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Full text of "Sigillographie de l'Orient latin: Commencée par Gustave Schlumberger ..."

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LES 

I 

PRINCIPAUTÉS FRANQUES 
DU LEVANT 

DIAPRES 
LKS PLUS RECENTES DECOUVERTES DE LA NUHiSMATIQUE 



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Les quatre premiers chapitres de cette étude sur la numismatique 
des croisades ont paru dans la Revue des DeuX'Mondes. (Livraison du 
I" juin 1876.) 



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PRINCIPAUTÉS FRANQUES | 

DU LEVANT * 

d'après '■,:f^K 

•' . - «/r 

LES PLUS RECENTES DECOUVERTES DE LA NUMISMATIQUE. ;* . 



G. SCHLUMBERGER 

Lauréat de TlnstituL 



PARIS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE, DE l'ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES 

ET DES SOCIÉTÉS DE CALCUTTA, DE NEW-HAVEN (ÉTATS-UNIS) 

DE SHANGHAI (CHINE), ETC. 

28, RUE BONAPARTE, 28 
1877 



V 



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■1 









IMl^RIMkAlfe Dé BARDIN, A ÀAlUT-tSkltlIAlN 



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LES 

PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

.DU LEVANT 

d'après 
LES PLUS RÉCENTES DÉCOUVERTES DE LA NUMISMATIQUE 



Parmi les branches si multiples et si variées de la science 
numismatique, il en est peu d'aussi attachantes, par les 
nombreuses questions qu'elle soulève et par Timprévu de ses 
découvertes, que celle qui se rapporte aux croisades. Jetés 
hors de leur milieu normal, mis en contact constant avec les 
musulmans, les Byzantins et tous les peuples d'Orient, les 
croisés établis aux pays d'outre-mer subirent à chaque ins- 
tant, sous toutes les formes et dans toutes leurs institutions, 
l'influence de ces nations diverses. Leur monnaie, précieux 
indice au point de vue de l'histoire, ne devait pas échapper 
à l'action de tant de causes réunies. De là des étrangetés, des 
nouveautés de style, de types, de légendes * pleines de singu- 
larité; de là aussi une variété extrême, une originalité sans 
cesse renouvelée, qui ajoutent un charme particulier à l'étude 
de ces monnaies, témoignage palpable de cette longue pé- 
riode de conquête, à la fois si guerrière et si colonisatrice. On 
aime à voir et à déchiffrer une de ces monnaies, informe et 
barbare peut-être, mais authentique, de ces Tancrède, de ces 
Baudouin, de ces Boémond, héros aventureux qui s'en al- 
laient jeter sur les rives du Jourdain et par-delà TEupbrate 

I. On appelle légendes les inscriptions gravées sur les deux faces 
de la monnaie, et presque toujours circulai rement disposées près de la 
circonférence. 



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f 

( 



% LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

les bases de ces principautés bizarres^ dont les chefs et les sol- 
dats étaient des chevaliers et des gens d'armes de France^ 
d'Italie et d'outre-Rhin, et les sujets des Bédouins du désert, 
des Arméniens de la montagne, des Syriens de Phénicie ou 
de Palestine. 



I. 



MONNAIES D OCCIDENT APPORTEES EN SYRIE 

PAR LES CROISÉS 

MONNAIES BYZANTINES — MONNAIES ARABES 



Lorsque les premières armées de la croisade se mirent en 
marche pour la terre sainte, leurs cheis^ les principaux che- 
valiers, emportèrent avec eux la monnaie de leurs pays res- 
pectifs, et, comme l'élément français dominait parmi eux, 
ce turent surtout des monnaies françaises qui servirent aux 
premières transactions des croisés. Â chaque expédition de 
terre sainte^ à chacun de ces nouveaux départs^ moins impor- 
tants, mais qui se répétaient à intervalles de plus en plus 
rapprochés dans tous les ports d'Occident, le même fait se 
renouvela, et, bien qu'alors les princes chrétiens devenus 
souverains en Orient se fussent mis depuis longtemps à frap- 
per monnaie, l'argent d'Occident continua d'affluer sur la 
route du Levant. 11 est un curieux passage du chroniqueur 
Raymond d'Agiles qui vient confirmer ce fait d'une manière 
toute spéciale. Lorsque la grande armée de la première croi- 
sade, en marche sur Jérusalem, passa sous les murs de Tri- 
poli, le i3 mai 1099, l'émir de cette ville, épouvanté de voir 
pareille multitude de guerriers, et peu confiant dans la solidité 
de ses hautes murailles, acheta la neutralité au prix de pré- 
sents magnifiques; les chefs des pèlerins, brûlant d'atteindre 
Jérusalem et de surmonter rapidement tout obstacle, les ac- 
ceptèrent sans scrupules. Parmi ces présents du prince arabe 
se trouvaient quinze mille pièces d'or sarrasines; et le chro- 



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DU LEVANT 3 ' 

niqueur ajoute : « que chaque pièce d'or valait huit ou neuf 
sous de la monnaie des chrétiens, et que les espèces en usage 
dans Farmée des croisés étaient les monnaies du Poitou, de 
Chartres, du Mans, de Lucques et de Melgueil (Mague- 
lonne). » Ce récit d'un chroniqueur contemporain et d'autres 
encore qu'on pourrait citer, nous donnent l'explication d'un 
fait curieux. Nous voulons parler de ces découvertes fré- 
quentes que l'on fait en Syrie et jusque sur les bords de l'Eu- 
phrate de deniers appartenant à nos anciens rois ou barons de 
France. Parmi ces monnaies laissées par les croisés^ on re- 
trouve le plus souvent celles que le vieux chroniqueur Ray- 
mond d'Agiles énumère avec précision : ce sont les mêmes 
monnaies du Mans, de Chartres, du Poitou^ de Dol et de 
Gien, et le fait le plus intéressant que révèle l'abondance de 
ces pièces est moins sans doute l'afïluence de croisés man- 
ceaux ou poitevins que la preuve du crédit dont les monnaies 
de ces ateliers jouissaient en Occident. Les deniers de 
Lucques, également cités par Raymond d'Agiles et qu'on 
retrouve fréquemment aussi en Orient, y ont été apportés par 
les nombreux guerriers italiens de la croisade. Outre les 
espèces citées, on en rencontre encore une foule d'autres 
en Orient : des monnaies féodales frappées par tous les 
barons de France, depuis la Flandre et l'Artois jusqu'à la 
Provence, jusqu'aux comtés de Toulouse et de Béarn. 

N'est-il pas curieux de découvrir aux rives du Jourdain, 
sous les décombres d'Édesse ou de Jérusalem, dans les 
ruines de ces glorieux châteaux du Karak des chevaliers ou 
de la Pierre du Désert, placées comme des sentinelles per- 
dues à l'entrée de l'immense Asie, un humble denier, une 
vulgaire obole, frappés dans quelque obscure seigneurie des 
bords de la Loire ou des vallons de Bretagne, à Gien, à Guin- 
gamp, ou sur le flanc des Pyrénées, à Melgueil ou à Morlaas- 
de-Béarn? Quelle histoire émouvante, bizarre, presque tou- 
jours tragique, pourraient raconter ces petites pièces laides et 
mal frappées qui du beau et lointain pays de France sont 
venues terminer leur destinée sous les débris de quelque for- 
teresse de terre sainte pour reparaître après huit siècles d'ou- 
bli et être vendues par les brocanteurs indigènes aux touristes 



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4 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

de Londres ou de New- York! Quelle longue et pénible 
odyssée que celle de ces petites pièces apportées dans l'escar- 
celle du pauvre clerc ou du chevalier de fortune I De quel 
drame final elles témoignent bien souvent lorsque, retrouvées 
en nombre au pied de quelque vieille ruine, elles viennent 
pour la millième fois raconter un de ces faits, incessamment 
renouvelés dans cette période violente entre toutes, d'attaque 
subite, de défense désespérée, de fuite précipitée, d'enfouisse- 
ment de trésors qu'on espère aller rechercher dans des temps 
meilleurs et qu'on ne recherchera jamais ! Et ce n'est pas de 
France seulement qu'on découvre des monnaies aux pays de 
la croisade; chaque nation d'Occident a fourni son contin- 
gent : les pièces des rois de Castille et d'Aragon s'y rencon- 
trent mêlées à celles des empereurs d'Allemagne, des arche- 
vêques de Cologne ou de Mayence, des rois de Hongrie, des 
Pisans, des Vénitiens et des Génois, à celles des rois d'An- 
gleterre, confondues enfin avec les pièces à types byzantins 
des Normands de Naples, de Salerne et de Bénévent. Il n'est 
pas jusqu'aux croisés des rives de la Baltique qui n'aient 
laissé, sous la forme des monnaies de leurs princes, une trace 
palpable de leur séjour aux pays du Levant. Enfin ce n'est 
point uniquement en terre sainte qu'on surprend ces débris 
d'un autre âge : les routes principales suivies pendant des 
siècles par les grandes armées de la croisade et par ces groupes 
de pèlerins qui s'acheminaient pour ainsi dire journellement 
vers rOrient en sont comme semées. Sur tout le trajet que 
suivaient les croisés, soit pour gagner Constantinople et de là 
Antioche à travers les dangers sans fin de l'Asie-Mineure, 
soit pour aller s'embarquer dans les principaux ports d'Italie, 
la pioche ou la charrue mettent de temps à autre à découvert 
quelques-unes de ces monnaies étrangères appartenant à 
l'époque des expéditions du Levant. Tantôt on les retrouve 
isolées, tantôt, et le plus souvent, en nombre considérable, 
constituant ce qu'on appelle en termes d'archéologie des 
trésors. 

Ces épaves des croisades, laissées sur les grandes voies qui 
conduisaient d'Occident en Orient, ne sont pas un des té- 
moignages les moins curieux de ces immenses et pénibles 



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DU'LEVANT 5 

voyages qu'entreprenaient avec une insouciance naïve, avec 
une merveilleuse énergie, les populations les plus reculées^ 
habitant les côtes de la mer du Nord, ou les contrées plus 
lointaines encore voisines des glaces du pôle. Parmi bien des 
faits de ce genre, nous n'en citerons qu'un seul rapporté par 
M. A. Morel-Fatio. En 1 86 1, pendant que Tadministration 
du chemin de fer faisait exécuter la profonde tranchée qui 
sépare aujourd'hui la ville de Vevey, en Suisse, de son an- 
cienne église de Saint-Martin, des enfants trouvèrent un cof- 
fret contenant un nombre assez considérable de petites mon- 
naies d'argent muettes, c'est-à-dire sans légendes; elles étaient 
barbares, grossièrement fabriquées et couvertes de types bi- 
zarres. Après quelques hésitations, M. Morel-Fatio fut fort 
étonné d'y découvrir tous les caractères de pièces Scandinaves 
du commencement du xiii* siècle. Comment ces pièces d'ori- 
gine si lointaine étaient-elles venues s'égarer sur les bords du 
lac Léman, puis sur le versant méridional du Saint-Bernard, 
à Étroubles et aussi à Avenches, dans le pays de Vaud, oti 
d'autres découvertes de monnaies identiques furent faites 
vers la même époque? Si l'on ouvre l'ouvrage du comte 
Riant sur la part que les peuples Scandinaves prirent aux 
croisades *, on y lit l'indication des trois itinéraires suivis par 
les peuples du nord pour atteindre Jérusalem : la route de 
l'est d'abord à travers la Russie, — puis la route occidentale, 
pénible et long trajet de cabotage dans les grandes barques du 
nord, le long des côtes de l'Atlantique et de la Méditerranée, 
— enfin la route du midi, ou route de terre^ qui suivait le 
Rhin, traversait la Suisse, le Saint-Bernard et l'Italie. C'était 
celle que prenaient les pèlerins désireux de recevoir à Rome 
la bénédiction pontificale avant de gagner le saint-sépulcre. 
Les monnaies d'Avenches, de Vevey, d'Étroubles, sont ainsi 
une série de vestiges d'une route parcourue du nord à Rome. 
La lumière devient complète quand on lit le précieux itiné- 
raire de Nicolas Sœmundarson, abbé du monastère bénédictin 
de Thingeyrar en Islande, qui alla en terre sainte de i i5i à 
1 154. On y trouve les détails les plus précis sur le trajet des 

I. Paul Riant, les Scandinaves en terre sainte. Paris, i855. 



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6 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

pèlerins Scandinaves à travers la Suisse; chaque journée de 
marche y est tracée; Avenches, Vevey, Étroubles, y figurent 
comme étapes avec leurs noms écrits en langue norraine. 

L'argent d'Occident n'arrivait pas seulement en Orient 
dans les coffres et dans les escarcelles des chevaliers ou des 
autres pèlerins. Les rois, les princes, les hauts barons, se 
faisaient envoyer de l'argent monnayé en terre sainte pour 
leurs besoins particuliers et pour l'entretien des troupes qui 
les accompagnaient. On aimait peu à user de ce moyen à 
cause des grands dangers de la traversée et des chances consi- 
dérables de perte auxquelles on était exposé. Pourtant il fal- 
lait parfois y recourir, ainsi que nous l'apprennent plusieurs 
documents de l'époque. Telle est une pièce des archives énu- 
mérant longuement les sommes en or et en argent monnayés 
ou non monnayés, envoyées en Palestine au comte Alphonse 
de Poitiers, frère de Louis IX, « Tan du Seigneur i25o, au 
passage de mai, » par son chargé d'affaires, Guillaume de 
Montléart. Cet envoi considérable s'élevait à la somme de 
17,909 livres, 5 sols, 5 deniers. Une partie était en pièces d'or 
étrangères ou en lingots d'argent, mais il y avait 6,000 livres 
en menue monnaie nationale, en deniers tournois, qui étaient 
destinés à la solde journalière des simples soldats combattant 
sous la bannière du comte, les monnaies d'or étrangères et les 
lingots servant aux grandes transactions et pour les rapports 
des chefs de l'armée entre eux. 

Le plus souvent les croisés avaient recours pour relever 
leurs finances épuisées à des procédés moins chanceux et plus 
sûrs. Les uns, les plus aisés, prenaient en partant de vérita- 
bles lettres de change d'une maison de banque ayant des 
succursales aux pays d'outre-mer; les autres, plus humbles, à 
la solde d'un roi ou d'un seigneur, allaient à ces mêmes suc- 
cursales, qui se fondèrent en Orient avec une prodigieuse 
rapidité aussitôt après le triomphe des chrétiens, et y pre- 
naient l'argent qui leur était nécessaire et qu'on leur délivrait 
contre reçu au nom de leur suzerain. La lettre de crédit était 
infiniment plus commune que la lettre de change, et les 
archives en contiennent de nombreuses collections toutes 
scellées par les suzerains, par des évêques ou des notaires. 



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DU LEVANT 7 

Nous ayons vu Içs croisés introduisant en Syrie des masses 
considérables de numéraire frappé en Occident. Quant aux 
monnaies en usage dans le Levant à Tépoque de leur arrivée, 
elles continuèrent à y être employées par les Byzantins, leurs 
voisins, et les musulmans^ leurs ennemis. Ils y trouvèrent, 
circulant en immense quantité, ces monnaies . byzantines 
dont les types sont connus de tous ceux qui ont fait le voyage 
d'Orient et quelque peu fréquenté les boutiques des marchands 
d'antiquités ou jeté un regard sur les vitrines des changeurs 
arméniens et juifs. La monnaie byzantine d'or était surtout 
abondante; son nom était hyperpj^r on. Les croisés, les mar- 
chands francs, transformèrent le mot grec en celui à'hyperpre, 
que les chroniqueurs écrivent de cent façons diverses, selon 
Torthographe fantaisiste de l'époque : hyperpère^ hyperpre, 
jperprCy etc. Ce mot, indiquant l'espèce monétaire la plus 
usitée, revient fréquemment dans les écrits contemporains; il 
figure dans les actes, les contrats^ les documents de tout genre 
qui nous ont été conservés; mais le plus souvent la monnaie 
d'or des empereurs grecs prit de Byzance, où elle était frappée, 
le nom de besant. Le besant, c'est la pièce d'or, c'est le louis 
d'or de l'époque. Presque toutes les transactions dans l'éten- 
due entière des pays du Levant se font en besans jusqu'à ce 
que la vogue toujours croissante du ducat ou sequin vénitien 
vienne à son tour détrôner cette vieille prérogative. Par 
extension, l'expression besant ne désigna bientôt plus seu- 
lement la pièce d'or d'origine essentiellement byzantine, 
elle s'appliqua à toute pièce d'or en usage dans le Levant; 
il y eut le besant sarrasin, celui des rois chrétiens de 
Chypre, celui des rois d'Arménie. Le besant prit place 
sur l'écu des chevaliers et compta parmi les figures héral- 
diques du blason. Parfois encore les pièces d'or byzantines 
prenaient du souverain qui les faisait frapper une déno- 
mination plus spéciale, et comme on disait il y a quelque 
vingt ans, des louis d'or, comme on dit aujourd'hui des 
napoléons, nous voyons les chroniqueurs de la première croi- 
sade parler de « michelois », besants frappés en quantité con- 
sidérable à l'effigie de l'empereur Michel VII Parapinace. 
Quant aux monnaies byzantines de cuivre, c'étaient des 



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8 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

pièces lourdçs et massives, qui devinrent plus légères par la 
suite à mesure qu'augmenta la valeur du numéraire. Elles se 
nommaient/o//i5 (il y avait Ic/ollis et ses divisions) et por- 
taient sur une face Tefïigie du Christ, de la Vierge ou de 
Tempereur et presque toujours sur le revers soit Tirnage de la 
croix, soit une légende en plusieurs lignes rappelant les noms 
et les titres du prince, ou bien une de ces formules pieuses, 
une de ces invocations qui constituent comme la menteuse 
profession de foi de l'hypocrite, superstitieuse et puérile 
religion byzantine. 

A. côté de la monnaie des empereurs grecs, les croisés 
trouvèrent également dans les territoires qu'ils allaient occu- 
per des espèces émises par les derniers conquérants du sol, la 
monnaie arabe des califes, ks dinars d'or et les dirhems d'ar- 
gent. Les deux faces de ces pièces étaient couvertes de légen- 
des en caractères arabes, sur lesquelles on lisait les noms et 
les titres du calife régnant, le nom de la ville où elles avaient 
été frappées, puis la date de l'émission, généralement unie à 
des inscriptions pieuses en l'honneur de Dieu et de son pro- 
phète. On sait que la loi musulmane interdisait toute repré- 
sentation de la figure humaine. Partout où la conquête arabe 
s'était étendue comme une marée montante sur les plus vieilles 
provinces de l'empire grec, les dinars des califes, que les croi- 
sés et leurs chroniqueurs appelaient besants sarrasins, circu- 
laient en grande quantité. 



II. 



MONNAIES DES COMTES D EDESSE — MONNAIES 

DES PRINCES d'aNTIOCHE — MONNAIES A LÉGENDES 

ARABES FRAPPÉES PAU LES LATINS 

DE SYRIE 

A peine en possession de leurs nouvelles et étranges prin- 
cipautés, îles flottantes au milieu de l'océan musulman, les 



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DU LEVANT q 

chefs élus des croisés, les rois de Jérusalem, les comtes d*E- 
desse, les princes d'Antioche, les comtes de Tripoli, songè- 
rent à frapper monnaie à leurs nouveaux titres. On sait quel 
fut à ce sujet et de tous temps Tempressement des conqué- 
rants, aussi bien des plus grands vainqueurs que des plus 
minces aventuriers et des plus chétifs parvenus : de nos jours 
encore, il n'est pas de principicule heureux, pas de président 
éphémère d'une républicaine américaine, pas de commune 
révolutionnaire, pas de comité insurrectionnel un instant 
triomphant, qui ne se hâte de faire frapper monnaie à sa plus 
grande gloire. C'est une façon d'annoncer son triomphe urbi 
et orbi; c'est une manière aussi, pour ceux que dévore l'am- 
bition d'Érostrate, de se survivre sûrement à eux-mêmes et à 
leur victoire d'un jour; mais ce n'étaient point de pareils 
soucis de gloire posthume qui tourmentaient les barons du 
moyen âge, tous ces princes, ces seigneurs, ces éyêques, qui 
faisaient frapper monnaie partout et toujours, dans leurs 
villes et leurs châteaux. Et pour ne parler que des rudes 
guerriers des croisades, s'ils étaient ambitieux, avides d'ac- 
quérir gloire et renommée, ils l'étaient bien plus d'accroître 
leurs ressources pécuniaires et de ramener l'abondance dans 
leurs coffres sans cesse épuisés. Or, de tous les droits dits ré- 
galiens dont jouissaient, les souverains ou les possesseurs de 
fiefs, le droit de frapper monnaie fut toujours un des plus 
fructueux. Le suzerain en possession de ce privilège en avait 
la plupart du temps la seule et complète direction; il pouvait 
à son gré, et aussi souvent qu'il lui plaisait, retirer sa mon- 
naie, la remplacer par une émission d'un titre inférieur, for- 
cer ses sujets à rapporter à sa monnaierie les pièces décriées et 
à les échanger avec une perte énorme contre les nouvelles. Il 
pouvait obliger tout étranger venant commercer dans ses do- 
maines à échanger la monnaie foraine dont il s'était muni 
contre la sienne, et cela avec une perte considérable dont seul 
il fixait le taux à son bon plaisir; qu'on se figure ce que de- 
vait être cette dernière vexation à cette époque du moyen âge, 
alors que, dans bien des provinces, chaque localité, chaque 
baronnie, presque chaque château entouré d'un groupe de 
maisons vassales, possédait sa monnaie particulière. 



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\ 



,0 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

En arrivant en Syrie, les premiers croisés se hâtèrent donc 
de frapper monnaie à l'exemple de tous leurs contemporains. 
Le premier d'entre eux dont nous possédons des monnaies 
est ce Baudouin, un des chefs les plus illustres de la pre- 
mière croisade, qui ne fut comte d'Edesse que pendant un 
temps fort court. On sait qu'il abandonna bien vite sa nou- 
velle comté des bords de l'Euphrate pour aller ceindre à Jéru- 
salem la couronne de terre-sainte, et cependant les monnaies 
dont nous venons de parkr ont été frappées par lui comme 
comte d'Edesse. 

C'est bien une des plus incroyables aventures de la pre- 
mière croisade que cette conquête d'Edesse et de son territoire 
par le jeune et ambitieux prince croisé, conquête dont le vieil 
évêque Guillaume de Tyr nous fait le récit avec une naïve 
simplicité. Baudouin, qui s'était croisé avec la majeure par- 
tie de la chevalerie de son pays, et qui avait pris une part 
glorieuse aux premiers combats des pèlerins, quitte à Maré- 
siela grande armée latine marchant sur Antioche. Escorté de 
200 cavaliers seulement que suivaient de loin un millier 
d'hommes d'armes, il se dirige rapidement vers l'est, se jette 
à corps perdu en plein pays ennemi, s'empare des villes, des 
forteresses, conquiert toute la contrée jusqu'à l'Euphrate et 
délivre les populations chrétiennes du joug arabe; puis, con- 
tinuant sa course folle, il n'hésite pas à traverser le grand 
fleuve asiatique et marche droit sur la lointaine cité d'Edesse. 
Cette ville obéissait encore aux empereurs de Byzance et se 
trouvait en grand péril, isolée de toutes parts au milieu de la 
conquête musulmane. Le bruit des exploits de Baudouin vint 
aux oreilles du vieux gouverneur grec ; il l'appela à son 
secours, et quelques jours après le prince croisé entrait dans 
Edesse, après avoir parcouru l'espace considérable qui sépare 
l'Euphrate de cette ville à la tête de 20 cavaliers seulement. 
La nouvelle de cette conquête extraordinaire se répandit aussi- 
tôt; tous les traînards, tous les aventuriers de la grande armée, 
chevaliers, écuyers, nobles et vilains, tous ceux qui étaient 
fatigués de souffrir et pressés de jouir, abandonnant la route 
de Jérusalem et le siège d'Antioche, où la peste décimait les 
pèlerins, accoururent à Edesse. En deux mois, toutes les 



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DU LEVANT ti 

villes au delà de l'Euphrate et sur ses bords furent enlevées à, 
leurs émirs arabes ou se rendirent à discrétion, et le comté 
d'Edesse, la plus ancienne des principautés franques d'Orient, 
se trouva constitué. Tous, Grecs, Arabes, Arméniens, émer- 
veillés de tant d'audace, acçeptèrentle jougdu vainqueur. Un 
peu plus de deux ans après ces événements, la nouvelle de la 
mort prématurée de Godefroy de Bouillon et de sa propre 
élection à la couronne de Jérusalem vint surprendre Bau- 
douin. Il quitta sa.comté d'Edesse, la cédant avant son dé- 
part à son cousin Baudouin du Bourg. 

Pendant ses deux ans de règne, Baudouin I«' fit frapper 
monnaie de cuivre. En vrai chevalier du moyen âge, dédai- 
gneux de l'art et de toute élégance, il se servit simplement des 
grossières pièces de cuivre byzantines et y fit graver son effi- 
gie par-dessus les types primitifs. Ces pièces, pour être infor- 
mes et barbares, n'en offrent pas moins un vif intérêt, ne 
serait-ce que parce qu'elles représentent les plus anciennes 
monnaies émises par les guerriers chrétiens dans le Levant. Le 
. revers porte une simple croix, mais sur la face principale, 
Baudouin s'est fait représenter en pied, en costume de.guerre, 
en cotte de mailles, la tête coiffée du heaume conique, la 
main gauche appuyée sur la garde de sa bonne épée. Voilà 
pour le conquérant et pour le guerrier; mais Baudouin est 
trop pieux, ou plutôt trop politique, pour négliger le côté 
religieux, si important alors, en cette circonstance surtout, oti 
il doit se faire pardonner d'avoir abandonné la route du saint- 
sépulcre pour satisfaire son ambition personnelle. Aussi, de 
la main droite, le voyons-nous élever au-dessus de sa tête la 
croix,- et, sur la légende en langue grecque disposée autour* 
de l'effigie centrale, lisons-nous ces simples mots : Baudouin, 
serviteur de la croix. C'est bien là la véritable effigie du 
croisé modèle brandissant en guise de sceptre le pieux sym- 
bole pour lequel il semble avoir tout abandonné, patrie, fa- 
mille, riche héritage paternel, aux yeux des masses igno- 
rantes et fanatisées. C'est bien aussi la monnaie qui convient 
à ces temps bizarres, si fertiles en contrastes étonnants, en 
oppositions imprévues. Voilà une monnaie frappée presque 
en Mésopotamie, entre le Tigre et l'Euphrate, le pays des 



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12 LE3 PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

premières races humaines disparues, par un prince franc, né 
sous les brumes du Nord, et qui fait sur cette même mon- 
naie, graver son nom en caractères grecs. Toute l'histoire 
heurtée de cette époque est contenue dans ce simple rappro- 
chement des plus vieilles contrées du monde avec les noms de 
la chevalerie franque et le langage des rhéteurs de Byzance f 




Monnaie du comte Baudouin d*Édesse. 

Comme la croix de la monnaie de Baudouin représente le 
côté religieux, les caractères grecs de la légende représentent 
le côté politique et les préoccupations plus terrestres du chef 
croisé devenu, de simple pèlerin, prince puissant et adminis- 
trateur d'un véritable état. Il faut flatter la population grec- 
que d'Edesse; il faut ne pas lui faire trop vivement sentir 
qu'elle est vaincue et forcée d'obéir à des étrangers, à des La- 
tins, à des schismatiques détestés ; il faut lui montrer son 
nouveau chef, lui faire épeler son nom et ses titres dans la 
langue qui est la sienne. Partout les croisés se montrèrent 
ainsi plus politiques qu'on ne serait tenté de le croire et se 
plièrent aux exigences des diverses contrées oîi ils s'établi* 
rent. Dans le nord de la Syrie, à Antioche comme à Edesse, 
ils trouvèrent à leur arrivée, soit les gouverneurs grecs ins- 
tallés, soit du moins la domination arabe affermie depuis si 
peu de temps que l'influence grecque était encore dominante. 
Aussi, dans toutes ces contrées, les légendes grecques furent- 
elles seules admises siir leurs monnaies pendant les premiers 
temps de la conquête, et Baudouin, Boémond et Tancrède 
estropièrent et dénaturèrent sans scrupule leurs noms glo- 
rieux pour les plier à l'orthographe baroque du bas-grec du 
xn« siècle. Bientôt cependant l'arrivée incessante de nouveaux 
flots de croisés et de pèlerins accourant d'Occident pour 



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DU LEVANT i3 

s'établir aux pays de la conquête, donna la prépondérance 
à rélément latin sur Télément grec indigène; les premières ^ 
précautions devinrent superflues et les princes chrétiens 
abandonnèrent l'emploi de la langue grecque, pour repren- 
dre sur leurs monnaies la langue latine en usage dans leur 
patrie. Plus au sud, au contraire, à Beyrouth, à Jaffa, à Jé- 
rusalem surtout, les croisés trouvèrent la conquête musul- 
mane plus solidement établie. Ils adoptèrent immédiatement 
dans ces contrées l'usage des légendes en langue latine, 
seules usitées à cette époque pour Tépigraphie monétaire 
d'Occident. 

La comté d'Edesse, la première fondée entre les baron^ 
nies chrétiennes de terre sainte, mais aussi la première 
retombée au pouvoir des musulmans, ne compte, on le sait, 
que quarante-sept ans d'existence. Baudouin I" n'eut que 
trois successeurs : Baudouin du Bourg, son parent dont nous 
avons déjà parlé, et qui monta également après lui sur le 
trône de Jérusalem, et les deux Josselin de Courtenai, Josse- 
lin le vieux et son fils Josselin le jeune, prince dissipé, chef 
militaire courageux, mais incapable, sous le règne duquel 
Edesse tomba au pouvoir des troupes d'Imad-ed-dyn-Zenghi, 
sultan de MossouL Ce fut dans la nuit de Noël 1 144, que 
Passant fut donné par les Sarrasins et que presque toute la 
population chrétienne fut massacrée par eux ; nuit fatale et 
terrible dont les contemporains nous ont laissé d'émouvants 
récits. En une seule nuit la comté d'Edesse avait cessé d'exis- 
ter; une des métropoles d6 la croisade était retombée aux 
mains des musulmans et soixante mille chrétiens furent égor- 
gés ou vendus à l'encan pour être dispersés dans toutes les 
provinces de Tlslam. L'année suivante, grâce à un hardi 
coup de main, le comte Josselin réussit bien à rentrer dans' 
sa capitale, mais cet acte de témérité ne servit qu'à rendre la 
catastrophe plus complète encore, et peu de jours après le 
malheureux prince périt avec presque tous les siens en cher- 
chant à se frayer un passage, les armes à la main, à travers les 
masses profondes des troupes sarrasines. On sait l'immense 
retentissement qu'eut par toute l'Europe la nouvelle du dé- 
sastre d'Edesse ; elle fut la cause déterminante de la seconde 



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14 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

croisade, qui entraîna* vers la Palestine toute la noblesse de 
France et d'Allemagne sous la conduite de Louis VII de 
France et de l'empereur Conrad de Hohenstaufen. 

On connaît quelques monnaies de cuivre de Baudouin du 
Bourg ; elles sont presque pareilles à celles de son prédécesseur, 
et, comme elles, laides et mal frappées. Elles sont de plus 
d'une extrême rareté. Quant à celles des deux comtes Josselin, 
on ne les a point encore retrouvées. Sera-tron plus heureux 
dans la suite^ou bien, l'agitation continuelle de leurs règnes, 
cette vie soumise aux incessantes menaces de l'invasion mu- 
sulmane et qui n'était en somme qu'un combat journalier, 
empêchèrent-elles ces princes de songer à faire frapper mon- 
naie? 

On peut compter au nombre des plus anciennes monnaies 
de la croisade, celles que fit frapper Tancrède à Antioche, 
lorsque la captivité du prince Boémond eut mis entre ses 
mains la régence de la principauté. Les légendes de ses mon- 
naies sont en langue grecque. Le pieux guerrier immortalisé 
psirlsL Jérusalem délivrée conserve sur ses monnaies les lé- 
gendes en usage à Byzance et s'intitule, en hellénisant son 
nom : Tankridos, serviteur du Seigneur-, mais après cette 
formule, pleine d'humilité chrétienne, on imaginerait mal- 
aisément sous quel bizarre costume figure sur ces mêmes mon- 
naies Teffigie du prince croisé. Il y apparaît de face, vu jus- 
qu'à mi-corps, portant une grande épée; sa barbe est longue 
et descend en pointe sur sa poitrine, ses épaules sont revêtues 
d'une ample robe tout ornée de pierreries, et, chose plus 
extraordinaire, sa tête est couverte d'un large turban que sur- 
monte la croix. Ce turban n'est autre chose que la keffieh^ le 
vaste et léger châle syrien, qui était alors, comme il Test 
aujourd'hui, l'indispensable coiffure de ces climats torrides. 
On sait en effet que les croisés, peu accoutumés à supporter 
sous leurs pesantes armures et leurs casques d'acier poli les 
ardeurs du soleil asiatique, durent, presque aussitôt arrivés 
en Syrie, adopter cet appareil protecteur, qui devait être un 
jour l'origine du lambrequin héraldique. Ils le mirent par- 
dessus le casque ou le heaume, et ce ne devait pas être un des 
moins curieux spectacles de ces expéditions que tous ces 



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r: 



DU LEVANT 



i5 



guerriers bardés de fer, cheminant sur leurs grands palefrois 
le long des sables brûlants de la mer de Phénicîe, revêtus d« 
la cotte de mailles et du heaume d'Occident surmonté de cette 
vaste pièce d'étoffe aux vives couleurs, de ce turban dont les 
dimensions si réduites aujourd'hui ne peuvent plus donner 
une idée même éloignée. La plus grande partie des croisés 
adoptèrent également avec empressement, en dehors des 
heures de marche ou de combat, l'usage de ces amples vête- 
ments flottants si nécessaires à Thygiène des pays chauds, et 
dont les monnaies de Tancrède nous fournissent un remar- 
quable exemple. 




xMonnaie de Taacrède frappée à Antioche. 

Ce fut dans un dessein évident de flatterie politique que 
Tancrède se fit représenter ainsi sous le costume classique des 
ennemis de la foi. Il voulait par cette concession apparente 
faire appel aux sympathies de ses nouveaux sujets musul- 
mans : preuve nouvelle que l'esprit des croisés était infini- 
ment plus pratique qu'on ne le supposait. Non-seulement la 
politique chrétienne du Levant suivait fort bien ménager 
l'ennemi sarrasin, mais elle en arrivait souvent avec lui à un 
modus Vivendi très-réel. Bien des travaux publiés sur les 
guerres saintes {['Histoire de Michaud, par exemple, qui est 
dans toutes les mains), par une préoccupation trop constante 
du côté fanatique des expéditions de Syrie, ne donnent qu'une 
idée fausse du véritable caractère de cette curieuse époque. 
On commence aujourd'hui à étudier ces événements si consi- 
dérables sous cet aspect d'un ordre plus universel et plus vrai. 
L'intérêt général du sujet ne perdra rien à cette manière plus 
intelligente d'envisager ces grands faits, et la vérité historique 
y gagnera infiniment. 



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it^ LES PRINCIPAUTES FRANQUES 

Les aspirations religieuses de la masse des premiers con- 
quérants croisés firent rapidement place à dts préoccupations 
d'un ordre plus matériel, et il en fut surtout ainsi parmi les 
nouveaux pèlerins que le bruit des grands succès remportés 
en Palestine précipitait chaque jour en toule vers ces pays 
ouverts à toutes les ambitions. L'enthousiasme^ le fanatisme 
des premiers jours, furent bien vite remplacés par un vaste 
élan colonisateur et commercial. Il s'établit un puissant et 
continuel courant de la portion vitale des populations d'Eu- 
rope, de toutes les énergies^ de toutes les ambitions, de toutes 
les capacités, vers cet Orient si fertile et si vaste, où il y avait 
place pour tous, oii cent ports de mer, cent riches comptoirs 
attiraient Tactivité des commerçants pisans, génois, vénitiens 
ou provençaux. Il y eut dans cet immense mouvement d'émi- 
gration quelque chose de comparable à celui qui entraîne au- 
jourd'hui les forces vives de la vieille Europe vers les contrées 
jeunes et pleines de ressources de l'Amérique et de l'Australie. 
Celte rapide transformation, qui devait, parmi ce peuple de 
moines, de soldats et d'aventuriers, faire une part si large à Tes- 
prit de négoce et de colonisation, ne put s'accomplir sans qu'il 
y eût nécessairement des rapports plus pacifiques entre les cbré- 
tjens et les mahométans, accomodements dont on ne saurait 
se faire une idée lorsqu'on s'en tient à la lecture des chroni- 
queurs contemporains qui, pour la plupart prêtres ou clercs 
d'une piété profonde et naïve, ne voyaient dans la croisade et 
dans ses conséquences que Icxtermination des ennemis de 
Dieu. Les monnaies deTancrède offrent un exemple frappant 
de cet esprit de sage tolérance. Tout dernièrement encore 
nous avons eu la bonne fortune de découvrir, pendant un 
séjour en Orient, une monnaie de cuivre appartenant au 
même prince, et qui vient, elle aussi, apporter un éclatant 
témoignage de la politique conciliatrice des premiers princes 
croisés. Cette monnaie, unique jusqu'ici et grossièrement 
frappée, est bien chrétienne, puisque sur une de ses faces 
apparaît la figure du Christ nimbé ; néanmoins on y lit avec 
étonnement cette bizarre légende écrite en bas-grec : le grand 
émir Tancrède. Une portion de la légende est effacée, préci- 
sément à l'endroit oîi se trouvent les premières lettres du 



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DU LEVANT ,^ 

nom du prince, aussi est-il impossible d'affirmer que la lecture 
proposée soit exacte sur ce point; mais les deux premiers 
mots sont d'une lecture infiniment plus nette, et en tout cas 
nous avons sous les yeux ce fait extraordinaire d'une mon- 
naie appartenant à la première période des croisades et portant 
cependant à côté de l'effigie du Christ un titre essentiel- 
lement arabe, transporté dans la langue grecque, et s'appli- 
quant à un prince latin possessionné en Orient. 

Une circonstance singulière semble du reste démontrer que 
Tancrède, en adoptant le turban sur ses monnaies, avait ima- 
giné quelque chose de hardi et d'un peu prématuré et qu'il 
dut revenir peu après sur sa première décision. La plupart 
de ses monnaies au costume oriental ont, en effet, été posté* 
rieurement surfrappées sous son règne même, et son buste 
primitif est recouvert par les effigies du Christ et de saint 
Pierre, patron de la cathédrale d'Antioche. Il est probable 
que Tancrède, cédant aux vifs reproches du clergé, fit de 
bonne heure pratiquer cette substitution, et c'est ainsi que, 
pour la millième fois peut-être, les surfrappes monétaires au- 
ront servi à éclairer un point mystérieux de l'histoire*. 

Tout cela prouve que les relations entre musulmans et 
chrétiens furent souvent moins hostiles que la tradition vul- 
gaire ne le faisait croire. Des découvertes récentes viennent 



I. Les surfrappes sont très-fréquentes sur les monnaies des croi- 
sades, du moins sur les monnaies de bronze; ce métal était rare et 
quand un prince venait à monter sur le trône, soit par droit d'hérédité, 
soit par droit de conquête, ou faisait modifier pour une raison quel- 
conque les types primitivement adoptés' par lui sur sa monnaie, il se 
contentait le plus souvent d'ordonner une surfrappe générale de toutes 
les pièces en circulation. Comme cette opération était conduite d'ordi- 
naire d'une manière fort primitive, le ^pe nouveau n'effaçait jamais 
complètement le type ancien, qui restait souvent parfaitement recon- 
naissable. On conçoit les résultats historiques et chronologiques 
précieux qu'il est possible de retirer de l'étude de ces surfrappes. Les 
Êiits découlent comme autant de corollaires de l'examen des monnaies 
elles-mêmes, les surfrappes successives indiquent les ordonnances suc- 
cessives de démonétisation, qui chacune ont eu pour cause déterminante 
quelque événement historique. C'est ainsi que beaucoup des premières 
monnaies de cuivre des croisés ont été surfrappées sur des pièces byzan- 
tines, et sous les types adoptés par les guerriers de la croix, on recon- 
naît sans peine les effigies des empereurs grecs. 



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la LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

de mettre au jour des faits de même ordre^ mais d'une portée 
beaucoup plus grande au point de vue historique. Lorsqu'on 
passe en revue les monnaies frappées par les divers princes 
croisés, on s'aperçoit qu'elles sont presque toutes de cuivre ou 
de mauvais billon, très-rarement d'argent pur, et que les 
monnaies d'or manquent absolument. II. est évident que 
toutes ces pièces de valeur infime ne furent jetées danS la cir- 
culation par les barons de terre-sainte que pour satisfaire aux 
exigences multiples du petit trafic et de la vie de chaque jour. 
Mais il est également certain que cette menue monnaie ne 
pouvait suffire aux besoins d'un commerce aussi considérable 
que celui des riches comptoirs du Levant. Comment aurait-on 
soldé en deniers ou en oboles de cuivre et de billon ces sommes 
si élevées, ces comptes si importants qui figurent dans la 
foule des actes et des documents contemporains parvenus 
jusqu'à nous, ces lo, ces 100,000 pièces d'or qui servaient à 
régler les traites des maisons de banque, les opérations des 
changeurs ou les emprunts faits aux négociants pisans ou 
génois, à payer enfin la rançon du roi et des seigneurs tombés 
aux mains des Sarrasins, ou à acheter la trahison des émirs 
et des gouverneurs arabes? 

Il y a peu d'années, on était encore dans une ignorance 
absolue de toute cette portion de l'histoire monétaire des 
croisades, et c'était vainement qu'on cherchait la monnaie 
d'or des princes chrétiens de Syrie. Il semblait impossible que 
leurs ateliers n'eussent pas frappé des pièces de ce métal in- 
dispensable à tout mouvement commercial de quelque impor- 
tance; mais comme ces pièces ne s'étaient pas rencontrées 
encore, on en était réduit à supposer que toutes ces transac- 
tions se réglaient au moyen de l'or byzantin ou sarrasin. 
Cependant on ne pouvait s'expliquer comment, à côté de ces 
mots : besans sarrasins^ figure sans cesse, dans les actes du 
temps, cette autre expression de besans sarracénats, que l'on 
pourrait traduire par : besans imités des besans sarrasins. On 
retrouvait également à chaque page ces autres expressions : 
besans au poids d'Acre, besans au poids de Tripoli, besans 
au poids de Tyr. Ce sont précisément les grandes villes com- 
merçantes oîi étaient installés les plus riches comptoirs ita- 



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DU LEVANT 19 

liens et où s'était concentrée la majeure partie du mouvement 
des affaires en Orient. 

Jusqu'à ces dernières années, on était donc d'accord sur un 
seul point : c'est que les croisés n'avaient point frappé de mon- 
naie d'or dans les mêmes conditions et aux mêmes types que 
leurs pièces de cuivre et de billon. On supposait que toutes 
les transactions de quelque importance devant aboutir plus 
spécialement aux commerçants musulmans, les Latins éta- 
blis en Orient s'étaient gardés de frapper une monnaie d'or 
dont les types chrétiens eussent été mal vus des Orientaux. Or 
il est aujourd'hui constant que les croisés ont fait frapper en 
quantité énorme des besans d'or, et que ce sont ces besans 
qui sont désignés par ces mots : au poids d'Acre, de Tyr, de 
Tripoli, suivant qu'ils ont été frappés dans Tune de ces trois 
villes; mais> chose étrange, on a découvert qu'afin de faciliter 
les transactions avec les Arabes, ces besans chrétiens frapper 
en Orient furent de serviles imitations des pièces d'pr sarra- 
sines. Ce sont les mêmes légendes célébrant Allah et Maho- 
met et indiquant les noms des califes avec la date de l'hégire. 
De là cette expression mystérieuse de besans sarracénats, ou 
besans frappés à Timitation des pièces sarrasines. 

Voilà donc pourquoi on n'avait jamais retrouvé encore 
cette monnaie d'or des princes croisés; voilà pourquoi on 
n'aurait même jamais pu la distinguer de la monnaie d'or 
arabe, si l'inhabilité des ouvriers latins n'avait souvent pro- 
duit des imitations par trop maladroites. Cependant, même 
avec ce signe diagnostique, il sera toujours difficile d'affirmer 
que tel besant, portant le nom d'un calife, a bien été forgé au 
Caire ou à Bagdad, et non point à Tyr ou à Ptolémaïs, dans 
les ateliers des princes croisés. Un historien arabe dit que, 
« durant les trois années qui suivirent la conquête de Tyr 
(i 129), les Francs continuèrent à battre' monnaie au nom du 
calife El-Amer, mais qu'au bout de ce temps ils cessèrent de 
le faire. » Cet auteur ne se trompait point, et comme le dit 
M. Lavoix, conservateur au cabinet des médailles, dans un 
intéressant mémoire auquel nous empruntons ces détails, 
nous possédons, nous possédions même depuis longtemps, 
sans le savoir, ces monnaies frappées par les croisés à la plus 



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ao LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

grande gloire de Mahomet. Cette émission d'espèces musul- 
manes faite par des chrétiens se continua pendant tout le 
temps du séjour des croisés en terre-sainte: on les frappait 
à Tripoli, à Tyr, à Saint-Jean-d'Acre; elles eurent cours 
partout. 

Mille raisons puissantes rapprochèrent forcément les deux 
races ennemies sur le territoire de la coûquête : nécessités de 
la vie de chaque jour, disette si fréquente dans ces pays sans 
cesse exposés à toutes les horreurs de Tinvasion lorsque^ les 
secours attendus de la mère-patrie venant à manquer, il fal- 
lait, à moins de mourir de faim, songer à acheter ses vivres 
des mains de l'ennemi. Il y eut bientôt même des alliances 
avec les émirs arabes. On pourrait accumuler les exemples les 
plus curieux de cette fusion partielle des deux races. C'est 
ainsi qu'il y avait à la solde des croisés et combattant dans 
leurs rangs, sous le nom de turcopoles, un grand nombre de 
mercenaires arabes, et la charge de grand-turcoplier ou chef 
des Turcoples, devint un des emplois importants de la cour 
des rois de Chypre. On retrouve, du reste, plus tard, en Ana- 
tolie et en Grèce, ces mêmes grands-turcopliers devenus de 
véritables chefs d'aventuriers, se louant au plus offrant et 
combattant au service des princes angevins, en Morée, 
et des chefs de la compagnie catalane, en Thessalie, et en 
Attique. 

« C'étaient, dit M. Rey, des artistes sarrasins qui déco- 
c raient les édifices parfois fort luxueux élevés par les croisés : 
« Ce furent des ouvriers syriens qui ornèrent le magnifique 
« palais élevé à Beyrouth par les Ibelins. Dans la plupart des 
« villages de terre-sainte, habités pêle-mêle par les Syriens, 
« chrétiens ou musulmans, les Turcs ou même les Bédouins, 
« les deux races vivaient dans des rapports pacifiques. Les 
« mariages avec des Syriennes converties, avec des femmes 
« sarrasines même, notaient pas rares, ainsi que le dit Fou- 
« cher de Chartres dans le tableau qu'il nous trace de l'esprit 
« qui animait les colonies h-anques vers l'époque du règne 
« de Baudouin II : « le lion et le bœuf mangent au même 
c râtelier, les idiomes les plus différents sont maintenant 
« communs à l'une et à Tautre nation, et la confiance rap- 



1 



L 



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O^^. 



DU LEVANT 21 

« proche les races les plus éloignées. » Le baron de Slane a 
« retrouvé, dans les inventaires des archives des familles 
« arabes de Syrie, la mention de permissions de chasse accor- 
c dées réciproquement sur certains cantons par les princes 
« francs et les émirs. » Enfin, les incessantes dissensions des 
princes arabes entre eux, dissensions dont profitèrent les chré- 
tiens pour appuyer les uns au détriment des autres, ne furent 
pas une des moindres causes du rapprochement entre les 
deux races. En un mot, il se passa sous beaucoup de rap- 
ports, en Syrie, ce qui était advenu en Sicile, où Tinfluence 
arabe continua à prédominer à la suite même de la conquête 
normande, et oîi les compagnons de Robert Guiscard adop- 
tèrent un grand nombre de coutumes de la civilisation orien- 
tale, si bien qu'une civilisation moitié arabe et moitié byzan- 
tine régna à la cour franque de Palerme. 

Il y eut donc entre chrétiens et sarrasins des relations fré- 
quentes qui amenèrent un échange constant des besoins de la 
vie. Dès lors, comme le dit fort bien M. Lavoix, le mon- 
nayage latin frappé aux types chrétiens ne suffit plus. Il fal- 
lut se conformer aux usages des Arabes et leur donner en 
paiement une monnaie frappée à un type qui leur fût fami- 
lier. Cette monnaie d'or, commune aux Arabes et aux chré- 
tiens, dut faciliter singulièrement leurs rapports Journaliers. 
Ce besant chrétien au poids d*Acre, de Tyr, de Tripoli, fut, 
avec le dinar sarrasin, le numéraire le plus en usage dans 
tout rOrient chrétien; il semble que le besant au type sarra- 
sin, accepté de tous, fut le seul qui ait eu cours légal dans 
toutes les principautés latines du Levant. 

Quels furent les personnages qui fabriquèrent dans les ate- 
liers chrétiens de Syrie ce monnayage impie? Plusieurs 
chartes contemporaines répondent à cette question ; toutes 
sont d'accord pour nous montrer les sfeuls Vénitiens en pos- 
session de ce privilège si lucratif. Les rois chrétiens d'Armé- 
nie, par exemple, stipulent à chaque nouvelle charte octroyée 
aux négociants de la République, que, « si les Vénitiens im- 
portent de l'or ou de l'argent sur leurs terres et qu'ils en fraf>- 
pent des besans ou des monnaies, ils seront tenus de payer un 
droit, ainsi que le paient ceux d'entre eux qui frappent des 



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22 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

besans et des monnaies au pays âe Saint-Jean-d^Acre. » 
Ainsi ces mêmes Vénitiens, qui plus que personne pro- 
fitèrent des croisades, qui, lors de la prise de Constan- 
tinople, surent se réserver les meilleures portions du ter- 
ritoire de l'empire, ces Vénitfens qui, bien avant 1204, 
s'étaient arrogé tant de droits en Syrie, jusqu'à posséder leurs 
quartiers, leurs coutumes et leurs franchises dans toutes les 
villes considérables de terre sainte, — nous les voyons encore 
accaparant le plus fructueux de tous les privilèges : celui de 
battre monnaie. Ils payaient au roi de Jérusalem un droit de 
i5 pour 100 sur les sommes mises par eux en circulation. Un 
document du temps nous donne jusqu'à l'indication de la 
maison où était établie la Zecca de Saint- Jean-d'Acre, l'ate- 
lier monétaire vénitien où se fabriquait cette curieuse mon- 
naie d'imitation si répandue en Syrie. 

Mais comment la portion pieuse de la population, et sur- 
tout rélément ecclésiastique, prenaient-ils leur parti d'un 
pareil état de choses? Comment ne s'opposaient-ils point à 
ces actes qui constituaient, aux yeux des croyants sincères, 
la plus criminelle des transactions avec les ennemis de Dieu ? 
Nous n'avons que peu de données sur ce sujet; les chronix 
queurs contemporains n'y font aucune allusion, et leur silence 
même en dit plus long que tous les anathèmes auxquels on 
pourrait s'attendre. Dans les commencements du moins, 
cette fabrication d'une monnaie impie dut traverser une pé- 
riode clandestine et de pure tolérance. Et, si même elle 
fut ainsi tolérée, il ne faut en accuser que l'avidité du gain 
qui fut, au temps des croisades comme toujours, l'éternel mo- 
bile des actions humaines. Les Vénitiens de terre sainte qui 
jouissaient de ce privilège avaient un intérêt puissant à ce 
qu'il fût maintenu. Nous pouvons être assurés qu'ils trou- 
vèrent le moyen infaillible de vaincre les résistances dévotes 
- et de triompher des pieux scrupules des rois de Jérusalem, 
dispensateurs de cette source de fortune importante. 

Il nous reste cependant une preuve certaine de l'impres- 
sion que produisit un fait si directement en opposition avec 
l'esprit général d.es croisades. Le légat pontifical, Eudes de 
Châteauroux, qui accompagna Louis IX en terre sainte, en 



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â 



DU LEVANT iS 

écrivit longuement au Pape Innocent IV; sa lettre ne nous a 
pas été conservée^ mais nous avons la réponse du souverain 
pontife. Innocent blâme vivement une telle coutume, et 
approuve l'excommunication lancée par son légat contre les 
chrétiens dé Saint-Jean d'Acre et de Tripoli, « qui frappaient 
des besans et des drachmes avec le nom de Mahomet et Tère 
musulmane. » Il ordonna à Eudes de Châteauroux de faire 
cesser aussitôt a cet abominable blasphènje. » De même nous 
voyons, en 1266, Clément IV réprimander sévèrement, par 
une bulle datée de Viterbe, Tévêque de Maguelonne, au sud 
delà France, qui frappait des monnaies avec le nom de Maho- 
met, cum titulo Màhometi. des pièces d'imitation, frappées à 
Maguelonne, n'ont pas encore été retrouvées; elles ne léseront 
probablement jamais; c'est qu'elles étaient servilement imi- 
tées de celles 'd'Espagne, et qu'il est par conséquent presque 
impossible de les en distinguer. L'intervention d'Innocent IV, 
si nette et si sévère, efifraya les Vénitiens, et la fabrication des 
besans fut provisoirement suspendue, mais on ne pouvait se 
passer d'une monnaie qui était devenue familière aux mar- 
chands des deux nations et dont l'absence gênait singulière- 
ment leurs relations. Que firent les Vénitiens pour tourner 
cette difficulté ? Ils usèrent d'une pieuse supercherie qui nous 
montre sous son véritable jour cet esprit de négoce subtil et 
plein de ressources des trafiquants italiens du moyen âge. Au 
lieu des légendes musulmanes frappées d'interdit, ils écri- 
virent, mais toujours en arabe, des légendes chrétiennes sur 
leurs monnaies. Il n'y avait que le sens de changé ; l'appa- 
rence extérieure de la monnaie restait la même. Ces pièces 
nouvelles, et véritablement extraordinaires, ne sont pas rares 
aujourd'hui dans les collections publiques. Au centre du 
champ couvert parles mots arabes, on aperçoit une très petite 
croix. Il existe même quelques monnaies d'argent à ce type, 
mais elles sont moins nombreuses que les besans d'or. Voici 
les légendes qu'on retrouve avec de très-faibles variantes sur 
beaucoup d'entre ceux-ci : frappé à Acre Van dou:{e cent 
cinquante et... de t incarnation du Messie, le Père, le Fils 
et le Saint-Esprit, Dieu unique ; puis sur la face opposée : 
à la gloirei de la croix de Notre^Seigneur Jésus, le Messie^ 



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24 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

d'oU nous vient notre salut, notre vie et notre résurrection, 
et qui nous a délivrés et nous a pardonnes, ou bien encore : 
un Dieu^ une foi, un baptême, et de Tautre côté : gloire à 
Dieu de siècle en siècle, le Père, le Fils^ le Saint-Esprit, 
Dieu unique. Ces dernières monnaies paraissent avoir été 
toutes frappées à Saint-Jean d'Acre, et, chose curieuse, elles 
portent presque toutes comme dates les années i25i à i255, 
qui correspondent au séjour de saint Louis dans cette ville. 
M. Lavoix en conclut que ce fut très-probablement le roi 
saint Louis qui imposa à Patelier de Ptolémaïs cette réforme, 
et que ce fut alors qu'on inscrivit en arabe sur la monnaie ces 
formules de la loi qui en faisaient une monnaie chrétienne 
sous un type purement musulman. C'était bien toujours une 
concession aux nécessités des transactions internationales, 
mais du moins il n'y avait plus sacrilège évident. 

N'est-il pas étrange que cette monnaie d'or des croisés, 
qu^on ne pouvait parvenir à découvrir et qui cependant avait 
été émise par eux durant des siècles, se cachât précisément 
sous cette physionomie arabe, sous ces pieuses légendes du 
Koran, derrière lesquelles ceux que préoccupait outre mesure 
le caractère religieux des principautés franques d'outre-mer 
auraient bien peu songé à l'aller chercher^? 



III. 



MONNAIES DES ROIS CHRETIENS d'aRMÉNIE — MONNAIES 
BILINGUES DES GENOIS DE GAFFA 



A l'histoire des principautés de terre sainte se lie intime- 
ment celle du royaume chrétien de Petite- Arménie, qui com- 
prenait l'ancienne province de Cilicie. Sa frontière orientale 
se confondait avec celle des terres franques et s'étendait jus- 

I . Nous aurions donné ici la gravure de Pune de ces intéressantes 
monnaies, si M. H. Lavoix ne nous avait prié de lui réserver le 
plaisir de les faire connaître dans un travail qu'il prépare. 



I 



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DU LEVANT 25 

qu'à une faible distance de cette vallée de TOronte^ alors fer- 
tile et populeuse, où s'élevait, entourée de sa haute et ihagnî- \ 
iîque ceinture de tours et de murailles, la grande cité latine 
d'Antioche. L'histoire de ce royaume d'Arménie, de cette 
petite souveraineté chrétienne du moyen âge, d'abord blottie 
dans les profondes vallées de l'âpre chaîne du Taurus, puis 
s'étendant peu à peu jusqu'aux rivages du golfe de Cilicie,est 
certes une des plus curieuses. Les Arméniens, établis en ces 
contrées vers le xii* siècle, race vivace et énergique, luttèrent 
incessamment contre tous les envahisseurs. Sarrasins, Ara- 
bes, Tartares et Égyptiens, qui les environnaient d'un cercle 
de fer, se rétrécissant sans cesse. Ils avaient pour chefs des 
princes nationaux, les Roupéniens, ou descendants de Rou- 
pène, d'abord simples princes régnants ou barons, comme 
les appellent les chroniqueurs francs des croisades, puis rois 
véritables consacrés par l'église de Rome et par l'empereur 
d'Allemagne lui-même. Leurs sujets, réduits d'abord aux 
habitants de quelques villages groupés autour des châteaux 
perdus dans les montagnes, arrivèrent rapidement à une 
puissance qui en fit pour les princes croisés établis en Syrie 
d'utiles et précieux auxiliaires. Grandis et fortifiés de leur 
côté par l'arrivée inattendue des premiers croisés, les Armé- 
niens s'appuyèrent maintes fois sur eux dans leur résistance 
désespérée contre les armées musulmanes. Puis, lorsque les 
grandes catastrophes fondirent sur la Palestine et que le nom 
même des anciennes principautés franques eut disparu de 
Syrie, les Arméniens, frappés à mort par tant de désastres, 
tour à tour tributaires des sultans seldjoucides d^Iconium, 
des khans tartares et des sultans mamelouks du Caire, se 
soutinrent avec peine quelque temps encore ; ils étaient comme 
protégés par le voisinage de ce gloriejix royaume latin de 
Chypre, qui avait si courageusement relevé l'étendard de la 
croix chassé de Syrie par les victoires de Saladin et de ses 
successeurs. Des princes de la maison de Lusignan rempla- 
cèrent même sur le trône d'Arménie les descendants de Rou- 
pêne. Puis enfin tout fut fini pour Chypre comme pour l'Ar- 
ménie, et l'invasion égyptienne, entraînant son dernier roi 
captif au Caire, transforma en une solitude fumante les pen- 



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s6 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

tes sauvages du Taurus et les plaines de la Basse-Cilicie. 

Nul n'ignore la place importante qu'occupe actuellement 
en Orient le peuple arménien. Â Pexception de ceux des siens 
qui sont fixés en masse à Constantinople et dans quelques 
grandes villes du Levant^ cette nation si admirablement 
douée, appelée peut-être à de hautes destinées dans l'avenir, 
a son siège principal dans Tancienne grande Arménie, au 
nord-ouest du Taurus et de cette province de Cilicie où émi- 
gfa, vers le xn* siècle^ une portion seulement de la nation, 
fuyant la domination des sultans Seldjoucides. Ce fut préci- 
sément cette fraction qui constitua au moyen âge le royaume 
chrétien de la Petite-Arménie dont l'histoire est si intime- 
ment liée à ceUe des croisades, puisqu'il était à la fois le voi- 
sin des principautés chrétiennes d'Orient et la dernière étape 
des grandes expéditions qui gagnaient la Syrie par Constan- 
tinople et l'Asie-Mineure. 

Les monnaies des rois chrétiens de la Petite* Arménie sont 
nombreuses. Généralement imitées des monnaies en usage 
parmi les populations chrétiennes ou infidèles voisines, elles 
portent presque toujours l'effigie du souverain, assis sur un 
trône richement orné, dans toute la splendeur royale d'autre- 
fois, ou bien encore chevauchant, la couronne en téteetl'épée 
au poing. D'autres fois on y voit figurer la croix ou bien 
encore le lion, emblème héraldique de ces princes belliqueux. 
Toutes ces monnaies portent des légendes en caractères armé- 
niens, où le prince prend le titre de roi [thakavor) de tous les 
Arméniens ; on y lit également le nom de l'atelier où fut 
frappée la monnaie, c'est parfois celui de Tarsous, l'ancienne 
Tarse, la métropole de la Cilicie grecque et romaine, beau- • 
coup plus souvent celui de la. ville royale de Sis. Cette capi-- 
tale de l'Arménie ét^it située dans la haute vallée du même 
nom, et bien souvent les princes roupéniens s'y retirèrent 
pendant que dans la plaine passait le fiot dévastateur de l'in- 
vasion mogole, arabe ou égyptienne, accourue des plateaux 
delà Haute- Asie ou des bords de l'Euphrate et du Nil. Ce 
fut dans un autre de ces châteaux royaux d'Arménie, dans 
celui de Gaban, que se joua en 1874 le dernier acte du drame 
qui mit fin à Fagonie du malheureux et héroïque royaume 



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DU LEVANT %^ 

chrétien. Ce fut derrière ses hautes murailles que le dernier 
roi d'Arménie, Léon VI, se défendit pendant neuf mois con- 
tre les innombrables contingents égyptiens et éthiopiens du 
sultan Melik-Aschraf-Scha'ban. Forcé par la faim de se ren- 
dre à discrétion, il vit son royaume anéanti par la plus 
effroyable des dévastations. Lui-même, longtemps chargé de 
fers sur le sol d'Egypte, au château du Caire, obtint enfin sa 
liberté, grâce aux bons offices des princes d'Aragon et de Cas- 
tille. Il partit pour l'Occident en i382, après huit ans de cap- 
tivité, afin d'implorer en sa faveur la compassion de l'Église et 
des souverains, qui le reçurent partout avec le respect que 
commandait sa grande infortune. Alors commença pour lui 
une de ces odyssées, une de ces existences errantes et étranges, 
dont la vie du moyen âge nous offre tant et de si curieux 
exemples. Tour à tour plein d'espoir, caressant les plus chi- 
mériques projets de restauration, puis plongé dans le décou- 
^-agement et presque dans la gène, vivant des subsides des 
princes d'Occident, Léon VI résida successivement à Rome, à 
Madrid, à Londres et à Paris. Ce roi exilé finit par mourir 
dans cette dernière capitale, le 29 novembre 1 3 gS, dans le 
palais des Tournelles, rue Saint-Antoine, vis-à-vis de l'hôtel 
de Saint-Pol, demeure habituelle des rois de France. Il fut 
inhumé aux Célestins, où son corps resta jusqu'à la Révo- 
lution. Ses cendres furent alors jetées au vent comme celles 
de tant d'autres. Son tombeau, d'abord transporté au musée . 
des monuments français des Petits- Augustins, a été déposé 
pendant la restauration dans les caves des sépultures royales 
de Saint-Denis, oîi il est conservé actuellement. 

Héthum I*', fils du grand-baron Constantin et successeur 
de Léon, premier roi d'Arménie, eut un des règnes les plus 
longs et les plus agités de cette époque si troublée de l'histoire 
de la Cilicie chrétienne; ses monnaies sont fort nombreuses. 
Sur les unes, Héthum figure à côté de la reine Isabelle^ sa 
femme : tous deux sont debout, parés de la robe flottante et 
de la couronne royale, et portent entre eux une longue croix. 
D'autres pièces du même prince rentrent dans la classe de 
ces monnaies si curieuses appelées bilingues^ parce qu'elles 
portent des légendes écrites en deux langues différentes. 



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2S LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

Celles du roi Héthum rappellent une des pages les plus 
douloureuses de l'histoire de l'Arménie, alors que son prince, 
vaincu, fut devenu pour plusieurs années le vassal des puis- 
sants sultans d'Iconium. Sur le revers figure Héthum à che- 
val, entouré d'une légende en caractères arméniens, mais la 
face opposée tout entière est occupée par une légende arabe 
qui énumère les titres et les surnoms des vainqueurs de 
FArménie, suzerains infidèles du roi chrétien : le sultan^ le 
magnifique y ressource de la religion, Kaikobad, fils de 
Kaïkosrou^ ou bien encore : le sultan suprême^ ressource du 
monde et de la religion. 




Drachme bilingue de Hétham I*r, roi d'Arménie, et da sultan d'Iconinm. 

Les bizarres monnaies dites bilingues ne sont pas rares 
au moyen âge; souvent elles consacrent la suzeraineté d'un 
prince ou d'un pays sur un autre, mais souvent aussi elles 
n'ont d'autre origine que la nécessité de faciliter les transac- 
tions de deux nations de langue différente en rapports fré- 
quents de trafic et d'affaires. Ce monnayage singulier fut 
adopté par les musulmans et les chrétiens sur tous les points 
oti les deux races, mises en contact forcé par un long voisi- 
nage, étaient entrées dans la voie des relations pacifiques. On 
connaît des monnaies bilingues frappées par les rois de Cas- 
tille pour les rapports de leurs sujets avec les envahisseurs 
musulmans établis en Espagne; on en connaît par contre qui 
furent frappées par les Maures de Tanger pour les anciennes 
populations chrétiennes qu'ils avaient subjuguées. Il y eut 
même des monnaies trilingues^ et un des exemples les plus 
connus de ces concessions faites aux populations vaincues 
nous est fourni par les princes normands conquérants de 



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DU LEVANT 29 

Sicile ; leurs monnaies^ frappées avec des légendes grecques 
et arabes sur une face, latines sur la face opposée, portent des 
symboles chrétiens mêlés à des versets du Koran. 

Parmi les plus singulières monnaies de ce genre, il faut 
citer encore celles qui turent fabriquées en Orient par les 
Génois dans leur lointaine colonie de Cafifa, en Crimée; elles 
portent d'un côté des légendes latines, et de Fautre une ins- 
cription tartare en caractères arabes. L'antique Théodosie, 
' qui fut longtemps le point commercial le plus important de 
toute la rive septentrionale de la mer Noire, avait été, à une 
époque fort reculée déjà, visitée parles Génois. Le premier 
signe certain de Texistence d'une colonie puissante en ce lieu 
nous est fourni par un document de 1289, dans lequel les 
Génois de Théodosie ou de Caffa décident d'envoyer trois 
navires au secours de Tripoli, le principal comptoir de Gênes 
en Syrie, alors assiégée par le sultan Kélaoun. Les progrès 
de la jeune cité criméenne avaient été extraordinairement 
rapides, mais aucun événement ne lui avait été plus favorable 
que le retour à Constantinople des empereurs grecs en 1261, 
et le triomphe de ce Michel Paléologue dont les Génois s'é- 
taient montrés en toute occasion les fidèles alliés. Caffa devint 
la métropole de la mer Noire. Tout le sud de la Crimée, l'an- 
. cienne Gothie, connue au moyen âge sous le nom de Ga^^a^ 
rie, dont la fertilité était extrême, fut le territoire de la grande 
cité commerçante qui approvisionnait de blé et de poisson 
salé Byzance et la majeure partie de l'empire grec. En com- 
munication constante avec les vastes plaines du sud de la 
Russie par les grands fleuves de cette région, reliée à l'em- 
bouchure du Don par la colonie vénitienne de la Tana, qu'a 
remplacée aujourd'hui la moderne Azof, Caffa tenait entre ses 
mains l'abondance ou la disette de tous les pays riverains de 
la mer Noire et du Bosphore. Il y eut une époque, vers 1400, 
où Caffa compta jusqu^à 5, 000 demeures de négociants euro- 
péens. Vers le milieu du xv« siècle, ses habitants, écrivant au 
pape, lui disaient que leur cité était plus populeuse même 
que celle de Constantinople. 

Malheureusement les Génois n'étaient pas seuls en pos- 
session de la Crimée. Ils y avaient de puissants et incom- 



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5o LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

modes voisins, et les chefs tartares de la Horde -d'Or, ces 
grands khans du Kipchak, qui régnaient sur toute la partie 
orientale de la Russie méridionale, avaient en Chersonèse un 
lieutenant, le khan de Crimée, dont la résidence 'était à Sol- 
daya, capitale mogole delà péninsule. Les Tartares formaient 
une nation plus civilisée qu'on ne serait porté à le croire; elle 
était sédentaire et se livrait en masse à l'agriculture, dont les 
produits devenaient l'objet d'échanges entre eux et les trafi- 
quants de CafTa. Les Génois avaient un consul à Soldaya, 
auprès du khan de Crimée, et celui-ci entretenait à Caffa un 
fonctionnaire chargé de la protection de ses nationaux et de 
la perception de certains droits. Les rapports des Génois avec 
les Tartares ne se bornèrent pas toujours à ces relations paci- 
fiques; il y eut de vifs et sanglants démêlés, et les vieilles 
murailles de Théodosie, encore debout aujourd'hui avec 
leurs écussons des anciens consuls génois, virent plus d'une 
fois s'élancer à l'assaut les sauvages guerriers de la Grande- 
Horde. Souvent même les Génois eurent à payer de lourds 
tributs aux Tartares de Crimée. 

Le commerce considérable que les négociants de Gaffa en- 
tretenaient avec les sujets du khan nous explique l'existence 
des curieuses petites monnaies qu'on retrouve de temps à 
autre sur le littoral septentrional de la mer Noire. Ces mon- 
naies sont d'argent et portent d'un côté les armes parlantes de 
Gênes : une porte de ville, janua, d'où la grande cité a pris 
son nom ; autour de cette porte, on lit en lettres latines le 
nom de Caffa et les initiales de ce consul annuel que la jalouse 
métropole envoyait pour la représenter à la tête de l'adminis- 
tration de la colonie.. Chaque printemps, ce magistrat arrivait 
à Caffa, à la tête d'une fiotte guerrière chargée de fonction- 
naires nouveaux et de troupes fraîches, et destinée à ramener 
aux rives génoises les trésors amassés pour la république par 
ses enfants sur les bords du Pont-Euxin et de la mer d'Azof. 
Sur l'autre face de ces monnaies, une légende en caractères 
arabes nous fait connaître le nom du khan de la Horde-d'Or; 
au centre apparaît un signe de forme bizarre, assez semblable, 
lui aussi, à une porte de ville : c'est l'emblème, le tamgha, 
du chef mogol. Dans quelles circonstances ont été frappées 



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DU LEVANT 3i 

ces étranges monnaies ? fut-ce simplement pour faciliter les 
transactions commerciales entre les Génois et leurs voisins, 
ou bien faut-il y voir un signe de vasselage? S'agissait-il d'un 
tribut à payer au khan, et celui-ci exigeait-il que ce tribut lui 
fût compté avec une monnaie portant son nom? Quoi qu'il 
en soit^ ces petites pièces sont d'intéressants témoignages de 
ces temps aventureux, de curieuses reliques de ces hardis 
commerçants qui en plein moyen âge, par-delà cette mer 




Monnaie d'argent bilingue dea Oénoia da Cafb et du khan tartare Hadji-Obircf. 

Noire si dangereuse et si mal connue, avaient implanté sur 
les côtes de Crimée la brillante civilisation de la ville de 
marbre, créé la fortune de ses grandes maisons patriciennes 
et contribuée élever ces palais dont la cité déchue de sa splen- 
deur d^autrefois s'enorgueillit à juste titre. Lorsque les événe- 
ments de Crimée et la prévoyante politique du comte de 
Cavour transportèrent sous les murs de Sébastopol, à la suite 
des armées anglo-françaises, un corps sarde auxiliaire qui fit 
glorieusement son devoir, plus d'un officier de ces vaillants 
bersagliers piémontais aurait pu reconnaître sur les tours et 
les créneaux de Caffa ou sur les murs des châteaux ou des 
ports génois échelonnés sur la côte méridionale de Crimée, les 
écussons de ses pères, dernier souvenir des consuls de Gazarie 
et de ces lieutenants de la république, châtelains auxquels 
elle confiait la garde de ses forteresses contre l'ennemi Mogol. 
Nous ne pouvions, dans cette étude sur le monnayage latin 
d'Orient, passer sous silence ces monnaies bizarres, oti l'on 
voit associés côte à côte le nom d*un patricien d'une des plus 
vieilles républiques italiennes, avec celui d'un conquérant 
tartare, chef à demi-barbare de la Horde-d'Or, avant-garde 
de rimmense famille mogole qui peuple de ces tribus errantes 
les hauts plateaux de l'Asie centrale. 



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32 I-ES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 



IV, 



MONNAIES DES ROIS LATINS DE JÉRUSALEM •» FIEFS 
SECONDAIRES DU ROYAUME. 

Les monnaies des rois mêmes de Jérusalem, des barons de 
la première baronnie de terre sainte, comme ils s'intitulaient 
parfois, sont peu nombreuses. On n'en connaît aucune du 
premier d'entre eux, de Godefroy de Bouillon. Il est d'ailleurs 
peu probable que le pieux guerrier qui poussa Thumilité Jus- 
qu'à refuser de recevoir la couronne royale dans la ville où 
son sauveur avait été crucifié et couronné d*épines, ait eu 
cette autre vanité de faire frapper monnaie à son effigie et 
d'y faire inscrire le titre qu'il ne voulait point porter. On ne 
possède également aucun souvenir numismatique de Foul- 
ques d'Anjou, de ce roi chevaleresque qui fit une fin si tra- 
gique dans la plaine de Saint-Jean d'Acre, sous les yeux de 
la reine Mélissende et de toute sa cour. Le continuateur de 
Guillaume de Tyr nous a fait un naïf récit de cette catastrophe 
qui priva la terre sainte d'un de ses meilleurs souverains. 
Foulques sortait d'un de ces plantureux festins dont la che- 
valerie franque n'avait pas voulu perdre Pusage sur les rivages 
brûlants de Phénicie. La reine Mélissende ou Milesende, fille 
du dernier roi Baudouin du Bourg, avait voulu se rendre 
hors de la ville dans un beau lieu où se trouvaient de nom- 
breuses fontaines. Le roi était monté à cheval avec ses écuyers 
et ses gens. Toute la cour suivait le couple royal et s'en 
allait chevauchant à travers les grands Jardins qui s'étendaient 
autour des murailles de Saint-Jean d'Acre. On allait gagner 
la plaine; soudain les varlets et les sergents firent lever un 
lièvre. Ce ne fut qu'un cri; le roi montait un cheval de sang; 
il piqua des deux et tout en poursuivant le lièvre voulut tirer 
son épée pour le tuer. Mais il donna trop fort de l'éperon, le 
cheval mit la lête entre les jambes et le roi Foulques fut pré- 
cipité à terre. La chute fut si violente que le cheval passa 



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DU LEVANT . 33 

par dessus son maître et les arçons de la selle le frappant par 
derrière « Tescervelèrent tout », dit le chroniqueur, qui con- 
tinue en son naïf langage : « toute sa gent, qui virent le roi 
« cheoir, coururent à lui, lors le levèrent en son séant, nciais 
« ne valus rien, que la cervelle lui saHlait par les narilles et 
a par les oreilles. Lqrs commença li deuls de touz, comme il 
« aféroit à tel mésaventure. Quant la reine vint à la place où 
« li corps gisait, si se laissa cheoir sur lui et le baisait là où 
a il était le plus sanglant. Quant li chevaliers la redrecèrent, 
a dérompoit tous as ongles, son visage, ses cheveux et sa 
« robe de fine destrète qu'elle avait : ne pooit elle plorer, mes 
« li criz et les paroles qu'elle disait estaient bien sisne qu'elle 
< avait très grant douleur. » Le deuil fut immense dans la 
foule accourue d'Acre. « Même en i eut qui cheirent tout 
« pasmés, homes et famés. Quatre jours, le roi vécut sans 
« rien entendre ; n'estoit mie morz, car encore alénait-il ; au 
« tierz jor, le soir il mourut. » On emporta son corps à Jéru- 
salem et le patriarche Guillaume Daimbert l'enterra au Saint- 
Sépulcre, sur le mont du Calvaire, aux côtés de ses prédéces- 
seurs. 

C'est une tragique histoire, du reste, que celle de la plu- 
part de ces souverains de Jérusalem. Baudouin II et Guy de 
Lusignan passent de longs mois dans les fers des Sarrasins. 
Baudouin IV voit tout son corps rongé par cette lèpre hor- 
rible qui lui valut le surnom du Mesel ou Mesiaux, et à 
laquelle il finit par succomber à peine âgé de vingt-cinq ans. 
Baudouin V, l'enfant roi, Baudouin le Bambe des chroni- 
queurs, meurt dans des circonstances si tragiques que le bruit 
public affirma qu'il avait été empoisonné par le comte de 
Tripoli, son tuteur. Foulques périt de mort violente, ainsi 
que nous l'avons raconté. Conrad de Montferrat, Theureux 
défenseur de Tyr, le rival de Guy de Lusignan, tombe dans 
une rue de sa ville, frappé par le poignard d'un des fidèles du 
Vieux de la Montagne. Jean de Brienne,"" tour à tour roi de 
Jérusalem et empereur de Constantinople, voit partout la 
fortune adverse rendre inutiles ses plus courageux exploits. 
Henri de Champagne enfin, le souverain sans territoire, se 
tue en tombant d'une fenêtre de son palais, à Saint-Jean 

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34 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

d'Acre, oU il taisait sa résidence : « Un soir, raconte M. de 
« Mas- Latrie, avant le coucher du soleil, les Pisans d'Acre, 
a rentrés en grâce auprès du prince, se présentèrent au 
a château royal pour être reçus. Henri était dans une des 
a salles hautes du palais, tournant le dos à une fenêtre ou- 
« verte sur les fossés et accoudé à la barre de fer qui servait 
(( de garde. Il s'était d'abord avancé au devant des délégués 
a pisans, et reculait en leur parlant pour reprendre sa pre- 
a mière position. Ses pas mal dirigés le portèrent vers une 
« autre fenêtre ouverte et sans appui; il tomba au pied du 
a château et se brisa le cou. Son nain, qui s'était élancé pour 
a saisir les vêtements du comte, en lei voyant s'approcher de 
a l'abîme, fut entraîné dans sa chute et mourut auprès de 
« lui. » 

Les monnaies de billon, deniers et oboles, des Baudouin, 
des Amaury, des Jean de Brienne, qui furent tous rois de 
Jérusalem, sont fort intéressantes parce qu'on y voit figurés, 
grossièrement, il est vrai, mais avec certains détails d'exacti- 
tude naïve, les principaux monuments qui faisaient, au 
temps des croisades, la gloire ou la force de la ville sainte. Sur 
les deniers de Baudouin IV figure une haute et large tour 
crénelée : c'est la célèbre Tour David ou tour de David, édi- 
fice bien connu des pèlerins et des voyageurs, dont les assises 
inférieures sont évidemment contemporaines des rois de Juda, 
et qui au moyen âge portait le nom sous lequel elle est encore 
désignée de nos jours. Aujourd'hui encore, dit M. de Saulcy, 
a la masse imposante de la vieille forteresse attire invinci- 
« blement l'attention de tous les voyageurs, fussent-ils des 
« ennemis jurés des études archéologiques. » Du haut de 
cette tour on jouit d'une vue splendide sur Jérusalem et ses, 
environs. La base constitue un massif antique sans aucun 
vide intérieur, que M. de Saulcy croît être la substruction de 
la vieille tour Phasaël, décrite par Josèphe; ce serait donc 
une de ces trois tours de la ville sainte qui furent considérées 
comme des merveilles par Titus lui-même, et qui furent res- 
pectées lors de la destruction de la Jérusalem judaïque. L'as- 
similation de l'édifice gravé sur les monnaies de Baudouin 
avec cette Tour David, est confirmée par une autre petite 



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DU LEVANT 35 

pièce de cuivre de fabrique analogue, et qui est la plus 
curieuse peut-être des monnaies frappées par les croisés à 
Jérusalem : oh y voit le même «édifice crénelé, accompagné 
cette fois de la légende explicative : Turris David^ qui lève 
tous les doutes. Cette humble petite monnaie est encore pré^ 
cieuse à un autre titre : elle nous rappelle un des épisodes les 
plus dramatiques de la lutte suprême des chrétiens de Pales- 
tine contre les troupes victorieuses de Saladin. Lorsque 
rimmense désastre de Tibériade eut fait tomber aux mains 
de Témir sarrasin le roi Guy avec toute son armée, Saladin 
n'eut qu'un désir, rentrer avant tout en possession de la ville 
sainte , et ses troupes allèrent immédiatement assiéger Jé- 
rusalem. Le gouverneur était alors Balian d'Ibelin; il se 
prépara à une résistance désespérée; mais ses ressources 
étaient par trop insuffisantes, et, le 2 octobre 11 87, il était 
forcé de capituler après un siège de quatorze jours. Un pas- 
sage d'un chroniqueur contemporain affirme qu'à l'approche 
des Sarrasins « on dépouilla les églises pour se créer des res- 
sources et obvier à la rareté du numéraire, et que le peuple, 
effrayé de l'approche de Saladin, vit sans scandale convertir 
en monnaie le métal qui couvrait la toiture du Saint- 
Sépulcre. » Or cette monnaie obsidionale * frappée par les 
derniers défenseurs de la ville sainte, est très-probablement 
la petite pièce de cuivre qui porte le nom de la Tour Da- 
vid. Les chrétiens de Jérusalem, entourés d'ennemis innom- 
brables, furent naturellement conduits à graver sur leur mon- 
naie la Tour David, leur dernier espoir, le donjon séculaire 
bâti sur les restes de cette tour ÎPhasaël, qui avait vu les 
révoltes des Juifs contre Titus et leur courageuse résistance; 
et qui devait cette fois encore protéger la capitale contre l'ef-- 
fort des Sarrasins, Le gouverneur de Jérusalem, livré à lui- 
même^ a fort bien pu, sur les monnaies dont il ordonnait 

I. On appelle en langage numismatique, monnaie de nécessité ou 
monnaie obsidionale, une monnaie spéciale, le plus souvent fiduciaire, 
émise pour remédier à la rareté du numéraire dans une ville assiégée* 
La fréquence et la longueur des sièges d'autrefois sont cause qu'on con- 
naît un nombre très-considérable de ces monnaies qui généralement 
empruntent aux circonstances dans lesquelles elles furent émises une 
importance historique réelle et un vif intérêt de curios4té. 



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36 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

l'émission, ne mentionner que le nom de la sainte forteresse 
qu'il était chargé de défendre. 




Monnaie dite de la Tour David. 

Sur les monnaies d'Amaury I" et de Jean de Brienne 
figure, en place de la Tour David, un édifice circulaire, sup- 
porté par une série continue d'arcades et couvert par un toit 
conique dont les poutres vont aboutir à un cercle ouvert. C'est 
la célèbre rotonde de Téglisedu Saint-Sépulcre, représentée telle 
qu'elle existait au temps des croisades, et telle qu'elle exista 
jusqu'au grand incendie de 1808, avec son rang d'arcades 
soutenues par des colonnes, sa galerie supérieure et sa cou- 
verture en bois ouverte au centre autant que le permettaient 
Texiguité du champ et l'inhabileté des artistes. Les descrip- 
tions anciennes, dit le comte de Vogué, auteur du remar- 
quable ouvrage auquel nous empruntons ce détail, ne lais- 
sent aucun doute sur la forme du monument fameux dont 
l'aspect général et les éléments principaux sont reproduits sur 
•les pièces d'Amaury et du roi Jean. Enfin, sur de rares 
deniers de cuivre, frappés par le roi Guy de Lusignan, oa 
remarque un troisième type de monument encore très-recon- 
naissable. C'est un édifice circulaire, percé de larges fenêtres, 
recouvert d'une ample coupole ou calotte hémisphérique. 
Dans cette r-eproduction, bien distincte de celle du Saint- 
Sépulcre, M. de Vogué a retrouvé la figure de la grande et 
célèbre mosquée d'Omar {Kubbet-ès-Sakhrah, dame de la 
Roche), Cette mosquée qui, pour la plupart des naïfs soldats 
delà croix, était le temple même des Juifs, fut pour cela même 
transformée par les croisés en église et donnée à l'ordre du 
Temple. Pendant tout le temps des croisades, cette grande 
coupole s'appela le Temple Domini, Dans le traité, conclu en 
février 1229 entre l'empereur Frédéric II et le sultan Malek- 



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DU LEVANT 3; 

Kamel, qui lui restituait Jérusalem, il est dit que l'empereur 
ne pourra toucher au Temple Dotnini et que les musulmans 
y conserveront le libre exercice de leur culte. Alors comme 
aujourd'hui cet édifice, là où li frères du Temple manoient^ 
était composé d'une rotonde surmontée par une coupole. 
C'est elle que le graveur du roi Guy a voulu représenter sur 
les monnaies de son souverain. La même rotonde à coupole 
est gravée sur les sceaux de l'ordre du Temple du xii® siècle, 
et elle y désigne évidemment aussi cette ancienne et célèbre 
mosquée, devenue la principale possession des chevaliers à 
Jérusalem. Voilà donc trois variétés de monnaies des rois 
croisés qui perpétuent jusqu'à nos jours la figure de ces trois, 
monuments dont s'enorgueillissait la capitale des Latins. 
d'Orient, la Tour David, le Saint-Sépulcre, le Temple ou 
mosquée d'Omar. Sur les sceaux des rois de Jérusalem qui 
nous ont été conservés, on retrouve ces mêmçs. monuments, 
mais figurés dans des proportions plus considérables. 




Monnaie d'argent du roi Jean de Brienne avec la représentation 
du Saint-Scpulcre. 



Il est encore un précieux et presque introuvable denier 
du roi Jean de Brienne qui mérite, lui aussi, une mention 
spéciale : Il rappelle l'événement le plus important de cette 
cinquième croisade, dont les suites furent si désastreuses 
pour les restes des seigneuries franques de Palestine. On sait 
que les chefs de cette croisade, obéissant à un plan que 
devait reprendre après eux et sans plus de succès le roi 
Louis IX, s'étaient décidés à aller attaquer les Sarrasins au 
cœur même de leur puissance, sur cette terre d'Egypte d'où 
ils tiraient leurs plus grandes ressources et leurs meilleurs 
soldats. En 12 19, le roi Jean, le patriarche, les évê- 



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1 



3« LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

ques de Terre -Sainte, le duc d'Autriche, les trois ordres 
de$ chevaliers se trouvèrent réunis sous les murs de Da- 
miette, la grande place de guerre d'Egypte, dont la prise 
devait assurer la conquête du Caire et de toute la vallée du 
Nil. Le siège de Damiette fut l'événement principal de cette 
expédition malheureuse entre toutes. Les Égyptiens, au nom- 
bre de 60,000 hommes armés, résistèrent avec la plus grande 
énergie. Le continuateur de Guillaume de Tyr nous a laissé 
la relation des assauts sanglants qui furent livrés par les 
croisés, et une description de cette fameuse machine de guerre, 
haute et colossale tour de bois, placée sur deux navires liés 
ensemble et montée par trois cents guerriers, qui mit les 
chrétiens en possession de la tour du Nil, une des principales 
défenses de Damiette. 

Au mois de novembre, les assiégés, décimés par la peste et 
la famine, ouvrirent leurs portes, et les croisés entrèrent dans 
la ville arabe, sans assaut, sans capitulation, sans pillage* 
Un affreux spectacle fit reculer d'horreur les premiers qui 
pénétrèrent dans cette vaste nécropole : les places publiques, 
les mosquées, les maisons, toute la ville était remplie de 
cadavres, et, de toute cette nombreuse population, 3, 000 ha- » 
bitants à peine subsistaient encore. Damiette fut donnée à 
perpétuité au roi de Jérusalem, Jean de Brienne, et chaque 
nation qui avait fourni un contingent à l'armée eut une des 
tours de la ville. Mais le roi ne devait pas conserver long- 
temps cette conquête si chèrement achetée. Un homme, un 
prêtre, type achevé du politique italien ambitieux et remuant, 
devait tout perdre : c'était Pelage, le célèbre cardinal-évêque 
d'Albano, légat du pape auprès de l'armée des pèlerins. Il 
prétendit commander seul Parmée au nom du chef de la chré- 
tienté, et reléguer au second rang l'autorité du roi de Jéru- 
salem. Les relations s'envenimèrent rapidement entre les 
partisans de ces deux hommes, et Jean de Brienne quitta l'ar- 
mée abandonnant sa nouvelle seigneurie africaine dès la fin 
de l'année 1220. Sa retraite fut fatale à l'armée des croisés. Il 
revint, il est vrai, l'année suivante à Damiette, lorsque Pe- 
lage, demeuré seul chef réel de l'armée, eut amené par sa soif 
de commandement une situation impossible entre lui et la 



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DU LEVANT 39 

noblesse qui refusait de lui obéir; mais tant de dissensions 
avaient singulièrement compromis le succès de la croisade. 
Les Arabes avaient de toutes parts repris Toffensive, et dès le 
mois de septembre les croisés, menacés d'une destruction com- 
pléte par les eaux du Nil débordé, remettaient Damiette aux 
mains du sultan d*Égypte, qui leur octroyait en échange un 
morceau de la vraie croix, une trêve de huit années et la li- 
berté des captifs. L'entrevue du soudan Malek-Kamel et du 
roi vaincu fut touchante : a Le roi s'assit devant le Soudan, 
dit le continuateur de Guillaume de Tyr, et se mit àplorer; 
le Soudan regarda le roi qui plorait, et lui dit : — Sire, 
pourquoi plore^-vous? — Sire, j ai raison^ répondit le roi, 
car fat vu le peuple dont Dieu m'a chargé périr au milieu 
de Veau et mourir de faim, » Le Soudan eut pitié de ce quHl 
vit le roiplorer, si plora aussi; lors envoya trente mille 
pains aux pauvres et aux riches; ainsi leur envoya quatre 
jours de suite. De ce règne éphétnère du chevaleresque Jean 
de Brienne, futurempereur latin de Constantinople, sur cette 
terre d'Egypte si souvent trempée du sang des croisés, il nous 
reste une petite pièce de billon portant la tête couronnée du 
roi Jean, avec ces mots en latin : Damiette, et au revers : 
Jean, roi. Cette monnaie sera toujours fort rare; elle ne dut 
en effet être forgée que durant ce court intervalle où Damiette 
demeura aux mains du roi Jean. C'est la seule monnaie 
d'origine franque qui ait jamais été frappée au temps des 
croisades sur la vieille terre des Pharaons. 




Monnaie de Jean de Brienne, frappée à Damiette. 

Après les princes d'Antioche et les rois de Jérusalem, les 
comtes de Tripoli sont de tous les princes croisés ceux dont 
on possède la série monétaire la plus variée. Tous ont proba- 
blement frappé monnaie; on a même retrouvé les deniers du 



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1 



40 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

premier d'entre eux, de Bertrand, fils de ce Raimond de 
Saint-Gilles, comte de Toulouse, un dés principaux chefs 
de la première croisade et qui s'illustra si fort au siège 
d'Antioche; par contre ceux du comte Pons, le fils de Ber- 
trand, ont été introuvables jusqu'à ce jour. Sur les pièces 
de Tripoli figurent les divers emblèmes ^u monnayage 
féodal de la famille comtale de Toulouse; on y voit le soleil 
et le croissant de lune, l'étoile à six ou huit rais, l'agneau 
pascal, etc.; du reste, elles n'offrent rien de particuliè- 
rement remarquable au point de vue de l'histoire de Tri- 
poli ou de terre sainte. Presque toutes sont de cuivre, de 
billon ou de mauvais argent et sont parmi les plus laides 




Denier inédit d'un des premiers comtes de Tripoli. 

des princes croisés. Seules, les grandes pièces d'argent , 
frappées à Tripoli par les deux derniers princes d'Antioche' 
Boémond VI et Boémond VII, chassés de leur seigneurie 
par l'invasion sarrasine et devenus comtes de cette ville à 
l'extinction des princes de la maison de Toulouse, sont fort 
belles et bien frappées. On y voit la représentation quelque 
peu libre d'un haut et massif donjon, celui de Tripoli sans 
doute, la ville syrienne, Tripolis Surie, comme le dit la 
légende qui court sur la circonférence de la monnaie. 

Outre les séries monétaires des quatre grandes baronnies 
de la croisade, Jérusalem, Antioche, Edesse et Tripoli, on 
connaît encore des pièces de cuivre et de billon frappées' par 
des seigneurs croisés dans un certain nombre de fiefs secon- 
daires. Le droit de monnayage était un privilège infiniment 
trop important pour n'avoir pas attiré, dès le début de leur 
établissement en Orient, l'attention des chefs croisés. Aussi, 
lorsque immédiatement après la conquête de Jérusalem ils 
songèrent à poser les bases légales suivant lesquelles devaient 



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1 



DU I.EVÀNT > 41 

se constituer leurs nouvelles principautés, lorsqu'ils voulu- 
rent donner des lois et des coutumes à ces royaumes qu'ils 
venaient de conquérir, ils n'oublièrent pas le droit de mon- 
nayage et se gardèrent de l'octroyer seulement aux quatre 
grandes baronnies. Les assises de Jérusalem nous donnent le 
nom de tous les feudataires du royaume de Palestine qui 
furent investis du droit de frapper monnaie. La liste en est 
longue et contient plus de vingt noms. On ne possède mal- 
heureusement encore que bien peu de monnaies de ces sei- 
gneuries secondaires, qu'Userait si intéressant d'étudier et de 
connaître. Cependant^ malgré'la négligence qu'on met à ré- 
colter ces pièces dont tout l'intérêt réside dans leur valeur his- 
torique, il ne se passe pas d'année sans qu'un heureux hasard 
n'en fasse découvrir quelqu'une dont la venue comble une 
place encore vide. Cette année même, nous avons eu la bonne 
fortune de retrouver une petite pièce inédite frappée au châ- 
teau de Toron par un des seigneurs de ce lieu. Le Toron de 
Syrie était un des plus fameux châteaux des croisés; il avait 
été bâti par Hugues de Saint-Omer, prince de Tibériade, sur 
une éminence située à dix milles de Tyr, qui était alors'aux 
mains des Sarrasins. Le Toron devait protéger le territoire de 
Tibériade contre les incursions des bandes armées de l'émir 
de cette ville. Plus tard, quand Tyr fut tombée aux mains des 
croisés, le château du Toron fut constamment une des princi- 
pales places d'armes de Syrie, et ses seigneurs jouèrent un 
rôle considérable en terre sainte. Un d'entre eux, Humfroi III, 
est ce prince chétif, aussi faible d'esprit que de corps, qui se 
laissa enlever sa femme, la princesse Isabelle, héritière des 
droits à la couronne du Saint-Sépulcre, par l'ambitieux Con- 
rad de Montferrat, seigneur de Tyr et rival de Guy de Lusi- 
gnan. Du vieux Toron des croisés, qui vit si souvent le flot 
des armées sarrasines battre le pied de ses tours énormes et 
oti flotta si fièrement l'étendard des sires du Toron, il ne 
reste plus aujourd'hui que quelques substructions massives ; 
mais de ce sommet élevé on jouit d'une vue merveilleuse sur 
tout le pays accidenté qui l'environne. Sur la petite pièce de 
cuivre qui seule aujourd'hui rappelle l'existence du fier châ- 
teau franc, on lit la simple légende : Castri Toroni (Mon- 



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42 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

naie) du château du Toron. Au centre figure une vaste porte 
bardée de fer, fortifiée et crénelée; c'est la porte d'honneur de 
la forteresse. 

Mais pour une baronnie de terre sainte dont on retrouve 
quelque monnaie inédite, combien d'autres ne sont pas repré- 
sentées encore dans ce cadre des vieux souvenirs ! pour un 
château dont une petite pièce de cuivre vient nous redire le 
nom jadis glorieux, combien d'autres perdus sur les rivages 
de la mer, dans les gorges des montagnes ou sur les confins 
du désert, et dont on ne possède rien encore ! Qui connaît en 
France l'histoire de ces lointaines et colossales forteresses de 
la Pierre-du-Désert et de Montréal, gardiennes de la terre 
(ÏQultre- Jourdain^ et de tant d'autres moins éloignées, mais 
également formidables : Margat, possession célèbre de Tordre 
de l'Hôpital, Ibelin, Blanchegarde, qui dominait la campagne 
d'Ascalon, Beaufort, Châteauneuf, Chastel-Blanc, aux che- 
valiers du Temple, Château-Pèlerin, également à cet ordre, 
et qui commandait le détroit , ce défilé célèbre situé entre 
Césarée et Caïphas? Qui parle encore de tant d'enceintes glo- 
rieuses, aujourd'hui ruinées, où combattirent et périrent par 
milliers, pendant deux siècles et plus, les plus nobles cheva- 
liers et écuyers de France? 

Parmi ces ruines qui servent aujourd'hui d'asile aux Ara- 
bes nomades et aux bandes de chacals, il n'en est pas d'aussi 
imposantes et de mieux conservées que celles du célèbre Krak 
ou Karak des chevaliers de l'Hôpital, bâti sur la crête des 
monts Ansariés. On doit à M. G. Rey, auteur d'un savant 
travail sur les Forteresses des croisés en terre sainte, une 
minutieuse description de ces restes gigantesques. Du fond 
de cette grande place de guerre, qui devint leur propriété 
vers 1195, les hospitaliers devinrent rapidement si formida- 
bles, qu'ils imposèrent tribut à tous les princes musulmans 
du voisinage, et dominèrent toute la vallée de l'Oronte. Ce 
supefbe château, qui pouvait contenir des milliers de com-^ 
battants, est encore aujourd'hui à peu près dans l'état où le 
laissèrent les chevaliers au mois d'avril 1271, lorsqu'ils 
furent contraints de le livrer aux troupes victorieuses du sul- 
tan Malek-ed-Daher-Bybars-el-Bendoukdar. « C'est à peine. 



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DU LEVANT a3 

nous dit M. Rey, si quelques créneaux manquent au cou- 
ronnement de ses murailles; c'est à peine si quelques voûtes 
se sont effondrées. Aussi aucune description ne peut rendre 
Taspect de ces ruines immenses se dressant dans ces sauvages 
solitudes ; aucun spectacle ne peut donner une plus grande 
idée du génie militaire et de la richesse de Tordre qui sut éle- 
ver et défendre un pareil amas de constructions. » 

Citons enfin, parmi ces ruines chrétiennes qu'on admire 
en Syrie, celles de la Pierre-du-désert ou Karak du désert, 
de cette ville-château des seigneurs d'outre-Jourdain, loin- 
taine résidence de l'archevêque latin de Rabbah. Bâties sur 
un énorme rocher, de trois côtés défendu par une immense 
paroi verticale, elles ont été relevées pour le duc de Luynes 
par MM. Mauss et Sauvaire. Le Karak du Désert était le 
plus grand château de cette mystérieuse seigneurie trans- 
jordanienne de Montréal, encore si peu connue et cjui s'éten- 
dait à l'est de la Mer-Morte jusqu'au grand désert. C'était un . 
des fiefs les plus importants de la croisade, dangereux poste 
d'avant-garde, sans cesse exposé aux premières atteintes de 
l'invasion musulmane, placé en travers de la grande route 
militaire qui allait d'Egypte à Damas. Son territoire se nom- 
mait au temps des guerres saintes « la Syrie Sobale, » et com- 
prenait la terre de Moab et la biblique Idumée. 

Ce dut être une rude et dramatique existence que celle de 
ces seigneurs francs perdus par-delà le lac Asphaltite, en* face 
de l'immensité sarrasine. On n'en sait que bien peu de chose, 
a II semble, dit M. Rey, qu'à un moment donné ils aient pos- ' 
sédé une flotte sur la mer Rouge. On sait qu'ils comptaient 
de nombreux bédouins parmi leurs hommes-liges. La Pierre- 
du-Désert leur fut enlevée dès 1 1 88 par les troupes de Saladin. 
Il parait aussi qu'ils possédèrent jusqu'en 1170, sur cette 
lointaine mer Rouge, presque fabuleuse alors, la ville d*Elyn 
(peut-être l'Elad'aujourd'hui?); le roi Baudouin yallaen 1 116 
à la tête de ses troupes, et les chevaux des barons français se 
baignèrent dans ces flots inconnus. Guillaume de Tyr nous a 
dépeint Peffroi et la stupeur a des estranges gens de cette es- 
trange terre à la vue des cavaliers d'Occident venus si loin 
et apparaissant tout à coup à leurs yeux 'effarés. » Les croisés 



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44 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUESr 

occupèrent également vers cette époque Tile de Graye, dans 
le golfe Elanitique, bifurcation orientale de la mer Rouge, 
île séparée seulement d'Ela par un bras de mer de peu de 
largeur; « ce rocher presque désert est aujourd'hui encore 
couvert de ruines franques et sarrasines. Le pèlerin Thetmar 
visita cette île en 12 17, quand elle était depuis longtemps 
retombée au pouvoir des musulmans; il y vit des construc- 
tions et un château dont les habitants étaient en partie chré- 
tiens, en partie sarrasins ; les Sarrasins étaient des geôliers, 
les chrétiens des captifs, francs, anglais et latins, tous pécheurs 
du Soudan de Babylone; omnes picatores soldani de Ba- 
bylonia. » 

Parmi les baronnies d*outre-mer énumérées par les assises 
comme ayant droit de monnayage et dont on possède aujour- 
d'hui quelques rares deniers, il faut citer en première ligne 
celle de Beyrouth, ou Baruth^ Pantique Béryte des Phéniciens. 
On a retrouvé les deniers de Jean d'Ibelin, sire de Baruth, un 
des membres les plus illustres de cette famille célèbre et puis- 
sante entre toutes celles de terre sainte, qui posséda à la fois 
les fiefs d'Ibelin, d'Arsur, de Jaffa, de Rame ou Ramleh et la 
• grande ville de Beyrouth. C'est lui que son neveu et son 
homonyme Jean d'Ibelin, le brillant auteur de la première 
collection écrite des assises de Jérusalem, désigne sous le nom 
de ce mon vieil oncle le sire de Baruth. » C'est lui que Phi- 
lippe de Navarre appelle le beau et bon parleur. En Syrie, il 
était connu de tous sous le nom de vieux sire de Baruth, et 
c'est lui que nous voyons jouer un rôle si considérable dans 
les événements dont la Syrie fut le théâtre pendant tout le 
premier tiers du xiii® siècle et principalement dans la célèbre 
guerre dite des Lombards. 

On connaît également un rarissime denier des comtes de 
Jaffe et d'Ascalon. JafFe était l'ancien nom de Jafifa, le port 
actuel où débarquent les pèlerins de Jérusalem et qui de tout 
temps, au moyen âge, eut une importance considérable. On 
possède aussi des monnaies à légendes latines frappées par 
Tancrède, comme prince de Tabarieh ou Tibériade, le même 
que nous avons vu frappant monnaie grecque à Antioche. On 
a retrouvé des pièces de cuivre frappées à Saint-Jean-d'Acre 



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DU LEVAIT ' 45 

par ce comte Henri de Champagne, qui fut pendant quelque 
temps roi titulaire de Jérusalem, mais qui refusa constamment 
d'en prendre le titre, et ne voulut jamais être couronné, tant 
il avait le désir de retourner dans sa chère Champagne. Sur 
ses pièces d'Acre, qui portent une grande fleur de lys, il s'inti- 
tule simplement le comte Henri. Les monnaies frappées par 
les princes croisés à Tyr, qu'on appelait Sur ou Sour de son 
nom arabe, sont fort rares; on y lit les noms de Philippe et 
de Jean de Montfort, qui jouèrent, eux aussi, un grand rôle 
dans les affaires de terre-sainte au xiii® siècle. 

Sur les pièces, fort rares, de Renaud et des autres chefs de 
la seigneurie franque de Sidon, qui s'appelait Sagète ou 
Séète au moyen âge, figure une flèche, sagette en vieux fran- 
çais, arme parlante de l'ancienne rivale de Tyr. De jolis de- 
niers de la même seigneurie portent, chose nouvelle à cette 
époque, une légende en langue française, denier de Séète. 
Ces charmantes petites pièces rappellent peut-être un épisode 
de la vie de saint Louis, naïvement raconté par Joinville.et où. 
perce la touchante galanterie de ce roi débonnaire. Louis IX, 
obéissant à un usage traditionnel, n'usait pour ses aumônes 
que de sa propre monnaie, frappée à son nom. Étant à 
Sagète, OLi régnait alors la princesse Marguerite, nièce de 
Jean de Brienne, que les chroniqueurs appellent souvent la 
<lame de Sidon, le roi de France alla avec elle assister à une 
cérémonie religieuse; lorsque passèrent les quêteurs, le roi, 
par courtoisie, désobéissant à la règle, prit, dit Joinville, des 
deniers au coin de la bonne dame et les mit dans l'aumônière 
qu'on lui tendait au lieu de sa propre monnaie. A-t-on réel- 
lement retrouvé les deniers de la dame de Sagète, et ces pe- 
tites pièces sont-elles sœurs de celles qui furent touchées par 
le pieux roi? En tout cas, cette histoire a quelque parfum de 
vieille galanterie chevaleresque et ne messied point à la belle 
et touchante figure du prince qu'aima tant Joinville. 

Ainsi furent forgées, pendant une longue suite d'années, 
au nom de chevaliers français, flamands, italiens ou proven- 
çaux, de nombreuses pièces de cuivre et de billon, dans ces 
mêmes cités antiques d'où étaient sorties pendant tant de 
siècles toutes les belles et précieuses monnaies de l'antiquité 



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46 LES t^RINCIPAUTÉS FRANQUES 

syrienne^ monnaies des Séleucides aux types admirables, 
monnaies autonomes de toutes ces villes de Syrie et de Phé- 
nicîe, monnaies frappées par les chefs des Hébreux, innom- 
brables pièces coloniales émises au nom de la longue série 
des empereurs romains, et sur lesquelles se profile l'étonnante 
et inépuisable variété des types mythologiques et des em- 
blèmes de l'antiquité, depuis les Dioscures de Tripoli et la 
proue de navire d*Ascalon jusqu'au Neptune de Béryte, 
depuis la femme tourellée d'Antioche et de Laodicée, depuis 
l'Astarté de Tyr jusqu'au taureau ravissant Europe de Sidon 
et d'Aradus. 



ROIS LATINS DE CHYPRE. GRANDS MAITRES DES 



Deux îles, Rhodes et Chypre, Tune forteresse du plus 
célèbre des ordres religieux et militaires du Levant, l'autre, 
riche domaine d'une dynastie française qui eût ses jours de 
gloire et s'éteignit misérablement dans les intrigues suscitées 
par Venise, continuèrent à soutenir brillamment la tradition 
des principautés chevaleresques en Orient et les revendica- 
tions de la Croisade, longtemps encore aprts que la chute 
d'Acre eût fait retomber la Syrie tout entière aux mains des 
musulmans. Ces îles, dont Thistoire, à cette époque, présente 
un intérêt si dramatique^ fournissent aux études numisma- 
tiques de longues et précieuses séries monétaires. Les pièces 
des grands-maîtres de saint Jean de Jérusalem, par le fait de 
ja petitesse de Rhodes et de sa population relativement peu 
nombreuse qui n'exigeait pas un monnayage abondant^ comp- 
tent aujourd'hui parmi les plus introuvables monnaies du 
moyen âge. Celles des Lusignan de Chypre, pour être moins 
rares, n'en sont pas moins intéressantes et moins recher- 
chées. ^ 
On sait qu'après son règne si troublé de Palestine, Guy de 



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DU LICVANJ 47 

Lusignan eut la fortune de retrouver une autre souveraineté, 
plus riche, plus paisible et plus prospère, cette belle île de - 
Chypre, que Richard Cœur-de-Lion avait, dans un moment 
de méchante humeur, fort justifiée du reste, arrachée au joug 
du despote Isaac Commène. Ce gouverneur révolté des empe- 
reurs de Byzance, qui s'était fait couronner empereur de 
Chypre, poussait à l'extrême la haine que tous les Grecs por- 
taient aux Francs. Il succomba vite dans sa lutte contre les 
troupes anglaises de Richard. Prisonnier des chrétiens qu'il 
avait tant desservis auprès de Saladin, confié à la garde des 
chevaliers de l'Hôpital, il termina ses jours dans leur château 
de Margat, en Syrie, chargé, dit la chronique, de chaînes 
d'or et d'argent. Une des chambres du donjon ruiné porte 
encore aujourd'hui le nom de chambre du roi. Aussitôt après 
sa rébellion, Isaac s'était hâté, lui aussi, de frapper monnaie, 
et ses pièces, copiées sur celles des empereurs de Byzance, se 
retrouvent fréquemment aux environs de Fagamouste et de 
Nicosie; elles n'offrent rien de remarquable, mais ce qui 
Test infiniment plus, ce sont les aventures extraordinaires 
et l'existence agitée de la fille unique d'Isaac, aventures que 
M. de Mas-Latrie a longuement racontées dans sa belle his- 
toire de Chypre et que nous demandons la permission de 
résumer brièvement ici. 

La fille chérie d' Isaac Commène, tombée, elle aussi, au 
pouvoir de Richard Cœur-de-Lion, avait été confiée par lui 
aux mains des deux reines, sa sœur et sa femme, Jeanne, 
veuve de Guillaume-le-Bôn, roi de Sicile, et Bérengère de Na- 
varre, qui l'accompagnaient à la croisade. Elle aborda avec 
elles à Saint -Jean-d'Acre, habita le même palais que les prin- 
cesses latines,, et s'embarqua avec elles pour retourner en Eu-/ 
rope, au mois d'octobre. 1192, escortée du baron anglais» 
Etienne de Torham, chargé spécialement de veiller à son ser- 
vice. Les trois princesses et la reine douairière d'Angleterre^ 
Éléonore de Guyenne^ arrivèrent ensemble à Rome et y 
séjournèrent six mois. De là elles gagnèrent Gênes et Mar- 
seille, oti elles furent remues et escortées jusqu'au Rhône par 
Alphonse II, roi d'Aragon et comte de Provence. Celui-ci les 
confia aux soins d'un brillant chevalier, le jeune comte Ray- 



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48 



LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 



À^T^ ^ 






mond de Saint- Gilles, fils aîné de Raymond V, comte de Tou- 
louse, qui leur fit traverser tout le Languedoc jusqu'en terre 
anglaise, peut-être même jusqu'à Poitiers. C'était un beau cava- 
lier ; il plut aux princesses, dont deux par la suitedevaient suc- 
cessivement devenir ses femmes légitimes. Après cette arrivée 
en Poitou, on perd pour quelque temps la trace de la princesse 
Chypriote; on s'occupait d'elle cependant en Allemagne, où 
l'empereur Henri VI, heureux de prolonger la captivité de 
Richard Cœur-de-Lion, ne consentait à le relâcher qu'après 
la mise en liberté d'Isaac Commène, encore vivant à Margat, 
et de sa fille, prisonnière en Europe. Richard promit tout, 
et on ignore pourquoi le traité conclu entre les princes ne 
reçut pas son exécution. En tout cas, plusieurs mois après la 
délivrance du roi d'Angleterre, nous retrouvons la chypriote 
toujours captive en Normandie. Séparée des deux reines, elle 
est confiée à deux gardiens anglais, avec une jeune prin- 
cesse bretonne également prisonnière. Puis, on les voit reve- 
nir ensemble à Chinon, en Touraine. Ici, l'existence de la 
chypriote redevient incertaine. Mais, bizarre caprice du sort, 
nous la retrouvons quelques années après épouse légitime de 
ce même Raymond de Saint-Gilles, qui l'avait escortée jadis. 
Devenu comte de Toulouse, sous le nom de Raymond VI, il 
avait été marié trois ans à cette sœur du roi Richard, pre- 
mière compagne de la jeune grecque. Celle-ci qui succéda à 
Jeanne d'Angleterre comme comtesse de Toulouse, ne le fut 
qu'un instant, a Cette union sans objet politique, dit M. de 
Mas-Latrie, résultat évident d'une passion momentanée, 
ne dura pas plus que le caprice qui en avait donné la pensée. » 
Quelques mois après, le comte de Toulouse abandonnait la 
Levantine, dont il ne paraît pas avoir eu d'enfants, et épou- 
sait en nouvelles noces une princesse d'Aragon. 

La chypriote se retira à Marseille; elle y vivait dans une 
amère retraite, lorsqu 'arriva devant cette ville une flotte, por- 
tant à la quatrième croisade de nombreux guerriers flamands, 
60US la conduite du châtelain de Bruges, Jean de Nesle. Ils 
se virent forcés d'hiverner à Marseille. La princesse grecque 
malgré tant de secousses avait, paraît-il^ conservé ses char- 
mes d'autrefois; elle enflamma d'amour un des chevaliers 



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DU LEVANT 40 

flamands, dont la chronique nous tait malheureusement le 
nom. L'imagination du jeune étranger s'exalta à Touïe de la 
naissance illustre de sa chère princesse; il Tépousa et se per- 
suada que devenu le gendre et l'héritier d'un Commène, il ob- 
tiendrait en Orient tout ce que son ambition pouvait désirer. 
Ses compagnons ravis de l'aventure lui promirent leur appui 
et tous ensemble mirent à la voile pour Acre. Le bon cheva- 
lier, tout radieux d'espoir, ne doutait pas qu'Amaury de Lu- 
signan, successeur de Guy, satisfait d'être roi de Jérusalem, 
ne lui cédât volontiers le royaume de Chypre. « Son illusion, 
dit encore M. de Mas- Latrie, fut de courte durée. » Quand 
le rçî Amaury ouït sa requête, dit le chroniqueur, » si le tint 
« à fol et à musart; il lui commanda de vuider aussitôt sa 
« terre, s'il ne voulait perdre la vie. Personne ne conseilla 
« au chevalier de demeurer dans le pays; il se hâta bien 
a vite d'en sortir et se retira en Arménie. » On n'entendit 
plus jamais parler de lui, ni de sa romanesque chypriot. 
N'y aurait-il pas dans ces existences étranges du moyen âge, 
jetées par les caprices du sort dans les plus incroyables odys- 
sées, matière encore à plus d'un beau roman de chevalerie, à 
plus d'un drame plein de situations imprévues? Chypre, Acre, 
Rome, la Normandie, Toulouse et Marseille, les hauts châ- 
teaux de Chypre, l'invasion des soldats anglais, le vieux pa- 
lais de Saint-Jean d'Acre, le long voyage jusqu'en Touraine, 
le brillant Raymond de Saint-Gilles, la pauvre petite princesse 
bretonne captive des Anglais, le beau rêve de Toulouse^ les 
sombres désillusions de Marseille; puis ce nouveau roman, 
ce jeune croisé des bords du Rhin, ces deux amoureux si fous 
d espérance et de chiméri^|ues projets et ces bons compagnons 
flamands si naïvement crédules qui se voient déjà grand sé- 
néchal et grand connétable du nouveau royaume, et cette fin 
piteuse après une si belle entrée en matière, cette triomphante 
épopée qui se termine si brusquement sous la parole injurieuse 
du roi de Jérusalem; cette fille d'usurpateur et d'empereur, 
cette descendante des Commène, cette comtesse de Toulouse 
qui devient la femmed'un cadet de famille, coureur d'aventures 
et quémandeur de couronnes! L'histoire ofiFre-t-elle beaucoup 
d'exemples d'élévations plus brusques et de chutes plus rapides ? 



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5o LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

La longue dynastie des Lusignan de Chypre a frappé^ 
nous Tavons dit, de nombreuses monnaies, qui constituent 
une des plus belles séries de la numismatique du moyen âge. 
Sur celles d'argent, qui sont de beaucoup les plus communes, 
figure généralement Teffigie du souverain, la couronne en 
tête, le sceptre en main, assis sur un trône que supportent deux 
lions accroupis. Seul Pierre I", en place du sceptre, porte un 
glaive. Du temps oîi il n'était que comte titulaire de Tripoli, 
sous le règne de son père, Hugues IV, il avait fondé l'ordre 
des chevaliers de l'Épée, destiné à faire aux infidèles une 
guerre sans trêve ni merci. La noble^^çonfrérie continua 
d'exister lorsque Pierre fut monté sur le trône et fut égale- 
ment protégée par ses successeurs. C'est en souvenir de cette 
fondation que Pierre I*' s'est fait figurer sur ses monnaies 
avec son épée au poing ; ce fut un prince militaire, un vrai 
roi chevaleresque ; il conquit la Caramanîe sur la côte asiati- 
que et ne craignit pas d'aller attaquer jusque sur son terri- 
toire le puissant soudan d'Egypte auquel il enleva la ville 
d'Alexandrie qui fut livrée au pillage. Deux fois il parcourût 
l'Europe, cherchant à réveiller les courages endormis des 
princes et des seigneurs d'Occident. De retour dans son 
royaume il y apprit les coupables déportements de la reine 
Éléonore d'Aragon et se livra par vengeance aux plus folles 
cruautés; il persécuta si fort sa noblesse qu'elle finit par se 
soulever contre lui. Le 1 6 janvier iBôg, le glorieux vainqueur 
d'Alexandrie tomba sous les coups des conjurés que guidait 
peut-être son propre frère, le prince Jean de Lusignan. 

Sur les monnaies des princes chypriotes, on aperçoit dans 
le champ de la pièce, à côté du trône sur lequel figure l'effigie 
royale, l'écu portant le lion de Chypre. Plus tard, l'écu est 
écartelé de Chypre, de Jérusalem et parfois d'Arménie. Sur 
quelques pièces de cuivre figure une haute porte crénelée; 
c'est la porte royale de la ville de Nicosie, la capitale du 
royaume. 

Des ordonnances nombreuses réglaient le cours de la mon' 
naie chypriote, qui était tout entière entre les mains de la 
couronne, sans que les Lusignan aient jamais autorisé aucun 
de leurs vassaux à user d'un droit qu'ils se réservaient pour 



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DU LEVANT / 5, 

eux seuls. La monnaie d'or frappée par les prerfiiers de ces 
princes est d'un titre extrêmement bas, et contient en réalité 
une beaucoup plus forte proportion d'argent que d'or; aussi 
les besants de Chypre sont-ils d'une couleur très-pâle et dans 
tout le Levant on les désignait sous le nom de besants blancs, 
bisanti bianchL Quant aux types qui y figurent, les premiers 
rois de Chypre, les Hugues et les Henri, pour ne point en- 
traver les habitudes séculaires de la population vaincue, s'at- 
tachèrent à imiter les anciennes monnaies byzantines qui 
avaient eu jusque-là cours dans l'île et se firent représenter 
en grand costume de la cour de Byzance. En tous points 
semblables aux effigies si caractéristiques des empereurs d'O- 
rient, avec leurs visages aux traits immobiles et tirés, ils 
figurent sur ces monnaies, debout* la main appuyée sur une 
longue croix, la tête couverte d'une haute couronne constellée 
de pierreries, la robe flottante et chargée de larges bandes éga- 
lement ornées de pierres précieuses. Sur la face opposée appa- 
raît l'éternelle représentation du Christ byzantin, bénissant 
de sa main droite levée et serrant de la gauche le livre des 
évangiles sur sa poitrine. Par une bizarrerie dont la raison 
d'être est encore inexpliquée, et qui est commune à de très- 
nombreuses monnaies des empereurs d'Orient, ces besants de 
Chypre sont concaves sur une de leurs faces et convexes sur 
la face opposée, disposition que les archéologues expriment 
par le terme scyphate, du grec scyphos, coupe, cupule. Il se- 
rait plus simple de dire monnaies cupulaires ou cupuli' 
formes. 




Besant blanc du roi Hugues Tde Chypre. 

Parmi tant de monnaies chypriotes, besants blancs, gros, 
demi-gros, deniers, sixains, karats et caroubles, frappés par 



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52 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

les vingt rois de la maison de Lusignan, nous citerons en- 
core les pièces d'argent du roi Jacques II, à cause de leur 
beauté et de leur extrême rareté ; elles représentent le fameux 
bâtard chevauchant sur un coursier richement caparaçonné, 
et sont imitées des cavalotti, monnaies italiennes qui joui- 
rent pendant quelque temps d'une grande vogue sur les mar- 
chés du Levant. Il est à peine nécessaire de dire que leur 
nom provenait précisément du cheval qui supportait le royal 
personnage. 




Gros d'argent, dit cavalotto^ da roi Jacques II de Chypre. 

On retrouve en quantité considérable sur le territoire de 
Chypre de petites monnaies de cuivre rouge au type du lion 
des Lusignan et portant aussi le nom du roi Jacques II ; elles 
furent frappées durant les troubles incessants de ce règne et 
ce sont elles sans doute auxquelles fait allusion le Père Lu- 
signan, l'historien de la royale maison, dans cette phrase de 
ses écrits : « Le roi Jacques se trouvant en grande nécessité 
« d'argent prist tous les chaudrons d'airain qui estoient 
« aux baings publics etjit battre d'iceux plusieurs sortes de 
« monnoyes. » 

D'autres pièces chypriotes rappellent encore des événe- 
ments importants ou douloureux de l'histoire du petit 
royaume chrétien. Un denier de billon portant les armes de 
Gènes et le nom de la ville de Famagouste en légende, est 
un souvenir curieux de la prise de cette vieille cité maritime 
par les Génois. C'était une des deux capitales de l'île, et tan- 
dis que les Lusignan se faisaient sacrer rois de Chypre dans 
la cathédrale de Nicosie, c'était dans celle de Famagouste, 
l'ancienne Arsinoé, qu'ils ceignaient la couronne de Jérusalem, 
couronne titulaire, hélas ! mais non moins précieuse à leurs 



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DU LEVANT 53 

yeux. Les Génois profitant des désastres qui fondirent sur le 
malheureux royaume chrétien, sous le règne de Pierre II, le 
Pierrin ou petit Pierre des chroniqueurs, s'emparèrent de 
cette ville dont Timportance était grande pour leur commerce 
du Levant. Avec cette opiniâtreté qui les caractérisa dans 
toutes leurs entreprises, ils s*y maintinrent pendant près d*un 
siècle, malgré les efforts des successeurs de Pierre II pour leur 
arracher cette conquête et laver ainsi cette profonde souillure 
de rhonneur national. 

De grandes monnaies de cuivre frappées elles aussi à Fa- 
magouste et qu'on retrouve communément en Chypre, n'ap- 
partiennent plus à répoque même des Lusignan, et par con- 
séquent au vrai moyen âge, mais elles sont un souvenir in- 
téressant d'un siège mémorable entre tous. Ce sont des 
monnaies obsidionales, frappées à Famagouste par ordre du 
célèbre Marc Antonio Bragadin, pendant la lutte suprême 
que Venise, encore maîtresse de Chypre, y soutint en iSji, 
contre les Turcs partout triomphants. On sait que ce siège 
qui coûta cinquanre mille hommes au sultan se termina par 
le martyre du grand capitaine; SDn vainqueur le fit écor-» 
cher vif. Sur ces monnaies on lit les légendes suivantes, noble 
témoignage de fidélité à l'adresse de cette république qui 
avait si bien su apprendre à ses enfants à mourir pour sa dé- 
fense et sa grandeur : Pro regni Cypri prœsidio : pour la 
défense de Chypre, Venetorum Jides inviolabilis : à Venise, 
inviolable fidélité; au-dessus on voit l'effigie du lion de Saint- 
Marc et, caprice singulier, celle d'un petit Cupidon, frêle 
amour voltigeant soutenu sur ses ailes délicates, symbole 
touchant de Vinviolable amour des Vénitiens de Chypre pour 
leur mère-patrie. 

Beaucoup de monnaies frappées par les derniers Lusignan 
portent diverses contre-marques monétaires ou signes con- 
ventionnels que gravaient sur les deux faces de la pièce, avec 
des coins spéciaux, les ouvriers des ateliers vénitiens. On 
leur restituait de la sorte le privilège de la circulation offi- 
cielle qu'elles avaient perdu par le fait même de la conquête 
italienne. 

Rhodes, sous la domination des chevaliers de Saint-Jean, 



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54 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

est fort intéressante au point de vue numismatique. C'est une 
belle et riante avant-garde de l'Asie, pour qui traverse la mer 
Egée, que cette île si riche et si fertile, avec sa vieille capitale 
aux mille blasons, avec ses belles campagnes, sçs trois cents 
villages, et sa population grecque si animée et si pittoresque. 
A3mirablement située en face de la côte de Caramanie, que 
dominent de belles montagnes éblouissantes de neige, Rhodes 
a pour voisines un groupe charmant d'îles secondaires qui, 
presque toujours, dans les temps anciens, comme au moyen 
âge, dépendirent d'elle et suivirent sa changeante fortune. 
Dans l'antiquité, Rhodes adorait Apollon, le brillant Helios, 
auquel elle était consacrée, et sur beaucoup de ses monnaies 
figure une admirable tête du dieu, tête radiée, à la chevelure 
flottante ; sur le revers on aperçoit les gracieuses armes par- 
lantes de l'île des Roses, une rose, une sorte de rose du moins, 
pas telle de nos jardins, plus primitive et quelque peu my- 
thologique I. Au moyen âge ce fut un contraste horrible et, 
pendant longtemps on ne vit plus à Rhodes que les affreuses 
monnaies byzantines, œuvre maladroite et souvent grotes- 
que d'ouvriers incultes et grossiers ; elles circulaient dans 
ces contrées comme dans toutes les autres provinces de l'em- 
pire grec. 

Vers la première moitié du xin* siècle se place un fait 
curieux, plus encore au point de vue numismatique qu'au 
point de vue purement historique, et qui valut à Rhodes des 
monnaies plus intéressantes, mais plus laides encore que 
celles des empereurs de Byzance. Ce fait constitue un des 
seuls exemples de monnayage pratiqué pendant toute la durée 
de l'empire d'Orient par des autorités grecques secondaires. 
On connaît bien une pièce frappée par un seigneur grec de 
Thessalonique, et nous avons déjà parlé de celles qui furent 
émises en grand nombre par Isaac, despote de Chypre. Mais 
le premier de ces princes était alors prétendant, à l'empire, et 
nous savons que le second était simplement un rebelle qui 
avait fini par proclamer son entière indépendance. Quant aux 

I. La fleur qui figure au revers des monnaies de Rhodes est en réa- 
lité celle du balaustium ou grenadier satnrage. 



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DU LEVANT 55 

despotes grecs d'Épire et de Thessalie^ qui frappèrent aussi 
monnaie et dont nous parlerons plus loin, ce furent égale- 
ment des princes tout à fait indépendants des empereurs 
d'Orient ; presque toujours en lutte avec eux, ils fondèrent 
leur puissance sur les ruines mêmes du premier empire 
grec, et n'eurent en somme pas plus d'attache avec By- 
zance que les Commène^ souverains de Trébizonde, ou les 
princes francs d'Attique et de Morée. Les empereurs d'Orient . 
se montrèrent] donc toujours, à l'endroit de leurs vassaux pro- 
prement dits, jaloux à l'excès de leurs privilèges régaliens, en 
particulier du droit de frapper monnaie. Ceux d'entre, eux 
qui s'en emparèrent, ne le firent qu'en état de rébellion, ou 
du moins à la suite de circonstances qui avaient momentané- 
ment, mais gravement affaibli l'autorité impériale. Ce fut 
très-probablement le cas des deux frères Léon et Jean Gaba- 
las, qui régnèrent à Rhodes au xiii* siècle et qui y ont frappé 
de curieuses monnaies de cuivre qu'on retrouve parfois encore 
dans les villages de l'intérieur. On possède peu de données 
historiques sur ces dynasties rhodiotes; on sait cependant que 
le premier d'entre eux, Léon Gabalas, issu probablement 
d'une famille Cretoise, se révolta contre l'empereur, et qu'il 
fallut envoyer à Rhodes, pour le réduire, une flotte grecque 
sous le commandement du grand domestique Andronic Pa- 
léologue. Mais comme les monnaies de ce même Léon Gaba- , 
las affirment précisément dans leurs légendes une soumission 
complète à l'endroit de l'autorité impériale, et qu'il s'y inti- 
tule simplement le césar Gabalas^ serviteur de l'empereur^ 
il semble que le seigneur de Rhodes, un moment révolté, dut 
bientôt faire sa soumission et obtenir son pardon à peu près 
complet. Ce qui le prouve plus sûrement encore, c'est que 
son propre frère lui succéda dans cette sorte de lieutenance 
de l'île. Mais bien que Léon Gabalas ait tenu à faire montre 
sur ses monnaies de sentiments de profonde déférence à l'en- 
droit de l'empereur, il fallut sans doute des circonstances 
toutes spéciales pour rendre possible ce monnayage du césar 
grec, circonstances amenées par l'affaiblissement extrême de 
l'autorité impériale et par l'éloignement où Rhodes se trouvait 
de Nicée, alors capitale de l'empire. 



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56 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

Le frère du césar Léon, Jean Gabalas, qui lui succéda à 
Rhodes, a, lui aussi, frappé des monnaies dont quelques- 
unes nous ont été conservées, mais il n'y prend que le titre 
de gouverneur de Rhodes, sans y ajouter celui de césar. Sous 
son gouvernement, en 1249, Rhodes fut surprise par des 
aventuriers génois que vinrent aider cent chevaliers francs de 
la suite de Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe. 
Vatatsès, empereur de Nicée, expédia aussitôt une flotte 
puissante qui réussit, après de longs combats, à chasser les 
envahisseurs. 

Après les frères Gabalas, d'autres seigneurs plus ou moins 
indépendants et presque tous Génois 3'origine, continuèrent 
à gouverner Tîle de Rhodes jusqu'à la conquête musulmane 
qui précéda de quelques années celle des chevaliers de Saint- 
Jean. De nombreuses monnaies de cuivre à types bizarres, et 
qu'on retrouve fréquemment dans l'île, ontété frappées par ces 
princes insulaires qui tenaient à la fois du baron féodal et du 
véritable chef de pirates. Seulement ces monnaies sont ano- 
nymes, c'est-à-dire qu'elles ne portent ni le nom, ni le titre de 
celui qui les fit frapper, preuveîcertaine que Fautbrité des suc- 
cesseurs des Gabalas s'était singulièrement humiliée devant 
l'astre naissant de leurs suzerains les Paléologues, ces suc- 
cesseurs des Lascaris de Nicée, qui avaient réussi à ressaisir 
le sceptre même de Byzance. Bien loin de rappeler le nom de 
ces tyrans des îles, abdiquant toutes prétentions devant l'au- 
torité impériale renforcée, ces curieuses monnaies portent 
simplement de grossières et informes représentations de 
l'étrange blason des Paléologues. Ce blason, qui ressemble à 
s'y méprendre à un grand B, n'est autre, dit-on, que la repré- 
sentation grossière d'un briquet, d'un « fusil », comme on 
disait jadis, et, chose curieuse, les mêmes armes figurent ac- 
tuellement sur l'écu des princes de Serbie, comme héritiers 
de Lazare II, despote de S^bie, époux d'Hélène Paléologue, 
nièce de Constantin XIV, dernier empereur de Constanti- 
nople. Hâtons-nous de dire que rien n'est moins certain 
que cette explication du curieux emblème des Paléologues. 
Lorsque les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, con- 
duits par Foulques de Villaret, se furent emparés de Rhodes 



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DU LEVANT - 5; 

en ■ 1 3o9 sur les émirs musulmans de Carie, il y avait long- 
temps, on le sait, que leur ordre était constitué. Longtemps 
leur siège principal avait été en Syrie, et tant qu'il y eue sur 
cette terre des croisades une possibilité de résistance contre 
le flot montant de Tinvasion musulmane, les chevaliers s'y 
maintinrent avec une énergique opiniâtreté. A Saint-Jean 
d'Acre, ils combattirent en désespérés et prirent une part glo- 
rieuse à cette liitte suprême.- Puis les débris de leur ordre ga- 
gnèrent Chypre, où les rois Lusignan leur offrirent un asile 
qu'ils devaient leur disputer bientôt. Enfin vingt ans plus 
tard, les chevaliers, à la recherche d'un nouvel établissement, 
firent la conquête de Rhodes et des îles environnantes oU 
l'Ordre devait se niaintenir pendant plus de deux siècles. 
Jusqu'à cette date les grands maîtres, bien qu'investis de si 
hautes fonctions, n'avaient jamais, à proprement parler, 
exercé la puissance souveraine sur aucun territoire de quelque 
étendue; aussi n'avaient-ils point encore frappé monnaie. 
Mais très-peu d'années après la prise de Rhodes, l'ordre de 
Saint-Jean, héritier de la majeure partie des biens immenses 
dont les templiers avaient été dépouillés, acquit de ce fait 
une extension considérable ; son importance politique prit un 
développement extraordinaire,^ et l'on comprend sans peine 
que, parmi tant de privilèges nouveaux. Foulques de Villaret 
ne négligea point celui qui lui permettait de faire frapper 
monnaie ; il y était du reste contraint par le fait de la pos- 
session par rOrdre du territoire de Rhodes et des îles voisines. 
Il fallait de toute nécessité créer une monnaie nouvelle pour 
cette population de nouveaux sujets, population considéra- 
blement augmentée par l'arrivée d'une 'foule d'étrangers ac^ 
courus à Rhodes à la suite de la conquête. 

Tous les successeurs de Foulques de Villaret ont fait frap- 
per monnaie à leur nom et à leur effigie, non-seulement à 
Rhodes, mais encore après la translation de l'ordre à Malte. 
Tous ont monnayé, à deux ou trois exceptions près, jusqu'à 
l'époque où l'ordre déchu et dégénéré s'effondra presque sans 
lutte devant les soldats de Bonaparte. Nous avons donné plus 
haut la raison de la rareté extrême des monnaies des grands 
maîtres, du moins de celles qui furent frappées à Rhodes et qui 



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58 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

seules nous intéressent aujourd'hui. En outre, grâce à l'isole- 
ment même de Rhodes, située en face de contrées ouvertement 
hostiles ou presque barbares, ces monnaies des chevaliers 
n'eurent qu'une circulation fort restreinte, et c'est à peine si 
elles sortirent de l'île et des territoires occupés par l'Ordre. 
Aussi, pour les retrouver, faut-il aller à Rhodes même, et 
non pas seulement dans la capitale de Tile, mais il faut, ainsi 
que nous l'avons fait lors de notre dernier voyage en Orient, 
j)énétrer dans l'intérieur du pays, parcourir un jour de grande 
fête ces riants et populeux villages, où se presse, vêtue de ses 
plus beaux costumes nationaux, une population ordinaire- 
ment dispersée dans les campagnes environnantes. Ces jours- 
là, les femmes de Rhodes, aux traits si purs, à la charmante 
coiflfure, portent entrelacées dans leur chevelure opulente de 
longues guirlandes de vieilles monnaies d'or et d'argent. 
Parmi ces ornements communs à toutes les coquettes beau- 
tés d'Orient, on retrou ve parfois une rare monnaie de quelque 
grand maître pêle-mêle avec les sequins de Venise et les pièces 
d'or des califes ; mais, hélas ! les paysannes de Rhodes n'en 
sont plus à ignorer la valeur de toutes ces vieilleries, et c'est 
à prix d'or qu'elles consentent à se défaire de leurs antiques 
et gracieux atours. 

Rien de plus caractéristique que les types qui sont gravés 
sur ces vieilles pièces d'argent des chevaliers de Saint-Jean. 
Sur les monnaies de cette même île de Rhodes, où figuraient 
jadis la tête du soleil et les plus belles fleurs, parurent, depuis 
Foulques de Villaret, les effigies vénérables des grands 
maîtres, gravement agenouillés dans l'attitude de la prière 
devant la croix à double traverse ou croix patriarcale qui 
était celle de l'Ordre. Les chefs de cette milice célèbre, ces 
moines guerriers de haute naissance qui gouvernaient la 
plus nombreuse et la plus brillante chevalerie de la chré- 
tienté, dont les lointaines commanderies atteignaient les 
rivages les plus reculés, ces chefs audacieux dont le nom rem- 
plissait d'effroi l'âme des princes musulmans, se sont fait 
représenter sur leurs monnaies dans cette humble posture, la 
tête nue, en simple froc monacal, avec la croix sur la poitrine 
et le capuchon rejeté sur les épaules. Le' même type se répète 



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DU LEVANT Sg 

sur les monnaies d'argent de chacun d'eux. L'unique dif- 
férence consiste dans la légende indiquant les noms et les pré- 
noms du nouveau titulaire et dans un petit écusson jeté dans 
le champ de la pièce et qui porte ses armes. C'est ainsi que 
les monnaies de l'Ordre, comme les vieilles murailles de la 
ville de Rhodes, et toutes ces antiques demeures des cheva- 
liers où sont sculptés tant et de si nobles écussons, deviennent 
une sorte de galerie héraldique élevée à la gloire des grands 
maîtres et de leurs glorieux blasons. En examinant de près, 
sur ces médailles, les effigies de ces hommes agenouillés, en 
contemplant leurs visages austères au front dénudé, à la 
barbe longue et flottante, à la physionomie ascétique, on se 
sent pris de la vénération des grandes choses d'autrefois; On 
devine que l'artiste inexpérimenté s'est appliqué, sans grand 
succès peut-être, mais avec un naïf et pieux respect, à rendre 
la physionomie véritable de tant de héros ; on croit voir 
revivre tous ces preux guerriers, à la fois prêtres et soldats, 
qui portaient fièrement la cotte de mailles sous la robe du 
moine; on se rappelle leur grandeur, on revoit en imagina- 
tion toute cette brillante épopée chrétienne, les galères de 
Tordre, tout étincelantes des feux des épées et des cuirasses, 
cinglant vers la côte d'Asie, et, flottant sur le plus haut des 
mâts, ce grand oriflamme chargé de la croix de l'Ordre, terreur 
des armées musulmanes ; on aime à se figurer cette île de 
Rhodes, citadelle vivante dressée par la chrétienté comme un 
défi en face du monde sarrasin ; on se prend d'admiration 
pour tous ces capitaines dont pas un ne passa de vie à tré- 
pas sans avoir fait quelque grande chose au profit de la 
chrétienté. En passant en revue toutes ces précieuses mon- 
naies où sont inscrits tant de noms célèbres, on revoit chaque 
grand maître récitant son oraison avant de marcher au com- 
bat; on revoit cet Élion de Villeneuve qui couvrit son île 
de châteaux et de forteresses, et dont la flotte, unie à celles du 
pape, de Venise et de Chypre, enleva Smyrne aux infidèles; 
ce Déodat de Gozon qui vainquit en combat singulier quel- 
que animal terrible, un simple crocodile peut-être, devenu 
ia terreur de Rhodes, et dont la mort lui valut le titre à'extinc- 
tor draconis; cet Hérédia surtout, un des hommes les plus 



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6o LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

éminents de son siècle, ce négociateur attitré des papes et des 
rois, qui refusa si noblement de se faire racheter avec les de- 
niers de l'Ordre, quand il fut tombé aux mains des Turcs 
dans la campagne de Corinthe, affirmant qu*il valait mieux, 
pour le bien de la chrétienté, consacrer cette somme à laf- 
franchissement de quelques jeunes chevaliers qu'à celui d'un 
vieillard comme lui; cet ami du pape Grégoire IX, que le 
vieux pontife prisait si fort, qui le ramena sur ses vaisseaux 
lors de son retour d'Avignon à Rome, et dont Tévêque de 
Sinigaglia, son compagnon de traversée, nous fait le tableau 
suivant : « haut de taille, la barbe longue et bifurquée, assis 
a au milieu de la tempête, au gouvernail de sa galère, entouré 
« de ses chevaliers, et conduisant sûrement le Saint-Père 
« dans la capitale du monde. » Il faudrait les citer tous à 
mesure que leurs diverses monnaies font revivre leurs grands 
noms : et ce Philibert de Naillac, un des glorieux vaincus de 
Nicopolis,qui, pendant vingt-cinq ans, à la tête de ses galères, 
parcourut en triomphateur toutes les mers d'Orient ; ce Jean 
de Lastic, qui, par deux fois, força Timmense armée du sultan 
à lever le siège de Rhodes : ce Pierre d'Aubusson, qui durant 
trois mois, du haut de ses murailles, soutint avec ses cheva- 
liers une lutte heureuse contre une armée cinquante fois plus 
forte : ce Fabrice del Carretto, qui mourut de douleur en 
voyant échouer, grâce à l'inertie des princes chrétiens, ses 
plans audacieux de diversion contre les forces croissantes du 




Monnaie d'argent do grand maître Raymond-Bérenger. 

sultan de Constantinople : ce Philippe Villiers de l'Isle-Adam 
enfin, le plus brave peut-être parmi tant de braves^ et qui s'im- 



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DU LEVANT 6i 

mortalisa par cette dernière défense de Rhodes, défense si 
héroïque qu'elle attira sur les chevaliers. le respect ému de 
leur sauvage vainqueur et contribua plus à la gloire de TOrdre 
que le plus éclatant triomphe. On a retrouvé depuis peu 
d'années des monnaies de presque tous ces grands maîtres; 
parfois leur.effigie y fait place à celle de saint Jean, le patron 
de l'Ordre, ou bien encore à celles de l'agneau pascal, ou d'un 
ange assis au tombeau du Christ. Leurs monnaies d'or sont 
pour la plupart imitées des sequins de Venise ; seulement 
au lieu du doge agenouillé aux pieds de saint Marc, on y voit 
le grand maître aux pieds de saint Jean. 



VI 



EMPEREURS LATINS DE CONSTANTINOPLE, 

ROIS DE SALONIQUE, 

DESPOTES d'ÉPIRE ET DE THESSALIE. 



La quatrième croisade, cette grande expédition militaire 
qui précipita du trône les empereurs grecs et se termina par 
la prise de Constantinople, fit, on le sait, la fortune de Venise, 
qui se réserva des privilèges énormes et se fît payer son appui 
et ses flottes de transport au prix des plus riches territoires 
de l'empire, des meilleurs rivages et des îles les plus fertiles. En 
même temps qu'elle triplait et quadruplait ainsi la puissance 
vénitienne, la quatrième croisade fondait à Constantinople 
un empire latin, à Salonique un royaume également latin, 
avec de nombreuses principautés franques vassales, en Thes- 
salie, en Morée, en Attique, et semait, cette fois encore à 
l'avantage de Venise, les mers de l'Archipel d'innombrables 
petites seigneuries italiennes, dispersées dans toutes les Cy- 
clades, et qui toutes eurent, grâce au commerce ou à la 
piraterie, leur époque de richesse, quelques-unes même leurs 
jours de grandeur relative. 

De tous ces bouleversements imprévusquisuivirentla chute 



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1 



6a LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

de l'empire grec, nous ne retiendrons que deux faits dont l'im* 
portance fut capital^ au point de vue du monnayage nouveau 
importé dans les anciennes provinces byzantines par les con- 
quérants latins. L'étude des séries monétaires frappées dans 
les principautés latines nées de la quatrième croisade, forme 
en effet un corollaire important à celle de la numismatique 
des princes croisés proprement dits, habitant la Syrie, la 
Palestine et Chypre. Le premier de ces faits est précisément 
rinfluence énorme que surent se ménager les Vénitiens dans 
la nouvelle politique d'Orient, soit par l'autorité que leur 
donnaient leurs immenses possessions disséminées dans tout 
Pempire, soit par l'immixtion générale de leurs concitoyens 
dans tous les pouvoirs, dans toutes les juridictions, dans tous 
les privilèges. Le second fait est l'organisation d'après le 
système féodal franc de toute cette portion de territoire qui 
échut en partage à Baudouin de Flandre, le nouvel empereur 
latin, et à l'armée même des croisés, de toute cette portion du 
moins dont ils réussirent à s'emparer avant que d'autres com- 
pétiteurs plus prompts ou mieux préparés, princes grecs ou 
souverains du voisinage, s'y fussent installés à leur guise. 
Cette organisation à la franque ne put guère prendre pied 
dans les environs même de Constantinople, sur les territoires 
concédés directement à l'empereur, ni dans le royaume de 
Salonlque, en Macédoine et en Thrace, car les nouveaux 
domaines des Baudouin de Flandre et des Boniface de Mont- 
ferrat demeurèrent trop peu de temps aux mains de leurs 
successeurs ; mais elle se maintint pendant plus de deux siècles 
en Attique et en Morée, pendant un siècle et plus en Eubée 
et sur les bords du golfe de Corinthe, à Salone et à Lépante ; 
elle s'y maintint avec tous ses caractères, avec toutes les at- 
tributions, tous les droits seigneuriaux qui en dépendaient, 
celui de frapper monnaie par conséquent, qui fut là, comme 
il l'était ailleurs, un des plus importants de tous. 

Les privilèges que les Vénitiens se réservèrent au moment 
de la conquête nous donnent, selon toute probabilité, la clef 
d'une énigme qui a longtemps embarrassé les archéologues • 
nous voulons parler de l'absence absolue de pièces frappées 
à l'effigie des empereurs latins, qui se sont cependant suc- 



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DU LEVANT 63 

cédé à Constantinople durant un espace de ciaquante-sept 
ans et quelques mpis, depuis la conquête de 1204 jusqu'au 
triomphe de Michel Paléologue et la fuite de Baudouin II 
dans la nuit du 24 juillet 1261. On ne possède aucune mon- 
naie portant le nom d'un seul de ces princes, aucune même 
qu'on puisse, en dehors de cette particularité décisive, 
leur attribuer avec quelque vraisemblance. On pourrait 
à la* rigueur admettre que les empereurs d'Orient n'eurent 
pas l'occasion de frapper monnaie^^ux types latins, comme 
le firent les princes francs d'Attique et de Morée, et que leur 
situation au cœur de l'ancien empire, dans cette Byzance 
toute pleine des souvenirs séculaires des descendants de 
Constantin, dut les engager, dans un but essentiellement po- 
litique, à ne point changer le monnayage primitivement établi 
et à se faire représenter sur leurs propres espèces dans l'ap- 
pareil de ceux qu'ils avaient détrônés, à frapper en un mot 
des monnaies de types purement byzantins ; mais pas plus 
que d'autres celles-ci n'ont encore été retrouvées. Le fait est 
surprenant pour qui connaît l'invariable coutume qu'avait 
tout prince du moyen âge de faire frapper monnaie à son 
coin, immédiatement après son avènement. On cite bien un 
passage du chroniqueur Nicétas Choniatas qui nous apprend 
a qu'à l'arrivée des Latins, ce que l'antiquité avait jugé 
k d'un grand prix, devint tout à coup une matière commune, 
a et que ce qui avait coûté d'immenses trésors (les statues de 
a bronze) fut changé par eux en pièces de monnaie de peu 
a de valeur. » On a bien, sur la foi de ce passage, classé aux 
empereurs latins d'Orient dans les collections de médailles 
byzantines, un certain nombre de pièces de cuivre qui se 
retrouvent fort communément à Constantinople et dans ses 
environs, et qui rentrent dans la classe des monnaies dites 
anonymes pieuses, parce qu'au lieu de l'effigie et du nom du 
prince, on y voit figurer le Christ, la Vierge ou quelque per- 
sonnage sacré avec une invocation religieuse pour toute lé- 
gende. Mais ce sont là de simples présomptions manquant 
des conditions de certitude nécessaires à toute affirmation réel- 
lement scientifique^ et il serait aussi logique d'attribuer ces 
monnaies de cuivre à quelque empereur grec de Byzance, pré- 



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04 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

décesseurou successeur immédiat des princes latins. En tout 
cas, quand bien même il serait prouvé que ces derniers ont réel- 
lement fait frapper cette monnaie decuivre, etquec'estd elleque 
parle, en termes si vagues, l'historien Nicétas, il n'en resterait 
pas moins avéré qu'on ne connaît actuellement d'aucun d'eux 
ni une pièce d'or, ni une seule pièce d'argent; et pour les 
successeurs sur le trône de Byzance de ces empereurs grecs 
qui ont tant frappé monnaie, et surtout monnaie d'or, il y a 
là un fait anormal, mais positif, et qui demande une explica- 
tion rationnelle. Cette explication, nous l'avons dit, réside 
selon toute apparence dans la prépondérance même que Venise 
sut se ménager dans les affaires d'Orient. Les Vénitiens, ces 
négociants sans pareils, qui avaient partout réussi à accaparer 
tant de privilèges, durent, sans doute aussi se faire adju- 
ger, au moment du partage, le droit si lucratif de fournir la 
monnaie d'or et d'argent nécessaire au nouvel empire, et si 
on ne retrouve pas celle des souverains latins de Byzance, 
c'est qu'elle n'a jamais existé. Nous ne possédons pas mal- 
heureusement le texte de la convention additionnelle qui 
dut être signée à ce sujet entre les Vénitiens et les chefs 
de la croisade, mais on peut presque affirmer, en présence des 
faits que nous venons de relever et /les nombreux exemples 
qui nous éclairent sur ce que fut partout la prévoyante poli- 
tique vénitienne, que Henri Dandolo, ce vice-empereur de 
Constantinople, sut faire également sur ce point la part du 
lion à sa patrie, et que le bénéfice de la circulation monétaire 
dans toutes les provinces de l'empire latin de Byzance, dut être 
réservé aux seules espèces émises par les ateliers vénitiens. 
Les Vénitiens devinrent entrepreneurs officiels de la monnaie 
de l'empire; ils en inondèrent tout le territoire conquis par 
les Francs, et si ce monopole ne leur procura pas des béné- 
fices plus considérables, il ne faut en accuser que les infor- 
tunes de toutes sortes qui assaillirent presque aussitôt le 
nouvel État latin, et les progrès si rapides de cette souverai- 
neté grecque de Nicée, où s'était réfugiée l'âme même du 
peuple grec, et d'où partirent si rapidement les coups auxquels 
devait succomber l'œuvre de la conquête de 1204. Nous 
avons vu au début que les Vénitiens avaient également 



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DU LEVANT 63 

obtenu des rois de Jérusalem le privilège de frapper de la 
monnaie d'or dans les villes de Syrie; seulement il n'en fut 
point à Constantinople comme à Sain t-Jean-d' Acre, à Tyr et 
à Tripoli, où les Vénitiens frappèrent des besants à types 
spéciaux, avec des légendes à caractères arabes. Dans Tempire 
d'Orient, il semble que ce fut simplement la monnaie véni- 
tienne elle-même portant ses types accoutumés, le doge aux 
côtés de saint Marc, le Christ dans sa gloire ou assis sur un 
trône, qui eut dans toutes ces contrées une immense circu- 
lation. 

Une autre lacune non moins regrettable de la numismati- 
que des croisades, lacune qui n'a pas d'autre origine que la 
précédente, concerne les monnaies des rois lombards de Sa- 
Ipnique, du fameux Boniface de Montferrat et de son fils Dé- 
métrius. Ces monnaies n'ont probablement jamais existé. Ce 
que Venise obtint pour Constantinople, elle dut l'obtenir à 
plus forte raison pour Salonique, qui n'était qu'un royaume 
vassal, et dut s'y réserver également le monopole du mon- 
nayage d'or et d'argent. Et quant aux rois mêmes de Saloni- 
que, leur domination fut si agitée et de si courte durée qu'ils 
ne purent guère s'occuper de disputer à Venise un droit qui 
lui avait été cédé dans un moment où son alliance était indis- 
pensable. Aprçs la mort prématurée de Boniface de Mont- 
ferrat sous les flèches d'une embuscade bulgare, le règne de 
son successeur, le petit roi Démétrius, âgé de deux ans à peine 
au moment de son avènement, s'écoula au milieu des désor- 
dres les plus graves et de l'anarchie la plus désolante. D'un 
côtéj les continuelles révoltes des principaux feudataires, « les 
barons lombards, » contre l'empereur Henri d'Angre, tuteur 
du jeune prince, les entreprises perpétuellement séditieuses 
du régent, le connétable Amédée Buffa, et du baïle du 
royaume, Oberto de Biandrate, de l'autre les attaques inces- 
santes de Joannisa, le terrible roi des Bulgares, ce a chien 
sanguinaire, » comme l'appelle la chronique, et de tous les 
ennemis du royaume nouveau, tant de dangers permanents 
devaient singulièrement nuire à toute organisation régulière. 
De tous ces dangers, le plus redoutable peut-être était le des- 
potat d'Épire. Le nouveau royaume latin n'avait pu, grâce à 

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66 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

l'anarchie générale, s'opposera la fondation de cette puissance 
toute Voisine et ouvertement hostile, qui devairêtre la cause 
si prochaine de sa ruine. Ce fut en effet le second des- 
pote d'Épire, Théodore Commène, qui chassa dès 1222 les 
latins de la capitale de Démétrius de Montferrat et fonda 
cet empire grec de Salonique qui devait bientôt être absorbé 
lui-même par celui des Lascaris de Nicée. 

C'est une histoire encore à peine connue que celle de 
ce despotat d'Épire, fondé au moyen âge, au milieu du 
bouleversement amené par la quatrième croisade ; il en est 
de même de celle de la principauté de Vlaquie ou de Thes- 
salie, qui s'en sépara au bout de quelque temps. La Thessalîe 
était alors plus communément désignée sous le nom de Vla- 
<iuie, Vlackie, terre des Vlaques ou Mégalovlaquie. Si l'his- 
toire de ces contrées au moyen âge n'a jamais encore été traitée 
à un point de vue vraiment scientifique, il faut en chercher 
la raison dans le manque de sources authentiques, dans la 
rareté des documents contemporains, dont plusieurs, parmi 
ceux surtout qui concernent la dernière période du despotat, 
sont écrits dans les dialectes slave, serbe ou albanais, accessi- 
bles à fort peu d'érudits. Jusqu'ici, en dehors de quelques tra- 
vaux en langue grecque, on/ie pourrait guère citer que Cari 
Hopf, comme ayant pu réunir une série de documents assez 
importants pour donner un corps à cette période historique. 
Et pourtant il serait particulièrement intéressant de pénétrer 
plus avant dans l'histoire de ces farouches populations à la 
fois grecques et slaves, de ces despotes du sang byzantin le 
plus pur, puisqu'ils étaient issus de la vieille famille des 
Ange, et qui par le fait de la conquête franque^et du voisi- 
nage de l'Adriatique se trouvèrent en contact incessant avec 
les principautés latines de Morée, avec les aventuriers italiens 
établis dans les îles Ioniennes, surtout enfin avec les princes 
angevins qui régnèrent à Naples après la chute des Hohen- 
staufen. Grâce en effet à leur insatiable et ambitieuse ténacité, 
Charles d'Anjou et ses successeurs sur le trône de Naples, 
s'ils ne purent ceindre la couronne impériale de fiyzance et 
mener à bonne fin les folles revendications de l'héritage des 
Courtenay, réussirent du moins à jouer un rôle souvent pré- 



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DU LEVANT 67 

pondérant dans les affaires de la Grèce moyenne et péninsu- 
laire. Si leurs grands projets de conquête furent sans cessp 
déçus, ces princes français devenus rois d'Italie arrivèrent 
du moins à posséder de vastes et riches provinces sûr le terri- 
toire de Tempire grec démembré ; ils régnèrent près d'un 
siècle et demi sur la Morée tout entière; ils possédèrent une 
partie des îles Ioniennes, Corfou, ce joyau de l'Adriatique, 
Lépante, forteresse redoutable, maîtresse du golfe de ce nom, 
puis une portion des côtes d'Épîre, avec l'Étolie et TAcarnanie, 
cédées de plus ou moins bon gré par les despotes, puis encore 
l'Albanie et ses clans sauvages, si amoureux de leur indé- 
pendance, et ce comté de Durazzo qui fut si longtemps une 
épine au flanc de la puissance vénitienne. 

La création du despotat d'Épire fut l'œuvre d'un homme 
énergique et cruel, puissamment favorisé par les événements 
imprévus qui bouleversèrent l'empire à la suite de la croisade 
de 1204. Michel, de l'illustre famille des Ange, qui venait 
d'être précipité du trône par les Latins, ancien gouverneur 
impérial du Péloponèse, profitant de l'anarchie 'générale, 
songea à se tailler une principauté, soit en Grèce, soit en 
Macédoine. Il était accouru à Constantinople au premier 
bruit du triomphe des croisés, et avait tenté de s'attacher 
à la brillante fortune du marquis de Montferrat. Déçu de 
ce côté, il s'était vite rejeté d'un autre, et, sous prétexte 
d'aller venger la mort de son beau-frère, gouverneur grec 
d'Etolie et d'Acarnanie, massacré par les révoltés de Nico- 
polisS il s'était emparé de toute cette contrée, entraînant 
à sa suite une foule de mécontents et d'aventuriers et jetant 
dans les villes désarmées des garnisons qui lui étaient dé- 
vouées. Jamais les circonstances n'avaient été plus favorables, 
toute espèce d'autorité impériale avait subitement disparu, 
les Vénitiens, trop occupés ailleurs, n'avaient pu songer en- 
core à prendre possession de la vaste étendue de territoire 
riveraine de l'Adriatique, qui leur était échue dans le partage 
et qui ne leur appartenait encore que nominalement. C'était 



I. Ville âonsâante au moyen âge, jadis fondée par Auguste sur k 
péninsule ambraciquei en mémoire d'Actium» 



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68 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

précisément elle que Michel convoitait avec tant d'ardeur. 
Persuadé que la rapidité de ses conquêtes serait seule capable 
d'en assurer le succès, lé prince grec, poussant hardiment ses 
troupes, se trouva maître dans un court espace de tempsî de 
toute cette portion de la péninsule qui s'étend entre l'Adria- 
tique et le versant occidental du Pinde et qui forma jadis le 
royaume de Pyrrhus; c'étaient, outre la province d'Epire 
proprement dite, celles d'Etolie, d'Acarnanie, toute la rive 
septentrionale du golfe de Ck)rinthe, sauf le comté franc de 
Salone, avec Lépante, Janina, alors Joannina, Vonitza, Berat, 
comme villes principales. Arta, l'ancienne Ambracie, située 
vers le fond du golfe de ce nom, fut la capitale du nouvel 
État qui, de sa principale province, avait pris le nom de des- 
potat d'Épire. Tout réussit à l'heureux Michel, il parvint 
même à s'emparer de cette belle et riche Corfou que les Véni- 
tiens avaient été forcés d'évacuer précipitamment, après une 
première et éphémère occupation , et qu'ils ne devaient pos- 
séder définitivement que vers la fin du xiv» siècle. Ils firent 
en attendant à mauvaise fortune bon visage, et l'habile Mi- 
chel, pour calmer quelque peu de profondes blessures d'amour- 
propre, ayant offert de prêter serment à la république, on ac- 
cepta cette offre avec un empressement simulé, bien qu'on 
ne se fît aucune illusion sur la valeur cette suzeraineté déri- 
soire. Quant aux rois latins de Salonique, les proches voisins 
du despote et ses adversaires les plus naturels, ils étaient, nous 
l'avons dit, trop occupés à se défendre contre tous leurs en- 
nemis pour opposer lîne résistance efficace à l'accroissement 
du nouvel État. 

Partout Michel remporta donc de faciles victoires, sauf en 
Morée cependant^ oh il eut l'imprudence de s'attaquer à la 
chevalerie franque et aux deux chefs qui la guidaient en ces 
parages, Guillaume de Champlitte et Geoffroy de Villehar- 
douin. Ces deux frères d'armes suivaient précisément alors la 
côte septentrionale de l'ancienne Achaïe, le long du golfe de 
Lépante, commençant, à la tête de leurs compagnons de la 
croisade et des aventuriers à leur solde, cette bizarre expédi- 
tion militaire, cette longue chevauchée qui mit entre leurs 
mains presque tout le littoral du Péloponèse. Regardé par 



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DU LEVAI^T 69 

les populations grecques comme le champion de leur nationa- 
lité et comme le chef naturel de toute résistance régulière 
organisée contre les envahisseurs, Michel, dans Tespoir secret 
de réunir le Péloponèse à ses autres conquêtes, traversa le 
golfe de Lépante à k tête d'un corps de troupes considérable; 
il débarqua au port de San-Zacharia, à Chiarentza, et fit un 
appel chaleureux à tous les Grecs ; ils accoururent en foule, 
descendant de leurs montagnes ; il en vint de Lacédémone, 
d'Amyklaeae, de Véligosti, Fancienne Mégalopolis, et de cent 
autres villes, et Michel réussit à constituer une véritable 
armée. « Les aventuriers français, dit Buchon, étaient en ce 
« moment occupés à se ravitailler par leur flottille à Kato- 
« Achaia. Au lieu d'attendre Tatta^ue du despote, ils se por- 
c( tèrent résolument à sa rencontre, laissant derrière eux leurs 
(c harnais et leur menue gent*. Leur corps d'attaque ne se 
a composait que de cinq cents hommes montés sur les hauts 
a palefrois alors en usage dans les rangs de la chevalerie 
« franque. Cette masse de chevaux, pesamment armés, péné- 
« trant avec impétuosité dans les rangs des Grecs échelonnés 
a dans les vastes plaines, toutes parsemées d'oliviers, qui 
a s'étendent en avant du cap Chiarentza, y fit un effroyable 
« ravage ; renversés par toutes ces pointes de lances, minces, 
a et serrées comme dans une seule machine de guerre, écrasés 
« par ces lourds chevaux, les cavaliers grecs, légèrement ar- 
ec mes, ne purent opposer aucune résistance ; l'infanterie du 
ce despote eut beau s'élancer à leur secours, le désordre et 
ce répouvante étaient déjà au comble dans cette foule indisci- 
cc plinée : « Ainsi, comme adviennent les grâces de Dieu et 
a les adventures, dit le vieux chroniqueur, le maréchal de 
c< Villehardouin, oncle du jeune prince Geoffroy, les nôtres 
« se combattirent aux Grecs et les déconfirent, et les nôtres 
« ayant gagné force chevaux et harnois, retournèrent 
a joyeux auprès des leurs. » Les cadavres des soldats épi- 
rotes, écrasés sous les sabots de la cavalerie franque, jon- 
chèrent les campagnes de Kondura, et le despote humilié 
n'eut que le temps de fuir à Chiarentza et de se rembarquer 
avec les restes misérables de sa malencontreuse expédition. 
On ne le revit plus sur la terre de Morée, et il abandonna 



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70 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

pour toujours ses rêves de conquête de ce côté*là du golfe de 
Lépante. Guillaume de Champlitte, son vainqueur, prit pour 
la première fois, à la suite de cette victoire, le titre de prince 
de toute l'Achaïe. C'était le nom le plus usité, au moyen âge, 
pour désigner la péninsule de Mprée, Cependant Michel de- 
meura toujours pour les Latins de la conquête un ennemi 
redoutable. Un autre adversaire acharné des Francs, l'archonte 
Léon Sguros, ancien despote de Nauplie, dernier chef grec 
indépendant en Morée, mort en 1 208, lui avait légué ses forte- 
resses imprenables de Corinthe, Argos et Nauplie ou Naples 
de Romanie, comme elle s'appelait alors. Michel y envoya 
comme gouverneur son frère, Théodore l'Ange, élevé à la cour 
des Lascaris de Nicée, et qui défendit encore longtemps ces 
trois châteaux contre les attaques des Francs de Morée. 

Michel mourut en 12 14, assassiné dans son sommeil par 
un de ses familiers. Son fils illégitime Constantin était encore 
mineur à cette époque et ce fut le propre frère de Michel, 
Théodore l'Ange, qui lui succéda par une audacieuse usurpa- 
tion. Pendant sa longue existence agitée, Théodore se montra 
constamment l'adversaire le plus irréconciliable de la conquête 
latine. Il fit massacrer traîtreusement l'empereur Pierre de 
Courtenay, qui traversait ses États pour se rendre à Byzance ; 
puis, profitant du désordre que cette catastrophe avait jeté 
dans l'empire et de l'anarchie qui régnait à Salonique, il 
poussa rapidement ses vastes conquêtes jusque sous les murs 
d'Andrinople, à travers tout l'immense territoire qui s'éten- 
dait de l'Adriatique au royaume bulgare. La grande ville de 
Salonique tomba bientôt en sa puissance et la reine douai- 
rière, Marguerite de Hongrie, tenta vainement de s'y défen- 
dre pendant que son fils, le roi Démétrius, courait la chré- 
tienté en quête d'assistance. Théodore l'Ange, second despote 
d^Épire, se fit alors proclamer empereur, et ce fut le métro- 
politain bulgare d'Achrida qui le couronna solennellement. 
Ainsi fut fondé cet empire grec de Thessalonique dans lequel 
fut englobé pour un temps l'ancien despotat d'Épire et qui 
devait succomber bientôt lui-même dans une lutte fi'atricide 
contre d'autres princes grecs, les empereurs de Nicée. Théo- 
dore, rendu présomptueux par ses rapides succès, ne craignit 



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DU LEVANT yi 

pas d'attaquer, malgré la foi des traités, son ancien allié, Jean 
Asan, le féroce souverain de la féroce nation l?ulgare. Il 
marcha contre lui avec ses troupes grecques et épirotes, avec 
les mercenaires francs qu'il avait à sa solde, avec les auxi- 
liaires allemands que lui avait envoyés Frédéric de Hohen- 
staufen. Vaincu et fait prisonnier par les Bulgares à la bataille 
de Klokotinitza, sur le fleuve Hébros, Théodore eut les yeux 
crevés par ordre de Jean Asan. 

Ayssitôt après ce désastre, Manuel, frère cadet de l'empe- 
reur captif, courut à Salonique et s'empara du pouvoir, tandis 
que l'armée victorieuse étendait sur les villes et les campa- 
gnes de Thrace et de Macédoine son lugubre niveau de 
massacre et d'incendie. Mais dans la suite Manuel ne put 
empêcher son neveu Constantin, le bâtard de Michel que 
Théodore avait dépossédé jadis, de revenir de Thessalie oti 
il s'était retiré et de se faire proclamer despote en Épire. Le 
jeune prince rétablit la souveraineté fondée par son père et 
prit en souvenir de lui le nom de Michel II. L'Epire fut de 
nouveau séparée de l'empire de Salonique et cette fois pour 
toujours; les destinées du despotat l'entraînèrent de plus en 
plus dans les alliances étrangères et son histoire se mêla étroi- 
tement à celle des Francs d'Achaïe et des souverains de Na- 
ples. Ce fut surtout sous le règne de Michel II que les Épi- 
rotes devinrent les alliés des Latins contre les Grecs, mais ce 
fut également à cette époque que prirent naissance les pre- 
mières prétentions sérieuses des princes napolitains sur les 
divers territoires du despotat. Michel II, en effet, pour se 
créer des alliances contre les Byzantins, avait marié ses 
deux filles, l'une au prince d'Achaïe, Guillaume de Villeh^r- 
douin, l'autre, la princesse Hélène, dont tous les chroni- 
queurs célèbrent Péclatante beauté, à Manfredlou Mainfroi, 
souverain de Naples et de Sicile, fils naturel de Frédéric II 
de Hohenstaufen. Le prince souabe qui devait bientôt périr si 
misérablement à San Germano, sous les coups des soldats de 
Charles d'Anjou, reçut comme dot de sa jeune femme les ter- 
ritoires de Durazzo, de Vallona, de Corfou et une grande 
partie des côtes d' Épire* Alors Michel II, confiant dans les 
secours que devaient lui amener ses gendres, osa déclarer la 



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72 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

guerre à l'empereur Michel Paléologue, qui marchait de con- 
quête en conquête et poussait déjà ses troupes sous les mu- 
railles mêmes de Constantinople. Manfred envoya à son 
beau-père ses meilleurs soldats napolitains ; les contingents 
épirotes et les tribus albanaises soumises se réunirent sous 
le commandement de Michel et de son fils Nicéphore ; quant 
à Villehardouin, il accourut en personne à la tête de toute la 
chevalerie moréote et le bâtard du despote, Jean, gouverneur 
de Vlaquie, amena les archontes Thessaliens et leurs vas- 
saux. L'armée impériale était commandée par le sébastocra- 
tor Jean Commène. La bataille s'engagea un jour du mois 
d'octobre 1259, sur le territoire de Pelagonia; maisdéjà^ la 
nuit précédente, sur de faux bruits de trahison habilement 
répandus, les princes épirotes avaient fui, laissant Villehar- 
douin supporter seul le choc de l'ennemi à la tête des guer- 
riers latins; car, dès la première heure, les troupes d'Épi re, 
déconcertées par la disparition de leurs princes et jalouses de 
leurs auxiliaires francs, lâchèrent pied et se débandèrent. Les 
chevaliers latins et les gens de pied du prince d'Achaïe com- 
battirent longtemps en désespérés, mais accablés par le nom- 
bre, ils furent forcés de commencer une retraite qui se trans- 
forma rapidement en une fuite désastreuse. Villehardouin, 
qui avait vu tomber ses meilleurs chevaliers, dut se rendre à 
discrétion et fut conduit prisonnier de guerre à la cour des 
Paléologues. Cette grande défaite fut pour le despotat un 
coup terrible dont il ne se releva jamais complètement. 

A la mort de Michel, qui survint douze ans après, il se 
fit un grand changement dans les affaires d'Épire; ses deux 
fils se partagèrent les provinces^ paternelles; Nicéphore, 
le fils légitime, eut PÉpire proprement dite et par conséquent 
le despotat, sauf les possessions des Orsini, comtes de Zante et 
de Céphalonie et les territoires constituant la dot de la prin- 
cesse Hélène, veuve de Manfred; les soldats de Charles 
d'Anjou, conquérant du Napolitain et héritier des prétentions 
de son malheureux adversaire, s'en étaient emparés malgré 
une vigoureuse résistance. Quant au bâtard Jean TAnge, il 
fut seigneur ou sébastocrator de Mégalovlaquie ou grande 
Vlaquie, c'est-àrdire de la belle et fertile contrée qui s'étend 



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DU LEVANT 73 

entre la mer Egée et le Pinde d'une part, de l'autre entre les 
Thermopyles et la Macédoine; c'était l'ancienne Thessalie; 
elle comprenait de vastes plaines, les vallées du Sperchius et 
du Pénée, et de nombreux contre-forts montagneux lui for- 
maient presque de toutes parts, sauf vers la région maritime, 
une redoutable défense naturelle. La capitale du nouvel État 
fut Néopatras, la Pâtre ou Nouvelle-Patre des chroniqueurs 
francs, La Patra ou Lapatra des trafiquants italiens. 

A partir de la mort de Michel II, l'histoire du despotat 
proprement dit n'est plus qu'un effroyable tissu de luttes 
sanglantes, de désastres et d'invasions ; son territoire devient 
le champ clos 011 tous les peuples voisins accourent vider 
leurs sanglantes querelles : ce sont les Grecs qui, sous la con- 
duite des lieutenants des Paléologues, envahissent presque 
chaque printemps le territoire de l'Épire et sont plus d'une 
fois sur le point d'anéantir pour jamais la chancelante souve- 
raineté des despotes; ce sont les clans albanais, parfois domp- 
tés pour un temps, mais sans cesse relevant la tête et descen- 
dant de leurs libres montagnes pour se livrer à de longues 
et sanglantes expéditions de meurtre et de rapine ; ce sont 
les Vénitiens qui convoitent chaque jour davantage Duras, 
Corfou et les îles du littoral ; ce sont les souverains de Naples 
enfin, ces princes angevins dont l'intraitable ambition est de- 
venue quasi proverbiale et qui cherchent sans cesse à agrandir 
leur puissance sur la rive orientale de l'Adriatique pour en 
faire une place d'armes et un point de départ pour la conquête 
de Constantinople ; plus tard enfin, ce sont les Serbes qui jet- 
teront sur les débris du despotat expirant les bases de la vaste 
et éphémère puissance de leur grand tsar Stephan Douschan. 
Le despote Nicéphore, et après lui, son fils Thomas l'Ange, 
sans cesse ballottés entre les attaques des Paléologues et les 
empiétements des Angevins, les trahissent tour à tour pour 
conserver cette ombre de souveraineté que tous leur dispu- 
tent. Nicéphore prête serment à Charles II d'Anjou, qui lui 
envoie des troupes de secours et le fait soutenir contre les 
Paléologues par son vicaire général en Romanie, Florent de 
Hainaut, prince d'Achaïe ; ce qui n'empêche point le despote 
de trahir dix fois les Angevins au profit des empereurs grecs; 



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74 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

puis un jour qu'il est de nouveau> plus vivement pressé par 
ces derniers, il donne sa fille, la belle Ithamar, à Philippe 
deTarente, que son père, le roi Charles II d'Anjou, avait 
mis en possession de tous ses droits et de toutes ses préten- 
tions au delà de l'Adriatique. La fille des Ange apporte en 
dot à Philippe la ville et le territoire de Lépante, qui était 
alors une des meilleures forteresses du despotat, toute l'Étolie, 
une foule de villes et de châteaux; aussi s'empresse-t-îl d'a- 
jouter à ses titres celui de despote d'Étolie et de Romanîe. 

A la mort de Nicéphore, sa veuve, Anne Commène, prin- 
cesse grecque ambitieuse et portant au cœur une haine 
profonde contre tous les Latins, met aussitôt son fils, le 
despote Thomas, sous la protection de TempereUr de Con- 
stantinople, mais elle ne parvient point à empêcher pour cela 
les gouverneurs épirotes des princes angevins d'être les 
maîtres véritables du despotat. Thomas l'Ange devientl'hum- 
ble vassal des souverains napolitains; c'est en vain qu'il prend 
dans ses chartes les titres pompeux de Thomas, par la grâce 
de Dieu, grand despote de Romanie, prince de Vla^ 
quie, seigneur d'ArchangeloSy duc de Vagénétie, comte 
d'Achélous et de Lépante et seigneur du château royal de 
Joannina; ce ne sont là que des titres sans valeur réelle, puis- 
qu'en fait le jeune prince est sous la dépendance absolue de son 
puissant beau-frère Philippe de Tarente, qui va s'intituler 
encore seigneur du royaume d'Albanie, après les victoires de 
ses capitaines contre les sauvages populations de celte con- 
trée. C'est en vain que Thomas et sa mère cherchent à se sou- 
lever et appellent à leur secours les Paléologues détestés. 
Malgré quelques succès chèrement achetés, ils sont chaque 
fois forcés de se rendre à merci. Ainsi s'écoula ce règne tout 
entier, au milieu de guerres à peine séparées par des trêves 
aussitôt rompues. Enfin, en l'année i3i8, le despote, exécré 
de tous pour sa tyrannie, périt assassiné de la main de son 
parent Nicolas Orsini^ comte palatin de Zante et de Cépha- 
ïonie ; avec lui finit la dynastie des despotes d'Épire de la 
maison des Ange. Nicolas Orsini, qui se fit proclamer à sa 
place et força sa veuve à l'épouser, descendait d'aventuriers 
italiens qui s'étaient emparés des îles de Zante, de Céphalonie 



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DU LEVANT 75 

et de Leucade, et y avaient créé un comté puissant, rvassal 
des princes de Naples et de ceux d.'Achaïe ; ce fut pendant 
longtemps un des fiefs les plus importants de cette dernière 
principauté. L'aïeul, le grand'père et le père du comte Ni- 
colas: Matteo Orsini, Riccardo Orsiniqui régna soixante ans 
et fut un des plus sages chevaliers de Morée, Jean Orsini 
enfin, le gendre du despote Nicéphore, avaient tous joué un 
rôle considérable dans l'histoire de cette partie de la Grèce. 
Nicolas, le meurtrier, maître de ce qiii restait du despotat, y 
réunit son ctmté insulaire. La plus grande des îles dont il 
se composait était Céphalonie, vis-à-vis la côte d'Etolie et 
des marais où se cache Missolonghi ; 1^ plus riante et la plus 
riche était Zante, qui s'élève verdoyante et toute' parsemée de 
blanches maisons en face des basses plaines de l'Elide et du 
cap Tornese où se creuse le port de Chiarentza, capitale féodalç 
des princes d'Achaïe. Le nouveau despote était un homme 
énergiquement trempé, mais tous ses efforts ne purent par- 
venir à reconstituer sur des bases solides cette souveraineté 
qu'attaquaient tant d'ennemis à la fois. Joannina « la iville 
royale » retomba au pouvoir des Byzantins ; Uros de Serbie 
s'empara de l'Albanie et prit le titre de souverain de Rascie 
et de Dioclea, d'Albanie et de tout le littoral maritime. 
Enfin, cinq ans à peine après son avènement, le despote Nico- 
las, subissant la peine du talion, périt assassiné par son frère 
le comte Jean Orsini, sous les murs de Joannina qu'il assié- 
geait avec le secours des troupes vénitiennes, 

Jean Orsini espérant recueillir plus sûrement l'héritage de 
sa victime, renia son origine latine, se déclara l'esclave de l'em- 
pereur Paléologue et lui prêta serment pour l'Epire et les îles; 
il ajouta à son nom ceux d'Ange Commène, et adopta les 
mœurs et la religion des Grecs. Cependant la guerre continuait 
entre les princes angevins et le despotat; deux grandes expé- 
ditions militaires brillamment entreprises et commandées, 
Tune par Jean de Gravina, prince d'Achaïe et frère de Phi- 
lippe de Tarente, l'autre, en 1 3 3 1 , par Gauthier 1 1 de Brienne, 
duc titulaire d'Athènes, échouèrent misérablement. En i335, 
Jean Orsini l'Ange fut assassiné par sa femme, une Paléo^ 
logue avide et vindicative, comme paraissent l'avoir été 



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j6 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

toutes ces princesses d'Epîre; elle fut régente pour son fils 
mineur, Nicéphore II, dernier despote qui régna nominale- 
ment jusqu'en 1 358, et ne fut en réalité qu'un simple gou- 
verneur byzantin, un panhypersébaste des empereurs grecs 
qui avaient décidément repris le dessus en Épire sur lès 
Angevins, et qui l'envoyèrent vivre à Salonique. A la mort 
d'Andronic lîl Paléologue le bouleversement devint plus 
complçt encore; Serbes et Albanais se précipitèrent en 
Épire comme un torrent. Jean Cantacuzène, successeur 
d'Andronic III et beau-père de Nicéphore II, pensa conjurer 
le fléau en rendant à son gendre la pleine dignité de despote 
et en le renvoyant dans ses États. Tout fut inutile; le grand 
roi serbe Stefan Douschan était devenu le maître véritable de 
r Épire; laissant les garnisons angevines végéter dansquelques 
châteaux de la côte, il soumit le pays, s'empara de l'ancienne 
capitale des Ange et s'intitula despote d'Arta et comte de 
Vlaquie. Nicéphore, réfugié en Thrace, reparut une dernière 
fois lorsque la mort du tzar serbe, en 1 355, eut replongé dans 
Tanarchie toutes ces contrées un instant réunies sous son 
sceptre. Cette fois, il se heurta aux Albanais rebelles, con- 
duits par Karl Thopia, qui s'intitulait leur roi. Le dernier 
des Orsini périt en i358, dans un combat sur les bords de 
l'Achélous; ainsi finit sous l'épée des Albanais le despotat 
d' Épire, après i5oans d'existence, et après avoir été gou- 
verné par deux dynasties. Tune grecque, l'autre italienne. 

Dans la principauté voisine de Thessalie ou Megalovla- 
quie, ce fut à peu de chose près la même histoire toute semée 
de guerres, de meurtres et de trahisons; mais les relations 
des princes de ce pays furent bien moins fréquentes avec les 
souverains italiens, plus nombreuses, au contraire, avec les 
empereurs grecs et les ducs fi-ancs d'Athènes. Le bâtard Jean, 
premier prince ou sébastocrator de Mégalo vlaquie, possédait 
la Thessalie, la Pélasgie, la Phthiotide et la Locride, tout le 
pays entre l'Olympe et le Parnasse, Les latins l'appelaient 
plus généralement du nom de sa capitale, duc de La Pâtre 
ou de Lapatria. Un jour, ce prince, réduit aux dernières 
extrémités par une armée grecque dans sa citadelle de Néo- 
patras, bâtie sur un rocher que défendent de trois côtés de 



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DU LEVANT , 77 

formidables précipices, se fit secrètement descendre par une 
corde le long des aspérités de la montagne, traversa déguisé 
ep paysan tout le camp ennemi, et sans que personne, ni dans 
la ville, ni dans Tarmée assiégeante, soupçonnât son évasion, 
il arriva subitement à Thèbes, auprès du duc d'Athènes, Jean 
de la Roche, dont il venait implorer le secours. Le jeune prince 
avait l'àme haute et généreuse; bien qu'atteint depuis son 
enfance d'une maladie goutteuse qui le tourmentait cruelle- 
ment et ne lui laissait que peu d'années à vivre, il promit 
son appui au Grec fugitif, et partit à la tête de trois cents 
chevaliers choisis parmi les plus braves. 

A la frontière de Thessalie, il les avertit à voix hjaute 
de réfléchir une dernière fois. « S'il y en a parmi vous, 
« leur dit-il, qui tremblent et craignent de se jeter dans 
a la mêlée, qu'ils retournent en arrière, je le leur permets 
ce volontiers; qu'ils ne se mêlent point à la troupe des che- 
« valiers qui marchent sans crainte à une mort glorieuse I Et 
a que ceux qui persisteront à me suivre sachent que s'ils ne se 
« conduisent pas en hommes de cœur, je les châtierai sans 
a pitié. » Seuls deux chevaliers, 'dit Sanudo qui nous fait ce 
récit, profitèrent de cette permission pour s'en retourner à 
Thèbes. De la Roche parut bientôt avec sa petite troupe de- 
vant Néopatras, qu'assiégeaient toujours les Grecs renforcés 
par trente mille cavaliers auxiliaires turcs sous la conduite 
du condottiere Rhumpsas. Ordre fut donné par le duc d'at- 
taquer aussitôt le camp ennemi qui ne songeait même pas à 
se garder; la chevalerie française précédée de la grande ban- 
nière des de la Roche, qui portaient d'or à cinq points équi- 
pollés d'azur, se précipita brusquement sur la masse de ses 
adversaires. Les auxiliaires turcs ou turcoples résistèrent 
seuls quelque temps, les Grecs fuirent presque aussitôt, malgré 
les efforts de leur chef, abandonnant le camp et ses immenses 
richesses. Le carnage fut affreux, le nombre des prisonniers 
dépassa toute prévision, et les coupes d'or, dit Buchon, « les 
« armes de prix, les vêtements dorés, tous les raffinements du 
tt luxe asiatique et byzantin, jusqu'aux éperons d'or des ca- 
« valiers, furent divisés en tas pour le lot de chacun des 
« vainqueurs, dontParmure de fer uni contrastait avec tout 



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78 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

« cet appareil. » Jean TAnge rentra triomphant dans Néo- 
patras; il mourut en 1296, après un règne incessamment 
agité par des guerres contre les Paléologues de Byzance. Son 
fils Constantin l'Ange, communément appelé par les chroni- 
queurs le duc de Pâtre, continua la belliqueuse tradition pa- 
ternelle; en i3o3, lorsqu'il se sentit mourir, comme son fils 
était encore mineur, il désigna pour tuteur du jeune prince, 
son parent Guy II de la Roche, cinquième duc d'Athènes. 
Mais ce dernier mourut malheureusement fort peu de temps 
après, laissant son pupille, Jean II TAnge Commène, isolé 
au milieu des dangers les plus menaçants ; son règne ne fut 
plus qu'un long désastre entre la formidable invasion des 
bandes catalanes et la complète anarchie qui suivit la victoire 
de ces aventuriers sur les chevaliers firancs de l'Attique, pro- 
tecteurs naturels du jeune prince. Jean II mourut sans en- 
fants en i3i8 ; avec lui s'éteignit le rameau illégitime de la 
famille des Ange. La grande Vlaquie devint, comme plus 
tard l'Épire, une proie misérable que se disputèrent les Ca- 
talans, les Serbes, les Albanais et les Grecs de Byzance. 

De tant de princes d'Épire et de Thessalie, despotes et 
sébastocrators nés de la croisade de 1204, et qui tous ont bien 
certainement frappé monnaie en quantité considérable, on 
ne connaît encore que quelques rares pièces de cuivre et de 
billon, tant ces sauvages provinces d'Épire et d'Étolie, ces 
montagneuses régions du Pinde et de l'Olympe sont encore 
peu accessibles aux recherches des archéologues. Pour la 
monnaie d'or, les besants ou hyperpres des anciens empereurs 
byzantins continuèrent sans doute à suffire aux besoins de 
ces populations d'origine grecque, sans que leurs nouveaux 
souverains aient jugé nécessaire d'en faire frapper à leur 
propre effigie. Le système byzantin prévalut donc au début 
dans le despotat comme en grande Vlaquie; on y compta par 
hyperpres et besants. Il semble même que pour leurs mon- 
naies de cuivre, les premiers despotes aient simplement copié 
les types adoptés par les empereurs grecs. On eh connaît 
quelques-unes de Michell'Ange, le premier souverain d'Épire; 
elles ont été retrouvées par un savant grec, M. Lambros, au 
milieu de cet amas de pièces de fabrique byzantine^ attribuées 



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¥f^ 



DU LEVANT 7g 

pêle-mêle jusqu'ici et sans beaucoup d*esprit de critique aux 
nombreux empereurs d'Orient du même nom. Elles portent 
en guise d'emblème parlant, l'effigie de l'archange Michel, le 
prince des anges, qui rappelle à la fois le nom du despote et 
celui de l'illustre famille dont il descendait. Les monnaies des 
frères de Michel, Théodore et Manuel, tous deux empereurs 
de Salonîque, sont beaucoup plus communes et il en existe 
des trois métaux; on y voit la barbare représentation du pa- 
tron de Salonique, le saint guerrier Démétrius, et parfois 
aussi les effigies de l'archange Michel, des saints Georges et 
Théodore, etc. Sur celles de Jean, premier sébastocrator de 
grande Vlaquie, on retrouve le même archange, patron de la 
dynastie, tenant de la main droite une épée nue; d'autres fois 
le graveur a. placé dans le champ de la monnaie une petite 
aile d'ange en guise de blason parlant. 

Plus tard, il semble que l'influence franque ait au contraire 
prédominé, car les seules monnaies de ces dynasties que nous 
connaissions en dehors de celles que nous venons de men- 
tionner sont des pièces de types éminemment français, des 
deniers servilement imités de ceux des princes francs de Mo- 
rée et d'Attique, copiés eux-mêmes sur les célèbres deniers 
tournois des rois de France, qui pendant tant d'années fu- 
rent, sur les bords de la Seine et de la Loire, la monnaie 
courante de nos pères. C'est ainsi qu'on a retrouvé depuis 
peu de nombreux tournois frappés dans les ateliers de sa ville 
d'Arta, par ce Jean II Orsini, comte palatin de Céphalonie, 
devenu despote d'Épire par le meurtre de son frère Nicolas, 
On y lit des légendes latines dont voici la traduction litté- 
rale : Jean, despote {d'Épire) ; [monnaie frappée) au châ- 
teau d'Arta. Ajoutons pour le lecteur non initié que le der- 
nier tournois, monnaie frappée pour la première fois à 
Tabbaye de Saint-Martin de Tours, d'où lui vint son nom, 
fut adopté par les rois de France de la troisième race ; il jouit 
longtemps d'une vogue extraordinaire et fut imité en tous 
pays ; les princes francs établis en Grèce l'importèrent en ces 
contrées ; il n'est donc pas étonnant qu'il ait été imité par 
leur proches voisins les despotes d'Épire, dont les sujets en- 
tretenaient avec les leurs des relations incessantes. Partout où 



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8o 



LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 



fut frappé le denier tournois, son type populaire resta le 
même ; seules les légendes se modifiaient suivant les noms du 
prince et de Tatelier producteur; dans le champ de la pièce 
figurait sur une des faces la représentation grossière d'un édi- 
fice surmonté d'une croix; cet édifice constamment repro- 
duit sur tant de millions de monnaies est désigné en numis- 
matique sous le nom de châtel. Il est pour le moins étrange 
de retrouver sur le vieux sol d'Épire, à deux pas d'Actîum, 
près de l'oracle de Dodone et dans les villes du roi Pyrrhus, 
des monnaies frappées au plus pur type de la France féodale, 
par un souverain grec, issu d'aventuriers italiens^ dans sa 
ville d'Arta, qui n'était autre que l'antique Ambracie, puis- 
sante colonie corinthienne. 




Denier tournois de Jean II Orsini, despote d'Épire. 

Jean Orsini et son frère Nicolas, meurtrier du despote 
Thomas, étaient tous deux, nous l'avons dit, fils du comte 
Jean !•' Orsini de Céphalonie, et celui-ci était le propre gendre 
du despote Nicéphore. Il l'était devenu d'une façon singu- 
lière, qui nous donne un aperçu de ce que devaient être les 
mœurs bizarres et primitives de tous ces princes, despotes et 
barons insulaires. Nicéphore ayant besoin, pour repousser les 
Grecs, de l'appui de Richard Orsini, palatin de Céphalonie, 
lui envoya sa fille Marie en otage, comme garantie du traité 
d'alliance qu'il désirait conclure. Richard promit de venir à 
son secours avec cent chevaliers zantiotes ; il tint parole; les 
Grecs furent battus et repoussés, mais Richard, de retour dans 
sa seigneurie, ne songea nullement à renvoyer la princesse 
Marie. Bien au contraire, il manœuvra si habilement que la 
jeune Grecque s'éprit de son fils aîné, le comte Jean, et lui 
accorda sa main. Le despote, qui destinait sa fille à une al- 
liance autrement brillante avec quelque prince de la famille 



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•V^r 



DU LEVANT 8i 

impériale de Byzance, entra dans une grande fureur quand 
Richard lui eut expédié deux moines franciscains chargés de 
lui annoncer cette nouvelle, avec cette simple excuse qu'il 
lui avait été impossible de trouver pour son fils une plus no- 
ble compagne, une fiancée plus accomplie. Peu s'en fallut que 
Nicéphore ne fît mettre à mort les deux messagers ; il aurait 
sur rheure déclaré la guerre au comte Rîccardo et à ce gendre 
qui s'imposait à lui d'une si étrange façon, s'il eût eu une 
flotte capable d'attaquer les îles des Orsini. Comme il ne pos- 
sédait que quelques légers bâtiments trop faibles pour tenir 
longtemps la mer, il finit par se radoucir et invita même les 
jeunes époux à fixer leur résidence auprès de lui, à Arta. 
Jean était un jeune prince d'aimable et belle nature ; il plut 
bientôt à son sauvage beau-père et continua à vivre tranquil- 
lement auprès de lui, jusqu'au moment où le meurtre du 
comte Riccardo le rappela à Zante. 

On connaît des deniers tournois frappés par un autre sou* 
verain de ces contrées, et le fait est plus curieux encore^ puis-» 
qu'il s'agit cette fois d'un prince essentiellement grec et non 
plus d'un prince d'origine italienne, comme l'était le despote 
Jean Orsini. Nous voulons parler du dernier sébastocrator de 
Vlaquie, Jean II l'Ange Commène. Ce petit-fils de Jean de 
Néopatras était tout jeune encore, nous l'avons dit, à la mort 
de son père Constantin, en i3o3, et celui-ci avait désigné 
pour tuteur de l'enfant, son neveu, fils de sa sœur, Guy II 
de la Roche, duc français d'Athènes; il réunit tous ses 
barons à son lit de mort et leur ordonna de prêter serment 
au nouveau régent; la Thessalie entière devait demeurer 
sous la domination du duc jusqu'à la majorité de son pu- 
pille. Guy II, malgré sa courte existence, semble avoir été 
un des hommes les plus remarquables de son époque; il ac- 
cepta la tutelle de la principauté, charge pénible, car il avait 
à la défendre à la fois contre les Byzantins et les Épirotes qui, 
pour le mieux dépouiller, se posaient les uns comme les au- 
tres en protecteurs du jeune sébastocrator. Le duc d'Athènes 
quitta sa somptueuse résidence de Thèbes à la tête de cette 
chevalerie française d'Attique dont Sanudo nous fait une pein- 
ture si brillante; il reçut à Zeitoun l'hommage des barons ou 





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Si LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

archontes thessâlietis, jura de respecter les coutumes du pays 
et se rendit directement à Néopatras. « Il y prit soin de Jean II, 
dit la chronique, comme d'un fils de roi, » et lâThessalie fut 
mise à l'abri de toute intervention étrangère, du moins jus- 
qu'à la mort du duc 'd'Athènes qui arriva liialheureusement 
fort peu de temps après. Le « livre de la conquête * ajoute 
qiie toute la grande Vlaquie fut organisée et administrée se- 
lon la mode franque par ce régent aussi brave que prévoyant. 
Il en fut de même de là monnaie, et voilà pourquoi les de- 
niers de Jean II TAlige, seigneur grec de Nédpatras, sébas- 




Denier tournois frappé à Néopatras par Jean II TAnge, sébastocrator de Mégalo- 
vlaqaie ou Thessalie. 

tocratof de Mégalovlaquie, sont frappés aux types français 
et l'essemblent à è'y méprendre, la légende exceptée, à des 
deniers tournois de Louis IX ou de Philippe- Auguste. Ces 
étranges monnaies ont fort embarrassé les tiumismatisles ; il 
en est peu dont l'attribution ait donné lieu à plus de diver- 
gences; on n'arrivait pas à déchiffrer leurs bizarres légendes: 
d'une part. Angélus Sab. c, de l'autre, délia Patra. Long- 
temps on les crut frappées par quelque comte de Savoie à 
cause de ces lettres Sàb,, qu'on prenait pour les initiales de 
Sdbaudid, qui est jle nom latin de Savoie. Enfin la lumière 
s'est faite; il faiit lire sur la face principale Angélus pour Ange^ 
Sabastocrator pour Sébastocrator. On vient du reste de re- 
trouver un certain nombre de deniers où ce titre tout byzan- 
tin est remplacé par le titre beaucoup plus français de dux, 
duc. Quant à la légende du revers, dellà Paird, ce n'est cjae 
le génitif du nom par lequel on désignait le plus souvent au 
moyen âge Néopatras ou la nouvelle Patras, et ce génitif est 
là parce que le mot atelier est sous-enteudu : thonnaie frap- 
pée à râtelier de la Pàtra. 



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DU LEVANT 83 

Nous ne quitterons point i'Épire sans dire quelques mots 
des monnaies qui y furent frappées par Manfred de Hohens- 
taufen, et par les princes angevins descendants de son vain- ' 
queur Charles d'Anjou. On sait que Manfred fut, à cette 
époque, le premier prince latin qui posséda sur la côte épi- 
rote de vastes territoires, comme époux d'Hélène, fille du 
despote Michel II, et que le domaine de la jeune princesse 
constitua par la suite le noyau des vastes possessions des 
, Angevins en ces parages. Charles d'Anjou et les princes de 
sa maison, ses fils et petits-fils, les agrandirent considérable- 
ment, soit par d'habiles mariages imposés aux filles des des- 
potes, soit plus souvent les armes à la main. Pendant quel- 
que temps même ils possédèrent l'Albanie, du moins par- 
tiellement. A leurs titres napolitains, ils joignirent ceux de 
princes ou despotes de Romanie, nom sous lequel les Latins 
du moyen âge désignaient l'ensemble des provinces euro- 
péennes de l'empire grec. Les princes angevins eurent tou- 
jours un parti puissant à la cour des despotes et parmi leur 
turbulente noblesse ; on connaît à peine du reste l'histoire de 
cette domination latine sur la terre de Pyrrhus, et l'existence 
si agitée des gouverneurs et capitaines généraux qui y repré- 
sentaient la couronne de Naples. Les noms des chevaliers 
français venus en Italie à la suite de Charles d'Anjou domi- 
nent parmi ces hauts personnages. Le premier d'entre eux 
succéda à l'Italien Chinardo, grand amiral et capitaine géné- 
ral de Manfred, qui défendit vaillamment après la mort de 
son prince, contre les soldats de Charles d'Anjou, Corfou et 
les places d'Épire, douaire de sa veuve Hélène. Elle mourut 
à Naples, au château de l'Œuf, prisonnière des Angevins, qui 
l'y avaient enfermée avec ses enfants. 

Après Chinardo vinrent donc les gouverneurs de Charles 
d'Anjou et de ses successeurs. Ce fut une rude existence que 
la leur, continuellement employée à défendre les châteaux con, 
fiés à leur garde contre les entreprises de tant de voisins plus 
belliqueux et plus traîtres les uns que les autres, depuis les 
despotes qui supportaient impatiemment la hautaine protec- 
tion des princes angevins, jusqu'aux empereurs grecs qui ne 
pouvaient se résoudre à voir leurs anciennes provinces aux 



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84 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

mains de leurs pires ennemis. Le plus célèbre de ces capi- 
taines-généraux de sang français fut Hugues le Rousseau de 
Sully, ainsi nommé de la couleur de sa chevelure, et dont la 
taille gigantesque faisait l'effroi de ses ennemis. Il fut en 
Épire le plus parfait modèle du chevalier franc sans peur et 
sans reproche. Il finit par tomber dans un combat aux mains 
des Byzantins qui lui firent payer ses exploits par la plus dure 
captivité. 

Karl Hopf, le premier, a insisté dans son histoire de la 
Grèce au moyen âge, sur cette intervention incessante de 
Charles d'Anjou et de ses descendants dans les affaires d'É- 
pire, sur les faits et gestes de tous ces chevaliers latins, châte- 
lains et gouverneurs de Corfou, de Lépante, de Buthroton, 
de Syboton et de Vallona. Il rentrait dans les projets ambi- 
tieux des Angevins de faire des despotes d'Épire de simples 
vassaux de leur couronne, des armes dociles entre leurs 
mains contre les empereurs de Byzance, et au besoin de les 
supprimer si leur soumission cessait d'être exemplaire. Ainsi 
peut se résumer toute leur politique en ces contrées. Les rai- 
sons en étaient simples. Qui ne sait que pendant une longue 
suite d'années, leur grande, leur unique préoccupation fut 
cette chimérique conquête de Constantinople et de la cou- 
ronne latine de Byzance, que le dernier des Ck)urtenay leur 
avait virtuellement cédée par le traité de Viterbe, et dont la 
propriété leur avait été depuis solennellement confirmée par 
le mariage de Philippe de Tarente, veuf d'Ithamar d'Épire, 
avec Catherine de Valois, héritière de tous les droits de cette 
noble maison. Les princes angevins poursuivirent par tous 
les moyens la réalisation de ces vastes projets'; pour atteindre 
le but tant désiré, ils ne ménagèrent ni les traités sans cesse 
déchirés, ni les alliances les plus honteuses, ni les unions les 
plus étranges entre des princes arrivés à Page d'homme et des 
princesses encore au berceau, ni les séquestrations, ni la cor- 
ruption àl'endrpit des hauts personnages de Byzance. Ils ne 
ménagèrent en tout cas point les grandes expéditions militai- 
res, prenant en Épire leur base d'opération, rêvant toujours 
de commencer par là cette marche triomphale à travers la 
Romanie qui devait les conduire jusqu'à Byzance et préci- 



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r-^'.^-: 



DU LEVANiT 85 

1 piter du trône les Paléologues détestés. Toutes ces expéditions 
, si admirablement préparées, formées des meilleures troupes 
d'Italie et de Morée, de toute la chevalerie napolitaine, 
I échouèrent misérablement. Une des raisons principales de 
' ces désastres répétés fut sans doute l'organisation même du 
service militaire féodal, organisation si vicieuse et si gênante, 
mais une des moindres ne fut point la cauteleuse et souter- 
raine politique des despotes d'Épire. On sait que les Ange- 
vins, par Textinction de la dynastie des Villehardouin, 
étaient également devenus maîtres de la Morée, de cette « nou- 
velle France, » comme l'appellent les chroniqueurs ; par 
rÉpire, ils avaient un second pied sur le territoire de l'em- 
pire. Les archives de Naples, cette mine immense à peine 
exploitée par les chercheurs, fourmillent de renseignements 
d'un vif intérêt sur cette domination franco-italienne sur la 
terre de Grèce ; mais il se passera bien des années encore 
avant que tant de richesses historiques voient le jour et con- 
tribuent à réformer d'innombrables erreurs sur cette période 
si mal connue. 

En fait de monuments monétaires rappelant cette occupa- 
tion par les princes napolitains du littoral oriental de l'Adria- 
tique, on ne connaît qu'un nombre fort restreint de pièces, 
toutes des plus curieuses. Les rares personnes qui, dans ces 
parages, recherchent des médailles dans un but plutôt com- 
mercial que scientifique, se bornent presque exclusivement à 
recueillir les pièces antiques. La plus précieuse parmi ces mon- 
naies latines d'Epire, est un denier de cuivre au nom de ' 
Manfred, l'époux infortuné d'Hélène l'Ange, frappé dans un 
de ses châteaux épirotes, ou peut-être à Corfou ; on en con- 
naît à peine trois ou quatre exemplaires; Manfred y prend le 
titre de despote de Romanie, et dans le champ figure l'aigle 
impériale des Hohenstaufen. Cette pièce est, sans contredit, 
une des plus intéressantes qui aient été frappées par les prin- 
ces latins dans le Levant. 

A l'autre extrémité des possessions napolitaines de la Grèce 
continentale, à Lépante, un des Angevins, Philippe de Ta- 
rente, a fait frapper aux types français des deniers tournois 
sur lesquels on lit le nom de cette ville. Philippe, qui tenait 



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ri'Z^*"^ 



1 



8é LES PRINaPAUTÉ.S FRANQUES 

cette importante forteresse du chef de sa femme, prend éga- 
lement sur ces monnaies le titre de despote de Romaaie ; il 
est probable qu^elles furent frappées exclusivement pour la 
portion continentale de la Grèce, c'est-à-dire pour les terres 
et seigneuries dont la princesse Ithamar fut apanagée, et 
pour lesquelles Lépante, aujourd'hui Naupacte, servait d*ate- 
lier monétaire; nous verrons que Philippe de Tarente fit frap- 
per à Chiarentza d'autres deniers tournois pour sa princif^aaté 
d'Achaie. 

On n a encore retrouvé aucune des monnaies frappées à 
Zante, à Leucade et à Céphalonie parles comtes palatins de la 
famille des Orsini et par les Tocco de Bénévent qui leur suc- 
cédèrent dans ces îles après la chute du despotat. 



VII 

PRINCES FRANCS DE MOREE OU D^CHAIK, DUCS 
OU uéGASKYRS d'aTHÈNES. 



Si maintenant, quittant TÉpire et les versants du Pinde, 
nous franchissons le golfe de Corinthe et que nous passions 
en Morée, en Attique et jusqu'en Eubée, nous tombons en 
pleine féodalité franque, en pleine organisation latine et, 
par conséquent, en plein monnayage d'Occident, qui eut 
cours pendant près de deux siècles dans ces provinces extrê- 
mes de Tançien empire grec, tombées après 1204 aux mains 
de nobles aventuriers de sang français. Nous ne pouvons re- 
tracer ici, même à grands traits, les principaux événements 
de cette glorieuse et romanesque histoire de la Grèce fran-» 
çaise du moyen âge, si bien racontée par Bucbon. Poli-tique- 
ment parlant, et par conséquent aussi au point de vue de la 
monnaie, la nouvelle France, ou pays de la conquête, 
comme l'appellent encore les vieilles chroniques, se divisait 
en deux grandes portions distinctes, le duché d'Athènes et la 
Morée. La Morée ou Achaïe appartint d'abord aux descen- 



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\'^s . ' i ;> ^>:^' • :• . .■ ^ > :-'â. 



DU LEVANT 87 

daat$ de Geoffroy de ViUehardouin, puis aux princes d'An- 
jou, souverains de Naples et héritiers des droits d'Isabelle, 
arrière-petite-fille du conquérant du Péloponèsç. Charles 
d'Anjou et ses successeurs, tantôt gouvernèrent l'Achaïe 
par l'entremise de leurs capitaines-généraux, tantôt ils y tolé* 
rèrent des princes vassaux. Le duché d'Athènes, c'est-à-dire 
l'Attique, avec Athènes et Mégares, la Béotie avec Thèbes, 
l'ArgoUde avec Argos et Nauplie, furent le domaine de la 
famille bourguignonne des de la Roche, descendants d'Otton 
de la Roche, un des compagnons de Boniface de Montferrat. 
Il prit le titre de Mégashyr ou grand-sire d'Athènes, titre 
que portèrent après lui tous ses successeurs. 

Athènes, la ville de Thésée et de Périclès, et Chiarent^îa, 
obscure bourgade des côtes d'Élide, devinrent les résidences 
chevaleresques de ces dynasties bourguignonne et champe- 
noise des de la Roche et des Villehardouin ; longtemps ces 
villes, Athènes surtout, et Thèbes de Béotie, seconde capi- 
tale des Mégaskyrs, rivalisèrent avec les plus brillantes cours 
d'Occident. Les princes de Morée et d'Attique ne pa^- 
rurent plus qu'entourés d'une superbe chevalerie aux épe^ 
rons d'or sur ces champs de bataille oU ils se mesuraient 
tantôt avec les Byzantins, tantôt avec leurs vassaux rebelles 
ou les archontes grecs des populations autochthones et les tri- 
bus insoumises des montagnes d'Arcadie ou du Magne, cette 
terre libre et sauvage entre toutes. Les chroniques contem- 
poraines abondent en curieux détails sur les demeures 
grandioses que se firent élever certains de ces princes, sur 
ce palais des de Saint-Omer à Thèbes, dont il ne reste plus 
aujourd'hui pierre sur pierre, sur les passe-temps guerriers 
de cette turbulente noblesse, sur les tournois, les fêtes, les 
grands festins qu'interrompaient trop souvent de longues 
guerres étrangères et de sanglantes luttes intestines* Ce fut 
alors que la Morée et l'Attique se couvrirent de ces hauts 
châteaux francs, puissantes forteresses féodales, qui succé* 
daient aux constructions militaires byzantines, élevées elles^ 
mêmes sur les ruines des forteresses de la domination 
romaine^ sur les assises des acropoles antiques, ou sur la base 
des enceintes mégalithiques, œuvre impérissable et colossale 



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88 LES PRINCIPAUTES FRANQUES 

des populations primitives. Beaucoup de ces châteaux latins 
d'Orient, sur lesquels flottèrent pendant des siècles les ban- 
nières des barons moréotes, sont encore debout aujourd'hui. 
On les retrouve dans le Péloponèse surtout, démantelés, tom- 
bant en ruines, habités seulement par les oiseaux de proie et 
les chacals, mais imposants encore comme leurs frères plus 
âgés de Syrie et de Palestine, et couronnant de leurs tours 
massives et de leurs longues files de murailles crénelées les 
monts d'Argolide et d'Arcadie, la chaîne du Taygète et les 
basses collines de FÉlide et de TAchaïe. Ce serait une belle et 
tragique histoire que celle de beaucoup de ces donjons rui- 
nés qui frappent si vivement les yeux des voyageurs, même 
sur cette terre de Morée si riche en souvenirs plus anciens, 
et qui leur parlent éloquemment de cette grande vie chevale- 
resque d'autrefois, transportée des lointains pays d'Occident 
sur le sol de Sparte, de Messène, de Corinthe et d'Argos, par 
les bandes de la quatrième croisade. La plupart de ces châ- 
teaux avaient reçu au moyen âge des noms francs, dont quel- 
ques-uns se sont conservés jusqu'à nos jours> mais dont 
beaucoup ont été si bien tran'sformés par l'idiome populaire 
qu'ils en sont devenus méconnaissables. 

Parmi tant de restes vénérables, débris croulants sur les- 
quels on retrouverait encore les écussons des grands feudataires 
de Morée, comment ne pas rappeler au moins ce bijou gothi- 
que oublié par les ans aux flancs du Taygète, cette ville féodale 
de Mistra, la Sparte du moyen âge, cette cité déserte encore 
debout tout entière, mais tombant en ruines que personne, 
hélas, ne songe à relever, bâtie jadis par Guillaume de Ville- 
hardouin, après la destruction de Lacédémonia, la Sparte 
byzantine, et qui couvre de ses vastes débris, de ses restes 
de palais, d'églises, de murailles, toute une colline déso- 
lée surmontée d'une vieille citadelle franque ? Comment ne 
pas accorder un mot de souvenir aux immenses ruines 
de l'acro-Corinthe qui virent la longue résistance de Léon 
Sguros, tyran grec de Nauplie, contre les bandes de Boniface 
de Montferrat, de Guillaume de Champlitte et de Geoffroy de 
Villehardouin? Sur ce merveilleux rocher qui domine Co- 
rinthe, sur cette acropole célèbre d'où l'on jouit d'un des 



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DU LEVANT .89 

plus beaux panoramas du inonde^ oU jaillit encore la fontaine 
Pirène, source antique de toute poésie, où s'élevait naguère 
le temple de Vénus aux mille prêtresses, singulière popula- 
tion de ce site enchanteur, on admire aujourd'hui les restes 
gigantesques des constructions militaires du moyen âge. 

Dans ce monde de ruines, sur ce plateau inégal qu'on met 
des heures à parcourir, tout est confondu, tout se presse pêle- 
mêle: tours byzantines, interminables rangées de hautes mu- 
railles franques avec leurs créneaux se découpant régulière- 
ment sur un ciel d'azur, constructions musulmanes enfin, 
une ville turque véritable , avec ses maisons , ses mosquées, 
ses bains, qui s'élevèrent plus tard sur tant de débris plus 
anciens. Cette vaste enceinte oîi retentit si souvent le cri de 
guerre des Villehardouin, cet amas de constructions si con- 
sidérable qu'il faut l'avoir visité pour s'en faire une idée, est 
aujourd'hui confié à la garde de deux invalides, héros obscurs 
de la guerre de l'indépendance. Le voyageur qui parcourt 
ces ruines se prend à rêver de croisades , de chevalerie et des 
vieux barons de France , à quelques centaines de pieds au- 
dessus de la plaine fameuse oU se dresse encore, superbe et 
solitaire, un fragment du temple de Corînthe, la ville de tous 
les raffinements et de toutes les élégances antiques. De tant 
de souvenirs de voyage, il en est peu qui nous aient laissé 
une impression plus profonde que notre visite à cette vieille 
forteresse qui fut la meilleure défense des princes francs 
d'Achaïe, à ces beaux lieux consacrés par les plus riantes tra- 
ditions mythologiques et par les plus chevaleresques aven- 
tures des temps féodaux. Le jour précédent nous avions vu 
Tirynthe, Mycèncs, et ce château franc d'Argos, remanié 
par les Vénitiens et les Turcs, et qui couronne encore aujour- 
d'hui la plus élevée des deux collines pierreuses au pied 
desquelles s'étend le populeux village, humble représentant 
de la cité de Junon, de la ville d'Agamemnon le roi des rois. 
Ce beau rocher d'Argos attire de loin les regards du voya- 
geur de quelque côté qu'il pénètre dans la verte et étroite 
plaine argienne, soit qu'il arrive par mer à Nauplie, où s'é- 
lève cette autre forteresse imposante et jadis imprenable du 
mont Palamède, soit qu'il vienne de l'intérieur par les marais 



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ço LES PRINCIPAVTÉS FRANQUES 

de Lerne ou la route de Tripolitza, soit qu'il descende des 
ruines de Mycènes par Tabrupte sentier deKharvati. Jadis, 
sur ce rocher, sentinelle orientale des montagnes de Laconie, 
s'élevait l'acropole d*Argos, que remplacent aujourd'hui les 
ruines pittoresques du château franc ; leur ensemble comprend 
plusieurs lignes de murailles élevées, encadrant un vaste 
espace central percé de citernes et ceint de remparts énornaes 
que reliaient des tours aujourd'hui presque écroulées. Cette 
forteresse, d'oti la vue s'étend au loin sur la plaine de Tiryn- 
the, sur les monts d'Argolide et sur le miroir étincelant du 
golfe de Nauplie, rappelle les brillant débuts de la conquête 
de Morée par le jeune seigneur Villehardouin et son associé 
Guillaume de Champlitte* Ce fut tout près d'Argos que les 
deux nobles aventuriers se rencontrèrent au camp du roi 
Boniface de Salonique et obtinrent de lui Tiavestiture de leur 
future principauté. Ce fut dans la plaine de Corinthe, au 
pied de la forteresse alors aux mains des Grecs, qu'ils se sépa- 
rèrent de Tarmée royale , pour entreprendre avec trois cents 
chevaliers cette expédition aventureuse qui devait les rendre 
maîtres de presque toute la Morée. Longtemps les châteaux 
de Nauplie, d'Argos et de Corinthe, résistèrent presque seuls 
à l'invasion latine ; longtemps ces imprenables forteresses bra- 
vèrent toutes les attaques, et plus d'une fois les Francs fu- 
rent obligés de lever le siège de ces grandes places d'armes où 
le chef de la résistance nationale, Léon Sguros, leur tint tête 
jusqu'à sa mort. En face de l'acro-Corinthe, la plus formi- 
dable de toutes, il fallut sur une pointe rocheuse voisine bâtir 
une autre forteresse, celle de Montesquiou, dont quelques 
vestiges subsistent encore, et qui était destinée à tenir en 
respect la garnison grecque devenue la terreur du voisinage. 
Ces sièges, pour les petites armées féodales des Champlitte 
et des Villehardouin, se transformaient le plus souvent en 
blocus, et pendant des années les partisans du châtelain Sgu- 
ros, puis de son successeur Théodore, le futur empereur de 
Salonique, virent camper dans la plaine au pied de leurs re< 
traites inaccessibles, les troupes d'Occident* L'eau ne man- 
quait point aux défenseurs et leur arrivait en abondance 
par d'immenses citernes qui recueillaient les eaux de pluie, 



1 



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DU LEVANT . 9< 

grâce à un système de canaux et de gouttières habilement 
combinés. Puis l'acro-Gorinthe avait cette belle, mystérieuse 
et abondante fontaine où Pégase venait boire, oti Belléro- 
phon le saisit, et dont la présence à cette hauteur, si près 
du sommet de cet énorme rocher, est un phénomène dont la 
science ne s'est pas encore retidu un compte suffisamment, 
exact. Les troupeaux renfermés dans ces enceintes suffisaient 
à la nourriture de la garnison, et de fréquentes sorties réus- 
sissaient à rompre le cercle trop étendu et trop faible du blocus 
et à ramener l'abondance parmi les assiégés. Enfin les Grecs 
succombèrent et tous ces formidables châteaux tombèrent aux 
mains des Villehardouin; par eux ils furent transformés et 
agrandis et devinrent à leur tour la plus sûre défense des Latips 
de Morée; ils résistèrent à toutes les attaques des troupes by- 
zantines des Paléologues, jusqu^à ce qu'enfin l'anarchie du 
XIV® siècle ayant préparé les voies, l'invasion turque fût venue, 
sur les restes expirants de ces seigneuries chrétiennes, planter 
l'étendard du croissant. 

Le vieux récit connu sous le nom de chronique de Morée^ 
cette source précieuse de l'histoire de la principauté franque 
d'Achaïe, fait mention du droit de monnayage octroyé par 
les empereurs latins de Constantinople à leurs vassaux les 
Villehardouin; il semble cependant, pour des raisons qui 
nous échappent, que les premiers princes d'Achaïe n'aient 
point usé de ce droit en faveur de leurs nouveaux sujets. Les 
anciennes pièces byzantines, continuèrent en conséquence ^ 
circuler longtemps encore par toute la Morée comme du 
temps des empereurs grecs, pêle-mêle avec un certain nom- 
bre de monnaies vénitiennes qui pénétraient dans la princi- 
pauté par les deux places de Coron ei de Modon situées à la 
pointe extrême de Messénie et dont Venise s'était emparée 
au moment de la conquête franque. Le plus ancien des princes 
latins d'Achaïe qui ait frappé monnaie est ce Guillaume de 
Villehardouin dont le règne glorieux dura trente années, de 
1246 à 1277, 11 institua dans ses nouveaux domaines le sys- 
tème monétaire en usage dans sa patrie ; ses plus anciens 
deniers portent sa tête vue de face, et sur un certain nombre 
d'entre eux frappés à Corinthe dont le nom latin Corinthum s'y 



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if f 



92 LES PRINCIPAUTES FRANQUES 

lit en toutes lettres, figure un donjon quelque peu fantasti- 
que, image rudimentaire de la plus précieuse forteresse des 
princes d*Achaïe. 




Denier frappé à Corinthe par Guillaume de Villehardouin, prince d'Âchaîe. 

Quelque temps après l'émission dé ces premières monnaies 
franques se place un fait curieux, témoignage du prestige 
qu'avait conservé par delà les mers et après tant d'années 
écoulées depuis la séparation d'avec la mère patrie, cette 
royauté française à laquelle tous les barons de la conquête te- 
naient essentiellement à se rattacher, comme s'ils en étaient 
encore les vassaux directs. Guillaume de Villehardouin appre- 
nant que Louis IX, en route pour la croisade, était de séjour 
à Chypre, alla le rejoindre avec une brillante escorte de qua- 
tre cents chevaliers. Saint Louis lui fit l'accueil le plus 
flatteur; un jour ils eurent l'entretien suivant que nous 
a rapporté Sanudo : a Seigneur sire, dit Villehardouin 
à son roi, tu es plus grand seigneur que moi et tu peux 
mener tes gens en guerre quand tu le veux et où bon te sem- 
ble sans bourse délier, moi je ne puis faire de même « cosi, » 
Le roi sur l'heure lui octroya la permission de frapper des 
deniers tournois au même titre que ceux de la couronne de 
France, à raison, dit Sanudo, de trois onces et demie d'ar- 
gent fin par livre de ces deniers. Tel fut le point de départ en 
Orient de cette nombreuse fabrication de deniers tournois que 
nous avons déjà retrouvés en Épire et en Thessalie, et qui 
devaient être pendant un siècle et plus la monnaie courante 
des Francs de Morée. Aussitôt après l'autorisation royale, le 
prince d'Achaîe en fit frapper des quantités considérables ; 
tous ses successeurs l'imitèrent, et si leurs monnaies sont in- 
téressantes par les souvenirs historiques qu'elle^ rappellent, il 
est impossible d'autre part d'imaginer une série de pièces d'as- 



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DU LEVANT - gS 

pect plus uniforme et plus dépourvu d'élégance. Ce sont de 
fort laides monnaies que ces petits deniers de billoh au type 
du châtel qu'on retrouve fréquemment sur la terre de Grèce 
presque côte à côte avec les plus belles médailles antiques. Il 
y a fort peu d'années, dans les ruines d'Eleusis, la cité des 
mystères, un paysan labourant son champ retrouva un vieux 
pot contenant plus de dix mille de ces deniers tournois. Nous 
avons dit qu^on en possède de tous les successeurs de Guil- 
laume de Villehardouin. On en connaît de sa fille unique, 
la princesse Isabelle, de Florent de Hainaut et de Philippe de 
Savoie qui épousèrent successivement cette dernière héri- 
tière des Villehardouin. On en connaît également de nom- 
breuses variétés frappées au nom des souverains angevins de 
Naples devenus princes d'Achaïe, de Charles d'Anjou, de 
son fils Charles II, de son petit-fils Philippe de Tarente, et 
de son arrière-petit-fils Robert d'Anjou ; on a retrouvé les 
deniers de l'infortunée princesse Mahaut de Hainaut, fille 
d'Isabelle, et ceux de ses trois maris, Guy de la Roche, duc 
d^Athènes, Louis de Bourgogne, ce prince chevaleresque qui 
mourut empoisonné par le comte de Céphalonie, Jean de Gra- 
vina enfin, cet Angevin brutal qui s'imposa si durement à la 
jeune princesse prisonnière, se dit son mari et s'empara de 
tous ses droitsjet de tous ses biens, sans avoir daigné se marier 
avec elle autrement que par procuration. Les plus rares de tous 
ces deniers francs d'Achaïe sont ceux de Fernand, infant de 
Majorque, l'ancien chef éphémère de la compagnie catalane^ 
dont les chroniqueurs nous ont retracé en termes touchants 
la vie aventureuse, le désespoir affreux à la mort de sa jeune 
femme à Catane, et qui périt si misérablement en disputant à 
Louis de Bourgogne la couronne de Morée. 

La quantité considérable de ces deniers tournois qu'on re- 
trouve encore en Grèce est une preuve des émissions conti- 
nuelles qui en furent faites par les princes d'Achaïe; il sem- 
ble même que ce soient les seules monnaies qu'ils aient fait frap- 
per, et Robert d'Anjou dont on connaît des florins d'or et des 
sequins fabriqués à Chiarentza à l'imitation de ceux de Flo- 
rence et de Venise, fait seul exception. Tous les deniers tour- 
nois d'Achaïe portent ce nom de l'atelier monétaire de Chia- 



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èi4 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

TtrittA, OÙ Ils furent fabriqués. Cette ville oubliée, dont le 
souvenir n'existe plus guère que dans le titre de dUc de Cla- 
rerice passé dans la maison royale d'Angleterre et que portait 
la victime infortunée du roi Edouard IV, cette ancienne ca- 
pitale des princes francs de Morée, fut au moyen âge, nous 
l'avons dit, une cité florissante, une cour féodale célèbre pdf 
sa magnificence. Ce fut la résidence ordinaire des VîUehar- 
douin, puis après eux des princes et des gouverneurs napoli- 
tains. Son importance commerciale et politique était extrême, 
grâce à sa situation au point le plus rapproché de l'Italie; 
c'était par elle que se faisaient toutes les communications 
avecTOccident; c'était également k capitale administrative 
de la principauté et par conséquent le siège de l'atelier mo- 
nétaire principal* Clarentza, Ghiarehtza ou Glarentza, située 
à la pointe d'Elide, au promontoire du même nom> l'ancietl 
cap Chélonatas qui regarde vers l'île de Zante, n'est plus â 
cette heure qu'une ville chétive, Une bourgade grecque affreu- 
sement déchue de son ancienne splendeur, aussi désolée qu'elle 
fut autrefois riche et prospère; le gouvernement grec, dit le 
guide d'Orient, lui a imposé il y a quelques années le nom officiel 
et classiquejde la vieille Cyllène, à tort, suivant Curtius, qui 
fixe l'emplacement de la cité antique plus au nord, sur la 
côte sablonneuse qui marque l'entrée même du golfe de Lé- 
pante. Sur cette basse terre d'Élide qui forme l'embouchure 
du Pénée, qu'on domine du haut de la colline Oïl s'élevait la 
cité antique d'Élis et qui s'étend Jusqu'au promontoire de 
Chiarentza, les Francs avaient égalementjfondé au moyen âge : 
Gastouni^ vers l'embouchure actuelle du fleuve, Andravida 
qui joua un rôle considérable dans l'histoire delà principauté 
d'Achaïe, enfin, sur le sommet même du cap Chélonatas et 
dominant Chiarentza, le fort de ChlomUtzi ou Clermont, plus 
connu sous le nom de Castel-Tornesô, Château-Tournois. 
Ce nom de Tomese qui depuis a passé au promontoire même 
de Chiarentza, rappelle précisément les monnaies émises par 
les princes d'Achaïe, ces deniers tournois qui pendant quel- 
que temps du moins furent certainement fabriqués dans cette 
forteresse. Sa tour colossale, encore debout aujourd'hui, do- 
mine toute la contrée environnante, rappelant à travers les 



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V DU LEVANT 95 

siècles le tioril de son fondateur Geoffroy II de Villehardouiti. 

La fabrication dèsdetlîéts tournois de Chîarentza continua 
donc Sàtîs Interruption depuis Guillaume de Villehardouin 
)usqu*à Robert d^Aujou, qui régna de i332à 1369, et sous 
lequel la principauté franque d*Achaïe, depuis longtemps en 
proie à la plus complète anarchie, cessa réellement d'exister. 
Comme les monnaies de Robert sont rares, il faut croire 
qu'elles ne fiirent pas frappées pendant tout le cours de son 
long règne. Les Vénitiens en effet, dont ^influence dans le 
Péloponèse avait considérablement grandi, ayant teconnu les 
grands ptofits que Ton pouvait retirer de la clrciilatioti des 
deniers tôUfnois, se tnîrent à en fabriquer de leur côté de^ 
quantités considérables pour lôur commercé avec TOrient. Le 
pliis ancien tournois Vénitien connu porte le nom d'André 
Dandolo, qiii fut dogè de î343 à i354. On peut en conclure 
que la fabrication de ceul de Chiarentza dut cesser entière- 
ment Verà î35o déVant la concurrence écrasante des ateliers 
vénitiens. 

Les ducs francs ôU Mégaskyrs d'AthônêS, à l'exemple des 
princes d*Achaïé, leurs suzerains pour Ârgos et Nâuplie, ont 
frappé de nombreux deniers tournoie , soit dans leur capi- 
tale, soit beaucoup plus souvent à Thèbes, OÛ lU résidaietit 
d'ordinaire et dont ils partageaient le gouvernement avec les 
sires de Saint-Omér. On connaît des tournois de Guy V' de 
la Rodhe, de son neveu Guillaume et de son petit-neveu 
Guy II, ce prince remarquable dont nous avons rappelé plus 
haut l'énergique intervention dans les affaires de Thessalie. 
Guy II, lorsqu'il était encore en bas âge et sous la tutelle 
de sa mère, la princesse Hélène TAnge, était communément 
appelé Gulot, ou petit GUy ; les chroniqueurs ne le désignent 
pas autrement et ce nom èe retrouvé jusque sur les monnaies 
du prince qui furent frappées avant sa majorité; on y lit la 
légende : Guiot, dusd AtheHarum^ curieUX mélange de la lan- 
gue latine officielle avec une forme toute familière du fran- 
çais du moyen âge. Guy II mourut fort jeune encore et sans 
héritiers directs, au moment ott Tinvasion des bandes cata^ 
lanes, orage terrible qui devait ruiner de fond en comble la 
puissance des Mégaskyts, commençait â grossii' vers lé nord. 



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96 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

Le corps du dernier des de la Roche fut enseveli à côté de ses 
prédécesseurs, dans une de ces grandes tombes que Buchon 
eut la joie et la bonne fortune de retrouver sous le chœur de 
la petite église de Daphné, le Saint-Denis des ducs francs 
d'Attique. Dans ce vallon poétique et charmant qui con- 
duit de la plaine d'Athènes au village d'Eleusis et que 
suivait jadis la voie sacrée dont la trace se voit encore 
au flanc des rochers, non loin du sommet de ce col 
d'oU l'on aperçoit d'une part Athènes et son glorieux ro- 
cher, de l'autre les flots bleus du canal de Salamine et les 
pentes rocailleuses de l'île célèbre, s'élèvent sur la gauche de 
la route, parmi les pins clair-semés et les touffes de genêts, 
un vieux monastère avec son église, plus semblables, derrière 
leurs murailles crénelées, à quelque forteresse du moyen âge 
qu'à la demeure de moines paisibles et pieux. C'est le célèbre 
couvent de Daphné, la sépulture des princes francs d^ Athènes ; 
le nom poétique est resté, mais les lauriers qui en furent Tori- 
gine ont dès longtemps disparu; sous ces dalles usées par le 
passage des générations, furent ensevelis jadis, dans leur 
accoutrement guerrier, ces barons latins qui rendirent à la 
ville de Périclès quelque peu de cette vie et de cette splendeur 
dont elle était privée depuis tant de siècles. 

Les monnaies du dernier duc d'Athènes, du successeur de 
Guy II de la Roche, du brillant et infortuné Gautier de 
Brienne, sont fort rares et le resteront toujours ; on ne dut 
en frapper que fort peu durant son règne éphémère si 
brusquement terminé par cette catastrophe du Céphyse qui 
sonna le glas funèbre des principautés franques élevées à 
la suite delà croisade de 1204. Il faut lire ce grand désastre, 
cette dramatique aventure, dans l'ouvrage célèbre de Don 
François de Moncade, comte d'Aytona, ou mieux en- 
core dans le récit si animé de Ramon Muntaner; il faut 
lire dans cette chronique toute pleine de l'orgueil national, 
écrite par un homme qui en fut à la fois l'historiographe et 
un des acteurs principaux, la narration de cette expédition 
étrange entre toutes, de cette sanglante migration des bandes 
espagnoles à travers l'ancien empire grec, longue et terri- 
ble odyssée d'un peuple de soldats et de routiers, toute semée 



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DU LEVANT 97 

de combats, de pillage et de massacres, commençant sous les 
murs de Constantinople, pour se terminer en Béotie par 
cette victoire des marais du Céphyse qui fit d'une horde de 
gens de pied catalans les seigneurs de l'Attique et les souve- 
rains réguliers d'une des plus vieilles capitales du monde. 

La paix de Calatabellotta, conclue en Tannée i3o2, entre 
les Aragonais de Sicile et les Angevins de Naples, en met- 
tant fin à de longues guerres, avait laissé sans emploi et 
sans solde les nombreuses bandes catalanes qui avaient servi 
sous la bannière de Frédéric de Sicile. Habitués à la vie des 
camps, à l'existence libre et sans firein des grandes guerres du 
moyen âge , ces condottieri espagnols , les Almugavares , 
comme ils ^'appelaient encore, du nom donné aux gens de 
pied recrutés en Espagne, cherchèrent un souverain qui voulût 
payer leurs services. Ils le trouvèrent dans la personne de 
l'empereur Andronic Paléologue; ce prince, en guerre avec 
ses voisins les Turcs d'Asie Mineure, n'avait pas assez de ses 
troupes grecques pour leur résister. Il offrit de prendre à sa 
solde les bandes qui avaient conservé l'organisation militaire 
à laquelle elles devaient leur redoutable renommée. Au mois 
de septembre i3o2, trente-six navires amenèrent à Constan- 
tinople les six mille aventuriers, sous la conduite de différents 
capitaines obéissant tous à un chef suprême, le « latin Roger, » 
Roger de Flor, ancien chevalier du Temple, d'origine alle- 
mande, et fils d'un fauconnier de Frédéric II d'Allemagne, 
C'étaient là de terribles auxiliaires, aussi accoutumés à pil- 
ler qu'à vaincre, aussi dangereux pour ceux qu'ils étaient 
chargés de protéger que pour ceux qu'ils devaient combattre. 
Les Grecs ne s'aperçurent que trop vite de la faute qu'ils 
avaient commise; l'empereur et Constantinople tremblèrent; 
nous ne pouvons raconter ici cette longue suite d'événements 
dramatiques qui firent bientôt des mercenaires d'Andronic 
les plus redoutables ennemis de l'empire grec. Pendant cinq 
années, ces bandes furieuses, oubliant les Turcs qu'elles 
devaient combattre, incessamment renforcées par l'arrivée de 
bandes nouvelles, pillèrent, brûlèrent et saccagèrent les plus 
riches provinces de l'empire, réduisant les villes en amas de 
décombres et les campagnes en solitudes, battant les armées 

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98 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUÉS 

grecques, rançonnant l'empereur, et rapportant à GallipoU, 
qu'ils avaient fortifié, les produits du pillage de l'Europe et 
de TAsie. Établis en conquérants sur les rives de la Pro- 
pontide, ils avaient fondé à Gallipoli une sorte de gou- 
vernement, une oligarchie guerrière et brutale qui eut son 
administration, son sceau, « le sceau de l'armée des Francs 
qui gouvernent le royaume de Macédoine, » et ses bannières 
avec Saint-Georges, Saint-Pierre et les armes d'Aragon et de 
Sicile. Le chef de cette singulière nation militaire s'intitulait, 
a par la grâce de Dieu, grand-duc de Romanie, seigneur 
d'Ânatolie et des îles de l'empire. » Gallipoli devint l'entrepôt 
de toutes les richesses volées au peuple grec, le théâtre d'im- 
menàes orgies, le grand marché d'esclaves où les musulmans 
venaient acheter en foule des chrétiens captifs. Enfin, lorsque 
tout fut épuisé, consumé, après avoir arraché à plusieurs 
reprises des millions de besants à la cour impériale, la com- 
pagnie commandée, depuis la mort de Roger de Flor, par 
. Bérenger d'Entenza et le grand maréchal de Rocaforte^ se 
remit en marche vers l'ouest au printemps de iSoj, renforcée 
par de nombreux auxiliaires turcs. Les pillages, les dévasta- 
tions recommencèrent plus horribles que jamais. Cassandrie 
de Macédoine devint pour quelque temps le nouveau quartier 
général des aventuriers. Deux années s'écoulèrent encore au 
milieu de luttes intestines entre les chefs de la Compagnie et 
de négociations avec les princes qui voulaient faire servir les 
terribles bandes à leurs desseins ambitieux. 

Au printemps de i3og, les Almugavares, constitués cette 
fois plus que jamais en démocratie militaire et débarrassés de 
leurs chefs suprêmes qu'ils avaient massacrés, ayant tout 
détruit derrière eux, se trouvaient en Thessalie où le sébasto- 
crator Jean II l'Ange, l'ancien pupille de Guy II d'Athènes, 
ne pouvait leur opposer de résistance. C'est alors qu'ils 
entrèrent pour la première fois en relations avec le nouveau 
Mégaskyr d'Athènes, Gautier de Brienne. Le jeune prince 
nourrissait de grands projets de conquête; avant tout il avait 
des différends à vider avec la princesse régente d'Épire et les 
Paléologues, au sujet des affaires de Thessalie. Il eut, lui 
aussi , ridée fatale de prendre les aventuriers à sa solde ; 



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\ ' DU LEVANT 99 

d'abord tout alla bien, et Brîenne, avec de tels auxiliaires, 
triompha facilement de ses ennemis. Mais six mois n'étaient 
pas écoulés que les plus graves mésintelligences éclataient 
entre eux. Les trouvant trop coûteux et surtout trop turbu- 
lents, il voulut s'en débarrasser ou du moins en renvoyer 
le plus grand nombre, et chercha |à les brouiller entre eux. 
Ceci ne pouvait leur convenir, car ils jetaient déjà des re- 
gards d'envie sur les richesses d'Athènes et sur les belles cam- 
pagnes de Béotie. 

Bref, les choses en vinrent à une rupture complète et la 
guerre éclata menaçante pour les principautés franques 
d'Attique et de Morée.^ Dans ce grand péril commun, Gau- 
tier de Brienne fit appel à tous les barons, ses voisins et ses 
alliés .Tous répondirent à ce cri d'alarme et la noblesse 
franque d'Achaïe et de la Grèce continentale, les seigneurs 
d'Eubée et de l'Archipel, tous les vassaux moréotesdela cou- 
ronne de Naples vinrent se ranger sous sa bannière à côté de 
la chevalerie d'Attique, sentant bien que l'heure suprême 
était arrivée et qu'il y allait de l'existence même des souverai- 
netés latines. Les deux armées se rencontrèrent le 1 8 mars 1 3 1 1 , 
sur les bords du Céphyse, non loin des marais et des gouf- 
fres ou katavothra du lac Copaïs. Du côté des Francs 
on comptait 700 chevaliers d'élite, 6,400 cavaliers et 
8,000 hommes de pied, « la meilleure chevalerie d'Europe, y^ 
s'écrie orgueilleusement leur ennemi Muntaner. Les Catalans 
qui marchaient . sur Thèbes et s'étaient retranchés sur la rive 
droite du Céphyse, étaient moins nombreux, et bien que 
beaucoup de Grecs thessaliens se fussent joints à eux, ils 
n'avaient pu mettre en ligne que 3,5oo cavaliers et 4,000 fan- 
tassins. Les auxiliaires Turcs et Turcopoles conduits par 
l'émir Khalyl, les avaient abandonnés, voulant conserver leur 
neutralité pour pouvoir fondre à leur guise sur celui des 
deux partis qui aurait le dessous. Les retranchements éle- 
vés par les Almugavares avaient transformé l'espace qui sé- 
parait les deux armées en un immense marais, et ce fut à 
travers cette boue profonde que les chevaliers de Gautier de 
Brienne s'élancèrent contre le camp fortifié de leurs enne- 
mis. Ici encore, comme plus tard à Crécy, à Poitiers, à 



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100 LES PRINCIPAUTÉS F^Ri^NQÛES 

Nicopolis, à Azincourt, cette folle ardeur de la chevalerie 
franque fut la cause d'un immense désastre. A la tête des 
siens se précipitait Gautier de Brienne, précédé de sa ban- 
nière au lion d'or sur champ d'azur semé d'étoiles d'ar- 
gent. Les Catalans, à pied, maniant des deux mains leur 
lourde épée, attendaient en rangs pressés le choc de toute 
cette cavalerie; les chevaux caparaçonnés enfoncèrent et chan- 
celèrent sur la terre détrempée ; les cavaliers démontés se re- 
muaient avec peine dans cette boue épaisse. Bientôt Tavant- 
garde entière fut renversée ; soudain, on vit s'abattre la 
bannière des Mégaskyrs, et Gautier de Brienne, percé d'une 
flèche qui lui troua la gorge, tomba mort auprès d'elle. Ce 
fut le signal de la déroute et du massacre. Les Turcopoles, 
impatients de pillage, fondirent à leur tour sur les Francs 
affolés ; le carnage fut horrible, toute cette belle chevalerie 
fut égorgée sans pouvoir se défendre : là périrent les chefs 
illustres des plus grandes baronnies de Morée, d'Attique et 
de r Archipel ; là tombèrent : Georges Ghisi, seigneur des îles 
de Tinos, Mykonos, Kéos et Sériphoset tiercier d'Eubée, Al- 
ben Pallavicini, marquis de Bodonitza, sextier de Négrepont, 
Thomas III de Stromoncourt, comte de Salone, Raimond 
de la Roche, le dernier de sa noble maison, le sire de Karditza 
et son tils, presque tous les derniers descendants enfin de 
ces nobles aventuriers qui avaient jadis conquis la Grèce et 
le Péloponèse, sous la bannière des Villehardouin, des Cham- 
plitte et des de la Roche. Un petit nombre eurent la vie 
sauve et restèrent prisonniers des Catalans. Telle fut la ba- 
taille de Céphyse, dont le souvenir confus subsiste encore 
parmi les rudes populations des bords du grand lac Copaïs et 
qui marqua le dernier jour du duché franc d'Athènes. Les 
Turcopoles coupèrent la tête du duc de Brienne et rempor- 
tèrent en triomphe. Jeanne de Châtillon, sa veuve, quitta pré- 
cipitamment ses États avec son fils mineur, et les bandes vic- 
torieuses, se ruant sur la Béotie et l'Attique, saccagèrent 
Thèbes et Athènes de telle manière qu'aujourd'hui encore 
répiihète de Katilano est, dit-on, pour les Athéniens, la plus 
mortelle injure. Les vainqueurs arrivés aux limites de la 
Grèce, ne trouvant plus rien à piller devant eux, se fixèrent en 



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DU LEVANT loi 

ces contrées ; un duché nouveau fut constitué sur les ruines 
de rancienne souveraineté des de la Roche, sous la suzerai- 
neté des princes d'Aragon. Cette étrange domination des Ca- 
talans et de leurs ducs sur Athènes et Thèbes devait durer 
quatre-vingts ans ; après eux vinrent des Italiens enrichis, les 
Acciaïuoli de Florence, qui, eux aussi, furent ducs d'Athènes, 
jusqu'à ce que la conquête de Constantinople par Mahomet II 
eût entraîné celle de toute la Grèce, en 1456. 

De la domination des Catalans en Attique et des ducs vas- 
saux de la couronne d'Aragon qui régnèrent à Athènes jus- 
qu'à l'élévation des Acciaïuoli, de ces derniers eux-mêmes, on 
ne possède encore aucun souvenir numismatique ; cependant 
tous ces princes ont sûrement trappe monnaie, ne serait-ce 
que des pièces de cuivre et de billon destinées au menu trafic 
journalier. Espérons que des découvertes heureuses viendront 
bientôt combler ces vides et donner des notions nouvelles sur 
tant de princes dont l'histoire est encore si peu connue qu'ils 
semblent presque appartenir au domaine de la légende. 



VIII 

BARONNIES SECONDAIRES DE MOREE ET DE LA GRÈCE 

CONTINENTALE. 

SEIGNEURIES ITALIENNES DES ILES DE l'aRCHIPEL 

Autour de la principauté d'Achaïe et du duché d'Athè- 
nes, se groupaient de nombreux feudataires, chefs des 
baronnies franques de Morée et de la Grèce continen- 
tale, fondateurs de dynasties latines qui pour la plu- 
part s'éteignirent pendant la période de la domination 
angevine et furent en partie seulement remplacées par des 
familles étrangères ou nouvelles. Avant tous les autres se 
rangeaient les seigneurs de la grande et fertile Négrepont, 
l'ancienne Eubée ; ils étaient issus des dalle-Carceri de Vé- 
rone et avaient, presque aussitôt après la conquête, succédé à 



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102 LES PRINCIPAUTES FRANQUES , 

Jacques d'Avesne, l'ami et le compagnon de Boniface de 
Montferrat, premier souverain latin de l'île. Ces seigneurs de 
Nègrepont portaient au moyen âge le nom singulier de 
tierciers d'Eubée, tercieri Nigropontis, parce que, dès le 
début, cette île avait été partagée entre trois de leurs bran- 
ches, tiges d'autant de dynasties, souvent rivales, plus rare- 
ment unies par un intérêt commun, soit contre leurs su- 
zerains les princes d'Achaïe, soit contre les perpétuels 
empiétements des Vénitiens. Plus tard, à la suite de partages, 
ces tierces parties d'Eubée se dédoublèrent souvent, et les sei- 
gneurs de ces portions réduites s'intitulèrent sestieri Nigro- 
pontîs, sextiers de Nègrepont. 

Après les barons d'Eubée venaient ceux de la Grèce conti- 
nentale. C'étaient d'abord les Pallavicini, marquis de Bodo- 
nitza. Par le formidable château de ce nom, bâti aux an- 
ciennes Thermopyles et qui commandait le défilé célèbre, 
ces marquis d'origine italienne étaient les maîtres d'une des 
routes principales qui conduisait de Thessalie en Grèce et 
que suivaient d'ordinaire les invasions byzantines. Ils 
avaient pour puissants voisins les comtes de Salone, ou de la 
Sola, issus d'un des plus vaillants chevaliers de la quatrième 
croisade, Thomas I" de Stromoncourt* lui aussi compagnon de 
Boniface de Montferrat. Salone était l'ancienne Amphissa, 
sur le golfe de Lépante, et son comté comprenait le territoire 
de la Phocide entre ce golfe et les pentes méridionales du 
Parnasse; il s'étendait à l'est jusqu'aux frontières de l'Étolie 
qui appartenait aux despotes d'Épire, à l'ouest jusqu'à 
celles du duché d'Athènes; c'était sur son territoire que se 
trouvaient les ruines de Delphes. Les de Stromoncourt, vas- 
saux d'abord des princes d'Achaïe, puis des ducs d'Athènes, 
jouèrent un grand rôle dans l'histoire de la Grèce franque. 
Le dernier d'entre eux fut ce Thomas III, « l'homme le plus 
sage de toute la Romanie, » dit la chronique de Morée, qui 
périt dans les marais de Copaïs, en combattant malgré son 
grand âge aux côtés du duc d'Athènes. Le comté de Salone 
s'éteignit avec lui et devint la proie des vainqueurs. 

Thèbes, dont les fabriques de soie attiraient en foule les 
marchands étrangers, et dont une moitié relevait des sires 



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DU LEVANT 

de Saînt-Omer, et avec elle toute la Béotie, puis Mégares, 
Argos et Corinthe, c'est-à-dire l'isthme et la portion la plus 
orientale du Péloponèse, appartenaient, nous l'avons dit, 
aux Mégaskyrs d'Athènes. 

En Morée, il y eut primitivement douze grands fiefs, 
douze pairies, mais presque jamais dans la suite il n'y en eut 
un si grand nombre existant à la fois. C'étaient les de 
Bruyères, seigneurs de Karytèna, dans les monts de Scorta 
ou d'Arcadie ; les de Rozières, seigneurs d'Akova ou Mata- 
grifon, dans cette autre portion de l'Arcadie qui s'appelait la 
Mésarée ou Terre du milieu; les Aleman, seigneurs de Patras, 
auxquels succédèrent les évêques du même nom, métropoli- 
tains d'Achaïe; les de Valaincourt, de Mons en Belgique, 
seigneurs de Véligosti et aussi de Damala en Argolide ; les sei- 
gneurs de Nikli ; les de Nivelet, seigneurs de Gheraki ; les de 
Tournay, seigneurs de Kalavryta ; les de Lille de Charpigny, 
seigneurs de Vostitza ; les de Neuilly, maréchaux héréditaires 
d'Achaïe; les seigneurs de Gritzena; les de la TrémouiUe, sei- 
gneurs de Chalandritza. La plupart de ces premières fa- 
milles de la conquête s'éteignirent rapidement, grâce aux 
guerres incessantes qui décimaient la noblesse, et leurs do- 
maines héréditaires passèrent en d'autres mains, soit par 
mariage, soit par confiscation ou héritage. Dès 1324, ^^^^ 
vingt ians après la conquête, des baronnies primitives il ne 
restait plus que celles de Patras aux évêques de ce nom, 
de Véligosti, de Damala, de Vostitza et de Chalandritza ; 
une seule était demeurée entre les mains de ses pre- 
miers possesseurs. Akova avait passé aux princes d'Achaïe, 
puis avait été reprise par les Grecs en i32o; il en avait été 
de même de Karytèna ; Véligosti et Damala appartenaient 
à la puissante famille des Zaccaria de Gênes, seigneurs de 
Chio ; les deux familles seigneuriales de Nikli et de Gritzena 
étaient depuis longtemps éteintes; Chalandritza allait passer 
tout entière aux mains de ces mêmes Zaccaria qui en possé- 
daient déjà une portion ; Passava était retournée à la 
couronne. Seule une nouvelle et puissante baronnie s'était 
élevée plus récemment et subsistait encore, c'était celle d'Ar- 
kadia, qui appartint aux D'Aunoy, puis au Lenoir de Saint- 




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104 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

Sauveur; elle tomba, du reste, également, en 1387, sous la 
domination des Zaccaria. 

Toutes ces familles, baronales ont dû frapper monnaie à 
leurs noms et à leurs titres; toutes ont dû pour le moins faire 
fabriquer des deniers tournois, à l'exemple de leurs suze- 
rains les princes d'Achaïe, et cependant il y a peu d'années 
encore^ on ne connaissait aucune de leurs monnaies. Depuis, 
les recherches infatigables d'un savant grec dont nous avons 
déjà cité le nom ont amené des résultats précieux. M. P. 
Lambros, d'Athènes, a eu l'heureuse fortune de retrouver 
plusieurs deniers des hauts feudataires de Morée; de nou- 
velles découvertes succéderont certainement aux premières, 
bien que ces curieuses monnaies féodales semblent devoir de- 
meurer toujours fort rares. Leur émission dut être en effet 
peu abondante, parce que les grands ateliers de Chiirentza et 
d'Athènes, en inondant toute la Grèce de leurs deniers tour- 
nois, devaient suffire amplement aux besoins de la circulation 
monétaire. Les pièces retrouvées jusqu'ici par M. Lambros, 
sont : deux deniers des comtes de Stromoncourt, dont Tun 
porte l'écu des seigneurs de Salone ; un denier de Guillaume 
de Villehardouin, frappé par lui comme tîercier d'Eubée du 
chef de sa femme, la princesse Karintana, héritière d'un des 
seigneurs de l'île; quelques autres enfin frappées les unes par 
Hélène l'Ange, veuve d'un Mégaskyr et dame de la baronnie 
moréote de Karytèna, les autres par un baron de Damala en 
Argolide. Ces pièces, auxquelles leur rareté donne une valeur 
inestimable, sont un des ornements de l'admirable cabinet de 
M. Lambros. Sa collection, fruit de trente années de recher- 
ches dans le Levant, est spécialement consacrée à l'étude des 
monnaies frappées par les Latins en Orient à la suite des 
croisades. Grâce à sa position au centre même des contrées 
où devaient s'étendre ses investigations, M. Lambros, qui 
connaît fort bien cette branche de l'archéologie des croisa- 
des et qui l'a enrichie de nombreux et excellents travaux, 
a fait de cette collection une chose unique qu'on tenterait 
difficilement d'égaler aujourd'hui; là sont rassemblées les 
pièces les plus belles, les plus rares, souvent uniques, des 
princes de Syrie, d'Épire ou de Grèce; là sont réunies des 



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DU LEVANT io5 

séries prodigieusement riches de monnaies des grands maî- 
tres de Rhodes, des Lusignan de Chypre, des princes 
d'Achaïe et des ducs d'Athènes. Un pareil trésor consacré au 
souvenir de tant de princes et de seigneurs latins, qui, pres- 
que tous, appartiennent aux plus vieilles maisons de France, 
devrait avoir sa place marquée au cabinet des médailles de la 
Bibliothèque nationale. Malheureusement, le budget du mi- 
nistère est pauvre et fort chargé, et plus malheureusement 
encore, Berlin est riche, Berlin qui s'est pris soudain d'une 
ardeur démesurée de surpasser les collections les plus célèbres, 
et qui, pour atteindre ce résultat, ne recule devant aucun sa- 
crifice. 

Parmi tous les Latins dont la puissance s'éleva sur Iqs 
ruines de Byzance, il faut citer encore ces innombrables dy- 
nastes Vénitiens et Génois qui régnèrent à partir de 1 204 
sur les îles de l'Archipel depuis l'aride Cérigo, l'ancienne Cy- 
thère, à la pointe la plus extrême de Morée, jusqu'à Lemnôs, 
voisine de Thrace, jusqu'à Chio et Lesbos qui protègent 
l'entrée du golfe de Smyrne. On sait comment la plupart de 
ces seigneuries insulaires, les Cyclades du moins, tombèrent 
aux mains des patriciens de Venise. Lors du partage qui se 
fit en 1 204, au camp des croisés, sous les murs de Constan- 
tinople, l'Archipel tout entier était échu à la République ; 
mais la prise de Byzance n'avait point assuré la conquête 
du reste de l'empire ; il fallait s'emparer une à une de toutes 
ces dépouilles de la puissance des empereurs grecs. Le gou- 
vernement des doges, pour ne point morceler ses forces en les 
employant au siège de chaque point isolé, eut alors recours 
à un moyen fréquemment mis en usage dans les coutumes 
féodales. Une proclamation fut publiée, portant que tout ci- 
toyen dé Venise ou d'une ville alliée qui s'en sentirait le 
courage et le désir et qui réussirait à s'emparer à ses frais et à 
ses risques et périls d'une île ou d'un point de la mer Egée, 
dans les limites des territoires dévolus à la République, les 
posséderait et les gouvernerait à titre de fief héréditaire vassal 
de Venise, avec tous les droits régaliens communément atta- 
chés à la souveraineté. La nouvelle se répandit comme l'éclair 
dans les palais de Venise et parmi cette ambitieuse noblesse. La 



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io6 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

jeunesse patricienne s'agita aussitôt ; on réunît des troupes 
mercenaires, on équipa des navires, on fit tous les apprêts né- 
cessaires à d'aussi aventureuses expéditions, et bientôt des flot- 
tilles nombreuses, commandées par des nobles vénitiens ou 
lombards, par des cadets des plus grandes familles, sortirent 
de la Lagune pour gagner cette mer Egée oîi tous brûlaient 
de conquérir des seigneuries. Les aventuriers ne trouvèrent 
nulle part de résistance sérieuse, et toutes ces îles abandonnées 
par les garnisons byzantines accueillirent sans défiance ces 
maîtres nouveaux qui devaient les protéger contre les hor- 
reurs de la piraterie auxquelles elles étaient sans cesse expo- 
sées. C'est ainsi que se fondèrent vingt dynasties nouvelles, 
vingt baronnies insulaires qui furent certes une des consé- 
quences les plus curieuses de la croisade de 1204, et dont 
quelques-unes, avec des alternatives diverses, se maintinrent 
jusqu'à la conquête turque. Les Ghisi eurent pour leur part 
les îles deTinos, Mykonos, Skyros, Skopélos, Skiathos, Stam- 
palia, l'ancienne Asiypalée, une portion de Zéa ou Kéos et de 
SériphoSj dont les Michieli et les Giustiniani eurent l'autre 
moitié; les Navîgajosi furent grands-ducs de Lemnos, les 
Vénier marquis de Cérigo, les Viari seigneurs de Cérigotto, 
les BarozzL souverains de Thérasia et de Santorin, l'île vol- 
canique aux vins capiteux; les Foscolo possédèrent Namfio, 
les Quirini eurent Amorgos et les Dandolo Andros, les Sanudo 
furent ducs de Naxos et de Paros avec beaucoup de petites 
îles environnantes. Il n'y eut pas de rocher aride, pas d'îlot 
perdu dans ce dédale d'îles qui réunit l'Europe grecque à 
l'Asie turque, qui n'eût son baron vénitien ou lombard. 

Au grand champ de Mai que tint à Ravennika, au prin- 
temps de 121 o, l'empereur latin de Byzance, Henri d'Angre, le 
plus puissant de ces nouveaux barons, Marc Sanudo, duc de 
Naxos, qui avait fait infidélité à sa mère patrie pour prêter 
serment au souverain franc, obtint de lui la suzeraineté sur 
toutes ces seigneuries des îles et s'intitula duc de l'Archipel et 
souverain de la Dodécanèse ou des douze îles. Plus tard ses 
successeurs, avec les autres seigneurs de la mer Egée, devin- 
rent les vassaux des princes d'Achaïe, mais les ducs de Naxos 
conservèrent toujours la prépondérance sur les autres familles 



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DU LEVANT 107 

prîncières de TArchipel; ce furent avec les Ghîsi de Tinos les 
plus florissantes dynasties de cette curieuse réunion de seigneu- 
ries ;5elles eurent leur époque de gloire et de splendeur^ et This- 
torien Sanudo, de la famille des ducs de Naxos, nous a laissé 
d'intéressants détails sur la vie agitée de ces personnages, 
moitié barons féodaux, moitié pirates, vie semée de luttes et 
de surprises, alternant avec les distractions fougueuses et les 
plaisirs les plus violents. 

Beaucoup de ces principautés italiennes succombèrent 
lors des expéditions dirigées contre les Latins d'Orient par le 
célèbre renégat Licario, amiral de Michel Paléologue ; celles 
qui survécurent à ce grand désastre périrent à leur tour, lors- 
que les Turcs, depuis longtemps maîtres de TAnatolie et de 
la Grèce continentale , voulurent en finir avec ces misérables 
épaves de la puissance vénitienne. Le grand-amiral Khai- 
reddin-Barberousse en iSSy, et Piali-Pacha en 1 566, furent 
les instruments inexorables de cette dernière et complète des- 
truction. 

C'est encore à Karl Hopf qu'on est redevable des notions 
principales sur les principautés italiennes de l'Archipel ; avec 
une patience toute germanique, il est parvenu à réunir sur ces 
innombrables dynasties dont l'histoire était quasi inconnue, 
les documents les plus divers et les plus circonstanciés ; il a 
dressé les tables généalogiques de toutes les familles seigneu- 
riales des Cyclades et des Sporades. C'est M. Lambros, par 
contre, qui nous a fait connaître les quelques monnaies bien 




Denier unique de Nicolas Sanado, duc de T Archipel. 

rares constituant jusqu'à ce jour les seules reliques numisma- 
tiques des barons vénitiens de T Archipel ; ce sont deux deniers 
frappés, l'un par Georges Ghisi, seigneur de Tinos, l'autre 
par Nicolas Sanudo,îcinquième duc de Naxos et de l'Archipel. 
Plus tard, lorsque toutes ces 'petites îles auront été mieux 



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io8 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

parcourues, on fera sans doute des découvertes intéressantes. 
Il est presque inadmissible que tant de dynasties insulaires 
n-aient pas frappé monnaie pour les besoins de ces popula- 
tions isolées, dont les communications avec les seigneuries 
voisines étaient le plus souvent fort difficiles en ces temps de 
piraterie et de guerres continuelles. ^ 



IX 



MONNAIES DES GÉNOIS DE CHIO ET DE LESBOS. 
MONNAIES d'imitation. 
PIÈCES A TYPES CHRÉTIENS FRAPPÉES PAR LES ÉMIRS 
TURCOMANS d'aSIE-MINEURE. 

Les monnaies frappées par les Génois établis à Chio et à 
Lesbos, ces deux grandes îles de la côte d'Asie si populeuses 
et si florissantes au moyen âge, sont beaucoup mieux con- 
nues et plus nombreuses dans les collections que celles des 
princes de l'Archipel. A Lesbos, des Génois, les Gattilusi, 
partisans de l'empereur Jean Paléologue, et alliés à sa fa- 
mille, avaient fondé au xiv« siècle une seigneurie puissante ; 
ils s'intitulaient sires de Mételin, du nom de la ville antique 
Mytilène, qui désignait au moyen âge l'île entière, et aussi 
sires de Foglia ou Focea Nuova, bâtie non loin des ruines de 
l'ancienne Phocée. Les princes de cette dynastie, qui fut ren- 
versée par les Turcs en 1462, ont frappé de charmantes petites 
monnaies d'argent et de cuivre, aux types de l'aigle impériale 
de Byzance, de l'agneau pascal, etc.; on les retrouve parfois 
encore à Lesbos ou dans les bazars de Smyrne. Une branche 
de cette famille établie à Enos (Eno)€n Thrace, a également 
frappé monnaie aux types du denier tournois. 

De toutes les colonies génoises|du moyen âge, Chio fut 
sans contredit la plus riche et la plus chère à ces marchands 
guerriers, qui peuplaient de leurs flottes et de leurs comptoirs 
les mers et les rivages du Levant. C'est que nulle île n'ofifrait 



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DU LEVANT 109 

une situation plus favorable pour utl grand établissement 
commercial, en face du beau golfe de Smyrne, à quelques 
heures de navigation seulement de cette métropole de l' Ana- 
tolie, centre oîi aboutissaient au moyen âge les grandes cara- 
vanes chargées de tous les produits de Tintérieur. Puis Tîle 
de Chic avait cette fertilité incomparable qui l'a rendue célè- 
bre depuis Tantiquité jusqu'à la dévastation de 1820; elle 
avait surtout la récolte du mastic, de cette gomme résine qui 
se recueille dans la portion du territoire de Chio à laquelle 
elle a donné son nom {les villages du mastic) et qui était alors, 
bien plus qu'aujourd'hui, une source de revenus considérables. 
C'est une résine aromatique recueillie sur le térébinthe-len- 
ûsquQ [Terebinthus lentiscus, Pistaccia lentiscus L.). Elle 
s'écoule en larmes parfumées des petites incisions faites aux 
branches de ces arbrisseaux ; le terrain qui est au-dessous a 
été préalablement battu, aplani et nettoyé, afin que le mastic 
qui y tombe soit net et clair. On le recueille avec des pinces 
sur les arbres et avec les mains quand il est à terre , puis on 
le nettoie avec le plus grand soin. Toute la première qualité 
qui a été recueillie sur l'arbre même et' qui n'est mélangée 
d'aucune poussière, est encore aujourd'hui expédiée au sérail. 
C'est la taxe annuelle de 60,000 livres pesant que l'aga fer- 
mier doit envoyer au palais du sultan. On n'imagine pas les 
précautions prises pour assurer les bonnes récoltes de cette 
matière précieuse. « Les dames turques et grecques en font, 
dit M. Lacroix auquel nous empruntons ces détails, une 
énorme consommation; elles en mâchent continuellement; 
cette drogue donne à leur haleine une odeur aromatique qu'on 
peut ne pas trouver désagréable, mais qui nuit beaucoup à la 
beauté des dents. Au moyen âge, sous la domination gé- 
noise, c'était surtout comme matière pharmaceutique que le 
mastic était l'objet d'un commerce important. Aujourd'hui il 
est rarement d'usage en médecine; mais les arts en font une 
consommation beaucoup plus grande; on l'emploie pour com- 
poser les vernis clairs et transparents. Enfin, cette résine dis- 
soute sert à préparer une sorte d'anisette qui se précipite en 
formant un nuage blanc quand on la mêle avec l'eau. Elle fait 
dans tout rOrierit une forte concurrence au rhaki et autres 



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iio LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

liqueurs populaires. Il se fait dans les cafés des villes du Le- 
vant une grande consommation de cette boisson d'un goût fin, 
agréable et fraîchement parfumé. Au moyen âge le mastic de 
Cbio et l'alun de Phocée comptaient parmi les plus précieux 
objets d'exportation des côtes d'Asie^Mineure. 

Les premiers Génois qui frappèrent monnaie à Chic 
furent les Zaccaria, illustre et puissante famille établie dans 
le Levant et qui devait plus tard, vers la fin du xiv^ siècle, 
succéder aux princes de Naples dans cette partie de la Morée, 
encore soumise aux Latins. Benoît. Zaccaria, amiral génois, 
et seigneur de Focea Vecchia, ville florissante au moyen âge, 
bâtie sur la côte d'Anatolie, et sur l'emplacement ruiné de la 
métropole de Marseille, s'empara de Chio en i3oi ; mais 
dès i3a8, l'empereur Andronic Paléologue réussit à en ex- 
pulser ses fils, Martinet Benoît II Zaccaria. Les monnaies 
de ces trois princes de Chio sont extrêmement rares ; elles 
sont imitées des matapans de Venise et des deniers tournois 
qui avaient conservé jusqu'en ces lointains parages, jusque 
sur la côte asiatique, leur réputation et quelque peu de ceue 
vogue immense qui les distingua pendant si longtemps. 

Vers le milieu du xiv* siècle, une nouvelle et grande 
expédition génoise, équipée aux frais de quelques particuliers, 
et commandée par l'amiral Simon Vignoso, réussit à repren- 
dre Chio aux Byzantins. Une société puissante, nommée la 
Mahone, un des .premiers exemples de ces associations à la fois 
politiques et commerciales dont la Compagnie des Indes a été 
de nos jours le type le plus parfait, se constitua pour admi- 
nistrer et exploiter cette nouvelle conquête. La Mahone pos- 
séda Chio en toute propriété sous la suzeraineté de Gênes. Ses 
membres, qui tous réalisèrent des fortunes considérables^ 
adoptèrent la désignation générale de Giustiniani, et c'est 
sous ce nom qu^ils sont surtout connus dans l'histoire du 
Levant. Durant près de deux siècles, ces marchands génois 
retirèrent de leurs domaines asiatiques des sommes immen- 
ses, produit du mastic qu'ils vendaient à un prix fort élevé. 
En i566 seulement, après avoir été plusieurs fois déjà sur le 
point d'être dépossédés par les Turcs dont ils étaient deve- 
nus tributaires, ils furent à jamais expulsés de Chio par le 



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1 



DU LEVANT ' m 

capitan-pacha Piali> un des plus redoutables ennemis des 
Latins d'Orient. A la tête d'une armée transportée sur cent 
vingt galères, il établit dans l'île la domination musulmane 
et emmena à Constaniinople, chargés de fers, le chef de la 
Mahone, Vincenft Giustiniani, et les douze gouverneurs du 
grand conseil de surveillance avec leurs femmes et leurs en- 
fants. Les monnaies frappées à Chio au nom de la Mahone sont 
fort nombreuses, et quelques-unes sont des plus intéressantes; 
on y retrouve les types les plus variés, depuis l'effigie du doge 
de Gênes, coiffé du haut bonnet de forme persane et vêtu 
d'une robe de vair, depuis l'aigle des Giustiniani planant sur 
la forteresse de Chio, jusqu'aux imitations des deniers tour- 
nois d'Achaïe, des pièces d'argent napolitaines et des ducats 
ou sequins d'or de Venise. On y lit toujours les initiales du 
chef élu de la Mahone. 




Monnaie d'argent inédite, frappée à Chio vers 1470, aa nom de Galéas 
Marie Sforza, duc de Milan et seigneur de Gênes. 

Les sequins des Génois de Chio sont exactement copiés 
sur ceux de Venise; on ne les en distingue qu'à grand' peine, 
par la lecture des légendes ; il faut être quelque peu connais- 
seur pour ne pas s'y tromper à un premier examen. Mais ce 
ne fut point à Chio seulement qu'on copia ces belles pièces 
d'or si répandues en Orient^ et c'est par cette question de 
l'imitation des monnaies, question capitale qui occupe une 
place aussi importante que fâcheuse dans l'histoire de l'argent 
au moyen âge, que nous clorons ce travail déjà bien long. Il 
n'est pas besoin d'être versé dans la science numismatique 
pour comprendre ce qu'on entend par imiter une pièce de 
monnaie. De nos jours les faux-monnayeurs abondent ; au 
moyen âge, ce n'étaient point de vulgaires malfaiteurs, mais 
bien des princes, des seigneurs et des évêques qui, d'un bout 



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lU LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

de TEurope à Tautre, se livraient en grand et publiquement 
à cette coupable industrie. Il est juste de dire à leur décharge 
qu'il ne s'agissait pas de fausse monnaie véritable, dans le 
sens le plus restreint et le plus fâcheux du mot. Le plus sou- 
vent la fraude était moins grave; on se contentait d'imiter les 
espèces monétaires qui jouissaient d'une bonne réputation sans 
trop chercher à tromper le public sur la nature même du métal. 
Voici la raison de la fréquence de ce genre de fraude au moyen 
âge. De tout temps, mais surtout à cette époque, oti la fabri- 
cation de la monnaie, le poids et le titre des espèces dépen- 
daient uniquement du bon plaisir des princes et des seigneurs, 
et oti la foule des marchands et des trafiquants se défiait avec 
raison de la majeure partie du numéraire en circulation, il 
est aisé de comprendre que certaines espèces d'or et d'argent 
qui se distinguaient par un titre plus élevé, par des condi- 
tions de loyauté et d'uniformité de fabrication plus grandes, 
devaient acquérir très-rapidement sur les principales places 
de commerce une faveur marquée et jouir parfois d'une vogue 
immense. Il en était dont la réputation devenait telle qu'elles 
étaient préférées à toute autre, et faisaient constamment 
prime pour peu qu'elles se maintinssent à leur titre primitif. 
A chaque instant il est stipulé dans les actes contemporains 
que les payements se feront en telle monnaie réputée de bon 
aloi, en sequins de Venise, par exemple, pour l'Orient, tous 
bien comptés et de bon poids. 

D'autre part, au contraire, la monnaie d'une foule de sei- 
gneurs était mal vuedu public ; tantôt leurs ateliers jouissaient 
depuis longtemps et pour cause d'une réputation détestable ; 
tantôt ils étaient tout simplement de minime importance, fort 
peu connus, et par cela seul, fort sujets à caution. Lors donc 
que ces seigneurs avaient acquis la conviction que la mon- 
naie frappée dans leurs ateliers à leurs types et à leurs armes 
impopulaires ou inconnues, serait refusée sur les principaux 
marchés voisins ou éprouverait du moins les plus grandes 
difficultés de circulation, ils usaient de la fraude dont nous 
avons parlé plus haut. Elle leur réussissait le plus générale- 
ment et fut pratiquée sur une échelle énorme dans l'Europe 
entière durant tout le moyen âge et bien plus tard encore. 



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t)U LEVANT ii3 

Cette fraude consistait donc à s'emparer du type de la mon- 
naie voisine Ta plus populaire, la meilleure, et à le copier ser- 
vilement en profitant souvent de Toccàsion pour émettre ces 
pièces imitées à un titre inférieur. Qu'advenait-il alors? 
Le public, trompé par la parfaite ressemblance des types, 
croyait avoir affaire à la monnaie dont il se servait habituel- 
lement avec confiance ; il acceptait ce numéraire d'imitation 
et le tour était joué. La monnaie inconnue ou mauvaise cir- 
culait sous le couvert de la bonne et lui faisait une concurrence 
ruineuse au grand profit du noble contrefacteur. 

Un pareil genre de fraude était surtout possible à cette 
époque où la masse d^e la population était absolument illet- 
trée, où l'instruction se cachait au fond des monastères, où 
parmi tous ceux qui maniaient Targent, bien rares étaient 
ceux qui savaient déchiffrer une légende monétaire. Car 
le plus souvent les types gravés sur les deux faces de la mé- 
daille étaient seuls imités, et c'était beaucoup déjà puisque 
la plupart s'y trompaient, mais les légendes restaient diffé- 
rentes, et voici pourquoi la plupart des contrefacteurs s'en 
tenaient à cette imitation imparfaite. Le seigneur dont on co- 
piait la monnaie réclamait fort naturellement, et cela avec 
d'autant plus d'âpreté qu'il était plus puissant ; de là des con- 
testations innombrables, des procès sans fin qui remplissent 
les archives du moyen âge. Or, s'approprier le type de la 
monnaie voisine était grave, il est vrai, mais en somme ce 
type n'avait le plus généralement en lui-même rien de spécial ; 
c'était l'effigie d'un saint, d'un prince assis sur un trône ou 
debout le sceptre en main, la représentation d'un édifice, d'une 
croix plus ou moins ornée, d'un emblème quelconque; tous 
ces types étaient en réalité du domaine public ; ils apparte- 
naient à tout le monde et ne pouvaient à cette époque, où le 
droit international n'existait guère, être considérés comme 
la propriété exclusive de tel prince ou de telle seigneurie. 
Il était du reste facile de copier par à peu près un saint, un 
édifice, sans se rendre coupable d'un plagiat absolu. Il eût été 
infiniment plus grave de copier textuellement la légende , de 
mettre par exemple sur un sequin vénitien imité en Italie ou 
en Orient le nom du doge de Venise, ou sur la monnaie d'un 

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114 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

baron italien plus ou moins faux monnayeur le nom du roi 
de France ou du prince de Savoie. Alors le puissant sei- 
gneur qu'on volait ainsi eût pu réclamer avec plus de raison 
et beaucoup plus de chances de succès. Mais précisément cette 
forme plus audacieuse de la contrefaçon avait à cette époque 
une importance moindre; bien peu de gens, comme nous 
Tavons fait remarquer^ étaient capables dejdéchiffrerles carac- 
tères plus ou moins nets d^une légende où, le plus souvent, 
le nom du prince, son titre, parfois chaque mot, étaient indi- 
qués par de simples initiales formant une suite inintelligible 
pour la masse du public. Les imitateurs avaient donc beau jeu 
pour substituer les légendes énumérant leurs noms et leurs 
titres à celles des monnaies dont ils s'appropriaient les types. 
Ce genre de fraude relative fut très-fréquent au moyen âge. 
Il n'y eut pas une monnaie jouissant de quelque vogue qui 
ne comptât un peu partout de nombreuses imitations. L'étude 
de ces fraudes monétaires constitue un des côtés les plus cu- 
rieux de la science numismatique. 

Cependant la fraude était loin d'être toujours aussi simple; 
il eût été trop facile vraiment de faire circuler sa monnaie 
sous une sauvegarde qu'il était si aisé d'emprunter ; il eût été 
trop commode de se disculper toujours de l'accusation de 
contrefaçon en invoquant à plaisir la justification éclatante 
d'une légende parfaitement correcte et dont la sincérité était 
faite pour désarmer le juge le plus prévenu. Et puis le plus 
souvent les imitateurs se trouvaient en présence de nouvelles 
et grandes difficultés. Tous les manieurs d'argent, tous les 
commerçants, banquiers et changeurs, ont été de tout temps 
défiants et difficiles à tromper; de tout temps ils se sont 
ingéniés à déjouer les fraudes dont on cherchait à les rendre 
victimes, mais jamais peut-être cet instinct, cette faculté de 
deviner la contrefaçon monétaire, ne furent poussés aussi loin 
qu'au moyen âge ; les malheureux trafiquants avaient de trop 
nombreuses raisons de se défier d'un système monétaire aussi 
primitif, exposé à des fraudes aussi incessantes. Si donc la 
plupart ne savaient pas déchiffrer les légendes gravées sur les 
monnaies, tous du moins, à force d'habitude, finissaient par 
avoir si bien dans les yeux, jusque dans leurs moindres dé- 



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r5^r^3rv-?«?i*. vv 



DU LEVANT n5 

tails, la forme et Taspect général de celles qui leur passaient 
le plus entre les mains qu'ils en arrivaient à les posséder exacte- 
ment, à connaître la forme et la place de chaque mot, de 
chaque lettre, la limite exacte où s'arrêtait un mot, où recom- 
mençait le mot suivant, le point précis où se trouvaient telle 
leure facilement reconnaissable à sa forme, tel point secret, 
telle petite croix, tel détail d'ornementation quelque insigni- 
fiant qu'il pût paraître. C'est ainsi qu'ils évitaient le plus 
souvent d'être trompés ; pour peu que la légende d'une mon- 
naie connue eût un aspect un peu différent, ils la rejetaient 
impitoyablement. Qu'imaginèrent alors les possesseurs d'ate- 
liers de moindre importance, si directement intéressés à imiter 
la monnaie en faveur? Ils contrefirent l'aspect extérieur, la 
forme même de la légende, sans cependant en copier le sens 
mot pour mot. Ces fraudeurs ingénieux donnaient à leur nom, 
à leurs titres, le même nombre de lettres ; ils plaçaient les 
points, les croix, les traits précisément à la même place, à la 
même hauteur; ils imitaient les plus minutieux détails de dis- 
position et d'arrangement propres à frapper l'œil et à inspi- 
rer confiance; ils ne se gênaient nullement pour intercaler au 
beau milieu de leur légende une lettre quelconque, pour peu 
que cette lettre occupât sur la monnaie qu'ils voulaient imi- 
ter une place en vue, qui en faisait un point de repère im- 
portant. Lorsqu'il s'agissait d'une de ces formules pieuses 
d'un sens général, si fréquentes sur les monnaies du moyen 
âge, il va sans dire qu'ils la copiaient textuellement, puisque, 
encore une fois, il n'y avait pas là propriété réelle, et que la 
tromperie n'existant pas positivement ne pouvait donner 
lieu à une réclamation diplomatique régulière. 

On ne peut se figurer à quel degré d'habileté extraor- 
dinaire en arrivaient dans leur œuvre d'imitation les ouvriers 
de quelques-uns de ces arrangeurs de légendes, avec quelle 
perfection et quel sans-gêne ils savaient disposer au point de 
vue du trompe-l'œil les lettres d'une légende monétaire, sacri- 
fier l'orthographe, bouleverser l'ordre des mots composant la 
formule inscrite ou l'ordre des lettres composant chaque mot, 
déformer les unes pour leur donner l'apparence voulue, en 
supprimer d'autres ou les retourner et les renverser de bas en 



I 



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V^v^: 



116 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

haut- Les plus effrontés de ces imitateurs ne se donnaient pas 
tant de peine, et après avoir simplement copié la formule 
pieuse qui figurait presque toujours au revers de la monnaie 
du moyen âge, après avoir adopté le plus souvent le même 
patron, que ce fût le Christ, la Vierge ou saint Jean, ils dis- 
posaient à la place du nom et du titre du seigneur, une 
simple série de lettres prises au hasard parmi celles qui pou- 
vaient le mieux rendre Teffet voulu et simuler une légende à 
peu près équivalente, sans se préoccuper de leur donner le 
moindre sens. Ces légendes par à peu près, n'ayant la plu- 
part du temps aucune signification^ se rencontrent fréquem- 
ment sur les monnaies d'imitation du moyen âge : on leur 
donne en numismatique le nom de pseudo^légendes ; trop 
souvent elles ont mis à la torture Tesprit de ceux qui s'efiFor- 
çaient bien à tort d'y chercher une signification cachée. Beau- 
coup de seigneurs uniquement préoccupés de bien imiter la 
monnaie voisine n'admettaient autour des types servilement 
copiés que ces seules pseudo-légendes, suite indéterminée de 
lettres rappelant la forme des mots à contrefaire, mais vide de 
sens. Ils imitaient tout, lettres isolées, lettres jetées dans le 
champ de la pièce ou disposées en séries longitudinales ou 
horizontales, etc., etc. Presque toujours cependant une lettre 
secrète, la première lettre de l'atelier contrefacteur, ou 
la marque du maître de la monnaie , révélait aux initiés 
Torigine réelle de cette pièce trompeuse. On pourrait 
citer des milliers d'exemples de ces dififérents genres 
d'imitation qui ne variaient que par le plus ou moins 
d'effronterie de ceux qui en étaient les auteurs. Pour 
peu qu'une monnaie prît quelque vogue, tous les ateliers 
voisins moins favorisés abandonnant aussitôt à l'envi leurs 
types ordinaires se hâtaient de la copier de plus ou moins 
près. Quelques monnaies ont de la sorte été imitées dans 
presque tous les pays de l'Europe. C'est ainsi que les beaux 
florins d'or de Florence, ces monnaies longtemps si popu- 
laires qui portaient d'un côté une grande fleur de lis, arme 
parlante de la cité toscane, et de l'autre l'effigie de saint 
Jean-Baptiste, furent copiés par une foule d'ateliers moné- 
taires du moyen âge. 11 est le plus souvent malaisé de décou- 



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DU LEVANT 1,7 • 

vrir le lieu d'origine véritable de ces imitations, et dans 
presque tous les cas c'est une initiale, un emblème, un signe, 
placés aux pieds du saint ou auprès de sa tête qui peuvent 
seulsdonner la clef de ces rébus numismatiques. Les florins 
furent aussi imités en Orient ; c'est ainsi qu'on en pos- 
sède de Robert d'Anjou, prince d'Achaïe, qui sont absolu- 
ment copiés sur ceux de Florence ; l'unique différence est 
qu'au lieu de Florentidy on lit : R, Clarentia, La lettre R. 
est l'initiale du nom du prince Robert ; Clarentia, on le sait, 
était l'atelier monétaire des princes d'Achaïe. Il est facile 
de saisir de quelle forme était la supercherie; tout, en effet, 
dans cette pièce rappelle le florin si estimé de Florence, tout 
jusqu'à cette légende JR. Clarentia, qu'il était si aisé de con- 
fondre avec Florentia; le but était donc atteint, et du même 
coup c'était cette légende trompeuse qui constituait la meil- 
leure sauvegarde du prince contrefacteur; il était en règle puis- 
que sa propre initiale y était gravée à côté du nom de son ate- 
lier monétaire en Morée, et la république de Florence se fût 
plainte en pure perte. Cet exemple fait comprendre com- 
ment on s'y prenait le plus généralement ; c'était un simple 
travail de l'esprit, il s'agissait de façonner la légende de telle 
manière qu'elle simulât celle de la pièce à imiter, et quand 
cela était impossible, quand le mot à graver ne se prêtait pas 
aussi bien à l'imitation que Clarentia pour Florentia^ on 
s'en passait tout simplement, nous Pavons dit, et on le rem- 
plaçait par un à peu près, par un assemblage de lettres vides 
de sens. Le florin de Robert d'Anjou avait du reste sa raison 
d'être en Achaïe ; très-répandu en Italie, il devait être accepté 
facilement en Grèce, gouvernée alors par des princes d'origine 
française ou italienne qui ne cessaient d'entretenir les rela- 
tions les plus suivies avec leur ancienne patrie. Mais le florin 
fut en somme peu en usage dans le Levant, et appartient plu- 
tôt au monnayage d'Occident; on imitait plus ordinairement 
en Orient diverses autres monnaies étrangères. Déjà nous 
avons vu qu'en Syrie, aux xn® et xiii® siècles, les ateliers des 
princes chrétiens copièrent les pièces d'or des califes Fati- 
mites. Les pièces d'argent des rois angevins de Naples, des 
Charles et des Robert d'Anjou, appelées gillati à cause des 



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ii8 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

fleurs de lis qui ornaient la croix du revers, eurent un cours 
très-étendu ; on les retrouve encore en grande quantité en 
Orient. Elles furent en conséquence imitées plus ou moins exac- 
tement à Chypre, en Arménie, à Rhodes, àChio par les Génois, 
en Asie-Mineure enfin par les musulmans eux-mêmes. Les 
matapans de Venise, pièces d'argent très-populaires dans tout le 
Levant, sur lesquelles le doge figure debout à côté de saint 
Marc, furent copiés à Chio et par les rois d'Arménie. Nous 
avons également parlé à plusieurs reprises de Timmense imi- 
tation des deniers tournois de France, qui eut lieu princi- 
palement en Grèce. 

Mais la monnaie la plus imitée, celle qui fut le plus long- 
temps et le plus constamment en faveur en Orient, ce fut ce 
sequin de Venise qu'on retrouve encore dans toutes les bou- 
tiques de changeurs des villes turques. La première de ces 
monnaies célèbres fut frappée sous le doganat de Pierre Mali- 
piero, en 1260; presque aussitôt après, grâce à l'influence 
prépondérante prise par Venise dans la politique et le com- 
merce d'Orient, grâce à ses immenses débouchés, ^ ses in, 
nombrables colonies, à ses riches cpmptoirs, vers lesquels 
étaient chaque jour expédiées des sommes considérables, les 
sequins de Venise commencèrent à affluer en Orient ; leur 
vogue inouïe se maintint pendant des siècles ; aussi furent- 
ils partout imités dans ces contrées. Le ducat ou sequin véni- 
tien revient à chaque ligne dans les documents se rapportant 
à cette période de la domination latine en Orient, depuis le 
milieu du xiii® siècle jusqu'à la conquête turque. Son type si 
connu se maintint pendant des siècles sans la moindre modi- 
fication : au revers, le Christ debout dans une gloire étoilée 
avec une légende pieuse invariable; sur la face principale le 
doge coiffé du bonnet ducal, agenouillé devant saint Marc 
qui lui remet l'oriflamme ; derrière le doge son nom ; der-r 
rière le saint ces mots en abrégé : Saint Marc de Venise^ et 
le long de la hampe de l'oriflamme le mot dux {duc ou doge). 
Les imitations du sequin furent extrêmement nombreuses, 
mais Venise avait trop de puissance, et ses représentants 
étaient trop bien soutenus par le gouvernement de la métro- 
pole pour que leurs réclamations ne fussent pas écoutées; 



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DU LEVANT .119 

aussi la plupart de ces $equins imités ont«iIs disparu ; 
ils ont été fondus ou détruits par ordre ou sur la plainte 
de la République. Parmi ceux qui sont venus jusqu'à 
nous, parmi ceux du moins auxquels il est possible d'assi-» 
gner une origine certaine, et qui sont tous fort rares, figu^ 
rent les sequins frappés à Chio et à Péra par les Génois, à 
Rhodes par les pieux grands-maîtres eux-mêmes, à Chiarentza 
par Robert d'Anjou, qui paraît avoir eu des instincts tout 
particuliers de faux-monnayeur, à Mételin par les Gattilusi. 
Chacun de ces contrefacteurs s'est ingénié à sa manière. Les 
types et les signes jetés dans le champ de la pièce étaient ri- 
goureusement copiés, seulement le personnage agenouillé 
était censé représenter, tantôt le grand-maître de Rhodes, 
tantôt le prince de Mételin, ou un des Guistiniani de Chio, 
et saint 'Marc était remplacé par le patron spécial de chaque 




Imitation Inédite du Kqmn d'un des doges Mocepigo (cuivre doté). 

seigneurie. Les légendes indiquaient les noms du saint et du 
prince, le plus souvent figurés par une simple suite d'ini-' 
tiales. 

Il est encore quelques imitations monétaires fabriquées en 
Orient qui sont plus particulièrement intéressantes et que nous 
ne saurions passer sous silence. De même que nous avons vu 
les chrétiens de Syrie, poussés par les nécessités de la con« 
quête, copier la monnaie d'or des califes, de même sur d'au-* 
très points du Levant, à une époque plus tardive, on vit les 
princes musi4lmans imiter la monnaie chrétienne. Lorsque 
le grand empire des Seldjoucides d'Icoiiium se fut écroulé 
sous les coups de Tinvasion mogole^ l'Asie^Mineure mor* 
celée, en proie à Tanarchie, devint, vers les dernières années 



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110 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

du xm* siècle, le siège de dix principautés gouvernées par 
des princes turcomans qui fondèrent autant de dynasties. 
Chacun donna son nom à sa principauté respective, et plu- 
sieurs de ces noms désignent encore aujourd'hui les pro- 
vinces correspondantes de la Turquie d* Asie. Les plus célèbres 
de ces États furent ceux de Sâru-Khan et d'Aïdin, que gou- 
vernaient des princes habiles et entreprenants; ils étendirent 
leur domination sur tous les territoires qui constituaient jadis 
Tancienne Lydie, Tlonie, une portion de la Carie et de TEolie. 
Leurs capitales étaient Magnésie du Sipyle pour le Sâru- 
Khan, et Ephèse pour le pays d'Aïdin. Magnésie, appelée 
Manglasie au moyen âge, était cette ville célèbre dans 
i antiquité, près de laquelle Scipion l'Asiatique remporta 
sur Antiochus le Grand la victoire décisive qui chassa 
poLir jamais les Séleucides de TAsie-Mineure. Bâtie dans 
une situation admirable, sur le flanc de la large et fertile 
vallée de l'Hermus, qui traverse la Lydie et se jette dans le 
golfe de Smyrne, dominée par cet énorme et noir rocher du 
Sipyle dont les parois gigantesques et dénudées s'élèvent à pic 
au-des&us de ses grandes mosquées noyées dans la verdure. 
Magnésie, nommée Manissa par les Turcs, est encore aujour- 
d'hui une ville considérable et populeuse. Au moyen âge elle a 
jojaé un rôle important dans Thistoire des luttes entre les By- 
zantins et les Musulmans, et dans celles des rivalités des di- 
verses dynasties turques dont elle fut souvent la capitale. Le 
chemin de fer de la vallée de THermus, qui la relie à Smyrne 
et qui se prolonge déjà vers l'intérieur de l'Anatolie jusqu'à 
Allahsher, l'ancienne Philadelphie, a beaucoup contribué à 
Taugmentation de son commerce et à la prospérité nouvelle 
de son grand bazar. — Éphèse, la métropole antique jadis 
ruinée de fond en comble, avait également repris, sous la do- 
mination des Turcomans, quelque peu de son ancienne im- 
portance. La ville du moyen âge s'élevait non loin des sub- 
structions du temple de Diane, en arrière des ruines de la 
ville grecque, sur la colline où se pressent encore aujourd'hui 
les masures du village d'Ayasolouk couronné par les ruines 
du vieux château des princes turcomans d'Aïdin. Sous la 
domination byzantine, Ephèse, dont la cathédrale était con- 



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. ^^^ ^ '.• 



DU LEVANT 121, 

sacrée à saint Jean Théologue, en avait pris le nom d'ifii- 
gios Théo logos (saint Théologue) que les Turcs, par leur ma- 
nière de prononcer le g et le th, transformèrent en celui 
d'Aya-Solouk, qui existe encore aujourd'hui. Au moyen âge, 
les marchands italiens, par cette tendance aux à peu près qui 
caractérise tant de dénominations de cette époque, avaient à 
leur tour transformé Hagios Theologos en Altoluogo, qui 
en dérive évidemment, mais qui fait en même temps allusion 
à la situation élevée de la ville. 

Ces princes turcomans d'Éphèse et de Magnésie possé- 
daient, nous Tavons dit, toute la côte d'Ionie et d'Éolie ; 
Smyrne, déjà florissante, était un de leurs ports principaux. 
Ils se trouvèrent donc les proches voisins des Génois de 
Chio et de Mételin, dont ils n'étaient séparés que par 
d'étroits bras de mer; souvent même ils forcèrent ces co- 
lonies latines à leur payer tribut. Par contre, durant les 
périodes de paix, leurs sujets se trouvaient en rapports con- 
stants de commerce et d'échange avec ces comptoirs impor- 
tants et avec tous les autres établissements italiens de l'Ar- 
chipel et des côtes d'Asie-Mineure. Pour faciliter d'aussi nom- 
breuses transactions, les princes turcomans éprouvèrent, eux 
aussi, le besoin de frapper des monnaies imitées des pièces 
chrétiennes. Leurs espèces ordinaires, couvertes de carac- 
tères arabes, circulaient sans doute difficilement parmi les 
négociants génois et vénitiens qui, chaque année, se ren- 
daient en nombre aux marchés de | Smyrne, de Manglasie et 
d'Ayasolouk. Plus politiques que la plupart des souverains 
musulmans, rendus moins fanatiques par un contact pro- 
longé avec les Latins des îles voisines, les dynastes turcs de 
Magnésie et d'Éphèse, en frappant monnaie aux types chré- 
tiens, ne firent que se conformer aux exigences du commerce 
international ; quelques-unes de ces monnaies des émirs nous 
ont été conservées, et constituent un des plus remarquables 
exemples de ce-monnayage d'imitation sur lequel nous avons 
tant insisté. Ce sont de grandes pièces d'argent, copiées sur les 
gillats des rois napolitains, Charles et Robert d'Anjou, pièces 
qui eurent, on le sait, une vogue immense dans tout le Levant. 
Les rois napolitains s'y sont fait figurer assis sur un trône 



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laa LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES 

richement orné, b couronne en tête et le sceptre en main; au 
revers une croix ornée de fleurs de lis occupe tout le champ dû 
la monnaie* Les descendants de ces chefs turcomans, qui, à la 
tête de leurs hordes descendues de l'Asie centrale^ envahirent 
les plus riches provinces de l'Asie Mineure, ont copié point 
pour point les monnaies des princes angevins! Oublieux des 
préceptes du Coran, ils y ont fait graver leur effigie dans le 
même appareil que les souverains latins ; ils ont adopté la 
croix, cet emblème détesté, et les ouvriers italiens qu^ils 
avaient attirés dans leurs ateliers monétaires de Magnésie et 
d'Éphèse leur ont fabriqué des légendes latines dont voici la 
traduction : Monnaie frappée à Manglasie, par ordre de 
Sarcan (pour Sâru-Khan) ; monnaie frappée à Théolôgos, 
par ordre du seigneur de ce lieu, etc., etc. Ces monnaies, 
uniques jusqu'ici dans leur genre dans le champ si vaste de 
la numismatique arabe, frappées à Teffigie de la croix chré- 
tienne par des princes musulmans, sont d'une excessive ra^ 
reté. Presque toutes celles qui ont été acquises parles cabinets 
publics ou privés de TEurope proviennent d'une découverte 
faite il y a peu d'années par M* Wood, le célèbre explorateur 
des ruines d'Éphèse, qui a eu la bonne fortune de retrouver 




GUlat â types chrétiens, frappé à Theologos (Éphèse), par Omar-Beg, émir 

|ou prince turcoman d*Âîdin (lonie). 

l'emplacement du grand temple de Diane. En opérant des 
fouilles à cet effet au pied de la colline d'AyasoIouk, ses ou- 
vriers mirent à découvert un trésor contenant un grand nom- 
bre de pièces des grands maîtres de T Hôpital mêlées à quel* 
ques gillats latins de Sâru-Khan et d'Omar«Beg> princes 



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DU LEVANT 128 

turcomans du Sâru-Khan (Lydie) et d'Aïdîn (lonie) que les 
historiens contemporains appellent tantôt satrapes de Lydie, 
tantôt satrapes d' lonie. 

C'est avec les belles pièces d'argent à types chrétiens, imi- 
tées par les princes musulmans d'Asie-Mineure dans leurs 
antiques résidences d'Éphèse et des rives de l'Hermus, que 
nous terminerons cette étude bien longue dans laquelle nous 
n'avons fait qu'effleurer cependant tant de questions atta- 
chantes. Puissent ces pages inspirer au lecteur quelque intérêt 
pour ces précieux monuments d'une époque lointaine, pour 
ces monnaies frappées aux pays de la croisade par nos pères 
et par leurs ennemis acharnés, et dont l'étude touche à tant 
de points mal connus de leur belle et émouvante histoire. 



FIN 



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TABLE DES MATIÈRES 



I. — Monnaies d'Occident apportées en Syrie par les croisés. 

Monnaies byzantines. Monnaies arabes 2 

II. — Monnaies des comtes d'Édesse. Monnaies des princes 

d'Ântioche. Monnaies à légendes arabes frappées par 

les Latins de Syrie 8 

III. -- Monnaies des rois chrétiens d'Arménie. Monnaies bi- 

lingues des Génois de Caffa • 24 

IV. — Monnaies des rois latins de Jérusalem. Fiefs secon- 

daires du royaume ^2 

V. — Rois latins de Chypre. Grands maîtres des chevaliers de 

THôpital à Rhodes. 46 

VI. — Empereurs latins de Constantînople. Rois de Salon ique. 

Despotes d'Épire et de Thessalie 61 

VII. — Princes francs de Morée ou d'Achaïe. Ducs ou Mégaskyrs 

d'Athènes 86 

VIII. — Baronnies secondaires de Morée et de la Grèce continen- 

tale. Seigneuries italiennes des îles de l'Archipel. . • 10 1 

IX. — Monnaies des Génois de Chio et de Lesbos. Monnaies 

d'imitation. Pièces à types chrétiens frajppées par les 
émirs turcomans d'Asie-Mineure 108 



IMPRIMERIE D. BARDIN, A SAINT-GERMAIN. 



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