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[ellolit, ^erturer, auî» ^3rofessor of ^rcitch ÎÏIaiiguage anî> |Citcratitre
^-^. 1883-1916
'AXX' 17ÔÙ Toî aco^éi'Ta netÀvrjadaL irôvcov
— Euripides
DIALOGUES DE BETES
?-
DU MEME AUTEUR:
LA RETRAITE SENTIMENTALE, romao I Vol.
CLAUDINE EN MENAGE (en ' collaboratiOQ avec
Willy), roman i vol.
?
Hélioé Duc
(COLETTE -WILLY
Sept
Dialogues
de Bêtes
PRÉFACE DE FRANCIS JAMMES
^SEPTIÈME ÉDITION ")
H
PARIS
MERGVRE DE FRANGE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE
Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de i à 12
JUSTIFICATION DU TIRAGE
} \J 1> /^
nos
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris
la Suède et la Norvège,
/
6
M a dame j
Il semble parfois que l'on naisse. On re-
garde. On distingue alors une chose dont le
dessous des pieds a l'air d'un as dépique.
La chose dit : oua-oua. Et c'est un chien. On
regarde à nouveau. L'as de pique devient
un as de trèfle. La chose dit : pffffffff. Et
c'est un chat.
C'est là toute l'histoire du monde visible
et, en particulier, de Toby-Chien et de Kiki-
la-Doucette, mes filleuls. Ils sont si naturels
— f emploie « naturels » dans le sens appli-
cable aux sauvages de l'Océanie — que toutes
SEPT DIALOGUES DE BÊTES
leurs attitudes concourent à une proposition
très simple de Vexistence. Ce sont des ani-
maux dans toute la force du terme, des ani-
mos, si J'ose employer la vraie orthographe,
capables de s'écrier, comme ceux de Faust :
II ne connaît pas le pot,
Le pot à faire la soupe !
Vit-on jamais pareil sot?
Donc, Madame, vous les avez situés où
il fallait qu' ils fussent : dans le paradis ter-
restre qu'est l'appartement de M. Willy. Le
caoutchouc et le palmier probables de votre
salon donnent, toutes proportions gardées,
V impression de la violente flore édénique, et
expliquent par quel transformisme leurs feuil-
les vont permettre à M. Gaston Deschamps
— critique d'un « Temps » plus que-passé —
d'annoncer aux savanes (où il tutoya Cha-
teaubriand), et au Collège de France, com-
bien il peut aimer et comprendre un vrai
poète.
^
Car vous êtes un vrai poète, et je veux
affirmer cela volontiers sans m' inquiéter
davantage de la légende dont les Parisiens
ont coutume d'entourer chaque célébrité. Ils
n^admirent point tant Gauguin et Verlaine
pour ce quils ont fait de génial que pour ce
qu'ils eurent d'excentricité. De telle manière
que certains qui ne connaissent point le sen-
timentalisme sans nom, l'ordre, la pureté,
les mille vertus intérieures qui vous guident,
s'obstinent à répéter que vous portez les che-
veux courts et que Willij est chauve.
SEPT DIALOGUES DE BETES
*
// faut donc que moi, qui vis à OrtheZy
f apprenne au Tout-Paris qui vous êtes, et
que je vous présente à tous ceux qui vous
connaissent, moi qui ne vous ai jamais vue?
Je dis donc que M^^ Colette Willij n^eut
jamais les cheveux courts; qu^elle ne s'ha-
bille point en homme; que son chat ne V ac-
compagne pas au concert; que la chienne de
son amie ne boit pas que dans un verre-à-
pied. Il est inexact que M^^ Colette Willy
travaille dans une cage à écureuil, et qu'elle
fasse du trapèze et des anneaux de telle sorte
qu'elle touche, du pied, sa nuque.
M""" Colette Wilhj n'a jamais cessé d'être
la femme bourgeoise par excellence qui,
levée à l'aube, donne de l'avoine au cheval,
du maïs aux poules, des choux aux lapins,
du séneçon au serin, des escargots aux ca-
nards, de l'eau de son aux porcs. A huit
heures, été comme hiver, elle prépare le café
au lait de sa bonne, et le sien. Il ne se passe
guère de journée où elle ne médite sur ce
livre admirable :
LA
MAISON
RUSTIQUE
par
DES
DAMES
Mme
Millct-Robinet,
Le rucher, le verger^ le potager, Vétable,
la basse-cour, la serre n'ont plus de secrets
pour A/'"° Colette Willij. Elle a refusé, dit-
on, de livrer son secret pour la destruction
des courtiliâres à un grand homme d'Etat qui
la priait à genoux.
SEPT DIALOGUES DE BETES
M^^ Colette Willy nest rien d'autre qui
ne soit pas ce que je viens d'écrire. Je sais
que, pour l'avoir rencontrée dans le monde,
certains s'obstinèrent à la compliquer. Pour
un peu, lui eussent-ils prêté les goûts des
plus arriérés symbolistes. Et l'on sait com-
bien déplaisantes furent ces robes de Muses,
odieux ces bandeaux qui déversaient leur
jaune sur des faces en coque d'œuf. Robes et
bandeaux sont aujourd'hui relégués dans les
tiroirs du Capitole de Toulouse, d'où l'on ne
les tirera plus que pour hurler des alexan-
drins officiels en l'honneur de M. Gaston
Deschamps, de Jaurès ou de Vercingétorix,
M^"^ Colette Willy se lève aujourd'hui sur
le monde des Lettres comme la poétesse —
enfin! — qui, du bout de sa bottine, envoie
rouler du haut en bas du Parnasse toutes les
muses fardées, laurées, cothurnées et hjrées
qui^ de Monselet à Renan, soulevèrent les
désirs des classes de seconde et de rhétori-
que. Elle est gentille ainsi, nous présentant
son bull bringé et son chat avec autant d'as-
surance que Diane son lévrier ou qu'une
Bacchante son tigre.
Voyez sa joue en pomme, ses yeux en myo-
sotis, sa lèvre en pétale de coquelicot et sa
grâce de chèvrefeuille! Dites-moi si cette
façon de s'appuyer à la verte barrière de son
enclos, ou de s'étendre sous la tonnelle bour-
donnante de grand Eté, ne vaut pas la ma-
nière compassée que ce vieux magistrat de
Vigny, cravaté à triple tour et roidi par des
sous-pieds, imposait à ses déesses ? M™® Co-
12 SEPT DIALOGUES DE BETES
lette Willy est une femme vivante, une femme
pour tout de bon, qui a osé être naturelle et
qui ressemble beaucoup plus à une petite
mariée villageoise qu'à une littératrice pèr-
verse.
Lisez son livre, et vous verrez combien ce
que fai avancé peut être exact. Il a plu à
y|/me Colette Willy de ramener à deux char-
mants petits animaux tout l'arôme des jar-
dins, toute la fraîcheur des prairies, toute
la chaleur de la route départementale, tous
les émois de l'homme... Tous les émois...
Car, à travers ce rire d'écoliêre qui sonne
dans la forêt, je vous dis que f entends san-
gloter une source. On ne se penche point vers
un caniche ou un matou sans qu'une sourde
angoisse ne vous feutre le cœur. On ressent.
i3
à se comparer à eux, fout ce qui vous en
sépare et tout ce qui vous en rapproche.
Dans Pœil du chien règne la tristesse
d avoir, dès les premiers jours de la Créa'
iion, léché en vain le fouet de son irréducti'
ble bourreau. Car rien n'a attendri V homme,
ni la proie que lui rapporte un épagneul
affamé, ni l'humble innocence dont un labrit
veille sous les étoiles l'obscure douceur des
troupeaux.
Dans le regard du chat luit un tragique
effroi. « Que vas-tu me faire encore'^ » sem-
ble-t-il demander, couché sur le fumier oiï
le ronge la gale et le creuse le besoin de
manger. Et, fiévreux, il attend qu'un nou-
veau supplice ébranle son système nerveux.
...Mais n'ayez crainte... M^^ Colette Willy
l4 SEPT DIVLOGIES DE BÊTES
est très bonne. Elle a vite fait de dis-
siper les terreurs ataviques de Toby-Chien
et de Kiki'la- Doucette. Elle améliore la
race, tellement que chats et chiens finiront
par comprendre qu'il est moins ennuyeux de
fréquenter un poète qu'un candidat malheu-
reux au Collège de France, ce candidat
eût-il démontré plus copieusement encore
que l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe a
décrit sens dessus dessous la mâchoire des
crocodiles.
Toby-Chien et Kiki-la-Doucette savent
bien que leur maîtresse est une dame qui ne
ferait de mal ni à un morceau de sucre ni à
une souris; une dame qui saute, pour nous
ravir, à une corde qu'elle a tressée avec des
mots en fleurs qu'elle ne froisse jamais et
dont elle nous parfume; une dame qui chante
i5
avec la voix d'un pur ruisseau français la
triste tendresse qui fait battre si vite le cœur
des bêtes.
FRANCIS JAMMES.
POUR AMUSER
WILLY
PERSONNAGES
KIKI-LA-DOUCETTE, chat des Chartreux.
TOBY-CHIEN, buU bringé.
LUI )
; seigneurs de moindre importance.
elle)
SENTIMENTALITÉS
Pour Rachilde.
SENTIMENTALITES
Le perron au soleil. La sieste après déjeuner. Toby-
Chien et Kiki-la-Doucette gisent sur la pierre brûlante.
Un silence de dimanche. Pourtant, Toby-Chien ne dort
pas, tourmenté par les mouches et par un déjeuner pe-
sant. Il rampe sur le ventre, le train de derrière aplati
en grenouille, jusqu'à Kiki-la-Doucelte, fourrure tigrée
immobile.
Tu dors?
KIKI-LA-DOUCETTE, ronron faible.
SEPT DIALOGUES DE BETES
TOBY-CHIEN
Vis-tu seulement? Tu es si plat! Tu as l'air
d'une peau de chat vide.
KIKI-LA-DOUGETTE, voix mourante.
Laisse... ~
TOBY-CHIEN
Tu n'es pas malade?
KIKI-LA-DOUCETTE
Non... laisse-moi. Je dors. Je ne sais plus
si j'ai un corps... Quel tourment de vivre près
de toi! J'ai mangé, il est deux heures... dor-
mons.
TOBY-CHIEN
Je ne peux pas. Quelque chose fait boule
dans mon estomac. Cela va descendre, mais
lentement. Et puis ces mouches, ces mou-
ches!... La vue d'une seule tire mes yeu les yeux sauvages promettent l'ardeur...
Hélas, hélas ! J'aime mieux n'y plus penser.
C'est trop fatigant. Revenir surmené et non
satisfait, battre la fièvre toute la nuit... Assez.
J'aime... Elle et Lui, dévotement, d'une pas-
sion émue qui me grandit jusqu'à Eux; elle
suffit d'ailleurs à occuper mon temps et mon
cœur. L'heure de la sieste passe, Chat, mon
méprisant ami, que j'aime pourtant, — et qui
m'aimes. Ne détourne pas la tête! Ta pudeur
singulière s'emploie à cacher ce que tu nommes
faiblesse, ce que je nomme amonr. Crois-tu
que je sois aveugle? Lorsque je reviens avec
Elle vers la Maison, j'ai vu vingt fois, derrière
la vitre, ta figure triangulaire s'éclairer et
SENTIMIi.NlALITtd ^5
sourire à mon approciic. Le temps d'ouvrir la
porte : tu avais déjà remis ton masque de
chat, ton joli masque japonais aux yeux bri-
dés... Peux-tu le nier?
KIKI-LA-DOUCETTE, résolu à ne pas entendre.
L'heure de la sieste passe. L'ombre conique
des poiriers croît sur le gravier. Tout notre
sommeil est parti en paroles. Tu as oublié
les mouches, ton estomac inquiet, la chaleur
qui danse en ondes sur les prés. Le beau jour
lourd s'en va. Déjà l'air s'émeut, et courbe
vers nous l'odeur des pins dont le tronc fond
en larmes claires...
TOBY-CHIEN
La voici. Elle a quitté son fauteuil de paille,
étiré ses bras gracieux, et je lis l'espoir d'une
promenade dans le mouvement de sa robe. Tu
la vois, derrière les rosiers? Elle casse de
r» ngle une feuille de citronnier, la froisse et
46 SEPT DIALOGI ES DE BÊTES
la respire... Je lui appartiens. Les yeux fer-
més, je devine sa présence...
KIKI-LA-DOUCETTE
Je la voist Elle est tranquille et douce...
pour un instant. Je sais surtout qu'il la suivra
de près, en quittant son papier; Il sortira en
l'appelant : « Où es-tu? » et s'assoira, fatigué,
sur le banc. Pour Lui, je me lèverai avec poli-
tesse et j'irai carder de mes ongles la jambe
de son pantalon. Silencieux, pareils, heureux,
nous écouterons tomber le jour. L'odeur du
tilleul deviendra sucrée jusqu'à l'écœurement,
à l'heure même où mes yeux de voyant s'a-
grandiront, noirs, et liront dans l'air des
Signes mystérieux... Là-bas, derrière la mon-
tagne pointue, un calme incendie, plus tard,
s'allumera, une vapeur ronde, d'un rose glacé
dans le bleu cendreux de la nuit, un cocon
lumineux d'où éclora le tranchant éblouissant
d'une lune coupante qui voguera, fendant les
SKNTIMENTAUTÉS 4?
nuages... Et puis, ce sera le moment d'aller
dormir. Il me prendra sur son épaule, et je
dormirai (car ce n'est pas la saison de l'amour)
sur son lit, contre ses pieds soigneux de mon
repos. Mais le petit matin me verra frissonnant,
rajeuni, assis face au soleil, dans le nimbe
d'argent dont m'encense la rosée, et semblable,
en vérité, au Dieu que je fus.
LE VOYAGE
Pour Gérard d'Houville.
LE VOYAGE
Dans un compartiment de Ire classe, Kiki-Ia-Doucette,
Toby-Chien, Elle et Lui ont pris place. Le train roule
vers les lointaines montagnes, vers l'été libre. Toby-
Chien, en laisse, lève vers la vitre un nez affairé. Kiki-
la-Doucette, invisible dans un panier clos, sous l'immé-
diate protection de Lui, se tait. Lui a déjà jonché le
wagon de vingt journaux déployés. Elle rêve, tète ap-
puyée au drap poussiéreux, et sa pensée s'élance au-
devant de la montagne entre toutes aimée, celle qui porte
une maison basse tapie sous la vigne et le jasmin de
Virginie...
TOBY-CHIEN
Comme cette voiture va vite ! Ce n'est pas
le même cocher que d'habitude. Je n'ai pas vu
5.
52 SEPT DIALOGUES DE BÈTES
les chevaux, mais ils sentent bien mauvais et
fument noir. Arrivera-t-on bientôt, ô Toi qui
rêves silencieuse et ne me regardes pas?
Point de réponsf*. Toby-Chien
s'énerve et siffle par les narines.
ELLE
Chut!...
TOBY-CHIEN
Je n'ai presque rien dit. Arriverons-nous
bientôt ?
Il se tourne vers Lui, qui lit,
et pose une patte discrète au
bord de son genou.
LUI
Chut
TOBY-CHIEN, résigné.
Je n'ai pas de chance. Personne ne veut me
parler. Je m'ennuie un peu, et puis je ne con-
nais pas assez cette voiture. Je suis fatigué.
LE VOYAGE
On m'a éveillé de bonne heure, et je me suis
diverti à courir par toute la maison. On avait
caché les fauteuils sous des draps, emmaillotté
les lampes, roulé les tapis; tout était blanc,
changé, angoissant, avec une funèbre odeur
de camphre. J'aiéternué sous chaque fauteuil,
les yeux pleins d'eau, et glissé sur le parquet
nu, dans ma hâte à suivre le tablier blanc des
bonnes. Car elles s'agitaient autour des malles
semées partout, et leur zèle inusité suffisait à
m'avertir d'un événement exceptionnel. . . A
la dernière minute, juste comme Elle criait,
toute chaude de mouvement : « Le collier de
Toby ! Et le panier du chat, vite le chat dans
le panier!... », juste comme Elle disait cela...
mon camarade disparut. Ce fut indescriptible.
Lui, terrible à voir, jurait le tonnerre de Dieu
et frappait de la canne sur le parquet, furieux
parce qu'on avait laissé son Kiki s'évader.
Elle appelait « Kiki! » tantôt avec prière,
tantôt avec menace, et les deux bonnes appor-
54 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
taient de trompeuses assiettes vides, des pa-
piers jaunes de la boucherie... Je crus ferme-
ment que mon camarade le Chat avait quitté
ce monde ! Soudain il apparut à tous les yeux,
juché au plus haut de la bibliothèque, et nous
méprisant de son reçard vert. Elle leva les
bras : « Kiki ! veux-tu descendre tout de
suite ! Tu vas nous faire manquer le train ! »
Il ne descendit point, et je pris le vertige, moi
par terre, à le voir si haut se tenir debout, et
piétiner, et tourner sur lui-même, en miaulant
aigu pour exprimer l'impossibilité où il se
trouvait d'obéir. Lui s'affolait, disant : « Mon
Dieu, il va tomber! » Mais Elle sourit, scep-
tique, sortit et revint armée du fouet. . . Le fouet
dit : « Clac ! » deux fois seulement, et par mi-
racle, je pense, le chat bondit sur le parquet,
plus mol et plus élastique que la balle de laine
qui nous sert de joujou. Moi je me serais
cassé en tombant.
Depuis il est dans ce panier... (ii va au
LJi VOYAGE 55
panier.)II y aune petite lucarne... Je le vois...
Des pointes de moustaches comme des aiguilles
blanches... Oh! quel œil! Reculons... j'ai un
peu peur. Un chat n'est jamais tout à fait en-
fermé... Il doit souffrir. Peut-être qu'en lui
parlant doucement... (II l'appelle, très courtois.)
Chat!
KIKI-LA-DOUGETTE, crachement de fauve.
Khhh...
TOBY-CHIEN, un pas en arrière.
Oh ! tu as dit un vilain mot. Ta figure est
terrible. Tu as mal quelque part?
KIKI-LA-DOUCETTE
Va-t'en. Je suis le martyr... Va-t'en, tedis-
je, ou je souffle du feu sur toi!
TOBY-CHIEN, candide.
Pourquoi?
56 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
KIKI-LA-DOUCETTE
Parce que tu es libre, parce que je suis dans
ce panier, parce que le panier est dans une
voiture infecte et qui me secoue, et que leur
sérénité à Eux m'exaspère.
TOBY-CHIEN
Veux-tu que j'aille regarder dehors, et que
je te raconte ce qu'on voit par la portière de
la voiture?
KIKI-LA-DOUCETTE
Tout m'est également odieux.
TOBY-CHIEN, après avoir regardé, revient.
Je n'ai rien vu...
KIKI-LA-DOUCETTE, amer.
Merci tout de même.
TOBY
Je n'ai rien vu qui soit facile à décrire. Des
LE VOYAGE 57
choses vertes, qui passent tout contre nous,
si près et si vite qu'on en reçoit une claque
dans les yeux. Un champ plat qui tourne et
un petit clocher pointu, là-bas, qui court
aussi vite que la voiture... Un autre champ,
tout incarnat de trèfle en fleur, vient de me
donner dans l'œil une autre gifle rouge... La
terre s'enfonce, — ou bien nous montons, je
ne sais pas au juste. Je vois, tout en bas, très
loin, des pelouses vertes, étoilées de margue-
rites blanches, — qui sont peut-être des
vaches...
KIKI, amer.
Ou des pains à cacheter, — ou autre chose.
TOBY-CHIEN
Cela ne t'amuse pas?
KIKI-LA-DOUCETTE, rire sinistre.
Ha! demande au damné...
58 SRPT DIALOGUES DE BÊTES
TOBY-CHIEN
A qui?
KIKI-LA-DOUCETTE, de plus en plus mélodramati-
que, sans aucune conviction.
... Au damné, dans sa cuve d'huile bouil-
lante, s'il éprouve quelque agrément! Mes
tortures à moi sont morales. Je connais à la
fois la séquestration, l'humiliation, l'obscu-
rité, l'oubli et le tangag^e.
Le train s'arrête. Un employé
sur le quai : « Aoua, aouaoua,
éouau... ouain ! »
TOBY-CHIEN, éperdu.
On crie 1 il y a un malheur ! Courons I
Il se jette, museau en avant,
contre la portière fermée qu'il
gratte désespérément.
ELLE, ensommeillée.
Mon petit Toby, tu es bassin.
LE VOYAGE Sf)
TOBY-CHIEN, affolé.
Que fais-tu à rester tranquille et assise, ô
Toi, l'inexplicable? N'enlends-tu pas ces
cris? Ils s'affaiblissent... Le malheur est allé
plus loin. J'aurais voulu savoir...
Le train repart.
LUI, quittant son journal.
Cette bête a faim.
ELLE, très éveillée à présent.
Tu crois? Moi aussi. Mais Toby mangera
très peu.
LUI, inquiet.
EtKiki-la-Doucette?
ELLE, péremptoire.
Kiki-la-Doucette boude. Il s'est caché \:,c
matin. Il mangera encore moins.
60 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
LUI
Il ne dit rien. Tu ne crains pas qu'il soit
malade ?
ELLE
Non, mais vexé.
KIKI, dès qu'il s'agit de lui.
Mouân !
LUI, tendre et empressé.
Venez, mon beau Kiki, mon séquestré,
venez, vous aurez du roastbeef froid et du
blanc de poulet...
Il ou-vTe le panier-geôle.
Kiki-Ia-Doucette avance une
tête plate de serpent, un corps
rayé, précautionneux et long,
long à croire qu'il en sortira
comme ça des mètres...
TOBY-CHIEN, amène.
Ahlte voilàjChat! Eh bien, salue la liberté!
LE VOYAGE Gl
Kiki-la-Doucette, sans répon-
dre, lisse de la langue quelques
soies rebroussées.
TOBY-CHIEN
Salue la liberté, je te dis. C'est l'usage.
Chaque fois qu'on ouvre une porte, on doit
courir, sauter, se tordre en demi-cercle et crier.
KIKI-LA-DOUCETTE
On? qui, on?
TOBY-CHIEN
Nous, les Chiens.
KIKI-LA-DOUCETTE, assis et digne.
Faudra-t-il aussi que j'aboie? Nous n'avons
jamais eu le même code des convenances, que
je sache.
TOBY-CHIEN, vexé.
Je n'insiste pas. Comment trouves-tu cet.te
voilure ?
02 StPT DIALOGUES DE BÊTES
KIKI,qui flaire minutieusement.
Affreuse. Cependant le drap est assez bon
pour faire ses ongles.
Il joint le geste à la parqle
et carde le capitonnage.
TOBY-CHIEN, à part.
Si je faisais ça, moi...
KIKI-LA-DOUCETTE, continuant à carder.
Han! Han! que ce spongieux drap gris
étanche ma rage!... Depuis ce matin l'uni-
vers se révolte monstrueusement, et Lui, Lui
que j'aime, et qui me vénère, ne m'a pas
défendu. J'ai subi des contacts humiliants,
des cahots, et plus d'un coup de sifflet a tra-
versé ma cervelle d'une oreille à l'autre...
Han ! il est doux de détendre ses nerfs et
d'imaginer qu'on effiloche d'une grifte allè-
gre la chair ennemie, fibreuse et saignante...
Han ! cardons et steppons ! Levons les pattes
trop haut en signe suprême d'insolence 1...
LE VOYAGE 63
ELLE
Dis donc, Kiki, c'est fini?
LUI, indulgent et admiratif.
Laisse-le. Il fait z'ongles.
KIKI-LA-DOUCETTE
Il a parlé pour moi. Je lui pardonne. Mais
puisqu'on me permet, je n'aime plus déchirer
le coussin... Quand sortirai-je d'ici? Ce n'est
pas que j'aie peur. Ils sont là tous deux, et le
Chien, avec des figures de tous les jours...
j'ai des tiraillements d'estomac.
II bâille. Le train s'arrête, un
employé sur le quai : « Aaa,
oua... aouaoua, oaa... »
TOBY-CHIEN, éperdu.
On criel II y a encore un malheur I Cou-
rons!...
KIKI-LA-DOUCETTE
Mon Dieu, que ce chien est fatigant 1 Qu*est'
6.
64
SEPT DIALOGUES DE BETES
ce que ça peut lui faire qu'il y ait un mal-
heur? D'ailleurs je n'en crois rien. Ce sont
des cris d'homme, et les hommes crient pour
le seul plaisir d'entendre leur voix...
TOBY-CHIEN, calmé.
J'ai faim. Va-t-on manger, ô Toi, de qui
j'espère tout? Dans cet étrange pays, je ne
sais plus l'heure, mais il me semble bien...
ELLE
Venez tous déjeuner.
Elle déballe des couverts,
froisse des papiers, rompt un
paia doré qui craque...
TOBY-CHIEN, mâchant.
Ce qu'elle m'a donné là devait être bien bon
pour sembler si petit. Gela a fondu dans ma
gueule, il n'en reste pas un souvenir...
KIKI-LA-DOUCETTE, mâchant.
C'est du blanc de poulet. Frrrr... Allons
LE VOYAGE 65
bon! je fais ronron sans m'en apercevoir! Il
ne faut pas. Ils croiraient que je me résigne
à ce voyage... Mangeons lentement, farouche
et désabusé, mangeons uniquement pour ne
mourir point...
ELLE, aux animaux.
Laissez-moi déjeuner! Moi aussi, j'aime le
poulet froid, et les cœurs de laitue trempés
dans le sel...
LUI, inquiet.
Comment fera-t-on pour obliger ce Chat à
réintégrer son panier?
ELLE
Je ne sais pas, nous verrons tout à
l'heure...
TOBY-CHIEN
C'est déjà fini? J'en avalerais trois fois
66 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
autant. Dis donc, Chat, tu ne manges pas mal
pour un martyr.
KIKI, mentant.
Le chagrin me creuse. Ecarte-toi un peu, je
veux à présent dormir... essayer de dormir...
Un rêve clément, peut-être, me ramènera à
la maison que j'ai quittée, au coussin fleuri
que Lui m'a donné... Home! sweet homel
Tapis colorés à souhait pour le plaisir de mes
yeux ! Potiche vaste d'où jaillit un petit pal-
mier dont je mange les pousses, fauteuils
profonds sous lesquels je cache ma balle de
laine pour me faire une surprise... Bouchon
suspendu par une ficelle au loquet de la porte,
et bibelots sur les tables pour que ma patte
s'y distraie à briser quelque cristal... Salle à
manger, temple! Vestibule plein de mystère,
d'où je guette, invisible, ceux qui entrent et
ceux qui sortent... Escalier étroit où le pas
du laitier sonne pour moi comme un angélus.. .
LE VOYAGE 67
Adieu, mon fatal destin m'emporte, et qui
sait si jamais... Ah! c'est trop triste, et
toutes les jolies choses que je dis m'ont atten-
dri pour de vrai ! !
Il commence une toilette mi-
nutieuse et funèbre. Le train
s'arrête. Un employé sur le
quai : « Aaa... ouain... aou-
aoua... »
TOBY-CHIEN
On crie! Il y a un malh... Ah! zut, j'en ai
assez.
LUI, soucieux.
Nous allons changer de train dans dix mi-
nutes. Comment faire pour le Chat? Il ne
voudra jamais se laisser enfermer.
ELLE
On verra. Si on mettait de la viande dans
le panier?
68 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
LUI
Ou bien en le caressant...
Ils s'approchent de la bête
redoutable et lui parlent en-
semble.
LUI
Kiki, mon beau Kiki, viens sur mes ge-
noux, ou sur mon épaule qui te plaît d'habi-
tude. Tu t'y assoupiras et je te déposerai dou-
cement dans ce panier, qui, en somme, est à
claire-voie et dont un coussin rend conforta-
ble l'osier rude... Viens, mon charmant...
ELLE
Ecoute, Kiki, il faut pourtant comprendre
la vie. Tu ne peux pas rester comme ça. Nous
allons changer de train, et un employé épou-
vantable surgira, qui dira des choses bles-
santes pour toi et toute ta race. D'ailleurs tu
feras bien d'obéir, parce que, sans ça, je te
ficherai une fessée...
LE VOYAfiE 6g
Mais avant qu'on ait porté la
main sur sa fourrure sacrée,
Kiki se lève, s'étire, bombe le
dos en pont, bâille pour mon-
trer sa doublure rose, puis se
dirige vers le panier ouvert, où
il se couche, admirable de quié-
tude insultante. Lui et Elle se
regardent et font une tête.
TOBY-CHIEN, avec l'à-propos qui le caractérise.
J'ai envie de faire pipi.
LE DINER EST EN RETARD
■t
Pour Gyp.
LE DINER EST EN RETARD
Un salon à la campagne. La fin d'une journée d'été.
Kiki-la-Doucette, Toby-Chien, dorment d'un somme
peu convaincu, oreilles nerveuses, paupières obstiné^
ment serrées. Kiki-la-Doucette ouvre ses yeux presque
horizontaux, couleur de raisin, et bâille d'une gueula
féroce de petit dragon.
KIKI-LA-DOUCETTE, hautain.
Tu ronfles.
TOBY-CHIEN, qu! le dor ; ait pas pour devrai.
Non, c'est toi.
ih
FF.PT DIALfjOL'ES DE uffliS
KIKI-LA-DOUCETTE
Pas du tout. Moi, je fais ronron,
TOBY-CHIEN
C'est la même chose.
KIKI-LA-DOUCETTE, dédaignant la discussion.
Dieu merci, non! (Un silence.) J'ai faim. On
n'entend pas remuer les assiettes à côté. Est-
qu'il n'est pas l'heure de dîner ?
TOBY-CHIEN se lève et étire longuement ses pattes de
devant, les coudes en dehors ; il bâille et darde une
langue héraldique au bout frisé.
Je ne sais pas. J'ai faim.
KIKI-LA-DOUCETTE
Où est-Elle? Gomment n'es-tu pas dans ses
jupes?
TOBY-CHIEN, embarrassé, mordillant ses ongles.
Elle est dans le jardin, je crois; Elle ramasse
des mirabelles.
LE DINER EST EN RETAKO ']5
KIKI-LA-DOUCETTE
Des boules jaunes qui pleuvent sur les
oreilles? Je sais. Tu l'as donc vue? Elle t'a
grondé, je parie... Qu'est-ce que tu as fait
encore?
TOBY-CHIEN, gêné, détournant sa figure plîssée de
crapaud sj'mpathique.
Elle m'a dit de retourner au salon, parce
que... parce que je mangeais aussi des mira-
belles.
KIKI-LA-DOUCETTE
C'est bien fait ! Tu as des goûts ig-nobles,
— des goûts d'homme.
TOBY-CHIEN, froissé.
Dis donc, je ne mange pas du poisson gâté,
moi!
KIKI-LA-DOUCETTE
Tu lèches des choses plus dégoûtantes.
76 SKPT DIALOGUES DE BÊTES
TOBY-CHIEN
Quoi, par exemple?
KIKI-LA-DOUCETTE
Des choses... sur la route... pouah l
TOBY-CHIEN
Je comprends. Ça s'appelle des « sales ».
KIKI-LA-DOUGETTE
Tu dois te tromper.
TOBY-CHIEN
Non. Quand j'en flaire un, un superbe et
bien roulé, un sans défaut. Elle se précipite,
l'ombrelle en l'air, et crie: « Sale! »
KIKI-LA-DOUCETTE
Tu n'as pas honte?
TOBY-CHIEN
Pourquoi? Ces fleurs de la route plaisent à
LE DINER EST EN HETARD "^-j
mon nez subtil, à ma langue gourmande. Ce
que je ne comprendrai jamais, c'est ton épi-
lepsie joyeuse sur les grenouilles mortes ou
sur cette herbe, tu sais...
KIKI-LA-DOUCETTE
La valériane.
TOBY-CHIEN
Peut-être bien... Une herbe, c'est pour
purger.
KIKI-LA-DOUCETTE
Je n'ai pas, comme toi, que des pensées
excrémentielles. La valériane... tu ne peux
pas comprendre... Je l'ai vue. Elle, pour avoir
vidé une flûte de vin fétide qui saute dange-
reusement, rire et délirer comme je fais sur la
valériane... La grenouille morte, si morte
qu'elle semble un maroquin sec en forme de
grenouille, c'est le sachet imprégné d'un musc
yS SEPT DIALOGUES DE BÈlES
rare, dont je voudrais embaumer ma four-
rure...
TOBY-CHIEN
Tu parles bien... Mais Elle te gronde et dit
qu'après tu sens mauvais, et Lui aussi,
KIKI-LA-DOUCETTE
Ce ne sont que des Deux-Pattes, l'un et
l'autre. Tu les imites, pauvre être, et te dimi-
nues d'autant. Tu te tiens debout sur tes
pieds de derrière, tu portes un manteau lors-
qu'il pleut, tu maniées — fi! — des mirabelles
et ces grosses boules vertes que laissent choir
parfois les mains malveillantes des arbres,
quand je passe dessous...
TOBY-CHIEN
Des pommes.
KIKI-LA-DOUCETTE
Probablement. Elle les cueille et te les lance
LE DINER EST EN RETARD ^g
dans l'allée, en criant : « Pomme, Toby,
Pomme ! » Et tu te rues avec des manières
indécentes de fou, la lang-ue et les yeux en
deliors, jusqu'à perdre haleine...
TOBY-CHIEN, renfrogné, le museau sur ses pattes.
Chacun prend son plaisir où il le trouve.
KIKI-LA-DOUCETTE, bâillant, montre ses dents CD
aiguilles, le velours rose et sec de son palais.
J'ai faim. Le dîner est sûrement en retard.
Si tu allais la chercher?
TOBY-CHIEN
Je n'ose pas. Elle m'a défendu de venir.
Elle est là-bas au fond de la combe, avec un
grand panier. La rosée tombe et mouille ses
pieds, et le soleil s'en va. Mais tu sais comme
Elle est: Elle s'assied dans le mouillé, reg"arde
en avant d'Elle comme si Elle dormait; ou
bien se couche à plat ventre, siffle, et suit une
fourmi dans l'herbe; ou arrache une poignée
8o SEPT DIALOGUES DE BÊTES
de serpolet et la respire; ou appelle les mé-
sanges et les geais, qui ne viennent jamais
d'ailleurs. Elle porte un arrosoir lourd, qu'Elle
verse, en mille fils d'argent glacé qui me don-
nent le frisson, sur les roses ou dans le creux
de ces petites auges de pierre au fond du bois.
Tout de suite je m'y penche, pour voir la tête
du bull bringé venir à ma rencontre, et pour
y boire l'image des feuilles, mais Elle me tire
en arrière par mon collier : « Toby, c'est l'eau
des oiseaux ! » Elle ouvre son couteau et vide
des noisettes, cinquante noisettes, cent noi-
settes, — et oublie l'heure. Cela n'en finit
pas.
KIKI-LA-DOUCETTE, narquois.
Et toi, pendant ce temps-là?
TOBY-CHIEN
Moi... Eh bien! je l'attends.
KIKI-LA-DOUCETTE
Je t'admire !
LB DINEU F.ST EN RETAflD 8l
TOBY-CHIEN
Quelquefois, accroupie, acharnée, Elle gratte
la terre, peine, sue, etje m'anime tout autour,
dans la joie d'une besogne utile qui m'est si
familière. Mais son odorat faible la trompe;
Elle fouit de faux terriers où je ne sens ni la
taupe, ni la musaraigne aux pattes rosées.
Oui m'expliquera le peu de fermeté de ses
desseins? Voilà qu'Elle tombe sur son der-
rière, brandissant une herbe à racine cheve-
lue, et s'écrie : « Je la tiens, la rosse ! » Je me
couche dans le mouillé, etje tremble. Ou je
pousse mon nez — Elle dit mon groin —
contre la terre, pour y reconnaître des odeurs
compliquées... Sais-tu seulement, toi, démê-
ler trois, quatre odeurs embrouillées, tressées,
fondues : une de taupe, une autre de lièvre
qui a passé vite, une autre d'oiseau qui s'est
couché...
82 SEPT DIALOGUBS DE BÊTES
KIKI-LA-DOUCETTE
Oui, je le puis. Mon nez sait tout. Il est
petit, rég-ulier, large entre mes deux yeux,
délicat au bout chamois de mes narines; le
frôler d'une herbe, l'ombre de la fumée le
chatouillent jusqu'à l'éternuement. Il ne s'em-
ploie pas à démêler l'odeur des taupes enche-
vêtrée à celle des... lièvres, dis-tu? Mais je
puis rester pendant des minutes à enivrer
mon nez — Elle dit : « son si joli nez en ve-
lours decoton » — d'une trace de chatte contre
les buis... Mon nez est charmant. Il n'y a
point de jour, depuis que mes yeux sont ou-
verts, où l'on ne m'ait dit sur mon nez quel-
que vérité flatteuse. Le tien... C'est une trude
grenue. Et quelle mobilité ridicule l'agite I Au
moment même où je te parle...
TOBY-CHIEN
J'ai faim. On n'entend pas les assiettes.
LE DlVEn EST EN nETAUI)
KIKI-LA-DOUCILTTI^
.. Ta truffe se promène sur ton visage et
plisse d'un pli de plus ce museau mal équar-
ri...
TOBY-CHIEN
Elle dit : « son museau carré; sa truffe
plissée » si tendrement I
KIKI-LA-DOUCETTE
... Et tu ne songes qu'à la nourriture.
TOBY-CHIEN
Et toi, c'est ton estomac vide qui grog^ne
et se plaint et me querelle.
KIKI-LA-DOUCETTB
Mon estomac est charmant.
TOBY CHIEN
Mais non, c'est ton nez, tu l'as déjà dit.
84 SEPT DIALOGUES DK BÉTKS
KIKI LA-DOUCETTE
Mon estomac aussi. Il n'y en a pas de plus
gourmet, de plus fantasque, de plus solide et
délicat ensemble. Il dig-ère des arêtes de sole,
des esquilles d'os de poulet, mais la viande
suspecte le retourne, — c'est à la lettre.
TOBY-CHIEN
A la lettre en effet. Tu as l'indigestion
mouvementée.
KIKI-LA-DOUCETTE
Oui, toute la maison s'en émeut. C'est qu'aux
premières affres de la nausée une grande dé-
tresse s'empare de moi, car la terre mollit
sous mes pas. Les yeux dilatés, j'avale préci-
pitamment une salive abondante et salée, tan
dis que m'échappent d'involontaires cris de
ventriloque... Et puis voici que mes flancs
boulent, autant et mieux que ceux de la chatte
en gésine, et puis...
I,E DlNEh ESI PN KI.TARD
TOBY-CHIEN, dégoûté.
Si ça t'est égal, tu me raconteras le reste
après dîner.
KIKI-LA-DOUCETTE
J'ai faim. Où est-Il, Lui?
TOBY-CHIEN
Là. Dans son cabinet. Il gratte le papier.
KIKI-LA-DOUCETTE
Oui, comme toujours. C'est un jeu. Les
Deux-Pattes s'amusent aux mêmes choses,
indéfiniment. J'ai souvent essayé, comme Lui,
de gratter finement le papier. Mais c'est un
plaisir qui dure peu, et je préfère le journal
déchiqueté en lambeaux nombreux, qui bruis-
sent et volent. D'ailleurs, il y a sur sa table,
à Lui, un petit pot dont je ne flaire pas sans
horreur l'eau violette et bourbeuse, depuis
qu'une curiosité assez inconsidérée me con-
duisit à y tremper la patte. Cette patte que
86
SKPT DIALOGUES DE BETES
tu vois, — aristocratique et forte, barbue, entre
les doig-ts, d'un poil inutile qui proclame la
pureté de ma race, — cette patte garda huit
jours une souillure bleuâtre, et ne perdit que
lentement la dégradante odeur de lame d'acier
rongé de jus acide...
TOBY- CHIEN
Cela sert à quoi, ce petit pot?
KIKI-LA-DOUCETTE
Il y boit, sans doute.
Silence.
TOBY-CHIEN
Elle ne revient pas. Pourvu qu'Elle ne se
soit pas perdue, comme moi un jour dans la
rue, à Paris !
KIKI-LA.DOUCETTE
J'ai faim.
LE DINER EST EN RUTARD 87
TOBY-CIIIEN
J'ai faim. Qu'est-ce qu'on mange, ce soir?
KIKI-LA-DOUCETTE
J'ai vu un poulet. Il a crié stupidement et
saigné rouge dans la cuisine. C'était plus sale
par terre qu'un pipi de chat, et même qu'un
pipi de chien, pourtant on ne l'a pas fouetté.
Mais Emilie l'a mis dans le feu, pour lui ap-
prendre. J'ai un peu léché le sang...
TOBY-CHIEN, bâille.
Du poulet... Mes lèvres tremblent et se
mouillent. Elle me dira : « A z'os, à z'os! »
et me jettera la carcasse...
KIKI-LA-DOUCETTE
Que tu parles mal ! Il dit : « A p'tit os, à
tosl »
TOBY-CHIEN, surpris.
Mais... non, je t'assure, c'est bien: « A
z'os » qu'Elle dit?...
8.
88 SEPT DIAI.OGUJÎS DE BÊTES
KIKI-LA-DOUCETTE
Lui parle mieux qu'Elle.
TOBY-CHIEN, incompétent.
Ah?... Dis-moi, les oiseaux, est-ce que ça
a le g-oût du poulet?
KIKI-LA-DOUCETTE, dont les yeux brillent bleu sou-
dain.
Non... C'est mieux. . . c'est vivant. On sent
tout craquer sous les dents, et l'oiseau qui
tressaille, et la plume chaude, et la petite cer-
velle exquise...
TOBY-CHIEN
Oh! tu me dégoûtes! Toutes les petites
bêtes, quand elles remuent, m'inquiètent, et
d'ailleurs les oiseaux sont doux. . .
KIKI-LA-DOUCETTE, sec.
N'en crois rien, ils ne sont doux qu'à man-
ger. Ce sont des êtres bruyants, infatués, stu-
LE DINER EST EN m TAnD
89.
pides, uniquement comcsliljles... Tu connais
les deux geais?
TOBY- CHIEN
Pas très bien.
KIKI-LA-DOUCETTE
Les deux geais du petit bois. Ceux-là... ils
rient, poussent des « tiac » sardoniques quand
je me promène, parce que je porte une son-
nette au cou... J'ai beau tenir raide ma tête
et poser mes pattes doucement, ma sonnette
sonne, et les deux créatures s'esclaffent en
haut du sapin . . , Que je les tienne un jour ! . . .
Il couche latéralement ses
oreilles et lève le poil de son
dos en arête de poisson.
TOBY.CHIEN, pensif.
Positivement, il y à des moments où je ne
te reconnais plus. On cause tranquillement, et
soudain tu te hérisses en rince-bouteilles. On
joue gentil, je te jappe au derrière des ahoua-
go SEPT DIALOGUES DE BÊTES
hoiia pour rire, et tout d'un coup, on ne sait
pas pourquoi, peut-être parce que mon nez
a frôlé cette toison qui bouffe en culotte de
zouave, te voilà bête sauvage, crachant un
souffle qui fume, et qui me charges comme
un chien inconnu ! Est-ce que cela ne peut pas
s'appeler un mauvais caractère?
KIKI-LA-DOUCETTE, mystérieux, les yeux presque
fermés.
Non pas. Un caractère seulement. Un ca-
ractère de Chat. C'est en de tels moments
irrités que je sens, à n'en pas douter, l'humi-
liante situation qui nous est faite, à moi et à
tous ceux de ma race. Je me souviens d'un
temps où des prêtres en longues tuniques de
lin nous parlaient courbés et tentaient, timides,
de comprendre notre parole chantée. Sache,
chien, que nous n'avons pas changé! Peut-
être y a-t-il des jours oii je suis plus pareil à
moi-même, où tout m'offense justement, un
geste brusque, un rire grossier, le fracas d'une
LE DINER EST tN RETARD 9I
porte, ton odeur, rinconcevable audace que
tu as de me toucher, de me cerner de bonds
circulaires , . .
TOBY-CHIEN, patient, à part.
Il a sa crise. ,
KIKI-LA-DOUGETTE, tressaillant.
Tu as entendu ?
TOBY-CHIEN
Oui, la porte de la cuisine. Et celle de la
salle à manger, à présent. Et le tiroir aux
cuillères... Enfin, enfin, aaah! (Il bâille.) Je
n'en puis plus. Mais où est-Elle? Le gravier
ne crie pas; la nuit va venir.
KIKI-LA-DOUCETE, ironique.
Va la chercher.
TOBY-CHIEN
Et Lui? D'ordinaire il s'inquiète, il demande:
29 SKPT DIALOGUES DE BETES
« Où est-Elle? » Il gratte le papier. Il a dû
boire toute l'eau violette du petit pot bourbeux.
(Il étire avec soin toutes ses pattes, en commençant
par celles de devant.) Ah ! je me sens vif et
creux ! On va manger. Respire la fumée odo-
rante qui glisse sous la porte! Jouons!
KIKI-LA-DOUCETTE
Non.
TOBY-CHIEN
Cours, je te poursuivrai sans te toucher.
KIKI-LA-DOUCETTE
Non.
TOBY-CHIEN
Pourquoi?
KIKI-LA-DOUCETTE
Je n'ai pas envie.
TOBY-CHIEN
Oh ! que tu es ennuyeux ! Regarde, je saute,
LB DINER EST EN RETARD qS
je m'encapuchoiine comme un petit cheval,je
cherche à saisir ma queue coupée, je vire,
vire... Dieux! la chambre tourne... Non,
c'est fini.
KIKI-LA-DOUCETÏE
Quel être insupportable I
TOBY-CHIEN
Insupportable loi-même I Prends garde,
je vais te charger, comme Elle fait quand Elle
est gaie, et qu'Elle crie : « hà chat ! »
KIKI-LA-DOUCETTE, sans se lever encore, ou\Te
toute grande, devant Toby qui tournoie, une patte
griffue, tachée en dessous de rose et de noir comme
une fleur épineuse.
Si tu osesl...
TOBY-CHIEN, délirant.
Oui, j'ose! Ilouah! Houali! hà chat, hà
chat!
Kiki-la - Doucette , exa.sjcré.
g4 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
bondit, crache et se suspend au
tapis de la table. Chute lente
du tapis, écroulement de la lampe
et des bibelots. Silence épouvan-
té. Les deux bêtes, aplaties sous
un fauteuil, attendent le châti-
ment....
LUI, paraissant au seuil du cabinet de travail, son
porte-plume dans la bouche, comme un mors.
Tonnerre de Dieu! Qu'est-ce qu'il j a
encore? Cette ménagerie de malheur a tout
chambardé ici. Où est Madame? Quelle boîte!
on ne peut jamais dîner à l'heure.... (etc.,
etc., etc.).
Les deux coupables, qui
savent l'innocuité de telles fou-
dres, demeurent plats comme
deux pantoufles et se regardent
en riant muettement à travers
les franges du fauteuil. La porte
du jardin s'ouvre.
Elle entre, son panier plein
de mirabelles musquées , les
mains poissées de leur sucre, les
Llî niNER EST UN HETARD q5
cheveux sur les yeux. Elle reste
atterrée devant le désastre.
ELLE
Oh! ils se sont encore battus! Dieu, quel-
les sales bètes ! (Sans conviction.) Je les donne-
rai, je les vendrai, je les tuerai...
Mais les deux bêtes, traînées
sur le ventre en une humilité
exagérée, rampent jusqu'à Elle
et parlent à la fois.
KIKI-LA-DOUCETTE
Vrrrr... Vrrrain. . . te voilà... il est bien
tard... C'est Tobyquim'a charg-é...C'estlui qui
a tout cassé... Je crois que l'inanition lui don-
nait le délire. Tu sens bon l'herbe et le cré-
puscule. Tu l'es assise surduserpolet. Viens...
Dis à ton Maître, à Lui, qu'il m'emporte sur
son épaule vers la viande qui sera trop cuite.
Tu vas découper le poulet très vite, n'est-ce
pas? Tu me garderas les peaux grillées? Si
tu veux, je tendrai jusqu'au plat une patte
9
q6 sept dialogues de bêtss
en cuiller qui sait ramasser les plus menus
débris et les porter à ma bouche, de ce geste
humain qui vous fait tant rire, Lui et Toi.
Viens...
TOBY-CHIEN
Uiii... uiii... Te voilà! Enfin, enfin! Je
m'ennuie tant sans toi! Tu m'as exilé, tu ne
m'aimais plus... C'est la lampe qui est tombée
toute seule. Viens... J'ai très faim. Mais je
consentirai joyeusement à ne pas dîner, si tu
veux m'emmener toujours, partout, même
dans le crépuscule qui me rend triste, je te
suivrai, heureux, mon nez fervent au ras de ta
jupe courte...
ELLE, désarmée, et d'ailleurs indifiérente au
cataclysme.
Regarde, comme ils sont jolis 1
ELLE EST MALADE
Pour Arinande de Poiignac.
ELLE EST MALADE
Une chambre à coucher, à la campagne. Un soleil
d'automne à travers les stores baissés. Elle est étendue
en robe de laine blanche sur une chaise-longue et
paraît dormir. Kiki-la-Doucette fait sa toilette sur une
étroite console; Toby-Chien veille, couché en sphinx
sur le tapis, tout près d'EUe, attentif aux paroles de
son maître qui quitte la chambre sur la pointe du pied.
LUI, sortant, très bas aux deux bêtes.
Chutl ne la réveillez pas. Soyez sages. Je
vais écrire en bas.
(Il referme la porte sans bruit.)
TOBY-CHIEN, à KIKI-LA-DOUCETTE
Qu'est-ce qu'il a dit?
SEPT DIALOGUES D£ BETES
KIKI-LA-DOUCETTE
Je ne sais pas. Des choses vag-ues. Des
recommandations. Quelque chose comme :
restez là, au revoir .
TOBY-CHIEN
Il a dit (( Chut » , Je ne fais pas de bruit
pourtant.
KIKI-LA-DOUCETTE, ironique.
Ils sont étonnants ! « Pas de bruit, » disent-
ils, et là-dessus ils s'en vont d'un pas qu'un
rat sourd entendrait de deux kilomètres .
TOBY-CHIEN
Il y a du vrai. (Il contemple celle qui dort.) Sa
figure est encore bien petite. Elle dort. Si tu
descends de cette console, ne fais pas trop
« pouf » exprès, en tombant.
KIKI-LA-DOUCETTE, pincé.
C'est toi qui vas m'apprendra à sauter, a
*
ELLE EST MALADE
présent? donneur de conseils ! (Citant.)
« L'excrément monte à cheval, et encore il
s'y tient! »
TOBY-CHIEN
Quoi?
KIKI-LA-DOUCETTE
Rien. C'est un proverbe oriental. Si je
voulais, chien, troubler le silence de cette
chambre, je saurais habilement choisir, pour
m'y laver, une chaise mal calée, dont les pieds
martèleraient régulièrement : « Tic-toc, tic-
toc, tic-toc » au rythme de ma langue . C'est
un moyen que j'ai inventé pour me faire don-
ner la liberté. «Tic-toc, tic-toc, » dit la chaise.
Elle, qui lit ou écrit, s'agace vite et crie
« Tais-toi, Kiki ». Fort de mon bon droit, je
me lave innocemment. « Tic-toc, tic-toc. »
Elle bondit affolée et m'ouvre grande la porte,
que je tarde à franchir, d'un pas d'exilé. . .
Dehors, je ris de me sentir supérieur à tous.
SEPT DIALOGUES DE BETES
TOBY-CHIEN, qui n'a pas écouté, bâillant.
Quelle triste semaine, hein? On ne sait plus
ce que c'est qu'une promenade. Depuis qu'Elle
est tombée de son cheval, d'ailleurs, je n'ai
pas mangé avec plaisir.
KIKI-LA-DOUCETTE
Mon Dieu, on peut aimer les gens et soi-
gner son estomac.
TOBY-CHIEN, vivement.
Pas moi, pas moi ! Quand Elle est tombée
de son cheval et qu'Elle a crié, j'ai senti cra-
quer mon cœur.
KIKI-LA-DOUCETTE
Aussi, cela ne pouvait pas finir autrement.
On ne monte pas sur un cheval. Personne ne
monte sur un cheval ! Je ne vois autour de moi
qu'extravagance. Le cheval par lui-même est
déjà une effrayante monstruosité.
ELLE EST MAl.AIiE 1 03
TOBY-CHIEN, indigné.
Par exemple !
KIKI-LA-DOUCETTE, péremptoire.
Si. J'en ai étudié un de très près. . .
TOBY-CHIEN, à part.
Il me fait rire .
KIKI-LA-DOUCETTE
... Le cheval du fermier qui pâturait dans
le pré. Cette mouvante montagne, un mois
durant, a empoisonné mes jours. Caché sous
la haie, j'ai vu ses pieds pesants qui déforment
le sol, j'ai respiré son odeur vulgaire, écouté
son cri grinçant qui secoue l'air... Une fois
qu'il mangeait les brindilles basses de la haie,
un de ses yeux m'a miré tout entier, et j'ai
fui!... De ce jour, ma haine fut si forte que
j'espérai follement anéantir le monstre. « Je
m'approcherai de lui, pensais-je,je me cam-
perai fermement, et le désir de sa mort sera
I04 SBPT DIALOGUES DE BÊTES
si fort dans mes yeux qu'il mourra peut-être,
ayant rencontré mon regard... »
TOBY-CHIEN, égayé.
Oui?
KIKI-LA-DOUCETTE, poursuivant.
Ainsi fis-je. Mais le cheval, que j'attendais
frémissant, souffla seulement sur moi par les
naseaux un long jet de vapeur bleuâtre, in-
fecte, qui me renversa dans des convulsions
atroces.
TOBY-CHIEN, qui se tord à l'intérieur.
Tu n'exagères pas ?
KIKI-LA-DOUCETTE, sérieux.
Jamais. Et c'est sur un cheval qu'EUe s'en
va grimper, cramponnée à quatre ficelles,
jambe de ci, jambe de là?... Etrange aber-
ration I
ELI.K LSI MALADE
TOBY-CHIEN
Nous ne pensons pas de même, Chat. Pour
moi, le cheval est, après l'homme, la beauté
du monde.
KIKI-LA-DOUCETTE, vexé.
Et moi, alors?
TOBY-CHIEN, évasif et courtois.
Toi, tu es un Chat. Mais le cheval! Elle sur
un cheval ! groupe admirable, si haut dans
l'azur que je ne le contemple qu'en renversant
mon cou d'apoplectique ! Le cheval lui prête
sa vitesse. Elle peut enfin lutter avec moi à
la course, lorsqu'un galop aveugle m'emporte.
Parfois, je les précède, toutes oreilles flot-
tantes, la langue en drapeau, et devant moi
chemine l'ombre cornue du cheval. Si je la
suis, une poussière odorante m'encense, cair
chaud, bête moite, un peu de son parfum à
Elle... La route file sous moi comme un ruban
I06 S-.I'T DIAIOGUF.S DE BÈTBS
qu'on tire, jalonnée d'œufs de crottin. joie
d'être si petit et si rapide dans une grande
ombre galopante ! A la halte, je souffle comme
un moteur entre les quatre jambes de mon
ami, qui penche sur moi sa bouche enchaînée
et m'arrose d'un ébrouement amical.
KIKI-LA-DOUCETTE
Evidemment, évidemment. Coursiers géné-
reux, franchissant le mont et le val, et sous
leurs fers le silex étincelle... Tu es le der-
nier des romantiques.
TOBY-CHIEN
Je ne suis pas le dernier des romantiques,
je suis un petit bull venu au monde un soir
entre les quatre pieds d'une jument alezane,
qui ne s'est pas couchée pendant toute la nuit,
tant elle craignait d'écraser ma mère et ses
nouveau-nés. Un petit bull, c'est presque un
enfant de cheval, ça couche contre les flancs
tièdes, dans la chaude litière mêlée de crot-
ELLR EST MALADS IO7
tin, ça boit dans les seaux de l'écurie, ça se
lève au bruit des sabots et ça s'intéresse au
lavage des voitures... Jusqu'au jour où Elle
est venue me chercher, me choisir — moi, le
plus beau, le plus caraard, le plus carré de la
portée! — pour m'attacher à sa personne...
(Soupirant.) Et voilà qu'EUe est couchée sans
bouger. Je suis triste, car Elle a encore un
petit linge autour de la cheville. Tu te sou-
viens, quand il l'a ramassée dans ses bras? Il
la tenait en l'air, Elle qui est si grande au-
dessus de moi, comme un petit chien qu'on
va noyer...
KIKI-LA-DOUCETTE, amer.
Je me souviens. J'étais en haut de l'esca-
lier, irrité et curieux du tapage. Il est arrivé
sur moi et m'a écarté du pied, ni plus ni moins
qu'il eût fait d'un meuble gênant...
TOBY-CHIEN
... C'est pour ça que tu es resté trois jours
10
I08 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
sans entrer dans cette chambre, sa chambre
à Elle?
KIKI-LA-DOUCETTE, hésitant.
Pour cela... et pour autre chose.
TOBY-CHIEN
Quelle chose?
KIKI-LA-DOUCETTE
La fièvre.
TOBY-CHIEN, fanatique.
Sa fièvre sent encore meilleur que la santé
des autres.
KIKI-LA-DOUCETTE, haussant les épaules.
Et on viendra parler du flair des chiens!
Les certitudes des Deux-Pattes reposent sur
des fables enfantines. Tu sais bien que la
fièvre...
ELLE EST MALADE lOQ
TOBY-CniEN, bas.
Oui. Ça fait peur.
KIKI-LA-DOUCETTE, bas.
Ça fait peur, froid sur le dos, dégoût dans
les narines, inquiétude partout. Au seuil d'une
chambre où il y a la fièvre, on s'arrête, on
cherche quelqu'un, on craintce qui est caché...
Elle était couchée, seule et brûlante, et je l'ai
regardée longtemps, prêt à fuir, en me disant:
« Qui donc est avec elle sous les rideaux? Oui
l'oppresse et la tourmente, et la fait gémir
endormie? »
TOBY-CHIEN, effrayé rétrospectivement.
Mais il ny avait personne, dis ?
KIKI-LA-DOUGETTE
Personne, sauf Lui, qui, penché, écoutait
son sommeil. Lui plus intelligent que tous les
Deux-Pattes de la terre, obscurément averti
d'une présence invisible, Lui, — et la Fièvre,
SEPT DIALOGUES DE BETES
Je l'ai contemplé, dominant ma répug-nance.
J'étais mélancolique et jaloux. Faut-il qu'il
l'aime, pensais-je, pour l'approcher et la dé-
fendre, pour l'embrasser, toute imprégnée du
mauvais charme 1 Me prendrait-il contre son
cœur, moi, si...
TOBY-CHIEN, impérieux.
Chut!
KIKI-LA.DOUCETTE
Quoi?
TOBY-CHIEN
Elle a bougé.
KIKI-LA-DOUCETTE
Non.
TOBY-CHIEN, attentif, la regardant.
Non... Elle n'a pas bougé, mais sa pensée
a remué. Je l'ai sentie. Continue,
ELLE EST MALADE
KIKI-LA-DOUCETTE, qui s'est ressaisi.
Je ne sais plus de quoi nous parlions.
TOBY-CHIEN
Delà...
KIKI-LA-DOUCETTE, vivement.
Assez. Ne l'évoque plus. La Fièvre, c'est le
commencement de ce qu'on ne nomme pas
TOBY-CHIEN, frissonnant.
Oh ! oui. Je n'aime aucune bête immobile,
tu sais de quelle immobilité je veux parler. ..
KIKI-LA-DOUCETTE, riant cruellement.
Moi non plus. Je ne puis manger que des
oiseaux vivants, ou des souris très petites dont
j'avale le cri...
TOBY-CHIEN
Pourquoi t'amuses-tu à me faire peur? Je
n'ai jamais bien compris chez toi celte vanité
10.
SEPT DIALOGUES DE BETES
qui consiste à exagérer une cruauté très
réelle... Tu me nommes le dernier des roman-
tiques, ne serais-tu pas le premier des sadi-
ques?
KIKI-LA-DOUCETTE
chien empoisonné de littérature, un éter-
nel malentendu nous sépare. « Je suis un
petit bull, » répondais-tu, avec la sincérité
obtuse qui me désarme. A mon tour, laisse-
moi te dire : « Je suis un Chat. » Ce nom seul
me dispense... Une haine est en moi contre
la soufFrance, la laideur, — une détestation
impérieuse de ce qui choque ma vue ou sim-
plement mon bon sens. Animé d'une juste
colère, je me suis rué sur le chat du concierge
qui traînait en criant une patte blessée...
Jusqu'à ce qu'il se tût, j'ai...
TOBY-CHIEN, suppliant.
Ne me le dis pas !
ELI.E EST MALADE Il3
KIKI-LA-DOUCETTE, s'échauffant.
Ah! comprends donc enfin! Si le récit
affaibli de ce que j'ai fait te bouleverse, com-
prends donc que j'ai voulu supprimer du
monde, anéantir, en cette béte ensanglantée,
l'image même, l'image menaçante de mon
inévitable mort...
Ils se taisent un long moment.
KIKI-LA-DOUCETTE, frissonnant du dos.
La claustration ne nous vaut rien... J'irais
volontiers, sous le doux soleil sans force,
« faire la bayadère w parmi le gravier sec et
les feuilles comme des pommes frites. Dehors
tout est jaune ! Mes yeux verts deviendront
jaunes à force de mirer le soleil roux et les
futaies enflammées. Je ne veux plus penser qu'à
tout ce qui est jaune et joyeux, au froid et
bel automne, à l'aube rouge dont la couleur
reste aux feuilles des cerisiers... Viens !
éprouvons la vigueur de nos pattes, sentons
11^ SEPT DIALOGUES Di: HÈlLS
jusqu'au fond de nous-mêmes notre jeunesse
encore neuve... Peut-être que la mort ne
viendra jamais?...
Il saute sans aucun bruit au
bas de la console.
TOBY-CHIEN, l'arrêtant.
Que vas-tu faire?
KIKI-LA-DOUCETTE
Gratter à la porte et entonner l'Hymne du
séquestré.
TOBY-CHIEN, désignant celle qui dort.
Et la réveiller sans doute ?
KIKI-LA-DOUGETTE, embêté.
Je chanterai à demi-voix.
TOBY-CHIEN
Et tu gratteras à demi-ongles? Reste tran-
quille, 11 l'a- ordonné en partant.
KLLE EST MALADE Il5
KIKI-LA-DOUCETTE, hautain .
M'ordonne-t-il? Il me prie. C'est la seule
raison que j'aie de lui obéir, d'ailleurs.
Il se rasseoit, en apparence
résigné et bâille longuement.
TOBY-CHIEN, bâillant.
Tu me fais bâiller.
KIKI-LA-DOUCETTE
Non, mais tu t'ennuies. (Tentateur.) Tu pen-
ses à la liberté... Une poule a pu s'échapper
du poulailler, quelle chasse...
TOBY-CHIEN
Tu crois?
KIKI-LA-DOUCETTE
Je dis : peut-être. Le terrier du lapin, as-tu
fini de l'explorer ?
TOBY-CHIEN, agité.
Non... il est si profond! Je l'ai creusé
Il6 SEPT DIALOGUES DE BÈTES
hier, à m'y ensevelir... La terre collait àmoii
museau avec des poils de la bête...
KIKI-LA-DOUCETTE, de plus en plus méphis-
tophélique.
Tu finiras cela demain... ou un autre jour.
TOBY-CHIEN, triste.
Pourquoi pas Tan prochain?
KIKI-LA-DOUCETTE
Qu'est-ce que tu as ? Ta lèvre noire et
vernie pend d'une aune, et tes yeux de cra-
paud miroitent de larmes ... Tu pleures ?
TOBY-CHIEN, reniflant.
Non...
KIKI-LA-DOUCETTE
Console-toi, sensible cœur. Tu retrouveras
tes plaisirs et tes amis. En ce moment même
la chienne du fermier croque des os dans la
cuisine, pour tromper l'attente où tu la laisses,
sans doute.
BLLE EST MALADE II7
TOBY-CHIEN, atterré.
La chienne... oh !
KIKI-LA-DOUCETTE
D'ailleurs elle n'est pas seule, le danois du
garde lui tient compagnie.
TOBY-CHÎEN, révolté.
Ça n'est pas vrai.
KIKI-LA-DOUCETTE
Vas-y voir.
TOBY-CHIEN, après un bond vers la porte.
Non, ça ferait du bruit.
KIKI-LA-DOUCETTE
C'est juste.
Silence morne. Toby-Chien se
couche en turban et ferme les
yeux parce qu'il a envie de pleu-
rer. Son souffle court sanglote
tout bas.
Il8 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
KIKI-LA-DOUCETTE, comme distrait, en mélopée
presque insaisissable.
La chienne... la petite chienne... les os, la
petite chienne... le lapin, le terrier... le
danois, la petite chienne... les os du gigot, le
poil du lapin...
TOBY-CHIEN, supporte d'abord héroïquement son
supplice, puis ses nerfs le trahissent et il hurle,
tête levée, la longue plainte du chien abandonné.
Hôôôôôôôl...
KIKI-LA-DOUCETTE, du haut de sa console.
Tais-toi donc !
TOBY-CHIEN
Hôôôôôôô!! ÔÔÔÔ...ÔÔI
KIKI-LA-DOUCETTE, à part
Ça y est.
Et pendant qu'EIle s'éveille
égarée, encore prisonnière de
ELLR EST MALAOê HQ
ges fèves, le Chat éconle patiem-
îïîent s'approcher, dans l'eaca-
lier, la liberté pour lui, le châti-
meat ppur l'autre.
W
LE PREMIER FEU
Pour Use, de Bamberg.
LE PREMIER FEU
Parce qu'il pleut et que le vent d'octobre chasse dans
l'air les feuilles trempées, Elle a allumé dans la chemi-
née le premier feu de la saison. En extase, Kiki-la-Dou-
celle et Toby-Chien, couchés cote à côte au coin du
marbre tiède, s'éblouissent à contempler la flamme et
lui dédient des prières intérieures.
KIKI-LA-DOUCETTE, pareil à un coussin, sans pattes
apparentes.
Feu! te voici revenu, plus beau que mon
souvenir, plus cuisant et plus proche que le
soleil ! Feu ! que tu es splendide ! Par pudeur
je cache ma joie de te revoir, je ferme à demi
mes yeux où ta lumière amincit la prunelle,
124 SEPT DIALOGUES DE BETES
et rien ne paraît sur ma figure où est peinte
l'image d'une pensée fauve et brune... Mon
ronron discret se perd dans ton crépitement.
Ne pétille pas trop, ne crache pas d'étincelles
sur ma fourrure, sois clément. Feu varié, que
je puisse t'adorer sans crainte...
TOBY-CHIEN, à moitié cuit, les yeux injectés, la
langue pendante.
Feu ! feu divin ! te revoici ! Je suis bien
jeune encore, mais je me souviens de ma ter-
reur respectueuse, la première fois que sa main,
à Elle, t'éveilla dans cette même cheminée. La
vue d'un dieu aussi mystérieux que toi a de
quoi frapper un chien-enfant, à peine sorti
de l'écurie maternelle. Feul je n'ai pas
perdu toute appréhension. Hiii! tu as craché
sur ma peau une chose piquante et rouge...
J'ai peur... Non, c'est fini.
Que tu es beau ! Ton centre plus rose darde
des lambeaux d'or, des jets vifs d'air bleu, une
LE PRHMIEU FEU
fumée qui monte tordue et dessine d'étrang-es
apparences de bètes... Oh! que j'ai chaud!
Sois plus doux, Feu souverain, vois comme
ma truffe séchée se fendille et craque... Mes
oreilles ne flambent-elles point? Je t'adjure
d'une patte suppliante, je gémis d'une vo-
lupté insupportable... je n'en puis plus!...
(Il se retourne.) Ah ! rien n'est jamais bon tout
à fait. Sous la porte, la bise pince mes cuisses
nues. Tant pis ! que mon derrière gèle, pourvu
que je t'adore en face !
KIKI-LA-DOUCETTE
Je sais — puisque je suis Chat — tout ce
qui vient derrière toi, Feu. Je prévois l'hiver,
que j'accueille d'une âme inquiète, mais non
sans plaisir. En son honneur, ma robe déjà
croît et s'embellit. Mes rayures brunes devien-
nent noires, ma palatine blanche s'enfle en
jabot éclatant, et le poil de mon ventre passe
en beauté tout ce qui s'est vu jamais. Que dire
120 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
de ma queue, évasée en massue, alternative-
mentannelée de fauve, noir, fauve, noir, fauve,
noir? Hors de mes oreilles s'érigent deux
aigrettes inestimables, sensibles, et qu'ElIe
nomme mes boucles d'oreilles... Quelle chatte
me résisterait? Ah! les nuits de janvier, les sé-
rénades sous la lune glacée, l'attente digne au
faîte d'un toit, la rencontre du rival sur l'é-
troite passerelle d'un mur... mais je me sens
plus fort que tous I J'ag-iterai ma queue, je
renverserai mes oreilles sur ma nuque, je ha-
lèterai tragiquement par les narines, comme
pour vomir — puis ma voix s'élèvera, modu-
lée infiniment, puissante jusqu'à réveiller les
Deux-Pattes endormis. Je vociférerai, je lar-
moierai, j'arpenterai le jardin, gonflé, les cou-
des en dehors, et simulant la folie pour épou-
vanter les matous !
TOBY-CHIEN
Je n'ignore pas, Feu — puisque je suis
1
LE PREMIER FEtî 12'J
Chien — les vicissitudes et les joies que tu
présages. Déjà il pleut dans le jardin. Je crois
qu'il pleut aussi sur la route et dans le bois.
L'eau qui tombe n'a plus la tiédeur des orages
de l'été, alors que ma truffe, grise de pous-
sière, se délectait à l'odeur humide qui venait
de l'ouest. Le ciel est inquiet, et le vent gran-
dit assez pour soulever droits les pavillons de
mes oreilles. Un chant pointu, pareil au mien
quand j'implore, passe sous la porte. Tu lui-
ras tous les jours. Feu ; mais de quelles souf-
frances faudra-t-il que j'achète le droit de
t'adorer? Car Elle continuera d'errer, la tête
couverte d'un capuchon cornu qui la change
et m'effraie ; Elle chaussera des pieds de bois
et écrasera insoucieusement les petites flaques,
les mottes bourbeuses, la mousse en pleurs.
Je la suivrai, puisque j'ai promis de la suivre
toute ma vie (et qu'aussi bien je ne pourrais
faire autrement), je la suivrai désolé^ piteux,
verni d'eau, le ventre en croûtes de sable,
I
SEPT DIALOGUES DE BETES
jusqu'à ce que l'excès même de ma misère me
fasse oublier tout, et que je batte les taillis,
occupé de chaque pli de l'herbe, âpre à réveil-
ler les odeurs noyées... Elle deviendra com-
municalive à me voir m'activer et nous parle-
rons : « Ha! Toby-Chien, dira-t-Elle, ha! ha!
l'oiseau, là! Sur la branche, cruchon! Il est
parli à présent. » Elle s'apitoiera, pour m'a-
mener à une émotion proche des larmes : « O
mon tout petit noir, mon cylindre sympathi-
que, mon amour batracieii, comme tu as froid,
comme tu es mouillé, comme tu es triste,
comme tu souffres, ôôô ! » Avant que je puisse
discerner si sa pilié est sincère, mes yeux se
fondront en eau et ma gorg-e serrée n'émettra
plus que des gémissements frères des siens...
Mais quelle ivresse, quand ses capricieux
pieds de bois retourneront vers la Maison,
pressés de retrouver Lui qui gratte le papier,
trop lents à mon gré ! Je l'environnerai de
bonds et de cris, vibrant de voir diminuer le
hB. rUEMIER FEU 1 2f)
coteau et raccourcir la pente, de sentir l'ad-
mirable odeur d'écurie et de bois brûlé qui
rapproche de nous le gîte. A travers la vitre
embuée, tu luiras enfin. Feu, et j'aurai franchi
le seuil à peine qu'un foudroyant sommeil
me terrassera devant toi, toi qui mueras en
poudre fine les croûtes de mon ventre, en
fumante vapeur l'eau des chemins, toi, Feu,
toi, Soleil !
KIKI-LA-DOUCETTE
Une douceur brûlante pénètre ma robe jus-
qu'aux duvets fins et grêles, soies sous les
soies, fils impalpables et sans couleur qui
protèg-ent ma peau délicate. J'enfle comme un
nuage. Je dois remplir la chambre. Des tres-
saillements électriques, précurseurs du som-
meil, agitent mesraides moustaches. Pourtant
je ne dors pas encore, car la saison qui vient
et ta splendeur, Feu, me troublent ensemble.
Il pleut. Je ne sortirai pas. Discrètement, j'irai
l3o SEPT DIALOGUES DE BilKS
me confier au plat de sciure, pourvu que per-
sonne ne me regarde. Certes, la terre friable
inspire plus excellemment, odorante et qui
cède aux griffes... Mais ma nature supérieure
connaît les longues contentions, et méprise ce
chien hydraulique qui lève la patte contre
tout. Je ne sortirai pas. J'attendrai le soleil ou
le vent sec, ou mieux la gelée. Ah ! l'excita-
tion du froid piquant, qui cingle en poignées
d'aiguilles mes poumons, fait de mon nez
charmant un bonbon glacé!... Le spirituel
démon du gel soufflera en moi sa démence.
Elle rira, et Lui aussi, quittant son papier,
de me voir rivaliser en bonds, en voltes, en
tourbillonnements fols, avec les feuilles.
Serai-je un Chat, ou le lambeau flottant d'une
fumée ébouriff'ée? En haut d'un arbre! En
bas! Puis sept tours après ma queue! Puis
saut périlleux d'avant en arrière ! Saut verti-
cal avec tortillement aérien du ventre! Gira-
tioUj éternuements, course à travers le réel et
LE PI\EMIEI\ FF.t;
l3l
le rêve, jusqu'à l'épouvante de moi-même!...
Arrêt brusque : et tout tourne à mes yeux,
ronde d'un monde nouveau dont je suis le
centre immobile... Dans mon égarement sans
conviction, j'exhalerai un petit meug^lement
de vache et Ils accourront, Elle riant, et Lui
croyant à une angoisse intestinale... Cela
suffira à me dégriser, et c'est d'un front as-
suré, d'un pas noble que je regagnerai ce
coussin près de ton autel, Feul
TOBY-CHIEN
La pierre du foyer brûle les plantes cornées
de mes pattes. Que faire? M'éloigner? jamais!
Plutôt périr par la cuisson que quitter ce bon-
heur redoutable!... Pourvu qu'Elle ne vienne
pas tout de suite ! Je crains justement la
lanière du fouet, et les paroles magiques qui
promettent l'exil : a Toby, c'est stupide ! Je
te défends de te rôtir. Tu auras mal aux yeux
et tu t'enrhumeras en sortant!... « C'est ainsi
42
l32 SEPT DIAI.OGUBS DE BÈTKS
qu'Elle parle, tandis que je m'applique à la
reg^arder d'un obtus air dévot dont Elle n'est
point la dupe. J'écoute les bruits du premier
étage, et son pas qui va et vient... Sa fantaisie
vag'abonde est-elle enfin lassée ? Ce matin,
Elle m'a sifflé, et ma hâte à lui obéir fut telle
que je roulai au bas des escaliers, car je suis
court et carré, avecpeu de pattes, point de nez,
et nulle queue pour faire balancier... Nous
partîmes. Le bout flexible des branches berçait
les dernières pommes... Ma voix heureuse, les
cris de g'aîté qu'Elle jetait parfois, le chant
vain des coqs, le grincement des chars sur
la route, — tous les bruits flottaient, portés
sur l'ouate un peu suflocante et bleue du
brouillard... Elle m'emmena loin, et notre
hemin fut fertile en merveilleux incidents :
rencontre de chiens géants et terribles que ma
mine fière exaspéra, mais que je sus contenir
d'un seul regard (une grille fermée les rédui-
sait d'autre part à l'impuissance), poursuite
LE PHEMIEfl FEU I 33
fervente d'un lapin sous les taillis, encore
qu'Elle criât très fort: « Je te défends! Je te
défends de toucher à cette petite bétel... »
Ma mère m'a doué de pattes rapides, certes,
mais courtes :labête au derrière blanc me dis-
tança. Un buisson chargé debaies rouges nous
retint bien longtemps! Elle se repaît volon-
tiers d'objets inconnus. Grande est ma foi en
Elle, et je pourrais attester que j'ai goûté de
tout ce qu'Elle m'a oiïert. Mais ce matin...
« Mange, Toby, c'est des sinelles. Mange,
voilà des gratte-culs... Oh! serin! comment
peux-tu ne pas raffoler de ce goût cuit et
allègre! Je t'assure, ce sont des confitures pas
grelfées!... » Je mâchai, par déférence, une
boule rougeâtre où, samain taquine à coup sûr,
sema des poils rèclies... ce qui devait arriver
arriva. . . Kha ! une nausée rejeta de mon gosier
l'ordure nommée gratte-cul...
Feu, entends-moi ! Ce que je vis ensuite, sous
un bois bruissant de feuilles empesées, passe
l34 SEPT DIALOGUES DE BETES
mon intelligence. T'avait-Elle emporté sous
sa mante? Ou bien les dieux comme toi ac-
courent-ils à son geste? J'ai vu, Feu, j'ai vu
ses mains édifier le bûcher, disposer mysté-
rieusement les pierres plates, puis l'étincelle
jaillir, et ton âme joyeuse palpiter, grandir,
s'élancer rose et nue, se voiler de fumée, péter
belliqueusement, agoniser et disparaître...
Le monde est plein de choses incompréhen-
sibles...
Enfin, au retour, près de la grille du parc,
je découvris, moi le premier, moi avant Elle,
un de ces animaux inexpugnables dont la vue
seule met toute ma race aux abois^ un héris-
son. fureur! sentir que sous cette pelote une
bête se cache et rit de moi, que je ne puis
rien, rien, rien! Je l'implorai. Elle qui peut
presque tout, de m'éplucher ce hérisson. Très
attentive, Elle s'occupa d'abord de le retour-
ner avec un petit bâton, comme une châtai-
gne : « C'est étonnant, dit-Elle, je ne peux pas
LE PUEMlEa FEU l35
trouver le dessus ! » Entre deux doigts, par
un piquant, Elle l'emporta jusqu'ici — je dan-
sais derrière Elle — et le déposa au fond de
son panier à ouvrage... Bientôt, la bète abhor-
rée se déroula, pointa un museau porcin, ou-
vrit deux yeux luisants de rat, se hissa de-
bout, cramponnée de deux pattes griffues de
taupe : « Qu'il est joli! s'écria-t-Elle, un vrai
petit cochon noir! » Je gémissais de convoi-
tise au pied de la table, mais Elle ne m'éplucha
point la bète, ni alors, ni jamais, et peut-être
que la cuisinière l'a mangée... Peut-être que
ce chat dissimulé, narquois... Assez de soucis.
Mon cœur trop sensible s'exalte, et souvent
m'étouffe un peu. . . Ne pensons pas. La vie est
belle, Feu, puisque tu l'éclairés... Je m'en-
dors... Garde bien, ô Feu, ma dépouille que
la pensée va quitter... Je m'endors...
KIKI-LA-DOUCETTE
On dirait que je dors, parce que mes yeux
12.
i3G
SEPT DIALOGUES DE BETES
s'effilent jusqu'à sembler le prolonij-ement du
Irait velouté, coup de crayon hardi, maquil-
lage oriental et bizarre, qui unit mes paupiè-
res à mes oreilles. Je veille pourtant. Mais
c'est une veille de fakir, une ankylose bien-
heureuse d'où je perçois tout bruit et devine
toute présence... Mes yeux privilégiés, Feu, te
contemplent mieux lorsque je les clos, et je
puis compter les essences diverses que tu mêles
en bouquet étincelant. Voici, flamme mauve,
bleue et brûlante, l'esprit d'un rameau de
thuya. Hier encore, cette branche, qui tord
son squelette délicat de ramilles, berçait sur
l'allée son ombre plate en plumeau; Elle l'a
tranchée d'un coup de sécateur, pourquoi?
peut-être pour que s'exhalât son âme mauve
et bleue et brûlante? Car elle se plaît comme
moi à ta danse, Feu, et châtie ton repos d'une
pincette sévère. Que lit-Elle, la tête penchée,
et les bras glissés le long d'Elle, dans ton
cœur compliqué comme une rose embrasée?
]
LE PREMIER FEU iSy
J'ig-nore. Elle sait beaucoup, assurément, mais
moins qu'un Chat.
Ce pleur épais au long- d'une bûche, c'est
l'agonie d'un très ancien sapin, que le lierre
patient a tué. J'ai vu l'arbre, la cognée, une
rousse chevelure morte abattue dans l'iierbe,
il n'y a pas longtemps. Son tronc pleure une
résine qui se traîne en bave, puis en flamme
rampante et lourde, mais la rousse chevelure
sèche casse en traits de feu vif, siffle et darde
mille jets multicolores, au-dessous d'une vague
ample et dorée, qui se roule voluptueuse
comme la chatte que j'aimerai...
L'amour... la chasse... la g-uerre... c'est
toi. Feu, qui les allumes au fond de moi. Les
bêles ailées déjà se rapprochent, inquiètes
des baies flétries. Je les aurai! Je guellerai,
mmobile sous le taillis, souhaitant frénétique-
ment que la terre elle-même me cache. Dans
mon désir de l'élan, les muscles de mes cuis-
ses trcssailhront, mon menton tremblera' et
l38 SFPT DIALOGUES DE BETES
pourvu que mon affût ne se trahisse pas pari
un appel chevroté, irrépressible, qui les]
effraierait tous en un grand bruit froissé'
d'ailes et de branches!... Non. Je suis maître
de moi. Un bond à la seconde juste : et la
proie faible halète sous moi... Toutes petites:
serres impuissantes, ailes pointues qui bat-|
tent mon visage crispé, effort risible d'une
bête sans force... Pour la seule joie de conte-
nir un corps affolé et vivant, ma gueule se
fendra jusqu'à froncer de trois plis féroces
mon nez parfait... Et l'ivresse guerrière, le
caracolement victorieux, la nuque secouée
pour déchirer un peu, très peu, l'oiseau qui
s'évanouirait trop vite entre mes dents... For-
midable, je galoperai vers la Maison, chan-
tant d'une voix étranglée sans desserrer les
mâchoires, car il faut que Lui, quittant son
papier, accoure et m'admire; qu'Elle, cons-
ternée, me poursuive vainement avec des
cris : « Méchant! Sauvage ! Laisse l'oiseau.
LE piiem:i;k feu iSg
oh! je l'en prie, tu me fais tant de peine... »
Ha! il faut qu'Elle n'ait jamais chassé...
Je veux, Feu, pendant que régnera le froid,
étonner l'univers. Le Chat qui habite la
ferme (Elle dit « le Chat du fermier » comme
nous disons le « fermier du Chat »), celui qui
est mal vêtu, juché sur de longues pattes,
enlaidi d'un museau de belette, celui-là aiguise
ses griffes en me regardant. Patience. Il est
fort, dénué d'élégance, brutal et indécis. Une
porte qui claque l'épouvante et la panique
l'emporte, oreilles au dos; mais je l'ai vu tuer
silencieusement une poule de taille honnête.
Pour les yeux faux delà chatte trop jeune, ou
bien pour une question de préséance sur le mur
du jardin, pour une parole à double entente,
pour rien, pour le plaisir, nous nous mesu-
rerons. Il saura que je puis démoraliser
mon ennemi par un mutisme inexplicable,
aussi bien que par des cris d'assassinat. Le
mur bas du jardin me paraît un terrain com-
l40 SEPT DULfr.lJhS DE liETES
mode. Qu'il essaiejla gorge enrouée, de gémir
bas, puis aigu, que sa face disgraciée, son
corps pelé, taché de travers, se disloquent
en une ataxie mensongère (ils sont encore à
ces vieux nïoyens !), moi. impénétrable, je dar-
derai sur lui le magnétisme vert de mes yeux
magnifiques. Sous l'insistant outrage, il bais-
sera ses sourcils, frémira de l'échiné, esquis-
sera même notre vieille danse de guerre, en
avant,puis à reculons, puis en avant encore...
Je ne bougerai non plus qu'une statue de
Chat. L'épouvante et la folie descendront sur
mon rival, dans le vert maléfice de mon
regard, et bientôt je le verrai se tordre, crier
faux, hasarder enfin l'équilibre sur la nuque,
en poirier fourchu, pour rouler honteusement
dans le champ de pommes de terre flétries...
Tout cela. Feu, arrivera comme je le dis.
Aujourd'hui, l'avenir éclôt à ta flamme toute
neuve. Je m'engourdis... Mon ronron s'éteint
avec ton crépitement... Je te vois encore et
LE PREMIER FEU I^I
je vois déjà mes rêves... Le bruit soyeux de
la pluie caresse les vitres et la gorge de la
gouttière sanglote comme un pigeon...
Ne t'éteins pas durant mon somme, Feu;
tu gardes, souviens-t'en, cet auguste repos,
cette mort délicate qu'on appelle le Sommeil
du Chat...
L'ORAGE
A M"'" Sabine de Fontenay.
L'ORAGE
Une suffocante journée d'été, à la campagne.
Derrière les persiennes mi-fermées, la maison se tait,
comme le jardin angoissé où rien ne bouge, pas même
les feuilles pendantes et évanouies du mimosa à feuilles
de sensitive.
Kiki-la-Doucette et Toby-Chien commencent à souf-
frir et à deviner l'orage, qui n'est encore qu'une plinthe
bleu ardoise, peinte épaissement en bas de l'autre bleu
terne du ciel.
TOBY-CHIEN, couché, et qui change de flanc toutes les
minutes.
Ça ne va pas, ça ne va pas. Ou'esl-ce que
c'est quelaide. Elle sent mauvais. Elle a des
pattes difformes et remue tout le temps. Et
ce Chien qui fait des frais !
LA PETITE CHIENNE, très bavarde et coquette.
C'est de naissance. Je tiens dans un man-
chon. Vous avez vu mon nouveau collier? Il
est en or.
TOBY-CHIEN
Et ça qui pend après?
170 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
LA PETITE CHIENNE
C'est la médaille de ma mère, Monsieur, je
ne la quitte jamais. J'arrive du Palais de
Glace, j'y ai eu un succès fou. Fig-urez-vous
que j'ai voulu mordre un monsieur qui par-
lait à ma maîtresse. Ce qu'on a ri!
Elle se tortille et pousse des
cris d'oiseau.
TOBY-CHIEN, à part.
Quelle drôle de créature ! Est-ce une Chienne
vraiment ? (Il la flaire.) Oui. Elle sent la poudre
de riz, mais c'est une Chienne tout de même.
(Haut.) Asseyez-vous un instant, vous me faites
mal au cœur en remuant comme ça...
LA PETITE CHIENNE
Je veux bien. (Elle se couche en lévrier minia-
ture, les pattes de devant croisées pour montrer la
finesse de ses doigts.) Vous étiez tout seul ici?
UNE VISITE 171
TOBY-CHIEN, regard vers le piano.
Tout seul de Chien, oui. Pourquoi?
LA PETITE CHIENNE
Ça sent drôle.
TOBY-CHIEN
Ça sent le Chat, sans doute.
LA PETITE CHIENNE
Un Chat? qu'est-ce qu'un Chat? je n'en ai
jamais vu. On vous laisse tout seul dans une
chambre ?
TOBY-CHIEN
Ça arrive.
LA PETITE CHIENNE
Et vous ne criez pas? Moi, dès que je suis
seule, je crie, je m'ennuie, j'ai peur, je me
trouve mal et je mange les coussins.
i5.
172 SEPT DIALOGUES DE BI'rKS
TOBY-CHIEN
Et on vous fouette.
LA PETITE CHIENNE, outrée.
On me... Qu'est-ce que vous dites? Vous
perdez la tête, j'imagine. (Soudain aimable.) Ce
serait dommage. Vous avez de beaux yeux.
TOBY-CHIEN
N'est-ce pas? on les voit beaucoup. Ils sont
grands, et puis ils avancent. Elle dit que j'ai
des yeux de langouste. Elle dit encore : « Ses
beaux yeux de phoque, ses yeux dorés de cra-
paud... »
LA PETITE CHIENNE
Qui, Elle?
TOBY-CHIEN, simple.
Elle.
LA PETITE CHIENNE
Je ne comprends pas tout ce que vous dites,
UNE VISITE 178
mais vous êtes si sympathique ! Qu'est-ce que
vous faites ce soir?
TOBY-CHIEN
Mais... je dîne.
LA PETITE CHIENNE
Mon Dieu, je pense bien. Je voulais savoir
si on reçoit chez vous, si vous sortez...
TOBY-CHIEN
Non, je suis déjà sorti.
LA PETITE CHIENNE
En voiture?
TOBY-CHIEN
A pied, naturellement.
LA PETITE CHIENNE
Gomment, naturellement? Moi je ne sors
guère qu'en voiture. Montrez le dessous de
1^4 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
VOS pattes? Quelle horreur ! on dirait la pierre
à repasser les couteaux. Regardez les mien-
nes. Satin dessus, velours dessous.
TOBY-CHIEN
Je voudrais vous voir à la campagne, sur
les cailloux.
LA PETITE CHIENNE
Mais j'y étais, Monsieur, à la campagne,
l'été dernier, et il n'y avait pas de cailloux.
TOBY-CHIEN I
Alors ce n'était pas la campagne. Vous ne
savez pas ce que c'est.
LA PETITE CHIENNE, vexée.
Si, Monsieur! C'est du sable fin, du gazon
en brosse fine qu'on balaye tous les matins,
une chaise longue sur l'herbe, de grands cous-
sins frais en cretonne, du lait qui mousse, le
UNE VISITE 175
sommeil à l'ombre, et des petites pommes
roses charmantes pour jouer avec.
TOBY-CHIEN, hochant la tête.
Non. C'est la route en farine blanche qui
cuit les paupières et brûle les pattes, l'herbe
grésillante et dure qui sent bon où je me
gratte le museau et les gencives, la nuit inquié-
tante, — car je suis seul à les garder, Elle et
Lui. Couché dans ma corbeille, les battements
de mon cœur surmené m'ôtent le sommeil.
Un Chien, là-bas, me crie que le Mauvais
Homme a passé sur le chemin. Vient-il de mon
côté? Devrai-je, tout à l'heure, l'œil sanglant
et la langue crayeuse, bondir contre lui et
dévorer sa figure d'ombre?...
LA PETITE CHIENNE, frémissante et extasiée.
Encore, encore! oh! que j'ai peur!....
TOBY-CHIEN, modeste.
Rassurez-vous, ça n'est jamais arrivé. Tout
I-;6 SEPT DIALOGUES DE DÊTES
ça, oui, c'est la campagne, et aussi la côte
interminable à l'ombre de la voiture, quand
la soif, la faim, la chaleur etla fatigue rendent
l'âme résignée et sans espoir...
LA PETITE CHIENNE, fanatisée.
Et alors?
TOBY-CHIEN
Alors, rien. On arrive tout de même à la
maison, au seau plein d'eau sombre où l'on
boit sans respirer (sa langue, dit-Elle, sa
grande langue, fendue au milieu comme un
pétale d'iris) pendant que des gouttelettes
fines éclaboussent délicieusement les paupières
douloureuses, les sourcils poudreux... Tout
ça et bien d'autres choses, c'est la campagne...
KIKI-LA-DOUCETTE, sur le piano, rêveur.
Tout cela, oui, et les habitudes laissées l'an
passé, qu'on retrouve moulées à sa taille comme
un coussin maroué de l'empreinte d'un long
UNE VISITE
77
sommeil... Tout cela, et les nuits libres, le
petit rire triste de la chouette^ qui seule che-
mine dans l'air aussi discrètement que moi
sur la terre... Les rats d'argent pendus à la
treille qui mangent les raisins sans cesser de
me regarder... La cure d'amaigrissement sur
la pierre du mur, ardente d'une chaleur noire,
et d'où je me relève cuit, diminué, pâle, —
mais svelte à faire envie aux matous de l'an-
née... (Revenant à lui avec un regard meurtrier pour
la Petite Chienne.) Puisses-tu périr, bête puante,
pour avoir évoqué ces joies révolues! Ne vas-
tu pas disparaître, pour que je quitte ce froid
piédestal où s'engourdissent mes pattes?
TOBY-CHIEN, émoustillé, à la Petite Chienne.
Laissons tout cela. Je ne saurais penser,
quand vous êtes là, à autre chose qu'à vous.
Je sens que je vous aime 1
LA PETITE CHIENNE, baissant les yeux.
D'amour?
1^8 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
TOBY-CHIEN
Naturellement.
LA PETITE CHIENNE
Si vite !
TOBY-CHIEN
Nous avons déjà perdu beaucoup de temps.
LA PETITE CHIENNE
Mais... nous avons causé. J'y ai pris grand
plaisir. Je comprends de moins en moins
pourquoi on m'interdit la société des jeunes
gens...
TOBY-CHIEN
Laissez-moi vous faire la cour.
LA PETITE CHIENNE
Qu'est-ce que c'est?
TOBY-CHIEN
Voilà. Je commence. Dressé sur mes pattes
UNE VISITE
'7'
raidies, je piétine, je vous cerne de petits cris
mélodieux. Ma queue tortillée vibre, mes
flancs, ravalés par une respiration inquiète,
me font plus mince et, par un art involontaire,
mes oreilles crispées semblent plantées der-
rière ma nuque...
LA PETITE CHIENNE
Ne m'approchez pas! Je suis troublée...
TOBY-CHIEN
Déjà, pour l'emprise définitive et complète,
ma patte puissante plie vos reins...
LA PETITE CHIENxNE, se dérobant.
Aïe! brutal!
TOBY-CHIEN, pressant.
C'est qu'aussi on n'est pas petite comme
vous! Vous ne pourriez pas monter sur un
petit tabouret?
i6
l8o SEPT DIALOGUES DE BÊTES
KIKI-LA-DOUCETTE, irrité.
Je ne pardonne pas à mes yeux de se souiller
à un tel spectacle! Ces préludes parodient
tristemerrt nos sauvages amours... Cris d'é-
gorgé, danses lascives, parade silencieuse où
ma queue traîne en robe royale, étreintes où
la volupté gémit martyrisée, devrai-je rougir
de tout cela, à cause de ce couple... cynique?
TOBY-CHIEN, plus résolu que courtois.
Dites donc, espèce de petite allumeuse, ça
va finir ce jeu de cache-cache?... Viens donc,
tu ne le regretteras pas...
LA PETITE CHIENNE, terrorisée et tentée.
Mon Dieu ! c'est terrible ! faites de moi ce
que vous voudrez...
KIKI-LA-DOUCETTE, debout sur le piano, formidable.
Vous n'allez pas faire ça ici, je pense?
UNE VISITE l8l
LA PETITE CHIENNE
Cherche d'où vient la voix
effrayante, aperçoit la Bête im-
précatrice, le monstre inconnu
et rayé, hérissé de moustaches
et de sourcils, éclairé d'yeux qui
lancent la mort... Elle s'enfuit
en criant :
Au secours, au secours ! Il y un tigre sur
le piano!...
Et s'évanouit dans les bras
de sa maîtresse accourue, qui
la console avec volubilité dans
le langage coutumier : « Fifi I
Ma Zézette! ma gougounette
blondCjla Zigouillette et la trou-
trouille, ma gaguille, ma poule
d'eau mauve, ma lolie et ma
lélette, » etc., etc., etc. La
séance continue.
/S5
TABLE
iG.
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TABLE
Préface 5
Sentimentalités 21
Le voyage 5 1
Le DINER EST en RETARD 78
Elle est malade 99
Le premier feu 128
L'orage 1 45
Une visite i6i
A LllL VK 01 MPRIM l.R
le deux avri! mil neuf cent ciacf
l'AR
BLAIS Eï ROY
A HOITIEKS
pour le
MERGVRE
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ciinmn«u»i JULiSig^:
PQ Colette, Sldonie Gabrielle
2605 Sept dialogues de bêtes
028S/^3
PLEASE DO NOT REMOVE
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