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Full text of "Serbes, Croates et Bulgares; études historiques, politiques et littéraires"

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CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT 

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SLAVIC STUDIES 



Serbes 
Croates 

et Bulgares 



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Louis LEGER et G. BARDONNAUT, Capitaine du Génie breveté. 



LES 



RACINES DE LA LANGUE RUSSE 

Paris, iSg/t, in- 12 cartonné. . 5 fr. 

CET OUVRAGE DONNE LA CLEF DU VOCABULAIRE RUSSE 



LOUIS LEGER 

MEMBRE DE l'iNSTITLT 
PROFESSKL'R AU COLLÈGE DE FRANCE 



Serbes 
Croates 

et Bulgares 

ÉTUDES HISTORIQUES, POLITIQUES 
ET LITTÉRAIRES 



LES ORIGIIVES DE LA DATION SERBE. LA 

LITTÉRATURE SERBO-CKOATE. GEORGES d'eS- 

CLAVONIE, CHANOINE lÉNlTENClER A lOUKS. 

LA CULTURE INTELLECTUELLE EN BOSNIE-HERZÉ- 

GOVI^E. l'iLLYRISME. LA RENAISSANCE 

INTELLECTUELLE DES SERBES. MOLlÈKE A 

RAGUSE. LES USKOKS. — LE POÈ.ME NATIONAL 

DU MONTÉNÉGRO. LA GUZLA DE .MÉRIMÉE. 

l'ÉvÊQUE STROSSMAYER. LE CENTENAIRE DE LA 

LITTÉRATURE BULGARE. LA BULGARIE MODERNE. 

LE ROI FERDINAND. UNE EXCURSION A SOFIA. 



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LIBRAIRIE DES CINQ PARTIES DU MONDE 

JEAN MAISONNEUVE ^ FILS, ÉDITEURS 

3, RUE DU SABOT 

igiS 

Reproduction et traduction interdites pour tous pays. 



U i \ 



851004 



V^, 



INTRODUCTION 



Après avoir été longtemps méconnues ou dédaignées 
les nations qui font l'objet des essais compris dans le pré- 
sent volume se sont imposées à l'attention de l'Europe. 

Il y a bientôt un demi-siècle que j'ai commencé à les étu- 
dier, à parler leurs langues, à lire leurs poètes et leurs 
publicistes, à vivre de leur vie, à faire ressortir le rôle 
qu'elles ont joué dans l'histoire de la civilisation, à mettre 
en relief leurs hommes d'Etat, leurs écrivains, leurs héros, 
leurs bienfaiteurs. Je me suis appliqué sans relâche à 
démontrer dans mes leçons et dans mes livres que les 
Sud-Slaves n'étaient pas des intrus dans la vie euro- 
péenne, qu'ils n'étaient pas — comme on affectait na- 
guère de le croire — l'instrument passif de telle ou telle 
ambition étrangère, qu'ils avaient le droit et le devoir de 
reprendre la place qu'ils occupaient naguère au foyer de 
la civilisation européenne. Des événements récents m ont 
complètement donné raison. 

La sympathie qu'ils nous inspirent ne doit pas rester 
purement platonique. Ils ne doivent pas être seulement 
pour nous des amis, mais surtout des alliés. 



VI INTRODUCTION 

Plus nos adversaires occultes ou déclarés s'efforcent de 
paralyser leur développement plus nous devons nous ap- 
pliquer à y contribuer. Notre devoir est de maintenir et 
de consolider par tous les moyens la Confédération balka- 
nique. 

Si les Confédérés d'hier oubliaient pour un instant les 
avantages qu ils ont retirés hier de leur union et ceux 
qu'ils en retireront encore dans l'avenir, on ne pourrait 
que leur appliquer le mot célèbre : « Tu sais vaincre, tu 
ne sais pas user de la victoire. » 



SERBES 
CROATES ET BULGARES 



LES ORIGINES DE LA NATION SERBE 



I 



Ail point de vue ethnique et linguistique, les Serbes ne 
forment qu'une seule nationalité avec les Croates; la seule 
différence qu'il y ait entre eux et les Croates, c'est que 
«eux-ci sont en général catholiques et emploient l'alphabet 
latin, tandis que les Serbes proprement dits sont ortho- 
doxes et emploient l'alphabet cyrillique, identique à l'al- 
phabet russe. D'après les récentes recherches du P' Florinsky 
de Kiev*, le chiffre total de Serbocroates dépasse aujour- 
d'hui neuf millions. Ils sont répartis entre quatre groupes 
politiques: 2600000 appartiennent au royaume de Serbie, 
235 000 au Monténégro, i S61 200 à la Bosnie-Herzégovine, 
779000 à la Cisleithanie autrichienne (en Istrie et en 
Dalmatie) et près de 3 millions à la Hongrie; plus de 000000 
étaient sujets de l'Empire Ottoman dans la Vieille Serbie, 
la Macédoine, le vilayet de Scutari. 

Ce nom de Serbes ne se rencontre pas seulement chez 
les Sud-Slaves. Nous le retrouvons chez le petit groupe des 

I. La race slave. Statistique et etlmographie (en russe). Kiev, 1907. M. Nie- 
<!erle dans son volume plus récent {La race slave, Paris, Alcan, 191 1) arrive 
à un total de 8 533 /i/la. 



2 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Serbes de Lusace, qui habile en Saxe et en Prusse et qui 
est le dernier débris du grand peuple que les chroniques du 
moyen âge appelaient Sorabi. Cette identité de noms sou- 
lève un problème fort délicat ; elle semblerait indiquer 
une commune origine. Mais la langue des deux groupes 
ethniques est fort difTérente. Mis en présence, un Serbe de 
Belo-rade et un Serbe de Bautzen n'arriveraient point à s'en- 
tendre, malgré la communauté des racines et le parallélisme 
linguistique des deux idiomes. 

C'est sous le règne de Justinien que les chroniques by- 
zantines mentionnent pour la première fois l'apparition des 
Slaves (2-/./va6r,vcî) dans la Péninsule balkanique. Ils poussent 
des pointes jusqu'aux environs de Dyrrachium, (698) 
jusqu'à Nich, bientôt jusqu'en Grèce. Peu à peu, ils s'éta- 
blissent sur le Danube, ils remontent le cours de ses 
affluents, colonisent la Dalmatie et les îles de l'Adriatique. 
Dans leurs invasions, ils n'apparaissent pas en un groupe 
unique commandé par un seul chef. On n'a pas gardé les 
noms des tribus primitives dont l'ensemble, établi entre 
Zara et Andrinople, constituait la région appelée par les 
Grecs Zy./.aê'.v-a. Ces noms n'apparaissent qu'au x* siècle. 
Parmi ces tribus, celle des Serbes (HÉpêXoi, Hipêc'.) joue 
de bonne heure un rôle prépondérant au Nord-Ouest 
de la Péninsule. Notre Eginhard les mentionne pour la 
première fois en 822 : Sorahos qux natlo magnam Dalmathe 
parlem obtinere dicitur. Ils sont partagés en districts dont 
les chefs s'appellent des joupans (l^sj'zavcî') ou des princes 
(^xpyo^ne:); ils mènent une vie guerrière et pastorale. Nous 
ne savons rien de leur religion durant la période payenne. 
Le christianisme pénètre chez eux de deux côtés, par la voie 
romaine, par la voie byzantine ; peu à peu le catholicisme 
prévaut sur les bords de l'Adriatique, l'orthodoxie dans 
l'intérieur de la Péninsule balkanique. La liturgie slavonne 
attribuée aux apôtres Cyrille et Méthode devient la liturgie 



I . Cliefs de la joupa ou district. Le moi joupa (district) est d"origine incer- 
taine ; on le rencontre surtout chez les Tchèques et les Slaves méridionaux. 



LES ORIGINES DE LA NATION SERBE 3 

nationale de la plupart clos Serbes, lis ont à lutter, d'un 
côté, contre les Byzantins qui considèrent ces intrus comme 
des vassaux, de l'autre, contre leurs coufrénèrcs, les Bul- 
gares, qui sont déjà solidement organisés. 

A dater du huitième siècle, nous connaissons les noms 
d'un certain nombre de princes serbes, noms à physionomie 
slave, qui n'ont guère d'intérêt que pour les indigènes. 
Aucun de ceux qui les ont portés n'a laissé une trace consi- 
dérable dans l'histoire. Au xi" siècle, le centre de gravité 
des pays serbes est dans la région appelée Dioklitia, qui 
correspond à peu près au Monténégro actuel. L'un des 
princes de cette contrée, Michel, obtient des Byzantins, vers 
io5i, le titre de protospathare, autrement xlit de porte- 
glaive, titre honorifique qui fut aussi conféré à des doges 
de Venise. Ce prince appartenait-il à l'Eglise grecque ou à 
l'Eglise latine ? on ne sait. Ce qu'il v a de certain, c'est que, 
vers 1077, il s'adressa au pape Grégoire VIII pour lui 
demander le titre de roi, qu'il porte en effet dans les textes 
occidentaux. Par l'Adriatique, les relations étaient fré- 
quentes avec l'Italie, et la langue serbe, notons-le en passant, 
a subi plus d'une empreinte italienne. Byzance ne reconnut 
pas ce titre royal, mais elle accepta le concours du prince 
serbe et de son fds Bodin dans ses luttes contre les 
Normands (io8i-io85). Bodin eut fort à faire pour tenir 
tête tantôt aux Byzantins, tantôt aux chefs serbes qui lui 
disputaient le principat. Sous ses descendants, le centre de 
gravité de l'Etat serbe se déplaça en se reportant vers 
l'Orient dans la région appelée Rasa ou Rachka (dont le 
centre est aujourd'hui Novi-Bazar)'. Les Serbes de cette 
région obéissaient à des joupans groupés autour d'un grand 
joupan (àpy.CcjKavcç, ;jiYa;çoJKavcç) qui étaient officiellement 
vassaux de Byzance, mais qui cherchaient toutes les 
occasions de lui échapper. La capitale de la région était la 
ville de Ras, qui s'appelle aujourd'hui Novi-Bazar, dans la 



I. CeUe région doit son nom à la Raclika, affluent de la rive gauche de 
l'Ibar. 



1 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Vieille Serbie, laquelle appartenait hier aux Turcs et que 
les patriotes serbes revendiquent naturellement. C'est du 
nom de cette ville qu'est venu celui de la Rascia et des 
Rasciens, en allemand Raizen, qui est parfois donné aux 
Serbes par les écrivains étrangers. Nous avons déjà expliqué 
comment, par la mer Adriatique et les villes naguère ro- 
maines du littoral, les Serbes s'étaient trouvés en rapport 
avec la culture italienne lors de la première croisade. Une 
partie des guerriers européens passa par la Dalmatie, une 
autre pai- la vallée de la Morava. L'Occident entra ainsi en 
rapport avec les Serbes. Ils n'eurent guère qu'à se louer de 
ces visiteurs qui ravagèrent leur pays et qu'ils durent plus 
d'une fois contenir ou repousser les armes à la main. 

Au début du xii" siècle, les Hongrois annexèrent à leur 
rovaume — par le lien de l'union personnelle — la Dalmatie 
et la Croatie. Écartés définitivement du littoral adriatique, 
les Serbes durent diriger vers l'Ouest leur expansion. La 
province de Rachka (Vieille Serbie) devint le noyau central 
de leur nationalité. La Bosnie, qui avait fait partie naguère 
du groupe de la Zêta, c'est-à-dire du Monténégro actuel, 
s'en détacha et forma un banat ' indépendant jusqu'au jour 
où elle fut en partie occupée par les Hongrois (i535), et 
depuis cette époque les rois de Hongrie prirent le titre de 
rois de Bosnie, titre auquel les événements récents donnent 
un regain d'actualité. Nous ne savons pas encore aujour- 
d'hui si la Bosnie, récemment annexée par l'empereur 
François-Joseph, sera considérée comme territoire d'empire 
ou si elle i'era partie de la couronne de Hongrie. La con- 
quête opérée au xii" siècle n'eut d'ailleurs qu'un caractère 
éphémère, et dans la seconde moitié de ce siècle, nous 
voyons la Bosnie gouvernée par des bans indépendants de 
la Rascie et vassaux de Constantinople. 

Le christianisme était venu dans les pays serbes de deux 
C(Més, de Constantinople et de Rome. Isolée de l'Adriatique, 



I. Ban, mol slave d'origine incertaine qui désigne un chef d'Élat. On dit 
encore le ban de Croatie. 



LES ORIGINES DE LA NATION SERBE o 

la nation serbe se trouva livrée définitivement aux influences 
orthodoxes. 



II 



Au fond, l'histoire de la nation morcelée entre diverses 
principautés, soumise tantôt à la suprématie de Byzance, 
tantôt à celle de la Hongrie, tantôt à celle de Venise, 
n'offre guère d'intérêt jusqu'au moment où apparaît une 
dynastie nationale, celle des Némanides. 

Dans la seconde moitié du xii" siècle, un véritable homme 
d'État surgit chez les Serbes dans la personne du grand- 
joupan Nemania (iiBq-iiqô). Il était né aux environs de 
Podogorica, dans le Monteneo-ro actuel. Il avait d'abord 
était baplisé par des prêtres catholiques de l'archevêché 
d'Antivari. Mais quand il alla s'établir dans la Rascie, il 
passa à l'P^glise orthodoxe. Vers 1170, il réussit à se faire 
proclamer grand-joupan, essaya de profiter des luttes entre 
Venise et Byzance pour se déclarer indépendant, mais dut 
se résigner à aller rendre hommage à l'empereur Manuel. 
Après la mort de ce souverain (i 180), il échappa de nouveau 
à la suzeraineté des Grecs, s'allia aux Hongrois et poussa 
ses armes victorieuses jusqu'au littoral de l'Adriatique. 
Plus tard, il s'allia aux Bulgares, envoya à l'empereur 
Frédéric P' une mission serbe qui alla jusqu'à Nuremberg 
et salua en personne l'empereur lorsqu'il passa à Nich, tra- 
versant la Péninsule balkanique pour gagner la Terre sainte. 
Il l'accompagna en guerroyant contre les Grecs jusqu'en 
Bulgarie au lieu dit la Porte de Trajan'. L'empereur Isaac 
ne lui pardonna pas cette hostilité, et, après que Frédéric 
Barberousse fut passé en Asie Mineure, les Grecs envahirent 
à leur tour les pays serbes ; Nemania, vaincu aux environs 
de Nich, dut faire la paix; son fils Etienne épousa une 
nièce de l'empereur byzantin. Une fois assuré du côté de 



I. Au sud d'Iclitiman en Buljjarie (Rouinélie orientale). Voir sur cette 
Porte luou livre La Slaoe, le Danube et le Balkan, p. 2ii (Paris, Pion, i88^). 



6 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Byzance, Nemania arrondit ses domaines au détriment de 
ses voisins et poussa ses conquêtes jusqu'à l'Adriatique. Son 
domaine renfermait à la fois des catholiques ressortissant 
aux diocèses d'Antivari et de Raguse, et un évêché serbe 
dépendant de l'archevêché d'Ochrida. L'Église serbe com- 
mença à entrer en rapport avec les sanctuaires du mont 
Athos. Nemania fonda le monastère de Stoudenitsa (sur 
ribar, dans la Serbie actuelle), qui existe encore aujour- 
d'hui. En 1196, il abdiqua pour se faire moine, d'abord 
dans ce monastère, puis au mont Athos au monastère de 
Khilandar, qu'il avait également fondé et qui appartient 
toujours aux moines serbes. Un frère de Nemania, Miroslav, 
qui régnait sur le bassin de Neretva (Narenta), fit écrire et 
enluminer par un diacre nommé Gregori un magnifique 
évangile qui fut conservé pendant des siècles au monastère 
de Khilandar. En 1896, le roi Alexandre, qui devait périr 
de façon si tragique, visita le sanctuaire national. Les 
moines lui firent présent de l'évangile de Miroslav et le 
jeune roi en fit publier à Vienne, en 1897, une édition fac- 
similé, exécutée par la maison Angerer et qui ne fut tirée 
qu'à un petit nombre d'exemplaires. 

Dans le monastère de Khilandar vécut aussi le fils de 
Nemania, saint Sava, le grand saint national des Serbes. 
Nemania lui-même finit par entrer dans la vie monastique 
sous le nom de saint Siméon et, sous ce nom, il est le héros 
de pieuses légendes. L'une d'entre elles fut écrite par son 
fils Etienne, surnommé Prvovientchani (c'est-à-dire le 
premier couronné). Habile diplomate, il trouva tout en- 
semble le moyen de se faire donner par Rome une couronne 
royale (d'où son surnom) et de constituer dans ses Etats un 
archevêché orthodoxe, dont son frère saint Sava fut l'orga- 
nisateur et le premier titulaire. L'Eglise serbe fut dès le 
début, et elle est encore aujourd'hui, autocépale. Le règne 
des successeurs immédiats d'Etienne est peu intéressant. 
Celui d'Ouroch 11 (1282-1321) est un des plus longs de 
l'histoire serbe. Ce roi (kral), marié plusieurs fois, épousa en 
quatrièmes noces une fille de l'empereur grec Andronic II 



LES ORIGINES DE LA NATION SERBE 7 

qui lui apporta en dot quelques districts de la Maeédoine 
septentrionale. 11 aida son beau-frère dans les luttes contre 
les Turcs d'Asie, sans se douter que le jour viendrait bientôt 
où Grecs et Serbes lutteraient en vain pour défendre la 
Péninsule contre les envahisseurs exotiques. Ouroch fut cé- 
lèbre par sa piété et ses bonnes œuvres. Il a gardé dans le 
peuple serbe le titre de saint roi. La tradition serbe attache 
un grand intérêt aux fondations pieuses des souverains. 
Ainsi, le roi Etienne Ouroch III (i32[-i35i)a reçu le sur- 
nom de Detchanski à cause du monastère de Detchani qu'il 
érigea et dont la charte de fondation nous a été con- 
servée \ Ces monastères ont été pendant la domination 
turque de précieux fovers de civilisation et ont puissamment 
contribué à conserver les traditions nationales. 

Le représentant le plus remarquable de la dynastie des 
Némanides fut Etienne Douchan, qui régna de i33i à i355. 
Il profita de l'anarchie qui sévissait à Byzancc pour pousser 
en Epire, en Thessalie et jusqu'à Salonique ses armes 
victorieuses. Il porte dans l'histoire le surnom de Fort. 
En i346, le jour de Noël, il se fit couronner tsar des Serbes 
et des Grecs. Ce titre n'avait pas encore été pris par les 
princes russes, mais il avait été porté dès le ix" siècle par 
les princes de Bulgarie. Au fond, si l'on s'en rapporte aux 
origines étymologiques, il n'était guère plus noble que celui 
de kral : car si tsar représente le nom de César, kral repré- 
sente celui de Karl, autrement dit de Charlemagne. Tandis 
que Douchan guerroyait contre les Grecs, les Turcs 
mettaient le pied sur le sol de l'Europe, s'établissaient à 
Gallipoli. Le nouveau tsar comprit le péril, et, si j'en crois 
M. Jireczek, il négocia avec le Saint-Siège pour se faire 
nommer « capitaine de la Chrétienté contre les envahis- 
seurs ». 

Ce qui constitue aujourd'hui le principal titre de gloire 
de Douchan, c'est le code qu'il promulga en i3liQ et auquel 



I. Ce monastère existe encore aujourd'hui. Il n'a plus que quatre ou cinq 
moines. Il est situé au Sud de Petch (Ipek) dans la \ ieille Serbie. 



8 SERBES, CROATES ET BULGARES 

son nom est resté attaché. Ce texte juridique a été étudié 
il y a quelques années par M. Dareste'. 

Douchan n'avait que quarante-sept ans quand il mourut. 
Sous ses successeurs, la Serbie rascienne ne se maintint 
pas au rang élevé où il l'avait placée. La nation serbe, dans 
la seconde moitié du xiv* siècle, s'émiette en un certain 
nombre de principautés. L'un des princes, Vlkachin ou 
Voukachin, prend le titre pompeux de roi des pays serbes, 
des Grecs et des contrées occidentales. En iSyô, quelques- 
uns de ces roitelets se coalisent pour une expédition com- 
mune contre les Turcs, qui étaient déjà établis à Andrinople 
et qui menaçaient les frontières des pays serbes. 

Le i3 septembre 1871, ils furent complètement défaits à 
Tchirmen, sur la rive gauche de la Maritsa ; les Turcs péné- 
trèrent en INlacédoine et obligèrent tous les princes serbes 
établis au Sud du Mont Char (Char planina) à reconnaître 
leur suzeraineté ou à devenir tributaires. 

A ce moment, les pays du Nord se groupèrent sous l'au- 
torité d'un roi Bosniaque, Tvrdko. M. Stanoievitch, dans 
son histoire de la nation serbe, essaie de raconter parallè- 
lement l'histoire de la Bosnie et des autres pays serbes. Il 
eût peut-être mieux valu la concentrer tout entière dans 
un chapitre spécial. A poursuivre l'unité de la race dans 
des groupes très différents, l'attention se fatigue et l'inté- 
rêt se disperse. 

III 

Essayons de résumer l'histoire de la Bosnie. Cette pro- 
vince occupée par des Serbes depuis la période des migra- 
tions, subit tout d'abord la pénétration des Croates établis 
sur les bords de l'Adriatique; dès la première moitié du 
XI* siècle, elle constitua un diocèse catholique {ecclesia 
Bosonensis), soumis tour à tour aux archevêchés de Spalato, 
d'Antivari et, plus tard, de Raguse; elle était en grande 

I. Voir le Journal des Savants, année 1886, p. 8a et suiv. 



LES ORIGINES DE LA NATION SERIŒ !» 

partie catholique; au point de vue politique, clic tomba 
d'abord dans la sphère d'influence — comme on dit aujour- 
d'hui — de la Croatie et, par suite, de la Hongrie. Chez 
les chrétiens de Bosnie, catholiques ou orthodoxes, se dé- 
veloppa de bonne heure l'hérésie des Booomiles, autrement 
dit des patarins, et l'on a prétendu que les Bosniaques mu- 
sulmans descendent d'ancêtres qui ont mieux aimé embras- 
ser le mahométisme que de rentrer dans l'Kgiise officielle, 
— catholique ou orthodoxe. Les chel's qui gouvernaient la 
Bosnie, sous la tutelle des rois de Hongrie, s'appelaient 
hajis. Le premier dont on sait le nom se nommait Boritch ; 
le premier qui joue un rôle sérieux dans l'histoire, c'est le 
ban Koulin (i i86-i2o/i)- C'est à lui que l'on doit le plus 
ancien document connu en langue sud-slave, un privilège 
conféré en 1189 aux Ragusains. Son nom vit encore dans 
les traditions populaires' ; l'invasion des Tartares en Hon- 
grie donna l'occasion aux Bosniaques de s'émanciper de la 
tutelle hongroise. Pendant la seconde partie du xiii*^ siècle 
et la première moitié du xiv% l'histoire de la province ne 
présente qu'une longue série de luttes contre les pays voi- 
sins. Les religions dominantes paraissent être le catholi- 
cisme et l'hérésie des Bogomiles. Les souverains continuent 
à porter le titre de bans. 

Peu de temps après la mort de Douchan, au moment où 
son empire s'alTaiblit et se morcelle, apparaît en Bosnie un 
souverain qui semble reprendre sa tradition. Etienne 
Tvrdko^ (i353-i39i) appartenait à la dynastie des Néma- 
nides par les femmes; il réussit à mettre la main sur les 
rasciens et, en 1077, il prit le titre de roi. Il s'appelait, en 
sa langue maternelle, d'un titre un peu long, roi des Serbes, 
de Bosnie, du littoral et des pays occidentaux. En latin, on 
l'appelait baniis Bossine et rex Raxie. Depuis ce temps-là, 
la Bosnie a prétendu garder le nom de royaume. Le cou- 
ronnement eut lieu, d'après la tradition, au monastère de 

1. Raconter quelque chose en commençant par Ivoulin rcpoud à notre locu- 
tion française : remonter au délufj-e. 

2. Prononcez Tvertko. 



10 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Milcohevo' où reposaient les restes de saint Sava, le grand 
saint orthodoxe. Cette circonstance a donné lieu de croire 
que Tvrdko appartenait lui-même à l'orthodoxie. 

iNIalhcureusement, Tvrdko ne réussit pas à grouper au- 
tour de lui tous les pays serbes. Les Turcs avançaient sans 
cesse vers le Nord-Ouest. Le i5 juin iSSg, ils rencontrè- 
rent dans la plaine de Kosovo (le champ des merles) le 
prince Lazare, qui régnait sur les pays serbes du bassin de 
la Morava, et ses deux gendres, Vouk Brankovitch, prince 
de Pristina etde Prizren, un prince Georges Stratimirovitch, 
de la famille qui régnait dans la Zêta, et un corps d'armée 
bosniaque envoyé par le roi Tvrdko. Malgré leur valeur les 
Serbes succombèrent; le prince Lazare fut tué et enseveli 
au monastère de Ravanitsa. 

Cette bataille de Kosovo a donné lieu à tout un cycle épi- 
que d'une grande beauté. Les Serbes, nation poétique par 
excellence, se sont consolés de leur défaite en exaltant 
leurs héros, en les idéalisant dans de poétiques légendes. 
J'ai étudié autrefois le cycle épique de Marko Kralievitch-; 
celui de Kosovo a été il y a bien longtemps déjà, traduit en 
français avec beaucoup de talent par feu le baron d'Avril. 

11 renferme des épisodes très poétiques^ 

La vie politique de la nation serbe ne finit pas immédia- 
tement au lendemain du désastre de Kosovo ; morcelée en 
plusieurs groupes, elle garde encore sous la suzeraineté 
turque sinon l'indépendance, au moins l'autonomie. Le fils 
de Lazare, Etienne Lazarevitch, règne de iSSg à 1427, 
d'abord avec le titre de knez (prince), ensuite avec celui de 
despote; les petits Etats, au lieu de se grouper contre l'en- 
nemi commun, gaspillent leurs forces dans des guerres in- 
testines. La veuve de Lazare donne sa fille Olivera en 
mariage à Bajazet et les fils du héros de Kosovo servent 
dans l'armée turque à Nicopolis (iSgô), à Angora (1^02). 

1. A 5 kilomètres de Priepolie, dans I;i Vieille Serbie. 

2. Ce travail a été reprotluit en un petit volume de la Bibliothèque slave 
ehévlrienne (Paris, Librairie Ernest Leroux, 1906). 

3. Voir les traductions d'Adolphe d'Avril et de Dozon. 



LES ORIGINES DE LA NATION SERBE 11 

Les Hongrois s'emparent des villes serbes sur le Danube ; 
les Vénitiens s'attaquent aux régions du Sud-Ouest. Parmi 
les despotes qui ont joué un rôle dans l'hisloire, on peut 
citer les noms de Georges Brankovitch (if\2Ç)-ilioi]), de 
Lazare (i^56-i458); on peut y ajouter celui d'Etienne, qui 
fut le dernier roi de Bosnie. Il mourut en i463. Rien de 
douloureux et de confus comme l'histoire de ces dernières 
luttes de la nationalité serbe; écrasée dans son pays, elle 
essaya de se reconstituer en partie chez les congénères de 
Croatie et de Slavonie, de Dalmatie. Ces réfucfiés sont 
connus dans l'histoire sous le nom d'Uscoques, mot qui 
a passé dans notre langue historique (Uskociti, se réfu- 
gier, italien Uscocco). Nous aurons l'occasion d'en parler 
plus loin. 

Belgrade est aujourd'hui la capitale du royaume de 
Serbie; mais, comme on peut le voir par ce rapide résumé, 
ce n'est pas sur les bords du Danube, c'est beaucoup plus 
au Sud, dans les bassins supérieurs de la Drina, de laMorava, 
et même du Drin, que s'est joué le drame historique de la 
race serbe. 



IV 



Nous n'avons pas encore parlé de l'Herzégovine. Cette 
province, au début de l'histoire, ne porte pas le nom sous 
lequel elle est connue aujourd'hui. Parfois indépendante, 
elle partagea parfois les destinées de la Rascie. L'archevê- 
que saint Sava, fils de Nemania, dont nous avons parlé plus 
haut, y organise des évêchés orthodoxes. Au xiv^ siècle, 
elle tombe aux mains de la Bosnie. On l'appelle la prin- 
cipauté de Chlm ou de Zachlumie (en latin Chulmo, 
Chelmo, Chelmania). Les Turcs y pénètrent pour la 
première fois en i386, mais ils sont repoussés : la pro- 
vince garde son indépendance jusqu'à la seconde moitié 
du XV® siècle. En i/i48, un prince de Zachlumie, Etienne 
Vouktchitch, a l'idée de prendre le titre allemand de 
Herzoff ou duc de Saint-Sava en l'honneur du saint natio- 



12 SERBES, CROATES ET BULGARES 

nal dont les reliques reposaient dans le monastère de 
Milechevo dont nous avons parlé. De là vient le nom d'Her- 
cegovina, donné désormais à la province. L'Herzégovine re- 
connaît au xv" siècle la suzeraineté turque. Cette vassalité 
ne la sauve pas de la conquête musulmane. 

En i/i65, la Bosnie est envahie par les Turcs, qui pous- 
sentjusqu'aux frontières de la petite république ragusaine. 
Le premier et dernier Herzog (Ilerceg en serbe) meurt en 
léguant à ses Etats le titre qu'il a imaginé pour eux et que 
les Turcs lui conservent (Ilerseg en turc). Un de ses fils se 
fait musulman et devient grand vizir sous le nom d'Ahmed 
Ilersegovitch. La province forme désormais un sandjak. 
soumis au beglerbeg de Bosnie. 

Reste à dire quelques mots du Monténégro. Ce nom, 
comme on sait, est la traduction italienne' du slave Tsrna 
Gora, la Montagne noire. 

Cette région, au début du moyen âge, est appelée Dioclia 
(du nom de la ville romaine deDoclea), ou encore Zêta, du 
nom d'un cours d'eau. 

Au début de l'histoire slave, elle apparaît gouvernée par 
des chefs appelés joupans, vassaux de l'empire byzantin. 
C'est de cette contrée qu'est originaire la famille des Né- 
manides, dont nous avons parlé tout à l'heure. L'archevê- 
que Sava la constitue en diocèse; l'intérieur du pays est de 
religion orthodoxe; le littoral, de religion romaine. Sur ce 
sol de la Zêta se rencontrent trois éléments : serbe, italien 
et albanais. 

Les Turcs ne réussissent pas à pénétrer dans ces régions 
montagneuses, et au xv* siècle, en i456, le prince Etienne 
Tsrnoievitch devient vassal de la République de Venise 
avec le titre de capitaine et de voievode. C'est dans un do- 
cument de l'année 1^29 que l'on rencontre pour la première 
fois le nom de la Tsrna Gora (Montagne noire). A la fin du 
XV* siècle, Tsettinié possédait une imprimerie qui publia les 
premiers livres sud-slaves, des livres religieux bien entendu. 

I. En dialecte vénitien. La forme toscane seriiit nero. 



LES ORIGINES DE LA NATION SERHE 13 

De i5i/i à 1628, le Monténégro est gouverné par le fameux 
Scanderberg. 

Dans la seconde moitié du xv* siècle, la province tombe 
définitivement sous la suzeraineté ou même sous l'ad- 
ministration directe des Turcs. Mais, grâce au voisinage 
des Vénitiens, elle réussit souvent à échapper au joug os- 
manli pour passer sous la tutelle de la Sérénissinie Répu- 
blique. A dater du x\iii^ siècle, le Monténégro, gouverné 
par des métropolitains, attire l'attention de la Russie qui, 
en 1711, envoie une ambassade à Tsettinié, et, bien avant 
la résurrection de la Serbie, ce petit pays commence à 
jouer un rôle dans la politique européenne. 



L'HISTORIEN DE LA SERBIE 
M. CONSTANTIN JIRECZEK 



Vers i83o, les historiens allemands Heeren et Uckert 
avaient invité Schaffarik a écrire une histoire générale des 
peuples slaves pour la Collection de l'Histoire des Etats 
européens {Geschichte der Europuischen Staaten) qu'ils 
avaient récemment fondée à la Librairie Perthes à Gotha. 
Schaffarik avait refusé. Il lui déplaisait d'écrire pour les 
libraires. Ileeren et Uckert sont morts depuis longtemps; 
mais la Collection a été continuée par M. Giesebrecht et 
M. Lamprecht. Elle est arrivée maintenant à son trente- 
huitième ouvrage et c'est le petit-fils de Schaffarik, M. 
Constantin Jireczek, qui moins timoré que son illustre aïeul, 
y donne aujourd'hui l'histoire d'un peuple slave qu'il a 
étudiée depuis plus d'un quart de siècle, et sur lequel on 
lui doit déjà nombre d'excellentes publications'. 

J'ignore sous quelle forme Schaffarik, s'il avait accepté, 
aurait traité le sujet qu'on lui demandait. Il aurait sans 
doute concentré tous les peuples slaves en un seul volume 
et nous aurait donné un Compendium analogue à son His- 
toire de la langue et de la littérature slas^es. Depuis cette 
époque lointaine le domaine de la Slavistique a été singu- 
lièrement agrandi et fouillé dans tous les sens. 

Je ne reviendrai pas ici sur le tableau général de cette 
histoire, que j'ai esquissé à propos du livre de M. Stanoe- 

1. Geschichte der Serben, i" vol., Gotha, Perthes, 191 1. 



L'HISTORIEN DE LA SERBIE 15 

vitcli : je tiens seulement à bien marquer les difTérences qui 
existent entre le manuel serbe et l'ouvrage définitif que 
nous présente aujourd'hui le savant professeur de Vienne. 
Le résumé de M. Stanoevitch embrasse, en un volume in-8" 
de trois cent quatre-vingt-cinq pages, tout l'ensemble de 
l'histoire des pays serbes depuis les origines jusqu'à l'avène- 
ment du souverain actuel, Pierre Karageorgevitch. 11 n'est 
accompagné d'aucune indication des sources, d'aucune re- 
marque bibliographique. C'est un manuel d'enseignement 
secondaire. L'ouvrage de M. Jireczek formera deux volumes 
compacts comprenant un total d'environ goo pages. Il 
n'est pas un fait, pas une date, qui ne soit accompagné 
de références aux sources grecques, latines, slaves, hon- 
groises, italiennes. C'est, pour employer une expression 
familière, un travail de tout repos ou, pour parler en style 
plus noble, définitif. Peu de temps après l'apparition du 
texte allemand, une traduction serbe par INI. Radonitch a 
paru à Belgrade. 

Les travaux de ]NL Jireczek ne sont connus chez nous 
que de quelques spécialistes. Je voudrais indiquer ici par 
quel ensemble d'études il s'est préparé à lœuvre considé- 
rable dont nous espérons pouvoir saluer prochainement le 
couronnement glorieux. M. Joseph Constantin Jireczek, né 
à Vienne en i854, appartient à la nationalité tchèque. Son 
père, Joseph Jireczek, mort en 1896, a joué un rôle consi- 
dérable dans la vie intellectuelle de la nation tchèque et 
fut, au cours de l'année 1871, ministre de l'Instruction 
publique à Vienne. Il avait épousé en i853 une fdle de 
Schafl'arik. L'historien actuel de la nation serbe s'est mon- 
tré de bonne heure digne de cette illustre origine. En 1876, 
à l'âge de vingt-deux ans, il prenait le titre de docteur en 
philosophie à l'Université de Prague et l'année suivante il 
devenait docent d'histoire de l'Europe orientale à cette 
même Université. Il étudiait particulièrement celle des 
peuples balkaniques. Lorsque la Principauté de Bulgarie 
songea à organiser son enseignement, elle fit appel au jeune 
savant tchèque, qui avait déjà fait paraître une bibliogra- 



i6 SERBES, CROATES ET BULGARES 

phie de la littérature bulgare moderne (Braïla, 1872) et 
une histoire de la nation bulgare publiée simultanément 
en tchèque et en allemand {Geschichte der Bulgaren, Prague, 
1876) et qui depuis a été traduite en russe, en bulgare et 
en maovar. En 1877, M. Jireczek avait donné également un 
important mémoire en allemand : Die Heerstrasse von Bel- 
£^rad nach Constantinopel iind die Balkanpdsse, eine histo- 
rischi^eographische Stndie (Prague, 1877) et un autre, en 
1879, sur les routes commerciales et les mines de Serbie et 
de Bosnie au moyen âge (Die Handelstrassen iind Bergwerke 
von Serbien und Bosnien iin Mittelaltei-). 

Lorsqu'il arriva à Sofia en novembre 1879, — à l'âge de 
vingt-cinq ans, — M. Jireczek possédait déjà le bulgare 
comme sa langue maternelle. Il fut nommé secrétaire géné- 
ral du Ministère de l'Instruction publique et titulaire du 
portefeuille au cours des années 1881-1882. J'ai eu l'occa- 
sion de visiter la Bulgarie en i883 et de rendre hommage 
à l'activité du jeune ministre dans un livre publié l'année 
suivante '. ISIalheureusement, en sa qualité de ministre dans 
un pays parlementaire, le jeune savant était, bien malgré 
lui, devenu un homme politique lié aux destinées de ses 
collègues. 

Au bout de quelques mois il donna sa démission, devint 
président du Conseil de l'Instruction publique, directeur 
du Musée et de la Bibliothèque de Sofia. Il profita de son 
séjour en Bulgarie pour parcourir dans tous les sens, et avec 
les moyens de transport les plus primitifs, tout l'ensemble des 
pays bulgares — sauf la Macédoine. Il a résumé ses explora- 
tions dans un volume publié en langue tchèque, à Prague, sous 
ce titre : Excursions en Bulgarie (i volume de 710 pages, 
in-S", 1880), ouvrage beaucoup plus complet que celui de 
Kanitz qui avait eu naguère les honneurs d'une traduction 
française'. Depuis, tout l'ensemble de ses recherches sur 



1. La Save, le Danube et le Balkan (Paris, Pion, 188/î). 

2. La Bulgarie Danubienne et le Balkan, Paris, Hachette, 1882. Cette tra- 
duction renferme (p. 3o4) une erreur que j'ai le devoir de relever. M. Ka- 



L'HISTORIEN DE LA SERBIE 17 

la Bulgarie a été concentré dans un volume intitulé : Das 
Fûrstentum Ihdi^arien, seine BodengestalUaig, Nalur, Bei'ôl- 
kei'ung, wIrtschaJLllche Zustânde, etc. (grand in-8", Prague 
et Vienne, 11^91). 

Après cinq années de séjour en Bulgarie, années qui 
comptent certainement parmi les plus fécondes de sa vie, 
M. C. Jireczek retourna à Prague, y reprit son cours à 
l'Université tchèque récemment créée et y résida jusqu'en 
1893. Au mois d'avril de cette année, il fut chargé à Vienne 
d'une chaire de langues et d'archéologie slaves qui dou- 
blait ou plutôt soulageait celle dont ÎNI. Jagic était alors 
titulaire'. Eu 1898 il était élu membre de l'Académie des 
Sciences de Vienne. En igoi il était l'un des deux délé- 
gués de cette Compagnie au Congrès international des Aca- 
démies et depuis il a pris part, avec notre regretté con- 
frère Krumbacher, aux travaux préparatoires de la 
publication d'un Corpus des documents grecs du moyen 
âge. Les honneurs sont venus le chercher de toute part, et 
les Corps savants de Prague, de Budapest, de Belgrade, 
d'Agram, de Sofia, de Constantinople, de Pétersbourg l'ont 
admis au nombre de leurs meml)res associés ou correspon- 
dants. En 1900, l'organe de la Société des Sciences de Sofia 
— récemment transformée en Académie — a publié une 
bibliographie de ses travaux. Elle ne comprenait pas moins 
de 189 numéros. 

INI. Jireczek écrit avec la même facilité le tchèque, sa 
langue maternelle, l'allemand, le serbe et le bulgare, et 
même le français, qu'il manie très aisément. Presque tous 
ses travaux sont relatifs aux deux grands peuples méridio- 
naux auxquels il a consacré sa vie. Nul ne connaît mieux 
que lui leur littérature historique ; il n'est pas moins familier 



nitz m";i confondu avec un vice-consul de Belfjique, M. Legay, qui est pres- 
que mon homoiiynie et qui rendit à la ville de Sofia de grands services lors 
de la g'uerre russo-turque. J'ai résumé une partie des voyages de M. Jireczek 
dans une étude intitulée : La Bulgarie inconnue (Russes et Slaves, i''^ série, 
p. 186 à aSo). 

I. Voir, sur M. Jagic, Journal des Savants, année 1908. 



18 SERBES, CROATES ET BULGARES 

avec le monde byzantin et je n'ai pas oublié en quelle haute 
estime le tenait le regretté Krumbacher. Mais, à l'occasion 
de l'apparition de son histoire de Serbie j'ai tenu à mettre 
en lumière la physionomie d'un savant de premier ordre 
qui fait grand honneur à la nation tchèque et à l'illustre 
aïeul dont il continue la tradition. 



UN PRETENDANT SERBE 

AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 

LE COMTE GEORGES BRANKOVITCH 



I 



Sous la pression de l'invasion ottomane un grand nombre 
de Serbes avaient du se replier vers le nord et chercher 
un asile en Hongrie. Les souverains de ce royaume les 
avaient accueillis avec sympathie et avaient vu en eux de 
précieux auxiliaires pour la défense des frontières mena- 
cées. Parmi ces émigrés la famille des Brankovitch com- 
mence à jouer un rôle important à dater de la fin du 
XVI* siècle. Elle possède des biens dans les comitats d'Arad, 
de Zarond' et de Temesvar. 

C'est dans le comitat d'Arad, au bourg de Jénopol, 
appelé par les Magyars Boros Jeno, que naquit en i645 
Georges Brankovitch. Son père avait servi dans les armées 
des princes de Transylvanie qui étaient alors vassaux du 
Sultan. Les Turcs avaient naguère occupé Jénopol et ils y 
étaient encore assez nombreux pour que le jeune Branko- 
vitch ait eu l'occasion d'apprendre leur langue. Sa famille 
appartenait naturellement à la religion orthodoxe. Un 
frère de Georges, Sava Brankovitch, fut promu, en i656, 
à la dignité du métropolitain dans la capitale de la princi- 
pauté, Gyula Fehervar (Alba Julia). 

1. Ce comitat a été supprimé en 1676 et partagée entre les deux comitats 
voisins d'Arad et de Hunyad. 



20 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Le métropolitain Brankovitch était un homme ambitieux, 
d'une moralité douteuse. Pour relever son prestige il ima- 
gina, sans aucune raison légitime, de se rattacher à l'an- 
tique famille historique des Brankovitch qui au quinzième 
siècle avait fourni deux despotes' à la nation serbe. Il initia 
de bonne heure son jeune frère à ces prétentions peu jus- 
tifiées et entreprit de le préparer h la carrière diplomatique 
et politique. La Transyvalnie avait une agence à Constan- 
tinople ; et cette agence avait naturellement besoin d'un 
drogman. Le jeune Georges avait eu l'occasion d'apprendre 
le turc et le magyar. La connaissance du latin était indis- 
pensable ; c'était dans les régions orientales, avant le fran- 
çais, la langue internationale de la diplomatie. Georges 
Brankovitch, l'apprit de son mieux, avec des maîtres assez 
médiocres. Il savait encore le roumain qu'il eut l'occa- 
sion de pratiquer durant ses divers séjours en Valachie. Sa 
langue maternelle était le serbe ; mais, suivant la mode de 
ce temps, il ne l'écrivait pas ; il écrivait un idiome compo- 
site où dominait le slavon ecclésiastique. Enfin plus tard il 
apprit l'allemand. Il lisait beaucoup dans toutes ces langues, 
mais sans méthode et sans critique, comme le font le plus 
souvent les autodidactes. 

En i663, à l'âge de dix-huit ans, Georges Brankovitch 
fut envoyé chez les Turcs en compagnie d'un ambassadeur 
chargé de porter le tribut à la Porte. Le voyage fut très 
compliqué; la mission gagna d'abord Belgrade, puis Nich, 
Sofia, Philippopoli et enfin Andrinople où le sultan se plai- 
sait volontiers à résider. Au bout de quelques mois le chef 
de la mission mourut subitement et Brankovitch dut rem- 
plir ses fonctions jusqu'à l'arrivée du successeur, — lourd 
fardeau pour un jeune homme de dix-neuf ans. Il a laissé 
une chronique sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure. 
Il y raconte non sans une certaine satisfaction, comment il 
fut reçu en audience par le Kaïmakan Kara Mustapha qui 



I. Ce titre fut porté à diverses reprises du xiii» au xV siècle par des prin- 
ces plus ou moins indépendants en Serbie, en Epire et en Morée. 



UN PRÉTENDANT SERBE AU XVII> SIÈCLE 2i 

lui offrit (lu café et le gratifia d'un caftan. A propos de ce 
séjour à Andrinople Brankovitch invente un épisode, qui 
paraît être entièrement sorti de son imagination. L'Empe- 
reur pour faire pièce au sultan aurait promis aux nations 
balkaniques de leur rendre leur indépendance et aurait dé- 
signé Brankovitch comme le futur chef de la nation serbe. 
Et le patriarche dans le plus grand secret aurait, le 8 no- 
vembre i663, dans l'église de Saint-Michel-Archange ;i 
Andrinople, sacré le jeune Serbe en qualité de despote. 
Tout ce récit est mensonger et la critique moderne n'a pas 
eu de peine à le réfuter. Dans sa chronique Brankovitch a 
souci de toute autre chose que de la vérité. En réalité le 
prétendu despote oublié par le prince qui l'avait envoyé, ne 
recevait de lui aucun subside, et faillit mourir de faim dans 
Andrinople. Au bout de trois ans il retourna dans son pays, 
En i665ilfut encore chargé d'une mission à Constanti- 
nople. Il devait conclure un emprunt pour mettre la prin- 
cipauté transylvaine en état d'acquitter son tribut. En 
1667 il fut attaché comme interprète à la personne de llu- 
sein pacha, envové du Sultan près le prince Apafï'y. Ces di- 
verses missions valurent au jeune diplomate une précoce 
expérience et une connaissance approfondie du monde mu- 
sulman et de ce monde fanariote qui servait les Turcs tout 
en les exploitant. 

Il allait maintenant entrer en relations avec l'Etat qui dès 
cette époque lointaine commençait à apparaître comme le 
libérateur éventuel des peuples balkaniques. La Russie 
orthodoxe était le protecteur naturel des coreligionnaires 
grecs, roumains et slaves, des Slaves particulièrement qui 
pratiquaient sa langue liturgique et recevaient d'elles leurs 
livres sacrés. Le frère de Georges Brankovitch, le métro- 
politain Sava, entreprit au cours de l'année 1668 un voyage 
en Moscovie pour recueillir des aumônes en faveur d'un de 
ses Monastères. Le jeune diplomate l'accompagna. Peut- 
être avaient-ils tous deux une mission politique, soigneuse- 
ment dissimulée, pour ne pas exciter les susceptibilités 
•ombrageuses de la Porte. A Lwôw (Lemberg en Galicie), 



22 SERBES, CROATES ET BULGARES 

le métropolitain Sava rencontre le métropolitain de Kiev. 
Antoine Vinitsky, lequel lui donna une lettre de recom- 
mandation pour le tsar Alexis Mikhaïlovitch. De là il gagna 
Varsovie où il fut reçu par le roi Jean Casimir, celui qui 
devait abdiquer au cours de cette même année, et qui 
repose à Pai4s sous les voûtes de Saint-Germain-des-Prés. 
La Pologne était à ce moment en paix avec la Moscovie et 
Jean Casimir donna aux voyageurs une lettre de recomman- 
dation pour son voisin le tsar Alexis Mikhaïlovitch. 

Le 8 mai la mission transylvaine ou plutôt serbe était à 
Smolensk, et le 20 du même mois à Moscou. Le 3i le mé- 
tropolitain Sava était reçu par le tsar ; il lui présenta les 
lettres de son souverain ApafFy, du métropolitain de Kiev 
et du roi de Pologne. Deux jours après il remit à la chancel- 
lerie moscovite une note où il s'informait de la situation 
exacte de la Russie et de la Pologne. Le prince de Transyl- 
vanie désirait savoir si ces deux Etats étaient encore en 
guerre ou si réellement la paix avait été définitivement 
conclue. Evidemment si la Russie avait les mains libres du 
côté de la Pologne, les peuples chrétiens du Danube et du 
Balkan pouvaient espérer sou appui dans leurs luttes 
éventuelles contre les Ottomans; et les sujets orthodoxes 
du prince de Transylvanie exploités par les calvinistes pou- 
vaient eux aussi compter sur la protection du grand souve- 
rain orthodoxe. 

Georges Brankovitch raconte qu'il fut l'objet des atten- 
tions du tsar qui le traita avec de grands honneurs. Mais les 
récits où il prétend sans cesse magnifier son rôle sont plus 
que sujets à caution et les documents moscovites leur don- 
nent le plus radical démenti. Quand la mission transylvaine 
partit de Moscou, elle reçut, suivant l'usage, des présents : 
le métropolitain Sava /lO pièces de zibeline et 3o roubles 
argent; l'archidiacre 17 roubles, le diacre 6 roubles; 
Georges n'eut que 4 roubles, un peu plus que les domes- 
tiques qui en reçurent chacun deux. 

Il rentra dans sa patrie après trois mois de séjour en 
Moscovie. Ce séjour avait évidemment contribué à déve- 



UN PRÉTENDANT SERBE AU XVII» SIÈCLE 23 

lopper chez lui le sentiment de sa nationalité slave. Sans 
doute il était sujet transylvain, mais il n'était ni Magyar, 
ni Roumain et il avait pu constater de ses propres yeux la 
puissance de ce tsar slave et orthodoxe dont l'ombre com- 
mençait à se projeter sur l'Europe, 

En 1669 il fut de nouveau attaché d'abord à une mission 
envoyée à Salonique auprès du sultan Mahomet IV, ensuite 
à un commissaire turc chargé de régler avec la principauté 
une question de confrère. 



II 



Des problèmes fort graves s'agitaient dans l'intérieur de 
la principauté. Les protestants prétendaient décidément 
soumettre l'église orthodoxe à l'autorité de leur surinten- 
dant et à leur tutelle. Georges Brankovitch chercha des 
alliés chez les Roumains et au mois d'avril lôyS il conclut 
à Bucarest, avec le prince Ghika, une convention secrète, 
un véritable traité d'alliance pour la défense des orthodoxes 
serbes et roumains. Ce traité entre un prince régnant, — et 
un simple particulier, — frère il est vrai du métropolitain 
orthodoxe de Transylvanie constitue, il faut bien le dire, un 
document singulier. Le prince Ghika avait peut-être cru 
traiter avec un héritier éventuel des anciens princes de 
Serbie, titre que Georges Brankovitch se donnait à l'occa- 
sion, sans y avoir aucun droit. 

Peu de temps après nous retrouvons Brankovitch à An- 
drinople ; il entre en relations avec l'envoyé impérial 
Kindsberg, lui annonce l'intention de passer ainsi que 
son frère au service de l'Empereur et se faire allouer un 
subside de vingt-cinq ducats. Il lui promet de grouper sous 
ses étendards les Slaves méridionaux, Serbes et Croates 
par la lutte définitive qui doit casser le nez de l'Ottoman *. 



I. Ista bestia (le Turc) simper dabit occasionem, donec ipsi iiasus bcne 
non confrangatur (mémoire adressé à Kindsberg). 



24 SERBES, CROATES ET BULGARES 

En attendant il reste au service d'Apaffy. En 1676 il fut 
renvoyé en mission auprès de la Porte, mais non plus en 
qualité de simple drogman. Cette fois il portait le titre de 
kapoukiaya', c'est-à-dire d'agent. Il fut remplacé dans ces 
fonctions en 1677. La situation du représentant de la 
Transylvanie à Constantinople était alors bien délicate. Le 
prince vassal de la Turquie était fort embarrassé entre les 
intrigues de ses voisins les Magyars qui voulaient se révol- 
ter contre l'Empereur, les sollicitations de Louis XIV en 
lutte perpétuelle avec l'Empire, et ses devoirs envers le 
Sultan son suzerain. Quand Georges Brankovitch rentra 
dans la Principauté il trouva son frère le métropolitain de 
plus en plus compromis par les intrigues des calvinistes. 
On l'avait accusé de malversations; il fut dépouillé de 
l'administration temporelle de son diocèse' et suspendu de 
l'exercice de ses fonctions. Peu de temps après il fut réins- 
tallé par un motu proprie du prince Apaffy (Janvier 1686). 
Son triomphe fut de courte durée. Dès le mois suivant il 
fut de nouveau cité devant un tribunal composé de calvi- 
nistes. On ne lui reprochait plus seulement la mauvaise 
administration des biens de l'église, on s'en prenait à ses 
mœurs, on l'accusait d'entretenir des concubines. Son pro- 
cès était jugé d'avance. Il fut dépouillé de sa dignité et jeté 
en prison. II mourut l'année suivante des suites des mau- 
vais traitements qu'il avait endurés. Quelles qu'aient pu 
être ses fautes, le procès avait été un acte de monstrueuse 
iniquité. Des calvinistes étaient absolument incompétents 
pour juger un prélat orthodoxe dont la cause ressortissait 
au patriarche de Constantinople. Georges Brankovitch 
avait lui aussi été jeté en prison. Mais il ne tarda pas 
à recouvrer sa liberté. Désespérant de l'avenir après la ca- 



1. On donne le nom de qapoukiaya aux ajjents ou procureurs éliihlis auprès 
de la Porte. Ce sont des fondés de pouvoir envoyés par les paclias de pro- 
vince, ils en sont les représentants salariés, et résident à Constantinople sous 
l'autorité du gouvernement (Barbier de Meynard, Dictionnaire lurc-français). 

2. Juillet 1679. 



UN PRÉTENDANT SERBE AU XVIh SIÈCLE iti 

tastrophe qui avait accablé son frère, il se résolut ;i quitter 
sa patrie et passa en Roumanie. 

La situation de cette contrée, vis-à-vis de la Porte, était 
absolument la même que celle de la Transylvanie. Branko- 
vitch s'établit à Bucarest vers la fin de l'année 1676. 11 s'y 
fit bien venir des boïars et du prince. On prenait au sérieux 
la généalogie qu'il s'était créée et en vertu de laquelle il se 
prétendait apparenté à la famille roumaine des Brancovano. 
A Bucarest il se trouvait presque en famille. On estimait 
qu'il pourrait jouer un rôle considérable au cas où toutes 
les nations danubiennes, Autrichiens, Hongrois, Roumains 
et Serbes réussiraient à se liguer contre la Porte. Le bruit 
de son nom parvint jusqu'à Vienne et l'empereur Léopold, 
pour s'assurer ses services, lui conféra, ainsi qu'à son frère 
le métropolitain, le titre de baron hongrois' et le reconnut 
pour l'héritier légitime de l'Herzégovine et de la Syrmie — 
reconnaissance platonique s'il en fut. 

L'empereur Léopold aurait été bien à plaindre s'il n'avait 
eu contre les Turcs d'autre allié que Brankovitch. Les Turcs 
approchaient de Vienne et au mois de septembre ils s'éta- 
blissaient devant cette ville. Ce fut un autre Slave, un roi 
authentique celui-là, Sobieski, qui délivra la capitale et 
peut-être la chrétienté (12 septembre i683). On sait par 
quelle ingratitude il fut récompensé et comment l'Autriche 
a plus tard remercié la nation polonaise. 

Brankovitch n'était pas homme de guerre, mais d'intrigue 
et de diplomatie. Pendant son séjour à Bucarest il s'efforça 
de négocier un traité d'alliance entre la Roumanie et la 
Transylvanie (i 685). 11 fut même envoyé en mission à Vienne 
par le prince Serban Cantacuzène en 1688. Serban avait 
grand peur de se compromettre vis-à-vis de ses voisins im- 
médiats les Turcs et les Tartares. Brankovitch n'était pas de 
ses sujets et il pouvait au besoin le désavouer. De son côté 
Brankovitch songeait plus à ses propres intérêts qu'à ceux 
du prince dont il était le mandataire. 11 adressa à l'Empe- 

I. Le dii)lôme est daté tlu i3 juillet 16S7. 



26 SERBES, CROATES ET BULGARES 

reur un long mémoire rédigé en langue latine ' où il expo- 
sait le profit que la maison d'Autriche pouvait retirer de la 
formation d'un état sud-slave dont lui, Brankovitch, aurait 
été naturellement le souverain. Les Bosniaques, les Serbes, 
les Bulgares, les Rasciens, les Thraces, les Albanais, les 
Macédoniens, disait en résumé le mémorandum, considèrent 
l'Empereur comme leur futur libérateur. Ils espèrent qu'il 
voudra bien reconstituer un état illyrien. Les peuples illy- 
riens naguère élisaient librement leur souverain. Il convient 
donc qu'ils élisent maintenant un despote, investi du titre 
de tsar, titre que les Moscovites ont emprunté aux anciens 
Illyriens. Outre le libre choix de leur souverain, les peuples 
illyriens demandent à l'Empereur le libre exercice de leur 
religion, l'intégrité de leur domaine. Si l'Empeur les aide à 
se reconstituer, ils seront contre les ennemis orientaux des 
alliés fidèles, ils seront les antemurales du royaume de 
Hongrie. Le mémorandum conclut en invitant l'Empereur à 
reconnaître comme sérénissime despote, le seigneur Georges 
Brankovitch. Ce despote devra prendre rang parmi les 
princes du saint empire. Brankovitch rappelle à ce propos 
le titre de baron hongrois qui lui a été conféré quelques an- 
nées auparavant. En attendant d'être installé dans la souve- 
raineté qu'il réclame, le solliciteur demande une subven- 
tion annuelle de quatre mille huit cents florins qui le mette 
en état d'exécuter ses projets grandioses. 

Evidemment l'auteur du mémorandum faisait preuve de 
quelque naïveté et supposait à la cour de Vienne un désinté- 
ressement tout à fait étranger à ses traditions. D'un autre 
côté elle ne pouvait pas dédaigner absolument l'aide que lui 
apportaient les populations dont Brankovitch garantissait le 
concours eflîcace. En attendant que ses vastes projets eus- 
sent l'occasion de se réaliser, Léopold le reconnut pour le 
descendant de la famille princière des Brankovitch, souve- 



I. Une copie de ce document se trouve à la bibliotlièque de l'I niversité de 
Bologne. Elle a été publiée par M. Toniitcii au tome XLII des Documents 
(Spomenik) édités par l'Académie de Belgrade. 



UN PRÉTENDANT SERBE AU XVII' SIÈCLE 27 

rains de rilerzcgovine, de la Syrmie, de rill\ rie, de la Mi-slc 
et lui confirma pour lui et ses descendants le titre de comte. 
Le diplôme qui conférait ce titre ne faisait d'ailleurs aucune 
allusion à la reconstitution éventuelle de l'état dont Bran- 
kovitch prétendait devenir le souverain. L'habile aventurier 
n'était pas encore au comble de ses vœux, mais il se croyait 
déjà sur la route de la fortune. Il allait bientcH être cruel- 
lement déçu. 

Après lui avoir conféré le titre de comte, l'Empereur 
l'envoya en Transylvanie à l'état-major du général Veterani 
qui avait occupé cette province vassale du Sultan. Il devait 
s'entendre avec le général pour soulever les Serbes du Banat 
dès qu'il en aurait reçu l'ordre. Mais à peine avait-il quitté 
Vienne que ses fraudes furent mises à jour. D'autres Bran- 
kovitch de Bosnie se présentèrent et démontrèrent qu'il 
n'était qu'un imposteur. On découvrit qu'il avait entamé 
des négociations avec le tsar de Moscovie. Au lieu de voir en 
lui un précieux auxiliaire comme on faisait jusque-là, on 
soupçonna un dangereux concurrent. 

Lui cependant ne se doutait de rien. A dater du mois de 
mai 1689 il s'était mis à recruter des partisans et en avait 
groupé environ huit cents qu'il réunit à Orsova où il établit 
son quartier général. De là il adressa aux Serbes un ma- 
nifeste où, sous le nom de Georges II, il se proclamait 
despote héréditaire de la Mésie Inférieure et Supérieure. Il 
ne savait pas le revirement qui s'était produit à Vienne. 
Le 3 août l'Empereur avait envoyé à son généralissime, le 
duc de Bade, l'ordre d'observer toutes les démarches du 
pseudo-despote et de l'arrêter au besoin. Le 26 octobre, 
Brankovitch fut appelé à Kladovo ' pour conférer avec le 
prince de Bade au sujet de la canipagne contre les Turcs. Il 
traversa le Danube et arriva au rendez-vous sans rien soup- 
çonner. 

Dès son arrivée il fut arrêté, emmené à Orsova et retenu 
prisonnier d'abord à Orsova, puis à Nagyszeben, autrement 

I. Actuellement ville du royaume de Serbie sur le Danube. 



28 SERBES, CROATES ET BULGARES 

dit Hermannstadt en Transylvanie. Après avoir été sommai- 
rement interrogé par le jésuite Antone Dino il fut expédié 
à Vienne et provisoirement interné à l'hôpital de cette ville. 
11 sollicita en vain une audience impériale pour se justifier 
auprès du souverain. Il avait signé sa requête du titre de 
despote d'Illyrie et de Mésie, autrement dit des pavs serbes. 
Mais ces provinces, TEmpereiir entendait, s'il en devenait 
maître, les annexer directement à ses Etats et les titres que 
s'attribuait Brankovitch portaient en eux-mêmes sa condam- 
nation. Cependant les Serines qui ne soupçonnaient pas la 
fraude du prisonnier le considéraient comme le chef moral 
de leur nation. Ils demandaient qu'il fût mis à leur tête pour 
faire campagne contre les Turcs. Mais la cour de Vienne 
n'entendait point relâcher son prisonnier. Elle se contenta 
de donner aux Serbes un voïevode ou chef de leur race, 
Manastirli qui se distingua notamment à la bataille de Slan- 
kamen (1691). Pour calmer l'indignation des Serbes qui se 
regardaient comme offensés dans la personne de leur chef 
national, l'Empereur consentit à accorder à Brankovitch 
une pension provisoire de mille florins et le fit transporter 
de l'hôpital à l'hôtellerie de l'Ours d'Or sur le Fleischmarkt. 
Il y était d'ailleurs sous bonne garde. Toutefois on lui lais- 
sait une liberté relative et on lui permettait d'exercer dans 
une certaine mesure les droits qu'il prétendait tenir de son 
titre de despote. Ainsi nous le voyons au cours de l'année 
1693 conférer un brevet de colonel et adresser à la nation 
serbe une proclamation où il déclare que les affaires liti- 
gieuses entre sujets serbes doivent en dernière instance 
être portées devant son auguste personne. Il recevait sans 
obstacle le patriarche serbe Arsène III, venu à Vienne pour 
défendre auprès de la chancellerie les intérêts de sa nation. 
En revanche le patriarche et les hauts dignitaires du clergé 
serbe adressaient à l'Empereur requêtes sur requêtes pour 
obtenir la liberté de leur illustre compatriote. Lui-même, 
Brankovitch, rédigeait un mémoire pour prouver la légiti- 
mité de ses prétentions et pour les justifier méditait d'écrire 
sa chronique qui n'est au fond qu'une longue apologie. 



UN PRÉTENDANT SERBE AU Wlh SIÈCLE 29 

Cependant les années s'écoulaient et il restait toujours, sinon 
prisonnier, du moins interné. Pour obtenir sa liberté il sol- 
licitait l'intervention de l'ambassadeur de Pierre le Grand 
protecteur natuiel des Serbes orthodoxes. (]e n'était peut- 
être pas très habile. 

Au mois de janvier 1G99 le traité de Karlowitz mit fin à 
la guerre entre l'I^mpereur et la Turquie et ajourna indéfi- 
niment les espérances des Serbes. Les prétentions de Bran- 
kovitch devenaient de plus en plus problématiques et les 
réclamations de ses compatriotes avaient de moins en moins 
de chance d'être écoutées. Pour comble de malheur le pro- 
priétaire de l'Ours dOr commençait à se lasser de son pen- 
sionnaire. On lui avait imposé un corps de garde qui avait 
fini par écarter de l'hôtellerie sa clientèle habituelle. Il 
accablait de ses réclamations, la cour, la chancellerie, la 
municipalité. 

Au cours de l'année 1702 le Conseil aulique insista auprès 
de l'Empereur pour que le cas de Brankovitch fût définiti- 
vement élucidé. Le i5 août l'Empereur i-eçut un rapport qui 
proclamait l'usurpateur coupable de fraude et d'intrigues 
contre la sûreté de l'Etat et qui concluait en s'opposant 
à sa libération. Pour le mettre hors d'é'at de nuire et d'en- 
tretenir des relations avec la nation serbe il fallait l'inter- 
ner le plus loin possible des pays serbes. La ville d'Eger, 
en Bohême, sur la frontière de Bavière, paraissait le lieu le 
plus convenable pour cet internement. Elle possédait une 
aarnison dont le chef saurait veiller sur cet hôte dancfereux. 

L'Empereur souscrivit à cette proposition ; il ordonna 
que l'interné conservât sa pension et fût traité avec ménage- 
ments. Au mois de décembre 1708, Brankovitch quitta 
cette ville de Vienne où il languissait depuis tant d'années 
et le patron de l'Ours d'Or fut enfin débarrassé de cet hôte 
importun. 

Eger est surtout connue dans l'histoire par les tragiques 
souvenirs qui se rattachent au nom de Waldstein. Le nom 
de Brankovitch est moins populaire dans les pays occiden- 
taux. Si le prétendant serbe connaissait l'histoire du grand 



30 SERBES, CROATES ET BULGARES 

condottiere allemand, il dut s'établir dans sa pensée de sin- 
guliers rapprochements entre leurs deux destinées. Les 
habitants de la petite ville ne savaient pas au juste qui était 
ce grand personnage que l'Empereur leur envoyait. Il n'était 
pas interné dans une casemate. Il pouvait choisir son logis 
et ses relations. On le croyait fort riche et il jouissait d'un 
crédit illimité. Il vivait grandement et se parait d'un cos- 
tume oriental des plus somptueux. Bientôt il fut accablé de 
dettes. Il avait la conscience plus large que la bourse et, 
comme tous les aventuriers, il ne désespérait jamais de 
l'avenir. Il adressa tour à tour h l'Empereur Léopold et à 
son successeur Joseph I" des suppliques où il réclamait sa 
liberté. Elles ne furent pas entendues. Il était tombé dans la 
misère la plus profonde et nous le voyons au cours de l'an- 
née 171 1 solliciter tour à tour des subsides de l'impéra- 
trice autrichienne et du tsar Pierre le Grand. Il s'éteignit 
le i3 décembre de cette même année. Il affectait dans les 
derniers temps de sa vie des allures singulières. Un portrait, 
dont l'original est conservé au château de Kœnigswart, ap- 
partenant aux Metternich, nous le montre les yeux hagards, 
les cheveux répandus sur les épaules, la barbe tombant 
jusqu'à la ceinture. Il a l'air d'un charlatan ou d'un aliéné. 
Je ne me pique pas d'être versé en graphologie, mais les 
fac-similé de son écriture paraissent révéler un tempérament 
bizarre et singulièrement agité. Brankovitch fut surtout 
pleuré par ses créanciers. Comme il était hérétique, il fut 
enseveli en dehors du cimetière catholique. Sa tombe devint 
un lieu de pèlerinage pour ceux de ses compatriotes qui ne 
soupçonnaient point ses fraudes et qui voyaient en lui un 
représentant de la dynastie et de la tradition nationales. En 
1743 ses restes furent déterrés et transportés dans les pays 
serbo-croates, à Karlovats'. Ils furent reçus solennellement 
par le patriarche Arsène IV et déposés au monastère de 
Krusedol, à côté de ceux du patriarche Arsène III. C'est 
dans ce monastère que repose aujourd'hui le premier roi de 

1. En allemand Karlstaclt, ville de Croatie. 



UN PRÉTENDANT SEKBE AU XVIIe SIÈCLE 31 

la Serbie, Milan Obrenovitch. L'infrénieux aventurier avait 
poursuivi toute sa vie la constitution d'une nationalité serbe, 
qui aurait formé un petit état vassal de l'Empereur ou plu- 
tôt du roi de Hongrie. En i848 ce rôve a failli se réaliser. 

Je ne parlerai point ici de sa Chronique. Elle n'a (ju'une 
très médiocre valeur historique et elle a surtout [)our objet 
d'étayer les mensonges sur lesquels l'auteur espérait fonder 
sa fortune. Elle est d'ailleurs encore inédite et après l'ana- 
lyse très consciencieuse qu'en a donné son dernier historien, 
il ne semble pas qu'il y ait un grand intérêt à la publier. 



LA LITTERATURE SERBO-CROATE 



Les peuples sud-slaves ou, comme ils s'appellent eux- 
mêmes, les lougoslaves', se divisent en trois groupes : les 
Slovènes, les Serbo-Croates, les Bulgares. D'après les 
récentes évaluations du P'' Niederlé, qui englobe même 
les Slaves émigrés dans le Nouveau Monde, on compte- 
rait aujourd'hui i /i5o ooo Slovènes, 8210000 Serbo- 
Croates et 4 588 000 Bulgares, soit au total plus de (juatorze 
millions de Sud-Slaves répartis entre l'Autriche, la Hongrie, 
la Turquie, le royaume de Serbie, le royaume de Bulgarie 
et le Monténégro. Ces quatorze millions se partagent entre 
cinq cultes : chrétiens orthodoxes, catholiques, grecs uniates, 
réformés (en assez petit nombre) et musulmans. Ils prati- 
quent trois alphabets : le latin chez les Slovènes et les 
Croates, le cyrillique (autrement dit l'alphabet russe avec 
de légères variantes) chez les Serbes et les Bulgares. Un 
texte identique peut être imprimé tour à tour en caractères 
latins à Agram, en caractères slaves à Belgrade. D'autre 
part, dans les îles de la Dalmatie, quelques milliers de 
fidèles suivent encore l'antique liturgie slave-romaine avec 
des livres liturgiques imprimés dans un alphabet mysté- 
rieux qui remonte peut-être aux apôtres slaves, l'alphabet 
dit i^lagolitique. 

Comme on le voit par ces indications, ces lougoslaves, 
malgré leur petit nombre, constituent une mosaïque fort 
bigarrée de peuples, de langues et d'alphabets. 

I. loujj veiil (lire « Sud ». 



LA LITTÉRATURE SERBO-CROATE 33 

En dehors de la littérature propement dite, ces peuples 
ont encore gardé une littérature orale de chants épiques 
qui se transmettent de bouche en bouche comme les ùj Unes 
de la Russie ou les doumas de l'Ukraine. C'est surtout 
dans le groupe orthodoxe que l'épopée populaire a persisté. 
Chez les Serbes et les Bulgares, l'influence du clergé a été 
moins forte que celle du clergé catholique, plus vigilant, 
plus soucieux d'exterminer tout ce qui pouvait rappeler les 
traditions du paganisme. Je n'ai pas l'intention d'insister 
en ce moment sur cet élément épique qui mérite une sé- 
rieuse attention et qui a déjà été chez nous l'objet de tra- 
vaux détaillés. Je me contente de rappeler ici ceux de MM. 
Dozon, D'Avril, et le petit volume que j'ai consacré récem- 
ment au cycle épique de Marko Kralievitcli '. Certains 
faussaires ont même essayé de fabriquer des chants épiques 
où l'on aurait retrouvé les premières pages de l'humanité. 
Mais la falsification a été heureusement éventée. 



I. Les Slovènes. 

De tous les peuples iougoslaves, les Slovènes sont les 
plus voisins de nous. Aux époques primitives du christia- 
nisme, leur littérature religieuse se confond avec celle de 
leurs voisins les Croates. C'est la Réforme qui chez eux 
commence à émanciper la langue nationale, écrasée jus- 
qu'alors par le latin. C'est à Tubingue et à Urach, en Wur- 
temberg, que s'imprimèrent la seconde moitié du xvi* siècle 
les premiers textes religieux (catéchisme, Actes des apôtres, 
traductions de la Bible, etc.). A cette époque héroïque se 
rattache les noms de Truber, d'Ungnade, de Georges Dal- 
matin, du philologue Bohoricz,qui édita en latin une gram- 
maire Slovène, à Wittenberg, en i584. Dans la préface de 



I. Dozouj Poésies populaires serbes (Paris, Leroux). — D'Avril, La Rap- 
sodie de Kossovo (Paris, Leroux). — L. Léguer, Le Cycle épique de Marko hra- 
lievilch (Paris, Leroux). 

3 



34 SERBES, CROATES ET BULGARES 

cette grammaire, Bohoricz se plaît à proclamer la gran- 
deur et l'unité de la race slave. « La langue slave, dit-il, 
est répandue par la plus grande partie du monde, sinon par 
le monde entier. » La même année, Dalmatin faisait paraître 
à Wittenberg une traduction intégrale de la Bible : cette 
publication ne coûta pas moins de 8000 florins, somme 
énorme pour le temps. Sur ce total, les Etats de Carniole 
fournirent 61000 florins, ceux de Styrie 1000, ceux de 
Carinthie 900. Dans les pays slovènes, comme en Bohême, 
la Contre-réformation finit par triompher et anéantit la 
plupart des livres hérétiques. Mais pour réussir, elle dut 
employer les mêmes procédés que chez les Tchèques. Il 
fallut, d'une part, détruire les livres proscrits, de l'autre, 
écrire des livres catholiques dans la langue nationale. Ce ne 
fut que vers la fin du xv!!!** siècle que le slovène arriva à la 
vie littéraire, au sens profane du mot. On vit apparaître 
des almanachs, des essais dramatiques, notamment, en l 'jgo, 
une adaptation du Mariage de Figaro. La Slovénie (appelons 
de ce nom l'ensemble des Slaves de la Styrie, de la Carin- 
thie, de la Corniole et de l'istrie) eut son premier poète 
dans la personne de Yalentin Vodnik, né en 1768, mort en 
1819.11 était professeur à Lublania, autrement ditLaybach, 
lorsque Napoléon vainqueur de l'Autriche, créa en 1809, 
avec des provinces enlevées à l'empereur François I", une 
Illyrie soumise à la France et administrée par deux gou- 
verneurs résidantl'un à Lublania (Laybach), l'autre à Trieste. 
Cette Illyrie comprenait l'ensemble des pays slovènes, une 
partie de la Croatie et de la Dalmatie. Ce nom d'Illyrie, 
renouvelé de l'antiquité classique, produisit un eff'et ma- 
gique. Les pays auxquels il s'appliquait n'ont été peuplés 
par les Slaves que plusieurs siècles après l'ère chrétienne. 
Mais il ne manquait pas de patriotes qui se plaisaient à faire 
remonter leur origine aux périodes les plus lointaines de 
l'antiquité. 

Vodnik, devenu, sous le régime français, inspecteur des 
écoles et directeur du gymnase de Laybach, fut de ces nom- 
breux Slaves qui s'enthousiasmèrent pour Napoléon et virent 



LA LITTÉRATURE SERBO-CROATE 3,", 

en lui le régénérateur des nations. J'ai clans ma bihliolhèque 
un livre bien rare, — probablement unique en France ; — 
c'est une grammaire française en langue croate, rédio-ée 
par un curé croate, Sime Starcevic' ', d'après une grammaire 
allemande de Mozin, qui était fort à la mode. Elle porte ce 
titre : Nouvelle grammaire illyrico-francaise à l'usasse de hi 
jeunesse militaire des proç>inces illyriennes. Ce livre est 
imprimé à Trieste et daté de 1812. 1812 ! Un an plus tard, 
cette jeunesse militaire que Napoléon rêvait de mettre au 
service de la France échappait à sa domination et rentrait 
au service des Habsbourg. 

Le poète Vodnik crut à l'éternité du régime français et de 
la dynastie napoléonnienne. Dans une ode enthousiaste, le 
Réi>eil de l'Illjrie, il chanta le passé et les espérances de son 
peuple : 

Napoléon a dit : Réveille-toi, Illyrie. Elle séveille, elle soupire : 
Qui me rappelle à la lumière? O grand héros, est-ce toi qui me 
réveilles? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves... Le 
Grec et le Latin appellent notre pays l'illyrie; mais tous ses fils 
l'appellent la Slovénie. Le citoyen de Raguse, l'habitant du litto- 
ral, de Cattaro, de Goritsa, tous, de leurs anciens noms s appel- 
lent Slaves. 

Chez les Slovènes pénètre Napoléon; une génération tout en- 
tière s élance de la terre. Appuyée d une main sur la Gaule, je 
donne l'autre à la Grèce pour la sauver. A la tête de la Grèce est 
Corinthe, au centre de l'Europe est l'illyrie. On appelait Corin- 
the lœil de la Grèce, 1 Illyrie sera le joyau du monde-. 

Napoléon évacua l'illyrie ; le rêve de Vodnik s'évanouit. 
Toutefois l'empereur François P'' sembla lui donner un 
semblant de satisfaction en créant en 18 16 un royaume 
d'Illyrie qui comprenait la Carniole, les pays de Goritz et 
de Gradisca, de Villach et de Klagenfurt, le littoral et une 
petite partie de la Carniole. Le titre un peu fantastique de 

1. Ce Sime Starcevitch, qui est mort en i858, était le grand-oncle d'un 
homme politique croate, Ante Sturcevic, qui me fit cadeau du volume il y a 
une vingtaine d'années. 

2. J'ai traduit l'ode en entier dans le Monde slave (t. I, 2<' édit., p. 32-33). 



36 SERBES, CROATES ET BULGARES 

roi d'Illvrie figure toujours dans le protocole de la Chan- 
cellerie autrichienne ; mais il ne représente qu'une entité 
de protocole. Il n"a pas plus de valeur que celui du roi de 
Chypre ou de Jérusalem. 

Yodnik n'eut pas à se louer de son malencontreux enthou- 
siasme pour Napoléon. Il eut beau chanter le retour de la 
domination autrichienne; malgré ses palinodies, il tomba 
en disgrâce et mourut dans une situation assez misérable. 

Il avait du rencontrer à Laybach un Français aventureux 
qui rédigeait alors la partie française du journal ofTiciel de la 
domination, Le Télégraphe. Ce Français s'appelait Charles 
Nodier etdevait jouer assez brillamment sa partie dans le con- 
cert romantique. C'est à Laybach que Nodier puisa l'inspira- 
tion de quelques-unes de ses premières œuvres, Jean Sbogai-, 
et un récit truculent : Smara ou les Démons de la nuit, songes 
romantiques, traduits de l'esclavon du comte Maxime Odin. 
Inutile de dire que le comte Maxime Odin, — un prétendu 
noble ragusain, — n'a jamais existé et qu'Odin n'a jamais 
été un nom slave'. C'est Nodier probablement qui suggéra 
à Mérimée l'idée première de cette colossale mystification 
qui parut pour la première fois à Strasbourg, en 1827, sous 
ce titre : La Guzla ou choix de poésies lyriques recueillies 
dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégovine '. 

Plus tard, le bon Nodier, pour avoir séjourné chez les 
Illyriens, se croyait capable de disserter sur leur langue et 
leur littérature et lorsque parut, entre les années 1882 et 
1889, le Dictionnaire de la conversation et de la lecture, 
c'est à lui qu'on demanda l'article : Langue et littérature 
illyriennes, et cet article a été réimprimé sans changement 
au tome onzième de la deuxième édition de cet ouvrage, 
qui parut à Paris en i856. Il est bien curieux comme rare 
spécimen d'ignorance impudente et de creuse phraséologie. 
En i856, Nodier était mort depuis douze ans; un éditeur 
consciencieux aurait eu le devoir de faire mettre son article 



1. Odin représente tout simplement les quatre premières lettres de NODler. 

2. Voir plus loin l'étude sur Mérimée. 



LA LITTERATURE SERBO-CROATE 37 

au courant de la sciwiice. Les bons travaux ne manquaient 
pas alors, même en français, sur cette littérature si peu 
connue. Les trois quarts de l'article sont consacrés à des 
divagations plus ou moins exactes sur les chants des guzlars, 
tels qu'on se les figurait d'après les fantaisies de Mérimée. 
Nodier se permet d'émettre un diagnostic doctrinal à pro- 
pos de celte langue qu'il ignore et de cette littérature qu'il 
ne soupçonne pas : 

Je ne sais, dit-il gravement, si la langue slave aui-a jamais une 
littérature classique; je l'en crois très digne sous tous les rap- 
ports et il est du moins certain qu'elle a déjà son Iliade ou sa 
Jérusalem ; c'est VOsmanide, poème épique de Gondola, aussi célè- 
bre chez les Dalmates qu il est inconnu à Pai'is'. Toutefois ce 
poème assez récent n'existe lui-même que dans la bouche des 
rapsodes et dans quelques manuscrits très rares. Vai attendant 
que le poète esclavon prenne son rang parmi les maîtres de l'épo- 
pée, ce qui peut arriver un jour, son existence à peine constatée 
n'occupe pas la renommée à vingt lieues du i)ays qui conserve 
ses cendres et je n'ai jamais entendu nommer un de ses émules 
dans tout le reste de l'Europe. 

Ceci est fort impudent. Dès 1826, Schafarik avait publié 
à Bude sa Geschichte der SUnnscJien Spraclie uiid Litcidlnr 
et en iSS" l'Allemand Olbrecht avait publié «à Leipzig un 
autre ouvrage sur les littératures slaves, où Nodier aurait eu 
beaucoup à apprendre, et où le nom de Gondola ou mieux 
Gundulic n'était pas ignoré. 

Nodier continue ainsi sa notice : 

Le culte de la Muse slave a dû être beaucoup plus dédaigné 
dans la civilisation scolastique et universitaire des âges moder 
nés; mais je ne doute pas qu'il ne se rétablisse un jour. 

Le bon Nodier et le Dictionnaire de la conversation sa- 
vaient se contenter de peu. \J Osjuanide avait été publiée en 
i8o3 et en 1826- et traduite en italien dès 1827. Quant à 

I. Nous parlerons tout à l'heure de cette Osmanide. 

3. J'ai dans ma bibliollièquc un ma^juifique exemplaire de l'édition de 
1826 (3 volumes in-S", Ra(juse) qui aurait certainement rrjoui le cœur de 
Nodier, lequel était, comme on sait, un passionné bihliopliile. 



38 SERBES, CROATES ET BULGARES 

ce culte de la INIusc slave, que l'auteur de Jean Sbogar 
crovail si dédaigné, nous verrons tout à l'heure dans quelles 
œuvres et par quelles mains il avait été célébré. 

Revenons à Vodnik; il fut un précurseur non seulement 
comme poète, mais aussi comme publiciste. Il fonda le pre- 
mier Journal de son pays, les Ljublanske Novice (Gazette 
de Loybach). En 1827 une chaire de slovène fut créée dans 
cette ville; cet idiome trouva son grammairien dans la per- 
sonne d'un philologue qui d'ailleurs écrivait en allemand et 
qui a joui d'une réputation européenne, Kopitar. Depuis, la 
nation slovène a donné au monde slave un autre grand philo- 
logue, Miklosich, qui fut professeur à Vienne et associé de 
l'Institut, et qui d'ailleurs ne se piquait guère de patriotisme 
slave. De tous les peuples slaves de l'Autriche-IIongrie les 
Slovènes sont ceux qui ont les prétentions les plus modestes. 
Ils n'ont pas dans leur histoire de faits bien saillants et, 
malgré la dénomination purement fictive de Royaume 
d'Illyrie, ils ne sauraient avoir la prétention — comme les 
Tchèques, les Polonais ou les Croates — de reconstituer 
un état qui n'a jamais existé. Ils ne rêvent ni d'une grande 
Slavie, ni même d'un royaume illyrien ; ce qu'ils voudraient 
avoir, ce que leur promet d'ailleurs la constitution, c'est 
une université nationale à Laybach. Leurs voisins, les 
Croates, en ont bien une à Agram. 

En littérature les Slovènes n'ont pas eu, comme d'autres 
peuples, comme leurs congénères, les Russes et les Polo- 
nais, à passer par la crise douloureuse de la lutte des clas- 
siques et des romantiques. Avec François Presern (né en 
1800, mort en iS/jg), la poésie slovène entre de plain-pied 
dans le romantisme ; elle s'inspire de Byron, de Mickiewicz, 
des balladistes allemands, mais elle puise aussi directement 
aux sources de la vie populaire. 

Stanko Vraz (i8io-i85i), après avoir débuté en recueil- 
lant et publiant les chants populaires de son pays, passa 
chez les Croates, où nous le retrouverons plus loin, et 
devint chez eux le plus grand poète de la période dite 
illyrien ne. 



LA LITTÉRATURE SERBO-CROATE 39 

La littérature politique naquit en i843 avec le journal 
No{>ice rédigé par le D"^ Bleiveis. En 1862, un évoque 
patriote, Slomsek, fonda une société de Saint-IIermugoras 
pour la publication de livres populaires. Cette société, qui 
existe toujours, a puissamment contribué à exciter dans le 
peuple le goût de la lecture. Bien que leurs origines litté- 
raires — ainsi que nous l'avons vu tout à l'heure — remon- 
tent à la Réforme, les Slovènes sont aujourd'hui d'ardents 
catholiques. 

En 1866, à l'instar de ce qui s'était passé à Novi-Sadchez 
les Serbes de Hongrie, chez les Tchèques, chez les Slo- 
vaques, les Slovènes fondèrent une Malica, c'est-à-dire une 
société coopérative ou mutualiste d'édition. Cette société, 
qui au début ne comptait que cinq cents membres, en a 
aujourd'hui environ quatre mille. Ses publications embras- 
sent à peu près tous les genres et sont assurées d'un public 
assidu et intelligent. 

L'activité littéraire des Slovènes se concentre surtout à 
Laybach ; mais Klagenfurth (en slovène Celovec) lui a par- 
fois disputé le premier rang. C'est à Celovec qu'Antoine 
Janezic (1825-1869) fonda le premier journal purement litté- 
raire. Parmi ses collaborateurs l'un des plus considérables 
fut François Levstik (1831-1887) que ses compatriotes se 
plaisent à appeler le Lessing slovène ; Levstik fut tout en- 
semble critique, poète, romancier. Joseph Jurcic (i8/44- 
1881) fut surtout un peintre de la vie populaire, une sorte 
de Tourguenev slovène, dont certaines œuvres ont été por- 
tées avec succès à la scène. jNI. Tavczar (né en i85i) a écrit 
aussi des romans de la vie nationale ; l'un d'entre eux se 
passe à Lublania (Laybach) à l'époque du congrès qui valut 
à cette ville, d'ailleurs assez obscure, une renommée éphé- 
mère. 

En créant la revue Z^>on (la Cloche) le poète Stritar (né 
en i836) a donné à la littérature slovène l'organe pério- 
dique qui lui avait manqué jusqu'alors ; chez Stritar le 
poète est doublé d'un critique et d'un philosophe. Mais son 
libéralisme a dû plus d'une fois se heurter au conservatisme 



40 SERBES, CROATES ET BULGARES 

clérical de îies compatriotes. C est pouiianl le clergé qui a 
produit deux des meilleurs poètes de 1 époque moderne, 
Gregorric (né en iSiii) et Askerec (né en iS56). Gregorcii- 
est un patriote passionné. Dans nn de ses poèmes les plus 
célèbres, il met en scène un prêtre qui impose les cendres 
an\ fidèles suÎA-ant le rite de Téglise catholique ; à la fin se 
présente devant lui un personnage qui représente le peuple 
5;Jovène, ce peuple si longtemps méconnu et misérable. Le 
prêtre rejette les cendres loin de lui et s écrie d une voix 
forte : k Lève-toi, mon pauvre peuple, jusqu'ici foulé aux 
pieds dans la poussière, ce n'est pas le jour des cendres qui 
esl ton jour, c est le jour de la résurrection. « Antoine 
Aslierec (né en iS56)a écrit des ballades et des romances, 
des poèmes épiques et lyriques. Ce n'est pas un poète de 
sentiment et de mélancolie, c'est le poète de l'action. Sa 
muse ne s'attarde point à pleurer, a La torche dans une 
main, le glaive dans l'autre », elle conduit son peuple au 
combat contre robscurantisme et la tyrannie, mais elle ne 
rinvite pas aux sanglantes revanches. «Le progrès, la civi- 
lisation, que telle soit notre vengeance ! » Elle se berce de 
rêves humanitaires: elle tend une main fraternelle aux 
frères musulmans. Elle défend la cause des opprimés et 
des misérables. Asterec s'inspire au besoin de la poésie 
populaire russe et des légendes de l'Orient, Gregorcic et 
Askerec sont les deux chefs d'école de la jeune f::;énération. 

Les Slovènes ont même une littérature dramatique. Ce 
n'est que depuis 1887 que les représentations slovènes 
: ' 1 avec les représentations allemandes au théâtre de 

a' ; on v joue peu de pièces originales et celles qui 

ont ce caractère sont naturellement assez difficiles à com- 
prendre pour les étrangers, même pour les congénères 
slaves qui ne sont pas au courant des mœurs locales ou des 
tyj»es indigènes. 

Je n'ai pas de renseignements récents sur la statistique 



1. Sur LnlilBniB (Lmhiiph) roir incn vciunie Lo S^nvr. Ir Danube rt Ir 
lialhan 



LA LITTÉRATLRE SERBO-CROATE 41 

des journaux dans les pavs de langue slovène. En iSm7 le 
total des périodiques était de ô'i, dont deux journaux quoti- 
diens paraissant à Lublania et un bi-quotidien à Trieste. 
Aujourd hui, ce que les Slovènes désirent avant tout, c'est 
un établissement d enseignement supérieur où les leçons 
seraient données en leur langue. Ils ne peuvent avoir de 
grandes ambitions politiques, mais le jour où le suffrage 
vraiment universel sera proclamé en Autriche ils apporte- 
ront un précieux appoint à leurs congénères de Boh^Mne et 
de Moravie dans la lutte contre l'élément germanique. Ils 
tiennent avant tout à rester slaves, et il ne faut pas oublier 
que c est ce peuple qui ferme aux ambitions allemandes le 
chemin de Trieste. 



II. Les ChuATEs. 

La littérature religieuse des Serbes et des Croates au 
moyen âge n'offre guère de production originale et je n'ai 
point à m'en occuper ici. Des textes théologiques ou juri- 
diques, des Vies des Saints ne constituent pas, à proprement 
parler, des œuvres littéraires. La littérature historique fait 
presque complètement défaut. Il est bien entendu que je ne 
m'occupe pas ici des écrits en langue latine. 

C est à Spalalo et à Raguse qu apparaissent les premiers 
représentants de la littérature proprement dite, 

La Dalmatie subissait la domination de Venise, mais elle 
n'avait pas renoncé à sa langue nationale, l'idiome slave ou 
serbo-croate ; les citoyens les plus éclairés allaient faire 
leur éducation en Italie, mais ils rapportaient de l étranger 
le noble désir de rivaliser avec leurs maîtres. La littérature 
de la Dalmatie s'inspire naturellement des poètes italiens. 
Le premier en date des poètes croates de la Dalmatie, c'est 
Marko Marulic (ii5o-i52i). C'est par lui que l'Académie 
sud-slave d'Agram a commencé en 1S69 sa collection des 
anciens écrivains croates, qui compte aujourd'hui vingt-cinq 
volumes. Son poème de Judith parut en IJ2I. Le sujet est 



42 SERBES, CROATES ET BULGARES 

emprunté à la Bible, mais au fond le poète songe aux 
voisins musulmans qui oppriment les frères chrétiens. 
Tandis que la poésie populaire — alors fort dédaignée des 
humanistes — néglige la rime et ne produit que des vers 
blancs, les représentants de l'école littéraire s'appliquent 
au contraire à n'écrire que des vers rimes. Le plus souvent 
ils se contentent d'adapter ou de paraphraser des œuvres 
italiennes. Un contemporain de Marulic, Pierre Hektorovic 
(1^87-1572), est s^irtout célèbre par un poème original, Z)fa- 
logue des pécJieurs, dans lequel il a intercalé trois chansons 
populaires. 

Comme les villes d'Italie, les cités dalmates avaient des 
fêtes de carnaval qui souvent donnaient lieu à des chansons 
ou à des poèmes satiriques; l'une des œuvres les plus cé- 
lèbres dans ce genre est La Boliémienne d'André Gubra- 
novi^ (mort vers i55o). 

La plupart des poètes se sont plu à traiter des sujets bi- 
bliques, soit d'après le texte des Écritures, soit d'après 
quelque prototype latin ou italien. Ainsi Mavro Petranic^ 
(1482-576), moine de l'ordre de Saint-Benoit, a chanté La 
Chaste Suzanne, Le Sacrifice d'Abraham, La Résurrection. 
Marin Drzic" (1620-1 585) écrivitdes comédies, dont un ^(^a/e 
d'après Plante. Je pourrais citer ici bien d'autres noms et 
des titres d'ouvrages qui n'apprendraient rien au lecteur. 
J'ai hâte d'arriver au grand poète national ragusain, à celui 
que les Sud-Slaves opposent avec orgueil à l'auteur de la 
Jérusalem délis^rée, à François Gundulic (1 588-1 638), qui 
est aussi connu sous le nom italien de Gondola. Il appar- 
tenait à une famille noble et remplit avec honneur quelques 
emplois de la République ; il serait sans doute arrivé à la 
magistrature suprême, au titre de prince, s'il avait dépassé 
l'âge de cinquante ans. Son œuvre capitale est un grand 
poème épique, VOsmanide. Ce titre est assez difficile à ex- 
pliquer. Au premier abord il semble singulier qu'un poète 



I. Le c final de ces noms se prononce tch comme dans les noms serbes, 
a. Prononcez « Derjitch «. 



LA LITTÉRATURE SERBO-CROATE 43 

slave chrétien ait pris pour héros un musulman. Le fait 
demande quelques commentaires. Au mois de mai 1622 
s'était accomplie à Constantinople une révolution de palais 
qui avait eu un retentissement considérable chezles chrétiens 
de la Péninsule balkani(jue et de l'Europe orientale : le 
meurtre du sultan Osman II, étranglé par son grand vizir 
Daoud Pacha. Peu de temps auparavant les troupes de ce 
sultan avaient échoué au siège de Chocim ou Khotin en 
en Bessarabie ; elles avaient été repoussées par celles du 
roi de Pologne Sigismond IIL C'est le fils de Sigismond, 
Wladyslaw ou Ladislas (roi de Pologne de i632 à 16 '18) qui 
est le véritable héros du poème dont la dénomination est 
plutôt inexacte. 

Gundulic entretenait par sa famille ou par ses études de 
nombreuses relations avec l'Italie. A ce moment-là un duc 
de Toscane, Ferdinand III, avait eu l'idée d'apprendre la 
langue slave de ses voisins, les Dalmates, et c'était un 
jésuite apparenté à l'auteur de VOsmanide, Marin Gundulir, 
qui lui donnait des leçons. Dans une ode adressée à cet 
auguste élève, le poète ragusin célèbre la gloire de la race 
slave. Il joue comme le fera plus tard le Tchèque Kollar 
sur l'homonymie des mots slave et slava (qui veut dire gloire) 
et il exalte la grandeur de sa race : 

Elle s'envole comme une flèche sur son char ensoleillé, la 
Gloire ÇSIavd), à travers la plus vaste partie du monde, l'étendue 
de tous les pays slaves. 

L'éclat de son visage fait luire une brillante aurore depuis le 
pays de Raguse jusqu'au froid Océan glacial. 

Cent royaumes oii l'on entend célébrer aujourd'hui le nom slave 
sont divisés par limmensité de l'espace, mais réunis par la com- 
munauté de la langue. 

... Que partout où retentissent les paroles slaves, 

Que de toute une moitié du monde une seule langue se mette 
à faire retentir ce chœur : 

« Ferdinand, prince couronné par-dessus les plus grands prin- 
ces, toi que le monde plein de ta gloire tient pour le soleil de la 
terre, 

« Ecoute comme tout le peuple slave dans sa reconnaissance 



44 SERBES, CROATES ET BULGARES 

fait retentir ta gloire, ce peuple dont tu aimes la langue, ô noble 
prince... » 

Quand Gundulic parle de la reconnaissance de tous les 
peuples slaves pour le prince qui daigne apprendre un de 
leurs dialectes, il abuse singulièrement du droit que les 
poètes ont d'exagérer. Jusqu'au xix" siècle les œuvres de 
l'école dahnate ne seront guère connues que des riverains 
de l'Adriatique. Les Serbes et les Bulgares asservis aux 
Turcs sont généralement illettrés ; les Tchèques, les Po- 
lonais et les Moscovites ignorent absolument l'idiome de la 
Dalmatie. 

\J Osmaiiide est une épopée romanesque assez difficile à 
analyser: les négociations que le sultan a entamées avec la 
Pologne donnent lieu h des récils de voyages fantastiques ; 
le poète met en scène deux amazones, l'une slave, l'autre 
musulmane, qui se battent en duel comme les héroïnes du 
Tasse. Il transporte tour à tour le lecteur dans la Pénin- 
sule balkanique et à Varsovie ; il descend aussi dans les 
enfers et nous fait assister aux conseils du démon, qui, en sa 
qualité de personnage satanique, tient naturellement pour 
les païens contre les Polonais. Les chants XIV et XV du 
poème ont malheureusement disparu. Ils ont été suppléés au 
xix" siècles par deux poètes croates, Sorkorevié et Mazu- 
ranir, qui les ont imaginés chacun au gré de leur tantaisie. 
Je citais tout à l'heure les fantaisies de Nodier sur la litté- 
rature illyrienne. Voici une autre erreur qui n'est pas moins 
plaisante. Un savant polonais qui ne manquerait pas d'un 
certain talent, Christian Otrowski, s'est occupé du Gun- 
dulic dans ses Lettres slm>es\ 

Or, pour faire admirer de ses lecteurs le génie de Gun- 
dulir, il n'a rien trouvé de mieux que de traduire un des 
chants interpolés au xix* siècle par Sorkocevir. Il n'y a que 
la foi qui sauve. Il faut aussi beaucoup de foi pour croire 
tout ce que chante Gundulic. Il chante le prince royal de 
Pologne Ladislas ; il en fait le héros de la bataille de 

I. Clirisliîiii Ostrouski, Lettres slaves. Paris, Aniyot, i85-. 



LA LITTÉHATURE SERBO-CROATE 45 

Chocim ; il le montre chevauchant au milieu de monceaux 
de cadavres, transperçant les cœurs de sa lance, moissonnant 
les vies avec son sahre. La réalité racontée par un témoin 
polonais, Jacques Sobieski, castellan de Cracovie, s'accorde 
mal avec ces fantaisies épiques. La vérité, c'est que le 
prince lut malade pendant l'expédition et qu'il resta couché 
dans le camp tandis (jue ses compatriotes se battaient. 
Gundulic est un humaniste assez éclairé ; mais il a parfois 
de singulières ignorances ; ainsi il met l'Attique au nord 
de la Thessalie, erreur plus excusable, à vrai dire, que 
celle de Shakespeare qui lait échouer des vaisseaux sur les 
côtes de la Bohême, de Calderon qui fait couler le Danube 
entre la Russie et la Suède. La géographie du lointain sep- 
tentrion échappe encore plus complètement au poète 
ragusain. Il fait du roi de Pologne le souverain de la Nou- 
velle-Zemble et il peuple cette contrée de galants héros qui 
entreprennent des pèlerinages d'amour en l'honneur d'une 
beauté persane. En revanche, Gunduli(' connaît bien ses 
voisins les Turcs, mais pas leurs femmes, auxquelles il prête 
à tort des caractères et des aventures romanesques. Son 
poème a pour sujet un épisode contemporain, comme les 
Lusiades de Camoëns. Le poète portugais fait un abus 
effroyable de la mythologie classique. C'est un défaut que 
Gundulic a eu la sagesse d'éviter. Il n'y a dans V Osmanide 
qu'un épisode surnaturel ; mais il se passe dans l'enfer 
chrétien. 

On a reproché au poème de manquer d'unité, de disperser 
l'intérêt, tantôt surLadislas, tantôt sur Osman; on a même 
supposé que nous avions affaire à deux poèmes différents 
réunis par quehjue caprice inexplicable. Au fond le vrai 
héros de Y Osmanide est la nation slave luttant contre la do- 
mination musulmane, de même que chez le Tasse au-dessus 
des Armide et des Clorinde plane la grande idée des Croi- 
sades. 

Malgré d'incontestables défauts de composition et de style, 
malgré des lacunesirréparables, l'Os/^ea/î/c/e reste une œuvre 
très remarquable qui mériterait d'être connue en Occident. 



46 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Elle a déjà été traduite en latin et en italien ; mais ces traduc- 
tions faites par des compatriotes de l'auteur ne sont guère 
sorties du milieu qui les a vues naître. Même dans un idiome 
aussi ingrat que le nôtre, — par rapport à l'harmonie de 
l'original, — une version bien faite aurait chance d'intéres- 
ser les lecteurs délicats. Je regrette de ne m'être attaqué 
jusqu'ici qu'à des fragments. 

A côté de Gundulic, Junius Palmotic (1606-1657) tient 
une place fort remarquable dans la littérature ragusaine, 
mais ses œuvres manquent "n peu d'originalité. La plus 
importante est une Christiade en vingt-quatre chants qui 
n est qu'une paraphrase du fameux poème latin de Vida. 

Le tremblement de terre de 1669 qui faillit détruire Ra- 
guse porta un coup mortel à la cité naguère si florissante. 
Cette catastrophe fut chantée par plusieurs poètes, notam- 
ment par Jacques Palmotic (mort en 1680), frère du précé- 
dent, qui célébra de même Raguse, restaurée. Au fond, la 
cité ne devait plus se relever. Elle traina une existence 
précaire jusqu'en 1806, époque où cette antique république, 
si justement nommée l'Athènes slave, fut supprimée par 
Napoléon. Raguse n'avait pas seulement subi les influences 
italiennes. La littérature française avait pénétré jusque sur 
le littoral de l'Adriatique. Dans les Mémoires de l'Académie 
d'Agram un savant distingué, M. Matic, a récemment publié 
un ingénieux travail sur Molière à Raguse'. Voici le relevé 
des pièces de Molière qui ont été traduites ou plutôt adap- 
tées aux mœurs et à la société ragusaines et jouées par des 
sociétés d'amateurs : Le Misanthrope, Tartufe, Don Juan, 
L'Ecole des Maris, L'Ecole des Femmes, Les Femmes sai>antes, 
Georges Dandin, Sganarelle, Le Mariage forcé. Le Malade 
imaginaire. Le Médecin malgré lui. Le Bourgeois gentil- 
homme, Monsieur de Pourceaugnac, La Comtesse d'Escarba- 
gnas, Les Fâcheux et Psyché, soit les deux tiers environ de 
l'œuvre du maître. 

Raguse ne se contentait pas d'assimiler Molière. Le pres- 

I. Voir plus loin Molière à Raguse. 



LA LITTÉRATURE SERBO-CROATE 47 

tige.de sa langue et de sa poésie était tel qu'il s'imposait 
même h des Français. En 177/i arriva à Raguse un jeune 
Français fils d'un consul qui s'appelait Bruère Desrivaux. 
Il apprit lidiome local et l'apprit si bien qu'il devint en cet 
idiome un poète fort estimable ; il fut tour à tour consul 
de France à Saraïevo, à Scutari, à Tripoli, et mourut en 
1828. Il écrivit en serbo-croate des noëls satiriques, des 
satires, voire même une comédie, qui ne furent publiées 
que longtemps après sa mort. 



III 



J'ai surtout insisté sur Raguse; mais en dehors de cette 
république privilégiée la Dalniatie a eu aussi quelques poètes. 
L'un des plus originaux est assurément un religieux, le père 
André Kacié Miosic, qui vécut au xvii* siècle. C'était un 
moine patriote qui voulut être le poète de son peuple. Les 
poètes dont nous avons parlé tout à l'heure avaient écrit 
surtout pour l'aristocratie, pour les intellectuels; ils 
s'étaient particulièrement inspirés de l'antiquité classique 
et de l'Italie. Kacic était professeur de théologie dans un 
monastère de Sibenico, mais toutes les fois que ses occu- 
pations lui en laissaient le loisir il parcourait à pied la ré- 
gion qui s'étend de Scutari à Zara, de Mostar à Cattaro. Il 
n'avait pas, comme on l'a eue plus tard, l'idée de recueillir 
les chants de la bouche même du peuple pour les imprimer 
tels quels sous leur forme fruste et naïve. Il se contenta de 
s'en inspirer; il s'inspira aussi de quelques chroniques plus 
ou moins exactes et il publia en 17/16, à Venise, un recueil 
de chants historiques qui est devenu l'un des livres les plus 
populaires du monde sud-slave. Il remonte jusqu'aux épo- 
ques les plus lointaines ; il s'imagine par exemple qu'Alexan- 
dre fut un roi slave et il le chante en cette qualité avec le 
même sérieux qu'il célèbre les héros sud-slaves qui luttè- 
rent contre les Turcs, Le succès de son recueil retentit 
jusqu'en Allemagne. Herder, dans son célèbre ouvrage 



48 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Stinunen de?- Vôlker in Liedern, cite telle chanson de Kaci' 
comme un vrai poème populaire. Et de fait quelques-unes 
des chansons de Kacic ont si bien pénétré dans la conscience 
nationale qu'on a oublié leur origine littéraire et qu'elles 
semblent sorties des entrailles mômes du peuple. 



IV 



Les petits peuples slaves, ainsi que je l'ai déjà fait remar- 
quer, sont trop volontiers tentés de confondre la littérature 
avec la bibliographie. Je suis obligé de passer sous silence 
une infinité de noms qui n'ont aucun intérêt pour cette étude 
et de transporter brusquementle lecteur de Raguse à Agram, 
de Dalmatie en Croatie. C'est Agram en elTet qui, vers 
i835, devient le grand foyer du mouvement intellectuel. 

Le développement de la littérature nationale coïncida avec 
la renaissance de la littérature tchèque, avec les efforts des 
Magyares pour imposer leur langue aux différents peuples 
de la couronne de Hongrie. L'initiateur du mouvement ne 
fut ni un poète ni un lettré de génie, ce fut un simple pu- 
bliciste, Louis Gaj ; il trouva un appui intéressé auprès du 
gouvernement de Metternich, qui désirait tenir en échec les 
Hongrois. Après avoir d'abord publié un journal croate, il 
reprit aux voisins slovènes le nom de l'Illyrie et lui donna 
pour quelques années une consécration officielle. Sous l'épi- 
thète d'Hlyriens il embrassait les Croates, les Serbes, les 
Slovènes ; le mot devint à la mode et l'on désigna sous le 
nom d'illyrisme le mouvement intellectuel et politique qui 
devait aboutir à la régénération de ces petits peuples. Mais 
au bout de quelques années le gouvernement viennois s'ef- 
fraya de rillyrisme ; le mot fut interdit, mais l'idée resta. 
Au terme illvrien on substitua celui de sud-slave fiouefo- 
slave) et la ville d'Agram resta le centre, le foyer intellec- 
tuel du sud-slavisme : pour faire rayonner plus aisément leur 
influence, les Croates renoncèrent à certaines particularités 
de leur idiome et adoptèrent en partie le parler plus haimo- 



LA LITTÉRATURE SERBO-CROATE 49 

nieux de leurs voisins serbes. La même langue littéraire 
avec deux alphabets diderenls s'imprime aujourd'hui à 
Agram et à Belgrade. En i8:'i2 fut fondée la Matica illy- 
rienne, à l'instar de la société analogue créée en iSi^O par 
les Serbes de Xovi-Sad pour la publication de livres natio- 
naux. On sait comment ce mouvement en apparence pure- 
ment littéraire aboutit aux conséquences les plus graves en 
politique, comment en 1 848 les Croates se prononcèrent net- 
tement contre la révolution hongroise et prêtèrent un con- 
cours etïîcace à la dynastie, qui avait alors sensiblement 
besoin d'être secourue*. Gaj à Agram, Ilavliczek à Prague, 
Kossuth à Pestlî furent les trois initiateurs des mouvements 
parallèles dont les conséquences se font encore sentir au- 
jourd'hui. Après avoir si brillamment débuté, Gaj rentra 
tout à coup dans l'obscurité ; il se mit au service du gouver- 
nement autrichien, fut oublié de sa nation et finit par mou- 
rir dans la misère. Lorsque j'assistai en 1867 aux fêtes de 
l'inauguration de l'Académie d'Agram, je le cherchai en 
vain dans la foule et fut tout surpris de constater qu'il ne 
jouait aucun rôle dans les cérémonies officielles. La graine 
qu'il avait semée leva drue et féconde. L'intensité de la vie 
littéraire à Agram fut telle qu'elle absorba jusqu'à des élé- 
ments voisins. Ainsi le poète Stanko Vraz (i8io-i85i), né 
chez les Slovènes et qui avait débuté par écrire dans leur 
langue, adopta l'idiome croate. La noblesse, qui jusque-là 
se modelait sur celle de Vienne, et parlait volontiers alle- 
mand dans ses salons, se reprit à aimer la langue des an- 
cêtres. En i838, un gentilhomme, le comte Draskovic, écri- 
vit — en allemand — une brochure : Ein Wort an Illjriens 
hochherzige Tôchter ûber die dlteste Geschichte und Régéné- 
ration ihres Vaterlandes (Un mot aux nobles filles de l'illyrie 
sur l'histoire la plus ancienne et la régénération de leur 
patrie), qui réveilla chez ses belles compatriotes le patrio- 
trisme qui avait si longtemps sommeillé. Je n'insiste pas 
ici sur le rôle que les Croates jouèrent dans la période ré- 

I . Voir mou Histoire d'AulricIte, chap. xix. 



SO SERBES, CROATES ET BULGARES 

voliitionnaire de i8/i8 comme patriotes slaves, soutiens de 
la dynastie et adversaires de la suprématie magyare. J'ai 
raconté cet épisode dans un livre auquel je renvoyais tout à 
l'heure. Gaj avait à propos des Magyares prononcé ce mot 
profond : « Les Magyares sont une lie qui flotte sur le grand 
océan slave ; je n'ai pas fait cet océan ; je n'ai pas déchaîné 
ces vagues ; prenez garde qu'elles ne s'élèvent au-dessus de 
vos têtes et que votre ile n'y sombre. » 

« Gaj, a dit plus tard un grand patriote, a lancé notre 
esquif sur la mer du slavisme. Désormais l'esquif peut être 
assailli par toutes les tempêtes ; il ne peut pas périr. » Un 
autre a dit de lui dans un style moins solennel : « Il nous a 
mis du miel sur les lèvres. » A cette période de renaissance, 
à cette lune de miel du slavisme régénéré correspond un 
développement intensif de la poésie lyrique. La race slave 
apparaît aux poètes comme une grande famille dont tous 
les fils doivent se connaître, s'aimer et s'armer pour lutter 
ensemble contre leurs ennemis communs. Stanko Vraz fonde 
la revue Kolo \ et écrit au poète tchèque Erben : « Notre vif 
désir est d'élever notre littérature, de la rapprocher du goût 
et de l'esprit des autres peuples slaves qui sont plus près 
que nous de la civilisation européenne, mais nous ne pou- 
vons le faire par nos seules forces et nous nous réfugions 
sous vos ailes. » 

Dans des vers adressés à Mickiewicz au mois de mars i8/|8 
il s'écrie : 

Lève-toi, noble race, saisis les lances, les cuirasses, les dra- 
peaux, rassemble tes héros sous l'étendard de la foi et de la 
liberté. Qui pourra résister à Dieu et te résister? Le Turc à demi 
sauvage fuit vers la mer, dans les forêts le Teuton et le hideux 
Magyare disparaissent. C'est parmi tes fils que sera toujours l'an- 
tique liberté. 

Ailleurs il flétrit l'ingratitude de l'Europe vis-à-vis de la 
race slave. 



I. Le Kolo est proprement une danse nationale sud-slave, une sorte de 
sarabande d'un mouvement très lent. I^e mot veut dire cercle, ronde. 



LA LITTÉRATURE SERBO-CROATE 31 

Qui me dira pourquoi tu lèves tes mains maudites pour souil- 
ler l'image sainte de Slava? 

Slava, c'est, comme je l'ai déjà expliqué, une personnill- 
cation de la race, une déesse fantastique sortie de l'imagi- 
natiori du poète tchèque Kollar, qui fut le chantre des 
idées panslavistes. 

Mais en vain, vous la fi'appez, mains maudites; il viendra, le 
jour de la revanche. 

Alors le ciel s'ouvrira; le soleil rayonnera. On abattra les 
autels sanglants pour élever des temples éternels à Dieu et à 
Slava. 

Dans les notes de ce poème l'auteur explique comment la 
race slave a sauvé trois fois le monde, d'abord des Tatares 
au xiii" siècle, puis au xvii* lorsque Sobieski délivra Vienne 
des Turcs, enfin au xix^ quand les Russes renversèrent Napo- 
léon. Ce sont là les trois rédemptions de cette Europe in- 
grate qui méconnaît ses bienfaiteurs. 

Des idées analogues se rencontrent dans les œuvres de 
Medo Pucic, le poète ragusain qui fut le gouverneur du futur 
roi Milan ; dans celles de Kukulievic Sakcinski, lequel fut 
plus encore historien que poète. Ce fut lui qui lança le 
premier l'idée du Congrès slave de Prague qui avait donné 
de si belles espérances et qui échoua si misérablement. 

Preradovic (1818-1872) est probablement le plus grand 
poète de son peuple. Tout en servant avec distinction dans 
l'armée autrichienne, il écrivit des poésies lyriques qui 
allèrent au cœur de ses compatriotes et dont quelques-unes 
resteront éternellement populaires^ Ses œuvres sont parfois 
pénétrées d'un mysticisme singulier, qui n'est pas sans ana- 
logie avec le messianisme de Mickiewicz. 

Elles respirent un profond sentiment de la solidarité slave. 
Dans une pièce intitulé Toast il représente tous les Slaves 
réunis dans un festin. Ils se portent mutuellement des santés 
avec leur breuvage national, le Russe avec du thé, le Polo- 
nais avec de l'hydromel, le Tchèque avec de la bière, le 
Jougo-Slave avec le vin, et après chaque couplet tous les 



S2 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Slaves reprennent en chœur : « Tant que nous vivrons, 
frères, aimons-nous d'un amour fraternel. » 

Ivan Mazuranic (iSi/i-iSgo), qui a su combler d'une main 
fort habile les lacunes de YOsmanide, a donné une épopée 
nationale (La mort de Srnaïl agd) qui a pour objet une épi- 
sode de la lutte des Slaves et des Turcs et que les Croates 
considèrent comme un chef-d'œuvre digne de rivaliser avec 
les plus beaux chants populaires. 

A côté de la poésie se développent les autres genres lit- 
téraires : Senoa (i838-i88i), Tomic et Sandor Gialski sont 
dans leurs récits et leurs œuvres dramatiques des conteurs 
délicats de la vie nationale. 

Les sciences historiques et philologiques font des progrès 
remarquables grâce aux instruments de travail que leur four- 
nissent l'Académie sud-slave fondée en 1767 et l'Université 
ouverte à Agram en i^-j!x. Je ne puis insisterici sur les noms 
des savants ni sur le détail des travaux publiés. Je me con- 
tente de rappeler que c'est un Croate, M. Vatroslav Jagic, 
qui a longtemps occupé la chaire de philologie slave de 
l'Université de Vienne '. Parmi les œuvres éditées par l'Aca- 
démie d'Agram, je mentionnerai seulement le grand Dic- 
tionnaire de la langue serbo-croate commencé depuis un 
(juart de siècle. 

La création de cette Académie a été le couronnement de 
l'œuvre entreprise par les précurseurs du mouvement illy- 
rien. On sait que cette fondation, ainsi que celle de l'Uni- 
versité d'Agram, est due en grande partie à la libéralité 
d'un illustre prélat auquel j'ai eu plus d'une fois occasion 
de rendre hommage, le regretté évêque de Diakovo, 
M^"" Strossmaver. 



I. M. J;igic a étt^ élu en 1908 correspondant de l'Académie des Inscrip- 
tions et Belles-Lellres. 



GEORGES D'ESGLAVONIE 

CHANOINE PÉNITENCIER DE LA CATHÉDRALE DE TOURS 



Il y a une trentaine d'années M. Doran^^e, bililiothécaire 
de la ville de Tours, auquel on doit un Catalogue des ma- 
nuscrits de cette bibliothèque', appela mon attention sur 
les gloses slaves de certains de ces manuscrits. Ces ma- 
nuscrits avaient pour auteur un personnage appelé Georges 
d'Esclavonie, auquel le Cra/id Dictionnaire Jnstorique de 
Moreri- consacre une notice ainsi conçue : 

« Georges d'Esclavonie maître es arts, docteur en théologie, 
chanoine et pénitencier de l'Eglise de Tours, vivait dans le quin- 
zième siècle et au commencement du seizième^. La Croix du 
Maine dans la Bibliothèque française dit qu il a écrit en français 
un livre intitulé : La vierge sacrée, imprimé à Paris chez Simon 
Vostre. Cela n'est pas exact. Le titre de ce livre est : Le Château 
de la Virginité. II est en prose, divisé en huit chapitres, suivis 
d'une exhortation. Le tout est adressé à Isabelle de Villeblanche, 
d'une noble famille, qui venait de faire profession dans l'abbaye 
de Beaumont près de Tours entre les mains de I archevêque de 
Tours. Je nai vu qu'une édition de ce livre, in-^" gothique, à 
Paris, par Jean Tiepperel : le lo Juin i5o6. » 

L'ouvrage auquel Moreri fait allusion est bien connu des 
bibliophiles. Il est signalé par Brunet, Manuel du lib/aire 
(à l'article Esclai'onieyha. Bibliothèque nationale en possède 

1. L'n vol. in-^o. Tours, i8-5. 

2. Ce Dictionniiire a eu plusieurs (''ditions. J'ai sous les yeux l'édition de 
Paris, 1759. 

3. Ces dates sont erronées ainsi que je le montrerai tout à l'heure. 



S4 SERBES, CROATES ET BULGARES 

deux exemplaires, dont l'un est incomplet. Ce qui nous in- 
téresse ici, ce n'est pas ce volume, ce sont les manuscrits 
accompagnes de gloses slaves conservés à la bibliothèque de 
Tours et que nous allons examiner d'après la description 
qu'en a donnée le biblothécaire actuel, M. Collon, dans le 
récewl Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Tours\ 

Ms. 39 : Compendium literalis sensus totius divine 
scripture, signé en latin : 

Scriptum Turonis anno D. i/io,i per manum Georgii de 
Sclavonia, Canonici et penitentiarii ecclesie Turonensis. 

La date de ce ms. nous permet de rectifier tout d'abord 
une erreur de Moreri. Le chanoine qui l'a écrit en i4o:4 n'a 
pu vivre au seizième siècle. 

Le ms. 79 : Lectura magistrii Georgii de Sclavonia su- 
per Danielem, iSgi, iS^Mie julii, est un des volumes que 
Georges avait apportés avec lui en venant à Tours. 

Le ms. 95 est un recueil de différents textes religieux. 
Un certain nombre de feuillets portent des notes qui ont 
pour le lecteur slave un intérêt tout particulier et qui mé- 
ritaient peut-être d'être publiés à part en facsimile. Elles 
attestent l'érudition polyglotte de l'auteur, elles attestent 
aussi que malgré son long séjour dans cette France 
où il avait été naturalisé, et où il est mort, il n'avait 
point oublié la langue dans laquelle il avait fait ses pre- 
mières prières. Elles nous montrent que dans cette langue 
il connaissait les deux alphabets sacrés, le cvrillique et le 
glagolitique. Ce détail mérite d'être relevé. 

Le Folio 75 de ce ms. nous présente un alphabet hébreu, 
un alphabet cyrillique, un alphabet glagolitique précédé de 
cette mention : Istud alphabetum est chrawaticum. Au-des- 
sous de chaque lettre le scribe a marqué en caractères latins, 
le nom du caractère glagolitique a^, bouki etc. Vient ensuite 
l'oraison dominicale en langue slave en caractères latins : 

Otse nas ise, etc. 

On peut supposer qu'en écrivant le pater en caractères 

1. 2 vol. in-8°. Paris, librnirie Pion, igoo. 



GEORGES DESCLAVONIE 55 

latins le chanoine slave a voulu satisfaire la curiosité de 
quelque confrère français désireux d'avoir une idée de cette 
langue slave alors si peu connue en Occident. Ce qui me 
paraît confirmer cette hvpothèse ce sont les textes que nous 
allons trouver aux feuillets suivants. 

Fol. 76. Salutation angélique et symbole des apôtres en 
caractères glagolitiques avec une transcription en carac- 
tères latins. Les caractères glagolitiques sont tracés avec 
beaucoup de soin et d'une main qui s'est évidemment appli- 
quée. M. Dorange avait bien voulu autrefois prendre pour 
moi des facsimilés de ces deux feuillets. J'en ai conservé un 
et exposé l'autre au Congrès archéologique de Kiev en 
187/i. Il doit, s'il n'a pas été perdu, figurer aujourd'hui 
dans les collections de l'Université de Kiev. Il serait, je 
crois, intéressant de publier ce facsimile. 

Fol. 77. Le passage qui suit semble avoir été écrit, soit 
comme aide-mémoire, soit, ainsi que je le supposais tout à 
l'heure, pour expliquer à quelque étranger les pays où se 
pratiquait alors la liturgie slave dite glagolitique. Je tran- 
scris en essayant d'interpréter. 

Istria eadem patria Chrawat (Il veut dire je crois que 
ristrie est au point de vue de la langue un pays slave comme 
la Croatie). Primus episcopus Chra-wacie qui scit utruraque 
ydioma, tam latinum quam Chrawaticum et célébrât missam 
in altero istorum ydiomatum quocumque sibi placet (il s'a- 
git d'un diocèse où la liturgie se célèbre à volonté en 
latin ou en slavon glagolitique, mais je ne sais quel est cet 
évêché). On lit ensuite en caractères latins : Pavel dvak z 
Krbava. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce Paul. 
Dlgouschanin plemeniti routsanin Krisanits drasecin sin 
Krbavski. La Krbava, en latin Gorbavia, est une région de 
la Croatie sur les front ères de la Dalniatie. Elle a eu de 
Ii85 à i/(6o un évêché dont le siège était à Udbina. Je ne 
suis pas assez documenté sur les généalogies et la topono- 
mastique croates pour identifier les personnages dont il est 
question ici et sur lesquels leurs compatriotes n'ont peut- 
être eux-mêmes aucun document. 



36 SERBES, CROATES ET BULGARES 

De isla diocesi est Coplice — Episcopus de Kerbavia — 
Episcopus Knynski — Episcopus Krxski* — Episcopus 
Split. Quasi archiepiscopus. Episcopus Troguier. — Epis- 
copus Schibenik. — Archiepiscopus Zadrski (noter ici le 
mélange du latin et du croate). — Episcopus Nenski. Epis- 
copus Rabski. Episcopus Osorski. Episcopus Senski. 

Nous avons ici, si je ne me trompe, l'énumération 
complète de tous les évêchés où se pratiquait seule ou con- 
jointement avec la liturgie latine, la liturgie glagolitique. 

Au bas de ce feuillet se retrouve un alphabet slave glago- 
litique un peu plus cursif que celui du feuillet 76. 

Le folio 78""' verso porte des mots slaves qui donnent le 
nom des jours de la semaine et des mois en caractères 
latins : Nedila, prvedan (et non pas day comme ont lu les 
éditeurs antérieurs), ete. 

Ici encore on peut supposer à bon droit que le scribe a 
voulu se remémorer des mots usuels de sa langfue mater- 
nelle ou plutôt, comme je le disais tout à l'heure, donner à 
quelque collègue français une idée de cette langue. 

Le manuscrit qui renferme ces textes slaves, fait remar- 
quer M. Collon, est écrit sur un papier exactement sem- 
blable, de la même main que deux autres mss. de la biblio- 
thèque de Tours (N" 79 et 622) que nous savons être de la 
main de Georges d'Esclavonie. 

Plusieurs autres mss. de la bibliothèque de Tours, qui 
ne renferment pas de gloses slaves, nous donnent quelques 
indications sur la vie et les œuvres du chanoine péniten- 
cier. 

P. 277, on voit le ms. 357 donné en gage, datus pignori 
magistro Georgio de Rayn, canonico Turonensi, pro duo- 
bus scudis auri. 

P. 280. Le ms. 362, porte le suivant Ex libris: « Ista 
est summa Georgii de Rayn Aquilegiensis diocesis. » Ces 
deux mentions nous apprennent le lieu de naissance du 
chanoine Georges. Sa ville natale appartenait au diocèse 

I. Je redresse ici les lectures antérieures. 



GEORGES DESCLAVONIE o7 

d'Aquilée. Nous reviendrons tout à Theure sur la ville de 
Rayn. 

Dans le ms. 444 (Cuilhunnc Peraud, Sunima de viciis et 
virtutibus) au verso du foIio^iSà la date : Die prima mensis 
julii anno M" CGCC""' XVI'"", il est question de la vente 
dudit manuscrit qui avait été faite per ma^^istium Georgium 
de Rain magistro Petro de Castanea. On sait que Pierre Cas- 
teio^ne, originaire du diocèse de Rouen, ensciona Ja méde- 
cine à l'Université de Paris à la fin du \i\' siècle et au com- 
mencement du XV* siècle'. 

Un manuscrit renfermant des extraits de la seconde 
Somme de Saint Thomas d'Aquin porte cette note: 
Extracta finita in vigilia Sancti Mathei apostoli et evange- 
liste anno domini i4i3, scripta per manum magistri Gcor- 
gii de Sclavonia canonici et penitentiarii. 

Au milieu du fol. 16'" du ms. 337 (recueil fact...) on 
lit la signature G. de Rayn et au bas du fol. 17 la date de 
1887. Ce ms. date de l'époque où le scribe étudiait à Paris. 

Georges d'Esclavonie ne représente pas seul, à la biblio- 
thèque de Tours, les Slaves méridionaux. On y rencontre 
un de ses parents, son neveu Ulric. 

Le ms. 469, recueil de textes à l'usage des prédicateurs, 
porte cette mention : Istum librum scripsit Parisius Ulri- 
cus nepos magistri Georgii (de Rayn) anno domini iSgS. 

A côté de cet Ulric figure encore un autre Slave. C'est 

o 

celui dont nous avons relevé le nom tout à l'heure, Paul de 
Krbava. 

Dans le ms. 95, j'ai relevé autrefois pendant un séjour à 
Tours une glose cyrillique que l'on peut traduire ainsi : 
« Illud scripsit Paulus Diaconus e Krbava sicut didicit. » 
Je n'ai rien découvert sur la personnalité de ce Paul de 
Krbava ; ce qui est intéressant, c'est de le voir donner ici 
un spécimen d'écriture en alphabet cyrillique, probable- 
ment pour satisfaire la curiosité de quelque camarade. Ce 



I. Voir les textes qui le concernent (de iSg^ à i^oô) dans le tome IV de 
Chartul. Univ. Paris. 



58 SERBES, CROATES ET BULGARES 

qui semble probable c'est que ce Paul vint visiter le cha- 
noine Georges en France en compagnie de deux autres per- 
sonnages dont il était question plus haut*. 

Tels sont les documents que nous fournissent les ma- 
nuscrits actuels de la Bibliothèque de Tours. Mais tous les 
mss. tourangeaux ne sont pas restés dans leur pays d'ori- 
gine. Il en est qui ont émigré à l'étranger. Un savant archéo- 
logue, bien connu par des travaux sur l'histoire de la Tou- 
raine, l'abbe Bourrasse, a découvert à Londres au British 
Muséum (ms. add. N^ ii, à^^) l'Obituaire de l'Eglise 
Métropolitaine de Tours. 

Voici le passage qui concerne Georges d'Esclavonie : 

V Maii (i/ii6) obiit recolendre memoriœ magister Geor- 
gius Ilenrici de Rahyn presbyter de Sclavonia Aquileiensis 
diœcesis, magister in artibus et in theologia, canonicus et 
pœnitentiarius hujus ecclesife, qui multos libros manu pro- 
pria ad usum dictoe ecclesiœ scripsit et notavit in cantu ; et 
in ullima sua voluntate reliquit residuum bonorum suorum 
mobilium ecclesiœ prefat.ne, executione sua compléta, pro 
laciendo anniversarium suum solenne anno quolibet in 
crastino sancti Hieronymi : Cujus anima requiescat in gau- 
dium. 

A la date du i"'" Octobre figure une mention qui confirme 
le texte précédent : 

Anniversarium bonœ mémorise venerabilis viri Georgii 
Ilenrici de Rayn, presbyteri de Sclavonia Aquileiensis diœ- 
cesis, magistri in artibus et in theologia, canonici et pœ- 
nitentiarii hujus ecclcsia?, qui residuum suorum mobilium 
reliquit... et cujus anima requiescat in pace. 

Je relève dans les deux textes précédents un détail parti- 
culièrement intéressant. Bien que devenu très français de 
cœur et très dévoué à son église métropolitaine à laquelle 
il lègue ses biens mobiliers, Georges d'Esclavonie, qui se 
plaît toujours à associer à son nom celui de sa province et 



I. Au I\ « volume du Chartularium je vois encore mentionné un Croate, 
Paulus Nicolaus Ziigrabiensis (anno 1/^2 i). 



GEORGES D'ESCLAVONIE 69 

de sa cité natale, tient à évoquer à l'instant de sa mort les 
traditions ecclésiastiques qui ont bercé sa jeunesse. Il 
prescrit que son service anniversaire aura lieu le lendemain 
de la fête de Saint Jérôme. Or Saint Jérôme, né à Stridon, 
était considéré par les Slaves de Dalmatie comme leur 
compatriote et leur patron et une tradition très répandue 
chez les Slaves méridionaux lui attribuait l'invention de 
l'alphabet glajrolitique. Il était pour le pieux chanoine un 
saint national, un compatriote, et il tenait à placer sous ses 
auspices les prières qu'il demandait pour son âme au clergé 
de la métropole de Tours. 

C'est dans le diocèse d'Aquilée que se trouvait le pays 
natal du chanoine Georges, ce pays qu'il désigne sous le 
nom de Rayna. Il s'agit très probablement de bourg de 
Rain situé sur la Save, chef-lieu de cercle de la Styrie(ii64 
habitants, d'après la dernière édition du Brockhaus. C'est, 
dit le Brockhaus, la ville allemande la plus méridionale 
de la Styrie, mais le cercle de Rain est surtout habité par 
des Slovènes). Au quatorzième siècle on ne percevait guère 
de différence entre les Slovènes et leurs voisins les Croates. 
Il y a lieu de croire que notre chanoine vécut quelques 
années dans un diocèse croate où la liturgie glagolitique 
était en vigueur. Où fit-il ses études ? Etudia-t-il d'abord à 
l'université récemment fondée de Prague qui attirait certai- 
nement les Slaves méridionaux ? Nous ne savons actuelle- 
ment rien de positif à ce sujet. 

En tout cas pour arriver jusqu'à Tours il devait avoir 
passé par Paris. 

J'ai eu la curiosité de rechercher sa trace dans la belle 
publication de Denifle et Châtelain : Chartularium Unwer- 
sitatis Parisiensis^ accompagnée de V Auctarium Unwersi- 
tatis Parisiensis' qui reproduit les plus vieux registres de 
la nation allemande à l'Université de Paris. 

Dans ces deux publications revient à diverses reprises le 



1. Paris, Delalain, 1* 

2. Ibid. 1894 et s. 



60 SERBES, CROATES ET BULGARES 

nom de Georges d'Esclavonie. Il figure sous les n"' i355, 
i4o8, i569, 1670, 1763, 1793 du Cartulaire. 

\JAuctariuni nous apprend que Georgius de Sclavonia a 
été l)oursier ou hospes de la Sorbonneà l'époque où le pro- 
viseur était Johannes Diodona, évêque de Senlis, c'est-à- 
dire entre les années i388 et i^og. Il porte déjà le titre de 
Sorbonien au mois d'avril 1392. D'ailleurs une mention re- 
levée par M. Léopold Delisle' sur un manuscrit de la Sor- 
bonne nous apprend que maître Georgius de Rayn de 
Sclavonia avait conservé pendant onze ans (de 1390 a i/joi) 
un ouvrage sur les Sentences appartenant à cette biblio- 
thèque. 

Le i3 février 1389, déjà pourvu de titre de maître es 
arts, il écrit de Paris à un maître de Vienne^ à propos 
d'une querelle entre l'Université de Paris et les Prêcheurs. 
Il se recommande au souvenir de quelques amis, Ilenricus 
de Hassia, Henricus de Oytten, et Frédéric [de Nuremberg]. 
Il signe Georgius de Rain, magister in artibus, canonicus 
ecclesie Altissiodorensis. Il est donc à ce moment cha- 
noine de l'église d'Auxerre, ce qui semjjle indiquer qu'il 
réside en France depuis assez longtemps. Je n'ai rien 
trouvé à son sujet dans le catalogue des manuscrits de la 
Bibliothèque d'Auxerre et j'ignore dans quelles circons- 
tances il reçut ce canonicat. 

Une autre lettre qui figure à Vienne sous la même cote 
est encore relative aux débats de l'Université et des Prê- 
cheurs. Georges d'Esclavonie déclare que l'ordre des 
Prêcheurs lui paraît entièrement détruit en France et qu'il 
ne pourra jamais se réhabiliter. 

Voici d'autres documents fournis par VAuclarium. 

Le 5 avril 1392 maître Georgius de Sorbona est désigné 
par la nation allemande (à laquelle se rattachaient aussi les 
Slaves) pour s'occuper de la location de trois maisons appar- 
tenant à cette nation et devenus sans objet parce que les 

1. Le Cabinet de mss. de la Bibliothèque nationale, II, p. 186. 

2. L'origin.-il esta la Bibliotlièque impi^rinle de Vienne, Lat. 4 38^, fol. 
269. 



GEORGES DESCLAVONIE 61 

étudnints étaient moins nombreux. Ce détail est en lui- 
même assez insignifiant, mais il nous prouve que Georges 
était dès cette époque bien au courant de la langue fran- 
çaise et de la coutume de Paris. Le i"*^ avril iSgS le maître 
Georges est encore chargé par la nation allemande de 
constater les dégradations de la maison à l'image de 
Notre-Dame et de les faire réparer, si besoin est. Cette 
maison était située rue Bruneau, à deux pas de l'endroit où 
est aujourd hui le Collège de France. 

Plusieurs autres documents nous font voir le rôle consi- 
dérable que jouait maître Georges parmi les membres de la 
nation allemande. 

En iSgg, le 3 avril, nous le voyons nommé membre d'une 
sorte de jury d'honneur chargé de régler un conflit qui 
s'était engagé entre deux sorbonnistes. La même année (le 
5 mai) il est un des députés de la nation allemande dans 
une commission chargée de construire des écoles à l'usage 
de cette nation. Ensuite, le i8 novembre, il contribue par 
une somme de deux francs à la fête annuelle de la nation 
(qui avait lieu le 20 novembre jour de la Saint-Edmond). 
En ij^oi la nation essaye d'obtenir une subvention de la 
reine Ysabeau de Bavière pour la construction d'une école 
des Sept Arts. Plusieurs démarches restent sans résultat. 
La nation adresse à la reine Georgius de Sorbona (licencié 
en théologie depuis le 2 mai i4oo). Evidemment il était 
considéré comme l'un des plus éloquents et des plus ha- 
biles parmi les membres de la colonie germanique. 

En iio3 il figure pour la dernière fois parmi les magistri 
non legejïtes, c'est-à-dire qui ne font pas de cours. L'Uni- 
versité de Paris demandait au pape de lui accorder, ainsi 
qu'à beaucoup d'autres, quelque bénéfice ecclésiastique. 
C'est probablement peu après cette démarche qu'il entra en 
possession du canonicat de l'Eglise de Tours. Il n'aurait 
donc séjourné à Tours qu'à la fin de sa vie, de i4o4 à i/ii6. 

Assurément ce Georges d'Esclavonie n'était pas le pre- 
mier venu, ainsi que le prouve le rôle joué par lui dans le 
monde universitaire et la situation acquise dans le clergé 



62 SERBES, CROATES ET BULGARES 

tourangeau. Il ne faut donc pas nous étonner s'il fit dans 
notre pays une si belle carrière. Je serais heureux si ce petit 
travail pouvait susciter de nouvelles recherches et nous 
valoir une biographie complète de cet énigmatique person- 
nage qui, après un très long séjour en France, resta tou- 
jours fidèle aux souvenirs de sa jeunesse et qui, sous le beau 
ciel de la Touraine, se plaisait à invoquer le nom de saint 
Jérôme et associait à son nom celui de sa province natale 
d'EscIavonie. 



LA CULTURE INTELLECTUELLE 

EN BOSNIE-HERZÉGOVINE DU XP AU 

XVIIP SIÈCLE 



Depuis environ un demi-siècle et surtout dans ces trente 
dernières années, on s'est beaucoup occupé de la Bosnie 
et de l'Herzégovine au point de vue politique, économique 
et commercial, beaucoup moins au point de vue historique 
et littéraire. 

Parler de littérature à propos de ces deux pays récem- 
ment échappés à une longue période d'isolement et de bar- 
barie, c'est exagérer. iNIalheureusement nous n'avons pas 
de terme pour traduire en français VaiWemvLnd Sch/ifttum. Il 
veut dire proprement ce qui est imprimé, ce qui est de la 
librairie et n'est pas de la littérature. A priori on serait 
tenté de croire que les provinces en question, où les illettrés 
constituaient et constituent encore une majorité formi- 
dable, ont vécu pendant des siècles étrangers aux bienfaits 
de la littérature et de l'imprimerie. Il n'en est pas ainsi et 
M.Prohazka, dans une œuvre de longue patience, a tenu à 
nous démontrer le contraire. 

Au point de vue linguistique les deux provinces en ques- 
tion appaitiennent au groupe serbo-croate; mais, comme 
ces régions n'ont jamais eu ni unité politique, ni unité re- 
ligieuse, la langue qu'on y parle — et à laquelle aujour- 
d'hui encore nous sommes obligés de donner un nom gé- 
miné (\q serbo-croate^ — a reçu tour à tour des dénominations 
très différentes : on écrivait en croate en Croatie, en slavon 



64 SERBES, CROATES ET BULGARES 

en Slavonie, en dalmale en Dalmatie, en bosniaque dans 
la Bosnie-Herzégovine ; à Raguse on n'avait pas inventé une 
langue ragusaine, mais on écrivait en sloç>ins/d. On trouve 
aussi parfois une dénomination encore plus vague, celle de 
la langue iUvricnne. C'est, je crois, celle qui se rencontre 
le plus rarement. 

Ce n'est pas notre affaire d'étudier ici la répartition des 
dialectes dans lés régions qui nous occupent. Rappelons 
seulement que les catholiques ont employé de préférence 
l'alphabet latin avec des orthographes plus ou moins fan- 
taisistes ou anarchiques et les Serbes l'alphabet cyrillique, 
autrement dit gréco-slave. Les catholiques qui ont aussi 
pratiqué cet alphabet lui ont imposé certaines déforma- 
tions, qui ne sont plus en usage aujourd'hui, et que l'on 
trouvera reproduites à la page 12 de l'ouvrage de M. Pro- 
hazka. 

Les deux religions catholique et orthodoxe se sont dis- 
puté les deux provinces jusqu'au jour où les musulmans 
sont venus en imposer une troisième à une certaine partie 
de la population. On devine aisément de quel côté sont au- 
jourd'hui les préférences du gouvernement autrichien. 



Le phénomène le plus intéressant de la vie intellectuelle — 
c'est-à-dire religieuse — au moyen âge, c'est l'apparition 
de la secte des Bogomiles, secte analogue à celle des Pata- 
rins, et qui ne nous est guère connue que par les écrits de 
ses adversaires. Vigoureusement combattue par les pon- 
tifes romains et par les rois de Bosnie, cette secte avait 
encore de nombreux partisans quand les Turcs pénétrèrent 
dans les régions orientales de la Péninsule balkanique. Les 
familles nobles qui professaient sa doctrine se refusèrent 
absolument à lentrer dans le sein de l'Église romaine, et 
préférèrent embrasser volontairement la religion des enva- 
hisseurs. Elles passèrent à l'Islam et constituèrent la seule 



LA CULTURE INTELLECTUELLE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE 60 

aristocratie héréditaire du nouvel Etat ottoman. C'est parmi 
elles que se recrutèrent la plupart des janissaires. Le ré- 
gime tare a disparu depuis plus d'un quart de siècle et leurs 
descendants sont toujours musulmans, mais ils sont fidèles 
à la langue de leurs aïeux. Nous avons fort peu de chose de 
la liltérature des Bcgomiles qui était, bien entendu, pure- 
ment relioieuse : un évangile entier et deux Iraunients 
d'évangile répartis entre les bibliothèques de Bologne, de 
Rome et de Saint-Pétersbourg. 

L'évangile de Bologne, dont le copiste s'appelait Uval, 
est accompagné des psaumes, de quelques prières et de 
miniatures. Ce texte a probablement été écrit enDalmatie. 
A ces manuscrits on peut joindre un certain nombre d'in- 
scriptions funéraires, et c'est tout. 

Le catholicisme, qui s'était introduit surtout en Bosnie 
par suite des rapports constants des deux provinces avec le 
littoral de l'Adriatique, se maintint sous la domination 
turque, grâce à l'activité des Franciscains. Comme il était 
défendu aux indigènes de franchir la frontière et d'entre- 
tenir des rapports avec l'étranger, le recrutement du clergé 
était particulièrement difficile. Il se recrutait surtout dans 
l'ordre des Franciscains ; or les chifï'res olficiels de la Curie 
romaine attestent à dater du xvii^ siècle une irrémédiable 
■décadence. On compte encore, pour l'année iGaS, 17 mo- 
nastères franciscains ; il n'y en a plus que 12 en i6o5, 8 en 
1675, 3 seulement en 1768. A dater de l'époque du Con- 
cile de Trente, le manuel le plus populaire était le caté- 
chisme du cardinal Bellarmin : Dottrma CJiristiana brève 
per insegnar per inlei-ro^azdoii a modo de Dialogo (publié 
pour la première fois en Rome en 167 1). Il n'a pas été tra- 
duit moins de douze fois en langue illvrienne, notamment 
parles prêtres bosniaques, M. Divkovié (Venise, 161 1) et 
Tomko Mrnavi' (Rome, 1617). 

C'est surtout à Venise que s'impriment les livres reli- 
gieux. Parfois Rome envoie directement par l'intermédiaire 
de Raguse toute une bibliothèque. Ils sont imprimés en 
caractères latins ; mais Rome est toute disposée à en en- 

5 



ee SERBES, CROATES ET BULGARES 

voyer in carattere serviano, c'est-à-dire en caractères cyril- 
liques, si besoin est. Et en effet beaucoup de publications 
ont été éditées dans ce caractère. 

Rome s'efforçait d'attirer les jeunes Bosniaques au col- 
lège illyrien de Loreto, où un certain nombre de leurs 
congénères de Slavonie, Croatie et Serbie recevaient l'édu- 
cation théologique. Sortis du peuple — la noblesse étant 
devenue musulmane, — les Franciscains furent essentielle- 
ment des prédicateurs et des écrivains populaires. 

Le plus ancien livre catholique connu est un manuscrit 
intitulé HoHus ainmre, traduit sous ce titre : le Paradis de 
l'âme. Il est consacré au culte de la Vierge et a été écrit à 
Belgrade en 1667. On ne sait s'il s'agit du Belgrade de Ser- 
bie ou du Belgrade d'Herzégovine. 

Le véritable fondateur de la littérature catholique est le 
frère Mathias Divkovic (i563-i63i). Sarajevo où il résidait 
possédait une colonie de négociants ragusains qui entrete- 
nait de perpétuelles relations avec Raguse, l'Athènes sud- 
slave, avec Venise, avec Ancône. Divkovic écrivait ses livres 
d'édification en caractères cyrilliques; mais Venise ne pos- 
sédant point de caractères de ce type, Divkovic les fondit 
lui-même et imprima dans cette ville un catéchisme qui eut 
douze éditions (première édition 161 1, dernière 17 16), un 
traité des miracles de la Vierge, et des Sermons sur les 
Évangiles de toute l'année qui ont eu une deuxième édition 
en 170^. 

Dans ces ouvrages il ne s'attache pas seulement aux 
textes sacrés, il invoque au besoin le témoignage des écri- 
vains profanes, par exemple d'Aristote, qui devait dépasser 
la portée intellectuelle de ses catéchumènes. On sait h 
quelles sources étrangères — notamment à quels prédica- 
teurs allemands — Divkovic a emprunté les matériaux de 
ses ouvrages. A des considérations religieuses il mêle ha- 
bilement des épisodes, des anecdotes qui l'ont rendu telle- 
ment populaire que le peuple savait ses œuvres par cœur. 

L'abbé Fortis, dans ce célèbre Voyage en Dabnotie qui 
devait plus tard inspirer Mérimée, donne à ce sujet un 



LA CULTURE INTELLECTUELLE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE G7 

curieux témoionage. 11 raconte que le livre de Divkovic 
était la lecture habituelle des pasteurs morlaques. 

<( Or il arrivait parfois qu'un curé plus pieux que savant défi- 
gurait en le racontant quelque fait de 1 l^crilure, en modifiait les 
circonstances. Alors quelque paroissien élevait la voix pour dire. 
Nije lako, Ce n'est pas comme ça. On prétend, ajoute Fortis, que 
pour éviter ce scandale le clergé fit ramasser tous les exemplaires 
de Divkovic, de sorte qu'il s'en trouve fort peu dans les pays 
morlaques ' . » 

Divkovic rima même des cantiques et des poésies spiri- 
tuelles inspirées de l'école ragusaine. La plupart de ses 
œuvres sont consacrées au culte de la Vierge, culte qui 
était très populaire en Bosnie, même parmi les musul- 
mans. En iC/lo, un frère Paulus, originaire de Rovigno en 
Istrie, fut chargé par le général de visiter les Franciscains 
de Bosnie et il donne sur cette dévotion à la \ iercre de 
curieux détails : 

« Il y a, dit-il, dans le monastère d'Olovo une image de la 
mère de Dieu peinte sur bois par Saint-Luc "2. Nou seulement les 
chrétiens lui rendent un culte, mais aussi les musulmans, parti- 
culièrement les femmes. Celles-ci demandent souvent au gardien 
d'ouvrir la porte du couvent dès quatre ou cinq heures du ma- 
tin, rampent jusqu'à l'image sur leurs genoux, lui donnent les 
noms les plus caressants. La dévotion des catholiques est indes- 
cripitible : la route d'Olovo à l'église, qui est pavée de pierresron- 
des, est souvent teinte du sangquia jailli des genoux des fidèles. » 

Les œuvres de Divkovic ont été populaires jusqu'au xviii'' 
siècle. A cette époque l'influence romaine réussit de plus en 
plus à éliminer les œuvres imprimées en caractères cyril- 
liques. 

A côté des Bosniaques qui, malgré le régime turc, res- 
tèrent dans le pays pour exercer le ministère ecclésiastique, 

1. Viaggio in Dalmazia, Venise, MDCCLXXIV, p. 6i. 

2. Notez ce détail : une vierge peinte et non pas une statue. L'influence 
hizantine s'est exercée même sur les catholiques voisins des pays grecs slaves, 
par exemple en Pologne et chez les sud-Slaves catholiques. 



68 SERBES, CROATES ET BULGARES 

■NI. Prohazka en énumère un certain nombre qui émigrèrent 
et vécurent à l'étranger. L'un des plus remarquables est ce 
Tomko Mrnavic, en latin Marnavitius, qui est l'une des 
figures les plus curieuses du xyii*^ siècle. 

Les aventuriers ne sont pas rares dans les émigrations. 
Mrnavic n'était pas, si l'on veut, un aventurier, mais il 
avait une imagination prestigieuse. Il se prétendait appa- 
renté aux plus illustres familles bosniaques, aux rois eux- 
mêmes. Il allait même jusqu'à dire qu'il descendait de la 
gens Marcia et il a essayé de le prouver dans un écrit pu- 
blié à Rome en 1682, sous ce titre peu modeste : Indicia 
çetiistatis et nobilitatis familiiv MarcicC vulgo Marnaçitix. 
Dans un de ses poèmes il cite sa famille comme ayant des 
droits au trône de Bosnie. Protonotaire apostolique, cha- 
noine et archidiacre de la cathédrale de Zagreb (Agram), 
Mrnavic passa la plus grande partie de son existence dans 
cette ville. En 1601, le pape le nomma évêque de Bosnie, 
mais il n'eut jamais l'occasion ni même peut-être l'inten- 
tion d'aller accomplir dans son diocèse une seule visite pas- 
torale. 

Il était tout ensemble théologien, historien et poète. A 
lui tout seul, dit M. Prohazka, il a autant écrit que tous les 
écrivains antérieurs de la Bosnie. On lui doit notamment 
de nombreuses publications latines. Une de ses œuvres 
originales est la biographie en vers d'une sainte locale, 
sainte Madeleine, une sœur du tiers-ordre de Saint-Fran- 
çois. Ce poème a été publié à RomeeniOaO. L'auteur y dé- 
plore la misérable condition des peuples slavo-balkaniques : 

« La discorde seule perd le monde. Les Croates, les Bosnia- 
ques, les Bulgares, les Serbes, airaiblis par la discorde, sont 
devenus des serfs enchaînés. La nation croate pleure la Bosnie 
soumise aux Turcs avec l'Herzégovine; le pays des Tsernojevic 
(le Monténégro) est anéanti, le royaume des despotes' est détruit... 
Le littoral croate est ravagé, incendié. » 



I. Despotes doit s'entendre ici au sens officiel (souverains). Il s'agit de la 
Serbie. 



LA CULTURE INTELLECTUELLE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE C9 

Le poème n'est d'ailleurs pas sans quehiae niérile litté- 
raire. La langue se rapproche des écrivains dalmates qui 
sont les classiques du groupe serbo-croate. L'auteur s'ins- 
pire probablement de modèles italiens. On doit aussi à 
Mrnavic une adaptation du catéchisme de Bellarmin, plu- 
sieurs fois réimprimée. L'édition de 1768 offre pour les 
bibliophiles une curieuse particularité. Elle donne à la der- 
nière page un tableau comparatif des trois alphabets slaves, 
le glagolitique, le cyrillique et le latin. 

Tomko Mrnavic s'essaie aussi dans la poésie dramatiijue ; 
il s'inspire du théâtre des Jésuites. Il écrit un drame poli- 
tique, Osman, où il raconte l'histoire du sultan Osman qui, 
après la défaite de Chotin (1621), fut détrôné par une ré- 
volution de palais. C'est précisément le sujet que le poète 
Gundulic a traité dans son épopée VOsmanide. Mrnavic' pa- 
rait avoir ignoré Gundulic et son drame ne vaut pas l'épo- 
pée classique de son rival. C'est une tragédie de collège. 
jNIrnavic est un érudit ; ce n'est pas un poète. Sa physiono- 
mie, tout italienne, contraste singulièrement avec celle 
de ses confrères, les rudes et modestes franciscains de 
Bosnie. 

Les Bosniaques, émigrés en Dalmatie et notamment à 
Raguse, rêvent naturellement de rentrer dans leur patrie et 
c'est de l'Autriche qu'ils attendent l'expulsion ou l'anéan- 
tissement des Ottomans. L'un d'entre eux, Georges Radoe- 
vie, en un poème imprimé pour la première fois à Padoue 
en 1G86, réimprimé à Venise en lyS^. chante la délivrance 
de Bude par les Impériaux en 16SG. Radoevic ne rêve pas 
l'émancipation complète de son pays ; il voit dans l'Empe- 
reur le successeur futur du Sultan : 



« Voyez laigle à deux tètes, il lui manque encore une cou- 
ronne. Il a choisi l'Empereur pour son fils, il lui mettra sur la 
tête la couronne de Constantin. 

« Il y a beaucoup de voïévodes au service du lion ailé (\'enise), 
beaucoup au service de l'illustre César ; ils repousseront larmée 
du Sultan et soumettront la Bosnie à César. » 



70 SERBES, CROATES ET BULGARES 

La description du siège de Bude est d'un style vif et 
pittoresque qui rappelle par endroits les chants épiques. 

Dans la seconde moite du xvn" siècle, les écrivains bos- 
niaques se font rares. Au début du xviii% Stjepan (Etienne) 
Margctir publie à Venise (lyo/j), en caractères cyrilliques, 
un traité de la Confession qui a eu six éditions (la dernière 
est de 1842), dont quatre en caractères cyrilliques et deux 
en caractères latins. Le livre, écrit d'un style simple et 
attachant est devenu tellement populaire qu'il a pris le nom 
de son auteur. Le peuple l'appelait Stiepanoucha (le Petit 
Etienne), de même que plus tard, chez les Bulgares, le 
Kjriakodromojï ou livre du dimanche de l'évêque Sofroni 
est devenu le Sofronie', L'ouvrage n'est pas d'une ortho- 
doxie très pure ; aussi a-t-il quelquefois excité les alarmes 
du haut clergé. L'auteur a une très haute idée de sa langue 
maternelle. 

« La langue bosniaque,, dit-il, que l'on appelle aussi illyrienne, 
ne peut être comparée a aucune autre, car aucune autre n est 
l'épandue dans autant de pays; mais en maint endroit elle a été 
corrompue et mélangée à d'autres langues, ainsi en Bosnie au 
turc, sur le littoral, au latin. » 

L'auteur fournit aussi des observations intéressantes sur 
les mœurs de son peuple à l'époque où il écrivait. 

On lui doit encore un recueil de Légendes des Saints, pu- 
blié à Venise en 1708 et réimprimé dans cette ville en 1770 
et 1778. Il déclare avoir écrit ce livre pour le peuple. Dans 
la préface il recommande à ses confrères du clergé d'éviter 
les prédications que le peuple ne comprendrait pas. 

Une figure particulièrement curieuse, c'est celle du fran- 
ciscain Lovro Sitovic. Son père était un musulman qui, 
lors d'une expédition contre les Autrichiens, fut fait pri- 
sonnier. Pour recouvrer sa liberté, il laissa son jeune fils 
en otage en attendant qu'il put acquitter sa rançon. L'en- 
fant se fit baptiser et entra comme novice dans l'ordre des 
Franciscains. Outre une grammaire latine qui manquait 

I. Voir plus loin l'étude sur Sofroni. 



LA CULTURE INTELLECTUELLE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE 71 

encore chez les Croates, dont le latin était la langue poli- 
tique (Venise, 17/17)5 il écrivit un poème sur l'enfer : Chant 
sur l'enfer, particulièrement le feu infernal, les ténèbres et 
l'éternité, d'après le Nouveau et l'Ancien Testament, les 
Pères et les Docteurs de l'Eglise (Y en'iso, 17^7). C'était la 
première fois que le vers des épopées populaires, le déca- 
syllabique, était appliqué à la poésie chrétienne. Ces épo- 
pées populaires l'auteur les connaissait et c'était pour en 
détourner ses compatriotes qu'il en avait emprunté la mé- 
trique : 

« C'est, dit-il dans sa préface, une coutume blâmable de chan- 
ter un Marko Kralievitch, un Moussa l'Albanais, un Relia le Bos- 
niaque, des expéditions, des rois, des guerriers, la beauté des 
femmes, le vin rouge. Ne serait-il pas bien mieux de chanter les 

choses sacrées ? » 

Il s'adresse à tous les frères franciscains, à tous les pas- 
teurs des âmes pour les prier de répandre son Enfer. Mais 
cet Enfer, qu'on nous passe l'expression, ne valait pas le 
diable ; c'était une énumération de tourments et de sup- 
plices décrits dans une langue prosaïque. Il n'eut aucun 
succès. 

Je n'insiste pas sur quelques écrivains de moindre impor- 
tance. Ce qui résulte très nettement du livre de M. Pro- 
hazka, c'est que la littérature catholique n'a pas cessé 
d'être cultivée chez les Bosniaques catholiques soit par des 
indigènes, soit par des émigrés. Aucune œuvre n'a pu être 
imprimée dans le pays : c'est à Venise, à Rome, à Padoue 
qu'étaient les typographies. En Bosnie, les principaux 
monastères se trouvaient à Saraïevo, Sutjeska, Fojnica et 
Kresevo. 



II 



L'Herzégovine était particulièrement le foyer de la litté- 
rature orthodoxe dont il nous faut dire maintenant quelques 
mots. 



72 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Les deux Eglises n'étaient pas, vis-à-vis des Ottomans, 
dans la même situation. Le protecteur naturel du catholi- 
cisme, c'était la maison d'Autriche qui était allemande. 
Pour les Turcs, le catholicisme était une religion allemande, 
c'est-à-dire étrangère et hostile. Il n'en allait pas de môme 
pour l'Eglise orthodoxe. Au moyen âge et au début des 
temps modernes, la Russie n'existait pas encore au point de 
vue international. L'P^glise grecque orthodoxe c'était l'Eglise 
indigène, celle qui n'avait rien à attendre de l'étranger. 
Le gouvernement de Constantinople lui montrait une bien- 
veillance particulière. A la suite de l'écroulement définitif de 
l'Etat serbe (i463), l'Eglise serbe n'avait plus de patriarcat. 
Ce patriarcat fut restauré par les Turcs en lôSy dans des 
circonstances fort curieuses et peu connues. Un jeune no- 
vice du monastère de Milechevo avait été enlevé par les ja- 
nissaires et emmené à Constantinople, où il se convertit à 
l'Islam et fit une belle carrière sous le nom de Sokolli'. Il 
devint Kapoudan pacha (amiral), beylerberg de Roumélie 
et en i565 grand vizir. 11 n'oublia ni son pays ni sa famille. 
Il reconstitua le patriarcat serbe d'Ipek (Per) au profit de 
son frère qui était devenu évêque, et ce patriarcat dura 
jusqu'à l'année 1766, époque où il fut absorbé parle patriar- 
cat grec de Constantinople. 

Le clergé orthodoxe du patriarcat ne valait pas les Fran- 
ciscains de Bosnie et son action morale était moins consi- 
dérable que la leur. Les moines orthodoxes ne remplissaient 
pas de fonctions ecclésiastiques et menaient une existence 
plutôt scandaleuse. Beaucoup de régions étaient sans pa- 
roisse, et, faute de curé, de jeunes couples étaient obligés 
de se marier devant le cadi. La situation empira encore lors- 
que, vers les débuts du xvii" siècle, le patriarcat de Constan- 
tinople réussit à imposer des évêques grecs. Au milieu de 
cette décadence générale, quelques anciens monastères, 
fondés par les princes serbes, conservèrent la tradition na- 



I. II s'appelait en rf^alité Sokolovlc ; Sokol, dans toutes les laiijjues slaves,. 
veut dire faucon. 



LA CULTURE INTELLECTUELLE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE 7;t 

tionale, écrivirent des chroniques — assez sèches d'ailleurs 
— qui relataient les hauts faits ou les exploits ascétiques 
de Nemania, le premier roi couronné, de saint Sava, du 
tsar Douchan, du tsar Lazare et de son fils Klienne. 

Dès la fin du xv" siècle, l'imprimerie a pénétré, pour bien- 
tôt disparaître, dans les pays serbes. On connaît un Olctcik 
(Livre de Chants à huit voix), imprimé en i/io^ à Tsettinie, 
et un psautier, édité en i^Q^ à la môme typographie. A 
Venise, de 1020 ii i538, Bozidar Vukovic imprima des ou- 
vrages analogues dont on retrouve encore aujourd'hui des 
exemplaires à Sarajevo, Zavala, Zitomisli'. On connaît en- 
core d'autres éditions dues à Bo/idar Vukovic et à un de 
ses compatriotes. 

Belgrade en Herzégovine eut une imprimerie dont un 
évangile subsiste encore aujourd'hui. On cite des impri- 
meries éphémères h Kilesevo, Gorazde, Vrutre, Gracanica. 
Mais leur production ne suffisait pas aux besoins de la con- 
sommation et ne supprima point l'industrie des copistes. 
Certains monastères tenaient registre des menus événements 

o 

qui intéressaient leur histoire. 

A dater du xviii" siècle, les relations avec la llussie se 
multiplient, les livres et les manuscrits russes pénètrent 
dans les pays serbes. On s'efforce d'en imiter le style, si 
bien qu'au début du xix® siècle les écrivains laïques, qui 
croient écrire dans leur langue nationale, écrivent un idiome 
composite où les russismes abondent. 



LOUIS GAJ ET L'ILLYRISME 



Dans l'étude que j'ai consacrée plus haut à la littérature 
sud-slave, j'ai eu l'occasion de mentionner le nom de Louis 
Gaj, qui fut le créature de la presse périodique en Croatie 
et l'initiateur du mouvement illyrien dont les conséquences 
se font encore sentir aujourd'hui dans la vie politique et 
littéraire des Slaves méridionaux. L'action de Gaj ne s'exerça 
pas seulement sur ses compatriotes immédiats, mais surtout 
l'ensemble des pays slaves. Il entretint une correspondance 
très active avec la plupart des hommes qui dans les divers 
centres slaves travaillaient à la résurrection ou au per- 
fectionnement de la langue, de la littérature, de la natio- 
nalité. Cette correspondance, achetée par l'Etat, est con- 
servée aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Université 
d'Agram. 

A l'occasion du centenaire de la naissance de Gaj, l'Aca- 
démie sud-slave a eu l'heureuse idée de la publier. L'éditeur, 
M. Dezélic, l'a fait précéder d'une introduction qui fournit 
tout un ensemble de renseignements sur la vie, en somme 
assez peu connue — ou déjà oubliée — du grand réforma- 
teur littéraire des Slaves méridionaux. J'ai déjà expliqué 
à diverses reprises dans quelles circonstances la réforme 
s'était produite*. Mais je n'ai pas eu l'occasion d'étu- 
dier la personnalité et l'action internationale du réfor- 
mateur. 



1. Histoire d'Autriche-Hongrie, chapitre xxvi, p. 485. — Le Monde Slave, 
I vol. in-i3, Paris, 1878, p. 20. 



LOUIS GAJ ET LILLYRISME 



I 



Ludevit Gaj ' naquit en 1809 à Krapina non loin d'Agranni, 
l'année même où Napoléon prenait possession des provinces 
illyriennes. Le nom de Krapina est célèbre dans les pays 
slaves ; c'est d'elle, suivant une légende, d'ailleurs parfaite- 
ment apocryphe, que seraient issus les trois frères Czech, 
Lech et jNIech, ancêtres des trois nationalités tchèque, polo- 
naise et russe. Sa mère, femme distinguée, était d'origine 
allemande ; le dialecte kajkave- qu'on parlait autour de lui 
était considéré comme un idiome inférieur, bon tout au 
plus pour les gens du peuple. L'éducation secondaire se 
donnait en latin et en allemand. Louis Gaj fit la sienne au 
gymnase de Varazdin ; il s'intéressa particulièrement aux 
antiquités de la région : après avoir achevé ses études à 
Karlovac (Karlstadt), il débuta dans la littérature par un 
petit volume écrit en allemand : Die ScJdôsser bei Krapina. 
Quelques livres serbo-croates lui étaient tombés sous la 
main, notamment le volume de Kacic : le Razgo\>or ugodni, 
le Noble discours sur la nation slaçe, où ce Franciscain pa- 
triote chantait les exploits des anciens Sud-Slaves et, par 
un anachronisme alors fort à la mode, les faisait remonter 
jusqu'au temps d'Alexandre le Grand. Il s'exerçait à écrire 
des vers en allemand et dans son dialecte kaïkavski. 

En 1826, à l'âge de dix-sept ans, il alla étudier à Vienne, 
puis h Gratz, dont l'Université était alors très fréquentée 
par les Slaves méridionaux. Croates, Serbes, Slovènes : ils 
y avaient fondé un club illyrien et s'excitaient mutuellement 
à cultiver l'histoire et la littérature de leurs nationalités res- 
pectives. Parmi ces étudiants un certain nombre allaient 
jouer un rôle plus ou moins considérable dans la vie litté- 
raire ou scientifique de leurs patries. Dans ses moments de 



1. Prononcez Gaî. 

2. Ainsi nommé de la façon dont se dit le pronom qui (/lO/). 



76 SERBES, CROATES ET BULGARES 

loisir, Gaj recueillait des proverbes et des chansons popu- 
laires croates. 

Il insérait de temps en temps des vers croates dans une 
Revue allemande d'Agram, qui les publiait d'assez mauvaise 
grâce, et cette circonstance lui inspira probablement l'idée 
d'avoir un jour une Revue bien à lui où il pourrait faire 
paraître ses œuvres comme il l'entendrait. Il rêvait d'écrire 
une histoire des provinces illyriennes et, à l'âge de vingt 
et un ans, il se transporta à Budapest; il pensait trouver 
dans cette ville des matériaux qui faisaient défaut en Croatie. 

Il y rencontra de nombreux Slaves et notamment le 
poète Jean Kollar, ce fougueux apiMre du Slavisme dont j'ai 
retracé ailleurs la curieuse et sympathique physionomie'. 
Il s'échaufl'a au feu de son enthousiasme et il apprit beau- 
coup — de vrai et de faux — à son école. Kollar le mit au 
courant des travaux de SchalTarik, qu'il devait rencontrer 
plus tard à Prague en i833 et auquel il a fourni de nom- 
breux matériaux pour son histoire de la littérature sud- 
slave". Ce fut probablement à l'instigation de Kollar qu'il 
écrivait en i83o un petit traité d'orthographe croate où il 
proposait à ses compatriotes de mettre fin à l'anarchie qui 
divisait les écrivains et d'adopter un système rationnel et 
uniforme, analogue h celui de leurs congénères tchèques, 
au lieu de se mettre à la remorque des étrangers, des Magyars 
ou des Italiens. 

Les réformes que Gaj proposait n'étaient pas encore dé- 
finitives. Mais son petit livre appela sur lui l'attention de ses 
compatriotes, notamment de ceux qui résidaient à Agram. 
Quelques-uns d'entre eux entrèrent en correspondance avec 
lui, mais ils étaient si peu surs de leur langue et de leur 
orthographe que certains lui écrivaient en allemand. 

L'année suivante Gaj vint s'établir à Agram. Ses compa- 
triotes se groupèrent volontiers autour de lui. Ce qui les 
intéressait particulièrement, c'était le récit de ses entre- 



1. Russes et Slaves, i'« série, i vol. in-i2, Paris, 1889. 

2. Sur Scli.-iffarik, voir la Renaissance tchèque (l^aris, Alciin, p. io4-i39). 



LOUIS C.AJ ET LII.LYRISME 77 

tiens avec Kollnr, l'auteur de la Fille de Slava, ce poème 
mystique qui chantait la "loire passée des Slaves et prédi- 
sait leur triomphe dans l'avenir. Gaj était, paraît-il, un 
merveilleux causeur. Il exerçait une action irrésistible sur 
ceux qui l'entouraient. Le charme de ses yeux et de sa voix 
était prestigieux. Comme écrivain il était en somme assez 
médiocre, mais il a été un puissant agitateur. Parmi ses pre- 
miers compagnons il faut signaler le futur professeuiBabu- 
kic, le comte Janko Draskovi/-, qui avait servi en qualité de 
colonel dans les guerres contre Napoléon, et qui ne cessait 
de revendiquer, contre les prétentions des Magyars, les fran- 
chises et les frontières de la patrie croate. Encouragé par 
les sympathies de ses compatriotes, Gaj entreprit de fonder 
un journal dans la langue nationale. Les autres peuples 
slaves de l'Etat autrichien, les Serbes, les Polonais, les 
Tchèques, avaient déjii, dans des proportions assez modestes, 
une presse indigène. Les Croates n'avaient rien ; mais c'était, 
dans ce temps-là, toute une affaire de créer un journal. Il 
fallait l'autorisation de l'empereur-roi. On a conservé le 
texte de la supplique adressée par le futur publiciste au 
Conseil roval ; elle est rédigée en latin. C'était alors la lan- 
gue officielle de la Croatie. Toute la procédure relative ;i la 
requête de Gaj est rédigée dans cette langue. Naturelle- 
ment ses démarches rencontraient peu de sympathie chez 
les Hongrois ou les Croates qui leur étaient dévoués et qu'on 
appelait les Magyaroni. Pour lever tous les obstacles, il eut 
recours à l'empereur lui-même ; il obtint une audience et 
fut reçu par le souverain le 29 mai i833. L'empereur Fer- 
dinand était à ce moment-là en assez mauvais termes avec 
les Hongrois, qui avaient été fort émus des événements de 
\arsovie et qui commençaient à manifester eux aussi des dis- 
positions révolutionnaires. Use montra favorable à la requête 
du jeune publiciste : « Les Hongrois font beaucoup d'his- 
toires, dit l'empereur ; ils écrivent beaucoup et ils voudraient 
empêcher les Croates d'écrire. » 

L'autorisation fut donc accordée. Le publiciste eut la 
permission d'éditer deux recueils : le premier, intitulé La 



78 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Gazette croate, devait paraître deux fois par semaine ; l'autre, 
sous ce titre un peu long: L'Aube^ croate, slavonne et dal- 
mate, devait ôtre hebdomadaire. Pour recruter des abonnés, 
Gaj adressa des circulaires, notamment au clergé et à l'ar- 
mée. Pour les olïiciers, ces circulaires étaient — notons le 
détail — rédigées en allemand. 

Gaj eut encore à surmonter plus d'une difficulté, d'abord 
avec la poste, ensuite avec la censure ; mais il réussit à 
triompher de tous les obstacles. 

Le premier numéro de la Daiiica parut le i6 janvier i835. 
Il avait pour épigraphe ces paroles : « Une nation sans na- 
tionalité est un corps sans squelette. » Dans le cinquième 
numéro, Gaj publia un petit poème imité d'un chant lyrique 
polonais qui est devenu l'hymne national croate : « La 
Croatie n'est pas encore morte. » Mais pour détourner l'at- 
tention des Magyars et de la censure, il le présenta comme 
un chant de guerre dirigé contre les Français à l'occasion 
de la campagne de i8i3. Peu à peu il groupa autour de 
lui les publicistes et les poètes les plus remarquables de sa 
nation, les deux Mazuranic, les poètes Vraz et Trnski, le 
grammairien Babukic, etc. 

Il avait imprimé les neuf premiers numéros avec l'ortho- 
graphe traditionnelle dont j'ai dit les inconvénients et avec 
toutes les nuances dialectiques, sans rechercher l'unité de 
la langue littéraire. A dater du dixième numéro il imposa 
l'orthographe réformée avec les signes diacritiques de la 
langue tchèque et adopta définitivement le dialecte dit sto- 
kavski ", lequel est devenu, avec de légères nuances lexico- 
graphiques, l'idiome littéraire des Serbes et des Croates, 
d'Agram à Belgrade et de Raguse à Saraevo. 

L'année suivante il changea le titre de ses deux recueils. 
L'un devint Le Journal illyrien, l'autre L'Aube illyrienne. Ce 
nom, remis à la mode par Napoléon ^ — embrassait tous les 
Slaves méridionaux. D'ailleurs Gaj et beaucoup de ses con- 

I. Proprement, V Étoile du Malin. 

3. Sto veut dire qui; il est opposé à kaj. Voir la note de la page 70. 

3. Voir mon Histoire d'Autriche-Hongrie, chapitre xxiv. 



LOUIS GAJ ET L'ILLYRISME 79 

temporains étaient convaincus — bien à tort — que les an- 
ciens Illyriens étaient des Slaves. Un certain nombre de 
Slovènes, abandonnant leur dialecte, se groupèrent autour de 
Gaj, notamment le poète Slanko Vraz, qui vint en i838 s'éta- 
blir à Agram et fut l'un des meilleurs poètes croates. Cette 
même année Gaj réussit à obtenir un privilège pour la fon- 
dation d'une imprimerie qui devint le foyer de Vllfyrisme. 

Il ne se contentait pas d'agir par l'organe de ses deux 
journaux. Il rêvait d'organiser une société littéraire et scien- 
tifique qui n'existait pas encore dans son pays. Le souverain 
encourageait ses efforts et lui envoyait en signe de satisfac- 
tion une bague de grand prix. En i8/4i, Kollar visitait Agram, 
se réjouissait des progrès de l'Illyrisme et écrivait dans ses 
notes de voyage : « Si nous autres Slaves nous avions un 
Panthéon national, comme les Romains et les Grecs, j'y 
placerais le buste de Gaj et je poserais une couronne sur 
sa tête. » 

Cependant les Magyars s'alarmaient des progrès de l'Illy- 
risme et affectaient de voir chez ses propagateurs des agents 
soudoyés par la Russie. Gaj, sans avoir recherché cet hon- 
neur, devenait en quelque sorte le chef, l'homme représen- 
tatif de la nation, — ce que fut Deak par exemple pour la 
Hongrie. C'est alors qu'il écrivit ces paroles mémorables 
qui semblent constituer tout un programme politique : 

« Les ^lagyars ne sont qu'une île qui flotte sur le grand 
océan slave ; je n'ai créé ni cet océan ni ses flots ; mais que 
les Magyars fassent bien attention de ne pas déchaîner cet 
océan, de peur que les flots ne passent par-dessus leur tête 
et que l'île ne s'engloutisse. » 

Par cette attitude Gaj s'était fait naturellement des enne- 
mis, non seulement parmi les Magyars, mais aussi parmi les 
partisans qu'ils avaient chez ses compatriotes. On racontait 
qu'il voulait se faire nommer roi d'Illyrie. En i8/i3, le nou- 
veau ban interdit l'emploi du nom d'Illyrie et des armoiries 
illyriennes. Le journal redevint La Gazette nationale et 
L'Aube reprit son ancien nom : L'Aube croate, slavonne, 
dalmate. Gaj fut abandonné par un certain nombre de ses 



80 SERBES, CROATES ET BULGARES 

partisans, qui craignirent de se compromettre avec lui et 
qui créèrent une Revue littéraire nouvelle : Le Kolo\ 

Ce nom d'Illyrien resta cependant attaché à la Matica", 
société pour la publication de livres populaires et scientifi- 
ques établie en 18^1, et qui subsiste encore aujourd'hui 
(sous le nom de Matiça croate depuis 1872). 

Ce fut à la Diète de i8/i3 que la langue nationale se fit 
entendre pour la première fois. Jusque-là les débats avaient 
lieu en latin. Les Croates réclamèrent successivement l'in- 
troduction de leur idiome dans les écoles, la création d'une 
université, l'érection de l'évêché d'Agram en archevêché. 

Toutes ces revendications exaspéraient les Magyars et un 
conflit aigu semblait devoir se produire entre les deux na- 
tions. La révolution parisienne de Février iS/iS précipita 
la crise. On aurait pu croire que Gaj allait alors jouer chez 
ses compatriotes, à Agram, le même rôle que Kossuth en 
Hongrie. Mais il ne songea point à se mettre au premier 
plan. Les Croates allaient avoir à lutter les armes à la main. 
Gaj fit proclamer ban son compatriote le colonel Jelarich et 
alla à Vienne porter au roi les vœux des Croates. 11 fut ac- 
cueilli avec une grande bienveillance et le souverain lui dé- 
cerna le titre de conseiller aulique. A son retour il fut reçu 
triomphalement par ses compatriotes. Nous n'avons pas à 
raconter ici comment les espérances des Croates furent 
déçues et comment, après l'échec de la révolution hongroise, 
un joug également lourd s'abattit sur ceux qui l'avaient 
provoquée et sur ceux qui l'avaient combattue. 

A dater de cette période de réaction, l'étoile de Gaj pâlit. 
Il disparaît du premier plan ; il se retire à la campagne. 
En i853, la réaction triomphante le menace d'un procès de 
haute trahison. Il brûle à cette époque la plupart de ses 
papiers, notamment la correspondance qu'il avait entrete- 
nue avec les savants russes. Il meurt presque oublié au mois 
d'avril 1872. Vingt ans plus tard ses compatriotes lui élevè- 



1. Nom d'iino danse nationale. 

2. Voir l'article « Matiça i) dans la Grande Encyclopédie. 



LOUIS G.\J ET LILLYRISME 81 

rent un monument clans sa ville natale, à Krapina. Il avait 
vécu assez pour voir s'ouvrir l'Académie sud-slave, pas assez 
pour assister à l'inauguration de l'Université d'Agram Ses 
compatriotes ont oublié ses défauts ou ses faiblesses de ca- 
ractère, son manque absolu de critique historique. Ils n'ont 
voulu se souvenir que des grands services qu'il avait rendus 
à leur nation. 



II 



L'époque à laquelle se rattache la période la plus active 
delà vie de Louis Gaj est essentiellement une époque d'agi- 
tation, de fermentation internationale. Tout événement un 
peu intéressant qui se passe chez un peuple slave retentit 
chez les peuples congénères et excite chez eux un intérêt 
passionné. Entre Agram, Prague, Belgrade, Varsovie, Péters- 
bourg et même la lointaine Moscou, il y a un échange per- 
pétuel d'idées et d'impressions. La Russie envoie chez les 
Slaves d'Occident ces missionnaires scientifiques, dont une 
légende malencontreuse a voulu faire des agents pansla- 
vistes. 

Entre Prague et Agram c'est un échange perpétuel de 
correspondances et de visites. Les Slaves méridionaux — 
sauf les Bulgares, encore au début de leur émancipation 
morale — tournent leurs yeux vers Agram, le grand foyer 
de l'idée illyrienne, et dans cet Agram, c'est Gaj qui est le 
chef de chœur du slavisme ressuscité. C'est à lui que s'adres- 
sent tous ses compatriotes ou tous ses congénères. Parmi 
ses correspondants serbo-croates, je relève au hasard de 
l'ordre alphabétique les noms de Babukic dont nous avons 
déjà parlé, de Matia Ban, le poète publiciste ragusain, dont 
presque toute la carrière devait s'écouler en Serbie, du 
comte Draskovic, l'un des plus ardents apôtres de l'IUy- 
risrae, de lovan Gavrilovic, un Serbe de Vukovar (Slavonie) 
qui passa au service de la principauté voisine, y devint mi- 
nistre des finances et fut, avec Blaznavats et Ristitch, l'un 
des trois régents pendant la minorité du prince Milan, de 

6 



82 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Miloch Obrenovitch, prince de Serbie, du poète ragusain 
Medo Pucir, qui fut plus tard le gouverneur du jeune Milan, 
du futur évoque Strossmayer, du Dalmate Nicolas Tomma- 
seo', qui écrivait d'abord en croate, avant de passer en Ita- 
lie et de se consacrer entièrement à la cause et à la littéra- 
ture italiennes, enfin du poète slovène StankoVraz, dont 
nous avons déjà cité plus haut le nom. Quelques-unes de 
ces lettres renferment des détails d'un haut intérêt. Telle 
est par exemple celle du prince Miloch Obrenovitch de 
Serbie. Exilé à Vienne, par une de ces révolutions périodi- 
ques qui sont le trait caractéristique de l'histoire serbe au 
XIX* siècle, ce demi-barbare illettré suivait attentivement le 
mouvement des idées chez les Slaves méridionaux et il fai- 
sait écrire à Gaj pour le remercier des services rendus à la 
cause slave ; en sa qualité de membre de la nation slave, il 
lui envoyait une subvention de vingt-cinq ducats pour l'ai- 
der dans ses entreprises. Un autre prince slave s'intéres- 
sait également à l'œuvre de Gaj : c'était le vladika-poète du 
Monténégro, Pierre Niegoch. Je trouve dans la correspon- 
dance à la date du i6 février iS^y, une lettre d'un certain 
Etienne Péjakovitch, lettre qui confirme complètement ce 
que je dis plus loin des sympathies du vladika pour la na- 
tion croate, à propos de Jelacich : « Le vladika vous salue 
bien cordialement. Il vous envoie un exemplaire de son 
drame et huit florins, pour que vous lui adressiez votre jour- 
nal à Tsettinié. Il parle de vous avec enthousiasme et j'ai 
souvent entendu ce faucon de notre nation proclamer que 
l'on vous doit une louange éternelle, que la cause de notre 
nation est sainte, etc.. Vous ne pouvez vous imaginer 
comme cet homme est passionné pour le progrès et la civi- 
lisation. Il déclare que les appels des Croates ont trouvé de 
l'écho chez les Monténégrins... Il m'a promis de vous faire 
envoyer des nouvelles pour votre journal. » A côté de ces 
lettres des deux souverains sud-slaves, on peut encore citer 



I. Tommaseo (en slave Tomasic) a publié en scrl)0-croale un petit volume 
intitulé Iskrice (Les Etincelles). 



LOUIS GAJ ET L'ILLYRISME 83 

celles du personnage qui étoit le chef spirituel des Serbes 
orthodoxes de Hongrie, du patriarche Rajacir. Elles sont 
datées de l'année iS^Q et respirent l'enthousiasme de cette 
époque héroïque : « Persévérez, chevalier national, philoso- 
phe national, dans la voie que vous avez glorieusement ou- 
verte; écartez tous les préjugés du fanatisme (c'est un prélat 
orthodoxe qui parle à un publiciste catholique). Dans l'esprit 
de la vraie doctrine du Christ, sur la base de la vraie huma- 
nité, réunissez nos frères du Sud, afin que nous puissions 
atteindre le plus tôt possible et le plus heureusement notre 
vrai but. » J'ai entendu plus tard le même lancfacc dans la 
bouche d'un illustre prélat catholique, l'évêquc Strossmayer. 

Parmi les Tchèques ou les Tchécoslovaques avec lesquels 
Gaj fut en rapport, je relève les noms de Ilanka, de Jean 
Kollar, de Palacky, de SchafTarik. Ilanka, en i838, lui de- 
mande ses journaux pour le Musée de Prague, qui reçoit 
déjà des périodiques russes et polonais : « La lecture silen- 
cieuse des journaux nous paraît plus sûre et plus utile que 
des manifestations tumultueuses. » Palackv (septembre i853) 
déclare qu'il lit assidûment les journaux de Gaj et qu'il 
éprouve un grand étonnement à constater avec quelle pa- 
tience le publiciste croate enregistre dans son journal toutes 
les injures des Magyaromanes sans y répondre: « Si c'est du 
stoïcisme, vous êtes un plus grand philosophe que je ne sau- 
rais l'être; si c'est pour obéir à la censure, je ne sais vrai- 
ment ce que je dois penser de la Constitution hongroise. » 

Les lettres de SchafTarik sont fort nombreuses. Les pre- 
mières sont en allemand, les dernières en tchèque. Au mo- 
ment où la correspondance débute, SchafTarik est professeur 
au gymnase de Novi Sad, sur les frontières mêmes des pavs 
croates; mais les communications sont à ce moment-là fort 
difficiles et dans sa première lettre il se plaint du particula- 
risme égoïste des Slaves méridionaux. Non seulement ils 
s'ignorent, mais même ils se méprisent entre eux. C'est le 
devoir des savants et des littérateurs de combattre et de 
dissiper cette ignorance. SchafTarik revient sur ses idées 
dans une lettre datée de Prague en i835. Il loue Gaj de sa 



84 SERBES, CROATES ET BULGARES 

tolérance : « Notre fractionnement, notre anarchie est la 
cause de tous nos malheurs. » A dater de i836, il écrit ses 
lettres en tchèque : il s'efforce de trouver dans les pays illy- 
riens quelques souscripteurs pour les Antiquités slaves, dont 
j'ai raconté ailleurs le pénible enfantement. La correspon- 
dance se prolonge jusqu'en iS/jS : Schaffarik invite Gaj à 
ce Congrès de Prague qui devait échouer si lamentablement. 
« Les yeux de l'Europe, dit-il, sont tournés vers ce Con- 
grès. » 

Les Polonais eux-mêmes, malgré leurs préoccupations 
nationales, suivent avec intérêt le mouvement de l'Illyrisme 
et l'œuvre de Gaj. Parmi ses correspondants, je relève les 
noms deBonkowski, de Michel Czajkowski, de Georges Lu- 
bomirski, du célèbre jurisconsulte Maciejowski. 

Iliéronyme Bonkowski était probablement un de ces émi- 
grés polonais qui étaieut alors fort nombreux à Paris. Au mo- 
ment même où le Gouvernement de Louis-Philippe songeait à 
fonder au Collège de France une chaire de littérature slave' 
pour le poète Mickiewicz, il s'imagina que le public fran- 
çais pourrait s'intéresser à une Revue slave rédigée en notre 
langue. Il réclama le concours des Slaves les plus compé- 
tents, il s'adressa notamment à Gaj: « Les Français, lui 
écrivait-il, n'ont aucune idée de ce qui se passe au delà du 
Rhin ; ils croient que tous les pays situés au delà de ce fleuve 
appartiennent à la race germanique ; par conséquent, ils 
vous regardent, vous autres Illvrlens, ou comme Allemands 
ou comme Italiens, parce que plusieurs noms propres de 
vos villes portent des noms italiens qui les induisent en 
erreur. » 

J'ignore ce que répondit Gaj à cette invite. Ce que je sais, 
c'est que la Revue en question a paru et qu'elle n'a eu qu'une 
existence éphémère. D'ailleurs aucun des périodiques ana- 
logues qui lui ont succédé n'a pu s'imposer à l'attention du 
public français. 

I. J'ai raconté l'histoire de cette fondation au troisième volume de Rus- 
ses et Slaves (Paris, Hachette, 189G.) 



LOUIS GAJ ET LILLYRISME 8."; 

Une lettre particulièrement curieuse est celle que Michel 
Czajkowski adressait à Gaj le 12 juin i8/|8. Coite lettre, ré- 
<ligée en français, est datée de Constantinoplc. (Czajkowski 
tout ensemble fut un homme de lettres fort distingué et un 
homme d'action. Plus connu dans l'histoire sous le nom de 
Sadyk Pacha', il avait été envoyé à Constantinoplc par 
Adam Czartoryski, lequel espérait pouvoir profiter des évé- 
nements pour refaire une Pologne. Il écrivait à Gaj pour 
accréditer auprès de lui un agent, un certain Louis Lenoir 
qui avait déjà séjourné ;i Belgrade : « Le Prince désire que, 
sous vos auspices et avec votre assistance, la Pologne puisse 
prouver à ses frères slaves qu'elle est et sera toujours avec 
eux là où il s'agit et s'agira d'un Slavisme libre et indé- 
pendant de toute influence étrangère. M. Lenoir vous dira 
tout ce que nous désirons et tout ce que nous sommes déci- 
dés à faire pour notre cause commune ; je me hasarde à 
écrire une lettre à Son Excellence le Ban Jelac'ich, que je 
soumets à votre approbation et qui ne sera remise que lors- 
que vous le jugerez ainsi (s/c). » 

Cette lettre constitue à coup sur un document curieux. 
Le prince Czartoryski proposait aux Croates une sorte d'al- 
liance. Elle est datée du 12 juin i8/i8. Or, quatre mois après, 
le 1 1 octobre, Jelacich déclarait la guerre aux Magyars, et 
comme les Magyars représentaient alors la révolution, c'est 
dans leurs rangs que combattaient un grand nombre de Po- 
lonais. D'autre part, le signataire de la lettre, Czajkowski, 
se faisait peu de temps après musulman et organisait des 
Cosaques turcs, pour lutter contre la Russie et maintenir 
dans la sujétion du sultan les chrétiens serbes et croates de 
la Bosnie. Je l'ai rencontré dans sa vieillesse à Kiev; il 
avait renié les illusions de ses jeunes années et il ne voyait 
plus le salut de ses compatriotes que dans une réconcilia- 
tion sincère avec la Russie. 

Esprit plus pratique et plus modéré que Czajkowski, le 



I. Voir sur Cznjkowski la notice que je lui ai consacrée clans la Grande 
Encyclopédie. 



86 SERBES, CROATES ET BULGARES 

prince Georges Lubomirski annonce à Gaj qu'il voudrait 
fonder en Galicie une institution analogue à la Matiça illy- 
rienne pour la publication de livres populaires et lui 
demande des renseignements d'ordre technique. Macie- 
jowski, l'historien des législations slaves, prie le publiciste 
croate de vouloir bien Taider à la vente de ses livres chez 
les Slaves de Hongrie. 

Ces petits détails nous indiquent quelle situation consi- 
dérable Louis Gaj avait prise dans le monde slave, où il 
jouait tour à tour le rôle d'agent politique et de consul 
commercial. Nous serions encore mieux éclairés sur ce rôle 
si nous avions la correspondance que Gaj entretint avec la 
Russie. J'ai dit plus haut dans quelles circonstances elle 
avait été anéantie. 11 ne nous en est resté qu'une seule lettre ; 
elle est due à l'historien publiciste Nicolas Ivanovitch 
Pavlistchev, beau-frère de Pouchkine, qui mourut en 1879. 
Elle n'est point datée, mais elle se rattache évidemment ii 
la première période de l'IUyrisme. Elle respire un chaleu- 
reux enthousiasme : « Vos efi'orts pour restaurer et trans- 
former votre langue vont de pair avec ceux de Schaffarik, 
de Palacky, de Hanka ; il y a toutefois cette différence à 
votre avantage, c'est que dans les pays tchèques le germe 
avait été déjà déposé par d'aulres, tandis que dans votre 
pays vous aviez dû d'abord défricher la terre à la sueur de 
votre front... Votre Danica (^L'Aube) atteste l'éternelle, 
l'indissoluble unité des Slaves de l'ilmen et du Danube. )> 

C'est évidemment un langage analogue que devaient tenir 
les autres correspondants russes de Gaj. La perte de leurs 
lettres est à coup sûr regrettable. Mais au fond nous pou- 
vons très bien les reconstituer par la pensée. Les documents 
que nous avons rapidement étudiés suffisent largement à 
nous faire comprendre quel rôle considérable le mouve- 
ment illyrien, dirigé par Gaj, a joué dans la renaissance 
slave durant la première moitié du xix* siècle. 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE 
LA NATION SERBE. JEAN RAITCII ET 
DOSITHÉE OBRADOVITCH. 



Nous avons étudié plus haut, l'évolution générale de la 
nation serbe depuis son origine jusqu'à la renaissance poli- 
tique. Cette renaissance politique coïncide avec une renais- 
sance intellectuelle. Les deux principaux personnages de 
cette restauration ont été l'archimandrite historien Raïtch 
et le moine polygraphe Dosithée Obradovitch dont la Ser- 
bie a fêté récemment le centenaire. Je voudrais, en me fon- 
dant sur les intéressantes recherches de M. Jovan Sker- 
litch', mettre en lumière les figures absolument inconnues 
chez nous de ces deux précurseurs. 



Jean Raïtch. 

Jovan (autrement dit Jean) Raïtch était né en 1726 dans 
la ville de Karlovtsi' qui a joué un certain rôle dans l'his- 
toire des Slaves méridionaux. Elle est encore aujourd'hui le 
séjour du patriarche orthodoxe des Serbes d'Autriche. Sous 
son nom allemand de Karlowitz elle est connue de nos his- 
toriens par un traité de paix conclu en 1699 entre l'Empe- 

1. Srpska Knijevnosl a XVIII veku. (La littérature serbe au dix-huitième siè- 
cle, Belgi'itde, Imprimerie royale, 1909.) 

2. Karlovtsi iiujourd'liui située clans la Syrmie, ne doit pas être confon- 
due avec la ville croate de Karlovac (Karlstadt) qui appartient à la Croatie . 



88 SERBES, CROATES ET BULGARES 

reur et la Porte. Elle a été en i848 le foyer le plus actif de 
la résistance de la nation serbe contre les Magyars. 

Le père du futur historien était un simple marchand de 
bestiaux. Il envoya son fils fort jeune à l'école. L'enfant fit 
de si rapide progrès que lorsqu'il fut arrivé à sa onzième 
année son maître le pris comme adjoint. Tout en aidant à 
instruire ses jeunes camarades Jovan fréquentait l'école 
latine slave, où l'enseignement se donnait soit en latin, 
soit d'après des manuels russes dont la langue, très voisine 
du slavon d'église', était aisément comprise des jeunes 
Serbes. A l'âge de dix-huit ans Raïtch quitta Karlovtsi pour 
aller se perfectionner d'abord chez les Jésuit(!s deKomorn, 
où il passa quatre années, ensuite à l'école protestante de 
Soprony (Pressbourg). Mais la Russie l'attirait. Faute de 
ressources pour paver les frais d'un long voyage, il fit le 
trajet à pied. En 1763 il arriva à Kiev, il y resta trois ans 
occupé à étudier la théologie orthodoxe, poussa jusqu'à 
Moscou et à Smolensk. Rentré dans sa ville natale, où il 
rapportait une foule de manuscrits, il sollicita une place au 
séminaire. Mais sa candidature fut écartée par des moines 
jaloux de son savoir. Il retourna à Kiev d'où il gagna la 
Moldavie, Constantinople et la péninsule du Mont-Athos, 
où il résida deux mois au monastère serbe de Kilandar. En 
voyageant ainsi ce clericus vagans n'a ])as seulement pour 
objet de voir du pays, il se propose surtout de réunir des 
documents historiques pour ses travaux futurs. A Khilan- 
dar il trouva des coffres pleins de vieux manuscrits. Mais 
les moines, aussi bornés qu'ignorants, ne lui permirent pas 
de les examiner et il ne put que copier en cachette quel- 
ques documents. Dans ce monastère célèbre il se rencontra 
avec Paisii', qui devait être le père de l'historiographie 
bulgare de même que Raïtch est le père de l'historiographie 
serbe. 



1. Le slavon d'église russe a sul)i une forte influence de la langue russe 
vulgaire qui diffère heaucoiip du serbe proprement dit. 

2. Sur Paisii, voir plus loin l'étude qui lui est consacrée. 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERBE 8<.> 

Il quitta le mont Alhos en octobre 1708 traversa la 
péninsule Balkanique, par Seres, Nich, Belgrade, revint ;i 
Karlovtsi ; son voyage avait duré dix-sept mois. En 1769 il 
Tut nommé directeur de l'école de l'Intercession (nom du 
monastère auquel elle appartenait) et chargé d'enseigner 
la géographie et la rhétorique. Tout en professant il mettait 
en ordre les matériaux qu'il avait recueillis pour son his- 
toire des Slaves méridionaux. 

En 1762 il quitta Karlovtsi pour aller vivre à Temesvar, 
puis à Xovi-Sad ', le centre des Serbes de Hongrie, où il 
professa la théologie. En 1772 il se ht moine au monastère 
de Kovil et devint en très peu de temps hégoumène et archi- 
mandrite. 

Désormais sa carrière errante est finie. Il peut se livrer 
tout entier à ses travaux historiques. Le svnode de l'église 
orthodoxe lui confie le soin de rédiger un nouveau caté- 
chisme, qui est resté en usage jusqu'en 1870, pour rempla- 
cer celui qui avait été envoyé de Vienne et qui était sus- 
pect de tendances catholiques. Il traduit un recueil de 
sermons russes. On lui offre à diverses reprises un évêché 
qu'il refuse ; les honneurs viennenl à lui de tous les côtés. 
Lors du concile de Temesvar, l'empereur lui envoie une 
croix précieuse, et quelque temps après Catherine II un 
médaillon d'or avec son portrait. 

Il mourut le 11 décembre 1801 et sa mort fut pleurée 
comme celle d'un génie national. 

Au cours de sa vie agitée il avait beaucoup écrit ; mais, 
comme il n'v avait pas d'imprimerie dans les pays serbes, 
il avait dû éditer ses volumes à A enise, à Vienne, à Press- 
bourg. à Bude. Outre les seize ouvrages qui ont été impri- 
més de son vivant, il en a laissé de nombreux en manuscrit. 
Nous n'avons pas à nous occuper ici de ses œuvres théolo- 
giques, elles sont écrites dans cette langue slavonne-russe 
que les Serbes avaient adoptée comme langue littéraire et 



I. Novi Sad, en allemiind }\eu Satz, en magyar Ljvidek. Le mol veut dire 
« la nouvelle résidence ». 



90 SERBES, CROATES ET BULGARES 

qui au fond était pour les Slaves orthodoxes ce que le latin 
était pour les peuples catholiques. 

Raïtch n'est pas seulement théologien et historien, il se 
fait poète à l'occasion. Sous ce titre : Lutte du dragon 
contre les ai'des il chante les guerres des Autrichiens et 
des Russes contre les Turcs ; il les chante dans la langue 
populaire avec un fâcheux abus d'allusions mythologiques. 
Evidemment son poème ne s'adressait pas au même public 
que les chants des gouslars*. 

Malgré l'inexpérience de l'écrivain et la lourdeur du style, 
ce poème publié pour la première fois en 1791 à Vienne, a 
été réimprimé deux fois dans notre siècle, en 1889 à Bel- 
grade et en i883 à Pantchevo. On peut citer parmi les 
œuvres poétiques de Raïtch un drame sur la mort du tsar 
serbe Ouroch Y. C'est une tragédie de collège sur laquelle 
il n'y a pas lieu d'insister. 

Ce qu'il y a de plus intéressant parmi les écrits de Raïtch 
ce sont ses travaux historiques, et le plus important c'est 
l'ouvrage intitulé : Histoire des divers peuples slaves, notam- 
ment des Bulgares, des Croates et des Serbes. La première 
édition en quatre volumes parut à Vienne en I794- L'année 
suivante le premier volume fut réimprimé à Saint-Péters- 
bourg. Mais lu censure impériale, très facile à effaroucher, 
interdit la publication des suivants. Une seconde édition 
de l'ouvrage a été donnée à Bude en i823. La langue de 
l'ouvrage est un mélange, qui nous paraît aujourd'hui fort 
désagréable, de slavon, de russe et de serbe. Ce niacaro- 
nisme lui assurait des lecteurs tout ensemble chez les Slaves 
riverains du Danube et de la Neva. 

Dès l'année 1768 Raïtch avait achevé cet ouvrage à Kar- 
lovtsi, et le manuscrit primitif portait sur le titre que 
l'auteur avait arraché à l'oubli l'histoire de ces nations et 
qu'il l'avait rédigé en sa langue maternelle (singulière illu- 
sion !). 



1. llhnpsocles populjiires qui cluinteiit en s'acconipafjnant de la {jousla ou 
guzia . 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERBE 91 

La publication de 1798 fut bien accueillie du public. Le 
premier volume eut 612 souscripteurs, ce qui était pour 
l'époque un chiffre considérable. L'auteur met à profit des 
textes jusqu'alors fort peu connus. C'est d'abord la Chro- 
nique de Georges Brankovitch '. Raitch reproduit littérale- 
ment de nombreux extraits de cette chronique qu'il avait 
trouvée dans la bibliothèque du patriarche de Karlovtsi. 11 
se sert aussi des textes qu'il a recueillis avec tant de peine 
durant son séjour au montAthos. Il connaît les vies des rois 
serbes rédigées au quatorzième siècle par l'archevêque 
Daniel, mais il ignore la plupart des textes qui sont aujour- 
d'hui classiques, les vies d'Etienne dit le Premier Couronné, 
de saint Sava, de Domentian, de Constantin le Philosophe, 
de Tsamblak, et l'ouvrage du moine bulgare Paisii dont je 
parlais tout à l'heure. 

Il ne connaît qu'une rédaction incomplète du code de 
Douchan. Il cite un certain nomljre de chroniques byzan- 
tines et d'érudits étrangers, notamment le Rao-usain Banduri 
l'auteur de VImperium orientale-, Mavro Orbini, Charles 
Dufresne, des historiens hongrois et russes. Mais il a des 
distractions et des icrnorances singulières. Il dédouble 

o o 

Mavro Orbini en deux personnages, Orbini et Mavro Orbini^; 
il ne le connaît évidemment que par la traduction russe et 
ne sait en quelle langue est écrit l'original. 

Il cite Du Cange sous le nom de Dufresne et le prend 
pour un historien dalmate. Evidemment dans sa vie errante 
il n'avait pas eu le temps de prendre des notes avec beau- 
coup de soin et la bibliothèque qu'il avait sous la main à 
Karlovtsi n'offrait pas toutes les ressources désirables ; 
d'autre part il écrivait dans un pays et à une époque où la 
censure était fort ombrageuse. On rencontre plus d'une fois 
sous sa plume des formules telles que celle-ci : « Ce n'est 

1. Sur ce personnage voyez plus liaut. 

2. Biiiuluri vt^ciit longtemps à Paris, fut bibliolhf^caire du due d'Orléans 
et membre de l'Académie des Inscriptions. 

3. Orbini (Mavro ou Mauro), écrivain dalmate du xvuie siècle, auteur 
d'un livre intitulé : Il regno degli Slavi (Pesaro, i6oo). 



92 SERBES, CROATES ET BULGARES 

pas notre afifaire d'approfondir la question et il n'est pas à 
propos de faire trop de recherches à ce sujet et de vouloir 
pénétrer des secrets d'Etat. » 

Raïtch est un moine très croyant, il raconte gravement 
comment saint Sava ressuscita le tsar de Serbie Etienne dit 
le Premier Couronné; il donne sérieusement le nombre de 
Serbes qui émigrèrent en Hongrie sous la conduite du pa- 
triarche Arsène IV conformément au chiffre que le patriarche 
avait vu en rêve. 

En revanche il a une haute idée de son rôle d'historien. 
Le grand malheur de ses compatriotes, c'est que leur his- 
toire a été jusqu'ici écrite par leurs ennemis qui n'ont eu 
qu'une idée, celle de décrier et d'humilier la nation serbe. 
Il veut relever cette nation à ses propres yeux, l'aider à 
reprendre la place qu'elle occupait naguère dans l'Orient 
de l'Europe. Il atteignit ce résultat. En dehors delà seconde 
édition (de i823) à laquelle j'ai fait tout à l'heure allusion, 
l'ouvrage servit de base à un certain nombre de manuels 
publiés en 1801 à Bude, en i8/i5 à Bucarest, en i835 et en 
18/17 ^ Belgrade. Jusque vers 1860 il resta la lecture pré- 
férée de tous ceux qui voulaient connaître les anciennes 
annales de la nation serbe. A dater de cette époque une 
école plus critique est apparue et nous avons formulé ici 
même les résultats de ses recherches. 



DOSITHÉE ObRADOVITCH. 

En donnant une histoire au peuple serbe, Raïtch avait en 
quelque sorte renoué la tradition nationale. Mais cette his- 
toire était encore écrite dans une langue exotique, artifi- 
cielle, qui n'était pas l'idiome serbe. Ce fut Dosithée Obra- 
dovitch qui éleva le serbe à la dignité d'idiome littéraire. 

Lui aussi il était moine, lui aussi il fut un cleiicus \>airans 
et il mena une vie des plus aventureuses. Il était né en 17/12 
ou 1743 à Tchakovo, une bourgade moitié roumaine du 
Banat de Temesvar, dans le royaume de Hongrie. 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERBE 93 

Orphelin à 1 ;igc de dix ans, il se trouva absolument isolé 
dans sa ville natale, et, comme il nous le dit lui-môme dans 
ses Mémoires, il eut le sentiment qu'il était étranger dans 
son propre pays. 

Il avait de bonne heure fréquenté l'école et, comme il 
montrait de remarquables disj)(>sitions, on décida qu'il 
embrasserait la carrière ecclésiasti(|uc. Il dévorait les vies des 
saints, rêvait, comme jadis notre Bernardin de Saint-Pierre, 
de devenir ermite dans quelque solitude. Vers l'âge de treize 
ou quatorze ans il fit la rencontre d'un moine mendiant et 
imagina de s'attacher à lui pour s'en aller en Turquie. Ces 
fantaisies n'étaient pas du goût d'un sévère tuteur qui, 
pour changer les idées de son neveu et l'arracher à ses lec- 
tures, s'empressa de l'envoyer à Temesvar en qualité d'ap- 
prenti tapissier. Mais la vocation persistait. Un jour le jeune 
tapissier reçut la visite d'un compagnon qui lui raconta les 
merveilles et les beautés des monastères de la Frouchka 
Gora. Dosithée ne put se contenir ; il s'enfuit de chez son 
patron, et un beau jour, le 3i juillet 1707, il alla frapper à 
la porte du monastère de Khopovo dans la Sainte Mon- 
tagne. 

Nous devons dire ici quelques mots de cette Frouchka 
Gora qui joue un rôle si considérale dans la vie intellec- 
tuelle et religieuse de la nation serbe. Son nom est fait pour 
nous intéresser particulièrement. Il veut dire la Montagne 
des Francs. C'est le *ï>paYY^"/^?-"' <i^s historiens byzantins. 
Cette région fut en effet occupée au neuvième siècle par des 
tribus franques. 

La Montagne des Francs s'allonge de l'ouest à l'est au 
sud de la Drave, en Slavonie, sur une longueur de plus de 
cent kilomètres entre les villes de Vukovar et de Slan Kamen. 
Le sommet le plus élevé atteint la hauteur de 587 mètres. 
C'est sur les flancs de cette montagne que mûrissent les 
vignes de Syrmie, orgueil du vignoble croate. A dater du 
quinzième siècle elle a vu s'ériger h l'ombre de ses forêts 
treize monastères serbes qui ont servi de refuge aux religieux 
du rite orthodoxe fuyant la patrie serbe envahie par les Mu- 



94 SERBES, CROATES ET BULGARES 

sulmans ; les bibliothèques et les sacristies de ces couvents 
abritent de riches trésors de livres, de manuscrits etd'objats 
d'art religieux. Celui de Vrdnik conserve les restes du tsar 

o 

Lazare supplicié par les Turcs après le désastre de Kosovo 
en 1389. 

Le jeune Dosithée fut bien accueilli au monastère de 
Khopovo. L'hégoumène mit à sa disposition la bibliothèque. 
11 tomba sur les Vies des saints du mois de mai. « Lire des 
Vies des saints ! De si grands livres tels qu'il n'y en a nulle 
part dans le monde ! Avec quelle ardeur je lisais tout 
cela* ! » 

L'hégoumène fut si content de son pupille qu'il le chargea 
de faire la lecture au réfectoire. Le jeune néophyte rem- 
plissait auprès de lui le rôle de famulus et, comme le mé- 
nage de la cellule était bientôt fait, il pouvait se donner 
tout entier à sa passion pour les livres. 

A force de méditer les vies des saints, il résolut de les 
imiter, et à l'âge de seize ans il reçut la tonsure. Il prit le 
nom de Dosithée en l'honneur d'un saint de la primitive 
Eglise, qui avait fui sa famille et avait embrassé la vie mo- 
nastique. Cette vie le jeune moine la menait avec une ferveur 
d'ascétisme qui épouvantait le sage hégoumène. Il jeûnait 
des trois jours de suite et il rêvait d'entreprendre un jeûne 
de quarante jours à l'exemple de iNIoïse, d'Elie et de Notre- 
Seigneur. Son hégoumène le rappela à des sentiments de 
sagesse et d'humilité en lui faisant remarquer qu'il n'était 
capable ni de marcher sur l'eau, ni de ressusciter les morts, 
et le menaça de le renvoyer. Peu de temps après, l'hégou- 
mène mena son jeune néophyte à Karlovtsi, où il reçut le 
diaconat des mains de l'évêque Nenadovitch : « Souviens- 
toi de ma prédiction, dit l'évêque au prélat. Ce jeune 
homme aime trop la lecture : il ne restera pas longtemps à 
Khopovo. » 

Rentré au monastère, le nouveau diacre se plongea de 
nouveau dans la lecture et dans les exercices ascétiques. Il 

I. Dosithée, Mémoires. 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERBE 93 

passait pour un saint; des malades venaient implorer de 
lui leur guérison : « Je croyais tout ce que je lisais, dit-il 
dans ses Mémoires, comme les Turcs croient les derviches. » 
L'hégoumène l'observait avec une sollicitude qui n'était pas 
exempte de quelque scepticisme : « Je crains bien, disait-il, 
que cette sainteté ne dure pas longtemps. » 

Il disait vrai. Un beau jour le diacre s'aperçut qu'il exis- 
tait des livres laïques, des livres d'histoire en langue russe. 
Un jeune prêtre lui parla de la langue latine. Ce fut toute 
une révélation. Quis P quid ? quoniodo P ubi P ubiwis P iihi- 
cumque P Ces mots magiques résonnaient sans cesse dans 
l'oreille de Dosithée et hantaient son cerveau. C'était pour 
lui « la musique des sirènes. » 

Mais personne ne savait le latin à Khopovo. Du jour où le 
néophyte eut fait cette lamentable découverte, le monas- 
tère perdit tout son charme. Pouvait-on vivre dans un endroit 
où il n'y avait point de latin ? Son hégoumène rêvait de 
l'envoyer au fameux monastère de Kiev, mais les ressources 
lui manquaient. 

Cet excellent homme mourut au printemps de l'année 
1760. Sa mort rompit le dernier lien qui attachait le jeune 
homme au monastère de Khopovo. Les moines, jaloux de la 
supériorité de leur jeune confrère, lui rendaient la vie into- 
lérable. Le 2 novembre 1760, Dosithée quitta cette maison 
qui lui avait été si chère, et en compagnie d'un diacre de 
ses amis il se rendit à Agram. 

D'un milieu serbe et orthodoxe il était brusquement 
transporté dans un milieu croate et catholique. La langue 
populaire était presque la même, mais l'alphabet latin, com- 
biné avec une orthographe très compliquée, se substituait 
à l'alphabet cyrillique ou gréco-slave. D'autre part les 
Serbes que Dosithée eut l'occasion de rencontrer n'étaient 
plus orthodoxes mais uniates, et s'efforcèrent — inutile- 
ment d'ailleurs — d'attirer le pèlerin dans leur Eglise. 

A ce moment-là l'Autriche était en guerre avec la Prusse 
et Dosithée songea à s'engager comme aumônier militaire. 
Mais il ne réalisa pas cette idée ; il apprit un peu de latin à 



96 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Agram et se rendit dans un monastère serbe de la Dalmatie 
auquel était annexée une école. Il y enseigna pendant trois 
ans, rétribué le plus souvent en nature (froment, huile, 
fromage). Il apprit un peu d'italien, réalisa quelques écono- 
mies qui lui permirent d'entreprendre de nouveaux 
voyages. Il était en route pour le Mont-Alhos quand il fut 
retenu parla maladie dans un monastère du Monténégro, 
non loin de Cattaro. Il y fut ordonné prêtre le 1 1 avril 1764. 
Au cours de Tannée suivante nous le trouvons à Kosovo, 
non loin de Knin. C'est là qu'il commença à écrire dans sa 
langue maternelle, le serbe vulgaire. Il traduisit pour la 
fille d'un de ses confrères quelques sermons de saint Jean 
Chrysostome. 

C'était la première fois qu'on avait l'occasion de lire les 
textes sacrés dans la langue populaire. L'innovation eut un 
grand succès et de nombreuses copies du manuscrit circu- 
lèrent dans les régions environnantes. Etonné et charmé de 
ce résultat qu'il n'avait pas prévu, Dosithée se résolut à 
écrire dans cette langue populaire jusqu'alors si négligée. 
Il passa trois année fort heureuses en Dalmatie. Plus tard, 
lorsqu'il lut Télémaque et qu'il y trouva la description des 
félicités de la vie rustique, il se plaisait à l'appliquer au 
souvenir de son séjour dans cette province. 

Il poussa aussi en Bosnie, où il eut occasion d'exercer 
parmi les Serbes orthodoxes les fonctions de son ministère 
et de recevoir notamment les fidèles en confession.il fait 
un éloge enthousiaste de ses pénitents : 

On ne peut voir nulle part des gens aussi bons. Ils n'avaient 
aucun péché à me raconter, sauf qu'ils avaient parfois, le mer- 
credi et le vendredi, — joui's de maigre, — mangé une écrevisse 
ou des haricots à l'huile, ou qu'ils avaient juré après des chèvres 
égarées. Parmi ces saints pécheurs, je passai le carême et célé- 
brai la Pàque. Ensuite je gagnai Trogir(Trau), puis Spalato et je 
m'embarquai pour Corfou. 

Sur la tartane qui l'emporte, le voyageur n'a pour com- 
pagnons de route que des Grecs, et il ne peut communiquer 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERBE 97 

avec eux que grâce au peu d'italien qu'il a aj)j)ris en Dal- 
matie. Il s'étonne de la rapidité avec laquelle ils parlent 
entre eux : « Jamais je ne pourrai apprendre une pareille 
langue; c'est menu, menu au delà de tout ce qu'on peut 
imaginer... Je me demandais comment ils se comjjrenaient 
entre eux. » 

Il devait pourtant l'apprendre, cette langue mystérieuse, 
ainsi que nous le verrons plus loin. 11 prit ses premières 
leçons dès son arrivée à Corfou. 

Il gagne Nauplie et de Nauplie le Mont-Athos, où il passe 
l'automne et l'hiver de l'année 1760. Il ne rencontre point 
dans ce sanctuaire la vie idéale qu'il avait rêvée. Les moines 
serbes et bulgares passent leur temps à se disputer le mo- 
nastère. Du Mont-Athos il se rend à Sniyrne où il trouve une 
généreuse hospitalité dans un couvent hellénique et en une 
année il fait de tel progrès en langue grecque qu'il est en 
état de lire les classiques. Il se loue en termes enthousiastes 
de l'hospitalité smvrniote et porte aux nues la science de 
son maître, le prêtre Hiérothée, « un homme divin, un 
nouveau Socrate ». 

Il résida trois ans à Smyrne et en conserva un excellent 
•souvenir. Il l'appelle « sa chère ville dorée, une ville où il 
a cueilli des fleurs qui ont parfumé sa vie et son cœur, où 
il a sucé le lait de l'éloquence attique et savouré le miel de 
la poésie homérique ». Dans ce temps-là Slaves et Grecs 
n'étaient pas encore arrivés à la vie politique, à la création 
d'Etats, à la constitution de nationalités indépendantes et 
il n'existait pas entre eux ces conflits qui les ont fréquem- 
ment divisés dans ces dernières années. A propos de ce 
séjour à Smyrne, Dosithée a écrit dans ses Mémoires des 
pages qui mériteraient d'être connues de tous ceux qu'in- 
téresse la renaissance hellénique au dix-huitième siècle. 

Dosithée était possédé par la passion de l'étude. Il profita 
d'un séjour de quelques mois en Epire pour apprendre l'al- 
banais. Au commencement de l'année 176g il s'embarqua à 
Corfou et se rendit à Venise, d'où il passa en Dalmatie. 11 
•vécut dans cette province en donnant des leçons et en rem- 

7 



98 SERRES, CROATES ET BULGARES 

plissant pour les orthodoxes ses fonctions ecclésiastiques : 
il eut l'occasion d'étudier les mœurs et la langue de ses 
compatriotes dal mates et commença à composer de petits 
livres pour la jeunesse. Sa véritable vocation littéraire date 
de ce séjour en Dalmatie. 

Il resta à Zara jusqu'en 1771. Son séjour dans cette pro 
vince exerça une très heureuse influence sur le reste de sa 
carrière. Il entra en contact intime avec le peuple serbo- 
croate et se fit également estimer par les orthodoxes et par 
les catholiques. Il rapporte lui-même avec une joie naïve 
combien ses auditeurs serbes étaient fiers d'entendre louer 
ses sermons par les prêtres catholiques. 

Ainsi, dans ses voyages, Dosithée avait appris le grec et 
l'albanais. L'albanais ne devait pas lui servir à grand'chose, 
mais la connaissance du grec lui fut d'un grand secours. De 
Zara il se rendit à Vienne pour apprendre l'allemand. Il y 
passa six années qui, dit-il, lui parurent six journées. Grâce 
à sa connaissance parfaite du grec, il obtint une situation de 
précepteur dans la famille d'un riche marchand et organisa 
des cours privés qui comptèrent jusqu'à douze élèves. L'ar- 
gent que lui rapportaient ses leçons, il l'employait à payer 
des maîtres qui lui enseignaient le latin et le français. Le 
professeur de latin lui apprenait en outre, dans cette langue, 
la logique et la métaphysique. 

Obradovitclî nous fait de la vie viennoise une peinture 
idyllique. L'Augarten, le Prater, Schœnbrûnn l'enchantent 
tour à tour et il exalte le charme de la promenade à pied 
avec un enthousiasme qui ravirait nos modernes amateurs de 
footing. Sobre et réservé dans ses plaisirs, il ne se croit pas 
tenu par son caractère ecclésiastique de renoncer à la vie 
mondaine, aux redoutes, à l'opéra italien, à l'académie, aux 
concerts. Il se mêle si bien à la vie viennoise, il apprend 
si bien l'allemand qu'il devient capable de donner des leçons, 
en cette langue. 

o 

Pendant la septième année de son séjour à Vienne il reçoit 
la visite d'un prélat serbe qui l'emmène à Modra (c'est un 
bourg slovaque du comitat de Presbourg) pour faire l'édu- 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SER15E 99 

cation de ses deux neveux. Tout en leur enseignant l'alle- 
mand, le français et l'italien, il étudie la philosophie de 
Baumeister, qui était alors fort à la mode. II profite de son 
séjour en Hongrie pour aller saluer son pays natal qu'il 
n'avait pas revu depuis vingt années, « saluer la tombe de 
ses parents et baiser cette terre sacrée où reposent leurs 
restes ». 

Ce clericus i'ûgans de mœurs très chastes est d'ailleurs le 
tempérament le moins ecclésiastique qu'on puisse imaginer. 
Dans la langue serbe qu'il bégaye le premier, il introduit 
la terminologie philosophique du dix-huitième siècle. Il 
abuse, comme tous ces contemporains, des mots sensible, 
sensibilité', et, comme la langue serbe ne les lui fournissait 
pas, il les emprunte sans hésiter à la langue russe. Il ren- 
contre dans son pays natal une compatriote victime d'une 
banale mésaventure. Elle s'est mariée, elle a eu deux enfants, 
puis un beau jour son mari a disparu et l'a abandonnée. Elle 
ne peut se remarier, l'Eglise ne le permet pas. Et Obradovitch 
s'indigne et il s'écrie dans un style que Voltaire ou Rousseau 
n'eût point désavoué : 

O hommes, que faites-vous dans ce monde? Jusques à quand 
des ermites et des moines feront-ils la loi pour IKglise? Jai vu 
à Gonstantinople et à Srayrne, j'ai vu de mes yeux comment 
l'Église et le patriarche, pour un prétexte beaucoup moins grave, 
permettent aux femmes d'épouser un second mari. N'est-ce pas 
agir contre la volonté de Dieu, par conséquent contre toute loi 
censée, que d'empêcher des êtres de se reproduire en louant Dieu 1' 
Mais, dira-t-on, si le premier mari revient? S'il revient, il y a un 
remède bien simple : qu'il prenne une autre femme et qu'il la 
garde mieux que la première. Mais s'il ne revient pas, quel re- 
mède pouvez-vous trouver? 

L'Église orthodoxe n'admet pas les quatrièmes noces; 
l'esprit philosophique d'Obradovitch s'emporte contre cette 
interdiction tyrannique : 

Voilà une femme de trente ans, jeune et belle à merveille ; son 
troisième mari est mort et elle ne peut plus se remai'ier. Est-ce 
sa faute si elle a perdu trois maris? Et ce mari! est-ce sa faute si 



100 SERBES, CROATES ET BULGARES 

ces trois femmes ne sont plus en vie? Sont-ils les maîtres de la 
vie et de la mort? Mais, dira-t-on, les Saints Pères ont établi 
cette loi. Les Saints Pères qui l'ont établie étaient des moines, 
des ermites, ennemis jurés du mariage et de la procréation; s'ils 
ne s'étaient pas mêlés des affaires qui ne les regardent pas, ils 
auraient beaucoup mieux fait. Le mariage, c'est 1 affaire des laï- 
ques, des chefs civils qui, eux, sont non seulement en paroles, 
mais, en réalité, les Saints Pères. Qui est pour moi le père le 
plus saint, sinon celui qui m'a engendré et nourri ? S il ne s'était 
point marié, s'il ne m'avait point procréé avec ma chère mère, je 
ne serais pas de ce monde, et des millions de Saints Pères ne 
me serviraient de rien. Cène sont ni les jeûnes ni les prières qui 
font naître les enfants, mais le saint mariage, voulu de Dieu... 

J'ai entretenu de cette question notre défunt métropolitain Vin- 
cent. Voici ce qu'il m'a répondu : « Je sais bien ce qui en est. 
Mais la responsabilité remonte à ceux qui ont fait ces lois. Nous 
devons les suivre aveuglément. » Mais à quoi bon suivre une loi 
quand on sent qu'elle est absurde ? Malheur à une société qui n'est 
capable d aucune amélioration. 

Voilà un langage qui sent quelque peu le fagot. 

Le moine philosophe s'était imaginé que larchevêque 
l'enverrait en Allemagne avec ses élèves ; mais ses espé- 
rances ne se réalisèrent pas. A l'automne de l'année 1779, 
il se rendit à Trieste, où il rencontra de riches négociants 
serbes qui lui confièrent l'éducation de leurs enfants. Dans 
cette ville, il rencontra aussi un archimandrite russe qui 
l'emmena avec lui en Italie. Puis il gagna Chios et Constan- 
stinople, et ensuite Galatz et lassy. Partout il trouva le 
moyen de vivre comme maître de langues. En trois ans, il 
avait économisé trois cents ducats. Il s'adjoignit à des mar- 
chands qui allaient en Allemagne, traversa la Galicie, une 
partie de la Silésie et, par Leipzig, arriva h Halle. « Là, 
dit-il, je dépouillai l'habit ecclésiastique et je revêtis les 
habits pécheurs des laïques. » Et il se mit à étudier la phi- 
losophie, l'esthétique et la théologie naturelle chez le plus 
illustre philosophe de l'Allemagne, Eberhard. Il s'enthou- 
siasme au souvenir du temps passé « dans ce sanctuaire de 
la science et des Muses ». Il reporte sa pensée « vers cette 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERIΠlui 

barbare Albanie », vers ces régions qui lui sont si chères : 
la Serbie, la Bosnie et l'Herzégovine : 

Je soupirais et je versais souvent des larmes on nie disant : 
Quand, dans ces beaux pays, aurons-nous autant d écoles? Quand 
notre jeunesse pourra-t-elle s'enivrer de pareilles sciences? Nous 
sommes des raillions ! Les Turcs ne sont instruits (jue par des 
derviches et les chrétiens par des moines. Qu'est-ce qu'ils peu- 
vent apprendre? Ils ne savent que celte formule : « Fais l'au- 
mône! Donne tout ce que tu as! Et meurs de faim! Déleste et 
maudis tous les hommes qui ne sont pas de ta religion. » En 
voyant tous les livres que chaque jour on publie dans ce pays, 
j'étais pénétré de chagrin quand je pensais comme chez nous on 
crie : Apporte-nous des livres de Russie. Et alors, je me rappe- 
lais qu'en Dalmatie j'avais eu l'idée d'écrire des livres pour mon 
peuple. 

Sous l'influence de ces idées, il se rend à Leipzig, où il 
y avait une Université comme à Halle et, ce qui était le plus 
important, une imprimerie pourvue de caractères slaves. 
Tout en suivant des cours de physique, il imprime un petit 
volume intitulé : Vie et m>entures de Dmitri Obradovitch, ap- 
pelé dans la vie monastique DositJiée, écrit et publié par lui- 
même (Leipzig, 1783). 

En publiant ce livre, dit-il, je poursuivais un double but. Je 
voulais d'abord faire voir l'inutilité des monastères dans la so- 
ciété; en second lieu démontrer la grande utilité de la science, 
qui est le seul moyen d arracher les hommes à la superstition et 
de les amener à la véritable religion, à la vertu consciente. 

L'année suivante, il fit paraître un petit ouvrage de mo- 
rale pratique intitulé : Conseils de la saine raison, ouvrage 
qui fut réimprimé à Pest en 1866, et une traduction d'un 
sermon allemand du prédicateur Zollikofer. 

Après trois années passées dans les deux villes universi- 
taires, il se résolut à visiter la France et l'Angleterre. Il 
n'avait, pour entreprendre ce voyage, qu'une réserve de 
quatre-vingt-cinq ducats; « mais, dit-il, je n'avais été ni le 
premier ni le dernier à parcourir ces pavs à pied ». Il gagne 



102 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Paris par Strasbourg et Nancy, et avoue ingénuement qu'en 
traversant la Champagne, il n'a bu que le vin du pays. Il 
reste trois semaines à Paris, qui l'enchante. Pour le décrire, 
il lui faudrait, dit-il, au moins dix feuilles d'impression. Il 
y renonce et recommande simplement à son lecteur d'ap- 
prendre le français et d'acheter un livre intitulé: Descrip- 
tion de Paris et de Versailles, où il trouvera la relation de 
tout ce que ses yeux ont vu. Ce qu'il a surtout admiré, 
c'est la merveilleuse beauté de Marie-Antoinette, c'est le 
Louvre, qui peut passer pour une des sept merveilles du 
monde. 

La moitié de ce palais est assignée à une bibliothèque et à 
lAcadéraie. Quel pays que celui où les rois livrent leurs palais 
aux livres, à la sagesse, aux sciences, et considèrent comme un 
grand honneur d'habiter avec les Muses ! 

De Paris il se rend à Calais, en passant par Cambrai où 
il va saluer le tombeau de Fénelon. Le i*"^ décembre 178^, 
il débarque à Douvres. L'Angleterre l'enthousiasme. Ce qu'il 
admire particulièrement, c'est la beauté des femmes ; mais 
il est très offusqué de ne pas comprendre un seul mot d'an- 
glais et il s'indigne contre les malencontreux constructeurs 
de la Tour de Babel. Grâce à la souplesse de son tem- 
pérament, à la sympathie qu'il inspire, il réussit bientôt 
à se faire des amis parmi les Anglais et parmi les repré- 
sentants de la colonie grecque, où il rencontre une Chy- 
priote appartenant à la famille historique des Lusignan. Il 
trouve à donner des leçons et à vivoter. Il quitte Londres le 
27 mai, après avoir lié de cordiales relations avec un certain 
nombre de familles anglaises, et se rend à Ilambourcf, d'où 
il regagne Vienne ; il vit de nouveau dans cette capitale en 
donnant des leçons d'italien et de français. 

Pendant un séjour à Leipzig, il reçoit un message inat- 
tendu de son compatriote le Serbe Zoritch, l'un des amants 
de Catherine II ^ qu'elle avait élevé au titre de comte et au 

I. Voir sur Zoritcli le volume de M. Waliszewski, Autour d'an trihie : Ca 
Iherine II, ses collaborateurs, ses amis, ses favoris (Librairie Pion). 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERBE 103 

rang de général. Après le premier partage de la Pologne, 
elle lui avait donné un domaine considérable, celui de 
Schklov, dans le gouvernement actuel de IMogilev (ou Mo- 
hilev). Dans ce domaine, Zoritch menait une vie princière, 
entouré d'une cour nombreuse. Il entretenait un théâtre où 
l'on jouait l'opéra français et le ballet italien. Il avait fondé 
une école militaire, où deux cents jeunes gens étaient éle- 
vés à ses frais. Il avait déjà appelé auprès de lui un autre 
Serbe, Emmanuel lankovitch. 

Pour fixer auprès de lui Obradovifch, le général lui pro- 
mettait de fonder à Schklov une imprimerie serbe, où il 
pourrait imprimer ses ouvrages. A la fin de l'année 1787, 
le moine errant se rendit à l'appel de son compatriote. Mais 
Zoritch — auquel l'argent faisait souvent défaut — ne tint 
pas sa promesse, et il le quitta pour se rendre en Allema- 
gne, par KœnigsJjerg et Berlin. Au courant de l'année 1788, 
nous le retrouvons à Leipzig, où il fait imprimer un recueil 
de fables, traduites de diverses langues, et une ode sur la 
prise de Belgrade, enlevée par Loudon aux Turcs (1789)^ 

Le dernier chapitre des Mémoires d'Obradovitch est daté 
de Leipzig, i*'' janvier 1789. Mais il devait survivre encore 
de longues années et nous pouvons restituer aisément le 
reste de sa carrière. Nous savons qu'il vécut à Vienne, comme 
professeur libre, de 1789 à 1802. L'argent qu'il gagnait à 
donner des leçons, il le gaspillait à imprimer des livres qui 
ne se vendaient guère : Recueil de choses édifiantes (Vienne, 
1793), Interprétation des E{>angiles des Dimanches (Venise, 
i8o3). 

En 1802, il se transporta à Trieste. Dans cette ville exis- 
tait une colonie de riches négociants serbes qui s'offraient 
à lui constituer une pension à condition d'écrire des livres 
pour l'éducation du peuple serbe. 

En i8o4 éclata, chez les Serbes de Turquie, l'insurrec- 
tion dont Karageorges était le chef. Obradovitch n'y prit 
pas une part directe. Sa robe et son âge ne lui permettaient 

I. Belgrade devait être reprise par les Turcs deux ans après. 



104 SERBES, CROATES ET BULGARES 

pas de porter les armes. Mais il se mit tout entier au service 
de ses compatriotes, rassembla des souscriptions en leur 
faveur et lit imprimer à Venise une Ode sur l'insurrection 
des Serbiens (Serbianom), dédiée à leur chef, Georges Petro- 
vitch : « Lève-toi, Serbie, notre mère chérie ; redeviens ce 
que tu étais naguère ; tu as longtemps dormi... Réveille- 
toi. » 

Ses vœux s'adressaient à tout l'ensemble des pays serbes, 
à la Bosnie, sœur de la Serbie, dit le poète, à l'Herzégo- 
vine, au Monténégro, aux îles de l'Adriatique. 

Dosithée Obradovitch était né sujet autrichien et, en plu- 
sieurs endroits de ses Mémoires, il fait preuve d'un loya- 
lisme incontestable ; mais il se sent encore plus Serbe 
qu'Autrichien. — « Le sang n'est pas de l'eau », dit un 
proverbe de sa nation. — 11 rêve de mettre au service de la 
nouvelle patrie serbe tout ce qu'il se sent encore d'énergie. 
Au commencement de l'année i8o5, il entre en relation avec 
le vladika ou prince-évêque du Monténégro, et il lui pro- 
pose d'aller s'établir dans la principauté pour respirer l'air 
salubre de la liberté. Il rêve aussi de fonder une école et 
une petite imprimerie. Le vladika ne répondit point à ses 
avances. 

Dans le courant de juin 1806, il quitte définitivement 
Trieste pour aller vivre en Serbie. Il descend la Save, le 
Danube, et gagne Smederevo (Semendria) où, pour la pre- 
mière fois de sa vie, il met le pied sur le sol de la Serbie 
délivrée ; il entre au service du gouvernement de Kara- 
georges, qui le charge de missions à Bucarest et à Semlin. 
A dater de la fin de l'année 1807, il s'établit définitivement 
à Belgrade. Il fonde dans cette ville la Haute Ecole, d'où est 
sortie l'Université de Belgrade, et il compte parmi ses pre- 
miers élèves Vouk Karadjitch et un fils de Karageorges. Il 
organisa également un séminaire pour les théologiens. Au 
début de l'année 181 1, Karageorges le nomme membre du 
Conseil d'Etat et directeur de l'Instruction publique. H 
rêvait de fonder une imprimerie dont la première publica- 
tion eût été un volume de ses œuvres. Quelques jours avant 



LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERBE 10."» 

sa mort il écrivait : « Mon corps s'all'aihlit, mais mon âme 
voudrait toujours du nouveau. » Mais ses jours étaient 
comptés. Il s'éteignit le 28 mai 181 1. Sur sa modeste for- 
tune il laissait une somme de deux cents ducats à son bour<( 
natal de Tchakovo, pour l'entretien d'une école. Sa biblio- 
thèque a formé le premier noyau de la Bibliothèque de 
Belgrade. 

Dosithée Obradovitch ne fut assurément pas un homme 
de génie ; mais la postérité lui doit le respect et la reconnais- 
sance qui sont dus aux initiateurs. Ses Mémoires présentent 
la partie la plus curieuse de ses œuvres ; ils se lisent encore 
aujourd'hui avec un vif intérêt ; la langue en est quelquefois 
embarrassée de russismes, mais elle est, en somme, vive, 
pittoresque et naturelle. Il ne prétendait pas écrire des 
œuvres originales; dans son imitation des fables d'Esope, 
dans ses œuvres morales ou théologiques, traduites ou imi- 
tées de modèles étrangers, il voulut avant tout être utile à 
son peuple et il y a réussi. Il voulut être, et fut vraiment, 
le premier éducateur de la nation serbe, et la postérité ne 
séparera pas son nom de celui de ce Karageorges, qui en 
fut le premier libérateur. 



MOLIÈRE A RAGUSE 



M. Tome Matic a publié récemment dans les Mémoires de 
l'Académie d'Agram (i66* volume) une étude fort intéres- 
sante sur ce sujet. Raguse a été depuis la Renaissance une 
des villes les plus lettrées du monde slave. Mais elle a sur- 
tout subi l'influence de l'Italie. Elle n'est pas cependant res- 
tée inaccessible à notre littérature. De 1879 à i884 une 
revue qui s'appelait Slovinac (le Slave) a publié treize co- 
médies de Molière, traduites ou adaptées plus ou moins 
librement. Les manuscrits de ces traductions faites généra- 
lement au xviu* siècle sont assez nombreux ; les œuvres dont 
on n'a pas découvert de traductions sont les suivantes : Les 
Précieuses ridicules, L'Ai>aj'e, La Jalousie du barbouillé, Le 
Médecin volant, L'Etourdi, Le Dépit amoureux , L'Impromptu 
de Versailles, L'Amour médecin, Mélicerte, La Pastorale 
comique. Le Sicilien, Amphytrion, Les Amants magnifiques, 
Les Fourberies de Scapin. 

Les traductions de Molière en langue serbo-croate sont 
en général anonymes. Une seule, celle de Psyché, est signée 
d'un nom illustre, dans l'histoire Ragusaine, celui de Pierko 
Sorkocevic (en italien Sorgo). Un certain nombre de docu- 
ments permettent de conjecturer les noms des traducteurs 
et il n'est pas sans intérêt pour nous de connaître ces amis 
ignorés de notre littérature. 

Sérafin Cerva, dans son ouvrage intitulé Bibliotheca Ra- 
gusina, II, 2o5-266, dit, en parlant d'Ivan Brunie, mort en 



I. Les humanistes sudslaves appellent volontiers leur lanjjue l'illyrien. 
Cette langue est en réalité le serbocroate ou croato-serhe, comme on voudra. 



MOLIÈRE A RAGUSE 107 

l'année 1718: Plnrimas ex ifcillico idiomale Comedias in 
illyricum convertit, rébus noniinihusque ad hanc regionem 
accommodatis. — Notons en passant qu'un Ragusain, Pierre 
Boskovic, avait entrepris de traduire le Cid ; la mort l'em- 
pêcha d'achever cette traduction. Ses compatriotes esti- 
maient qu'elle était supérieure à l'original. Au témoignage 
de Dolci, un autre interprète de Molière fut Martin Tudise- 
vic, — qui gallicas J. B. de Molière Comœdias non solum 
illyrice i'ertit, sed etiani illyricis refertas salibus mori ra^ii- 
sino yenuste accomniodavit . 

Appendini, dans sesNotizie istoricocritiche (Raguse, [8o3), 
nous apprend, à propos de Bunic, qu'il avait laissé varie 
commedie francesi tradotte in illirico. Il s'agit très proba- 
blement des pièces de Molière. Il attribue à Sorkocevic 
(i 766-1 771) quelques comédies de Molière traduites en prose. 
11 en attribue également à Giuseppe Nettondi, Gianfranco 
di Sorgo, ISIarino Tudisi (Tudisevic). a Tudisi, dit-il, les 
représenta à la grande joie des spectateurs ; mais il y en 
eut qui regrettèrent de voir des bouffonneries grossières 
substituées aux traits d'esprit délicats du grand poète fran- 
çais. » On a découvert, il y a un peu plus d'un quart de 
siècle, l'épitaphe de Tudisi Tudisevic ; j'en détache seule- 
ment les lignes suivantes. 

Mejuorise 
Maiini Francisa Tudisi 



qui 

Molieri Conmœdias 

Jucunde per luduni referens 

Ad veteres domesticos et urbanas consuetudines 

Vernacula festivitate illyrice eleganter vertit 

Malheureusement les manuscrits qui nous sont parvenus 
jusqu'ici sont — sauf la Psyché de Sorkocevic — absolu- 
ment anonymes. Les traducteurs étaient évidemment des 
gens sans prétentions et qui travaillaient vite. Deux pièces 
seulement ont été traduites en vers. Psyché et Don Garde, 



108 SERBES, CROATES ET BULGARES 

deux œuvres d'allure noble, héroïque, où le comique vul- 
gaire n'a pas grandchose à voir. 

Il n'v a qu'une seule traduction dont on puisse détermi- 
ner la date par une série de déductions qu'il serait trop 
long de reproduire ici. C'est celle du Mariage forcé, qui 
remonte à l'année l'i'^k- Tudisevic, dans sa jeunesse, était 
probablement le grand metteur en scène de nos comédies. 
Nous avons sur la vie sociale à Raguse dans la seconde 
moitié du xviii* siècle un document fort curieux, c'est le 
rapport du consul de France La Maire, rapport qui a été 
publié par l'/Ycadémie d'Agram au tome XIII de son recueil 
d'anciens textes (Starine). Arrivé à Raguse en mars 1768, 
La Maire fut rappelé le 29 janvier 1764, mais il y résidait 
encore au mois d'août de cette année. Il nous apprend que 
les Ragusains font plus de cas de la littérature française que de 
toute autre. Quelques-uns apprennent la langue pour pou- 
voir lire les livres français, mais ils lisent sans choix, sans 
goût et sans fruit. On se rappelle les vers de Sganarelle dans 
le Cocu imaginaire : 

Voilà, voilà, le fruit de ces empressements 
Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans. 

Le traducteur adapte ainsi : 

« Voilà ce que c'est que de savoir l'italien et le français ; 
tout cela ne sert qu'à donner la migraine aux jeunes per- 
sonnes. » 

La ]Maire se plaint du manque de société, de spectacles et 
de plaisirs publics. Evidemment, si l'on avait encore joué 
des comédies de Molière, il n'aurait pas manqué d'en faire 
mention. 

Au commencement du xviii'' siècle existait à Raguse une 
société d'acteurs amateurs qui s'appelait la société des Bons 
Vivants (Druzina Zamrsnijeh, évidemment de ceux qui man- 
gent de la viande en carême). Dans la Critique de l'Ecole 
des femmes, après une assez longue discussion sur la valeur 
de cette comédie, Uranie conclut : « Il se passe des choses 
assez plaisantes dans notre dispute, je trouve qu'on en pour- 



MOLIERE A RAGUSE 109 

rait bien Hure une petite comédie et que cela ne serait pas 
trop mal à la queue de l'Ecole des femmes. 

« Chevalier, faites un mémoire de tout et le donnez à 
Molière pour mettre en comédie. » Le traducteur adapte 
ainsi ce passage : « Monsieur Frano, notez tout cela et, 
puisque Molière est mort, donnez voire manuscrit à la société 
des Bons Vivants, qui ont déjà joué l'Ecole des femmes, pour 
qu'ils en fassent une comédie, car ils s'v entendent fort 
bien. » 

Et, un peu plus loin, Uranie : « Je connais son humeur 
(l'humeur de Molière) ; il ne se soucie pas qu'on fronde 
ses pièces, pourvu qu'il y vienne du monde «. 

Anica (qui correspond dans la traduction ii Uranie) : « Je 
ne connais ISIolière que par les louanges que je lui entends 
donner de tous côtés ; mais en ce qui concerne cette société, 
je vous garantis qu'ils se soucient fort peu de ce qu'on leur 
dit et qu'ils ne songent qu'à faire preuve de leuis talents ». 

C'étaient de jeunes nobles qui constituaient la troupe. 
Dans la Criticiue de l'Ecole des femmes Dorante demande au 
poète Lysidas ce qu'il pense de cette comédie et Lysidas lui 
répond : 

« Je n'ai rien à dire là-dessus ; et vous savez qu'entre nous 
autres auteurs nous devons parler des ouvrages les uns des 
autres avec beaucoup de circonspection. » 

Dans la traduction le poète Pero Versic' répond. 

« Je n'ai rien à dire : vous savez que nous n'avons point 
à nous mêler de ce que font les nobles ; ils ont accepté cette 
pièce ; ils l'ont jouée ; notre devoir est de nous taire ou de 
ne parler qu'avec une grande circonspection. » 

Raguse n'avait pas de théâtre permanent. Au début de la 
Renaissance on avait joué la comédie dans le palais ou hôtel 
du grand conseil, autrement dit du gouvernement ; mais cet 
abus fut interdit par un arrêt du 4 avril i554- Les repré- 
sentations eurent lieu dans le local de l'arsenal que les Ra- 
gusains appelaient Orsano. Ce mot d'Orsano, dans nos tra- 

I. Evidemment le versificateur. 



no SERBES, CROATES ET BULGARES 

ductions, rend habituellement le mot théâtre ou le mot Palais 
Royal. 

Les traductions sont en général fort libres. J'ai déjà re- 
marqué que, sauf celle de Psyché, elles sont toujours en 
prose. Le traducteur passe des tirades ou des scènes en- 
tières ; il se permet parfois des modifications qui touchent 
à l'essence même de la pièce. 

Sauf dans Don Garde de Nacarre et dans Psyché les noms 
des personnages sont partout remplacés par des noms fami- 
liers au public indigène. C'est un procédé qu'on rencontre 
dès le xvi" siècle dans les traductions. Le jeune premier 
s'appelle Giono (Jean), la jeune première Anica, le père 
Reno ; Ilia (Elie) est toujours le nom du personnage comi- 
que. Alceste devient Giono et Célimène devient Marguerite. 
Le français i>ous est remplacé par le tutoiement: toutes les 
fois que, dans Molière, il est question du roi, le traducteur 
lui substitue, tantôt le prince (Knez), c'est-à-dire le chef 
supérieur de la république, tantôt la seigneurie, tantôt le 
petit conseil. 

Tous nos lecteurs savent par cœur la chanson 

Si le roi m'avait donné 
Paris sa grand'ville 

qu' Alceste oppose au sonnet d'Oronte. A cette chanson le 
Giono ragusain substitue une chanson bosniaque dont voici 
la traduction : 

Si le sultan Osman me disait : 
« Tu seras Seigneur de tout Constanlinople, 
Mais n'aime pas la jeune et belle femme d'Osman 
Et ne va pas chez elle la baiser. » 
Je dirais au grand sultan : 
a Règne dans ta Constantinople 
Je veux aimer la jeune femme d'Osman 
Et je donnerais tout mon bien 
Pour baiser ses chères lèvres. » 

Sur quoi Maro, qui correspond à notre Oronte, réplique : 



MOLIÈRE A RAGUSE IH 

« Et moi je prétends que les vers de mon madiigal sont 
aussi bons que ceux de V Osrnanide. » 

\JOsmanide, c'est le grand poème national ragusain, le 
chef-d'anivre du poète Ivan Gundullc (i 588- 1 038)'. 

Nous retrouvons cette allusion à V Osrnanide et à d'autres 
ouvrages de littérature indigène dans l'adaptation de la Cri- 
tique de l'Ecole des femmes. Dans la comédie de Molière le 
poète Lysidas, appelé à donner son avis, ne veut pas se 
compromettre et s'exprime en termes généraux, je dirais 
presque académiques : «... On m'avouera que ces sortes 
de comédies ne sont pas proprement des comédies et qu'il 
y a une grande diflerence de toutes ces bagatelles à la 
beauté des pièces sérieuses. » 

Le Pero Versic, qui répond à Lysidas dans le texte slave, 
éprouve le besoin de citer des ouvrages nationaux encore 
qu'étrangers au théâtre. « Cette espèce de comédies, dit-il, 
ne peut pas réellement se nommer comédie, et il y a une 
grande différence entre ces badinages et les œuvres fortes 
et solides. Maintenant tout le monde donne dans ce genre et 
il n'y a plus à^ Osmanide, plus de Trompette slave, plus d'En- 
fant prodigue, plus de Christiade-, on a même oublié le nom 
de V Académie'^. 

L'adaptateur ragusain a réduit les Femmes savantes de cinq 
actes à trois. On connaît le sonnet à la princesse Uranie 
sur la fièvre. L'adaptateur le remplace par le madrigal sui- 
vant : 

Chanson à madame Sunczaniça ^ qui mange 
des fleurs et s''en nourit. 

Lorsque Sunczaniça a faim 
Elle méprise tous les aliments. 
L'amaranthe et la rose 
Sont les mets qu'elle choisit. 

1 . Voir sur Gundiilic (ou Gunclulilcli), l'article que j'ai consacré à ce poète 
dans la Grande Encyclopédie. 

2. Œuvres célèbres de la littérature ragusaine au xvii<= siècle. 

3. Sunczaniça, de Sunce : soleil, correspond à notre Elianle. 



m SERBES, CROATES ET BULGARES 

Mais, dis-moi, Sunczaniça, 

Quand il n'y aura pas de fleurs en hiver 

Et quand seul ton visage 

Fleurira parmi les frimas, 

Dans cette crise si pénible 

Alors que feras-tu ? 

En vérité, ma bien-aimée, 

Tu te mangeras toi-même. 

Monsieur de Pourceaugnac s'appelle Jovadin ; il est ori- 
ginaire non plus du Limousin mais de l'Herzégovine et il 
abuse de l'emploi des vocables turcs. 

Dans les FdcJieu.r apparaît un pédant nommé Caritides, 
français de nation, grec de profession, qui veut présenter un 
placet au roi pour faire modifier la langue des inscriptions 
et des enseignes. Ce personnage est remplacé par un certain 
Luka, qui veut présenter au petit conseil une supplique en 
faveur des pauves diables : il demande que la République 
vote une somme de six cent mille ducats pour acheter de la 
laine qu'elle donnerait à filer aux pauvres femmes. Cette 
pétition, notons-le, est rédigée en italien. 

Un autre fâcheux de Molière, Ormin, veut mettre toutes 
les côtes de la France en « fameux ports de mer ». L'Ormin 
ragusain, qui s'appelle Andria, propose d'établir un péage 
aux portes de la ville sur ceux qui entrent ou sortent, et il 
propose aussi de faire boire du vin aux soldats pour obvier 
à la misère des vignerons de la République. C'est précisé- 
ment ce remède que l'on nous a proposé l'autre jour pour 
remédier aux misères des vignerons du Midi. Nil sub sole 
novi. Si Molière revenait en ce monde il aurait, je crois, un 
amer plaisir à le constater. 



LES USKOKS 



Parmi les œuvres les plus oubliées de George Sand, figure 
un roman intitulé L'Uscoque. A l'époque où j'ignorais en- 
core la langue et l'histoire des Slaves méridionaux, j'avoue 
que ce titre m'intriguait fort. George Sand avait évidem- 
ment entendu parler des Uscoques durant son séjour à Ve- 
nise. Le récit qu'elle a donné sous ce titre est effroyable- 
ment romanesque et mélodramatique. On ne peut pourtant 
dire qu'il ait dépassé les limites de la vraisemblance, si l'on 
considère d'un côté les éléments mystérieux et tragiques de 
l'histoire de Venise, de l'autre l'esprit aventureux de ces 
Slaves tour h tour croisés, brigands, héros, corsaires, qui 
ont joué un si grand rôle dans l'histoire du littoral adriatique 
du xvi" au wiu* siècle. Si George Sand avait pu lire dans 
une traduction le petit volume de chants populaires publiés 
par M. Tihomir Ostojic elle en eût été enchantée et Méri- 
mée aurait reconnu qu'il fait pâlir les pages les plus fantas- 
tiques de sa Guzla. 



I 



Expliquons d'abord ce que veut dire ce mot uscoque, que 
nous avons pris de l'italien uscocco et qu'il serait plus exact 
d'écrire en français iiskok, ou si l'on tient compte de la pro- 
nonciation, ouskok. Ce mot vient d'un verbe serbe uskociti 
qui veut dire proprement sauter par-dessus la frontière, se 
sauver. La traduction littérale serait : les fuyards. Disons 
pour employer un mot plus noble : les émigrés. 



114 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Lorsque les pays serbes furent définitivement soumis pai 
les Turcs, un grand nombre d'indigènes orthodoxes ou ca- 
tholiques ne purent se résoudre à supporter la domination 
des Musulmans. Ils sautèrent par-dessus la frontière, péné- 
trèrent dans la Dalmatie alors occupée par les Vénitiens et 
ils se groupèrent autour de la forteresse de Klis (italien 
Glissa), située à 12 kilomètres de Spalato. En iSSy cette 
ville tomba aux mains des Turcs ; elle ne devait leur être 
reprise qu'en i648. Les Uskoks se réfugièrent sur le litto- 
ral croate et se transportèrent autour de la ville de Senj 
(Zengg). Le gouvernement autrichien les accueillit avec 
bienveillance. Il trouvait en eux de précieux auxiliaires 
pour la lutte incessante contre les Turcs. On finit par don- 
ner leur nom à tous ceux qui, sur le littoral dalmate-véni- 
tien, défendaient la chrétienté contre le Turc, de même que 
chez nous on a appelé zouaves ou turcos les Européens qui 
en Afrique se sont groupés autour d'un noyau primitif de 
troupes indigènes. Leur vie fut une lutte continuelle pour 
la défense du sol chrétien contre les musulmans. Leurs 
exploits devaient nécessairement inspirer les poèmes popu- 
laires. Chez les Serbo-Croates, tout est matière épique et 
les héros les plus obscurs donnent lieu à des poèmes où 
l'historien a bien de la peine à démêler la part de la fiction 
et celle de la réalité. 

Les Uskoks constituèrent pendant près d'un siècle la 
garde de la frontière autrichienne contre les Tures. Ils 
étaient répartis en quatre compagnies commandées chacune 
par un chef nommé voiévode*. Nous avons des recensements 
officiels. En loSg leur effectif était de 253 hommes, de 352 
en 1673 et de 5oo à 600 en 1602. Il s'éleva un peu plus 
tard jusqu'à 1200. Comme nos zouaves ou nos turcos, ils 
constituèrent une troupe d'élite. Ils étaient d'admirables 
tireurs. Ils allaient au combat avec le fusil, la hache ou par- 
fois le handjar (poignard ou courte épée). Ils supportaient 



1. Voiévode veut dire proprement chef d'armée, par suite tout simplement 
chef. C'est la traduction littérale de l'allemand Herzog (duxj. 



LES USKOKS H;, 

sans murmurer toutes les privations, toutes les souffrances. 
Ils recevaient parfois une solde, mais fort irrégulière. Ils 
étaient souvent réduits à vivre de pillage et à chercher leur 
vie assez loin. La région de Senj est pauvre et désolée ; ils 
vivaient aux dépens des Turcs ; par terre ils pénétraient en 
Bosnie, par mer ils allaient ravager le littoral de cette pro- 
vince et celui de l'Herzégovine. L'Autriche tolérait, si elle 
ne l'encourageait, cette existence aventureuse. Les Véni- 
tiens lorsqu'ils étaient en guerre avec le Turc, n'étaient pas 
fâchés d'avoir à leur service quelques bandes d'Uskoks. 
Parfois le Pape leur envoyait des subsides. N'étaient-ils pas 
contre les infidèles l'avant-garde de la chrétienté ? 

En revanche, lorsque Venise était en paix avec la Porte, 
elle devait s'engager à ne pas laisser les Uskoks passer sur 
le territoire ottoman. Alors ils s'en prenaient aux navires de 
la République, exerçaient le métier de corsaire à ses dépens 
et pillaient les maisons de commerce. Leurs légères barques 
se dissimulaient aisément derrière les nombreux îlots, les 
écueils du littoral dalmate et défiaient les galères de Saint 
Marc. Un contemporain compare cette lutte de Venise 
contre les Uskoks à celle du lion, contre les moustiques. Ils 
avaient parmi leurs congénères les Schiavoni, autrement dit 
les Serbo-Croates au service de la marine vénitienne, des 
agents et des espions qui les tenaient au courant des mou- 
vements de la flotte. Prenez garde aux gens de Senj, disait 
un proverbe de ce temps-là (Cuvaj se Senjske ruke^. 

Chez nous au moyen âge les mercenaires licenciés en 
temps de paix avaient formé les Grandes Compagnies. Les 
Uskoks réduits à vivre d'expédients devinrent des corsaires 
et retournèrent contre Venise l'esprit d'aventure qu'ils 
avaient exercé d'abord contre les mécréants. Le gouverne- 
ment de Vienne dut intervenir pour ramener à la discipline 
et à l'obéissance des alliés trop compromettants. En 1601 
un commissaire impérial fut envoyé pour rétablir l'ordre. Il 
fut assassiné. Cependant la République de ^ enise insistait 
pour qu'on la débarrassât de ces voisins turbulents. En 1617 
les Uskoks furent internés dans l'intérieur du pavs croate, 



H6 SERBES, CROATES ET BULGARES 

9UX environs des villes d'Otorac et de Zumberak', où ils se 
fondirent avec la population indigène composée en partie 
d'autres Uskoks déjà établis dans ces régions, qui, vivant 
loin de la mer n'inspiraient aucune appréhension aux Véni- 
tiens. Ils eurent l'occasion plus d'une fois de lutter parmi 
les armées impériales contre leur ennemi traditionnel le 
Turc, qui d'autre part avait sur son propre territoire fort à 
faire avec les partisans indigènes, les heïdouks. 

Quelques-uns des chefs des Uskoks, ne nous sont pas 
seulement connus par les chants qui les célèbrent, mais par 
des documents historiques. Tel est cet Ivo Senianin (Jean 
de Senj on Zengg) que ces poèmes appellent Ivo Senkovic. 
Ils sappelait de son vrai nom Ivan Vlaskovic et avait joué 
un rôle glorieux, ainsi que son frère Michel, dans la cam- 
pagne contre les Turcs. Malheureusement il se livrait au 
brigandage sur terre et sur mer et osa même s'attaquer aux 
magasins de la ville de Senj. En 1611 il fut arrêté, jeté en 
prison et l'année suivante condamné h mort par un conseil 
de guerre. Nous connaissons encore lanko Mitvic que les 
chants appellent lanko de Cattaro, qui en 16/17 défendit 
Sibenik (Slbenico) contre les Turcs et son fds Stojan qui 
commanda les Uskoks de Cattaro et qui mourut en combat- 
tant (168S), Ilia Smiljanic auquel la République de Venise 
avait assigné une pension de 600 ducats et dont la famille 
existait encore en Dalmatie en 1882, Alija Bojic'ic qui fut 
surpris par les Turcs dans une grotte et tué par eux en 
i663. La plupart de ces héros sont aussi chantés par le 
moine Kacic Miosic dans les chansons épiques, qui consti- 
tuent le célèbre recueil intitulé Noble Discours de la nation 
slave, lequel est encore aujourd'hui populaire. 



II 

Les chants dont nous nous occupons n'apportent qu'une 

1 . Anciennenient Sichelbiirg-, sur les frontières de la Croatie et de la Carniole. 



LES USKOKS 117 

faible contribution à l'histoire ou sont môme en contradi- 
tion avec elle. Ils olTrent d'ailleurs une singulière lacune. 
Les exploits des Uskoks ont été le plus souvent accomplis 
sur mer ; ils étaient avant tout des corsaires ou des pirates. 
Or ces exploits maritimes sont passés sous silence par les 
pesme. Evidemment ceux qui les improvisaient étaient des 
terriens qui n'accompagnaient pas les expéditions des cor- 
saires et qui les ignoraient. Le texte de certains poèmes a 
été recueilli fort loin de la région où s'étaient accomplies 
les aventures qu'ils célèbrent. Il n'est donc pas étonnant 
que l'on rencontre parfois des oublis et des contradictions. 

Les chants relatifs aux Uskoks nous offrent le même stvle 
et les mêmes procédés que ceux qui sont relatifs aux luttes 
antérieures, au cycle de Kosovo à celui de Marko Kralievir ; 
mais il renferme un nouvel élément, l'élément romanesque 
et chevaleresque. Il est dû évidemment aux influences ita- 
liennes que les Uskoks sujets ou adversaires de Venise ont 
eu à subir par suite de leur contact avec les Italiens. Tel 
fragment semble un chant de \dL Jérusalem délivrée. Si Byron 
avait connu ces poèmes, j'imagine qu'il en eût été ravi. Les 
Serbes ou Croates combattent sous les drapeaux de Venise 
ou de la maison d'Autriche ; mais ils n'ont qu'une idée 
bien vague de l'Etat oa du souverain qu'ils sont censés ser- 
vir. Ce qui inspire leurs exploits c'est la foi chrétienne, 
c'est la haine du musulman. Même avec ce musulman on 
observe dans certain cas les formes courtoises de la Cheva- 
lerie. Etudions par exemple la pesina qui raconte le duel 
entre Ivo Senkovi(' ' et l'aga de Ribnik. 

L'aga de Ribnik a entendu célébrer la valeur de Senkovic. 
11 lui envoie un défi : 

Si tu es vraiment un héros de combat et de sabre tranchant, 
viens me trouver dans la ville blanche de Ribnik, viens que nous 
fassions connaissance en combat singulier. Si tu ne veux pas ve- 



I. Autrement dit Ivo de Senj (Zeng-g-). C'est, comme on l'a fait remarquer 
filus haut, an personnage historique. 



118 SERBES, CROATES ET BULGARES 

nir, alors tisse-moi une culotte et une chemise en signe de sou- 
mission. 

Senkovir s'indigne et pleure, il est vieux et ne peut re- 
lever le défi. Il expose à son fils la cause de ses larmes : 

Je suis très vieux; je ne peux pas me tenir à cheval, à plus 
forte raison, lutter contre un Turc et je n'ai pas appris à tisser; 
je ne peux pas tisser des chemises aux Turcs. 

C'est, baissée d'un ton la scène de Don Diègue et de Ro- 
drigue. Ivo le fils du vieillard lui offre d'aller combattre pour 
lui. Le père hésite et ne tient pas tout d'abord le langage de 
Don Diègue : 

Va! Tu fais ton devoir et le fils dégénère 

Qui survit un moment à l'honneur de son père. 

Il lui dit : 

Tu iras, mais tu ne reviendras pas. Tu nas j^as seize ans. Le 
Turc est un héros sans pareil... il a des armes terribles. Tu per- 
dras la vie et que deviendra après toi ton pauvre père? Qui le 
nourrira ? Qui l'ensevelira après sa mort ? 

Le fils répond dans un langage viril : 

Donne-moi avec ta bénédiction la permission d'aller au com- 
bat. Tant que ton fils Ivo sera de ce monde tu ne tisseras point 
de chemise au Turc. 

Le père consent, selle le cheval de son fils et lui apprend 
les qualités de ce merveilleux animal qui sait seconder son 
maître dans les combats. 

Le fils se rend dans la tente de l'aga et le trouve buvant 
du Malvoisie. Voilà, soit dit au passant, un bien mauvais 
musulman. L'aga méprise ce jeune rival indigne de lui, ce 
« jeune présomptueux ». Il ne lui fera pas l'honneur de le 
tuer en combat singulier : « Je le ferai prisonnier; son père 
a, dit-on, beaucoup d'argent; il le rachètera pour six sous 
d'or ». 

Avant d'entamer les hostilités le Turc a fait à son jeune 



LES USKOKS 119 

adversaire un accueil chevaleresque. Il l'invite à boire le 
vin avec lui et à racheter sa tête sans combattre. Ivo refuse : 
« En garde, si tu n'es pas une femme, car je n'ai pas de 
temps à perdre ». 

L'aga rusit comme un dracron furieux, bondit sur ses 
pieds, s'élance sur son cheval noir et le combat s'engage. 
Ivo est merveilleusement secondé par l'intelligence de son 
cheval. 

Mais son adversaire réussit à le démonter et lobliffe à 

o 

continuer le combat à pied. Il lui offre généreusement la 
vie, s'il veut s'avouer vaincu. Ivo répond dans un langage 
qui eût été au cœur de notre Corneille et que le poète de la 
C/tanson de Roland n'eût pas désavoué : 

Si tu mas séparé de mon cheval, tu ne m'as point séparé de 
mon épée. C'est l'épée de mon père qui a été souvent sur les 
champs de bataille, qui a coupé assez de têtes de Turcs. Avec 
l'aide de Dieu elle coupera aussi la tienne. 

Le combat continue donc et le jeune héros abat la tête 
du cheval de son adversaire. Cette fois, c'est le Turc qui 
s'avoue vaincu supplie le jeune Ivo de devenir son pobratini, 
son frère d'adoption', et s'offre à racheter sa vie au prix qui 
lui sera demandé : 

Ivo Senkovic lui répond brutalement : « J'aime mieux ta 
tête morte que tout le trésor de l'empereur ». 

Il lui coupe la tête, la met dans le sac qu'il porte à sa 
ceinture. Le poème pourrait finir ici, mais, comme nous 
l'avons fait remarquer tout à l'heure, les auteurs de ces 
poèmes se plaisent à introduire dans leurs récits toute 
espèce d'éléments romanesques. 

Le jeune vainqueur dépouille l'aga de son costume, l'en- 
dosse à la place du sien. Les Turcs qui ont vu la défaite de 
leur aga veulent en tirer vengeance. Deux d'entre eux 
montent à cheval et se mettent à la poursuite du vainqueur. 



I. La fralernité d'adoption se rencontre fréquemment chez les Serbo- 
Croates. Elle se pratique mcnie entre les deux sexes. 



120 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Ivo s'enfuit dans une forêt épaisse où leurs chevaux ne 
peuvent pénétrer. Ils attachent leurs chevaux à la lisière et 
entrent dans les taillis. Le jeune Uskok réussit à leur faire 
perdre sa trace, sort de la forêt, trouve les deux chevaux, 
enfourche l'un des deux et emmène l'autre. 

En cet équipage il arrive devant la maison paternelle. 
Sa mère ne le reconnaît pas sous le costume de sa victime 
et ne reconnaît pas non plus son cheval. Elle croit son fils 
mort : 

« Voici venir l'aga de Ribnik ; il va s'emparer de notre 
maison et nous faire esclaves. » 

Le vieux père saisit un sabre, saute sur le premier cheval 
venu et s'élance pour venger son fils. Il interpelle celui 
qu'il croit être le meurtrier d'Ivo. 

Arrête, aga de Ribnik. Il ta été facile de faire périr un enfant 
de moins de seize ans. Eh ! bien maintenant fais périr un vieil- 
lard ! 

Ivo lui répond pour lui dire qu'il est son fils. Mais le 
vieillard égaré par la douleur ne l'entend pas et veut lui 
couper la tête. Le jeune homme s'enfuit. Son père le pour- 
suit avec fureur. Mais tout à coup Ivo jeta devant lui la tête 
de l'aga qu'il portait dans le sac suspendu à sa ceinture. 
Le vieillard reconnaît son fils, l'embrasse avec enthousiasme 
et lui demande pourquoi il a pris ce dangereux déguise- 
ment. 

Le fils lui répond : 

Quand j'entrerai au conseil comment aurait-on pu connaître 
que j'ai livré ce combat? Les seigneurs ne m'auraient pas cru si 
je n'avais pas rapporté une preuve visible. 

Un autre poème nous raconte le mariage non moins ro- 
manesque d'Ivo de Senj avec une musulmane. 

Ivo boit du vin avec trente de ses compagnons. Ils lui 
demandent pourquoi il ne se marie pas. Si c'est la faute 
d argent ils lui ofi'rent leur bourse, si c'est faute de fiancée 
ils lui offrent, les uns leur sœur, les autres leur fille. 



LES USKOKS 121 

« Ce n'est point faute d'argent répond Ivo ; j'ai de quoi 
bâtir dix monastères. Si je ne me marie pas, c'est que je 
suis amoureux d'une Turque, de la ville d'Udbina', Hajka 
la sœur de F'rtsa Ibrahim. A celui ([iii me la ferait avoir je 
donnerai les présents les plus ma<^ni(iques. » Komncn le 
porte drapeau prend au mot l'amoureux Ivo et les trente 
compagnons l'engagent à entreprendre avec lui un expédi- 
tion pour eidever la belle llajka. Mais en route les com- 
pagnons se découragent à la pensée des épreuves qu'ils 
auront à subir; ils abandonnent peu à peu Komnen qui pé- 
nètre seul dans Ubdina. Il se cache dans la cave d'une au- 
berge ; la femme de l'aubergiste lui enseigne par quelle 
ruse et sous quel déguisement il pourra pénéti'er près de la 
belle musulmane. Il y réussit et enlève la jeune fille sur 
son cheval, tue successivement tous les Turcs qui se sont 
élancés à sa poursuite, s'enfonce dans une forêt, mais la 
soif l'oblige à s'arrêter. Il découvre une source. Pour se 
désaltérer il dépose son fardeau, attache son cheval à un 
arbre, Hajka à un autre, repousse des ÎNIusulmans qui 
viennent l'attaquer, délivre trente chrétiennes captives 
qu'il ramène avec lui et revient dans la nuit au château de 
Senj. Le château est Illuminé. Mais ce n'est pas pour une 
fête. Ivo a réuni ses compagnons pour célébrer un service 
funèbre à la mémoire de Komnen qu'il croit déjà perdu. Le 
héros arrive avec la musulmane qu'il a enlevée et les cap- 
tives qu'il a délivrées. Le poème se termine par un embras- 
sement général. Il semble vraiment qu'on retrouve dans ces 
récits tout pénétrés de fantaisie orientale comme un écho 
des Mille et une Nuits. 



I. Cette 'ille, niig-uère occupée par les Turcs, appartient aujourd'liui à la 
Croatie. 



LE POEME NATIONAL DU MONTENEGRO 



Le Monténégro est aujourd'hui le plus petit des États 
slaves indépendants. 11 n'est peut-être pas celui dont les 
ambitions sont les plus restreintes, et, s'il a revendiqué un 
titre qui semble hors de proportion avec ses dimensions 
actuelles, c'est évidemment qu'il se croit appelé à jouer un 
rôle considérable dans les destinées de la race serbe et de 
la Péninsule balkanique. 

Son histoire primitive est assez obscure. Elle n'a d'in- 
térêt pour nous qu'à dater du moment où la région des 
Montagnes Noires est occupée par les Serbes. Sous la dy- 
nastie nationale des Nemanias, vers le douzième siècle, cette 
région constitue une sorte d'apanage, appelé la Zêta, qui 
est alloué aux princesses douairières et aux héritiers pré- 
somptifs. La Zêta confine d'une part aux Albanais, de l'autre 
aux peuples romans de la Dalmatie. 

Après la mort du tsar Douchan (i355), l'empire serbe 
qu'il avait constitué se décompose et de i36o à i^ai on voit 
apparaître une dynastie locale, celle des Balchides. 

On a prétendu qu'elle était apparentée à la maison pro- 
vençale des Baux, mais cette hypothèse, qui sourirait à notre 
imagination, n'est appuyée par aucun texte positif. Il est 
curieux de noter cependant que ces princes appartenaient à 
la religion catholique : la religion sur laquelle ils régnaient 
comprenaient les districts de Bar (Antivari), Budva, Skadar 
(Scutari), Ulcinio. Nous les voyons sans cesse en lutte contre 
leurs voisins de Serbie, d'Albanie, de Bosnie et contre les 
Vénitiens, qui auraient mieux fait de s'allier avec eux contre 
les Turcs. Mais on connaît la devise de la République : 
« Siam Yeneziani, poi Cristiani. » 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO 123 

Ce fut le despote serbe Georges Brankovitch qui hérita 
d'une partie de l'Etat incohérent et mal délimité des Bal- 
chides. Dans la Haute Zêta, du côté du lac Scutari, la fa- 
mille des Tsernoievitch régna quelque temps sous la suze- 
raineté vénitienne, et fonda à Obod une imprimerie 
éphémère, la première des pays balkaniques, où un livre 
liturgique fut imprimé en l^g^. C'est l'un des premiers et 
des plus célèbres incunables slaves. 

Au début du seizième siècle, de i5i4 à i528, le Monté- 
négro est occupé par l'Albanais Skanderbeg Tsernoievitch, 
qui est tout ensemble un prince serbe et un pacha turc ; 
puis, sans avoir été formellement conquis et annexé, il est 
gouverné par une série de dynastes, les uns chrétiens, les 
autres Turcs; mais toutes les fois que la guerre éclate entre 
la Porte et Venise, les indigènes s'efforcent de recouvrer 
leur indépendance. Nous avons au début du xvii* siècle un 
document très curieux sur la situation de la région monté- 
négrine : c'est, en italien, une Relation et description du 
Sandjak ou duché (ducato) de Scutari par un certain 
Mariano Bolizza, noble de Cattaro. Le document est daté 
de mai i6i4'. II nous apprend que le sandjak de Scutari 
était alors commandé par un certain Mehmed bey Ballichie- 
novich, qu'il qualifie de Turc albanais. Il divise le duché 
ou sandjak en six districts : Monténégro, Antivari, Dol- 
cigno, Scutari, Podgorizza, Plava ; les noms des chefs de 
district ou de commune sont généralement des noms slaves. 
Le Monténégro proprement dit comprend quatre-vingt-dix 
villages, qui comptent 3 52^ feux, mettent sur pied 8027 
hommes dont i 000 arquebusiers. 

Le métropolitain de Tsetlnie exerce l'autorité spirituelle ; 
un spaliia chrétien, l'autorité administrative. Un certain 
nombre de points stratégiques sont occupés par les Turcs ; 
mais une bonne partie de la population ne leur obéit point. 



I. Ce document, dont l'uriginiil est à la Bibliotlièque Saint-Marc, à Ve- 
nise, a été publié par M. Siine Ljubic dans les Starine (Anciens textes) édi- 
tées par l'Académie Sud-Slave d'Agram (livre XII, Agrani ; 1880). 



12i SERBES, CROATES ET BULGARES 

Dans les guerres qui éclatent entre Venise et la Porte, les 
indigènes prennent généralement parti pour la République, 
et même dans certains actes oflîciels ils se déclarent ses 
vassaux. Sauf un certain nombre qui ont embrassé l'islam à 
dater de la fin du dix-septième siècle, ils reconnaissent 
comme chef réel delà nation le métropolitain. De 1697 à 
i85i les quatre prélats qui se succèdent à Tsettinie appar- 
tiennent à la famille des Niecroch et constituent de fait, 
sinon de droit, une sorte de dynastie nationale. Le premier, 
Daniel Pétrovitch, règne — on peut employer le mot — de 
1697 ^ 17^5; le second, Sava Petrovich, neveu du pré- 
cédent, de 1735 à 1781 : le troisième, Pierre Petrovich, de 
1781 à i83o; le quatrième, — toujours un neveu, — de 
i83o à i85i. C'est le poète dont le nom figure en tête de 
cette étude. A dater de i85i, le Monténégro est gouverné 
par un prince laïque. 

Pierre le Grand, préoccupé d'assurer la domination delà 
Russie sur la mer Noire, avait compris tout l'intérêt qu'il 
pouvait y avoir à créer une diversion contre les Turcs du 
côté de l'Adriatique. Informé de l'existence du Monténégro 
par des Serbes réfugiés dans son empire, il envoya l'un 
d'entre eux, le colonel Miloradovitch', pour offrir son 
amitié aux Monténégrins et les appeler aux armes contre 
l'ennemi commun. Nous n'avons pas ici à retracer l'histoire 
du Monténégro sous les quatre chefs spirituels dont nous 
avons tout à l'heure énuméré les noms. C'est sous le règne 
du premier d'entre eux que se passe l'épisode chanté par le 
dernier dans le poème qui donne lieu à cette étude, et c'est 
le poète qu'il convient de présenter à nos lecteurs. 



Pierre Pétrovitch Niegoch était né en 181 1 ou i8i3, — 



I. C'était un ancêtre du célèbre général Michel Andreevitcli Milorado- 
vitch, qui se distingua dans les campagnes contre Napoléon. 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO 12^5 

on ne sait exactement, — au villaoc de Nie^j^ouchi, non 
loin de Tsettinie, au cœur môme du Monténégro. Il avait 
reçu au baptôme le nom essentiellement slave de Radivoi 
(celui qui aime les combats) et ne prit le nom de Pierre 
que lorsqu'il embrassa la carrière monastique. Lorsqu'il fut 
arrivé à l'âge de dix ans, son oncle le vladika, autrement 
dit l'évêque souverain, le fit venir à Tsettinie et lui fit com- 
mencer ses études dans un couvent. La petite principauté 
n'avait pas d'écoles laïques. Puis il l'cnvova se perfection- 
ner en Dalmatie. Pierre, d'après les coutumes établies, 
n'était pas l'héritier du trône. Ce privilège revenait à son 
cousin, le jeune Georges Niegoch, qui à ce moment-là était 
élevé en Russie. Mais cet héritier présomptif avait des goûts 
militaires ; il se refusait à embrasser la carrière ecclésias- 
tique et préféra rester dans l'armée russe. Ce fut Radivoï 
qui fut désigné pour le remplacer. Vers 1825, le poète serbe 
Simon Miloutinovitch avait eu l'idée de venir visiter le 
Monténégro, dont il fut un des premiers historiens. Quelque 
temps secrétaire du vladika et chargé d'instruire son succes- 
seur, il lui inspira un patriotisme ardent, un dévouement 
enthousiaste, non seulement pour la petite patrie monténé- 
grine, mais aussi pour la grande patrie slave. Ces leçons, 
le futur prince les compléta par des voyages en Russie. H 
resta toujours reconnaissant h son maitre, lui dédia un de 
ses poèmes, et le célébra après sa mort dans une ode. 

Pierre I*"" mourut le i*"^ octobre i83o et, conformément à 
son testament, les chefs réunis à Tsettinie reconnurent 
Radivoï pour son successeur. Une lourde responsabilité 
allait peser sur la tête de ce jeune homme de dix-neuf ans, 
peut-être môme de dix-sept; car, nous l'avons dit plus haut, 
on ignore la date précise de sa naissance. 

Le Monténégro vivait alors dans un état absolument pa- 
triarcal ou plutôt franchement anarchique. Les diverses 
tribus se regardaient comme tout à fait indépendantes les 
unes vis-à-vis des autres. Le pays se divisait en deux groupes 
principaux : la Montagne Noire proprement dite, qui repré- 
sentait à peu près la partie occidentale de l'état actuel, et 



126 SERBES, CROATES ET BULGARES 

les Brda'. Il n'y avait ni administration commune, ni di- 
visions olTicielles. L'autorité du vladika était mal établie et 
peu respectée. Du côté de la Dalmatie, où le gouvernement 
autrichien avait succédé à Venise, la frontière était insuffi- 
samment délimitée. La Russie s'efforçait de maintenir une 
suzeraineté diplomatique sur un territoire que, de son 
côté, la Porte prétendait considérer comme pars annexa. 

Suivant la tradition qui subsistait depuis la fin du xvii* 
siècle, le nouveau souverain devait être un prélat. En i83i, 
un évêque étranger fut appelé dans le pays et fit du jeune 
homme un moine, puis un archimandrite. C'est à cette occa- 
sion que le néophyte abandonna son nom de Radivoï et prit 
celui de Pierre II. Il aurait bien voulu aller chercher en 
Russie la consécration épiscopale qui, suivant la tradition, 
était indispensable à son prestige. Mais la Russie était alors 
uniquement préoccupée des affaires de Pologne. D'autre part, 
la Turquie, par suite des réformes du sultan INIahmoud II, 
était dans un état de fermentation qui demandait à être 
surveillé de près. Le Monténégro devait essayer de profiter 
de ces circonstances pour élargir son petit domaine, et se 
donner un peu d'air. 

Ne pouvant agrandir son pays, le nouveau souverain s'ef- 
força du moins de l'organiser. Il établit un sénat faisant 
fonction de tribunal suprême, une gendarmerie et un sys- 
tème provisoire d'impôts pour subvenir aux besoins les plus 
urgents du petit État. 

En i833, il put enfin se rendre à Pétersbourg pour rece- 
voir la consécration épiscopale qui lui fut donnée en présence 
de l'empereur Nicolas. A son retour il fonda à Tsettinie la 
première école du Monténégro, et ouvrit une imprimerie qui 
publia son premier volume, L'Ermite de Tsettinie. Cet éta- 
blissement subsista jusqu'en i852. Cette année-là, les carac- 
tères furent fondus et transformés en balles de fusil ; primo 
çiwere, deinde philosopliari. 

Ce qui était surtout difficile, c'était d'établir un système 

I. Ce mol veut dire : les sommets, les pics. 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO 127 

financier régulier chez un peuple essentiellement anarchi- 
que. A diverses reprises Tévêque dut parcourir en personne 
les nahias ou districts pour recueillir les impôts qu'on re- 
fusait à ses agents. 

Les didicultés qu'il rencontra dans son œuvre d'organisa- 
tion l'engagèrent à retourner en Russie pour solliciter de 
l'empereur un appui moral et une aide matérielle. Mais, 
pour aller en Russie, il fallait passer par Vienne et deman- 
der un passeport à l'ambassade. Ce passeport, on le fit long- 
temps attendre à Pierre II. 11 songeait déjà à renoncer à la 
Russie et à se tourner du côté de la France, lorsqu'il reçut 
enfin le bienheureux parchemin. Il fut bien accueilli à Pé- 
tersbourg ; la subvention de mille ducats que recevait le 
Monténégro fut élevée à neuf mille. Cette somme ne fut pas 
perdue. De retour dans son pavs, le vladika fit tracer des 
routes, construire des magasins pour les années de famine, 
une poudrière et, pour se loger lui-même ainsi que le sénat, 
une maison un peu plus vaste que les autres, qui fut appelée 
par le peuple le Bigliardo (le Billard). On y avait en effet 
établi un billard, et ce meuble nouveau, absolument inconnu 
jusqu'alors, avait vivement frappé l'imagination des rudes 
Monténégrins. 

La situation de la petite principauté entre l'Autriche et la 
Turquie était fort délicate. Pierre II réussit à traiter, avec 
la cour de Vienne, des questions de rectification de fron- 
tière sans l'intervention de son prétendu suzerain, le sultan. 
C'était une façon indirecte de faire reconnaître l'indépen- 
dance de la Montagne Noire. L'évêque régla également des 
questions de frontière avec les pachas voisins, sans que la 
Sublime Porte crût devoir intervenir. Il y avait si loin en ce 
temps-là de Constantinople à Tsettinie ! 

Le saint synode russe avait accordé à Pierre II le titre de 
métropolitain du Monténégro et son prestige s'en était 
trouvé accru. Mais il n'avait à l'étranger aucune espèce de 
représentation. A diverses reprises il dut aller à Vienne 
pour des questions de frontière, et c'est durant un de ses 
voyages, en i8/i3, qu'il fit imprimer dans la capitale la pre- 



128 SERBES, CROATES ET BULGARES 

mière édition du poème que nous étudierons tout à l'heure. 
Survint l'année tragi(|ue de 18^8. Elle eut son contre-coup 
sur les destinées du Monténép^ro. D'un côté, les Vénitiens, 
qui avaient proclamé leur indépendance, avaient annoncé 
l'intention de reconquérir la Dalmatie et les Bouches de 
Cattaro ; d'autre part, les Croates, sous le commandement 
de Jellacich, se soulevaient contre les Magyars. Le 20 mai 
18^8 le vladika fit imprimer une proclamation par laquelle 
il invitait les Bocchesi ' et les Ragusains à se ranger sous 
les drapeaux de Jellacich. Cette intervention dans les affaires 
d'un pays étranger était en somme tout à fait contraire aux 
usages et aux droits des gens. Mais le Monténégro, n'exis- 
tant que de fait, avait peut-être le droit d'ignorer les tradi- 
tions diplomatiques. L'époque, d'ailleurs, était de celles aux- 
quelles on peut appliquer le mot du poète, fas {>ersiun atque 
nefas. Le vladika déclaraità ses voisins que, s'ils ne résistaient 
pas aux Italiens et se laissaient de nouveau dominer par 
eux, ils trouveraient chez les Monténégrins une hostilité ir- 
réconciliable. Si au contraire ils restaient fidèles à la cause 
slave, représentée par Jellacich, les Monténégrins leur vien- 
draient en aide. Et il offrait dès maintenant son concours à 
Jellacich. La lettre qu'il lui écrivait le 20 novembre 18^8 
mérite d'être traduite en entier. C'est un document fort in- 
téressant pour l'histoire des idées de solidarité slave ou, 
comme auraient dit nos pères, du panslavisme : 

Glorieux Ban, 

Nous nous réjouissons de chacun de tes succès comme de notre 
propre succès; car c'est le triomphe de notre nation et aussi le 
mien, à moi qui suis ton frère. Glorieux Ban! Ta mission est dif- 
ficile, mais grandiose et admirable. Un destin mystérieux t'a mis 
à la tête des Slaves méridionaux. La fortune t'a couronné d'ad- 
mirables vertus. Mais tout se dresse contre toi. 

Tu as sauvé le trône, la dynastie et tous ses partisans; tu leur 
as rendu un service que personne ne leur avait jamais rendu, et 

I. Habitiints des Bouches de Cattaro. 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO 12;» 

pour te remercier, au bout de quelques jours on a imposé à la 
Dalmatie l'ancien joug de fer. 

Et la Dalmatie (ait partie de ton banal'. Il est vrai qu'elle ne 
tient pas à ses frères; mais est-ce sa faute, la pauvre, si elle ne 
voit pas plus loin que le bout de son nez ? Mais maintenant, bon 
gré, mal gré, il lui faudra compter avec l'Italianisme. Tous les 
patriotes ont les yeux fixés sur toi, et tendent les mains vers toi, 
comme vers un Messie envoyé du ciel. Ta mission est grande. 
. Elle va donner une nouvelle face à l'Europe. Elle efface une tache 
honteuse du visage des glorieux Slaves, qui jusqu'à ce jour 
n'étaient rien que des serfs lamentables, esclaves des autres na- 
tions. 

Cher Ban! La terre gémit déjà de cette hideuse injustice; les 
âmes des Slaves qui ont des pensées généreuses sont affligées 
d'un tourment éternel. Elles ont honte devant le monde et les 
hommes à cause de cet état inférieur auquel nous sommes réduits 
vis-à-vis de nos frères européens. Nous sommes habitués à ser- 
vir. Nous ne connaissons pas nos forces. Nous nous jetons de 
nous-mêmes dans les chaînes d'autrui. 

A la vérité moi et mon petit peuple nous sommes libres en 
dépit de la tyrannie et de l'espionnage; mais qu'est-ce que cette 
liberté quand je vois autour de moi des millions de mes frères 
qui gémissent dans les chaînes de l'esclavage? 

Puisse la Dalmatie tomber dans tes mains pour que nous deve- 
nions voisins ! 

J'aurais voulu pouvoir t'envoyer comme auxiliaires quelques 
Monténégrins. 

Nous serons toujours prêts à accourir à ta voix. Rien au monde 
ne m'a jusqu'ici plus intéressé que ton entreprise et tu m'oblige- 
rais infiniment si tu m'honorais plus souvent de tes inappréciables 
lettres ! 

Jellacich dut refuser le concours que lui offrait le vladika. 
On sait comment les espérances des Croates furent déçues 
après la répression de rinsurrection hongroise et le réta- 
blissement de l'ordre dans la monarchie. 

2. La Dalmatie en principe fait partie du royaume triunitaire (Croatie, 
Slavonie, Dalmatie), mais le gouvernement autrichien ne l'y a point rattachée 
après l'avoir reprise sur les Français. Elle fait encore aujourd'hui partie de 
la Cisleithanie et envoie ses députés à \ienne. 



130 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Le vladika rêvait l'émancipation des Croates, l'union du 
Monténégro avec la Serbie, l'affranchissement de la Bosnie 
et de l'Herzégovine. Aucun de ces rêves ne s'est encore réa- 
lisé. 

Ses dernières années furent tristes. Une maladie de poi- 
trine l'obligea à chercher à deux reprises différentes quelque 
repos sous le ciel de l'Italie, plus clément que celui du 
Monténégro. Il mourut le 19 octobre i85i. Au sommet du 
mont Lovtchen, d'où l'œil embrasse tout le Monténégro, il 
avait fait élever une chapelle. C'est là que repose celui qui 
fut pour cette petite nation un chef vigilant et un poète 
national. 



II 



Dans son enfance, Pierre II n'avait reçu de ses maîtres, y 
compris Miloutinovitch, qu'une éducation fort élémentaire. 
Le maître lui avait surtout donné des leçons de choses, 
inspiré l'amour de la race slave et de la poésie. La langue 
littéraire qu'il lui avait enseignée n'était pas précisément le 
seibepur. Elle constituait un mélange hybride de serbe, de 
slavon et de russe. 

Le vladika eut l'occasion d'achever son éducation pen- 
dant ses différents séjours à l'étranger, notamment en Rus- 
sie. Il étudia le français et l'italien. Il se plaisait surtout à 
la lecture de Lamartine, de Dante, de Pétrarque et de Byron, 
qu'il lisait dans une traduction ; il connaissait les chants po- 
pulaires dont la langue est si belle, le souffle épique si 
élevé, et il s'en est inspiré à diverses reprises. 

En dehors des œuvres de son maître Miloutinovitch, il 
avait lu les œuvres des poètes qui représentaient alors la 
nouvelle école encore hésitante entre la pratique de l'idiome 
populaire et celle du jargon artificiel auquel nous avons 
fait allusion. Il avait médité la Serbianka de Simov, une 
sorte de Henriade serbe qui racontait les luttes nationales 
sous Karagearges, et une autre œuvre du même rimeur, in- 
titulée La Gloire du Monténégro. 



i 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO 131 

Il avait appris à écrire des odes d'un style pseudo-classi- 
que sur le modèle de celles de Mouchitski, lequel fabriquait 
des épithètcs truculentes à la fa(;on de notre Ronsard. Il 
n'ignorait pas les publications de Vouk Karadjitch. Toute- 
fois les relations littéraires, même entre voisins slaves, 
étaient encore très diiïiciles, et il était difficile de suivre à 
Tsettinie le mouvement illyrien dont Zagreb (Agram) 
était alors le théâtre. 

Il s'est inspiré bien rarement des modèles étrangers, 
sauf des poètes russes qu'il connaissait. On retrouve parfois 
dans ses œuvres des réminiscences de Lamartine, de Dante 
et de Milton. 

Les circonstances politiques l'avaient obligé à embrasser 
la carrière ecclésiastique. Mais il était aussi peu évêque 
que possible, et, sous la soutane noire, il gardait une âme 
essentiellement guerrière et laïque. Il procédait, sans s'en 
douter, de nos prélats philosophes du wiii*^ siècle, des Ber- 
nis et des Talleyrand. Il mettait la communauté de race 
bien au-dessus de la communauté religieuse. « Il ne faut 
pas demander, dit-il dans un de ses poèmes, comment un 
homme fait le signe de la croix \ mais quel sang coule dans 
ses veines et quel lait l'a nourri. » 

Son œuvre littéraire est assez considérable. Dès la vinai"- 
tième année il avait débuté dans les lettres par deux recueils 
de poésie : L'Ermite de Tsettinie et Le Remède de la cruauté 
turque, publiés à Tsettinie, en i83A. Le second de ces poèmes 
célèbre un épisode des luttes incessantes entre Turcs et 
Monténégrins. En i838, le poète, qui devait chanter plus 
tard le ban Jellacich, eut la singulière idée de célébrer, par 
une ode, l'avènement de son puissant voisin, l'empereur 
d'Autriche Ferdinand, dont il voulait évidemment se conci- 
lier les bonnes grâces. A diverses reprises il fit paraître, 
dans les revues serbes, des poésies philosophiques, qui n'ont 
qu'un médiocre intérêt, et des chants patriotiques, qui sont 
en général mieux réussis. 

I. Les orthodoxes font le signe de la croix autrement que les catlioliques. 



132 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Je n'ai pas sons les yeux un grand poème intitulé Slobo- 
c?wr/«(LaLibertiade),où l'auteur chante les guerres des Mon- 
ténégrins contre les Turcs. Je sais seulement que c'est une 
œuvre écrite en style pseudo-classique où abondentdes délails 
mythologiques peu intelligibles aux compatriotes de l'au- 
teur. Il avait offert la dédicace du poème à l'empereur Nico- 
las, qui ne voulut point accepter avant d'avoir fait examiner 
le manuscrit, que l'auteur dut envoyer à Pétersbourg. Il y 
resta longtemps, si longtemps qu'il ne putêtre édité qu'après 
la mort de l'auteur. II parut à Belgrade en i856. II est peu 
probable qu'il soit réimprimé. Il représente un genre abso- 
lument démodé. 

Je n'insisterai pas davantage sur un poème d'allure phi- 
losophique, Le Rayon du Microcosme, ni sur un drame his- 
torique, Etienne le Petit, qui met en scène un épisode de 
l'histoire du Monténégro. J'ai hâte d'arriver à l'œuvre prin- 
cipale, qui, depuis iS/iy, n'a pas été réimprimée moins de 
seize fois. 



III 



Le titre au premier abord est assez singulier: Gorski 
Vienats, cela veut dire exactement La Couronne de la Mon- 
taigne. Quelle montagne ? Évidemment celle qu'habitent les 
héros chantés par le poète, c'est-à-dire le Monténégro. II 
s'agit de célébrer un exploit qui les a illustrés. Gorski 
Vienats peut donc être traduit par ce titre beaucoup plus 
clair : La Gloire du Monténégro. 

Sous ce titre, le poète a réuni un certain nombre d'épi- 
sodes ou de récits épiques qui mettent en scène la destruc- 
tion des Turcs ou plutôt des Monténégrins turcisés (potu- 
rice), autrement dit renégats, au début du xyiii" siècle, sous 
le règne du premier vladika Daniel. Beaucoup de Monténé- 
grins depuis la conquête ottomane s'étaient convertis à 
l'islam pour s'assurer la faveur des dominateurs étrangers et 
l'on sait qu'il y a encore aujourd'hui en Bosnie environ cinq 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO 133 

cent mille Serbes musulmans. Le vladika Daniel entreprit 
de détruire ou d'expulser ces renégats, et il y réussit. 

Pierre Petrovitch Niegoch considérait cet épisode comme 
le prologue de la délivrance de la race slave asservie parles 
Turcs, délivrance poursuivie depuis par Karageorges et Mi- 
loch. Il avait d'abord intitulé son poème La première étin- 
celle, et ce titre était peut-être préférable à celui qui a pré- 
valu. 

Dans ce poème qui compte près de trois mille vers, l'au- 
teur ne se contente pas de mettre en scène l'épisode histo- 
rique auquel nous venons de faire allusion. 11 chante aussi 
la vie monténégrine. Un grand nombre de morceaux pour- 
raient être détachés de l'œuvre, sans que cette suppression 
en compromît l'harmonie ou l'unité. Mais ce sont parfois ces 
hors-d'œuvre qui constituent les principales beautés du 
poème. 

Il se divise en trois épisodes principaux: la réunion des 
chrétiens sur le mont Lovtchen, où ils décident de conver- 
tir ou d'exterminer les renégats; la rencontre avec les rené- 
gats, qui refusent de revenir à la foi chrétienne, et enfin leur 
destruction. Ces trois épisodes sont entremêlés de hors- 
d'œuvre épiques ou lyriques qui n'ont aucun rapport avec 
l'action. Ainsi le poète se complaît à mettre en scène des 
jeux ou des rites populaires. On sent très bien qu'après 
avoir écrit certains morceaux pour son plaisir, il les a en- 
châssés dans le poème au petit bonheur. Le drame manque 
absolument de proportions et d'unité. L'intérêt s'éparpille 
sur une foule de personnages et il n'est aucun d'eux qui 
soit vraiment le héros du poème. Ce héros, c'est le peuple 
monténégrin. 

Comme ces peintres qui aiment à faire figurer leur por- 
trait dans des tableaux historiques, le vladika s'est mis en 
scène dans la personne de l'évêque Danilo et de l'hégoumène 
Stéfane, qui sont les raisonneurs du drame et qui abusent 
parfois des tirades philosophiques. 

Le poème ne nous présente que des types de prêtres ou 
de guerriers ; parmi les trente personnages, deux femmes 



i34 SERBES, CROATES ET BULGARES 

apparaissent seulement : une sœur qui vient pleurer son 
frère mort en combattant et une sorcière d'origine étran- 
gère. Aucun épisode d'amour ne se mêle à ces tableaux 
austères. 

Le rideau se lève sur une scène assez grandiose et qui 
ferait un début d'opéra. Par une belle nuit d'été, au sommet 
du montLovtchen, les guerriers monténégrins se sont réunis 
pour délibérer sur les intérêts de la nation, puis ils se sont 
endormis. Tandis qu'ils sont encore plongés dans le som- 
meil, le vladika Daniel veille, et, n'ayant aucun interlocuteur 
à qui confier ses idées, il nous les révèle dans un monolo- 
gue. Il évoque le souvenir des premières conquêtes musul- 
manes et même le nom de Charles Martel. C'est faire preuve 
de beaucoup d'érudition. Mais peut-être non erat hic locus. 
Le poète manque souvent de goût et de mesure et montre 
parfois un fâcheux pédantisme. 

Donc le vladika se raconte à lui-même comment les pays 
serbes sont tombés aux mains des Osmanlis et déplore les 
misères de sa race. Il se sent comme un fétu de paille em- 
porté par la tempête. Le ciel est fermé et n'entend plus ses 
prières. Le Monténégro résiste encore à l'invasion, mais la 
foi musulmane y gagne du terrain et le nombre des renégats 
se multiplie. 

Peu à peu les guerriers s'éveillent : l'un d'entre eux essaye 
de relever le courage du vladika. N'a-t-il pas autour de lui 
cinq cents braves compagnons ? Avant que les Turcs aient 
réussi à les dompter, beaucoup de sang aura coulé. Ces 
héros, le poète se plaît à nous les présenter. Ils aiment à 
faire parler la poudre et à écouter dans la montagne l'écho 
de leurs détonations. 

La scène change, et nous voici à Tsettinie au milieu d'une 
assemblée qui s'est réunie pour régler des différends entre 
certains chefs de tribus. Le poète, qui a lu les tragiques 
grecs, probablement dans quelque traduction russe, a in- 
troduit sur la scène le chœur antique, mais il n'a pas osé 
lui donner ce nom; il l'appelle le kolo. Le kolo, c'est une 
danse grave, une sorte de ronde (kolo veut dire cercle) dan- 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO 133 

sée très lentement et accompagnée de chants. Les danseurs 
de kolo évoquent les épreuves et les misères de la nation 
serbe, la journée de Kosovo où succomba son indépendance. 
Malheureusement le poète ne se dissimule pas assez der; 
rière- ses interprètes. A côté des souvenirs nationaux il 
mentionne les noms de Léonidas et de Sparte, dont les 
Monténégrins illettrés n'avaient certainementjamais entendu 
parler. Ce pédantisme malencontreux vient fort mal à pro- 
pos gâter des strophes qu'anime un souille patriotique : 

Partout le nom des Serbes a péri ; les lions sont devenus des 
laboureurs, les faibles et les avares se sont faits Turcs. 

Tout ce qui a échappé au sabre turc, ce (jui ne blasphème pas 
la vraie foi, ce qui ne veut pas porter de chaînes s'est réfugié 
dans ces montagnes pour y périr ou verser son sang, pour y 
garder la gloire des héros, un nom fameux et la sainte liberté. 
Tous ces héros brillants comme les étoiles qu'ont engendrés jus- 
qu'ici les montagnes, tous sont tombés dans les combats san- 
glants, tombés pour l'honneur, la gloire et la liberté, et ce sont 
les merveilleuses guzlas qui ont essuyé nos larmes. 

Pourquoi, continue le chœur, dont je résume les lamentations, 
pourquoi la lutte n"a-t-elle pas continué? C'est qu'une partie des 
Serbes sont devenus des Musulmans. Les loups et les brebis 
vivent maintenant ensemble. Le Turc est l'ami du Monténégrin; 
la foi chrétienne est menacée de disparaître. 

Les Aoiévodes se reprochent mutuellement leur indo- 
lence et décident qu'il est temps d'agir pour débarrasser la 
patrie des renégats. Leur ardeur est encore surexcitée parle 
récit des violences récemment exercées sur une de leurs 
compatriotes par un ravisseur musulman. Le vladika leur 
prêche la guerre sainte dans un style qui, nous devons 
l'avouer, manque parfois de naturel : 

L'obscurité plane sur la mer; le Croissant m'a caché le soleil... 
Jeune froment, épanouis tes épis. La moisson est venue pour toi 
avant le temps. Je vois des monceaux de victimes tomber sur 
l'autel de l'Iiglise et de la race. J'entends des hurlements qui ren- 
versent les montagnes. Le moment est venu de servir l'honneur 



136 SERBES, CROATES ET BULGARES 

et le nom serbe. La lutte doit être sans trêve. Que cela arrive 
qui ne peut pas ne pas arriver. Que l'enfer dévore! Que Satan 
moissonne; sur les tombeaux naîtront des fleurs pour de pro- 
rhaines générations. Qu il frappe pour la croix, pour l'honneur 
des héros, quiconque est ceint d un sabre étincelant, quiconque 
se sent un cœur dans la poitrine... Les blasphémateurs du nom 
du Christ, baptisons-les par l'eau ou par le sang. Extirpons la 
lèpre de notre troupeau. Faisons retentir un chant de terreur ! 
Dressons sur une pierre sanglante l'autel de la vérité. 

Voilà, il faut l'avouer un langage qui, pour un évêque, 
n'est pas très évangélique. Mais au début du xviii* siècle le 
Monténégro est encore dans le moyen âge et son évêque 
prêche la croisade contre les infidèles. 

Avant d'entreprendre ce que l'on pourrait appeler les 
vêpres monténégrines, les guerriers décident de mander 
auprès d'eux les frères renégats pour les engager à renon- 
cer volontairement à l'islam, lis viennent en effet ; mais la 
discussion traîne en longueur. On n'arrive point h s'en- 
tendre, et le serdar Ivan Petrovitch résume la situation par 
une formule brutale : « L'écurie est trop étroite pour les 
deux chevaux. » 

Justement arrive un messager avec une lettre du vizir qui 
invite le vladika et ses sujets à faire acte de soumission en- 
vers le sultan. Le vladika lui remet une lettre accompagnée 
d'une balle de fusil. Décidément, il est bien peu probable 
que la réconciliation s'opère entre les chrétiens et les musul- 
mans. 

La nuit est venue ; les guerriers s'endorment. Quelques- 
uns d'entre eux parlent en songe. A leur réveil, ils se ra- 
content leurs rêves; l'action n'avance guère ; elle importe 
peu au poète, qui n'a songé qu'à écrire une suite de tableaux 
plus ou moins pittoresques. Ainsi, un Monténégrin, retour 
de Venise, donne à ses compatriotes toute espèce de détails 
sur la vie de la République. Il leur explique même ce que 
c'est que le fameux Carnaval. Ses auditeurs font rôtir un 
mouton et le dépècent, tandis que l'un d'eux chante le récit 
d'un combat où beaucoup de Turcs ont péri. 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO 137 

Puis le poète nous fait assister, — de loin, il est vrai, — 
à une noce où les rené<(ats fraternisent avec les chrétiens. 
Il exhale sa haine contre les Turcs : 

Qu'est-ce que ce peut être qu'un mariage chez les Turcs, de- 
mande l'un des Monténégrins ? Ces gens-là vivent comme des 
brutes. 

— Ils n'ont aucune espèce de mariage, répond le serdar Janko ; 
mais ils font un accord comme lorsqu on vend une vaclie pour 
en partager le bénéfice ; ils ne considèrent pas les femmes comme 
les membres de la famille, mais comme des esclaves achetées. 

La loi, dit un autre, est pour le Turc ce qu'il désire. Ce qu'il 
ne désire pas, il ne l'écrit pas dans le Koran. 

Les svats, ou garçons d'honneur, chantent tour à tour des 
couplets où ils exaltent leurs héros nationaux. Le svat chré- 
tien évoque le souvenir de ce Marko Kralievitch dont j'ai 
raconté autrefois la légende. « Bien que tu sois un cour- 
tisan des Turcs, tu es cependant notre honneur. » Puis il 
célèbre Miloch Obilitch qui, sur le champ de bataille de 
Kosovo, poignarda le sultan victorieux, et il conclut : « Le 
Serbe et le Turc ne seront jamais d'accord. La mer aurait 
plutôt fait de se dessaler. » 

A cet épisode de noces qui présage des intentions peu 
pacifiques succède une scène élégiaque. Des pleureuses 
apparaissent sur la scène ; elles reviennent des funérailles 
du guerrier Bratitch, tué par les Turcs, A leur tête est la 
sœur du défunt ; elle exhale sa douleur dans un vocero fa- 
rouche, saisit un sabre et se tue. Les habitants chantent 
l'éloge du défunt. C'était un héros incomparable. Il avait 
coupé à lui seul dix-huit tètes de Turcs ! 

Voici maintenant une réunion de chefs et de guerriers. 
Ils viennent de recevoir une lettre écrite par un pope d'une 
tribu voisine ; aucun d'eux ne sait lire. Ils donnent la missive 
à déchiffrer à un pope qui n'en sait pas plus qu'eux. Pour 
exercer son ministère, il n'a besoin que de connaître par 
cœur les textes liturgiques. Les guerriers se décident alors 
à consulter une sorcière ; mais ils découvrent qu'elle a été 



138 SERBES, CROATES ET BULGARES 

envoyée par les Turcs pour troubler leur esprit et la misé- 
rable échappe à grand'peinc à leur vengeance. 

Au-dessus d'un feu de bivouac la lune se lève sanglante 
et l'on entend les sourds grondements d'un tremblement de 
terre. Survient un vieil hégoumène aveugle qui débite son 
chapelet. Les guerriers l'interrogent sur ces signes mysté- 
rieux. L'octogénaire leur répond par des considérations phi- 
losophiques qui n'ont rien de commun avec le drame. Mais le 
vladika, qui a lu, au moins en russe, des tragédies à la Vol- 
taire, ne néglige aucune occasion de placer des lieux com- 
muns parfaitement inutiles. 

A ces tirades déclamatoires l'hégoumène fait heureuse- 
ment succéder des conseils patriotiques qui sont mieux dans 
la note du poème : 

Vous aurez des luttes terribles à subir. Toute une tribu a renié 
sa race et sert l'immonde Mahomet. Que sont devenues la Bos- 
nie et la moitié de l'Albanie? Que sont devenus vos frères? Ah ! 
si vous agissiez tous ensemble, que ne feriez-vous pas ! Vous 
êtes destinés à porter la croix, à subir des luttes terribles avec 
les vôtres et avec l'étranger. Lourde est la couronne; mais les 
fruits seront doux. Il n'est point de résurrection sans trépas. Je 
vous vois déjà sous un glorieux linceul. Mais l'honneur et la na- 
tion sont ressuscites et sur lautel fume un pur encens. Mourez 
glorieusement, puisqu'il vous faut mourir. 

Les guerriers s'endorment sur cette fin de sermon et le 
vieil hégoumène continue à débiter son chapelet auprès du 
feu nocturne. Aux premières lueurs de l'aurore, les Mon- 
ténégrins se lèvent et se rendent à l'église pour prêter ser- 
ment de délivrer leur pays des renégats. Le serdar Vouko- 
titch prononce la formule de consécration ou plutôt 
d'exécration contre les traîtres : 

Garde à vous, Monténégrins! Celui qui commencera sera le 
meilleur d'entre nous! et celui qui trahira, que toute chose chez 
lui soit pétrifiée! Que le Seigneur Dieu par sa force pétrifie la 
semence dans son champ, qu'il pétrifie les enfants de sa femme. 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNKCRO 139 

qu'elle n'engendre que des lépreux ! Que sa trace disj)araisse d'ici- 
bas ! Qu'aucun fusil ne soit suspendu dans sa maison! Qu il 
n'abatte aucune tête d ennemi. Que sa maison soit privée d'hon- 
neur! 

Celui qui aura trahi ses frères, ({u'il n'offre ni le pain ni le 
vin à l'église ! Que sa bûche de Noël soit ensanglantée! Que son 
jour de fête soit marqué j)ar le sang! 

Celui qui aura trahi les héros, que la rouille tombe sur sa mai- 
son el qu'à ses funérailles les })leureuses mentent en chantant ses 
louanges ! 

La scène change. C'est la nuit de Noël : le vladika Danilo 
et riiégoumène Stéphane, entourés de jeunes gens, sont 
assis auprès du foyer où brûle la bûche traditionnelle. Ils 
établissent le bûcher suivant les rites des ancêtres, l'arro- 
sent de vin. L'hégoumène se fait apporter une gouzla et 
chante. Il a célébré cette grande fête de la chrétienté à 
Bethléem, au mont Athos, à Kiev, mais jamais il ne l'a cé- 
lébrée avec tant de joie qu'aujourd'hui. 

Et il se met à philosopher sur ce thème banal, que la paix 
n'est pas de ce monde, et sur cet autre qui ne l'est pas 
moins : « Homo homini lupus. » Ici encore, l'auteur jette 
dans le moule épique des pesmas ', des idées qui convien- 
draient mieux aux alexandrins de notre tragédie pseudo- 
classique. Le vladika Danilo conclut avec résignation : 

« Le feu est bon et le vin encore meilleur : tu t'es, mon 
fds, quelque peu échauffé, et tu passes le monde au 
crible. » 

L'hégoumène abandonne ses thèmes philosophiques pour 
revenir à la réalité, c'est-à-dire au péril qui menace les 
Monténégrins du côté des Turcs ; puis les interlocuteurs se 
rendent à l'église pour fêter la Noël. 

Au moment où ils sortent, une fusillade terrible éclate 
dans la montagne. Des guerriers arrivent ensanglantés ; ils 
racontent qu'ils viennent de massacrer tous les Turcs qui se 
sont refusés à faire le signe de la croix. Ils ont brûlé les 

I. Chants épiques serbes. 



140 SERBES. CROATES ET BULGARES 

maisons des renégats et détruit les mosquées. Le prélat les 
bénit et les remercie. 

Sur le portail de l'église apparaît le moine aveugle 
Etienne. Il tient en main le calice ; il invite les vengeurs de 
la croix à communier, même sans s'être confessés. L'ex- 
ploit qu'ils viennent d'accomplir leur assure de droit l'abso- 
lution. 

Après la communion les vengeurs de la croix préparent 
un festin rustique et, une fois rassasiés, ils se remettent à 
danser le kolo. Mais cette danse grave — nous l'avons fait 
remarquer tout à l'heure — n'est qu'une évocation du 
chœur antique. Tout en rythmant les pas cadencés, ils 
célèbrent le triomphe de la foi et la défaite des ennemis : 

« O vous qui, les premiers, avez frappé sur les Turcs, 
qui saura vous tresser des couronnes ? Le monument de 
votre gloire, c'est la liberté du Monténégro. » 

L'hégoumène Stéphane reparait et célèbre un service 
funèbre pour les héros qui ont succombé dans la lutte. 
Leurs âmes doivent se réjouir. C'est la première fois qu'on 
voit une pareille journée depuis Kosovo. Et l'hégoumène 
évoque les noms de tous ceux qui sont morts pour la foi 
et pour la patrie. 

Si l'auteur du poème avaitété un littérateur expérimenté, 
c'est sur cet épisode qu'il aurait dû terminer son œuvre. 
Mais il ne sait pas se borner et il a éprouvé le besoin d'en 
ajouter un dernier qui ne contribue en rien à l'intérêt du 
poème. 

Le jour de la Nativité nous retrouvons ensemble le vladika 
Danilo et l'hégoumène Stéphane. Un messager vient leur 
raconter ce qui s'est passé à Rieka, sur les bords du lac 
Scutari. Là aussi les Turcs ont été massacrés. Mais la vic- 
toire a conté de grands sacrifices. Un guerrier, Mandou- 
chitch, expose les détails de cette lutte et dans quelles 
circonstances son fusil, le vieux compagnon de sa vie aven- 
tureuse, a été brisé par une balle ennemie. Il pleure la 
perte de son arme, il la pleure comme un fils unique, 
comme un frère, et il vient demander au vladika s'il peut 



LE POÈME NATIONAL DU MONTÉNÉGRO lU 

lui indiquer un artisan capable de la remettre en état. Le 
vladika le console de son mieux et lui fait cadeau d'un 
nouveau fusil. 

Cette arme nouvelle que le vladika donne au guerrier 
pour remplacer l'arme perdue, c'était peut-être dans la 
pensée de l'auteur le symbole de la lutte que la terre serbe 
doit avoir à soutenir dans l'avenir. Cette lutte n'est pas 
encore terminée aujourd huiet la race serbe n'a pas encore 
réalisé l'idéal que rêvait pour elle l'évêque guerrier du 
Monténégro. 



LAGUZLA DE MERIMEE 



Un littérateur croate, M. Tomo Matic, a publié dernière- 
ment dans une revue technique l'Avchiv fur Slaçische Phi- 
lologie deux articles sous ce titre dilHcile à traduire en 
français : Prosper Mériinéés Mystifikation Kroatischen 
Volkslieder, une mystification de Mérimée à propos de 
chants populaires croates. On devine à première vue qu'il 
s'agit du volume intitulé La Guzla ou choix de poésies illy- 
riques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et 
l'Herzégovine, qui parut à Paris en 1827. M. Matic, qui vit 
tour à tour à Vienne ou à Agram, au milieu de tous les docu- 
ments concernant les Slaves méridionaux, est plus qualifié 
que nous ne le sommes à Paris pour rechercher les origines 
de cette mystification depuis longtemps démasquée par 
l'auteur lui-même et pour relever ce qu'il peut y avoir 
d'exact ou de faux dans les textes inventés par Mérimée. 
En signalant ce que M. Matic apporte de nouveau à l'étude 
d'un problème qui a déjà préoccupé les histoiùens de Méri- 
mée, je voudrais ajouter à ses recherches quelques faits 
qui lui ont échappé et présenter quelques observations 
nouvelles au sujet de ce célèbre recueil. 

L'ouvrage qui appela pour la première fois l'attention du 
public français sur les Slaves méridionaux parait avoir été 
celui de l'abbé Fortis', Viaggio in Dalrnazia publié à 



I. Giovana Batlista Fortis (1741-1801) entra dans l'ordre des Augustins 
et s'occupa surtout d'histoire natui'elle. 11 avait appris le serbo-croate pour 
voyager en Dalmatie. Son voyage eut un grand succès. Il fut traduit en 
allemand, en français et en anglais. Fortis fut bibliothécaire à Bologne et 
secrétaire de l'Istituto nazionale italiano à Milan. 



LA GUZLA DE MÉRIMÉE 113 

Venise, en 1774, et dont une traduction française en deux 
volumes parut à Berne, en 1778. L'abbé Fortis voyageait 
surtout en naturaliste et en géologue ; mais il ne négligeait 
pas les détails de mœurs. Suivant une mode très répandue 
au dix-huitième siècle, son livre est rédigé sous la forme 
d'un recueil de lettres adressée à divers personnages plus ou 
moins illustres. La première, adressée à Monseigneur Jacques 
Morosini à Venise, est un recueil d'observations relatives à 
la géologie et à la faune de la Dalmatie. 

La seconde, adressée à mylord comte de Bute, traite des 
mœurs des Morlaques. Ce qu'on appelait dans ce temps-là 
les Morlaques, ce sont les indigènes slaves de la Dalmatie, 
ceux que nous appelons aujourd'hui avec plus de justesse, 
les Serbo-Croates, et qui constituent le fond même de la 
population. 

Dans cette lettre, l'auteur traite successivement — non 
sans commettre parfois quelque erreur fort excusable — 
de l'origine des Morlaques, de l'étymologie de leur nom ', 
des différences qui existent entre les Morlaques et les habi- 
tants de la mer et des îles, des haïduks, des vertus morales 
et domestiques des Morlaques, des talents et des arts des 
Morlaques, de leurs superstitions, de leurs manières, de 
l'habillement des femmes (des gravures qui nous semblent 
aujourd'hui un peu grotesques accompagnent ce paragraphe), 
du mariage chez les Morlaques, de leurs aliments, des 
meubles, des cabanes, de l'habillement, des armes, enfin de 
la poésie, de la musique, des danses et des jeux, de la mé- 
decine et des funérailles. L'auteur donne en appendice à ce 
chapitre, qui se lit encore aujourd'hui avec intérêt, le texte 
et la traduction d'une chanson illyrienne, la chanson sur la 
mort de l'illustre épouse d'Asan-Aga, chanson que Mérimée 
a reproduite dans son volume, dont elle est le seul morceau 
authentique. Dans une note assez perfide, il fait allusion à 
la version de l'abbé Fortis et il ajoute : « Venant après lui, 

I. Morlaque représente primitivement une forme mavrovlali, c'est-à-dire 
Valaque (chrétien du rite grec) noir ; noir, est une épithète de mépris qui 
traduit le turc Kara. 



144 SERBES, CROATES ET BULGARES 

je n'ai pas la prétention d'avoir fait aussi beau ; mais seu- 
lement j'ai fait autrement. Ma traduction est littérale; c'est 
le» son seul méiite. » 

Tout le reste de l'ouvrage italien est consacré à des 
études de topographie et de géologie, parmi lesquelles on 
rencontre parfois quelques traits de mœurs, quelques détails 
ethnographiques. 

Dix ans après la traduction française du livre de Fortis, 
parut un récit intitulé : Les Morlaques, par Mme de Wynne, 
comtesse des Ursins et Rosenberg. L'ouvrage est dédié à 
Catherine II. L'auteur s'inspire du voyage de Fortis en Dal- 
matie, et des idées de Rousseau. Elle nous fait de la Mor- 
laquie une sorte d'Arcadie idéale où les enfants sont élevés 
dans le système de l'Emile. Ses Morlaques toutefois, en 
tant que Slaves, ne sont pas de simples abstractions. Ils 
attendent de Catherine II la délivrance de leurs congénères 
opprimés par les Turcs'. 

Dans son récit, l'auteur intercale de prétendus chants 
populaires, aussi fantaisistes que le seront plus tard ceux 
de Mérimée : Chanson de Pecb-ep, Histoire d'Anka, Epitha- 
lanie de Radomir aux noces de Jervaz, etc.. Le ton de ces 
chansons est juste aussi exact que la couleur locale du ro- 
man, c'est-à-dire qu'il n'a rien de commun avec la réalité. 

Au début du dix-neuvièmesiècle, les conquêtesdeNapoléon 
mettent directement les Français en rapport avec les pays 
illyriens sur lesquel ils n'ont jusqu'alors que d'assez vagues 
notions. Les armées napoléoniennes s'emparent de la Dalma- 
tie, Raguse comprise, de la Carinthie, de la Carniole, de 
ristrie, d'une partie de la Croatie. Un décret du i5 avril 
1811 constitua avec ces divers pays une province d'Illvrie*, 
dont Lublania (Laybach) fut la capitale. Dans cette capitale, 
parait pendant quelque temps un journal français-slave le 
Télégraphe illyrien, dont Charles Nodier, alors fort jeune 
encore, fut le collaborateur « chargé de la rédaction du 
texte français ». Nodier était un esprit curieux, doublé 

I. M. Matic a oublié de nous dire où ont paru les Morlaques. 



LA GUZLA DE MÉRIMÉE lih 

d'un philologue amateur. Il eut l'idée d'étudier, évidem- 
ment avec l'aide de quelques indigènes, la littérature du 
peuple au milieu duquel il était appelé à vivre, et il publia 
dans le Télégraphe, à dater du ii avril au 20 juin i8i3, 
quatre articles sous ce titre Poésies illyrienncs. 

J'ai eu autrefois le Télégraphe sous les yeux à T^aybach, 
j'y ai vu les articles de Nodier, mais nous n'en avons, que 
je sache, aucun exemplaire à Paris et je ne puis citer ici que 
les extraits que donne jNI. INIatic. 

Nodier, dans le premier de ses articles, se plaint que 
l'étude de la poésie illyrienne soit trop négligée : « Pour- 
quoi, dit-il, un homme instruit, spirituel et sensible ne 
s'occuperait-il pas de recueillir ces vieux monuments de la 
poésie illyrique et de les faire imprimer en corps ? Ce serait 
peut-être le moyen de faire renaître l'amour de cette belle 
langue nationale, qui a aussi ses classiques et ses chefs- 
d'œuvre. » 

Nodier songe peut-être aux vieux monuments de la litté- 
rature ragusaine dont il a entendu parler ; il songe aussi 
aux poèmes populaires, dont il a pu lire un spécimen dans 
le Voyage en Dalmatie \ Au moment même où il émettait 
ce vœu, le serbe Vouk Karadjitch préparait son recueil de 
Chants populaires serbes qui parut à Vienne pour la pre- 
mière fois en 181 4 et qui, considérablement augmenté dans 
les éditiens ultérieures, constitue encore aujourd'hui le plus 
beau monument de la poésie populaire dans les pays slaves. 
Dans le deuxième et le troisième article, Nodier s'occupe 
de la Chanson de la noble femme d'Asan-Aga qu'il connais- 
sait d'après le texte de Fortis. 

Enfin, dans le quatrième et dernier article, il traduit un 
petit poème du poète ragusain Ignace Giorgic (lôyS-iySy) ; 
la traduction, bien entendu, n'est pas faite d'après l'origi- 
nal. Il s'inspire d'une traduction ou plutôt d'une paraphrase 



I. Nodier ne se doute pas que la langue des Slaves au milieu desquels il 
vit est fort différente de la lang-ue serbo-croate, qui est à proprement parler 
l'idiome illyrien. 



J46 SERBES, CROATES ET BULGARES 

italienne publiée par un autre Ragusain le Père Appendini 
dans ses Nolizie istorico-criticlie sidl'antichità, storiae lettera- 
tura diRagusa (Raguse i8o2-i8o3). Nodier a recueilli cette 
traduction plus tard dans ses œuvres (Paris, i832, T. III, 
p. i63). Dans ce quatrième article, il annonçait l'intention de 
consacrer une étude détaillée au grand poème de Gondola 
(Gundulic) intitulé L'Osmanide. Les circonstances ne lui 
ont pas permis de réaliser ce projet. 

Les Français durent évacuer Laybach et Nodier retourna 
dans sa patrie. Mais il n'avait pas oublié l'impression qu'a- 
valent faite sur lui les types qu'il avait observés. En 1818, 
il publie un roman intitulé Jean Sbogai-, une histoire de 
brigands dont la couleur locale est assez vague, mais dont 
l'action se passe tour à tour en Dalmatie, au Monténégro, 
en Istrie. A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe, 
qui cette fois encore, se trouva justifié. 

Trois ans plus tard, en 1821, Nodier publiait une autre 
nouvelle assez singulière sous ce titre : Sniarra ou les dé- 
mons de la nuit, Songes romantiques, traduits de l'esclavon 
du comte Maxime Odin. Par esclavon il faut évidemment 
entendre ici l'illyrien, autrement dit le croato-serbe. Quant 
au nom de Maxime Odin que Nodier dit être le pseudo- 
nyme d'un noble ragusain, ce nom est fort mal inventé. 
Odin appartient à la mythologie germanique et jamais un 
Slave n'aurait l'idée de donner ce nom à son fds mais en 
le prenant, Nodier ne pensait pas, je crois, au dieu Scandi- 
nave. 

Dans la première édition de ce récit fantastique Nodier 
déclare que le manuscrit du comte Maxime Odin lui a été 
communiqué par un chevalier Feodorovich Albinoni et il 
nous apprend que Smarra et le nom du mauvais esprit au- 
quel les anciens rapportaient le triste phénomène du cau- 
chemar. Le même mot, dit-il, exprime encore la même idée 
dans la plupart des dialectes slaves. Mora est en effet un 
mot serbe qui désigne l'incube, le démon qui trouble les 
nuits, le cauchemar, et il a des analogies dans les diverses 
langues slaves. 



LA GUZLA DE MÉRIMÉE 147 

A la suife de Smarra, Nodier donne en appendice trois 
poèmes slaves qu'il présente comme authentiques et dont 
deux le sont en effet (L« Femme d'Asan est un chant popu- 
laire, et La Luciole, une œuvre de lettré). Le troisième 
poème intitulé Le Bey Spalatin est une mystification pure 
et simple. 

Je ne voudrais pas prendre congé de Nodier sans signaler 
encore de lui un morceau fort peu connu qui mérite d'être 
rappelé ici. Appelé à collaborer au Dictionnaire de la con- 
versation, dont la première édition parut entre les années 
i832 et 1889, Nodier se ressouvint de son séjour en Illyrie ; 
on lui demanda ou il proposa d'écrire un article Langue et 
Littérature illvrienne, et cet article a été réimprimé sans 
changement au tome onzième de la deuxième édition de ce 
répertoire, qui parut à Paris en i856. Cet article est bien 
curieux, comme spécimen d'ignorance naïve et de creuse 
phraséologie. Les trois quarts sont consacrés à des diva- 
gations plus ou moins exactes sur les chants des Guzlars, 
ou rhapsodes serbes. Nodier se permet d'émettre grave- 
ment un diagnostic à propos de cette langue illvrienne qu'il 
ignore et de cette littérature qu'il ne soupçonne pas, et sur 
laquelle il aurait pu trouver quelquesindications ànnsV His- 
toire des littératures slaves, de Schafarik, publiée à Prague 
en 1826. « — Je ne sais, dit-il gravement, si la langue 
slave aura jamais une littérature classique. Je l'en crois très 
digne sous tous les rapports. » 

Le bon Nodier ignore absolument que cette période de 
littérature classique est close depuis longtemps. Elle em- 
brasse le xvi" et le xvii"^ siècles. Il déclare gravement que 
V Osmanide de Gundulic n'existe que dans la bouche des 
rhapsodes et dans quelques manuscrits très rares ; que le 
nom de ce poète est ignoré dans tous le reste de l'Europe. 
Or, V Osmanide n'est pas un de ces poèmes populaires que 
nous récitent les rhapsodes. Elle avait été publiée en i8o3 
et en 1827 (J'ai cette édition de 1827 dans ma bibliothèque). 
Elle avait été traduite en latin dès 1826. 

En i84o, un écrivain polonais qui ne manquait pas de 



148 SERBES, CROATES ET BULGARES 

talent, Christian Ostrowski, crut devoir dédier à Nodier un 
article sur Gundulic qui parut dans la Reçue du Nord. Pour 
donner une idée de ce poème, il en traduisit deux chants, 
le huitième qui est authentique et le quatorzième qui a été 
fabrique par le comte Sorgoou Sorkocevic au dix-neuvième 
siècle pour combler une lacune des manuscrits. Le sens, 
critique manquait en ce temps-là à tous ceux qui s'occu- 
paient chez nous des littératures slaves. 

On délirait à qui mieux mieux. Quoi qu'il en soit, c'est 
probablement Nodier qui appela l'attention de Mérimée sur 
la poésie populaire des Slaves méridionaux et qui lui révéla 
l'existence de Fortis et des Guzlars. 

Mérimée a raconté lui-même dans la préface de la seconde 
édition de La Guzla (18/12), dans quelles circonstances- 
l'idée de cette mystification lui était venue. Il avait conçu 
avec son ami Ampère le projet de faire un voyage dans 
l'Europe orientale; mais l'argent manquait : « L'idée nous, 
vint d'écrire notre voyage, de le vendre avantageusement 
et d'employer nos bénéfices à voir si nous nous étions trom- 
pés dans nos descriptions ». Ampère, que je sache, ne prit 
pas la fantaisie au sérieux et n'écrivit rien. Mérimée, lui, 
se chargea de « recueillir » d'avance les chansons popu- 
laires de l'Illyrie. Pour se préparer, il lut le « Voyage en 
Dalmatie de l'abbé Fortis et une assez bonne statistique 
des anciennes provinces illyriennes rédigée — je crois, dit 
dédaigneusement le mystificateur qui a déjà oublié ses 
sources — par un chef de bureau au ministère des Affaires 
Étrangères ». Après de longues recherches M. Matic a été 
assez heureux pour mettre la main sur l'ouvrage auquel il 
est fait ici illusion. Il est intitulé : Voyage en Bosnie dans 
les années i8oj et 1808, par Amédée Chaumette Desfossés , 
ancien Consul de France en Turquie, ancien chancelier du 
Consulat général de Bosnie (Paris, 1822). Mérimée dans la 
lettre adressée au bibliophile russe Sobolevsky (18 janvier 
i835) parle d'une petite brochure d'un consul français à 
Banialouka. 

Ce consul est évidemment Chaumette Desfossés. On cou- 



LA GUZLA DE MÉRIMÉE 149 

slate en effet que Mérimée lui a emprunté le sujet de la 
ballade intitulée : la Mort de Thomas II, roi de Bosnie, où 
il a reproduit presque littéralement dans les notes quelques 
pages du consul. Mérimée nous apprend que Nodier, qui, 
le premier, avait introduit en France la ballade de la femme 
•d'Asan-Aga, accusait l'auteur de La Guzla de plagiat. 11 
nous apprend aussi que, pour interpréter littéralement cette 
ballade, il s'était adressé à une personne sachant le russe 
qui, naturellement, n'avait pu, sur certains points, lui 
donner que des indications fausses, comme ferait un Fran- 
çais qui voudrait interpréter l'espagnol ou l'italien sans 
avoir étudié ces langues. 

C'est en 1827 que parut à Paris, le volume intitulé : La 
Guzla, ou Choix de poésies illyriques recueillies dans la Dal- 
matie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégovine Qx Paris, chez 
Levrault, rue de la Harpe et rue des Juifs, 33, à Stras- 
bourg). Le volume était imprimé chez Levrault à Stras- 
bourg. J'ai la bonne fortune d'avoir dans ma bibliothèque 
la première édition qui fait partie des éditions dites roman- 
tiques et qui est aujourd'hui très recherchée des biblio- 
philes. Elle constitue tout ensemble une édition des roman- 
tiques et un précieux alsaticum. Elle est précédée d'une 
lithographie tirée à Strasbourg, chez Levrault, signée A. Br. 
et qui n'a pas reparu dans les éditions ultérieures. Cette 
lithographie représente le portrait d'un barde illyrien 
accroupi et en train de racler son instrument. Le type et 
les accessoires sont exacts. Il serait intéressant de savoir 
où Mérimée s'était procuré les documents nécessaires. La 
physionomie du Guzlar était, comme l'a démontré M. 
Tourneux, le portrait plus ou moins défiguré de Mérimée'. 

Mérimée consacre à ce personnage imaginaire une notice 
où il a entassé des détails romanesques qui ne concor- 
dent pas entre eux. Il raconte qu'à l'âge de dix-huit ans, 
Mafflanovitch — c'est le nom de son héros — fut converti 



I. Voir la cinquième livraison de V Age du Romantisme. (Paris, Marmier et 

Cie, 1888). 



150 SERBES, CROATES ET BULGARES 

à l'islamisme et il nous apprend un peu plus loin que vers 
l'âge de soixante ans, le Guzlar était un ivrogne fieffé. Si 
l'on voulait tirer quelque chose de lui, il fallait le faire 
boire ; car il ne se sentait inspiré que lorsqu'il était à peu 
près ivre. On sait combien l'ivrognerie est rare chez les 
Slaves méridionaux et à plus forte raison chez ceux qui 
sont musulmans. 

Personne, ni en France, ni à l'étranger, ne s'est demandé 
ce que pouvait bien vouloir dire ce nom de Maglanovitch 
et je m'étonne que M. Matic ne se soit pas posé la question. 
Masla en serbo-croate veut dire le brouillard. Mérimée évi- 
demment n'ignore pas la signification du mot. Le nom de 
son Guzlar veut donc dire : Fils du hrouillard. En le donnant 
à son héros, l'auteur de la supercherie se moque agréable- 
ment de lui-même et du lecteur. D'ailleurs, vers i83o la 
poésie ossianique était encore fort à la mode et les brouil- 
lards d'Ecosse charmaient encore les imaginations. 

Notre public était alors absolument ignorant de la poésie 
des Slaves méridionaux. Mérimée lui-même en avait si peu 
l'idée qu'il composa tous ses chants en couplets de cinq à 
huit lignes de prose qui sont censés correspondre à des 
strophes de l'original. Or, la poésie populaire serbo-croate 
ne connaît pas les strophes. Le récit coule d'une façon con- 
tinue en vers décasyllabiques analogues pour la structure 
aux vers des contes de Voltaire ou de La Fontaine, ou en 
vers octosyllabiques. 

Si l'auteur de la Guzla ne connaissait guère la rythmique 
des pesmas, il n'avait guère plus d'idée des noms propres 
sud-slaves. Sauf quelques noms empruntés à Fortis, les 
noms propres de La Guzla. sont fabriqués de toute pièce, 
(quelques-uns sur des types grecs Stamati, Kaïmis), ou 
sont des noms russes qui étaient déjà connus en France 
dans les premières années du dix-neuvième siècle : Alexis, 
Fedor, Prascovie ' (celui-ci popularisé par le récit de Xavier 



1. Prascovie est tout simplement la transcription du grec Paraskeue qui 
veut dire vendredi (le jour où l'on se prépare au Sabbat). 



LA GUZLA DE MÉRIMÉE 151 

de Maistre, Z/rt Jeune Sibérienne^, 'W\i\d'imiv,^asiasii\, etc.. 
Mérimée, comme nous le savons par sa correspondance, 
n'appril le russe que vers i848. Il avait sur le monde sud- 
slave des idées aussi vagues (|ue le poète russe Pouchkine 
dont l'érudition était absolument incapable de contrôler 
l'authenticité de La Gnzla. 11 en traduisit naïvement (quel- 
ques morceaux sous ce titre: Chants des Slat>es occidentaux. 
Le dernier biographe de iNIériméc, M. Filon, dit à pro- 
pos du succès de La Guzla en Russie et notamment auprès 
du poète Pouchkine : « Ce fait donne à réfléchir : lorsque 
le génie d'une grande race représentée par son poète le 
plus illustre, se reconnaît dans une manifestation littéraire, 
personne n'a plus le droit de mépriser cette manifestation, 
pas même celui qui en est l'auteur. » Une grande race se 
divise en un certain nombre de peuples fort éloignés les 
uns des autres, absolument différents de culture et de litté- 
rature. A certaines époques de l'histoire, ces peuples 
s'ignorent absolument. D'ailleurs dans le peuple ou même 
chez les lettrés, il n'est rien d'aussi facile à faire admirer 
qu'une mystification littéraire. Une dizaine d'années avant 
l'apparition de La Gnzla le Tchèque Hanka avait publié un 
recueil de chants épiques et lyriques soi-disant datant du 
moyen-âge et dont il montrait le manuscrit, soi-disant ori- 
ginal, qui est toujours conservé au Musée de Prague. 
Tchèques, Polonais, Russes, Serbes, tout le monde s'y est 
laissé prendre et moi aussi dans ma jeunesse. Il y a trente 
et quelques années une bande d'imposteurs bulgares sous 
les auspices d'un nommé Verkovitch, a lancé dans les pays 
balkaniques un prétendu Veda Slat>e qui a fait l^ien des 
dupes à Sofia, à Belgrade, à Prague, à Pétersbourg et même 
à Paris. Mon excellent prédécesseur au Collège de France, 
A. Chodzko s'est brouillé avec moi parce que je me refusais 
à partager son admiration*. Qui donc a dit : « Mundus vult 
decipi. Decipiatur mundus ? » 



I. Voir dans mes Nouvelles Éludes Slaves, l'essai intitulé : Un essai de 
mystification littéraire (Paris, Leroux, 1880). 



152 SERBES, CROATES ET BULGARES 

A côté du poète russe Pouchkine, M. Matic cite parmi les 
dupes les plus célèbres de Mérimée, l'Anglais Bowring, 
l'Allemand Gehrardt, qui, dans sa traduction, déclarait : 
que « familier avec la structure périodique de la rythmique 
serbe » la traduction de La Giizla lui avait été facile 
(Vorhaus mit dem Periodenbau Serbischer Rythmikvertraut, 
war ihm die Arbeit leicht). 

Schafarik, dans les notes complémentaires qu'il avait 
préparées pour une future édition de son Histoire de la lit- 
térature slave (Geschichte der Slawischen Sprache), qui 
avait été éditée à Ofen en 1826 (p. /igô de la deuxième édi- 
tion parue à Prague en 1869), note La Guzla parmi les 
recueils de chants sud-slaves et il ajoute : « On attribue ce 
recueil au comte de Sorgo (né en 17/19, iTit)i't en 1826), qui 
avait supplée les chants manquants de l'Osmanide, de Gun- 
dulic )). En revanche, l'Allemand E. V. 0. (Olbrecht) dans 
sa Geschichte der Slavischen Sprache (Leipzig, 1887), con- 
naît déjà la mystification de Mérimée (p. 91). 

M. Matic et les autres commentateurs de Mérimée ont 
ignoré une autre dupe non moins illustre que Pouchkine, 
son ami et son rival, le poète polonais Mickiewicz. Ce fut 
peut-être pendant le séjour de Mickiewicz à Moscou que 
l'attention du poète fut attirée — et je croirais volontiers 
que c'est par Pouchkine — sur La Guzla et notamment 
sur la prétendue ballade intitulée Le Morlacjue à Venise. A 
Moscou, Mickiewicz se sentait exilé, dépaysé', comme le 
héros de Mérimée transporté de la rude Dalmatie dans la 
cité des lagunes. La ballade de Mérimée correspondait à 
Tétat de son âme. Il la traduisit et dans les premières 
éditions de ses œuvres le poème figure avec cette mention 
un peu hasardée, Z serbskiego (traduit du serbe). Le poème 
est précisément de ceux que Pouchkine avait traduits. 
Pouchkine avait mis Le Morlaque en vers blancs, dont les 
couplets forment des groupes inégaux. Mickiewicz l'a tra- 



I. Voir sur Mickiewicz mon étude dans Russes et Slaves (3* série, Paris, 
1899)- 



LA GUZLA DE MÉRIMÉE 153 

duit en strophes de six vers, deux rimes alternées et deux 
rimes plates. 

Le premier traducteur des poésies complètes de Mickie- 
wicz, Christian Ostrowski (dont la traduction parut pour 
la première fois en i844 et passa évidemment sous les yeux 
de Mickiewicz) a pris le poème pour une adaptation origi- 
nale et l'a retraduit en français. 

Mérimée ne dut pas médiocrement se divertir s'il eut 
connaissance de cette traduction et j'imagine qu'elle eût 
aussi singulièrement réjoui Spoelberch de Lovenjoul qui a 
oublié Mickiewicz dans sa bibliographie de Mérimée. Mys- 
tifier à la fois les deux plus grands poètes de la race slave, 
cette bonne fortune n'a pas été donnée à tout le monde ! 

Voici d'un autre côté le texte de Mérimée, de l'autre la 
version d'Ostrowski. 

„ T»/r. , Texte d'Ostrowski 

lEXTE DE Mérimée. „ nr- i ■ 

a après Mickiewicz. 

Quand Prascovie m'eut Après avoir dépensé mon 

abandonné, quand j'étais dernier sequin, lorsqu'une 

triste et sans argent, un rusé perfide sirène' m'eut trompé, 

Dalmate vint dans ma mon- je m'en allais tout triste : un 

tagne et médit : « Va à cette Italien me rencontra et me 

grande ville des eaux;lesse- dit : « Viens, Dimitri, nous 

quins y sont plus communs irons à la ville des mers, 

que les pierres dans notre nous trouverons plus de 

pays. » belles filles et plus d'argent 

dans ses murs que de pierres 
dans les montagnes. 

Les soldats sont couverts « Lessoldatsy sonthabillés 
d'or et de soie : et ils passent d'or et de soie ; ils boivent 
leur temps à toutes sortes de bien et s'amusent mieux en- 
plaisirs ; quand tu auras ga- core ; ils te donneront à mon- 
gné de l'argent à Venise, tu ger, à boire, et riche te rcn- 



I . Le texte de Mickiewicz dit tout simplement une femme : sirène est de 
l'invention d'Ostrowki. 



Iu4 SERBES, CROATES ET BULGARES 

reviendras dans ton pays verront chez toi ! A ton 
avec une veste galonnée d'or retour, un galon d'or brillera 
et des chaînes d'argent à ton sur ta kurtka', et ton sabre 
hanzar. turc pendra sur un cordon 

d'argent. 
Et alors, ô Dimitri, quelle « Quand tu paraîtras dans 

jeune fille ne s'empressera lehameau,lesfemmessur ton 
pas de l'appeler de sa fenêtre passage se presseront aux 
et de te jeter son bouquet, fenêtres ; et, quand tu t'arrê- 
quand tu auras accordé ta teras en chantant sous les fe- 
guzla?Monte avec moi, crois- nêtres, elles te jetteront des 
moi, et viens à la grande bouquets dans le tchapka. 
ville, tu y deviendras riche Viens, viens, Dimitri, nous 
assurément. monterons dans le vaisseau 

de pierre, nous nous ferons 
citadins et nous serons ri- 
ches. )) 
Je l'ai cru, insensé que j'é- Insensé, je me laissai per- 
lais, et je suis venu dans ce suader, je quittai ma patrie, 
grand navire de pierres ; moi montagnard, et je mon- 
mais l'air m'étouffe et leur tai sur ce vaisseau de pierre 
pain est un poison pour moi ; qu'on appelle Venise. Ici je 
je ne puis faire ce que je sens le poison dans le pain 
veux; je suis comme un quotidien, je cherche en vain 
chien à l'attache. la fraîcheur dans l'air enve- 

nimé. Plus de pensée sé- 
rieuse, plus de liberté ; je 
meurs garotté comme un do- 
gue à la chaîne. 
Les femmes se rient de Quand je conte mes soucis 

moi quand je parle la langue aux jeunes filles, les petites 
de mon pays, et ici les gens folles rient de mon accent 
de nos montagnes ont oublié étranger. Ici même, les mou- 
la leur aussi bien que nos tagnards, mes compatriotes, 
vieilles coutumes ; je suis un ont adopté une nouvelle lan- 

I. Kurtka, mot polonais ; vêtement coarl, dii latin CurLus. 



LA GUZLA DE MÉRIMÉE 153 

arbre transplanté en été, je gue et des monus nouvelles, 
sèche et je meurs. Je suis comme un arbre trans- 

planté vers le milieu de l'an- 
née ; le soleil brûle son 
écorce et le vent disperse 
son feuillage. 
Dans ma montagne, lors- 11 est doux sur la montagne 

que je rencontrais un homme, de rencontrer un visage de 
il me saluait en souriant et connaissance. Là, c'étaient 
me disait : Dieu soit avec loi, tous de vieux amis. Salut ! 
fils d'Alexis ; mais ici je ne s'écriaient-ils, salut au fils 
rencontre pas une figure d'Alexis ! Ici je ne rencontre 
amie, je suis comme une aucune figure amie. Je suis 
fourmi jetée par le vent au comme la fourmi élevée dans 
milieu d'un vaste étang. les bois que le vent jette au 

milieu d'un étang glacé ! 



L'ÉVÊQUE STROSSMAYER 



Jai eu plus d'une fois l'occasion de m'occuper de l'illustre 
prélat dont le nom figure en tête cette étude ^ Je voudrais 
particulièrement ici insister sur le rôle de INIécène qu'il a 
joué pendant plus d'un demi-siècle chez les Slaves méri- 
dionaux. Je ne reprends de sa bibliographie que ce qui 
est absolument nécessaire pour bien comprendre ce rôle. 



I 



Il était né en i8i5 à Osiek (Esseg), en Slavonie. Sa fa- 
mille était, comme le nom l'indique d'origine allemande ; 
mais elle était depuis longtemps slavisée. Son père était 
un marchand de chevaux absolument illettré ; sa mère 
aimait la lecture et l'initia de bonne heure aux œuvres de 
Vouk Karadjitch, le restaurateur de la littérature serbe, et 
à celle du satirique populaire Relkovic -. Il fit des études 
brillantes au séminaire de Diakovo, et fut envoyé pour se 
perfectionner au séminaire central de Pesth (En ce temps- 
là on ne disait pas encore Budapest). Là, il se mêla à ce 
groupe de jeunes Slaves qui se réunissaient autour du poète 
Kollar, le chantre du Panslavisme, l'apôtre de la mutualité, 

1. Voir dans Le Monde Slave (2^ étiit.), Afjram et les Croates, Un évêqiie 
slave et les Souvenirs d'un Slavophile, chap. m. 

3. Ecrivain né et mort en Slavonie (1782-1798). Il prit part comme offi- 
cier à la guene de Sept ans. Il a laissé entre autres un volume de Satires qui 
a été souvent réimprimé. 



L'ÉVÊQUE STROSSMAYER 137 

de la solidarité slave'. KoUar était un pasteur protestant; 
mais pour lui le Slavisme était une forme de la religion et 
dans cette religion communiaient les représentants des con- 
fessions les plus diverses ; des luthériens, des calvinistes, 
des orthodoxes, des catholiques. 

Dans cette province de Slavonie où il avait été élevé, le 
futur évêque rencontrait à chaque pas des Serbes ortho- 
doxes et des Israélites. 

La tolérance, sous les formes les plus nobles de la cha- 
rité chrétienne, fut un des dogmes de sa vie. Kollar prêchait 
l'union spirituelle des quatre grands groupes slaves, russe, 
polonais, tchèque et illyrien. Cette union bénie, l'évèque 
ne cessa de la rêver. 11 eût voulu la réaliser dans le do- 
maine moral et dans le domaine religieux. Mais son cœur 
s'attacha plus particulièrement au groupe illvrien ou sud- 
slave (jugoslavenski), comme on la dénommé depuis, et, 
dans ce groupe, il traita toujours avec la même bienveil- 
lance les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes. 
Dans un mandement publié à l'occasion du Carême de 
l'année 1881, il s'exprimait en ces termes : 

« Nous vivons, disait-il, côte à côte avec des frères du 
rite oriental. Soyons donc pour eux pleins de charité et de 
bonté et souvenons-nous que la preuve la plus éclatante de 
la vraie foi, c'est la charité pure et bienfaisante ; souvenons- 
nous que la charité est cette force qui domine tout, à la- 
quelle personne ne peut résister. Aimons sincèrement les 
frères avec lesquels nous vivons, non pas seulement parce 
qu'ils sont de notre sang et de notre nation, et qu'ils ont 
le même avenir que nous, mais aimons-les aussi parce que 
leur liturgie est belle et majestueuse et qu'elle a été intro- 
duite dans l'église par saint Basile et saint Jean-Chrysostome 
que nous honorons et implorons comme des saints agréables 
à Dieu, parce que sur leurs autels comme sur les nôtres 
apparaît le Dieu vivant, parce que dans leurs chants sacrés 



I. J'ai étudié l'œuvre de Kollar au premier volume de Russes et Slaves. 
(Paris, Hachette, 1889). 



158 SERBES, CROATES ET BULGARES 

la Aoix magique de l'Orient résonne aussi belle que chez 
nous celle de l'Occident; n'écoutons jamais ceux qui vou- 
draient nous diviser en quelque façon. Ceux-là sont évi- 
demment nos ennemis communs. 

« Les uns et les autres, nous honorons et invoquons saint 
Cyrille et saint Méthode *, et notre dévotion est agréable à 
Dieu. Que ces deux saints noms nous unissent dans une 
amitié fraternelle. » 

Ces sentiments de bienveillance et de charité vraiment 
chrétienne, l'évêque les pratiquait non seulement vis-à-vis 
de ses congénères orthodoxes, mais vis-à-vis des protestants 
de toute nationalité. Parmi les étrangers notables dont il 
reçut la visite dans son palais de Diakovo, je note deux 
protestants distingués, l'un Français, l'autre Belge. M. Eu- 
gène Perrot, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie 
des Inscriptions, visita au cours de l'année 1869, Mgr Stross- 
mayer. Il a publié une relation fort intéressante de cette 
visite dans le Tour du Monde (janvier 1870). Je me con- 
tente d'en extraire quelques lignes: 

« L'évêque, écrit M. Perrot, était si les circonstances 
avaient continué à le servir, un des hommes qui sont nés 
pour jouer le plus grand rôle. Il a l'esprit vif, curieux, élevé 
et c'est en même temps, un âme ardente et passionnée, à qui 
la nature a donné tout ce qu'il faut pour agir sur ceux qui 
l'approchent, pour les séduire et les remuer, pour être ora- 
teur et chef de parti. Dans la conversation, sans jamais 
tomber dans l'emphase et la déclamation, il était éloquent; 
tout le servait merveilleusement pour traduire ses idées : le 
regard qui brillait, le geste noble et vif; une voix nette, so- 
nore, accentuée, une langue abondante, ferme, pleine 
d'images heureuses et colorées. Dans une église ou dans 
une assemblée, l'effet doit être très grand. » 

Ce diagnostic était très juste et ceux qui ont su quelque 
chose des débats du Concile du Vatican ont été unanimes à 
rendre hommage à l'éloquence du prélat qui maniait d'ail- 

I. Ces deux saints, apôtres des Slaves au neuvième siècle, sont ég^alemenl 
honorés chez les catholiques et les orthodoxes. 



L'ÉVÊQUE STROSSMAYER 159 

leurs la langue latine avec une aisance toute cicéronnienne. 
Dans son ouvrage sur la Péninsule des Balkans, ouvraoc 
paru il y a plus de vingt ans* mais qui garde encore au- 
jourd'hui un sérieux intérêt, INI. Emile de Laveleyc a tracé 
un séduisant portrait de l'éminent prélat chez lequel il eut 
l'occasion de séjourner dans son palais épiscopal. Je ne 
veux y relever qu'un détail: « En religion, écrivait M. de 
Laveleye, Strossmayer est un chrétien selon l'h^vangilc, 
adversaire de l'intolérance, ami de la liberté, des lumières, 
du progrès sous toutes ses formes, entièrement dévoué à son 
peuple et surtout aux malheureux ». M. de Laveleye avait 
pour la première fois rencontré le prélat slave chez un 
illustre Italien, M. Minghetti, et il rapporte un mot fort in- 
téressant de cet homme d'Etat : « J'ai eu occasion de voir 
tous les hommes éminents de notre temps. Il y en a deux qui 
m'ont donné l'impression qu'ils étaient d'une autre espèce 
que nous, ce sont Bismarck et Strossmayer. « 

On me permettra d'intervenir personnellement pour rap- 
peler un trait qui est tout à l'honneur de M. de Laveleye. 
En présentant l'illustre évêque à ses lecteurs, il croyait que 
sa biographie n'avait pas encore été écrite, sauf peut-être 
en Croatie. 

Or cette biographie, écrite par moi dès i86y, au moment 
même du Concile de Rome, figurait dans un volume. Le 
Monde Slave, publié à Paris en 1872, volume qui avait 
échappé à M. de Laveleye-. La Rei>ue historique, rendant 
compte de son ouvrage releva l'erreur commise à mon dé- 
triment. L'illustre publiciste s'empressa de m'écrire pour 
s'excuser d'une ignorance bien excusable. Des relations 
très cordiales s'établirent entre nous, et quelques années 
plus tard, l'illustre professeur belge voulut bien m'offrir 
l'hospitalité à l'occasion d'une conférence que j'étais venu 
faire au Cercle littéraire de Liège, et qu'il eut la bonne 
grâce de présider. 



I. Piiris, Alcan, 1886. 

3. Paris, Didier, 1872, deuxième édition. Paris, llacliette, 1897. 



160 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Les pages que M. de Laveleye a consacrées au grand 
évoque, ont toujours leur intérêt, et je les recoaimande bien 
volontiers. Elles peuvent être complétées parles détails que 
j'ai donnés dans les ouvrages auxquels je faisais allusion 
tout à l'heure. 

Diakovo, dont Mgr Strossmayer fut nommé évêque en 
i849» était à cette époque une assez misérable bourgade de 
la Slavonie. C'est encore aujourd'hui une fort modeste ville 
de province qui tire tout son lustre de la renommé du prélat, 
par lequel elle fut habitée pendant plus d'un demi-siècle, et 
de la cathédrale qu'il y a érigée. L'évéché en revanche possé- 
dait de grands domaines ; mais ils étaient mal exploités et, 
en prenant possession du diocèse, le nouveau titulaire ne 
trouva comme actif qu'un reliquat de trois cents francs. 
Grâce aune sage et intelligente administration, Msfr Stross- 
mayer a laissé en mourant un capital de trois millions et 
demi. 



II 



Nous avons vu plus haut comment, naguère à Pesth, le 
futur prélat, sous l'influence de Kollar, s'était intéressé à 
la renaissance littéraire des peuples slaves et à leur soli- 
darité intellectuelle. L'un des principaux foyers de cette 
renaissance était depuis quelques années la capitale de la 
Croatie, Agram, que les indigènes appellent en leur langue 
Zagreb. On désignait alors sous le nom d'illyrisme le mou- 
vement qui tendait à rapprocher le dialecte croate du dia- 
lecte serbe, à constituer une langue littéraire unique pour 
les peuples qui habitent les deux rives de la Save. 

En 1837, une société de lecture avaitété établie à Agram. 
Louis Gaj publiait des journaux à tendance illyrienne qui 
trouvaient de l'écho jusqu'au fond des campagnes : une so- 
ciété d'éditions, une Matica^ illyrienne se fondait en i842 

I . Le mot veut dire proprement Reine des Abeilles. La meilleure u-aduction 
de ce mot serait la ruche. 



LÉVÊQUE STROSSMAYER 16! 

pour publier des livres à l'instar des sociétés de ce nom qui 
existaient déjà à Novi Sad (Jjji>idel\) chez les Serbes de 
Hongrie et, à Prague, chez les Tchèques. En iSâo, une 
société s'était créée pour l'étude de l'histoire jougo slave. 
Peu à peu la ville d'Agram devenait pour les Slaves méri- 
dionaux un centre intellectuel et jouait parmi eux un rôle 
analogue à celui que Prague avait pris chez les Slaves de 
Bohême et de Moravie. 

En arrivant au trône épiscopal, le jeune prélat avait pris 
pour devise : Tout pour la toi et la patrie. Il avait suivi d'un 
œil attentif les efTorts intellectuels de sa nation. II se résolut 
à la doter des deux organes qui lui manquaient encore pour 
arriver à une complète émancipation : une académie, une 
université. Pour l'accomplissement de la noble tâche qu'il 
s'était imposée, il trouva un vaillant auxiliaire dans la per- 
sonne d'un jeune prêtre, François Raczki, professeur au sé- 
minaire de Zeng (Senj) et chanoine du chapitre romain de 
Saint-Jérome des Illyriens. 

Dans l'histoire morale des Slaves méridionaux au xix* 
siècle, les deux noms de Strossmayer et de Raczki sont abso- 
lument inséparables. L'établissement de Saint-Jérôme des 
Illyriens à Rome constituait pour les Croates un foyer d'é- 
tudes scientifiques et particulièrement d'histoire religieuse ; 
l'évêque s'y intéressa vivement et il lui fit un don de qua- 
rante mille francs pour lui permettre de se développer 
dans l'intérêt du clergé national. En ce temps-là, un savant 
religieux allemand, le Père Augustin Theiner travaillait 
aux archives du Vatican et publiait les Vetera Monumenta 
Hungariam sacram illustrantia (Rome iSSg). Grâce à la li- 
béralité du prélat, il put éditer peu de temps après deux 
volumes de Vetera Monumenta Slavorum meridionaliuni his- 
toriam illustrantia (i863). 

Dès 1860, l'évêque avait conçu le dessein de fonder à 
Agram une académie, destinée à diriger et à concentrer le 
labeur intellectuel des pays croato-serbe ; et il lui donnait le 
nom d'Académie Sud-Slave qui lui permettait d'étendre au 
besoin son action sur les voisins, Slovènes et Bulgares. Le 

1 1 



162 SERBES, CROATES ET BULGARES 

10 décembre, il annonçait au ban* Sokcévic qu'il tenait à 
sa disposition une somme de cinquante mille florins (plus 
de cent mille francs) comme première mise de fonds. 

En 1867, il fut assez heureux pour pouvoir procéder en 
personne à l'ouverture de cette Académie dont l'empe- 
reur-roi l'avait nommé protecteur et dont son ami, le docte 
chanoine Racki, fut le premier président. J'ai eu, sur une 
aimable invitation du prélat, la bonne fortune d'assister à 
la cérémonie et je l'ai racontée en des pages auxquelles je 
ne puis que renvoyer. J'ai dit plus haut quelle bienveil- 
lance l'évêque tenait à témoigner aux Serbes orthodoxes, 
et comme il s'appliquait à ne pas les distinguer des catho- 
liques dans la répartition de ses libéralités. Le premier 
secrétaire perpétuel de l'Académie fut un savant philo- 
gogue serbe, Georges Danicitch. Il y a, juste au moment où 
j'écris ces lignes, quarante ans que l'Académie a fait paraître 
son premier volume. Depuis ce temps-là, elle a publié en- 
viron cent quatre-vingts volumes de INIémoires ; vingt et un 
volumes des Anciens auteurs croates', plus de trente volumes 
de Documents relatifs à l'histoire et à la littérature ; trente 
volunîes de Monumenta spectantia historiam Slavorum meri- 
dionaliuni ; dix volumes de Monumenta historico-j uridica ; 
une dizaine de volumes relatifs au folk-lore des Slaves mé- 
ridionaux ; un certain nombre d'ouvrages isolés, dont 
quelques-uns fort importants : par exemple, ceux du pro- 
fesseur Bogisich sur le droit coutumier, des annuaires, etc. . . 
Elle a entrepris en outre la publication d'un grand diction- 
naire serbo-croate commencé par feu Danicitch, continué par 
M. Budmanni, qui forme déjà cinq volumes et qui est arrivé 
à la lettre L. Ce sera l'un des plus beaux monuments lexi- 
cographiques du monde slave. On ne peut regretter qu'une 
chose, c'est que parfois l'Académie se soit laissée entraîner 
par l'excès de son patriotisme, qu'elle ait, par exemple, édité 
des recueils de textes latins, pour la plupart relatifs à 
l'histoire de l'Italie ou des peuples balkaniques, en les 

1. Le ban est une sorte de vice-roi, chef du pouvoir exécutif en Croatie. 



L'ÉVÈQUE STROSSMAYER 1G3 

faisant précéder de préfaces en croate, lorsqu'il enl été si 
simple d'y mettre des introductions en langue latine. Dans 
un volume auquel j'ai fait allusion tout à l'heure' j'ai cité 
un fragment du discours par lequel l'éminent prélat avait 
inauguré cette institution chère à son cœur et dans lequel il 
traitait des rapports de la foi et de la science. 

Je me contenterai d'en rappeler ici une seule phrase : 
« Il nous faut aujourd'hui ou avancer dans la science et 
acquérir toutes les ressources qu'elle donne, ou rester les 
esclaves, ici de la science romane, là de la science germa- 
nique et n'être plus que l'instrument de la grandeur des 
peuples voisins. » 

La fondation de l'Académie dont il fut le premier protec- 
teur avait pu suffire à la gloire de notre Mécène, mais il 
était de ceux auxquels on peut appliquer le mot du poète : 

Nil actum reputans si quid superesset agendum. 

« Il n'y a rien de fait s'il reste quelque chose à faire. » 
L'Académie ouverte, l'évêque songea à doter ses compa- 
triotes des instruments de travail qui leur étaient nécessaires 
pour étudier l'histoire nationale. Il acheta la bibliothèque 
de l'historien Kukulievic Sakcinski, l'homme qui avait le 
plus contribué à mettre en lumière le passé des pays croates 
et la compléta par des livres acquis non seulement en Croa- 
tie, Dalmatie et Slavonie, mais encore dans presque toute 
l'Europe, par de nombreux manuscrits auxquels la jeune 
Académie allait emprunter la matière de la plupart de ses 
publications. 

L'évêque compléta ses libéralités par le don d'une galerie 
de peinture. Dans ses voyages, il avait acquis de nombreux 
tableaux, particulièrement de l'école italienne, et il en avait 
enrichi son palais de Diakovo. Il avait d'abord résolu de 
léguer cette galerie à l'Académie; il changea d'idée et s'en 
dessaisit de son vivant dès l'année i883; mais, avant, il avait 
off^ert à la ville d'Agram une somme de quarante mille flo- 

I. Le Monde Slave, 2^ éd., t. I, p. ^/J- 



164 SERBES, CROATES ET BULGARES 

rins pour la construction d'un musée ; il en ajoutait vingt 
mille encore pour aider à l'achèvement de l'édifice, et il 
pourvut encore aux frais d'installation de la galerie qu'il 
abandonnait à ses compatriotes. 

Dès l'année 1861, l'évêque avait saisi la diète croate du 
projet de fondation d'une université. Le gouvernement de 
Vienne fit la sourde oreille. 

Mgr Strossmayer revint à la charge en 1866. Cette année 
là, le peuple croate célébrait le troisième centenaire de la 
défense de Siget contre les Turcs, par le héros national 
Nicolas Subie Zrinski (ou Zrinyi, comme disent les Hon- 
grois). A cette occasion, le généreux Mécène offrit à la 
nation, une somme de cinquante mille florins pour la fonda- 
tion de l'Université, et il invitait ses compatriotes à ouvrir 
une souscription. Elle produisit en deux mois près de deux 
cents mille florins. 

En l8'/^, l'Université fut inaugurée avec trois facultés. 
Celle de médecine exige des frais spéciaux et n'a pas encore 
pu entrer en exercice. En 1888, l'évêque offrit une somme 
de vingt mille florins pour contribuer à la fondation de 
cette faculté. Il n'a pas vécu assez pour voir se réaliser cette 
dernière fondation qui était particulièrement chère à son 
cœur. Mais il a eu tout lieu de se réjouir des progrès de 
l'Université. Elle joue aujourd'hui un rôle fort honorable 
dans la vie des Slaves méridionaux. Elle assure les bien- 
faits de l'éducation supérieure à des Serbes et à des Bul- 
gares des pays voisins. 

La munificence du prélat patriote ne s'est pas bornée à 
sa nation. Les peuples voisins et congénères en ont égale- 
ment éprouvé les effets. Il a contribué à la seconde édition du 
dictionnaire serbe-latin de Vouk Karadjitch (Vienne i852). 
11 a encouragé de ses subsides la Matica serbe de Novi Sad, 
en Hongrie, propagé les poésies populaires serbes recueillies 
par Vouk, soutenu sa veuve, donné un millier de florins pour 
son monument, publié à ses frais les œuvres d'écrivains 
serbes, tels que le poète Sundecitch et le jurisconsulte 
Utiesenovitch. 



L'ÉVÊQUE STROSSMAYER 163 

Les Slovènes étaient particulièrement chers à son cœur. 

Chaque année, l'évoque allait refaire sa santé chez eux, 
en Styrie, à Roitsch (Rogatac) qui est le Vichy des Slaves 
méridionaux ; il y était reçu avec une tendresse et une vé- 
nération enthousiastes. Il avait souscrit pour une somme de 
mille florins à leur Matica, encourageait leurs étudiants. 
Aussi les Slovènes s'empressèrent de se joindre à leurs frères 
croates pour fêter, par des manifestations artistiques et lit- 
téraires, le cinquantième anniversaire de son épiscoput. 

Il y a un demi-siècle, les Bulgares étaient ignorés non 
seulement de l'Europe, mais même de leur congénères 
slaves. Les apôtres du Panslavisme, comme on disait alors 
ou plutôt de la solidarité, de laréciprocUc^ slave ne connais- 
saient que quatre groupes, les Tchèques, les Polonais, les 
Illyriens et les Russes. Les Petits Russes, les Slovènes, les 
Bulgares, étaient oubliés. L'évêque fut un des premiers à 
comprendre le rôle que les Bulgares étaient appelés à jouer 
prochainement. Dans la lettre qu'il écrivit à l'occasion de la 
fondation de l'Académie, il indiquait les services qu'elle 
pourrait rendre aux Croates, aux Serbes, aux Slovènes, et 
il ajoutait : « A ces nations pourraient se joindre les labo- 
rieux Bulgares. Ce peuple, d'environ cinq millions, mérite 
déjà notre sympathie par cela seul qu'il a devancé dans la 
littérature non seulement les Slaves du Sud, mais même 
ceux du Nord. Et dans ces derniers temps, il nous a montré 
que chez lui n'est pas éteint l'esprit des Cyrille et des Mé- 
thode, des Clément, de lexarque Ivan et du grand tsar 
Siméon ^ » 

Pour venir en aide à ce peuple dont personne ne pouvait 
alors prévoir la rapide résurrection, Strossmayer accorda de 
larges subventions à deux jeunes patriotes, les frères Mila- 
dinov, qui avaient entrepris de recueillir les chants popu- 
laires de leur pays natal, particulièrement de la Macédoine. 



1. Le mot mutualité n'était pas encore inventé. 

2. Voyez sur ces origines littéraires du peuple bulgare mon volume La 
Bulgarie (Paris, CerP, iSg-ô). L'ouvrage est malheureusement épuisé. 



166 SERBES, CROATES ET BULGARES 

Il n'y avait poinl dans ce temps-là d'éditeurs pour les 
livres bulgares et les deux frères avaient en vain cherché en 
Russie le Mécène qui leur assurerait les ressources néces- 
saires pour éditer les chants nationaux. L'un d'entre eux 
eut la bonne fortune de rencontrer l'évêque à Vienne, il lui 
montra son manuscrit. Ce manuscrit était écrit en caractères 
grecs. Les Phanariotes dénonçaient volontiers aux Turcs les 
publicistes bulgares comme des agents panslavistes ; pour 
éviter ce soupçon, nos deux frères avaient imaginé d'em- 
ployer l'alphabet hellénique. L'évêque consentit à entre- 
prendre à ses frais la publication, mais à condition que 
l'ouvrage serait imprimé en caractères cyrilliques. Cons- 
tantin Miladinov se rendit volontiers à ce vœu du prélat 
patriote et Mgr Strossmayer l'installa chez lui, dans son sé- 
minaire de Diakovo ; le travail de transcription dura trois 
mois entiers, et en 1861, le copiste se rendit avec l'évêque 
à Agram, pour confier le manuscrit à l'impression. L'ou- 
vrage parut en effet. Il forme un fort volume, absolument 
épuisé depuis longtemps et très recherché des savants. Il 
porte en tète une dédicace de l'éditeur au noble Mécène. 

La libéralité de l'évêque ne s'étendait pas seulement aux 
Slaves mais à tout ce qui de près ou de loin touchait à 
leurs intérêts. Je voudrais raconter ici un détail que les 
biographes du prélat ont ignoré. J'eus l'honneur d'être 
présenté à Mgr Strossmayer, pendant son séjour à Paris, en 
1867. J'avais déjà débuté dans la carrière des lettres ; je 
préparais une thèse de doctorat sur les apôtres slaves Cyrille 
et Méthode et, pour un travail aussi nouveau, je ne pouvais 
guère compter sur un éditeur. Le prélat m'annonça qu'il 
prenait immédiatement une souscription de cent exem- 
plaires. 

« Je veux, me dit-il, que vous voyiez notre pays; je veux 
que vous assistiez à l'ouverture de notre Académie ; ne me 
dites pas que vos ressources sont trop modestes pour un si 
lointain voyage ; je mets à votre disposition un crédit illi- 
mité pour cette occasion et pour les œuvres que vous pouvez 
entreprendre dans l'intérêt de notre nation. » 



L'ÉVÉQUE STROSSMAYER 167 

Dans son palais épiscopal de Dlakovo, à Rome, clans la 
maison du chapitre illyrien de Saint-Jérôme dont il était un 
peu le patron, il mollVit à deux reprises la plus adectueuse 
hospitalité. Trente ans plus tard, lorsque j'entrepris de pu- 
blier un célèbre texte slave, qui était cher à son cœur 
d'évôque et patriote, V Evangéliaire de Reims, il tint :i figu- 
rer sur la liste de mes premiers souscripteurs. Je ne fis que 
payer ma dette de profonde reconnaissance en lui dédiant, 
en 1868, l'ouvrage sur les apôtres slaves auquel il s'était 
intéressé ; cette dette je la paye encore aujourd'hui en ren- 
dant à sa mémoire Ihommage qu'elle mérite. Il était de ces 
hommes qui fonthonneur, non seulement à leur pays, mais 
à l'humanité tout entière. 



L'ANCIEN DROIT BULGARE 



Ceux de nos lecteurs qui suivent depuis de longues années 
le Journal des Savants n'ont sans doute pas oublié une 
série d'articles de M. Dareste, publiés en i885 et en 1886, 
à propos d'un ouvrage de feu Hermenegild Jirecek, Codejr 
legiim slas>onicariim, qui avait paru à Prague, en 1880. A 
cette époque lointaine, l'histoire juridique de la Bulgarie 
était à peu près complètement ignorée. Cette histoire a été 
surtout mise en relief par l'auteur du livre que nous étudions 
actuellement. Licencié en droit de l'Université de Moscou, 
puis avocat dans son pays, M. Bobtchev est, depuis 1902, 
professeur d'histoire du droit bulgare à l'Université de 
Sofia ; il a dirigé des recueils spéciaux et notamment un 
Recueil d'anciens monuments du droit bulgare (Sofia, 1908) 
et un Recueil d'usages juridiques, dont il a commencé la 
publication en 1908. 

\J Histoire du droit bulgare est évidemment le résumé du 
cours professé à l'Université de Sofia. Ecrit pour des étu- 
diants, l'ouvrage renferme une foule de considérations géné- 
rales qui n'ont aucun intérêt pour le lecteur étranger. Il ne 
pourrait être traduit sans être considérablement abrégé. Je 
voudrais simplement en extraire quelques détails sur les 
textes authentiques qu'il met en lumière. 

L hois du prince Krourn (800 à 81 4)^ d'après le Lexique 
de Suidas. Ce que Suidas cite de ces lois se résume en cinq 
articles : 

I. Si un homme en accuse un autre, que ce déuonciateur soit 



L'ANCIEN DROIT HULGARE IGf» 

d'abord enchaîné et interrogé, et s'il est démontré qu'il a calom- 
nié, qu'il soit mis à mort. 

2. Il est interdit de donner de la nourriture à un voleur j les 
biens des contrevenants seront confisqués. 

3. Le voleur aura les jambes brisées. 

4- Il est ordonné d'arracher toutes les vignes (évidemment 
pour enrayer les progrès de 1 ivrognerie). 

5. Au mendiant il ne suffit pas de donner, mais il faut lui don- 
ner suivant ses besoins. Celui qui ne procède pas ainsi, ses biens 
seront confisqués. 

Ces textes si courts sont accompagnés d'un commentaire 
qui n'occupe pas moins de 22 pages. Il est vrai que, chez 
quelques-uns des prédécesseurs de M. Bobtchev, ils avaient 
donné lieu aux fantaisies les plus extravagantes. 

II. Responsa papœ Nicolai ad consulla Bidgarorur7i. Tous 
ceux qui se sont occupés des origines du christianisme chez 
les Slaves connaissent ce célèbre document. Sous le règne 
de Boris (852-899), les Bulgares s'étaient convertis au chris- 
tianisme. Boris avait été baptisé par un évêque grec, mais 
la rupture ne s'était pas encore produite entre Rome et 
Byzance, et l'autorité morale du pape restait considérable 
dans la péninsule balkanique. Les Bulgares, fort embarrassés 
pour concilier leursdevoirsde néophytesavec leurs traditions 
païennes, envoyèrent à Rome deux évêques pour demander 
au pape une consultation tout ensemble morale et juridique. 

Les réponses pontificales' nous apprennent — ce qui n'a 
pas lieu de nous étonner — que les lois ou les coutumes 
pénales des Bulgares étaient encore très cruelles ; elles 
comportaient, à tout propos, la mort, la mutilation, la tor- 
ture. Certaines questions sont d'une naïveté enfantine. Les 
envoyés demandaient au pape de leur fournir une législation 
laïque et le pape répondait qu'il enverrait volontiers les lois 
nécessaires, s'il était assuré qu'il y eût dans leur pays des 

1. Ces responsa ont été publiés dans Hardouin, Acla Conciliorum, tome V, 
et dans la collection Mansi, tome XV. Il est regrettable que M. Bobtchev ne 
les ait pas réimprimés dans son volume. 



170 SERBES, CROATES ET BULGARES 

hommes capables de les interpréter. Nous ignorons si ces 
lois ont été envoyées. 

Dans tout cela, sauf les indications sur l'état des mœurs, 
il n'y a rien qui se rapporte proprement à la législation 
bulgare. Le chapitre m est consacré aux anciennes rédac- 
tions du NoîHokanon, recueil byzantin de législation civile 
et ecclésiastique qui ne renferme, au point de vue de la 
Bulgarie, aucun élément original. 

Dans ce nomocanon figure un texte intitulé Zakonû sudnfi 
Ijudamû (loi de jugement pourles hommes), que M.Bobtchev 
étudie au chapitre iv. Ce texte juridique est tout simple- 
ment calqué sur les "Ey.XoYa de Léon l'Isaurien et de Cons- 
tantin Copronyme. Seulement la rédaction slave adoucit la 
rigueur du texte byzantin et remplace de rudes châtiments 
corporels par des amendes. M. Bobtchev signale encore 
parmi les textes étrangers les Syntagmata de Mathias Vlas- 
tar, le Code de Justinien, le Code du tsar serbe Douchan, 
le Manuel d'Harmenopoulo, la loi dite rurale extraite du 
Code de Justinien qui, au témoignage de Zacharie et de V. 
Vasilevsky, avait subi l'influence de l'élément slave. Cette 
loi est, au dire de M. Bobtchev, fondée sur deux principes 
slaves : la possession de la terre en commun et la liberté du 
paysan laboureur. 

Une série de documents originaux est constituée par les 
chrysobulles ou ordonnances des princes bulgares, sur les- 
quelles il convient de s'arrêter un peu plus. Ces documents 
sont au nombre de sept, tous écrits en slavon bulgare. Le 
premier, rédigé vers 1280, sous le rège d'Asen II, est une 
charte donnée aux habitants de Raguse. Le second, posté- 
rieur à l'année 1278, est dû au tsar Constantin Tikh et 
adressé à un monastère de Saint- Georges. Le texte en est 
fort mutilé. Le troisième daté de Rahova (i348), porte la 
signature du tsar Jean Alexandre. Le quatrième, daté du 
règne de Jean Alexandre, tsar de tous les Bulgares et des 
Grecs, est au témoignagne de M. Bobtchev lui-même, une 
compilation assez douteuse. Un cinquième, donné au mo- 
nastère de Zographos, est du tsar Jean Kaliman (xni" siècle). 



L'ANCIEN DROIT RULGARE 171 

Les deux derniers émanent de Jean Schichman (le dernier 
porte la date de iSyS). 

A ces documents slaves on peut ajouter un texte latin déjà 
publié par Ljubir dans \es Monumenta Jnstorico-juridica Sla- 
ç'oriim nieridionalium (c'est un privilège de Jean Alexandre 
donné aux Vénitiens en 1 352, un traité de commerce, comme 
nous dirions aujourd'hui) et des chrysobulles rédigées en 
grec et données à divers monastères. 

Evidemment beaucoup d'autres textes ont été perdus. 
Mais ceux qui nous ont été conservés sufllîsent à nous fournir 
d'assez nombreux renseignements sur l'organisation politi- 
que et sociale de la Bulgarie au moyen âge, sur les institu- 
tions, sur la terminologie juridique. 

Après les chrysobulles viennent les traités. On en connaît 
quatorze, dont le plus ancien remonte à l'année 679. La plu- 
part sont conclus avec Constantinople et généralement assez 
humiliants pour l'empire byzantin, réduit à payer tribut 
aux barbares. Nous n'en avons pas le texte authentique. 

De l'année I253 nous avons un traité avec la République 
de Raguse, dont le texte intégral nous a été conservé. 11 est 
rédigé en slavon serbe. C'est tout ensemble un traité poli- 
tique et une convention commerciale. Les Bulgares et les 
Ragusains s'engagent à se défendre mutuellement contre les 
Serbes et règlent diverses questions commerciales. 

Un traité d'Ivan Alexandre avec Venise (1262) nous est 
parvenu dans la rédaction italienne. C'est un traité de com- 
merce. 11 est accompagné de certaines clauses concernant 
les biens des Vénitiens décédés en Bulgarie et de garanties 
pour la situation des Vénitiens dans le rovaume. 

Enfin nous avons encore un traité conclu en iSS" par le 
prince Ivanko, qui régnait sur la Dobroudja, avec la Répu- 
blique de Gênes. Ce traité a été jadis l'objet d'une étude 
publiée par Silvestre de Sacy dans les Mémoires de l'Acadé- 
mie des Inscriptions, année 1824 (t. Vil, p. 292) '. 



I. Mémoire sur un traité fait entre les Génois de Fera et un prince des 
Bulgares. 



172 SERBES, CROATES ET BULGARES 

M. Boblchev cherche encore des traces de l'ancien droit 
bulgare dans les annales byzantines, arabes ou slaves, mais 
au fond il n'en a pas trouvé de bien appréciables. 

Une grande partie de son livre est occupée par des con- 
sidérations sur l'histoire de la Bulgarie ou sur les législa- 
tions des autres pays slaves. Ces digressions ont eu certai- 
nement leur intérêt pour les élèves de l'Université de Sofia, 
mais elles allongent singulièrement le volume, dont la ma- 
tière est, en somme, assez restreinte. 

Dans la seconde partie de l'ouvrage, l'auteur, mettant à 
profit les textes que nous venons d'énumérer, nous donne 
une série de chapitres sur l'organisation sociale de la Bul- 
garie, sur les tribunaux et la procédure, le droit pénal et le 
droit civil (personnes juridiques, droit de famille, succes- 
sion, propriété, contrats). 11 retrouve en Bulgarie la Zadruga 
ou association de famille pour l'exploitation commune de la 
propriété. En somme, autant que j'en puis juger, la légis- 
lation bulgare, comparée à celle des voisins sud-slaves, 
russes ou byzantins, n'offre pas des traits bien originaux. 
Il faut remercier M. Bobtchev des efforts qu'il a faits pour 
nous la restituer. Son travail consciencieux et patient est,, 
en quelque sorte, une œuvre de paléontologie juridique. 



LE CENTENAIRE 
DE LA LITTÉRATURE RULGARE 

L'EvÊQUE SOFRONI. 

La littérature bulgare a célébré récemment le centième 
anniversaire de sa renaissance, ou plus exactement de sa 
création. Au moyen âge, la production intellectuelle avait 
eu pour organe en Bulgarie la langue de l'église, le slavon. 
Après la chute de l'empire bulgare et l'établissement de la 
domination ottomane dans la péninsule balkanique, l'acti- 
vité du clergé bulgare se trouva paralysée par celle du clergé 
grec phanariote. J'ai raconté, il y a déjà longtemps, dans 
un livre malheureusement épuisé et que je n'aurai probable- 
ment pas l'occasion de réimprimer', les circonstances dans 
lesquelles le sentiment national et l'activité littéraire avaient 
commencé à renaître chez les Bulgares dans la seconde 
moitié du xviii'' siècle; j'ai rendu hommage, notamment, au 
moine Paisii qui acheva, vers 1762, l'ouvrage intitulé : 
Histoire slave-bulgare du peuple, des tsars et des saints bul- 
gares, ouvrage qui resta longtemps manuscrit, mais dont 
de nombreux exemplaires circulèrent chez les Slaves de la 
péninsule balkanique et contribuèrent à réveiller chez eux 



ï. La Bulgarie. Paris, librairie CerF, i885. Cet ouvrage contient un cha- 
pitre sur la renaissance littéraire des Bulgares et sous ce titre, la Bulgarie 
sous Pasvan Oglou, la traduction des Mémoires de Sofroni. Cette traduction 
avait déjà paru dans un volume de Mélanges publiés par l'Ecole des langues 
orientales à l'occasion du Congrès des orientalistes de Leyde (Paris, Leroux, 
1882), publications auxquelles je ifeniande la permission de renvoyer. 



174 SERBES, CROATES ET BULGARES 

l'esprit national. Il ne fut imprimé que dans la seconde 
moitié du xix" siècle. D'ailleurs, l'auteur n'avait nullement 
la prétention d'écrire en langue vulgaire, mais dans la langue 
traditionnelle de l'église orthodoxe, un slavon plus ou moins 
corrompu. 

Le premier écrivain qui osa écrire et publier en bulgare 
moderne, ce fut, au début du xix" siècle, un prélat, Sofroni, 
évèque de Vratsa, qui, en 1806, imprima à Rymnik, en 
Valachie, un volume dont je reproduis ici littéralement 
l'intitulé : 

ryuiarodromon 

c'est-a-Dire 

livre du dimanche 

instruction 

pour tous les évangiles lus 

PENDANT TOUTE l'aNNÉE 

AVEC l'interprétation ET LA MORALE ET POUR LES GRANDES 

FÊTES ET LES FÊTES 

DES SAINTS, SERMONS ÉDIFIANTS 

TRANSCRITS DU SLAVON ET DE LA TRÈS PROFONDE 

LANGUE GRECQUE EN BULGARE VULGAIRE 

PAR l'humble ÉVÊQUE VRATSA 

SOFRONI POUR ÊTRE COMPRIS DU SIMPLE PEUPLE 

AVEC LA PERMISSION DU MÉTROPOLITAIN DOSITHÉE 

DE HONGRIE VALACHIE, ET LAIDE DES ÉVÊQUES 

ET DES CHRÉTIENS PIEUX MAINTENANT PUBLIÉ 

DANS LA TYPOGRAPHIE DE LÉVÈCHÊ DE RYMNIK 

NECTAIRE ÉTANT ÉVÊQUE 

EN l'année 1806 

IMPRIMÉ PAR DMITRI 

MICHEL POPOVITCH ET PAR GEORGES SON FILS. 



J'ai donné dans le livre, auquel j'ai fait plus haut allusion, 
une biographie sommaire de Sofroni. Mais, depuis un quart 
de siècle, de nombreux documents nouveaux ont été mis au 
jour et le moment est venu de tracer un portrait complet 
de ce curieux personnage, dont le nom est aussi populaire 



LE CENTENAIRE DE LA LITTÉRATURE BULGARE 173 

chez les Slaves balkaniques que peut l'être chez nous celui 
d'un Bossuet ou d'un Fénelon. 

Il naquit en lySg à Kotel (en turc Kazan), dans la Bulga- 
rie méridionale'. Cette ville a donne à la Bulgarie moderne 
quelques-uns de ses hommes les plus remarquables : les 
deux Yogoridi, dont l'un fut prince de Samos et l'autre, 
sous le nom d'Aleko Pacha, le premier gouverneur de la 
Roumélie orientale, absorbée depuis i885 dans la princi- 
pauté de Bulgarie; Georges Rakovski, mort en 1868, agi- 
tateur politique et publiciste distingué ; Gabriel Krstievitch, 
qui fut, après Aleko Pacha, gouverneur de cette Roumélie 
éphémère ; le moine Néophyte Borelli qui, le premier essaya 
d'organiser une église nationale bulgare et mourut en i84g, 
emprisonné au mont Athos ; le médecin Beron, mort en 187 1 
en Roumanie, qui publia en 182/i à Brasov, en Transylvanie, 
le premier livre d'école bulgare. Au témoignage de M. Ji- 
reczek', on montrait encore, il y a une trentaine d'années, 
à Kotel, deux maisons qui avaient servi d'habitation au jeune 
Sofroni ou plutôt Stoïko. Car il ne prit le nom de Sofroni 
que lorsqu'il entra dans l'église. Chez les orthodoxes, le 
nom ecclésiastique commence en général par la même lettre 
que le nom laïque. C'est ainsi qu'au ix* siècle le grand apô- 
tre des Slaves, qui s'appelait Constantin, avait pris le nom 
de Cyrille sous lequel il devait s'immortaliser. 

Le père de Stoïko eut la bonne idée d'envoyer son fils à 
l'école : dans ce temps-là il n'y avait pas d'écoles bulgares. 
Le jeune élève dut étudier le grec et apprit par cœur l'oc- 
toic^. Au moment où il commençait le psautier, il se trouva 
orphelin. 

Il se mit à gagner sa vie comme il put, fut envoyé àCons- 
tantinople pour régler les affaires d'un oncle défunt. Dans 
cette capitale, il lui arriva toute espèce d'aventures désa- 

1. Kazan veut dire, en turc, Ijassin vallée. Kotel est la traduction bulgare 
du mot turc. 

2. Konst. Jireczek, Voyages en Bulgarie. Prague, 1888 (en langue tciièque). 

3. Recueil de chants religieux, ainsi nommé parce qu'il est écrit pour huit 
voix. 



176 SERBES, CROATES ET BULGARES 

sréables qu'il raconte avec une touchante naïveté, mais dont 
quelques-unes sont de telle nature que je ne puis les rappe- 
ler ici. Il fit de bonne heure connaissance avec la justice 
turquequi, comme on sait, était peu clémente aux chrétiens et 
particulièrement aux Bulgares. Accusé de recel, il fut jeté 
en prison, les fers aux pieds. Sa famille le maria fort jeune 
avec une femme quelque peu orgueilleuse qui lui rendit la 
vie assez dure. 

Il était lettré; les Bulgares manquaient de prêtres natio- 
naux; leur église était en grande partie tombée aux mains 
des Grecs. Quelques tchorbadjis^ ou notables s'avisèrent un 
jour de lui dire : « Notre évêque va venir ; nous allons lui 
demander de te faire prêtre. » L'évèque arriva et ils lui 
offrirent 70 piastres pour le décider à tonsurer leur compa- 
triote. Mais un autre candidat offrait 100 piastres. L'évèque, 
bon apôtre, transigea pour 100 piastres. Sofroni reçut l'im- 
position des mains le i"' septembre 1762. Mais, comme il 
était un peu plus lettré que la plupart de ses confrères, qui 
n'étaient au fond que de simples laboureurs, il fut bien vite 
en butte à leur jalousie. Son instruction relative lui valut 
toute sorte de désagréments. Un évêque le nomma épitrope 
économe et le chargea de prélever les contributions des fi- 
dèles. Il fut jeté en prison par un pacha turc pour répondre 
des impôts qui étaient dus par les giaours. Il tomba malade, 
s'endetta. Il n'y avait point de médecins en Bulgarie ; So- 
froni dut se laisser soigner par de vieilles femmes qui usè- 
rent de sortilèges. Pour le punir, son évêque le suspendit 
a dwinis pendant six ans. S'il n'avait eu que ces misères 
morales à subir, la vie eût été encore supportable. Il faut 
lire dans ses mémoires le récit où il nous raconte comment, 
à propos d'une histoire de moutons vendus à des Turcs, il 
fut condamné à la bastonnade, menacé d'être pendu et mis 
aux fers. A travers toutes ses épreuves il ne se décourage 



I. Le tchorbadji est proprement le dislril)uteur de soupe, par suite notable 
chargé de veiller sur les étrangers et de les nourrir, gros bourgeois; le mot 
s'emploie encore en Bulgarie et un peu moins en Serbie. 



LE CENTENAIRE DE LA LITTÉRATURE BULGARE 177 

pas. Dans ses moments de répit il apprenait à lire aux petits 
paysans. 

Il pensa être plus heureux en abandonnant son diocèse 
primitif pour passer dans celui d'Anchialo, dans la Bulgarie 
orientale. Là encore, il fut mis en prison, menacé du pal 
et, pour avoir célébré un mariage qui déplaisait à certain 
sultan, il fut amené jusqu'au pied d'un saule aux branches 
duquel il devait être pendu. Il échappa à la mort par mira- 
cle. Au milieu de toutes ces épreuves, il lui arriva un bon- 
heur inespéré. L'évêque de Vratsa mourut; sur la demande 
d'un certain nombre de fidèles, Sofroni fut investi de la di- 
gnité épiscopale. Vratsa est située à peu près à moitié che- 
min entre Sofia et le Danube, en plein pays bulgare. Sofroni 
se mit à évangéliser ses ouailles, non plus en grec, comme 
ses prédécesseurs, mais dans leur langue nationale. « Les 
chrétiens, qui n'avaient point entendu les autres évêques 
parler cette langue, me regardaient comme un philosophe 
(c'est-à-dire un savant) », dit-il naïvement. A ce moment-là, 
la Bulgarie était en pleine anarchie. L'autorité du sultan 
était presque partout méconnue : des janissaires révoltés, 
des kirdjalis' ravageaient les régions du Danube et du Bal- 
kan. Ce n'étaient pas de simples voleurs de grands chemins. 
Ils avaient une organisation militaire, des armes excellentes ; 
il ne leur manquait que de l'artillerie. Ils pillaient les cam- 
pagnes d'une façon méthodique, enlevaient les jeunes fdles 
et les jeunes gens. Pouqueville, dans son voyage en ISIorée^, 
nous a laissé sur eux de curieux renseignements. Ils com- 
mirent d'effroyables ravages en Bulgarie, ruinèrent de fond 
en comble des villes telles que Stanimaka, Arbanasi, Ra- 
hovo, Panagiourichté, Koprivstitsa, Kalofer, dont les habi- 
tants émigrèrent jusqu'à Andrinople ou jusqu'en Moldavie. 
A Viddin, un Bosniaque musulman, Pasvan Oglou, avait 
constitué un état indépendant, s'était emparé de Roustchouk 

1. Mot turc qui veut dire brigands des déserts. Le souvenir de leurs nom- 
breux méfaits vivra longtemps encore dans l'imagination du peuple bulgare 
et serbe. 

2. Voyage en Morée. Paris, i8o3, t. IIL 



178 SERBES, CROATES ET BULGARES 

et de Varna. Il avait même tenté d'occuper Vralsa, mais 
n'avait pu v réussir. Dans un diocèse épuisé par les troupes 
des pillards, des rebelles et du sultan, Sofroni avait grand' 
peine à recueillir, au péril de sa vie, les ressources néces- 
saires pour lui permettre d'entretenir ses enfants et de 
subsister lui-même. Sa vie était souvent menacée. Une fois 
il dut rester caché dans une grotte pendant vingt-quatre 
jours. Un autre fois il dut se cacher... dans un harem turc. 
Il se trouva, bien malgré lui, interné pendant trois ans à 
Viddin, où il dut, par ordre de Pasvan Oglou qui jouait au 
souverain, remplir les fonctions épiscopales. 

Désespérant de pouvoir terminer en paix sa carrière dans 
son diocèse de Vratsa, il finit, dans le courant de l'année 
i8o3, par se réfugier en Valachie. Cette province était à 
l'abri des troubles qui désolaientlespays bulgares. Protégée 
par la Russie, elle jouissait d'un bien-être relatif sous le 
gouvernement du prince Constantin \psilanti, auquel So- 
froni donne, dans ses Mémoires, le titre de bey. Le prélat 
fugitif fut accueilli avec sympathie par Mgr Dosithée, mé- 
tropolitain de Hongrie-Valachie. Ce haut dignitaire de 
l'église orthodoxe obtint du Saint-Synode que Sofroni fût 
relevé de son évêché, lui offrit une cellule dans son palais et 
l'autorisa à remplir en Valachie son ministère ecclésiasti- 
que. Les réfugiés bulgares étaient nombreux au Nord du 
Danube. 

D'autre part, le grec, alors fort usité en Valachie, 
était familier à Sofroni. Plusieurs documents ecclésiasti- 
ques rédigés en Valachie portent sa signature dans cette 
langue. 

Ce n'était pas sans regrets que le prélat avait abandonné 
son pays et son troupeau. Il profita de la tranquillité dont 
il jouissait à Bucarest pour écrire ses Mémoires, qui con- 
stituent assurément une des pages les plus curieuses de 
de l'histoire intérieure de l'empire ottoman à la fin du xviii* 
siècle. C'est un récit très court, mais très sincère et très 
naïf. Il se termine par une page qui est vraiment tou- 
chante : 



LE CENTENAIRE DE LA LITTÉRATURE BULGARE 179 

Je n'ai plus qu'un seul souci, dit l'auteur. Je crains que Dieu 
ne me juge pour avoir pris le fardeau de ce troupeau et l'avoir 
abandonné. Mais j'espère en sa grâce; car je ne lai pas abandonné 
pour me livrer au repos, ujais par suite de ma détresse. 

Maintenant je travaille nuit et jour à écrire quelques livres 
dans notre langue bulgare. Si les Bulgares ne peuvent rien en- 
tendre de ma bouche, qu'ils reçoivent de moi, pécheur, quelque 
enseignement utile, qu'ils lisent mes écrits; qu'ils en profitent, 
qu'ils prient le Seigneur pour moi indigne... 

...So^^ez indulgents pour celui (jui a travaillé et portez-vous 
bien. 

Sofroni ne se confinait pas dans ses fonctions ecclésias- 
tiques et dans ses travaux littéraires. Il eut l'occasion de 
rendre d'autres services à ses compatriotes. Nous avons de 
sa main un document curieux : c'est une proclamation à la 
nation bulgare pour l'inviter à faire bon accueil aux Russes 
en lutte avec les Turcs. Ce document non daté peut se rat- 
tacher à l'année 1810. Il est signé Serafim, évêque bulgare; 
mais on peut croire à une erreur du copiste ou de l'im- 
primeur. Rakovski, qui a édité pour la première fois ce 
document dans Le Cv^ne du Danube, suppose qu'il avait 
dû être imprimé à Bucarest. D'après les traditions qu'il 
avait recueillies, l'évêque avait accompagné les Russes dans 
leur campagne et avait pénétré avec eux jusqu'à Rasgrad, 
en Bulgarie. 

La proclamationde Sofroni est écrite, comme ses mémoires, 
dans une langue assez expérimentée, mélange grossier 
de bulgare et de slavon. Evidemment, l'auteur est un peu 
embarrassé du rôle qu'on lui fait jouer. Je traduis en entier 
ce curieux document : 



PROCLAMATION A LA NATION BULGARE. 

Serafiin (Sojroni), évéque bulgare. 

Je VOUS en prie paternellement, mes chers enfants, peuple bul- 
gare. Chrétiens qui vivez dans la terre bulgare, salut à vous. Ré- 



180 SERBES, CROATES ET BULGARES 

jouissez-vous parce que voici qu'une joie universelle arrive pour 
toute la Bulgarie ; voici que s'approche votre salut et votre libé- 
ration. Voici que maintenant nous voyons et nous contemplons 
comment la miséricorde de Dieu s'est occupée de notre pauvre 
nation, comment Dieu a versé la pitié dans le cœur du pieux et 
grand empereur Alexandre Pavlovitch, comment il la excité à 
vous sauver des barbares tourments des Turcs. Voici que son 
armée s'approche de vous sous la croix, — vos frères chrétiens, 
— afin de vous sauver de tant de misères ; voici qu'il vient ce 
jour lumineux que vous attendiez depuis quatre cents ans. 

Ça, bon peuple vaillant, Bulgares, fidèles chrétiens, levez-vous, 
fortifiez-vous et n'ayez crainte ; attendez avec affection, recevez 
avec cordialité ces frères chrétiens qui viennent par la volonté de 
Dieu vous délivrer. Ne craignez rien ; c'est une armée chré- 
tienne. Ne fuyez pas devant eux, ne quittez pas vos villes et vos 
maisons, mais ayez soin de leur préparer des vivres, du blé, de 
l'orge, du foin, autant que vous pourrez ; offrez-leur l'hospitalité, 
traitez-les bien suivant votre devoir de chrétiens. Ne les i^egar- 
dez pas comme des étrangers, mais comme des frères de votre 
foi. Servez-les loyalement avec fidélité et amour : car ils versent 
leur sang pour la foi chrétienne, pour la patrie, pour la Sainte 
Eglise de Dieu, pour leurs frères, pour leurs sœurs, afin de les 
gai'der et de les préserver pour qu'ils ne tombent pas en servi- 
tude, comme vous êtes y tombés par suite de vos discordes et de 
vos haines réciproques, et c'est pour cela que vous êtes tombés 
dans une condition aussi misérable. Pour cela, chaque chrétien, 
si pauvre qu'il soit, doit retirer le pain de ses lèvres et bien trai- 
ter les Russes et ne doit pas s'enfuir chez nos ennemis les Turcs. 

Réfugiez-vous auprès de ces soldats chrétiens, attachez-vous 
à eux; car ils ne battent ni ne tuent comme les maudits enfants 
d'Agar (les Turcs). Vous ne subirez de perles ni dans votre bétail, 
ni dans vos biens, ni d'affronts sur vos personnes. Ce que vous 
donnerez d'orge ou de foin ou de bétail, tout sera payé par l'em- 
pereur. 11 vous protégera et vous défendra. 

Ah! chrétiens. Ne savez-vous pas comme ces bourreaux vous 
ont brûlés avec des fers brûlants; combien de vos enfants ils ont 
fait rôtir à la broche sous vos yeux; combien de fois ils vous 
ont pris du bétail et du bien; combien de vos fils et de vos filles 
ils vous ont enlevés et soustraits à la foi chrétienne? Ne vous 
martyrisent-ils pas encore aujourd'hui? Eh bien, vos souffrances 



LE CENTENAIRE DE LA LITTÉRATURE BULGARE 181 

ont été jusqu'aux oreilles du pieux empereur Alexandre Pavlo- 
vitch. Il a eu pitié de vous et a désiré vous dérobera ces cruels 
tourments. Informez-vous et vous saurez s'il y a dans d'autres 
empires de pareils tourments. Vos souffrances ont été connues 
de toute ri''uro[)e et dans toutes les gazettes on a écrit sur votre 
martyre. Aussi votre cœur pouri-a-t-il avoir l'idée de se tourner 
vers vos ennemis et cruels tourmenteurs? Fuyez-les, chers chré- 
tiens, comme on fuit un serpent cruel et venimeux, accourez 
vers cette pieuse armée russe et entrez en relations avec elle. 
Considérez les Russes comme des frères de votre sang; servez- 
les avec fidélité et affection : recevez-les dans vos maisons; trai- 
tez-les bien et, s'ils veulent aller quehjue part, indiqiav.-leur le 
chemin bien exactement, sans perfidie. 

Mais surtout, chrétiens, gardez-vous de la trahison de Judas 
comme du feu de l'enfer. Qu'aucun chrétien ne tombe dans ce 
grave péché, car il serait puni dans ce monde et dans l'autre, 
parce qu'il a livré son àme à l'ennemi des chrétiens. 

Ainsi, si vous servez fidèlement, nous espérons en la volonté 
de Dieu que dans peu de temps vous aurez joie et bonheur, que 
vous vivrez en paix et en tranquillité, ce que nous vous souhai- 
tons à tous. Amen. 

Nous avons encore un autre document signé de Sofroni 
pendant son séjour en Valachie : c'est une lettre adressée 
par cinq notables bulgares de Bucarest — dont il est — à 
un de leurs compatriotes qui avait rendu des services aux 
Russes pendant la campagne. Cette lettre est datée du 2 
aoiit i8i5. 

A partir de cette date on perd le trace de Sofroni. On 
ignore quand il est mort, où repose sa dépouille, et le pa- 
triote bulgare ne sait où porter l'hommage que sa piété 
voudrait rendre au fondateur de la littérature nationale. 

Revenons un peu sur le livre qui lui a valu cet honneur. 
Cet ouvrage n'a pas la prétention d'être original. Nous en 
avons cité plus haut le titre. Nous avons vu qu'il est sim- 
plement traduit du slavon et de la très profonde langue 
grecque. Il n'était pas facile de trouver un éditeui à Bucarest 
pour un livre destiné aux voisins de Bulgarie, et les mo- 
destes ressources de Sofroni ne lui permettaient pas de 



182 SERBES, CROATES ET BULGARES 

l'imprimer h ses frais. Mais il y avait en Roumanie une co- 
lonie de riches marchands bulgares à la générosité des- 
quels l'évèque pouvait s'adresser. C'est ce qu'il fit dans 
une lettre qui nous a été conservée. C'est un document 
tout ensemble touchant et naïf, d'un style pénible et fort 
inexpérimenté. On me saura gré, je crois, d'en citer quelques 
spécimens : 

Très nobles et très illustres négociants, nos fils spirituels 
Hadji Kyre* Petko, Kyre lovko, Kyre Savva... et autres chré- 
tiens qui vous trouvez en Valachie, Moldavie, chers enfants de 
notre humilité, paix et bénédiction... 

Votre généreux caractère, votre magnanime dignité qui a rendu 
votre nom fameux dans des endroits lointains m'a encouragé à 
écrire à Vos Honneurs et bien que je n'aie pas eu la joie de voir 
vos respectables visages, je dois respecter votre dignité. Et à 
cause de cela j'ose écrire à Votre Noblesse comment moi, hum- 
ble, avec la sainte volonté de Dieu, je me suis décidé à écrire les 
Evangiles des dimanches avec leur interprétation... en les tra- 
duisant de la langue slavonne et de la profonde langue grecque 
dans la simple langue bulgare pour être lus les dimanches dans 
les églises, de façon à ce qu'ils puissent être compris par les 
hommes simples et sans éducation, les hommes et les femmes. 
Car nos livres sont écrits dans l'ancienne langue slave et les gens 
simples ne comprennent pas la loi divine et beaucoup de prêtres 
ne la comprennent pas. Pour cette raison, je me suis appliqué, 
moi pécheur, et j'ai transcrit ce livre édifiant en la langue bul- 
gare vulgaire telle que nous la parlons. 

Sofroni estime à dix mille gros la dépense qu'occasion- 
nera son édition et il conclut en demandant à ses compa- 
triotes de l'aider pour le bien commun de toute la nation. 
Il les y invite dans l'intérêt de leur âme. 

Cette œuvre, dit-il, est bien meilleure que celle de la Sainte 
Montagne, — c'est-à-dire du mont Athos qui jouissait d'un grand 
crédit chez les peuples balkaniques. — Car dans mille églises on 

I. Kyre est le mot grec y.ûo'.o;. 



LE CENTENAIRE DE LA LITTÉRATURE BULGARE 18:$ 

prie pour votre àiiie tant (pie durera le momie et combien d'hom- 
mes ce livre édidant ne mettra-l-il pas dans la vraie voie!... Un 
tel livre dans la simple langue bulgare, il n'y en a pas encore eu 
dans le monde. De tels livres en langue populaire, il y en a chez 
les Grecs, chez les Serl)es, chez les Valaques, chez les Russes 
et chez les peuples d'autres religions. Seuls nos pauvres Bulgares 
n'ont pas reçu un tel don. C'est pourquoi ils sont obscurcis par 
1 ignorance. Appliquons-nous donc à mettre ce livre au jour, seu- 
lement pour qu'il y ait un commencement; après nous on peut 
espérer qu il y aura beaucoup de livres en langue populaire; 
l'important est qu'il y ait un commencement. 

Je vous en prie, aidez-moi donc, moi, votre humble prélat cpii 
suis de votre race bulgare; aidez-moi dans cette entreprise. 

Cet appel est daté du 29 avril i8o5. 

11 lut entendu. Ceux qui aidèrent Sofroni à faire paraître 
le modeste volume ne se doutaient guère qu'il marquait 
une date dans l'histoire de leur peuple et qu'il allait être le 
point de départ d'une nouvelle littérature. 

Sofroni déclare que, pour rédiger son volume, il s'est 
servi de textes slavons et de livres grecs. 11 serait assez dif- 
ficile de déterminer les originaux des textes slavons, mais 
on sait que l'original grec est un ouvrage du prélat Nicé- 
phore Theotoki, imprimé pour la premicre fois à Moscou 
en 1796. Une seconde édition de ce livre parut à Bucarest 
en i8o3. C'est évidemment de cette édition que Sofroni 
s'est inspiré; mais la plupart du temps il ne s'est pas borné 
à une traduction littérale; il a paraphrasé, adapté, résumé, 
surtout résumé. Car l'ouvrage grec est plus considérable 
que l'imitation bulgare, dans laquelle interviennent d'ail- 
leurs encore des fragments empruntés à certains manuscrits 
slavons. 

Le succès de l'ouvrage dépassa les espérances de l'évêque. 
Son nom est resté attaché au livre qui est encore aujourd'hui 
populaire. De même que nous disons un calepin, unLhomond, 
un Bouiilet, on dit encore aujourd'hui eiiBulgarie un Sofronie 
pour désigner ce recueil qui est la lecture favorite des 
âmes dévotes. On doit encore h l'évêque d'autres ouvrages 



184 SERBES. CROATES ET BULGARES 

imités ou traduits du grec et une copie de la fameuse Chro- 
nique de Païsii, chronique qui, comme nous l'avons dit 
plus haut, ne fut publiée que plusieurs années après sa 
mort. Ces ouvrages ne méritent pas de nous arrêter. Ce 
qui nous intéresse dans l'œuvre de Sofroni, ce sont ses 
inappréciables Mémoires, c'est le volume édifiant paru à 
Bucarest en 1806 et qui est la pierre angulaire de la nou- 
velle littérature bulgare. 



L'HISTORIEN BULGARE PAISII 



Nous venons d'étudier la figure si curieuse de l'évèque 
Sofroni, qui est considéré comme le fondateur de la litté- 
rature bulgare moderne et dont les mémoires constituent 
une contribution importante à l'histoire des populations 
chrétiennes de l'empire ottoman durant la seconde moitié 
du xviii'' siècle. 

Avant Sofroni un autre prêtre bulgare a joué un rôle 
considérable dans la renaissance intellectuelle de sa na- 
tion. C'est le moine Paisii, auquel un de ses compa- 
triotes, M. Boïan Penev vient de consacrer une mono- 
graphie qui comble une véritable lacune de la littérature 
bulgare. 

Si bas qu'ils fussent tombés sous la domination otto- 
mane, les Bulgares n'étaient pas cependant absolument 
isolés de leurs congénères slaves. Les négociants de 
Raguse, qui ont exercé une influence si heureuse sur les 
Serbes de Bosnie-Herzégovine, avaient aussi des comp- 
toirs et envoyaient des voyageurs dans les pays bul- 
gares. 

Les Grecs, avec l'appui des Turcs, avaient imposé leur 
langue, leur liturgie, leur costume. Les Bulgares un peu 
riches se croyaient Grecs, de même que naguère à Prague 
les bourgeois tchèques se croyaient volontiers Allemands. 
Dans l'église grecque de Temesvar, Rakovski a relevé avec 
indignation cette inscription: E-j^tt^tî Z/>âT/.c; z'.\z^(vir^z 
'EXXr/; kr.o T x\}.T^pZiiZ . S'il est un nom slave, c'est à coup sur 
celui de Zlatko (de zlato, or) et s'il est une ville bulgare, 



186 SERBES, CROATES ET BULGARES 

c'est cette ville de Gabrovo ' qui lut un des premiers fovers 
de la renaissance bulgare. 

La connaissance de lanoue grecque ouvrait aux esprits 
un peu curieux l'accès du monde extérieur. Mais elle me- 
naçait l'existence même de la natation. Paisii tut le premier 
à réagir contre 1 hellénisme et à recueillir la tradition na- 
tionale. 

On sait peu de chose sur sa vie. Il était né dans l'éparchie 
de Samokov, c'est-à-dire à l'ouest des pays bulgares ; il fut 
moine au mont Athos. au monastère de Khilandar. où il se 
rencontra avec des congénères serbes. Ce couvent j)ossédait 
une précieuse collection de manuscrits. Paisii était hiéro- 
monaque, c'est-à-dire prêtre régulier, et il remplissait les 
fonctions d'assistant ou de vicaire auprès de Ihégoumène. 
Il avait alors quarante-deux ans et l'on sait, d'ailleurs, qu'il 
était venu au mont Athos, en i~\ô, à vingt-trois ans. 

Le monastère de Khilandar joue un rôle considérable 

dans l'histoire relio-ieuse et intellectuelle des Slaves méri- 
o 

dionaux. Richement doté vers la tin du xif siècle par le 
prince serbe Etienne Nemania, qui s'v fit moine sous le 
nom de Siméon. il a survécu à toutes les révolutions qui 
ont bouleversé la péninsule balkanique. En 1S96, il reçut 
la visite du roi de Serbie, Alexandre : les moines firent 
hommage au jeune souverain d'un Evangéliaire dont à ses 
frais une édition fac-similé fut publiée à Vienne. 

Au moment où Paisii vint résider à Khilandar, la com- 
munauté traversait une crise assez pénible. Elle était en- 
dettée vis-à-vis des Turcs qui lui réclamaient un tribut 
annuel de trois mille ^roc/t ou piastres (environ 9 Oûo francs), 
Il y avait beaucoup de désordre et de discorde dans la 
communauté. Aussi Paisii s'en alla au monastère de Zo- 
graphos où il eut la bonne fortune de trouver beaucoup de 
documents sur la Bulgarie. Il nous apprend encore qu'il alla 
ensuite dans la terre allemande, c'est-à-dire en Autriche et 



I. C'esl à Gabrovo que fut ouvert en i83ô. )e premier établissement d'en- 
seignement secondaire bulgare. 



L'HISTORIEN BULGARE PAISII 187 

qu'il y découvrit le livre de INIavro Orbiui, dont nous avons 
déjà parlé ici même à propos de l'historien serbe Raïtch : Il 
regno degli Slavi. Nous savons d'ailleurs qu'en 1761 il était 
à Karlovci en Croatie', charge d'une mission parle monas- 
tère de Khilandar, dont il était devenu prohégoumcne. 11 
avait à faire exécuter le testament d'un archimandrite de 
Khilandar, décédé à Karlovci et qui léguait ses biens à la 
communauté. La signature qu'il eut l'occasion de donner 
alors est le seul autographe que nous possédions de lui. 11 
est peu probable qu'il sût l'Italien, et il dut lire Orbini 
dans la traduction russe exécutée par ordre de Pierre le 
Grand. 

Nous savons encore par une note qui figure sur un de ses 
manuscrits, celui de Kotel, que Paisii, au commencement de 
l'année 1765 était dans cette ville qui a joué un si grand 
rôle dans la renaissance intellectuelle des Bulgares^. Il y 
rencontra le jeune Sofroni. Il avait apporté avec lui le ma- 
nuscrit de son histoire et Sofroni en fit une copie, ainsi 
qu'il nous l'apprend lui-même dans ses Mémoires. Malheu- 
reusement Sofroni a oublié de nous dire dans quelles cir- 
constances il avait rencontré l'historien et quelle impres- 
sion il avait faite sur lui. La Bulgarie renaissante s'efforce 
par tous les moyens de prouver sa gratitude à ceux qui ont 
contribué à sa résurrection. A ses peintres, à ses sculpteurs, 
je me permets de signaler un beau sujet de tableau, de 
groupe ou de bas-relief: la rencontre de Paisii et de So- 
froni. 

Voilà tout ce qu'on sait de la vie de Paisii. On ignore 
même la date de sa mort. Sur sa vie morale, sur les raisons 
qui le décidèrent à écrire — comme il le pouvait — l'his- 
toire de sa nation, il nous fournit quelques indications dans 
l'épilogue qui accompagne son histoire: « Peu à peu j'étais 
rongé par le souci, par la douleur que m'inspirait la nation 

1. Archio fur Slnvische Philolo(jie t. XII, p. 620. Karlovci est plus connu 
sous la forme allem;iode Karlowitz. 

2. Elle a vu naître notamment l'évèque Sofroni, le médecin pédagoque 
Biron, l'historien Rakovskl. 



188 SERBES, CROATES ET BULGARES 

bulgare ». Singulière coïncidence, c'est le même langage 
que tiendra un demi-siècle plus tard le Slovaque Kollar, le 
lutur poète du Panslavisme. 

A léna, dit-il, dans ses mémoires, je commençai à éprouver 
des sentiments inconnus jusqu alors, des douleurs poignantes, 
comme celles qui nous saisissent dans les cimetières, mais bien 
autrement grandioses. G étaient des sentiments sur la mort du 
peuple slave dans ces contrées, sur les tombeaux de nos chers 
ancêtres, des Serbes' écrasés et détruits. Chaque localité, cha- 
que village, chaque rivière, chaque montagne portant un nom 
slave me semblait un tombeau, un monument d'un gigantesque 
cimetière. 

En citant ces paroles, il y a longtemps, en 1888, j'ajou- 
tais : « Ce patriotisme archéologique fait peut-être sourire ; 
mais, quon v réfléchisse, c'est un sentiment analogue quia 
produit 1 unité allemande ». Paisii nous dit sur le titre de 
son ouvrage qu'il a composé « pour le profit de notre nation 
bulgare ». Et au début de son histoire il s'exprime ainsi : 

J'ai eu un zèle ardent pour ma race et ma patrie bulgare et je 
me suis donné beaucoup de mal pour étudier beaucoup de livres 
et d'histoires afin d'écrire les annales de la nation bulgare. C'est 
pour votre utilité et votre gloire que je l'ai écrite, vous qui aimez 
votre race et votre patrie bulgare et qui aimez à connaître votre 
race et votre langue. 

Dans le monastère du mont Athos Paisii s était rencontré 
avec des moines grecs et serbes qui le raillaient de ce que 
sa nation n'avait pas d'histoire, et ces railleries avaient 
surexcité tout ensemble sa curiosité et son patriotisme. 11 
vouhiit, ainsi qu'il le dit dans son épilogue, que ses com- 
patriotes ne fussent plus tournés en dérision et humiliés 
par les autres nations. 

Les Russes et les Serbes se vantent d'avoir avant nous reçu 
I. Il s'agit des Serbes de l'Elbe appelés aussi Sorabes. 



L'HISTORIEN HLLOARL PAISII 189 

récriture slave et le baptême, mais ce n'est pas vrai. Ils ne peu- 
vent produire Ik-dessus aucun témoignage. J ai vu (jue beau(OUj> 
de Bulgares adoptent la langue et les mœurs des étrangers et 
méprisent leur langue; c'est pourquoi j'ai écrit contre les insul- 
teurs de nos ancêtres qui n'aiment pas leur langue et leur patrie, 
et pour vous qui aimez à connaître votre langue et votre race, 
afin que vous sachiez que nos tsars, nos patriarches et nos pré- 
lats bulgares n'ont pas été dépourvus d'annales, de livres ni de 
tropairesS et combien de temps ils ont régné. 

Paisii explique que ces documents n'ont pas été con- 
servés faute d imprimeries slaves et à cause de la négli- 
gence et de 1 ignorance générales. D autre part, après la 
conquête turque, les églises et les monastères ont été in- 
cendiés et avec eux les manuscrits. 

Paisii commence par des considérations générales sur 
l'importance de l'histoire, puis à l'instar des anciens chro- 
niqueurs il remonte jusqu'au déluge et au partage des races. 
Il raconte comment Moskhos fils de Japhet- habita la région 
ilu nord et devint père de la race slave a laquelle appar- 
tiennent les Bulgares. 

En invoquant le nom de ce Moskhos légendaire Paisii 
atïïrme la parenté des Bulgares et des Serbes. Dans son 
récit historique il consacre un chapitre particulier à l'his- 
toire des Serbes, dont la destinée est intimement mêlée à 
celle de leurs voisins bulgares. Après avoir raconté, comme 
il peut, l'histoire politique des Bulgares, il consacre deux 
chapitres à l'histoire religieuse et aux saints nationaux. 

Le but que poursuit Paisii en compilant son ouvrage est 
avant tout patriotique. Il veut relever dans leur propre 



1. Dans le texte Kondiki. C'est le grec ■/.ovTa/.''ov, tropaire, qui contient 
en abrégé le sujet de la tète du jour. Clugnet, Dictionnaire des noms liturgi- 
ques, Paris, 1890. 

2. Il y a dans la Genèse (cbap. x) un fils de Japhet nommé Mesceeh (tra- 
duction d"0ster\vald). De ce personnage, l'historien polonais Stryjkowski, 
dans sa Chronique polonaise, lithuanienne, sainoyi tienne et russe publiée eu 
lôSa, avait fait le père des Moscovites et de tous les Slaves. Cette généalo- 
gie fabuleuse a été acceptée par la plupart des chroniqueurs polonais et slaves. 



190 SERBES, CROATES ET BULGARES 

estime ses compatriotes qui rougissent de leur nom et de 
leur langue; il exalte autant que possible les Bulgares au 
détriment des Serbes et des Grecs. Il représente les Grecs 
comme un peuple astucieux et perfide. Si parfois ils ont 
vaincu les Bulgares, c'est plutôt par la ruse que par la bra- 
voure. 

Les Grecs, dit-il, avaient la sagesse, et la politique et beaucoup 
de cérémonies»; les Bulgares avaient la vaillance. 

Il proclame avec raison que si les deux peuples voisins 
avaient su s'allier contre les Turcs, ils n'auraient pas été 
soumis par eux : 

Us ont attiré sur eux la colère de Dieu ; ils ont perdu leur 
empire et sont devenus les misérables serfs des Turcs jusqu'à 
aujourd'hui. Et les Turcs les ont entourés partout. ^lais les Grecs 
ont appelé les Turcs à leur secours et se sont livrés à eux... 

Paisii apostrophe avec violence ceux de ses compatriotes 
qui sont tentés de se laisser helléniser. 

Pourquoi, insensé, as-tu honte de ta langue et te traînes-tu 
après une langue étrangère ? Mais on répond : les Grecs sont plus 
sages- et plus politiques. Les Bulgares sont simples et sots et 
n'ont pas une langue politique. Mais comprends donc, insensé ! 
Il y a beaucoup de nations plus sages que les ùrecs et plus glo_ 
rieuses. Est-ce que quelque Grec abandonne sa langue et sa race 
comme tu fais, toi qui ne tires aucun avantage de cette sagesse 
et cette politique grecque? Bulgare! ne te laisse pas égarer; con- 
nais ta race et ta langue et apprends ta langue. La simplicité et 
l'innocence bulgare sont bien supérieures. Les Bulgares simples 
reçoivent des hôtes dans leur maison et font l'aumône ; les Grecs 
sages et politiques ne font pas cela, mais ils dépouillent les sim- 
ples et s'enrichissent de façon injuste; et il y a plutôt du péché 
que du profit dans leur sagesse et leur politique. Es-tu honteux 

1. La langue de Paisii est fort emliarrassée. Tout ceci veut dire que les 
Grecs étaient plus civilisés. 

2. Voyez la note précédente. 



L'HISTORIEN BULGARE PAISII 191 

de ce que les Bulgares sont des gens simples, de ce qu'il n'y a 
pas chez eux des négociants et des littérateurs... mais de simples 
laboureurs, des terrassiers, des bergers et autres artisans ! Je te 
répondrai simplement ceci: d'Adam à David, à.Ioachim ou à Jo- 
seph, le fiancé delà Vierge, coml)ien y a-t-il eu de justes, de pro- 
phètes, de patriarches qui ont été appelés grands sur la terre et 
devant Dieu? Il n'y a eu parmi eux aucun négociant, aucun 
homme artificieux et superbe comme ceux que vous honorez et 
estimez aujourd'hui et à la suite desquels vous vous traînez, 
adoptant leur langue el leurs mœurs. Mais tous ces anciens jus- 
tes étaient des laboureurs et des bergers, des hommes simples 
et sans malice. Et le Christ lui-même voulut naître et vivre dans 
la maison de l'humble et pauvre Jose[)h. Ainsi vous voyez comme 
Dieu aime les simples et innocents laboureurs et bergers, comme 
il les a glorifiés. Et vous rougissez de ce que les Bulgares sont 
des bergers et des laboureurs simples et sans malice et vous 
abandonnez votre race et voti'e langue et vous vous glorifiez 
d'une langue et de coutumes étrangères. 

Etudié au point de vue historique, le livre de Palsii four- 
mille naturellement d'erreurs, de lacunes et d'omissions. 
Mais envisagé au point de vue psychologique, il constitue 
un document de premier ordre pour qui veut se rendre 
compte de l'évolution de cette nationalité bulgare, qui 
constitue aujourd'hui un facteur si considérable parmi les 
nations qui se partagent la péninsule balkanique. 



LA BULGARIE MODERNE 



Dans un volume qui a paru il y a plus d'un quart de 
siècle', j'ai étudié naguère la situation de la jeune princi- 
pauté de Bulgarie et ses chances d'avenir. J'écrivais, à la 
dernière page, les lignes suivantes : 

« Vienne une crise quelconque en Orient et les trois tronçons 
imaginés par le traité de Berlin^ profiteront de la première occa- 
sion pour chei'cher à se réunir. En ce qui me concerne, je ne 
doute pas que l'union ne se fasse au profit de la Bulgarie du nord. 
Dès maintenant nous pouvons saluer l'entrée d'un membre nou- 
veau dans la grande famille des états civilisés. » 

Ma prédiction s'est réalisée plus tôt que je ne l'aurais 
imaginé. Le royaume de Bulgarie, à la suite de circonstances 
que nos lecteurs connaissent, a proclamé son indépendance, 
et cette indépendance, après des négociations qui ont été 
longues, mais en somme peu laborieuses, est reconnue au- 
jourd'hui par toute l'Europe. Petit-fils de Louis-Philippe, 
cousin du roi des Belges et de la reine Amélie de Portugal, 
Ferdinand de Saxe-Cobourg vient d'entrer triomphale- 
ment dans la famille des souverains européens. Parmi les 
états balkaniques la Bulgarie est après la Grèce, celui qui a 
fiiit la carrière la plus rapide. La Serbie et la Roumanie ont 
mis plus d'un demi-siècle à faire reconnaître leur indépen- 
dance et à prendre le nom de royaume. 

1. La Save, le Danube et le Balkan. Voyage chez les Croates, les Slovè- 
nes, les Serbes et les Bulgares (Paris, Pion, i884). 

a. La principauté de Bulgarie, la Roumélie orientale et la Macédoine. 



LA BULGARIE MODERNE 193 



I 



On s'est un peu étonné au début du titre de tsar adopté 
par le prinee Ferdinand. Il suffit de consulter la classique 
histoire des Bulgares, par M. Constantin Jireczek, de l'Aca- 
démie de Vienne', pour constater que depuis le x* siècle 
jusqu'à l'année iSgS tous les souverains de Bulgarie ont 
porté le titre de Isiesar, abrégé plus tard sous la forme tsar. 
Comme l'allemand Kaiser, le mot dérive du latin Cccsar. 
Quelques-uns s'intitulaient tsiesar des Bulgares et des 
Grecs. Leur nouveau successeur, Ferdinand P', n'affiche pas 
d'aussi hautes prétentions. 

Dans une ancienne église qui subsiste encore àTrnovoon 
peut lire une inscription qui débute ainsi : 

« Moi Jean Asen, tsar fidèle au Christ, fils d'Asen I*^"", 
j'ai construit cette église... » 

En reprenait le titre de tsar, le prince Ferdinand n'a donc 
fait que se conformer à la tradition nationale. Il ne faut pas 
d'ailleurs s'exagérer l'importance de ce titre. Il est la tra- 
duction du grec basileus et peut aussi bien se traduire par 
roi que par empereur. Il ne peut, en aucune façon, faire 
ombrage à l'empereur de toutes les Russies. Depuis Pierre 
le Grand les souverains russes portent le titre latin à' ini- 
perator ; ils gardent celui de tsar pour la Pologne et les 
anciens états (Kazan, Astrakhan, etc.), depuis longtemps 
absorbés par l'unité russe. C'est donc à tort, — et par 
suite d'une tradition aujourd'hui abrogée, — que nous 
disons le tsar en parlant de l'empereur Nicolas II ou de ses 
derniers prédécesseurs. 

Le souverain de Bulgarie porte donc le titre de roi comme 
son voisin de Serbie ; notons toutefois, à titre de curiosité, 
que malgré la parenté intime des deux langues slaves les 

I. Edition russe de 1882. Cet excellent ouvrag-e, publié pour la première 
fois en tchèque, a été aussi traduit en allemand. 

i3 



194 SERBES, CROATES ET BULGARES 

deux titres ne sont pas identiques : Ferdinand est tsar ; 
Pierre Karageorgevitch est kral et cette dénomination n'est 
pas d'une moins illustre origine : kral n'est autre qu'une 
déformation du germanique Karl. C'est le nom de Charle- 
niagne qui comme celui de César, est devenu synonyme de 
souverain. Au temps où les chefs de la Serbie et de la Bul- 
garie avaient simplement le titre de prince, ce titre était 
encore représenté par un vocable germanique : knez ou kniaz 
(le prince), qui dérive du même primitif que l'allemand 
Kônig (le roi). 



II 



La Bulgarie, émancipée depuis trente ans, a eu trop de 
politiciens et pas d'hommes vraiment politiques, et de ces 
politiciens elle a fait une effroyable consommation. Ils se 
sont écroulés les uns sur les autres comme des capucins de 
cartes, et parfois ils se sont assassinés. 

« Le peuple bulgare, dit M. Drandar' délivré par les armes 
russes du joug oppresseur des Ottomans, n'était point préparé 
pour la vie politique; il est permis de dire aujoui'dhui que 
l'émancipation fît surgir des hommes dont ni l'instruction ni le 
caractère n'étaient à la hauteur du rôle qui leur échut. Il serait 
injuste de leur en faire un reproche; après cinq siècles d'escla- 
vage, le peuple bulgare ne pouvait avoir la connaissance et sur- 
tout l'expérience nécessaires pour apprécier à sa valeur une 
liberté politique conquise par le sang d'une armée étrangèi'e; il 
ne pouvait se trouver prêt à exercer avec le tact, la modération, 
la souplesse indispensables, ce self-government. 

« Il en est des peuples comme des individus; est-ce la faute 
de l'enfant s'il se blesse avec le couteau que sa mère a imprudem- 
ment laissé entre ses mains? Le peuple bulgare, lors de sa libé- 
ration, était, lui aussi, politiquement un enfant; il était probable, 
sinon inévitable, qu'il ferait des fautes dans les premières années 
de sa nouvelle existence. » 

I. Dans son volume la Bulgarie sous le Prince Ferdinand (Bruxelles, 1908)» 



LA BULGARIE MODERNE 195 

Le spectacle des agitations politiques dont j'avais été té- 
moin il y a un quart de siècle m'avait inspiré des réflexions 
analogues d'un caractère assez: pessimiste : 

« Je ne crois pas, écrivais-je alors, que les constitulions libé- 
rales soient précisément faites pour les peuples enfants. Ce sont 
des engins perfectionnés ; ils demandent pour être maniés avec 
succès une expérience qui ne s'acquiert, hélas, qu'avec le temps. 
Echanger brusquement le régime arbitraire des pachas contre le 
plein exercice de la liberté parlementaire, c'est là pour un peuple 
une dangereuse épreuve; c est comme si l'on passait brusque- 
ment à l'air libre en sortant d'une cloche dair comprimé. 

« Certes, le droit de réunion, la liberté de la presse, la res- 
ponsabilité ministérielle, sont pour un peuple de précieuses pré- 
rogatives; sont-elles indispensables à une nation qui ne sait 
encore faire ni son pain, ni son vin, qui laboure encore avec une 
charrue de bois et chez qui la moitié du sol est en jachère ? J'en 
doute ; s'il m'était permis de faire un vœu en faveur des Bul- 
gares, je leur souhaiterais moins un souverain constitutionnel 
qu'un bon tyran, un sultan Mahmoud, un Pierre-le-Grand inexo- 
rable et farouche qui les fit entrer de force en Europe, qui osât 
forcer chez eux la marche du progrès et les émanciper définiti- 
vement des traditions ottomanes, comme le tsar de fer émancipa 
son peuple des traditions byzantines ou tatares*. » 

Lorsque dans le courant du mois de septembre 1886 le 
prince Alexandre de Baltenberg, vainqueur des Serbes et 
bénéficiaire de l'union définitive des deux Bulgaries du nord 
et du sud, crut devoir abdiquer devant la mauvaise volonté 
de la Russie, les Bulgares se trouvèrent fort embarrassés. 
En proclamant la république, ils auraient évidemment 
échappé à l'ennui de mendier un souverain à travers l'Eu- 
rope ; mais ils sentaient bien qu'ils n'étaient pas encore 
capables de se gouverner eux-mêmes, que sur eux pesait la 
tare héréditaire, l'esprit anarchique de la race (Et/inos anar- 
chikon kai misallêlon, race anarchique et incapable d'amour 
mutuel, avait dit de leurs ancêtres un empereur byzantin), 

I. La Save, le Danube et les Balkans, p. 218, 219. 



196 SERBES. CROATES ET BULGARES 

et ils se mirent en quête d'un souverain. Le poste n'était 
pas très tentant ; le titulaire de la principauté de Bulgarie 
allait être soumis à une double servitude : d'une part la su- 
zeraineté olTicielle, diplomatique, de la Porte, d'autre part 
la suzeraineté officieuse, mais effective, de la Russie. Le 
prince Valdemar de Danemark, sur qui on avait d'abord 
compté, refusa ; le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, 
alors lieutenant de l'armée austro-hongroise, accepta et fut 
proclamé par l'assemblée nationale réunie dans l'antique 
capitale de Trnovo. La Russie se refusa à le reconnaître et 
les autres puissances imitèrent son exemple. Le prince, 
Français par sa mère la princesse Clémentine, fille de Louis- 
Philippe, connaissait bien nos classiques et sans doute il 
avait médité les vers célèbres de La Fontoine : 

Patience et longueur de temps, 
Font plus que force ni que rage. 



III 



Arrivé à Sofia, il prit très au sérieux son rôle de souverain 
constitutionnel et s'appliqua à louvoyer entre les partis. Je 
disais tout à l'heure que vers i88/i je souhaitais à la Bulga- 
rie un bon tyran. La Bulgarie en eut un — était-il bon ? 
c'est une autre question, — dans la personne d'Etienne 
Stamboulov qui fut, pendant plusieurs années, premier mi- 
nistre. C'était un avocat de Trnovo qui, en iS84, devint 
président de l'assemblée nationale (^Sohranié^. Quand le 
prince Alexandre de Battenberg avait cru devoir quitter la 
Bulgarie, il avait institué un conseil de régence composé de 
Stamboulov, de son beau-frère le colonel Moutkourov et de 
Karavelov. Le prince Ferdinand en arrivant au pouvoir dans 
un pays inconnu, ne pouvait faire autrement que démettre 
Stamboulov à la tête du cabinet. Dans ces fonctions Stam- 
boulov se montra fort peu scrupuleux vis-à-vis de ses adver- 
saires, mais en somme il inspira aux Bulgares confiance en 



LA BULGARIE MODERNE 197 

eux-mêmes. Il leur apprit qu'ils pouvaient vivre et progres- 
ser en dépit de la Russie et de l'Europe. Il finit par soule- 
ver une telle impopularité qu'il dut donner sa démission 
(mai iSg/|). Le prince respira ; Stamboulov, démission- 
naire malgré lui avait passé dans l'opposition et pouvait 
être un adversaire dangereux. Il lut assassiné au mois de 
juillet 1895. 

L'acte fondamental delà principauté de Bulgarie, la con- 
stitution dite de Trnovo, stipulait que le premier souverain 
de la Bulgarie pouvait appartenir à une religion autre que 
l'orthodoxie gréco-slave. Son successeur devait être ortho- 
doxe. La Russie avait usé de ce prétexte pour ne pas recon- 
naître le prince Ferdinand qui était, dans Tordre chrono- 
logique, le second prince bulgare, mais qui, en montant 
sur le trône, était resté catholique. Ferdinand était céliba- 
taire et il y avait peu de probabilité qu'il put épouser une 
princesse orthodoxe, tant que la Russie lui était hostile. 
D'autre part, pour consolider l'avenir delà Bulgarie, il fallait 
une dynastie. Afin de faciliter le mariage du prince, Stam- 
boulov fit décider par le Sobranié, en 1898, que par déroga- 
tion à la constitution de Trnovo, le premier-né de la famille 
princière pouvait appartenir à un autre culte que celui de 
l'état. Le prince épousa, dans le courant de l'année 1898, la 
princesse Marie-Louise de Parme : son premier fils reçut 
le nom essentiellement bulgare de Boris, mais fut baptisé 
suivant le rite catholique. La Russie ne désarmait pas ; les 
autres états 

Imitaient son silence autour d'elle i\ingés. 

Au risque de contrister son épouse et le monde catholique, 
le prince se décida à imiter l'exemple de son lointain ancê- 
tre Henri IV, qui avait trouvé que Paris valait bien une 
messe. Il décida de convertir le jeune Boris à l'orthodoxie ; 
l'empereur de Russie consentit à être le parrain du néophyte 
inconscient, et du coup la Russie reconnut le souverain qui 
avait sacrifié les sentiments et les traditions de famille aux 
exigences de l'Etal. Peu de temps après avoir gagné cet au- 



198 SERBES, CROATES ET BULGARES 

guste adhérent, l'orthodoxie perdit une princesse de Monté- 
négro, qui embrassa le catholicisme pour s'assurer le trône 
d'Italie. 

Le prince Ferdinand, sitôt rattaché par un lien spirituel 
h la famille impériale de Russie, fut accepté par toute l'Eu- 
rope. On se rappelle le mot célèbre de Gambetta : a L'an- 
ticléricalisme n'est pas un article d'exportation. » Il semble 
que la République française, — qui, dès ce moment, rêvait 
la séparation de l'Eglise et de l'Etat, — n'avait rien à voir 
dans ces questions de rite ou de sacristie. Et cependant, 
pour complaire à la Russie, elle avait boudé le prince Fer- 
dinand, et pour complaire de nouveau à sa grande alliée, 
elle le reconnut, parce que l'héritier présomptif ferait dé- 
sormais le signe de la croix autrement que nous ne le fai- 
sons en France. Naguère, j'avais vu le prince Ferdinand 
venir incognito à Paris causer avec les amis de son pays et 
chercher les moyens de sortir de l'impasse où il était engagé. 
Maintenant il était reçu à la gare de l'Est avec les honneurs 
militaires, accueilli triomphalement dans ce palais de l'Ely- 
sée qui jadis ignorait sa présence, tout cela parce que son 
fils aîné ferait désormais ses prières en slavon au lieu de 
les faire en latin. Il faut avouer que l'histoire a quelquefois 
des surprises bien singulières. 

La princesse INIarie-Louise de Parme, qui avait donné 
deux fils et deux filles à son époux, ne survécut pas long- 
temps à une épreuve qui dut lui être assez douloureuse. 
Bonne et charitable, cette princesse a laissé un souvenir 
populaire. Après quelques années de veuvage, Ferdinand a 
épousé en secondes noces une princesse de Mecklembourg 
qui paraît avoir gagné en peu de temps le cœur de ses nou- 
veaux sujets. On l'appelle la reine sœur de charité. La fa- 
mille royale de Bulgarie est probablement aujourd'hui en 
Europe celle qui offre la plus grande diversité au point de 
vue des cultes. Ferdinand P'' est catholique, son épouse 
luthérienne, son fils aine orthodoxe. 

Tous ceux qui ont approché le nouveau roi, — j'ai eu par- 
fois cet honneur, — se plaisent à reconnaître les hautes qua- 



LA BULGARIE MODERNE 199 

lités de son esprit et cette espèce de fascination qu'il exerce 
sur son entourage. Ils aiment à le comparer à son oncle, le 
duc d'Aumale, auquel les événements n'ont malheureuse- 
ment pas permis de mettre à profit tous les mérites dont la 
nature l'avait doué. 

Ferdinand est monté sur le trône dans des circonstances 
délicates ; non seulement il a très habilement louvoyé au 
milieu des partis qui se disputent le pouvoir avec àpreté et 
qui souvent ne reculent pas devant les moyens les plus 
extrêmes pour satisfaire leurs rancunes ou leurs ambitions 
(assassinat de l'ex-ministre Stamboulov (1896), assassinat 
de Karavelov (igo3), assassinat de Pelkov (1907)), mais, 
tout en surveillant la politique intérieure, il sut tenir tête 
aux défiances de ses voisins, Serbes, Grecs ou Turcs, et 
saisir très opportunément l'instant où la puissance suzeraine 
serait paralysée par les ambitions autrichiennes pour pro- 
clamer cette indépendance à laquelle la Bulgarie n'aurait 
jamais osé songer au moment où il est monté sur le trône. 

Les querelles des partis, la répartition des portefeuilles 
entre leurs représentants, au fond tout cela intéresse bien 
peu l'Europe et la postérité ne s'en souciera guère. Ce qui 
l'intéressera, ce qui nous intéresse avant tout, c'est le progrès 
économique du royaume, c'est le progrès moral de la nation 
bulgare. 

IV 

A l'occasion du vingtième anniversaire de l'avènement du 
souverain, ses ministres ont eu l'idée de lui adresser une 
série de rapports dont l'ensemble constitue ce que l'on pour- 
rait appeler le bilan de son règne. 

Ces rapports, rédigés en langue bulgare, forment un vo- 
lume grand in-octavo de plus de six cents pages ; ils attestent 
le labeur infatigable auquel ce petit peuple a dû les succès 
qui n'ont pu étonner que ceux qui ne le connaissent pas. 
Assurément, les Bulgares ont encore beaucoup à faire pour 
atteindre à tous les rairinements de la civilisation occiden- 



200 SERBES, CROATES ET BULGARES 

taie. jNIais ils ont droit d'être fiers des progrès accomplis 
sous les yeux d'une Europe, en somme médiocrement bien- 
veillante, malgré les obstacles que leur ont tour à tour op- 
posés leurs voisins immédiats, les Turcs, les Serbes et les 
Hellènes. 

C'est par l'instruction publique, par l'école que la nation 
bulgare s'est refaite au xix^ siècle et qu'elle a réussi à 
échapper au double joug que faisaient peser sur elle les 
Turcs et les Grecs phanariotes. C'est par le rapport du mi- 
nistre de l'Instruction publique que débute l'ensemble des 
documents administratifs que j'ai sous les yeux. 

Sous le règne de Ferdinand a été votée en 1891 la loi 
qui organisait sérieusement l'instruction publique de la 
Principauté. Cette loi intéresse le budget de l'État aux écoles 
primaires qui jusqu'alors étaient généralement entretenues 
par les communes. 

En 1889 la contribution de l'Etat aux dépenses scolaires 
était de 980000 francs; en 1890 elle monte à 1076000 
francs. En 1907, elle est montée à 5 millions 700000 francs 
(On sait que le système monétaire bulgare est identique au 
nôtre). Le chiffre des écoliers croît en proportion de ces 
dépenses. Pendant l'année scolaire 1887-88 il était de laS 778. 
Pour l'exercice 1906-1907, il a été de 334719, ce qui repré- 
sente une augmentation de plus de 166 pour 100. Ce n'est 
pas seulement le sexe fort qui a bénéficié du progrès de 
l'école ; la proportion des élèves femmes était en 1887-88 
de 22 pour 100. Elle a dépassé !xo pour 100 pour le dernier 
exercice. 

En 1888 le nombre des instituteurs était de 8292 ; il est 
de 72/ii en 1907. A l'époque où les instituteurs étaient 
payés uniquement par la Commune, ils étaient réduits à un 
marchandage assez humiliant. On ne prenait pas toujours 
le plus habile, mais le plus économique. Aujourd'hui, grâce 
au traitement fourni par l'Etat, ce marchandage a disparu. 

Dès maintenant, au point de vue de l'instruction élémen- 
taire, la Bulgarie est en avance sur les pays voisins, la 
Roumanie, la Serbie, la Grèce. L'enseignement des femmes 



LA BULGAIllE MODERNE 201 

est surtout en progrès. La Bulgarie possède six gymnases 
de filles (2 à Sofia, i à Philippopoli, Varna, Roustchouk et 
Tirnovo) et quatre instituts pédagogiques, autrement dits, 
écoles normales. Il existe cinq écoles normales pour les 
instituteurs. La population de ces établissements qui était, 
il y a vingt ans, de 364 élèves et de 21 maîtres, est montée 
en 1907 à 853 élèves et 97 maîtres. L'inspection a été orga- 
nisée ; elle comprend aujourd'hui un personnel de 70 inspec- 
teurs. Il y a vingt ans les gymnases ou lycées de garçons 
étaient au nombre de cinq avec 2 228 élèves. On compte 
aujourd'hui onze gymnases et trois progymnases avec une 
population de 8 5'i2 élèves. C'est un accroissement de 237 
pour TOO. 

L'éducation artistique du peuple bulgare n'a pas été né- 
gligée. Une loi de 189G a créé à Sofia une école de dessin 
qui compte actuellement i58 élèves et qui sous son titre 
modeste est en réalité une école des arts décoratifs. 

Mais, ce qui atteste surtout le progrès intellectuel de la 
Bulgarie dans ces vingt dernières années, c'est le développe- 
ment des institutions consacrées à la haute culture intellec- 
tuelle. 

La bibliothèque nationale de Sofia ne date que de 1879. 
Elle compte aujourd'hui 3i 35o ouvrages et pendant l'année 
dernière elle a reçu 21000 visiteurs ; sa collection de ma- 
nuscrits slaves a été mise à profit par de nombreux savants 
étrangers. Elle publie chaque année la liste de ses acquisi- 
tions. 

Une autre bibliothèque publique existe à Philippopoli. 
Elle compte actuellement 34 000 volumes. Un musée archéo- 
logique et numismatique est joint à cette bibliothèque. 

Pour bien comprendre l'importance du progrès repré- 
senté par ces chiffres il faut se rappeler que les pays bul- 
gares avant la délivrance ne possédaient pas une seule im- 
primerie. Les rares livres bulgares s'imprimaient à Bucarest, 
à Belgrade, à Smyrne, à Constantinople. 

A la bibliothèque nationale de Sofia fut adjoint dès la 
fondation un petit Musée comprenant quelques objets archéo- 



202 SERBES, CROATES ET BULGARES 

logiques, armures, monnaies, inscriptions latines. Un Musée 
indépendant fut créé par une loi de iSgS. Ce musée enrichi 
par de nombreuses acquisitions est particulièrement riche 
en antiquités gréco-romaines. 

Il est dirigé par un éminent archéologue, bien connu des 
membres de notre Académie des Inscriptions et de notre 
Ecole d'Athènes. La collection numismatique compte plus 
de loooo numéros. Une collection particulièrement inté- 
ressante pour les patriotes et les amis de la Bulgarie, c'est 
celle des antiquités bulgares proprement dites et des docu- 
ments relatifs à la renaissance nationale. Une galerie de 
peinture et une galerie ethnographique y sont annexés. 

Si avant son indépendance la nation bulgare n'avait ni 
imprimerie, ni collections, ni bibliothèque, à plus forte 
raison, ne pouvait-elle songer à avoir un théâtre permanent. 
C'est en Roumanie que vers 1860 s'organisa la première 
troupe bulgare et que furent données les premières repré- 
sentations. 

Après la proclamation de l'indépendance en i884 une 
troupe réussit à se constituer à Philippopoli. Elle donna ses 
représentations dans un café-concert qui portait un nom 
français; il s'appelait le Luxembourg. 

En 1888 elle vint à Sofia et s'établit dans une baraque de 
foire. Il faut un commencement à tout. En i88g elle reçut 
du Ministère de l'Instruction publique une subvention de 
10 000 francs. 

En 1888 elle s'établit dans un théâtre provisoire ; en 1890 
elle s'adjoignit une troupe d'opéra dont les éléments furent 
en grande partie fournis par la nation tchèque. En 189^ le 
ministère de l'Instruction publique institua un comité de 
direction ; un peu plus tard la troupe fut placée sous les 
ordres d'un intendant. La subvention budgétaire fut portée 
en 1906 à la somme de cent dix mille francs. Des artistes 
des pays slaves, notamment du théâtre d'Agram et du théâtre 
de Prague vinrent se dévouer à l'éducation artistique de 
leurs jeunes camarades bulgares. 

En 1904 fut commencée la construction d'un théâtre dé- 



LA BULGARIE MODERNE 203 

finitif qui n'a pas coûté moins de i 5oo ooo francs, y com- 
pris les frais d'installation, de décors, d'ameublement, de 
costumes. Ce théâtre fut inauguré le 3 janvier 1907 en pré- 
sence du souverain. Le répertoire est dû en partie à des 
écrivains nationaux (Droumov, Millarov, Yazov, Théodorov), 
en partie aux chefs-d'œuvre des scènes étrangères, notam- 
ment de la nôtre ; Molière y voisine avec Shakespeare et 
Sardou avec Dumas fils. 



A côté de la bibliothèque, du Musée, du Théâtre, les 
Bulgares ont, l'année même de l'avènement du prince Fer- 
dinand, ouvert à Sofia un Institut météréologique. 

Depuis 1906, cet établissement publie un bulletin français 
et il a donné en français et en bulgare plusieurs volumes 
d'observation sur les tremblements de terre en Bulgarie. 

En 190^ a été ouvert un musée pédagogique, une école 
pour les sourds-muets, inaugurée en 1898, une école pour 
les aveugles en igo/j. 

En 1888 a été fondée à Sofia une École supérieure trans- 
formée en Université par une loi du 16 février 1901. Elle 
publie tous les ans en bulgare et en français le programme 
de ses cours. 

Elle ne comprend encore que trois Facultés, celles des 
Lettres, des Sciences et du Droit. Une Faculté de Méde- 
cineexige des cliniques, des amphithéâtres, des laboratoires 
considérables et ne saurait être l'œuvre d'un jour. 

Chaque année, un grand nombre de jeunes gens des deux 
sexes vont étudier en Autriche, en Allemagne, en France, 
en Suisse, en Belgique. En France, les villes qu'ils fré- 
quentent de préférence sont Paris, Aix, Montpellier. 
Quelques-uns d'entre eux font parmi nous des études très 
brillantes. Faut-il rappeler que le dernier ministre de Bul- 
garie à Paris, le D' Zolotovitz, avait été l'un des plus 
brillants élèves de Montpellier? Il y a une dizaine d'annés, 



204 SERBES, CROATES ET BULGARES 

une jeune Bulgare sortit seizième sur vingt-cinq de notre 
École Normale de Fontenay ; une autre étudiante bulgare a 
passé le Doctorat es lettres, dit d'Université, à la Faculté des 
Lettres d'Aix. Une autre a obtenu récemment à la Sor- 
bonne la cote la plus haute qui ait été donnée pour la langue 
française ; elle partageait cet honneur avec une jeune Russe. 
Nos étudiants Bulgares sont beaucoup moins mondains, 
beaucoup moins agités que les Russes ou les pseudo Russes 
et font beaucoup moins parler d'eux ; mais il y a parmi 
eux beaucoup moins de détraqués. Qu'ils restent fidèles aux 
solides qualités de leur race et qu'ils ne se laissent pas 
séduire par le spécieux mirage des grands mots et des ma- 
giques formules. Qu'ils comprennent bien surtout que, soit 
à Sofia, soit à Paris, pour l'étudiant le premier devoir c'est 
d'étudier. 

Les étudiants Russes ont inventé dans ces dernières 
années de se mettre en i^rève. C'est une façon plus ou moins 
légale de déguiser une fâcheuse tendance à la paresse. Les 
étudiants Bulgares se sont une fois laissé entraîner à ce 
fâcheux exemple. Je les engage à ne pas recommencer. Ce 
n'est que par le travail assidu, lahor impvohus, qu'ils pourront 
réussir à reconstituer à fond leur nationalité et à lui mériter 
l'estime de l'Europe. 

Le nombre des étudiants de l'Université de Sofia a été, 
pour 1907, de i 35o étudiants dont cent soixante-douze étu- 
diantes. 

On n'exagère pas, je crois, en évaluant à deux ou trois 
cents celui des étudiants des deux sexes qui étudient à 
l'étranger, soit pour leur compte, soit aux frais du gouver- 
nement. La plupart d'entre eux vont se concentrer dans les 
pays de langue française. Et la Bulgarie est parmi les 
peuples d'Orient l'un de ceux où notre influence est le 
mieux accueillie. 

Le prince, aujourd'hui Roi, a créé à Sofia un Jardin 
Zoologique et un Cabinet d'Histoire naturelle accessibles 
au public. 

Le ministère de l'Instruction Publique a créé ou entretient 



LA BULGARIE MODERNE 20r> 

un certain nombre de publications. La plus importante est 
celle du Recueil de folk-lore, de science et de littérature dont 
vingt et un volumes ont déjà paru. Les dix-sept premiers 
ont été édités par les soins du ministère; la publication des 
travaux a été confiée à la Société des Sciences de Sophia. 
Cette Société a joué le rôle d'une sorte d'Académie. Parmi 
les autres publications éditées sous les auspices du minis- 
tère, je signalerai encore celles des Matériaux pour l'his- 
toire de la Bulgarie, des Anciens textes bulgares éditées par 
la Commission archéographicpie, instituée auj)rès du Dépar- 
tement. Une Académie a été récemment fondée. 

Le ministère édite encore un journal technique qui donne 
en primes à ses souscripteurs un certain nombre d'ouvrages 
pédagogiques. 

J'écrivais il y a bientôt un quart de siècle : « C'est par 
l'école surtout que s'opérera la régénération du peuple bul- 
gare, ». L'école n'a pas déçu ces prévisions optimistes. 
C'est elle qui a fait l'unité morale du monde bulgare. Cette 
unité c'est l'armée qui l'achèvera et qui la maintiendra. 

Cette armée a d'abord été instruite et organisée par des 
officiers russes qui l'ont brusquement abandonnée en i885 
au moment où la Roumélie occidentale, c'est-à-dire la Bul- 
garie du Sud dénonçant le traité de Berlin, — où elle n'avait 
pas été consultée, — a décidé son union avec la Bulgarie du 
Nord. On sait avec quelle aisance ces étrangers ont été 
remplacés par des officiers indigènes, avec quelle vail- 
lance la jeune armée bulgare a reçu le baptême sur le champ 
de bataille de Slivniça, quels ont été ses succès pendant la 
dernière campagne. 

L'Union une fois établie entre les deux Bulgaries, l'armée 
du Nord qu'on pouvait évaluer alors à cent cinquante mille 
hommes se trouva renforcé des contingents rouméliotes. 
Ces contingents, la puissance suzeraine, la Turquie les 
avaient réduits au strict minimum. Ils constituaient une 
milice et non une armée; cette milice ne comptait sous les 
armes que douze bataillons, un escadron de cavalerie, une 
demi-batterie d'artillerie, une compagnie de génie. En 



20G SERBES, CROATES ET BULGARES 

appelant à la fois les douze classes tenues au service, on 
arrivait h un total de /jGooo combattants. Par mesure de 
précaution, l'artillerie n'avait point de gargousses et n'avait 
jamais tiré un coup de canon. 

On se rappelle avec quelle ardeur ces milices se portèrent 
au secours de l'armée bulgare, traîtreusement surprise par 
le roi Milan et comment elles scellèrent de leur sang le pacte 
qui constituait la nouvelle Bulgarie. 

L'Union des deux Bulgaries, l'élection du prince Fer- 
dinand furent accueillies par l'Europe officielle avec une 
mauvaise volonté peu déguisée. Voici quel était au moment 
de son avènement l'état de l'armée bulgare : 

Elle se composait de l'armée proprement dite et de la 
milice. 

L'armée était ainsi composée : 

Infanterie : six brigades à deux régiments de quatre ba- 
taillons, 64 1 officiers et iSS/i/i sous-offîciers. 

Cavalerie : trois régiments et un escadron d'escorte prin- 
cière. 

Artillerie : trois régiments d'artillerie de campagne, 
chacun à six batteries de huit pièces, un détachement de 
montagne et ujie batterie de siège. 

Génie : un régiment à six compagnies et une compagnie 
de télégraphistes. 

Au début du règne du prince Ferdinand l'armée territo- 
riale (opltchenie) était absolument dépourvue de cadres. 
La flottille militaire comprenait plutôt des transports que 
des vaisseaux de guerre. 

En 1891 fut votée une loi sur l'organisation militaire delà 
principauté. J^a Bulgarie eut désormais une armée perma- 
nente, une armée de réserve et une armée territoriale ou 
milice. Cette loi a été complétée par celle de 190/i qui est 
la charte actuelle de l'armée bulgare. 

L'armée active se compose de tous les hommes de 20 à Ixo 
ans en état de porter les armes. L'armée territoriale com- 
prend les hommes de 4i à 46 ans. 

L'infanterie comprend 36 régiments à 2 bataillons. 



LA HULGARIE MODERNE 207 

La cavalerie comprend ."> régiments. 

Tj'artillerie : 9 régiments. 

Le génie 9 bataillons, un bataillon de chemins de fer et 
une compagnie de pontonniers. 

Ces troupes sont commandées par 2161 officiers et 
/iyooo sous-ofTiciers ou caporaux. 

Si l'on compare les chidres de 1889 à ceux de 1907, on 
constate à première vue des augmentations colossales. L'une 
des plus considérables est celle du personnel de la marine. 
Le nombre des olTicicrs a passé de 4 à 48. La Bulgarie a 
maintenant une flottille de guerre du Danube et une flottille 
de la Mer Noire pourvues d'un personnel de 600 matelots. 

Depuis 1906, le matériel de l'artillerie est fourni par le 
Creusot. 

Si l'on compare les chiffres de 1887 h ceux de 1907 on 
constate pour quelques-uns une augmentation qui est repré- 
sentée par 890, 462 et même i 100 pour ïoo. 

En 1898 le prince Alexandre avait créé une école mili- 
taire ; en 1900 un gymnase a été adjoint à cette école qui 
porte aujourd'hui le nom du roi Ferdinand. Ses élèves 
suivent deux années de cours et constituent deux com- 
pagnies. Chaque année un certain nombre de Bulgares 
étudient dans les écoles militaires de l'Etranger. 

En temps de paix, l'effectif de l'armée bulgare est de 
52 000 hommes, en temps de guerre elle peut mettre sur 
pied neuf corps d'armée et une division de cavalerie, un 
millier de bouches à feu : l'ensemble forme un total de 
875000 combattants, bien entraînés, animés d'un patrio- 
tisme indomptable et dont l'effectif serait encore renforcé 
de nombreux volontaires macédoniens. 

On a vu dans la dernière campagne de quoi cette jeune 
armée était capable. 



LE ROI FERDINAND 



De tous les pays balkaniques, la Bulgarie est assurément 
celui qui a fait la fortune la plus rapide. Affranchie par les 
armes de la Russie, démembrée par l'Europe au traité de 
Berlin, elle a, dès i885, reconstitué son unité — provisoire 
— srrâce à l'annexion volontaire de la Roumélie orientale. 
Cette unité, le prince Alexandre de Battenberg sut la main- 
tenir en dépit de la mauvaise volonté de son voisin. Milan 
de Serbie. Malheureusement pour des raisons que nous 
n'avons point à énumérer ici, le prince Alexandre n'était 
point persona grata auprès de l'empereur de Russie et, 
comme la Russie était de fait la véritable puissance suze- 
raine, le prince Alexandre crut devoir abdiquer. 

Les Bulgares se trouvèrent dans un grand embarras. Ils 
envoyèrent en Europe une députation composée de trois 
hommes d'État : MM. Grekov, Stoïlov et Kaltchev, avec la 
mission de leur trouver un souverain. J'eus l'honneur de 
les recevoir, si mes souvenirs sont bien exacts, au mois de 
novembre 1886. Je n'avais pas de candidat à leur recomman- 
der et je leur demandai s'ils ne croyaient pas que la solution 
la plus simple était d'ériger leur pays en république. Ils 
n'avaient point de descendants d'ancienne dynastie, ils n'a- 
vaient point d'aristocratie héréditaire. Ils constituaient 
essentiellement un peuple de laboureurs et de marchands. 
Pourquoi ne pas faire l'essai d'une Constitution républi- 
caine ? Il serait toujours temps de chercher un prince si 
vraiment les Bulgares étaient hors d'état de s'en passer. 

Mes interlocuteurs ne se laissèrent point persuader par 
mes arguments ; ils connaissaient leur peuple mieux que 



LE HOI FERDINAND 209 

moi, ils sentaient fort bien qu'aux instincts anarchiques 
héréditaires chez les Slaves il fallait opposer un frein vigou- 
reux, imposer un modérateur. Un prince venu de l'étran- 
ger était seul capable de planer au-dessus des partis et de 
les réconcilier. Ils s'adressèrent d'abord au prince Valde- 
mar de Danemark qui, malgré la parenté des Cours de 
Copenhague et de Saint-Pétersbourg, n'osa point accepter. 
Ils se tournèrent alors vers un jeune prince dont on leur 
avait vanlé les mérites, Ferdinand de Saxe-Cobourg-Go- 
tha. 

Ferdinand -Maximilien- Charles -Léopold -Marie de Co- 
bourg-Gotha, delà branche catholique de cette maison, est 
né le 26 février 18G1 à Vienne. Son père était le prince 
Auguste, général major dans l'armée autrichienne, mort en 
1880, sa mère la princesse Clémentine, était fille de Louis- 
Philippe. Le jeune prince se trouvait donc apparenté aux 
Maisons royales de Cobourg, d'Angleterre, de Portugal et 
de France. C'était là, au point de vue du prestige interna- 
tional, des titres de noblesse de nature à impressionner les 
futurs sujets bulgares et à leur faire espérer des sympathies 
dont ils pourraient un jour profiter. Le jeune prince avait 
reçu une éducation distinguée ; il s'était particulièrement 
intéressé aux sciences naturelles. A l'âge de 18 ans, il avait 
entrepris, avec son frère Auguste, un voyage au Brésil, 
voyage dont les résultats, au point de vue des études bota- 
niques, ont été consignés dans le bel ouvrage du chevalier 
Wawra de Fernsee et du chevalier Beck Itinera principium 
Saxonùi' Cobuj-gi (Vienne i883-i888). Lors du couronne- 
ment de l'empereur Alexandre III, le jeune Ferdinand avait 
représenté la maison de Cobourg à cette cérémonie (août 
i883). Puis il avait servi dans l'armée et il était lieutenant 
de la cavalerie des honveds. 

Lorsque les délégués bulgares se présentèrent au jeune 
prince dans son château d'Ebenthal, ils ne se heurtèrent pas 
tout d'abord à un relus. Mais le prince répondit qu'il ne 
pouvait accepter de venir en Bulgarie que comme commis- 
saire turc. Les délégués expliquèrent qu'ils étaient chargés 



210 SERBES, CROATES ET BULGARES 

de ramener un prince et non un commissaire, qu'ils au- 
raient pu demander à la Porte. Le prince Ferdinand aurait 
voulut s'assurer l'assentiment de la Russie. Mais dans les 
circonstances présentes, il n'y fallait pas penser, et le prince 
dut accepter sans aucune réserve. 

Le 7/19 juillet 1887, l'assemblée nationale le proclama à 
l'unanimité prince de Bulgarie. Le i5 août de cette même 
année, le prince prêta, à Trnovo, dans l'ancienne capitale 
des tsars, le serment constitutionnel, et fit son entrée à 
Sofia le 22 août. 

Suivant un mot célèbre, l'ère des difficultés commençait. 
La Russie se refusait à reconnaître le nouvel élu. L'une 
des raisons qu'elle donnait était d'ordre théologique. 
D'après le pacte fondamental de la Bulgarie, la Constitu- 
tion dite de Trnovo, le premier prince bulgare pouvait 
appartenir à un autre culte que l'orthodoxie. C'était le cas 
d'Alexandre de Battenberg qui, si je ne me trompe, était 
luthérien. Mais le successeur devait être orthodoxe : autre- 
ment dit, si Battenberg avait eu un héritier, cet héritier 
aurait dû être orthodoxe. Mais Ferdinand n'était pas son 
héritier. Néanmoins, il était le second prince bulgare; il 
n'était pas orthodoxe et il n'avait pas envie de le devenir. 
C'est pourquoi il fut boudé par la Russie, par toute l'Eu- 
rope et même par la République française et par la Tur- 
quie. Ah ! si Voltaire avait écrit l'histoire du dix-neuvième 
siècle, quelle page pour un Nouvel Essai sur les Mœurs ! 

La situation extérieure était difficile. La situation inté- 
rieure n'était pas moins compliquée. Alexandre de Batten- 
berg avait dû instituer une régence. Elle se composait 
d'Etienne Stamboulov, de son beau-frère le général Mout- 
kourov et de Karavelov. 

Stamboulov, alors âgé de trente-trois ans, était un ancien 
émigré qui avait pris part à la guerre contre les Turcs, 
avait protesté contre le démembrement de la Bulgarie par 
le traité de Berlin, et s'était établi avocat à Trnovo. En 
1880 il avait été nommé député au Sobranié, était devenu 
vice-président, puis président de cette assemblée, et avait 



LE ROI FERDINAND 211 

contribué à la révolution pacifique qui eut pour conséquence 
l'annexion de la Roumélie orientale à la Principauté. Nommé 
régent par le prince de Battenberg, il s'imposa à ses col- 
lègues comme Bonaparte s'était imposé aux siens. Il fut 
vraiment le premier consul. 11 sut persuader au prince et 
à ses compatriotes que la Bulgarie pouvait tenir tôte à la 
Russie, se passer de l'Europe et se suffire à elle-même. Il 
appartenait à la race des Richelieu et des Bismarck : violent 
et peu scrupuleux, il se fit beaucoup d'ennemis; mais, au 
fond, il réussit à inspirer à ses compatriotes une solide 
confiance en eux-mêmes. Les mœurs politiques étaient assez 
brutales dans la Bulgarie naissante ; Stamboulov échappa 
aux balles qui lui étaient destinées, mais il finit par se 
rendre insupportable à tout le monde, et, au mois d'avril 
1894, il dut donner sa démission. Peu de temps après, il 
fut assassiné. Le revolver pendant cette période agitée, a 
joué un rôle exagéré dans la vie politique du peuple bul- 
gare. Le ministre qui avait formé un cabinet de conciliation 
après le départ de Stamboulov, l'ancien délégué Stoïlov 
prépara une période d'apaisement, 

Stamboulov avait voulu assurer à son pays une dynastie. 
Pour faciliter le mariage du souverain avec une princesse 
— non orthodoxe — il fit décider, en 1898, par le Sobra- 
nie, une modification à l'acte fondamental de Trnovo. Il fit 
voter que le premier né du mariage conclu par le prince 
Ferdinand pourrait appartenir à un autre culte qu'à celui 
de l'Etat bulgare. Il n'y avait malheureusement guère de 
chances que le prince put épouser une princesse orthodoxe. 
Ni la Serbie, ni la Roumanie, ni le Monténégro, ni la Grèce 
n'avaient de fiancée à lui offrir, et bien entendu il ne fallait 
point penser à la Russie, Le prince Ferdinand devait néces- 
sairement chercher femme parmi les familles catholiques ou 
protestantes. Au mois de février 1898, il épousa, à Pianora, 
en Toscane, la princesse Marie-Louise, fille du duc Robert 
de Parme, qui lui a donné quatre enfants dont deux fils. 
L'aîné, le prince Boris, duc de Trnovo, né le 3o janvier 
1894, arrive à l'âge viril et les destinées de la dynastie sont 



111-2 SEIUÎES, CROATES ET BULGARES 

désormais assurées. La princesse Marie-Louise — j'ai eu 
l'honneur de l'approcher — était une femme de grand sens 
et de grand cœur, et sa moit prématurée — elle est décédée 
en iSiji) — a laissé de profonds regrets au cœur de ceux 
qui l'ont connue. 

Conformément aux engagements pris par le Sobranie, le 
prince Boris avait été élevé dans la religion catholique. La 
Russie ne désarmait pas, toute l'Europe imitait son exemple 
et persistait à ne pas reconnaître le prince Ferdinand. On 
connaît le joli mot du duc d'Aumale. Le prince Ferdinand 
venait souvent en France dans un incognito qu'il devait subir 
plutôt qu'il ne le recherchait. 

Un soir, il pénètre dans cette bibliotèque de Chantilly 
où son oncle, tout en fumant sa vieille pipe de bruyère, se 
livrait à ses travaux favoris. La bibliothèque n'était plus 
éclairée que par la lampe qui brûlait sur la table stu- 
dieuse. 

— Qui est là ? demanda le duc. 

— C'est moi, mon oncle, votre neveu Ferdinand. 

— Ah ! c'est toi, mon ami. Tiens ! Je faisais comme l'Eu- 
rope; je ne te reconnaissais pas. 

Si l'Europe, sans s'inquiéter de la Russie, s'était décidée 
à reconnaître l'ordre de choses établi en Bulgarie depuis 
déjà dix ans, le peuple bulgare et son prince auraient pu 
prendre patience. 

Mais, à la longue, l'isolement oîi les cabinets européens 
laissaient la Bulgarie finissait par lui peser. Il n'existait 
qu'un seul moyen de sortir de l'impasse où l'on se trouvait 
acculé. C'était de convertir l'héritier présomptif à l'ortho- 
doxie. Le jour où le prince Ferdinand prit cette résolution 
qui dut coûter à son cœur d'époux et de père, l'empereur 
de Russie annonça qu'il serait le parrain du jeune néophyte ; 
le prince Ferdinand fut reconnu, non seulement par la 
Russie mais par tous les Etats européens, y compris la 
République française qui allait bientôt proclamer la sépa- 
ration de l'Eglise et de l'Etat, et par la Turquie musul- 
mane. 



LE ROI FERDINAND -il.J 

Dans cet épisode si imprévu, Machiavel et Voltaire eus- 
sent encore trouvé la matière de quelque chapitre pi([uant, 
l'un pour son livre Du prince, l'autre pour le Traité dont 
nous parlions tout à l'heure. La Bulgarie valait bien une 
messe, comme eût dit l'un des lointains ancêtres du prince 
Ferdinand, cel Henri IV qui lut d'ailleurs un très bon roi. 

Le prince et son épouse entreprirent un vovage en Eu- 
rope et lurent cordialement reçus, notamment à Saint-Pé- 
tersbourg et à Paris. La princesse qui était d'une santé 
délicate et qu'une quatrième grossesse avait beauc(»up fati- 
guée, mourut au début de l'année 1899. Quelques années 
plus tard, la princesse Clémentine comblée de jours la re- 
joignit dans la tombe. Le prince resta seul dans son palais 
jusqu'au jour où il se décida à donner une nouvelle mère à 
ses enfants. Au mois de mars 1908, il a épousé en secondes 
noces la princesse F^léonore de Reuss Kœglitz qui, en sa 
qualité d'infirmière, avait fait avec l'armée russe la cam- 
pagne de Mandchourie, et qui a apporté sur le trône de 
Bulgarie toutes les vertus d'une sœur de charité. La langue 
russe lui était déjà familière et, sans prétendre faire oublier 
la regrettée Marie-Louise, la nouvelle princesse, bientôt 
tsarine, n'a pas tardé à conquérir l'affection et le respect 
de ses sujets bulgares. 

L'histoire des partis et des hommes politiques qui se sont 
disputé le pouvoir depuis la chute de Stamboulov n'offre 
guère d'intérêt pour l'étranger. Ce qui est intéressant, c'est 
le progrès économique et moral de la Bulgarie sous le prince 
Ferdinand. Ce progrès j'en ai retracé plus haut le tableau. 

Dans la politique extérieure de la principauté il faut noter 
tout d'abord le rapprochement de la Serbie et de la Bulga- 
rie. Les deux Etats ont tout intérêt à marcher d accord, et 
il est vivement à souhaiter qu'ils restent unis à jamais 
pour la défense de leurs intérêts communs. 

Le prince Ferdinand a eu la bonne fortune de réali- 
ser le grand rêve de son peuple et l'idéal qu'il s'était certai- 
nement proposé en acceptant la couronne abandonnée par 
son prédécesseur. Il a su profiter habilement des récents 



214 



SERBES, CROATES ET BULGARES 



embarras de la puissance suzeraine pour proclamer l'indé- 
pendance de la Bulgarie (22 septembre, 5 octobre 1908), 
et reprendre le titre de tsar, qu'au temps de l'indépen- 
dance avaient naguère porté ses prédécesseurs. Ferdinand 
est roi comme son voisin Pierre de Serbie, mais Pierre 
Karageorgevitch n'est pas star, il est ki-al, et cette déter- 
mination n'est pas d'une moins illustre origine. Kralnesl 
autre qu'une déformation du germanique Karl. L'un a pour 
parrain César et l'autre Gharlemagne. 

Souhaitons longue vie et règne prospère au nouveau 
souverain. Il aime la France, même républicaine, et il 
s'efforce de faire refleurir là-bas sur les bords de l'Isker, 
les nobles traditions que lui a léguées le ducd'Aumale. 

Souhaitons que dans cette confédération balkanique à 
laquelle il faudra bien arriver tôt ou tard', la Bulgarie inté- 
grale joue le rôle que lui réservent la sagesse de son sou- 
verain et les solides qualités de son peuple. 



I. Ceci a été imprimé le 9 octobre 1909 clans le Courrier d'Orient. 



UNE EXCURSION A SOFIA 



A l'époque où j'ai visité la Bulgarie pour la première fois 
— en i883 — elle était encore d'un accès fort cliiïicile. De 
Tatar Bazarjik dans la partie septentrionale de la Roumé- 
lie le chemin de fer allait jusqu'à Constantinople. Mais du 
Danube à Tatar Bazarjik il fallait recourir aux bons offices 
de voituriers et à l'hospitalité peu confortable des Jians. Les 
choses ont bien changé. Aujourd'hui l'Orient-express trans- 
porte le touriste en quarante heures de Paris à Sofia en pas- 
sant par Budapest, Belgrade et Nich. La jeune capitale 
bulgare est également accessible en chemin de fer par Sa- 
movit, Svichtov et Roustchouk sur le Danube. 



I 



En i883, Sofia sortait à peine de la domination turque et 
comptait environ trente raille habitants. Aujourd'hui la po- 
pulation a dépassé cent mille et l'espace occupé par la ville 
a quadruplé. Elle peut d'ailleurs s'étendre indéfiniment car 
elle a autour d'elle une plaine immense. 

Cet accroissement rapide a naturellement eu pour consé- 
quence une surélévation subite du prix des terrains et les 
pauvres diables ne savent plus où se loger. Les cités comme 
les individus ont des maladies de croissance et Sofia est en 
train de subir la sienne. 

En débarquant à la gare où m'accueillent des amitiés cha- 
leureuses, j'ai graud'peine à me reconnaître. Des tramways 
électriques attendent à la station, des lampadaires électri- 



216 SERBES, CROATES ET BULGARES 

ques se dressent le long des avenues. De l'éclairage à l'huile 
ou plutôt de l'obscurité complète, Sofia a brusquement 
passé aux derniers progrès des villes occidentales. Elle n'a 
point de gazomètre et l'usage du gaz y sera probablement 
toujours inconnu. Les minarets qui naguère annonçaient de 
loin la ville à moitié mulsulmane ont disparu; un seul sub- 
siste encore. De larges boulevards pénètrent au centre de 
la capitale, l'ancien quartier turc a été complètement é ven- 
tre et il faut se donner beaucoup de mal pour en retrouver 
quelques vestiges. Aux ilôts tortueux peuplés de cabanes ou 
de chaumières sans étages ont succédé des quadrilatères de 
maisons européennes, le plus souvent à deux ou trois étages, 
bordées ou suivies de jardins. Impossible de s'y reconnaître 
avec un ])]an du temps jadis. 

L'histoire contemporaine de la Bulgarie est écrite dans 
les noms de toutes ces voies nouvelles. Voici le boulevard 
Ferdinand, le boulevard Marie-Louise qui rappelle le nom 
de la princesse défunte, le boulevard de Slivnitsa qui évo- 
que le souvenir de la lutte soutenue jadis contre ce fou fu- 
rieux de Milan. Nous traversons sur le pont des Lions le 
petit cours d'eau sans eau, la Vladaïska qui contourne les 
quartiers nord-ouest; nous arrivons au cœur de la cité. 

Sofia est la dernière venue dans la famille des capitales 
européennes. Mais elle a tenu à rattraper le temps perdu. 
Par l'élégance de ses maisons, de ses places, de ses squares, 
de ses édifices publics elle peut dès maintenant rivaliser 
avec les capitales secondaires del'Allemagne, avec les grandes 
villes de la Russie. C'est aux villes russes que le style de ses 
églises fait penser tout d'abord ; celui des édifices civils rap- 
pelle plus ou moins le néo-grec de Munich. 

Sous le badigeon moderne qui recouvre Sofia et qui saisit 
tout d'abord l'œil du touriste superficiel, il faut savoir re- 
trouver les survivances des deux civilisations qui se sont na- 
guère imposées à l'antique cité, la civilisation byzantine et 
la civilisation ou, si l'on aime mieux, la barbarie musul- 
mane. 

La capitale de la Bulgarie est une ville tout ensemble 



UNE EXCURSION A SOFIA 217 

très moderne et très ancienne. Ses origines remontent au 
règne de Trajan, le grand organisateur des pays danubiens. 
A ses débuts dans l'histoire elle s'appelait Serdica du nom 
d'une peuplade thrace. Et ce nom a d'abord été repris par 
les Bulgares qui se plaisaient naguère ii l'appeler Sriedets, 
ce qui semblait vouloir dire en slave la cité centrale. Serdica 
fut vite hellénisée. Constantin le Grand, originaire de la 
ville voisine de Nissa (Nich aujourd'hui serbe) se plaisait à 
y résider et l'appelait sa Rome. Au cours des années 843 et 
344 il s'y tint un grand concile où lurent condamnées les 
doctrines ariennes. Sophia était d'ailleurs célèbre par ses 
eaux thermales qui guérissent toujours et auxquelles un ma- 
gnifique établissement vient d'être consacré. Il n'était mal- 
heureusement pas encore inauguré au moment où j'ai dû 
quitter la ville. De cette période romano-grecque il ne reste 
que des monuments funéraires, des dalles portant des in- 
scriptions qui sont aujourd'hui réunies au musée. 

En l'an 809 la ville fut occupée parle premier prince bul- 
gare, Kroum. Les Bulgares lui donnèrent le nom de Srie- 
dets. Au moyen âge la principale église était un temple 
placé sous l'invocation de sainte Sophie et le nom de la 
sainte finit par s'imposer à la ville tout entière. Elle existe 
toujours cette vieille basilique, mais elle a subi bien des 
épreuves ; les Turcs l'avaient convertie en mosquée ; en 1808 
^t en i858 elle était en partie détruite par des tremblements 
de terre. Les Bulgares ont rendu au culte orthodoxe la nef 
qui a subsisté. Le reste doit être restauré et on compte y 
établir un musée d'antiquités chrétiennes. Non loin d'elle 
s'achève en ce moment une gigantesque basilique dédiée au 
grand saint russe Alexandre Nevskv, le patron du tsar libé- 
rateur Alexandre. 



II 



Une autre église byzantine se recommande à l'attention du 
touriste ; c'est la misérable petite paroisse de sainte Paras- 
keva . 



218 SERBES. CROATES ET BULGARES 

Au XVI* siècle si l'on en croit les voyageurs, Sofia possé- 
dait onze grandes mosquées et cent petites. Une seule reste 
aujourd'hui consacrée au culte musulman, une autre sert 
de prison. La plus grande de toutes, un bel édifice en bri- 
ques rouges, surmontée de neuf coupoles a été affectée au 
Musée national. Dès mon arrivée à Sofia, le ministre de 
l'Instruction publique M. Bobtchev — un savant juriscon- 
sulte et historien * — avait bien voulu mettre à ma disposi- 
tion un des fonctionnaires de son ministère, M. Michev, un 
licencié de notre Sorbonne, qui m'a fait les honneurs des 
établissements scientifiques. Le Musée a fort bien su mettre 
à profit les locaux de l'ancienne mosquée. Les antiquités 
gréco-romaines groupées dans le rez-de-chaussée et dans le 
jardin qui l'entoure ont déjà provoqué soit en Bulgarie, 
soit ailleurs de doctes recherches ; ce qui m'a intéressé sur- 
tout c'est la partie byzantine et bulgare. On a réuni ici des 
reproductions de fresques perdues dans des églises peu ac- 
cessibles et qui donneront lieu quelque jour à de savantes 
publications. 

J'ai notamment remarqué celles de l'église de Boïana. 
Boïana est une petite localité située au flanc du mont Vitoch 
qui domine Sofia. Elle possède une petite église dédiée à 
saint Pantaleimon et à saint Nicolas et qui à l'intérieur est 
presque tout entière recouverte de fresques qui représen- 
tent le tsar Constantin Asen et Sebastokrato?- Kaloïan avec 
leurs femmes. Par suite de récentes superstructions cette 
église est à peu près plongée dans une complète obscurité, 
Mais la houille blanche n'est pas loin et il faut espérer que 
l'église pourra un de ces jours être dotée de la lumière élec- 
trique. Elle possédait autrefois d'intéressants manuscrits 
qu'un savant russe, Grigorovitch a emportés et qui sont 
maintenant conservés à Moscou. 

Au temps jadis la grande mosquée abritait à la fois le 
musée, la bibliothèque publique et l'imprimerie nationale. 
Aujourd'hui elle suffit à peine à contenir les richesses artis- 

I. ^ oir plus haut, p. i68. 



UNE EXCURSION A SOFIA 219 

tiques et archéolofçiques qui lui arrivent de tous côtés. La 
bibliothèque nationale qui possédait naguère lôooo volumes 
en compte aujourd'hui plus de 80000. Elle est installée dans 
un bâtiment somptueux. Parmi les richesses qu'elle possède 
en dehors des livres et manuscrits slaves, il faut signaler 
la bibliothètiue orientale du célèbre pacha de Viddin, Pas- 
van Oglou, qui a joué un si grand rôle dans l'histoire inté- 
rieure de la Turquie au début du xix'' siècle. 



m 



En tout pays les antiquités nationales sont essentielle- 
ment respectables. Mais chez un peuple qui a subi une si 
lourde oppression et dormi d'un si long sommeil, elles ont 
un caractère deux fois sacré. 

Si les mosquées ont disparu, en revanche les églises 
chrétiennes se sont multipliées à Sofia. L'église cathédrale 
est souvent désicrnée en français sous le nom d'église de 
Saint-Kral et les étrangers adoptent volontiers le nom de ce 
saint imaginaire. Kral est le mot serbe qui veut dire roi. Il 
faudrait dire en français, l'église du saint Roi. Ce saint roi, 
ce n'est pas un Bulgare c'est un souverain serbe, Etienne 
Ouroch Miloutine qui mourut en odeur de sainteté en 1820. 
Ses restes furent transférés à Sofia dans la seconde moitié 
du XVI* siècle et sont restés l'objet de la dévotion populaire. 
Ce fou de Milan Obrenovitch pensait peut-être à ce loin- 
tain prédécesseur quand il eut l'idée d'annexer Sofia à la 
Serbie. On sait comment il fut repoussé par Alexandre de 
Battenberg, refoulé sur son royaume et sauvé d'un désastre 
complet par l'intervention autrichienne. 

Ce n'est pas sans quelque scrupule que j'évoque le souve- 
nir de cette guerre serbo-bulgare, provoquée par un détra- 
qué criminel pour lequel l'histoire ne sera jamais trop sé- 
vère. 

Périsse jusqu'au souvenir de cette lutte fratricide et puis- 
que Sofia possède la relique d'un saint serbe, puisse cette 



220 SERBES, CROATES ET BULGARES 

auguste dépouille inspirer aux deux nalions un esprit de 
concorde et de paix ! Pour résister aux ennemis qui les 
menacent de tous côtés les Slaves ne sauraient être trop 
unis ! 

A ce propos il me vient a l'esprit une idée que je recom- 
mande à la méditation de tous les patriotes serbes, bulgares, 
grecs et roumains. Quand un Français arrive à Belgrade, à 
Sofia, à Bucarest, à Athènes il retrouve notre système mo- 
nétaire décimal. Seulement le franc s'appelle dinar h Bel- 
grade, lev (lion) à Sofia, leu (même sens) h Bucarest et 
drachme à Athènes et les monnaies frappées sous ces divers 
noms ne peuvent franchir sans subir le change, les frontières 
des petits Etats qui les ont émises. En attendant la Confé- 
dération balkanique destinée à remplacer l'ancienne Turquie 
d'Europe — avec Constantinople comme ville fédérale — 
ne pouvons- nous au moins rêver une union monétaire balka- 
nique et si cette union pouvait se rattacher à la nôtre — ne 
fût-ce que par une pièce de cinq francs internationale — 
de quel progrès cette union latino-balkanique ne pourrait- 
elle pas être le présage ? Tout en ajournant la réalisation 
des rêves de la grande politique, il y a là pour les Serbes, 
les Roumains, les Bulgares et les Grecs une jolie occasion 
de montrer qu'ils font vraiment partie de l'Europe et qu'ils 
ont le sentiment de la solidarité qui doit les unir'. 

Le rapide développement de la nouvelle Sofia a nécessai- 
rement dû provoquer la construction de nouvelles églises. 
Les modèles ne manquaient pas ; la Russie en offre de tous 
les types et il en est d'exquis ; la chapelle de l'ambassade 
de Russie appartient à cette catégorie. Elle est vraiment 
délicieuse avec le vert de son toit et l'or de son clocher. Je 
voudrais pouvoir en dire autant du temple qui s'élève en ce 
moment sous le vocable de saint Alexandre Nevsky. Il coû- 
tera dit on, cinq millions. Il est l'œuvre d'un architecte 
russe qui a tenu à faire quelque chose de massif et colossal, 
mais qui a produit en somme une œuvre lourde et trapue. 

I. Cet article ;ivait été écrit au mois de juiltet iqi2. 



UNE EXCURSION A SOFIA 221 

On dirait une énorme tortue. Peut-être (juaiid les coupoles 
seront dorées, l'ensemble prendra-t-il un peu plus de légè- 
reté. L'intérieur que j'ai visité à travers les échafaudages 
doit être décoré d'une infinité de fresques et de mosaïques. 
L'effet promet d'être assez somptueux. 

Le palais des rois perdu dans la verdure des jardins qui 
l'entourent est, si je ne me trompe, resté tel que je l'ai 
connu naguère du temps du prince Alexandre. Dès mainte- 
nant on songe à en construire un plus magnifique, dont 
l'emplacement est déjà désigné. 

Les édifices civils qu'on a dû élever assez vite pour répon- 
dre à des besoins urgents n'ont pas eu la prétention d'afi'ec- 
ter un stvle national dont on ns connaît guère les éléments 
ou d'imiter les modèles russes. L'assemblée nationale, le 
théâtre, la poste, les halles, la banque, les divers ministères 
offrent simplement un aspect élégant et confortable. La nou- 
velle Sofia est encore trop jeune pour avoir beaucoup de 
monuments commémoratifs. La nation bulçrare a tenu à 
remercier dignement ceux qui avaient contribué à son éman- 
cipation. J'ai décrit naguère la pyramide élevée à la mé- 
moire du tsar libérateur. Ce n'était qu'un hommage provi- 
soire. 

Depuis, la reconnaissance nationale a érigé en l'honneur 
d'Alexandre II un monument définitif. En face même du pa- 
lais du Sobranié se dresse la statue équestre du souverain 
russe flanquée autour de son soubassement de celles des 
généraux qui ont pris part à la guerre de l'Indépendance. 
Cet ensemble grandiose est l'œuvre d'un sculpteur italien 
dont j'ai malheureusement oublié de noter le nom. Je ne lui 
connais guère d'analogue dans notre Occident. 

Si Alexandre II a affranchi la Bulgarie, le peuple bul- 
gare n'a point oublié que son premier souverain le prince 
Alexandre de Battenberg a su maintenir son indépendance 
et protéger ses frontières contre l'invasion étrangère. Des 
circonstances, sur lesquelles je ne veux point insister ici, 
obligèrent le prince à renoncer au trône et à terminer sa vie 
à l'étranger. La nation a tenu à ramener sa dépouille dans 



222 SERBES, CROATES ET BULGARES 

ce pays qu'il avait si vaillamment défendu. Il repose dans 
un somptueux mausolée sous les fleurs et sous les couronnes. 
Son successeur a vécu dans des circonstances plus heu- 
reuses et l'Europe qui à ses débuts avait été injuste envers 
lui s'est prise pour lui d'une universelle sympathie. J'ai eu 
l'occasion à diverses reprises d'appeler l'attention sur les 
progrès, moraux, intellectuels, économique accomplis sous 
son règne, je ne veux point y insister ici. Ces progrès dont 
j'avais eu connaissance par la presse et les rapports officiels, 
j'ai tenu à aller en constater moi-même les résultats. Et je 
ne puis que confirmer aujourd'hui le diagnostic que je por- 
tais dans un volume publié en i884 « la Bulgarie a su prou- 
ver qu'elle était digne de reprendre sa place parmi les na- 
tions européennes, qu'elle apporterait à l'Orient régénéré 
un précieux élément de force, d'ordre et de civilisation ». 



TABLE DES MATIERES 



Pages . 

Introduction v 

Les oi'ig^ines de la niitioii serbe i 

L'historien de la Serbie. M. Constantin Jireczek l^ 

Un prétendant serbe au xvii« siècle. Le comte Georges Braiikowiteh. k» 

La littéralure serbe serbo-croate 32 

Georg-es d'Esclavonie, chanoine pénitentier de la cathedra le de Tours. 53 

La culture intellectuelle en Bosnie-Herzcg-ovine au xvin<= siècle. . . 03 

Louis Gaj et l'Illyrisme 'l(^ 

La Renaissance intellectuelle de la nation serbe. Jean Raitch et Dosi- 

thée Obradovitch 87 

Molière à Raguse 107 

Les Uskoks 112 

Le poème national du Monténégro I23 

La Guzla de Mérimée 1^2 

L'évèque Strossmayer l56 

L'ancien droit bulgare 168 

Le centenaire de la littérature bulgare. L'évèque Snfronl 173 

L'historien bulgare Paisii 18,^ 

La Bulgarie moderne iqa 

Le roi Ferdinand 208 

Une excursion a Sofia 2i4 



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DR Léger, Louis Paul >ia.ri8 

23 Serbes, Croates et 

L44 Bulgares