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Full text of "Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 : mémoires des Sanson"

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I£UND-SIAI-fK}j«D\IVNrOH''VNirvftrtSZïY 



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MEMOIRES 



SANSON 



TOMK QUATRIÈMK 



SEPT GÉNÉBATIÔNS D'EXÉCUTEURS 

1688 - 18fl 



^«V^^^MAM^^^M^^^^^tfV^ 



MEMOIRES 

DES 

SANSON 



MIS EN ORDRE, REDIGES ET PUBLIES 



H. SANSON 

AR€1I1I IliCOTBOI Dllt ■AUTIS (IDTIIII Dl LA CODB »l FABIR 



• •.••'!.-•**• :,*JVP'A.~Vois-ta, GUlMrt,rbomni« 
r •> I I •*:*..*'*,; *«al Mit 1« mieux niUtoire de ee tempe- 
ci, c'eet le gaiêbelier de le Toar de 
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•vi»iii«ttreV;«rtJt15>ûiygii,.*J\ 

! Î.Zr*. ,*•*• .*• ••. • ••- •Viçro» Hueo.— Marie Tttdwr 
\Jùvtukm 1 «cAne II. 



•• • 



PARIS 

DUPRAY DE LA MAHÉRIE, ÉDITEUR 
M. RUB D'BNOHIBN. U 

1863 



):'.<)! '>î 



PAMê. — IMPiOMKHIK l'AHlXilKKMK. — DUPRAT DH LA MAHBRIM 

Booleyarl Bonne-NouTAlle, « ( Impatse des FillM-DIeii, 8). 



LA MESSE EXPIATOIRE 



La mort de Louis XVI fut un ébranlement 
complet pour Charles - Henry Sanson ; elle 
bouleversait toutes ses idées. Je ne sais si je 
suis déjà par\^enu à faire comprendre ce carac- 
tère exceptionnel qui ne pouvait se rencontrer 
que dans le milieu où il s'était formé. 

Charles-Henry Sanson était le digne petit- 

IV 1 



9 LA MESSE EXPIATOIRE 

fils de Marthe Dubut. Imbu dès le plus bas-âge 
des idées et des principes de sa grand'mère, il 
croyait à la légitimité de son état, à sa mission 
sociale ; il se considérait comme revêtu d'une 
magistratureredoutable, pénible à exercer, mais 
nécessaire au maintien des lois et de Tordre 
dans toute société civilisée. C'est dans cette 
conviction qu'il avait dû puiser le courage et la 
force d'accomplir les cruels devoirs qui répu- 
gnaient sans aucun doute à sa sensibilité na- 
turelle. 

En ne faisant tomber sous le glaive de la loi^ 
pendant près de quarante années, que des têtes 
criminelles et infâmes, il s'était affermi dans 
sa pensée. Quelquefois la cruauté des châti- 
ments, comme pour Damiens, avait ébranlé 
cette foi robuste en son mandat; dans d'autres 
moments la condition illustre des victimes et 
les sympathies qui leur restaient acquises après 
leur condamnation , comme pour Lally-Tol- 
lendal et La Barre, avaient fait trembler sa 
main ou frissonner son cœur à l'heure terrible 
de l'holocauste; car il s'était demandé si c'était 
bien un coupable et non im innocent qu'il al- 



LA MBS8B EXPIATOIRE ^ 

lait frapper. Mais le sentiment de Timpassibi- 
lité de son ministère reprenait le dessus, et ses^ 
hésitations et ses scrupules disparaissaient de- 
vant la certitude que la responsabilité du sang^ 
versé appartenait aux juges et non à lui , 
aveugle instrument de leur sentence. 

Avec une théorie pareille, à laquelle on ne 
saurait contester une rigoureuse logique, il de- 
vait donc considérer la réprobation qui s'atta- 
chait à ses fonctions comme un préjugé de la 
pire espèce et qull était de sa dignité de com- 
battre énergiquement. Ceci, conmie je l'ai déjà 
fait remarquer, explique son plaidoyer devant 
le Parlement en 1766, et ses instances auprès 
de l'Assemblée nationale en 1789. 

Pour en finir avec cette dernière aflFaire j'a- 
jouterai, qu'après la séance que j'ai rapportée et 
où le comte de Clermont-Tonnerre, Robespierre 
et l'abbé Maury prirent successivement la pa- 
role, mon grand-père, blessé de la chaleur avec 
laquelle ce dernier s'était etforcé de justifier 
la répulsion qu'inspirent généralement les exé- 
cuteurs, adressa aux membres de l'Assemblée 
nationale l?i lettre suivante : 



4 LA MESSE EXPIATOIRE 

u A Messeigneurs de V Assemblée nati07iale, 

» Messeigneurs , 

» Depuis longtemps les exécuteurs des juge- 
ments criminels gémissent sur Tinjustice d'im 
préjugé qui leur fait en quelque sorte partager 
la honte des crimes que la justice punit par 
leur ininistère. Ils ont dévoré cette humiliation 
jusqu'à ce jour et trouvent, dans une con- 
science pure, une consolation contre Tinjustice 
de leurs concitoyens, x^ujourd'huionveut ache- 
ver de les vouer à une infamie qui se trouve dé- 
mentie par les termes mômes de leurs provisions, 
et les déclarer déchus de tout état civil. C'est 
du moins le système que M. l'abbé Maury a 
essayé de vous établir, messeigneurs, dans 
la séance du 23 de ce mois. 

» Plusieurs arrêts notables du Parlement de 
Rouen, notamment ceux du 7 novembre 1681 
et 7 juillet 1781]; un arrêt du Conseil , du 12 
janvier 1787, ont défendu, sous des peines très- 
sévères, d'appeler bourreaux les exécuteurs des 
jugements criminels. Les magistrats dont les 



LA MESSE EXPIATOIRE 5 

arrêts émanent ont senti combien il serait in- 
juste de déclarer infante une profession qui 
peut être et qui est souvent exercée par des 
hommes irréprochables, puisqu'elle ne viole 
aucunement les préceptes de la morale. La sa- 
gesse de ces arrêts serait violée, si un décret 
déclarait que les exécuteurs n'auraient aucun 
état civil; trop malheureux d'avoir à punir 
ceux qui ont provoqué, par leurs crimes, les 
anathèmes de la justice, ils ne doivent pas 
en partager l'opprobre. 

» La motion de M. l'abbé Maury a jeté le 
trouble et l'alarme dans nos âmes; la justice 
perdrait sa force executive et ne trouverait plus 
d'exécuteurs si cette motion était décrétée. 

» Celui de Paris surtout, Charles-Henry 
Sanson, qui vous présente ses très-respectueuses 
remontrances à cet égard, déclare (et tous ses 
confrères suivront son exemple) qu'il vous prie, 
messeigneurs, d'accepter par avance sa démis- 
sion^ si vous décrétez que les exécuteurs sont 
déchus des droits de citoyen. 

» Le suppliant espère que vous daignerez 
examiner cette question avec tout le scrupule 



LA MESSE EXPIATOIRE 

qu'elle mérite, et rajoumer, si vous le trouvez 
bon, jusqu'à ce que votre religion soit suffisam- 
ment instruite. Dans un temps où la nation se 
régénère entièrement, où la justice reprend ses 
droits trop longtemps méconnus, vous ne souf- 
frirez pas, messeigneurs, qu'elle soit violée en 
la personne du suppliant et en celle de ses con- 
frères, hommes utiles et nécessaires. 

» Signé : Sanson, 

» Exécuteur des jugements criminels de la 
ville de Paris. » 

iO décembre J789. 

J'ai déjà dit que l'Assemblée ne prit point de 
décision sur ces diverses requêtes; elle laissa la 
question dans les termes un peu vagues du dé- 
cret, pennettant ainsi aux exécuteurs de croire 
qu'ils avaient obtenu la satisfaction réclamée 
puisqu'ils n'étaient frappés d'aucune exclusion, 
et évitant de froisser le sentiment public qui 
se serait révolté en les voyant l'objet d'une ré- 
habilitation plus explicite. 

On sait que c'est en eflTet l'interprétation fa- 
vorable aux exécuteurs qui acquit force de 



LA MESSE EXPIATOIRE 7 

chose jugée, puisqu'on a vu, à la fin du précé- 
dent volume, mon grand-père et mon père faire 
partie des assemblées de leurs sections et ob- 
tenir des grades dans la garde nationale. 

Telle avait donc été, jusqu'à la mort de 
Louis XVI, rinflexibilité du caractère de mon 
aïeul en ce qui touchait à qu'il appelait l'honneur 
de sa profession : foi à la peine de mort, respect de 
la dignité de l'exécuteur, guerre à çutrance au 
préjugé qui notait ce fonctionnaire d'infamie. 

Le sang que la Convention le condamnait à 
répandre commença à lui dessiller les yeux. En 
voyant crouler pièce à pièce tout un édifice 
social qu'il était habitué à vénérer, il se de- 
manda ce qu'il y'avait de certain et de sacré 
sur la terre; s'il était encore permis de croire à 
l'échafaud après avoir vu tomber le trône, si, 
dans une société où tout s'enchaîne, la destruc- 
tion de la royauté ne mettait pas en question 
le bourreau, ef enfin, si sa mission continuait 
à être providentielle et d'ordre divin le jour où 
elle consistait à faire tomber la tête de l'oint 
du Seigneur. 

Ce furent de poignantes angoisses pour Tes- 



8 LA MESSB EXPIATOIllE 

prit de Charles-Henry Sanson et qui le labou- 
rèrent cruellement pendant la nuit fatale du 
20 au 21 janvier 1793. Si Ton y ajoute ses 
sympathies pour la personne du roi, le souve- 
nir des deux entrevues qu'il avait eues avec cet 
infortuné monarque, on n'arrivera encore qu'à 
se faire une idée, incomplète sans doute, des 
tortures qu'il dut éprouver. Plus d'une fois il 
songea à fuir ; mais c'était abandonner sa fa- 
mille et l'exposer aux plus grands périls. En- 
chaîné à son poste, il fallait qu'il y tuât, quand 
il eût peut-être préféré y mourir. 

Telles sont les réflexions amères qui lui étrei- 
gnaient et lui mordaient le cœur pendant cette 
longue nuit qu'il passa à marcher silencieuse- 
ment dans sa chambre, tandis que ma grand'- 
mère priait et pleurait, affaissée sur son prie- 
Dieu. Quand le signal des tambours qui battaient 
le rappel dans toutes les sections l'appela sur 
la place de la Révolution, il était arrivé, par la 
réaction de la crise violente qu'il venait de 
subir, à cette môme impassibilité que, dans 
d'autres circonstances, il avait montrée par suite 
d'une volonté refléchie et raisonnée. Des causes 



LA MESSE EXPIATOIRE f 

bien diflfërentes produisent souvent des effets 
identiques. Cette fois ce n'était plus par empire 
sur lui-même, c'était au contraire par une pros- 
tration complète de toutes, les forces morales 
et physiques que Charles-Henry Sanson avait 
fini par perdre jusqu'à la notion de sa propre 
personnalité. Il agissait comme un automate 
mu par un ressort fatal et irrésistible. La re- 
lation qu'il nous a laissée de la mort du roi et 
que j'ai donnée tout à l'heure, se ressent bien 
de cette situation qui n'est pas sans exemple 
dans la psychologie. Il s'y peint, voyant sans 
voir , écoutant sans entendre , ne revenant 
qu'un instant à la réalité pour aller au secours 
de ses frères, prêts à plier sous le fardeau 
dune pareille tâche, et retombant ensuite 
dans cette morne torpeur qui est plutôt, d'ha- 
bitude, le partage de la victime que celui du 
bourreau. 

liOuis XVI était mort avec une majesté toute 
royale; ses dernières paroles ont retenti dans 
la postérité et sont le digne codicille de l'admi- 
rable testament qu'il écrivit à la tour du Tem- 
ple. Sa fermeté, son courage et son sang-froid, 



K) LA MESSE EXPIATOIRE 

firent une profonde impression sur tous les té- 
moins de son supplice, et bien qu'elle évitât 
autant que possible de réveiller le souvenir de 
cette funeste journée, ma grand'mère me dit 
souvent que, pendant les treize années qu'il sur- 
vécut au royal martyr, Charles-Henry Sanson 
ne put arracher de son esprit Timage de cette 
auguste victime à ses derniers moments. Elle 
le poursuivait presque dans son sommeil, et 
agitait ses rêves de visions pénibles. 

Le 21 janvier 1793, mon grand'père, habi- 
tuellement si sédentaire, n'apparut que quel- 
ques instants sous le toit de famille. Après 
l'exécution, il vint recevoir les embrassements 
de sa femme et de son fils, tremblant comme s'il 
n'en était plus digne ; puis il s'échappa de leurs 
consolantes caresses et disparut pour ne rentrer 
que fort avant dans la nuit. 

Ma grand'mère, qui ne se serait point couchée 
sans l'avoir vu, commençait à être prise d'une 
mortelle inquiétude, lorsque Chesneau, qui 
était toujours plutôt un ami et \m confident 
qu'un serviteur, lui dit quelques mots qui la 
rassurèrent : 



LA MESSE EXPIATOIRE 11 

— Ne craignez rien, madame, je crois savoir 
où monsieur est allé. 

— Et où cela, mon Dieu, \m pareil jour? 

— Monsieur m'a demandé tantôt un de mes 
secrets que je n'ai pas hésité à lui confier : 
L'adresse de la pauvre maison où se cachent ce 
vieux prêtre et ces religieuses pour qui je lui 
avais demandé quelques secours. 

Ma grand'mère se tut et espéra. Elle com^ 
prit en eflTet, qu'en présence de pareilles dou- 
leurs, il n'y avait que les consolations de la 
religion qui pussent encore l'emporter sur 
celles de la famille. Elle coimaissait la piété 
de mon grand'père et ne douta point que, 
malgré les difficultés et les périls de l'aven- 
ture, il n'eût cherché, ce jour-là, à apaiser le 
trouble de sa conscience auprès d'un ministre 
du Dieu des miséricordes infinies. 

Charles-Henry Sanson rentra entre une heure 
et deux du matin, toujours sombre mais plus 
calme, et comme par réserve on ne le question- 
nait point : 

— Chesneau, dit-il, j'ai vu vos protégés, 
l'hiver est rude; il faut leur faire porter du 



12 LA MESSE EXPIATOIRE 

bois demain matin et des provisions qu'on re- 
nouvellera au bout de quelques jours. 

La figure de Chesneau exprimait déjà le 
contentement. 

— Mais surtout que tout cela n'ait pas l'air 
de venir directement d'ici. Je ne veux pas 
qu'ils connaissent l'origine de ces secours ; les 
pauvres gens ne voudraient peut-être pas les 
accepter. Il y a deux religieuses qui m'ont 
paru bien dénuées, ma bonne Marie, ajouta- 
t-il en se retournant vers ma grand'mère, si 
tu pouvais leur procurer un peu de ling'^ et 
quelques vêtements, cela me ferait bien pla sir. 

Après ce peu de paroles échangées, mon 
grand'père se retira bien certain que ses désirs 
seraient remplis. Il raconta le lendemain à 
ma grand'mère qu'il s'était en eflfet rendu à 
la Villette, dans une pauvre masure qui servait 
de refuge à un prêtre insermenté, échappé au 
massacre des Carmes, et à deux religieuses 
chassées de leurs couvents ; qu'il avait obtenu 
de la charité du prêtre la célébration d'une 
messe, bien moins pour le repos de l'âme du roi 
à qui le martyre avait sans doute ouvert les. 



LA MESSE EXPIATOIRE 19 

portes de Tétemité bienheureuse, que pour la 
paix de sa conscience à lui, bourrelée par le 
poids de Tacte qu'il avait été forcé de com- 
mettre. 

Le secret de cette messe expiatoire fut reli- 
gieusement gard é pendant la vie de mon grand- 
père ; mais après sa mort, ma grand'mère et 
mon père, trouvant que ce trait faisait honneur 
à sa mémoire, ne purent s'empêcher de le con- 
ter à quelques amis. Il vint aussi jusqu'à la 
connaissance d'un célèbre écrivain, Balzac, qui 
voulut l'entendre confirmer et en connaître 
tous les détails de la bouche même de mon 
père. Ce dernier satisfit sa curiosité, etc'est leur 
conversation qui a fourni les éléments d'ime 
narration qui servit d'introduction aux Mémoi- 
res apocryphes publiés sous la Restauration. 

Voltaire a dit quelque part qu'on peut pren- 
dre son bien où on le trouve. Je dois donc 
d'autant moins hésiter à reprendre dans ces 
Mémoires pour lesquels on nous avait emprunté 
si cavalièrement notre nom, \m récit dont les 
feits rigoureusement exacts sont la seule com- 
munication surprise à nos épanchements in- 



14 LA MESSE EXPIATOIRE 

Ijines. Je laisse, du reste, à mou illustre col- 
laborateur posthume tout le mérite d'un style 
perdu avec lui , et je ne revendique , comme 
faisant partie intégrante de ces Mémoires, que 
les faits qu'il a su raconter d'une manière aussi 
attachante : 

« Vers la fin du mois de janvier 1793, une 
vieille dame descendait, à Paris, la montée qui 
finit devant l'église Sainl^Laurent, dans le 
faubourg Saint-Martin. Il était environ huit 
heures du soir. U avait neigé pendant toute la 
matinée, de manière que les pas s'entendaient 
à peine sur le pavé. U faisait froid. Les rues 
étaient désertes, et la crainte naturelle qu'ins- 
pirait leur sUencCx s'augmentait de toute la ter^ 
reur qui, à cette époque, faisait gémir la France. 
La vieille dame n'avait encore rencontré per- 
sonne. Sa vue aflGsdblie ne lui permettait pas 
même d'apercevoir dans le lointain, à la lueur 
des lanternes, quelques passants, clair-seméF^ 
comme des ombres dans l'immense voie de ce 
feubourg. Elle allait courageusement seule à 
trwrers cette solitude, comme si son âge était un 
talisman qui dftt la préserver de tout malheur. 



LA MESSE EXPIATOIRE 15 

» Quand elle eut dépassé la rue des Morts, 
elle crut distinguer le pas lourd et ferme d'un 
homme qui marchait derrière elle. Alors elle 
s'imagina qu'elle n'entendait pas ce bruit pour 
la première fois, EUe s'eflFraya d'avoir été sui\ie 
et tenta d'aller plus vite, afin d'atteindre une 
boutique assez bien illuminée, espérant pou- 
voir vérifier, à la lueur de cette bienfaisante lu- 
mière, les soupçons dont elle était saisie. Aus- 
sitôt qu'elle se trouva dans le rayon de lueur 
horizontale qui éclairait la rue, elle retourna 
brusquement la tête et vit un homme dont les 
formes se dessinaient à peine dans le brouillard. 
Cette indistincte vision lui suffit. Elle chancela 
un moment sous le poids de la terreur dont elle 
fut accablée ; car alors elle ne douta plus qu'elle 
n'eût été escortée par l'inconnu depuis le pre- 
mier pas qu'elle avait fait hors de chez elle. Le 
désir d'échapper à ce muet persécuteur lui 
prêta des forces, et, incapable de raisojmer, 
elle doubla le pas, comme si elle pouvait se 
soustraire à un homme nécessairement plus 
agile qu'elle. Après avoir couru pendant quel- 
ques minutes, elle parvint à la boutique d'ua 



10 LA MESSE EXPIATOIRE 

pâiissier, y entra et tomba plutôt qu'elle ne 
s'assit sur une chaise placée devant le comptoir. 

» Au moment où elle agita le loquet de la 
porte, une jeune femme occupée à broder leva 
les yeux. Reconnaissant à travers les carreaux 
du vitrage la mante de forme antique et de soie 
violette, dans laquelle la vieille dame était enve- 
loppée, elle s'empressa d'ouvrir un tiroir comme 
pour y prendre une chose qu'elle devait lui re- 
mettre. Le geste et la physionomie de la jeune 
femme exprimèrent même le désir de se débar- 
rasser promptement de l'inconnue, comme si 
c'eût été une de ces personnes qu'on ne voit 
pas avec plaisir. Elle laissa échapper une ex- 
pression d'impatience en trouvant le tiroir vide, 
et, sans regarder la dame, elle sortit précipi- 
tamment du comptoir, alla vers l'arrière-bou- 
tique et appela son mari, qui parut tout à 
coup. 

» — Où as-tu donc mis ?. . . lui demandâ- 
t-elle d'un air de mystère en lui désignant la 
vieille dame par un coup-d'œil. 

» Elle n'acheva même pas. Quoique le pâ- 
tissier ne pût voir que l'immense bonnet de 



LA MESSE EXPIATOIRE 17 

soie noire, environné de nœuds en ruban 
violet, qui servait de coiffure à Tinconnue, il 
disparut après avoir jeté à sa femme im re- 
gard qui semblait dire : 

» -— Crois-tu que je vais laisser cela dans ton 
comptoir?... 

» Étonnée du silence et de Timmobilité de 
la \ieille dame, la marchande revint auprès 
d'elle; et, en la voyant, elle se sentit saisie 
d'un mouvement de compassion ou peut-être 
aussi de curiosité. 

» Quoique le teint de cette femme fût natu- 
rellement livide, comme celui d'une personne 
vouée à des austérités secrètes, il était facile 
de voir qu'une émotion récente y répandait 
une pâleur extraordinaire. Sa coiffure était 
disposée de manière à ne pas laisser voir ses 
cheveux, sans doute blanchis par Tâge ; car 
la propreté du collet de sa robe annonçait 
qu'elle ne portait pas de poudre. Le manque 
d'ornement faisait contracter à sa figure une 
sorte de sévérité religieuse. Ses traits étaient 
graves et fiers. Autrefois les manières et les 
habitudes des gens de qualité étaient si diffé- 

IV 2 



18 LA MESSE EXPIATOIRE 

rentes de celles des gens appartenant aux 
autres classes, qu'on reconnaissait facilement 
une personne noble. Aussi la jemie femme fut- 
elle instinctivement persuadée que Tinconnue 
était une ci-deoant, et qu'elle avait jadis été à 
la cour. 

» — Madame?... lui dit-elle involontai- 
rement et avec respect, en oubliant que ce 
titre était proscrit. 

» Mais la vieille dame ne répondit pas. Elle 
tenait ses regards fixés sur le vitrage de la bou- 
tique, comme si un objet effrayant y eût été 
dessiné. 

» — Qu'as-tu, citoyenne? demanda le maître 
du logis qui reparut aussitôt et tira la dame 
de sa rêverie en lui tendant une petite boite de 
carton couverte en papier bleu. 

» — Rien, rien, mes amisi répondit-elle 
d'ime voix douce. 

» Elle leva les yeux sur le pâtissier comme 
pour lui jeter un regard de remerciement; 
mais en lui voyant un bonnet rouge sur sa 
tête, elle laissa échapper un cri. 

)) — : Vous m'avez trahi?... 



LA MESSE EXPIATOIRE 19 

» La jeune femme et son mari répondirent par 
un geste d'horreur qui fit rougir l'inconnue, 
soit par honte de les avoir soupçonnés, soit de 
plaisir. 

» — Excusez-moi, dit-elle alors avec une 
douceur enfantine. Puis tirant un louis d'or 
de sa poche, elle le présenta au pâtissier. 

» — Voici le prix convenu, ajouta-t-elle. 

» Il y a une indigence que les indigents 
savent deviner. Le pâtissier et sa femme se re- 
gardèrent et se montrèrent la vieille femme 
en se communiquant ime même pensée. Ce 
louis d'or devait être le dernier. Ses mains 
tremblaient en l'offrant. Elle le contemplait 
avec douleur et sans avarice ; mais elle sem- 
blait connaître toute l'étendue du sacrifice. 
Le jeûne et la misère étaient gravés sur sa 
figure en traits aussi lisibles que ceux de 
la peur et des habitudes ascétiques. Il y avait 
dans ses vêtements des vestiges dé magnifi- 
cence. C'était de la soie usée, une mante pro- 
pre quoique passée, des dentelles soigneuse- 
ment raccommodées, haillons de l'opulence. 
Les marchands, placés entre la pitié et Tinté- 



20 LA MESSE EXPIATOIRE 

rêt, commencèrent par soulager leur conscience 
en paroles. 

» — Mais, citoyenne, tu me parais bien 
faible. 

» — Madame aurait- elle besoin de prendre 
quelque chose? reprit la femme en coupant 
la parole à son mari. 

» — Nous avons de bien bon bouillon. ... dit 
le pâtissier. 

» — 11 fait si froid, madame aura peut-être 
été saisie en marchant ; mais vous pouvez vous 
reposer ici, et vous chauffer un peu. 

» — Nous ne sommes pas aussi noirs que le 
diable!... s'écria le pâtissier. 

» Gagnée par Taccent de bienveillance qui 
animait les paroles du charitable pâtissier, la 
dame avoua qu'elle avait été suivie par un 
homme, et qu'elle avait peur de revenir seule 
chez elle. 

» — Ce n'est que cela? reprit Thomme au 
bonnet rouge, attendez-moi, citoyenne! 

» Il donna le louis à sa femme,, et mu par 
cette espèce de reconnaissance qui se glisse 
dans l'âme d'un marchand quand il reçoit un 



LA MESSE EXPIATOIRE 21 

prix exorbitant d'une marchandise de mé- 
diocre valeur, il alla mettre son uniforme de 
garde national, prit son chapeau, passa son 
briquet et reparut sous les armes. 

» Mais sa femme avait eu le temps de réflé- 
chir, et la réflexion sécha sa bienfaisance comme 
dans bien d'autres cœurs. Inquiète et crai- 
gnant de voir son mari s'embarquer dans 
quelque mauvaise affaire, elle essaya de le 
tirer par le pan de son habit, pour l'arrêter ; 
mais le pâtissier, obéissant à un sentiment de 
charité, offrit sur-le-champ à la vieille dame 
de l'escorter. 

» — Il paraît que l'homme dont la citoyenne 
a peur est encore à rôder devant la boutique. .. 
(lit \àvement la jeune femme. 

» — Je le crains, répondit naïvement la dame. 

» — Si c'était un espion! Si c'était une cons- 
piration! n'y va pas... et reprends-lui la boîte. 

» Ces paroles, soufflées à l'oreille du pâtis- 
sier par sa femme, lui glacèrent le courage 
impromptu dont il était possédé. 

» — Mais je m'en vais lui dire deux mots I . . . 
et vous en débarrasser sur-le-champ! s'écria le 



32 LA MESSK EXPIATOIRE 

pâtissier en ouvrant la porte et sortant avec 
précipitation. 

» La vieille dame, passive comme un enfant 
et presque hébétée, se rassit sur sa chaise. 

» L'honnête marchand ne tarda pas à repa- 
raître. Son visage, assez rouge de son naturel 
et enluminé d'ailleurs par le feu du four, était 
subitement devenu pâle et blême, et une si 
grande frayeur l'agitait que ses jambes trem- 
blaient et que ses yeux ressemblaient à ceux 
d'un homme ivre. 

» — Veux-tu nous faire couper le cou, aris- 
tocrate?... s'écria-t-il avec une fureur qui lui 
glaçait la langue. Songe à nous montrer les 
talons, ne reparais jamais ici, et ne compte pas 
sur moi pour te fournir des éléments de conspi- 
ration. 

» En achevant ces mots, le pâtissier essaya 
de reprendre à la vieille dame la petite boîte 
qu'elle avait mise dans une de ses poches. 

» A peine les mains hardies du pâtissier 
touchèrent-elles ses vêtements que l'inconnue, 
préférant se livrer aux dangers de la route 
sans autre défenseur que Dieu plutôt que de 



LA MESSE EXPIATOIRE 28 

perdre ce qu'elle venait d'axîheter, retrouva 
Tagilité de sa jeunesse. Elle s'élança vers la 
porte, rouvrit brusquement et disparut aux 
yeux de la femme et du mari stupéfaits et 
tremblants. 

j) Aussitôt que Tinconnue se trouva dehors, 
elle se mit à marcher avec vitesse , mais ses 
forces la trahirent bientôt. En effet, elle enten- 
dit Tespion, par lequel elle était impitoyable- 
ment suivie, faire crier la neige qu'il pressait 
de son pas pesant. Elle fut obligée de s'arrêter, 
il s'arrêta. Elle n'osait ni lui parler ni le regar- 
der, soit par suite de la peur dont elle était 
saisie, soit par manque d'intelligence. Elle con- 
tinua son chemin en allant plus lentement, et il 
ralentit son pas de manière à rester à une dis- 
tance qui lui permettait de veiller sur elle. Il 
semblait être l'ombre même de la \ieille femme : 
neuf heures sonnèrent quand ce couple silen- 
cieux repassa devant l'église Saint-Laurent. 

» Cependant il est dans la nature de l'âme, 
même la plus infirme, qu'un sentiment de 
calme succède à une agitation violente. Ce fut 
peut-être par un mouvement de ce genre que 



24 LA MESSE EXPIATOIRE 

rinconnue, n'éprouvant aucun mal de son pré- 
tendu persécuteur, s'imagina que c'était un 
ami secret empressé de la protéger. Elle réunit 
toutes les circonstances qui avaient accompagné 
les apparitions de l'étranger comme pour trou- 
ver des motifs plausibles à cette consolante opi- 
nion ; et alors il lui plut de reconnaître en lui 
plutôt de bonnes intentions que de mauvaises. 
Oubliant Teffroi qu'il venait d'inspirer au pâtis- 
sier, elle avança donc d'un pas plus ferme dans 
les régions supérieures du faubourg Saint- 
Martin. 

» Après une demi-heure de marche, elle par- 
vint à ime maison située auprès de l'embran- 
chement formé par la rue principale du fau- 
bourg , et par celle qui mène à la barrière 
de Pantin. Ce lieu était un des plus déserts 
de tout Paris. La bise, passant sur les buttes 
Saint-Chaumont et de Belleville, sifflait à tra- 
vers les maisons ou plutôt les chaumières 
semées dans ce vallon presque inhabité. Rien 
ne peignait mieux la désolation, et cet endroit 
semblait être l'asile lïaturel de la misère et du 
désespoir. L'homme, qui s'acharnait à la pour- 



LA MESSE EXPIATOIRE 25 

suite de la pauvre créature assez hardie pour 
traverser nuitamment ces rues silencieuses, 
parut frappé du spectacle qui s* offrait à ses 
regards. Il resta pensif, debout et dans une 
attitude d'hésitation. Il était faiblement éclairé 
par un réverbère dont la lueur indécise per- 
çait à peine le brouillard; mais la peur donna 
des yeux à la vieille femme, qui, croyant aper- 
cevoir quelque chose de sinistre dans les traits 
de rinconnu, sentit ses terreurs se réveiller. 
Profitant alors de Tespèce d'incertitude qui 
arrêtait cet homme, elle se glissa dans Tombre 
vers la porte de la maison solitaire, en fit jouer 
le ressort et disparut avec une rapidité fantas- 
magorique. 

» Le passant resta immobile, occupé à con- 
templer cette maison. Elle offrait en quelque 
sorte le type des habitations qui rendent si 
misérable T aspect des faubourgs de Paris. 

» Cette bicoque chancelante était bâtie de 
moellons et revêtue d'une couche de plâtre 
jaunie, si fortement lézardée, qu'on craignait 
de la voir tomber au moindre effort du vent. 
Le toit de tuiles brunes et couvertes de mousse 



26 LA MESSE EXPIATOIRE 

s'aflEaissait en plusieurs endroits de manière à 
faire croire qu'il allait céder sous le poids de 
la neige. Chaque étage avait trois fenêtres 
dont les châssis, pourris par l'humidité et dis- 
joints par Taction du soleil, annonçaient que le 
froid devait pénétrer dans les chambres. Cette 
maison isolée ressemblait à une vieille tour que 
le temps aurait achevé de détruire. Une faible 
lumière éclairait les trois croisées qui cou- 
paient irrégulièrement la mansarde par 
laquelle ce pauvre édifice était terminé, et le 
reste de la maison se trouvait dans une obs- 
curité complète. 

» La vieille femme ne monta pas sans peine 
Tescalier rude et grossier, le long duquel était 
attachée une corde en guise de rampe. Elle 
frappa mystérieusement à la porte du logement 
qui se trouvait dans la mansarde, et alla s'as- 
seoir, avec précipitation, sur une chaise que lui 
présenta un vieillard. 

» — Cachez-vous ! . . . Cachez-vous ! . . . lui dit- 
elle ; car quoique nous sortions bien rarement, 
nos démarches sont connues et nos pas sont 
épiés. 



LA MESSE EXPIATOIRE 27 

)) — Qu'y a-t-il de nouveau?... demanda 
une autre vieille femme, assise auprès du feu. 

» — L'homme qui rôde autour de la maison 
depuis quelques jours m'a suivie ce soir. 

» A ces mots les trois habitants de ce taudis 
se regardèrent en laissant paraître sur leur vi- 
sage les signes d'une terreur profonde. Le vieil- 
lard était le moins agité, peut-être parce qu'il 
était le plus en danger. Quand on est sous le 
poids d'un grand malheur ou sous le joûg de 
la persécution, un homme courageux com- 
mence, pour ainsi dire, par faire le sacrifice de 
lui-même, et ne considère ses jours que comme 
autant de victoires remportées sur le sort. 

» Les regards des deux femmes, attachés 
sur ce vieillard, laissaient facilement deviner 
qu'il était l'unique objet de leur vive solli- 
citude. 

» — Pourquoi désespérer de Dieu, mes sœurs ? 
dit-il d'une voix sourde, mais onctueuse. Nous 
chantions ses louanges au milieu des cris que 
poussaient les assassins et les mourants au cou- 
vent des Carmes. S'il a voulu que je fusse sauvé 
de cette boucherie, c'est sans doute pour me 



28 LA MESSE EXPIATOIRE 

réserver à une destinée que je dois accepter sans 
murmure. Dieu protège ses lévites, et peut en 
disposer à son gré. C'est de vous et non de 
moi qu'il faut s'occuper. 

» — Non, dirent les deux vieilles femmes. 

» — Une fois que je me suis vue hors de 
l'abbaye de Chelles, je me suis considérée 
comme morte... s'écria celle des deux reli- 
gieuses qui était assise au coin de la cheminée. 

» — Voici , reprit celle qui arrivait et qui 
tendit la petite boîte au prêtre, voici les hos- 
ties... Mais, s'écria-t-elle, j'entends monter les 
degrés!... 

» A ces mots tous trois se mirent à écouter. 
Le bruit cessa. 

» — ^Ne vous effrayez pas, dit le prêtre, si quel- 
qu'un essaie de parvenir jusqu'à vous. Une per- 
sonne sur la fidélité de laquelle nous pouvons 
compter a dû prendre toutes ses mesures pour 
passer la frontière, et tiendra chercher les lettres 
que j'ai écrites au duc de Lorges et au marquis 
de Béthune , afin qu'ils puissent aviser aux 
moyens de vous arracher à cet affreux pays, et 
à la mort ou à la misère qui vous y attendent. 



LA MESSE EXPIATOIRE 29 

)) — Vous ne nous suivrez donc pas? s'écriè- 
rent doucement les deux religieuses, en ma- 
nifestant une sorte de désespoir. 

» — Ma place est là où il y a des vic- 
times!... dit le prêtre avec simplicité. 

» Elles se turent et regardèrent leur hôte 
avec une admiration béate. 

» — Sœur Marthe, dit-il en s' adressant à la 
religieuse qui avait été chercher les hosties, 
cet envoyé devra répondre : Fiat voluntas au 
mot Hosanna. 

» — Il y a quelqu'un dans Tescalier, s'écria 
Tautre religieuse, en ouvrant une cachette ha- 
bilement pratiquée sous le toit. 

» Cette fois il fut facile d'entendre, au mi- 
lieu du plus profond silence, les pas d'un homme 
qui faisait retentir les marches couvertes de 
callosités produites par de la boue durcie. Le 
prêtre se coula péniblement dans une espèce 
d'armoire, et la religieuse jeta quelques bardes 
sur lui. 

» — Vous pouvez fermer, sœur Agathe I... 
dit-il d'une voix étouffée. 

)) A peine le prêtre était-il caché que trois 



30 LA MESSE EXPIATOIRE 

coups frappés sur la porte firent tressaillir les 
deux saintes filles; elles se consultèrent des 
yeux sans oser prononcer une parole. 

Elles paraissaient avoirtoutes deux une soixan- 
taine d'années; séparées du monde depuis qua- 
rante ans , elles étaient comme des plantes ha- 
bituées à Tair d'ime serre et qui meurent si on 
les en sort. Habituées à la vie du couvent, elles 
n'en pouvaient pas concevoir d'autre. Un matin 
leurs grilles ayant été brisées, elles avaient 
frémi de se trouver libres. On peut aisément se 
figurer l'espèce d'imbécillité factice que les 
événements de la révolution avaient produite 
dans leurs âmes innocentes. Incapables d'ac- 
corder leurs idées claustrales avec les difficultés 
de la vie, et ne comprenant pas même leur si- 
tuation, elles ressemblaient à des enfants dont 
on avait pris soin jusqu'alors, et qui, aban- 
donnés par leur providence maternelle, priaient 
au lieu de crier. Aussi, devant le danger qu'elles 
prévoyaient en ce moment, elles demeurèrent 
muettes et passives, ne connaissant d'autre dé- 
fense que la résignation chrétienne. 

Interprétant ce silence à sa manière, l'homme 



LA MESSE EXPIATOIRE 31 

qui demandait à entrer ouvrit la porte et se 
montra tout à coup. Les deux religieuses frémi- 
rent en reconnaissant en lui le personnage qui, 
depuis cinq ou six jours, rôdait autour de leur 
maison, et semblait prendre des informations 
sur leur compte. Elles restèrent immobiles en 
le contemplant avec une curiosité inquiète, à 
la manière des enfants sauvages qui examinent 
silencieusement les étrangers. 

» Cet homme était de moyenne taille et un 
peu gros, mais rien dans sa démarche, dans 
son air, ni dans sa physionomie n'indiquait un 
méchant homme. 11 imita Timmobilité des re- 
ligieuses et promena lentement ses regards 
sur la chambre où il se trouvait. 

» Deux nattes de paille, posées sur des plan- 
ches, semblaient servir de lit aux deux reli- 
gieuses. Une seule table était au milieu de la 
chambre. Il y avait dessus un chandelier de 
cuivre, quelques assiettes, trois couteaux et un 
pain rond. Le feu de la cheminée était très-mo- 
deste, et quelques morceaux de bois, entassés 
dans un coin, attestaient la pauvreté des deux 
recluses. Les murs, enduits d'une couche de 



S2 LA MESSE EXPIATOIRE 

peinture très-ancienne, prouvaient le mauvais 
état de la toiture ; car des taches semblables à 
des filets bruns , indiquaient les infiltrations 
des eaux pluviales; une relique, sans doute 
sauvée du pillage de Tabbaye de Chelles, était 
placée sur le manteau de la cheminée. Trois 
chaises, deux coffres et une mauvaise commode 
achevaient Tameublement de cette pièce. Une 
porte pratiquée auprès de la cheminée faisait 
conjecturer qu'il existait une seconde chambre. 

» L'inventaire de cette cellule fut fait, en 
deux secondes, par le personnage qui s'était 
Introduit sous des auspices aussi sinistres au sein 
de ce ménage. Un sentiment de commisération 
se peignit sur sa figure, et il jeta un regard de 
bienveillance sur les deux filles. Il paraissait 
au moins aussi embarrassé qu'elles, et l'étrange 
silence dans lequel ils demeurèrent tous trois 
dura une minute environ. Mais il finit par de- 
viner la faiblesse morale et l'inexpérience des 
deux pauvres créatures, et alors il leur dit d'une 
voix qu'il essaya d'adoucir : 

» — Je ne viens point ici en ennemi, ci- 
toyen... Il s'arrêta et se reprit pour dire : Mes 



LA MESSE EXPIATOIRE 33 

sœurs. S'il vous arrivait quelque malheur, 
croyez que je n'y aurais pas contribué. J'ai 
une grâce à réclamer de vous... 

» Elles gardèrent toujours le silence. 

» — Si je vous importunais, si. .. je vous gê- 
nais, parlez librement... Je me retirerais; mais 
sachez que je vous suis tout dévoué.... que s'il 
est quelque bon office que je puisse vous ren- 
dre, vous pouvez m'employer sans crainte... 

» Il y avait un tel accent de vérité dans ces 
paroles que la sœur Agathe, celle des deux 
religieuses qui appartenait à la maison de 
Béthune, et dont les manières semblaient an- 
noncer qu'elle avait, autrefois, connu l'éclat 
des fêtes et respiré l'air de la cour, sembla lui 
indiquer une des chaises, comme pour le prier 
de s'asseoir. L'inconnu manifesta une sorte de 
joie mêlée de tristesse en comprenant ce geste, 
et attendit^ pour prendre place, que les deux 
respectables filles furent assises. 

» — ^Vous avez donné asile, reprit-il, àun véné- 
rable prêtre non assermenté, qui a miraculeuse- 
ment échappé aux massacres des Carmes.... 

)) — Hosamial,,. dit la sœur Agathe en in- 

IV 3 



84 LA MESSE EXPIATOIRE 

terrompant Tétranger, en le regardant avec 
une inquiète curiosité. 

» — Il ne se nomme pas ainsi, je crois 

répondit-il. 

» — Mais, monsieur, dit vivement la sœur 
Marthe, nous n'avons pas de prêtre ici, et. . . 

)) — Il faudrait alors avoir plus de soin et de 
prévoyance... répliqua doucement l'étranger 
en avançant le bras vers la table et y prenant 
un bréviaire. Je ne pense pas que vous sachiez 
le latin, et... 

» Il ne continua pas, car Témotion extraor- 
dinaire qui se peignit sur les figures des deux 
pauvres religieuses lui fit craindre d'avoir été 
trop loin. Elles étaient tremblantes, et leurs 
yeux s'emplirent de larmes. 

)) — Rassurez-vous, leur dit l'inconnu d'une 
voix franche, je sais le nom de votre hôte et les 
vôtres. Il y a cinq jours que je suis instruit de 
votre détresse et de votre dévouement pour le 
vénérable abbé de... 

» — Chut, dit naïvement sœur Agathe, en 
mettant un doigt sur ses lèvres. 

» — Vous voyez, mes sœurs, que, si j'avais 



LA MKSSE EXPIATOIRE îr> 

conçu rhorrible dessein de vous trahir, j'aurais 
déjà pu Taccomplir plus d'une fois. 

» En entendant ces paroles, le prêtre se dé- 
gagea de sa prison et reparut au milieu de la 
chambre. 

» — Je ne saurais croire, monsieur, dit-il à 
rinconnu, que vous soyez un de nos persécu- 
teurs, et je me fie à vous... Que voulez-vous de 
moi?... 

» La sainte confiance du prêtre, la noblesse 
répandue dans tous ses traits auraient désarmé 
des assassins. Le mystérieux personnage qui 
était venu animer cette scène de misère et de 
résignation, contempla un moment le groupe 
que formaient ces trois êtres ; et , prenant un 
ton de confidence, il s'adressa au prêtre en ces 
termes : 

)) — Mon père, je venais vous supplier de 
célébrer une messe mortuaire pour le repos de 
TîVme.... d'un... d'une persomie dont le corps 
ne reposera jamais dans la terre sainte. .. 

» Le prêtre frissonna involontairement, les 
deux religieuses ne comprenant pas encore de 
qui l'inconnu voulait parler, restèrent le cou 



96 LA MESSE EXPIATOIRE 

tendu, le visage tourné vers les deux in- 
terlocuteurs, dans une attitude de curiosité. 

» L'ecclésiastique examina l'étranger. Une 
anxiété non équivoque était peinte sur sa figure 
et ses regards exprimaient d'ardentes suppli- 
cations. 

» — Eh bien ! répondit le prêtre, ce soir à mi- 
nuit, revenez, et je serai prêt à célébrer le seul 
service funèbre que nous puissions offrir en 
expiation du crime. . . 

)) L'inconnu tressaillit, mais une satisfaction 
tout à la fois douce et grave parut triompher 
d'une douleur secrète; et, après avoir respec- 
tueusement salué le prêtre et les deux saintes' 
filles, il disparut en témoignant une sorte de 
reconnaissance muette, qui fut comprise par 
ces trois âmes généreuses. 

» Environ deux heures après cette scène, 
l'inconnu revint ; et, après avoir discrètement 
frappé à la porte du grenier, il fut introduit par 
mademoiselle de Charost. Elle le conduisit dans 
la seconde chambre de ce modeste réduit, où 
tout avait été préparé pour la cérémonie. 

» Entre deux tuyaux de cheminée, les deux 



LA MESSE EXPIATOIRE 87 

religieuses avaient apporté la vieille commode 
vermoulue dont les contours antiques étaient 
ensevelis sous un devant d'autel en moire 
verte. Un grand crucifix d'ébène et d'ivoire, 
attaché sur le mur jaune, en faisait ressortir 
toute la nudité, et attirait nécessairement les 
regards. Quatre petits cierges fluets que les 
sœurs avaient réussi à fixer sur cet autel im- 
provisé en les scellant dans de la cire jaune qui 
s'était refroidie subitement, jetaient une lueur 
pâle et mal réfléchie par le mur. Cette faible 
lumière éclairait à peine le reste de la chambre ; 
mais, en ne donnant son éclat qu'aux choses 
saintes, elle ressemblait à un rayon tombé du 
ciel sur cet autel sans ornement. Le carreau 
était humide. Le toit, qui, des deux côtés, 
s'abaissait rapidement comme dans les gre- 
niers, avait quelques lézardes par lesquelles 
passait un vent glacial. Rien n'était moins pom- 
peux, et cependant rien peut-être ne fut plus 
solennel que cette cérémonie lugubre. Un pro- 
fond silence, qui aurait permis d'entendre le 
plus léger cri proféré sur la route d'Allemagne, 
répandait une sorte de majesté sombre sur 



38 LA MESSE EXPIATOIRE 

cette scène nocturne ; et la grandeur de l'ac- 
tion contrastait si fortement avec la panvreté 
des choses, qu'il en résultait un sentiment 
d'effroi religieux. 

» De chaque côté de l'autel, les deux vieilles 
recluses étaient agenouillées sur la tuile octo- 
gone du plancher ; et, sans s'inquiéter de son 
humidité mortelle, elles priaient de concert avec 
le prêtre, qui, revêtu dé ses habits pontificaux, 
disposait un calice d'or orné de pierres précieu- 
ses, vase sacré sauvé sans doute du pillage de 
l'abbaye de Chelles. Puis, auprès de ce ciboire, 
monument d'une royale magnificence, l'eau et 
le vin destinés au saint sacrifice, étaient conte- 
nus dans deux verres à peine dignes du dernier 
cabaret. Faute de missel, le prêtre avait posé 
son bréviaire sur im coin de l'autel. Une 
assiette commune était préparée pour le lave- 
ment des mains innocentes et pures de sang. 
Tout était immense, mais petit; pauvre, mais 
noble; profane et saint tout à la fois. 

)) L'inconnu vint pieusement s'agenouiller 
entre les deux religieuses. Mais tout à coup 
apercevant un crêpe au calice et au crucifix , 



LA MESSE EXPIATOIRE 39 

car, n'ayant rien pour annoncer la destination 
de cette messe funèbre, on avait mis Dieu 
même en deuil, il fut assailli d'un souvenir si 
cuisant que des gouttes de sueur se formèrent 
sur son large front. 

» Les quatre silencieux acteurs de cette 
scène se regardèrent alors mystérieusement; 
puis leurs âmes, agissant à Tenvi les unes sur 
les autres, se commimiquèrent ainsi leurs sen- 
timents et se confondii'ent dans une commi- 
sération religieuse. 

» Il semblait que leur pensée eût évoqué le 
martyr dont les restes avaient été dévorés par 
de la chaux vive, et que son ombre fût devant 
eux dans toute sa majesté. Ils célébraient un 
Ohit sans le corps du défunt. Sous ces tuiles et 
ces lattes disjointes quatre chrétiens allaient in- 
tercéder auprès de Dieu pour un roi de France, 
et faire son convoi sans cercueil. C'était le plus 
pur de tous les dévouements, un acte étonnant 
de fidélité accompli sans arrière-pensée; c'était 
aux yeux de Dieu, comme le verre d'eau qui 
balance les plus grandes vertus. Toute la mo- 
narchie était là dans les prières d'un prêtre, 



40 LA MESSE EXPIATOIRE 

de deux pauvres filles; et peut-être aussi 
la révolution était-elle représentée par cet 
homme dont la figure trahissait trop de remords 
pour ne pas croire qu'il accomplissait les 
vœux d'un immense repentir. 

» Au lieu de prononcer les paroles latines : 

» Introibo ad altare Bei, etc., le prêtre, 
par une inspiration divine, regarda les trois 
assistants qui figuraient la France chrétienne 
et leur dit : 

» — Nous allons entrer dans le sanctuaire 
de Dieu!... 

» A ces paroles jetées avec une onction 
pénétrante, une sainte frayeur saisit l'assistant 
et les deux religieuses. Sous les voûtes de 
Saint-Pierre de Rome, Dieu ne se serait pas 
montré plus majestueux qu'il le fut alors dans 
cet asile de la misère aux yeux de ces chrétiens ; 
tant il est vrai qu'entre Thomme et lui, tout 
intermédiaire semble inutile, et qu'il ne tire 
sa grandeur que de lui-même. 

» La ferveur de l'inconnu était vraie. Aussi 
le sentiment qui unissait les prières de ces 
quatre serviteurs de Dieu et du roi fut-il una- 



LA MESSE EXPIATOIRE 41 

nime. Les paroles saintes retentissaient comme 
une musique céleste au milieu du silence. Il y 
eut un moment où les pleurs gagnèrent Tin- 
connu. Ce fut au Pater 7ioster. 

» Le prêtre y ajouta cette prière latine qui 
fut sans doute comprise par l'étranger : 

» — Et remitte scetus regicidis sicut Ludo- 
vmis eis remisit semet ipse. 

)) — Et pardoimez aux régicides comme 
Louis XVI leur a pardonné lui-même. 

» Les deux religieuses virent deux grosses 
larmes tracer un chemin humide le long des 
joues mâles de Tinconnu et tomber sur le plan- 
cher. 

L'office des morts fut récité. Le Domine soi- 
vum fac regem, chanté à voix basse, atten- 
drit ces fidèles royalistes. Ils pensèrent que 
Tenfant-roi pour lequel ils suppliaient en ce 
moment le Très-Haut était captif entre les 
mains de ses ennemis. 

» Quand le service funèbre fut terminé, le 
prêtre fit un signe aux deux religieuses qui se 
retirèrent. Aussitôt qu'il se trouva seul avec 
rinconnu, il alla vers lui d'un air doux et 



42 LA MESSE EXPIATOIRE 

triste , puis il lui dit d'une voix paternelle : 

» — Mon fils, si vous avez trempé vos mains 
dans le sang du roi-martyr, confiez-vous à 
moi.... Il n'est pas de faute, qui, aux yeux de 
Dieu, ne soit effacée par un repentir aussi tou- 
chant et aussi sincère que le vôtre paraît l'être. 

» Aux premiers mots prononcés par l'ecclé- 
siastique, l'étranger laissa échapper un mou- 
vement de terreur involontaire; mais repre- 
nant une contenance calme et regardant avec 
assurance le prêtre étonné : 

» — Mon père, lui dit-il d'une voix visi- 
blement altérée, nul n'est plus innocent que 
moi du sang versé.... 

» — Je dois vous croire I... dit le prêtre. 

» 11 fit une pause pendant laquelle il examina 
derechef son pénitent. Puis, persistant à le 
prendre pour un de ces peureux conventionnels 
qui livrèrent une tête inviolable et sacrée, afin 
de conserver la leur, il reprit d'une voix grave : 

» — Songez , mon enfant , qu'il ne suffit 
pas pour être absous de ce grand crime, de n'y 
avoir pas coopéré. Ceux qui pouvant défendre 
le roi, ont laissé leur épée dans le fourreau. 



LA MESSE EXPIATOIRE 43 

auront un compte bien lourd à rendre devant 
le Roi des Cieux. Oh! oui, ajouta le prêtre en 
agitant la tête de droite à gauche par un mou- 
vement expressif; oui, bien lourd!... car en 
restant oisifs, ils sont devenus les complices 
involontaires de cet épouvantable forfait. 

» — Vous croyez, demanda Tinconnu stu- 
péfait , qu'une participation indirecte sera pu- 
nie.... Le soldat qui a été commandé pour 
former la haie, est-il donc coupable? 

» Le prêtre demeura indécis. 

» Heureux de l'embarras dans lequel il met- 
tait ce puritain de la royauté , en le plaçant 
entre le dogme de Tobéissance passive, qui 
doit selon les partisans de la monarchie, do- 
miner les codes militaires, et le dogme tout 
aussi important qui consacre le respect dû k la 
personne des rois, l'étranger s'empressa de voir 
dans l'hésitation du prêtre une solution favo- 
rable à des doutes par lesquels il paraissait tour- 
menté. Puis , pour ne pas laisser le vénérable 
janséniste réfléchir plus longtemps, il lui dit : 

» — Je rougirais de vous offrir un salaire 
quelconque du service funéraire que vous 



44 LA MESSE EXPIATOIRE 

venez de célébrer pour le repos de Tâme du 
roi et pour l'acquit de ma conscience. On ne 
peut payer une chose inestimable que par une 
offrande qui soit aussi hors de prix. Daignez 
donc accepter, monsieur, le don que je vous 
fais d'une sainte relique.... Un jour viendra 
peut-être où vous en comprendrez la valeur. 

» En achevant ces mots, Tétranger présentait 
à l'ecclésiastique une petite boîte extrêmement 
légère. Le prêtre la prit involontairement, pour 
ainsi dire, car la solennité des paroles de cet 
homme, le ton qu'il y mit, le respect avec 
lequel il tenait cette boîte, l'avaient plongé 
dans une profonde surprise. 

» Alors ils rentrèrent dans la pièce où les 
deux religieuses les attendaient. 

» — Vous êtes, leur dit l'inconnu, dans une 
maison dont le propriétaire, Miicius Scœvola, 
ce plâtrier qui habite le premier étage, est 
célèbre dans la section par son patriotisme; 
mais il est secrètement attaché aux Bourbons. 
Jadis il était piqueur de M. le prince de Conti, 
et il lui doit sa fortune. En ne sortant pas de 
de chez lui, vous êtes plus en sûreté ici qu'en 



LA MESSE EXPIATOIRE 45 

aucun lieu de France Restez-y. Des âmes 
pieuses veilleront à vos besoins, et vous pour- 
rez attendre sans dangers des temps moins 
mauvais. 

» Dans un an, au 21 janvier.... (en pronon- 
çant ces derniers mots, il ne put dissimuler un 
mouvement involontaire) si vous adoptez ce 
triste lieu pour asile, je reviendrai célébrer 
avec vous la messe expiatoire. .. . 

» Il n'acheva pas. Il salua les muets habi- 
tants du grenier, jeta un dernier regard sur 
les symptômes qui déposaient de leur indi- 
gence, et il disparut. 

» Pour les deux innocentes religieuses, une 
semblable aventure avait tout l'intérêt d'un 
roman. Aussi dès que le vénérable abbé les 
instruisit du mystérieux présent si solennelle- 
ment fait par cet homme, la boîte fut placé par 
elles sur la table, et les trois figures inquiètes, 
faiblement éclairées parla chandelle, trahirent 
une indescriptible curiosité. Mademoiselle de 
Charost y trouva un long mouchoir de batiste 
très-fine. Il était souillé par quelques taches 
de sueur. Après l'avoir examiné tous trois à 



46 LA MESSE EXPIATOIRE 

la lumière avec une attention scrupuleuse, ils 
y reconnurent de petits points presque noirs et 
clair-semés, comme si le linge avait reçu des 
éclaboussures. 

» — C'est du sang, dit le prêtre d'une voix 
profonde. 

» Les deux sœurs laissèrent tomber la re- 
lique prétendue avec horreur. 

» Pour ces deux âmes naïves, le mystère 
dont s'enveloppait l'étranger devint inexpli- 
cable; quant au prêtre, dès ce jour, il ne tenta 
même pas de se l'expliquer. 

» Les trois prisonniers ne tardèrent pas à s'a- 
percevoir, même au plus fort de la Terreur, 
qu'une main puissante était étendue sur eux. 
D'abord ils reçurent du bois et des provisions; 
puis les deux religieuses devinèrent qu'une 
femme était associée'à leur protecteur, qu*and 
on leur envoya du linge et des vêtements qui 
pouvaient leur permettre de sortir sans être 
remarquées par les modes aristocratiques des 
habits qu'elles avaient été forcées de conserver. 
Enfin Mucius Scœvola leur donna deux cartes 
civiques. 



LA MEriSK EXPIATOIRE 47 

)) Souvent des avis nécessaires à la sûreté du 
prêtre leur parvinrent par des voies détournées ; 
mais ils reconnurent une telle opportunité 
dans ces conseils, qu'ils ne pouvaient être 
donnés que par une personne initiée aux secrets 
de rÉtat. 

» Malgré la famine qui pesa sur Paris, ils 
trouvèrent à la porte de leur taudis, des rations 
de pain blanc qui y étaient régulièrement ap- 
portées par des mains invisibles. Cependant 
ils crurent reconnaître dans Mucius Scœvola le 
mystérieux agent de cette bienfaisance tou- 
jours aussi ingénieuse qu'intelligente. 

» Les nobles habitants du grenier ne pou- 
vaient pas douter que leur protecteur ne fût le 
personnage qui était venu faire célébrer la 
messe expiatoire dans la nuit du 21 jan- 
vier 1793. Aussi devint-il l'objet d'un culte 
tout particulier pour ces trois êtres, qui n'es- 
péraient qu'en lui et ne vivaient que par lui. 
Ils avaient ajouté pour lui des prières spé- 
ciales dans leurs prières. Soir et matin, ces 
âmes pieuses formaient des vœux pour son 
bonheur, pour sa prospérité et pour son salut. 



48 ^ LA MESSE EXPIATOIRE 

Elles suppliaient Dieu d'éloigner de lui toutes 
embûches, de le délivrer de ses ennemis et de 
lui accorder une vie longue et paisible. 

» Leur reconnaissance étant, pour ainsi dire, 
renouvelée tous les jours, s^allia nécessaire- 
ment à un sentiment de curiosité qui devint 
plus vif de jour en jour. Les circonstances qui 
avaient accompagné Tapparition de l'étranger 
étaient l'objet de leurs conversations. Ils for- 
maient mille conjectures sur lui, et c'était un 
bienfait d'un nouveau genre que la distraction 
dont il était le sujet pour eux. Ils se promet- 
taient bien de ne pas le laisser échapper à leur 
amitié le soir où il reviendrait, selon sa pro- 
messe, célébrer le triste anniversaire de la mort 
de Louis XVI. Cette nuit , si impatiemment 
attendue, arriva enfin. 

)) A minuit le bruit des pas pesants de l'in- 
connu retentit dans le vieil escalier de bois. 
La chambre avait été parée pour le rece- 
voir. L'autel était dressé. Cette fois les sœurs 
ouvrirent la porte d'avance et toutes deux 
s'empressèrent d'éclairer l'escalier. Mademoi- 
selle de Charost descendit même quelques 



LA ME8SB EXPIATOIRE 4» 

marches pour voir plus tôt son bienfaiteur. 

» — Venez, lui dit-elle d'une voix éinue et 
affectueuse, venez.... Ton vous attend. 

» L'homme leva la tête, jeta un regard som- 
bre sur la religieuse et ne répondit pas. Elle 
sentit comme un vêtement de glace tomber sur 
elle et garda le silence. L'inconnu entra; et à 
son aspect, la reconnaissance et la curiosité ex- 
pirèrent dans tous les cœurs. Il était peut-être 
moins froid, moins taciturne, moins terrible 
qu'il ne le parut à ces âmes que Texaltation 
de leurs sentiments disposait aux épanche- 
ments de l'amitié. Les trois pauvres prisonniers 
comprirent que cet homme voulait rester un 
étranger pour eux : ils se résignèrent. Le prêtre 
crut remarquer sur les lèvres de l'inconnu, un 
sourire promptement réprimé au moment où 
il s'aperçut des apprêts qui avaient été faits 
pour le recevoir. Il entendit la messe, pria et 
disparut, après avoir répondu par quelques 
mots de politesse négative à l'invitation que lui 
fit mademoiselle de Charost , de partager mie 
petite coUation qu'elle avait préparée.... 

» Jusqu'à ce que le culte catholique eût été 

IV 4 



SO LA MESSE EXPIATOIRE 

rétabli par le premier Consul, la messe ex- 
piatoire se célébra mystérieusement dans le 
grenier. 

» Quand les religieuses et Tabbé purent se 
montrer sans crainte, ils ne revirent plus Tin- 
connu. Cet homme resta dans leur souvenir 
comme une énigme. 

» Les deux sœurs trouvèrent bientôt des se- 
cours dans leurs familles, dont quelques mem- 
bres obtinrent d'être radiés de la liste des 
émigrés. EUes quittèrent leur asile, et Bona- 
parte, exécutant les décrets de l'Assemblée 
constituante, leur assigna les pensions qui leur 
étaient dues. Elles rentrèrent alors au sein de 
leurs familles et y reprirent leurs habitudes 
monastiques. 

» Le prêtre qui, par sa naissance, pouvait 
prétendre à un évêché, resta dans Paris, et y. 
devint le directeur des consciences de quelques 
familles aristocratiques du faubourg Saint-Ger- ^ 
main. » 

L'inconnu, dans cet admirable récit de Bal- 
zac, était, conmie on le sait déjà, Charles- 
Henry Sanson, mon grand-père, qui avait 



LA MESSE EXPIATOIRE 51 

essayé, pax cette pieuse cérémonie, de ramener 
un peu de calme dans sa conscience épouvantée. 
Jusqu'à la fin de la Terreur, notre famille 
veilla en effet sur ces pauvres proscrits, qui 
étaient loin de soupçonner la source des secours 
qu'iis recevaient, ou pour mieux dire qui ne le 
surent jamais; car le reste de Thistoire racontée 
par Balzac, la remise de manuscrits faite par 
mon grand-père à ce même prêtre qu'il aurait 
fait appeler à Theure de sa mort, tout cela 
n'est qu'une fable imaginée pour donner une 
origine aux Mémoires apocryphes qu'on vou- 
lait publier. 

Après le rétablissement du culte, la messe 
funèbre du 21 janvier continua d'être célébrée, 
mais ostensiblement, dans notre paroisse, et 
nous nous faisions tous un devoir d'y assister. 
Le dernier de ma race, j'accomplis chaque 
année, comme mon père, le vœu formé par 
m mon aïeul, et tant que je vivrai, la réparation 
solennelle des bourreaux ne manquera pas à 
l'expiation du régicide. 

La relique offerte par Charies-Henry Sanson 
au vénérable abbé était le mouchoir que le 



52 LA MESSE EXPIATOIRE 

roi tenait à la main en arrivant sur le lieu du 
supplice. Plusieurs fois, pendant le trajet, il 
s'en était servi pour essuyer sur son front la 
sueur de Tagonie, et quelques gouttelettes de 
sang avaient rejailli, au moment fatal, sur le' 
fin tissu. Les différents autres objets que l'in- 
fortuné monarque portait à sa dernière heure 
furent aussi recueillis précieusement par mon 
grand-père, comme des reliques; malheureu- 
sement il fut impossible d'en refuser quelques- 
uns à ra\âdité des aides qui en firent, à ce que 
j'ai entendu dire, un coupable trafic. 

Mon père avait demandé et obtenu les sou- 
liers et la boucle de col; il ne s'en serait certes 
jamais dessaisi, sans la circonstance qu'il me 
reste à raconter. 

Peu de jours après la mort du roi, un homme 
à cheval, suivi d'un domestique, sonnait à 
notre porte et demandait à parler au maître du 
logis. Mon grand- père étant absent: ce fut# 
mon père qui le reçut. Il ne fut pas médiocre- 
ment surpris de voir entrer un gentilhomme 
de bonne mine paraissant âgé de trente-cinq 
à quarante ans, vêtu d'un costume noir qui 



LA MESSE EXPIATOIRE 98 

ajoutait encore à la distinction de sa personne, 
et dont les traits bourbonniens lui rappelèrent de 
suite l'auguste victime si récemment immolée. 
— '-Monsieur, dit le nouveau venu, qui par- 
raissait vivement ému, mais dont l'accent 
était empreint d'une certaine hauteur qui per^ 
çait sous rémotion, on m'a assuré que vous 
aviez gardé en votre possession diflférents ob- 
jets ayant appartenu au feu roi; comme jç 
pense que c'est afin d'en tirer parti, je me suis 
empressé de venir vous faire mes offres. 

— Monsieur, répondit mon père d'un ton 
piqué, il est vrai que nous avons conservé plu- 
sieurs choses de la dépouille du roi, mais nous 
ne devons d'explication à personne sur l'usage 
que nous prétendons en faire et, pour couper 
court à cet entretien, je commence par vous 
déclarer qu'il n'entre nullement dans notre 
intention de nous en défaire, à quelque prix 
que ce soit. 

L'inconnu sembla tout surpris. 

— Comment, si l'on vous offrait une rançon 
princière de cette dépouille royale 

— ^Toutes offres de ce genre seraient inutiles. 



54 LA MESSE EXPIATOIRE 

En échangeant ces quelques mots, mon père 
avait eu les yeux constamment fixés sur son 
interlocuteur et ne pouvait s'empêcher d'être 
frappé de son étrange ressemblance avec 
Louis XVI. Ses traits étaient plus fins que ceux 
de ce malheureux prince, mais c'étaient bien ce 
nez aquiUn, ce front fuyant, ces lèvres épais- 
ses qui sont autant de types particuliers à la 
race des Bourbons. Si mon père n'eût eu occa- 
sion de voir dans son enfance M. le comte de 
Provence et M. le comte d'Artois, il eût pu croire 
avoir devant les yeux un de ces deux princes, 
venu secrètement en France pour recueillir 
pieusement les quelques hardes qui faisaient 
l'unique héritage de leur malheureux frère. 

De son côté, l'inconnu avait promené un 
regard autour de lui, et apercevant, suspen- 
due à la muraïQe. une trè&-belle gravure d'un 
des meilleurs portraits de Louis XV, une sin- 
gulière expression de surprise et d'attendrisse- 
ment s'était peinte sur son visage. Cette gra- 
vure, qui remontait à l'année 1733, était due 
au burin de Daulle, un des plus célèbres gra- 
veurs de cette époque. 



LA MESS^ EXPIATOIRE &6 

— Si vous: ààviez, monsieiir, reprit-il, à quel 
titre je viens solliciter ces tristes souv^iira, 
peut-être seriez-vous moins disposé à les refii- 
ser aussi cruellement? 

— Il est certain, répliqua mon père, que le 
titre, si on en avait un à invoquer, influerait 
plus sur ma décision que le prix qu'on vou- 
drait y mettre. 

— Eh tien 1 sachez-le, quoique ce soit un 
pénible mystère à dévoiler, j'appartiens par un 
lien secret à la famille de Tauguste victime 
du 21 janvier. Je suis le fils de ce roi dont 
vous avez ici l'image;, on m'appelle l'abbé de 
Bourbon 1 

Mon père tourna alors les yeux du côté du 
portrait de Louis XV et reconnut que c'était 
plutôt encore à ce roi qu'à l'infortuné Louis XVI 
que l'étranger ressemblait d'une manière â 
frappante. 

L'abbé de Bourbon, comme on l'appelait 
effectivement, était né d'une de ces liaisons du 
voluptueux monarque, trop nombreuses et sou- 
vent trop disproportioimées pour jouir du bé- 
néfice d'une sorte de consécration officielle, 



se LA MESSE EXPIATOIRE 

comme celles de son aïeul avec les Lavallière, 
les Montespan, et réponse morganatiqne, qni 
succéda à ces favorites en titre. La naissance 
de cet enfant n'avait pu être légitimée malgré 
les gouttes de sang royal égarées dans ses 
veines. Elevé dans la connaissance de cette 
mgine mêlée d'illustration et de honte, il 
avait su se garder des fausses vanités comme 
des ambitions téméraires et cherché sous la 
robe du prêtre Tamortissement des passions 
mondaines. Protégé secrètement par Louis XVI 
qui, malgré son horreur du vice, s'était ému 
de compassion devant l'attitude religieuse de 
cet enfant de la débauche, le jeune abbé avait 
pu mener une de ces existences demi-princiè- 
res dont la grandeur s'exerce sans s'avouer, 
comme celle de Madame Noire, par exemple, 
la mystérieuse religieuse de Longchamps. Les 
familles royales, comme les plus obscures, 
ont aussi leurs secrets sur lesquels elles cher- 
chent à jeter un voile impénétrable. 

L'abbé de Bourbon, plein de reconnaissance 
de la délicate protection de Louis XVI, avait 
conçu pour lui une profonde vénération; il 



LA MESSE EXPIATOIRE 57 

f 

n'était donc pas étonnant qu'il attachât tant 
de prix à recueillir les derniers souvenirs de 
son bienfaiteur. Mon père se laissa toucher en 
se disant, qu'après tout, ces pieuses reliques 
apparteniBdent plutôt à cet enfant, tout illégi- 
time qu'il fût, de la Maison de France, qu'à 
lui, premier-né de l'homme que la malédic- 
tion révolutionnaire avait forcé à tremper ses 
mains dans ce sang auguste. 

Il remit donc, à l'abbé de Bourbon, les sou- 
liei-s qui avaient imprimé la dernière trace du 
pas royal sur cette terre, la boucle qui avait 
serré pour la dernière fois le col de l'infortuné 
monarque avant que sa tête ne tombât sous le 
hideux couperet, et refusant d'accepter aucun 
prix de ces dépouilles sacrées, il ne voulut 
pour récompense que les embrassements de ce 
rejeton ignoré de la race de nos rois. 



Il 



LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 



Lorsqu'on se reporte par la pensée aux massa- 
cres judiciaires des quatorze mois qui vont sui- 
vre, on éprouve un sentiment qui tient plutôt de 
la stupeur que de Tépouvante ; on croit être sous 
rinfluence d'un horrible cauchemar. Il semble 
impossible que soixante-dix années seulement 
nous séparent de cette lamentable époque. 



60 LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 

C'est qu'il faut bien reconnaître que, pen- 
dant les soixante-dix années que nous venons 
de traverser, les instincts populaires se sont 
profondément modifiés. Nous sommes aujour- 
d'huî bien plus loin des mœurs de nos grands- 
pères, que ceux-ci ne l'étaient des mœurs des 
hommes du 24 août 1572. 

L'éclatante civilisation du xvn® et du xvin® 
siècle n'avait pas dépassé les couches supé- 
rieures de la société ; elle s'exagérait à la sur- 
face, mais les masses étaient restées aussi 
ignorantes , aussi grossières, aussi farouches, 
que celles où la Saint-Barthélémy avait trouvé 
ses bourreaux. Je crois que l'attitude des 
spectateurs qui entourent un échafaud, est 
un bien certain diagnostic de la situation mo- 
rale d'un peuple. Lorsque j'exerçais mon 
office, il m'a été trop souvent donné d'étu- 
dier les physionomies de ces amateurs d'émo- 
tions fortes que je voyais se presser autour de 
nous. Le plus souvent elles portaient le cachet 
d'une curiosité imbécile; ordinairement elles 
reflétaient la terreur et le dégoût, mais jamais 
je ne leur ai vu exprimer cette avidité sau- 



LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 61 

vage, ce délire de bête fauve, cette ivresse de la 
mort que mon père avait tant de fois remar- 
qués chez ceux qui lui faisaient cortège. 

Le 21 janvier avait été une date à la fois 
sinistre et mémorable. 

Au bruit sourd du couteau tombant sur une 
tète innocente et royale, la vieille société fran- 
çaise s'était abîmée dans le passé, et, entre les 
rouges poteaux de l'instrument du supplice, 
on percevait à Tborizon une lueur qui mar- 
quait l'aurore d'un monde nouveau. 

Ce monde s'annonçait comme devant être 
celui de la régénération. Il présentait aux na- 
tions des divinités entrevues dix-huit siècles 
auparavant, et qui s'appelaient le droit, la li- 
berté, la raison. Mais la secousse était brusque 
et violente^ et la lie du vase montait à la sur- 
face. Faite au nom de la sainte cause des dés- 
hérités, cette révolution se donna le tort de 
vouloir être faite par ces déshérités. Les 
hommes pour lesquels les jours de Grève avaient 
été des jours de fête, ceux-là mêmes que nous 
avons vus applaudir à tous les supplices, insul- 
ter à toutes les agonies, devenaient les apôtres 



62 LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 

de la foi nouvelle : ils ignoraient qu'on peut 
l'affinner autrement que la hache à la main. 

Les considérations par lesquelles chaque 
représentant, lors du jugement de Louis XVI, 
se croyait tenu de motiver son vote, achevèrent 
de populariser cette opinion que la république 
ne saurait avoir de bases^lus solides que celles 
qu'elle trouverait dans les cadavres de ses en- 
nemis. Le sang du martyr royal avait consa- 
cré Téchafaud : la révolution l'accepta comme 
autel; et, le fanatisme des nouveaux sectaires, 
chauffé à blanc par les prédications d'un in- 
sensé, appela à grands cris les hécatombes 
dont ils supposaient leur dieu aussi jaloux que 
l'avait été jadis le dieu des Druides. 

La terre de la place de la Révolution était 
encore tiède du sang du roi , que les clubs , que 
la (Commune réclamaient impérieusement le 
supplice des amis de la royauté. 

Le tribunal du 10 août avait accompli sa mis- 
sion. Le tribunal criminel envoyait de loin en 
loin à la guillotine quelques individus obscurs, 
coupables pour la plupart du crime de faux, ou 
convaincus d'avoir colporté de faux assignats. 



LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 63 

Le lendemain même de la mort du roi, on 
exécuta un malheureux marchand de vieille 
ferraille , nommé Durand, dont l'abattement 
et le désespoir fonnaient un étrange contraste 
avec la résignation et la fermeté du monar- 
que. Le jeudi 24, jour môme des funérailles 
de Lepelletier-Saint-BÏJ^geau, cinq têtes roulè- 
rent sur Téchafaud : celles des nommés Ber- 
tsiïly, Bocquillon, Geoffroy, Connétable et de 
la femme Lucien, sœur de ce dernier, tous 
condamnés pour le crime dont je parlais tout à 
l'heure . Malgré la concurrence des pompes théâ- 
trales du Panthéon, ce spectacle avait attiré une 
affluence considérable sur la place de la Révo- 
lution ; ce fut à cette exécution que se révélè- 
rent pour la première fois celles qui devaient 
plus tard acquérir ime si odieuse célébrité sous 
le nom de furies de la guillotine. Cinq à six 
femmes, placées au premier rang (elles n'étaient 
pas plus nombreuses à cette époque) injurièrent 
les patients, et principalement Bertsilly qui, 
jusqu'au dernier moment, protesta de son inno- 
cence. 

A dater de ce jour la guillotine se repose, 



64 LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 

comme si elle avait besoin de reprendre des 
forces pour le terrtble labeur que lui prépare 
reflfervescence populaire. 

Cette effervescence grandit tous les jours. 
Les luttes intestines qui déchirent la Conven- 
tion se propagent an dehors, et partagent la 
France républicaine enjjjeux camps. Le pays 
est en proie à la famine; le peuple de Paris, 
qui souffre plus vivement que celui des cam- 
pagnes du renchérissement des denrées, com- 
mence à demander ces lois de maximum qu'on 
lui fait entrevoir comme une panacée infail- 
lible. Le 25 février il pille et prend ce qu'il 
ne peut plus acheter. Les deux partis se rejet- 
tent l'un à l'autre la responsabilité de ces ex- 
cès. La Gironde les attribue au machiavélisme 
d'une municipalité démagogue ; les Jacobins en 
accusent la lâcheté et l'impuissance de leurs 
adversaires , dont la feinte humanité livre la 
nation désannée à ses ennemis. Ces ennemis, 
quelques journaux commencent à les* désigner 
aax vengeances populaires : ils publient létat 
des détenus incarcérés dans les prisons. 

Les événements, la fatalité viennent en aide 



LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 65 

à ceux qui s'efforcent de pousser le pays daYis 
ces voies sanglantes. Les volontaires de Jera- 
mapes et de Valmy s'étaient démoralisés dans 
la victoire, et leur indiscipline multipliait les 
revers; on venait de découvrir la conspiration 
de la Rouerie, ce premier grondement du vol- 
can vendéen ; Lyon préludait par Tagitation à 
la révolte: la situation était plus menaçante 
que Tannée précédente. La république appela 
tous ses enfants à la défense de la patrie. L'en- 
thousiasme ne fut pas moins grand qu'en 1792; 
tous, riches et pauvres, jeunes et vieux, se 
levèrent ; mais comme en 1792 , des hommes 
implacables avaient résolu d'exploiter cet en- 
thousiasme au profit de leurs appétits sangui- 
naires, et , pour la seconde fois, l'élan sublime 
d'un peuple généreux fut souillé par le meurtre 
et par la proscription. 

Fia patrie oi danger de 1792 avait enfanté 
les journées de septembre ; la levée en masse 
de 1793 nous donna le tribunal révolution- 
naire. 

Le 9 mars, Chaumette, procureur-géné- 
ral de la Commune, vient rendre compte à 

IV . 5 



CG LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 

la Convention de la levée des citoyens de Paris; 
il demande des secours pour les familles de 
ceux qui partent, et un tribunal sans appel 
pour contenir et juger les mauvais citoyens. 
« Sans ce tribunal, » disaient les sections dont 
il était rinterprète, « vous ne pourriez jamais 
vaincre la dureté des égoïstes qui ne veulent 
ni combattre, ni aider ceux qui se battent 
pour eux. » 

Jean-Bon Saint-André monte à la tribune 
et appuie la pétition de Torateur de la Com- 
mune. Celui qui devait faire le plus épouvan- 
table usage de ces lois d'exception, celui dont 
elles devaient rendre la mémoire à jamais exé- 
crable. Carrier convertit la demande en motion 
et insiste pour que cette motion soit renvoyée 
au comité de législation qui présentera, dès le 
lendemain, un projet d'organisation du tribunal 
révolutionnaire. Vainement Lanjuinais veut 
amender ce projet qu'il appelle une calamité 
publique; rédigée par Levasseur, la motion de 
Carrier est mise aux voix et adoptée. 

Le lendemain deux projets de loi sont à l'or- 
dre du jour : celui du tribunal révolutionnaire 



LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 67 

et un autre projet sur Torganisation des minis- 
tères. La Montagne frémit d'impatience lors- 
que Buzot propose, avec une maie éloquence, de 
donner la priorité au second sur le premier. 

Quel que soit le jugement que Ton porte sur 
les hommes de la gauche, je crois cependant 
impossible qu'ils aient partagé la fiè\Te san- 
guinaire des fanatiques de la Cîommune et 
des sections. Lorsqu'ils hâtaient de tous leurs 
efforts la création de cette nouvelle inqui- 
sition, ils n'en prévoyaient probablement pas 
les fureurs prochaines; ils ne voyaient en 
elle qu'une arme à l'aide de laquelle ils por- 
teraient la terreur dans l'âme de leurs enne- 
mis et, au premier rang de ces ennemis, ils 
plaçaient maintenant cette courageuse Gironde 
dont ils espéraient bien ainsi parvenir à para- 
lyser la résistance. 

Deux projets étaient en présence : l'un pré- 
senté par Lesage et très-modéré comparative- 
ment au second qui avait été rédigé par Lindet. 

Voici quel était le projet de Lindet : 

« Le tribunal révolutionnaire sera composé 
de neuf membres nommés par la Convention. 



68 LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 

» Ils ne seront soumis à aucune fonne pour 
rinstruction. 

» Ils acquerront la conviction par tous les 
moyens possibles. 

» Le tribunal pourra se diviser en deux sec- 
tions. 

» Il y aura toujours, dans la salle destinée 
au tribunal, un membre chargé de recevoir les 
dénonciations. 

» Le tribunal jugera ceux qui lui auront été 
renvoyés par décret de la Convention. 

» Il pourra poursuivre directement ceux qui, 
par incivisme, auraient abandonné ou négligé 
Texercice de leurs fonctions; ceux qui, par leur 
conduite ou la manifestation de leurs opinions, 
auraient tenté d'égarer le peuple; ceux dont 
la conduite et les écrits, ceux qui, parles places 
qu'ils occupaient sous Tancien régime, rappel- 
lent les prérogatives usurpées par les despotes. » 

La Montagne applaudit à cette loi draco- 
nienne ; un murmure de réprobation et d'hor- 
reur, parti des bancs de la Gironde, répondit à 
ces applaudissements , et Vergniaud s'écria : 
c( Lorsqu'on vous propose de décréter une 



LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 69 

inquisition mille fois plus redoutable que celle 
de Venise, nous mourrons tous plutôt que d'y 
consentir. » Quelques membres de Textrême 
gauche, moins aveuglés par la passion que 
leurs collègues, Cambon, Barrère, signalèrent 
les inconvénients d'une loi qui allait mettre 
un peuple entier et la représentation nationale 
elle-même à la discrétion de ces neuf indivi- 
dus, ils réclamèrent au moins pour le tribunal 
révolutionnaire, la garantie d'un jury. La 
Gironde était consternée ; elle voyait clairement 
que la plaine, entraînée par Cambacérès, un de 
ses membres les plus influents, rabandonnerait 
dans la bataille du scrutin; elle commit cette 
faute qu'elle a si cruellement expiée de ne pas 
persister dans ses éloquentes protestations et 
de se laisser entraîner à discuter l'amendement. 
Les clameurs de leurs adversaires n'étaient 
pas les seuls dangers qu'eussent à braver ces 
généreux citoyens. La Convention délibérait 
sous la pression des menaces des démagogues 
qui tentaient déjà d'organiser l'insurrection à 
laquelle il fallait deux mois encore pour être 
mûre. Dans l'intervalle des deux séances du 



TO LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 

10 mars, Danton fit avertir ses anciens amis 
que leurs jours étaient en péril. En effet les 
meneurs de quelques clubs avaient proclamé 
l'insurrection; ils essayaient d'entraîner les 
sections contre la Convention, ils parlaient d'é- 
gorger les membres de la droite, mais il pleu- 
vait, et le temps de pluie n'est point un temps 
d'émeute. Envoyant toml)er l'eau, Pétion ne se 
trompa pas sur l'issue de cette journée. Quoi 
qu'il en fût, ces bruits sinistres retinrent 
chez eux beaucoup de représentants. Le soir, 
lorsque l'Assemblée rentra en séance, les bancs 
de la Gironde étaient déserts; Vergniaud, pres- 
que seul, avait dédaigné de fuir le poignard des 
assassins, et la loi qui établissait un tribunal 
exceptionnel fut votée le 11 i\ une grande 
majorité. 
Voici le texte du décret définitif : 
Art. P^. Le tribunal révolutionnaire connaî- 
tra de toute entreprise, complots et attentats 
contre la liberté et la souveraineté du peuple, 
contre l'unité, Tindivisibilité, la sûreté exté- 
rieure et intérieure de la république; de tout 
complot tendant au rétablissement de la royauté , 



LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 71 

et enfin de tout crime relatif à la fabrication 
des faux assignats. 

Art. il Le tribunal sera composé de dix 
juges qui seront divisés en deux sections; il 
suffira de trois membres par section pour con- 
naître des faits dénoncés. 
' Art. IIL Les juges seront élus par la Con- 
vention nationale; ils le seront par appel nomi- 
nal et à la majorité relative, en sorte néan- 
moins que cette majorité soit au moins égale 
au quart des votants. 

Art. IV. 11 y aura auprès du tribunal un 
accusateur public et deux adjoints nommés par 
la Convention et dans la même forme que les 
juges. Il sera aussi nommé une commission de 
six membres dé la Convention, chargée de 
rédiger les décrets d'accusation qui pourront 
être rendus par la Convention. 

Art. V. Les jurés seront au nombre de 
douze et leurs suppléants au nombre de trois; 
ils seront pris dans le département de Paris et 
dans les quatre départements environnants 
jusqu'au P^ mai prochain, époque à laquelle 
les corps électoraux renouvelleront leurs jurés. 



T2 LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 

Art. VI. Les délits de sûreté générale, attri- 
bués ci-devant aux municipalités et aux corps 
administratifs, seront attribués désormais au 
tribunal révolutionnaire. 

Art. vil Les procès-verbaux d'arrestation 
dressés par les municipalités, ainsi que les pièces 
y relatives, seront envoyées à la commission 
des six, établie par Tart. IV, pour Tacte d'ac- 
cusation être rédigé par elle, s'il y a lieu. 

Art. VIII. Les jugements seront. sans appel 
et sans recours au tribunal de cassation. 

Art. IX. Les jugements rendus en l'absence 
des accusés convaincus auront le même eflfet 
que s'ils avaient été présents. 

Art. X. Les accusés qui ne se présenteront 
pas dans le délai de trois mois, seront réputés 
émigrés et traités comme tels, soit dans leurs 
personnes, soit dans leurs biens. 

Art. XI. Le tribunal prononcera contre les 
accusés convaincus les peines portées par le 
code pénal. 

Le 28 mars, sur la proposition de Cliazal, la 
Convention rendit un décret qui ordonnait que 
le tribunal criminel extraordinaire, quoique 



LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE TJ 

incomplet, entrerait immédiatement en fonc- 
tions, et, le 6 avril, mon grand-père exécutait 
le premier arrêt de l'institution qui, par un 
incroyable blasphème, et sans* réfléchir au 
non-sens qui résultait de Taccouplement de 
ces deux mots si contradictoires, s'appelait 
alors la Justice révolutionnaire. 



m 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 



Depuis la mort de Louis XVI la guillotine 
restait dressée sur la place de la Réunion. 
Ces deux grands bras rouges, qui se détachaient 
sur les tons grisâtres de Tatmosphère et des 
monuments, eussent été un épouvantail assez 
innocent sans cette conviction, trop tôt jus- 
tifiée, qu'ils attendaient leur proie. 



16 PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

Pendant cette permanence de Téchafaud. 
c'est-à-dire du 25 jan\âer au 6 avril, une seule 
tête était tombée sous le couteau : celle d'un 
déserteur nommé Biikals, qui avait aban- 
donné ses drapeaux pour passer à Tennemi et 
avait été fait prisonnier quelques jours après 
sa fuite. Malgré cette oisiveté, peut-être cal- 
culée, du sinistre instrimient, la foi du sup- 
plice avait si bien pénétré tous les esprits que 
Taffreux vocabulaire de la mort se trouvait déjà 
dans toutes les bouches et qu'il surgissait dans 
toutes les menaces. 

La nouvelle de l'installation du nouveau tri- 
bunal, lespoir qu'il atteindrait les privilégiés 
de la monarchie, les contre- révolutionnaires, 
ceux, enfin, à qui on attribuait tous les maux 
présents, excitèrent une émotion qui domina 
même celles causées par la défection de Du- 
mouriez et la prise d'armes des paysans de 
rOuest. Les prédications de quelques furieux, 
les déclamations de VAmi du Peu])le portaient 
leurs fruits. « Immolons les scélérats, » disait 
la multitude avec Marat, « et nous aurons le 
calme, la paix, le bonheur dans la républi- 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 77 

que triompliante. » La disette était toujours la 
plaie vive du moment, il n'était pas un citoyen 
qui n'en souffrît ; le peuple arrivait à croire 
que Tanéantissement des ennemis de l'égalité 
était le seul spécifique qui pût lui procurer le 
pain à bon marché. 

Aussi l'affluence fut-elle considérable à la 
première séance du tribunal, et lorsque le bruit 
se fut répandu qu'il avait prononcé une con- 
damnation à mort, la place de la Réunion 
se trouva-t-elle envahie par ime foule im- 
mense. 

Celui à qui était réservé l'honneur de 
montrer le chemin à tant de martyrs était un 
gentilhomme poitevin, un émigré nommé 
Ouyoi-Desmaulans, C'était un homme de qua- 
rante ans, à la tournure militaire, au rasage 
maie et résolu. Lorsque là charrette se fut ar- 
rêtée devant l'échafaud, il considéra cet écha- 
faud avec une attention singulière et en même 
temps une vive émotion succédait au calme de 
sa physionomie. Charles-Henry Sanson se trou- 
vait auprès du condamné; Guyot-Desmaulans 
lui dit : Est-ce le même? Et comme mon 



•W PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

grand-père ne paraissait pas comprendre, il lui 
demanda si c'était là Tinstrument qui avait 
accompli le plus grand crime qu'il eût été 
donné aux hommes de commettre. Charles- 
Henry lui répondit que le couteau seul avait 
été changé, alors Guyot-Desmaulans escalada 
rapidement les degrés qui conduisaient à la 
plate-forme, s'agenouilla et baisa religieuse- 
ment la place que Louis XVI avait teinte de 
son sang. Au moment où il se relevait, les aides 
s'emparèrent de lui et le couchèrent sur la bas- 
cule. 

Le 10, le tribunal révolutionnaire envoyait 
un second condamné à la mort. C'était un 
pauvre diable, nommé Nicolas Luttier, ancien 
grenadier au régiment du roi. Les excès de 
boisson, disaient les uns, l'exaltation de ses re- 
grets monarchiques, assuraient les autres, 
avaient troublé sa raison, toujours était-il 
qu'elle n'était pas saine; les considérants de 
son arrêt suffisent à le démontrer. Cet arrêt le 
condamne à mort pour avoir dit qu'il avait une 
âme, que cette âme était â son roi qui l'avait 
payée; que ce roi était mort mais qu'il exis- 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 19 

tait encore et reparaîtrait bientôt. La plus 
grande de tontes les misères humaines, celle 
qui trouve de la compassion, du respect chez 
les peuplades les plus sauvages, la folie, com- 
mençait en France à ne plus sauvegarder de 
la guillotine pour peu qu'elle fût entachée de 
royalisme.. 

Le lieutenant -général Philibert- François 
Kouxel^ marqtiis de Bla7ichelande, fut jugé 
le 15. Gouverneur des îles sous le Vent, il avait 
déployé une' grande énergie dans la répression 
des troubles qui suivirent Témancipation des 
hommes de couleur ; il avait incarcéré ou dé- 
porté les plus violents des agitateurs. On lui 
reprochait encore d'avoir favorisé le parti contre- 
révolutionnaire en Tautorisant à porter osten- 
siblement un pompon blanc en signe de rallie- 
ment; il fut condamné à mort. Il marcha au 
supplice le sourire sur les lèvres; son stoïcisme 
irrita la foule qui l'accabla d'injures et applau- 
dit à la chute du couteau. 

Cependant quelques sentiments humains se 
révélèrent encore dans l'exécution qui suivit 
celle de Blanchelande. La victime était une 



«0 PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

pauvre cuisinière au service d'un négociant de 
la rue des Postes : elle était accusée d'avoir teiju 
desproposinciviques. Des témoins en déposaient, 
elle ne les démentait pas, mais son attitude et 
son langage démontraient qu'elle était inca- 
pable d'apprécier la valeur des paroles qu'elle 
avait prononcées. Le tribunal, qui était loin 
d'être aussi impitoyable qu'il le devint depuis, 
appliqua la loi à regret. Montané, le président, 
parla de cette malheureuse au représentant 
Masuyer qui se chargea d'obtenir de la Con- 
vention un sursis. L'Assemblée était bien dis- 
posée; elle avait déjà accordé une semblable 
grâce à un citoyen condamné à mort pour avoir 
tué dans une rixe un prêtre non-assermenté. Un 
représentant appuya chaleureusement la de- 
mande de Masuyer; malheureusement cette 
cause offrait un beau thème pour son éloquence ; 
tandis que l'orateur, arrondissant ses périodes, 
cherchait ses citations chez les Grecs et les 
Romains, à quelques centaines de pas de la tri- 
bune tombait la tête qu'il se proposait de sauver, 
et la Convention dut passer à l'ordre du jour. 
Le 17, deux fabricants de faux assignats : 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 81 

Daniel Houzél, commis marchand, et François 
Guyot, brocanteur, furent condamnés à mort 
et exécutés. Le 18, on supplicia un autre faus- 
saire, Pierre-Séverin Hiinout, et une femme, 
victime comme la fille Leclerc de Vintempérance 
de ses propos, Rosalie Bomie-Carrère, veuve 
Collet; le 19, une autre femme encore, Made- 
leine Vignereiiil, femme Guérinot, mercière, 
distributrice de faux assignats. 

La guillotine ne chômait plus. Cependant 
on se plaignait généralement de Tobscurité 
des condamnés. Ce n'était pas là les grands 
coupables contre lesquels il semblait que le 
nouveau tribunal eût été institué. Le 20, Técha- 
faud se releva un peu dans Testime publique : 
il réunit dans la mort deux gentilshommes et 
un prêtre : un lieutenant de vaisseau, le mar- 
quis de Belair, le comte de Vaujotirs, ancien 
colonel du 3® régiment de dragons , et le prieur 
de Tabbaye de Clisson, Antoine-Jean de Clin- 
champ. Le 24, la place est rendue aux faussai- 
res ; on exécute deux brocanteurs, Antoine Oriot 
ei Pierre Lavigne. Le 27, Louis- René Mevrel, 
courtier, fabricant de faux assignats; François 

IV c 



82 PREMIÈRES EXÉCUTIONS ' 

Bouclier j herboriste, contre-révolutionnaire, 
et Désiré-Charles Mangot , sont condamnés à 
la peine de mort. Ce dernier était im cocher de 
fiacre , âgé de 21 ans , qu'mi corps de garde 
avait ramassé en état d'ivresse. Furieux de 
sa captivité, il s'était répandu en injures et en 
menaces contre les hommes du poste ; il avait 
blasphémé la révolution, et avancé qu'un 
parti, dont il était le chef^ mettrait bientôt or- 
dre à tout cela. L'ivresse n'était pas plus une 
excuse que l'insanité d'esprit : il fut guillo- 
tiné. 

Si sévères que fussent ces arrêts, il ne fau- 
drait pas en conclure que le tribunal eût déjà, 
dans son principe, le dédain des formes, le mé- 
pris de la vie humaine qui plus tard le caracté- 
risèrent. Il respectait la défense, il motivait ses 
décisions, il jugeait enfin, et, aux protesta- 
tions de ceux qui comparaissaient à sa barre, il 
ne se contentait pas de répondre ; Malheur 
aux vaincus! 

Le 30 avril on enleva l'ancienne guillotine, 
on en mit en place une nouvelle, à laquelle 
Charles-Henry Sanson avait fait subir les modi- 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 88 

fications qu'exigeait raccomplissement de plu- 
sieurs supplices successifs. 

Il est assez curieux d'étudier la philosophie 
du temps dans ses considérations sur Tinstru- 
ment du supplice; voici ce qu'en dit un des 
journaux les plus modérés de 1793 : 

« On a mis la dernière main à la guillotine ; 
on .ne saurait imaginer un instrument de mort 
qui concilie mieux ce qu'on doit à Thumanité 
et ce qu'exige la loi ; du moins tant que la 
peine capitale ne sera point abolie. On devrait 
bien aussi perfectionner le cérémonial de l'exé- 
cution, et en faire disparaître tout ce qui vient 
de l'ancien régime. Cette charrette dans laquelle 
on mène le condamné, et dont on fit grâce à 
Capet; ces mains liées derrière le dos, ce qui 
oblige le condamné à prendre une posture 
contrainte et servile; cette robe noire, dont on 
permet encore au confesseur de s'affubler, mal- 
gré le décret qui défend le costume ecclésiasti- 
que : tout cet appareil n'annonce pas les mœurs 
d'une nation éclairée, humaine et libre. Peut- 
être même est -il impolitique de laisser xui 
prêtre assister un contre-révolutionnaire, un 



W PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

conspirateur ou un émigré à son dernier mo- 
mjBnt. L'ascendant de la religion peut porter le 
criminel à confier des choses importantes à un 
confesseur, qui en abusera par la suite. 

» Un autre reproche fait à ce supplice, c'est 
que s'il épargne la douleur au condamné, il ne 
dérobe pas assez au spectateur la vue du sang; 
on le voit couler du tranchant de la guillotine 
et- arroser en abondance le pavé où se trouve 
l'échafaud ; ce spectacle repoussant ne devrait 
pas être offert aux yeux du peuple, et, il serait 
très-aisé de parer à cet inconvénient plus grave 
qu'on ne pense, puisqu'il familiarise avec l'idée 
du meurtre , commis il est vrai au nom de la 
loi , mais avec un sang-froid qui mène à la 
curiosité réfléchie. 

» N'entend-t-on pas déjà la multitude dire 
que ce supplice est beaucoup trop doux pour 
les scélérats qu'on a exécutés jusqu'à présent, 
et dont plusieurs, en effet, ont eu l'air de bra- 
ver la mort; le peuple se dégrade en paraissant 
vouloir se venger, au lieu de se borner à faire 
justice! » 

Ce dernier paragraphe est probablement le 









PREMIÈRES EXÉCUTIONS 85 

seul dans lequel se révèlent les sentiments vé- 
ritables de l'auteur de cet article ; je ne suppose 
pas que le citoyen Loustalot qui récrivit, ait 
sincèrement souhaité d'enlever leur suprême 
consolation à ceux qui allaient mourir; mais 
déjà il était prudent de coiffer sa pensée aussi 
bien que sa tête d'im bonnet rouge, et d'entor- 
tiller ses phrases dans les plis d'une carma- 
gnole. 

Antoine Juzeau^ négociant d'Angoulême, 
coupable d'émigration; Brard, ancien com- 
missaire de la marine; £^oUy [Paul-Pierre] , 
ancien fermier-général , convaincu d'avoir été 
complice d'une conspiration dont M. de Beau- 
voir de Mazu était le chef, et Madeleine- 
Joséphine de Rabec, femme de lîolhj, furent 
condamnés à mort les P^ et 3 mai. Madame de 
Kolly fit une déclaration de grossesse, encon ► 
séquence de laquelle il fut sursis à l'exécution 
du jugement. Ce sursis fut levé le 15 brumaire 
suivant et la condamnée exécutée le même jour. 

Le 9, suivant les ordres de Fouquier-Tinville, 
mon grand-père s'était rendu à la Ck)nciergerie. 
Le tribunal était en séance et jugeait un émi- 



é 

■■,v 



+^ 



86 PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

gré, François-Jacques deReviers, ci-devant 
comte de Mauny, ex-major des gardes suisses 
du comte d'Artois, accusé d'émigration, et 
Louis-Alexandre de Beaulieu^ qui lui avait 
donné asile. 

Au moment où mon aïeul franchissait la 
grille du palais , il fut heurté par un jeune 
homme qui marchait avec une précipitation 
singulière. En ce moment, quelqu'un pro- 
nonça son nom, et il vit le jeune homme 
qu'il regardait s'éloigner, s'arrêter brusque- 
ment et se retourner. Charles-Henry Sanson 
reconnut alors [ce qu'en ce moment même il 
soupçonnait, que ce jeune garçon si pressé était 
une femme vêtue d'habits masculins. Ce dé- 
guisement était assez fréquent à cette époque 
pour qu'il ne s'en étonnât pas ; il prit donc le 
bras de la personne qui l'avait abordé , et se 
mit à se promener de long en large avec elle 
dans la cour du palais. 

Cette personne venait de le quitter, il por- 
tait la main sur le marteau de la porte 
massive de la prison, lorsqu'il se sentit tiré 
par sa veste, et aperçut à ses côtés le jexme 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 87 

homme dont la tournure féminine T avait 
un instant intrigué. C'était effectivement 
une femme, elle pouvait avoir une trentaine 
d'années ; ses traits étaient si réguliers , leur 
ensemble si parfait, que bien que son visage 
fût d'une pâleur li\ide, on ne pouvait s'empê- 
cher d'être frappé de sa beauté. L'émotion que 
révélait sa physionomie, tenait à la fois du dé- 
sespoir et de la colère ; ses lèvres blêmes s'agi- 
taient convulsivement et ses yeux étincelaient 
d'un éclat fiévreux; elle entraîna Charles- 
Henry Sanson au milieu de la cour, et ^ans 
préambule, d'une voix vibrante et saccadée : 

— Veux-tu gagner cinquante louis en or 
en sauvant un condamné? lui dit-elle. 

Mon grand-père tressaillit et instinctivement 
il promena un regard inquiet autour de lui. 
Rassuré par l'isolement dans lequel ils se trou- 
vaient. 

— Je le sauverai pour rien, répondit-il^ pourvu 
que vous m'indiquiez comment je devrai m'y 
prendre pour faire ce que vous désirez. 

— Ne peux-tu disparaître pour im jour, 
pour quelques heures. 



S8 PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

— Mauvais moyen, mes aides ne sont-ils 
pas là? Nous ne sommes plus aux temps de 
Tépée et de la hache. L'exécuteur n'est aujour- 
d'hui qu un rouage dans une machine. S'il fai- 
sait défaut, le premier venu suffirait pour le 
remplacer. Ce que vous souhaitez est impos- 
sible, et je ne saurais vous donner qu'un con- 
seil, celui de vous résigner. 

— Me résigner 1 s'écria l'inconnue avec un 
accent presque indigné. 

— Une plus grande infortune que la vôtre 
s'est résignée, madame. 

La jeune femme comprit l'allusion, elle 
baissa la tète. Lorsqu'elle la releva, une révo- 
lution complète s'était opérée sur sa physiono- 
mie; ses yeux secs et brûlants s'étaient humeo- 
tés, des larmes ruisselaient sur ses joues, et au 
milieu des sanglots qui soulevaient sa poitrine 
on l'entendait murmurer : 

— Le misérable 1 le misérable 1 

. Charles-Henry Sanson lui demanda à qui 
s'adressait cette épithète. 

— A un infâme auquel j'ai racheté au poids 
de l'or une tète qui m'était chère , qui hier 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 89 

jurait de la sauver, et que tout à Theure je 
viens d'entendre la demander à ses juges, à 
Fouquier-Tinville ! 

Elle avait prononcé ce nom d'une voix haute ; 
mon grand-père lui fit signe de parler bas, et 
la conduisant sous une des voûtes, il lui dit : 

— Cîomment avez-vous pu ajouter foi à ses 
promesses ? Comment avez-vous supposé que 
ce marché, il aurait le pouvoir de Taccomplir? 
Je vous disais tout à Theure que je n'étais qu'un 
misérable rouage de la guillotine, le rouage 
qui tue; Fouquier joue un rôle non moins 
misérable dans une autre machine; nous 
obéissons tous les deux à ime volonté plus 
puissante que toutes les forces humaines. Un 
instant- d'arrêt et nous serions brisés sans avoir 
la consolation d'avoir sauvé une victime. 
Ne serait-ce pas la main de Dieu qui nous 
pousse, madame, continua mon grand-père 
comme s'il se parlait à lui-même, de Dieu qui, 
souvent déjà, a châtié dans les enfants les 
crimes et les fautes de leurs pères. 

La jeune femme donnait un libre cours à ses 
pleurs. 



90 PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

— Mon Dieu ! que me reste-t-il à faire ? 
murmurait-elle d'une voix entrecoupée. 

— A apprendre à mourir, en voyant mourir 
ceux que nous aimons, madame I 

— Ne pourrai-je, au moins, rendre à son 
corps les derniers devoirs, monsieur? Ne pour- 
rai-je, une fois encore, pleurer sur ses restes? 
Ah I ne soyez pas impitoyable, il s'appelle 

— Je ne veux pas savoir son nom, madame; 
le cadavre des criminels appartient à la Répu- 
blique, et la République est une ménagère ja- 
louse qui ne souffre pas que Ton dispose de son 
bien. — Voici un de mes aides qui vient m'ap- 
peler, je vous laisse avec lui; peut-être consen- 
tira-t-il à vous faciliter la cruelle tâche que 
votre dévouement vous impose ; quant à moi , 
je ne puis vous promettre que de fermer les 
yeux. 

Mon grand-père quitta alors son interlocu- 
trice et se rendit à la Ck)nciergerie où on lui 
livra Reviers-Mauny et Beaulieu qui, tous deux, 
avaient été condamnés à la peine de mort. L'ap- 
proche de la dernière heure n'avait point altéré 
les traits de leur visage. Assis à côté l'un de 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 91 

l'autre dans la charrette, ils s'entretenaient fa- 
milièrement et sans qne leur fermeté fût un 
instant ébranlée par les clameurs de la multi- 
tude. Lorsque le véhicule fut arrêté sur la place 
de la Ré^'^olution, au moment où Charles-Henry 
Sanson aidait les condamnés à descendre, il 
s'aperçut que Reviers-Mauny, encore debout 
sur la voiture, devenait très-pâle. Il dirigea ses 
regards dans la direction sur laquelle les yeux 
du patient restaient fixés, et il reconnut dans 
la foule, la jeune femme avec laquelle il s'était 
entretenu quelques heures auparavant dans la 
cour du palais. Il fut épouvanté des consé- 
quences qu'une semblable imprudence pouvait 
avoir pour cette malheureuse, il appela son 
aide; c'était un homme auquel la destinée, par 
un de ces bizarres caprices qui lui sont fami- 
liers, avait donné le nom d'un des plus puis- 
sants ministres de la monarchie : il s'appelait 
Louvois. 

— Louvois, lui dit mon grand-père, tu as 
reçu cinquante louis d'une femme habillée en 
homme pour soustraire le cadavre d'un des deux 
condamnés. Il faut montrer que nous sommes 



92 PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

plus honnêtes que le citoyen accusateur, qui, 
parait-il, lui a volé son argent ce matin; il 
faut gagner consciencieusement tes cinquante 
louis. Elle est là, à droite de la guillotine, au 
cinq ou sixième rang, veille sur elle. 

Louvois fit un clignement d'ϔl approbatif 
et Charles-Henry Sanson s'occupa des prépa- 
ratifs de l'exécution. 

Beaulieu mourut le premier. Au moment où 
le couteau, tout sanglant, s'abattait pour la 
seconde fois, un cri. qui ressemblait à la fois à 
un gémissement et à xme imprécation, partit 
du groupe le plus rapproché de Téchafaud. 

Comme Charles-Henry Sanson l'avait prévu, 
la pauvre femme avait été incapable de dominer 
sa douleur. Ce cri, c'était elle qui l'avait poussé. 
Aussitôt xme sinistre rumeur s'éleva autour 
d'elle; ses plus proches voisins l'arrêtèrent, 
tandis que de tous les côtés on entendait des 
vociférations qui s'adressaient autant au dé- 
guisement de la malheureuse qu'aux sentiments 
d'aristocratie dont elle venait de fournir un 
éclatant témoignage. 

On parlait déjà de la conduire au tribunal 



fr 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 93 

révolutionnaîïe, lorsque Louvois, qui était par- 
venu à se frayer un passage, Tarracha à ceux 
qui la retenaient, et, la saisissant d'une main, 
de l'autre lui appliqua une paire de soufflets 
en Tapostrophant en ces termes : 

— Ah! scélérate, je savais bien que tu me 
trompais, mais du diable si je te croyais assez 
infâme pour me tromper avec un aristocrate. 
Heureusement que la nation a mis ordre à ses 
affaires et aux miennes en même temps. Désor- 
mais il ne pourra pas plus souiller mon lit que 
le sol de la liberté, ton galant. Hein, t'es-tu 
régalée de sa grimace? Mais je crois que tu 
geins encore ! Croiriez-vous, citoyens, que cette 
coquine a l'audace de pleurer son amant au 
nez et h la barbe de son mari? 

L'aveu naïf que faisait Louvois de ses pré- 
tendues infortunes conjugales, souleva quel- 
ques lazzis dans la foule. On rit; on ne pensa 
plus au terrible tribunal et on laissa l'époux 
libre de déterminer le châtiment que méritait 
sa coupable moitié. 

Le soir, les cadavres des deux suppliciés 
furent portés à la Madeleine; mais Louvois, qui 



V- 



91 PREMIÈUES EXÉCUTIONS 

n'avait pas voulu laisser sa bonne action in- 
achevée parvint à obtenir un passeport et à 
conduire la jeune femme à la frontière. C'était 
une grande dame dont je ne citerai pas le nom 
par un scrupule dont mes lecteurs apprécie- 
ront la convenance, et bien que ce nom ait été 
prononcé dans quelques mémoires du temps à 
propos de la vénalité de Fouquier-Tin\ille. Elle 
récompensa généreusement son libérateur et le 
mit à même de quitter le métier. 

Le 10 mai, on entama le procès des généraux 
qui étaient accusés de trahison ou de complicité 
dans la défection de Dumouriez. 

Le général Lanoue, qui comparut le premier, 
fut acquitté ; Miranda, sur lequel le général en 
chef avait rejeté la responsabilité de la défaite 
de Nerwinden, fut également absous par le 
tiibunal. Moins heureux que ses collègues, 
Joseph Miaczinski , général d,e brigade, avait 
été condamné à mort. 

Il existait à sa charge une pièce qui légiti- 
mait cet arrêt. On avait trouvé sur lui une 
lettre de Dumouriez qui lui annonçait qu'il ve- 
nait de faire arrêter le ministre de la guerre 



# 

PREMIÈRES EXÉCUTIONS 95 

Beumonville et les commissaires de la Conven- 
tion qui accompagnaient celui-ci , et qui lui 
ordonnait de s'emparer de la place de Lille et 
d'y proclamer la constitution de 1789. Il avait 
été arrêté au moment où il tentait de mettre 
les ordres de son chef à exécution, aussi sa 
condamnation ne surprit-elle personne^ 

Son exécution avait été fixée au 18, mais il 
demanda un sursis en promettant de révéler 
des choses importantes à la République, et, ce 
sursis lui ayant été accordé, un seiQ individu, 
le nommé Etienne^ tailleur de pierres , con- 
vaincu d'avoir distribué de faux assignats , 
monta ce jour-là sur Téchafaud. 

La fin de Miaczinski fut misérable et indigne 
d'un homme de cœur. Lorsque deux membres 
de la Convention se présentèrent à la Concier- 
gerie, ils le trouvèrent à moitié ivre , et les 
révélations qu'on attendait de lui se bornèrent 
à des divagations ou à de lâches insinuations 
contre les Girondins , par lesquelles il espérait 
peut-être fléchir la Montagne et obtenir grâce 
de la vie. En voici un échantillon que je puise 
dans le rapport présenté à la Convention. » 



*. 



* 



96 PREMIÈRES EXÉCUTIONS 

« L'an mil sept cent, etc ; nous étant 

transportés dans le greffe de la prison où était 
le général Miaczinski; ledit Miaczinski a dé- 
claré que, dans ses relations avec Dumouriez, il 
a reconnu que le projet de celui-ci était de s'ap- 
proprier le Brabant, de négocier le mariage du 
jeune Egalité avec la petite princesse duTemple, 
et qu'à l'égard du petit prince, Dumouriez 
donnait à entendre qu'on en ferait des choux et 
des raves; que Lacroix a toujours paru lié avec 
Dumouriez ; que ce dernier, pour son succès, 
comptait sur la majorité de l'Assemblée natio- 
nale, qu'il estimait Pétion, Gensonné, et était 
en correspondance avec eux. » 

Les incohérentes accusations de Miaczinski 
ne purent prolonger l'existence qui lui échap- 
pait.' Le lendemain, sur la proposition d'un des 
rapporteurs et malgré l'opposition de Thuriot, 
l'autre conmiissaire , la Convention leva le 
sursis. 

Maczinski donna un spectacle bien rare à 
cette funeste époque où les plus faibles mettaient 
leur gloire à mourir vaillamment. Ce soldat 
chercha du courage dans une bouteille, il 



# 

• 



PREMIÈRES EXÉCUTIONS 97 

était ivre-mort lorsqu'on le porta sur Técha- 
faud. 

Un distributeur de faux assignats, le nommé 
Jean-François Bellerose, cordonnier, fut guil- 
lotiné le même jour que ]Miaczinski. 

Le lendemain, le lieutenant-général Devaux, 
attacÊé à Tétat-major de Dumouriez et accusé 
de complicité avec lui, subit le dernier supplice ; 
il était encore accolé à un incriminé de colpor- 
tage de faux assignats : un chirurgien nommé 
Henry Dupe^^ray. 

Le dernier jour du mois de mai, le co)nte de 
Beauvoir de Mazit fut condamné à mort et 
exécuté. 

Le 10 mai, la Cîonvention avait décrété que 
les jugements des tribimaux criminels du dé- 
partement de la Seine ne seraient plus exé- 
cutés sur la place de la Réunion (ancien Car- 
rousel), et elle attribuait au Conseil exécutif le 
choix d'un autre emplacement pour les exécu- 
tions. Le Conseil exécutif désigna la place de 
la Révolution, théâtre de la mort de Louis XVI. 

On y transporta Téchafaud qui fut dressé un 
peu plus loin du Ministère de la marine que ne 

IV 7 



98 PREMIÈRES EXECUTIONS 

l'était la position qu'il avait occupée lors de la 
mort du roi; on le mit au centre de la place, 
dans le sens perpendiculaire k la ri\dère, mais 
de façon à ce qu'il fût plus rapproché du jar- 
din des Tuileries que des Champs-Elysées. 

Le 6 juin, on supplicia ime fournée d'indi- 
vidus accusés d'avoir falsifié de faux assignats 
et de les avoir colportés : les nommés Meavx 
de Saint-Marc y négociant; Améd^e Juillet, 
ancien capitaine de cavalerie; Richemont- 
ViUote, homme de loi, et JosepJi^Domi7iique 
Soqville, homme de lettres; le 11, un tapis- 
sier, nommé Beguinet^ coupable d'avoir voulu 
entraîner un de ses parents à se réunir à lui 
pour rejoindre les Vendéens; le 12, le général 
Lvcvy€)\ major général de la cavalerie de 
Tannée de Belgique, complice de Dumouriez; 
le 16, Jacques Cauver, cuisinier, distributeur 
de faux assignats; le 17, François HenauU, 
négociant, pour le même crime, et le 18, les 
douze condamnés pour avoir pris part à la cons- 
piration de la Rouerie, affaire assez importante 
pour que je lui consacre exclusivement le cha- 
pitre qui va suivre. 




IV 



LA CONSPIRATION DE LA ROUERIE 



L'émigration de la noblesse était une grande- 
faute politique. La présence des nobles dissé- 
minés sur le territoire, leur influence, consti- 
tuaient un élément de résistance qui pouvait 
obtenir pour la royauté des conditions moins 
désastreuses que celles qui lui furent imposées 
par la fortune. On dit que Mirabeau stimula 



100 CONSPIRATION 

fort habilement cette fièvre d'expatriation, 
s'il en fut ainsi, il prouva une fois de plus qu'il 
était aussi grand politique que grand orateur. 
En désertant leurs donjons, en abdiquant le 
prestige qui sumvait aux talismans féodaux 
brisés dans la nuit du 4 août, les gentils- 
hommes laissaient derrière eux un trône sans 
appui, le roi sans armée, l'esprit révolution- 
naire sans contre-poids. 

Mais toute la noblesse était loin d'être à l'é- 
tranger; beaucoup de ses membres soit qu'ils 
pensassent comme Danton que l'on n'emporte- 
point sa patrie à la semelle de ses souliers, soit 
qu'ils entrevissent que le sol natal devait être le 
théâtre de la véritable lutte, que la seule ba- 
taille qui pût, même étant perdue, rester glo- 
rieuse, devaitse livrer entredes Français, avaient 
résisté aux incitations qui leur arrivaient de 
Coblentz et jeté dédaigneusement a.u feu les 
quenouilles que les nouveaux croisés leur adres- 
saient. Ils vivaient disséminés dans leurs terres, 
suivant d'un œil inquiet les progrès de la ré- 
volution, mais condamnés par leur isolement 
à l'impuissance, réduits par la crainte de se 



DE LA ROUERIE 101 

compromettre inutilement, à exhaler silencieu- 
sement les sentiments de haine et de colère 
que soulevait dans leur cœur, le triomphe de 
leurs ennemis. 

Un homme obscur conçut la pensée de réunir 
tous ces éléments hostiles au régime nouveau, 
de les agréger par Tassociation, de former dans 
rOuest ime ligue assez puissante pour étouflfer 
la république dans son berceau. 

Cet homme se nommait Tuffln de la Rouerie. 

C'était un de ces esprits audacieux et re- 
muants prédestinés à l'aventure. Ses passions 
réimissaient ce qui se contredit ordinairement : 
la mobilité et Ténergie. Le commencement de 
sa carrière avait tout le caractère du roman. 
Officier, il avait brisé son épée dans un jour 
de désespoir amoureux, il s'était fait trappiste. 
Mais si le caractère que je viens d'esquisser 
pouvait s'enthousiasmer de l'ascétisme du cloî- 
tre, il ne devait supporter qu'avec impatience 
la régularité monotone de la vie religieuse. 
La Rouerie jeta le froc aux orties et fit, comme 
volontaire, la guerre d'Amérique. A son retour,' 
la générosité des idées nouvelles le séduisit tout 



102 CONSPIRATION 

d'abord ; mais il était gentilhomiiie , il ne 
tarda pas à reconnaître que toute transaction 
entre Tordre auquel il appartenait et la révolu- 
tion, était une chimère. Le danger du roi exalta 
son royalisme : il partit pour Coblentz et offrit 
aux princes de soulever la Bretagne. 

Il rentra en France avec quelque argent et 
seul, sans autre appui que son indomptable' 
volonté, il entreprit de réaliser le plan qu'il 
avait formé. 

Il faudrait un livre, et surtout une autre 
plume que la mienne, pour raconter ce que fut 
Texistence de cet homme pendant Tannée qu'il 
employa à nouer la conspiration dont le réseau 
embrassait toute la Bretagne et à laquelle il 
n'a manqué que la vie de son chef pour rester 
plus célèbre que toutes celles dont Thistoire a 
perpétué le souvenir. 

Infatigable, il était partout et il n'était nulle 
part. On Tavait vu à Jersey, à Londres, à 
Cîoblentz, et quelques jours après il laissait la 
trace de ses pas dans tous les sentiers de la 
Bretagne, déjouant par mille déguisements la 
méfiance des autorités constitutionnelles. 



DE LA ROUERIE lOQ 

Ce complot était son œuvre; il ne se con- 
fiait à aucun intermédiaire, il \isitait lui- 
même les plus humbles de ceux que leur 
position lui désignait comme complices; il 
relevait leur courage, il stimulait leur zèle, il 
aiguillonnait leur foi; il leur montrait le pa- 
lais de leur roi envahi, sa famille outragée, 
sa tête souillée du bonnet rouge ; il leur prou- 
vait la nécessité de défendre par les armes, 
dans la royauté, non-seulement leurs senti- 
ments, mais leurs propres biens, mais leurs 
propres existences. Si leur âge, si leurs infir- 
mités, si leur sexe rendaient ceux auquels il 
s'adressait incapables de porter les armes; par 
une transaction très-habile, il emportait du 
moins, la promesse qu'ils donneraient à Tas- 
sociation une année de leurs revenus. 

Au mois d'août 1792, les fils de la conju- 
ration s'étendaient dans toutes les villes, dans 
tous les bourgs, dans toutes les landes de la 
Bretagne, et le nœud de tous ces fils, c'était la 
main du seul la Rouerie qui le tenait. 

Ce fut cet excès de précautions qui fit avor- 
ter le complot et préserva la France du dan- 



104 CONSPIRATION 

ger qu'elle eût couru si la grande province se 
fût soulevée au moment où Dumouriez était 
acculé dans les défilés de TArgonne. 

La révolution au 10 août avait surpris 
la Rouerie comme un coup de foudre. Il avait 
jusque-là attendu une occasion favorable pour 
donner le signal de Tinsurrection; le roi était 
captif, les Prussiens en retraite, il commen- 
çait à craindre qu'il ne fût trop tard. 

Le chagrin, les angoisses, et surtout les 
fatigues inouïes qu'il avait supportées, avaient 
ébranlé sa santé , le corps allait manquer à 
cette âme vaillante : il tomba malade. 

Il était alors réfugié auprès de Lamballe, 
chez madame Desclos de la Fauchais; mais des 
visages suspects avaient été vus autour de la 
maison, il quitta ce gîte, après avoir enterré 
dans le jardin, à cinq pieds sous terre, tous les 
papiers dont il était porteur et, sous le nom de 
Gosselin, il alla demander asile à un gen- 
tilhomme breton du voisinage, M. Delamotte 
de Laguyomarais qui Taccueillit. 

La Rouerie se sentait mourir. Il se fit recon- 
naître de son hôte; il ne lui cacha pas les 



DE LA ROUERIE 105 

dangers auxquels Texposait cette généreuse 
hospitalité; Sans avoir pénétré tous les détails 
delà conjuration, les autorités bretonnes avaient 
réveil. — Deux des agents de la Rouerie, La- 
touche et un aventurier nommé Laligand- 
Morillon, avaient vendu à Danton les secrets 
dont ils étaient dépositaires. Désigné comme 
un agent très-actif de Témigration, la tête de 
la Rouerie avait été mise à prix. Le moribond 
indiqua stoïquement à son hôte les précautions 
que celui-ci aurait à prendre pour dérober son 
cadavre à toutes les recherches et bientôt après 
il expira. 

M. de Laguyomarais appela chez lui un 
chirurgien de Saint-Servan, nommé Lemasson, 
avec lequel il était lié. Ce dernier défigura 
le corps de la Rouerie par de nombreuses in- 
cisions, et, dans la nuit suivante, une fosse 
ayant été creusée dans un bois voisin de Tha- 
bitation, on y déposa le corps du conspirateur 
entre deux lits de chaux vive, qui devaient 
en effacer promptement toute trace. 

Mais il se trouva encore un traître parmi les 
gensdeM. de Laguyomarais; un nommé Cheftil 



106 CONSPIRATION 

le dénonça ; les restes du proscrits furent décou- 
verts. On apprit que, pendant quelques jours, 
il avait demeuré chez madame Desclos do 
la Fauchais : une fouille pratiquée dans le jar- 
din de cette dame amena la saisie du dépôt que 
la Rouerie avait confié à la terre. 

Heureusement il avait eu le pressentiment 
de sa fin prochaine, car il avait brûlé la 
liste des conjurés et les papiers qui compro- 
mettaient ses complices. Mais M. de Laguyo- 
marais, sa famille et ses domestiques, ma- 
dame Desclos de la Fauchais, le chirurgien de 
Saint-Servan et quelques gentilhommes bre- 
tons,, convaincus par la notoriété publique de 
connivence avec Fagent de Coblentz, furent 
arrêtés, transférés à Paris et traduits au tribu- 
nal révolutionnaire. 

Le procès commença le 8 août et se prolon- 
gea pendant dix séances. On acquitta les deux 
fils de M. de Laguyomarais, dont l'un avait 
vingt ans et l'autre quinze ans et demi. M. de 
Laguyomarais et sa femme Marie-Jeanne 
Micault; son beau-frère, Mathurin Micault 
de Minmlle, ex-commissaire de la marine; 



DE LA ROUERIE ICHf 

Angélique-Françoise Desilles, femme Desclos 
de la Fauchais; Tabbé Thébaut de Lachave- 
nais, précepteur des jeunes de Laguyomarais; 
Anne de Pontavis^ ancien officier au régi- 
ment d'Armagnac; 3Iichel-Julien- Alain Picot 
de Moelan; Félix-Victor Locqiwr de Gr an- 
ville; Jean-Baptiste Gurge dé Fontevieux, 
ex-officiers aux chasseurs du Gévaudan, furent 
condamnés à la peine de mort, et le 18 juin 
ils subirent leur peine avec un grand courage. 

Deux des accusés, le jardinier Perrin et le 
chirurgien Lemasson, condamnés à la dépor- 
tation, furent enfermés à Bicêtre où nous les 
retrouverons lors des prétendues conspirations 
des prisons. 

Le 23, on exécuta Jean-Louis Brun, con- 
damné par le tribunal comme contre-révolu- 
tioimaire. Le 8 juillet, le tribunal envoya à 
Téchafaud, Pierre Fourneau, distributeur de 
faux assignats, et le 12 du même mois il entan 
maie procès des assassins de Léonard Bourdon. 

Cette affaire avait fait grand bruit au mois 
de mars précédent. Depuis l'assassinat de 
Lepelletier, quelques représentants du peuple, 



108 CONSPIRATION 

et ce n'étaient pas ceux que leur importance 
politique eût désignés aux assassins, voyaient 
partout des poignards; le moindre prétexte 
leur suffisait pour se poser en martyrs de la 
liberté. 

La Convention avait envoyé dans le Jura 
deux de ses membres, Léonard Bourdon et Prost, 
pour activer le recrutement ; les deux repré- 
sentants s'étaient arrêtés à Orléans, et c'est de 
cette ville que le premier écrivit à l'Assemblée 
que, lui aussi, avait payé son tribut à la patrie 
et que son sang avait coulé pour elle. 

S'il fallait l'en croire, au moment où il se 
rendait avec son collègue à l'hôtel de ville; le 
poste de garde nationale qui était de service 
h la maison commune se serait précipité sur 
eux en criant : Voilà ces scélérats 1 11 aurait été 
saisi, frappé, traîné dans la cour, plusieurs 
coups de fusil auraient été tirés sur lui, mais 
sans l'atteindre, ses habits auraient été lacé- 
rés à coup de baïoimette et il n'aurait dû la 
vie qu'au généreux dévouement du comman- 
dant Dulac, qui lui aurait fait un rempart de 
son corps. 



DE LA ROUERIE 109 

La Convention, indignée de l'attentat dont 
un de ses membres avait été la victime, avait 
traduit la municipalité à sa barre. 

Les allégations des magistrats réduisirent 
de beaucoup les dangers dont Léonard Bour- 
don était si fier; suivant eux cet assassinat 
prémédité n'avait été qu'un accident fortuit, 
et la conséquence d'une querelle de cabaret. 

A l'issue d'un dîner patriotique qui leur avait 
été offert, et dans lequel les têtes avaient été 
fortement surexcitées parles libations, les deux 
commissaires de la Cîonvention s'étaient rendus 
au café du Jeu-de-Paume. Là, une violente 
discussion s'élève entre plusieurs des convives 
patriotes et quelques persoimes qui se trou- 
vaient dans l'établissement. Léonard Bourdon 
avait alors quitté le café pour rentrer chez lui ; 
au moment où il passait devant l'hôtel de ville, 
un de ceux qui l'escortaient insulta la senti- 
nelle. Des injures on en vint aux coups; le 
poste étant sorti du corps de garde et les amis 
de Léonard Bourdon et les gardes nationaux 
prenant fait et cause pour leur camarade, la 
mêlée était devenue générale ; le représentant 



lie CONSPIUATION 

avait reçu dans la bagarre un léger coup de 
baïonnette dans le bras et une contusion à la 
tête. 

Mais la Convention n'accepta pas cette ver- 
sion. Orléans était signalé par son modéran- 
tisme, le gouvernement croyait nécessaire de 
réprimer ces velléités de résistance; la muni- 
cipalité fut suspendue et tous les gardes na- 
tionaux du poste de rhôtel de ville, au nombre 
de treize, furent arrêtés et traduits au tribunal 
révolutionnaire, où après des débats fort agités 
et dans lesquels les accusés ne cessèrent de 
protester de leur innocence, neuf d'entre eux 
furent condamnés à la peine de mort. C'étaient 
les nommés Jean-Panl Nonneville^ rentier; 
Jean-Baptiste Potfyssot^ recruteur; Jacq^ies-Ni- 
colas Jacquet^ rentier; Tassin de Moncotirt 
(Pierre-Augustin)^ négociant; Jean-Baptiste 
Qu^S7iel, musicien; Jean-Henri GilUt-]>imme^\ 
bonnetier; François-Benoît Couet, agent de 
change; Adrieii-Hippolyte Buissot^ rentier, et 
Jacques Broue dit la SaJU, blanchisseur de 
cire. 

L'exécuteur avait reçu des ordres de Fou- 



DE LA ROUERIK 11] 

quier-Tinville ; mais le sentiment public incli- 
nait si unanimement à la clémence que Charles- 
Henry Sanson, tout le premier, ne croyait 
pas à Texécution. Les parents des condamnés 
s'étaient adressés à Jean-Bon Saint- André, qui 
avait exercé à Orléans les fonctions de commis- 
saire de la Convention; il les engagea à appor- 
ter une pétition à la barre de TAssemblée. La 
vue de ces femmes, de ces enfants en pleurs, 
de ces hommes qui suppliaient produisit une 
profonde et douloureuse émotion; quelques 
cris de grâce partirent des tribunes qui n'é- 
taient cependant pas coutumières de clémence. 
Léonard Bourdon avait un beau rôle à jouer, 
en devenant lui-même Tavocat de ses préten- 
dus assassins; mais ce pédagogue ne brilla 
jamais parla générosité du caractère, et la Con- 
vention fut inflexible. 

A trois heujes de l'après-midi, les neuf Orléa- 
nais furent conduits au supplice ; ils étaient re- 
vêtus de la chemise rouge des parricides; plu- 
sieurs d'entre eux étaient très-abattus, mais les 
autres et particulièrement "Nonneville et Buissot 
allèrent à la mort avec un grand courage. 



l 



CHARLOTTE CORDAY 



Le 19 juillet, au moment môme où les ca- 
davres des neuf victimes des forfanteries de 
Léonard Bourdon s'acheminaient vers le cime- 
tière de la Madeleine, un autre représentant du 
peuple était frappé d'un coup de poignard. 

Ce représentant, c'était Marat ; le meurtrier, 
c'était Charlotte Corday. 

IV 8 



114 CHARLOTTE CORDAY 

En 1792, la pro\ince, ropinion publique, 
accueillaient les déclamations de Marat avec 
plus de dégoût que de colère, avec plus de dé- 
dain que de haine. Bien des gens se refusaient 
à prendre au sérieux ce convulsionriaire féroce 
dont les élucubrations étaient toujours aussi 
bouffonnes que sinistres. Confondant avec le 
ridicule le burlesque, qui peut être terrible, ils 
laissaient au bon sens le soin d'en faire justice. 
La Gironde, en l'attaquant corps à corps, méta- 
morphosa ce pygmée en géant; elle succomba 
dans la lutte, et Marat eut cent coudées lorsque 
les cadavres des grands orateurs abattus lui 
servirent de piédestal. Comme on^ voyait, en 
même temps, le système de proscriptions dont il 
avait été Tapôtre, devenir la loi de salut de la 
République, les esprits superficiels en conclurent 
qu'il était l'arbitre des destinées de la nation et 
ils rejetèrent au second plan les véritables 
rois de la terreur. D'un excès de mépris , on 
passa sans transition à un excès d'épouvante. 
Les gens de bien, les patriotes sincères, regar- 
dèrent Marat comme .une sorte de Vieux do la 
Montagne dont chaque parole commandait un 



CHARLOTTE COUD A Y 115 

meurtre, et qui avait la démagogie tout entière 
pour séide. Les débris de la Gironde, réunis 
autour de Wimpfen, qui allait essayer dç relever 
le drapeau de la république modérée, propagè- 
rent cette opinion. Désigner Marat comme chef 
du parti qui les avait proscrits, c'était à la fois 
vouer ce parti à rexécration publique et se 
recommander soi-même à Tenthousiasme de 
tous les cœurs honnêtes. 

Il y avait alors à Caen une jeune fllle dont 
Tâme virile, Tesprit enthousiaste se familia- 
risaient tous les jours avec l'héroïsme, par la 
lecture assidue des grands historiens de l'anti- 
quité. On l'appelait Marie-Anne Charlotte de 
Corday d' Arment; elle était née aux Ligneries, 
petit village des environs d'Argentan. Sa 
famille était noble et comptait ime de nos 
plus grandes gloires nationales panni ses as- 
cendants; son père, Jacques-François de Corday 
d'Armont, descendait au troisième degré de 
Marie Corneille, sœur de l'auteur du Cid; 
M. de Corday était pauvre; son revenu ne 
s'élevait pas au-delà de quinze cents livres. 
Madame de Corday était morte lorsque Char- 



116 CHARLOTTi: CORDAY 

lotte n'était encore qu'une enfant. Cette dou- 
leur prématurée, Tisolement qui en fut la 
conséquence, la livrèrent de bonne heure 
aux forts enseignements de la solitude et du 
recueillement. Elle ne vécut pas moins soli- 
taire et moins recueillie au couvent de TAb- 
baye-aux-Dames où son père laplaçii à l'âge 
de quatorze ans. Les frivolités dévotieuses et 
mondaines devaient avoir peu de prise sur cet 
esprit en quête du sublime. Les héros de Plu- 
tarque étaient ses seuls amis; nourrie de cette 
moelle do lion, elle dédmgnait toute lecture qui 
ne pouvait fortifier les généreuses aspirations 
de son cœur. 

lînthousiaste des principes de la Révolution, 
elle en salua l'aurore avec transport ; elle en 
embrassa la cause avec l'ardeur des convictions 
sincères. Bien que toujours froide, grave et 
réservée, elle concentrait en elle-môme les sen- 
timents qui débordaient de son ûme, elle ai- 
mait la patrie et la liberté avec les sublimes ar- 
deurs de ses ancêtres, les Romains de Corneille. 
Les excès de la Révolution, le triomphe de ceux 
qu'elle considérait comme les plus dangereux 



CHARLOTTE CORDAY 11" 

adversaires de cette République chérie, la con- 
sternèrent ; mais dans un cœur aussi solidement 
trempé, rabattement devenait rapidement une 
résolution. Elle regarda autour d'elle, elle vit 
son parti dispersé, anéanti; elle en conclut que 
si Dieu avait permis que ce qui était le droit, 
la justice, la vertu succombât pendant quelques 
jours, c'était qu'il avait, une seconde fois, ré- 
servé à une femme la gloire de délivrer son 
pays, et elle chercha qui elle devait frapper. 

Comme je l'expliquais tout à Theure, l'im- 
portance révolutionnaire de Danton et de 
Hobespierre était, pour les provinciaux, effacée 
par la sinistre personnalité de Marat dont lo 
nom se trouvait associé à tous les meurtres, à 
tous les pillages. L'indignation de la jeune 
patriote était trop véhémente pour s'allangiiir 
dans la solution d'un problème de l'avenir po- 
litique. Non-seulement Marat égorgeait la Ré- 
publique, mais il la déshonorait ; c'était ^larat 
que le ciel désignait à son poignard. 

La mort de TAmi du peuple fut décidée avec 
un stoïcisme doux et calme, dont la grandeur 
ne se retrouve dans aucun des tyrannicîdos que 



118 CHARLOTTE COUDAY 

rhîstoire a célébrés. Elle résista à la tentation 
de voir ses amis, les Girondins, applaudir à son 
glorieux projet; ce projet, elle le mura dans 
son sein comme dans ime tombe. Elle quitta 
Caen pour aller chercher la bénédiction de son 
père, pour faire ses adieux à tout ce qui la rat- 
tachait à ce monde, et, le 9 juillet, elle monta 
dans la voiture qui devait Tamener d'Argentan 
à Paris. 

Arrivée dans cette ville, le jeudi 11, vers 
midi, elle descendait dans la rue des Vieux- 
AugustinS; n"" 17, à Thôtel de la Providence, 
tenu par un nommé Groslier. Ce voyage de 
quarante-huit heures Tavait fatiguée ; elle ne 
quitta pas sa chambre, se coucha à cinq heures- 
et s'endormit; elle ne se réveilla que le len- 
demain à huit heures du matin. 

Barbaroux lui avait donné une lettre de re- 
commandation pour son collègue Duperret. 
Elle porta cette lettre chez ce dernier, il était 
à la Convention; elle rentra à son hôtel, passa 
la journée à lire Plutarque et retourna le soir 
chez le représentant. Duperret était à table avec 
sa femme et ses filles ; il reçut la protégée de 



CHARLOTTE CORDAY 119 

Barbaroux et lui promit de la conduire le len- 
demain au ministère de Tintérieur où elle vou- 
lait solliciter pour une de ses amies, mademoi- 
selle de Fopbin. 

Le samedi, avant d'aller au rendez-vous que 
lui avait donné Duperret, elle écrivit à Marat un 
billet dans lequel elle lui demandait une entre- 
vue, et elle le mit à la poste; ensuite, accompa- 
gnée du représentant, elle se rendit chez le mi- 
nistre. Mais, mal noté à cause de ses liaisons avec 
les proscrits, Duperret ne put obtenir Taudience 
qu'il sollicitait; il reconduisit Charlotte Corday 
jusqu'au jardin du Palais-Royal où il la laissa 
seule. Alors elle entra chez un coutelier où 
elle acheta un couteau à manche d'ébène, long 
et acéré; puis elle rentra à'son hôtel, où elle 
espérait trouver la réponse de Marat. 

Marat était malade. La fièvre continue qui 
brûlait son sang dégénérait en une sorte de 
lèpre hideuse contre laquelle les ressources de 
Tart étaient impuissantes; depuis quelques 
jours il n'allait plus à la Convention. Charlotte 
Corday ne pouvait plus le frapper au sommet 
de la Montagne, comme elle en avait eu le 



120 (MÎARLOTTE CORDAY 

projet; elle était rédiiite à Taller cherclier dans 
son antre. Le samedi 13, vers onze heures, 
elle se présenta une première fois chez Marat, 
et ne fut point reçue ; elle revint à son hôtel 
et prépara, pour le cas où on lui refuserait en- 
core audience, im second billet ainsi conçu : 

• Paris, 13 juillet, l'on II de la RôpubUque. 

» Âfc citoyen Marat, 

» Je vous ai écrit ce matin, Marat. Avez- 
vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puis- 
qu'on m'a refusé votre porte. Puis-je espérer un 
moment d'audience. Je vous le répète, j'arrive 
de Caen. J'ai à vous révéler les secrets les plus 
importants pour le salut de la Képublique. 
D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de 
la liberté, je suis malheureuse : il suffit que je 
le sois pour avoir droit à votre estime. 

» Charlotte Corday. » 

Ce billet écrit, elle le mit dans sa poche, 
cacha dans son sein le couteau qu'elle avait 



CHARLOTTE CORDAY 181 

acheté, prit un fiacre, se fit conduire à la porte 
de Marat, qui demeurait au numéro 20 de la rue 
des Cordeliers. Elle était vêtue d'un déshabillé 
fond blanc en basin moucheté; pour coiflEure 
elle avait un chapeau de haute forme entouré 
d'une triple ganse et orné d'une cocarde 
noire. 

Marat avait mieux que des gardes : ime 
femme, Catherine Evrard, et la sœur de celle- 
ci, Simonne, veillaient sur lui, avec la double 
sollicitude de Tamour et du fanatisme (I). La 
première refusa aigrement l'entrée h la jeune 
Normande, qui parlementa longtemps avec 
elle. Marat, entendant une voix fraîche et fémi- 
nine, et reconnaissant que c'était la personne 

(1) Madame Roland, dans ses Mémo'nSy décrit l'appar- 
tcment du n» 20 de la rue des Cordeliers (aujourd'hui 18, 
rue de TÉcole-de-Médecine) dont, suivant elle, une pièce 
au moins aurait été meublée avec un grand luxe. M. Mi- 
chelet a accueilli les assertions de madame Koland que 
M, Louis Blanc déclare controuvées ; ce qui me paraît cer- 
tain, c'est que Tentourage de Marat était assez nombreux ; 
trois femmes vivaient dans son intérieur : Catherine 
Evrard, plus connue sous' le nom d'Alberline Marat, sa 
maîtresse; Simonne Evrard, sœur de celle-ci, et Jeannette 
Maréchal, cuisinière. 



l^2 CHARLOTTE CORDAY 

qui lui avait écrit le matin, ordonna impérieu- 
sement à Catherine Evrard de l'introduire. 

Il était dans son bain , la tête enveloppée 
d'un mouchoir ; un drap sale recouvrait la bai- 
gnoire; devant lui était une planche qui lui 
servait de pupitre et sur laquelle il écrivait. 

Il voulut savoir ce qui se passait à Caen , 
interrogea Charlotte sur les noms des députés 
réfugiés dans cette ville , sur ceux des admi- 
nistrateurs des départements du Calvados et de 
TEure. A mesufe qu'elle parlait, il écrivait , 
et, lorsqu'elle eut fini, il s'écria : « D'ici à peu 
de jours ils iront à la guillotine ! » 

Cette menace rappela Charlotte Corday à sa 
mission, que la pitié et l'horreur du meurtre 
lui faisaient peut-être oublier; elle se rappro- 
cha de la baignoire et, tirant son couteau; elle 
le plongea dans la poitrine de Marat. 

Le coup était porté d'une main si ferme que 
Tarme entra jusqu'au manche et ouvrit le 
tronc des carotides. Marat appela à son aide et 
expira. 

A son cri, un commissionnaire nommé Lau- 
rent Basse , qui pliait des journaux dans une 



CHARLOTTE CORDAY 128 

pièce voisine, CJatherine Evrard et sa sœur, 
se précipitèrent dans la chambre. Charlotte 
Corday était debout devant la fenêtre, immobile 
et sans faire la moindre tentative pour s'enfuir. 
Le commissionnaire lui lance un coup de chaise 
qui la renverse. Elle se relève; mais Basse, la 
saisissant corps à corps, la jette de nouveau par 
terre et la tieiit sous lui , tandis que les Evrard 
et d'autres voisines, aidées par un chirurgien 
nommé Clair Michon de la Fondée , qui était 
principal locataire de la maison, transportaient 
Marat sur son lit. 

Au bruit, aux cris des femmes, les voisins 
accoururent, et bientôt quelques gardes natio- 
naux du poste du Théâtre-Français, qui arrê- 
tent Charlotte Corday. 

En quelques instants, le bruit de la mort de 
Marat avait attiré une foule immense aux 
abords de la maison qu'il habitait; cette multi- 
tude demandait à grands cris la tète de l'assas- 
sin. On craignit qu'elle ne fût mise en pièces 
si on essayait de la conduire au poste , et on la 
fit remonter dans l'appartement de Marat, où 
le commissaire de police Guellard du Mesnil 



124 CHARLOTTE CORDAY 

procéda à son interrogatoire , auquel assistè- 
rent Louvet et Marino , administrateurs de 
police, et les représentants du peuple Maure, 
Chabot, Legendre et Drouet. Elle répondit à 
toutes les questions avec un calme et une 
dignité qui, jusqu'à l'heure de sa mort, ne se 
démentirent pas un instant. Seulement elle 
paraissait souffrir des gémissements qui , de 
la pièce où on avait transporté le corps de 
Marat, arrivaient à celle dans laquelle elle 
se trouvait. La charité chrétienne avait laissé 
son empreinte dans cette <1me de stoïcienne. 
Elle avait cru frapper un carnassier solitaire, 
elle paraissait émue et surprise en reconnais- 
sant que le tigre était aimé. 

Lorsque la nuit fut un peu plus avancée, 
Chabot et Drouet la conduisirent dans un fiacre 
;\ la prison de F Abbaye , où les membres du 
Comité de sûreté générale Tinterrogèrent plu- 
sieurs fois, sans que sa fermeté se démentît un 
seul instant. 

Le 14, un décret de la Convention chargea 
le tribunal révolutionnaire d'instruire contre 
l'assassin de Marat et contre ses complices 



CHARLOTTE CORDAY !.>5 

Transférée à la Conciergerie le 16 au matin, 
elle aclveva le soir la lettre qu'elle avait com- 
mencée à TAbbaye, et qu'elle adressait à Bar- 
baroux. 

c^ Au CITOYEN BARBAROUX, DÉPUTÉ A LA 

Convention nationale, réfugié a Câen, rue 
DES Carmes, hôtel de l'Intendance. 

)> Au^ prisons de V Abbaye, dans la ci-devant 
chambre de Brissot, le second jour de la pré- 
paration rfd la "paix. 

» Vous avez désiré, citoyen, que je vous 
fasse connaître le détail de mon voyage, je ne 
^'ous ferai point grâce de la moindre anecdote. 

» J'étais partie avec de bons voyageurs que 
j'ai bientôt reconnus pour de francs monta- 
«^mards. Leurs propos, aussi sots que leurs per- 
sonnes, étaient désagréables, m'ont bien vite 
ennuyée; je les ai laissés parler tout leur 
content et je me suis endormie. Un de ces mes- 
sieurfî, qui aime probablement les femmes dor- 
mantes, a voulu me persuader, à mon réveil, 
que j'étais la fille d'un homme que je n'ai 
jamais vu, et que j'avais un nom dont je n'ai 



laC CHARLOTTE CORDA Y 

jamais entendu parler. Il a fini par m'olïrir 
son cœur et sa main, et voulait partir à Tins- 
tant pour me demander à mon père. Ces mes- 
sieurs ont fait tout ce qu'ils ont pu pour connaî- 
tre mon nom et mon adresse à Paris; mais j'ai 
refusé de les dire, et j'ai été fidèle à cette 
maxime de mon cher et vertueux Raynal : 
QîCo7i ne doit pas la vérité à ses tyrans. 

» Arrivée à Paris, je fus loger rue des Vieux- 
Augustins, hôtel de la Providence. Je fus en- 
suite trouver Duperret, votre ami. Je ne sais 
comment le Comité de sûreté générale a été 
instruit de la conférence que j'avais eue avec 
lui. Vous connaissez Tâme ferme de ce dernier; 
il leur a répondu la vérité ; j'ai confirmé sa 
déposition par la mienne; il n'y a rien contre 
lui, mais sa fermeté est un crime; je l'ai en- 
gagé à vous aller trouver, il est trop têtu. 

» Le croirez-vous, Fauchet est en prison 
comme mon complice, lui qui ignorait mon 
existence. 

» J'ai été interrogée par Chabot et par Legen- 
dre; Chabot avait l'air d'un fou. Legendre vou- 
lait absolument m'avoir vue chez lui le matin, 



OHARLOTTE CORDAY ' 125 

moi qui n'ai jamais songé à cet homme. Je ne 
lui connais pas d'assez grands talents pour 
être le tyran de son pays et je ne voulais pas 
punir tout le monde. 

» Au reste, on n'est guère content de n'a- 
voir qu'une femme sans conséquence à offrir 
aux mânes du gra7id liœnme. Pardon, ô hom- 
mes! ce nom déshonore votre espèce : c'était 
une bête féroce qui allait dévorer le reste de 
la France par le feu de la guerre civile. Main^* 
tenant, vixie la jpaixl Grâce au ciel, il nlétait 
pas né Français. 

» Je crois qu'on a imprimé les dernières 
paroles de Maràt, je doute qu'il en ait proféré; 
mais voici les dernières qu'il m'a dites, après 
avoir reçu vos noms à tous, et ceux des admi- 
nistrateurs du Calvados qui sont à Evreux; il 
me dit, pour me consoler, que dans peu de jours 
il vous ferait guillotiiier à Paris, Ces derniers 
mots décidèrent de son sort. Si le département 
met sa figure vis-à-vis de celle de Saint-Far- 
geau, il pourra faire graver ces paroles en 
lettres d'or. ^ 

y> Je ne vous ferai aucun détail sur ce grand 



1» CHARLOTTE CORDAY 

événement; les journaux vous en parleront. 
J'avoue que ce qui m'a décidée tout à fait, c'est 
le courage avec lequel nos volontaires se sont 
enrôlés le dimanche 7 juillet; vous vous sou- 
venez comme j'en étais charmée. Je me promet- 
tais bien de faire repentir Pétion du soupçon 
qu'il manifesta sur mes sentiments. « Est-ce 
que vous seriez fâchée s'ils ne partaient pas? » 
me dit-il. 

» Enfin, j'ai considéré que tant de braves 
^ens venant à Paris pour chercher la tête 
d'un seul homme, l'auraient peut-être manqué 
ou qu'il aurait entraîné dans sa perte beaucoup 
de bons citoyens. 11 ne méritait pas tant d'hon- 
neur : cela suffisait de la main d'une femme. 

» J'avoue que j'ai employé un artifice per- 
fide pour qu'il put nie recevoir. Je comptais, 
en partant de Caen, le sacrifier sur la cime 
de la Montagne de h\ Convenlion nationale; 
mais il n'y allait plus. 

)) A Paris, l'on ne conroitjpas coiiimenl une 
femme inutile, dont la plus longue vie ne 
serait bonne à rien, peut sacrifier sa \ie de 
sang-froid pour sauver son pays. Je m'alten- 



CHARLOTTE CORDAY 129 

dais bien à mourir à Tinstant. Des hommes 
courageux et vraiment au-dessus de tout éloge 
m'ont préservée des fureurs bien excusables des 
malheureux que j'avais faits. Comme j'étais 
de sang-froid, j'ai souffert des cris de quelques 
femmes; mais qui sauve sa patrie ne s'aper- 
çoit point de ce qu'il en coûte. 
- » Puisse la paix s'établir aussitôt que je le 
désire! Voilà un grand criminel à bas; sans 
cela nous ne l'aurions jamais eue. Je jouis de 
la paix depuis deux jours. Le bonheur de mon 
pays fait le mien. 

» Je ne doute pas que Ton ne tourmente 
mon père, qui a déjà bien assez de ma perte 
pour l'affliger. Je lui écrivis dernièrement que, 
redoutant le feu d'ime guerre ci\âle, j'irais en 
Angleterre. Alors mon projet était de garder 
l'incognito sur la mort de Marat, car je voulais 
laisser les Parisiens chercher inutilement mon 
nom. Je vous prie, citoyen, et vos collègues, 
de prendre la défense de mes parents, si on les 
inquiète. 

» Je n'ai jamais haï qu'un seul être et j'ai 
fait voir mon caractère; ceux qui me regrette- 

IV 9 



130 CHARLOTTE CORDAY 

ront se réjouiront de me voir dans les Champs- 
Elysées avec les Bnitus et quelques anciens; 
car les modernes ne me tentent pas, ils sont si 
vils! Il est peu de vrais patriotes qui sachent 
mourir pour leur pays : ils sont presque tous 
égoïstes. 

» On m'a donné deux gendarmes pour me 
préserv^er de Tennui; j'ai trouvé cela fort 
bien le jour, mais non la nuit. Je me suis 
plaint de cette indécence ; le Comité n'a pas 
jugé à propos d'y faire attention. Je crois que 
c'est de l'invention de Chabot; il n'y a qu'un 
capucin qui puisse avoir de ces idées. 

» Ici on m'a transférée à la Conciergerie et 
ces messieurs du grand jury m'ont promis de 
vous envoyer ma lettre; je continue donc ; 

» J'ai subi un long interrogatoire : je vous 
prie de vous le procurer, s'il est rendu public. 

» J'avais sur moi, lors de mon arrestation, 
une adresse aux amis de la paix; je ne puis 
vous l'envoyer; j'en demanderai la publication, 
je crois bien, en vain. 

» J'avais une idée, hier au soir, de faire 
hommage de mon portrait au département du 



CHARLOTTE CORDAY 131 

Calvados; mais le Comité de salut public, au- 
quel je Tai demandé, ne m*a point répondu; et 
maintenant il est trop tard. 

» Je vous prie de faire part de ma lettre au 
citoyen Bougon, procureur général, syndic du 
département. Je ne la lui adresse pas par plu- 
sieurs raisons ; d'abord je ne suis pas sûre que, 
dans ce moment, il soit à Evreux; je crains de 
plus que, étant naturellement sensible, il ne 
soit affligé de ma mort. Je le crois cependant 
assez bon citoyen pour s'en consoler par Tes- 
poir de la paix, je sais combien il la désire, et 
j'espère, qu'en la facilitant, j'ai rempli ses 
vœux. 

» Si quelques amis demandaient communi- 
cation de cette lettre, je vous prie de ne la re- 
fuser à personne. 

» Il me faut un défenseur : c'est la règle. 
J'ai pris le mien sur la Montagne : c'est Gustave 
Doulcet-Pontécoulant. J'imagine qu'il refusera 
cet honneur : cela ne lui donnerait cependant 
guère d'ouvrage. J'ai pensé demander Robes- 
pierre ou Chabot. 

» Il est bien étonnant que le peuple m'ait 



188 CHARLOTTE CORDAY 

laissé conduire de T Abbaye à la Conciergerie ; 
c'est une nouvelle preuve de sa modération. 
•Dites-le à nos bons habitants de Caen; ils se 
permettent quelquefois de petites insurrec- 
tions que Ton ne contient pas aussi facile- 
ment. 

» C'est demain, à huit heures, que Ton me 
juge. Probablement à midi f aurai vécu^ pour 
parler le langage romain. 

» On doit croire à la valeur des habitants 
du Calvados, puisque les femmes mêmes du 
Calvados sont capables de fermeté. Au reste, 
j'ignore comment se passeront les derniers mo- 
ments de ma vie; et c'est la fin qui couronne 
l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'affecter d'insensi- 
bilité sur mon sort, car jusques ici je n'ai point 
la moindre crainte de la mort. Je n'estimai ja- 
mais la vie que par l'utilité dont elle devait 
être. 

» J'espère que demain Duperret et Fauchet 
seront mis en liberté. On prétend que ce der- 
nier m'a conduite à la Convention dans une 
tribune. De quoi se mêle-t-il d'y conduire les 
femmes? Comme député il ne devait point être 



CHARLOTTE CORDAY 133 

aux tribunes , et comme évêque il ne devait 
point être avec des femmes. Ainsi c'est une 
correction. Mais Duperret n'a aucun reproche, 
à se faire. 

» Marat n'ira point au Panthéon ; il le méri- 
terait pourtant bien. Je vous charge de re- 
cueillir les pièces propres à faire son oraison 
funèbre. 

» J'espère que vous n'oublierez point l'affaire 
de madame Forbin. Voici son adresse s'il est 
besoin de lui écrire : « Alexandrine Forbin, à 
Mandrens, par Zurich, en Suisse. » Je vous 
prie de lui dire que je l'aime de tout mon 
cœur. 

» Je vais écrire un mot k papa. Je ne dis rien 
à mes autres amis; je ne leur demande qu'un 
prompt oubli; leur affliction déshonorerait ma 
mémoire. Dites au général Wimpffen que je 
crois lui avoir aidé à gagner plus d'une bataille 
en lui facilitant la paix. 

» Adieu, citoyen ! je me recommande au sou- 
venir des amis de la paix. 

» Les prisonniers de la Cîonciergerie, loin de 
m'injurier comme les personnes des rues, 



134 CHARLOTTE CORDAY 

avaient Tair de me plaindre. Le malheur rend 
toujours compatissant : c'est ma dernière ré- 
flexion. 

» CORDAY. » 

Je n'ai pas voulu retrancher un des alinéas 
de cette pièce ; évidemment ce n'est pas là 1^ 
lettre confidentielle d'un ami à un ami, le su- 
prême épanchement d'un cœur qui va cesser 
de battre, c'est le testament de mort de Charlotte 
Corday. Elle écrit à Barbaroux, mais évidem- 
ment c'est à la postérité qu'elle s'adresse. Ces 
quelques pages traduisent, mieux que toutes les 
dissertations, ses véritables sentiments et sur- 
tout le mélange de simplicité et de grandeur, 
de naïve douceur et d'indomptable résolution 
qui caractérisait toutes ses actions. Un éminent 
historien, qui a fait d'elle un portrait qui est 
un chef-d'œuvre, s'attriste de lui voir cet en- 
jouement étudié dans la mort. 11 me semble que 
cet enjouement est la suprême conséquence de 
ce culte de l'antiquité qui était celui de Charlotte 
Corday. Comme les proscrits de la Rome im- 
périale, elle fait en sorte que les convulsions de 



CHARLOTTE CORDAY 195 

Tagonie ne troublent pas la gracieuse harmo- 
nie des plis de sa toge ; elle vent que son der- 
nier soupir s'exhale entre des lèvres sou- 
riantes. 

Elle parut le 17 devant le tribimal révolu- 
tionnaire. Doulcet dePontécoulant n'avait point 
reçu la lettre dans laquelle Charlotte Corday le 
chargeait de sa défense. Il ne se présenta point 
au tribunal, et, au commencement de l'audience, 
le président désigna d'office Chauveau-Lagarde 
pour servir d'avocat à l'accusée. 

Les journaux de la Montagne, au milieu de 
leurs imprécations, laissent entrevoir l'impres- 
sion que la fermeté douce et fière de Charlotte 
Corday produisit sur les juges et sur les spec- 
tateurs. « On a remarqué, dit M. Chauveau- 
Lagarde, qu'ils avaient l'air de la prendre elle- 
même pour un juge qui les aurait tous appelés 
à son tribunal suprême. » 

Voici, d'après Chauveau-Lagarde, quelques- 
imes de ses réponses au président Montané ; on 
croit entendre le grand Corneille parler par la 
bouche de sa petite-nièce. 



196 CHARLOTTE CORDAY 

Le PRÉsroENT. — Qui vous avait donc inspiré 
tant de haine pour Marat? 

L'accusée. — Je n'avais pas besoin de la 
haine des autres ; j'avais assez de la mienne. 

Le PRÉsroENT. — Mais la pensée de le tuer a 
dû vous être suggérée par quelqu'un? 

L'accusée. — On exécute mal ce qu'on n'a 
pas conçu soi-même. 

Le PRÉsroENT. — Que haïssiez - vous donc 
dans sa personne? 

L'ACCUSÉE. — Ses crimes. 

Le PRÉsroENT. — Qu'entendez-vous par ses 
crimes ? 

L'ACCUSÉE. — Les ravages de la France que 
je regarde comme son ou\Tage. 

Le PRÉsroENT. — Ce que vous appelez les 
ravages de la France ne sont pas l'ouvrage de 
lui seul. 

L'accusée. — Cela peut être ; mais il a dû 
tout employer pour parvenir à la destruction 
totale. 

Le PRÉsroENT. — En lui donnant la mort, 
qu'espériez-vous ? 

L'accusée. — Rendre la paix à mon pays. 



CHARLOTTE COUDAY 137 

Le PRÉSIDENT. — Croyez -VOUS donc avoir 
assassiné tous les Marats ? 

L'accusée. — Celui-là mort, les autres au- 
ront peur peut-être. 

Un huissier étant venu lui présenter le 
poignard dont elle s'était servie, lui demanda 
si elle le reconnaissait. A ce seul instant, Té- 
motion parut sur son visage , elle détourna la 
vue, et repoussant le poignard avec la main, 
elle dit d'une voix entrecoupée : 

— Oui, je le reconnais, je le reconnais. 
Elle avait trouvé Marat dans son bain , et 

par conséquent lui avait plongé le couteau dans 
la gorge perpendiculairement. 

Fouqider-Tinville lui fit observer qu'elle ne 
l'avait sans doute frappé de la sorte que pour 
ne pas le manquer, dans la crainte de rencon- 
trer une côte si elle l'avait frappé horizon- 
talement, et il ajouta : 

— Il faut que vous vous soyez bien exercée 
à ce crime. 

L'accusée. — Oh ! le monstre I il me prend 
pour un assassin ! 

« Cette réponse , dit Chauveau-Lagarde, 



138 CHARLOTTE CORDAY 

telle qu'un coup de foudre, termina la 
séance. » * 

Au commencement de Taudience; elle s'é- 
tait aperçue qu'un jeune homme la considérait 
avec attention et dessinait ses traits; elle se 
détourna de son côté, afin de le mettre à même 
de reproduire plus aisément son image. Ce 
jeune homme, c'était un peintre nommé Hauer, 
alors commandant en second au bataillon des' 
Cordeliers. 

Chauveau-Lagarde, dans son improvisation, 
s'inspira du laconisme cornélien de sa cliente ; 
il la défendit comme elle voulait être défendue, 
en peu de mots et en revendiquant plutôt la 
préméditation qu'en cherchant à i'atténuer. 
Charlotte Corday, qui ne redoutait rien tant 
que l'humiliation d'ime grâce, lui en fut recon- 
naissante. Lorsque le jury eut prononcé le 
verdict qui la condamnait à mort, au moment 
où le président lui demandait si elle avait des 
observations à présenter^ sur l'application de 
la peine, elle pria les gendarmes de la conduire 
auprès de son défenseur. 

— Monsieur, lui dit-elle, je vous remercie 



CHARLOTTE CORDAY 189 

bien du courage avec lequel vous m'avez dé- 
fendue d'une manière digne de vous et de moi. 
Ces messieurs (en parlant des juges vers les- 
quels alors elle se retourna) me confisquent 
mon bien...; mais je veux vous donner un 
témoignage de ma reconnaissance : je vous 
pries de payer pour moi ce que je dois à la pri- 
son, et je compte sur votre générosité. 

Cette dette s'élevait à la somme de trente-six 
livres dont la majeure partie avait été em- 
ployée à l'acquisition d'un bonnet qu'elle 
.avait acheté pour paraître décemment devant 
ses juges. 

Il était deux heures de l'après-midi. 

On la fit redescendre dans son cachot qu'elle 
ne devait plus quitter que pour aller à la 
mort. Richard, le concierge, et sa femme, 
l'attendaient au bas de l'escalier tournant. Elle 
avait promis à cette dernière de déjeuner avec 
elle ; elle s'excusa auprès d'elle paY une allusion 
à sa fin prochaine. En ce moment, un prêtre 
s'approcha et lui offrit les secours de la reli- 
gion, elle le refusa avec douceur. 

— Remerciez, lui dit-elle, les personnes qui 



14D CHARLOTTE CORDAY 

VOUS ont envoyé , je leur sais gré de cette 
attention, mais je n'ai pas besoin de votre mi- 
nistère. 

Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était 
rentrée dans son cachot lorsque Richard se pré- 
senta de nouveau; il amenait avec lui le pein- 
tre qui avait ébauché son portrait pendant 
Taudience et qui lui demandait la permission 
de le terminer. Elle accepta avec empresse- 
ment. M. Hauer se mit à ^œu^Te. Pendant une 
heure et demie que dura la séance, elle causa 
avec l'artiste. Sans être frivole, la conver- 
sation fut tranquille et enjouée; elle parlait 
de son procès, des conséquences qu'elle attri- 
buait à la mort de Marat ; mais elle ne parais- 
sait nullement occupée du sort qui lui était 
réser\'é dans un avenir si prochain. 

M. Hauer venait d'achever son croquis, elle 
l'avait prié d'en remettre xme copie à ses 
parents, lorsque tout à coup elle parut se 
souvenir qu'elle avait oublié quelque chose, 
elle prit une plume et commença une lettre. 

C'était la lettre qu'elle adressa à Pontécou- 
lant pour lui reprocher sa lâcheté, car elle 



CHARLOTTE CORDAY* 141 

ignorait que ce député n'avait reçu ni sa de- 
mande, ni la communication de Taccusateup 
public. 

Elle n'avait pas encore écrit deux lignes, 
lorsqu'on heurta à la porte; le gendarme 
chargé de veiller sur la condamnée ouvrit, 
et, en se retournant, Çhariotte Corday aperçut, 
dans la pénombre du corridor, trois hommes : 
l'un tenait à la main une liasse de papiers, 
l'autre portait des ciseaux et la chemise rouge 
des parricides. 

C'étaient les huissiers et l'exécuteur des ju- 
gements criminels. 

J'ai dit, dans le volume précédent, que Char- 
les-Henry Sanson avait, pendant une certaine 
période de la crise révolutionnaire, tenu un jour- 
nal quotidien non-seulement des exécutions 
auxquelles il présidait, mais de ses impressions 
personnelles. Ce journal ne devint régulier que 
vers la tin de brumaire 1793 ; mais il nous 
a laissé sur la mort de Charlotte Corday une 
note plus circonstanciée, plus étendue que ne 
le sont celles qui ont servi de base aux récits 
du dénoûment des procès de la première 



142 . CHARLOTTE CORDAY 

phase de la Révolution. Je vais donner cette 
note, comme plus tard je donnerai le journal, 
sans en modifier la forme, dans son décousu, 
me contentant seulement de relever par des 
notes les erreurs que l'auteur a pu commettre, 
et en me gardant bien d'altérer cette simpli- 
cité qui, si Ton songe à la main qui l'écrivit, 
peut lui prêter quelque éloquence. 

« Ce mercredi , 17 juillet , l'an P^ de la 
République une et indi\dsible, exécuté la ci- 
toyenne Corday, de Caen, conspiratrice et as- 
sassin du patriote Marat, député à la Cîonven- 
tion. 

» Ce mercredi, 17 comme ci-dessus, à dix heu- 
res du matin , j 'allai demander l'ordre au citoyen 
Fouquier. Le citoyen Fouquier était en séance, 
il me fit répondre que j'eusse à attendre et à ne 
pas m'éloigner. Je redescendis et j'allai prendre 
une bouchée chez le citoyen Fournier. Vers 
une hernie de l'après-midi, un citoyen qui des- 
cendait du Tribimal nous dit que la fille était 
condamnée. Je montai alors et je me trouvais 
dans la chambre des témoins lorsque le citoyen 
Fouquier la traversa avec le citoyen Montané. 



CHARLOTTE CORDAY 143 

Il ne m^ vit pas, parce qu'il disputait fort \d- 
vement avec ledit Montané, qu'il accusait d'a- 
voir été favorable à l'accusée (1). Ils restèrent 
plus d'une heure enfermés dans le cabinet. En 
sortant, le citoyen Fouquier m'aperçut et me 
dit avec colère : «Tu es encore là? » Je lui 
observai que je n'avais pas eu d'ordre. Le ci- 
toyen Fabricius entra avec la minute et la co- 
pie du jugement qui fut signée, et nous des- 
cendîmes à la Conciergerie. Je parlai au citoyen 
Richard, et en lui parlant je vis la citoyenne, 
son épouse , qui était toute pale et comme 
tremblante. Je lui demandai si elle était ma- 
lade. Elle me dit : « Attendez au tantôt, et 
peut-être le cœur vous défaillira-t-il plus qu'à 
moi. » Le citoyen Richard nous conduisit à la 
chambre de la condamnée. Les citoyens Tirra^e 

(1) Le 20 juillet 1793, le Comité de salut public fit mettre 
en arrestation le président du tribunal révolutionnaire pour 
avoir, dans le jugement de Charlotte Corday, changé la cin- 
quième question, ainsi conçue : « L'a-t-elle fait avec prémé- 
ditation et dessein criminel et contre-révolutionnaire? » en 
celle-ci : « Ua-t-elle fait avec dessein prémédité. » 

(De Proussixale, Hist, du Tribunal rcvohctionnaire, 
t. I".) 



144 CHARLOTTE CORDAY 

et Monet, huissiers, du tribunal, entrèrent les 
premiers, je demeurai sur la porte. Il y avait 
dans la chambre de la condamnée deux per- 
sonnes, un gendarme et un citoyen qui prenait 
son portrait. Elle était assise sur une chaise et 
écrivait sur le dos d'un livre. Elle ne regarda 
point les huissiers, mais moi, et me fit signe 
d'attendre. Lorsqu'elle eut fini, les citoyens 
Tirrase et Monet commencèrent la lecture du 
jugement et, pendant ce temps-là, la citoyenne 
Corday plia le papier qu'elle avait écrit dans 
la forme de lettre et la remit au citoyen Monet 
en le priant de la faire tenir au citoyen député 
Pontécoulant. Alors elle amena sa chaise au 
milieu de la chambre; s'étant assise, elle enleva 
son bonnet, dénoua ses cheveux couleur chà- 
tain-clair, qui étaient fort longs et fort beaux, 
et elle me fit signe de les couper. Depuis M. de 
la Barre, je n'avais pas rencontré tant de cou- 
rage pour mourir. Nous étions là six ou sept 
citoyens dont le métier n'est pas fait pour at- 
tendrir beaucoup ; elle paraissait moins émue 
que nous tous et ses lèvres mêmes n'avaient pas 
perdu leur couleur. Lorsque ses cheveux furent 



CHARLOTTE CORDAY 146 

tombés, elle en donna une partie an citoyen 
peintre qniTavait dessinée et remit le reste au 
citoyen Richard pour son épouse. Je lui don- 
nai la chemise rouge qu'elle passa et arran- 
gea elle-même. Elle me demanda, alors que je 
me préparais à la lier, si elle devait garder ses 
gants, parce que ceux qui Tavaient liée lors de 
son arrestation Tavaient si fort serrée, qu'il lui 
en restait des cicatrices au poignet. Je lui dis 
qu'elle pouvait fairece qu'elle désirait, mais que 
cette précaution était inutile parce que je sau- 
rais la lier sans lui faire aucun mal. Elle dit 
en souriant : Au fait, ils n'en ont pas votre habi- 
tude, et elle me tendit ses mains nues. — Nous 
montâmes dans la charrette. Il y avait deux 
chaises, je l'engageai à s'asseoir, elle refusa; 
je lui dis qu'elle avait raison et que, de la sorte, 
les cahots la fatigueraient moins ; elle sourit 
encore, mais sans me répondre. Elle resta 
debout, appuyée sur les ridelles. Fermin , qui 
était assis derrière la voiture, voulut pren- 
dre le tabouret, mais je Ten empêchai, et je le 
mis devant la citoyenne, afin qu'elle pût y ac- 
coter un de ses genoux; il plut et il tonna au 

IV 10 






i3^f. 



146 CHARLOTTE CORDAY 

moment OÙ nous arrivions sur le quai j mais le 
peuple, qui était en grand nombre 'Êoi notre 
passage, ne se dispersa pas comme d'habitude. 
On avait beaucoup crié au moment où nous 
étions sortis de TArcade, mais plus nous avan- 
cions moins ces cris étaient nombreux. Il n'y 
avait guère que ceux qui marchaient autour de 
nous qui injuriaient la condamnée et lui repro- 
chaient la mort de Marat . A une fenêtre de la rue 
Saint-Honoré, je reconnus les citoyens Robes- 
pierre, Camille Desmoulins et Danton, députés 
à la Convention. Le citoyen Robespierre parais- 
sait très-animé et parlait beaucoup à ses collè- 
gues ; mais ceux-ci, et particulièrement le ci- 
toyen Danton, avaient l'air de ne pas Técouter, 
tant ils regardaient fixement la condamnée. Moi- 
môme, à chaque instant, je me détournais pour 
la regarder, et plus je la regardais plus j'avais 
envie de la voir. Ce n'était pourtant pas à 
cause de sa beauté, si grande qu'elle fût ; mais 
il me semblait impossible qu'elle restât jusqu'à 
la fin aussi douce, aussi courageuse que je la 
voyais; je voulais m assurer qu'elle aurait sa 
faiblesse comme les autres; mais je ne sais 



CHARLOTTE CORDAY 147 

pas pourquoi, chaque fois que je tournais mes 
yeux sur elle, je tremblais qu'elle n'eût dé- 
failli. Cependant, ce que je regardais comme 
impossible est arrivé. Pendant les deux heures 
qu'elle a été près de moi, ses paupières n'ont 
pas tremblé, je n'ai pas surpris un mouve- 
ment de colère ou d'indignation sur son vi- 
sage. Elle ne parlait pas; elle regardait, non 
pas ceux qui entouraient la charrette et qui lui 
débitaient leurs saletés, mais les citoyens ran- 
gés le long des maisons. Il y avait tant de 
monde dans la rue que nous avancions bien 
lentement. Comme elle avait soupiré, je crus 
pouvoir lui dire : « Vous trouvez que c'est bien 
long, n'est-ce pas? » Elle me répondit : a Bah 1 
nous sommes toujours sûrs d'arriver; » et sa 
voix- était aussi calme, aussi flûtée que dans la 
prison. Au moment où nous débouchâmes sur 
la place de la Révolution, je me levai et me 
plaçai devant elle pour l'empêcher de voir la 
guillotine. Mais elle se pencha en avant pour 
regarder et elle médit : « J'ai bien le droit d'être 
curieuse, je n'en avais jamais vu I » Je crois, 
néanmoins, que sa curiosité la fit pâlir; mais 



148 CHARLOTTE CORDAY 

cela ne dura qu'un inslant et presque aussitôt 
son teint reprit ses couleurs qui étaient fort 
vives. Au moment où nous descendions de la 
charrette je m'aperçus que desiriconnuss'étaient 
mêlés à mes hommes. Pendant que je m'adres- 
sais aux gendarmes pour qu'ils m'aidassent à 
dégager la place, la condamnée avait rapide- 
ment monté l'escalier. Comme elle arrivait sur 
la plate-forme, Fermin lui ayant enlevé brusque- 
ment son fichu, elle se précipita d'elle-même 
sur la bascule où elle fut bouclée. Bien que je ne 
fusse pas à mon poste, je pensai qu'il serait bar- 
bare de prolonger , pendant une seconde de 
plus, l'agonie de cette femme courageuse, et je 
fis signe à Fermin, qui se trouvait auprès du 
poteau de droite, de lâcher le déclic. J'étais en- 
core au pied de Téchafaud, lorsqu'un de ceux 
qui avaient voulu se mêler de ce qui ne les 
regardait pas, un charpentier nommé Legros, 
qui, pendant la journée, avait travaillé à des 
réparations à la guillotine, ayant ramassé la 
tète de la citoyenne Corday, la montra au 
peuple. Je suis pourtant familiarisé avec ces 
sortes de spectacles et cependant j'eus peur. Il 



CHARLOTTE CORDAY 140 

me semblait que c'était sur moi que ces yeux 
entr' ouverts étaient fixés et que j'y retrouvais 
encore cette douceur pénétrante et irrésistible 
qui m'avait tant étonné. Aussi je détournai la 
tête. Ce ne fut que par les murmures que j'en- 
tendis autour de moi que j'appris que le scélérat 
avait souffleté la tête ; ce furent les autres qui 
m'assurèrent qu'elle avait rougi à cette insulte. 
Lorsque je rentrai chez moi, la prédiction de la 
citoyenne Richard se réalisa. Au moment où 
je m'asseyais à la table, ma feumie me dit : 
c< Qu'as- tu, donc, et pourquoi es-tu si pâle? » 

Mon grand-père réclama auprès des jour- 
naux qui avaient annoncé que celui qui s'était 
rendu coupable de cet inqualifiable outrage 
était un de ses aides. Le tribunal révolution- 
naire fit incarcérer le charpentier Legros et lui 
adressa une publique et sévère remontrance. 

Un dernier mot pour finir. 

On a essayé de rapetisser la grande figure de 
Charlotte Corday en donnant à son action un 
motif vulgaire ; on a voulu réduire son hé- 
roïsme aux proportions d'un amour en quête 
d'une vengeance ; on a désigné l'objet de cet 



KO CHARLOTTE CORDAY 

amour, on a dit tantôt que c'était Barbaroux 
et tantôt le comte de Belzimce, égorgé à Caen 
en 1790, ou bien l'émigré Boijugan de Maingré. 
Rien n'est plus faux. L'âme de Charlotte Corday 
est montée au ciel pure de toute souillure ter- 
restre, son cœur n'avait jamais battu que pour 
la patrie. Elle n'est pas seulement la martyre 
de la Hberté, elle est la Jeanne d'Arc de la 
démocratie. 



VI 



CUSTINE 



Après cet héroïque supplice, nous retombons 
pendant quelque temps dans les exécutions 
obscures ; mais la quantité tient lieu de qualité. 

Le 18 juillet, Joseph Mazellier, ancien officier 
au régiment de Royal-Piémont-cavalerie, pré- 
venu d'émigration et condamné à mort par le 
tribunal criminel extraordinaire, fut exécuté. 



M 



Itt ' CUSTINE 

Le 19, on envoya à Téchafaud un ouvrier 
déchireur de bateaux, Jean-Pierre Pelletier^ 
qui, ayant reçu en payement un assignat, évi- 
demment falsifié, avait tenté de s'en débar- 
rasser. 

Le 20, le 24 et le 25, trois émigrés subirent 
leur peine : Louis-Cliarles de Malherbe, ancien 
officier d'infanterie; Josepli-Fraiiçois Coquart, 
ancien officier de Vermandois. et François- 
Charles Coquereau^ également officier. Le pre- 
mier n'avait pas plus de vingt ans ; mais déjà 
la jeunesse ou la caducité des condamnés 
ne produisait plus aucune impression sur le 
peuple. 

Le 27, c'est encore un fabricateur de faux 
assignats : Riclie-Thomas-Saintr Martin, 

A cette époque le tribunal subit ime modifi- 
cation qui promettait de doubler la moisson 
de Técbafaud. Afin de donner plus d'activité 
à ses opérations, le Cîomité de salut public 
décida qu'il serait à l'avenir divisé en deux 
sections et que le nombre de jurés serait porté 
à trente. Comme je l'ai dit plus haut, le pré- 
sident Montané avait été décrété d'accusation; 



CUSTINE 153 

il comparut le premier devant la deuxième sec- 
tion, qui L'acquitta. 

Du 1®^ au 17 août, les deux sections envoyè- 
rent à la mort : Pierre-Maurice Collimt de la 
éSaUeSoutille^ ex-lieutenant général au bail- 
liage d'Épinal, pour avoir entretenu une cor- 
respondance avec ses neveux émigrés; Charles- 
Joseph Lescttyer, maréchal-de-camp, ex-major 
général de: la cavalerie belge, convaincu de 
complicité avec Dumouriez et d'avoir, confor- 
mément aux ordres de son chef, tenté d'arrêter 
le représentant Bellegarde; Jean-Ba/ptiste 
Tourtier, ci-devant noble, contre-révolution- 
naire ; André JonaSy gendarme de la 29® divi- 
sion, ancien garde-française, pour avoir dit 
dans un café « que, lorsqu'il apprit la mort du 
roi, il avait voulu quitter son régiment, afin de 
ne pas servir la République; » et un prêtre 
de soixante-huit anâ, Jean-Joseph Saunier, 
émigré. 

Enfin, le 15, le général Custine comparut 
devant le tribunal. 

L'enthousiasme républicain n'admettait pas 
que les soldats de la liberté pussent être vaincus 



151 C0STINE 

autrement que par la trahison. Cette foi pro- 
fonde, surtout sincère, dans la victorieuse toute- 
puissance du droit, fut Télément des triomphes 
de la République et le principe de sa gran- 
deiïr future. Malheureusement, cette sublime 
confiance les généraux des armées françaises 
étaient loin de la partager. C'étaient encore, 
pour la plupart, de vieux officiers qui croyaient 
avant tout à la discipline, à la tactique, aux ba- 
taillons régulièrement alignés, et qui souriaient 
en lisant ces messages dans lesquels la Conven- 
tion décrétait la victoire. Il résultait de ces dis- 
positions des ims et des autres qu'au moindre 
mouvement de nos armées en arrière, jour- 
naux, clubs, sections, accusaient unanime- 
ment le général de connivence avec l'ennemi, 
tandis que celui-ci écrivait à la Convention 
pour rejeter son malheur sur l'insubordination 
de ses soldats, sur l'insuffisance du matériel, 
sur la mauvaise organisation des services. 

L'équipée de Dumouriez, en donnant raison 
aux méfiances populaires, les avait nécessai- 
rement rendues plus ardentes. Custine qui. 
depuis peu, avait passé du commandement de 



CUSTINE 165 

Tannée du Rhin à celui de Tannée du Nord, ' 
avait cm prudent de ne pas secourir Valen- 
ciennes assiégée avaat d'avoir réorganisé ses 
troupes; il fut décrété d'accusation et traduit 
au tribunal criminel extraordinaire. 

L'irritation populaire était grande et les agi- 
tateurs demandaient sa tête. Certes , Custine 
n'était pas sans reproche ; cependant sa cam- 
pagne précédente n'avait pas été sans gloire. 
Lorsqu'il manœuvrait sur les flancs de l'armée 
prussienne que combattait Dumouriez, il avait 
enlevé à Tennemi Spire, Worms, Frankental, 
Mayence, Francfort; maison l'accusait juste- 
ment de n'avoir tiré aucun parti de ces succès qui 
eussent pu métamorphoser la retraite des Prus- 
siens en déroute. Il s'était laissé surprendre et 
chasser de Francfort; il avait trop tardivement 
et imparfaitement approvisionné Mayence; il 
n'avait pas secouru cette ville que Kléber dé- 
fendait héroïquement et ne rendait que con- 
traint par la famine. Ces fautes n'incriminaient 
que les talents militaires de Custine et ne mé- 
ritaient pas la mort; le tribunal fut indécis, 
irrésolu, car le procès se traîna pendant qua- 



150 CUSTINE 

torze séances : on put croire qu'il acquitterait 
Custine, 

Mais le général était de ceux qui avaient re- 
fusé de courber la tête sous la démagogie; il 
avait lutté contre Tesprit d'indiscipline que la 
secte de Marat soufflait dans les années; il 
avait interdit dans son camp la distribution du 
Père Duchêne, le journal d'Hébert : c'étaient là 
des griefs qui ne devaient pas lui être par- 
donnés. Un officier, nommé Dutillet, qui avait 
été mandé pour déposer contre Custine, dé- 
fendit son général, et comme Fouquier-Tinville 
paraissait disposé à envelopper le témoin dans 
une accusation de complicité avec son chef, 
Dutillet découvrit et montra sa poitrine sil- 
lonnée de cicatrices : « Celui que vous accusez 
a bravé cent fois la mort pour la République 
et voici la liste de ses crimes. » Des applau- 
dissements accueillirent cette réponse, et le 
soir Hébert dénonça aux Jacobins l'intérêt 
que le tribunal lui-même osait témoigner à 
l'accusé. c( 11 m'est douloureux, dit-il, d'avoir 
à dénoncer une autorité qui était l'espoir 
des patriotes, qui d'abord avait mérité leur 



CUSTINE ICT 

confiance, et qui bientôt en va devenir le fléau. 
Le tribunal révolutionnaire est sur le point 
d'innocenter un scélérat en faveur duquel, il 
est vrai, les plus jolies femmes de Paris solli- 
citent toute la terre. » Robespierre prit la parole 
après Hébert et déplora les indécisions du tri- 
bunal, en déclarant que le seul crime d'avoir 
dégarni la ville de Lille de ses canons méritait 
la mort. 

Cette intervention du pontife de la Révolu- 
tion devait avoir une irrésistible influence sur 
la décision des jurés dont beaucoup déjà étaient 
ses hommes. Custine, cependant, ne perdit pas 
courage; il expliqua ses opérations militaires 
avec une grande présence d- esprit, et son dé- 
fenseur, Tronson-Ducoudray, plaida les faits 
étrangers à son commandement. 

Quand les deux discours furent achevés le 
jury se retira pour délibérer. 

Trois questions lui étaient posées : P Y a-t-il 
eu dans le cours de la guerre actuelle des ma- 
nœuvres et intelligences criminelles avec des 
ennemis de la République, tendant, soit à faci- 
liter leur entrée dans les dépendances de la 



158 CUSTINE 

République, soit à leur livrer des villes, forte- 
resses et magasins en dépendant ? 

2° Est-il constant que, par suite de ces ma- 
nœuvres et intelligences, les villes de Francfort, 
Mayence, Condé et Valenciennes soient tombées 
au pouvoir de Tennemi? 

3^ Adam-Philippe Custine, ci-devant géné- 
ral en chef des armées du Rhin et de la Moselle, 
et depuis de Tannée du Nord et des Ardennes, 
est-il convaincu d'avoir coopéré auxdites ma- 
nœuvres et intelligences? 

Le verdict fut affirmatif sur les trois ques- 
tions et le tribunal prononça la peine de mort. 
— En ce moment la fermeté de Custine parut 
Tabandonner et un grand abattement parut sur 
sa physionomie. 

Sa belle-jBllle, femme de son fils, alors dé- 
tenu à la Force, ne l'avait point abandonné. 
Pendant toute la durée du procès, cette noble 
femme, se partageant entre son mari et son 
beau-père, allait le matin visiter le premier 
dans sa prison, puis venait s'asseoir sur le banc 
des accusés aux côtés du second. Avant la dé- 
libération, Cofftnhal, qui présidait les débats. 



CUSTINE 159 

ravait engagée à se retirer; mais elle était 
restée dans le greffe, et, à travers la porte en- 
trebâillée, elle écoutait, haletante, à demi 
morte. Lorsqu'elle eut entendu le mot terrible, 
elle poussa un cri inarticulé et s'enMt en ca- 
chant son visage sous son mouchoir. Ce furent 
ces larmes qui apprirent au public nombreux 
qui stationnait au dehors la condamnation de 
Custine; sans .pitié pour tant de douleur, sans 
respect pour tant de piété filiale, il la salua de 
ses applaudissements féroces. 

Rentré dans sa prison, Custine écrivit la 
lettre suivante à son fils : 

« Adieu, mon fils, adieu. Conservez le sou- 
venir d'un père. Je n'emporte qu'un regret, 
c'est celui de vous laisser un nom qu'un juge- 
ment fera croire un instant coupable de tra^ 
hison par quelques hommes crédules. Réhabi- 
litez ma mémoire quand vous le pourrez; si 
vous obtenez ma correspondance, ce sera une 
chose bien facile. Vivez pour votre aimable 
épouse, pour votre sœur que j'embrasse pour 
la dernière fois. 



1(K) CUSTINE 

» Je crois que je verrai arriver avec calmé 
ma dernière heure. Adieu encore, adieu, votre 
père, votre ami. 

» CuSTINE. » 

L'exécution était fixée pour le lendemain^ 
28 août, à midi; à neuf heures du matin, 
Charles-Henry Sanson entra dans le greffe de 
la Conciergerie où Custine avait passé la nuit. 
Il le trouva à genoux et priant avec Tabbé 
Lothringer, vicaire métropolitain, qu'il avait 
demandé la veille. Le confesseur lui fit signe 
d'attendre, et quelques instants après le gé- 
néral lui-même heurta à la porte, derrière la- 
quelle mon grand-père s'était retiré, et lui 
commanda d'entrer. Son attitude était ferme ; 
cependant, à certains tressaillements nerveux 
qui lui échappaient, on devinait qu'il avait à 
se raidir contre une sorte de prostration ner- 
veuse. On lui coupa les cheveux, qu'il ramassa 
et plaça dans le livre de prières qu'il avait 
posé sur la table; il demanda ensuite à revêtir 
son imiforme, en disant que c'était dans cet 
uniforme c^u'un général français devait mourir ; 



CUSTINB m 

il pria encore qu'on ne lui attachât les mains 
qu'au pied de Téchafaud, et Ton souscrivit à 
ces deux désirs. 

Il se dirigea vers la charrette d'un pas si 
précipité que Tabbé Lothringer et les exécu- 
teurs avaient quelque peine à le suivre. 

Le prêtre s'assit dans la voiture auprès de 
lui. 

Lorsque le convoi sortit de la voûte et parut 
dans la rue il s'éleva, comme toujours, une 
grande clameur. Le général Custine devint 
beaucoup plus pâle qu'il ne l'avait été jus- 
qu'alors ; il dit plusieurs fois : « Est-ce donc là 
ceux qui applaudissaient à mes victoires! » 
Comme les cris redoublaient, il répéta plusieurs 
fois : « Voilà le prix de mes services, » et le 
nom de Dumouriez vint sur ses lèvres sans que 
l'on pût saisir la phrase au milieu de laquelle 
ce nom était prononcé. 

L'abbé Lothringer l'exhorta à la résignation 
en lui citant l'exemple du Fils de Dieu, qui, 
comme lui, avait été, à ses derniers moments, 
injurié par le peuple ; les yeux de Custine se 
mouillèrent de larmes, il prit le livre de prières 

IV 11 



162 CUSTINB 

qu'il avait emporté, et il commença de lire à 
demi-voix et avec beaucoup de vivacité. 

Le stoïcisme de Charlotte Corday avsdt gâté 
la multitude. La douce mais dédaigneuse atti- 
tude de rhéroïne était dans tous les souvenirs 
et le peuple s'attendait, sans doute, à ce que le 
général de ses années afficherait im mépris 
plus superbe encore pour la mort; ce vieillard, 
pâle et priant, excita sa colère; les vociférations 
redoublèrent. De temps en temps Custine in- 
terrompait sa lecture pour jeter sur ces masses 
un regard douloureux, mais son émotion aug- 
mentait visiblement. 

Lorsque la charrette se fut arrêtée devant 
Téchafaud, il se détourna brusquement pour 
ne pas apercevoir l'instrument de son supplice. 
Les traits de son visage étaient tellement dé- 
composés que mon grand-père craignit un 
instant qu'il ne tombât en faiblesse; Tabbé 
Lothringer eut les mêmes inquiétudes, il se 
pencha à l'oreille du patient et il lui dit en 
allemand : « Général, c'est la mort que cent fois 
vous avez bravée, et, cependant, vous n'étiez 
pas alors comme aujourd'hui prêt à paraître 



CUSTINE 163 

devant votre Dieu. » Le général secoua la tête 
à plusieurs reprises, comme si ce mouvement 
eût dû le débarrasser d'une idée importune, puis 
serrant la main de son confesseur : « Vous avez 
raison, lui dit-il, et, cependant, je regrette 
qu'un boulet prussien n'ait pas voulu de moi. » 
En parlant ainsi, il regarda à plusieurs re- 
prises le couperet qui étincelait aux rayons du 
soleil de midi. 

Ensuite il tendit lui- môme ses poignets aux 
aides pour qu'ils les attachassent, demanda pour 
dernière grâce qu'on laissât dans ses mains le 
livre dans lequel il avait placé Ses cheveux e1 , 
lorsqu'il serait mort, qu'on remit ce livre i\ 
l'abbé Lothringer, qui devait le porter à son 
fils, puis il monta d'un pas assuré les degrés 
qui conduisaient à la plate-forme de l'échafaud 
et se laissa, sans résistance, placer sur la fatale 
bascule. Une seconde après il avait vécu. 

Peut-ôtre pouvait-on contester à Custine les 
qualités du général, mais il est impossible do 
nier qu'il ne possédât au suprême degré la pre- 
mière des vertusdu soldat : labravoure; la sienne 
était proverbiale à l'armée. Cependant il fut 



]«4 CUSTINE 

loin d'aller au supplice avec la résolution que 
nous avons trouvée, que nous trouverons chez 
de simples citoyens, bien éloignés par leur 
état et par leurs habitudes de toute perspec- 
tive de mort violente, et même chez des fem- 
mes. Ce phénomène, dont Miaczinski nous a 
fourni le premier exemple, montre la diffé- 
rence qui existe entre cette surexcitation ner- 
veuse qui peut faire im héros et la mâle fer- 
meté que rien n'ébranle, pas même la plus 
hideuse de toutes les morts ; il témoigne de 
la supériorité du courage civil sur tous les 
autres. 

L'importance du procès de Custine en avait 
fait interrompre un autre que la seconde sec- 
lion du tribunal avait entamé le 17 : celui 
de vingt et un habitants de Rouen prévenus 
d'avoir excité à la guerre civile, d'avoir arboré 
la cocarde blanche et scié l'arbre de la liberté. 

Le jour même de la mort du général, le 
nombre de jurés exigé par la loi ayant pu se 
compléter, le procès fut repris. 

Dix -neuf accusés seulement étaient sur 
les bancs; un avait été mis hors des débats 



CUSTINE 165 

pour cause de maladie, deux autres n'avaient 
pas été transférés à temps pour comparaître 
avec leurs complices. — L'affaire fut promp- 
tement expédiée, et les 5 et 6 septembre, les 
nommés Aumont-Georges Michel^ négociant ; 
Aubin Mérimée^ cultivateur; Jacques Zeclerc, 
homme de lettres et directeur de la Chronique 
nationale et étra7igère; Joseph-François Mau- 
bertj domestique; François Botais, meunier; 
Pierre Zallonde, domestique; Etienne Ruffin^ 
garçon laboureur et Catherine-Louise-Honm^é 
Rtifjin, femme Drieiix^ sœur de ce dernier, 
furent condamnés à mort et exécutés. 

Le 7, Jacqv^s-Clément Tonduti de Zabal- 
mondière, ex-lieutenant d'infanterie, émigré, 
fut envoyé à l'échafaud. 

Le 10, on guillotina un commis marchand 
nommé Jean-Baptiste Goubet, qui. avait en- 
gagé un de ses parents à ne pas obéir à la ré- 
quisition ; le tribunal qualifia le fait de détour- 
nement des recrues destinées aux armées de la 
République, ce qui tendait à favoriser les pro- 
grès des ennemis de ladite République. 

Le 11, un habitant d'Angers, Léoyi-Charles 



]6(î CUSTINE 

Bain^ huissier, qui, lors de la prise de cette 
ville par rarmée vendéenne, avait logé Cathe- 
lineau dans sa maison et arboré, disait-on, la 
cocarde blanche, envoyé c\ Paris par les repré- 
sentants en mission dans TOuest, fut jugé et 
condamné à mort par le tribunal. 

Afin d'abréger autant qu'il m'est possible 
cette nomenclature, qui menacerait do devenir 
aussi fastidieuse que pénible, je me bornerai 
souvent à donner chronologiquement la liste 
des exécutions. J'avoue, du reste, qu'elle doit 
offrir des lacunes et qu'elle manque, en cer- 
tains cas, de détails. Le bras et le cœur de mon 
aïeul se fatiguaient trop h, frapper pour qu'il 
leur restât hi force d'écrire. Je reprends donc, 
tout incomplet qu'il est, ce triste bilan de l'é- 
chafaud. 

13 septembre. Claude-François Berger^ 
cultivateur, contre-révolutionnaire. 

17 septembre. Jean-Lucien , tabletier, pour 
fabrication de faux assignats. 

Jean AgenièreSj marchand de vin, idem, 

Marie-François Barat^ courtier de change, 
idem. 



CUSTINB m 

Pierre Gérard , négociant, fabrication de 
faux assignats. 

18 septembre. François Mottier, marchand 
forain, distributeur de faux assignats. 

Idem. François Binet^ serrurier, idem. 

19 septembre. Louis Lévêque^ ex-président 
de Télection de Mortain. Cet accusé était un 
des soi-disant complices de la conjuration 
rouennaise; il était en outre prévenu d'avoir 
sem d'agent aux émigrés en acceptant de l'un 
d'eux un fidéicommis pour racheter des biens 
vendus comme biens nationaux; il fut con- 
damné à mort, avec Antoine jSoyer, comme 
également complice de l'attroupement sédi- 
tieux qui avait eu lieu à Rouen , au mois de 
janvier précédent. 

2 vendémiaire. Antoine Masson, curé con- 
stitutionnel de Saint-Germain-Duplain , pris 
en Vendée, les armes à la main. 

4 vendémiaire. Loms-François-César Le 
Carhonnier^ ci-devant noble, domicilié à 
Pont-Chalier (Calvados), émigré. 

Idem. Pierre Lefore-stier , ex-chapelain 
de l'Hôtel-Dieu de Paris, arrêté sur la fron- 



168 CUSTINE 

tière de Suisse, au moment où il allait la 
franchir, et prévenu d'avoir voulu émigrer. 

6 vendémiaire. Btienne-JuUm Toutin^ un 
des prévenus de la conjuration de Rouen. 
Toutin, employé au secrétariat de cette com- 
mune, avait approuvé la résistance que Tun des 
factieux, nommé Bougerat, avait opposée à la 
force armée. 

Marat avait été le premier représentant du 
peuple traduit devant le tribunal révolution- 
naire. Le second de ceux qui comparurent à ces 
terribles assises fut un nommé Perri?i, député 
de l'Aude, Perrin avait profité de sa position de 
membre du comité des marchés pour entrepren- 
dre la fourniture des toiles de coton destinées 
aux armées de la République. Charlier, un do 
ses collègues, laccusa de malversation. La Con- 
vention le renvoya devant le tribunal, qui le 
condamna à douze années de fers et à Texpo- 
.^ition. Perrin subit la seconde partie de sa 
peine sur la place de Grève. 

Le 9 vendémiaire. Marie-Frayicoise-Aimée 
Régnier^ femme Rohant, lingère, condamnée 
pour avoir, ù l'époque de la reddition de Valen- 



CUSTIME le» 

ciennes, tenu des propos inciviques et contre- 
révolutionnaires. 

Le 10 vendémiaire. Pierre-Htibert Bridoux, 
sergent aux tirailleurs du Nord, embaucheur, 
contre-révolutioimaire; Jeaiir-Bwplisle Leroy ^ 
musicien; Michel Menion^ soldat au 10® chas- 
seurs, ses complices. 

Idem. Michel Lebeau, brocanteur, distri- 
buteur de faux assignats. 

Idem. Louis Lion^ brocanteur, distributeur 
de faux assignats. 

Le 11 vendémiaire. Pierre Sliœbègtie de 
Langlé^ maire de la ville de Cassel, cou- 
pable d'avoir correspondu avec les ennemis de 
la République. 

Le 13 vendémiaire. Ponce Dacesm , membre 
de la Commune du 10 août, ex-commissaire du 
pouvoir exécutif, convaincu d'avoir fait de 
mauvaises fournitures à la République. 

Idem. Philippe-Marie Lebrun^ inspecteur 
des remontes, convaincu de connivence avec 
les rebelles de la Vendée. 

Le 14 vendémiaire. Jacques et Pierre Bellan- 
ger, deux frères employés aux subsistances de 



170 CCSTINE 

l'armée de J 'Ouest, pour avoir cherché h en- 
rôler parmi les brigands. 

Idem. Jeanne^Charlotte Butant, âgée de 
ving-deux ans, intelligences avec l'ennemi. 

Le 15 vendémiaire. Jean-Baptiste GuicMrd, 
cure de Saint-Barthélémy (Seine-et-Marne), 
contre-révolutionnaire. 

Le 16 vendémiaire est un jour qui doit mar- 
quer dans l'histoire que j'écris aujourd'hui. 
Jusque-là la République n'avait frappé que des 
adversaires, le 16 vendémiaire elle commença 
à se déchirer de sa propre main, en immolant 
un de ceux qui avaient contribué à la fonder. 
Gorsas, député et journaliste, dont on se rap- 
pelle le procès avec mon aïeul, fut le premier des 
membres de la Convention qui monta sur cet 
échafaud où les plus illustres de ses collègues 
devaient si promptement le suivre. Gorsas s'é- 
tait soustrait k l'arrestation décrétée le 2 juin 
contre lui et contre ses amis de la Gironde. 
Péthion, Barbaroux, Louvetet plusieurs autres 
s'étaient rendus dans les provinces pour les 
soulever contre l'autocratie de la capitale; 
Gorsas avait refusé de les rejoindre. Publiciste 



CUSTINK nt 

ardent, tribun de la plume, il comprenait 
que sa force était i\ Paris, que c'était là qu'il 
pourrait le plus utilement servir sa cause si 
les circonstances devenaient plus favorables. 
Le décret du 28 juillet, considérant comme un 
crime le peu de cas que ces représentants 
avaient paru faire de la justice soi-disant na- 
tionale, les avait mis hors la loi. L'imminence 
du danger ne décida pas Gorsas à s'éloigner; 
pendant près de trois mois, il vécut errant 
tantôt dans un asile et tantôt dans un autre ; il 
aimait une dame qui avait un établissement de 
librairie au Palais-Royal, et cet amour n'était 
peut-être pas étranger h sa résolution. Ce fut 
chez elle qu'on l'arrêta. Conduit au tribunal ré- 
volutionnaire, qui se contenta de constater son 
identité, il alla du tribunal à l'échafaud sans 
que son courage se démentît un seul instant. 
A l'aspect de cet ennemi vaincu qu'on lui 
jetait en proie, mon grand-père voulut éviter 
de se montrer et rester dans la coulisse de ce 
drame mortuaire ; mais Gorsas, <[ui l'aperçut 
au pied de l'échafaud, lui cria d'une voix ani- 
mée par la fièvre : 



m CUSTINK 

— Pourquoi te caches-tu , citoyen Sanson ? 
Viens jouir de ton triomphe. Nous avons cru 
renverser la monarchie ; c'est ton règne que 
nous avons fondé I 

Mon grand-père courba la tète et se tut ; il 
trouvait déjà cette royauté bien pesante. 
• 16 vendémiaire. Paul-Alexandre Clidbrt- 
gtiac de Condé^ ex-capitaine aux carabiniers 
royaux, conspirateur. 

20 vendémiaire. Jean-Jacques Barbota ins- 
tituteur; conspirateur. 

24 vendémiaire. Nicolas-François Barthé- 
lémy^ curé réfractaire de Sessouges (Vosges), 
conspirateur. 

24 vendémiaire. François Beavjils , curé 
constitutionnel de Saint-Christophe (Eure-et- 
Loir) , distributeur d'écrits contre-révolution- 
naires et fanatiques. 

Mais suspendons un instant cet obscur né- 
crologe. Le 21 janvier, ce jour néfaste, atten- 
dait son pendant ; le 25 vendémiaire va nous 
le fournir, et nous allons voir se rejoindre 
dans le plus affreux supplice ceux (]iii s'é- 



CUSTINE m 

talent unis dans le radieux sentiment décrit 
par le poëte : 

L'amour dans lu puissance et dans la majesté ! 

Donc, sur ce théâtre de la mort, j'an- 
nonce : I.A RKINK. 



VII 



LA REINE 



Si enthousiastes que soient les sentiments 
avec lesquels on envisage la Révolution, il me 
semble impossible que Ton songe, au moins 
sans trouble, à cette reine que moins d'une 
année avait dépouillée de sa couronne et de 
sa liberté, à cette femme que la hache de Texé- 
cuteur avait faite veuve, à cette mère que la 



N 



116 LA RKINB 

barbarie de la Commune réduisait presque à 
demander à Dieu, jnour ses enfants, la même 
délivrance que celle dont elle entendait enfin 
sonner Theure : la mort. Toutes ces grandes 
infortunes antiques, que la fable et la poésie 
ontlèélébrées, pâlissent devant les malheurs de 
Marie-Antoinette. Lorsque, dans ma jeunesse, 
j'accompagnais mon père dans cette caverne 
qu'on appelle la Ck)nciergerie, jamais il ne m'est 
arrivé de passer devant cette lamentable cham- 
bre du conseil sans que mon cœur se serrât, sans 
qu'une irrésistible terreur ne s'emparât de tout 
mon être. Lorsque mes yeux s'arrêtaient sur la 
porte noire et rouillée derrière laquelle cette 
reine infortunée a vécu deux mois, toute pante- 
lante de la grandeur de sa chute, n'osant songer 
à hier et redoutant de penser à demain, déshé- 
ritée même des âpres consolations de la soli- 
tude ; bien souvent, dis-je, il m'a semblé que 
cette porte avait roulé sur ses gonds, et que, 
dans les ténèbres du cachot, j'avais entrevu le 
spectre majestueux avec son auréole de che- 
veux blancs; et alors je sentais un frisson 
courir sur mon corps, mes genoux se déro- 



LA REINE 177 

baient sous moi, je hâtais' le pas, afin de re- 
joindre mon père et de ift'éloigner de ce lieu 
maudit. 

Après la mort de Louis XVI, on avait sem- 
blé oublier les captifs royaux de la prison du 
Temple. La haine du peuple parisien "j^ur 
Louis XVI avait été toute politique, elle sV 
dressait au roi plus qu'à Thomme; celle que 
ce peuple portait à Marie-Antoinette était, au 
contraire, à la fois politique et personnelle. 
La reine avait trouvé des ennemis implacables 
non-seulement dans les novateurs qui aspi- 
raient à renverser ou à modifier la monarchie, 
mais encore parmi ses propres courtisans et jus- 
que dans les membres de sa famille. Les uns et 
les autres n'avaient pu lui pardonner son esprit 
indépendant, ses goûts d'élégance, sa prédilec- 
tion pour des distractions condamnées par l'éti- 
quette ; à leurs yeux, sa beauté, sa grâce, étaient 
devenues des griefs. En dénaturant ses senti- 
ments , en incriminant ses actions, ils étaient 
parvenus â rendre la femme odieuse à toutes 
les femmes; la reine n'avait pas eu un meil- 
leur sort. Les révolutionnaires avaient pressenti 

IV 13 



178 LA REINE 

en elle une volonté bien autrement énergique 
que celle du faible Louis XVI; ils avaient 
compris que s'il y àVait une résistance à leurs 
projets, cette résistance serait Tœuvre de 
Marie -Antoinette, et ils l'avaient représen- 
téefbomme le plus acharné des adversaires de 
cette liberté pour laquelle palpitaient tous les 
cœurs ; ils l'avaient désignée comme le vampire 
de la France et le complice de l'étranger. L'u- 
nanimité que je viens de signaler dans les 
ressentiments était la conséquence de cette 
imanimité de calomnies. La Révolution pouvait 
donc sembler un moment distraite, mais elle 
ne devait pas oublier. Plusieurs fois déjà le 
nom de la reine avait retenti à la tribune de 
la Convention, pour accuser l'hésitation des 
comités; dans la bouche de la plupart des 
conventionnels, ce reproche était plutôt ime 
arme destinée à atteindre leurs adversaires 
du côté droit que l'indice sincère de leur 
soif du sang de Marie-Antoinette. Mais, au 
dehors, le parti dont Ronsin, Vincent, Leclère, 
Varlet étaient les chefs et Hébert l'écrivain, le 
parti qui avait eu la sinistre gloire de faire 



LA REINE l-n^ 

reculer Marat, demandait à grands cris le ju~ 
gement de la veuve de Capet. 

Or ce parti avait des titres à la reconnais- 
sance de la Montagne; il T avait servie au 
2 juin, il l'avait servie môme plus puissam- 
ment que quelques-ims de ses membres ne 
l'eussent désiré. Quoi qu'il en soit, on ne pou- 
vait lui marchander sa récompense; on lui. 
jeta la tête qu'il demandait. 

Le 1®^ août, la Convention rendit un décret 
qui décidait que Marie-Antoinette serait tra- • 
duite au tribunal révolutionnaire. 

Le 2 août, à deux heures du matin, ce décret 
fut signifié à la reine; elle en entendit la lec- 
ture sans s'émouvoir, fit un paquet de ses vête- 
ments, embrassa sa fille (depuis le 3 juillet on 
lui avait enlevé le dauphin), recommanda ses 
enfants à madame Elisabeth et suivit les muni- 
cipaux d'un pas ferme. En passant sous un 
guichet, elle oublia de baisser la tête et se 
heurta si violemment que le sang coula de la 
blessure. Le municipal Michoiiis lui demanda 
si elle s'était fait mal ; elle répondit : « Non, 
rien ne me fait plus mal, maintenant. ... f> 



180 LA REINE 

Les concierges de la prison de la Concieis 
gerie étaient ces mômes Richard sur les- 
quels Charlotte Corday avait produit une si 
vive impression; ils reçurent la reine avec le 
respect et la compassion dus à cette grande 
infortune. Elle passa la première nuit dans 
la chambre môme du concierge, et le lende- 
main, avec rassentiment de Fouquier-Tinville, 
et sous prétexte de sauvegarder Timmense res- 
ponsabilité qui pesait sur lui, Richard lui 
donna ce qu'on appelait la chambre du Cîon- 
seil, parce que c'était là que les magistrats de 
Tanden régime donnaient audience aux pri- 
sonniers qui avaient quelques réclamations à 
leur adresser. C'était la pièce la plus spacieuse 
et la plus saine de la prison, mais elle n'en 
participait pas moins à la physionomie de cette 
sombre Conciergerie. Elle était située à l'extré- 
mité du corridor qui conduit à la chapelle ; la 
tapisserie, rongée par les rats, tombait en lam- 
beaux ; elle était carrelée en briques posées sur 
champ. Elle avait deux portes et deux fenêtres 
qui lui faisaient face; mais ces fenêtres, garnies 
de barreaux de fer épais et rapprochés, mas- 



LA REINE 181 

quées par les bâtiments qui leur faisaient face^ 
ne laissaient passer qu'un air épais et qu'un 
jour douteux. On mura la seconde des deux 
portes, et comme Fouquier-Tinville avait dé- 
cidé que deux gendarmes veilleraient nuit et 
jour sur la prisonnière, la pièce fut séparée en 
deux par une cloison ouverte au milieu et dont 
la baie fut masquée par un paravent, de façon 
à former à peu près deux chambres. Les gen- 
darmes se tenaient dans la première, Marie- 
Antoinette habitait la seconde; son lit était 
placé devant la porte murée. 

L'instruction traîna en longueur. Plus on 
approfondissait les faits reprochés à la reine, 
moins on trouvait de preuves des crimes dont 
on s'était montré si convaincu. Fouquier-Tîn- 
ville en perdait le sommeil, et l'acte d'accu- 
sation qu'il avait à rédiger prenait à ses yeux 
les proportions d'un problème insoluble. 

Cependant quelques hommes de cœur avaient 
résolu de sauver la reine; malheureusement 
la terreur les condamnait à l'isolement. Dans 
ces jours d'épouvante, deux dévouements pou- 
vaient se croiser, se heurter, sans se décider 



Î82 LA REINE 

à s'ouvrir Tun à l'autre. L'un des serviteurs 
de la royauté tombée, le chevalier de Rou- 
geville, pénétra dans le cacliot de Marie- 
Antoinette, par l'intermédiaire du municipal 
Michonis; il lui présenta un œillet qu'il avait h 
sa boutonnière. Cet œillet contenait un papier 
dans lequel il offrait ses services à la reine; 
celle-ci ne doutant pas que ce courageux jeune 
homme ne trouvât un moyen de s'introduire 
de nouveau auprès d'elle, et ne voulant exposer 
les jours de personne pour sauver une vie à 
laquelle elle attachait si peu de prix, piquait 
une réponse négative dans le papier, lorsqu'im 
des gendarmes qui la gardaient, entrant tout 
à coup, s'empara du billet. Après la dénon- 
ciation du gendarme, Marie-Antoinette fut 
interrogée par des membres du Comité de 
sûreté générale; on emprisonna Richard, sa 
femme, un nommé Fontaine et le municipal 
Michonis ; on enleva à la reine la femme qui 
jusqu'alors l'avait servie, et on la transféra 
dans ime chambre où la surveillance devint 
plus rigoureuse. 
Cet incident fournit un élément à l'accu- 



LA REINE 183 

sation qui se compléta par les pièces que le 
Comité de sûreté générale avait triées dans les 
papiers recueillis aux Tuileries. 

Le 22 vendémiaire, Fouquier-Tinville signifia 
son réquisitoire. La lecture de cette étrange 
pièce, où le bon sens et la vraisemblance sont 
aussi souvent outragés que la langue dans la- 
quelle elle est écrite, donnera une idée de rem- 
barras dans lequel s'était trouvé l'accusateur 
public. Je vais en reproduire les dispositions 
principales : 

« Antoine -Quentin Fouquier, accusateur 
public près le tribunal criminel extraordi- 
naire, etc., 

» Expose que, suivant un décret de la Cîon- 
vention, du P^ août dernier, Marie- Antoinette, 
veuve de Louis Capet, a été traduite au tribunal 
révolutionnaire comme prévenue d'avoir con- 
spiré contre la France ; que, par un autre décret 
de la Convention du 3 octobre, il a été décrété 
que le tribunal s'occuperait sans délai et sans 
interruption du jugement; que l'accusateur 
public a reçu les pièces concernant la veuve 
Capet, les 19 et 20 du premier mois de la 



184 LA REINE 

seconde année, vulgairement dit 11 et 12 
octobre courant mois; qu*il a été aussitôt pro- 
cédé par Tun des juges du tribunal à Tinter- 
rogatoire de la veuve Capet; qu'examen fait 
de toutes les pièces transmises par l'accusateur 
public, il en résulte qu'à l'instar des messalines 
Brunehaut, Frédégonde et Médicis, que l'on 
qualifiait autrefois de reines de France, et dont 
les noms à jamais odieux ne s'effaceront pas des 
fastes de l'histoire, Marie-Antoinette, veuve de 
Louis Capet, a été, depuis son séjour en France, 
le fléau et la sangsue des Français, et qu'avant 
môme l'heureuse révolution qui a rendu au 
peuple français sa souveraineté, elle avait des 
rapports avec Thomme qualifié de roi de 
Bohème et de Hongrie; que ces rapports étaient 
contraires aux intérêts de la France; que non 
contente, de concert avec les frères de Louis 
Capet et l'infâme et exécrable Calonne, alors 
ministre des finances, d'avoir dilapidé d'une 
manière effroyable les finances de la France 
(fruit des sueurs du peuple), pour satisfaire à 
des plaisirs désordonnés et payer les agents de 
ses intrigues criminelles, il est notoire qu'elle 



LA KEINE 185 

a fait passer à différentes époques, à l'empereur, 
des millions qui lui ont servi et qui lui servent 
encore à soutenir la guerre contre la Répu- 
blique, et que c'est par ces dilapidations exces- 
sives qu'elle est parvenue à épuiser le trésor 
national ; 

» Que, depuis la Révolution, la veuve Capet 
n'a cessé im seul instant d'entretenir des intel- 
ligences et des correspondances criminelles et 
nuisibles à la France, avec les puissances étran- 
gères, et dans l'intérieur de la République par 
des agents à elle affidés, qu'elle soudoyait et 
faisait soudoyer par le ci-devant trésorier de 
la liste ci -devant ci\ile; qu'à différentes 
époques, elle a usé de toutes les manœuvres 
qu'elle croyait propres à ses vues perfides pour 
opérer une contre-révolution; d'abord, ayant, 
sous prétexte d'une réunion nécessaire entre 
les ci-devant gardes du corps et les officiers et 
soldats du régiment de Flandre, ménagé un 
repas entre* les deux corps, le 1^"^ octobre 1789, 
lequel est dégénéré en une véritable orgie, 
ainsi qu'elle le désirait, et. ... ; et d'avoir, insen- 
siblement, amené les convives à arborer la 



186 LA REINE 

cocarde blanche et à fouler aux pieds la 
cocarde nationale ^ . . . 

» En second lieu, d'avoir, conjointement 
avec Louis Capet, fait imprimer, distribuer 
avec profusion; dans toute retendue de la 
République, des ouvrages contre-révolution- 
naires, tels que, etc, etc...; d'avoir par ses 
agents, occasionné dans Paris et ses environs, 
les premiers jours d'octobre 1789, une disette 
qui a donné lieu à une nouvelle insurrection, 
à la suite de laquelle une foule innombrable 
de citoyens et de citoyennes s'est portée à 
Versailles le 5 du même mois ; que ce fait est 
prouvé d'une manière sans réplique par l'abon- 
dance qui a régné le lendemain même de 
l'arrivée de la veuve Capet à Paris et de sa 
famille 



» Que la veuve Capet, après son retour de 
Vareimes, a recommencé ces conciliabules; 
qu'elle les présidait elle-même, et que c'était 
d'intelligence avec son favori (1 1 1), Lafayette, 



LA REINE 187 

que ron a fermé les Tuileries, et privé, par ce 
moyen, les citoyens d'aller et venir librement 
dans les cours et le ci-devant château des 

Tuileries; 

» Que c'est dans ces mômes conciliabules qu'a 
été déterminé l'horrible massacre qui a eu lieu, 
le 17 juillet 1791, des plus zélés patriotes qui 
se sont trouvés au Champ de Mars .... 

» Que c'est la veuve Capet qid faisait nommer 
les ministres pervers, et aux places dans les 
armées et dans les bureaux, des hommes con- 
nus de la nation entière pour des conspirar 
teurs contre la liberté 

» Que c'est la veuve Capet, d'intelligence 
avec la faction liberticide qui dominait l'As- 
semblée législative, et pendant \m temps la 
Convention, qui a fait déclarer la guerre au 
roi de Bohême et de Hongrie, son frère ; que 
c'est par ses manœuvres et ses intrigues funestes 
à la France que s'est opérée la première retraite 
des Français du territoire de la Belgique. . . 



18B LA REINE 

» Que la veuve Capet a médité et combiné 
avec ses perfides agents Tliomble conspiration 
qui a éclaté dans la journée du 10 août, 
laquelle n'a échoué que par les efforts coura- 
geux et incroyables des patriotes; . . . . 

» Que la veuve Capet, craignant sans doute 
que cette conspiration n'eût pas tout l'effet 
qu'elle s'en était promis, a été, dans la soirée 
du 7 août, vers les neuf heures et demie du 
soir, dans la salle où les Suisses et autres à 
elle dévoués travaillaient à des cartouches; 
qu'en même temps qu'elle les encourageait à 
hâter la confection de ces cartouches, pour les 
exciter de plus en plus, elle a pris des car- 
touches et a fondu des balles (les expressions 
manquent pour rendre un trait aussi atroce) ; 

» Qu'enfin la veuve Capet, immorale sous 
tous les rapports et nouvelle Agrippine, est si 
perverse et si familière dans tous les crimes, 
qu'oubliant sa qualité de mère et la démarca- 
tion prescrite par les lois de la nature, elle n'a 
pas craint de se livrer avec Louis-Charles Capet, 



LA REINB 189 

son fils, et de Taveu de ce dernier, à des indé- 
cences dont ridée et le nom seuls font frémir 
d'horreur. 

» D'après Texposé ci-dessus, l'accusateur 
public a dressé la présente accusation contre 
Marie- Antoinette, se qualifiant, dans son inter- 
rogatoire, de Lorraine d'Autriche, veuve de 
Louis Capet, pour avoir méchamment et à 
dessein : 

» 1° De concert avec les frères de Louis 
Capet et l'infâme ex-ministre Galonné, dila- 
pidé d'une manière effroyable les finances de 
la France; d'avoir fait passer des sommes in- 
calculables à l'empereur, et d'avoir ainsi épuisé 
le trésor national ; 

» 2^ D'avoir, tant par elle que par ses agents 
contre-révolutionnaires, entretenu des intelli- 
gences et des correspondances avec les ennemis 
de la République, et d'avoi» informé ou fait 
informer les mêmes ennemis des plans de 
campagne et d'attaque convenus dans le 
conseil ; 

); 3*^ D'avoir, par ses intrigues et manœuvres 
et celles de ses agents, tramé des conspirations 



190 LA UKINE 

et des complots contre la sûreté intérieure et 
extérieure de la France, et d'avoir, à cet effet, 
allumé la guerre civile dans divers points de 
la République, et armé les citoyens les uns 
contre les autres, et d'avoir, par ce moyen, 
fait couler le sang d'un nombre incalculable 
de citoyens, ce qui est contraire à l'article 4 
de la section 1"^, du titre V^ de la seconde partie 
du Code pénal et à l'article 11 de la 11* section 
du titre I" du même CJode. 
» En conséquence, etc.... 

» Signé : FouQUiER. » 

Et plus bas, faisant droit au réquisitoire de 
l'accusateur public : 

Armand-Martin-Josepli Herman , Etienne 
FoucAUT, Gabriel-Toussaint Sellier, Pierre- 
André CoFFiNHAL, Gabriel Deliège, Pierre- 
Louis Ragmer, Antoine-Marie Maire, François- 
Joseph Denisot, Etienne Maçon, tous juges au 
susdit tribunal. 



VIII 



JUGEMENT 



Un gentilhomme avait tenté de sauver la 
reine, deux avocats, Chauveau-Lagarde et 
Tronson-Ducoudray, revendiquèrent l'honneur 
de la défendre; honneur qui n'était pas sans 
danger, mais qui associait dans l'avenir leur 
nom à cette grande infortune. 

Le 13 octobre (22 vendémiaire) on l'avertit 



192 JUGEMENT 

qu'elle devait parsûtre le lendemain devant ses 
juges. 

Le décret du V^ août, en décidant que Marie- 
Antoinette serait traduite devant le tribunal 
révolutionnaire, ordonnait que les dépenses des 
Capet seraient réduites au strict nécessaire. La 
Commune interpréta cet ordre d'après la mes- 
quinerie de ses ressentiments, en refusant Tin- 
dispensable aux prisonniers. Les vêtements de 
deuil qui avaient été accordés à la reine tom- 
baient en lambeaux. Le spectacle de la royauté 
en haillons devait émouvoir et pouvait toucher ; 
mais Marie- Antoinette dédaigna cet appel à la 
pitié de ses ennemis et à l'indignation des gens 
de bien, elle consacra laborieusement sa nuit 
à repriser et à recoudre sa robe noire. 

Le lendemain, àdix heures, on vint laprendre. 
Elle traversa une double haie de gendarmes qui 
avaient été placés dépuis la porte de son cachot 
jusqu'au prétoire, où un officier de gendar- 
merie l'introduisit. 

Elle marchait lentement et avec cette solen- 
nité majestueuse des réceptions d'étiquette ; 
elle portait la tête haute, sa contenance était 



JUGEMENT 198 

remarquable de dignité. Sa physionomie n'ac- 
cusait ni trouble ni intention de braver ses 
juges; elle était froide, calme, presque in- 
diflFérente ; ses cheveux blancs, les rides qui sil- 
lonnaient son front, celles qui accusaient plus 
fortement le pli de la lèvre inférieure, le large 
cercle rougeâtre qui entourait ses yeux, son 
regard qui parfois devenait atone, témoignaient 
des tortures morales qu'elle avait subies ; mais 
ce visage impassible semblait avoir acquis la 
rigidité du marbre, comme si Tâme vaincue 
s'était déjà dérobée au martyre. 

Elle s'assit sur un fauteuil, en face du tribu- 
nal; Tronson-Ducoudray et Chauveau-Lagarde' 
prirent place à ses côtés. 

L'audience se composait des citoyens Her- 
man , président ; Coffinhal , Maire , Doujé- 
Verteuil , juges , de Fouquier - Tinville , 
accusateur public et du greffier Fabricius 
Paris. 

Antonelle, Renaudin, Souberbielle, Fiévé, 
Besnard, Thoumin, Chrétien, Gannecy, Trin- 
chard, Nicolas, Lumière, Desboisseaux, Baron, 
Sambart et Devèse étaient les jurés. 

IV 13 



194 JUGEMENT 

Herman adresse à Taccusée les questions 
d'usage. 

— Quel est votre nom? 

— Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche. 

— Votre état? 

— Veuve de Louis, ci-devant roi des Fran- 
çais. 

— Votre âge? 

— Trente^ept ans. 

Après la lecture de l'acte d'accusation, on 
procéda à l'audition des témoins. 

Le premier entendu fut Lecointre de Ver- 
sailles, député à la Convention ; il déposa de 
faits relatifs à l'arrivée du régiment de Flan^ 
dre à Versailles, au banquet des gardes du 
corps et aux événements des 5 et 6 octobre. 

Jean-Baptiste Lapierre, adjudant général 
par intérim de la quatrième division, raconta 
les faits qui s'étaient passés aux Tuileries dans 
la nuit du 20 au 21 juin 1791, c'est-à-dire 
dans la nuit du départ pour Varennes. 

Roussillon, canonnier, déposa que le 10 août 
1791 , étant entré au château des Tuileries dans 
l'appartement de l'accusée qu'elle avait quitté 



JUGEMENT 1«5 

peu d'heures auparavant, il trouva sous son 
lit des bouteilles, les unes pleines, les autres 
vides ; ce qui lui fit croire qu'elle avait donné 
îi boire soit aux officiers des Suisses, soit 
aux chevaliers du poignard, qui remplis- 
saient le château. Après une digression à 
propos des massacres de Nancy et du Champ 
de Mars, le témoin ajouta qu'il tenait d'une 
bonne citoyeime, excellente patriote, qui avait 
servi à Versailles sous l'ancien régime, que 
l'accusée avait détourné des sommes inmienses 
pour les envoyer à l'empereur; c'était, à son 
dire, un favori de la ci-devant cour qui en 
avait fait la confidence à cette citoyenne. 

Après chaque déposition , le président 
adressait à la reine une série de questions aux- 
quelles elle répondait avec beaucoup de fer- 
meté et de présence d'esprit. 

Hébert fut le troisième témoin appelé; sa 
déposition est restée comme un monument de 
monstrueuse absurdité et d'impudent cynisme. 

Cette déposition la voici telle qu'elle fut 
recueillie par le Moniteur. 

« Jacques-Réné Hébert, substitut du Pio- 



196 JUGEMENT 

cuieur de la Commune, dépose qu'en sa qua- 
lité de membre de la Commune du 10 août, il 
fut chargé de différentes missions importantes 
qui lui ont prouvé la conspiration d'Antoinette ; 
notamment, un jour, au Temple, il a trouvé un 
livre d'église, à elle appartenant, dans lequel 
était un de ces signes contre-révolutionnaires, 
consistant en \m cœur enflammé, traversé par 
une flèche, sur lequel était écrit : Jem, mise- 
rere noMs. 

» Une autre fois, il trouva dans la chambre 
d'Elisabeth un chapeau qui fut reconnu pour 
avoir appartenu à Louis Capet; cette décou- 
verte ne lui permit plus de douter qu'il exis- 
tait parmi ses collègues quelques hommes dans 
le cas de se dégrader au point de ser\îr la 
tyrannie. 11 se rappela que Toulan était entré 
un jour avec son chapeau dans la tour, et qu'il 
en était sorti nu-tête, en disant qu'il l'avait 
perdu. 

» 11 ajoute que Simon lui ayant fait savoir 
qu'il avait quelque chose d'important à lui , 
communiquer, il se rendit au Temple, accom- 
pagné du Maire et du Procureur général de la 



JUGEMENT Wl 

commune. Ils y reçurent une déclaration de la 
part du jeune Capet, de laquelle il résulte qu'à 
Tépoque de la- fuite de Louis Capet à Varennes, 
La Fayette et Bailly étaient de ceux qui 
avaient le plus contribué à la faciliter; qu'ils 
avaient à cet effet passé la nuit au château ; que 
pendant leur séjour au Temple, les détenues 
n'avaient cessé pendant longtemps d'être ins- 
truites de tout ce qui se passait au dehors; 
on leur faisait passer des correspondances dans 
les hardes et souliers. 

» Le petit Capet nomma treize personnes 
comme étant celles qui avaient en partie coo- 
péré à entretenir ces intelligences ; que l'une 
d'elles l'ayant enfermé avec sa sœur dans une 
tourelle, il entendit qu'elle disait à sa mère : 
(( Je vous procurerai les moyens de savoir des 
nouvelles en envoyant tous les jours un colpor- 
teur crier près de la tour le journal du soir. » 

» Enfin le jeune Capet, dont la constitution 
physique dépérissait chaque jour, fut surpris 
par Simon dans des pollutions indécentes et 
funestes pour son tempérament; celui-ci lui 
ayant demandé qui lui avait appris ce ma- 



196 JUGEMENT 

nége criminel, il répondit que c'était à sa 
mère et à sa tante qu'il était redevable de la 
connaissance de cette habitude funeste. 

» De la déclaration, observe le déposant, que 
le jeune Capet a faite en présence du Maire de 
Paris et du Procureur de la Commune, il ré- 
suite que ces deux femmes le faisaient souvent 
coucher entre elles deux; que là il se com- 
mettait des traits de la débauche la plus effré- 
née; qu'il n'y avait pas même à douter, par ce 
qu'a dit le fils Capet, qu'il y ait eu un acte 
incestueux entre la mère et le fils, 

» Il y a lieu de croire que cette criminelle 
jouissance n'était pas dictée par le plaisir, mais 
bien par l'espoir politique d'énerver le physi- 
que de cet enfant, que l'on se plaisait encore à 
croire destiné à occuper un trône et sur lequel 
on voulait, par cette manœuvre, s'assurer le 
droit de régner alors sur son moral ; que par 
les efforts qu'on lui fit faire, il est demeuré at- 
taqué d'une descente pour laquelle il a fallu 
mettre un bandage à cet enfant, et depuis qu'il 
n'est plus avec sa mère il reprend un tempé- 
rament robuste et vigoureux. » 



JUGEMENT 190 

Cette infâme déposition avait été prononcée 
au milieu d'un mome silence. Lorsque Hébert 
eut terminé, un frémissement d'horreur courut 
dans Tauditoire. Si implacable que fût la haine 
de tous ceux qui se trouvaient là, cette haine 
se sentait défaillir, elle entrait en révolte contre 
le misérable qui allait lui substituer la pitié 
dans tous les cœurs. Marie-Antoinette elle- 
même parut insensible à cet outrage; elle Ten- 
tendit sans daigner laisser tomber un regard 
sur Tauteur de cette atrocité. 

Le président reprit rinterrogatoire. 

Le PRÉsroENT, à V accusée. — Qu'avez-vous 
à répondre à la déposition du témoin? 

L'accusée. — Je n'ai aucune connaissance 
des faits dont parie Hébert ; je sais seulement 
que le cœur dont il parie a été donné à mon 
fils par sa sœur; à l'égard du chapeau dont il 
a également parlé, c'est im présent fait à la 
sœur du vivant du frère. 

Le PRÉsmENT. — Les administrateurs, Mi- 
chonis, Jobert, Marine et Michel, lorsqu'ils se 
rendaient près de vous, n'amenaienWls pas des 
personnes avec eux? ' 



«M) JUGBMBNT 

L'ACCUSÉE. — Oui; ils ne venaient jamais 
seuls. 

Le PRÉsroENT. — Combien amenaient-ils 
de personnes chaque fois ? 

L'ACCUSÉE. — Souvent trois ou quatre. 

Le PRÉsroENT. — Ces personnes n'étaient- 
elles pas elles-mêmes des administrateurs? 

L'accusée. — Je l'ignore. 

Le PRÉsroENT. — Michonis et les autres 
administrateurs, lorsqu'ils se rendaient chez 
vous, étaient-ils revêtus de leurs écharpes ? 

L'accusée. — Je ne me le rappelle pas. 

« Le citoyen Hébert observe qu'il avait 
échappé à sa mémoire un fait important qui 
mérite d'être mis sous les yeux des citoyens 
jurés. Il fera connaître la politique de l'accusée 
et de sa belle-sœur. Ces deux femmes traitaient 
le petit Capet avec la même déférence que s'il 
avait été roi; il avait, lorsqu'il était à table, 
la préséance sur sa mère et sur sa tante : il était 
toujours servi le premier et occupait le haut 
bout. » 

Le PRÉsroENT, à ïaccusée, — N'avez-vons 
pas éprouvé un tressaillement de joie envoyant 



JUGEMENT 201 

entrer avec Michonis, dans votre chambre, à 
la Conciergerie, le particulier porteur d'un 
œillet? 

L'accusée. — Étant depuis treize mois en- 
fermée sans voir personne de connaissance, j'ai 
tressailli dans la crainte qu'il ne fût compromis 
par rapport à moi. 

Le président. — Ce particulier n'a-t-il pas 
été un de vos agents? 

L'ACCUSÉE. — Non. 

Le président. — N'était-il pas au ci-devant 
château des Tuileries le 20 juin ? 

L'ACCUSÉE. — Oui. 

Le président. — Et sans doute aussi dans 
la nuit du 9 au 10 août? 

L'ACCUSÉE. — Je ne me rappelle pas l'y 
avoir vu. 

Le président. — N'avez-vous pas eu un 
entretien avec Michonis? ne lui avez-vous pas 
dit que vous craigniez qu'il ne fût pas réélu 
à la nouvelle municipalité ? 

L'ACCUSÉE. — Oui. 

Le président. — Quel était le motif de vos 
craintes à cet égard? 



%n JUGEMENT 

L'ACCUSÉE. — C'est qu'il était doux et hu- 
main envers les prisonniers. 

Le président. — Ne lui avez-vous pas dit, 
le même jour : C'est peut-être pour la dernière 
fois que je vous vois ? 

L'ACCUSÉE. — Oui. 

Le président. — Pourquoi lui avez-vous 
dit cela? 

L'ACCUSÉE. — A cause de l'intérêt qu'il té- 
moignait aux prisonniers. 

Un juré. — Citoyen président, je vous in- 
vite à vouloir bien observer à l'accusée q&'eUe 
n'a pas répondu sur le fait dont a parié le ci- 
toyen Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé 
entre elle et son fils. 

Le président fait l'interpellation. 

L'ACCUSÉE. — Si je n'ai pas répondu, c'est 
que la nature se refuse à une pareille inculpa- 
tion faite à une mère. (Ici l'accusée paraît vi- 
vement émue.) J'en appelle à toutes celles qui 
peuvent se trouver ici I 

En constatant l'émotion de la reine, le Mo- 
ni leur et les journaux du temps se gardent 



JUGEMENT 903 

bien d'ajouter que cette émotion fut partagée 
par le public. 

Lorsqu'elle avait été forcée de répondre à 
une accusation dont elle avait espéré que ses 
mépris faisaient une suffisante justice, le 
visage impassible de la reine s'était subite- 
ment ranimé ; ses yeux desséchés, ces yeux 
qui n'avaient plus de larmes, avaient lancé 
des éclairs, et de ses lèvres frémissantes était 
tombée la simple mais touchante invocation 
qui vibra dans tous les cœurs, si bien que les 
femmes mômes qui n'étaient là que pour jouir 
de l'abaissement de leur ancienne souveraine, 
subitement touchées dans la maternité, le seul 
sentiment qui eût surv^écu à leur abjection, 
pleurèrent à grand bruit. 

Le président Herman se hâta d'appeler un 
autre témoin. Abraham Silly, notaire; Pierre- 
Joseph Térasson. employé dans les bureaux du 
ministre de la justice, firent des dépositions in- 
signifiantes. 

Pierre Manuel, homme de lettres, ex-mem 
bre de la Convention, ancien Procureur de la 
Commune de Paris, était appelé comme témoin. 



204 JUGEMENT 

Violent patriote, Manuel avait pris une part 
active aux événements du commencement de 
la Révolution et particulièrement à l'affaire du 
10 août. Le procès du roi avait éveillé dans 
son âme des scrupules qui le décidèrent à ab- 
jurer ses anciens sentiments et à donner sa dé- • 
mission de représentant. Il s'était rétracté en 
termes si véhéments que Ton avait répandu 
le bruit qu'il était fou. U ne chargea pas la 
reine et lui témoigna de respecîtueux égards. 

L'ancien maire de Paris, Jean-Sylvain BaiUy , 
déposa après Manuel. Lorsque le vénérable 
vieillard se trouva en présence de celle dont il 
avait tant de fois combattu l'influence, il parut 
profondément ému et s'inclina devant la ma- 
jesté tombée. 

Le tribunal entendit ensuite Jean-Baptiste 
Hibain de Perceval, ex-officier des chasses et 
aide de camp du comte d'Estaing ; Reine Millot, 
domestique à Versailles; François Dufresne; 
Madeleine Rosay, femme Richard; Marie De- 
vaux, femme Harel, et Jean Gilbert, gen- 
darme, déposèrent sur l'incident de l'œillet 
remis à la reine à la Conciergerie. 



JUGEMENT 2l)Ç 

Le comte d'Estaing, vice-amiral, dit qiill 
connaissait Taccusée depuis qu'elle était en 
France , qu'il avait même à se plaindre d'elle, 
mais qu'il ne déclarait pas moins qu'il ne con- 
naissait rien qui justifiât l'acte d'accusation. 
Interpellé à propos des événements des 5 et 6 
octobre, il répondit : « J'ai entendu des con- 
seillers de cour dire à l'accusée que le peuple 
de Paris allait arriver pour la massacrer, et elle 
leur répondit avec un grand caractère : « Si 
» les Parisiens viennent ici pour m'assassiner, 
» c'est aux pieds de mon mari que je le serai, 
» mais je ne fuirai pas. » 

Antoine Simon, ci-devant cordonnier, em- 
ployé en ce moment en qualité d'instituteur 
de Charles-Louis Capet, fils de l'accusée, fit 
une déposition insignifiante. Le président se 
garda bien de l'interpeller sur les faits dont 
Hébert avait déclaré qu'il était le principal 
témoin. Marie-Antoinette eut au moins la 
consolation devoir ainsi, ses juges eux-mêmes, 
reconnaître l'infamie de- l'accusation dont le 
père Duchesne avait été l'organe. 

Un nommé Jean-Baptiste Labenette affirma 



206 JUGEMENT 

que Taccusée avait envoyé trois individus pour 
l'assassiner, et malgré la gravité du procès, 
cette prétention excita de nombreux sourires 
dans Tauditoire. 

On entendit encore François Tisset, mar- 
chand, employé non salarié au Comité de sur- 
veillance; François Lepitre, instituteur; Phi- 
lippe-François de la Tour du Pin-Gouvemet, an- 
cien officier général; Jean-Frédéric de la Tour 
du Pin, ancien ministre de la guerre ; Jean- 
François Mathey, concierge de la tour du Tem- 
ple; Jean-Baptiste-Olivier Gamerin, secrétaire 
de la commission des Vingt-Quatre; Charies- 
Eléonore Dufriche Valazé, ex-membre de la 
Convention nationale; Nicolas Lebœuf , insti- 
tuteur et officier municipal; Antoine-François 
Moyle ; Renée Sevin, femme Chaumette, femme 
de chambre; Jean-Baptiste Michonis, limona- 
dier, membre de la Commune et administra- 
teur de police, etc. , etc. 

Les seules dépositions qui produisirent des 
faits à la charge de Taccusée furent celles de 
Tex-ministre la Tour du Pin et du girondin 
Valazé. Le premier, en déclarant que la reine 



JUGEMENT 207 

lui avait demandé et qu'il lui avait remis un 
état de TeflEectif de Tarmée française, ouvrait 
un vaste champ aux inductions de Tâccusa- 
tion; Valazé, en corroborant les affirmations de 
Tisset et de Garnerin, qui avaient déclaré avoir 
vu, parmi les papiers saisis chez Septeuil, des 
bons de diverses sommes signés de la reine, et 
une lettre dans laquelle le ministre prie le roi 
de vouloir bien communiquer à Marie-Antoi- 
nette le plan de campagne qull avait eu 
l'honneur de présenter à Sa Majesté, offrit à 
Fouquier une trop facile occasion de conclure 
que ce plan avait été envoyé par la reine à 
Tennemi. 

Michonis expliqua, comtme il suit, Taven- 
ture qui devait lui coûter la tête. 

« Le jour de Saint-Pierre, m' étant trouvé 
chez un sieur Fontaine, où il y avait bonne 
compagnie, notanmient trois ou quatre dé- 
putés à la Convention, parmi les autres con- 
vives se trouvait la citoyenne Tilleul, la- 
quelle invita le citoyen Fontaine à venir faire 
la Madeleine chez elle, à Vaugirard; elle 
ajouta : Le citoyen Michonis ne sera pas de 



»8 JUGEMENT 

trop. Lui ayant demandé d'où elle pouvait 
me connaître, elle répondit qu'elle m'avait 
vu à la mairie où des aflEaires rappelaient. 
Le jour indiqué étant arrivé, je me ren- 
dis à Vaugirard; je trouvai une compagnie 
nombreuse. Après le repas, la conversation 
étant tombée sur le chapitre des prisons, on 
parla de la Cîonciergerie en disant : La veuve 
Capet est là ; on dit qu'elle est bien changée, 
que ses cheveux sont tout blancs. Je répondis 
qu'à la vérité ses cheveux commençaient à 
blanchir, mais qu'elle se portait bien. Un ci- 
toyen qui se trouvait là manifesta le désir de 
la voir; je lui promis de le contenter, ce que 
je fis. Le lendemain, la Richard me dit : Con- 
naissez-vous la personne que vous avez ame- 
née hier? Je lui répondis que je ne la connais- 
sais que pour l'avoir vue chez un de mes amis. 
Eh bien, me dit-elle, on dit que c'est un ci- 
devant chevalier de Saint -Louis. En même 
temps elle me remit un petit morceau de pa- 
pier écrit ou du moins piqué avec la pointe 
d'une épingle; alors je lui répondis : Je vous 
jure que je n'y mènerai plus personne. 



JUGEMENT 2()0 

Le président. — Comment avez-vous pu, 
vous, administrateur de police, au mépris des 
règlements, introduire un inconnu auprès de 
Taccusée; vous ignoriez donc qu'un grand 
nombre d'intrigants mettaient tout en œuvre 
pour séduire les administrateurs? 

Le témoin. — Ce n'est pas lui qui m'a de- 
mandé à voir la veuve Capet, c'est moi qui le 
lui ai offert. 

Le président. — Combien de fois avez-vous 
dîné avec lui? 

Le témoin. — Deux fois. 

Le président. — Quel est le nom de ce par- 
ticulier ? 

Le témoin. — Je l'ignore. 

Le président. — Combien vous avait-il pro- 
mis pour avoir la satisfaction de voir Antoi- 
nette? 

Le témoin. — Je n'ai reçu aucune rétribu- 
tion. 

Le président. — Pendant qu'il était dans la 
chambre de l'accusée, lui avez-vous vu faire 
aucun geste? 

Le 11ÊM0IN. — Non* 

IV 14 



210 JUGEMENT 

Le président. — Ne Tavez-vous pas revu 
depuis? 

Le témoin. — Je ne Tai revu qu'une seule 
fois. 

Le président. — Pourquoi ne Tavez-vous 
pas fait arrêter? 

Le TÉMOIN. — J'avoue que c'est une double 
faute que j'ai faite à cet égard. 

Lorsque la liste des témoins fut épuisée, avant 
de donner la parole à l'accusateur public, Her- 
man demanda à Marie-Antoinette si elle avait 
quelque chose à ajouter pour sa défense. La 
reine hésita un instant, — peut-être pensait-elle 
qu'une vie si misérable ne valait pas la peine 
d'être disputée, — mais elle songea sans doute à 
ses enfants et elle répondit avec beaucoup de 
présence d'esprit et de force que les témoins 
qu'elle avait entendus n'avaient pas articulé 
un seul fait positif contre elle; que, femme do 
Louis XVI, il était impossible qu'on la déclarât 
responsable des actes d'un roi que la Constitu- 
tion avait fait lui-même irresponsable. 

Au commencement de la séance du 25, Fôu- 
quier-Tinville prononça son réquisitoire. Chau- 



JUGEMENT SU 

veau-Lagarde et Tronson-Ducoudray présentè- 
rent la défense de la reine; le premier dans un 
discours très-brillant où il trouva de grands 
effets d'éloquence, le second dans un plaidoyer 
où il réfuta les uns après les autres tous les 
éléments de Taccusation. Tous deux furent 
écoutés avec un religieux silence. 

Lorsque Tronson-Ducoudray eut fini de par- 
ler, les gendarmes emmenèrent Marie- Antoi- 
nette, et rimpartial Herman commença un 
résumé qui n'était que la paraphrase du ré- 
quisitoire de Fouquier-Tinville. 

Quatre questions étaient soumises aux jurés : 

P Est-il constant qu'il ait existé des ma- 
nœuvres et intelligences avec les puissances 
extérieures de la République, lesdites manœu- 
vres tendant à leur fournir des secours en ar- 
gent, à leur donner rentrée du territoire fran - 
çais pour y faciliter le progrès de leurs armes ? 

2" Marie-Antoinette d'Autriclie, veuve de 
Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir coopéré 
à ces manœuvres et d'avoir entretenu ces in- 
telligences ? 

3*^ Est-il constant qu'il a existé un complot 



212 JUGEMENT 

et une conspiration tendant à allumer la guerre 
civile dans l'intérieur de la République ? 

4° Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de 
Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir parti- 
cipé à ce complot et à cette conspiration ? 

Les jurés, après une heure de délibération, 
rentrèrent en séance et j&rent une déclaration 
affirmative sur toutes les questions qui leur 
avaient été posées. 

Le président adressa alors au peuple le dis- 
cours suivant : 

(( Si les citoyens qui remplissent l'auditoire 
n'étaient pas des hommes libres, et par consé- 
quent capables de sentir toute la dignité de 
leur être, je devrais peut-être leur rappeler 
qu'au moment où la justice nationale va pro- 
noncer, la loi, la raison, la moralité leur com- 
mandent le plus grand calme; que la loi leur 
défend tout signe d'approbation, et qu'une per- 
sonne, de quelques crimes qu'elle soit couverte, 
une fois atteinte par la loi, n'appartient plus 
qu'au malheur et à l'humanité. » 

L'accusée est ramenée à l'audience ; Herman 
lui donne lecture de la déclaration du jury; 



JUGEMENT 213 

Fouquier requiert que l'accusée soit condamnée 
à la i)eine de mort, et le président, après avoir 
recueilli les opinions de ses collègues, prononce 
le jugement : 

« Le tribunal, d'après la déclaration una- 
nime du jury, faisant droit sur le réquisitoire 
de l'accusateur public, d'après les lois par lui 
citées, condamne ladite Marie- Antoinette, dite 
Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, à 
la peine de mort; déclare, conformément à la 
loi du 10 mars dernier, ses biens, si aucuns elle 
a dans l'étendue du territoire français, acquis 
et confisqués. » 

Nous avons entendu Herman recommander 
à son auditoire ce respect du malheur qui 
devait prouver à l'univers que tous ceux qui 
se trouvaient là étaient dignes de leur titre 
d'hommes libres. Mais si docile que soit une 
multitude, elle ne se laisse jamais imposer 
l'hypocrisie. Le public interpréta l'avis d'Her- 
man comme il avait lui-môme interprété 
ses devoirs de président. Les ressentiments 
qui lui avaient été inspirés contre la reine 
étaient trop violents pour qu'on le décidât à 



214 JUGEMENT 

les déguiser sous le masque d'une générosité 
menteuse. Au moment où Marie-Antoinette 
quittait le prétoire, cette haine déborda en 
applaudissements furieux. 

A travers la porte retombée derrière elle, 
rinfortunée put entendre les éclats aflfaiblis de 
la joie qui saluait sa mort prochaine; ils ne 
parvinrent pas à lui arracher un geste de co- 
lère, un sourire de pitié. 

Rentrée dans sa prison, elle enveloppa ses 
jambes dans une couverture, se jeta toute 
habillée sur son lit et s'endormit, 

La longueur des débats avait épuisé ses 
forces. Les séances, commencées h neuf heures 
du matin, ne finissaient que fort avant dans la 
nuit, et Tétat maladif de sa santé en avait 
fait une véritable torture. Elle avait souffert la 
faim, elle avait souffert la soif, et les passions 
de ce temps avaient un si étrange caractère, 
qu'un officier de gendarmerie, nommédeBusne, 
fut obligé de se justifier de lui avoir donné un 
verre d'eau. 

Inquiet de ne pas l'entendre, un des deux 
gendarmes qui veillaient sur elle entra dans 



JUGEMENT 215 

la chambre; il la vît qui reposait d'un sommeil 
calme et paisible. 

Ce sommeil dura trois quarts d'heure à 
peine. Elle se réveilla et pria un de ses gar- 
diens d'appeler Bault, le concierge. Lorsque 
celui-ci fut venu, elle lui demanda si elle pou- 
vait avoir de quoi écrire. Bault lui répondit 
que Fouquier avait prévenu ce désir et donné 
l'ordre de mettre du papier et de l'encre à sa 
disposition; il envoya un des gendarmes en 
chercher. 

Marie- Antoinette s'assit sur son lit et com- 
mença une lettre. Cette lettre qui occupa 
les derniers moments de la reine était des- 
tinée à madame Elisabeth, mais elle ne par- 
vint jamais à cette princesse. Remise au 
Comité de salut public, elle fut retrouvée 
chez Couthon, par le conventionnel Courtois, 
lorsqu'il fut chargé d'examiner les papiers du 
triumvirat. Courtois la considéra sans doute 
comme une pièce curieuse et sans importance, 
car il n'en fit pas mention dans son volu-- 
mineux rapport du 16 nivôse an III, et la 
conserva. 



216 JUGEMENT 

Exilé en 1816, comme régicide, Courtois 
fit demander à M. Decazes, alors ministre de 
la police, de ne pas lui appliquer la loi qui le 
chassait de France, en offrant, en reconnais- 
sance de cette exception, de remettre à la 
famille royale une pièce d'une haute impor- 
tance pour elle. M. Decazes ne crut pas devoir 
accepter cette transaction, il ordonna une per- 
quisition au domicile de Tex-conventionnel. 
Courtois prévint ces recherches en envoyant à 
M. Becquey, conseiller d'État, non-seulement 
la lettre dont il est question, mais d'autres pa- 
piers, une paire de gants et une boucle des che- 
veux de Marie-Antoinette, également trouvés 
chez Robespierre et chez Couthon. 

Le 22 février 1816, la lettre de la reine fut 
lue par M. de Richelieu aux deux Chambres ; 
voici le contenu de cet admirable testament, 
diffne en tout de celui de Louis XVI : 



*&* 



c( C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la 
dernière fois. Je viens d'être condamnée non 
pas à une mort honteuse, elle ne l'est que pour 
les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. 



JUGEMENT 2n 

» J'espère montrer la même fermeté que 
lui. 

» J'ai un profond regret d'abandonner mes 
pauvres enfants; vous savez que je n'existais 
que pour eux et pour vous. 

» Vous avez, par votre amitié, tout sacrifié 
pour être avec nous; dans quelle position je 
vous laisse ! J'ai appris par le plaidoyer même 
du procès que ma fille était séparée de vous. 

» Hélas! la pauvre enfant, je n'ose pas lui 
écrire, elle ne recevrait pas ma lettre ; je ne sais 
même si celle-ci vous parviendra. 

» Recevez pour eux ma bénédiction. 

» J'espère qu'un jour, lorsqu'ils seront plus 
grands, ils pourront se réunir avec vous et 
jouir en paix de vos tendres soins. 

» Qu'ils pensent tous deux à ce que je n'ai 
cessé de leur inspirer, que leur amitié et leur 
confiance mutuelle fassent leur bonlieur, que 
ma fille sente qu'à l'âge qu'elle a^ elle doit 
toujours aider son frère des conseils que 
l'expérience qu'elle aura de plus que lui et 
son amitié pourront lui inspirer. Qu'ils sen- 
tent enfin tous deux que, dans quelque posi- 



218 JUGEMENT 

tion OÙ ils pourront se trouver, ils ne seront 
vraiment heureux que par leur union : qu'ils 
prennent exemple de nous. 

» Combien dans nos malheurs notre amitié 
nous a donné de consolations, et dans le bon- 
heur, on jouit doublement, quand on peut le 
partager avec un ami : où en trouver de plus 
tendre et de plus cher que dans sa • propre 
famille? 

» Que mon fils n'oublie jamais les der- 
nières paroles de son père, que je lui répète 
expressément : Qu'il ne cherche jamais à venger 
notre mort I 

» J'ai à vous parler d'une chose bien pénible 
à mon cœur; je sais combien cet enfant doit 
vous avoir fait de la peine. Pardonnez-lui, ma 
chère sœur, songez h l'âge qu'il a et combien 
il est facile de fiiire diro à un enfant ce qu'on 
veut et même ce qu'il ne comprend pas. Un 
jour viendra, j'espère, où il sentira mieux le 
prix de toutes vos bontés et de votre tendresse 
pour tous deux. 

» Il me reste h vous confier mes deniières 
pensées. 



JUGEMENT. 219 

» J'aurais voulu vous écrire depuis le com- 
mencement du procès, mais outre qu*on ne 
me laissait pas écrire, la marche en a été si 
rapide que je n'en aurais nullement eu le 
temps. 

» Je meurs dans la religion catholique, 
apostolique et romaine; dans celle de mes 
frères, dans celle où j'ai été élevée et que 
jVi toujours professée ; n'ayant aucune con- 
solation spirituelle à attendre, ne sachant pas 
s'il existe encore des prêtres de cette religion, 
et même si le lieu où je suis ne les exposerait 
pas trop, s'ils y entraient une fois. 

» Je demande sincèrement pardon à Dieu de 
toutes les fautes que j'ai pu commettre depuis 
que j'existe. 

» J'espère que, dans sa bonté, il voudra bien 
recevoir mon âme dans sa miséricorde et dans 
sa bonté'; je pardonne à tous mes ennemis le 
mal qu'ils m'ont fait. Je demande pardon à 
tous ceux que je connais et à vous, ma sœur, 
en particulier, de toutes les peines que, sans le 
vouloir, j'aurais pu vous causer. Je dis adieu à 
mes tantes et à tous mes frères et sœurs. 



'£») JUGEMENT 

)) J'avais des amis, Tidée d'en être séparée 
pour jamais et leurs peines, sont un des plus 
grands regrets que j'emporte en mourant; qu'ils 
hachent du moins que jusqu'à mon dernier mo- 
ment j'ai pensé à eux. 

» Adieu, ma bonne et tendre sœur; puisse 
cette lettre vous arriver ! Pensez toujours à moi. 
Je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que 
ces pauvres et chers enfants. 

» Mon Dieu ! qu'il est déchirant de les quitter 
pour toujours ! Adieu! Adieu! 

» Je ne dois plus m'occuper que de mes de- 
voirs spirituels; comme je ne suis pas libre de 
mes actions, on m'amènera peut^^tre un prêtre, 
mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un 
mot et que je le traiterai comme un être abso- 
lument étranorer. » 



■^o^ 



Lorsque la lettre fut achevée, la reine en baisa 
toutes les pages, la plia sans la cacheter, et la 
donna à Bault, qui avait attendu, en le priant 
de la faire tenir à madame Elisabeth. 

Le concierge lui répondit que ce qu'elle de- 
mandait ne dépendait pas de luij qu'il était 



JUGEMENT 221 

forcé de la remettre à Fouquier-Tinville qui se 
chargerait de l'envoyer à Isa destination. 

La reine resta muette; elle appuya son 
visage sur ses mains qui reposaient sur ses ge- 
noux et demeura pendant quelque temps dans 
cette attitude. 

Elle était encore dans cette position lorsque 
Bault lui dit que quelqu'un était là qui de- 
mandait à lui parler ; elle releva lentement la 
tête, et apercevant un homme vêtu de noir, 
elle descendit de son lit. 

Bault devina que la reine croyait voir dans 
ce visiteur celui dont la présence devait lui 
indiquer que sa mort était prochaine, il se hâta 
de la détromper et lui dit : 

— C'est le citoyen Girard, curé de Saint- 
Landry. 

Marie-Antoinette hocha la tête et elle mur- 
mura : 

— Un curé! En ce moment il n'y en a 
guère I 

Le concierge s'éloignait pour la laisser seule 
avec l'abbé Girard, mais la reine s'adressant à 
lui avec l'accent du commandement : 



22S JUQBMKNT 

— Restez, Bault, lui dit-elle. 

Presque immédiatement elle se plaignit d'un 
grand froid aux pieds. L'abbé Girard lui con- 
seilla de les envelopper dans son oreiller ; elle 
le fit et le remercia de son avis. 

Encouragé par Texpression bienveillante du 
visage de Marie-Antoinette, Tabbé Girard la 
supplia de ne point refuser les secours spirituels 
qu'il était venu lui apporter ; il ajouta que si 
elle avait quelque répulsion contre sa personne, 
un autre prêtre, l'abbé Lambert, vicaire général- 
de l'évêque Gobel. était dans le corridor à sa 
disposition. 

Elle considéra pendant quelques instants 
l'abbé Girard, qui était un vieillard d'un aspect 
vénérable ; elle le remercia de son zèle, mais 
elle lui dit que ses principes lui défendaient 
de recevoir le pardon du Seigneur par l'inter- 
médiaire d'un prêtre d'une autre religion que 
la sienne. Et, comme le curé insistait et pa- 
raissait très-ému, elle le pria, avec une grande 
douceur, de ne point insister, parce que sa ré- 
solution était, comme sa foi, inébranlable. 

L'abbé Girard se retira les larmes aux yeux, 



JUGEMENT 223 

avec l'abbé Lambert, qui n'avait point adressé 
la parole à la reine. 

Depuis le départ des Richard, c'était la fille 
aînée des nouveaux concierges qui soignait le 
ménage, le linge et les vêtements de Marie- 
Antoinette ; elle entra dans ce moment ; elle 
était si troublée qu'elle se laissa tomber sur 
une chaise, à demi suffoquée par les sanglots 
qu'elle s'efforçait vainement de retenir. Un des 
gendarmes l'injuria si brutalement que Bault 
dut intervenir. La reine, si forte contre les in- 
jures et les imprécations de la populace, était 
visiblement attendrie par la douleur de cette en- 
fant ; elle la consola avec bonté et lui fit obser- 
ver, en souriant, qu'elle avait oublié l'objet le 
plus important. 

C'était une robe blanche que la reine avait 
apportée du Temple et qui, avec sa robe noire, 
composait toute sa garde-robe. Elle avait désiré 
s'en vêtir pour aller à l'échafaud, mais elle 
tombait tellement en lambeaux, qu'elle avait 
dû prier la jeune fille d'y mettre une bordure 
neuve. 

Au moment où la fille Bault sortait pour 



221 JUGEMENT 

aller cherclier la robe, Marie-Antoinette la 
pria d'apporter aussi des ciseaux. Cette der- 
nière demande souleva des difficultés; les gen- 
darmes ne voulaient point permettre qu'on 
remit à la condamnée un instrument qui , dans 
ses mains, pouvait devenir \me arme. Bault 
insista en mettant leur responsabilité à couvert 
sous la sienne, et il fut convenu que sa fille 
couperait les cheveux de la reine en présence 
du concierge et des deux gardiens. 

Charles-Henry Sanson ne nous a point laissé, 
comme pour le roi, de relation complète de la 
mort de la reine; mais les détails que je vais 
donner, ainsi que ceux qui précèdent, ont été 
recueillis sur des notes qu'il avait prises en 
vue de faire par la suite un récit plus circon- 
stancié, ou sont le fruit des souvenirs que ma 
grand'mère et mon père avaient gardés sur ce 
triste événement. 

Mon grand-père avait passé la nuit au tri- 
bunal révolutionnaire; à Tissue de la séance, 
il se tenait à la porte du cabinet de Fouquier- 
Tinville; celui-ci, averti de sa présence, lui fit 
dire d'entrer. Le président Herman, Renaudin, 



JUGEMENT 2» 

juge, Nicolas, juge et imprimeur du tribunal, 
et le greffier Fabricius Paris se trouvaient là. 
Fouquier demanda aussitôt à mon grand-père 
si les dispositions pour la fête étaient com- 
plètes; ce fut le mot dont il se servit. Charles- 
Henry Sanson lui ayant répondu que son 
devoir consistait à attendre les décisions du 
tribunal et non pas à les prévenir, Fouquier 
le rudoya avec sa violence ordinaire et lui 
dit, entre autres choses, qu'il regretterait 
peut-être un jour de n'avoir pas prévenu cer- 
taine décision qui concernerait un mauvais 
patriote de sa connaissance. Le greffier Fabri- 
cius mêla ses lourdes plaisanteries aux invec- 
tives de Taccusateur. L'entretien prenait une 
tournure désagréable; pour y mettre fin, mon 
grand- père sollicita Tordre de requérir une 
voiture fermée semblable à celle qui avait con- 
duit le roi à l'échafaud. Cette demande acheva 
d'exaspérer Fouquier-Tinville ; il répondit à 
Charles-Henry qu'il avait mérité d'aller lui- 
même à la guillotine pour avoir osé faire une 
semblable proposition, qu'une charrette était en- 
core trop bonne pour l' Autrichieijne, et il ajouta 

IV 15 



22B JUGEMENT 

mille injures contre la reine. MaisRenandin lui 
fit observer qu'avant de prendre une décision 
semblable, il était peut-être convenable d'avoir 
l'avis du Comité, ou du moins de quelques-uns 
de ses membres; et comme la liaison de celui- 
ci avec Robespierre faisait de lui un personnage 
important, il se trouva, qu'après quelques mi- 
nutes de discussion, Fouquier lui-même se 
rendit à son conseil. Nourry, dit Grammont, 
ex-comédien du théâtre de la Montansier et 
depuis adjudant général de l'armée révolu- 
tionnaire, venait d'entrer dans le cabinet de 
l'accusateur. Il se chargea de l'ambassade. 
Après trois quarts d'heure il était de retour; il 
avait vu Robespierre et Cîollot qui, , tous les 
deux, s'étaient récusés en répondant que le 
soin de ces dispositions n'appartenait qu'à 
Fouquier-Tinville. Il fut donc décidé que la 
reine ne jouirait pas du dernier privilège qui 
avait été accordé à Louis XVI et qu'elle irait 
à l'échafaud dans la charrette qui servait aux 
criminels ordinaires. 

Il était cinq heures du matin lorsque mon 
grand-père quitta le Palais, et déjà on enten- 



JUGEMENT 2aT 

dait de tous les côtés le bruit des tambours qui 
appelaient les sections sous les annes. 

Tout le monde dormait encore dans sa mai- 
son lorsqu'il y rentra. Il ne fit qu'une courte 
apparition dans sa chambre en marchant sur 
la pointe des pieds, de crainte de réveiller ma 
grand'mère; mais celle-ci avait le sommeil 
léger; elle fut bientôt levée, et n'eut pas de 
peine à lire sur les traits altérés de son mari 
la triste issue du procès de la reine. 

— Condamnée I elle est condamnée I s'écria 
ma grand'mère en fondant en larmes; elle 
comme lui, lui comme elle. Tant de sang in- 
nocent sur nous, sur nos pauvres enfants I 

— Non^ ce sang n'est pas sur nous! il est 
sur ceux qui le font couler et en répondent aux 
hommes et à Dieu, répliqua mon grand-père 
d'un ton farouche. Je ne serai pas plus cou- 
pable que ce rocher que le souffle de la tem- 
pête arrache de sa base, qui roule et écrase une 
maison et ses habitants I 

— Subtilités que tout cela, Charles ! le poi- 
gnard de l'assassin n'est pas non plus respon- 
sable du crime auquel il a servi; oserais-tu, ce- 



^S JUGEMENT 

pendant, trouver injuste qu'il devienne un objet 
d'exécration et d'horreur? Docile instrument de 
la justice humaine, tu avais jusqu'ici le droit 
de braver le mépris ; c'était Dieu qui, par ta 
main, châtiait les hommes. En servant les pas- 
sions d'un parti, tu deviens le complice de ses 
crimes. Charles, si tu savais ce que j'ai souffert 
le jour... du roi. On avait parlé d'un complot, 
on disait que les royalistes devaient l'arracher 
aux exécuteurs et le sauver. Mon fils et toi vous 
étiez menacés. A chaque bruit de la rue, je 
courais à la fenêtre. Il me semblait que j'al- 
lais vous voir rapporter sanglants, défigurés, 
inanimés, et pendant cette longue journée, 
Charles, il m'a été impossible de prier. Il me 
semblait que ce serait un crime de demander 
à Dieu de préserver la vie de notre enfant, la 
tienne. Malgré moi, je pensais à la victime, et 
malgré moi je vous oubliais I Non, tu ne com- 
mettras pas ce nouveau meurtre I 

— Soit! dit Charles-Henry. Marie- Antoi- 
nette n'en mourra pas moins aujourd'hui, 
demain ce sera notre tour. 

— Qu'importe I 



JUGEMENT 239 

— Femme! plus d'une fois déjà, comme toi, 
j'ai dit : Qu'importe ! Le seul avantage de ma 
situation, c'est qu'elle m'inspire maintenant 
pour la vie im mépris qui tient du dégoût. Si 
ce que tu viens de dire tout bas je ne l'ai pas 
répété tout haut, c'est que je coimais l'horreur 
du citoyen Fouquier pour les louveteaux, qu'ils 
soient de race royale ou de race d'exécuteurs, 
comme les miens. 

Ma grand'mère cacha son visage entre ses 
mains et éclata en sanglots. Elle eut une atta- 
que de nerfs si violente que mon grand-père 
dut appeler son fils à son aide pour la placer 
sur son lit. Il n'osait la laisser voir à personne; 
ces larmes étaient un attentat contre la Répu- 
blique; les gens qu'il employait croyaient 
pour la plupart racheter l'infamie de leur pro- 
fession par l'exaltation de leurs sentiments dé- 
magogiques et ils n'eussent pas manqué de la 
dénoncer. 

A la suite de cette scène, Charles-Henry 
Sanson était si abattu que mon père lui pro- 
posa de l'accompagner. Il alla dépouiller son 
uniforme et ils se rendirent d'abord à la 



■230 JUGEMENT 

place de la Révolution, où se dressait déjà le 
sinistre appareil de ce second martyre royal. 

Ensuite ils partirent pour la Conciergerie, 
où ils arrivèrent à dix heures. Elle était déjà 
tout entourée d'hommes en armes. Dans la 
cour stationnaient un fort détachement de gen- 
darmerie, quelques cavaliers et des officiers de 
Tannée révolutionnaire. 

Ils furent rejoints en ce moment par le 
citoyen Eustache Nappier, huissier audiencier 
au tribunal révolutionnaire, chargé d'assister 
à Texécution et d'en dresser le procès-verbal. 

Charles-Henry Sanson fit avancer la charrette 
6t entra à la Conciergerie avec le citoyen huis- 
sier, les officiers, des gendarmes et mon père. 

La reine était dans la salle des morts, assise 
sur un banc, la tête appuyée contre le mur ; 
les deux gendarmes, ses gardiens, étaient à 
quelques pas avec Bault le concierge ; la fille 
de celui-ci se tenait debout devant Marie- An- 
toinette et pleurait. 

En apercevant l'escorte, la reine se leva et 
fit un pas pour aller au-devant des exécuteurs, 
mais sur un mouvement de la fille Bault elle 



JUGEMENT 281 

s'arrêta et Tembrassa avec beaucoup de ten- 
. dresse. 

Elle était vêtue d'une robe blanche. Un fichu 
également blanc couvrait ses épaules. Elle avait 
sur la tête un bonnet serré d'un ruban noir. 
Elle était pâle ; mais ce n'était point la pâleur 
qui accuse une crainte vainement dissimulée, 
car cette pâleur ne s'étendait pas à ses lèvres, 
et ses yeux, entourés d'un large cercle qui 
trahissait ses insomnies, brillaient d'un vif 
éclat. 

Mon grand-père et mon père s'étaient dé- 
couverts, beaucoup de ceux qui étaient avec eux 
avaient salué ; l'huissier Nappier et quelques mi- 
litaires s'abstinrent seuls de donner ce témoi- 
gnage de déférence à une grande infortime. 

Avant qu'aucun d'eux ait eu le temps de 
prendre la parole, Marie-Antoinette s'avança 
et d'une voix brève qui ne trahissait aucune 
émotion : 

— Je suis prête, messieurs, nous pouvons 
partir, dit-elle. 

Charles-Henry lui fit observer qu'il était né- 
cessaire que certaines précautions fussent prises, 



282 JUGEMENT 

Marie-Antoinette se retourna et lui montrant 
sa nuque dont les cheveux avaient été coupés. 

— Est-ce bien ainsi V lui dit-elle. 

En même temps elle tendit ses mains pour 
qu'on les attachât. 

Pendant que mon père s'acquittait de cette 
tâche, un prêtre, Tabbé Lothringer entra dans 
la salle des morts et lui demanda la permission 
de l'accompagner. L'abbé Lothringer, prêtre 
assermenté comme les abbés Girard et Lambert, 
s'était déjà présenté après le départ de ceux-ci, 
et comme eux il avait vu repousser les secours 
d'une religion entachée de schisme. Son insis- 
tance parut visiblement désagréable à la reine 
qui répondit cependant. 

— Comme il vous plaira, monsieur. 

Le cortège se mit immédiatement en marche. 

Les gendarmes précédaient la reine, près 
de laquelle l'abbé Lothringer faisait tous ses 
efforts pour se maintenir; derrière venaient 
l'huissier, les exécuteurs et d'autres gen- 
darmes. 

En entrant dans la cour, Marie-Antoinette 
aperçut la charrette; elle s'arrêta brusque- 



JUGEMENT 233 

ment et un vif mouvement d'horreur se pei- 
gnit sur sa physionomie. 

Le prêtre devina les sentiments qui l'agi- 
taient ; dans son jargon, moitié allemand, moi- 
tié français, il Texhorta à imiter la résignation 
du Christ qui avait porté sa croix, et, à pro- 
pos d'expiation, il prononça le mot de crimes. 

— Dites les fautes, monsieur, répartit la 
reine, qui, sans l'écouter davantage, s'avança 
rapidement vers la charrette. 

On avait placé un tabouret pour lui en faci- 
liter la montée; ce tabouret chancela au mo- 
ment où elle y posait le pied ; elle remercia 
ceux qui l'avaient soutenue. 

Les portes s'ouvrirent, la reine de France 
apparut au milieu de sa sinistre escorte, et 
aussitôt tout ce peuple entassé sur les quais et 
sur les ponts ondula comme une mer houleuse, 
en hurlant mille cris de malédiction et de 
mort. 

La foule était tellement compacte que la 
charrette ne pouvait avancer; le cheval épou- 
vanté se cabrait dans les braacards. Il y eut 
un moment de confusion si terrible que mon 



231 * JUGEMENT 

père et mon grand-père qui étaient assis sur le 
devant de la charrette se levèrent et se placèrent 
devant Marie-Antoinette. Sur deux ou trois 
points différents, des furieux avaient pénétré 
dans les rangs de l'escorte, et loin d'essayer de 
les repousser ou de calmer leur effervescence, 
la plupart des gendarmes mêlaient leurs in- 
jures à leurs vociférations. Le fils de Nourry- 
Grammont, officier dans Tarmée révolution- 
naire cojnme son père, eut la lâcheté de 
menacer de son poing fermé le visage de la 
reine. L'abbé Lothringer le repoussa et lui 
reprocha avec beaucoup de vivacité l'indignité 
de cette action. 

Cette scène dura deux ou trois minutes. 

Jamais, m'a bien souvent répété mon père, 
Marie- Antoinette ne s'était montrée plus digne 
du rang suprême. C'était bien une reine que 
cette femme qui soutenait sans blêmir, sans 
abaisser ses paupières, les regards féroces du 
peuple-roi; qui entendait sans tressaillir les ru- 
gissements du lion auquel on la jetait en pâ- 
ture; qui tombait comme le César romain, 
tout d'ime pièce et sans fléchir le genou; pour 



JUGEMENT 235 

laquelle le hideux tombereau était encore un 
trône, et qui, enfin, dans Tabjection à laquelle 
on Tavait réduite, parvenait par la seule force 
de son âme, à commander le respect à des cœurs 
incapables de pitié. 

Grammont père avait pris les devants avec 
quelques cavaliers et il parvint à frayer un 
passage au cortège. Lorsque la charrette se 
fut remise en mouvement, les clameurs s'a- 
paisèrent. De temps en temps, on entendait 
encore quelques cris de : Mcrrt à V Autri- 
chienne! mort à 7nadame Veto! s'élever dans 
la partie de la foule qu'on allait traverser; mais 
à mesure qu'on avançait, lorsque la voiture 
arrivait à la hauteur de ceux qui avaient crié, 
ils se taisaient. 

Marie- Antoinette était debout au milieu de 
la charrette; l'abbé Lothringer, appuyé sur la 
ridelle de droite, lui parlait avec plus de vi-^ 
vacité que d'onction; elle ne lui répondait pas 
et ne paraissait pas même l'entendre. 

A mesure que l'attitude du peuple à tra- 
vers lequel il fallait passer devenait plus 
calme, ses yeux perdaient quelque chose de 



236 JUGEMENT 

leur éclat lumineux ; elle les promenait avec 
indifférence sur la foule et sur les -monu- 
ments. 

Lorsqu'on eut dépassé le palais Egalité, elle 
parut inquiète; elle regardait les numéros des 
maisons avec une expression qui indiquait plus 
que de la curiosité. 

La reine avait prévu qu'on ne permettrait pas 
à un prêtre de TEglîse romaine de lui apporter 
les suprêmes consolations de la religion ; elle s'en 
était inquiétée et un membre non assermenté du 
clergé, Tabbé Magnien, qui, du temps de Ri- 
chard, avait pénétré à la Conciergerie, lui avait 
promis de se trouver le jour du supplice dans 
ime maison de la rue Saint -Honoré et de 
laisser tomber sur sa tête cette absolution in 
extremis pour laquelle TEglise a remis tous ses 
' pouvoirs aux plus humbles de ses ministres. 
Le numéro de cette maison avait été désigné 
à Marie- Antoinette, et c'était elle qu'elle cher- 
chait; elle la trouva, et alors, à un signe que 
seule elle pouvait comprendre, ayant reconnu 
le prêtre, elle baissa le front, se recueillit et 
pria; puis un soupir d'allégement souleva sa, 



JUGEMENT 237 

poitrine et on vit un sourire sur ses lèvres. 
En gyrivant sur la place de la Révolution, 
la charrette s'arrêta précisément en face de la 
grande allée des Tuileries; pendant quelques 
instants la reine resta abîmée dans une contem- 
plation douloureuse ; elle devint beaucoup plus 
pâle, ses paupières s'humectèrent et on Ten- 
tendit munnurer d'une voix sourde : 

— Ma fille I mes enfants I 

Au bruit de Téchafaud qu'on ajustait, elle 
parut revenir à elle et se prépara à descendre. 
Mon grand-père et mon père la soutenaient ; 
au moment où elle posait le pied par terre, 
Charies-Henry Sanson, qui était penché sur 
elle, lui dit à voix basse : 

— Courage, madame. 

La reine se retourna brusquement et conmie 
si elle eût été bien étonnée de rencontrer cette 
pitié chez celui qui allait la mettre à mort, 
elle lui répondit : 

— Merci, monsieur, merci. 

Son accent n'était pas altéré, sa parole restait 
ferme et vibrante. 
Quelques pas seulement séparaient la chaiv 



238 JUGEMENT 

rette de Técliafaud; mon père voulut continuer 
de la soutenir, elle refusa en disant : 

— Non, j'aurai, Dieu merci, la force d'aller 
jusque-là. 

Elle s'avança d'un pas égal, sans préci- 
pitation, ni lenteur, et monta les degrés avec 
autant de majesté que si ces degrés eussent été 
ceux du grand escalier de Versailles. 

Son arrivée sur la plate-forme produisit un 
instant de confusion. L'abbé Lotbringer l'a- 
vait suivie jusque-là, et continuait ses inutiles 
exhortations; mon père le repoussa doucement 
pour abréger enfin ce poignant supplice. 

Les aides s'emparèrent alors de cette auguste 
victime. Pendant qu'ils l'attachaient sur la bas- 
cule, elle leva les yeux vers le ciel et s'écria 
d'une voix très-haute : 

— Adieu, mes enfants, je vais rejoindre 
votre père. 

Elle avait à peine achevé ces mots que la 
bascule était mise en place et que le couteau 
s'abattait sur sa tête. 

Des cris de Vive la Républiquel répondirent 
au bruit du couperet, mais ces cris étaient gêné- 



JUGEMENT 239 

ralement circonscrits aux alentours de Técha- 
faud. Alors Grammont, qui agitait son sabre 
comme un énergumène, ordonna à plusieurs 
reprises à Charles-Henry de montrer la tête au 
peuple. Un des aides fît le tour de Téchafaud 
avec ce hideux trophée, dont les paupières 
étaient encore agitées par un frisson convulsif. 
Le corps de la reine fut enfermé dans un 
mauvais cercueil de bois blanc et consumé 
dans la chaux du cimetière de la Madeleine; 
ses vêtements furent distribués aux pauvres 
des hospices. 



IX 






LES GIRONDINS 



Au procès de la reine succéda celui des ha- 
bitants d'Annentières, accusés dlntelligences 
avec Tennemi et particulièrement d'avoir formé 
im complot tendant à lui ouvrir les portes de la 
ville. Six des prévenus furent acquittés ; mais 
Pierre-François Malingié^ ci-devant juge de" 
^ paix de la ville d'Armentières; Pellerin-Guy 

IV 16 



*242 LES GIRONDINS 

Jouar^ négociant ; Antoine-François-Joseph 
Delattrej négociant; et Paul-François Cla^ 
rissCj chapelier, ayant été condamnés à la 
peine de mort, ils furent exécutés le 27 vendé- 
miaire.. 

Le 1®' brumaire [22 octobre), ce fut le tour 
de Louis-Armand Pernon^ administrateur de 
la loterie nationale, convaincu d'avoir entre- 
tenu des correspondances avec les rebelles de 
Lyon, et le 2, celui de Pierre- Hippoly te Pas- 
tour el^ curé constitutionnel, coupable d'avoir 
cédé aux menaces des rebelles de la Vendée et 
rétracté ses serments. 

Le 3, on exécuta un nouvel ivrogne, le 
nommé Rémi Martin^ vigneron de la commune 
de Champeneuil, département de Seine-et- 
Oise, pour des propos contre-révolutionnaires 
qu'il avait tenus dans un cabaret; et le même 
jour, Pierre-Claude Jeanson^ commissionnaire, 
comme conspirateur. 

Le 5, le tribunal envoya à l'échafaud un 
émigré, Jacquts- André-François d'Ouzonville^ 
et] Marie-A7ine Poisson j sa femme, laquelle 
était convaincue d'avoir fait passer des secours 



LES GIRONDINS 243 

à son mari; le 6, Louis-Antoine de Laroche j 
prêtre insermenté, ex-vicaire de Tex-évôque 
d'Agen, agent des émigrés. 

Mais déjà la première section du tribunal 
avait entamé un procès bien autrement impor- 
tant : celui des Girondins. 

Ce procès était aussi impérieusement ré- 
clamé par les clubs et la C5ommune que l'avait été 
celui de la reine ; mais Tacte d'accusation des 
députés, arrêtés après le 31 mai, était difficile 
à formuler. Ceux des Girondins qui ne s'étaient 
pas soustraits par la fuite au décret de la Con- 
vention, n'avaient pas commis d'acte qu'il fût 
possible d'inculper; il fallait faire le procès à 
leur opinion, et chercher le crime dans les ten- 
dances fédéralistes qu'on leur supposait. Amar, 
au nom du comité de sûreté générale, rédigea 
cet acte d'accusation. 

Le 12 vendémiaire, il le communiqua à Fou- 
quier-Tinville, et le 13, celui-ci fit transférer 
les prévenus de la prison des Carmes, où ils 
étaient, à la Conciergerie, cette dernière étape 
de la guillotine. 

La fuite de Barbaroua, de Pétion, de Guadet 



244 LES GIRONDINS 

et de quelques autres avait fait une brèche 
dans les rangs des vingt-deux ; pour complé- 
ter ce chiffre consacré par Tinsurrection du 
2 juin, on prit parmi les autres députés posté- 
rieurement arrêtés, et on parvint à réunir vingt 
et un accusés qui, avec Gorsas, guillotiné quel- 
ques jours auparavant, devaient fournir au 
peuple le nombre précis de têtes auquel il 
avait droit. C'étaient : 

Jean-Pierre Brissot^ âgé de 39 ans, homme 
de lettres et député d'Eure-et-Loir; 

Pierre-Vietorin Vergniaud, âgé de 35 ans, 
député de la Gironde; 

Arnav Gensonné^ âgé de 35 ans, député de 
la Gironde; 

Claude-Romain Loze-Dîiperrety âgé de 4G 
ans, député des Bouches-du-Rhône ; 

Jean-Louis Carra, âgé de 50 ans, homme 
de lettres et député de Saône-et-Loire; 

Jean-Franrois-Marwi Gardien^ âgé de 39 
ans, député dlndre-et-Loire; 

Cliarles-lhéonore Du/riche-Valazé, âgé de 
42 ans, député de l'Orne; 



LES GIRONDINS 215 

Jean Ihfjprai, âgé de 38 ans, député des 
Bouches-du-Rhône ; 

Charles-Alexis Brtisla/rd, ex-marquis de 
Sillery, âgé de 57 ans, député de la Somme; 

Claude Fauchet, âgé de 49 ans, évèque et 
député du Calvados; 

Jean-François Ducos, âgé de 28 ans, 
homme de lettres, député de la Gironde; 

Jean-Bafiiste Boyer-FonfrHe, âgé de 27 
ans, député de la Gironde; 

Marie-David Lasov/rce^ âgé de 39 ans, dé- 
puté du Tarn; 

Benoit Lester j^t-Beautais, âgé de 43 ans, 
député de la Haute-Vienne; 

Gaspard Du Chastel, âgé de 27 ans, député 
des Deux-Sèvres; 

Pierre Mainmelle, âgé de 28 ans, député 
des Bouches-du-Rliône ; 

Jacques Lacase, âgé de 42 ans, député de la 
Gironde; 

Pierre Lehardy^ âgé de 35 ans, médecin, 
député du Morbihan; 

Jacques Boileau, âgé de 41 ans, député de 
r Yonne ; 



24(> LES GIRONDINS 

Charles-Loins AntiboMl, âgé de 40 ans, dé- 
puté du Var; 

Louis-François-SéiasUen Vigie, âgé de 36 
ans, député de Mayenne-et-Loire. 

Le 3 brumaire, ils comparurent devant le 
Tribunal. Le greffier Fabricius fit la lecture 
du chef-d'œuvre d'Amar, verbeux factimi qui 
se proposait de démontrer que les prévenus 
avaient conspiré contre Tunité et Findivisibilité 
de la République, contre la liberté et la sûreté 
du peuple français , mais qui était loin d'y 
réussir, bien qu'il prît à tâche de travestir 
leurs sentiments les plus patriotiques, et qu'il 
n'eût pas reculé devant les assertions les plus 
contradictoires, pour trouver quelques faits à 
leur charge. Le récit des humiliantes journées 
du 31 mai et du 2 juin prend sous la plume 
d'Amar l'aspect et les proportions d'un triom- 
phe du droit et de la vertu contre la rébellion. 

Après avoir exposé les effets de la création 
de la commission des Douze. « L'alartne se ré- 
pand, dit-il, la faction s'efforce de l'accroître. 
Les sections réclament contre l'oppression; le 
président Isnard répond à leurs pétitions par 



LES GIKONDINS 247 

de nouveaux outrages. Il ose dévoiler les vœux 
des conjurés, par ce mot atroce : Le voyageur 
étonné cherchera sur quelles rives de la Seine^ 
Paris exista. 

» La Convention rend la liberté aux dtoyens 
détenus et casse la Commission tyrannique; 
mais, au mépris des lois, elle reprend ses 
fonctions, poursuit le cours de ses attentats; 
rindignation publique s'exalte, tout annonce 
un mouvement, la faction le brave four V ac- 
croître; tous les ennemis de la Révolution se 
rallient pour le diriger contre les républicains 
et contre la Convention nationale, mais le 
peuple entier se montre en armes et en ordre. 
L'aristocratie tremble; la conspiration est dé- 
concertée; le vœu public se fait entendre dans 
im calme imposant ; le peuple, au nom des 
lois et de la liberté outragées, demande à la 
Convention, par Torgane de ses magistrats, 
la punition des députés traîtres à la patrie, qui 
la tyrannisent et la constitution républicaine 
à laquelle ils s'opposent. La Convention pro- 
nonce Tarrestation des chefs de la conspirar- 
tion. » 



248 LES GIRONDINS 

Un peu plus loin, Ton reproche à Brissot, et 
cela au nom de la liberté, la part qu'il avait 
eue au décret d'émancipation des hommes de 
couleur ! 

La plupart des témoins entendus furent pré- 
cisément ceux qui avaient dirigé le mouve- 
ment du 31 mai, et dont Tinimitié contre 
ceux dont ils avaient provoqué l'arrestation 
eût fait, en d'autres temps, récuser le témoi- 
gnage. 

Pache, maire de Paris, qui avait porté la 
parele au nom de ladéputation de la Commune, 
Chaumette et Hébert, q^ui avaient provoqué le 
mouvement, furent les premiers entendus. 
Pache n'articula aucun fait, mais pour être 
nuageuses, ses incriminations n'en furent pas 
moins hostiles aux accusés. Chaumette fut 
plus précis : il reprocha aux Girondins leur 
tiédeur dans les luttes contre la cour, l'asile 
qu'ils avaient accordé au tyran dans la journée 
du 10 août, le décret qui, en donnant un gou- 
verneur au prince royal, semblait reconnaître 
encore une royauté, lorsque la main du peuple 
l'avait renversée. Ces accusations ne pouvaient 



LES UiRONDINS 249 

certainement servir de base à une condamna- 
tion : membre de TAssemblée législative, au 
nom de la Constitution de 1790, Vergniaud 
n'avait fait que respecter la loi qu'il avait ju- 
rée, mais elles ne tendaient pas moins à ]e 
charger d'un semblant de royalisme et, par 
une perfidie calculée, elles détournaient les 
sympathies qui devaient le suivre dans sa 
chute. La violence de la déposition de Chau- 
mette donnait la mesure des sentiments avec 
lesquels il se présentait à l'audience; il alla jus- 
qu'à évoquer les mânes des victimes des troubles 
de Lyon, de la Vendée, de Toulon, jusqu'à ren- 
dre les accusés responsables du sang qui avait 
été répandu dans les plaines de la Champagne 
pour la défense de la patrie, 

Hébert raconta avec emphase son arrestation 
par ordre du comité des Douze; il prétendit 
que Roland avait fait tous ses efforts pour le 
corrompre; il parla de démarches que Gonchon 
aurait tentées au nom de madame Roland pour 
lui acheter sa feuille. Dans son récit des évé- 
nements du 31 mai , il alla plus loin que ceux 
qui l'avaient précédé, il prétendit que c'étaient 



2S0 LES GIRONDINS 

les accusés etcx-mêmes qui avaient soudoyé des 
scélérats pour venir demander à la Commune 
les têtes des conjurés. 

A la suite de la déposition d'Hébert, Ver- 
gniaud prit la parole; jusque-là sa défense 
était restée circonscrite à des justifications dont 
quelques-imes n'étaient pas dignes de son 
noble caractère et de sa grande renonunée; 
mais en face du misérable qui osait venir poser 
devant lui en fondateur et en sauveur de la 
République, il retrouva son éloquence des 
grands jours. 

— Le premier fait que le témoin m'impute, 
s'écria-t-il, est d'avoir formé, dans l'Assemblée 
législative, une faction pour opprimer la 
liberté. Etait-ce former une faction oppressive 
de la liberté que de faire prêter im serment à 
la garde constitutioimelle du roi et de la faire 
casser ensuite comme contre-révolutionnaire? 
Je l'ai fait. Etait-ce former une faction oppres- 
sive que de dévoiler les perfidies du ministère et 
particulièrement celles de Delessart? Je Tai 
fait. Etait-ce former une faction oppressive de 
la liberté, lorsque, le roi se servait des tribu- 



LES QlfiONDINS 251 

naux pour faire punir les patriotes, que de dé- 
noncer le premier ces juges prévaricateurs? Je 
Tai fait. Etait-ce former une faction oppressive 
de la liberté que de venir au premier coup de 
tocsin, dans la nuit du 9 au 10 août, présider 
l'Assemblée législative? Je l'ai fait. Etait-ce 
former une faction oppressive de la liberté que 
d'attaquer Lafayette? Je l'ai fait.' Etait-ce 
former une faction oppressive de la liberté que 
d'attaquer Narbonne, conmie j'avais fait de 
Lafayette? Je l'ai fait. Etait-ce former une 
faction oppressive de la liberté que de m'élever 
contre les pétitionnaires désignés sous le nom 
des Huit et des Vingt-Mille et de m'opposer à ce 
f qu'on leur accordât les honneurs de la séance? 

Je l'ai fait. 

Les journaux du temps ont malheureuse- 
ment tronqué la péroraison du discours de Ver- 
gniaud, qui produisit une profonde sensaticm 
sur l'auditoire. 

La déposition la plus odieuse fut celle de 
l'ex-capucin Chabot; compromis par son al- 
liance et par ses liaisons avec leshonmies d'aï^ 
gent, fortement soupçonné d'agiotage, Chabot 



t 



i:2 LES GIRONDINS 

sentait la terre qui fuyait sous ses pieds. Dans 
la discussion de la Constitution, il avait fait 
quelque opposition à Robespierre, il avait donc 
à racheter à la fois des fautes et un crime ; il crut 
y réussir en venant en aide aux embarras de 
Taccusation. Il avait accumulé le faux , Tin- 
vraisemblable et r absurde dans un volumineux 
dossier dont, sans souci des prescriptions de la 
loi, il donna lecture au tribunal. Cette lecture 
ne dura pas moins de deux heures et demie. 
En quête d'un pardon, l'ex-capucin n'avait piis 
ménagé les Girondins ; il n'hésitait pas à leur 
attribuer la responsabilité des massacres du 
2 septembre : « qu'ils avaient, disait-il, encou- 
ragés afin de porter la terreur dans les départe- 
ments, de les effrayer sur la situation de Paris, 
afin d'empêcher, selon le vœu de Péthion, les 
députés d'y arriver, pour transférer ailleurs le 
siège du Gouvernement. » Tout en faisant son 
propre panégyrique, tout en racontant com- 
ment il avait refusé quatre millions du comte 
d'Ocarides, ambassadeur d'Espagne, pour es- 
sayer de sauver le roi, ce misérable Chabot, 
sans articuler aucun fait précis, osa accuser la 



LES GIRONDINS 2D3 

probité de ces hommes généreux qui avaient 
immolé leurs sentiments, leurs fortunes à la 
patrie et qui allaient compléter le sacrifice en 
lui donnant leur vie. 

Compromis comme Chabot, Fabre d'Eglan- 
tine, qui pourtant valait mieux que Tex-moine, 
alla plus loin que lui, il insinua que Roland 
et ses amis avaient été de complicité avec les 
voleurs du garde-meuble I II s'attira cette fière 
réponse de Vergniaud : 

— Je ne me crois pas tenu de me justifier 
de complicité avec des voleurs et des assassins I 

Destoumelles, ministre de Tinstruction pu- 
blique, qui s'excusait d'avoir à avouer au tri- 
bunal qu'il s'appelait Louis comme le dernier 
tyran ; Montant, député à la Convention natio- 
nale; Real, substitut au procureur de la Com- 
mune; Léonard Bourdon ; Desfieux, membre des 
Jacobins, et encore plus menacé que Chabot ; 
Duhem, député à la Convention, furent encore 
entendus ; mais toutes les dépositions qui ne re- 
posaient pas sur des faits démentis par leur in- 
vraisemblance, . roulaient sur les opinions des 
accusés, et ceux-ci répondaient avec raison que 



254 LES GIRONDINS 

ces opinions pouvaient avoir été erronées, mais 
qu'ils avaient eu le droit de se tromper. En 
même temps l'audience présentait l'aspect d'un 
désordre incroyable. Les témoins, acharnés 
comme ime meute à la curée, dédaignaient les 
traditions tutélaires de la justice ; le prétoire 
était transformé en arène, ils interpellaient 
directement les accusés, démentaient leurs 
affirmations, adressaient des observations aux 
jurés. Ce n'était plus Herman qui dirigeait 
les débats, c'était Chaumette, c'était Hébert, 
c'était Chabot, et malgré cette insouciance de 
toutes formes, de toutes garanties, le procès 
durait depuis six jours et n'avançait pas. Deux 
des prévenus, Boileau et Gardien, avaient cédé 
à la peur, ils avaient eu la faiblesse de recon- 
naître l'existence de la chimérique conspiration ; 
mais la gloire de la Gironde, mais son élo- 
quence, représentée par Brissot, Gensonné, 
Ducos, Boyer-Fonfrède, Vergniaud, protestait 
toujours avec la même énergie, avec la même 
fierté du patriotisme convaincu, et il était à 
présumer que le grand orateur de la droite 
avait réservé toutes ses forces pour le dernier 



LES GIRONDINS 255 

moment ; il était à craindre que Tauditoire fût 
soulevé par cette parole puissante et que la 
condamnation ne devînt impossible. 

Dans la séance du 7 brumaire, les Jacobins 
accusèrent les lenteurs du tribunal et décidè- 
rent qu'ime députation serait envoyée à la Con- 
vention pour lui demander de presser la puni- 
tion des traîtres. 

En même temps, Fouquier commimiquait 
ses inquiétudes à Robespierre, et, àTinstigation 
de celui-ci, il adressait à la Convention, une 
lettre dans laquelle il avouait son impuissance, 
celle d'Herman à diriger les débats, et en con- 
cluait qu'il était nécessaire d'affranchir le tri- 
bunal des formes exigées par la loi. 

« La lenteur avec laquelle marchent les pro- 
cédures instruites au tribunal criminel extraor- 
dinaire, disait-il dans cette lettre, nous force à 
vous présenter quelques réflexions; nous avons 
donné assez de preuves de notre zèle pour n'a- 
voir pas à craindred'être accusés denégligence, 
nous sommes arrêtés par les formes que pres- 
crit la loi. 

» Depuis cinq jours, le procès des députés 



256 LES GIRONDINS 

que vous avez accusés est commencé, et neuf 
témoins seulement ont été entendus; chacun, 
en faisant sa déposition veut faire Thistorique 
de la Révolution; les accusés répondent en- 
suite aux témoins, qui répliquent à leur tour. 
Il s'établit une discussion que la loquacité des 
prévenus rend très-longue, et, après ces débats 
particuliers, chaque accusé ne voudra-t-il pas 
faire une plaidoirie générale? Ce procès sera 
donc interminable I D'ailleurs, on se demande 
pourquoi des témoins? La Convention, la 
France entière accusent ceux dont ce procès 
s'instruit; les preuves de leurs crimes sont évi- 
dentes ; chacun a dans son âme la conviction 
qu'ils sont coupables; le tribunal ne peut rien 
faire par lui-même, il est obligé de suivre la 
loi : c'est à la Convention à faire .disparaître 
toutes les formalités qui entravent sa marche. » 

Pendant qu'on délibérait sur la lettre de 
Fouquier, la députât ion des Jacobins se pré- 
senta à la Convention. C'était Audouin, gendre 
de Pache, qui portait la parole: 

« Vous avez créé, dit-il, un tribunal révo- 
lutionnaire chargé de punir les conspirateurs, 



LES GIRONDINS 251 

nous pensions que l'on verrait ce tribunal dé- 
nonçant le crime d'une main et le frappant de 
l'autre ; mais il est encore asservi à des formes 
qui compromettent la liberté. Quand un coupa- 
ble est saisi commettant un assassinat, avons- 
nous besoin de compter les coups qu'il a donnés 
pour être convaincus de son forfait ? Eh bien ! ^ 
les délits des députés sont-ils plus difficiles à ju- 
ger? N'a-t-on pas vu les crimes du fédéralisme? 
Des citoyens égorgés, des \illes détruites ! voilà 
leur attentat. Pour que ces monstres périssent, 
attend-t-on qu'ils soient noyés dans le sang du 
peuple? Le jour qui éclaira un crime d'Etat 
ne doit plus luire pour les conjurés ; vous avez 
le 7iiaximum de l'opinion, frappez I » 

Ce fut encore un terroy^sé qui appuya la 
réclamation de l'accusateur et la pétition des 
Jacobins, un dantoniste, Osselin, qui, en ce 
moment même cachait chez lui une émigrée et 
qui, quelques jours plus tard, fit à ses dépens 
l'expérience du zèle de Fouquier et des lumiè- 
res du jury. Robespierre rédigea le projet de 
loi, la minute s'en est retrouvée dans ses pa- 
piers. BiUaud-Varennes demanda que le nom 

IV 17 



«58 LES GIRONDINS 

du tribunal extraordinaire fût officiellement 
changé et proposa celui de tribunal révolu- 
tionnaire que lui donnait déjà le peuple ; les 
deux décrets furent adoptés. 

Mais les actes de la Convention n'avaient point 
été dépouillés du cérémonial formaliste si jus- 
tement odieux à Fouquier; Texpédition des 
deux décrets demandait quelques heures. Le 
tribunal était en séance depuis le matin, et la 
liste des témoins à charge était à peu près 
épuisée. L'anxiété de Fouquier était grande, il^ 
se voyait déjà aux prises avec la finesse, la 
souplesse, l'inépuisable faconde de Brissot; 
les sarcasmes de Ducos lui trouaient d'avance 
l'épiderme; il se demandait comment il sor- 
tirait du réseau dans lequel le logicien 
Gensonné ne pouvait manquer de l'enserrer ; 
Vergniaud était muet, et son futur adver- 
saire crovait entendre encore les éclats de cette 
parole toujours véhémente, et quelquefois su- 
blime. Il songeait avec terreur que, dans quel- 
ques instant s, lui, pauvre procureur qui n'avait 
d'autre génie que le génie du mal, il allait se 
trouver aux prises avec les grandes voix de la 



LES GIRONDINS itî> 

France révolutionnaire, que, sous les yeux 
mêmes de ce public qu'il se plaisait à faire 
frissonner, les Girondins allaient arracher la 
tête de Méduse qui masquait un pasquin co- 
lère, envieux et méchant. 

L'habileté d'Herman vijit à son secours; le 
président prolongea les débats en interrogeant 
les accusés sur quelques faits sans importance. 

Enfin le décret de la Convention arriva à 
huit heures du soir et fut signifié aux accusés ; 
mais, par un reste de pudeur^ les jurés reculè- 
rent devant son application immédiate en dé- 
clarant qu'ils n'étaient pas suffisamment éclai- 
rés ; la séance fut continuée au lendemain. 

Le vote de la veille, la teneur des décrets 
démontraient aux Girondins que leurs anciens 
collègues considéraient leur mort comme une 
nécessité politique; ils s'étaient défendus con- 
tre Fouquier, contre son sinistre tribunal ; après 
l'abandon de la Convention, ils se résignèrent, 
renoncèrent à disputer leur vie, et la première 
séance du lundi 9 brumaire se traîna au milieu 
de débais insignifiants. 

A la séance du soir, vers neuf heures, le 



260 LES GIRONDINS 

chef du jury déclara que les jurés se trou - 
valent suffisamment éclairés; Herman pro- 
nonça la clôture des débats, fit retirer les accu- 
sés, et le jury entra dans la chambre du Cîonseil ; 
il en sortit à onze heures et un quart, appor- 
tant un verdict affirmatif contre tous les pré- 
venus. Plusieurs jurés demandèrent à motiver 
leur opinion. 

Les accusés furent alors ramenés à Tau- 
dience, le président leur communiqua la déci- 
sion du jury, et Taccusateur requit Tapplica- 
tion de la peine de mort. 
" En ce moment, un grand mouvement se fait 
parmi les Girondins. Brissot laisse tomber sa 
tête sur sa poitrine; Gensonné demande la pa- 
role sur l'application de la loi; Boileau jette son 
chapeau en Tair en s'écriant : « Je meurs inno- 
cent ! » Sillery se débarrasse de ses béquilles et 
dit : (( C^ jour est le plus beau de ma vie ! » 
Boyer-Fonfrède embrasse Ducos, son ami d'en- 
fance et son beau-frère, en lui disant : « Mon 
ami, c'est moi qui te tue! » Faucher et Duprat 
sont abattus , mais Carra conserve sa physio- 
nomie austère; Lasource adresse aux jurés 



LES GIRONDINS 281 

quelques mots qui se perdent dans le tumulte; 
Vergniaud conserve Tadmirable sérénité qu'il 
avait montrée dans les débats ; puis tous se 
levant d'un mouvement simultané s'écrient : 
«Nous sommes innocents ! Vive la République ! » 
A ce moment un cri de mort domine tous ces 
cris, ime voix a dit ; « Je me meurs. » Le prési- 
dent ordonne aux gendarmes consternés, para- 
lysés, d'emmener les accusés. Ceux-ci enton- 
nent le refrain de l'hymne des Marseillais ; ils 
s'éloignent, mais les voûtes du prétoire reten- 
tissent longtemps encore de leurs accents. 

Un seul ne les avait pas suivis et restait im- 
mobile, étendu sur l'estrade, c'était celui qui 
avait dit : « Je me meurs. » C'était DuMche- 
Valazé qui s'était enfoncé un poignard dans la 
poitrine. 

Cette scène indescriptible avait bouleversé 
tout le monde. Camille Desmoulins, qui assistait 
à la séance^ s'était enfui le visage caché dans 
ses mains et en s'écriant : « Les malheureux , 
c'est moi, c'est mon Brissot dévoilé, c'est moi 
qui les tue I » Le chef du jury, Antonnelle, était 
plus pâle qu'un spectre ; Fouquier seul restait 



262 LES GIRONDINS 

impassible; d'une voix à peine émue, il requit 
que le cadavre de Valazé dont les médecins du 
tribunal venaient de constater le] décès, « fût 
placé dans les charrettes qui transporteraient 
ses complices, pour, après leur exécution, être 
inhumé dans la même sépulture que lesdits 
condamnés, ses complices. » 

C'est à d'auti'es plumes que la mienne qu'il 
appartient de raconter ce qui se passa à la Con- 
ciergerie dans cette nuit du 30 octobre, que 
l'histoire et la peinture ont tour à tour célé- 
brée; les incidents du procès étaient nécessaires 
à la clarté de mon récit, mais mon rôle doit 
se borner maintenant à faire connaître, dans 
leurs moindres détails, les suprêmes moments 
de ces victimes illustres entre les plus illus- 
tres. Pour donner l'idée de ce que dut être le 
dernier entretien de ces hommes que la 
France ne saura jamais trop regretter, j'em- 
prunterai quelques pages aux mémoires de 
RiouflFe qui se trouvait à la Conciergerie avec 
eux ; les traits généraux de leurs physionomies 
y sont peints de main de maître. 

« La curiosité se réveille à ces noms fameux, 



LES GIRONDINS 263 

mais j'ai peu de moyens de la satisfaire; j'ar- 
rivai deux jours avant leur condamnation et 

comme pour assister à leur mort 

» Ils étaient tous calmes, sans ostentation, 
quoique aucun ne se laissât abuser par l'espé- 
rance . Leurs âmes étaient à une telle hauteur 
qu'il était impossible de les aborder avec les 
lieux communs des consolations ordinaires. 
Brissot, grave et réfléchi, avait le maintien du 
sage luttant contre Tinfortune, et si quelque 
inquiétude était peinte sur sa figure, on voyait 
bien que la patrie seule en était l'objet. Gen- 
sonné, recueilli en lui-même, semblait crain- 
dre de souiller sa bouche en prononçant le 
nom de ses assassins. Il ne lui échappait pas 
un mot de sa situation, mais des réflexions 
générales sur le bonheur du peuple pour le- 
quel il faisait des vœux. Vergniaud, tantôt 
grave et tantôt moins sérieux, nous citait une 
foule de vers plaisants dont sa mémoire était 
ornée, et quelquefois nous faisait jouir des 
derniers accents de cette éloquence sublime 
qui était déjà perdue pour l'univers. Pour Va- 
lazé, ses yeux avaient je ne sais quoi de divin. 



261 LES GIRONDINS 

Un sourire doux et serein ne quittait point ses 
lèvres, il jouissait par avance de sa mort glo- 
rieuse. On voyait qu'il était libre et qu'il avait 
trouvé,' dans une grande résolution, la garantie 
de sa liberi;é. Je lui disais quelquefois : « Va- 
lazé, que vous êtes friand d'ïine belle mort et 
qu'on vous punirait en ne vous condamnant 
pas! » Le dernier jour, avant de monter au 
tribunal, il revint sur ses pas pour me donner 
une paire de ciseaux qu'il avait sur lui en me 
disant : « C'est une arme dangereuse, on craint 
que nous n'attentions surnous-mêmes. » L'iro- 
nie digne de Spcrate avec laquelle il pro- 
nonça ces mots produisit sur moi un effet que 
je ne démêlai pas bien, mais quand j'appris 
que ce Caton moderne s'était frappé d'un poi- 
gnard qu'il tenait caché sous son manteau, je 
n'en fus point surpris et je crus que je l'avais 
deviné : il avait dérobé ce poignard aux re- 
cherches, car on les fouillait comme de \als 
criminels, avant de monter. Vergniaud jeta 
du poison qu'il avait conservé et préféra mou- 
rir avec ses collègues. 

» Les deux frères Fonfrède et Ducos se déta- 



LES GIRONDINS 265 

chaient de ce tableau sévère pour inspirer un 
intérêt plus tendre et plus vif encore. Leur jeu- 
nesse, leur amitié, la gaieté de Ducos, inalté- 
rable jusqu'au dernier moment (1), les grâces 
de son esprit et de sa figure rendaient plus 
odieuse la rage de leurs ennemis. Ducos s'é- 
tait sacrifié pour son frère et s'était rendu en 
prison pour partager son sort. Souvent ils 
s'embrassaient et puisaient dans cet embras- 
sement des forces nouvelles. Ils quittaient tout 
ce qui peut rendre la vie chère, ime fortune 
immense, des épouses chéries, et cependant ils 
ne jetaient point leurs regards en arrière, mais 
les tenaient fortement fixés sur la patrie et la 
liberté. 

y) Une seule fois, Fonfrède me prit à part, et, 
comme en cachette de son frère, laissa couler 
un torrent de larmes aux noms qui brisent les 
cœurs les plus stoïques, aux noms de sa femme 
et de ses enfants. Son frère l'aperçoit : « Qu'as- 
tu donc? » lui dilril.... Fonfrède honteux de 
pleurer et rentrant ses larmes : « Ce n'est rien^ 

(1) Peu de jours avant sa mort, il avait composé un pot- 
pourri sur l'arrestation du député Bailleul, à Provins. 



266 LES OIROXDINS 

c'est lui qui meparle. » 11 rejetait ainsi sur moi 
ce qu'il croyait la honte d'une faiblesse. Ils 
s'embrassèrent et s'entrelaçant ils redevinrent 
forts. Fonfrède arrêta ses larmes qui coulaient, 
son frère arrêta les siennes prêtes à couler et 
tous deux redevinrent vraiment Romains. 

» Ils furent condamnés à mort dans la nuit du 
30 septembre .... Le signal qu'ils nous avaient 
promis, nous fut donné. Ce furent des chants 
patriotiques qui éclatèrent simultanément et 
toutes leurs voix se mêlèrent pour adresser les 
derniers hymnes à la liberté. Us parodiaient 
la chanson des Marseillais de cette sorte : 



Plutôt la mort que Tesclavage ! 
Cest la devise des Français... 



» Toute cette nuit affreuse retentit de leurs 
chants, et s'ils les interrompaient c'était pour 
s'entretenir de la patrie, et quelquefois aussi 
pour une saillie de Ducos. C'est la première 
fois ^qu'on a massacré en masse tant d'hom- 
mes extraordinaires. Jeunesse, beauté, ver- 
tus, talents, génie, tout ce qu'il y a d'inté- 



LES GIRONDINS 267 

ressant parmi les hommes fut englouti d'un 
seul coup. » 

Dès le 8 brumaire, Fouquier avait officieu- 
sement prévenu Texécuteur qu'il eût à se pour- 
voir d'aides supplémentaires. Par un contraste 
assez bizarre et qui témoigne éloquemment de 
l'horreur instinctive des masses pour la peine 
dont on faisait une application' si multipliée, à 
cette même époque où le peuple paraissait animé 
d'une rage sanguinaire, où ce peuple souffrait 
cruellement du manque de travaux et du ren- 
chérissement des denrées, on recrutait très- 
difficilement pour le service de l'échafaud. Fou- 
quier avait dit à mon grand-père qu'une dou- 
zaine de valets deviendrait nécessaire, et celui-ci 
avait les plus grandes peines à en compléter le 
nombre. Sur ces entrefaites, un homme se pré- 
senta à lui de la part d'Hébert, substitut du pro- 
cureur de la Commune, et lui demanda de l'ad- 
mettre au nx)mbre de ses aides. Les propos de 
cet hommcL, qui ne parlait que d'exterminer, sa 
loquacité vantarde, sa physionomie grimaçante 
et sinistre inspirèrent quelque répugnance à 
Charles-Henry, qui reconduisit. Lorsqu'il fut 



268 LES GIRONDINS 

parti, un de ceux qui avaient assisté à l'entre- 
tien lui assura que ce postulant était un sal- 
timbanque, qui, sous le nom de Jacot^ faisait 
la parade sur le boulevard du Temple, et mon 
grand-père s'applaudissait de sa détermination, 
lorsque, le soir, Fouquier-TinviUe lui reprocha 
durement ce qu'il appelait son incivisme, en 
lui déclarant que le protégé d'Hébert était un 
excellent patriote et qu'il entendait qu'on lui 
accordât la place qu'il avait sollicitée. 

Le lendemain 10 brumaire (30 octobre), 
mon grand-père passa de grand matin la 
revue de son personnel. Il devait consister, 
pour ce jour-là, en dix aides et cinq charre- 
tiers avec cinq équipages. Le nouveau venu, 
André Dutruy, était présent; Charles-Henry 
Sanson crut s'apercevoir qu'il portait sous sa 
carmagnole mie espèce de gilet rouge, mais il 
n'y fit pas une grande attention. A huit heures, 
il partit pour la Conciergerie avec mon père et 
six aides, deux autres allèrent attendre sur la 
place de la Révolution, deux restèrent pour di- 
riger les charrettes : André Dutruy, le protégé 
d'Hébert, était de ces derniers. Une grande 



LES GIRONDINS 269 

quantité de troupes se trouvait déjà réunie au- 
tour de la Cîonciergerie. Deux huissiers du tri- 
bunal, les citoyens Nappier et Monet, avaient , 
précédé Texécuteur et Tattendaient dans la 
chambre du concierge. Ils montèrent ensemble 
au Palais, où ils reçurent les derniers ordres. 
Il était neuf heures et demie lorsqu'ils en des- 
cendirent. 

Il avait été décidé que les préparatifs de 
Texécution se feraient dans Tavant-greffe ou 
parloir libre, grande salle noire et enfumée que 
Ton commençait à appeler la chambre des 
morts, depuis qu'elle servait d'antichambre à 
l'échafaud. 

Lorsque mon grand-père y entra avec son 
monde et les gendarmes, les condamnés y étaient 
déjà assemblés. Ils formaient plusieurs grou- 
pes; les uns se promenaient, les autres, debout, 
étaient réunis en cercle ; tous s'entretenaient 
avec beaucoup d'animation et comme des amis 
qu'un long voyage doit séparer. Brulard-Sil- 
lery et l'évêque Fauchet causaient à voix basse 
dans un angle de la pièce ; Mainvielle écrivait, 
sur ses genoux. 



TtO LES (illlONDlNS 

Devant la fenêtre, sur trois tabourets, on 
avait placé le cadavre de Valazé, dont les 
formes raidies se dessinaient sous le drap 
sanglant dont on l'avait recouvert. 

A Tapparition du sinistre cortège, ils pous- 
sèrent une exclamation confuse, et plusieurs 
d'entre eux, se jetant dans les bras l'un de l'au- 
tre, s'embrassèrent. 

Le citoyen Nappier fit l'appel; à chaque 
nom qu'il prononçait un des condamnés répon- 
dait : Présent ! et plusieurs ajoutaient quelques 
mots ironiques. 

— Présenti dit Vergniaud, et si vous m'as- 
surez que notre sang suffira à cimenter la 
liberté, soyez les bien- venus. 

— Je n'aime point les longs discours, je 
ne sais pas outrager la raison et la jus- 
tice, s'écria Ducos en parodiant quelques 
paroles de Robespierre. 

Le citoyen Nappier Tayant brusquement 
interrompu, il reprit avec un éclat de rire : 
« Eh bien! présent, sans phrases. » 

Au lieu de répondre. Duperret s'emporta 
contre la ville de Paris, qui, disait-il, égor- 



LES GIRONDINS 271 

geait les plus purs patriotes. Il fallut lui im- 
poser silence. 

Brissot était sombre. Vergniaud lui parla 
pendant quelques instants avec véhémence. 
Le bruit empêchait de distinguer ce qu'il 
disait, mais il prononça plusieurs fois les mots 
de république et de liberté. 

Lorsque l'appel nominal fut terminé, tous 
crièrent avec un égal enthousiasme ; Vive la 
République ! 

Le spectacle de ces hommes, dont le dernier 
cri glorifiait cette République au nom de 
laquelle on les envoyait à la mort, est de ceux 
qu'on ne peut oublier. Bien souvent mon père, 
en me racontant ces détails, m'a répété que 
jamais exécution ne l'avait aussi profondément 
ému. 

La toilette commença; pendant ces lugubres 
apprêts les Girondins conservèrent presque 
tous le calme et la sérénité de leur contenance. 
Mon grand-père et mon père leur arrangeaient 
les cheveux, les aides leur attachaient les 
mains. Ils prenaient leur place sans affecta- 
tion, sans forfanterie et continuaient de parler 



m LES GIRONDINS 

comme si ces préparatifs n'eussent pas été ceux 
de leur mort. 

Fauchet et Sillery étaient retournés dans 
leur angle après Tappel; ils paraissaient telle- 
ment absorbés par leur conversation, qu'il 
fallut les appeler à deux reprises. Fauchet 
était très-abattu; la fermeté de Sillery allait 
au contraire jusqu'à l'enjouement. 

Au moment où Duprat allait prendre place 
sur le tabouret, Main vielle s'approcha, tenant à 
la main la lettre qu'il avait écrite et la plume 
dont il s'était servi; il remit l'une et l'autre à 
son compagnon, en disant à mon père : 

— Tu permettras bien que nous donnions 
quelques minutes à nos affaires de famille; 
d'ailleurs, tu pourras me coiffer à sa place. 

Alors Duprat ajouta quelques mots à cette 
lettre destinée à une femme , qu'ils avaient 
aimée tous les deux. 

Ducos fut arrangé un des derniers, et ce fut 
mon père qui lui coupa les cheveux : pendant 
ce temps-là Fonfrède se tenait devant lui. Dans 
l'opération, quelques cheveux s'étant engagés 
entre les deux branches d'acier, furent arra- 



LES GIRONDINS 9f73 

chés; Dueos ne put retenir un petit mouve- 
ment de douleur, et lorsque ce fut terminé, 
landis que les aides rattachaient, il dit à mon 
père : 

— Il faut espérer que le tranchant de ta 
guillotine coupe mieux que celui de tes 
ciseaux ! 

Quand tous furent prêts, mon grand-père 
donna le signal du départ; déjà une partie 
des gendarmes avait descendu les marches 
qui conduisaient au guichet; les condamnés 
se pressaient autour de Vergniaud et parais- 
saient vouloir lui céder l'honneur de marcher 
le premier ; mais celui-ci se retourna, et indi- 
quant le corps de Valazé, que deux aides 
plaçaient sur une civière : 

— Voici notre aîné dans la mort, dit -il 
d'une voix grave, c'est à lui de nous montrer 
le chemin. 

A sa voix tous s'écartèrent et le cadavre 
passa entre leurs rangs. 

Les cinq charrettes attendaient. 

L'huissier Nappier avait prétendu que les 
condamnés devaient y prendre place suivant 

IV 18 



•♦ 



276 LES GIRONDINS 

des tours d'équilibre, qu'il n'interrompait que 
pour adresser à la foule de misérables lazzis sur 
les condamnés. Indigné, Charles-Henry des- 
cendit de la voiture et voulut chasser Dutruy ; 
mais celui-ci refusa de lui obéir; les forcenés 
qui couraient autour des voitures et les gen- 
darmes eux-mêmes prirent le parti du sal- 
timbanque, et mon grand-père dut regagner 
son poste au milieu des huées. 

Les cris de VivelaBepubliqtiel retentissaient 
seuls sur le parcours et se propageaient dans les 
masses profondes qu'on traversait. Mainvielle 
et Duprat répétaient avec la foule : Vive la 
R&puhliqiœl Sur deux ou trois points seule- 
ment à ces cris se mêla, celui de : Mort 
aux traîtres ! Les Girondins l'entendirent sans 
colère; seulement une voix de stentor, qui 
partait de la quatrième charrette, répondit : La 
RrpithUque, vous ne V aurez j)asl Vergniaud, 
derrière lequel était mon père, entendit l'ex- 
clamation et il s'écria : 

— Si, ils l'auront ; elle nous coûte assez cher 
pour que nous emportions dans la tombe l'es- 
poir de la leur laisser I 



LES GIRONDINS 277 

Leur contenance ne faillit pas un instant. 
Vergniaud, grave et recueilli, s'efforçait de 
dissiper les sinistres pressentiments de Brissot, 
qui, lui aussi, semblait croire que la liberté ne 
leur survivrait pas. Ducos et Boyer-Fonfrède 
s'entretenaient à demi- voix; mon père vit 
des larmes couler sur les joues de ce dernier. 
La contenance des condamnés des autres 
charrettes n'était pas moins digne et moins 
courageuse. Deux fois ils entonnèrent la 
Marseillaise^ en sortant de la Cîonciergerie 
et dans la rue Saint-Honoré, à la hauteur des 
Tuileries. L'évoque Fauchet seul paraissait 
abattu :il priait avec beaucoup de ferveur, 
chrétien, il voyait dans l'heure qui allait 
sonner, non-seulement la mort, mais le juge. 
En revanche, les saillies de Ducos semblaient 
devenir plus vives à mesure qu'il se rappro-^ 
chait de l'instant fatal. Au moment où les 
voitures s'arrêtaient sur la place de la Ré- 
volution, Vigée s'étant écrié, en contemplant 
la guillotine : 

— Voilà décidément l'héritière de Louis le 
dernier! 



Ttè LES GIRONDINS 

• — Allons donc! lui répliqua Ducos, qui 
haussa les épaules, et la loi salique? 

Quand ils furent tous réunis devant Técha- 
faud, Ducos dit encore : 

— Quel dommage que la Convention n'ait 
pas décrété Tunilé et Tindivisibilité de nos 
personnes ! 

Lorsqu'on les eut parqués entre une double 
haie de gendarmes, devant l'escalier de la 
guillotine, ils se firent leurs adieux en 
s'embrassant, et on les entendait .qui s'en- 
courageaient les uns et les autres à mourir, 
sans peur et sans reproche, comme ils avaient 
vécu; puis ils entonnèrent en chœur le refrain 
dos hommes libres, et le sacrifice commença. 

Sillery parut le premier sul* la plate-forme ; 
il en fit le tour, salua la foule à quatre 
reprises, et sur chacune des faces de Técha- 
faud. Il souffrait des suites d'une paralysie et 
marchait avec quelque difficulté. Un des aides 
lui ayant dit de se hâter, il lui répondit : 

— Ne peux-tu attendre ; j'attends bien, moi, 
qui suis plus pressé que toi. 

Au moment où le couteau tombait, le chant 



LES GIRONDINS 27» 

des condamnés doublait de force , comme s'ils 
eussent espéré se faire encore entendre de l'âme 
qui prenait son essor. Après Sillery vint l'é- 
vêque Fauchet, que deux aides durent soutenir 
pour l'aider à gravir les marches très-raides 
de l'écliafaud; puis, Carra, Lesterpt-Beauvais, 
Duperret, Lacase. 

Charles -Henry Sanson dirigeait Texécu- 
tion. Le premier aide, Fermin, était au déclic, 
mon père surveillait l'enlèvement des cadavres 
que l'on jetait deux par deux dans des paniers 
préparés derrière la guillotine. Mais lorsque six 
têtes furent tombées, les paniers et la bascule 
elle-même se trouvèrent tellement inondés de 
sang, que le contact de ce sang devait sembler 
plus horrible que la mort elle-même à ceux 
qui allaient suivre. Charles -Henry Sanson 
ordonna à deux aides de jeter des seaux d'eau 
et d'éponger les pièces après chaque sup- 
plice. 

Le vide commençait à se faire dans les 
rangs des condamnés. Leur chant diminuait 
d'intensité, sans perdre de sa vigueur; entre 
toutes ces voix mâles et fermes, on distin^ 



2M) LES GIRONDINS 

guait celle de Lehardy , qiii dominait toutes les 
autres. 

Boileau, Antiboul, Gardien, Lasource, Bris- 
sot, montèrent successivement sur Téchafaud ; 
au moment où on rattachait sur la bascule, 
Lehardy cria à trois reprises : Vive la Ré- 
publique! Duprat fut exécuté après lui. Avant 
de quitter ses amis, Ducos embrassa encore 
Fonfrède; en gravissant Tescalier, il dit à mon 
père, qui se penchait pour le soutenir : 

— Ah 1 si ta guillotine avait pu nous tuer 
ensemble, mon frère et moi ^ 

n parlait encore au moment où le couteau 
tomba. 

Ils n'étaient plus que six sur la place, et leurs 
chants continuaient. 

Gensonné, Main vielle, Boyer-Fonfrède etDu- 
chatel virent leur tour arriver; le nombre des 
vivants était réduit à deux : Vergniaud et Vigée. 

Quelques historiens ont fait mourir Ver- 
gniaud le dernier, c'est une erreur. D'après 
ce qui s'était passé aux débats, on avait espéré 
que quelques-uns des Girondins démentiraient 
à leur heure suprême Ténergique courage qui 



LES GIRONDINS 281 

ajoutait un intérêt à leur renommée. C'est 
même, assure-t-on, de cette époque que date 
la défense de donner aucun cordial aux con- 
damnés. On vient de voir comment l'héroïque 
phalange puisa dans une communauté de 
sentiments, la communauté de la vaillance. 
Les plus forts et les plus timides avaient été 
égaux dans leur enthousiasme de la mort. 
L'huissier Nappier, qui présidait à l'horrible 
défilé, manifestait une consternation qui res- 
semblait à de l'épouvante. Lorsque Vergniaud 
et Vigée se trouvèrent seuls, la voix de celui-ci, 
qui s'attendait à se voir appeler, devint moins 
perceptible; Vergniaud le regarda et, aussitôt, 
il reprit avec véhémence : 

Plutôt la mort que Tesclavage ! 

Alors Nappier désigna Vergniaud. Il croyait 
sans doute que, privé de l'appui de son ami, de 
l'exemple de cette résignation sublime d'un 
homme de génie devant la mort, Vigée perdrait 
sa constancç et que l'effroyable hécatombe fi- 
nirait par une défaillance. Il n'en fut rien. 
Lorsque le cadavre de Vergniaud eut été rejoin- 



382 LES GIRONDINS 

dre les cadavres de ses amis, Vigée se présenta 
aux exécuteurs avec la fierté d'un triomphateur. 
Attaché sur la bascule, la tête engagée dans le 
collier, il chantait encore; lorsque le chant 
cessa, le dernier des vingt était mort. 

Quarante-trois minutes avaient suffi pour que 
la République fût veuve de ses fondateurs , et 
pour que la France fût en deuil des plus géné- 
reux de ses enfants. 

Le soir, Charles-Henry Sanson se plaignit à 
Fouquier de Tinqualifiable conduite du protégé 
d'Hébert; dans Tespoir d'obtenir Tautorisation 
de se débarrasser de ce misérable, il essaya de 
lui représenter que Tun des exécuteurs insul- 
tant les condamnés c'était de nature à intéresser 
le peuple à ces derniers. Fouquier traita les 
plaintes de mon grand-père de vétilles, et s'em- 
portant aussitôt contre lui, il lui reprocha en- 
core son incivisme, qui éclatait dans les égards 
qu'il montrait envers quelques condamnés , et 
enfin il lui demanda par quelle raison il délé- 
guait à un de ses aides le soin de faire jouer 
la corde qui correspondait au couteau? Mon 
grand-père lui répondit que, sous l'ancien ré- 



, LES GIRONDINS 2ft3 

gime, Texécuteur des hautes-œuvres était tenu, 
il est vrai, d'exécuter de sa main les condam- 
nés à la décollation, mais que, du moment 
où Ton avait substitué le jeu d'une machine à 
remploi de la force et de l'adresse humaine, le 
poste important était celui de l'homme chargé 
de surveiller les apprêts et l'accomplissement 
du supplice ; que la moindre négligence pou- 
vait provoquer d'effroyables accidents; qu'il 
était donc bien naturel , sa responsabilité étant 
engagée, qu'il se réservât cette surveillance. 

Fouquier parut se contenter de ces raisons, 
mais en congédiant Charles-Henry Sanson, il 
lui répéta qull aurait l'œil sur lui, et il ajouta 
avec un geste très-significatif, que s'il ne se 
mettait pas au pas , il aurait bientôt changé 
de rôle. 

La conclusion de cet entretien fut qu'André 
Dutruy resta attaché au personnel de l'écha- 
faud; les grimaces du sinistre Jacot jouèrent 
leur rôle dans les exécutions importantes, au 
grand applaudissement de la populace. 



X 



ADAM LUX. -LE DUC DORLÉANS 



A dater de la mort des Girondins, les morts 
se pressent et se multiplient; le véritable règne 
Terreur est commencé ; jusque-là, elle n'avait 
été qu'une inspiration du fanatisme de quel- 
ques forcenés; elle passe à l'état de rouage 
normal du gouvernement. 

Le 11 brumaire, on guillotine Nicolas Leroy ^ 



2S6 ADAM LUX 

gendarme, pour avoir tenu des propos incivi- 
ques; Pierre Gendouin^ marchand de chevaux, 
pour émission de faux asssignats, et André Des- 
cha^npSy horloger, pour avoir prononcé un dis- 
cours anti-républicain. 

Le 12, Gîiillaunie-Antome Lemoyve, Gabriel 
Lorcasel et Jean-Simon Lacomle^ tous les trois 
membres de la commission insurrectionnelle des 
départements de la Gironde, et mis hors la loi 
par décret du 6 août, furent exécutés. 

Le 13 , le tribunal envoyait à la mort une 
femme que son courage, plus que ses talents, 
avait rendue célèbre, Olympe de Gouges. Elle 
avait applaudi à Taurore de la Révolution, mais 
la pitié n'avait pas tardé à remporter dans son 
cœur sur Tenthousiasme de la liberté. Dans un 
accès de généreuse audace, elle avait écrit à la 
Convention pour revendiquer l'honneur de dé- 
fendre le Roi. Après le 2 juin, elle avait 
énergiquement flétri le triomphe de l'insurrec- 
tion, elle avait gémi sur la représentation na- 
tionale violée ; mais à cette époque des mains 
viriles laissaient échapper la plume, et les 
journaux refusèrent d'insérer les violentes at- 



LE DUC DORLÉANS 287 

taques qu'Olympe de Gouges dirigeait contre 
les vainqueurs; elle fut réduite à exprimer ses 
sentiments dans des affiches qu'elle faisait col- 
ler sur les murs de Paris. Incarcérée pour ce 
fait , elle resta cinq mois en prison. Devant 
le tribunal, elle eut un regret pour la vie; 
elle espéra la prolonger par une déclaration 
de grossesse. Un historien, ordinairement im- 
partial et auquel il faut accorder le bien rare 
mérite de respecter ses adversaires les plus 
acharnés, est loin d'être juste envers Olympe 
de Gouges ou plutôt envers les hommes qui la 
jugèrent. Il dit, en parlant de cette malheu- 
reuse femme : « elle se déclara enceinte et cette 
déclaration, si elle n'eût été reconnue inexacte, 
l'eût sauvée. » Or, l'expertise médicale ne con- 
tredit pas Taffirmation de l'accusée; elle se 
borne à déclarer qu'il esi impossible d'affirmer 
si elle est ou si elle n'est pas enceinte. Fou- 
quier répondit que les règlements de la prison 
dans laquelle Olympe de Gouges était incarcé- 
rée depuis cinq mois, s'opposaient à ce qu'au- 
cune communication pût exister entre les hom- 
mes et les femmes. Mais pour qui se reporte aux 



288 ADAM LUX 

peintures de Fintérieur des prisons à cette épo- 
que, il devient évident que Tinvraisemblable 
pouvait être le vrai, et on conçoit difficilement 
que Fouquier soit infaillible dans cette rigou- 
reuse application du système des probabilités. 
Conduite à Véchafaud, Olympe de Gouges 
pleura beaucoup pendant le trajet; de temps 
en temps, cependant, elle paraissait se ranimer 
et , alors , elle parlait des événements politi- 
ques avec beaucoup d'animation ; sa voix était 
fiévreuse et son accent déclamatoire. Elle fai- 
blit complètement sur la place de la Révolu- 
tion. 

Le 14 , deux condamnés montèrent dans la 
fatale charrette : c'était d'abord une malheu- 
reuse femme, nommée Marie-Madeleme Coti- 
telet, employée à la filature des Jacobins. Une 
lettre trouvée sur elle et dans laquelle on par- 
lait irrévérencieusement de la Commune et de 
la \ille de Paris, avait suffi pour la convaincre 
de conspiration. 

L'autre condamné élait Ada7n Zux, envoyé 
par la ville de Mayence pour solliciter la réu- 
nion de sa patrie à la France. Rêveur enthou- 



LE DUC D'ORLÉANS 280 

siaste qui jugeait les hommes dans la simplicité 
de son cœur et avec la sincérité de la foi ; Adam 
Lux croyait que la régénération universelle suc- 
céderait à la proclamation des sublimes prin- 
cipes de la justice et du droit. Il était venu, en 
toute hâte, demander sa place au banquet où les 
aînés de la grande famille humaine conviaient 
leurs frères. Hélas ! la table du jDanquet était 
un échafaud, déjà rouge du sang des plus 
purs et des meilleurs. Il ne pouvait tomber 
impunément de l'incommensurable hauteur où 
ses illusions l'avaient porté ; il demeura, meur- 
tri et pantelant, sur le carreau, doutant de 
tout, même de la réalité de ce qui se passait 
autour de lui, et se demandant s'il fallait sur- 
vivre à un si beau rêve? Une apparition, celle 
de Charlotte Corday , le sauva du suicide et le 
réserva pour la mort des forts. La liberté lui 
échappait, mais la soif de tendresse qui dévorait 
ce cœur mystique ne pouvait rester inassouvie ; 
il se donna à la prêtresse comme il s'était 
donné à la déesse. « Charlotte Corday, s'écriait- 
il, âme sublime, fille incomparable I je ne par- 
lerai point de l'impression que tu feras sur le 

IV li) 



290 ADAM LUX 

cœur des autres, je me bornerai à énoncer les 
sentiments que tu as fait naître dans mon 
âme I . . . . Je croyais bien à son courage, conti- 
nue-t-'il, mais que devins-je, quand je vis cette 
inaltérable douceur au milieu des hurlements 
barbares!... Ce regard si doux, si pénétrant! 
Ces étincelles vives et humides qui éclataient 
dans ces beaux yeux , et dans lesquels parlait 
une ame aussi tendre qu'intrépide ; yeux char- 
mants qui auraient dû émouvoir les rochers ! 
Souvenir unique et immortel I Regards d'un 
ange qui pénétrèrent intimement mon cœur, 
qui le remplirent d'émotions violentes jusqu'a- 
lors inconnues; émotions dont la douceur égale 
l'amertume et dont le sentiment ne s'oiracera 
qu'avec mon dernier soupir ! » 

Plein de foi dans cette étrange passion pour 
celle qui n'était plus qu'un fanlôme, il n'as- 
pirait qu'à, consommer dans la mort son union 
avec l'héroïque fiancée, et, afin de hftler l'heure 
des sanglantes épousailles, il bravait les tyrans, 
et défiait leurs bourreaux. 

(( S'ils veulent , disait- il encore , me faire 
l'honneur de leur guillotine, qui désormais à 



LE DUC D'ORLÉANS 291 

mes yeux n'est qu'un autel sur lequel on im- 
mole les victimes, et qui, par le sang pur versé 
le dix -sept juillet, a perdu toute ignominie; 
s'ils le veulent, dis-je, je les prie, ces bour- 
reaux, de faire donner à ma tête autant de 
soufflets qu'ils en firent donner à celle " de 
Charlotte; je les prie de faire pareillement ap- 
plaudir à ce spectacle de tigres pat leur popu- 
lace cannibale... Tu me pardonneras, sublime 
Charlotte, s'il m'est impossible de montrer, 
dans mes derniers moments, le même courage 
et la même douceur qui te distinguaient : je 
me réjouis de ta supériorité; car n'esl-il pas 
juste que l'objet adoré soit toujours plus élevé 
^t toujours au dessus de l'adorateur? » 

Devant le tribunal révolutionnaire, Adam 
Lux ne se montra point indigne de l'intrépide 
Charlotte. Après la lecture de l'acte d'accusa- 
tion, il dit à Fouquier-Tin\dlle : « Je suis 
étranger à vos lois comme à vos crimes; si j'ai 
mérité de périr, ce n'est pas au miKeu des 
Français que je devrais subir ce sort. » Il était 
impossible que le pauvre illuminé trouvât grâce 
devant ses juges; condamné à mort, il s'écria 



2d2 ADAM LUX 

en pensant sans doute à celle qu'il allait re- 
trouver : « Enfin, je vais donc être libre I » 

On peut supposer que la vision du 17 juillet 
le poursuivait toujours ; il s'habilla avec beau- 
coup de soin pour aller à Téchafaud, comme 
s'il eût espéré que le ravissant fantôme ne pou- 
vait manquer de l'attendre au rendez-vous. Il 
parla peu pendant la toilette et durant le trajet : 
son teint était très-animé, ses yeux brillaient 
d'un vif éclat; de profonds soupirs soulevaient 
sa poitrine ; il s'absorbait visiblement dans ses 
pensées. De temps en temps, il s'adressait à la 
femme Coutelet qui gémissait et se lamentait 
et il lui disait : « Courage I courage ! » Celle-ci 
fut exécutée la première. Le cadavre n'était 
pas encore enlevé que déjà Adam Lux avait 
escaladé l'écliafaud; il s'élança de lui-même 
sur la bascule ; au moment où les aides atta- 
chaient les courroies, ils l'entendirent murmu- 
rer ce seul mot : Enfin ! 

Le 15, on exécuta la femme Kolly (Mode- 
/aine-Françoise Derdbecq)^ comme complice de 
]a conspiration de Beauvoir. 

Le 1 6 brumaire voyait périr un des plus fa- 



LE DUC D'ORLÉANS 298 

meux inifiateurs de la Révolution, Louis- Plii- 
lippe- Joseph d! Orléans. En vain avait -il 
échangé son titre contre le nom significatif 
d'Egalité, en vain avait-il donné à la Révolu- 
tution nn gage autrement terrible en votant la 
mort de son roi et de son parent, il n'était pas 
parvenu à faire oublier les torts de sa naissance 
et de ses immenses richesses. Justement odieux 
aux royalistes, il n'avait point tardé à de- 
venir pour les républicains un grave sujet de 
craintes et d'embarras. Les Girondins refu- 
saient de croire que le patriotisme eût été le 
seul mobile de l'opposition d'im premier prince 
du sang à la cour; ils n'admettaient pas cette 
alliance d'ime immoralité flagrante avec la 
plus pure des vertus civiques : le désintéresse- 
ment. Depuis la réunion de la Convention, ils 
n'avaient jamais cessé de le traiter en préten- 
dant.De son côté, la Montagne s'apercevait que 
la présence d'un Bourbon dans ses rangs servi- 
rait éternellement de prétexte aux soupçons et 
aux récriminations de ses ennemis, elle n'hésita 
pas à le sacrifier à la première occasion. Cette 
occasion, la défection de Dumouriez la lui four- 



294 ADAM LUX 

nit. Arrêté le 7 avril, Égalité fut transféré le 
12 à Marseille, où il retrouva ses deux fils, les 
ducs de Montpensier et de Beaujolais, qui 
avaient été enlevés tous les deux, le premier à 
Tannée d'Italie où il servait sous Biron. Après 
six mois de détention au fort Saint-Jean, on 
le ramena le 2 brumaire à Paris, et il fut en- 
fermé à la Conciergerie. 

La mort de ce complice importun était si 
bien décidée à l'avance, que Fouquîer ne lui 
fit pas riionneur d'un acte d'accusation. En dé- 
pit de Taxiome de droit 7ion Us in idem, il se 
servit de celui qu'Amar avait rédigé contre 
les Girondins, les implacables ennemis d'Ega- 
lité. Lorsque celui-ci s'entendit accuser d'avoir 
été un Brissoti7i, lui dont Brissot avait plu- 
sieurs fois demandé l'arrestation; lorsqu'on 
lui reprocha, comme on l'avait déjà reproché 
à Carra, d'avoir voulu placer le duc d'York sur 
le trône de France, il interrompit la lecture 
pour s'écrier : a Mais ceci a l'air d'une plai- 
santerie I » Lorsque le président lui demanda 
ce qu'il avait à répondre, il dit froidement : 
c( Que ces accusations se détruisaient d'elles- 



LE DUC D'ORLÉANS 295 

mêmes et qu'elles ne lui étaient pas applica- 
bles, puisqu'il était notoire qu'il avait été 
constamment opposé au système et aux mesu- 
res du parti qu'on l'accusait d'avoir favorisé. » 

Charles Voidel le défendit avec beaucoup 
d'énergie ; mais, comme je l'ai dit, sa mort 
avait été jugée nécessaire, et le duc d'Orléans 
inspirait trop peu de sympathie pour que les 
jurés hésitassent devant ce qu'ils considéraient 
comme une mesure de salut public. 

Il écouta sa condamnation avec beaucoup 
de sang-froid et, se tournant vers Antonnelle, 
chef du jury, qui avait été un de ses familiers, 
il lui dit : « Puisque vous étiez décidés à me 
faire périr, vous auriez dû chercher au moins 
des prétextes plus plausibles pour y parvenir ; 
car vous ne persuaderez jamais, à qui que ce 
soit, que vous m'ayez cru coupable de tout ce 
dont vous venez de me déclarer convaincu, 
et vous, moins que personne, Antonnelle, qui 
me connaissez si bien. Au reste, puisque mon 
sort est décidé, je vous demande de ne pas me 
faire languir ici jusqu'à demain, et d'ordonner 
que je sois conduit à la mort sur-le-champ. » 



«I 



216 ADAM LUX 

Le général Coustard, son aide-de-camp, dé- 
puté à la Convention, avait été condamné en 
même temps que lui. 

La séance avait commencé le matin ; en re- 
descendant à la Conciergerie, le duc d'Orléans 
se plaignit d'avoir faim; on lui servit des 
huîtres et un poulet qu'il invita vainement 
Coustard de partager avec lui. 

Le jour même du procès d'Egalité, on avait 
exécuté vers midi, Jean-Louis Lepage^ ouvrier 
couvreur, contre-révolutionnaire; mais le tri- 
bunal ayant décidé qu'il serait fait droit à la 
triste requête qui venait de lui être présentée, 
Fouquier envoya chercher Charles-Henry San- 
son, auquel Monet remit un ordre d'exécution 
immédiate qui adjoignait aux deux condamnés 
deux autres individus jugés la veille au soir : 
Jacques-Nicolas de Laroque^ ex-subdélégué 
de Mortagne, et Pierre Gondier^ agent de 
change. Pierre Gondier avait été accusé d'avoir 
accaparé chez lui une grande quantité de 
pain, que la défense réduisait à quelques croû- 
tes desséchées que le malheureux avait conser- 
vées pour donner aux poules d'une voisine. 



LE DUC D'ORLÉANS 297 

Il était trois heures et demie lorsque mon 
grand-père reçut cet ordre ; mais au moment 
où il allait partir, on lui fit dire d'attendre et, 
quelques instants après, une cinquième con- 
damnation était prononcée, celle d'Ântovie 
Brousse, dit LanguedornUy ouvrier serrurier, 
et il. était ordonné, sans doute pour consacrer 
les principes de l'égalité, qu'il irait à l'écha- 
faud en même temps que le prince. 

Le duc d'Orléans se promenait avec le géné- 
ral Ck)ustard, lorsque l'exécuteur se présenta 
dans l'avant-grefïe. Il était un peu pâle, mais 
ne laissait pas soupçonner la moindre émotion. 
Mon grand-père s'était découvert comme il le 
faisait toujours; à l'escorte de gendarmes, au 
costume des aides, aux cordes, aux ciseaux 
quïls portaient, le prince devait avoir deviné 
quel était l'homme qui le saluait; il le regarda 
fixement, mais n'interrompit ni sa causerie ni 
sa promenade. Charles-Henry Sanson lui 
ayant demandé s'il voulait bien permettre 
qu'on lui coupât les cheveux, il s'assit sur ime 
chaise sans faire aucune observation. 

En ce moment, on amena les trois autres 



296 ADAM LUX 

condamnés. M. de Laroque entra le premier; 
c'était nn vieillard de soixante-dix ans, dont 
la physionomie avait nn grand caractère 
de noblesse. Comme nn des aides voulait 
lui couper les cheveux, il ôta la perruque 
qui couvrait sa tête complètement chauve et 
il lui répondit : a Voici qui me dispense de 
cette formalité essentielle. » Le duc d'Orléans, 
qui jusque-là tournait le dos, s'étant levé, 
M. de Laroque le reconnut; une vive indigna- 
tion se peignit sur le visage du vieux gentil- 
homme, qui dit au prince d'une voix forte : 

— Je ne regrette plus la vie, puisque celui 
qui a perdu mon pays, reçoit la peine de ses 
crimes; mais je suis, je vous l'avoue, Monsei- 
gneur, bien himiilié d'être obKgé de mourir 
sur le môme échafaud que vous. 

Le duc d'Orléans détourna la tête et ne ré- 
pondit pas. 

Il était quatre heures du soir lorsque le cor- 
tège quitta la Conciergerie. Le sang-froid du 
prince ne l'abandonnait pas, mais son cou- 
rage ne ressemblait en rien à celui des Giron- 
dins et de tant d'autres victimes; sa physio- 



LE DUC D'ORLÉANS 299 

nomie indiquait Tindifférence, le dégoût 
plutôt qu'une mâle résolution. Cette impassi- 
bilité d'un esprit blasé, d'un cœur saturé, 
restait bien au-dessous de l'héroïque fermeté 
des confesseurs d'une foi politique quelle 
^]çi?elle fût ; l'obscur gentilliomme qui l'avait 
si durement apostrophé dans la salle des morts 
et qui, à ses côtés, priait sans forfanterie mais 
sans faiblesse, représentait bien mieux la véri- 
table grandeur de l'àme humaine. 

Le chef d'escorte flt arrêter les charrettes 
devant le palais Egalité, sur la façade duquel 
on lisait en grosses lettres ces mots : Propriété 
natio7iale. Le prince ne se méprit pas à l'in- 
tention qui avait dicté cette halte. Le duc 
d'Orléans regarda un instant la demeure de 
ses pères, sans qu'il fût possible de saisir les 
sentiments qui agitaient son âme, puis il dé- 
tourna les yeux avec dédain. 

M. de Laroque fut exécuté le premier; il mil 
une certaine affectation à dire adieu à ses com- 
pagnons et môme au pauvre ouvrier et à ne 
pas adresser la parole au duc d'Orléans. Gon- 
dier fut exécuté le second, puis le général 



800 ADAM LUX 

Coustard, et enfin le malheureux Brousse. 

Le prince vit tomber ces quatre tètes sans 
émotion ; il monta à son tour sur réchafaud et 
regarda d'un air fier et hautain et en haus- 
sant les épaules la foule qui le poursuivait j^ft*** 
ses huées; peut-être se souvenait-il que c'étaiSlIt^ 
là les Parisiens qui, en 89, avaient triomphale- 
lement porté son huste couronné de lauriers. 
Après l'avoir dépouillé de son frac, les aides 
voulurent lui ôter ses bottes; il se dégagea de 
leurs mains, et s'avança de lui-môme vers la 
planche fatale en leur disant : « C'est du temps 
perdu, vous me débotterez bien plus aisément 
mort; dépêchons-nous. » 

Un instant après, la tête de ce malheureux 
prince tombait, aux applaudissements féroces 
d'une multitude aveugle qui saluait l'expia- 
tion comme elle avait salué le crime. 

Tristes inconséquences des passions popu- . 
laires! Les petits- fils de ceux qui battirent des 
mains ce jour-là devaient, quarante ans plus 
tard, au sortir d'une seconde révolution, poser 
une couronne sur le front du fils de ce décapité I 



• 



XI 



MADAME ROLAND — BAILLY 



Le 17 brumaire, il y eut six exécutions : 
Eéné BideaUj maçon; Jean (7/am, menuisier; 
Julien Cailleau, tonnelier ; Jea7i Teynièrej sa- 
botier; Florent OM/î?îer, cultivateur, eX Thomas 
Herry, journalier ; tous officiers municipaux 
au bourg du Pont-de-Cé, et convaincus dln- 
telligences avec les rebelles de la Vendée. 



302 MADAME ROLAND 

Mais ces mallieureux n'allaient point tarder 
à 'être suivis d'une victime plus célèbre. Ar- 
rêtée après le 31 mai, madame Roland avait 
subi le 11 brumaire son premier interroga^ 
toire, et, le 18, elle comparut au tribu^lk 
révolutionnaire. ^i^ 

Madame Roland avait été Tâme de la Gi- 
ronde ; l'élévation de son caractère, les grâces 
de son esprit, la supériorité de ses vues, lui 
avaient assuré une influence sérieuse non-seu- 
lement sur son mari, mais sur les hommes 
illustres qui se réunissaient dans son salon. 
Cette intervention d'une femme dans la poli- 
tique avait soulevé bien des colères et dans la 
presse et dans le sein même de la Convention; 
la verve caustique de madame Roland, ses 
légitimes dédains pour d'ambilieuses médio- 
crités, avaient contribué à grossir le nombre, 
à grandir la liaine de ses ennemis. Ces enne- 
mis, trouvant à abattre, d'un même coup, 
ime femme que sa supériorité rendait odieuse, 
et la dernière et la plus touchante personnifi- 
cation du parti de l'indulgence, devaient se 
montrer implacables. 



BAILLY 903 

L'acte d'accusation était presque entièrement 
basé sur ses liaisons avec les Girondins. Madame 
Roland était résignée à son sort ; mais elle ne 
pouvait, sans frémir, entendre outrager les 
mânes de ses amis, et elle essaya de les dé- 
fendre. 

— En quel temps et parmi quel peuple 
sommes-nous, s'écria-t-elle, lorsque les senti- 
ments d'estime et de fidélité que des amis 
éprouvent l'un pour Tautre, leur sont imputés 
à crime? Il ne m'appartient pas de décider sur 
les hommes que vous avez proscrits, mais je 
n'ai jamais pensé que ceux-là eussent de mau- 
vaises intentions qui ont donné à leur patrie 
tant de gages de patriotisme, d'intégrité et du 
plus généreux dévouement I S'ils sont tombés 
dans l'erreur, cette erreur fut vertueuse; ils se 
sont trompés sans être déshonorés; ils sont à 
mes yeux des infortunés et non des coupables I 
Si ce fut être criminelle que d'avoir fait des 
vœux pour leur conservation, je déclare à la 
face du monde que je le suis, que je partage 
avec plaisir l'honneur d'être persécutée par 
leurs ennemis. Je les ai connus ces hommes 



301 M^AME ROLAND 

généreux qu'on accuse d'avoir conspiré contre 
leur patrie : c'étaient des républicains fermes 
mais humains ; ils croyaient que de bonnes lois 
pouvaient seules faire aimer la République à 
ceux qui n'avaient pas confiance en elle, c'é- 
tait une plus difficile tâche que de les mas.sa- 
crerl 

Dumas, qui présidait, ne la laissa pas aller 
plus loin, et l'interrompit en lui disant qu'il 
était impossible de souffrir qu'elle fit l'éloge 
des traîtres que la loi avait justement frappés. 
Alors madame Roland se retourna vers le pu- 
blic qui garnissait la salle, et lui demanda acte 
de la violence qui lui était faite; d'insultantes 
clameurs répondirent seules à ce chaleureux 
appel, et à dater de ce moment, elle garda un 
dédaigneux silence. 

Condamnée à la peine de mort, elle entendit 
la lecture du jugement avec une admirable 
sérénité, et s'adressant au tribunal, elle dit 
d'une voix douce et pure, que Riouffe compa- 
rait au son d'un instrument de mélodie : 

— Vous me jugez digne de partager le sort 
des grands hommes que vous avez assassinés. 



« 



BAILLY 903 

Je tâcherai de porter à l'échafaud le courage 
qu'ils ont montré. 
^.jr^ « Après sa condamnation, racontent les 

Mémoires dJim détenu^ elle repassa dans le 
guichet avec une vitesse qui tenait de la joie. 
Elle nous indiqua, par un signe démonstratif, 
qu'elle était condamnée à mort. » 

Comme le duc d'Orléans, madame Roland 
fut exécutée le jour même; elle était réujfiie à 
Simon-Franrois Lamarche, ex-directeur de la 
fabrication des assignats, qui lui avait succédé 
au tribunal révolutionnaire. 

Elle avait de fort beaux cheveux noirs dont 
il fallait couper une partie, ce qui parut l'affli- 
ger, car elle insistait beaucoup pour les conser- 
ver. Mon grand-père, hésitait, et avec toutes 
espèces de circonlocutions, essayait de lui faire 
comprendre qu'en se rendant à ses désirs, il 
l'exposerait à une horrible torture ; elle parut 
touchée des précautions qu'il prenait pour ne 
point l'effrayer par le tableau du supplice, et 
parodiant un mot célèbre de Molière, elle dit 
en souriant : « Où donc l'humanité a-t-elle été 
se réfugier ! » 

IV 80 



-^/V 



30G MADAME ROLAND 

Un peu plus tard, lorsque le ciseau eut 
mordu dans son épaisse chevelure, elle porta 
les mains à sa tête avec beaucoup de vivacité 
et en s'écriant ; 

— Au moins, laissez-en assez pour pouvoir 
montrer ma tête au peuple, s'il demande à la 
voir! 

Lorsqu'elle eut été liée, elle eut quelques 
minutes d'abattement ou plutôt de recueille- 
ment; son front s'était incliné sur sa poitrine, 
et ses yeux étaient humides. Elle pensait sans 
doute à sa fille et à Roland qu'elle savait dé- 
cidé à ne pas lui survivre; mais elle se rappela 
peut-être les paroles qu'elle avait écrites dans 
sa défense : 

« Quand l'innocence marche au supplice où 
la condamnent la perversité et l'erreur, c'est au 
triomphe qu'elle arrive! » 

Elle releva la tête, et, à dater de ce mo- 
ment, son énergie ne se démentit pas un 
instant. 

Celui qui allait mourir avec elle, était loin 
d'avoir son courage. La dernière œuvre de 
madame Roland fut une œuvre d'abnégation 



BAILLY 307 

et de charité. Elle consacra l'heure qui lui res- 
tait à vivre à l'inconnu qu'elle voyait faiblir à 
ses côtés; elle s'oublia pour ne songer qu'à 
adoucir pour lui la terrible épreuve dans la- 
quelle il succombait. Pendant tout le trajet, 
elle ne cessa de le consoler, de le fortifier. Elle 
affecta une gaieté qui ne pouvait pas être dans 
son cœur de mère et d'épouse, mais qui devait 
aux yeux de Lamarche déguiser l'horreur du 
supplice qui l'épouvantait. Ni la Reine, ni 
Charlotte Corday, ni les Girondins n'avaient 
été, comme le fut madame Roland, l'objet de la 
fureur de ce qu'on appelait le peuple. Elle 
écoutait ces invectives avec un dédaigneux 
sourire ; quelquefois elle y répondait par des 
plaisanteries qui parvinrent à triompher de la 
terreur de son compagnon. 

Sur la place de la Révolution, au moment 
de mettre pied à terre, Lamarche ne conserva 
point l'espèce de résignation morne que 
madame Roland était parvenue à obtenir de 
lui; son visage était devenu livide, tous ses 
membres tremblaient, agités par un frisson- 
nement convulsif ; un aide était forcé de le 



308 MADAME ROLAND 

soutenir. Madame Roland le considérait avec 
Texpression d'une pitié profonde et sincère. 
Elle lui dit : 

— Je ne peux que vous épargner Thorreur 
de voir couler mon sang. Allez le premier, 
mon pauvre Monsieur. 

Depuis la mort des Girondins, l'accusa- 
teur public déterminait Tordre dans lequel 
les condamnés devaient être exécutés. Passer 
le premier, ne pas avoir à supporter la vue 
du supplice de ses compagnons, à entendre le 
bruit lugubre du couteau, était un privilège 
qu'en raison de son sexe, madame Roland 
avait obtenu. Lorsqu'elle annonça à mon 
grand-père qu'elle cédait à Lamarclie la fu- 
neste grâce d'être frappé le premier, il lui 
répondit que c'était impossible, qu'il avait des 
ordres contraires. 

— Non, non, reprit madame Roland tou- 
jours souriante, je suis certaine qu'on ne vous 
a pas donné l'ordre de refuser à une femme sa 
dernière prière? 

Effectivement, Charles-Henry n'eut pas le 
courage de s'opposer à l'élan de cette âme 



BAILLY 809 

généreuse. On porta Lamarche déjà à demi 
mort sur Téchafaud; madame Roland vit 
tomber sa tète sans frémir et, d'elle-même, 
elle s'avança vers la plate-forme. 

A Toccasion de la fête du 10 août, on avait 
élevé au centre de la place de la Révolution 
une statue colossale de la Liberté qui, n'ayant 
point été enlevée après la cérémonie, se trou- 
vait en face de Téchafaud. Madame Roland 
fixa les yeux sur la statue ; on vit un sourire 
amer glisser sur ses lèvres, et elle dit d'une 
voix haute et très-ferme : 

— Oh ! Liberté, comme on t'a jouée I 

Les aides la poussaient du côté de la terrible 
bascule ; elle leur résista pour s'incliner devant 
l'emblème qui avîiit été son idole. Une minute 
après elle avait vécu. 

Les victimes illustres se succédaient sans re- 
lâche ; le 21 brumaire est encore marqué par 
la mort de l'un des fondateurs de la liberté : 
BaiUy. 

Des circonstances tellement odieuses ont pré- 
cédé et accompagné ce supplice, que la plu- 
part des historiens de la Révolution n'ont pas 



310 MADAME ROLAND 

voulu laisser échapper cette occasion de flétrir 
le parti qui commandait ou tolérait de tels 
attentats contre l'humanité ; ils ont raconté la 
mort de Bailly dans tous ses détails, mais, 
nécessairement , la vivacité de leurs impres- 
sions les a entraînés à surcharger un tableau 
déjà trop horrible. D'un autre côté, les écri- 
vains démocrates ne se sont pas contentés de 
rétablir l'exactitude des faits; sans excuser ce 
qui reste inexcusable, ils ont essayé de déga- 
ger la responsabilité de la Commune, fortement 
soupçonnée d'avoir encouragé des actes de sau- 
vage cruauté, et parfaitement convaincue de 
les avoir laissé s'accomplir avec une barbare in- 
différence, lien résulte que ceux-ci, dans leur 
dévouement à la mémoire des Jacobins, ne se 
sont pas montrés moins partiaux que leurs 
ad^'ersaires ne l'avaient été dans leurs haines, 
d que le véritable récit du supplice de Bailly 
reste à faire. C'est ce que je vais entreprendre 
à l'aide des notes assez circonstanciées que m'a 
laissées mon grand-père et des renseignements 
que je tiens de mon père qui assistait aussi à 
1 exécution de l'ancien maire de Paris. 



BAILLY 811 

Jean-Sylvain Bailly était né à Paris, le 
15 septembre 1736. Il était fils de Jacques 
Bailly, garde des tableaux du roi, et il avait 
pour aïeux des peintres distingués. Les pen- 
chants de son jeune âge Tavaient porté vers la 
littérature. Sa première œuvre fut une tragédie 
intitulée : Clotaire , et dont , par un hasard 
singulier, le principal épisode était la mort 
d'un maire du palais, massacré par le peuple. 
Bientôt il avait délaissé les lettres pour les 
sciences, et le Mémoire sur la lumière des sa- 
teintes j qu'il publia en 1771, le classa au rang 
des astronomes les plus éminents. En 1775, il 
donna successivement le premier volume de 
son Histoire de V astronomie ancienne et mo- 
derne, et en 1787 les trois volumes de son His- 
toire de ï astronomie indienne et Mientale. 
Membre des trois Académies françaises, auteur 
de nombreux mémoires philanthropiques , 
Bailly se trouva désigné aux suffrages de ses 
concitoyens autant par sa renommée scienti- 
fique que par le libéralisme de ses opinions. 
Député de Paris à l'Assemblée nationale, qui le 
choisit pour président, il occupait le fauteuil 






312 MADAME ROLAND 

dans la fameuse séance du Jeu de Paume. 
Nommé maire de Paris, le 16 juillet 1789, il 
accepta ce périlleux honneur avec plus de 
patriotisme que de prudence; sa popularité 
l'aveuglait; il la croyait assez solide pour que 
ces nouvelles fonctions lui devinssent faciles, 
et ii ne tarda pas à reconnaître que cette popu- 
larité ne pouvait pas le suivre dans le rôle de 
modérateur qu'il se donnait. 

Sincèrement constitutionnel, il assuma sur 
sa tête la responsabilité de la sanglante répres- 
sion dont le Champ de la Fédération fut le 
théâtre. Les deux assassinats commis le matin, 
le coup de feu tiré sur un aide-de-camp de 
Lafayette, les ordres de l'Assemblée, souve- 
raine en raison de la suspension du roi, légiti- 
maient la proclamation de la loi martiale ; en 
outre, il semble démontré que la fusillade qui 
eut de si lamentables résultats fut un de ces 
accidents dont les partis font leur profit sans 
jamais consentir à les avoir à leur charge, et 
que Tordre de tirer sur la foule étagée sur les 
gradins de l'autel de la Patrie ne saurait être 
attribué à Bailly. Quoi qu'il en fût de son in- 



BAlLLY 813 

nocence, le lendemain les mille voix de la 
presse et les échos de la tribune des Jacobins 
désignaient le pauvre savant aux haines et aux 
vengeances populaires. Un des plus modérés 
écrivait en s'adressant au maire de Paris : a Ce 
jour vous versera un poison lent jusqu'au 
dernier de vos jours. » 

Il offrit sa démission, elle fut refusée; ce ne 
fut que dans les premiers jours de novembre 
qu'il obtint de se démettre de ses fonctions. Il 
renonça aux affaires publiques et se retira dans 
les environs de Nantes. Mais le feu de file du 
17 juillet avait retenti plus loin que le Champ- 
de-Mars. A Nantes comme à Paris, Bailly était 
toujours Thomme de la loi martiale. 11 fut me- 
nacé et écrivit à M. de la Place pour le prier 
de lui indiquer im asile. M. de la Place lui 
ménagea une retraite dans les environs de 
Melun. Bailly quitta la Bretagne, ce fut pour 
tomber dans les mains d'un détachement de 
Tarmée révolutionnaire qui le reconnut et Tar- 
rèta. Conduit à Paris, il passa promptement de 
la Force à la Conciergerie. Il figura comme 
témoin dans le procès de la reine, et le langage 



314 MADAME ROLAND 

et l'attitude d'Hermanne durent pas lui laisser 
de doutes sur sa destinée prochaine. 

En effet, le 19 brumaire, il comparaissaît à 
son tour devant le tribunal. Le massacre du 
Champ-de-Mars n'était pas le seul grief que 
l'accusation articulât contre BaiUy; elle lui re- 
prochait encore d'avoir excité les vainqueurs 
de la Bastille les uns contre les autres en en- 
gageant les gardes-françaises à renoncer à la 
décoration dont le décret du 19 juin 1790 les 
avait honorés, et enfin, d'avoir, de compli- 
cité avec Lafayette, favorisé la fuite du roi à 
Varennes. L'absurdité de cette supposition, que 
nous avons vue se produire dans les débats du 
procès de Marie- Antoinette, n'a pas besoin 
d'être démontrée. Un grand nombre de témoins 
furent entendus; tous chargeaient l'accusé, 
mais il faut reconnaître que la plupart d'entre 
eux n'en étaient pas h lui fournir un premier 
témoignage de la haine qui les animait. 

L'audience se continua très-avant dans la 
soirée et fut reprise le lendemain. Condamné à 
l'unanimité des voix, Bailly écouta la sentence 
avec la fermeté d'un sage. 



BAILLY 315 

M. F. Arago, dans sa biographie de Bailly, 
raconte que lorsqu'il fut reconduit dans sa pri- 
son, il invita son neveu à une partie de piquet 
et s'arrêtant au milieu de la partie, il lui dit 
avec un sourire : 

— Mon ami , reposons-nous un instant et 
prenons une prise de tabac , demain je serai 
privé de ce plaisir, puisque j'aurai les mains 
liées derrière le dos. 

L'arrêt portait que Bailly serait exécuté sur 
le théâtre môme du crime qui avait motivé sa 
condamnation. 

J'ai déjà dit que l'exécuteur se rendait tous 
les jours, soit au greffe, soit auprès de l'accu- 
sateur public, pour prendre les ordres; il y 
allait le 20 brumaire, lorsque le greffier Fabri- 
cius, qu'il rencontra dans im des couloirs, cau- 
sant avec un juré nommé Chrétien, lui dit : 
« Rien pour aujourd'hui, » et le renvoya sans le 
prévenir des dispositions qu'il aurait à prendre 
pour le lendemain. Ce ne fut que le 21, à neuf 
heures du matin, que Charles-Henry reçut 
Tordre de faire démonter et transporter la 
guillotine au Champ de la Fédération. 



316 MADAME ROLAND 

Il perdit quelque temps à rassembler ses 
hommes, si bien qu'il était plus de dix heures 
lorsque ceux-ci partirent pour la place de la 
Révolution. 

Fouquier-ïinville avait désigné, pour dres- 
ser Téchafaud, Tespace compris entre l'autel 
de la Patrie et le Gros-Caillou, c'est-à-dire 
remplacement même qu'occupaient les troupes 
qui avaient tiré sur le peuple. Ce fut mon père 
qui se chargea de faire enlever et replacer 
l'instrument du supplice ; mon grand-père lui 
communiqua les instructions et s'en alla à la 
Conciergerie ; il y arriva vers onze heures et 
demie. Au moment où il entrait, il se croisa 
avec Hébert qui sortait, et qui le salua. Bailly 
fut aussitôt amené dans Tavant-greffe; il est 
très-vrai, comme l'affirme M. François Arago, 
que la populace n'eut point l'initiative des in- 
dignes traitements qui firent au malheureux 
savant une si lamentable agonie. Les guiche- 
tiers de la Conciergerie , ordinairement fa- 
rouches, quelquefois brutaux envers les pri- 
sonniers, se montrèrent envers Bailly d'une 
violence qui ne peut s'expliquer que par des 



BAILLY 317 

ordres reçus. L'un d'eux, parodiant l'accent 
d'un valet qui annonce, cria, au moment où 
il entrait dans l'avant-grefiFe : 

— Monsieur Bailly, ex-boucher du ci-devant 
tyran I 

Un autre, au moment où il se baissait pour 
assujettir ses jarretières, le poussa si rude- 
ment qu'il devait tomber à la renverse, en 
disant à un de ses camarades ; 

— A toi, Bailly! 

Celui-ci le renvoya au premier, et ils le 
bernèrent ainsi pendant quelques instants en 
faisant entendre les lazzis les plus indécents. 

Bault et l'huissier Nappier assistaient à cette 
cruelle scène. Charles-Henry demanda à Bault 
comment il pouvait tolérer une semblable con- 
duite de la part de ses subordonnés. Bault 
haussa les épaules et lui répondit : 

— Que voulez-vous que j 'y fasse ? 
L'huissier riait et paraissait approuver. 

Alors mon grand-père songea à la rencontre 
qu'il avait faite quelques instants aupara-' 
vant, et supposa que Hébert ne devait pas 
être étranger à ce qui se passait. Il ne se 



31 MADAME ROLAND 

trompait pas ; car Bault lui avoua plus tard 
que le substitut de la commune avait excité ses 
hommes contre Bailly. 

Voyant que le malheureux n'avait plus à 
attendre d'aide en ce monde que de la mort, 
Charles-Henry pressa ses aides de s'emparer du 
condamné et de lui attacher les mains. 

Les cruautés de ses geôliers n'avaient pas 
ébranlé le courage de l'illustre savant ; sa fer- 
meté avait un caractère de bonhomie tout« 
particulière. Aux indignes plaisanteries de ses 
geôliers, il avait opposé ime douceur inalté- 
rable, se contentant de murmurer plusieurs 
fois : 

— Vous me faites mal! 

Lorsque les aides l'eurent arraché à ses per- 
sécuteurs, il rajusta sa chemise et dit en sou- 
riant : 

— C'est que je suis un peu vieux pour ces 
jeux-là. 

Lorsque les apprêts de la toilette furent ter- 
minés, mon grand-père, Tayant engagé à 
s'envelopper dans son habit, parce que la jour- 
née était froide, il répondit : 



BAILLY 319 

— Avez- VOUS donc peur que je m'en- 
rhume? 

Dans son Histoire de la Révolution^ M. Thiers 
affirme que Bailly fut conduit à pied au sup- 
plice; l'assertion est inexacte. L'ancien maire 
de Paris partagea le privilège de tous les con- 
damnés; il alla, comme eux, à Téchafaud dans 
une charrette. Derrière cette charrette on avait 
attaché un drapeau rouge, qui devait, disait le 
jugement, être brûlé devant le condamné par 
la main de Texécuteur. 

On quitta la Conciergerie à onze heures trois 
quarts. 

A sa sortie sur le quai, la charrette fut saluée 
par d'assourdissantes clameurs, et entourée 
d'une foule dans laquelle mon grand-père re- 
connut le ban et l'arrière-ban des habitués de 
la place de la Révolution. Le bataillon de can- 
nibales était au grand complet; ce rebut du 
sexe féminin, qu'on avait flétri du nom de 
Uchemes de gtiillotine, se faisait remarquer 
par son audace et son exaspération. 

Cependant , jusqu'à la place de la Révolu- 
tion, la rage populaire ne se traduisit que par 



320 MADAME ROLAND 

des injures et par des menaces; aucun projec- 
tile ne fut lancé sur la charrette. 

Bailly était assis ; il s'entretenait avec mon 
grand-père avec une tranquillité et une liberté 
d'esprit incroyables. Il parlait de tout, excepté 
de lui. Il interrogea Charles-Henry sur les der- 
niers moments de quelques-uns des précédents 
suppliciés, de Custine, de Charlotte Corday et 
de la Reine ; un peu plus tard, avec autant de 
calme que s'il eût été dans son cabinet de THô- 
tel-de- Ville, que si, magistrat, il eût eu à 
questionner un de ses subordonnés, il lui de- 
manda des renseignements sur les émolimients 
de sa charge. 

Lorsque la voiture fut à la hauteur des 
Champs-Elysées, un aide accourut. Dans leur 
précipitation, les charpentiers avaient oublié 
quelques-uns des madriers qui forment le 
plancher de l'échafaud. Il fallut tourner bride 
et les charger sur la charette dans laquelle se 
trouvait le condamné. 

La halte ne fut pas sans dangers. Bailly avait 
mis pied à terre. A deux reprises, la multitude 
essaya de se ruer sur lui ; mais les gendarmes 



BAILLY 321 

firent bonne contenance et parvinrent à re- 
pousser les assaillants. 

Enfin, le cortège se remit en route ; mais les 
quelques pièces de bois qui se trouvaient dans 
la voiture, ébranlées par les cahots, gênaient 
visiblement le pauvre Bailly. Mon grand-père 
lui proposa de marcher à pied, il accepta; on 
descendit. Le chemin était assez mauvais pour 
que les hommes de Tescorte laissassent quel- 
ques intervalles entre leurs rangs. La foule qui 
n'avait pas les mêmes susceptibilités pour la 
boue, en avait profité pour se rapprocher du 
patient, et dans ce contact pour ainsi dire 
immédiat, sa fureur devenait de la démence, 
et les hurlements redoublaient d'intensité. 
On n'avait pas fait deux cents pas, qu'im 
mauvais garnement d'une quinzaine d'an- 
nées, saisit l'habit que Bailly avait jeté sur 
ses épaules, et le lui arracha. La secousse 
fut si violente que le malheureux tomba en 
arrière. En un instant, l'habit fut déchiré en 
mille lambeaux, et les forcenés tentèrent une 
fois encore de s'emparer du condamné que 
l'exécuteur et ses aides entouraient seuls; une 

IV 21 



322 MADAME ROLAND 

fois encore, il fat préservé par Tintervention 
des gendarmes. 

Mon grand-père se hâta de le faire remonter 
dans la charrette, mais Télan était donné ; soit 
qu'ils fussent las de hurler, soit que Tappétit 
d'une vengeance plus directe leur fût venu, 
les misérables qui les entouraient commen- 
cèrent à faire pleuvoir sur le patient une grêle 
de projectiles de toute espèce. Mon grand-père 
conseilla à Bailly de s'asseoir sur les madriers, 
mais à peine la foule cessa-t-elle d'aperœvoir 
sa victime, que les cris redoublèrent, et quel- 
ques pierres rebondirent autour d'eux. 

Bailly se releva en disant à l'exécuteur : 

— Décidément, votre conseil est mauvais, il 
faut toujours faire tête à l'orage. 

Puis, comme Charles-Henry se plaignait et 
s'emportait contre la foule, il dit encore : 

— Il serait fâcheux d'avoir appris à vivre 
avec honneur pendant cinquante-sept ans, et 
de ne pas savoir mourir avec courage pendant 
un quart d'heure. 

Le trajet s'était ftiit assez rapidement; il 
était une heure et demie . lorsqu'on arriva au 



BAILLY 32» 

Champ de la Fédération. L'échafaud était dressé 
et entouré de trois à quatre mille personnes. 
C'étaient des habitants du Gros-Caillou et de 
Grenelle pour la plupart; mais parmi eux et au 
premier rang, quelques-unes de ces sinistres 
figures que Ton rencontre dans toutes les émo- 
tions populaires; ces individus attendaient évi- 
demment le cortège, car ils aidèrent les nou- 
veaux venus à repousser les curieux et à se- 
faire place autour de la guillotine. 

Les appréhensions de Charles-Henry deve- 
naient de plus en plus grandes. En voyant 
cette multitude se refermer derrière la faible 
escorte qui les entourait, il avait compris que 
le patient était à la discrétion de tous ces 
hommes, et que pour lui épargner d'horribles 
angoisses, Thumanité commandait d'en finir 
au plus vite. Il pressait ses ouvriers d'assem- 
bler promptement les madriers du plancher,, 
lorsque les injures, les quolibets se changèrent 
en clameurs qui s'adressaient non plus à Bailly , 
mais à l'exécuteur ; en même temps une ving- 
taine des meneurs dont je parlais tout à l'heure^ 
entourant celui-ci, lui déclarèrent que le sol 



324 MADAME ROLAND 

qui avait bu le sang des martyrs ne pouvait 
pas être souillé par le sang d'un scélérat ; que 
Bailly ne serait pas exécuté dans le Champ de 
la Fédération. Mon grand-père objecta les or- 
dres qu'il avait reçus. 

— Des ordres , dit un de ces hommes, c'est 
le peuple souverain, ton maitre, qui a seul le 
droit d'en donner, obéis. 

Charles-Henry ayant en ce moment appelé 
Tofficier des gendarmes pour se conœrter avec 
lui, un autre s'écria : 

— Tu peux proclamer la loi martiale, tu as 
le drapeau rouge et Bailly sous la main ; quant 
à nous, nous mettrons la guillotine à sa vraie 
place, nous nous chargeons de la besogne, 
fainéant ! 

De bruyants applaudissements s'élevèrent et 
une scène de confusion indescriptible s'en- 
suivit. 

Les gendarmes s'étaient dispersés ; sous pré- 
texte de fraterniser, des hommes du peuple 
leur versaient à boire. D'autres de ces derniers 
aidaient les charpentiers à démonter la guillo- 
tine. Mon grand-père s'était trouvé séparé du 



BAILLY 835 

malheureux Bailly qui avait été entraîné dans 
un flot de cette mer houleuse ; il eut les plus 
grandes peines à s'omTir un passage jusqu'à 
lui. 

C'est à ce moment que commença vérita- 
blement la triste agonie du vénérable savant. 

Déjà, à la boue qui souillait sa chemise et 
son visage, à une écorchure qu'on voyait à son 
front et dont sortaient quelques gouttes de 
sang, il était évident que la frénésie de ces 
sauvages avait été jusqu'à le frapper. Tout ce 
que le délire de la férocité peut inventer d'im- 
précations lui était craché à la face par des 
mégères ivres de fiel; les hommes n'étaient 
pas moins acharnés ; quelques-uns levaient le 
poipg sur un infortuné dont les mains étaient 
liées; d'autres essayaient avec un bâton de 
l'atteindre par-dessus la tète de leurs voisins. 
La physionomie de Bailly avait conservé son 
calme placide, mais son visage était très-pâle. 
Aussitôt qu'il reconnut Charles-Henry, ses yeux 
l'appelèrent; le pauvre Bailly ne se voyait plus 
d'autre ami que son bourreau I Au moment où 
celui-ci le rejoignait, il lui dit : 



326 MADAME KOLAND 

— Ah 1 j'espérais en avoir fini plus tôt. 

Un des aides était resté auprès du condamné, 
Tautre avait disparu. Deux généreux citoyens, 
un maréchal- des-logis nommé Beaulieu, un 
gendarme nommé Lebidois, prêtèrent main- 
forte. Avec leur concours on put du moins em- 
pêcher que les mauvais traitements se renouve- 
lassent. Beaulieu harangua la foule ; il flatta 
habilement sa soif de vengeance, mais il repré- 
senta en môme temps que k condamné avait 
été confié par la Nation à ses agents, et qu'un 
mauvais citoyen pourrait seul empêcher un 
autre citoyen d'accomplir la mission qu'il 
tenait de la justice et de la loi. Quelques en- 
ragés essayèrent d'interrompre Beaulieu, et de 
lui répondre par des huées; mais sa voix forte 
et retentissante avait été entendue au delà des 
rangs les plus rapprochés, elle trouva de l'écho 
dans des cœurs plus honnêtes, on l'applaudit, 
et les misérables se turent pour quelques ins- 
tants. 

Beaulieu comprit qu'il était dangereux de 
rester en place ; dans l'espérance de se débar- 
rasser des sinistres figures qui les entouraient, 



.•> 



BAILLY 327 

afin surtout de donner un aliment à la turbu- 
lence de la multitude, il proposa de conduire 
Bailly choisir lui-même remplacement de 
Téchafaud. On accueillit cette idée avec en- 
thousiasme, et on se mit immédiatement en 
route. Beaulieu tenait un des bras du con- 
damné, Charles-Henry Sanson tenait Tautre; 
le gendarme et Taide marchaient immédia- 
tement derrière eux. 

C'est ce trajet qui a donné lieu à la fable de 
la promenade de la victime autour du champ 
de la Fédération. Il est faux que Ton ait con- 
traint Bailly à porter sur son dos les planches 
de la guillotine. Comme je l'ai dit, la machine 
fut démontée par les ouvriers de mon père aidés 
de gens du peuple. Il est vrai que quelques 
hommes, et principalement de très-jeunes gens, 
mirent une forfanterie moitié féroce et moitié 
enfantine à se charger des pièces les plus carac- 
téristiques de Téchafaud et à traverser la foule 
avec cet épouvantable fardeau, mais toute la 
charpente fut transportée dans les deux char- 
rettes qui se trouvaient là. 

M. de Lamartine obéit plutôt à ses instincts 



828 MADAME ROLAND 

poétiques qu'à la sage réserve de rhistorien, 
lorsqu'il raconte que Ton força Bailly à lécher 
la terre où avait coulé le sang du peuple. 

Sans doute, pendant les trois quarts d'heure 
qui s'écoulèrent, entre l'arrivée au champ de ' 
la Fédération et l'exécution, le pauvre martyr 
eut à subir de bien cruels outrages ; sans doute 
rinter\'ention de ceux qui avaient le devoir 
de le protéger ne fut pas toujours efficace; 
mais l'acte d'agression brutale, une fois déjà 
commis, ne se renouvela plus; mais à côté des 
individus qui paraissaient avoir mission de 
surexciter les détestables instincts de la popu- 
lace, il se trouva, au sein même de cette foule, 
des hommes de cœur pour flétrir énergique- 
ment ces horreurs. 

Lorsqu'elle est si triste, pourquoi suren- 
chérir sur la vérité? La vie d'un homme 
vertueux devenue le jouet et la risée de 
quelques forcenés; le spectacle de ce grand 
citoyen que sa présidence, dans im jour fa- 
meux, recommandait au respect des géné- 
rations, abandonné sans défense aux féroces 
passions de ce qu'il y avait de plus vil au 



BAILLY 929 

monde; un malheureux réduit à regarder 
Téchafaud comme la plus Lienfaisante des ins- 
titutions humanitaires; n'y a-t-il pas là de 
quoi contenter des imaginations en quête de 
rhomble? 

Bailly avait été conduit à l'extrémité gau- 
che du champ de la Fédération, du côté de la 
rivière; c'est là, après beaucoup de discus- 
sions entre les meneurs, que Téchafaud fut 
dressé dans le fossé même qui entourait Ten- 
ceinte. 

Il tombait une pluie d'automne fine et glacée. 
Bailly n'avait plus sur le corps que sa chemise, 
déchirée en lambeaux, et, çà et là, laissant voir 
les chairs violacées. Il frissonnait, on entendait 
le bruit de ses dents qui s'entrechoquaient. Ce 
fut en ce moment que l'un de ceux qui se 
pressaient autour de lui, lui ayant dit : 

— Tu trembles, Bailly? 

Il fit cette réponse à jamais célèbre ; 

— Mon ami, c'est que j'ai froid. 

La simplicité, la douceur avec lesquelles il 
prononça ces paroles étaient plus sublimes en- 
core que la réponse. 



330 MADAME ROLAND 

Tant d'assauts, tant de tortures n'avaient 
point ébranlé son courage, mais ses forces al- 
laient le trahir; évidemment, elles faiblis- 
saient. Cette âme forte succombaiirelle dans la 
lutte? Était-ce le pauvre corps épuisé par la 
fatigue, paralysé par le froid, qui se refusait 
à la volonté? BaiUy renversa sa tête en ar- 
rière, ses yeux se fermèrent, et il se laissa 
aller, comme évanoui, dans les bras du gen- 
darme et de l'exécuteur en murmurant à plu- 
sieurs reprises : 

— A boire ! à boire ! 

Quelqu'im, j'hésite à appliquer une qualifi- 
cation à un semblable monstre, lui jeta en ce 
moment de la boue liquide sur la face! Cette 
action éveilla une sensibilité dans les cœurs 
qui avaient si bien prouvé qu'ils étaient de 
pierre ; elle fut accueillie par un en général 
d'indignation. Un des spectateurs courut à 
l'échafaud, il en rapporta une bouteille dans 
laquelle il y avait un peu de vin, qu'il versa 
dans les lèvres entr'ouvertes de Bailly . Celui-ci 
revint à lui et dit : Merci I avec son admirable 
sourire, le sourire du véritable homme de bien. 



BAILLY 831 

disait mon père, un sourire qu'on n'oublie ja- 
mais lorsqu'on l'a vu une fois. 

Pendant l'évanouissement de Bailly, les fu- 
reurs populaires s'étaient apaisées ; elles se ma- 
nifestèrent encore au moment où on le fit des- 
cendre dans le fossé où se trouvait la guillotine, 
mais avec beaucoup moins d'intensité. 

Le peuple commençait à se lasser des belles 
morts. Peut-être la fermeté des victimes sem- 
blait-elle un suprême défi jeté à ce pouvoir dont 
il était si jaloux. Peut-être cet impassible dédain 
pour l'instant redouté de tous les hommes 
avait-il quelque chose de surhumain dont son 
imagination ne voulait pas pénétrer l'énigme? 
Les trépas vulgaires, ceux dans lesquels le pa- 
tient se rapprochait, par la faiblesse ou par la 
peur, du commun de ses semblables, trouvaient 
bien plus aisément que les premiers le chemin 
de la sensibilité de la multitude. Elle avait 
été sans pitié pour Bailly opposant im front 
calme et serein à ses injures, à ses menaces, à 
ses brutales violences ; elle devint plus timide 
dans les manifestations de sa rage , lorsqu'elle 
aperçut la victime chancelante et affaissée 



832 MADAME ROLAND 

dans rinfinnité de notre misérable machine. 

Il fallut soutenir Bailly pour qu'il pût gra- 
vir les degrés de Téchafaud ; lorsqu'il fut en 
haut, un sourire d'allégement souleva sa poi- 
trine, et il dit à Charles-Henrv : 

— Vite , vite , finissons-en , monsieur, je 
vous en prie. 

Hélas ! ce dernier vœu ne devait pas encore 
être exaucé. L'arrêt portait que le drapeau 
rouge serait brûlé de la main de l'exécuteur 
devant l'ancien maire de Paris. Il fallait accom- 
plir cette formalité, et le réchaud qu'on ap- 
porta était si imparfaitemeiit allumé, que la 
flamme refusa de mordre l'étoflEe détrempée, et 
dont la substance laineuse n'offrait, du reste, 
qu'un médiocre aliment à l'incendie. On brisa 
une des planches de l'échafaud, on la fendit 
en morceaux assez minces pour s'enflammer ai- 
sément, et on improvisa un brasier qui Consuma 
le drapeau. 

La fable qui montre l'exécuteur brûlant ce 
drapeau sous le nez de Bailly, et la flamme 
se propageant aux vêtements de la victime, ne 
mérite aucune créance. 



BÂILLY 333 

Cependant, ces préliminaires awûent pris du 
temps, et le patient faiblissait de plus en plus; 
il semblait près de s'évanouir une seconde fois. 
Toutes les dispositions de Tarrêt étant accom- 
plies, mon grand-père se rapprocha du con- 
damné ; celui-ci comprit qu'il touchait au terme 
de ses maux, et sembla se ranimer. Charles- 
Henry le dirigea vers la bascule, et aida à Ty 
attacher ; tout en le bouclant, il lui dit : 

— Courage I courage! monsieur Bailly. 

L'illustre martyr appuya sa tête à droite et 
répondit d'une voix parfaitement distincte : 

— Ah I maintenant, je touche au port, et... 

La révolution de la bascule, qu'im aide abais- 
sait, ne lui permit pas d'achever. 

Dans la nuit du 21 au 22, l'échafaud fut 
réinstallé sur la place de la Révolution, car 
trois condamnations à mort avaient été pro- 
noncées dans la journée par le tribunal révolu- 
tionnaire. Le lendemain, on exécuta ces trois 
condamnés; c'étaient les nommés Louis Orip- 
pièrCj marchand de tabac, distributeur de faux 
assignats ; Frédéric n'aie, officier au régiment 
de Salm-Salm, coupable de désertion avec sa 



834 MADAME ROLAND 

troupe; et Nicolas-Jean Roy^ domestique, con- 
vaincu d'avoir tenu des propos tendant au ré- 
tablissement de la royauté. 

Le 23, Marie Chasles, veuve de de Fontaine' 
Mervé^ ex-noble, conspiratrice; Henri-Loiiis 
Duchesnej ex-intendant de la maison de ma- 
dame Adélaïde, sœur du ci-devant roi, contre- 
révolutionnaire. 

Le 24, Louis Dodet, valet de chambre, cons- 
pirateur, et Bertrand Poirier, homme de loi, 
convaincu de s'être opposé au départ des vo- 
lontaires de la ville de Chinon, qu'il habitait, 
et d'avoir été l'auteur d'écrits contre-révolu- 
tionnaires saisis chez lui. 

Dans la journée du 24, le tribunal avait con- 
damné à mort un homme qui, comme Bailly, 
avait brillamment figuré dans les premiers 
mouvements de la Révolution, mais qui ne pa- 
raissait pas emporter comme celui-ci, dans la 
tombe, les toutes-puissantes consolai ions d'une 
conscience sans reproche : Louis-Pierre Ma- 
nuel. L'ancien procureui* de la Commune avait 
vu qualifier de. complicité le rôle étrangement 
passif qu'il avait joué pendant les massacres 



BAILLY 331 

de septembre. L'auteur de V Histoire du Tri- 
bunal révolutionnaire^ M. Emile Campardon, 
raconte que le jour même où Ton conduisait 
Manuel à l'audience, un groupe de prisonniers 
s'avança vers lui, malgré les gendarmes qui 
l'entouraient, le poussa vers un pilier encore 
teint du sang des victimes, et que l'un d'entre 
eux lui cria : « Regarde le sang que tu as fait 
répandre..)) M. Campardon ajoute encore que 
sa rentrée à la Conciergerie, après sa condam- 
nation, fut saluée par de longs bravos. 

11 serait donc permis de supposer que ce 
furent d'implacables remords qui motivèrent 
la brusque et complète modification qui s'opéra 
dans les sentiments politiques de celui qui avait 
dit à Louis XVI : « Sire, je n'aime pas les 
rois! )) que l'iiorreur de la responsabilité qu'il 
avait encourue fut assez violente pour altérer 
sa raison. Mais d'autres écrivains assignent au 
rôle inattendu que joua Manuel dans le pfocès 
du roi, une cause toute diiférente et assez sin- 
gulière pour ne pas être passée sous silence. 

Ils assurent qu'à l'époque où l'armée de 
Brunswick pénétrait en Champagne, Manuel, 



-^i. 



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336 MADAME ROLAND 

Pétion et Kersaint se rendirent auprès de 
Louis XVI, et qu'après Tavoir mis au courant 
de ce qui se passait, ils lui déclarèrent qu'il était 
^ à craindre que le peuple ne le massacrât ainsi 
que toute sa famille, lorsqu'il verrait les trou- 
^""^ pes prussiennes se rapprocher de la capitale, 

mais que s'il voulait engager le roi de Prusse 
à faire rétrograder son armée, ils étaient auto- 
risés par la Commune à lui promettre que ses 
jours et ceux des siens seraient en sûreté. Le 
roi aurait consenti à écrire sous leur dictée, et 
tous les trois ils auraient répété et signé sur 
cette lettre, l'engagement qu'ils venaient de 
prendre. Honteux de cette démarche aussitôt 
que le danger aurait été passé, ils se seraient 
entendus pour la cacher à la Convention, mais 
ils se seraient souvenus de leur serment dans 
le procès, et tandis que Kersaint s'abstenait de 
voter, que Pétion prononçait la mort, Manuel 
cédatit aux reproches de sa conscience, s'était 
constitué le défenseur du souverain dont, le 
premier, il avait demandé l'incarcération au 
Temple. 
Quoi qu'il en soit de la vérité de cette his- 



BAILLY 337 

toire, il n'en fut pas dit im mot dans le procès 
de Manuel; il fut inculpé d'avoir plaidé la 
cause de quelques émigrés, d'avoir attaqué les 
citoyens des tribunes^ provoqué, à Montargis, 
rémeute dans laquelle il avait failli être mas- 
sacré; un verdict affirmatif sur tous ces points 
renvoya à la mort. 

La secousse que produisit sur lui sa condam- 
nation, peut-être aussi, — pourquoi ne pas le 
dire, — la singulière indulgence que ses co- 
détenus de la Conciergerie témoignaient à son 
courageux repentir, achevèrent d'égarer ce 
qui lui restait de raison. Pendant les apprêts, 
il eut un accès de délire furieux ; on fut con- 
traint de le garrotter étroitement. Sur l'écha- 
faud, il poussait des cris terribles que la chute 
du couteau interrompit brusquement. 

Le même jour on exécuta le général Brunet, 
commandant en chef de l'armée d'Italie; il 
mourut avec une grande fermeté. 

Ici s'arrête la tâche que j'avais à remplir 
dans les récits des exécutions de cette triste 
époque; ici commence le journal de Charles- 
Henry Sanson, mon grand-père. Ainsi que je 

IV 23 



.% 



338 MADAME ROLAND - BAILLY 

Tai fait à propos de quelques fragments de ses 
notes, je livrerai cette historiographie de Té- 
chafaud de 93 à Timpression, sans y apporter 
de modifications : je me contenterai de signaler 
dans des notes, les erreurs et les omissions que 
je croirai remarquer. 



XII 



JOURNAL DE CH A R LES- H EN R Y SANSON 



26 brumaire. Ce jour, exécuté le citoyen 
Cussy, de Caen, qui avait pris jiart à la conju- 
ration des députés fédéralistes, et comme tel, 
était lior^la loi, et avec lui, Gilbert de Voisin j 
ancien président de Tex-Parlement, lequel, 
ayant émigré, avait été assez fou pour rentrer 
à Paris. Pendant la toilette, quelqu'un a dit tout 



840 JOURNAL 

haut que si on guillotinait Cussy, qui était ha- 
bile dans la fonte des monnaies d'or et d'argent, 
c'était signe certain que la République ne vou- 
lait plus d'autre monnaie que du papier. Après 
eux, est venu Houcliard^ ci-devant général en 
chef de l'armée du Nord, lequel n'a pas bronché, 
comme il convient à un soldat (1). 

27 brumaire. Les faussaires continuent de 
nous donner de la besogne; j'en ai conduit 
deux encore sur la place de la Révolution (2). 
C'est un malheur auquel de bien innocents sont 
exposés; les contrefacteurs sont si habiles que 
Ton distingue difficilement les mauvais papiers 
des bons, et bien des gens qui ont été trompés, 
ne résistent pas à la tentation de se décharger 

(1) Houchard était accusé d'avoir reçu trois millions du 
duc d'Yorck pour livrer Dunkerque. Sa défense fut aussi 
simple que concluante : « J'ai toujours été attaché au suc- 
cès de la Révolution française, dit-il ; de simple lieutenant 
devenu général en chef, quel intérêt avais-je à trahir la 
nation, à passer ù Tennemi? Il m'aurait haché en morceaux 
Ijour tout le mal que j'avais fait. J'ai pu commettre dos 
fautes, quel général n'en commet pas? mais je ne suis point 
un traître. » (Bulletin du trihunal, n« 93). 

(2) Alexis-Louis Roger, marchand de draps» et Jectn-- 
BajHistC'ClaveauXj officier au G" régiment de chasseurs à 
cheval. 



DE CHARLES-HENRY SANSON »4I 

sur autrui de la perte qu'il faut subir. J'ai ren- 
contré le soir, dans la rue de la Tixeranderie, 
une bande de femmes qui se rendaient à la 
Commune, elles étaient presque toutes coiffées 
de bonnets rouges; une grande foule de peuple 
les suivait, avec des applaudissements qui res- 
semblaient de bien près à des huées; j'ai fait 
comme les autres, j'ai marché derrière elles; 
car j'étais curieux dé connaître le motif de 
leurs réclamations. Ayant rencontré le citoyen 
Nicolas Lelièvre, il m'a introduit dans la Maison 
commune. Les femmes y étaient déjà. Mais ni 
leur costume ni leur démarche ne se sont trou- 
vés du goût du citoyen Chaumette qui leur a 
adressé un discours fort sensé et les a ren- 
voyées à leurs ménages. 

28 brumaire. Nous avons été ce matin à la 
Conciergerie ; comme j 'étais dans Tavant-greffe, 
deux citoyens, que l'on conduisait à l'interro- 
gatoire, sont venus à passer; l'un des susdits, 
qu'on me dit être le citoyen Boisguyon, mili- 
taire, s'approcha de moi, et avec de grandes 
démonstrations de politesse : 

— C'est bien au citoyen exécuteur que 



342 JOURNAL 

j'ai riioiineiir de parler? N'est-ce pas, ci- 
toyen , que , chez vous , c'est comme à la 
danse, qu'aussitôt que l'on est en place, les 
violons, c'est-à-dire le couperet, entame la 
ritournelle, de telle sorte que Von n'a pas le 
temps de dire plus de deux paroles? 

Je répondis affirmativement. 

Alors, se tournant vers son camarade, il lui 
dit: 

— Vous voyez, Dupré, que j'avais raison, 
et que vous avez fort mal joué votre person- 
nage. Décidément, il faudra demander h Fou- 
quier de permettre au citoyen de venir diriger 
nos répétitions I 

Les gendarmes les emmenèrent, mais on les 
entendait rire en s'en allant. Il faisait allusion 
à ime parodie du supplice qui est devenue la 
grande distraction des prisonniers. La gaîté 
de ces gens-là m'épouvante. 

Exécuté, ce jour, \m ex-député à la Consti- 
tuante, NicolaS'Remi Lesîietir ^ de Sainte- 
Ménehould, et un soldat invalide qui avait 
recruté pour les ennemis (1). 

(1) François Prix, dit Sainl-Prîx. 



DK CHARLES-HENRY SANSON 343 

29 brumaire. Deux condamnés : Destar de 
BellecoîiTj officier, et Cliarles Dufarc^ ex-em- 
ployé des Tuileries, complice du 10 août. Rien 
de particulier. 

La section de TUnité a porté, aujourd'hui 30 
brumaire, à la Convention, les dépouilles de la 
superstition de la ci-devant abbaye de Saint- 
Germain-des-Prés. J'ai vu passer le cortège. 
Entête, marchait une escouade de force armée ; 
suivaient des hommes portant des costumes 
sacerdotaux par-dessus leurs habits et rangés 
en deux files. — Au milieu, des femmes et des 
filles vêtues de blanc avec ceintures tricolores, 
et enfin, sur des brancards, des calices, des ci- 
boires, des ostensoirs, des candélabres, des 
plats d'or et d'argent, et le coffre aux reliques 
tout couvert de pierres précieuses. Venaient 
enfin un catafalque couvert d'un drap noir et 
une musique qui jouait l'air de Malbrouk (1). 
Ce butin vaut, dit-on, plus d'un million; maiis 
ne pouvait-on le mettre dans les coffres, sans lui 
faire traverser les ruisseaux? Le tribunal nous 

(1) Je respecte Torthographe. 



»44 JOURNAL 

a donné vacances ; ces bons jours-là commen- 
cent à être rares. 

P^ frimaire. Nous avons été prendre le pau- 
vre citoyen Boisguyon qui s'était tant amusé 
de la guillotine. Quand on Tamena, il me dit : 

— C'est pour de bon aujourd'hui, vous serez 
étonné de voir comme je sais mon rôle. 

Avec lui était Girey-Di(pré[\)^ complice de 
Brissot dans la rédaction du Patriote français. 
Celui-là s'était fait accommoder par le perru- 
quiei de la prison dès avant l'audienée ; il avait 
comparu en tenue d'échafaud devant le tribu- 
nal ; se tournant et se retournant devant moi, 
il ine dit : 

— J'espère qu'il n'y manque rien que les 
ficelles , pour lesquelles vous êtes seul com- 
pétent. 

Et il me tendit les mains pour qu'on les liât. 



(1) Riouffe raconte dans ses Mémoires que Girey-Dupré 
adressa au tribunal cette belle réponse : « Mon intimité 
avec Brissot m'a convaincu qu'il avait vécu comme Aristide 
et qu'il était mort comme Sydney, martyr de la liberté ! » 
Cette énergique manifestation de son opinion avait né- 
cessairement simplifié les débats. 



DE CHARLES-HENUY SANSON 315 

Il paraissait fort animé. Un condamné du tri- 
bunal criminel, Colombier, laboureur, fabrica- 
teur de faux assignats, devait mourir avec 
eux. Ils montèrent tous trois dans une char- 
rette. Le paysan était très-consterné; il tâchait 
de prouver au citoyen Boisguyon qu'il n'était 
pas coupable. Celui-ci essayait de le consoler, 
il lui dit : 

— Si de mourir deux fois pouvait te sauver, 
je consentirais à me prêter à Texpérience, car 
à présent que j'y suis, cela me semble bien peu 
de chose ; mais puisque c'est impossible, garde 
tes raisons pour le bon Dieu , devant lequel 
nous serons avant deux heures d'ici. 

Comme nous traversions la rue Honoré, deux 
femmes se firent voir à une fenêtre de la mai- 
• son de Duplay qu'habite le citoyen Robespierre. 
Girey-Dupré, qui montrait cette maison à 
Boisguyon, ne les eut pas plutôt aperçues qu'il 
commença à crier de toutes ses forces : 

— A baç le Cromwell ! à bas le dictateur, le 
tyran! 

Juglet, officier des gendarmes, voulut le 
faire taire, mais il n'y réussit pas. 



»I6 JOURNAL 

Après, il chanta à diverses reprises : 

Veillons au salut de Tempirc, 
Veillons au maintien de nos droits; 
Si le despotisme conspire, 
Conspirons la perte des rois. 

Et aussi un couplet de chanson que Bois- 
guyon avait composé quelque temps aupa- 
ravant : 

Pour nous quel triomphe éclatant ! 
Martyrs de la liberté sainte, 
L'immortalité nous attend. 

Dignes d'un destin si brillant, 

A réchafaud marchons sans crainte, 

L'immortalité nous attend. 

Mourons pour la patrie. 
C'est le sort le plus beau. 
Le plus digne d'envie... 

Le nommé Colombier fut supplicié le pre- 
mier, Boisguyonle deuxième; il fut tranquille 
jusqu'à la fin. Lorsque Girey fut sur la plate- 
forme, il voulut parler au peuple , mais nous 
a\âons ordre de Tempêcher; il fallut le saisir 
pour l'attacher. Il cria plusieurs fois : Vive la 
République ! 

4 frimaire. Nous avons exécuté Antoine Col- 



DE CHARLES-HENRY SANSON 347 

nelle cleTontel, ex-lieulenant-colonel, et Clément 
Lamrdy ^ ci -devant contrôleur des finances, 
convaincu (1) d'avoir provoqué la famine en 
jetant du blé dans un étang. Vilaine journée. 
Le premier des condamnés avait soixante-douze 
ans et le second soixante-dix. Quand ils sont 
jeunes, je n'ai que pitié; quand ils sont vieux, 
j'ai horreur. Tous deux sont morts avec cou- 
rage. 

6 frimaire. Hier, le tribunal a jugé les indi- 
vidus accusés de faux témoignage dans Taffaire 
du citoyen Lausanne et de la citoyenne Grand- 
maison (2). Deux des prévenus ont été mis en 
liberté; le troisième, Carter an Désoryneattx ^ 

(1) M. de Laverdy n'était rien moins que convaincu du 
crime dont on Taccusait.Voir dans Gampardon, ^ts^oiVé du 
Tribunal révolut., tome I", la défense qu'il présenta lui- 
môme. 

(2) Le Tribunal révolutionnaire avait des accès d'équité 
dont il faut lui tenir compte. Des concurrents jaloux avaient 
accusé le citoyen Lausanne et la citoyenne MiUin Grçnd- 
maison, fabricants de savons, rue des Jardins, à Paris, 
d'avoir tenu des propos tendant au rétablissement de la 
royauté. Leur innocence ayant été reconnue, ils furent ac- 
quittés, et Taccusateur public requit que les dénonciateurs 
fussent arrêtés séance tenante. 



348 JOURNAL 

fabricant de savon, a été condamné à mort; il 
a été supplicié aujourd'liui. 

7 frimaire. Le pain est rare dans la ville. 
Pour en obtenir, il faut faire queue à la porte 
des boulangers. Les femmes vont prendre leur 
place dès le soir et elles passent quelquefois la 
nuit à attendre; ordinairement on se relaye. 
Ce devrait être un bien lamentable spectacle 
que celui de ces multitudes incertaines du 
lendemain de leurs familles ; mais nos conci- 
toyens savent s'amuser de tout et partout. Il y 
avait cette nuit plus de cinq cents personnes 
à la porte du boulanger de notre rue; bien 
que le temps fût froid, elles chantaient; on en- 
tendait rire avec de grands éclats et des voix 
qui criaient : Place à vendre, comme devant 
un spectacle. Malheureusement cette gaîté ne 
va pas sans désordre, et il est des maris qui se 
plaignent. — Ce jour, le tribunal a envoyé à 
la mort : Jacques-Etienne Marchand, lieute- 
tenant de gendarmerie; le général Nicolas 
PolUer-LamarUère et Etieyme- Alexis- Jacques 
Anisson^ ci-devant directeur de Timprimerre 
nationale. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 349 

9 frimaire. Cinq têtes sont tombées aujour- 
d'hui; deux étaient celles d'hommes célèbres : 
do Baryiave^ ex-député, que, le jour du retour 
du roi, j'avais vu dans la voiture royale, à côté 
de Marie- Antoinette, et de Duport du Tertre ^ 
qui avait été ministre de la justice. On a dit 
que le citoyen Danton avait essayé de sauver 
Bamave; mais avec la loi qu'on a faite, la 
dénonciation d'un enfant suffit pour conduire 
un homme sous le couteau, et la volonté du 
premier de la République ne parviendrait pas 
à l'en tirer. Hier, j'avais vu le citoyen Fou- 
quier au moment où il sortait de la buvette' 
pour rentrer à l'audience. L'exécution devait 
se faire dans la journée; mais la séance a fini 
tard et le temps était si mauvais qu'il a fallu 
la remettre à ce matin. Les condamnés ont dû 
au verglas de vivre un jour de plus. A onze 
heures, Bamave, Duport, le citoyen Be^ioit 
Grandel^ condamné pour avoir écrit : Vive le 
roi, sur \m assignat; le citoyen A^iselnie Ver- 
vitchy et la citoyenne Vermtch, sœur de ce der- 
nier, coupables de conspiratipn, ont été amenés 
pour la toilette. Bamave et du Tertre étaient 



350 JOURNAL 

très -courageux et tranquilles; le premier est 
venu vivement à moi, et, me montrant ses 
mains, il m'a dit : 

— Lie ces mains qui ont signé les premières 
la déclaration des Droits I 

Quand il fut prêt et tandis qu'on arrangeait 
la citoyenne Vervitch qui se lamentait fort, il 
parla au citoyen Duport et parut beaucoup 
s'échauffer. — Il y avait deux charrettes. — 
Les citoyens ex-députés montèrent dans la 
première avec moi; les trois autres dans la se- 
conde avec Henry. Pendant le trajet, les deux 
condamnés ont continué de s'entretenir; ils 
parlaient de la République et ils prétendaient 
que sa ruine prochaine entraînerait la liberté 
avec elle. Les cris n'ont pas manqué autour 
des charrettes; plusieurs fois, dans ces cris, il 
fut question de Varennes. 11 y eut une voix 
qui dit en manière de raillerie : 

— Si jeune, si éloquent, si courageux, en 
vérité, c'est dommage! 

Et Barnave répondit très-fièrement : 

— Vous l'avez dit. 

La femme ou fille Vervitch a été exécijtée la 



DE CHARLES-HENRY SANSON 351 

première; on Ta portée sur réchafaud à moitié 
morte d'appréhension ; après elle on a guillo- 
tiné son frère le curé, ensuite Benoît Grandel 
qui pleurait, Duport du Tertre, et Bamave le 
dernier. Il a regardé la guillotine avec beau- 
coup d'attention et il a dit : 

— Voilà ce qui va récompenser les services 
que j'ai rendus à la Liberté. 

10 frimaire. J'ai conduit ce matin deux chaiv 
rettes de la Conciergerie à la place de la Ré- 
volution; je n'avais pas, comme hier, de ces 
grands citoyens qui remplissent une voiture à 
eux seuls; mais la quantité pouvait dédomma- 
ger les curieux, car ils étaient cinq dans Tune 
et quatre dans l'autre, neuf en tout (1). Il y 
avait parmi eux la mère et le fils. Il a fallu 
les séparer de force pour les lier, tant ils se 

(1) LouiS'Atihert de Fligny, ci-devant noble; Augustin- 
Philibert (fe Chassey, ci-devant noble ; Jean- Antoine Re- 
hourg, écrivain public; Augustin Lieuttot, curé de Sainte 
Rémi de la Vanne; Jean -Baptiste- Charles Cagnies, 
curé de Saint-Marc; Jean-Pien^e Lebas, curé de Gou- 
lommiers; Gédi^on- Alexandre Quatresous de Marolles, 
ci-devant noble; Louise -Madeleine Barentin , femme 
Quatresous de Marolles, et Charles-Nicolas Qicatresoiis 
de Marolles, officier de la garde nationale. 



852 JOURNAL 

tenaient étroitement embrassés. Quand elle a 
vu tomber les cheveux de son fils, les cris de 
la condamnée étaient si lamentables qu'on eût 
dit qu'elle allait cracher son cœur; nous étions 
tout interdits, et d'autant plus que c'était à 
nous qu'elle s'adressait, nous disant que la Ré- 
publique avait bien assez de sa tête et que nous 
devions faire grâce au jeime homme. C'était 
si fort, que j'ai renoncé. Henry est monté dans 
la première charrette avec eux, et je me suis en 
allé avec la seconde; mais, dans le chemin, 
malgré le bruit des chevaux et des roues sur 
le pavé, on l'entendait gémir et se désoler. Les 
condamnés de ma voiture tournaient la tète 
pour ne pas la voir. On n'a presque pas crié ; 
les femmes ont pleuré, même les plus harpies, 
et beaucoup ne se sont pas gênées pour la plain 
dre. Sur la place et quoique tort abattue, elle 
fit une nouvelle scène. Le fils ne cessait de lui 
répéter qu'il était content de mourir avec elle, 
mais elle répondait avec colère qu'elle ne vou- 
lait pas qu'il mourût. Elle fut exécutée la pre- 
mière, et sur la plate-forme elle me disait : 
— N'est-ce pas que sa grâce va venir I 



4 



DE CHARLES-HENRY SANSON 338 

Je crois qu'elle s'était persuadée qu'on n'a- 
vait amené son j51s que pour la désespérer, 
mais qu'il ne serait pas supplicié. Je n'ai pas 
eu le cœur de la contredire. Le fait est que si 
ceux de l'autre jour étaient bien vieux, celui-ci 
était bien jeune : vingt-trois ans 1 

11 frimaire. Exécutés ce jour : Jean Vince- 
not, aubergiste, natif de Gondrecourt, complice 
de la rébellion de la ville de Lyon; Pierre- 
Nicolas Aiibry, maître de pension, convaincu 
d'avoir tenu des propos tendant au rétablisse- 
ment de la royauté, et Sébastien Mauduity 
marchand de vins traiteur au boulevard Pois- 
sonnière, coupable d'avoir tenu des propos 
tendant à ébranler la fidélité des soldats, et 
d'avoir approuvé la rébellion de Dumouriez. 

Les plus jolies femmes de Paris s'oflFrent pour 
figurer notre nouvelle divinité : la Raison ; on 
n'a que l'embarras du choix. Une feuille disait 
hier que, par le temps qui court, cette déesse-là 
court le risque de ressembler à un général sans 
soldats. 

12 frimaire. Deux condamnés ce matin; 
tous les deux pour infidélité dans les four- 

IV 23 



351 JOURNAL 

nitures : Barthélémy Soiulre, cordonnier, et 
Guillaume-Jean Flamant, aussi cordonnier. 
Ils ont été très-invectivés et avec force huées et 
risées. Mais quand on pense au dénùment des 
braves patriotes des armées, on ne saurait 
plaindre ceux qui les volent. Hier, Vouland, 
membre de la Convention et des comités, étant à 
la buvette du tribunal, a appelé la guillotinade 
la messe rouge. Je le tiens de Prieur le juré, 
mais c'est public aujourd'hui, et tout le monde 
le répète. Le nouveau bon Dieu a déjà son 
Pilate, qui n'est rien moins que le citoyen 
Robespierre ; il a parlé, à l'Assemblée, contre 
l'invention de Clootz et de Chaumette, et ses 
discours sont encore plus goûtés du public que 
des députés. Les femmes qui n'aimaient pas 
trop la Déesse, en profitent pour lui chanter 
de vilaines antiennes. On fait là-dessus toutes 
sortes de jeux de mots sur ce qu'on appelle le 
cagotisme du citoyen Robespierre, mais ils ne 
l'empêchent pas d'être très-populaire. 

13 frimaire. Exécutés : Antoine-Pierr^Léon 
Dufresne^ médecin, pour avoir entretenu une 
correspondance tendant à exciter la guerre civile 



DE CHARLES-HENRY SANSON 365 

et à détruire l'indivisibilité de la République ; 
et Étienne-Piery^e Garneau, employé au mi- 
nistère de rintérieur, pour avoir provoqué la 
dissolution de la représentation nationale et le 
rétablissement de la royauté. 

On a publié aujourd'hui un arrêté de la 
Commune qui détermine ce qu'il faudra avoir 
fait et n'avoir pas fait pour obtenir un certificat 
de civisme ; c'est, en vérité, plus difficile que 
d'entrer au ci-devant paradis, et saint Pierre 
était moins exigeant que le citoyen Chaumette. 
Il faut : P Produire l'extrait de son enregistre- 
ment dans la garde nationale depuis le com- 
mencement de l'année 1790, pour ceux seule- 
ment qui étaient à cette époque citoyens actifs ; 
^ Produire des quittances de contributions pa- 
triotiques et d'impositions de 1791 et 1792; 
3° N'avoir occupé qu'une place à la fois depuis 
le 10 août et n'avoir touché qu'un traitement ; 
4° N'avoir fait aucun écrit contre la liberté ; 
5° N'avoir été d'aucun club proscrit dans l'opi- 
nion publique, tels pour Paris, que ceux Mo- 
narchien, Feuillant, Sainte-Chapelle, Massiau et 
Montaigu; 6^ N'avoir été rejeté d'aucune société 



956 JOURNAL 

populaire telle, pour Paris, que les Jacobins et 
les Cordeliers lors de leur épuration ; T" N'avoir 
signé aucune des pétitions proscrites, telles, 
pour Paris, que celles des Huit-]\Iille et des Vingt- 
Mille, contre la translation des cendres de Vol- 
taire et contre le mariage des prêtres, lors môme 
qu'on se serait rétracté sur-le-champ. Si ce dé- 
cret devait s'exécuter, les trois quarts des Pari- 
siens seraient suspects. 

15 frimaire. Encore un représentant qui a été 
aujourd'hui à la guillotine : Kersaint (1), an- 

(1) Armand'Guy-Swion de Kersaint; attaché au parti 
de la Gironde, il avait bravé récha'sud avec un indomp- 
ble courage. La veille du jugement de Louis XVI, il avait 
écrit au président de la Convention que « s'il avait été ré- 
duit à être le collègue des panégyristes et des promoteurs 
des massacres de septembre, il voulait du moins défendre 
sa mémoire du reproche d'avoir été leur complice ; qu'il ne 
lui restait plus qu'un moment pour le faire, que demain 
il ne serait plus temps, et qu'il donnait sa démission. » 
Cette démission, la Convention ne consentit pas à l'accep- 
ter ; mandé à sa barre, Kersaint refusa de reprendre sa 
place dans l'assemblée, et ne voulut pas môme accepter les 
lionneurs de la séance qui lui avaient été accordés. Réfugié i 
Ville-d' Avray, il fut découvert et traduit au tribunal révo- 
lutionnaire qui le déclara coupable d'avoir sciemment et mé- 
chamment tenté d'avilir la représentation nationale, provo- 
qué le rétablissement de la royauté, et le condamna à mort» 



/ 



DE CHARLES-HENRY SANSON 35*7 

cien officier de marine. Il est mort bravement 
comme il avait vécn ; pendant le trajet, il a 
beaucoup prié. Avec lui fut exécuté Jean- 
Baptiste Ouérin, prêtre réfractaire. 

16 frimaire. Ce jour, au moment où je retour- 
nais à la Conciergerie, où nous avions encore 
ordre de prendre Jacques-Auguste Rassay, ex- 
officier général ; LouiS''Marguerite''Bemard 
d'Escourt, ci-devant aide-de-camp de Brissac, 
convaincu d'intelligence avec les ennemis de 
rÉtat, et Charlotte-Félicité I/ippé, femme 
Charry^ ci-devant noble, et maîtresse du député 
Osselin, le citoyen accusateur me fit dire d'a- 
voir à attendre. Rivière, guichetier, qui était de 
planton, me conta qu'on venait d'amener le ci- 
toyen Rabaut-Saint-Étienne et son frère Ra- 
baut-Pommier, et que Fouquier avait sur-le- 
champ fait monter le premier qui était hors la 
loi, devant le tribunal, pour être reconnu. Les 
deux Rabaut étaient cachés rue Poissonnière , 
chez un citoyen employé dans les bureaux du 
Comité de Salut Public. Ce citoyen avait fait 
disposer dans sa chambre à coucher une cloison 
qui masquait si complètement le local où ils se 



358 JOURNAL 

tenaient, qu'il était impossible de les découvrir. 
Mais il avait été assez sot pour employer le me- 
nuisier qui avait fabriqué cette cloison à des tra- 
vaux dans les salles du Comité. En entendant 
tempêter Billaud,Amar et Vouland qui ne par- 
lent que mort et massacres, le menuisier a pris 
peur ; il s'est vu sur la guillotine pour avoir con- 
tribué à cacher un homme hors la loi, et il a 
avoué le secret à Amçir, qui a envoyé arrêter sur- 
le-champ les deux proscrits. Après ime demi- 
heure, les gendarmes ramenèrent RabautSaint- 
Étienne, etTirassem'a remis l'ordre d'exécution. 
Rabaut a demandé à embrasser son frère pour 
la dernière fois ; le citoyen Richard lui a répondu 
qu'il fallait un ordre, et a offert d'envoyer de- 
mander au citoyen accusateur. Alors Rabaud a 
dit : 

— Non, cela prendrait trop de temps, et 
cela serait pour mon frère une affliction inutile ; 
partons. 

Nous sommes partis. Il est mort avec bien 
du courage. 

17 frimaire. Madame Dubarry a été con- 
damnée hier au soir et exécutée ce matin. Nous 



DE CHARLES-HENRY SANSON 839 

étions, suivant Tordre, à neuf heures à la maison 
de justice, mais il a fallu espérer parce que la 
condamnée était enfermée avec le citoyen 
Denizot, juge, et le citoyen Royer, substitut de 
' Taccusateur , qui enregistraient des révéla- 
tions. A dix heures, les citoyens Vandenyver, 
qui étaient trois, le père et les deux fils, tous 
complices de madame Dubarry, et les citoyens 
Bonnardot et Joseph Bruniot, falsificateurs 
d'assignats, condamnés par le tribunal cri- 
minel, ont été amenés. Pendant qu'on arran- 
geait les susdits, madame Dubarry est arrivée 
dans Tavant-grefife. Elle marchait en s'appuyant 
contre les murs, car ses jambes fléchissaient 
sous elle. Il y avait une vingtaine d'années que 
je ne l'avais vue, et je ne l'aurais pas reconnue ; 
elle était aussi défigurée par l'embonpoint que 
parla peine et l'angoisse. Quand elle m'aperçut 
derrière les condamnés déjà liés, elle jeta \m 
grand : ah 1 en se cachant les yeux sous son 
mouchoir, et elle se mit à genoux en criant : 
— Je ne veux pas , je ne veux pas 1 
Presque aussitôt elle s'est relevée et elle a 
dit: 



960 JOURNAL 

— Où sont Jes juges, je n'ai pas tout déclaré, 
je n'ai pas tout,avoué. 

Les citoyens Denizot et Royer étaient chez 
Richard, avec deux ou trois députés qui 
avaient été curieux de voir passer la pauvre 
femme; ils arrivèrent presque aussitôt, mais 
ils refusèrent de rentrer dans le greffe et la 
sommèrent de parler sur-le-champ. Elle dé- 
clara alors quelques objets précieux qui étaient 
cachés dans sa maison de Lucienne ou confiés 
à divers particuliers, mais elle s'interrompait à 
chaque instant pour se lamenter, et, à diverses 
reprises, elle battit la campagne comme si son 
esprit eût été égaré par la fièvre. Le citoyen 
Royer, qui tenait la plume , lui disait alors : 
« Est-ce là tout? » et il essayait de lui faire 
signer le procès-verbal ; mais elle repoussait le 
papier, elle assurait qu'elle avait quelque chose 
à ajouter ; on voyait qu'elle cherchait dans sa 
mémoire. Elle croyait peut-être qu'en raison 
des sommes immenses (1) qu'elle abandonnait 

(1) Les sommes immenses dont parle mon grand-père 
furent en réalité peu considérables. M. Campardon, His- 
toire (lie Tribxuial rcvohitionnaire, tdme I", reproduit 
textuellement les déclarations de madame Dubarry. 



I 



DE CHARLES-HENRY SANSON 801 

à la confiscation on lui accorderait sa grâce, et 
jamais, dans son heureux temps, elle n'avait si 
ardemment souhaité les richesses que mainte- 
nant qu'elle les sacrifiait pour gagner quelques 
minutes sur la mort. Enfin, les citoyens Denizot 
et Royer se levèrent et lui dirent très-durement 
qu'il fallait se soumettre aux décrets de la jus- 
tice, et racheter par son courage l'ignominie 
de sa vie passée. Elle est demeurée comme 
anéantie sur sa chaise. Un aide s'est approché 
et a cru le moment bon pour lui couper les 
cheveux; mais au premier coup de ciseaux 
elle s'est relevée et l'a repoussé ; il a fallu que 
deux autres aides l'aidassent à la lier. Alors 
elle s'est laissé faire, seulement elle pleurait 
comme je n'ai jamais vu pleurer. Il y avait 
sur le quai autant de monde que pour la sortie 
de la Reine et des députés girondins. On 
criait ferme, mais les cris de la victime s'éle- 
vaient toujours dessus ceux du peuple. Nous 
n'avons pas fait cent pas qu'on n'a plus en- 
tendu qu'elle. Elle disait : 

— Bons citoyens , délivrez-moi , je suis 
innocente! Je suis du peuple comme vous, 



862 JOURNAL 

bons citoyens, ne me laissez pas mourir! 

On ne "bougeait pas, mais citoyens et ci- 
toyennes baissaient la tête et ne lui jetaient 
plus d'injures. Jamais je n'avais vu le peuple 
si allangui. Jacot y perdait son temps et ses 
grimaces. Je ne reconnaissais plus les gens de 
guillotine, et pourtant c'étaient bien les mê- 
mes que j'avais vu si durs pour le citoyen 
Bailly, si courageux. Par moments elle s'arrê- 
tait de crier; de violette qu'était sa face on la 
voyait devenir toute blanche. Elle s'abandon- 
nait aux cahots de la charrette comme étant 
morte; ils la jetaient de ci, de là; dix fois elle 
fût tombée si mon fils ne l'eût soutenue. A 
des instants elle s'adressait à moi, me disant : 

— Non, n'est-ce pas, que vous ne me ferez 
pas mourir? 

Ses dents claquaient et la voix venait de sa 
gorge, rauque et saccadée. Moi, je me sentais 
amolli à pleurer comme les autres, et plus 
amèrement qu'aucun, car la vue de cette mal- 
heureuse femme me rappelait notre jeunesse 
qui ne nous prédisait guère un tel destin, et 
son digne père, dont la sollicitude n'avait pu 



DE CHARLES-HENRY SANSON aS3 

écarter d'elle, ni de si funestes grandeurs, ni 
une si terrible chute. Malgré tous mes efforts 
pour surmonter mon émotion, jamais le trajet 
ne m'avait autant duré. Une fois je lui con- 
seillai de prier, que cela la reconforterait cer- 
tainement. Les prières ne lui revinrent plus en 
mémoire ; elle disait : 

— Mon Dieu ! mon Dieu I mon Dieu I sans 
trouver autre chose. 

Alors elle recommençait à implorer les ci- 
toyens. L'ordre était qu'elle serait exécutée 
la dernière, mais quand je suis descendu, le 
citoyen huissier m'a dit de m'arranger pour 
le mieux. Comme en voyant la guillotine 
elle avait eu une défaillance, je dis de la faire 
monter de suite; mais elle ne sentit pas plu- 
tôt les mains sur elle qu'elle reprit connais- 
sance, et, quoique liée, elle repoussa les aides 
en criant : 

— Pas tout de suite; encore un moment, 
messieurs les bourreaux, encore un moment, 
je vous en prie! 

Ils l'ont entraînée, mais elle se débattit et 
essaya de les mordre. Elle était aussi forte 



361 JOURNAL 

que puissante , car, bien qu'ils fussent quatre, 
ils employèrent plus de trois minutes à la 
monter. Si elle ne les avait pas écliaufifés en 
les bousculant, je ne sais s'ils en seraient ve- 
nus à bout, tant ils étaient consternés. Le 
peuple de même; nul ne soufflait mot, et 
beaucoup se sauvaient de tous côtés comme 
en déroute. Là-haut, cela a recommencé, elle 
hurlait; on devait l'entendre par delà de la 
rivière ; elle était bien effrayante à regarder ; 
enfin ils sont parvenus à la boucler, et ce fut 
fait. Après on a exécuté les autres. 

18 frimaire. Ce jour nous avons guillotiné 
Jean-Bapiiste Noël^ député des Vosges, hors 
la loi. Dans la route, il m'a demandé si c'était 
vrai que madame Dubarry avait eu si grand 
peur; et, une autre fois, si on avait bien essuyé 
le couteau, parce qu'il ne convenait pîis que le 
sang d'un républicain fût souillé par le sang 
d'une prostituée. Avec lui, un condamné du 
tribunal criminel pour une affaire de faux as- 
signats (1). Aujourd'hui , Clavière , ex-mi- 

(1) Bernard Chenneau, colporteur, domicilié à Fraisne, 
département des Ardennes. 



DE CHARLES-HENRY SANSON S65 

nistre , s'est poignardé à la Conciergerie. 

20 frimaire. Six ont été condamnés et sup- 
pliciés : Jacques Dessalles, bijoutier et four- 
nisseur d'habillements pour les troupes de la 
République; Philippe Mi ffatclt, ex-administra- 
teur de riiabillement des troupes ; A^idré Bow- 
rillon^ tailleur d'habits ; Antoine Pouj oie, tail- 
leur d'habits; Miehel-Joseph Boîichet, tailleur 
d'habits; Charles-Antoine Pinard, tailleur d'ha- 
bits; tous convaincus d'être auteurs ou com- 
plices de fournitures infidèles. 

21 frimaire. Ce ne sera pas une mince aflfaire 
que de se chausser désormais. La Convention a 
décidé que les cordonniers ne pouvaient tra- 
vailler que pour les défenseurs de la patrie, à 
peine de confiscation des souliers qu'ils au- 
raient destinés à toute autre personne et d'une 
amende de dix livres au profit du dénonciateur. 
Là-dessus, toutes sortes de calembredaines sur 
les va-nu-pieds ; mais on ne raille plus qu'à 
voix basse, car le cœur boude aux plus efifron- 
tés. Deux condamnés aujourd'hui (1). 

(1) Jean-Baptisto Weispechy tailleur, fournitures infi- 
dèles. LouiS'Mar guérite-Bernard d'Escourre, capitaine 
de cavalerie, conspirateur et agent de Brissac. 



'?j^^ 



366 JOURNAL 

22 frimaire. Le citoyen Chaumette poursuit 
les filles à outrance: peut-être devrait-il com- 
mencer par la misère qui étreint "bien dure- 
ment la vertu où elle se trouve et Tempêche 
de pousser où elle n'est pas : on aurait sans 
doute alors le droit de vouloir que les filles re- 
noncent au vilain métier qui, aujourd'hui, 
les empêche tout juste de mourir de faim. 
Tantôt nous avons eu deux filles que les arrê- 
tés de la Commune menaient à la guillotine 
par la traverse. On les nommait Claire ASévin^ 
veuve Loriot^ et Catheri/ie Hdlbourg. Elles 
n'étaient ni jeunes ni belles , mais la der- 
nière déterminée comme un gendarme. Quand 
elles vinrent dans Tavant-greflEe avec deux au- 
tres femmes que je devais emmener aussi (1), 
la veuve Loriot pleurait abondamment; alors 
CatJœri7ie Halbourg lui dit : 

— Conte -leur ton atfaire; quant à moi, 



(1) Geneviève Vcrnin d'Aigrepont , veuve Ter^iiHj et 
Madeleine Vemin d'Aigrepont, sa sœur, condamnées à 
la peine de mort pour avoir entretenu des correspondances 
avec les ennemis de la République, et notamment avec le 
nommé Frémont, émigré. 



DE CIHARLES-HENRY SANSON 307 

crever pour crever^ j'aime bien mieux que ça 
soit tout de suite. 

La veuve Loriot fit une déclaration de gros- 
sesse. Monet la conduisit dans le greflfe, et s'en 
alla demander le sursis au citoyen accusateur. 
Quand elle fut partie , la Halhourg m'a dit ; 

— C'est dommage , quand tu serais sorti 
avec quatre femmes, tu aurais pu crier : « Qua- 
torze de dames I 

La veuve Loriot eut le sursis, l'autre fut 
rieuse jusqu'à la fin, elle eut ime réponse pour 
tQUfi ceux qui l'ont invectivée sur la route. 

23 frimaire. Hier une fille publique, ce ma- 
tin un ci -devant grand seigneur, le ci-devant 
duc du Châtelet. Celui-là, comme bien d'au- 
tres, a fait à la monarchie qu'il servait plus 
de mal que ses ennemis les plus acharnés. Le 
roi ôta le régiment des gardes-françaises à Biron 
pour le lui donner, ce qui mécontenta les sol- 
dats, très-attachés à Biron ; le ci-devant duc du 
Châtelet acheva de les exaspérer par ses sévé- 
rités et punitions, il facilita la besogne de ceux 
qui essayaient de débaucher le corps, et fut cer- 
tainement cause qu'il prit si chaudement le parti 



368 JOURNAL 

du peuple. On Ta apporté dans ravant-greflfe, 
car pendant la nuit il avait cherché à se détruire 
pour ne pas aller à Téchafaud; n'ayant ni cou- 
teau, ni poignard, il avait essayé de s'enfoncer 
un éclat de verre dans la poitrine ; mais le verre 
s'était cassé sans pénétrer bien avant; alors^ 
croyant qail pourrait mourir s'il perdait tout 
son sang, il s'était labouré le sein dans tous les 
sens, avec le morceau qui lui restait; il n'avait 
réussi qu'à s'affaiblir tellement que ses jambes 
ne le portaient presque plus. Malgré cela, son 
cœur était très-solide. Dans la charrette, le 
voyant pftlir, je lui ai proposé décomprimer le 
sang avec mon mouchoir, il m'a dit : 

— Laisse donc, c'est autant de besogne que 
je t'épargne! 

Sur la place il a recomTé quelques forces, 
et s'est placé lui-même sur la bascule, en criant : 
Vive le Roi ! 

25 frimaire. Deux condamnés. François- 
Xavier Bruniau, ci-devant procureur de la ci- 
devant prévôté deMaubeuge, convaincu d'avoir 
arboré la cocarde blanche, et Pierre-Jacques- 
Charles Porcher ^ émigré. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 36î» 

26 frimaire. Les ci-devant domestiques de 
Montmorency, émigré, des fournisseurs et 
deux fabricateurs de faux assignats ont été 
guillotinés aujourd'hui (1). Il n'est pas rare, 
depuis le commencement de ce régime, que 
le dévouement des domestiques leur fasse par- 
tager le sort de leurs maîtres : c'est une vé- 
ritable égalité. 

28 frimaire. On a arrêté aujourd'hui Vin- 
cent, commis de la guerre, Ronsin, comman- 
^dant de l'armée révolutionnaire, et Maillard, 
le capitaine de la compagnie des Tape -Dur. 
Ces gens-là se croyaient tout permis; ils avaient 

(1) Jacques Sespaiid , Jacques -Ilusson Chancourl . 
Joseph Blouet, intendants et concierge du ci-devant duc de 
Montmorency, auteurs et complices de manœuvres contre 
la liberté et la sûreté du peuple français , et convaincus 
notamment d'entretenir des correspondances avec ledit 
Montmorency, émigré, et de lui faire passer de l'argent; 
Antoine Demachi, épicier; Jean-Louis Tonnelier j mar- 
chand mercier; Bernard-Marie Lemeunier, commissaire 
des habillements ; Jean-Baptiste Oihlin , tailleur , con- 
vaincus de malversations dans les fournitures, tous con- 
damnés à la peine de mort par le tribunal révolutionnaire. 
Giraud Bergues, coiffeur, et Jean-Baptiste Fermarel^ 
mercier, condamnés à la peine de mort par le tribunal 
criminel pour mise en circulation de faux assignats. 

IV 94 



cli) JOURNAL 

hérité de rinsolence des ci-devant aristocrates, 
et, employaient leurs journées à vexer les ci- 
toyens paisibles. Il y a malheureusement trop 
à faire pour écheniller^ Paris aujourd'hui. 
Exécuté à quatre heures de l'après-midi : 
Jeffii-Baptiste Peyre, curé de Noisy; Zouis- 
Heèiri Varlef, ci-devant clerc de procureur: 
Jea7hMarie Zeromie, prêtre, et Toussaint- Jean 
Duplessis, dit Grenedau, capitaine de vais- 
seau, tous condamnés à la peine de mort par 
le tribunal révolutionnaire. 

30 frimaire. Nous avons été prendre au- 
jourd'hui A/ine- Claude Tarragon, ci-devant 
marquis et capitaine au 6® régiment d'infan- 
terie, convaincu d'intelligences avec les frères 
du dernier tyran et les infâmes Bouille et 
Lafayette; Louis-Gille-X^amille Fayel^ ci-de- 
vant procureur au ci-devant Parlement de 
Paris, coupable de conspiration, et Igmàce- 
Toussaint Convey^ accusateur au tribunal cri- 
minel de Cambrai, complices d'intelligence 
avec les ennemis de la République, tous con- 
damnés à la peine de mort. 

31 frimaire. La société des Jacobins continue 



DE CHARLES-HENRY SANSON 91} 

son épuration. Ces jours passés, elle a exclu le» 
nobles et les financiers ; voici Antonnelle et Dix- 
Août (1), jurés, Royer, le substitut de Taccusa- 
teur, Dubois-Crancé, Barrère, Montant et bien 
d'autres en grand embarras; un diplôme de 
Jacobin est un peu plus précieux aujourd'hui 
que tous les parchemins, dont, il y a deux ans^ 
on était si fier; l'un fait vivre et les autrea 
tuent. Ck)mme je passais aujourd'hui devant le 
café de Chrétien (2), j'ai été vu par le citoyen 
Guffroy, député à la Convention et journaliste. 
Je crois qu'il était bien ivre, car il est sorti en 
criant après moi ; il disait, en me montrant à 
des citoyens : 

— Voilà le vrai tape-dur 1 quand celui-là a 
rasé les aristocrates, il n'y a pas de danger que 



(1) Le citoyen Dix-Âoût, juré an tribunal, se nommait 
Leroy de Montflabert et avait été marquis. Gomme ces.deux 
noms sonnaient également mal à une oreille républicaine^ 
il avait redressé son état civil en prenant pour étiquette la 
date de la grande victoire populaire. 

(2) Chrétien, juré au tribunal révolutionnaire, que nous 
avons vu déposer avec tant de passion dans le procès de 
BaiUy, tenait rue Feydeau un café où se réunissaient les 
révolutionnaires les plus exaltés. 



872 JOURNAL 

le poil leur repousse ! Voilà le plus solide tra- 
vailleur de la République; tant qu'il aura de 
l'ouvrage, ça ira ! 

Il voulait me faire boire avec lui chez 
Chrétien, mais j'ai eu honte pour lui et je me 
suis sauvé. 

P^ nivôse. J'ai commencé le mois en con- 
duisant trois condamnés à la guillotine, un 
prêtre et deux femmes. C'étaient Julien 
d'ITervtlle, prêtre jésuite; Marie- A^me Pou- 
lain, ex-religieuse, et Marguerite Bernard, 
domestique de la femme Poulain. Ils vivaient 
tous les trois dans une maison d'im faubourg 
d'Orléans, le prêtre caché sous des habits de 
femme et se donnant comme la sœur de la 
citoyenne Poulain. Il disait la messe dans une 
chambre, et trois ou quatre dévotes du voisi- 
sinage qui étaient dans le secret y assistaient. 
Le comité d'Orléans eut des soupçons. Il en- 
voya le soir une femme affidée à la citoyenne 
Poulain; elle dit qu'elle savait qu'elle avait 
un prêtre chez elle, et elle la pria bien de 
l'envoyer près de son mari qui était malade 
et ne voulait pas mourir sans sacrements. La 



DE CHARLES-HENRY SANSON m 

femme Poulain nia toujours. Quand Taffidée 
fut partie, elle dit au prêtre qu'il ne fallait 
pas y aller, parce qu'elle connaissait le mari 
de cette femme comme un grand patriote, cou- 
pable de sacrilège dans la cathédrale. Le prê- 
tre répondit que plus il avait offensé Dieu, plus 
il avait besoin de ses secours; il y alla sous ses 
habits de femme et fut arrêté dans la maison 
de celle qui s'était prêtée à cette infâme co^ 
médie. 

2 nivôse. Une seule exécution ce jour (1). 

3 nivôse. Il parait que Ck)llot-d'Herbois, en 
mission à Lyon, a destitué la guillotine qui a 
le tort de n'en tuer qu'un à la fois, et qu'il fait 
mitrailler les condamnés. Une députation des 
citoyens lyonnais est venue dénoncer ces faits 
à la Ck)nvention; mais leur réclamation, un 
peu hautaine pour une ville qui était, il y a si 
peu de temps, en rébellion, a excité de grands 
murmures; elle a fait du tort à la pétition que 
les mères, femmes, filles des citoyens détenus 

(1) Jean-Baptiste Ilartier^ dit Bourguignon^ cordon- 
nier à La Chapelle, convaincu d'avoir fait des fournitures 
infidèles. 



314 JOURNAL 

à Paris ont apportée avant-hier à la barre. 
Vouland, qui présidait, les a fort mal accueil- 
lies. Robespierre a parlé ; d'abord il a tonné 
contre Taristocratie, à laquelle il attribuait 
rinfluence de la pétition, mais ensuite il a 
conclu à ce que les comités nommassent des 
commissaires pour chercher les moyens de 
mettre en liberté les patriotes qui se trouve- 
raient incarcérés. C'est toujours un peu d'es- 
poir, on lui en est reconnaissant comme d'un 
bienfait; aujourd'hui, tous ceux qui pensent 
que c'est trop de sang répandu, comptent sur 
lui. 

4 nivôse. Les révélations de madame Du- 
barry n'ont pas sauvé sa tête, mais elles en ont 
fait tomber deux autres. J'ai exécuté, ce ma- 
tin, Jacques-Etienne Labondie, ancien com- 
missaire de la marine, et Denis Morin^ valet 
de chambre de la Dubarry , condamnés à mort, 
le premier pour lui avoir servi d agent et en- 
tretenu des intelligences avec les ennemis de la 
République; le second pour avoir recelé des bi- 
joux précieux et du numéraire appartenant à la 
nation. Avec eux : Madclaine-Caroli^ie-Gaspa- 



DE CHARLES-HENRY SANSON 3T5 

rineAdam,Yeuvede Louis-François Gravaud, 
convaincue de correspondances avec Tennemi, 
et Jacques -Jérôfne Zafosse-Delatouche, mar- 
chand mercier, coupable de fournitures in- 
fidèles, ont été suppliciés. 

5 nivôse. Cinq condamnés aujourd'hui : 
Etienne Teyssier, négociant, convaincu d'a- 
voir entretenu des correspondances avec l'en- 
nemi; Michel Kitrts, Pierre Vetzel, Michel 
Bourg, tisserands, et Bernard Hourts, cou- 
vreur en paille, convaincus d'avoir conspiré 
contre la liberté et la sûreté du peuple fran- 
çais. Ces quatre derniers étaient des Alsa- 
ciens. Excepté Bourg, qui encourageait ses 
compagnons, ils ont été bien abattus. Il est 
singulier que ceux auxquels la vie n'est que 
peines et fatigues, y renoncent souvent moins 
aisément que d'autres qui devraient éprouver 
tant de regrets. 

6 nivôse. Exécuté un falsificateur de pain : 
Nicolas Oornot, domicilié rue Saint-Jacque<, 
Mont-Marat. Tous les citoyens de sa section 
étaient venus assister à son supplice, et l'ont 
accablé d'injures; avec lui Charles- Auguste 



376 JOURNAL 

PréGOSi-Laci'oix, capitaine de vaisseau, con- 
vaincu d'avoir arboré la cocarde blanche, et 
foulé aux pieds les couleurs nationales, et Jean- 
Marie-Allard^ curé de Bagneux, département 
de la Mayenne, complice des rebelles. 

7 nivôse. Nous avons guillotiné, ce matin, 
sept individus condamnés hier soir par le 
tribunal révolutionnaire, savoir : Daniel-Félix 
Barrois, commis de l'administration de l'ha- 
billement, et Augustinr-Amahle Clémentj hor- 
loger, tous deux complices de Lafayette et de 
Bailly, dans la journée du 17 juillet 1791; 
Alexandre Laroque^ rentier; Victor Laroqice^ 
sonfrère '^ Tremaria, ex-noble, capitainede vais- 
seau, coupables d'avoir entretenu des intelli- 
gences avec les ennemis de la République; 
Louis Bancourt'Besma rets, directeur des équi- 
pages et subsistances de l'armée des Alpes, 
convaincu d'avoir détourné les deniers publics, 
et Pierre-Marie-Hewry Tondu-Lebrun^ ex- 
ministre des relations étrangères, hors la loi 
comme complice de la conspiration des fédé- 
ralistes. 

9 nivôse. DiHricht, ci-devant maire de Stras- 



DK CHARLES-HENRY SANSON . 377 

bourg, a subi le supplice aujourd'hui. Au mo- 
ment où je le liais, il a dit : 

— Tu as déjà guillotiné de bons républi- 
cains, mais tu n'en as pas guillotiné qui fussent 
plus dévoués que moi à la patrie. 

Il montra un solide courage. Il répéta plu- 
sieurs fois que son dernier vœu était pour 
que l'Alsace ne fût jamais séparée de la 
France. Sur l'échafaud, il a crié : Vive la 
République! Pendant que nous attendions, 
Ri\îère m'a donné ime pièce de vers qui court 
à la Conciergerie. On l'attribue au ci-devant 
Du Châtelet, ou à Girey-Dupré. Je crois qu'elle 
n'est ni de l'un ni de l'autre, et que l'auteur, 
s'il est malade, n'est cependant pas encore 
mort. Ces vers sont intitulés : Le Testament 
de la République : 

Je lègue à Fouquier mon génie ; 
La planche aux assignats à tous mes créanciers ; 
Au bourreau ma philanthropie, 
Mes exploits aux aventuriers; 
Aux Français l'horreur de mes crimes : 
Mon régime à tous les brigands ; 
La France à ses rois légitimes, 
Et le remords à mes enfants. 



TiS .lOLHNAL 

C'est bien le cas de dire qu'un testament n'a 
jamais tué le testateur, car malheureusement 
jamais la République ne s'est mieux portée; 
on a reçu hier la nouvelle do la prise de Tou- 
lon, et on dit aujourd'hui que les royalistes 
de la Vendée ont été complètement exterminés 
à Savenay. 

10 nivôse. Le mois passé, à la réquisition 
du citoyen procureur de la Commune, il 
m'avait été ordonné de faire disparaître le 
sang qui, k travers les madriers , coulait sous 
la guillotine, et dont en plein jour les chiens 
venaient se nourrir. Une fosse avait été creu- 
sée, laquelle avait été couverte d'une grille 
de fer soigneusement lavée chaque jour. 
Mais le sang se coagulait trop viie pour être 
absorbé par la terre; en se corrompant, il 
produisait une infection qui s'étendait bien loin 
sur la place. La nuit dernière, avec six terras- 
siers, j'ai fait approfondir le regard et creuser 
cinq petits puisards aboutissant à autant de 
rigoles. On raconte que Chabot, député à la 
Convention, qui a été arrêté pour vol des de- 
niers publics, s'est empoisonné au Luxembourg 



DE CHAULES-HENUY SANSON :nu 

OÙ il était détenu , mais que les douleurs ont 
été si fortes, qu'il n'a pas eu le courage de les 
soutenir; il a appelé, on est venu à son aide, 
et le voilà vivant pour quelques jours. 

11 nivôse. Encore un général de nos armées 
mort par la guillotine. Biron avait été con- 
damné hier, j'ai été le prendre ce malin à la 
Conciergerie (1). Il était dans la chambre de 
Richard et mangeait des huîtres de grand ap- 
pétit; quand il m'a vu, il a fait : Ah! ah! Puis 
il m'a dit : 

— Tu me permettras bien de manger ma 
dernière douzaine d'huîtres. 

Je lui ai répondu que j'étais à ses ordres, ce 
qui l'a fait rire, et il m'a dit encore : 

(1) Général en chef de l'armée d^Italie, Biron, oprès une 
dénonciation de Carrier, avait été envoyé en Vendée. Dans 
gon nouveau commandement, il déploya sa bravoure ordi- 
naire, mais sa modération envers les prisonniers le rendit 
suspect. Westermann l'accusa de ne pas l'avoir secondé 
dans un combat contre les Vendéens; il fut décrété d'accu- 
sation, malgré Jean-Bon Saint- André, dont les rapport» 
le justifiaient. Il comparut le 10 nivôse devant le tribunal 
qui le condamna à mort comme convaincu d'avoir cons- 
piré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. Bi- 
ron sortit de l'audience d'un pas assuré et rencontrant des 



380 JOURNAL 

— Non, morbleu! malheureusement, c'est 
moi qui suis aux tiens. 

Il a terminé son repas avec une tranquillité 
étonnante, badinant avec nous sur ce qu'il 
arriverait dans Tautre monde pour souhaiter la 
bonne aimée à ses connaissances (1). Il a con- 
servé ce sang-froid jusqu'à la fin. Dans la 
route, un soldat a crié : 

— Adieu, mon général! 
Et Biron lui a répondu : 

— Adieu, mon camarade. 

On n'a ni battu, ni injurié le soldat. Depuis 
la mort de madame Dubarry, les citoyens sont 
moins acharnés contre les condamnés. Si tous 

prisonniers de sa connaissance dans la cour de la Concier- 
gerie, il leur dit en souriant: « Messieurs, c'en est fait 
de moi, il faut partir pour le grand voyage. » On a fait dire 
à Biron sur Téchafaud : « J'ai été infidèle à Dieu, à mon 
roi et à mon ordre; je meurs plein de foi et de repentir. » 
Le fait n'est point exact. Biron persista jusqu'à la fin dans 
ses sentiments républicains; je le tiens de mon père qui 
était auprès de lui dans la charrette. Durant le trajet il ne 
parla que de choses étrangères à sa destinée; à un seul 
moment il lui arriva de s'écrier : « Je devais m'y attendre, 
mais je n'ai pas de regrets, et ce serait à refaire, que je ne 
me conduirais pas autrement. » 

(1) Le 11 nivôse était le dernier jour de l'année du calen- 
drier grégorien. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 381 

criaient et se débattaient comme elle Ta fait, 
la guillotine ne durerait pas longtemps. 

12 nivôse. P^ janvier de l'ancien style et 
13 nivôse. Exécuté Charles-Marie Barré ^ re- 
ceveur du district de Lascy, un des complices 
de la conspiration qui a existé contre Tindivî- 
sibilité de la République; Pierre-François dt 
Follerj ex-noble, manœuvres tendant à favo- 
riser les progrès des rebelles de Vendée; 
Charles-Louis Faverolle , ci-devant noble , 
auteur ou complice de la conspiration qui a 
existé contre la sûreté et Tindivisibilité de la 
République dans la ville de Lyon; Agathe Joli- 
vet, épouse divorcée du citoyen Zacharie Bar- 
reau^ comme ci-dessus, et Pierre-Joachim 
Van-Clemput^ ci-devant \dcaire de Saint-Nico- 
las-des-Champs , manœuvres tendant à encou- 
rager le fanatisme. 

14 nivôse. Charles-Antoine Bonnefoi, com- 
missaire des guerres, et François-Jean-Louis 
DuPremUay^ agent de la régie nationale, tous 
deux convaincus de malversations, infidélités 
et prévarications dans la régie des charrois ; 
Antoine-Louis de Champagne, ci-devant noble, 



:«« JOURNAL 

chanoine et grand chantre de la cathédrale de 
Troyes, convaincu d'avoir participé à une cons- 
piration attentatoire à la souveraineté du peu- 
ple et tendant au rétablissement d(5 la royauté; 
Marie- Madélaine Clirétien^ femme Harrer, 
sa complice, convaincue d'avoir sciemment 
recelé chez elle im conspirateur, et Rosalie 
Balbert, auteur ou complice de conspiration 
contre la sûreté intérieure et extérieure de la 
République, par des intelligences pratiquées 
avec les despotes coalisés contre la France, 
ont subi aujourd'hui le dernier supplice. 

15 nivôse. J'ai payé trente sols un numéro 
du Vieux Cordelier, du citoyen Desmoulins. 
C'est le cinquième. Les commis du citoyen 
Desenne ne suffisent pas à le distribuer. 
Croque-lVIitaine Hébert a trouvé son maître , 
chacmi veut avoir sa part de la revanche 
en riant de la volée de bois vert qu'il a re- 
çue de Camille (1). Depuis qu'un patriote 

(1) Camille Desmoulins, dans ce numéro , attaque Hé- 
bert avec une verve étourdissante : « Le père Duchesne 
prétend, dit-il, que sa pipe ressemble à la trompette de Jé- 
richo, et que, lorsqu'il a fumé troia iûift.autour d'une repu- 



DE CHARLES-HENRY SANSON 88» 

inattaquable comme celui-là a osé parler de 
clémence, il semble que les visages de tou» 
ceux qu'on rencontre sont moins allongés et 
moins sombres. On est certain que Danton ^ 
Tami de Camille, est derrière lui. et qu'ils 
auront raison, à eux deux, de ceux qui enten- 
dent que chaque matin la République soit 
baptisée sous la guillotine. 11 faut savoir si 
Robespierre voudra leur laisser le bénéfice 
d'une si grande popularité. En attendant, les 
exécutions continuent; aujourd'hui nous avons 
conduit le fils de Custine (1). Hier, à la Maison 
de Justice on disait qu'il serait acquitté, que 



lation, elle doit tomber. » Un peu plus loin, il le saisit corp» 
à corps : « Est-ce toi, ajoiite-t-il, qui oses parler de ma for- 
tune, toi que tout Paris a vu, il y a deux ans, receveur de 
contre-marquesà la porte des Variétés, dont tu as été rayé 

pour cause dont tu ne peux pas avoir perdu le souvenir? 

Tu ne t'es signalé qu'en désignant les vainqueurs, comme 
Thersite en emportant la plus forte part du butin, et en 
faisant chauffer ta cuisine et tes fourneaux de calomnies, 
avec les cent vingt mille francs et la braise de Bouchotte.^ 
(1) Amant'LouiS'Philippe-François de Custine, âgé 
de 25 ans, ex-ministre plénipotentiaire en Prusse, et adju- 
dant-général à l'armée du Rhin, convaincu d'avoir conspiré 
contre la liberté. 



884 JOURNAL 

les jurés étaient pour lui; la sentence a surpris 
tout le monde. Il est mort avec bien plus de 
ferme courage que le général Custine, son 
père (1). Avec lui on a mis à mort le citoyen 
Ladevèze^ ci-devant chevalier de Saint-Louis, 
convaincu d'intelligences avec les ennemis 
de la République. Ce jour, le tribimal a 
condamné Luckner, ex-général en chef des 
armées du Nord et du Rhin, mais il a acquitté 
Hédouville, également général. 

16 nivôse. Nous avons supplicié, ce jour, le 
général Liichier^ condamné hier; il avait 
soixante-douze ans ; il était très-cassé et tout 
plié en deux par Tâge ; mais il n'a pas bronché 
devant la mort. Il a été exécuté, lui quatrième !2). 

(1) Avant d'aller à Téchafaud, Gusline écrivit à sa jeune 
femme deux lettres remarquables et touchantes. (Voir les 
Mémoires d'un détenu, de Riouffe). 

(2) Claude-Louis Canet Duguay-Marangé, ci-devant 
substitut du procureur général de la Cour des aides; con- 
vaincu d'intelligences avec les ennemis de TEtat. 

Baptiste- Jean Hérard, fabricant de savon à Rethel, 
convaincu d'avoir fourni des armes aux ennemis de la Ré- 
publique. 

AnneMongin^ femme Belton, distribution de faux assi- 
gnats, condamnée par le tribunal criminel. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 885 

17 nivôse. Aujourd'hui j'ai mené à la guil- 
lotine trois particuliers portant le même nom 
et qui n'étaient pas parents. Etait-ce le hasard 
qui les avait réunis, ou bien ime facétie des 
secrétaires de l'accusateur, dont quelques-uns 
sont assez jeunes pour rire même de ce qui n'est 
pas risible; à la Maison de Justice on le préten- 
dait. Ils s'appelaient : Camille Sapi-Susehi 
Bologne^ ci-devant marquis et capitaine des ca- 
rabiniers; Jean -Baptiste Bologne^ ancien sous- 
officier aux gardes- françaises, et Nicolas-Vin- 
cent Bologner-Duplan, ci-devant vicaire à la 
maison nationale de Bicêtre; le ci-devant mar- 
quis avait soixante-dix-huit ans. Avec eux, 
Marie- Louise De Camp^ femme de Gilbert- 
Grassin^ ex-noble. 

19 nivôse. Exécuté Jean Mand/rillon, ancien 
commissaire au pouvoir exécutif, convaincu de 
correspondances avec Brunsvdck , de compli- 
cité avec Dumouriez ; Claude^Âugustinlmbertj 
député suppléant à la Convention nationale, 
coupable d'avoir fabriqué de faux passeports, 
et Catherine Bethringer, femme Laviolette, 
convaincue d'avoir pratiqué des intelli - 

IV 25 



386 JOURNAL 

gences avec les ennemis de la République. 

20 nivôse. Mari^Ainiée Leroi^ femme de 
Joseph Faucher^ receveuse des abonnements 
de la Gazette de Paru, dont Durozoi a été le 
rédacteur, et Joseph Girouard, imprimeur de 
ladite feuille, tous deux auteurs ou complices 
d'une conspiration tendant à troubler la tran- 
quillité de la République. 

21 nivôse. Etienne Manoël, ci-devant colo- 
nel et gouverneur de Tlle de Sainte-Lucie, 
convaincu d'être un des auteurs ou complices 
de la conspiration qui a existé dans lés colonies. 

23 nivôse. Adrien Lcimourette^ évoque consti- 
tutionnel de Lyon, a subi le supplice. Il avait 
dit dans la prison : 

— Faut-il s'étonner de mourir? La mort 
est-elle autre chose qu'un accident de l'exis- 
tence; au moyen de la guillotine, elle n'est 
plus qu'une chiquenaude sur le col ! 

Il a bien montré, du reste, qu'il ne la crai- 
gnait pas, et il l'a vue venir avec sang- 
froid. 

On l'a fort injurié dans le chemin, et lui, il 
les bénissait sans que son visage trahît d'amer- 



DE CUAKLES-IIENRY SANSON 3^ 

tume. En mémoire de son discours de juillet 92, 
on lui criait : 

— Baise Chariot, Lamourette; allons, baise 
Cîharlotl 

Sans être décontenancé, il m'a dit : 

— Oui, j'embrasserai en toi Thumanité qui, 
si folle et si furieuse qu'elle devienne, est tou- 
jours l'humanité. 

En efifet, au moment où on allait le boucler, 
il m'embrassa. Avec lui est mort Jean-Josejih 
Dtcrand, ex-président du comité révolution- 
naire de Montpellier. 

25 nivôse. Exécutés : Jean de Courcliamp^ 
officier de l'artillerie parisienne, convaincu 
d'avoir été le complice des complots du dernier 
tyran; Antoine Davanne^ commis à la distri- 
bution des vivres, conspirateur ; Bernard-Aur- 
gustin d'Ahzac^ ancien capitaine de la marine, 
convaincu d'intelligences avec l'ennemi; Ve- 
nance JDoiiffados, ex-capucin, coupable de com- 
plicité avec les ennemis de l'indivisibilité de la 
République, en facilitant la fuite de Birroteau, 
hors la loi. 

27 nivôse. Jean-Pierre TTieillardynégocàaxA; 



m JOURNAL 

Claude Holliery vicaire de Tévêque constitu- 
tionnel de Bordeaux, et Pierre Ducourneau, 
homme de loi, ont été exécutés ce matin comme 
fédéralistes. Dans la charrette, les trois con- 
damnés chantaient une chanson qu'ils avaient 
composée dans la prison (1). Leurs chants ont 
fort irrité le peuple qui, à deux reprises, leur 
a jeté de la boue. La fermeté n'attendrit pas du 
tout les citoyens, elle les irrite comme le 
rouge irrite les bœufs. Quelques condamnés ré- 
pondent à leurs injures par d'autres injures, 
alors c'est encore pis; j'ai déjà vu de vraies 
scènes de Mardi-Gras, bien honteuses et bien 
affligeantes. Tirasse en a parlé à Renaudin, 
pour que Fouquier-Tinville donnât des ordres 
aux gendarmes, et qu'on nous débarrassât au 
moins de Jacot qui excite le peuple. Fouquier 
a répondu à Renaudin qu'il n'avait pas de temps 
à perdre à de semblables bêtises. Renaudin a 
promis d'en parler à Robespierre. 

28 nivôse. Jean-Jacques Dehaune, négo- 
ciant, complice de la conspiration fédéraliste ; 

(1) M. Gampardon, dans son Histoire du Tribunal révo- 
lutionnairey donne quelques couplets de celte chanson. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 999 

Catherine Urgon, femme Fourmis, ménagère; 
Jean-Baptiste Basset, perruquier; Guillaume 
•Lemille , perruquier, et Élisdbeth-Françoise 
Lavigne, femme Lemiïïe, auteurs et complices 
d'une conspiration tendant à proclamer le petit 
Capet; Toussaint-Jean JDuplessis, ci-devant 
noble et capitaine dt vaisseau la Répfhliqtie , 
convaincu d'avoir, a la tête des rebelles de la 
Vendée, porté les armes contre la République; 
Antoine-Henri-' Louis de Verne ail, chef d'ad- 
ministration de la marine, et Joseph-Marie de 
Coëtnempren, ci-devant capitaine du vaisseau 
le Jean-Bart, tous deux coupables d'intelli- 
gence avec les rebelles de la Vendée ; Jacques- 
Louis Bonneuil, sergent au 3® bataillon de la 
Halle au blé, ont été conduits en deux char- 
rettes sur la place de la Révolution et suppliciés 
aujourd'hui. 

29 nivôse. A été condamné et exécuté au- 
jourd'hui le neveu d'un homme qui avait bien 
à se plaindre de l'ancien régime, Jean Vissée, 
ci-devant baron de Latude et major de cava* 
lerie; avec lui a été supplicié Jean Bdbaud 
la Ferdie, juge à Confolens, conspirateur. 



390 JOURNAL 

2 pluviôse. 11 y a aujourd'htii une année, 
jour pour jour, que nous avons conduit le roL 
Ce matin, la citoyenne Sanson était réveillée 
avant moi, si pâle et si défaite que j'ai deviné 
que les rêves l'avaient tourmentée; moi aussi, 
dans mon sommeil, je Tavais revu. Elle s'est 
levée et, à peine habillée, elle s'est mise en 
prières. Comme je tournais et virais dans la 
chambre, elle m'a dit que je devrais bien prier 
aussi. Nos sentiments les plus solides ont si peu 
de puissance que l'habitude suffît à les altérer; 
la citoyenne Maillard et ses collègues du nou- 
veau Paradis de Chaumette n'auront pas mon 
CredOy et cependant, depuis deux ans, je me 
suis tout doucement affranchi de ce que j'avais 
toujours regardé comme mon premier devoir; 
si bien que j'ai été tout étoimé, et que j'ai ré- 
pondu comme une bête : Prier, et pour qui? 
La femme a pleuré avec sanglots; alors je me 
suis repris, et j'ai dit : Dieu est juste, il lui a 
donné le ciel pour royaume, en échange de ce- 
lui-ci, qu'a-t-il besoin de nos prières? Prions 
pour nous qui avons de son sang sur les mains. 
Alors m'étant agenouillé, j'ai récité les répons. 



DE CHARLES-HENRY SANSON SM 

Nous en avions quatre à conduire aujourd'hui, 
savoir : Jean-Charles Thibaut, laboureur, con- 
damné pour propos inciviques; Marc- Etienne 
Quatremire, marchand de draps, convaincu 
d'infidélité dans les fournitures; Jean-Marie de 
V Écluse, lieutenant de la marine et un des 
complices de la trahison de la ville de Toulon, 
et fierna/rd Sablés, marchand de soierias, fel- 
sificateur d'assignats, condamné par le tribunal 
criminel. C'était fête dans la ville; en toute 
rue on rencontrait des citoyens chantant des 
airs patriotiques, aussi la musique ordinaire 
n'ar-t-elle point fait défaut à notre pauvre con- 
voi. Comme nous venions d'arriver sur la place, 
au moment où le citoyen l'Ecluse montait l'es- 
calier, on a entendu de grands cris. C'étaient 
les citoyens de la Convention nationale qui ar- 
rivaient par le jardin. Sans qu'on le demand&t, 
le public a sur-le-champ ouvert ses rangs for- 
mant double haie depuis la terrasse jusqu'à 
nous; mais les députés sont restés, n'avançant 
ni ne reculant. Une commission des Jacobins 
avait demandé à la Convention qu'une dépu- 
tation de ses membres se joignit à la Commime 



3W JOURNAL 

pour se rendre avec elle au pied de Tarbre de 
la liberté, en commémoration de ce jour fa- 
meux. La motion avait excité un grand en- 
thousiasme, et l'assemblée s'était levée tout 
entière pour se joindre au cortège. Us ne se 
doutaient pas sans doute de la surprise que le 
citoyen Fouquier leur avait ménagée, peut-être 
avec intention. En apercevant la charrette, 
beaucoup de députés ont reculé et cherché à 
s'enfuir; mais le peuple qui les entourait a serré 
les rangs et les a empêchés de passer, leur disant 
que l'égalité ne permettait pas qu'ils fussent 
plus sensibles que de simples citoyens, que le 
spectacle du juste châtiment des contre- révo- 
lutionnaires qui portaient le fer et la flamme 
dans le sein de la République devait réjouir 
le cœur des réprésentants des hommes libres. 
Bon gré mal gré, il a fallu obéir. Le tumulte 
avait été si grand, que le condamné l'Ecluse 
s'était arrêté sur l'escalier et s'était retourné; 
en même temps les aides indécis avaient sus- 
pendu l'exécution, et moi-même je ne me 
décidais pas à outrager la majesté des députés 
de la Nation par un semblable spectacle. Les 



DB CHARLES-HENRY SANSON 3»3 

cris : A mort! à mort! qui se sont élevés de tous 
côtés nous ont rappelés à nos devoirs; la tête 
de Tofficier de marine est tombée ; ses trois com- 
pagnons ont été suppliciés et, chaque fois que 
le couteau s'abattait, les applaudissements re- 
tentissaient si bruyants, que nos oreilles en 
tintaient. La Cîonvention s'en est retournée tête 
basse ; le peuple est demeuré dansant la car- 
magnole autour de Tarbre de liberté et a,utour 
de la guillotine, sans souci des cadavres que 
nous emportions. On dit que dans le vieux 
temps, le condamné qui rencontrait le souve- 
rain avait la vie sauve. C'était une bien belle 
prérogative ; il me semble que de tous les droits 
dont nos nouveaux souverains ont hérité, celui- 
là était le plus précieux et qu'il eût été gêné-' 
reux de faire revivre la coutume. Le soir on a 
illuminé et les théâtres ont joué gratis. Mes 
idées là-dessus eussent-elles été autres qu'elles 
n'étaient, que je n'aurais pas voulu m'associer 
à ces joies. 11 me semble que le juge qui a 
prononcé, que le serviteur de la justice qui a 
frappé, commettent un sacrilège en célébrant 
comme une fête la mort, même d'un coupable. 



391 JOURNAL 

Nous sommes restés enfermés chez nous. 

3 pluviôse. Gilles Blanchard, ex-chef de 
pièce sur le vaisseau V Orient; Etienne Ficliet, 
lieutenant de vaisseau ; Antoine Ga/rdinet , 
second maître canonnier du vaisseau V Orient; 
Michel Jacquelin , maître d'équipage dudit 
vaisseau; Ignace Vauzon, canonnier de la 
marine ; tous complices de la rébellion de la 
\ille de Toulon, ont été exécutés. 

4 plu^^iôse. Clatide^Antoine Bernard, mar- 
chand de bois, convaincu de conspiration contre 
l'unité et l'indivisibilité de la République ; 
Thomas -Louis Lefèvre , instituteur, conspi- 
rateur, et Joseph Bourgeois, négociant; ce 
dernier condamné par le tribunal criminel, 
comme distributeur de faux assignats. 

5 pluviôse. Victor- Melchior Riinhaud , dit 
Toulon Rimbaud, commissaire du pouvoir exé- 
cutif à Toulon, complice de la rébellion de cette 
ville ; Laurent Migot, ci-devant noble et co- 
lonel au 4' régiment de dragons , convaincu 
d'intelligences avec l'ennemi; Nicolas Rouard, 
(Ut Bernard, officier mimicipal de Montargis, 



DE CHARLES-HENRY SANSON £95 

conspirateur, ont été exécutés aujourd'hui (1). 
13 pluviôse. Je revins hier de Brie, où est 
notre maison; les trois jours que j'y passai ne 
me laissent pas Tenvie d'y retourner. Le mot 
Fraternité y reluit en grosses lettres noires sur 
la façade de la maison commune : mais il est 
loin d'être inscrit dans les cœurs, non plus 
que le mot Patriotisme. Tandis qu'ici les plus 
pauvres sacrifient sans hésiter le peu qu'ils pos- 
sèdent, tandis qu'on surprend chez les plus fa- 
rouches des actes de véritable générosité, les 
citoyens des campagnes ne songent qu'à s'enri- 
chir. La vente du domaine national, loin de 



(1) Du 5 au 12 pluviôse lurent exécutés : Sébastien 
Mondot, prêtre, intelligence avec les rebelles. Camille 
liossy, ex-noble , général de brigade , intelligence avec 
Tennemi. Etienne- Augustin Benoist, négociant, contre- 
révolutionnaire. Jean-Joseph de Saint-Laurent, ex-garde 
constitutionnel, correspondances avec Condé. Pierre Du- 
rand, maître de pension , prévaricateur. Louis Henry- 
François Marcé, ex-noble, général à Tannée de l'ouest, 
traître à la patrie en favorisant les rebelles. Catherine- 
Jeanne Destaque-Bellecourt, femme Gothereau, conspi- 
ratrice. J.-B. -Emmanuel de Roettiers, ex-noble, conspi- 
rateur, et Anne-Jeanne de Roettiers, femme Charras, sa 
complice. 



906 JOURNAL 

les satisfaire, n'a fait qu'allumer leur cupidité. 
La loi punit de mort les accapareurs; à ce 
compte il ftiudrait une guillotine dans chaque 
village, car il n'est pas de si mince métayer 
qui n'enfouisse et ne cache son blé, dans la 
crainte d'être forcé de le porter sur les marchés 
et de recevoir des assignats, qu'ils n'acceptent 
qu'à leur corps défendant. Il y a bien des co- 
mités révolutionnaires dans les grosses bour- 
gades; mais, entre eux, les paysans s'entendent 
comme larrons en foire : il n'y a pas de danger 
qu'ils se dénoncent. Ils forment une association 
tacite qui brave les décrets de la Convention, et 
qui est la véritable cause de la disette. La sur- 
veillance patriotique desdits comités ne s'exerce 
qu'aux dépens de ceux que leur aisance dénonce 
à l'envie générale, des bourgeois qui ont hérité 
de la haine que l'on portait aux ci-devant no- 
bles. Ceux-là, on les vexe autant qu'on peut. 
C'est ainsi que des particuliers de Coulommiers, 
dont deux étaient de ma connaissance, qui 
avaient encouru l'inimitié de quelques méchants 
drôles, ont été amenés en laisse à Paris, écroués 
à la Conciergerie, jugés et exécutés ce jour. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 897 

SOUS prétexte d'une conspiration qui n'a jamais 
pu exister. Ils se nommaient : Pierre Merlin ^ 
avoué et officier municipal; François Prévost^ 
meunier et officier municipal; GuiUawme Mar- 
tin^ médecin et officier municipal; Etienne- 
François Maulnoir^ juge de paix; Charles- 
Jean- Jacques Higonnet^ fripier; Etienne-Tho- 
mas Ogier de Baulny^ ex-noble; Charlotte 
Noiret^ femme Blancheton^ et Marguerite 
Froisarmet ^ femme d'Etecomhe. 

Le citoyen Baulny, qui avait envoyé son fils 
à rémigration, était le seul contre lequel il 
existât une charge sérieuse. Est mort avec eux 
Jean-Baptiste Lambert^ notaire et procureur 
de la ville d'Autun, conspirateur fédéraliste. 

14 pluviôse. Jacques Ba^in, ci-devant noble, 
convaincu d'avoir conspiré contre le peuple 
français, et François Baudevi^ij imprimeur en 
lettres, coupable d'avoir tenu des propos 
contre -révolutionnaires, ont été suppliciés au- 
jourd'hui. 

15 pluviôse. Ce jour, à trois heures de l'après- 
midi , nous avons , conformément aux juge- 
ments du tribunal révolutionnaire, conduit à 



398 JOURNAL 

la guillotine, pour être suppliciés, les nommés : 
Edme-Alexis Gillèt, médecin; Jean- Baptiste 
Jf illard, ci-devant procureur ; Nicolas Paretit, 
ci-devant avocat au ci-devant bailliage, à Troyes, 
et Nicolas Paillot, ci-devant lieutenant-gé- 
néral au même ci-devant bailliage ; tous con- 
vaincus de conspiration contre la liberté, la 
sûreté et la souveraineté du peuple ; Charles- 
Nicolas Ikifresnoy, ci-devant notaire, coupable 
d'avoir entretenu des correspondances avec l'en- 
nemi, et fourni des fonds aux émigrés et à leurs 
complices ; Claude Ogier, ancien auditeur à la 
ci-devant Chambre des comptes , convaincu 
d'avoir conspiré pour le rétablissement de la 
royauté, et avec eux Nicolas Breuillot, comme 
fabricateur de faux assignats. 

16 pluviôse. Les citoyens jurés ne mar- 
chandent pas ceux qu'ils condamnent, et, de 
leur côté, ceux-ci font bon marché de leur 
existence. Jamais on n'a été si dédaigneux de 
vivre. Autrefois, lorsque je me présentais dans 
une prison, je faisais peur aux plus eflFrontés; 
aujourd'hui des prisonniers que je rencontre 
dans les corridors, dans le greffe de la C!on- 



DE CHAULES-HENRY SANSDN 3in» 

ciergerie, pas un qui semble songer que de- 
main, peut-être, je \iendrai pour lui : il en 
est qui me sourient ; ces sourires me font un 
singulier eifet. J'ai pu m'habituer à l'horreur 
que nous excitons, mais s'accoutumer à mener 
à la guillotine des^ gens tout prêts à vous dire : 
merci, c'est bien autrement difficile. 11 y a 
longtemps que ma main aurait défailli si mn 
main avait encore quelque chose à faire dans 
les hautes œuvres de justice. En vérité, à les 
voir tous, juges, jurés, prévenus, on les croi- 
rait malades d'une maladie qu'il faudrait ap- 
peler le délire de la mort. Où et quand cela 
finira-t-il? Un prisonnier demandait l'autre 
jour à Toustin : Que ferais-je bien , pour être 
guillotiné tout de suite? Ces impatients-là ne 
sont peut-être pas les plus courageux; il en 
est d'autres qui demeurent calmes et fpoids 
dans leurs habitudes, comme s'il y avait cent 
ans à couler d'aujourd'hui à demain ; ce sont 
là les plus vaillants. Tel était Mmtjotirdain, 
commandant au bataillon de Saint -Lazare 
condamné comme complice au 10 août. Depuis 
six semaines qu'il était à la Conciergerie, 



400 JOUKNAL 

jauicois on n'a surpris chez lui le moindre signe 
d'angoisse ou seulement de tristesse. Lorsqu'on 
l'avait averti qu'il passerait au tribunal , il se 
mit à composer une chanson; il en fit cinq 
couplets, et les quatre autres après sa condam- 
nation. Richard m'en a laissé prendre copie, 
que je conserve comme pièce curieuse (1). Il 
alla à la mort avec Courtomiet^ et pendant 
tout le chemin ils n'ont cessé de rire et de 
plaisanter. 

(1) Voici la romance de Montjourdain, que tout Paris 
chanta à celte époque : 

Air : Vaudeville de la soin^e orageuse. 

L'heure avance où je vais mourir, 

I/hfcure sonne, et la mort m'appelle : 

Je n'ai point de lâche désir, 

Je ne fuirai point devant eUe. 

Je meurs plein de foi, plein d'honneur; 

Mais je laisse ma douce amie 

Dans le veuvage et la douleur 

Ah! je dois regretter la vie! 

Demain mes yeux inanimés 
Ne s'ouvriront plus sur ses charmes ; 
Tes beaux yeux ù l'amour formés, 
Demain seront noyés de larmes. 
La mort glacera cette main. 
Qui m'unit à ma douce amie ; 



DE CHARLES-HENRY SANSON 401 



Je ne vivrai plus sur son sein . 
Ah! je dois regretter la vie! 



Si^ dix ans, j'ai fait ton bonheur, 
Garde de briser mon ouvrage ; 
Donne un moment à la douleur, 
Consacre au plaisir ton bel âge; 
Qu un heureux époux à son tour,. 
Vienne rendre à ma douce amie 
Des jours de paix, des nuits d*amour; 
Je ne regrette plus la vie. 

Je revolerai près de toi 
Des lieux où la vertu sommeille ; 
Je ferai marcher devant moi. 
Un songe heureux qui te réveille. 
Ah ! puisse encore la volupté 
Ramener à ma douce amie 
L'amour au sein de la beauté ; 
Je ne regrette plus la vie. 

Si le coup qui m'attend demain. 
N'enlève pas ma tendre mère ; 
Si l'âge, l'ennui, le chagrin 
N accablent pas mon triste père; 
Ne les fuis pas dans la douleur, 
Reste à leur sort toujours unie; 
Qu'ils me retrouvent dans ton cœur; 
Ils aimeront encore la vie. 

Je vais vous quitter pour jamais; 

Adieu plaisirs, joyeuse vie, 

Propos libertins et vins frais, 

Qu'avec quelque peine j'oublie ! 

IV M 



402 JOUKNAL DR CHAHI.KS-HENKY SANPON 

Mois j'oi mon passeport : demain 
Je prends la voiture publique. 
Je vais porter mon front serein 
Sous la faux de la République. 



Mes tristes et cbers compagnons. 
Ne pleurez point mon infortune, 
(Test dans le siècle où nous vivons 
Une misère trop commune. 
Dans vos gaîtés, dans vos ébats, 
Criant, buvant, faisant tempête. 
Mes amis, ne m'avez-vous pas 
Fait quelquefois perdre la tête. 

Quand au milieu de tout Paris, 
Par un ordre de la patrie, 
On me roule à travers les ris 
D'une multitude étourdie, 
Qui croit que, de sa liberté. 
Ma mort assure la conquête; 
Qu'est-ce autre cbose, en vérité, 
Qu'une foule qui perd la tête. 



XIII 



JOURNAL DE CHARLES-HENRY SANSOtf 



17 pluviôse. Ce jour, nous avons exécuté 
des ci-devant grandes dames qui n'ont guère 
montré moins de tranquillité que le citoyen 
Montjourdain; c'étaient: Marie-GahrieUe Le- 
chapt, veuve du ci-devant marquis de Ras- 
tignaCj convaincue d'avoir fait passer de l'argent 
à son fils émigré; la ci-devant marquise de 



404 JOURNAL 

i/arJcBw/ (Henriette-Françoise-Michel ), con- 
vaincue d'avoir accaparé des subsistances, et 
avec elle, Jean-Joseph Payen^ fermier de la 
citoyenne Marbœuf et son complice, et deux 
falsificateurs d'assignats : Nicolas Armand et 
Jean Renaiid, Dans le chemin, comme la ci- 
toyenne Marbœuf exhortait Payen à mourir 
avec courage; elle lui disait : 

— Après tout, mon pauvre garçon, mourir 
aujourd'hui ou mourir dans vingt ans, c'est 
tout un. 

Celui-ci, qui n'était pas à beaucoup près 
aussi résolu qu'elle, a répondu : 

— Si c'est tout un, madame, j'aimerais bien 
mieux dans vingt ans. 

19 pluviôse. Ce jour, Elisaheth- Pauline 
Garni, femme séparée du ci-devant comte de 
Lauraguais\ Pierre-Louis Pierre, intendant 
de la femme Lauraguais; Pierre-Joseph Petit , 
curé constitutionnel de Ménil, coupables de 
correspondance avec les ennemis et de com- 
plots tendant à troubler l'état par la guerre ci- 
vile, et Nicolas Pasqut7i, ex-valet de chambre 
d'Elisabeth, sœur de l'ex-roi, complice de la 



DE CHARLES-HENRY SANSON 405 

conspiration du 10 août, ont été suppliciés. 

20 pluviôse. Exécutés ce jour, Jean-Jacques 
de Troussehois^ maréchal-de-camp, Jean-César- 
Martial de Cherville, ex-noble, chef d'esca- 
dron au ci-devant régiment de Languedoc; 
Louise-Madeleine Descomieaux^ ex-noble, con- 
spirateurs et conspiratrice ; Claude-François 
Co2ircot, curé constitutionnel de la paroisse 
de Champvant, convaiacu d'avoir dissuadé un 
prêtre de se marier, malgré la loi qui le 
permet. 

22 pluviôse. Cîouthon avait fait à Lyon plus 
de tapage que de besogne ; il menaçait très- 
haut, mais ses menaces ne tuaient personne ; 
à peine s'il jetait bas quelques maisons. Les 
choses avaient bien changé depuis qu'il avait été 
remplacé par les citoyens Cîollot et Fouché : les 
gazettes étaient pleines des noms des condamnés 
de la ville affranchie. CoUot avait destitué la 
guillotine qui n'était pas assez expéditive à 
son gré, il avait supplicié par le canon, et 
ainsi il en mettait à mort plus de deux cents 
par journée. On raconte même qu'il aurait dit : 
Voilà qui fait plus de bruit que vos sifflets. 



■106 JOURNAL 

Robespierre et Couthon ont été indignés de ces 
boucheries, mais en vérité ce sont là des indi- 
gnations par trop muettes. La Convention gou- 
verne la République: elle est gouvernée par 
une douzaine de meneurs sanguinaires, qui 
obéissent eux-mêmes aux Cordeliers sur les- 
quels ils s'appuient; de sorte qu'Hébert, le 
grand homme des Cordeliers, peut dire avec 
raison qu'il est le vrai souverain du peuple 
souverain. C'est assez triste. Le tribunal a con- 
damné hier, et nous avons exécuté aujourd'hui, 
Fiacre Roityer, âgé de trente-cinq ans, admi- 
nistrateur du département de la Côte-d'Or, 
convaincu de complicité dans la conspiration 
fédéraliste; Marie-Adélmcle Foulberf, ex-reli- 
gieuse, conspiratrice; Anne Denon et Victoire 
Crevel, ex-carmélites; Thérèse-HéUne-Julienne 
Clienet^ ex-religieuse visitandine; Marie-EU- 
sabetlh Cwrvoisin, ex -religieuse cannélite; 
Marie -Louise -Philippine Zasnisr, ex-reli- 
gieuse clairiste, toutes fanatiques et consiûra- 
trices. Le citoyen Rouyer étant seul d'homme 
dans la charrette avec six femmes dont le 
peuple avait appris la qualité par les papiers 



DE CHARLES-HENRY SANSON 4(n 

du matin, il y eut quantité de cris dans les 
rues et sur les places. Les suivants de guil- 
lotine lui envoyaient toutes sortes de quo- 
libets qui eussent été indécents même dans un 
autre moment. 11 ne semblait pas les entendre ; 
les femmes priaient, et lui, il regardait le ciel, 
comme s'il y eût cherché quelque chose. 

;23 pluviôse. Exécuté Aime-Henriette Bouche- 
rain , ci-devant baronne de Vaxence, con- 
vaincue d'avoir correspondu avec un émigré, et 
Franco îs-AinaMe Cliaimy^ lieutenant-colonel 
au cinquième bataillon de Saône -et-Loire, 
convaincu d'avoir été le complice de Dumoùriez 
en présentant une adresse tendant à servir les 
projets liberticides de ce traître. 

24 plu\âôse. Jacques- Alexis Maiso/ineuve, 
secrétaire de la municipalité de l'Ardèche, 
conspirateur; Claude -Valeyitin MUlin-La- 
brosse, ex-capitaine au régiment de Bourbon, 
convaincu d'avoir tenu des propos contre-révo- 
lutionnaires ; Jacques- Philippe-Isaac Rêves- 
seaux dit Gueau, cultivateur, coupable de ma- 
nœuvres tendant à empêcher le recrutement, 



406 JOURNAL 

condamnés par le tribunal révolutionnaire^ ont 
été suppliciés aujourd'hui. 

26 pluviôse. Hier, à la séance du matin, on 
jugeait cinq particuliers. Les débats s'étant 
prolongés, Villate, juré au tribmial, a dit à 
Dumas, président : « Les accusés sont double- 
ment convaincus, car c'est l'heure de mon 
dîner et en ce moment ils conspirent contre 
mon ventre. » C'est Dumas qui a répété le 
propos à la buvette. D'aucuns en ont ri et d'au- 
tres, notamment Naulin et Sellier, collègues 
de Villate, ne se sont pas gênés pour dire ce 
qu'ils pensaient de cette infamie; lesdit s par- 
ticuliers ont été condamnés et exécutés ce jour. 

21 pluviôse. Aujourd'hui le père et le fils ont 
été menés dans la même charrette ; ils s'appe- 
laient Antoine- François Dorse^ ci-devant pro- 
cureur de la ci-devant Chambre des Comptes 
de Dijon, et Jean-Baptiste Dorse^ commis- 
greffier à la même ci-dcpçjapt Chambre. Cela 
fut encore une très-lamentablé séparation; mais 
comme les yeux des forgerons s'accoutument à 
l'aveuglante clarté des fournaises, par la répé- 
tition nos cœurs perdent de leur sensibilité; le 



DE CHARLES-HENRY SANSON 409 

mien a été moins secoué par le spectacle d'au- 
jourd'hui, et je me le suis reproché. Avec eux 
est mort Jacques-Henri Viedenseld, banquier, 
qui faisait passer aux émigrés des pièces d'or 
cachées dans des pots de savon et de pommade. 
A celui-là ils ont crié sur le chemin : 

— Savonne-toi le museau, Viedenseld, de 
peur que Chariot ne t'écorche en te rasant. 

29 pluviôse. Ce jour nous avons été prendre 
Gabriel Planchet de Lacassaigne, ci-devant 
noble, fils du dernier capitoul de Toulouse, 
convaincu de propos tendant au rétablissement 
de la royauté; A)itoine-Auguste des Herbiers 
de Létanduaire, ci-devant noble, général de 
brigade à l'armée des Alpes, coupable d'intel- 
ligence avec les ennemis de la République ; avec 
eux a été supplicié ViKtcent-Jean-Ba'ptiste 
Chandoty notaire, complice deBrichard, et dont 
le sursis avait été levé. 

P^ ventôse. Ronjjm> général de l'armée révo- 
lutionnaire, et Vincent, sont sortis de prison, le 
mois dernier. Grammont, Pereyra et Despieux 
restent seuls incarcérés. Contradiction que per- 
sonne n'explique, c'est l'ami de Camille, c'est 



r.O JOURNAL 

Danton qui a décidé le Comité en leur faveur; 
Ronsin a retrouvé ses airs les plus terribles; 
jour et nuit il promène sa ferraille sur les pavés. 
Sa présence a fait évanouir tous les bruits d'un 
Comité de clémence ; en revanche, on parle tout 
bas d'un gouvernement nouveau et singulier 
qui va nous échoir. Ce gouvernement serait 
destiné à accélérer la justice révolutionnaire, 
trop lente au gré des enragés, et à purger ra- 
dicalement et promptement la République. H 
aurait Ronsin pour chef suprême ; sous lui, nous 
am'ions un tribunal militaire, et, par consé- 
quent, expéditif, composé d'un grand-juge, 
d'un censeur qui accuserait et poursuivrait les 
coupables, de quatre juges, de leurs suppléants 
et d'un greffier. Un conseil qui s'appellerait le 
Conseil Antique, remplacerait la Convention. 
On nomme les adjoints de Ronsin : Pache serait 
grand-juge; Danton ou CoUot, censeur; Hébert, 
greffier, et Billaud, président du Conseil An- 
tique. 11 va sans dire, que les gens sensés ne 
croient pas un mot de cette folie. Il y a sur la 
Montagne, des citoyens que Ronsin n'escamo- 
terait pas aisément. Toutefois^ cette rumeur, si 



DK CHAHLKS-HENKY SANSON 411 

invraisemblable qu'elle soit, a suffi à redoubler 
rappréliension générale. Ont été suppliciés ce 
jour : François Girhavi^ négociant, condamné 
par le tribunal comme falsificateur d'assignats, 
et un hussard déserteur nommé Gosscnet^ qui 
a marché à la guillotine comme d'autres vont 
à la noce (1). 



(1) RiouiTe donne sur Gossenel de curieux détails qui 
peignent Texagération d'insouciance qui résultait, pour 
quelques hommes, du régime de lu Terreur: a Lorsqu'on lui 
apporta, dit-il, son acte d'accusation, il le prit i'roidement, 
le roula dans ses mains, l'approcha d'une lumière et en 
alluma sa pipe. Cependant, ses camarades lui firent obser- 
, ver que c'était une folie de couiir à la mort à son Hge, lors- 
qu'il avait des moyens de défense aussi péremploires que les 
siens. Gossenet parut se rendre à leurs soliiciludes; mais» 
intérieurement, il voulait mourir. 

» Avant de monter au tribunal, il mangea des huîtres et 
but du vin blanc, fuma tranquillement, en s'entretenant 
avec ses camarades de la destruction de notre être. « Ce 
» n'est pas tout, leur dit-il ; à présent que nous avons bien 
» déjeuné, il s'agit de souper, et vous allez me donner l'a- 
» dresse du restaurateur de l'autre monde, pour que je 
» vous fasse préparer un bon repas. 

» Lorsqu'on lui lut son acte d'accusation au tribunal, il 
dit que tous les faits articulés contre lui étaient parfaite- 
ment vrais, et son défenseur ayant voulu faire observer 
qu'il n'avait pas la tête à lui, il répondit : « Défenseur offi- 
» cieux, je te défends de me défendre. Qu'on me mène à la 
» guillotine î » 



412 JOURNAL 

3 ventôse. Piei^e-E tienne Choisemi, mar- 
chand de chevaux, convaincu de malversation 
dans ses fournitures; André- Joseph Prisset, 
chef de division des équipages d'artillerie , et 
Félix-Jean-Ba'ptiste Lvnyt, ancien commis- 
saire des guerres, tous deux complices dudit 
Choiseau; René-François Foucault de Par- 
raidt, coupable d'avoir entretenu des intelli- 
gences avec les ennemis de la République; ont 
été exécutés ce jour. Le condamné Choiseau a 
essayé de se suicider à l'audience, mais les 
gendarmes qui suivaient ses gestes, sont par- 
venus à lui arracher le couteau avant qu'il 
n'ait pu s'en frapper. 

4 ventôse. Gilles Tiphaine, cultivateur ; 
Jean-Baptiste Tiphai ne, fils aîné; Louis-Gei^- 
main Tiphaine, fils cadet, tous trois auteurs 
ou complices d'une conspiration tendant à 
s'opposer au recrutement dans la commune 
de Presle, ont été conduits aujourd'hui sur la 
place de la Révolution et exécutés. Tiphaine 
père a demandé, à plusieurs reprises, grâce 
pour ses enfants, et, comme il pleurait, le 
peuple s'est un peu attendri. Avec eux, a été 



DE CHARLES-HENRY SANSON 418 

guillotiné Claude Morlety ci-devant contrôleur 
des équipages de Condé, convaincu de corres- 
pondance avec les ennemis et les émigrés. 

4 ventôse. Ont été guillotinés : Jean Feuil- 
lide, ci-devant capitaine de dragons; Louis- 
Dmniniqiie- Augustin Prédicant , notaire à 
Paris, convaincus d'avoir tenté de corrompre 
un secrétaire du Comité de sûreté générale, 
dans le procès de la ci-devant Marbœuf , exé- 
cutée le 17 pluviôse ; Nicolas Mangin, loueur 
de carrosses, et Clémeiit Mangin^ son neveu, 
convaincus d'avoir fait des ventes et achats de 
numéraire qui Rendaient à discréditer les assi- 
gnats ; Nicolas Martin^ ci-devant chanoine de 
la collégiale de Verdun, coupable d'avoir pra- 
tiqué des intelligences avec les ennemis de la 
République. 

6 ventôse. Jean-Jacques Dortoman^ ci-de- 
vant général de brigade à Tannée d'Italie, con- 
vaincu d'intelligences avec l'ennemi; Etiemie- 
Thomas de Maussioyi , ci - devant noble et 
intendant de Rouen , complice de la conspira- 
tion contre la République ; Joseph Canel , 
perruquier, coupable d'avoir tenu des propos 



414 JOIHNAL 

tendant au rétablissement de la royauté; Barbe 
Smitli^ veuve Galhau^ conspiratrice, ont été 
exécutés ce jour. 

8 ventôse. Le bois, qui, en nivôse, a été vendu 
quatre cents livres, vaut encore deux cents 
et deux cent cinquante livres la corde. Depuis 
deux jours le froid a repris ; le ciel se joint aux 
hommes pour exterminer la nation. Les ci- 
devant dévotes ont beau jeu pour dire que c'est 
le bon Dieu qui nous châtie. En pluviôse on 
avait volé, malgré la g:arde. des planches à la 
guillotine ; ce matin , en allant à la Concier- 
gerie, nous avons trouvé sur le pavé un homme 
étendu. 11 avait voulu aller chen^her de Teau à 
la rivière, car les porteurs ont triplé le prix de 
la voie ; il était tombé sur le quai, et n'avait pas 
eu la force de se relever ; il nous a dit que depuis 
deux jours il n'avait pas mangé. Nous avons 
eu trois charrettes aujourd'hui à conduire, des 
condamnés de tout âge, de tout sexe, de toute 
condition; hommes, femmes, vieillards, jour- 
naliers , nobles , prêtres et marchands ; ils 
étaient quinze. Sur le chemin des gens ont 
crié : Bravo ! d'autres : A la bonne heure ! Une 



DE CHAULES-HENRY SANSON 41." 

fois décidée, la folie de l'homme ne reste jamais 
médiocre. Il y a des hommes assez insensés pour 
mettre vanité à ce que Paris fasse mieux en ce 
genre que n'ont fait les départements. Ils di- 
sent : Lyon et Nantes les suppliciaient par cent, 
nous autres nous devons les supplicier par mille. 
Ceux qui pensent comme cela ne sont pas nom- 
breux , mais ils se montrent et font du bruit , et 
les braves gens se cachent et se taisent. Ont été 
exécutés : Jacques-Casimir Hemij^ ex -curé 
constitutionnel d'Ebervillers (Moselle), conspi- 
rateur; Elisabeth, et Marie-Jeanne Barleron, 
maîtresses de pension à Orléans, convaincues 
d'avoir recelé des prêtres insermentés; Jacqnss- 
Séhastien Hautz^ juge de paix à Sarre -Libre 
(Moselle) , conspirateur et contre-révolutionnaire ; 
Jean Hamburger, quincaillier à Sarre -Libre , 
coupable d'avoir entretenu des intelligences 
avec l'ennemi; Cliarles Gerl, négociant à For- 
bach , conspirateur; Marie- Hélène Fonty, 
épouse divorcée du ci-devant de Dreyres, émi- 
gré, intelligences avec l'ennemi; André Du- 
sable, négociant de Sarre-Libre, conspirateur; 
Jacques-Martial Ploquin, prêtre du séminaire 



4:« JOURNAL 

de Saint-Sulpice , conspirateur; Jean-Pierre 
SUarff, négociant de Sarre-Libre, convaincu 
d'avoir correspondu avec des émigrés; Etienne- 
Claude de Marivetz^ ci-devant noble et écuyer 
de l*ex-roi, complice de la conspiration du 
10 août; Joseph-Mathieu Nélis, secrétaire du 
juge de paix du canton de Wisten (Moselle) , 
convaincu d'avoir participé à des manœuvres 
contre -révolutionnaires; Guillaume Schmithy 
chamoiseur, de Sarre -Libre, conspirateur. Ce 
dernier avait quatre-vingts ans. 

10 ventôse. Robespierre et Couthon sont 
malades et les Cordeliers dansent sur la table; 
hier, ils ont déclaré que les citoyens Camille, 
Fabre et d'autres devaient être précipités de 
la Montagne. En même temps ils exploitent 
les souffrances du peuple qui sont grandes ; ils 
en accusent la Convention et parlent de re- 
commencer le 2 juin. Que deviendrons-nous 
s'ils triomphent? Depuis que la guillotine est à 
l'ordre du jour, les inventeurs se torturent la 
cervelle pour la modifier. Plus de vingt projets 
ont été soumis au Comité, mais ils étaient tel- 
lement saugrenus que des vingt, il n'en a fait 



DE CHARLES-HENRY SANSON 417 

expérimenter qu'un seul. Dans celui-là, une 
trappe s'ouvrirait à gauche de la bascule, et le 
corps du supplicié gUsserait dans des mannes 
placées sous la guillotine, ce qui éviterait Ten- 
combrement sur la plate-forme. Le citoyen 
Vouland, représentant, et deux citoyens, em- 
ployés des Comités, ont voulu assister à Fessai. 
Les ressorts ont mal fonctionné et les sacs de 
sable qu'on avait placés sur la bascule sont 
restés deux fois engagés dans la trappe. Le 
citoyen Vouland m'a demandé mon avis. Je 
lui ai fait observer que cette modification était 
pleine de dangers ; que si Ja trappe venait à 
ne pas se refermer plus correctement qu'elle 
ne s'ouvrait, les exécuteurs ou les condamnés 
pourraient tomber avec les cadavres, ce qui 
serait un triste spectacle. Il m'a dit: 

— Tu as raison; d'ailleurs on n'y gagnerait 
pas une tête à l'heure, c'est le moyen d'aller 
plus vite qu'il faudrait chercher. 

Moi, je n'ai rien trouvé à lui répondre et il 
est parti. Nous avons guillotiné cinq condamnés 
aujourd'hui : Claude Moreau^ entrepreneur de 
subsistances militaires, convaincu de prévari- 

IV 27 



418 JOURNAL 

cation dans une fourniture de chevaux ; Errir- 
manuel-Nicolas-François Laricélle^ capitaine 
au 67® régiment à Tannée du Rhin, coupable 
de manœuvres tendant à ébranler la fidélité 
des soldats; Julienne Oremoux^ femme Pernon, 
fanatique et contre-révolutionnaire; Nicolas 
Flobert, vétérinaire à Nogent-sur-Marne, cou- 
pable de propos inciviques et contre-révolu- 
tionnaires, et Pierre-Elie Ferrand, chef de 
brigade à l'armée du Nord, convaincu d'avoir 
cherché à ébranler la fidélité de ses soldats en- 
vers la nation. 

11 ventôse. Noël Descliam'ps^ homme de loi, 
condamné par le tribunal révolutionnaire 
comme complice de la conjuration fédéraliste, 
et Laurent Veyrent dit Seyssel, ex-procureur, 
convaincu d'avoir tenu des propos inci\iques, 
ont été exécutés. 

13 ventôse. Le tribunal révolutionnaire apure 
ses comptes avec les citoyens des campagnes ; 
c'est Chrétien qui l'a dit à la buvette, après la 
séance. On a envoyé deux charrettes à la guil- 
lotine aujourd'hui; presque tous les condamnés 
étaient des laboureurs. Nous avons eu un acci- 



DE CHARLES-HBNRY SANSON 419 

dent bien regrettable. Comme il ne restait 
plus qu'un condamné à supplicier, mon gar- 
çon Henry, qui était aux paniers, m'ayant ap- 
pelé , j'ai été à lui. Larivière qui était au 
déclic, a oublié de relever le couteau, de sorte 
que, lorsqu'on a basculé le condamné La- 
roque, son visage a porté sur le fer tout san- 
glant. Il a poussé un cri horrible. J'ai couru ; fait 
redresser la bascule et relever le couteau. Le 
condamné tremblait dans les sangles que c'é- 
tait ime épouvante. Le peuple nous a hués et a 
jeté quelques pierres. Ce soir, le citoyen Fouquier 
m'a fait appeler et m'a vertement réprimandé; 
je l'avais bien mérité, car avec une telle mis- 
sion, et en tels moments, on n'a pas le droit 
d'être inattentif ime seconde. Le citoyen Fou- 
quier a vu que j'étais tout contrit de ma faute, 
et il m'a renvoyé plus doucement que je n'au- 
rais espéré. Treize exécutés (1). 

(1) Joseph Lecourt, négociant de Lyon, convaincu d'a- 
voir pris part à Finsurrection de cette ville. Jea7i Baptiste 
Poupart'Beaubourg, administrateur de la marine, con- 
vaincu d'avoir été Tun des agents de Lafayette, Pitt et 
Brissot. 



420 JOURNAL 

14 ventôse. Aujourd'hui ont été suppliciés 
les nommés François-Etienne'Joseph Champ- 
Jletiry, ex-chevalier, capitaine au 10® régiment 
de cavalerie, condamné pour avoir entretenu 
une correspondance avec un émigré; Jean- 
Nestor Cha/icelj général de brigade à Tannée 
du Nord, traître à la patrie; René-Pierre En- 
jîibaut^ ex-homnie de loi, dragon au 2* régi- 
ment, conspirateur et fédéraliste, et avec eux 
deux imprimeurs-libraires, les nommés Jacqtf es- 
Pierre Montagne y ex-curé de Tocquin ; Pierre Miche- 
oion^ldihouTexiT; Loîds-Billard, sabotier; Pierre Mazuzé , 
tisserand, à Jouv-sous-Morin ; Pierre-Louis Profit^ labou- 
r.iur; Lonis Prunelle, maître d'école à la Meilleroye; /^fl>/- 
Etiennc Rahij, garde des bois nationaux, instigateur ou 
complice de la rébellion des communes de Maupertuis, La 
Ferlé-Gaucher, Rosay, etc. 

yicolas-Aittoinc Rcnuj, ex-curé do Maupertuis, conspi- 
rateur. 

Pii'rrC'Jcait SutirdiUc , ci-devant avocat à Ghâteau- 
Gontliicr, convaincu d'avoir pris part aux complots des fé- 
déralistes. 

Joseph Laval, garde-chasse, convaincu d'avoir été un 
des complices de la conjuration de Goulommiers. 

Jean-Louis de Laroque^ ex-vicomte, général de brigade, 
condamné pour avoir pris part à la conjuration de Du- 
mouriez. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 421 

François Froullé et Thomas Levigneiir, Ces 
deux condamnés avaient imprimé en avril 1793 
un ouvrage ayant pour titre : Liste comparative 
des cinq appels nominatix^ et dans lequel était 
racontée la mort du feu roi. Le livre a été 
brûlé devant eux sur Técliafaud. 

15 ventôse. Dans leur séance d'hier soir les 
Cordeliers ont proclamé l'insurrection. En al- 
lant à la Conciergerie, j'ai traversé les Arcis; 
je n'ai remarqué aucun symptôme d'émotion; 
les groupes n'étaient ni plus nombreux, ni plus 
bruyants que tous les jours. Si la journée a 
ressemblé à la matinée, le père Duchêne pour- 
rait bien apprendre à son tour si décidément 
le rasoir national a le fil, comme il disait. En 
revanche, le peuple de la guillotine, qui est 
tout aussi bien le peuple des Cordeliers, était 
tout échauffé par les discours qu'il avait enten- 
dus. Jamais les condamnés n'ont été assaillis 
avec tant de vivacité; sur le quai, on a crié: 
« A l'eau les aristocrates ! » ce qu'on n'avait pas 
fait encore, et en même temps ils essayaient 
de forcer les gendarmes. C'est le retour de Car- 
rier qui a valu cette nouveauté. On était très- 



422 JOURNAL 

consterné dans les prisons, m'a dit Rivière; 
mais, à la Conciergerie, cela est moins \dsible ; 
car, en fait d'espérances, les pauvres malheu- 
reux qui sont là n'ont pas grand'cliose à per- 
dre. Nous avons aujourd'hui supplicié encore 
un père et ses deux fils: Gitillemant Salnf- 
Sonflet^ ex-capitaine de cavalerie; Anne-Mi- 
chel, e\ Anne-Claude Guillemant SaintrSouplet; 
le premier, ex-vicaire de Montpellier, et le se- 
cond, ex-écuyer du roi. Dans la charrette, 
Savit'Sonjplet, le prêtre, exhortait son frère et 
son père en leur parlant de Dieu. Ils sont morts 
très-courageusement tous les trois. Avec eux, 
ont été guillotinés : leur domestique, Laurent 
Briixelle; Antoine- Mathieu Dufresnoy^ capi- 
taine au 29^ régiment, à TarméeduNord, con- 
vaincu d'avoir été le complice de la conspira- 
tion deDumouriez, ei Pacôme Saint-Lamhert, 
commis au bureau de la guerre,, pour avoir 
pris part aux attentats du 10 août. 

IG ventôse. Hier, le tribunal avait condamné 
à mort le nommé Louis SoMn^ qui avait ap- 
posé sur le mur de l'église Saint-Jean, à Troyes, 
un placard sur lequel était écrit : « A la der- 



DE CHARLES-HENRY SANSON 423 

nicvre décade on a célébré la mort de Louis, 
soi-disant dernier tyran, et à la première dé- 
cade on célébrera la naissance de cent mille ty- 
rans. Vive la Répibliquel A bas les clubs \ Ce 
sont eux qui font toîis nos maux. Peuple^ n'a- 
bandonne jamais la loi de DievA C'était un 
vieillard de soixante-quinze ans; malgré son 
âge, il était très- exalté. Dès en sortant de la 
prison, il commença de prêcher le peuple, lui 
disant que, par ses crimes, il avait mérité ses 
maux, et qu'il fallait s'humilier devant Dieu^ 
pour mériter sa miséricorde. Il fut arrêté tout 
de suite par les cris et huées, et comme il vou- 
lait continuer, on lui jeta des immondices. Alors 
il félicita ses compagnons qui étaient trois (1), 
sur leur destinée, parlant de la gloire qui at- 
tendait ceux qui mouraient de la main des mé- 
chants, et, se tournant enfin vers moi, il me dit 

{)) Jean- Baptiste Davesne, général de division à Tannée 
du Nord, traître à la patrie, pour avoir refusé de marcher 
contre Ostende avec dix-huit miUe hommes, n'en ayant 
que douze à quinze cents à combattre. Jacques O'Morany 
général de division, traître à la patrie, en contrariant les 
flancs du général en chef. Nicolas Reverdotj copiste, pour 
avoir copié des écrits contre-révolutionnaiies. 



424 JOURNAL 

que j'avais guillotiné Louis XVI, que Dieu 
voulait que je guillotinasse encore les faux rois 
qui avaient pris la place du vrai roi ; qu'alors, 
il me frapperait à mon tour, pour me punir du 
sacrilège. 

Il parlait avec tant de véhémence et avec un 
accent si convaincu, que j'étais un peu troublé, 
et ne savais que l'engager à se calmer. Il sou- 
tint son personnage jusqu'à la fin, et cria trois 
fois : « Vive le roil » avant d'être lié. Peut- 
être était-il fou? 

17 ventôse. Guillotinés ce jour, à trois heures 
de l'après-midi : Œaude Comparet^ inspecteur 
général des postes à Paris, convaincu d'avoir 
entretenu des intelligences avec les eimemis; 
Jacques-Marie Dachemin, secrétaire du ci-de- 
vant prince de Condé, correspondance avec un 
émigré; et Gilbert de Grassin^ ex-noble, 
contre-révolutionnaire. 

18 ventôse. Un particulier, qu'à son accent 
on reconnaissait pour un Anglais, s'est présenté 
aujourd'hui à mon domicile, et, sans préambule, 
m'a offert dix livres sterling si je voulais l'ad- 
mettre pour un jour au nombre de mes aides. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 425 

J'avais toutes sortes de raisons d'être surpris de 
la proposition; je lui demandai si c'était la 
haine , qu'en bon Anglais, il portait aux Fran- 
çais, qui lui avait inspiré un désir si étrange. 
Il m'a répondu qu'il n'aimait ni la France ni 
les Français, mais que son aversion n'entrait 
pour rien dans son dessein ; que la curiosité seule 
l'avait attiré à Paris, qu'il avait voulu voir de 
près une révolution dont le monde entier s'oc- 
cupait, et que, pour que sa promenade fût com- 
plète, il était nécessaire qu'il eût assisté de près 
à une exécution au moins. Je lui fis alors 
observer que sa curiosité pouvait lui coûter bien 
cher, que nous étions en guerre avec son 
pays et que s'il était reconnu, ce qui, vu les 
imperfections de son déguisement, me sem- 
blait très-probable, il serait certainement con- 
sidéré comme un espion et traité comme tel; 
enfin je me refusai nettement à sa demande. Il 
m'avait écouté avec un imperturbable sang- 
froid; quand j'eus fini, il me répondit qu'il 
était décidé et que, malgré moi, il viendrait sur 
l'échafaud. 
Je n'ai pu m' empêcher de lui dire : 



426 JOURNAL 

— Prenez garde d'y monter aussi malgré 
vousl 

Il est alors parti en me criant : 

— A revoir. 

Nous avons eu aujourd'hui deux exécutions; 
Lotiis Desacres de Laigle^ ex-comte et maré- 
chal de camp, et Anne-AlexaMdrine-Rosalie 
de Larochefoucanld , tous les deux condamnés 
comme conspirateurs. 

20 ventôse. Le parti de Ronsin et d'Hébert a 
essayé de soulever la Commune. Ils ont de- 
mandé que la déclaration des Droits restât voilée 
jusqu'à ce que le peuple eût exterminé ses en- 
nemis.. On les a écoutés, et c'est tout ; personne 
n'a bougé, pas même Chaumette qui est des 
leurs. On raconte que Ronsin a fait une scène 
au procureur de la Commune après la séance et 
a voulu le frapper. La Convention n'aura pas eu 
à les pousser, les voilà d'eux-mêmes à plat 
ventre; mais la reculade ne les sauvera pas, le 
fossé est au bout. Dès ce matin on les disait 
arrêtés, le bruit est faux; Vincent est venu 
aujourd'hui à la buvette du tribunal. Nous 
avons été à la place de la Révolution pour un 



DE CHARLES-HENRY SANSON ATé 

,seul condamné (1), ce qui malheureusement 
est devenu trop rare. 

22 ventôse. Josépkme-Adélaïde Leclerc de 
Glatigny , ex-religieuse de la Visitation de 
Saint - Denis , convaincue d'avoir caché chez 
elle un prêtre réfractaire (2) ; Martin Blanchet, 
marchand de vins et capitaine des canonniers 
de sa section, coupable d'incivisme en refusant, 
le 10 août, ses canons pour marcher sur les 
Tuileries; Alexandre- Pierre Cochois, archi- 
tecte , complice de Brissot et de Roland ; ont 
été exécutés ce jour. 

24 ventôse. La nuit dernière Ronsin, Vincent, 
Hébert, Momoro, Laumur, Ducroquet, Ancard, 

(1) Charles-Etienne Vauvray,\\ommG de loi et juge de 
paix, âgé de cinquante-neuf ans, condamné à mort pour 
avoir dit que les membres de la Convention étaient des 
gueux qui travaillaient à leur intérêt personnel, des bêtes 
qui faisaient de mauvaises lois; que les volontaires feraient 
mieux de travailler que de défendre une mauvaise cause ; 
que les assignats seraient bientôt avilis au point qu on les 
balayerait dans les rues comme de la poussière. 

(2) La sœur de Glatigny avait dit au tribunal avec une 
audacieuse franchise que, jusqu'à son dernier soupir, elle 
regretterait Tancien régime. Herman fit ajouter dans les 
considérants du jugement : parce qxiil est plus lucratif. 



428 JOURNAL 

ont été arrêtés. Les détails de la conspiration 
font frémir; on dit qu'ils avaient formé le projet 
de recommencer septembre , et qu'ils devaient 
piller la Monnaie et le Trésor public ; mais le dis- 
cours du citoyen Saint-Just, et surtout le décret 
de la Convention qui punit comme complice tout 
individu qui cachera chez lui ou ailleurs des 
condamnés mis hors la loi, a mis un peu de noir 
dans la joie causée par Tarrestation des enra- 
gés. Le tribunal avait condamné hier le nommé 
Pierre Verrier, fermier du département de 
TAube, pour propos contre - révolutionnaires , 
et aujourd'hui Gilbert Soitchon, ex-conseiller, 
convaincu de conspiration contre-révolution- 
naire. Le pauvre laboureur s'en est allé à la 
mort avec une colère qui ressemblait à de la 
folie; il a répété tous les propos qui avaient 
motivé sa condamnation , disant que la nation 
était gouvernée par des gueux, qu'elle ruinait 
tous les propriétaires et les fermiers , que tant 
que la France n'aurait pas de roi elle n'aurait 
pas de pain, que la Convention n'était composée 
que de va- nu- pieds ,^ etc. Le peuple prenait 
plaisir à l'exciter, comme on excite les chiens 



DE CHARLES-HENRY SANSON 429 

hargneux. 11 finit par leur dire qu'il s'en allait 
tout consolé, et que la guillotine ne lui faisait 
pas peur, que la nation aurait bien son sang 
pour boire, mais qu'elle n'aurait pas son argent 
pour manger, qu'il Tavait jeté dans la rivière 
avant son arrestation pour ne pas enrichir les 
voleurs. — Il a tant crié que la parole lui a man- 
qué ; alors il a pleuré, mais comme de fureur, de 
ne pouvoir continuer. 

20 ventôse. Nous avons eu ce jour une ter- 
rible journée ; dans la séance d'hier, le tribunal 
avait prononcé seize condamnations. Hier, à 
deux heures, je me tenais prêt; mais le citoyen 
' Fabricius me dit que, comme il tombait grande 
pluie, il serait bon de remettre au lendemain 
matin ; que l'accomplissement de la justice du 
peuple devait avoir des témoins, afin de pro- 
pager l'horreur du crime de lèse -nation , que 
cela me ferait une belle journée et que les pa- 
triotes ne se plaindraient pas. Ce matin donc 
j'ai été à la Conciergerie avec quatre charrettes; 
trois seulement ont servi. Ont été suppliciés ; 
D'ger-Nicolas Faidquier, ex-procureur à Cla- 
mecy ( Nièvre ) ; Claude Tengueur, garde des 



430 JOURNAL 

bois nationaux à Armes (Nièvre) ; Barthélémy 
du Verne ^ ex -noble et maréchal -de -camp, 
domicilié à Nevers; Jean -Antoine Daubin^ 
curé de Chancourt , département de ITonne ; 
Marie - Françoise - Hyacinthe Four nier, ci- 
devant marquise de Chabannes, demeurant à 
Nevers (Nièvre) ; Basile Chevan de Mangerie, 
ex-noble, domicilié à Clamecy ; Jacques- Félix 
Boucheron, inspecteur de la navigation de la 
ri\ière d'Yonne, àClamecy; Henri Labussinr, 
ex-noble , domicilié à Billy ( Nièvre ) ; Jean- 
Baptiste - Alexis de Lardenelle , lieutenant- 
colonel au 10^ régiment de chasseurs à cheval, 
domicilié à Clamecy; Etienne-Julien Touyon^ 
ci -devant curé de Saint -Cyr- des -Autrans 
(Nièvre); Jean-Baptiste Tenaille de Lesnatcx, 
ex-garde constitutionnel du ci-devant roi, do- 
micilié à Clamecy; Jacques Portepain^ ex- 
cai*é de la paroisse d'Onague (Nièvre) ; tous 
convaincus d'avoir pris part, comme instigateurs 
ou comme complices, aux troubles dont le dé- 
partement de la Nièvre a été le théâtre. Charles- 
Régnault de Bellecise, ex-noble et officier au 
régiment de Larochefoucauld ; Anselme Beau- 



DE CHARLES-HENRY SANSOH 431 

devent, prêtre à Paris, convaincu d'avoir donné 
asile au sieur Régnault de Bellecise, conspira- 
teur condamné à mort ; Jacques-Nicolas San- 
gU'Dmnontos , appelé Longcliam'p^ autrefois 
valet de chambre de la ci-devant reine, mar- 
chand de bois à Paris, complice de la conspira- 
tion du 10 août. Le citoyen Fabricius ne s'est 
pas trompé, ce qu'il appelle le peuple a paru 
très-satisfait; mais je remarque aussi qu'on ne 
voit plus dans les maisons, une seule personne 
aux fenêtres, quand nous passons. L'exécution 
a duré trente-deux minutes. 

27 ventôse. Chaque jour je vais de bon ma- 
tin à la Cîonciergerie ; les prisonniers attendent 
les nouvelles de ceux qui sont partis la veille, 
avec autant d'impatience qu'un frère qui va 
savoir si son frère est arrivé à bon port au 
terme de son voyage. Je raconte donc, tantôt 
à Richard, tantôt à Rivière ou à Toustin, ce 
qui s'est passé dans le trajet ou sur la place ; 
ce qu'ils ont dit et comment ils sont morts, et 
l'un ou l'autre va le répéter aux prisonniers. 
Ensuite je vais chercher l'ordre en haut. Ce 
jour ont été conduits et suppliciés: Pierre- s 



432 JOURNAL 

Jacques Goclail, ci-devant ^mr^'w/i* de Cieurac, 
membre de la ci-devant administration pro- 
^dnciale de la ci-devant p^o^dnce de Montau- 
ban, convaincu de complicité dans une con- 
spiration dans le département de THérault; 
Charles Carrier, négociant en armes à Saint- 
Etienne, convaincu d'avoir /ourni des armes 
aux rebelles de Lyon; Pierre Musqninet , 
maire de la commune d'Ingouville, complice 
de manœuvres contre-révolutionnaires dans la- 
dite commune ; avec eux est mort PieiTe Qur- 
thieau, ci-devant général en chef des armées 
de l'Ouest. Il commandait en Vendée au mo- 
ment du soulèvement ; attaqué par des forces 
supérieures dans la ville de Bressuire, dont les 
murs tombaient en ruines, il fit retraite* sur 
Thouars; les rebelles enlevèrent la ville et le 
firent prisonnier. En vain par lès exemples des 
généraux auxquels l'insuccès avait tenu lieu 
de crime, ils lui démontrèrent que la Conven- 
tion ne lui pardonnerait pas sa défaite ; en vain 
ils essayèrent de le retenir ; Quétineau mis en 
liberté voulut rejoindre son drapeau et il a 
payé de sa tête sa confiance dans la justice 



DB CHARLBB-HBNRY SANSON 48B 

révoluMonnaiie. Hânindt de Séchelles, qui a sou- 
vent présidé la CoKfttitictti, l'auteur de la con- 
stitution, a été décrété d'arrestation par le Co- 
mité. Le 26 du présent mois, on a découvert 
chez lui un émigré nommé Catus, auquel il 
avait donné asile . Ce Catus ayant été arrêté, 
Hérault-Séchelles a commis Timprudence d'al- 
ler le réclamer au corp^^e-garde, et le Comité 
de salut public a, sur-le-champ, fait droit à la 
dôaonciation du comité révolutionnaire delà 
section Lepelletier. 

28 ventôse. Georges-Félix Bwrhier, culti- 
vateur, domicilié à Saint-Cyr, département de 
Seine-et-Marne, convaincu d'avoir tenu des 
propos provoquant au rétablissement de la 
royauté, et Louis-Oustave-Auguste Barbier, 
son fils, son complice ; Jean-Baptiste Boissa/r, 
chirurgien major au 2® bataillon d' Angoulême, 
contre-révolutionnaire; Jewiir-Ba/ptiste Valois 
dit la Tempête, capitaine au 2® bataillon de la 
Meurthe, coupable d'avoir cherché à ébranler 
la fidélité des soldats envers la République; 
Pierre-Paul Saint-Paul, ex-noble et commis- 
saire des guerres, complice de la conjuration 

IV 28 



484 JOURNAL 

t 

du 10 août ; Pierre Delaùiê^ journalier, con- 
vaincu d'avoir tenu des diaoeurs contre-révolu- 
tionnaires; Camille Soum^ ex-noble, chef d'es- 
cadron au 7* régiment de cavalerie, conspirateur 
contre-révolutionnaire, ont été guillotinés au- 
jourd'hui. 

29 ventôse. Jeamie-Elisabeth Bertem(x^ sage- 
femme, convaincue d'avoir colporté une lettre 
supposée de Fouquier-Tinville à Robespierre et 
accusant ce dernier de conspiration; LotUse- 
Sylvie de Chamhoran-Villevort^ femme de Bla- 
mont, ex-noble et garde-du-corps, convaincue de 
discours contre-révolutionnaires ; François Le- 
hlond^ ex-curé d'Ivry, fanatique et conspirateur; 
Nicolas DievÂonné, prêtre coupable d'avoir 
tenu des propos tendant au rétablissement de 
la royauté ; Joseph Duruey^ administrateur de 
la trésorerie nationale, conspirateur; Jean- 
Baptiste Goursatilt de Merly, ci-devant tré- 
sorier de la généralité de Poitiers, convaincu 
d'avoir pris part à des complots contre la li- 
berté ; Marcelle-Âimée Sasmer^ ex- religieuse 
de Tordre de Fontevrault ; Françoise de Péri- 
gordj ex-noble, convaincue d avoir fait émigrer 



DE CHARLES-HENRY SANSON 435 

ses deux fils; Grégaire Zatelise, carabinier au 
4* bataillon de dhasseurs francs, coupable 
d'avoir cherché à ébranler la fidélité des soldats 
envers la République ; condamnés h la peine de 
mort par le tribunal révolutionnaire dans les 
séances d'hier et d'aujourd'hui, ont été sup- 
pliciés sur la place de la Révolution ; avec eux 
est mort, Claude-Zouis Mazuyer, député de la 
Côte-d'Or, et mis hors la loi par suite des jour- 
nées du 31 mai et*2 juin. 

1*' germinal. Le procès des cordeliers Vin- 
cent, Hébert et autres, a commencé ce ma- 
tin (1). On dit qu'il tiendra plusieurs séances; 
peul^être, comme cela s'est passé lors de l'af- 
faire des députés, le tribunal expédiera-t-il 
une ou deux affaires avant l'audience; mais si 
nous avons encore à accomplir notre triste 
voyage de tous les jours, au moins ne verrons- 
nous plus tomber de têtes par dizaines. Nous 
avons eu deux condamnés aujourd'hui, tous 

(1) Dumas présidait. Les juges étaient Foucault, Braver, 
Masson, Subleyras; le jury était formé des citoyens : 
Dix- Août, Gravier, Ganney, Benoît Trey, Renaudin, To- 
pino-Lebrun, Laporte, Fauvetty, Didier, Lumière et Trin- 
chard. 



496 JOURNAL 

deux fkbricatetirs de faux assignats: Louis- 
Gahrîd' Jacques PMlippùnmu^ marcliaiid de 
grains, et Dominique-Benoît Nait^ liqnoriste. 
En revenant de la place de la Révolution, le 
citoyen Fouqnier m'ayant ordonné de demeu- 
rer en permanence tant que durerait le procès, 
je suis entré dans la salle de Taudience. Ils 
étaient vingt sur les bancs. Hébert était pâle 
et très-décontenancé, il balbutiait quand il 
parlait ; Ronsin et Momoro avaient l'air de dé- 
fier les juges; le petit scélérat de Vincent se 
démenait comme un diable. Pache, l'ex-futur 
grand-juge, n'a point été compris dans le dé- 
cret^ c'est un brevet d'imbécillité qu'on lui 
décerne, mais la vie vaut bien cela. La femme 
de Quétineau, exécuté l'autre jour, est parmi 
eux on ne sait trop pourquoi. Ri\ière m'a ra- 
conté que, dans les premiers jours, ils se dis- 
putaient entre eux, s'accusant mutuellement 
de leur perte. C'est Anacharsis Clootz qui leur 
a fait comprendre que ces récriminations ne 
servaient qu'à rendre leur sort plus misérable. 
Lorsque Hébert est arrivé à la prison, les an- 
ciens prisonniers l'ont bafoué ; Ronsin a pris sa 



DE CHARLES-HENKY SANSON 497 

défense, il en est résulté une rixe entre lui et 
un nommé Collignon. On les a mis au cachot, 
6t depuis, Hébert et ses amis font bande à part. 
Le banquier Kock, chez lequel ils faisaient 
tant de festins, partagera leur sort; il voudrait 
continuer son emploi à la Cîonciergerie. Il a dit 
que, s'ils étaient condamnés, il donnerait en- 
core un repas à ses amis, la veille de leur mort. 
Sans doute, ils voudraient parodier les députés 
girondins ; mais pour y réussir il faut avoir 
plus de cœur que de ventre, et ce n'est pas 
leur fait; aussi, je gage bien que leur souper, 
s'il a lieu, sera vraiment un souper funèbre. 

3 germinal. Henry a fait seul le service au- 
jourd'hui (1) ; je suis demeuré en permanence, 
décidément le citoyen Fouquier ne sait pas faire 
languir les condamnés, si condamnés il y a, 
et c'est peu douteux. — Le père Duchesne est 
déjà mort civiquement; une dtoyeime est 
venue raconter qu'Hébert, ayant été recueilli 

(1) Exécuté ce jour, Louis Moulin dit le Roy^ directeur 
de poste aux lettres, convaincu d*avoir vendu à son profit, 
des imprimés envoyés par le gouveri^m.9nt aux foi^o- 
tionnaires. 



438 JOURNAL 

par un individu qui avait eu pitié de sa 
détresse, avait emporté des serviettes, des che- 
mises et jusqu'à des matelas, sans doute pour 
mieux se souvenir de l'hospitalité qu'il avait 
reçue. Voilà qui est pis que les filouteries dont 
parlait Camille. Le petit Vincent est moins jac- 
tancîeux de moitié; il paraît que lui aussi 
n'était qu'un demi-honnête homme. Un citoyen 
l'a accusé d'avoir volé des couverts en argent. 
Il a crié à la calomnie ; mais c'est une vieille 
rubrique qui ne persuade que si Ton apporte 
autant de preuves que l'on fait de bruit, et il 
faisait beaucoup plus de bruit qu'il n'apportait 
de preuves. Ronsin est toujours solide : il ne se 
défend pas, parce que, dit-il, c'est im procès 
politique et, qu'en pareil cas, l'existence de Tac- 
cusé est le crime. Clootz était triste, mais très- 
calme et très-digne ; il avait fait une brochure 
intitulée : la RêimWque universelle, dans la- 
quelle il se déclarait l'ennemi personnel du bon 
Dieu, et soutenait qu'il fallait le remplacer par 
le peuple souverain du monde ; que l'univers 
se réunirait au peuple français, qui était le 
peuple-dieu, pour former sa grande République; 



DE CHARLES-HENRY SANSON 438 

on lui a amèrement reproché cet écrit, et Re- 
naudin a prétendu qu'il ne l'avait composé 
qu'afîn de donner un prétexte aux coalitions 
des têtes couronnées contre la France. Clootz 
lui a répondu : 

— On ne peut me suspecter d'être le partisan 
des rois; il serait bien extraordinaire que 
rhomme brûlable à Rome, pendable à Lon- 
dres, rouable à Vieime, fût guillotiné à Paris. 

Clootz est un fou de bonne foi qui mérite une 
douche d'eau froide, mais pas du tout une dou- 
che de fer. Si ses messes de la Raison ont été 
im scandale, au moins était-il loin d'être san- 
guinaire comme les autres et n'a-t-il fait de 
mal à personne. Et puis, il faut le dire, les 
procédés du tribunal sont si singuliers, qu'ils 
intéressent à tous ceux que l'on voit devant lui, 
quels qu'ils soient; j'ai entendu reprocher à 
Clootz, d'être né Prussien et riche; c'est si 
injuste que cela en devient bête. Le procès se 
continue demain. 

4 germinal. L'exécution a eu lieu ce jour. 
— L'audience avait été reprise à dix heures du 
matin, le président Dumas a fait un discours 



440 JOURNAL 

lèudroya&t (1), les jurés soat aajtrés dans leur 
salle; vers ittidi et desni ils oat dâan^ leur dé> 

(1) Le résumé de Dumas ne le cède en rien en violence à 
ceux que prononçait Herman; celui du 4 germinal peut 
rester comme un monument de l'impartialité ^e les prési- 
dents du tribunal révolutionnaire apportaient dans cette dé- 
licate partie de leurs fonctions. Le voici tel que le reprodui- 
sirent les journaux du temps : 

c U n'y a point eu de conspiration Y Kaves^^ous pas formé 
le projet barbare d'affamer le peuple, organisé une disette 
factice ; dans vos fureurs, n'avez-vous pas redouté le retour 
de l'abondance ? N'avez- vous pas, dans vos écrits, vos dis- 
o^urs et vos maxKBuvres, tenté d'avilir la représentation 
nationale, les comités de salut public et de sûreté générale Y 
N'avez-vous pas attaqué à la fois tous les pouvoirs, toutes 
les autorités pour détruire le gouvernement? N'ave»-vous 
pas préparé des armes, rassemblé des troupes, enrôlé des 
conjurés jusque dans les prisons? N'avez-vous pas appelé 
à l'exécution de vos projets liberticides et parricides, les 
faux partriotes , les hypocrites ambitieux , les modérés, les 
fédéralistes, les brigands de l'ouest, les royalistes, les com- 
plices de Précy, les conspirateurs même placés sous le 
glaive de la loi ? 

» n n'y a point eu de conspiration? N'avez-vous donc 
pas jeté un voile impie sur la déclaration des Droits de 
l'homme; provoqué dans les sections, dons les sociétés, la 
révolte sous le nom d'insurrection; affiché des placards 
pour soulever le x)euple, le porter à demander un maître, 
en lui promettant à ce prix l'abondance? Ne voit-on pas 
vos douze fausses patrouilles préparées pour égorger les 
gardes, ouvrir les prisons, réunir tous les traîtres, s'em- 



DE CHARLES-HENRY 8 ANSON 241 

claration en publie. Dix-neuf des accusés étaient 
condamnés ; un seul acquitté, le citoyen Labou- 

parer du Pont-Neuf, de l'Arsenal, de la Commune, de la 
Monnaie, du Conseil exécutif; assassiner le commandant 
général au Luxembourg? On entend encore le tocsin qui 
devait provoquer le désordre, rallier les conjurés, donner le 
signal du massacre et de Tincendie ! N'aviez-vous pas pré- 
paré votre retraite dans Tîle Saint-Louis, où vous espériez 
vous retrancher comme les brigands dans File de Noir- 
çioulier? 

» Vous parlez d'insurrection? Et contre qui cette pré- 
tendue insurrection devait-elle être dirigée , lorsque la 
tyrannie a été anéantie avec le tyran sur l'échafaud, lors- 
que la puissance du peuple a indiqué, dans la fameuse 
journée du 31 mai, les complices du tyran qui ont partagé 
son supplice; lorsque tous les pouvoirs émanent du peuple, 
qu'ils s'exercent pour lui; lorsque dans le sein de la Con- 
vention, les mesures salutaires, les principes républicains 
sont discutés et jamais combattus, ni violés; lorsque, après 
avoir tout fait pour le peuple, la Convention se demande 
encore chaque jour ce qui reste à faire pour accélérer la 
jouissance de la prospérité qu'elle a assise sur des bases 
inébranlables; lorsqu'elle annonce sa pureté, son inflexi- 
bilité, sa force, en frappant indistinctement toutes les fac- 
tions, en livrant à l'examen sévère de la justice ceux de ses 
membres pour lesquels les dehors de la probité n'étaient 
que les voiles de la corruption ; lorsqu'enfin les Comités de 
salut pul)llc et de sûreté générale font trembler l'Europe 
et lo crime armés contre nous^ 

» Faut-il demander contre qui yous provoquiez la ré- 
Tohe^ lorsque voua avex voué au &rd^a3sa8sinB toute la 



442 JOURNAL 

reau, étudiant en médecine. La citoyenne Jeanne 
Latreille, femme du défunt général Quétineau, 

représentation nationale; lorsque vous n'exceptiez de ce 
massacre que vos complices ; lorsque le poignard et le feu 
devaient anéantir les Comités de salut public et de sûreté 
générale, lorsque vous aviez froidement arrêté la mort de 
cent mille patriotes? 

» n n'y a point eu de conspiration? Vos intelligences 
avec l'étranger sbnt-elles douteuses, lorsque vous employez 
son langage, ses moyens, et que votre conduite vous signale 
plutôt encore comme ses valets que comme ses agents; 
lorsque les conférences de vos émissaires sont prouvées ; 
lorsque vos correspondances avec Brunswick ont été vues 
dans les mains du général Ealkreutz ; lorsque vous avouez 
vos négociations avec Dumouriez, la Prusse et l'Autriche ; 
lorsque des banquiers étrangers, agents des tyrans, vous 
distribuaient l'or et tenaient à votre disposition la caisse 
des conspirations. 

» Ames viles, féroces esclaves, n'est-ce donc pas pour un 
maître que vous prépariez tant de crimes? Ce maître ne 
l'avez-vous pas annoncé dans vos placards, sous le nom de 
roi, dans vos discours sous le nom de Gromwell, dans vos 
combinaisons sous le titre d'un grand juge? Ne méditiez- 
vous pas sous quels titres on pouvait déguiser un roi, un 
dictateur, un tyran ? 

» Avez-vous donc pensé que le peuple pût être égaré ou 
corrompu; qu'en lui offrant des noms qui rappelassent 
quelques vertus, vous vous garantiriez des effets de sa 
haine contre la tyrannie ? 

» Oui ! vous avez tremblé en pensant à la raison, à la 



DE CHARLES-HENRY SAN SON 448 

a fait une déclaration de grossesse et a obtenu 
le sni'sis. Il faut que le jugement ait été im- 
primé à Tavance par Nicolas, car il n'y avait 
pas une demi-heure qu'il était rendu, qu'on 
l'entendait crier autour de la Maison de Justice. 
L'ordre était de conduire sur-le-champ les con- 
damnés; Fouquiera dit : 

force, à la vertu du peuple, et ce n'est point ici une des 
moindres preuves de vos forfaits. 

» n est donc bien puissant cet empire de la vertu, puis- 
que le crime ne peut s'en défendre ? Ah ! sans doute, il 
console l'homme de bien ; il tourmente l'homme dégradé, il 
crée, il affermit les empires , anéantit les tyrans et leurs 
complices ! 

» Vous vous dites les hommes de la Révolution , et vous 
étiez les agents de la contre-révolution ; vous vous dites 
patriotes, et vous avez voulu assassiner les patriotes; vous 
vous dites purs, et vous avez déshonoré votre pauvreté 
par un luxe que le crime seul pouvait alimenter ; vous vous 
dites les amis du peuple, et vous ne fûtes jamais que 
d'ambitieux usurpateurs de sa confiance; vous vous dites 
ses défenseurs et vous l'opprimiez, vous l'affamiez, vous 
vouliez devenir ses bourreaux; vous ne vouliez qu'une in- 
surrection morale, et vous projetiez de noyer les amis de la 
liberté dans un torrent de sang; vous ne poursuiviez 
qu'une faction, et vous vouliez élever à la tyrannie un 
trône sanglant sur les cadavres des représentants fidèles au 
peuple et de cent mille patriotes. 

» Dans vos fureurs insensées, avez-vous pu oublier que 



444 JOURNAL 

— Chaque seconde de leur existence devient 
un outrage pour la majesté du peuple. 

J'ai envoyé à la place de la Révolution ; 
Henry acouru rue François-Miron où les char- 
rettes toutes attelées attendaient depuis la veille 
dans une remise ; il est venu au grand trot, et à 
une heure et demie on amenait les condamnés 
dans Tavant-greffe. Ils étaient dix-huit : Jac- 



t3' 



la Convention était puissante parle bien qu'elle a fait; que 
le Comité de Salut public et de sûreté générale veillaient 
jour et nuit pour assurer les destinées de la France ; avez- 
vous oublié que la massue du peuple est toujours levée 
pour assommer les tyrans, et que le glaive vengeur des lois 
est toujours suspendu sur la tête des traîtres. 

» Infâmes ! vous périrez, car c'est trop longtemps retar- 
der votre supplice ; l'étranger ne regrettera en vous que les 
instruments méprisables de ses crimes; l'aristocratie, vain- 
cue encore une fois, désespérera du succès de ses com- 
plots, lorsqu'elle verra que le voile du civisme n'est pas un 
voile sous lequel la conspiration puisse se'dérober à la sur- 
veillance, à l'activité du gouvernement, à la sévérité de la 
justice. Ils trembleront tous les traîtres en voyant que vous 
les devancez à l'échafaud, et le peuple, que vous avez 
trompé, trahi, applaudissant à votre châtiment, sentira 
que plus que jamais il doit être en garde contre vos sem- 
blables; qu'il accélérera la jouissance de son bonheur en 
environnant de sa force et de sa confiance la Convention 
nationale et les Comités qui sont le centre du gouverne- 
ment révolutionnaire. 



DE CHARLES-HENRY SANSON 445 

ques René Hébert^ avant la révolution homme 
de lettres, et employé au contrôle du théâtre des 
Variétés, et aujourd'hui substitut de Tagent na- 
tional et journaliste ; Cliarles-Philippe Honsin^ 
ci-devant homme de lettres, aujourd'hui ad- 
judant général de Tannée révolutionnaire; 
Antoine-François i/i9Wit?rt?, imprimeur-libraire, 
membre du département de Paris et commis- 
saire du pouvoir exécutif; Nicolas Vincent^ 
ci-devant clerc de procureur, aujourd'hui se- 
crétaire général. au ministère de la guerre; 
Michel Laumur^ général de brigade; Jean^ 
Baptiste Clootz^ dit Anacharsis, homme de 
lettres et député à la Convention nationale; 
Pierre- Jean Proly^ rédacteur du journal le Cos- 
mopolite,, Conrad Kock^ banquier hollandais; 
Jacob Perdra^ vice-président de la section de 
Bon-Ck)nseil ; Armayid-Eicbert Leclcrc, chef de 
division au bureau de la guerre ; François Des- 
/f^zo?, marchand de vin; Jean-Antoine-Florent 
Armand^ étudiant en ç!^vsvit^^\ Jean-Baftiste 
Ancard^ garde-magasin général des poudres, 
armes et équipages; Frédéric-Pierre Ducroquetj 
commissaire aux approvisionnements; Antoine 



446 JOURNAL 

Descombes ^ commissaire aux subsistances; Jean- 
Charles Bourgeois^ membre du comité de vé- 
rification de la guerre; Pierre-Ulric Dubuis- 
son^ ex-commissaire du pouvoir exécutif, et 
Alhert Mazuel, ex-commandant de place. J'é- 
tais chez le citoyen Richard, lorsqu'on m'a- 
vertit que les charrettes arrivaient. Je m'en 
fus voir si tout était en ordre, et, en tournant 
autour des voitures, j'aperçus sous im bonnet 
rouge, très-rabattu sur le visage de celui qui le 
portait, une barbe blonde qui m'était étran- 
gère. L'individu voulut s'éloigner, mais j'avais 
déjà reconnu l'Anglais qui m'avait visité quel- 
ques jours auparavant. Trouvant l'occasion 
bonne, avec son argent il avait gagné les aides 
et obtenu d'eux ce que je lui avais refusé, se 
doutant bien qu'une fois en route, je ne le dé- 
noncerais pas. Mais j'étais décidé à ne pas être 
moins enlôté que lui. Nous avions là cinq char- 
rettes; je fis semblant de le prendre pour ce 
qu'il avait voulu paraître, et je lui ordonnai de 
s'en aller avec le charretier, reconduire une 
des voitures à la maison. Il hésitait et a\'ait 
bonne en\ie de répliquer; mais je regardai les 



DE CHARLES-HENRY SANSON 447 

' gendarmes, et il se décida à obéir, non pas 
sans m'avoir fait une grimace qui signifiait : 
Au revoir! Ronsin est arrivé le premier; sa 
démarche était libre et fière comme s'il eût eu 
encore ses chenapans derrière lui. Clootz avait 
aussi tout son sang-froid; il continuait son état 
d'apôtre et prêchait ses camarades, s'adressant 
tantôt à Tun, tantôt à l'autre, souvent à tous, 
les exhortant à ne point démentir leurs prin- 
cipes, leur assurant que tout finirait bien pour 
eux à la guillotine, qu'ils ne trouveraient rien 
par de là, et les suppliant de donner au monde 
le spectacle d'une mort républicaine. La plupart 
du temps le bruit couvrait sa voix, car ses 
compagnons continuaient de s'accuser récipro- 
quement de leur mort. Descombes étant resté 
un instant recueilli; comme ses lèvres remuaient 
convulsivement, Clootz supposa qu'il priait et 
il lui reprocha très-\ivement sa lâcheté. Le 
petit Vincent n'avait pas l'assurance de Ronsin. 
Hébert est entré, soutenu par deux guiche- 
tiers; il ne lui restait pas même la force de lever 
les jambes, ses pieds tramaient sur les dalles; 
il était habillé avec élégance conmie il en avait 



446 JOURNAL 

rhabitude, avec uïie montre dans chactm de 
ses goussets, mais ses vêtements étaient en 
désordre; sa face était aussi livide que si le fer 
de la guillotine eût déjà passé à travers son 
cou; il pleurait, la sueur tombait à grosses 
gouttes de son front. Tant de lâcheté devait 
faire pitié; mais elle excitait la colère de Ron- 
sin, il évitait de tourner les ^j^x du côté de 
son ancien ami ; il s'adressa à Momoro qui, lui 
aussi était un peu abattu, il lui dit : « Nous 
avions mis nos tètes pour enjeu, nous avons 
perdu la partie, il faut payer en gens de cœur. 
La toilette commença; et comme j'avais six 
aides avec moi, elle ne dura que quelques mi- 
nutes et le signal du départ fut donné. Il y 
avait tant de monde dans les alentours, que 
de rintérieur de la prison, et malgré l'épaisseur 
des murs, on entendait les bourdonnements du 
dehors, semblables à ceux que font les mou- 
ches à miel lorsqu'on les trouble. Nous sommes 
sciais par la cour du palais ; lorsque le public 
a vu les dix-huit, il a poussé de si grands cris, 
qui se sont continués si longtemps, que nous 
ne nous entendions plus parler. Celte fois les 



DE CHARLES-HENRY SANSON 44» 

fenêtres des maisons étaient ouvertes dans toutes 
les rues que nous traversions et il n'en était 
pas une qui ne fût bien garnie de curieux. Ce 
qui est assez étrange, c'est que les vauriens 
et les vauriennes qui font notre escorte ordi- 
naire, et auxquels les projets de la clique 
d'Hébert ne pouvaient déplaire , se sont 
monirés les plus acharnés contre lui. Ils lui 
criaient : 

— Fume donc ta pipe, père Duchesne, si tu 
l'as oubliée sur ton fourneau, empruntes-en une 
h Sanson, mais surtout prends bien garde de 
la lui casser. 

— Eh 1 père Duchesne, tu vas regarder à la 
lucarne, tu noiis diras demain dans ta feuille 
ce qu'on y voit. 

— Tu prenais douze sous pour saigner, père 
Duchesne, Chariot est plus généreux que toi, 
il te saignera gratis. 

Autant valait injurier un cadavre, Hébert 
ne devait plus entendre, ses yeux étaient 
troubles comme les yeux d'un mort. Lorsque 
nous sommes passés devant la maison de 
Duplay, les acclamations ont redoublé et 

IV 39 



450 JOURNAL 

se sont prolongées pendant quelques mi- 
nutes. On eût dit que le peuple voulait re- 
mercier Robespierr(^ d'avoir débarrassé la 
France de ces scélérats. Lorsqu'on l'eut des- 
cendu de la charrette, il était si abattu qu'il 
a fallu l'asseoir sur le pavé; car il devait être 
exécuté le dernier. Fouquier, peut-être par 
compassion pour Cloolz, avait ordonné qu'il 
monterait le premier; il a refusé: il voulait, 
disait-il, en vovant tomber la tête de ses com- 
pagnons, se fortifier dans son incrédulité de 
l'autre vie et les engager jusqu'à la dernière 
minute à lairo comme lui; il ajoutait que 
c'était là un privilège auquel on est toujours 
libre de renoncer. Il y a eu un débat entre lui 
et moi. Mais le citoyen huissier me fit signe 
de consentir et je cédai. Descombes fut guillo- 
tiné le premier, ensuite MazueL Bourgeois, 
Amard, Leclerc, Dubuisson, Ducroquet, Kock, 
• Ancard, Pereira, Desfieux, Laumur, Proly. 
Vincent, Momoro et Ronsin dont le courage ne 
se démentit pas une seconde. Lorsqu'il ne 
resta plus ([ueClootz et Hébert, je dis à ceux qui 
étaient en bas. d'amener ce dernier; dans son 



DE CHARLES-HRNRY SANSON 451 

anéantissement il comprit cependant que c'était 
la mort, il recouvra la parole, et balbutia : « Pas 
encore! » Clootz l'entendit et s'élança de lui- 
même vers Tescalier, en criant à plusieurs 
reprises: Vive la fraternité des peuples! Vive 
la Eépnblique du monde ! On monta Hébert, 
qui fut bouclé sur la bascule, il était comme 
évanoui. Je fis signe à Larivière qui était au 
déclic; mais soit qu'il ne m'eût pas vu, soit 
plutôt qu'il voulût flatter la rage sanguinaire 
dont le peuple était animé contre le Père-Du- 
cJiesne, il n'obéit pas. Je me suis alors élancé 
vers lui et j'ai décroché moi-mèmo la corde 
qui tient le couteau suspendu. On a crié avec 
un grand enthousiasme : Virr In Ràpvhlique^ 



FIN T)U QCATKIKMK VOLUME. 



TABLE DU TOME QUATRIEME 



PagM 

1. La Messe expiatoire 1. 

II. Le Tribunal révolutionnaire 59 

III. Premières exécutions Ib 

IV. Conspiration de la Rouerie 99 

V. Charlotte Corday 113 

VI. Custine 151 

VIL La Reine 175 

VIII. Jugement 191 

IX. Les Girondins 241 

X. Adam Lux. — Le Due d'Orléans 285 

XL Madame Roland. — Bailly 301 

XIT. Journal de Charles-Henry Sanson 339 

XIII. Journal de Charles-Henry Sanson ( Suite) 403 



FIN DE LA TABLE. 



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CECIL H. GREEN LIBRARY 


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(4Î5) 723-1493 


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