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Full text of "Santolius Victorinus. J.-B. Santuel; ou, La poésie latine sous Louis XIV"

SANTOLIUS VIGTORINUS / 



J.-B. SANTEIJL 

ou LA ^6 ^) 

POÉSIE LATINE SOUS LOUIS XIV 



PAR MOJNÏALANT-BOLGLEUX 



"2^ > • ^^^^^ * c <:. <L o- 



PARIS 

DENÏU, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

Palais-Royal, galerie d'Orléans. 

VERSAILLES 

liERNARD, LIBRAIRE 1 P.-F. ETIENNE, LIBRAIRE 

9, rue Salory. I Zi6, rui: Je la Paroisse. 

MDCGCLV 



SANTOLIUS VIGTORINUS 



J.-B. SANTEUL 



LA rOESIE LATINE SOUS LOUIS XIV. 



ÉTUDE PREMIÈRE 



SI LA POESIE LATIAE i\EE E» FRANCE DOIT ETRE EXCLliE DE LA 
LITTÉRATIRE FRANÇAISE. 



On était sous le règne de Louis XIV^ et c'était le 
temps où la langue française , désonnais élevée au 
rang de langue classique par le style des Provin- 
ciaics, était devenue^ sous la plume élégante, cor- 
recte, lumineuse et précise des Boileau, des Ra- 
cine et de tant d'autres grands écrivains dignes de 
faire cortège au grand roi, un instrument complet 
au moyen duquel l'esprit français pouvait se mani- 
fester sur tous les tons et dans tous les genres de 
productions littéraires. 

Or, dans ce temps-là même et par un de ces 



h J.-B. SAMEUL. 

beaux malins de printemps que nous ne voyons plus 
guère que dans les idylles, les promeneurs du 
Luxembourg , des promeneurs français et dont les 
oreilles étaient déjii familiarisées avec le langage 
harmonieux et abondant de nos plus célèbres poè- 
tes et prosateurs, n'étaient nullement surpris cepen- 
dant de rencontrer dans les jardins de ce palais, 
comme ils le rencontraient souvent dans les rues et 
sur les places de Paris, un homme qui se procla- 
mait poète latin, qui était reconnu, accepté, lu, 
écouté comme tel, et qui, comme tel, était revêtu 
d'un caractère officiel. 

C'était là une singularité; mais d'autres singulari- 
tés encore caractérisaient ce personnage : son cos- 
tume , qui indiquait chez lui une profession dont le 
caractère était bien peu d'accord avec la légèreté 
de son caractère personnel; ses discours, ses ac- 
tions, ses manières, aussi bien que la langue dans 
laquelle il écrivait ses ouvrages, tout concourait à 
montrer en lui comme un type attardé des siècles 
depuis longtemps écoulés. 

Cet homme portait l'habit des chanoines régu- 
liers de Saint- Victor; mais il le portait d'une façon 
si leste et si dégagée, il en respectait si peu la cou- 
leur sombre et la coupe sérieuse, qu'il put à bon 
droit dire un jour au farceur de la comédie italienne, 
Dominique Biancolelli : « Et moi, je suis l'Arlequin 
de Saint-Victor. » 



ÉTUDE PREMIÈRE. 5 

On voit que nous parlons ici do Jean-Baptiste 
Santeul, clianoine régulier de Saint-Yictor, né à 
Paris le 12 mai 1630, Santolius Fictorimis, 
comme il s'appelait lui-mcMiie, car beaucoup de lit- 
térateurs de ce temps latinisaient leur nom ainsi 
que leur plume. 

Qu'il lut poète, il n'y avait pas à le contester pour 
quiconque lisait ses vers; mais avant de l'avoir ja- 
mais lu, on le devinait déjà rien qu'à le voir, car 
il justifiait mieux que personne l'opinion qui loge 
quelque grain de folie dans tout cerveau favorisé de 
la muse, et qui fait de certaines défaillances de la 
raison comme le signe, et, selon quelques-uns, l'ex- 
piation du génie. Toutefois l'influence du grain se 
faisait sentir chez Santeul jusqu'à l'extravagance 
inclusivement, et dégénérait souvent en une vérita- 
ble bouffonnerie. Aux mœurs près, car les siennes 
étaient irréprochables, cet homme procédait tout à 
la fois d'Horace et de Diogène. De même que chez 
le philosophe de Sinope, il y avait dans ses folies 
un mélange de sagesse et de bon sens; car on peut 
dire que si plus d'un sage de la Grèce aurait pu 
passer pour un fou dans les siècles modernes, plus 
d'un fou de la période des temps modernes où les 
bouffons jouaient un rôle, aurait pu passer en Grèce 
pour un sage. 

Le jour où nous faisons connaissance avec lui, le 
poète de Saint- Victor se promenait seul. Et il y a 



6 J.-B. SAXTEUL. 

lieu de remarquer son isolement, car il avait eu dans 
sa jeunesse , et il conservait encore un peu dans sa 
maturité, de si grandes vivacités d'esprit, de si sin- 
guliers écarts de conduite, que ses supérieurs lui 
permettaient à peine de sortir sans être accompa- 
gné de quelqu'un qui fût en état de le modérer. 
()uand il était abandonné à lui-même, il achetait et 
mangeait dans les rues tout ce qu'il trouvait sur son 
•|)assage : pommes, poires, raisins, châtaignes, noix, 
tout lui était bon; il en remplissait ses poches, et sur 
son chemin il donnait aux passants le spectacle d'un 
homme vêtu comme un ecclésiastique qui satisfai- 
sait publiquement sa friandise et ses appétits comme 
aurait lait un cynique. Ne l'avait-on pas même vu, 
un jour qu'il était allé à la comédie, s'écrier bien 
fort : « Ah ! morbleu ! je suis un sot; j'ai oublié de 
dîner » , se faire apporter trois petits pains, deux 
cervelas, une bouteille de vin, recommandant bien 
qu'elle fût de jauge, boire, manger sans se cacher, 
puis pousser un grand soupir et dire à haute voix : 
« Dieu garde de mal ceux qui ne sont pas si bien 
que moil » S'il rencontrait des portefaix, des éco- 
liers, des harangères, ou d'autres gens de toute 
sorte, il les arrêtait, entrait en conversation avec 
eux, et poussait parfois la discussion jusqu'à la dis- 
pute et la dispute jusqu'aux voies de fait. D'autres 
fois il buvait avec le premier venu; on le surprit 
même un jour trinquant avec un homme qui se 



ÉTUDE PREMIÈRE. 7 

trouva être le bourreau. Quelqu'un l'en avertit en 
le réprimandant. — « Eh bien! répondit-il, c'est un 
liomme comme les autres, un honnête homme, un 
homme à faire plaisir et à te pendre pour rien si tu 
voulais. Ne fait-il pas bon avoir des amis partout. 
pour se servir les uns les autres ? » 

Le jour où nous le rencontrons au Luxembourg, 
notre personnage était en veine de bizarrerie, et si, 
en pareil état, il était sorti seul, c'est probablement 
que, comme cela lui arrivait quelquefois, il s'était 
échappé malgré la défense de ses supérieurs. Ainsi, 
comme il avait un jour demandé au Prieur de Saint- 
Victor la permission d'aller entendre un sermon : 
— « Qu'iriez-vous faire \h, dit le Prieur ; quelques- 
unes de vos folies ordinaires ? Je ne trouve pas à 
propos que vous sortiez. » Le poète, outré du refus, 
va à la porte pour sortir; mais le Prieur avait déjà 
donné ses ordres. Que faire pour échapper à la vi- 
gilance du portier ? Notre homme monte au jubé, 
prend la corde d'une cloche, et, pour empêcher 
celle-ci de sonner, il l'attache, bien enveloppée , à 
une barre de fer; puis s'aidant de la corde, il des- 
cend dans la nef, sort par la grande porte de l'église 
sans être aperçu, et va entendre le serm.on (1). 

Dans la promenade de ce jour-là, notre poète, 
selon son habitude, accostait les passants et les 

(J) Sajiîoliana. 



8 • J.-B. SANTE LX. 

faisait causer; puis, quaud il les croyait capables 
lie le comprendre, et même il ne tenait pas toujours 
à cette condition, il leur récitait ses asclépiades ou 
ses pentamètres , ses hymnes ou ses inscriptions. Il 
entrait en enthousiasme dès le premier vers et dé- 
clamait les autres comme un démoniaque tourmenté 
de plusieurs esprits. Il faisait tant par ses contor- 
sions et ses grimaces, que la foule s'amassait, autant 
l)our le contempler que pour l'entendre. Lui, sa 
tirade terminée, sautait au cou de quelqu'un des 
assistants, pour le complimenter et l'embrasser s'il 
approuvait ses vers, pour l'injurier et l'étrangler s'il 
les critiquait. Les choses ne se terminaient pas tou- 
jours à son avantage, et il était quelquefois heureux 
de pouvoir se sauver à travers les pierres et les ho- 
rions. Quelqu'un qui avait vu de loin une de ces 
scènes tumultueuses, aborda le poète au moment où 
elle finissait, et lui demanda si l'on pouvait lui faire 
compliment. « — Et de quoi? )> demanda notre 
homme. « — De ce que tu es aussi connu ici que 
Diogène l'était au marché d'Athènes. — Cela est 
vrai, repartit le poète, chacun y fait son person- 
nage : tu es l'ane et je suis le philosophe. » 

Disant cela il avise un jeune écolier qui faisait 
sur l'herbe le devoir de sa classe, et va droit à lui. 

'( — Que faites-vous là, mon ami? lui dit-il. 

— Je tâche, Monsieur, de faire de méchants vers 
latins, répondit l'écolier. 



ÉTUDE PREMIÈRE. 9 

— Voyons-les ? 

— Je n'ai encore pu rien .faire. 

— Eli bien! je vous aiderai. Montrez-moi la ma- 
tière des vers. » 

Le sujet sur lequel travaillait l'écolier était ce- 
lui-ci : 

« Un jeune enfant, fils d'un bouclier^ pour s'exer- 
« cer dans son métier, prit un couteau et égorgea 
« son cadet. Sa mère arrive : il lui montre son frère 
« mort, et dit : Je viens de faire mon chef-d'œuvre. 
« La mère, furieuse, jette le jeune meurtrier dans 
« une chaudière d'eau bouillante. Hors d'elle-même, 
« elle se pend; et le père, saisi d'horreur de ce tri- 
« pie spectacle, meurt de douleur. » 

Le poète de Saint- Victor lut cette matière; puis, 
ayant un peu réfléchi, il dicta ces deux vers à l'en- 
fant ébahi : 

Alter cuni puero, mater conjuncta niarito, 
Ciiltello, lyniphâ, finie, dolore cadiint (1). 

Et il le congédia en lui disant : « Si l'on vous de- 
mande qui vous a fait vos vers, dites que c'est le 
Diable. » Quand l'écolier raconta cette histoire à ses 

(1) Telle est la composition que le Santolîana attribue à notre 
poète; mais, selon la Biographie universelle, ce distique serait plus 
ancien que Santeul; il se trouverait dans le Praliim Cl. Pratelli, 
imprimé en 161/i, et serait cité dans le Thésaurus Epilaphiorum 
du P. Labbe, page 364. 



10 J.-B. SANTEUL. 

maîtres, ceux-ci n'eurent pas de peine à deviner 
rénigme. 

Cette notoriété dont Santcul fut en possession 
dans son temps, comme on vient de le voir, s'atta- 
cliait à sa personne et non ii l'habitude qu'il avait 
prise décrire en latin ; car il n'était pas le seul dans 
ce dernier cas, on le sait aujourd'hui comme on le 
savait alors. Un grand nombre d'esprits distingués 
se livraient au culte de la poésie latine ; de nom- 
breux et respectables monuments en subsistent ; et 
le goût du public pour cette branche de littérature 
était assez répandu pour que l'on eût songé à re- 
nouveler dans ce temps-là une Pléiade composée de 
poètes latins, et dans laquelle Santeul ne (igurait pas 
le dernier (1). Ainsi la qualité de poète latin n'était 
une singularité ni chez le Victorin ni chez d'autres; 
elle était acceptée comme celle de poète français. 

A voir cependant combien était large, brillante 
et considérable la place que tenait alors la poésie 
latine dans l'opinion publique, on s'étonne de voir 
combien cette place est étroite, et, disons le mot, 
annulée chez les écrivains qui ont recueilli l'histoire 
de notre littérature à cette époque. 

La Harpe, dans son Lycée, ne dit rien ni des 

(1) Voici comment se composait cette Pléiade, suivant Moréri : 
Le P. Rapin, le P. Commire, et le P. de La P«uc, jésuites; San- 
teul, rai)bé Ménage, Du Périor, et le médecin Petit. Mais, ajoute 
Moréri, la France a produit dans le même temps d'autres excel- 



ÉTUDE PREMIÈRE. 11 

poètes latins modernes ni de leurs poésies; et, pour 
parler tout de suite des ouvrages les plus récents, 
M. Désiré Nisard^ dans son Histoire de ta Litté- 
rature française, n'en dit pas un mot. 

Dès le début de cet ouvrage, le savant professeur 
recommande de « soigneusement distinguer entre 
riiistoire littéraire d'une nation et l'histoire de sa 
littérature. » Il ajoute que 

« L'histoire littéraire commence pour ainsi dire avec la 
« nation elle-même, avec la langue ; que Thisloire littéraire 
« de la France commence le jour où le premier mot de la 
« langue française a été écrit ; qu'en ce qui concerne This- 
« toire de la litléralure, il y a une littérature du jour où il y 
« a un art ; et que l'histoire de la littérature française com- 
« mence à l'époque que nos pères ont appelée Renais- 
(( sance. » 

De cette exposition de principes mise en regard 
de l'oubli où l'historien de la Littérature française 
laisse, dans la suite de son ouvrage, les poésies la- 
tines d'un grand nombre de nos compatriotes depuis 
la Renaissance, il résulte qu'aux yeux de M. D. Ni- 
sard ces travaux ne font pas partie de la littérature 
française, et ne s'y rattachent même ni de près ni 
de loin. 

« Ce que nous avons à étudier, à caractériser avec préci- 

lents poètes latins, et celte Pléiade parisienne n'est pas si bien 
établie qu'on n'y puisse faire quelques changements. 



12 J.-B. SANTEUL. 

« cision, dit encore j\I. D. Nisard, c'est le fond même, c'est 
« l'ame de notre France, telle qu'elle se manifeste dans les 
« écrits qui subsistent. C'est cet esprit français qui est une 
« des plus grandes puissances du monde moderne. » 

Ainsi, ce que cet auteur se propose en étudiant 
l'histoire de la Littérature française, c'est de con- 
naître l'esprit français manifesté dans les écrits qui 
subsistent;... les écrits qui subsistent, c'est-à-dire 
sans doute ceux qui ont continué de circuler dans 
toutes les mains, d'être lus par tous ceux qui lisent. 
En sorte que les écrits latins modernes qui, dans le 
sens de M. D. Nisard, ne subsistent pas; que ces 
travaux élaborés dans des cerveaux français, pro- 
duits dans un milieu français, et où sont consignées 
des idées et des pensées françaises sur des sujets 
français ; que des œuvres qui sont comme un pro- 
duit du sol, sont considérées par lui comme n'étant 
point une émanation , une manifestation de Fesprit 
français, et comme étant indignes d'être mention- 
nées dans l'inventaire de nos richesses intellectuel- 
les, uniquement parce qu'elles ont été composées 
en latin, c'est-à-dire dans une langue qui est la 
mère de la nôtre, et qui a été Forgane de la pensée 
française dans un temps où la langue française bal- 
butiait encore dans les langes de l'enfance ! 

Un vêtement étranger ne fait point perdre ses 
droits de naturalité à l'homme qui le porte : pour- 
quoi en est-il autrement du langage, qui n'est, 



ÉTUDE PREMIÈRE. 13 

comme on l'a répété si souvent, que le vêtement de 
la pensée ? 

Et pourtant cette littérature, cette poésie latine, h 
laquelle les législateurs de la littérature française in- 
fligent aujourd'hui un ostracisme trop inhospitalier 
quand elle florissait, elle avait bien sa raison d'être. 
Quand l'invention de l'Imprimerie, qui devança si 
providentiellement la Renaissance d'un demi-siècle, 
eut multiplié dans les mains de nos pères les écrits 
des Grecs et des Romains; quand cette Renaissance 
eut répandu le goût de ces écrits et en eut vulga- 
risé l'intelligence , le siècle nouveau se trouva fas- 
ciné par les splendeurs du vieux monde; l'esprit 
national fut séduit par la richesse harmonieuse des 
langues d'Homère et de Virgile; s'il ne s'effaça pas 
entièrement devant le génie grec et romain, il fut 
absorbé dans leur imitation, abîmé sous les em- 
prunts qu'il lui fit, et dans les efforts qu'il continua 
de faire pour produire de nouvelles œuvres, son al- 
lure et sa physionomie ne furent qu'une continuelle 
préoccupation, qu'un incessant reflet de l'antiquité. 
Dans ces dispositions , les interprètes de la pen- 
sée nationale se partagèrent en deux camps. Tous 
reconnaissaient dans notre langue, comparée aux 
langues anciennes, une infériorité qui était immense 
alors, et dont elle ne s'est jamais entièrement rele- 
vée ; mais tous ne s'accordaient pas sur les moyens 
de remédier à cette faiblesse. 



Ki J.-B. SANTEUL. 

Les uns, au lieu de laisser notre langue poursui- 
\ re, par une série d'acquisitions lentes et patiem- 
ment accumulées, son perfectionnement déjà com- 
mencé par Rabelais, voulurent l'enrichir par des 
conquêtes brusques et violentes, en pillant les livres 
grecs et romains, comme les Gaulois leurs ancêtres, 
selon l'expression de Joachim du Bellay, avaient 
pillé le temple de Delphes. Dans sa Défense et li- 
(ustration de ta Langue française, ce J. du Bel- 
lay déduisit assez sagement et très patriotiquement 
les principes de ce système cependant trop hfitif; 
Uonsard , dans ses poésies, en essaya l'application ; 
mais il le fit avec maladresse, parce qu'il y mit de 
l'exagération, et peut-être parce qu'il était le pre- 
mier lancé dans une telle voie ; sous sa plume, la 
langue devint une seconde Babel, 

Et sa musc, en français parlant grec et latin, 

se hérissa de locutions bizarres dont le goût public 
fit bientôt tomber « le faste pédantesque. » 

D'autres, ne pouvant se contenter de la langue 
française ni dans l'état transitoire où ils la trou- 
vaient, ni avec les ornements dont prétendait l'affu- 
bler l'école de Ronsard ; trouvant d'ailleurs dans la 
langue grecque, et dans la langue latine dont nous 
nous occupons ici plus particulièrement, un instru- 
ment définitif et merveilleusement apte, selon eux, 
à la production de leurs pensées, crurent ne pouvoir 



ÉTUDE PREMIÈRE. 15 

mieux faire que de se porter les continuateurs de 
Virgile, d'Horace et d'Ovide. Et, singulière contra- 
diction ! Joachim du Bellay, ce champion de la lan- 
gue française, lui qui poursuivait si vivement ceux 
qui écrivaient dans la langue de Rome, Joacliim du 
Bellay composa un grand nombre de poésies latines 
dans lesquelles il ne fit pas entrer les fruits les moins 
savoureux de son esprit gaulois. 

Ce dernier système donna naissance à une foule 
de productions latines en prose et en vers auxquel- 
les nous ne prétendons pas susciter de nouveaux 
imitateurs, l'époque et l'opportunité en sont passées 
sans retour , mais qui ne méritent pas l'oubli dans 
lequel on les a laissé tomber, oubli dont M. D. Ni- 
sard donne l'exemple dans son Histoire de la Lit- 
térature française^ où il ne fait aucune mention 
de la lutte pourtant retentissante qui s'établit dès la 
Renaissance, et qui se prolongea bien avant dans le 
XVII. *^ siècle, entre les langues latine et française, 
comme organes littéraires. 

M. J.-J. Ampère, dans son Histoire Littéraire 
de la France avant te XII^ siècle , a fait à la 
littérature latine une large part, et nous devrions 
peut-être dire quil s'en est occupé exclusivement. 
Or, il ne pouvait en être autrement, puisque, comme 
le dit lui-même M. Ampère, la culture du pays, à 
l'époque où il nous reporte , était toute latine. Le 
reproche que nous faisons au silence de l'histoire 



U> J.-B. SANTEUL. 

liltérairc demeure donc dans toute sa force; et même 
nous sommes heureux de le voir corroboré par les 
paroles suivantes de M. Ampère, qui prouvent que, 
placé sur le terrain où nous nous permettons d'atta- 
quer d'autres historiens littéraires, il n'aurait pas 
négligé l'élément latin dans l'histoire de nos tra- 
vaux intellectuels : 

« Ce que nous cherchons dans la lillérature, dit le savant 
« professeur, c'est ce qu'y cherchent tous ceux qui en font 
« une cHudc sérieuse; nous prétendons tracer l'histoire du 
(' développement intellectuel et moral de notre nation. Que 
« ce développement se traduise dans une langue ou dans 
« une autre, il est impossible d'en passer sous silence une 
« portion aussi considérable. 

« .... Ce n'est pas ma faute, après tout, dit quelques lignes 
« plus loin M. Ampère, si César a conquis les Gaules ; si le 
« christianisme les a trouvés latines ; si les Barbares ont été 
« forcés de dépouiller leur propre idiome pour balbutier 
« d'une voix rude la langue des vaincus ; si l'unique culture 
« du pays que nous habitons, jusqu'au Xlf.* siècle, a été 
(( latine ; si le moyen-âge, même après l'introduction de la 
« Huéralure vulgaire, a continué l'usage du latin; si, à la 
M Renaissance, l'Europe a été latine encore une fois; si, pour 
« ce qui nous concerne particulièrement en France , le 
« XVII. ^ siècle, averti par son instinct profond du génie de 
a notre langue et de notre littérature, s'est refait presque 
« complètement latin. » 

Ces paroles impliquent la concession d'une large 
importance à l'élément latin de notre littérature, 



ÉTUDE PREMIÈRE. 17 

même après le XII. ^ siècle et même dans le XVIL®. 
M. Désiré Nisard , qui paraît ne pas accorder cette 
concession , nous paraît aussi s'être rappelé les 
paroles que nous venons d'emprunter à M. Ampère ; 
et il semLle que ce soit comme pour motiver la dif- 
férence de système, et pour tracer une ligne de sé- 
paration, qu'il a intitulé son ouvrage autrement que 
celui de son prédécesseur , tout en recommandant 
bien à son lecteur, ainsi que nous l'avons déjà re- 
marqué, de faire une distinction entre VHistoire 
de ta Littérature française, qui est le titre de son 
livre, et VHistoire littéraire de la France, qui 
est le titre de M. Ampère. 

iM. Yillemain a donné des signes du même oubli 
lorsque, dans son Tahleaii de la Littérature fran- 
çaise au XVIII, ^ siècle {!), le nom de Santeul 
vient sous sa plume dans un passage sur la poésie 
lyrique et à propos de l'emploi de la mythologie 
dans la poésie moderne, sans que ni le nom de cet 
hymnographe ni la citation que fait le professeur 
d'une hymne latine du IV. ^ siècle l'invite à donner 
au moins un avis, qui eût été bien précieux, sur les 
célèbres odes religieuses du chanoine de Saint- Vic- 
tor en particulier, et en général sur la poésie latine 
chez les modernes. 
Il y a plus : on trouve dans le volume des Études 

(1) Deuxième Leçon, 



IS J.-B. SANTEUL. 

de Littérature ancienne et moderne de M. Ville- 
main, une notice qui a pour lilre : Du poème de Lu- 
crèce sur ta Nature des choses. Dans ce travail, ex- 
quis comme tout ce qui sort de sa plume, l'auteur 
se livre à l'énumération plus ou moins complète des 
écrivains qui se sont occupés de Lucrèce, soit pour 
l'imiter, soit pour le combattre, soit pour le défen- 
dre : pourtant, chose étrange , pour nous du moins 
qui ne devinons pas le motif de cet oubli, M. Ville- 
main ne dit pas un mot de VJnti-Lucrèce du car- 
dinal de Polignac, de ce poème latin pourtant con- 
sidérable par sa date, par son étendue, par son mé- 
rite et par la lutte dans laquelle le poète français 
s'exerce contre le poète romain. 

M. de Pongerville, qui a traduit le De Naturel 
rerum en vers français, a mis en tête de sa traduc- 
tion des Réflexions sur ie poème et ie système de 
Lucrèce, où l'on trouve quelques lignes concernant 
V Anti-Lucrèce, Mais l'auteur de ce dernier poème 
n'est mentionné que comme un adversaire du poète 
romain au point de vue pliilosophique, et l'ouvrage 
lui-même n'est, aux yeux de M. de Pongerville, qu'un 
énorme recueil de vers latins. Dans les notes qui sui- 
vent chacun des chants de son texte et de sa traduc- 
tion , le poète français aurait pu , pour l'édification 
et le plaisir de son lecteur, confronter avec quelques 
passages du De Naturâ rerwm quelques fragments 
plus ou moins correspondants de V Anti-Lucrèce : 



ÉTUDE PREMIÈRE. 10 

il n'en a rien fait. Pourtant Racine le fils n'a pas 
dédaigné de citer^ et de citer fréquemment des ex- 
traits du cardinal de Polignac dans les notes qui 
suivent plusieurs de ses poèmes. Et pourtant Vol- 
taire, malgré son peu de confiance dans la latinité 
des continuateurs de Virgile et d'Horace aux XVII.» 
et XVIII. "^ siècles, n'a pas laissé, non-seulement 
d'admettre l'auteur de V Anti-Lucrhce dans le Tem- 
pie du Goût, mais de s'y faire introduire par lui, 
de l'y faire se rencontrer avec Lucrèce lui-même, 
et d'y réconcilier les deux adversaires. 

Il ne sera pas hors de propos, pensons-nous, de 
rapporter ici les termes dans lesquels Voltaire fciit 
le récit de la rencontre et de la réconciliation de 
Lucrèce et de Polignac dans le Temple du Goût : 

« A l'égard de Lucrèce, il rougit d'aljord en voyant le car- 
« dinal son ennemi; mais à peine l'eut-il entendu parler 
« qu'il l'aima : il courut à lui, et lui dit en très beaux vers 
« latins ce que je traduis ici en assez mauvais vers français : 

« Aveugle que j'étais ! je crus voir la nature; 
« Je marchai dans la nuit, conduit par Epicurc; 
« J'adorai comme un dieu ce mortel orgueilleux 
u Qui fit la guerre au ciel et détrôna les dieux. 
« L'ame ne me parut qu'une faible étincelle 
« Que l'instant du trépas dissipe dans les airs. 
« Tu m'as vaincu : je cède ; et l'ame est innnortelle, 
« Aussi bien que ton nom, mes écrits, et tes vers. 

« Le cardinal répondit à ce compliment très flatteur dans 



20 J.-B. SAMEUL. 

(( la langue de Lucii?ce. Tous les poètes latins qui étaient là 
« le prirent pour un ancien Romain à son air et à son 
« style » 

Nous ne voulons pas nous prévaloir plus que de 
raison de cette sorte d'apothéose décernée par le 
versatile Voltaire à l'auteur de V Anti-Lucrèce; 
mais il nous semble que la mention de la personne 
et des vers du cardinal de Polignac dans les notes 
de M. de Pongerville et dans la notice de M. Ville- 
main n'y aurait pas été plus déplacée que dans le 
Temple du Goût, et y aurait même été prise plus 
au sérieux. 

« Enfin Malherbe vint «, comme dit Boileau : 

Par ce sage écrivain la langue réparée, 
^''o^■rlt plus rien de rude à l'oreille épurée. 

Après iMalherbe pour la poésie, et pour la prose 
après Balzac en qui Malherbe lui-même annonçait 
le restaurateur de notre langue, Pierre Corneille, 
Pascal, Boileau, Racine, Molière, La Fontaine ame- 
nèrent graduellement la langue française h un de- 
gré de perfection qu'elle n'a plus dépassé. 

Les ouvrages de ces illustres poètes et prosateurs 
une fois publiés, il semblait qu'il ne restât plus aux 
penseurs français dans tous les genres et sur tous 
les degrés, qu'à renoncer à l'emploi de cette langue 
latine, dont notre esprit national n'avait plus be- 
soin désormais pour se faire jour. 



ÉTUDE PREMIÈRE. 21 

Mais qui ne sait cfue les meilleures choses, dans leurs 
triomphes les plus décisifs, i>e sont jamais aussi com- 
plètement acceptées par ceux qui en sont les témoins 
immédiats que par les générations suivantes ? Aux 
yeux de ces latinistes, de Santeul comme des autres 
poètes latins de la Pléiade de son temps, comme de 
tous les écrivains du Poe mata didascaiica, sans 
oublier l'auteur de V Anti-Lucrèce, qui tous avaient 
adopté la langue d'Horace et de Virgile parce que, 
en sa qualité de langue morte , elle était définitive ; 
à leurs yeux l'avènement de cette langue fran- 
çaise, si helle, si simple, si claire, si précise, si 
riche qu'elle fût devenue, n'avait pas encore reçu 
la consécration du temps ; elle pouvait s'améliorer 
encore ; elle pouvait, en continuant les métamor- 
phoses qu'elle avait subies depuis la Pxenaissance, 
devenir pour le siècle suivant ce que la langue de 
Rabelais était devenue pour le siècle d'alors, c'est- 
à-dire, bien vieille et presque inintelhgible. N'y 
avait-il pas long-temps qu'Horace avait dit : 

Milita renascentur quse jam cccidOre ; cadcntquc 
Nunc qus sunt in honore vocabula, si volet iisiis. 

Corneille ne venait-il pas de dire à son tour que. 
sous le rapport du langage, il serait un jour habillé 
à la vieille mode ? 

« Le progrès qu'a fait notre langue depuis 1630 jusqu'à 
« 1670 est étonnant. Pélisson, dans son Panégyrique de 



22 J.-B. SANTEUL. 

« Louis \IV, dil qu'elle était à sa perfection : il s'est trouvé 
« prophète. » 

Cette remarque se trouve dans le Longueruana, 
Or, raiinée 1630 est précisément celle de la nais- 
sance de Santcul ; en sorte que ce poète se nour- 
rissait de lettres latines et grandissait à partir du 
moment où la langue française se perfectionnait. 
Longuerue ajoute à ce qu'on vient de lire : 

« Auguste, qui avait vu la lanc^ue latine en sa perfection, 
« vit le commencement de son déclin : de même Louis XIV.)' 

En sorte encore qu'en 1670, époque où ce déclin 
commença d'après Longuerue, Santeul, qui était 
dans toute la maturité de son esprit, car il était 
âgé de quarante ans, voyait commencer ce qu'on 
regardait, à tort ou à raison, comme une décadence 
de la langue française. Enfin Longuerue terminait 
ainsi sa réflexion : 

« Tant que Racine a vécu, il a fait tout son possible pour 
(( ramener l'Académie au style d'Ablancourt et de Patru, 
♦< leur disant : voilà nos maîtres. Mais il y a perdu sa peine. 
« Le mauvais goût a prévalu plus encore depuis sa mort, n 

Qui pouvait alors prédire où s'arrêterait cette 
précoce décadence ainsi proclamée ? 

Aussi, en face de ces alternatives de progrès et 
de déchéance de la langue française, la poésie la* 
line continua-t-elle d'être cultivée par un grand 



ÉTUDE PREMIÈRE. 23 

nombre d'esprits distingués ; et quoique la suite 
des temps ait donné à la langue française une préé- 
minence qu'elle ne pouvait manquer de conquérir^ 
il n'en est pas moins vrai qu'alors les continuateurs 
de Virgile et d'Horace étaient pris au sérieux, qu'ils 
étaient encouragés par le public et par le pouvoir ; 
qu'ils avaient leur place dans l'opinion comme ce 
qu'on appelait le ]mys iatin avait la sienne dans 
le sein de Paris. Quand Louis XIV créa en 1663 
des pensions pour quelques hommes de lettres, les 
auteurs latins furent admis, concurremment avec les 
écrivains français, au bénéfice de cette royale mu- 
nificence. La liste des élus attribuait : 

A l'abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur 
et élégant , 1000 livres; 

Au sieur Du Perrier, poète latin (il était de la 
Pléiade) , 800 

Au sieur Fléchier, poète français et latin (on sait 
ce qu'il fut depuis) 800 

Aux sieurs de Valois qui écrivent l'histoire en latin. 800 

Au sieur Mauri, poète latin 600 

Rollin, né en 1661, ne commença que vers 1720 
à écrire en français ; jusque-là il n'avait usé que du 
latin ; et lorsque d'Aguesseau, le complimentant 
sur son Traité des Etudes^ lui dit qu'il écrivait le 
français comme si c'eût été sa langue naturelle, 
cela ne voulait-il pas dire que, malgré la fortune 
des écrivains français du siècle de Louis XIV, Roi- 



24 J.-B. SANTEUL. 

lin regardait encore le latin comme sa langue natu- 
relle? 

On pourrait multiplier les témoignages de la 
considération dont jouissait encore à cette époque 
la littérature latine ; nous nous bornerons à ajouter 
que notre Santeul lui-même fut à son tour pensionné 
par trois autorités différentes, et par chacune à titre 
officiel de poète latin , comme on le verra dans la 
suite de ces Études. 

Cette destinée des lettres latines au plus beau 
siècle de la littérature française ne pouvait être 
considérée comme un accident sans aucune impor- 
tance ; et quand même elle n'aurait pas joui de 
l'estime dont nous avons donné la preuve, la conti- 
nuité et la ténacité de ce culte, le mérite et le 
nombre des hommes qui s'y livraient, la confiance 
bien significative que ses adeptes montraient dans 
leurs productions lorsque, à tort ou à raison, ce 
que nous n'examinons pas ici, ils osaient appeler le 
poème des Jardins, par le P. Rapin, Hortorum 
iihri quatuor, l'œuvre du siècle, opus sœcuii, 
l'importance des autres monuments qui nous restent 
de ce culte, et sur-tout l'utilité pratique et durable 
de ce que Santeul, à titre d'hymnographe, a laissé 
à la liturgie, tout cela réclamait, sinon d'être étudié 
avec de longs détails, dii moins d'être mentionné 
avec honneur dans l'énumération des titres litté- 
raires du grand siècle. Or, ce n'est pas un titre sans 



ÉTUDE PREMIÈRE. L>5 

valeur, à nos yeux du moins,, que de pouvoir, ù 
côté des grands orateurs clirétiens et des savants 
théologiens de cette époque si féconde, mettre le 
nom du poète qui chanta si bien les mystères de 
notre religion dans la propre langue de l'Eglise, 
ce nom de Santeul qui aurait manqué à la gloire 
littéraire du siècle de Louis XIV si l'hymnographe 
de Saint- Victor fût né un peu plus tôt ou un peu 
plus tard. Et pour ne parler que de V Histoire de 
ia Littérature française de M. D. Nisard, qui est 
une de nos plus récentes et qui devrait conséquem- 
ment être plus complète, son silence à cet égard 
est d'autant plus surprenant, que l'auteur nous dit 
expressément (1) que l'objet de cette histoire est 
ce qu'il nomme lui-même lesprit français : or, qui 
pourrait contester que les œuvres latines composées 
depuis la Renaissance jusque bien avant dans le 
XVIII. •= siècle, œuvres trop nombreuses pour que 
nous songions à. en énumérer tous les auteurs, 
soient, dans leur sphère, une curieuse émanation, 
un gage intéressant de l'esprit français? 

Qu'on veuille bien parcourir, dans les Poëmata 
didascaiica, des œuvres telles que celles qui ont 
pour titre : Mundus Cartesianus, par Le Goëdic ; 
Musœifin iiuiiimariwm, par Vionnet; Ars confa- 
hutandi, par Tarillon ; Arsjocandi, par Hébert, 

(1) Tome I, page 39. 



26 J.-B. SANTEUL. 

o{ taut (Vautres encore ; que Ton songe à YAnti- 
Lucrlcc, ce poème latin en six chants dans lequel 
le cardinal de Polignac, en attaquant l'auteur d<* la 
■Sature des Choses, discutait dans le sens de 
notre Descartes, et se rattachait ainsi à des si>écu- 
latious toutes françaises ; qu'on relise les quatre 
hexamètres dans lesquels le poète Regnard, l'un de 
reux qui ont marché le plus dignement après Mo- 
Hère, alla, en compagnie de deux savants voya- 
geurs nos compatriotes, graver en latin le nom et 
la gloire de la France sur les rochers de Metawara. 
aux limites de la terre habitable (1); qu'on se rap- 
pelle le père Porée, dont le Brutus latin, joué au 

(1) Voici cette inscription latine, que composa Ilegnard, et 
(pie ses deux compagnons de voyage signèrent a^eclui : 

Gallia nos genuit, vidit nos Africa, Gangcm 
Hausimus, Europamque oculis lustravimus cm nom. 
Casibus et variis acti tcrrûquc niariquc , 
Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis. 

De Fercourt, de Corberon, Regnard. 
Anne 1G81, die 22 augusti. 

TRADUCTION. 

Nous sommes nés Français. L'Afrique a vu nos courses, 
Le Gange à noire soif donna l'eau de ses sources, 
I/Europc tout entière a passé sous nos yeux. 
Nous fûmes agit(js sur la terre et sur l'onde, 
Et nous cessons enfin de parcourir le monde, 
Qui nous fait défaut dans ces lieux. 



ÉTUDE PREMIÈRE. 27 

roUége Louis-le-Grand, a fourni à Voltaire plu- 
sieurs de ces traits^ dont il a fait à la vérité des 
traits de génie, mais qui ont fait de lui le type le 
plus brillant de l'esprit français ; et l'on verra si les 
auteurs de ces poèmes, sous leur habit latin, n'en- 
trent pas dans le vif de cet esprit français et ne 
traitent pas, en hommes qui s'y connaissaient, de 
tout ce qui, dans le grand siècle, exerçait le plus 
ce même esprit sous le rapport de la science, de 
l'art, de la philosophie et de la politesse. 

Le silence de 31. D. Nisard ne saurait être consi- 
déré comme un oubli, car presque à chacune des 
pages de ses premiers chapitres l'occasion vient 
sous sa plume de mentionner ce rameau latin d'une 
tige française, et toujours il passe outre. 

Ainsi (1) en parlant des langues qui furent tour 
à tour privilégiées et dominantes, le savant histo- 
rien s'exprime en ces termes : 

« Il y a trois mille ans, c'était la langue grecque; il y a 
« deux mille ans, c'était la langue latine. Admirons com- 
« bien l'empire de celte dernière a duré. Jusqu'au moyen- 
« âge elle est la langue de la science et du génie ; elle règne; 
« elle est universelle ; et on fait gloije à Dante du courage 
« qu'il a eu au XIII. ^ siècle d'oser créer la langue italienne. 
« C'est à présent le tour de la langue française. » 

Si nous osions porter la main sur l'œuvre de 

(1) Tome I, page 38. 



2S J.-B. SANTFA'L. 

y\. D. Msard, nous n'aurions pas un mot à retran- 
cher de ce paragraphe ; mais quand on arrête au 
moyen-àgc le règne de la langue latine, ne serait-il 
pas juste d'ajouter qu'entre cette période et l'avène- 
ment (Jéfinilif de la langue française, il y a bien eu 
un interrègne pendant lequel la langue latine, si 
elle n'a pas dominé sans partage, n'a pas non plus, 
il s'en faut, été complètement détrônée, et a laissé 
de cette prolongation d'influence des traces qui 
méritent bien d'être mentionnées, sinon dans l'his- 
toire de la littérature française, du moins dans 
l'histoire littéraire de la France, pour notre prêter 
à la distinction indiquée par M. D. jSisard. 

Voltaire a dressé un Catalogue de ia plupart 
des écrivains français gui ont paru dans ie 
siècle de Louis XIF, pour servir à l'histoire 
littéraire de ce temps. Voltaire n'a eu garde d'o- 
mettre parmi ces écrivains français les écrivains 
latins du même temps, et notamment Santeul. L'au- 
teur du Siècle de Louis XIV, pour son compte, 
n'avait pas une grande confiance dans la latinité de 
ces modernes, comme on peut s'en assurer par ses 
notices sur Santeul, Commire, Polignac et d'autres; 
ce qui ne l'a pas empêché de faire lui-même et 
d'employer quelques inscriptions latines ; et l'on 
\ient pourtant de voir qu'à son avis ces poètes mé- 
ritaient de compter dans notre histoire littéraire. 
Boilcau Despréaux, qui n'a pas été non plus sans offrir 



ÉTUDE PREMIÈRE. 29 

quelques sacrifices à la musc latine, a laissé un 
Fragment de Diaiogue contre tes modernes qui 
font des vers latins ; et cette entrée en lice et 
cette lance rompue montrent bien encore que les 
successeurs tels quels d'Horace et de Virgile n'é- 
taient pas aussi dédaignés, aussi oubliés dans leur 
temps que pourraient le faire croire le dédain et 
l'oubli dont semblent les couvrir les historiens. 

Enfin M. Sainte-Beuve, dans son Tahleau de ta 
Poésie française an XVI. ^ siècle, a parlé des 
poètes latins de cette époque de manière à faire 
entendre qu'il voyait dans leurs productions au 
moins une annexe de la littérature française: n'a-t-on 
pas le droit de regretter que la poésie latine du 
siècle postérieur au XVI.'' soit plus maltraitée par 
les historiens littéraires ? 

Ce n'est pas nous qui oserions nous porter juge 
de MM. Désiré iNisard, Villemain et de Pongerville, 
et leur faire reproche de leur silence. Ces savants 
écrivains ont eu sans doute pour s'abstenir des rai- 
sons que nous ne connaissons pas. Mais le fait nous 
a surpris, et nous le constatons en toute humilité. 



FIN DE L ETUDE PREMIERE. 



ÉTUDE DEUXIÈME 



ÉTUDE DEUXIÈME. 



LES HYMISES DE SANTEUL. 

Depuis long-temps l'unité liturgique était loin de 
régner sans contestation clans TEglise de France. 
L'esprit d'examen et d'indépendance^ qui nourris- 
sait le germe de ce qu'on a appelé le Gaiticanisme, 
et qui présida plus tard, en 1682, à la Déclaration 
du Clergé, avait suscité, dans les évêcliés, plus d'un 
rival au Bréviaire romain. 

L'archevêque de Paris, François Harlay de Champ- 
vallon, eut son tour; et, ayant résolu de réformer 
le Bréviaire à l'usage de son diocèse, il institua , en 
1670, une commission qui se mit à l'œuvre, mais 
dont les travaux ne furent terminés qu'en 1680. 

Entre autres changements, le prélat, dans une 
lettre pastorale à son clergé, annonçait que des 
hymnes nouvelles, composées en meilleur style, 
avaient dû être substituées aux anciennes : Hymnos 
rneliori stylo eiaùoratos in rudiorum ioco sub- 
stituere. 

s 



3!i J.-B. SANTEUL. 

Santeul, en 1670, avait quarante ans; son talent 
pour la poésie latine lui avait déjà fait une belle 
réputation , et comme il avait même donné des ga- 
ges daptitude par plusieurs chants religieux que 
certaines paroisses avaient adoptés, il fut chargé de 
la composition de quelques-unes des hymnes du 
Bréviaire de Paris, grâce sans doute à la recomman- 
dation de Nicolas Le ïourneux, prêtre de ses amis, 
qui faisait partie de la commission dont nous avons 
parlé , et qui , de l'aveu même qu'en a fait le poète 
dans une lettre au grand Arnauld, l'inspira et lui con- 
duisit la main tant par sa science que par sa vertu. 
Ce fut donc de 1670 à 1680 que Santeul fit les hym- 
nes pour le Bréviaire dit de Harlay. Le recueil de 
ces premiers cantiques fut publié en 1685, séparé- 
ment. 

On a dit que les changements introduits dans le 
Bréviaire étaient le résultat de principes hétéro- 
doxes et suspects, et qu'ils avaient pour promoteurs 
des hommes qui n'étaient pas purs dans la foi. On a 
même attribué à des coryphées du Jansénisme une 
part plus ou moins directe dans ces changements, 
et l'on a accusé Santeul d'avoir, dans l'esprit qui a 
présidé à la composition de ses hymnes, apporté 
une grande complaisance pour les doctrines perni- 
cieuses , dit-on , de Port-Royal. On a ajouté que le 
poète de Saint- Victor est un des hommes qui ont le 
plus contribué à la révolution qui a changé en France 



ÉTUDE DEUXIÈME. 35 

toute la face des offices divins et désliérité le sanc- 
tuaire de ses plus vénérables traditions. 

Il ne nous appartient pas de juger le degré d'or- 
thodoxie qui a inspiré les auteurs du Bréviaire dont 
Santeul fut l'iiymnographe ; nous ne voulons ni dé- 
fendre ni attaquer les principes ou les hommes; 
mais en lisant le passage suivant d'une lettre que ce 
poète adressa dans son temps à Basnage de Beauval, 
il nous semble qu'il fut bien plus préoccupé de ré- 
formes littéraires et grammaticales que de théolo- 
gie ; qu'en un mot il était plus épris de latinisme que 
de gallicanisme. 

« Il y a long-temps, écrivait-il à Basnage, il y a long- 
« temps que l'Eglise gémissait sons l'ignorance des ancien- 
« nés hymnes , où les moines avaient souverainement pré- 
« sidé. Tout le latin était corrompu. Leurs rêveries, sous 
« prétexte de piété, s'étaient glissées dans nos hymnes, et il 
» n'y avait ni quantité ni latin. L'hymne de Saint-Bernard, 
« qu'on chante dans tout l'ordre de Cîteauxet de Clairvaux, 
« est une turlupinade perpétuelle : les plus sérieux auraient 
« même de la peine d'en soutenir la lecture sans éclater de 
« rire. 

« Vous prédîtes par un chien roux 
« Que saint Bernard serait fort doux 
« Et qu'il serait un grand docteur, 
« O Jésus, notre Salvateur! 

« Le général de Cîteaux perdrait plutôt sa mître et sa 
« crosse que de changer ces hymnes, qui se chantent dans la 



36 J.-B. SANTEUL. 

« généralité de son ordre, à Texception de Port-Royal de 
(( Paris Cl des Champs, qui chantent les miennes par la per- 
« mission de M. l'archevêque de Paris, qui les a approuvées. 
(( Un solécisme est délicat dans leur esprit (1), et a une 
« onction particulière dans les hymnes de la Toussaint : 

« Vcstris orationibus 

« >«os fcrtc in cœlestlbus (2) ; 

<( et quand on dit à ces bons religieux qu'il n'y a ni sens ni 
« raison, ils répondent que cela est d'autant plus admirable, 
« que l'homme n'y a nulle part, et que l'auteur était extasié, 
« sans raison et sans liberté. Il préférait la rime à la syntaxe; 
(' c'est ce qui a donné lieu à ce proverbe : 

« Grammaticae Icges plerumquc Ecclesia spernit (3). 

« M. Pellisson a été le premier qui a employé des gens ha- 
« biles pour réformer tout ce qui s'était glissé dans le Bré- 
« viaire de Cluny, asile du latin baragouin, et répertoire de 
« toutes les rêveries monacales, et pour faire un Bréviaire 
« qui pût dans la suite être le modèle des autres. 11 a cru 
« ne pouvoir rien faire de meilleur dans l'économat de cette 

(1) L'esprit des Bernardins. 

(2) Hynine Christe, Redemptor omnium^ par un poète resté 
anonyme. 

(3) Ce vers, que Santeul appelle abusivement un proverbe, (ail 
partie du quatrain suivant, où il est question du cardinal Bona, 
qui avait (1670) des prétentions à la papauté : 

Grammaticae leges plerumquc Ecclesia spernit ; 

Forte erit ut liceat dicere Papa Bona. 
Vana solecismi ne te conturbet imago : 

Esset Papa bonus si Bona Papa foret. 



ÉTUDE DEUXIÈME, 37 

« abbaye, que de donner à ce grand ordre un Bréviaire cor- 
« rect et purgé des défauts qu'en a remarqués ci-dessus. 11 
« a employé pour cela de célèbres théologiens pour les lé- 
« gendes, et j\I. Sanleulde Saint- Victor pour les hymnes (1). 
<( Ce Bréviaire va enfin paraître après avoir été attendu si 
« long-temps. Ainsi nous voilà un peu en possession de par- 
ce 1er bien à Dieu et à ses saints par ces nouvelles hymnes. 
'( Leur utilité sera d'autant plus grande, qu'en cela on ap- 
« prendra insensiblement et la piété et la pureté du latin ; 
« de sorte que ces hymnes éclaireront autant l'esprit qu'elles 
'v( échaufTeront le cœur. Nous savons que le style simple de 
c( l'Église est souvent nécessaire pour l'instruction des sim- 
« pies ; c'est ce qu'on a observé. I\Iais on a retranché la 
« simplicité trop grossière que l'Église, peu curieuse de 
« latin, avait admise par une bonté trop grande ; et le siècle 
« le voulait ainsi. J'avoue que cette prétendue simplicité, 
« que tous les dévots nous prônent si fort, est fondée sur un 
« bon principe, qui n'est jamais entré dans leur tête, et qu'on 
« leur fait l'honneur de leur attribuer, qu'^Y faut plutôt rc- 
« former le cœur que Cesprit. Cela est vrai à dire, mais 
« non pas de ceux qui ont abusé de la bonté de l'Église, qui 
« va toujours à sanctifier les fidèles par tous les moyens pos- 
« sibles. Car n'est-ce pas la déshonorer par des turlupinades 
« semblables à celles-ci : 

<( Leonardus, 

« Leone tu fortior, 

« Nardoque tu suavior, 

(1) Il est singulier que Santeul n'ait pas dit naturellement : El 
moi pour les lujmnes. Aurait-il voulu éviter le moi? 

( Note de Diîsouart, dans le Santoliana. ) 



38 J.-B. SANTEUL. 

H et mille autres, dont nos Bréviaires sont farcies? Les 
« CJiartreux disent encore dévotement aujourd'hui, parlant 
<« de la Madeleine : 

« Post fluxa carnis scandala 
« Fit ex Icbctc phiala, 
u Et vas concupisccntiae 
« Fada est vas gratiae (1). 

« On ne peut, sans blesser la pudeur, traduire cet endroit à 
« la lettre. Jl est à croire que nos anciens étaient d'une si 
« grande simplicité, qu'ils disaient les choses par leur nom 
« sans offenser la modestie. C'est peut-être un effet de leur 
« vertu (il faut ici un peu justifier nos anciens), et c'est au 
u contraire une marque de notre corruption^ qui fait grand 
« scrupule d'approcher de l'imagination les moindres idées 
<( qui blessent la pudeur. Nous nous contentons d'être chas- 
« tes dans la parole. Plût à Dieu qu'ils eussent pris quelque 
« chose de la délicatesse de ce siècle, si éclairé dans la dic- 
« tion, et que nous eussions aussi l'innocence de leurs ac- 
« lions dans nos mœurs I » 

Nous avons cité, de sa lettre à Basnage, tout ce 
que Santeul y dit touchant sa réforme hymnogra- 
phique; le reste est complètement étranger à ce 
sujet. Il n'y a rien, dans ces paroles du poète, qui 

(1) Cette strophe est extraite d'une hymne en l'honneur 
de sainte Marie-Madeleine, de sanctâ Maria Magdalenâ, 
par Odilon de Cluny, qui vivait au X.* siècle. Nous n'avons 
pas été peu surpris de trouver cette hymne reproduite, 
avec la strophe tant critiquée par Santeul, et cela dans un 



ÉTUDE DEUXIÈME. 39 

puisse raisonnablement inspirer le moindre scru- 
pule à Torthodoxie la plus ombrageuse; et l'on voit 
que nous a\ons le droit de dire qu'il ne songe qu'à 
une réforme littéraire. Si d'autres que lui ont dirigé 
leurs efforts dans le sens de la doctrine, nous appre- 
nons ici de lui-même qu'il n'était pas au nombre 
des théologiens employés pour les légendes du Bré- 
viaire. 

C'est avec plus de raison que l'on a pu attaquer 
la modestie de Santeul. Jamais poète, ni latin, ni 
français, ne fut autant que lui prévenu en faveur de 

recueil destiné aux écoles, et publié l'année dernière par 
M. Félix Clément sous ce litre : Carmina è Pociis cliris- 
tianis excerpta, ad usum scholarum. Seulement la stro- 
phe est, dans ce recueil, un peu différente, non dans la 
partie essentielle, de la citation qu'en a faite Santeul. Voici 
la leçon de M. Féhx Clément : 

Post fluxae carnis scandala, 
Fit ex lebete phiala : 
In vas translata gloriae 
De vase contumeliae. 

!\lais on voit que le malheureiLX second vers y est resté 
avec son image incongrue et avec toutes les pensées pou édi- 
fiantes qu'elle suscite. Nous ne voudrions pas plus que San- 
teul insister là-dessus; il f^ut bien cependant que nous don- 
nions une idée de la manière de faire de l'éditeur du Car- 
mina, etc., et de la valeur de ses annotations. De Icbcte, il 
renvoie l'élève à une note où il lui cht : 



40 J.-B. SANTEUL. 

SCS propres œuvres. Il n'y avait pas (Vécrivain de 
niérile au-dessus duquel il ne pensât pouvoir s'es- 
timer. Il exceptait cependant les PP. Rapin, Cos- 
sart, Jouvency, Commire, Vavasseur et La Rue, tous 
jésuites, qu'il reconnaissait comme ses supérieurs. 
Lorsqu'il lui arrivait de montrer à ses amis quelques 
vere nouveaux, il leur demandait s'ils connaissaient 
Du Périer, Régnier et Ménage, ses confrères en 
poésie latine; et si on lui répondait affirmativement, 
il arrachait son livre ou son manuscrit des mains de 

«' Lcbclc, vase d'airain; Pldala, vase d'or. » 

Nous n'insisterons pas sur Tinlerpré talion particulière à 
Icbete; mais rintorprctation est infirm<''e dans son entier par 
ce qui est dit de phiala. Pour qu'elle fùl admissible, il fau- 
drait qu'une phiala fût invariablement et inévitablement 
en or; et le contraire est prouvé par ce passage de la cin- 
quième satire de Juvéual : 

Inaequalcs beryllo 
Virro tenet piiialas, 

011 les phialas sont en pierre précieuse. 

Comment nous persuadera-t-on que, pour faire entendre 
que Madeleine était de l'airain changé en or, Odon de Cluny 
a été chercher des images comme celles de Icbcte et de 
phiala? >'était-il pas plus simple pour lui de dire comme 
Racine a dit plus tard dans Athalie : 

Comment en un plomb vil l'or pur s'cst-il changé? 

Le poète de Louis XIV seraii-il devenu un modèle de bon 



ÉTUDE DEUXIÈME. M 

son interlocuteur et pressait celui-ci d'aller surveil- 
ler ses rivaux, car infailliblement, ils devaient, di- 
sait-il, vouloir se pendre de jalousie. Ou bien, il 
courait lui-même en s'écriant qu'il allait faire tendre 
des chaînes aux ponts, de peur que les autres 
poètes, désespérés de ne pouvoir faire d'aussi beaux 
vers qiie les siens, ne cherchassent à se noyer. Il 
était fort difficile sur la musique que l'on adaptait h 

^oût, de délicatesse et de convenance, si, pour exprimer 
cette pensée, il eût dit : 

Comment en vil chaudron la fiole s'est-elle changée ? 

Voilà pourtant à quoi s'expose un commentateur qui s'est 
placé dans une situation fausse. On sentait qu'il fallait à tout 
prix détourner l'élève des interprétations inconvenantes 
dont est gros ce vers malencontreux : 

Fit ex lebete fîala; 

pour cela on essaie de pervertir son goût et son jugement, 
en brouillant toutes ses idées sur l'emploi des métaphores. 
Remarquez qu'on ne prévient pas pour cela le scandale qui 
est là en germe; car l élève a sous la main le dictionnaire, 
auquel sa curiosité naturelle ne manquera pas de demander 
le sens de Icbctc et de pfiiala : et quand il saura que l'un est 
un chaudron et l'autre une fiole, ou si Ton veut une coupe, 
sa tète ne manquera pas de travailler au grand préjudice de 
son innocence. îS'e valait-il pas mieux omettre la strophe en 
question, puisqu'elle jette déjà une tache regrettable sur ce 
recueil de :M. Clément, auquel nous reviendrons? 



42 J.-B. SANTEUL. 

ses poésies religieuses; il tenait sur-tout îi ce que ses 
hymnes fussent chantées avec goût. Il a laissé à ce 
sujet une pièce de vers dans laquelle il indique de 
(pielle manière et dans quelles dispositions le clergé 
doit chanter rofiice divin. C'est comme une poétique 
du genre. 

Il éprouvait une joie inexprimable quand il as- 
sistait à l'exécution de ses hymnes. Il courait les 
églises où on les chantait ; quand les choses étaient 
i\ son gré, il allait jusqu'^ sauter en marquant la 
mesure. Il remarquait toutefois que, bien qu'il n'y 
eût pas de salut hors de l'église, il ferait mieux, 
pour le sien, de n'y pas entrer, car il assistait au 
chant de ses hymnes avec trop d'amour-propre ; et 
en elTet, comme il entendait un jour à Port-Royal 
un paysan meugler plutôt que chanter quelqu'une 
de ses œuvres : « ïais-toi, bœuf, lui dit-il ; tais- 
« toi, laisse chanter les anges. » 

Dans la satisfaction et la susceptibiHté de San- 
teul, il y avait plus de naïf enthousiasme que de va- 
nité, car il se montrait d'une extrême docilité pour 
les connaisseurs ; il écoutait peut-être avec dépit les 
censeurs, et allait même, comme on l'a déjà vu, 
jusqu'à les injurier, car il était aussi violent qu'iras- 
cible ; mais la réflexion le portait à se rendre aux 
observations judicieuses ; il finissait par s'amender 
de bonne grâce, et plus tard il témoignait sa recon- 
naissance avec une grande bonhomie. Au surplus, 



ÉTUDE DEUXIÈME. ho 

cette bizarrerie, si elle témoignait contre sou carac- 
tère personnel, ne doit influer en rien sur le juge- 
ment à porter relativement au caractère poétique et 
religieux de son œuvre hymnographique. 

Bien plus, dans les circonstances sérieuses et so- 
lennelles, Santeul n'était pas inaccessible l\ de véri- 
tables sentiments d'humilité chrétienne. 

« Ilélas ! écrivait-il à un chanoine de Saint-Quenlin, peut- 
y( être que les plus grands tourments que votre martyr aura 
« soufferts, ce sont les hymnes faites par un pécheur comme 
« moi... Les saints doivent écrire pour les saints. Imitant 
« leurs vertus, on les loue mieux que par des paroles et de 
M belles hymnes. Imitari sanctos landare est. » 

Quand on le pressait de s'engager dans le sa- 
cerdoce : 

(' Je crains, répondait-il, que mon génie poétique ne me 
« suive à l'autel. Je me connais assez bon poète pour avoir 
« sujet de craindre de n'être pas aussi bon prêtre. » 

En un mot, le poète qui, en parlant à Du Périer 
de ses poésies religieuses, les appelait fièrement 

Quos Deiis et dictât, quos et Deus approbat hyrnnos, 

était le même qui écrivait au grand Arnauld : 

(( Vous me souhaitez le désir d'imiter les saints avec l'ef- 
« fet. Hélas! je me sens bien éloigné de ces vases d'élection 
« que la grâce remplit, qui les a faits saints. Nous pensons 
« toujours mieux de la vertu que nous ne la pratiquons. 



66 J.-B. SANTEUL. 

(( Toutes les strophes de mes liymnes m'accusent, et les 
<( vains applaudissements des hommes sont i)ien contreba- 
« lancés par les remords de ma conscience devant Dieu. 

(( mis Iota fuit gloria despici, 

« voilà ma condamnation écrite de ma main. » 

Au reste, Santeul n'était pas seul à priser ses ou- 
vrages. Voltaire a pu contredire ceux qui pensent 
que des étrangers peuvent ressusciter le siècle d'Au- 
guste dans une langue morte qu'ils ne peuvent 
même par prononcer; il a pu dire quelque part, à 
ce propos : In syivaînneiicfna /eros, et, ailleurs, 
qu'il est plus aisé de faire des vers latins que des 
vers français ; il n'en reste pas moins certain que 
Bossuet, Fénelon, Armand de Rancé, abbé de la 
Trappe ; Arnauld, de Port-Royal ; Perrault, Pellis- 
son et d'autres personnages éminents faisaient le 
plus grand cas de la personne et des vers de San- 
teul, ce qui est un beau témoignage en l'honneur de 
son caractère comme de son talent ; que le grand 
Corneille a traduit en vers français plusieurs pièces 
du poète de Saint-Victor; que le bon RoUin, qui lui 
consacra une épitaphe, y fit l'éloge de ses poésies 
profanes et de ses poésies religieuses ; qu'enfin le 
jésuite Bourdaloue, d'accord en cela avec le jansé- 
niste Rollin, écrivit à Santeul plusieurs lettres des 
plus flatteuses, dans l'une desquelles on pouvait lire 
un passage tel que celui-ci : « Je serai ravi de voir 



ÉTUDE DEUXIÈME. 65 

« riiymne de Saint- André. Plût à Dieu qitc toutes 
« celtes du Bréviaire fussent de votre façon l 
« car il y en a qui ne sont pas soutenables, quoi- 
(( qu'elles aient le mérite de l'antiquité » ; paroles 
qui, sous la plume de Bourdaloue, étaient pour 
l'hymnographe un bien honorable et bien précieux 
brevet non-seulement de bonne latinité et de ly- 
risme, mais encore d'orthodoxie. 

Or, quand un poète latin du siècle de Louis XIV 
avait l'estime et la considération de contemporains 
d'une telle qualité, la littérature latine de ce temps 
méritait bien d'être un peu plus rappelée par les 
historiens à l'attention de la postérité. 

En un sens, toutefois, l'oubli n'est pas absolu à 
l'égard des hymnes de Santeul, qui sont toujours en 
usage dans nos cérémonies religieuses, grâce à la 
prérogative que la langue latine a conservée d'être 
la langue de FÉgllse. 

t\lais cette gloire est bien restreinte I Elle est ren- 
fermée dans l'enceinte du temple ; excepté tout au 
plus les lévites, la plupart des fidèles les chantent 
sans les comprendre et sur-tout sans savoir quel en 
est l'auteur, puisque, dans les livres d'heures, elles 
ne sont ni suivies ni précédées de son nom. Excepté 
tout au plus les lévites, avons-nous dit : en effet, 
dans la préface d'un ouvrage Uturgique dont nous 
aurons bientôt à nous occuper, nous lisons les li- 
gnes suivantes : 



^G J.-B. SANTEUL. 

(( On rencontre des hommes versés dans les sciences ec- 
« clésiastiqucs, récitant chaque jour les heures canoniales 
dans un Bréviaire ; célébrant la sainte messe dans un mis- 
« sel, et avouant avec simplicité ne s'clre jamais préoccn- 
it pés de savoir les noms des rédacteurs de ce Bréviaire, de 
« ce missel qu'ils ont sans cesse entre les mains. » 

Pauvre Santeull 

Voici, au reste, les réflexions que, dans le Santo- 
liana réédité en 1764, l'abbé Dinouart, biographe 
de Santeul, consigne à ce sujet sur la dernière page 
de son livre : 

« Jamais ouvrage n'a été plus défiguré que ces hymnes. 

« Les éditeurs des nouveaux Bréviaires se sont donné la li- 

« berté de les corriger, d'en changer les strophes, d'en 

« omettre d'autres, de les décomposer, etc. Sur dix Bré- 

« viaires, on n'en trouvera pas six où le texte soit le même. 

« Le moins qu'on puisse dire, c'est que Santeul n'approu- 

« verait certainement pas ces changements, et il aurait pour 

« lui toute la république des lettres. Dans la première édi- 

« tion du Bréviaire de Paris, la première lettre de son nom 

« paraissait à la tête de chacune de ses hymnes : on l'a fait 

« dispaïaître dans la seconde édition. Sans doute que ces 

« éditeurs ont voulu ignorer ce canon du second concile de 

« Tours, ch. 23, en 526 : Entre les hymnes de saint Am- 

« broise, que l'usage a autorisées, on pennet encore de 

« chanter celles qui le méritenty pourvu quelles portent le 

« nom de leur auteur. » 

Mais que devient l'importance de cette altération 
et de cette mutilation de la part des éditeurs, ou de 



ÉTUDE DEUXIÈME, hl 

cet oubli de la part des historiens, à côté du péril 
qui était suspendu depuis quelques années sur les 
poésies religieuses de Santeul,, et qui vient de passer 
à l'état de catastrophe? Une s'agissait de rien moins 
que d'elTacer du Bréviaire les hymnes du poète de 
Saint-Victor, auxquelles on reproche d'être enta- 
chées de jansénisme, de tendance au calvinisme, etc. ; 
et nous avions à peine achevé cette étude sur le 
poète liymnographe, quand nous avons appris que 
cette suppression était enfin consommée par la réin- 
tégration exclusive de l'ancien Bréviaire romain. 

Nous avons sous les yeux un livre imprimé au 
Mans en ISZil. C'est le second volume d'un ouvrage 
intitulé : Institutions iiturrfiqiics, par le R. P. 
dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes. Selon 
Fauteur de ce livre , quand la seconde moitié 
du XVIP siècle était déjà commencée, 

« Les germes du protestantisme, som'dement implantés 
« dans les mœurs françaises, percèrent la terre et produi- 
« sirent ces doctrines d'isolement dont les unes, formelle- 
« ment hérétiques, furent honteusement flétries du nom de 
« jansénisme ; les autres, moins hardies, moins caractéri- 
« sées, plus difficiles à démêler dans leur portée, se grou- 
« pèrent successivement en forme de système national du 
« christianisme, et ont été dans la suite comprises sous la 
« dénomination plus ou moins juste de gallicanisme. 

« La liturgie devait, toujours selon Fauteur, ressentir le 
« contre-couD de ce mouvement. Les changements intro- 



!iS J.-B. SANTEUL. 

« diiits au Bréviaire et au Missel sont le résullat de ces prin- 

<» cipes hétérodoxes ou suspects, et ils onteupour auteurs et 

« promoteurs des hommes qui n'étaient pas purs dans la 

« foi (1). » 

Or, sous les réserves que nous avons faites pré- 
cédemment, Santeul est l'un des auteurs des chan- 
gements apportés à la liturgie des Bréviaires de 
H aria y et de Cluny , et dom Guéranger consacre à 
ce chanoine de Saint-Victor quelques pages des- 
quelles il résulte, selon le R. P. , que sa plume est 
entachée de gallicanisme, que sa foi est suspecte de 
jansénisme, et que ses hymnes, atteintes de la plus 
complète hétérodoxie, doivent être mises au ban de 
rÉglise catholique. 

DomGuéranger accumule des griefs tirés : 1.° de 
la contradiction que présentaient les allures et la 
personne tout entière de Santeul avec dififérents per- 
sonnages qui ont fait comme ce chanoine et en 
même temps que lui la gloire de Saint- Victor ; 2.° de 
la parole humaine des saints Pères remplacée 
dans le Bréviaire par la parole très humaine de 
Santeul ; 3." du concours apporté à celui-ci dans la 
fabrication des nouvelles liturgies par Nicolas Le 
Tourneux, fauteur d'hérésies, selon dom Guéranger; 
^.°de la soumission problématique de l'hjTnnographe 
aux décisions de l'Église ; 5.'' de ses liaisons avec le 

(1) Institutions Liturgiques, tome II, page IZjZj. 



ÉTUDE DEUXIÈME. 49 

docteur Arnauld, et sur-tout delà fameuse épitaphe 
pour le cœur de ce coryphée du jansénisme, épi- 
taphe dont nous aurons à nous occuper dans la 
suite de ces Études; 6.° du peu d'estime que doit 
inspirer Santeul, jugé sur le portrait qu'a laissé de 
lui La Bruyère; 7.° de l'orgueil mondain avec lequel 
ce môme Santeul courait les églises de Paris pour 
entendre chanter ses hymnes et jouissait de sa gloire 
sous les voûtes de Notre-Dame en les entendant re- 
tentir de ses vers à lui, homme sans autorité et de 
foi suspecte, comme si le sanctuaire d'une rehgion 
de dix-sept siècles fût devenu le théâtre d'une ova- 
tion académique ; 8.° des circonstances qui ont 
amené la mort de Santeul, circonstances qui, selon 
dom Guéranger, ne sont pas propres à donner une 
inviolable consécration à ses œuvres et h sa mé- 
moire. 

Bon nombre de ces griefs, ou de semblables, fu- 
rent opposés à Santeul de son vivant, et il finit par 
en triompher, en vertu probablement de cette 
maxime de saint Bernard, citée par dom Guéranger 
lui-même : « que la phrase réforme les mœurs, 
« crucifie les vices, enflamme l'amour, règle les 
« sens. » Ajoutons, pour être exact, que l'auteur 
des Institutions liturrjiqucsj tout en citant cette 
maxime, s'empresse de nier qu'il en découle suffi- 
samment, pour un hymnographe chrétien, le droit 
d'emprunter non seulement le mètre de ses canti- 

4 



50 J.-B. SANTEUL. 

({lies, mais, le style,, les expressions à ces lyriques 
aucieus qui ne reçurent cV autres inspirations que 
celles d'une muse profane ou lascive. Et il s'étonne 
que parmi les nombreux ecclésiastiques qui regar- 
dent la [sic) pastiche du Parthénon appelée église 
de la 3Iadeleine comme une des plus énormes in- 
sultes dont le culte chrétien puisse être l'objet chez 
un peuple civilisé, il y en ait si peu qui sentent l'in- 
convenance bien autrement grande de parler au 
vrai Dieu et à ses saints dans la langue profane et 
souillée d'Horace. Comme si plusieurs hymnes du 
moyen-âge, qui se sont toujours chantées, et qui 
vont encore se chanter plus que jamais dans nos 
saints offices sans opposition de la part de dom 
Guéranger, n'étaient pas écrites dans cette langue 
souillée et sur ce mètre païen d'Horace, telles que, 
par exemple, et parmi tant d'autres, le Christe 
Redemptor omnium de saint Ambroise, A solis 
ortus cardine de Seduhus , lesquels se chantent à 
Noël, telles que Hostis Herodes impie, du même 
Sedulius . laquelle , dans ses œuvres , fait partie de 
Ihymne Jd soiis ortus, et que l'on chante à l'É- 
piphanie 1 

Dom Guéranger, pour donner un exemple de ce 
qu'il est impossible de justifier dans Santeul, si Von 
prend les termes dans leur rigueur, cite la stro- 
phe suivante de la seconde Hymne de ce poète en 
l'honneur des Évangélistes : 



ÉTUDE DEUXIÈME. 51 

Insculpta saxo, lex vêtus, 
Praecepta, non vires dabat; 
Inscripta cordi, lex nova, 
Quidquid jubet dat exequi. 

Nous avions déjà remarqué cette strophe, qui est 
citée dans les notes placées par Louis Racine à la 
suite de son poème sur ia Grâce, et que le poète 
a ainsi traduite : 

« La loi ancienne, gravée sur la pierre, donnait les pré- 
« ceptes sans donner la force de les accomplir ; la loi nou- 
« velle, gravée dans le cœur, fait exécuter tout ce qu'elle 
(' commande. « 

La lecture de ces quatre beaux vers de Santeul 
nous avait tellement touché, que, bien loin de son- 
ger à en prendre les ternies dans ieiir rigueur 
comme dom Guéranger, nous oubliions que nous 
les lisions dans des notes sur ia Grâce, pour ne 
nous occuper que de leur mérite religieux et lit- 
téraire, d'autant moins en défiance, d'ailleurs, que, 
dans la note en question , et L. Racine et Santeul 
sont appuyés par une citation de saint Paul. 

Au point de vue littéraire, nous voyions là une 
des belles antithèses que Santeul emploie si souvent, 
comme nous aurons occasion de le remarquer; 
nous aimions, à côté de l'opposition de la loi nou- 
velle à la loi ancienne, c'est-à-dire de la loi du 
Christ à la loi de Moïse, l'opposition non moins belle 



02 J.-B. SANTEUL. 

et non moins poétique de la pierre et du cœur hu- 
main. — Au point de vue religieux, nous avions tiré 
de là cet enseignement plein d'onction, que l'obéis- 
sance est plus facile quand elle a sa source dans le 
cœur, que quand elle est dictée par la crainte ou 
même par le respect que les tables de la loi gra- 
vent sur la pierre; qu'en un mot l'amour était plus 
persuasif que la menace des lois, comme l'appelle 
Ovide. 

:Mais dom Guéranger, qui juge Santeul au point 
de vue théologique et rigoureux, y voit ce que, dans 
notre simplicité de cœur et d'esprit aussi bien que 
dans notre enthousiasme de curieux de la littéra- 
ture, nous n'avions nullement aperçu : il y voit une 
tache d'hérésie, et Santeul et son œuvre sont chas- 
sés du temple comme impies Dès que la poésie 

affectueuse est transformée en poésie militante, 
nous n'avons plus rien h voir dans la question, nous 
n'avons plus qu'à nous incliner en soupirant! 

Enfin dom Guéranger soutient que, considéré 
simplement comme latiniste, Santeul n'est pas sans 
reproche, et que ses hymnes, ou ses fantaisies ifj- 
riqucs, comme les appelle le R. P., ne sont pas 
aussi pures qu'on le répète tous les jours. 

Voilà un grief articulé par le représentant d'une 
école liturgique qui tient à reprendre les hymnes 
de l'ancien Bréviaire malgré la pitoyable latinité 
dont nous avons vu notre Santeul les convaincre; à 



ÉTUDE DEUXIÈME. ô3 

ce titre les reproches adressés à la latinité de l'hyiii- 
nographe de Saint-Victor mériteraient de n'être 
pas pris au sérieux : passons cependant. 

A l'appui de son attaque, l'auteur des Institu- 
tions liturgiques a placé à la fin de son second vo- 
lume, sous le titre (ï Appendice, « une pièce tirée 
« d'un ouvrage fort rare, V H yninodia Hispanica 
« du P. Faustin Arevolo. C'est une critique détaillée 
« des œuvres du célèbre Victorin, extraite du Me- 
« nagiana, dans lequel La Monnoie, qui en est 
« l'auteur, l'a déposée; le savant Jésuite y a joint 
« ses remarques, et le tout, ajoute dom Guéranger, 
« forme un ensemble fort piquant. » 

Dans ce factum le censeur de notre poète relève 
cent-huit fautes plus ou moins graves, plus ou moins 
réelles , contre les règles de la grammaire ou de la 
prosodie latine. Sur la totalité, les trois premières 
incorrections n'appartiennent pas à l'œuvre de San- 
teul, ce qui réduit le nombre à cent-cinq. 

Si le poète Victorin était encore de ce monde, 
sans doute il produirait, en opposition à ces atta- 
ques, non pas peut-être le non ego paucis de cet 
Horace qui serait mal venu auprès de dom Gué- 
ranger, mais les suffrages exprimés en faveur de 
ses hymnes par les Bossuet, les Fénelon, et par 
quantité de personnages considérables de son temps, 
dans des lettres que l'abbé Dinouart, son biographe, 
a recueillies dans le Sanioiiana. Il se targuerait 



5i J.-B. SAMEUL. 

aussi du billet dans lequel un P. Tarteron. un Jé^ 
suite pourtant, lui écrivait ceci : 

« Eh I le moyen de ne pas truiivor vos vers excellents el 
«< incomparables, monsieur? Poiiî-on juger autrement après 
« d'aussi bons garants qu'iuie pension du Roi, et une belle 
« lettre d'un des plus accomplis prélats du royaume? Je ne 
« trouve point pour vous de panégyrique plus él-jquent, plu^ 
« achevé que cela. Croyez-moi. tenez-vou--y. ■) 

Il opposerait à doiu Guérauger. abbé de Solesmes. 
le très illustre Armand-Jean Le Bouthillier de Fiancé, 
abbe de la Trappe, qui l'avait comblé de bons té- 
moignages dans plusieurs lettres où il lui parlait de 
ses poésies religieuses. 

Dans une lettre du U octobre If^s^. cet émineut 
personnage écrivait à Santeul. à propos de l'hymne 
sur les saints Moines : 

« Vous parlez d'mie manière si noblt d si sainte des 
« Tertns de ces grajid> h'^nmes, et vous les mettez tellement 
" dans leur jour, que ceux qui ont -an nU i/ritable pour 
n leur gloire, ou plutôt pour celle de Jésus-Christ, qui n'a 
a fait que leur communiquer la sienne, en conserveront une 
a éternelle mémoire. Dieu ne manquera pas de récompen- 
« ser votre piété, et il n'y a rien que vous ne deviez atten- 
« dre de cette multitude innombrable de saint- intercesseurs 
a à la louange desquels vous avez si licurranmcnt consacré 
w votre temps, votre plume et votre étude. >> 

Dans une autre lettre du 6 février 1691. l'abbé 
de Rancé écrivait à Santeul : 



ÉTUDE DEUXIÈME. i5 

a Tout m'a paru beau et touchant dans ces divins canti- 
« ques : je les appelle ainsi ; les expressions en sont pures, 

« nobles, pleines de piété et je ne vois pas ce qui peut 

« vous dégoûter de la continuation d'un travail à qui Dieu 
« donne sa bénédiction. « 

Et encore, dans une lettre du 5 novembre 1692 : 

« Pour vos hymnes de saint Bernard, elles sont les plus 
« belles du monde : elles sont nobles, expressives et dévotes 
*< tout ensemble. Vous savez que nous ne sommes pas les 
« maîtres absolus. Kous sommes dans une observance de 
c( laquelle nous dépendons en beaucoup de choses. Pour 
« moi ^ je voudrais que tout C Ordre Us clianiài. » 

Quand on voit des témoignages si honorables et 
partis de si haut lieu, on peut, tout en respectant 
le caractère et Topinion de dom Guéranger. hésiter 
à abandonner Santeul. 

Le R. abbé de Solesmes dit , à propos de la mis- 
sion donnée au Tictorin de composer les hymnes : 

« Il nous paraît que ni la gravité de ses mœurs, ni sa foi 



Nous pourrions dire à notre tour que 1" objection 
n'est pas neuve,, car elle fut adressée à Santeul lui- 
même, qui répondit aussitôt : « Ne regardez pas 
« Touvrier, regardez l'ouvrage. Le tabernacle de 
tf notre autel est beau ; vous l'avez reçu, vous Tavez 
« loué ; c'est cependant un protestant qui Fa fait : 
« il en est ainsi de mes hymnes. » On prendra cette 



56 J.-B. SANTEUL. 

réponse pour ce qu'elle vaut ; mais puisque dom 
Guéranger attaque Santeul. il faut dire à dom Gué- 
ranger comment Santeul se défendrait s'il pouvait 
encore parler. 

>"ous avons dit que nous ne voulions ici attaquer 
ni les personnes ni les choses; nous ne voulons pas 
plus le faire dans le passé que dans le présent; 
mais quand nous voyons dom Guéranger faire à 
Santeul . contre la gravité de son caractère , un re- 
proche sur lequel il fonde l'exclusion des hymnes 
du Victoiin . nous ne pouvons ne pas nous deman- 
der comment le révérend abbé de Solesmes ne se 
montre pas, par la môme occasion, aussi sévère à 
regard de l'auteur du Vexilta rcgis prodcunt, de 
ce Venance Fortunat, épicurien sensuel et poète 
goulu, dont M. Ampère, dans son Histoire litté- 
raire de ta France avant le XII.^ siècle ^ et M. 
Augustin Thierry, dans ses Récits mérovingiens , 
nous ont fait un portrait si peu édifiant. Santeul 
aimait la table , mais il ne reste pas de traces écri- 
tes par lui de ses écarts sur ce point ; et l'on ne voit 
nulle part que nous sachions, dans ses œuvres, des 
vers comme ceux-ci, qui sont de Fortunat : 

Dcliciis variis luniido me ventre letendi, 
Omnia sumendo : lac, olus, ova, butyr. 

« Mon ventre a été enflé et tendu par diverses bonnes 
«choses: lait, œufs, beurre, légumes. » (Citation et tra- 
duction de M. Ampère.) 



ÉTUDE DEUXIÈME. 57 

Pour rapprociatioii complète, tant morale que 
littéraire, de Fortunat, uous renvoyons aux deux 
ouvrages que nous venons de citer ; et nous recom- 
mandons sur-tout à l'attention du lecteur une cita- 
tion de 31. Ampère où Ion trouve ce vers si carac- 
téristique : 

Et vincentc gulà, naris honore caret. 

Nous ne demandons pas pour tout cela la radiation 
du Vcxilla régis prodeunt ; ce que nous deman- 
dons , c'est qu'on ne soit pas plus rigoureux envers 
les hymnes du Victorin. 

En ce qui touclie le défaut d'orthodoxie reproche 
à Santeul , qu'on nous permette une petite digres- 
sion. 11 ne s'agira pas ici d'un hymnographe auquel 
nous ayons la prétention d'opposer le Victorin, mais 
d'un poète religieux dont on veut mettre les œuvres 
dans les mains de la jeunesse des écoles avec celles 
de plusieurs autres poètes latins du moyen-age. 

Reprenons un ouvrage, déjà cité par nous (1), qui 
a pour titre : Carmina h Poctis christianis cxcer- 
■pta, ad usuni schoiaruni, et dans lequel M. Féhx 
Clément a recueilli les chefs-d'œuvre de plus de 
cinquante poètes latins qui ont vécu du IV.* au 
XIV. *^ siècle. Cet ouvrage est destiné à être étudié 
concurremment avec les poètes de l'antiquité; c'est 

(1) Voir ci-dessus la note des pages 38 et suivantes. 



58 J.-C. SANTEUL. 

(lu moins ce que donne à entendre ce passage de 
la préface de 31. Félix Clément : 

« Connaissons les Grecs et les Romains le plus que nous 
« pourrons; admirons-les pour ce qu'ils valent; mais^ sans 
(( les bannir de nos études, au nom de la vérité, des droits 
« de rimagination, du cœur et de la poésie elle-même, oc- 
« cupons-nous de ce qui nous regarde particulièrement, de 
« ce qiii doit être la consolation de notre vie présente et 
« l'espoir de nos destinées éternelles. » 

Nous prendrons le livre de M. Félix Clément 
comme il nous le donne : c'est un livre destiné, il 
le dit encore, à « combler dans l'enseignement une 
« lacune que tant de bons esprits ont constatée. » 

Evidemment pour nous cet ouvrage se rattache 
aux intérêts que défend de son côté dom Guéran- 
ger. Alors nous demanderons à l'abbé de Solesmes, 
qui a si bien l'œil ouvert sur l'orthodoxie à l'endroit 
de Sanleul, nous lui demanderons ce qu'il pense du 
passage suivant de Juvencus, passage que M. Félix 
Clément cite dans sa préface , et que , à la page 5 
de son recueil, nous retrouvons dans une pièce de 
ce Juvencus, qui a pour titre : Simplicité des en- 
fants agrêahle à Dieu : 

Scd tamen infejix, pcr qucm gcncrabitur crror I 
Qui vcrô è parvis islis dccepcrit unum, 
Si sapiat, nexat saxo sua colla molari, 
Praecipitemque maris sese Jaculetur m undas. 



ÉTUDE DEUXIÈME. 59 



TRADUCTION. 



Mais malheureux riiomme qui sera une cause d'erreur! 
S'il reste encore quelque sagesse à celui qui aura pu tromper 
un seul de ces enfants, qu'il s'attache au cou une meule de 
moulin, et qu'il aille se précipiter dans les flots de la mer. 

Nous pensons quant à nous que, sans le vouloir, 
nous n'en doutons pas, Jmencus en écrivant ces 
vers et M. F. Clément en les citant, prescrivent, 
dans un cas donné, le suicide. 

M. F. Clément dit dans sa préface qu'ici Juven- 
cus a traduit les paroles divines. M. Clément est 
dans l'erreur , et il va lui-même nous le prouver. 
Lisons en effet la note 5 qu'il a mise au bas de la 
page 5 : 

'( On ne saurait trop méditer les paroles que Notre Sei- 
« gneur prononce ici devant ses disciples ; on doit sur-tout 
« les avoir présentes à la mémoire, et les prendre pour rè- 
« gie invariable de sa conduite, lorsque l'on est chargé de 
« l'enseignement de la jeunesse. Il est à propos de citer le 
« texte même de saint Luc : « Vae autem illi per quem 
« (scandala) veniuntl UtiUus est illi, si lapis molaris impo- 
« natur circa collum ejus et projiciatur in mare, quàm ut 
« scandalizet unum de pusillis istis. » 

Il est également à propos, pour la commodité de 
tous, de traduire ces paroles de saint Luc ; afin d'é- 
viter tout soupçon de partialité, prenons la traduc- 
tion de Lemaistre de Saci : 



00 J.-B. SANTEUL. 

« ^lalhcur à celui par qui ils (les scandales) arrivent 1 II 
« vaudrait mieux pour lui qiioii lui mît au cou une meule 
« de moulin, et qivon le jetât dans la mer, que non pas 
« qu'il fut un sujet de scandale à l'un de ces petits. » 

(SAiNTLucchap. XVII, 1,2.) 

Au moyen des mots que nous avons eu le soin de 
souligner de part et d'autre , c'est-à-dire chez Ju- 
vencus, chez saint Luc et chez de Saci, on a dû sai- 
sir tout de suite la difTérence capitale qui existe en- 
tre les paroles de J. -C. et celles du poète qui a cru 
le traduire. La sainte Écriture souhaite que le pé- 
cheur, plutôt que de scandaliser les enfants, soit 
précipité, etc. , mais par d'autres que lui-même ; 
Juvencus conseille au même pécheur de se préci- 
piter spontanément, c'est-à-dire qu'il lui enseigne 
le suicide. 

Nous ne vouions faire un crime de cette inadver- 
tance ni à Juvencus , ni à M. Félix Clément ; mais 
nous avons voulu prouver à dom Guéranger avec 
combien de précautions il faut se défendre d'atta- 
quer autrui en ces matières d'orthodoxie, où il est si 
facile de surprendre dans toutes sortes d'écrits des 
hérésies qui nétaient point dans la pensée de l'é- 
crivain. 

La préface du Carmin a è Poëtis christianis ex- 
cerpta annonce qu'on trouvera, dans des notes 
placées au bas des pages, de nombreux rapproche- 
ments avec les poètes païens de l'antiquité. Nous 



ÉTUDE DEUXIÈME. 61 

aurions dû alors, comme exécution de cette pro- 
messe, trouver le rapprochement qui se présente de 
lui-même entre les vers de Juvencus sur le respect 
dû aux enfants, et un beau et célèbre passage de 
la XIV, ^ satire de Juvénal sur le même sujet. Cette 
comparaison que M. Félix Clément a omise, nous 
ne craindrons pas de la faire, bien qu'elle prolonge 
encore notre digression. Voici donc les vers de Ju- 
vénal : 

Nil dictu fœdum visuque haec limina tangat 
Intra quae puer est. Procul hinc, procul inde, puellœ 
Lenonum, et caiitus pernoctantis parasiti ! 
Maxim a debetur puero reverentia. Si quid 
Turpe paras, ne tu pueri contempseris annos ; 
Sed peccaturo obstet (1) tibi filius infans. 
Nam si quid dignum censoris fecerit ira 
Ouandoque, et similem tibi se non corpore tantum 

(1) Ici plusieurs commentateurs ont mis obsisUd au lieu 
de obstet, comme rendant le vers plus conforme aux règles 
de la versification latine. Nous avons préféré ce dernier 
verbe : malgré la rencontre des deux voyelles o dans 'pecca- 
turo obstet, il faut ne point faire d'élision pour que le vers 
soit complet. C'est une licence dont les poètes latins offrent 
de nombreux exemples, et dont Juvénal aura usé en maître 
s'il a mis obstet. En effet, dans ce choc de deux voyelles 
semblables, il y a une bien belle imitation harmonique de la 
peur que Juvénal a voulu peindre dans l'esprit du père ren- 
contrant l'image de son fils. Le père, peccaturo, — obsUt, 
le fils, sont ainsi mis en présence d'une manière saisissante. 



62 J.-B. SANTEUL. 

Nec vultii dcderit, morum quoque filius, et qui 
Omnia deterius tua per vestigia peccct ; 
Corripics nimiruni, et castigabis accrbo 
Clamore, ac post liœc tabulas niutarc parabis. 
Undc tibi fronteni libertatemque parenlis, 
Quum facias pejora senex, vacuumque cerebro 
Jampridem caput hoc ventosa cucurbita quaerat? 

TRADUCTION. 

Du mal qu'on pourrait voir, du mal qu'on peut entendre 
Gardez mtînic le seuil qu'habite l'âge tendre. 
Loin de là, loin de là les vénales beautés; 

En prononçant de suite ces deux mots sans élision, ne sem- 
ble-t-il pas qu'on entende, au moment de ce heurt entre Vo 
final et Vo initial, l'exclamation d'im homme qui rencontre 
un obstacle menaçant? Plusieurs annotateurs de Juvénal 
avaient fait cette remarque avant nous. — Malgré la compli- 
cité dans laquelle nous sommes entrés avec les scholiastes 
qui ont attribué à Juvénal l'hiatus dont nous venons de par- 
ler, nous ne laisserons pas échapper l'occasion qui se pré- 
sente à nous de protester vivement contre une des nom- 
breuses hérésies littéraires que, au moyen des annotations 
et commentaires qui accompagnent son Carmina, M. Félix 
Clément prétend introduire dans l'enseignement en même 
temps que l'orthodoxie religieuse, sur laquelle nous n'avons 
aucune envie de le contrarier. Avant le Carmina, les règles 
de la versification latine, interdisant en principe ce qu'on 
appelle hiatus, n'accordaient, comme licence 'poétique, une 
exception que pour les cas où cet hiatus rachetait par une 
beauté la violation de la règle, comme dans le vers de Juvé- 
nal qui vient de nous occuper. M. Félix Clément, qui trouve 



ÉTUDE DEUXIÈME. 63 

Loin leurs complices ; loin tous ces chants effrontés 
Qu'au sein des nuits prolonge un affreux parasite. 
Nous devons à l'enfance un respect sans limite. 
Si quelque soin honteux couve dans votre sein, 
Evitez qu'un enfant n'en sache le dessein ; 
Et que vos passions, au fort de la licence, 
Père, d'un jeune fils respectent l'innocence. 
Prêt à vous oublier, que son doux souvenir 
Se dresse devant vous, prêt à vous retenir. 
S'il encourait un jour la censure du sage, 
Et si, pareil à vous de port et de visage, 
Il allait par ses mœurs devenir votre égal, 
Peut-être vous passer sur le chemin du mal, 

dans les poètes latins du moyen-âge de trop fréquentes in- 
fractions aux règles de la grammaire et de la versification, 
et qui semble tenir à honneur de justifier toutes ces incor- 
rections, affirme qu'en cela les poètes chrétiens n'ont fait 
que rectifier la latinité et la prosodie de Virgile et des autres 
poètes païens; en sorte qu'il prétend donner force de loi à 
leurs erreurs et les proposer pour modèles à l'imitation des 
jeunes élèves. — Voici sa théorie sur ce point : — Dans une 
hymne de sando ISicolao, par un anonyme, on trouve ce 
vers: 

Quartâ et sextâ feriâ; 

et M. F. Clément dit en note : 

« Quartây etc., point d'éhsion. Dans les langues à flexion, 
« comme le latin et le grec, la terminaison sert à détermi- 
« ner les rapports qui existent entre les différents mots de 
« la phrase. L'éiision, en supprimant la finale, devait donc 
« jeter de robscurité sur l'expression de la pensée. C'est 



>>', J.-B. SANTF.UI. 

Je prévois vos clameurs contre un fils indocile, 
Et déjà votre inain prépare un codicille. 
Pourrez-vous cependant, avec la liberté 
Que donnent les vertus et la paternité. 
Même aurez-vous le front de blâmer sa faiblesse, 
Vous, vieillard plus que lui coupable de jeunesse, 
Vous dont le crûne épais, dénué de cerveau, 
Attend de la ventouse un service nouveau? 

Ce passage de Juvénal est toujours salué par l'ad- 
miration reconnaissante de ses traducteurs ou com- 
mentateurs. Un de ces derniers voudrait que les 
préceptes sacrés et divins, selon lui, qu'il renferme, 

« pourquoi les poètes chrétiens, qui voulaient être cnten- 
t< dus de tout le monde et qui recherchaient avant tout la 
(1 clarté, ont préféré souvent l'hiatus à l'élision, qui finit 
« même par disparaître complètement. Il faut remarquer 
« d'ailleurs que dans la poésie lyrique le chant prolonge les 
« sons, et adoucit le concours des voyelles. » — Telles sont 
les énormités que professe M. Clément. Il en a de la môme 
force pour la quantité des syllabes, pour la latinité, pour la 
mesure des vers, pour l'altération des mots, etc. C'est par le 
renversement de toutes les règles établies qu'il donne raison 
à ses poètes dans tous leurs torts; c'est par le dédain le plus 
superbe envers Virgile, Horace, Juvénal, qu'il croit faire va- 
loir des écrivains respectables sous le rapport des doctrines 
religieuses, mais entachés de barbarie au point de vueHtté- 

raire Nous aurons bientôt l'occasion de comparer la théorie 

de M. Clément h l'endroit de l'élision dans la poésie lyrique, 
avec celle du P. de Bourges, prieur à Saint-Victor de Paris, 
sur la même question envisagée dans les hymnes de Santeul. 



ÉTUDE DEUXIÈME. 65 

fussent affichés dans toutes les maisons alin que 
personne ne pût se permettre de scandaliser, soit 
en paroles, soit en actions , la pudeur de Tenfance. 
Xous ne doutons pas que, n'eût été l'oubli, M. Félix 
Glénient ne se fût montré accessible à de pareils 
sentiments. Au surplus, il y a, au besoin, une auto- 
rité qui aurait bien plus de valeur à ses yeux , c'est 
celle des Pères de l'I^glise. Plusieurs d'entre eux ont 
comblé d'éloges les vers qui nous occupent, et ils 
les regardent comme l'un de ces éclairs d'inspira- 
tion que Dieu envoyait aux esprits droits qui cher- 
chaient la vérité. Au moyen de cette dernière re- 
commandation, il nous semble que Juvénal pouvait 
obtenir son droit d'entrée dans les notes du Car- 
mina, etc. 

Pour nous, qui n'avons point mission de défendre 
par nous-même l'orthodoxie de Santeul, nous n'ap- 
profondirons pas non plus la validité des critiques 
littéraires qu'on ajoute à des reproches d'une autre 
uature, de peur de paraître vouloir prendre part. 
même indirectement , à des cjuerelles sur ce Jansé- 
nisme que pourtant M. Villemain appelle quelque 
part une reforme orthodoxe (1) , et sur ce Galli- 
canisme dont le nom chatouille agréablement l'o- 
reille, au point de vue exclusivement humain; mais 

(1) De Pascal considéré comme écrivain et comme rrw- 
ralisle. 

5 



66 J.-B. SANTEUL. 

Jansénisme et Gallicanisme touchant lesquels nous 
avouons très humblement notre incompétence. 

Quoi qu'il en soit, nous croyons devoir reproduire 
ici le jugement que porte l'abbé Dinouart sur les 
poésies religieuses du célèbre hymnographe de 
Saint-Victor. 

« Jamais TÉglise, dit-il, n'adopta de cantiques plus dignes 
« de la grandeur de ses mystères, plus propres à glorifier 
«< Dieu dans ses saints, que les hymnes de Santeul. Noblesse 
u de style, sublime des pensées, peintures brillantes, éner- 
« gie des mots, cadence mesurée d'où résulte l'harmonie 
« de l'ode, tout paraît grand dans ces hymnes. 11 frappe, il 
« ravit, il enchante. Son esprit vif et fécond marche d'un 
« pas égal, se soutient dans tous les sujets, et leur donne à 
« chacun le degré de beauté qui lui est propre. Son génie, 
(( toujours ardent mais toujours réglé, ne connaît ni les mé- 
« taphores outrées, ni les antithèses compassées, ni les sail- 
« lies déplacées ; défauts communs chez les poètes qui, se 
« livrant à leur enthousiasme, nous parlent quelquefois un 
« langage où les hommes ne peuvent rien comprendre. 
« Chez lui les pensées s'arrangent comme d'elles-mêmes; 
« leur éclat, leur force se présentent à l'esprit dans tout leur 
« jour. Les grâces naturelles de la diction leur prêtent un 
« nouveau lustre. Vous saisissez son idée, l'expression qui 
« l'enveloppe ne dérobe rien à leur clarté. L'esprit admire, 
« le cœur est pénétré de l'onction de ses paroles, il vous oc- 
<( cupe tout entier. Quel sublime dans ses hymnes sur la 
« Fête de tous les Saints ! L'Écriture Sainte nous peint-elle 
« avec des traits plus forts et plus brillants la majesté de 
« l'Éternel assis sur son trône environné de cette multitude 



ÉTUDE DEUXIÈME. 67 

« d'anges et de saints dont il fait la félicité? On le croirait 
« transporté dans le séjour de la gloire, puisant dans le sein 
«( de la Divinité ces traits de lumière et de feu qui embellis- 
« sent et animent sa poésie. Quelle image représentée par ces 
« vers : 

« Altis secum habitans in penetralibus, 
u Se Rex ipse suo contuitu beat, etc. 

«( Ici l'esprit frappé, suspendu, hors de lui-même, se perd 
(( dans la contemplation de l'idée de rÉtre-Suprême, qui fait 
« lui-même son propre bonheur. Qu'on pèse chaque mot : 
« quelle source de subhmes et salutaires réflexions ! Quelle 
M image dans ces mots : altis secum habitans; — in pene- 
« tralibus ; — se liex ipse suo contuitu beat. Quelle noble 
« simplicité dans cette expression ! quelles couleurs ! quels 
« coups de pinceau plus dignes de la gloire de l'Élre-Su- 
« prême î 

« Quel autre chef-d'œuvre que leStupete, gentes, pour le 
« jour de la Purification ! Les vers qui célèbrent ce mystère 
« ravissent l'ame de ceux qui les hsent. On vante cette 
« hymne comme la plus belle; les antithèses qui en font la 
« beauté sont justes et frappantes » 

Arrêtons ici notre citation ; elle est assez étendue 
pour faire voir ce que l'on pense de Santeul , de sa 
latinité et de son lyrisme ailleurs que dans l'abbaye 
de Solesmes. Permettons-nous cependant d'apporter 
une petite restriction à ce que l'abbé Dinou art vient 
de dire des antithèses de Santeul, qu'il loue de n'ê- 
tre point compassées et d'être justes et frappantes. 
Nous pensons, quant à nous, qu'elles sont un peu 



68 J.-B. SANTEUL. 

multipliées. En effet, dans Tliynine Stupcte, gentes, 
dont le biographe parle avec une admiration sm' 
laquelle nous ne voulons pas enchérir et dont nous 
ne voulons rien rabattre au-delà de notre observa- 
tion, il n'j' a peut-être pas un seul vers qui ne soit 
une antithèse, et il y a vingt-quatre vers. N'est-ce 
pas un peu trop ? 

Stupete, gontes : fit Dcus liostia ; 
Se sponte legi Icgifer obligat; 
Orbis Rcdemptor, mine redemptus ; 
Sequc piat sine labc mater. 

TRADUCTION. 

Admirez : Dieu lui-même en victime s'attache, 
Et sous sa propre loi plie un législateur. 
Ici se purifie une mère sans tache, 

Et se racliètc un Rédempteur. 

Voici ce qu'écrivait Voltaire à propos du troi- 
sième vers de cette strophe : 

« Comme je n'ai point vécu chez Mécène entre Horace et 
« Virgile, j'ignore si les hymnes de Sanleul sont aussi bon- 
(' nés qu'on le dit; si par exemple Orbis redemptor, nunc 
« redemptus n'est pas un jeu de mots puéril (1). » 

Ce rapprochement continu de deux idées ou do 
deux mots qui se heurtent pour faire jaillir quelque 

(1) M. Félix Clément, moins difficile que Voltaire, s'ex- 
prime ainsi au sujet des aniilhèses qu'il rencontre un peti 
fréquemment dans les poètes du moyen-âge : 

« Cette opposition continuelle entre la nature divine et !«» 



ÉTUDE DEUXIÈME. 60 

étincelle, peut n'avoir pas un grand inconvénient 
quand cliacune des liymnes est prise séparément; 
mais quand on les lit avec suite dans le recueil, et 
qu'on y voit le poète user constamment d'un même 
procédé, l'esprit se trouve comme obligé à un exer- 
cice qui finit par l'éblouir, car il n'y a guère d'hymne, 
chez Santcul, qui ne soit constellée d'antithèses. On 
y trouve cependant quelques-unes de ces figures 
dont on n'a pas la force de se plaindre, comme 
celles que renferme cette strophe d'une hymne en 
l'honneur des saints i^Ioines : 

Illis sumnia fuit gloria dcspici ; 
mis divitiae paiipericm pati; 
Illis sumnia voluptas 
Longuo supplicio niori. 

TRADUCTION. 

Comme un suprême honneur ils tiennent les injures ; 
Pour eux les vrais trésors sont dans la pauvreté ; 
Pour eux enfin, mourir dans de longues tortures 
Est la suprême volupté. 

Nous avons vu en passant dom Guéranger repro- 
cher à Santeul d'avoir emprunté aux poètes latins 

« nature humaine de Jésus-Christ a inspiré aux poètes chré- 
« tiens des pensées sublimes, et les antithèses les plus heu- 
K reuses. Faisons remarquer ici en passant que l'antithèse, 
« qui est presque toujours une recherche, une subtilité de 
« langage chez les auteurs païens , devient souvent une 
<( beauté avec le christianisme, parce qu'elle est toujours 



70 J.-C. SANTEUL. 

du siècle cV Auguste le mètre, le tour, le style et 
jusqu'aux expressions de ses cantiques. Il ne restait 
que de lui reprocher d'avoir écrit dans leur langue, 
qui est pourtant aussi celle de l'Église : et l'abbé 
de Solesnies ne s'en est pas privé, comme on a pu 
le voir à la page 50 de ce livre. 

Dom (Uiérangcr osera-t-il blâmer Bourdaloue et 
Massillou d'avoir marché sur les traces oratoires de 
Cicéron? Ils l'ont fait cependant, et nous en avons 
pour garant un bon juge, c'est M. Villemain. N'y 
aurait-il pas, dit ce savant professeur, 

« N'y aurait-il pas une apparente singularité à éprouver, 
« sur un sermon de Bourdaloue, la justesse des régies que 
« Cicéron établissait pour l'ordonnance et la progression 
*( d'une attaque judiciaire? Non, sans doute, ce ne sont pas 
« deux genres inconnus l'un à l'autre, que j'aurai bizarre- 
« ment confondus; c'est l'unité de la logique qui se mani- 
« feste dans la diversité de ses applications (1). » 

Et plus loin dans le même discours, M. Villemain 
dit encore : 

« vraie, parce qu'elle est toujours au fond de la pensée. Il 
« suflil d'avoir présent à Tesprit le mystère de notre ré- 
« demption. » {Caniiina c PoHis christianis excerpta, 
page 176, note 1.) — Soit! Mais à l'avenir les critiques de 
l'école que suit, côtoie ou dirige M. Félix Clément n'auront 
plus le droit, eux, de reprocher à Santeul ses antithèses. 

(1) Discours prononcé a Couverture du Cours d'Élo- 
quence française^ décembre 1822. 



ETUDE DEUXIEME. 71 

« Le style, le choix, la vivacité des images, l'cnchaîne- 
« ment facile des périodes , le diarme varié de l'harmonie, 
(( tout ce que Gicéron demandait à Toraleur est réalisé par 
« Massillon. » 

Ainsi Saiîteiil a imité d'Horace le mètre, le tour, 
le style et les expressions, comme Massillon a em- 
prunté de Cicéron le style, les images, l'enchaîne- 
ment des périodes et l'harmonie. Ce qu'il a remar- 
qué chez Massillon, M. Villemain ne le lui impute 
ni à tort, ni à mérite ; le savant professeur y voit 
seulement pour son auditoire charmé un intéressant 
objet d'étude et d'instruction : et pour Santeul, dom 
Guéranger pourrait n'y voir que matière à scandale ! 

Dira-t-il que Cicéron, tout païen qu'il fût, méri- 
tait qu'on dît de lui vir bonus, dicendi peritus, 
tandis qu'Horace n'était qu'un courtisan ivrogne et 
débauché dont les poésies reflètent trop bien le ca- 
ractère ? Eh bien I voici un traducteur de Santeul, 
l'abbé Poupin, qui semble avoir, dans sa préface, 
prévu dom Guéranger. Après avoir attribué à la 
poésie, à la poésie lyrique sur-tout, une source di- 
vine, il s'écrie : 

« L'abus qu'ont fait de cet art divin l'idolâtrie, le liberti- 
« nage et l'impiété, ne déshonore que ses profanateurs. C'est 
« le ramener à sa destination primitive que de le consacrer 
« à des objets instructifs et édifiants. « 

Un littérateur distingué, M. Onésime Leroy, dans 



72 J.-B. SAiNTEUL. 

ses Etudes sur tes Mystères (1), a rendu de son 
côlé à Santeul un hommage que nous regretterions 
de ne pas consigner ici. 

iM. O. Leroy cite les vers suivants, que Voltaire 
adressait, dans une cpître intitulée ie Pour et ie 
Contre, à un esprit-fort en falbala, c'est-à-dire à 
une dame de Rupelmonde : 

Le fils de Dieu, Dieu niïîiiie , oubliant sa puissance, 
Se fait concitoyen de ce peuple odieux ; 
Dans les flancs d'une Juive il vient prendre naissance ; 
Il rampe sous sa mère, il souffre sous ses yeux 

Les infirmités de l'enfance. 
Long-temps, vil ouvrier, le rabot à la main, 
Ses beaux jours sont perdus dans ce lâche exercice 



M Voilà, ajoute M. Leroy, comment Voltaire enleiid l'Iui- 
« milité sublime de la religion. » 

Or, il se trouve que Santeul, dans une de ses 
hymnes au Christ soiiffrant, avait d'avance ré- 
pondu aux vers de Voltaire par les vers suivants, 
où l'on va voir comment ce poète de Saint- Victor, 
que dom Guéranger traite presque comme un hé- 
rétique, trouvait des motifs d'admiration envers le 
Christ, là même où Voltaire ne devait voir que l'ab- 
jection du christianisme : 

Divine crescebas puer, 
Crescendo discebas pati... 
Qui fecit aeternas domos, 

(1) Pages 198 et 50G. 



ÉTUDE DEUXIÈME. 73 

Domo latot sub pauperc... 
Cœlum manus quae sustinent 
Fabrile controctant opus. 
Suprcnuis astrorum faber 
Fit ipse vilis arlifcx. 

« Tout en croissant, enfant divin, tu préludais à ta Pas- 
'I sion et nous apprenais à souffrir {disccbas paii Q\\)X\mç. 
« tout cela). Le créateur des demeures éternelles est caché 
« sous le toit du pauvre. Ces mains qui soutiennent les cieux 
« ne dédaignent point le rabot, et le grand architecte des 
« mondes, le fabricateur souverain... etc.. » 

« Mais, ajoute Al. 0. Leroy, car c'est lui qui vient de Ira- 
« duire Santeiil, mais cette expression de La Fontaine ne 
(( rend pas le faber astrorum. Tout Santeul est intraduisi- 
a hle, comme L'Imitation : sachons donc le latin de Gerson 
« et de Santeul. » 

On a vu comment, au moyen de cette antithèse 
qu'il sait si bien manier, supremus astrorum fa- 
éer fit ipse vilis artifcx, Santeul a relevé par le 
viiis artifex de ses vers le vil ouvrier du poète 
français, et si les mains qui soutiennent le ciel n'en- 
noblissent pas tout ce qu'elles font, bien loin qu'on 
puisse dire qu'elles se livrent à un tâche exercice. 

Aussi 3L Onésime Leroy voudrait-il que Santeul 
hymnographe figurât parmi quelques écrivains sa- 
crés qui , selon lui , devraient être , chez les chré- 
tiens, la base de toute instruction. 

Enfin, qu'il nous soit permis d'invoquer un der- 
nier témoignage en faveur de Santeul. Celui-là sera 



■Oi J.-B. SANTEUL. 

moins suspect encore que tous les autres, car il 
émane d'un confrère, d'un concurrent de notre 
poète. Le personnage que nous nous permettrons 
d'opposer à dom Cuérangcr est le R. P. Louis de 
Bourges, prieur de Saint-Victor et docteur de la fa- 
culté de théologie de Paris ; et le témoignage qu'il 
nous apporte est le libellé de YApprohation et 
Permission qu'il a fait imprimer en tète des Hym- 
nes de Santeul, édition de 1689. 

Pour mettre dans tout son relief la valeur de ce 
document, copions d'abord dans le Santoliana 
quelques lignes qui nous feront connaître comment 
le P. de Bourges avait été le rival de Santeul : 

« En 1676, le chapitre de Saint- Victor, rebuté de chanter 
« les anciennes Hymnes de leur patron, chargea M. de 
« Bourges, homme de leUres, docteur en Sorbonne, cha- 
« noine de la maison (1), et M. de Santeul d'en faire de 
«' nouvelles, promettant que Ton choisirait les meilleures 
« pour les chanter à Téglise. L'ouvrage étant fait, on tint 
« plusieurs chapitres à ce sujet : les uns étaient pour ^\. de 
« Bourges, les autres pour Santeul. On avouait que ses hym- 
« nés avaient plus d'élévation, d'enthousiasme que celles du 
« premier. Enfin il fut décidé que les liymnes de Santeul 
'( seraient préférées, mais que Ton conserverait ceUe stro- 
« phe si magnifique de M. de Bourges, qui est encore dans 
« la troisième hymne de Santeul (2) : 

(1) 11 en devint plus tard le Prieur. 

f2) La troisième de celles en riioniieur de saint Victor. 



ÉTUDE DEUXIÈME. 75 

<( Mox Iriuniphali petit astra curru, 
<( Splendido frontein redinritus auro; 
Cl Conipedes, virgae, mola, crux, securis, 
(i Pompa triuniphi. » 

Cette préférence donnée à Santcul n'empêcha 
point le P. de Bourges de donner l'approbation sui- 
vante : 

« APPROBATIO ET PERMISSIO 

« R. P. LuDOvici DE Bourges, Prioris sancii Vidoris Pa~ 

» risiensis, et Sacras Facultatis Pavisicnsis Theologi 

« Doctoris, 

« Gum difficile sit et operosum, res quae ad Clirislianam 
« Religionem spectant servatis germanœ Lalinitatis ac rectae 
« Poëseos legibus pcrtractare, tum certè majoris est negotii 
(( Hymnos qui in Dei Sanctorumque laudem canendi om- 
« nium oculis et manibus versautur, conficere. In hoc enim 
« génère scriptionis non solummodo cavendum ne quid pro- 
« phanum aut molle irrepat, aiit ne quid concinnitatem me- 
« tri vel sermonis puritatem labefactet; verum id etiam sat- 
« agendum ut ablegatis syllabarum et concurrentium voca- 
« lium elisionibus ad cantus suavitatem carmen aptetur. 
n Haec quam diligenter omnia praesllterit Victorinus noster, 
« imo Ecclesiasticus Vates Santolius satis superque déclarât 
<» nova hœc ac diu multumque desiderata Ilyninorum illius 
« coliectio. 

(( Nihil toto in hoc Opère reperire est^ quod Poëtices fa- 
« bulas et Gentium ritus oleat, nihil seu in diclione humile 
« aut obscurum, seu in métro asperum aut incompositum : 
« at sic omnia pietatem spirantia, sic ad cantûs modulatio- 
u nem accommodata, sic nitidè demùm et eleganler dispo- 



76 J.-B. SANTEUL. 

« sila, ut rerum majcslati par penc sit styli nilor ac venus- 
« las. Ita nobisciim senlict qiiisquis linnc libcllum legerit, 
♦< in quo iiiliil dopreliciKlct non sanae fidei bonisque moribus 
«t consonum. Inde ciini mullum ex hoc opère eniolumenti 
•( rem Chrislianam capturani esse confidamus, hiijns evul- 
« gandi qna liccl facuUaîcm facimiis. Daliim in Ilegia Victo- 
«• rina quinlo Kaleud. Jiin. A. \\. S. 1G89.- 

F. L. De Bourges, 
Prior. S. Yictoris Parisiensis. 

APPROBATION ET PERMISSION 
du l\. P. Louis de Bourges, Prieur de Saint-Victor^ Dûc- 
tciir de la Faculté de Théologie de Paris. 
« Non seulement c'est une œuvre laborieuse et difficile 
^ que de traiter des choses qui regardent la religion chré- 
( tienne suivant les lois d'une saine latinité et d'une poésie 
K correcte; mais ce travail est encore bien plus important 
" lorsqu'il s'agit de composer, à la louange de Dieu et de 
« ses saints, des hymnes qui doivent être mises sous les yeux 
" et dans les mains de tout le monde. Dans un pareil genre 
a de composition, il n'importe pas seulement de veiller à 
«. ce qu'il ne se glisse rien de profane et de tiède, ou à ce 
'< que rien ne vienne altérer la justesse métrique des vers 
<' ou la pureté du langage ; il faut aussi veiller attentive- 
(' 7nent à ce que l'absence de l'élision entre les syllabes et 
'< les mots qui se rencontrent laisse a la poésie tout ce qui 
" la rend propre à la suavité du chant (1). Santeul, notre 

(1) Nous prions le lecteur de rapprocher de cette phrase sou- 
lignée ce que, dans une note placée à la page 63 de cette ^ré- 
senle Étude. M. Félix Clément a dit touchant l'élision dans les 
vers latins. 



ÉTUDE DEUXIÈME. 77 

" collègue à Saint-Victor, et poète vraiment ecclésiastique', 
" montre dans son recueil d'hymnes, long-temps et vive- 
« ment désiré, avec quel soin il a rempli toutes ces condi- 
<( lions. 

« On ne saurait trouver dans cette œuvre rien qui se res- 
« sente des fables et de Tidolàtrle des païens ; rien de bas ou 
« d'obscur dans la diction; rien de rude ou de mal ordonné 
¥ dans la cadence. Loin de là, tout y respire une telle piété, 
<' tout est si habilement accommodé aux modulations du 
« chant, tout enfin est disposé avec tant d'éclat et d'élégance, 
t< qu'on peut presque dire que la pompe et la beauté du style 
« sont égales à la majesté du sujet. Ainsi pensera comme 
« nous quiconque aura lu ce livre, dans lequel on ne saurait 
M trouver rien qui ne soit conforme à la sainte religion et 
(f aux bonnes mœurs. Aussi, comme nous espérons que le 
« christianisme tirera un grand fruit de cet ouvrage, nous 
« donnons toute permission de le livrer à la publicité. » 

Nous avons cité et traduit dans toute sa teneur 
ce témoignage que le P. de Boui^ges a imprimé en 
latin en tête des Hymnes; et nous l'avons fait avec 
d'autant plus d'attention, que, outre qu'il semble 
avoir été composé tout exprès pour répondre pied 
à pied aux reproches de dom Guéranger par une 
apologie de notre hymnographe, il renferme aussi 
comme une poétique du genre dont nous nous oc- 
cupons, poétique écrite par un homme que ses ten- 
tatives lyriques, balancées avec celles de Santeul, 
avaient rendu on ne peut plus compétent. 

Pour ne pas laisser une lacune regrettable dans 



78 .Î.-B. SANTEUL. 

CCS Études, que nous avons entreprises pour noire 
propre instruction, non pour celle (V autrui, nous 
devrions peut-être ne pas quitter les Hymnes de 
Santeul sans examiner et apprécier, sur des exem- 
ples bien clioisis et cités à propos, le style, la lati- 
nité de ce poète, ainsi que la qualité et le degré de 
sou enthousiasme. Il y a, par exemple, dans la partie 
hymnograpliique de son œuvre, une série de chants 
en l'honneur de saint Bruno. A la suite de ces chants, 
qui sont au nombre de quatre, Santeul dit en note : 

« Le souverain pontife Alexandre VIII, pour célébrer à 
« jamais son exaltation qui eut lieu le jour de la fêle de saint 
« Bruno, donna ordre au U. P. Innocent, général desChar- 
« Ireux, de faire composer et chanter des hymnes. Quoi- 
»< qu'indigne, j'ai voulu, en mémoire de ma dévotion à saint 
« Bruno, et comme un monument de mon respect envers 
« tout son ordre, composer ces hymnes, et les leur dé~ 
« dier (1). » 

Il était impossible que la lecture de ces hymnes 
ne réveillât pas le souvenir des tableaux qu'Eusta- 
che Lesueur a consacrés à la glorification de saint 
Bruno. 

(1) Quos sunimus Pontifex Aloxandcr VIII, in sempiternam 
suae exaltationis, quae die sancto Brunoni sacra contigit, momo- 
riam, R. P. Innocenlio, generali Carlhuslanorum, praeposito 
componendos et recinendos hymnos demandavit, hos ego, licet 
huic inipar niuncri, in acternam niei erga sanctum Brunonem et 
nniversum illis ordincin cultûs, reverentiae, et memoris animi 
monumentum, cecini et dicavi. 



ÉTUDE DEUXIÈME. 79 

« L'histoire de saint Bruno, le fondateur de Tordre des 
« Chartreux, est, dit quelque part M. Victor Cousin en par- 
ie lant de l'œuvre de Lesueur flj, un vaste poème mélanco- 
« hque où sont représentées les scènes diverses de la vie 
« monastique. » 

De ce souvenir devait naître l'obligation d'un rap- 
prochement entre le poème de Lesueur et ce qu'on 
pourrait réciproquement appeler les peintures de 
Santeul. Il aurait été intéressant de rechercher jus- 
qu'à quel point saint Bruno a trouvé ici dans San- 
teul un autre Lesueur, et comment le poète s'est in- 
spiré du peintre , dont l'œuvre a dû nécessairement 
le préoccuper. L'œuvre de l'hymnographe à la main, 
il aurait été curieux de se placer devant la toile où 
Lesueur a représenté le saint lisant une lettre du 
pape, et, soi-même, de lire les vers où Santeul nous 
montre le saint Père, que la gloire de Bruno a été 
avertir à travers les Alpes, appelant le pieux moine 
au fond de sa retraite , et , disciple docile , lui de- 
mandant des leçons ; puis le regret de saint Bruno 
quittant son désert; puis son mépris pour les gran- 
deurs qui lui sont offertes à la cour pontificale. 
Peut-être Santeul, avec sa seconde vue du poète, 
avait-il lu l'expression anticipée de ce double sen- 
timent de mépris et de regret , écrite par Lesueur 
sur la noble figure du saint. 

(1) Du Vrai, du Beau et du Bien, dixième leçon. 



SO J.-B. SANTIÎUL. 

Mais il aurait fallu, pour se livrer sans trop de 
profanation à une pareille élude, être tout à la fois 
artiste avec érudition et humaniste avec un profond 
sentiment de l'art. Comme nous sentions que ces 
deux éminentes qualités nous manquaient , nous 
avons reculé devant la tâche. 

Quoi qu'il en soit, pour mettre les curieux à 
même de se livrer à ce genre d'étude et encore à 
des api)réciations d'une autre nature, nous nous 
réservons de donner place, dans un Appendice qui 
suivra nos Études sur Sanleul, à plusieurs morceaux 
de ses poésies de tout genre, parmi lesquels figu- 
reront les hymnes pour saint Bruno. 

Ce sera pour nous un moyen de faire juger le 
poète sur pièces sans jeter dans nos Études un dé- 
cousu auquel les auraient exposées des citations 
nombreuses et parfois étendues. 

Ajoutons à tout cela que les œuvres religieuses de 
Santeul, traduites, d'abord partiellement, en vers 
français par l'abbé Saurin , l'ont été depuis, égale- 
ment en vers, et complètement, par l'abbé Poupin; 
que plusieurs cantiques tirés de cette traduction sont 
encore aujourd'hui, ou du moins ont été, jusqu'à la 
récente restauration du Bréviaire romain , confiés à 
la mémoire et à la voix des enfants de quelques- 
unes de nos écoles chrétiennes qui les chantent ou 
qui chantaient naguère encore, et souvent, dans 
leurs classes et dans les églises; que de plus, à rai- 



ÉTUDE DEUXIÈME. 81 

son de ses Hymnes, dont une avait été lue par le 
poète lui-même devant Louis XIV, le jour où Boi- 
leau Despréaux, qui était présent, improvisa une 
épigramme que nous aurons bientôt l'occasion de 
reproduire, Santeul recevait du roi une pension de 
800 livres ; de Tabbaye de Cluny une autre pension 
et des lettres de filiation; de nombreuses grati- 
fications tant de l'archevêque de Paris que de dif- 
férentes églises et communautés religieuses pour 
lesquelles il avait composé des chants spéciaux; 
et enfin qu'il était, en titre d'office, le poète per- 
pétuel de la Ville de Paris, qui lui servait égale- 
ment une pension, tant comme rémunération de 
poésies qui lui étaient commandées par intervalles 
pour célébrer des circonstances solennelles, comme 
le rétablissement de la santé du roi, la fin d'une 
guerre heureuse, un subside offert par les édiles 
et refusé par le roi, qu'en récompense de ses 
nombreuses Inscriptions, dont nous allons bientôt 
nous occuper. 

M. Villemain , que nous aimons à citer , cite lui- 
même quelque part un ancien qui ne trouvait pas 
dans la vie assez de loisir pour étudier les poètes 
lyriques. Nous ne pouvons donc dire qu'une lecture 
de quelques jours, bien qu'elle ait été attentive 
parce qu'elle était attrayante, nous ait suffisamment 
mis à même de juger en toute connaissance l'œuvre 
hymnographique de Santeul, en supposant même 



82 J.-B, SANTEUL. 

qu'une plus longue attention nous eût infusé le don 
d'une judicieuse critique. 

Mais il nous paraît du moins que, jugée littérai- 
rement, cette œuvre méritait un meilleur traitement 
de la part de dom Guéranger ; que si, ce que nous 
voulons ignorer, et ce que d'ailleurs nous n'avons 
pas su voir, les chants religieux de Santeul exaltent 
quelques principes hétérodoxes qui n'ont pourtant 
pas frappé dans le temps des prélats illustres et 
d'éminents docteurs de l'ÉgUse ; que si ces princi- 
pes, aujourd'hui découverts par un clergé plus 
éclairé et plus orthodoxe que celui du siècle de 
Louis XIV , sont reconnus comme assez inquiétants 
pour exiger la complète exclusion des hymnes de 
Santeul, c'est un malheur pour la littérature en gé- 
néral. 

On nous assure que les griefs articulés par dom 
Guéranger contre notre poète ne sont pas la prin- 
cipale cause de l'abandon des Hymnes, et que cet 
abandon est venu avant tout du parti pris de rame- 
ner les Bréviaires français à une complète unifor- 
mité avec le Bréviaire de Rome (1). La réforme htur- 

(1) Voici néanmoins^ à l'égard de rinfluence exercée par 
dom Guéranger, im jugement que nous ne saurions passer 
sous silence. Nous copions les hgnes suivantes à la page 7 
d'une brochure imprimée à Chartres en 185Zi, et qui a pour 
auteur INIgr GL-Hip, Clausel de Montais, ancien évêque de 
ce diocèse. Elle est intitulée : Coup-d'OEîl sur la constitu- 



ÉTUDE DEUXIÈME. 83 

giqiie dont nous sommes aujourd'hui témoins coïn- 
cide avec de nouveaux débals sur le Gallicanisme, 
comme la réforme liturgique qui introduisit les. 
hymnes de Santeul dans le Bréviaire de l'arclievêché 
de Paris coïncidait avec le triomphe du Gallica- 
nisme par la déclaration du 19 mars 1682 ; et, en 
raison de cette double coïncidence, l'exclusion de 
Santeul touche plus ou moins à des questions de 
libertés de l'église gallicane dans lesquelles il ne 
nous appartient pas de nous immiscer. Le premier 
des trois mots que nous venons de souligner excite 
vivement notre sympathie en quelque lieu que nous 
le rencontrions; le dernier chatouille agréablement 
notre patriotisme; mais quant à celui du milieu, 
notre insulfisance dans ce qui le concerne, et notre 
respect pour ce qu'il représente nous font une loi 
de nous abstenir, puisque d'ailleurs nous ne nous 
occupons ici que d'intérêts littéraires. 

Nous pensons que cette exclusion de l'hymnogra- 
phe de Saint- Victor, puisqu'elle paraît aujourd'hui 

tion de la religion catholique et sur Vétat présent de cette 
religion dans notre France. 

« Il faut reconnaître que son livre sur la liturgie (le livre 
« de Tabbé de Solesmes), qui a fait, à ce qu'il paraît, beau- 
(c coup d'impression sur les Romains, est la principale ou 
« même la seule cause du bouleversement qui s'est fait, de- 
« puis une douzaine d'années, dans le cérémonial d'une par- 
« tie de nos diocèses. » 



84 J.-B. SANTEUL. 

consommée, doit être une raison de plus pour que 
l'histoire littéraire s'occupe, plus qu elle n'a fait jus- 
qu'ici, et de l'œuvre de Santeul en particulier, et 
en général de la poésie latine au XVII.'' siècle; et 
qu'enfin si l'Église a cru, dans sa sagesse, devoir 
éteindre, autant qu'il était en elle, un des rayons 
de la gloire de Louis XIV, il appartient à la littéra- 
ture, sans perdre son respect pour l'Église, de ral- 
lumer ce rayon, en faisant passer Santeul, ou une 
partie de lui, des pages du Bréviaire qui le repous- 
sent, dans les pages de l'histoire littéraire qui le 
réclament. 

L'œuvre latine du poète Victorin est un monu- 
ment de l'esprit français qu'il y aurait honte pour 
un siècle à laisser tomber dans l'oubli. Une telle 
faute serait, au XIX. *= siècle, un accès de barbarie, 
et n'eût été excusable que dans le moyen-âge, où 
nos pères avaient à leur disposition si peu de res- 
sources pour la propagation et la conservation des 
œuvTes de l'intelligence. 



Nous éprouvons le besoin, en terminant cette 
Étude sur les Hymnes de Santeul, de nous livrer, 
toucliant le Carmina è Poctis christianis , à 
quelques considérations qui nous amèneront à ti- 
rer, en faveur du poète de Saint- Victor, toujours au 
point de vue hltéraire, quelques conclusions que 



ÉTUDE DEUXIÈME. 85 

nous fournira T argumentation même de M. Félix 
Clément. 

Le très érudit collecteur du recueil dont nous 
voulons parler a eu pout but catégoriquement in- 
diqué de mettre dans les mains de la jeunesse un 
livre capable de lui faire connaître les poètes chré- 
tiens du moyen-âge^ sans préjudice des classiques 
de l'antiquité païenne. Loin de nous la pensée de 
blâmer ce dessein I Mais si la morale de ces poètes 
modernes est édifiante, et conséquemment bonne à 
connaître, leur latinité et leur versification ne sont 
pas, il s'en faut, à l'abri du reproche; et il nous 
semble que, pour faire valoir le fond de ces ouvra- 
ges, il était complètement inutile de prétendre offrir 
comme modèles les défectuosités de la forme. M. F. 
Clément n'en a pas jugé ainsi. Il érige en système rai- 
sonné et prémédité par ses poètes toutes les contra- 
ventions dans lesquelles ceux-ci sont tombés à l'é- 
gard de la grammaire et de la prosodie. Il déduit 
de ces fautes de langage et de versification des rè- 
gles qui sont eu désaccord ou en opposition avec les 
règles suivies par les poètes du siècle d'Auguste; il 
met ainsi en présence deux systèmes dont la con- 
tradiction ne doit pas laisser d'être embarrassante 
pour les élèves, mais au sujet de laquelle il a soin 
de les tirer de peine en ne se faisant pas faute fort 
souvent de donner la préférence au moyen- âge sur 
le siècle d'Auguste. 



86 J.-B. SANTEUL. 

Il n'entre point dans notre cadre de combattre 
cette manière de procéder, qu'il suffit au reste d'ex- 
poser pour que l'on prévoie la fâcheuse influence 
qu'elle doit exercer sur les études, et pour que l'on 
déplore l'incertitude et la confusion qu'elle jettera 
dans de jeunes esprits. 

Ce que nous entreprenons de dire à ce sujet ne 
tend qu'à quelques déductions accessoires qui se 
rattachent à l'exclusion dont on a cru devoir frap- 
per Santeul. 

Dans sa préface (page xn), M. F. Clément dit ceci: 

<( On a tort de considérer la langue latine comme une 
« langue morte. Dans TÉglise, qui s'en sert, elle est toujours 
« vivante et elle subit, comme telle, des transformations in- 
a dispensables, parce que la situation des esprits et les idées 
« dominantes dans chaque siècle s'y reflètent nécessaire- 
(( ment. » 

Nous en demandons bien pardon à M. F. Clé- 
ment, mais il nous semble à nous que la langue la- 
tine est bien morte, et qu'il n'appartient plus à per- 
sonne de la modifier. Nous ne voulons nous immis- 
cer en rien de ce que fait l'Église ; libre à elle de 
traiter comme il lui plaît la langue dont elle se sert; 
pourtant si elle modifie la langue latine selon les 
lieux et les circonstances, elle en fera si l'on veut, 
la langue de l'Église, mais ce ne sera plus la langue 
latine. Nous le répétons, il n'appartient à personne 



ÉTUDE DEUXIÈME. 87 

de modifier une langue; il faut pour cela le concours 
de tout le monde. Elle se modifie si volet usus, 

Usus, 
Quein pênes arbitrium est et jus et norma loqiiendi. 

Ou, suivant un traducteur : 

L'usage, 
Arbitre souverain des règles du langage. 

Pardon encore si nous invoquons Horace; mais 
ce n'est pas Horace tout seul qui dit cela, c'est 
avec lui le bon sens de tous les siècles. 

Or, une langue ne peut être dite en usage que 
quand tout le monde la parle; et vouloir la modi- 
fier en dehors de cette indispensable condition, s'est 
s'exposer à voir bientôt chacun se faire, selon son 
caprice ou son opinion propre, une langue qu'il ap- 
pellera la langue latine. Ce système n'est pas ad- 
missible. 

Poursuivons cependant, nous arriverons à San- 
teul. A la page 252, note 2, du livre de M. Félix 
Clément, nous lisons ces mots : 

« Nous le répétons encore une fois : il n'y a point lieu de 
« s'étonner des transformations que la prosodie a subies 
« chez les poètes chrétiens, mais du petit nombre de ces 

« transformations C'est à dessein que nous employons 

« le mot transformation au lieu du mot altération : les poè- 
« tes chrétiens n'ont point altéré la quantité, iis ont sim- 
(( plement admis certaines transformations ou modifications 



88 J.-B. SANTEUL. 

« que l'usage introilnisait dans la quantité. Ils sont en cela 
« d'autant plus excusables que, pour être entendus de ceux 
« auxquels ils s'adressaient, ils ont dû parler la langue de 
« leur temps, et non point celle du siècle d'Auguste. D'ail- 
« leurs la langue de Virgile et d'Horace était leur langue 
« comme celle de Corneille est devenue celle de Racine, 
«< comme celle-ci est devenue celle de nos poètes contempo- 
« rains. — Les poètes chrétiens l'ont modifiée d'après des 
« raisons solides; c'était leur droit. » 

Voyons un exemple de ces modifications. Chacun 
sait que, dans le vers d'Horace 

Solvitur aciis liiems gratâ vice Veris et Favonî, 

Vi de acrîs, bref de sa nature, demeure bref, bien 
qu'il soit suivi de l'initiale h de hiems. M. F. Clé- 
ment, page 331 de son recueil, rencontre ce vers 
de Fortunat : 

Tempore siib hicmis foliorum crine revulso, 

dans lequel Vu de sub est traité comme long. Et 
voici (même page, note 1), comment M. F. Clément 
nous explique cette faute : 

« Sub. Allongé par la césure et par Mi aspirée qui suit; 
« voyez page 258, note 1, et page 26Zi, note 1. » 

A propos du monosyllabe suh, qu'il regarde 
comme césure, l'auteur renvoie à la page 258, 
note 1, où il rappelle que la césure allonge une 
finale. Puisqu'il écrit pour des élèves, il aurait dû. 



ÉTUDE DEUXIÈME. 89 

ce nous semble, leur dire que cela se fait au moyen 
d'une licence, et qu'on ne doit user des licences 
qu'avec réserve, tandis que tous les poètes du 
moyen-âge en usent à tort comme d'une règle éta- 
blie. 

Le renvoi à la page 26^, note 1, est pour rappeler, 
comme il le rappelle aussi page 36/i, note 1, et ail- 
leurs, que vers la fin du V." siècle l'A commença à 
être prononcée avec une certaine aspiration, et joua 
ainsi le rôle d'une consonne : ce qui justifie selon 
lui Fortunat d'avoir allongé sub devant hiemis. 

Il est vrai que, dans les temps barbares, la lettre 
h était si rudement aspirée que l'articulation guttu- 
rale faisait, par exemple, de Hilpéric, Kilpéric, qui 
est devenu pour nous Cliilpéric. 31ais M. F. Clément 
nous paraît être dans l'erreur quand il infère de là 
que les poètes du moyen-âge ont traité la lettre h 
comme une consonne et allongé toutes les brèves 
qui la précédaient immédiatement. Et c'est précisé- 
ment Fortunat lui-même qui va nous fournir des 
preuves du contraire. 

Dans un des nombreux billets-madrigaux qu'a- 
dressait à la reine Radegonde dont il était le com- 
mensal très intime, trop intime même, puisque ce 
commerce a suscité des imputations que nous vou- 
lons bien croire calomnieuses, ce Fortunat, qui était 
dans tous les cas beaucoup moins réglé dans sa vie 
que notre Santeul tant accusé, on trouve ce vers : 



90 J.-B. SAXTEUL. 

Hanc praeponit honor, qux junior cxtat iii annis. 



La finale de prœponit n'y devient pas longue, 
bien que suivie de Vfi de honor. 

Dans un autre billet on trouve, à quelque distance 
l'un de l'autre, cet hexamètre et ce pentamètre : 

Cuncti hodiù festiva colunt; ego, soins in orbe 

Et rogo quaî misi dona libcnter habe. 

Et là encore Vh de hodie n'empêche pas Vi de 
cuncti de s'élider comme devant une voyelle, ni la 
syllabe finale de iihenter de rester brève devant 
hahe. Nous rencontrons dans d'autres passages de 
Fortunat bien des irrégularités semblables à celles 
que xM. F. Clément veut établir comme règles; mais 
les exemples que nous citons prouvent que le poète 
parasite de la reine Radegonde comme les autres 
n'avait là-dessus d'autre règle que son caprice et 
que la commodité de sa versification. Ils prouvent 
aussi à nos yeux que M. Clément n'a trouvé que 
dans son désir de justifier les fautes de ses poètes 
préférés ce droit décerné à la lettre h d'allonger la 
syllabe qui la précède. 

Nous pensons que donner un fondement aussi 
fragile à des règles que l'on veut substituer aux rè- 
gles anciennes est un tort grave envers la jeunesse 
que l'on induit en erreur. 

Mais nous avons hâte de venir à ce qui nous a si 
singulièrement frappé dans les phrases de M. Clé- 



I 



ÉTUDE DEUXIÈME. 91 

ment que nous avons citées plus haut, et dans les- 
quelles il attribue aux poètes chrétiens le droit de 
modifier la langue latine. 

« Ils sont en cela d'autant plus excusables, venons-nous 
« de le voir dire, que, pour être entendus de ceux auxquels 
« ils s'adressaient, ils ont dû parler la lan^^ue de leur temps 
« et non celle du siècle d'Auguste. 

<' Les poètes chrétiens l'ont modifiée (la lan- 

« gue latine) d'après des raisons solides; c'était leur droit. » 

SoitI Mais voici ce que nous dirons à notre tour : 
Quand l'invention de l'imprimerie, suivie de la 
renaissance des lettres, eut amené la diffusion des 
lumières, le monde lettré refit connaissance avec 
les poètes et les prosateurs latins du paganisme. 
Tout le monde alors comprit et aima leur langage 
antique; et les auteurs qui voulurent écrire en latin 
s'exprimèrent dans la langue élégante et correcte du 
siècle d'Auguste. Ils le firent sans cesser d'être à la 
portée des intelligences; mais ils durent le faire pour 
se mettre à la hauteur du goût de leurs lecteurs. De 
là cette multitude de poésies latines qui ont fait tant 
d'honneur au XVL^ siècle, puis au XVII. % et qui 
font encore les délices des esprits cultivés. 

Dans ces conditions, la poésie religieuse n'avait 
plus, comme au temps dont parle M. Félix Clé- 
ment, affaire à un peuple qu'il fallût, pour se faire 
entendre de lui, imiter dans les altérations qu'il ap- 
portait à la langue latine. Il était de toute justice 



92 J.-B. SAiNTEUL. 

que. pour un peuple désormais dérouillé de barba- 
rie et devenu digne de comprendre, de goûter Ho- 
race et Virgile, il était juste de parler, non plus le 
latin des barbares, mais la langue du siècle d'Au- 
guste. Et quand Mgr de Harlay, songeant à réformer 
le Bréviaire en ce sens, recourut à la poésie hora- 
tienne de Santeul, à la langue d'Horace purgée des 
altérations ou modifications que lui avaient infligées 
les poètes du moyen-âge, on pouvait dire de lui ce 
que M. F. Clément dit des poètes chrétiens : Il mo- 
difia le Bréviaire d'après des raisons solides; c'é- 
tait son droit. Qu'on n'oublie pas que c'est unique- 
ment au point de vue littéraire que nous parlons ici. 
Ainsi, quand on veut qu'cà la latinité de Santeul 
nous préférions la latinité des poètes du moyen- 
âge, c'est méconnaître le droit que nous avons aussi 
qu'on nous parle le latin de notre temps et du temps 
de Louis XIV, qui est autant que possible le latin 
d'Horace et de Virgile. Si l'on veut être entendus de 
noifs comme les poètes chrétiens aspiraient à l'être 
des lecteurs du moyen-âge, il faut se servir d'un la- 
tin littéraire comme celui de Santeul et des poètes 
qui écrivaient en cette langue dans le même temps 
que lui. Nous traiter autrement, c'est nous croire 
revenus ou c'est vouloir nous ramener au siècle des 
])arbarismes, qui était aussi le siècle de la barbarie. 

FIN DE l'Étude deuxième. 



ÉTUDE TROISIÈME. 



ÉTUDE TROISIÈME. 



DE L INSCRIPTION EN GENERAL, ET DES INSCRIPTIONS DE SANTELL. 

Le mot latin-français Inscription n'est, comme 
on sait, que la traduction du mot grec Épigramme. 
Mais les mots ont, comme toutes choses, leurs chan- 
gements de fortune, et aujourd'hui une épigramme 
n'est plus une inscription, comme une inscription 
n'est pas toujours une épigramme dans le sens nou- 
veau de ce dernier terme. L'épigramme reste main- 
tenant dans les livres avec sa pointe plus ou moins 
acérée, quelquefois plus ou moins envenimée; et 
l'inscription, qui est au moins censée faite pour figu- 
rer au dehors sur des monuments qu'elle explique 
avec plus ou moins de clarté et plus ou moins d'es- 
prit, reste souvent, comme son aînée l'épigramme, 
sur-tout lorsqu'elle est en vers même français, en- 
fouie dans les bibliothèques. 

L'épigramme porte avec elle un fonds de person- 
nalité qui ne convient guère aux mœurs du temps 
présent, où l'on exige d'autant plus d'égards que 



96 J.-B. SANTEUL. 

sans doute on en mérite moins : anssi ce petit genre 
nous senible-t-il frappé de désuétude, en littérature 
du moins, car la conversation s'en fait peut-être 
moins faute que jamais, toutes les fois qu'elle veut 
profiter de la satirique moisson qui lui est offerte. 

L'inscription proprement dite continue d'être mise 
en usap^e. quand ce ne serait que sur les enseignes (1) 
de l'industrie et sur les tombes de nos cimetières; 
mais elle s'est singulièrement modifiée : non seule- 
ment on ne la fait plus en latin, ce qui n'est pas 
tout-îi-fait un tort, mais elle n'est pas non plus en 
vers ; elle s'abstient même si souvent d'être ingé- 
nieuse, qu'elle semble vouloir rompre ce dernier lien 
qui la rattachait à la vieille épigramme par la pointe. 

Que voulez-vous? L'esprit court les rues (c'est 
le bruit qui court!), et, ma foi! il court si vite, 
l'esprit, quil n'a guère le temps de se mirer dans 
le distique ou le quatrain inscrit sous les pieds de 
telle statue ou sur le front de tel édifice pour voir 
s'il s'y reconnaîtra. Depuis que l'on est devenu si 
habile à sentir le fin des choses, on cesse de se 
livrer à sa recherche. Il en est de l'esprit comme 
de tout ce qui tombe dans la banalité : depuis qu'il 

(1) Les enseignes des maisons sont des inscriptions hiéro- 
glyphiques plus souvent que littérales. Voir à ce sujet : 
Recherches historiques sur les Enseignes des maisons par- 
ticulières, etc., par M. E. de La Quérière. Paris, Didron. 



ÉTUDE TROISIÈME. 97 

est du domaine de tous, chacun se dispense d'en 
avoir ou de montrer ce qu'il en a, soit pour ima- 
giner, soit pour comprendre. 

Et d'ailleurs, dans le souci de réalisme, d'indu- 
strialisme et de Bourse qui nous obsède ; quand 
toute la science de la vie se résume dans les mots 
bien-être et bénéfice et que l'on est en quête per- 
pétuelle d'une ruse ou d'une bassesse pour obtenir 
quelque faveur de la fortune, de quel homme ob- 
tiendra-t-on qu'il suspende sa course éperdue vers 
le dividende pour lire une inscription, et sur-tout 
pour en comprendre la moralité, ou pour en dégus- 
ter le sel et en apprécier la finesse ? 

Sous le règne de Louis XIV, Claude Le Peletier 
étant prévôt des marchands (1), l'édilité de la ca- 
pitale entretenait notre Santeul à titre officiel de 
pohte pevpdtiicl dcia Ville de Paris, pour com- 
poser des inscriptions, et qui plus est des inscrip- 
tions en vers latins, destinées à couronner les nom- 
breuses fontaines dont les rues et les places de la 
grande cité furent décorées à cette époque où les 
arts du dessin appelaient à leur aide la poésie pour 
répondre plus dignement au désir des nobles intel- 
ligences qui gouvernaient alors. — Aujourd'hui 
Santeul serait obligé de composer, au lieu d'in- 
scriptions, des prospectus de dentistes et d'apotlii- 

(1) De 1668 à 1674. 



98 J.~B. SANTEUL. 

caircs. C'est à peu près là, en effet, ce qui décore 
nos fontaines publiques, s'il en reste quelque part. 

Plus qu'on ne le pense peut-être, l'usage ou l'a- 
bandon de l'inscription sur les monuments est chez 
les peuples un symptôme de l'élévation ou de l'af- 
faissement du sens moral. La réapparition de ce 
petit poème sur nos murailles, si elle a jamais lieu, 
pourra être considérée comme un retour à des ten- 
dances plus spiritualistes; et tout dépositaire de 
l'autorité qui tentera sa réhabilitation fera une 
épreuve méritoire. Heureux si elle lui réussit ! Qui 
sait même si ce que nous ne considérons que comme 
un signe et un effet de notre amélioration morale , 
ne parviendrait pas aussi à en être un peu la cause? 

Dans l'état présent des esprits, une statue est 
donnée, ce qu'il n'est pas toujours facile d'obtenir : 
on agence entre deux dates une phrase froidement 
laconique et sèchement ponctuelle comme un état 
de services, et l'art de la disposer sur le piédestal 
est l'affaire du maçon. Celui-ci vise au succès calli- 
graphique ; c'est en cela que nous avons encore les 
belles-lettres. Et là-dessus on laisse au passant le 
soin de lire et de tirer les inductions instructives ou 
moralisatrices. 

L'Inscription destinée à l'ornement de la tombe , 
l'Épitaphe, est un genre qui a fourni aussi une foule 
de productions ; mais comme elle a pris l'habitude 
de renfermer le plus souvent une louange ou uo 



ÉTUDE TROISIÈME. 99 

trait de satire, deux choses qui ne peuvent guère se 
concilier avec la sombre gravité de notre dernier 
séjour, elles dorment à plus forte raison que les au- 
tres sortes d'Inscriptions dans les catacombes du 
livre qui les a recueillies dès leur naissance. Néan- 
moins, autrefois plus qu'aujourd'hui il s'est fait de 
ces inscriptions tumulaires, soit latines, soit fran- 
çaises, qui pouvaient être et qui étaient en effet 
admises à édifier et à instruire les visiteurs des 
morts. Joachim du Bellay a laissé au XVI.'' siècle un 
recueil d'épitaphes sous le titre de Tumuii; la 
bibliographie mentionne un Thésaurus Epitaphio- 
rum du P. Labbe. Les œuvres diverses de presque 
tous nos poètes du XVII. ^ et du XVIII. ^ siècles four- 
millent d'épitaphes comme de piécettes destinées à 
être inscrites sous des portraits, sous des bustes, 
sous des statues, etc. Santeul jouissait pour ses épi- 
taphes de la même vogue que pour ses inscriptions 
destinées aux fontaines ; et, sans sortir de notre su- 
jet^ nous pourrions citer ici avec honneur l'épitaphe 
en six vers latins que Rollin composa pour notre 
poète. Elle trouvera sa place dans une autre partie 
de ces Études. 

En attendant que son tour arrive, nous croyons 
devoir recueilhr ici quelques épitaphes empruntées 
à différents siècles : elles feront voir les pensées 
que , selon les temps , la mort vient suggérer aux 
poètes pour l'instruction des vivants. 



100 J.-B. SA^TEUL. 

Chez les Romains, les épitaphes étaient fort en 
usage. On en trouvait, en prose ou en vers, sur tous 
les sépulcres élevés le long des voies Appienne, La- 
tine et Flaminienne. Martial en a laissé un bon nom- 
bre parmi ses Epigrammes. Voici une des plus sé- 
rieuses : 

EPITAPHIUM PATRIS ETRUSCI. 

Hic jacct illc sencx, Augusta natus in aula, 

Pectore non humili passus utrumque deum. 
Nalorum pietas sanctis quem conjugis umbris 

Miscuit : Elysium possidcl iinibra ncnius. 
Occidit illa prior viridi fraudala juvcnta : 

Hic propè ter senas vidit Olympiadas. 
Sed festinatis raptum te credidit annis, 

Adspoxit lacrymas quisquis, Etrusce, tuas. 

( Lib. VII. epigr. 39.) 

TRADUCTION. 

Ici gît un vieillard né dans la cour d'Auguste. 
Il reçut sans fléchir et disgrâce et faveur. 
Aux bois Elysiens, près d'une épouse juste, 
L'envoya de ses fils la pieuse ferveur. 
Elle mourut d'abord, de son printemps frustrée; 
Et lui, nonagénaire, il mourut plein de jours. 
Etruscus, on croirait sa mort prématurée. 
Aux larmes que sur lui vous répandez toujours. 

Il composa pour une petite fille une épitaplie en 
dix vers, qui se terminait par ce joli distique : 

Mollia nec rigidus cespes tegat ossa; nec illi. 
Terra, gravis fueris : non fuit illa tibi. 

(Lib. V, epigr. 36.) 



ÉTUDE TROISIÈME. 101 



TRADUCTION. 



Sur ses os, gazon ou fougère, 
Formez un tapis frais et doux; 
Vous, terre, soyez-lui légère, 
Elle n'a point pesé sur vous. 

Ma Martial, (fui ne respectait rien, pas même 
ses propres idées, a abusé de celle-ci et l'a profa- 
née en l'appliquant à la main d'un barbier dont il 
faisait aussi l'épitaphe : 

Sis licet, ut debes, Tellus, placata levisque; 
Artificis levior non potes esse manu. 

(Lib. \T, epigr. 52.) 

TRADUCTION. 

Terre, sois-lui , comme tu le dois , et favorable et légère ; lé- 
gère ! tu ne saurais l'être plus que sa main. 

Ausone, poète demi- chrétien demi-païen des 
commencements du quatrième siècle de notre ère, 
siècle où la lutte entre le paganisme et le christia- 
nisme était encore pleine de chaleur et d'émotion, 
Ausone donne une idée de lui-même et de son 
temps dans cette épitaphe qu'il feint d'avoir copiée 
sur un des nombreux tombeaux qui bordaient à 
Rome la voie Latine : 

EX SEPULCHRO LATINE \IJE. 

Non nomen, non quo genitus, non unde, quid egi. 

Mutus in aeternum sum, cinis, ossa, nihil. 
Non sum, nec fueram : genitus tamen e nihilo sum. 

Mitte, nec exprobres singula : talis eris. 



102 J.-B. SANTELL. 

TRADUCTION. 

Nom, origine, vie, à quoi bon les connaître? 
Muet, toujours muet, des cendres, des os, rien. 
Je n'avais pas été, ne suis plus; j'ai pu naître 
De rien. Va sans blâmer : mon sort sera le tien. 

La suivante est empruntée à un poète chrétien 
du moyen-âge, qui l'avait faite pour lui-même, à 
Adam de Saint- Victor, chanoine de la même abbaye 
que notre Santeul, ci cinq cents ans de distance : 

Haeres peccati, naturâ filius irae, 

Exiliique reus nascitur omnis homo. 
Undè superbit homo, cujus conceptio culpa, 

Nasci pœna, labor vita, necesse rnori? 
Vana salus hominis, vanus décor, omnia vana; 

Inter vana, nihil vanius est homine. 
Dum magis alludit praesentis gaudia vitae, 

Prœtcrit, imo fugit; non fugit, imo périt. 
Post hominem vermis, post vermem fit cinis, heu! heu ! 

Sic redit ad cinerem gloria nostra suum. 
Hîc ego qui jaceo miser et miserabilis Adam, ' 

Unam pro summo munere posco precem : 
Peccavi, fateor, veniam peto, parce fatenti ; 

Parce, pater; fratres, parcite; parce, Deus. 

TRADUCTION. 

Héritier du péché, l'homme par sa nature, 
Est un fruit de colère, à l'exil condamné : 
D'où vient qu'à son orgueil il s'est abandonné! 
Être conçu, chez lui, c'est une chose impure; 
Naître est un châtiment; vivre un funeste emploi ; 
Et mourir est pour tous l'inévitable loi. 



ÉTUDE TROISIÈME. 103 

Santé, beauté, vain songe! et tout est vain, en somme; 
Et de ces vanités, la plus vaine, c'est l'homme. 
Des biens du jour présent il s'amuse et s'endort : 
Il passe; non, il fuit : il fuit; non, il est mort. 
Après l'homme, le ver; après le ver, la cendre; 
La cendre, où notre gloire avec nous doit descendre. 
Vos prières, pour moi, sont tout ce que je veux , 
Moi qui dors sous la tombe, Adam plein de misère , 
J'ai péché, j'en conviens; grâce pour mes aveux ; 
Père, frères, pardon; Dieu, sois-moi sans colère. 

Empruntons maintenant au XVI. ^ siècle. N'y 
avait-il pas une haute leçon pour tous, grands et 
petits, n'y avait-il pas matière aux plus sérieuses et 
aux plus profitables réflexions dans cette épitaphe 
pour le cœur du roi Henri III , déposé dans l'église 
de Saint-Gloud : 

Adsta, Viator, et dole Regum vicem : 
Cor Régis isto conditum est sub marmore 
Qui jura Gallis, jura Sarmatis dédit. 
Tectus cucullo liunc sustulit sicarius. 
Abi, Viator, et dole Regum vicem. 

Jean Passerat. 

TRADUCTION. 

Arrête, Voyageur, et plains le sort des Rois : 

Sous ce marbre est caché le cœur d'un puissant maître 

Qui vit France et Pologne obéir à ses lois. 

Un sicaire enfroqué le fit périr en traître. 

Chemine, Voyageur, et plains le sort des Rois. 

Enfin en voici une qui est du XVII.* siècle. L'au- 
teur, Etienne Carneau, religieux célestin mort en 



lOi J.-B. SANTEUL. 

1671, Tavait aussi composée pour sa propre tombe, 
et il a été lui-même son traducteur clans le latin et 
dans le français qui suivent : 

Qui jacct hîc, nuiltum scripsit prosâquc metroque^ 
Atqiic latcns sparsit nomcii iii orbe suum. 

Praeclaras artes coluit, sed firmiùs unani, 
Illani pra?cipuô, qiiaî bcnè obire docct. 

TRADUCTION. 

Ci gît qui, s'occupant et de vers et de prose, 
A pu quelque renom dans le monde ac(iuérir. 
Il aima les beaux-arts; mais sur toute autre chose, 
Il médita le plus celui de bien mourir. 

Ainsi était alors l'épitapheç, donnant toujours au 
visiteur de la tombe quelque sujet de méditation. 

Dans le temps où l'inscription proprement dite 
régnait avec tant d'éclat, il n'était pas un monument 
que l'on eût cru complet si l'architecte ou le sculp- 
teur ne lui eût réservé un cartouche pour se mettre 
en évidence. Or, les fontaines étaient alors de véri- 
tables monuments qui contribuaient à la décoration 
des villes, et sur lesquels l'inscription ne trônait pas 
moins qu'ailleurs. A voir avec quel rehgieux em- 
pressement les arts de larchitecture et de la sculp- 
ture s'unissaient pour l'édification des fontaines, on 
eût pu croire qu'ils avaient foi à la présence effec- 
tive des Naïades dont l'imagination des poètes se 
plaisait à les peupler, et qu'ils regardaient ces hu- 
mides demeures comme autant de temples consacrés 



ÉTUDE TUOISIÈME. 105 

à la divinité protectrice des. eaux. Pour achever la 
consécration de ces monuments, quelque inscription 
en vers ne manquait pas d'en orner le frontispice. 
L'œuvre du sculpteur représentait souvent la figure 
de la nymphe du lieu , dont l'œuvre du poète était 
comme la voix. Ce fut là une des gloires du cha- 
noine de Saint- Victor. Il composa un grand nom- 
bre d'inscriptions latines, toutes plus ou moins in- 
génieusesj dont plusieurs se lisent encore sur des 
fontaines de Paris, où elles restent comme pour té- 
moigner en l'honneur d'une époque où la culture 
de l'intelligence était assez populaire pour que la 
langue d'Horace ne parût pas trop dépaysée paimi 
les habitants de Paris et les contemporains de Racine 
et de Boileau. 

Alors Santeul brodait sur Pierre Lescot et Jean 
Goujon, la poésie du XVII. •'siècle sur l'architecture 
et la sculpture du XVI. ^ Sur le monument même où 
le ciseau rendait hommage à la Providence qui ali- 
mente les fontaines en la représentant sous les con- 
tours gracieux et délicats des Naïades, de Vénus et 
d'Amphitrite au milieu des eaux , le ciseau recevait 
à son tour un juste et noble hommage dans ce dis- 
tique latin de Santeul qu'on lit encore sur la fon- 
taine des Saints-Innocents : 

Quos (luro cernis simulatos marniore fluctus, 
Hujus Nympha loci credidit esse suos. 



106 J.-B. SANTEUL. 

TRADUCTION 

PAR LN COMEMPOUAIN DE SANTEUL. 

Quand d'un savant ciseau l'adresse singulière 
Sur un marbre rebelle eut feint de doux ruisseaux, 
La Nymphe de ce lieu s'y trompa la première, 
Et les crut de ses propres eaux. 

BOSQUILLON. 

Dans le siècle présent, comme si ce n'était pas 
assez de ne plus rien produire en ce genre, il faut 
encore que Ion détruise et que la main de l'indus- 
trialisme efface chaque jour quelque souvenir du 
passé. Voyez à Paris : n'a-t-on pas démoli la fon- 
taine de Richelieu et enseveli sous ses décombres 
l'inscription de Santeul qui la couronnait ; et cela 
pour faire place à un autre édifice où l'on a, comme 
l'a écrit M. Génin, « élevé (il aurait pu mettre assis) 
« la première statue de Molière sur une fontaine, 
« contre un pignon, à l'angle de deux rues fangeu- 
« ses (1). » 

Sans doute le distique latin placé sur la fontaine 
Richelieu n'était pas la meilleure inscription de 
Santeul. Le voici : 

Qui quondam magnum tenuit moderamen aquarum, 
Richelius fonti plauderct ipse suo. 

TRADUCTION. 

Armand, qui gouvernait tout l'empire des eaux. 
Comme il donnait le branle aux affaires du monde, 

(1) PliUarque français, notice sur Molière. 



I 



ÉTUDE TROISIÈME. 107 

En des lieux si chc-ris, par dcs.coiiduits nouveaux, 
Lui-même avec plaisir verrait couler cette onde. 

BOSQUILLON. 

Sans doute, répétons-nous, Santeul pouvait trou- 
ver mieux à dire que ce qu'il a mis dans son disti- 
que pour cette fontaine ; mais il est à regretter , à 
notre avis, qu'on l'ait supprimé; et, par égard pour 
le principe de l'Inscription en général, et pour 
l'exemple , et aussi par respect pour les souvenirs , 
on aurait dû le laisser subsister. 

Molière lui-même n'aurait pu que gagner à ce 
maintien, car on lui aurait peut-être donné, « sur 
« une place publique de Paris, un monument sans 
« partage, plus digne de lui et de nous » , comme 
dit encore M. Génin. 

Et les inscriptions ! quelles sont celles dont on a 
décoré le monument élevé à Molière? Sur le pié- 
destal on a gravé son nom, puis des dates suivies 
de ces mots : Souscription nationale. Cela est 
bien, parce que cela est nécessaire, et aussi parce 
que le nom qui commence est glorieux pour le pays, 
et que les deux mots qui terminent sont glorieux 
pour Molière. Mais cela est-il suiTisant ? Trois ar- 
tistes porteurs d'un beau nom et doués d'un grand 
talent, ont su, dans la conception comme dans l'exé- 
cution du monument , représenter dignement l'ar- 
chitecture et la sculpture ; mais la littérature, qui 
était plus directement intéressée dans cet hommage 



108 J.-B. SANTEUL. 

rendu au génie, en quoi a-t-elle manifesté sa par- 
ticipation ? Et l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, par quelle inscription a-t-elle justifié son 
titre et payé son tribut? Nous allons le voir. 

Aux pieds de la statue en bronze de Molière sont 
deux figures allégoriques en marbre, la Comédie 
sérieuse et la Comédie enjouée. Le cartouche que 
déroule chacune de ces figures était un appel à l'i- 
magination ornée de l'Académie française et à lé- 
rudition lapidaire de messieurs des Inscriptions : on 
y a répondu en faisant graver sur ces cartouches la 
liste des œuvres de iMolière '. c'est-à-dire une table 
des matières, voilà pour l'érudition ; ou un catalo- 
gue de librairie, voilà pour l'imagination. Certes, 
nous sommes loin de vouloir blâmer absolument et 
exclure de tout piédestal ces sortes d'indications ; 
mais nous dirons encore : cela est-il suffisant ? et 
nous ajouterons : n'est-il pas déplorable qu'en l'an 
de grâce et de civilisation 18/i3, quarante académi- 
ciens n'aient pas, en pareille circonstance, daigné 
produire au moins un distique, — ce qu'il faut d'es- 
prit dans douze pieds de vers, — pour glorifier leur 
maître à tous ! 

Et c'est pour de si stériles inscriptions qu'on a 
effacé d'une fontaine le nom de Richelieu et les vers 
de Santeul ; comme si, quoi qu'on ait pu dire du 
voisinage de sa maison mortuaire, Molière n'avait 
pas pu être mieux placé au bénéfice de sa renom- 



ÉTUDE TROISIÈME. 109 

mée, et sans aucun préjudice pour d'autres gloires ! 
Que bien mieux avisée fut l'Académie française 
de 1778! Lorsque ses membres voulurent placer 
parmi eux le buste de Molière, pour réparer autant 
qu'ils le pourraient le tort de leurs devanciers, ils y 
ajoutèrent une inscription. Neuf d'entre eux s'y es- 
sayèrent. Treize inscriptions tant latines que fran- 
çaises furent proposées ; sur les treize d'Alembert 
en proposa quatre de sa main, et l'on sait que ce 
fut celle de Saurin qui fut gravée sous le buste : 

Rien ne manque ù sa gloire, il manquait à la nôtre. 

Au défaut de messieurs les Quarante, un de leurs 
Lauréats aurait pu fournir un inscription pour le 
monument érigé à l'auteur du Misanthrope. Nous 
la trouvons toute faite dans une Épitre à Molière 
qui a obtenu une médaille d'or au jugement de l'A- 
cadémie française, en 18/i3. La voici: 

Ici, cette Fontaine, en jets toujours nouveaux 
Epanchant le bienfait de ses limpides eaux, 
Figure ta pensée abondante et profonde, 
Source d'enseignements ouverte à tout le monde, 
Où tant d'imitateurs, sans tarir ton trésor, 
Viennent déjà puiser et puiseront encor. 

M. A. BiGNAN. 

Mais, pour en revenir aux fontaines, quelle figure 
pourrait faire l'Inscription sur celles de Paris et de 
nos autres villes , depuis que le progrès des arts et 
le goût de la commodité a réduit ces monuments à 



110 J.-B. SANTEUL. 

l'état de bornes? Le moyen de faire croire à nos 
sceptiques de carrefour qu'une gracieuse naïade est 
venue s'accroupir dans ces réduits où il y a place 
tout au plus pour un mince filet d'eau qui se dégage 
à grand'peine de la bourbe ! Le moyen, pour les 
Santeuls présents et à venir, de s'inspirer de la vue 
de ces boîtes naines sur le front desquelles 

Le vers est en déroute et le poète à sec ! 

Que si d'aventure sur ces bornes-fontaines, de 
figure et de nom si tristement emblématiques, on 
aperçoit la ressemblance bien éloignée d'une inscrip- 
tion, c'est quelque estampille aux armes de la ville, 
empreinte déjà fruste avant le temps, blason obli- 
téré dès le moule, et dont les Champollions de l'en- 
droit ne savent plus depuis longues années expliquer 
ni le sens ni l'origine. 

Nettoyez donc les mœurs et le goût d'un peuple 
avec de pareilles fontaines ! Inspirez donc le senti- 
ment du beau et l'amour du grand avec ces exhibi- 
tions, où le monument est remplacé par l'ustensile, 
l'artiste par le chaudronnier, et Santeul par quelque 
sphynx indéchiffrable ! 

Dans le temps où l'on feignait de croire les fon- 
taines habitées par quelque divinité, ces petits mo- 
numents, dont on pouvait dire qu'ils avaient la 
bienfaisance dans le cœur et une pensée sur le front, 
distribuaient tout à la fois les largesses de leurs eaux 



ÉTUDE TROISIÈME. 111 

et les bons conseils de leurs inscriptions. Ainsi, 
grâce à Santeul, et grâce aussi à la place que l'ar- 
chitecte avait laissée au poète, on pouvait lire, et on 
lit peut-être encore sur la fontaine des Petits-Pères : 

Quae dat aquas, saxo latet hospita Nympha sub imo : 

Sic tu, cum dederis, dona latere velis. 

Santeul. 

TRADUCTION. 

La Nymphe qui donne cette eau 
Au plus creux du rocher se cache : 
Suivez un exemple si beau ; 
Donnez sans vouloir qu'on le sache. 

BOSQUILLON. 

Et sur une fontaine de Saint-Ovide qui était entou- 
rée de monastères : 

Tôt loca sacra inter, pura est quae labitur unda : 

Hanc non impuro, quisquis es, ore bibas. 

Saxtecl. 
TRADUCTION. 
Au pied de ces lieux saints l'onde qui coule est pure, 
Il faut donc, pour en boire, être exempt de souillure. 

BoSQUILLON. 

N'était-ce pas un rappel salutaire à de religieux 
souvenirs que cette pensée inscrite sur la fontaine 
de l'hôtel de Rambouillet par un poète français an- 
térieur à Santeul : 

Vois-tu, passant, couler cette onde 

Et s'écouler incontinent? 

Ainsi fuit la gloire du monde, 

Et rien que Dieu n'est permanent. 

Malherbe. 



112 J.-B. SAXTEUL. 

N'était-ce pas une douce pensée philosophique 
que cette autre duu poète postérieur à notre poète, 
pour la fontaine de Budée à Yères : 

Toujours vive, abondante et pure, 
Vn doux penchant règle mon cours : 
Heureux l'ami de la nature 
Qui voit ainsi couler ses jours! 

Voltaire. 

Avouons que notre siècle, trop positif et trop ex- 
clusivement soigneux de la matière, a eu tort de 
renoncer à ce double moyen de rafraîchir tout à la 
fois la bouche et le cœur, et, en même temps que 
l'on donne à boire, de donner aussi à penser ! Don- 
ner à penser, disons-nous : en effet, quelle que soit 
la valeur d'une maxime ou d'une réflexion inscrite 
au front d'un monument, elle opère toujours sur 
l'esprit du lecteur, et cela bien plus par les pensées 
qu'elle lui suggère que par la pensée qu'elle ex- 
prime. Et si l'Inscription est utile à nos yeux, c'est 
beaucoup moins comme œuvre littéraire que comme 
matière à réflexion. 

La portion dirigeante de la société ne saurait trop 
multiplier ses moyens d'action intellectuelle sur ce 
qu'on appelle les masses; et l'Inscription, dont le 
savant laconisme peut placer sous une statue un 
hommage pieux ou le conseil d'imiter de grandes 
vertus ; sur une fontaine quelque pensée profonde 
et morale ; sur un tombeau quelque précepte pour 



ÉTUDE TROISIÈME. 11^ 

la science de la vie ; sur un cadran quelque bonne 
réflexion pour l'emploi du temps, ou quelque maxime 
utile sous une forme agréable ; l'Inscription, disons- 
nous, était un de ces moyens de moralisation dont 
l'oubli est un regrettable symptôme. 

Il n'y a pas jusqu'aux rues de nos cités, dont le 
nom , autre genre d'Inscription , ne puisse devenir 
de plus en plus, si l'on sait y songer et en user avec 
discernement, l'occasion d'un acte de reconnais- 
sance et de quelque enseignement fécond. 

Mais la moralisation d'un peuple est peut-être la 
chose dont on se soucie le moins. 

A vrai dire, ce ne sont pas toujours les poètes qui 
négligent le plus ce devoir. Leurs œuvres fourmil- 
lent d'Inscriptions qui n'ont jamais reçu l'emploi 
auquel ils les avaient destinées et que souvent elles 
méritaient bien. Qui croirait, par exemple , que le 
grand Corneille avait composé tout exprès pour un 
des tableaux de l'église Saint-Roch, sa paroisse, le 
quatrain suivant, et que ce quatrain n'a jamais été 
employé : 

Pécheur, tu vois ici le Dieu qui t'a fait naître. 
Sa mort est ton ouvrage et devient ton appui : 
Dans cet excès d'amour, tu dois au moins connaître 
Que s'il est mort pour toi, tu dois vivre pour lui (1). 

Il semble que l'on craigne de nous faire sourire 

(1) Voir Paris démoli^ par M. Edouard Fournier. 

8 



lli J.-B. SAMEUL. 

d'incrédulité en nous parlant de religion, de devoirs 
de reconnaissance ; et ce qui est conforme à nos 
goûts, ce dont nous aimons en général à nous servir, 
c'est bien moins le marbre d'un piédestal ou d'un 
fronton que l'huître d'Aristide; ce que nous aimons 
à décerner, ce sont bien moins des Inscriptions 
louangeuses et des suffrages que des formules d'os- 
tracisme. 

A l'époque où vivaient les hommes et où se pas- 
saient les choses qui nous occupent dans ces Études 
sur Santeul, on tenait si grand compte de l'Inscrip- 
tion, qu'elle donna son nom à une Académie qui, à 
la demande de Colbert, fut chargée en 1663, de 
s'appliquer, comme dit 31oréri, 

«A faire des Inscriptions, à inventer des types et des légen- 
« des pour les médailles, des devises, des jetons et autres 
« monuments à la gloire du roi et des hommes illustres 
<( de la France. » 

Telle était originairement la mission de cette sa- 
vante compagnie, qui est aujourd'hui l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres , qu'on appelait alors 
la petite Académie, et qui s'intitulait elle-même 
officiellement V Académie des Inscriptions. 

Louis XIV était profondément convaincu de la 
puissance des lettres. La faveur dont il entoura Boir 
leau. Racine et Molière ; l'usage qu'il fit de leur ta- 
lent comme auxiliaire de sa politique, prouvent que 



ÉTUDE TROISIÈME. 115 

la plume, quelque légère qu'on Tait crue et quelque 
légèrement qu'on l'ait traitée en d'autres temps, 
avait à ses yeux le don de peser efficacement dans 
une balance. Avec la perspicacité qui était une des 
plus précieuses attributions de son génie royal, il 
sentait bien que l'Inscription, cet imperceptible ra- 
meau du grand arbre littéraire , que tout autre que 
lui eût dédaigneusement négligé, savait dire beau- 
coup de choses en peu de mots et exercer une 
grande influence en ne prenant qu'une petite place 
sur les médailles et sur les monuments. Il pensait, 
et Santeul, dans une sorte d'épître à l'Académie des 
Inscriptions, disait poétiquement d'après la pensée 
du maître , que les annales , avec leurs volumes la- 
borieusement entassés, en disent moins que ces mé- 
dailles et Inscriptions que le peuple lit presque sans 
s'arrêter et qu'un coup-d'œil suffit à faire, com- 
prendre : } ' 

Nec tantiiin Annales, operosavolumina, dicent 
Quantum veridicis animata numismata verbis, 
Quae legimus, serique legent relegentque nepotes. 
Gaudebit Lector, nec taedia longua timebit, 
Gestorum intuitu quamprimum doctus ab uno. 

TRADUCTION. 

Dans les siècles futurs, vos médailles notoires 
Mieux que les longs écrits conteront les histoires ; 
Et, lus par nos neveux sans ennui, sans retard, 
Les récits des hauts faits ne voudront qu'un regard. 



110 J.-B. SAMEUL. 

Telle fut la pensée génératrice, telle fut la desti- 
nation primitive de l'Académie des Inscriptions. Ses 
membres se mirent à l'œuvre; le balancier de la 
Monnaie, aidé du burin des graveurs, devint désor- 
mais l'auxiliaire de la presse; l'architecture, secon- 
dée par l'imagination des poètes, couvrit les places 
publiques de monuments décorés d'Inscriptions ; et 
la nouvelle Académie fit circuler dans toutes les 
mains et sema sur tous les pas des flatteries gravées 
ou bâties, éloquente histoire en bronze, en marbre 
et en vers. 

Santeul suivait ce courant d'idées lorsqu'il adressa 
aux membres de la Petite Académie l'épître dont 
nous venons de citer quelques passages, et dans 
laquelle il les exhortait à faire graver toutes les 
grandes actions de Louis XIV sur des médailles , à 
ériger au roi des statues de marbre ou de bronze , 
et, par des Inscriptions, à donner à ces monuments 
muets une ame et une voix : 

Addite vos mutis vocemque animamquc figuris. 

Il les engageait à provoquer l'érection d'arcs 
triomphaux et à y mettre encore des Inscriptions : 

Saxa triumphales sensim curventur in arcus : 
Suspirant Utulos, litulos superadditc saxis. 

Mais les statues , mais les arcs de triomphe , tous 
monuments que leurs vastes dimensions, continuait 
Santeul, condamnent à s'immobiliser sur la place 



ÉTUDE TROISIÈME. 117 

OÙ ils s'élèvent , ne profitent qu'à la capitale , qui 
jouit ainsi doublement de la présence du roi^ et qui, 
pendant l'absence du monarque, est du moins con- 
solée par la vue de son image. La gloire de Louis 
est à l'étroit dans Paris ; elle a des ailes, elle a be- 
soin d'étendre son vol et de briller au loin : 

Gloria metas 
Non patitur; rapida il!a volat^ nescitque teneri. 

Les médailles, avec leurs légendes, qui sont 
comme autant d'Inscriptions portatives, peuvent 
multiplier l'empreinte de sa royale effigie et propa- 
ger sa gloire. Aussi, dit-il aux académiciens, dans 
ces vers de son épître que nous essaierons de tra- 
duire après les avoir cités : 

En vobis multo igné micant liquefacta metalla, 
Caelarique petunt : caelate ; ab imagine sculpta 
Accipient pretium geminos portanda sub axes. 
Insanae nil molis habent, damnosa Vetustas 
Nil poterit, neque Livor, edax nec denique Tempus. 
Anîiquas turres, atque alta palatia regum 
Funditus evertat, totamque exerceat iram 
In vaslas opcriun moles, monstretque ruinas 
Illustres multa insultans : quodcumquc paratis 
Ingeuii est, fatorum hîc omnis fracta potestas. 

TRADUCTION. 

Aussi, voyez l'airain qui bouillonne et ({ui coule, 
Dans sa chaude prison impatient du moule. 
Sculptez, et ie méial, sous l'image anobli, 
Aux deux pôles du monde ira braver l'oubli. 



lis J.-B. SAXTEUL. 

Car votre oeuvre n'est pas la matière sans vie 
Qui craint la faux du Temps et la dent de l'Envie. 
Tour à tour les châteaux, les temples, les remparts 
Sous les efforts des ans croulent de toutes parts : 
L'œuvre qui vient de voi»s, produit de la pensée. 
Des outrages du temps, comme elle, est dispensée. 

Indépendamment du rôle que jouèrent alors les 
médailles à titre de documents historiques, rôle qui 
ne laissa pas n'être important puisque le P. Méné- 
trier y trouva la matière d'une Histoire du règne 
de Louis-ie-Grand par les Médailles, Emblè- 
mes, Devises, Jetons, etc., ces produits de la nu- 
mismatique furent aussi, dans leur splière d'action, 
des macliines de guerre et des pamphlets qui exer- 
cèrent leur influence sur les relations internatio- 
nales. 

L'Inscription, et qui plus est l'Inscription latine, 
aujourd'hui si dédaignée, était montée sur le trône 
de France avec Louis XIV. On sait que l'emblème 
de ce prince était un Soleil entouré de la fameuse 
devise latine : Nec plurihus impar, « Le jésuite 
« Bouhours prétendait que depuis que te roi avait 
« pris un soleil pour si'rnbole et qu'il s'était 
« approprié ce hel astre, les personnes un peu 
« éclairées prenaient le soleil pour lui (1). » 
Beaucoup de Français pouvaient être de l'avis du 

(1) Marmontel. ÉUments de Littérature, au mot Appli- 
cation. 



ÉTUDE TROISIÈME. 119 

P. Bouhours ; mais les Hollandais ne prenaient pas 
Tes choses comme nos pères. Les marchands et les 
banquiers d'Amsterdam répondirent à la médaille 
solaire par plusieurs autres médailles qui tournaient 
en dérision le grand roi assimilé au grand astre. 
Une, entre autres, érigeant la Hollande en un Josué 
nouveau, portait en exergue : In conspectu meo 
stetit soi. Le roi-soleil donna un démenti à cette de- 
vise insultante, et, loin de s'arrêter, il marcha vers 
le fleuve allemand, où l'on sait ce qui arriva. Une 
médaille sur le passage du Rhin fut frappée en 
France. La Victoire y couronnait le roi , qui foulait 
aux pieds le fleuve du Rhin. La légende était : Tra- 
natus Rhenus, et l'exergue : Hostes ripam ad- 
versam ohtinentes, 1672. Notre Santeul, de son 
côté, ne laissa point échapper l'occasion de se si- 
gnaler : il composa une devise dont le corps était 
un Hercule tenant la corne d'un taureau qui, de 
honte, cache sa tête dans un marais; et dont l'ame 
consistait dans cette Inscription : Truncuni caput 
ahdidit undis. L'année suivante ( 1673 ) la Ville de 
Paris, dont Santeul était , comme nous l'avons dit , 
le poète perpétuel, grava sur ses jetons cette devise 
glorieusement commémorative ; et le poète latin 
composa à cette occasion une pièce de vers dans 
laquelle il célébrait le passage du Rhin et expliquait 
tout ensemble l'allégorie et la devise. 
C'était là le côté sérieux des Médailles et de leurs 



IL'O J.-B. SAiSTEUL. 

devises ; mais la médaille-pamphlet devait avoir sa 
part mieux déterminée. Aussi, pour répondre à l'im- 
pertinent In conspcctu tnco slctit soi des Hollan- 
dais, fit-on courir une autre médaille sur laquelle 
était cette devise : 

Hune solcni, ô Josuc, sistcrc tcnipus adcst. 

Quelque vingt ans plus tard, la fortune nous 
tourna le dos à La Hogue. « Les flatteurs avaient 
'( imaginé une médaille où Louis XIV était repré- 
« sente sous la figure de Neptune menaçant les 
« vents, avec cette légende : Quos ego. Le combat 

'(fut perdu et les Anglais à leur tour firent 

« frapper une médaille dont l'emblème était aussi 
« l'image de Neptune, mais avec ces vers pour lé- 
« gende : 

« ... Maturate fugani, regiquc haîcdicitc vestro : 
« Non illi impcrium pclagi (1). » 

Revenons à Santeul. Il a son but en adressant à 
l'Académie des Inscriptions l'épître latine dont nous 
avons parlé. Il termine cette pièce en rappelant que 
lui aussi compose des inscriptions, et qu'il en a 
fourni la Ville de Paris pour divers monuments dont 

(1) « Ilàlez-vous de prendre la fuiie, el allez dire à votre 
<( roi que ce n'est pas à lui qirapparlient l'empire de la mer. » 
(Marmontel, Éléments de Littérature, au mot Applica- 
tion.) 



ÉTUDE TROISIÈME. 121 

elle sest embellie. Ce n'était pas tout encore : San- 
teul, poète latin, voulait fournir des inscriptions, 
mais des inscriptions latines; et plus tard, dans une 
seconde épître, il engagea l'Académie des médail- 
les à se servir de la langue d'Horace sur les monu- 
ments publics, ut latine inscribat monumenta. 
Par malheur, le poète n'apporte qu'une vaine dé- 
clamation à l'appui de son conseil, et son princi- 
pal argument, celui qu'il a gardé comme devant 
porter le coup décisif, consiste en un appel au pa- 
triotisme de r Académie : Rome vous offre son lan- 
gage comme celui qui sera toujours le plus propre 
à l'inscription des triomphes ; acceptez, et que les 
trophées des Français soient décorés de la dépouille 
des Romains. Cest là le dernier vers de l'épître, et 
l'auteur a pris soin de le faire imprimer dans ses 
œuvres en caractères distinctifs ; 

Ausonicium spoliis Francos ornate triuniphos. 

Ce n'était pas sans y être poussé par une sorte de 
nécessité que Santeul insistait ainsi en faveur de sa 
langue de prédilection. En effet, un annotateur de 
notre poète dit qu'on était d'accord qu'il fallait des 
inscriptions, mais que, pour savoir si elles seraient 
latines ou françaises, les sentiments étaient partagés. 

Cette question peut nous paraître oiseuse aujour- 
d'hui que, dans la pratique du moins, elle est, et 
sagement selon nous, résolue en faveur de la lan- 



122 J.-B. SANTEUL. 

gue française, mais ainsi résolue, pensons-nous en- 
core, tout en regrettant pour les inscriptions la force 
et la brièveté de la langue latine. Quoi qu'il en soit, 
la question de préséance entre les deux langues 
donna lieu dans son temps ?i de longs et sérieux 
débats où intervinrent des personnages fort graves 
et fort considérables. 

Il serait trop long de chercher à raconter l'his- 
toire de cette querelle pacifique; nous nous borne- 
rons à emprunter à Santeul lui-même, qui était fort 
intéressé dans la question, quelques-uns des détails 
sommaires qu'on trouve à ce sujet dans sa corres- 
pondance (1). Cette citation, même par extrait, 
nous fera jusqu'à un certain point assister au débat. 

« Pour ce qui regarde, dit-il, la question s'il est plus à 
« propos de faire en France les inscriptions en français ou 
« en latin, elle a été fort agitée depuis trois ans. Î\I. Char- 
(' pentier, de TAcadémie française, en a fait un livre très 
« docte, qui essaie de prouver, par de belles et spécieuses 
« raisons, qu'il faut se servir de la langue du prince pour 
« toutes les inscriptions. Il allègue mille autorités; il balance 
H toute la grandeur de Rome avec celle d'Athènes; il défri- 
« che môme toute l'affreuse antiquité, et creuse dans de 
« vieux monuments des empereurs romains ; il se familia- 
« rise avec les ombres des Césars; il ouvre leurs sépulcres et 
« défriche leurs épilaphes que le temps a presque effacées. 

(1) Rcjponsc à la critique des inscriptions faites (1670) pour 
l'arsenal de Brest. 



ÉTUDE TROISIÈME. 123 

« Après ces beaux raisonnements, il dit éloquemment que 
« les soldats qui ont été animés au combat par la langue 
« française, doivent lire leurs belles actions gravées sur les 
« marbres et écrites dans la même langue : c'est le seul prix 
« de leurs exploits. 

« La langue romaine, dit-il, ne doit point s'enrichir aux 
« dépens de nos actions ; le Romain n'a jamais envié à la 
« Grèce sa délicatesse ; pourquoi le Français enviera-t-il la 
« gravité au Romain? 

« Le R. P. Lucas, jésuite , rhétoricien, prit les armes en 
« main pour la défense de la langue latine ; il donna jour à 
« son action, où il convoqua tons les savants. Il s'agissait de 
« la fortune de l'une ou de l'autre langue. Là se trouvèrent 
« les Varillas, les Ménage, les Dupérier, les Desperriers, les 
« Doujat, les Petit, les Blondel, les deux chanceliers deslet- 
« très divines et humaines (2), et autres, qui prennent parti 
« dans le pays latin et français. » 

Interrompons ici notre citation pour en prendre 
une autre dans le livre des Pensées ingénieuses des 
Anciens et des Modernes, recueillies par le P. 
Bouhours. Celle-ci se rapporte au R. P. Lucas, dont 
vient de parler Santeul, et h la circonstance où ce 
jésuite vient d'être mis en évidence. La voici : 

« Un de nos orateurs latins ( le P. Lucas), qui prétend que 
« la langue latine est bien plus propre aux inscriptions qu'on 
« fait pour le roi, que la française, et qui le prouve dans une 
« belle harangue par des raisons fort plausibles, dit spiri- 

(2) Les deux chanceliers de l'Université, dout l'un dépendait 
de l'archevêque de Paris, l'autre de l'abbé de Sainte-Geneviève» 



126 J.-B. SA^TEUL. 

« tuellement (ou voit que Bouhours goûte la pensée) que la 
» gloire ne s'abaisse pas et ne se ravale pas jusqu'à s'aban- 
« donner d'abord au petit peuple ; qu'elle aime à passer par 
« les mains des personnes de qualité et d'esprit, pour des- 
*< cendre, s'il en est besoin, comme par degrés, auxperson- 
« nés les plus viles et les plus ignorantes. 

« Cela veut dire, ajoute le P. Bouhours, qu'il n'y a que 
« les gens polis et savants qui doivent entendre les inscrip- 
« lions dos monuments publics, et que c'est d'eux que l'in- 
(I telligence en doit venir à la populace (1). » 

Il paraît que rien ne fut décidé par cette assem- 
blée devant laquelle le R. P. Lucas avait si bien dé- 
fendu la langue latine, car le débat fut reporté de- 
vant l'Académie française , en présence de Colbert 
lui-même. Charpentier, qui était le promoteur de 
la querelle, crut devoir apporter l\ l'appui de son 
système des traductions françaises de quelques pas- 
sages d'Ausone. 

« Ce méchant latin d'Ausone, ditSanteul, contribua beau- 
*' coup à la beauté du français du sieur Charpentier, par 
« la raison qu'il est aisé de parfaire ce qui est imparfait. » 

Quoi qu'il en soit, la discussion prit fin, et per- 
sonne, comme c'est l'usage, ne changea de senti- 

(1) Voici le texte du P. Lucas : « Non se tantùm dimittit, 
<' non eo usque abjicit ac veluti prosternit gloria, ut vili po- 
« pello se primi!im committat. Amat illa nobilium et erudi- 
(( torum ire per manus : hinc, si necesse est, descendere 
« ac prolabi gradatim. » 



ÉTUDE TROISIÈME. 125 

ment. Le P. Lucas, qui élait présent à ce nouveau 
débatç, ne put retenir ces mots : Sententiam non 
muto, et, s'il faut en croire le récit de Santeul, un 
sourd applaudissement des auditeurs , favorable au 
R. P. jésuite, fit connaître l'avantage et l'heureux 
succès qu'il emportait. 

Santeul dit encore que les orateurs de la langue 
française intéressaient à chaque période de leur 
discours la gloire du roi, comme si elle dépendait 
d'une langue si bornée. Ils ne prévoyaient pas, se- 
lon lui, qu'avec de bonnes intentions ils allaient ob- 
scurcir les actions éclatantes de Louis-le-Grand, et 
renfermer dans les limites de la France ce qui doit 
être porté et entendu à l'un et à l'autre pôle. 

« C'eût été un attentat, continue-t-il, si la bonne intention 
« ne les eût justifiés. Quoi ! bannir une langue connue de 
« toutes les nations du monde, qui est immuable dans tous 
« les temps, et dont la durée sera égale à celle de l'Église , 
« puisque celle - ci lui a confié ses oracles sacrés , qui 

(( sont dans cette langue comme un dépôt! Enfin ils 

M ôtaient à la langue latine sans scrupule, ses plus grands 
M privilèges et incontestés depuis seize siècles , pour les 
« communiquer à une langue qui naît et qui meurt tous 
«les jours. C'est néanmoins ce qu'ils prétendent, mais 
« en vain, si la raison l'emporte, puisque cette langue ne 
« peut être fixée que par la décadence de la monarchie 
« française. » 

Cette espèce de solidarité dans laquelle vSanteul 



126 J.-B. SANTEUL. 

embrasse ici la langue et la monarchie françaises ne 
donne-t-cUe pas beaucoup à penser ? 

Dans le sein même de T Académie française, il se 
trouva (les Calons, comme les appelle Santeul, qui 
soutinrent la langue latine, et qui demandèrent aux 
partisans de l'autre langue quelque inscription fran- 
çaise de leur façon, dont Tcxcellence ou la faiblesse 
devait être le meilleur argument. 

Ils ne tardèrent pas à être satisfaits : Chaq^entier, 
à quelques années de là, fut chargé de composer 
des inscriptions pour les tableaux de la grande ga- 
lerie de Versailles. Il les fit en français ; mais elles 
furent trouvées si mauvaises, qu'il fallut les changer 
et les remplacer par d'autres, également françaises 
il est vrai, que donnèrent Boileau et Racine. 

On a remarqué que Boileau, averti pourtant par 
le mérite du bon La Fontaine, avait oublié la fable 
dans rénumération qu'il a faite des différents genres 
de compositions poétiques. Il faut ajouter qu'il a 
également omis l'Inscription , qui aurait dû cepen- 
dant lui revenir en mémoire, lorsqu'il dit : 

L'épigramme, plus libre en son tour plus borné, 
K'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné. 

En effet , l'Inscription est une dépendance , mais 
une dépendance notable de l'épigramme; et elle 
était, du temps de Boileau plus que jamais, d'un 
usage assez répandu pour avoir le droit de devenir 



ÉTUDE TROISIÈME. 127 

l'objet de quelques préceptes. Son silence vient-il 
de ce que l'Inscription était alors plus souvent la- 
tine ? Mais il y avait aussi de nombreux exemples 
d'inscriptions en vers français. Malherbe, entre au- 
tres, en avait donné. Boileau, de son côté, en a fait 
un bon nombre, soit pour des tombeaux, soit pour 
des portraits; et l'on a droit de s'étonner qu'il n'ait 
pas réglementé ce genre, que lui-même a cultivé 
avec quelque plaisir. Il est même à regretter que 
la postérité ne trouve pas dans VJrt poétique une 
dixaine de vers qui consacre le souvenir du débat 
dont l'Inscription fut l'objet dans son temps et sous 
ses yeux ; de même qu'il a manqué à ses contem- 
porains de voir fixer, par un de ces poétiques ar- 
rêts auxquels il donnait tant d'autorité sur les es- 
prits, l'incertitude où ils étaient sur la préférence à 
donner au latin ou au français pour les inscriptions. 
Il a fallu qu'au commencement de ce siècle, un 
poète aujourd'hui presque ignoré, Chaussard (1) , 
dans sa Poétique secondaire , qu'il avait d'abord 
intitulée d'une façon plus caractéristique É pitre 
sur quelques genres dont Boileau n'a pas fait 
mention dans son Art poétique, suppléât au si- 
lence gardé sur le genre qui nous occupe ici. Et 
voici ce cpi'il dit au sujet de l'Inscription : 

(1) Voir YHistoire de la Poésie française a l'époque im- 
périale, par M. Ber>'Ard Jullien, tome II, page /i6. 



12S J.-B. SiVxNTEUL. 

L'utile Inscription, fillc de Mnémosyne, 

Des grands événements consacre l'origine ; 

Sacrée, annonce un Dieu, console les tombeaux ; 

Morale, avertit l'homme et des biens et des maux ; 

Héroïque, aux exploits anime un grand courage. 

Pourri ez-vous hésiter sur le choix du langage? 

Du latin plus concis la docte obscurité 

Vaut-elle du français la vulgaire clarté? 

Un grand sens ; peu de mots; simple et vrai, que le style 

Imprime au fond des cœurs un souvenir fertile. 

Nous pensons qu'aujourd'hui tout le monde est 
d'accord avec Chaussard sur le choix de la langue ; 
mais si l'on se rappelle à cet égard les hésitations 
de Colbert, qui crut devoir consulter l'Académie 
française; si l'on tient compte du partage des opi- 
nions dans cette docte compagnie et dans l'Uni- 
versité; si l'on remarque le silence prudent de 
VArt poétique, on reconnaîtra que, du temps de 
Santeul, la question n'était pas aussi facile à résou- 
dre. 

Il ne faudrait cependant pas reprocher à Boileau 
d'une manière trop absolue son silence à cet égard. 
On trouve en effet à la fin de ses œuvres un Discours 
sur le style des Inscriptions, qu'il a accompagné 
de la note suivante : 

« ;M. Charpenlierj de l'Académie française, ayant composé 
« des inscriptions pleines d'emphase qui furent mises par 
« ordre du Roi au bas des tableaux des victoires de ce prince 
« dans la grande galerie de Versailles par monsieur Le Brun, 



ÉTUDE TROISIÈME. 129 

« monsieur de Loiivois, qui succéda à monsieur Colbert dans 
« la charge de surintendant des bâtiments, lit entendre à 
« Sa Majesté que ces inscriptions déplaisaient fort à tout le 
« monde, et, pour lui montrer que c'était avec raison, me 
« pria de faire sur cela un mot d'écrit qu'il pût montrer au 
(' roi. Ce que je fis aussitôt. Sa Majesté lut cet écrit avec 
(( plaisir, et l'approuva : de sorte que la saison l'appelant à 
« Fontainebleau^ il ordonna qu'en son absence on ôtàt toutes 
« ces pompeuses déclamations de M. Charpentier, et qu'on 
« mît les inscriptions simples qui y sont, que nous compo- 
« sâmes sur-le-champ, monsieur Racine et moi, et qui fu- 
« rent approuvées de tout le monde. C'est cet écrit, fait à la 
V prière de monsieur de Louvois^ qiie je donne ici au pu- 
« blic. » 

Les réflexions auxquelles se livre Boileau à ce 
sujet sont empreintes de ce bon sens qui était une 
de ses qualités dominantes; mais, reléguée ainsi 
dans rexigiiïté et dans la prose de son Discours, 
l'Inscription se trouve en quelque sorte dégradée de 
poésie. D'ailleurs l'Inscription dont il parle ici est 
celle qui est uniquement destinée à figurer sous des 
tableaux , et les tableaux dont il s'agit « étant dans 
« l'appartement du roi, comme le remarque Boi- 
« leau, 

« et ayant été faits par son ordre, c'est en quelque sorte le 
« roi lui-même qui parle à ceux qui viennent voir sa gloire. » 

De plus , ces mêmes inscriptions ne sont pas mi- 
ses là pour être lues par la foule et pour chercher 

9 



130 J.-B. SANTEUL. 

à instruire et à moraliser , comme le sont d'autres 
inscriptions dont nous entendons parler. D'où il ré- 
sulte qu'on a eu raison de chercher une grande 
simplicité dans la rédaction , et d'éviter sur-tout le 
faste et l'ostentation. Les suscriptions que Boileau 
et Racine composèrent fresque sur-ie-champ 
[jCQ qui n'était pas bien dilïicile) pour la grande 
galerie de Versailles, se réduisent à des termes tels 
que ceux-ci : Le Passage du Rhin; — Le roi 
prend lui-même la conduite de son royaume, 
et se donne tout entier aux affaires, 1661 ; l'œu- 
vre du peintre et le lieu où elle était exposée ne 
comportaient sans doute pas autre chose ; mais, à 
notre point de vue , ce sont là des étiquettes , des 
écriteaux, des légendes; c'est tout ce qu'on voudra, 
hormis des inscriptions; et, tout en parlant fort ju- 
dicieusement de ce qu'il fallait écrire au bas des 
tableaux du palais de Versailles, tout en posant 
d'excellentes règles pour une sorte particulière 
d'inscriptions, Boileau , là encore , fit défaut à l'In- 
scription considérée en général. 

On lit aussi le paragraphe suivant dans le Dis- 
cours sur le style des Inscriptions : 

« Il est vrai que la langue latine, dans sa simplicité, a une 
« noblesse et une énergie qu'il est difficile d'attraper dans 
* notre langue; mais, si Ton n'y peut atteindre, il faut s'ef- 
« forcer d'en approcher, et tout au moins ne pas charger 
« nos inscriptions d'un verbiage et d'une enflure de paroles 



ÉTUDE TROISIÈME. 131 

« qui, élant fort mauvaise partout ailleurs, devient sur-tout 
« insupportable en ces endroits. » 

Cette phrase, qui consacrait tout à la fois la défaite 
des inscriptions françaises de Charpentier en parti- 
culier, et l'abandon en principe des inscriptions la- 
tines en général, ménageait au moins la susceptibi- 
lité des latinistes, en même temps qu'elle traitait 
fort mal le coryphée de leurs adversaires. 

Nous venons de dire que l'usage du latin dans les 
inscriptions n'était abandonné qu'en principe : en 
efTet, long-temps après le débat dont Santeul a fait le 
récit en 1676, à propos de ses inscriptions pour l'ar- 
senal de Brest et pour la fontaine du port de cette 
ville , on recourut encore long-temps au latin pour 
des inscriptions à mettre sur des monuments publics. 

Ainsi celle que le maréchal de La Feuillade fit 
graver sous les pieds de la statue qu'il érigea en 
1686 à Louis XIV, était ainsi conçue : Viro iinmor- 
taii, et chacune des faces du piédestal portait une 
inscription en vers latins de l'abbé Régnier Desma- 
rets. 

Le Santoiiana rapporte à ce propos une anec- 
dote dont nous allons copier textuellement le récit, 
parce que ce sera une nouvelle occasion de faire 
mieux connaître le caractère de Santeul : 

« ]M. le maréchal de La Feuillade faisant travailler à la 
« statue du roi qui est à la place des Victoires, pria M. l'abbé 



132 J.-B. SANTEUL. 

<c Ueguier, qui triait de l'Académie française, de faire des 
M inscriplions pour mettre autour du piédestal de la statue ; 
« et lorsqu'elles furent faites, il envoya chercher Santeul 
« par un laquais, pour les lui faire voir. Sanleul, offensé 
« que le maréchal de La Feuilladc ne lui avait pas envoyé 
« de carrosse, ne voulut point y aller, et dit au laquais : Mon 
<( enfant , va-t'en dire à ton maître qu'il connaît mal son 
« monde, et qu'un homme comme moi ne va pas à pied. 
« Le laquais rendit réponse au maréchal, qui ne puts'em- 
« pécher de rire de l'extravagance de Santeul. Il lui en- 
te voya pourtant son carrosse, et il vint. D'abord que M. 
« de la Feuilladc vit Santeul , il lui dit : Vous faites bien le 
«renchéri pour venir jusqu'ici! — Comment, venir! ré- 
« pondit Sanleul ; sachez que je ne vais chez personne, et 
« que ceux qui ont affaire de moi me viennent trouver. — 
« Tu es donc bien grand seigneur? reprit le maréchal. — 
« Je ne sais si je le suis, ajouta Santeul, mais je sais bien 
(( que je suis le premier homme du monde dans mon carac- 
« tère. — A ces mots, M. de La Feuilladc se mit à rire, et 
« Santeul lui répéta : — Oui, oui, je le suis, et un si grand 
« homme que vous ne m'iricz qu'à la ceinture ; vous ne se- 
(( riez pas seulement digne de me porter la queue sur le 
H Parnasse. — Le maréchal de La Feuilladc rit encore plus 
« fort qu'auparavant, et ayant pris son sérieux, il lui dit 
«( qu'il ne doutait point de la grandeur de son mérite, mais 
« qu'il s'agissait de juger des vers de l'abbé Uegnier. Et les 
« lui ayant montrés, Santeul ne les eut pas lus, qu'il dit : — 
« Ce sont là des vers à renie?- ! ajoutant qu'à moins d'être 
.( condamné à être pendu, on n'en pouvait faire de plus 
« mauvais. — Alors M. de La Feuilladc le pria de lui en 
« faire, et il fit ceux-ci : 



ÉTUDE TROISIKME. 133 

( Nous nous contenterons de mentionner tout à 
l'heure deux des cinq inscriptions, en deux vers 
chacune, que cite le SantoUana. ) 

« Le malheur vouhit pour Santeul, continue le narrateur, 
« que ses vers ne furent pas approuvés : et le maréchal de 
« La Feuillade les ayant refusés, Santeul en fut si indigné, 
« qu'il le traita d'ignorant et de fou en s'en allant. » 

Nous avons promis de citer deux des inscriptions 
refusées à Santeul ; nous donnons la première ; le P. 
Bouhours, plus compétent peut-être que le maré- 
chal, l'a insérée dans son recueil de Pensées ingé- 
nieuses. La voici : 

Credere, Posterilas, si tam ardiia facta récuses, 
Suspice, et liaec facient Principis ora fidem. 

TRADUCTION. 

Crains-îu, Postérité, d'admettre tant de gloire? 
Contemple cette image, et tu pourras y croire. 

La cinquième inscription était celle-ci : 

Aspice quem faustis ambit Victoria pennis : 
Hic pelago, hic terris, hic sibi jura dédit. 

TRADUCTION. 

La Victoire, brillant emblème, 
Sous son aile vient l'abriter : 
C'est le héros qui sut dompter 
L'Océan, la Terre, et lui-même. 

Louis XÏV n'eut pas la primeur de cette dernière 
flatterie; elle avait déjà été déflorée au profit de 



13i J.-B. SAXTEUL. 

Henri IV par Grotius, qui avait composé le quatrain 
suivant pour le portrait de ce prince : 

Quantum aliis rcges, hic tantùm regibus cxtat, 

Et bcUo Victor, Victor et ipsc suî 
Hic ille Henricus, que Gallia dante rcccpit 

Fracta dccus, mores barbara, paupcr opes. 

TRADUCTION. 

Henri, primant les rois autant qu'un roi nous prime, 
Vainqueur dans les combats, sut, prince magnanime, 
Sur lui-môme obtenir des triomphes plus beaux. 
La France, heureux pays, prit de ses mains augustes, 
Flétrie, un noble éclat; barbare, des lois justes; 
Et pauvre, des trésors nouveaux. 

En cherchant bien, on trouverait sans doute chez 
plus d'un poète antérieur quelque chose d'analogue 
au hic sibi jura dédit de Santeul et au victor et 
ipse sut de Grotius. 

Cette cinquième inscription de Santeul, comme 
les quatre autres dont nous parlons ici, ne fut pas 
employée ; mais la pensée, avec les termes mêmes 
du sihi jura dédit, a été transportée par lui dans 
plusieurs endroits de ses poésies, et notamment dans 
une autre inscription qui fut gravée au bas d'une 
statue équestre de Louis XIV; et la flatterie exces- 
sive, disons mieux , mensongère exprimée par ces 
mots nous rappelle quelques lignes de Y Institution 
d'un Prince, par un sieur Duguet, disciple de Port- 
Royal, ouvrage publié dans les années moins heu- 



ÉTUDE TROISIÈME. 135 

reuses du graud règne (1710). Sous l'apparence de 
conseils donnés à un prince, ce passage a bien l'air 
de faire allusion à quelques inscriptions de la force 
de celle qui nous occupe. Nous citons, on jugera : 

« Les inscriptions qu'on gravera sur le marbre ou sur 
«( l'airain seront condamnées par le prince, et changées par 
« son ordre, si elles ne sont simples et sincères. C'est un 
« mal plus grand de perpétuer la flatterie par des monu- 
« ments durables que de la souffrir dans des discours qui ne 
« laissent point de vestiges. C'est rendre le scandale comme 
« éternel, et apprendre à la postérité à mépriser la vérité, 
« que de lui laisser de si mauvais exemples. Les hommes s'y 
« accoutument , mais l'indignation de Dieu ne passe point, 
« et une statue avec un titre insolent est une espèce dïdole 
« qui lui rend odieux le lieu où elle est érigée, et le peuple 
M qui n'en gémit pas (1). » 

Nous pourrions citer une foule d'autres exemples 
d'inscriptions latines employées pour des monu- 
ments publics et des médailles long-temps après 
l'exclusion olficielle de la langue d'Horace; et nous 
en trouverions non-seulement en plein dix-hui- 
tième siècle, mais plus près de nous encore; ce 
qui nous exposerait à rappeler des choses que peu 
de personnes ignorent. Dans cette Étude sur l'In- 
scription latine, nous devions constater la durée de 
son maintien , même après le triomphe définitif du 

(1) Nous empruntons cette citation au Cours de Littéra- 
ture de La Harpe. 



lo.. J.-B. SANTEUL. 

français ; mais nous en avons dit assez sur ce point. 

Au reste, si l'on songe qu';\ lui seul, lanl pour les 
fontaines, statues et autres monuments de Paris; 
que pour les trophées, cascades, serres, fontaines, 
orangerie, statues, labyrinthe et autres ornements 
des jardins de Chantilly, demeure des Condés; que 
pour le château de Clagny, maison de plaisance du 
duc du Maine ; que pour l'arsenal et la fontaine du 
port, à lirest ; que pour les tombeaux d'un grand 
nombre de personnages de distinction, Santeul pro- 
duisit plus de cent petites pièces qui toutes furent ac- 
cueillies avec faveur ; et si l'on ajoute à tout cela 
les opuscules du mcMue genre que multiplièrent des 
poètes latins ses contemporains, tels que Commire, 
Ménage, La Rue, du Périer, Rollin, Régnier des 
Marcts et une foule d'autres, on pourra se faire une 
idée de la vogue dont jouissait alors l'Inscription 
latine. 

Santeul sur-tout était le grand pourvoyeur d'épi- 
laphes. Il n'y avait peut-être pas un uiort de quel- 
que distinction à qui on eût cru rendre complètement 
les derniers honneurs si sa tombe n'eût été décorée 
de quelques vers latins du poète à la mode. Il fal- 
lait seulement, si l'on voulait être servi, ne point 
payer à l'avance, car cette précaution ne servait 
qu'à faire perdre la mémoire à Santeul. Un des 
traits de ce caractère plein de contrastes fut une 
cupidité qui n'avait d'égale que la prodigalité avec 



ÉTUDE TllOISIÈME. 137 

laquelle il jetait aux pauvres un argent acquis par 
ces moyens peu scrupuleux qui sembleraient ne de- 
voir être que des inspirations de l'avarice. 

La vogue dont jouissait Santcul était si près de 
l'engouement, que ce poète, vit jusqu'à un comédien 
venir lui demander des vers latins pour mettre au 
bas de son portrait. 

Ici se présente une anecdote que nous ne négli- 
gerons pas, car elle est aussi caractéristique que la 
précédente. Nous n'avons rien de mieux à faire, 
cette fois aussi , que de transcrire le récit du Saîi- 
toiiana. 

« Arlequin Dominique ayant fait faire son portrait, vouliU 
« avoir des vers latins pour mettre au bas. Il savait que 
« Santeul passait pour le poète qui en faisait le mieux : il fut 
« le voir en habit ordinaire, et comme il en fut mal reçu, 
« car Santeul tenant la porte de sa chambre entr'ouverte, lui 
« fit brusquement et coup sur coup cent questions Tune 
a après Taulre, savoir qui il était, pourquoi il venait, s'il 
(( avait quelque chose à lui dire, comment il le connaissait, 
« de quelle part il venait, et où il l'avait vu; et tout cela 
« sans attendre une réponse : après quoi il lui ferma la 
« porte. 

« Dominique, surpris, ne se rebuta point. 11 concerta en 
« lui-même comment il viendrait à bout d'un homme si 
« brusque, et ayant imaginé ce qu'il pourrait faire, il se re- 
(( tira, résolu d'y revenir dans son habit de théâtre. En effet, 
« quelques jours après, s'étant mis en chaise avec son habit 
(( de théâtre, sa sangle, son épéc de bois, son petit chapeau 



138 J.-B. SANTEUL. 

« el son manteau rouge par-dessus qui le couvrait, il fut 
« heurter à la porte de Santcul, quoiqu'elle filt entr'ouverte. 
« — Qui est là? cria Santeul, qui composait. Dominique ne 
« répondant rien, mais continuant de frapper de la même 
« manière, Santeul, qui avait demandé cinq ou six fois gui 
« est là? et qui avait même dit: entrez! importuné par le 
« même bruit et ne voulant pas se lever de son .siège, dit en 
« colère : — Oli ! quand tu serais le diable, entre si tu veux! 
« — Dominique ayant pris la balle au bond, jeta son man- 
« teau en arrière, prit son masque, mit son chapeau et en- 
« tra brusquement. Santeul, surpris, tendit les bras, ouvrit 
« de grands yeux et se tint innnobile quelque temps, bou- 
« che béante, sans pouvoir rien dire, croyant effectivement 
« que ce fût le diable. Dominique étant resté assez long- 
« temps dans une posture qui répondait à Fétonnement de 
« notre poète, en changea, et commença de courir d'un bout 
« de la chambre à l'autre, en faisant mille postures. Santeul, 
« revenu de sa surprise, se leva et fit les mêmes tours dans 
« sa chambre. Dominique, croyant que le jeu lui plaisait, 
« tira son épée de bois, et allongeant et raccourcissant le 
V brap, lui donnait de petites lapes, tantôt sur les doigts, 
« tantôt sur les joues, tantôt sur les épaules. Santeul, irrité, 
« lui tendait de temps en temps des coups de poing, que 
« l'autre savait esquiver fort adroitement. Ensuite Arlequin, 
« détachant sa sangle, et Santcul prenant son aumusse, ils 
« se firent sauter l'un l'autre jusqu'à ce que celui-ci, com- 
« mençant à se lasser de cette comédie, lui dit : — Mais 
« quand tu serais le diable, si faut-il que je sache qui tu es. 
« — Qui je suis? répondit Dominique. — Oui, répliqua le 
« poète. — Je suis, continua Dominique, le Santeul de la 
« comédie itahennc.— Oh ! pardi, si cela est, reprit Santeul, 



ÉTUDE TROISIÈME. 139 

« je suis rAiiequin de Saint-Victor. — Dominique leva son 
('masque^ et ils s'embrassèrent l'un l'autre, comme les 
« meilleurs amis du monde. Peu de temps après, Domini- 
« que pria Santeul de lui faire des vers pour mettre au bas 
« de son portrait ; et Santeul s'en tint à ce seul, qu'il lui fit 
« sur-le-champ. 

« CASTIGAT RIDENDO MORES. » 

Nous ignorons si Dominique Biancolelli fit usage 
de cette devise pour son portrait; mais elle fut pla- 
cée sur le rideau de la comédie italienne. Depuis 
elle a passé sur celui du théâtre Feydeau ; et au- 
jourd'hui même encore, nous assure-t-on, elle figure 
sur la toile du nouveau théâtre de l'Opéra-Comique. 

L'inscription Castigat ridendo mores était le 
résultat d'une aventure plaisante; une autre in- 
scription , une épitaphe , cette fois , fut pour notre 
poète la source d'une longue série de tribulations, 
que ses biographes ont enregistrée sous le titre de ; 
Démêlé de M. de Santeul avec tes Jésuites. Cette 
épitaphe, c'était celle qu'il avait composée pour le 
cœur du célèbre Arnauld, de Port-Royal. Le récit 
abrégé de cette histoire nous fera revoir, dans l'É- 
tude qui va suivre, un côté curieux des mœurs de 
ce temps. 



Au moment même où nous achevons cette partie 
de notre travail , une main amie nous met sous les 



UO J.-B. SAMEUL. 

yeux un ouvrage où nous voulons puiser quelques 
indications précieuses sur les Inscriptions. Cet ou- 
vrage a pour auteur .^I. i>. de La Quérièrc, et pour 
titre : Recherches historiques sur tes Enseignes 
des maisons particuiières , suivies de quelques 
Inscriptions murales prises en divers lieux (1). 

Nous y voyons que , dans les temps où l'Inscrip- 
tion jouissait de toute sa popularité, les édifices pu- 
blics n'étaient pas seuls en possession de cette es- 
pèce d'ornement. Les habitations particulières en 
décoraient aussi leur frontispice. Les inscriptions 
étaient là comme pour faire connaître d'avance à 
tout venant l'esprit qui animait les hôtes ou les con- 
structeurs de la maison ; ou bien elles renfermaient 
un sage précepte dont la vue habituelle entretenait 
dans les âmes quelque salutaire pensée. C'était 
comme la voix de l'ange gardien du logis qui se 
tenait sur la porte et olfrait au visiteur une sage in- 
spiration pour sa bienvenue. 

Un de nos poètes contemporains (2) a dit des 
temples : 

Sans eux, toute cité n'a que des pierres viles. 

(1) M. de La Quérière est aussi Tauteur d'une curieuse 
Description historique des Maisons de Rouen les plus re- 
marquables par leur décoration extérieure et leur ancien- 
neté. 

(2) M. Al G. Barbier, // Pianto. 



ÉTUDE TROISIÈME. 1/,1 

JNos pèreSj dirait-on, pensaient de même à l'égard 
de l'Inscription, et la regardaient comme un caclipt 
de spiritualisme imprimé sur les pierres de leurs 
édifices privés. 

Nous allons emprunter à l'ouvrage de M. de J.a 
Quérière quelques inscriptions qui viendront à l'ap- 
pui de ce que nous disons ici. 

Ces inscriptions sont tantôt le conseil , pour tout 
habitant du logis , de ne se laisser passer par per- 
sonne en vigilance et en activité. Ainsi, 

« A Arques , dans la Seine-Inférieure, sur la porte d'une 
« maison particulière, on lit ces paroles : 

« FELIX DOMUS IX QUA NON CONQLERITLR DE MARIA MARTHA. » 

TRADUCTION. 

Heureuse la maison, où Martlie ne se plaint pas de Marie. 

On voit qu'il y a ici une allusion à ce passage de 
l'évangile selon saint Luc, où Marthe dit à Jésus en 
parlant de sa sœur Marie : « Seigneur, ne considé- 
« reZ"VOus point que ma sœur me laisse servir toute 
a seule? Dites-lui donc qu'elle m'aide. » 

Tantôt c'est un précepte de discrétion et de con- 
tinence tout ensemble, renfermé dans ce distique 
sur une maison de Moret près de Fontainebleau (1) : 

(1) « A ^Joret, près de Fontainebleau, il existait, dit i\l. de 
« La Quérière, une charmante maison, dite de François I.*', 
« laquelle fut transportée à Paris en 1823, et reconstruite 



U2 J.-B. SAMEUL. 

Qui scit frenare linguam sensumque domarc 
Fortior est illo qui frangit viribus url)es. 

TRADUCTION. 

Brider sa langue, et dans son cœur 
Dompter les passions rebelles, 
C'est faire plus que le vainqueur 
Qui prend d'assaut les citadelles. 

■ Ailleurs, c'est un simple jeu d'esprit en une prose 
disposée à la façon de ces vers qu'on nomme vers 
rapportés, c'est-à-dire arrangés de telle sorte que 
le premier , le second mot du premier vers , est lié 
par le sens au premier, au second mot du vers sui- 
vant. Voici l'inscription que M. de La Quérière a 
vue sur une maison de Nogent-le-Rotrou : 

DE PIERRE BLANCHE 
DURANT FEBVRIER 
lE FU FAICTE 1547. 

« Le propriétaire constructeur s'appelait Pierre Durant, 
<( sa femme Blanche Febvrier, et la maison fut terminée en 
« février 15Zi7. Voilà l'explication de cette énigme à double 
« sens. » 

A Nantes, c'est un rébus de Picardie qui renferme 
une 'moralité sous la forme énigmatique d'un jeu 
d'esprit L'inscription représente l'image de la For- 
tune ; puis les lettres ^ placées l'une sur l'autre, et 

« sur un nouveau plan dans les Champs-Elysées. » C'est sur 
cette maison que se trouvait Tinscription qui nous occupe. 



ÉTUDE TROISIÈME. 143 

les mots QU^RENDA EST. Ce qui doit se lire ainsi : 

A SLPERO QU.ERENDA EST. 

TRADUCTION. 

Il faut la demander au ciel. 

On voit qu'il s'agit de la Fortune. 

A Saint-Dizier, une inscription en deux vers latins 
exprime, sous une forme bizarre, un vœu d'éter- 
nelle durée pour la maison qu'elle décore : 

Stet domus haec donec fluctus formica marinos 
Ebibat et vastum testudo perambulet orbem (1). 

TRADUCTION. 

Maison, ne sois point abattue 
Que la fourmi n'ait bu les mers, 
Et que la pesante tortue 
N'ait fait le tour de l'univers. 

Citons enfin pour dernier exemple un quatrain 
qui renferme une leçon de persévérante économie. 
Il est inscrit au fronton d'une maison à Breteuil 
(Eure), et est ainsi conçu : 

DE PEV : A : PEV A GRÂd : BIEX : ON : PARVIENT 
QDÂd par LABEVR DESIRE RICHE ON AFFECTE. 
AVEC ESPOIR PERSEVERE CÔVIENT 
CAR PIERRE A PIERRE EST UNE MAISON FAICTE. 

(1) Le mot vastum n'est pas dans le texte de ]M. de La 
Qiiérière ; nous nous sommes permis de rajouter pour com- 
pléter le vers. 



lii J.-B. SAMEUL. 

C'est ainsi que dos pères trouvaient moyeu de 
distinguer leurs maisons les unes des autres et de 
les faire reconnaître en faisant tourner leur déco- 
ration extérieure à Tinstruction et ii l'amusement 
du passant. Nous disons qu'ils disiingnaient ainsi 
leurs maisons : en effet, le système du numérotage 
ne leur était point connu. Les enseignes et les in- 
scriptions faisaient l'office de nos numéros d'aujour- 
d'hui, et ce n'est que vers 1768 qu'il fut question de 
distinguer les maisons par des indications numéra- 
les,, à Paris d'abord, puis successivement ailleurs. 
(Voir M. DE La ouérière, ouvrage cité.^ 

Cela est sans doute un progrès . on ne saurait le 
contester: mais convenons que ce progrès nous a 
bien coûté quelque chose. Car la substitution fort 
commode des numéros aux images et aux paroles. 
c'est un écliec pour le sp'.ritualisme. c'est l'idée dé- 
trônée par le chiffre, eu un mot. c'est un peu le 
symbole de l'esprit du siècle où nous vi\ons. 



FIN DE L'ÉTLDE Tr.OISlEME. 



i':TiJi)ji oiivri{ii:i\iE. 



10 



ÉTUDE QUATRIÈME. 



DEMELE DE SANTEUL AVEC LES JESUITES A PROPOS D U.\E EPITAPHE. 

Il se fit tant de Jjruit autour de l'épitaplie qui va 
nous occuper, d'une inscription en sept vers latins : 
In Antoiiii Arnaldi Cor^ Epigramma; presque 
chaque mot de cette courte composition suscita de 
si retentissantes et de si nombreuses réclamations; 
tant de voix s'y sont enrouées, tant de doigts s'y 
sont noircis d'encre; toute une puissante et redou- 
table compagnie s'est ameutée à ce propos avec tant 
d'acharnement contre un seul homme, contre un 
pauvre chanoine tout naïvement et sincèrement 
pieux, qui n'affichait d'autre prétention que d'être 
poète latin dans les plus beaux temps de la langue 
française, et autour duquel il ne se faisait ordinai- 
rement d'autre bruit que celui de ses vers; en un 
mot, tant d'importance fut donnée à une œuvre qui 
en avait si peu en elle-même, qu'il nous faudra 
prendre les choses d'un peu haut pour démêler la 
cause d'un si bruyant effet. 



1^8 J.-B. SANTEUL. 

Le héros de l'épitaplie composée par Santeul, 
Antoine Arnauld, qui fut surnommé le Grand Ar- 
nauld, avait été, pendant sa vie, persécuté par les 
Jésuites avec une sorte de prédilection qui ne ve- 
nait pas directement de son affiliation avec les soli- 
taires de Port-Royal, car nous croirions bien plutôt 
que Port-Royal et le Jansénisme ne furent traqués 
par la compagnie de Jésus qu'en haine du Grand 
Arnauld. En effet Tillustre docteur appartenait à la 
famille Arnauld , à cette famille qui , dès la fin du 
XVI. '^ siècle, avait traversé avec tant de persévé- 
rance les empiétements tentés par les disciples de 
Loyola. 

Le chef de cette glorieuse famille, Antoine Ar- 
nauld, né en 1560, fut reçu avocat à l'âge de dix- 
huit ans. C'était un homme de mœurs irréprocha- 
bles, un royaliste dévoué; et l'Université, qui avait 
à défendre ses privilèges contre les prétentions des 
Jésuites, le chargea de plaider contre les révérends 
pères. Arnauld plaida avec chaleur; il demanda 
même l'expulsion des Jésuites, expulsion qui n'eut 
lieu que quelques mois après, par suite de l'attentat 
de Jean Châtel. Mais enfin il gagna la cause de 
l'Université; aussi les Jésuites, après que l'édit de 
Rouen les eut rappelés, lui vouèrent-ils une ran- 
cune dont ses enfants eurent la survivance, et dont 
Port-Royal éprouva le contre-coup. 

La fille de l'avocat si terrible aux Jésuites, Marie- 



ÉTUDE QUATRIÈME. 1^9 

Angélique Arnauld, fut nommée abbcsse de Port- 
Royal en 1602, n'étant encore âgée que de onze 
ans. A quelques années de là, plusieurs hommes 
recommandables dans les lettres et dans la théolo- 
gie, attirés par les charmes de la solitude sur la- 
quelle était assis le monastère, rassemblés par l'at- 
trait de la parenté qui les unissait presque tous en- 
tre eux et avec l'abbesse Angélique, firent construire 
auprès du couvent de Port-Royal une maison dans 
laquelle ils se retirèrent pour vivre loin d'un monde 
dont ils étaient dégoûtés, et pour se livrer à l'étude 
de la théologie et à l'enseignement de la littérature 
et des sciences. Ces hommes éminents étaient, en- 
tre autres, Arnauld d'Andilly et le grand Arnauld 
(Antoine^, frères de l'abbesse : l'un était l'aîné de 
la famille, l'autre en était le vingtième et le dernier; 
puis Antoine Lemaître et Lemaître de Saci (1), ne- 
veux de deux précédents : le premier, avocat célè- 
bre; le second, illustré par la traduction de la Bible. 
De plus, x\ntoine Arnauld, celui qui avait plaidé 
en 159/i contre les Jésuites, étant mort en 1619, sa 
veuve se retira au monastère de Port-Roy al-de- 
Paris, succursale de Port-Royal-des-Champs, et elle 
eut, outre sa fdle Marie-Angélique, qui était l'ab- 
besse, cinq autres filles et six petites-filles religieu- 
ses dans le même couvent. 

(1) Saci (Uait l'anagramme d'isaac, son prénom. 



150 J.-B. SANTEUL. 

C'était là un bon coup de filet pour la compagnie 
de Jésus, qui trouvait ainsi sous sa main de nom- 
breuses victimes sur lesquelles il pouvait lui être 
donné de se venger largement 

En effet, la réunion de toute cette digne famille 
dans une même communauté; le bruit des mortifi- 
cations corporelles que les solitaires de Port-Royal 
mêlaient aux nobles exercices de leur intelligence, 
bêchant le jardin, fauchant les prés, lavant la vais- 
selle (1) de la main même qui écrivait la Logique, 
les EssaU de Morale, et tant d'autres ouvrages 
qui sont « les meilleurs livres classiques que nous 
« ayons encore et que nous ne faisons que répéter 
« (souvent en cachant nos larcins) dans nos livres 
« élémentaires (2); les succès et la réputation des 
savants hôtes du Désert, attirèrent les regards de 
plus en plus attentifs, de plus en plus inquiets des 
Jésuites. Port-Royal était à leurs yeux un lieu mau- 
dit, car il renfermait tout ce qui faisait fermenter 
pour eux le levain le plus humiliant et les plus 
amers souvenirs. 

Leur rancune contre la famille Arnauld fut enve- 
nimée par l'ombrage que leur causait le progrès 
d'un tel établissement; ils voyaient dans un avenir 

(1) Racine, Lettre à L'auteur des Hérésies imaginaires. 

(2) Chateaubriand, Génie du Christianisme , troisième 
partie, Hv, II, chap. 6. 



ÉTUDE QUATRIÈME. 151 

prochain le monopole de l'enseignement leur échap- 
per pour toujours; ils voyaient s'élever une société 
qui devait effacer la leur; ils treml)laient, lorsque 
des disputes théologiques fournirent à leur animo- 
sité l'occasion de se faire voir dans toute son ai- 
greur. 

Si nous voulions suivre la compagnie de Jésus 
dans tous ses actes d'hostilité envers la famille Ar- 
nauld, et particulièrement envers le Grand Antoine, 
il nous faudrait dérouler presque tout entière l'his- 
toire de Port-Royal. Nous en avons dit assez pour 
indiquer à tous les souvenirs les véritables sources 
de ces longues et implacables inimitiés, et pour que 
peut-être on reconnaisse avec nous que la question 
du jansénisme, dont nous n'avons pas à examiner la 
valeur, n'était qu'un prétexte sous lequel on cou- 
vrait et de vieilles colères, et des rivalités qui ne 
devaient disparaître qu'avec l'un des deux antago- 
nistes. Qu'il nous suffise de rappeler encore que le 
Grand Arnauld, sur les épaules de qui l'on frappait 
toute une famille et toute l'institution de Port- 
Royal, fut, à force de calomnies et de machinations, 
exclu de la Sorbonne (1), obligé plusieurs fois de 
se cacher, et définitivement exilé vers 1679. 

(1) Voir, pour les détails et rapprécialion de « i'injiistlce, 
« absurdité et nullité de la censure de M. Arnauld », la troi- 
sième Provinciale de Pascal. 



152 J.-B. SANTEUL. 

Ici se présente en effet une remarque digne d'at- 
tention : c'est cfue la plupart des oppresseurs, qui 
ne puisent souvent leurs griefs que dans leurs pro- 
pres et leurs plus honteuses passions, trouvent la 
première peine de leur tyrannie dans la nécessité 
de mentir au monde et à eux-mêmes en égarant 
Topinion publique et en élevant à la hauteur de 
crimes contre la société des actes dont la société ne 
s'occuperait seulement pas, si elle était laissée à 
ses propres et sincères appréciations. Qui de nous, 
dans la sphère de la politique et des intérêts privés, 
aussi bien que dans celle de la religion, n'a pas 
éprouvé par lui-même la justesse de cette observa- 
tion, et n'a pas été plus ou moins victime de ces 
pratiques d'une puissance injuste et vindicative, 
d'autant plus irascible et implacable qu'elle se sent 
désavouée en secret par tous les cœurs, dans son 
hypocrite sollicitude envers les lois, la morale ou la 
vérité ? 

Arnauld s'était retiré dans les Pays-Bas; il y traîna 
pendant quinze ans une existence ignorée et pres- 
que misérable; il mourut enfin à Bruxelles, le 8 
août 169^, et fut enterré en cette ville dans le chœur 
de la paroisse Sainte-Catherine. 

On obtint la permission que son cœur seulement 
fût , selon son désir , apporté à Port-Royal, et dé- 
posé dans l'église du monastère. Il y eut à cette 
occasion, chez les pieux solitaires, une cérémonie à 



ÉTUDE QUATRIÈME. 153 

laquelle peu de personnes osèrent assister; des pa- 
rents du défunt crurent même prudent de s'abste- 
nir; Racine, élève de Port- Royal, eut cependant le 
noble courage de s'y montrer; la tante du grand 
tragique était alors abbesse du couvent. On comp- 
tait bien que les poètes ne manqueraient pas de 
saisir cette occasion de faire briller leur talent, et 
que les pièces de vers tomberaient sur le cœur de 
M. Arnauld avec autant d'abondance que la terre 
jetée sur un cercueil : aussi un plaisant, appliquant 
à la circonstance le derniers vers de l'épitaphe que 
Passerat s'était faite à lui-même, demanda-t-il pour 
les précieux restes que les méchants vers leur fus- 
sent légers : 

Sint modo carminibiis non onerata malis. 

Racine et Boileau se mirent à l'œuvre. L'auteur 
d'Jthaiie composa la pièce suivante pour le por- 
trait d' Arnauld : 

Sublime en ses écrits, doux et simple de cœur, 

Puisant la vérité jusqu'à son origine, 

De tous ses longs travaux Arnauld sortit vainqueur. 

Et soutint de la foi l'antiquité divine. 

De la Grâce il perça les mystères obscurs; 

Aux humbles pénitents traça des chemins sûrs; 

Rappela le pécheur au joug de l'Évangile. 

Dieu fut l'unique objet de ses désirs constants; 

L'Église n'eut jamais, même en ses premiers temps, 

De plus zélé vengeur ni d'enfant plus docile. 



154 J.-B. SANTEUL. 

Le même poète fit aussi cette épitaphe : 

Haï des uns, chéri des autres, 

Estimé de tout l'Univers, 
Et plus digne de vivre au siècle des apôtres 

Que dans un siècle si pervers, 
Arnauld vient de finir sa carrière pénible. 
Les mœurs n'eurent jamais de plus grave censeur. 

L'erreur d'ennemi plus terrible, 
L'Église de plus ferme et plus grand défenseur. 

Voici l'épitaphe d' Arnauld par Boileau : 

Au pied de cet autel de structure grossière 
Gît sans pompe, enfermé dans une vile bière 
Le plus savant mortel qui jamais ait écrit, 
Arnauld, qui, sur la Grâce instruit par Jésus-Christ, 
Combattant pour l'Église, a, dans l'Église même. 
Souffert plus d'un outrage et plus d'un anathème. 
Plein du feu qu'en son cœur souffla l'Esprit divin, 
Il terrassa Pelage, il foudroya Calvin, 
De tous les faux docteurs confondit la morale. 
Mais, pour fruit de son zèle, on l'a vu rebuté. 
En cent lieux opprimé par leur noire cabale; 
Errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté; 
Et môme après sa mort leur fureur mal éteinte 
N'aurait jamais laissé ses cendres en repos, 
Si Dieu lui-même ici de son ouaille sainte 
A ces loups dévorants n'avait caché les os. 

Il n'y a peut-être pas, dans ces trois pièces, et 
sur-tout dans la dernière, un seul vers qui ne ren- 
ferme au moins un trait fort piquant h l'adresse des 
Jésuites persécuteurs d' Arnauld. On va même voir 



ÉTUDE QUATRIÈME. 155 

que Racine et Boileaii ont bien plus rudement mal- 
mené les révérends pères que ne l'a fait Santeul : 

« Il faut concUu-e, dit en effet Saint-Surin, l'un des com- 
« mentatenrs du satirique, il faut conclure de l'indignation 
« avec laquelle s'exprime Boileau, que l'autorité exigea que 
« la cérémonie (à Port-Royal, pour le cœur du docteur) se 
« fît avec un grand mystère, pour qu'elle fût ignorée des 
« adversaires d'Arnauld. » 

Il faut conclure aussi, dirons-nous à notre tour, 
que si les vers des poètes français échappèrent aux 
criailleries dont furent l'objet les vers latins de 
Santeul, où cependant les Jésuites sont beaucoup 
moins durement traités, c'est que Racine et Boi- 
leau ne livrèrent pas de suite leurs opuscules à la 
publicité. D'ailleurs l'épitaphe donnée par Boileau 
était, comme sa teneur l'indique suffisamment, des- 
tinée au tombeau de Bruxelles; et encore est-elle 
montée sur un ton qui nous fait croire qu'elle dut 
avoir le sort de ces Inscriptions dont nous avons 
déjà parlé, et qui, n'étant point susceptibles de figu- 
rer sur une tombe, restaient dans les œuvres du 
poète à l'état de simples jeux d'esprit. 

« Ces vers^ dit M. Victor Cousin (1), n'ont paru qu'après 
« la mort de Boileau, et ils ne sont pas très connus. Jean- 
« Baptiste Rousseau, dans une lettre à Brossette, dit avec 

(1) Du Vrai, du Beau et du Bien, dixième leçon. 



150 J.-B. SANTEUL. 

(( raison que ce sont « les plus beaux vers que M. Despréaux 

« ait jamais faits. » 

Mais la pièce de Santeul devait éprouver, el 
éprouva en clTet un autre sort. Elle prit un carac- 
tère oUiciel. parce quelle avait été demandée ex- 
pressénicnl à son auteur. D'ailleurs elle fut efîecti- 
vement gravée sur le monument qui renfermait le 
cœur du Grand Arnauld, ce qui ne pouvait manquer 
de lui procurer un immense retentissement. 

Comme il convient qu'une pareille alTaire soit 
jugée sur pièces, il va sans dire qu'il est indispen- 
sable de reproduire l'œuvre latine de Santeul. C'est 
aussi ce que nous allons faire; mais d'abord laissons 
parler ici l'historien du Démêlé de M. de Santeui : 

« Le cœur étant placé, il fut question d'une épitaphe. On 
« crut ne pouvoir mieux s'adresser pour cela qu'à M. de 
« Santeul, sur la possession où il est aujourd'hui de faire 
<( toutes les épitaphes du monde, et qui est si bien établie, 
« que le même homme qui va commander une bière chez 
« l'ouvrier, va en même temps commander une épitaphe 
« chez M. de Santeul. Comme TafTaire était délicate, les 
« religieuses crurent devoir prendre les choses à leur avan- 
« tage. Pour cela elles l'invitèrent à venir passer quelques 
« jours à Port-Royal avec un de ses confrères qui en était le 
« supérieur; et diu-ant le séjour qu'il y fit, il se trouva si 
« fortement prévenu de la grâce efficace^ qu'il ne put se dé- 
« fendre d'en suivre l'impression, et de faire pour M. Ar- 
M nauld l'épitaphe qu'on lui demandait. » 



ÉTUDE QUATRIÈME. 157 

Cette épitaphe la voici : 

IN ANTONII AP.XALDl COU. 

Ad sanctas rediit sedes, ejectus et exul : 
Hosle triumphato, tôt tempostatibus actus, 
Hoc PoRTL in placide, hac sacra tellure quiescit 
Arnaldis, ver! defensor et arbiter aequi. 
lUius ossa memor sibi vindicet estera tellus : 
Hùc cœlestis anior rapidis cor transtulit alis, 
Cor nunquam avulsum ncc amatis sedibus absens. 

Essayons de traduire cette épitaphe le plus litté- 
ralement possible, et de manière à ne négliger au- 
cune des expressions latines que tout à l'heure nous 
verrons. si violemment incriminées : 

ÉPITAPHE 

POUR LE COEUR D'ANTOINE ARNAULD. 

Ce défenseur du vrai, cet arbitre du juste, 
Par des rivaux vaincus tant de fois tourmenté. 
Sur la terre d'exil Aruauld long-temps jeté 
Est enfin revenu vers ce séjour auguste. 
Dans ce tranquille Port (1) il goûte le repos 
Sous l'abri protecteur d'une terre sacrée. 
Que, comme un souvenir, l'étrangère contrée 
Ait voulu d'un tel mort se réserver les os; 
Sur une aile rapide un amour tout céleste 
A rapporté son cœur aux lieux qu'il préférait. 
Son cœur, que du destin la colère funeste 
De ces lieux n'avait point distrait. 

Cette pièce, gravée sur le tombeau qui renfer- 

(1) Port-Royal. 



158 J.-B. SANTEUL. 

niait le cœur du Grand Arnauld, dans l'église de 
Port-Royal-des-Champs ne fut point d'abord impri- 
mée; elle était en quelque sorte confiée au secret 
du sanctuaire, et Sauteul n'eût pas été peut-être 
plus inquiété que ne le furent Boileau et Racine, au 
moins aussi blessants que lui, si un certain sieur de 
La Femas, digne fils d'un ancien lieutenant-civil qui 
avait eu dans son temps une assez odieuse célébrité, 
n'eût trouvé moyen, en pratiquant sans doute quel- 
ques traditions d'espionnage que lui avait léguées 
son père, de se procurer une copie de l'épitaphe. 

Il la traduisit, ou plutôt il la travestit dans les 
vers suivants : 

Enfin après un long voyage 

Arnauld revient en ces saints lieux : 
Il est au Port malgré ses envieux 

Qui croyaient qu'il ferait naufrage. 

Ce martyr de la vérité 

Fut banni, fut persécuté, 

Et mourut en terre étrangère, 
Heureuse de son corps d'être dépositaire; 
Mais son cœur toujours ferme et toujours innocent 
Fut porté par l'amour, à qui tout est possible, 

Dans cette retraite paisible. 

D'où jamais il ne fut absent. 

La Femas fit imprimer le texte et sa version. C'é- 
tait un vrai tour d'espion de police : car, traduire 
une telle œuvre en en exagérant les termes, comme 
Santeul s'en plaignit à bon droit, c'était chercher à 



ÉTUDE QUATRIÈME. 159 

la faire paraître plus coupable; l'imprimer, c'était 
la dénoncer aux Jésuites ; et la répandre dans le 
public, c'était l'attacher à un pilori où on l'exposait 
aux invectives des révérends pères. 

Il y eut en effet grand scandale. 

La mort de M. Arnauld délivrait la compagnie de 
son plus redoutable adversaire, et privait en même 
temps Port-Royal de son plus ferme appui. Cette 
bonne fortune aurait dû calmer les Jésuites. Mais 
Port-Royal était toujours debout, et les bons pères 
étaient comme César, qui croyait n'avoir rien fait 
tant qu'il lui restait quelque chose à faire. Ce n'était 
pas assez du repos que devait leur laisser Arnauld; 
il ne voulaient pas qu'il fût loué après sa mort Ils 
cherchèrent querelle au pauvre Santeul; ils lui re- 
prochèrent comme les énormités les plus condam- 
nables plusieurs expressions de son épitaphe : ejec- 
tus et exul — hoste trimnphato — arhiter 
œquiy non-seulement parce que c'étaient des louan- 
ges pour Arnauld, mais aussi parce que c'étaient 
autant d'injures adressées à ses persécuteurs les Jé- 
suites, au pape qui l'avait censuré, à la Sorbonne 
qui l'avait exclu, au roi, qui avait été pourtant assez 
bon pour donner au poète Santeul — grief suprême I 
— une pension de huit cents livres. 

Le premier signal des hostilités fut donné par un 
certain abbé Faydit, qui s'était fait connaître par 
ses attaques contre le pape Innocent XI, par ses 



160 J.-B. SAN TELL. 

Mémoires contre M. Le Nain de Tillemont , ami de 
Port-Royal, par des pensées assez divertissantes, 
selon Moréri, sur Homère et Virgile, par la criti- 
que d'un célèbre ouvrage de Fénelon, à laquelle il 
donna le titre de Téiémacomanie, par le peu de 
ménagement qu'il gardait aux personnes de mérite, 
et par plusieurs disgrâces que lui avaient attirées la 
liberté de ses ouvrages, entre autres la perte d'un* 
prieuré de deux ou trois mille livres de rente en 
vertu d'un arrêt du parlement. Cet homme serait 
aujourd'hui complètement oublié s'il n'avait trouvé 
une célébrité parasite dans les rayonnements de la 
célébrité de Santeul. 

Faydit fit paraître une critique manuscrite dans 
laquelle il blâmait fort les expressions que nous 
avons déjà citées des vers de Santeul. Il relevait 
également ces vers de l'infidèle et, pourrait-on dire, 
de la calomnieuse traduction de La Femas : 

Ce martyr de la vérité 
Fut banni, fut persécuté, 
Il est au Port malgré ses envieux 
Qui croyaient qu'il ferait naufrage. 

Il censurait les deux pièces comme également in- 
jurieuses au roi et aux RR. PP. Jésuites, et il pro- 
posait en même temps le modèle d'une épitaphe 
plus modeste pour M. Arnauld. 

Santeul, qui crut devoir conclure de cette attaque 
que la traduction de La Femas était l'œuvre perfide 



ÉTUDE QUATRIÈME. 161 

de l'abbé Faydit, écrivit à celui-ci une lettre assez 
vive , dans laquelle il lui envoyait cependant sa 
pièce de vers latins sur ie Vin de Beaiine. La sus- 
cription de cette lettre était le huitain suivant, où 
la perte du prieuré est malignement rappelée : 

A monsieur l'abbé d'3 Faydit, 

Qui n'a pu, par tout son crédit, 

Ni par ses vers, charnier Acliille (1), 

Et n'a fait qu'irriter sa bile. 

Mais moi, je charme tous les Dieux 

Et leur vole un vin précieux 

( Le vin de Beaune) sur leur table , 

Pendant qu'Harlay l'envoie au diable. 

Cette lettre et quelques autres échanges de cor- 
respondance entre Santeul et l'abbé Faydit n'était 
qu'une affaire d'avaut-poste ; un plus gros orage 
s'amoncelait sur la tête du poète, et ce fut le P. 
Jouvency qui le fit éclater. 

Santeul, qui n'était point un homme de parti, 
avait été jusqu'alors également lié d'amitié avec les 
Jésuites et avec messieurs de Port-Royal. Il allait 
tous les ans en retraite à ce monastère, et fort sou- 
vent aussi il se trouvait en société avec les plus cé- 
lèbres Jésuites. Il correspondait avec Arnauld aussi 
bien qu'avec Bourdaloue, La Rue et autres, sans 
que d'aucune des deux parts on prît ombrage ni de 

(1) Achille de IJarlay III, comte de Beaumont, premier 
président du parlement, en 1689. 

11 



162 J.-B. SAXTEUL. 

SCS fréquentations ni de ses correspondances. La 
notoriété de ses visites annuelles à Port-Royal ne 
l'avait pas empêché de dire dans une de ses pièces 
de vers, en parlant de la maison professe des Jé- 
suites : 

Hanc ego praetulerim sedem longé omnibus unaln 
Floret ubi pietas. 

« Je préférerais à toute autre cette maison où la piété est 
« florissante. » 

Il était , mais sans ostentation et sans calcul , sur 
le même pied de neutralité où Boileau Despréaux 
aflfectait de se montrer, dans sa correspondance, à 
regard des Jésuites et des Jansénistes. 

Tout ce que Santeul avait pu écrire à la louange 
de l'un des deux partis n'avait jamais alarmé l'au- 
tre, et il n'avait jamais perdu l'amitié de personne. 
Chacun paraissait ne considérer ses belles assuran- 
ces que comme de ces hj^perboles à l'usage des 
poètes qui ne doivent point tirer à conséquence. 

Il n'en fut malheureusement pas de même à l'é- 
gard de l'inscription pour le cœur d'Arnauld. 

La susceptibilité des RR. PP. fut éveillée par les 
attaques malveillantes de La Femas et de Faydit, et 
le P. Jouvency, se portant l'organe de sa compagnie, 
écrivit à Santeul la lettre suivante : 

« On m'a dit que vous aviez fait une épigramme à la 
'I louange de M. Arnauld. Je vous ai défendu autant que 



I 



ÉTUDE QUATRIÈME. 163 

« j'ai pu. J'ai dit qu'il n'y avait pas d'apparence que M. de 
« Santeul, sachant bien que M. Arnauld est mort clief d'un 
« parti déclaré contre l'Église, étant lui-même ecclésiasti- 
« que et d'un ordre dont la doctrine a toujours été sans re- 
« proche, eût voulu louer et préconiser un hérésiarque re- 
« connu par l'Église et par la France comme tel; et que si 
« le roi savait cela, il y aurait autre chose à craindre pour 
« l'auteur de l'éloge. Comme je disais bien des choses là- 
« dessus, on m'a montré votre nom à la tète de cette épi- 
« gramme. Je vous avoue que c'a été pour moi un coup de 
« foudre. On a ajouté que vous deviez passer pour un ex- 
« communié avec qui on ne pouvait avoir en conscience 
« aucun commerce, si vous ne rétractiez publiquement \o- 
« tre épigramme. J'attends cela de votre piété. 

« JOUVENCY. » 

La menace des griffes qui se dessinaient sous le 
velouté de ces paroles affectueuses n'échappa point 
à la pénétration de Santeul. Le Victorin voyait bien 
que, pour obtenir une rétractation en forme, on 
évoquait le double spectre de la disgrâce royale 
et de Tanathème ecclésiastique. Mais un autre 
spectre non moins menaçant se dressait à rencontre 
des deux autres : c'était celui de la réprobation 
universelle. 

Le poète crut avoir trouvé le moyen de passer 
entre les deux écueils en allant sur-le-champ dés- 
avouer ses vers entre les mains du P. Jouvency. Le 
révérend père ne se laissa pas prendre à cette cé- 
lérité : il voulait un désaveu écrit ; et il adressa au 



16i J.-B. SANTEUL. 

pauvre Santeul une nouvelle missive qui le pressait 
en ces termes de s'exécuter franchement : 

« Quod Epigranima illud abjures, vehementer laetor. Ve- 
« rum nocessc est ut contrario scripto id praestes publiée, 
(( ac labem inuslam nomini tuo deleas. Hoc à te probi omnes 
« et amici tui expectant : id si feceris à me laudem quam 
u mcreris, et responsum expecta : maturalo est opus. Ve- 
« reor ne quid ex illo Epigraiiimate gravioris mail tibi nec 
« opinanti accidat. Non frustra loquor. 

TRADUCTION 

Reproduite par le Santoliana. 

a J'ai bien de la joie de voir que vous ayez pris le parti de 
« désavouer; mais il faut que vous rendiez ce désaveu pu- 
te blic par un écrit contraire, si vous voulez entièrement ré- 
« tablir votre réputation. Tous vos amis et tous les gens de 
« bien attendent de vous cette démarche. Si vous la faites, 
« comptez que je ne manquerai pas de vous faire la réponse 
( que vous souhaitez, et de vous donner les louanges que 
(i vous aurez méritées. Au reste il n'y a point de temps à 
!( perdre. J'appréhende pour vous les suites de cette épi- 
<i gramme, qui seront d'autant plus fâcheuses, que vous 
« vous y attendez le moins. Je ne vous dis pas ceci en l'air. » 

Cette lettre et une autre non moins pressante 
troublèrent singulièrement Santeul. Il désirait vive- 
ment apaiser le P. Jouvency ; mais il lui répugnait 
tout autant d'écrire contre M. Arnauld. Le cri de sa 
conscience, le soin de son honneur, son respect pour 
ses vrais amis, tout s'y opposait. Il crut trancher la 



I 



ÉTUDE QUATRIÈME. 165 

difficulté en adressant au P. Jouvency une épître de 
quatre-vingt-six vers latins dans laquelle il désa- 
vouait, non plus l'épigramme, mais les malignes in- 
terprétations dont elle était l'objet. Il prenait le ciel 
et la terre à témoin de la pureté de ses intentions; 
il épuisait toutes les formules propres à affirmer qu'il 
n'avait jamais eu dessein de parler contre les Jésui- 
tes. Il se confondait en éloges : dans la malencon- 
treuse épitaphe il avait , au grand scandale des Jé- 
suites, appelé M. Arnauld veri defensor ; son épî- 
tre appela la célèbre compagnie de Jésus veri 
sanctissima custos. Soit; mais l'éloge des Jésuites 
ne détruisait pas l'éloge d' Arnauld. Santeul accusait 
de démence et de méchanceté ceux qui avaient fait 
courir l'épitaphe sous son nom ; mais l'épitaphe, il 
ne la désavouait pas nettement. 

On ne se contenta pas encore de ce que l'on ne 
considérait que comme un nouveau tour de sou- 
plesse. Santeul en fut pour son encens brûlé en 
pure perte. Il fut appelé homme double et de mau- 
vaise foi ; qui pis est, il se vit en butte à une foule 
d'épigrammes décochées par les jeunes Jésuites du 
collège qu'il appelle quelque part puùesjesuitica 
sagittaria. Le P. Jouvency l'avertit qu'on le re- 
gardait comme le fauteur, le protecteur et la trom- 
pette de l'hérésie ; et que les ennemis dont il faisait 
triompher x\rnauld étaient, aux yeux de tous, le 
roi, le pape, la Sorbonne, etc. Bien plus, on lui 



166 J.-B. SANTEUL. 

envoya de pro\1nce, sous le titre ironique de Sa7i- 
tolms vindlcatus, une satire latine que le P. Du 
Cerceau traduisit en vers français, et qui de\1nt 
alors le Santcul vengé. 

De leur côté les Jansénistes appelaient lâcheté ce 
que les Jésuites appelaient duplicité. Ils ne se firent 
pas faute non plus d'épigrammes, et publièrent en- 
tre autres une pièce française en vers burlesques 
où ils le traitaient avec moins de ménagements que 
n'avaient fait les Jésuites. 

Cependant le Santeui vencjé, publié en deux 
langues, était ce qui préoccupait le plus Santeui. Il 
était toujours dans des transes mortelles, et écrivait 
à tous les Jésuites de sa connaissance pour leur de- 
mander quartier. S" il rencontrait dans la rue quel- 
que disciple d'Ignace, il l'abordait brusquement, 
entamait la conversation sans préambule, et recon- 
duisait son nouveau compagnon d'un bout de Paris 
jusqu'au collège, attirant l'attention des passants 
par les gestes et les éclats de voix dont il brodait 
ses doléances. Sa victime fût-elle le frère cuisinier 
des Jésuites, rien ne lui servait de n'entendre pas 
le latin ; Santeui ne lui récitait pas moins quelques- 
uns de ses derniers vers, appuyant sur le veri 
sanctissima custos, et s'écriant : « Eh bien ! mon- 
« sieur, cela ne dit-il pas suffisamment que les Jan- 
« sénistes ont tort, et que les Lettres Provinciaies 
« de IM. Pascal ne sont que des impostures? » 



ÉTUDE QUATRIÈME. 167 

Il alla voir le P. Bourdaloue, qui se moqua de 
lui, et lui dit qu'il faisait comme le sacristain, qui 
change les parements de l'autel suivant les fêtes. 

Cependant Santeul, calculant que huit cents livres 
de rente valaient encore mieux que l'amitié des 
Jansénistes, avoua 

« qu'il était raiiteur de l'épitaphe, mais qu'il l'avait faite 
« malgré lui et à contre-cœur ; qu'elle lui avait été extor- 
« quée par une dame voisine de Port-Royal, et une dame 
« d'une naissance et d'une beauté à ne lui rien refuser. J'ai 
« nié d'abord l'épitaphe, ajoutait-il, pour les mauvais sens 
« qu'on y donnait ; mais dans l'examen de ma conscience 
« j'ai cru devoir à mon innocence l'aveu que je fais. Je ne 
« suis point du parti de iNI. Arnauld, je suis tout Jésuite ; il 
« n'y a que la robe qui me manque. Ces vers me sont écliap- 
« pés par l'importunité d'une femme. C'est une dévote qui 
a me les a demandés ; comment la refuser ? Elle m'aurait 
« étranglé. Une femme ! quel moyen? Je ne saurais rien leur 
« refuser, et je ferais l'éloge des cornes du Diable si elles 
« me le demandaient : Laudarem cornua Diaboli rogatiis. » 

Il entra en correspondance avec le P. de La Chaise 
et avec d'autres encore, à qui il assurait que le 
Hoste triuinj)hato s'appliquait non pas aux Jésui- 
tes, qui, au contraire, avaient battu M. Arnauld 
« à dos et à ventre » ; mais qu'il avait en vue uni- 
quement les ministres Claude et Jurieu. 

Ainsi allait Santeul se défendant, lui et sa pen- 
sion, mais, il faut bien le dire, se défendant sans 



168 J.-B. SANTEUL. 

dignité, sans bonne foi. Plein du désir d'apaiser les 
Jésuites sans rompre avec les Jansénistes de Port- 
Royal, il allait des uns aux autres, interprétant les 
termes de son épitaphc par des explications ambi- 
guës, les termes de ses explications par des com- 
mentaires captieux, se faisant auprès de ceux de 
chaque parti un mérite du ressentiment de leurs ad- 
versaires. 

C'est ainsi que, plus tard, on vit Boileau, dont 
nous parlions tout à l'heure, forcé par la crainte 
que lui inspirait l'intolérance des Jésuites, de se dé- 
clarer inotino-jansdniste, et de dire que, s'étant 
couché quelquefois janséniste, il était tout étonné 
de se réveiller moliniste approchant du pélagien. 
Qui faut-il plaindre, qui faut-il blâmer dans tout ce- 
la? Le plus sûr est de s'écrier avec le même poète : 
Oh! que tes hommes sont fous (1) l 

Au reste les ennemis des Jansénistes ne mettaient 
pas plus de générosité dans leurs attaques contre 
Santeul, que le moine de Saint-Victor ne mettait de 
franchise dans sa défense. Lettres, diatribes, pièces 
de vers, épigrammes, une avalanche d'écrits plus 
ou moins imprégnés de fiel, plus ou moins farcis de 
mensonges et d'injures, était jetée sur un seul 
homme, sur un moine sans méchanceté, sans im- 

(1) Lettres de Boileau à Brossette, 7 novembre et 7 dé- 
cembre 1703. 



ÉTUDE QUATRIÈME. 169 

portance et sans appui. Au Santeut vengé ( San- 
TOLius viNDiCATUs) du P. Du Cerccau succédait le 
Bâition de Santeui (Linguarium) du P. Coramiie; 
puis le Santeut fendu (Santoliis pendens); Roi- 
lin lui-même, le grave, le bon Rollin, ne craignit 
pas de déroger à son caractère conciliant et pacifi- 
que en composant le Santeui pénitent ( Santolius 
poEiNiTENs). Il est vrai que le savant recteur frap- 
pait également sur Santeui et sur les Jésuites, et 
donnait de magnifiques éloges à la mémoire d'Ar- 
nauld. Racine aussi fut impliqué dans cette bagarre 
littéraire. Le Santolius pœnitens fut, quelques 
jours après son apparition, traduit en vers français; 
cette traduction fut attribuée à l'auteur (ïAthaiie, 
et les frères Barbou, dans leur édition de Santeui 
de 17*29, imprimèrent encore cette imputation. Ce- 
pendant Racine, dans une lettre qu'il écrivait à 
Boileau le k avril 1696, se plaignait que les Jé- 
suites lui eussent déclaré la guerre, et parlant 
d'un régent de troisième de cette compagnie qui 
l'avait amèrement critiqué dans une harangue, il 
disait : 

« Vraisemblablement ce bon régent est du nombre de 
« ceux qui m'ont très faussement attribué la traduction du 
« Santolius pœnitens; et il s'est cru engagé d'honneur à me 
« rendre injures pour injures. Si j'étais capable de lui vouloir 
« quelque mal et de me réjouir de la forte réprimande que 
« le P. Bouhours dit qu'on lui a faite, ce serait sans doute 



170 J.-B. SANTEUL. 

« pour m'avoir soupçonné d'être l'auteur d'un pareil ou- 
« vrage. » 

On sut plus tard que cette traduction était d'un 
sieur Boivin. « qui fut si charmé de cette méprise, 
« dit Louis Racine, qu'il adressa à mon père une 
<( petite pièce de vers fort ingénieuse , par laquelle 
« il le priait de laisser quelque temps le public dans 
« l'erreur (1). » Il y eut aussi une autre traduction 
en vers, du même abbé Faydit, dont nous avons 
déjà parlé. 

Coiume toutes choses doivent prendre fin, ce dé- 
mêlé eut la sienne. Toute cette guerre de plume, 
guerre frivole mais animée, dans laquelle une épi- 
taphe d'une demi-douzaine de vers servait de thème 
à des volumes de lettres, de satires, d'épigrammes, 
de commentaires, fait du moins connaître avec quoi 
l'on amusait alors l'esprit public ; et l'importance 
donnée par les Jésuites à cette même épitaphe, et 
leur insistance à en demander la rétractation, té- 
moignent aussi de l'importance dont la poésie latine 
était alors en possession. 

Cependant 1" épitaphe d'Arnauld est encore au- 
jourd'hui en butte à une guerre posthume, grâce à 
une reprise d'hostilités dirigée par le révérend dom 
Guéranger, dans ses Institutions iilurgiques, 
dont nous avons eu déjà occasion de parler. 

(1) Mémoires sur la Vie de Jean Racine. 



ÉTUDE QUATRIÈME. 171 

Dans la lutte à laquelle ce savant Dominicain se 
livre contre les Bréviaires qui ont recueilli les Hym- 
nes de Santeul, l'épitaphe composée par le Victorin 
pour le cœur d'Arnauld est un de ses principaux 
griefs. 

« Non content, dit-il en parlant de Santeul, non content 
« d'avoir fourni pour le portrait de ce coryphée du Jansé- 
« nisme des vers où sa doctrine est louée avec emphase, il 
« osa composer cette inscription pour le monument destiné 
« par les religieuses de Port-Royal à recevoir le cœur de 
« leur Athanase. » 

Là-dessus dom Guéranger cite les quatre pre- 
miers vers de l'épitaphe que nous avons déjà repro- 
duite ; et il souligne non-seulement toutes les ex- 
pressions incriminées dans le temps par les Jésuites, 
mais le sanctas œdes du premier vers et le Porta 
piacido du troisième, • deux expressions qui sont à 
l'honneur de la maison de Port-Royal-des-Champs; 
et il ajoute : 

'-( Quel catholique aurait jamais appelé xVrnauld le défen- 
« seur de la vérité, V arbitre de L'équité? Quel est ce triom- 
« Tphe dont parle le poète? Cet ennemi terrassé, serait-ce le 
M siège apostolique qui tant de fois a fulminé contre ses 
«écrits incendiaires? Cetie sainte demeure, cePo?^ttran- 
« quille, cette terre sacrée, c'est le Port-Royal, c'est la de- 
« meure de ces filles rebelles, plus orgueilleuses peut-être 
« que les philosophes chrétiens qui se sont donné rendez- 
« vous à Tombre des murs de leur monastère. En faut-il 



172 J.-B. SANTEUL. 

M davantage aux yeux d'une foi vraiment catholique pour 
« signaler Santeul comme fauteur des liéré tiques?» 

Nous avoDS reproduit antérieurement le texte de 
l'épitaphc à propos de laquelle dom Guéranger re- 
nouvelle avec plus d'amertume, après plus d'un 
siècle et demi, les attaques dont Santeul fut l'objet 
de la part des Jésuites ses contemporains ; mais 
puisque le révérend abbé de Solesmes vient aussi 
de reprocher à notre poète les vers que celui-ci 
fournit d'un autre côté pour le portrait de M. Ar- 
nauld, il ne sera pas hors de propos qu'on retrouve 
ici ce quatrain. Le voici : 

Per quem Relligio stetit inconcussa, Fidesque 
Magnanima, et Pietas, et constans régula Veri 
Contemplare Virum : se totani agnoscit in Illo, 
Rugis pulchra suis, Patrum rediviva vetustas. 

TRADUCTION. 

La Foi, la Vérité, qu'il rend inaltérables, 
Trouvent dans ce Vieillard leur plus solide appui; 
Et la Religion aime à revoir en lui 
Des Pères d'autrefois les rides vénérables. 

Puisque nous y sommes, consignons encore ici, 
avec l'agrément de dom Guéranger, cette épitaphe, 
qui résume si brièvement toute l'histoire d'une vie 
bien agitée, et dignement récompensée^ si l'esprit 
de charité qui anime sans doute le révérend abbé 
de Solesmes lui permet d'y souscrire : 



ÉTUDE QUATRIÈME. 173 

ÉPITAPHE 

SUR LE CORPS DE M. ARNAULD. 

Hic jacet Arnaldus, lucem cui Gallia ; portum 
Flandria, Roma fidem, piaebuit astra Deiis. 

TRADUCTION. 

Arnauld repose enfin sous ce marbre immobile. 

De la France il reçut le jour; 
De Rome il eut la foi, de la Flandre un asile, 

De Dieu le céleste séjour. 

Nos Études sur Santeul étaient à peine achevées 
quand nous avons appris que la guerre commencée 
vers 18^1 contre les Hymnes de ce poète, et cela 
sans beaucoup de retentissement littéraire jusqu'à 
ce jour 3 était parvenue à expulser du Bréviaire 
riiymnographe de Saint- Victor, ou plutôt avait eu 
pour résultat d'opérer la restauration du Bréviaire 
romain désormais substitué à nos Bréviaires galli- 
cans. 

Le livre du révérend abbé de Solesmes a été, à 
notre connaissance du moins, le principal organe 
de la polémique dirigée contre Santeul et contre la 
liturgie à l'établissement de laquelle le Victorin avait 
pris part (1); ce livre a pour titre : Institutions 
liturgiques, nous l'avons déjà dit; il ne nous ap- 
partient pas d'en apprécier la portée, ni de nous 

(1) Voir notre Étude deuxième, page 82 à la note. 



nu J.-B. SANTEUL. 

faire juge de ses tendances et de ses effets; nous 
serions même tenté, si nous n'étions retenu par le 
respect que nous voulons garder pour les senti- 
ments religieux qu'on intéresse dans ces débats ac- 
cessoires , de dire comme ce pénitent à qui son di- 
recteur demandait s'il était janséniste ou moliniste, 
et qui lui répondit : « Non, mon père, je suis ébé- 
« niste » ; mais, au point de vue purement poétique, 
les hymnes de Santeul constituaient un monument 
dont on \1ent de faire une ruine; leur exclusion de 
la liturgie est un événement littéraire dont nous 
devions au moins faire la simple mention, comme 
complément de nos Études sur le poète de Saint- 
Victor. 



FIIN DE L ETUDE QUATRIEME. 



ÉTUDE cmourÈME. 



I 



ÉTUDE CIIVQIIÈME. 



DE L EMPLOI DE LA FABLE DANS LA POESIE. 

En nous livrant à ces Études sur le poète Sauteul, 
nous trouvons débattue dans son œuvre une ques- 
tion que, toute tranchée à son désavantage qu'elle 
soit aujourd'hui, car il s'agit de l'usage de la Fable 
dans la poésie, nous ne croyous pas moins digne de 
nous occuper. 

Ce fut du sein même de sa famille que Santeul 
vit partir les premières protestations contre les em- 
prunts que sa poésie faisait à la Fable. Un de ses 
frères, Claude Santeul, cultivait comme lui, et avec 
quelque succès, la poésie latine ; il faisait aussi fort 
agréablement des vers français. Ce Claude, plus 
heureux que son frère le Victorin, a du moins trouvé 
grâce devant la sévère orthodoxie de dom Guéran- 
ger, qui parle de lui en ces termes dans ses Insti- 
tutions liturgiques (tome II, pages 150^ 151) : 

« Claude Santeul, du séminaire de Saint-Ma gloire, d'où 
« lui vient le surnom de Maglorianus , est pareillement au- 

12 



178 J.-B. SANTEUL 

»( leur de plusieurs hymnes du Bréviaire de Paris qui l'em- 
« portent sur celles de son frère le Victorin par l'onction et 
« la simplicité. Il est inutile de les indiquer ici. Il paraît que 
(( riiymnographie était innée dans cette famille , car on 
« trouve encore un Claude Santeul, parent des deux pre- 
<( miers, marchand et échevin de Paris, qui a publié aussi 
(( un recueil d'Hymnes (Paris, 1723, in-8.°) (1). » 

Les travaux du moine de Saint-Victor étaient, 
même dans ses compositions profanes, tout-à-fait 
irréprochables sous le rapport de la morale ; son 
frère Claude le reconnaissait ; mais tout en lui ren- 
dant ce bon témoignage, il lui reprochait d'employer 
des noms de divinités fabuleuses et des souvenirs du 
paganisme dans tout ce qui était en dehors de ses 
chants religieux. Il lui conseillait même ou de renon- 
cer à son talent poétique , ou de consacrer unique- 
ment à la gloire de Dieu et de l'Église ce talent dont 
sa profession de chanoine ne lui permettait pas de 
faire un autre usage. Pourquoi, lui disait-il, pour- 
quoi avoir recours à la Fable, au mensonge, quand 
on ne veut dire que la vérité? Croyez-vous donc 
que les hommes ne sauraient trouver belles les in- 
scriptions d'une fontaine et d'un bois si une naïade 

(1) Il y a eu deux Claude de Santeul échevlns de Paris, Pim 
en 1655, c'était le père de notre poète ; l'autre en 1701. Ce 
dernier doit être l'hymnographe de 1723. Le Santoliana 
mentionne encore un frère du Victorin, Charles Santeul, 
dont les poésies latines n'étaient pas sans mérite. 



ÉTUDE CINQUIÈME. 179 

OU des nymphes ne sont cachées dessous ? Pourquoi 
cette perpétuelle intervention des femmes dans les 
fictions poétiques? Les femmes ! ne font-elles pas 
déjà assez de mal partout où elles sont naturelle- 
ment ? 

Notons bien, pour l'édification de nos lectrices, 
si nous en avons, que c'est Claude Santeul qui par- 
lait ainsi, et que nous ne sommes pas tout-à-fait de 
son avis sur son dernier point. 

Santeul le Victorin avait , fort jeune encore , dé- 
buté dans la carrière poétique par la composition 
d'une pièce de vers latins dans laquelle , sous ce 
titre La Bulle (Bulla), il décrivait une métamor- 
phose dont l'argument était ainsi conçu : L'Amour 
recueille dans une urne les larmes de Phyllis, et, 
selon l'habitude des enfants, car l'Amour en est un, 
il souffle dans un chalumeau et fait de ces larmes 
une bulle semblable à celles qu'on nomme vulgai- 
rement bulles de savon. Puis il se réjouit de son 
propre ouvrage, et change eu astre cette bulle qu'il 
fait emporter au ciel par le souffle des zéphyres, 
pendant qu'Iris, mère des couleurs, la fait briller de 
diverses nuances. 

Jean-Baptiste Santeul, lorsqu'il composa cette 
Métamorphose^ faisait encore sa Rhétorique au 
collège Louis-le-Grand, sous le P. Cossart, qui dès- 
lors tira l'horoscope de son élève, lui prédit de 
grands succès, et lui commença une réputation en 



IHO J.-B. SANTEUL. 

répandant la BuUe parmi les gens de lettres. Claude 
Santeul n'avait pas été le dernier à applaudir son 
frère ; et quand celui-ci le vit venir lui reprocher 
r usage des fictions mythologiques, il ne manqua pas 
(le rappeler le quatrain suivant, que Claude lui- 
même avait composé à la louange de la BuUe : 

Creditur aurariini soboles popularibus auris, 
Ludicra pcrvolitat pompa per ora virùm. 

At fragilis niolo disruinpitur aërc BuUa; 

Carminibus lepidis vincta, superstes erit. 

TRADUCTION. 

Fille des vents, au vent des faveurs populaires 
Ta Bulle se confie, et se fait approuver; 
L'air faiblement ému peut la faire crever, 
Mais tes vers pour toujours lui seront tutélaires. 

Claude répondit qu'à la rigueur on avait pu pas- 
ser à un écolier ces fabuleuses frivolités, que la 
gravité de sa profession religieuse devait désormais 
lui interdire. Il ajouta qu'au surplus la poésie pou- 
vait plaire sans le secours de la Fable, et que, quand 
une pièce de vers n'était pas goûtée des lecteurs, 
c'était ou par la faute du poète qui n'avait pas assez 
d'élévation, ou par un effet de la corruption des 
hommes qui avaient encore quelque attachement 
aux erreurs du paganisme. 

Jean-Baptiste soutint l'opinion contraire : il dit 
que la Fable faisait tout le merveilleux des anciens. 



ÉTUDE CINQUIÈME. 181 

ei que sans elle un poète moderne ne pouvait être 
poète qu'à demi. 

On s'échauffa de part et d'autre. Claude proposa 
un pari. L'enjeu était de trente pistoles; les juges 
devaient être messieurs de l'Académie française ; le 
prix serait remporté par celui des deux frères qui 
aurait fait la meilleure pièce de vers, Claude pour 
attaquer la Fable , Jean-Baptiste pour la défendre. 
Le champion de la iMythologie pouvait lui emprun- 
ter des armes; son antagoniste renonçait formelle- 
ment à lui demander aucun secours. C'était là la 
principale loi du combat. 

Le Victorin accepta le défi, et les deux frères, de- 
venus rivaux, se mirent à l'œuvre, chacun de son 
côté. 

Claude composa une élégie In varias Poëtarum 
Fahuias, où il cherchait à prouver que l'on doit 
abandonner les fictions mythologiques, première- 
ment parce qu'elles sont surannées ; en second lieu 
parce qu'elles sont contraires à l'esprit chrétien; 
enfin parce que la nature offre aux ébats du poète 
une carrière assez vaste sans qu'il ait besoin de re- 
courir à la Fable. 

Cet adversaire de la mythologie évoquait tour à 
tour les dieux du paganisme, mais pour leur dire à 
chacun leur fait et les raisons pour lesquelles il ne 
voulait plus de leur intervention ; Jean-Baptiste, de 
son côté, dans sa composition Pro DefensioneFa- 



182 J.-B. SANTEUL. 

huiarum, faisait apparaître également les divinités 
fabuleuses, mais en les parant de tous leurs atours, 
et en faisant \aloir autant qu'il le pouvait le secours 
qu'elles apportent à la poésie. 

Comme s'il eût reconnu lui-même la faiblesse de 
la cause qu'il embrassait, notre poète fit imprimer 
en lettres majuscules à la fin de sa pièce une pro- 
testation en latin, dont voici le sens : 

« De peur qu'on ne m'impute à impiété les em- 
-( prunts faits pour les vers d'un chrétien aux su- 
« perstitions de l'antiquité, je veux, candide lecteur, 
« ne pas vous laisser ignorer que je n'ai prétendu 
« ici qu'exercer ma plume afin de me rendre plus 
<( habile à écrire sur des sujets qui regardent notre 
<( religion. » 

Cette sorte d'aveu n'était pas faite pour relever 
la Fable aux yeux de ses juges, et donnait en quel- 
que sorte raison d'avance à l'Académie française, 
qui décerna la palme à Claude Santeul, l'antagoniste 
de la Fable. 

Nous ne voulons pas infirmer pour cette fois le 
jugement porté par les Quarante ; mais Santeul le 
Victorin aurait bien pu, pour son propre compte, 
s'écrier : 

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni. 

En effet, s'il eut contre lui la majorité du docte 
aréopage , il avait dans la minorité un académicien 



ÉTUDE CINQUIÈME. JS.i 

dont le nom seul pouvait peser pour beaucoup dans 
la balance. Ce nom, c'était celui de Pierre Corneille. 
Le grand tragique voulut rompre une lance en fa- 
veur de la question débattue, et sous le titre de 
Défense des Fables dans ia Poésie, il fit, non pas 
une traduction de l'élégie de Santeul , comme San- 
teul l'a écrit lui-même , mais une imitation en vers 
français. 

De peur d'exagérer l'étendue de cette Étude, nous 
nous abstiendrons de rien citer de l'œuvre latine de 
Jean-Baptiste, et nous laisserons plus de place à 
celle de Claude, qui doit avoir ici la préférence pour 
la citation, comme elle l'eut devant l'Académie fran- 
çaise. Ce sera d'ailleurs un nouveau spécimen, pris 
dans la même famille, de la poésie latine sous 
Louis XIY. 

Le lauréat Claude Santeul, qui s'était targué de 
faire mieux que son frère sans emprunter aucun 
secours à la Fable, ne remplit pas, il nous semble, 
cet engagement ; car dans la plus grande partie de 
sa composition il traduit la Fable devant ses juges 
pour la mettre en opposition avec les vérités du 
christianisme ; et tout en la faisant ainsi comparaî- 
tre , il la rend si séduisante que si elle a été con- 
damnée, c'est peut-être parce que l'aréopage a pris 
le change et a donné à la poésie religieuse, ou plu- 
tôt au poète qui prouvait les mérites de la Fable en 
cherchant à les nier, une palme que lui arrachaient. 



184 J.-B. SANTEUL. 

en partie du moins, les séductions de la condamnée. . 
Voici, par exemple, comment il parle de diffé- 
rents personnages mylliologiques : 

Molle quis in truncum, nisi trunco diirior ipso, 

Virginis immeratae vertere corpus amet? 
Phœbus amat, Phœbum virgo deludit amantem, 

Et fugit, et supplex à pâtre poscit openi. 
McJlia corticibus durantur mcmbra puellae, 

Hoc pretium, Daphne, virginitatis habes! 
Callidus in pluvium descendit Juppiter aurum ; 

Scilicet illa décent splendida furta Jovem î 
Quis ferat, emoto quando ruit aîquore puppes 

Una Jovis conjux, et Jovis una soror ? 
Gui Mars non nioveat risum deprcnsus adulter, 

Niidaque, qualis erat, conipede vincta Venus ? 
O Divos, impunè quibus peccare potestas ! 

Non aliâ dominos se ratione probant. 
Relliquias veterum infâmes, haec monstra, Poëtae, 

Intempestivis ne revocate jocis. 
Si Christo nascente silent oracula, quid vos 

Ereptos alio reddidit ore sonos ? 
Usquè adeonè levis vos Fabula pascit inanes? 

Vos inopes rerum Fabula ditat inops. 
O utinam prisci remearent lucis in auras ! 

Ridèrent ipsos, quos coluère, Deos. 

Nous craignons bien d'avoir détruit tout le charme 
de cette composition en la faisant passer dans notre 
langue : 

En un tronc dur et vil quelle ame encore plus dure 
Changerait sans remords la vierge tendre et pure ? 
Phœbus aime : Daphné, rebelle à ses discours. 



ÉTUDE CINQUIÈME. 185 

S'enfuit, et va d'un père implorer le secours; 

Et l'écorce d'un arbre est l'unique refuge 

Que donne à sa pudeur et ce père et ce juge ! 

En une averse d'or tombé chez les mortels, 

Jupiter, dieu larron, mérite nos autels ! 

Pour Junon, sans pudeur la femme de son frère, 

La mer à des vaisseaux fait sentir sa colère ! 

Et sans la bafouer l'on parle de Cypris 

Se montrant nue à Mars entre ses bras surpris ! 

Pécher impunément! c'est à ce droit du maître 

Que dans les vers un dieu se fera reconnaître ! 

Reliques du passé, que ces traits infamants. 

Poètes, soient exclus de vos amusements. 

Si le Christ en naissant fit taire les oracles, 

Est-ce vous qui pour eux ferez d'autres miracles? 

D'un frivole aliment sachez vous affranchir 

Et de ces pauvretés ne plus vous enrichir. 

Si les peuples anciens revenaient en ce monde, 

Qu'ils riraient aujourd'hui de leur Olympe immonde! 

Vers la fin de son œuvre, le poète nous paraît 
rentrer plus franchement dans les conditions de son 
programme, et nous y puiserons deux passages qui, 
à notre avis, méritent les honneurs de la citation. 
Voici le premier. 

Externos vultus nudis affingere rébus 

Nil dubitem, atque aptis resanimare niodis, 
Bella cano ; voniat piceâ Discordiâ taedâ, 

Non bellatores ducat in arma deos. 
Aptentur pennae ventis, Famaeque ora centum, 

Centum urbes totidem personet illa tubis. 
Exultent laeto montes et flumina pîausu, 

Inter saxa mihi garriat unda loquax. 



186 J.-B. SAMEUL. 

Et geiniueiU vitcs, ot pratis rideat herl)a ; 

Quascjuc aîther haiisit terra reposcat aquas; 
Non unà roruin splendescit imagine carmen, 

S.Tpt" anibit proprio noniina mota loco. 
Parciùs ilia quidcm frcncnda liccntia valum ; 

Affectant aura liberiore frui. 
Hanc sed cnini observent legeni, ne puisa reducant 

Nuuiina, nil falsâ relligione tcgant. 

TRADUCTION. 

Ce n'est pas que parfois quelque masque emprunté 

Ne puisse des objets couvrir la nudité. 

Parlez-vous de bataille? à vos vers on accorde, 

Mais sans parler des dieux, un flambeau de discorde. 

Donnez une aile aux vents, et que de ses cent voix 

La gloire aille frapper cent villes à la fois. 

Que les monts tressaillants, les fleuves qui bondissent, 

Qu'un ruisseau qui murmure à vos chants applaudissent. 

Sur la vigne un bourgeon peut être un diamant ; 

Les fleurs seront d'un pré le sourire charmant ; 

L'air pompe les vapeurs, et la terre altérée 

Redemande son onde à la plaine éthérée. 

Sous des aspects nouveaux et sous des noms divers 

Tout objet doit toujours se montrer dans les vers. 

Le poète a besoin qu'on détende ses rênes 

Et qu'on livre à ses bonds de plus vastes arènes. 

Mais que ses chants, plus purs, ne soient plus protégés 

Par un culte menteur pour des dieux abrogés. 

Voici enfin ce qu'on peut appeler la péroraison 
(le Santeul. Ce sont les derniers vers de sa pièce : 

Sed majora Deus praebet spectacula, quam qua3 
Insanis Error fingit imaginibus. 



ÉTUDE CINQUIÈME. 187 

Et quid non poteris? fœcundum concute pectus, 

O Vates, pulchri semina pcctus liabcl. 
Inspice res intus, mille argumenta ministrant, 

Magnaque vel minimis gratia rebus inest. 
Quidquid sincerum menti sapientia dictât, 

Id seqiiere adnitens, hanc venerare ducem. 
Et vénères linguae, nec longô quaere Icporem, 

Uitrô quaesitus promicat ipse lepos. 
Sublime ingenium fucum fastidit, et ambras, 

Nativis gaudet luxuriare bonis. 
O si Naturae nossent mysteria Vates ! 

Ingenuâ simplex cresceret arte labor. 

TRADUCTION. 

Mais que peut de l'Erreur l'œuvre vaine et légère 
Près des réalités qu'un vrai Dieu vous suggère 1 
Vous-même ignorez-vous quel est votre pouvoir'? 
Au fond de votre esprit sachez entendre et voir. 
Secouez votre cœur ; le cœur, arbre fertile, 
Porte en son fruit le beau, le grand, le vrai, l'utile. 
Creusez tout; toute chose est matière à vos chants ; 
La moindre en ses détails a des charmes touchants. 
Ce que vient à l'esprit dicter la conscience 
Est digne de respect, digne de confiance. 
Ne cherchez point alors la grâce du discours, 
La grâce vient sans peine et brille sans secours. 
Le propre du génie est de fuir l'imposture ; 
n est riche des biens que répand la nature. 
Nature ! en tes secrets l'homme qui prend sa part 
Fait de son moindre efifort un chef-d'œuvre de l'art. 

Claude Santeul gagna les trente pistoles. Jean- 
Baptiste, qui était poète et qui, par sa souplesse, 
était bien digue, quoique latiniste, de compter au 



188 J.-B. SANTEUL. 

tiombre des poètes français du siècle de Louis XIV, 
remit avec beaucoup de bonne grâce la somme que 
son frère lui avait gagnée. 

La gageure avait eu de l'éclat, la défaite du poète 
de Saint-Victor n'en eut pas moins, et Jean-Bap- 
tiste vit bien que, pour lui du moins , c'en était fait 
de la poésie profane, et qu'il ne réussirait point s'il 
restait dans cette voie. Il se tint donc pour battu, 
et se mit même à faire chorus avec les antagonistes 
de la Fable dans la poésie. 

11 en était là quand il fut mis en relation avec 
Fontanier-Pellisson. 

Ce nouveau protecteur de Santeul, personnage 
historique dont la mémoire est consacrée sous le 
simple nom de Pellisson, est assez connu de tout le 
monde ; cependant il ne sera pas inutile de remet- 
tre sous nos yeux une partie de la courte notice 
que Voltaire, à qui nous laisserons toute la res- 
ponsabilité de ses appréciations, lui a consacrée 
dans son Catalogue des Ecrivains du siècle de 
Louis XIV : 

« Peilisson-Fontanier (Paul), né calviniste à Béziers, en 
« 162/!i ; poète médiocre à la vérité, mais homme très savant 
« et très éloquent ; premier commis et confident du surin- 
« tendant Foaquet ; mis à la Bastille en 1661 : il y resta 
« quatre ans et demi pour avoir été fidèle à son maître. Il 
« passa le reste de sa vie à prodiguer des éloges au roi qui 
« lui avait ôté sa liberté Beaucoup 



ÉTUDE CINQUIÈME. 189 

<( plus courtisan que philosophe, il changea de religion, el 
« fit sa fortune. Maître des comptes, maître des requêtes et 
« abbd, il fut chargé d'employer les revenus du tiers des 
« économats à faire quitter aux huguenots leur rehgion, 
« qu'il avait quiltée ; etc., etc. j) 

Un jour que Santeul était allé chez ce personnage 
alors en place et en crédit, sous prétexte de le con- 
sulter sur une épigramme nouvelle de sa façon, M. 
Pellisson lui dit qu'il était à regretter qu'iui homme 
de son talent pour la poésie ne s'attachât qu'à des 
compositions sans importance. — J'en ai de l'ar- 
gent (1), répondit naïvement le poète. — Vous de- 
vriez faire des hymnes, continua Pellisson, cette oc- 
cupation ne vous serait pas ingrate, et elle est honnête 
et digne d'un religieux. — Et dans son zèle de néo- 
phyte, le calviniste converti fit compter à Santeul , 
à titre d'encouragement, une gratification prise sur 
le fonds des économats dont Voltaire vient de nous 
parler, lui promettant mieux encore s'il suivait ses 
conseils. 

Les arguments de M. Pellisson étaient de ceux 
auxquels peu de gens savent résister. Bossuet et 
d'autres personnages considérables et influents le 
pressèrent de leur côté ; et Santeul qui, ce témoi- 

(1) La Vie et les Bons Mots de M. de Santeul, imp. à Co- 
logne en 1722, chez Abraham l'Enclume, gendre d'Antoine 
Marteau. 



100 J.-B. SAMEUL. 

gnage lui est dû, professait un grand respect pour 
les choses de la religion, n'eut pas de peine à se 
résoudre à une entreprise dont le résultat devait 
satisfaire tout à la fois sa cupidité bien connue, et 
sa dévotion reconnue, deux choses qu'il savait fort 
bien concilier. Il jura donc de ne plus travailler qu'à 
des ouvrages de piété , et ce fut alors qu'il se mit à 
composer ses hymnes pour les Bréviaires de Cluny 
et de Paris. 

Il ne tarda pas à être récompensé comme Pellis- 
son le lui avait promis. Le roi , qui s'était contenté 
jusque-là de lui accorder de simples gratifications 
pour quelques poésies adulatrices, le fit coucher sur 
l'état pour la pension de huit cents livres dont nous 
avons déjà parlé. 

Santeul en éprouva une vive reconnaissance, et il 
consigna l'expression de ce sentiment dans une épî- 
tre à Paul Pellisson-Fontanier, qui, selon les ex- 
pressions du titre, l'avait fait renoncer aux muses 
profanes en l'engageant à composer des hymnes sa- 
crées, et l'avait inspiré en l'y engageant. 

Cette épître de Santeul est proprement une ab- 
juration. Il s'y reproche les poétiques erreurs qui 
ont séduit sa jeunesse ; il y déplore sou inexpérience 
et un vain amour de gloire qui lui fait célébrer les 
faux dieux, les déesses et toutes ces monstruosités 
païennes, héritage infâme de l'antiquité. Il se com- 
pare à un voyageur qui, égaré la nuit sur des che- 



ÉTUDE CINQUIÈME. 101 

mins qu'il ignore, voit devant lui un feu follet qui 
l'attire, qui semble vouloir le guider, et qui le pré- 
cipiterait dans un fleuve, sans les conseils de Pel- 
lisson, dont la main paternelle est venue le détour- 
ner de son égarement. 

C'en est donc fait; Santeul renonce pour jamais 
à l'Hélicon, aux profanes ruisseaux du Parnasse ; et 
c'est aux sources du vrai Dieu qu'il ira désormais 
s'abreuver. 

Mais, que ce soit de vin ou de poésie qu'on s'enivre, 
ceux qui ont l'habitude de l'une ou de l'autre ivresse 
ne font pas de serments mieux gardés. Il ne fallait 
à Santeul qu'une occasion pour rompre le sien ; et 
cette occasion ce fut La Quintinie qui la lui procura. 

Voici comment un annotateur de Santeul parle de 
La Quintinie au bas d'une pièce de poésie latine 
dont nous allons parler et que lui adressa le cha- 
noine de Saint-Yictor : 

(( Jean de La QuiYitinie naquit près de Poitiers en l'année 
« 1626. Il fit ses éludes en cette ville au collège des Jésui- 
« tes. Ensuite il vint à Paris pour se faire recevoir avocat. 
« Il était naturellement éloquent, et s'acquit beaucoup de 
(( réputation dans le barreau ; mais il s'est rendu beaucoup 
(( plus recommandable par sa science dans l'agriculture. 
« Nous lui sommes redevables d'une infinité de découvertes 
« qu'il y a faites. Le livre que nous avons de lui sous le titre 
« divins tnictions pour les Jardins fruitiers et potagères a 
« eu l'approbation de toute l'Europe. Le roi Louis XIV, in- 



192 J.-B. SANTEUL. 

« struit de son savoir daus l'agriculture, riionora de la 
« charge de dirccteur-géni^ral de ses jardins fruitiers et po- 
« tagersde toutes ses maisons royales, qu'il avait créée eu sa 
« faveur. Pourvu de cet emploi, il fit augmenter de beau- 
(( coup Tancien Potager de Versailles. La beauté des fruits 
« et Pexcellence des légumes et des herbages qu'il y fit pro- 
« duire porta Louis XIV à faire celui qui est aujourd'hui 
« Padmiration de ceux qui le considèrent. » 

La publication des Instructions pour tes Jar- 
diiu fruitiers et potagers donna lïdée à Sauteiil 
d'adresser à la Quintinie une pièce de vers qu'il in- 
titula : Pomona in agro Versaliensi. Dans cette 
œuvre , le poète oublie son serment dès le premier 
mot du titre , et aux louanges qu'il prodigue tour à 
tour au savoir de La Quintinie, aux magnificences 
de Versailles et à la grandeur de Louis XIV, il mêle 
des invocations non-seulement à Pomone, dont le 
nom figure comme un défi en tête de son poème, 
mais à d'autres divinités de la Fable et aux nymphes 
qu'il avait solennellement bannies de la poésie. 

Cette \iolation d'un serment fit quelque sensation 
dans un certain monde littéraire, et l'on feignit 
même d'y attacher plus d'importance que n'en 
comportait une pareille sorte de faute. Santeul re- 
çut de tous côtés des réclamations ; mais celles aux- 
quelles il se montra le plus sensible lui vinrent de 
lillustre Bossuet. L'évêque de Meaux, soit sérieuse- 
ment, soit plutôt pour s'égayer, lui adressa de vifs 



ÉTUDE CLNQUIÈME. 103 

reproches auxquels Santeul crut devoir répondre 
par une nouvelle pièce de vers cfuil appelait son 
Amende honorable, et qu'il publia de suite. Dans 
une vignette en taille-douce qui était en tête de 
l'imprimé, le poète relaps se fit représenter à ge- 
noux, la corde au cou, un flambeau à la main, et se 
tenant sur les marches des portes de l'église de 
Meaux, dans l'attitude d'un pénitent qui vient s'hu- 
milier et faire acte de contrition. 

Les vers apologétiques furent trouvés fort beaux. 
Bossuet, à qui ils étaient adressés, envoya au poète 
une lettre de félicitation dont nous ne transcrirons 
que la première phrase : 

« Voilà, ^lonsieur, ce que c'est de s'humilier. L'ombre 
« d'une faute contre la religion vous a fait peur ; vous vous 
M êtes abaissé, et la religion elle-même vous a inspiré les 
« plus beaux vers, les plus élégants, les plus sublimes que 
u vous ayez jamais faits. Voilà ce que c'est, encore un coup, 
« de s'humilier. » 

Plus tard Bossuet écrivit à Santeul, sur le même 
sujet, une lettre dans laquelle il est aisé de voir que 
l'illustre prélats' était plu à exagérer son rigorisme, 
ou que du moins il avait fait quelques concessions. 

Nous croyons qu'on ne lira pas sans intérêt un 
passage de cette lettre ; on y verra ce que pensait 
Bossuet de la poésie et de la Fable ; ce que, de son 
point de vue essentiellement religieux, il accordait 
de tolérance à des frivolités et à des fictions; et le 

13 



]9li J.-B. SAxNTEUL. 

cas qu'il faisait de la personne et des ouvrages de 
Santeul. 

a Je reverrai avec plaisir dans ee raccourci et dans cet 
« ouvrage abrégé toute la beauté de l'ancionne poésie des 
« Virgile, des Horace, etc. , dont j'ai quitté la lecture il y a 
« long-temps (1). El ce me sera une satisfaction de voir que 
« vous fassiez revivre ces anciens poètes, pour les obliger en 
« quelque sorte à faire l'éloge des héros de notre siècle 
« d'une manière moins éloignée de la vérité de notre reli- 
« gion. Il est vrai, monsieur, que je n'aime pas les Fables, 
« et qu'étant nourri depuis beaucoup d'années de l'Écriture 
« sainte, qui est le trésor de la vérité, je trouve un grand 
« creux dans ces fictions de l'esprit humain et dans ces pro 
«< ductions de sa vanité. Mais lorsqu'on est convenu de s'en 
« servir comme d'un langage figuré, pour exprimer d'une 
« manière en quelque façon plus vive ce que l'on veut faire 
« entendre, sur -tout aux personnes accoutumées à ce lan- 
« gage, on se sent forcé de faire grâce à un poète chrétien, 
« qui n'en use ainsi que par une sorte de nécessité. Ne crai- 
(( gnez donc point, monsieur, que je vous fasse un procès 
<( sur votre Hvre; je n'ai, au contraire, que des actions de 
« grâce à vous rendre. Et sachant que vous avez dans le 
« fond autant d'eslime pour la vérité que de mépris pour les 
H Fables en elles-mêmes, j'ose dire que vous ne regardez 
« non plus que moi toutes ces expressions tirées de l'an- 
« cienne poésie que comme le coloris du tableau ; et que 
« vous envisagerez principalement le dessein et les pensées 
« de l'ouvrage, qui en sont comme la vérité et ce qu'il y a 
« de plus solide. » 

(1) Cette lettre a été écrite postérieurement à 1690. 



ÉTUDE CINQUIÈME. 195 

Fénelon professa la même indulgence pour les 
fables et la même estime pour Santeul. Il adressa 
aussi à ce poète une lettre dans laquelle il l'autori- 
sait à faire des Pomoncs, pourvu qu'il en fit ensuite 
autant ({'amendes honorables ; ajoutant que ce 
serait profit pour tous : la faute et la réparation. 

Aujourd'hui que l'emploi de la Fable est tout-à- 
fait abandonné dans la poésie, un débat dans lequel 
il s'agirait d'attaquer et de défendre ses fictions 
n'éveillerait l'attention de personne ; mais au temps 
dont nous parlons, c'était là, en littérature, une des 
principales questions à l'ordre du jour, et quand 
l'occasion se présente de s'en souvenir, l'histoire 
littéraire ne doit pas dédaigner celle-là plus que 
toute autre. 

Santeul n'avait pas été seul attaqué à cet égard. 
Dans le même temps, on avait reproché à Boileau 
l'évocation qu'il avait faite des divinités fabuleuses 
dans sa quatrième épître où il raconte le fameux 
Passage du Rhin. Aussi prit-il chaudement la dé- 
fense de la Fable dans le troisième chant de son 
Art poétique; et cette levée de bouclier nous a 
valu des vers qui restent toujours beaux, même après 
la déchéance du système poétique qu'ils défendent. 

Dans ces sortes de discussions comme dans toutes 
celles qui s'élèvent entre les hommes, les arguments 
les plus solides et les vers les plus brillants ne par- 
\1ennent guère à convaincre que ceux dont on par- 



196 J.-B. SANTEUL. 

tage l'opinion ; el vers la fin du règne de Louis XIV, 
le janséniste Duguet, dans V Institution d'un 
Prince, ouvrage dont nous avons déjà eu l'occa- 
sion de citer quelques lignes, considérant les ar- 
gumentations antérieures comme non avenues , re- 
prenait l'attaque de plus belle , et s'exprimait ainsi 
en parlant du Prince son élève : 

« Il aura sur-tout une extrême indignation contre toutes 
« ces vaines fictions où les noms des anciennes divinités lui 
(( seront attribués aussi bien que leur prétendu pouvoir sur 
« la terre ou sur la mer, sur la guerre ou sur la paix. Il n'y 
« a rien, d'un côté, de si froid que ces chimères, et d'un 
« autre, de plus impie ni de plus scandaleux. Je sais que 
« les noms de Mars, de Neptune et de Jupiter sont des noms 
(( vides de sens ; mais ce sont des noms qui ont servi au dé- 
(( mon pour tromper les hommes et pour se faire rendre par 
« eux les honneurs divins. C'est donc faire injure au prince 
<( que de le mettre à la place de ces usurpateurs , et le prince 
« se déshonore en consentant à cette impiété. Cependant les 
« théâtres en retentissent, leur musique s'exerce sur ces 
(t indignes fictions, les peuples s'infectent de cette espèce 
« d'idolâtrie, et les châtiments pleuvent en foule du ciel sur 
« une nation qui s'est fait un jeu d'un si grand mal. » 

Si la poétique protection de Boileau n'avait 
pas préservé la Fable des attaques de Duguet , les 
attaques de Duguet n'empêchèrent pas non plus la 
Fable de fournir pendant long-temps encore aux 
poètes les principaux ornements de leurs composi- 
tions. Elle resta florissante pendant toute la durée 



ÉTUDE CINQUIÈME. 197 

du XVIII/ siècle. Tantôt elle fut attaquée par un 
abbé Pluclie , qui ne se contentait pas de vouloir la 
bannir de la poésie, mais qui se scandalisait de voir 
sur les tapisseries des figures prises des Métamor- 
phoses d'Ovide, et qui demandait que Zéphyre et 
Flore, Vertumne et Pomone fussent exilés des jar- 
dins de Versailles ; tantôt elle fut défendue de nou- 
veau par Voltaire, en prose dans son Dictionnaire 
j)iiHosoj)hiqiie, en vers dans son Apologie de ta 
FaUe. 

Ce fut une nouvelle école littéraire qui, aux ap- 
proches du second quart du dix-neuvième siècle, eut 
la gloire de renoncer la première à l'emploi de la 
Fable, et de voir cet abandon imité définitivement 
par tous les poètes contemporains. 

C'était là, au reste, une victoire facile, car la dé- 
faite de la Fable était, pensons-nous, déjà virtuel- 
lement consommée dans toutes les convictions. Il 
ne s'agissait que de donner le signal de son expul- 
sion ; et ce signal une fois donné, les imitateurs ne 
demandaient qu'à le suivre. 

En effet, si la poésie ne vit que de fictions, d'i- 
mages, d'allégories, de métamorphoses, l'emploi 
des symboles fabuleux empruntés à l'antiquité, dé- 
claré déjà suranné au temps où les frères Santeul 
descendaient dans la lice pour décider de son sort , 
avait pu survivre au triomphe remporté par Claude 
sur le poète de Saint -Victor ; mais tout un siè- 



198 J.-B. SAiNTEUL. 

cle d'uu maintien toujours contesté devait aussi 
épuiser ce qui restait de crédit à la Fable ; et le 
XIX.* siècle, venu avec tout un cortège d'idées 
nouvelles, n'avait qu'un f ùble effort à tenter pour 
obtenir le complet et irrévocable écroulement du 
vieux système mythologique. 

Déjà môme, avant d'être ainsi détrônée, la Fable 
antique ne régnait plus seule sur la poésie. La my- 
thologie ossianique, qu'on nous avait apportée de 
l'Ecosse, eut pour apôtres Fontanes, Millevoye, 
madame de Staël, M. Baour de Lormian et d'autres 
encore. Mais cette source de fictions vaporeuses fut 
l'objet d'uu engouement passager comme les nuages 
d'où ses poètes la faisaient sortir. 

Plus tard, quand le chef de l'école romantique 
essaya d'introduire dans sa poésie les sylphes, les 
salamandres, les gnomes, les ondins, êtres fantasti- 
ques dont la théosophie juive avait peuplé ce qu'on 
appelait autrefois les quatre éléments, et à leur 
suite les fées, les génies, les lutins, les esprits fol- 
lets, il n'avait point le mérite de l'innovation, et 
c'était tout au plus une restauration qu'il tentait ; 
car il avait été précédé dans cette voie par les Con- 
tes de Perrault, par ceux d'Hamilton, par le 3Iari 
Sylphe de Marmontel, par Jean-Baptiste Rousseau, 
et par la tourbe de leurs imitateurs. 

Il nous paraît curieux, à propos des prétendues 
innovations de cette nouvelle école, de relire quel- 



ÉTUDE CINQUIÈME. 199 

ques phrases que, dans une édition de 1824, M. 
Victor Hugo plaçait en tête de ses Odes et Balla- 
des, et que les éditeurs de ce poète ne manquent 
pas de reproduire indéfiniment. 

Nous n'avons sans doute pas besoin dédire que loin 
de nous est la pensée de prendre à partie M. Vic- 
tor Hugo, que nous ne demandons pas mieux que 
de reconnaître comme l'un de nos plus grands poè- 
tes. Dans une étude rétrospective sur l'usage de la 
Fable dans la poésie, nous ne pouvons nous dispen- 
ser de jeter un coup-d'œil sur la mythologie de l'é- 
cole romantique. Nous devons et nous voulons 
mettre à part toute question de personnes ; mais le 
point qui nous occupe appartient désormais à l'his- 
toire littéraire, et il nous semble que nous pouvons 
l'examiner sans manquer aux égards qui sont dus à 
qui de droit. 

La littérature actuelle, disait dans cette préface 
iM. Victor Hugo en parlant de la littérature dont il 
se faisait le chef, 

« La littérature acluelle, que l'on attaque avec tant d'in- 
M stinct d'un côté et si peu de sagacité de l'autre, est l'ex- 
« pression anticipée de la société religieuse et monarchique 
« qui sortira sans doute du milieu de tant de ruines récen- 
« tes. Il faut le dire et le redire, ce n'est pas un besoin de 
« nouveauté qui tourmente les esprits, c'est un besoin de 
o vérité, et il est immense. 

« Ce besoin de vérité, la plupart des écrivains supérieurs 



200 J.-B. SANTEUL. 

« de l'époque tendent à le satisfaire. Le goût, qui n'est au- 
« tre chose que Yautorité en littérature, leur a enseigné 
a que leurs ouvrages, vrais pour le fond, devaient être égale- 
ce ment vrais dans la forme; sous ce rapport ils ont fait faire 
« un pas à la poésie. Les écrivains d'un autre peuple et d'un 
« autre temps, même les admirables poètes du grand siècle, 
(( ont trop souvent oublié dans l'exécution le principe de 
« vérité dont ils vivifiaient leur composition. » 

Voilà ce qu'écrivait M. Victor Hugo en 182/i. Or, 
nous tous qui avons été témoins des agitations im- 
morales et ruineuses qui se sont succédé depuis 
cette époque jusqu'à ce jour, nous pouvons juger 
aussi comment a été religieuse et monarchique 
cette société dont la littérature de M. Victor Hugo 
se disait l'expression anticipée ; qu'elle nous dise 
donc elle-même quel bien elle a fait à la société, et 
au moins de quels maux elle l'a préservée. 

Les œuvres de cette école, non-seulement vraies 
pour le fond, mais aussi vraies dans la forme, ont, 
sous ce dernier rapport, fait faire un pas à la poé- 
sie. C'est M. Hugo qui le dit. Voyons comment cela 
s'est fait. Et d'abord voyons ce que pense M. Hugo 
de l'usage que faisait Boileau de la mythologie an- 
cienne. Dans la préface qui nous occupe , il repro- 
che à l'auteur de VArt poétique « le Temps qui 
s'enfuit une horloge à la main. » H prétend qu'une 
horloge est déplacée dans la main d'un dieu de la 
Fable. Mais ce Temps dont on avait fait un dieu, 



ÉTUDE CINQUIÈME. 201 

que représente-t-il donc, si ce n'est la succession 
des époques dont les générations sont témoins les 
unes après les autres ? Et quand on veut nous mon- 
trer le Temps à un moment. quelconque de la du- 
rée, pourquoi ne pourrait-on pas le représenter 
porteur de Tinstrument qui sert à diviser cette durée 
à ce moment donné? A qui donc permettra-t-on 
d'être toujours de son temps, si ce n'est au Temps 
lui-même? Et nous n'avons même pas besoin de 
cette concession, car le mot horloge est un mot gé- 
nérique qui s'applique au sablier ou horloge de sa- 
ble, et à la clepsydre ou horloge d'eau, aussi bien 
qu'à l'espèce d'horloge plus moderne que M. Victor 
Hugo a cru voir dans la main du Temps de Boileau. 

Quelques lignes plus bas, le critique regrette 
de voir, dans le célèbre Passage du Rhin, du 
même Boileau, « des Naïades craintives fuir de- 
« vant Louis par la grâce de Dieu, roi de France et 
« de Navarre, accompagné de ses maréchaux de 
« camp et armées. » 

Si pourtant, eu égard à l'époque où écrivait Boi- 
leau, M. Hugo admet la divinité et la personnifica- 
tion du Rhin, pourquoi lui disputer ses Naïades ? 
Or, M. Hugo n'a pas le droit de nier la divinité du 
Rhin, lui qui, tout poète de la vérité qu'il est, a 
bien personnifié dans une de ses Orientâtes, non- 
seulement le Danube, mais aussi les deux villes de 
Belgrade et de Semlin. Bien mieux, à côté de ce 



202 J.-B. SAXTEUL. 

fleuve, au lieu de Naïades craintives il met des 
sorcières oisives ; nous ne pensions pas pourtant 
que les unes fussent fins vraies dans la forme 
que les autres. 

Mais voici qui est bien pis que de mettre au 
Temps une iiorloge à la main, c'est de faire parler 
le Danube en colère, titre de V Orientale, c'est 
de faire parler ce fleuve qui s'avoue lui-même dé- 
chu de divinité, avec la même autorité, disons 
mieux, la même arrogance que quand il était en 
pleine possession de son droit divin : 

Je le sais, moi qui fus un Dieu ! 

Vos dieux m'ont chassé de leur sphère 

Et dégradé, c'est leur affaire ! 

dit-il aux deux cités qui se querellent. Et quand on 
vient de se reconnaître ainsi dégradé et sans pou- 
voir, est-il bien logique de menacer d'un ton aussi 
hautain que dans les vers suivants : 

Car je suis le Danube immense. 
Malheur à vous si je commence ! 
Je vous souffre ici par clémence. 
Si je voulais, de leur prison 
Mes flots lâchés dans les campagnes, 
Emportant vous et vos compagnes^ 
Comme une chaîne de montagnes 
Se lèveraient à l'horizon. 

Il n'y a vraiment qu'un fleuve romantique qui 
puisse prendre ainsi les airs vainqueurs d'un capi- 



ÉTUDE CINQUIÈME. 203 

tan, et, la tête levée, disposer impérieusement de 
ses flots, même après sa déchéance. Et ce serait bien 
pis encore si nous comparions le discours du Rhin 
aux Hollandais dans la quatrième épître de Boileau. 
et l'apostrophe du Danube aux deux villes de Sem- 
lin et de Belgrade dans la trente-cinquième Orien- 
tale de M. Victor Hugo. Le rapprochement entre la 
noblesse de l'un et le ton b avache et matamore de 
l'autre suiBrait ta lui seul pour faire connaître en 
quoi consiste la dilTérence des deux écoles littéraires 
qui les font parler. 

Et remarquons, dit encore M. Victor Hugo dans 
la même préface^ 

« Et remarquons en passant que, si la Uttératiire du grand 
« siècle de Louis -le-Grand eût invoqué le christianisme au 
« lieu d'adorer les di'^.ux païens, si ces poètes eussent été ce 
« qu'étaient ceux des temps primitifs, des prêtres chantant 
« les grandes choses de leur religion et de leur patrie, le 
« triomphe des doctrines sophistiques du dernier siècle eût 
« été beaucoup plus diificile, peut-être même impossible... 
M Mais la France n'eut pas ce bonheur; ses poètes nationaux 
« étaient presque tous des poètes païens; et notre littérature 
« était plutôt l'expression d'une société idolâtre et démocra- 
(( tique que d'une société monarchique et chrétienne. Aussi 
«les philosophes parvinrent-ils, en moins d'un siècle, à 
« chasser des cœurs une religion qui n'était pas dans les 
« esprits. » 

Soit. Mais vous alors, vous le chef d'une nouvelle 
littérature, quelles grandes choses allez-vous nous 



'20!i J.-B. SANTEUL. 

chanter pour ôter un nouveau triomphe aux doctri- 
nes sophistiques qui ne nous manqueront pas, pour 
que vous soyez l'expression d'une société chrétienne 
et monarchique, pour que vous fassiez rentrer la 
religion dans les cœurs en la remettant d'abord 
dans les esprits? En un mot, quelle poésie mettrez- 
vous h la place de la poésie païenne frappée de vos 
réprobations? 

C'était à >I. Hugo avant tout autre, à M. Hugo, 
qui avait si énergiquement réclamé l'expulsion des 
dieux païens, c'était à lui qu'il appartenait de nous 
donner des exemples après les préceptes et de pro- 
poser de nouveaux candidats aux adorations de la 
poésie contemporaine. C'est ce qu'il a fait dans un 
recueil de quinze pièces qu'il a nommées BaUades. 
Ce nom de Ballades n'est déjà pas une innovation; 
ce n'est qu'une exhumation : mais passons; et puis- 
que c'est là que le poète a établi son nouveau pan- 
démonium, allons y faire notre descente, et exami- 
nons. 

Les nouveaux êtres surnaturels de M. Hugo, dans 
ses Ballades, ce sont des fées, des sylphes, des pé- 
ris, des géants, des lutins; c'est-à-dire qu'ici encore 
le coryphée de l'école novatrice n'invente rien, et 
substitue aux vieilleries mythologiques de la Grèce 
et de Rome un pêle-mêle d'autres vieilleries qu'il 
emprunte à la cabale juive, aux rêveries ossianiques 
du Nord et à la théogonie des Persans. 



ÉTUDE CINQUIÈME. 205 

Est-ce là ce que M. Hugo appelle les couleurs 
neuves et vraies de la théogonie chrétienne? 

Nous l'avons déjà vu^ dans ses Orient aies, met- 
tre des sorcières auprès du dieu du Danube à la 
place des naïades qu'il refuse au dieu du Rhin; dans 
la deuxième de ses Ballades, il semble avoir voulu 
remplacer l'amour par le sylphe; ou du moins une 
épigraphe extraite d'une imitation d' Anacréon par La 
Fontaine, épigraphe qu'il a mise en tête de cette Bal- 
lade, semble faire un appel à la mémoire du lecteur 
pour lui annoncer que le poète va entrer en lutte 
avec Anacréon et La Fontaine, et mettre son œuvre 
en regard de l'invention et de l'exécution de ces deux 
maîtres, c'est-à-dire opposer à V Amour mouilié 
de l'antique poésie le Sylphe égaré de la Ballade. 

Pour se livrer avec entière connaissance de cause 
à la comparaison et au jugement que l'auteur du 
Sylphe semble provoquer par la seule exhibition 
de l'épigraphe, il faudrait , en même temps que la 
Ballade, lire en entier la délicieuse composition que 
La Fontaine a intitulée : Imitation d' Anacréon. 

Cette double reproduction allongerait trop notre 
Étude; nous nous bornerons à un simple extrait, et 
nous ferons la citation que le poète du Sylphe sem- 
ble nous indiquer lui-même : 

Le vent, le froid et l'orage 
Contre l'enfant faisaient rage. 
Ouvrez, dit-il, je suis nu! 



L>06 J.-R. SANTEUL. 

Ce sont là les vers de l'épigraphe où l'Amour est 
mis en scène par La Fontaine. En voici cinq de la 
Ballade. C'est le Sylphe qui parle : 

Hélas I il est trop tard pour rentrer dans ma rose ! 
Châtelaine, ouvre-moi, car ma demeure est close. 
Recueille un fils du jour égard dans la nuit; 
Permets, jusqu'à di^niain, qu'en ton lit je repose; 
Je tiendrai peu de i)lace et ferai peu de bruit. 

Mais qu'est-ce donc, après tout, qu'un Sylphe ? 
La Ballade va nous le dire : 

Je suis l'enfant de l'air, un Sylphe, moins qu'un rêve, 
Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève, 
L'hôte clair du foyer durant les nuits d'hiver, 
L'esprit que la lumière à la rosée enlève. 
Diaphane habitant de l'invisible éther. 

Nous ne nous arrêterons pas long-temps à faire 
remarquer qu'ici la généalogie du Sylphe n'est 
guère précise, car il se donne pour pères tout à la 
fois l'air, le printemps et le matin ; ce qui ne l'em- 
pêche pas d'ajouter qu'il est né d'un larcin que la 
lumière a fait à la rosée. 

En regard de cet acte de naissance, où la pater- 
nité joue un rôle trop complexe pour qu'on admette 
facilement la légitimité littéraire de ce Sylphe, nous 
ne produirons pas celui de l'Amour. Celui-ci, tout 
le moiide connaît son histoire, c'est celle du cœur 
humain. 

Voyons seulement de quelle façon se dénouent 



ÉTUDE CINQUIÈME. 207 

les deux petits drames que la Ballade a voulu met- 
tre en opposition. Voyons ce qu'il advient, d'un 
côté, de l'Amour qui a demandé l'hospitalité à La 
Fontaine, et, de l'autre côté, du Sylphe qui a de- 
mandé asile à la châtelaine. 
Voici la dernière stance du Syiphe : 

Il pleurait. — Tout à coup devant la tour antique 
S'éleva, murmurant comme un api)el mystique, 

Une voix ce n'était sans doute qu'un esprit! 

Bientôt parut la dame à son balcon gothique : — 
On ne sait si ce fut au Sylphe (ju'elle ouvrit! 

La Ballade se termine par ce trait, qui donne plus 
de relief à la châtelaine qu'au Sylphe sujet de la 
pièce. C'est un défaut de composition d'autant plus 
grave, que l'incertitude où l'on reste sur le sort ul- 
térieur de ce Sylphe laisse le tableau inachevé. 

Dans Y Amour mouitié, le petit dieu a reçu, 
lui, l'hospitalité qu'il demandait. Mais ce n'est 
pas tout; La Fontaine nous dit comment il la paye : 

L'enfant, d'un air enjoué 
Ayant un peu secoué 
Les pièces de son armure 
Et sa blonde chevelure, 
Prend un trait, un trait vainqueur. 
Qu'il me lance au fond du cœur. 
Voilà, dit-il, pour ta peine. 
Souviens-toi bien de Clymène, 
Et de l'Amour, c'est mon nom. 
Ah! je vous connais, lui dis-je, 



208 J.-B. SANTEUL. 

Ingrat et cruel garçon; 
Faut-il que qui vous oblige 
Soit traité de la façon! 
Amour fit une gambade, 
Et le petit scélérat 
Me dit : Pauvre camarade, 
Mon arc est en bon état. 
Mais ton cœur est bien malade. 

Poursuivons. Le Géant de la Ballade a-t-il la 
prétention de remplacer \ Hercule de la mytholo- 
gie? Nous l'ignorons; mais ce que nous savons, c'est 
que l'histoire d'Alcide et de ses douze Travaux est 
un tissu d'allégories ingénieuses, tandis que nous 
n'avons rien vu à travers le portrait du Géant de M. 
Victor Hugo, sinon des proportions et des mouve- 
ments gigantesques, sans cause et sans effet. 

Dans la Ballade qui a pour titre la Ronde du 
Sabbat, le poète nous fait voir 

La sorcière échappée aux sépulcres déserts, 
Volant sur un bouleau qui siffle dans les airs. 

Elle a autour d'elle 

Les larves, les dragons, les vampires, les gnomes, 
Des monstres dont l'enfer rêve seul les fantômes. 

Et dans un coin du tableau on voit Lucifer : 

Debout au milieu d'eux, leur prince Lucifer 
Cache un front de taureau sous la mitre de fer. 

Ouvrons Horace : à la place de la sorcière il nous 



ÉTUDE CINQUIÈME. 209 

montrera Vénus ; au lieu des larves,, des dragons, 
des vampires et de tout le cortège infernal, nous 
verrons des nymphes et des Grâces ; si nous ne trou- 
vons pas Lucifer , nous en serons dédommagés par 
'Vulcain, et aux vers de la ballade quatorzième nous 
pourrons substituer ces vers de l'ode quatrième : 

Jauî Cytherea choros ducit Venus, imminente Luna : 

Junctœqiie Nymphis Gratiœ décentes 
Alterno terrara quatiunt pede, dum graves Cyclopum 

Vulcaniis ardens urit officinas. 

Ou bien, selon les vers français de notre excellent 
collègue, M. Anquetil (1) : 

Aux clartés de Piîébé, sous les bois de Cythère, 
Déjà pendant la nuit Vénus conduit ses chœurs. 
Où la Grâce riante et la Nymphe légère 

Viennent s'ébattre avec leurs sœurs. 

La terre sous leurs pas retentit en cadence, 
Tandis que du Cyclope animant les travaux, 
Le flamboyant Vulcain dans la lournaise immense 
Allume des foudres nouveaux. 

Un commentateur d'Horace, lillustre Dacier, in- 
terprétait à sa manière ce passage de la quatrième 

(1) M. Anquetil, Censeur des Études au Lycée impérial 
de Versailles, et Secréiaire-perpétuel de la Société des 
Sciences naorales, des Lettres et des Arts de Seine-et-Oise, 
a publié, il y a quelques années, une traduction des Odes 
d'Horace, où Télégance rivalise avec la fidélité. 



210 J.-B. SAiNTEUL. 

ode (livre I) ; et voici l'observation que Voltaire 
consignait à ce sujet dans son Dictiomiaire 'phi- 
losophique, au mot Scoliaste : 

« Vous dites dans vos remarques que Ton n'a jamais vu 
<( de cour plus jolie que celle de Vénus, et qu'Horace fait ici 
« une allégorie fort galante. Car par Vénus il entend les 
<c femmes ; par les Nymphes il entend les filles ; et par Vul- 
« cain il entend les sots qui se tuent du soin de leurs affaires, 
« tandis que leurs femmes se divertissent. Mais ètes-vous 
« bien sûr qu'Horace ait entendu tout cela ? 

Nous ne voulons pas défendre ici M. Dacier con- 
tre Voltaire ; mais si l'interprétation est un peu ha- 
sardée, elle est au moins une application satirique 
de fort bonne guerre contre le siècle auquel s'a- 
dressait le savant commentateur; application qui 
pourrait bien aussi appartenir au siècle présent. 

Quant à la Ronde du Sahhat, nous laissons aux 
Daciers futurs le soin de l'interpréter ; mais nous 
craignons fort qu'ils ne la tordent vainement pour 
en tirer quelque application instructive ou du moins 
intéressante. 

Si nous voulions poursuivre le parallèle entre les 
deux m^thologies, et sortir des Ballades pour vi- 
siter les Odes du même auteur, nous y verrions 
l'antique Morphée remplacé par le Cauchemar 
dont le front Heu s'élève d'une eau dormante. 
Nous pourrions comparer son ode au Cauchemar 
avec ces vers d'Ovide sur le Sommeii : 



ÉTUDE CINQUIÈME. 211 

* Somnc, quies rerum, placidissime Somne deorum, 
Pax animi, qucni cura fugit, qui corpora duris 
Fessa ministeriis mulces reparasquc labori ; 

ces vers qui sont si beaux, et dont l'auteur n'est 
pourtant considéré que comme un poète de la dé- 
cadence latine. 

Nous regrettons aussi de ne pouvoir que men- 
tionner le rapprochement, mais à un autre point 
de vue, qu'a fait un écrivain (1) entre ce Cau- 
chemar et une pièce sur le même sujet par une 
des victimes de Boileau, par Saint -Amant; mais 
nous aurions l'air de vouloir rallumer entre deux 
écoles une guerre littéraire à peu près éteinte et 
oubliée. 

Qu'il nous suffise de citer de M. Victor Hugo l'ode 
à la Chauve-Souris. La mythologie ancienne avait 
le cygne, oiseau de Caïstre et du Méandre; V aigle 
de Jupiter; le j)aon de Junon; la colomhe de Vé- 
nus; le hibou de Pallas; le coq d'Esculape, etc., 
tous oiseaux symboliques dont la signification n'é- 
tait pas sans quelque transparence ni sans quelque 
charme : on a donné la clef des champs à toute cette 
volière emblématique, et M. Hugo a donné en rem- 
placement la Chauve-Souris, oiseau problémati- 
que. Et de quel nouveau dieu est-elle l'oiseau ? Du 
dieu Vertige. 

(1) M. Jay, la Conversion d'un Romantique, chap. IL 



212 J.-B. SANTEUL. 

Sors-tu de quelque tour qu'habite le Vertige, 

Nain bizarre et cruel qui sur les monts voltige, 

Prête aux feux des marais leur errante rougeur, 

Rit dans l'air, des grands pins courbe en criant les cimes. 

Et chaque soir rôdant sur le bord des abîmes. 

Jette aux vautours du gouffre un pâle voyageur (1)? 

Le Vertige, affection toute physiologique, mala- 
die de notre nature matérielle, voilà de quelle étoffe 
la nouvelle école fait ses divinités. 

Des allusions, des allégories, un but moral, il ne 
faut rien chercher de tout cela dans cette mytholo- 
gie monstrueuse qu'on a essayé, mais en vain fort 
heureusement, de substituer à celle qu'on avait aban- 
donnée ; un rapport quelconque, perceptible pour 
l'intelligence, entre le monde fantaslique et le 
monde réel, il n'y faut pas songer avec les créa- 
tions des novateurs, tant qu'un autre abbé de Tres- 
san ne sera pas venu comparer leur mythologie 
avec l'histoire. Montrer le laid pour l'unique plaisir 
d'exciter l'étonnement ou de soulever le dégoût 
chez le lecteur, sans aucun profit pour lui, c'est là, 
à ce qu'il nous semble, tout l'idéal de la poésie 
prétendue conservatrice. 

Nous voilà bien loin de la poésie latine au XVII.* 
siècle. Nous avions besoin de nous écarter ainsi pour 
montrer que l'école nouvelle ne faisait point acte 
d'innovation lorsqu'elle attaquait la Fable, puisque 

(1) M. V. Hugo, la Chauve-Souris y ode 5 du livre V. 



ÉTUDE CINQUIÈME. 213 

dès le temps du poète Santeul, le signal avait été 
donné. JNous voulions prouver aussi que les raisons 
alléguées récemment contre la mytiiologie ne va- 
laient pas celles qui furent invoquées antérieure- 
ment, et qu'ainsi la ruine de ce système de poésie 
fut uniquement l'œuvre du temps, qui change et 
détruit tout. Nous voulions enfin montrer qu'en ex- 
cluant les fictions anciennes, Claude Santeul, par ces 
mots : Inspice res intus, et par cet hémistiche : 
fœcundum concute pectus, qu'il a emprunté à 
Virgile, proposait une poétique meilleure que toutes 
les théories de l'école moderne, lesquelles ne sont 
bonnes à répandre sur les vers que le coloris et la 
musique, deux ornements précieux, mais deux or- 
nements tout extérieurs, tandis qu'elles ne donnent 
rien de ce qui constitue les qualités intérieures de 
la poésie, rien qui réveille les sentiments, les pas- 
sions, les idées, rien qui soit une inspiration de la 
nature et un reflet de l'humanité, et qui, fruit de la 
réflexion du poète, produise la réflexion chez son 
lecteur. 

Souvenons-nous donc de la recommandation de 
Claude Santeul. Les poètes qui sauront la suivre 
pourront se passer des fables païennes aussi bien 
que des créations fantastiques de la cabale et des 
rêveries du Nord. Ce n'est pas en substituant un 
sylphe à Cupidon, une sorcière à Vénus, ou un 
géant à Hercule; et, plus généralement, ce n'est pas 



214, J.-B. SANTEUL. 

en laissant l'imagination s'égarer dans le domaine 
de la fantaisie, en laissant l'œil du corps s'arrêter 
à la surface des choses et contempler un ciel bleu , 
des eaux bleues, un œil bleu, de blonds et longs 
cheveux, sans que le regard de l'ame cherche à pé- 
nétrer au fond pour en rapporter les motifs d'un 
retour salutaire vers de hautes pensées; ce n'est 
pas à ces jeux puérils de l'imagination qu'on fera 
jaillir de nouvelles sources de poésie; c'est en 
écoutant les battements de son cœur et les avertis- 
sements de sa conscience. 

Prenons-y garde cependant : le fœcunclum con- 
cute pectus n'est pas suffisant. Cette maxime a été 
professée par des poètes qui ne l'entendent ni 
comme Virgile ni comme Claude Santeul. Nous la 
trouvons paraphrasée quelque part dans les vers 
suivants : 

Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie, 
C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour ; 
C'est là qu'est le rocher du désert de la vie, 

D'OU les flots d'harmonie, 
Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour. 

Cette strophe, que Claude Santeul voudrait avoir 
faite s'il la lisait; cette pensée, qu'il avouerait comme 
conforme h la sienne, n'a pas empêché l'auteur, 
notre contemporain, que nous ne voulons pas nom- 
mer, de composer un recueil de poésies au milieu 
duquel elle se trouve, et dont la muse, tout éroti- 



ÉTUDE CINQUIÈME. 215 

que, ne nous montre du cœur que la chair et le 
sang; un recueil où l'on trouve ce vers : 

Notre amc (si Dieu veut que nous ayons une ame)... 

vers qui renferme à lui seul toute la substance du 
livre, et dont l'auteur semble ne voir en nous qu'une 
vile matière qui n'a qu'à se vautrer dans la fange 
des voluptés les plus brutales, et après laquelle il 
n'y a plus rien. Si Claude Santeul retrouvait sa pen- 
sée dans le livre où nous l'avons trouvée ainsi, il la 
désavouerait ; ou du moins il reconnaîtrait que le 
cœur peut quelquefois se perdre et s'agiter dans un 
milieu où il ne convient pas au vrai poète d'aller 
le secouer; que quand l'homme qui porte un pareil 
cœur le profane 

Atque affigit humo divinae particulam aurae, 

comme dit Horace, il faut compléter la maxime en 
y ajoutant : Sursum corda. 

« Sw^sum corda, tenez en haut votre cœiu', voilà toute 
« la philosophie. » 

Voilà toute la poésie, ajouterons-nous après M. 
Victor Cousin (1), à qui nous avons emprunté cette 
recommandation. 

Après les courses un peu aventureuses que les 
Ballades de M. V. Hugo ont faites dans le champ 

(1) Du Vrai, du Beau et du Bien, avant-propos. 



216 J.-B. SAXTEUL. 

de la fantaisie et de la poésie dénuée de pensée, ce 
poète s'est trop bien relevé, au moins par de sé- 
rieuses tentatives, dans ses travaux ultérieurs, pour 
que nos réflexions à son égard soient considérées 
comme une atteinte à sa renommée. 

L'emploi de la Fable dans la poésie est une des 
questions littéraires dont nous avons eu à nous oc- 
cuper au milieu de nos Études sur Santeul, puisque 
Santeul lui-même, dans sa carrière poétique, avait 
rencontré cette question sur ses pas. En rapprochant 
des conceptions émanées de la mythologie païenne 
désormais abandonnée, les emprunts faits par les 
Ballades à une autre théogonie, nous n'avons pas 
eu l'intention de poursuivre hostilement M. Hugo à 
travers ces brumes ossianiques où il a été suivi par 
peu d'imitateurs, et auxquelles il a depuis renoncé 
lui-même. Mais ces emprunts du poète des Balla- 
des subsistent comme une des phases de nos trans- 
formations poétiques ; ils appartiennent donc à l'his- 
toire littéraire ; de plus, ils se rattachaient naturel- 
lement à ce point de nos Études sur Santeul : c'est 
à ce titre seulement que nous nous en sommes oc- 
cupé sans préjudice de notre respect pour ce qu'il y 
a d'élevé dans la poésie de M. Hugo, et de glorieux 
pour la littérature française dans une notable par- 
tie de ses œuvres. 

FIN DE L'lILDE CINQUIÈME. 



ÉTUDE SIXIÈME. 



ÉTUDE SIXIÈME 



LES RELATIONS DE SANTEUL. — SA MORT. — DISPUTE ENTRE DEUX 
VILLES POUR LA POSSESSION DE SES CENDRES. — SON ANAGRAMME. 
— SON PORTRAIT. 



Pour achever de connaître Santeul, il nous reste 
à l'étudier dans ses diverses relations avec le monde. 
Elles sont nombreuses, ces relations : aussi ne nous 
occuperons-nous que des principales parmi celles 
où il est dans son rôle de poète. 

Puisqu'il faut rendre à tout seigneur tout hon- 
neur, nous parlerons d'abord du roi Louis XIV, bien 
que nous rompions ainsi l'ordre chronologique, que 
nous pouvons, au reste, négliger ici sans inconvé- 
nient. 

Santeul ne fut pas, à proprement parler, un poète 
de cour, du moins auprès de Louis XIV, car il ne 
hantait pas le séjour du roi. Mais, en mêlant sa voix 
latine au concert des voix françaises qui chantaient 
l'hymne sans fin à la louange du demi-dieu, il prit 
rang parmi les poétiques flatteurs qui, s'ils n'allaient 
pas toujours jusqu'à l'adoration des faiblesses de 



220 J.-B. SANTEUL. 

Louis-le-Grand, ne se refusaient pas du moins la 
négation formelle de ces faiblesses et leur substi- 
tuaient dans leurs éloges les vertus qui y sont op- 
posées. Nous avons déjà vu notre poète louer (1) le 
roi qui se montra si souvent l'esclave de tant de pas- 
sions, d'avoir su dompter 

L'Océan, la terre et lui-mOme. 
Hic pclago, liic terris, hic sil)i jura dédit. 

En lisant les ouvrages de Santeul, on pourrait le 
voir tremper dans le mensonge des admirateurs de 
ce passage du Rliin, que la poésie mettait bien au- 
dessus du passage du Granique, tandis que l'histoire 
et même la chronique contemporaine (2) l'a réduit 
aux simples proportions d'un fait d'armes honorable 
sans doute, mais qui ne méritait pas T exaltation dont 
il a été l'objet, exaltation d'autant plus maladroite 
qu'après tout, sous le rapport administratif et mili- 
taire, Louis XIV, le plus souvent, n'avait besoin 
que de la vérité pour rester à jamais glorieux. On 
verrait ailleurs Santeul, personniliant la France, se 
faire inviter par elle à suspendre les éloges qu'il 
adresse aux saints dans ses hymnes, pour louer à 
son tour le roi vengeur de la religion, protecteur 

(1) Page 133. 

(2) Voir la Lettre du comte de Bussy à madame de Sévi- 
gné, 17 juia 1672. 



ÉTUDE SIXIÈME. 221 

des lois, la terreur des ennemis et le père de son 
peuple. On verrait la France lui dire : 

S'il est des Dieux au ciel, il en esL sur la terre. 

Sua sunt si uumina cœlo 
Quae nescire nefas, sua sunt cl nuniina terris. 

Plus loin on le verrait traduire en vers latins une 
pièce de vingt vers français à la fin de laquelle Pierre 
Corneille (1), pour céléJ)rer la rapide conquête de 
la Franche-Comté, disait au roi : 

Je rougis de me taire et d'avoir tant à dire; 
Mais c'est le seul parti que je puisse choisir : 
Grand roi, pour me donner quelque loisir d'écrire, 
Daigne prendre pour vaincre un peu plus de loisir. 

La pensée s'est un peu refroidie en passant du 
moule cornélien dans celui de Santeul : 

Quid faciani? pudor est décora inter tanta silere; 
Sed laudare labor : nostro succurrc labori, 
Maxime rex : milii (juo liceat tua scribere facta, 
Da spalium vali, cursusque morare secundos. 

Nous citons ce compliment à litre d'indication, 
mais nullement de grief contre Corneille et contre 
Santeul. Remarquons qu'il n'y a pas loin de cela à 
la fameuse exclamation de Boileau : 

Grand roi, cosse de vaincre ou je cesse d'écrire (2). 

(1) P. Corneille et Santeul, qui étaient liés d'amitié, se 
traduisaient quelquefois l'un Taulre. 

(2) Épître VIII. 



T22 J.-Iî. SAMEUL. 

Il est vrai que , dans celte ressemblance, Boileau 
était en arrière de sept années sur Corneille et sur 
son traducteur; et encore le grand tragique joignait- 
il au mérite de l'antériorité celui de la vérité; car il 
parlait en 1668, après une conquête faite en un 
mois, tandis que le satirique, moins heureux, ne 
venait, en 1675, qu'après des revers qui attristaient 
la France. On aime à noter ces similitudes de louan- 
ges : seulement, ici, y eut-il de la part de Boileau 
imitation, ou réminiscence involontaire, ou rencon- 
tre fortuite? C'est ce que nous ignorons. 

Dans la classification des œuvres de Santeul, les 
frères Barbou, ses éditeurs en 1729, ont groupé 
celles de ses poésies qu'il a consacrées à la glorifi- 
cation de Louis, en neuf grandes pièces qui com- 
mencent le premier volume sous ce titre : Pro rege 
Ludovico Magno, et en une trentaine de piécettes 
auxquelles ils donnent, dans le troisième volume, 
le nom générique d'épigrammes avec ce titre spé- 
cial : Lodoïcia. 

Parmi les Lodoïcia on trouve cette inscription 
destinée au tableau dans lequel Mignard représente 
la famille royale : 

Hic agnosce tuos ventiira in ssecula reges, 
Gallia, quondam Orbis scntiet esse suos; 

que Perrault, de TAcadémie française, a traduite 
ainsi : 



fiTlDE SIXIKMI . 223 

iJdHi» rcs jeunes héros, dont l'auguste naissance 

Promet cent miracles divers. 

Tu vois tes rois, heureuse France, 
Kt peut-^tre y vois-tu ci:u\ «!♦• tout l'univers. 

Mais, parmi les neuf pièces de poésie Pro rifff 
Ludovico Ma(jnOy il y en a une (juc nous avons 
trouvée avec ref,Tet, nous devons le dire : c'est une 
ode pleine de louanges sur la liévocation de ! <'dii 
de Nantes. 

lOut a été dit sur ce grand coup-d état fjui a éi«- 
l'objet d'une foule de déclamations pour et cDutre. 
M f st inutile d'y revenir ici. Nous laisserons dire 
(eux qui aflirment que cette mesure n'inspira pas 
aux générations contemporaines de bien vifs senti 
ments de réprobation ; nous ne demandons même 
pas mieux (pie d'être indulgent jusqu'à un c«'rtain 
point envers Santeul, qui était un religieux, et (jui 
était en quelque sorte obligé par état à se réjouir 
d'un pareil acte puisqu'il lui permettait de dire dans 
son ode : L'na pdes populos beahit. Mais ce (pw 
le poète perpétuel de la Ville de Paris ne nous pa- 
rait pas excusable d'avoir écrit, ce sont les vers sui- 
vants de la même ode, où il dit rni roi, en parlant 
<Im calvinisme : 

Hydram sine armiscontudisti, 
Quam nec avi domuC-re ferro. 

" Vous avez, sans armes, écrasa'' celle hydre, que le fer 
" (!•• vos ancêtres avait inutilement attaquée. >. 



22a J.-B. SANTEUL. 

Ce sine armis à propos d'un résultat obtenu par 
des moyens que nous navons pas besoin de rappe- 
ler, est un de ces poétiques écarts qu'il suffit d'in- 
diquer pour les qualifier. 

La biographie de Santeul ne lui attribue guère de 
relation personnelle avec Louis XIV que l'entrevue 
dans laquelle il fut admis à lire devant le roi quel- 
ques-unes de ses hymnes. Ce fut dans cette circon- 
stance que Boileau fit contre le chanoine de Saint- 
Victor répigramme XIX, qu'on peut lire dans les 
œuvres du satirique. L'anecdote est ainsi racontée 
par Brossette : 

<( Lorsque Santeul alla présenter au roi les hymnes qu'il 
« avait faites pour saint Louis, il les récita de la manière 
M qu'il réciiait tous ses vers, avec des contorsions et des 
M grimaces qui excitèrent la gaîlé des courtisans. Boileau, 
« qui se trouva là, fit sur-le-champ cette épigramme : 

« A voir de (juel air elTroyable 

« Roulant les yeux, tordant les mains, 

u Sanlcul nous lit ses hymnes vains, 

« Dirait-on pas que c'est le diable 

« Que Dieu force à louer ses saints (1)? 

« Cette épigramme fut mise sous les yeux du roi, en pré- 
« sence même de Santeul. Depuis, l'auteur l'a refaite. » 

Ce fut après cette entrevue que Santeul fut couché 

(1) Le P. Commire a traduit cette épigramme en vers 
latins. 



ETUDE SIXIÈME. 225 

sur l'état en qualité de poète latin, pour une pen- 
sion de huit cents livres. 

Louis XIV eut encore une fois à s'occuper, mais 
moins directement, du chanoine de Saint-Victor : ce 
fut quand le roi eut appris que, bien qu'il ne fût 
pas ordonné prêtre, il avait, soit par distraction 
de poète rêveur , soit par esprit de plaisanterie , 
en profitant d'une méprise , entendu la confession 
d'une femme. 

En etTet, un jour que Santeul s'était retiré au fond 
d'un confessionnal, soit pour se livrer à quelqu'une 
de ses compositions, soit pour y lire ses vêpres avec 
plus de recueillement, une femme qui le voyait assis 
là et qui était trompée par la ressemblance de l'ha- 
bit, l'ayant pris pour quelque confesseur qui se tenait 
à la disposition des pénitents, s'approcha du saint 
tribunal, s'agenouilla et se mit à faire l'aveu de ses 
fautes. Gomme Santeul, de son côté, marmottait ou 
sa patenôtre ou quelque ébauche de vers, elle prit 
ses paroles à demi articulées pour des reproches 
qu'il lui adressait, et continua dans cette erreur 
jusqu'à la fm de sa confession. Quand elle eut achevé 
ses aveux, s' apercevant qu'il ne disait plus rien, elle 
lui demanda s'il voulait lui donner l'absolution. — 
Est-ce que je suis prêtre? répondit-il. — Comment! 
vous n'êtes pas prêtre, et vous m'avez écoutée ! — 
Et pourquoi me parlez- vous ? reprit Santeul. — Mais 
c'est une affreuse trahison ; je dirai tout à votre 

^5 



22G J.-B. SAXTEUL. 

Prieur. — Et moi à votre mari. — La menace de 
Santeul apaisa la pauvre pénitente ; mais le poète 
ne se fit pas faute de rire de cette aventure et de la 
raconter à qui voulait l'entendre. 

Il la raconta si bien et si souvent, que le bruit en 
alla jusqu'aux oreilles du roi, d'autant mieux que le 
poète Boursault avait mis en vers le récit de l'anec- 
dote. Louis XIV, qui ne soulTrait point qu'en aucun 
cas on badinât sur le chapitre de la religion, prit 
les choses moins gaîment. La première fois qu'il vit 
M. de Harlay, archevêque de Paris, il lui demanda ce 
qu'il pensait de SanteuL Le prélat répondit que c'é- 
tait un homme d'esprit sur la piété et la régularité 
de qui l'on pouvait compter. — Dites-lui donc, re- 
prit le roi, qu'il ne se joue plus de la confession. 
Santeul fut sérieusement averti, et ne parla plus de 
cette aventure. 

Les relations de Santeul avec les grands et les 
principaux personnages de l'État sont indiquées dans 
ses œuvres par vingt-et-une pièces qui sont réunies 
sous ce titre : Ad Proceres. 

La plupart de ces pièces renferment des éloges 
ou des remerciements. Elles sont adressées à des 
personnages à l'égard desquels, pour la plupart, la 
postérité est d'accord avec Santeul sur les louanges 
qu'il leur distribue. Ces personnages sont tels que 
Pierre de Bellièvre, marquis de Grignon et conseiller 
d'honneur au parlement de Paris. Chez lui les ver- 



ÉTUDE SIXIÈME. 227 

tus et les talents étaient un héritage de famille. 
Santeul chante les embellissements que M. de Bel- 
lièvre a fait faire dans le parc de son château de 
Grignon. Après lui vient Jérôme Bignon, nom célè- 
bre dans la robe. Le poète vante la gloire acquise 
par ce personnage dans le temps où il alla tenir les 
Grands-Jours dans le Limousin, le Poitou et la Sain- 
tonge. Une autre épître est adressée à la famille de 
ce Jérôme Bignon, et les éloges que renferme cette 
pièce étaient mérités. L'objet du chant suivant est 
Jacques-Bénigne Bossuet, qu'il suffit de nommer 
pour sanctionner le bien que le poète a pu dire de 
lui. Santeul le félicite d'avoir été choisi par le roi 
pour diriger l'éducation du Dauphin. Deux autres 
de ces pièces ad Proceres sont adressées à Pierre 
de Camboust de Goislin, qui fut abbé de Saint- Vic- 
tor, évêque d'Orléans, grand-aumônier de France 
et cardinal. Il a laissé une mémoire qui justifie les 
éloges de son poète, et est mort regretté des gens 
de bien et des pauvres. La postérité des victimes de 
la fameuse révocation de l'édit de Nantes doit une 
grande reconnaissance à sa mémoire. M. de Goislin, 
âgé de vingt-neuf ans, fut évêque d'Orléans. Sa mo- 
destie regardait sa jeunesse comme un obstacle à 
l'acceptation de cette dignité. La première pièce de 
Santeul l'engage à ne point refuser; la seconde cé- 
lèbre, après l'acceptation, l'entrée du nouveau pré- 
lat dans Orléans. 



228 J.-B. SANTEUL. 

Il serait trop long de compléter la revue de cette 
sorte de panégyriques contre lesquels nous aurions 
peu de chose à dire, car les éloges n'y sont presque 
jamais des flatteries. Il y eut cependant une de ces 
pièces dans laquelle, aux yeux du moins de son héros 
lui-même, Santeul dérogea, sinon à l'équité des 
louanges données ailleurs, du moins à la modération 
qui est toujours, dans ces sortes de choses, la com- 
pagne de la justice. 

Celte pièce est adressée à Claude Lepeletier, con- 
trôleur-général des finances et ministre d'état. En 
1670, Claude Lepeletier, qui était alors prévôt des 
marchands, avait proposé au roi l'embellissement 
de Paris et avait, pendant plusieurs années, donné 
ses soins aux travaux prescrits par Louis XIV. Nou- 
velles portes monumentales, nouvelles rues, nou- 
velles places, nouveaux quais, nouvelles fontaines 
dont Santeul avait fait les inscriptions ; il y avait là 
de quoi exercer un poète, et Santeul ne manqua 
pas l'occasion. 

Ce fut sans doute après que de si importants tra- 
vaux eurent change l'aspect de Paris, qu'en 1672 , 
dans ce temps où l'on abusait peut-être de l'Inscrip- 
tion autant qu'on a le tort de la négliger aujour- 
d'hui, un Jésuite, le P. Chevalier, considérant la 
capitale, dans son ensemble, comme un immense 
monument qui devait avoir, aussi bien que tous les 
monuments qui le composent, son distique triom- 



ÉTUDE SIXIÈME. 229 

phal, en imagina un qu'il était plus aisé de faire que 
de placer convenablement. En quel lieu prendre, 
en effet, ce qu'on pourrait appeler le frontispice de 
Paris ? 

Quoi qu'il en soit, voici l'inscription du P. Che- 
valier : 

Magna situ, major populis, sed maxinia sceptro, 
Lutetia est imo, scilicet, orbe minor. 

TRADUCTION. 

Grand par le site qu'il décore, 

Plus grand par ses hôtes divers, 
Paris, grâce à son roi, beaucoup plus grand encore, 
S'il voit plus grand que lui, ne voit que l'univers. 

Au défaut de place monumentale, Piganiol de la 
Force, auteur de la Description de Paris, a placé 
cette inscription sur le frontispice de son livre. 

Pour en revenir à Santeul, ce poète trouva dans 
les embellissements de Paris divers sujets d'éloge, 
et M. Lepeletier lisait ces opuscules avec plaisir, 
parce que la louange y était si délicatement insinuée, 
que sa modestie ne pouvait s'en offenser. Cepen- 
dant elle le fut véritablement lorsque, en 168^, 
Santeul crut pouvoir enchérir sur l'éloge puisque le 
roi lui-même venait d'enchérir sur les récompenses 
en nommant M. Lepeletier contrôleur-général des 
finances et conseiller-d'état. Suffoqué par les bouf- 
fées trop épaisses d'un encens qu'il trouvait trop 



230 J.-B. SANTEUL. 

grossier pour sa délicatesse, le nouveau ministre se 
montra si sévère dans les témoignages d'un mécon- 
tentement qui allait jusqu'c^ l'indignation, que le P. 
Rapin, jésuite, connu par son poème latin des Jar- 
dins, et ami de Santeul, crut devoir venir au se- 
cours du poète en adressant à M. Lepeletier une 
lettre latine pour tâcher de l'apaiser. Il y parvint, 
mais Santeul se tint pour averti, et se modéra en 
conséquence. 

On ne connaîtrait Santeul que bien imparfaite- 
ment si l'on négligeait de l'observer dans ses rap- 
ports avec les femmes. Et quand nous disons ses 
rapports, c'est faute d'un mot plus satisfaisant, car 
ces rapports, qu'on pourrait appeler négatifs, con- 
sistaient plutôt dans une affectation d'éloignement 
qui prenait sa source, non pas dans l'aversion ou 
l'antipathie, mais dans une défiance de lui-même 
dont il faut connaître la cause pour s'expliquer jus- 
qu'à un certain point les bizarreries de son carac- 
tère. Cette cause, c'est un biographe de Santeul, 
c'est l'abbé Dinouart qui nous la dira. Nous le co- 
pions : 

« L'impétuosité de son caractère, tout de feu, le rendait 
« ridicule à bien du monde. Tantôt il brusquait l'un, tantôt 
« il injuriait l'autre, faisait une mauvaise raillerie de celui- 
« ci, agaçait celui-là, courait et s'agitait souvent comme un 
« homme qui a perdu l'esprit, et cela pour des raisons dont 
« peu de gens ont connu la cause. 



ÉTUDE SIXIÈME. 231 

« Un jour que Claude Santeul, son frère, lui en faisait des 
« reproches, il lui dit que ses extravagances ne partaient 
(( pas tant d'un fond de folie qui dût le faire mépriser, que 
« de la nécessité où il se voyait de faire son salut ; que son 
« tempérament le portait aux femmes; que saint Antoine et 
« saint Hilaire s'étaient roulés sur les épines et sur les char- 
c« bons pour se défendre de leurs charmes ; que pour lui qui 
« n'avait pas tant de vertu, il se contentait de faire diver- 
« sion, par d'autres objets, aux pensées dangereuses qui lui 
« venaient souvent : d'où Ton peut connaître quelle était son 
u application aux devoirs essentiels de la religion. » 

Cette particularité une fois connue, on jugera sans 
doute avec quelque indulgence la conduite de San- 
teul dans les circonstances que rappellent les anec- 
dotes suivantes, puisées dans le Sanioliana. 

Un jour Santeul faisant le tour d'un salon, adres- 
sait tour à tour à chaque dame un lardon qui ne se 
contentait pas toujours d'effleurer l'épiderme, lors- 
qu'il arriva devant une dame Sylvie, qui était ex- 
cessivement plâtrée : « Oh ! te voilà bien blanche , 
lui dit-il ; si tu tombais en pâmoison, tu ne change- 
rais pas de couleur. — Et toi, répondit la dame, qui 
ne manquait pas de repartie, et toi te voilà bien noir; 
si tu l'étais moins, tu en serais plus agréable, mais tu 
n'en serais pas moins fou. » Dans une autre circon- 
stance, il se montra plus galant envers cette même 
personne. « D'où vient donc, M. de Santeul, lui di- 
sait-elle, que vous ne venez plus chez nous. Est-ce 



232 J.-B. SAATEUL. 

parce que vous nous devez quelque chose? Non, 
madame, ce n'est pas ce qui m'en empêche ; et vous- 
même êtes cause que vous n'êtes pas payée. — 
Comment donc? reprit la dame. — Comment donc? 
c'est que, lorsque je vous vois, j'oublie tout. « 

Ailleurs, placé à table entre deux fort belles da- 
mes, il répondit à quelqu'un qui le trouvait heureux: 
') Le bonheur n'est pas bien grand quand il ne passe 
pas la table. » 

Une dame Cramoisi , chez qui Santeul était reçu, 
lui demandait combien ils étaient de moines à Saint- 
Victor : — « Nous sommes, répondit-il, autant que 
vous avez de clous de girofle dans la bouche. » 

De toutes les relations de Santeul avec les fem- 
mes, un voyage qu'on le dit quelque part avoir fait 
a Rome avec la célèbre Ninon de Lenclos, devi'ait, 
sil a eu lieu, être l'une des plus remarquables, et 
est cependant la moins connue de ces relations. 

Nous n'avons trouvé nulle autre part que dans les 
Mémoires de Ninon de Lenclos , récemment pu- 
bliés par le journal V Estafette (1), la mention de 
ce voyage, qui aurait été entrepris par Santeul dans 
un but fort sérieux, et fait en bien frivole et bien 
profane compagnie. 

Copions cependant, sous la responsabilité de l'au- 
teur primordial, la partie de son récit qui concerne 

(1) Mémoires de Ninon de LencloS; recueillis et publiés par M. 
Eugène de Micecourt. 



ÉTUDE SIXIÈME. 233 

Santeul. C'est INinon qui est censée tenir la plume : 

« Le Nôtre vint m'annoncer qu'il partait pour Rome (1). 
« Il engagea vivement madame de Lafayette et moi à l'ac- 
« compagner dans ce voya2;e. 

« — Nous aurons, dit-il, avec nous le poète Santeul, un 
« gros chanoine de Saint-Victor, dont la verve caustique et 
(( l'originalité nous amuseront pendant la route. 

« J'acceptai de grand cœur cette distraction qui venait 
« s'offrir si à propos. 

<( Lors de mon premier voyage en Italie je n'avais pas vu 
« Rome. Madame de Lafayette brûlait d'étudier la cour du 
« pape. 

« Huit jours après, nous étions avec le jardinier royal et 
« Santeul sur le chemin de Genève, d'où nous devions ga- 
« gner Turin, Parme, Florence et les états de l'Église. 

<( Le joyeux chanoine nous défraya de plaisanteries, que 
« nous ne trouvions pas toujours marquées au coin de la 
« déhcatesse, sur-tout quand il s'était hvré, comme cela ne 
« manquait pas de lui arriver plus d'une fois le jour, à son 
« goût excessif pour la boisson. 

<( Mais le sans-gêne du voyage nous aidait à passer sur 
« bien des choses. 

« Santeul allait à Rome afin d'obtenir l'approbation du 
<( Saint-Père et des cardinaux à un recueil d'Hymnes lati- 
« nés qu'il destinait au rite dans toute l'étendue de la chré- 
« tienté. 

« Quant à Le Nôtre, il était appelé par le pape lui-même. 
« Sa réputation avait franchi les Alpes, et Louis XIV, récon- 

(1) Le voyage de Le Nôtre à Rome est avéré : il eut lieu en 

1678. 



•rOi J.-B. SANTEUL. 

« cilié décidémenl avec le souverain ponlife, cousentail à 
(' lui prèler pour quelques mois le célèbre jardinier. 

« Il s'agissait de dessiner les parterres du Vatican. 

« Nous arrivâmes à Uome sur la fin de mars. Madame de 
« Lafiiyetle et moi, nous oblînmes la faveur d'être présentées 
*' avec nos deux compagnons de route à l'audience solen- 
« nelle du pape. 

(( Je me souviendrai long-temps de la charmante bonho- 
<( mie dont Le Nôtre fit preuve en entrant dans la salle d'au- 
« dience, où le saint-père attendait environné des membres 
« du sacré collège. Au lieu de se prosterner, comme c'est 
<( l'usage, et de baiser la mule du ponlife. il s'écria : 

'< — Eh! bonjour, mon révérend père! Que vous avez 
« bon visage et combien je suis ravi de vous trouver en si 
(' bonne santé ! 

" Puis, à la fin de cette exclamation aussi cordiale qu'é- 
« trange, il alla se précipiter au cou du pape. Il le baisa sur 
« les deux joues, sans plus de façon que s'il eût abordé un 
« simple mortel. 

« Sa Sainteté rit de bon cœur. 

« Elle accepta comme on la lui donnait cette franche et 
« naïve accolade, nous fit mille amitiés et voulut qu'on nous 
" servît une collation. 

« Le pape descendit ensuite avec nous dans les jardins, 
« qui étaient vraiment de fort mauvais goût, comparés à 
(' ceux des Tuileries et de Versailles. On nous conduisit vers 
« une espèce d'étang, où nageaient d'énormes poissons, 
« parmi lesquels il nous montra des carpes deux fois cente- 
(« naires. 

(f Je ne trouvai rien de bien curieux à cela. 

'( Mais tout-à-coup, sur un signe du pontife, un des car- 



ÉTUDE SIXIÈME. 235 

« dinaux qui raccompagnaient sonna une cloche suspendue 
(( à une potence, au bord du bassin même. Aussitôt tous les 
(( poissons d'accourir, en agitant leurs nageoires, et de lever 
« la tète hors de Teau. 

» Un page apporta deux corbeilles. 

i( L'une était remplie de pain taillé, l'autre de graines di- 
" verses, et le pape jeta devant nous toutes ces provisions à 
'< ses carpes favorites, qui les eurent absorbées en un clin 
« d'oeil. 

« On sonna de nouveau la cloche ; les poissons se livrè- 
« rent à quelques évolutions joyeuses, comme pour remer- 
« cier leur pourvoyeur, et disparurent. 

« — Parbleu ! s'écria le poète latin enhardi par le bon ac- 
« cueil fait à la franchise de Le Nôtre, voilà, très saint père, 
« des religieux bien dressés! 

«Des religieux?... Que voulez- vous dire? demanda le 
« pape en se retournant. 

« Mais sans doute, reprit Santeul : n'accourent-ils pas au 
« réfectoire au son de la cloche? Votre Sainteté devrait, sur 
« ma parole, proposer ce monastère aquatique pour modèle 
« à tous les autres. Désormais on verrait une observation 
« plus exacte de la règle du silence et de la sobriété, si les 
« moines étaient muets comme ces poissons et ne buvaient 
« que de l'eau. 

» Le pape fronça le sourcil. 

« A son exemple, les membres présents du sacré collège 
« regardèrent Santeul avec un mécontentement visible, et 
« je tremblai dès-lors pour les hymnes de notre bavard de 
« poète. 

« Mes craintes furent justifiées par l'événement. 

« On trouva dans le consistoire que les poésies de Santeul 



236 J.-B. SANTEUL. 

« avaient un parfum de paganisme qui devait empêcher à 
« jamais l'Église romaine de les chanter dans les cérémonies 
u du culte. 

« Plus tard, on fut moins injuste. 

<( Mais, en attendant, le pauvre chanoine dut quitter l'I- 
« talie sans voir faire droit à sa requête, et Dieu sait toutes 
« les malédictions bm'lesques dont il accabla les carpes du 
u Vatican (1). » 

Nous avons prié M. Eugène de Mirecourt, qui 
nous a autorisé à le citer, de nous indiquer les sour- 
ces auxquelles il avait emprunté ce récit. JVL de Mi- 
recourt a bien voulu nous répondre que ses anec- 
dotes sur Santeul avaient été puisées, autant qu'il 
pût se le rappeler, dans les Mémoires de Made- 
moiselle. Il nous a été impossible de retrouver le 
document dans cet ouvrage. Nous l'indiquons aux 
curieux ; leurs recherches seront peut-être plus heu- 
reuses que les nôtres. 

Nous nous permettrons néanmoins une observa- 
tion. Santeul avait composé ses Hymnes pour les 
Bréviaires de Cluny et de Paris, pour le Bréviaire 
de Paris sur-tout, dont le pape, sans pouvoir con- 
tester à François de Harlay le droit de le modifier, 
n'en pouvait voir la modification d'un bon œil, car 
cette modification était entachée de ce gallicanisme 
qui, vu de Piome, était un esprit d'insoumission et 
même d'antagonisme. Il ne nous paraît donc pas 

(1) Estafette du 15 juillet 185/i. 



ÉTUDE SIXIÈME. 237 

qu'il ait pu venir à la pensée de Santeul, sans qu'il 
se mêlât pour cela aux controverses, d'aller deman- 
der pour ses Hymnes l'approbation papale, et en- 
core moins leur admission dans tous les bréviaires de 
la chrétienté, admission qui eût été illusoire, en pré- 
sence du droit dont les évêques jouissaient et auquel 
peu d'entre eux auraient voulu renoncer alors, de 
composer à leur gré leur bréviaire particulier. 

N'en déplaise donc aux écrivains sur lesquels 
M. de Mirecourt a cru pouvoir s'appuyer, il ne 
nous paraît pas probable que Santeul ait jamais 
fait le voyage de Rome, encore moins qu'il se soit 
mis en compagnie d'une courtisane, même d'une 
Ninon, pour aller recommander ses hymnes au pape, 
et beaucoup moins encore qu'il se soit permis auprès 
du Saint-Père la saillie toute rabelaisienne qu'on lui 
attribue. Une semblable saillie, qui eût été un mal- 
adroit anachronisme, n'était conforme ni à l'esprit 
religieux du siècle de Louis XIV, ni à la situation du 
poète auprès du pape dans le moment donné. D'un 
autre côté, Santeul pouvait ne pas fuir absolument 
la rencontre fortuite et momentanée des femmes ; 
mais de là à rechercher cette rencontre et à la 
prolonger dans l'intimité d'un voyage, il y avait trop 
loin pour lui, dont les passions ne suivirent jamais 
un pareil cours. 

Santeul, au reste , n'eut qu'une passion : c'était 
pour les serins. 



•238 J.-B. SANTEUL. 

La Bruyère a crayonné, sous le nom de Diphile (1 ) , 
le portrait de l'amateur d'oiseaux, et quelques per- 
sonnes ont cru que l'auteur des Caractères avait eu 
eu vue le poète Santeul. La Bruyère, qui connaissait 
particulièrement ce poète, et qui fut même son 
commensal chez les Condés, a en eCFet donné du 
chanoine de Saint- Victor un portrait qui nous oc- 
cupera bientôt ; mais si le Diphile a quelques traits 
qu'on puisse attribuer à notre poète ; si l'on a le 
droit de présumer que nécessairement La Bruyère 
a dû songer à son ami en écrivant ce morceau, nous 
pensons que d'autres curieux d'animaux ont aussi 
fourni quelques traits, et que tout l'ensemble n'est 
pas fait à l'intention ni à la ressemblance du Vic- 
torin. 

Quoi qu'il en soit, Santeul manqua deux fois l'oc- 
casion d'augmenter dans ses vers le nombre des 
oiseaux devenus poétiquement célèbres : la première 
fois, quand il fit l'épitaphe de LuUi; la seconde 
quand il eut le prosaïque et triste courage de dispu- 
ter un serin à une dame. Voici comment eurent lieu 
ces deux échecs à la poésie. 

Santeul racontait que lorsqu'il était occupé de la 
composition d'une épitaphe pour Lulli, mort en 
1689, un de ses nombreux serins, qui était très 
familier, sétant posé sur la tête de son maître, 

(1) Chap. XIII, de la Mode. 



ÉTUDE SIXIÈME. 239 

chanta d'une manière si agréable, qu'il semblait au 
poète que l'ame du célèbre musicien eût passé dans 
le corps de ce petit animal, pour lui inspirer quel- 
que pensée digne de son sujet. Il ajoutait qu'un 
abbé de distinction étant entré, T oiseau, efTarouché, 
s'était réfugié sur le lit; mais qu'après le départ du 
visiteur inopportun, lui, Santeul, s' étant remis à 
travailler, le serin avait repris sa place sur la tête 
du poète, et recommencé son ramage, qui ne cessa 
que quand l'épitaphe fut composée. Soit que le se- 
rin se fût épuisé à chanter ainsi, soit pour toute 
autre cause, Sauteul le trouva mort le lendemain, 
et le regretta long-temps. 

Un tel récit semblait promettre une élégie digne 
de Catulle ; et si, avec le chanoine Santeul, on n'avait 
pas le droit de s'attendre à un chorus des grâces, 
des cupidons et des beaux de la cour de Louis XIV, 
vénères, cupidinesque, et quantum est homi- 
num venustiorum, au moins pouvait-on espérer 
que le serin si merveilleux allait, dans l'épitaphe du 
musicien Lulli, faire entendre un doux frémissement 
d'ailes, et un mélodieux gazouillement, circumsi- 
tiens j)ij)iiahat, qui l'eût fait rivaliser, ne fût- 
ce que de loin, avec le passereau de Lesbie. 

Or , voici l'épitaphe qui résulta de cette inspira- 
tion : 

Periîda mors, inimica, audax, temeraria et excors, 
Crudelisque et cœca, probris te absolvimus istis. 



2/iO J.-B. SAMEUL. 

Non de te qucrimur, tua siiit iiniiumia magna. 
Scd quando per te populi regisque voluptas, 
Non antè auditis rapuit qui canti])us orbcni, 
Lullius eripitur, qucrimur modo : surda fuisti (1). 

TRADUCTION. 

Monstre perfide, hostile, impudent, téméraire, 
Mort, d'être sans yeux ou peut te pardonner ; 
A ton cruel pouvoir nul ne peut se soustraire ; 
Si c'est ton attribut, pourquoi s'en étonner? 

Mais, chantre aux douceurs sans pareilles, 

Délice du peuple' et du roi, 

Quand Lulii tombe sous ta loi, 
O Mort, ton crime affreux, c'est d'être sans oreilles. 

A propos de cette épitaphe , nous trouvons dans 
le Santoiiana une lettre de La Monnoye à Santeul, 
en faveur de laquelle nous réclamons le droit dune 
courte digression, et dont nous ne voulons qu'ex- 
traire un passage, comme exemple des aménités 
qui s'échangeaient quelquefois entre les gens de 
lettres, dans ce grand siècle de l'élégance et de la 
politesse. 

Santeul avait envoyé à La Monnoye une copie de 
l'épitaphe de Lulli, dans une lettre qu'il n'avait pas 
eu le soin d'affranchir ; et voici, entre autres cho- 
ses, ce qui lui fut répondu : 

(1) On trouve dans les œuvres de Santeui deux autres 
épitaphes pour Lulli. Elles sont encore plus pâles et plus 
froides que celle que nous venons de citer. 



ETUDE SIXIÈME. 241 

« Je trouve l'épitaphe de Lulli fort bonne ; mais je la 
« trouverais encore meilleure s'il ne m'en avait rien coûté 
« pour la lire. J'aurai un jour pour trente sous toutes vos 
« pièces en un volume, au lieu qu'à me les distiller comme 
« vous faites, cette somme ne suffira que pour payer une 
« demi-douzaine d'épigrammes. » 

Venons maintenant à l'histoire d'une danie et 
d'un serin. 

La reine d'Angleterre étant allée visiter le cou- 
vent de Saint- Victor, une danie de sa suite eut la 
curiosité de pénétrer dans la chambre de Santeul. 
Parmi les serins du poète il s'en trouva un qui la 
séduisit plus que les autres, et elle voulut se 1" ap- 
proprier. Santeul, peu gaîanl, s'y opposait; mais la 
fille d'Eve, qui ne savait se priver de rien de ce 
qu'elle désirait, voulut tenir bon, et, croyant mettre 
le serin en lieu sur , le plaça sous la protection de 
la pudeur, dans la même cachette où mademoiselle 
de Hautefort, fille d'honneur d'Anne d'Autriche, 
avait soustrait aux poursuites de Louis XIII un billet 
mystérieusement adressé à la reine. La main du 
chaste Louis XIII s'était arrêtée devant ce lieu d'a- 
sile et de franchise ; le serin de Santeul fut moins 
respecté que le poulet de la reine. Le poète, chaste 
aussi à sa manière, affronta le danger de l'entre- 
prise, et sa main, qui alla résolument chercher son 
bien dans le lieu où elle savait le trouver, se coiu- 
porta comme ces conquérants qui ne voient que le 

'1(3 



2^2 J.-B. SANTEUL. 

l)ut de leur attaque, sans songer aux beaux sites 
que déploie devant eux le champ de bataille. Ca- 
tulle, engagé en pareille expédition, en serait re- 
venu plus poète encore, et aurait fait de sa capture 
un autre moineau de Lesbie : avec Santeul il ne 
revint de là qu'un serin. 

Ne peut-on donc être poète qu'au prix d'un peu 
de passion? 

Il y avait pourtant un moyen d'écliaufTer la veine 
de Santeul, et ses amis l'employaient quelquefois 
avec succès. Un jour qu'il dînait ciiez M. de Belliè- 
vre, un de ses Mécènes, il se prit à agacer par tou- 
tes sortes de plaisanteries une jeune fille qu'on avait 
mise à table auprès de lui. Ce jeu amusait les con- 
vives ; la jeune voisine, seule, n'y prenait pas goût. 
Poussée à bout, elle voulut avec trop de précipita- 
tion se lever de table, et tomba à terre. Santeul, 
qui voulait la suivre, se leva avec la même préci- 
pitation, et suivit en effet dans sa chute la pauvre 
jeune fille, qui se plaignait de s'être blessée à la 
main. On trouva la scène digne d'être célébrée par 
la poésie. On demanda des vers à Santeul. Tout autre 
poète eût devancé le vœu de la compagnie. La chute 
d'une jeune fille causée par lui et partagée avec 
elle ! Double source d'émotion et partant de poésie. 
Santeul fut insensible à ce stimulant et resta sourd 
à la prière de ses amis. Qu'on se rappelle ce que 
notre poète avait dit à son frère à l'endroit de ses 



ÉTUDE SIXIÈME. 243 

secrètes inclinations, et l'on devinera aisément pour- 
quoi il se défendait de cette poésie anacréontique : 
il craignait, une fois lancé, d'aller trop loin. Cepen- 
dant M. de Bellièvre, son amphitryon, voulait des 
vers sur la double chute. Il savait que ce n'était pas 
sans cause qu'un poète du temps avait dit : 

Santeul, qui loua tant les eaux, 
Ne but rien moins que de l'eau claire, 
Et fît des cantiques fort beaux 
Pour les saints, qu'il n'imita guère. 

Il partit de là, et promit au poète-chanoine au- 
tant de bouteilles de vin qu'il fournirait de vers. 
Santeul, en s' exposant à ce genre d'ivresse, était 
plus certain d'éviter l'autre : il accepta le marché, 
et gagna douze bouteilles de vin. La poésie qu'il 
composa finit par ces deux vers : 

Quod tibi feci, inquit, tempus curabit : at illa 
Quam mihi fecisti plaga perennis erit. 

TRADUCTION. 

Du mal que je "vous fis la guérison est sure ; 

Le temps vous la donnera : mais 
Vous m'avez, en retour, fait une autre blessure 

Dont je ne guérirai jamais. 

Il y a encore dans la vie de Santeul un trait qui 
caractérise trop bien ses relations avec les poètes 
ses confrères et ses procédés en matière de finan- 
ces, pour que nous le mettions en oubli. 



244 J.-B. SAiMEUL. 

C'était en 1687. Le roi Louis XIV avait été, l'an- 
née précédente, attaqué d'une fistule qui l'avait mis 
en danger de mort, et qui avait inspiré les plus vives 
inquiétudes i\ toute la France. Après son rétablis- 
sement il y eut de grandes réjouissances par tout 
le royaume. 

Parmi les démonstrations qui se succédèrent 
dans toutes les villes et qui éclatèrent principa- 
lement dans la capitale , la poésie adulatrice , et 
sur-tout la poésie officielle, ne pouvait manquer à 
son rôle. La Ville de Paris voulait se distinguer par 
ces fêtes ; c'était son édilité qui les dirigeait et y 
présidait : le poète de la Ville de Paris devait donc 
nécessairement intervenir. Ce poète, nous l'avons 
dit, c'était Santeul : il composa en eiTet douze vers 
latins pour célébrer ia venue du Roi à Paris. 

Il pria un sieur Peraclion, avocat au parlement, 
qui sacrifiait quelquefois aux muses , de traduire sa 
pièce en vers français, lui promettant, pour échauf- 
fer sa verve, une rétribution de dix pistoles. Cet 
appât mit si bien en veine le sieur Perachon, que 
des douze vers latins de Santeul il fit trente hexa- 
mètres français (1). Ce n'était pas une traduction, 
c'était une paraphrase. En travaillant sur son texte, 
l'avocat s'était imbu de lesprit du poète ; il lui avait 

(1) Voir l'Appendice et les notes qui terminent ces 
Études. 



ÉTUDE SIXIÈME. 2/j5 

été facile d'ajouter aux pensées de Santeul quelques 
pensées de son propre crû ; il avait procédé comme 
fait un écolier de rliétorique sur un thème donné ; 
il avait produit une amplification. 

Santeul voulut ne pas paraître moins fécond que 
son traducteur ; il demanda à M. Perachon ses vers 
français pour arranger d'après eux ses vers latins. 
Mais comme les dix pistoles promises n'appuyaient 
pas la demande, l'avocat retenait ses vers. Force fut 
à Santeul de publier les siens dans l'état où ils 
étaient, et de les envoyer tels à MM, de Ville. M. 
Perachon présenta les siens à M. de Fourcy, cpii 
était alors prévôt des marchands. 

Dans ces deux pièces, l'une latine, l'autre fran- 
çaise, où se déroulaient à peu près les mêmes idées, 
rédilité parisienne crut voir sans doute une sorte de 
concours entre deux poètes : elle jugea, et donna la 
préférence à la pièce française, qui exprimait tou- 
tes les idées de Santeul plus les idées que celles du 
Victorin avaient inspirées et comme dictées à l'a- 
vocat. 

Néanmoins, au jugement de M. de Fourcy et de 
ses échevins qu'il avait consultés, l'une et l'autre 
pièce méritait un remerciement. Deux médailles, 
l'une en or pour le poète français, l'autre en argent 
pour le poète latin, furent envoyées à Santeul, qui 
fut choisi comme dépositaire, probablement à cause 
de son caractère officiel de poète perpétuel de la 



246 J.-B. SANTEUL. 

Ville de Paris. Santé ul, qui se sentait le véritable 
auteur des deux pièces récompensées, crut pouvoir 
réformer la décision de l'édilité : il s'adjugea la mé- 
daille d'or, et laissa l'autre à Peraclion. On railla 
Santeul à ce sujet; il répondit en riant qu'il avait 
ainsi voulu se payer du service qu'il avait rendu à 
M. Peraclion, eu lui procurant le moyen de se faire 
connaître dans le monde. 

Il est vrai que sans cette aventure le nom de Pe- 
raclion, attaché aujourd'hui à celui de Santeul. 
dormirait depuis long-temps dans le plus profond 
oubli. 

Ce mot du Victorin sur Perachon montrait chez 
lui une grande dextérité à se tirer d'un pas embar- 
rassant ; on a aussi recueilli sur lui quelques anec- 
dotes qui prouvent son extrême promptitude à la 
réplique. 

Un personnage qui passait pour un grand usurier, 
et qui se donnait pour un homme irréprochable 
et scrupuleux, reprochait à Santeul ses manières 
indignes de son habit. — « Il est vrai, répondit le 
« Victorin, que je n'étais guère fait pour être reli- 
« gieux; mais toi, tu l'étais bien pour être usurier. » 

Il venait d'entendre un prédicateur qui n'avait 
pas satisfait son auditoire. — « Il fit mieux l'an 
« passé », dit-il. On lui objectait que ce prédicateur 
n'avait pas prêché l'année précédente : — « C'est 
« en cela qu'il fit mieux » , reprit le poète. 



ÉTUDE SIXIÈME. 2λ7 

Outre son goût pour les plaisirs de la table, Sau- 
leul avait encore un défaut : il était joueur comme 
les cartes, suivant l'expression de l'un de ses bio- 
graplies. Un jour qu'il devait prêcher, ce qui lui 
arrivait fort rarement, car il n'y réussissait pas, on 
vint, pendant qu'il faisait sa partie de piquet, lui 
dire qu'on l'attendait pour monter en chaire. Il part, 
emportant son jeu et son écart, qu'il cache dans sa 
manche. Il était à peine monté dans la chaire, qu'au 
premier geste qu'il veut faire, ses cartes, s'échap- 
pant de leur retraite , voltigent et se dispersent sur 
le pavé du temple. Grande surprise parmi les fidè- 
les, grand embarras pour le pauvre Santeul. Néan- 
moins, il ne se laisse pas déconcerter ; sa physiono- 
mie ne change en rien ; une subite inspiration lui 
est venue, et loin de paraître surpris de la chute de 
ses cartes, il regarde alternativement celles-ci et 
l'assistance. La pensée lui était venue de faire de 
ces cartes un moyen oratoire et tout le thème de 
son sermon. 

Avec autant- de sang-froid et d'assurance que si 
la scène eût été préméditée, Santeul interpelle un 
enfant de dix ans qu'il voit au pied de la chaire, et 
qui a ramassé une carte : — « Mon ami , lui dit-il , 
« quelle est cette carte que tu regardes là? — C'est 
« la dame de pique. — Très bien ! Quelle est la pre- 
« mière des trois vertus théologales ? — Je ne sais 
« pas. — Vous l'entendez, mes frères , s'écria San- 



ns J.-B. SA.\ÏEUL. 

« teul avec indignation, vous l'entendez, voilà un 
« de vos enfants qui ne connaît pas la première 
« vertu théologale, et qui connaît la dame de pi- 
« que I » 

Si nous voulions suivre Santeul dans ses rela- 
tions avec toutes sortes de personnes, il nous fau- 
drait épuiser les anecdotes plus ou moins réelles 
qui grossissent le volume du Santoiiana. Nous ne 
nous occuperons donc plus que de ses liaisons avec 
les Coudés. Nous les avons réservées pour la fin de 
notre Etude, parce que Chantilly, la demeure de 
cette famille princière , fut pour Santeul ce que fut 
Versailles pour Boileau, Racine et Molière. Le poète 
de Saint- Victor vivait même avec ses illustres pa- 
tions dans une familiarité que ne comportait pas 
l'étiquette de la cour du grand roi. Santeul était le 
commensal des princes de Coudé, mais à un titre et 
sur un pied qui fait moins d'honneur encore aux 
protecteurs qu'à leur protégé ; et la manière fatale 
dont ces relations finirent leur cours en même temps 
que la vie du poète, était un motif de plus pour nous 
décider à finir aussi par-là. 

Santeul trouva chez les Coudés cinq protecteurs 
en l'honneur desquels il exerça son talent poétique ; 
et, indépendamment d'un assez grand nombre d'in- 
scriptions latines qu'il composa pour les jardins de 
Chantilly, l'on rencontre dans l'édition de ses œu- 
vres publiée en 1729 chez les frères Barbou, huit 



ÉTUDE SIXIÈME. 2i9 

pièces sous ce titre : Pro Condœis. Ses liéros 
étaient : 

1." Louis II de Bourbon, dit le Grand Condé,qui 
honora Santeul d'une protection sérieuse et d'une 
amitié dans laquelle il gardait , autant que le per- 
mettait la violence impérieuse de son esprit, la con- 
sidération que méritaient le talent poétique et le 
caractère religieux de son commensal ; 

2. ''Henri-Jules de Bourbon, fils du précédent, et 
qui , après la mort de son père , fut comme lui ap- 
pelé Monsieur le Prince ; 

3." Sa femme Louise-Françoise de Bourbon, lé- 
gitimée de France, dite mademoiselle de Nantes, 
fille de Louis XIV et de madame de Montespan ; 

k.° Louis III de Bourbon, dit Monsieur le Duc. 
tils de Henri- Jules; 

5.° Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse 
du Maine, fdle de Henri-Jules, et conséquemment 
sœur de Louis III. 

Dans ce quintuple Mécène un disciple de Pytha- 
gore signalerait un nouvel exemple de la puissance 
du nombre : il y verrait les cinq doigts qui , réunis 
autour de la paume de mademoiselle de Nantes, 
composent une main symbolique dans laquelle se 
caractérise le genre de protection dont jouissait San- 
teul chez ses hôtes princiers de Chantilly. 

Mais n'anticipons pas; la suite de notre récit nous 
fera comprendre. 



250 J.-B. SANTEUL. 

La première des pièces Pro Condœis est adressée 
au chef de cette illustre famille, au Grand Coudé. 
Elle est d'une extrême brièveté, car elle ne ren- 
ferme que vingt vers; et les éditeurs Barbou ont soin 
de nous apprendre dans un note, que Santeul aurait 
fait paraître plus de vers à la louange des princes 
et princesses de Coudé , sans les expresses défenses 
que lui fit M. le Prince Louis II du nom. Ces dé- 
fenses, ajoutent-ils, furent si sérieuses, que le cha- 
noine Victorin fut obligé d'abandonner un poème 
qu'il avait entrepris , et d'adresser au prince quel- 
ques vers seulement sur sa modestie. 

Le Grand Coudé n'aimait pas plus la louange que 
la contradiction. Il était connu pour cette double 
antipathie, et on le traitait en conséquence. Témoin 
Boileau, qui disait un jour : « Dorénavant je serai 
« toujours de l'avis de Monsieur le Prince, sur-tout 
« quand il aura tort » ; témoin La Fontaine, qui, en 
parlant de la modestie rétive du héros , écrivait : 
« C'est proprement de ^Monsieur le Prince qu'on peut 
« dire : 

« Cui malc si palpêre, rdcalcitiat undiqiK' tutus. » 

Santeul usa de la même prudence, et fit sa cour 
au Grand Condé en ne le louant qu'avec beaucoup 
de sobriété. S'il aimait à versifier l'éloge, il se dé- 
dommagea auprès des autres princes de cette mai- 
son, qui étaient moins récalcitrants que le chef, et 



ÉTUDE SIXIÈME. 251 

qui d'ailleurs abusèrent un peu du désir que notre 
poète avait toujours de leur complaire. 

Les descendants du Grand Condé étaient au reste 
des Mécènes qui traitaient Santeul moins comme un 
poète sérieux qu'il était après tout dans ses œuvres, 
que comme un de ces badins que les grands admet- 
taient alors à leur table pour s'amuser de leurs bons 
mots et de leur gourmandise, et qu'ils prenaient 
pour le plastron de leurs propres plaisanteries. San- 
teul lui-même devait éprouver quelque peine à pren- 
dre au sérieux ses patrons de Chantilly. 

Quel respect devait lui inspirer en eflfet au fond 
de l'ame ce Henri- Jules qui, par moments, se croyait 
chien de chasse et poursuivait, en imitant les aboie- 
ments de cet animal, quelque cerf ou chevreuil ima- 
ginaire, et qui, en présence du roi, modérait ces 
démonstrations de maniaque en allant se mettre à 
une fenêtre ouverte, où il se contentait d'un simple 
mouvement de mâchoires, comme eût fait un chien 
qui japperait sans faire entendre sa voix? Que de- 
vait-il trouver à louer chez ce même prince qui, 
lorsqu'il ne se croyait plus chien , se croyait mort , 
et, comme tel . refusait obstinément de manger ? Il 
est vrai que dans ses moments lucides, et s'il faut en 
croire le comte de Bussy-Rabutin , Henri-Jules 
« avait de l'esprit, après le roi, plus que toute la 
« maison royale. » 

Néanmoins, malgré « l'extrême contrainte, pour 



252 J.-B. SANTEUL. 

<( ne rien (lire de pis, où l'humeur de Heori-Jules 
« tenait tout ce qui était réduit sous son joug (1) ». 
Santeul ne se laissait pas toujours imposer. Un jour 
qu'ils disputaient vivement ensemble sur quelque 
ouvrage d'esprit : — Sais-tu bien, Santeul, dit le 
patron, que je suis prince du sang royal? — Et moi 
prince du bon sens, répondit le poète, et cela est 
infiniment plus estimable. 

Saint-Simon fait de Louis III de Bourbon , petit- 
fils du Grand Condé et fils de Henri-Jules , un por- 
trait {[ui est encore moins attrayant que celui de son 
père. Le voici : 

« C'était un homme très considérablement plus petit que 
« les plus petits hommes, qui, sans être gras, était gros de 
« partout ; la tête grosse à surprendre, et un visage qui fai- 
« sait peur. On disait qu'un nain de Madame la Princesse en 
« était cause. Il était d'un jaune livide, Tair presque tou- 
« jours furieux ; mais en tout temps si fier, si audacieux, 
(( qu'on avait peine à s'accoutumer à lui. 11 avait de l'esprit, 
« de la lecture, des restes d'une excellente éducation, de la 
« politesse et des grâces même quand il voulait, mais il 
(« voulait très rarement. Il n'avait ni l'injustice, ni l'avarice, 
'< ni la bassesse de ses pères, mais il en avait toute la valeur, 
« et avait montré de l'application et de l'intelligence à la 

« guerre Ses mœurs perverses lui parurent une vertu, 

« et d'étranges vengeances, qu'il exerça plus d'une fois, un 

(1) Mémoires inédits de Saint-Simon, chap. III, page ^9. édi- 
tion de 1838. 



ÉTUDE SIXIÈME. 253 

<( apanage de la grandeur. C'était une mense toujours en 
« l'air, et qui faisait fuir devant elle, et dont ses amis n'é- 
« talent jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, 
« tantôt par des plaisanteries cruelles en face, et des chan- 
« sons qu'il savait faire sur-le-champ, qui emportaient la 
« pièce et ne s'effaçaient jamais » 

Notre galerie ne serait pas complète si nous ne 
puisions encore dans les Mémoires de Saint Simon 
quelques lignes du portrait de madame la Duchesse, 
femme de Louis III. Ces documents nous paraissent 
ici d'autant plus nécessaires^ qu'ils servent à expli- 
quer les singulières façons d'agir que nous allons 
rapporter des hôtes princiers de Chantilly envers 
leur poète et commensal Santeul. Cette madame la 
Duchesse n'était pas autre que mademoiselle de 
Nantes, fille de Louis XIV et de madame de Montes- 
pan. Quoique fort jolie et très spirituelle, elle n'en 
était pas moins contrefaite,, ainsi que le duc du 
Maine, son frère, qui était pied-bot. Singulier sujet 
de réflexions que cet abâtardissement parallèle de 
la race de Louis XIV dans la ligne illégitime, et de 
celle du Grand Condé par l'influence mystérieuse de 
la fréquentation des nains de cour ! Voici ce que dit 
Saint-Simon de la femme de Louis III de Bourbon : 

" Elle était méprisante, moqueuse, piquante, féconde en 
« chansons cruelles dont elle affublait gaîment jusqu'aux 
« personnes qu'elle semblait aimer, et qui passaient leur vie 
w avec elle. » 



2J4 J.-B. SANTEUL. 

On va voir que ce coin de portrait n'est pas d'in- 
vention. 

Santeul étant un jour c'i la table de Monsieur le 
Prince (llenri-Jules), madame la Duchesse, c'est-à- 
dire mademoiselle de Nantes, femme de Louis III de 
Bourbon, après avoir fait des reproches au poète, 
qui ne lui avait pas encore adressé de louanges ver- 
sifiées , termina sa mercuriale en le frappant au vi- 
sage. Santeul, blessé dans sa triple dignité d'homme, 
de religieux et d'hôte, mais blessé par une main 
toute-puissante, ne sut d'abord comment il devait 
prendre un semblable procédé. Etait-ce une plai- 
santerie d'une auguste princesse, comme l'appe- 
laient les courtisans, et comme l'ont quahfié les 
commentateurs, gens toujours prêts à pallier ce 
qui peut porter quelque atteinte à la gloire de leur 
auteur? Etait-ce un affront, comme affectaient de 
le considérer tous ceux qui faisaient opposition à la 
cour, ou qui étaient jaloux de Santeul dans sa qua- 
lité de poète et dans sa condition de commensal de 
Chantilly? Admettre la plaisanterie, c'était se recon- 
naître bouffon en titre d'office ; se regarder comme 
sérieusement insulté , c'était prendre le rôle du pot 
de terre. Le premier mouvement de l'ame chez 
Santeul se trahit sur son visage par l'expression d'un 
honorable mécontentement. La hautaine et railleuse 
princesse ne goûta point cette protestation tacite ; 
mais elle dit que puisque c'était un affront, il fallait 



ÉTUDK SIXIÈME. 2â:> 

ie laver : et elle jeta au poète un verre d'eau à tra- 
vers le visage. Cette aggravation reçue quand il 
était encore étourdi d'une première attaque, trou- 
bla la tête du pauvre Santeul ; chez lui le raisonne- 
ment fut dérouté, l'instinct prit le dessus : grâce à 
la force de l'habitude , sa première exclamation fut 
un mot plaisant, et il s'écria qu'il était bien juste 
que la pluie vînt après le tonnerre. Un peu revenu 
à lui-même, il voulut se fâcher tout de bon ; mais 
.Monsieur le Prince, qui connaissait son monde, ga- 
gna l'homm, par le faible du poète : il commanda 
à Santeul des vers sur l'aventure. Le poète ne ré- 
sista pas à une pareille séduction, et quelques jours 
après il apporta à madame la Duchesse une pièce 
sîir te Soufflet de Chantitty. Dans cette pièce il 
compare piteusement ce soufflet au baiser qu'avait 
reçu Alain Chartier : 

Xon ità despexit quondam regina poëtam, 
Xec casta erubuit dare labris oscula doctis : 
Et nos percutimur média inter gaudia, vates ! 

La Monnoye , qui a traduit toute la pièce en vers 
français, interprète ainsi ce passage. 

Par un loyer plus digne une auguste princesse 

Du mérite d'Alain reconnut la noblesse, 

Imprimant sur sa bouche un baiser généreux. 

Et moi, plus grand qu'Alain, hélas I et moins heureux, 

Sous une autre princesse aux injures en proie, 

Je trouve la douleur dans le sein de la joie. 



256 J.-B. SAM^EUL. 

Ensuite le poète souflleté preud son mal en pa- 
tience. Il avait voulu fuir des hôtes injurieux ; mais 
il feint d'être arrêté par Melpomène , qui essuie ses 
larmes, et, rappelant que dans ses poésies si prodi- 
gues de louanges envers ses Mécènes de Chantilly, 
il a oublié mademoiselle de Nantes, il ose se faire 
dire à lui-même par sa muse : 

Solvisti, vates, justas pro crimine pœiias. 

« Poêle, tu portes justement la peine de ton oubli crimi- 
nel. » 

Il va même jusqu'à faire un vers de sa saillie sur 
la pluie succédant au tonnerre : 

Post fulmen veniunt riiptis è nubibus iinbres. 

Enfin il conclut par ces deux vers : 

Hinc omnes riscrc deae, iicc Juppiter ipse 
Abstinuit risu ; laesus risiquo poëta. 

Et La 31onnoye traduisit ainsi cette fin du poème : 

Depuis, du fait entier j'ai tracé la peinture ; 
Les déesses, les dieux on ri de l'aventure ; 
Jupiter en a ri ; le voyant rire ainsi, 
Content et châtié, moi-même en ris aussi. 

Quelle brûlante matière à invictives il y aurait 
cependant eu dans tout cela pour un Juvénal ! Quelle 
source féconde en rapprochements î Quel parallèle 
à faire entre le baiser chevaleresque et l'ignoble 



ÉTUDE SIXIÈME. 257 

soufflet, entre 31argiiente d'Ecosse et mademoiselle 
de Nantes, entre Alain Chartier et Santeul, entre 
deux patronages, deux époques, deux princesses et 
deux écrivains ! Quelle bonne fortune pour un poète 
véritablement ému ! Et qu'il est triste de penser que 
Santeul ne sut tirer de tout cela qu'un éclat de 
rire! 

Traiter ainsi le soufflet reçu sur une joue, c'était, 
mais non pas selon l'esprit de douceur et d'humilité 
recommandé par le divin maître, tendre l'autre joue 
à de nouveaux soufflets : le monde ne manqua pas 
de mains pour en donner à Santeul sous la forme do 
grossières épigrammes qui ne sont pas plus honora- 
bles pour leurs auteurs que pour lui. C'était un abbé 
Faydit, dont nous avons déjà parlé, écrivain aujour- 
d'hui aussi ignoré que s'il n'avait jamais existé, et 
qui comparait Tunique soufflet de Santeul aux nom- 
breux soufflets du poète Chéryle; c'était Gacon, 
qui, devenu depuis le distributeur injurieux des 
Brevets de la Calotte, fut voué par Voltaire au 
mépris de la postérité, et qui déjà préludait à ses 
exploits calotins en disant de Santeul : 

Auprès d'une princesse il était si salope, 
Qu'aisément on l'eût pris pour ce vilain Gyclope. 

C'était pis encore que l'obscur Faydit et que le 
méprisable Gacon, c'était un anonyme qui, de l'om- 
bre où il se cachait, appliquait à Santeul le nom 

17 



258 • J.-B. SANTEUL. 

d'un bouffon de l'ancienue comédie, et faisait du 
poète de Saint- Victor un Jodelet souffleté. 

Pour nous , en retrouvant dans les cinq augustes 
protecteurs de Santeul les cinq doigts de la main 
symbolique dont nous parlions précédemment, nous 
nous rappelions la main de ce Grand Coudé qui 
gagnait des batailles et qui avait mérité, en arrosant 
ses œillets, le joli quatrain de mademoiselle de Scu- 
déry. Et puis le fatal soufflet nous apparaissait sym- 
bolisé par une autre fleur où le nombre cinq reve- 
nait avec une persistance toute cabalistique au bout 
du quatrain suivant que nous inspirait notre colère 
envers les successeurs sitôt dégénérés du Grand 
Condé, plutôt que notre pitié envers Santeul : 

SLR LE SOUFFLET DE CHANTILLY. 

Une muse illustra l'œillet du Grand Condé ; 
Près de tes cinq appuis, toi, Victorin, tu cueilles 
La fleur par qui ton vers doit être fécondé : 
C'est la giroflée à cinq feuilles. 

Ce malheureux soufflet, du reste, ne releva guère 
la considération dont jouissait Santeul dans la famille 
des Coudés. La sœur de Monsieur le Prince, madame 
la duchesse du Maine, à qui son caractère avait valu 
le surnom badin de Saipetria, et que Santeul a 
célébrée dans une pièce qu'il a intitulée : Saipetria, 
Nympha Cantitiiaca, venait fort souvent à Chan- 
tilly, et elle était habituée à traiter assez cavalière- 



ÉTUDE SIXIÈME. 259 

ment le poète de la maison. Tantôt elle le menaçait, 
de la part du duc du 31aine, de lui couper les oreil- 
les; tantôt elle l'appelait marquis de la Petite- 
Maisonnerie, voulant faire entendre qu'il était fait 
pour primer à l'hôpital des fous ; tout cela dit en 
plaisantant, mais sur un ton qui prouvait trop l'ab- 
sence de tout égard. 

Enfin cette fréquentation des Condés, après avoir 
coûté à Santeul sa dignité d'homme, eut pour dé- 
nouement la perte de sa vie, si le récit de Saint- 
Simon est conforme à la vérité. 

Il s'agit d'une catastrophe dont le souvenir se 
dresse comme un reproche contre une de nos plus 
grandes familles, et nous voulons laisser à Saint- 
Simon toute la responsabilité de sa narration. Nous 
le copions donc textuellement : 

« Monsieur le Duc tint cette année (1697) les Élats de 
« Bourgogne, en la place de M. le Prince, son père, qui n'y 
« voulut pas aller. Il y donna un grand exemple de l'amitié 
« des princes, et une belle leçon à ceux qui la recherchent. 
M Santeul, chanoine régulier de Saint-Victor, a été trop 
« connu dans la république des lettres et dans le monde pour 
« que je m'amuse à m'étendre sur lui. C'était le plus grand 
M poète latin qui ait paru depuis plusieurs siècles, plein 
« d'esprit, de feu, de caprices les plus plaisants, qui le ren- 
te daient d'excellente compagnie, bon convive sur-tout, ai- 
« mant le vin et la bonne chère, mais sans débauche, quoique 
« cela fût fort déplacé dans un homme de son état, et qui. 



I 



200 J.-B. SANTEUL. 

a avec un esprit et des talents aussi peu propres au cloître, 
« était pourtant au fond aussi bon religieux qu'avec un tel 
« esprit il pouvait Tctre. ÎNIonsieur le Prince l'avait presque 
« toujours à Chantilly quand il y allait. Monsieur le Duc le 
(( mettait de toutes ses parties ; en un mot^ princes et prin- 
« cesses, c'était, de toute la maison de Gondé, à qui l'aimait 
« le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'es- 
« prit en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, 
« de badinages et de plaisanteries, et il y avait bien des an- 
« nées que cela durait. Monsieur le Duc voulut l'emmener 
« à Dijon. Santeul s'en excusa, allégua tout ce qu'il put : il 
(( fallut obéir, et le voilà chez Monsieur le Duc établi pour 
(( le temps des états. C'étaient tous les soirs des soupers que 
« Monsieur le Duc donnait ou recevait, et toujours Santeul 
« à la suite, qui faisait tout le plaisir de la table. Un soir que 
<( Monsieur le Duc soupait chez lui, il se divertit à pousser 
« Santeul de Champagne, et de gaîté en gaîté, il trouva plai- 
<( sant de verser sa tabatière pleine de tabac d'Espagne dans 
<( un grand verre de vin, et de le faire boire à Santeul pour 
<( voir ce qui en arriverait. Il ne fut pas long-temps à en 
<( être éclairci. Les vomissements et la fièvre le prirent, et 
(( en deux fois vingt-quatre heures le malheureux mourut 
« dans des douleurs de damné, mais dans les sentiments 
« d'une grande pénitence avec lesquels il reçut les sacre- 
ci ments, et édifia autant qu'il fut regretté d'une compagnie 
« peu portée à l'édification, mais qui détesta une si cruelle 
M expérience (1). » 

Telle est la cause que Saint-Simon assigne à la 
(1) Mémoires inédits, chap. XXXI. 



ÉTUDE SIXIÈME. 261 

mort de Santeul. L'esprit i)cii bienveillant et peu 
réglé des princes de la maison de Condé, l'habitude 
qu'ils avaient depuis long-temps de prendre ce 
poète pour le jouet de leur société et en quelque 
sorte pour l'assaisonnement de leurs festins, le souf- 
flet et le verre deau de mademoiselle de Nantes, 
n'étaient pas faits pour donner de l'invraisemblance 
au récit qu'on vient de lire. Toutefois, en un cas 
aussi grave, il est juste de rechercher si d'autres 
documents ne viennent pas confirmer ou démentir 
l'accusation portée contre les auteurs involontaires, 
mais trop imprudents, de celte mort si regrettable. 
Moréri et Perrault ont, chacun de leur côté, écrit 
une Vie de Santeul; nous avons consulté leurs écrits; 
voici ce que dit Moréri : 

« Il y mourut (à Dijon) le 5 août 1697, âgé de soixante- 
et-six ans, sur le point de son retour à Paris. » 

Perrault n'est guère moins laconique : 

« II mourut, dit-il, à Dijon, le 5 août 1697, dans un voyage 
« qu'il fît avec Monsieur le Duc aux états de Bourgogne, 
« d'une colique qui le prit tout-à-coup, et l'emporta après 
« quatorze heures de tranchées et de douleurs insupporta- 
« blés. » 

Voici maintenant la version du Santoiiana : 

« Tourmenté au commencement de l'année 1697 par de 
« violentes attaques de gravelle, il voulut, pour se mettre en 



•-'02 J.-B. SANTEUL. 

« état dépenser plus sérieusement à la mort, faire une re- 
t( traite; et peu de temps après, il alla passer quelques jours 
(( à la Trappe avec deux de ses confrères. 

« Ce fut dans de si saintes dispositions qu'il accompagna 
« Son Altesse Sérénissinie Monseigneur le duc de Bourbon 
<' aux états de Bourgogne. 11 était à la veille de son départ 
« pour retourner à Paris, lorsqu'il fut tout-à-coup attaqué 
<( d'une colique violente, qui l'emporta après quatorze heu- 
« res de douleurs insiipportajjlcs. » 

des trois auteurs, qui ne parlent de l'empoison- 
nement ni pour l'affirmer ni pour le nier, ne laissent 
rien à conclure , ni même à conjecturer , si ce n'est 
le Santotiana, qui pourrait faire entrevoir dans les 
attaques de gravelle une prédisposition aux coliques 
violentes qui amenèrent la mort. Mais, à la suite du 
passage que nous venons de transcrire, le même 
Santoiiana reproduit deux lettres écrites par deux 
personnes difTérentes, et cependant presque littéra- 
lement identiques dans ce qui raconte les causes de 
la mort de Santeul , causes qui sont les mêmes que 
chez les précédents narrateurs; ce qui permet de 
supposer que ces parties identiques auront été com- 
muniquées et prescrites à leurs rédacteurs. Seule- 
ment dans la première de ces lettres, nous avons 
remarqué cette phrase : « Le samedi troisième d'août, 
« il soupa avec nous au logis du roi, à la table de 
« Monsieur ie Duc, qui n'y était pas, parce 
« qu*it soupait chez M. {'Intendant. » 



ÉTUDE SIXIÈME. 2G3 

Nous avons souligné ces derniers mots pour les 
mettre en opposition avec six mots que nous avons 
également soulignés dans le récit de Saint-Simon . 
où celui-ci dit expressément : que Monsieur le Duc 
sowpait chez lui. , 

Après ce rapprochement, bornons-nous à faire 
remarquer que les deux lettres dont nous venons 
de parler émanent de personnes dont la position 
met leur indépendance en une sorte d'état de légi- 
time suspicion; qu'il s'agissait d'ailleurs de princes 
du sang, et que Ton était dans un temps où la vérité 
ne trouvait pas souvent le moyen de se produire 
sans danger; que d'un autre côté le récit de Saint- 
Simon^ écrit en toute sécurité et en toute indépen- 
dance, puisqu'il fait partie d'une suite à ses Mé- 
moires qu'il a laissée inédite, est cependant, il ne 
faut pas l'oublier, l'œuvre d'un homme très pas- 
sionné contre le prince même à qui il impute la mort 
de Santé ul. 

Il se présente encore ici une remarque dont il faut 
tenir grand compte, parce qu'elle renferme un utile 
enseignement. Les personnes curieuses de choses 
littéraires, lorsqu'elles s'occupent des circonstances 
qui ont entouré la mort de Santeul, acceptent sans 
élever le moindre doute la narration de Saint-Si- 
mon; et, à moins de s'être livrées à des recherches 
toutes spéciales sur la question, elles ne connaissent 
même pas l'existence des documents qui assignent 



'26!i J.-B. SANTEUL. 

une autre cause à la mort du poète. Nous voyons, 
quant à nous, dans cet état de choses, la punition 
des régimes d'arbitraire qui portent une atteinte 
quelconque à la production de la pensée, et qui 
craignent pour leurs actes le grand jour de la pu- 
blicité. i\e semble-t-il pas que toutes les fois que la 
tradition fait passer à la postérité le récit d'un fait 
grave sur lequel les puissances du temps se sont 
efforcées de jeter les voiles du silence, c'est presque 
infailliblement i\ l'interprétation la plus défavorable 
que s'arrêtent les générations suivantes? En effet, 
le premier mouvement de l'esprit humain est tou- 
jours une fâcheuse prévention contre tout ce qu'on 
cherche à lui cacher. 

Au reste Saint-Simon, h l'égard de son récit, n'est 
pas resté dans un isolement aussi complet qu'on 
pourrait le croire. Au moment même de la mort de 
Santeul, dans le temps même où les poètes latins 
de l'époque célébraient à l'envi cet événement dans 
des vers oii , parmi des louanges pour le Victorin . 
se mêlaient à l'adresse des Coudés ses patrons des 
éloges qui semblaient exclure tout soupçon d'em- 
poisonnement, un de ces poètes, dans une compo- 
sition qu'il intitulait : In Santolii Burgundi obi- 
tum, glissait quatre vers qui ne durent point pas- 
ser tout-à-fait inaperçus, et qui sont une allusion 
bien transparente au tabac jeté dans le Champagne. 
Ces vers sont les quatre derniers des huit suivants 



ETUDE SIXIÈME. 265 

qui sont le commencement de la pièce en question. 

Divio cùm sortis niinium socura fiUuraj, 
Santoliuui rapuisse sibi gaudelDal, et iirbis 
yEmuIa reginae donis mulcebat et auro, 
Divinunique omni captabat honore poëtam, 
Vidit et invidit fera Parca ; repente veneno 
Ambrosiinn, vatcs qno proluit ora, liquoreni, 
Inficit occulté medicans nullasque timentem 
Occupât insidias et funere mergit acerbo (1). 

M. GuYONNET DE Vertron, Historiograplius 
regius academicus Arelatensis, nec non 
Paduensis academiae vulgô dictae Des Ri- 
courati. 

TRADUCTION. 

Dijon, qui, trop crédule, espère en l'avenir, 
Et fière de Santeul, qu'elle a su retenir, 
Croit de la cité reine être la digne émule, 
Dijon, par les présents et l'or qu'elle accumule. 
Captive dans son sein le poète flatté. 
Mais la Parque a tout vu ; son œil s'est irrité : 
Dans la coupe où Santeul va puiser l'ambroisie, 
Sa main, qu'en ce forfait guide la jalousie. 
Jette un alTreux poison qu'il ne soupçonnait pas. 
Et livre sa victime aux horreurs du trépas. 

Au bas des vers latins que nous venons de tra- 
duire, nous avons mis les noms et qualités de leur 
auteur, afin de montrer que celui-ci n'était pas un 

(1)./.-/?. Sanîolii Victorini Operiim omnium, eiiitio tertia. 
apiid fratrcs Earbou, 1729, Tom. III, pag. 103. 



266 J.-B. SANTEUL. 

premier venu, et que son allusion timidement accu- 
satrice n'était pas sans quelque valeur. 

Il y a une autre pièce de vers intitulée Epice- 
dium, ou Eloge funèbre, vers la fin de laquelle 
cette question est abordée, mais indirectement. 
L'auteur prend la défense non pas du prince de 
Coudé, mais de la ville de Dijon, qu'on accusait, 
dit-il, de cet empoisonnement par imprudence : 

Nulla propinàrunt tibi saeva aconita novercae; 
Sod te tergeniinae sinnil oppressêrc Sorores.... 

«( Non, aucune marâtre ne t'a versé le poison ; tu 
n'as été victime que des trois Sœurs infernales. » — 
Évidemment ce n'était là qu'une manière détournée 
de nier le jeu imprudent du prince de Condé sans 
le nommer. Peu nous importe, il nous suffit de voir 
dans ces vers une preuve de plus de l'existence de 
cette accusation, fondée ou non, au moment même 
de la mort de Santeul. 

Nous ne voulons, du reste, prendre sur nous au- 
cune décision à cet égard. Nous laissons à qui vou- 
dra la prendre la responsabilité du jugement; nous 
avons voulu nous borner à présenter les pièces à 
consulter. C'est aussi afin de faciliter les apprécia- 
tions, que nous avons en quelque sorte fait poser 
alternativement tous les membres de cette famille 
des Coudés chez qui Santeul trouva la mort. 

Quoi qu'il en soit, il y a ici un grand coupable : 



ÉTUDE SIXIÈME. 267 

c'est Saint-Simon , pour avoir accusé les Condés, si 
Santeul est mort naturellement ; ou c'est l'auteur 
de V Epiceclium , ponr les avoir défendus, si ce 
poète est réellement mort pour les amuser. 

Ces quatre derniers mots nous rappellent une 
charmante et bien touchante nouvelle en vers inti- 
tulée : Morte pour tes amuser, dans laquelle M. 
Emile Deschamps a si bien flétri quelque méfait 
erotique des beaux du jour. La verve si vertueuse- 
ment indignée que M. E. Deschamps a jetée sur 
cette composition nous a fait regretter souvent, dans 
le cours de ces Études, qu'il ne se soit pas trouvé 
au XVII. "^ siècle un poète assez noblement inspiré 
pour flageller avec la même vigueur, à propos de 
l'empoisonnement réel ou soupçonné de Santeul, 
ces orgies princières dans lesquelles les cours du 
second ordre abusaient si indécemment de l'esprit 
et de la faiblesse des gens de lettres leurs commen- 
saux. La conduite des Condés à l'égard de Santeul, 
celle du prince de Conty , tant de fois niée et affir- 
mée, envers Sarazin, l'une et l'autre conduite, plus 
remarquée par l'histoire parce qu'elle aurait été 
suivie de mort, sont des exemples pris entre mille 
autres des mauvais traitements dont les grands se 
rendaient coupables envers les poètes. On se rap- 
pelle le mot de Piron. Un grand seigneur qui l'avait 
invité à dîner voulait, au moment où l'on passait du 
salon à la salle à manger, faire entrer quelque per- 



268 J.-B. SANTEUL. 

sonnage avant l'auteur de la Métromanie, et lui 
disait : « Pas tant de façons, ce n'est qu'un poète. 
« — Si l'on tient compte des qualités, répondit Pi- 
« ron, je passe le premier, » Cette noble réponse 
montre que la mauvaise tenue que nous reprochons 
aux grands seigneurs du XVIP siècle s'était prolon- 
gée dans le XVIII. *=. 

Sanleul qui , tout en ne gardant pas assez la gra- 
vité et la sobriété que lui commandait le caractère 
de sa profession, fut cependant toujours irrépro- 
chable dans ses mœurs et fort édifiant dans son res- 
pect des choses de la religion, Santeul mourut dans 
les sentiments de piété et de résignation chrétienne 
que l'on était en droit d'attendre de lui. A moins 
que de l'avoir vu dans ces derniers moments, écri- 
vait une des personnes qui ont fait la relation de sa 
mort, 

w A moins que de l'avoir vu dans ces derniers moments, 
« on ne saurait croire avec quels sentiments de piété et de ré- 
« signation il s'est soumis à la volonté du Seigneur. Il nous 
« répéta plusieurs fois qu'il nous demandait pardon de tous 
« ses mauvais exemples, et de n'avoir pas mené une vie 
« conforme à son état ; qu'il avait eu de la vanité de ses ou- 
« vrages, mais qu'il reconnaissait qu'il n'était qu'un igno- 
« rant; que si Dieu lui redonnait la santé, qu'il ne deman- 
« dait pas, ce ne serait que pour faire pénitence. Enfin 
« quand il aurait vécu toute sa vie à la Trappe, il ne pouvait 
« mourir plus chrétiennement. 11 avait toujours à la bouche 



ÉTUDE SIXIÈME. 269 

« Bonum est. Domine, quia humiliasti me. Nous sommes 
« tous plus édifiés de cette mort, que par tous les sermons 
« des plus habiles prédicateurs du royaume. » 

Cette frivole promptitude- à la réplique, dont il 
se faisait gloire dans sa vie, se tourna au moment 
de sa mort vers les pensées les plus élevées sans 
rien perdre de sa soudaineté. A cette heure su- 
prême, on lui annonce qu'un page vient s'informer 
de son état de la part de son Altesse. A ce mot 
d'Altesse, — Tu soins altissimus ! répondit -il 
aussitôt en élevant les yeux vers le ciel ; et plusieurs 
fois il s'écria avec transport : Tu solus altissimus ! 

Ce trait vaut une éloge, dit le Sanioiiana. Ajou- 
tons que le mot de Santeul, mot dont le lyrisme 
constitue véritablement un chant de plus à ajouter 
à son hymnographie, a eu la gloire de précéder de 
dix-huit années le Dieu seul est grand de Mas- 
sillon, et que, s'il n'a pas eu le même éclat de mise 
en scène, il a eu le bonheur d'une aussi profonde 
conviction et d'une plus vive spontanéité. 

Ici se présente un autre rapprochement auquel il 
ne faut point se refuser. L'édifiante exclamation de 
Santeul repose sur un double sens, comme la facé- 
tie historique ou apocryphe de Rabelais, à qui on 
avait fait revêtir sa robe de bénédictin au moment 
de sa mort, et qui, par une double allusion à son 
froc et à un psaume des agonisants, s'écria ; Beati 
qui moriuntur in Domino! 



270 J.-B. SANTEUL. 

L'un et l'autre mot résume, avec la précision 
d'une formule algébrique, la vie et le caractère de 
sou auteur, ainsi que la mesure d'estime due à sa 
mémoire. 

Le corps de Santeul fut d'abord inhumé dans l'é- 
glise de Saint-Étienne de Dijon ; mais il fut ensuite 
transporté à Paris dans un cercueil de plomb. Ce 
fut Monsieur le Prince, Henri- Jules de Condé, qui 
fit tous les frais de ce voyage. On amena Santeul 
dans l'abbaye de Saint-Victor, où on lui fit un ser- 
vice solennel ; et il fut enterré dans le cloître de cette 
abbaye, le 17 octobre 1697. 

Dans ce temps où les Inscriptions de toute nature 
étaient si fort eu usage, les Épitaphes ne manquèrent 
pas pour ce Santeul qui en avait composé pour tant 
d'autres. 

On lui en fit eu latin et en français ; il y en eut de 
plaisantes et de sérieuses; et si l'on en voulait faire 
la collection, on eu pourrait dire ce que Martial di- 
sait de ses propres Épigrammes : 

Sont bona, suut quaedam mediocria, sunt mala plura. 

En voici une dans laquelle on faisait allusion aux 
armes de sa famille, où est une tête d'Argus, bordée 
de sable avec cent yeux ; ce qui constitue des armes 
parlantes : 

Hic nunc TaJpa jacet, qui priùs Argus erat. 

Une autre disait injurieusement : 



ÉTUDE SIXIÈME. 271 

Ci-gît le célèbre Santeul : 
Poètes et fous, prenez le deuil. 

Lorsque Santeul mourut, la Bourgogne était sur 
le point de Itii faire un présent de vin; le souvenir 
en fut consacré dans cette épitaphe : 

Quoi ! faut-il que Santeul expire 
Dans le temps qu'il nous charme et que chacun l'admire? 

Faut-il, par un cruel destin, 
Qu'il change en un moment nos plaisirs en alarmes, 

Et que nous lui donnions des larmes 

Au lieu de lui donner du vin? 

Santeul, chaque fois qu'il accompagnait en Bour- 
gogne le prince de Condé allant présider les États, 
recevait sur le budget de cette province une alloca- 
tion de cent louis et un présent de vin. Nous igno- 
rons à quel titre il recevait cette gratification si li- 
bérale, à moins que les États, dans leur indépen- 
dance, n'eussent voulu flatter le prince en faisant 
bon accueil à son poète badin. Aussi Santeul avait- 
il coutume d'appeler la Bourgogne sa mère : un 
poète ne manqua d'y faire malignement allusion 
dans cette inscription tumulaire : 

Santeul est mort, et partout regretté, 
Santeul, en tous lieux si vanté, 
A qui fut la Bourgogne et si bonne et si chère. 
Il était avoué pour son fds, en effet ; 
Mais, hélas! il est mort au sein de cette mère. 
Pour avoir trop pris de son lait. 

' M. MoREAL, avocat-général à la 
chambre des comptes de Dijon. 



272 J.-B. SANTEUL. 

Citons enfin le tribut apporté par deux poètes 
latins, l'un jésuite, l'autre janséniste; sorte de con- 
cours où le parti le plus puissant n'eut pas le repré- 
sentant le plus digne et le mieux inspiré. Le jésuite, 
le P. Commire , un des ri vaux de Santé ul en poésie 
latine, composa le distique suivant, où, malgré sa 
robe, il ne craignit pas de sacrifier le respect de la 
mort au plaisir de jouer sur les mots vivere et i?i- 
here : 

SpretâHippocrene, chim Belnica pocula siccat, 
Vivere Santolius desiit et bibere. 

TRADUCTION. 

Courant, loin d'Hippocrène, au Beaune qui l'enivre, 
Santeul finit ensemble et de boire et de vivre. 

Pour qui voudrait résoudre le débat sur la ques- 
tion d'empoisonnement, cette épigramme du P. 
Commire, méchante envers Santeul, ne le paraîtrait 
pas moins envers le prince de Condé , et passerait 
presque pour une déposition dans le sens de Saint- 
Simon. 

Le janséniste, c'était le vénérable Rollin, en qui 
l'illustre mort trouva du moins un poète plus sé- 
rieux et plus digne de lui. Le savant recteur de l'U- 
niversité donna à la mémoire de Santeul un beau 
témoignage et un noble dédommagement dans cette 
épitaphe, qui fut gravée sur le mur auquel était 
adossée la tombe du poète de Saint-Victor : 



ÉTUDE SIXIÈME. 27o 

SAXTOLII EPITAPHIUM. 

Quoin superi praeconeni, habiiit quein sancta poëtaiu 

Relligio, latet hoc marmore Santolius. 
Ille etiam heroas, fontesque et flumina et hortos 

Dixerat : at cineres quid juvat istc labor? 

Faina hominum nierces sit versibus aequa profanis : 

Mercedeni poscunt carmina sacra Deum. 

TRADUCTION. 

Santeul, qui de la foi célébra les mystères, 
Lui, qui chanta des saints les louanges austères, 
Sous un marbre funèbre est couché dans ce lieu. 
Chantre aussi des héros, des jardins, des fontaines. 
Le monde le loùra de ses œuvres mondaines, 
Mais de ses chants sacrés le salaire est en Dieu. 

Les quelques épitaphes que nous venons de citer 
ne sont qu'un très faible spécimen des poésies de 
toute nature qui furent composées à l'occasion de 
la mort de Santeul. Les frères Barbou, ses éditeurs en 
1729, ont recueilli dans le troisième volume de ses 
œuvres, sous le titre de Funus Santoiinum, un 
nombre de pièces tant françaises que latines si con- 
sidérable, qu'elles remplissent une centaine de 
pages. 

Nous trouvons dans ce recueil les traces d'une 
sorte de débat qui montre trop combien était grande 
la considération dont jouissait notre poète pour que 
nous n'en rapportions pas ici quelque chose. 

Lorsque Santeul fut mort, ses restes furent inhu- 



27/1 J.-B. SANTEUL. 

mes à Dijon clans le caveau réservé aux chanoines 
(le l'abbaye de Saint-Etienne. Le surlendemain de 
cette première cérémonie, on célébra un service 
auquel assistèrent ses amis et quelques officiers de 
M. le Prince ; et des inscriptions tumulaires, desti- 
nées à la tombe de Dijon, furent composées comme 
si l'on n'eût pas douté que les caveaux de Saint- 
Etienne ne fussent la dernière demeure du poète. 

Mais on était dans un temps où l'on saisissait avec 
empressement tout ce qui pouvait donner matière 
à des jeux d'esprit. Les poètes, plus souvent latins 
que français, prirent pour sujet d'épigrammes cette 
remarque que Santeul, né à Paris, était mort fi Di - 
jon. La capitale de la Bourgogne, que ces poétesse 
permettaient de faire parler, semblait se prévaloir de 
cette fortune singulière, et prenait le pas sur Paris. 
D'autres, au contraire, blâmaient Santeul d'avoir 
dit que la ville de Dijon était sa mère bien mieux 
que la ville de Paris. 

En effet , il existe une pièce de vers que Santeul 
composa quelques jours avant de mourir, et dans 
laquelle , sans rien préciser , il se plaint amère- 
ment d'avoir vu Paris, sa ville natale, négliger les 
poètes par qui vient toute gloire, tandis que Dijon, 
plus favorable à lui Santeul, l'a comblé de présents 
et d'honneurs. Le début de cette pièce semble ne 
promettre qu'une longue plaisanterie ; car le poète 
se félicite tout d'abord d'avoir reçu de la cité bour 



ÉTUDE SIXIÈME. 275 

guignoiine un présent de vin qui réchauffe sa veine 
et qui lui inspire, dit-il, des vers dignes de sa bien- 
faitrice : 

Provocat intùs agens te dignosscribcrc versus. 

« Que ma patrie, que Lutèce, qui est à peine ma 
!< mère, dit-il aussitôt après, ne soit pas envieuse du 
'< droit que tu t'es donné, ô Dijon, de réclamer ton 
« poète. 

Nec patria invideat, jam vix Lutetia mater, 
Ex quo jure tuuui repetis, mea Divio, vatem. 

Ce vix mater passe la plaisanterie; et du moment 
que Santeul parle sur ce ton à sa ville natale, on 
doit croire qu'il va la répudier sérieusement. Et 
c'est ce qu'il fait en continuant une longue objur- 
gation dans laquelle il reproche à Paris l'abandon 
où elle délaisse en sa personne le poète de ses fon- 
taines et de ses autres monuments. Puis il revient à 
Dijon qui, sur les premiers bruits de sa renommée, 
l'a comblé de présents, l'a entouré d'honneurs bien 
au-delà de ce qu'on pouvait attendre en un siècle 
où la poésie est tombée dans un si grand mépris. 
Il rappelle que dans cette ville tous les regards 
étaient arrêtés sur lui en quelque lieu qu'il se mon- 
trât ; que, porté sur un char doré à travers les quar- 
tiers de la cité, il était montré au doigt et désigné 
par son nom : 



276 J.-B. SANTEUL. 

Iii uic onines defixi oculis, quocumque ferebar, 
Aurato invcctuni per publica compila curru, 
Monstrabant digito nec inani iioinino vatcm. 

Le souvenir d'une si belle ovation enflait l'orgueil 
du poète, il en convenait lui-même : 

Clam, fatcor, titulisque mcis, famâquc fruebar. 

Paris n'en avait jamais fait autant pour lui ; aussi, 
dans une sorte de péroraison où on le voit avec 
peine finir comme il a commencé en donnant un 
souvenir aux vins de la Bourgogne, unique source 
désormais de ses inspirations, déclare-l-il que même 
à Paris il sera poète bourguignon. 

Spoiite Parisinà vates Burgundus in iirbe. 

Santeul a tort, disait-on en beaucoup de pièces 
de vers; il a tort : Paris l'a fait naître et le faisait 
vivre honnêtement; Dijon lui a donné la mort. Les 
épigrammes s'échangeaient et se multipliaient à 
l'infini sur ce double thjme, quand messieurs de 
Saint-Victor réclamèrent le retour à Paris des restes 
de leur illustre confrère. De là nouveau sujet de 
querelle. Deux grandes cités se disputaient la dé- 
pouille d'un nouvel Homère; et voici une des nom- 
breuses pièces de vers que fit naître ce débat ; 

SANTOLII EPITAPHIUM. 

Santolium mater Lutetia jactat alumnum, 
Atque suo vatem Sequana jure petit. 



ÉTUDE SIXIÈME. 277 

Divio Burgundiim, fiierit quamquani extcra tellus, 

Sponte siium, jam tune vindicat aima parens. 
Interreginas urbes hoc jurgium Homero 

Vatem œquans, ejus tollit ad astra dccus. 
Ut litem solvat superùni Pater, aspice cœlum, 

Santolî, ait, patriam quaRris : at ista tua est. 
Sic desiderio rapiente ascendit Olympum, 

Sub pedibusquc simul, nubila et astra videt. 
Sublimem sedcs animam servate, beatae, 

Divio habes cineres, Sequana, carmen habes. 
Tu, pia mater, habes liymnos, Ecclcsia, cultos, 

Queis divûm laudes sanctaque gesta, cauis. 

M. DE Percey, conseiller au 
présidial de Langres. 

TRADUCTION. 
ÉPITAPHE DE SANTEUL. 

SONNET. 

Lutèce de Santeul se proclame la mère, 
La Seine voit en lui son poète vanté ; 
Dijon la Bourguignonne, à Santeul étrangère, 
Voudrait sur lui les droits de la maternité. 

Ces cités en conflit rendent l'égal d'Homère 
Et remplissent d'honneur l'écrivain disputé. 
Dieu tranche le débat : « Vois la céleste sphère, 
« Santeul, c'est là, dit-il, ton séjour mérité. » 

Et des hauteurs du ciel désormais obtenues, 
Santeul voit à ses pieds les astres et les nues. 
Gardez, saint Paradis, l'ame du bienheureux ; 

Dijon, ses os ; Paris, l'œuvre de son génie ; 
Vous, Église, autre mère et pieuse et bénie, 
Vous chanterez aux saints les vers qu'il fit pour eux. 



278 J.-B. SANTEUL. 

Le poète qui faisait ainsi la part de chacun croyait 
avoir arrangé toutes clioses à la satisfaction de tout 
le monde : il n'en fut rien. Il paraît que messieurs 
de Saint- Victor , persistant dans leurs prétentions , 
eurent recours à l'intervention du prince de Condé, 
qui leur donna gain de cause ; car Santeul fut 
exhumé et transporté à Paris ; on l'enterra de nou- 
veau le 5 octobre de la même année 1697, dans 
l'abbaye de Saint- Victor. 

L'intervention du prince de Condé et la décision 
qu'il prit donna lieu à d'autres pièces de vers parm 
lesquelles nous avons distingué la suivante : 

IN SANTOLIUM, 
Cum ejus cadaver Divione Parisios transferretur. 

AD SERENISSIMCM PRIXCIPEM COND.EUM. 

Santolii liinc atqiie hinc certant de corpore matres : 

Illa suum poscit, poscit et illa suum. 
Praelia Santolius, duin viveret, ista diremit : 

Prima vale mater, Divio, mater eris. 
Dixerat ; at renuit parère Lutetia nato. 

Cor petit ; hoc nati pignus liabere cupit. 
Divio sed laceros nati non sustinet artus : 

Horruit, audito crimine, matris amor. 
Et furiosa, meum quid dividis impia, clamât ; 

Sit tuus : iutegrum dira noverca cape. 
Sic Condaee jubés; per te fit Divio mater : 

Duraque probas matrem, te Salomona probas. 

P. Du Mai, Divionensis. 



ÉTUDE SIXIÈME. 279 

TRADUCTION. 

SUR SANTEUL, 

Quand son corps fut transporté de Dijon à Paris. 

A s. A. s. LE PRINCE DE CONDÉ. 

Pour le corps de Santeul se disputent deux mères : 
L'une a dit : c'est mon fils ; l'autre a dit : c'est le mien. 
Santeul trancha, vivant, ces querelles amères : 
Adieu, Paris, dit-il ; toi, Dijon, je suis tien. 
A ce choix filial, Paris loin de souscrire. 
Veut le cœur de son fils comme un gage éternel. 
Dijon, pour son enfant qu'en espoir on déchire. 
Entend avec horreur un vœu si criminel. 
Non, dit-elle ; plutôt qu'un si cruel partage, 
Que tout entier, marâtre, il vous soit accordé. 
Ainsi Condé l'ordonne ; et dans cet arbitrage, 
La mère fut Dijon ; Salomon fut Condé. 

Le douzain latin que nous avons essayé de rendre 
en un douzain français, fut ainsi paraplirasé par un 
contemporain de Santeul : 

DISPUTE ENTRE PARIS ET DIJON, 
A qui aurait le corps de M. de Santeul. 

JUGEMENT DE S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONDÉ. 

Deux illustres cités disputant pour Santeul, 
Comme sept autrefois le firent pour Homère^ 
Et voulant posséder sa cendre et son cercueil. 
L'une et l'autre à l'envi s'en déclare la mère. 
C'est, dit l'une, en mon sein qu'il a reçu le jour : 
C'est, dit l'autre, pour moi qu'a parlé son amour. 
Chagrin de tes mépris, son cœur te désavoue ; 



280 J.-B. SANTEUL. 

Content de mes bienfaits, en mourant il me loue. 
Me choisit pour sa mOre, et se nomme mon fils. 
Soit pour les éprouver, ou calmer leurs esprits, 

Un grand prince, prudent et sage, 
D'un esprit sans égal ainsi que sa valeur. 
Entre elles de Santeul fait un juste partage, 
Donne à Dijon son corps, donne à Paris son cœur. 
D'abord, Dijon, d'amour et de colère émue, 
S'écria : tout ou rien ; un partage ine tue. 
Que ma rivale ait tout, corps, cœur et monument; 
J'y consens : à ces mots prononcés hautement. 
Du vrai cœur maternel on connut la tendresse ; 
Et le grand prince enfin fit par son jugement 
D'un second Salomon éclater la sagesse. 

M. MoREAu, avocat-général en la 
chambre des comptes de Dijon. 

Ce même M. Moreau se laissa prendre d'un peu 
de dépit, qu'il exprima dans cette épigramme : 

A MESSIEURS DE SAINT-VICTOR. 

Vous demandez Santeul avec impatience : 

Sans craindre aucune résistance, 
Vous pouvez remporter ; il nous importe peu 
Que son corps nous demeure ou qu'on le vienne prendre. 

Il nous a laissé tout son feu; 

Et nous vous en laissons la cendre. 

De pareils jeux d'esprit paraissent peut-être au- 
jourd'luii bien frivoles, et nous ne savons trop ce 
que nos contemporains penseraient de leurs magis- 
trats s'ils les voyaient dépenser leurs hautes facultés 
dans de semblables compositions. On aurait tort 



ÉTUDE SIXIÈME. 281 

cependant de juger les auteurs de ces opuscules avec 
trop de sévérité. Ils vivaient dans un temps bien 
différent du nôtre. Aujourd'hui le vent qui souffle 
n'est guère à la poésie, et nous ne savons puiser 
nos émotions que dans la hausse ou dans la baisse. 
Au temps de Santeul, les esprits, généralement plus 
cultivés que dans notre siècle, malgré tout ce qu'on 
peut dire du progrès et de la diffusion des lumières, 
étaient plus accessibles aux délicates jouissances de 
la pensée; la soif du gain, qui n'était pas encore de- 
venue endémique ; les prêtres du veau d'or, par qui 
la France n'était pas menée alors; tout laissait aux 
imaginations assez de fraîcheur et de loisirs pour 
de nobles exercices ; on n'était pas encore bien loin 
de l'époque où une puce remarquée sur le cou de 
mademoiselle Des Roches, et où la main d'Etienne 
Pasquier, absente de son portrait, fournissaient 
matière pour des volumes de poésies à une aimable 
cohorte de personnages parlementaires qui savaient 
retrouver au besoin les études profondes et les pré- 
occupations sérieuses ; et de graves magistrats ne 
croyaient pas déroger, ils ne craignaient point de 
passer pour moins intègres parce qu'ils se montraient 
gens d'esprit à l'occasion, quand sur-tout le frmt de 
leurs récréations devait être aux yeux de la posté- 
rité un témoignage de la haute estime où ils tenaient 
le poète Santeul, en l'honneur et sur la tombe de qui 
ils se livraient à leurs joutes littéraires. 



282 J.-B. SAMEUL. 

D'ailleurs les faits qui nous occupent ne se pas- 
saient-ils pas à Dijon, « au sein de la société fort 
« agréable et lettrée qu'offrait cet illustre parlement 
« de Bourgogne (1) ? » N'était-on pas dans le pays 
de La Monnoye, le joyeux auteur des Notls Bour- 
(juignon^; dans la ville où déjà l'on voyait poindre 
Alexis Piron dans la personne, moins compromise 
devant les scrupuleux, de son père Aimé Piron l'a- 
pothicaire, qui était le rival de La Monnoye dans 
les noëls, la chanson, l'épigramme et les jolis riens? 
La sève dijonnaise, qui donne à la moutarde son pi- 
quant et aux A ins bourguignons leur montant, ne 
travaillait-elle pas aussi dans les veines de nos pè- 
res, en ce pays et dans ce passé dont l'étude litté- 
raire a fourni, à la fin de ses études savantes et fé- 
condes sur ia Poésie française au XVI.'' siècle, 
un si agréable chapitre sur Y Esprit de Malice au 
bon vieux temps? 

Aussi est-ce parce qu'elle caractérise tout à la 
fois une époque et un personnage que nous avons 
voulu nous étendre quelque peu sur cette dispute 
entre deux villes françaises du siècle de Louis XIV 
pour la possession des restes mortels d'un poète 
latin contemporain de Racine et de Boileau. 

Enfin, comme s'il eût fallu qu'aucune consécra- 

(1) M. Sainte-Beuve, Tableau de La Poésie française au 
XV l.^ siècle. 



ÉTUDE SIXIÈME. 283 

tion littéraire ne fût oubliée pour Santcul, un dis- 
ciple de Lycophron, un de ces embaumeurs de noms 
propres qui y cherchent des éloges ou des blâmes 
cachés et mystérieux en en transposant les lettres, le 
sieur Nicaise, ami de notre poète et ancien chanoine 
de la Sainte-Chapelle de Dijon, s'empara du scalpel 
et tenta l'autopsie du mot Santolius, où il trouva 
cette anagramme : Lito sanus, qu'il expliquait 
ainsi : « Je me sacrifie ( lito ) l\ Dieu avec pleine 
« connaissance [sanus) et un véritable repentir de 
« mes faiblesses. » 

D'après le calcul des permutations , les neuf let- 
tres du nom SantoUus peuvent se combiner de 
trois cent soixante-deux mille huit cent quatre- 
vingts façons, parmi lesquelles on trouverait peut- 
être quelque autre anagramme aussi piquante que 
celle du chanoine Nicaise. Sans que nous ayons 
cherché bien long-temps, le hasard nous a présenté 
une combinaison que, nous n'en doutons pas, San- 
teul aurait eue pour plus agréable, lui qui se croyait, 
comme on l'a vu, le premier poète de son temps. 
Cette combinaison produit les mots : Jsto Linus. 
Si quelque chose a le droit de nous surprendre, 
c'est que le poète qui se croyait un Linus chrétien 
n'ait pas découvert lui-même cette devise qui se 
cachait dans son nom, comme elle était logée dans 
sa pensée. 

A vrai dire, l'anagramme de Nicaise est aussi 



284 J.-B. SANTEUL. 

juste que nous paraît la nôtre. Si nous avons mon- 
tré clans notre Étude deuxième Santeul assez pré- 
venu en faveur de ses propres œuvres et assez per- 
suadé de sa supériorité sur les autres pour exprimer 
plaisamment la crainte que ceux-ci ne cherchassent 
à se pendre ou à se noyer de jalousie, on vient de 
le voir, à quelque pages d'ici, mourir dans les sen- 
timents de l'humilité la plus édifiante. Aussi, en 
nous appropriant le premier hémistiche d'un qua- 
train dans lequel le chanoine de la Sainte-Chapelle 
de Dijon employait son JAto sanus, avons-nous 
essayé de composer, en employant à notre tour 
notre asto Liniis, un distique dans lequel la dou- 
ble anagramme nous paraît caractériser singulière- 
ment le poète présomptueux et le religieux soumis 
et repentant que fut Santeul pendant sa vie et à 
l'heure de sa mort : 

ANAGRAMMA 

UNO DE ^OMI^'E BI\LM. 

Ecce LiTO SANUS, uioriens fortassè locutus 
Santoliiis, vivons dixerat : asto Linus. 

Tout Santeul est dans ces deux combinaisons. 

Quoique les œuvres de La Bruyère soient dans 
toutes les mains, cette Étude sur Santeul serait trop 
incomplète si on ne lisait pas ici le Portrait, sous le 
nom de Thcodas, qu'a laissé de lui l'auteur des 
Caractères. On peut être d'autant plus sûr de la 



ÉTUDE SIXIÈME. 285 

ressemblance, que le peintre, qui avait été le pré- 
cepteur de Monsieur le Duc, et qui resta jusqu'à la 
lin de sa vie attaché à ce prince en qualité d'homme 
de lettres, avec mille écus de pension, fut long- 
temps le commensal de notre poète , avec qui il se 
trouvait à Chantilly trois mois de l'année. Voici ce 
Portrait : 

« Voulez -vous quelque autre prodige? Concevez un 
« homme facile, doux, complaisant, traitable, et tout d'un 
« coup violent, colère, fougueux, capricieux : imaginez- 
« vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, 
« un enfant en cheveux gris : mais permettez-lui de se re- 
« cueilHr, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, 
« j'ose dire, sans qu'il y prenne part, et comme à son insu : 
«quelle verve! quelle élévation! quelles images! quelle 
« latinité! Parlez -vous d'une même personne? me direz- 
« vous. Oui, du même, de Théodas, et de lui seul. Il crie, 
« il s'agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate; 
« et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille 
« et qui réjouit. Disons-le sans figure : il parle comme un 
« fou, et pense comme un sage : il dit ridiculement des cho- 
« ses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables : 
« on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la 
« bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'a- 
ce jouterai-je davantage? Il dit et fait mieux qu'il ne sait : ce 
a sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, 
« qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune 
« leur tour ou leurs fonctions toutes séparées. Il manque- 
« rait un trait à cette peinture si surprenante, si j'oubliais 



286 J.-B. SANTEUL. 

« de dire (iii'il est tout à la fois avide et insatiable de louan- 
« ges, prêt à se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le 
M fond assez docile pour profiter de leur censure. Je conv 
« menée à nie persuader moi-même que j'ai fait le portrait 
(( de deux personnages différents : il ne serait pas même im- 
« possible d'en trouver un troisième dans Théodas, car il 
« est bon homme, il est plaisant homme, et il est excelkenl 
« homme (1). » 

A ce portrait moral, il ne sera peut-être pas trop 
superflu d'ajouter quelques lignes du Santoiiana 
qui cherchent à faire connaître, autant que possible, 
l'extérieur de notre poète : 

« Il était, dit ce livre^ grand et assez gras; il avait le vi- 
« sage laige, les joues creuses, le menton relevé, le nez 
■( épaté, les narines ouvertes, les yeux noirs et gros, les che- 
« veux et le poil noir, le front haut, et la tête à demi 
« chauve. » 

il y a en tête d'un vieux Santoiiana de 1722, 
conséquemment antérieur à celui de Dinouart 
(176^), un portrait gravé de Santeul, qui non seule- 
ment répond fort bien à la description qu'on vient 
de lire, mais dans lequel aussi un physionomiste at- 
tentif et pénétrant reconnaîtrait, nous n'en doutons 
pas, la justification de tout ce que l'auteur des Ca- 
ractères a dit du poète de Saint- Victor. Dans la 
conformation de ce visage ou retrouverait le triple 

(1) La Bruyère, des Jugements. 



ETUDE SIXIÈME. 287 

mélange, signalé par La Bruyère, de la folie, du 
bon sens et de la bonhomie. Il n'est pas jusqu'à 
un cahier que tient Santeul de manière à laisser 
voir le litre Opéra poëtica.J.-B. S., oii l'on ne 
sente le poète qui aime à se parer de son œuvre. 

Santeul a vécu dans le grand siècle ; il a attiré 
un instant l'attention du grand roi dont le regard 
laissait un reflet de gloire et comme le sceau d'une 
célébrité durable sur ceux qu'il remarquait, comme 
il pouvait, témoin Racine, laisser le froid de la mort 
sur ceux dont il se détournait. Poète latin à côté de 
poètes français comme P. Corneille, Boileau, Ra- 
cine, Molière, La Fontaine, il a su, sans briller 
comme eux, n'être pas éclipsé par eux; par la com- 
position de ses Hymnes et de ses Inscriptions, il a 
contribué à la gloire littéraire, à la gloire reli- 
gieuse, à la gloire monumentale de la France de 
Louis XIV : à tant de titres, il méritait que son image 
figurât dans le dépôt consacré a toutes les Gloires 
DE LA Fraince. Aussl ccttc image est-elle reproduite 
deux fois, l'une par le ciseau, l'autre par le pin- 
ceau, dans le 31usée de Versailles. 

Son buste en marbre, par M. Jouffroy, se trouve 
sous le n.° 792 dans l'un des vestibules de l'escalier 
de marbre, aile du Nord. 

Son portrait, par un peintre du XVIL"' siècle dont 
le nom n'est pas indiqué, est au deuxième étage, 
aile du Nord, salie n.° 152. Il porte le n.° 28U. 



288 J.-B. SANTEUL. 

Ce portrait peint ressemble fort au portrait gravé 
(.lu San(oliana, et l'un des deux a dû servir de 
modèle à l'autre. 

11 s'en faut que nous ayons ici étudié Sauteul dans 
toutes les parties de ses travaux. Nous avons cru 
devoir ne nous attacher qu'aux plus saillantes et à 
celles qui nous mettraient le mieux à même de le 
connaître. Du reste, les bibliophiles et les amateurs 
de curiosités littéraires doivent se tenir pour avertis 
qu'il devient fort difficile de se procurer les œuvres 
de ce poète dans les bibliothèques publiques : ou 
elles y manquent, ou elles y sont dépareillées par 
la disparition de quelque tome, et il est à craindre 
que dici à peu d'années il ne soit presque impos- 
sible de retrouver un Santeul complet. 



FIN DE L'ETLDE SIXIEME ET DERNIERE. 



APPENDICE. 



49 



APPENDICE. 



Nous avons regardé cet Appendice comme le com- 
plément nécessaire de nos Études sur le poète 
Santeul, et nous le produisons ici comme exécution 
de l'engagement que nous avons pris (page 80) de 
faire juger cet écrivain sur pièces en recueillant 
plusieurs morceaux de ses poésies de tout genre, 
tels que Hymnes, Inscriptions, Épigrammes, Épî- 
tres. 

En regard du texte latin, nous placerons une 
traduction en vers. Nous avons trouvé dans des ou- 
vrages anciens cette traduction toute faite , pour la 
plupart des Inscriptions, par des poètes français 
contemporains de Santeul, parmi lesquels se trouve 
le grand Corneille lui-même. Nous avons cru devoir 
conserver ces traductions, celles de Corneille sur- 
tout, que nous avons prises avec tout l'empresse- 
ment du respect et sans nous permettre de les 
juger; d'autres, toutes les fois qu'elles ne nous ont 



:>92 J.-B. SANTEUL. 

pas paru d'une prolixité liors de proportion avec la 
brièveté du texte latin; et nous avons nommé les 
auteurs de ces traductions au-dessous de chaque 
pièce. Les traductions qui ne sont pas signées, soit 
sous les Inscriptions, soit ailleurs et dans tout le 
cours de ces Études, sont de notre fait, et nous en 
assumons la responsabilité. 

Pour la traduction des cantiques que nous avons 
extraits de l'hymnographie de Santeul, nous n'avons 
pas suivi le même système ; car nous avions entre 
les mains la version de l'abbé Poupin, dans laquelle 
il nous était facile de puiser, et nous avons cru de- 
voir y substituer notre propre traduction. 

Nous n'avions pas, cependant, la prétention de 
faire mieux que l'abbé Poupin; notre versification 
sera probablement trouvée inférieure à la sienne; 
mais, sans vouloir dénigrer un prédécesseur, il nous 
a semblé que le traducteur dont nous parlons n'a 
pas eu, autant que nous l'aurions voulu, le soin de 
rendre ce qu'on pourrait appeler la manière de 
Santeul. Le propre de ce poète, dans ses Hymnes, 
est un emploi fréquent, il faudrait peut-être dire 
continuel, de l'antithèse, et l'abbé Poupin nous 
semble n'avoir pas tenu compte de ce trait carac- 
téristique dans la physionomie de l'original. 

Peut-être l'abbé Poupin s'est -il conformé aux 
lois du bon goût en s' efforçant de dissimuler cette 
profusion d'antithèses qu'il pouvait regarder dans 



APPENDICE. 293 

le poète latin comme un défaut; mais il nous a 
semblé que la mission d'un traducteur était, comme 
celle d'un portraitiste, de reproduire, non de rec- 
tifier la physionomie, même défectueuse, de son 
modèle. 

Ce sont ces considérations qui nous ont poussé 
à tenter une nouvelle traduction des Hymnes qui 
vont suivre. 

Après cet Appendice nous placerons des notes 
qui nous seront suggérées par plusieurs passages 
du texte de Santeul, et parmi lesquelles figureront 
quelques comparaisons entre les productions du Vic- 
torin et d'autres correspondantes qui appartiennent 
à des poètes latins du moyen-âge. Nous n'y porte- 
rons aucune atteinte au respect que mérite le fond 
de ces œuvres chrétiennes d'un temps antérieur; 
mais on trouvera peut-être à examiner si, avec une 
moralité tout aussi irréprochable (nous mettons de 
côté toute question de jansénisme et de molinisme), 
les Hymnes de Santeul ne se présentent pas sous 
une forme qui devait, sinon les rendre préférables 
à ce qu'on avait fait avant lui, du moins les préser- 
ver de l'exclusion dont les ont frappées les rédac- 
teurs du nouveau Bréviaire. En lisant les Hymnes 
santoliennes, que nous avons choisies sans aucune 
préoccupation d'orthodoxie, on verra si notre poète 
a réellement encouru les graves accusations que ne 
lui a pas épargnées dom Guéranger, ou si plutôt 



I 



294 J.-B. SAiXTEUL. 

dans ses attaques un peu passionnées contre San- 
teul, attaques dans lesquelles il nous semble don- 
ner aux fidèles scandalisés le triste spectacle d'un 
prêtre maudissant un prêtre au pied même de l'au 
tel, pour quelque dissidence sur les termes d'une 
prière, le R. abbé de Solesmes n'aura pas eu plus 
d'une fois besoin qu'on lui rappelât cette belle 
maxime de Saint- Augustin, qu'il connaît mieux que 
nous : « In iiecessariis unitas, in dubiis Uber- 
« tas, in omnibus charitas. » 

Nous avons parlé (page 53 de nos Études) d'une 
critique des œuvres de Santeul par La Monnoie, 
critique dont l^abbé de Solesmes s'est fait une arme 
contre le Victorin; nous avons dit ( page 65 ) pour- 
quoi nous ne voulions pas approfondir la validité 
de cette critique : ici nous irons plus loin; à mesure 
que, dans le texte des Hymnes qu'on va lire, il se 
présentera un passage critiqué par La Monnoie, 
nous reproduirons la critique dans les notes, car 
nous voulons avant tout nous efforcer d'être im- 
partial. 



POESIES EXTRAITES DE SAINTEUL. 



HYMNES. 



CARiMINA É SANTOUO EXCKRl'TA. 

HYMKI. 

Hos duin Sanlolius caiiit iinmorlalibus Hymiios, 
Vnh inimortalis factus ot ipse quoque est. 
\ 

- '>- 1> ■'!> ^> o-<S> • <t C. ^^ ' "^^ - 
DE OBLATIONE GHRISTI IN TEMPLO 

SBU 

PURIFICATIONE BEAT^ MARI^ VIRGINIS. 

HYMNI TRES. 

I. 

Stupete gentes : fit Deus hostia; 
Se sponte legi legifer obligat; 

Orbis Redemptor nunc Redemptus, 
Seque pial sine labe mater. 

De more matrum, Virgo puerpera 
Templo statutos abstinuit dies : 
Intrare sanctum quid pavebas. 
Facta Dei priùs ipsa templum ? 

Ara sub una se vovet hostia 

Triplex : houorem virgineum immolai 



POESIES EXTRAITES DE SANTEUL. 

HYMNES. 

Dans les cantiques saints qu'il consacre à l'Église, 
Vantant les Immortels, Santenl s'immortalise. 



LA PRÉSENTATION DE JÉSUS-GHRIST AU TEMPLE 

ou 

PURIFICATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE, 
TROIS HYMMES. 

1. 

Admirez : Dieu lui-même en victime s'attache. 
Et sous sa propre loi plie un législateur; 
Ici se purifie une mère sans tache, 
El se rachète un Rédempteur. 

Vierge-Mère l ainsi qu'une simple matrone, 
Tu voulus pour un temps l'exclure du saint lieu; 
Pouvais-tu redouter l'approche du grand trône, 
Toi-même le trône de Dieu? 

Sur un autel commun trois victimes vont tendre, 
Pour les sacrifier dans un triple concours. 



298 j.-B. SANTEUL. 

Virgo sacerdos, parva mollis 
Membra puer, seniorque vitam. 

Eheu ! quoi enses transadigent tuum 
Pectus ! quoi altis nata doloribus, 
Virgo! Quem geslas in ulnis, 
Imbuet hic sacer Agnus aram. 

Ghristus futuro, corpus adhuc tener, 
Praeludit iiifans victima funeri : 
Crescet ; profaso vir cruore 
Omne scelus moriens piabit. 

Sit summa Patri, summaque Filio, 
Sit summa sancto gloria Flamini : 
Magistra quem trinum docendo, 
Vera Fides veneratur unum. 



II. 



Templi sacratas pande, Sion, fores; 
Ghristus sacerdos intrat et hostia : 
Cédant inanes veritati, 
Quae se animis aperit, Figurae. 

^on immolandi jam pecudum grèges; 
Fumabit ater non cruor ampliùs : 
En ipse placando parenii 
Ipse suis Deus astat aris. 

Virgo latentis conscia numinis, 



APPENDICE. — HYMNES. 290 

La Vierge son honneur, l'enfant son âge tendre, 
Le vieillard son reste de jours. 

Quels dards te frapperont, dont râiguillon transperce, 
Vierge prédestinée aux déplaisirs mortels! 
L'Agneau sacré, l'Enfant qui dans tes bras se berce. 
De son sang teindra les autels. 

Le Christ encore enfant, le Christ encor débile, 
Prélude à son trépas dans l'avenir caché; 
11 croîtra; puis la mort, à l'époque virile, 
Dans son sang noîra tout péché. 

Gloire éclatante au Père; au Fils pareille gloire; 
Même gloire à l'Esprit, leur souffle respecté; 
Attribut que la Foi nous montre et nous fait croire 
Toujours un dans sa Trinité. 



IL 



Saint temple de Sion, que vos portiques s'ouvrent, 
Jésus, prêtre et martyr, s'y montre radieux; 
Devant les vérités qui pour nous se découvrent. 
Fuyez, images des faux dieux. 

Le sang d'un vil bétail, indigne sacrifice, 
Ne viendra plus fumer sous le couteau mortel : 
Dieu même, pour fléchir la divine justice, 
Se montre sur son propre autel. 

Soutenant dans ses bras son Dieu, sa géniture. 



HMt J.-B. SANTEUL. 

Dcmissa vultus, qiiem pepeiit Deum, 
Gestabat iilnis, pauperunique 
Mimera ferl, leneras volucres. 

Hic omnis aetas, omnis et astitit 
Sexus, propinquo numine plenior : 
Christum anhelantis tôt annos 
Nunc fidei pretium reporlant. 

Testes tôt inter, magnanimo, Deus, 
Tibi litabat lida silentio, 
Verbi sileiitis muta mater : 
Quanta animo reticebat alto! 

Sit summa Patri, summaque Filio, 
Sit summa sancto gloria Flamini : 
Magistra quem trinum docendo. 
Vera Fides veneratur unum. 

m. 

Kumant Sabaeis templa vaporibus; 
Nos sacra poscunt; jam praeit hoslia; 
Sequamur omnes, et lubente 
Puri am"mo simiil immolemiir. 



Lumen ministret splendldior Fides; 
Ministret ignés flammea Charitas; 



APPENDICE. — HYMNES. 301 

Et sentant qu'elle porte un fardeau surhumain, 
La Vierge, humble en ses dons, humble dans sa posture, 
Tient deux tourtereaux dans s? main. 

Et tout âge, et tout sexe en foule se contente 
A voir de près Jésus dans sa divinité; 
Et par la foi chrétienne, après sa longue attente. 
Le prix est enfin remporté. 

Combien de fois la Vierge, en un silence austère 
Parmi tant de témoins gardé profondément, 
Du Verbe alors muet respectant le mystère, 
Fut discrète par dévoûment! 

Gloire éclatante au Père; au Fils pareille gloire; 
Même gloire à l'Esprit, leur souffle respecté; 
Attribut que la Foi nous montre et nous fait croire 
Toujours un dans sa Trinité. 



IIL 



L'encens des Sabéens parfume le saint temple; 
Le sacrifice est prêt; peuple, viens et contemple; 
La victime devance et va se dévoiler. 
Hâtons-nous de la suivre, et, pleins du même zèle. 
Gardant la pureté dans notre cœur fidèle. 
Gourons aussi nous immoler. 

Qu'une Foi plus ardente échauffe mieux nos âmes; 
Que la Charité sainte y réveille ses flammes; 
Qu'une Espérance aimable y brûle son encens; 



302 J.-B. SAXTEUL. 

Spes thura, nec desint odores 
Quos operum bona faraa fundat. 

Vitae nocentis quid tiahiraus moras? 
Sit fas beato sub Sene nos mori; 
Lt quem sub aris inimolatum 
Vidimus, hoc etiam fruamur. 

Sit summa Patri, summaque Filio, 
Sit summa sancto gloria Flaraini : 
Magistra quem trinum docendo, 
Vera Fides veneratur unum. 



■oao- 



CHRISTO PATIENTI. 



HTMNI SEX. 



I. 



Fas, Christe, mœslis plangere 
ïuos dolores cantibus, 
Quos vitœ ab ipso limine 
Ad usque mortem passus es. 



APPENDICE. — HYMNES. 303 

Que par des actes purs notre vie embaumée 
Fasse tomber sur nous la bonne renommée, 
Salaire des cœurs innocents. 

Pourquoi dans le péché traîner notre existence? 
Sachons par nos vertus ou notre pénitence 
Comme le saint Vieillard mériter de mourir; 
Afin qu'après la mort quand viendra l'autre vie, 
Le Dieu qui sur l'autel pour nous se sacrifie 
Veuille encore nous secourir. 

Gloire suprême au Père; au Fils gloire suprême; 
Et que soit l'Esprit saint glorifié de même, 
L'Esprit saint de tous deux le souffle respecté : 
Père, Fils, Esprit saint, divinité multiple, 
Dont la Foi nous enseigne, en la proclamant triple, 
A reconnaître l'unité. 



-cQo- 



AU CHRIST SOUFFRANT. 



SIX HYMNES. 



Nos chants vont dire la souffrance 
Attachée, ô Christ, à tes pas 
Depuis le jour de ta naissance 
Jusqu'à l'heure de ton trépas. 



30/1 J.-B. SANTEUL. 

Castœ parentis in sinu 
Inclusus ardebas pâli; 
iEtcn-nus ut discas mori, 
Mortale corpus induis. 

Vix natus, imbellis puer 
Acuta sentis frigora, 
En vile pro molli thoro 
Fœnum tibi supponitur. 

Amore te facis reum, 
Fers sponte pœnas innocens, 
Nec eximis te legibus, 
Suprenius ipse Legifer. 

Qui primus excisa cruor 
E parte stillat corporis 
^Icmbris micans ex omnibus 
Torrentis instar, promet. 

Qui mucro lactentes necat, 
Idem luum pectus fodit, 
Et quo cadebant parvuli, 
Hoc tu cadebas vulnere. 

Exul Deus, promptâ fugâ 
Tuae saluti consulis, 
Intras Pharos verax Deus 
Mixtus deis mendacibus. 

Qui nos creavit, laus Patri ; 



APPENDICE. — HYMNES. 305 

Dès le sein d'une cliaste mère 
Déjà tu brûlais de souffrir; 
Tu pris notre corps éphémère, 
Immortel qui voulais mourir. 

Tu nais, et déjà la froidure 

Te mord, faible enfant, sur ton lit, 

Et d'une paille vile et dure 

Ta couche sous toi s'amolht. 

Par amour proscrit volontaire, 
Juste qu'on traite en malfaiteur, 
Tu n'as point voulu te soustraire 
Aux lois dont toi-même es l'auteur. 

Circoncis, ton corps goutte à goutte 
Sous l'acier d'abord saignera; 
Ton sang plus tard ouvrant sa route, 
De tous tes membres jaillira. 

Le jour qu'on immolait l'enfance, 
C'est toi que le fer menaçait. 
L'innocent tombait sans défense, 
Et le mêcne coup te perçait. 

Lorsqu'en ta fuite mémorable, 
Tu vis ton salut dans l'exil, 
Pharos vit le Dieu véritable 
Se mêler aux faux dieux du Nil. 

Gloire au Père, qui fit le monde; 

20 



306 J.-B. SANTEUL. 

Qui nos redemit, Filio; 

Qui nos foves, laus, Spiritus. 

Uni Dco sit gloria. 



II. 



Divine crescebas puer, 
Crescendo disccbas pâli, 
Hœc destinatae tune erant 
Mortis tuae praeludia. 

Satus Deo, volens tegi, 
Elegit obsciirum Patrem; 
Qui fecit aeternas domos, 
Domo latet sub paupere. 

Tremenda cujus prœpetes 
Mandata portant Spiritus, 
Cui pronus orbis subditur, 
Se sponte Fabro subjicit. 

Cœlum manus quœ sustinent, 
Fabrile contreclant opus, 
Supremus astrorum faber 
Fit ipse vilis artifex. 

Qui nos creavit, laus Patri ; 
Qui nos redemit, Filio; 
Qui nos foves, laus, Spiritus; 
Uni Deo sit gloria. 



APPENDICE. — HYMNES. 307 

Gloire au Fils^ qui l'a raclieté; 
Gloire à l'Esprit, qui le féconde; 
Gloire à Dieu dans son unité. 

IL 

Dans les épreuves les plus rudes 
Quand tu croissais, enfant divin, 
Tes douleurs étaient les préludes 
Et les présages de ta fin. 

Le Fils de Dieu, d'un père infime 
Couvre ici-bas sa majesté; 
Des cieux l'architecte sublime 
Sous un toit pauvre est abritée 

Dieu, l'auteur de la loi sévère 

Que ses anges vont publier, 

Ce Dieu que le monde révère 

Prend pour maître un humble ouvrier. 

La main sur qui le ciel se fonde 
Se donne un labeur humble et dur: 
Et le fabricateur du monde 
Ne devient qu'un manœuvre obscur. 

Gloire au Père, qui fit le monde; 
Gloire au Fils, qui l'a racheté; 
Gloire à l'Esprit qui le féconde; 
Gloire à Dieu dans son unité. 



308 J.-B. SANTEUL. 



III. 



Chrisius tenebris obsitam 
Liistrando Judœam docet, 
r.ens obstinati pecloris 
Christum doccntem respiiit. 

Sese Deum signis probat, 
Surgunt sepulchris corpora^ 
Erepta muto vox redit, 
Claudo gradus, cœco dies. 

<iens dura, flecti nescia, 
A lires sacris sermonibus 
Obturât et solem fugit, 
Amore noctis perdita. 

Mox immerentem, ceu reum, 
Probris gravant, saxis petunt, 
IlUim pudendo destinant 
Ingrata turba funeri. 

Qui nos creavit, laus Patri; 
Oui nos redemit, Filio; 
Qui nos foves, laus, Spiritus, 
Uni Deo sit gloria. 

IV. 

Pavete, raptus ad necem 



APPENDICE. — HYMNES. 309 

III. 

Le Christ, éclairant la Judée, 
Lui porte ses sages discours; 
Mais, de son erreur possédée, 
Elle fuit le divin secours. 

Dieu se montre : un boiteux s'élance; 
Des morts se lèvent des tombeaux; 
Des muets rompent le silence; 
L'aveugle reprend ses flambeaux, 

.Mais ces races trop endurcies 
Dédaignent un sage conseil. 
Et leurs paupières obscurcies 
Préfèrent la nuit au soleil. 

L'innocent est^ comme un coupable. 
Chargé d'opprobre et lapidé; 
Par le peuple ingrat qui l'accable 
Il voit son trépas décidé. 

Gloire au Père, qui fit le monde; 
rdoire au Fils, qui l'a racheté; 
Gloire à l'Esprit, qui le féconde; 
Gloire à Dieu dans son unité. 

IV. 

O terreur! conduit au supplice, 



ilO J.-B. SANTEUL, 

Homo velul, pavet Deus, 
Toto ciuor de corpore 
Proruptus in terram cadit. 

Ouid machinaris proditor? 
(}ui te bonus pavit suo 
Conviva Christus corpore, 
-Mendace tradis osculo. 

Qui nostra riipit vincula, 
Duris ligatur vinculis; 
Divis adorandum capiit 
Miles scelestus percutit. 

Orbis supremus arbiter 
Dijudicandus sislitur, 
Summus Sacerdos, impià 
Cadit sacerdotum manu. 

Oui nos creavit, laus Patri ; 
Oui nos redemit, Filio; 
Qui nos foves, laus, Spiritus, 
Uni Deo sit gloria. 



Ah! parce corpus innocens, 
Lictor, flagellis scindere. 
Quid Tulnus addis vulneri ; 
.lam penè totum vulnus est. 



APPENDICE. — HYMNES. 311 

Comme un mortel Dieu s'est troublé; 
Et dans l'horrible sacrifice, 
Son sang sur la terre a coulé. 

Que veut Judas? En vain ce traître 
S'est repu d'un corps adoré, 
Son Dieu, son convive, son maître 
Par son baiser fourbe est livré. 

Celui qui brisa notre chaîne 
Voit des chaînes flétrir ses mains. 
Les saints l'adorent; notre haine 
Le livre aux soldats inhumains. 

Dieu, l'arbitre de tous les êtres, 
Est captif, attendant son sort ; 
Il est le souverain des prêtres, 
Des prêtres lui donnent la mort. 

Gloire au Père, qui fit le monde; 
Gloire au Fils, qui l'a racheté; 
Gloire à l'Esprit qui le féconde; 
Gloire à Dieu dans son unité. 



O licteur dont la main trop sûre 
Coup sur coup frappe un innocent. 
Son corps n'est plus qu'une blessure; 
Retiens ton fouet avilissant. 



.U2 J.-B. SANTEUL. 

Nudaiilur ossa carnibus, 
Scissos per art us it cruor, 
Non sanguis uvae sic fluit 
Quam dura vis praell domat. 

Frons pro corona regia 
Horrel sub aspris vepribus : 
Hsec illa, crudelis Sion, 
OuBî serta iieclis Principi? 

Anindo pro sceplro datur : 
Durusque pro throno lapis ; 
Quem vestil aeternum jubar, 
Ridenda veslit purpura. 

Quae non tulit ludibria! 
Reo Deus postponitur; 
Qui sceptra regum dividit, 
Ut scenicus Rex luditur. 

Qui nos creavit, laus Patri ; 
Qui nos redemit, Filio; 
Qui nos foves, laus Spiritus, 
Uni Deo sit gloria. 

VI. 

Quo forma cessit par Deo 
Non vultus idem, non décor, 
Atro fluentem sanguine, 
Et ora fœdum vidimus. 



APPENDICE. — HYM^ES. Hiô 

Ses chairs sous la main qui les frappe 
Quittent ses os, et font pleuvoir 
Plus de sang que jamais la grappe 
Ne rend de vin sous le pressoir. 

L'épine, moqueuse guirlande. 
Ose le couronner d'affront : 
O Sion, est-ce là l'offrande 
Qu'attendait cet auguste front ? 

Son sceptre est le roseau sans gloire; 
Sur la pierre il trône crûment; 
Et d'une pourpre dérisoire 
On couvre son rayonnement. 

Jouet d'un peuple déicide, 
Dieu moins qu'un larron est prisé; 
Lui qui du sort des rois décide. 
En roi de théâtre est posé. 

Gloire au Père, qui fit le monde; 
Gloire au Fils, qui l'a racheté: 
Gloire à l'Esprit, qui le féconde; 
Gloire à Dieu dans son unité. 

VI. 

Sa démarche, sa noble face 
Hefléîaient la divinité : 
La céleste grandeur s'efface 
De son corps tout ensanglanté. 



31Û J.-B. SANTELL. 

Quae solis obsciirant jubar, 
Vélo tciîuutiir lumina. 
Sputis lionestum putribus 
Os turba fœdat insolens. 

Crucis tremens sub pondère 
Gressus labaiites vix trahit, 
Quem slipat aiila cœlitum, 
Datur coiiies latronibus. 

Qui vestit arva floribus, 
Nudiis cruci suspenditur, 
Qui dat feris cnbilia, 
Ubi quiescat, non habet. 

Clavis manus, clavis pedes 
Gonfossus hœret stipiti. 
Sed quàm sui tenaciùs 
A.moris haeret vinculis ! 

Quae dedocendo crimina 
Monstrabat ad cœlum viam. 
Quae lingua melle fluxerat. 
Infecta felle tingitur. 

Ne quae vacaret corporis 
Intacta pars doloribns, 
Proterva verba militum 
Aures pudicas vulnerant. 

Qui rupe fontes eiicit, 



APPENDICE. — HYMNES. 315 

Ses yeux éclipsaient l'œil du monde, 
Ils se couvrent d'un voile obscur; 
Des bourreaux le crachat immonde 
Va profaner ce front si pur^ 

Accablé de la croix qu'il porte, 
Il se traîne dans les douleurs : 
Des anges lui devraient l'escorte, 
Pour escorte il a des voleurs. 

Il donne aux champs leurs couvertures, 

Nu, sur la croix il va monter; 

Il abrite les créatures, 

Et lui, n'a rien où s'arrêter. 

Des clous affreux au bois funeste 
Fixent ses pieds, fixent ses mains; 
Un lien plus fort que le reste. 
C'est son amour pour les humains. 

Cet organe par qui la foule 
Fuit le crime et gagne le ciel, 
Sa bouche, d'où le miel découle, 
Ses bourreaux l'abreuvent de fiel. 

Pour que chez lui rien ne sommeille 
Par la douleur sollicité, 
Des soldats jusqu'en son oreille 
Offensent la pudicilé. 

Lui qui change en source une roche, 



316 J.-B. SAiXTEUL. 

Ardens siti consuniitur. 
Sod major iirebat sitis; 
Erat sitis, mundi salus. 

Vel cujus attactus fiigit 
Percussa morborum cohors, 
Ad militis ludibrium 
Haec vestis in sortem datur. 

Hecede, Virgo, Filii 
Tu funus extendis parens : 
Adstando nescis quàm tuis 
JVatum necas doloribus ! 

Clamore magno dum Patrem 
Sibi relictus invocat, 
Cum morte kictantem Deum 
Non audit ille, vix Pater. 

Sit hœc dolorum pars levis; 
Acerbiora pertulit, 
Dum mente prœsagâ videt 
Inane mortis praemium. 

Fac, Christe ne sint irrita 
Tormenta, quae perpessus es, 
Ne morte contempta Dei 
Te sentiamus vindicem. 

Qui nos creavitj laus Patri; 
Qui nos redemit, Fiiio; 



APPENDICE. — HYMNES. 317 

A la soir il paye un tribut ; 

Mais quelle soif du corps approche 

De sa soif pour notre salut ! 

Hobe, dont le toucher propice 
Écarte les maux et la mort, 
Tu te vois, comble de supplice l 
Par des soldats tirée au sort. 

O Vierge ! ô déplorable Mère ! 
Ta présence accroît ses douleurs; 
Et tu rends sa mort plus amère 
Quand tu l'arroses de les pleurs. 

Délaissé, lamentable, il crie. 
Ce Dieu qui combat le trépas; 
Et son Père, qu'en vain il prie, 
Père à demi, ne l'entend pas. 

Épreuve pour sa patience. 
Un regret plus grand le poursuit : 
C'est de voir, dans sa prescience, 
Ceux pour qui sa mort est sans fruit. 

Jésus, fais que pour l'homme impie 
Tes tourments ne se perdent pas, 
De peur que là-haut il n'expie 
L'injuste oubU de ton trépas. 

Gloire au Père, qui fit le monde; 
Gloire au Fils, qui l'a racheté; 



318 J.-B. SAMEUL. 

Qui nos foves, laiis, Spiritus, 
Uni Deo sit gloria. 



-o^o- 



SANCT^ MARIEE MAGDALEN/D. 



HYMNI DUO. 



Procul maligni cedite Spiritus; 
Nunc imperanti cedite Numini; 
Fessamque iongis Magdalenen 
Parcite nunc agitare pœnis. 

Christi jubentis numine territi 
Fugère septem : mox sibi reddita, 
Te, Cliriste, consectatur unum, 
El memori tibi mente servit. 

Quin et cruentâ de trabe pendulo 
Christo litabat mille doloribus ; 
Quàm vellet insonlis Alagistri 
Sola graves tolerare pœnas ! 

Miscere fletus sanguinis œmulos 
Non cessât, astans victima victimae : 
Christus silendo, nil rependit : 
Quàm meliùs probat hinc amantem l 



j^PPErSDICE. — HYMNES. 319 

Gloire à l'Esprit, qui le féconde; 
Gloire à Dieu dans son unité. 

A SAINTE MARIE-MAGDELEINE. 

DEUX HYMIVES. 
1. 

Fuyez, malins esprits; que votre impure haleine 
Se détourne à la voix de la divinité; 
Délivrez de ses maux le cœur de Magdeleine 
Par vous trop long-temps agité. 

Us étaient sept : Jésus parle; à sa voix suprême, 
Bien loin de leur victime ils ont fui pleins d'effroi. 
Et Magdeleine, ô Christ, est rendue à soi-même. 
Et ne prend que vous pour son roi. 

Comme au Christ attaché sur la croix déicide 
Elle offrait ardemment l'hommage de ses pleurs! 
De ce maître innocent comme son ame avide 
Appelait sur soi les douleurs! 

Ses pleurs avec le sang luttent de violence; 
Son cœur pour la victime est victime à son tour. 
.Tésus reste muet ; mais ce divin silence 
Approuve bien mieux son amour. 



3-20 J.-B. SAMEUL. ^ 

II. 

Maria sacro saucia viilnere, 
Jam non dolendum quid Dominiim doles? 
Semper rcnascens hic amoris 
Unde tibi violentus ardor ? 

Quem quaeris ipso funeris in sinu, 
Victo triumphat funere clarior. 
Vivit : retecto jam sepulchro 
Ecce jacent revoluta saxa. 

Myrrliam quid affers, vanaque balsama? 
llaac liice functis débita mimera : 
Mox ille donandos Olympo 
Non eget his redivivus artus. 

Ingens amantem te dolor indicat, 
Amans vicissim se Deus obtulil : 
Agnosce vocem tu Magistri 
Nomine te proprio vocantis. 

Tu prima teslis, primaque nuntia, 
Velox in urbem protinus advola, 
Christique mitantes Ministros 
Plena Deo propiore firma. 



-O^D- 



\PPENDICE. — HYMNES. 324 

II. 

O Magdeleine, en proie, à vos saintes blessures, 
Pourquoi pleurer uu Dieu qui n'est plus à pleurer? 
Pourquoi clans voire sein réveiller les tortures 
Oui reviennent le déchirer ? 

Ce Dieu, que vous cherchez au tombeau qui le couvre. 
Triomphe, et du trépas revient plus radieux. 
Il vit, et retournés sur sa tombe qui s'ouvre, 
Les rochers gisent à vos yeux. 

Pourquoi ces vains présents et de myrrhe et de baume 
Qu'on réserve aux humains chez les morts descendus ? 
Par un Dieu qui renaît au céleste royaume 
Ces dons ne sont point attendus. 

Votre immense douleur montre votre tendresse; 
Dieu vous offre la sienne en s'otîrant sur la croix ; 
Quand par votre nom même à vous-même il s'adresse, 
De ce Dieu connaissez la voix. 

Vous son premier témoin, volez, et, la première, 
Annoncez le miracle à tout homme, en tout lieu; 
Au disciple incertain portez votre lumière 
Et votre confiance en Dieu. 



2i 



322 J.-B. SA^TEUL. 

IN FESTO OMNIUM SANCTORUiM. 

HYMIKI TRES. 
I. 

Cœlo quos eadem gloria consecrat. 
Terris vos eadem concélébrât dies : 
Laeti vestra simul praemia pangimus, 
Duris parla laboribus. 

.lam vos pascit Amor, nudaque Veritas; 
De pleno bibitis gaiidia flumine; 
Illic perpetuam mens satiat sitim, 
Sacris ebria fontibiis. 

Altis secmn habitans in penetralibus. 
Se Rex ipse suo contuitu beat, 
lilabensque, sui prodigiis, intimis 
Sese mentibus inscrit. 

Altari medio, cui Deus insidet, 
Agni fumât adhuc innocuus cruor : 
Qiiœ raactaîa Patri se semel obtulit. 
Se jugis litat hostia. 



APPENDICE. — HYMNES. 323 



i'OUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS. 



TROIS HYMNES. 



L 



Vous que couronne au ciel votre commune gloire, 

De Dieu les terrestres enfants 
Viennent au même jour chanter votre mémoire, 
Et célébrer, joyeux, les gages de victoire 
Acquis par tant de peine à vos fronts triomphants. 

L'Amour, la Vérité qui, pure, se déploie, 

Font désormais votre aliment. 
Vous buvez à pleins bords au fleuve de la joie; 
Et la soif de votre ame, éternelle, se noie 
A la source sans fond d'un doux enivrement. 

Au fond du sanctuaire, en sa sainte attitude 

Comme en lui-même retii'é. 
Dieu de son propre aspect fait sa béatitude, 
Déborde, se prodigue, et de sa plénitude 
Pénètre tous les cœurs dont il est entouré. 

Au milieu, sur l'autel où le Très-Haut réside, 

Fume encore le sang divin 
Que pour fléchir son Père offrit l'Agneau candide, 
Ce sang qui vint pour nous rendt'e la terre humide. 
Qui pour nous dans le ciel est prodigué sans fin. 



324 J.-B. SANTEUL. 

Pronis turba Senum ccrnua frontibus, 
Inter lot rutili fiilgiira luminis, 
Regnanti Domino devovet aurea 
Quae ponit diademata. 

Gentes innumerae, conspicuae stolas 

Agni purpureo sanguine candidas, 

Palmis laeta cohors cantibus œmulis 

Ter sanctum célébrant Deum. 

Sit laus summa Patri, summaque Filio, 

Sit par sancte tibi laiis quoque Spiritus, 
Qui das pro merilis, optimus arbiter, 
Te totum simul omnibus. 



ir. 



Vos sancti Proceres, vos Superûm chori, 
Gœli quotquot habet Piegia Principes, 

Nostros nunc date vestris 

Gantus jungere cantibus. 

Primis ante alios, gloria Cœiilûm, 
Christi Virgo parens fulget honoribus; 

Divinoque severum 

Flectit pignore Judicem. 



APPENDICE. — HYMNES. 325 

Fléchissant devant Dieu sous le respect et l'âge, 

Des vieillards au front vénéré 
Aux lueurs des éclairs viennent lui faire hommage 
De ces couronnes d'or, éblouissante image 
Des terrestres grandeurs qu'il dispense à son gré. 

Des palmes dans les mains, pompeusement parée 

De tuniques dont la splendeur 
Est du sang de l'agneau doublement décorée, 
La foule des élus est à ses chants livrée, 
Et du Dieu trois fois saint raconte la grandeur. 

Gloire éternelle au Père; au Fils gloire semblable; 

Esprit saint, même gloire à vous, 
A vous qui, des humains le juge irrécusable. 
Pesant nos actions d'une main équitable 
Tout entier pour chacun vous épanchez sur tous. 



IL 



Vous qui menez des saints les pieuses phalanges 

Dans le séjour de l'Éternel, 
Séraphins, grands du ciel, et vous, chœurs des archanges. 
Quand vos voix au Seigneur vont porter ses louanges, 
Mêlez à vos accords notre chant solennel. 

La première avant tous dans la gloire céleste, 

La Vierge, Mère du Sauveur, 
Porte de la grandeur le signe manifeste. 
Et du divin courroux dissipant ce qui reste, 
Elle trouve en son Fils un gage de faveur. 



326 J.-B. SANTEUL. 

Adstant Spirituum mille acies throno. 
Régi sancta feriint vota clientium. 

Hic Baplista profundo 

Lucis flumine mergitiir. 

Quorum nimtia vox, orbis ad ultimas 
Christum vox resonans intonuit plagas; 

Prœcones duodeni 

Sacris Vatibus assident. 

Fuso purpurei sanguine Martyres, 
Et puro niveae pectore Virgines 

Agno candida fundunt 

Kubris lilia cum rosis. 

Qui pavêre suos Praepositi grèges, 
Pascuntur supero Numine pleniùs; 
Qui flevêre, serenus 
Abstergit lacrymas Pater. 

III. 

Hymnis dum resonat curia Gœiitum, 
Hic stemus patriis finibus exules; 

Hic suspensa tenemus 

Mutis cantibus organa. 



APPENDICE. — HYMNES. 32'; 

Par tous les saints debout près du Trône suprême 

Aux pieds de Dieu sont apportés 
Les vœux que nul client n'y peut porter lui-même: 
Et le saint qui montra le fleuve du baptême 
Jouit dans ce séjour d'un fleuve de clartés. 

Les douze précurseurs dont les voix messagères, 

Avec un accent inspiré, 
Portaient le nom du Christ aux rives étrangères, 
Sont assis maintenant, dans les divines sphères. 
Au cercle glorieux des prophètes sacrés. 

La vierge et le martyr, lui rougi du supplice. 

Elle blanche de sa candeur, 
Viennent à l'Agneau saint off"rir en sacrifice 
La fleur au teint vermeil, la fleur au blanc calice; 
La rose pour le sang, le lis pour la pudeur. 

Le pasteur de troupeaux qui de sa voix de prêtre 

Pieput les fidèles humains, 
Lui-même de son Dieu va là-haut se repaître; 
Et quiconque a pleuré va chez le puissant Maître 
Voir ses pleurs essuyés par de divines mains. 



IIL 



Tandis que près de Dieu les saintes assemblées 

De leurs chants remplissent les cieux, 
Nos âmes ici-bas languissent exilées. 
Nous pleurons la patrie, et nos mains désolées 
Ne savent plus tenir nos luths silencieux. 



328 J.-B. SANTEUL. 

Ouando mens misero libéra carcere 
Se vestris sociam cœtibus inseret. 
Et, caligine pulsà, 
Gœli liicem habitabimus ? 

Obscurae fugient mentis imagines, 
Cùm stantes propiùs liiminis ad jubar. 

Nos Verum sine nul?e 

Ipso in fonte videbimus. 

Nobis sancta cohors sis bona, fluctibus 
Luctantes mediis, quos modo respicis, 

Da portas, duce Christo, 

Da contingere prosperos. 

A quo ciincta fluunt maxima laiis Patri, 
Qui mundum réparai, maxima Filio; 

Et quo pectora flagrant 

Sit laus maxima Flamini. 



~c^o~ 



APPENDICE. — HYiMNES. 329 

Oh î quand pourra notre ame, échappée à ses langes, 

Fuir sa misérable prison 
Et rejoindre des saints les heureuses phalanges ! 
Quand pourrons-nous, chassanfde ténébreux mélanges. 
Des célestes splendeurs habiter la maison ! 

Nous verrons s'effacer les images obscures, 

De nos esprits rêves trompeurs, 
Quand nous verrons de près luire les clartés pures. 
Quand nous pourrons enfin aux sources les plus sûres 
Aller puiser le vrai dégagé de vapeurs. 

Tandis que nous luttons, tandis que des orages 

Nous cherchons à vaincre l'effort, 
O saints, ô bienheureux, soutenez nos courages, 
Et, guidés par le Christ, poussés par vos suffrages. 
Puissions-nous obtenir les délices du port. 

Gloire suprême au Père, au Père qui féconde 

L'Univers, œuvre de ses mains; 
Gloire suprême au Fils, qui racheta le monde; 
Et gloire à l'Esprit saint, dont l'influence inonde 
D'amour et de clarté les âmes des humains. 



330 J.-B. SANTEUL. 

SANCTIS MONACinS. 

HTHTII DUO. 

1. 

Felices nemoriim pangimus incolas, 
Certo consilio quos Deus abdidit, 

Ne contagio secli 

INIores laederet integros. 

Ut le possideant, quem sitiunt Deum, 
Urbes, régna, suos, se qiioque deserunt : 

Totiis viluit orbis, 

Diim cœlestia cogitant. 

-Nudi, prompti, alacres, liberiab omnibus. 
Ad iuctam pngiies ocyùs advolant : 

Ut vastum mare tranent. 

Prudentes onus exuunt. 

Eternas ut opes, certaque gaudia 
Securi rapiant, omnia ludicra 

Sano pectore temnunt, 

Confisi melioribus. 

mis summa fuit gloria, despici: 
Illis divitiœ, pauperiem pati ; 

Illis summa voluptas, 

Longo supplicio mori. 



APPENDICE. — HYMNES. 331 

AUX SAINTS MOINES. 

DEUX HYMNES. 
I. 

Fortunés habitants de ces forêts profondes 
Où les conseils de Dieu vous tenaient abrités, 
Et préservaient vos mœurs d'un siècle aux mœurs immondes, 
Nous chantons vos félicités. 

Pour posséder le Dieu dont leur ame est avide, 
Pays, grandeurs, famille, eux-mêmes, tout est loin. 
Tout ce globe à leurs yeux est méprisable et vide, 
Le ciel est leur unique soin. 

Dépouillés, prompts, dispos, libres de toute chose, 
Ils courent à la lutte, intrépides jouteurs; 
Pour traverser la mer où chacun d'eux s'expose, 
Ils s'allègent, prudents nageurs. 

D'un trésor éternel, d'une gloire certaine 
Us voudraient se saisir avec sécurité. 
Les plaisirs sont trop vains pour leur ame trop saine, 
Plus haut leur espoir est monté. 

Comme un suprême honneur ils tiennent les injures; 
Pour eux les vrais trésors sont dans la pauvreté; 
Pour eux enfin, mourir dans de longues tortures 
Est la suprême volupté. 



332 J.-B. SAxXTEUL. 

Fac nos, summe Deus, qiiœ patimiir mala 
In pœnam scelerum ferre libentiùs; 

Et tellure relie ià, 

Immortalia quaerere. 

iEterniis sit honos ingenito Patri: 
Sit par iinigenœ gloria Filio, 

Sacri nexus amoris, 

Laiis compar tibi, Spirilus. 



II. 



puichras acies, castraque fortia, 
Ouae Spes, iina Fides, unus Amor régit. 

Omnes lege sub una, 

Lno sub duce militant. 

Heu! quantis rapiunt astra laboribus; 
Puisant perpetuis questibus aethera, 

Per jejunia longa 

Vires corporis alterunt. 

Votis unanimes, vi quoque fletuum 
Instant, et socias ingeminant preces, 

Et concordibus armis, 

Vim cœlo simul inferunt. 

Haec vis grata Deo; sic amat optimus 
Vinci per lacrymas, per gemitus Pater : 

Sic duris reseratur 

Cœlum conditionibus. 



APPENDICE. — HYMNES. liiys 

Faites-nous, ô grand Dieu, voir dans noire souffrance 
De nos péchés nombreux le prix trop mérité; 
Faites que noire mort, suprême délivrance, 
Nous mène à l'immortalité. 

Créateur incréé, gloire à vous, Dieu le Père; 
A votre Fils unique honneur ainsi qu'à vous; 
Gloire à vous, Saint-Esprit, de leur amour prospère 
Le lien vénérable et doux. 



11. 



Dans ses camps assurés, ô brillante phalange 
Que régit même amour, même espoir, même foi, 
Et qui sous un seul chef en combattant se range, 
Pour subir une même loi ! 

Combien par les travaux, combien par la prière 
Ils cherchent vers le ciel un refuge assuré! 
Combien du jeûne affreux l'atteinte meurtrière 
Affaiblit leur corps macéré ! 

Pleins d'un zèle unanime, ils font valoir ensemble 
Les soupirs de leurs cœurs, les larmes de leurs yeux; 
Et visent, raffermis du nœud qui les rassemble, 
A forcer la porte des cieux. 

Dieu sourit à leur force; il aime la victoire 
Que remportent sur lui larmes et maux soufferts; 
Par ce Dieu juste et bon, à ce prix méritoire 
Les abords du ciel sont ouverts. 



33^1 J.-B. SANTEUL. 

Kervent qiiando die cuncta tunuiltibus, 
Altum turba silet ; caetera diim tacent, 
Hi per cantica riimpunt 



Exercet vigiles continuas labor; 
Incumbunt operi non résides manus; 

Tell us culta colonis 

Victum suppeditat suis. 

Quin regina sui mens quoque subditur 
Uectorisque studet nutibus obsequi, 

Nil servat sibi juris, 

Capte liberior jugo. 

^Eternus sit honos ingenito Pal ri ; 
Sit par unigenœ gloria Filio, 

Sacri nexus amoris, 

Laus compar tibi, Spiritus. 

-o©o- 



s AN CTO BRU NOM. 

HYMM QUATUOR. 
I. 

Brunonem strepitu qui procul urbium, 
Sese Cartliusiis monliljus abdidit. 



APPENDICE. — HYMNES. 335 

Pour les rumeurs du jour quand le monde s'éveille, 
Dans leur sage retraite ils demeurent sans bruit ; 
Et leurs cantiques saints, quand le monde sommeille, 
Bompent le calme de la nuit. 

Leur vigilante ardeur les presse, les excite; 
Ils sont sur le travail courbés incessamment. 
Et du sol généreux que leur main sollicite 
Ils obtiennent leur aliment. 

Maîtresse d'elle-même, et toutefois docile, 
Leur ame veut d'un chef subir la volonté; 
Ils savent sous le joug plier un cou facile 
Pour garder mieux la liberté. 

Créateur incréé, gloire à vous, Dieu le Père; 
A votre Fils unique honneur ainsi qu'à vous; 
Gloire à vous, Saint-Esprit, de leur amour prospère 
Le lien vénérable et doux. 



-o©o- 

A SAINT BRUNO. 

QUATRE HYMKES. 
I. 

Donnez-vous, chants de fête, une sainte licence 
Troublez la solitude et rompez le silence 
Où vécut long-temps écarté 



33(5 J.-B. SANTEUL. 

Sit fas è latebris, èque silentio, 

Festis prodere cantibus. 

Lltrix ira Dei, qiiae manet impios. 
Hune miris adeo terruerat modis ! 
Mutatiis lacitâ proposait fugâ 
Urbes, seque relinquere. 

.Eternas ut opes vi rapiat, suas 
Fort! despiciens pectore deserit. 
Doctarum juvenem non movet ampliùs 
Laurus, gloria frontium. 

Aani quo Bruno fugis ? solibus invia 
In déserta rapit quis sacer impetus? 
Uno leste Deo vivere cogitas, 
Lno teste Deo mori. 

Non solus fugies, propositi ducem 
Ardent sex pariter te comités sequi ; 
Hos fulgêre, velut sidéra territus 
In somnis Hugo vide rat. 



APPENDICE. — HYMx\ES. :yr, 

Bruno qui, sur les monts de l'antique Chartreuse. 
Évitait des humains l'approche dangereuse 
Et les rumeurs de la cité. 

Bruno voyait toujours, dans son ame éperdue, 
Sur le front du pervers, menaçante, étendue, 

Se lever la divine main; 
Alors, plein de terreur, il changea de conduite. 
Et voulut, solitaire, éviter par la fuite 

Et lui-même et le genre humain. 

Ardent à conquérir réternelle richesse, 
il affermit son cœur, il quitte sans faiblesse 

Les faux biens et les vains plaisirs; 
.leune, à l'âge amoureux de tout ce que l'on vanle, 
Les lauriers, ornements d'une tète savante, 

Cessaient d'exciter ses désirs. 

Où fuis-tu donc, Bruno? Vers l'exil volontaire 
Où ne vint avant toi nul autre solitaire. 

Quel saint élan te fait courir? 
La pieuse espérance où ton ame se livre 
Est-elle qu'en ces lieux Dieu seul te verra vivre, 

Et Dieu seul te verra mourir? 

Tu ne fuiras pas seul : sous ta sage conduite 
Six autres compagnons, fiers d'imiter ta fuite. 

Brûlent de te suivre en ces lieux. 
Hugues, plein de terreur, les vit en même nombre. 
Tandis qu'il sommeillait, briller dans la nuit sombre, 

Comme autant d'astres dans les cieux. 

22 



o38 J.-B. SANTEUL. 

Feiix auguriumî suscipit hospites; 

Moules quos colereut, donat inhospilos 

Altis culminibus sic vaga sidéra 

Fixit, perpétuas faces. 

obsciiris nenioriim de penetralibus 
Egressus, patrio qui riUilas polo : 
:\os, ô saiicte Pater, te ciipidos sequi. 
Duc, régnas ubi, filios. 

Patri maxima laus, qui créât omnia, 
Mundum qui redimit, maxima Filio. 
Oiio déserta petit ductus bomo Deus, 
Laus compar tibi, Spiritus. 



II. 



Vos inaccessi, loca sola, montes, 
Vos et œternâ nive cana saxa; 
En novus vestros penetravit hospes 
Bruno recessus. 

Antra terroris nihil haec babebunt. 
Sponte summittent juga celsa rupes. 



APPENDICE. — HYMNES. 339 

l^iésage fortuné î de ces cimes désertes 
Par Hugues, leur patron, à leur culture offertes, 

Ils deviennent les habitants; 
Hugues fixait ainsi leur clarté vagabonde, 
Et faisait de ces monts rayonner sur le monde 

Leurs flambeaux toujours éclatants. 

O toi qui, libre enfin de tes forêts ombreuses, 
Montas de leur silence aux sphères bienheureuses 

Où sont les divines clartés, 
Pour te suivre, ô Bruno, que ta main nous soutienne 
Et nous donne une place à côté de la tienne 

Au trône des félicités. 

Gloire au Père éternel, de qui la main féconde 
Produisit, et gouverne, et fait durer le monde; 

Gloire au Fils, noire Rédempteur ; 
Et vous, dont les conseils divins et salutaires 
Entraînaient l'Homme-Dieu vers les lieux solitaires, 

Gloire à vous. Esprit conducteur. 



II. 



Lieux solitaires, monts à la cime trop haute, 
Rocs d'un manteau de neige incessamment couverts, 
Bruno vous apparaît, Bruno vient, nouvel hôte, 
Habiter vos déserts. 

Vos antres n'auront rien de la terreur première, 
Vos rocs abaisseront leur fière aspérité, 



340 J.-B. SANTEUL. 

Lucis accessu recreata tanto 
Gaiidet e rem us. 

IJactenus nuUo violala passu, 
Hospites tellus vonerata sanctos, 
Se premi poslhac pedibus beatis 
Laeta superbit. 

Sicca pinguescet lacrymis gementûm, 
Dura parebit manibus colentûm, 
Uberes fructus dabit, ante densis 
llorrida dumis. 

Ml sui perdit sacra solitudo ; 
• Niilla vox sedes agitât quietas. 
Solus auditur Deus, hîc gementes 
Solus et audit. 

Se recogiiovit rediviva in illis 
Tliebaïs, quondam pia régna flentûm. 
Hîc renascentes iterum putavii 
Vivere Paulos. 

III. 

Fama praeruptas tua scandit Alpes 
Pontifex audit, vocat è profundâ 
Rupe Brunonem, docilis magistrum 
Poscit alumnus. 



APPEISDICE. — HYMNES. 3/j] 

Et cet astre nouveau couvrira de lumière 
Le désert enchanté. 

Loin de tout pas mortel jadis inviolée, 
Votre terre à des saints prépare un saint accueil, 
Et sous leurs pieds bénis va, désormais foulée, 
Sourire avec orgueil. 

Sèche, on l'arrosera de larmes pénitentes ; 
Dure, elle amollira sous de riches moissons 
Le sol qu'avant l'effort de ces mains diligentes 
Hérissaient les buissons. 

Hien ne peut altérer, rien ne saurait suspendre 
Par des cris importuns le calme de ce lieu 
Où gémissent des voix que Dieu seul peut entendre, 
Où Ton n'entend que Dieu. 

La Thébaïde en eux a cru se reconnaître. 
Thébaïde, autrefois séjour des pénitents, 
Tu pensas qu'en ces lieux allaient enfin renaître 
Les Pauls d'un autre temps. 



IIL 



\Iais des Alpes voilà que franchissant les cimes, 
Le saint nom de Bruno prend au loin son essor. 
Le Pontife, autrefois nourri de ses maximes 
L'attire du désert en ses palais sublimes, 
Pour s'en nourrir encor. 



3.') 2 J.-B. SANTEUL. 

Ad siiam Bnino quoties eremiim 
Triste discedens oculos rctorsit ! 
It tamen, secum médias per urbes 
Portât eremum. 

huer augustos proceres sederc 
Jussus, oblatas patribus reluctans 
Infulas sprevit, pavet ad tremendi 
Pondus honoris. ^ 

Inde nos Patris canimus triumphos, 
Oiia die vectiis petit asti a curru, 
Quem Deus cœlo beat, ampîa nierces, 
Triniis et unus. 

IV. 

Fessus aulâ tiirbulentam 

Bruno Uomam deserit ; 

Ad relictas promptus ardet 
Ire solitudines. 

Niilla sylva sat profimdis 

Hune teget recessibus. 

Quàna lates frustra repostis 
Irrepertus saltibus ! 

Delilentem prodet antro 

Vis odora te canum. 



APPENDICE. — HYMNES. 343 

Bruno fuit sa Chartreuse, et mille fois sur elle 
Il détourne un regard de tristesse couvert. 
11 obéit pourtant à la voix qui l'appelle, 
Et son cœur au milieu de la ville éternelle 
Emporte le désert. 

Au milieu des plus grands il siège par contrainte; 
La mitre des prélats lui promet sa splendeur. 
Lui promet le pouvoir : son humilité sainte, 
Méprisant tout éclat, ne songe qu'avec crainte 
Au poids de la grandeur. 

Aussi célébrons-nous la pompe solennelle 
Où Bruno dans les cieux sur un char emporté, 
Et trouvant à ses maux récompense éternelle, 
Fut mis au rang des saints par la main paternelle 
Du Dieu triple en son unité. 



IV, 



Las des cours, dégoûté du monde, 
Bruno, loin de Rome et du bruit, 
Va des forêts chercher la nuit 
Et la solitude profonde : 
'\lais pour cacher sa gloire il n'est point de forêt, 
Il n'est point d'antre assez secret. 



En vain, Bruno, ton cœur persiste: 
Par ses chiens au flair pénétrant 
Roger, parmi ces bois errant, 
Près de toi conduit, te dépiste. 



U'4 J.-B. SANTEUL. 

Arma ponet hîc Rogerus, 

Praeda, vcnator, tua. 

Dux tremens accedit antrum. 
Et veretur hospitem. 

Qui sludebat hîc lateie, 
Horruit se detegi^ 

Ambo se vix sustinentes, 
Ora defixi stupent. 

Surge princeps, rumpe somiios, 
Saevus lioslis imminet ; 

Vox arnica dormientem, 

E thoro te suscitât ; 

Vendit auro te Pelasgus, 

Qui tuus, nunc transfuga. 

/Eger extremâ sub horà 

Sacra Bruno postulas; 

Ad jubentis verba mystae, 
Obsequente numine. 

In Dei conserva corpus 

Liba sancta prœdicas. 

Efficax fugare morbos 

Fons sepulcro profluil; 

Quaerat aeger hîc salutem, 
Pleniùs se proluat. 

Fons sahibris, fons superbus 
Patris ahno nomine. 



APPENDICE. — HYMNES. 345 

Il dépose en ces lieux son appareil guerrier, 
Et, chasseur, devient ton gibier. 

Le duc voit Termitage : il entre. 
Pour son hôte plein de respect ; 
Bruno frémit à son aspect 
D'être découvert dans son antre ; 
Et tous deux, le regard l'un sur l'autre arrêté, 
Hestent dans l'immobilité. 

Koger, plus tard, au sein des songes, 
Entend Bruno : « Renonce, ami, 
« Long-temps sur ta couche endormi, 
« Au vain sommeil où tu te plonges. 
« Des pièges contre toi par tes Grecs sont tendus ; 
« Transfuges, ils se sont vendus. » 

Bruno meurt ; l'anie qu'il va rendre 
Attend les suprêmes secours : 
Le prêtre parle ; à ses discours 
Le Christ a daigné condescendre. 
Et dans l'auguste corps le divin corps passé 
Est par le mourant confessé. 

De son sépulcre une fontaine 
Jaillit, dont le flot tout- puissant 
De tous ses maux au gémissant 
Promet la guérison certaine. 
Fontaine salutaire, à son onde est resté 
De Bruno le nom respecté. 



3/i6 J.-B. SANTEUL. 

Ghriste, tecum consepultos 

Fac tibi sic vivere ; 
^e strepentis vaniis urbis 

Rumor aiires verberet, 
Peslilenlis atra mundi, 

x\ura ne nos polluât. 

Sempiterno sit Parenti 

Sempiterna gloria. 

Et Parentis sit coaevo 

Laus perennis Filio ; 

Par honos, par et potestas, 
L triusque Vinculo. 



-o^-^: 



APPENDICE. — HYMNES. 347 

Faites Texislence pareille^ 
Jésus, à qui s'enferme en vous ; 
Qu'un siècle bruyant et jaloux 
Ne frappe jamais son oreille ; 
Et que du vent mondain le dangereux poison 
N'aille point troubler sa raison. 

Toujours gloire au Père suprême ; 
Toujours dans le droit paternel 
Pour son Fils, son co-éternel. 
Que le partage soit le même. 
Même gloire à l'Esprit, qui, durable comme eux. 
Est un lien entre tous deux. 



-c-^o- 



POESIES EXTRAITES DE SAN'TEUL. 



INSCRIPTIONS. 



CARMINA È SANTOLIO EXCERPTA. 

ÉPIGRAMJIATA 

IN S E Q U A i\ .E F N TES 

EX IPSO FLIVIO EDLCTOS. 



Santolius docto Parisinos carminé Fontes 
Dum canit, invidit Fons quoque Castalius. 

MÉNAGE. 



Zli ' ^> > «-^ g- C -' CO - 



SUR LA POMPE DU PONT XOTRE-DAME. 

Sequana cùm primum Reginae allabitur Urbi^ 
Tardât praecipites ambitiosus aquas. 

Captiis amore loci, cursum obliviscitur, anceps 
Ou6 fluat, et dulces nectit in urbe moras. 

Hinc varies iniplens fluctu subeunte canales, 
Fons ficri gaiidet, qui modo flumcn erat. 



POESIES EXTRAITES DE SANTELL 

IXSCRIPTIOIVS 

SUll LES FONTALNES' DE LA SEL\E 

TIRÉES DL FI.ELVE LLI-IIÊME. 



Quand Paris d'une Inscription 
Voit toute Fontaine embellie. 
D'une jalouse émotion 
Santeul vient remplir Castalie. 



-°- "■!.'> "■'.'>'> »"S» « <r - -.^ ' -c ■>- 



SUR LA POMPE DU POINT -NOTRE-DAME- 

Que le dieu de la Seine a d'amour pour Paris ! 
Dès qu'il en peubbaiser les rivages chéris, 
De ses flots suspendus la descente plus douce 
Laisse douter anx yeux s'il avance ou rebrousse. 
Lui-même à son canal il dérobe ses eaux 
Oii'il y fait rejaillir par de secrètes veines. 
Et le plaisir qu'il prend à voir des lieux si beaux 
De grand fleuve qu'il est le transforme en fontaine. 

Pierre Corneille. 



352 J. B. SANTEUL. 



SUR LA POMPE NOTRE-DAME, RENVERSEE PAR LE 
DÉBORDEMENT DES EAUX. 

Forte Parisiacam dum Sequana perfluit Urbem, 
Viderai inscriptos Santolî in marmore versus 
Alto ponte super : stetit, et tum carminé lecto, 
Scilicet iile mecs, dixit, contemnet honores, 
Et mea in exiguos mutabit flumina fontes, 
jNescio quem affingens, cursus qui tardet, amorem. 
Vix ea, cùm totis horrendum immugiit undis, 
Cornuaque attolens irato flumine rumpit, 
Subvertitque domum, quà sese plurimus amnis 
Per tubulum assurgens lotam fundebat in Urbem. 
Fulcra domûs cecidere, simul domus omnis, eodem. 
Sperabat démens evertere carraina fluctu : 
Sola sed eversis manserunt carmina tectis. 

III. 

POUR LA FONTAINE D'UN MARCHÉ. 

Forte gravem imprudens hîc Naias fregerat urnam 
Flevil, et ex islis fletibus unda fluit. 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 353 



SUR LA POMPE DU PONT NOTRE-JJAME RENVERSÉE PAR LE 
DÉBORDEMENT DES EAUX. 

Dans Paris, qu'elle arrose en sa course féconde, 
La Seine s'épanchait, quand ses regards levés 
Virent sur un des ponts qui dominent son onde 
Quelques vers de Santeul dans la pierre gravés. 
Elle s'arrête et lit : « On ravale ma gloire, 
Dit-elle, et dans ses vers ce poète fait croire 
Qu'en fontaines réduits mes flots sont dégradés, 
Par je ne sais quel charme en ces lieux attardés. » 
Elle parle ; dressant ses cornes furibondes, 
Elle enfle et fait monter ses mugissantes ondes ; 
Par son efi'ort soudain le monument brisé 
S'écroule, et donne accès dans la cité remplie 
A ce fleuve écumeux qui vient, se multiphe, 
Et court, incessamment dans ses tuyaux puisé. 
Les appuis mis à terre entraînent tout le reste ; 
La Seine, redoublant ses eff'orts détestés, 
Cherche l'Inscription dans ce débris funeste : 
Mais elle a tout détruit et les vers sont restés. 



IIL 



POUR LA FONTAIIVE D'UN MARCHE. 

La Nymphe avait brisé son urne trop pesante : 
Elle pleura; ses pleurs ont fait l'onde présente. 

23 



354 J.-B. SANTEUL. 

IV. 

POUR LA FONTAINE DE SAINT-SÉVERIN, AU BAS DE LA RUE 
SAINT-JACQUES. 

Dum scandunt juga montis anlielo pectore Nymphœ, 
Hîc una è sociis, vallis amore, sedet. 



V. 

POUR CELLE DE SAINT-MICHEL^ PRÈS LA SORBONNE. 

Hoc sub monte suos reserat sapientia fontes : 
Ne tamen hanc puri respue fontis aquam. 

VI. 

POUR CELLE DE LA PLACE MAUBERT. 

Oui tôt vénales populo locus exhibet escas, 
SuiBcit, et faciles, ne sitis urat, aquas. 



APPEiNDICE. — INSCRIPTIONS. 355 



IV. 



POUR LA FONTAINE DE SAINT-frEVERIN, AU BAS DE LA RUE 
SAOT-JACQUES. 

Quand les nymphes de la Seine 
Grimpent à perte d'haleine 
Pour dominer sur ces monts : 
Une plus sage et moins vaine, 
A tant d'orgueil et de peine 
Préfère l'humble soin d'arroser ces vallons. 

BOSQUILLON. 



V. 



POUR CELLE DE SAINT-MICHEL, PRES LA SORBONNE. 

Quoique la science profonde 
Du sommet de ce mont épanche ses ruisseaux, 
IS'allez pas mépriser les eaux 
De ma source pure et féconde. Bosquillon, 



VI. 



POUR CELLE DE LA PLACE MAUBERT. 

Pour VOUS sauver de la faim dévorante. 

Si dans ces lieux on vous vend des secours, 

Peuples, chez moi, contre la soif brûlante, 

Sans intérêt, vous en trouvez toujours, Bosquill. 



356 J.-B. SANTEUL. 

VII. 

POUR LA FONTAINE DE L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR, OU IL 
Y A UNE BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE. 

Quae sacros doclrinae aperit domus intima fontes, 
Civibus exterior dividit Urbis aquas. 



VIII. 

POUR CELLE DE LA CHARITÉ. 

Qiiem posuit Pietas miserorum in commoda fonlem, 
Instar aquœ, largas fundere suadet opes. 

IX. 

POUR CELLE DU FAUBOURG SAINT-GERMAIN. 

Urnam Nympha gerens dominam properabat in Urbem 
Hîc stetit, et largas laeta profudit aquas. 

X. 

POUR CELLE VIS-A-VIS LE LOUVRE. 

Sequanides flebant imo sub gurgite Xymphœ, 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 357 

VII. 

POUR LA FONTAINE DE l'ABBATE DE SAINT-VICTOR, OU IL 
Y A UNE BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE. 

Au dedans de ce lieu si saint et si fameux, 
S'ouvrent les réservoirs d'où s'épand la science, 

Comme au dehors, peuples heureux! 
Ces eaux pour vos besoins coulent en abondance. 

BOSQUILLON. 
VIII. 

POUR CELLE DE LA CHARITÉ. 

Cette eau, qui se répand pour tant de malheureux, 
Te dit : Répands ainsi tes largesses pour eux. 

Du PÉRIER. 

IX. 

POUR CELLE DU FAUBOURG SAINT-GERMAIN. 

Traversant, l'urne en main, Paris, maître du monde, 
La Nymphe aima ce lieu, d'où s'épanche son onde. 



POUR CELLE VIS-A-VIS LE LOUVRE. 



C'est trop gémir. Nymphes de Seine, 



358 J.-B. SANTEUL. 

Cùni premerent densae pigra fluenta rates : 

Ingenteiîi Luparam nec jam aspcctare potestas, 

Tarpeii cedat cui domus alla Jovis. 
IIuc alacres, Rex ipse vocat, succedite Nymphae, 
Uinc Lupara adverso litlore tola patt't. 



XI. 



POUR UNE STATUE PÉDESTRE DE LOUIS XIV POSEE SUR UN 
PIÉDESTAL d'où SORT UNE FONTAINE. 

Qui fontes aperit, qui flumina dividit Urbi, 

111e est, quem domitis Fdienus adorât aquis. 



XII. 

POUR LA FONTAINE DE SAINT-OVIDE. ENVIRONNÉE 
DE MONASTÈRES. 

Tôt loca sacra inter, pura est quae labitur unda: 
Hanc non impuro, quisquis es, ore bibas. 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 359 

Sous le poids des bateaux qui caclient votre lit, 
Et qui ne vous laissaient entrevoir qu'avec peine 
Ce chef-d'œuvre étonnant, dont Paris s'embellit, 

Dont la France s'enorgueillit. 
Par une route aisée, aussi bien qu'imprévue, 
Plus haut que le rivage un roi vous fait monter; 

Qu'avez- vous plus à souhaiter? 
Nymphes, ouvrez les yeux, tout le Louvre est en vue. 

Pierre Corneille. 



xr. 



POUR UNE STATUE PÉDESTRE DE LOUIS XIV, POSÉE SUR UN 
PIÉDESTAL D'OU SORT UNE FONTAINE. 

Celui qui sait ouvrir tant de divers canaux, 
Et dans les longs replis de leurs obscures veines 

Changer les fleuves en fontaines : 

Peuples, c'est le même héros 
A qui le Rhin soumit la fierté de ses flots. 

BOSQUILLON. 

XII. 

POUR LA FONTAINE DE SAINT-OVIDE, ENVIRONNÉE 
DE MONASTÈRES. 

Au pied de ces lieux saints l'onde qui coule est pure : 
11 faut donc, pour en boire, être exempt de souillure. 

BOSQUILLON. 



360 J.-B. Sx\NTEUL. 



xin. 



POUR LA FONTAl^JE DES SAINTS-INNOCENTS. 

(Juos duro cernis simulatos marmore fluctus, 
Hiijiis Nympha loci creclidit esse suos. 



XIV. 



POUR CELLE DES PETITS-PERES. 

Ouae dat aquas, saxo latet hospita Nyrapha sub imo 
Sic tu. eûm dedeiis dona, lalere velis. 



XV. 



POUR CELLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 

Qui quondam magnum tenuit moderamen aquarum 
Richelius, Fonli plauderet ipse novo. 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 361 

XIII. 
POUR LA FONTAINE DES SAINTS-INNOCENTS. 

Quand d'un savant ciseau l'adresse singulière 
Sur un marbre rebelle eut feint de doux ruisseaux, 
La nymphe de ce lieu s'y trompa la première. 
Et les crut de ses propres eaux. 

BOSQUILLOJS. 

XIV. 

POUR CELLE DES PETITS-PÈRES. 

La nymphe qui donne cette eau 
Au plus creux du rocher se cache : 
Suivez un exemple si beau. 
Donnez sans vouloir qu'on le sache. 

BOSQUILLON. 



XV. 



POUR CELLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 

Armand, qui gouvernait tout l'empire des eaux, 
Gomme il donnait le branle aux affaires du monde, 
En des lieux si chéris, par des conduits nouveaux, 
Lui-même avec plaisir verrait couler cette onde. 

BOSQUILLON. 



362 • J. B. SANTEUL. 

XVI. 

POUR LA FONTAINE DV QUARTIER DES FINANCIERS 
ET GENS d'affaires. 

Auri sacra sitis non largà expletur opum vi : 
Hinc disce œterno fonte levare sitim. 



XVII. 

pour celle du POXCEAU, près la porte SAINT-DENIS, 
EN ARC triomphal. 

Nympha triumphalem sublimi fornice portam 
Adniirata, suis garrula plaudit aquis. 



XVIII. 

POUR CELLE DE SAINTE-AVOYE. 

Civis aquam petat his de fontibus, illa benigno 
De Patrum patriae nnmere, jussa venil. 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 303 

XVI. 

POUR LA FONTAINE DU QUARTIER DES FINANCIERS 
ET GENS d'affaires. 

L'infâme soif de l'or ne saurait s'étancher 

Par les richesses périssables; 
Hommes, pour être heureux, songez donc à chercher 

La source des biens véritables. Bosquillon. 

XVII. 

pour celle du PONCEAU, près la porte SAINT-DENIS, 
EN ARC TRIOMPHAL. 

Du peuple de Paris quand l'ardeur sans seconde 
A ta gloire éleva ce pompeux monument. 
Grand Roi, j'en fus charmée, et le bruit de mon onde 
N'est encore aujourd'hui qu'un applaudissement. 

Bosquillon. 

XVIIL 

POUR CELLE DE SAINTE-AVOYE. 

Qu'on ne trouve jamais cette source tarie. 

Obéissez, nymphes, exactement : 
Votre gloire par-là ne sera point flétrie. 
Ceux qui vous font un tel commandement 

Sont les pères de la patrie. Bosquillon. 



36/i J.-B. SANTEUL. 

XIX. 

POUR LA FONTAINE QUI VIENT DE BELLEVILLE 
AU MARAIS. 

Hic, Nyniphae agrestes effundite civibus iirnas, 
Urbanas Praetor vos facit esse deas. 



XX. 

POUR CELLE DE LA PLACE ROYALE. 

Qui tôt regificis decoravit sumptibus Urbem, 
Prodigus bas etiam dat Lodoicus aquas. 



XXI. 

POUR CELLE DE LA RUE NEUVE-SAINT-LOUIS. 

Félix sorte tua, Najas amabilis, 
Dignum, quo flueres, nacta situm loci : 

Cui tôt splendida tecta 

Fluctu lambere contigit. 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 365 

XIX. 

POUR LA FONTAINE QUI VIENT DE BELLEVILLK 
AD MARAIS. 

Ici, nymphes des champs, offrez au citoyen 

Vos urnes avec courtoisie : 
Le préteur, à ce prix, trouvera le moyen 
De vous faire obtenir le droit de bourgeoisie. 

BOSQUILLOK. 

XX. 

POUR CELLE DE LA PLACE ROYALE. 

Louis, dont la magnificence 
De tant d'édifices nouveaux 
Embellit Paris et la France, 
Te prodigue encore ces eaux. 

Du PÉRIER. 

XXI. 

POUR CELLE DE LA RUE NEUVE-SAL\T-LOUIS. 

O ! Naïade charmante. 
Que votre sort est doux! 
Vous avez su trouver des lieux dignes de vous, 
Des lieux où tout enchante. 
Où cent palais pompeux 



366 J.-B. SA?sTEUL. 

Te Triton geminus personat œmiilâ 
Conchâ, te celebrem nomine Principis, 
Laeto non sine cantu 
Portât vasta per aequora. 

Cèdent, credo equidem, dolibus his tibl 
Postliac nobilium numina fontium : 
Hac tu sorte beata 
Labi non eris immemor. 



XXII. 

CLAUDIO PELETERIO, LRBAÎS'O PR^TORI. 
^"YMPHARUM GRATIARUM ACTIO. 

Regalem qui nos, Praetor, das ire per Urbem, 
Nos quondam agrestes, Sequanidesque deas ; 

Pro vili jimco, thalamoque, algaque palustri, 
Xobis marmoreas das habitare domos. 

Te semper rivique omnes, fontesque sonabunt, 
Quin eliam totis Sequana plaudet aquis. 



~qQO~ 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 367 

Reçoivent de vos flots les baisers amoureux. 
Célèbre par le nom d'un prince qu'on révère, 

Vous voyez deux tritons rivaux 

S'accorder entre eux pour vous plaire, 

Sans cesse par des chants nouveaux 
Annoncer à l'envi votre gloire éclatante, 
Et dans le sein des mers vous porter triomphante ; 

Tant d'avantages précieux 
Vous feront déférer le beau titre de reine : 
Mais d'un pareil destin ne devenez pas vaine; 
Au milieu des grandeurs soyez humble fontaine, 
Et n'oubliez jamais de couler dans ces lieux. 

BOSQUILLON. 

XXII. 

A CLAUDE LEPELETIER, PRÉVÔT DES MARCHANDS. 
REMERCIEMENT DES NYMPHES. 

Grâce à vous, ô Préteur, s'ouvre la cité reine ^ 
Pour nous, nymphes des champs et filles de la Seine. 
Nous qui n'avions pour lit que l'algue et les roseaux, 
De marbre désormais sont nos grottes hautaines. 
La Seine, et nos ruisseaux, et toutes nos fontaines. 
Toujours en votre honneur feront bruit de leurs eaux. 



-oQo- 



368 J.-B. SANTEUL. 

INSCRIPTIONS POUR L'ARSENAL DE BREST. 

I. 

Hanc magnus LodoLx armandis classibus arcem 
Condidit : hinc prœdo, tuque Britanne, procuL 

IL 

Hâc magnus Lodoïx lela omnia condidit arce : 
Juppiter ipse cavâ fulmina nube tegit. 

IIl. 

Quid Lodoïx terra î Mille arces aspice fractas. 

Quid pelago? Solam hanc quam littore condidit arceni. 



IV. 

Quœ pelago sese arx aperit metuenda Britanno, 
Classibus armandis, omnique accommoda bello; 
Prœdonum terror, Francis tutela carinis, 
/Eternae regni excubiae, domus hospita Martis, 
Magni opus est Lodoïci. Hune omnes omnibus undis 
Agnoscant aurae dominum et maria alla tremiscant. 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 369 

INSCRIPTIONS POUR L'ARSENAL DE BREST. 

I. 

Louis d'armer sa flotte a chargé ce palais : 
Loin d'ici le pirate, et loin d'ici TAnglais. 

II. 

Louis cache en ces murs ses armes et sa poudre : 
Jupiter d'un nuage enveloppe sa foudre. 



III. 



De Louis sur la terre où donc est la puissance 
il brisa mille fois des remparts ennemis. 
De l'Océan pour lui quelle est l'obéissance? 
Cet arsenal tout seul, du port, le voit soumis. 



IV. 



Ces murs dont l'Océan voit l'orgueil militaire 
Porter jusque dans Londre un effroi salutaire ; 
Ces murs où vont s'armer vaisseaux et bataillons ; 
Cet asile de Mars, dont la force éternelle 
Veille, pour le royaume active sentinelle, 
Et contre le brigand garde nos pavillons ; 
C'est l'œuvre de Louis, de Louis, votre maître. 
Vents et flots, en tous lieux sachez le reconnaître. 

24 



370 .-B. SAINTEUL. 

V. 

liane magnus Lodoïx sub liltore condidit arceni; 
"Mars stnpuit, variis simul arcem mimiit armis. 



VI. 



Bella silent, Venti sileant : hàc iraperat arce 
Qui dédit et terris et sua jura mari. 



VII. 

Ventus et unda silent Lodoïci ingentis ad arces, 
Suspensus positis hœret uterque minis. 

Hinc celeres unà properate et in ultima mundi 
Terribile invicti dicile Régis opus. 

VIIL 

Quae longa in vasto se extendit littore moles 
Régis opus, terror pelagi, et tutela carinis, 
^autica prostat ubi armanda pro classe supellex, 
Fœtam armis Mars hanc habitat, fœtam ignibus arcem, 
Neptunus miratur, et applaudentibus undis 
Magne, tuis servire ambit, Lodoïce, triiimphis. 



APPENDICE. — LXSCBIPTIONS. 371 



Ce fut Louis-le-Grand qui fonda ces murailles 
Dominant sur le bord des mers ; 

Mars admira son œuvre et voulut des batailles 
Y mettre les engins divers. 



Vj. 



Vents, calmez votre violence; 
Quand la guerre se tait, imitez son silence : 

Car le maître de ces remparts 
Sur la terre et les flots règne de toutes parts. 

VIL 

Sous ces forts de Louis dorment le vent et l'onde 
L"un et l'autre a cessé de répandre l'effroi. 
Volez plutôt, vantez jusqu'aux bornes du monde 
L'œuvre terrible du grand roi. 

Vin. 

Louis, ce monument que tu mis sur la plage 
Pour menacer les mers, protéger cet ancrage 
Et garder en son sein l'armement des vaisseaux, 
Mars habite ces lieux où flamme et fer affluent, 
Neptune les admire, et ses flots les saluent, 
Tout prêts à seconder tes triomphes nouveaux. 



372 J.-B. SANTEUL. 



IX. 



Ejî novus allonilis liic ardet fluctibus ^tna. 

Hic habitat major Marte, tonalqiie deiis. 
Dinim aliqiiid, prœdo, nunc nunc medilare per aeqnor 

Hac si tecta domo fulmina ferre potes. 

PRO FONTE PORTUS EJUSDEM. 

Illam, naiitœ omnes, celebrate in littore Nympham, 
Hîc diilces vobis provida praebet aquas. 

Oiiin salsiim per iier, quâ pociila pura ministret, 
Scandere aniat vestras officiosa rates. 



-o^o- 



CIIVO INSCRIPTIONS POUR LA STATUE DE LOUIS XIV 
SUR LA PLAGE DES VICTOIRES. 



L 



Gredere, Posteritas, si lam ardua facte récusas, 
Suspice, et hœc facient Principis ora fidem. 



IL 



Major hic Auguste, ter Jani limina clausit. 
Plus plaçasse orbem quam domuisse fuit. 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 373 

[X. 

Sous un nouvel Etna s'alarment ces rivages. 
Ici, plus grand que Mars, réside et tonne un dieu. 
Corsaires, méditez quelques nouveaux ravages 
Si vous bravez les traits qui dorment en ce lieu. 

POUR LA FONTAINE DU MÊME PORT. 

-Matelots, de ces bords célébrez la Naïade 

Oui, prodiguant ici la douceur de ses eaux, 

A vos trajets salés promet la pm'e aiguade, 

Et pour vous mieux servir monte sur vos vaisseaux. 

-oS>o- 



CINQ INSCRIPTIONS POUR LA STATUE DE LOUIS XIV 
SUR LA PLACE DES VICTOIRES. 



Crains-tu, Postérité, d'admettre tant de gloire? 
Contemple cette image, et tu pourras y croire. 



IL 



Plus grand qu'Auguste, il a trois fois éteint la guerre. 
Mieux vaut pacifier que soumettre la terre. 



37a J.B. SAMEUL. 

irr. 

Vincere dùin properas. sese simul omiiia sr.bdunt. 
Qui mora Caesaribus, fil tibi Uhenus iter. 



IV. 



Hue circumvolitans gemat ingens Caesaris umbr; 
nie est, quem domitis Rbenus adorât aquis. 



Aspice quem taustis ambit Victoria pennis : 
Hic pelage, hic terris, hic sibi jura dédit. 



-o^> 



APPENDICE. — INSCRIPTIONS. 375 

ni. 

Des vainqueurs lu suis la carrière, 
Et tout se range sous ta loi. 
Le Rhin aux Césars fut barrière. 
Et le Rhin est chemin pour toi. 

IV. 

Grande ombre de César, autour d'ici voltige; 

Viens saluer de tes sanglots 
Ce héros, que le Rhin, soumis à son prestige, 

Reconnaît maître de ses flots. 

V, 



La Victoire, brillant emblème. 
De ses ailes vient l'abriter : 
C'est le héros qui sut dompter 
L'Océan, la terre et lui-même. 



■c-®->- 



POÉSIES EXTRAITES DE SANTECL. 

xMÉLANGES. 



CARMINA E SANÏOLIO EXCERPTA. 



JIISCELLA\EA. 



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IlEGIvE NUMISMATUM ET IXSCRIPTIONU.M 
AGADEMI.E. 

Ergo-ne tôt rapiet Lodoïci heroïca facta 
In vida vis fatorum, et inexorabiie Tempus ? 
Postera non dicet, non admirabitur aetas 
Ouos retiilit victor diverso ex hoste triiimphos ? 

Hoc prohibete, qiiibus studiumque et cura tueri 
Heroiim facta egregia, et caelare metallis, 
Prœcones rerum gesîarum, operumque magistri, 
Quos virtus sibi legit in uUima sœcula testes. 
Ne régnent impiinè inimica oblivia terris. 



Sint alii, qui bella canant, qui scribere cerlent 
Ardua cœpta, tubas validis pulmonibus infient; 
Non Icvibus credenda sonis, fragiliqiie papyro 
Tanti fama Ducis : vos, latè quà pater orbis, 
Unanimes magnum Lodoïci extendite nomen : 
Argumentum ingens, Lodoïcus; hic excitât artes 



POESIES EXTRAITES DE SANTELL 



MÉLANGES. 



-o ;;> 'Z> 3 " ^-^ * - C - d 



A L'ACADEMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS 
ET MÉDAILLES. 

Donc les Destins jaloux, les Temps inexorables 
Raviraient à Louis des exploits mémorables, 
Et sur tant d'ennemis les succès obtenus 
De la Postérité resteraient inconnus ? 

Vous ne le voudrez pas, docte et pieux Collège 
Qui sauvez ses vertus d'un oubli sacrilège» 
Qui, gravant ses exploits sur l'or et sur l'airain. 
Propagez le grand nom de notre Souverain ; 
Vous enfin qu'il choisit pour être dans l'histoire 
Garants de ses vertus et témoins de sa gloire. 

Qu'un chantre, un écrivain, l'un de l'autre rivaux, 
Pour vanter ses combats et ses nobles travaux 
Aux flancs de la trompette épuisent leur haleine; 
Un tragile papier, un son qui dure à peine 
Sauraient-ils d'un grand roi garder le souvenir ? 
Mais à vous seuls, à vous le soin de vous unir 



380 .1. B. SANTEUL. 

Muneribus, cerialim onint-s, ceii fœdere facto, 
In paiteni vcniiinl docti, ciiramqiie laboris. 
Ad niitiis dociles veslros dictata capessunt 
Iniperia : en varios aunnn se-se aptat in iisus, 
Oucitiir argcntuni, facilis tornatiir et arbos, 
S\ Ivis truncus iners; nec jam intractabile marmor 
l'rincipis in vultiis it sponte, trahitque figuras. 
Addite vos mutis vocemque, animainque figuris. 



Qiiin etiam immani palefacta voragine tellus, 
Quando ambit nalura novis servire triumphis, 
Grandia, visceribus quae delituêre profundis, 
Saxa sinn depromit, amant prodire sub auras; 
Jussa simul coëunt, arclis compagibus hœrent, 
Atque triumphales sensim ciirvantur in arcus. 
Suspirant titulos, titulos supper-addite saxis. 



Hic vesler labor, at vestri non sunima laboris 
Scilicet, Europam bello qui terruit omnem, 
Spectandus populis solà regnaret in Urbe 



APPENDICE. — MÉLANGES. 381 

Et de porter son nom jusqu'aux bornes du monde. 
Louis! nom glorieux! Louis! source féconde 
De largesse pour vous, de louanges pour lui ! 
Des savants et des Arts, il est le noble appui : 
Des Arts et des savants la cohorte empressée 
Attend que vos regards dirigent sa pensée. 
Ordonnez, faites signe, et l'or obéissant 
Suivra les volontés d'un artiste puissant ; 
L'argent sous le marteau se montrera ductile ; 
L'arbre, qui dans les bois vieillissait inutile, 
Aux caprices du tour, avec docilité. 
Soumettra sa rudesse et sa rigidité ; 
Les marbres façonnés sur la royale image. 
D'eux-mêmes à Louis s'oITriront en hommage ; 
Et de ces corps muets amoUis par vos lois, 
La docte Inscription sera l'ame et la voix. 

Bien plus, quand la nature, amante de la gloire. 
Veut d'un succès nouveau consacrer la mémoire, 
I^ terre, qui répond à ce noble dessein, 
Se déchire, s'enlr'ouvre, et tire de son sein 
Ces immenses rochers qui, du fond de l'abîme. 
Des monuments hautains envahiront la cime. 
L'artiste les assemble : étreints et cimentés, 
Us dominent là-haut^ pompeusement voûtés : 
C'est un arc-de-triomphe, et votre main propice 
Kait luire une pensée au front de l'édifice. 

Tel est votre labeur ; ce n'est pas tout encor : 
Au retour des combats où son brillant essor 
A jeté sur l'Europe une terreur fatale. 



382 J.-B. SA.NTEUL. 

Victor pace frut^ns : tiitis, diim bel/a goruntiir, 
Civibus haec fuerint spectacula; gloria mêlas 
Non patiliir, rapida illa volât, nescilque teneri. 



En vobis multo igné micant liquefacia metalla, 
Gœlarique petunt : caelale; ab imagine sculpta 
Accipient pretium geminos portanda siib axes, 
fnsanœ nil molis liabent, damnosa vetustas 
Nil poterit, neque livor, edax nec denique tempus. 
Antiquas tiirres, atqiie alla palatia regum 
Funditùs everlat, lotamque exerceat iram, 
In vastas operum moles, monstretque ruinas 
Illustres multa insultans; quodcumque paratis 
Ingenii est, fatorum hîc omnis fracta potestas. 

Per vos, docta cohors, celeres qui sistitis annos, 
Temporibus qui fraena datis, solesque redire 
Cogitis elapsos, Lodoïci ingentia Magni, 
Frendente Invidià, et frustra obluctantibus annis, 
Facta laboratis durabunt scripta metallis. 



Nec tantum, annales, operosa volumina, dicent. 
Quantum veridicis animata numismata verbis; 
Quae legimus, serique legent, relegentque nepotes. 
Gaudebit lector, nec taedia longa timebit, 
Gestorum intuitu quamprimùm doctus ab uno. 



APPENDICE. — MÉLANGES. 

Louis, que reverrait sa seule capitale. 

De la paix dans ses murs goûterait le loisir ; 

El quand la guerre encor viendrait nous le saisir, 

Paris, libre toujours de crainte et de dommage, 

Du cher absent, du moins, contemplerait limage. 

Paris est trop étroit ; tant de gloire a besoin 

D'étendre mieux son vol et de briller au loin. 

Aussi voyez l'airain qui bouillonne et qui coule. 
Dans sa chaude prison ambitieux du moule. 
Sculptez, et le métal, sous l'image anobli, 
Aux bords les plus lointains ira braver l'oubli. 
Car votre œuvre n'est pas la matière sans vie 
Qui craint la faux du temps et la dent de l'envie, 
Tour-à-lour les châteaux, les temples, les remparts 
Sous les efforts des ans croulent de toutes parts : 
L'œuvre qui vient de vous, produit de la pensée. 
Des outrages du temps comme elle est dispensée. 

Vous qui, pour célébrer le règne le plus beau, 
De nos soleils éteints rallumez le flambeau. 
Qui, pour vanter Louis aux races étonnées, 
Dans leur course hâtive arrêtez les années. 
En dépit de la haine et d'un destin fatal, 
Ses exploits, grâce à vous, vivront sur le métal. 

Dans les siècles futurs vos médailles notoires 
Mieux que de longs écrits conteront les histoires ; 
Et lus par nos neveux sans ennui, sans retard, 
Les récits des hauts faits coûteront un regard. 



38a J.-B. SANTEUL. 

Per vos seniper erit praesens Lodoïcus, et omnih 
Bellator, veleres piignas, et praelia discel 
Laiidis amans, poi iisse velit pro talibus ausis. 



Macli aniniis, armoriim iiiter, bellique lumultus. 
Ne cessate, instant scribondi mille triumphi. 
Inqiie dies orescunt, properale, exhausla laboret 
Ne maniis arlificum, tandcmque oppressa fatiscat 
Mole operum tantorum; omnis nam régla fama, 
Ingens deposilum, vobis incumbit, et aeqiiis 
Subditur arbitriis, quaesita^ hnud indiga laiidis. 
Fœlices niinium, quos et labor unus, et una 
Fixos cura tenet studils concordibus omnes! 
Nescitis? vestrum incauti caelatis in aiiro, 
Ductores operum, sculplo cum Principe nomen. 



mihi ! fas esset vestri sacraria cœtûs 

intrare, et grato simul indulgere labori. 

Quos animos! caperem quanlas ad carraina vires! 

El quâ voce ! quibus clanioriJ)us aurea dicta 

Vulgarem, aeternis memoranda oracula saeclis! 

i'aucis coucessum est lam sanctum insistere limen. 

Difficiles aditus longo acquisita labore 

Virtus, et merilum, et rerum prudentia servant. 

Ne tamen, addita lux, nostris Academia :\Iusis 
Despice, quae nuper reginae inscripsimus Lrbi. 
Si propriis minus apla locis, celerique viator 
Praetereal pede, nec lenlus vesligia sistat; 



II 



APPENDICE. — MÉLANGES. 385 

Louis sera présent, grâce à votre magie. 

Et des combats marqués sous sa noble effigie 

Le soldat qui les voit eût voulu partager. 

Même au prix de ses jours, la gloire et le danger. 

Courage ! à ces travaux livrez-vous sans relâche. 
La guerre chaque jour vient accroître la tâche, 
Et Tart à chaque instant reçoit du souverain 
Quelque nouveau triomphe à graver sur ^airain. 
Gardez qu'historien d'une telle vaillance. 
Sous Tœuvre l'ouvrier ne tombe en défaillance. 
Par vous qu'à ce dépôt rien ne soit ajouté : 
Sa gloire n'a besoin que de la vérité. 
Trop heureux êtes-vous dans cette œuvre commune : 
Quand du plus grand des rois vous servez la fortune. 
Sur cet or par vos mains quand sa gloire aura lui, 
Jusqu'aux siècles futurs vous irez avec lui. 

Que ne puis-je, reçu dans vos savants comices. 

De ces pieux labeurs savourer les délices ! 

De quels heureux transports mes esprits animés. 

De quel ton vos avis, dans mes vers exprimés, 

Diraient pour l'avenir, comme de sûrs oracles, 

Ce qu'il faut raconter d'un siècle de miracles! 

Mais l'accès de ce temple, asile des talents, 

N'est permis, comme à vous, qu'aux esprits excellents. 

A mes Inscriptions, savante Académie, 
D'un regard dédaigneux ménagez l'infamie ; 
Mais des vers que par moi la reine des cités 
Sur plus d'un monument a naguère incrustés, 

25 



386 J.-B. SANTEUL. 

Jiidicibus vobis, scripto splendenlia in auro, 
Dedeciis in nostrum IVangantiir carmina, et ultrô 
Maimora clissiliant, vanmn indignala Poëtam. 



INCENDIUM LONDINENSE. 

1666. 



Inclyta sic arsit quondam Ilios, Ilios illa 

Quae reges non ausa, suos nec laedere divos. 

Quam vastum est, Londinum arder, data prœda favillis^ 

Et probat aequales, meruit quas justiùs iras. 

Admisit quid non audendol immania plusquani 
Cœpta, quibus faciles neqiieant ignoscere divi. 
Taie nihil vidit solis jubar; ipsaque quondam 
Gredere posleritas monstrum aversata negabit. 

Impatiens dudum, et lentae sibi conscius irœ, 
Culpatus toties, pœnas diim tardât Olympus, 
Se tandem absolvit, scelerura justissimus ultor. 

Sera venit, crescitque suo gravis ordlne pœna. 
Saevit prima lues : bella insuper : ultima lustrât 
Flamma, quod Oceanus non omnibus ehiat undis. 



APPENDICE. — MÉLANGES. 387 

S'il en est qui parfois de la foule hâtive 
N'arrêtent point pour eux la course inattentive, 
Prononcez votre arrêt ; qu'on détruise à mes yeux 
Ces lettres que recouvre un or trop précieux. 
Et que le marbre mémo, indigné de l'outrage, 
lîenie, en se brisant, le poète et l'ouvrage. 

l'embrasement de la ville de LONDRES. 

1666. 

SONNET. 

Ainsi brûla jadis cette fameuse Troie, 
Qui n'avait offensé ni ses rois ni ses dieux. 
Londres d'un bout à l'autre est aux flammes en proie, 
Et souffre un même sort qu'elle mérite mieux. 

Le crime qu'elle a fait est un crime odieux 
A qui jamais d'en haut la flamme ne s'octroie. 
Le soleil n'a rien vu de si prodigieux : 
Et je ne pense pas que l'avenir le croie. 

L'honneur ne s'en pouvait plus long-temps soutenir, 
Et le Ciel,, accusé de lenteur à punir, 
Aux yeux de l'univers enfin se justifie. 

On voit le châtiment par degrés arrivé ; 
La guerre suit la peste, et le fer purifie 
Ce que toute la mer n'aurait pas bien lavé. 

Benserade. 



388 J.-B. SANTEUL. 

SUR LA VENUE DU ROI A PARIS APRÈS SA MALADIE. 

Toile caput cœlo, Regina Lutetia, toile, 

Gontigit optato Principis ore frui. 
Ecce venit denso non ille satellite cinctus. 

Régi plebis amor, grance satellilium est. 
Jam friiimur votis, jam redditas integer Urbi, 

Sidereo recréât cuncta supercilio. 
Sic majestatem clementia tempérât oris, 

Omnibus ut pateat Rex, patriaeque pater. 
Quin amat oblatis conviva accumbere mensis, 

Sumere Praetoris pocula mixta manu. 
Quis tibi, Praetor honos! Vobis qiiœ gloria cives? 

Se regem oblitus, Rex propè civis erat. 

CONTRE LES SONNEURS DE CLOCHES. 

Qui sonilu horrendo nostras obtunditis aures, 

Pendula dum Ion gis funibus aéra sonant, 
Hi vestro funes, manibus quos saepè tenetis, 

Aptali collo quàm benè conveniant. 

SUR TROIS COEURS DE LA FAMILLE DU DUC D'AUMONT, 
AU DESSOUS d'un CRUCIFIX QU'lL DONNA A L"j:GLISE 
CATHÉDRALE DE BOULOGNE. 

Quae sacra corda vides, flammis cœleslibus ardent. 

Haec piat effuso sanguinis amne Deus. 
Concipiunt ipso Chrisli de funere vitam, 

Ex his vulneribus ita salusque fluit. 



APPENDICE. — MÉLANGES. 389 

SUR LA VENUE DU ROI A PARIS APRÈS SA MALADIE. 

Cité reine, Paris, du front touche les deux : 
Tu vas revoir le Prince objet de ta tendresse. 
Il vient sans qu'une escorte à ses côtés se presse; 
L'amour de ses sujets le garde beaucoup mieux. 
Nos vœux sont exaucés : plein de force et de vie. 
Son œil, astre éclatant, à la cité ravie 
Exprime, tout ensemble, et superbe et clément, 
Et d'un père et d'un roi le double sentiment. 
Rien plus, sa noble main reçoit, pour nous complaire, 
La coupe de l'édile au banquet populaire. 
Cité, pour ton honneur; édile, pour le tien, 
Le monarque s'oubhe et se fait citoyen. 

CONTRE LES SONNEURS DE CLOCHES. 

Par ces cordes toujours quand les cloches tintées 
Déchirent nos tympans de leur bruit inhumain. 
Que ces cordes, sonneurs, seraient mieux adaptées 
A votre cou qu'à votre main! 

SUR TROIS CŒURS DE LA FAMILLE DU DUC D'AUMONT, 
AU DESSOUS d'un CRUCIFIX QU'iL DONNA A L'ÉGLISE 
CATHÉDRALE DE BOULOGNE. 

Vois d'un céleste feu brûler ces cœurs sacrés. 
Qu'un Dieu dans son pur sang a lui-même épurés : 
C'est Christ qui par sa mort leur a rendu la vie, 
C'est de son sein percé qu'a coulé leur salut. 



390 J.-B. SA^TEUL. 

Quid non praestat aiiior! nioritur Deus, atque vicissim 
.Emula mactantur corda, Deoque litant. 

A LA CHAMBRE CRIMINELLE DU CHATELET. 

Hîc Pœnœ, scelenini ultrices, posuêre Tribunal, 
Sontibus imdè trenior, civibus indè salus. 

POUR l'orgue. 

IIîc dociles venti resono se carcere solvunt, 
Et canluni accepta pro libertate rependiint. 



POUR l'horloge du palais. 

Tempore labiintur rnpidis fiigientibus horis; 
.Elernae hîc leges, fixaqiie jura manent. 



sur la machine de marly. 

Sequana jamdudum iNeptunia jura perosus, 
Imperiis paret jam, Lodoïce, tuis. 

Aspice, ut ad nutiim tibi serviat omnibus undis, 
Quô lu cumque vocas nobile flumen, adest. 

Te propter sese Nereo subducere tentât. 
Et vectigales jam tibi pendet aquas. 



APPENDICE. — MÉLANGES. 391 

Si par excès d'amour Dieu pour riiomme mourut, 
Ne faut-il pas qu'à Dieu l'iiomme se sacrifie? I.e Noble. 

A LA CHAMBRE CRIMINELLE DU CHATELET. 

Ce lieu de cliâtiment, tribunal redouté, 
Fait trembler le coupable et sauve la cité. 

POUR l'orgue. 

Ici de sa prison sonore 
Le vent avec docilité 
S'écoule, et par ses chants honore 
Les auteurs de sa liberté. 

POUR l'horloge du palais. 

Le Temps toujours s'écoule, et sur l'aile des Heures 

S'enfuit avec rapidité; 
La Justice et les Lois gardent dans ces demeures 

Une éternelle fixité. 

sur la machine de marly. 

La Seine, grand monarque, admirant ta fortune, 
Pour être toute à toi se dérobe à Neptune. 
Vois comme elle obéit à tes ordres nouveaux : 
De son lit, à ta voix, elle s'est retirée, 
Et^ libre désormais du pouvoir de Nérée, 
Te vient offrir ici le tribut de ses eaux. 

Charpentier, de l'Académie française. 



39-2 J.-B. SANTEUL. 

POIR l\ TABLEAU REPRÉSENTANT EN REGARD DEUX 
CHANOINES DE SAINT-VICTOR. 

Proh! qiiani dissimiles et vultu et moribus ambo! 
Versibus hic sanctos, moribus ille refert. 



Él'ITAPHE l'Ol R LE MARÉCHAL DE CRÉQUY AUX JACOBINS 
DE LA RUE SAINT-HONORÉ. 

Orbis oui domitus non uilima meta fuisset, 
Hîc nietam agnovit; qaid vos sperabitis ultra 
Victores! lacrymas : hune Uex, hune Galba flevit; 
Sed flet, et aeternum flebit pro eonjuge conjux, 
Donec, quod posuit tristi tumulata sepulero, 
Tani charo eineri sese einis ipsa maritet. 



-côo- 



APPENDICE. — MÉLANGES. 393 

POUR UN TABLEAU REPRÉSENTANT EN REGARD DEUX 
CHANOINES DE SAINT-VICTOR. 

Ah! qu'ils sont différents et d'air et de mérite ! 
Santeul chante les saints, et Gourdan les imite! 

Car. de La Grange, de Saint- Victor. 

ÉPITAPHE pour le MARÉCHAL DE CRÉQUY AUX JACOBINS 
DE LA RUE SAINT-HONORÉ. 

L'univers subjugé n'avait point de barrière 
Pour celui qui trouva sa barrière en ces lieux. 
Superbes conquérants, au bout la carrière, 

Que pouvez-vous espérer mieux? 
Des larmes? il en eut du roi, de la patrie; 
Sa femme. sur sa tombe en répand chaque jour. 
Attendant que sa cendre à la cendre chérie. 

Se marie au dernier séjour. 



NOTES. 



KOTES, 



T. — Pap^e "296. 

Stupete gentes : fil Deus hostia. 

On a pu voir, Etude deuxième, page 68, ce que 
pense Voltaire des antithèses dont cette strophe est 
remplie. Nous y renvoyons le lecteur. 

IL — Page 300. 

Muncra fert, teneras volucres. 

« 22. Et le temps de la purification de Marie étant accom- 
« pli, selon la loi de Moïse, ils le portèrent (l'enfant Jésus) 
« à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur; 

« 23. Selon qu'il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout 
« enfant mâle premier-né sera consacré au Seigneur ; 

« 26. Et pour donner de qui devait être offert en sacrifice, 
« selon qu'il est écrit dans la loi du Seigneur, dm.r tourtc- 
f< relies i ou deux 'petites colombes. » 

(SalmLuc, Ch. IL) 

Ces trois versets sont le texte de l'hymne Stupete 



398 J. B. SAKTEUL. 

gentes, et c'est aux derniers mots de ce passage 
que fait allusion le vers de Santeul que nous venons 
de citer. 
III. — Page 302. 

Sit las bealo sub Sene nos mori. 

L'iieureux vieillard auquel Santeul fait ici allu- 
sion est Siméon, dont parle ainsi saint Luc : 

« 25. Or, il y avait dans Jérusalem un homme juste et 
« craignant Dieu, nommé Siméon, qui vivait dans l'attente 
« de la consolation d'Israël, et le Saint-Esprit était en lui; 

« 26. Il lui avait été révélé par le Saint-Esprit qu'il ne 
a mourrait point, qu'auparavant il n'eût vu le Christ du 
«« Seigneur. 

« 27. Il vint donc au temple par un mouvement de l'Es- 
'< prit de Dieu. Et comme le père et la mère de l'enfant 
« Jésus l'y portaient afin d'accomplir pour lui ce que la loi 
'■( avait ordonné ; 

« 28. Il le prit dans ses bras, et bénit Dieu en disant : 

« 29. C'est maintenant. Seigneur, que vous laisserez mou- 
« rir en paix voire serviteur, selon votre parole ; 

« 30. Puisque mes yeux ont vu le Sauveur que vous nous 
« donnez. (Saint Luc, Ch. If.) 

La Monnoie, dans sa critique recueillie par le jé- 
suite Arevalo et reproduite par dom Guéranger, a 
relevé dans le vers qui fait l'objet de cette note, les 
mots suh sene, auxquels il préférerait cu7n sene. 



APPENDICE. — NOTES. 399 

IV. —Page 302. 

Sit summa Patri, suDimaque Filio, 
Sit sumnia sancto gloria Flaniini. 

A la fin de chacun de ses cantiques Santeul varie 
cette formule de doxologie avec une facilité d'autant 
plus étonnante qu'elle n'exclut jamais l'élégance. 

V. — Comparaison. 

Adam de Saint-Victor , dont nous avons déjà eu 
r occasion de parler (Étude troisième, page 102), 
a composé, sur ce sujet de la Purification, une 
séquence dont le rliythme est basé sur la numération 
des syllabes et sur l'assonance des mots. M. Félix 
Clément l'a insérée dans son recueil Carmina è 
poetis christionis excevpta, qu'il met h l'usage 
des écoles. Cette composition, qu'il donne pour 
modèle aux écoliers sans leur parler aucunement de 
celle de Santeul, est un tissu de lieux communs qui 
pourraient s'appliquer à toute autre circonstance 
que la fête célébrée. Le poète y accumule les qua- 
lifications louangeuses; mais on n'y trouve aucune 
aspiration du chrétien vers le ciel, aucun retour de 
l'homme sur lui-même, aucun exemple, aucun con- 
seil. Il puise ses efforts de style à toutes les sources 
du mauvais goût : 

Vox exuUet moduîata, 
Mens resultet medullata 
Ne sit laus inutiiis. 



400 J. B. SANTEUL. 

Dans la strophe qui vient après : 

Gloriosa dignitate, 
Viscerosa pielatc, 
Conipunctiva noniine... 

Tout cela n'est pas fort instructif pour le chrétien, 
et l'écolier ne trouve guère à se nourrir que d'une 
latinité bien suspecte dans des épithètes comme 
viscerosa et conipunctiva. Voici encore une énu- 
mération de qualités qui peut avoir son cachet 
oriental : 

Super vinum sapida, 
Super nivem candida, 
Super rosam rosida, 
Super lunam lucida, 
Veri solis luuùne. 

Mais quel dépôt la lecture de ces vers laissera-t- 
elle dans l'esprit et dans le cœur des élèves de M. 
Félix Clément, et quel rapport toutes ces idées, s'il 
y a là des idées, ont-elles avec la fête de la Purifi- 
cation ? 

Que dirons-nous encore de : 

Imperatrix supernoruin, 
Superatrix infernoruin... 

Et tout cela est donné comme modèle de goût, 
de style , de composition . de poésie et de latinité 1 
VI. — Page 306. 



APPENDICE. — NOTES. 401 

Qui Jios foves, laus, Spiritus. 

Les critiques invoqués par doni Guéranger ont 
trouvé dans ce vers une irrégularité qu'ils ont si- 
gnalée en deux mots : Dcest tuu. 

VII. —Page 312. 

Duriisque pro Ihrono lapis. 

La Monnoie a doublement critiqué ce vers dans 
les termes suivants : 

(( Latine non dicitur throniis, neque crux idoneè diciliu" 
« lapis. » 

On nous permettra sans doute d'ajouter ici ce 
que le jésuite xVrevalo, cité par dom Guéranger lui- 
même, dit pour atténuer cette critique de La Mon- 
noie : 

« Veriim improbare non auderem ..thronus....; hœc, 

M inqiiam, alia similia censur» nota non inurerem. Etenini 
« pleraeque voces indicatae ecclesiasticae sunt, et Ilymnis 
« congnuint; aliae idonea veterum auctoritate defendi pos- 
er sunt, ut ex lexicis vulgalis apparet. » 

Quant à la seconde partie de la critique sur le 
vers indiqué, c'est-à-dire au mot pierre (lapis) 
employé pour désigner figurativement la croix, nous 
croyons que La Monnoie s'est singulièrement mé- 
pris. En eiîet, si certaines traditions, pour n'être 
pas consacrées parleur mention dans les livres saints, 
n'en sont pas moins respectables pourvu qu'elles 

26 



/,02 J.-B. sa:\teul. 

ne contredisent pas les évangiles qu'elles complètent 
jusqu'à un certain point, et pourvu aussi qu'elles ne 
portent aucune atteinte au dogme, il nous semble 
que Santeul, dans le détail des soulFrances du Christ, 
a pu, sans encourir la critique, ajouter au récit des 
(''vang(^listcs un fait dont ceux-ci n'ont pas parlé, 
mais auquel les croyances religieuses semblent suf- 
fisamment acquises. Or, il est de tradition que les 
soldats qui tourmentèrent N. S. et qui lui mirent à 
la main un roseau pour sceptre, sur la tête une cou- 
ronne d'épines et sur les épaules un vêtement de 
pourpre, le firent asseoir sur une pierre comme sur 
un trône, jyro throno iapis. On nous assure que 
des voyageurs ont vu à Rome, à Rome siège de l'or- 
thodoxie et conservatrice de la foi, un tronçon ou 
un chapiteau de colonne qui est regardé comme la 
pierre sur laquelle fut dérisoirement assis le Rédemp- 
teur, et que cette pierre, considérée comme relique, 
a été consacrée dans la mémoire des chrétiens sous le 
nom biblique de Tmproperium, pierre d'opprobre. 
N'en est-ce pas assez pour montrer que Santeul ne 
met pas ici une pierre au lieu de la croix, €t quïl a 
le droit de rappeler cette pierre dans l'énumération 
des monuments de la Passion du Christ? 
VIIL — Page 31/4. 

Ne <[v.3i vacarct rorporis 

La Monnoie a critiqué ne quœ mis pour nccjua ; 



APPENDICE. — NOTES. ^03 

et Arevalo met ce mot au nombre de ceux qu'il 
excuse dans son observation que nous avons citée 
note VII : Veriini improhare non audertm... 
L\. — Page 316. 

Vel ciijus altacUi, 

La Monnoie dit qu'il devrait y avoir cujus vei 
attactu. 

X. — Même page 316. 

?>on audit ille, vix Pater. 

Ici ce n'est point La Monnoie qui élève une cri- 
tique, c'est le père Arevalo lui-même; ce n'est point 
la latinité, c'est l'orthodoxie qui est en question. 
Voici comment s'exprime le Jésuite espagnol : 

« Dum aliquis Breviariorum Galiiae laudator benignam 
« interprelationem bis verbis qiiaeril, ego potius credam 
« Filinm Dei à Patre (qiiem nunquiim vix Patrem appel- 
« labo) in crnce non soliim auditum , sed etiam exaiidituni 
«fuisse pio sua reverentia, ita intelligens lociim Aposloli 
« cap. V ad Ilebr. V. 7 : Oui in diebus carnis suœ prcces, 
« suppliccUionesque ad eum , qui possit illum salvum 
« facere a niurte^ cum clamore valtdo, et lacrymis offercns, 
« exauditus est pro sua reverentia, Quod auleni, etc. o 

XL — Comparaison. 

Un poète latin du V." siècle, Sedulius, a traité à 
peu près le même sujet que le Christ souffrant 
de Santé ul dans un cbanl qu'il a intitulé : Uymnus 



Û04 J.-B. SANTEUL. 

totam vitam Christi contintns, et dont on trouve 
quelques parties consacrées dans les Bréviaires aux 
fêtes de Noël et de l'Kpiplianie. 

L'hymne de Santeul est, comme celle de Sedulius. 
en vers iambiques dimèlres réguliers ; mais les deux 
œuvres n'ont pas que ce seul point de ressemblance ; 
et le Christ souffrant nous paraît contenir des 
réminiscences, sinon des imitations de l'hymne an- 
cienne. Dès la première strophe ce caractère se 
manifeste. Sedulius avait dit : 

A solis ortùs cardine 
Adusque terrae limitem, 
Christuni canamus principeui 
Naluni Maria Virgine. 

Santeul dit après lui : 

Fas, Cliriste, inœstis plangere 
Tuos dolores cantibus, 
Quos vitae ab ipso limine 
Adusque mortein passus es. 

Nous étendrions trop loin cette note si nous vou- 
lions signaler tous les traits de ressemblance, tels 
que ce vers de Sedulius : 

Servile corpus induit, 

auquel Santeul répond par 

Mortalc corpus induis; 

de même que le 



APPENDICE. — NOTES. 405 

Castae parentis viscera 

de l'un, devient chez l'autre : 

Castae parentis iii sinu. 

Sedulius, dans sa huitième strophe, rappelle ainsi 
le massacre des Innocents : 

Hoslis Horodes impie, 
Cliristuni venire quid times? 
Non cripit niortalia 
Qui régna dat cœlestia. 

Cet épisode n'appartient pas directement i\ une 
hymne où il est question des souffrances person- 
nelles du Christ, Christo patienti ; mais Santeul 
se l'est approprié en faisant de la souffrance des 
innocents martyrs la propre souffrance du Christ : 
qu'on veuille relire, page 30/i, la strophe 



Qui niucro lactentes necat. 



Il n'est pas nécessaire d'insister beaucoup sur la 
différence d'élévation dans les pensées. Où Sedulius 
ne songe qu'ci rassurer le roi Hérode sur ses intérêts 
terrestres, Santeul trouve un sublime élan de cha- 
rité et de sensibilité. 

Dans l'hymne de Sedulius, on trouve cette stro- 
phe où il est question de la Vierge .Marie : 

Castae parontis viscera 
Cœleslis intral gratia; 



ÛOO J.-B. SANTEUL. 

VtMiter puellae bajulat 
Secreta quae non iioverat. 

Lo hajuiat du troisième vers touche au burles- 
que, et le quatrième vers éveille des pensées qui 
blessent toutes les convenances ; ce qui n'a pas em- 
pêché iM. Félix Clément de donner place à l'hymne 
de Sedulius dans son Recueil à l'usage des écoles. 
11 est vrai que le même cantique se trouve aussi 
dans les Paroissiens ; mais les traducteurs ont si 
bien senti ce que renfermait de scandaleux la stro- 
piie que nous citons, qu'ils l'ont interprétée par 
celle-ci : 

La grâce entre en Marie ; elle devient la Mère 
D'un Dieu d'éternelle grandeur ; 
Elle forme en soi ce mystère 

Sans en pouvoir sonder l'immense profondeur; 

où les deux derniers vers du texte sont tout simple- 
ment omis. 

Santeul ne s'égare jamais dans un pareil ordre 
d'idées. 

XII. — Page 322. 

AUis secum habilans in penetralibus, 
Se Rcx ipse suo contuitu beat. 

On a pu lire dans notre Élude deuxième (page 67) 
les formules d'admiration prodiguées à ces deux 
vers par l'abbé Dinouart dans le Santoliana. Voici 
maintenant ce qu'en pense Voltaire. Il n'est peut- 



I 



APPEXDICK. — NOTES. liOl 

être pas sans intérêt de mettre, en regard des appré- 
ciations d'un prêtre tout simplement pienx, celles du 
scepticisme incarné dans la )^ersonne de son cory- 
phée au XVIïr.' siècle. 

Après avoir ainsi traduit les deux vers de San- 
teul : 

Dans ses appartoinenls le Monar(jue suprême 
Se voil avec plaisir et vit avec. lui-mC'me ; 

Voltaire ajoute : 

« S'exprimer ainsi, n'est-ce pas peindre Dieu comme un 
« fat occupé sans cesse à se regarder dans sa glace et à con- 
« templer sa figure ? Ce n'est plus là faire riiomnie à Timage 
<( de Dieu; c'est faire Hieu à l'image de riiomme. » 

XIII. — C0.MPA1\AI80N. 

Le sujet de la Toussaint avait été traité avant 
Santeul par un poète anonyme du moyen-àge, que 
M. Félix Clément a placé dans son llecueil ad usum 
schoiarum, et dont la composition, intitulée : De 
omnibus Sanctis, figure dans les Bréviaires ro- 
mains. Santeul paraît avoir eu sous les yeux le tra- 
vail de cet anonyme; mais il en a fait ce que font 
en pareil cas les maîtres : en prenant le canevas , 
qu'il a étendu et brodé magnifiquement, il en a re- 
jeté toutes les grossières imperfections et y a sub- 
stitué des beautés de premier ordre. Le chant de 
l'anonyme renferme six strophes (;n vers iambiques 
dimètres libres; celui de Santeul, divisé en trois 



',08 J.B. SANTEUL. 

hymnes , contient dix-huit strophes de quatre vers 
chacune. La preniière hymne, du genre appelé di- 
colos tetrastrophos, se compose dans chaque stro- 
phe de trois petits asclépiades suivis d'un glyconi- 
que. Dans les deux autres liymnes, qui sont du genre 
tricotos tetrastrophos, les strophes sont compo- 
sées de deux asclépiades, d'un phérétracien et d'un 
gly conique ; et Ion peut voir avec quelle majes- 
tueuse aisance les vers marchent dans ce triple 
chant religieux, où la minutieuse critique de La 
Monnoie n"a trouvé rien à reprendre. Dans la com- 
position de l'anonyme, la règle de l'élision est vio- 
lée ; le poète s'est adonné à la recherche de la rime 
et des assonances au bout des vers, et c'est sans 
doute à ce singulier genre de beauté dans la poésie 
latine que 1" auteur a sacrifié la grammaire dans ce 
solécisme signalé par Santeul lui-même (page 36 
de nos Études) : 

Vestris orationibus 
Nos ferle in cœlestibus. 

Quelle différence dans les idées, dans la compo- 
sition, dans la versification, dans le style et dans la 
latinité ! 

Voilà pourtant un des modèles que M. Félix Clé- 
ment propose à la jeunesse ! voilà pourtant l'hymne 
qui est conservée par les Bréviaires à l'exclusion du 
beau travail de Santeul 1 



APPENDICE. — NOTES. /,09 

Est-ce que 31. Félix Clément, le protecteur des 
poètes latins du moyen-àge, et avec lui dom Gué- 
ranger, l'antagoniste de notre Santeul, procéde- 
raient de ces théologiens du XVI.' siècle, dont 
M. D. IN isard fait le portrait dans ses Études sur 
ia Renaissance (page 59), et aux yeux desquels 
« il y avait hérésie l\ écrire dans une latinité litté- 
raire »? 

XIV. — Page 33Zi. 

-Eternus sit honor ingenito Patri. 

« Ingenito Patri, pro non genito. » 

(Critique de La Monnoie. ) 

L'auteur inconnu de l'hyunie De oinnihiis Sanc- 
tis , dont nous avons parlé dans la note précé- 
dente, a aussi employé ingenito dans sa doxologie, 
strophe que , du reste , M. Félix Clément n'a pas 
mise à la fin de l'hymne qu'il cite, et que nous 
avons trouvée dans un Paroissien. 

XV. —Page 334. 
Sancto Brunoni. 

Pour faciliter l'intelligence de l'hymne à saint 
Bruno , nous empruntons à Moréri une partie de sa 
notice sur ce personnage : 

« Saint Bruno, fondateur de Tordre des Chartreux, dans 
(( le XI.® siècle, était de Cologne, et fit un grand progrès 



'iio J.-n. SANTKUL. 

« dans les bcllcs-lellrcs. 11 fui (rabord chanoine de l'église 
« de Saint-Cnnibert de Cologne, et ensuite chanoine et éco- 
<< làlre ou théologal de Tégliso de l\cims, et chargé du soin 
« d'enseigner publiquement : il eut des diiïéiends avec son 
« archevêque Manassès, dont il ne pouvait souffrir les dé- 
<« règlements, et fut un de ses accusateurs. La cause de sa 
« retraite dans le désert est très singulière, si l'on en croit 
« la tradition, qui a cours dans son ordre. Rainiond, diacre, 
« chanoine de Paris, était mort en odeur de sainteté : pen- 
« dant qu'on disait pour lui Toffice des morts, il mit la tète 
« hors de la bière, et cria tout haut qu'iV était accusé, puis- 
<< (iw" il ('tait juge y et enfin qu'?7 était condamné. Ce pro- 
" dige toucha, dit-on, saint Bruno, qui se retira en 1086, 
« ou, selon le cardinal Baronius, en 1086, auprès de saint 
« Hugues, évèque de Grenoble. Il élail suivi de ses compa- 
« gnons, et ce saint prélat leur indiqua un désert qui était 
« dans son diocèse, où il les envoya. C'était l'affreuse soli- 
« tude de la Chartreuse en Dauphiné, laquelle a donné son 
« nom à l'ordre célèbre que saint l»runo y fonda, l'an 1086. 
« I^e pape Urbain H, qui avait été son disciple et son ami, 
«l'appela en Italie, Tan 1090; mais ce saint ne pouvant 
<( s'accoutumer au grand monde, se relira dans la Calabre, 
<• où il mourut en 1101, le 6 d'octobre. Le pape Léon X le 
<( canonisa eu 151/i » 

XVI. — Page 3/tO, et alibi, 

Gaiidet Eremus. 

Eremus, vox purùin iatina, dit la critique de 
La Monnoie. 

XVII. — Page 3/i6, et alibi. 



APPENDICE. — NOTES. VU 

Et Parentis sit coaevo 
Laus peroiinis Filio. 

« Coœvus. Hoc vocabulum non cœpit esse in iisu nisi 
« post, vel circa dimidiatmn seculiim IV. Nam apiul Cicero- 
« neni qiiod aliqiii le^Minl coœvus, iegendiim est coœc/uus, ut 
<" plures animadveiterunl. » 

(Critique de La Monnoie.) 

XVIII. — Page 350. 

Inscription I. 

Nous avons dit que Santeul était, en titre d'office, 
poète perpétuel de la ville de Paris, et que ses 
opuscules lui étaient payés. Nous n'avons point 
trouvé de renseignements sur la quotité des prix 
qui lui étaient alloués. En voici un seulement, d'a- 
près lequel on jugera peut-être du reste. Nous trou- 
vons dans le Santoiiana de 1722, partie I, page 8/i, 
que pour l'Inscription sur l'aqueduc du pont Notre- 
Dame, Santeul reçut trente pistoles. A ses yeux, ce 
salaire était bien maigre en comparaison des six 
mille écus d'or qui avaient été donnés au poète 
Sannazar pour six vers que voici, sur la ville de Ve- 
nise : 

Viderat Hadriacis Venetam Neptunis in undis 

Stare urbem, et toto ponere jura mari. 
•Nunc milii Tarpeias quantum vis, Juppiter, arces 

Objico, et illa tui mœnia Martis, ait. 
Sipelago Tibrim praefers, urbeni aspice utramque : 

Illam homines dices, banc posuisse deos. 



M 2 J.-B. SANTEUL. 

XIX. — Page ^60. 
Inscription XIV. 

Cette charmanlc Inscription existe encore sur la 
fontaine de la place des Petits-Pères; mais la pous- 
sière a tellement engorgé les lettres, que le distique 
est devenu tout-à-fait illisible. Il faut même cher- 
cher l'Inscription pour en découvrir la trace; et le 
passant qui en ignore l'existence ne la devinerait 
guère à la simple inspection du monument. O tem- 
poral o mores! 

XX. — Page 368. 

Inscriptions pour i' Arsenal de Brest. 

Il y a ici neuf Inscriptions pour le même monu- 
ment; elles ont été produites ainsi par Santeul pour 
donner le choix : une seule a dû être employée. 

Ces Inscriptions ont été l'objet d'une longue po- 
lémique dont on trouve la trace dans le Santoiiana 
de 1722, partie I, page 187. 

XXI. — Page 372. 
Cinq Inscriptions, etc. 

Ces cinq Inscriptions sont celles dont nous avons 
parlé Étude troisième, page 133, et auxquelles les 
Inscriptions de l'abbé Régnier Desmarets furent 
préférées par le maréchal de La Feuillade. Nous 
avons déjà remarqué que le P. Bouhours cite plu- 
sieurs de ces Inscriptions de Santeul dans ses Pen- 
sées ingénieuses des Anciens et des Modernes, 
où il ne fait aucune mention de celles de Régnier. 



APPENDICE. — AOÏES. UIS 

Un contemporain de notre poète lui adressa les 
vers suivants sur le rejet de ses Inscriptions : 

De tes belles Inscriptions, 
Si célèbres déjà chez tant de nations, 
Ne crains pas que jamais périsse la mémoire. 
Sans l'aide du ))uroau ni secours du burin, 
Nos neveux les verront écrites dans l'iiistoire. 
Plus durable cent fois (lue la pierre et l'airain. 

FLHKTlÈnE. 

XXII. — Page 37/1. 

Inscription V. 

De Limiers, dans son Histoire du Règne de 
Louis XIV , tome IV, page 200, fait la description 
de la place des Victoires et du monument que La 
Feuillade y avait élevé à Louis XIV. :V propos de la 
Victoire dont parle l'Inscription V que nous rappe- 
lons ici, l'historien fait la critique suivante : 

(t Sur ce grand piédestal, le Roi, de grandeur héroïque, 
« est représenté en bronze dans les habits de son sacre. Il 
« a un Cerbère à ses pieds, et la Victoire derrière lui, mon- 
« tée sur un globe, qui lient d'une main une couronne éle- 
« vée au-dessus de la tête du Roi : en sorte qu'on ne sait si 
« c'est pour la lui ôter ou pour la lui mettre. » 

De Limiers ajoute que cette statue du Roi a été 
dorée, et que cela donna lieu à cette Inscription 
latine : 

Aurcus est Lodoïcus, et aeneus intrà. 



'iU 



J.-B. SANTEUL. 



TRAblCTIO.N. 



CcUc image brillante est celle 
De Louis, notre souverain : 
L'or à la surface tHincclle, 
Et les entrailles sont d'airain. 

WIII. — Page 386. 

Los édilcurs Barbon (1729) attribuent à Santeul 
rinvenlion. et à Benseracle la traduction de la pièce 
sur l'Embrasement de Lomlres. Denis Thierry 
(169^), contemporain de Santeul, qui a dû diriger 
son éditeur dans l'impression de cette édition, ne 
désigne au contraire Santeul que comme le traduc- 
teur de l'œuvre de Benserade. Nous regardons cette 
dernière attribution comme la plus vraisemblable, 
bien que, uniquement pour ne pas changer l'ordre 
de nos matières, nous ayons mis le français de Ben- 
serade du côté des traductions. 

L'auteur du sonnet a fait allusion à 1" assassinat 
juridique du roi d'Angleterre Charles ï." (16^9), 
puni, selon lui, sur la ville de Londres par le terri- 
ble incendie de 1666. 

XXIV. — Page 388. 

Sur ia veiitie du Roi à Paris 

Nous avons fait connaître , dans notre Étude 
sixième, page 2Uli, l'origine de cette pièce de vers, 
et une aventure avec un certain Perachon, que 
Santeul avait chargé de traduire sa poésie latine en 



APPEiNDICE. — NOTES. .'il 5 

vers français. Nous avons dit que l'œuvre de Pcra- 
chon était une paraphrase plutôt qu'une traduction. 
La voici : 

SLR LA VENUE 1)1 UOI A PARIS. 

Vante partout ta gloire, ô reine des citésl 

Paris, tu vois ton prince, et tu sens ses bontés. 

Il ne vient point suivi de nombreuses coliortes, 

Les cœurs de ses sujets sont des gardes plus fortes. 

Tes vœux sont exaucés. Ce soleil de l'état 

Paraît hors du nuage on son plus vif éclat. 

Pour ne point t'éblouir, son auguste présence 

Mêle à la majesté les traits de la clémence. 

11 règne par l'amour autant que par la loi. 

Père de la patrie, aussi bien que son roi. 

Pour lui tu rends au Cid le tribut des louanges, 

Il le rend à son tour chez la reine des anges. 

Et charmé de ta foi, le plus grand dos mortels 

Vient jusqu'en ta maison, au sortir des autels. 

Avec toute sa cour, ce prince te visite. 

Il vient môme au fcsiin où ton zèle l'invite. 

Et tu peux t'applaudir du destin glorieux, 

D'avoir dans ton hôtel fait un festin des dieux. 

Ce monar(jue, au milieu de sa royale troupe, 

Des mains de son préteur daigne prendre la coupe. 

L'héroïne féconde où renaît ton bonheur. 

Aux mains de son épouse accorde un même honneur, 

Illustre magistrat! qui n'envîrait ta gloire? 

Paris grave la tienne au temple de .Mémoire. 

Si d'un fameux repas tu régales ton roi. 

Sa douceur beaucoup mieux te régale chez loi; 

De ses plus tendres soins ton roi to favorise : 

Ce roi, ton Dieu visible, avec toi s'humaniso. 



41G J.-B. SANTEUL. 

On dirait qu'il oublie et son rang et le tien, 
La cité parait reine, cl le roi citoyen. 

C'est à cause de son étendue, hors de toute pro- 
portion avec celle du texte latin, que nous avons 
substitué à cette pièce notre propre traduction dans 
l'Appendice. 

XXV. — Page 388. 

Contre (es Sonneurs de Cloches. 

Voltaire a imité cette épigramme. On rencontre 
dans ses œuvres une lettre en date du 15 mai 1733, 
adressée à M. Cideville, et commençant ainsi : 

« jMon cher ami , je suis enfin vis-à-vis de ce beau por- 
« tail (de Saint-Gervais), dans le plus vilain quartier de Pa- 
« ris (rue de Long-Pont), dans la plus vilaine maison, plus 
« étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain; mais je ferai 
« tant de bruit avec ma lyre, que le bruit des cloches ne sera 
« plus rien pour moi, etc. » 

Et à ce propos, l'.éditeur de Voltaire écrit en 
note : 

« C'est ici l'occasion de rappeler quatre vers sur les Son- 
« neurs, imités du latin de Santeul, et bien connus pour être 
« de la jeunesse de Voltaire. Ils ont été imprimés plusieurs 
<( fois, mais on les a oubliés dans presque toutes, sinon 
« même dans toutes ses éditions : 

« Persécuteurs du genre humain, 
« Qui sonnez sans miséricorde, 



APPENDICE. — NOTES. Hl 

« Que n'avez-vous au cou la corde 
« Que vous tenez dans votre main! » 

(Voir OEuvres de Voltaire, édition de Kelil, 
lome XLVI, et I de la Correspondance gcnêraie, 
page 290.) 

XXVI. — Page 388. 
Sur trois Cœurs, etc. 

La pensée finale de cette Épitaplie a beaucoup 
d'analogie avec celle d'un quatrain de P. Corneille, 
que nous avons cité Étude troisième, page 113. 

XXVII. — Page 390. 

Inscription pour ta chanihre criniinette. 

En 1801 on trouva dans les démolitions du Grand- 
Châtelet cette Inscription gravée sur une plaque de 
marbre noir. Cette plaque figure maintenant au 
Palais de Justice de Paris, au-dessus de l'entrée de 
la cour impériale. On doit croire que lorsqu'elle fut 
placée là, c'était pour être vue; mais l'architecte du 
Palais paraît ne point penser ainsi, car il a mis au- 
dessous un tambour en menuiserie qui sert à défen- 
dre la porte contre les atteintes du froid et du bruit 
des couloirs, mais qui détourne de l'Inscription le 
regard des justiciables qu'elle avertit, et qui en rend 
la lecture fort incommode à ceux qui par hasard 
l'aperçoivent. Pauvre Santeul! pauvres Inscriptions! 
pauvre esprit public! 

27 



ZilR J.-B. SANTEUL. 

XXVIII. — Pao-c 390. 

Inscription pour f Horloge du Patois. 

Nous ignorons où a été placée dans son temps et 
où se trouve maintenant cette Inscription de San- 
tcul; mais en voici une de Jean Passcrat, qu'on lit 
aujourd'iiui sur le cadran de rilorloge du Palais de 
Justice de Paris, au coin du quai des Lunettes, et 
en regard du marché aux Fleurs. 

Machina quac bis scx tam juste dividit horas, 
Jusliliani servare nionct, logosqno liieri. 

TUAniCTION. 

Le jour, qu'un si juste artifice 
En six parts divise deux fois, 
Enseigne à rendre la justice 
Et montre à respecter les lois. 



FIN. 



A BLE DES iVl ATI ERES. 



-ô^o- 



fiTUDE pr.EMiÈr.E. — Si la Poésie; latino ik'-o on Franco doit f'Jro 

exclue de la Littérature franraiso 1 

t\TVT)E DEUXiÈAiE. — Los Hvmnes de Santoul 33 

Étude troisième. — De l'Inscription en général, et dos 

Inscriptions de Santeul 95 

Étude quatrième. — Démêlé de Santeul avec les Jésuites 

à propos d'une Épitaplie 1^7 

Étude cinquième. — De l'Emploi de la Fable dans la 

Poésie 177 

Étude sixième. — Les Relations de Santeul. — Sa Mort. 
— Dispustc entre deux Villes \)our la possession de ses 

Cendres. — Son Anagramme. —Son Portrait. . . . 219 

Appendice 291 

Poésies extraites de Saxteul. — Hymnes 296 

— Inscriptions 350 

— Mélanges , 378 

— Notes 397 



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PA Montalant Bougleux, Louis 

8570 Auguste 

S4.Z75 Sentolius Victorinus 



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