lente que je voudrai, pen- 
dant laquelle je lui raconterai la lugubre histoire de 
ma femme et de mes enfants assassinés, de ma maison 
incendiée!... Oh! vous ne pouvez pas me compren- 
dre, vous! 

En parlant ainsi, Timothée avait quelque chose de 
la bête féroce. Ses yeux étincelaient, ses dents grin- 



232 LES PEAUX ROUGES. 

çaient, et ses doigts, en serrant le bras de son prison- 
nier, en firent jaillir le sang sous la blessure de ses 
dix ongles entrés dans la chair du sauvage. Pontiac, 
qui déjà commençait à se débattre, fit un effort vio- 
lent sous la douleur qu'il venait de resenlir, et rom- 
pit les liens qui lui retenaient les bras. Son premier 
mouvement, naturellement, fut de porter la main au 
bâillon qu'il essaya d'arracher, et qui, déjà un peu 
lâché, permeltait à des sons inarticulés encore de se 
produire. Un effort déplus de la part de Pontiac, et il 
pouvait se trouver libre. Le moment n'était pas op- 
portun pour les deux envoyés de livrer un combat, 
même à armes inégales. Un cri d'alarme poussé par 
le chef, c'en était fait d'eux, et surtout des projets 
du général envers qui ils s'étaient engagés à réussir. 

Timolhée n'hésita donc pas. Il dégaina son long 
couteau, et à deux reprises le plongea dans la gorge et 
dans le cœur de Pontiac. 

L'espion ne put supporter sans défaillir le spectacle 
de ce crime accompli par Timolhée avec le sang-froid 
le plus énergique; il tomba sans connaissance. Timo- 
thée le ramassa et le transporta jusqu'au canot, qu'il 
poussa au large. 

— On voit bien, dit-il, en jeîant de l'eau froide sur 
le visage de son compagnon, — on voit bien qu'il n'a 
pas eu sa femme et ses enfants massacrés sous ses 
yeux par les Indiens. — Oh ! la belle chasse que j'au- 
rais pu faire là! — conîinua-t-il, — tous endormis, 
ivres; — de quoi me lasser le bras. —Mais je ne 



POINïIAC. 233 

suis pas^eul, el il ne s'agit pas de moi aujourd'hui ! 

Quelques instants après, l'espion avait recouvré ses 
sens et repris son aviron. 

— Dites donc, l'ami, — murmura Timotliée, — si 
je m'étais avisé de faire comme vous, moi, et de m'é- 
vanouir aussi, nous serions dans une jolie position à 
celle heure! 



IX 



C'est ainsi que finit Pontiac, qui aurait pu jouer 
comme d'autres chefs indiens célèbres, Tecumseh, 
Philippe, Logan, Black-Hawk, l'essayèrent, un rôle 
important, et changer peut-être la face de l'Amérique, 
s'ils avaient les uns et les autres, aux différentes épo- 
ques qu'ils apparurent, rencontré plus de liens so- 
ciaux entre les tribus, et trouvé chez ces sauvages 
l'unité d'un sentiment national et religieux qui leur 
eût permis de jeter les bases d'un avenir. 

Cette absence totale de tous éléments de force ren- 
dit impuissants les efforls de ces hommes supérieurs 
à leur race. Ce sont là des faits qui prouvent jusqu'à 
l'évidence que les Indiens ne représentent que la bar- 
barie et rien de plus. Le droit, le devoir, la mission 
des races civilisées est donc de les absorber. 

Suivant un historien du temps, ce Pontiac était un 
homme hors ligne par ses talents et sa sagacité ; aussi 
habile dans les conseils que courageux sur le champ 
de bataille. 



22/t LES,PEAUX ROUGES. 

Il avait des instincts de civilisation très-marqués; 
il était possédé d'un désir très-grand de s'instruire. 
Lorsqu'il se trouva en relations avec les Anglais, il 
montra une curiosité extrême à examiner leurs ar- 
mes, leurs vêtements. Il écoutait avec un vif intérêt 
les récits qu'on lui faisait sur l'Angleterre, et il ma- 
nifesta à plusieurs reprises l'envie d'aller faire un 
voyage à Londres. Lorsqu'on eut développé à ses jeux 
les magnificences de la cour, il se sentit comme animé 
d'un immense orgueil, et il s'écria que lui aussi était 
fait pour porter la couronne, le manteau royal, et 
avoir des armées de serviteurs et des gardes autour de 
sa personne. Il se prétendait l'égal du roi d'Angle- 
terre; et, comme dans un projet de paix qu'on lui 
soumit, on lui faisait reconnaître le roi pour maître, 
il s'indigna ; 

. — Je veux bien, — s'écria-t-il, — l'appeler mon 
oncle, mais mon maître^ jamais 1 

Ponliac fut à coup sûr supérieur, sous tous les rap- 
ports, aux autres chefs indiens qui marquèrent le 
plus dans ces luttes sanglantes des sauvages contre les 
blancs. Il n'eut d'égal, entaient, en courage et en 
malheurs, que le fameux Philippe Pokanoket, sur- 
nommé le roi Philippe, 



IX 

LE ROI PHILIPPE 



Le nom de Philippe Pokanoket a été la terreur des 
colons du Massachusets et du Connecticut. Ce Philippe 
fut le plus distingué de tous les chefs qui gouvernèrent 
les Paquods, les Narrhagansets, les Wampanoags et 
autres tribus orientales de l'Amérique du Nord. 

«Tous ces hommes, qui ont été dignes d'une époque 
«épique, « dit Washington Irving, »et quiontfourni 
(( d'amples sujets pour Thistoire du pays et pour les 
« fictions romanesques, ont laissé à peine quelques 
« traces authentiques dans les pages de nos annales; 
« mais ils se dressent comme des ombres gigantesques 
« au milieu des ténèbres de la tradition. » 

Quand les Pèlerins^— mus'i qu'on nomma les pre- 
miers colons débarqués à Plymouth, — arrivèrent sur 
les rivages du nouveau monde, ils se trouvèrent dans 
une situation précaire d'abord, et qui bientôt devint 
désespérée, entourés de tribus sauvages hostiles à leurs 
projets d'établissement, ravagés par la famine et parla 



236 LES PEAUX ROUGES. 

maladie. Leur enthousiasme religieux qui avait été le 
prétexte de leur exil, leur donna seul la force et le cou- 
rage de supporter tant de misère. Dans celle situation 
critique, ils furent visités parMassassoit, chef puissant 
des Wampanoags. Au lieu de tirer avantage de la fai- 
blesse de ces étrangers , et de les expulser du terri- 
toire, Massassoit se montra généreusement hospitalier 
envers eux, fit un traité de paix et d'amitié, leur 
vendit des terres, et leur promit aide et protection. 

Ce chef avait deux fils. Ayant exprimé le désir qu'ils 
reçussent des noms européens, Paîné fut baptisé 
Alexandre, et le plus jeune Piiilippe. Sentant appro- 
cher sa fin, Massassoit se rendit à Plymouth, dans le 
but d'échanger de nouveaux gages d'amitié entre les 
colons et son successeur. Son idée fixe était d'obtenir 
des colons qu'ils ne fissent aucune tentative pour 
arracher son peuple à sa foi et à son antique religion. 
Il s'adressait mal, en voulant imposer de pareilles 
conditions à des hommes dont l'unique préoccupation 
avait été de fonder dans un pays nouveau une secte 
religieuse. 

Aussi après la mort de Massassoit, Alexandre dont 
le caractère était bouillant, impétueux et fier, ne tarda 
pas à se trouver en mésintelligence avec les colons 
qui l'accusèrent bientôt de conspirer avec les Nar- 
rhagansets pour les expulser des terres qu'ils avaient 
achetées et dont ils étaient devenus possesseurs en 
vertu de traités. Quelques actes d'hostilité s'en suivi- 
rent, et les Anglais exaspérés firent arrêter Alexandre 



LK ROI PHILIPPE. 237 

pour le traîner devant leur tribunal. On le surprit 
un jour qu'il se reposait au milieu d'un bois, au 
retour de la chasse. Cet outrage à sa dignité 
de souverain produisit sur Alexandre une impression 
si profonde, qu'après un violent excès de rage, il 
mourut subitement comme foudroyé d'apoplexie. 

Son frère Philippe, dont le nom indien était Me- 
tamocet, lui succéda. L'ambition, l'énergique esprit 
de conquête de ce sauvage, lui avaient valu le surnom 
de « roi Philippe. » Ce chef avait vu d'un mauvais œil 
les dispositions pacifiques de son père à l'égard des 
blancs. Une fois maître du pouvoir, il laissa éclater 
toute la rage qu'il ressentait contre les colons; il 
déclara que les traités conclus par Massassoit étaient 
sans valeur, qu'avant l'arrivée des Anglais, la tribu 
était maîtresse du sol sur lequel les étrangers étaient 
établis, et qu'enfin il voulait le reprendre. Et d'ail- 
leurs, il avait, disait-il, à venger la mort de son frère. 

Philippe eut recours aux mêmes ruses que nous 
avons vu Pontiac employer. Il fit semblant d'accepter 
un état de choses qui au fond le révoltait, promit de 
vivre en bonne intelligence avec les Européens, et 
vints'établir àPokanoket (1),qui avait été le principal 
village de sa tribu, et il offrit d'accepter tous les traités 
de paixetd'amitiéqu'on voudrait lui proposer. C'était là 
une ruse; le but de Philippe était de gagner du temps, 

(i) C'est près de cette ancienne résidence qu'est bAtie aujourd liiii 
la ville de Bristol, dans l'État de Rhode-lsland. 



238 LES PEAUX ROUGES. 

et d'attendre à son aise le moment favorable où il 
pourrait déclarer ouvertement la guerre. 

Pendant les deux ou trois années que dura cette 
espèce de comédie politique, il sonda plusieurs fois le 
terrain, en provoquant des attaques isolées contre 
lesquelles les colons montrèrent la plus grande sévé- 
rité. Chaque fois, c'était pour Philippe l'occasion de 
protester de son amitié, et de signer de nouveaux 
traités violés dès le lendemain. Cette alternative de 
paix et de guerre servait admirablement ses projets. 



II 



Mais cette fourberie et cette fausse bonne foi dans 
laquelle les colons donnaient avec une naïveté antique, 
leur furent enfin dévoilées. 

Il y avait dans la tribu des Wampanoas un Indien 
nommé John Sassamon , qui avait été élevé par les 
colons de Cambridge, puis chargé au double titre de 
missionnaire et de maître d'école de faire des prosé- 
lytes parmi les Indiens. 

Ce Sassamon était un homme intelligent, habile. 
S'il avait emprunté au contact de la civilisation une 
certaine souplesse d'esprit, il en avait emporté aussi 
une corruption profonde que ses instincts sauvages 
avaient développée avec exagération. Sassamon n'a- 
vait trouvé rien de plus simple que de jouer le rôle 
d'homme, à double face. 



LE I\OI PHILIPPE. 289 

Naturellement rédiication avait produit sur lui 
l'effet d'une liqueur forte, trop forte pour un cerveau 
peu propre à la recevoir. Sassamon avait fait des 
rêves d'ambition gigantesque. Sa position de mission- 
naire et de maître d'école lui parut tout d'abord 
être une double sinécure, — car il o.vait fait peu de 
chrétiens et moins de lettrés encore; — puis de l'en- 
nui il passa à la convoitise, et il se demanda pourquoi 
un homme de sa sorte ne marcherait pas à la tête de sa 
tribu au lieu d'en prendre la queue. Sassamon s'oc- 
cupa donc de conquérir cette haute position qui lui 
semblait taillée pour l'ampleur de son génie. Il s'in- 
sinua adroitement, patiemment dans les bonnes grâces 
de Philippe, devint son secrétaire (un vrai secrétaire 
comme les civilisés en ont) et son conseiller intime. 
Puis, s'élant aperçu un beau jour qu'il était tombé en 
défaveur, il plia bagage, et s'en alla tout droit à Ply- 
mouth dévoiler les plans de Philippe qui vit bien aux 
précautions qu'on prenait avec lui qu'il avait été trahi. 

Les sauvages n'ont pas à leur disposition toutes les 
ressources des peuples civilisés. Ils vont un peu bru- 
talement au but, surtout quand il s'agit de vengeance. 
Celle de Philippe aurait pu être plus politique; mais 
il ne prit pas le temps d'y beaucoup réfléchir, et huit 
jours après la dénonciation, on trouva le cadavre du 
malheureux Sassamon perce d'un coup de couteau et 
caché sous la neige. Trois Indiens., dont un ami intime 
de Philippe, furent arrêtés, jugés, convaincus d'être 
les auteurs de ce crime, et exécutés à Plymouth. 



2:;0 LES PEAUX ROLGES. 

Philippe, qui avait été bien évidemment l'instiga- 
teur de cetassassinat, craignit que tôt ou tard la justice 
des blancs ne s'appesantît sur lui, et résolut alors de 
mettre la guerre entre lui et ses juges futurs. Il en- 
voya les femmes et les enfants de sa tribu au village 
des Narrhagansets, ses alliés, ne marcha plus qu'es- 
corté d'une garde nombreuse de guerriers, et attendit 
que l'occasion se présentât pour commencer les hos- 
tilités. Elle naquit de la mort d'un Indien tué d'un 
coup de fusil par un colon, au moment où ce sauvage 
venait, de nuit, ravager une propriété. La réponse ne 
se fit pas attendre, et le lendemain on trouva neuf 
Anglais assassinés à côté de leurs habitations dont 
quelques-unes avaient été incendiées. 

C'est alors que commença (le 24 juin 1765) cette 
fameuse guerre connue dans l'Histoire de la coloni- 
sation des États-Unis sous le nom de « Guerre du 
roi Philippe. » Ses premières explosions furent terri- 
bles et sinistres. Les Indiens et les colons ne se con- 
tentèrent pas des armes meurtrières qu'ils avaient 
entre les mains; ils y ajoutèrent la torche. En effet, 
chaque attaque et chaque victoire se terminait par 
l'incendie d'un village de wigwams ou d'une ville 
anglaise, et nombre de femmes et d'enfants périrent 
dans les flammes. De part et d'autre, cette lutte fut 
sans merci. Elle coûta aux Anglais treize de leurs 
villes, à peine ébauchées encore et qui furent réduites 
en cendres, plus de six cents hommes, et une dette con- 
sidérable qui arrêla l'essor primitif de la colonisation. 



LE ROI PHILIPPE. ÎH 

« Du côté des blancs, dit Washington Irving, cette 
« guerre fut conduite avec beaucoup d'habileté et de 
« succès ; mais avec des flots de sang, et un profond 
(( mépris pour les droits naturels de leurs antagonis- 
(( tes; — du côté des Indiens elle fut menée avec le 
« désespoir d'hommes qui ne redoutaient pas la mort, 
« et qui n'avaient rien à attendre de la paix, sinon 
« la honte, l'esclavage et la décadence. » 

Les trois colonies du Massachusets, du Connecticut 
et du New-Jersey, uniespourunecommunedéfense, ne 
purent mettre sur pied au delà de deux mille soldats 
dispersés en corps de troupe de deux à trois cents 
hommes et quelquefois de vingt-cinq à trente. Ces fai- 
bles détachements se trouvaient souvent en face de 
bandes de sept à huit cents Indiens. Il est vrai de 
dire qu'une centaine de sauvages convertis ou traîtres 
à leurs tribus vinrent offrir aux Anglais leurs services 
importants, en cela surtout, qu'ils devinrent des guides 
sûrs pour les troupes coloniales à travers des forêts 
gigantesques, dont leurs redoutables ennemis connais- 
saient tous les secrets, et au fond desquelles ils dispa- 
raissaient pendant des semaines entières — jusqu'à 
les croire perdus — pour reparaître tout-à-coup pa- 
reils à des ouragans formidables, renversant tout sur 
leur passage. 

Pendant longtemps on ne vit plus Philippe. Son 
absence ne pouvait pas laisser supposer que cet 
homme infatigable fût inaclif. Le mystère qui sem- 
blait l'envelopper devint le sujet de terreurs réelles. 

14 



m LES PEAUX ROUGES. 

On lui attribua même le don de l'ubiquité et de Tin- 
visibilité. Les attaques des Indiens toujours inatten- 
dues étaient, disait-on, toutes dirigées par lui, — et 
pourtant on ne l'apercevait nulle part. Il est bien cer- 
tain que s'il n'était pas là de sa personne, son esprit 
ne quittait pas les wigwams, enflammant le courage 
et l'audace de ces bandes aveuglément soumises à son 
influence. 

Où était donc Philippe? 



III 



Il s'était enfoncé, dit un historien du temps, jus- 
qu'au milieu des tribus les plus éloignées, « pour 
« allumer au milieu d'elles les flammes de la haine 
« et de la guerre. » 

Au dire d'un autre historien, Philippe, tout en 
étant occupé à organiser cette résistance générale, 
était allé au fond des Déserts consulter une sorcière 
qui, après l'avoir couvert de charmes et d'amulettes, 
lui prédit que jamais il ne mourrait de la main d'un 
Anglais. 

A son retour de celte excursion, Philippe trouva 
ses ennemis mieux fortifiés, un peu remis de leurs 
échecs, et plus en étal de conduire à bonne fin cette 
guerre si désastreuse déjà pour eux. Cinq ou six com- 
bats successifs tournèrent à l'avantage des blancs. 



LE ROI PHILIPPE. 243 

Pour Philippe la médaille commençait à présenter 
le revers. 

C'est à partir de ce moment aussi que son caractère 
se dessina plus nettement, dans toute sa grandeur et 
sa fermeté. 

Vigoureusement attaqué un jour dans son camp, 
Philippe, après avoir perdu deux ou trois cents des 
siens , parvint à grand peine à s'échapper avec sa 
femme. En fuite, au milieu des Déserts, il ne put ré- 
sisferau sentiment qui le poussa à aller revoir son 
ancien village de Pokanoket, où il avait été si puis- 
sant. Il ne trouva plus qu'un amas de ruines et de 
débris consumés par les flammes. Philippe , — ^ 
comme Marins, -— s'assit sur ces ruines, et versa 
d'abondantes larmes. 

— Cette colline, dit-il à sa femme, —nous l'avions 
appelée la colline de V Espérance, —diUJounVhui nous 
devons la nommer la colline de la Misère et de la 
Honte. 

Il ne put néanmoins s'arracher de ces lieux, et y 
trouvait une tristesse qui s'alliait merveilleusement 
à son infortune. Entouré d'une centaine de ses 
guerriers, il voulut passer la nuit sur les ruines de 
Pokanoket. 

^ Mais la présence de Philippe dans ces parages avait 
été signalée. Au point du jour, la troupe des Indiens 
fut réveillée par une attaque imprévue des blancs. La 
confusion fut si grande que c'est à peine si ces mal- 
heureux purent se défendre. La déroute fut prompte 



2!xlx LES PEAUX ROUfiES. 

et complète. Philippe fut, pour la seconde fois, réduit 
à prendre la fuite, après avoir eu la douleur de voir 
sa femme et son fils tomber prisonniers entre les 
mains de ses ennemis. 

I! se réfugia chez les Pocassets, dont la reine, — 
une femme de tête et de dévouement, — lui offrit 
une généreuse hospitalité. Émue des malheurs de ce 
chef contre qui la fortune tournait, elle ne se con- 
tenta pas de lui prodiguer de stériles consolations; 
elle souleva son peuple en sa faveur. 

Philippe voulait regagner le théâtre principal do la 
guerre. La reine des Pocassets s'embarqua avec lui 
sur un léger canot pour traverser une rivière; mais le 
canot chavira, etl'infortunée reine périt dans les flots. 

Un historien raconte, d'autres démentent le fait, 
— que les Anglais ayant, quelques jours après, trouvé 
le cadavre de cette femme sur les bords de la rivière, 
lui coupèrent la tête qu'ils plantèrent triomphale- 
ment au bout d'une pique, et s'en servirent comme 
d'un drapeau dont l'apparition jeta la terreur parmi 
les Indiens. En reconnaissant la reine de Pocasset, 
ils s'enfuirent en poussant des lamentations. 

Il ne faut pas oublier que les colons comptaient 
dans leurs rangs un assez grand nombre de sauvages, 
et il est permis de supposer que ce sont ces derniers 
qui auront accompli ce crime atroce et sans nécessité. 
Il est vrai que tant d'horreurs d'une même espèce 
ont été commises, — en d'autres temps, — par des 
hommes civilisés, sur des têtes aussi respectables et 



LE ROI PHILIPPE. 245 

plus élevées encore que celle d'une reine sauvage, — 
qu'on peut bien admeltre Taccusation portée par les 
historiens contre les colons anglais. 

Philippe rencontra sur sa roule un allié fidèle, 
nommé Canonchet, le grand chef de tous les Narrha- 
gansets. 

Phih'ppe était à bout de ressources alors; le secours 
que lui apportait cet allié lui rendit un moment l'es- 
pérance. 

Ce Canonchet mérite que nous lui consacrions 
quelques lignes. 



IV 



Il était fils d'un sachcm nommé Miantonimo qui, 
accusé de conspiration par les colons , avait été 
acquitté honorablement. Mais, quelques jours après, 
on l'avait trouvé assassiné au milieu d'un bois. Ca- 
nonchet^ convaincu que ce meurtre avait été commis 
ou tout au moins commandé par les blancs, en con- 
çut contre eux une profonde haine dont il héritait 
d'ailleurs de son père. 

Canonchet avait tout d'abord résolu de ne point 
prendre part à la guerre dont Philippe s'était fait 
l'instigateur, — et comme le systèaie des neutralités, 
même des neutralités armées, — était connu déjà en 
ce temps là, et aussi parmi les sauvages, Canonchet 
déclara vouloir rester neutre; mais sa tribu était si 

14. 



2àf) LES PEAUX ROUGï^S. 

bien prête à se metlre en campagne au premier si- 
gnal , que l'arrivée sous son wigAvam de Philippe 
malheureux, ruiné, poursuivi, mit le feu à sa haine 
mal éteinte et assoupie par calcul. Le cri de guerre 
retentit donc dans la tribu des Narrhagansets, et les 
deux chefs alliés allaient prendre l'olTcnsive, lorsqu'ils 
furent informés que le gros de l'armée des colons se 
dirigeait de leur côté pour les attaquer, bien qu'on 
fût en plein hiver et qu'il fallût traverser les rivières 
sur la glace. 

Canonchet rassembla aussitôt ses meilleurs guer- 
riers, et se réfugia avec les femmes, les enfants et les 
vieillards , dans une forteresse située sur le sommet 
d'une colline^ et que les Indiens regardaient comme 
inaccessible, surtout à cause des chemins impratica- 
bles à quiconque ne les connaissait pas. 

Les troupes anglaises, conduites par un Indien re- 
négat, pénétrèrent à travers les neiges et les glaces 
qui couvraient les versants de la colline, jusqu'à la 
forteresse. Là se livra un des combats les plus meur- 
triers que les Anglais eurent jamais à soutenir contre 
les Indiens. Les assaillants furent repoussés deux foiSj 
et perdirent dans ces attaques leurs plus braves offi- 
ciers. Enfin, la victoire leur resta. Les Indiens dispu- 
tèrent le terrain pouce à pouce; mais, culbutés de 
tous côtés, ils furent mis en déroute. Philippe et Ca- 
nonchet, entourés d'un noyau des plus braves guer- 
riers, parvinrent à sortir du fort et se réfugièrent 
dans les profondeurs des forêts voisines. 



LE ROI PHILIPPE. 2/j7 

Je ne suivrai pas les deux chefs dans toutes les 
phases de leur commune infortune. Vint un moment 
où, sans se séparer de cœur ni de destinée, ils di- 
rigèrent cependant leurs pas sur deux routes op- 
posées. L'un et l'autre supportèrent les plus dures 
épreuves. 

Les dernières luttes de Canonchet mirent en lu- 
mière les côtés énergiques et élevés en même temps 
de son caractère. 

Les Anglais lui firent proposer la paix, à la condi- 
tion de leur livrer son allié Philippe. Il repoussa avec 
indignation de pareilles ouvertures, et répondit à ceux 
qui les lui apporlèrenl : 

— Je combattrai jusqu'à mon dernier souffle, plu- 
tôt que de me soumettre aux Anglais. 

Et il se trouva errant sur les bords du Gonnecticut, 
— comme son malheureux allié, — à la tête d'une 
poignée de fidèles. 

Vers le printemps suivant il se hasarda, avec une 
trentaine d'hommes, à pénétrer dans une contrée où 
il voulait s'approvisionner de maïs pour nourrir sa 
troupe. Il avait traversé sain et sauf le pays des Pé- 
quods, qu'il redoutait à cause de la sympathie que 
cette tribu avait montrée pour les Anglais, et il se 
trouvait au centre de sa propre nation des Narrha- 
gansets , près d'une petite rivière appelée le Pan- 
tucket. Il commençait sa moisson, lorsqu'on vint le 
prévenir qu'un détachement de troupes ennemies ap- 
prochait. Canonchet n'avait avec lui en ce moment que 



2A8 LES PEAUX ROUGES. 

sept hommes. Il en dépêcha deux sur une éminence 
située à quelque distanee delà pours'assurer du fait. 
Ces deux hommes, à la vue d'un assez fort détache- 
ment d'Anglais et d'Indiens s'avançant au pas de 
course, prirent la fuite à toutes jambes, et ne songè- 
rent même pas à venir rendre compte à leur chef de 
ce qu'ils avaient vu. Ganonchet, inquiet de ne pas 
voir revenir ses hommes, en envoya deux autres qui 
firent comme les premiers. L'un d'eux, cependant, 
lui cria dans le plus grand trouble, que toute l'armée 
anglaise était sur ses talons. 

Ganonchet comprit qu'il n'avait d'autre parti à 
prendre que la fuite; mais il était poursuivi de près 
• et avec acharnement. A quelques pas à peine du Pan- 
tucket, où il allait se précipiter à la nage, son pied 
heurta une pierre, et il tomba avec son fusil, qui iil 
explosion. Ganonchet étourdi de cette chuie, et, quoi- 
que d'une force extraordinaire se laissa saisir, sans 
opposer de résistance, par un Indien Pequoil. 

Une fois prisonnier, Ganonchet sentit renaître tculc 
son énergie, tout son orgueil, toute sa présence d'es- 
prit. Interrogé par un jeune officier anglais dont les 
traits indiquaient à peine une vingtaine d'années, il 
fixa sur lui un regard dédaigneux, et d'une voix calme 

et ferme : 

— Vous n'êtes qu'un enfant, lui dit-il, et vous ne 
pouvez rien entendre aux choses de la guerre ; que 
votre frère aîné ou votre chef vienne, c'est à lui que 
je répondrai. 



LE ROI PHILIPPE. 249 

On lui olï'rit la vie sauve, s'il voulait se soumettre 
aux Anglaise! traiter avec eux. Il refusa avec obstina- 
tion; et comme on insistait de nouveau : 

— C'est assez, s'écria-t-il, je ne veux plus entendre 
parler de cela. 

Canonchet fut condamné à mort. Les Anglais lui ac- 
cordèrent l'honneur de mourir en soldat. Il fut fusillé 
à Stoningham par trois sachems indiens du même 
rang quelui.— C'était un hommage qu'on lui rendait. 

Au moment oii on lui lut sa sentence de mort, il 
leva fièrement la tête et prononça ces mots, les der- 
niers qui sortirent de sa bouche : 

— Je suis content, car je meurs avant que mon 
cœur ait eu le temps de faiblir, et que j'aie pu rien 
faire ou rien dire d'indigne de moi ! 

Le sort de Canonchet produisit une vive impression 
sur Philippe, et lui inspira une douleur profonde et 
sentie. Cette nouvelle lui parvint dans une retraite en 
quelque sorte impénétrable où il s'était réfugié. 

C'était, dit un de ses biographes, une retraite di- 
gne d'un homme dans une position aussi désespérée, 
un de ces lieux où nul être humain, avant lui, n'a- 
vait peut-être égaré ses pas. Le sol était couvert de 
cyprès et d'autres arbres qui devaient remonter à la 
création du monde. Les branches étaient si fortement 
entrelacées, le feuillage si épais, que sous cette voûte 
de verdure pas un rayon de lumière ne pénétrait. On 
entendait au loin les rugissements des bêles féroces, 
les seuls hôtes de ces solitudes. 



?«0 LKS PEAUX ROUGKS. 

Je n'essaye pas de charger ie tableau, et ne nie li- 
vre à aucune description romanesque. J'emprunte ces 
lignes à un historien, qui ajoute que les animaux n'é 
taient pas cependant les seuls habitants effrayants de 
cette étrange retraite où Philippe était venu cacher 
ses douleurs, ses préoccupations et sa honte. Le chef 
vaincu y vit passer, dit-on, à travers les broussailles, 
quelques êtres humains, plus sauvages encore que les 
hommes de sa race, et inconnus à eux. C'étaient sans 
doute, ajoute l'auteur que j'ai sous les yeux (William 
Moore), des enfants d'Indiens perdus dans ce désert 
des Déserts, et qui y avaient grandi. 

Quoi qu'il en soit, un pareil lieu convenait à un 
désespoir aussi grand que celui de Philippe. Il ne lui 
restait plus rien. Sa femme, prisonnière, était peut- 
être morte de douleur; son fils avait sans doute péri 
sous les coups des Anglais; tous ses guerriers étaient 
tombés sur les champs de bataille, et il ne pouvait 
plus compter sur le petit nombre de ceux qui lui res- 
taient. Canonchet, dont la fidélité et l'amitié avaient 
bravé la mort pour lui, Canonchet était dans « la ville 
des Esprits!... » 

Comme Philippe exhalait ses plaintes, un Indien 
qui se trouvait à ses côtés osa l'interrompre pour l'en- 
gager à faire la paix avec les Anglais. Philippe se jeta 
avec rage sur ce malheureux, et le tua d'un coup de 
couteau. 

Le frère de la victime s'échappa la nuit suivante et 
alla dénoncer la retraite de Philippe. 



LE ROI PII i LIPPE. 2H 

Le lendemain, à son réveil, le chef raconta à ceux 
qui l'entouraient qu'il avait rêvé être tombé entre les 
mains des Anglais, et il engagea vivement ses compa- 
gnons d'infortune à fuir, persuadé qu'il n'échappe- 
rait pas à son sort. 

Il finissait à peine de raconter son rêve qu'un capi- 
taine anglais, nommé Church, entra brusquement, à 
la tête de sa compagnie, dans ce repaire où Philippe, 
acculé contre un tronc d'arbre, se défendit avec un 
courage de lion. Il tenta un suprême effort pour se 
frayer un chemin, Par la violence et la soudaineté de 
son attaque, il renversa les soldats qui lui barraient le 
passage, et il allait s'élancer dans un fourré de bois, 
lorsqu'un Anglais et un Indien firent feu en même 
temps sur lui. Le fusil de l'Anglais ne partit pas; et, 
comme si la prédiction de la sorcière devait en effet 
se réaliser, Philippe Pokanoket tomba frappé au cœur 
par la balle de l'Indien. 

Ainsi finit cet homme vraiment extraordinaire, le 
chef le plus éminent qu'aient eu les Indiens pendant 
les continuelles luttes qu'ils soutinrent contre les 
blancs. 

Avec lui finit la guerre dont il avait été le héros. 

Les trois ou quatre chefs qui, à diverses époques, 
essayèrent de soulever les tribus, eurent ce triste sort 
d'être seuls à la hauteur de la mission qu'ils avaient 
entreprise. Ils ne furent pas compris de leurs peuples, 
et succombèrent fatalement. D'ailleurs il faut bien 
remarquer que si toute la race indienne avait pu 



252 Lr.S PFAT]X ROUGES. 

s'élever au niveau de l'intelligence de ces hommes 
exceptionnels, le rôle des Européens eût changé en 
Amérique. Celait à coup sûr la guerre au début, mais 
aussi c'était pour la suite une paix féconde, en ce sens 
qu'elle eût amené une alliance glorieuse entre les 
deux races; car ces hommes avaient toutes les qua- 
lités nécessaires pour profiler de leur contact avec la 
civilisation. 

Mais il n'en fut rien, et c'est ce que je tiens à con- 
stater. 



LE DERNIER DES MANDANS 



Les Mandans, dont j'ai annoncé la desiruction com- 
plète, étaient la plus avancée des tribus de rAméri- 
que du Nord, au dire unanime de tous les voyageurs 
qui l'ont visitée avant sa décadence. 

Les Mandans étaient un peuple raffiné, luxueux, 
relativement un peu artiste, industrieux, élégant dans 
ses costumes, dans ses mœurs, dans ses habitudes, 
dans ses habitations. — C'était certainement de toutes 
les tribus celle sur laquelle la civilisation aurait eu 
le plus de chances favorables d'exercer ses salutaires 
conquêtes. Mais elle ne se trouva pas, en temps op- 
portun, sérieusement en présence de la civilisation. 

A l'époque de leur puissance, les Mandans occu- 
paient un territoire très-vaste sur les bords de l'Ohio, 
au nord de remplacement actuel de Cincinnati. 

Toutd'abord, les premiers établissements coloniaux 



25/i LFS PEAUX ROUGES. 

jetés sur les côtes étaient trop éloignés de celte sta- 
tion des Mandans pour les inquiéter, pour les attein- 
dre même. Ils demeurèrent donc nécessairement 
étrangers à ce premier bruit d'armes et de pioches 
qui se fit entendre sur le sol du Nouveau-Monde; ou, si 
l'écho en vint jusqu'à eux par dessus les cimes gigan- 
tesques des forêts, il n'était pas de nature à les émou- 
voir beaucoup. 

Et d'ailleurs, il n'entrait pas dans le caractère de 
ce peuple, voluptueux et peu guerrier tel qu'on le 
connut plus tard, d'opposer aucune résistance, même 
lorsque la propagande ardente des grands chefs in- 
diens, en entraînant toutes les tribus dans leurs sou- 
lèvements, eut porté la flamme de la guerre au delà 
du territoire des Mandans. Par quelque côté que vînt la 
guerre, on ne vit pas cette tribu figurer dans les luttes 
sanglantes entre les Européens et les enfants du Dé- 
sert. Elle semble donc avoir fui devant la civilisation 
sans vouloir s'y opposer, ou lui être restée indifférente. 

Chassés de leur premier territoire, les Mandans 
descendirent l'Ohio, et campèrent à remboucliure du 
Missouri qu'ils remontèrent ensuite de station en 
station, s'affaiblissant de plus en plus à chacune des 
haltes qu'ils firent sur la rive oritentale de ce fleuve 
jusqu'au delà du pays des Sioux, dans le haut Mis- 
souri, où ils rencontrèrent la ruine et la destruction. 
A mesure que les Européens les rejoignaient, ils 
levaient leurs tentes pour s'enfoncer davantage dans 
le Désert, et au moment solennel où ils se trouvèrent 



LE DERNIER DES MANDANS. 255 

acculés en présence de la civilisation, ils n'étaient 
plus en force pour résister, et l'heure était passée où 
ils pouvaient chercher un asile au sein d'une société 
pour laquelle ils semblaient réellement faits. 

S'il faut en juger par tout ce que les voyageurs ont 
écrit sur les Mandans, ils sont véritablement dignes 
d'intérêt et leur sort final inspire une pitié légitime. 



L'origine de cette tribu est, comme celle de toutes 
les autres, entourée de mystère et d'obscurité. Les 
Mandans, dans leur langue, s'appelaient peuple de 
faisans, en raison sans doute de ce que le pays pri- 
mitif qu'ils habitèrent était fort approvisionné de cet 
oiseau. Ils se prétendaient le premier peuple qui eût 
paru sur la terre. C'est d'ailleurs là une prétention 
commune à toutes les tribus indiennes; il n'en est 
pas une qui ne se croie la souche du genre humain. 

En tous cas, il est certain que leurs mœurs douces 
et élégantes, malgré quelques usages barbares, que 
leurs costumes, les traits même de leur visage indi- 
quaient, non pas une race exceptionnelle, mais bien 
certainement très-distincte des autres indigènes du sol 
de l'Amérique. 

Comme je l'ai dit, les Mandans n'étaient pas un 
peuple guerrier, mais dans toutes les occasions où ils 



256 LES PEAUX ROUGES. 

eurent à se défendre, ils montrèrent toujours un grand 
courage et une grande résolution. 

A la dernière halte qu'ils firent sur les bords du 
haut Missouri, ils avaient adossé leur village au fleuve 
comme à une fortification naturelle, et ils avaient en- 
touré le reste du terrain de fortes palissades, devant 
lesquelles étaient creusés des fossés profonds. Dans 
leur système de défense, on retrouvait les traces d'une 
intelligence développée. 

Dans tous les détails de leur vie se remarquaient le 
besoin el l'habitude du luxe. Leurs wigwams ne ressem- 
blaient en rien à ceux des autres tribus. C'étaient de 
véritables maisons adroitement charpentées^ avec des 
ouvertures bien et comfortablement ménagées; et la 
toiture, — faite de peau de buffle, — était arrondie en 
forme de dôme. L'intérieur de ces wigwams, que je 
pourrais plutôt appeler des chaumières, par exemple, 
était vaste, et quelques-uns contenaient jusqu'à qua- 
rante personnes. Les armes, les sacs à mystères, les 
pipes, tous les objets de ménage y étaient disposés avec 
un certain apprêt élégant. Rien ne présentait au 
voyageur qui posait le pied sur le sol de la chaumière 
d'un Mandan cet aspect de misère, de dégradation 
morale et d'abrutissement physique qui le saisit en 
soulevant la peau d'un wigwam indien. 

Presque toujours on surprenait, au milieu de la 
chaumière, les femmes occupées à travailler la poterie 
qu'elles fabriquaient avec une certaine habileté. 

En général , tous les Indiens de l'Amérique du 



LK DERNIER DES MANDANS. 257 

Nord portent le même costume, — une chemise en 
peau d'élan, et par dessus une espèce de vaste man- 
teau et des mocassins en peau de buffle. — Il n'y a de 
difterence que dans la coiffure, — encore est-elle peu 
sensible, — et dans le plus ou moins de luxe des bro- 
deries qui ornent à la fois la chemise, le manteau et 
les mocassins. 

Cette uniformité dans le costume, si extraordinaire 
qu'elle puisse paraître entre des peuples toujours en 
guerre, s'explique aisément. Ainsi, d'une part, la dé- 
pouille d'un ennemi tué devenant la propriété du vain- 
queur, de l'autre, les tribus ayant pour habitude, dans 
leurs traités de paix ou d'alliance offensive ou défen- 
sive, de s'imposer mutuellement qui de prendre cer- 
taines parties de leurs vêtements, qui d'adopter quel- 
ques formes de leurs costumes, la confusion a été 
inévitable. 

Au milieu même de cette parité de costume, les 
Mandans avaient su se distinguer par un luxe réel. 
La partie la plus remarquable de leur habillement 
était la coiffure, ordinairement composée de plumes 
d'aigles ou de corbeau, d'hermine et d'étoffes de soie. 

Les plumes, à partir du sommet de la tête, se dé- 
veloppaient en un éventail amplement ondulé et qui 
leur retombait jusqu'aux talons. Les guerriers de 
grand renom ajoutaient à ces splendeurs de leur coif- 
fure deux cornes de buffle reluisantes, dont les bouts 
étaient perces et ornés de plumes ou de bandelettes 
de soie. Cette espèce de casque coûtait fort cher, at- 



258 LES PEAUX ROUGES. 

tendu que l'aigle de guerre {comme les Indiens ap- 
pellent l'aigle royal) et l'hermine étaient très-rares 
dans les derniers pays que les Mandans habitaient. 
On peut juger par le trait suivant, consigné dans les 
relations d'un voyageur, quel prix ces hommes atta- 
chaient à leur coiffure. 

— Un jour, raconte ce voyageur, je demandai à un 
Indien de me vendre un magnifique costume qu'il 
portait alors. Il y consentit^, la coiffure exceptée ; et 
comme le voyageur insistait sur le motif de cette ré- 
serve, l'Indien lui expliqua qu'il ne pourrait pas 
trouver de longtemps peut-être des plumes d'aigle 
aussi belles, et une hermine d'une qualité assez supé- 
rieure pour remplacer le sacrifice qu'il ferait. Comme 
la coiffure du Mandan était ce à quoi le voyageur 
tenait précisément le plus, il ne cessa chaque jour 
d'importuner l'Indien qui finit par lui dire : 

— Si tu veux absolument cette coiffure, je te la 
vendrai. 

— Combien? 

— Tu me donneras en échange deux chevaux. 

Le voyageur accepta aussitôt , et il se procura, par 
l'entremise des trafiquants, les deux chevaux qui lui 
coûtèrent vingt-cinq dollars (125 fr.) chacun. 

III 

Cette élégance particulière aux Mandans s'étendait 
jusqu'aux femmes, ce qui est rare; car dans toutes les 



LE DERNIEK DES MANDANS. 259 

tribus les femmes sont d'une saleté inexprimable. 
L'état d'abjection dans lequel elles vivent se retrouve 
jusque dans leur costume. Par une autre exception, 
les femmes des Mandans étaient à ce qu'il paraît, fort 
belles et avaient presque toutes la peau si blanche, 
qu'on n'aurait pas soupçonné leur origine. Leurs traits 
étaient d'une finesse extrême , et leurs grands yeux 
bleus d'une expression pleine de charme. Elles avaient 
dans leurs manières, leur tenue, leur langage même, 
cette modestie et cette convenance que les femmes 
civilisées doivent à l'éducation. Dans l'ensemble de 
leur personne, elles excitaient la plus vive sympathie. 

Leurs cheveux d'une très-grande beauté, n'étaient 
pas, comme chez les autres Indiennes, infailliblement 
noirs; ils parcouraient toute la gamme des nuances du 
blond et du châtain ; et par une étrange bizarrerie, un 
très-grand nombre parmi elles avaient les cheveux gris 
et même entièrement blancs. Ce symptôme se remar- 
quait aussi bien chez les enfants que chez les hommes, 
et était héréditaire dans certaines familles. Autre sin- 
gularité assez remarquable : les cheveux des femmes 
Mandans étaient très-fins et très- soyeux quand ils 
étaient blonds ou noirs; les blancs étaient au contraire 
rugueux et épais comme des crins de cheval. 

Les hommes dissimulaient cette blancheur de leur 
chevelure en la teignant avec de la glu ou de la terre 
rouge délayée dans l'eau. Les femmes, au contraire, 
en faisaient parade et avaient un soin tout particulier 
de leurs cheveux qui leur descendaient le plus sou- 



260 LES PEAUX ROUGES. 

vent jusqu'au delà du genou. Toutes les autres parties 
de leur toilette étaient de leur part l'objet d'une re- 
cherche raffinée. 

Au moment de leur totale destruction, les Mandans 
avaient pour second chef un nommé Mah-to-toh-pah 
[Les quatre Ours) ; homme d'une grande intelligence, 
paraît-il, et le plus populaire dans la tribu. Il joignait 
à ses qualités morales une beauté physique peu ordi- 
naire. On aurait pu l'appeler le dernier des Mandans. 

Mah-to-toh-pah avait été un guerrier de premier 
ordre. Il portait, dans ses jours de parade, une sorte 
de manteau gigantesque et fabuleux sur lequel étaient 
peints de la façon la plus naïve tous ses hauts faits 
d'armes. Il traînait ainsi son Versailles sur ses épaules, 
et il pouvait se draper dans sa biographie, comme 
don César de Bazan dans sa gueuserie. 



IV 



Cette espèce de musée portatif vaut la peine qu'on 
en fasse la description? 

Le premier dessin représentait trois têtes alignées, 
vues jusqu'à la hauteur de la mâchoire supérieure, et 
à côté deux bons hommes (nous soulignons ces mots 
avec intention), dont l'un tenait à la main un scalp 
d'oii s'échappaient quelques gouttelettes de sang , et 
l'autre étendait les bras en signe de douleur. 

Ce dessin traduisait une victoire remportée par 



LE DERNIER DES MANDAiNS. 261 

Mah-to-loh-pah sur un cliefSioiix, lequel comptaitsur 
ses états de service la mort de trois chefs Ricarees tués 
de sa main quelque temps auparavant. L'homme au 
scalp était Mah-to-toh-pah ; l'homme suppliant le chef 
Sioux; les trois crânes étaient ceux des chefs Ricarees 
exécutés par le Sioux. 

Un chef de la trihu des Ricarees, fameux guerrier, 
jaloux de la réputation de bravoure de Mah-to-toh-pah, 
l'avait, à la façon des héros de l'antiquité, provoqué 
à un combat singulier. Le défi fut accepté, et en pré- 
sence d'un nombre considérable de témoins des deux 
tribus. Mah-lo-loh-pah traversa de part en part le 
corps de son adversaire d'un coup de lance. Cet épi- 
sode homérique de la vie de Mah-to-toh-pah avait 
fourni le sujet de la seconde illustratio^iùu manteau- 
musée, où l'on voyait le guerrier mandan embrochant 
son adversaire au bout d'une lance toute pavoisée de 
plumes d'aigle. Le vaincu paraît fort résigné à son 
sort, car on dirait, à la position de ses doigts, qu'il 
adresse à son vainqueur ce geste si parfaitement fa- 
milier aux gamins de Paris. 

Un jour Mah-to-toh-pah avait été abandonne parles 
siens au milieu d'un furieux combat, blessé griève- 
ment et alfaibli par la perte de son sang. Le courage 
du guerrier mandan ne lui faillit pas cependant. Il 
r eut encore la force de soutenir une lutte vigoureuse 
contre un chef Ricarce, qu'il tua d'un coup de fusil, 
et parvint à mettre en fuite une cinquantaine d'hom- 
mes qui l'entouraient. Cette prouesse était figurée sur 

15 



262 LES PEAUX ROUGES. 

le manteau de Mah-to-toh-pah par un individu fendu, 
pour tirer un coup de fusil, absolument comme pour 
tirer le fleuret, avec cette particularité remarquable 
dans le dessin, que l'arme au lieu d'être placée hori- 
zontalement, avait une position perpendiculaire, sem- 
blant menacer par conséquent tout autre que le chef 
Ricaree qui, cependant, fait mine de tomber à la ren- 
verse de la meilleure volonté du monde ;, les bras 
écartés et les doigts ouverts. Ce second personnage 
est entouré, dans le dessin, d'une multitude de pe- 
tites boules qui figurent le nombre de guerriers Ri- 
carees entourant le chef au moment de la catastrophe. 
La quatrième enluminure représentait un chef 
Shienne (Ma-to-toh-pahfaisait une consommation im- 
modérée de chefs des Shiennes) debout et tenant à la 
main à distance du bras tendu, un objet rond, den- 
telé tout autour, et qui a tout l'air, à première vue, 
d'un soleil de feu d'artifice. Ce soleil d'arlifice était 
un magnifique bouclier, dont Ma-to-toh-pah devint 
possesseur après avoir tué le chef. On raconte que 
dans ce combat la femme du chef Shienne, voyant son 
mari en danger, s'était courageusement jetée au mi- 
lieu de la mêlée, pour venir à son secours. Arrivée 
trop tard pour lui prêter assistance, mais assez à 
temps pour le voir tomber percé de coups, elle avait 
expiré de douleur sur son cadavre. 



LE DERNlEll DES MANDANS. 2(33 



Une fois Ma-to-toh-pah se trouvait allié avec les 
Ricarees, ses éternels ennemis cependant — les In- 
diens font quelquefois de la politique aussi — contre 
les Sioux. Dans la première rencontre, cependant, les 
Ricarees prirent la fuite, et Ma-to-toli-pali , laissé 
seul, descendit de son cheval de bataille, et résista 
bravement à l'ennemi. Il est représenté sur le man- 
teau, à pied, la tête ornée d'une superbe coiffure de 
plumes d'aigle, plus haute que lui (dans le dessin) et 
qui a l'aspect d'une crête de coq en colère. Derrière 
lui son cheval, planté sur deux pieds seulement (les 
autres sont restés dans les ténèbres de la perspective), 
la bouche hennissante et la queue raide comme un 
bâton, regarde piteusement son maître faire feu avec 
un fusil long tout au plus comme un pistolet d'arçon, 
et dissimulé derrière un bouclier énorme. 



VI 



Le sixième dessin est curieux autant par la façon 
dont il est disposé qu'à cause du fait dont il est la 
traduction. On y trouve un des traits de vengeance 
patiente les plus extraordinaires qu'on puisse imagi- 
ner. Ce dessin représente tout simplement un homme 
debout, les deux bras ouverts en croix, tenant dans la 
main gauche un mousquet, et rien du tout dans la 



26i LES PEAUX ROUGES. 

(lioile. Seulement il porte, plantées dans la région 
du cœur, une flèche et une lance dont l'extrémi- 
té lui sort par le dos. — Cet homme, si maltraité, 
était le frère de Ma-to-toh-pah, frappé d'abord d'une 
flèche par un Ricaree qui l'avait ensuite achevé 
d'un coup de lance. Ma-to-toh-pah retira la lance et 
l'emporta au village, où on reconnut qu'elle appar- 
tenait à un Shienne fort renommé pour sa bravoure 
et pour son habileté. Ma-to-toh-pah promena celle 
lance tout imbibée de sang autour du village, ju- 
rant qu'il vengerait son frère sur l'auteur même de 
sa mort. 11 conserva cette lance pendant quatre ans 
dans son wigAvarn, sans vouloir en étancher le sang, 
et au bout de quatre ans, voyant que l'occasion ne se 
présenlait pas naturellement, il la fit naître de lui- 
même. 

Un matin, armé de cette lance si pieusement con- 
servée, il se promena par le vilhige en prononçant ces 
paroles : « Que les Mandans se taisent ; qu'aucun 
« d'eux ne prononce le nom de Ma-to-toh-pah; que 
« personne ne s'inquiète de lui, et ne demande où il 
« est allé, jusqu'à ce que vous l'entendiez pousser le 
«< cri de guerre sur la place du village, lorsqu'il y ren- 
« Irera pour vous montrer le sang de Won-ga-fap 
« (c'était le nom du guerrier Shienne). Le fer de cette 
« lance boira le sang du cœur de Won-ga-tap, ou bien 
« Ma-to-toh-pah ira rejoindre son frère dans le pays 
a des ombres. » 

11 partit alors, tenant sa lance à sa main, et se diri- 



LE DKRNIER DES MANDANS. 265 

gea vers le village des Shiennes. Tl traversa ainsi près 
de deux cents milles, seul, marchant la nuit et se ca- 
chant pendant le jour, pour n'être point reconnu. 
Arrivé au terme de son voyage, il prit toutes les me- 
sures nécessaires pour être bien fixé sur la position 
du wigwam de son ennemi, s'informa des moindres 
détails de sa vie, et, la nuit venue, il pénétra dans ce 
wigwam sous un déguisement à l'heure où son enne- 
mi se couchait. Il s'installa, selon l'usage des Indiens, 
devant le feu qui achevait de brûler, fuma paisible- 
ment sa pipe, sans que Won-ga-tap parût s'en inquié- 
ter, celte hospitalité, même nocturne, étant dans les 
mœurs des sauvages. Puis, quand Ma-to-toh-pah 
jugea que son ennemi dormait, il se précipita sur sa 
couche, le tua d'un coup de lance, et s'enfuit en em- 
portant son scalp. Il voyagea toute la nuit en courant 
pour se mettre hors de la portée des Shiennes quand 
l'éveil serait donné. A l'aide des mêmes précautions 
qu'il avait prises lors de son départ du village desMan- 
dans,il y rentra le sixième jour, tenant au bout de sa 
lance le scalp de son ennemi, qu'il promena de porte 
en porte en répétant: « Me voilà, et voilà le sang de 
Won-ga-tap qui a couvert celui de mon frère! Mon 
frère est vengé I )> 



VIT 



Quoique nous nous permettions de nous moquer un 
peu du talent de l'artiste chargé de décorer le man- 



3«6 LES PEAUX ROUGES. 

teau de Ma-totoh-pali, on ne peut méconnaître que 
ce fut là un guerrier rudement trempé. Le trait qui 
précède en fait foi; nous en appelons au suivant. 

Une bande de cent cinquante guerriers de la tribu 
des Sbiennes, en maraudant pendant une nuit autour 
du village des Mandans, avaient enlevé un nombre 
assez considérable de chevaux, et même tué un Indien 
dont ils emportèrent le scalp. Le lendemain au ma- 
tin, Mah-to-toh-pah qui était alors fort jeune, mais 
fort bouillant, réunit une cinquantaine de guerriers 
et partit à la poursuite de l'ennemi qu'il n'atteignit 
que le second jour. Entendant galoper derrière eux, 
les Sbiennes se retournèrent et firent feu. Les Man- 
dans,qui ne savaient pas devoir avoir affaire à si nom- 
breuse partie, hésitèrent et voulurent tourner bride. 
Ma-to-toh-pah , la rage dans le cœur, poussa son 
cheval entre les détachements, et après avoir planté 
sa lance en terre : 

— Eh quoi? — cria-t-il, en s'adresant aux Man- 
dans, — avons-nous donc suivi pendant deux jours la 
trace de notre ennemi comme un chien celle du gi- 
bier, pour fuir devant lui au moment où nous le ren- 
controns? La lance de Ma-to-toh-pah^ qui s'est rou- 
giedans le sang des braves vous a conduit à l'ennemi, 
vous voilà en sa présence; si vous voulez vous enfuir, 
partez donc ! Mais la terre où la lance de Ma-to-toh- 
pah est enfoncée maintenant boira son sang avant 
qu'il ne se décide à tourner les talons. Si vous m'a- 
bandonnez, je combattrai seul. 



LE DEUNIER DES MANDANS. 267 

Ces paroles étaient parvenues jusqu'aux Shiennes 
aussi bien qu'aux oreilles des Mandans. Le chef de la 
petite troupe s'avança alors : 

— Qui donc es-tu, toi, qui t'offres à combattre seul 
contre nous? demanda-t-il. 

— Je suis Mah-to-toh-pah, le chef en second des 
braves et vaillants Mandans. 

— J'ai ouï parler de toi comme d'un fameux guer- 
rier, répliqua le Shienne. Eh bienl veux-tu accepter 
un combat avec moi seul, et nos hommes nous regar- 
deront? 

— Est-ce un chef qui s'adresse ainsi à Ma-to-toh- 
pah? 

— Regarde^ répondit l'autre, les scalps qui pendent 
à la selle de mon cheval, et ma lance ornée de plumes 
d'aigle. 

— Tu m'en as dit assez! répliqua Ma-to-toh-pah. 
Les deux guerriers se placèrent, à cheval, aux deux 

extrémités de la plaine qui s'ouvrait devant eux, et 
alors commença un de ces combats comme on n'en 
trouve de traces que dans les poèmes de l'antiquité, 
ou qui n'ont de pareils que les duels du moyen âge. 
Ce fut d'abord au fusil que commença la lutte; 
quand les munitions furent épuisées, les deux adver- 
saires, jetant leurs armes, prirent l'arc et les flèches; 
mais aucun des deux n'avait encore été atteint assez 
grièvement pour que le combat dût cesser. Il menaçait 
même de se prolonger trop longtemps au gré des deux 
Indiens. Simultanément ils sautèrent à bas de leur 



2()S LES PEAUX ROUGES. 

cheval, et coururent l'un sur l'autre. Le Shienne lira 
son couteau; Ma-to-toli-pah porta la main à sa cein- 
ture, et s'aperçut que soit qu'il l'eût oublié, soit qu'il 
l'eût perdu dans ses évolutions, il n'avait point le sien. 
Il se servait alors de son arc pour parer les premiers 
coups de son adversaire ; puis le saisissant tout à 
coup à bras le corps, il le renversa, et ces deux sau- 
vages se roulant sur le sol, luttèrent alors, l'un pour 
conserver, l'autre pour avoir ce couteau qui devait 
terminer cette bataille de bêtes féroces. Ma-to-toh- 
pah parvint à arracher l'arme des mains du Shienne, 
et la lui plongea dans la gorge. 

Ce combat échevelé est représenté sur le manteau 
de Ma-to-toli-pah au moment où apparaît le fameux 
couteau. La naïveté du dessin est poussée à un tel 
point que les deux implacables ennemis paraissent se 
serrer cordialement la main. 

Après les épisodes que je viens de rapporter, les 
autres illustrations du manteau de Ma-to-toh-pah 
n'olfrent plus qu'un intérêt secondaire. Pour être 
exact, je dirai que ces illustrations sont au nombre 
de douze. Le lecteur voudra bien m'épargner une ap- 
préciation quelconque au point de vue artistique sur 
ces dessins que j'ai vus fidèlement reproduits. Ils 
sont d'une naïveté au-dessus de toute expression, c'est 
là ce qui fait leur grande valeur à mes yeux. 



LE 1)EI\.MI-.U DES rJAND.iNS. 269 

VIII 

Ma-lo-loh-pah était chef des Mandans au moment 
où, en 1838, la petite vérole éclatant dans la tribu les 
dévora tous. Cette atroce malîidiey fut introduite, di- 
sent les uns, par des trafiquants; les autres prétendent 
que le capitaine d'un steamboat, ayant eu deux 
hommes à son bord attaqués des premiers symptômes, 
les débarqua au village des Mandans. 

La destruction fut rapide comme celle d'un incen- 
die. En moins de huit jours, il resta tout au plus une 
quarantaine de ces malheureux, qui furent faits pri- 
sonniers par les Ricarees. 

Un traper (chasseur) qui se trouvait au Désert, à 
cette époque, a raconté à ce propos la fin de Ma-to- 
toh-pah. Ce chef avait vu toute sa famille tomber au- 
tour de lui, et sa maison était pleine des cadavres de 
ses femmes et de ses enfants. Il couvrit cet amas de 
corps de peaux de buffle, et s'achemina sur une pe- 
tite colline voisine du fleuve, oii il demeura six jours 
en prière et en jeûne. Quand il ne lui resta plus que 
juste assez de force pour gagner son village dépeuplé, 
il rentra dans sa case, s'enveloppa dans son fameux 
manteau-musée, se coucha à côté des cadavres des 
siens et y mourut le neuvième jour de celte absti- 
nence qu'il s'était imposée, quel qu'efforts que fissent, 
pour le consoler, les trafiquants et les chasseurs té- 
moins de ce drame épouvantable. 



270 LES PKAUX ROUGES. 

La petite vérole, quand elle s'introduit dans les 
tribus indiennes, y fait de si horribles ravages que les 
rapports des agents américains constatent qu'une fois, 
dans le court espace de quatre ou cinq mois, vingt- 
cinq mille de ces malheureux ont succombé au mal. 

On sera peut-être tenté de demander comment le 
gouvernement américain ne prend pas de mesures pour 
introduire la vaccine au milieu de ces tribus. Le gou- 
vernement a fait à cetégard tout ce qu'il était possible. 

« Pendant mon séjour dans le haut Missouri, raconte 
« M. Catlin, plusieurs médecins ont été expédiés aux 
« agents américains^ et j'ai assisté à toutes les tenla- 
« tives infructueuses qui ont été faites auprès des 
(( Indiens. Ils ont une confiance aveugle dans la puis- 
« sance de leurs jongleurs. En voyant qu'une simple 
« piqûre au bras garantit efficacement les blancs des 
<< atteintes du mal, ils semblent tout d'abord se déci- 
« der à subir cette petite opération ; mais ils se ravi- 
« sent bien vite, s'imaginant que c'est un moyen que 
« les blancs ont à leur disposition pour prendre de 
(( l'influence sur eux; et ils se refusent obstinément à 
u toute opération. » 

C'est donc une affaire de superstition. 



IX 



J'ai dit que le^ quarante Mandans à peu près qui 



LE DERNIER DES MANDANS. 271 

survécurent aux ravages de la petite vérole avaient 
été faits prisonniers par les Ricarees. 

Ces derniers nettoyèrent le village de tous les 
cadavres qui y étaient amoncelés, et s'emparèrent 
de la position, excellente sous beaucoup de rap- 
ports. Les Sioux, qui convoitaient également le vil- 
lage des Mandans, vinrent attaquer les nouveaux pos- 
sesseurs installés depuis un mois environ dans leur 
conquête. 

A la vue des Sioux, les malheureux Mandans, hom- 
mes et femmes, coururent au devant d'eux, en leur 
criant de les tuer, — qu'ils étaient les « chiens » des 
Ricarees, — que leurs amis et leurs parents étaient 
morts, — et qu'ils n'avaient plus rien à faire sur la 
terre ! 

Les Sioux ne firent aucune difficulté d'envoyer ces 
malheureux rejoindre leurs amis et leurs parents dans 
le pays des ombres. 

Il ne reste donc plus rien aujourd'hui des Mandans. 
Nous n'avons pas pu nous défendre cependant, en 
lisant dans un journal de San-Francisco (Californie) 
le récit suivant, de croire à l'existene de quelques 
souches de cette tribu qui, à travers ses nombreuses 
pérégrinations et ses neuf changements connus de 
territoire, auraient pu se séparer, peut-être aussi an- 
térieurement, pour se reconstituer en famille dans une 
partie de l'Amérique. 

On va, en effet, retrouver presque trait pour trait, 
dans la race desMoquis, dont parle le journal califor- 



272 LES PEAUX ROUGES. 

nien, la physionomie, les mœurs, le type des Mandans 
tels que je les ai dépeints dans celte nécrologie. 

« Le Kio Colorado Chiquito, ou la petite rivière 
« rouge, traverse le centre même du grand bassin de 
« la Californie; il prend sa source dans les monta- 
(( gnes qui bordent la rive droite du Rio-Grande, 
« coule presque à l'ouest, et se décharge dans le Co- 
« lorado, à un point qui est sur la même parallèle de 
« latitude que Walker's Pass. A cent milles au nord 
« de ce point et coulant presque parallèlement avec 
« lui, est la rivière San-Juan; chacun de ces deux 
« cours d'eau a environ 250 milles de longueur ; 
<^ entre eux s'étend un immense plateau, coupé çà et 
« là par des sierras de peu de longueur, qui s'élan- 
« cent au-dessus de l'élévation générale. 

« A moitié chemin environ, entre les deux rivières 
« et au centre du désert, entre le Colorado et le Rio- 
« Grande, est le pays des Moquis. Au milieu de la 
« plaine s'élève une butte d'une hauteur considérable, 
« dont le sommet est tout à. fait plat ; les Moquis ont 
« construit là trois grands villages, où ils sont parfai- 
« tement à l'abri des attaques des tribus féroces qui 
« vivent au nord et à l'est de leur contrée. 

« Les flancs de ce plateau ont des pentes presque 
« perpendiculaires, et l'on ne peut parvenir à son 
« sommet que par des degrés escarpés taillés dans le 
« roc; autour de sa base est une plaine de terre arable 
« que les Moquis cultivent avec ardeur. Ils font venir 
« là toutes sortes de grains, des melons et des lé- 



LE DERNIER DES MANDANS. £73 

« gumes ; ils ont aussi des vergers remplis d'arbres 
«fruitiers; les pêches qu'ils récoltent sont surtout 
« fort belles. Ils ont de grands troupeaux de moutons 
« et de chèvres, mais fort peu de bêtes de somme ou 
« de gros bétail. Cesiune race douce et inoffensive y 
« bienveillante et hospitalière envers les étrangers, 
« et qui résiste peu quand on l'attaque. Les belli- 
« queux Navajoes, qui habitent dans les montagnes, 
« au nord-est des Moquis, viennent tous les deux ou 
« trois ans fondre sur eux et leur enlever ce qu'ils pos- 
« sèdent. Dans ces circonstances, les Moquis rassem- 
« blenttoutce qu'ils peuvent emporter de leurs fermes, 
« et courent se réfugier dans leurs forteresses de la 
« montagne ; feurs ennemis n'osent les y suivre. Quand 
« un étranger approche, ils se montrent au haut des 
« rochers et des maisons, et surveillent tous ses mou- 
« vements. 

« Un de leurs villages, où le capitaine Walkcr est 
« resté plusieurs jours, a cinq ou six cents yards de 
« longueur ; les maisons sont généralement cons- 
« truites en pierre et en mortier; elles sont commodes 
« et comfortahles, et beaucoup d'entre elles ont 
« deux et même trois étages. Les habitants sont 
« fort avancés dans certains arts ; ils fabriquent 
« d'exellentes étoffes de laine, des couvertures, du 
« cuir, de la vannerie et de la poterie, 

« Contrairement à ce qui a lieu dans la plupart des 
« tribus indiennes de ce pays, les femmes travaillent 
« dans V intérieur de leurs habitations, tan lis que 



nu LES PEAUX ROUGES. 

« les hommes font l'ouvrage du dehors et se livrent 
« aux travaux agricoles. Comme race, les Moquis sont 
« d'une couleur moins foncée que les Indiens de Ca- 
« lifornie, qui travaillent aux mines. Les femmes sont 
« assez belles, parce qu'elles ne sont pas trop expo- 
« sées au soleil. Le capitaine Walker en vit trois toitt 
« à fait blanches, avec des cheveux blancs et des 
« yeux jaunes. Il en vit deux autres semblables dans 
« les villages'de Guni, plus près de Rio-Grande : c'é- 
« talent, sans aucun doute, des albinos ; et c'est ce qui 
« a donné lieu au bruit qui s'est répandu de l'existence 
« d'Indiens blancs dans le bassin. 

« Les Moquis ont probablement aplani eux-mêmes 
« le sommet de la montagne pour y asseoir leurs vil- 
« lages. Ils ont aussi creusé dans le roc un grand 
« nombre de pièces spacieuses pour y fabriquer des 
« étoffes de laine; leurs seules armes sont des arcs et 
« des flèches ; toutefois ils ne font jamais la guerre 
« aux autres tribus. Les Navajoes les pillent impuné- 
« ment sans qu'ils résistent. A la différence de pres- 
« que toutes les autres tribus indiennes sur le con- 
« tinent , ils sont scrupuleusement honnêtes, Le 
« capitaine Walker dit qu'on peut laisser à leur por- 
« tée les objets les plus précieux et les plus attrayants 
« sans qu'ils y touchent. 

« La plupart des femmes sont belles, avec des for- 
« mes d'une symétrie parfaite; elles sont d'une pro- 
« prêté extrême et ont un costume tout à fait pitto- 
« resque; elles portent une robe d'une couleur sombre 



LE DERNIER DES MANDANS. 275 

« avec une bordure rouge, drapée avec grâce, de ma- 
« nière à laisser nus l'épaule et le bras droit; elles 
« ont de très-beaux cheveux qu'elles arrangent avec 
« un grand soin. On peut reconnaître à sa coiffure la 
«condition d'une femme; les demoiselles séparent 
« leurs cheveux dans le milieu, par derrière, et en 
« ramènent les tresses en rond de chaque côté de la 
« tête comme deux énormes rosettes ; l'effet de cette 
« coiffure est étonnant. Les femmes mariées portent 
« leurs cheveux réunis en un chignon par derrière. 
« Les Moquis se livrent pendant le jour à des 
« travaux agricoles, dans la plaine, et se retirent 
« la nuit dans leurs villages sur la montagne. Ils 
« arrosent leurs terres au moyen des petits cours 
« d'eau qui descendent des flancs de la monta- 
« gne. Parfois, quand il ne neige point pendant 
« l'hiver dans les montagnes , leurs récoltes sont 
« mauvaises : aussi ont-ils le soin, dans la crainte 
« de la famine, de tenir en réserve un approvision- 
« nement de denrées pour deux ou trois ans. C'est 
« vraiment un peuple tout à fait extraordinaire, et 
« qui est considérablement en avance sur tous les 
« aborigènes qu'on a découverts jusqu'à présent. Les 
« Moquis n'ont jamais eu de relations avec les blancs, 
« et par conséquent leur civilisation vient d'eux- 
« mêmes. Quel vaste champ de découvertes offre 
« le grand bassin de la Californie à nn voyageur 
« aventureux 1 » 



276 LES PEAUX ROUGES. 



Ne croirait-on pas, en effet, avoir retrouvé la tribu 
des Mandans? 

Il est fâclicux que la catastrophe de 1838 n'ait pas 
trente ou quarante ans de date : on aurait pu facile- 
ment supposer que les quelques malheureux Mandans 
échappés à la petite vérole et à l'esclavage des Ricarees 
avaient refait souche sur un territoire nouveau. 

Il serait à souhaiter maintenant que, plus heureux 
que les Mandans, les Moquis se trouvassent en contact 
réel avec la civilisation, pour voir si elle aurait sur 
eux l'influence qu'elle n'a pu exercer sur aucune des 
autres tribus indiennes. 



XI 

LES NATCHEZ 



Un roman célèbre en France , et dont certains épi- 
sodes attendrissants ont fait couler bien des larmes, 
les Natchcz de Chateaubriand, ont contribué con- 
sidérablement à fausser l'opinion publique sur le 
compte des Indiens et des sauvages. 

Les guerres des Français contre la puissante tribu 
des Natcbez, dans la Louisiane, réduites aux propor- 
tion d'un roman larmoyant où tout était habilement 
combiné, depuis la donnée principale de la fable 
jusqu'au prestige du style dans certains passages, ont 
été représentées sous l'aspect le plus faux et le plus 
criminel pour les premiers colonisateurs de la Loui- 
siane. Je crois donc qu'il n'est pas sans intérêt de 
rétablir la vérité à cet égard ; et je puise, dans ce but, 
mes renseignements à des sources très-recomman- 
dables, entre autres VHistoire de la Louisiane par 
M. Charles Gayarré, un des habitants les plus dis- 

46 



278 LES PRAUX ROUGES. 

lingues de la Louisiane, et qui y a occupé les fonc- 
tions importantes de secrétaire d'État. 



II 



Je trouve au chapitre IV, l^r volume de cette his- 
toire, un mémoire très-étendu, rédigé par M. de 
Richebourg, sur la première guerre des Natchez. 

Le mémoire raconte d'abord qu'au mois de janvier 
1716, on avait appris en Louisiane l'assassinat par les 
Natchez de quatre Canadiens qui remontaient aux Illi- 
nois; une expédition fut résolue alors pour tirer ven- 
geance de cet attentat commis par une tribu avec la- 
quelle les Français avaient, jusqu'alors, vécu en bonne 
intelligence. La Louisiane était à celte époque gouver- 
née par une espèce de fou nommé de Lamothc-Cadil- 
lac, qui ne voulut donner à M. de Bienville, comman- 
dant de l'expédition, que trente-quatre hommes pour 
l'exécuter, alors qu'on savait bien que les Natchez 
pouvaient mettre au moins huit cents guerriers sous 
les armes. Après bien des instances, de Bienville ob- 
tint quinze hommes de plus, et on s'embarqua sur 
huit pirogues. 

En arrivant aux Tunicas, à dix-huit lieues des Nat- 
chez, de Bienville apprit que ceux-ci avaient encore 
assassiné un Français et qu'ils avaient projeté d'en 
tuer quinze autres attendus au même endroit. Ces 
renseignements furent donnés par un missionnaire. 



LES NÂÏGHEZ. 279 

qui avertit en même temps Bienville de paraître igno- 
rer ces crimes que les Natchez croyaient être incon- 
nus, et d'avoir aussi à se défier des Tunicas qui 
avaient reçu des présents pour le tuer. 

Bienville rassura d'abord les Tunicas sur ses 
projets, qu'il leur dit être tout pacifiques, fuma avec 
eux le calumet de paix, et envoya des messagers 
prévenir les Natchez de sa présence chez les Tunicas. 

Trois jours après arrivèrent trois Natchez, en- 
voyés par leurs chefs à M. de Bienville, « auquel 
« ils présentèrent le calumet de paix, qu'il repoussa 
« en leur disant : qu'ils pouvaient faire fumer quel- 
« ques-uns de ses soldats; que pour lui, étant grand 
« chef des Français, il ne fumerait que lorsque les ca- 
« lu mets lui seraient présentés par les chefs Soleils. » 

Ces paroles les déconcertèrent un peu; cepen- 
dant Bienville tourna l'affaire en plaisanterie, et 
dit aux Natchez que si leurs chefs refusaient de re- 
cevoir les Français, il allait fonder chez les Tu- 
nicas un établissement important, dont il avait eu 
le projet de faire profiter leur nation. Les trois 
envoyés Natchez protestèrent des bonnes dispositions 
de leurs chefs, et repartirent dès le lendemain pour 
leur rendre compte de ce qui venait de se passer. 

En même temps Bienville expédia un Canadien 
hardi et adroit , dans une pirogue , en compa- 
gnie d'un sauvage Illinois , pour aller passer la 
nuit devant le village des Natchez, et les observer, 
puis ensuite remonter plus haut le fleuve et pré- 



280 LES PEAUX ROUGES. 

venir les quinze Français du sort qui les attendait. 

Pour être plus sûr que son avis parviendrait à sa 
destination, il remit au Canadien une douzaine de 
grandes feuilles de parchemin, sur lesquelles il avait 
écrit en gros caractères : 

« Les Natchez ont déclaré la guerre aux Français; 
et M. de Bienville est campé aux Tunicas. » 

Et il ordonna à son messager de planter ces par- 
chemins le long de la rivière. 



Il 



Le 8 mai, huit chefs Natchez se rendirent auprès 
de de Bienville, et lui offrirent en dansant le ca- 
lumet. De Bienville le refusa, et leur demanda brus- 
quement quelle satisfaction ils pouvaient lui donner 
pour les cinq Français assassinés. Ces malheureux 
demeurèrent anéantis. Bienville les fit arrêter aussitôt, 
et mettre aux fers. Ils se prirent alors à chanter leur 
chant de mort. Le soir, trois d'entre eux, le Grand- 
Soleil, le Serpent-Piqué, et le Petit-Soleil furent con- 
duits devant le commandant français, qui les rassura 
sur ses intentions, leur dit qu'il les savait innocents 
du crime, mais qu'il exigeait d'eux qu'en qualité de 
chefs, ils donnassent les ordres nécessaires pour qu'on 
lui rapportât les têtes des coupables. 

— C'est justice, leur dit-il; quand des Français ont 
lue des sauvages, je les ai fait exécuter, vous le savez 



LES iNATGHEZ. 2Sl 

bien ; quand des Indiens de tribus hostiles ont assas- 
siné des Indiens des tribus nos alliées, je les ai fait 
périr également. Il faut donc que les Natchez qui ont 
tué les Français soient punis. 

Ce fut le Petit-Soleil qui partit pour cette diiïicile 
niission, et il revint le lA mai, rapportant trois têtes, 
et ramenant deux Français qui faits prisonniers, al- 
laient être brûlés au moment où il était arrivé au vil- 
lage. Mais le principal auteur et l'instigateur de tous 
ces crimes, le chef Oyelape (la Terre-Blanche), était 
parvenu, disait Petit-Soleil, à s'échapper, et il était 
difficile de pouvoir l'arrêter. Deux autres des chefs 
prisonniers déclarèrent qu'ils se faisaient fort de pren- 
dre Oyelape, et ils partirent laissant en otages leurs 
six autres camarades. 

Le Serpent-Piqué fit alors d'étranges révélations 
à Bienville, et lui dénonça les auteurs de ces assas- 
sinats, s'engageant en son nom et au nom des autres 
chefs ses frères de faire bonne alliance avec les Fran- 
çais, de rechercher et de faire mettre à mort les cou- 
pables en fuite; que, quant aux autres, ils étaient dans 
les prisons. 

Ces coupables furent fusillés. L'un d'eux, nommé 
le Barbu, entonna au moment de mourir, son chant 
de guerre, nomma les cinq Français qu'il avait fait 
tuer et déclara qu'il regrettait de n'en avoir pas tué 
davantage. 

« Le Serpent-Piqué, dit M. de Richebourg, qui 
« pour lors était le seul de sa nation parmi nous, 

i«. 



282 LES PEAL'X UOUGES. 

« récoulait attentivement, et dit à M. de Bienville : 
« — C'est mon frère, mais je ne le regrette point, 
« tu nous défais d'un méchant homme. » 

A la suite de ces événements il y eut un traité de 
paix passé avec les Natchez, et dont Bienville profita 
pour faire élever un fort et mettre garnison sur 
leur territoire. 



IV 



Cette sévère leçon ne paraît pas avoir porté fruit, 
car sept ans après, Bienville fut obligé d'entreprendre 
une seconde expédition contre les Natchez, « pour 
<' les punir, dit M. Gayarré, d'avoir tué plusieurs 
« colons, et d'avoir pillé leurs habitations. Il partit 
« avec sept cents hommes , et ne revint qu'après 
« avoir obtenu les têtes des principaux coupables. » 

On le voit, c'est toujours, de la part des Indiens, 
le même système, la même politique. Ils débutaient 
par l'assassinat et par le pillage. Fallait-il donc les 
laisser faire? 

Les Nalchez mirent enfin le comble à leur trahison 
en massacrant, le 28 novembre 1728, tous les Fran- 
çais qui se trouvaient sur leur lerritoire. « Il en périt 
« plus de deux cents, dit M. Gayarré; ce fut, en petit, 
« un renouvellement des Vêpres siciliennes. Ce coup 
« eut d'autant plus de retentissement, et excita d'au- 
« tant plus de craintes, que Ton crut qu'il y avait 



LES N AT CHEZ. 283 

« contre les Français une conspiration générale de 
« toutes les tribus indiennes. Si ces craintes avaient 
« été fondées, et si une coalition avait eu lieu parmi 
« toutes les nations sauvages, il est hors de doute que 
<i la colonie (la Louisiane) eût été détruite de fond 
« en comble. Car d'après une dépêche de d'Arta- 
« guette, du 9 décembre, il paraît que les nations 
« établies sur les principaux fleuves de la Louisiane 
« pouvaient mettre sur pied de seize à dix-sept mille 
« hommes, et que parmi celles qui étaient dans les 
« lerres, la nation des Ghactas comptait à elle seule dix 
(( mille guerriers. » 

Comme une prévision du secours immense que les 
Français pouvaient tirer de leur alliance prochaine 
avec les Chactas, M. d'Artaguetle disait, dans la dé- 
pêche mentionnée au paragraphe précédent : 

« Cette nation sera un jour le soutien ou le boule- 
« versement de cette colonie, parce que toutes les au- 
« très ne sont pas capables de lui résister. » 

La façon dont les Natchez combinèrent leur plan 
de massacre mérite d'être relaté, et dénote chez ces 
sauvages une fourberie merveilleuse. 

Ils s'étaient armés et atfublés comme s'ils allaient 
entreprendre une grande chasse. Ils visitèrent les 
principaux habitants fiançais qu'ils connaissaient le 
mieux, et empruntèrent leurs fusils, leur promet- 
tant au retour de bons approvisionnemenls en gibier. 
Puis, pour éloigner tout soupçon, ils se rendirent au 
fort et payèrent entre les mains de l'officier leur 



28i LES PEAUX ROUGES. 

tribut en nature. Affectant sur tous les points la plus 
complète indifférence, ils étaient parvenus à s'intro- 
duire dans toutes les maisons. Au signal donné, le 
massacre commença partout à la fois, en sorte qu'en 
un clin d^œil presque tous les malheureux Français, 
au nombre de plus de deux cents, périrent, tandis 
que les Natchez ne perdirent que douze des leurs par 
l'héroïque défense d'un des habitants, La Loire des 
Ursins qui, de sa propre main, en tua quatre avant 
que de trouver lui-même la mort. 

Cette attaque avait été préparée et ménagée depuis 
longtemps, de concert avec d'autres bandes sauvages 
qui, sur tous les points à la fois, commirent d'odieux 
attentats. Un missionnaire jésuite parvint à s'échap- 
per des Yazous et arriva au camp français, dans ses 
habits sacerdotaux, et blessé de deux coups de feu au 
bras ; il avait été attaqué au moment où il s'apprêtait 
à dire la messe. Quatre ou cinq Français qui se trou- 
vaient à ses côtés avaient péri, deux autres étaient 
parvenus à s'évader. 

Cette trahison des Yazous était d'autant plus odieuse 
que peu de jours auparavant le chef de cette petite 
nation avait envoyé des messagers auprès du gouver- 
neur de la Louisianne, pour lui faire des protestations 
de bonne amitié. 

Ge gouverneur (Périer), dans un rapport sur ces 
événements, s'exprime ainsi : « Depuis le 2 décembre 
« (1729) je n'apprends que des nouvelles plus désa- 
« gréables les unes que les autres. Oii tue les Fran- 



LKS ISATGHKZ. 285 

« çais partout, sans que l'un puisse secourir l'autre. 
« puisque nous sommes également menacés et que 
« nous avons autant à craindre en voulant nous join- 
« drc qu'en restant dans nos postes. » 

Non-seulement on tuait les Français, mais on les 
brûlait après leur avoir fait subir les plus cruelles tor- 
tures. 

Les Natchez n'avaient massacré que les hommes, et 
avaient fait prisonniers les femmes et les enfants fran- 
çais, qu'ils résolurent d'envoyer chez leurs alliés les 
Chickassas, avec lesquels ils allaient désormais se 
fondre pour ne former plus qu'une même nation, re- 
doutable par le nombre, par le courage et par les 
cruautés. Cet avis fut donné au gouverneur français 
par un nègre échappé de chez les Natchez, et qui ra- 
conta en même temps que les sauvages, après le mas- 
sacre des Français, leur avaient coupé la tête, qu'ils 
avaient rangé d'un côté les têtes des officiers et des 
soldats, de l'autre celles des habitants, et qu'ils con- 
traignaient les malheureux prisonniers à ce spectacle 
épouvantable. 



Les Chickassas, tout en ayant vécu jusque-là en paix 
apparente avec les Français, étaient nos plus redouta- 
blesennemis;c'étaienteux qui avaient ourdi la grande 
conspiration, en y entraînant les Natchez. L'alliance 



286 LES PEAUX EOUGES. 

de ces deux tribus préparait à nos colons une rude 
besogne. 

De leur côté, les Français avaient des alliés dans les 
Chactas, tribu puissante comme je l'ai dit, mais alliés 
intéressés et qui coil (aient fort cher, d'autant plus que la 
colonie était alors dans un état de pénurie réelle, tant 
sous le rapport de l'argent que sous celui des troupes. 

Un fait consigné à cet égard dans un rapport du 
gouverneur Périer dénote un machiavélisme profond 
chez les Chactas. 

« Les Chactas, dit-il, ont toujours voulu détruire 
« les Nalchez, et c'est nous qui les en avons empê- 
« chés. Il est venu de là que les Chactas ont conseillé 
« aux Natchez de donner sur nous, élant assurés que 
« nous nous servirions d'eux pour nous venger. Ce 
« qui est arrivé. Ils ont eu nos marchandises, celles 
« des Natchez, et, de plus, la satisfaction de se ven- 
« ger. Ce fait est constant. Les Natchez l'ont reproché 
« publiquement aux Chactas, et ces derniers s'en sont 
« vantés aux petites nations. » 

Force fut néanmoins de prendre les Chaclas à notre 
service, et avec leur aide on entreprit la guerre con- 
tre les Natchez joints aux Chickassas. Mais cette guerre 
fut menée mollement, faute d'hommes ; et les Chac- 
tas, se voyant peu soutenus par les Français, n'osè- 
rent pas trop s'aventurer. 

Je lis dans une dépêche de Diron d'Arlaguette, ce 
qui suit à ce sujet (10 janvier 1731) : 

« On peut dire maintenant que c'est de la faute de 



LES NATCIÏÎ.Z. 287 

« M. Périer si les Natchez n'ont pas été détruits du 
« premier coup. Car les Chaclas s'étaient rendus au 
« jour assigné à dix-huit lieues de l'ennemi. Il ne s'y 
« trouva aucun Français pour les seconder dans une 
« occasion si favorable. Les Natchez étaient tous hors 
« de leurs forts à se divertir, ce qui obligea les Ghactas, 
« après qu'ils eurent appris de leurs coureurs qu'il 
« n'y avait point de Français le long du flejuve, de 
« profiter d'un moment si avantageux. Ils coururent 
« sus le 27 février (1730). Il y eut soixante Natchez 
« de tués et dix-huit faits prisonniers. 

« Il aurait suffi, ajoute Diron d'Artaguette, de trente 
« hommes disciplinés pour empêcher les Natchez de 
« rentrer dans leurs fors; et si cela eût eu lieu, les 
« Chactas n'en auraient pas manqué un seul. » 

Il est vrai que nos troupes étaient occupées à obser- 
ver les Chactas eux-mêmes, de crainte d'une trahison. 

Néanmoins, les Natchez avaient été harcelés par de 
petites etfréquentes attaques qui les avaient intimidés. 
Périer, avec l'aide de quelques trihus infimes ralliées 
momentanément à lui, avait fait, écrivait-il, tuer ou 
pendre une cinquantaine de Natchez. « J'ai brûlé ici 
« dernièrement, ajoute-t-il, quatre hommes et deux 
« femmes, et j'ai envoyé le reste à Saint-Domingue. » 

On juge par là des représailles cruelles auxquelles 
entraînaient ces attaques, ces meurtres, ces trahisons. 

A la suite de tout cela, la seule réparation qu'on ob- 
tint des Natchez fut la restitution des femmes et des 
enfants faits prisonniers au moment du massacre. 



288 LES PEAUX ROUGES. 



VI 



Les Nachez, joints aux Chickassas et enhardis par 
la mollesse de nos attaques, prirent bientôt une atti- 
tude arrogante, qui nécessita un siège en règle de plu- 
sieurs forts importants construits par ces sauvages. 
Délogés peu à peu, sous le feu meurtrier du canon, ils 
finirent par demandera traiter. Périer, qui jouait avec 
les Indiens un jeu égal, c'est-à-dire leur rendait 
cruauté pour cruauté, trahison pour trahison, fit ré- 
pondre qu'il ne voulait avoir affaire qu'avec les chefs. 
Ceux-ci, au nombre de trois, Saint-Côme, le Petit- 
Soleil, et la Farine, se rendirent auprès de Périer. 
« Comme il pleuvait, dit M. Gayarré, le gouverneur 
« Périer les invita à s'abriter dans une cabane voisine 
« qu'il leur désigna du doigf. A peiney étaient-ils en- 
« très qu'ils y étaient prisonniers. 

La Farine, quoique bien gardé dans une lente, par- 
vint pendant la nuit à s'évader, et ne put pas être at- 
teint par les coups de feu qu'on lira sur lui. Il ne res- 
tait plus néanmoins aux Nalchez qu'un dernier fort, 
qui fut enlevé et rasé. Ils se dispersèrent, mais ne 
tardèrent pas à signaler de nouveau leur présence par 
des déprédations, des incendies et des assassinats sur 
les Français. Sans territoire à eux appartenant désor- 
mais, ils allaient en aventuriers, attaquant les petites 
nations, et s'emparant de leurs villages où ils so for- 



LES NATCHEZ. 2S9 

tifiaient, pour de là inquiéter la colonie. Délogés de 
nouveau de plusieurs de ces points, ils errèrent de 
côtés et d'autres par groupes de cent à deux cents 
guerriers cherchant asile partout, mais n'abandonnant 
point leurs projets de vengeance. 

Ils vinrent un jour au nombre de trente demander 
l'hospitalité aux Tunicas, dont le chef, d'après les ins- 
tructions du gouverneur français, leur déclara qu'il 
ne les recevrait qu'à la condition qu'ils rendraient leurs 
armes; ce qu'ils firent. Bientôt après en survinrent 
cent autres, qui se soumirent comme les premiers aux 
exigences desTunicas, «qui leurdonnèrenl à manger.» 
L'après-midi se passa en danses, et vers le soir, sur 
un signal, les Natchez se jetèrent à l'improviste sur 
les armes des Tunicas, et commencèrent à les massa- 
crer, aidés par une bande de Cihickassas qui s'étaient 
cachés dans les environs pendant toute la journée. 
Les Tunicas prirent la fuite en désordre. Ralliés enfin 
à la voix d'un de leurs chefs, ils vinrent faire l'assaut 
de leur village, qu'ils ne reconquérirent qu'après un 
combat acharné de cinq jours et de cinq nuits. 

Oh ! le bon et poétique peuple c'était que les Nat- 
chez I 

Rudement frottés dans cette affaire, ils s'éloignè- 
rent et l'on n'entendit plus parler d'eux de quelque 
temps. Cette tribu, jadis si forte et si unie, s'était mor- 
celée; et en 1733 , Bienville avait appris qu'elle était 
divisée en trois bandes : l'une, retirée dans des pays 
impraticables, ne comptait pas alors plus de cinquante 

17 



290 Li:S PMAUX ROUGES. 

guerriers; la seconde un peu plus considérable, ha- 
bitait les bords du Mississipi; et enfin la troisième avait 
trouvé asile chez les Chickassas. 

Ces derniers étaient devenus le point de mire des 
attaques des Français. M. de Bienville dirigea contre 
eux une expédition (1735) qui eut les plus tristes ré- 
sultats-. Nos troupes, après des marches pénibles, fu- 
rent mises en déroute^ laissant sur le champ de bataille 
un grand nombre d'officiers, au nombre desquels se 
trouvait un jeune homme d'une grande valeur, Diron 
d'Artaguette, neveu de celui dont j'ai cité plusieurs 
fois déjà le nom. 

« Blessé de trois coups de feu, raconte M. Gayarré, 
« il fut pris avec quelques-uns de ses officiers, blessés 
(( comme lui, avec le père Sénac, quelques soldats et 
« habitants; le tout au nombre de dix-neuf. Une sau- 
(( vagesse avoyelle, qui était esclave chez les Chickas- 
(( sas, s'étant sauvée, rapporta que M. d'Artaguette, le 
« père Sénac et les autres prisonniers furent divisés 
« en deux lots et brûlés vivants. Deux prisonniers fu- 
« renl épargnés pour être échangés contre un guer- 
« rier chickassas, qui avait été fait prisonnier au com- 
« mencement de la guerre. » 

En 17ZiO,les Chickassas demandèrent eux-mêmes la 
paix, en livrant quelques Natchez, et en s'engageant 
à détruire le reste de la tribu réfugié chez eux. 

Les Chickassas ne tinrent pas la parole donnée en 
cette occasion. — Devait-on s'y attendre? — Ce ne 
fut que bien longtemps après qu'on parvint à les sou- 



LES NATCIÎF.Z. 291 

meltre. — Mais on n'avait plus entendu parler des 
Natchez, dont les débris ne résistèrent pas aux der- 
niers assauts qu'ils subirent, et à la trahison des 
Chickassas. 

L'histoire de celte tribu, comme de toutes les autres, 
est un assemblage monstrueux de meurtres, de trahi- 
sons, d'incendies, de déprédations. 

Le sort qui lui était réservé ne pouvait pas être dou- 
teux. — Des représailles, qu'on doit blâmer, ont peut- 
être terni la conduite de ceux qui avaient mission de 
les châtier, mais il n'était pas nécessaire de poétiser 
cette horde de sauvages au détriment des colons fran- 
çais, qui mouraient sous le poignard et le tomahawk 
de ces barbares. 




XII 



LES CARAÏBES 



Les indigènes des îles de l'Amérique ont disparu 
Ircs-rapidement après la prise de possession régulière 
de ces pays par les Européens, et après l'organisation 
des gouvernements. 

Aujourd'hui, il ne reste plus de traces de ces popu- 
lations primitives, ou du moins c'est à peine si, dans 
tout l'archipel des grandes et des petites Antilles, on 
compte un millier de Caraïbes disséminés par pelils 
groupes, dans deux ou trois colonies. 

Les mêmes faits qui ont signalé le contact des 
blancs avec les Peaux Rouges sur le sol du continent 
américain se sont produits dans le cercle plus restreint 
du territoire des Antilles. Ce sont les mêmes luttes de 
la Civilisation contre la Barbarie, la même obstination 
de la part « des Peaux Rouges, » de cette partie de l'A- 
mérique à ne vouloir point subir le progrès moral et 



LES caraïbes. 293 

matériel auquel les Européens les appelaient à parti- 
ciper. 

Le sort subi par les Caraïbes est donc celui que 
l'avenir et un avenir très-prochain, paraît réserver 
incontestablement aux Indiens du continent, c'est-à- 
dire que ces derniers sont destinés, comme les pre- 
miers, à disparaître sans laisser non plus de traces 
sur cette moitié du globe dont ils ont été les inutiles 
possesseurs. 



II 



Les Caraïbes, actuellement existants dans des coins 
isolés de l'archipel des Indes-Occidentales, n'offrent 
aucun caractère particulier. Ils vivent aujourd'hui 
comme des parias, dans la paresse et l'abrutissement, 
insensibles au mouvement de la civilisation, insou- 
ciants et inattentifs à tout ce qui se passe autour d'eux. 

A Saint-Vincent, une famille de cent cinquante en- 
viron de ces individus, retirée dans le petit village de 
Sandy-Bay, vit de lapêche et du produit de la fabrication 
de nattes et de paniers. Dans les temps de grosse mer, 
les habitants les emploient à conduire les canots qui 
transportent à bord des navires mouillés en rade, les 
chargements de sucre, — car ils sont habiles marins 
se jouant des tempêtes et des caprices de l'Océan. 

Celte besogne exceptionnelle une fois faite, ils re- 
tombent dans leur apathie et dans leur somnolence 
habituelles. 



294 LES PEAUX ROUGES. 

A Cuba, ils occupent le Pueblo de Caney, dans une 
admirable situation du côté de San-Iago, et y vivent 
dans un état absolu de fainéantise. 

A Sandy-Bay, comme au Pueblo de Ganey, les Ca- 
raïbes ont toujours été libres; et même, à Cuba, ils 
ont été décorés du titres de nobles^ ce qui ne les a pas 
peu flattés. 

Le passé de leur histoire, en racontant leurs mœurs 
primitives, leur caractère, leurs superstitions, dira tou^ 
ce qu'il y a d'intéressant à savoir sur cette famille 
des « Peaux Rouges. » — Le présent est muet. 

Voici comment le père du Tertre, de l'ordre des 
Dominicains, un des chroniqueurs des premiers temps 
de nos colonies, s'exprime sur leur compte : 

« Comme dans les siècles passés, dit-il, plusieurs 
« ont cru que l'air de la zone torride n'était, s'il faut 
« ainsi dire, composé que de feu, de flammes et d'ar- 
« dcurs; que la terre qui est dessous n'était qu'un 
« désert affreux si stérile et si brûlé qu'il ne servait 
(( qu'à ensevelir ceux qui le voulaient habiter; que 
(( toutes les eaux y étaient chaudes, croupies et enve- 
« nimées; en un mot que c'était plutôt un séjour 
« d'horreurs et de supplices qu'une demeure agréable 
« et charmante. De même à ce seul mot de sauvage, 
« la plupart du monde se figure dans leur esprit une 
« sorte d'hommes barbares, cruels, inhumains, sans 
<( raison, contrefaits, grands comme des géants, velus 
« comme des ours. » 

Cela posé , le père du Tertre définit le climat des 



LES caraïbes. 295 

Antilles le plus pur, le plus sain, et la terre «un petit 
« Paradis terrestre toujours verdoyant et arrosé des 
« plus belles eaux du monde.» Nécessairement le se- 
cond objet de sa comparaison doit se ressentir de son 
enthousiasme, il établit donc que les « sauvages do 
« ces îles sont les plus contents, les plus heureux, les 
« moins vicieux, les plus sociables, les moins contre- 
« faits et les moins tourmentés de maladies de (outes 
les nations du monde. » 

Le vénérable chroniqueur, comme on voit, ne 
procède que par le superlatif. — Ce n'est pas moi qui 
jamais contesterai la magnificence du climat des An- 
tilles et la riche beauté du sol; mais en bonne con- 
science l'enthousiasme du père du Tertre va un peu 
trop loin; et lorsque, l'histoire à la main, on étudie 
la conduite des Caraïbes envers nos premiers colons, 
trop faibles pour avoir cherché à leur faire la guerre, 
et très-heureux, au contraire, des moindres témoigna- 
ges de sympathie qu'ils en recevaient, — on ne peut se 
défendre de taxer d'exagération la vive admiration 
du Révérend pour les sauvages. 



IIÎ 



Ce que le père du Tertre aime en eux, c'est leur 
grande simplicité et leur naïveté. « Us sont, tous 
« égaux, dit-il, sans que l'on connaisse presque aucune 
« sorte de supériorité ni de servitude; et à peine peut- 



296 LES PEAUX ROUGES. 

« on reconnaître aucune sorte dercspcci, même entre 
« les parents, comme du fils au père. Nul n'est plus 
« riche ni plus pauvre que son compagnon, et tous 
« unanimement bornent leurs désirs à ce qui est utile 
(( et précisément nécessaire, et méprisent tout ce qu'ils 
« ont de superflu comme chose indigne d'être possédée.» 

Voyez jusqu'à quel point ce sont là des êtres qu'il 
faut regretter d'avoir troublé dans leur quiétude ani- 
male! — Car, selon le Père du Tertre, ils n'avaient 
d'autre vêtement que « celui du quel la nature les a 
« couverts. » — Or, comme la nature n'a donné à 
l'homme aucun vêtement — cela revient à dire que 
les sauvages étaient nus; déplus ils mangeaient et bu- 
vaient quand ils « avaient soif et faim; » travaillaient 
ou se reposaient quand il leur plaisait; — « ils n'ont, » 
continue le Père du Tertre, « aucun soucy, je ne dis 
(( pas du lendemain, mais du desjeuner au disner, ne 
« peschant ou ne chassant que ce qui leur est préci- 
« sèment nécessaire pour le repas présent, sans se 
« mettre en peine de celuy qui suit, aymant mieux se 
« passer de peu, que d'acheter le plaisir d'une bonne 
« chère avec beaucoup de travail. » 

Et quand on songe que c'est pour conserver de si 
belles et si bonnes habitudes que ces indigènes se sont 
opposés à l'implantation de la civilisation européenne 
sur le sol et ont refusé de se mêler aux populations 
blanches! 

Voici, sur leur constitution physique, ce que dit le 
Père du Tertre : 



LES caraïbes. 297 

« Ils ne sont ni velus, ni contrefails; au contraire, 
« ils sont d'une belle taille, d'un corsage bien pro- 
« portionné, gras, puissants, forts et robustes, si dis- 
« pos et si sains, qu'on voit communément parmy eux 
(( des vieillards de cent ou six vingt ans, qui ne sçavent 
« ce que c'est de se rendre ny de courber les épaules 
« sous le faix des vieilles années, et qui ont fort peu 
« de cheveux blancs, et à peine le front marqué d'une 
(( seule ride. » 

Quant aux chassieux, aux chauves, aux boiteux, 
aux bossus, on n'en connaissait point parmi les Ca- 
raïbes, ajoute le chroniqueur. Les débris de cette race 
qui ne s'est point croisée avec les nègres ni avec les 
blancs portent effectivement, encore aujourd'hui, ces 
signes de force et de beauté physiques. 

Sur le continent de l'Amérique du Nord, il existe 
une tribu d'Indiens à la face aplatie et au front pointu ; 
il paraît que quelques familles caraïbes se faisaient 
remarquer par les mêmes signes caractéristiques. Au 
dire du Père du Tertre, cela ne provient pas d'un dé- 
faut de nature, mais du fait des mères , « qui mettent 
« leurs mains sur le front de leurs enfants pour l'a- 
(( platir et l'élargir tout ensemble , croyant que par 
« cette imposition des mains, ces pauvres petits reçoi- 
« vent toute la beauté de leur visage : et parce que cette 
« première figure imprimée dès la naissance de l'en- 
« faut changerait avec l'âge, les mères tiennent fort 
« souvent leurs mains appliquées dessus le front de 
u leurs petits, de peur qu'elle ne change. » 

17. 



Î98 LES PEAUX ROUGES. 

L'applatissement du visage dealndiens (le l'Amérique 
du Nord est dû à la même cause volontaire, avec cette 
différence que c'est au moyen de petites planchettes 
appliquées et fortement serrées sur la face, que les 
mères obtiennent ce beau résultat. 



IV 



Au moral, le Père du Tertre peint des Caraïbes à 
leur donner des points de ressemblance frappants avec 
les Indiens de l'Amérique du Nord. 

« Ils sont, dit-il, grands rêveurs, et portent sur leurs 
« visages une physionomie triste et mélancolique. Ils 
« passent des demi-journées entières assis sur la pointe 
«d'un roc, ou sur la rive, les yeux fichés en terre ou 
(( dans la mer, sans dire un seul mot. Us ne savent ce 
(( que c'est de se promener, et rient à pleine têtelors- 
« qu'ils nous voyent aller par plusieurs fois d'un lieu à 
« l'autre sans avancer chemin, ce qu'ils estiment pour 
« une des plus hautes sottises qu'ils aient pu remar- 
« quer en nous. » 

Ils se piquent d'honneur, dit quelque part le Père 
du Tertre, depuis qu'ils ont vu parmi les blancs qu'il 
y avait des personnes auxquelles on témoignait plus 
de respect qu'aux autres. L'un d'eux, raconle-t-il, 
ayant vu un jour le gouverneur de la Martinique, du 
Parquet, portant au cou une cravate, s'imagina que 
c'était à cette cravate qu'étaient attachées la considé- 



LES CARAÏBES. 299 

ration et Tautorité dont jouissait ce chef. H ramassa 
aussitôt un morceau de toile à voile qu'il s'entortilla 
autour du cou, et s'en alla disant partout qu'il était 
l'égal de son compère (son ami) Du Parquet. Mais si 
fort que fût chez les Caraïbes le désir d'être honorés, 
ajoute du Tertre, ils n'avaient pas de point d'honneur 
qui résistât à la tentation d'un petit couteau, d'un 
grain de cristal, d'un verre de vin ou de brusle-ven- 
ire, comme ils appelaient l'eau-de-vie. 

Sous le rapport de leur origine, les Caraïbes n'en 
savaient pas plus long que les Indiens de l'Amérique 
du Nord. Cependant, ils avaient au moins cet avan- 
tage de n'expliquer leur existence par aucune généa- 
logie fantastique. Ils avouaient descendre des Galibis, 
peuplades de la Côte Ferme, qui abordèrent aux îles 
où existait une autre nation nommée lesYgneris, dont 
ils massacrèrent tous les hommes et ne laissèrent vi- 
vre que les femmes. 

Ce qui donnait une parfaite créance à cette tradi- 
tion, c'est d'abord qu'elle était unanime chez les Ca- 
raïbes de toutes les îles. 

Une preuve matérielle venait ensuite à l'appui : 
c'était le double langage, l'un propre aux hommes, 
l'autre particulier aux femmes caraïbes. 



11 dut résulter de là beaucoup.de contes et de su- 
perstitions relativement à ces Ygneris. Tout d'abord 



300 LES PEAUX ROUGES. 

on ne manqua pas d'être convaincu qu'il en existait 
un certain nombre dans les montagnes, qui en sor- 
taient de temps en temps pour venir causer de grands 
ravages. Les premiers colons établis aux îles purent 
le penser, mais comme ils n'en rencontrèrent nulle 
part, dans leurs excursions à travers toutes les parties 
du pays, cette croyance cessa bientôt parmi les blancs, 
à la grande contrariété des Caraïbes qui ne man- 
quaient pas, à l'occasion, de mettre sur la conscience 
de ces fantastiques aïeux beaucoup de dévastations, de 
vols, et autres délits qu'ils commettaient sur les éta- 
blissements européens. 

A la Guadeloupe, cependant, il se passa quelques 
faits dont les Caraïbes furent eux-mêmes victimes, et 
qui attestaient bien la visite d'ennemis étrangers. 
Ainsi, un jour, ces Ygnerls ou prétendus tels, sur- 
prirent une jeune négresse, l'écorchèrent avec une 
adresse bien merveilleuse, à coup sûr, et enveloppè- 
rent de sa peau le tronc d'un arbre. Les Caraïbes, 
exaspérés de cet acte de cruauté, se m.irent en campa- 
gne, et après une marche longue et difficile, ils aper- 
çurent au fond d'un bois épais une cabane dont ils 
entreprirent l'assaut. Quel fut leur étonnement, à cause 
de la résistance qu'ils éprouvèrent, de ne trouver dans 
cette cabane qu'un homme qu'ils firent rôtir et 
mangèrent, plus une femme et un enfant qu'ils ra- 
menèrent esclaves ! 

Le Père du Tertre, à propos des Ygneris, raconte 
l'anecdote suivante : 



LES caraïbes. 301 

« Monsieur du Parquet, lieulenant-général pour Sa 
« Majesté dans la Martinique, m'a asseuré que les 
« Sauvages de cette Isle avoient trouvé dans des ca- 
« vernes certaines idoles de coton en forme d'hommes, 
« ayant des grains de savonnettes au lieu d'yeux, et 
« une espèce de casque fait de coton, sur la teste : ils 
« asseuroient que c'estoienl les Dieux des Ygneris 
« qu'ils avoient massacrez ; pas un Sauvage n'osoit 
(( entrer dans cette caverne, ils tremblaient de crainte 
« lorsqu'ils en approchoient. 

« Ce Seigneur en eslant averty, y envoya de ses ha- 
« bitants, avec ordre de prendre ces Idoles, et de les 
« apporter chez luy : mais les Sauvages l'ayant sçeu, 
« furent saisis d'une telle frayeur et dirent tant de 
« choses à ces habitants, qu'ils leur communiquèrent 
« leur crainte : de sorte que les deux premiers qui 
« mirent le pied dans cette caverne s'évanouirent, 
(( d'où on les rapporta à demi-morts, et les autres 
« n'osèrent passer plus avant. Quelque temps après il 
(( y envoya des gens plus hardis, qui sans en parler 
« aux Sauvages y entrèrent, et les enlevèrent secrète- 
(( ment. 

« Ces Idoles furent cause d'une plaisante aventure 
« (|ui arriva à un capitaine de Saint-Malo : car Mon- 
« sieur du Parquet les ayant mis dans une caisse, la 
(( donna à ce capitaine sans lui dire ce que c'estoit, et 
« luy commanda d'envoyer cette caisse à feu Monsieur 
« le duc d'Orléans, avec des lettres qu'il lui donna 
« pour ce Prince. Ce pauvre capitaine ayant été assez 



Hi LES PEAUX UOUGES. 

« malheureux pour être pris par une frégate de Saint- 
« Sébastien, il fut mené en Espagne. Les Idoles ayant 
« clé trouvées, il fut mis à l'Inquisition, et eût infail- 
i( liblement expérimenté les rigueurs dues à un Sor^ 
« cier, si les lettres que Monsieur du Parquet écrivait 
« à Son Altesse Royale n'eussent fait découvrir son 
« innocence. » 



VI 



En fait de superstitions et de religion^ les Caraïbes 
étaient, à peu de chose près, au niveau des Indiens du 
continent. Ils avaient leurs bons et leurs mauvais es- 
prits. Ces derniers, connus sous les noms de Maboyas, 
leur inspiraient plus de terreur que les bons esprits 
de respect et d'amour. Leurs prières avaient beaucoup 
plus pour but de conjurer les Maboyas, que d'invo- 
quer l'esprit du bien. Ainsi ils portaient, pendus à 
leur col, des petits morceaux de bois grossièrement 
sculptés, sous prétexte de statues, et qu'ils disaient 
être les figures des Maboyas qui leur étaient apparues 
ou leur avaient causé quelque mal. 

Les Caraïbes ont laissé nombre de leurs croyances 
et de leurs usages en héritage à nos populations ac- 
tuelles des Antilles. C'est surtout parmi les nègres 
que l'on en retrouve les traces. Par exemple, comme les 
anciens Caraïbes, les nègres ont plus de respect pour 
le Diable que pour Dieu, et, par crainte de ses malé- 



LES caraïbes. 303 

fices, ils invoquent plus volontiers le premier qu'ils 
ne prient le second. 

Quant aux Maboyas, le nom tout au moins en a été 
perpétué; et l'on désigne ainsi une sorte de petit lézard 
malsain, dont le contact produit souvent des gonfle- 
ments à la peau. On a surnommé ce reptile Maboya, 
par opposition à une autre espèce de lézard de la 
même forme, de la même couleur à peu près, et qui 
est extrêmement doux, apprivoise et familier dans les 
maisons. Celui-là, on lui a donné le nom à'Anolû Le 
Maboya, donc, aujourd'hui comme jadis, signifie 
quelque chose de mauvais et de répugnant, — une 
émanation du principe du mal. 

« Quand il se fait une éclipse de lune, dit le Père 
a du Tertre, ils (les Caraïbes) s'imaginent que Maôo?/a 
« la mange, ce qui fait qu'ils dansent toute la nuict, 
« tant les jeunes gens que les plus agez, les femmes 
« que les hommes, sauielantles deux pieds joints, une 
« main sur la teste^ et l'autre derrière le dos sans 
« chanter : mais jettantde temps en temps dedans l'air 
« certains cris lugubres et épouvantables. Ceux qui 
« ont une fois commencé à danser, sont obligez de 
« continuer jusqu'au point du jour, sans oser quitter 
« pour quelque nécessité que ce soit. Cependant une 
« fille tient en sa main une calebasse, dans laquelle 
« il y a quelques petits cailloux enfermez, et en la re- 
« muant elle tasche d'accorder sa voix grossière avec 
(( ce tintamare importun. Celte danse est difl'érenle 
« de celle qu'ils font quand ils s'enyvrent, parce que 



304 LES PEAUX ROUGES. 

« l'une procède de superstition, et l'autre de gaillar- 
« dise. )) 

L'instrument dont se servaient les jeunes filles ca- 
raïbes pour accompagner les chants et les danses a été 
exactement conservé, et sert encore aujourd'hui au 
même usage (1). 

« Il faut aussi, continue le Père du Tertre, rappor- 
« ter à une sorte de superstition les jeusnes qu'ils ob- 
« servent pour divers sujets : quand une fil^e a atteint 
« l'âge de puberté, quand un garçon entre dans l'ado- 
« lescence, quand les enfants ont perdu leur père, ou 
« leur mère, quand un mari a perdu sa femme, ou 
« bien la femme son mari, quand ils ont tué quel- 
« ques-uns de leurs ennemis dans la guerre, mais 
« surtout quand ceux qui sont nouvellement mariés 
« ont un garçon pour leur premier enfant, car c'est 
« là le plus solennel de leurs jeusnes, ils passent quel- 
« quefoïs cinq ou six jours sans manger, ny boire : 
« d'autres plus robustes se contentent pendant neuf 
« ou dix jours d'un peu de pain et d'eau, et s'ils ne 
« faisaient ces rigoureuses abstinences ils seraient 
« (enus pour des lâches. » 

En fait de religion, la question de l'immortalité de 
l'âme n'a jamais fait de doute chez les Caraïbes, pas 
plus que chez les Indiens. J'ai dit de quelle façon les 
Indiens y croyaient : voici quelle était la doctrine des 
Caraïbes à cet égard. 

Cl) Voir le volume : Les Femmes du Nouveau-Monde. 



LES caraïbes. 305 

Ils prétendaient que chaque individu avait trois 
âmes : l'une au cœur, l'autre à la tête et la troisième 
au bras, se manifestant toutes les trois par les batte- 
ments du cœur, des artères et du pouls. 

L'âme du cœur s'en allait droit au ciel après la 
mort, pour y être, disaient-ils, « bien heureuse. » 
L'âme du bras, comme celle de la tête, devenaient 
inaboyaSy c'est-à-dire méchants esprits. 

Il en résultait que l'homme portait en lui, selon 
cette doctrine, un principe bon et deux mauvais. 



VII 



Voici, d'après le récit du même auteur, une cou- 
tume des Caraïbes à peu de chose près identiquement 
semblable à la fameuse cérémonie des trois jours que 
j'ai racontée dans un des chapitres de ce volume. 

11 s'agit, chez les Caraïbes, comme chez les Indiens, 
d'élever un jeune homme à la dignité de guerrier. 

« Le garçon se munit quelque temps auparavant 
« d'un certain oiseau de proie appelé mancefenily le- 
« quel il nourrit jusqu'au jour destiné à cette céré- 
« monie, lequel estant venu, le père invite les plus 
« signalés et les plus anciens de ses amis, lesquels 
« étant assemblez, il fait seoir son fils sur une sélelte, 
« et après l'avoir encouragé à estre généreux dans les 
« combats, et à se venger de ses ennemis, il prend 
« l'oyseau par les pieds, luy brise et écrase la leste 



306 LES PEAUX ROUGES. 

« sur celle de son fils ; et quoiqu'il l'étourdisse pres- 
« que des coups qu'il lui donne, il ne faut pas qu'il 
^< (le fils) fronce seulement le sourcil, s'il veut passer 
« pour généreux soldat. Gela fait, le père broyé et 
« froisse tout le corps de l'oyseau, le met tremper 
« dans de l'eau avec quantité de piment : et après 
« avoir découpé la peau de son fils par toutes les par- 
« lies de son corps, et après l'avoir lavé avec cette 
« eau pimentée, il lui donne le cœur de ce mancefenil 
« à manger, afin, à ce qu'ils disent, qu'il aye plus de 
« courage. 

« Cela fait, on luy pend un lict de coton au haut de 
« la case, dans lequel on le couche tout de son long, 
« et il faut qu'il demeure là sans boire ni manger, ny 
« remuer aucunement, jusqu'à ce qu'il n'en peuve 
<i presque plus : car ils croient fermement que si 
(( dans ce temps-là il se courbait, qu'il demeurerait 
« dans cette posture le reste de ses jours. Quand le 
'X fils a passé par cette étamine, qui est si rude q^ie 
« quelques-uns en meurent^ il passe pour valeureux 
« soldat, quoique bien souvent ce ne soit qu'un 
« lasche. » 

Je n'ajouterai pas de réflexion à la constatation de 
pareils faits, je risquerais de me répéter, ayant tout 
dit, je crois, sur les pensées que peuvent faire naître 
de telles mœurs, qu'on a osé mettre en comparaison 
avec la civilisation. 

A propos de la situation de la femme au milieu de 
la société des Caraïbes, nous retrouvons un parallèle 



LES caraïbes. 3Q7 

exact à établir avec le triste état d'abjection où nous 
l'avons rencontrée chez les Indiens de l'Amérique du 
Nord. 

C'est toujours le Père du Tertre que nous allons 
laisser parler : 

« Quoy qu'on dise que les Indes sont le Paradis des 
« femmes, cela n'a lieu que pour nos Françoises, et 
<\ ce n'est pas sans exception, comme nous dirons 
i< dans son lieu : mais pour ce qui regarde les femmes 
« des sauvages, elles sont plustost les esclaves de 
« de leurs maris que leurs compagnes : car elles ne sont 
« jamais oisives. Dès qu'elles sont levées elles s'en vont 
« baigner, puis elles préparent le bouillon de leurs 
(( maris, qu'elles font avec quelques bananes bouil- 
« lies, et après leur en avoir fait prendre une grande 
({ éculée, elles se mettent à peigner et à aiuster leurs 
« cheveux, et à les peindre de roucou. Gela achevé, 
(( elles mettent la main à la paste; et travaillent à faire 
« du pain pour le desjeuner (car elles n'en font qu'au 
(( jour le jour) ; puis elles font cuire ce que leurs maris 
(( ou leurs enfans leur ont apporté de la chasse ou de 
({ la pesche, et le leur apportent quand il est cuit, 
« avec de la Cassave; mais il n'est pas vrai qu'elles 
« soient obligées d'aller quérir la venaison , ou ce 
«qu'ils ont pesché jusques dans le bois, ou sur le 
a bord de l'eau, comme dit le sieur de Rochefort. 

'< Après cela, elles s'en vont cultiver leurs jardins 
a et labourer la terre avec un gros baston pointu^ qui 
<( est comme un épieu et ne se servent point du tout 



308 LES PEAUX ROUGES. 

<( de nos houes. Elles ont aussi le soin de planter les 
«vivres, de les cultiver, d'arracher le manioc, 4e 
(( grater, le presser, le passer et le faire cuire en Cas- 
(( save, et de faire le oùjcou dans leur grande asseni- 
(( blée.... Elles s'occupent aussi à exprimer des huiles 
(( de cohareu et de palmiste pour graisser la teste et 
(( les cheveux de leurs maris. — Et il faut observer 
(( que ce serait une infamie à un homme d'avoir 
(( touché le travail d'une femme. » 

Le lendemain même de leurs couches, dit quelque 
part le père du Tertre , elles accomplissent ces rudes 
travaux qui leur incombent. 

VUI 

Les Indiens du continent de l'Amérique sont obli- 
gés, à cause des variations du climat, de porter des 
vêtements, et nous avons eu occasion de signaler à cet 
égard un certain luxe et une recherche raffinée chez 
quelques individus et dans quelques tribus. Nous avons 
vu que les Caraïbes au contraire n'avaient, selon l'ex- 
pression goguenarde de du Tertre, d'autres vêtements 
que ceux dont la nature les avait couverts. Plus loin, 
le Révérend Père revient sur ce détail , et pre- 
nant la chose à un point de vue plaisant : a II faut, 
(( dit-il , un peu modifier ce que j'ai avancé dans le 
(( premier paragraphe — car il est très-certain qu'ils 
« ont presque tous les jours un bel habit d'écarlate, 



LES CARAÏBES. 809 

« lequel, quoiqu'aussi juste que la peau, ne les em- 
« pêche ny d'estre vus comme s'ils n'avaient rien, 
(( ny de courir. 

(( C'est, continue-t-il , une certaine peinture qu'ils 
(( appellent Roûcou , qui est dissoute avec de l'huile, 
« qui seiche comme de l'huile de lin ou de noix. Les 
a femmes ne manquent pas tous les matins, lorsqu'ils 
(( se doivent trouver aux assemblées publiques, mais 
(( principalement quand ils doivent faire voyage, de 
« leur donner au lieu de chemise blanche un aju.sle- 
« au-corps de cette peinture, depuis la plante des pieds 
({ jusqu'au sommet de la teste. 

« Plusieurs adjoustent pour rehausser cette couleur, 
«de grandes moustaches noires roquillées, et des 
« cernes de mesme couleur autour des yeux, quelque- 
« fois ils se bariolent tout le corps de rayes noires; 
« de sorte qu'ils sont aussi laids et horribles, qu'ils 
« s'imaginent estre beaux. » 

Voici, d'après la même source, quelques autres dé- 
tails sur leur toilette : 

« Ils ont tous les oreilles, la lèvre d'en-bas, et 
(( l'entre-deux des narines percez, ils passent dans 
(( l'entre-deux des narines de longues plumes de per- 
« roquet, qui leur servent de moustaches : auxquelles 
(( ils pendent quelquefois de petites lames de cuivre 
\< larges comme l'ongle. Ils se passent des ameçons 
(( dans les trous des oreilles, et des épingles dans les 
(( trous de la lèvre. 

« Ils portent à leur col de grands coliers, qui leur 



âlO LES PEAUX KOUGES. 

(( pendent jusques sur l'estomac. Ces coliers sont 
a ordinairement faits de dents d'Acouty, de dents de 
(( Chats et de dents de Léopards qui sont proprement 
(( ajustées dans des tresses de coton : ils portent aussi 
(t pendus à leur col des sifflets, qu'ils font des os de 
(( leurs ennemis. 

(( L'ornement duquel ils font le plus de cas sont le 
(i Caracolis, ou Coulloucolij qui sont certaines lames 
(( d'un métal, qui est une sorte d'or de bas aloy, le- 
(( quel a cette propriété de n'estre point susceptible 
(( du verdet ny de la rouille. C'est ce qui fait que les 
« Sauvages l'ont en grande estime, et qu'il n'y a que 
(( les Capitaines ou leurs enfants qui en portent. 

a On a cru que les Caracolis provenoient de l'Isle 
« d'Hispaniola, autrement Saint-Domingue : mais les 
« Sauvages asseurent le contraire, et disent qu'ils les 
(( traitent avec leurs ennemis, qu'ils appellent AUoûa- 
« gués, par le moyen de quelques intelligences qu'ils 
(( pratiquent parmy ceux de cette nation, qui leur en 
(( font présent, en reconnaissance de ceux qu'ils re- 
(( çoivent réciproquement d'eux. De sçavoir d'où ces 
(( Alloûages les prennent, c'est la difficulté; car ils 
(( disent que les Dieux qu'ils adorent, lesquels font 
(( leur retraite dans des rochers sourcilleux, et dans 
(( des montagnes inaccessibles, leur donnent pour les 
u obliger à porter plus d'honneur, et une plus grande 
(( révérence à leur souveraineté. Il se peut faire pour- 
ce tant que le diable abuse les foibles esprits de ces 
« ignorans par cet artifice. Quoy qu'il en soit, ces 



LES CARAÏBES. 311 

« Caracolis sont très-rares parmy eux, et ils les ap- 
« portent de la terre ferme. 

(( Ils portent des brasselets de rassade blanche, lar- 
(( ges comme la main, non pas au poignet, mais au 
(( gros du bras, proche l'espaule : ils en ont autant aux 
(( jambes au lieu de jarretières. 

(( La coiffure des femmes est semblable à celle des 
« hommes, hormis qu'elles n'y fichent point de plu- 
« mes, et ne portent jamais de couronne : mais elles 
« fichent les plus beaux peignes qu'elles ont dans 
« leurs cheveux, et il semble que ce soit une huppe. 
(( Elles se peignent de roûcou comme les hommes, et 
« portent aussi des brasselets comme eux, non pas au 
« gros du bras, mais au poignet. Elles portent des co- 
« liers de diverses pierreries, comme de pierre verte, 
(( d'ambre, de cristal, et de rassade. l'en ay veu qui 
(( en avoient plus de six livres pesant pendus au col. 

(( Quand elles doivent paroislre dans leurs grandes 
(( assemblées, elles se font des ceintures tressées de fil 
(( de coton, et de chaînes de rassade blanche où elles 
(( pendent en divers endroits de petites trousses de six 
(( ou sept chaisnons de rassade, longs comme le doigt, 
(( et grand nombre de petites sonneles, afin de faire 
(( plus de bruit en dansant, n 



XIII 



CONCLUSION. 



Il se peut qu'on nous demande la raison pour la- 
quelle nous avons, à propos d'une race encore vivante, 
mais à l'agonie, exhumé l'acte mortuaire d'une race 
éteinte. 

Notre réponse sera bien simple et bien facile. 

En racontant les mœurs et le caractère des Indiens, 
nous avons tâché de démontrer les causes qui poussent 
à leur destruction , — leur assimilation à la race 
blanche et civilisée étant impossible, par leur propre 
faute et par leur opposition volontaire à toute alliance 
avec la civilisation. 

Pour mieux faire saisir le sort final de cette race 
d'hommes, il n'était pas sans intérêt de rappeler le 
passé d'une autre branche de la famille humaine dis- 
parue de la terre par les mêmes causes qui ont pro- 
duit l'agonie où se trouvent actuellement les Indiens, 



CONCLUSION, 313 

et qui amèneront infailliblement la fin de ceux-ci 
comme race humaine et comme peuple. 

C'est la pensée dominante de ce livre. 

S'il était destiné à être plus lu qu'il ne le sera sans 
doute; si le nom de l'écrivain qui le signe avait plus 
de retentissement dans ce monde où s'agitent les idées 
et où l'on se passionne pour les doctrines, nous ne 
nous dissimulons pas que celles qui ont fait la base de 
cet ouvrage rencontreraient de vives oppositions. 

Mais au cercle, si restreint qu'il soit, de mes lec- 
teurs, à mes amis je dois dire pour ma défense que 
ce n'est pas l'enthousiasme des théories qui m'a en- 
traîné, mais la constatation froide des faits puisés dans 
l'histoire du passé et dans l'état du présent. 



II 



Le sort déjà si misérable des Indiens du continent 
américain pouvait encore laisser quelque doule sur 
l'issue de celle lutte engagée depuis plus de quatre 
siècles. — Le sort des Caraïbes, dont on ne sait plus 
quelque chose qu'en fouillant les pages poudreuses 
de chroniqueurs dont le nom est à peine connu du 
public, ne doit plus permettre- la moindre illusion. 

Il ne faut en accuser ni le Christianisme, ni la Ci- 
vilisation, au nom de qui a commencé, s'est accomplie 
en partie et doit s'achever cette destruction de toute 
une race d'hommes. Le Christianisme lui a ouvert ses 

18 



314 LES PEAUX ROUGES. 

bras paternels, la Civilisation l'a convoquée au par- 
tage de ses glorieuses conquêtes. Elle s'est armée con- 
tre l'une et contre Fautre. 

Si le Christianisme et la Civilisation avaient suc- 
combé dans le Nouveau-Monde à celte lutte contre 
l'Ignorance et la Barbarie, c'en était fait des principes 
sur lesquels repose la société moderne. 



FIN. 



TABLE DES CHAPITRES 



Pages 

I. Le Far-West 1 

II. Civilisation et, Barbarie 44 

III. Caractères généraux 69 

IV. La chasse à l'homme 84 

V. Epopée d'un jongleur 110 

VI. LeChef blanc 130 

VII. John Smith et Pocahontas 174 

VIII. Pontiac 199 

IX. Le roi Philippe 235 

X. Le dernier des Mandans 253 

XI. Les Natchez 277 

XII. Les Caraïbes 292 

XIII. Conclusion , 312 



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