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SCENES 



DE LA 



VIE INTIME 



EMILE SOUVESTRE 




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PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEURS 

RUE VIVIENNE, 2 BIS 
1852 



EVARISTE BOULAYPATY. 



LE MÉDECIN DES AMES. 



Le soleil à son déclin scintillait sur les toits ardoi- 
sés de la petite ville de Mamers ; on entendait tinter à 
la grande église les derniers coups de F Angélus et les 
vaches qui revenaient des friches commençaient à re- 
gagner leurs étables à travers les faubourgs \ les croi- 
sées des maisons les plus opulentes récemment ou- 
vertes à la fraîcheur du soir laissaient apercevoir 
quelques jeunes filles brodant près de leurs mères 
tandis que les portes des plus pauvres demeures se 
garnissaient de femmes, de vieillards et d'enfants. 

Quelque disgracié qu'on le suppose, chaque lieu a, 
comme chaque visage, son heure de charme sinon de 

beauté. Ces riantes lueurs du soleil couchant, ces 

1 



2 SCÈNES DE LA VIE INTIME, 

fenêtres et ces seuils subitement peuplés, les chants 
des fileuses, les meuglements des troupeaux, tout don- 
nait, dans ce moment, à la petite ville sarthoise, je ne 
sais quel air de sérénité agreste. Mais si ce caractère 
frappait dans l'ensemble du tableau, il se faisait encore 
bien plus remarquer dans un de ses épisodes que ca- 
chait alors les haies vives d'un jardin situé au bout du 
faubourg. Là, sous une tonnelle de vignes entrelacées 
aux clématites et aux roses du Bengale était assis un 
homme d'environ trente-cinq ans. L'étude avait ar- 
genté sa chevelure sur les tempes -, mais aucune ride 
ne plissait son front, aucun affaissement ne se trahissait 
dans les lignes de son visage. Une de ses mains tenait 
un livre à demi refermé, l'autre s'était appuyée sur le 
bras d'une femme plus jeune que lui de quelques 
années. La même sérénité se reflétait sur tous les 
traits de cette dernière, mais avec une nuance de len- 
teur et, pour ainsi dire, de passivité. Chez l'un la pla- 
cidité semblait le résultat de la nature même, chez 
l'autre de la réflexion. Ici, on devinait l'intelligence 
restreinte dont le nid avait été bâti entre les sillons du 
réel; là, l'esprit au vol puissant qui s'était élevé une 
forteresse de principes du haut de laquelle il dominait 
là vie. S'il eût fallu enfin représenter par une image 



LE MÉDECIN DES AMES. Z 

ces deux âmes également mais différemment paisibles, 
on eût pu comparer celle de la femme aux sources lim- 
pides et peu profondes qui brillent encadrées dans les 
roches mousseuses de la forêt et celle diï mari à ces 
grands lacs apaisés dont les eaux transparentes laissent 
voir jusqu'au fond. 

Tous deux regardaient depuis quelques instants ui* 
petit garçon et une petite fille à genoux près de l'entrée 
de la tonnelle et sérieusement occupés à planter dans 
le sable des fleurs qu'ils venaient de cueillir. 

— Yois, Élie, vois le beau jardin, s'écria la petite 
fille qui achevait d'aligner ses tiges de narcisses et 
d'hyacinthes. 

— Regarde, Adrienne, répondait le pelit garçon, 
j'ai une forêt de lilas et de genêts printanniers. 

— Chacun de mes plans est un bouquet! 

— Mes arbres ne portent que des fleurs! 

— Il faudra les arroser tous les jours. 

— Au moins deux fois. 

— Nous défendrons qu'on y touche. 

— Et nous les garderons jusqu'à l'hiver! 

— C'est cela ! c'est cela ! cueillons encore d'autres 
fteurs.,. 



* SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Tous deux se relevèrent avec des cris de joie pour 
courir vers le parterre. 

— Pauvres enfants qui ne savent pas que demain 
tout sera fané, dit la mère avec un sourire presque 
attendri. 

— Laissez-les en faire l'expérience, Marcelle, ré- 
pliqua le père; il faut qu'ils apprennent de bonne heure 
à se défier dès jardins et des forêts où il n'y a que des 
fleurs! c'est faute de le comprendre que tant d'hommes 
imitent l'imprévoyance de ces enfants. Au lieu de lais- 
ser les joies de la vie s'épanouir sur leurs tiges, ils les 
cueillent toutes à la fois, ils les plantent dans le sable 
stérile et ils s'étonnent de les trouver mortes le len- 
demain! 

— Ah ! si Élie et Adrienne devaient un jour en faire 
autant! dit Marcelle avec cet effroi prématuré des 
mères. 

— Pourquoi le craindre, reprit le mari, ne sommes- 
nous point là pour leur apprendre que le bonheur est 
une plante dont il faut surtout cultiver la racine. 

— Ah ! tu as raison, Maxime, s'écria la jeune femme, 
en penchant la tête sur l'épaule de son mari avec une 
naïve confiance; s'ils se trompent, tu les éclaireras ; 



LE MÉDECIN DES AMES. 5 

s'ils souffrent , tu les guériras ! n'es-tu pas le médecin 
des âmes? 

Maxime sourit et effleura de ses lèvres les cheveux 
de Marcelle. Ce titre de médecin des âmes d'abord 
donné par un ami qu'il avait sauvé du désespoir, puis 
confirmé par plusieurs autres, avait insensiblement 
prévalu parmi ceux qui le connaissaient. En voyant 
son bonheur sans trouble, les malheureux recouraient 
à lui comme les gens ruinés recourent aux riches. 
S'agissait-il d'une passion à combattre, d'un courage 
à remettre debout, d'une blessure intérieure à fermer, 
on lui demandait conseil ou remède. 11 avait insensi- 
blement usurpé les fonctions dévolues aux prêtres et 
que, dans notre siècle deshérité de foi, le prêtre ne peut 
ni ne sait plus remplir. Semblable à ces guérisseurs 
de village qui, sans diplômes, remettent les membres 
rompus de leurs voisins, il pansait les cœurs brisés de 
ses amis, sans autre titre que leur choix. 

Ces cures plusieurs fois renouvelées avaient inspiré 
à Maxime une singulière confiance dans ses principes; 
aucune occasion de la démentir ne s'était d'ailleurs 
offerte et il pouvait toujours les appuyer de son exemple. 
Son bonheur les justifiait, car ce bonheur n'était 
point à sos yeux un don, mais un salaire, et, au lieu de 

1* 



G SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

l'accepter avec reconnaissance, il le montrait comme 
une conquête. 

Plusieurs causes avaient contribué à cette erreur. 

Élevé par sa mère au fond d'un manoir de l'Anjou, 
Maxime Bailleul crut d'abord voir des épreuves dans 
les vulgaires tentations de la jeunesse, et, fier d'y avoir 
échappé il imita les jeunes soldats qui prennent leurs 
premières escarmouches pour des batailles. Plus tard, 
il traversa ces langueurs qui entrecoupent toujours les 
études solitaires et les confondit avec les mortelles 
angoisses du début. Il ne se dit pas que sa tente était 
dressée à l'écart de la mêlée humaine, et, qu'à vrai 
dire, il ne cherchait pas dans la vie une route, mais 
une promenade; vainqueur de quelques découra- 
gements, il s'imagina avoir surmonté des obstacles. 
Enfin , lorsque la mort de sa mère le laissa dans l'iso- 
lement, une circonstance imprévue le conduisit vers 
Marcelle qui s'éprit la première et lui offrit l'amour au 
moment où il allait l'appeler. Ainsi tout avait réel- 
lement prévenu ses désirs. Il n'avait eu à franchir que 
des rêves, à vaincre que des fantômes et il se trouvait 
tout à coup revêtu des gloires du triomphe sans avoir 
été exposé aux périls d'un combat. 

Une fois entré dans le cercle endormeur et charmant 



LE MÉDECIN DES A MB S. 7 

de la vie domestique, tous les boitillements de la jeu- 
nesse s'étaient naturellementapaisés en lui. Bridant ses 
passions parles habitudes, il vit ces cavales ardentes se 
transformer en un paisible attelage qui lepromenait sans 
cahots à travers les heures et les jours. En tout cela, il 
y avait une petite part de tempérament, une plus 
grande part de volonté, une part immense de hasard ! 
Mais si Bailleul s'était arrêté sur les frontières de ce 
qu'on appelle le monde, il n'avait point cessé d'y 
regarder du fond de sa retraite et il devait à cette étude 
une expérience trompeuse. Ce qui est au dehors de 
nous n'existe que par rapport à nous-même : notre 
esprit regarde à travers notre sensation comme par un 
verre coloré qui répand sa teinte sur tout ce qu'il nous 
permet de voir. Aussi le mari de Marcelle n'avait-il 
pu comprendre, au milieu de sa tranquilité, la turbu- 
lence des passions humaines. Debout sur la terre 
ferme, et ne sentant ni le roulis du vaisseau, ni les 
atteintes de la. vague, il regardait, avec une surprise 
quelque peu dédaigneuse, l'agitation effrénée des mate- 
lots et il lui semblait qu'un avertissement bien donné 
eût suffi pour les ramener au calme dont il jouissait 
lui-même; car ce qu'il devait surtout à sa position, il 
croyait le devoir uniquement à sa raison. 



8 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Malheureusement son erreur était entretenue par 
l'opiniâtreté de son bonheur et par l'adoration fervente 
de Marcelle. Tout ce qu'elle-même faisait de bien, elle 
le rapportait à Maxime, tout ce qu'elle éprouvait d'heu- 
reux, elle en remerciait Maxime ; Maxime était à ses 
yeux l'intelligence suprême qui distribuait le soleil ou 
la rosée sous lesquels la moisson de joie devait mûrir. 
Non que cette foi eût les apparences de l'exaltation ! 
l'exaltation suppose un effort de notre nature qui s'é- 
lève momentanément au-dessus d'elle-même, et il n'y 
avait dans la confiance de Marcelle aucun effort. Ame 
trop simple pour songer même à s'interroger, elle 
croyait, elle aimait, elle se dévouait sans penser qu'il 
pût en être autrement. 

Cependant l'entretien s'était prolongé entre elle et 
Bailleul. Ramené à ses idées favorites, ce dernier 
avait commencé une poétique improvisation qu'elle 
écoutait la tête penchée sur son épaule. Elle fut subi- 
tement interrompue par la voix de Gatienne qui accou- 
rait en appelant sa maîtresse. 

Gatienne était une servante dont la présence, dans 
cet heureux ménage, semblait compléter la destinée 
exceptionnelle des deux époux. Pour elle, le travail 
n'avait point de fatigue, l'obéissance point d'ennuis, la 



LE MÉDECIN DES AMES. 9 

tristesse ou l'humeur point de contagion. Tout ce qui 
entrait dans sa vie devenait gaîté ; c'était l'oiseau fa- 
milier du logis, toujours alerte, gazouillante et prenant 
toutes les saistns pour le printemps. 

Elle arriva en courant jusqu'à la tonnelle, remit à 
Maxime une lettre qui venait d'arriver, embrassa les 
enfants au passage et s'enfuit en chantant comme une 
allouette. 

La lettre , qui portait le timbre d'Angers, était du 

conseiller Noël, de cet ami que Bailleul avait autrefois 

* 

consolé. Après une longue convalescence, il s'était 
enfin repris au monde et y avait accepté sa place, 
mais comme ces suicidés dont la pâleur atteste éter- 
nellement la résurection. 

Maxime qui avait brisé le cachet lut à demi- 
voix. 

« Tu m'as répété souvent, ami, que toutes les dou- 
ce leurs avaient droit à tes sympathies, et ce qui vaut 
« mieux, tu me l'as prouvé ! Je viens donc t'implorer 
« encore, non pour moi-même, mais pour une parente 
or qui n'a plus d'espoir que dans les cœurs miséri- 
« cordieux. » 

« Tu connais, au moins de nom, Madame Berthe de 
« Ramière dont le mari a longtemps occupé notre pro 



fO SCENES DE LA VIE INTIME. 

g vince de ses ruineuses folies ; tu sais comment la 
« malheureuse femme, livrée à toutes les amertumes 
« de l'abandon, a cru trouver ailleurs l'appui qui lui 
« manquait. Le bruit de sa fuite avec le%>mte de Rau- 
« court, il y a bientôt deux ans, a dû arriver jusqu'à 
g ton paradis. 

« Mais en brisant violemment les jougs convenus, 
« Berthe n'avait tenu compte ni de l'inflexibilité des 
9 choses, ni delà flexibilité des hommes. A quoi bon 
a te raconter pour la centième fois ce roman bannal 
« toujours terminé par le même dénouement? Rejeté 
et du monde, obligé de se suffire à lui-même, de vivifier 
a deux âmes dans une atmosphère trop étroite et où 
« aucun air ne venait du dehors, le couple fugitif a 
« bien vite épuisé ses forces; l'ennui est venu , puis 
a l'impatience, pui's le regret. Que te dirai-je enfin ? 
« Il y a trois jours j'ai vu arriver une femme trem- 
« blante qui est presque tombée à mes pieds; c'était 
« ma cousine Berthe, avec laquelle M. de Raucourt 
« avait rompu et qui venait me prier de la conduire à 
a quelque couvent où elle pût s'ensevelir à ja- 
a mais. 

a J'ai d'abord tout promis, mais une fois la première 
« émotion apaisée, nous avons discuté ensemble son 



IE MÉDECIN DES AMES. Il 

s projet. Je lui ai prouvé sans peine que pour profiler 
ce des consolations du cloitre, il fallait accepter la 
« foi qui les donne , se laisser endormir sans ré- 
« volte au murmure des prières et au mouvement 
« monotone d'une existence amoindrie, regarder enfin 
« la solitude comme un port et non comme une 
a prison. Elle a senti que le couvent, loin de la séparer 
« du monde l'y ramènerait par une réaction inévitable, 
a et que pour supporter la retraite il fallait la vouloir 
a moins austère. C'est alors que nous avons parlé de 
« toi et que j'ai décidé Berthe à s'établir assez près de 
« ton hermitage pour respirer l'air qui avait passé sur 
o ton paisible bonheur. J'ai pensé que celui-ci pourrait 
« se communiquer à la longue et que tu donnerais un 
« peu de ta santé à cette âme frisonnante, 

ce J'aurais voulu te conduire moi-même la malade, 
« mais des devoirs impérieux me retiennent ici pour 
« plusieurs semaines ; il eût fallu la faire attendre et la 
« nouvelle de son retour déjà répandue dans notre 
« ville y réveillait toutes les curiosités mauvaises; je 
a n'ai pas voulu la garder plus longtemps exposée à ce 
« pilori, je l'ai engagée à partir et elle arrivera aussitôt 
« que ma lettre. 

c< Sois pour elle ce que tu as été pour moi et pour 



12 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

a tant d'autres ! Maxime, je ne la recommande pas à 
« tes prières, comme le ferait un fidèle, mais à tes con- 
« seils, à tes actions ! Laisse-la s'asseoir quelques ins- 
« tants chaque jour entre toi et Marcelle ; qu'elle 
a puisse apprendre ce que c'est que vivre en vous re- 
« gardant ; montre-lui enfin ce qu'elle n'a jamais vu, 
<c le mouvement dans le calme et le devoir dans l'a- 
ce mour. » 

Noël. 

Au moment où Bailleul achevait^cette lecture, Ga- 
tienne reparut au bout du jardin avec une dame voilée 
à qui elle désigna de loin la tonnelle; l'étrangère fit 
seule quelques pas en avant, mais, à la vue de Marcelle 
elle s'arrêta incertaine. Maxime se leva. 

— Que madame de Ramière soit la bien venue, dit- 
il, en s'avançant avec un empressement respectueux. 

— Vous savez mon nom ? demanda l'étrangère d'un 
air surpris. 

Bailleul lui montra la lettre qu'il tenait encore ou- 
verte. 

— Ah! vous venez de lire... balbutia-t-el!e avec 
émotion ; j'aurais dû sans doute ne me présenter qu'a- 
près votre réponse. 



LE MÉDECIN DES AMES. 13 

— Nous attendions madame Berthe, dit doucement 
Marcelle. 

Madame de Ramière tressaillit sous son voile à cette 
appellation d'une familiarité presque tendre. 

— Berthe ! reprit-elle, vous m'appelez Berthe, ma- 
dame... 

— On me nomme Marcelle, ajouta en souriant la 
jeune femme. 

L'étrangère s'assit sans répondre; elle tremblait beau- 
coup et semblait retenir ses larmes. Maxime qui avait 
repris sa place sur le banc rustique lui parla de son 
cousin pour lui laisser le temps de se remettre. Ma- 
dame de Ramière ne tarda pas, en effet, à retrouver 
assez de calme pour en venir aux motifs de son voyage. 
Klle ne descendit à aucun de ces lieux communs plain- 
tifs qu'affectionnent les douleurs vulgaires, mais après 
avoir rappelé» sans appuyer, la pénible expérience 
qu'elle avait faite de la société elle arriva sur-îe champ, 
à son projet de retraite. Maxime fut frappé, malgré lui, 
d'une pareille réserve. Habitué aux éclats de ces vic- 
times bruyantes qui prennent publiquement le deuil à 
chaque espérance trompée et tendent leur tristesse 
comme des draperies mortuaires à toutes les portes de 
la vie, il ne put se défendre d'un respect attendri pour 



14. SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

une si courageuse affliction. Les misères qui se cachent 
ont toujours je ne sais quelle noblesse attirante. Nous 
nous y intéressons d'autant plus, qu'elles ne violentent 
point notre pitié et nous en laissent tout le mérite à nos 
propres yeux. Il se mit donc à interroger madame de 
Ramière avec émotion sur ses résolutions. 

— Toutes se réduisent à une seule, répondit- elle, 
me fixer ici et y retrouver, si je puis, le courage. Je 
compte pour cela, sur madame Marcelle et sur vous 
d'abord, puis sur la ville elle-même. 

— Vous la connaissez ? 

— J'y suis venue autrefois , et, tout à-1'heure 
encore, lorsque, pour y arriver, j'ai traversé vos cam- 
pagnes monotones, je me suis dit qu'aucun lieu ne pou- 
vait mieux convenir à l'état de mon esprit. Ici la sen- 
sation n'est sollicitée ni par les hommes, ni par la 
création. Aucune rumeur de forêt n'entretient nos 
langueurs, la pensée ne se perd point sur l'infini de 
l'océan, et nous ne pouvons promener nos songeries 
dans les bleus lointains d'aucune montagne. 

— C'est-à-dire que vous fuyez tout ce qui peut ré- 
veiller la vie intérieure? fit observer Bailleur vous 
cherchez pour votre âme le milieu terne, immobile et 
silencieux d'unrf chambre de malade. 



LE MÉDECIN DES AMES. 15 

— Et je l'ai trouvé, reprit madame de Ramière qui 
fit un effort évident pour remonter la pente mélancoli- 
que sur laquelle glissait la conversation; il ne me reste 
plus qu'à m'assurer du médecin. 

Maxime s'inclina. 

— Vous ne pouvez mettre en doute sa bonne vo- 
lonté, dit-il, en suivant son interlocutrice dans son 
changement de ton; peut-être seulement comptez-vous 
trop sur son habileté. 

— Désespérerait-il déjà de la guérison ? 

— Non, si vous le secondez. 

— Me voici prête à suivre toutes ses prescriptions. 

— Vous êtes arrivée seule à Mamers ? 

— Seule. 

— Et comment comptez-vous vous y établir? 

— Je ne sais encore; j'attendais vos conseils. 

Marcelle et Maxime se regardèrent -, une même pen- 
sée venait de traverser leur esprit et ils se comprirent 
du regard. 

— Pour conseiller, il faudrait connaître les désirs 
de madame de Ramière, dit celui-ci avec un peu d'hé- 
sitation. 

— Mes désirs! répéta vivement la jeijne femme-, je 
n'en ai point d'autre que d'habiter aussi près de vous 



16 SCÈNES DE LA- VIE INTIME. 

qu'il me sera permis, de vous voir et de vous entendre 
aussi souvent que je le pourrai, de rompre enfin avec 
tout moi-même pour revivre de la vie que vous me 
donnerez ! 

— Alors la chambre de madame Berthe est prépa- 
rée, interrompit résolument Marcelle ; qu'elle vienne 
avec moi, je vais la lui montrer. 

Elle s'était levée et tendait la main à l'étrangère qui 
tressaillit. 

— Ma chambre ! répéta-t-elle saisie ; ma chambre 
ici?. . . c'est impossible I 

— Est-ce là l'obéissance promise, fit observer Bail- 
leul en souriant, et faut-il déjà rappeler nos conven- 
tions? 

— Je vais envoyer Gatienne réclamer les bagages, 
interrompit rapidement Marcelle. 

— Voici Élie et Adrienne qui se chargeront de l'a- 
vertir. 

Les deux enfants venaient, en effet, de paraître au 
détour d'une allée, debout sur un pied, la tête penchée 
comme l'oiseau qui écoute et jetant vers la tonnelle un 
regard de curiosité inquiète. Marcelle leur fit un signe : 
ils s'approchèrent avec hésitation, demi-souriants et 
demi-effarouchés. 



LE MÉDECIN DES AMES. H 

— Venez dit la jeune femme en les prenant par la 
main, venez saluer madame Berthe et ne craignez rien,, 
c'est une amie. 

Le petit garçon et la petite fille s'étaient arrêtés ti- 
midement devant madame de Ramière, elle les attira 
contre ses genoux avec une tendre vivacité et leva son 
voile pour les embrasser. 

Jusqu'alors Bailleul n'avait aperçu que le bas de son 
visage dont les lignes n'avaient rien de particulier, 
mais lorsqu'il put en saisir l'ensemble, il resta frappé 
de son charme inattendu. 11 y avait dans sa pâleur vi- 
vante une douceur qui s'harmonisait avec un sourire 
demi attendri et de grands yeux veloutés dont le re- 
gard communiquait aux plus indifférents je ne sais 
quelle vibration intérieure. Ses cheveux d'un brun 
clair et retombant en larges boucles estompaient ses 
traits de molles ombres, tandis que son cou un peu 
long ondulait comme celui du cygne qui fend les eaux. 
Au total, madame de Ramière était plus que jolie, plus 
que belle : elle était touchante. 
Les enfants eux-mêmes parurent subir son influence. 
Au bout d'un instant ils répondaient sans contrainte 
aux questions de Berthe; ils lui faisaient leurs plus in- 
times confidences et voulaient l'entraîner au fond du 



18 SCENES DE LA VIE INTIME. 

jardin pour lui montrer leurs plus belles fleurs ; enfin 
lorsque Marcelle vint l'arracher à cette familiarité su- 
bite en proposant de la conduire à l'appartement qui 
lui était destiné , Elie et Adrienne la prirent par la 
main et lui montrèrent eux-mêmes le chemin. 



II. 



L'arrivée de madame de Ramière ne pouvait manquer 
d'être un grave événement dans la solitude qu elle 
venait partager. Il fallait l'initier à des habitudes nou- 
velles, deviner des goûts dont elle refusait l'aveu, 
chercher des distractions auxquelles sa tristesse pût 
se prêter sans effort. La famille entière n'eut plus 
d'autre préoccupation, c'étaient toujours et partout les 
mômes questions : 

— Où est madame Berthe? A quoi pense madame 
Berthe? Que pourrait -on faire pour madame Berthe? 

Bailleul lui-même était sorti de sa flère quiétude. 
Un nouvel élément de sensations venait d'être intro- 



20 SCENES DS LA VÏE INTIME. 

duit dans sa vie et il l'expérimentait avec une sorte 
d'étonnement curieux. 

Marcelle avait pu lui apprendre ce qu'était une femme 
livrée aux seules inspirations du cœur ; mais il ne sa- 
vait rien de la femme versée dans cette science com- 
pliquée de la métaphysique mondaine. Ici tout devenait 
nouveau pour lui. La grâce n'était plus un don mais 
un art, la passion un entraînement mais une gymnas- 
tique intérieure ! La douleur même avait ses rafine- 
ments et ses conventions. Cette âme machinée comme 
un théâtre, cachait mille fausses trappes par lesquelles 
tout pouvait se montrer ou disparaître subitement. 
C'était un perpétuel spectacle d'éternelle surprise sans 
que l'artifice pût être soupçonné; tout cela paraissait 
plus naturel que la nature, plus vrai que la vérilé. 

Madame de Ramière n'y mettait, en réalité, nulle 
intention, elle se montrait telle que l'éducation l'avait 
faite. Sincèrement désireuse de se confondre avec ce 
qui l'entourait, elle s'était même efforcée de rompre avec 
tout ce qui pouvait rappeler trop visiblement la vie 
élégante d' autrefois; la femme du monde avait pris la 
robe d'ermite ; mais on eût dit une de ces belles pé- 
cheresse dont l'humilité et les mortifications ne peu- 
vent effacer les grâces dangereuses. Il y avait toujours 



LE MÉDECIN DES AMES. 21 

dans sa marche plus souple, dans les caresses de sa 
voix et jusque dans les parfums étrangers qu'exhalai t son 
approche je ne sais quoi d'enivrant qui étonnait 
Maxime et le troublait. 

Berthe avait, du reste, tenu sa promesse. Elle le 
consultait sur toutes ses agitations, lui confiait tous 
ses scrupules et obéissait à toutes ses prescriptions. 
Jamais médecin 'des âmes n'avait eu de plus douce 
malade. La tristesse delà jeune femme n'avait d'ailleurs 
rien de farouche. Elle écoutait les consolations et n'y 
opposait de résistance qu'autant qu'il le fallait pour 
tenir en haleine le consolateur : car si l'éloquence de 
ce dernier soulageait ses misères, elle amusait encore 
plus son ennui ; c'était un spectacle auquel elle con- 
viait son esprit et dont sa curiosité tirait autant de 
profit que sa douleur. Mais Maxime, qui ne voyait que 
l'attention avec laquelle on fécoutait, redoublait de 
zèle et sacrifiait insensiblement tous ses autres devoirs 
pour prolonger ses entretiens avec madame de Ra- 
mière. 

Marcelle avait d'abord été appelée à y prendre part, 
mais les obligations du ménage venaient toujours l'y 
arracher. Elle interrompait les plus poétiques impro- 
visations de Bailleul par un ordre domestique ou par 



2*2 SCENES DE LA VIE INTIME. 

une réprimande maternelle; chaque fois que ce 
dernier recommençait à dresser vers le ciel son échelle 
de Jacob, une vulgaire sortie de Marcelle la renversait ! 
Maxime s'en indignait sans comprendre qu'il subis- 
sait une des conditions de toute existence humaine. 
Il oubliait qu'à mesure ^ue les devoirs s'étendent, le 
loisir manque, hélas ! aux épanchements. L'amour est 
un de ces luxes qu'on ne peut se permettre que dans 
la jeunesse, quand le temps n'a point encore trouvé son 
emploi. Plus tard, viennent les exigences du monde 
et de la famille, inévitable réseau dans lequel demeu- 
rent pris tous les oiseaux chanteurs des belles années. 
Alors plus de longs rêves faits à deux, plus d'enivran- 
tes contemplations, plus d'entretiens sans but ! la vie 
positive réclame toutes nos journées, et, sur ce cadran 
où la nécessité conduit les heures, c'est à peine si le 
cœur peut glaner quelques minutes oubliées ! 

Bailleul avait autrefois accepté cette chaîne , mais 
tout fut changé par l'arrivée de madame de Ramière. 
Libre de soins, celle-ci pouvait le suivre dans ses pro- 
menades, prolonger avec lui les lectures sous la ton- 
nelle fleurie, s'oublier dans ces confidences où toutes 
les chimères de l'âme défilent successivement et se 
mêlent comme des troupes amies, prendre enfin le rôle 



LE MÉDECIN DES AMES, 23 

que Marcelle, absente ou préoccupée, avait cessé de 
remplir. 

Aussi l'intérêt de Maxime pour sa malade semblait- 
il grandir chaque jour. Enorgueilli de ses fonctions de 
guide, il errait avec elle sur les sommets les plus 
mystérieux de l'affliction et de l'amour; il franchissait, 
à ses côtés, tous les sentiers et regardait au fond de 
tous les abîmes sans se demander s'il n'avait, pour 
lui-même, rien à craindre du vertige. 

Un soir qu'il avait été retenu par plusieurs lettres 
indispensables à écrire, il descendit au salon assez 
tard et aperçut madame de Ramière, seule devant le 
piano. Une robe blanche dessinait vaporeusement sa 
taille au milieu de l'obscurité transparente, et la brise 
chargée de senteurs de réséda, se jouait dans les lon- 
gues boucles de ses cheveux. Plongée dans un de ces 
recueillements où l'âme en extase voit passer pêle- 
mêle ses craintes, ses espérances et ses souvenirs 
comme les nuages que le vent balaie dans un ciel ora- 
geux, elle ne s'était point aperçue de l'arrivée progres- 
sive de la nuit : ses doigts se promenaient sur le cla- 
vier, tantôt avec une agitation fiévreuse, tantôt avec 
une plaintive nonchalance. Maxime s'était arrêté à 
quelques pas sans qu'elle l'eût entendu, et son impro- 



2i SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

visation continuait de plus en plus sombre et convul- 
sive ; mais, tout à coup, ses mains s'affaisèrent sur les 
touches et se levant avec un sanglot, elle s'élança dans 
l'obscurité et vint heurter Maxime qui, pour prévenir 
une chute, la reçut dans ses bras ! 

Madame de Ramière poussa d'abord un cri d'effroi ; 
puis, reconnut son hôte. 

— Vous étiez là ? balbutia-t-elle. 

— J'arrive; mais, au nom du ciel ! que s'est-il passé ? 

qu'avez-vous ? 
Elle essaya en vain de répondre; les larmes un 

instant comprimées se firent passage et elle tomba 
sur un fauteuil en cachant sa tête dans ses mains. 
Pendant quelques instants on n'entendit que ses sou- 
pirs saccadés et la voix de Bailleul qui s'efforçait de 
l'apaiser. Enfin, lorsqu'elle parut se calmer, il renou- 
vela ses questions. 

— Mon Dieu! que vous dirai -je? balbutia Berthe 
qui s'efforçait de tarir ses larmes -, rien que vous ne 
connaissiez déjà comme moi-même ; mais je ne sais à 
quel propos tous les souvenirs du passé me sont reve- 
nus ce soir. 

— Encore ces regards jetés en arrière, dit douce- 
ment Maxime ; ne voulez-vous donc point boire l'eau 



LE MÉDECIN DES AMES. 25 

du Lethé? Pourquoi fouiller toujours dans ce cimetière 
d'espérances mortes ? 

— Et pourquoi n'ont-elles pas vécu? interrompit 
madame de Ramière avec une violence qui fit tressail- 
lir son consolateur ; pourquoi tout s'est-il tourné con- 
tre moi? Ah ! ma paiience est lasse , mes forces sont 
à bout; j'ai trop longtemps accepté le pain amer de 
la résignation, il me faut enfin ma part de joie. 

— Que ne puis-je vous la donner ! reprit Maxime 
attendri de cette explosion de désespoir ; hélas ! j'avais 
espéré que vous partageriez la nôtre. 

— Moi aussi, je l'avais cru, dit Berthe; mais je ne 
connaissais pas l'avidité égoïste de l'àme humaine : ce 
bonheur auquel vous m'aviez généreusement convié 
et qui devait réveiller chez moi l'espérance, n'a réveillé 
que l'envie. Condamnée à glaner dans la moisson des 
autres, je me suis demandé pourquoi je n'avais pas 
aussi mon champ et j'ai pensé que si tous les liens de 
l'amitié et de la famille s'étaient successivement dé- 
noués sous ma main, c'est que je n'avais sans doute 
reçu aucun des dons qui sollicitent les cœurs ou les re- 
tiennent. 

— - Vous! 

— Ah ! j'en ai fait une cruelle expérience ï la plus mi- 

5 



26 SCENES DE LA VIE INTIME. 

sérable femme trouve, d'ordinaire, un cœur qui l'aime 
selon ses forces, qui s'attache à elle et lui donne ce 
qu'il peut ; mais, moi, où est l'affection sur laquelle 
j'aie pu m'appuyer? par qui n'ai-je point été trahie? 
qui m'a aimée enfin? Non, non, je n'en puis douter 
maintenant ; si Dieu accorde aux unes le charme qui 
attire ; aux autres il inflige la disgrâce qui repousse... 

— Et vous pensez être de celles-là? s'écria Maxime ; 
ah ! pour croire à votre sincérité j'ai besoin de voir vos 
larmes. Vous, disgraciée de Dieu ! mais vous ne savez 
donc pas qu'il suffit de vous regarder pour vous appar- 
tenir? 

— Et cependant je suis seule ! objecta sourdement 
madame de Ramière. 

— Parce que vous avez cherché dans le monde ce 
qu'il ne pouvait vous donner, reprit Maxime avec vi- 
vacité; mais faut-il désespérer du but parce qu'on s'est 
trompé de chemin ? Quand le bonheur n'est pas une 
conquête, il peut être une rencontre ; laissez-le vous 
venir, faites-lui place dans votre âme, et, surtout, ne 
soyez plus ingrate envers Dieu ! est-ce donc à la fleur 
de désirer le parfum ? 

. Berthe secoua la tête, mais ne répondit pas. Les pa- 
roles de Maxime venaient de pénétrer au plus vif de ses 



LE MÉDECIN DES AMES. 27 

angoisses, car telle est l'âme humaine qu'au fond même 
de ses afflictions, c'est encore l'orgueil blessé qui se 
plaint le plus haut. Un malheur a l'air d'une défaite, 
et nous prouver que nous ne le mériton^pas c'est pres- 
que nous avoir consolés. La douleur de madame de 
Ramière était d'ailleurs une de ces crises violentes 
mais fugitives dont les femmes seules ont le privilège, 
— orages d'été que forme dans leurs cœurs l'isolement 
ou le dépit et qui, après avoir éclaté comme s'ils devaient 
tout détruire, vont s'éteindre doucement dans une on- 
dée de larmes. 

Arrivée à ce point, Berthe donna le champ libre à 
son consolateur : elle écouta tout ce qu'il voulut lui 
dire, se laissa chasser pied à pied de tous ses déses- 
poirs, et vaincue enfin par la vérité, sortie lentement de 
son linceuilen ressucitée qui consent à s'aider un peu, 
11 ne lui resta plus que la confusion d'avoir trahi les 
secrètes angoisses de son âme. Désormais Bailleul 
allait y lire sans obstacles, et pourrait traduire le geste 
le plus fugitif, le moindre tressaillement ; elle cessait 
pour ainsi dire de s'appartenir à elle seule et venait 
de perdre la possession exclusive de sa douleur , 
cette gloire suprême du désespéré î Enfin, après beau- 
coup de soupirs, de rougeurs, de regrets, elle parut 



28 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

pourtant se rendre aux assurances réitérées de Maxime; 
un sourire incertain reparut sur ses lèvres et la 
dernière larme venait d'être essuyée au moment où les 
deux enfants rentrèrent avec leur mère. 

Berthe et Bailleul firent un geste par lequel ils se 
recommandaient en même temps la discrétion. 

Une convention tacite venait de se conclure à l'insu 
de Marcelle, et de l'exclure des confidences jusqu'alors 
partagées. 

A partir de ce jour, les libres consultations se trans- 
formèrent en confessions mystérieuses. Il y eut entre 
Maxime et Berthe mille secrets à garder, mille pré- 
cautions à prendre, mille complicités innocentes qui 
leur firent un monde à demi séparé de la famille. Ma- 
dame de Ramière trouvait un plaisir tout nouveau à 
faire, avec son guide, le tour d'un passé presque ou- 
blié. A chaque pénible souvenir, celui-ci était là pour 
arrêter le nuage de tristesse ou opposer l'admiration 
aux regrets, et, sûre d'être louée chaque fois qu'elle 
s'accusait, la jeune femme imitait ces enfants trop 
chéris qui se laissent tomber pour que leur mère les 
relève. 

Quant à Bailleul, livré tout entier à une fascination 
qu'il prenait pour l'attrait du devoir, il étudiait avec 



LE MÉDECIN DES AMES. 29 

une curiosité ardente les agitations qu'il avait promis 
d apaiser, sans prendre garde à celle qui commençaient 
à gronder en lui. L'œil fixé sur cette âme, comme le 
pécheur sur le gouffre où chantent les syrènes, il en 
suivait toutes les ondulations, il en écoutait tous les 
murmures, et, attiré par une attraction invincible, il 
se penchait de plus en plus. 

Depuis l'arrivée de madame de Ramière, on avait 
souvent projeté une visite à la forêt de Perseigne, 
seule excursion qui pût être proposée dans le voisi- 
nage de Mamers. L'automne était venu; les feuilles 
des acacias commençaient à jaunir et annonçaient 
une chute prochaine; on ne pouvait ajourner plus 
longtemps la promenade convenue elle fut enfin déci- 
dée. Gatienne avertie la veille poussa des cris de joie. 
Elle allait passer une journée en plein ciel, comme au 
temps où elle menait paître les vaches dans les 
brandes; elle pourrait courir sur l'herbe avec ses 
deux chérubins et cueillir des graines de cochènes (î) 
pour leur faire des chapelets ! Folle de cet espoir, 
elle se mit à parcourir la maison, sous prétexte de 
hâter les préparatifs, en lutinant les deux enfants, 

(1) Sorbiers des oiseaux. 



30 SCENES DE LA VIE INTIME. 

éclatant de rire à tous propos et chantant encore plus 
haut que d'habitude. Enfin, au moment du départ, lors- 
que la patache s'arrêta devant la porte du logis, elle 
parut sur le seuil chargée d'autant de paquets, de 
boites et de jeux, qu'en eût pu transporter la diligence 
d'Alençon, Examen fait, il se trouva seulement qu'elle 
avait oublié les provisions ! Marcelle lui fit réparer le 
mieux possible cet oubli et la patache partit enfin, aux 
cris de triomphe des enfants qui embrassaient à cha- 
che instant leur mère et Gatienne. 

Le soleil commençait à se dégager des brumes du 
matin et à illuminer l'horizon d'une lueur rosée. C'était 
un de ces premiers jours d'octobre ou l'air plus vivi- 
fiant semble réveiller la vie engourdie par les lan- 
gueurs de l'été. On voyait les charrues sillonner les 
champs hérissés de chaumes et les troupeaux se rendre 
aux friches encore blanches de rosée. Les grelots 
des attelages mêlaient leurs timbres d'argent aux sif- 
flements cadencés du pâtre et aux murmures profonds 
de la forêt. Arrivés à la montée du buisson, nos voya- 
geurs descendirent pour s'enfoncer, à pied, dans le 
bois; la patache devait aller les attendre près de l'écluse 
du grand étang. 

Les enfants, devenus libres, s'élancèrent à travers 



LE MÉDECIN DES AMES. 31 

les taillis et se mirent à cueillir des grappes de cochè- 
nés et des touffes de bruyère fleurie , tandis que 
Gatienne prenait les devants avec les provisions. Lors- 
que les promeneurs parvinrent enfin au lieu du ren- 
dez-vous, ils la trouvèrent déjà occupée à mettre le 
couvert sous un sureau. 

De belles feuilles d'érable tenaient lieu d'assiettes et 
Gatienne avait trouvé deux glands gigantesques qu'elle 
avait creusés en gobelets pour les enfants. La gaîté 
bruyante de ces derniers finit par se communiquer à tout 
ïe monde. Chaque recherche dans la corbeille aux provi- 
sions amenait, d'ailleurs, quelque risible surprise. L'é- 
trange prévoyance de Gatienne avait partout négligé 
l'indispensable pour veiller au superflu. On trouva un 
cornet de quatre épices sans pouvoir découvrir de pain 5 
trois paquets de cure-dents et pas de couteaux ! on eût dit 
des naufragés auxquels la vague ignorante apportait 
au hasard, les débris d'un vaisseau. Chaque nouvel 
oubli constaté était le signal d'un nouvel applaudisse- 
ment; les embarras se traduisaient en plaisanterie et 
les privations en éclats de rire. Aussi quand on quitta 
la table, c'est-à-dire le tertre de gazon qui en avait tenu 
lieu, tous les cœurs étaient-ils ouverts et rayonnants. 

Cependant le soleil avait déjà atteint les deux tiers 



32 SCENES DE LA VIE INTIME. 

de sa course, et la patachen était point arrivée. Bailleul 
commença à craindre qu'elle ne se fut égarée dans la 
forêt, et proposa d'aller à sa recherche par les deux 
routes qu'elle avait pu suivre. Gatienne devait prendre 
Tune avec les enfants, tandis qu'il suivrait l'autre 
avec Berthe et Marcelle. Celle-ci accepta d'abord 5 
mais une réflexion l'arrêta tout-à-coup et elle laissa 
aller le bras de Maxime qu'elle avait déjà saisi. 

— Je ne puis abandonner ainsi Adrienne et Élie, 
dit-elle d'un accent de regret. 

— Que peux-tu craindre ici pour eux ? demanda 
Bailleul. 

— Je ne sais,répliqua-t-elle ; mais s'il arrivait, par 
hasard, quelque malheur en mon absence je ne pour- 
rais me le pardonner et je me répéterais éternellement 
que ma place était à leurs côtés. 

— C'est-à-dire qu'elle n'est point aux miens ? ob- 
jecta Maxime, blessé de voir encore des scrupules ma- 
ternels rompre un projet qui souriait à sa fantaisie. 

— Mon Dieu, je ne dis pas cela, mon ami, répliqua 
la jeune femme dont les yeux se mouillèrent de larmes ; 
j'ai tort, sans doute, mais ne m'en veuillez pas; ne 
pouvons-nous prendre tous la route de l'étang. 

— Et si la patache arrive par celle du fourré? dit 
brièvement Bailleul. 



LE MÉDECIN DES AMES. 33 

— Ah ! vous avez raison, reprit Marcelle troublée 5 
j'avais oublié les deux routes... le plus sûr alors est 
de nous séparer, j'accompagnerai les enfants tandis 
que vous suivrez le taillis. 

— Seul? demanda Maxime. 

— Pourquoi cela? interrompit madame de Ramière, 
qui, jusqu'à ce moment avait évité de prendre part au 
débat, ne suis-je point libre, moi, et ne savez-vous pas 
que j'ai le triste privilège de n'avoir personne à con- 
duire ni à surveiller ; je puis vous tenir compagnie. 

Bailleul accepta avec empressement et Marcelle la 
remercia d'un sourire contraint. Les enfants impatients 
avaient déjà pris la route de l'étang avec Gatienne, 
elle les rejoignit en se retournant plusieurs fois pour 
jeter de longs regards à Maxime et à Berthe qui ve- 
naient de s'engager dans un des chemins de traverse 
de la forêt. 

Ceux-ci, animés par le repos, par la marche et par 
les parfums fortifiants qu'exhalait autour deux la sève 
mourante, échangeaient déjà leurs impressions avec 
une vivacité expansive. 

Madame de Ramière excellait, comme toutes les 
femmes, dans ces improvisations dialoguées où l'ima- 
gination prend l'entretien sur ses ailes et le promène, 



34 SCENES DE LA VIE INTIME. 

au hasard, à travers tous les sentiments et toutes les 
choses. Bailleul en demeurait fasciné. C'était la pre- 
mière fois qu'il voyait briller une de ces natures que 
le monde et le caprice ont taillé à mille facettes, espèce 
de feux folets du sentiment et de l'intelligence qui 
scintillent tour-à-tour sur les eaux, sur les bois, sur 
les abîmes et que notre œil ravi ne peut ni saisir ni 
quitter. 

Madame de Ramière, qui avait quitté le bras de son 
conducteur, marchait à côté de lui, tête nue et les che- 
veux à demi défaits par la brise. Quelquefois, au milieu 
d'une confidence, elle s'interrompait tout-à-coup pour 
courir vers quelque pâle fleurette aperçue dans l'herbe 
fine des clairières. Alors, souvent une ronce arrêtée 
dans les plis de sa robe blanche montrait, tout-à-coup, 
une jambe charmante, quelque branche qui barrait 
le passage la forçait à se rejeter de côté, en dessinant 
sa taille cambrée, et Maxime éperdu sentait mille 
troubles inconnus s'éveiller en lui. Son cœur plein 
d'une ivresse douloureuse se gonflait à se briser , 
sa respiration devenait plus pressée, il avait froid 
dans les cheveux ! Ses regards enveloppaient ma- 
dame de Ramière comme des flammes, et, quand elle 
revenait haletante, les joues empourprées, la chevelure 



LE MÉDECIN DES AMES. 35 

Boitante, il se sentait près de tomber à ses pieds et 
d'embrasser ses genoux. 

Perdu dans ce délire, il n'avait plus conscience du 
reste ! il marchait devant lui sans songer aux heures 
qui s'écoulaient ni au rendez-vous dont il s'éloignait 
toujours davantage, le ciel s'était insensiblement cou- 
vert d'épaisses nuées et il n'avait rien vu ! Le ton- 
nerre commençait à gronder sourdement et il n'avait 
rien entendu ! ce fut madame de Ramière qui remar- 
qua la première les annonces de l'orage et qui l'en 
avertit. Maxime ne parut point comprendre; il se 
contenta de serrer contre sa poitrine le bras qu'elle 
était revenue poser sur le sien. 

— Il faudrait retourner sur nos pas ! dit-elle, en 
tressaillant à la lueur d'un éclair qui avait subitement 
traversé l'ombre de la forêt. 

— Retournons ! murmura Bailleul, insensible à 
toute autre chose qu'au contact de cette main gantée 
qui reposait sur son cœur. ! 

— Nous nous sommes oubliés, reprit Berthe qui 
entendait de larges gouttes de pluie tomber sur le 
dôme de feuillée, je crains que nous ne puissions re- 
joindre la patache avant l'orage. 

— Qu'importe ! répliqua Maxime, d'un accent en- 



* 



36 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

trecoupé, ne sommes-nous pas ensemble? ou pour- 
rions-nous être mieux ? 

— : Voici la nuit ! interrompit madame de Ramière, 
plus surprise qu'effrayée. 

— Appuyez-vous sur moi, laissez-vous conduire, 
dit Bailleul qui l'enveloppa d'un de ses bras. 

Elle fit d'abord un léger mouvement pour se dégager; 
puis se laissa aller sans résistance. La tempête avait 
grandi rapidement : son souffle grondait dans les ar- 
bres qui tordaient, en gémissant, leurs branches éche- 
velces. On entendait la foudre retentir à la fois sur 
trois points opposés. Les éclairs qui se croisaient dans 
tous les sens illuminaient la forêt d'une clarté d'incen- 
die et toutes les cataractes du ciel s'étaient ouvertes ! 
Maxime éperdu et ébloui entraînait madame de Ra- 
mière dont les cheveux caressaient sa joue et dont 
l'haleine se mêlait à la sienne. Ses pieds ne sen- 
taient plus la terre. Les tendres encouragements, les 
soupirs, les cris de joie se pressaient sur ses lèvres 
sans qu'il y prît garde ; c'était une sorte d'égarement 
enchanté jusqu'alors inconnu, je ne sais quelle ivresse 
de l'âme surexcitée par l'ivresse des sens, et dontBer- 
the elle-même ressentait la contagion. Seulement, 
maîtresse de son trouble, elle ne s'y livrait qu'à demi 



LE MÉDECIN DES AMES. 37 

et effleurait la sensation avec une curiosité hésitante 
sans s'y abandonner tout entière. Le flot emportait 
Maxime tandis qu'elle s'y jouait, plutôt émue que sub- 
juguée. 

Deux cris poussés, en même temps, au milieu de 
l'orage, l'arrachèrent la première à son extase; elle re- 
leva la tête en écartant les boucles de ses cheveux 
épars et reconnut la patache qui accourait à leur ren- 
contre. 

Madame de Ramière fit un brusque mouvement 
pour échapper à l'étreinte de son conducteur, mais 
celui-ci n'avait rien vu et la retint pressée contre sa 
poitrine. 

— Laissez-moi, les voici ! dit rapidement Berthe. 

— Qui cela? demanda-t-il. 

— Marcelle et les enfants. 

Maxime tressaillit et laissa retomber le bras qui 
entourait madame de Ramière, ces deux mots venaient 
de l'éveiller en sursaut ! 

Il jeta autour de lui un regard effaré et aperçut enfin 
la patache qui venait de s'arrêtera quelques pas. Mar- 
celle et Gatienne les appelaient avec des cris et des la- 
mentations. Lorsqu'ils eurent atteint la voiture, ils pri- 
rent place sur le premier banc ; tous deux ruisselaient de 

4 



38 SCENES DE LA VIE INTIME. 

phiie. On proposa d'abord de gagner la maison du 
garde-chasse pour y sécher leurs vêtements; mais 
elle était encore éloignée, la nuit descendait et l'on 
finit par penser qu'il valait mieux reprendre la route 
de Marner s. Gatienne se dépouilla de ses vêtements 
les moins nécessaires pour les donner à madame 
de Ramière, tandis que, de son côté, Marcelle prodi- 
guait mille soins à Maxime. Celui-ci se prêta à tout 
sans résistance, mais sans paraître y prendre garde. 
Brusquement arraché à son rêve par la rencontre de 
la patache, il était resté depuis dans la vague torpeur 
d'un homme qui ne peut reprendre ni l'ivresse d'un 
sommeil interrompu, ni la lucidité de la veille. A la 
fougue excitée par le trouble des sens, l'ardeur de la 
course et le bruit de l'orage venait de succéder un 
abattement qui augmentait de minute en minute. Un 
réseau de glace semblait l'envelopper, tout flottait de- 
vant ses yeux, la voix arrivait à son oreille comme 
un bruit confus ; il n'avait plus conscience que d'un 
malaise intérieur entremêlé de sourdes douleurs au 
cerveau. 

En arrivant, il eut peine à descendre de voiture 
pour se mettre au lit. La fièvre quil'avait saisi s'aggrava 
encore pendant la nuit, et, lorsque le médecin fut ap- 



LE MÉDECIN DES AMES. 39 

pelé le lendemain, il reconnut les premiers simptômes 
d'une sérieuse maladie. 

Marcelle l'avait déjà deviné sans en rien dire, car il 
y a entre nous et l'être aimé une communication mys- 
térieuse qui nous révèle tout ce qu'il éprouve -, à 
force de regarder en lui nous le savons par cœur ; c'est 
comme un air connu dont on ne peut changer une seule 
note sans nous faire tressaillir. Aussi, envoyant la ré- 
volution qui s'étaitopérée chez Bailleul, la jeune femme 
avait- elle compris sur-le-champ retendue du péril ; 
mais renonçant à des éclaircissements inutiles, elle 
demanda des forces à son amour et vint s'asseoir 
près du malade, le front calme et souriant. Le mal eut 
beau se prolonger et grandir, le dévouement de Mar- 
celle grandit et se prolongea à mesure. En soutenant 
la tête brûlante de Maxime, sa main restait ferme, car 
il eût pu la sentir trembler; en contemplant ce visage 
ravagé par la fièvre, ses regards restaient sereins car 
il eût pu voir leur émotion. Renfermant son esprit dans 
le cercle étroit du devoir accompli, elle n'ouvrait point 
de porte aux consolations de peur de laisser entrer à 
leur place le désespoir ; elle n'interrogeait point l'a- 
venir, trouvant le fardeau du présent assez lourd. 
Toujours tranquille dans l'épreuve et égale dans la foi, 



40 SCENES DE LA V!E INTIME. 

elle rappelait ces vierges chétiennes au front des- 
quelles la couronne du martyre reposait aussi douce- 
ment que le bandeau de fiancée ! 

Madame de Ramière avait d'abord voulu partager 
ses fatigues ; mais elle n'avait pas cet invincible cou- 
rage qui se renouvelle sans cesse aux sources vives 
du cœur : brisée dès les premiers jours, elle se laissa 
persuader, sans trop de peine, que ses forces ne pou- 
vaient suffire à une pareille tâche. Marcelle rappelait 
seulement dans les rares moments de calme que le 
mal laissait à Bailleul afin qu'elle pût l'encourager et 
le distraire. Cette espèce de partage qui donnait à l'une 
les longues heures d'angoisses et de terreur, à l'autre 
les rapides intervalles de soulagement et d'espoir, pro- 
duisit sur le malade un effet singulier mais explicable. 
Par une confusion involontaire, la présence de Marcelle 
s'allia fatalement, dans son esprit, à tous les souvenirs 
de souffrance, tandis que celle de Berthe se rattachait 
à toutes les idées de soulagement, l'une se transfor- 
mait en ange de miséricorde envoyé dans son enfer, 
l'autre en ange de châtiment préposé à son supplice. 
Cette sensation, vague au premier instant, devint 
chaque jour plus distincte, plus arrêtée. Le mal vaincu 
• à force de courage et de soins commençait à décroître, 



LE MÉDECIN DES AMES. 41 

et, comme il arrive d'habitude, les désirs du malade 
s'éveillaient avant ses besoins. 

Fidèle aux prescriptions du médecin, Marcelle leur 
opposa une douce mais invincible résistance. Après 
avoir , comme Orphée , ramené Tètre qu'elle aimait 
du fond de la mort , elle ne voulait point le perdre , 
comme lui, faute de patience! Berthe au contraire, 
était toujours prête à céder , car on garde moins 
sévèrement le trésor pour lequel on a moins tremblé. 
C'était elle qui recevait toutes les confidences de 
Bailleul, qui appuyait ses prières et finissait par 
arracher au docteur une permission longtemps refusée. 
Tandis que Marcelle exagérait les précautions par 
tendresse et n'apportait au lit du malade que des remè- 
des, des conseils ou des refus, madame de Ramière 
s'y présentait toujours, comme la colombe de l'arche, 
avec le rameau vert de l'espérance! Aussi Maxime 
n'avait-il de sourire que pour elle , elle seule était 
mise de moitié dans ses projets ; il ne respirait à Taise 
qu'en la voyant assise à son chevet, ses grands yeux 
noirs fixés sur les siens. Alors l'épuisement de la 
maladie se transformait en une ineffable langueur ; 
les paupières demi-closes, il entrevoyait dans une 
sorte de nuée le doux visage de madame de Ramière ; 



42 SCENES DE LA VIE INTIME. 

il entendait sa voix comme une musique merveilleuse, 
il sentait le parfum connu qu'exhalaient ses cheveux, 
et, bercé par ces carressantes impressions, il passait, 
sans s'en apercevoir, de l'extase au sommeil ! 

Enfin, sa convalescence commença. Marcelle com- 
plètement rassurée, pensa à sa maison et à ses enfants 
si longtemps négligés, et, forcée de reprendre le joug 
des devoirs domestiques, laissa le ressuscité à la sur- 
veillance deBerthe. Ce fut cette dernière qui lui rou- 
vrit, l'une après l'autre, toutes les portes de la vie. 
Elle lui cueillit le premier bouquet, lui fit la première 
lecture, aida ses premiers efforts pour venir regarder 
le ciel près de la fenêtre ouverte ; Maxime qui se sen- 
tait renaître par elle et près d'elle, lui rapportait tous 
les enchantements de cette renaissance, il l'associait, 
dans son enivrement, à la lumière du jour, au bruit 
du vent, aux parfums des dernières fleurs, à tout ce 
qui était enfin pour lui une nouveauté et une caresse. 

Par malheur, tout favorisait cet entraînement. La 
convalescence, en réveillant chez Bailleul les ardeurs 
d'un sang renouvelé, lui laissait encore les privilèges 
de la faiblesse 5 son bras pouvait toujours s'appuyer 
sur l'épaule de madame de Ramière, sa main serrer 
une main qui continuait à le guider, ses genoux ef- 



LE MÉDECIN DES AMES. 43 

fleurer des genoux qui soutenaient le livre dans le- 
quel il voulait lire. Renfermé jusqu'alors dans la chas- 
teté monotone du mariage , il se trouvait ainsi livré , 
pour la première fois, aux jouissances dérobées et in- 
terrompues qui sont comme les parfums de la volupté 
et la nouveauté même de la sentation lui donnait une 
irrésistible attrait ! 

Puis il était arrivé à cet âge où l'homme qui atteint 
le sommet de la vie, regarde avec incertitude la pente 
qu'il a montée et celle qu'il va descendre. Déjà dépouillé 
de ses plus belles illusions, il se demande avec inquié- 
tude s'il a suivi la meilleure route et remet en ques- 
tion tous les principes jusqu'alors acceptés pour lois. 
Dans la jeunesse, le choix n'est ni définitif, ni irré- 
médiable; mais arrivé à l'automne de la vie, le soleil 
commence à baisser, les plaisirs vont s'effeuiller sur 
leurs tiges, le temps presse si l'on veut les cueillir ; 
dans quelques jours les regrets seront inutiles. Ah î 
pour qui a toujours vécu dans les étroites limites de la 
règle, combien alors de tentations suprêmes ! debout 
aux bornes qui séparent deux existences, on entend, 
une dernière fois, le doux appel des passions ; on voit 
passer leurs troupes, comme un chœur de riantes Bac- 
chantes ; on respire, dans la brise, la flamme de leurs 



44 SCENES DB LA VIE INTIME. 

haleines et les parfums de leurs couronnes effeuillées ! 
Continuera-t-on son chemin sans s'être mêlé, au moins 
une fois, à leur ivresse? descendra-t-on la pente tour- 
née vers le couchant sans connaître ce qui fait le bon- 
heur de tant d'autres? et si on s'est trompé! si le 
monde n'a point de meilleure joie ! si on arrive à la 
mort sans avoir goûté à la vie ! — problême décevant et 
redoutable qu'on laisse rarement résoudre à la raison ! 
Près de quitter les régions fleuries, on veut emporter 
aussi sa couronne ! Alors toutes les vérités acceptées 
sont remises en question, les scrupules s'évanouissent ; 
plus le passé a été austère, plus le présent se montre 
avide; on lui demande son arriéré de jouissance, et le 
long effort de nos vertus enfin subjuguées ne sert qu'à 
donner plus d'élan à notre délire. 

Maxime en était là : emporté par mille curiosités 
inassouvies, il se livrait à ses nouvelles émotions avec 
l'ignorance d'un enfant et l'ardeur d'un jeune homme; 
seulement, par un de ces derniers subterfuges de 
conscience qu'emploient toutes les passions à leur 
début, il changeait les mots pour suivre plus librement 
les choses; il ne parlait à madame de Ramière que de 
sa reconnaissance et de son amitié, mais il en parlait 
avec un accent troublé, des étreintes brûlantes et de 



LE MÉDECIN DES AMES. 45 

folles larmes. Quant à madame de Ramière, elle écou- 
tait et répondait d'un air de réserve qui pouvait prou- 
ver également la froideur ou la prudence. Depuis quel- 
ques jours surtout elle était devenue plus silencieuse -, 
une pensée pénible semblait la préoccuper, elle avait 
reçu, coup sur coup, plusieurs lettres et y avait répondu 
longuement, mais sans en parler. 

Un jour, Maxime la trouva assise sous la tonnelle de 
clématites, le front baissé,, la tête appuyée au treillage 
et roulant avec distraction entre ses doigts un papier 
qu'elle venait de lire. La petite Adrienne et son frère 
jouaient à ses pieds. 

Il s'arrêta à rentrée de la tonnelle, sans qu'elle l'a- 
perçut et fut frappé du nuage qui assombrissait son 
front. 

— Qu'avez-vous, Berthe ? demanda-t-il enfin en 
se montrant. 

Madame de Ramière tressaillit. 

— Moi, rien, dit-elle, avec un effort-, je regardais 
ces enfants. 

— Et leur vue vous rendait soucieuse ? 

— Parce que leurs jeux me rappelaient la vie. 
Maxime tourna les yeux vers la petite fille et le petit 

garçon qui lui sourirent. 



46 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— Je viens d'épouser Adrienne , s'écria ce dernier 
d'un air triomphant; nous préparons la fête de noces, 

— Pauvres innocents ! dit Bcrthe, avec un faible 
sourire, ils regardent encore le mariage comme une 
fête !.. Ah ! plus tard, l'expérience viendra et il faudra 
bien qu'ils apprennent... 

— Quoi donc? demanda Maxime. 

— Que le plus souvent, le jour où notre sort a été 
lié à un autre sort tout est fini pour nous; que les 
étoiles du matin s'éteignent, que les palais de fées se 
referment et qu'il faut descendre à jamais des hautes 
régions ! 

— Ah ! ne dites point cela i interrompit Bailleul d'un 
accent douloureux. 

— Ce n'est pas moi qui parle, c'est l'expérience, 
reprit la jeune femme; quelles joies avez- vous vu résis- 
ter au monotone frottement de la règle ? Toutes ces 
flammes des cieux qui illuminent nos premières années 
ne s'éteignent-elles point dans le ménage faute d'air 
et d'espace. Hélas ! nous y entrons toujours par la 
porte des illusions ! Amoureux des fleurs de.la jeunesse, 
nous faisons de notre intérieur un parterre, et au bout 
de quelques mois, la réalité en a fait un potager. 

— Eh bien ! qui nous empêche de chercher ailleurs 



LE MÉDECIN DES AMES. 47 

la moisson qui ne peut s'épanouir près de nous? s'écria 
Maxime ; une moitié de notre vie appartient fatalement 
à de vulgaires esclavages, ne pouvons-nous réserver 
l'autre moitié à nos aspirations? Ce joug du mariage 
pèse en vain sur notre tête ; l'âme n'a-t-elle point des 
ailes qui peuvent l'emporter plus haut? 

— Peut-être, dit madame de Ramière pensive; mais 
ces ailes s'alanguissent si vite dans l'atmosphère 
domestique. 

— Ne croyez pas cela ! non, non, si le devoir en- 
chaîne nos actes dans un cercle étroit, le champ reste 
libre à nos sentiments, à nos pensées. Qu'importe le 
lien grossier qui unit officiellement les destinées, si 
les esprits faits pour s'entendre peuvent se révéler l'un 
à l'autre et s'associer par leurs élans. 

— Le peuvent-ils? demanda madame de Ramière 
doucement, je voudrais être sûre que, dans cette triste 
prison du mariage, toutes les fenêtres ne sont point 
closes et qu'il en reste quelques-unes par lesquelles on 
peut voir la verdure et le ciel. 

— Oh! croyez-le, croyez-le! Non, tout bonheur 
n'est point perdu tant que les battements de notre cœur 
peuvent éveiller d'autres battements. Quand la réalité 
opprime, pourquoi ne point fuir dans l'idéal ? s'il y a 



48 SCENES DE LA VIE INTIME. 

des parentés de choix qui remplacent celles du sang, 
ne peut -il y avoir des mariages d'âmes qui dédomma- 
gent de ceux consacrés par la loi? La vie doit avoir 
deux parts, l'une pour les nécessités journalières, l'au- 
tre pour nos rêves. C'est de la confusion de ces deux 
parts que naissent tant de désordre et de misère ! 

Berthe le regarda. 

— Ahl vous avez raison, dit-elle; tout le mal, peut- 
être, vient de ce que nous ne savons pas faire fleurir 
la poésie à côté du vulgaire ; le cousin Noël me le dit 
aussi dans sa lettre. 

— Noël vous a écrit à ce sujet? répéta Bailleul 
étonné. 

— Plusieurs fois depuis quelques jours, dit madame 
de Ramière ; il me recommandait même d'avoir recours 
à vos conseils et de vous soumettre un projet qui peut 
changer tout mon avenir... mais j'hésitais encore... 

Elle s'arrêta embarrassée; Maxime la regarda d'un 
air interrogateur. 

— Continuez, au nom du ciel ! dit-il inquiet, quel 
est ce projet ? je veux tout savoir. 

— Eh bien! vous saurez tout! reprit-elle, en parais- 
sant se décider ; aussi bien le moment est venu de 



LE MÉDECIN DES AMES. 49 

parler, ne fut-ce que pour vous prévenir d'une visite 
prochaine et inattendue. 

— D'une visite?... 

— Cette lettre vous apprendra tout. 

Elle lui tendait le papier qu'elle avait jusqu'alors 
roulé entre ses doigts ; il le saisit, regarda la suscrip- 
tion dans laquelle il reconnut l'écriture de Noël et se 
préparait à lire, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup ; 
Gatienne parut sur le seuil, un bras en avant et la 
mine effarée. 

— Qu'y a-t-il? demanda Maxime avec impatience. 

— M. le comte de Ramière ! annonça la servante. 
Berthe pâlit et Bailleul poussa un cri. 

— Le comte répéta-t-il stupéfait, elle a dit le comte ! 

— C'est la visite que je voulais vous annoncer! 
balbutia la jeune femme. 

— Quoi ! M. de Ramière?... 

— Le voici ! 

Le comte venait, en effet, de franchir le seuil. C'était 
un homme de quarante-cinq ans dont la grande tour- 
nure révélait la race. Ses traits fins et nettement accu- 
sés avaient cette expression d'indifférence, de hauteur 
ironique et de politesse convenue qui forme ce qu'on 
appelle la distinction. Rien n'annonçait, d'ailleurs, les 



50 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

désordres du passé sur ce visage où les passions n'a- 
vaient laissé aucune ride $ sa froideur élégante imitait 
la sérénité. 

Il portait un riche costume de voyage dont la com- 
position merveilleusement appropriée à sa personne 
révélait, de prime-abord, l'homme du monde habitué à 
donner la mode et non à la subir. Sa main, si étroite- 
ment gantée qu'on pouvait deviner les muscles à tra- 
vers la peau glacée, tenait un jonc à pomme d'or dont 
les ciselures délicates étaient couronnées d'une pierre 
précieuse. A tout prendre, l'ensemble du personnage 
trahissait le grand seigneur mal déguisé sous notre 
moderne apparence de bourgeoisie. 

11 s'avança en saluant, sans avoir l'air de remar- 
quer rembarras de Berthe ni le trouble de Maxime. 

Celui-ci s'était levé avec une exclamation de sur- 
prise, qu'il sembla prendre pour un salut de bienvenue; 
il y répondit sur un ton d'aisance polie et s'excusa de 
se présenter seul. 

— J'espérais avoir pour introducteur M. le conseil- 
ler Noël, ajouta-t-il *, une affaire imprévue l'a retenu à 
Angers et j'ai dû venir sans autre protection que sa 
recommandation et votre bienveillance. 

Maxime s'inclina légèrement. 



LE MÉDECIN DES A3IES. 51 

— Ailleurs une visite serait peut-être une indiscré- 
tion, continua-t-il; ici j'ose croire qu'elle sera excusée 
en faveur du motif... qui doit vous être connu? 

— Je le cherche, dit Maxime, dont la voix tremblait 
malgré lui. 

Le comte fit un mouvement. 

— M. de Bailleul n'a-t-il donc reçu de madame de 
Ramière aucune confidence, reprit il? j'espérais le trou- 
ver averti de la négociation entreprise par le conseiller. 

— M. le comte oublie qu'il parle à un convalescent, 
interrompit Berthe vivement; je n'ai point voulu trou- 
bler son retour à la santé par mes hésitations et mes 
angoisses ; aujourd'hui seulement j'allais parler quand 
M. le comte est entré... 

— Ainsi, M. de Bailleul ignore?... 

— Tout, interrompit Maxime, anxieux; mais qu'y 
a-t-il enfin, que se passe-t-il? 

— Mon Dieu ! rien que de très-simple, reprit le 
comte avec une sorte de nonchalance ; il s'agit d'une 
affaire toute personnelle. En sa qualité de magistrat, 
M. le conseiller Noël aime naturellement les lois pra- 
tiquées et les positions régulières ; il m'a fait obser- 
ver que madame la comtesse et moi habitions bien 



52 SCENES DE LA T1E INTIME. 

loin l'un do l'autre pour des gens conjoints par le 
code civil. 

— Comment! 

— Alors, il a mis en avant un projet de réconcilia- 
tion. 

— Que dites-vous? s'écria Bailleul saisi. 

— Ah ! je conçois votre surprise ! dit le comte en 
souriant-, vous ne pouvez comprendre que l'on ait 
même eu l'idée de me proposer un acte de raison, à 
moi, que de mauvais plaisants ont surnommé le Sar- 
danapale de Maine-et-Loire ! Mais, que voulez-vous, 
les pécheurs les plus endurcis finissent par se conver- 
tir.... à leurs dépens. Après avoir essayé de tout, j'ai 
trouvé, comme Salomon, que tout était vanité, et je 
suis revenu à la sagesse par dégoût de la folie. 

— Une réconciliation! répéta Maxime, dont les 
regards éperdus s'étaient tournés vers la jeune femme. 

— Votre ami a déjà plaidé ma cause, reprit le 
comte, et il m'a fait espérer votre appui. Les voyages 
à travers la fantaisie sont le privilège des jeunes 
années ; on regarde alors les passions comme des 
hôtelleries où le cœur s'arrête tant qu'il s'y plait et 
dont il part dès que se montre l'ennui ; mais il arrive 
une heure où l'on sent la nécessité de retourner au 



LE MÉDECIN DES AMES, 53 

bon sens comme au domicile légal ; cette heure est 
arrivée et je viens offrir mon bras à madame la 
comtesse pour que nous puissions rentrer ensemble. 

— Et elle y consent? demanda Bailleul dont l'an- 
goisse semblait grandir. 

— Madame la comtesse connaît trop le monde pour 
ne pas se rendre, répondit le comte avec intention; 
elle a compris, je l'espère, qu'une plus longue sépa- 
ration compromettrait l'avenir sans profiter au présent. 
Du reste, la chaîne à reprendre pèsera légèrement 
pour tous deux-, nous n'avons pas besoin de la sentir, 
il suffit que les autres la voient! le testament de 
M. de Rovelle n exige point d'avantage. 

Maxime tressaillit, il commençait à comprendre. 

— Le baron de Rovelle est mort! s'écria-t-il vive- 
ment. 

— Depuis un mois, répondit M. de Ramière. 

— En laissant ses biens à M. le comte ? 

— Et à M me la comtesse. 

— A condition d'un rapprochement? 

— Sans lequel M me la comtesse perd un million I 

— Et voilà la cause du changement de M. de Ra- 
mière? s'écria Bailleul, c'est une conversion arithmé- 
tique ! 



64 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Testamentaire , monsieur , répliqua le comte 
tranquillement, c'est le testament qui m'a éclairé. J'y 
tiens d'autant plus qu'il me permet de réparer mes 
fautes. Grâce à lui, je pourrai rendre à madame la 
comtesse la grande existence que mes prodigalités lui 
ont fait perdre. Cette fois mes précautions sont prises 
pour lui éviter tout fâcheux retour de fortune , et 
j'apporte un acte rédigé par le conseiller lui-même. 

— Et M. le comte espère le faire accepter? dit 
Maxime qui se contenait à peine. 

— M. Bailleul aurait-il quelque motif pour souhaiter 
le contraire? demanda le comte avec hauteur. 

— Qui peut vous le faire croire? interrompit vive- 
ment madame de Ramière qui s'inquiétait visiblement 
du ton pris par la conversation. 

— Mais ce que j'entends, dit le comte sérieusement. 
La réconciliation demandée par monsieur de Rovelle , 
semble trouver ici peu de sympathies et je me suis 
évidemment mépris en comptant sur un concours... 

— Que vous aviez obtenu avant de le solliciter, 
acheva précipitamment la jeune femme; car, à l'instant 
même, on combattait ici mes doutes, on rassurait mes 
scrupules. 

' — Qui cela? 



LE MÉDfCCIH DES AMES. 55 

— Celui même que vous accusez. 
Maxime fit un geste de surprise. 

— Grâce à lui, continua madame de Ramière avec 
intention, je me suis moins effrayée de rentrer dans 
des liens depuis longtemps dénoués et j'ai compris que 
Ton pouvait, sous tous les jougs, réserver l'indépen- 
dance de l'âme. 

— Qui en doute? s'écria le comte charmé. 

— Il m'a fait sentir, continua Berthe, en appuyant 
sur les mots, qu'il fallait prendre la vie telle qu'elle 
était faite, ne pas croire tout perdu parce qu'elle ne 
répondait point à toutes nos chimères et se résigner à 
la diviser en deux parties : l'une pour le réel, l'autre 
pour l'idéal. 

— Et madame la comtesse s'est résignée au partage, 
demanda M. de Ramière. 

— Lorsque M. le comte est entré j'étais à bout 
d'objections... 

— Alors je suis accepté avec le réel, acheva-t-il 
vivement; madame la comtesse sait que je n'en de- 
mande point davantage ; je laisse à son goût le soin de 
faire la part de l'idéal ; il est clair seulement que j'ai 
été injuste envers M. Baiîleul et je le prie de recevoir 
mes excuses. 



56 SCENES DE LA VIE INTU1E. 

Il s'était tourné vers Maxime en s'inclinant, mais 
celui-ci demeura immobile ! le sens inattendu donné 
à ses paroles par madame de Ramière l'avait étourdi. 
Esprit facile à surprendre et d'une seule pièce comme 
tous ceux que la pratique du monde n'a pu assouplir, 
il n'eut point d'abord nettement conscience de cette 
stratégie féminine par laquelle on tournait contre lui 
ses propres bataillons. Flottant entre la pensée d'un 
malentendu, d'une précaution, ou d'une perfidie, il 
regardait tour à tour ses deux interlocuteurs sans bien 
comprendre. A peine entendit-il que le comte proposait 
de lui soumettre le projet d'arrangement formulé par 
Noël et que madame de Ramière suppliait de lui épar- 
gner cette fatigue. 11 lui sembla qu'il y avait ensuite 
des explications échangées puis interrompues, sous 
prétexte de l'ennui qu'elles devaient lui causer ; qu'en- 
fin le comte prenait congé et sortait, reconduit par 
madame de Ramière ! mais tout cela fut rapide et con- 
fus comme une vision. Lorsqu'il reprit complètement 
possession de lui-même il se trouva seul ! 

11 porta d'abord les deux mains à son front pour 
s'assurer qu'il n'était point trompé par un rêve ; puis 
il se redressa avec le cri du blessé qui sort de son 
évanouissement et sent enfin le coup qui l'a frappé ! 



LE MÉDECIN DES AMES. 57 

pour la première fois il voyait clair dans 1 ame de la 
comtesse. Une intelligence p-us vulgaire eût depuis 
longtemps entrevu la vérité ; mais les esprits philo- 
sophiques occupés à examiner l'être en général, savent 
rarement étudier les êtres en particulier : ce sont des 
géomètres qui n'ont jamais opéré sur le terrain; ils 
connaissent tous les principes de la science et n'en- 
tendent rien au plus simple arpentage. 

Tout à coup éclairé, Maxime passa de l'adoration 
sans mesure à tous les excès du dépit. Au lieu de voir 
dans madame de Ramière l'egoïsme d'une nature mon- 
daine dont il avait pris les curiosités pour des ardeurs, 
il ne supposa plus partout que manège et fausseté. La 
comtesse n'était évidemment venue vers lui que 
pour se jouer de sa crédule sympathie ! Depuis six 
mois il avait été pour elle un sujet d'expérience ironi- 
que! ses confidences, ses tristesses, étaient autant 
de pièges! elle avait seulement voulu occuper ses loi- 
sirs pendant que l'on négociait sa réconciliation avec 
le comte! 

Et s' exaltant à cette dernière pensée, il tordait avec 
rage la lettre de Noël, il accablait Berthe de sourdes 
malédictions ; il cherchait, avec une rancune furieuse, 



58 SCÈNES PE LA VIE INTIME. 

les moyens de se venger de tant de mensonges par 
assez de mépris! 

Mais ce transport dura peu : en réalité , la colère de 
Maxime n'était qu un masque ; il essayait de faire du 
bruit autour de sa faiblesse comme les poltrons qui 
menacent pour se rassurer; mais, au fond, celle qu'il 
accablait de ses mépris dominait son cœur, toujours 
triomphante! Aussi, la première fougue apaisée, l'idole 
remonta- t-elle lentement sur son autel? un reste de 
dignité luttait en vain dans le cœur de Bailleul; à 
toutes les objections de la raison, l'image de madame 
de Ramière opposait quelque irrésistible fascination. 
C'était tantôt son sourire mystérieux, tantôt l'éclat 
voilé de ses regards, sa taille fluide dont toutes les ondu- 
lations étaient une grâce ! A chacun de ces souvenirs, 
l'orgueil vaincu semblait s'amolir et descendre douce- 
ment comme ces glaçons que le soleil détache des 
hautes cimes ; l'esprit avait à peine eu le temps de 
commencer une justification que le cœur l'interrompait 
pour adorer. 

Mais avec cette adoration revenait le désespoir ! 
Madame de Ramière partie, qu'allait faire Maxime? 
Depuis son arrivée il avait concentré en elle toutes ses 



LE MÉDECIN DES AMES. 59 

préoccupations et toutes ses activités-, si elle disparais- 
sait de sa vie, tout disparaissait en même temps. Bien 
plus cruelle que le démon du conte allemand, elle ne 
lui emportait pas son ombre, elle lui emportait la 
lumière et le mouvement î 

À force de suivre cette pensée, l'esprit de Bailleul 
s'échauffa : la nuit était descendue depuis longtemps, 
la maison endormie venait de retomber dans le silence 
et l'obscurité : une seule fenêtre encore éclairée prou- 
vait que madame de Ramière prolongeait la veille; 
Maxime prit une résolution folle et soudaine î il sortit 
sans bruit, traversa le long corridor qui le séparait de 
l'appartement de Berthe, arriva à sa porte et l'ouvrit 
doucement. 

La comtesse entassait à la hâte des papiers et des 
livres dans une malle ouverte près de plusieurs pa- 
quets achevés. Au bruit que fit Bailleul, elle se 
retourna, pâlit et laissa tomber les livres qu'elle 
tenait. 

Maxime était resté appuyé à la porte, immobile et 
les mains pendantes. 

— C'est donc vrai ! ' dit-il, avec une expression 
d'abattement qui fit tressaillir madame de Ramière, 
c'est donc bien vrai, vous partez? 



60 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— Ali! pourquoi êtes- vous venu? s'écria-t-elle 
d'un accent affligé, je voulais vous épargner la tristesse 
de ces préparatifs. 

— Ainsi votre résolution est définitive ! répéta 
Bailleul les yeux fixés sur les apprêts de départ; vous 
avez accepté les conditions du comte et vous le suivez? 

— Je cède au conseil du plus dévoué de mes parents 
et du plus ancien de mes amis, répliqua Berthe em- 
barrassée, de celui-là même auquel j'ai dû votre pro- 
tection, et ce seul souvenir suffirait pour le faire 
écouter. Jusqu'ici j'ai marché hors des voies tra- 
cées et en guerre avec le monde; mais, à la longue, 
les forces manquent, le courage se lasse; je sens qu'il 
est temps de revenir à la règle pour trouver le repos. 

— Oui, dit Maxime, vous allez rentrer dans la 
foule, et le changement vous sera facile et doux, car 
vous trouverez là-bas tous les plaisirs qui occupent, 
tous les triomphes qui consolent. Reine détrônée, on 
vous retire d'une chaumière pour vous rendre votre 
royaume! mais avez -vous pensé à ceux qui restent 
après vous dans cette solitude dépeuplée? Vous êtes- 
vous demandé ce qu'ils deviendraient quand vous ne 
seriez plus là? 

— Vous voulez me donner de l'orgueil, dit Berthe 



LE MÉDECIN DES AMES. 61 

en s'efforçant de sourire pour détourner l'entretien du 
courant passionné qu'elle lui voyait prendre; mais je 
connais heureusement trop bien la solitude dont vous 
parlez pour plaindre ceux que j'y laisse. 

— Alors pourquoi la quitter? demanda Bailleul plus 
vivement. 

— Je croyais avoir expliqué mes motifs , objecta 
madame de Ramière. 

— Ah ! vous n'y croyez pas vous-même , interrom- 
pit Maxime, en se laissant emporter ; non, vous ne 
pouvez avoir oublié vos propres anathèmes sur ces 
honteuses transactions qui accouplent les êtres comme 
des chiffres! Etait-ce donc là que devaient aboutir tant 
de scrupules de. cœur, tant d'aspirations sublimes, tant 
de délicates théories sur l'amour? N'avez- vous si sou- 
vent chanté les merveilles du poème, que pour en dé- 
chirer ensuite les feuillets? Pourquoi vos actes font-ils 
mentir vos paroles ! Cet homme, que vous avez fui autre- 
fois comme un ennemi, qu'a-t-il fait pour racheter 
ses torts? quel sacrifice accompli? quelle grande action 
essayée? N'est-ce plus le lâche indifférent qui vous a 
laissé tomber sans tendre même la main pour vous 

retenir ? et vous retournez à lui librement: vous accor- 

6 



62 SCENES DE LA VIE INTIME. 

dez le pardon et vous l'acceptez ! Ah ! descendez alors 
des hauteurs que votre âme affectait de rechercher, 
rabaissez vos regards des étoiles aux lâchetés humai- 
nes ; soyez enfin aussi sincère que le comte,'et avouez 
que votre clémence est un marché ! 

L'œil de madame de Ramière, jusqu'alors baissé, 
se releva en lançant un éclair; l'emportement de 
Maxime venait de la faire passer subitement du rôle 
de prévenue à ce rôle d'insultée, toujours si beau pour 
les faibles ; elle sentit que c'était une issue inespérée 
qui s'ouvrait pour la tirer d'embarras. 

— M. Bailleul permettra que nous rompions là, 
dit-elle, avec une dignité si haute, que son interlocu- 
teur s'arrêta court ; il est des accusations qu'on ne doit 
point entendre parce qu'il serait humiliant de les 
repousser, et je tiens trop à ma reconnaissance pour 
l'exposer à des injures qui ne pourraient se pardonner. 

En prononçant ces mots, elle s'avança vers la porte 
qui conduisait à la seconde pièce de son appartement. 
Ce mouvement de retraite fut comme un coup de 
foudre pour Maxime et changea subitement son in- 
dignation en épouvante. Tremblant à la pensée que 
Berthe fuyait mortellement offensée, il se jeta au- 
devant d'elle avec une exclamation de repentir et de 



LE MEDECIN DES A3IES. 63 

prière qui n'eut point suffi pour arrêter la jeune 
femme, mais qu'il rendit irrésistible en lui saisissant 
les deux mains. 

— Ah ! ne prenez point garde à mes paroles, s'écria- 
t— il ; excusez-moi, pardonnez-moi; ne voyez-vous point 
que je suis fou ? Mon Dieu ! mais que dire, que faire 
pour vous retenir? faut-il changer ici notre manière 
de vivre? Ordonnez, tout sera facile! mais ne parlez 
point de nous quitter. Vous, absente, qui m'écouterait, 
qui me répondrait ? Voulez-vous donc, après m'avoir 
ouvert le Paradis, me rejeter dans l'enfer! le comte 
n'a pas besoin de vous, tandis que moi j'ai fait de 
votre présence une condition de mon bonheur et de 
ma vie. 

— Ne croyez point cela, dit madame de Ramière 
précipitamment ; votre amitié s'exagère les tristesses 
d'une séparation devenue nécessaire. Pour remplir ici 
le vide que fera mon départ, ne vous reste-t-il point 
l'activité d'une intelligence qui sait tout saisir? Qu'est- 
ce qu'une image de moins dans ce merveilleux miroir 
qui peut refléter le monde? 

— Et si cette image absorbe tout le reste ? répliqua 
Bailleul éperdu, si l'éloignement ni le temps ne peu- 



64 SCENES DE LA VIE INTIME. 

vent l'effacer, si vous m'êtes devenue aussi nécessaire 
que le jour! Si je vous aime, enfin ! 

— Que dites-vous ! 

— Eh bien ! oui, oui ! voilà ce que je n'osais avouer, 
ce que j'ai longtemps ignoré moi-même ; mais enfin la 
crainte de vous perdre m'a éclairé, et, vous le voyez, 
j'ai fini par parler malgré moi ! Ah ! maintenant je 
sais que je vous aime depuis le premier moment où je 
vous ai vue. Et cependant je ne vous ai jamais rien 
demandé, je ne vous demande rien! non, rien que de 
vous sentir dans l'air que je respire afin que cet air 
puisse me faire vivre. Oh ! ne me refusez pas, Berthe; 
ayez pitié de moi 5 restez, je vous^en conjure, dites que 
vous resterez ! 

Il était tombé à deux genoux, les mains jointes et la 
tête rejetée en arrière dans tout l'égarement de la sup- 
plication. Madame de Ramière saisie voulut le calmer; 
mais il ne pouvait plus l'entendre et continuait à répé- 
ter à travers ses sanglots : — Dites que vous restez ! 
Dites que vous restez ! — Berthe voyant l'impossibilité 
de se faire écouter, lui prit la main pour le forcer à se 
relever ; mais alors, hors de lui, il l'enveloppa de ses 
deux bras en mêlant ses prières d'étreintes et de bai- 
sers. La jeune femme poussa un cri, se dégagea avec 



LE MÉDECIN DES AMES. 65 

peine et s'élança dans la pièce voisine où il voulut la 
poursuivre ; mais la porte refermée résista à tous ses 
efforts. Enfin, vaincu par la multiplicité des émotions 
il sentit ses forces l'abandonner, glissa sur le parquet et 
s'évanouit. 



6* 



UI. 



L'orsque Bailleul revint à lui, il se trouva couché 
dans son alcôve et reconnut Marcelle debout aux pieds 
de son lit. Elle était très pâle et avait les yeux rougis 
par les larmes. 

Il voulut se rappeler, mais tout était ténèbres dans 
sa mémoire. Une fièvre sourde faisait battre ses ar- 
tères, mille images confuses flottaient devant ses yeux. 
Livré au roulis de sensations douloureuses il ne pou- 
vait ni retrouver le fil de ses pensées ni l'abandonner. 
Ce fut seulement aux premières lueurs de l'aube que son 
agitation se calma et qu'il put s'endormir. 

Lorsqu'il se réveilla, d'ardents rayons glissant à 
travers les persiennes refermées annonçaient que le 



LE MÉDECIN DES AMES 67 

soleil était levé depuis long-temps et Marcelle rassurée 
s'était retirée. 

Cette fois le souvenir revint à Maxime aussi prompt 
et aussi lumineux que le jour lui-même. Il quitta le lit, 
s'habilla à la hâte et descendit en chancelant* 

11 allait traverser la cour lorsqu'il aperçut une calè- 
che arrêtée devant la porte cochère. Un frisson le par- 
courut tout entier. Adrienne qui venait de l'apercevoir 
courut à lui pour l'embrasser, 

— Quelle est cette voiture ? lui demanda Bailleul 
d'une voix altérée. 

— Ah ! tu ne sais pas, dit l'enfant, on vient cher- 
cher notre bonne amie. 

— Madame de Ramière ? 

— Regarde plutôt. 

Un domestique venait de paraître au haut du perron 
portant la malle que Bailleul avait vu commencer la 
veille. Berthe se montra bientôt elle-même avec le 
comte et Marcelle. 

— Vois-tu, ils vont partir ! reprit Adrienne en les 
montrant de loin. Madame Berthe te demandait tout- 
à-1'heure, je vais lui dire que tu es là. 

Et sans écouter la voix de son père qui voulait la 



68 SCENES DE LA VIE INTIME, 

retenir Tentant s'élança vers la maison avec un rire 
folâtre. 

Maxime entrevit sur-le-champ ce qui allait se passer, 
et la perspective de ces adieux en présence de mon- 
sieur de Ramière et de Marcelle, lui causa un tel effroi 
qu'il se précipita dans le jardin comme un fou, ouvrit 
la porte qui donnait sur la campagne et se mit à fuir à 
travers les friches. 

Il alla d'abord au hasard et devant lui, sans autre 
volonté que d'échapper à ceux qui le cherchaient, 
jusqu'à ce qu'il eût vu disparaître le toit de sa demeure. 
Alors haletant il se jeta dans un taillis où il se laissa 
tomber sur le gazon. 

11 resta là les deux coudes sur ses genoux et le front 
caché dans ses mains, jusqu'à ce qu'un bruit de roues 
et de chevaux vint l'arracher à son abattement. La 
grande route passait à quelques pas de la lisière du 
fourré et une voiture venait d'y paraître. Maxime re- 
connut celle du comte. Madame de Ramière occupait 
seule le fond, jouant avec une fleur d'héliotrope qu'elle 
égrenait d'un doigt distrait. 

Maxime se dressa au milieu des cépées et tendit 
les bras vers le chemin avec un cri étouffé. Berthe 
l'aperçut sans doute car elle tressaillit et se re- 



LE MÉDECIN DES AMES. 60 

tourna; mais, au même instant, les chevaux qui 
avaient atteint le sommet de la montée, partirent 
d'un brusque élan et la calèche, rapidement emportée, 
passa devant Bailleul qui n'eut que le temps de voir la 
main de la comtesse s'étendre et la branche d'hélio- 
trope tomber ! 

Il franchit le fossé d'un bond, courut la relever et 
rentra dans le taillis. 

Hélas ! de tant d'heureuses journées et de si riantes 
espérances il ne lui restait que cette fleur relevée dans 
la poussière du chemin ! C'était l'adieu de Berthe, le der- 
nier souvenir qu'elle lui jetait par pitié et en partant ! 

L'amertume de ces pensées coula jusqu'au fond du 
cœur de Maxime. Les lèvres collées à la branche 
d'héliotrope il en aspirait le parfum comme un mortel 
poison ; il cachait son visage au milieu des herbes 
touffues, afin de dérober ses larmes ; il pressait ses 
mains sur ses lèvres pour y étouffer les sanglots ; il 
appuyait son cœur sur la terre nue en lui criant d'en 
apaiser les battements ! Plusieurs heures s'écoulèrent 
ainsi sans qu'il s'en aperçut. Enfin l'excès même de 
la crise amena une pause ; les larmes se tarirent, et> 
vers le déclin du jour, il reprit le chemin de sa de- 
meure. 



70 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Il y trouva Marcelle éplorée qui le faisait chercher 
partout depuis le matin. A sa vue elle poussa un grand 
cri de joie et vint se jeter dans ses bras-, mais elle ne 
lui fit ni questions, ni reproches ; elle écarta seulement 
les enfants, l'aida à remonter dans son appartement, 
et, après avoir préparé tout ce dont il pouvait avoir 
besoin, elle se retira. 

Il en fut de même le lendemain et les jours suivants. 
Veillant autour de Bailleul en fée muette et invisible, 
elle lui laissa la seule joie permise au malheureux, 
celle de souffrir en silence ! 

Libre dans sa douleur, Maxime put donc s'y établir 
et en savourer toutes les amertumes ; car il est des 
tortures auxquelles le cœur se plaît , des blessures 
qu on aime à faire saigner. Acharné alors à notre pro- 
pre martyre nous tressons, avec une sorte de furie, 
notre couronne d'épines et nous cultivons notre mal- 
heur comme d'autres le feraient de leurs joies. Bail- 
leul avait le champ libre pour tous ces raffinements du 
désespoir. Le départ de madame de Ramière avait 
enlevé, pour ainsi dire, tout motif à son existence; il 
ne savait plus que faire de son temps, ni de ses pen- 
sées. Le seul interlocuteur qui put l'entendre avait 



LB MÉDECIN DES AMES. 71 

disparu, la vie n'était désormais pour lui qu'un mono- 
logue monotone et désolé. 

Sa douleur, insensiblement, se transforma en une 
incurable langueur. Cette âme qui s'était arrêtée dans 
sa morne affliction comme un vaisseau dans les calmes 
plats du tropique, s'y laissa consumer lentement et 
sans résistance. Ce n'était pas un mal violent mais 
une croissante impuissance , une sorte d'inaptitude à 
vouloir et à vivre, Marcelle toujours aussi active dans 
son calme multipliait en vain ses soins, la vie semblait 
décroitre en lui comme l'eau fuyante dans un vase 
dont on n'aperçoit point la fêlure. 

Un soir que la sérénité du ciel invitait à la prome- 
nade, la jeune femme vint l'engager à descendre sous 
les tilleuls de la terrasse. Il accepta et voulut se lever 
mais, au premier pas, ses genoux fléchirent. Marcelle 
tendit les bras pour le soutenir et reçut sa tête sur 
son épaule. 

— Ah ! c'est trop longtemps souffrir, s'écria-t-elle, 
avec une explosion de larmes ; il faut que vous par- 
tiez, Maxime ! 

— Partir ! bégaya le malade étonné et pourquoi ? 

— Pour aller la voir, 
Baiîleul devint pâle. 



72 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— Oh ! ne craignez rien, ajouta- t-elle, en s'age- 
nouillant près de son fauteuil; voilà longtemps que je 
sais tout. Le soir où vous avez voulu la retenir et où 
vous vous êtes trahi, moi-même je venais lui parler et, 
arrêtée derrière cette porte,, j'ai tout entendu... 

Maxime étendit les mains avec un gémissement. 

— Ne le regrettez pas, continua-t-elle ; la vérité 
vaut toujours mieux que le mensonge... même quand 
elle vous brise le cœur. Du moins, on voit clair dans 
son devoir ! Quand j'ai su que le bonheur ne pouvait 
plus vous venir de moi, j'ai bien pleuré, mais je n'ai 
songé qu'à votre guérison. J'espérais encore un peu 
du temps, de l'absence, de mes soins, maintenant je 
vois que rien n'y fait et qu'elle seule peut vous sauver. 

— Pardon, Marcelle, pardon! murmura Bailleul 
étouffé de sanglots. 

Elle lui prit les deux mains qu'elle baisa. 

— Vous pardonner! dit elle, croyez-vous donc qu'il 
y ait dans mon cœur des reproches ou de la colère? 
est-ce votre faute si vous n'avez point trouvé en moi 
tout ce que vous trouviez en elle et si la comparaison 
vous a fait comprendre combien j'étais peu de chose. 
Hélas ! la bonne volonté et le dévouement ne suffisent 
pas pour être aimée, il faut avoir les charmes de ses 



LE MÉDECIN DES AMES. 73 

mérites, et, moi, je n'en avais que les disgrâces ï Ah ! 
ce serait à moi, Maxime, de vous demander pardon. 
Bailleul découvrit son visage et un éclair brilla dans 
ses yeux noyés de pleurs. 

— Ange ! murmura-t-il, en regardant Marcelle. 

— C'est à elle qu'il faut donner ce nom, répliqua la 
jeune femme, puisqu'elle a le pouvoir de vous rendre 
le goût de la vie. Ah ! c'est vers elle qu'il faut aller. 

— Et crois-tu donc qu'elle me reçoive, dit Maxime 
avec un peu d'égarement ; ne l'as-tu pas vu nous 
quitter pour suivre l'homme qu'elle méprisait ? que 
lui importe que je vive ou que je meure ? Ah ! je la 
connais maintenant cette femme dont les mouvements 
de cœur ne sont que des subtilités d'intelligence ; je la 
connais et cependant je reste à sa merci! son souvenir 
fatal me possède, m'enveloppe, c'est la tunique empoi- 
sonnée d'Hercule! Ah ! ne me parlez pas de la revoir ! 
je veux rester ici 5 oui, Marcelle, ici, près de vous. 
Maintenant qu'il n'y a plus de secret entre nos cœurs, 
vous me consolerez, vous m'encouragerez, et si je ne 
me reprends pas assez vite à l'espérance, eh bien, vous 
serez indulgente, vous penserez qu'il en est de la joie 
pour les cœurs malades comme du soleil pour les jours 
d'hiver 5 qu'il faut lui laisser le temps de se lever. 

7 



74 SCÈNES DE LA ViE INTIME. 

Il avait attiré à lui la jeune femme qui appuya sa joue 
sur sa tête penchée. Tous deux restèrent longtemps 
ainsi,mêlant leurs larmeset parlant d'espérance, de gué- 
rison. Hélas ! ni l'un ni l'autre ne soupçonnait la profon- 
deur du mal. Dans la jeunesse l'amour est une tempête 
toujours grondant à l'horizon -, il bouleverse et passe 
vite 5 dans lage mur il est plus rare, moins bruyant, 
mais s'il entre une fois au cœur, le cœur le retient à 
jamais 5 c'est le chêne refermé sur le bras de Milon ! 

Quoique fit Bailleul, l'image de madame de Ramière 
continuait à l'obséder ; elle flottait devant lui comme 
l'ombre de son éternelle pensée, il ne vivait que par 
elle et pour elle I Marcelle le comprit bien vite et loin 
de repousser ce qui rappelait son heureuse rivale elle 
en entoura Maxime. Elle fit plus, invincible dans son 
dévouement elle voulut aider aux illusions du malade. 
Un jour celui-ci, en l'apercevant dans la demi-obs- 
curité du soir, l'avait prise pour Berthe; à partir de ce 
moment elle eut soin de se vêtir comme madame de 
Ramière, de prendre ses habitudes, de chanter à demi- 
voix ses airs favoris. Railleul enseveli dans sa fié- 
vreuse somnolence se laissait alors tromper à moitié; 
la tête renversée et les yeux demi-clos, il écoutait, il 
regardait, comme dans un nuage, et, arrivé à croire 



LE MÉDECIN DES A?,IES. 75 

que Berthe était là, il sentait son cœur se détendre 
dans un court épanouissement. 

Cependant les progrès de la maladie étaient visibles 
et rapides; le médecin rappelé les reconnut, mais es- 
saya vainement de les combattre. Désormais les jours 
de Bailleul étaient évidemment comptés, lui-même le 
sentit, et cette découverte amena dans tout son êtro 
une révolution inattendue. Certain de n'avoir que peu 
de temps à porter son fardeau, le mourant voulut 
rendre doux, à ceux qui l'entouraient, la soirée de sa 
vie. Pareil au voyageur fatigué qui reprend courage 
en apercevant le terme de sa course, il retrouva la force 
d'aimer et de sourire. Les enfants, depuis longtemps 
tenus à l'écart, furent rappelés; il voulut juger de leurs 
progrès, écouter leurs causeries, former pour eux, 
commeautrefois, des projets d'avenir. Marcelle se prê- 
tait à tout avec docilité. Eclairée sur le malheur qui l'at- 
tendait, elle cachait l'agonie de son cœur sous une séré- 
nité sublime et pleurait en dedans toutes ses larmes. 
Son courage alla jusqu'au bout. Quand les dernières 
forces de Maxime l'abandonnèrent et qu'il dut garder 
le lit, elle vint s'asseoir à son chevet et continua à lui 
annoncer le retour de la santé pour le retour du prin- 
temps. Bailleul feignait de croire et souriait ? 



76 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Enfin il atteignit ce terme suprême où toutes les 
tendresses et toutes les crédulités doivent déposer leurs 
illusions. L'agonie commença l Alors, dans son demi- 
délire, il ne sembla plus s'occuper que d'Adrienne et 
d'Elie; il adressait à Marcelle des prières et des 
conseils. 

— Ne leur faites point une existence à part du 
monde, murmurait-il ; les plantes qui ont vieilli abri- 
tées, succombent au premier orage.... Dites-leur de 
ne pas se croire sages, de peur de gagner le mal qu'ils 
voudraient guérir. Ah ! je le sais maintenant, il n'y a 
que Dieu qui peut être le Médecin des Ames ! 

Il parla ainsi en phrases entrecoupées et toujours plus 
courtes , ju squ'à ce que sa voix s'éteignit. Alors il chercha 
sur sa poitrine une petite fleur d'héliotrope desséchée, 
la présenta à Marcelle, replia la tête et mourut, 
; Aujourd'hui les rosiers du Bengale fleurissent tou- 
jours sur la tonnelle de clématites, mais personne ne 
vient plus s'asseoir à leur ombre; deux enfants vêtus 
de noir traversent encore parfois le parterre, mais 
ils ne plantent plus d'hyacinte ni de jonquilles dans le 
sable des allées ; Gatienne travaille comme autrefois, 
mais elle a perdu le rire et il n'y a plus que les oiseaux 
qui chantent dans la maisonnette isolée du faubourg. 



SAVENIÈRES. 



A M. CHARLES ARVON. 

J'ai reçu la lettre dans laquelle vous m'annonciez 
votre projet de mariage, Charles. Vous me parlez 
longuement des avantages de cette union arrangée 
par votre oncle, et, quoique vous connaissiez à peine 
la femme qu'on vous destine, vous paraissez décidé à 
l'accepter. J'ai balancé longtemps à vous répondre. 
Du haut de mes Vosges, où je vis seul, regardant la 
lune à travers les clairières de sapins , et écoutant le 
bruissement des ruisseaux sous les genévriers , je 
m'efforce d'oublier le monde et les hommes. Que 
m'importent, en effet, maintenant, les orages de la 
mer et les dangers des matelots, à moi, vieux Crusoé 
résolu à mourir dans mon île déserte ? 

7* 



78 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Mais vous, Charles, je vous ai eu trois mois pour 
compagnon de ma solitude; vous avez été mon Ven- 
dredi , et je n'ai pu l'oublier. Pour vous, enfant , je me 
suis repris quelques instants à la société. Quand vous 
êtes arrivé un jour sur mes montagnes, à l'heure du 
soleil couchant, le regard en feu et le front échevelé, 
involontairement j'ai baissé les yeux vers les vallées 
inférieures d'où m'arrivait ce jeune aigle. Que de 
grandes choses vous m'apprîtes alors ! 



Mais depuis toutes vos nobles espérances se sont 
éteintes, et, tombé du ciel, vous avez dédaigneusement 
accepté les petitesses delà terre; croyances, morale 
du cœur, poésie, vous avez tout foulé aux pieds, et, 
semblable à Apollon chassé de l'Olympe, vous avez 
détaché de votre front l'auréole, pour être reçu parmi 
les gardiens des troupeaux. 

Vous faites ce que tous ont fait, Charles ; mais pre- 
nez garde de ne l'avoir pas fait aussi complètement. 
Vous comprenez la vie maintenant, dites- vous ; vous 
savez que les bonheurs vulgaires sont les seuls qui 
existent. Prenez garde, ô berger du roi Admète, de 
retrouver fîàr instant sur vos lèvres le goût de Tarn- 



SÀVENIÈUE3. 79 

broisie ; prenez garde que les lyres sacrées ne réson- 
nent encore dans vos rêves ; ô pasteur ! n'allez point 
vous rappeler que vous avez été dieu ! 

Ce que vous êtes aujourd'hui, Charles, je l'ai été 
comme vous; ce que vous faites, je l'ai fait : le récit 
que je joins ici vous apprendra quelles en furent les 
suites pour moi. J'ai passé plus d'un jour sans travail 
sous mes sapins, plus d'une nuit sans sommeil dans 
mon ermitage, avant de me décider à vous écrire ce 
récit ; vous saurez combien je vous aime en le lisant, 
car vous comprendrez combien il a dû me coûter. 

Pardonnez-lui des lacunes et des longueurs. Dans 
la confession la plus sincère, il est des choses que la 
langue ni la plume ne peuvent dire, d'autres qu'elles 
voudraient redire toujours. J'ai tâché pourtant de ra- 
conter chaque fait par ordre et comme je le connus à 
l'époque où il se passa, non comme je le compris plus 
tard. 11 m'a fallu de grands efforts pour reprendre 
ainsi cette histoire à sa naissance, et pour en suivre 
le cours en tâchant d'oublier le dénouement. 

Et pourtant, pourquoi le cacher ? en même temps 
que ces souvenirs m'ébranlaient douloureusement, 
j'éprouvais une sorte de charme cuisant à les rap- 
peler. J'étais comme ces vieux soldats dont les blés- 



80 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

sures se rouvrent en entendant le bruit du canon, et 
qui cependant en tressaillent de joie. 

Et si ces pages, écrites pour vous, arrivent trop, 
tard; si vous êtes déjà le mari de votre fiancée incon- 
nue, alors, adieu ! ô mon Charles que j'avais connu et 
qui serez mort ! La dernière étoile se sera éteinte dans 
mon ciel terrestre, et je n'aurai plus qu'à fermer les 
yeux. 

Henri de Puineuf. 



II. 



11 était déjà tard lorsque je quittai la grande route 
pour prendre le petit chemin qui devait me conduire à 
Savenières. Le mois d'octobre était sur son déclin : on 
était arrivé à cette saison grise, maladive où les feuil- 
les achèvent de tomber et où le ciel s'enveloppe de 
brouillards glacés. Je commençais à reconnaître les 
lieux que je traversais et à remarquer les tristes chan- 
gements que cinq années y avaient apportés. Les 
grands arbres qui bordaient la route avaient été abat- 
tus ; leurs souches déracinées étaient encore éparses 
çà et là. Je cherchai la maisonnette blanche que l'on 
apercevait naguère sur la gauche, et qui me servait à 



82 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

reconnaître le chemin ; elle était brûlée. On avait ar- 
raché les vignes, et le moulin à vent dont on voyait 
autrefois l'aile blanche tourner derrière les arbres, 
maintenant abandonné, tombait en ruines. 

Cette dévastation de tout ce que javais connu, jointe 
à l'influence d'un froid humide, me rendit triste mal- 
gré moi. Mes nerfs se détendirent : je laissai aller la 
bride sur le cou démon cheval, qui, n'étant plus sol- 
licité par l'éperon, ralentit le pas, et je commençai à 
ne plus désirer aussi vivement d'arriver. 

Savais- je en effet ce qui m'attendait à Savenières? 
Ma position était assez étrange pour justifier des crain- 
tes. Marié depuis cinq ans à une jeune fille que j'avais 
vue pour la première fois quelques jours avant notre 
union, et que j'avais quittée le surlendemain, je revenais 
vers elle moins comme un mari que comme un étranger. 
J'étais aussi incertain de la réception qui me serait 
faite que de la manière dont je devais me présenter. 
Les trois jours que j'avais passés près d'Ernestine, 
entièrement consacrés à des fêtes, n'avaient pu me 
rien apprendre sur son caractère, et les courtes lettres 
qu'elle m'avait écrites au régiment, m'avaient tout au 
plus fait soupçonner qu'elle était spirituelle. Mais 
quelle impression mon retour allait-il lui faire ? Le 



SAVEKIÈRES. 83 

désirait-elle ? devais-je lui plaire ? Toutes ces questions 
que Ton s'adresse d'habitude avant la première entre- 
vue avec la jeune fille dont on veut demander la main, 
moi je me les adressais au sujet d'une femme qui 
portait mon nom depuis cinq ans, et qui m'avait déjà 
donné un fils! 

j'étais tourmenté pour la gaucherie d'une situation 
qui n'avait pas même le charme du romanesque. Peu 
à peu les dispositions mélancoliques dans lesquelles 
m'avaient jeté la saison et l'aspect du pays, rendirent 
mes réflexions plus sombres. Je m'effrayai à la pensée 
de ces liens que j'allais retrouver et dont je n'avais pas 
encore expérimenté le poids. Je n'arrivais ni comme 
un fiancé que Ton brûle de connaître, ni comme un 
mari que Ton connaît. Je n'étais ni une nouveauté, ni 
une habitude, et pendant mon absence on avait pu se 
lasser de moi. La question n'était point de savoir si 
Ernestine m'aimait, mais si elle pourrait m' aimer. J'i- 
gnorais même quelle impression ma courte apparition 
lui avait laissé. Y avait-il d'ailleurs entre nous quel- 
que sympathie? était-elle susceptible d'attachement, 
et, dans ce cas, étais je celui que son cœur désirait? 
qui sait même si elle n'en aimait point un autre ? 

A ce doute j'arrêtai court mon cheval. — N'en 



84 SCÈÎÎES DE LA VIE INTIME. 

aimait -elle point un autre? — Qui pouvait me l'assu- 
rer en effet? Elle m'avait épousé sans me connaître, 
et je savais que le mariage, privé de la sauvegarde de 
l'amour, n'était qu'un péril de plus pour une femme. 
À défaut de principes, le manque d'occasion et l'igno- 
rance défendent la jeune fille ; mais les libertés que 
Ton accorde à l'épouse ne favorisent -elles pas toutes 
les faiblesses et toutes les surprises ? 

Une fois engagé dans ces incertitudes douloureuses 
je m'y attachai avec persistance; je déroulai dans ma 
pensée les affligeantes conséquences d'un mariage 
improvisé suivi d'une si longue absence. Mon imagina- 
tion tint à honneur de m'inventer des craintes, et le 
doute que j'avais d'abord soulevé comme une possi- 
bilité invraisemblable devint une probabilité. 11 s'opéra 
dans tout mon être une surexcitation douloureuse que 
je regardai comme un pressentiment. Bientôt, la nuit 
et le froid aidant, ce qui n'était qu'une probabilité 
devint une certitude ; toutes les scènes de ce roman 
que je venais d'entrevoir se développèrent à mes yeux 5 
j'étais comme l'auteur qui a trouvé son idée et qui 
travaille à en tirer le plan de son œuvre. 

Je ne sais jusqu'où j'aurais poussé mes supposi- 
tions si un bruit de pas ne m'eût arraché à ma rêverie, 



SAVENIÈRES. 85 

Deux paysans qui portaient des lanternes s'avancèrent 
vers moi, et m'ayant demandé mon nom, m'apprirent 
que M me de Puineuf les avait envoyée à ma rencontre, 
afin que j'évitasse les fondrières d'une traverse en 
réparation. L'un d'eux me jeta sur les épaules un 
manteau qu'Ernestine lui avait donné pour moi. J'ap- 
pris de plus en cheminant que M me de Puineuf, in- 
quiète de ne point me voir arriver, venait d'envoyer 
un domestique à Angers pour s'informer des causes 
de mon retard. 

Ces précautions, toutes pleines d'une attention 
soigneuse et presque tendre, s'accordaient si peu avec 
mes terreurs qu'elles les dissipèrent à l'instant. J'eus 
honte de m'ètre laissé entraîner à des suppositions 
offensantes, et au bout d'un quart d'heure de marche, 
j'étais aussi sûr de trouver Ernestine prête à m'aimer 
ou m'aimant déjà que je l'étais, peu auparavant, du 
contraire. — Ne riez pas de cette mobilité, Charles ; c'est 
la plus belle faculté de l'homme, car c'est le signe de 
sa vie intérieure. Quand les influences du dehors n'a- 
gissent plus sur nous et ne font plus monter ou des- 
cendre notre âme, nous sommes devenus des baromè- 
tres immobiles qui ne marquent rien. 

Lorsque nous aperçûmes la grille du château, mes 

8 



86 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

guides me précédèrent pour la faire ouvrir. Dans ce 
moment, j'entendis le sourd galop d'un cheval sur la 
terre humide, et un cavalier, tournant brusquement 
un des sentiers du bois, passa à quelques pas de moi. 
A mon aspect il s'arrêta court et se détourna ; mais je 
ne fis qu'entrevoir son visage, qui me parut fort pâle, 
car il repartit aussitôt et se perdit dans le bois. Mes 
guides n'avaient rien vu et ne purent rien me dire de 
ce cavalier mystérieux. 

Cependant la grille avait été ouverte et nous entrâ- 
mes. Au bas du perron, j'aperçus deux jeunes femmes 
avec un domestique portant un flambeau. Soit que je 
fusse troublé, soit que la demi-obscurité me trompât, 
je ne reconnus pas au premier abord M me de Puineuf. 
Elles s'aperçurent sans doute de mon hésitation, car 
je vis l'une sourire ; je m'avançai vivement vers l'autre 
en rougissant : c'était Ernestine. Je lui tendis les deux 
mains et je la baisai au front. Elle tremblait beau- 
coup. 

— Vous avez bien tardé, me dit-elle d'une voix 
basse. 

J'expliquai brièvement la cause de mon retard. 
Comme j'achevais, nous entrions au salon où tout avait 



SAYENIÈRES. 87 

été préparé pour me recevoir. Un petit garçon de qua- 
tre ans se tenait debout devant le foyer. 

— Arthur ! criai-je. 

L'enfant se détourna vers nous, il échangea un re- 
gard avec sa mère et vint à moi le front baissé ; je 
l'enlevai dans mes bras et le serrai sur ma poitrine. 
Trop préoccupé de la réception qui me serait faite par 
madame de Puineuf, j'avais peu songé à mon fils 
pendant la route ; mais, en me trouvant tout à coup 
devant cet enfant déjà si grand qui m'entourait de ses 
bras et m'appelait son père, je fus saisi à l'improviste 
d'une émotion inconnue ; il se passa en moi quelque 
chose de douloureux , d'enivrant, et deux larmes jail- 
lirent de mes yeux. 

Tenant Arthur sur un seul bras, je me détournai 
vers Ernestine, qui, muette, nous regardait, et je lui 
tendis l'autre main ; elle la prit avec une vivacité con- 
vulsive et la porta à ses lèvres. Ce geste, à la fois 
humble et tendre, me toucha profondément. Je l'attirai 
contre moi; elle cacha son visage sur mon sein, et je 
m'aperçus qu'elle sanglotait. 

Dans ce moment, la jeune femme que j'avais ren- 
contrée sur le perron entra; elle vint à nous, prit la 

main d'Ernestine et l'appela d'un ton plaintivement 



88 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

caressant. Celle-ci releva la tête en essuyant ses larmes 
et me dit : 

— C'est Hortense de Moëlan. 

Nous nous saluâmes: je savais qu'Hortense de 
Moëlan était la parente et l'amie la plus chère de ma- 
dame de Puineuf ; je me rappelai l'avoir entrevue à 
l'époque de notre mariage. 

Nous nous mîmes à table presque aussitôt, et Er- 
nestine se plaça vis-à-vis de moi. Jusqu'alors la pre- 
mière émotion m'avait empêché de l'examiner avec 
attention. Le changement, qui s'était opéré en elle 
depuis cinq ans était singulièrement remarquable. 
Jamais elle n'avait été si belle 5 mais sa beauté avait 
tellement dépouillé tout caractère terrestre, qu'elle me 
causa une sorte d'épouvante ; on eût dit un des anges 
de Flaxman. La frêle élégance de ses formes s'était 
changée en je ne sais quelle délicatesse qui n'était pas 
de la maigreur, mais une sorte de fluidité ineffable ; 
ses yeux, sans cesser d'être brillants, s'étaient voilés 
d'une flottante langueur, et son teint, rosé naguère, 
avait revêtu une de ces pâleurs transparentes et pres- 
que lumineuses qui semblent le reflet d'une flamme 
intérieure. Rien n'annonçait la destruction dans cet 
ensemble merveilleux, et cependant on se sentait pris, 



SAVErUÉRES. 89 

en regardant, d'une espèce de pitié craintive ; ce n'é- 
tait point la mort, ce n'était point la vie : la sève man- 
quait à cette beauté. 

Je fus arraché à l'admiration mélancolique avec 
laquelle je la contemplais par l'arrivée de mon fils, qui 
venait, demi-nu et porté par sa nourrice, nous donner 
le baiser du soir. Cet épisode de la vie domestique, 
vulgaire pour tout autre, était pour moi une nouveauté 
touchante. J'entrais en possession d'une famille au 
sortir de la garnison, et sans y avoir été préparé par 
les habitudes du ménage. Je pris Arthur dans mes 
bras et je l'embrassai avec amour ; mais, lui, tendait 
ses petites mains vers sa mère : je le portai à Ernes- 
tine, et il s'élança à son cou en riant. A voir cet enfant 
vivace suspendu aux lèvres de cette femme si frêle 
si pâlissante, on eût dit une abeille enfoncée au calice 
d'une fleur et en pompant tout le suc dans ses baisers. 

Une fois Arthur emporté, nous nous rapprochâmes 
du foyer; la conversation s'engagea. Madame deMoëlan 
me parut spirituelle et causeuse, mais je m'efforçai vai- 
nement "de faire parler Ernestine ; elle resta muette, 
inattentive. Son silence distrait me causait une gêne 
inexprimable. Il était aisé de voir qu'il ne venait ni de 

l'agitation ni du recueillement ; ce n'était point pour 

8* 



90 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

me regarder qu'elle se taisait, ses yeux étaient baissés 
comme ses lèvres muettes ! Lui importait-il donc si 
peu de me connaître? Je cherchai à surmonter les 
tristes impressions qui me revenaient, et je m'efforçai 
d'être gai. Madame de Moëlan me fit beaucoup de 
questions. Je racontai mon voyage, mes sensations en 
approchant de Savenières, mes craintes de n'y avoir 
laissé aucun souvenir et d'y être reçu en étranger. Ce 
récit laissa Ernestine à sa distraction souriante, mais 
il parut amuser madame de Moëlan. 

— Au fait, me dit-elle, quand j'eus achevé, Ernes- 
tine pouvait ne pas vous reconnaître -, il eût été pi- 
quant pour un mari d'être obligé de constater son 
identité. 

— J'aurais présenté mon passeport, répondis-je en 
riant. 

— Et qui eût prouvé qu'il vous appartînt réelle- 
ment? Savez-vous, monsieur, qu'il eût suffi de vous 
tuer en route et de prendre vos papiers pour se pré- 
senter à votre place ? 

— En vérité, je suis désolé de n'y avoir pas songé 
pendant le voyage, madame; cela m'eût distrait. 

— D'autant que la route de Savenières n'est pas 
très sûre ; n'avez-vous rencontré personne? 



SAVES1ÉRBS. 91 

— Vous me rappelez ; un cavalier mystérieux a tra- 
versé l'avenue devant moi et s'est perdu dans le bois. 

— Un cavalier dans l'intérieur du parc! s'écria 
Ernestine. 

— Un cavalier enveloppé d'un manteau garni de 
rouge et monté sur un cheval blanc: c'est tout ce que 
j'ai pu remarquer. 

Les deux femmes gardèrent le silence -, mais peu 
après, madame de Moëlan se leva, et dit : 

— Vous paraissez souffrir, Ernestine. 

Je me détournai vivement. En effet, ma femme était 
fort pâle. 

— Vous avez besoin de repos, reprit Hortense, tou- 
tes ces émotions vous ont troublée. 

Je me joignis aux prières de madame de Moëlan, et 
Ernestine consentit à se coucher. Peu après un do- 
mestique me conduisit dans la chambre qui m'était 
destinée. 

Toute cette soirée avait été si étrange, que je me 
trouvai heureux d'être seul pour me reconnaître et me 
consulter. J'avais déjà éprouvé depuis mon arrivée 
tant d'émotions différentes, que j'ignorais moi-même 
si j'étais triste ou gai, content ou désappointé. La vue 
de mon fils et les soins d'Ernestine m'avaient d'abord 



92 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

vivement touché; mais j'avais ensuite été frappé de la 
contrainte que ma présence avait paru causer ; je 
crus sentir vaguement que l'on me faisait une place 
dans cette famille, mais qu'elle ne m'y avait point été 
gardée. Rien n'avait manqué à la réception qui m'a- 
vait été faite, si ce n'est plus d'entraînement. Entouré 
de moins de prévenances, elle eût peut-être satisfait 
davantage mon cœur. 

J'ai déjà dit combien mes impressions étaient rapides 
et mobiles -, une fois excité en moi, le doute grandit 
promptement. Je me mis à fouiller ma joie elle-même 
et à y chercher des veines douloureuses. Les atten- 
tions de madame de Puineuf commencèrent à m'ef- 
frayer. Ne m'avait-on pas traité comme un hôte auquel 
on voulait faire bon accueil ? Une femme tendre eût 
été plus occupée de mon arrivée, moins de ma récep- 
tion ; tous ces soins prouvaient la liberté d'une âme 
sans trouble qui n'attendait point de moi son bonheur 
ou son infortune. Puis ne m'avaient-ils pas été rendus 
avec plus de prévenance que de tendresse? N'avais-je 
pas trouvé une femme vertueuse là où je n aurais désiré 
qu'une femme aimante ? 

Ah! qu'allaient devenir toutes mes chimères d'intimité 
heureuse ? Fallait-il donc me résigner à une union vide 



SAVENIÈRES. 93 

d'affection ? Je n'ignorais pas ce que pèsent les chaî- 
nes sculptées en guirlandes qui paraissent des fleurs 
pour ceux qui regardent, mais que l'on sait de mar- 
bre lorsqu'il faut les porter ! Cependant que faire pour 
les éviter? étais-je donc condamné aune de ces exis- 
tences où il n'y a qu'une fissure, trop petite pour 
qu'on la voie, assez grande pourtant pour que tout le 
bonheur s'écoule? 

Il m'eût été difficile de dire sur quels faits j'ap- 
puyais toutes ces craintes, et cependant je les sentais 
raisonnables ; j'éprouvais une sorte de mauvaise hu- 
meur de l'âme qui m'avertissait que mon repos courait 
des dangers. J'avais d'ailleurs espéré une autre fin à 
cette soirée pendant laquelle je n'avais pu parler inti- 
mement à Ernestine. L'indisposition subite qui nous 
avait séparés m'attristait et m'irritait tout à la fois. 
Madame de Puineuf avait beau en être innocente de- 
vant mon esprit elle ne l'était pas devant ma passion ; 
car ce qui nous fait souffrir est toujours un crime en- 
vers notre bonheur. 

Cependant je ne pouvais ni ne voulais me coucher 
sans la voir, sans m'informer d'elle ; je ne savais où 
la trouver, et je ne pouvais me faire à la ridicule idée 
de demander le chemin de sa chambre à un laquais. 



94 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Il est des natures hardies ou peu délicates qui ne con- 
naissent point ces puériles embarras ; mais la vie des 
camps n'avait pu me guérir de mes minutieuses timi- 
dités, et de tout temps j'avais trouvé plus difficile d'en- 
trer dans un salon que de monter à la tranchée. Enfin, 
après avoir fait vingt fois le tour de la chambre, je me 
décidai à sonner ; un domestique parut : 

— Faites demander à madame de Puineuf si elle 
peut me recevoir, lui dis-je. 

Je n'avais rien trouvé de mieux que cet expédient 
de prince. Le domestique revint peu après en me di- 
sant que madame m'attendait. Je me fis conduire chez 
Ernestine, que je trouvai couchée ; madame de Moëlan 
était assise à son chevet, et un lit de sangle avait été 
dressé près de l'alcove. Je compris tout de suite que 
l'amie s'était établie garde-malade. Je fus blessé de la 
pensée que ce droit m'eût été enlevé sans que Ton 
eût même paru se souvenir qu'il m'appartînt. Ernes- 
tine me tendit la main et me remercia de ma visite. 

— Ne l'attendiez-vous donc pas? lui demandai-je. 

— Je craignais que vous ne fussiez fatigué. 

La conversation devint indifférente j Ernestine 
paraissait absorbée et fermait les yeux. Ma position 
était intolérable. Quoiqu' aucun mot, quoiqu'aucun 



SAVENIERES. 95 

geste ne me le dit, je comprenais que j'étais là comme 
un étranger. On recevait ma visite le mieux possible ; 
mais c'était une visite. Je me levai ; Ernestine me 
tendit de nouveau la main en me disant bonsoir, et je 
rentrai chez moi, plus triste encore que je n'en étais 
sorti. Comme je me trompais de porte : 

— Monsieur ne reconnaît-il point sa chambre ? me 
dit le domestique -, c'est celle qu'il a occupée lors de 
son mariage. 

Je ne m'en étais point aperçu. Et pourquoi, en effet, 
l'aurais-je remarqué ? Chambre nuptiale sans avenir 
et sans passé, il lui manquait ce qui fait aimer les 
lieux et ce qui les rappelle : des souvenirs du cœur! 
J'en fis le tour, et je l'examinai d'un œil froid. Elle 
était élégante ; tout y avait été préparé pour moi ; rien 
n'y manquait... que la femme et le berceau d'enfant 
qui l'eussent rendue si belle !... Hélas ! je commen- 
çais à craindre que cette chambre ne fut le symbole 
de ma vie ! 

L'indisposition d'Ernestine n'eut point de suites. 
Madame de Moëlan partit, et enfin nous nous trouvâ- 
mes seuls. 

J'avais attendu ce moment avec impatience, espé- 



96 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

rant que la gêne qui s'était maintenue entre nous 
disparaîtrait dans une intimité plus complète ; mais je 
m'étais trompé. Madame de Puineuf demeura, à peu 
de chose près, ce qu'elle avait été dès les premiers 
instants; il s'établit entre nous des rapports bienveil- 
lants, mais point d'habitudes. J'eus beau vouloir me 
poser à Savenières dans une attitude aisée, je conser- 
vai la position d'un hôte passager. On s'adressait à 
moi, mais comme à un maître qui ignore ses affaires ; 
et, en effet, malgré mon désir ardent de perdre mon 
air de nouveau-venu, j'étais presque toujours forcé de 
tout renvoyer à Ernestine. Plusieurs fois je voulus 
me mettre au courant 5 madame de Puineuf répondait 
à toutes mes questions, mais sans jamais aller au-delà 
de ce que je demandais. De telles enquêtes pouvaient 
bien me rendre l'administrateur de la communauté, 
jamais le chef de la famille 1 

Et comment l'aurais-je été? rien n'aboutissait à moi, 
rien ne venait de moi, je ne tenais en main aucun des 
fils imperceptibles et déliés qui forment la diplomatie 
du ménage. Je ne connaissais ni les qualités ni les dé- 
fauts de ceux qui m'entouraient ; je ne savais point 
leur histoire, et ils ne savaient pas la mienne. Souve- 
nirs, espérances, promesses, rien ne nous était corn- 



SAVEKIERES 97 

mun -, ma maison entière était une hôtellerie où j'étais 
arrivé la veille. 

Ernestine seule eût pu me tirer de cette situation 
pénible en m'initiant à tous les secrets de l'intérieur 
qui m'était nouveau; mais il eût fallu pour cela que 
nos deux existences se mêlassent davantage, car tous 
ces minutieux détails ne pouvaient être donnés que 
dans les causeries confidentielles du foyer. Il est de 
ces heures où, seuls près du feu qui s'éteint, le père 
et la mère de famille échangent leurs plus fugitives 
pensées, où toutes les portes de l'âme s'ouvrent et où 
les coins les plus cachés du cœur s'illuminent ; mais 
d'Ernestine à moi il n'y avait jamais eu, il ne devait 
jamais y avoir de ces révélations familières. Entre nous 
tout était grave, logique, sans élan. L'habitude, ce 
doux laisser-aller de la vie, n'avait pu trouver place 
dans notre intérieur; nous étions toujours comme des 
amis du grand monde, qui, au moment de se tendre 
la main, se ravisent par politesse et s'arrêtent pour 
mettre leur gants. 

Je fis d'abord des efforts afin de briser la barrière 
de glace élevée entre nous, mais inutilement. Peut- 
être avais-je été trop longtemps un simple nom dans 
la vie de madame de Puineuf, pour y devenir jamais 

9 



98 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

autre chose. Je n'avais point su me l'attacher quand 
je l'aurais pu ; car, dans les unions les plus mal assor- 
ties, il est un instant ( un seul souvent) pour se faire 
aimer -, c'est ce premier moment de surprise et d'eni- 
vrement où le mari le plus vulgaire peut séduire l'Eve 
la plus rebelle avec les fruits de l'arbre de la science. 

Du reste, la gêne dominait encore plus que la froi- 
deur dans les rapports qui s'étaient formés entre 
madame de Puineuf et moi. Il y avait même des ins- 
tants où elle semblait se reprocher sa réserve ; alors 
javais à subir des crises d'une tendresse convulsive qui 
m'embarrassaient autant que son indifférence habi- 
tuelle. La vie pratique a besoin par-dessus tout de 
suite et d'harmonie -, les soubresauts la troublent, de 
quelque nature qu'ils soient. Le bonheur lui-même, 
pour être senti, demande certaines préparations -, trop 
subit, il produit l'effet d'un coup de foudre et torpéfie 
le cœur. D'ailleurs ces intermittences d'affection sui- 
vaient d'ordinaire quelque discussion pénible et trou- 
vaient mon âme encore trop vibrante d'affliction pour 
les accueillir. L'a -propos du repentir est peut-être la 
marque la plus sûre de l'amour, car lui seul donne le 
. tact pour ces retours j la maladresse du cœur prouve 
toujours son indifférence. 



SAVENIÈRES. 29 

De part et d'autre, nous faisions pourtant des efforts 
dans le but de nous rapprocher 5 mais je ne sais quelle 
fatalité les rendait inutiles. J'aurais donné la moitié 
de ma vie pour connaitre les moyens de plaire à 
Ernesîine, de la réintéresser à l'existence, et rien ne 
me réussisait. Je tournais vainement autour de ce 
cœur, tâchant de découvrir quelque point d'attache 
pour le lier au mien ; ce cœur était fermé et ne laissait 
aucune prise. Manquant de centre commun, nous 
ne pouvions nous rencontrer sur aucune route. Le jour 
où j'étais gai, Ernestine était triste, et si je devenais 
triste à mon tour, elle tâchait de s'égayer pour me dis- 
traire. Nos âmes semblaient courir l'une après l'autre, 
mais sans espoir de se réunir, car elles n'avaient pas 
de rendez-vous convenu. 

Mon caractère s'aigrissait de plus en plus dans cette 
situation contraire à ma nature et à tous mes pen- 
chants. Vous aurez peine à me croire, Charles, mais 
jamais les douleurs que je connus plus tard, ne me 
firent éprouver une torture aussi envenimée. Ces dou- 
leurs du moins avaient un corps, je les voyais, je 
pouvais les maudire, tandis qu'ici ma blessure était 
quelque chose d'insaisissable; c'était la maladie du 
malheur. Par instant je devenais furieux de ce ma! 



100 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

auquel je ne pouvais donner un nom : en me sentant 
tué comme le lion par un moucheron qui bourdonnait 
autour de moi et que je ne pouvais même apercevoir, 
je m'indignais de mourir ainsi sous un aiguillon invi- 
sible ; j'appelais le fantôme, je devenais fou, j'allais 
demander à Ernestine, avec colère, pourquoi nous 
n'étions pas heureux ? Elle pleurait sans me répondre, 
ses pleurs redoublaient mon irritation, et je la mau- 
dissais. 

Quoique ces scènes affligeantes fussent suivies 
de repentirs cuisants et que j'obtinsse toujours mon 
pardon, elles laissaient dans l'esprit de madame 
de Puineuf une sorte d'effroi, et dans tout son être une 
susceptibilité nerveuse que le moindre mouvement 
éveillait. Bientôt il suffit d'un geste, d'une parole, pour 
la faire tressaillir ; elle trembla au son de ma voix, et 
mon regard arrêté sur elle fit venir des larmes dans 
ses yeux. Cette affreuse punition de mes emportements 
fut pour moi un supplice dont rien ne peut donner 
idée. J'eus tout sacrifié au monde pour être aimé 
d'Ernestine, pour la rendre heureuse, et je la voyais 
prendre vis-à-vis de moi la pose d'une victime devant 
son tyran ! Ma tête se perdait à cette pensée, je m In- 
dignais d'être ainsi méconnu; j'accablais Ernestine de 



SAVEMÈUES. 101 

reproches amers; puis, oubliant ma colère, je l'adju- 
rais à mains jointes, avec des cris et des larmes. Mais 
ces transports, loin de lui inspirer plus de confiance, 
l'effrayaient davantage. 

Les tristes suites de pareils éclats m'engagèrent à 
me maîtriser, et cette retenue que je m'imposai devint 
un nouvel élément de gêne. Silencieusement occupés 
à nous étudier l'un l'autre, nous prîmes insensible- 
ment, et à notre insu, l'attitude de deux ennemis qui 
s'observent. Les troubles les plus dangereux d'un 
ménage sont ceux qui ne se montrent pas et qu'on 
laisse fermenter sourdement au fond des cœurs et des 
choses. Chaque jour le vide qui avait existé entre 
Ernestine et moi devenait plus grand. Maintenant 
nous n'étions plus seulement des étrangers l'un pour 
l'autre -, nous avions le cœur gros de toutes les que- 
relles évitées, de tous les reproches retenus, de toutes 
les douleurs cachées. Le calme de nos cœurs ressem- 
blait à celui de l'antre d'Eole : il n'était formé que de 

tempêtes entassées. 
Dans les commencements de mon séjour à Save- 

nières, j'avais voulu m'occuper de mon fils; mais cet 
enfant était comme le reflet d'Ernestine, il semblait 
faire partie de son être, et l'on eût dit que la sympathie 

9* 



102 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

qui lie la mère au fils avant sa naissance continuait à 
exister pour lui, tant il recevait d'elle ses impressions. 
Toutes les répulsions que mon amour avait rencon- 
trées dans l'âme de madame de Puineuf, je les trouvai 
donc dans la sienne plus frémissantes et plus ingé- 
nues. Arthur devint ainsi pour moi une nouvelle cause 
de chagrins, et* repoussé dans cette seconde affection, 
je m'en trouvai plus mécontent, plus isolé. Bientôt 
même ma tendresse méconnue se transforma en 
une sorte d'éloignement ; je cessai de songer à cet 
enfant, et voyant que ses sympathies ou ses aversions 
étaient les ombres des sympathies ou des aversions 
de sa mère, je reportai sur celle-ci toute ma préoccu- 
pation. 

Cependant les jours, les mois, les années s'écou- 
laient ainsi au sourd murmure d'orages renfermés. 
Notre vie tranquille à la surface, devenait tou- 
jours plus sombre au fond. On eût dit une de ces 
soirées humides d'automne où les oiseaux soupirent 
dans les mousses, où les dernières fleurs s'inclinent 
sur les buissons, où toutes les feuilles tremblent aux 
arbres: mélancoliques journées où rien n'est encore 
détruit, mais où tout menace ruine. 

Les distraclions de la ville eussent peut-être fait 



sàveïuères. 103 

diversion à la monotonie attristante de notre intérieur ; 
à Savenières rien ne pouvait nous la faire oublier. Dès 
les premiers mois de mon arrivée, j'avais commencé 
de grands travaux d'exploitation, espérant occuper 
ainsi mon esprit et l'empêcher de creuser trop avant ; 
mais cette entreprise n'eut d'autres résultats que de me 
retenir à la campagne, en y rendant ma présence 
indispensable. J'essayai du moins d'égayer notre 
solitude-, je visitai quelques personnes, je les invitai 
à venir nous voir. Ces nouvelles connaissances , loin 
de devenir un moyen de distraction, furent bientôt 
pour moi une calamité. 

Il est de tradition que les liaisons doivent se former 
plus facilement à la campagne et que les voisins qui 
se fréquentent deviennent aussitôt des amis. En con- 
séquence je fus accablé de visites. 11 était impossible 
desceller ma porte comme je l'eusse fait à la ville et 
de renvoyer des hôtes importuns, car la liberté des 
champs, ce lieu commun inventé par les oisifs, auto- 
risait toutes les indiscrétions . Il me fallut donc supporter 
le débordement d'amis qui firent irruption à Savenières. 
Mon temps et mon repos furent mis au pillage ; ma 
retraite devint le rendez-vous de tous les chasseurs et 
de tous les bavards du canton. Des familles entières 



104 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

venaient s'établir chez moi pour parler de la dernière 
vinée et de la baisse des fourrages. Trop heureux 
encore si ces vulgaires ennuis avaient pu faire diver- 
sions à mes soucis ; mais ma demeure se remplit d'a- 
gitation sans devenir plus gaie -,| c'était du bruit autour 
de ma tristesse et rien de plus. Bientôt je ne pus trou- 
ver un seul jour de loisir pour me livrer à mes pen- 
sées, et au milieu de ces allées et de ces venues reten- 
tissantes, je cessai d'entendre les murmures de ma vie 
intérieure que j'avais jusqu'alors écoutés comme les 
bruits souterrains d'une mine qui sapait mon bonheur. 
N'ayant plus à moi les longues heures de solitude pen- 
dant lesquelles j'étudiais Ernestine en cherchant à trou- 
ver les joints de son cœur pour y pénétrer, je renonçai 
à tout espoir de me faire comprendre d'elle, et j'ac- 
ceptai la position de bienveillance tranquille qu'elle 
semblait m'avoir offerte. Mais cette résolution à la- 
quelle je tâchai de conformer ma conduite, garda l'ap- 
parence d'un dépit, 11 était aisé de voir tout ce que 
mon désappointement m'avait laissé d'amertume au 
fond du cœur ; comme le gladiateur frappé dans l'arène, 
je niais ma blessure par orgueil, et je la cachais de la 
main, mais, ma'gré moi, le sang ruisselait entre mes 
doigts. 



SàVEï* 1ER es. 105 

Quant à madame de Puineuf, rien ne sembla changé 
pour elle : elle supporta l'ennui de nos habitudes nou- 
velles comme elle avait supporté notre solitude, avec 
l'air de douce résignation qui m'avait tant de fois navré. 
Cette prise de possession de Savenières par les voisins 
n'accrut ni ne diminua son indifférence mélancolique. 
J'acquis ainsi la preuve que la vie n'avait plus aucune 
valeur pour cette âme, soit qu'elle eût renoncé à la joie, 
soit qu'elle l'eût placée dans une spère plus élevée : 
cruelle certitude qui m'était tout espoir d'être quelque 
chose dans une existence que Ton paraissait souffrir 
à regret ! 

Un jour qu'une société nombreuse se trouvait réu- 
nie au château, quelqu'un dit : 

— 31. Alfred Clermont arrive demain. 

Je me rappelais avoir beaucoup entendu parler de ce 
jeune médecin lié autrefois avec la famille d'Ernestine, 
mais que l'on avait cessé de voir vers l'époque de mon 
mariage, sans quej'en eusse jamais connu au juste le 
motif. Je demandai quelques renseignements à son 
sujet et l'on m'apprit qu'il venait, tous les ans, pas- 
ser l'été chez un de ses oncles dont la propriété était 
peu éloignée. Je me promis de profiter de ce voisinage 
pour faire la connaissance de M. Clermont, et trouver 



106 SCÈNES DE LA ViE INTIME. 

dans sa société un dédommagement aux liaisons que 
j'avais si imprudemment formées. 

Huit jours après, m'étant assuré de l'arrivée de 
M. Clermont, je montai à cheval, et je me rendis chez 
son oncle pour marchander un bouquet d'arbres qu'il 
désirait vendre. Dans la conversation, je témoignai à 
M. Moirand le désir de connaître son neveu, dont on 
m'avait vanté l'amabilité et les talents. 

— Oh ! il est en course depuis le point du jour, me 
répondit-il -, d'habitude nous ne le voyons guère que 
le soir; il passe toutes ses journées à herboriser dans 
les prairies, à lire dans les bois, ou à dessiner quel- 
ques vieux puits couverts de lierre. C'est un rêveur 
et un sauvage. Il est possible que vous le rencontriez 
en route -, vous le reconnaîtrez facilement à sa cas- 
quette de paille, à son fusil en bandouilîère, qu'il ne 
décharge pas tous les mois, et à sa carnassière pleine 
de livres ou de fleurs des champs. 

— Dites-lui tout mon désir de le connaître, et faites- 
moi l'honneur de me l'amener demain à Savenières ; 
nous vous attendrons à dîner. 

M. Moirand accepta pour son neveu et pour lui. 
Cependant , le lendemain , je le vis arriver seul ; 



SAVEXIÈRES. 107 

M. Clermont avait eu des affaires à la ville, et me 
priait de l'excuser. Quelques jours après, je sus, en 
rentrant, qu'il s'était présenté pour me voir, et avait 
laissé une carte. Contrarié de n'avoir pu le rencontrer, 
je lui écrivis en lui témoignant tous mes regrets, et 
le priant de diriger parfois ses promenades vers Save- 
nières. 11 me répondit une lettre polie, mais vague, 
dans laquelle il ne faisait aucune promesse. 

Quelques démarches nouvelles que je tentai n'eurent 
pas plus de succès ; et, malgré l'habileté avec laquelle 
les refus et les empêchements se trouvèrent présentés, 
il me fut bientôt prouvé que M. Clermont se refusait 
à faire ma connaissance. J'en fus piqué ; ma position 
de fortune et de famille m'avait habitué à regarder 
mes avances comme ayant quelque valeur. J'exprimai 
devant Ernestine mon dépit et la résolution de faire 
expliquer M. Clermont à ce sujet; mais je n'en eus 
pas le temps. Le surlendemain, il se présenta au châ- 
teau pendant mon absence, et me laissa un billet avec 
quelques brochures nouvelles que je désirais connaître. 

Cette démarche dissipa en partie mon mécontente- 
ment, mais me laissa singulièrement surpris de ce 
mélange de froide réserve et de prévenance amicale. 
Enfin le hasard vint mettre un terme à cet étrange 



108 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

colin-maillard, que depuis un mois M. Clermont et 
moi semblions jouer avec intention. 

Engagée par l'aspect d'une belle soirée, Ernestine 
s'était décidée à sortir. Depuis quelque temps elle 
était plus faible, plus souffreteuse, sans que je susse 
à quelle cause attribuer ce changement. Espérant que 
la marche et l'air odorant des prairies pourraient la 
ranimer, je la pris par la main comme une enfant, et 
nous côtoyâmes la lisière du bois. La nuit commençait 
à descendre; la brise était tiède, les oiseaux faisaient 
entendre leurs derniers gazouillements dans les haies, 
et les vaches, qui revenaient à l'étable, embaumaient 
les sentiers d'un parfum de lait. Ernestine paraissait 
jouir du calme vivant et harmonieux qui nous entou- 
rait ; des couleurs plus vives éclairaient son visage, 
sa démarche était plus active, un vague sourire rayon- 
nait autour de ses lèvres refleurics. Je pris son bras 
et je lui demandai si elle se trouvait mieux. Avant 
qu'elle eût pu me répondre, un coup de feu partit à 
quelques pas de nous, et un chien s'élança du taillis, 
suivi d'un jeune chasseur. Ma femme jeta un cri en 
chancelant : je n'eus que le temps de la recevoir sur 
mon sein. A notre vue, le jeune homme s'arrêta et 
devint pâle. 



SAVENIÈRES. 109 

— Mon Dieu ! qu'est-il arrivé ? demanda-t-il d'une 
voix effrayée. 

Ernestine revenait à elle. 

— Ce n'est rien 5 murmura-t-elle... j'ai eu peur 
seulement... 

Le jeune chasseur s'approcha en se découvrant, et 
le front baissé : 

— Veuillez me pardonner, madame, dit-il d'un 
accent très ému, cet endroit est écarté, et je me croyais 
seul. 

Puis se tournant vers moi : 

— Je suis coupable de toute façon, ajouta-t-il, car 
je n'aurais point dû chasser ici. 

— Il est heureux, en effet, monsieur, que vous 
nous ayez rencontrés au lieu du garde forestier. 

— En vérité, je ne sais comment cela m'est arrivé; 
il a fallu que le gibier vint se jeter sur mon passage, 
car je ne me sers pas de mon fusil une fois en huit 
jours. 

Je le regardai ; la casquette de paille et la carnas- 
sière pleine de fleurs me frappèrent. 

Puis-je me permettre de demander à qui j'ai l'hon- 
neur de parler ? 

— Alfred Clermont. 

iô 



110 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Pardi eu ! m'écriai-je , le harsard m'a mieux 
servi que tous mes efforts. Je désespéraisjle vous 
voir, monsieur ; mais puisque vous avez eu l'impru- 
dence de vous livrer à ma merci, j'userai de mon droit. 
Il ne s'agit plus ici d'invitations-, je vous ai trouvé 
braconnant dans mon parc, et je vous somme de me 
suivre à Savenières. 

— Mille remerciements, monsieur; mais on m'at- 
tend chez mon oncle. 

— Je le ferai avertir. 

— J'ai des lettres à écrire. 

— On les enverra porter. 

— Vous avez sans doute du monde à Savenières* 
et je ne puis me présenter en habit de chasse. 

— Nous n'avons personne. 

Toutes ces objections avaient été faites par M. Cler- 
mont avec un embarras croissant ; toutes mes réponses 
avec une insistance de plus en plus péremptoire ; je 
voulais savoir définitivement à quoi m'en tenir. Il y 
eut un moment de silence. 

— Ainsi vous venez? repris-je. 

— Excusez-moi; en vérité je ne le puis. 

Je le regardai fixement : une résistance si soutenue 
commençait à me paraître injurieuse. 



SAVEHIÈRES. 111 

— J'ignore, monsieur, lui dis-je, ce qui a pu nous 
mériter ces refus répétés ; mais tant de répugnance à 
accepter des avances loyalement faites, doit avoir sans 
doute quelques motifs ; quoi qu'il puisse y avoir de 
ridicule ou d'inusité dans ma demande, je vous 
prierai de me les faire connaître. Quand un homme 
d'honneur tend sa main à un autre homme et que 
celui-ci la refuse, il a droit d'en savoir la raison. 

J'avais prononcé ces mots avee une émotion mal 
déguisée ; je sentis le bras d'Ernestine trembler sur 
le mien. 

— Quelle raison pourrait avoir monsieur de ne 
point venir à Savenières? interrompit-elle; j'espère 
qu'il ne résistera pas plus longtemps à nos prières. 

— Oh ! non, madame, non, s'écria- t-il vivement. 
Et se reprenant tout à coup ; 

— Je vous jure sur l'honneur, monsieur, que vous 
m'avez mal compris. 

Il me tendit la main : 

— Laissez-moi vous quitter ce soir ; demain j'irai 
vous remercier de vos bontés. 

— Soit*, mais rappelez-vous que je vous deman- 
derai compte de votre longue résistance. 

— Je tâcherai de vous la faire oublier. 



112 SCÉKES DE LA VIE INTIME. 

Il s'inclina profondément devant madame de Puineuf, 
me serra encore la main et partit. 

Le lendemain je l'attendis jusqu'au milieu du jour; 
il arriva un peu après madame de Moëlan. Il me parut 
que l'espèce de reproche que je lui avais adressé la 
veille l'embarrassait, car il se montra timide et presque 
honteux. Je tâchai de le mettre à l'aise en évitant 
toute allusion à ce qui s'était passé. 

Quant à Ernestine, elle était plus animée que d'or- 
dinaire; mais son animation avait quelque chose de 
maladif. Elle me témoignait une affection inaccou- 
tumée,, s'occupait de moi, me souriait avec une ten- 
dresse presque égarée : cette exaltation m'effraya et 
me fit redouter quelque crise. En effet, vers le soir, 
la fièvre la prit-, elle fut plusieurs jours dans un état 
alarmant, qui, en se dissipant, fit place à une lan- 
gueur presque aussi effrayante. 

Ces indispositions continuelles de madame de Pui- 
neuf et son dépérissement visible étaient pour moi, 
outre toutes les causes que j'ai déjà signalées, une 
source intarissable de tourments. A force de vanter 
le haut prix de la santé, on en a rendu l'éloge ridicule ; 
mais pour sentir son importance, il faut avoir concen- 
tré toute son affection sur quelque tête débile toujours 



SAVENIÈRES. ïiS 

prête à s'incliner au moindre souffle -, il faut avoir 
connu cette tristesse que la maladie jette dans une 
demeure, ce silence sinistre, ces questions faites à 
voix basse, ces rideaux fermés, cette perte de toute 
sécurité et de toute solitude ; il faut avoir vécu en 
voyant sans cesse l'être que l'on chérit sur la brèche 
de la vie et attendant le coup qui peut le tuer ! Oh ! 
comme alors on aime la santé 1 comme on voudrait 
voir son vermillon vulgaire sur le visage de la femme 
adorée ! comme on hait cette pâleur touchante et cette 
fatale beauté que l'on admirait naguère. 

M. Clermont revint me voir plusieurs fois, mais sans 
que l'espèce de gêne qu'il avait témoignée lors de sa 
première visite semblât disparaître. Quant à Ernes- 
tine, elle continuait à se tenir vis-à vis de lui sur un 
ton de réserve qui me choquait. Elle écouta en silence 
les reproches que je lui fis à ce sujet, mais ne changea 
rien à ses manières. 

Cette persistance m'exaspéra. J'ai toujours éprouvé 
un invincible éloignement pour l'entêtement paisible 
que l'on appelle douceur chez certaines femmes, et 
qui a pour résultat de vous forcer à faire immanqua- 
blement leur volonté. J'étais d'ailleurs tellement privé 
depuis quelque temps de toutes relations affectueuses, 

10* 



M4 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

ou seulement distrayantes, que je ressentais un indi- 
cible besoin de former une liaison intime qui pût 
occuper un peu l'oisiveté de mon cœur. Malgré la 
retenue de M. Clermont, j'avais pu entrevoir qu'il 
existait entre nous de grands rapports de sentiments 
et d'idées 5 aussi voulais-je à tout prix en faire un ami 
ou du moins un habitué de Savenières. La froideur 
répulsive d'Ernestine dérangeait donc tous mes projets. 

Cependant je m'indignais vainement de sa résistance ; 
j'usais ma colère contre l'immobilité de cette volonté 
qui refusait de donner ses] raisons. Il est rare que 
l'impuissance ne rende pas méchant. Furieux de ne 
pouvoir maîtriser un caprice, je m'en vengeai par 
d'amères railleries; mais plus j'étais dur, plus le 
calme résigné d'Ernestine augmentait, et mon irrita- 
tion avec lui. J'aurais au moins voulu éveiller en elle 
un signe de vie, l'entendre jeter un cri de grâce ou de 
colère. Mais, semblable aux martyrs chrétiens qui 
joignaient les mains et priaient silencieusement tandis 
qu'on les lapidait, elle courbait la tête sous mes sar- 
casmes et s'en laissait percer sans plainte. Cette pa- 
tience me rendait honteux, et j'en voulais à Ernestine 
de mes torts. 

' Enfin, pourtant, bien sûr que la violence morale ne 



SAVESIÈUES. 115 

pouvait avoir aucune prise sur elle, et réfléchissant 
que ces persécutions dont IL Clermont était la cause 
indirecte ne pouvaient que le rendre plus désagréable, 
je changeai de tactique. Je venais d'éprouver pour la 
centième fois que la force n'obtient rien de ces carac- 
tères mous en apparence, mais tenaces, qui résistent 
au choc d'une autre volonté à la manière des sacs de 
terre qu'on oppose aux boulets ; je tâchai donc de 
tourner les préventions de madame de Puineuf, ne 
pouvant les vaincre de front. 

Vous me pardonnerez si je passe rapidement sur 
les mille ruses auxquelles j'eus recours pour dissiper 
la froideur d'Ernestine, et lui faire accepter la pré- 
sence de M. Clermont ; à ces souvenirs je sens encore 
se rouvrir à moitié une blessure que vingt années 
n'ont pu cicatriser. Qu'il vous suffise de savoir que je 
réussis à rendre les visites du jeune médecin plus fré- 
quentes, et bien que madame de Puineuf se montrât 
presque aussi réservée envers lui, elle parut s'accou- 
tumer à sa vue. Seulement, M. Ciermont continua à 
ne venir à Savenières que lorsqu'il savait m'y trouver, 
et je n'avais pu encore l'y retenir un jour entier. Je 
me promis bien de saisir la première occasion pour 
mettre fin à cette discrétion exagérée. 



fT6 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Un jour que je me préparais à une excursion dans 
mes taillis les plus éloignés, j'appris que notre voisin 
venait d'arriver, et j'aperçus son cheval qu'un domes- 
tique allait faire conduire aux écuries. Ma course 
devait être longue et je ne pouvais la remettre ; prier 
Clermont de m' attendre eût été inutile; j'avais plu- 
sieurs fois vainement essayé de le laisser seul avec 
madame de Puineuf; l'idée me vint de l'y forcer! 
C'était d'ailleurs le seul moyen de le garder à Save- 
mères où je ne devais être de retour que vers le soir, 
et de l'obliger par suite à y passer la nuit. Je dis à 
mon groom d'avertir M. Clermont que j'avais eu 
besoin de son cheval, et, le montant, sans plus atten- 
dre, je partis au galop. 

Retenu fort tard par les ouvriers, je ne pus revenir 
qu'à la nuit close. En arrivant, ma première pensée 
fut de demander des nouvelles de notre visiteur. 

— 11 est parti ! me répondit le groom. 

— Parti... et comment?... 

— A pied.... 

— Y a-t-il longtemps ? 

— Une heure au plus ! 

. — Où est madame de Puineuf? 



SAVEMÈRES. HT 

— Elle s'est retirée dans sa chambre peu après le 
départ de M. Clermont. 

Je n'en entendis pas davantage ; mon désappointe- 
ment était complet. J'avais espéré que le long tête-à- 
tête auquel j'avais obligé Ernestine et le jeune mé- 
decin aurait fait disparaître la contrainte qui existait 
entre eux, que j'allais les retrouver joyeux et bons 
amis 5 au lieu de cela, mon hôte était parti et ma 
femme malade ! De plus, en forçant M. Clermont à 
s'en retourner à pied, ma plaisanterie que j'espérais 
faire pardonner à mon retour prenait l'air d'une liberté 
de mauvais ton. J'écrivis sur-le-champ un billet d'ex- 
plication, et je fis partir un domestique pour ramener 
le cheval. 

M. Clermont revint le lendemain , je lui renou- 
velai mes excuses. Je remarquai bientôt qu'il nous 
visitait plus souvent et que les manières (TErnestine 
étaient devenues moins réservées. 

A peu près dans le même temps mes rapports avec 
madame de Puineuf changèrent entièrement. Elle 
commença à veiller à la satisfaction de mes moindres 
fantaisies avec une ardeur et une perspicacité que les 
femmes seules savent apporter à ces détails. Habitué 
jusqu'alors à l'uniformité mécanique des soins que 



118 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

l'on achète, ce fut pour moi une nouveauté aussi inat- 
tendue qu'enivrante. Je connus à mon tour la douceur 
de ces existences surveillées qui ne vous laissent que 
la peine de vivre, véritables palais de fées où votre 
simple désir devient comme une baguette magique 
qui transfigure tout autour de vous et porte sous votre 
main chaque objet souhaité. 

Une seule chose me semblait bizarre ; bien qu'Ernes- 
tine mît dans les soins qu'elle me prodiguait une 
sorte de passion, elle se refusait à toute expression de 
reconnaissance. Mes remerciements lui causaient des 
angoisses et des impatiences inexplicables ; on eût dit 
qu'elle croyait faire trop peu et que mes éloges lui 
paraissaient une ironie. Enfin si ma gratitude deve - 
nait plus tendre, je la voyais trembler et pâlir sous 
mes caresses; ses yeux se fermaient,, ses mains se 
joignaient comme pour une prière muette. Vainement 
j'avais recours aux plus affectueux épanchements; à 
chaque baiser ses lèvres devenaient plus froides. 
J'avais beau serrer sur mon sein cette femme qui 
fléchissait sous chaque étreinte, j'avais beau l'aimanter 
de mon regard, la brûler de mon haleine, je n'avais 
entre mes bras qu'un cadavre au supplice. 

Cette insensibilité me jetait quelquefois dans d'inex- 



SAVEN1ÈRES. 119 

primables accès de désespoir. Je repoussais Ernestine, 
et je courais comme un insensé à travers la campagne, 
cherchant de l'air, de l'espace, jusqu'à ce que je tom- 
basse accablé au pied de quelque vieux hêtre du 
coteau. Je m'y endormais de lassitude, et quand je me 
réveillais au chant des oiseaux, la fraîcheur des fouil- 
lées avait coulé de mes sens jusqu'à mon âme, j'étais 
calme et presque heureux. Alors je reprenais le chemin 
de Savenières; je retrouvais Ernestine les yeux en- 
core gonflés de larmes, et, honteux d'avoir causé sa 
douleur, je lui tendais ma main qu'elle baisait. 

Je m'accoutumai^ ainsi peu à peu à regarder sa froi- 
deur comme une sorte d'infirmité qu'il fallait plaindre, 
non accuser, et ne pouvant trouver une femme chez 
madame de Puineuf, j'en fis une sœur intime et chérie. 

Cette chaste affection ne conservait point cependant 
toujours sa sérénité. Souvent encore des bouffées de 
feu me montaient au cœur; mais le regard triste et 
suppliant cTErnestine m'arrêtait; je renfermais en moi 
ces tumultueuses ardeurs, je refoulais dans mon sein 
avec une sourde rage tous mes désirs révoltés; je 
détournais la tète avec colère des excitantes images 
qui s'élevaient devant moi, et, chassé du paradis terres- 
tre, je m'efforçais de lui jeter un coup d'œil de mépris. 



120 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Quoique cette situation puisse vous paraître ridi- 
cule, Charles, oserai-je le dire, elle avait pour moi un 
charme inexplicable. Ce qu'il y a de plus doux après 
le bonheur, c'est son attente. Ainsi penché sur la 
source des voluptés sans y boire, je la voyais sans 
cesse, j'en sentais de loin la fraîcheur ; je gardais ma 
soif, mais n'était-ce point elle qui rendait la source si 
désirable et si belle? Ma position près d'Ernestine 
était devenue celle d'un amant près de l'enfant qu'il 
espère un jour pour épouse. Nous faisions ensemble 
tous les soirs de longues promenades en regardant les 
étoiles et en écoutant les rossignols dans les tilleuls. 
Parfois , dans le calme harmonieux de ces nuits , et 
tandis que nous marchions à travers les clairières, un 
hautbois se faisait entendre tout à coup du côté du 
bourg perdu dans l'ombre; ravis, nous nous arrêtions 
en penchant l'oreille vers les sons qui tremblaient sur 
la brise du soir, et souvent à la note qui m'avait touché 
je sentais le bras d'Ernestine peser doucement sur le 
mien comme pour m'avertir. L'autres fois nous mar- 
chions le long des saulaies, regardant au loin la Loire 
baignée de pâles lueurs et enveloppant de ses blonds 
replis les îles et les rives. Ernestine était presque 
toujours silencieuse, et je n'osais interroger sa rêve- 



SAVEN1ÈRES. 121 

rie; j'aimais à croire que j'y étais mêlé avec tout ce 
qui nous entourait, et, heureux de cette foi j'évitais 
de m'éclairer davantage. 

Peut-être même ne doutais-je pas?... Au milieu de 
cette poésie de la création, nos deux âmes étaient 
frappées en même temps comme deux touches harmo- 
nieuses ; comment douter de leur accord en reconnais- 
sant la communauté de leur émotion? Ce qui manquait 
à ces révélations réciproques, je l'attribuais aux pre- 
mières habitudes d'une union mal formée ; mais avec 
le temps j'espérais faire disparaître cette retenue. 
Jusqu'alors j'avais agi comme le mari d'Ernestine; je 
pris la résolution de ne plus être que son prétendant. 
Je supposai brisé le nœud hâtif et imprudent qui l'avait 
attachée à moi, et je me préparai à le refaire lentement, 
aidé par elle-même, et abdiquant ainsi mes droits 
pour les regagner. 

Je ne sais si madame de Puineuf comprit mon projet ; 
mais le changement de mes manières parut la toucher. 
Ne craignant plus les exigences de l'époux, elle se 
montra plus libre et plus tendre. Je me laissai prendre 
à ce premier succès, et j'espérai que son affection gran- 
dirait insensiblement jusqu'à l'amour; mais j'attendis 

vainement C3 progrès. La tendresse de madame de 

11 



122 SCENES DE LA VIE INTIME. 

Puineuf ne dépassa point les limites d'une amitié re- 
connaissante , et je m'aperçus bientôt que j'avais 
détrôné le mari sans aucun profit pour l'amant. 

Ainsi tous les moyens se brisaient successivement 
entre mes mains, et le cœur d'Ernestine m'était fermé 
sans espoir. Froideur, colère, amour, j'avais tout es- 
sayé vainement. J'avais eu beau frapper sur ce rocher, 
il n'avait point d'entrée. Le désespoir s'emparait de 
moi à cette pensée; puis, au moindre retour de madame 
de Puineuf, toute ma douleur s'évanouissait Un geste 
plus familier, un regard moins sévère, un mot plus 
doux, et je croyais encore à la possibilité de me faire 
aimer; car l'âme humaine est ainsi faite ; elle vogue,- 
toujours incertaine, entre le sourire du ciel et la me- 
nace de l'Océan. 

J'ignore combien de temps aurait duré cette situation 
si un événement inattendu n'était venu précipiter le 
dénouement. 

On parlait de contagion depuis quelques jours, et 
elle avait déjà frappé plusieurs victimes dans le voisi- 
nage de Savenières. J'appris, un matin, en me levant, 
que madame de Puineuf avait été malade toute la nuit ; 
j'entrai chez elle, et la trouvai dans un état effrayant. 
J'allais monter à cheval moi-môme pour chercher un 



SAVENIERES. 123 

médecin, lorsque M. Clermont arriva. Je le conduisis 
aussitôt à la chambre d'Ernestine. 

Elle était plongée dans une somnolence à demi déli- 
rante, et le reconnut à peine. Le jeune médecin l'exa- 
mina, et pâlit tout à coup ; sa main, qui tenait le bras 
de madame de Puineuf, trembla ; il se pencha vers elle 
avec épouvante ; puis, tournant vers moi son visage 
bouleversé : 

— C'est le choléra, monsieur ! me dit-il d'une voix 
étouffée. 

J'eus peine à retenir un cri. Depuis que j'entendais 
parler de rapproche du fléau, j'avais souvent pensé 
qu'il pourrait nous atteindre à Savenières ; mais, pour 
avoir prévu un malheur, on ne s'étonne pas moins de 
son arrivée. J'entraînai M. Clermont dans l'embrasure 
d'une fenêtre, et lui demandai s'il y avait quelque 
danger. 

— Je le crains, me répondit-il. 

— Mais vous la sauverez pourtant? m'écriai-je. 

— Je l'espère, monsieur. 

Le ton avec lequel ces mots étaient prononcés me 
glaça. Je levai les yeux sur M. Clermont. Ses lèvres 
étaient tremblantes et ses regards baissés, comme s'il 



124 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

eût craint de rencontrer les miens. Je me laissai tom- 
ber sur un fauteuil en poussant un gémissement. 

La journée entière se passa sans apporter aucun 
changement à l'état d'Ernestine, mais vers le soir les 
accidents de la maladie se multiplièrent avec une ef- 
frayante rapidité. Jusqu'alors je m'étais raidi contre le 
désespoir, mais enfin mes forces m'abandonnèrent. 
A chaque nouvelle crise, je sentais quelque chose de 
mon courage et de ma raison qui me quittait. Je passai 
la nuit dans des alternatives de douleur et d'abatte- 
ment impossibles à rendre. Succombant par instants à 
l'inquiétude et à la fatigue, je perdais conscience de 
ma vie et je demeurais immobile dans une sorte d'ex- 
tase affaissée. Je ne savais plus si ce qui m'entourait 
était de la réalité ou un rêve. J'entendais bien encore 
autour de moi un bruit de pas, un râle, des sanglots*, 
j'entrevoyais bien des femmes qui s'empressaient au- 
tour d'un lit, et le visage pâle d'un homme debout au 
chevet ; mais tout cela était confus comme une vision 7 
tout flottait dans je ne sais quelle atmosphère doulou- 
reuse. Je me débattais en vain contre cette hallucina- 
tion poignante; je n'en pouvais sortir. J'étais comme 
le noyé qui, luttant à travers la vague, entrevoit les 
formes du rivage, la voile d'un navire, et qui roule 



SAVENIERES. 125 

de flot en flot sans pouvoir rien distinguer ni rien 
saisir. 

Parfois cependant une crise plus forte m'arrachait à 
cette espèce de somnambulisme douloureux. Alors la 
vie se réveillait en moi si profondément , le sentiment 
de la réalité me saisissait avec tant de vivacité, que je 
courais au balcon tout égaré, et que j'y tombais à genoux 
les mains jointes avec des pleurs et des sanglots ; 
puis, au milieu de mon désespoir, la voix d'Ernestine 
parvenait à mon oreille ; si j'entendais un mouvement 
près de son alcôve, je me relevais en tressaillant! elle 
avait besoin de moi peut-être!... Je rappelais tout mon 
courage-, je serrais mes mains sur mes yeux pour y 
refouler les larmes; je les pressais sur mes lèvres 
pour y étouffer les soupirs; et quand j'avais réussi 
à tout faire rentrer dans mon cœur, je m'appro- 
chais du lit de la malade avec des yeux humides qui 
s'efforçaient d'être sereins, et des lèvres tremblantes 
qui tâchaient de sourire ! — Oh ! il ne doit point par- 
ler de souffrance celui qui n'a pas veillé la femme qu'il 
aimait pendant son agonie ! il n'a point senti les an- 
goisses de toute une vie résumée en quelques heures; 
il n'a point bu à cette coupe amère de toutes les amer- 
tumes ; il ne connaîtra jamais une de ces nuits où 



126 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

chaque minute est une année, chaque geste un événe- 
ment, chaque soupir un désastre ; où penché sur une 
tête échevelée, épiant la vie ou la mort de son bon- 
heur, on compte les pulsations d'une artère, espérant 
toujours que Ton s'est trompé ; on écoute une respi- 
ration sifflante qui, bientôt, semble plus libre ; on 
attend quelques traces de sueur sur le front, que Ton 
finit par humecter de sa propre haleine !.... — O nuits 
suprêmes 1 enfers où j'ai passé, et qui n'avez de nom 
dans aucune langue, je ne haïrai jamais assez pour 
souhaiter vos tortures à mon ennemi ! 

La tension dans laquelle mon âme fut maintenue 
par les retours successifs d'espérance et de désolation, 
devint à la longue impossible à supporter. Vers le 
matin, mon irritation fiévreuse s'était tellement exal- 
tée, que je fus pris d'une rage impatiente ; l'incerti- 
tude du malheur m'était intolérable; j'étais pressé 
d'avoir une douleur entière, dans l'espoir qu'elle me 
tuerait ; mon cœur la cherchait avec une avidité fu- 
rieuse ; je ne demandais plus au ciel la vie d'Ernes- 
tine, j'avais épuisé tous mes espoirs et toutes mes 
prières ; je demandais sa mort et je me révoltais de ce 
qu'elle n'arrivât pas. Je m'indignais que Dieu tentât 
de me tromper par un leurre d'espérance. Je Faccu- 



SAVENIERES. 127 

sais de me condamner au supplice de l'attente, moi 
qui étais sûr qu'elle mourrait et qui n'attendais que 
cette heure pour mourir aussi. 

Car Ernestine perdue, à quoi bon l'existence? On 
survit à la femme qui fut seulement une chose gra- 
cieuse dans nos jours ; on survit à celle qui part en 
avant, après nous avoir fait connaître un amour en- 
tier; la première laisse un vide qui se remplit; la se- 
conde des souvenirs qui donnent du courage -, mais 
moi, je n'avais ni habitude à refaire, ni souvenirs à 
caresser. Ernestine morte, rien ne me restait pour me 
consoler. J'étais en marche, à moitié route, vers le 
bonheur, et, tout à coup, on m'enlevait le but; comme 
à Icare, mes ailes s'étaient fondues après avoir quitté 
la terre et avant que je fusse arrivé au ciel. Que 
pouvais-je faire au monde après cet attachement in- 
terrompu? que pouvais-je désirer maintenant qu'on 
avait brisé entre mes mains cette coupe si longtemps 
désirée au moment où j'allais y goûter? Oh! je le 
sentis vivement alors, Charles, ce qui dégoûte de la 
vie ce n'est point une pleine et loyale douleur, ce sont 
les joies qui avortent, les espérances qui fleurissent 
sans porter de fruits, les amours qui, prêtes à s'en- 
voler au ciel, se trouvent n'avoir point d'ailes î 



128 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Vers huit heures du matin, on fit venir un prêtre 
pour Ernestine :je ne pus soutenir ce spectacle; je 
descendis au jardin. M. Clermont s'y était rendu peu 
avant moi ; nous nous rencontrâmes au bout d'une 
allée... Il se jeta sur mon sein en sanglottant. Je le 
serrai dans mes bras sans rien dire; je ne pouvais 
plus pleurer : cette nuit avait tari mes larmes. Après 
un moment de silence : 

— Combien peut-elle encore vivre? lui deman- 
dai -je. 
— - Une heure, peut-être. 

Je ne m'attendais pas à ce que le délai donné fut si 
court, et j'en éprouvai un saisissement terrible : arrivé 
à ces extrémités, tout semble important. Je savais 
bien qu'Ernestine devait succomber, mais je n'avais 
point encore, dans mon esprit, fixé le moment de sa 
perte, et maintenant voilà que l'on me marquait les 
limites de sa vie. Une heure, mon Dieu, une heure 
encore... et PErnestine que j'aimais ne serait plus 
qu'une chose inerte et horrible à voir !... 

Je courus vers sa chambre les bras tendus en avant, 
chancelant et la tête perdue... En entrant j'entendis 
des cris... Arthur était à genoux près du lit de sa 
mère, tenant une de ses mains qu'il baisait. J'allai 



SAVENIERES. 129 

me placer de l'autre côté, et je m'agenouillai en pre- 
nant l'autre main de la mourante. Madame de Puineuf, 
que les gémissements de l'enfant avaient paru rani- 
mer, se souleva ; son regard erra un instant d'Arthur 
à moi, et s'arrêta enfin sur son fils. Elle me retira la 
main que je tenais pour les porter toutes deux sur la 
tête brune de l'enfant; mais, comme si elle eût regretté 
subitement cette préférence, elle me rendit cette main 
moite et tremblante, se tourna vers moi, sourit... et 
se laissa retomber sur son oreiller. Un instant après 
j'entendis, au chevet, les sanglots de la jeune fille qui 
la soignait ; je me soulevai d'un bond et me penchai 
sur Ernestine... Elle n'était plus. 

Je ne vous dirai rien de ma première douleur : 
quels mots pourraient la rendre? Plusieurs heures 
s'écoulèrent dans des crises de désespoir suivies de 
profonds abattements. Mais enfin vint ce calme ins- 
tinctif qui naît de l'impossibilité de souffrir plus long- 
temps. Tous les ressorts de mon cœur semblèrent se 
replier en même temps, et je me laissai retomber dans 
mon affliction avec un nonchalant abandon de moi- 
même. 

Tout le monde a passé par cet état sans nom, suite 
des grands orages de l'âme, qui n'est ni du bien-être, 



130 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

ni de la souffrance, mais un affaissement poignant et 
doux à la fois. Des pensées qui, quelques heures au- 
paravant, m'auraient déchiré, je m'y arrêtais mainte- 
nant avec complaisance, je cherchais les objets qui me 
rappelaient le malheur dont j'avais été frappé, je trou- 
vais une volupté étrange à manier la couronne d'épine 
sous laquelle mon front saignait. 

Ces entretiens intimes avec ma douleur me la 
rendaient même insensiblement précieuse. J'arrivais à 
m' attendrir sur mon propre sort, et j'y trouvais du 
charme. Il est si rare de pouvoir s'aimer soi-même, si 
doux de pouvoir se pleurer. On ne sait point, dans les 
premiers moments, tout ce que les douleurs pures et 
saintes apportent de forces avec leurs tourments. Pa- 
reilles à cette lance d'or des temps fabuleux, qui don- 
nait la guérison en faisant la blessure, elles ne nous 
abattent d'abord que pour nous relever bientôt. Sou- 
tenus par elles, nous mettons le pied sur la vie, nous 
laissons tomber nos passions charnelles comme un 
vêtement usé, et notre âme exaltée grandit jusqu'au 
ciel. C'est surtout dans ces moments de désolation que 
l'on arrive à sentir ce que l'on vaut. 11 nous semble 
alors qu'en nous frappant, Dieu a déclaré que nous 
étions quelque chose; notre mal nous est glorieux; 



SAVENIERES 131 

nous nous sentons plus importants, plus dignes d'es- 
times : nous nous honorons de notre malheur comme 
le soldat de la cicatrice qu'il aura à montrer après la 
guerre. 

La nuit était venue, et j'étais seul. Je fus saisi d'un 
invincible désir de revoir la chambre d'Ernestine. Je 
sortis sans bruit de la mienne, et je m'avançai à travers 
le corridor obscur. Arrivé à la porte, je la poussai avec 
une sorte d'attente frémissante !... La morte avait été 
emportée ailleurs ; l'appartement était vide, et la lune 
y jetait ses lueurs. 

Du reste, tout y était encore dans le même état 
qu'au moment où je l'avais quittée, et son désordre 
n'avait rien de lugubre. La maladie d'Ernestine avait 
été si courte, que sa chambre n'avait point eu le temps 
de perdre son paisible aspect. Le choléra y était venu 
à l'improviste, et avait emporté sa proie sans laisser 
de trace. Des fleurs, une broderie commencée, un lit 
défait, une robe blanche jetée sur un fauteuil, tout 
semblait indiquer le lever récent d'une jeune fille plu- 
tôt qu'une agonie. 

Je m'arrêtai tremblant au milieu de cette chambre. 
Jusqu'alors je ne l'avais jamais vue que dans un arran- 
gement froid et méthodique, fidèle image de ma vie 



132 SCENES DE LA VIE INTIME. 

monotone ; pour la surprendre dans ce désordre joyeux, 
qui ressemblait presque à celui de la volupté, il avait 
fallu que la mort m'y précédât ! 

Je promenai autour de moi des regards noyés de 
larmes ; je cherchai dans chaque coin de cet appar- 
tement quelque chose qui me rappelât Ernestine; 
j'aurais voulu reconnaître ses places accoutumées ; 
mais rien ne m'était familier dans ce sanctuaire, où 
la liberté de l'amour compris m'avait toujours manqué. 
Oh! heureux qui peut repeupler l'intérieur vide, 
heureux qui a pu attacher à chaque objet quelque 
douce réminiscence ! En partant, l'être aimé laissera 
du moins son empreinte et ses attitudes ; son ombre 
flottera sur les murs, se reflétera dans les miroirs ; 
chaque heure, en sonnant, évoquera le doux fantôme 
pour quelque occupation ordinaire et connue ; le temps, 
l'espace seront gardiens de ces souvenirs sacrés; 
ce sera comme une âme dont on n'aura perdu que le 
corps. 

La fenêtre était restée ouverte; je m'en approchai 
pour regarder la campagne et la nuit étoilée. La perte 
d'Ernestine était si nouvelle, que je n'avais pu encore 
en accepter l'idée-, l'habitude protestait en moi contre 
l'évidence. A chaque instant il me semblait entrevoir 



SAVENIERÈS. 133 

long des charmilles du jardin, sa forme aérienne ; 
je croyais entendre, dans le corridor, son pas furtif, 
je m'attendais sans cesse à voir la porte de la chambre 
s'ouvrir et Ernestine paraître. Je sentais bien une 
grande désolation, j'entendais bien en moi un son lu- 
gubre et monotone, qui, semblable aux tristes balan- 
cements d'une horloge pendant la nuit, allait de ma 
tête à mon cœur en répétant : morte ! morte ! morte !... 
Mais ce n'était qu'un bruit confus ! Tout parlait d'elle 
autour de moi, tout m'avertissait qu'elle venait de par- 
tir à peine. Je touchais ses travaux de femme , son 
piano encore ouvert devant la romance préférée, ses 
gants encore embaumés du parfum qu'elle aimait !... 
Comment croire que son absence n'était point une 
absence ordinaire? comment ne pas espérer son re- 
tour?... 

Je parcourais lentement cette chambre adorée, 
m'efforçant d'entretenir mon illusion, et cherchant 
partout les traces laissées par Ernestine. J'arrivai 
ainsi au secrétaire de citronnier où elle avait coutume 
d'écrire et je l'ouvris. 

Le livre qu'elle avait commencé y était encore, et 
le couteau d'ivoire marquait la page où elle s'était 
arrêtée. A côté se trouvaient des feuilles éparses sur 

12 



134 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

lesquelles elle avait jeté quelques fugitives pensées, 
quelques citations de ses récentes lectures. Je feuilletai 
avec un saint attendrissement ces papiers confidents 
de ses admirations cachées. Hélas! ce quelle avait 
choisi partout, c'étaient des expressions de tristesse 
et d'amour, les confessions des cœurs malades ou bri- 
sés ! Je relus plusieurs fois ces notes mélancoliques 
qui révélaient son âme : puis, comme si j'avais espéré 
entendre la fin d'une confidence commencée, je me 
mis à chercher de nouveau. A quoi bon, en effet, une 
plus longue discrétion? Ces papiers n'avaient plus de 
maîtres, ces secrets n'appartenaient plus à personne \ 
ils étaient passés du monde réel à celui des ombres : 
tout cela n'était plus une histoire, mais un roman ! 

Je trouvai, dans une cassette de bois de rose dont 
je lui avais fait présent autrefois, les lettres que je lui 
avais écrites pendant ma longue absence; elles étaient 
confondues avec des actes de naissance et la copie de 
notre contrat^ de mariage ; un autre tiroir contenait 
son bouquet d'oranger, un bandeau de roses blanches 
conservé depuis sa première communion sans doute, 
et quelques lauriers jaunis, innocentes couronnes rap- 
portées du couvent. Je contemplais toutes ces choses 
avec un frémissement intérieur, je les touchais; je 



SAVEXIERES. 135 

leur parlais à voix basse et avec larmes. Papiers, 
fleurs, lauriers flétris, tout m'était précieux. 

J'avais cherché jusqu'aux recoins les plus cachés; 
j'avais tout vu et j'étais prêt à recommencer cet 
examen cher et cruel, lorsqu'une lettre froissée attira 
mes regards. Je connaissais cette écriture : c'était 
celle de M. Clermont. 

Pardon, mon ami, j'ai été obligé de m'inter- 

rompre. Arrivé à ce moment horrible de mon récit, ma 
plume s'est arrêtée d'elle-même, et la douleur du sou- 
venir a été plus forte que mon courage. Prévoyant 
combien devaient me coûter ces dernières confidences, 
je les reculais toujours, et, comme un condamné qui 
marche vers l'échafaud, je multipliais les détours afin 
de retarder le supplice ; mais, malgré tout, le moment 
est venu. 

Voici la lettre dont j'avais reconnu l'écriture. — Pour 
vous la copier, Charles, j'ai tâché de fermer les yeux 
de mon âme, et d'écrire sans comprendre les mots que 
ma main traçait!... Il m'a fallu trois jours pour 
cela! 

« Ne craignez rien, Ernestine, je refuserai toutes 
les invitations. Qu'irais-je chercher à Savenières ? Les 
souvenirs de joies perdues, d'espérances fauchées! 



136 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Ah ! non, je ne veux point jeter de regard dans ce pa- 
radis dont je suis chassé à jamais. 

« Madame deMoëlan m'a longuement parlé de vous; 
je sais que vous êtes aussi heureuse que vous pouvez 
l'être désormais sur la terre!... Que m'importe le 
reste ? Je ne veux point compromettre, par une im- 
prudence, votre honneur et votre repos. 

« Qu'aurais-je à vous dire, d'ailleurs? ne sommes- 
nous pas sûrs l'un de l'autre? ne craignez de ma part 
aucune démarche hasardée ; vous le savez, mon amour 
n'est point une de ces passions égoïstes et folles qui 
veulent se satisfaire à tout prix. Quand je suis venu 
dans ce pays,, c'était pour vous voir une fois seulement 
et je vous ai vue!... Le plongeur revient un instant 
sur les flots pour trouver de l'air, puis il retourne 
aux abîmes ; ainsi de moi. J'ai respiré quelques minutes ; 
j'ai aperçu le ciel; maintenant je puis me replonger 
dans la vie. 

a Une prière cependant : quand j'ai vu l'enfant 
chez madame de Moëlan, bien que votre cousine sût 
tout, j'ai à peine osé le serrer dans mes bras. De 
grâce, envoyez-le jouer quelquefois dans le grand bois 
de maronniers ; j'y serai, je pourrai faire sa connais- 
sance, lui parler... 11 ne verra en moi qu'un chasseur 



SAVENIERES. 137 

qui se repose, et nos entretiens n'auront rien de dan- 
gereux. — Oh ! si vous saviez combien j'ai envie de 
le connaître, de le serrer sur mon sein ! — Ernestine, 
aimez bien l'enfant, aimez-le bien; c'est maintenant 
le seul lien entre nos cœurs, le seul lieu du rendez- 
vous donné à nos amours. 

« Adieu ï j'ai recommencé plusieurs fois cette lettre ; 
je voulais être calme et ne pas réveiller chez vous de 
trop cuisants regrets. Vous comprendrez cette froi- 
deur, n'est-ce pas ? Vous saurez qu'il faut bien souf- 
frir pour se faire si tranquille ! O Ernestine î Ernes- 
tine, pourquoi ne sommes-nous pas morts ensemble, 
il y a dix ans, ce soir ou vous étiez si pâle à la soirée 
de votre sœur et où vous me dites en sortant. On veut 
me marier! Que de soucis nous nous serions épargné 
en quittant la vie alors ! 

c< Adieu, priez pour nous. 

or Alfred. » 

Il y a des heures où l'on a l'instinct de son infor- 
tune. Rien ne m'avait préparé au coup qui me frappait; 
aucune crainte, aucun soupçon, et pourtant ce malheur 
ne me trouva point incrédule,, je sentis qu'il m'appar- 
tenait. A l'instant même et d'une seule pensée, je 
compris tout ; la tristesse d^Ërnestine, sa réserve, les 

12* 



138 SCENES DE LÀ VIE INTIME. 

premières froideurs de M. Germon t à recevoir mes 
avances ; puis enfin ses assiduités mieux reçues. 

Ainsi j'avais été trompé ! Cette femme que je croyais 
si pure et que mes caresses faisaient trembler, sortait 
des bras d'un autre! cet enfant que j'avais bercé sur 
ma poitrine en lui donnant le nom de fils, n'était pas 
le mien ; j'avais été trompé et je n'avais pas su le dé- 
couvrir, et j'avais moi-même ramené, dans ma de- 
meure, l'amant qui s'en éloignait ; j'avais joué entre 
Ernestine et lui le rôle d'entremetteur ! Je m'étais avili 
à leurs yeux par le ridicule! 

Oh ! que de plaisanteries faites par moi en leur pré- 
sence, dont le souvenir seul me faisait rougir mainte- 
nant ! O honte ! n'avoir rien deviné, rien vu, avoir été 
aveugle, sourd et stupide ! être resté des heures, des 
j ours, des mois en butte à leur mépris ou à leur pitié ! . . . 
Et c'était elle qui m'avait ainsi joué,, elle que j'avais 
adorée comme une sainte et que je respectais plus que 
je n'aurais respecté ma mère ! 

Cette pensée me rendit fou d'indignation et de colère. 
Ma lettre à la main, je courus dans le corridor, tout 
égaré, en demandant où était la morte. Un domestique 
Semblant me montra du doigt la chambre funèbre ; 



SAVENIERES. 139 

je m'y précipitai 5 Arthur, à genoux et baigné de 
larmes, était au pied du cercueil. 

— Emmenez l'enfant lemmenezl' enfant! m'écriai-je. 

Et je le jetai dans les bras du prêtre, qui s'écarta 
avec épouvante. Alors face à face avec le cadavre, je 
me mis à lui parler comme s'il eût pu m'entendre ; je 
lui demandai compte de ma confiance trompée, je 
l'accablai de malédictions. Puis, l'insensibilité de la 
morte augmentant ma fureur, je foulai aux pieds les 
fleurs qui ornaient son suaire, j'arrachai de son doigt 
la bague d'alliance, j'enlevai le crucifix posé sur son 
cœur, et, le brisant sur la bière , je lui criai que Dieu 
n'écoutait point les adultères. J'ignore, du reste, com- 
bien de temps dura cette scène de délire dont je n'ai 
gardé qu'un souvenir confus, et à la suite de laquelle 
je m'évanouis. Lorsque je revins à moi, j'étais au 
lit, une fièvre violente m'avait ôté la raison pendant 
douze heures. 

La première impression distincte qui me frappa au 
sortir de cette crise fat la vue de la lettre fatale que 
ma main tenait toujours dans une pression convuîsive. 
Elle me rappela à l'instant le coup dont j'avais été 
frappé, et les souvenirs me revinrent avec une telle 
abondance, que je sentis le délire qui me gagnait de 



J40 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

nouveau. Je me redressai dans mon séant et je pris 
mon front à deux mains comme pour comprimer mes 
pensées. Au milieu de leur confusion pourtant, une 
idée nouvelle commençait à se faire jour. Dans le 
premier élan de surprise et de désespoir, je n'avais 
songé qu'à Ernestine 5 car entre deux trahisons celle 
de l'être aimé est la plus cruelle ; mais mon second 
mouvement fut de courir à son complice pour me ven- 
ger. Je voulus me lever sur-le-champ, mes forces me 
trahirent; je fus pris d'un long évanouissement et 
l'on fut obligé de me reporter au lit. 

J'appris le soir même que M. Clermont, atteint du 
choléra quelques heures après la mort d'Ernestine, 
n'avait pu quitter Savenières et qu'il y était mourant. 

Je ne vous détaillerai point tout ce qui se passa en 
moi pendant une courte convalescence. Dès que je pus 
marcher, je me rendis à la chambre de mon rival; 
mais l'amélioration passagère que l'on avait remarquée 
dans son état venait déjà de faire place à des symptô- 
mes dont on s'effrayait. Je le trouvai sans force, sans 
voix et sans regard. Vers le soir pourtant, il se ranima, 
et l'on conçut quelques espérances qui s'évanouirent 
bientôt pour renaître de nouveau à la fin du second 
jour. Je suivais toutes ces crises de guérison et d'à- 



SA VENIERES. 141 

gonie avec une inquiétude avide. Depuis que j'avais 
vu Clerrtiont, ma soif de vengeance avait redoublé. 
Obligé de la cacher, je la sentais s'accroître. Je m'ir- 
ritais de l'impassibilité du mourant devant ma rage 
mal contenue; j'aurais voulu lui faire comprendre une 
malédiction ou une injure, trouver en lui quelque point 
sensible que je pusse faire saigner. Oh! vous ne savez 
pas, Charles, combien le goût du mal devient fort 
dans un cœur ulcéré ; vous ne savez pas comme la 
haine occupe prompiement tous les vides que laisse 
l'amour en s'en allant! Vous n'avez jamais connu la 
violence de ces ressentiments silencieux qui gran- 
dissent dans les ténèbres de l'âme; vers solitaires 
dont on sent perpétuellement la morsure au fond de 
ses entrailles. 

Plus je pensais à ma haine, plus elle prenait pos- 
session de moi. Grâce à l'ingénieuse éloquence de la 
passion,, je trouvais à chaque instant quelque nouvelle 
raison à ma colère. Tout me rappelait l'injure que 
j avais reçue; la maladie même dont le mourant était 
atteint, ne l'avait-il pas gagnée en donnant des soins 
à Ernestine? C'était comme une dernière trace de 
leur amour ; il semblait vouloir mourir du même mal 
qui l'avait tuée elle-même. 



142 SCENES DE LA VIE INTIME, 

Et s'il mourait, je n'avais plus personne à qui je 
pusse demander compte de mes tortures. Lui, il n'aurait 
eu rien à souffrir, pas même la douleur de survivre, 
et moi, j'allais rester seul sans avoir pu le faire rou- 
gir. Cette pensée me mettait hors de moi. 

O Charles ! quelles journées et quelles nuits s'écou- 
lèrent près de cette triste couche ! Que j'interrogeai de 
fois ce souffle sur le point de s'arrêter; comme 
je demandai à Dieu avec ferveur de faire vivre cet 
homme assez de temps seulement pour que je pusse 
l'insulter et le tuer ! Mais chaque jour je voyais cette 
espérance décroître ; je le regardais mourir heure par 
heure... mourir tranquillement!... Tranquillement, 
mon Dieu ! — En vain je suppliais à mains jointes les 
médecins de le sauver; les médecins secouaient la 
tête et soupiraient. Penché à son chevet, j'épiais quel- 
que révolution inespérée, j'attendais qu'un éclair de 
vie jaillît de ses yeux presque éleints ; je l'appelais par 
son nom; je secouais sa main... et ses regards res- 
taient morts, ses oreilles sourdes, sa main insensible ! 
Oh f s'il eût pu du moins se ranimer un instant pour 
me voir et m'entendre ! s'il eût pu revivre assez pour 
souffrir d'un outrage ! Safaiblesse nem'eût point retenu. 
Que m'importait en effet d'être méchant et lâche ? 



V E>' IÊRE5. 143 

Je voulais sa douleur, tout le reste n'était rien pour 
moi 1 

Dieu me refusa cette honteuse joie, Clerrnont mou- 
rut à Savenières sept jours après Ernestine. 

Sa mort me causa un désespoir sauvage, mais sans 
apaiser ma colère, et ce fut peut-être ce qui me sauva. 
Ma haine seule me soutenait ; c'était le dernier res- 
sort de mon être ; lui brisé, je n'aurais plus été qu'un 
cadavre qui serait retombé sur lui-même. 

Depuis ma fatale découverte, l'idée du suicide m'était 
plusieurs fois venue, mais sans que je m'y arrête 
Ces désertions furtives m'avaient toujours déplu, 
moins par principe que par instinct. Trop de vitalité 
débordait en moi pour que j'acceptasse une mort s 
lutte et sans action. Je pouvais chercher le dan 
pour périr, mais non rn'assassiner froidement. Le 
désespoir même est logique chez l'être fort, et le 
suicide m'avait toujours paru un non-sens. 

Dans ma situation, d'ailleurs, je me fis un point 
d'honneur de vivre. Ma mort eût fait croire que je n'a- 
vais pu supporter la perte d'Ernestine, et mon sang 
eût écrit sur sa tombe une 'épitaphe glorieuse. Je ne 
voulus point lui rendre cet hommage menteur. Vivre 



144 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

c'était protester contre sa mémoire , je voulus vivre 
pour prouver mon indifférence. 

N'ayant pu éviter la blessure ni la venger, j'essayais 
ainsi de la nier. Comme tous ceux qu'occupe une seule 
pensée, il me semblait que tout le monde avait les yeux 
sur moi. Je voilai donc ma douleur sous un masque de 
sérénité ; mais comment ne pas exagérer ce que l'on 
feint? 11 eût fallu supporter mes tortures sans me 
plaindre, je voulus les supporter en chantant. Je repris 
mes travaux, je reçus des visites, je me montrai partout 
souriant, désoccupé, et étonnant tous les regards de 
ma tranquillité joyeuse. 

Mais il me fut impossible de braver ainsi longtemps 
la douleur et l'opinion. Je n'atteignais rien dans ces 
combats à vide dont tous les coups retombaient sur 
moi-même. Je sentis bientôt ce rire à fleur de lèvres 
s'éteindre, et la colère, que j'avais voulu refouler au 
fond de mon cœur, remonter comme une lave, J'éprou- 
vai le besoin de décharger sur quelque chose ce qu'il y 
avait en moi d'amertume. Ne pouvant plus atteindre 
les personnes, je reportai sur les choses ma froideur et 
mes mépris. 

Le séjour de Savenières m'était devenu insuportable; 
décidé à m'en défaire et à quitter le pays, j'annonçai un 



SAVENIEKES. 145 

encan public de tout ce que renfermait le château, et 
j'y assistai moi-même. Faut -il vous avouer ces peti- 
tesses de la haine, Charles ? j'éprouvai une poignante 
joie à fouler ainsi aux pieds les souvenirs de la femme 
parjure et à l'insulter dans ce qui avait été à elle. Je 
jetai moi-même entre les mains sordides des juifs ac- 
courus à la vente toutes les saintes reliques qui me la 
rappelaient : parures de mariée , vêtements de bal , 
tout fut vendu, tout jusqu'aux oiseaux qu'elle nourris- 
sait dans sa volière, jusqu'aux fleurs qu'elle cultivait 
sur sa fenêtre. Ah 1 que ne ponvais-je prendre aussi son 
fils dans mes bras, et crier à ces gens : 

— Qui veut l'acheter ? 

Que ne pouvais-je vendre mes souvenirs avec ce 
qui lui avait appartenu ; vendre mes quinze années 
d'amour, mes rêves de bonheur, mes espérances insen- 
sées, mes joies trompeuses ! mon passé tout entier, 6 
mon Dieu I qui voulait m' acheter mon passé ! Hélas î 
à quoi me servait de dépouiller mon temple domes- 
tique, d'en renverser tous les autels et de briser dans 
la boue les signes de mon adoration ; je faisais vaine- 
ment le vide autour de moi; pouvais-je oublier la foi 
perdue et la divinité profanée? 

Quand j'eus épuisé tous les moyens de rompre avec 

13 



14G SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

le passé, et que mon indignation se fut satisfaite autant 
qu'elle le pouvait, je tombai dans un abattement pro- 
fond. Cette demeure dévastée réveillait plus doulou- 
reusement mes souvenirs; chaque vide m'y rappelait 
l'objet absent plus vivement que ne l'eût fait sa pré- 
sence. Je me hâtai d'achever mes affaires afin de 
pouvoir quitter Savenières. 

Enfin tout se termina, et je partis pour Angers où 
une voiture m'attendait. 

C'était un soir d'automne : l'air était froid, et le 
ciel avait cette sérénité sévère plus triste que le 
brouillard lui-même. La bise soufflait dans les bois, 
et des tourbillons de feuilles mortes couraient devant 
mon cheval dans l'avenue déserte. Je me rappelai que 
j'avais déjà parcouru le même chemin à la même 
époque de l'année et par un temps à peu près pareil ; 
mais alors je venais, le cœur palpitant et plein d'es- 
pérances, chercher à Savenières du repos, de l'amour, 
une femme et un enfant adorés ! Cinq ans s'étaient 
écoulés, et je reprenais la même route, le cœur à 
jamais vide d'espoir, lassé de tout, veuf et sans fils ! 
Ainsi ma vie entière, ma véritable vie avait duré seu- 
lement cinq années! cinq années de lutte, d'incerti- 
tude, de joie provisoire, pendant lesquelles j'avais 



SAVENIERES, (17 

toujours marché les yeux fixés sur l'avenir, et qui 
avaient abouti au néant ! Sorti un instant du monde 
tumultueux qui m'avait ballotté silongtemps J'y rentrais 
donc encore malgré moi, le front plus chauve et l'âme 
plus vieille ! Ma retraite à Savenières n'avait été qu'un 
rêve de cinq ans , écoulé entre deux tristes jours 
d'automne ! 

J'arrêtai mon cheval, et je regardai autour de moi 
d'un œil désolé. On eût dit que Savenières effeuillait 
aussi ses dernières espérances et ses restes de jeu- 
nesse. Les campagnes étaient abandonnées et silen- 
cieuses ; les grands arbres laissaient pendre sur l'ave- 
nue leurs rameaux déjà dépouillés, et les prairies 
inondées récemment déroulaient au loin une verdure 
rare et souillée. 

Cette tristesse des lieux, si bien en harmonie avec 
la mienne, me toucha ; je m'arrêtai pour contempler 
cette belle campagne que je ne devais plus revoir, et 
où j'avais poursuivi tant de délicieuses chimères ! Un 
attendrissement profond descendit en moi à cette vue. 
Ma fermeté haineuse se fondit comme un glaçon qui 
se serait formé sur le cœur, et l'orgueil de ma dou- 
leur s'abîma dans les larmes. 

Alors, tendant les bras vers cet Eden dont une Eve 



148 SCENES DE LA VIE INTIME. 

m'avait aussi chassé , je dis adieu aux bois où je 
m'étais reposé à ses pieds, adieu aux vallées où l'en- 
fant poursuivait des papillons tandis que je cueillais 
des marguerites pour elle , adieu aux fontaines où 
je l'avais fait boire dans ma main, adieu aux nuages 
que nous regardions ensemble, adieu aux haies fleu- 
ries, adieu aux oiseaux, adieu à tout ce qu'elle avait 
aimé et que j'avais aimé à cause d'elle ! Puis, jetant 
un dernier regard sur ces lieux où j'avais tant souffert, 
tant espéré et dont je ne gardais rien , je pensai 
en pleurant combien était heureux celui qui pouvait, 
comme Énée sauvant ses dieux des flammes de Troie, 
emporter son passé dans les bras à travers les ruines 
de sa destinée. 



UNE ÉTRANGÈRE, 



i. 



Parmi les petites villes que Ton rencontre presque 
à chaque pas dans la Bretagne comme témoignage de 
la civilisation et de l'importance primitive du vieux 
duché, il n'en est point dont l'aspect soit à la fois plus 
coquet, plus paisible et plus doux que Kemperlé. Née 
d'une abbaye, cette gracieuse bourgade semble avoir 
conservé la sérénité du cloître. Seulement, les cellules 
se sont insensiblement transformées en maisonnettes 
riantes où chaque famille vit à part, d'une existence 
silencieuse et murée. 

Dans les grandes villes, la nécessité de réunir plu- 
sieurs ménages sous le même toit a nécessairement 
établi entre eux une communauté d'habitudes. A force 
de se rencontrer dans le même escalier, on arrive à se 

13* 



150 SCENES DE LA VïE INTIME. 

connaitre au moins de visage ; on cesse d'être une 
gêne l'un pour l'autre; le voisin devient le témoin 
d'une partie de nos actions, une chose du logis à la- 
quelle nous ne prenons plus garde. Mais dans les 
petites villes, l'isolement crée à la longue une sorte de 
monotonie, de mystère, qui descend aux actes les plus 
vulgaires de la vie. L'idée qu'on est vu suffit pour tout 
empoisonner. Le regard du voisin est une véritable 
épée de Damoclès qui empêche de manger, de rire, de 
marcher. Aussi rien ne coûte -t-il pour y échapper; 
on élève les murs, on double les jalousies, on dépolit 
les vitres ; chacun semble uniquement occupé de se 
cacher ; on dirait une population de faux monnayeurs ! 

Or, la curiosité croît nécessairement en proportion 
des difficultés qu'elle trouve à se satisfaire. Moins on 
veut être vu, plus on désire voir, et comme la surveil- 
lance la plus patiente est souvent mise en défaut, on 
devine ce qu'on n'a pu découvrir, on invente ce qu'on 
n'a pu deviner ; l'oisiveté se met au service de la mal- 
veillance. De là cette méchanceté traditionnelle des 
petites villes où, faute d'avoir autre chose à faire, l'on 
égorge tranquillement une réputation entre chaque 
repas. 

C'était sans doute pour échapper à cet espionnage 



UNE ÉTRANGÈRE. 151 

de tous les instants que madame veuve Desbarres oc- 
cupait, dans le quartier le plus solitaire de Kemperlé, 
une maison entre cour et jardin, fortifiée contre les 
tentatives des curieux avec autant de soins qu'un 
manoir du moyen-âge aurait pu l'être contre les atta- 
ques des routiers. Une haute muraille à chaperons 
hérissés de verre enceignait toute la propriété et ne 
laissait paraître que le toit du logis. Le grand portail à 
claires-voies, qui ouvrait autrefois une percée sur la 
cour, avait été soigneusement garni de planches, et 
Ton entrait maintenant par une petite porte à guichet 
que les habitués seuls savaient ouvrir. Les fenêtres 
du rez-de-chaussée étaient en outre défendues, jus- 
qu'au tiers de leur hauteur, par des persiennes fixes, 
et les croisées des autres étages avaient toutes de 
petits rideaux d'une mousseline épaisse, collés aux 
vitres de manière à ne laisser rien voir du dehors. 

Quant aux voisins, madame Desbarres n'en avait 
point à craindre. Elle avait soutenu deux procès, l'un 
pour faire condamner les seules ouvertures qui eussent 
vue sur son jardin, l'autre pour obtenir l'exhausse- 
ment d'un mur mitoyen, et elle les avait gagnés tous 
deux en première instance et en appel. 

Nul, du reste, ne s'en était étonné, car madame 



152 SCENES DE LA VIE INTIME. 

Desbarres passait à Kemperlé pour une femme enten- 
due en affaires et à qui tout réussissait. L'opinion pu- 
blique attribuait même à son influence la meilleure 
partie de la fortune acquise dans le commerce par feu 
M. Desbarres. La vérité était que celui-ci avait seul 
conçu et conduit les opérations dans lesquelles il 
s'était enrichi ; mais timide et silencieux, il avait laissé 
tout l'honneur de son habileté retourner à madame 
Desbarres. Ce qu'il faisait tout bas, elle le disait tout 
haut, et, une fois le succès obtenu, on attribuait à elle 
seule Tidée de l'entreprise parce qu'elle avait été la 
seule à en parler. Elle-même finit par se le persuader. 
Nature dominatrice et absorbante, elle s'était insensi- 
blement accoutumée à regarder son mari comme un 
serviteur dont le travail lui apppartenait. Elle s'empa- 
rait des projets de M. Desbarres aussitôt qu'il les lui 
avait communiqués, exigeait à grand bruit leur exé- 
cution, comme si l'initiative fût venue d'elle, la résis- 
tance de lui , et triomphait publiquement après la 
réussite, en répétant quelle F avait bien prédit. 

Tout autre que l'honnête marchand de bois se fût 
révolté contre cette espèce de confiscation de sa per- 
sonnalité ; mais lui, il y avait été préparé de longue 
main. Né d'une famille dans laquelle s'étaient produits 



UNE ÉTRANGÈRE. 153 

autrefois plusieurs cas d'aliénation mentale, il avait, 
pour ainsi dire, grandi sous le poids de ce passé. Dès 
son enfance, on s'était étudié à lui persuader qu'il ne 
pouvait prétendre à se conduire seul. Au moindre élan 
de jeunesse, il voyait tout le monde pâlir comme si 
l'on eût aperçu les symptômes du mal héréditaire. On 
cherchait à l'apaiser, à l'engourdir, en redoublant 
autour de lui le calme et le demi-jour. Cette éducation 
eut nécessairement pour résultat d'énerver une vo- 
lonté qui eût demandé, au contraire, à être fortifiée 
par l'exercice. Celle de l'enfant eut le sort de ces 
membres toujours emprisonnés et soutenus qui ne 
peuvent se développer. Il arriva à l'âge d'homme, 
habitué à ne sentir que sauf approbation et à n'exé- 
cuter que sous la responsabilité des autres. Le manie- 
ment des affaires eût pu modifier à la longue cette 
nature; mais, marié jeune, il passa de a tutelle de sa 
mère sous celle de sa femme, et acheva ainsi de 
s'annuler. 

Du reste, ce qui eût été un joug pour tout autre ne 
lui sembla, à lui, qu'un point d'appui. Madame Des- 
barres possédait précisément au plus haut degré la 
qualité qui lui manquait, une volonté confiante. Ce 
qu'elle avait commencé, elle le continuait et l'achevait 



154 SCENES DE LA VIE INTIME. 

avec cette persistance aveugle des esprits bornés qui 
ont la vue trop courte pour voir les obstacles, et arri- 
vent souvent parce qu'ils ne les ont pas vus. Son mari 
comprit de quels secours pouvait être pour lui un pa- 
reil caractère. Heureux, dans sa timidité, de n'avoir 
point à faire acte d'existence, il s'effaça derrière ma- 
dame Desbarres, et se laissa emporter dans sa des- 
tinée comme dans un char ami que Ton n'a point 
l'embarras de conduire. Tout entier à son commerce, 
il ne faisait rien qu'au nom de son mentor, et avait 
le plaisir de l'action sans en avoir la responsabi- 
lité. 

Sa vie s'écoula ainsi dans une tranquillité occupée. 
Il ne sentait point les chaînes de sa servitude volon- 
taire, il ne haïssait rien, il ne demandait rien j il se 
laissait simplement être heureux, et lorsque vint pour 
lui l'heure de la mort, il put regretter la terre où son 
humble place lui avait été douce parce qu'il l'avait 
acceptée sans révolte. 

11 laissait un fils sur lequel madame Desbarres re- 
porta toute son affection, c'est -à-dire toute son auto- 
rité ; mais Sulpice n'accepta qu'avec répugnance cet 
héritage de soumission. Quelques gouttes du sang de 
sa mère réchauffaient ses veines. Défiant et indécis 



CNE ETRANGERE. 155 

comme son père, il avait, de plus que lui, la honte de 
cette indécision et de cette défiance. Il faisait effort 
pour les combattre -, il s'exerçait à la fermeté ; il es- 
sayait, par instants, de repousser la domination que 
Ton voulait lui faire subir ; mais l'emportement avec 
lequel il engageait toujours la lutte le faisait ressem- 
bler à ces poltrons qui crient bien haut pour s'exciter 
eux-mêmes au courage. Au fond de toutes ces insur- 
rections on sentait clairement la faiblesse impatiente , 
douloureuse, indignée, mais incapable de résister long- 
temps. 

Madame Desbarres ne s'y trompa point. Sûre de 
dompter ces fougues de jeune coursier, elle n'y ré- 
pondit qu'en serrant le frein, et Sulpice, qui vit que 
ses révoltes n'aboutissaient jamais qu'à d'humiliantes 
capitulations, devint plus circonspect. 

Cependant les débats entre la mère et le fils se re- 
nouvelaient par intervalles et furent connus. On com- 
mença à parler dans la ville des folles désobéissances 
de ce dernier, de ses caprices, de ses goûts bizarres. 
Snlpice vivait, en effet, d'une manière étrange pour 
Kemperlé. Il ne fréquentait aucun des jeunes gens de 
son âge, ne visitait personne, et partageait ses jour- 
nées entre le bureau de la mairie (où sa mère avait 



156 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

exigé qu'il travaillât,) de longues promenades solitaires 
dans la campagne et des lectures sous les arbres. Le 
bruit se répandit même qu'on l'avait vu des tablettes 
à la main dans les sapinières de Kermor, et qu'il com- 
posait un poème ! A cette nouvelle, les vieilles gens 
échangèrent des regards et répétèrent d'un air pro- 
fond : — que les Desbarres avaient toujours eu la tête 
faible. 

Au milieu de ce blâme universel, un homme pour- 
tant essayait de défendre Sulpice, et semblait n'avoir 
point perdu toute espérance pour son avenir ; c'était le 
secrétaire de la mairie, Honoré Vallin, ancien ami de 
la veuve Desbarres dont il faisait la partie de piquet 
tous les soirs, et chez laquelle il soupait tous les mer- 
credis depuis vingt ans ; car, en province, tout se régu- 
larise, et l'on fonde un souper comme ailleurs une 
rente, à perpétuité ! Or, selon M. Yallin, les bizarre- 
ries de conduite de Sulpice ne tenaient qu'à l'isole- 
ment, et le seul remède qui pût l'en guérir était le 
mariage. Si Desbarres aimait tant à parcourir les bois, 
s'il perdait son temps à apprendre des vers, s'il ne 
voyait personne, c'est que rien ne l'empêchait de sui- 
vre ses goûts en toute chose. Une femme devait né- 
cessairent lui faire perdre cette dangereuse habitude. 



ÏNE ETRANGERE. 157 

Avec une femme, Sulpice serait obligé de se promener 
dans les rues, de ne lire que le journal, de faire des 
visites, de vivre enfin comme un homme raisonnable. 
Là était pour lui le seul moyen de salut. Quant à la 
personne dont on devait faire choix pour lui, M. Vallin 
la savait par cœur. Il fallait une jeune fille du pays, 
dont on connût la famille, les antécédents, le caractère. 
Il ne disait rien de la dot, par plusieurs raisons qu'il 
s 1 abstenait de développer et qu'il prétendait résumer 
dans cet axiome sentimental à l'usage des refrains de 
romances : 

L'argent ne vaut pas le bonheur ! 
Mais il déclarait important qu'elle fût jolie, vive, en- 
tendue, capable enfin d'arracher le jeune homme à ses 
rêveries et de le pousser en avant. 

L'honnête fonctionnaire municipal eût pu ajouter 
que ce portrait était, de tous points, celui de sa nièce, 
mademoiselle Henriette Riollet, petite brune à qui son 
nez retroussé, son œil rond et ses lèvres vermeilles 
avaient fait une réputation d'esprit qu'elle tâchait de 
soutenir en riant à tout sans jamais répondre à rien. 
Elle avait été élevée par M. Vallin, qui, pendant qu'elle 
était enfant, n'avait cessé de se plaindre de son indoci- 
lité, de son ignorance, de sa tyrannie ; mais par un 

li 



158 SCENES DE LA VIE INTIME. 

prodige étrange et pourtant ordinaire, l'âge nubile avait 
subitement transformé tous ces défauts en vertus i 
L'indocilité s'appelait maintenant de l'indépendance, 
l'ignorance de la simplicité, la tyrannie de la force 
d'esprit ; le démon était enfin devenu un ange ! un 
ange à marier ! 

Henriette soupait tous les mercredis avec son oncle 
chez madame Desbarres, et y voyait Sulpice. Ces 
rencontres fréquentes avaient établi entre les deux 
jeunes gens une familiarité précoce qui, loin de con- 
duire à une intimité plus tendre y met presque tou- 
jours obstacle. Ils pouvaient se voir à loisir, se parler 
à toute heure, s'aimer sans contrainte ; aussi n'y pen- 
sèrent-ils pas. Chacun d'eux d'ailleurs regardait à un 
point différent de l'horizon . Tandis que Sulpice mar- 
chait ivre et éperdu au milieu des fantômes de la jeu- 
nesse, comme le dieu de Berecinthe au milieu de son 
cortège échevelé, Henriette ne sortait point de ce cer- 
cle de petits intérêts, de maigres vanités et de puérils 
plaisirs, qui occupent les existences vulgaires. Celui-là 
cherchait le fil d'or dans la magique quenouille des 
fées, celle-ci brodait point par point, le grossier canevas 
de la réalité. Le moyen qu'ils pussent se rencontrer et 
se plaire ? Henriette ne comprenait rien aux sauvage- 



UNE ÉTRANGÈRE. 159 

ries de Sulpice, à ses enthousiasmes, à ses abatte- 
ments ; tout ce qu'elle avait remarqué de lui, c'est 
qu'il se montrait moins aimable que la plupart des 
jeunes gens de son âge. 

Mais c'était surtout lorsque la jeune fille le com- 
parait à son cousin Alexandre Béfort, qu'elle demeu- 
rait frappée de son infériorité. A la vérité, Alexandre 
était le héros de la fashion kemperloise. Il avait 
trente ans, une figure passable, une fortune suffi- 
sante, et se faisait habiller à Paris. C'était, de plus, 
un de ces hommes doués d'une aptitude générale, 
parce qu'ils n'en ont pas de particulière, et qui ac- 
quièrent, presque sans peine, les rudiments de toute 
chose ; espèce de princes de la médiocrité auxquels 
appartiennent les royautés infimes de l'art ou de la 
mode, et dont l'empire ne dépasse point les bureaux 
d'octroi de leur commune. Alexandre savait chasser, 
danser, monter à cheval, chanter la romance, jouer 
des charades ; il avait eu quelques duels heureux et 
plusieurs aventures scandaleuses : c'était, en un mot, 
le Ducrou, le Garât, le Saint-George et le Lovelace de 
Kemperlé. 

Les mères de famille le traitaient bien de mauvais 
sujet, mais les jeunes filles ramenaient toujours son 



160 SCENES DE LA VIE INTIME. 

nom dans leurs entretiens. Elles s'informaient de ce 
qu'il avait fait, de ce qu'il avait dit. Lorsqu'il parais- 
sait dans la rue on criait : — e C'est lui ! » et toutes 
les aiguilles demeuraient en l'air, toutes les têtes s'a- 
vançaient à la fenêtre pour le voir passer. Henriette 
avait d'autant moins pu échapper à cette préoccupa - 
tion générale, qu'elle était parente de Béfort, et que 
cette parenté lui valait une sorte de reflet de célébrité. 
On disait à Kemperlé : — C'est la cousine de M. Alexan- 
dre, du ton que prit autrefois le commissaire de la Cité 
pour dire à Piron qu'il était frère de l'auteur de 
Manlius. 

Malheureusement la jeune fille voyait rarement son 
cousin. M. Vallin, qui le soupçonnait de vouloir plaire 
à sa nièce , et qui avait mille motifs pour préférer 
l'alliance des Desbarres, n'avait jamais encouragé ses 
visites, si bien que Henriette était réduite à parler 
d'Alexandre, quand elle le pouvait, avec ses amies, et 
à y penser lorsqu'elle était seule. 

Elle se trouvait précisément dans ce dernier cas au 
moment où commence notre récit. Assise sous une 
des tonnelles de madame Desbarres, d'où elle aperce- 
vait les toits du pavillon habité par son cousin, elle 
repassait dans son souvenir tout ce qu'il lui avait dit 



UNE ÉTRANGÈRE- 161 

à sa dernière visite, lorsqu'un grincement de cordes à 

harmonie douteuse retentit dans le jardin voisin : 

c'était un prélude de guitare. Henriette releva la tète, 

prêta l'oreille, et bientôt la voix d'Alexandre lui-même 

se fit entendre. 

Il chantait une romance nouvelle qui passait pour le 

chef-d'œuvre du moment. 

Adieu, couronnes de la gloire, 

Fracas des camps chers aux guerriers ; 

Adieu, déesses de mémoire, 

Je ne veux plus de vos lauriers. 

Je ne veux plus de vos lauriers!... 

Ici la guitare continua seule deux mesures d'accom- 
pagnement, comme pour appuyer le congé donné par 
le chanteur à toutes les vanités martiales -, puis la voix 

reprit : 

Au son bruyant de la trompette, 

l'accompagnement de guitare imita le son de la trom- 
pette, 

Au bruit terrible du canon, 
un gros mi retentit tout seul pour reproduire le bruit 
de l'artillerie, 

Je préfère tendre musette, 
la guitare devint champêtre comme un galoubet, 

Et le tambourin du vallon. 



162 SCENES DE LA VIE INTIME. 

La guitare joua du tambourin et termina l'air par trois 
magnifiques accords en arpèges. 

Henriette, ravie, ne put s'empêcher de battre des 
mains. 

A cet applaudissement inattendu, l'instrument, qui 

avait repris le prélude du second couplet, s'arrêta 
court. 

— Comment ! vous m'écoutiez , ma voisine ? de- 
manda Alexandre de l'autre côté du mur. 

La jeune fille comprit que son cousin la prenait pour 
la veuve, et, voulant entretenir l'erreur, elle répondit 
par un : — Oui, de sa plus grosse voix ; mais Béfort 
reconnut sans peine la supercherie. 

— Ce n'est pas madame Desbarres ! s'écria-t-il. 
Henriette ne répondit que par un éclat de rire com- 
primé. 

— Pardieu! je saurai qui se moque de moi, reprit 
le chanteur. 

Il y eut une pause. La jeune fille, rassurée par le 
mur, prêtait l'oreille en continuant à rire tout bas. 
Elle entendit d'abord un bruit de pas, puis un froisse- 
ment d'espalier, enfin l'extrémité d'une échelle se 
montra au-dessus du chaperon mitoyen, et, presqu'au 
même instant, Alexandre lui-même parut au milieu 



UNE ÉTRANGÈRE. 1G3 

des pampres de la vigne, en habit d'été, en chapeau 
de paille, le col rabattu et la guitare à la main. On 
eût dit un Collin du temps de l'empire faisant son en- 
trée dans un opéra de Paul et Virginie. 

Henriette, éblouie de cette apparition galante, poussa 
une exclamation de surprise. 

— Quoi ! c'est vous, ma cousine ? s'écria Béfort en 
saluant ; je ne croyais pas avoir un si charmant au- 
diteur ! 

Henriette rit et rougit. 

— Et si je ne me suis trompé, reprit le jeune 
homme, vous avez même applaudi ! . . . 

— Cette romance est si jolie ! fit observer la cousine. 

— Désirez-vous l'entendre de plus près ? demanda 
Alexandre en posant le pied sur la crête du mur. 

— Non, non! vous allez tomber! s'écria la jeune 
fille. 

— Ne craignez rien. 

— Je vous en prie, ne descendez pas -, madame Des- 
barres se fâcherait... 

— Et elle aurait raison, interrompit un nouvel inter- 
locuteur. 

Henriette se détourna et parut déconcertée en re- 
connaissant son oncle, 



16i SCENES DE LA YIE INTIME. 

— Tiens! c'est le cousin, dit Béfort, qui ne se 
dérangea point; comment cela va-t-il, papa Vallin? 

— Mais comme vous voyez, monsieur, répondit le 
fonctionnaire municipal d'un ton gourmé en appuyant 
sur le dernier mot. 

Le jeune homme ne parut point y prendre garde. 

— Parbleu., vous arrivez à propos, reprit-iL 

— C'est ce que je vois, répliqua Vallin, qui lança 
à sa nièce un regard sévère. 

— Maintenant, je puis escalader la muraille. 

— Comment! 

— Dès que vous êtes là, il n'y a plus d'inconve- 
nance; vous serez censé m'avoir invité à visiter le 
jardin de madame Desbarres. 

— Je n'ai point l'habitude de faire les honneurs 
chez les autres, répliqua Vallin d'un ton sec; l'heure 
de la promenade est d'ailleurs passée. 

Et s'adressant à sa nièce qui faisait tourner son 
dé au bout de ses ciseaux pour se donner une con- 
tenance : 

— Je suis étonné que vous n'ayez pas entendu ma- 
dame Desbarres vous appeler, continua-t-il; vous étiez 
sans doute trop occupée?... 

Henriette voulut s'excuser ; il l'interrompit d'un 



UNE ÉTRANGÈRE. 165 

ton absolu, et lui ordonna de rentrer à la maison. La 
jeune fille, naturellement peu soumise, allait répliquer ; 
mais se rappelant à temps le principe d'éducation qui 
ordonne l'obéissance devant les jeunes gens à marier, 
elle prit une attitude de victime résignée, ramassa sa 
broderie, et se retira la tête basse* 

Lorsqu'elle fut partie, Alexandre se pencha vers 
l'oncle, qui était demeuré debout à la même place. 

— Est-ce à madame Desbarres ou à son fils que 
vous l'envoyez, cousin? demanda-t-il ironiquement. 

— Comment ! à son fils ! répéta le secrétaire d'un 
air qu'il tâcha de rendre surpris, et qui n'était que 
contrarié. 

— Ne faites donc pas l'ignorant, reprit Béfort, tout 
le monde sait que vous en voulez aux douze mille li- 
vres de rentes de la veuve. 

— Moi! 

— Et que vous élevez Sulpice à la brochette pour 
votre nièce. 

— Allons, interrompit Vallin, qui s'efforça de rire , 
c'est encore une de vos suppositions bouffonnes. 

— Dites mortifiantes ï 

— Pourquoi cela? 

— Parce que j'avais moi-même des intentions. 



166 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— Vous ! reprit le vieux commis avec une inquié- 
tude mal déguisée -, laissez donc , vaurien, on vous 
connaît. Le diable n'est pas encore assez vieux pour 
se faire ermite. Eh ! eh ! eh! D'ailleurs, quand le goût 
du mariage vous viendra, ce ne sera pas pour épouser 
une petite fille sans dot 5 vous vous adresserez aux 
plus riches héritières de l'arrondissement , et vous 
savez bien qu'aucune ne vous refusera. 

— Peut-être, dit Alexandre d'un ton d'indifférence 
magnifiquement impertinent ; mais ma cousine a des 
yeux si vifs ! 

— Et l'humeur donc ! Ah ! je ne conseille pas à son 
mari d'avoir une volonté. 

— Et c'est pour cela que vous la destinez au jeune 
Desbarres. 

— Mon Dieu! je vous répète que je n'y pense pas 
plus que lui. 

— Pour lui, je crois que vous avez raison, dit Bé- 
fort ; il est occupé ailleurs. 

— Qui? Sulpice ! Allons donc 5 c'est un sauvage qui 
passe sa vie dans les bois. 

— Surtout dans ceux de Kermor, 

. — Parce qu'ils appartiennent à sa mère, 

— Et parce que madame de Révol habite le manoir. 



UNE ÉTRANGÈRE. 167 

— L'étrangère? Mais Sulpice ne la connaît pas. 

— Hier encore il était chez elle. 

— C'est impossible ! 

— Je l'ai vu sortir, reconduit par la Parisienne, et 
le petit pâtre de la ferme ma dit qu'il allait tous les 
jours au manoir» 

Vallin dressa la tête et regarda le jeune homme en face. 

— Vous ne plaisantez pas, au moins,, Alexandre ? 
dit-il avec une sorte d'effroi. 

—Ce serait une plaisanterie bien fade, objectaBéfort. 

— Mais comment Sulpice connaît-il cette femme? 
pourquoi n'avoir rien dit de ses visites ? 

— C'est ce que vous pouvez lui demander. Du 
reste, que vous importe, puisque vous n'avez aucun 
projet pour votre nièce? 

— C'est-à-dire... non, certainement, bégaya Je 
secrétaire-, aussi ne s'agit-il point de moi; mais des 
convenances , de l'intérêt du jeune homme. Car Dieu 
sait où une pareille connaissance pourrait le conduire ! 
Vous avez bien fait de m'avertir, Alexandre, et je vous 
en remercie... pour madame Desbarres. Je vais m'oe- 
cupper de tout éclaircir. 

A ces mots, M. Vallin prit congé du cousin et se 
dirigea vers la maison. 



11. 



Le bureaucrate trouva sa nièce occupée à enve- 
lopper deux chandelles dans des bobèches de papier 
découpé, tandis que madame Desbarres comptait les 
jetons. 

— Eh bien! où restez-vous donc, monsieur Vallin? 
dit la veuve avec une certaine impatience, il est déjà 
sept heures et quart ! 

— Pardon ! belle dame, répliqua le secrétaire préoc- 
cupé , je me promenais dans votre jardin , et comme 
je ne voyais point de lumière au salon... 

— Parce qu'on vous attendait, reprit la veuve; 
allumez les flambeaux, Henriette, et cherchez le jeu 
de piquet. 

— Un moment, cela me regarde, dit Vallin en tirant 



UNE ÉTRANGÈRE. 169 

de sa poche un paquet soigneusement enveloppé dans 
un fragment de journal. Je suis entré au café avant de 
venir... 

— Et vous apportez des cartes neuves? 

— Qui n'ont servi qu'une fois; regardez. Je les ai 
choisies à points roses , comme vous les aimez. 

Le ton de madame Desbarres se radoucit. 

— Eh bien! nous allons voir si elles me porteront 
bonheur, dit-elle. Avancez un fauteuil à votre oncle, 
Henriette, et commençons. 

M. Vallin posa sur la table sa tabatière d'or, salua, 
et s'assit vis-à-vis de la veuve. 

— A qui sera première encartes? dit celle-ci, qui 
avait coupé et montrait un huit de trèfle. 

— Madame doit être partout la première, et c'est 
évidemment à moi de donner, reprit M. Vallin en 
s'emparant des cartes. 

La veuve répondit à cette galanterie invariablement 
répétée tous les soirs depuis vingt ans, par un sou- 
rire également invariable, et la partie commença. 

Les cartes ont l'immense mérite d'occuper sans faire 
penser. Avec elles, on s'oublie dans un cercle d'évo- 
lutions bornées et de sensations prévues. Ce sont 

15 



170 SCENES DE LA VIE INTIME. 

toujours les mêmes faits amenant les mêmes réflexions 5 
toujours les mêmes plaisanteries excitant le même rire î 
chacun a appris par cœur, avec les règles du jeu, tous 
les traits d'esprit qu'il peut se permettre; les cartes 
réalisent enfin cette sainte égalité qui force l'intelli- 
gence et la sottise à tourner de compagnie dans la 
roue d'écureuil de la routine. 

Madame Desbarres et Vallin étaient de trop anciens 
joueurs pour ne point connaître, en détail, toutes les 
ressources de conversation qu'offrent les différents in- 
cidents d'une partie de piquet. Le bureaucrate se 
plaignit plusieurs fois d'être obligé de mettre son 
cœur sur le carreau, et la veuve ne manqua jamais, 
à chaque partie gagnée, de consoler le vieux céliba- 
taire en lui rappelant que le malheur au jeu prouvait 
le bonheur en ménage; enfin tous deux venaient de se 
réunir pour proclamer l'axiome rimé : 

Qui a quinte et quatorze avec le point, 
Gagne la partie et ne paie point. 

lorsqu'un jeune homme en redingote brune et en cha- 
peau de paille fine ouvrit doucement la porte du salon. 
Henriette leva les yeux, mais son visage ne trahit au- 
cune émotion. 



UNE ÉTRANGÈRE. 171 

— Qui vient là? demanda madame Desbarres, qui 
tournait le dos à la porte. 

— C'est M. Sulpice, répliqua la jeune fille en 
rapprochant tranquillement l'aiguille de son feston. 

Sulpice salua par leurs noms M. Vallin, Henriette 
et madame Desbarres. Sa voix avait cette douceur un 
peu chantante particulière aux Bretons, mais on y 
sentait, en outre, une timidité d'autant plus frappante, 
que rien ne semblait la justifier. La fatuité eût été plus 
facile à comprendre. La taille du jeune homme avait, 
en effet, des proportions élégantes et élevées, ses 
traits une expression d'intelligence, et ses mouvements 
cette souplesse cadencée qui est la grâce de la vigueur. 
Cependant, en étudiant de plus près ces riches appa- 
rences, on était pris de doute sur leur réalité. Ces 
membres arrondis semblaient renfermer plus de 
lymphe que de sang, ces cheveux d'un blond pâle 
révélaient une sorte de mollesse maladive, et dans l'œil, 
or cette ouverture qui laisse voir au dedans , » flottait 
je ne sais quelle expression de volonté vacillante qui 
faisait craindre que les muscles ne manquassent en 
même temps à l'âme et au corps. 

Après quelques questions de politesse adressées à 
Henriette, il s'était assis près de madame Desbarres 



172 SCENES DE LA VIE INTIME. 

qui, tout en continuant la partie commencée , lui de- 
manda [à quoi il avait employé sa soirée. Soit qu'il 
ne crût nécessaire d'avoir égard à la forme de la 
question, soit qu'il voulût l'éluder, Sulpice répondit 
qu'il venait de rapporter chez le commissionnaire les 
livres que lui envoyait toutes les semaines un libraire 
de Lorient. Madame Desbarres hocha la tête. 

— Vous lisez beaucoup trop, dit-elle, ce sont toutes 
ces lectures qui vous rendent sauvage et triste. Est-ce 
qu'un garçon de votre âge ne devrait pas mieux em- 
ployer son temps ? 

— Que pourrais-je faire? demanda timidement 
Sulpice. 

— Mais ce que font les autres, vous promener, 
chasser, voir un peu le monde ; montrer enfin que 
vous êtes un homme ; tandis que vous vivez comme 
un ours,, toujours le nez dans vos livres! C'est se 
rendre ridicule à plaisir. 

— Et nuire à sa santé, ajouta sérieusement Vallin. 
Il n'y a rien de plus malsain que les lectures prolon- 
gées; le cerveau se fatigue. 

— Les digestions se font mal, ajouta madame Des- 
barres. ' 

-— Voyez plutôt comme les gens de la campagne, 



UNE ÉTRANGÈRE. 17 

qui ne savent ni lire ni écrire, se portent bien 

— Oui, oui, reprit la veuve d'un air profond, si le 
gouvernement faisait son devoir, il ne permettrait point 
l'établissement de ces cabinets litéraires. 

— D'autant plus qu'ils excitent à lire comme les 
cabarets excitent à boire, ajouta spirituellement le bu- 
reaucrate. 

— Et quels livres encore? 

— Des romans sur l'histoire d'Ecosse. 

— Par un auteur dont on ne peut pas prononcer le 
nom. 

— Walter-Scott. 

7- Tout juste ; comme ce doit être amusant î 

— C'est de mode à Paris, madame. 

— Ah ! comme vous dites, monsieur Vallin ! On a 
cette manie maintenant ; il faut que tout vienne de 
Paris, les chapeaux, les gants, les chaussures. 

— Et même les héroïnes de roman. 

— Comment, les héroïnes ? 

— Avez-vous déjà oublié votre belle locataire de 
Kermor ; 

— Ah ! r étrangère ? 

— Madame Lia de Révol, dit Vallin en jetant un 

regard vers Sulpice qui s'était troublé. 

15* 



174 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— C'est cela ! reprit la veuve, Lia, encore un nom 
que je ne puis retenir. 

— Il est effectivement aussi extraordinaire que celle 
qui le porte 5 savez-vous à quoi elle passe son temps 
à Kermor? 

— Non. 

— jJL.se promener nu-tête dans les bois, et à tra- 
verser la petite rivière à la nage. 

— Qu'est-ce que vous dites? elle sait nager ! 

— Et manier les armes à feu! On l'a entendue 
tirer le pistolet dans son jardin. 

— Ah i mon Dieu 1 s'écria madame Desbarres, mais 
c'est donc une aventurière! 

— Pourquoi cela, ma mère? demanda Sulpice, dont 
les traits avaient tour à tour exprimé l'embarras et 
l'impatience pendant que Vallin parlait. 

— Pourquoi? répéta la veuve, mais parce que ce 
ne sont point là les manières d'une personne bien 
élevée. A-t-on jamais vu une femme qui se respecte 
tirer du pistolet et nager ? 

— C'est comme votre ancienne voisine, la marquise 
de Launay, ajouta Vallin. 

— La marquise de Launay était une femme perdue, 



UNE ÉTRANGÈRE . 175 

dit vivement Sulpice, et rien n'autorise à lui comparer 
madame de Révol. 

— Parce que nous ne connaissons point sa vie. 

— De quel droit la juger alors, et pourquoi cette 
ignorance serait-elle une présomption contre elle? 
Faut-il donc préjuger le mal, et ne demander de preu- 
ves que pour le bien? 

— Ah ! parbleu ! si l'on veut des preuves, il n'en 
manque pas, reprit Vallin, il suffit de rapprocher les 
circonstances. Qui connaît cette dame Lia de Révol, 
d'abord? Elle arrive ici, il y a six mois, sans autre 
lettre d'introduction qu'un passeport, ce qui indique 
assez qu'elle n'avait aucun moyen de se faire recom- 
mander. Au lieu de prendre un logement à la ville, 
chose d'autant plus naturelle que je lui faisais offrir 
mon petit pavillon neuf, elle va habiter la campagne, 
comme quelqu'un qui se cache; elle ne parle à per- 
sonne de ce qui l'amène, sans doute parce qu'elle n'a 
rien à leur dire de bon ; elle continue à vivre dans 
l'isolement, et repousse les avances que lui font quel- 
ques personnes plus bienveillantes que sages,, évidem- 
ment dans la crainte de se faire voir de trop près ; 
enfin, elle affecte mille habitudes bizarres. On la voit 
parcourir les prairies de Kermor avec un chapeau de 



176 SCENES DE LA VIE INTIME. 

grosse paille orné d'herbes et de coquelicots ; elle 
reste sur les grèves pendant les orages, et revient 
seule de nuit par les bruyères. Si ce ne sont point là 
les allures d'une aventurière, je ne m'y connais plus. 
— C'est-à-dire, s'écria Sulpice avec une ironique 
amertume, que tout ce qui sort de nos habitudes bour- 
geoises doit exciter le soupçon ; quiconque ne vit point 
comme nous et avec nous n'a droit à aucune estime. 
Nous interprétons contre lui ses actions les plus in- 
différentes. S'il tait ce que nous voudrions savoir, 
c'est qu'il se sent coupable ; s'il nous fuit, c'est qu'il 
se cache; s'il veille quand nous dormons, c'est qu'il 
médite quelque crime. Nous ne lui permettons point 
d'avoir plus d'élévation, plus de goût, plus de curiosité 
plus de courage que nous. Et qu'importe donc que 
madame de Révol ait préféré la campagne au pavillon 
que vous vouliez lui louer ; qu'elle n'ait raconté son 
histoire à personne, qu'elle aime les fleurs des champs 
et les orages sur la mer ! Sont-ce là des motifs suffi- 
sants de défiance et de mépris? Quand les causes 
vous échappent , pourquoi les supposer honteuses ? 
Quelle preuve avez-vous que l'étrangère, comme on 
l'appelle, n'est point digne de tous vos respects, et 
• qui pourrait citer un seul fait qui l'accusât! 



UNE ÉTRANGÈRE. 177 

Sulpice s'était laissé emporter à un élan si impé- 
tueux, que sa mère en demeura d'abord muette de 
surprise ; mais elle l'interrompit enfin avec autorité. 

— - Eh bien ! eh bien ! oubliez-vous à qui vous par- 
lez, monsieur? dit- elle, que signifie ce ton?.. Préten- 
driez-vous, par hasard, donner des leçons à M. Yallm? 

— Je ne donne point de leçon, ma mère, répondit 
le jeune homme d'un accent animé, je repousse une 
attaque injuste. 

— Et qui vous en a chargé ? depuis quand êtes- 
vous l'avocat delà Parisienne? 

— Ma mère... 

— Il serait curieux de vous voir prendre le parti- 
d'une étrangère contre nous. 

— Mais ce n'est point contre vous... 

— Pardonnez-moi, monsieur, je ne souffrirai pas 
que vous manquiez de respect aux amis de la famille, 
M. Vallin est d'âge à savoir ce qu'il dit. 

— Je n'ai point prétendu... 

— Et quand il exprime une opinion, vous devez 
garder le silence. 

Sulpice parut hésiter un instant, puis se leva brus- 
quement, et étendit la main vers son chapeau. 

— Que faites-vous? demanda madame Desbarres. 



178 SCENES DE LA VÏE INTIME. 

— Je m'en vais, ma mère, répondit le jeune homme 
d'une voix altérée. 

— Pourquoi cela ? 

— Parce que je ne pourrais me taire en entendant 
insulter une femme absente. 

— Restez, monsieur, je le veux, restez, vous dis-je ! 

Mais Sulpice s'élança hors du salon sans rien en- 
tendre. Madame Desbarres demeura à demi retournée 
sur son fauteuil immobile et stupéfaite. 

— Il est parti, s'éeria-t-elle enfin, en entendant la 
porte se refermer avec violence; est-ce bien possible ? 
malgré mon ordre ! 

— J'en étais sûr, murmura Vallin, qui venait de 
jeter ses cartes sur la table. 

— Sûr ? dit la veuve en le regardant, sûr de quoi ? 
Il porta mystérieusement un doigt à ses lèvres, 

jeta un regard oblique sur Henriette, qui avait assisté 
à toute cette scène sans quitter son feston, prit un des 
flambeaux d'argent, et invitant d'un geste solennel 
madame Desbarres à le suivre, il passa avec elle 
dans la pièce voisine. 

Nous le laisserons répéter à la veuve les soupçons 
communiqués par Alexandre Béfort, et que semblait 
confirmer la singulière chaleur avec laquelle Sulpice 



UNE ÉTRANGÈRE. 179 

avait défendu V étrangère, pour suivre le jeune homme 
dans la chambre où il venait de se renfermer. 

Cette pièce, située au second étage et éclairée par 
une seule fenêtre ouvrant sur le jardin, était encom- 
brée d'objets disparates qui lui donnaient un aspect 
particulier. C'était là que tous les meubles inutiles, 
incommodes ou éclopés de la maison, trouvaient suc- 
cessivement leurs invalides. On y voyait un lit carré 
dépouillé de ses rideaux en camayeu, près d'un secré- 
taire du temps de l'empire, dont les rampes de cuivre 
avaient été arrachées ; un bahut gothique, aux sculp- 
tures écornées, s'appuyant sur une console Louis XV ; 
des glaces troubles, des gravures sans verres, des 
chaises privées de leurs barreaux, et deux tables à 
marbre fêlé. 

Mais au milieu de cet entassement de meubles divers, 
il était facile de distinguer ceux que Sulpice avait 
adoptés pour son usage. Le jeune homme s'était fait,, 
pour ainsi dire, une petite chambre dans la grande ; il 
avait choisi pour cela le coin le plus rapproché de la 
fenêtre. Tandis qu'ailleurs tout semblait poudreux, 
triste, délabré, là tout était vie et lumière. 

Sous une bibliothèque en sapin garnie de livres 
sans reliures, se dressait un bureau couvert de bro- 



180 SCENES DE LA VIE INTIME. 

chures entassées et de notes éparses; un album ou- 
vert sur une chaise de jonc laissait voir une esquisse 
de paysage à demi-crayonnée -, une flûte d'ébène était 
accrochée au-dessus d'un pupitre chargé de musique; 
enfin, sur une petite table à portée de la main et du 
regard, était posée une coupe en opale dans laquelle 
baignait une seule églantme. Ce vase, dont l'élégance 
coquette formait un singulier contraste avec le reste de 
l'ameublement avait sans doute un grand prix pour 
Sulpice, car il occupait seul la grande table que l'on 
avait repoussée dans l'encoignure la plus abritée et 
dont on avait écarté les autres meubles, afin d'éviter 
tout choc. On eût dit un objet sacré exposé à l'adora- 
tion sur un autel. 

Après avoir vivement refermé la porte de sa cham- 
bre, comme s'il eût craint d'être poursuivi, le jeune 
homme s'approcha du coin que nous venons de décrire, 
qui seul était véritablement à lui dans cette espèce de 
garde-meuble, et se laissa tomber sur le fauteuil placé 
devant le bureau. Sa colère avait déjà fait place à l'a- 
battement. Il promena quelque temps ses regards 
avec une tristesse découragée sur tout ce qui l'en- 
tourait; mais, les arrêtant enfin sur la coupe et sur 
l'églantine, il parut s'émouvoir-, une lOgère rougeur 



UNE ETRANGERE. 181 

colora son visage, ses paupières devinrent humides, 
ses lèvres s'entr'ouvrirent pour prononcer un nom. 
Enfin, appuyant sa tête sur ses deux mains, il tomba 
dans une profonde rêverie pendant laquelle tout ce 
qui lui était arrivé depuis deux mois repassa succes- 
sivement devant son âme en images confuses. 



16 



111- 



L'apparition d'une personne étrangère dans une pe- 
tite ville n'est pas seulement un événement qui occupe, 
c'est une bonne fortune pour toutes les malveillances 
oisives et affamées. Quelque soin que l'on mette à 
surveiller ses voisins, à commenter leurs paroles, à 
analyser leurs actes,, c'est un sujet bien vite épuisé. 
La moisson des ridicules et des vices une fois faite, on 
ne peut plus compter que sur quelques glanes. On se 
connaît d'ailleurs trop bien pour que la malignité ait 
le champ libre; la réalité, que Ton coudoie, arrête 
l'imagination dans ses élans. Avec un étranger, au con- 
traire, tout est supposable, tout est possible. La mé- 
disance prend son vol, comme le Satan deMilton, dans 



UNE ÉTRANGÈRE. 183 

les immensités de l'infini. L'étranger n'est connu de 
personne; il n'a, dans le pays, ni famille, ni intérêts ; 
sa réputation est une épave que nous apporte le hasard 
et que nous pouvons dépecer sans danger. 

Madame de Révol en fit l'épreuve à Kemperlé. Elle 
avait d'abord été accueillie avec une défiance malveil- 
lante \ le soin qu'elle mit à éviter toute relation, des 
habitudes inconnues en province et quelques caprices 
d'artiste, ne tardèrent pas à justifier tous les soupçons. 
Sulpice lui-même, sans partager les préventions gé- 
nérales, avait vu avec chagrin l'étrangère s'établir 
dans le manoir de sa mère. Les bois deKermor étaient 
sa promenade accoutumée - : là, il n'avait à craindre ni 
dérangement, ni rencontres -, il était chez lui et maitre 
de sa solitude. Or, la présence de madame de Révol 
troublait ces plaisirs. Les sapinières du rivage ne lui 
appartenaient plus, il ne pouvait désormais prolonger 
ses courses jusqu'au manoir, se promener dans les 
chambres désertes, rester accoudé à quelque fenêtre 
élevée, les yeux sur la mer et l'âme dans ses songes. 
Kermor avait un nouveau maitre à qui appartenaient 
la vue de l'Océan et l'isolement des bois. 

Il essaya de porter ailleurs ses rêveries, mais ailleurs 
ses pieds ne trouvaient pas d'eux-mêmes les sentiers, 



184 SCENES DE LA VIE INTIME, 

ses yeux ne connaissaient point chaque coin d'horizon 
encadré dans les arbres, son oreille ne devinait point 
de quelle source venait le murmure, son odorat de 
quelles landes arrivait le parfum. 11 fallait écouter, re- 
garder, se conduire-, l'esprit, à chaque instant éveillé, 
interrompait ses songes, et, au milieu de ces involon- 
taires distractions, Sulpice essayait en vain de pour- 
suivre ses chimères. 

Il fallut donc revenir aux lieux connus et accoutu- 
més. Le jeune homme évita seulement le voisinage 
du manoir; il choisit pour ses promenades les allées 
les plus écartées, pour ses repos les fourrés les plus 
inaccessibles. Deux ou trois fois pourtant il aperçut, à 
travers le feuillage, la taille svelte de l'étrangère; mais, 
connaissant tous les détours de ce labyrinthe de ver- 
dure, il put éviter sa rencontre et se persuader qu'il 
avait même échappé à son regard. 

Un soir, en regagnant la ville après une longue pro- 
menade, il s'aperçut qu'il n'avait plus le livre qu'il 
emportait toujours pour compagnon de route, et, se 
rappelant une longue station à l'entrée de la prairie, 
il rebroussa chemin dans l'espoir d'y retrouver le vo- 
lume oublié. Il venait de tourner le taillis de noisetiers, 
et son œil cherchait déjà les touffes d'aubépines sous 



UNE ÉTRANGÈRE. 185 

lesquelles il s'était assis, lorsqu'il se trouva tout à 
coup à quelques pas de l'étrangère, qui s'avançait vers 
lui son livre à la main. 

Occupée de sa lecture, elle n'aperçut point d'abord 
Sulpice, mais un mouvement de celui-ci l'avertit; 
elle releva la tête avec une exclamation, tandis que 
le jeune homme, surpris et confus, s'était arrêté en 
saluant. 

Un regard involontaire qu'il jeta sur le volume, fit 
tout comprendre à madame de Révol. 

— Ce livre vous appartient, monsieur ? dit-elle en 
rougissant. 

Sulpice répondit affirmativement 

— Je dois alors m'excuser de l'avoir pris et d'y avoir 
regardé, reprit l'étrangère avec grâce; je pourrais 
vous dire, pour me justifier, que je cherchais le nom 
de son propriétaire, mais la vérité est que les livres 
exercent toujours sur moi une sorte de fascination, 
et que je ne puis en apercevoir un sans l'ouvrir invo- 
lontairement. 

— J'ai toujours éprouvé la même chose, dit Sulpice 
étonné d'entendre exprimer une de ses sensations les 
plus familières. 

— Je le sais, reprit madame de Révol en souriant 



186 SCENES DE LA VIE INTIME. 

bien que je n'aie vu madame votre mère que deux fois, 
elle vous a dénoncé à moi comme un lecteur incorri- 
gible. 

— Quoi! interrompit Sulpice honteux, elle vous a 
dit... 

— Ce dont j'ai pu m'assurer moi-même en vous 
voyant tous les jours, un livre à la main, dans nos 
bois. 

— C'est une indiscrétion dont je dois m'excuser, dit 
timidement le jeune homme. 

— Comment donc? un propriétaire n'a-t-il pas le 
droit de visiter son domaine ? Je crains au contraire 
d'avoir souvent troublé vos promenades sans le vou- 
loir, car j'ai cru observer que ma rencontre vous faisait 
fuir... 

Sulpice voulut protester. 

— Oh ! ne vous en défendez pas, reprit l'étrangère 
avec une vivacité charmante ; c'est une discrétion dont 
je dois vous savoir d'autant plus de gré que vos compa- 
triotes m'y ont peu habituée. Aussi votre réserve m'a- 
t-elle sérieusement touchée, et je suis heureuse que le 
hasard me permette de vous en remercier... et de 
vous engager à ne point la pousser trop loin. 

Sulpice s'inclina. 



l\NE ETRANGERE. 187 

— Kermor est assez grand pour deux promeneurs, 
continua la jeune femme ; nous pouvons nous partager 
les bois, et, puisque vous aimez le silence et l'ombre, 
vous aurez à vous seul votre royaume de soli- 
tude. 

— Et si j'allais en oublier les limites ? objecta Sul- 
pice enhardi par la franchise gracieuse de madame 
de Révol. 

— Ah ! vous vous exposeriez à des représailles. 

— La menace est peu effrayante. 

— Plus que votre politesse ne permet de l'avouer. 
Pour ma part, je ne voudrais point que l'on m'arrachât 
à la compagnie dont vous jouissiez aujourd'hui. 

— Ce livre... vous le connaissez donc? 

— Non, mais il est d'un de mes poètes préférés. 

— Si vous désiriez le parcourir ?... 

— Je n'osais vous le demander, dit madame de Ré- 
vol avec un embarras souriant; mais puisque vous 
allez au devant de mon souhait, j'accepte. Moi qui ai 
toujours été grande liseuse, je suis ici depuis trois 
mois sans ressources, et, en apercevant tout à l'heure 
votre volume dans l'herbe, j'ai tressailli comme Achille 
à la vue des armes apportées à Scyros. 



188 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— Je suis fâché de n'avoir pu connaître plus top 
cette disette de livres. 

— Mille grâces, monsieur ! je ne voudrais point 
revenir à mes habitudes exagérées de lecture ; elles 
empêchent de regarder autour de soi. À force de cau- 
ser bas avec les livres, on finit par ne plus savoir par- 
ler haut avec les hommes, et les liseurs ressemblent 
tous, plus ou moins, à ces hallucinés sans cesse occu- 
pés d'un monde invisible. 

Sulpice allait répondre, lorsque l'étrangère s'arrêta ; 
ils étaient arrivés à la grande avenue qui conduisait 
au manoir. Le jeune homme comprit qu'il était temps 
de se séparer ; il s'inclina pour prendre congé. 

— J'espère ne vous séparer que peu de temps de 
votre poète, dit madame de Révol, et dans quelques 
jours le livre vous sera rapporté. 

— N'en prenez point souci ,. répliqua rapidement 
Sulpice, qui craignait les conjectures auxquelles un 
pareil renvoi ne pouvait manquer de donner lieu ; je 
le reprendrai à la première rencontre. 

— Sur nos frontières, car je tiens à les établir. 

— Quand vous l'ordonnerez. 

— Eh bien4 après-demain. 

— Après-demain. 



UNE ÉTRANGÈRE. 189 

La jeune femme répondit avec grâce au profond 
salut de Desbarres, et disparut dans l'allée de mé- 
lèzes. 

Sulpice rentra chez sa mère tout agité. Le hasard 
qui venait de le rapprocher inopinément de l'étrangère 
était, dans sa vie monotone, une sorte d'aventure. Il 
avait d'ailleurs trop souvent entendu parler de l'habi- 
tante de Kermor pour que sa curiosité n'eût point été 
excitée. Les mille suppositions dont elle avait été l'objet 
1 entouraient d'avance, pour lui, d'une espèce d'atmos- 
phère romanesque qui rendait son apparition plus sai- 
sissante. Aussi rimagination inoccupée du jeune homme 
en fut-elle profondément remuée. Il se mit à repasser 
dans sa mémoire, comme à son insu, tous les traits, 
toutes les paroles, tous les gestes de madame de Ré vol -, 
il se rappelait jusqu'aux plus fugitives nuances de ses 
regards, jusqu'aux plus légères inflexions de sa voix, 
et il trouvait dans ces inflexions, dans ces nuances, je 
ne sais quel charme tout nouveau pour lui. 

Le surlendemain, il se rendit à Kermor. Lorsqu'il 
arriva, l'étrangère était près du bosquet d'aubépines, 
tenant son livre qu'elle lui présenta en souriant. Elle 
l'avait lu, et en parla au jeune homme avec une ex- 
pansion attendrie. Tout ce qu'elle dit, Sulpice l'avait 



190 SCENES DE LA VIE INTIME. 

senti, mais ses propres jugements lui semblaient nou- 
veaux en passant par la bouche de madame de Ré vol. 
Elle leur donnait cet accent féminin qui est à lui seul 
toute une poésie. Aussi se trouvait-il dans la même 
position que le compositeur qui entend une voix suave 
traduire ses inspirations, et demeure lui-même en- 
chanté de leur pénétrante douceur. 

Jusqu'alors il n'avait connu de la femme que l'uti- 
lité vulgaire et la beauté contrainte ; il n'avait vu que 
des mères de famille parlant ménage ou des filles à 
marier ne parlant de rien ; c'était la première fois 
qu'il trouvait l'intelligence cultivée unie aux grâces 
libres et décentes. Cette révélation de la femme dans 
la plénitude de ses prestiges lui causa une sorte d'é- 
blouissement. Ce qu'il avait lu se trouvait ainsi jus- 
tifié ; les héroïnes de ses livres favoris n'étaient plus 
de vains fantômes ; les sentiments qu'il croyait éprou- 
ver seul faisaient battre d'autres cœurs ; le monde des 
poètes, qu'il avait pris pour un monde de fées, exis- 
tait réellement -, il le voyait, il le touchait ; comme 
Colomb, il avait découvert son Amérique ! 

. On comprend quels durent être l'étonnement et 
l'extase de Sulpice. Il ne pouvait se lasser de regarder 



UNE ÉTRANGÈRE. 191 

l'étrangère. Il avait souvent entendu nier sa beauté, 
et lui-même n'en avait point été frappé à la première 
vue ; mais depuis qu'elle parlait, il ne pouvait com- 
prendre cet aveuglement. Madame de Révol, pourtant, 
n'était point belle. Ses traits manquaient d'harmonie, 
son teint de fraîcheur, sa taille de proportions et de 
développements ; mais dans cet ensemble imparfait, 
le mouvement tenait lieu de jeunesse et la douceur de 
régularité. Quant au manque d'ampleur des formes, 
il eût été difficile de dire si c'était, chez l'étrangère, 
un défaut ou une grâce. La fragilité de cette nattire 
appauvrie faisait mieux ressortir l'énergie du geste et 
la vitalité profonde du regard ; tout ce que l'être phy- 
sique avait perdu semblait retourné au profit de l'âme, 
et cette espèce de transposition ouvrait un champ 
illimité aux suppositions sentimentales. 

L'entrevue de Sulpice et de madame de Révol se 
prolongea près de deux heures. Celle-ci, qui persis- 
tait dans son projet de partager les bois de Kermor 
entre elle et le jeune homme, s'occupa d'établir les 
frontières de leurs solitudes respectives; le massif 
d'aubépines fut laissé en dehors des limites, comme 
un asile neutre où l'on pourrait à l'occasion, se ren- 
contrer. 



192 SCENES DE LA VIE INTIME. 

L'étrangère mit dans cet enfantillage tant de grâce 
et de gaieté, que Desbarres revint à la ville complète- 
ment subjugué. 

11 retourna les jours suivants à Kermor, mais sans 
voir madame de Révol ; elle s'était enfermée dans ses 
bois. Sulpice fut obligé d'errer sur la frontière qui les 
séparait de son propre domaine, comme une ombre 
sans sépulture à l'entrée des Champs-Elysées. Enfin, 
le quatrième jour, il aperçut une robe blanche qui 
glissait entre les buissons. Il accourut, et trouva l'é- 
trangère assise sous les aubépines ; sur ses genoux 
était éparpillé un énorme bouquet de fleurs sauvages 
dont elle s'occupait à faire une guirlande. Elle salua 
à peine Sulpice. 

— Voyez, s'écria-t-elle avec une joie d'enfant, 
voyez, monsieur, la riche moisson ! 

— J'aurais voulu prévoir cette rencontre, dit Sul- 
pice, pour y joindre les fleurs de mon domaine. 

— Aujourd'hui, je n'aurais su qu'en faire, mais 
une autrefois vous m'apporterez de grandes margue- 
rites et des glaïeuls; on n'en trouve que dans la ravine, 
au dessous du vieux saule creux. 

— Vous connaissez donc la place où se cueille cha- 
que fleur ? 



UNE ÉTRANGÈRE. 193 

— J'ai tant parcouru vos bois depuis que j'habite 
Kermor ! Songez que jamais auparavant je n'avais 
quitté Paris; je ne connaissais la. création que par 
ouï-dire ; aussi, quand je suis arrivé ici, tout m'était 
nouveau : vos landes, vos champs de blé noir, vos 
lins fleuris, vos dunes couvertes de sapins, votre Océan 
surtout! J'abordais un nouveau monde. 

— Et vous l'avez aimé ? 

— Avec folie, vous le voyez, car je ne puis plus 
vivre qu'ici, en plein air, au milieu de ces parfums de 
genêts ou de sauges marines. Parfois la honte me 
prend de perdre ainsi mes journées entières en pro- 
menades d'écolier, je veux m'enfermer au manoir ; 
mais je me sens aussitôt saisie d'un ennui désespéré. 
L'air de ma chambre m'étouffe, le soleil qui brille à 
travers les vitrages me semble sans lumière, sans 
chaleur. Alors, si j'ouvre ma fenêtre, les chants d'oi- 
seaux, les rumeurs de feuillages, les soupirs de la 
mer m'appellent, et, malgré moi, j'abandonne la mai- 
son pour me replonger dans les bois. 

— Et dans cette solitude vous n'avez jamais regretté 
Paris? 

— Jamais, jusqu'à présent. Vous vous étonnerez 
sans doute du charme qu'a pour moi cette vie déjeune 

17 



194 SCENES DE LA VIE INTIME. 

fille qui ne devrait plus être la mienne ; mais j'ai tou- 
jours pensé que Dieu nous donnait en germe les goûts 
, de chaque âge, et que, lorsque ces goûts ne pouvaient 
se développer en leur temps, les germes restés dans 
nos âmes, comme une semence enfouie, s'épanouis- 
saient plus tard, au premier soleil favorable. N'ayant 
pu suivre les fantaisies de l'adolescence, je les re- 
trouve en moi maintenant que l'adolescence s'est 
enfuie, et je reviens sur le passé pour reprendre les 
joies qui ne m'avaient point été payées. 

— Ah ! je comprends ces retours, dit Sulpice avec 
émotion ; car, moi aussi , je retrouve souvent dans mon 
cœur les désirs non satisfaits d'un autre âge. Souvent je 
voudrais être assis, comme un enfant, aux pieds de ma 
mère, la tête appuyée sur ses genoux, et lui disant 
sans contrainte tout ce qui traverse ma pensée! Mais... 

Il s'arrêta ; madame de Révol releva brusquement 
la tète, et le regarda comme si elle eût attendu la fin 
de sa phrase : 

— Mais ce sont de courtes folies, reprit Sulpice 
après un instant d'hésitation; je finis toujours par 
me rappeler qu'outre les germes qui s'épanouissent 
hors de saison, ainsi que vous le disiez tout à l'heure, 
il y a ceux qui ne s'épanouissent jamais. Comment 



UNE ETRANGERE. 195 

compter sur l'arriéré de bonheur que nous doifc le 
passé, alors que l'on obtient si peu du présent même? 
Desbarres accompagna ces mots d'un sourire mé- 
lancolique dont madame de Révol parut frappée ; elle 
réunit avec une vivacité charmante toutes les fleurs 
qu'elle avait sur ses genoux , les rejeta dans la cor- 
beille placée près d'elle, et se levant légèrement : 

— Mon Dieu, pourquoi regarder la vie de si près? 
dit-elle d'un accent tendrement plaintif; je suis folle de 
vous conter ainsi toutes mes superstitions! Laissons 
là ces rêveries, et puisque vous voilà, faites-moi 
passer vos frontières pour aller au ravin cueillir des 
marguerites. 

Cette promenade fut suivie de plusieurs autres qui 
achevèrent d'établir une sorte d'intimité entre le jeune 
homme et l'étrangère. D'abord ils parurent se rencon- 
trer par hasard ou pour échanger les livres que prê- 
tait Sulpice ; mais , insensiblement, leurs entrevues 
se régularisèrent ; en se quittant chaque soir, ils se 
donnaient rendez-vous pour le lendemain. 

Cette heure passée avec madame de Révol était 
devenue le but de la vie du jeune homme. Il s'y pré- 
parait tout le jour; il cherchait le moyen de varier la 
promenade qu'elle ferait avec lui; il pensait aux lec- 



196 SCENES DE LA VIE INTIME. 

tures qu'il pourrait lui proposer, aux choses qu'il 
devrait lui dire. Son naïf désir de plaire avait les raf- 
finements delà séduction la plus exercée; tout en 
s' étudiant à montrer chaque fois un esprit aussi 
aimable, aussi neuf , il contenait l'expansion de ses 
sentiments, mettant à dévoiler son cœur cette 
espèce de pudeur morale qui, comme l'autre, est un 
aiguillon. 

Madame de Révol suivait tous les développements 
de cette nature charmante sans y deviner un premier 
amour, et sans prévoir pour elle-même les dangers de 
son intérêt curieux. C'est un aveuglement ordinaire 
aux intelligences aiguisées de prendre pour une sim- 
ple occupation de l'esprit ce qui est déjà un entraîne- 
ment. Tout entiers au plaisir d'observer, nous ne nous 
apercevons pas que notre analyse se passionne insen- 
siblement, que notre sujet d'examen prend possession 
de nous-mêmes , et qu'en ne croyant poursuivre 
qu'une étude , nous tressons silencieusement autour 
de notre cœur un réseau de séductions qui assure sa 
captivité. 

Sulpice avait d'abord paru à madame de Révol un 
.enfant dont la timidité devait lui ôter toute crainte ; 
elle l'avait accueilli par suite de ce besoin de commu- 



UNE ÉTRANGÈRE. 197 

nication qu'éveille une solitude prolongée; puis, en le 
voyant de plus près , elle s'y était intéressée , et avait 
fini par accepter sa périlleuse intimité. 

Quelques troubles indicateurs commençaient bien à 
Fagiter, elle s'étonnait bien parfois de ses battements 
de cœur à l'arrivée du jeune homme , de ses découra- 
gements lorsqu'elle se retrouvait seule , de son épou- 
vante dès que sa pensée se reportait sur le passé ou 
sur l'avenir \ mais elle avait traversé de trop cruelles 
épreuves pour prêter beaucoup d'attention à ces 
symptômes. lien est des maladies de l'âme comme de 
celles du corps, elles nous déshabituent de la santé, 
et le souvenir de nos anciennes souffrances nous em- 
pêche de prendre garde- à quelques tressaillements 
douloureux. 

L'inexpérience de Sulpice , au contraire y devait le 
rendre attentif à toute sensation nouvelle. Il était 
d'ailleurs à cet âge où le cœur attend l'amour, le 
cherche sans cesse et croit partout le reconnaître. 
Aussi ne tarda-t-il point à voir clair en lui-même ; 
mais , loin de s'effrayer de sa passion naissante , il 
l'accueillit comme un ange consolateur. Sa vie avait 
enfin un intérêt , il sortait de cette prosaïque histoire 
es habitudes journalières pour commencer le ?oman 



198 SCENES DE LA VIE INTIME. 

de la jeunesse , toujours si prestigieux au début , sou- 
vent si triste au dénoumenU 

Le moyen , d'ailleurs , de résister aux mille mérites 
de madame de Révol? Outre la supériorité de son es- 
prit, de sa sensibilité, de ses grâces, n'avait-elie pas 
lattrait suprême de l'isolement? N'était-elle pas en 
butte à une sorte de persécution occulte? N'avait-on 
pas, en l'aimant, la joie de braver l'opinion publique; 
séduction si irrésistible pour la jeunesse ! 

A ces charmes déjà si puissants, Sulpice joignit le 
mystère. Il avait gardé le silence sur ses premières 
relations avec l'étrangère sans autre but que d'é- 
chapper à l'ennui des questions. Il persista plus tard 
dans la même réserve, sur la prière même de madame 
de Révol, qui désirait éviter le .renouvellement des 
importunités qu'elle s'était vue forcée de repousser 
lois de son arrivée. Elle n'avait, en effet, trouvé alors 
d'autre moyen de se délivrer des invitations et des vi- 
sites faites par curiosité qu'en transformant le manoir 
en une sorte de lazaret fermé à tout le monde. Encore 
le cordon sanitaire établi autour de sa solitude n avait- 
il pu la mettre à l'abri de certaines poursuites ni de 
lettres amoureuses , dont elle avait mieux aimé rire 
que s'offenser. Elle en avait même communiqué 



UNE ETRANGERE. 199 

quelques-unes à Desbarres, qui avait cru reconnaître 
l'écriture. Or, elle craignait qu'en apprenant la qua- 
rantaine levée pour Sulpice , les plus hardis ne se 
crussent autorisés à recommencer des avances gê- 
nantes ou injurieuses, et ce fut pour l'éviter qu'elle 
recommanda le silence au jeune homme. 

Leurs entrevues avaient d'abord eu lieu dans les 
bois où Sulpice se rendait tous les soirs avec ses pis- 
tolets sous prétexte de s'exercer au tir (car dès que ses 
promades avaient eu un but, il s'était persuadé qu'on 
devait les soupçonner)-, mais la santé de la jeune 
femme la força, tout à coup, à garder la maison, et ils 
se virent alors au manoir. Lia se tenait habituellement 
dans une petite pièce du rez-de-chaussée qu'elle ap- 
pelait sa cellule, et qui avait une porte particulière 
sur les bois-, Desbarres venait tous les jours y frapper 
et restait là jusqu'à la nuit, causant ou lisant avec la 
jeune femme que ses visites semblaient ranimer. Ces 
causeries et ces lectures avaient pourtant presque 
toujours quelque chose de mélancolique, et finissaient, 
le plus souvent, par de plaintives réflexions sur la 
vie. Depuis qu'elle souffrait, madame de Révol s'é- 
tait assombrie, son âme avait perdu cette élasticité 
qui la sauvait autrefois de toute longue amertume et 



200 SCENES DE LA VIE INTIME. 

la faisait, pour ainsi dire, rebondir de la tristesse dans 
la joie. Les demi-confidences qui lui échappaient par 
instant, sans apprendre à Sulpice quel avait été son 
passé, lui firent comprendre que de cruelles épreuves 
l'avaient traversé, et qu'elle pouvait en craindre de 
nouvelles. Son indisposition se transforma d'ailleurs 
insensiblement en une langueur entrecoupée de souf- 
frances aiguës, et qui la forcèrent à appeler un mé- 
decin. Le docteur Robert, que lui désigna Sulpice, 
était un homme habile et bon, mais d'une brusque 
simplicité. 11 déclara sur-le-champ à madame de Révol 
que son état demandait plus de précautions qu'elle ne 
l'avait jusqu'alors supposé, l'interrogea longuement, 
parut incertain sur l'appréciation de quelques symp- 
tômes, et finit par lui interdire l'exercice du cheval et 
les bains de mer que Lia avait jusqu'alors cru salu- 
taires. 

Les choses en étaient là lorsqu'eut lieu la scène rap- 
portée dans le chapitre précédent. 



IV. 



Le lendemain, Sulpice dormait encore lorsque la 
porte de sa chambre s'ouvrit lentement en criant sur 
ses gonds^ et le réveilla en sursaut. II se redressa sur 
son séant, écarta les rideaux qui enveloppaient son 
lit, et aperçut la servante de sa mère portant une 
tasse de faïence jaune sur une assiette. 

A la vue de Sulpice les yeux encore à demi clos par 
le sommeil., celle-ci. s'arrêta. 

— Jésus ! je vous ai réveillé, mon maître ! s' écria - 
t-elle avec un accent de regret. 

— Bonjour, Dinorah, dit Sulpice amicalement; est- 
il donc déjà si tard ? 

— Sept heures, et j'apportais le lait de chèvre; 
mais je reviendrai. 



202 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— Non, donne. 

11 tendit la main, prit la tasse et se mit à boire à 
petits coups, tandis que la Bretonne, les yeux fixés 
sur lui, semblait suivre tous ses mouvements avec une 
sorte d'intérêt inquiet. C'était une femme d'environ 
trente ans, grande, forte, et d'une beauté mâle. Elle 
portait ce leste costume de Saint-Pol, à la taille souple, 
à la coiffe écourtée, aux manches plates laissant voir 
le bras nu, et son allure en paraissait plus énergique 
et plus libre. Cependant il n'eût fallu juger la paysanne 
ni sur cette allure ni sur ce costunje, car sous ces 
apparences hardies se cachait l'âme la plus soumise, 
Pliée de bonne heure à la servitude domestique, Di- 
norah y avait mis son orgueil. Ceux qu'elle servait 
étaient pour elle ce qu'est pour le vieux soldat le régi- 
ment qu'il n'a jamais quitté-, leur gloire était sa gloire^ 
leur deuil son deuil. Elle ne vivait plus en elle-même, 
mais en ceux qu'elle appelait ses maîtres ; à eux seuls 
appartenaient sa force, son intelligence, son adresse ; 
c'était pour eux qu'elle se réjouissait d'être bien por- 
tante et jeune ; elle faisait partie de leur existence 
comme ces humbles plantes qui croissent au sommet 
des vieux édifices et qui doivent vivre et périr avec 
eux. Cependant son dévouement absolu aux Desbarres 



UNE ÉTRANGÈRE. 203 

avait ses distinctions : elle respectait la veuve et lui 
eût donné sa vie sans balancer; mais elle montrait 
pour Sulpice cette espèce de servilité passionnée et 
heureuse d'elle-même, qui est la dernière expression 
de l'attachement. 

Ainsi que nous l'avons déjà dit , elle était restée de- 
bout à quelques pas de son jeune maître, le regardant 
avec une tendresse hésitante. Enfin , après un long 
silence, elle dit à demi-voix et d'un accent triste : 

— C'est donc vrai, monsieur Sulpice, que vous avez 
fâché votre mère hier soir? 

— Qui te l'a dit? demanda le jeune homme étonné. 

— N'avez-vous point quitté le salon avant le sou- 
per ? Puis M. Vallin a emmené madame dans le cabinet 
rouge, et ils ont causé longtemps tout seuls. 

— Après mon départ? 

— Oui. Quand ils sont revenus, votre mère avait 
3'air toute saisie. 

— Que dis-tu ! 

— Si saisie, qu'elle n'a rien mangé, et ce matin 
elle n'est point encore descendue !... Comprenez-vous, 
monsieur Sulpice ? à sept heures ! 

— Elle n'est point malade? demanda Desbarres 
vivement. 



204 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Non, je l'ai entendue se promener dans sa 
chambre-, mais il faut qu'il y ait quelque chose, et 
quelque chose de triste. 

— Que veux-tu qu il y ait? 

— Je ne sais pas , mais j'ai comme des avertisse- 
ments; le sang me tourne autour du cœur. 

— Allons, encore tes superstitions. 

— Écoutez! interrompit la servante en tressaillant*, 
on a appelé. 

— C'est ma mère. 

— Dinorah ! répéta une voix sur l'escalier. 

— Maîtresse? répondit la Saint-Polaise en courant 
à la porte. 

— Priez M. Sulpice de descendre. 

— Dinorah se retourna vers le jeune homme d'un 
air consterné. 

— Avez-vous entendu? murmura- t-elle. 

— Eh bien ! elle veut me parler , et je vais m'ha- 
biller. 

— Elle a dit : Monsieur Sulpice : 

— Et cela t'épouvante? 

— Elle a dit de vous prier de descendre ! 
*— Fallait-il donc me l'ordonner? 



UNE ÉTRANGÈRE. 205 

La Bretonne jeta sur son jeune maître un regard 
plein de sollicitude 5 puis, secouant la tête : 

— Que Dieu nous garde ! reprit-elle ; pour sûr", il 
y a un mauvais air sur la maison. 

Et, reprenant la tasse, elle sortit. 

Malgré sa tranquillité apparente , Sulpice avait re- 
marqué les circonstances relevées par l'instinct de 
Dinorah, et en était demeuré également frappé. L'en- 
trevue demandée par madame Desbarres sous cette 
forme et à cette heure, sortait trop évidemment de ses 
habitudes pour ne point annoncer quelque chose de 
sérieux. Le jeune homme , pris d'une crainte vague , 
se mit à chercher ce que ce pouvait être , et s'oublia 
sans doute dans cette recherche, car sa toilette n'était 
point encore entièrement achevée , lorsque madame 
Desbarres entra brusquement. 

Son visage [avait cette expression de mécontente- 
ment inflexible que son fils connaissait trop bien. 11 
ne put se défendre d'un mouvement de surprise. 

— J'étais lasse d'attendre, fit observer la veuve; je 
me suis décidée à monter. 

Sulpice voulut s'excuser. 

— Achevez de vous habiller, interrompit-elle ; nous 

nous expliquerons ensuite. 

18 



206 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Il se hâta de passer un habit , tandis que madame 
Desbarres regardait autour d'elle. Toutàcotip ses yeux 
s'arrêtèrent sur l'élégante coupe d'opale où baignait l'é- 
glantine épanouie. Elle s'approcha de la table afin de 
l'examiner de plus près , la souleva ; puis , se retour- 
nant vers Sulpice : 

— C'est sans doute un cadeau de cette femme ? dit- 
elle d'un ton méprisant* 

Sulpice pâlit. 

— Un cadeau... de quelle femme, ma mère? 
Madame Desbarres reposa la coupe sur la table et 

s'approcha de son fils. 

— Je sais que vous voyez l'étrangère tous les 
jours, monsieur, dit-elle sévèrement; notre voisin 
Béfort vous a surpris avec elle, et il a appris à la 
ferme que l'on vous recevait depuis longtemps au 
manoir. Ne cherchez donc pas à nier. 

— Pourquoi le nierais-je ? interrompit le jeune 
homme, qui s'efforça de conserver son assurance ; le 
hasard m'a fait rencontrer, en effet, madame de 
Révol, que j'ai revue depuis. 

— A mon insu ! acheva la veuve, car vous ne m'avez 
jamais parlé ni de cette connaissance ni de cette ren- 
contre; la Parisienne vous l'avait sans doute défendu. 



UNE ÉTRANGÈRE. 207 

— Qui peut vous faire penser... 

— Oui, oui, nous voyons clair, nous autres, et c'est 
gênant pour les intrigantes. 

— Que dites-vous, ma mère ? s écria Sulpice. 

— On a mieux aimé avoir affaire à un écolier, con- 
tinua la veuve en élevant la voix ; on a pensé qu'il se- 
rait facile de tourner une pauvre tête vide comme la 
vôtre, et vous ne vous en êtes même pas aperçu, dupe 
que vous êtes ! A quoi cela vous sert-il alors d'avoir 
eu des prix dans vos classes, de lire toute la journée 
et de faire le savant? Vous ne voyez donc rien? vous 
ne comprenez donc rien ? 

— Rien, en effet, de ce que vous me dites, reprit 
Sulpice avec un calme que démentait le tremblement 
de sa voix ; non, je ne comprends point qu'une femme 
mérite vos injures pour m' avoir reçu avec bienveil- 
lance; non, je ne me vois pas dupe quand je suis 
l'obligé. 

— L'obligé!... Ainsi, vous n'avez pas deviné pour- 
quoi l'étrangère vous faisait bonne mine? 

— Pardonnez-moi, ma mère -, j'ai deviné qu'elle me 
savait gré de ne lui avoir point, comme les autres, fait 
des flétrissures de mes soupçons et des crimes de 
mes calomnies. J'ai pensé qu'en trouvant tant de gens 



208 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

méchants, injustes et menteurs, elle avait du être 
reconnaissante de me savoir seulement indifférent. 

— C'est-à-dire, répondit madame Desbarres, qui ne 
comprenait pas toute l'amertume des paroles de Sul- 
pice, mais qui voulait arriver à son but ; c'est-à-dire 
que cette femme vous a ensorcelé, et qu'à vos yeux 
c'est une sainte. 

— Dont on essaie de faire une martyre, ma mère. 

— Eh bien ! martyre ou sainte, je ne veux pas que 
vous soyez de son paradis, reprit résolument la veuve, 
et j'exige que vous cessiez de la voir. 

-Moi? 

— Vous, monsieur. C'est une connaissance qui ne 
vous vaut rien, et je vous défends de retourner à Ker- 
mor. 

L'ordre était tellement inattendu et donné d'un ton 
si impérieux, que le jeune homme tressaillit comme un 
cheval qui sent tout à coup l'éperon. Son amour et son 
orgueil , réveillés en même temps, se révoltèrent ; il 
releva la tête, rougît, puis devint pâle. 

— Vous révoquerez cette défense, ma mère, dit-il 
d'un accent altéré ; une pareille rupture, que rien ne 
justifierait aux yeux de madame de Révol, est impos- 
sible. 



UNE ÉTRANGÈRE. 209 

Vous dites ? interrompit madame Desbarres en 
le regardant fixement. 

— Je dis, reprit Sulpice, plutôt excité qu'effrayé par 
ce regard provocateur, que je ne puis soumettre mes 
répulsions ou mes sympathies aux préventions des au- 
tres. Avec la responsabilité vient l'indépendance, et 
mon âge doit enfin me donner le droit de choisir mes 
relations. 

— Ah ! tu le prends sur ce ton !. s'écria la mère sur- 
prise et irritée ; tu veux faire le maître ici maintenant ; 
C'est encore là, sans doute, le résultat des conseils de 
la Parisienne ? 

— Ma mère, de grâce... 

— Tu as le droit!... C'est elle qui t'aura dicté cette 
phrase-là; elle t'aura conseillé de me braver. 

— Mais c'est de la folie ! s'écria Sulpice exaspéré. 

— Comment, dit madame Desbarres, qui devint 
rouge de colère , vous osez me traiter de folle , mon- 
sieur ! 

— Pardon, ma mère : je n'ai point voulu dire... 

— ■ Folle I parce que je veille à ce que vous ne soyez 
point dupe. Voilà la reconnaissance des enfants! Vous 
ne vous seriez jamais permis un pareil manque de 
respect avant d'avoir fait la connaissance de cet t 
aventurière. 



210 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Au nom de Dieu, écoutez-moi, ma mère ! 

— C'est inutile, s'écria la veuve, qui s'était exaltée 
en parlant ; vous n'êtes pas encore arrivé à me faire 
interdire, monsieur; ma volonté sera faite, malgré 
toutes les coquettes qui peuvent nous venir de Paris, 
et je saurai bien vous forcer à m'obéir. 

— Ne l'espérez pas, dit Sulpice poussé à bout. 
Elle s'approcha brusquement et lui saisit le bras. 

— De sorte que tu es décidé à te révolter ? dit-elle 
d'une voix tremblante de colère. 

— Je suis décidé à défendre ma liberté. 

— Et tu ne veux point promettra de ne plus retour- 
à Kermor? 

— J'y retournerai, ma mère. 

— C'est ce qu'il faudra voir ! s'écria madame Des- 
barres en ouvrant la porte pour sortir. Tu veux que 
nous luttions ? eh bien ! soit. Un bon fils eut fait sur-le- 
champ la promesse que j'exigeais, lors même qu'il 
n'eût pas dû la tenir ; mais toi, tu es un orgueilleux ; 
tu ne veux pas avoir l'air de céder. Eh bien ! nous ver- 
rons qui l'emportera ; je connais un sûr moyen de 
t'cmpêcher de voir la Parisienne. 

— Lequel? 

Madame Desbarres, qui était sur le seuil, ne répon- 



* ' '* lft >9 



UNE ÉTRANGÈRE. 211 

dit rien ; mais elle fit un pas au dehors, tira brusque- 
ment la porte, et tourna la clé. 

— Que faites-vous? s'écria Sulpice. 

— Je t'enferme, répondit-elle. 

— Ouvrez, ma mère, ouvrez sur-le-champ. 

— Quand tu m'auras promis ce que je te demande. 
Elle fit tourner la clé une seconde fois, la retira, et 

Sulpice l'entendit redescendre Fescalier. 

Il demeura d'abord comme frappé de stupeur; puis 
doutant de ce qu'il avait entendu, il courut à la porte 
pour essayer de la rouvrir \ mais elle était bien réelle- 
ment fermée. 

Quelque accoutumé qu'il pût être aux actes tyran- 
niques de sa mère, celui-ci dépassait tous ceux qu'il 
avait subis jusqu'alors. Il révélait , en outre , trop 
ouvertement le mépris que Ton faisait de sa volonté, 
et les âmes faibles s'irritent surtout de ce qui leur 
rappelle leur faiblesse : en ne paraissant point les 
juger susceptibles de résistance, on les pousse infail- 
liblement à résister. 

Aussi Sulpice passa-t-il, presque en un instant, de 
la stupeur à la colère. Il se précipita furieux contre la 
porte, qu'il essaya d'ébranler ; mais elle était à Pé- 



212 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

preuve de tous ses efforts. 11 recula en poussant un 
cri. 
— Enfermé! enfermé! 

11 promena les yeux autour de lui, fou d'indignation 
et de rage ; la chambre n'avait aucune autre issue. 
Tout à coup son regard rencontra la fenêtre; il y 
courut et l'ouvrit. C'était au second étage ; mais au- 
dessous, à moitié de la hauteur, se dressait un hangar 
servant de serre. En sautant sur le toit couvert de 
chaume on se trouvait dans le jardin, dont la porte 
donnait sur la campagne. A la vérité, on courait risque 
de se briser un membre ou de se tuer ; mais dans la 
disposition d'esprit où il se trouvait , Desbarres ne 
pouvait regarder cette chance que comme un moyen 
détourné de se venger de sa mère; aussi n'eut-il 
aucune hésitation. 11 mesura encore une fois l'espace 
qui le séparait du toit, et posa le pied sur le rebord 
de la fenêtre. 

Un cri venant de l'étage supérieur lui fit lever la 
tête. Il aperçut Dinorah à la lucarne de sa mansarde. 

— Sainte-Vierge! que voulez-vous faire? s'écria 
la Bretonne épouvantée. 

— On m'a enfermé, répondit rapidement Sulpice, 
et je veux sortir. 



UNE ÉTRANGÈRE. 213 

— Par la croisée ? 

— Oui. 

— Mais vous allez vous tuer ! 

— La faute en sera à ma mère. 

— Attendez, s'écria Dinorah, je vais lui parler. 

— Je te le défends, interrompit virement Sulpice ; 
je ne veux pas qu'on lui demande grâce pour moi; 
je ne veux point la voir. 

Il était monté sur le rebord delà -croisée; la ser- 
vante étendit les bras vers lui. 

— Au nom de Dieu, arrêtez ! dit-elle d'un accent 
éperdu* 

— Peux-tu ouvrir ma porte? 

— Je n'ai point de clé. 

— Alors laisse-moi. 

— Non; écoutez, monsieur Sulpice : il vaudrait 
mieux rester ; mais si vous êtes décidé à fuir par le 
jardin... 

— Décidé. 

— Eh bien! alors, attendez. 

Elle quitta la lucarne et y reparut presque aussitôt 
avec une corde, qu'elle tendit au jeune homme. 

— Vous l'attacherez au balcon, reprit-elle; mais 
surtout prenez garde. 



2ik SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Ne crains rien ; îl n'y a maintenant aucun dan- 
ger, dit Sulpice en liant à la hâte la corde à la barre 
d'appui. 

— N'importe! faites encore un nœud. Jésus! que 
va dire madame quand elle saura...? Si vous aviez 
voulu me laisser lui parler, monsieur Sulpice; songez 
qu'il est encore temps... 

Elle s'interrompit tout à coup ; Desbarres avait saisi 
la corde et commençait à descendre. Après être de- 
meuré un instant suspendu dans le vide, il atteignit le 
toit du hangar, et se laissa glisser dans le jardin. 

— C'est fait, cria-t-il joyeusement àDinorah, im- 
mobile à sa fenêtre. 

— Et votre mère? balbutia la Bretonne, qui, ras- 
surée sur Sulpice, revenait au souvenir de madame 
Desbarres. 

* — Tu lui [diras que je suis allé à Kermor, répliqua 
Desbarres avec une résolution presque emphatique. 
Puis, saluant Dinorah d'un signe amical, il gagna 
la porte du jardin qui donnait sur les prairies. 



V. 



L'annonce de cette visite inaccoutumée au manoir 
était pourtant une bravade bien plus que l'expression 
d'un projet arrêté ; la pensée n'en était venue à Sul- 
pice qu'après la question de Dinorah, et seulement 
pour faire une réplique d'un effet convenable. Aussi, 
lorsqu'il se trouva libre dans la campagne, demeura- 
t-il incertain sur ce qu'il devait faire. Cependant, après 
avoir longé quelque temps les prairies, il se décida à 
ne point aller à Kermor, mais à prendre la route des 
grèves, afin que l'on pût croire qu'il s'y rendait. De 
cette manière, il conciliait à la fois sa faiblesse et son 
orgueil; il évitait l'effort nécessaire pour la démarche 
annoncée, et en acceptait néanmoins la responsabilité, 
Contradiction ordinaire de ces natures qui ne peuveût 



216 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

vouloir qu'à demi et ne savent jouir ni des avantages 
de la soumission ni de ceux de l'indépendance. 

Mais il était dit que tout se réunirait ce jour-là pour 
le pousser en avant malgré lui-même. 

Il avait pris un de ces chemins, tantôt ombreux, 
tantôt arides, qui conduisent à la mer en côtoyant les 
collines. Après avoir marché quelque temps sous une 
voûte de noisetiers et de sureaux en fleurs, encore 
tout festonnés de l'herbe parfumée qu'y avaient laissée 
les charrettes en transportant aux fermes les foins de 
la vallée, il atteignit la lisière du bois de Kermor. 11 
allait tourner le dos au manoir et suivre le sentier qui 
descendait vers la rivière, lorsqu'un chien de chasse 
sortit du fourré, et, traversant rapidement le carre- 
four, s'élança dans les bruyères. Presque au même 
instant un sifflement d'appel se fit entendre, et Alexan- 
dre Béforî parut, en costume de chasseur, au haut du 
ossé de clôture. 

En se trouvant face à face, Sulpice et lui firent en 
même temps un geste de surprise. 

— Par dieu ! je vous y prends cette fois ! s'écria 
Alexandre en sautant dans le sentier. 

— Je salue M. Béfort, dit Sulpice sans paraître 
comprendre l'exclamation de son voisin. 



UNE ÉTRANGÈRE. 217 

— Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer, 
mon cher? reprit celui-ci en ricanant. 

— Trouver un chasseur dans les bruyères n'est pas 
un événement impossible à prévoir, répliqua froide- 
ment Desbarres. 

— . Vraiment! reprit Alexandre; eh bien! moi, je 
suis enchanté du hasard. 

— En quoi puis-je être utile à M. Béfort? 
Le chasseur guigna Sulpice. 

— Comment se porte madame de Révol ? demanda- 
t-il. 

Cette question était faite de l'air ironiquement triom- 
phant d'un homme qui s'attend à foudroyer son adver- 
saire; mais Desbarres l'avait prévue et ne laissa 
paraître aucune émotion. 

— C'est ce dont je vais m'informer, monsieur, dit-il 
tranquillement. 

Ce fut à Alexandre de se montrer stupéfait. 

— Ah ! vous ne cachez donc plus vos visites, main- 
tenant? dit-il. 

— Pourquoi les cacherais-je? demanda Sulpice. 

— Pourquoi ? reprit Béfort, mais par la raison qui 
vous a fait n'en rien dire jusqu'à présent. Il y a trois 
jours que je les ignorais encore moi-même. 

19 



5X8 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Cela prouve seulement que monsieur Béfort ap- 
porte plus de bonne volonté que de clairvoyance dans 
ses observations, répliqua le jeune homme. 

Béfort lui jeta un regard de côté. 

— Comment donc ! dit-il d'un ton piqué qu'il vou- 
lut rendre railleur; mais vous donnez tort bien la 
réplique, mon cher ! On voit que madame de Révol 
s'est occupée de votre éducation. 

Sulpice fit un geste d'impatience aussitôt réprimé ; 
un souvenir venait de traverser sa mémoire, il regarda 
fixement Alexandre. 

-— C'est une faveur dont je dois être d'autant plus 
fier, que d'autres l'ont vainement sollicitée, répondit-il. 

Béfort rougit. 

— Est-ce madame de Révol qui vous a fait celle 
confidence? demanda-t-il avec un peu de hauteur. 

— En me montrant une lettre. 

— Dont vous avez reconnu l' écriture ? 

— Au premier coup d'œil. 

Béfort se mordit les lèvres \ puis sembla prendre 
résolument son parti : 

— Eh bien ! mon cher, s'écria-t-il, en s' efforçant 
de cacher son dépit par un éclat de rire,, cela prouve 
que vous pourriez être, comme M. Prudhomme, expert' 



UNE ÉTRANGÈRE. 21,9 

juré devant les cours et tribunaux ! Vous avez deviné 
juste ; la lettre est de moi. C'est une bouffonnerie dont 
j'ai voulu me donner le plaisir. J'espérais intriguer 
notre Parisienne, et je vois que j'ai réussi ! Ah! ah! 
ah ! Je parie qu'elle a cru mon épître sérieuse ! 

— Sérieuse! non; mais elle Ta trouvée, comme 
vous disiez tout à l'heure, fort bouffonne. 

— Bouffonne ! répéta Alexandre, furieux d'être pris 
au mot; ah! vraiment, elle vous a dit... ah! elle l'a 
trouvée bouffonne [...Eh biçn ! à la bonne heure! Cela 
a dû la rassurer; car, enfin, j'aurais pu avoir réelle- 
ment des prétentions. 

— Vous le pouvez encore, dit Sulpice. 

— Vous me le permettez ? reprit Béfort, dont l'iro- 
nie tournait de plus en plus à l'aigreur. 

— Je fais plus, je vous y engage. 

— Prenez garde , il ne faudrait point me pousser à 
bout. 

— Pourquoi donc? 

— Parce que je suis un rival fort peu endurant. 

— Vous prendriez des leçons de patience. 

— Jusqu'à présent, je n'ai su qu'en donner, mon 
cher. 



220 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— 11 n'est jamais trop tard pour prendre une bonne 
habitude, monsieur. 

— Dites donc, s'écria Alexandre, qui, se sentant 
le plus faible dans cette guerre de mots détournés, y 
renonça le premier, on dirait que vous avez l'espé- 
rance de faire vous-même cette conversion. 

— Je pourrais au moins l'essayer. 

— Vous ! reprit Béfort avec un éclat de rire dans 
lequel vibrait la colère; eh bien ! ce sera du nouveau. 
Je serais, parbleu ! curieux de jouer mon rôle dans un 
pareil essai. Voyons, docteur, votre écolier attend ce 
que vous avez à lui dire. 

11 y avait une provocation évidente dans l'attitude 
et dans l'accent du chasseur; mais Sulpice garda tout 
son calme. 

— Je n'ai à dire qu'une seule chose, monsieur, re- 
prit-il fermement; c'est que, ne surveillant les dé- 
marches de personne, je désire obtenir pour les 
miennes la même discrétion 5 et que, respectant les 
habitudes et les affections des autres, je veux être 
également respecté dans mes affections et dans mes 
habitudes. Jusqu'à présent, vous avez pu ne voir en 
moi qu'un enfant avec lequel on s'exempte d'une ri- 
goureuse justice; aussi ai-je dû vous rappeler mes 



UNE ETRANGERE. 221 

droits. Il n'y a, vous le voyez, rien d'injurieux dans 
cet avertissement ; vous seul pouvez en faire une pro- 
vocation, comme vous sembliez le désirer tout à 
l'heure, et vous seul alors en aurez la responsabilité. 
Dans tous les cas, nos explications ont été suffisa- 
ient claires pour que vous me permettiez de ne point 
les prolonger au-delà. 

À ces mots, Sulpice salua et prit résolument le sen- 
tier qui conduisait au manoir. 

Béfort, qui s'était préparé à des paroles de défi, 
demeura béant à la même place, comme un homme en 
garde auquel arrive subitement , au lieu d'un coup , 
une bonne raison. Dévoyé dans son irritation, étourdi 
par le sang-froid de son adversaire, il ne trouva rien 
à répondre au premier moment, et ce fut seulement 
lorsque Sulpice eut disparu dans le sentier tortueux, 
qu'il reprit sa présence d'esprit. 11 fit un mouvement 
pour courir après lui ; mais la honte le retint aus- 
sitôt. 

— C'est trop tard, pensa-t-il ; d'ailleurs, que lui 
dire, maintenant qu'il a déclaré ne point vouloir me 
provoquer? Je me mettrais dans mon tort. Et cepen- 
dant il s'est moqué de moi ! Il a vu cette lettre que 

F étrangère trouve bouffonne !... car c'est F étrangère 

19* 



222 SCENES DE LA VIE INTIME. 

qui est cause de tout. Sans elle, je ne serais point dans 
cette position ridicule. Aussi que je sois perdu de répu- 
tation si je ne me venge ! 

Un peu consolé par cette généreuse résolution , Bé- 
fort ramena son fusil à portée de sa main, siffla son 
chien, et s'enfonça avec lui dans le taillis. 

Cependant Sulpice s'avançait vers le manoir d'un 
pas ferme, éprouvant cette satisfaction intérieure qui 
suit toute épreuve dont le succès a pu nous constater 
à nous-mème notre force et notre volonté. Cette 
double révolte contre le despotisme de sa_ mère et 
contre l'impertinence de Béfort l'avait relevé à ses 
propres yeux. 

Il était tout entier à son espèce d'ivresse, lorsqu'il 
aperçut la vieille habitation de Kermor. Cette vue tem- 
péra un peu sa confiance joyeuse. Il se demanda qui 
l'avait conduit là, et ce qu'il venait y faire? Il était 
trop matin pour rendre visite à madame de Révol, et 
sa présence même à une pareille heure dans les bois 
de Kermor l'exposait à des explications qu'il ne pou- 
vait ni ne voulait donner. Cette pensée l'arrêta court 
au moment où il allait atteindre l'esplanade de gazon, 
et il se glissa avec précaution le long des charmilles 
dont elle était entourée, afin de regagner le bois de 



UNE ÉTRANGÈRE. 223 

hêtres qui abritait le manoir du côté de la mer. Mais, 
comme il atteignait une sorte de salon de verdure 
placé à la lisière des bois, un léger froissement de pas 
se fit entendre sur les mousses desséchées, une ombre 
blanche se dessina à travers le feuillage, et madame 
de Révol parut à rentrée opposée de la clairière. Elle 
s'avançait lentement en relisant des lettres ouvertes 
qu'elle tenait à la main. 

Le premier mouvement de Desbarres, à sa vue, 
avait été de se rejeter derrière la charmille pour l'évi- 
ter-, mais il demeura immobile en remarquant sa 
pâleur. La jeune femme releva la tête, le reconnut, et 
un éclair de joyeuse surprise illumina ses traits. 

— Vous ici, monsieur Sulpice ï s'écria-t-elle. 

— Je me présente en effet à une heure où vous ne 
pouviez m'attendre... dit le jeune homme embarrassé. 

— On attend toujours ses amis, répliqua Lia en 
souriant; soyez mille fois le bienvenu. 

— Yous lisiez des lettres ? 

— Qu'il vaut mieux oublier, reprit-elle en les frois- 
sant convulsivement dans sa main, et en faisant un 
effort visible pour secouer quelque douloureuse préoc- 
cupation. 

Sulpice fut frappé de ce geste. 



224 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— J'espère que vous n'avez reçu aucune fâcheuse 
nouvelle, demanda-t-il d'une voix inquiète. 

Au lieu de répondre, madame de Révol s'approcha 
du banc de gazon qui bordait la clairière , s'assit, et 
montra une place à Desbarres. Celui-ci la prit ; il y eut 
un assez long silence. L'étrangère effeuillait avec dis- 
traction une renoncule des prés. Tout à coup elle se 
redressa, regarda le jeune homme en face , et lui de- 
manda brusquement : 

— Avez-vous peur de mourir ? 
Sulpice fit un geste de surprise. 

— Moi! répéta-t-il; pourquoi cette question? 

— Répondez-moi, de grâce, reprit madame de Révol; 
si Ton venait vous annoncer dans ce moment que vos 
jours sont comptés, recevriez- vous cette annonce avec 
calme ou avec douleur? 

— Dans ce moment, dit Sulpice en hésitant , je 
trouverais peut-être qu'il est dur de quitter la vie sans 
la connaître. 

— Mais quand on Ta connue , continua l'étrangère 
avec une vivacité saccadée ; quand on sait que tout se 
réduit à poursuivre des mirages, à attendre des impos- 
sibilités-, quand l'espérance vous a soudé au cœur 
cette triste chaîne d'espérances trompées, d'affections 



UNE ÉTRANGÈRE. 225 

trahies et de dévouements stériles que vous traînez 
partout, comme le forçat traîne ses fers, pourquoi 
regretterait-on d'en finir avec le rêve terrestre? 

— Au nom de Dieu î d'où vous viennent ces noires 
pensées ? interrompit Sulpice effrayé. 

La jeune femme lui jeta un regard mélancolique : 

— Le docteur Robert paraissait ne pouvoir détermi- 
ner la nature de ma maladie sans en connaître les an- 
técédents, dit -elle; il a voulu écrire à mon ancien 
médecin de Paris. 

— Je le sais, répliqua Sulpice -, et la réponse ?... 

— Est arrivée ce matin dans un pli à mon adresse , 
mais cachetée. 

— Alors vous ne la connaissez point encore? 

— Je l'ai ouverte... répondit madame de Ré vol im- 
pétueusement; oh ! c'était mal, je le sais; mais je vou- 
lais savoir la vérité... 

— Et qu'avez-vous vu? demanda le jeune homme 
palpitant. 

— Qu'il me restait quelques mois à vivre ! 
Sulpice recula en poussant un cri. 

— Ah ! cela m'a d'abord saisi comme vous , dit Lia 
avec un sourire ineffable ; nous avons tous une ins- 



226 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

tinctive épouvante de ce pays inconnu (Fou nul ne, 
revient, mais ensuite j'ai réfléchi. 

— Cela ne peut être! s'écria Desbarres; vous aurez 
mal vu, mal compris !... 

Pour toute réponse, V étrangère lui tendit la lettre 
qu'elle tenait à la main. Sulpice en regarda la signature, 
qui était celle d'un médecin célèbre, et commença à la 
lire : elle racontait en détail l'origine et les progrès de 
la maladie de madame de Révol , indiquait les traite- 
ments qui avaient réussi à en retarder la marche, et 
finissait par ces mots terribles : « En continuant à 
faire suivre à votre malade ce régime , vous pourrez 
gagner quelques mois. » 

Sulpice laissa tomber la lettre et reporta sur madame 
de Révol ses regards éperdus. 

— Vous voyez que j'avais bien compris, dit-elle. 

— Non, s'écria Desbarres ; cet homme se trompe , 
je ne le crois point. 

— Parce qu'il me condamne? répliqua la jeune 
femme doucement ; mais votre incrédulité n'est justi- 
fiée que par votre désir, tandis que son arrêt est 
fondé sur la science ; vous êtes en même temps, dans 
cette question , le moins éclairé et le plus partial ; 
l'erreur doit être de votre côté. 



UNE ÉTRANGÈRE. 227 

— Mais il ne vous a point vue depuis longtemps, 
reprit Desbarres ; son avis n'a pour base que des sup- 
positions ; interrogez un autre médecin. 

— De grâce, ne ranimez point en moi des espéran- 
ces qu'il faudrait bientôt étouffer! dit madame de 
Révol; mieux vaut la certitude d'un malheur qu'une 
déception. Sûr de ce qui nous attend, nous tâchons 
d'y accoutumer insensiblement notre âme... 

— C'est-à-dire que vous acceptez sans résistance 
cette affreuse décision ! interrompit Sulpice avec une 
douleur qui prenait presque les apparences de la co- 
lère ; vous semblez aimer sa menace ; vous vous défen- 
dez d'espérer ; on dirait que vous avez peur de vivre ï 

— Ah! je le devrais, dit Lia ; oui, le plus sage serait 
d'accueillir l'arrêt suprême comme une délivrance. La 
résignation ôterait à l'agonie tous ses effrois -, je pren- 
drais joyeusement ce qui me reste d'heures sans les 
compter ni les pleurer. 

— Mais moi ! s'écria le jeune homme éperdu. 

— Vous ? répéta madame de Révol attendrie de son 
émotion, vous m'aiderez à mourir sans y penser !... 

Elle avait tendu une main à Desbarres, qui la saisit, 
la pressa contre sa poitrine et se laissa glisser à ge- 
noux près du banc de gazon. 



228 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Non, dit-il avec une explosion de larmes ; non, 
vous ne mourrez pas ! ne parlez point de résignation, 
d'agonie ; si vous n'aimez plus la vie pour vous, que 
ce soit pour les autres ; dites que vous voulez espérer, 
que vous voulez guérir ! 

Il y avait dans l'accent de Sulpice quelque chose 
de si passionné et de si naïf tout à la fois, que madame 
de Révol en fut troublée jusqu'au fond du cœur. Elle 
se pencha vers lui avec un élan de tendresse presque 
involontaire, et s'écria : 

— Sulpice! je vous en conjure, relevez-vous !... 

— Ah ! promettez-moi de vivre, promettez-moi de 
vivre! balbutia- t-il en appuyant son visage sur les 
genoux de Lia. 

— Au nom de Dieu ! mon ami, reprenez votre rai- 
son! 

— Ma raison ! cria-t-il en se redressant égaré ; ma 
raison quand vous me parlez de mourir ! mais vous 
n'avez donc point compris?... mais je vous aime, 
moi! 

A cet aveu jeté comme un cri, madame de Révol 
recula en pâlissant. 

— Vous ne pensez pas à ce que vous dites ? balbutia- 
t-elle. 



UNE ÉTRANGÈRE. 229 

— Je vous aime, répéta Desbarres ; ne l'avez-vous 
pas deviné depuis longtemps? 

— C'est impossible ! vous vous trompez vous- 
même... 

Le regard de Sulpice s'attacha sur elle si extatique 
et si brûlant, qu'elle s'interrompit. Une de ces subi- 
tes lumières que le moindre choc fait parfois jaillir dans 
notre âme l'éclaira rapidement, elle se rappela d'un 
seul coup tous les détails de cette intimité de trois 
mois et en comprit clairement le sens. 

Effrayée de cette révélation, elle joignit les mains et 
laissa retomber sa tête sur sa poitrine. 

— Ah ! que faut-il pour vous persuader ? demanda 
Sulpice, trompé par ce mouvement. 

— Hélas ! je vous crois, répondit sourdement ma- 
dame de Révol ; oui, ce dernier malheur m'était dû, 
et je reconnais la destinée qui me poursuit partout ; 
notre intimité était trop douce, elle ne pouvait se pro- 
longer ! 

— Que voulez-vous dire ? 

Elle se leva pâle et chancelante : 

— Vous le saurez. 

— Ah ! je vous en conjure, parlez ! 

— Maintenant je ne pourrais, vous le voyez..., bal- 

20 



230 SCENES DE LA VIE INTIME. 

butia-t-elle. Prenez pitié de moi, Sulpice ! j'ai besoin 
de me recueillir; mais ce soir... oui... ce soir, au 
vieux saule^ vous trouverez une lettre qui vous expli- 
quera tout 

Desbarres ne voulut point rentrer chez sa mère, et 
résolut d'attendre le soir dans la campagne. Les émo- 
tions qu'il avait éprouvées depuis le matin l'avaient 
jeté dans une exaltation presque délirante. Agité d'un 
frisson convulsif, le cœur serré, la tête en feu, il par- 
courut les dunes, les landes, les bois, les prairies, sans 
direction et sans but. Incapable de distinguer la nature 
des objets qui passaient devant lui comme les visions 
d'un rêve, il les associait à ses préoccupations, il leur 
adressait tout haut la parole, et s'étonnait confusé- 
ment de ne point les entendre répondre. 11 demandait 
à l'oiseau d'aller porter à Dieu ses prières pour ma- 
dame de Révol, aux plantes de lui fournir un remède 
qui put la sauver , il criait aux flots de l'emporter 
avec elle dans quelque région inacessible aux maladies 
et à la méchanceté. Puis, revenant à la pensée de l'ex- 
plication qu'il devait attendre jusqu'au soir, il disait 
au soleil de précipiter sa marche afin qu'il pût retourner 
au vieux saule. Deux en trois fois, rencontrant des 



UNE ÉTRANGÈRE. 231 

enfants qui gardaient les troupeaux dans les bruyères, 
il les appela de loin pour leur demander l'heure, mais 
ceux-ci, effrayés de son air égaré, s'enfuirent à son 
approche. 

11 arriva ainsi, à travers les fourrés et les ravins, 
jusqu'au versant opposé où s'étendaient des terres cul- 
tivées. Là, brisé de fatigue, il se coucha au bord d'un 
champ de blé mûr. Le soleil était alors aux deux tiers 
de sa course; le vent, qui commençait à s'élever, se- 
couait en passant sur les collines ses senteurs de lait ; 
les abeilles regagnaient leurs ruches en bourdonnant, 
et Ton entendait gazouiller les allouetles dans les sil- 
lons. Sulpice sentit ses nerfs se détendre. La fraîcheur 
du soir et les parfums de la vallée semblèrent pénétrer 
dans ses veines et apaiser la fièvre qui le dévorait. 
La brise séchait la sueur sur son front, les épis se 
balançaient autour de lui avec un murmure berceur ; 
une langueur rafraîchissante coula doucement dans 
tout son être, ses yeux se fermèrent, et il s'endormit. 

Vers le soir du même jour, Alexandre Béfort, suivi 
de son chien, revenait des landes qui bordent la baie 
de Kemperlé. 

Sa rencontre du matin lui avait porté malheur. Bien 



232 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

qu'il eût chassa tout le jour, il rentrait, contre son 
habitude, le carnier vide, et cet insuccès, joint à la 
fatigue, à la faim, aux réflexions, avait porté au plus 
haut degré son irritation contre Sulpice et l'étrangère. 

Le coup porté à son orgueil était d'ailleurs devenu 
plus douloureux depuis le matin, comme ces blessures 
d'abord légères, mais qu'envenime un tempérament 
malsain. Il cherchait à se rappeler toutes les expres- 
sions de la lettre qu'il avait cru si passionnément 
cavalière et que l'on avait trouvée bouffonne ; il se 
demandait surtout par quel moyen il pourrait arracher 
aux mains de madame de Révol cette preuve d'une 
démarche toujours ridicule quand elle ne réussit pas ; 
car, à la pensée qu'une femme inconnue et un écolier 
pussent la garder ainsi impunément à leur discrétion, 
il se sentait devenir féroce de honte et de colère. 

Tout en s'avançant la tête basse et plongé dans ces 
désagréables réflexions, il arriva à un carrefour du 
bois d'où Ton apercevait les toits pointus du manoir. 
Cette vue l'arracha à sa rêverie. C'était là qu'était son 
ennemie ! Que faisait-elle maintenant ? Sulpice lui 
avait-il parlé de leur entrevue du matin? Etait-il en- 
.core à Kermor? 11 eut l'idée de s'en assurer. Dans 
sa position, une surveillance active pouvait seule le 



UNE ÉTRANGÈRE. 233 

conduire à quelque découverte et lui fournir l'occasion 
de prendre sa revanche. En conséquence, il quitta la 
route frayée qu'il avait suivie jusqu'alors et se dirigea 
vers le manoir à travers les fourrés. 

Or, presque au même instant, madame de Révol 
sortait, par une petite porte du jardin, pour se rendre 
au vieux saule. Le jour était sur son déclin, et l'œil 
ne pouvait rien distinguer sous les ombrages assom- 
bris ; la jeune femme évita le sentier qui traversait 
les bois. Elle côtoya la prairie, tourna la grande ravine 
et arriva enfin à cette espèce de golfe fleuri encadré 
par les taillis, et au milieu duquel s'élevait l'îlot d'au- 
bépines. Là elle s'arrêta incertaine. Elle regarda aussi 
loin que les lueurs mourantes du jour lui permet- 
taient de voir ; la ravine, les bois,, la prairie étaient 
déserts. Cette solitude l'enhardit. Elle s'approcha vive- 
ment du vieux saule, laissa tomber une lettre dans le 
tronc creusé, jeta encore autour d'elle un regard 
effrayé ; puis, rebroussant chemin d'un pas précipité, 
elle disparut au tournant du coteau. 

Pendant quelques instants, tout demeura silencieux 
et immobile dans la baie de verdure ; mais enfin les 
branches s' entrouvrirent sur la lisière du taillis 7 et 
Alexandre Béfort en sortit avec précaution. Après avoir 

20* 



234 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

successivement tourné ses regards du côté du manoir 
et vers la vallée, il courut au saule, plongea la main 
dans le vieux tronc, et en retira la lettre déposée par 
l'étrangère. 



VI. 



Le manoir de Kermor, réparé et agrandi à différen- 
tes époques, n'offrait depuis longtemps qu'un assem- 
blage incohérent de constructions irrégulières, et, 
pour la plupart, hors d'usage. Ainsi, tandis que l'an- 
cien édifice se trouvait compris entre la cour et le 
jardin, dont les murs le défendaient de toute approche 
indiscrète, un corps de logis plus récemment bâti s'a- 
vançait hors de leur enceinte jusque dans le bois, 
dont les arbres effleuraient ses fenêtres. Bien que par 
cette position toutes les pièces du rez-de-chaussée se 
trouvassent exposées aux regards des promeneurs qui 
pouvaient traverser les avenues de Kermor, cette par- 
tie de ré lifice, étant la plus nouvelle, s'était trouvée 
la seule habitable lorsque madame de Révol avait 



236 SCENES DE LA VIE INTIME. 

voulu louer le manoir, et c'était là qu'elle avait dû 
s'établir. 

En rentrant de sa course au vieux saule, elle se 
réfugia dans ce qu'elle appelait sa cellule, et se jeta 
sur son canapé de joncs avec un gémissement étouffé. 
Obligée depuis le matin de se raidir contre tant de 
douloureuses angoisses, elle en était arrivée à ce mo- 
ment où toutes les forces intérieures vous abandonnent 
à la fois comme une armée de transfuges, et où vous 
passez brusquement d'un dernier effort de courage à 
toutes les tortures du désespoir. 

Cette crise eut d'abord quelque chose d'effrayant. 
Madame de Révol demeura plus d'une heure la tête 
cachée dans ses mains, poussant des sanglots, et tous 
les membres agités de spasmes convulsifs qui sem- 
blaient devoir la briser. Enfin, les forces manquèrent 
à sa douleur comme elles avaient manqué à son cou- 
rage; ses larmes épuisées cessèrent de couler, ses 
gémissements s'éteignirent, et elle demeura dans la 
même attitude, sans voix, sans mouvement, sans 
pensée, et comme évanouie. 

Cependant la nuit était venue. Au bruit des cloches 
du village et des chants des pâtres regagnant les mé - 
tairies, avaient succédé de plus confuses rumeurs, qui 



UNE ÉTRANGÈRE. 237 

arrivaient par la fenêtre ouverte avec les parfums pé- 
nétrants de la forêt et les lueurs des étoiles. Madame 
de Révol parut peu à peu sortir de sa torpeur ; elle rou- 
vrit les yeux, se souleva lentement, rejeta en arrière ses 
cheveux humides de larmes , et croisa les mains sur 
ses genoux. Son regard, qui avait d'abord erré autour 
de la cellule , s'arrêta enfin sur la fenêtre et se perdit 
dans la profonde obscurité des bois comme s'il y eût 
cherché quelque apparition lointaine. 

Elle ne fut arrachée à cette espèce de contemplation 
que par le bruit de la porte du salon , qui s'ouvrit. 
Elle se déto urna en tressaillant et couvrit d'une main 
ses yeux, blessés par l'éclat d'une subite lumière. 
— Qu'y a-t-il? que voulez-vous? demanda-t-elle 
vivement à la servante qui venait d'entrer. 

— Monsieur Alexandre Béfort, annonça celle-ci. 

Madame de Révol n'eut que le temps de se redres- 
ser avec une exclamation de surprise ; Alexandre était 
debout sur le seuil. 

Revêtu de l'habit de chasse que nous avons déjà 
décrit, il tenait d'une main son fusil et de l'autre sa 
casquette tigrée. Ses traits , habituellement sans 
autre caractère que la fatuité, avaient, cette fois, une 
expression dure, résolue et ironique, dont madame de 



238 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Révol fut frappée. Il s'inclina pourtant devant elle 
avec une politesse affectée, s'excusant de se présenter 
sous ce costume et à une pareille heure. La jeune 
femme, qui était d'abord demeurée saisie, tâcha de se 
remettre; elle fit signe à la servante, qui avança un 
siège, puis se retira. Béfort s'inclina de nouveau, 
appuya son fusil contre le mur, prit le fauteuil qu'on 
avait approché, et s'assit. 

Il y eut une assez longue pause. Encore brisée de 
la crise qu'elle venait de subir, et tout étourdie d'une 
visite aussi inattendue, Lia gardait le silence-, le 
chasseur, de son côté, semblait l'observer et prolonger 
à plaisir son incertitude. Enfin pourtant il se décida à 
engager l'entretien . 

— Madame de Révol ignore peut-être le motif qui 
m'amène si tard à Kermor? dit-il. 

— En effet, monsieur* répondit Lia embarrassée. 
Béfort la regarda fixement. 

— Il en est un pourtant qu'elle doit connaître , 
reprit-il avec intention. 

— Un motif? 

— Qui m'attire irrésistiblement vers le manoir. 

— Je ne comprends point, monsieur.». 



UNE ÉTRANGÈRE. 239 

— Madame a-t-elle déjà oublié l'aveu que j'ai osé 
lui écrire? 

— Quoi! cette lettre? s'écria l'étrangère... 

— Etait de moi, vous le savez, madame. 
Lia voulut protester. 

-— Oh ! ne vous en défendez pas, continua Béfort ; 
je suis instruit de tout, même de son peu de succès. 
Un rival plus heureux m'a appris que la rédaction 
vous en avait paru bouffonne. .• 

— A moi, monsieur ? 

— Du reste , je ne viens point m'en plaindre , con- 
tinua tranquillement Alexandre. Quelque humiliante 
qu'ait été ma tentative épistolaire , j'ai su en prendre 
mon parti. A la passion malheureuse j'ai substitué 
une passion plus facile à satisfaire*, l'amant repoussé 
s'est fait chasseur furieux. Seulement, un reste de 
faiblesse, sans doute, m'a retenu dans les environs 
de Kermor , dont je dépeuple depuis deux mois les 
fourrés et les bruyères. 

— C'est un droit que madame Desbarres pourrait 
seule vous contester, répondit Lia, et je ne vois point 
encore... 

— Ce qui peut justifier ma visite ? Nous y arrivons, 
madame. La chasse a des chances bizarres; tout en 



240 SCENES DE LA VIE INTIME. 

battant les taillis, on fait parfois des découvertes aussi 
inattendues qu'embarrassantes. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Que de tel endroit, par exemple, où nichent ha- 
bituellement les oiseaux, peut s'envoler tout à coup un 
papier satiné... 

— Un papier... 

— Renfermant autant de secrets que les feuilles 
errantes sur lesquelles la sibylle écrivait ses oracles. 

Lia pâlit et regarda Béfort avec inquiétude. 

— Madame comprend qu'en pareil cas la position 
devient embarrassante, continua celui-ci légèrement 5 
les lumières d'une femme peuvent sembler néces- 
saires, et c'est ce qui m'a enhardi à venir solliciter 
un conseil. 

— De moi, monsieur? 

— De vous, madame, dit Béfort avec un calme fou- 
droyant; seulement, je dois vous donner connaissance 
de la lettre. 

— Monsieur... 

— Oh! ne craignez rien, elle est sans signature., 
comme la mienne, et ne peut, par conséquent, com- 
promettre personne. 



ÏNE ÉTRANGÈRE. 24[ 

En prononçant ces mots, il avait déployé le papier 
qu'il tenait à la main, et lut ce qui suit : 

(( SULPICE, 

« Ce matin, vous vous êtes sans doute étonné de 
ma fuite ; vous n'avez pu deviner pourquoi je refusais 
de m'expliquer sur-le-champ; mais je n'en aurais eu 
ni la force ni le courage. Maintenant même, en vous 
écrivant, la plume tremble dans mes doigts -, je sens 
un frisson dans mes cheveux, et mon cœur près de 
défaillir!.. Cependant, il faut que vous sachiez tout; 
il le faut pour vous et pour moi-même. 

« Sulpice, mon nom n'est point celui que vous 
connaissez, je n'ai point choisi volontairement la re- 
traite que j'habite ; je ne suis point veuve : l'homme 
dont je devrais porter le nom vit et continue à occuper 
Paris de ses bruyants désordres; dans ce moment 
même, je sais qu'il me cherche, non par regret de 
mon absence, mais pour m' arracher les débris d'une 
fortune détruite. 

« Un jour, quand nous serons plus calmes tous 
deux, je vous raconterai quelles tortures j'ai dû subir 
pendant cinq années, et comment, pour y échapper, 
j'ai préféré la fuite au scandale d'une séparation juri- 

21 



242 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

dique : aujourd'hui il suffit que vous sachiez sur moi 
la vérité. 

a Ah ! je le sens maintenant, j'aurais mieux fait de 
vous la révéler plus tôt! Votre cœur averti ne se fût 
point égaré dans des sentiments dangereux / Mais il 
est encore temps de l'éclairer. Peut-être même l'avez- 
vous mal interrogé. A votre âge, on s'exagère ce qu'on 
éprouve ; parce qu'on désire l'amour, on croit le re- 
connaître partout. Vous vous serez trompé, mon ami; 
vous aurez pris la douce lueur d'une étoile pour l'au- 
rore d'un soleil brûlant; oui, j'espère encore une 
erreur; il faut que c'en soit une, Sulpice, car vous ne 
voudriez point ajouter à mes propres souffrances le 
spectacle d'une douleur que je ne pourrais consoler. 
Ah! soyez fort pour vous; soyez généreux pour moi! 
Ne m'enlevez pas le seul ami qui me reste, alors que 
j'en ai le plus de besoin. Laissez-moi vous écouter 
sans crainte, vous quiètes l'unique voix de ma soli- 
tude : laissez-moi m'appuyer sur votre bras sans re- 
mords, vous qui êtes mon dernier appui -, et, si c'est 
un effort pénible, rappelez-vous, mon ami, qu'il doit 
durer peu de temps ! » 

Lorsque Béfort avait commencé la lecture de cette 
•lettre, un nuage s'était étendu sur les yeux de madame 



UNE ÉTRANGÈRE. 243 

de Révol ; tout avait tourné autour d'elle, et le cœur 
avait failli lui manquer ; mais, revenue de son premier 
saisissement, elle secoua son trouble, se redressa pour 
écouter, et à mesure que cette lecture avançait, une 
sorte de transformation s'opérait dans tout son être. 
Les sentiments qu'elle avait exprimés dans cette lettre 
plus fermement peut-être qu'elle ne les avait éprou- 
vés, réagissaient lentement sur elle, comme s'ils lui 
eussent été inspirés d'ailleurs. Convaincue par ses 
propres paroles, elle sentit son cœur se relever, et à 
la crainte succéda un fier dédain pour celui qui avait 
voulu l'humilier. Béfort, qui s'était tourné vers elle 
afin de jouir de sa confusion, demeura frappé de la 
sérénité résolue qui rayonnait dans tous ses traits. 

— Je ne sais si madame a bien suivi? dit-il avec 
une surprise désappointée. 

— Et vous avez trouvé cette lettre? demanda Lia 
sans lui répondre. 

— Près du bosquet d'aubépines. 
Elle le regarda fixement. 

— Vous vous trompez, monsieur, dit-elle; cette 
lettre est de moi, et vous l'avez prise dans le vieux 
saule. 

— Ainsi vous avouez? s'écria Alexandre stupéfait. 



244 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— J'avoue, reprit vivement madame de Révol, qu'a- 
près les importunités épistolaires, je ne savais pas en- 
core devoir subir l'espionnage. Femme et désarmée, 
je croyais ma faiblesse même une garantie ; car j'avais 
toujours pensé qu'une attaque sans danger était une 
attaque sans courage. 

— Madame!... voulut balbutier Béfort confondu. 

— Mais puisque j'ai si mal compris les lois de l'hon- 
neur, continua l'étrangère, dont l'accent s'animait de 
plus en plus, puisque vous vous êtes trouvé le droit, 
monsieur, de violer un secret après l'avoir surpris ; 
puisque vous n'avez point balancé à forcer ma retraite 
pour venir me demander un conseil, voici celui que 
j'ai à vous donner : prenez cette lettre si dignement 
acquise, retournez sans retard à Kemperlé, publiez 
partout qu'il y a dans le vieux manoir de Kermor une 
femme qui se cache, qui souffre et qui va mourir. 
Votre ville n'est point si mal peuplée, monsieur, que 
vous n'y puissiez trouver quelques hommes de cœur 
qui à cette nouvelle se joindront à vous pour venir in- 
sulter à mon agonie. 

En parlant ainsi, madame de Révol s'était levée 
l'œil enflammé, les lèvres frémissantes, les narines gon- 
flées d'une indignation hautaine ; elle s'avança vers la 



UNE ÉTRANGÈRE. 245 

petite porte qui donnait sur les bois, en tourna la clé, 
et l'indiqua du regard à Béfort. Celui-ci, qui était de- 
venu pâle, parut hésiter; mais il reprit enfin d'un ac- 
cent dans lequel la colère le disputait à l'humiliation : 

— Madame de Révol doit au moins être satisfaite 
de ma patience. J'ai écouté sans l'interrompre des pa- 
roles que nul autre qu'elle n'eût prononcées impu- 
nément. 

— C'est une épreuve qu'il était facile d'abréger, dit 
froidement Lia. 

— En me retirant, je le sais, madame ; mais je 
tiens à prouver qu'il y a eu méprise. 

— Ce serait une peine inutile. 

— Non, s'écria Béfort avec emportement, je ne par- 
tirai pas sans m'être expliqué !... 

— Alors, c'est à moi de vous laisser le champ 
libre, monsieur, interrompit vivement madame de 
Révol. 

Et, ouvrant la porte du salon, elle s'élança hors de 
sa cellule. 

Alexandre demeura un instant étourdi, puis poussa 
une. exclamation de rage ; 

— Eh bien, à la bonne heure! s'écria-t-il, puisqu'on 

ne veut point m'écouter ici ; j'irai parler ailleurs. Vos 

21* 



246 SCÈNES DE LA VIE INTIMEC 

consei's seront suivis, madame de Révol -, vous avez 
voulu la guerre; ce sera la guerre, et malheur à qui 
se trouvera sur mon chemin ! 

A ces mots, il chercha des yeux son fusil, le saisit 
brusquement, s'avança vers la petite porte de sortie et 
la repoussa du pied, mais celle-ci, en s' ouvrant, laissa 
voir Sulpice qui, debout au dehors, la tête penchée et 
les bras pendants, semblait attendre. 

A son aspect, Béfort recula. 

— Vous étiez là? s'écria-t-il. 

— Près de cette fenêtre, où j'ai tout entendu, ré- 
pondit Sulpice. 

— Et vous vouliez me parler? 

— Pour vous demander votre heure et vos armes. 
Un éclair féroce traversa les traits crispés de Bé- 
fort. 

— Enfin, murmura-t il sourdement, voici quelqu'un 
qui paiera pour cette femme. 

— Votre réponse, monsieur! demanda Sulpice avec 
impatience. 

Béfort le regarda de toute sa hauteur, sourit, et, 
passant la bandoulière de son fusil à son épaule. 

—Demain, à six heures, derrière Sainte-Croix, dit- 
il; vous pourrez apporter vos armes. 



vu. 



Il est rare que nous puissions nous-mêmes connaître 
au juste le fond de nos sentiments lorsqu'on nous voit 
et lorsqu'on nous écoute. Excités par l'envie de pa- 
raître noblement, nous nous raidissons contre la dou- 
leur des blessures, nous nous grandissons au-delà de 
notre hauteur, nous nous montrons ce que nous vou- 
drions être, et nous croyons être ce que nous nous 
montrons. Dès qu'il se sent en spectacle, l'homme le 
plus vrai devient comédien à son insu, non par manque 
de sincérité, mais par désir d'approbation. Aussi, pour 
être sûrs nous-mêmes de notre générosité, de notre 
courage, de notre dignité , avons-nous besoin, après 
l'effet produit, de l'épreuve de la solitude. 

Tant que madame de Révol s'était trouvée en face 



248 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

de Béfort, l'indignation l'avait soutenue; la présence 
de l'agresseur était une excitation, il lui donnait la ré- 
plique, il entretenait son désir de vengeance, il l'en- 
traînait à rendre coup pour coup, sans s'occuper des 
suites que pourraient avoir les blessures faites ou re- 
çues; mais lorsqu'elle se retrouva seule, l'élan décolère 
qu'elle avait pris pour de la force tomba, et avec lui 
disparut toute sa résolution. 

Elle s'effraya de la victoire qu'elle venait de rem- 
porter, en songeant que c'était le commencement d'une 
guerre dont les chances ne pouvaient être prévues. 
Cette lettre laissée aux mains de Béfort, faisait con- 
naître à tous sa position équivoque; c'était un texte 
authentique sur lequel la méchanceté allait s'exercer 
sans contrainte. Qui sait si quelque indiscrétion perfide 
ne découvrirait point sa retraite à celui dont elle fuyait 
la recherche? Et personne pour la conseiller, pour la 
défendre; personne que Sulpice, qui voudrait peut- 
être la venger ! Cette crainte traversa son cœur comme 
un fer aigu. Desbarres avait dû se rendre au vieux 
saule, à l'heure indiquée : qu'avait-il pensé en n'y 
trouvant point sa lettre ? comment lui cacher ce qui 
était arrivé? comment empêcher qu'à la première occa- 
sion il ne s'expliquât avec Béfort? Malgré sa vie retirée, 



UNE ÉTRANGÈRE. 249 

madame de Révol connaissait la redoutable réputation 
de ce dernier; l'idée d'une rencontre entre lui et Sulpice 
la fit frémir, et elle se dit que'lle devait l'empêcher à 
tout prix. 

Ce qui dominait chez Lia, comme on a déjà pu le 
remarquer, c'était la spontanéité. Nature souple et vi- 
vace, elle remontait, en un instant, du fond du déses- 
poir au sommet du courage, et c'était toujours sous le 
coup qui eût dû l'abattre qu'on la voyait se redresser. 
A la pensée du danger qui menaçait Sulpice, tous ses 
autres effrois disparurent. Seule, elle était la cause de 
la lutte qui allait s'ouvrir ; tant qu'elle serait là, les 
mêmes passions et les mêmes hostilités devaient ame- 
ner les mêmes divisions ; l'unique moyen d'y couper 
court était de quitter Kemperlé. Cette conclusion la 
frappa au plus vif du cœur, mais, par cela même, elle 
l'accepta sans discussion et pour ainsi dire les yeux 
fermés, comme le malade qui, menacé d'une opération 
cruelle, s'y soumet sur-le-champ, de peur de manquer 
de courage à la réflexion. 

Seulement, avant de partir, il fallait confier Sulpice 
à quelqu'un qui pût le consoler, le surveiller, prévenir 
tout débat, et nul autre que madame Desbarres ne 
pouvait remplir ce rôle. Lia résolut de se rendre 



250 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

chez elle dès le lendemain pour lui tout avouer. 

Ce fut une décision subite, mais prise sans hésita- 
tion. N'ayant vu la veuve que deux fois, madame de 
^lévol ignorait ses préventions, et comptait sur ses 
nstincts de femme et de mère. Elle n'ignorait pas ce 
que sa démarche avait de hardi, mais elle comprenait 
aussi ce qu'elle avait de noblement confiant ; et elle 
se sentait capable de la justifier. Tout ce qu'elle devait 
dire se présentait à la fois à son esprit. Se mettant à 
la place de madame Desbarres, elle se parlait tout 
bas, se persuadait et s'attendrissait elle-même. Les 
réponses supposées de la mère de Sulpice aidaient à 
ses confidences ; elle se voyait encouragée par son 
geste, par son regard ; elle s'exaltait de cette approba- 
tion imaginaire, et se sentait presque heureuse dans 
sa douleur. — Singulière illusion d'une âme si sûre de 
sa propre sincérité , et si forte de son bon vouloir , 
qu'elle ne peut même plus prévoir la résistance chez 
les autres. 

Or, pendant que la jeune femme se livrait à cette 
confiance, madame Desbarres était en grande confé- 
rence avec M. Vallin, à qui elle avait appris la révolte 
et la fuite de Sulpice. Celui-ci n'était point encore de 
retour, et quelle que fût l'indignation de la veuve, elle 



UNE ÉTRANGÈRE. 251 

était tempérée par l'inquiétude que lui inspirait cette 
absence prolongée. Le secrétaire municipal lui-même 
ne savait plus qu'en penser. En apprenant de quels 
procédés violents madame Desbarres s'était servie 
pour retenir le jeune homme, il avait craint quelque 
résolution extrême, et chaque heure de retard aggra- 
vait ses appréhensions. Il allait enfin proposer d'en- 
voyer à la recherche de Sulpice , lorsque Dinorah 
s'élança dans le salon, en criant qu'il venait de ren- 
trer. 

Cette nouvelle amena un véritable coup de théâtre. 
Elle changea comme par enchantement la physionomie 
des deux interlocuteurs, et tandis que les traits de 
Vallin reprenaient leur calme habituel, ceux de la 
veuve passaient spontanément de l'expression de Tin- 
quiétude à celle du dépit. 

— Ah! enfin le voilà! s'écria -t-elle en retrouvant 
sa mauvaise humeur en même temps que sa tran- 
quillité; je suis curieuse de savoir ce qu'il pourra 
nous dire. 

— M. Sulpice est monté dans sa chambre, répliqua 
la servante. 

— Sans entrer au salon ! dit madame Desbarres 
blessée. 



252 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— Il a Fair bien fatigué, maîtresse. 

— Oui, il vient du manoir , sans doute ! 11 ne vous 
a rien dit? 

— Rien que : — Bonne nuit , Dinorah ! Mais il 
avait une voix qui m'a donné envie de pleurer. 

— Allons ! reprit aigrement madame Desbarres , 
n'est-ce pas lui qu'elle va plaindre maintenant? Vous 
êtes une sotte, ma chère ! 

— Je sais bien, répondit la Bretonne d'un air sou- 
mis. 

— Retournez à votre quenouille. 
Dinorah sortit. 

— Et quant à M. Sulpice, continua la veuve en se 
levant, puisqu'il n'a pas jugé à propos de venir me 
souhaiter le bonsoir, j'irai le trouver, moi. 

Vallin trembla à la pensée du nouveau débat qui 
menaçait de s'élever, il chercha à retenir madame 
Desbarres -, mais celle-ci avait besoin de se venger sur 
quelqu'un des angoisses qu'elle venait de subir, elle 
persista avec entêtement. 

— Je veux savoir qui de nous deux est maître ici, 
s'écria-t-elle. Ah! il s'enfuit par les fenêtres au risque 
de se rompre le cou ; il passe la journée entière sans 
aller à son bureau, il ne rentre point aux heures du 



UNE ÉTRANGÈRE. 253 

repas ! Eh bien ! il faut qu'il choisisse entre sa mère 
et cette intrigante. 

— Prenez garde, interrompit Vallin effrayé de l'al- 
ternative posée par madame Desbarres ; il faudrait des 
ménagements. 

Je veux qu'il cède ! 
— Et si c'était lui, au contraire, qui vous forçait à céder? 

— Par exemple, s'écria la veuve, moi céder à un 
Desbarres ! Ah ! vous ne me connaissez pas, monsieur ! 

— Pardon, chère dame; je sais que rien ne vous 
résiste quand vous le voulez ; mais je sais aussi com- 
bien vous êtes bonne mère, et si votre fils attaque 
votre sensibilité... 

— Je n'écouterai rien ! 

— Allons ! madame Desbarres, allons, reprit Vallin 
avec un sourire d'intelligence, ne vous faites donc pas 
plus méchante que vous n'êtes. On sait que chez vous 
le cœur vaut l'esprit, et c'est tout dire. On a eu assez 
de preuves de votre dévouement, de votre bonté.... 

— Certainement, dit madame Desbarres flattée, je 

ne suis pas une tigresse , mais ici je me montrerai 

ferme. Du reste, il faut avant tout que je sache quels 

sont les rapports de Sulpice avec la Parisienne, et je 

veux Tinter roger. 

22 



25i SCENES DE LA VIE INTIME. 

— Peut-être n'osera- 1— il pas vous répondre. 

— Pourquoi cela ? 

— Parce qu'il est certaines choses que l'on est em- 
barrassé d'avouer à sa mère et dont on parle plus 
librement à un étranger. 

— Vous croyez? dit madame Desbarres [frappée de 
cette idée; au fait, il vaudrait peut-être mieux que vous 
le vissiez d'abord. 

— Croyez-vous ? Je m'en rapporte entièrement à 
votre perspicacité. 

— 11 n'y a pas à balancer, dit la veuve , qui , en voyant 
que le vieux commis lui laisser l'honneur de cet expé- 
dient, le prit à cœur comme s'il eût été son œuvre ; vous 
ne pouvez me refuser ce service, monsieur Vallin. 
Vous allez monter tout de suite chez mon fils. 

— Permettez, chère dame, permettez, dit le secré- 
taire enchanté d'avoir déjà gagné la moitié de ce qu'il 
voulait ; je suis prêt à faire, vous le savez, tout ce qui 
peut vous plaire, mais je n'ai, moi, pour parler à Sul- 
pice, ni votre autorité ni votre fermeté, et je vous 
proposerai de remettre cette entrevue. 

— Que dites-vous? 

— La nuit nousporterait conseil à tous deux, et nous- 



UNE ÉTRANGÈRE. 25â 

préparerait, moi à mieux parler, votre fils à mieux en- 
tendre. 

— Comment ! il vous faut des préparations pour par- 
ler à un écolier? 

— Ah ! cela vous étonne, reprit le bureaucrate d'un air 
patelin, vous qui avez toujours l'esprit si énergique et si 
présent ! mais on doit être indulgent pour les infirmités 
de ses amis. Il est d'ailleurs bientôt dix heures -, l'entre- 
tien avec Sulpice pourrait se prolonger, et si Ton me 
voyait sortir d'ici au milieu de la nuit, vous concevez... 

— Allons donc, dit madame Desbarres en rougissant 
un peu, mais intérieurement flattée qu'on la trouvât 
encore d'âge à être compromise ; vous avez des idées, 
monsieur Vallin... Du reste, nous pouvons remettre 
cette explication à demain* 

— Si vous jugez que ce soit le plus sage, dit le 
secrétaire, passant, selon l'habitude, son idée à l'ordre 
de la veuve. 

— Et le plus sûr, ajouta celle-ci; vous viendrez 
avant de vous rendre à la mairie. 

— Soit. 

— Et nous conviendrons de ce qu'il faudra lui dire. 

— C'est cela. 

— *A huit heures donc, monsieur Vallin. 



256 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— À huit heures. 

M. Vallin arriva le lendemain,, à l'heure convenue, 
chez madame Desbarres, mais il trouva celle-ci désap- 
pointée et furieuse. Sulpice était sorti dès la pointe du 
jour sans avertir personne. La veuve, qui avait besoin 
de décharger son mécontentement sur quelqu'un, s'en 
prit au vieux commis ; c'était lui qui l'avait empêchée 
de parler, la veille, à son fils ; sans lui, l'explication 
serait maintenant terminée : tout ce qui avait lieu ve- 
nait de lui et arrivait par sa faute. 

Vallin laissa d'abord couler le torrent, mais voyant qu'il 
grossissait toujours , il se mit à renchérir sur les accusa- 
tionsde madameDesbarres, qui s'arrêta aussitôt, moitié 
par générosité, moitié par esprit de contradiction, et re- 
porta toute sa mauvaise humeur sur Sulpice. Elle nedou- 
tait point qu'il ne se fût rendu à Kermor 1 et partit de là 
pour s'indigner eontre madame deRévol. C'étaitelle qui, 
sachant sans doute que les Desbarres avaient toujours eu 
la tête faible, s'était efforcée d'attirer le jeune homme au 
manoir afin de le séduire, de le dépouiller, de l'enlever !.. . 
Madame Desbarres ne reculait devant aucune supposi- 
tion ; n'était-ce pas une étrangère, une Parisienne ? 
. — Heureusement que je suis là, ajouta-t-elle enfin-, 
je ne laisserai pas mon fils se perdre ainsi 5 je frapperai 



UNE ÉTRANGÈRE. 257 

lès grands coups; il le faut, monsieur Vallin : j'irai à 
Kermor. 

— Vous? 

— Et pas plus tard qu'aujourd'hui ! Ah ! je ne suis 

pas une Desbarres, moi, on ne m'en fait point accroire, 
et je lui dirai son fait à cette dame. 

— La voici , maîtresse , interrompit Dinorah , qui 
venait d'entrer. 

— Qui ? demanda la veuve. 

— Cette étrangère. 

— Madame de Révol? 

— Elle demande à vous voir. 

En prononçant ces mots, la servante poussa la porte, 
qui était restée entr'ouverte, et Lia se présenta. 

Il y avait dans cette apparition inattendue un si 
singulier à-propos, que madame Desbarres échangea 
avec Vallin un regard de stupéfaction. L'étrangère, qui 
avait fait quelques pas dans la chambre, s'aperçut du 
trouble que causait son arrivée, et, sans en deviner 
le motif, elle s'arrêta confuse. 

— Je crains d'être importune, dit-elle timidement, vous 
semblez occupée, madame, et j'interromps un entretien. 

— Rien ne nous empêchera de le continuer, car 
-lous parlions de vous, répondit la veuve, qui voulut 

22* 



258 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

sortir Rembarras en brusquant l'explication. 

— De moi ? reprit madame de Révol étonnée. 

— Et des visites de mon fils à Kermor. 

Lia rougit ; elle avait cru ses relations avec Sulpice 
ignorées de madame Desbarres, et elle se sentit con- 
trariée d'être ainsi prévenue dans ses confidences. La 
veuve s'aperçut de son trouble : 

— Madame ne me savait pas sans doute instruite de 
ces visites? reprit-elle ironiquement. 

— Il est vrai, balbutia Lia. 

— Les choses en sont pourtant venues à tel point 
qu'il serait difficile de ne point les remarquer, fit obser- 
ver madame Desbarres aigrement; le manoir est 
maintenant le véritable domicile de mon fils, et madame 
lui permet à peine de rentrer ici pour dormir... 

— Moi ? interrompit la jeune femme ; il y a erreur, 
madame, et vous avez été mal informée. 

— Je n'ai point été mal informée, reprit la veuve ; 
hier encore, Sulpice n'est revenu qu'après le couvre-feu 

— Se peut-il ? 

— Et cematin il est sorti au point du jour avec ses 
armes. 

— Que dites-vous? s'écria Lia saisie; M, Sulpice 
est sorti avec des armes ? 



UNE ÉTRANGÈRE. 259 

— Sous prétexte de s'exercer au tir, comme d'habi- 
tude ; mais je saurai au juste ce qu'il en est, car il a 
rencontré M. Alexandre. 

— Et il lui à parlé? 

— Dinorah les a vus s'éloigner ensemble. 

— Ah! madame, faites -le chercher, s'écria rapide- 
ment Lia, atteinte d'un pressentiment funeste ; sachez 
où ils sont; envoyez chez M. Béfort. 

— Pourquoi cela ? demanda la veuve effrayée par 
l'accent de madame de Révol ; que craignez-vous? que 
se passe-t-il donc, madame ? mon fils courrait-il quel- 
que danger? 

Avant que Lia eût pu répondre, un grand bruit se 
fit entendre à l'étage inférieur \ des pas précipités re- 
tentissaient sur l'escalier, le nom de Sulpice était pro- 
noncé par des voix étrangères au milieu desquelles 
celle de Dinorah éclatait en exclamations douloureu- 
ses. Madame de Révol, épouvantée, courut à la porte 
et se trouva en face du docteur Robert, qui parut sur 
le seuil la tête nue et les vêtements en désordre. 

— Ah ! ils se sont battus ! s'écria-t-elle. 

— Malgré moi, répliqua brusquement le docteur. 

— Et mon fils? demanda madame Desbarres. 

— Le voici. 



260 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

Les témoins venaient en effet d'entrer, soutenant dans 
leurs bras le jeune homme couvert de sang et évanoui. 

A cette vue, les deux femmes poussèrent deux cris 
qui partirent en même temps et se confondirent dans 
une même expression de douleur -, mais Lia, foudroyée, 
chancela et fut obligée de se soutenir au mur, tandis que 
madame Desbarres, dont les nerfs étaient plus fermes, 
s'élançait vers Sulpice. Il y eut un moment d'inexprima- 
ble confusion. Dinorah avait aidé à placer le blessé sur 
un lit ] madame Desbarres s'y précipita avec des excla - 
mations entrecoupées et des appels mêlés de sanglots. 

— Au nom de Dieu ! du courage , dit Vallin en lui 
prenant la main et cherchant à l'arracher à cet affreux 
spectacle. 

— Laissez-moi, s'écria la veuve exaltée ; je veux 
voir mon fils, je veux rester près de mon fils ! Si mon 
fils meurt, je mourrai avec lui. 

— 11 vivra, reprit le secrétaire, qui avait besoin de 
se le persuader à lui-même ; le docteur le sauvera. 

— Je tacherai, dit Robert. 

— Ah! rendez-le-moi, mon cher monsieur Robert, 
reprit madame Desbarres avec cette expansion bruyante 
des douleurs vraies, mais vulgaires ; rendez-le-moi au 
au prix de tout ce que je possède! Songez que c'est 



UNE ÉTRANGÈRE. 261 

mon unique enfant!... Et me l'avoir égorgé ! Oh ! je 
poursuivrai son assassin, docteur ; oui, fallût-il tout 
vendre pour obtenir justice ! Mais d'où est venue la 
querelle? Pourquoi ce duel? 

— Hélas ! pour moi ! murmure une voix brisée. 
Madame Desbarres leva les yeux et aperçut Lia qui, 

pâle comme une morte, la tête flottante et les mains 
jointes, s'était laissée glisser à genoux de l'autre côté 
du lit. 

— Pour vous ? répéta-t-elle ; ah ! j'aurais dû le de- 
viner. Oui, c'est ainsi que tout devait finir; voilà où 
vous deviez le conduire!... Et vous osez rester là, 
devant celui que vous avez fait égorger? 

— Oh ! ne dites pas cela, madame ! balbutia Lia 
éperdue ; non, ce n'est pas moi ; ce malheur, dont j'ai 
été la cause involontaire, j'aurais donné ma vie pour 
l'éviter !... Mais votre fils ne mourra pas, nos soins le 
sauveront. Je ne le quitterai plus, madame, je veille- 
rai avec vous près de lui. 

Madame Desbarres releva la tête. 

— C'est à moi seule de soigner mon fils,"dit-elle avec 
une hauteur haineuse et en étendant les mains sur le lit 
du blessé. Si, dans la force et la santé, vous avez pu me 
le disputer, mourant, il m'appartient tout entier. 



262 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Silence ! interrompit le docteur, le voilà qui se 
ranime. 

Madame Desbarres se pencha vers Sulpice avec une 
exclamation de joie ; mais, en rencontrant le visage 
éploré de madame de Révol près du sien, elle la re- 
garda en face et s'écria : 

— Je suis chez moi, madame! 

Lia tressaillit ; une rougeur rapide traversa sa pâ- 
leur, et elle fit un mouvement en arrière. 

— Pardon, dit-elle ; j'avais cru que l'approche du 
lit d'un mourant appartenait à tous ceux qui l'aimaient. 
Puisque je me suis trompée, je me retire 5 je laisse 
votre fils à vos soins. Ah 1 sauvez-le, madame, et je 
vous remercierai à genoux! 

Les larmes l'empêchèrent de continuer 5 elle fit un 
pas vers le lit, regarda Sulpice, puis, pressant son 
mouchoir sur ses lèvres pour étouffer ses sanglots, 
elle s'élança égarée hors de la chambre. 

Au moment d'atteindre l'escalier, elle sentit une 
main s'appuyer sur son bras ; c'était Dinorah qui l'a- 
vait suivie. La paysanne la regarda et lui dit : 

— Revenez ce soir ; je vous donnerai de ses nou- 
velles, moi. 



VIII. 



Lorsque Lia revint, elle apprit que Sulpice était dans 
le transport de la fièvre, et que le médecin avait ex- 
primé des craintes. Les jours suivants, son état ne fit 
que s'aggraver. Cependant la jeune femme ne pouvait 
perdre courage. En revenant chaque matin et chaque 
soir, son cœur battait d'espérance. Du plus loin qu'elle 
apercevait Dinorah, elle cherchait un sourire sur son 
mâle visage, mais Dinorah secouait la tête et murmu* 
rait toujours : 

— Plus mal 1 plus mal ! 

Madame de Revol, qui, afin de se rassurer elle- 
même, s'était dit que Dieu était trop juste pour laisser 
mourir Sulpice, et qui avait pour ainsi dire intéressé 
sa foi à cette guérison, commença à chanceler dans sa 



264 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

croyance. Enfin, un jour qu'elle se rendait chez ma- 
dame Desbarres , un tintement de clochette retentit 
tout à coup derrière elle. Un enfant, tenant un cierge 
allumé, parut au détour de la rue, suivi d'un prêtre 
qui portait le viatique des agonisants, et elle eniendit 
les femmes agenouillées sur son passage répéter à 
demi- voix : 

— C'est M. Sulpice Desbarres, qui va mourir ! 

Lia rebroussa chemin et arriva à Kermor, égarée de 
désespoir. 

Aucun signe apparent ne lui avait jusqu'alors révélé 
le danger du jeune homme ; elle avait pu croire les crain- 
tes exagérées et résister à une conviction que tous 
ses désirs repoussaient; mais maintenant le doute même 
était impossible : la cloche, le cierge allumé, le prêtre, 
tous les symboles lugubres avaient frappé son oreille ou 
ses yeux ; elle avait vu et écouté l'agonie de Sulpice ! 

Cette fatale lumière fut un coup de foudre qui brisa 
toutes les barrières dont elle avait fortifié son âme. 
Avec r espérance périt le courage, et avec le courage 
toute garde d'elle-même. Tant qu'elle avait pu croire 
que Sulpice vivrait, son devoir avait été de ne jamais 
franchir pour lui les limites d'une amitié choisie, et de 

répousser les confidences de son propre cœur ; mais 

23 



UNE ÉTRANGÈRE. 265 

les bénéfices de cette longue réserve furent subite- 
ment perdus; l'excès de sa douleur lui révéla l'excès 
de sa tendresse. Elle aimait Sulpice, non pas en frère, 
non pas en ami, mais de cette affection que rien n'i- 
mite ni ne remplace. Elle pouvait se faire un pareil 
aveu, maintenant qu'il s'agissait d'un mourant, car là 
où l'amour est sans danger, il doit être aussi sans 
crime. Que lui importait d'ailleurs d'être ou non con- 
damnée ? L'expérience l'avait dégoûtée du devoir. A 
quoi lui avait en effet servi jusqu'alors le respect des 
lois imposées par Dieu et par les hommes? Les hom- 
mes l'avaient flétrie, et Dieu permettait la mort d'un 
innocent ! 

Plusieurs heures s'écoulèrent dans ces agitations 
convulsives. Cependant au fond du désespoir de Lia 
restait toujours ce fantôme des espérances perdues 
qui, sans être une joie, laisse une sorte d'incertitude 
à l'affliction. Elle voulut connaître toute l'étendue de 
son malheur et retourna chez madame Desbarres. 

Dinorah vint lui ouvrir, les cheveux à demi-épars 
et le visage marbré de larmes . 

— Eh bien ? demanda Lia d'un accent bref et éperdu. 

— Le médecin attend une crise pour cette nuit, dit 
la paysanne. 



266 SCÈNES DE LA VIE INTIME. 

— Je reviendrai cette nuit. 

Elle tint parole. La crise avait, en effet, eu lieu, et, 
contre toute attente, elle avait été favorable. Le lende- 
main les symptômes les plus alarmants disparurent, et 
quelques jours après le blessé était hors de danger. 

Madame de Révol faillit succomber à la joie de ce 
changement. Comme ces malades auxquels la fièvre 
donne une vigueur factice, la douleur l'avait soutenue 
jusqu'alors ; n'ayant plus à craindre, elle sentit ses 
forces l'abandonner. 

De nouvelles angoisses commençaient d'ailleurs 
pour elle. Sortie du désespoir, elle retomba sous le 
joug de ses anciens devoirs. L'épreuve qu'elle venait 
de subir lui avait fait voir clair dans son propre cœur; 
elle ne pouvait plus déguiser sous un faux nom le 
penchant qui l'attirait vers Sulpice; en perdant son 
ignorance, elle avait perdu la possibilité de se tromper 
innocemment. Lors même qu'elle eût apaisé ses scru- 
pules, que pouvait-elle attendre de cet amour? Toute 
voie n'était-elle pas fermée au bonheur, toute espé- 
rance même refusée? La fuite restait seule possible et 
honorable. Lia le comprit, et revint au projet de dé- 
part dont la blessure de Sulpice avait arrêté l'exécu- 
tion. Elle écrivit en Vendée pour demander des rensei- 



UNE ÉTRANGÈRE. 267 

gnements, et fit ses préparatifs, mais lentement, 
comme quelqu'un qui a peur de sa propre résolution. 
Avant de quitter Kemperlé, elle voulait d'ailleurs que 
la guérison de Sulpice fût complète, et elle continuait 
à s'informer tous les jours des progrès de sa convales- 
cence. Le jeune homme allait de mieux en mieux ; il 
avait recouvré le souvenir du passé, et s'était informé 
d'elle à Dinorah. 

Un matin, celle-ci Farrêta après lui avoir donné des 
nouvelles du malade, et ajouta à demi-voix : 

— Il m'a encore parlé de vous ! 

— Lui ! interrompit Lia ; et que vous a-t-il dit ? 

— Que vous couriez un grand danger. 

— Comment? 

— Hier soir, madame Desbarres causait avec 
M. Vallin près du jeune maître qu'ils croyaient en- 
dormi, et ils ont dit que le duc savait maintenant où 
vous trouver. 

— Dieu ! ils l'auront averti ! s'écria madame de 
Ré vol. 

— Et qu'il viendrait vous chercher ici. 
La jeune femme pâlit. . 

— Le duc ! répéta-t-elle, ah ! je ne l'attendrai pas. 
Je partirai, oui, dès demain; il le faut. 



2158 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— C'est ce que le jeune maître a dit, ajouta triste- 
ment Dinorah; aussi a t-il pleuré longtemps, 

— Et je partirai sans le voir ! murmura madame de 
Ré vol, qui sentit à cette pensée des larmes monter à 
ses paupières. 

Dinorah s'assura qu'on ne pouvait l'entendre. 

— Non, dit-elle vivement, il vous attend. 

— Sulpice ! s'écria Lia. 

— Madame Desbarres est sortie, et j'ai promis de 
vous faire monter ; venez. 

Madame de Révol, éperdue, se laissa conduire jus- 
qu'à la chambre de la veuve, où le blessé avait été 
porté; mais lorsqu'elle arriva vis-à-vis de l'alcôve, Di- 
norah, qui avait pris les devants pour soulever le ri- 
deau, se tourna vers elle en lui recommandant du doigt 
le silence : elle se pencha palpitante et aperçut le jeune 
homme endormi. 

Un de ses bras pendait hors du lit, tandis que 
sa tête s'appuyait sur son autre main repliée, 
et que le long des rideaux glissait un rayon de 
soleil. A la vue de ce visage amaigri et demi-voilé 
par une longue chevelure, madame de Révol s'é- 
tait arrêtée immobile. Elle ne reconnaissait point 
Sulpice. 11 fallut que son œil interogeât tous les traits 



UNE ÉTRANGÈRE. 269 

du malade pour en retrouver l'expression connue. 
Cette espèce d'hésitation l'épouvanta elle même. 
Elle joignit les mains et s'agenouilla au chevet. 

— Est-ce lui ? Est-ce bien lui ? murmura-t-elle 
attérée. 

— Remerciez Dieu de le voir ainsi, répondit Dina- 
rah; il est vivant, et c'est assez ; avec le temps il re- 
prendra sa force et sa beauté. 

— Oui, mais moi je ne le verrai pas, dit madame 
de Ré vol gagnée par les larmes ; c'est un éternel adieu 
que je viens lui faire. Ah ! qu'il dorme, mon Dieu ! il 
se réveillera toujours assez tôt; moi aussi j'espère 
bientôt dormir. 

Elle appuya sa tête sur le bord du lit en pleurant, 
mais le bruit de ces pleurs parut arriver jusqu'à 
Sulpice à travers son sommeil; il fit un mouvement. 

— Prenez garde ! murmura Dinorah. 

Madame de Ré vol essuya rapidement ses larmes. 
Desbarres ouvrit les yeux et l'aperçut. 

L'éclair qui illumina ses traits leur rendit un instant 
toute leur expression d'autrefois, et ce fut seulement 
alors que Lia le reconnut complètement. Il s'était relevé 
avec un léger cri. 

23* 



270 SCENES DE LA VIE INTIME. 

— C'est vous, enfin ! dit-il en étendant les mains 
vers la jeune femme. 

Elle prit les mains de Sulpice dans les siennes et 
les pressa sur sa poitrine sans pouvoir répondre. 

— C'est vous, répéta-t-il les yeux humides. Ah ! je 
suis heureux de vivre, puisque je vous revois. 

— Encore aujourd'hui! Encore une fois! balbutia 
madame de Révol. 

Le malade fit un mouvement, et la joie qui éclairait 
son visage s'éteignit. 

— Ah ! je l'avais oublié, s'écria-t-il ; c'est un adieu 
que vous venez me dire. 

— Il le faut, vous le savez ! 

— Oui, reprit le jeune homme amèrement, je sais 
que vous devez cacher vos souffrances comme d'au- 
tres cachent leurs crimes, et que celui qui vous pour- 
suit va venir. Vous devez partir ; mais moi, que de- 
viendrai-^ e sans vous ? 

Il s'arrêta un instant comme accablé sous cette 
pensée, puis se redressant : 

— Mais qui m'oblige à rester? s'écria-t-il ; qui 
m'empêche de vous suivre? Pourquoi ne m'ouvririez- 
vous point votre nouvelle solitude comme vous m'avez 
ouvert celle-ci? 



UNE ÉTRANGÈRE. 271 

— Parce que vous et moi nous ne sommes plus 
l'un pour l'autre ce que nous étions autrefois, dit 
madame de Revol tristement ; il faut nous séparer, 
Sulpice; vous-même Pavez compris, car vous avez 
deviné que je venais pour des adieux. 

— Ainsi, reprit-il en joignant les mains avec déses- 
poir, je ne vous aurai connue que pour vous perdre! 
Vous serez venue vers moi comme ces anges qui enlè- 
vent les âmes au feu du purgatoire, et après m'avoir 
montré le ciel, vous me laisserez retomber dans l'a- 
bîme. 

— Ne le croyez pas, dit Lia-, vous retrouverez le 
courage, et votre âme reprendra son essor. 

— Non , répondit Sulpice avec abattement ; car 
c'était vous qui fournissiez l'air à ses ailes. Vous par- 
tie, il n'y a plus ici pour moi d'échange de pensées 
ni d'émotions, et je rentre dans ce cercle de réalités 
misérables qui font la vie de ceux qui m'entourent. 
Ah! il fallait vous connaître plus tôt ou ne vous con- 
naître jamais. 

— Hélas! telle est la vie, dit, madame de Révol; le 
hasard d'un lieu, d'une époque, d'une rencontre, 
fait tout le bonheur et tout le malheur de chacun ! 

Desbarres ne put répondre, et tous deux pleurèrent 



272 SCENES DE LA VIE INTIME. 

longtemps en se tenant les mains. Enfin, le jeune 
homme, épuisé par rémotion, se laissa retomber en 
arrière et ferma les yeux. Dinorah, effrayée, le mon- 
tra à Lia. 

— Partez, madame, partez tout de suite, dit-elle à 
voix basse; c'est trop de douleur pour lui. 

— Oui, reprit l'étrangère, qui fit un effort suprême 
pour réunir tout ce qui lui restait de courage ; mais 
avant de nous séparer pour toujours, vos mains en- 
core, Sulpice ! Encore une étreinte, encore un mot î 

— Adieu ! bégaya le jeune homme presque évanoui. 
Lia éplorée se pencha sur lui. 

— Adieu donc ! reprit-elle avec exaltation, adieu 
cher confident de mes dernières chimères, dernier 
fantôme de ma jeunesse; adieu! Ah! je voudrais que 
ce mot eût un pouvoir magique et qu'il appelât ici 
toutes les joies. Soyez heureux longtemps, Sulpice, et 
ne pensez jamais à moi, qui penserai toujours à vous. 

Elle étendit ses deux mains vers le jeune homme 
sans mouvement, déposa un baiser sur ses cheveux, 
et s'élança hors de la chambre. 

Le même jour, on apprit à Kemperlé que l'étrangère 
était partie sans faire connaître la route qu'elle avait 
prise. 



IX. 



Sulpice se rétablit ; mais la crise qu'il venait de 
subir avait brisé le ressort de cette faible nature. 
Après le départ de madame de Révol, son âme, ainsi 
qu'il l'avait dit, ne trouva plus d'air pour son vol. et 
retomba dans le vide. Madame de Révol avait à jamais 
emporté sa force et sa volonté. Les énergies capri- 
cieuses et fugitives qui l'avaient jusqu'alors plutôt 
agité que soutenu firent place à une soumission muette. 
Frappé d'une sorte de langueur craintive, il n'avait 
même plus l'initiative nécessaire pour former un dé- 
sir, A le voir invoquer toujours la volonté des autres 
et s'y abandonner, on eût dit un de ces enfants qui ne 
savent plus marcher après une maladie, et qui appel- 
lent tous ceux qui passent pour se faire emporter dans 



274 SCENES DE LA VIE INTIME, 

leurs bras. La veuve s'aperçut de ce changement; 
mais, loin de s'en affliger, elle le prit pour une amélio- 
ration. Sulpice avait compris lui-même que les Des- 
barres avaient la tête faible, et il consentait à se lais- 
ser conduire. Elle se glorifia d'être enfin arrivée à son 
but. 

Quant à Vallin 3 il profita également de cet abatte- 
ment résigné du jeune homme pour tourner ses pensées 
vers les purs et solides plaisirs du ménage ; mais ses 
efforts furent longtemps inutiles. Sulpice l'écoutait en 
silence multiplier les descriptions de ce paradis ter- 
restre du mariage sans songer à lui en demander la clé. 
Le vieux secrétaire pensa enfin que le seul moyen de 
l'y faire entrer était de l'y conduire par la main. Hen- 
riette venait justement d'apprendre le départ de son 
cousin Alexandre avec une actrice de la troupe d'arron- 
dissement qui desservait Kemper, et le dépit devait la 
disposer à l'obéissance. Afin de la rendre encore plus 
certaine, Vallin eut recours à la diplomatie. Il persuada 
à sa nièce que Sulpice était secrètement amoureux 
d'elle, tandis qu'il persuadait à Sulpice que sa nièce 
était secrètement amoureuse de lui; puis, fort de ces 
deux suppositions, il confia solennellement l'amour 
réciproque des jeunes gens à madame Desbarres, qui, 



UNE ÉTRANGÈRE. 275 

trouvant le choix convenable,, s'attendrit, et déclara 
quelle ne s'opposerait jamais au bonheur de son fils. 

Le mariage fut célébré un mois après, avec tout l'é- 
clat désirable. Quelques-uns des invités furent frappés 
de la pâleur de Sulpice pendant la bénédiction nuptiale, 
et la firent remarquer à Vallin ; mais celui-ci répondit 
que c'était l'effet d'un grand bonheur sur les organi- 
sations nerveuses. 

Cependant, de retour à la maison, et tandis que les 
parents et les amis embrassaient successivement la 
mariée, selon l'usage, Sulpice aperçut tout à coup Di- 
norah, qui s'était glissée parmi la famille pour porter 
aussi à son jeune maître ses souhaits de bonheur. En 
se trouvant face à face, Desbarres et la paysanne 
tressaillirent ; le même souvenir venait de traverser 
leur pensée. Cependant Dinorah fit un effort et dit : 

— Que Dieu vous donne la joie, monsieur Sul- 
pice! 

Mais le jeune homme l'attira à lui , l'embrassa avec 
un attendrissement comprimé , et répondit tout bas t 

— Elle est partie ! 



FIN. 



TABLE 

DES CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLUME. 



Pages. 
Le Médecin des Ames 1 

Savenières é 77 

Une Étrangère 149 



Clernaont (Oise).— Imp. A. Daix. 






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Deacidified using the Bookkeeper process. 
Neutralizing agent: Magnésium Oxide 
Treatment Date: Feb. 2008 

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111 Thomson Park Drive 
Cranberry Township, PA 16066 
(724)779-2111 



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