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LES 

SINGULARITEZ 



DE LA 



NOUVELLE ÉDITION 
Avec Notes et Commentaires 

PAR 

Professeur à la Faculté des Lettres de Dijoti. 



PARIS 

25, QUAI VOLTAIRE, 25 
1878 



LES SINGULARITEZ 



DE LA 



FRANCE ANTARCTiaUE, 



LES SINGULARITEZ 



DE LA 



FRANCE ANTARCTiaUE, 



ANDRÉ THEVET 



LES 

SINGULARITEZ 

DE LA 

FRANCE ANTARCTiaUE 

NOUVELLE ÉDITION 
Avec Notes et Commentaires 

PAR 

Paul GAFFARFX, 

Professeur à la Faculté des iMtres de Dijon. 



PARIS 
MAISONNEUVE & Os LIBRAIRES-ÉDITEURS, 

25, QUAI VOLTAIRE. 25. 
1878. 

3, Rue du Sabot, PARIS Vl* 



T-5 



NOTICE BIOGRAPHiaUE, 




NDRÉ Thevet, l'auteur de l'ouvrage dont nous 
publions une nouvelle éditio i, n'est pas un 
de ces écrivains de premier ordre qui, par 
la sûreté de leur critique, le charme de leur style, 
ou l'intérêt de leurs écrits commandent l'admiration 
à leurs contemporains et s'imposent à la postérité. 
Il passait au contraire, même de son temps, pour ne 
pas avoir un jugement très sûr, et, à une époque où 
le Français était manié par tant d'auteurs avec une 
grâce naïve qui nous enchante encore, il n'écrivait 
que lourdement, parfois même avec pédantisme. Ses 
ennemis, et il en eut beaucoup, ne l'épargnèrent pas. 
Ils mirent en relief ses erreurs, et l'attaquèrent avec 
une vivacité que ne justifiaient pas les livres de 
l'infortuné Cordelier. Malheureux pendant sa vie, il 
fut encore malheureux après sa mort, car le silence 
se fit autour de son nom, et, même de nos jours, le 
plus consciencieux des bibliographes américains, 
M. Harrisse, a oubUé ou négligé de le citer parmi les 



836781 






— vr — 

auteurs qui ont écrit sur la Nouvelle France i . Pour- 
tant les Singularité^ de la France antarctique commen- 
cent à être fort recherchées, non seulement par les 
bibliophiles et par les Américanistes, qui se disputent 
à des prix presque fabuleux les rares exemplaires de 
cet ouvrage, mais aussi par tous ceux qui s'occupent 
du XVP siècle. Il nous a donc paru utile d'éditer de 
nouveau, en l'accompagnant de notes qui éclairassent 
ou corrigent le texte, ce précieux recueil, où se 
trouvent consignés tant de renseignements curieux 
non-seulement sur l'essai de colonisation tenté par 
la France au Brésil, mais aussi sur les origines Cana- 
diennes et les premières années de la prise de posses- 
sion de l'Amérique par les Européens. Nous n'avons 
pas, contrairement à tant d'éditeurs, la prétention 
d'avoir remis en lumière un chef-d'œuvre : nous 
n'avons cherché qu'à faire connaître une oeuvre 
secondaire, mais utile et surtout intéressante. 

André Thevet naquit à Angoulême en 1502. Nos 
recherches, dans sa ville natale, sur sa famille et ses 
premières années n'ont pas abouti. Il est probable 
néanmoins qu'il était d'origine modeste et qu'il ne 
reçut qu'assez tard une éducation fort superficielle : 
car il porta toute sa vie le fardeau de son ignorance 

» Harrisse. Notes pour servir à l'histoire, à la bibliographie et 
à la cartographie de la Notivelle France (i 545-1700). 



— vu — 

native, et, malgré ses efforts pour se donner les appa- 
rences de l'érudition, le bonnet, dont le coiffa si 
libéralement le malin Rabelais, laissa toujours passer 
le bout de l'oreille i. A défaut de la science qui lui 
manquait, Thevet avait une extrême curiosité, une 
véritable passion de connaître, qui s'étendait à tout, 
aux livres, aux médailles, aux monuments, aux plantes 
et aux animaux. Il aimait les Singularités, pour em- 
ployer son langage, non pas seulement les objets 
extraordinaires, mais plus encore les objets rares ou 
peu connus. Ce fut un collectionneur de haute volée. 
S'il eut vécu de nos jours, il aurait été possédé de 
la manie du bric-à-brac. On peut lui refuser le dis- 
cernement, mais non ce goût des recherches patientes, 
cette admiration naïve pour les œuvres artistiques de 
toutes les époques, cet enthousiasme de bon aloi 
pour les savants et pour la science, qui font d'André 
Thevet un personnage, dont on pourra médire, mais 
qu'on n'aura pas le droit de dédaigner. 

Thevet prit de bonne heure l'habit de CordeUer et 
étudia la théologie. Il ne paraît pas que la scholas- 
tique et les argumentations de l'école aient eu pour 
lui beaucoup d'attraits, ni même qu'il ait toujours 

t Cette fine remarque est de M. Ferdinand Denis. Cf. l'inté- 
ressante notice qu'il a consacrée à Thevet. Lettre sur Vinira- 
ducHon du takac m France ^ 18^1. 



— vin — 

fidèlement observé les règles de l'ordre; car il lui 
arriva certain jour, en Espagne, une mésaventure, 
qu'il nous racontera lui-même i : « Quant à ces 
inquisiteurs de la foi, ils sont (côme semble) un peu 
trop spéculatifs en première instance, sans ouyr le 
plus souuent les défenses d'aucun. Et ne dy ceci sans 
cause : attendu que estant à Seville, certains impos- 
teurs, soubs prétexte que Ion me trouua à dix heures 
du matin au lict, iour de Sainct Thomas, me menè- 
rent lié et bagué deuant un d'iceux, crians que i'estois 
Luthérien, et que ce iour ie n'auois esté à la messe, 
sans auoir esgard que i'estois arriué le soir auparauant 
en ladicte ville, fasché et rompu de la tempeste et 
ondes marines. Vray est que, comme estant prest à 
partir, pour estre conduit en la prison obscure, l'eusse 
deuant la compaignie tiré un agnus Dei, enchâssé 
en or, et une petite croix de bois rouge, faite à la 
grecque que i'auois apportée de Hierusalem, cela fut 
occasion de ma délivrance, moyennant aussi ledit 
agnus Dei, que me print ce gentil inquisiteur, qui me 
commanda de vuiderbientost la ville, sur peine d'estre 
attaint du crime, dot Ion m'accusoit. » Thevet ne 
fut donc jamais un théologien de profession. Lorsque 
le vice-amiral de Bretagne, Villegaignon, l'emmena 
avec lui au Brésil pour essayer d'y fonder une France 
I Thevet. Cosmographie universelle. T. ii. P. 491. 



— IX 



américaine, notre Cordelier eut grand soin de ne 
jamais se mêler aux discussions religieuses, qui corn- 
promirent si rapidement les destinées de notre colo- 
nie, et même, dès qu'il comprît qu'il allait être forcé 
de se prononcer, il demanda à regagner la France. 

Ce n'était pas en effet aux tournois théologiques 
que se complaisait Thevet : non pas qu'il ait jamais 
jeté le froc aux orties, ou qu'il ait témoigné pour la 
religion une indifférence, que ne comportaient ni sa 
robe, ni son caractère, mais les voyages l'intéressaient 
bien autrement. A vrai dire, il ne pouvait tenir en 
place. Il avait hâte de connaître par lui-même les 
villes et les pays dont il lisait la description. Ses 
supérieurs eurent le bon sens d'utiliser cette humeur 
voyageuse. Au Heu de le confiner dans un de leurs 
cloîtres, ils lui enjoignirent de courir le monde pour 
la plus grande gloire de l'ordre : seulement, comme 
ils n'étaient pas riches, ils l'avertirent qu'ils le sou- 
tiendraient de leur influence, mais non de leur bourse. 

Thevet ne demandait rien autre chose : Il se mit 
aussitôt en marche et partit pour l'Italie. Il eut 
l'heureuse chance d'être présenté à Plaisance au car- 
dinal Jean de Lorraine, et sut lui plaire par sa naïve 
curiosité. Le cardinal était libéral et généreux. Il 
résolut de faire un heureux, et fournit à Thevet les 
moyens de visiter l'Orient. Ce dernier s'embarqua à 



— X — 

Venise, et commença une longue série de pérégrina- 
tions, qu'il a racontées dans le premier de ses ouvrages, 
la Cosmographie du Levant^ et sur lesquelles il est 
revenu plus tard dans sa Cosmographie universelle. 
Nous n'essaierons pas de le suivre dans ses marches 
et contre-marches. Aussi bien ses aventures ne furent 
jamais bien dramatiques. Nous préférons céder la 
parole à un de ses amis, au poète A. de Baif, qui 
nous a tracé en quelque sorte son itinéraire i . 

Aux ans plus forts de ta jeunesse 
, Volant à l'ancienne Grèce 

Et la terre des vieux Hébrieux, 
T'embarquas au port de Venise, 
Et commenças ta belle emprise 
De veoir les hommes et les lieux. 

Tu vis l'isle où de Diomède 
Les compagnons malgré son ède 
Furent transmuez en oyseaux. 
Tu vis la terre Pliéacie 
Où les peuples passaient leur vie. 
Faisant festins et ieux nouveaux. 

De là costoyant la Morée 
L'isle à Pelops jadis nommée, 
Surgis au bers de Jupiter 
Où seiournas neuf lunes pleines, 
Puis vas par les eaux Egiènes 
Dans Chio deux mois habiter. 

I Ode insérée dans la préface de la Cosmographie universelle. 



— XI — 

Là tu sceus par les Caloiers 
Des Grecs les chrestiennes manières. 
En devis humains et plaisans. 
Puis tu vis la nouvelle Rome 
Qiai du grand Constantin se nomme 
Où fis ta retraicte deux ans 

De là tu vis la cité belle 
Qui du nom d'Adrian s'appelle. 
Et vis la cité que fonda 
Philippe de luy surnommée : * 
Puis à travers la mer Egée 
Ta nef à Rhodes aborda : 

Où fut plantée la masse grosse 
De ce démesuré Colosse 
Qui l'entré' du Port eniamboit. 
De là, la cité d'Alexandre 
Te voit en Egypte descendre 
Au pays que le Nil boit. 

Au péril de ta chère vie 
De là passas par l'Arabie 
La pierreuse au mont Sinaï : 
Visitas la mer Erythrée, 
Isles et roches où Persée 
Tua le grand monstre envahy. 

Toy de là par ceste mer creuse 
Tu vas en l'Arabie heureuse 
Prendre terre au port de Sidem : 
Par Gazer ville Sanscrinine 
Tu reviens en la Palestine 
Voir la saincte Hierusalem. 



— XII — 

La lune par neuf tours emplie, 
Vins à Tripoli de Surie 
Voir le mont du cedreux Liban : 
De là dans Cypre tu prins terre. 
Et bien que la peste y fit guerre 
Y seiournas le quart d'un an. 

De là redesirant la France 
Le cher pays de ta naissance, 
T'en vins par Malte nous revoir 
Et des lors tu mis en lumière 
Aux tiens celle course première 
N'estant chiche de ton sçauoir. 

On ne sait à quelle époque Thevet avait quitté la 
France pour visiter l'Orient. Mais, comme nous lisons 
dans sa Cosmographie universelle i que ses «lointaines 
nauigations furent continuées dix-sept ans ou enuiron » , 
et comme, d'un autre côté, nous savons qu'il était 
revenu en 1554, puisque c'est en 1554 que parut à 
Lyon, chez Jean de Tournes et Guillaume Gazeau, 
la première édition de sa Cosmographie du Levant (petit 
in-4°), n'avons-nous pas le droit de conclure qu'il 
commença ses voyages dix-sept ans auparavant, c'est- 
à-dire en 1537? Cette absence paraîtra peut-être un 
peu longue : mais Thevet ne se contentait pas de 
passer d'un Heu à un autre. Il faisait parfois de longs 

J Thevet. Cosmographie universelle. Préface. 



— xm — 

séjours. A. de Baïf ne nous a-t-il pas appris qu'il 
demeura deux mois à Chio, deux ans à Constanti- 
nople, neuf mois à Jérusalem et trois à Chypre ? 

A peine de retour en France, une magnifique occa- 
sion lui fut présentée de satisfaire encore sa curiosité 
en visitant le nouveau monde. Villegaignon se dispo- 
sait en effet à partir pour le Brésil, et faisait appel à 
tous les volontaires. Lors de son séjour à Malte, 
Thevet avait entendu parler de ce remuant personnage, 
qui passait pour un des plus braves chevaliers de la 
milice chrétienne. On lui avait vanté son courage, 
son intelligence et son activité. Le cardinal Charles 
de Lorraine, le neveu de son premier protecteur, était 
un des plus chauds partisans de Villegaignon. 11 crut 
lui rendre service, et en même temps faire plaisir à 
Thevet en le lui donnant comme aumônier. L'un et 
Fautre acceptèrent avec empressement cette proposi- 
tion, qui leur convenait à tous deux, et c'est ainsi que 
Thevet monta sur la petite flotte qui conduisait au 
Brésil nos nouveaux colons. 

Le spectacle grandiose qui se déroulait à ses yeux 
frappa Thevet d'admiration. Il ne se lassait pas de 
contempler l'Océan et ses merveilles encore inconnues. 
Les forêts vierges du Brésil, ses animaux et ses tribus 
barbares achevèrent de l'émerveiller. Il se mit à 
ramasser fiévreusement des notes, et commença une 



— XIV — 

belle collection d*oiseaux, d'insectes, de plantes, 
d'armes et d'ustensiles, dont il se promettait bien de 
faire l'ornement de son cabinet, quand il retournerait 
en France. Cette occupation paraît l'avoir absorbé, 
car il ne semble pas avoir joué un rôle actif lors des 
premiers jours de notre occupation. Uniquement 
adonné à la contemplation des Singularités de la nou- 
velle France, il ne se mêlait pas aux discussions qui 
commençaient déjà et allaient bientôt entraîner la 
ruine de la colonie ; mais, poussé par une insatiable 
curiosité, il faisait partie de toutes les reconnaissances 
opérées dans l'intérieur du pays, ramassant ce qu'il 
rencontrait, interrogeant les indigènes, non seulement 
sur les productions du sol, mais aussi sur leurs mœurs, 
leur langue et leurs traditions. Il n'hésitait pas à 
s'aventurer fort loin dans le pays. C'est ainsi qu'il 
accompagna quelques matelots envoyés à la décou- 
verte par Villegaignon dans la direction de la Plata. 
Ce fut même dans cette expédition qu'il faillit devenir 
la victime des Patagons. Il était malade et attendait 
sur la grève le retour de ses compagnons, quand il 
fut assailli par les sauvages qui le dépouillèrent de 
ses vêtements et se disposaient à l'enterrer vivant 
dans le sable du rivage. Par bonheur survint un 
Ecossais, qui l'arracha aux mains des sauvages et le 
transporta à bord. 



-*. XV — 

Cette mésaventure, les fatigues de ses excursions, 
et surtout la crainte des discordes qu'il prévoyait, 
engagèrent Thevet à solliciter son congé. Aussi bien, 
il avait fait une ample moisson d'observations et de 
curiosités, et n'aspirait qu'à rentrer en France pour 
en faire part à ses amis. Villegaignon à ce moment 
cherchait sa voie ; il hésitait entre le catholicisme et 
la réforme. Il venait d'écrire à Calvin pour lui de- 
mander des colons et des ministres. Il s'imagina que 
Thevet, protégé du cardinal de Lorraine, pourrait 
devenir un témoin embarrassant, et lui octroya le 
congé demandé. 

Thevet revint sans encombre en Europe. On s'oc- 
cupait alors beaucoup du Brésil. Plusieurs négociants 
s'apprêtaient à y envoyer leurs navires, et de nom- 
breux colons demandaient à s'y établir. Thevet fut 
très-entouré, très-interrogé : On le pria même, afin 
de satisfaire la curiosité générale, de composer le 
récit de son voyage, et de décrire cette France amé- 
ricaine qui hantait les imaginations. Thevet s'exécuta 
de bonne grâce, et, tout en surveillant la double 
réimpression de sa Cosmographie du Levant (Jean 
Richard, au Soleil d'or, Anvers, 1556, petit in-8° avec 
figures. — Jean de Tournes, Lyon, 1556, petit in-4° 
avec figures sur bois), composa son nouvel ouvrage. 
Afin d'ajouter plus de crédit à ses descriptions, il 



— XVI — 

voulut les accompagner de gravures reproduisant les 
scènes étranges, dont il avait été le témoin, ou les 
objets curieux qu'il rapportait avec lui. Jusqu'alors, on 
n'avait que très peu pratiqué à Paris l'imprimerie dite 
entaille-douce. Anvers et Lyon en avaient pour ainsi 
dire le monopole. Ce fut Thevet qui attira ces ar- 
tistes graveurs à Paris, ou du moins il s'en vante 
dans la préface d'un de ses ouvrages i : « l'ai attiré 
de Flandre les meilleurs graveurs, et, par la grâce de 
Dieu, ie me puis vanter estre le premier qui ai mis 
en vogue à Paris l'imprimerie en taille douce. » On 
ne sait trop le nom de l'artiste auquel Thevet aurait 
confié l'exécution des bois qui ornent ses Singula- 
nte:(^. D'après l'auteur des Annales Plantiniennes, il se 
nommerait Assuerus van Londerzeel, et l'ouvrage de 
Thevet, qui parut en 1558, fut un des premiers qui 
sortit des presses de Plantin, cet illustre imprimeur 
n'ayant commencé à exercer qu'en mai 1555. Qu'il 
nous soit néanmoins permis de soulever une objec- 
tion : L'édition princeps des Singularité:!^ parut bien 
en 1558, non pas à Anvers chez Plantin, mais à Paris 
chez les héritiers d'Ambroise de la Porte (i vol. in-4° 
auec VIII ff. d'introduction, 166 ff. de texte, et 2 ff. 
pour la table) : L'édition dont parlent les auteurs 
des Annales Plantiniennes n'est que la seconde (i vol. 
' Thevet. Vrais portraits et vies des hommes illustres, etc. 



XVII — 



in-8°, 8 ff. d'introd., 163 ff. texte, i f. table). Ce qui 
le prouve c'est que les bois de cette seconde édition 
ne sont que la reproduction très diminuée et peu soi- 
gnée des bois de l'édition in-quarto. Or l'auteur des 
bois de cette première édition nous paraît être notre 
illustre Jean Cousin. On sait, en effet, que Cousin 
a exécuté beaucoup de gravures sur bois, et sans ja- 
mais les signer. Comme l'écrit M. A. Didot i dans 
le beau livre, qu'il a consacré à la mémoire et aux 
travaux de ce grand artiste, « on n'a pour les recon- 
naître que le style, d'autre présomption qu'une simi- 
litude avec ce qu'on sait de Jean Cousin, d'autre indice 
que les rapports qu'il eut avec les imprimeurs de Paris 
qui recoururent à son talent, le tout corroboré par des 
traditions conservées dans la famille Papillon, et consi- 
gnées par un de leurs descendants dans son traité 
historique et pratique de la de la gravure sur bois. » 
Que si nous examinons avec soin les gravures des 
Singularité^, elles nous rappelleront, en effet, la ma- 
nière à la fois large et expressive de Cousin, sa science 
anatomique et son burin spirituel. De plus, on sait 
que, parmi les imprimeurs qui le firent travailler, on 
trouve Maurice de La Porte (i 524-1 548) et sa veuve 
Catherine Lhéritier (1548-15 58). Puisque les Singu- 
larite:(_ ont été imprimées à Paris en 1558, et parles 
I A. Didot. Étude sur Jean Cousin. Paris, 1872. 

b 



— XVIII — 

héritiers de Maurice de La Porte, il est donc proba- 
ble que les gravures doivent être attribuées à notre 
Cousin et non pas à Assuérus Van Londerzeel. Ce 
dernier se serait contenté de copier, en les réduisant, 
pour l'édition d'Anvers, les gravures composées par 
Cousin pour l'édition de Paris. 

Les Singularité^ de la France antarctique excitèrent 
à leur apparition une vive curiosité. On lisait alors 
avec avidité tous les récits de voyage relatifs au nou- 
veau monde, et Thevet parlait d'un pays sur lequel 
l'attention publique s'était portée dans ces derniers 
temps. Sans doute Villegaignon, Barré, Cointa et les 
autres chefs de l'expédition avaient donné de leurs 
nouvelles à leurs amis et parents, et leurs lettres pas- 
saient de main en main, mais personne encore ne 
s'était adressé au public pour lui décrire les merveilles 
de cette France nouvelle. La première édition fut si 
rapidement enlevée, que Thevet dut en donner pres- 
que aussitôt une seconde. Ce fut à Anvers qu'elle 
parut. Elle dût être composée hâtivement, car les 
fautes d'impression sont assez nombreuses. Il est vi- 
sible que l'imprimeur était pressé par l'impatience 
publique, et que son travail de correction en souffrit. 
Le succès de Thevet ne s'arrêta pas à la frontière. 
Son livre fut lu à l'étranger et tellement apprécié 
qu'un certain Guiseppe Horologgi le traduisit en ita- 



XIX — 

lien. Voici le titre exact de cette traduction, qui parut 
en 1561 : Historia délia India America, detta altra- 
mente Francia Antartica di M. Andréa Thevet, tradotta 
di francese in lingua Italiana, Venezia, Gab. Giolito 
de Ferrari, in-8°. Cette traduction eut à son tour les 
honneurs d'une réédition. (Venetia appresso i Gioliti 
1584, pet. in--8°). 

Ce n'est pas à dire que les Singularité^^ ne prêtent 
le flanc à aucune critique. Il est certain que l'érudi- 
tion de Thevet n'est pas toujours très solide. Bien 
qu'il aime à étaler sa prétendue science de l'antiquité, 
et à faire de fréquentes citations, ses connaissances 
ne sont pas très profondes ni ses citations fort exactes. 
Pline est son auteur favori. Il en use et en abuse, 
parfois même il le traduit; or nous n'apprendrons rien 
à personne en rappelant ici que PHne n'a pas dit le 
dernier mot de la science. Quant aux auteurs grecs, 
Thevet paraît ne les avoir jamais connus que dans des 
traductions latines ou françaises, et parfois il leur a 
prêté, surtout à Aristote, de bien singulières théories. 

Nous avouerons encore que Thevet n'est pas tou- 
jours d'une parfaite exactitude. Sans doute, tout ce 
qu'il a vu de ses propres yeux, tout ce qu'il a observé 
lui-même, il le décrit avec fidéUté, et même avec 
minutie, mais encore a-t-il une fâcheuse tendance à 
l'exagération. Pour les phénomènes dont il n'a pas 



— XX — 

été le témoin, pour les événements auxquels il n'a 
pas pris part, il se contente trop aisément de ce qu'on 
veut bien lui raconter. De là des contes à dormir 
debout ou même des absurdités qui déparent son 
œuvre. On connaissait tellement sa crédulité qu'on 
l'exploitait. Le grave De Thou i ne raconte-t-il pas qu'é- 
tant un jour, « pour se divertir, allé voir Thevet avec 
quelques-uns de ses amis, gens habiles et d'un esprit 
fin, ces derniers lui firent accroire, en sa présence, 
des choses absurdes et ridicules, que même des enfants 
auraient eu de la peine à croire. » 

Nous reprocherons également à Thevet la compo- 
sition bizarre de son ouvrage. Son plan est bien de 
décrire les pays au fur et à mesure qu'il les visite, 
mais à peine un nom propre se présente-t-il à lui qui 
éveille ses souvenirs, aussitôt il se lance dans une 
digression qui n'est pas toujours fort heureuse, et à 
laquelle néanmoins il trouve tant de charmes qu'il la 
recommencera quelques chapitres plus loin. C'est ainsi 
qu'il parle à diverses reprises des Antipodes, de l'Equa- 
teur, du cap de Bonne-Espérance. A la longue, ce 
manque de méthode impatiente et ces digressions 
perpétuelles, fatiguent l'attention. 

Que dire enfin de son style ? La langue du XVP 
siècle est si franche d'allures, si pittoresque avec son 

ï De Thou. Histoire de France. Liv. xvi. 



— XXI — 

mélange de recherche archaïque et de naïveté gau- 
loise qu'elle plaira toujours aux lecteurs, mais, disons- 
le tout de suite, Thevet ne fut jamais un maître en 
Fart d'écrire. Il dit simplement ce qu'il pense, avec 
une précision très suffisante, mais sans élégance et 
surtout sans émotion. De plus, sa phrase est à chaque 
instant coupée par quelque citation qui Tallour- 
dit et l'embarrasse. Il ne connaît pas l'usage des 
alinéas; il semble croire que plus une période est 
longue, plus elle est majestueuse. Mais ce sont là 
des taches légères, plutôt celles de l'époque que celles 
de l'écrivain. Le livre de Thevet se lit couramment, 
malgré les défauts que nous venons de signaler, et, 
d'ailleurs, les matières traitées sont si curieuses et si 
neuves que le fond l'emporte toujours sur la forme. 
Aussi bien Thevet n'a jamais recherché la réputation 
d'écrivain. Il ne voulait que satisfaire la curiosité des 
savants, et il y a pleinement réussi. Sans les Singu- 
laritei de la France Antarctique^ une foule de particu- 
larités précieuses sur l'Amérique n'auraient pas été 
préservées de l'oubli. Qjaand nous aurons fait la part 
de la fantaisie, nous trouverons que celle de la réalité 
est encore fort considérable, et nous comprendrons 
que des hommes éminents n'aient pas hésité à lui 
donner leur approbation. 

Les ouvrages de Thevet, sa réputation de voya- 



— XXII — 

geur, et surtout la candeur et Taménité de son carac- 
tère lui valurent des protecteurs et des amis. Le car- 
dinal Charles de Lorraine, qui s'intéressait à lui, 
continua de lui témoigner une précieuse bienveillance. 
Un autre cardinal, l'archevêque de Sens, Jean Ber- 
trand, garde des Sceaux depuis 1557, accepta la 
dédicace de son livre, et sans doute trouva le moyen 
de lui témoigner sa gratitude. Nous savons, en effet, 
que Thevet fut nommé successivement aumônier de 
la reine Catherine de Médicis, historiographe et cos- 
mographe du roi. C'étaient deux sinécures qui assu- 
raient son existence matérielle, et, tout en lui don- 
nant un certain relief, lui permettaient de continuer 
ses travaux favoris. Il est probable que ce furent ses 
deux protecteurs qui lui valurent cette double charge. 
Nous le trouvons peu après pourvu d'un nouveau 
titre : garde des curiosités du Roi. On ne sait au 
juste en quoi consistaient ces fonctions, mais elles 
n'étaient pas purement honorifiques. Thevet parlé à 
diverses reprises, dans ses autres ouvrages, des col- 
lections dont il avait la garde, et des visiteurs qu'il 
initiait à la connaissance de ses trésors. C'étaient sur- 
tout des plantes et des animaux, quelques pierres 
précieuses, et aussi des médailles, et ce que nous 
nommerions aujourd'hui des antiquités. Il avait lui- 
même ramassé la plus grande partie de ces curiosités. 



— xxm — 

et cherchait à les augmenter avec un zèle louable i . 
Les divers rois qui se succédèrent si rapidement en 
France, depuis Henri II jusqu'au moment de sa mort 
en 1592, honorèrent Thevet de leur faveur. Uun 
d'entre eux, tout porte à croire que ce fut Charles IX, 
lui donna même une abbaye en Saintonge, celle de 
Masdion. Il ne semble pas y avoir beaucoup résidé, 
mais, ainsi que beaucoup d'autres abbés de l'époque, 
il en percevait régulièrement les revenus. Aussi bien, 
sur la fin de sa vie, Thevet semblait avoir oublié 
qu'il faisait partie de la milice de Saint François. Il ne 
portait même plus la robe de cordelier, si du moins 
nous en croyons le beau 2 portrait, en tête de sa Cosmo- 
graphie universelle, où il est représenté en costume 
du temps, front découvert, barbe majestueuse, tenant 
une sphère qu'il mesure de son compas. Des amours, 
chargés des attributs de la navigation, servent d'enca- 
drement au portrait et à l'inscription suivante : 

1 Léry {Histoire d'un voyage fait au Brésil. § xi) raconte qu'il 
avait rapporté en Europe un grand nombre de plumes de per- 
roquets, « mais un quidam de chez le Roy, auquel ie les mons- 
tray, ne cessa iamais que, par importunité, il ne les eust de moy. » 
Ce quidam pourrait bien être Thevet. 

2 M. Vaslet d'Angoulême nous a signalé un autre portrait, 
d'ailleurs fort insignifiant, de Thevet, par Léonard Gaultier. 



— XXIV — 

André» fuit hsec Thevetis imago, 
Toto qui impiger ambulavit orbe^ 
Europamque, Asiam, Africamque, partes 
In quas scinditur orbis universus, 
Lustravit, simul et plages remotas, 
Antarcto positas polo sub astro, 
Ignotasque dédit videre primus. 

Ces charges de cour et ces honneurs, au lieu de 
rendormir, surexcitèrent l'activité de Thevet. Il se 
crut obligé de prouver qu'il n'était pas indigne de la 
bienveillance royale, et, jusqu'à la fin de sa vie, ne 
cessa de ■ composer de nombreux ouvrages. Nous 
avons de lui un Discours de la Bataille de Dreux avec 
le portrait dHcelle (ij6^)y et surtout une Cosmographie 
universelle illustrée des diverses figures des choses les plus 
remarquables veues par Fauteur, et incogneûes de wo;( anciens 
et modernes, Paris, Pierre l'Huilier, 1575, 2 vol. in-P. 
Le premier a 18 ff. non paginés de préface, 467 fF. 
de texte et 12 de tables, plus 88 cartes ou figures; 
le second 3 fF d'introduction, 5 58 de texte, 22 de tables, 
et 120 cartes et figures. Nous n'avons pas à nous 
prononcer ici sur le mérite de cet ouvrage qui souleva 
d'ardentes contradictions, et qui mérite en effet de 
nombreuses critiques, mais qui n'en constitue pas 
moins une source abondante de renseignements 
précieux. La Cosmographie n'eut jamais les honneurs 



— XXV — 

d'une seconde édition, mais, en 1858, le prince A. 
Galitzin en détacha tous les fragments relatifs à la 
Russie, et en composa sa Cosmographie moscovite, qu'il 
enrichit de commentaires et de précieuses notes (i vol. 
in- 16, XVI pp. préface, 181 ff. texte. Paris. Techener). 
Nous citerons encore de Thevet plusieurs cartes dont 
la plus curieuse est l' Univers réduit en fleur de lys, 1583, 
et enfin son grand ouvrage intitulé : Les vrais portraits 
et vies des hommes illustres, Grecs, Latins etpayens, anciens 
et modernes. Paris, V* Kernert et Guillaume Chaudière, 
1584. 2 vol. en un grand in-folio, 81 portraits dans 
le premier tome, et 138 dans le second. Le texte 
fut réimprimé en 1 670-1 671, avec de nombreuses 
augmentations et corrections, sous le titre d'Histoire 
des plus illustres et savants hommes de leurs siècles (8 vol. 
in- 12 avec figures, mais sans les pièces liminaires de 
l'édition de 1 584.) L'éditeur paraît avoir été Guillaume 
Colletet. 

Telles sont les œuvres imprimées de Thevet : Il 
en laissa beaucoup d'autres, manuscrites, et pour la 
plupart inédites. M. Galitzin écrivait, en 1858, dans 
la préface de sa Cosmographie moscovite, que la biblio- 
thèque impériale possédait une quantité de pièces le 
concernant. Bien que les recherches ne soient pas 
toujours faciles dans l'énorme accumulation de docu- 
ments entassés à la rue RicheHeu, nous avons, en 



— XXVI — 

effet, constaté Texistence de divers manuscrits de 
Thevet. En voici l'indication exacte : i° Le grand 
Insulaire et P//o^a^^ (Saint-Germain, 932-933, Fonds 
français Saint-Germain, 654. — Catalogue actuel, 
1545 2- 15453); ^° Description de plusieurs isles (Saint- 
Germain, 934. — F. fr. 655. — Catal. 17174); 
3° Histoire de Thevet ou relation de deux voyages par lui 
faits aux Indes australes et occidentales (Saint-Germain, 
935. — F. fr. 656. — Catal. 15454); 4° Second voyage 
dans les mêmes pays (Saint-Germain, 936. — F. fr. 
657. — C atal. 17175); 5° QuinT^iesme livre de la naturelle 
et générale description des Indes (Saint-Germain, 2299. 

— F. fr. 1633. — Catal. i^o^i) ; 6° Traduction de l'iti- 
néraire de Benjamin de Tudele (ancien fonds français, 
10264. — Catal. actuel 5646; j° Description de tout ce 
qui est compris sous le nom de Gaule, — (F. fr. 9617. 

— Catal. 4941.) 

Malgré ces labeurs incessants, Thevet trouvait le 
temps de ne pas oublier ses amis. Nous citerons parmi 
eux le président Bourdin i, qui devint plus tard pro- 
cureur général, et auquel on doit de savantes obser- 
vations sur l'ordonnance de Moulins. C'était un 
bibliophile distingué, et Thevet, qui éprouvait pour 
les beaux livres la même passion que pour les autres 
raretés, s'estima fort heureux d'être admis dans 

» Ronsard. Odes V. xxii. 



<- 



— XXVII — 

sa bibliothèque. Deux professeurs au collège de 
France, Gilbert Genebrard, l'hébraïsant, et Jean Dorât, 
l'hélleniste et le poète, furent également ses amis. 
Le premier lui dédia deux i poèmes hébraïques 
qu'il imprima en tête de ses ouvrages, et le second 
lui adressa plusieurs 2 pièces latines et grecques, qu'il 
eut grand soin de conserver. Ce fut encore Dorât qui 
le mit en rapport avec les poètes de la Pleïade. Parmi 
eux Joachim du Bellay 3, Etienne Jodelle 4 et Baif 5, 
composèrent en son honneur des odes et des épitres 6. 
Guy Lefevre de la Borderie lui dédia un véritable 
poème avec neuf strophes, neuf antistrophes et neuf 
épodes. Ronsard 7 enfin, « le maître du chœur, » ne 
tarit pas en éloges sur son compte. 

Combien Thevet auprès de luy ^ 
Doit auoir en France auiourd'hy 
D'honneur, de faueur et de gloire, 
Qu'a veu ce grand uniuers. 
Et de longueur et de trauers, 
Et la gent blanche et de la gent noire. 

•' Thevet. Préface de la Cosmographie universelle. 

2 Préface des Singularité^;^ et de U Cosmographie. 

3 Id. 

4 Id. 
$ Id. 

6 Préface de la Cosmographie. 

7 Ronsard. Edit. 1584. — Ed. 1858. ~ Liv. V, ode xxii. 

8 Jason. 



— XXVIII — 

Qui de près a veu le soleil 

Aux Indes faire son reueil 

Quand de son char il prend les brides, 

Et l'a veu de près sommeiller 

Dessous l'Occident, et bailler 
Son char en garde aux Néréides. 

Qui a pratiqué mille ports 

Mille rivages, mille bords. 

Tous sonnant un diuers langage, 

Et mille fleuues tous bruyants 

De mille parts diuers fuyants 
Dans la mer d'un tortu voyage. 

Qui a descrit mille façons 

D'oiseaux, de serpens, de poissons, 

Nouueaux à nostre cognoissance ; 

Puis en ayant sauué son chef 

Des dangers, a logé sa nef 
Dedans le beau port de France. 

Ces éloges étaient peut-être hors de proportion avec 
les mérites de Thevet, mais, puisque Ronsard les 
avait décernés, il aurait dû ne pas les renier, ou tout 
au moins ne pas les resservir à un autre contempo- 
rain. C'est pourtant ce qu'il n'hésita pas à faire. 
L'ode, dont nous avons cité quelques fragments, ne 
figure, avec sa dédicace, que dans les oeuvres de 
Thevet et dans l'édition in-folio de 1584 de Ronsard. 
Dans les éditions suivantes on s'aperçoit avec éton- 
nement que le nom de Thevet est remplacé par 



— XXIX — 

celui d'un autre voyageur, d'ailleurs illustre et méri- 
tant, Piere Belon. Cette substitution de noms peut ne 
pas être à l'avantage de Thevet, mais elle n'est pas 
non plus à l'honneur du poète Vendomois. 

Aussi bien Thevet n'eût pas que des amis fidèles ou 
de faux amis, il eût également des ennemis acharnés. 
Nous citerons parmi eux Jean de Léry i, l'auteur du 
Voyage au Brésil, qui ne perd pas une occasion de 
tourner en ridicule et même d'attaquer dans son hon- 
neur l'auteur des Singularité^^. Fumée, dans son His- 
toire des Indes et Belleforest, dans ses Additions à la 
cosmographie de Munster, ne l'ont pas épargné. Ce 
dernier avait d'abord jugé à propos de flagorner The- 
vet pour lui arracher de précieuses indications. « L'an 
mil cinq ces soixante et quatre, raconte avec indigna- 
tion notre cordelier 2, ce commingeois qui met le nez 
partout, me la fureta (il s'agissait d'une généalogie 
des rois Lombards), ensemble plusieurs autres mé- 
moires que i'auois apportez d'Italie, et desquels 
auiourd'huy il en a fait parade. » Il est vrai que Bel- 
leforest se repentit plus tard de ses plagiats, et, sur 
son Ht de mort, pria Thevet de lui pardonner. Thevet 



1 Jean de Léry. Histoire d'un voyage jait au Brésil. La préface 
de la seconde édition est tout entière dirigée contre Thevet. 

2 Cosmographie universelle, P. 706. 



— XXX — 

y consentit de bonne grâce, mais il prit soin de le 
constater dans un de ses ouvrages i . 

Léry et Fumée, par jalousie de métier, Belleforest, 
par ingratitude, avaient attaqué Thevet. On comprend 
moins l'acharnement de de Thou. A l'entendre, Thevet 
n'aurait eu ni talent, ni conscience : a II s'appliqua 2, 
dit-il, par une ridicule vanité à écrire des livres, qu'il 
vendait à de misérables libraires : après avoir com- 
pilé des extraits de différents auteurs, il y ajoutait 
tout ce qu'il trouvait dans les guides des chemins et 
autres livres semblables qui sont entre les mains du 
peuple. Ignorant au-delà de ce qu'on peut imaginer, 
il mettait dans ses livres l'incertain pour le certain 
et le faux pour le vrai, avec une assurance étonnante.» 
A part le reproche d'ignorance, ou tout au moins de 

ï Eloge des hommes illustres. Édit. 1671. T. vu. P. 292. « De 
ma part, quand il m'auroit plus offensé qu'il n'a, ie serois bien 
fasché de satyriser et mal parler d'un mort. loint qu'a la fin de 
ses jours, reconnaissant le tort qu'il sçauoit, d'auoir fait impri- 
mer ces livres, où contre sa conscience il déchiroit la renommée 
des gens de bien, et de ceux qui lui auoient mis le pain en main, 
il me manda, et, en présence de deux docteurs de la Sorbonne, 
son médecin et son marchand libraire et imprimeur, Gabriel 
Buon, après m'auoir baisé les mains, confessa publiquement 
qu'il sentoit sa conscience chargée des blasmes qu'il m'auroit 
imposés : parquoy il me demanda pardon par plusieurs fois. » 

2 Thou. Histoire de France. Liv. xvi. 



— XXXI — 

fausse érudition, que nous avons déjà signalé, rien 
n'est moins fondé que cette virulente attaque. Au lieu 
d'exploiter, Thevet fut, au contraire, et cela toute sa 
vie, plus qu'exploité : volé. Comme il avait beaucoup 
voyagé, beaucoup vu et beaucoup retenu, et que, de 
plus, il était d'une inépuisable complaisance, les 
écrivains du temps faisaient volontiers appel à ses 
souvenirs : mais, s'ils aimaient à se servir de lui, ils 
ne lui rendaient que rarement justice. Lui qui, quoi- 
que en dise de Thou, poussait jusqu'au scrupule la 
délicatesse littéraire i , lui qui citait toujours avec 
empressement ses autorités, combien de fois fut-il 
indignement pillé! De temps à autres il en riait, et 
se moquait de ceux qui profitaient de ses labeurs 
« soubs prétexte de mèdicité et repues franches 2, » 
mais le plus souvent il s'en indignait. Sur la fin de sa 
vie il était tellement habitué à ces plagiats qu'il s'éton- 
nait naïvement quand, par hasard, on le citait : « J'en 

ï Jean de Bray, échevin, lui ayant communiqué sa collection 
de médailles, il a grand soin de l'indiquer, et ajoute : « Et si 
d'aduenture il y a quelques-uns qui ayent des mémoires de l'an- 
tiquité de leurs villes on autres choses étrangères, il leur plaise 
m'en faire part pour insérer en ce mien œuvre à la seconde im- 
pression : ie ne seroy ingrat de le recognoistre par mes escrits.» 
Préface de la Cosmographie universelle. 

2 Cosmographie, i, 403. 



— XXXII — 

envoiay, écrit-il, à ce docte allemand Gesnerus, qui 
confesse l'auoir reçu de moy, sans user d'ingratitude, 
comme plusieurs autres ont fait de mon temps, s'estans 
servi de mes labeurs i . » 

Le plus impudent et, pour Thevet, le plus regret- 
table de ces plagiats, fut commis par Jean Nicot de 
Villemain, ambassadeur de France en Portugal. Ce 
diplomate passepour avoir introduit le tabac en France. 
Il reçut, il est vrai, d'un négociant flamand qui revenait 
d'Amérique, des graines de cette précieuse solanée, et 
les donna comme un présent de grande valeur, à la 
régente Catherine de Médicis, au grand prieur, et à 
plusieurs grands personnages. Mais Thevet, bien avant 
lui, avait observé et décrit le tabac. Bien avant lui, il 
en avait apporté des plants en France : nous ne pou- 
vons que renvoyer le lecteur au chapitre XXXII du 
présent ouvrage, où il trouvera la description très- 
complète et fort exacte du tabac. Dès 1558, Thevet 
avait donc fait connaître le tabac à ses ingrats compa- 
triotes : il considérait même comme un titre d'hon- 
neur pour lui d'avoir introduit cette plante en France, 
et, dans sa Cosmographie universelle 2, il eut grand soin 
de protester contre les prétentions de Jean Nicot. Le 

t Cosmographie universelle, i, 27. 

2 Cosmographie universelle. T. 11. P. 926. 



— XXXIII — 

passage est curieux : « le me puis vanter auoir esté le 
premier en France, qui a apporté la graine de cette 
plante, et pareillement semée, et nommé ladite plante, 
l'herbe Angoumoisine. Depuis un quidam, qui ne feit 
jamais le voyage, quelque dix ans après que je fus de 
retour de ce païs, luy donna son nom. » La légitime 
revendication de Thevet ne fut jamais écoutée. On ne 
voulut pas accepter cette dénomination d'herbe angou- 
moisine qu'il avait pourtant le droit de lui imposer, et 
l'oublieuse postérité continua et continue encore à 
rendre grâces à Nicot d'un bienfait dont elle ne lui est 
pas redevable. Qu'il nous soit du moins permis de 
nous inscrire en faux contre cet inique jugement, et 
de proclamer bien haut que c'est à Thevet et rien qu'à 
Thevet, que le trésor pubHc doit le plus magnifique de 
ses revenus, et la majorité de nos lecteurs une jouis- 
sance quotidienne. 

En souvenir de ce bienfait méconnu, puissent ces 
mêmes lecteurs fermer les yeux sur les imperfections 
qui déparent l'œuvre de Thevet, et ne plus voir dans 
ce modeste écrivain, trop attaqué de son vivant, trop 
oubUé après sa mort, que le premier ou du moins le 
plus ancien des historiens français de l'Amérique* 

Paul GAFFAREL. 



SING VLARI. 

TEZ DE LA FRAN. 

CE ANTARCTIQVE, AV. 

irement nommée Amerique;&: de 
plufieurs Terres ôc LÛes dc- 
couuertesdenoflrc 
temps. 




A P A R r s, 

Chez.ks héritiers de Maurice de la Porte,au Clos 

Bruneâu,àrenreignc SXlâude. 

i 5 5 8. 

AVEC PRIVILEGE OV %0Y: 




PRIVILEGE, 



ENRY par la grâce de Dieu ^oy de France, aux Pre- 
uost de Paris, Baillif de %ouen, Seneschàl de Lyon, 
Thoulouse, 'Bordeaux, ou leurs lieutenans, et à tous 
noi autres iusticiers et officiers salut. Isiostre amé F. André Theuet 
d'Angoulesme, nous a fait remonstrer, qu'après auoir longuement 
■voyagé et discouru par V Amérique, et autres terres et isles decouuertes 
de nostre temps, qu'il a rédigé par escript, auec grand peine et labeur, 
les Singularité:^ de toutes les contrées dessusdictes, ayant le tout mis en 
bonne forme et deue, pour le contentement et profit des gens studieux 
de nostre 'Royaume, et pour l'illustration et augmentation des bonnes 
lettres : lesquelles Singularité:^ il auroit grand désir faire imprimer 
et mettre en lumière, s'il nous plaisait de grâce luy permettre les faire 
imprimer par tel ou tels Libraires et Imprimeurs de no'^ villes de 
Taris et Lyon qu'il voudra eslire. Mais il double que quelques autres 
des Imprimeurs de nostre Royaume le voulant frustrer de son labeur, 
facent imprimer ledit Hure, ou en vendent qui ayent esté imprime'^ 
par autre que par celuy ou ceux ausquels il en donnera la charge. 
'K.ous requérant sur ce luy impartir 7ioi lettres et grâce especiale. Tour- 
ce est il que nous inclinans à sa requeste pour les causes susdites et 
autres à ce nous mouuans, auons permis et octroyé, permettons et 
ottroyons de grâce especiale par ces présentes audit suppliant, que luy 
seul puisse par tels Libraires et Imprimeurs que bon luy semblera, et 
qui luy sembleront plus capables et diligens en nos dites villes de Taris 
et Lyon, et autres, faire imprimer ledit Hure. Et à fin que le Libraire ou 
Imprimeur auquel ledit Theuet suppliant aura donné la charge de ce 
faire, se puisse rembourser des frais qu'il aura faits pour l'impression. 



— XXXVIII — 

Auôs inhibé et défendu, inhibons et défendons à tous autres Libraires 
et Imprimeurs et autres personnes quelconques de nosdites Preuotei, 
Bailliages, et Senechaucés, et généralement à tous twi siibiets d'impri- 
}ner ou faire itnprimer, vendre, ou distribuer ledit Hure iusques à 
dix ans après la première impression d'iceluy à compter du iour qu'il 
aura esté acheué d'imprimer, sans la permission et consentement dudii 
Libraire ou Imprimeur : et ce sur peine dt confiscation des Hures 
imprime^ et d'amende arbitraire. Si vous mandons et commandons 
par ces présentes, et à chacun de vous si comme à luy appartiendra, 
que de no^presente grâce, permission, et ottroy, votisfaciei, souffrie^, 
et laisse-^ ledit suppliant, ou celuy ou ceux ausquels il aura donné 
charge de faire ladite impression, iouyr et vser plainement et paisible- 
ment de iwstre dite présente permission et ottroy. Et à fin que personne 
n'en pretède cause d'ignorance, nous voulons que la copie en soit mise 
et insérée dedans les Hures qui serôt imprime^, et quefoy y soit adious- 
tée comme au présent original. Car ainsi nous plaist il estre fait. 
Donné à Saint Germain en Laye, le dix huitiesme iour du mois de 
Décembre, L'an de grâce mil cinq cens cinquante six, et de nostre 
règne le dixiesme. Ainsi sigm, "Par le %py, vous présent, 

FIZES. 




A MONSEIGNEVR 

Monseig. le Reverendissirm Cardinal 

de Sens, Garde des seaux de France, 

F. André Theuet désire 

paix et felicùé. 

MONSEIGNEUR i, estant suffisammêt auerty, 
combien, après ce treslouable, et nô moins 
grâd et laborieux exercice, auquel à pieu 
au Roy employer vostre prudence, et preuoyant sçauoir, 
vous prenés plaisir, no seulement à lire, ains à voir 
et gouster quelque belle histoire, laquelle entre tant 
de fatigues puisse recréer vostre esprit, et luy dôner 
vne délectable intermissiô de ses plus graues et sé- 
rieux négoces : i*ay bien osé m'enhardir de vous pre- 

J Jean Bertrand, né en 1470, mort en i$6o. Issu d'une des 
plus anciennes familles du Languedoc, capitoul de Toulouse en 
1519, premier président au Parlement de cette \àlle en 1536. 
Transféré au Parlement de Paris par la protection d'Anne de 
Montmorency, il fut nommé premier président de cette compagnie 
en 1550, et garde des sceaux après la disgrâce du chancelier 
Olivier. Devenu veuf, il entra dans les ordres, et devint d'abord 
évêque de Comminges, puis archevêque de Sens, et, en 1557, 
cardinal. 



XL — 



senter ce mien discours, du lointain voyage fait en 
l'Inde Amérique (autrement, de nous nommée la 
France Antarctique, pour estre partie peuplée, partie 
decouuerte, par noz Pilottes,) terre, qui pour le iour- 
d'huy se peut dire la quatrième partie du monde, non 
tant pour l'elongnemêt de nos orizons, que pour la 
diuersité du naturel des animaux, et température du 
ciel de la contrée : aussi pource que aucun n'en a 
fait iusques icy la recherche, cuidans tous Cosmogra- 
phes (voire se persuadans) que le monde fut limité 
en ce que les Anciens nous auoient descrit. Et iaçoit 
que la chose me semble de soy trop petite, pour estre 
offerte deuant les yeux de vostre Seigneurie, toute- 
fois la gràdeur de vostre nom fera agrandir la peti- 
tesse de mon œuure : veu mesmement que ie m'as- 
seure tant de vostre naïfue douceur, vertu et désir 
d'ouïr choses admirables, que facilement vous iugerez 
mon intention ne tendre ailleurs, qu'à vous faire con- 
gnoistre, que ie n'ay plaisir, qu'à vous offrir chose, de 
laquelle vous puissiez tirer et receuoir quelque côten- 
temêt, et où quelquefois vous trouuiez relasche de 
ces grands et ennuyeux soucis, qui s'offrent en ce degré, 
que vous tenez. Car qui est l'esprit si côstant, qui 
quelquefois ne se fasche, voire se consume en vac- 
quant sans interualle, aux affaires graues du gouuer- 
nement d'vne republique ? Certes, tout ainsi que quel- 



— XLI — 

quefois, pour le soulagement du corps, le docte 
médecin ordonne quelque mutation d'alimens : aussi 
l'esprit est alléché, et comme semonds à grands choses, 
par le récit diuersifié de choses plaisantes, et qui par 
leur véritable douceur, semblent chatouiller les oreilles. 
Cecy est la raison pourquoy les Philosophes anciens, 
et autres, se retiroient souuent à l'escart de la tourbe, 
et enueloppement d'affaires publiques. Comme aussi 
ce grâd orateur Ciceron tesmoigne s'estre plusieurs 
fois absenté du Sénat de Rome (au grand regret toute- 
fois des citoyens) pour, en sa maison champestre, 
chérir plus librement les douces Muses. Doncques 
puisqu'entre les nostres, ainsi que luy entre les 
Romains, pour vostre singuHere érudition, prudence, 
et éloquence, estes comme chef, et principal adminis- 
trateur de la triomphâte Republique Frâçoise, et tel 
à la vérité, que le descrit Platon en sa Republique, 
c'est à sçauoir grand Seigneur, et home amateur de 
science et vertu : aussi n'est-il hors de raison de l'imi- 
ter et ensuiuir en cest endroit. Or Monseigneur, ainsi 
que retournant tout attedié et rompu de si long 
voyage, i'ay esté par vous premièrement, de vostre 
grâce, receu et bienvenu, qui me donnoit à congnoistre, 
qu'estes le singdier patron de toute vertu, et de tous 
ceux qui s'y appHquent : aussi m'a semblé ne pouuoir 
adresser en meilleur endroit ce mien petit labeur qu'au 



— XLII — 

vostre. Lequel s'il vous plaist receuoir autant humai- 
nement, côme de bon et affectionné vouloir le vous 
présente et dedië, et si lisez le contenu d'iceluy, trou- 
uerez à mon opinion en quoy vous recréer, et m'obli- 
gerez à iamais (combien que desia, pour plusieurs 
raisons, ie me sente grandement vostre tenu et obligé) 
à faire très humble et tresobeïssant seruice à vostre 
Seigneurie : à laquelle ie supplie le Créateur donner 
accomplissement de toute prospérité. 





ESTIENNE lODELLE 



SEIGNEVR DV LIMODIN. A M. THEVET. 



Ode, 

I nous auions pour nous les Dieux, 
Si nostre peuple auoit des yeux, 
Si les grands aymoient les doctrines. 

Si noz magistrats traffiqueurs 

Aymoient mieux s'enrichir de meurs. 

Que s'enrichir de noz ruines, 

Si ceux la qui se vont masquant 

Du nom de docte en se mocquani 

N'aymoient mieux mordre les sciences 

Qii'en remordre leurs consciences. 

Ayant d'vn tel heur labouré 

Thevet tu serois asseuré 

I Etienne Jodelle né à Paris en 1532, mort dans la même 
ville en 1573 : grand ami de Ronsard, imitateur passionné de 
l'antiquité, composa une CUopâtre et une Didon, ainsi qu'une 
comédie, Eugène ou La rencontre. On peut consulter sur le talent 
poétique trop vanté de Jodelle, Sainte-Beuve. Poésie française 
au XVI^ siècle. P. 209. — Geruzez. Essais d'Histoire littéraire. 
Thevet a été si fort enchanté de cette pièce de Jodelle qu'il l'a 
reproduite en tête de sa Cosmographie universelle. 



— XLIV — 

Des moissons de ton labourage. 
Quand fauoriser tu verrois 
Aux Dieux, aux hommes et aux Roys 
Et ton voyage et ton ouurage. 

Car si encor nous estimons 
De ceux la les superbes noms, 
Qui dans leur grand Argon ôzerent 
Asseruir Neptune au fardeau, 
Et qui maugré l'ire de l'eau 
lusque dans le Phase voguèrent : 
Si pour auoir veu tant de lieux 
Vlysse est presque entre les Dieux, 
•Combien plus ton voyage t'orne, 
Quand passant soubs le Capricorne 
As veu ce qui eust fait pleurer 
Alexandre ? si honnorer 
Lon doit Ptolomée en ses œuures 
Qu'est ce qui ne t'honoreroit 
Qui cela que l'autre ignoroit 
Tant heureusement nous descœuures ? 

Mais le ciel par nous irrité^ 
Semble d'vn œil tant dépité 
Regarder nostre ingrate France. 
Les petits sont tant abrutis, 
Et les plus grands qui des petits 
Sont la lumière et la puissance 
S'empeschent tousiours tellement 
En vn trompeur accroissement. 
Que veu que rien ne leur peut plaire, 
Que ce qui peut plus grands les faire, 



— XLV — 

Celuy la fait beaucoup pour soy 
Qui fait en France comme moy, 
Cachant sa vertu la plus rare, 
Et croy veu ce temps vicieux, 
Qu'encore ton livre seroit mieux 
En ton Amérique barbare. 

Car qui voudroit vn peu blasmer 
Le pays qu'il nous faut aymer, 
Il trouueroit la France Arctique 
Auoir plus de monstres, ie croy 
Et plus de barbarie en soy 
Que n'a pas ta France Antarctique. 
Ces barbares marchent tous nuds, 
Et nous nous marchons incognus, 
Fardez, masquez. Ce peuple estrange 
A la pieté ne se range. 
Nous la nostre nous mesprisons, 
Pipons, vendons et déguisons. 
Ces barbares pour se conduire 
N'ont pas tant que nous de raison, 
Mais qui ne voit que la foison 
N'en sert que pour nous entrenuire ? 

Toutesfois, toutesfois ce Dieu, 
Qui n'a pas bani de ce Ueu 
L'espérance nostre nourrice, 
Changeant des cieux l'inimitié, 
Aura de sa France pitié 
Tant pour le malheur que le vice. 
le voy noz Roys et leurs enfans 
De leurs ennemis triomphans, 



— XLVI — 

Embrasser les choses louables. 
Et noz magistrats honorables 
Separans les boucs des agneaux, 
Oster en France deux bandeaux. 
Au peuple celuy d'ignorance, 
A eux celuy de leur ardeur. 
Lors ton Hure aura bien plus d'heur 
En sa vie, qu'en sa naissance. 





A MONSIEVR THEVET 

Angoumoisîn, Autheur de la présente histoire, 
François de Beîleforest i Comingeois, 

Ode. 



lE laboureur, quand il moissonne 
Courbé par les champs vndoyans : 
Ou quand sur la fin de l'Autonne 

Contraint ses bœufs (ia panthelans 

Dessoubs le ioug, soubs l'atellage) 

Recommencer le labourage, 

Qjji pouruoir puisse aux ans suyuans : 

I François de Beîleforest né à Sarzan en 1530, mort à Paris 
1583. Très médiocre poète, gâté par les succès qu'il obtint en 
province, il devint prosateur plus détestable encore, quand sa 
pauvreté le força à se mettre aux gages de quelques libraires. 
Ses principales œuvres sont : Vit^t jours i' agriculture. — Les 
règles du laboureur. — Les histoires tragiques^ traduites de Ban- 
DELLO. — La Cosmographie. — La Chasse d'amour. — Histoire des 
neuf rois de France qui ont eu le nom de. Cliarles. — Annales de 
l'Histoire de France^ etc. U s'avisa, sur le tard, de devenir un 
des détracteurs les plus passionnés de Thevet. Voir Bayle. 
Dictionnaire^ article Beîleforest. 



— L — 

le voy la gent qui idolâtre 
Tantost un poisson escaillé, 
Ors vn bois, vn métal, vn piastre 
Par eux mis en œuure, et taillé : 
Tantost vn Pan, qui mis en œuure 
Nostre Dieu tout puissant descoeuure, 
Qui de l'vniuers emaillé 

Par maintes beautez, feit le moule^ 
Et l'enrichit d'animaux maints, 
Qui la terre en forme de boule 
Entoura des ciels clers serains. 
De là sortent tes Antipodes, 
Ces peuples que tu accommodes 
A ces Sauuages inhumains. 

Desquels quand la façon viens lire 
Auec tant d'inhumanitez, 
D'horreur, de pitié, et puis d'ire, 
le poursuis ces grands cruautez. 
Quelquefois de leur politique 
le loue la saincte pratique, 
Auecques leurs simplicitez. 

Làs ! si de ton esprit l'image 
Dieu eust posé en autre corps. 
Lequel d'vn marinier orage 
Eust euité les grands effors, 
Qjii eust craint de voir par les vndes 
Les esclats, les coups furibondes 
Des armés, et cent mille morts. 



— LI — 

Pas n'aurions de ceste histoire 
Le docte et véritable trait : 
Mais Dieu soigneux et de ta gloire 
Et de l'équitable souhait 
De la France, qui ne désire 
Que choses rares souuent lire, 
Ce désir a mis en effait. 

C'est quand il estrena ce pôle 
De ton bon esprit, et t'esleut, 
O Theuet, pour porter parolle 
De ces peuples, ainsi voulut 
Que de voir désireux tu fusses. 
Et pour le mieux, il feit que peusses 
Parfaire ce que autre onc ne sceut. 

Ainsi l'Europe tributaire 
A ton labeur, t'exaltera : 
Pas ne pourra France se taire, 
Ains t'admirant s'esgaïera, 
Lisant ces merueilles cachées 
Et par nul escriuant touchées : 
Les lisant, elle t'honorera. 






.iBiudWoqo-mcL^ 



IN THEVETVM NOVI ORBIS 

PERAGRATOREM ET DESCPIPTOREM 
10. AURATUS I 

LITERARUM GRiECARUM REGIUS PROFESSOR. 



Avre tenus, sed non pedibus, nec nauibus vUis, 
Plurimus et terras, mensus et est maria. 
Multa tamen non nota maris terraeque relicta 
His loca, nec certis testificata notis. 
At maria et terras pariter vagus iste Theuetus 
Et visu est mensus nauibus, et pedibus. 
Pignora certa refert longarum hgec scripta viarum, 
Ignotlque orbis cursor et author adest. 
Vix qu3e audita aliis, subiecta fidelibus edit 
Hic oculis, terra sospes ab Antipodum. 
Tantum aliis hic Cosmographis Cosmographus anteit, 
Auditu quanto certior est oculus. 

I Jean Dorât, né à Limoges, mort à Paris en 1588. Il fut le 
maître de Ronsard et de plusieurs des membres de la Pléiade, 
qui plus tard, par reconnaissance, l'admirent parmi eux. Fran- 
çois I" l'avait nommé précepteur de ses pages. Il devint profes- 
seur de langue grecque au collège royal. Charles IX lui décerna 
le titre de poète royal. Ses poésies sont fort au-dessus de leur 
réputation. Il aimait Thevet, et lui dédia deux autres poèmes, 
l'un en vers grecs, l'autre en vers latins, que ce dernier inséra 
pieusement en tête de sa Cosmographie universeîk. 




PRÉFACE AVX LECTEVRS. 



onsiderât à par moy, combien la longue ex- 
périence des choses, et fidèle obseruation de 
plusieurs païs et nations, ensemble leurs 
meurs et façons de viure, apporte de perfection à 
l'homme : comme s'il n'y auoit autre plus louable 
exercice, par lequel on puisse suffisamment enrichir 
son esprit de toute vertu héroïque et sciêce tresso- 
Ude : outre ma première nauigation au païs de Leuant, 
en la Grèce, Turquie, Egypte, et Arabie, laquelle au- 
trefois ay mis en lumière, me suis derechef soubs la 
protection et conduite du grand Gouuerneur de l'vni- 
uers, si tant luy a pieu me faire de grâce, abandonné à 
la discrétion et mercy de l'vn des elemens le plus in- 
constant, moins pitoyable, et asseuré qui soit entre les 
autres, auec petis vaisseaux de bois, fragiles et cadu- 
ques (dont bien souuent Ion peut plus espérer la mort 
que la vie) pour nauiger vers le pôle Antarctique, 
lequel n'a iamais esté decouuert ne congneu par les 
Anciens, comme il appert par les escrits de Ptolomée 
et autres, mesme le nostre de Septentrion, iusques à 
l'Equinoctal : tant s'en faut qu'ils ayent passé outre, 
et pource a esté estimé inhabitable. Et auons tant fait 



___ Lvi — 

par noz iournées, que sommes paruenus à Flnde Amé- 
rique, enuiron le Capricorne, terre ferme de bonne 
température, et habitée : ainsi que particulièrement et 
plus au long nous délibérons escrire cy après. Ce que 
i'ay osé entreprendre à l'imitation de plusieurs grands 
personnages, dont les gestes plus qu'heroiques, et 
hautes entreprises célébrées par les histoires, les font 
viure encores auiourd'huy en perpétuel honneur et 
gloire immortelle. Qui a donné argument à ce grand 
poète Homère, de tant vertueusement célébrer par ses 
escrits Vlysses, sinon ceste longue pérégrination et 
loingtain discours, qu'il a fait en diuers lieux, auec 
l'experiêce de plusieurs choses, tât par eau que par 
terre, après le sacagemët de Troïe ? Qui a esté oc- 
casion à Virgile de tât louablemêt escrire le Troien 
Enée (combien que, selon aucuns Historiographes, il 
eust malheureusemêt Huré son propre païs es mains 
de ses ennemis) sinô pour auoir vertueusement ré- 
sisté à la fureur des vndes impétueuses, et autres 
incôueniens de la marine, il y ait veu et experimêté 
plusieurs choses, et finablemèt paruenu en ItaUe ? 
Or tout ainsi que le souuerain Créateur a composé 
l'home de deux essences totalement différentes, l'vne 
élémentaire et corruptible, l'autre céleste, diuine, et 
immortelle : aussi a il remis toutes choses contenues 
soubs le caue du ciel en la puissance de l'homme 



LVII — 



pour son vsage : dessus, à fin d'en congnoistre amant 
qu'il luy estoit nécessaire, pour paruenir à ce souue- 
rain bien : luy laissant toutefois quelque difficulté, et 
variété d'exercice : autremêt se fust abastardi par 
vne oisiueté et nôchallance. L'homme donc bië 
qu'il soit créature merueilleusemêt bien accôplie, si 
n'est il neâtmoins qu'organe des actes vertueux, des- 
quelz Dieu est la première cause : de façon qu'il peut 
eslire tel instrument qu'il luy plaist, pour exécuter son 
dessein, soit par mer ou par terre. Mais il se peut faire, 
comme Ion voit le plus souuet aduenir, que quelques 
vns soubs ce prétexte, facent coustume d'en abuser. 
Le négociateur pour vne auarice et appétit insatiable 
de quelque biê particulier et temporel, se bazar- 
dant indiscretemêt, est autat vituperable, ainsi que 
très biè le reprèd Horace en ses Epistres, côme 
celuy est louable, qui pour l'embellissement et illus- 
tration de son esprit, et en faueur du bien public, 
s'expose libremèt à toute difficulté. Geste méthode 
a bien sceu pratiquer le sage Socrates, et après luy 
Platon son disciple, lesquels non seulemêt ont esté 
contens d'auoir voyagé en païs estranges, pour ac- 
quérir le comble de philosophie, mais aussi pour la 
communiquer au public, sans espoir d'aucun loyer ne 
recôpense. Cicerô n'a il pas enuoyé son fils Marc 
à Athènes, pour en partie ouyr Cratippus en Philo- 



LVIII 



Sophie, en partie pour apprendre les meurs et façons 
de viure des citoyens d'Athènes ? Lysander eleu pour 
sa magnanimité, Gouuerneur des Lacedemoniens , 
a si vaillament exécuté plusieurs belles entreprises 
cotre Alcibiades, homme preux et vaillant : et Antio- 
chus son lieutenant sur la mer, que quelque iacture 
ou détriment qu'il ait encouru, .n'eut iamais le cueur 
abaissé, ains a tant poursuyui son ennemy par mer et 
terre, que finablement il a rendu Athènes soubs son 
obéissance. Themistocles non moins expert en l'art 
militaire, qu'en philosophie, pour monstrer combien 
il auoit désir d'exposer sa vie pour la liberté de son 
païs, a persuadé aux Athéniens, que l'argent recueilly 
es mines, que Ion auoit accoustumé de distribuer au 
peuple, fust conuerti et employé à bastir nauires, fustes, 
et galères, cotre Xerxes, lequel pour en partie l'auoir 
defFait, et en partie mis en route, côgratulant à ceste 
heureuse victoire (contre le propre d'vn ennemy) luy 
a fait présent de trois les plus apparetes citez de son 
empire. Qui a causé à Seleuc Nicanor, à l'Empereur 
Auguste César, et à plusieurs Princes et notables per- 
j sonnages de porter dans leurs deuises et enseignes le 
I Daulphin, et l'anchre de la nauire, sinon donnans ins- 
I truction à la postérité, que l'art de la marine est le 
: premier, et de tous les autres le plus vertueux ? Voila 
\sans plus long discours, exemple en la nauigation. 



LIX 



corne toute chose, d'autant qu'elle est plus excel- 
lente, plus sont difficiles les moyens pour y paruenir : 
ainsi qu'après l'experiêce nous tesmoigne Aristote, 
parlant de vertu. Et que la nauigation soit tousiours 
accompagnée de péril, côme un corps de son vmbre, 
l'a biê monstre quelquefois Anacharsis Philosophe, 
lequel après auoir interrogé de quelle espesseur es- 
toient les ais et tablettes, dont sont composées les na- 
uires : et la response faicte, qu'ils estoient seulement 
de quatre doigts : De plus, dit-il, n'est elongnée la 
vie de la mort de celuy qui auecques nauires flotte sus 
mer. Or messieurs, pour auoir allégué tant d'excel- 
lens personnages, n'est que ie m'estime leur deuoir 
estre comparé, encor moins les égaler : mais ie me 
suis persuadé que la grandeur d'Alexandre, n'a em- 
pesché ses successeurs de tenter, voire iusques à l'ex- 
trémité, la fortune : aussi n'a le scauoir eminent de 
Platon iusques là intimidé Aristote, qu'il n'aye à son 
plaisir traicté de la Philosophie. Tout ainsi, à fin de 
n'estre veu oyseux et inutile entre les autres, non 
plus que Diogenes entre les Athéniens, i'ay bien voulu 
réduire par escrit plusieurs choses notables, que i'ay 
diligemment obseruées en ma nauigation, entre le 
Midy et le Ponent : C'est à scauoir la situation et dis- 
position des Heux, en quelque cHmat, zone, ou paral- 
lèle que ce soit, tant de la marine, isles, et terre 



LX 



ferme, la température de Tair, les meurs et façons de 
viure des habitans, la forme et propriété des animaux 
terrestres, et marins : ensemble d'arbres, arbrisseaux, 
auec leurs fruits, minéraux et pierreries : le tout re- 
présenté viuemet au naturel par portrait le plus ex- 
quis, qu'il m'a esté possible. Quant au reste, ie m'es- 
timeray bien heureux, s'il vous plaist de receuoir ce 
mien petit labeur, d'aussi bon cueur que le vous pré- 
sente : m'asseurât au surplus que chacun l'aura pour 
agréable, si bien il pense au grand trauail de si longue 
et pénible pérégrination, qu'ay voulu entreprendre, 
pour à l'œil voir, et puis mettre en lumière les choses 
plus mémorables que ie y ay peu noter et recueiUir, 
comme Ion verra cy après. 





ADVERTISSEMENT AV LECTEVR 
PAR M. DE LA PORTE. 



E ne doute point, Lecteur, que la description de 
ceste présente histoire ne te mette aucunemêt en 
admiration, tant pour la variété des choses qui 
qui te sont à l'œil demôstrées, que pour plusieurs autres 
de prime face te semblerôtplustost monstrueuses que naturelles. 
Mais après auoir meuremêt côsideré les gras effects de nostre 
mère Nature, ie croy fermement que telle opinion n'aura plus 
de lieu en ton esprit. Il te plaira semblablemêt ne t'esbahir de 
ce que tu trouueras la description de plusieurs arbres, côme 
des palmiers, bestes, et oyseaux, estre totalement contraire à 
celle de noz modernes obseruateurs, lesquels tant pour n'auoir 
veu les lieux, que pour le peu d'expérience et doctrine qu'ils 
ont, n'y peuuent adiouster foy. Te suppliant auoir recours aux 
gens du païs qui demeurêt par deçà, ou à ceux qui ont fait ce 
voyage, lesquels te pourront asseurer de la venté. D'auâtage 
s'il y a quelques dictions Francoises qui te semblent rudes ou 
mal accômodées, tu en accuseras la fiebure, et la mort. La 
fiebure^ laquelle a tellemét détenu l'Autheur depuis son retour, 



— LXII — 

qu'il n'a pas eu loysir de reuoir son Hure auant que le bailler à 
rimprimeur, estant pressé de ce faire par le cômandemêt de 
Monseigneur le cardinal de Sens. La mort qui a preuenu Am- 
BROISE DE LA PoRTE, hômc studieux et bien entendu en la langue 
Françoise, lequel auoit pris l'entière charge du présent Hure. 
Toutefois tu te doibs asseurer, que nostre deuoir n'a point esté 
oublié, souhaitant pour toute recompense qu'il te puisse estre 
agréable. 





CHAPITRE I-. 



L embarquement de Vauteur. 



Fol. i. 




Toutes choses 
ont esté 

fait tes pour 
Thème . 



Combien que les elemens et toutes choses 
'- qui en prouiennent sous la lune iusques 
au centre de la terre, semblent (comme 
la vérité est) auoir esté faittes pour.. _l!liûrQ,e_ : si 
est-ce que nature, mère de toutes choses, a esté 
et est tousiours telle, qu'elle a remis et cache au 
dedans les choses les plus précieuses et excellentes 
de son œuure, voire bien s'y est remise elle-mesme : 
au contraire de la chose artificielle. Le plus sçauant Tiifferèce d'art 
ouurier, fusse bien Appelles ou Phidias^ tout ainsi et de nature. 
qu'il demeure par dehors seulement pour portraire, 
grauer, et enrichir le vaisseau ou statue, aussi n'y a 
que le superficiel qui reçoiue ornement et poUssure : 
quant au dedans il reste totalement rude et mal poli. 
Mais de nature nous en voyons tout le contraire. 
Prenons exêple premièrement au corps humain. Tout 

' l 



\ Tartifice et excellence de nature est cachée au dedans 
\ et centre de nostre corps, mesme de tout autre corps 
naturel : le superficiel et extérieur n'est rien en com- 
paraison, sinon que de l'intrieur il prend son accom- 
plissement et perfectiô. La terre nous monstre 
extérieurement une face triste et melancholique, 
couuerte le plus souuent de pierres, espines et char- 
dos, ou autres semblables. Mais si le laboureur la 
veut ouurir auecques soc et charrue^ il trouuera ceste 
vertu tant excellente, preste de luy produire à mer- 
ueilles et le recompenser au centuple. Aussi est la 
vertu vegetatiue au dedans de la racine et du tronc 
de la plante, réparée à l'ètour de dure escorce, 
aucunes fois simple, quelque fois double : et la partie 
du fruict la plus précieuse, où est ceste vertu de pro- 
duire et engendrer son semblable, est serrée Côme en 
un lieu plus seur, au centre du mesme fruict. Or tout 
ainsi que le laboureur ayant sondé la terre et receu 
grand émolument : un autre non content de voir les 
eaux superficiellement les a voulu sonder au sem- 
blable, par le moyen de ceste tant noble nauigation, 
auec nauires et autres vaisseaux. Et pour y auoir 
trouué et recueilH richesses inestimables (ce qui n'est 
Utilité de la outre raison puisque toutes choses sont pour l'homme) 
navigation, la nauigation est deuenue peu à peu tant fréquentée 
entre les homes, que plusieurs ne s'arrestant perpé- 
tuellement es isles inconstantes et mal asseurées, ont 
finablement abordé la terre ferme, bonne et fertile : 
ce que auant l'expérience l'on n'eust iamais estimé. 
Cause de la mesme selon l'oppiniô des anciens. Docques la prin- 
navigation de cipale cause de nostre nauigation aux Indes Ameri- 



ques, est que Monsieur de Villegagnon i Cheualier l'^tuteur aux 
de Malte, homme généreux, et autant bien accôpli, ^^^^^^W^^- 
soit à la II marine, ou autres honestetez, qu'il est pos- Fol. 2. 
sible, ayant auecques meure délibération, receu le Loiienges du 
commandement du Roy, pour auoir esté suffisamment Seigneur de 
informé de mon voyage au païs de Leuant ^, et ^'%^^^^^w. 
l'exercice que ie pouuois auoir fait à la marine, m'a 
instammèt solicité, voire sous l'autorité du Roy 
monseigneur et Prince (auquel ie dois tout honneur 
et obéissance) expressément commandé luy assister 
pour l'exécution de son entreprise. Ce que librement 
i'ay accordé, tant pour l'obéissance, que ie veux 
rendre à mon Prince naturel, selon ma capacité, que 
pour l'honesteté de la chose, combien qu'elle fust Embarquement 
laborieuse. Pour ce est-il que le sixiesme iour de may ^^^ François 
mil cinq cens cinquante cinq, après que ledit Sieur -^^"^ ^^^'' ^"^' 
de Villegagnon eut donné ordre pour l'asseurance et Amériques. 
commodité de son voyage à ses vaisseaux, munitions,, 
et autres choses de guerre : mais auec plus grande 
difficulté que en une armée marchant sur terre au nom- 
bre et à la qualité de ses gens de tous estats, gentils- 
hommes, soldats, et variété d'artisans : bref le tout 
dressé au meilleur équipage qu'il fut possible : le temps 
venu de nous embarquer au Hable de grâce, ville mo- Hahh de grâce 
derne, lequel en passant, ie diray auoir esté appelle ainsi ^t pourquoy 

1 Sur Villegaignon et sa biographie, on peut consulter 
H. DE Grammont. Relation de l'expédition de Charles-Quint contre 
Alger. P. I, 26, 141, 148. — P. Gaffarel. Histoire du Brésil 
français au XVI^ siècle.. 

2 Thevet Ta raconté dans sa Cosmographie du Levant. Lyon, 
1554, 1556, in-40. 



est ainsi appelle. Hable i, selon mon iugement de ce mot 'AuXoj-l/ qui 
signifie mer ou destroict : ou si vous dictes Haure, 
ab hauriendis aquis, située en Normandie à nostre 
grand mer et Océan Gallique, où abandonnans la terre 
feismes voile, nous acheminans sus ceste grande mer 
à bon droit appellée Océan par son impétuosité, de 
ce mot '^xu; comme veulent aucuns, et totallement 
soubmis à la mercy et du vent et des ondes. 

Superstition des le scay bien qu'en la superstitieuse et abusiue 
anciens aimt religion des Gentils plusieurs faisoyent vœux, prières, 
que nauiger. q^ sacrifices à diuers dieux, selô que la nécessité se 
présentoit. Dôcques entre ceux qui vouloient faire 
I exercice sur l'eau, aucuns iettoyent au commence- 
\ ment quelque pièce de monnoye dedans, par manière 
' de présent et offrande, pour auecques toute congra- 
tulation rendre les dieux de la mer propices et 
fauorables. Les autres attribuans quelque diuinité aux 
vents, ilz les appaisoient par estranges cerimonies : 
comme Ion trouue les Calabriès auoir faict à lapix, 
(vent ainsi nommé) et les Thuriens et Pamphiliens 
à quelques autres. Ainsi lisons nous en l'Enéide de 
Virgile (si elle est digne de quelque foy) combien, 
pour l'importune prière de luno vers Eolus Roy des 
Vèts^ le misérable Troïen a enduré sur la mer, et la 
querelle des Dieux qui en est ensuyuie. Par cela 
peut on euidemment cognoistre l'erreur et abus, dont 
estoit aueuglée l'antiquité en son gentillisme dam- 



I Inutile de faire remarquer l'absurde étymologie donnée 
par Thevet. Havre est un mot d'origine germanique, une cor- 
ruption de Hafen, port ou baie. 



— 5 — 

nable, attribuant à une créature, voire des moindres, 
et soubs la puissance de l'homme, ce qui appartient 
au seul Créateur : lequel ie ne sçaurois suffisamment 
louer en cest endroit, pour s'estre communiqué à 
nous et nous auoir exempté d'une si ténébreuse 
ignorance. Et de ma part, pour de sa seule grâce 
auoir tant fauorisé nostre voyage, que nous donnant 
le vent si bien à poupe, nous auons tranquillement 
passé le dëstroict, et de la aux Canaries, isles distantes 
de l'Equinoctial de vingt sept degrez, et de nostre 
France de cinq cens lieues ou enuiron. Or pour 
plusieurs raisons m'a semblé mieux seat commencer 
ce mien discours à nostre embarquement, côme par 
une plus certaine me H thode. Ce que faisant, i'espcre Fol. 3. 
amy (Lecteur) si vous prenés plaisir à le lire, de vous 
conduire de point en autre, et de lieu en lieu, depuis 
le commencement iusques à la fin, droit, comme 
auec le fil de Thésée, obseruant la longitude des 
païs et latitude. Toutesfois ou ie n'auroys faict tel 
deuoir, que la chose et vostre iugement exquis meri- 
teroit, ie vous supplie m'excuser, considérant estre 
mal aisé à un homme seulet, sans faueur et support de 
(Quelque Prince ou grand Seigneur, pouuoir voyager 
et descouurir les païs lointains, y obseruant les cho- 
ses singuheres, n'y exécuter grandes entreprises, com- 
bien que de soy en fust assez capable. Et me souuient 
qu'à ce propos dit très-bien Aristote, qu'il est impossible 
et fort malaisé, que celuy face choses de grande exc(îl- 
lence et dignes de louëge, quand le moyen, c'est à dire, 
richesses luy défaillent : ioinct que la vie de l'homme 
est breue, subiecte à mille fortunes et aduersitez. 



4^?^f^fî^f^?^f^S^^?^4^^S^^^?^ 



CHAPITRE n. 



Du destroict anciennement nommé Calpe, et 
au-iourhuy Gibaltar. 



Desiroit de ^^^^osTOYANS donc l'Espaigne à senestre, auec 




Gibaltar. g iCfjDl^^ ^^ ygj-^l- gj calme et propice, vînmes ius- 
ques vis à vis de Gibaltar, sans toutesfois de 
si près en approcher pour plusieurs causes : au- 
quel lieu nous feimes quelque seiour. Ce l'destroit 
est sus les limites d'Espaigne, diuisant l'Europe 
d'auec l'Afrique : comme celuy de Constantinople, 
l'Europe de l'Asie. Plusieurs tiennent iceluy estre 
l'origine de nostre mer Méditerranée, comme si la 
grande mer pour estre trop pleine se degorgeoit par 
cest endroist sur la terre, duquel escript Aristote i en 
son Hure du monde en ceste manière : l'Océan, qui 
de tous costez nous enuironne, vers l'Occident près 
les colonnes d'Hercules se respandpar la terre en nostre 
mer comme en un port, mais par un embouchement 
Isîes et autres fort estroict. Auprès de ce destroit se trouuent deux 



I Aristote. De mundo^ m. 3. 'EvSstw Tipoç oucjtv dTsvoTropw 
Btavecoyoç CTOixart, xaxot xaç "^HpaxXEtouç XeYO[ji,£vaç ar/^Xaç, tov 
Itapouv £iç Tirjv i'cya) OitXaaarav wç àv etç Xt|jt.£va TrotEtTat.^ 



isles assez prochaines i Fune de l'autre, habitées de singularité^ de 

barbares, coursaires, et esclaues, la plus grande part Gihaltar. 

auec la cadene à la iambe, lesquels trauaillent à faire 

le sel, dont il se fait là bien grand traffique. De ces 

isles l'une est Australe et plus grande, faite en forme 

de triangle si vous le voyez de loin, nommée par les 

anciens Ebusus, et par les modernes leuiza : l'autre Ehusus levisa 

regarde Septentrion, appellée Frumentaria. Et pour y et Frumentaria. 

aller est la nauigation fort difficile, pour certains 2 

rochers qui se voient à fleur d'eau, et autres incom- 

moditez. D'auantage y entrent plusieurs riuieres naui- 

gables, qui y apportent grand enrichissement, côme 

une appellée Malue 3, séparant la Mauritanie de la Malve, fl. 

Cesariense : une autre encore nommée Sala 4, Saîa,fl. 

prenant source de la montagne de Dure : laquelle 

ayant trauersé le royaume de Fes, se diuise en forme 

de ceste lettre grecque A, puis se va rendre dans ce 

destroit : et pareillement quelques autres, dont à 

présent me déporte. le diray seulement en passant, 

que ce destroit passé, incontinent sur la coste d'Afrique 

iusques au tropique de Cacer, on ne voit gueres 

croistre ne decroistre la mer, mais par de la sitost que 

l'on ap II proche de ce grand fleuue Niger, unze degrez Fol. 4. 



1 Les îles dont parle Thevet et qui sont les Baléares ne sont 
pas si « prochaines » de Gibraltar qu'il veut bien le dire. 

2 Ces deux îles sont en effet entourées d'une chaîne de récifs 
et d'îlots dont les principaux se nomment Conejera, Bleda, 
Esporto, Vedra, Espalmador, Espartel, etc. 

3 C'est la Malouïa actuelle. 

4 C'est rOued Sebou actuel. Quant à la montagne Dure elle 
paraît correspondre à l'El Dschibbelam. 



-^ 8 — 



Diuerses opi- 
nions sur 
Verection des 

colories 
d'Hercules. 



Coustumes des 
anciens Roys 
et Seigneurs. 



de la ligne, on s'en apperçoit aucunement selon le 
cours de ce fleuue. En ce destroict de la mer Médi- 
terranée y a deux môtagnes d'admirable hauteur, 
Fune du costé de l'Afrique, selon Mêla, anciennement 
dite Calpe, maintenat Gibaltar ; l'autre Abyle, 
lesquelles ensemble l'on appelle colonnes d'Hercules : 
pour ce que selon aucuns il les diuisa quelquefois en 
deux, qui parauant n'estoient qu'une montagne conti- 
nue, nommée Briareï : et là retournant de la Grèce 
par ce destroit feit la consommation de ses labeurs, 
estimant ne deuoir ou pouuoir passer oultre, pour la 
vastité et amplitude de la mer, qui s'estendoit 
iusques à son orizon et fin de sa veue. Les autres 
tiennent que ce mesme Hercules, pour laisser mémoire 
de ses heureuses côquestes, feit là ériger deux 
colomnes i de merueilleuse hauteur du costé de 
l'Europe. Car la coustume a esté anciennement 
que les nobles et grands Seigneurs faisoyent quelques 
hautes colomnes, au lieu ou ils finissoient leurs voyages 
et entreprises, ou biê leur sépulture et tombeau : 
pour monstrer par ce moyen leur grandeur et eminence 
par sus tous les autres. Ainsi lisons 2 nous Alexandre 
auoir laissé quelques signes aux lieux de l'Asie 
maieure, ou il avoir esté. Pour mesme cause a esté 



1 Sur les colonnes d'Hercule on peut consulter Riant. Pèle- 
rinages des Scandinaves en Terre Sainte. P. 76, 77. — Dozy, 
Recherches sur VEspagne. 11, 340, Appendice no xxxv. — Sua- 
REZ DE Salazar. Grande^as y antigiiedades de la ciudad de Cadi^. 
— Redslob. Thulé. i, id. iv. — Movers. Die Phôni:(ier. 11, 
p. I, 525, etc. 

2 Arrien. Anàbasis. ¥,19. 



sont normes 
ces colomnes. 



— 9 — 

érigé le colosse à Rhodes i . Autant se peut dire du 

Mausolée^ nombre entre les sept merueilles du monde 

et basti par Artemisia en l'honeur et pour l'amitié 

qu'elle porioit à son mary : autant des pyramides de 

Memphis, sous lesquelles estoyent inhumez les Roys 

d'Egypte. D'auantage à l'entrée de la mermaieure2, 

Iule Cœsar feit dresser une haute colomne de marbre 

blanc : de laquelle et du colosse de Rhodes, trouuerés 

les figures en ma Description du Leuant. Et pourtant Quel Hercules 

que plusieurs ont esté de ce nom, nous dirons auec a esté, duquel 

Arrian 3 Historiographe, ce Hercules auoir esté celuy 

que les Tyriens ont célébré : pour ce qu'iceux ont 

édifié Tartesse 4 à la frontière d'Espagne, où sont les Tartesse, 

colomnes dont nous avons parlé : et là un temple à ancienne ville 

luy consacré et basti à la mode des Phéniciens, avec à'Ajnque. 

les sacrifices et cerimonies qui s'y faisoycnt le temps 

passé : aussi a esté nommé le Heu d'Hercules. Ce 

destroit auiourd'hui est un vray asile et réceptacle de 

larrons, pyrates et escumeurs de mer, côme Turcs, \ 

Mores et Barbares 5^ ennemis de nostre religion 

1 Sur le colosse de Rhodes, voir Pline. H. N. Liv. xxxiv, 
§. i8. — C'était réellement une statue coulée en bronze par 
Charès de Lindos, élève de Lysippe. Rhodes avait encore une 
centaine d'autres colosses , dont cinq faits par Bryaxis. Voir 
Lacroix. Iles de la Grèce. 

2 II s'agit ici de la mer noire. 

5 Thevet. Cosmographie universelle. Liv. i, § 4, p. 7, 

4 k?jRiE^. Anabase. 11, i6.Tartessus n'a jamais été en Afrique, 

mais bien en Espagne. Confusion avec Gadès. Voir Strabon. 

Liv. m, § I. 

s Sur les pirateries des Barbaresques à cette époque et dans 

cette région, on peut consulter Sander Rang et F. Denis. 



— 10 



chrestienne : lesquels voltigeans auecques nauires 
Gibaltar, lieu volent les marchants qui viennent traffiquer tant 

de traffiqiie d'Afrique, Espagne, que de Frace : mesmes qu'est 
deVEîiropeet i ^ j i i • • ' j i • 

d'Afriniip. encores plus a déplorer, la captante de plusieurs 

Chrestiès, desquels ils usent autant inhumainement 
que de bestes brutes en tous leurs affaires, outre la 
perdition des âmes pour le violement et transgression 
du Christianisme. 



d'Afrique. 



CHAPITRE m. 



De V Afrique en gênerai. 




ASSANS outre ce destroict, pour ce qu'a- 
uions costoyé le païs d'Afrique l'espace 
de huit iournées, semblablement à se- 
nestre iusques au droit du cap de Canti i, dis- 
Cap de Canti. tant de l'equinoctial trente trois degrez, nous en 



Fondation de la régence d'Alger. — Charrière. Négociations de la 
France dans le Levant. 

Le livre fort curieux de Nicolas de Nicolay. Naiiigations et 
pérégrinations orientales. 

I Le cap Cantin actuel, au nord de Mogador. 



II 



escri lirons sommairement. Afrique selon Ptolemée, Fol- 5- 

est une des trois parties de la terre, (ou bien Quatre parties 

des quatre , selon les modernes géographes , qui ^^ ^^ i^^'f^ ^^^on 

ont escrit depuis, que par nauigations plusieurs païs ^^^ modernes 

anciennement incongneus ont esté découuers, comme 

rinde Amérique, dont nous prétendons escrire) 

appellée selon losephe i, Afrique, de Afer, lequel Etymoîogie 

comme nous lisons es histoires Grecques et Latines, diuerse de ce 

pour l'auoir subiugée^ y a régné, et faict appeller de ^^'^^ Afrique. 

son nom : car auparauant elle s'appelloit Libye, 

comme veulent aucùs, de ce mot grec Ai^uç, qui 

signifie ce vent du midy , qui là est tant fréquent et 

familier : ou de Libs, qui y régna. Ou bien Afrique 

a esté nommée de ceste particule a, et ^piV.-/], qui 

signifie froid, comme estant sans aucune froidure : 

et parauant appellée Hesperia. Qiiant à sa situation Sitiiatiô de ^-^ 

elle commence véritablement de l'Océan Atlantique, 1^' Afrique. 

et finit au destroit de l'Arabie, ou à la mer d'Egypte, 

selon Appian : comme pareillement en peu de pa- 

roUes escrit très bien Aristote. Les autres la font 

commencer du Nil, et vers Septentrion à la mer 

Méditerranée. Dauantage l'Afrique a esté appellée 

(ainsi que descrit losephe aux Antiquités Judaïques) 

tout ce qui est côpris d'un costé depuis la mer de 

Septêtrion, ou Méditerranée, iusques à l'Océan 

méridional, séparée toutefois en deux, vieille et 



I Voici le passage de josèphe : Antiquités fudaïques, i, 15. 
AÉysTat 0£ wç outoç ô 'ûcpprjV axpaTEuaaç IttI tyjv Aipltr^v xaTECx^^ 
auTYjV, xai 01 uiwvat auxou, xaTotxTJaavxsç Iv auTÎ), tyjv yvjv cltco 
Too Ixstvou ovoaaxoç 'Acpptxvjv Trpocrrjyopeucav. 



— 12 — 

nôuuelle : la nouuelle commence aux m.onts de la Lune 
ayant son chef au cap de Bonne Espérance, en la 
mer de midi, trente-cinq degrez, sus la ligne, de 
sorte qu'elle contient de latitude, vingt-cinq degrez. 
QjLiant à la vieille elle se diuise en quatre prouinces, 
la première est la Barbarie, contenant Moritanie ou 
Tingitaine, Cyrene et Cesariense. Là tout le peuple 
est fort noir : autresfois ce païs a esté peu habité, 
auiourd^huy beaucoup plus, sans parler de diuers 
peuples au milieu de ceste contrée, pour la diuersité 
des mœurs et de leur religion, la cognoissance des- 
quelz meriteroit bien voyage tout exprès. Ptolemée 
n'a faict mention de la partie extérieure vers le midy, 
pour n'auoir esté decouuerte de son temps. Plusieurs 
l'ont descritte plus au long, comme Pline, Mêla, 
Strabo, Apian, et autres, qui m'empeschera de plus 
m'y arrester. Ceste région dit Herodian estre féconde 
et populeuse, et pourtant y auoir gens de diuerses 
Coîônes de sortes, et façons de viure. Que les Phéniciens quel- 
ùierre ou sont quefois soyent venuz habiter l'Afrique, monstre ce 
qu'est escrit en langue Phénicienne en aucunes 
colonnes de pierre i, qui se voyent encores en la 
ville de Tinge, nommée à présent Tamar, apparte- 
nant au Roy de Portugal. Quant aux meurs : tout 
ainsi qu'est diuerse.la température de l'air, selon la 



I Thevet n'a jamais vu ces colonnes. Il en parle sans doute 
d'après Procope. De belle Vanddlico, ii, lo. ''Evôa ax-^Xat ouo âx 

{xaxa <ï>oivtxt5cà lyxexuXaaaeva e/ouorat t^ <ï>otvix(i)v yXojGffv-i. 
Cf. Suidas. Au mot Xavaav 



caractères 
Phéniciens. 



— 13 



diuersîtè des lieux : ainsi acquerent les personnes va- 
riétêUe" temperamens, et par conséquence de meurs, 
poïïFîa s}'mpathie qu'il y a de l'ame auec Je corps : 
corne monstre Gaîien au liure qu'il en a escrit. Nous 
voyons en nostre Europe, mesme en la France, 
varier aucunement les meurs selon la variété des 
païs. Comme en la Celtique autrement qu'en l'Aqui- 
tanie, et la autremèt qu'en la Gaule Belgique : encores 
en chacune des trois on trouuera quelque variété. En 
gênerai Ion trouue les Africains cauteleux : comme les 
Syriens auares : les Siciliens subtils : les Asians, 
voluptueux. Il y a aussi grande variété de religions : 
les uns gentilisent mais d'une autre façon qu'au temps 
passé : les autres sont Mahometistes, quelques || uns 
tiennent le Christianisme d'une manière fort estrange, 
et autrement que nous. Qi,iàt aux bestes brutes, elles 
sont fort variables. Aristote dit les bestes en Asie estre 
fort cruelles, robustes en l'Europe, en Afrique mons- 
trueuses. Pour la rarité des eaux i, plusieurs bestes 
de diuerse espèce sont contraintes de s'assembler au 
lieu où il se trouue quelque eau : et la bien souuent 
se communiquent les unes aux autres, pour la chaleur 
qui les rend aucunement promptes et faciles. De là 
s'engendrent plusieurs animaux monstrueux, despeces 
diuerses représentées en un mesme individu. Qui a 



Meurs et 

religions des 

Africains. 



Fol. 6. 



Cause pour 
laquelle prouien- 

nent en 
Afrique lestes 
môstrueuses. 



Protiei-he. 



I Thevet s'est presque contenté de traduire Pline (H. N., 
VII, 17.) Africa haec maxime spectat, inopia aquarum ad paucos 
amnes congregantibus se feris. Ideo multiformes ibi animalium 
partus, varie feminis cujusque generis mares aut vi aut voluptate 
miscente, unde etiam vulgare Grneci.T dictum : semper aliquid 
novi Africam aflferre. 



— 14 — 

donné argument au prouerbe, que l'Afrique produit 
tousiours quelque chose de nouueau. Ce mesme 
prouerbe ont plus auant pratiqué les Romains, comme 
plusieurs fois ils ayent faict voyages et expéditions en 
Afrique, pour l'auoir par long temps dominée. Comme 
vous auez de Scipion surnommé Africain, ils em- 
portoyent tousiours ie ne sçay quoy d'estrange, qui 
sembloit mettre et engendrer scandale en leur cité et 
Republique. 



^¥^¥^¥^¥^ï¥^¥^¥ 



CHAPITRE IV. 



De l'Afrique en particulier. 



Barbarie partie 
de l'Afrique 

pourquoy 
ainsi nommée. 




R quant à la partie d'Afrique, laquelle 
^©1'/ nous auons costoyée vers l'Ocea Atlan- 
^ tique comme Mauritanie, et la Barbarie, 
ainsi appellée pour la diuersité et façon estrange 
des habitans : elle est habitée de Turcs, Mores, 
et autres natifs du païs, vray est qu'en aucuns 
lieux elle est peu habitée, et comme déserte, tant à 
cause de l'excessiue chaleur, qui les contraint demeu- 
rer tous nuds, hors-mis les parties honteuses, que 
pour la stérilité d'aucuns endroits pleins d'arènes, et 



— 15 — 

pour la quantité de bestes sauuages, comme Lions, 
Tigres, Dragons, Léopards, Buffles, Hyènes, Pan- 
thères, et autres, qui contraignèt les gens du païs 
aller en troupes à leurs affaires et trafiques, garnis 
d'arcs, de flèches, et autres bastons pour soy défendre. 
QjLie si quelquefois ils sont surpris en petit nombre, 
côme quand ils vont pescher, ou autrement, ils gai- 
gnent la mer, et se iettas dedans se saunent à bien 
nager : à quoy par contrainte se sont ainsi duits et 
accoustumez. Les autres n'estans si habiles, ou n'ayans 
l'industrie de nager, môtent aux arbres, et par ce 
mesme moyè euitent le danger d'icelles bestes. Faut 
aussi noter que les gês du païs meurèt plus souuent 
par rauissement des bestes sauuages, que par mort 
naturelle : et ce depuis Gibaltar iusques au cap Verd. || Fol. 7. 
Hz tiennent la malheureuse loy de Mahomet, encore Religion et 
plus superstitieusement que les Turcs naturels. Auant cérémonies des 
que faire leur oraison aux tèples et mousquées, ils se ^^i^aus. 
lauent entièrement tout le corps, estimans purger 
l'esprit ainsi côme le corps par ce lauement extérieur 
et cerimonieux auec un elemèt corruptible. Et est 
l'oraison faicte quatre fois le iour, ainsi que i'ay veu 
faire les Turcs à Constàtinoble. Au tèps passé que 
les Payens eurent premieremèt et auant tous autres 
receu ceste damnable religion, ils estoyent côtraints 
une fois en leur vie faire le voyage de Mecha, où Mecha 
est inhumé leur gètil Prophète : autrement ils n'es- sepnlchre de 
peroyêt les deUces, qui leur estoyèt promises. Ce Mahornet. 
qu'obseruent encores auiourd'huy i les Turcs et Voyage des 

' Ces grandes caravanes se font encore non seulement au 



i6 



Turcs en 
Mecha. 



Corhan. 



Les Egypiiès 

premiers 
inuenteurs des 



s'assemblent pour faire le voyage auec toutes muni- 
tions, corne s'ils vouloyent aller en guère, pour les 
incursions des Arabes, qui tiennent les montagnes en 
certains lieux. Quelles assemblées ay-ie veu, estant 
au Caire, et la magnificence et triomphe que Ion y 
fait! Cela observêt encores plus curieusemêt et es- 
troittemêt les Mores d'Afrique, et autres Mahome- 
tistes, tant sont ils aueuglez et obstinez : qui m'a donné 
occasion de parler en cest endroit des Turcs, et du 
voyage, auat qu'entreprendre la guerre, ou autre 
chose de grande importance. Et quad principalement 
le moyê leur est osté de faire ce voyage, ils sacrifient 
quelque beste saunage ou domestique, ainsi qu'il se 
rencontre : qu'ils appellent tat en leur langue qu'en 
Arabesque, Corhan, dictiô prise des Hébreux et 
Chaldées, qui vaut autant à dire, côme présent, ou 
ofirâde. Ce que ne font les Turcs de Leuant, mesmes 
deuant Constantinoble. Ils ont certains prestres, les 
plus grâds imposteurs du monde : ils font croyre et 
entendre au vulgaire, qu'ils sçavent les secrets de 
Dieu, et de leur Prophète, pour parler souuèt auec- 
ques eux. D'auàtage ils usent d'une manière d'escrire 
fort estrange, et s'attribuêt le premier usage d'escri- 
ture, sur toutes autres nations. Ce que ne leur 
accordent iamais les. Egyptiens, ausquels la meilleure 
part de ceux qui ont traité des antiquitez, donnent la 
première inuention descrire, et représenter par quel- 



Caire, mais même à Constaminople. Thevet les a décrites dans 
sa Cosmographie du Levant. Cf. Thevenot. Voyages. T. i et ii, 
passim. 



— 17 — 

ques figures la côception de l'esprit. Et à ce propos ^^t^f^^ ^t 
a escrit Tacite i en ceste manière, les Egyptiens ont ^^^'^<^^^^^^- 
les premiers représenté et exprimé la côceptiô de 
l'esprit par figures d'animaux, grauans sus pierres, 
pour la mémoire des homes, les choses ancienne- 
ment faites et aduenues. Aussi ils se dient les premiers 
inuenteurs des lettres et caractères. Et ceste inuention 
(comme Ion trouue par escrit) a esté portée en Grèce 
des Phéniciens, qui lors dominoyent sus la mer, 
reputans à leur grande gloire, côme inuenteurs pre- 
miers de ce qu'ils auoient pris des Egyptiès. Les Barbares asse^ 
homes en ceste part du costé de l'Europe sont assés ^^'^^^^ux. 
belhqueux, coustumiers de se oindre d'huile, dot ils 
ont abondance, auant qu'entreprendre exercice vio- 
lent : ainsi que faisoient au temps passé les athlètes, 
et autres, à fin que les parties du corps, comme 
muscles, tendons, nerfs, et ligamens adoucis par 
l'huile, fussent plus faciles et dispos à tous mouue- 
mês, selon la variété de l'exercice : car toute chose 
molle et pliable est moins subiecte à rompre. Ils font 
guerre principalemenr contre les Espagnols de fron- 
tière, en partie pour la religion, en partie pour autres 
causes. Il est certain que les Portugais ^^ depuis 



1 Tacite. Annales, xi. 14. Primi per figuras animalium 
^gyptii sensus mentis effingebant..., et litterarum semet inven- 
tores perhibent; inde Phœnicas, quia mari prsepoilebant, intu- 
lisse Gr^ciae, gloriamque adeptos, tanquam reppererint quae 
acceperant. 

2 Cf. Major. The life of Prince Henry of Portugal. — Codine. 
Bulletin de la société de géographie de Paris. Avril, juin, juillet, 
août 1873. 



— i; 



certains temps ença, ont pris quelques places enceste 

Fol. 8. Barbarie, et basty villes et forts, ou ils || ont introduit 

nostre religion : specialemèt une belle ville, qu'ils 

S. Crois, ville auoyêt nommé Saincte Croix, pour y estre arriuez 

en Barbarie, et arestez un tel iour et ce au pied d'une belle mô- 
tagne. Et depuis deux ans ença la canaille du païs 
assemblez en grand nôbre, ont précipité de dessus 
ladicte montagne, grosses pierres, et cailloux, qu'ils 
auoyent tiré des rochers : de manière que finablement 
les autres ont esté contrains de quitter la place. Et a 
tousiours telle inimitié entre eux, qu'ils trafiquer de 
sucre, huile, ris, cuirs, et autres marchandises par 

Fertilité de la hostages et personnes interposées. Ils ont quantité 
Barhane. d'assez bons fruits, comme oranges, citrons, limons, 
grenades, et semblables, dont ils usent par faute de 
meilleures viàdes : et du ris au lieu de blé. Ils boiuent 
aussi huilles, ainsi que nous beuuôs du vin. Ils viuent 
assez bon aage, plus (à mon aduis) pour la sobriété 
et indigence de viande qu'autremet. 






CHAPITRE V. 

Des isïes Fortunées, maintenant appelUes 
Canaries. 

ESTE Barbarie laissée à main gauche, 
Situatiodesisles %^^S ^^^"^^ tousiours vent en poupe nous con- 
Fortunées, et ^^^m gneumes par l'instrument de marine, de 




— 19 — 

combien nous pouuions lors approcher des isles For- potirquoy ainsi 

tunées, situées aux frôtieres de Mauritanie deuers ^PP^^^^^^ ^^^ 

l'Occident, ainsi appellées par les Anciens, pour la «"^w-^- 

bonne température de l'air, et fertilité d'icelles. Or le 

premier iour de Septembre audit an, à six heures du 

matin, commençasmes à voir l'une de ces isles par la 

hauteur d'une montagne, de laquelle nous parlerons 

plus amplement et en particulier cy après. Ces isles. Nombre des 

selon aucuns, sont estimées estre dix en nombre : "^^-^ Fortunées. 

desquelles y en a trois, dont les auteurs n'ont fait 

mentionpour ce qu'elles sont désertes, et non habitées : 

les autres sept, c'est assçauoir Tenerife, l'isle de Fer, 

la Gomiere, et la grande isle signamment appellée 

Canarie, sont distantes de l'équinoctial de vintsept 

degrez : les trois autres, Fortauenture, Palme et Len- 

celote, de vingt huit degrez. Et pourtant Ion peut 

voir, que depuis la première iusques à la dernière, il 

y a un degré qui vaut dixsept lieues et demye, pris 

du Nort au Su : selon l'opinion des pillots, mais sans 

en parler plus auant qui voudra rechercher par degrez 

célestes la quantité de lieues et stades, que contient 

la terre, et quelle proportion il y a de Heûe et degré 

(ce que doit obseruer celuy qui veut escrire des païs 

comme vray cosmographe) il pourra veoir Ptolomée i 

qui en traitte bien amplement en sa Cosmographie. 

Entre ces isles n'y a que la plus grande qui fut appellée 

Canarie : et ce pour la multitude des graus.. chiens, 

qu'elle nourrist : ainsi que recite Pline, et plusieurs 

autres après luy, qui disent encorcs que luba en 

I PtOLÉMÉE. § III, IV, V, VI. 



— 20 — 



emmena deux : maintenant sont toutes appellées 

Canaries pour ceste mesme raison, sans distinction 

Isîes Fortunées aucune. Mais selon mon opinion i i'estimeroye plustost 

parquoy auoir esté appellées Canaries pour l'abondance des 

cannes et roseaux saunages, qui sont sur le riuage de 



maintenant 
appellées 
Canaries, 



Fol. 9. 



la 



mer : car quant aux roseaux portans sucre. 



les 



Espagnols en ont planté quelque partie, depuis le 
temps qu'ils ont commencé à habiter ces lieux là : 
mais des saunages y en auoit au parauant, que ce 
païs aye porté chiens ne grands ne p^tis : ce que 
aussi n'est vraysemblable : car principalement ay 
congneu par expérience, que tous ces Saunages décou- 
uers depuis certain temps en ça, onques n'a || uoyent eu 
congnoissance de chat, ne de chien : comme nous 
monstrerons en son lieu plus amplement. le sçay 
bien toutefois que les Portugais y en ont mené et 
nourry quelques uns, ce qu'ilz font encores auiour- 
d'hui, pour chasser aux cheures et autres bestes 



I Malgré l'opinion de Thevet, la véritable étymologie des 
Canaries paraît être le mot canis, et nullement camia, attendu 
que les cannes à sucre furent transportées seulement à l'époque 
de la découverte. Quant aux chiens que Thevet prétend ne pas 
exister dans cet archipel, ils existaient encore au temps de 
Béthencourt, puisque nous lisons dans le Canarien. § 69, p. 129, 
édit. Gravier. « Ils sont bien garniz de bestes, c'est assauoir : 
pourciaulx, chieures et brebis, et de chiens sauuages qui sem- 
blent loups, mais ils sont petis. » Thomas Nicols, cité par 
BoRY DE Saint- Vincent. Essai sur les îles Fortunées. P. 211, as- 
sure également que non-seulement on trouvait des chiens aux 
Canaries, mais encore que les insulaires les châtraient et les 
mangeaient. 



— 21 — 

sauuages. Pline ' donc en parle en ceste manière, la 
première est appellée Ombrion, ou n'y a aucun Ombriou. 
signe de bastiment ou maison : es montagnes se voit 
un estang, et arbres semblables à celui qu'on appelle 
Ferula, mais blancs et noirs, desquels on épraint et Arbre estrange, / 
tire eau : des noirs, l'eau est fort amere : et au 
contraire des blancs, eau plaisante à boire. L'autre 
est appellée lunonia, ou il n'y a qu'une maisonnette lunonia. 
bastie seulement de pierre. Il s'en voit une autre pro- 
chaine, mais moidre et de mesme nom. Une autre 
est pleine de gràds lesards. Vis à vis d'icelles y en Isle de neiges. 
auoit une appellée l'isle de neiges, pour ce qu'elle 
est tousiours couuerte de neiges. La prochaine d'icelle Canaria. 
est Canaria ainsi dite pour la multitude des gràds 
chiens qu'elle produit comme desia nous auons dit : 
dont luba Roy de Mauritanie on amena deux et en 
icelle y a quelque apparence de bastimens vieux. Ce 
païs anciennement a esté habité de gens 2 sauuages et 



1 Voici le passage de Pline (H.N. vi. 37.). « Primam vocari 
Ombrion nullis œdificiorum vestigiis : habere in montibus 
stagnum, arbores similes ferulœ, ex quibus aqua exprimatur, 
ex nigris amara, ex candidioribus potui jucunda. Alteram 
insulam Junoniam appellari, in ea aediculam esse tantum 
lapide exstructam. Ab ea in vicino eodem nomine minorem. 
Deinde Caprariam, lacertis grandibus refertam. In conspectu 
earum esse Nivariam quse hoc nomen accepit a perpétua nive 
nebulosam. Proximam ei Canariam vocari a multitudine canum 
ingentis magnitudinis ex quibus perducti sunt Jubse duo : appa- 
rentque ibi vestigia ^edificiorum. » 

2 Les anciens habitants se nommaient les Guanches. C'était 
un peuple civilisé. Voir Bory de Saint- Vincent. Ouv. cité, 
p. 46-121. Ils résistèrent avec énergie aux Espagnols qui finirent 



— 22 — 

barbares, ignorans Dieu et totalement idolâtres, ado- 
rans le Soleil, la Lune et quelques autres planètes, 
comme souueraines deitez, desqueles ils receuoyent 
tous biens : mais depuis cinquante ans les Espagnols 
; les ont défaits et subiuguez, et en partie tuez, et les 
Habitas des autres tenus captifs et esclaues : lesquels s'habituans 
Canaries {^^ y ont introduit la foy Chrestienne, de manière 
redmisàJafoy ,-^^ n'y a plus des anciens et premiers habitateurs, 
sinon quelques uns qui se sont retirez et cachez aux 
montaignes i : comme en celle du Pych, de laquelle 
nous parlerons cy après. Vray est que ce lieu est un 
refuge de tous les bannis d'Espagne, lesquels par 
punition on enuoye là en exil : dont il y a un nombre 
infini aussi d' esclaves, desquels ils se sçauent bien 
seruirà labourer la terre, et à toutes autres choses 
laborieuses. le ne me puis assez emerueiller comme 
les habitans de ces Isles et d'Afrique pour estre voy- 
sins prochains, ayent esté tant diiferens de langage, 
de couleur, de religion et de meurs : attèdu mesme 
que plusieurs sous l'Empire Romain ont conquesté 

par les exterminer. En 1532, les nouveaux possesseurs du sol 
supplièrent la cour d'Espagne de leur accorder la permission 
d'établir aux Canaries l'Inquisition, « afin de forcer le reste des 
anciens insulaires, qu'ils ne pouvaient souffrir, à ne plus les 
tourmenter ; ne pouvant pas les traduire devant les tribunaux, 
par ce qu'ils ne commettaient aucun délit qui fut de la com- 
pétence de la justice. )> L'Inquisition ne remplit que trop bien 
son mandat. 

I Ces derniers Guanches ont disparu. Clavijo qui avait long- 
temps résidé aux Canaries, assure qu'on ne saurait y trouver 
d'autres Guanches que leurs momies et leurs corps embaumés. 
(l. IX. § 28. Lamentable extinction de la nation guançhinesa.) 



— 23 — 

et subiugué la plus grand part de l'Afrique, sans 

toucher à ces isles, comme ils firent en la mer 

Méditerranée, considéré qu'elles sont merueilleuse- 

ment fertiles, seruant à présent de grenier et caue 

aux Espagnols, ainsi que la Sicile aux Romains et , 

Genevois. Or ce païs très bô de soy estât ainsi bien Bôté des isles 

cultiué raporte grads reuenuz et emolumens, et le Canaries, 

plus en sucres : car depuis quelque temps ils y ont \ 

planté force cannes, qui produisent sucres en grande 

quantité, et bons à merueille : et non en ces isles 

seulement, mais en toutes autres places qu'ils tiennent 

par de là : toutesfois il n'est si bon par tout qu'en ces Sucre de 

Canaries. Et la cause qu'il est mieux recueilly et Canane. 

désiré, est que les isles en la mer Méditerranée, du 

costé de la Grèce, comme Mettelin, Rhodes, et autres 

esclades rapportans très bons sucres, auàt qu'elles 

fussent entre les mains des Turcs, ont esté demoUes 

par négligence, ou autrement. Et n'ay veu en tout Sucre de Egypte. 

le païs de Leuat faire sucre, qu'en Egypte : et les 

cannes, qui le produisent, croissent sur le riuage du 

Nil lequel aussi est fort bien estimé du peuple et des 

marchans, qui en traffiquent autant et plus que de 

ccluy de noz Canaries. Les Anciens i estimèrent fort Sucre de Arabie. 

le sucre de l'Ara || bie,pour ce qu'il estoit merueillcu- Fol. lo. 

sèment cordial et souuerain spécialement en medi- 

cines, et ne l'appliquoyent gueres à autres choses : \^ 

mais auiourd'huy la volupté est augmentée iusques j 

là, spécialement en nostre Europe, que Ion ne sçau- \ 



I Pline. H. N. xii, 17. Saccharum et Arabia fert, sed lau- 
datius India : est autem mel... ad medicinae tantum usum. 



— 24 — 

roit faire si petit banquet mesme en notre manière 
de viure accoustumée , que toutes les saulces ne 
soyentsucrées , et aucunesfois les viandes. Ce qu'a 
\ esté défendu aux Athéniens par leurs loix, comme 
chose qui effeminoit le peuple : ce que les Lace- 
demoniens ont suiuy par exemple. Il est vray, que 
les plus grands seigneurs de Turquie boyuent eaux 
sucrées, pour ce que le vin leur est défendu par 
leur loy. Quant au vin, qu'a inuenté ce grand Hip- 
pocrates médecin, il estoit seulement permis aux 
personnes malades et débilitées : mais ce iour d'huy 
il nous est preque autant commun, que le vin est 
rare en autre païs. Nous auons dit cela en passant 
sur le propos de sucre, retournons à nostre prin- 

Fertilité des cipal subiect. De bleds, il y en a quàtité en ces isles 
Canaries. ^^^^gg^ jg ^^.^5 ]^^ ^-^^^^ i meilleur que celuy de Candie, 
où se trouuent les maluaisies, comme nous déclarerons 
aux isles de Madère. De chairs, suffisamment, comme 
cheures saunages et domestiques, oyseaux 2 de toute 
espèce, grande quantité d'oranges 3, citrons, grenades, 
et autres fruits, palmes, et grande quantité de bon 

arbrisseaux miel. Il y a aussi aux riues des fleuues, des arbris- 



1 La vigne croissait naturellement aux Canaries, puisqu'on en 
trouve des feuilles enfouies : mais il n'est pas douteux que le 
plant producteur du Malvoisie des Canaries y a été apporté par 
les Espagnols. 

2 Les oiseaux les plus répandus sont les fameux serins, qui, 
depuis, se sont si bien acclimatés en Europe. 

3 Les oranges croissent spontanément aux Canaries. Le bota- 
niste Ferari a publié un traité spécial, sur les pommes d'or des 
Hespérides, qui, d'après lui, ne sont autres que les oranges des 
Canaries. Voir BoRY DE Saint-Vincent. P. 335-341. 



~ 25 — 

seaux, que Ton nomme papier, et ausdits fleuues des ttômês papiers. 
poissons nommez silures i, que Paulus lonius en son 
Hure des Poissons, pense estre esturgeons, dont se 
repaissent les panures esclaues, suans de trauail à 
longue haleine, le plus souuent à faulte de meilleure 
viande : et diray ce mot en passant, qu'ils sont fort \ 
durement traitez des Espagnols, principalement For- ] 
tugais, et pis que s'ils estoient entre les Turcs, ou 
Arabes. Et suis côtraict d'en parler, pour les auoir 
ainsi veu maltraicter. Entre autres choses se trouue 
une herbe contre les montaignes, appellée vulgaire- 
ment Oriselle, laquelle ils recueillèt diligemmèt pour Oriseîîe, herbe. 
en faire teinture. En outre ils font une gomme noire Bré, gomme 
qu'ils appellèt Bré, dont a grande abondance en la noireetUma- 
Teneriflfe. Ils abatent des pins, desquels y a grande ^"^^^^^^^Z^^^^* 
quantité : et les rôpêt en grosses busches iusques a 
dix ou douze chartées, et les disposent par pièces 
l'une sur l'autre en forme de croix : et dessoubs cest 
amas y à une fosse rôde de moyenne profondité, puis • 
mettent le feu en ce bois presque par le couppeau du • 
tas : et lors rend sa gomme qui chet en ceste fosse. 
Les autres y procèdent auecques moindre labeur, la 
fosse faicte mettans le feu en l'arbre. Ceste gomme 
leur rapporte grands deniers pour la traffique qu'ils en 
font au Peru, de laquelle ils usent à callefeutrer nauires, 
et autres vaisseaux de marine, sans l'appUquer à autre 
chose. Quant au cueur de cest arbre tirant sur couleur Bois flàhant, en 



I D'après Bory de Saint- Vincent (p. 364), il n'y aurait pas 
aux Canaries de poissons d'eau douce. Cet ouvrage de Paolo 
Giovioest intitulé : De Romanis piscihus lihelhis. Rome, 1 524-1 $27. 



— 2é — 

usage au lieu rouge,les pauures gens des montagnes le couppent par 

dechàdeUe. b^stons assez longs, comme de demy brassée, gros 

d'un pouce : et l'alumans par un bout, s'en seruent 

au lieu de chandelle. Aussi en usent les Espagnols en 

ceste manière. 



w^ww4^î^4^w4^w4^^4^ww 



Fol. II. 



CHAPITRE VI. 



De la haute montagne du Pych. 




N l'une de ces isles, nommée TenerifFe, y a 
une montagne i de si admirable hauteur, 
que les montagnes d'Arménie, de la Perse, 



Admirable hau- 
teur et circuit 
de la môtagne j^ 

Tartarie, ne le mont Liban en Syrie, le mont Ida, 
Athos, ne Olympe tant célébré par les histoires, ne 
lui doiuent estre comparez : contenant de circuit sept 



ï Le pic de Teyde, plus connu sous le nom de TeneriffC;, 
atteint en effet 3710 mètres au-dessus du niveau de la mer, et 
s'aperçoit en mer à une distance énorme. C'est ce pic que le 
Tasse célébra dans sa Jérusalem délivrée (xv. 34) : « Dans un 
vague lointain s'offrit au regard des deux guerriers une montagne 
dont le sommet était caché dans les nues. Ils approchent, les 
ombres s'éclaircissent, la montagne s'allonge en pyramide, et de 
son sommet sortent des torrents de fumée. » 



— 27 — 

lieues pour le moins, et de pied en cap dix huit lieues. 
Geste môtagne est appellée le Pych, en tout temps 
quasi nébuleuse, obscure, et pleine de grosses et 
froides vapeurs, et de neige pareillemèt : côbien 
qu'elle ne se voit aisément, à cause (selon mon 
iugement) qu'elle approche de la moyenne région de 
l'air, qui est très froide par antiperistase des deux 
autres, comme tiennent les Philosophes, et que la 
neige ne peult fondre, pourtant qu'en cest endroit ne 
se peut faire reflexion des rayons du soleil, ne plus 
ne moins que contre le deual : parquoy la partie su- 
périeure demeure tousiours froide. Geste montagne 
est de telle hauteur, que si l'air est serain, on la peut 
voir sur l'eau de cinquante lieues, et plus. Le fest et 
couppeau, soit qu'on le voye de près ou de loing, 
est fait de ceste figure ^ i, qui est o mega des Grecs. 
lay veu semblablement le mont Etna en Sicile de Hauteur de h 
trente lieues : et sur la mer près de Gypre, quelque ^notagne de 
montagne d'Arménie 2 de cinquàte Ucues, encores ^^^ ^ ^" ^^^ 
que je naye la veûe si bonne que Lynceus, qui du 
promontoire Lilybée en Sicile voyoit et discernoit les 
nauires au port de Garthage. le m'asseure qu'aucuns 
trouuerôt cela estrange, estimans la portée de l'œil 
n'auoir si lôg orizon. Ge qu'est véritable en planeure, 
mais en haulteur, non. Les Espagnols ont plusieurs 



1 On connaît mieux aujourd'hui la véritable forme du pic. 
Il présente trois pointes distinctes qui ressemblent aux racines 
d'une molaire. La principale se nomme le Pan de Aiiicar. 

2 Thevet se trompait, il a confondu l'Arménie avec l'Anatolic 
ou plutôt avec la côte de Syrie et les cimes du Liban. 



— 28 — 

fois essayé à sonder la hauteur de ceste montagne i . Et 
pour ce faire ils ont plusieurs fois enuoyé quelque 
nombre de gens auec mulets portans pain, vin, et 
autres munitions : mais oncques n'en sont retournez, 
ainsi que m'ont affermé ceux qui la ont demeuré dix 
ans. Pourquoy ont opiniô qu'en la dite montagne, 
tant au sommet qu'au circuit y a quelque reste de ces 
Canariens 2 saunages, qui se sont là retirez, et tiennent 
là montagne, viuans de racines et chairs saunages, 
qui saccagent ceux qui veulèt recognoistre, et 
s'approcher pour decouurir la môtagne. Et de ce 
PtoUmée a Prolemée 3 a biè eu cognoissance, disant, que outre les 
côgneu ceste colonnes d'Hercules en certaine isle y a une môtagne 
montagne, jg merueilleuse hauteur : et pour ce le coupeau estre 
tousiours couuert de neiges. Il en tombe grade 
abondàce d'eau arrosant toute l'isle : qui la rend plus 
fertile tant en cannes et sucres que autres choses : et 
n'y en a autre que celle qui vient de ceste môtagne, 
autrement le pais qui est enuiron le tropique de 
Pierres poreuses Cancer demeureroit stérile pour l'excessive chaleur. 



1 Elle est encore de nos jours inaccessible, au moins pendant 
rhiver. Les ascensionnistes partent d'Orotava, gravissent le 
Monte-Verde, et arrivent au pic par le défilé de Portillo. 

2 Les anciens insulaires ou Guanches ont en effet longtemps 
maintenu leur indépendance dans les montagnes de l'archipel. 
Voir BoRY DE Saint- Vincent. Les îles Fortunées. Webb et 
Berthelot. Histoire des Canaries. Fray Alunzo Espinosa, qui 
écrivait au commencement du XVII^ siècle, rapporte qu'on 
en rencontrait encore quelques-uns à Candellaria et à Guisnar, 
mais ils étaient mauvais chrétiens et haïs des Espagnols. Depuis 
ils ont disparu. 

3 Sic. 



— 29 — 

Elle produit abondamment certaines pierres fort et autres de 
poreuses, i comme esponges, et sont fort légères, ^"^^^-^^ ^^^^^' 
telement qu'une grosse comme la teste d'un homme, 
ne pesé pas demye livre. Elle produit autres pierres 
comme excrément de fer. Et quatre ou cinq lieues en 
montant, se trouuent autres pierres sentans le souffre, 
dont estiment les habitans qu'en cest endroit y a 
quelque mine de souffre. 



Il CHAPITRE VIL Fol. 12. 

De Visle de Fer. 




NTRE ces isles i'ay bien voulu particulière- IsledeFer 
ment descrire l'isle de Fer 2, prochaine à hP^^^^l^^y 



ainsi 



Teneriffe, ainsi appellée, parceque dedans 



1 Sur la constitution géognostique , et les phénomènes 
volcaniques, consulter Avezac. Iles de l'Afrique. P. 126-127.— 
BoRY DE Saint- Vincent. Ouv. cité, p. 265-302. 

2 Les anciens Guanches appelaient cette île Hera, mot qui 
pourrait bien venir de Hero, fente, fissure de rocher, et non de 
l'espagnol Hierro, qui veut dire fer, car les anciens Canariens 
n'auraient pu tirer le nom de leur pays d'un mot espagnol, et 
d'ailleurs il n'y a pas de fer dans leur île. Voir Rory de Saint- 
ViNCENT. Essai sur les îles Fortunées. P. 219. 



appellée. 



— 30 — 

se trouuent mines de fer : comme celle de Palme 
pour l'abondance des palmes, et ainsi des autres. Et 
encores qu'elle soit la plus petite en toute dimension 
(car son circuit n'est que de six lieues) si est elle 
Fertilité de toutesfois fertile^ en ce qu'elle contient, tant en cannes 
Vlsle de Fer. portas sucres, qu'en bestial, fruits, et beaux iardins 
par sus tous les autres. Elle est habitée des Espagnols 
ainsi que les autres isles. Quant au blé il n'y en a pas 
suffisance pour nourrir les habitans : parquoy la plus 
grande part, comme les esclaues, sont contraincts de 
se nourrir de laict, et fourmages de cheures, dont y 
en a quantité : parquoy ils se montrent frais^ dispos, 
et merueilleusement bien nourris : par ce que tel 
nourrissement par coustume est familier à leur naturel, 
ensemble que la bône température de l'air les fauorise. 
Quelque demy philosophe ou demy médecin (hon- 
neur gardé à qui le mérite) pourra demander en cest 
Laict et four- endroit, si usans de telles choses ne sont graueleux, 
magegraiieJeiix. attendu que le laict et formage sont matière de 
grauelle, ainsi que l'on voit aduenir à plusieurs en 
nostre Europe : ie repondray que le fourmage de soy 
peut estre bô et mauuais, graueleux, et non graueleux 
selô la quàtité que Ion en prend et la diposition de la 
personne. Vray est qu'à nous autres, qui à une mesme 
heure non contens d'une espèce de viàde, en prenons 
bien souuent de vingt cinq ou trente, ainsi qu'il vient, 
et boire de mesme, et tant qu'il en peut tenir entre 
le bast et les sangles, seulement pour honorer cha- 
cune d'icelles, et en bonne quantité et souuent : si le 
fourmage se trouue d'abondant, nature desia greuée 
de la multitude, en pourra mal faire son proffit, ioint 



— 31 — 

que de soy il est assez difficile à cuire et à digérer : 
mais quâd l'estomach est dispos, non débilité d'exces- 
siue crapule, non seulement il pourra digérer le 
fourmage, fust-il de Milan, ou de Bethune, mais 
encores chose plus dure à un besoing. Retournons à 
nostre propos : ce n'est à un Cosmographe de dispu- 
ter si auant delamedicine. Nous voyons les saunages Diuersnourris- 
aux Indes viure sept ou huict moys à la guerre, de sements de 
farine faicte de certaines racines seiches et dures, ^^^^^^P^^P^^^- 
ausquelles on iugeroit n'y auoir nourrissement ou 
aucune substance. Les habitans de Crète et Cypre ne 
viuent presque d'autre chose que de laictages, qui 
sont meilleurs que de noz Canaries, pour ce qu'ils 
sont de vaches, et les autres de cheures. le ne me 
veux arrester au laict de vache, qui est plus gros et 
plus gras que d'autres animaux, et de cheure est 
médiocre. Dauantage que le laict est un tresbon Le laict treshon 
nourrissemêt, qui promptement est conuerti en sang pourrissement. 
pour ce que ce n'est que sang blanchi en la mamelle. 
Pline I au liure II, chap. 42, recite que Zoroastes a 
vescu ving ans au désert seulement de fourmages. 
Les Pamphiliens en guerre n'auoyèt presque autres 
viures, que fourmages d^asnesses et de chameaux. 
Ce que i'ay veu faire semblablemèt aux Arabes 2 : et 
nô seulemèt boyuèt laict au Heu d'eau passans les 

ï L'indication de Thevet est fausse. Voici le passage du § 97. 
Liv. XI, de VHistoire naturelle de Pline : « Tradunt Zoroastrem 
in desertis caseo vixisse annis viginti, ita temperato, ut vetus- 
tatem non sentiret. » 

2 Ne pas oublier que Thevet avait voyagé en Orient de 1537 
à 1554. 



— 32 — 

déserts d'Egypte, mais aussi en donnent à leurs che- 

uaux. Et pour rien ne laisser qui plus appartienne à 

Fol. 13. ce II présent discours, les anciens Espagnols la plus 

part de l'année ne viuoyent que de glans : comme 

recite Strabon i et Possidoine, desquels ils faisoient 

leur pain^ et leur bruuage de certaines racines : et nô 

seulemèt les Espagnols, mais plusieurs autres, comme 

dit Virgile en ses Georgiques : mais le temps nous a 

apporté quelque façon de viure plus douce et plus 

humaine. Plus en toutes ces isles les homes sont 

beaucoup plus robustes et rompus au trauail, que 

les Espagnols en Espagne^ n'ayans aussi lettres ne 

IsJe de Fer est autres estudes, sinô toute rusticité. le diray pour la 

souhs la ligne f^^ q^g ^^5 sçauàts et bien apris au faict de marine, 

(lîdtîieti'cilet -i ■> i •' 

tant Portugais que autres Espagnols, disent que ceste 

isle est droitement soubs le diamètre, ainsi qu'ils ont 

noté en leurs cartes marines, limitans tout ce qui est 

du Nort au Su : comme la ligne equinoctiale de Aoest 

et Est, c'est assçauoir en longitude du Leuant au 

Ponent : comme le diamètre est latitude du Nort au 

Su : lesqueles lignes sont égales en grandeur, car 

chacune contient trois cens soixante degrez, et chacun 

degré, comme parauant nous auôs dit dixsept lieues 

Valeur du et demye. Et tout ainsi que la ligne equinoctiale 

degré, diuise la Sphère en deux, et les vingt quatre climats 

douze en Orient, et autant en Occident : aussi ceste 

diamétrale passant par notre isle, comme l'equinoc- 

tiale par les isles Sainct Omer, couppe les parallèles, 

et toute la sphère, par moytié de Septètrion au midy. 

I Voir Strabon. Liv. il 



— 33 — 

Au sur-plus ie n'ay veu en ceste isle chose digne 
d'escrire, sinon qu'il y a grande quantité de scorpions^ 
et plus dangereux que ceux que i'ay veuz en Turquie, 
comme i'ai congneu par expérience : aussi les Turcs 
les amassent diligemmêt pour en faire huille propre 
à la médecine, ainsi comme les médecins en sçauent 
fort bien user. 



CHAPITRE Vm. 



Des isles de Madère. 




|ous ne lisons poit es Auteurs, que ces isles hhs de Madère 



ayant aucunement esté congneues ne de- 
couuertes, que depuis soixante ans en-ça que 
les Espagnols et Portugais se sont bazardez et etrepris 
plusieurs nauigations en l'Océan. Et comme auons 
dit cy deuant i, Ptolemée a bien eu cognoissance de 
noz isles Fortunées, mesmes iusques au cap Verd. 
Pline aussi fait mention que luba emmena deux 
chiens de la grande Canarie, outre plusieurs autres 
qui en ont parlé. Les Portugais doncques ont esté 



non congneues 
des anciens. 



Voir plus haut, chapitre v 



34 



Madère. Que 
signifie en 
langue de 
Portugais, 



Situasion des 
isJes de Madère. 



les premiers qui ont decouuert ces isles dont nous 
parlons, et nommées en leur langue Madère, qui 
vault autant cà dire comme bois i, pourtant qu'elles 
estoient totalement désertes, pleines de bois, et non 
habitées. Or elles sont situées entre Gibaltar et les 
Canaries, vers le Ponent : et en nostre nauigation 
les auons costoyées à main dextre, distantes de l'Equi- 
noctial enuiron trente deux degrez, et des Fortunées 
de soixante trois lieues. Pour decouurir et cultiver ce 
païs, ainsi qu'un Portugais maistre pilote m'a recité 
furent contraints mettre le feu dedans les bois 2 tant 
de haute fustaye que autres, de la plus grande et 
principale isle, qui est faite en forme de triangle, 
comme A des Grecs, contenant de circuit quatorze 
lieues ou enuiron : où le feu continua l'espace de 



1 Madeira signifie en eflfet bois : d'où le français madrier. L'ar- 
chipel de Madère était connu des Arabes, sous le nom de Ge^iret 
el Ghanam, ou île du bétail, et Ge^iret el Thoyour, ou île des 
oiseaux. La première fut visitée par les frères Maghrurin de 
Lisbonne, à une date inconnue, et la seconde était connue 
d'Edrisi, qui la décrit dans sa géographie. Les insulae sancti 
Brandani, qui figurent dans les Portulans du moyen-âge, et 
peut-être même l'isole dello Legname qui figure sur les cartes 
catalanes du XIVc et du XVe siècle avec ses appendices de Porto 
Sancto, Déserte, Salvatge, semblent correspondre à l'archipel de 
Madère. Ces îles étaient donc fréquentées avant les Portugais, et 
ce sont les Italiens, et spécialement les Génois qui les décou- 
vrirent. Cf. d'Avezac. Iles de l'Afrique. P. 37. 

2 D'après Cadamosto (Prima navigazione per l'Oceano) le feu 
aurait duré non pas six jours mais plusieurs années, et tous les 
insulaires, pour échapper à la fureur de l'incendie seraient restés 
deux jours et deux nuits sans nourriture, plongés dans l'eau 
jusqu'aux épaules. 



35 



cinq à six iours de telle véhémence et ardeur, qu'ils 
furent cô 11 traints de sesauuer et garantir à leurs nauires Fol. 14. 
et les autres qui n'auoyent ce moyen et liberté, se 
ietterent en la mer, iusques à tant que la fureur du 
feu fust passée. Incôtinent après se mirêt à labourer i, 
planter, et semer graines diuerses, qui profitent 
merueilleusement bien pour la bône dispositiô et 
aménité de l'air : puis bastirent maisons et forteresses 
de manière qu'il ne se trouue auiourd'huy lieu plus 
beau et plus plaisant. Entre autres choses ils ont pla- 
te abondâce de canes, qui portent fort bon sucre : 
dont il se fait grand traffique, et auiourd'huy est cé- 
lèbre le sucre de Madère. Geste gêt qui auiourd'huy Sucre de Maden 
habite Madère, est beaucoup plus ciuile et humaine 
que celle des Canaries, et traffique auec tous autres 
le plus humainemêt qu'il est possible. La plus grade 
traffique est de sucre 2, de vin, (dont nous parlerons 
plus amplemèt), de miel, de cire, orenges, citrons, 
limons, grenades, et cordouans. Ils font confitures en 
bône quâtité, les meilleures et les plus exquises qu'on 
pourroit souhaitter : et les font en formes d'homes, 
de femmes^ de lyons, oyseaux, et poissons, qui est 
chose belle à contempler et encores meilleure à gous- 
ter. Ils mettent dauantage plusieurs fruits en confitures, 
qui se peuuèt garder par ce moyen, et transporter es FertiWé des 



célébré entre 
autres. 



Côfitures de 
Madère. 



1 D'après Cadamosto, le sol ainsi amendé rendit jusqu'à 
soixante pour un. 

2 Au XVe siècle, Madère produisait déjà par an 400 quintaux 
de sucre, et les Portugais y trouvaient la majeure partie de leur 
approvisionnement, mais depuis que la canne a été naturalisée 
aux Indes, la vigne seule fut cultivée dans l'archipel. 



-36- 

îsJes de Madère, païs estranger, au solagement et récréation d'un cha- 
cun. Ce païs est donc tresbeau, et autant fertile : 
tant de son naturel et situation (pour les belles mon- 
tagnes accompagnées de bois, et fruits estrages, les- 
quels nous n'auons par deçà) que pour les fontaines 
et viues sources^ dont la capagne est arrosée, et garnie 
d'herbes et pasturages suffisamment, bestes saunages 
Gomme. de toutes sortes : aussi pour auoir diligêment enrichi 
le lieu de labourages. Entre les arbres qui y sont, y 
a plusieurs qui iettent gommes, lesquelles ils ont 
appris auec le temps à biè appliquer à choses neces- 

Especedegatac. saires. Il sevoid là une espèce de gaiac, mais pour ce 
qu'il n'a esté trouué si bon que celuy des Antilles, ils 
n'en tiennèt pas grand conte : peut estre aussi qu'ils 
n'entendent la manière de le bien préparer et accô- 
moder. Il y a aussi quelques arbres qui en certain 

Sang de dragon, tèps de l'année iettent bonne gôme, qu'ils appellent 
Sang de dragô i : et pour la tirer hors percent l'arbre 
par le pied, d'une ouverture assez large et profonde. 
Cest arbre produit un fruict iaune de grosseur d'une 
cerize de ce païs, qui est fort propre à refrechir et desal- 
Cynahre de terer, soit en fleure ou autremèt. Ce suc ou gôme 
Dioscoride. n'^st dissemblable au Cynabre dont écript Dioscoride. 
Quat au Cynabre, dit-il, on l'apporte de l'Afrique, et se 
vèd cher, et ne s'è trouue assés pour satisfaire aux 
peintres : il est rouge et nô blafard, pourquoy aucuns 

I Ce n'était pas à Madère mais surtout aux Canaries qu'on 
trouvait le dragonnier (Dracena draco). Les Guanches faisaient 
des boucliers de son bois. Son suc est fort recherché en phar- 
macie. Voir PoMET. Traité des drogues. — Magasin TiUoresqiie. 
1869. P. 185. 



— 37 — 

ont estimé que c'estoit sang de dragon : et ainsi a 
estimé Pline i en son luire trète troisiesme de l'his- 
toire naturelle, chap. septiesme. Desquels tat Cynabre 
que sâg de Dragô, ne se trouue auiourd'huy de certain 
ne naturel par deçà, tel que l'ont descript les Anciens, 
mais l'un et l'autre est artificiel. Doncques attêdu ce 
qu'en estimoyent les Anciens, et ce que i'ay congneu 
de ceste gôme, ie l'estimeroye estre totalement sem- 
blable au Cynabre, et sang de dragon, ayant une vertu 
astringète et refrigerative. le ne veux oublier entre 
ces fruits tant singuliers, comme gros limons, orenges, 
citrons, et abondance de grenades doulces, vineuses, 
aigres^ aigres doulces, moyennes, l'escorce desquelles 
ils appliquent à tanner et enforcer les cuirs, pour ce 
qu'elles sont fort H astringentes. Et pense qu'ils ontapris Fol. 15. 
cela de Pline, car il en traite au liure treziesme chap. 
dix-neufiesme de son histoire. Brief, ces isles tàt fertiles 
et amènes surmonteront en deUces celles de la Grèce, 
fusse Chios, que Empedocles a tat célébré, et Rhodes 
Apollonius, et plusieurs autres. 



I Thevet a donné une fausse indication : Voici le passage de 
Pline (xxxiii. 38.) : Sic appellant saniem draconis elisi ele- 
phantorum morientium pondère, permixto utriusque animalis 
sanguine, ut diximus (viii. 12.). 



^WWWWW^î^P^WWW^ 




CHAPITRE IX. 



Du vin de Madère» 



|ous auons dit combien le terrouér de Ma- 
dère est propre et dispos à porter plusieurs 
espèces de bôs fruits, maintenât faut parler 
du vin, lequel entre tous fruits pour l'usage et néces- 
sité de la vie humaine, ie ne sçay s'il mérite le pre- 
mier degré, pour le moins ie puis asseurer du second 
en excellence et perfectiô. Le vin et sucre pour une 
affinité de température, qu'ils ont ensemble, deman- 
dent aussi mesme disposition : quant à l'air et à la 
Vin et sucre de terre. Et tout ainsi que noz isles de Madère apportèt 
Madère. grande quantité de tresbon sucre, aussi apportent elles 
de bon vin i, de quelque part que soyent venuz les 
plats et marquotes. Les Espagnols m'ont affermé 
n'auoir esté apportez de Leuant, ne de Candie, com- 
bien que le vin en soit aussi bô, ou meilleur : ce que 
dôcques ne doit estre attribué à autre chose, sinon à 



I Les variétés de vigne cultivées à Madère se réduisent à neuf : 
verdelho, negro, molle, bastardo, huai et tinta que l'on mêle ordi- 
nairement ensemble, cadel, bahora et malvazion qui fournissent le 
malvoisie. La vigne est cultivée jusqu'à l'altitude de 634 mètres, 
mais mal cultivée, car la diminution de production n'a pas cessé 
de s'accroître surtout dans ces dernières années. 



— 39 — 

la bonté du territoire. le sçay bien que Cyrus Roy 
des Medes et Assyriens, auant que d'auoir conquesté 
l'Egypte I, feit plater grand nombre de plantes, les- 
quelles il feit apporter de Syrie, qui depuis ont rap- 
porté de bons vins, mais qui n'ont surpassé toutesfois 
ceux de Madère. Et quant au vin de Candie, combien Maîuaisie de 
que les maluaises y soyent fort excellentes, ainsi que Candie. 
anciennement elles ont esté grandement estimées es 
banquets des Romains, une fois seulement par repas, 
pour faire bonne bouche : et estoyèt beaucoup plus 
célébrées que les vins de Chios, Metellin et du pro- 
montoire d'Aruoise, que pour son excellence et suauité 
à esté appelle bruùage des dieux. Mais auiourd'huy 
ont acquis et gaigné réputation les vins de nostre vin de Visle de 
Madère, et de l'isle de Palme 2, l'une des Canaries, ou Palme. 
croistvin blanc, rouge et clairet : dont il se fait grand 
trafnque par Espagne et autres lieux. Le plus excel- 
lent se vend sus le lieu de neuf à dix ducats la pipe : 
duquel païs estant transporté ailleurs, est merueilleu- 
sement ardent, et plus tost venin aux hommes que 
nourrissement, s'il n'est pris auec grade discrétion. 
Platon a estimé le vin estre nourrissement tresbon, et 
bien famiHer au corps humain, excitant l'esprit à vertu 
et choses honestes, pourvu que Ion en use modère- Utilité du vin 



1 Erreur de Thevet : Cyrus ne conquit jamais l'Egypte, ce 
fut son fils Cambyse. 

2 Le vin de Palme est encore aujourd'hui fort renommé. 
D'après Bory de Saint-Vincent (Ouv. cité. P. 215.) « la vigne 
y réussit à merveille et donne assez de vin pour qu'on puisse en 
exporter, ainsi que d'excellente eau-de-vie ». 



— 40 — 

pris moderému. ment. Pline I aussi dit le vin estre souueraine méde- 
cine. Ce que les Perses congnoissans fort bien 
estimèrent les grandes entreprises, après le vin mo- 
deremèt pris, estre plus valables, que celles que lô 
faisoit à ieun, c'est a sçauoir estant pris en suffisante 
quantité, selon la complection des personnes. Nous 
auons dit, qu'il n'y a que la quantité es aliments qui 
nuise. Dôcques ce vin est meilleur à mon iugement 
la seconde ou troisième année, que la première, 
qu'il retient ceste ardeur du Soleil, laquelle se cô- 
sume auec le temps, et ne demeure que la chaleur 
naturelle du vin : comme nous pourrions dire de noz 
vins de ceste année 1556 : ou bien après estre trans- 
Fol. 16. portez d'un lieu en autre, car par ce || moyen ceste 
chaleur ardète se dissipe. le diray encore qu'en ces 
isles de Madère 2 luxurient si abondamment les herbes 
et arbres, et les fruits à semblable, qu'ils sont con- 
traints en coupper et brusler une partie, au Heu des- 
quels ils plantent des canes à sucre, qui y proffitent 
fort bien, apportans leur sucre en six moys. Et celles 
qu'ils auront plantées en ianuier, taillent au mois de 

1 Pline. Hist. nat. xxiii, 19, 

2 D'après le baron De Buch, l'île de Madère est encore parée 
aujourd'hui, malgré les effets du défrichement et de la culture, 
de cette richesse et de cette beauté de formes végétales que 
Camoens a célébrées dans le cinquième chant des Liisiades. 
« Madère est devant nous, Madère, l'orgueil de l'Océan qui 
l'embrasse et des Portugais qui l'ont peuplée. Elle doit son 
nom à ses forêts. Placée aux limites de l'ancien monde, elle n'a 
point la célébrité de Paphos ni de Cythère, mais elle les égale 
en beauté, et si le destin l'eut soumise à l'empire de Vénus, 
Vénus l'eut préférée aux bosquets de Cythère et de Paphos. » 



— 41 — 

iuin : et ainsi en proportion de moys en autre, selon 
qu'elles sont plantées : qui empesche que l'ardeur du 
soleil ne les incommode. Voyla sommairement ce 
que nous auons peu obseruer, quant aux singularitez 
des isles de Madère. 



CHAPITRE X. 

Du promontoire Verd et de ses isles. 



ŒS Anciens ont appelle promôtoire une emi- Tromotoire est 
nence de terre entrât loing en la mer, de ce que nous 
laquelle l'on void de loing : ce qu'auiour- ^PP^^^'^^^ <^^P' 
d'hui les modernes appellêt Cap, comme une chose 
eminente par sus les autres, ainsi que la teste par 
dessus le reste du corps^ aussi quelques uns ont voulu 
escrire Promontorium a prominendo, ce qui me semble 
le meilleur. Ce cap ou promôtoire, dont nous voulons 
parler, est situé sur la coste d'Afrique entre la Bar- 
barie et la Guynée, au royaume de Senega distant de 
l'equinoctial de 15 degrez, anciennement appelle 
lalout par les gens du païs, et depuis cap Verd i par Moût, mainte- 

I Le cap Vert est ainsi nommé parce que c'est le seul endroit 




— 42 -- 

nantcapVerd, ceux qui ont là nauigué, et fait la decouerte : et ce 
et pourquoy pour la multitude d'arbres et arbrisseaux, qui y ver- 
amsi dît. Joyent la plus grand partie de l'année : tout ainsi que 
Ion appelle le promontoire ou cap Blanc, pour ce 
qu'il est plein de sablons blancs comme neige, sans 
apparence aucune d'herbes ou arbres, distant des 
D'Argingoufre isles Canaries de 70 lieues, et là se trouue un goufre 
de mer, appelle par les gens du païs Dargin i du nô 
d'une petite isle prochaine de terre ferme, ou cap de 
Promôtoîre Palme, pour l'abondance des palmiers. Ptolemée a 
d'Ethiopie, nommé ce cap Verd, le promontoire d'Ethiopie, dont 
il a eu cognoissance sans passer outre. Ce que de 
Estendue grade nia part i'estimeroye estre bien dit, car ce païs con- 
^^"^^P^^- tient une grande estendue : de manière que plusieurs 
ont voulu dire, que Ethiopie est diuisée en l'Asie et 
en l'Afrique. Entre lesquels Gemma Phrise dit que 
les monts Ethiopiques occupants la plus grade partie 
de l'Afrique, vont iusques aux riues de l'Océan occi- 
dental, vers midy, iusques au fleuue Nigritis. Ce cap 
est fort beau et grand, entrant bien auant dedas la mer, 
situé sur deux belles montagnes 2. Tout ce païs est 



de la côte Africaine, depuis le cap Blanc qui soit signalé à l'at- 
tention des navigateurs par sa végétation puissante. Ses pentes 
sont tapissées de magnifiques baobabs, mais qui ne se revêtent 
que pendant l'été de leur splendide parure. Voir Fleuriot de 
Langle. Croisières à la côte d'Afrique. 

1 C'est le banc d'Arguin, auquel le naufrage de la Méduse 
donna une si triste célébrité. Il limite du côté du large une 
immense baie située entre les caps Blanc et Mirick. 

2 Les « deux belles montagnes » dont parle Thevet sont deux 
monticules nommés les Mamelles. 



— 43 — 

habité de gens assez sauuages, non autant toutesfois 
que des basses Indes, fort noirs corne ceux de la Bar- 
barie. Et faut noter, que depuis Gibaltar, iusques au 
païs du Preste-Jan, et Calicut, contenant plus de trois 
mille lieues, le peuple est tout noir. Et mesmes i'ay 
veu dans Hierusalem, trois euesques i de la part de ce 
Preste-Jan, qui estoyent venuz visiter le saint sepul- 
chre, beaucoup plus noirs, que ceux de la Barbarie, 
et non sans occasion : car ce n'est à dire que ceux 
généralement de toute l'Afrique, soyent également 
noirs 2, ou de semblables meurs et conditions les uns 
comme les autres : attendu la variété des régions, qui 
sont plus chaudes les unes que les autres. Ceux de 
l'Arabie et d'Egypte sont moyès entre blàc et noir : 
les autres bruns ou grisâtres, que Ion ap || pelle Mores Fol. 17. 
blâcs : les autres parfaittemèt noirs comme adustes. Mores lianes. 
Ils viuent la plus grand part tous nuds, comme les In- 
diens, recongnoissans un roy, qu'ils nomment en leur 
làgue Mahouat : sinon que quelques uns tant homes 
que femmes cachent leurs parties hôteuses de quel- 
ques peaux de bestes 3 . Aucuns entre les autres 



1 C'étaient sans doute des évoques abyssins. Le prêtre Jean 
qui fit tellement travailler les imaginations du moyen âge n'était 
en effet que le négus ou empereur d'Abyssinie. Ses sujets étaient 
convertis au Nestorianisme depuis le quatrième siècle. 

2 Cette variété de coloration est réelle. L'amiral Fleuriot de 
Langle dans ses croisières à la côte d'Afrique a remarqué que la 
couleur des sénégalais varie du bronze florentin au noir le plus 
foncé. Il a même observé des cas fréquents d'albinisme. (Tour du 
monde. 593). 

5 Ces usages se sont perpétués : Les étoffes recherchées par 



44 



Religion et 
mœurs des 
habitans du 
cap Verd. 



portent chemises et robes de ville estoffe, qu'ils re- 
çoiuent en traffi quant auec les Portugais. Le peuple 
est assez familier et humain enuers les estrangers. 
Avât que prendre leur repas, ils se lauent le corps et 
les membres : mais ils errent grandement en un autre 
endroit, car ils préparent très mal et impurement leurs 
viàdes, aussi mangent-ils chairs et poissons pourris, 
et corrompus : car le poisson pour son humidité, la 
chair pour estre tendre et humide, est incontinent 
corrompue par la véhémente chaleur, ainsi que nous 
voyons par deçà en esté : veu aussi que l'humidité 
est matière de putréfaction, et la chaleur est comme 
cause efficiente. Leurs maisons et hebergemens sont 
de mesmes, tous rôds en manière de colombier, cou- 
uerts de iôc marin, duquel aussi ils usent en lieu de 
lict, pour se reposer et dormir. Quant à la religion, 
ils tiennent diuersité d'opinions assez estranges et con- 
traires à la vraye religion i. Les uns adorent les idoles, 
les autres Mahomet, principalement au royaume de 
Gambre, estimans les uns, qu'il y a un Dieu auteur 
de toutes choses, et autres opiniôs non beaucoup 
dissemblables à celles des Turcs. Il y a aucuns entre 
eux, qui viuent plus austeremèt que les autres, por- 
tans à leur col un petit vaisseau fermé de tous costez, 



les Sénégalais sont surtout des cotonnades, et particulièrement 
la cotonnade bleue ou guinée. 

I Ces indigènes, aujourd'hui comme au temps de Thevet, 
sont encore partagés entre le mahométisme et le fétichisme ; 
mais il n'est que juste de constater les énormes progrès de la 
première de ces deux religions. 



— 45 — 

et collé de gomme en forme de petit coffret ou estuy i , 
plein de certains caractères propres à faire inuocations, 
dont coustumierement ils usent par certains iours 
sans l'oster, ayans opinion que cependant ne sont en 
danger d'aucun inconvénient. Pour mariage ils s'as- 
semblent les uns auec les autres par quelques pro- 
messes, sans autre cérémonie. Geste nation se main- 
tient assez ioyeuse, amoureuse des danses, qu'ils exer- 
cent au soir à la Lune, à laquelle ils tornent tousiours 
le visage en dansant, par quelque manière de reue- 
rence et adoration. Ce que m'a pour vray asseuré un 
miê amy, qui le sçait pour y auoir demeuré quelque 
temps. Par delà sont les Barbazins et Serrets^, auec Barhaiîns et 
lesquels font guerre perpétuelle ceux dont nous auôs Serrets peuples 
parlé, combiè qu'ils soyèt semblables, hors-mis que ".Afrique. 
les Barbazins sont plus saunages, cruels et belliqueux. 
Les Serrets sont vagabonds, et comme désespérez, 
tout ainsi que les Arabes par les déserts, pillas ce qu'ils 
peuuêt, sans loy, sans roy, sinon qu'ils portent quel- 
que honneur à celuy d''entre eux qui a fait quelque 
prouesse ou vaillance en guerre : et allèguent pour 
raison, que s'ils estoient submis à l'obéissance 
d'un Roy, qu'il pourroit prendre leurs enfans, et en 
user comme d'esclaues, ainsi que le Roy de Senega. 

1 Cet usage s'est conservé. Presque tous les nègres de la côte 
Sénégalienne portent encore au cou diverses amulettes, dont ils 
ne se séparent jamais, môme quand ils se convertissent au 
christianisme ou à la civilisation. 

2 Le nom des Serrets s'est perpétué. Ce sont les Serreres de 
nos jours. Cf. Fleuriot de Langle. Croisières à la côte d'Afrique. 
Tour du monde, no 595. 



-4é 



Ils combattent sus Feau le plus souuent auec petites 
barques i, faittes d'escorche de bois, de quatre brassées 
Almadies. de long, qu'ils nommêt en leur langue Almadies. 
Leurs armes sont arcs et flesches fort aiguës, et enue- 
nimées, tellement qu'il n'est possible de se sauuer, 
qui en a esté frappé. Dauantage ils usent de bastons 
de cannes, garnis par le bout de quelques dents de 
beste ou poisson, au lieu de fer, desquels il se sçauent 
fort bien aider. Quand ils prennèt leurs ennemys en 
guerre, ils les reseruent à vendre aux estragers, pour 
auoir autre mar || chandise (car il n'y a usage d'aucune 
mônoye) sans les tuer et manger : comme sont les 
Cânibales, et ceux du Brésil. le ne veux omettre que 
ioignant ceste contrée, y a un tresbeau fleuue, nômé 
Nigritis, et depuis Senega, qui est de mesme nature 
que le Nil, dot il procède, ainsi que veulèt plusieurs, 
lequel passe par la haute Libye, et le royaume d'Or- 
gueue, trauersant par le milieu de ce païs et l'arrosant, 
comme le Nil fait l'Egypte : et pour ceste raison a 
esté appelle Senega. Les Espagnols ont voulu plu- 
sieurs fois par sus ce fleuue entrer dedans le païs, et 
le subiuguer : et de fait quelquefois ont entré bien 
quatre vingts lieues : mais ne pouuans aucunemêt 
adoucir les gens du païs, estranges et barbares, pour 
euiter plus grands inconueniens se sont retirez. La 
traffique de ces saunages est en esclaues, en bœufs. 



Fol. i8. 



Nigritis 

fl. maintenàt 

Senega. 



I Cadamosto (La prima Naviga^ione per Voceano aile terre de 
negri) fut ainsi attaqué près du cap Vert par trois pirogues 
chargées de nègres. La victoire fut facile, et son humanité la 
rendit aussi peu sanglante que possible. 



— 47 — 

et cheures, principalement des cuirs, et en ont en 
telle abondance que pour cent liures de fer, vous 
aurez une paire de bœufs, et des meilleurs. Les Por- 
tugais se vantèt auoir esté les premiers, qui ont mené 
en ce cap Verd, cheures, vaches, et toreaux, qui Isks près du 
depuis auroyent ainsi multiplié. Aussi y auoir porté ^^^ ^^ff^ 
plates et semences diuerses, côme de riz, citrons, "'^ "o,bitees. 
orenges. Quant au mil_, il est natif du païs, et en bonne 
quantité. Auprès du promontoire Verd y a trois 
petites isles i prochaines de terre ferme, autres que 
celles que nous appellôs isles de cap Verd, dont nous 
parlerons cy après, assez belles pour les beaux arbres 
qu'elles produisent : toutesfois elles ne sont habitées. 
Ceux qui sont là prochains y vont souuent pescher, 
dont ils rapportent du poisson en telle abondance, 
qu'ils en font de la farine, et en usent au lieu de pain, 
après estre seiche, et mis en poudre. En l'une de ces 
isles II se trouue un arbre, lequel porte fueilles sem- Fol. 19. 
blables à celles de noz figuiers, le fruit est lôg de Arlu estrange. 
deux pieds ou enuirô, et gros en proportion, appro- 
chât des grosses et lôgues coucourdes de l'isle de 
Cypre. Aucuns mangent de ces fruits, comme nous . ■ 
faisons de sucrins et melôs : et au dedas de ce fruit 
est une graine faite à la semblace d'un rougnon de 
Heure, de la grosseur d'une febue. Quelques uns en 
nourrissent les singes, les autres en font colHers pour 



I Près du cap Vert on ne peut citer que Tîlot de Corée, mais 
il n'avait pas alors assez d'importance pour attirer l'attention de 
Thevet. Les îles dont il parle correspondent plutôt à l'archipel 
des Bissagots. 



mettre au col 
et assaisonné. 



48 



car cela est fort beau quand il est sec 



CHAPITRE XI. 



Du vin de Palmiers. 




lYANT escript le plus sommairement qu'il a 
esté possible, ce que meritoit estre escript 
du promontoire Verd, cy dessus déclaré^ 
i'ay bien voulu particulièrement traiter, puis qu'il 
venoit à propos, des Palmiers, et du vin et bruuage 
que les sauuages noirs ont apris d'en faire, lequel en 
Mignoh leur langue ils appellent, Mignol. Nous voyons com- 
bien Dieu père et créateur de toutes choses nous 
I done de moyens pour le soulagement de nostre vie, 
I tellement que si l'un défaut, il en remet un autre, 
I dont il ne laisse indigence quelconque à la vie hu- 
i maine, si de nous mesmes nous ne nous délaissons 
\ par nostre vice et négligence : mais il dône diuers 
moyês, selon qu'il luy plaist, sans autre raison. 
Doncques si en ce païs la vigne n'est familière comme 
autrepart, et parauenture pour n'y auoir esté plantée 



49 — 



et diligemment cultiuée : il n'y a vin en usage, non 
plus qu'en plusieurs autres lieux de nostre Europe, 
ils ont auec prouidence diuine recouuert par art et 
quelque diligence cela, que autrement leur estoit dé- 
nié. Or ce palme est un arbre merueilleusement beau, 
et bien accompli, soit en grandeur, en perpétuelle 
verdure, ou autrement, dont il y en a plusieurs 
espèces, et qui prouiennent en diuers lieux. En l'Eu- 
rope, comme en Italie, les palmes croissent abondam- 
ment, principalement en Sicile, mais stériles. En 
quelque frontière d'Espagne, elles portent fruit aspre 
et malplaisant à manger. En Afrique, il est fort doux, 
en Egypte semblablement, en Cypre, et en Crète, en 
l'Arabie pareillement. En ludée, tout ainsi qu'il yen 
a abondance, aussi est cela plus grande noblesse et 
excellence, principalement en lericho. Le vin que Ion 
en fait est excellent, mais qui offense le cerveau. Il y 
a de cest arbre le masle et la femelle i : la masle porte 
sa fleur à la branche, la femelle germe sans fleur, et 
est chose merueilleuse et digne de contemplation ce 
que PHne et plusieurs autres en recitent : que aux 
forestz des palmiers prouenus du naturel de la terre, 
si on couppe les masles, les femelles deuiennent sté- 
riles sans plus porter de fruit : comme femmes vefues 
pour l'absence de leurs maris. Cest arbre demande le 
païs chaud 2^ terre sablonneuse, vitreuse, et comme 
salée, autrement on luy sale la racine auant que la 



Plusieurs 

espèces de 

Mîmes. 



I Sur les palmiers et leur fécondation voir Pline. H. N. xiti. 
7-10. — Clamageran. L'Algérie. P. 170. 
^ Id. XIII. 7. — XVII. 3. 



— 50 — 

' planter. Quant au fruit i il porte chair par dehors, qui 
croist la première, et au dedans un noyau de bois, 
c'est à dire la graine ou semence de l'arbre : comme 
nous voyôs es pommes de ce païs. Et qu'ainsi soit Ion 
en trouue de petites sans noyau en une mesme bran- 
Fol. 20. che que les autres. H Dauantage, cest arbre après estre 
mort, reprend naissance de soy mesme : qui semble 

Phénix, oyseau auoir donné le nom à cest oyseau, que Ion appelle 
pourquoy ^ Phénix, qui en grec signifie Palme, pour ce qu'il prend 

ainsi appe e. ^^^^^ naissance de soy sans autre moyen. Encores plus 
cest arbre tant célébré a donné lieu et argument au 
prouerbe, que Ion dit, Remporter la palme, c'est à 
dire le triomphe et victoire : ou pour ce que le tèps 
passé on usoit de palme pour couronne en toutes vic- 
toires, comme tousiours verdoyante : combien que 
chacun ieu, ou exercice avoit son arbre ou herbe 
particulièrement, comme le laurier, le myrthe, l'hierre, 
et l'olivier : ou pour ce que cest arbre, ainsi que veu- 
lent aucuns, ayt premièrement esté consacré à Phebus, 
auàt que le laurier, et ayt de toute antiquité repré- 
senté le signe de la victoire. Et la raison de ce recite 

Propriété delà Aulu-Gelle 2, quàd il dit que cest arbre a une certaine 
palme. propriété, qui conuient aux hommes, vertueux et 
magnanimes : c'est que iamais la palme ne cède, ou 
plie sous le £iis, mais au contraire tant plus elle est 
chargée, et plus par une manière de résistance, se 
redresse en la part opposite. Ce que conferme Aris- 



I Pline, xiii. 4. 

' AuLU Celle. Liv. m. § 6. 



51 — 



tote I en ses Problèmes, Plutarque en ses Symposia- 
ques, Pline et Theophraste. Et semble conuenir au 
propos ce que dit Virgile, 

N'obéis iamais au mal qui t'importune 
Ains vaillamment résiste à la Fortune. 

Or est il temps désormais de retourner à nostre 
promontoire : auquel, tant pour la disposition de 
l'air treschaud (estant en la zone torride distant XV 
degrez de la ligne Equinoctiale) que pour la bonne 
nature de la terre, croist abondance de palmes, des- 
quels ils tirent certain suc pour leur despence et 
boisson ordinaire. L'arbre ouuert auec quelque ins- Manière de 
trumèt, comme à mettre le poin, à un pied ou deux faire ce vin de 



de terre, il en sort une liqueur, qu'ils reçoiuent en un 
vaisseau de terre de la hauteur de l'ouuerture, et la 
reseruent en autres vaisseaux pour leur usage. 

Et pour la garder de corruption, ils la salent quel- 
que peu, comme nous faisons le verius par deçà : 
tellement que le sel consume ceste humidité crue 
estant en ceste Hqueur, laquelle autrement ne se 
pouuant cuire ou meurir, nécessairement se corrom- 
proit. Quant à la couleur et consistence, elle est 
semblable aux vins blancs de Champagne et d'Aniou : 
le goust fort bon, et meilleur que les citres de Bre- 
tagne. Ceste liqueur est trespropre pour refreschir et 
désaltérer, à quoy ilssont subiets pour la cô |i tinuelle 

I Aristote. Problemata. Liv. vu; Plutarq.ue. Symp. Liv. viii; 
Pline. Hist. Nat. Liv. xvi. § 42 ; Theophraste. Hisf. des 
phmies. Liv. v. 



palmiers. 



Propriété 
du vin de 
palmiers. 

Fol. 21. 



— 52 — 

et excessiue chaleur. Le fruict de ces palmiers, sont 
petites dattes, aspres et aigres, tellement qu'il n'est 
facile d'en manger : neantmoins que le ius de l'arbre 
ne laisse à estre fort plaisant à boire : aussi en font 
estime entre eux, comme nous faisons des bons vins. 
Les Egyptiens anciennement i, auant que mettre les 
corps morts en basme, les ayans préparez ainsi qu'es- 
toit la coustume pour mieux les garder de putréfaction,, 
les lauoyent trois ou quatre fois de ceste liqueur, puis 
les oignoient de Myrrhe, et cinnamome. Ce breuuage 
est en usage en plusieurs contrées de l'Ethiopie, par 
Autre sorte de faute de meilleur vin. Quelques Mores semblablement 
hrmiage, f^^^ certaine autre boisson du fruit de quelque autre 
arbre, mais elle est fort aspre, comme verius, ou citre 
de cormes, auant qu'elles soyent meures. Pour euiter 
prolixité, ie laisseray plusieurs fruits et racines, dont 
usent les habitans de ce païs, en aliments et médi- 
caments, qu'ils ont appris seulemèt par expérience, 
de manière qu'ils les sçauent bien accommoder en 
maladie. Car tout ainsi qu'ils euitent les deHces et 
plusieurs voluptez, lesquelles nous sont par deçà fort 
famiUeres, aussi sont ils plus robustes et dispos pour 
endurer les ihiures externes, tant soyêt elles grandes : 
et au contraire nous autres, pour estre trop délicats, 
sommes offensez de peu de chose. 

I Hérodote Liv. n. ^ 86. 



^¥^¥^î¥^ï-¥^'¥^¥^¥ 




CHAPITRE XII. 



De la riuiere de Semgua. 



OMBIEN que le ne me soys proposé en ce 
mien discours, ainsi que vray Geograplie 
d'escrire les païs, villes, citez, fleuues, 
goufres, môtagnes, distàces, situatiôs, et autres 
choses appartenans à la Géographie, ne m'a semblé 
toutes fois estre hors de ma profession, d'escrire 
amplement quelques Heux les plus notables, selon 
qu'il venoit à propos, et comme ie les puis auoir veuz, 
tant pour le plaisir et contentement, qu'en ce faisant 
le bon et bien affectionné Lecteur pourra receuoir, 
que pareillement mes meilleurs amis : pour lesquels 
me semble ne pouuoir assez faire, en comparaison du 
bô vouloir et amitié qu'ils me portent : ioint que ie 
me suis persuadé, depuis le commencement de mon 
liure escrire entièrement, la vérité de ce que i'auray 
peu voir et congnoistre. Or ce fleuue entre autres Royaume de 
chtysës tant fameux (duquel le païs et Royaume qu'il Scnegua, 
arrouse, a esté nommé Senegua : comme nostre mer ^PP^^^^ ""''^^ 
Méditerranée acquiert diuers noms selon la diuersité 
des contrées où elle passe) est en Libye, venant au 
cap Verd, duquel nous auons parlé cy deuant : et 
depuis lequel iusques à la riuiere, le païs est fort plain, 



du fleuue. 



54 



Fol. 22. 



Opinion 

de quelques 

anciens sur 

Vorigine du 

Nil et de 

Senegua. 



sablonneux, i et stérile : qui est cause que là ne se 
trouue tant de bestes rauissantes qu'ailleurs. Ce fleuue 
est le premier, et plus célèbre de la terre du costé de 
rOcean, séparant la terre seiche et aride de la fer- 
tile 2 . Son estendue est iusques à la haute Libye, et 
plusieurs autres païs et royaumes qu'il arrose. Il tient 
de largeur enuiron une || lieue, qui toutesfois est bien 
peu, au regard de quelques riuieres qui sont en 
l'Amérique : desquelles nous toucherons plus ample- 
ment cy après. Avant qu'il entre en l'Océan 3 (ainsi 
que nous voyôs tous autres fleuues y tèdre et abor- 
der) il se deuise, et y entre par deux bouches elon- 
gnées l'une de l'autre enuirô demye lieue, lesquelles 
sont assés profondes^ tellement que Ion y peut mener 
petites nauires. Aucuns anciens, comme Solin en son 
liure nommé Polyhistor, Iules Cœsar, et autres, ont 
escrit ce grad fleuue du Nil passant par toute l'Egypte, 



1 Cette description est encore vraie de nos jours. Depuis l'em- 
bouchure du Sénégal jusqu'au Cap Verd, la côte est en effet 
sablonneuse et stérile. Quelques arbres rabougris couvrent à peine 
les dunes d'une végétation que la poussière du désert rend gri- 
sâtre. Voir Fleuriot de Langle. Croisières à la côte d'Afrique. 
Tour du monde, no 595. 

2 En effet, le fleuve sert de frontière au désert. Les sables 
commencent à la rive septentrionale. 

3 Arrivé tout près de la mer, le Sénégal est arrêté par une 
digue étroite de sable, coule alors vers le sud, se divise en deux 
larges bras, au milieu desquels est notre capitale Saint-Louis, et 
finit au-dessous de cette ville, en formant une barre mobile qui 
gène beaucoup la navigation. La description de Thevet est donc 
fort exacte. 



— 55 -- 

auoir mesme source et origine que Senegua i, et de 
mesmes montagnes. Ce que n'est vraysemblable. Il 
est certain qi^e la naissance du Nil est bien plus outre 
l'Equateur, car il vient des hautes montagnes de 
Bede 2, autrement nommées des anciens Géographes, 
môtagnes de la Lune, lesquelles font la séparation de 
l'Afrique vieille à la nouuelle, côme les mots Pyré- 
nées de la Fràce d'auec l'Espagne. Et sont ces mon- 
tagnes situées en la Cyrenaique, qui est outre la ligne 
quinze degrés. La source de Senegua dot nous par- 
lons, procède de deux montagnes 3, l'une nommée 
Mandro, et l'autre Thala, distinctes des montagnes 
de Bed plus de mille lieues. Et par cecy l'on peut 
voir combien ont erré plusieurs pour n'en auoir faict 
la recherche, côme ont fait les modernes. Quant aux 
montagnes de la Lune 4, elles sont situées en l'Ethio- 

' Sur cette confusion des deux fleuves par les anciens, on 
peut consulter l'intéressant mémoire de M. Berlioux, qui a 
pour titre : Doctrina PtoUnnei ah injuria rccentior uni vindicata,sive 
Nilus superior et Niger vents, hodiernus Echirren, ah antiquis explorati. 

2 Inutile de faire remarquer que les conjectures de Thevet 
sur les sources du Nil sont tout-à-fait hypothétiques. La science 
contemporaine n'a pas encore débrouillé ce mystère géogra- 
phique. 

3 Le Sénégal est en effet formé par deux rivières principales 
la Baoulé et la Falemé, dont les sources sont fort éloignées 
l'une de l'autre. 11 est difficile de déterminer la position des 
monts Mandra et Thala dont parle Thevet, puisqu'on ne con- 
naît pas encore l'orographie exacte de ces Alpes africaines, et 
que les dénominations géographiques ont été singulièrement 
défigurées dans sa naïve description. 

4 Les montagnes de la Lune après avoir figuré sur les atlas 
modernes jusqu'aux voyages de Speke, Baiser, Livingston, etc., 



— ^6 -- 



Montagnes de 
Lyhye. 



Nul auteur 
ancien a eu 

parjaitte 

cognoissance 

de toute 

l'Afrique. 



pie inférieure, et celles d'où vient Senegua en Libye, 
appellée intérieure : de laquelle les principales mon- 
tagnes sont Usergate, d'où procède la riuiere de 
Bergade ; la montagne de Casa, de laquelle descend 
le fleuue de Darde : le mont Maudro élevé par sus 
les autres, comme ie puis coniecturer, à cause que 
toutes riuieres, qui courent depuis celle de Salate, 
iusques à celle de Masse, distans l'une de l'autre 
enuiron septante lieues, prennent leur source de ceste 
montagne. Dauantage le mont Girgile, duquel tombe 
une riuiere nommée Cympho : et de Hagapole vient 
Subo fleuue peuplé de bon poisson, et de crocodiles 
ennuyeux et dommageables à leurs voysins. Vray est 
que Ptolemée qui a traicté de plusieurs païs et na- 
tions esiranges, a dit ce que bon luy a semblé, prin- 
cipalement de l'Afrique et Ethiopie, et ne trouue au- 
teur entre les anciens, qui en aye eu la cognoissance 
si bonne et parfaitte, qui m'en puisse donner vray 
contcntemèt. Quand il parle du promontoire de 
Prasse (ayant quinze degrez de latitude, et qui est la 
plus loingtaine terre, de laquelle il a eu cognoissance 
comme aussi descrit Glarean i à la fin de la description 
de l'Afrique) de son tèps le mode inférieur a esté 
descrit, neantmoins ne l'a touché entièrement, pour 
estre priué et n'auoir côgneu une bône partie de la 



ne se rencontrent plus aujourd'hui que sur les cartes arriérées. 
Elles ont été remplacées par la chaîne encore indécise qui 
sépare les eaux du Nil de celles du Tanganiycka, les monts 
Moun dans le pays des Nyam-Nyam. 

ï Glareanus. De geographia liber. Bâle. 1527. 



— 57 — 

terre méridionale, qui a esté découuerte de nostre 

temps. Et quant et quat plusieurs choses ont esté 

adioustées i aux escrits de Ptolemée que l'on peut voir 

à la table générale, qui est proprement de luy. , 

Parquoy le lecteur simple, n'ayant pas beaucoup ; 

versé en la Cosmographie et cognoissance des choses, 

notera que tout le monde inférieur est diuisé par les 

anciens en trois parties inégales, à scauoir Europe, 

Asie, et Afrique : desquelles ils ont escrit les uns à 

la vérité, les autres ce que bon leur a semblé, sans 

toutesfois rien toucher des Indes occidètales, qui font 

auiourd'huy la quatriesme partie du mode, découuertes 

par les modernes : côme aussi a esté la plus grand part 

des Indes Oriètales, CaUcut et autres. Quat || à celles Fol. 23. 

de rOcident, la Fràce Antarctique, Peru, Mexique, 

on les appelle auiourd'hui vulgairemèt, le nouueau Nouueau 

Monde, voire iusques au cinquante deuziesme degré monde. 

et demy de la ligne, où est le destroit de Magello^ et 

plusieurs autres provinces du costé du North, et du 

Su à costé du Leuàt et au bas du Tropique de 

Capricorne en l'Ocea méridional : et à la terre 

Septètrionale : desquelles Arrian, Pline, et autres 

historiographes n'ôt fait aucune mètion qu'elles ayent Isles Hesperides 

esté découuertes, de leurs tèps. Quelques uns 2 ont découuertes 

bien fait mentiô d'aucunes isles qui furet découuertes ^^^^^^^^ 

par les Carthaginois, mais i'estimeroys estre les isles Carthaginois. 

1 Ce fut en effet l'habitude d'ajouter les découvertes récentes 
aux éditions de Ptolemée. Voir les éditions de Ptolemée im- 
primées au XVIe siècle, et particulièrement celles de Ruscelli. 

2 Yo\y Aristote. Demirabilibus auscîdtationibus. §84. Diodore \ 
DE Sicile. VI. 9-20. Cf. P. Gatfarel. Les Phéniciens en Amérique. I 



_ 58- 

Hesperides ou Fortunées. Platon aussi dit en son 
Isk Atlantique Tintée i, que le tèps passé auoit en la mer Atlatique 
^''phtô^^ et Oceà un gràd païs de terre. Ce que plus tost i'es- 
timeroye fable : car si la chose eut esté vraye, ou 
pour le moins vraysemblable, autres que lui en eus- 
sent escrit : attèdu que la terre de laquelle les An- 
ciès 2 ont eu côgnoissance, se diuise en ceste ma- 
nière. Premièrement de la part de Leuant, elle est 
prochaine à la terre incogneùe, qui est voysine de 
la grande Asie : et aux Indes Orientales du costé du 
Su, ils ont eu côgnoissance de quelque peu, asçauoir 
de l'Ethiopie méridionale, dite Agisimbra 3, du costé 
du North des isles d'Angleterre, Escosse, Irlande, et 
montagnes Hyperborées, qui sont les termes plus 
lointaings de la terre Septentrionale, comme veulent 
Diuârsité de aucuns. Pour retourner à nostre Senegna, deçà et delà 
pats, et meurs ce fleuue tout ainsi que le territoire est fort diuers. 



1 Timée. Edit. Didot. ii. P. 202. Voir aussi le Critias. 

2 L'érudition de Thevet est ici en défaut. Qu'il nous suffise de 
citer parmi les écrivains anciens qui parlèrent de l'Atlantide : 
Plutarciue. Vie de Solon. 26-31. — Pline. H. N. 11. 90. — 
Strabon. II. 3.6. — PosiDONius, cité par Strabon. — Philon 
LE Juif. De Vindestructihillté du monde. — Proclus, citant 
Crantor et Marcellus dans son Commentaire du Timée. P. 24. — 
Arnobe. — Tertullien. Depaîlio. 25. — Apologétique. 40.ELIEN. 
m. 18. —etc. 

3 Les anciens s'étaient avancés bien plus au sud. Il est pro- 
bable qu'ils doublèrent l'Afrique. Quant aux régions du nord, 
ils connaissaient certainement la Scandinavie, et la Thule de 
Pythéas est sans doute l'Islande. Cf. P. Gaffarel. Eudoxe de 
Cyzique et le périple de l'Afrique dans l'antiquité. — Lelewel. 
Pythéas de Marseille, etc. 



— 59 — 

aussi sont les hommes qu'il nourrit. Delà les hommes des hahitans 
sont fort noirs, de grade stature, le corps alaigre et ^^ Senegm. 
deliure, nonobstant le païs verdoyé, plein de beaux 
arbres portans fruit. Deçà vous verrez tout le 
contraire, les homes de couleur cendrée, et de plus 
petite stature. Quant au peuple de ce païs de Senegua, 
ie n'en puis dire autre chose, que de ceux du cap 
Verd, sinon qu'ils font encore pis. La cause est que 
les Chrestiens n'oseroyent si aysément descendre en 
terre pour trafiquer, ou auoir refraischement comme 
aux autres endroits, s'ils ne veulent estre tuez ou pris 
esclaues. Toutes choses sont viles et contemptibles 
entre eux, sinon la paix qu'ils ont en quelque recom- 
mandation les uns entre les autres. Le repos pareil- 
lement, auec toutesfois quelque exercice à labourer 
la terre, pour semer du ris : car de blé, ne de vin, il 
n'y en a point. Quant au blé, il n'y peut venir, comme 
en autres païs de Barbarie ou d'Afrique, pour ce qu'ils 
ont peu souuent de la pluie, qui est cause que les 
semences ne peuuent faire germe, pour l'excessiue 
chaleur et siccité. Incontinent qu'ilz voyent leur terre 
trempée ou autrement arrousée, se mettent à labourer, 
et après auoir semé, en trois mois le fruit est meur, 
prest à estre moissonné. Leur boisson est de ius de 
palmiers et d'eau. Entre les arbres de ce païs, il s'en Arhre 
trouue un de la grosseur de noz arbres à glan, lequel fructifère, et 
apporte un fruit crros comme dattes. Du noyau ils font ^"^^^^ dégrade 

... ùrobrieté 

huile, qui a de merueilleuses propriétés. La première ^ 
est, qu'elle tièt l'eau en couleur iaune comme saf- 
fran : pourtant ils en teignent les petis vaisseaux à 
boire, aussi quelques chapeaux faits de paile de ionc. 



-- 6o — 

ou de ris. Cest huile d'auâtage a odeur de violette de 
Fol. 24. Mars, et saueur d'oliue : parquoy plusieurs || en met- 
tent auec leur poisson, ris, et autres viandes qu'ils 
mangent. Voyla que i'ay bien voulu dire du fleuue, 
et païs de Senegua : lequel confine du costé de Leuant 
à la terre de Thueusar i, et de la part de Midy au 
royaume de Cambra, du Pouent à la mer Oceane. 
Tirans tousiours nostre route, commençasmes à en- 
trer quelques iours après au païs d'Ethiopie, en celle 
part, que Ion nomme le royaume de Nubie, qu'est 
de bien grande estendue, auec plusieurs royaumes et 
prouinces, dont nous parlerons cy après. 



lif iks 'ïtf fàs tiw xks vtf lif lif vti' "&! lir tàs itr tkf lis 

r47îf^î?îf 4?îfT\ 3^ f^î?^ j^ 

CHAPITRE XIII. 

Des isles Hesperides autrement dittes 
de Cap Verd, 




PRES auoir laissé nostre promôtoire à senestre, 
pour tenir chemin le plus droit qu'il nous 
estoit possible, faisant le Surouest un quart 



I Sur les cartes d'Ortelius on ne trouve pas la terre de Thueu- 
sar, mais le royaume de Gambra^ qui paraît correspondre au 
Cayor actuel. 



— 6i — 

du Su, feimes enuiron une iournée entière : mais 
venans sur les dix ou unze heures, se trouua vent 
contraire, qui nous ietta sus dextre, vers quelques Sîtuatiô des 
isles, que Ion appelle par noz cartes marines isles de isles de cap 
Cap Verd, lesquelles sont distàtes des isles Fortunées ^^^^• 
ou Canaries, de deux cens lieues, et du cap de soixante 
par mer, et cent lieues de Budomel en Afrique 
suyuant la coste de la Guynée vers le pôle Antarcti- 
que I. Ces isles sont dix 2 en nombre, dont il y en 
deux fort peuplées de Portugais, qui premièrement 
les ont encouuertes, et mis en leur obéissance : l'une 
des deux, laquelle ils ont nômée Saint laques, sur hhS.Iacques. 
toutes est la plus habitée : aussi se fait grandes traf- 
fiques par les Mores, tant ceux qui demeurent en 
terre ferme, que les autres qui nauiguent aux Indes, 
en la Guinée, et à Manicongre, au païs d'Ethiopie. 
Ceste isle est distante de la ligne equinoctiale de 
quinze degrés : une autre pareillement, nommée 
Saint Nicolas, habitée de mesme côme l'autre. Les Me S. Nicolas. 
autres ne sont si peuplées, côme Fiera, Plintana, I^^^^ F^^^^» 

Pinturia, et Foyon : ausquelles y a bien quelque nobre Pf^^i^^^> 
1 1) 1 ' 1 -K • Ptntunaet 

de gens et a esclaues, enuoyez par les Portugais pour Foyon. 

cultiuer la guerre 3, en aucùs endroits qui se trouue- 

i En réalité cet archipel se trouve à 252 lieues au sud-ouest 
du cap Vert. 

2 Les dix îles se nomment : St.-Jacques, St.- Antonio, Fogo, 
Boavista, St. -Nicolas, St .-Vincent, ilha do Sal, Maïo, Brava, 
Sainte-Luce. On compte en outre quatre îlots, Razo, Grande, 
Branco, do Rambo. Sur cet archipel on peut consulter Lopes de 
Lima. Ensaio sobre a statistica das ilhas do Caho Verde.— Avezac. 
Iles de V Afrique. P. 171. 

î Sic pour terre. 



-~ 62 — 

royent propres : et principalement pour y faire amas 
de peaux de cheures, dot y a grande quâtité, et en 
font fort grade trafiique. Et pour mieux faire, les Por- 
tugais deux ou trois fois l'année passent en ces isles 
auec nauires et munitiôs, menas chiens et filets, pour 
chasser a.ux cheures sauuages i : desquelles après estre 
escorchées reseruent seulement les peaux, qu'ils desei- 
chêt auecques de la terre et du sel, en quelques vais- 
seaux à ce appropriés, pour les garder de putrefactiô : 
et les emporter ainsi en leur païs, puis en font leurs 
Maroquins marroquins tàt célébrés par l'uniuers. Aussi sont tenu 
d'Espagne. \q^ habitas des isles pour tribut, rendre pour chacun 
au Roy de Portugal le nôbre de six mille cheures, tat 
sauuages que domestiques salées et seichées : les- 
quelles ils deliurent à ceux, qui de la part d'iceluy 
Seigneur font le voyage auec ses grands vaisseaux, 
"aux Indes Orientales, comme à Calicut, et autres, 
passans par ces isles : et est employé ce nôbre de 
cheures pour les nourrir pédant le voyage, qui est de 
deux ans, ou plus, pour la distance des lieux, et la 
grande nauigation qu'il faut faire. Au surplus l'air en 
ces isles est pestilentieux et malsain ^, tellemêt que 



1 Les chèvres sont encore très-nombreuses dans l'archipel , 
malgré ce qu'on en tue chaque année pour les peaux, qui sont 
maintenant exportées non plus en Portugal, mais dans l'Amé- 
rique du nord. Ces chèvres ont bonne apparence, leur poil est 
court et lustré, leurs couleurs variées. 

2 Le climat de ces îles est très-chaud, et surtout fort humide. 
L'influence du climat sur l'état sanitaire varie selon les îles. A 
Saint-Jacques on meurt avec une déplorable facihté. A Saint- 
Nicolas la progression des décès ne s'est pas encore arrêtée. Dans 



-63 - 

les premiers Chrestiens || qui ont commècé aies habiter Fol. 25. 
ont esté par long temps vexez de maladie, tant à mon 
iugement pour la température de l'air qui en tels 
endroits ne peut estre bône, que pour la mutation. 
Aussi sont là fort familières et comûnes les fieures 
chaudes, aux esclaues spécialement, et quelque flux de 
sang : qui ne peuuent estre ne l'un ne l'autre que 
d'humeurs excessiuement chaudes et acres, pour leur 
continuel trauail et mauuaise nourriture, ioint que la 
température chaude de l'air y consent, et l'eau qu'ils 
ont prochaine : pourquoy reçoiuent l'excès de ces 
deux elemès. 



CHAPITRE XIV 



Des tortues, et d'une herbe qu'ils appellent 
Orseille. 

I uis qu'en nostre nauigation auons délibéré 
escrire quelques singularitez obseruées es 
heux et places où nous auons esté : il ne 

ces deux îles, mais surtout dans la première^ régnent des fièvres 
endémiques connues sous le nom de Carneiradas (dyssenteries). 
L'île de Maïo est sujette aux fièvres de saison. Les autres sont 
toutes très-saines. 




-64- 

sera hors de propos de parler des tortues, que noz 
isles dessus nommées nourrissent en grande quantité, 

Quatre espèces aussi bien que des cheures. Or il s'en trouue quatre 
de tortues, espèces I, terrestres, marines, la troisiesme viuant en 
eau douce, la quatriesme aux marests : lesquelles ie 
n'ay délibéré de déduire par menu, pour euiter pro- 
lixité, mais seulement celles qui se voyent aux riuages 
de la mer, qui enuironne noz isles. 

Tortue ^narine. Geste espèce de tortue saillent de la mer sus le 
riuage au temps de son part, fait de ses ongles une 
fosse dedans le sablon, où ayant fait ses œufs (car 
elle est du nombre des ouiperes dont parle Aristote) 
les couure si bien qu'il est impossible de les voir ne 
les trouuer, iusques à ce que le flot de la mer venant 
les découure : puis par la chaleur du Soleil, qui là 
est fort véhémente, le part s'engèdre et éclost, ainsi 
que la poule de son œuf, lequel consiste en grand 
nombre de tortues, de la grandeur de crabes (qui est 
une espèce de poisson) que le flot retournant emmené 
en la mer. Entre ces tortues, il s'en trouue quelques 
unes de si merueilleuse grandeur, mesmes en ces 
endroits dont ie parle, que quatre hommes n'en peu- 
uent arrester une : comme certainement i'ay veu, 



1 Les tortues sont encore très-nombreuses dans ces parages. 
Elles fréquentent surtout les plages basses des îles Orientales, 
Boavista et ilha do Sal. C'est aux mois de juin, de juillet et 
d'août qu'elles déposent leurs œufs dans le sable. La chasse 
s'en fait à cette dernière époque à la lueur des flambeaux. Elles 
donnent au commerce de l'écailie, une chair excellente et de 
la bonne huile à brûler. 



marines. 



-65 - 

et entendu par gens dignes de foy. Pline ^ recite, 
qu'en la mer Indique sont de si grandes tortues, que 
lescaille est capable et suffisante à couurir une maison 
médiocre : et qu'aux isles de la mer Rouge, ils en 
peuuent faire vaisseaux nauigables. Ledit auteur dit 
aussi en auoir de semblables au destroit de Carmanie 
en la mer Persique. Il y a plusieurs manières de les 
prendre. 

Quelques fois ce grand animal, pour appétit de Manière de 
nager plus doulcement, et plus librement respirer, P^^dreles 
cherche la partie superficielle de la mer un peu deuant 
midy, quand l'air est serain : ou ayant le dos tout 
decouuert, et hors de l'eau, incontinent leur escaille 
est si bien deseichée par le Soleil, qu'elles ne pouuans 
descendre au fond de la mer, elles flottent par dessus 
bon gré mal gré et sont ainsi prises. Lon dit autre- 
ment, que de nuyt elles sortent de la mer, cherchans 
à repaistre, et après estre saoulées et lassées s'endor- 
ment sur l'eau près du riuage, où l'on les prend 
aisément, pour les entendre ronfler en dormant : 

I Pline. H.N. ix. 12. Testudins tantœ magnitudinis Indicum 
mare emittit ut singularum superficie habitabiles casas integant : 
atque insulas maris rubri his navigant cymbis. — Les voyageurs du 
seizième siècle ont tous parlé avec admiration de ces énormes 
amphibies. Ainsi nous lisons dans Lery (Histoire d'un voyage 
fait au Brésil. § m) : « le diray qu'entre autres une qui 
fut prinse au nauire du vice-admiral estoit de telle gros- 
seur, que quatre vingts personnes qu'ils estoyent dans ce 
vaisseau en disnerent honestement. Aussi la coquille ovalle 
de dessus qui fut baillée pour faire une targue au sieur de 
Sainte Marie nostre capitaine, avoit plus de deux pieds et 
demi de large. « 

5 



éé 



Espesseur de 
ces escaiîîes de 

tortues 

marines, et 

corne ils s'en 

seruent. 

Fol. 26. 

Rondelles 

descailles de 

tortue. 



Histoire d'un 
gètil-hôme 
Portugalois. 



entre plusieurs manières qui seroyent longues à reciter. 
Quant à leur couuerture et escaille ie vous laisse à 
penser de quelle espesseur elle peut estre, propor- 
tionnée à sa grandeur. Aussi sur la coste du destroit 
de Magellan, et || de la riuere de Plate, les saunages en 
font rondelles, qui leur seruent de boucliers Barcelon- 
nois, pour en guerre receuoir les coups de flesches de 
leurs ennemys. Semblablement les Amazones sur la 
coste de la mer Pacifique, en font rempars, quàd elles 
se voyent assaillies en leurs logettes et cabannes. Et 
de ma part i'oseray dire et soustenir auoir veu telle 
coquille de tortue, que la harquebuse ne pourroit au- 
cunement trauerser. Il ne faut demander combien noz 
insulaires du cap Verd en prennent, et en mangent 
communément la chair, comme icy nous ferions du 
bœuf ou mouton. Aussi est elle semblable à la chair 
de veau, et presque de mesme goust. Les saunages 
des Indes Amériques n'en veulent aucunement manger 
persuadez de ceste folle opinion, qu'elle les rendroit 
pesans, comme aussi elle est pesante, qui leur cause- 
roit empêchement en guerre : pour ce qu'estans appe- 
santis, ne pourroyent légèrement poursuyure leurs 
ennemis, ou bien eschapper et euader leurs mains i . 
le reciteray pour la fin l'histoire d'un gentil-homme 
Portugais lépreux, lequel pour le grand ennuy qu'il 
receuoit de son mal, cherchant tous les moyens de 



I La tradition s'est perpétuée : D'après d'AvEZAC (JlesdeV Afri- 
que. P. 187), une croyance populaire attribue à la chair des 
tortues prise comme nourriture et à leur sang frotté sur la 
peau la faculté de guérir la lèpre. 



s'absenter de son païs, comme en extrême desespoir, 
après auoir entendu la conqueste de .ces belles isles 
par ceux de son païs, délibéra pour récréation s'y en 
aler. Doncques il se dressa au meilleur équipage, 
qu'il luy fut possible, c'est asçauoir de nauires, gens, 
et munitions, bestial en vie, principalemèt cheures, 
dont ils ont quantité : et finablement aborda en l'une 
de ces isles : où pour le degoust que luy causoit la 
maladie, ou pour estre rassasié de chair, de laquelle 
coustumierement il usoit en son païs, luy vint appé- 
tit de manger œufs de tortues, dont il fist ordinaire 
l'espace de deux ans, et de manière qu'il fut guéri de Portugais 
sa lèpre. Or ie demanderoys volontiers, si sa guerison guéri de kpre. 
doit estre donnée à la température de l'air, lequel il 
auoit changé, ou la viande. le croyrois à la vérité, 
que l'un et l'autre ensemble en partie, en pourroyent 
estre cause. Quant à la tortue, Pline i en parlant tant 
pour alimèt que pour médicament ne fait aucune 
mention qu'elle soit propre contre la lèpre : toutes- 
fois il dit qu'elle est vray antidote contre plusieurs 
venins, spécialement de la Salemandre, par une anti- antipathie de 
pathie, qui est entre elles deux, et mortelle inimitié, latortûeauec 
Que si cest animant auoit quelque propriété ^^ Salemàdre. 
occulte et particuUere contre ce mal, ie m'en rapporte 
aux philosophes médecins. Et ainsi l'expérience a 
donné à congnoistre la propriété de plusieurs mé- 
dicaments, de laquelle l'on ne peut dôner certaine 



ï Pline, H. N. xxxii. 14. Marinarum carnes admixta; 
ranarum carnibus contra salamandras praeclare auxiliantur. 
Neque est testudine aliud salamandr.T adversius. 



— 68 — 

raison, Parquoy ie conseilleroys volontiers d'en faire 
expérience en celles de ce païs, et des terrestres, si 
Ton n'en peut recouvrer de marines : qui seroit à mon 
iugement beaucoup meilleur et plus seur, que les 
vipères tant recommandées en ceste affection, et dont 
est composé le grand Theriaque : attèdu qu'il n'est 
pas seur user de vipères pour le venin qu'elles portent, 
quelque chose que l'on en die : laquele chose est aussi 
premièrement venue d'une seule expérience. 

Lon dit que plusieurs y sont allez à l'exemple de 
costuy-cy, et leur a bien succédé. Voila quant aux 
tortues. Et quant aux cheures que mena nostre 
gentilhomme, elles ont là si bien multiplié, que pour 
le présent il y en a un nombre infini : et tiennent 
aucuns, que leur origine vient de là, et que parauant 
Fol. 27. n'y en auoit esté veu. Reste à par || 1er d'une herbe, 
Or seille, herbe, qu'ils nomment en leur langue Orseille. 

Ceste herbe i est comme une espèce de mousse, 
qui croist à la sommité des hauts et inaccessibles 
rochers, sans aucune terre, et y en a grande abondance. 
Pour la cueillir ils attachent quelques cordes au 



1 L'orseille (Lichen roccella) croît en abondance au cap Vert 
et surtout aux Canaries. C'est une sorte de lichen^ dont on se 
sert dans la teinture. Elle donne, après avoir été macérée quel- 
que temps dans l'urine, une belle couleur pourprée. On a cru 
que les Phéniciens avaient employé l'orseille. Ils venaient la 
chercher dans les îles de l'Atlantique qu'on nommait Purpu- 
rarias, La pourpre que nous cherchons dans un murex n'était 
peut-être que le lichen roccella. C'est seulement à partir de 
1730 que l'orseille du cap Vert fut régulièrement exploitée, et, 
à partir de 1790,- pour le compte du gouvernement. 



- 69 - 

sommet de ces montagnes et rochers, puis montent 
à mont par le bout d'embas de la corde, et grattans le 
rocher auec certains instruments la font tomber, 
comme voyez faire un ramoneur de cheminée : 
laquele ils reseruent et descendent en bas par une 
corde auec corbeilles, ou autres vaisseaux. L'émo- 
lument et usage de ceste herbe est qu'ils l'appliquent 
à faire teintures, comme nous auons dit par cy deuant 
en quelque passage i. 



>l? ?rt »1^. ?gi t1? ?ft ^? ?ri 1^? 'gr, ^^ ?rt >i ^ ?rt 



CHAPITRE XV. 



De Visle de Feu. 



'ntre autres singularités, ie n'ay voulu omettre 
l'isle de Feu, 2 ainsi appellée, pourtant que IskdeFeu,d 
continuellement elle iette une flambe de feu, pourquoy 
telle, que si les anciens en eussent eu aucune 

1 Chap. v. P. 25. 

2 C'est l'île do Fogo, surmontée par un volcan de 2,790 mètres 
d'élévation. Ce volcan ne paraît pas avoir eu d'éruptions violentes 
avant 1680. Depuis le milieu jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, 
les commotions volcaniques devinrent de plus en plus fréquentes. 
Celles de 1785 et 1799 furent très-redoutables. 




atnst nommée. 



— 10 ~ 

cognoissance, ils l'eussent mise entre les autres choses, 
qu'ils ont escrit par quelque miracle et singularité, 
aussi bien que la montagne de Vésuve, et la montagne 
d'Etna, desquelles pour vray en recitent merueilles. 
Quant à Etna en Sicile, elle a ietté le feu quelques 
fois auec un bruit merueilleux, comme au temps de 
M. yEmile et T. Flamin comme escrit Orose. Ce que 
conferment plusieurs autres historiographes, comme 
Strabon, qui afferme l'auoir veùe et diligemment 
considérée. Qui me fait croire, qu'il en soit quelque 
chose, mesme pour le regard des personnages, qui 
en ont parlé : aussi elles ne sont si elongnées de nous, 
qu'il ne soit bien possible de faire epreuue auecques 
l'œil, tesmoing le plus fidèle, de ce qu'en trouuês 
aux histoires. le scay bien que quelcun d'entre noz 
modernes escriuains, a voulu dire que l'une des 
Canaries i iette perpétuellement du feu, mais qu'il se 
garde bien de prendre celle dont nous parlons, pour 
l'autre. Aristote au liure des Merueilles parle d'une 
isle découuerte par les Carthaginois, non habitée, 
laquelle ietoit comme flambeaux de feu, venat de 
matières sulfureuses, outre plusieurs autres choses 
admirables. Toutesfois ne sçauroys iuger qu'il ayt 
entendu de la nostre, encore moins du mont Etna, 

Montagne de car il estoit cogneu deuant le règne des Carthaginois. 

" "Pussole. Quant à la montagne de Pussole 2 elle est située en 



1 On a vu plus haut (§ vi) qu'une des Canaries est effecti- 
vement formée par un volcan. 

2 Sur la montagne de PouzzoUes^ consulter Strabon. Liv. v. 
§ 4-6. 



— 71 — 

terre ferme : et si aucun vouloit dire autrement, ie 
rri'en rapporte : de ma part ie n'ay trouué, que iamais 
ayt esté congnue, que depuis mil cinq cens trente, en 
ceste part de Ponent, auec autres tant loingtaines, que 
prochaines, et terre continente. Il y a bien une autre 
montagne en Hirlande, nommée Hecla, i laquelle par 
certains têps iette pierres sulfureuses, tellemêt que la 
terre demeure inutile cinq ou six lieues à l'entour 
pour les cendres de soulfre dont elle est couuerte. 
Ceste isle dont nous parlons, côtient enuirô sept 
lieues de circuit : nômée à bonne raison isle de feu, 
car la montagne ayant de circuit six cens septate neuf 
pas, et de hauteur mil cinquante cinq brassées ou 
enuiron, iette continuellement par le sommet une 
flâbe, que l'on voit de trente ou quarante Heues sur 
la mer, beau |j coup plus clerement la nuyt que le iour, Fol. 28. 
pour ce qu'en bonne philosophie la plus grande lu- 
mière anneantist la moindre. Ce que donne quelque 
terreur aux nauigans, qui ne l'ont congneûe aupa- 
rauant. Ceste flambe est accompagnée de ie ne sçay 
quelle mauuaise odeur resentant aucunement le 
soulfre, qu'est argument qu'au ventre de ceste 
montagne y a quelque mine de soulfre. Parquoy l'on 
ne doit trouuer telles manières de feu estranges, 
attendu que ce sont choses naturelles, ainsi que 
tesmoignent les philosophes : c'est que ces lieux sont 
pleins de soulfre et autres minéraux fort chaux, des- 



I Intéressante description du mont Hécla dans le Tour du 
Monde, no 453. N. Nougaret. Voyage dans l'intérieur de l'Islande. 
Cf. La Peyrère. Relation de l'Islande. 



— 72 — 

quels se resoult une vapeur chaude et seiche semblable 
à feu. Ce qui ne se peut faire sans air. Parquoy nous 
apparoissent hors la terre par le premier soupirail 
trouué, et quand elles sont agitées de l'air. Aussi de 
là sortent les eaux naturellement chaudes, seiches, 
quelques fois adstringêtes, côme les fontaines et beins 
en Allemagne et ItaHe. Dauantage en Esclauonie près 
Apollonia i se trouue une fontaine sortant d'un roc, 
ou l'on voit sourdre une flamme de feu, dont toutes 
les eaux prochaines sont comme bouillantes. Ce lieu 
donc est habité de Portugais, ainsi que plusieurs autres 
par delà. Et tout ainsi que l'ardeur de ceste montagne 
n'empesche la fertilité de la terre, qui produit plu- 
sieurs espèces de bons fruits, où est une grande tem- 
pérature de l'air, viues sources et belles fonteines : 
aussi, la mer qui l'enuironne, n'esteint ceste véhé- 
mente chaleur, comme recite Pline 2 de la Chimère 
tousiours ardente, qui s'esteint par terre ou foin iettez 
dessus, et est allumée par eau. 



I StRABON. XVI, 2. 

^ Pline. H. N. 11. 108. In Commagenes urbe Samosatis stag- 
num est emittens limum flagrantem, quum quid attigit solidi, 
adhaeret : praeterea tacta sequitur fugientes... Aquis etiam accen- 
ditur. Terra tantum restingui docuere expérimenta. 



rM^f1VV1^4S?^?^^^1^^1^^^ . 



CHAPITRE XVI. 



De l'Ethiopie. 




OMBiEN que plusieurs Cosmographes ont suf- 
fisamment descrit le païs d'Ethiopie, mesme 
entre les modernes, ceux qui ont recentemêt 
fait plusieurs belles nauigatiôs par ceste coste d'Afri- 
que, en plusieurs et loingtaines contrées : toutesfois 
cela n'empeschera, que selon la portée de mon petit 
esprit, ie n'escriue aucunes singularités obseruées en 
nauigeant par ceste mesme coste en la grande Amé- 
rique. Or l'Ethiopie est de telle estendue, qu'elle 
porte et en Asie et en Afrique, et pour ce Ion la 
deuise en deux. Celle qui est en Afrique, auiourd'huy 
est appellée Inde terminée au Leuant de la mer 
Rouge, et au Septentrion || de l'Egypte et Afrique, vers 
le midy du fleuue Nigritis, que nous auons dit estre 
appelle Senegua i : au Ponent elle a l'Afrique inté- 
rieure, qui va iusques aux riuages de l'Océan. Et 
ainsi a esté appelée du nom d'Ethiops, fils de Vulcain, 



Estendue de 
V Ethiopie. 



Fol. 29. 

Senegua, fl. 

anciènement 

Nigritis. 



I Le Sénégal et le Niger étaient confondus par les cartographes 
du XVIe siècle. Voir les cartes d'Ortelius où les deux fleuves 
n'en forment qu'un seul. 



— 74 — 

laquelle a eu auparauant plusieurs autres noms : vers 
Foccident montagneuse, peu habitée au Leuant, et 
areneuse au millieu, mesme tirant à la mer Atlâtique. 
Les autres la descriuent ainsi : il y a deux Ethio- 
pies, l'une est soubs l'Egypte, région ample et riche, 
et en icelle est Meroè, isle tresgrande entre celles du 
Nil : et d'icelle tirant vers l'Oriêt règne le Preste-Ia. 
L'autre n'est encore tant congneûe ne decouuerte, 
tant elle est grade, sinô auprès des riuages. Les autres 
la diuisent autremêt, c'est asçauoir l'une part estre en 
Asie, et l'autre en Afrique, que Ion appelle auiour- 
d'huy les Indes de Leuant, enuironnée de la mer 
Rouge en Barbarie, vers Septentrion au pais de Libye, 
et Egypte. Geste contrée est fort môtagneuse, dont 
les principales môtagnes sont celles de Bed i, lone, 
Bardite, Mescha, Lipha. Quelques uns ont escrit les 
premiers Ethiopiens et Egyptiens auoir esté entre 
tous les plus rudes et ignorans, menans une vie fort 
agreste, tout ainsi que bestes brutes : sans logis 
aresté, ains se reposans où la nuyt les prenoit, pis que 
ne font auiourd'huy les Masouites. Depuis l'equinoc- 
tial vers l'Antarctique, y a une grande côtrée d'Ethio- 
pes, qui nourrit de grands Elephans, Tigres, Rhino- 
cerons. Elle a une autre région portant cinnamome, 
Royaume entre les bras du Nil. Le royaume d'Ettabech 2 deçà 
d'Ettahech. et delà le Nil, est habité de Chrestiens. Les autres 



1 On ne retrouve plus aujourd'hui ces noms de monta- 
gnes. 

2 C'est l'Abyssinie, dont le nom indigène est en effet Habescb, 
qui ressemble singulièrement à FAtahech. 



~ 75 — 

sont appeliez Ichthyophages i, ne viuants seulemèt Ichthyopha^es. 
que de poisson, rendus autresfois soubs l'obéissance 
du grand Alexandre. Les Anthropophages sont auprès 
des mots de la Lune : et le reste tirant de là iusques 
au Capricorne, et retournant vers le cap de Bonne 
Espérance est habité de plusieurs diuers peuples, ayans 
diuerses formes et monstrueuses 2. On les estime 
toutesfois auoir esté les premiers néz au monde, aussi 
les premiers qui ont inuenté la religion et cerimonies : 
et pour ce n'estre estrangers en leur païs, ne venans 
d'ailleurs, n' auoir aussi oncques enduré le ioug de 
seruitude, ains auoir tousiours vescu en liberté. C'est 
chose merueilleuse de l'honneur et amitié qu'ils por- 
tent à leur Roy. Que s'il auient que le Roy soit mu- 
tilé en aucune partie de son corps, ses subiets 3 spe- 



I Les Ichtyophages dont parle Thcvet n'étaient pas Africains. 
Ils habitaient les rivages actuels du Béloutchistan. Ils furent en 
effet soumis par Alexandre. Voir Arrien. Périple de Néarque et 
Anàbase. vi. 28. 

^ Ces prétendues monstruosités, qu'enregistrèrent avec tant 
de soin les géographes de l'antiquité, n'ont jamais existé. Voir 
Tylor. La Civilisation primitive. § x. On prête un sens nouveau 
et extravagant aux descriptions de tribus étranges faites avec 
une entière bonne foi, quand elles arrivent à la connaissance de 
personnes qui ne sont pas au courant des faits originels. Pour 
n'en citer qu'un exemple, les hommes à oreilles énormes dont 
parlent les anciens (Pline, iv. 27. — Mêla. m. 6.) existent 
réellement, mais on a exagéré ce qui chez ces peuplades n'était 
qu'une perversion du goût. 

3 Parfois même les nègres se tuent quand meurt leur roi. 
Voir les abominables funérailles des rois du Dahomey décrites 
par BoRGHERO. Annales de la propagation de la foi. (1862.) 



- 7é - 



Antytiè des 

Anthropophages 

enuers leur 

Roy. 



Meroë ville 

capitale 

d'Ethiopie, 

anciennemèt 

Saba. 



Fol. 30. 



cialement domestiques, se mutilent en ceste mesme 
partie, estimans estre chose impertinente de demeurer 
saints et entiers, et le Roy estre offensé. La plus 
grand part de ce peuple est tout nud pour l'ardeur 
excessiue du soleil : aucuns couurent leurs parties 
honteuses de quelques peaux : les autres la moitié du 
corps, et les autres le corps entier. Meroë i est capi- 
tale ville d'Ethiopie, laquelle estoit anciennement ap- 
pellée Saba, et depuis par Cambyses Meroë. Il y a 
diuersité de religion. Aucuns sont idolâtres, comme 
nous dirons cy après : les autres adorent le Soleil 
leuant, mais ils dépitent l'Occident. Ce païs abonde 
en miracles, il nourrit vers l'Inde de très grands ani- 
maux comme grands chiens, elephàs, rhinocerons 
d'admirable grandeur, dragons, basilics, et autres : 
d'auantage des arbres si hauts, qu'il n'y a flesche, ne 
arc, qui en puisse attaindre la sommité, et plusieurs 
autres choses admirables, comme aussi Pline 2 recite 
au liure dixseptiesme, chapitre second de son Histoire 
na 11 turelle. Ils usent coustumierement de mil et orge, 
desquels aussi ils font quelque bruuage : et ont peu 
d'autres fruits et arbres , hormis quelques grands 
palmes. Ils ont quantité de pierres précieuses en au- 
cun Ueu plus qu'en l'autre. Il ne sera encores, ce me 
semble, hors de propos de dire ce peuple estre noir 
selon que la chaleur y est plus ou moins véhémente, 



r Hérodote, il 29. 

2 Mauvaise indication de Thevet. Le vrai passage est au livre 
VII. § 2 : Arbores tantae proceritatis traduntur, ut sagittis 
superjaci nequeant. 



77 



et que icelle couleur prouient d'adustion superficielle 
causée de la chaleur du Soleil, qui est cause aussi 
qu'ils sont fort timides. La chaleur de l'air ainsi vio- 
lente tire dehors la chaleur naturelle du cueur et autres 
parties internes : pourquoy ils demeurent froids au 
dedans, destituez de la chaleur naturelle et bruslezpar 
dehors seulement : ainsi que nous voyons en autres 
choses adustes et bruslées. L'action de chaleur en 
quelque obiect que ce soit, n'est autre chose que reso- 
lution et dissipation des elemens, quad elle perseuere, 
et est violente : de manière, que les elemens plus 
subtilz consumez, ne reste que la partie terrestre re- 
tenant couleur et consistence de terre, comme nous 
voyons la cendre et bois bruslé. Donques à la peau 
de ce peuple ainsi bruslé ne reste que la partie ter- 
restre de l'humeur, les autres estans dissipées, qui 
leur cause ceste couleur. Ils sont, comme i'ay dit, 
timides, pour la frigidité interne, car hardiesse ne 
prouient que d'une véhémente chaleur du cueur : qui 
fait que les Gaulois, et autres peuples approchans de 
Septentrion, au contraire froids par dehors pour l'in- 
temperature de l'air, sont chauds merueilleusement au 
dedans, et pourtant estre hardis, courageux, et pleins 
d'audace. 

Pourquoy ces Noirs ont le poil crespe, dents blan- 
ches, grosses leures, les iambes obUques, les femmes 
incontinentes, et plusieurs autres vices, qui seroit trop 
long à disputer, parquoy ie laisseray cela aux philo- 
sophes, craignant aussi d'outrepasser noz limites. Ve- 
nons donc à nostre propos. Ces Ethiopes et Indiens i 

I Lire sur les pratiques magiques des griots ou féticheurs du 



Tourquoy les 
Ethiopiens 

et autres sont 

de couleur 

noire. 



Indiens 
et Ethiopiens 
usent de magie. 



-78 - 

usent de magie, pour ce qu'ils ont plusieurs herbes et 
autres choses propres à tel exercice. Et est certaî qu'il 
y a quelque sympathie es choses et antipathie occulte, 
qui ne se peut cognoistre que par longue expérience. 
Et pour ce que nous costoyames une contrée assez 
auant dans ce païs nommé Guinée, l'en ay bien voulu 
escrire particulièrement. 



id^»*^/^ 



CHAPITRE XVII. 



De la Guinée. 




PRES s'estre refreschis au cap Verd, fut 

question de passer outre, ayans vent de 

Nordest merueilleusemêt fauorable pour 

nous conduire droit soubs la ligne Equinoctiale 

laquelle dénions passer : mais estans parvenuz à la 

juinée, partie hauteur de la Guinée, située en Ethiopie, le vent 

de la basse gg trouva tout contraire, pour ce qu'en ceste région 

^opie. Yq^ vents sont fort inconstans, accompagnez le plus 



Gabon les curieux détails donnés par le docteur Du Bellay 
{Tour du Monde, no 306.) 



— 79 — 

souuent de pluies, orages, et tonrierres, tellement que 

la nauigation de ce costé est dangereuse. Or le 

quatorzième de septembre arriuasmes en ce païs de 

Guinée, sus le riuage de l'Océan, mais asses avant en 

terre, habitée d'un peuple fort estrange, pour leur 

idolatrieetsuperstition ténébreuse et ignorante. Avant 11 Fol. 31. 

que ceste contrée fust découuerte, et le peuple y 

habitant congnu, on estimoit qu'ils avoyent mesme 

religion et façon de viure, que les habitans de la haute HahMs de la 

Ethiopie ou de Senegua : mais il s'est trouué tout Guinéeiusques 

l'opposite. Car tous ceux qui habitent depuis iceluy ^« ^^^ ^^ 

Senegua : iusques au cap de bonne espérance sont Esbtrance 

tous I idolâtres sans cognoissance de Dieu, ne de sa loy. tous idolâtres. 

Et tant est aueuglé ce pauure peuple, que la première 

chose qui se rencontre au matin, soit oyseau, serpent, 

ou autre animal domestique ou saunage^ ils le prennent 

pour tout le iour, le portans auec soy à leurs négoces, 

comme un Dieu protecteur de leur entreprise : comme 

s'ils vont en pescherie auec leurs petites barquettes 

d'écorce de quelque boys, le mettrent à l'un des bouts 

bien enveloppé de quelques fueilles, ayans opinion 

que pour tout le iour leur amènera bonne encontre, 

soit en eau ou terre, et les preseruera de tout infortune. 

Ils croyent pour le moins en Dieu, allegans estre là 

sus immortel, mais incongneu, pour ce qu'il ne se 

donne à cognoistre à eux sensiblement. Laquelle erreur 

n'est en rien différente à celles des gentils du temps 

passé, qui adoroyent diuers Dieux, soubs images et 

I Thevet. Cosmographie universelle. Liv. ni. § 11. Du royaume 
de Senega. 



— 8o — 

-simulachres. Chose digne d'estre recitée de ces 
r/iS^''^ pauvres Barbares lesquels ayment mieux adorer 
s choses corruptibles, qu'estre reputez estre sans Dieu. 
Diodore i Sicilien recite que les Ethiopes, ont eu les 
premiers cognoissance des Dieux immortels, auxquels 
commencerêt à vouer et sacrifier hosties. Ce que le 
poëte Homère 2 voulant signifier en son Iliade, 
introduit lupiter auec quelques autres Dieux, auoir 
passé en Ethiopie, tant pour les sacrifices qui se 
faisoient à leur honneur, que pour l'aménité et dou- 
ceur du païs. Vous auez semblable chose de Castor et 
Pollux : lesquels sur la mer allas auec l'exercite des 
Grecs contre Troye, s'euanouyrent en l'air, et oncques 
Castor et plus ne'fiirent veuz. Qui donna opinion aux autres 

Tolluxnommei ^^g penser, qu'ils avoient esté rauis, et mis entre les 
clefcs cstotllcs 1 • 
de la mer ^^^^^"^ marines. Aussi plusieurs les appellent cleres 

estoilles de la mer. Ledit peuple n'a temples, ne 

Soeurs et Eglises, ne autres Heux dédiez à sacrifices ou oraisons. 

façon de viure Outre cela ils sont encore plus meschants sans com- 

de ceux de la paraison que ceux de la barbarie et de l'Arabie : 

tellemèt que les estragers n'oseroyent aborder, ne 

mettre pied à terre en leurs païs, sinon par ostages : 

autrement les saccageroyêt comme esclaves. Ceste 

canaille la plus part va toute nue, combien que 

quelques uns^ depuis que leur païs a esté un peu 

fréquenté, se sont accoutumez à porter quelque 



2 Diodore de Sicile, m. 2. «tacrt 8e Trap'aÙxotç upcoxoiç xa- 
TaSei^O^vat Ô£oùç riixav xal ôuaiaç ETrtxeXeTv xai TroaTràç xat Travr,- 
Yupeiç xal raXXa 81' wv àv6pw7îoi to OsTov tijji.oj'T'.. 

2 Homère. Iliade, i. v. 423-424. 



— 8i — 

camisole de ionc ou cottô, qui leur sont portées 
d'ailleurs. Ils ne font si grande traffique de bestial 
qu'en la Barbarie. Il y a peu de fruits, pour les sic- 
citez et excessiues chaleurs : car ceste région est en 
la zone torride. Ils viuent fort long aage, et ne se 
monstrent caduques tellement qu'un homme de cent 
ans, ne sera estimé de quarante. Toutesfois ils viuent 
de chairs de bestes saunages, sans estres cuittes ne 
bien préparées. Ils ont aussi quelque poisson, ouitres 
en grande abondance, larges de plus d'un grand demy 
pied, mais plus dangereuses à manger, que tout 
autre poisson. Elles rendent du ius semblable au laict : 
toutesfois les habitas du pais en mangent sans dan- 
ger : et usent tant d'eau douce que salée. Ils font 
guerre coustumierement contre autres nations : leurs 
armes sont arcs et flesches, comme aux autres Ethio- 
pes et Africains. Les femmes de ce païs s'exercent à 
la guerre, ne plus ne moins que les hommes. Et si 
portent la pluspart une large boucle de fin or i, ou 
autre métal aux oreilles, leures, et pareillement aux 
bras. Les eaux de ce païs sont fort dangereuses, et est 
aussi l'air insalubre : pour ce à mon aduis, que ce La Guinée 
vent du midy chaud et humide y est fort familier, '"^^ ^^^^^• 
subiet à toute putréfaction : ce que nous expérimen- 
terons encore bien par deçà. Et pource ceux qui de ce 
païs ou autre mieux tempéré, vont à la Guinée, n'y 



ï L'usage s*est perpétué : Voir dans les Croisières à la côte 
d'Afrique par l'amiral Fleuriot de Langle. (Tour du Mofide. 
no 676) le portrait de la favorite. 

6 



82 



Maniguette, 

fruit fort 

requis entre 

les espiceries. 



peuuent faire long séiour i, sans encourir maladie. 
Ce que aussi nous est aduenu, car plusieurs de nostre 
compagnée en moururent, les autres demeurèrent 
long espace de temps fort malades, et à grade diffi- 
culté se peurent sauuer : qui fut cause que n'y seiour- 
nasmes pas longuemèt. le ne veux omettre, qu'en 
la Guinée, le fruit le plus fréquent, et dont se chargent 
les nauires des païs estranges, est la Maniguette 2, 
tresbonne et fort requise sur toutes les autres espi- 
ceries : aussi les Portugais en font grande traffique. 
Ce fruit vient parmy les champs de la forme d'un 
oignon, ce que volontiers nous eussions représenté 
par figure pour le côtentemêt d'un chacun, si la com- 
modité l'eut permis. Car nous nous sommes arrestez 
au plus nécessaire. L'autre qui vient de Calicut et 
des Moluques n'est tant estimé de beaucoup. Ce 
peuple de Guinée traffique auec quelques autres Bar- 
bares voisins, d'or, et de sel d'une façon fort estrange. 
Il y a certains lieux ordonnez entre eux, où chacun 
de sa part porte sa marchandise, ceux de la Guinée 
le sel, et les autres l'or fondu en masse 3. Et sans 



1 On sait que les Européens ne s'acclimatent pas dans ces 
régions. Presque tous ceux de nos marins qui résident au Gabon 
tombent malades. Nos négociants ne peuvent y séjourner. 

2 Nos navigateurs du XVe siècle donnaient à cette épice le 
nom de Maîaguette. Voir Villaut de Bellefonds. Relation des 
costes d'Afrique. La côte de Guinée avait été nommée par nos 
négociants Dieppois la Coste de Maîaguette. 

3 Ces transactions singulières étaient déjà en usage au temps 
d'Hérodote. Voir le chapitre cxci du livre iv, relatif au com- 
merce des Carthaginois avec les peuples de l'intérieur de la 
Lybie. « Ils débarquent leur cargaison, la rangent sur la plage, 



-85 - 

autrement communiquer ensemble, pour la défiance 
qu'ils ont les uns des autres, comme les Turcs et 
Arabes et quelques saunages de l'Amérique auec leurs 
voisins, laissent au lieu dénommé le sel et or, porté 
là de chacune part. Cela fait se transporteront au lieu 
ces Ethiopes de la Guinée, où s'ils trouuent de l'or 
suffisamment pour leur sel, ils le prennent et empor- 
tent, sinon ils le laissent. Ce que voyans les autres, 
c'est asçauoir leur or ne satisffaire, y en adiousteront 
iusques à tant que ce soit assez, puis chacun emporte 
ce qui lui appartient. Entendez dauantage que ces 
noirs de deçà, sont mieux appris et plus civils que les 
autres, pour la communication qu'ils ont auec plu- 
sieurs marchans qui vont traffiquer par delà : aussi 
allèchent les autres à traffiquer de leur or, par quel- 
ques menues hardes, comme petites camizoles et 
habillemens de vil pris, petits cousteaux et autres 
menues hardes et || ferrailles. Aussi traffiquent les Por- Fol. 33. 
tugais I auec les Mores de la Guinée, outre les autres Trafique 
choses d'iuoires, que nous appelions dents d'Elephas 



remontent sur leur navire et font une grande fumée. Les habi- 
tants, à l'aspect de la fumée, se rendent auprès de la mer, et, 
pour prix des marchandises, ils déposent de l'or, puis ils se 
retirent au loin. Les Carthaginois reviennent, examinent, et, si 
For leur semble l'équivalent des marchandises, ils l'emportent 
et s'en vont. S'il n'y en a pas assez, ils retournent à leur navire, 
et restent en place. Les naturels approchent et ajoutent de l'or, 
jusqu'à ce qu'ils les aient satisfaits. » — Cf. Léry. § 15. 

I Les Français et surtout les Dieppois, se livraient également 
à ce commerce. Voir Yitet. Histoire de Dieppe. — Estancelin. 
Navigations âcs Normands. 



d'iuoire. 



84- 



et m'a recité un entre les autres, que pour une fois 

ont chargé douze mil de ces dents, entre lesquelles 

s'en est trouué une de merueilleuse grandeur, du pois 

de cent Hures. Car ainsi que nous auôs dit, le païs 

d'Ethiopie nourrit elephâs, lesquels ils prennent à la 

chasse, côme nous ferions icy les sangliers, auec 

quelque autre petite astuce et méthode, ainsi en ma- 

gent ils la chair. Laquelle plusieurs ont affermé estre 

très bône : ce que i'aime mieux croire, qu'ê faire 

autremèt l'essay ou en disputer plus longuement. 

le ne m'arresteray en cest endroit à descrire les 

vertus et proprietez de cest animal le plus docile 

et approchât de la raisô humaine, que nul autre, 

, veu que cest animal a esté tàt célébré par les Anciês, 
approchant de ^ , ^ -^ i 

îa raison ^^ encores par ceux de nostre teps, et attendu que 

Pline I, Aristote, et plusieurs autres en ont suffisam- 
mêt traité, et de sa chair, laquelle on dit estre médi- 
camenteuse, et propre contre la lèpre, prise par la 
bouche ou appUquée par dehors en poudre : les dents 
que nous appelions iuoyre, conforter le cueur et l'es- 
tomach, aider aussi de toute sa substance le part au 
ventre de la mère. le ne veux donc reciter ce qu'ils en 
ont escript, comme ce n'est nostre principal subiect, 
aussi me sembleroit trop elongner du propos encom- 
mencé. Toutesfois ie ne laisseray à dire ce que l'en 
ay veu. Que si de cas fortuit ils en prennent quel- 
ques petis, ils les nourrissent, leurs apprenans mil 
petites gentillesses : car cest animal est fort docile, 
et de bon entendement. 



Eléphant 
animal 



humaine. 



I Pline. Histoire naturelle, viii. i-xi. 
malibus. m. Passim. 



Aristote. De ani- 




CHAPITRE XVm. 



De la ligne Equinoctiale, et isles de 
Saint Homer, 



Iaissans donc ceste partie de Guinée à sçnestre, 
après y auoir bien peu seiourné, pour l'in- 
fection de l'air^ ainsi qu'auons dit cy deuant, 
il fut question de poursuyure nostre chemin, costoyans 
tousiours iusques à la hauteur du cap de Palmes i , et 
de celui que Ton appelle à trois points, on passe un 
très beau fleuue portât grands vaisseaux, par le moyen 
duquel se mené grand traffique par tout le païs, et 
lequel porte abondance d'or et d'argent, en masse Fhuueportant 
nonmonnoyé. Pourquoy les Portugais se sont acostez ^^'^^^ ^'or et 
et appriuoisez auec les habitans, et ont là basti un d argent. 
fort chasteau, qu'ils ont nommé Castel de mine 2 : Castel de mine. 



1 Aujourd'hui cap Palmas. Ce cap a conservé son nom. Il se 
trouve dans la Guinée anglaise, sur la Côte-d'Or, entre Axim et 
Tacorady. 

2 Castel El Mina fut d'abord découvert et colonisé par nos 
compatriotes, les Dieppois. Ce sont eux qui, les premiers, et cela 
dès 1364, explorèrent la région. En 1383, ils y fondèrent un 
établissement permanent, mais l'abandonnèrent en 141 3, à cause 
des guerres civiles qui désolaient la France et arrêtaient tout 
commerce. Les Portugais les remplacèrent si complètement que 



— 86 -- 

• ■ -, - . 

et non sans cause, car leur or est sans comparaison 
plus fin que celuy de Calicut, ne des Indes Amé- 
riques. Il est par deçà l'Equinoctial enuiron trois de- 
grez et demy. Il' se trouue là une riuiere, qui pro- 
Caniaet uient des montagnes du païs nommé Cania, et une 
Rhegiu autre plus petite nommée Rhegium : lesquelles por- 
tent très bon poisson, au reste crocodiles dangereux, 
ainsi que le Nil et Senega, que l'on dit en prendre 
son origine. L'on voit le sable de ces fleuues resem- 
bler à or puluerisé, les gens du païs chassent aux cro- 
codiles, et en mangent comme de venaison. le ne 
veux oblier, qu'il me fut recité, auoir esté veu près 
Monstre marin Castel de Mine, un môstre marin ayant forme d'home, 
eprme ^^^^ l^ £^^ auoit laissé sur l'arène i. Et fut ouye sem- 
blablement la femelle en retournant auecques le flot, 
crier hautement, et se douloir pour l'absence du 
masle ; qui est chose digne de quelque admiration. 



le souvenir même se perdit de ces expéditions françaises à la 
côte d'Afrique. Draper (TDescription des côtes de Guinée. 1686.), 
D'Elbée (^Journal de mon voyage aux îles dans la côte de Guinée. 
iSji), et surtout Villaut de Bellefonds (^Relation des côtes 
d'Afrique. 1669) sont unanimes à reconnaître que de leur temps 
on retrouvait à Elmina et aux environs des preuves matérielles 
du séjour antérieur des Français dans la région. 

I Landrin. (Monstres marins, dans la Bibliothèque des merveilles.) 
rapporte plusieurs faits analogues. Pline. H. N. ix. 4. : « Tiberio 
principi nuntiavit Olisiponensium legatio ob id missa, visum, 
auditumque in quodam specu concha canentem Tritonem... Et 
Divo Augusto legatus Galliae complures in littore apparere 
exanimes nereidas scripsit. Auctores habeo in equestri ordine 
splendentes visum ab his in Gaditano oceano marinum hominem 
totocorppre absojuta similitudine... » etc. 



87 - 



Description 

de la ligne 

Equinoctiàle. 



Par cela peut-on congnoistre la mer| [produire et nourrir Fol. 34. 
diuersité d^animaux, ainsi comme la terre. Or estans 
paruenus par noz iournées iusques soubs l'Equinoctial, 
n'aurons délibéré de passer outre, sans en escrire 
quelque chose. Geste ligne Equinoctiàle autrement 
cercle Equinoctial, ou Equateur, est une trace ima- 
ginatiue du Soleil par le milieu de Tumuers, lequel 
lors il diuise en deux parties égales, deux fois lannée, 
c'est asçauoir le quatorziesme de septembre i, et 
Tunziesme de mars, et lors le Soleil passe directe- 
ment par le zénith de la terre, et nous laisse ce cercle 
imaginé, parallèle aux tropiques et autres, que Ion 
peut imaginer entre les deux pôles, le soleil allant 
de Leuant en Occident. Il est certain que le Soleil 
va obliquemèt toute l'année par l'Ecliptique au Zo- 
diaque, sinon aux iours dessus nommez, et est direc- 
tement au nadir de ceux qui habitent là. Dauantage 
ils ont droit orizon, sans que l'un des pôles leur soit 
plus eleué que l'autre. Le iour et la nuit leur sont 
égaux, dont il a esté appelé Equinoctial : et selon -O'où a esté 
que le Soleil s'élongne de l'un ou l'autre pôle, il se nommé 
trouue inequalité de iours et nuits, et élévation de ?"^«^^^^^ • 
pôle. Donc le Soleil déclinât peu à peu de ce point 
Equinoctial, va par son zodiaque obUque, presque au 
tropique de Capricorne : et ne passant outre fait le 
solstice d'hyuer : puis retournant passe par ce mesme Solstice d'hyuer, 
Equinoctial, iusques à ce qu'il soit paruenu au signe 



I Par suite de la réforme du calendrier, ces dates aujourd'hui 
ne sont plus exactes. Les équinoxes de septembre et de mars 
sont à la date du 21 et du 23 de ces deux mois. 



Sohtice d'esté. 



Température 
de l'air sous 

la ligne 
Equinoctiàle. 

Isle des Rats. 



Isle de 
S. Homer, ou 
S. Thomas. 



de Cancer, où est le solstice d'esté. Parquoy il fait six 
signes partant de l'Equinoctial à chacun de ces tro- 
piques. Les Anciens ont estimé ceste contrée ou zone 
entre les tropiques, estre inhabitable pour les exces- 
siues chaleurs, ainsi que celles qui sont prochaines 
aux deux pôles, pour estre trop froides. Toutesfois 
depuis quelque temps en ça, ceste zone a esté descou- 
uerte par nauigatiôs, et habitée, pour estre fertile et 
abondante en plusieurs bonnes choses, nonobstant 
les chaleurs : comme les isles de Saint Homer i et 
autres, dont nous parlerons cy après. Aucuns voulans 
soubs cette ligne comparer la froideur de la nuyt, à 
la chaleur du iour, ont pris argument, qu'il y pou- 
uoit, pour ce regard, auoir bône température, outre 
plusieurs autres raisons que ie laisseray pour le pré- 
sent. La chaleur, quand nous y passâmes, ne me 
sembla gueres plus vehemète, qu'elle est icy à la 
Saint lean. Au reste il y a force tonnerres, pluyes et 
tempestes. Et pour ce es isles de S. Homer, comme 
aussi en une autre isle, nommée l'isle des Rats, y a 
autant de verdure qu'il est possible, et n'y a chose 
qui monstre adustion quelconque. Ces isles soubs la 
ligne Equinoctiàle sont marquées en noz cartes ma- 
rines, S. Homer, ou S. Thomas, habitées auiourd'huy 
par les Portugais, combien qu'elles ne soient si fer- 
tiles que quelques autres : vray est qu'il s'y recuille 



I L'île Saint-Homer et l'île des Rats paraissent correspondre 
à l'île Saint-Thomas et aux îlots qui en dépendent (das Cabras, 
Santa-Anna, das Rôlas, Macaco, Gabado, Formoso, Saô Miguel, 
Joanna de Souzo, Coco.) 



- 89 - 

quelque sucre i : mais ils s y tiennèt pour trafiquer 
auec les Barbares, et Ethiopiens : c'est à sçauoir, d'or 
fondu, perles, musc, rhubarbe, casse, bestes, oyseaux, 
et autres choses selon le pais. Aussi sont en ces isles 
les saisons 2 du temps fort inegalles et différentes 
des autres païs : les personnes subiettes beaucoup 
plus à maladies que ceux du Septentrion. Laquelle - - 

différence et inequalitaté vièt du Soleil, lequel nous • 
cômunique ses qualitez par Tair estant entre luy et 
nous. Il passe (comme chacù entend) deux fois l'an- 
née perpendiculairement par là, et lors descrit nostre j^^^^^^ ^^ 
Equinoctial, c'est asçauoir au moys de Mars et de diuers poissos 
Septembre. Enuiron ceste ligne il se trouue telle abon- ^oubs la ligne. 
dance de poissons 3 , de plusieurs et diuer 1 1 ses espèces, Fol- 35- 
que cest chose merueilleuse de les voir sus l'eau, et 

' La culture du sucre était jadis très-florissante à St-Thomas. 
Dès le XVIe siècle, on y comptait plus de quatre-vingts sucre- 
ries, produisant plus de deux millions de kil. de sucre. La canne 
avait été apportée de Madère. Sa culture fut malheureusement 
abandonnée au XVIIe siècle, et n'a pas repris depuis. 

2 On ne connaît dans l'archipel que deux saisons, celle des 
ouragans (das ventanias) d'août à septembre, et celle des pluies 
(das aguas), qui règne de l'équinoxe de septembre aux derniers 
jours de mars. La première est salubre; dans la seconde au con- 
traire, le sol exhaie des miasmes délétères, funestes à la santé 
des habitants et surtout à celles des Européens, qui n'en sont que 
trop souvent les victimes. Voir d'Avezac, Iles de l'Afrique. P. 22 3 . 

5 La mer ambiante, aujourd'hui encore, est tellement féconde 
en poissons de toute sorte que les baies et les criques en sont 
remplies, et qu'une chaloupe montée par six hommes peut en 
quelques heures prendre plusieurs quintaux de poisson. Cette 
pêche n'est pas sans danger à cause d'énormes requins dont la 
voracité ne recule pas devant l'attaque des chaloupes. 



90 



Eau marine 

douce souhs 

VEquinoctial. 



îes ay veu faire si grand bruit autour de noz nauires, 
qu'à bien grande difficulté nous nous pouuions ouyr 
parler l'un l'autre. Que si cela adulent pour la chaleur 
du Soleil, ou pour autre raison, ie m'en rapporte aux 
philosophes. Reste à dire, qu'enuiron nostre Equi- 
noctial, i'ay expérimenté l'eau y estre plus douce, et 
plaisante à boire qu'en autres endroits où elle est fort 
salée, côbien que plusieurs maintiennêt le côtraire, 
estimâts deuoir estre plus salée, d'autàt que plus près 
elle approche de la ligne, où est la chaleur plus véhé- 
mente : attèdu que de là vient l'adustiô et saleure de 
mer : parquoy estre plus douce, celle qui approche 
des pôles. le croirois veritablemèt que depuis Tun et 
l'autre pôle iusques à la ligne aîsi que l'air n'est cga- 
lemèt tèperé, n'estre aussi l'eau tempérée : mais 
soubs la ligne la température de l'eau suyure la 
bonne tèperature de l'air. Parquoy y a quelque raison 
que l'eau en cest endroit ne soit tant salée comme 
autre part. Geste ligne passée commençasmes à trou- 
uer de plus en plus la mer calme et paisible, tirants 
vers le cap de Bonne Espérance. 




hommes. 



CHAPITRE XIX. 



Que non seulement tout ce qui est souhs la ligne 
est habitable, mais aussi tout le mode est habité, 
cotre V opinion des anciens. 



Ion voit euidemment combien est grande la Grande cupidité 
curiosité des hommes, soit pour appétit de de sçauoîr 
cognoistre toutes choses, on pour acquérir ^^^^^^^^^^ 
possessions, et euiter oysiueté, qu'ils se sont hazardez 
(comme dit le Sage, et après luy le poëte Horace en 
ses epistres) à tous dàgers et trauaux, pour fina- 
blement pauureté eslongnée, mener une vie plus 
tranquille, sans ennuy ou fascherie. Toutesfois il 
leur pouuoit estre assez de sçauoir et entendre que 
le souuerain ouurier a basti de sa propre main cest 
uniuers de forme toute ronde, de manière que Teau 
a esté séparée de la terre, à fin que plus commodemêt 
chacun habitast en son propre élément, ou pour le 
moins en celuy duquel plus il participeroit : toutes- 
fois non contens de ce ils ont voulu sçauoir, s'il es- 
toit de toutes pars habité. Neantmoins pour telle re- 
cherche et diligence, ie les estime de ma part autant 
et plus louables, que les modernes escriuains et naui- 
gateurs, pour nous auoir fait si belle ouuerture de 



— 92 — 

telles choses, lesquelles autrement à grand peine en 
toute nostre vie eussions peu si biè comprendre, 
Opiniôs de tant s'en faut que les eussions peu exécuter. Thaïes, 
plusieurs pythagoras, Aristote, et plusieurs autres tant Grecs 
tout k mode ^^^ Latins, ont dit, qu'il n'estoit possible toutes les 
est habitahîe. Parties du monde estre habitées i : l'une pour la trop 
grande et insupportable chaleur, les autres pour la 
grande et véhémente froidure. Les autres Autheurs 
diuisans le monde en deux parties, appellées Hémis- 
phères, l'une desquelles disent ne pouuoir aucune- 
ment estre habitée : mais l'autre en laquelle nous 



I Sur l'inhabitabilité des zones, autres que la zone tempérée, 
les cosmographes de l'amiquité furent à peu près unanimes. 
Voir Pline. H. N. i. 6i. — ii. 68. — vi. 36. — Hygin. i. 8. 
— Macrobe. II. 5. — Ptolémée. VI. 16. C'est surtout au moyen- 
âge que s'accrédita cette singulière erreur. Cf. Lactance. 
Instit. Div. m. 24. — S^-Augustin. Cité de Dieu. xvi. 9. — 
St-BASiLE. Ad Psal. xlvii. 2. P. 201. — St-GRÉGOiRE de Na- 

ZIANZE, St-AMBROISE, S^-JeAN ChRYSOSTOME, St-CÉSAIRE, PrO- 

coPE DE Gaza et Diodore de Tarse, cités par Letronne. 
Opinions cosmographiques des pères de VEglise. {Revue des deux 
Mondes. 1834.) La zôné torride surtout semblait inhabitable. 
Dès le Ve siècle, Orose, Philostorge et Moïse de Khoren, au 
Vie le grammairien Jean Philoponus, et, dans les siècles sui- 
vants, Grégoire de Tours, Bède le Vénérable, Honoré 
d'Autun, l'abbesse Herrade de Landsberg affirmaient que les 
chaleurs excessives de cette partie de l'univers interdisaient à 
l'homme d'y séjourner. Au XlIJe siècle, Nicéphore Blemmydas 
et les représentants les plus autorisés de la science, Vincent de 
Beauvais lui-même; au XlVe, Brunetto Latini, Dante, 
Oresme, Mandeville et Boccace, renouvelaient encore ces 
vieilles théories. Voir Santarem. Cosmographie et cartographie du 
moyen~âge. i. 310. ' 



— 93 — 

sommes, nécessairement estre habitable. Et ainsi des 
cinq parties du monde ils en ostent trois, de sorte 
que selon leur opiniô n'en resteroit que deux, qui 
fussent habitables. Et pour le donner mieux à entendre 
à un chacun (combien que ie n'estime point que les 
sçauants l'ignorent) i'expliqueray cecy plus à plein et .^^^sfuelles 
plus apertemêt. Voulans donc prouuer que la plus estmesuréîe 
grande partie de la terre est inhabitable, ils supposent mode. 
auoir cinq zones en tout le monde, par lesquelles ils || Fol. 36. 
veulent mesurer et côpasser toute la terre : et des- 
quelles deux sont froides, deux tempérées, et l'autre 
chaude. Et si vous voulez sçauoir comment ils collo- 
quent ces cinq zones, exposez vostre main senestre 
au soleil leuant, les doigts estendus et séparez l'un de 
l'autre (et par ceste méthode l'enseignoit aussi Pro- 
bus Grâmaticus), puis quand vous aurez regardé le 
soleil par les intervalles de voz doigts, fleschissez les :, ,, ., 
et courbez un chacun en forme d'un cercle. Par le 
pouce vous entendrez la zone froide, qui est au Nort, Zone froide. 
laquelle pour l'excessiue froidure (comme ils affer- 
ment) est inhabitable. Toutesfois l'experièce nous a 
monstre depuis quelque temps toutes ces parties 
iusques bien près de nostre pôle, mesme outre le paral- 
lèle Arctique, ioignant les Hyperborées, comme Sca- 
uie, Dace, Suece, Gottie, Noruegie, Dànemarc, Thyle, 
Liuonie, Pilappe, Pruse, Rusie, ou Ruthenie, où il 
n'y a que glace et froidure perpétuelle, i estre neant- 



i On le savait bien avant Thevet : Voir Keraglio. De la 
connaissance que les anciens ont eue du nord de V Europe. Acad. des 
Inscrip. XLV. 26-57. ~ Lel^wel. Pythéas de Marseille. — 



94 



moins habitée d'un peuple fort rude, félon et sauuage. 
Ce que ie croy encores plus par le témoignage de 
Môsieur de Câbray i natif de Bourges, ambassadeur 
pour le Roy en ces païs de Septentrion, Pologne, 
Hongrie et Transsiluanie, qui m'en a fidèlement com- 
muniqué la vérité, homme au surplus pour son eru- 

V dition, et cognoissance des langues, digne de tel 

maistre et de telle entreprise. Parquoy sont excusables 

- ' •''''- les Anciens, et non du tout croyables, ayans parlé 

par coniecture, et non par expérience. Retournons 

Zone tëperée. aux autres zones. L'autre doigt dénote la zone tem- 
pérée, laquelle est habitable, et se peut estendre ius- 
ques au tropique du Cancre : comble qu'en approchant 
elle soit plus chaude que tempérée, comme celle qui 
est iustement au milieu, c'est asçauoir entre ce tro- 
pique et le pôle. Le troisiesme doigt nous représente 

Zone torride. la zone située entre les deux tropiques, appellée tor- 
ride, pour l'excessiue ardeur du soleil, qui par manière 
de parler la rostit et brusle toute, pourtant a esté 
estimée inhabitable. Le quatriesm.e doigt est l'autre 
zone tempérée des Antipodes, moyêne entre le tropique 
du Capricorne et l'autre pôle, laquelle est habitable. 
Le cinquiesme qui est le petit doigt, signifie l'autre 
zone froide, qu'ils ont pareillemèt estimée inhabitable, 



Autre ^one 
tempérée. 

Autre xpne 
froide. 



WiBERG. Relations des Grecs et des Romains dans le Nord. {Rame 
archéologique. Mai 1866.) 

I Jacques de Cambray, chargé à diverses reprises de missions 
importantes, avait déjà représenté la France à Constantinople 
en 1 546. Voir Charrière. Négociations de la France d.ans le Jjvant. 
I. 622, 651, etc. 



— 95 — 

pour mesme raison que celle du pôle opposite de 
laquelle on peut autant dire, comme auons dit du 
Septentrion, car il y a semblable raison des deux. 
Apres donc auoir congneu ceste règle et exemple, 
facilement Ion entendra quelles parties de la terre sont 
habitables, et quelles non, selon l'opinion des Anciens. 
Pline I diminuant ce qu'est habité, escrit que ces cinq 
parties, qui sont nommées zones, en faut oster trois 
pour ce qu'elles ne sont habitables : lesquelles ont esté 
désignées par le pouce, petit doigt et celuy du milieu. 
Il oste pareillement ce que peut occuper la mer 
Oceane. Et en un autre lieu il escrit que la terre qui 
est dessoubs le zodiaque est seulement habitée. Les 
causes qu'ils allèguent pour lesquelles ces trois zones 
sont inhabitables est le froid véhément, qui pour la lon- 
gue distance et absence du soleil est en la région des deux 
pôles : et la grande et excessiue chaleur qui est soubs 
la zone torride, pour la vicinité et continuelle présence 
du soleil 2. Autant en afferment presque tous les theo- 



ï Pline. H. N. ii. 68. Circa duae tantum zonas, inter exustan 
et rigentes, temperantur : eseeque ipsae inter se non perviae, 
propter incendium siderum. Ita terras très partes abstulit caslum : 
Oceani rapina in incerto est. 

2 Assurément Thevet a raison ; mais la croyance à l'antichtone 
ou continent opposé au nôtre fut longtemps considérée comme 
une fable. Voir Plutarciue. De fade in orbe lima. § 7. Eusèbe 
de Césarée, s'étant hasardé dans son commentaire sur les psaumes 
à dire que la terre était ronde, se repentit bientôt de sa témérité 
et revint à l'opinion commune; Virgile, évêque de Salzbourg, 
ayant commis l'imprudence d'exposer publiquement la théorie 
des Antipodes, fut dénoncé au pape Zacharie, et menacé d'ex- 
communication s'il ne rétractait pas sa doctrine. Il le fit et rejeta 



- 96 - 

logiens modernes. Le contraire toutesfois se peut 
monstrer par les escrits des Auteurs cy dessus allé- 
guez, par l'authorité des Philosophes, spécialement 
de nostre temps, par le témoignage de l'escriture 
> sainte : puis par l'expérience, qui surpasse tout, 
laquelle en a esté faite par^mpyj^ Strabon, Mêla, et 
Fol. 37. Pline, combien qu'ils || approuueni les zones, escriuent 
toutesfois qu'il se trouuent des hommes en Ethiopie i 
en la péninsule nommée par les Anciens Aurea, et 
en Fisle Trapobane, Malaca, et Zamotra soubs la 
Lapone torride zone torride. Aussi que Scandinauie, les monts Hy- 
et montagnes perborées, et païs à l'entour près le septentrion (dont 
/ ^shab'tées ^^^^ auons cy deuant parlé) sont peuplés et habités : 
iaçoit selon Hérodote, que ces montagnes soyent 
directement soubs le pôle. Ptolemée ne les a collo- 
quées si près, mais bien à plus de septante degrez de 
l'Equinoctial. Le premier qui a monstre la terre con- 
tenue soubs les deux zones tempérées estre habitable 
a esté Parmenides, ainsi que recite Plutarque. Plusieurs 
ont escrit la zone torride non seulement pouuoir estre 



sa prétendue erreur sur un certain Virgile d'Arles, favori du 
mérovingien Childebert II, mort en 874. Nouveau Galilée, il se 
sentit incapable de résistance. Jusqu'à la fin du XVe siècle per- 
sistèrent ces erreurs étranges^ car les moines de Salamanque et 
d'Alcala, opposaient encore à Colomb des considérations ana- 
logues sur les antipodes et la zone torride. 

I Voir Reinaud. Relations politiques et commerciales de l'empire 
romuin avec l'Asie Orientale. Cf. Curieux mémoire de M. Hous- 
SAYE : Sur la connaissance qu'avaient les anciens de l'Inde Transgan- 
gètique. 



97 



cômode et 
saîubre que 
les autres. 



habitée, mais aussi estre fort peuplée. Ce que prouue 

Auerroes par le tesmoignage d'Aristote au quatriesme 

de son Hure intitulé Du ciel et du monde. Auicenne 

pareillement en sa seconde doctrine, et Albert i le 

Grand au chapitre sixiesme de la nature des régions, 

s'efforcent de prouuer par raisons naturelles, que ceste 

zone est habitable, voire plus commode pour la vie 

humaine, que celle des tropiques. Et par ainsi nous 

la conclurons estre meilleure, plus commode, et plus .Zone torride 

salubre à la vie humaine que nulle des autres : car meilleure, plus 

ainsi que la froideur est ennemie ; aussi est la chaleur 

amie du corps humain, attèdu que nostre vie n'est 

que chaleur et humidité,, la mort au contraire, froideur 

et siccité. Voyla donc comme toute la terre est peuplée 

et n'est iamais sans habitateurs, pour chaleur ne pour 

froidure, mais biè pour estre infertile, comme i'ay veu 

en l'Arabie déserte et autres contrées. Aussi a esté 

l'homme ainsi créé de Dieu, qu'il pourra viure en 

quelque partie de la terre, soit chaude, froide ou 

tempérée. Car luy mesme a dit à noz premiers pa- 

rens : Croissez et multipHez. L'expérience d'auantagc 

(comme plusieurs fois nous auons dit) nous certifie, 

combien le monde est ample, et accommodable à 

toutes créatures, et ce tant par continuelle nauigation 

sus la mer, comme par loingtains voyages sur la 

terre. 



Liher cosmographicus de natura hcorum . Fol. 14 b et 23 a. 



€l^€^€^€2^€^€|fr€i^ 



^vH, < CHAPITRE XX, 



De la multitude et diuersité des pissons estant 
souhs la ligne Equinoctiale. 



j^.y^yUANT que sortir de nostre ligne, i'ay bien 
lÈ^^m voulu faire mention particulière du poisson, 




qui se trouue enuirô sept ou huict degrez 
deçà et delà, de couleurs si diuerses et en telle mul- 
titude, qu'il n'est possible de les nombrer, ou amasser 
ensemble, comme un grand monceau de blé en un gre- 
nier. Et faut entèdre qu'entre ces poissons plusieurs ont 
suyui noz nauires plus de trois cens lieues : principa- 
lement les dorades, dont nous parlerons assez ample- 
ment cy après. Les marsouins après auoir veu de 
loing noz nauires, nagent impétueusement à l'encôtre 
de nous, qui donne certain présage aux mariniers de 
la part que doit venir le vent : car ces animaux, 
disent-ils, nagent à l'opposite, et en grande trouppe, 
comme de quatre à cinq cens. Ce poisson est appelle 
Marsouin, Marsouin de Maris sus i en Latin, qui vaut autant à 



ï D'après Littré, la véritable étymologie du mot serait le 
gothique merisum, qui, d'ailleurs, a la même signification que 



— 99 — 

dire, que porceau de mer, pour ce qu'il retire aucu- pourquoy ainsi 
nement aux porcs terrestres : car il a semblable grouis- appelle. 
sèment, et a le groin comme le bec d'une canne, et 
sus la teste certain conduit, par lequel il respire 
ainsi que la balene. 

Il Les mattelots en prennent grand nombre auec cer^ Fol. 38. 
tains engins de fer aguts par le bout, et cramponnez, 
et n'en mangent gueres la chair, ayans autre poisson 
meilleur : mais le foye en est fort bon et délicat, 
ressemblant au foye du porc terrestre. Quand il est'i 
pris ou approchant de la mort, il iette grands soupirs,; 
ainsi que voyons faire noz porcs, quand on les seigne.'^ 
La femelle n'en porte que deux à chacune fois. C'estoit 
doc chose fort admirable du grand nombre de ces 
poissons, et du bruit tumultueux, qu'ils fesoyent en 
la mer, sans comparaison plus grand que nul torrent 
tombant d'une haute môtagne. Ce que aucuns esti- 
meront. par auenture fort estrange, et incroyable, mais 
ie l'asseure ainsi pour l'auoir veu. Il s'en trouue, 
comme ie disois, de toutes couleurs, de rouge, comme 
ceux qu'ils appellent Bonnites : les autres azurez et Bonites. 
dorez, plus reluisans que fin azur, côme sont Dorades : 
autres verdoyans, noirs, gris, et autres. Toutefois ie 
ne veux dire, que hors de la mer ils retiennent tou- 
siours ces couleurs ainsi naïues. Pline recite qu'en 
Espagne a une fontaine, dont le poisson porte couleur Fonteine qui 
d'or, et dehors il a semblable couleur que l'autre. Ce représentek 

que peut prouenir de la couleur de l'eau estant entre poissmde 
^ ^ ., 1 . . . , . j couleur a or. 

nostre œil et le poisson : tout ainsi qu une vitre de 

couleur verte nous représente les choses de semblable 

couleur. Venons à la Dorade. Plusieurs tant anciens 



— 100 — 



Aristote et 

Pline de la 

Dorade. 



Description 
de la Dorade. 



que modernes, ont écrit de la nature des poissons, 
mais assez légèrement, pour ne les auoir veuz, ains 
en auoir ouy parler seulement, et spécialement de la 
Dorade. Aristote escrit qu'elle a quatre nageoires, 
deux dessus et deux dessoubs, et qu'elle fait ses petits 
en Esté, et qu'elle demeure cachée longue espace de 
temps : mais il ne le termine point. Pline i à mon 
aduis a imité ce propos d' Aristote, parlant de ce pois- 
son, disant, qu'elle se cache en la mer pour quelque 
temps, mais passant outre a défini ce temps estre sur 
les excessiues chaleurs, pour ce qu'elle ne pouuoit 
endurer chaleur si grande. Et voluntiers l'eusse repré- 
senté par figure, si l'eusses eu le temps et l'opportu- 
nité remettant à autre fois. Il s'en trouue de grandes, 
comme grands saulmons, les autres plus petites. 
Depuis la teste iusques à la queue elle porte une 
creste, et toute ceste partie colorée côme de fin azur, 
tellement qu'il est impossible d'excogiter couleur 
plus belle, ne plus clere. La partie inférieure est 
d'une couleur semblable à fin or de ducat : et voyla 
pourquoy elle a esté nômée Dorade, et par Aristote 
appellée en sa langue xp^<7o?pyç, que les interprètes ont 
tourné Aurata. Elle vit de proye, comme tresbien le 
descrit Aristote, et est merueilleusement friande de 
ce poisson volant, qu'elle poursuit dedans l'eau, 
comme le chien poursuit le Heure à la campagne : 



î Pline. H. N. ix. 2$. Quidam aestus impatientia, mediis 
fervoribus, sexagenis diebus latent, ut glaucus, aselli, auratae. 
Aristote. De animalibus. i. 5. —iv. 10. — vi. 17. — viii. 2. 
15. 15. 



lOI 



se iettant haut en Tair pour le prendre : et si Tune 
le faut, l'autre le recouure. 

Ce poisson suyuit nos nauires, sans iamais les 
abandonner, l'espace de plus de six sepmaines nuit et 
iour, voire iusques à tant qu'elle trouua la mer à 
dégoust. le sçay que ce poisson a esté fort célébré et Dorade, poisson 
recommendable le temps passé entre les nobles, pour en grande 
auoir la chair fort délicate et plaisant à manger : ^'^ommanda- 
comme nous Usons que Sergius i trouua moyen d'en ^^^ a^JI^s 
faire porter une iusques à Rome, qui fut seruie en 
un banquet de l'Empereur, où elle fut merueilleuse- 
ment estimée. Et de ce temps commença la Dorade 
à estre tant estimée entre les Romains, qu'il ne se 
faisoit banquet sumptueux où il n'en fust seruy par 
une singularité. 

Il Et pour ce qu'il n'estoit aisé d'en recouurer en Fol. 39. 
esté, Sergius sénateur s'aduisa d'en faire peupler des 
viuiers à fin que ce poisson ne leur defaillist en sai- 
son quelconque : lequel pour ceste curiosité auroit 
esté nommé Aurata, ainsi que A. Licin Murena, pour 
auoir trop songneusemêt nourri ce poisson que nous 
appelions Murena. Entre les Dorades ont esté plus 
estimées celles qui apportées de Tarente estoient en- 
gressées au lac Lucrin, comme mesme nous tesmoigne 
Martial 2, au troisiesme liure de ses Epigràmes. Ce 
poisson est beaucoup plus sauoureux en hiuer qu'en 
esté : car toutes choses ont leur saison. Corneille 



I Pline. H. N. ix. 79. 

- Martial, xiii. 90 : « Non omnis laudem pretiumque aurata 
nieretur : — Sed cui solus erit conclia Lucrina cibus. » 



' :.- : r >.: o'' -',- — 102 — 

Celse ordonne ce poisson aux malades, spécialement 
febricitans, pour estre fort salubre, d'une chair courte, 
friable et non limoneuse. Il s'en trouue beaucoup plus 
en la mer Oceane qu'en celle du Leuât. Aussi tout 
endroit de mer ne porte tous poissons, Helops poisson 
très singulier ne se trouue qu'en Pamphilie, Ilus et 
Scaurus en la mer Atlantique seulement, et ainsi de 
plusieurs autres. Alexandre le Grand estant en Egypte 
acheta deux Dorades deux marcs d'or, pour éprou- 
uer si elles estoyent si friandes, comme les descri- 
uoyêt quelques uns de son temps. Lors luy en fut 
apporté deux en vie de la mer Oceane (car ailleurs 
peu se trouuent) à Memphis, là ou il estoit : ainsi 
qu'un médecin iuif me monstra par histoire, estant à 
Damasce en Syrie. Voyla, lecteur ce que i'ay peu ap- 
prendre de la Dorade remettant à ta volonté de veoir 
ce qu'en ont escrit plusieurs gens doctes, et entre 
autres Monsieur Guillaume PelHcier i, euesque de 
Montpellier, lequel a traicté de la nature des pois- 
sons autant fidèlement et directement qu'homme de 
nostre temps. 



I Pellicier (Guillaume), prélat et diplomate français, né à 
Mauguio, mort à Montferrand, près Montpellier, 1490-1568. 
Evêque de Maguelone, il obtint en 1536 le transfert de son 
siège épiscopal à Montpellier. Ambassadeur à Venise, il y fit 
une ample moisson de manuscrits. C'était un habile jurisconsulte 
et un naturaliste éminent. Il aida son ami Rondelet dans la 
composition du traité De Piscibus. Il avait composé des Com- 
mentaires de Pline, dont le manuscrit n'a pas été retrouvé. 




CHAPITRE XXI. 



D'une isle nommée VAscention, 



ANS élonger de nostre propos, huict degrez de 
là nostre ligne le vingt sixiesme du mois 
d'octobre trouuasmes une isle non habitée, 
laquelle de prime face voulions nommer isle des 
oyseaux, pour la grande multitude d'oyseaux, qui 
sont en ceste dicte isle : mais recherchans en nos 
cartes marines, la trouuasme auoir esté quelque temps 
auparauant découuerte par les Portugais, et nommée 
isle de l'Ascension i pour ce que ce iour la y estoyent hU de 
abordez. Voyans donc ces oyseaux de loing voltiger l'Ascensiô, 
sur la mer, nous donna coniecture, que là près auoit /'^"''î"<^ f ^^^ 

1 . , T, , . -^ . ^ . , nommée. 

quelque isle. ht approchans tousiours veimes si grand 
nombre d'oyseaux 2 de diuerses sortes et plumages. 



1 Cette île fut découverte en 1501 par le Portugais Jean de Nova. 
Cependant on trouve déjà sur la Mappemonde exécutée en 1 500 
par Juan de la Cosa, pilote de Colomb, une île dont la position 
paraît correspondre à celle de l'Ascension. 

2 Les oiseaux sont encore fort nombreux à l'Ascension. Fré- 
gates, fous, paille-en-queue aux longues plumes caudales, 
hirondelles, pétrels, albatros noirs à poitrine blanche semblent 
s'y être donné rendez-vous. Dans la saison de la ponte, l'hiron- 
delle des tropiques dépose sur les plaines et les hauteurs un 



— 104 — 

sortir, comme il estvray semblable, de leurisle, pour 
chercher à repaistre, et venir à noz nauires, iusques 
à les prendre à la main^ qu'à grand peine nous en 
pouuions défaire. Si on leur tendoit le poing, ils 
venoyent dessus priuément, et se laissoyent prendre 

Oyseaux de en toutes sortes que l'on vouloit : et ne s'en trouua 
diuerses espèces espèce quelconque en ceste multitude semblable à 

en gran ^^^^ j^ p^^ deçà, chose peut estre, incroyable à quel- 
ques uns. Estans laschez de la main ne s'en fuyoient 
pourtant, ains se laissoyent toucher et prendre comme 
deuant. Dauantage en ceste isle s'en trouue une es- 

Aponars, pece de grands, que i'ay ouy nommer Aponars. Ils 

oyseaux. ^^^^ petites ailes, pourquoy ne peuuent voler. Ils sont 
grands et gros comme noz hérons, le ventre blanc, et 

Fol. 40. Iq Jqs j^qîj.^ comme charbon, le || bec semblable à celuy 

d'un cormoran, ou autre corbeau. Quand on les tue 

ils crièt ainsi que pourceaux. I'ay voulu descrire cest 

oyseau entre les autres, pour ce qu'il s'en trouue quan- 

Cap de Bonne ^^^^ ^^ ^^^^ j^l^ tij-^nt droit au cap de Bonne Viste, 

ts . pon }s, ^ costé de la terre neufue, laquelle a esté appellée 

et pourquoy . , , . a • n 1 i~ 

ainsi dicte. ^^^^ des Aponars i. Aussi y en a telle abondace, que 



nombre d'œufs tellement considérable qu'on en ramasse jusqu'à 
dix mille douzaines dans une seule semaine. Les poules de 
Guinée sont également très abondantes. Voir d'AvEZAC. Iles de 
l'Afrique. P. 259. 

I Allusion au voyage de Jacques Cartier au Canada. Voici le 
passage de la relation de Cartier. (Ed. Ramé. P. 3.) « Nonobstant 
ledit banc, ïioz deux barques furent à ladite isle pour auoir des 
ouaiseaulx, desquculx y a si grant nombre, que c'est une chasse 
increable, qui ne la voyt ; car nonobstant que ladite isle con- 
tienne enuiron une lieue de circumferance, en soit si très plaine 



— 105 — 

quelquefois trois grads nauires de France allans en 
Canada, chargeant chacun deux fois leurs basteaux, 
de ces oyseaux, sur le riuage de ceste isle, et n'estoit 
question que d'entrer en terre, et les toucher deuant 
soy aux basteaux, ainsi que moutons à la boucherie, 
pour les faire entrer. Voyla qui m'a donné occasion 
d'en parler si auant. Au reste, de nostre isle de l'As- Isle de. 
cension, elle est assés belle ayant de circuit six lieues l'Ascension 
seulement, auecques montagnes tapissées de beaux ^^^^^ /^^^^^^ 
arbres et arbrisseaux verdoyans, herbes et neurs^ plusieurs 
sans oblier l'abondance des oyseaux, ainsi que desia autres. 
nous auons dit. l'estime que si elle estoit habitée et 
cultiuée, auec plusieurs autres, qui sont en l'Oceâ, 
tant deçà que delà l'Equinoctial, elles ne seroyent de 
moindre émolument, que Tenedos, Lemnos, Metelin, 
Negrepont, Rhodes, et Candie, ne toutes les autres, 
qui sont en la mer Hellespont, et les Cyclades : car 
en ce grand Océan se trouuent isles ayans de circuit 
plus de octante lieues, les autres moins : entre les- 
quelles la plus gràd partie sont désertes et non habi- 
tées. Or après auoir passé ceste isle, commençasmes 
à découurir quatre estoilles de clarté et grandeur ad- 
mirable, disposées en forme d'une croix i, assez loing 



qu'i semble que on les ayt arimez... Nous nommons iceulx 
ouaiseaulx apponat^ desqueulx noz deux barques en chargèrent 
en moins de demye heure, comme de pierres, dont chaiscun de 
noz nauires en sallèrent quatre ou cinq pippes, sans ce que nous 
en peumes mangier de froys. » 

I La magnifique constellation de la croix du sud était connue 
avant la découverte de l'Amérique. Elle est visible dans la mer 



toutesfois du pôle Antarctique. Les mariniers qui na- 
uigèt par delà les appellent chariotz. Aucuns d'iceux 
estiment qu'entre ces estoilles est celle du Su, la- 
quelle est fixe et immobile, côme celle du Nort, que 
nous appelons Ourse mineur, estoit cachée auant 
que fussions soubs l'Equateur, et plusieurs autres qui 
ne se voyent par deçà au Septentrion. 



CHAPITRE XXII. 



Du promontoire de Bonne Espérance & de plusieurs 
" singularités ohseruées en iceluy, ensemble nostre 
arriuée aux Indes Amériques, ou France An- 
tarctique. 



PRES auoir passé la ligne Equinoctiale, et les 
isles Saint Homer, suyuans ceste coste 
d'Ethiopie, que Ion appelle Inde meri- 



Rouge. Les planisphères arabes l'indiquent toutes. Dès le XIV^ 
siècle, les Vénitiens et les Génois, qui s'étaient avancés dans 
l'Atlantique, en avaient connaissance. Dante enfin l'avait célé- 
brée (Purgatoire, i. 22) : « Portant ma pensée sur l'autre pôle 




— 107 — 

dionale, il fut question de poursuyure nostre route Inde 
iusques au tropique d'Hyuer : enuiron lequel se ^^rtdtomle. 
trouue ce grand et fameux promontoire de Bône Cap de Bône 
espérance, que les pilots ont nommé, Liô de la espérance^ 
mer i pour estre craint et redouté, tant il est grand ^«"'W^ôm^ 

^^rr '^ r^ 11 -fi Ltofide Mmer, 

et difficile. Le cap des deux costez est enuironne de 
deux grades montagnes, dont l'une regarde TOrient, 
et l'autre l'Occident. En ceste contrée se trouue 
abondance de Rhinocerons, ainsi appeliez, pour ce RUnocerons, 
qu'ils ont une corne sus le nez. Aucuns les appellent ^" ^^"/^ ^ 
bœufs d'Ethiopie. Cest animal est fort monstrueux, 
et est en perpétuelle guerre et inimitié auecques l'Elé- 
phant 2. Et pour ceste cause les Romains ont pris 
plaisir à faire combattre ces deux animaux pour 
quelque spectacle de grandeur, principalement à la 
création d'un Empereur ou autre grand magistrat, 
ainsi que l'on fait encores auiourd'huy d'Ours, de 



Ethiopie. 



qui était à ma droite^ j'aperçus quatre étoiles qui ne furent jamais 
vues que de la race première. On eût dit que le ciel se plaisait à 
leur rayonnement. O Septentrion, région vraiment veuve, 
puisqu'il t'est refusé de les contempler. » 

ï Thevet est le seul à donner ce nom au cap de Bonne-Espé- 
rance. Lorsque Barthélémy Dias le découvrit en i486, il l'appela 
cap des Tempêtes (o cabo Tormentoso), en souvenir des périls 
et des tempêtes qu'il avait surmontés pour le doubler. Avec 
une sagacité de prévision qui n'appartient qu'aux hommes de 
génie, Jean II substitua le nom de cap de Bonne-Espérance à la 
dénomination de mauvais augure imposée par Dias. 

2 Cf. Thevet. Cosmographie universelle. T. i. P. 403. Cet usage 
s'est perpétué en Hindoustan. Lire dans Vlnàe des Rajahs, par 
RoussELET, l'intéressante description des fêtes de Baroda {Tour 
du Monde, no 563). 



— io8 — 

Fol. 41. Toreaux, et de Lions. Il || n'est du tout si haut que 
l'Elephàt, ne tel que nous le dépeignes par deçà. Et 
qui nie done occasion d'en parler est que traversant 
d'Egypte en Arabie, ie vis un fort ancien obelisc i, 
ou estoyent gravées quelques figures d'animaux au 
lieu de lettres ainsi que l'on en usoit le temps passé, 
entre lesquels estoit, le Rhinocéros, n'ayant ne 
frange, ne corne, ne aussi mailles telles que noz 
peintres les représentent. Pourquoy i'en ay voulu 
mettre icy la figure. Et pour se préparer à la guerre 
Pline 2 raconte qu'il aguise sa corne à une certaine 
pierre, et tire tousiours au ventre de l'Eléphant, pour 
ce que c'est la partie du corps la plus molle. Il s'y 
trouue aussi grande quantité d'asnes sauuages, et 
une autre espèce portant une corne entre les deux 
yeux 3, longue de deux pieds. l'en vis une estant en 
la ville d'Alexandrie, qui est en Egypte, qu'un sei- 
gneur Turc apportoit de Mecha, laquelle il disoit 
avoir mesme vertu contre le venin, côme celle d'une 



1 On rencontre en effet non seulement sur les obélisques, mais 
encore sur beaucoup d'autres monuments Egyptiens des ani- 
maux représentés. Le rhinocéros y figure de temps à autre, par 
exemple comme spécimen des animaux appartenant à un pays 
vaincu. Voir le Catalogue du Musée égyptien du Louvre^ etc. 

2 Pline. H. N. viii. 29. Rhinocéros genitus hostis elephanto : 
cornu ad saxa limato préparât se pugnse, in dimicatione alvum 
maxime petens, quam scit esse molliorem. 

3 L'animal portant corne entre les deux yeux, dont parle 
Thevet, est sans doute l'harrisbuck ou peut-être encore l'oryx 
du Cap. Voir Baldwin. Chasses en Afrique (Tour du Monde, 
nos 207. 208). 



— 109 — 

Licorne. Aristote i appelle ceste espèce d'asne à 
corne, Asne des Indes. Environ ce grand promon- 
toire est le département de voye du Ponent et Le- 
uant : car ceux qui veulent aller à l'Inde orientale, 
comme à Calicut, Taprobane, Melinde, Canonor, et 
autres, prênent à senestre, costoyans l'isle S. Laurent 2, 
mettant le cap de la nauire à l'Ouest, ou bien au 
Suest, ayant vent de Ouest au Nortouest à poupe. 
Ce païs des Indes de là au Leuat est de telle estendue Estendùe de 
que plusieurs l'estimèt estrela tierce partie du mode. l'IndeOriètak. 
Mêla et Diodore recitent que la mer enuironnat ces 
Indes de Midy à l'Orièt, est de telle gradeur, qu'à 
grand peine la peut on passer, encore que le vent 
soit propice en l'espace de quarante iours : Ce païs 
est donc de ce costé enuironné de la mer qui pour 
ce est appellée Indique, se confinant deuers Septentrion Mer Indique. 
au mot Caucase. Et est appellée Inde du fleuue 
nommé Indus, tout ainsi que Tartarie du fleuue Tartar, indus, fi. 
passant par le pays du grand Roy Cha. Elle est habitée Tartar J. 
de diuersités de peuples, tant en meurs que religion. 
Une grande partie est soubs l'obéissance de Preste- 
là, 3 laquelle tièt le Christianisme : Les autres sont 
Mahumetistes, comme desia nous auons dit, parlas de 
l'Ethiopie : les autres idolâtres. L'autre voye au 



1 Aristote. Hist. animal. 11. § i . 

2 Ce fut le premier nom donné par les Européens à Mada- 
gascar. Voir Flacourt. Histoire de Madagascar. 

3 Confusion perpétuelle des auteurs du XVe et du XVI^ 
siècle entre l'Inde et l'Abyssinie. C'est de ce dernier empire et 
nullement de l'Inde qu'était maître le prêtre Jean. 



— IJO 



partement de nostre grand cap, tire à d'extre, pour 
aller à r Amérique, laquelle nous suyuimes, acôpagnez 
du vêt, qui nous fut fort bon et propice. 
Nonobstant nous demeurasmes encore assés long- 
Fol. 42. temps sur l'eau, tant pour la distâce des || lieux, que 
pour le vêt, que nous eûmes depuis contraire : qui 
nous causa quelque retardement, iusques au dix 
huictiesme degré de nostre ligne, lequel derechef 
nous fauorisa. Or ie ne veux passer outre sans dire 
Signe aux ce que nous aduint chose digne de mémoire. Appro- 
nauigans de chans de nostre Amérique bien cinquante Heûes, 
rapprochement commençasmes à sentir l'air de la terre, tout autre 



tqiies. 



que celuy de la marine, auecque une odeur tant 
suaue des arbres, herbes, fleurs, et fruits du païs, 
que iamais basme, fusse celuy d'Egypte ne sembla 
plus plaisant, ne de meilleure odeur. Et lors ie vous 
laisse à penser, combien de ioye receurent les panures 
nauigans, encores que de long temps n'eussent mangé 
de pain et sans espoir dauantage d'en recouurer pour 
le retour. Le iour suyuant, qui fut le dernier d'Oc- 
tobre, enuiron les neuf heures du matin decouurismes 
Montagnes de les hautes montagnes de Croistmouron i , combien 
Croistmouron. que ce ne fust l'endroit, où nous prétendions aller. 
Parquoy costoyans la terre de trois à quatre Heûes 
loing, sans faire contenance de vouloir descendre, 
estans bien informez que les Saunages de ce lieu 
sont fort alliez auec les Portugais, et que pour néant 
les aborderions, poursuyuismes chemin iusques au 

' Les montagnes de Croistmouron correspondent à la sierra 
de Espinhaco, qui sert de ceinture orientale au San-Francisco. 



-- III 



Maqmh. 



deuxiesme de Nouembre, que nous entrasmes en un 
lieu nômé Maqueh i, pour nous enquérir des choses 
specialemêt de l'armée du Roy de Portugal. Auquel 
lieu nos esquifs dressés, pour mettre pied en terre, se 
présentèrent seulement quatre vieillards de ces sau- 
nages du païs, pour ce que lors les ieunes estoient en 
guerre, lesquels de prime face nous fuyoient, esti- 
mans que ce fussent Portugais, leurs ennemys : mais 
on leur donna tel signe d'asseurance, qu'à la fin s'ap- 
prochèrent de nous. Toutefois ayans là seiourné vingt 
quatre heures seulement, feimes voile pour tirer au 
cap de Prie 2, distant de Maqueh vint cinq lieues. Ce Cap de Fne 
païs est merueilleusement beau, autrefois decouuert 
et habité par les Portugais, lesquels y auoient donné 
ce nom qui estoit parauant Gechay, et basti quelque 
fort, esperans là faire résidence, pour l'aménité du 
Heu. Mais peu de temps après, pour ie ne sçay quelles 
causes, les Saunages du païs les firent mourir, et les 
mangèrent comme ils font coustumierement leurs 
ennemys. Et qu'ainsi soit, lors que nous y arriuasmes 
ils tenoyent deux panures Portugais, qu'ils auoient 
pris dans une petite caraueille, ausquels ils se deli- 
beroyent faire semblable party, que aux autres, 
mesmes à sept de leurs compagnons de récente mé- 
moire : dont leur vint bien à propos nostre arriuée, 
lesquels par grande pitié 3 furent par nous rachetez, 



Gechay. 



Coustumes des 

Saunages de 

manger leurs 

ennemys. 



1 Ce lieu se nomme aujourd'hui Macaheh. 

2 Ce cap a conservé son nom, cabo Frio. 

3 D'ordinaire les Français se montraient moins tendres envers 
les Portugais prisonniers des Brésiliens. H. Staden. (Ouv. cité. 



— 112 — 

et deliurez d'entre les mains de ces Barbares. Pom- 
pone Mêle appelle ce promontoire dont parlons, le 
frôt d'Afrique, parce que de là elle va en estressissant 
côme un angle, et retourne peu à peu en Septentrion 
et Orient, là ou est la fin de terre ferme, et de l'A- 
frique, de laquelle Ptolemée n'a onques eu côgnois- 
sance. Ce cap est aussi le chef de la nouuelle Afrique, 
laquelle termine vers le Capricorne aux montagnes 
de Habacia et Gaiacia. Le plat pais voisin est peu 
habité, à cause qu'il est fort brutal et barbare, voire 
monstrueux : non que les hommes soyent si difformes 
que plusieurs ont escrit i comme si en dormant 
l'auoyent songé, osans affermer qu'il y a des peuples 
auxquels les oreilles pendent iusques aux talons : les 
autres auec un œil au frôt, qu'ils appellent Arismases, 
Fol' 43- les II autres sans teste : les autres n'ayans qu'un pié, 
mais de telle longueur qu'ils s'en peuuent ombrager 
contre l'ardeur du soleil : et les appellent monomères, 
monosceles, et sciapodes. Quelques autres autant 
impertinens en escriuent encore de plus estranges, 
mesmes des modernes escriuains sans iugement, sans 
raison, et sans expérience. le ne veux du tout nier 
les monstres qui se font outre le dessein de nature, 
approuuez par les philosophes, confirmez par expe- 

P. 151), raconte qu'il faillit être abandonné par un interprète 
normand qui ne voulait pas lui sauver la vie, par ce qu'il le pre- 
nait pour un Portugais. Il raconte encore (P. 196. 208), que 
parfois nos compatriotes fournissaient aux Brésiliens pour leurs 
hideux festins des prisonniers portugais. 

ï Allusion à certains passages des auteurs anciens et spécia- 
lement de Pline. H. N. vu. 2. 



in — 



rience, mais bien impugner choses qui en sont si elô- 
gnées, et en outre alléguées de mesme. Retournons 
en cest endroit à nostre promontoire. Il s'y trouue 
plusieurs bestes fort dangereuses et vénéneuses, entre 
autres le Basilisc, plus nuisant aux habitas et aux 
estrangers mesmes sus les riuages de la mer à ceux 
qui veulent pescher. Le Basilisc (corne chacun peut 
entendre) est un animal veneneus, qui tue l'home de 
soQ seul regard, le corps long enuiron de neuf pouces, 
la teste eleuée en pointe de feu, sur laquelle il y a 
une tache blanche en manière de couronne, la gueule 
rougeastre, et le reste de la face tirant sur le noir, 
ainsi que i'ay congneu par la peau, que ie vei entre 
les mains d'un Arabe du grad Caire. Il chasse tous 
les autres serpens de son sifflet (comme dit Lucià) 
pour seul demeurer maistre de la càpagne. La Foine 
lui est ennemye mortelle selon Pline i . Bref ie puis 
dire auec Salluste 2 qu'il meurt plus de peuple par 
les bestes saunages en Afrique, que par autres incô- 
ueniès. Nous n'auons voulu taire cela en passât. 



1 Pline. Hist. Nat. Liv. viii. § 33. Huic tali monstro mus- 
telarum virus exitio est : adeo naturse nihil placuit esse sine pari. 

2 Salluste. Jug. xvii. Morbus haud saepe quemquam superat. 
Ad hoc malefici generis plurima animalia. 



CHAPITRE XXm. 



De Visle de Madagascar, autrement de S. Laurent. 



Fertilité de 

VisUde 

Saint Laurent. 




E grâd désir que i'ay de ne rien omettre qui 
soit utile ou nécèssaifêâux lecteurs, ioint 
qu'il me semble estre l'office d'un escriuain, 
traiter toutes choses qui appartiennent à son argu- 
ment sans en laisser une, m'incite à décrire en cest 
endroit ceste isle tant notable, ayant septante huit 
degrez de longitude, minutes nulle, et de latitude 
unze degrez et trente minutes, fort peuplée et habitée 
de Barbares noirs depuis quelque temps (lesquels 
tiennent presque mesme forme de religiô que les 
Mahometistes : aucuns estans idolâtres, mais d'une 
autre façon) : côbien qu'elle ait esté descouuerte par 
les Portugais i et nommée de S. Laurent, et au para- 
uant Madagascar en leur langue : riche au surplus et 
fertile de tous biens, pour estre merueilleusement 
bien située. Et qu'ainsi soit, la terre produit là arbres 



I Madagascar était connue des anciens (Menuthias) et des 
Arabes (Serendib). Les Portugais la retrouvèrent dans leurs 
expéditions aux Indes orientales. Les Français la visitèrent à 
diverses reprises, mais ils ne devaient s'y établir qu'au XVIIe 
siècle avec Pronis, sous le règne de Louis XIII (1642). Voir 
Flacourt. Histoire de la grande isle Madagascar. 



— 115 — 

fruitiers de soy mesme, sans planter ne cultiuer, qui 
apportent neantmoins leurs fruits aussi doux et plai- 
sans à manger que si les arbres auoient esté entez. 
Car nous voyons par deçà les fruits agrestes, c'est 
à sçauoir que la terre produit sans la diligence du 
laboureur, estre rudes, et d'un goust fort aspre et 
estrange, les autres au contraire. Donques en ceste Chicotin, 
isle se trouuent beaucoup de meilleurs fruits, qu'è f^'i^^tq^^nous 
r > 11 • disons noix 

terre terme, encores qu elle soit en mesme zone ou ^,r^^ 

température : entre lesquels en y a un qu'ils nom- 
ment en leur langue Chicorin i, et l'arbre qui le 
porte est semblable à un plumier d'Egypte ou Arabie, 
tant en hauteur que |1 fueillages. Duquel fruit se voit Fol. 44. 
par deçà, que l'on amené par nauires, appelle en 
vulgaire noix d'Inde : que les marchants tiennent 
assez chères, pource que outre les frais du voyage, 
elles sont fort belles et propres à faire vases : car le 
vin estant quelque temps en ces vaisseaux acquiert 
quelque chose de meilleur, pour l'odeur et fragrance 
de ce fruit, approchât à l'odeur de nostre muscade. 
le diray dauantage que ceux qui boiuent coustumie- Diverses 
rement dedans (ainsi que m'a recité un luif, premier ^^^^^^H ^^ ^^ 
médecin du Bassa du grand Caire, lors que i'y estoye) •'^'" * 
sont preseruez du mal de teste et des flancs, et si 
prouoque l'urine : et à ce me persuade encores plus 
l'ex£erièçej.jmkress£.„.de..Jxîutes choses, que l'en ay 
veue. Ce que n'a oblié Pline et autres, disans que . 



1 Thevet parle ici du cocotier qui est en effet très abondant 
à Madagascar. Sur les propriétés de la noix de coco, consulter 
Flacourt. Ouv. cité. P. 127. 



— lié -- 

toutes espèces de palmes sont cordiales, propres aussi 
à plusieurs indispositiôs. Ce fruit est entieremêt bon, 
sçauoir la chair superficielle, et encores meilleur le 
noyau, si on le mange frais cuilly. Les Ethiopes et 
Indiens affligez de maladie, pillent ce fruit et en boi- 
uent le ius, qui est blanc comme lait, et s'en trouuent 
tresbiê. Ils font encores de ce ius quad ils en ont 
quâtité, quelque alimèt côposé auec farines de cer- 
taines racines ou de poisson, dont ils manget, après 
auoir bien boullu le tout ensemble. Geste liqueur 
n'est de longue garde, mais autant qu'elle se peut 
garder, elle est sans comparaison meilleure pour la 
personne, que confiture qui se trouue. Pour mieux le 
garder ils font bouillir de ce ius en quantité, lequel 
estant refroidy reservèt à des vaisseaux à ce dédiez. 
Les autres y meslent du miel, pour le rendre plus 
plaisant à boire. L'arbre qui porte ce fruit est si 
tendre, que si on le touche tant soit peu, de quelque 
ferrement, le ius distille doux à boire et propre à 
estancher la soif. Toutes ces isles situées à la coste 
IsJe du Prince. d'Ethiopie, côme l'isle du Prince, ayant trente cinq 
degrez de longitude i, minute o, et deux de la- 
titude, minute o : Mopata, Zanzibar, Monfia 2^ 
S. Apolene 3, S. Thomas soubs la ligne sont riches 

1 L'île dît Prince est dans l'Océan Atlantique. 

2 Monfia, île au sud de celle de Zanzibar, près de la côte de 
Zanguebar. 

3 Santa Apollonia est un des noms de l'île Maurice actuelle. 
Sur la mappemonde de Ribero elle est ainsi dénommée. Les 
Portugais l'appelèrent également Cosmo Ledo, les Hollandais 
Mowitius et les Français, Ile de France. 



— 117 — 

et fertiles, presque toutes pleines de ces Palmiers, 

et autres arbres portans fruits merueilleusemêt 

bons. Il s'y trouue plusieurs autres espèces de 

palmiers portans fruits, côbien que non pas tous, 

comme ceux d'Egypte. Et en toutes les Indes de 

l'Amérique et du Peru tant en terres fermes qu'aux 

isles, se trouue de sept sortes de palmiers i tous dif- Sept sortes de 

ferens de fruits les uns aux autres. Entre lesquels l'en palmiers 

ay trouue aucuns qui portent dates bonnes à manger ^"^ 

comme celles d'Egypte, de l'Arabie Felice, et Syrie. ^^^^î"^^- 

Au surplus en ceste mesme isle se trouuent melons 2 OvCelons 

gros à merueille, et tant qu'un homme pourroit em- ^^ grosseur 

brasser, de couleur rougeastre, aussi en y a quelques ^^^^^'«"^^^«^^• 

uns blancs, les autres iaunes mais beaucoup plus sains 

que les nostres, specialemèt à Paris, nourriz en l'eau 

et fiens, au grand preiudice de la santé humaine. Il y 

a aussi plusieurs espèces de bônes herbes cordiales, 

entre lesquelles une qu'ils nomment spaguin 3, sem- Spaguin, herbe. 

blable à notre cicorée saunage, laquelle ils appliquent 

sur les playes et blessures, et à celle des vipères, ou 

1 Léry (§ xiii). « Il s'y trouve de quatre ou cinq sortes de 
palmiers, dont entre les plus communs, sont un nommé par les 
saunages Geraû, un autre Yri : mais comme ni aux uns ni aux 
autres ic n'ay iamais veu de dattes, aussi croi-ie qu'ils n'en pro- 
duisent point. » 

2 Flacourt (P. 120) distingue à Madagascar deux sortes de 
melons, le voamanghe ou melon d'eau qui acquiert des dimen- 
sions extraordinaires, et le voatanghe. 

5 On ne sait quelle est la plante qu'a voulu désigner Thevet. 
Est-ce le tnafontra de Flacourt (p. 136) ou Iq fooraha (p. 139)? 
L'une et l'autre possèdent des Vertus curatives, 



— ii8 — 

autre beste vénéneuse. Car elle en tire hors le venin, 
et autres plusieurs notables simples, que nous n'auons 

Ahôdàcede par deçà. Dauantage se trouue abondance de vray 

vray sanddl. sondai par les bois et bocages duquel ie desireroye 

qu'il s'en fist boiie trafique par deçà : au moins ce 

nous seroit moyen d'ê auoir du vray qui seroit grand 

soulagemèt, veu l'excellence et propriété que luy 

Fol- 45- attribuent II les auteurs. Quant aux animaux comme 
bestes saunages, poissons, oyseaux, nostre isle en 
nourrit des meilleurs, et en autant bonne quantité 

Pa, oyseau qu'il est possible. D'oyseaux en premier lieu en repre- 

estrange. s enterons un par figure, fort estrange, fait côme un 
oyseau de proye, le bec aquilin, les aureilles énormes 
pendantes sur la gorge, le sommet de la teste élevé 
en pointe de diamant, les pieds et iambes comme le 
reste du corps, fort velu^ le tout de plumage tirant sur 
couleur argentine, hors-mis la teste et aureilles tirans 
sur le noir. Cest oyseau est nommé en la langue du 
païs, Pa, en Persien, pié ou iambe i : et se nourrit de 
serpens, dont il y a grande abondance et de plusieurs 
espèces, et d'oyseaux semblablement, autres que les 
Asne Indique, nostres de deçà. De bestes il y a l'elephans en grâd 
Orix. nôbre, deux sortes de bestes unicornes, dont l'une 
est l'asne Indique, n'ayant le pied fourché, comme 
ceux qui se trouuent au païs de Perse, lautre est ce 
que l'on appelle Orix 2, ou pié fourché. Il ne s'y 



1 Cet oiseau est peut-être le vouroiipatra de Flacourt (P. 16$). 

2 Les orix ne se trouvent plus aujourd'hui que sur le continent 
dans l'Afrique Australe. Flacourt (P. 151) les nomme Breh. 
« C'est un animal, dit-il, que les nègres de Manghabei disent 



— 119 — 

trouue point d'asnes sauuages, sinô en terre ferme. 
Qu'il y aye des licornes, ie n'en ay eu aucune côgnois- 
sance. Vray est, qu'estant aux Indes Amériques quel- 
ques Sauuages nous vindrent voir de bien soixante 
ou quatre vingts lieues, lesquels côme nous les inter- 
rogiôs de plusieurs choses, nous récitèrent qu'en leur 
païs auoit grand nombre de certaines bestes grades 
comme une espèce de vaches sauuages qu'ils ont 
portas une corne seule au frôt, longue d'une brasse 
ou enuiron : mais de dire que ce soyèt licornes ou 
onagres ie n'en puis rien asseurer, n'en ayant eu 
autre cognoissance. l'ay voulu dire ce mot encore 
que l'Amérique soit beaucoup distante de l'isle dot 
nous parlons. Nous auons ia dit que ceste contrée 
insulaire nourrit abondance de serpens et laisarts d'une 
merueilleuse grandeur, et se prennent aiséement sans 
danger. Aussi les Noirs du païs mangent i ces lai- 
sarts et crappaux, comme pareillement font les Sau- 
uages de l'Amérique. Il y en a de moindres de la 
grosseur de la iambe, qui sont fort deUcats et frians à 
manger, outre plusieurs bons poissons et oyseaux, 
desquels ils mangent quand bon leur semble. Entre 
autres singularités pour la multitude des poissons, se 
trouuent force balenes, desquelles les habitans du païs 
tirent ambre, que plusieurs prennent pour estre ambre jmbre gris 
gris, chose par deçà fort rare et précieuse : aussi fort cordial. 

estre dans le pays des Antsianactes, qui a une corne seule sur le 
front, grand comme un grand cabrit, et est fort saunage. Il faut 
que ce soit une licorne. » 

I Flacourt. Ouv. cité. P. 155. 



120 



qu'elle est fort cordiale et propre à reconforter les 

Fol. 46. parties plus nobles du corps humain. Et d'iceluy || se 

fait grande traffique auecques les marchans estrangers. 




CHAPITRE XXIV. 

De nostre arriuée à la France Antarctique, autrement 
Amérique, au lieu nommé cap de Frie. 



PRES que par la diuine clémence auec tat de 
trauaux communs et ordinaires à si longue 
nauigation, fusmes paruenus en terre ferme, 
non si tost que notre vouloir et espérance le desiroit, 
qui fut le dixiesme iour de nouembre, au lieu de 
reposer ne fut question, sinon de découurir et chercher 
Heux propres à faire sièges nouueaux, autant estonnez 
comme les Troyens arriuâs en Italie i . Ayans donc 
bien peu séiourné au premier Heu, où auions pris 
terre, comme au précèdent chapitre nous l'auons dit, 

» Sur l'arrivée au Brésil de Villegaignon, Thevet et leurs 
compagnons, consulter P. Gaffarel. Histoire du Brésil Français 
auXVI^ siècle. P. 178 et suiv. 



121 — 



feimes voile de rechef iusques au cap de Prie, ou 
nous recurêt très bien les Sauuages du païs, monstrans 
selon leur mode euidens signes de ioye : toutes fois 
nous n'y seiournames que trois iours. Nous saluèrent 
donc les uns après les autres comme ils ont de 
coustume, de ce mot Caraiuhé, qui est autant, côme, 
bonne vie, ou soyes le bien venu. Et pour mieux 
nous communiquer à nostre arriuée toutes les 
merueilles de leur païs, l'un de leurs grands Morhi- 
chaouassouh ^, c'est à dire, Roy, nous festoya d'une 
farine faite de racines, et de leur Cahouin, qui est un 
bruuage composé de mil nommé Auaty, et est gros 
comme pois. Il y en a de noir et de blanc, et font 
pour la plus grande partie de ce qu'ils en recueillent 
ce bruuage, faisans bouillir ce mil aux autres racines, 
lequel après auoir bouilly est de semblable couleur que 
le vin clairet. Les Sauuages le trouuent si bon qu'ils 
s'en enyurent comme l'on fait de vin par deçà : vray 
est qu'il est espais comme moust de vin. Mais escou- 
tes une superstition à faire ce bruuage la plus estrange 
qu'il est possible. Apres qu'il a bouilly en grands 
vases 2 faits ingénieusement de terre grasse, capables 



Superstition 

des Sauuages 

à faire ce 

bruage. 



1 Morbicha, en langue Tupi, signifie en effet souverain ou 
seigneur. 

2 Sur la fabrication du cahouin, consulter Montaigne, i. xxx.— 
Léry. § IX. — Thevet. Cosin. Univ. P. 916-917, avec planche 
très-expressive. — Basanier et de Gourgues. Relations sur la 
Floride Française. — Paul Marcoy. (Tour du Monde, no 171.) 
Préparation de la Chicha dans les Andes. Léry affirme que cette 
distinction entre femmes et filles ne fut jamais nécessaire : « le 
répète nommément que ce sont les femmes qui font ce mestier 



— 122 — 

d*un muy, viendront quelques filles vierges mâcher ce 
mil ainsi bouUu^ puis le remettront en un autre 
vaisseau à ce propre : ou si une femme y est appellée, 
il faut qu'elle s'abstienne par certains iours de son 
mary, autrement ce bruuage ne pourroit iamais 
acquérir perfection. Cela ainsi fait, le feront bouillir 
Fol. 47. de rechef iusques à ce qu'il soit purgé, côme || nous 
voyons le vin bouillant dans le tonneau^ pui^ en usent 
quelques iours après. Or nous ayant ainsi traictez 
nous mena puis après veoir une pierre large et longue 
de cinq pieds ou enuiron, en laquelle paroissoièt 
quelques coups de verge, ou menu baston^ et deux 
formes de pié : qu'ils afferment estre de leur grand 
Caraïbe i, lequel ils ont quasi en pareille reuerence, 
que les Turcs Mahommet : pourtàt (disent-ils) qu'il 
leur a dôné la congnoissance et usage du feu, ensemble 
de planter les racines, lesquels parauant ne viuoient 
que de fueilles et herbes ainsi que bestes. Estàts ainsi 
menez par ce Roy, nous ne laissiôs de diligèment 
recôgnoistre et visiter le lieu auquel se trouua entre 
plusieurs cômodités qui sont requises, qu'il n'y avoit 

car combien que ie n'ai pas veu faire de distinction des filles 
d'auec celles qui sont mariées (comme quelqu'un a escrit) tant y 
a neantmoins qu'outre q' les hommes ont ceste ferme opinion, 
que s'ils maschoyent tant les racines que le mil pour faire ce 
bruuage, qu'il ne seroit pas bon : encore reputeroyent-ils indé- 
cent à leur sexe de s'en mesler. » 

I Toutes ces traditions primitives avaient été soigneusement 
recueillies par Villegaignon. Thevet fut non pas le collecteur, 
mais le vulgarisateur de ces curieuses légendes. M. F. Denis 
{Fête Brésilienne à Rouen, p. 81-96), en a cité plusieurs, particu- 
lièrement celle de l'origine du feu. 



— 123 



point d'eau douce que bien loing delà, que nous 
empescha d'y faire plus lôg séiour, et bastir dont nous 
fusmes fort faschez, côsideré la bonté et aménité du 
païs. En ce lieu se trouue une riuiere d'eau i salée, 
passant entre deux montagnes elongnées l'une de 
l'autre d'un iect de pierre : et entre au païs enuiron 
trente et six lieues. Geste riuière porte grande quantité 
de bon poisson de diuerses espèces, principalement 
gros mulets : tellement qu'estans là nous veimes un 
sauuage qui print de ce poisson plus de mille en un 
instant et d'un traict de filet. Dauantage s'y trouuent 
plusieurs oyseaux de diuerses sortes et plumages, 
aucuns aussi rouges que fine esclarlatte : les autres 
blancs, cendrez, etmouchetez, comme un emereillon. 
Et de ces plumes les Sauuages du païs font pennaches 
de plusieurs sortes, desquelles se couurent, ou pour 
ornemèt, ou pour beauté, quad ils vont en guerre, ou 
qu'ils font quelque massacre de leurs ennemis : les 
autres en font robes et bonnets à leur mode 2. Et 
qu'ainsi soit, il pourra estre veu par une robe ainsi 
faite, de laquelle i'ay fait présent à Monsieur de 



Rivière 
d'eau salée. 



Oyseaux de 
divers plumages 



Robe faite de 

plumages^ 

apportée 

d'Amérique. 



' Ce que Thevet prenait pour une rivière n'était qu'un des 
nombreux golfes qui creusent profondément la côte brésilienne 
depuis le cap Frio. 

2 Ferdinand Denis. De arte plumaria. Margravius. De ves- 
titu et ornatu vivorum et mulierum Brasiliensium. Ces splendeurs 
de l'industrie Indienne ne sont pas encore complètement effacées. 
On les retrouve encore sur le Haut- Amazone parmi les Ticunas 
et les Mundurucus. Voir Osculati. Exploratione délie Regioni 
equatoriali. 1854. — Debret et Castelnau. Expédition dans les 
parties centrales de l'Amérique du Sud. 



— 124 — 



Arat, 
oyseà rouge. 



Troistieux, gentilhomme de la maison de monseigneur 
le Reuerendissime Cardinal de Sens i, et garde des 
Seaux de France, homme, dis-ie, amateur de toutes 
singularitez, et de toutes personnes vertueuses. Entre 
ce nombre d'oyseaux tous differens à ceux de nostre 
hémisphère, s'en trouue un qu'ils nomment en leur 
langue Arat 2 qui est un vray herô quat à la corpulence, 
hors-mis que son plumage est rouge côme sang de 
dragon. Dauantage se voyent arbres sans nombre, et 
arbrisseaux verdoyans toute l'année, dont la plus part 
rend gommes diuerses tant en couleur que autrement. 
Aussi se trouuent au riuage de la mer des petits 
Petits vignots, vignots 3 (qui est une espèce de coquille de grosseur 
et côfne ils en ^-^-^ pois) que les Saunages portent à leur col en- 
"^^" * filez comme perles, spécialement quand ils sont 
malades : car cela, disent-ils, prouoque le ventre, et 
leur sert de purgation. Les autres en font poudre, 
qu'ils prennèt par la bouche, disent outre plus, que 
cela est propre à arrester un flux de sang : ce que me 
semble contraire à son autre vertu purgatiue : toutes- 
fois il peut auoir les deux pour la diuersité de ses 
substances. Et pour ce les femmes en portent au col 
et au bras plus costumieremèt que les hommes. Il se 
trouue semblablement en ce païs et par tout le riuage 
de la mer sur le sable abondance d'une espèce de fruit, 
Feues marines, que les Espagnols nomment Feues marines, rondes 

1 Le cardinal de Sens se nommait Jean Bertrand. C'est à lui 
que Thevet a dédié son ouvrage. 

2 Sur les Aras ou Perroquets, voirLÉRY. § xi. 

3 Sur les vignots ou vignols et leur usage au Brésil, voir 
Léry. § VIII. 



- 125 - 

comme un teston, mais plus espesses et plus grosses, 
de couleur rougeastre : que l'on diroit à les voir 
qu'elles sont artificielles. Les gens du païs n'en tiennent 
conte. Toutesfois les 11 Espagnols par singulière estime Fol. 48. 
les emportent en leur païs, et les femmes et filles de 
maison en portent coustumierement à leur col 
enchâssés en or, ou argent, ce qu'ils disent auoir 
vertu contre la colique, douleur de teste, et autres. 
Bref^ ce lieu est fort plaisant et fertile. Et si l'on entre 
plus auant, se trouue un plat païs couuert d'arbres 
autres que ceux de nostre Europe : enrichy dauen- 
tage de beaux fleuues, auec eaux merueilleusement 
cleres, et riches de poisson. Entre lesquels i'en 
descriray un en cest endroit, môstrueux, pour un 
poisson d'eau douce, autàt qu'il est possible de voir, 
ainsi que la figure suiuante le demonstre. Ce poisson 
est de grandeur et grosseur un peu moindre que 
nostre harenc, armé de teste en queue, côme un 
petit animal terrestre nommé Tatou, la teste sans 
comparaison plus grosse que le corps, ayant trois os 
dedâs l'eschine, bon à manger, pour le moins en 
mangent les Sauuages, et le nôment en leur langue, 
Tamouhata. 




CHAPITRE XXV. 



De la riuiere de Ganahara autrement de Janaire, et 
comme le pats où arriuasmes , fut nômé France 
Antarctique, 



I'ayans meilleure commodité de seiourner 

au cap de Frie, pour les raisons susdites, 

il fut question de quitter la place, faisans 

voile autre part, au grand regret des gens du païs, 

lesquels esperoyètde nous plus long seiour et alliance, 

suyuant la promesse que sur ce à nostre arriuée leur en 

auions faite : pourtant nauigasmes l'espace de quatre 

iours, iusque au dixiesme, que trouuasmes ceste 

Ganahara, grande riuiere nommée Ganabara de ceux du païs, 

ainsi dicte pour ^Q^x la similitude qu'elle a au lac, ou lanaire, par 

^^^J ceux qui ont fait la première decouuerte de ce païs, 

distante de là où nous estions partis, de trente lieues 

ou enuiron. Et nous retarda par le chemin le vent, 

que nous eusmes assés contraire. Ayâs donc passé 

plusieurs petites isles i, sur ceste coste de mer, et le 

destroit de nostre riuiere, large comme d'un trait d'ar- 

I Ces petites îles, à l'entrée de la baie de Rio de Janeiro, se 
nomment Razo, Redondo, Comprida, Palmas, Cagada, Tucinha, 
Payet Taipu. 



— 127 — 

quebuse, nous fumes d'auis d'entrer en cest endroit, 
et auec noz barques prendre terre : où incontinent les 
habitans nous receurent autant humainement qu'il 
fut possible : et comme estans aduertiz de nostre 
venue, auoyent dressé un beau palais à la coustume 
du païs, tapissé tout autour de belles fueilles d'arbres, 
et herbes odorifères, par une manière de congratu- 
lation, monstràts de leur part grand signe de ioye, 
et nous inuitans à faire le semblable. Les plus vieux 
principalemèt, qui sont comme roys et gouuerneurs 
successiuemèt l'un après l'autre, nous venoyent nvoir Fol. 49. 
et auec une admiration nous saluoyent à leur mode 
en leur langage : puis nous côduisoient au lieu qu'ils 
nous auoient préparé : auquel lieu ils nous apportè- 
rent viures de tous costez, comme farine faite d'une Manîhot racine 
racine qu'ils appellent manihot, et autres racines de laquelle les 

s^rosses et menues, très bonnes toutesfois et plaisantes ^^^^^ê^" ^f^^ 
f ' , 1 1 •• 1 • et font farine, 

a manger, et autres choses selon le pais : de manière, 

qu'estans arriuez, après auoir loué et remercié (côme\ 

le vray Chrestiè doit faire) celuy qui nous auoir 

pacifié la mer, les vents, bref, qui nous auoit donné 

tout moyen d'accôplir si beau voyage, ne fut question 

sinon se recréer et reposer sur l'herbe verte, ainsi 

que les Troïens après tant de naufrages et tempestes 

quand ils eurent rencontré ceste bonne dame Dido : 

mais Virgile dit qu'ils auoyent du bon vin vieil, et 

nous seulement de belle eau. Apres auoir là seiourné 

l'espace de deux moys, et recherché tant en isles que 

terre ferme, fut nommé le païs loing à l'ètour par 

nous decouuert, France Antarctique, où ne se trouua France 

Heu plus commode pour bastir et se fortifier qu'une Antarctique, 



— 128 — 

bien petite isle, contenant seulement une iieûe de 
circuit, située presque à l'origine de ceste riuiere, dot 
nous auôs parlé, laquelle pour mesme raison auec le 
fort qui fut basti, a esté aussi nommée Colligni i. 
Isle fort Ceste isle est fort plaisante, pour estre reuestue de 
commode, en grande quantité de palmiers, cèdres, arbres de bresil, 

laquelle s'est i • • j p f 

premièrem'et ^^"^nsseaux aromatiques verdoyans toute 1 année : 

fortifié le ^^^J ^st qu'il n'y a eau douce, qui ne soit assez loing. 

seigneur Doncques le seigneur de Villegagnon, pour s'asseurer 

de Villegagnon. contre les efforts de ces saunages faciles à offenser, et 

'' ■ aussi contre les Portugais, si quelques fois se vouloient 

adonner là, s'est fortifié en ce lieu, comme le plus 

commode, ainsi qu'il luy a esté possible. Quant aux 

viures, les saunages luy en portent de tel que porte le 

païs, comme poissons, venaison, et autres bestes 

saunages, car ils n'en nourrissent de priuées, comme 

nous faisons par deçà, farines de ces racines, dont nous 

auons n'agueres parlé, sans pain ne vin : et ce pour 

quelques choses de petite valeur, comme petits cos- 

teaux, serpettes, et haims à prendre poisson. le diray 

Roche delaquelle entre les louënges de nostre riuiere, que là près le 

provient un lac. (Jestroit se trouue un maresc 2 ou lac prouenant la 



1 Ce n'est pas sur cette île que s'établirent d'abord nos com- 
patriotes, mais sur un rocher nommé le Rattier, qu'ils abandon- 
nèrent bientôt, comme trop exposé à la fureur des vagues. Leur 
nouveau domicile fut l'île aux Français, à laquelle les Brésiliens, 
par un sentiment qui les honore, ont conservé le nom d'île Vil- 
lagànhon. Cf. Thevet. Cosmog. Univ. -^ Léry. § iv. — Gaf- 
FAREL. Ouv. cité. 

2 II s'agit du lac Rodrigo alimenté en effet par les eaux qui 
coulent du montCorcovado. 



— 129 — 

plus grand part d'une pierre ou rocher, haute merueil- 
leusement et élevée en l'air en forme de piramide, et 
large en proportion, qui est une chose quasi incroyable. 
Geste roche est exposée de tous costez aux flots et 
tormentes de la mer. Le Heu est à la hauteur du Capri- 
corne vers le Su, entre l'Equinoctial vingt et trois 
degrez et demy, soubs le tropique du Capricorne. 



CHAPITRE XXVI. 



Du poisson de ce grand fleuue sus nommé. 



'e ne veux passer outre sans particulièrement 
traiter du poisson, qui se trouue en ce beau 
fleuue de Ganabara ou de lanaire en grande 
abondance et fort deHcat. Il y a diuersité de vignots 
tant gros que petis : et entre les autres elle porte 
ouïtre, dot l'escaille est reluisante comme fines perles, Onîtres portans 
que les Saunages mangent communément, auec autre p^^^^s. 
petit poisson que peschent les enfans. Et sont ces 
ouïtros tout ainsi que celles qui portent les perles : 
aussi s'en trouue en !1 quelques unes, non pas si fines Fol. 50. 
que celles de Calicut, et autres parties du Leuant. Au 

9 




130 



Manière des 

Saunages à 

prêdre du 

poisson. 



Panapana 
espèce de 
poisson. 



reste les plus grands pesehent aussi le grand poissoii, 
dont ceste riuiere porte en abondance. La manière de 
le prendre est telle, que estas tous nuds en l'eau, soit 
douce DU salée leur tirent coups de flesches i, à quoy 
sont fort dextres, puis les tirent hors de l'eau auec 
quelque corde faite de cotton ou escorce de bois, ou 
bien le poisson estant mort vient de soymesme sur 
l'eau. Or sans plus long propos, l'en reciteray princi- 
palement quelques uns monstrueux, représentez par 
portrait, ainsi que voyez, comme un qu'ils nomment 
en leur langage Panapana 2, semblable à un chien de 
mer, quant à la peau, rude et inégale comme une 

1 C'est encore la méthode actuelle des Brésiliens. On lit dans 
le Voyage au Brésil par AcASsiz (Tour du Monde, no 460) : « Le 
lendemain nous partîmes en canot pour la chasse au poisson. Je 
dis à dessein la chasse, car c'est avec la flèche et la javeline que 
l'on prend l'animal, et non avec l'hameçon ou le filet. Les 
Indiens ont une adresse étonnante pour tirer à l'arc les gros 
poissons, ou pour harponner avec la lance les monstres du fleuve.» 
Cf. H. Bresson. L'Amazone (Explorateur. 11. 325) : « Les naturels 
de l'Amazone chassent les tortues d'eau à l'aide de flèches articu- 
lées de construction spéciale. La pointe est faite d'un croc en os 
ajusté à flottement libre dans une baguette de roseau autour de 
laquelle s'enroule un fil végétal d'une assez grande résistance. 
L'Indien décoche sa flèche à la tortue qui plonge entraînant avec 
elle le crochet. Le crochet se détache du bois de la flèche qui 
flotte toujours, et indique ainsi au chasseur l'endroit ou la bête 
blessée s'est réfugiée.» 

2 Cf. Léry. § XII. « Quant à la forme du pana-pana, ayant le 
corps, la queue et la peau semblable, et ainsi aspre que celle du 
requin de mer, il a au reste la teste si plate, bigarrée et estran- 
gemenl faite que quand il est hors de l'eau, la divisant et 
séparant également en deux il n'est pas possible de voir teste de 
poisson plus hideuse. » 



— nu- 
lime. Ce poisson a six taillades en pertuis 4e chacun 
costé du gosier, ordônez à la façon d'une jLamproye, 
la teste telle que pouuez voir par la figure mise içy 
après : les yeux presque au bout de la teste, tellement 
que de l'un à l'autre y a stance d'un pied et demy. Ce 
poisson au surplus est assez rare, toutesfois que la 
chair n'en est fort excellente à manger, approchant 
du goust à celle du chien de mer. H y a dauantage en 
ce fleuue grade abondace de Raies, mais d'une autre Espèce de 
espèce que les nostres : elles sont deux fois plus larges J^(iiès. 
et plus longues, la teste platte et longue, et au bout y 
a deux cornes longues chacune d'un pié, au milieu 
desquelles sont les yeux. Elles ont six taillades soubs 
le ventre, près l'une de l'autre : la queue longue 
de deux pieds, et gresle comme celle d'un rat. Les 
Saunages du païs n'en mangeroient pour rien, non 
plus que la tortue, estimas que tout ainsi que ce 
poisson est tardif à cheminer en l'eau, rendroit aussi 
ceux qui en mangeroient tardifs, qui leur seroit cause 
d'estre pris aisément de leurs ennemis, et de ne les 
pouuoir suyure légèrement à la course. Ils l'appellent 
en leur langage Ineuonea. Le poisson de ceste riuiere Ineuonea. 
uniuersellement est bon à manger ; aussi celuy de la 
mer costoyat ce païs, mais non si deUcat que soubs 
la ligne et autres endroits de la mer. le ne veux 
oblier, sur le propos de poisson à reciter une chose 
merueilleuse et digne de mémoire. En ce terrouër 
autour du fleuue susnômé, se trouuent arbres et 1 
arbrisseaux i approchâts de la mer, tous couuerts et ' 

ï Ces arbres soot les palétuviers. 



-- 132 — 

Arhres charge:^ chargez d'ouïtres haut et bas. Vous deuez entendre 
d'ouîtres et par q^^ q^g^ 1^ j^gj- s'enfle elle iette un flot assez loing 
que e raison. ^^ terre, deux fois en vingt et quatre heures, et que 
l'eau couure le plus souuent ces arbres et arbustes, 
principalement les moins eleuez. Lors ces ouïtres 
estant de soy aucunement visqueuses, se prennent et 
lient contre les branches, mais en abondace incroyable : 
tellement que les Saunages quand ils en veulent 
manger, couppent les branches ainsi chargées, comme 
une branche de poirier chargée de poires, et les 
Fol. 51. emportent : et en || mangent plus coustumieremèt que 
des plus grosses, qui sont en la mer : pourtant disent- 
ils, qu'elles sont de meilleur goust, plus saines, et 
qui moins engendrent fleures, que les autres. 



CHAPITRE XXVn. 



De V Amérique en gênerai. 



|yant particulièrement traité des lieux, où 
auons fait plus long seiour après auoir pris 
terre, et de celuy principalement ou au- 
iourd'hui habite le Seigneur de Villegagnon, et autres 




— 133 — 

François ensemble de ce fleuue notable i, que nous 
auons appelle lanaire, les circonstances et depen- 
dences de ces lieux, pource qu'ils sont situez en terre 
descouuerte, et retrouuée de nostre temps, reste d'en 
escrire ce qu'en auons congneu pour le seiour que 
nous y auons fait. Il est bien certain 2 que ce païs 
n'a iamais esté congneu des anciens Cosmographes, L'Amérique 
qui ont diuisé la terre habitée en trois parties, Eu- incôgmîu aux 
rope, Asie, et Afrique, desquelles parties ils ont peu <^«^'^^•^• 
auoir congnoissance. Mais ie ne doute que s'ils eus- 
sent congneu celle dont nous parlons, considéré sa 
grande estendue, qu'ils ne l'eussent nombrée la qua- 
triesme. Car elle est beaucoup 3 plus grande que nulle 
des autres. Ceste terre à bon droit est appellée Ame- Americ Vespuce 
rique, du nom de celuy qui la premièrement descou- p fémur qui a 
uerte, nommé Americ Vespuce, homme singulier en ,, , • ^^ 
art de nauigation 4 et hautes entreprises. Vray est que 
depuis luy plusieurs en ont descouuert la plus grande 



I Ce fleuve n'était pas un fleuve mais une baie, et ce n'était 
pas Thevet qui lui avait donné son nom, mais bien les Portu- 
gais, quand ils y arrivèrent au commencement du XVIe siècle. 
Cf. Crespin. Histoire des Martyrs. P. 401. 

* La question n'est pas tellement résolue que l'affirme Thevet. 
Cf. Congrès américanistes de Nancy et de Luxembourg, divers 
mémoires de MM. Cordeiro, Gravier^ Beauvoir, Gaffarel, 
etc., etc. 

3 Erreur géographique : L'Asie est plus considérable comme 
superficie que l'Amérique. 

4 II est peu de problêmes géographiques qui aient été discu- 
tés plus souvent et avec autant de passion. Sur Americ Vespuce, 
on peut consulter Humboldt. Histoire de la Géographie de l'an- 
cien Continent. d'Avezac. HylacomyluSj etc. 



— 134 — 

fkUie îiîarit ^fs TeMistitan ï, iusques au ^ïs éès 

Geans et destroit de Magella. Qu'elle doiue estre 

appellée Inde 2, ie n'y vois pas grand raison : car 

ceste contrée du Leuat que l'on nomme Indes, a pris 

ce nom du fleuue notable Indus, qui est bien loing 

de nostre Amérique. Il suffira donc de l'appeller Ame- 

Sûuumde rique ou France Antarctique. Elle est située verita- 

VAmeYique. blement entre les tropiques iusques delà le Capricorne, 

se confinant du costé d'Occident vers Temistitan et 

les Moluques : vers midy au destroit de Magellan, et 

des deux costez de la mer Oceane, et Pacifique. 

Vray est que près Darienne et Furne, ce païs est fort 

estroit, car la mer des deux costez entre fort auant 

dans terre. Or maintenant nous faut escrire de la 

part que nous auons plus congnue, et fréquentée, qui 

est située enuiron le tropique brumal, et encores de 

Quels sont les là. Elle a esté habitée et est habitée pour le iourd'huy, 

hàbitans de outre les Chrestiens, qui depuis Americ Vespuce l'ha- 

menque. j^j^^j^^^ j^ ggj^g merueiUeusement estranges et sau- 

uages, sans foy 3, sans loy, sans religion, sans ciuilité 



1 Temistitan est le nom ancien du Mexique. 

2 Thevet avait certes raison, mais l'usage a prévalu, et l'Amé- 
rique fut longtemps appelée Inde Occidentale. Cette dénomi- 
nation que rien ne justifie, a pour origine l'erreur de Colomb, 
qui croyait avoir simplement trouvé une route nouvelle vers les 
Indes et non pas un continent inconnu. 

3 Presque tous les écrivains qui ont étudié les sauvages 
d'Amérique ont affirmé qu'ils n'avaient pas de religion. D'après 
LuBBOCK Origines de la Civilisation (P. 209). « On a découvert 
plusieurs tribus en Amérique qui n'ont aucune notion d'un être 
supérieur, et aucune cérémonie religieuse. La plupart n'ont 
aucun mot dans leur langage pour exprimer l'idée de divinité. » 



'■■-. ■-'-• — 135 -~ 

aucune, mais viuans comme bestes irraisonnables, 
ainsi que nature les a produits, mangeans racines, de- 
meuras tousiours nuds tant hommes que femmes, ius- \ 
ques à tant, peut estre, qu'ils seront hantez des Chres- ' 
tiens, dont ils pourront peu à peu despouiller ceste \ 
brutalité, pour yestir d'une façon plus ciuile et plus ' 
humaine. En quoy nous deuons louer affectueusement \ 
le Créateur, qui nous a esclarcy les choses, ne nous 
laissant ainsi brutaux, côme ces panures Amériques. 
Quàt au territoire de toute l'Amérique, il est tresfer- L'Amérique 
tile en arbres portans fruits excelles, mais sans labeur P^^^^ tresfertik. 
ne semence. Et ne doutez que si la terre estoit cul- 
tiuée, qu'elle ne rapportast fort bien veu sa situation, 
montagnes || fort belles, plaineures spacieuses, fleuues Fol. $2. 
portans bon poisson, isles grasses, terre ferme sem- 
blablemet. Auiourd'huy les Espagnols et Portugais en Quelle partie 
habitent une grande partie, les Antilles sus l'Océan, ^^ l'Amérique 
les Moluques, sus la mer Pacifique, de terre ferme j'^^^^'^^ ^^^^ 
iusques à Dariene, Parias et Palmarie : les autres plus que Portugais. 
vers les midy, comme en la terre du Brésil. Voyla de 
ce païs en gênerai. 



Cf. Hearne. Voyage du fort du prince de Galles à l'Océan glacial. 
Baegert. Smithsonian Trans. P. 390. Smith. Voyages in Virginia, 
P. 138. D0BRIZHOFFER. Ouv. cit. Passim. Robertson. History of 
America. T. iv. P. 122. 



€^€^€Jfr€^€^€^€^ 




CHAPITRE XXVm. 



De la Religion des Amériques. 



|ous auons dit que ces pauures gensviuoient 
sans religion i et sans loy, ce qui est véri- 
table. Vray est qu'il n'y a créature capable 
de raison tant aueuglée, voyant le ciel, la terre, le 
soleil et la lune, ainsi ordonnez, la mer et les choses 
qui se font de iour en iour, qui ne iuge cela estre fait 
de la main de quelque plus gràd ouurier, que ne sont 
les hommes. Et pour ce n'y a nation tant barbare que 



I Thevet a résumé dans ce chapitre les traditions Brésiliennes, 
récoltées avec soin par Villegaignon. Il les a exposées tout au 
long dans sa Cosmographie universelle, et surtout dans ses ma- 
nuscrits, encore inédits, dont M. Ferdinand Denis a donné une 
intéressante analyse dans sa Fête Brésilienne à Rouen. Pourtant, 
dans sa Cosm, uni. (P. 910) il entre en contradiction avec lui- 
même puisqu'il parle en ces termes de Léry qui avait traité 
dans un des chapitres de ses ouvrages, la religion des Brésiliens. 
« C'est ici qu'il fault que je me moque de celuy qui a esté si 
téméraire que de se vanter d'avoir fait un livre de la religion 
que tiennent ces saunages. S'il estoit seul qui eust esté en ce 
pais là il lui seroit aisé de m'en faire accroire ce qu'il vouldroit, 
mais ie scay de certain que ce peuple est sans religion, sans 
liures, sans exercice d'adoration, et cognoissance des choses 
diuines. » 



— 137 — 

par l'instinct naturel n'aye quelque religion, et quel- Reîigiô de ceux 
que cogitation d'un Dieu i , Ils confessent donc tous ^ V Amérique. 




estre quelque puissance, et quelque souueraineté : 
mais quelle elle est, peu le sçauent, c'est à sçauoir, 
ceux ausquels Nostre Seigneur de sa seule grâce s'est 
voulu communiquer. Et pour ce ceste ignorance a 
causé la variété des religions. Les uns ont recognu 
le Soleil comme souuerain, les autres la Lune, et 



I Cette planche aurait dû figurer à la page 79. Nous la re- 
produisons à cette place, pour ne pas la rejeter trop loin. 



- 138- 

quelques autres les Estoilles : les autres autremeni;, 
ainsi que nous recitent les histoires. Or, pour venir 
à nostre propos, noz Saunages font mention d'un 
Toupan. grand Seigneur, et le nommêt en leur langue, Tou- 
pan, lequel, disent-ils, esîant là haut ÎM plouuoir et 
tonner : mais ils n'ont aucune manière de prier ne 
honnorer, ne une fois, ne autre, ne lieu à ce propre. 
Si on leur tient propos de Dieu, comme quelque fois 
i'ay fait, ils escouteront aîtentiuement auec une ad- 
miration : ^t demanderont si ce n'est point ce pro- 
phète, qui leur a enseigné à planter leurs grosses 
Hetich racines, racines, qu'ils nomment Hetich i . Et tiennent de leurs 
pères que auant la cognoissance de ces racines, ils ne 
viuoient que d'herbes comme bestes, et de racines 
saunages. ÏÏ se trouua, comme ils disent, en leur païs 
Charaïbe. un grand Charaïbe, c'est à dire. Prophète, lequel 
s'adressant à une ieune fille, luy dôna certaines grosses 
racines, nommées Hetich, estant semblables aux 
naueaux Lymosins, luy enseignant qu'elle les rais^t .en 



I La même tradition se retrouvait aux Antilles. Les Caraïbes 
racontaient qu'un homme blanc descendu du ciel les réconforta 
pendant une famine. « Il leur auoit apporté une racine excellente 
qui leur seruiroit à faire du pain et que nulle beste n'oseroit 
toucher quand elle seroit plantée. Il vouloit que désormais ce 
fut leur nourriture ordinaire. Les Caraïbes ajoutent que la dessus 
ce charitable inconnu rompit en trois ou quatre morceaux un 
bâton qu'il auoit en main, et commanda de les mettre en terre, 
assurant que peu après, y fouissant, on trouveroit une puis- 
sante racine, et le bois qu'elle auroit poussé dehors auroit la 
vertu de produire la même plante. » Rochefort. Hist. des 
Antilles, P. 428. 



— 139 — 

morceaux, et puis les plantast en terre : ce qu'elle 
fist : et depuis ont ainsi de père en fils tousiours côtinué. 
Ce que leur a biè succédé tellement qu'à présent ils 
en ont si grande abondance, qu'ils ne mangent gueres 
autre chose : et leur est cela commun ainsi que le 
pain à nous : d'icelle racine s'en trouue deux espèces, 
de mesme grosseur. La première en cuisant devient 
iaulne comme un coing : l'autre blanchâtre. Et ces 
deux espèces ont la feuille semblable à la manne : et 
neportêt iamais graine. Parquoy les Sauuages replan- 
tent la mesme racine couppée par rouelles, comme 
l'on fait les raues par deçà, que l'on met en sallades, 
et ainsi replantées multiplient abondamment. Et pour 
ce qu'elle est incognuë à noz médecins et arboristes 
de par deçà, il m'a semblé bon vous la représenter 
selon son naturel. 

Il Lors que premièrement ce païs fut descouuert, Fol* 53- 
ainsi que desia nous auons dit, qui fut l'an mil quatre L'Amérique 
cens nouante sept i, par le commandement du Roy premieremu 
de Castille, ces Sauuages estonnez de voir les chres- Vânéc^iAoy! 
tiens de ceste façon, qu'ils n'auoient jamais veûe, 
ensemble leur manière de faire^ ils les estimoyent 
comme prophètes, et les honoroyent 2 ainsi que 



1 Double erreur de Thevet : L'Amérique fut découverte, ou 
du moins retrouvée par Colomb en 1492, et non en 1497. De 
plus c'était Isabelle de Castille et nullement son mari Ferdinand 
qui avait pris l'initiative de l'expédition. 

2 Sur ce naïf empressement des sauuages Américains auprès 
des premiers Européens qu'ils virent, les voyageurs sont una- 
nimes. Voir, entre autres, Colomb. Journal de son Voyage. Vsissim. 



140 — 



dieux : iusques à tant que ceste canaille les voyat 
deuenir malades, mourir, et estre subiets à sembla- 
bles passions comme eux, ont commencé à les mes- 
priser, et plus mal traiter que de coustume, comme 
ceux qui depuis sont allez par delà, Espagnols et 
Portugais, de manière que si on les irrite, ils ne font 
difficulté de tuer un chrestien, et le manger, comme 
ils font leurs ennemis. Mais cela se fait en cer- 
Cànibales, taïs lieux et spécialement aux Cannibales, qui ne 
peuples viuans yiuent d'autre chose : comme nous faisons icy de 
bœuf et de moutô. Aussi ont-ils laissé à les appeller 
Charaïbes, qui est à dire prophètes, ou demidieux, 
les appellans corne par mépris et opprobre, Mahire, 
qui estoit le nom d'un de leurs anciens prophètes, 
lequel ils détestèrent et eurent en mespris. Quant à 
Toupan, ils l'estiment grand, ne s'arrestant en un 
lieu, ains allât çà et là, et qu'il déclare ses grands 
secrets à leurs prophètes. Voylà quat à la religion de 
noz Barbares ce que oculairement l'en ay congnu et 
entendu, par le moyen d'un truchement François i, 
qui auoit là demeuré dix ans, et entendoit parfaite- 
ment leur langue. 



de chair 
humaine. 

Mahire. 



— Id. Lettera rarissima. Antonio de Solis. Histoire de la 
conquête du Mexique. — PRESCOTT.Id. § vi. 

I Ces interprètes normands furent en efïet nos meilleurs in- 
termédiaires entre les Brésiliens et nos compatriotes. C'étaient 
de hardis aventuriers, habitués à ne compter que sur eux-mêmes, 
aux prises avec des difficultés sans cesse renaissantes, et qui 
furent très-bien accueillis par les Brésiliens. Non seulement ils 
adoptèrent leurs usages nationaux et parlèrent leur -langue, 
mais encore ou prétend qu'ils poussèrent l'oubli de leur origine 




Il CHAPITRE XXIX. Fol. 54. 



Des Amériques, et de leur manière de viure, tant 
hommes que femmes. 



ous auons dit par cy deuant, parlans de 
l'Afrique, qu'auons costoyée en nostre 
nauigation, que les Barbares et Ethiopes, 
et quelques autres es Indes alloyent ordinairement 
tous nuds, hors-mis les parties honteuses, lesquelles 
ils couuroyèt de quelques chemises de cotton, ou 
peaux, ce qui est sans comparaison plus tolerable 
qu'en noz Amériques, qui viuent touts nuds ainsi F^on de viure 
qu'ils sortent du ventre de la mère, tant hommes ^^^^^^^^^^«^ ^^ 
que femmes, sans aucune honte ou vergongne i. Si ^^^^1^- 



jusqu'à renoncer à leur religion et à prendre part aux plus 
horribles festins du cannibalisme (Léry. § vu). Cf. Gaffarel. 
Histoire du Brésil Français. P. 72. 

I Léry dit expressément ( § ix, vers la fin) que cette nudité 
des Américains n'excitait aucun mauvais désir. Cf. dissertation 
de Thevet dans sa Cosmographie universelle, P. 928. Montaigne 
est du même avis que Léry. Il termine son chapitre des Canibales 
par ces mots ironiques : « Tout ne va pas trop mal, mais quoy 
ils ne portent pas de hault de chausses. » 



— 142 — 

vous demandez s'ils font cela par indigence, ou pour 
les chaleurs, ie respondray qu'ils pourroyent faire 
quelques chemises de cotton, aussi bien qu'ils sça- 
uent faire Hcts pour coucher : ou bien pourroyent 
faire quelques robes de peaux de bestes saunages et 
s'en vestir, ainsi que ceux de Canada : car ils ont 
abondance de bestes saunages, et en prennent aisé- 
ment : quant aux domestiques ils n'en nourrissent 
point. Mais ils ont ceste opinion d'estre plus alégres 
et dispos à tous exercices, que s'ils estoyent vestus. 
Et qui plus est, s'ils sont vestuz de quelque chemise 
légère, laquelle ils auront gagnée à grand trauail, 
quand ils se rencontrent auec leurs ennemis, ils la 
despouilleront incontinêt, auant que mettre la main 
aux armes, qui sont l'arc et la flesche, estimans que 
cela leur osteroit la dextérité, et alegreté au combat, 
mesmes qu'ils ne pourroyent aisément fuir, ou se 
mouuoir deuant leurs ennemis, voire qu'ils seroyent 
pris par tels vestements : parquoy se mettront nuds 
tant sont rudes et mal aduisez. Toutesfois ils sont 
fort désireux de robes, chemises, chapeaux, et autres 
acoustrements, et les estiment chers et précieux, 
iusques là qu'ils les laisseront plus tost gaster en 
leurs petites logettes que les vestir i, pour crainte 



I Curieux passage de Léry, § v. On avait fait cadeau de 
chemises à des Brésiliens ; « quand ce vint à s'asseoir en leurs 
barques, à fin de ne les gaster en les troussant iusque au nombril, 
et descouurant ce que plustost il falloit cacher, ils voulurent 
encores, en prenant congé de nous, que nous vissions leur 
derrière et leurs fesses. » 



— 143 — 

qu'ils ont de les endommager. Vray est qu'ils les 
vestiront aucunesfois pour faire quelques cahouinages 
c'est à dire quand ils demeurent aucuns iours à boire 
et faire grand chère, après la mort de leurs pères, ou 
de leurs parens : ou bien en quelque solennité de 
massacre de leurs ennemys. 

Encores s'ils ont quelque hobergeon ou chemise 
de petite valeur vestûes, ils les dépouilleront et 
mettront sus leurs espaules se voulans asseoir en 
terre^ pour crainte qu'ils ont de les gaster. Il se 
trouue quelques vieux entre eux, qui cachent leurs 
parties honteuses de quelques fueilles, mais le plus 
souuent par quelque indisposition qui y est. Au- 
cuns ont voulu dire qu'en nostre Europe , au 
commencement qu'elle fut habitée, que les hommes 
et femmes estoyent nuds, hors-mis les parties secrettes 
ainsi que nous lisons de nostre premier père. Neant- 
moings en ce temps la les hommes viuoyent plus 
long aage que ceux de maintenant, sans estre offensés 
de tant de maladies : de manière qu'ils ont voulu 
soutenir que touts hommes deuroyêt aller nuds, 
ainsi qu'Adam et Eue noz premiers parens estoient en 
paradis terrestre. Quant à ceste nudité il ne se trouue 
aucunement qu'elle soit du vouloir et commande- 
ment de Dieu. le sçay biê que quelques hérétiques ap- 
pelez Adamians i, maintenâs faussement ceste nudité 



ï Ces Adamians étaient de fanatiques Hussites qui essayèrent, 
en effet, au quinzième siècle, d'introduire ce singulier usage : 
mais le bon sens public et surtout le climat de la Bohème 
firent vite justice de cette folie. 



— 144 



Adamians, 
hérétiques 

maintenans 
la nudité. 
Fol. 55. 



Opinion des 
Turlupins et 
philosophes 
cyniques 
touchant la 
nudité. 



Iules César 
portait bonnet 



et les sectateurs viuoyent touts nudz, ainsi que noz 
Amériques dont nous parlôs, et assistoyent aux 
synagogues flpour prier à leur temples touts nuds. Et 
par ce l'on peut cognoistre leur opinion euidemmêt 
faulse : car auant le péché d'Adam et Eue, l'escrip- 
ture sainte nous tesmoigne, qu'ils estoient nuds, et 
après se couuroyent de peaux^ comme pourriez 
estimer de présent en Canada. Laquelle erreur ont 
imité plusieurs, comme les Turlupins i , et les philo- 
sophes appeliez Cyniques : lesquels alleguoyent pour 
leurs raisons, et enseignoyent publiquement l'homme 
ne deuoir cacher ce que nature luy a donné. Ainsi 
sont monstrez ces hérétiques plus impertinens après 
auoir eu la cognoissance des choses, que noz Amé- 
riques. Les Romains quelque estràge façon, qu'ils 
obseruassent en leur manière de viure, ne demeu- 
royent toutesfois ainsi nuds. Quant aux statues et 
images, ils les colloquoyêt toutes nues en leurs 
temples, comme recite Tite Live. Toutesfois ils ne 
portoyent coife 2 ne bonnet sus la teste : comme 
nous trouuôs de Caius César, lequel estant chauue 
par deuant, auoit coustume de ramener ses cheueux 



ï On a donné ce nom à des hérétiques du XlVe siècle dont 
les opinions se rapprochaient de celles des Beghards et Béguines 
du siècle précédent, c'est-à-dire qu'ils aspiraient à une perfection 
impossible, et dédaignaient les actes pour ne s'occuper que de 
l'esprit. Charles V fit brûler leur chef à Paris, et les sectaires 
se dispersèrent. 

2 Ceci est une erreur : Les anciens se servaient parfaitement 
de chapeaux, voire même de casquettes. Cf. Dictionnaire des 
^Antiquités de Saglio et Daremberg. 



— 145 — 

de derrière pour couurir le front : pourtant prist contre la 
licence de porter quelque bonnet léger ou coife, coustume des 
pour cacher ceste part de la teste, qui estoit pellée. Romais, et 

Voyla sus le propos de noz Saunages. Fj.y_Ye.u \ 
encores ceux du Peru user de quelques petites chemi- 
soles de cotton façonnées à leur mode. Sans eslon- 
gner de propos, Pline recite qu'a l'extrémité de l'Inde 
Orientale (car iamais il n'eut cognoissance de l'Amé- 
rique) du costé de Ganges y auoir certains peuples 
vestuz de grandes fueilles larges, et estre de petite 
stature. le diray encore de ces panures Saunages, 
qu'ils ont un regard fort espouuantable, le parler 
austère, réitérât leur parole plusieurs fois. Leur lan- 
gage est bref et obscur i , toutesfois plus aisé à com- 
prendre que celuy des Turcs ne des autres natiôs 
de Leuant comme ie puis dire par expérience. Ils 
prennent grand plaisir à parler indistinctement, à 
vanter les victoires et triûphes qu'ils ont fait sus leurs 
ennemis. Les vieux tiennent leurs promesses, et sont 
plus fidèles que les ieunes, tous neantmoins fort 
subiets à l'arrecin, non qu'ils desrobent l'un l'autre, 
mais s'ils trouuent un Chrestien ou autre estranger, 
ils le pilleront. Quant à l'or et argent ils ne lui en 
feront tort, car ils n'en ont aucune cognoissance. 
Ils usent de grandes menaces, spécialement quand on 
les a irritez, non de frapper seulement, mais de tuer. 
Quelque inciuilité qu'ils ayent, ils sont forts prompts 
à faire seruice et plaisir, voire à petit salaire charitable 



Voir Jean de Léry et la langue Tupi, par P. Gaffarel. 

10 



-— 146 — 

iusques à conduire uii estranger cinquante ou soixante 

lieiies dans le païs, pour les difficultez et dâgecs, 

auec toutes autres œuures charitables et honnestes, 

suture des P^^ ^^ diray qu entre les Chrestiens. Or noz Ame- 

Ameriques, et nqnes ainsi nuds ont la couleur extérieure rougeastre, 

couleur tirant sus couleur de lion i : et la raison ie la laisseray 

aux philosophes naturels, et pourquoy elle n'est tant 

aduste comme celle des Noirs d'Ethiopie : au surplus 

bien formez et proportionnez de leurs membres : les 

3reux toutefois mal faits,, c'est àsçauoir noirs, lousches 

e£ leur regard presque comme celuy d'une beste 

saoauage. Ils sont de haute stature, dispos et alegres 

peu subiets à maladie, sinon qu'ils reçoiuent quelque 

coups de flesches en guerre. 



naturelle. 



ï Ce passage semble traduit d'Araéric Vespuce,, qui, 
dans sa première lettre, décrit les indigènes du nouveau 
continent comme des hommes à couleur rouge comme le poil 
du lion. 




Il CHAPITRE XXX. Fol. 56. 

De la manière de leur manger et boire. 



N peut facilement entendre, que ces bonnes 
gens ne sont pas plus civils en leur màger, 
qu'ê autres choses. Et tout ainsi qu'ils 
n'ont certaines loix, pour eslire ce qui est bon, et Les Saunages 
fuir le contraire, aussi mangêt ils de toutes viandes, ^^^^^ ^^^-^ ^^i^- 
à tous iours et à toutes heures, sans autre discretiô, 
vray est que d'eux-mesmes ils sont assés supersti- 
tieux de ne manger de quelque beste, soit terrestre 
ou aquatique^ qui soit pesante à cheminer, airis de 
toutes autres qui cognoissent plus légères à courir ou 
voler, corne sont cerfs et biches : pour ce qu''ils ont 
ceste opiniô i, que ceste chair les rendroit trop pesans, 
qui leur apporteroit inconuenient, quand ils se trou- 
ueroient assailHs de leurs ennemis. Ils ne veulent Que les Ame- 

aussi manger de choses salées, et les défendent >i /^q^^^ ont en 

hoTTCur la chatv 
leurs enfants. Et quad ils voyent les chrestiens man- salée. 

ï Cette opinion est fort répandue chez tous les sauvages. 
Voir LuBBOCK. Origines de la civilisation. — Brett. Jw^/a« Trihes 
of Guiana. 355. «Les hommes chez les Acawoïo et les Caraïbes, 
quand ils attendent l'accouchement de leurs femmes, s'abstiennent 
de certaines viatides, de peur que, s'ils venaient à en manger, 
le nouveau né ne s'en ressentît mvstérieusement. » 



— 148 — 



Viandes 

ordinaires des 

Saunages. 



Lesart des 
Amériques. 



Silence des 
Saunages 
à table. 



ger chairs salées, ils les reprennent comme de chose 
impertinente, disans que telles viandes leur abbrege- 
ront la vie. Ils usent au reste de toute espèce de 
viandes, chair et poisson, le tout rosti à leur mode. 
Leurs viandes sont bestes saunages, rats de diuerses 
espèces et grandeurs, certaines espèces de crapaux 
plus grands que les nostres, crocodiles et autres, qu'ils 
mettent toutes entières sus le feu, auec peau et en- 
trailles : et en usent ainsi sans autre difficulté : voire 
ces crocodiles, lesards gros comme un cochô d'un 
moys, et longs en proportion, qui est une viande 
fort friande, tesmoings ceux qui en ont mangé. Ces 
lesards sont tant priuez qu'ils s'approchent de vous, 
prenant vostre repas que si vous leur iettez quelque 
chose, ils le prendront sans crainte ou difficulté. Ces 
saunages les tuent à coups de flèches. Leur chair res- 
sêble à celle d'un poulet. Toute la viàde qu'ils font 
boullir sont quelques petites ouistres, et autres es- 
cailles de mer. Pour manger ils n'obseruent certaine 
heure Hmitée, mais à toutes heures qu'ils se sentent 
auoir appétit, soit la nuict après leur premier sommeil 
se leueront tresbien pour manger, puis se remettront 
à dormir. Pendant le repas ils tiennent une merueil- 
leuse silence, qui est louable plus qu'en nous autres, 
qui iasons ordinairement à table. Ils cuisent fort bien 
leur viande, et si la mangent fort posément, se moc- 
quans de nous, qui deuorons à la table au Heu de 
manger : et iamais ne mangent, que la viande ne soit 
suffisammèt refroidie. Ils ont une chose fort estrage : 
lors qu'ils mangent, ils ne buront iamais, quelque 
heure que ce soit : au contraire, quand ils se mettront 



— 149 — 

à boire, ne mangeront point, et passerôt ainsi en 
buuant voire un iour tout entier. Quand ils font leurs 
grands banquets et solennitez, corne en quelque mas- 
sacre, ou autre solennité, lors ne ferôt que boire tout 
le iour, sans manger. Ils font bruuages de gros mil 
blàc et noir, qu'ils nômêt en leur langue Auaty : tou- Auaty hrumge. 
tesfois peu après auoir ainsi beu, et s'estre séparés 
les uns des autres, magerôt indifferèmèt tout ce qui 
se trouuera. Les panures viuent plus de poisson de mer, 
ouistres, et autres choses semblables, que de chair. 
Ceux qui sont loing de la mer peschèt aux riuieres : 
aussi ont diuersité de fruits, ainsi que nature les pro- 
duit, neantmoins viueni longtemps sains et dispos; 
icy faut noter que les anciens ont plus communément 
vescu 11 de poisson i que de chair : ainsi que Hérodote 
afferme des Babiloniès 2^ qui ne viuoient que de 
poisson. Les loix de Triptoleme, selon Xenophon, 
defendoièt aux Atheniês l'usage de la chair. Ce n'est 
doc chose si estrage de pouuoir viure de poisson 
sans usage de chair. Et mesmes en nostre Europe du 
commencement, et auant que la terre fust ainsi cul- 
tiuée et habitée, les homes viuoyent encores plus 



Fol. 57. 
Manière de 
viure des 



1 D'après les ingénieuses remarques de M. de Mortillet 
(Les Origines de la pêche et de la navigation) la chasse aurait au 
contraire de beaucoup précédé la pêche et il faut par conséquent 
renverser la proposition de Thevet. 

2 La citation de Thevet est inexacte : Hérodote (I, 200) dit 
simplement qu'il existe parmi les Babyloniens trois tribus, qui 
ne se nourrissent que de poisson, mais il ne parle pas de tous 
les Babyloniens. 



— 150 — 

Les hommes austeremêt sans chair i ne poisson, n*ayans l'indus- 
lant plus sont ^xiQ d'en user : et toutesfois estoient robustes, et vi- 
nourns ^oyent longuement, sans estre tant efféminés, que 
moins sont ^^^^ ^^ nostre temps : lesquels d'autat plus qu'ils sont 
robustes. traités délicatement, et plus sont subiets à maladies et 
débilités. Or noz Saunages usent de chairs et poissons, 
comme nous auons dit : et en la manière qui vous 
est icy monstrée par figure. Quelques uns d'iceux 
se couchent en leurs lits pour manger, au moins sont 
assis, spécialement le plus vieil d'une famille sera de- 
dans son lict, et les autres auprès, luy faisans le ser- 
uice : conime si nature les auoit enseignez à porter 
honneur à vieillesse. Encores ont bien ceste honnes- 
teté, que le premier qui a pris quelque grosse proye, 
soit en terre ou en eau, il en distribuera à tous prin- 
cipalement aux chrestiens, s'il y en a, et les inviteront 
libéralement à manger de telle viande, que Dieu leur 
donne estimans receuoir iniure si vous les refusez en 
cela. Et qui plus est, de primeface que l'on entre dans 
leurs logettes, il vous demanderont en leur langue, 
Marabissere, comment as tu nom : car vous vous 
pouuez asseurer, que s'ils le sçauent une fois, iamais 
ne l'oubliront, tant ils ont bonne mémoire, et y fust 
Cyrus 2 Roy des Perses, Cyneas légat du Roy Pir- 

1 Ceci est contredit par les découvertes de la science contem- 
poraine. Les premiers hommes, au contraire, ne furent et ne pou- 
vaient être que des chasseurs. Ils se nourrirent par conséquent 
de la chair des animaux. Voir : Figuier. L'Homme primitif, etc. 

2 Pline. H. N. vu, 24. Cyrus rex omnibus in exercitu suo 
militibus nomina reddidit. L. Scipio populo roma^o '• Cineas 
senatui et equestri ordini Romae, postero die quam advenerat, etc. 



— 151 ~ 

rhus, Mithiidates, ne César, lesquels Pline récite 
auoir esté de trébonne mémoire : et après leur auoir 
respondu quelques propos, vous demanderont, Mura- 
pipo, que veux-tu dire, et plusieurs autres caresses. 



CHAPITRE XXXI. 



Contre Vopinion de ceux qui estiment les Saunages 
estre pelus. 



OURTANT que plusieurs ont ceste folle opiniô 
que ces gens que nous appelles Saunages, 
ainsi qu'ilz viuent par les bois et chaps à la 
manière presque des bestes brutes, estre pareillement 
ainsi pelus par tout le corps, comme un ours, un cerf, 
un lion, mesmes les peignent ainsi en leurs riches 
tableaux : bref, pour descrire un homme Sauuage, 
ils luy II attribuerôt abondàce de poil, depuis le pied Fol. 58. 
iusques en teste, comme un accident inséparable, 
ainsi qu'à un corbeau la noirceur : ce qui est 
totalement faux : mesmes l'en ay veu quelques uns 
obstinez iusques là, que ils affermoyent obstinément 
iusques à iurer d'une chose, qui leur est certaine. 




— 152 — 

pour ne l'auoir veûe : combien que telle soit la cômune 
opinion. Quant à moy, ie le scay et l'afferme 
asseurément, pour l'auoir ainsi veu. Mais tout 
au contraire, les Saunages tant de l'Inde Orientale, que 
de nostre Amérique, issent du ventre de leur mère 
aussi beaux et polis, que les enfans de nostre Europe. 
Et si le poil leur croist par succession de temps en 
aucune partie de leurs corps, comme il auièt à nous 
autres^ en quelque partie que ce soit, ils l'arrachent 
auecques les ongles, reserué celuy de la teste seule- 
ment, tant ils ont cela en grand horreur, autant les 
hommes que les femmes. Et du poil des sourcils, qui 
croist aux hommes par mesure, les femmes le tondent 
Espèce d'hgrhe et rasent auec une certaine herbe i trenchante comme 
qui a force ^^ rasoir. Geste herbe ressemble au ionc qui vien près 
^^ ' des eaux. Et quant au poil amatoire et barbe du visage 
ils se l'arrachent comme au reste du corps. Depuis 
quelque temps ença, ils ont trouvé le moyen de faire 
ie ne sçay quelles pinsettes, dont ils arrachent le poil 
brusquemêt. 

Car depuis qu'ils ont esté fréquentez des chretiès, 
ils ont appris quelque usage de maller le fer. Et pource 



l 



I Thevet revient sur cet usage dans sa Cosmographie univer- 
selle (P. 931) : « Le poil leur croissant, les femmes l'arrachent 
aux hommes avec une certaine herbe, laquelle tranche comme 
un rasoir. Quant au poil amatoire, ils se l'arrachent récipro- 
quement les uns aux autres... Depuis que nous y auons fréquenté 
ils ont apprins à auoir des pincettes, avec lesquelles elles se 
pincettent et arrachent brusquement le poil. » Cf. Léry. § viii. — 
GoMARA. Hist. gen. de las Indias. § lxxix. — OsORlo. T)e rébus 
Emmanuelis. 11. 49. — H. Staden. P. 267. 



— 153 — 

ne crojrezjlûresnauant l' opinion cômune et façon 4e„ 
laire des _peiatr es, auxquels.. est permrse une licence- 
grande de peindre plusieurs choses à leur seule 
discrétion/ ainsi (Qu'aux Poètes de faire des comptes. 
Que s'il aduient une fois entre les autres qu'un enfant 
sorte ainsi velu du vêtre de la mère, et que le poil se 
nourisse et augmète par tout son corps, côme l'on en 
a veu aucuns en France, cela est un accident de 
nature, tout ne plus ne moins que si aucun naissoit 
auec deux testes, ou autre chose semblable. Ce ne sont 
choses si admirables, considéré que les médecins et 
philosophes en peuuent donner la raison. l'en ay veu 
un en Normandie couuert d'escailles, comme une Monstre de 
carpe. Ce sont imperfections de nature. le confessé/^^^^ humaine 

bien, mesme selon la dose sur le treziesme d'Esaie, couuert 

,., . ^ ^ r iM ~ descatlles. 

qu ïi se trouue certams monstres ayats forme d homes, =: 

q{nrs^onr_jLpp^^îezl3âtyres, vivants par les bois, et 

velus comme bestes sauuages. Et de cela sont pleins 

.les escrits des poètes, de ces Satyres, Faunes, 

Nymphes, Dryades, Hamadryades, Oreadcs, et autres 

manières de monstres, lesquels ne se trouuèt auiour- i 

^'huy, ainsi comme le tèps passé, auquel l'esprit 

malin s'efforçoit par tous moyens à deceuoir l'home, 

se transformant en mille figures. Mais auiourd'huy, 

que nostre Seigneur par compassiô s'est cômuniqué 

à nous, ces esprits malings ont esté chassez hors, nous 

donnant puissance cotre eux, ainsi que tesmoigne la 

Sainte escripture: Aussi en Afrique i se peuuet encores 



I II n'y a pas plus de monstres en Afrique qu'ailleurs : 
Pourtant le proverbe est vrai, in ^Africa semper aïiquid novum. 



— 154 — 

■ twuneiicemms monstres diffoEi^gLes, pour lesjcaisons 
qïïelious auôs alléguées au cômencement de ce liure, 
et autres que ie lairray pour le présent. Au surplus 
quât à noz Amériques ils portent cheueux en teste 
façonnez presque ainsi que ceux des moynes, ne leur 
passans point les oreilles. Vray est qu'ils les couppêt 
par le deuat de la teste et disent pour leurs raisons, 
ainsi que ie m'en suis informé, mesme à un roitelet du 
païs^ que s'ils portoyent cheueux longs par deuant, et 
Fol. $9. barbe longue, cela leur seroitocca||sion de tôber entre les 
mains de leurs ennemis, qui les pourroyent prendre 
aux cheueux et à la barbe : aussi qu'ils ont appris de 
leurs ancestres, qu'estre ainsi ecourtez de poil leur 
causeroit merueilleuse hardiesse. l'estimeroys que si 
noz Saunages eussent frequèté vers l'Asie, qu'ils 
Ahantes eussent appris cela des Abates i, qui trouuerent ceste 

peuple d'Asie, inuention de se raser la teste, pour estre, disent-ils, 
plus hardis et belliqueux entre leurs ennemis .»,AliSsi 
Plutarque 2 raconte en. ia.,, vie de Thes^.us,-que.-„U 

Coustume des coustume des Athéniens estoit, que les Ephores, c'est 

Atheniês. ^ jjj-^^ constituez comme Tribuns en leur Republique, 

estoyent tenuz d'offrir la tosure de leurs ciïeueux et 

C'est que l'Afrique est la moins connue de toutes les parties du 
monde. Sur la formation et la propagation de ces mythes géogra- 
phiques, il faut lire les pages si lumineuses de Tylor. Origines 
de la civilisation. 



f 



% 



1 Homère. 11. 11. 49. 

2 Plutarqije. Thésée. § iv. La citation est inexacte. Plu- 
tarque dit simplement que c'était l'usage à Athènes, au sortir de 
l'enfance, d'aller à Delphes pour y consacrer à Apollon les pré- 
mices de sa chevelure. 



- 155 - 

perruques aux dieux en Delphe : de jijajpiçjç qup 
TEe'seus ayant ikit raser le deuat de la teste à la mode 
dç iipz Amériques, fut incité à cela par les Abantes, 
peuple -d'Asie, Et défait npus trouuôs qu'Alexadre rpy 
la Macédoine cômanda à ses gens de prendre les Macé- 
doniens par les clieueux et barbe, qu'ils portoyêt 
longue : pour ce lors il n'y auoit encores de barbi^r^ 
pour les tondre ou raser. Et les premiers que l'oo vît 
en Italie estoient venus de Sicile. Voyla donc quant 
au poil des Amériques. 



CHAPITRE XXXII. 



D'un arbre nommé Genipat en langue des Amériques, 
duquel ils font teinture. 



ENiPAT, est un arbre dont les Saunages de Genipat, 
l'Amérique font grande estime, pour le arhre et fruit 
fruit qu'il porte, nommé du nom de l'arbre : 
non pas qu'il soit bon à manger, mais utile à quelque 
autre chose ou ils l'appliquent. Il ressemble de gran- 
deur et de couleur à la pesçhe de ce païs : du ius 
duquel ils font certaine teinture, dont ils teignèt 




- i5é 



ManUre de 

faire teinture 

de cest arbre 

Genipat. 



Manière des 
Saunages à se 
colorer le corps. 



aucunesfois tout leur corps. La manière de ceste tein- 
ture est telle. Les pauures bestiaux n'ayàs autre 
moyen de tirer le suc de ce fruit, sont contraints le 
mâcher, comme s'ils le vouloyent aualler, puis le 
remettent et epreignent entre leurs mains, pour luy 
faire rendre son ius, ainsi que d'une esponge quelque 
liqueur, lequel suc ou ius est aussi cler qu'eau de 
roche. Puis quad ils ont vouloir de faire quelque 
massacre, ou qu'ils se veulent visiter les uns les 
autres, et faire quelque autre solennité, ils se mouil- 
lent tout le corps i de ceste liqueur : et tant plus 
qu'elle se deseiche sur eux, et plus acquiert couleur 
viue. Ceste couleur est quasi indicible ^, entre noire 
et azurée, n'estant iamais en son vray naturel, 
iusques à ce qu'elle aye demeuré l'espace de deux 
iours sur le corps, et qu'elle soit aucunement seichée. 
Et s'en vont ainsi ces pauures gens autant contens, 
comme nous faisons de nostre veloux et satin, quand 
nous allons à la feste, ou autrement. Les femmes se 
teignent de ceste couleur plus coustumierement que 



1 Léry. § viii : « Au surplus, nos Brésiliens se bigarrent sou- 
uent le corps de diuerses peintures et couleurs mais surtout ils 
se noircissent ordinairement si bien les cuisses et les iambes, du 
ius d'un certain fruict qu'ils nomment genipat, que vous iuge- 
riez à les voir un peu de loin en ceste feçon, qu'ils sont chaussez 
de chausses de prestre. » 

2 H. Staden. p. 310 : Quand on met le junipapeywa sur le 
corps, il paraît clair comme de l'eau: mais, au bout de quelques 
instants, il devient noir comme de l'encre. Cette couleur dure 
pourtant neuf jours et quelque peine qu'on se donne pour la 
laver, il est impossible de l'enlever plus tôt. » Cf. Gandavo. 
Santa Ctu^. P. 115. 



-^ 157 — 

les hommes. Et noterez en cest endroit que si les 

hommes sont inuitez de dix ou douze lieues pour 

aller faire quelque cahouinage auecques leurs amis, 

auant que partir de leur village, ils pèleront quelque 

arbre, dont le dedans sera rouge, iaune, ou de 

quelque autre couleur, et le haceront fort menu, puis 

tireront de la gomme de quelque autre arbre, laquelle Usuh gôm. 

ils nomment usub, et s'en frotteront tout le corps 

combien qu'elle soit propre aux playes, ainsi que i'ay 

veu par expérience : puis par dessus ceste gôme 

gluante espandront de ces couleurs susdites. 

Les autres au lieu de ce bois mettront forces petites 
plu II mes de toutes couleurs, de manière que vous en Fol. 60. 
verrez de rouges, comme fine escarlatte : les autres 
d'autres couleurs : et autour de leurs testes portent 
de grands pennaches beaux à merueilles. Voyla de 
leur Genipat. Cest arbre porte fueilles semblables à 
celles du noyer : et le fruit vient presque au bout 
des branches, l'une sur l'autre d'une façon estrange. 
Il s'en trouue un autre aussi nommé Genipat, mais Genipat, 
son fruit est beaucoup plus gros, et bon à manger. ^"^^^ ^^^^^• 
Autre singularité d'une herbe, qu'ils nomment en 
leur langue Petun, laquelle ils portent ordinairement Petun herbe, 
auec eux, pour ce qu'ils l'estiment merueilleusement ^^ ^^^^^^ ^^^ ^" 
proffitable à plusieurs choses. Elle ressemble à notre "'^^"^* 
buglosse. 

Or ils cueillent sogneusement ceste herbe i et la 



I Sur le petun, c'est-à-dire sur le tabac, et son introduction 
en Europe consulter L. de Rosny {Revue américaine, no XXIV) : 
Le Tabac et ses accessoires parmi les indigènes de V Amérique, 



- 158 - 

font seichef à Tôttibre daû's leufs' petites cabaûiïés. La 
maniéré d'en user est telle. Ils eiïueloppent, estant 
seiche^ quelque quantité de ceste herbe en une fueille 
àe palmier, qui est fort grande, et la rollent comme 
de la longueur d'une chandelle, puis mettent le feu 
par un bout, et en reçoiuent la fumée par le nez, et 
par la bouche. Elle est fort salubre, disent ils, pour 
faite distiller et consumer les humeurs superflues du 
cerueau. Dauantage prise en ceste façô fait passer la 
faim et la soif pour quelque temps. Parquoy ils en 
usent ordinairement^ mesmes quand ils tiennent 
quelque propos entre eux, ils tirent ceste fumée, et 
puis parlent : ce qu'ils font coustumierement et suc- 
cessiuement l'un après l'autre en guerre, ou elle se 
trouue trescômode. Les femmes n'en usent aucune- 
ment. Vray est, que si l'on prend trop de ceste 
fumée Ou parfun, elle enteste et enyure, comme le 
fumet d'un fort vin. Les Chrestiens i estans auiour- 



depuis les temps les plus reculés. Ce fut le 15 octobre 1492 que Co- 
lomb remarqua dans la pirogue d'un Indien « plusieurs feuilles sè- 
ches odoriférantes fort estimées dans son pays. » Le $ novembre, 
deux hommes de son équipage remarquèrent que « beaucoup 
d'Indiens tenaient en mains un tison allumé. » Las Casas, § lxvi, 
ajoute quelques détails : Les Indiens ont toujours un tison dans 
Tes mains^ et quelques herbes dont ils retirent la fumée odorante. 
Ces herbes enroulées dans une feuille également sèche, ils les 
allument d'un côté, et de l'autre aspirent et absorbent avec la 
respiration cette fumée. » Dès lors tous les navigateurs men- 
tionnent cette herbe singulière, mais la première description 
scientifique a été donnée par Thevet lui-même, dans sa Cos- 
mographie universelle. P. 936. 

^ Las Casas était-déjà forcé d'avouer (Histoire des Indes occiden- 



— r59 - 

d'huy par delà sont deuenus merueilleusement frians 
de ceste herbe et parfun : combien qu'au commen- 
cement Fusage n'est sans danger auant que l'on y 
soit accoustumé : car ceste fumée cause sueurs et 
foiblesses, iusques à tomber en quelque syncope : ce 
que i'ay expérimenté en moymesme. Et n'est tant 
estrâge qu'il semble, car il se trouue assés d'autres 
fruits qui offensent le cerveau, combien qu'ils soyent 
délicats et bons à manger. Pline i recite qu'en Lyn- Lynceste, 
ceste a une fonteine, dont l'eau enyure les personnes : Mtrine,a sa 
semblablement une autre en Paphlagonie. Quelques ^^^^^ 
uns penseront n'estre vray, mais entièrement faux, 
ce qu'auons dit de ceste herbe, comme si nature ne 
pouuoit donner telle puissance à quelque chose 
sienne, bien encore plus grande, mesme aux animaux 
selon les contrées et régions, pourquoy auroit elle 
plus tost frustré ce païs d'un tel bénéfice tempéré 
sans comparaison plus que plusieurs autres ? Et si 
quelqu'un ne se contentoit de nostre tesmoignage, 
lise Hérodote, lequel en son second Hure fait mentiô 
d'un peuple d'AjBrique viuant d'herbes seulement. 
Appian recite que les Parthes bannis et chassez de 
leur païs par M. Antoine ont vescu de certaine herbe 



taJes) que les Castillans, qui avaient contracté l'habitude du 
tabac, ne pouvaient plus s'en défaire : Espanoles cognosci yo en 
esta isla Espanola que los acostûmbraron â tomar que siendo 
reprendidos por ello disciendeseles que a quello era vicio, res- 
pondrais que no era en su mano dejarlos de tomar. » 

I Pline. H. N. ii. io6 : « Lyncestis aqua, quas vocatur acidula, 
vini lîiûdo temulentos facit. Item in Paphlagonia. » 



i6o 



qui leur ostoit la mémoire, toutesfois auoyent opinion 
qu'elle leur donnoit bon nourrissement, combien que 
par quelque espace de temps ils mouroient. Parquoy 
ne doit l'histoire de nostre Petun estre trouuée estrange. 



Fol. 6i. 



CHAPITRE XXXm. 



Uun arbre nommé Paquouere. 




uiscLUE nous sommes sur le propos des arbres, 

i'è descriray encores quelq'un, non pour 

amplification du présent discours, mais 

pour la grande vertu et incredible singularité des 

choses : et que de tels ne se trouue par deçà non pas 

en l'Europe, Asie, ou Afrique. Cest arbre donc que 

Descriptîô d'un les Saunages nomment Paquouere, est par auàture le 

arhre nomé pl^g admirable, qui se trouua oncque. Premièrement 

aquouere. -j ^j^^^ ^^^ pl^^ j^^^^ ^^ iQnQ iusques aux branches, 

qu'une brasse ou enuiron, et de grosseur autât qu'un 

homme peut empoigner de ses deux mains : cela 

s'entend quand il est venu à iuste croissance : et en 

est la tige si tendre, qu'on la coupperoit aisément 

d'un Cousteau. Quant aux fueilles, elles sont de deux 



— i6i — 

pieds de largeur, et de longueur une brasse, un pié 
et quatre doigts : ce que ie puis asseurerde vérité. 

l'en ay veu quasi de ceste mesme espèce en Egypte 
et en Damas retournant de Jérusalem : toutesfois la 
fueille n'approche à la moitié près en grandeur de 
celles de l'Amérique. Il y a dauantage grande diffé- 
rence au fruit : car celuy de cest arbre^, dont nous 
parlons, est de la longueur d'un bon pié : c'est à 
sçauoir le plus long, et est gros comme un concombre 
y retirant asses bien quant à la façon. 

Ce fruit qui nomment en leur langue Pacona, est Pacona, fruit. 
tresbon, venu en maturité, et de bonne côcoction. 
Les Sauuages le cuillent auant qu'il soit iustement 
meur, lequel ils portent puis après en leurs logettes, 
comme l'on fait [j les fruits par deçà. Il croist en l'arbre Fol. 62. 
par monceau trente ou quarante ensemble, et tout 
auprès l'un de l'autre, en petites branches qui sont 
près du tronc : comme pouuez voir par la figure que 
i'ay fait représenter cy dessous. 

Et qui est encore plus admirable, cest arbre ne porte 
iamais fruit qu'une fois. La plusgràd part de ces Sau- 
uages, iusques bien auant dans le païs, se nourrist de 
ce fruit une bonne partie du tèps, et d'un autre fruit, 
qui vient par les champs, qu'ils nomment Hoyriri, 
lequel à voir pour sa façon et grandeur l'on estime- 
roit estre produit en quelque arbre : toutesfois il 
croist en certaine herbe, qui porte fueille semblable 
à celle de palme tant en lôgueur que largeur. Ce 
fruit est long d'une paulme, en façon d'une noix de 
pin, sinon qu'il est plus long. Il croist au milieu des 
fueilles, au bout d'une verge toute ronde : et dedans 

II 



l62 



se trouue comme petites noisettes, dont le noyau est 
blanc et bon à manger, sinon que la quantité (comme 
est de toutes choses) offense le cerueau, laquelle 
force l'on dit estre semblable en la coriandre, si elle 
n'est préparée : pareillement si l'autre estoit ainsi 
préparé, peut estre qu'il depouilleroit ce vice. Neant- 
moins les Amériques en mangent, les petits enfans 
principalement. Les champs en sont tous pleins à 
deux Heûes du cap de Prie, auprès de grands mares- 
cages, que nous passâmes après auoir mis pié à terre 
à nostre retour. le diray en passant, outre les fruits 
que nous vismes près ce marais, que nous trouuas- 

Crocodiîe mort, mes un crocodile mort, de la grandeur d'un veau, 
qui estoit venu des prochains marais, et là avoit esté 
tué : car ils en mangent la chair, comme des lesards, 
dont nous auons parlé. Ils le nomment en leur langue 
lacareabsou : et sont plus grands que ceux du Nil. 
Les gens du païs disent qu'il y a un marais tenant 
cinq lieues de circuit, du costé de Pernomeri, distant 
de la ligne dix degrez, tirant aux Canibales, où il y a 
certains crocodiles, comme grands bœufs, qui rendent 
une fumée mortelle par la gueuUe^ tellement que si 
l'on s'approche d'eux, ils ne faudront à vous faire 
mourir : ainsi qu'ils ont entendu de leurs ancestres. 
Au mesme Heu, ou croist ce fruit dont nous parlons^ 
se trouue abondace de lieures semblables aux nostres, 
hors-mis qu'ils ne sont si grands, ne de semblable 
couleur. Là se trouue aussi un autre petit animât, 

Agoutin animal nommé Agoutin, grand comme un Heure mescreu, 
le poil comme un sangUer, droit et eleué, la teste 
comme celle d'un gros rat, les oreilles, et la bouche 



lacareahsmt. 



Espèce de 
lieures. 



- ié3 - 

d'un lieure, ayant la queue longue d'un pouce, gla- 
bre totalement sur le dos, depuis la teste iusques au 
bout de la queue, le pied fourchu comme un porc. 
Ils viuent de fruits, aussi en nourrissêt les Saunages 
pour leur plaisir, ioinct que la chair en est tresbonne 
à manger. 






CHAPITRE XXXIV. 



La manière quils tiennent à faire incisions 
sur leur corps. 



L ne suffit à noz saunages destre tous nuds, 
et se peindre le corps de diuerses couleurs, 
^ d'arracher leur poil, mais pour se rendre 
encore plus difformes, ils se persent la bouche estans 
encores ieunes, auec certaine herbe fort aiguë : 
tellement que le pertuis s'augmente i auecques le corps 

I Curieux articles de M. Ferdinand Denis. Sur V usage de se 
percer la lèvre inférieure che\ les Américains du Sud. (Magasin TU- 




— 1^4 — 

Fol., 63. car ils met || tent dedans une manière de vignots, qui est 

Vignot petit un petit poisson longuet, ayant l'escorce dure en façon 

poisson. jg patinotre, laquelle ils mettent dans le trou quâd le 

poisson est hors, et ce en forme d'un doisil, ou broche 

en un muy de vin : dont le bout plus gros est par 

dedans, et le moindre dehors, sus la leure basse. 

Quand ils sont grands sus le point de se marier, ils 

Pierre tirant portent de grosses pierres, tirans sus couleur d'eme- 

sus couleur ^aude, et en font telle estime, qu'il n'est facile d'en 

a emeratide. 1, . 1 r • 1 j 

recouurer d eux, si on ne leur lait quelque grand 

présent, car elles sont rares en leur païs. Leurs voisins 

et amis prochains apportent ces pierres d'une haute 

montagne, qui est au païs des Cannibales, lesquelles 

ils poHssent auec une autre pierre à ce dédiée, si 

naïuement, qu'il n'est possible au meilleur ouurier de 

toresque. T. 18. P. 138, 183, 239, 338, 350, 390.) Cf. Americ 
Vespuce. Lettre à Lorenzo Medicis : « J'en ai vu dont le visage 
était percé de sept trous, chacun capable de tenir une grosse 
prune. Quand ils ont enlevé la chair, ils remplissent les cavités 
avec de petites pierres... quelquefois j'ai vu ces sept pierres 
larges chacune comme la moitié de la main... j'ai pesé plusieurs 
fois ces pierres et trouvé que leur poids était de près de sept 
onces. » Hans Staden. Ouv. cité. P. 268 : « Ils ont la coutume 
de se percer la lèvre inférieure avec une forte épine. Ils y pla- 
cent alors une petite pierre ou un petit morceau de bois ; ils 
guérissent la plaie avec un onguent et le trou reste ouvert. 
Quand ils sont devenus grands et en état de porter les armes, 
ils agrandissent ce trou et ils y introduisent une pierre verte, 
ordinairement si lourde qu'elle leur fait pendre en dehors la 
lèvre inférieure. » Cf. Gandavo. Santa Cru^. P. 114. — Léry. 
§ vm. — Cet usage s'est perpétué jusqu'à nos jours. Cf. d'Or- 
BiGNY. Voyage dans les deux Amériques. P. 168. — Biard. Voyage 
au Brésil. (Tour du Monde, no 81). 



- i65 - 

faire mieux. Et se pourroyent trouuer en ceste mesme 
montagne aucunes emeraudes, car i'ay veu telle de 
ces pierres, que Ton eust iugée vraye emeraude i . Ces 
Amériques donc se défigurent ainsi, et difforment de 
ces gràds pertuis et grosses pierres au visage : à quoy 
ils prennent autat de plaisir, qu'un seigneur de ce païs 
à porter chaînes riches, et précieuses : de manière que 
celuy d'entre eux qui en porte le plus, est de tant plus 
estimé^ et tenu pour Roy ou grand Seigneur : et non 
seulementauxleures et à la bouche, mais aussi des deux 
costez des ioues. Les pierres que portent les hommes, 
sont quelquefois larges comme un double ducat et plus, 
et espesses d'un grand doigt : ce que leur empesche 
la parolle, tellement qu'à grande difficulté les peut on 
entendre quand ils parlent, non plus que s'ils auoient 
la bouche pleine de farine. La pierre auec sa cauité 
leur rend la leure de dessoubs grosse comme le poing 
et selon la grosseur se peut estimer la capacité du 
pertuis entre la bouche et le menton. Quant la pierre 
est ostée, s'ils veulent parler, on voit leur saliue sortir 
par ce côduit, chose hideuse 2 à voir : encores quand 
ceste canaille se veut moquer, ils tirent la langue par 



1 La prévision de Thevet s'est réalisée. Le Brésil produit en 
effet beaucoup d'émeraudes. Voir Saint-Hilaire. Voyage aux 
sources du Rio Francisco, et dans la province de Goya:(_. 

2 Cf. Léry. § VIII : « due si au reste quelquefois quand ces 
pierres sont ostées, nos Toùoupinambaoults pour leur plaisir 
font passer leur langue par cette fente de la leure, estant lors 
aduis à ceux qui les regardent qu'ils ont deux bouches : ic vous 
laisse à penser, s'il les fiiit bon voir de ceste façon, et si cela 
les diff"orme ou non. » 



— i66 — 

la. Les femmes et filles ne sont ainsi difformes : vray 
est qu'elles portent à leurs oreilles i certaines choses 
pendues, que les homes font de gros vignots et 
coquilles de mer : et est cela fait côme une chandelle 
d'un liard de longueur et grosseur. Les hommes en 
outre portent croissans longs et larges d'un pié sur la 
poitrine, et sont attachez au col. Aussi en portent 
communément les enfans de deux à trois ans. Ils 
Colliers de portent aussi quelques colliers blancs, qui sont d'une 
vignots. Sorte autre espèce de plus petis vignots, 2 qu'ils prennent 
de patinoires ^^ |^ mQY^ et les tiennent chers et en grande estime. 
Ces patinotres que Ion vend maintenant en France, 
blanches quasi comme iuoire, viennent delà, et les font 
eux-mesmes. Les matelots les achètent pour quelque 
chose de vil pris, et les apportent par deçà. Qiiand 
elles commencerèt à estre en usage dans nostre 
France, l'on vouloit faire croire que c'estoit coral 

1 Cf. Thevet. Cosmographie universelle. P. 931. Léry. § viii : 
« QjLiant aux oreilles, à fin de s'y appliquer des pendans elles se 
les tont si outrageusement percer, qu'outre que quand ils en sont 
ostez, on passeroit aisément le doigt à trauers des trous... quand 
elles sont coiffées, cela leur battant sur les espaules, voire 
iusques sur la poitrine, il semble à les voir un peu de loin, que 
ce soyent oreilles de limier qui leur pendent de costé et d'autre. » 
Cf. Hans Staden. Ouv. cité. P. 270. « Ces pendants ont une 
palme de long, et l'épaisseur du pouce. Ils se nomment mam- 
bibeya. » Ce hideux usage s'est perpétué. Voir Marcoy. Du 
Pacifique à l'Atlantique. (Tour du Monde, n» 272.) 

2 Léry. § viii. « Après qu'ils ont poli sur une pièce de grez, 
une infinité de petites pièces d'une grosse coquille de mer appelée 
vignol, lesquelles ils arrondissent et font aussi primes, rondes et 
desliées qu'un denier tournois : percées qu'elles sont par le 
milieu, et enfilées auec du fil de cotton, ils en font des colliers. » 



i67 



blanc : mais depuis aucuns ont maintenu la matière 
de laquelle elles sont faites estre de porcelaine. On les 
peut baptiser ainsi que l'on veut. Quoy qu'il en soit, 
estant au païs, l'en ay veu d'os de poisson, et sont 
faits tout ainsi qu'un gardebras de gendarme. Ils 
estiment fort ces petites patinotres de verre, que l'on 
porte de deçà. Pour le comble de deformité ces 
hommes et ces femmes le plus souvent sont tous 
noirs, pour estre teins de certaines couleurs et 
teintures, qu'ils font de fruits II d'arbres, ainsi que 
desia nous avons dit, et pourrons encores dire. Ils se 
teignent et accoustrent les uns les autres. Les femmes 
accoustrèt les hommes, leur faisans mille gentillesses, 
comme figures, ondes, et autres choses semblables, dé- 
chiquetées si menu qu'il n'est possible de plus. On ne 
lit point que les autres nations en ayent ainsi usé. On 
trouve bien que les Scythes allans voir leurs amis, 
quand quelcun estoit decedé, se peignoyent le visage 
de noir. Les femmes de Turquie se peignent bien les 
ongles de quelque couleur rouge ou perse, pensant 
par cela estre plus belles : non pas le reste du corps, 
le ne veux oubUer que les femmes en ceste Amérique 
ne teignèt le visage et corps de leurs petits enfans 
de noir seulement, mais de plusieurs autres couleurs, 
et d'une spécialement qui tire sur le BoH armeni, la- 
quelle ils font d'une terre grasse comme argille, quelle 
couleur dure l'espace de quatre iours. Et de ceste 
mesme couleur les femmes se teignèt les iambes, de 
manière qu'à les voir de loing, on les estimeroit 
estre reparées de belles chausses de fin estamet noir. 



Brasselets 
d'escailles de 
poisson. De- 
formité des 
Amériques. 

Fol. 64. 






CHAPITRE XXXV. 



Des visions, songes, et illusions de ces Amériques, et 
de la persécution quils reçoiuent des esprits malins. 



Poîirquoy les W^^^ EST chose admirable, que ces pauures ges 

Amériques sot fâ l[^m>^ vi • • 11 

subiets aux ^wS" encores qu ils ne soient raisonnables, pour 
persecutiôs du ^^es^ estre priuez de l'usage de vraye raison, et 
malin esprit, de la congnoissance de Dieu, sont subiets à plusieurs 
illusions phantastiques, et persecutiôs de l'esprit 
malin. Nous auons dit, que par deçà aduenait cas 
semblable auant l'aduenement de nostre Seigneur : 
car l'esprit malin ne s'estudie qu'à séduire et débau- 
cher la créature, qui est hors de la congnoissance 
de Dieu. Ainsi ces pauures Amériques voyent sou- 
uent un mauvais esprit tantost en une forme, tan- 

Agnan, que tost en une autre , lequel ils nomment en leur 

veut dire en lan^^ue Asjnan i , et les persécute bien souuent 
langue des . . ^ 1 u • • 1 

Sauuages. ^^^^ ^^ ^^^^ j ^^^^ seulement i ame, mais aussi le 

' Tous les vieux voyageurs français de cette époque ont altéré 
ainsi le nom d'auhanga, le mauvais principe des Tupinambas. 
Dans le Tesoro de Ruys de Montoya, le mot angaï exprime 
l'esprit malin, ang l'âme, angata le scrupule de l'àme ou inquié- 
tude, anguéra l'âme hors du corps ou fantôme. 

2 On peut rapprocher de ce passage le chapitre xvi de l'ouvrage 
de Léry. 



—- 169 — 

corps, les bastant et outrageant excessiuement, de 
manière que aucunesfois vous les orriez faire un cry 
epouuêtable i, disans en leur langue, s'il y a quelque 
Chrestien là près. Vois tu pas Agnan qui me bat, 
défends moy, si tu veux que ie te serue, et coupe 
ton bois : comme quelque fois on les fait travailler 
pour peu de chose au bois de bresil. Pourtant ne 
sortent la nuit de leurs logettes, sans porter du feu 
auec eux^ lequel ils disent estre souueraine deffense 
et remède contre leur ennemy. Et pensoys quand 
premieremèt l'on m'en faisoit le récit, que fust fable, 
mais i'ay veu par expérience cest esprit auoir esté 
chassé par un Chrestien en inuocat et prononçât le 
nom de lESUS CHRIST. Il adulent 2 le semblable 



' Il est assez curieux de remarquer que la plupart des sau- 
vages considèrent les esprits comme des êtres malfaisants. Ainsi 
les Abipones (Dobritzhoffer. Ouv. cité. T. 11. P. 35, 64) ont 
quelques vagues notions d'un esprit méchant, mais aucune d'une 
divinité bienfaisante. Les Coroados du Brésil ne croient qu'à un 
principe malfaisant qui les tourmente (Spix et Martius. T. 11. 
P. 243.) Dans la Virginie et la Floride on adorait le mauvais 
esprit et non le bon. Encore aujourd'hui « le Peau-Rouge craint 
continuellement les attaques des mauvais esprits, et, pour les 
détourner, a recours aux charmes, aux cérémonies les plus 
fantastiques de ses prêtres, ou à la puissance de ses manitous. 
La crainte a plus de part à ses dévotions que la reconnaissance, 
et il s'attache plus à détourner la colère des méchants esprits 
qu'à s'assurer la faveur des bons. » Carver. Traveh. P. 388. 
Cf. LuBBOCK. Les Origines de la civilisation. P. 219. 

2 Thevet n'est pas le seul à croire à la réahté de ces démons. 
Cf. Lavit AU. Mœurs des Américains, i, 374. — Labat. Voyage aux 
isles de V Amérique. T. ii, 57. Ce dernier, après avoir rapporté 



— lyo — 

au Canada et en la Guinée, qu'ils sont ainsi torm en- 
tez, dâs les bois principalement, où ils ont plusieurs 
visions : et appellent en leur langage cest esprit, 
Grigri. Grigri I. Dauantage noz Saunages ainsi depourueuz 
de raison et de la cognoissance de vérité, sont forts 
faciles à tomber en plusieurs follies et erreurs. Ils 
notent et obseruent les choses diligemment, estimans 
que tout ce qu'ils ont songé doit incontinent ainsi 
aduenir. S'ils ont songé qu'ils doiuent auoir victoire 
de leurs ennemis^ ou deuoir estre vaincus, vous ne 

Fol. 65. leur pourrez dissuader qu'il n'aduienne || ainsi, le 
Opinion des croyans aussi asseurement comme nous ferions l'Euan- 

Sauuages -jg^ y ^^^ j^^ Philosophes trouuent aucuns 

songes. songes aduenir naturellement, selon les humeurs qui 
dominent, ou autre dispositiô du corps : comme 
Songes naturels, songer le feu, l'eau, choses noires et semblables : 
mais croire aux autres songes, comme ceux de ces 
Saunages, est impertinent, et contraire à la vraye 
religion. Macrobe au songe de Scipion dit aucuns 
songes aduenir pour la vanité des songeurs, les autres 
viennent des choses que l'on a trop appréhendées. 
Autres que nos Saunages ont esté en ceste folle opi- 
nion d'adiouster foy aux songes : comme les Lacede- 

quatre faits prétendus surnaturels, conclut gravement : « Il me 
semble que ces quatre faits suffisent pour prouver qu'il y a 
véritablement des gens qui ont commerce avec le diable. » 

I Sur les Grigris et les folles rêveries des habitants de la 
Guinée, on peut consulter le Voyage au Gabon par le Dr Griffon 
DU Bellay et les Croisières à la côte d'Afrique par l'amiral Fleu- 
RiOT DE Langle. Ces deux relations sont insérées dans le Tour 
du Monde. 



— 171 — 

moniens, les Persiês, et quelques autres. Ces Sauuages 
ont encores une autre opinion estrange et abusiue de 
quelques uns d'entre eux qu'ils estiment vrays Pro- 
phètes, et les nomment en leur langue Pages i. Pages prophèUs. 
ausquels ils déclarent leurs songes et les autres les 
interprètent : et ont ceste opinion qu'ils disent la 
vérité. Nous dirons bien en cest endroit auec Philon 
le premier qui a interprété les songes, et selon Trogus 
Pompeius, qui depuis a esté fort excellent en ceste 
mesme science. Pline 2 est de cest aduis que Amphic- Amphictyon 
tion en a esté le premier interprète. Nous pourrions premierinUr- 
icy amener plusieurs choses des songes et diuinations ^^^ ^ ^^ songes. 
et quels songes sont véritables ou non, ensemble de 
leurs espèces, des causes, selon qu'en auons peu 
voir es anciens Auteurs : mais pour ce que cela 
répugne à nostre religion, aussi qu'il est défendu y 
adiouster foy, nous arrestans seulement à l'escriture 
sainte, et à ce qui nous est commandé, ie me depor- 
teray d'en parler dauantage : m'asseurant aussi que 
quelque chose qu'on en veuille dire, que pour un où 
l'on pourra cuillir aucune chose, on se pourra trom- 
per en infinité d'autres. Retournons aux Sauuages de 
l'Amérique. Ils portent donc grande reuerence à ces 
Prophètes susnommez, lesquels ils appellent Pages Pages ou 
ou Charaïbes, qui vaut autant à dire comme Demi- Charaibes. 
dieux : et sont vrayement idolâtres, ne plus ne moins 
que les anciens Gentils. 



I Sur les Pages, que les Brésiliens nommaient encore Caraïbes, 
on peut consulter F. Denis. Une fête brésilienne à Rouen. P. 91. 
- Pline. Histoire naturelle, vu. 57. 



a C ■?£! ^Ç*. ?ei ^Ç*. .? {! ^aC. .'^a. jsÇl .^ci. Ja^l J2i. jaC ?ei 



CHAPITRE XXXVI. 



Des faux Prophètes et Magicies de ce païs qui commu- 
niquent auec les esprits malings : et d'un arbre 
nommé Ahouaï. 



Quels sont les ^^^^E peuple ainsi elongné de la vérité outre 

Prophètes des S fâffife- les persecutiôs qu'il reçoit du malin es- 

Sauuaçres nom- ^o^^^ • i j ^ 

mes Pages ou <^^*=^ prit et les erreurs de ses songes, est en- 

Charaïbes, et de cores si hors de raison , qu'il adore le Diable par 
leurs impostures \q moyen d'aucuns siens ministres, appeliez P^^^i-, 
desquels nous auons desia parlé. Ces Pages ou 
Charaïbes, sont gens de mauuaise vie, qui se sont 
adonnez à seruir au diable pour receuoir leurs 
voisins. Tels imposteurs i pour colorer leur mes- 



I Ces sorciers américains ne sont pas toujours des imposteurs. 
Ils croient en leur propre puissance. Sproat (Scènes andstudies 
ofsavage Life. P. 170) raconte que chez les Ahts, du nord-ouest 
de l'Amérique, « beaucoup de sorciers croient réellement qu'ils 
possèdent une puissance surnaturelle, et, pendant leurs prépa- 
ratifs et leurs cérémonies, ils supportent une fatigue excessive, 
de longs jeûnes, et une excitation mentale longuement pro- 
longée. » — DoBRiTZHOFFER (Ouv. cité. II, 68.) affirme que 
les sorciers Abipones croient à leur infaillibilité. — « Nous ne 
rendrions pas justice aux sorciers du Brésil, dit Martius (P. 30), 



— 173 — 

chanceté, et se faire honorer entre les autres, ne de- 
meurent ordinairement en un lieu. Ains sont vaga- 
bonds, errans çà et là par les bois et autres lieux, ne 
retournans point auecques les autres, que bien rare- 
ment et à certaines heures, leur faisans entendre 
qu'ils ont communiqué auecques les esprits, pour les 
affaires du pubUc, et qu'il faut faire ainsi et ainsi, ou 
qu'il aduiendra cecy ou cela : et lors ils sont receus 
et caressez honorablement, estants nourris et entretenuz 
sans faire autre chose : encore |1 s'estiment bien heureux Fol. 66. 
ceux là qui peuuent demeurer en leur bonne grâce, 
et leur faire quelque présent. S'il adulent pareillement 
qu'aucun d'entre eux aye indignation ou querelle 
contre son prochain, ils ont de coustume de se reti- 
rer vers ses Pages , affin qu'ils facent mourir par poison 
celuy ou ceux ausquels ils veulent mal. Entre autres 
choses, ils s'aident d'un arbre nommé en leur langue 
Ahouaï I, portant fruit veneneus et mortel, lequel est 
de la grosseur d'une chastaigne moyène, et est vray 
poison, spécialement le noïau. Les hommes pour 
légère cause estant courroucez cotre leurs femmes 
leur en donnent, et les femmes aux hommes. Mesmes 
ces malheureuses femmes, quand elles sont enceintes, 
si le mary les a faschées, elles prendront au Heu de ce 
fruit, certaine herbe pour se faire auorter. Ce fruit 
blàc auec son noïau est fait comme un A delta, lettre 

si nous les regardions comme de simples imposteurs. » La 
plupart d'entre eux ne sont pourtant que des charlatans. Cf. 
Hans Staden. p. 284. — Thevet. Cosm. Univ. F. 915-916. 

I Thevet. Cosm. Univ. P. 922. — Léry. § xiii. 



~ 174 — 

des Grecs. Et de ce fruit les Sauuages, quand le noïau 
est dehors, en font des sonnettes qu'ils mettent aux 
iambes, lesquelles font aussi grand bruit comme les 
sonnettes de par deçà. Les Sauuages pour rien ne 
donneroiêt de ce fruit aux estrâgers estant fraiz cuilly, 
mesmes défendent à leurs enfans y attoucher aucune- 
ment, deuant que le noïau en soit osté. Cest arbre 
est quasi semblable en hauteur à noz poiriers. Il a la 
fueille de trois ou quatre doigts de longueur, et deux 
de largeur, verdoyante toute l'année. Elle a l'escorce 
blanchastre. Quand on en couppe quelque branche, 
elle rend un certain suc blanc, quasi comme laict. 
L'arbre couppé rend une odeur merueilleusement 
puante. Parquoy les Sauuages n'en usent en aucune 
sorte, mesmes n'en veulent faire feu. le me déporte 
Fol. 67. devons descrire icy || la propriété de plusieurs autres 
arbres, portans fruits beaux à merueilles, neantmoins 
autant ou plus vénéneux que cestuy cy, dot nous par- 
lons, et duquel vous auons icy présenté le pourtrait 
au naturel. Dauantage il faut noter que les Sauuages 
ont en tel honneur et reuerèce ces Pages, qu'ils les 
adorent ou plustost idolâtrent : mesmes quand ils re- 
tournent de quelque part, vous verriez le populaire 
aller au deuant, se prosternant, et les prier, disant : 
Fais que ie ne sois malade, que ie ne meure point, ne 
moy, ne mes enfants : ou autre chose. Et luy res- 
pond : Tu ne mourras point, tu ne seras malade, et 
semblables choses. Qiie s'il aduient quelquesfois que 
ces Pages ne dient la vérité, et que les choses arriuent 
autrement que le présage, ils ne font difficulté de les 
faire mourir, comme indignes de ce tiltre et dignité 



— 175 — 

de Pages. Chacun village, selon qu'il est plus grad ou 
plus petit, nourrist un ou deux de ces vénérables. Et 
quand il est question de sçauoir quelque grande 
chose, ils usent de certaines cérémonies et invocations Cérémonies de 
diaboUques, qui se font en telle manière. On fera ces Prophètes 
premieremêt une logette toute neufue, en laquelle ^t^xinuocahons 
iamais homme n'aura habité, et la dedans dresseront ^^^^ ^ 
un lict blanc et net à leur mode : puis porteront en 
ladicte loge grande quantité de viures, comme du 
cahouin, qui est leur boisson ordinaire, fait par une 
fille vierge de dix ou douze ans, ensemble de la farine 
faite de racines, dont ils usent au lieu de pain. Et 
toutes choses ainsi préparées, le peuple assemblé 
conduit ce gentil prophète en la loge, où il demeu- 
rera seul, après qu'une ieune fille luy aura donné à 
lauer. Mais faut noter que auant ce mystère, il se doit 
abstenir de sa femme l'espace de neuf iours. Estant 
là dedans seul, et le peuple retiré arrière, il se couche 
plat sur ce lict, et commence à inuoquer l'esprit ma- 
ling par l'espace d'une heure, et d'auantage faisant 
ie ne sçay quelles cérémonies accoustumées i : telle- 

ï Les mêmes cérémonies sont encore pratiquées par les 
angekoks ou sorciers du Groenland. Cf. Graah. Voyage io 
Groenland. P. 123. « On n'entendit plus que la respiration 
haletante de l'angekok, qui semblait lutter avec quelque chose 
de plus fort que lui. On entendit bientôt un bruit ressemblant 
à celui des castagnettes... une heure s'écoula de cette même 
façon avant que le magicien put forcer l'esprit à venir à son 
appel. Cependant il vint enfin annonçant son arrivée par un 
bruit étrange, ressemblant beaucoup au bruit que ferait un gros 
oiseau en volant au-dessous du toit. L'angekok chantant 
toujours, lui fit des questions auxquelles l'esprit répondit 



- i7é - 

ment que sur la fin de ces inuocations l'esprit vient 
à luy sifflant, comme ils disent, et flustant. Les au- 
tres m'ont recité que ce mauuais esprit vient aucunes 
fois en la présence de tout le peuple, combien qu'il 
ne le voit aucunement, mais oyt quelque bruit et hur- 
lemêt. Adonc ils s'escrient touts d'une voix, en leur 
langue, disans : Nous te prions de vouloir dire la 
Quelles sont les vérité à nostre prophète, qui t'attèd là dedans. L'in- 
inter rogations ^ terrogation est de leurs ennemis, sçauoir lesquels em- 
faites a V esprit porteront la victoire, auec les responces de mesme, 
malin. • j- i • , a 

qui disent, ou que quelcun sera pris et mange de ses 

ennemis, ou que l'autre sera offensé de quelque beste 
saunage, et autres choses selon qu'il est interrogé. 
Quelcun d'eux me dist entre autres choses, que leur 
prophète leur auoit prédit nostre venue. Ils appellêt 
Houioulsira. cest esprit Houioulslra. Cela et plusieurs autres choses 
m'ont affermé quelques chrestiens i, qui de long 
temps se tiennent là : et ce principalement, qu'ils ne 
font aucune entreprise sans auoir la responce de leur 
prophète. Quand le mystère est accompH, le pro- 
phète sort, lequel estant incontinent enuironné du 

d'une voix tout à fait étrangère à mes oreilles, mais qui semblait 
provenir du passage à l'entrée duquel l'angekok s'était assis. » 
Voir aussi Egede. Groenland. P. 183. — Crantz. History of 
Greenland. i, 210. — Dobritzhoffer. Historiade Ahiponihus. 11, 
73. — Très-curieux passage d'OsoRio. De rehus Emmaniielis . 11, 
50. — Cf. Yves d'Evreux. Voyage dans le nord du Brésil : Cha- 
pitre intitulé : « Comment le Diable parle aux sorciers du Brésil, 
leurs fausses prophéties, idoles et sacrifices. » 

i Sans doute les interprètes Normands dont nous avons déjà 
parlé. 



— 177 — 

peuple, fait une harangue, où il recite tout ce qu'il 
a entendu. Et Dieu sçait les caresses et presens, que 
chacû luy fait. Les Amériques ne sont les premiers, 
qui ont pratiqué la magie abusiue : mais auant eux 
elle a esté familière à plusieurs nations, iusques au 
temps de nostre Seigneur, qui a effacé et aboli la 
puissance de Sathan, laquelle il exerçoit sus le genre 
humain. Ce n'est donc sans cause, qu'elle est |] defen- Fol. 68. 
due par les escriptures. D'icelle magie nous en trou- 
uons deux espèces i principales, l'une par laquelle Tfeux espèces 
l'on communique auec les esprits malings, qui donne ^^ Magie. 
intelligence des choses les plus secrètes de nature. 
Vray est que l'une est plus vitieuse que l'autre, mais 
toutes deux pleines de curiosité. Et qu'est il de 
besoing, quand nous auons les choses qui nous sont 
nécessaires, et en entendons autant qu'il pleist à 
Dieu nous faire capables, trop curieusement recher- 
cher les secrets de nature, et autres choses, desquelles 
nostre Seigneur s'est reserué à luy seul la cognois- 
sance ? Telles curiosités démonstrent un iugement 
imparfait, une ignorance et faute de foy et bonne Contre ceux 
religion. Encores plus est abusé le simple peuple, qui î"t croyent 
croit telles impostures. Et ne me puis assez emer- 
ueiller, comme en païs de loy et police, on 2 laisse 
pulluler telles ordures, auec un tas de vieilles sorcières 

' Bibliophile Jacob. Curiosités des Sciences occultes. 

* Thevet réclamait la punition des sorciers : on ne l'a que 
trop écouté. Bodin n'écrivit sa Démonomanie qu'en 1587. Lire 
les pages émues de Michelet dans la Sorcière sur les atrocités 
juridiques qui se perpétuèrent jusqu'au siècle dernier contre les 
prétendus sorciers. 

12 



aux sorcenes. 



- 178 -- 

qui mettent herbes aux bras, pendant escriteaux au 
col, force mystères, cérémonies qui guérissent de 
Heures, et autres choses, qui ne sont que vraie ido- 
lâtrie, digne de grande punition. Encores, s'en trou- 
uera il auiourd'huy entre les plus grands, où l'on 
deuroit chercher quelque raison et iugement, qui 
sont aueuglez les premiers. Parquoy ne se faut esba- 
hir si le simple peuple croit légèrement ce qu'il voit 
estre fait par ceux qui s'estiment les plus sages. O 
brutahté aueuglée. Que nous sert l'escriture sainte, 
que nous seruent les loix, et autres bônes sciences, 
dont nostre Seigneur nous a donné cognoissance, si 
nous viuons en erreur et ignorance, comme ces panures 
Saunages, et plus brutallement que bestes brutes ? 
Toutesfois nous voulons estre estimez sçauoir beau- 
coup, et faire profession de vertu. Et pour ce il ne 
se faut esmerueiller si les anciens ignorans la vérité 
sont tombez en erreur, la cherchans par tous moyens, 
et encores moins de noz Saunages ; mais la vanité 
du mode cessera quâd il plaira à Dieu. Or, sans plus 
de propos, nous auôs commencé à dire, qu'il y a 

Theurgta, une magie damnable, que l'on appelle Theurgia ou 

magie damnabU Goetia, pleine d'enchantements^ paroUes^ cérémonies, 

inuocations, ayant quelques autres espèces sous elle : 

de laquelle on dit auoir esté inuenteur un nommé 

Zàbulus. Zabulus. Quant à la vraye magie, qui n'est autre 
QuelU est la chose que cercher et contempler les choses célestes, 
vraye magie, célébrer et honorer Dieu, elle a esté louée de plu- 
sieurs grands personnages. Tels estoiêt cqs trois 
nobles Roys qui visitèrent nostre Seigneur. Et telle 
magie a esté estimée parfaite sapience. Aussi les 



— 179 — 

Perses ne receuoient iamais homme à la corône de 
leur empire^ s'il n'estoit appris en ceste magie^ c'est 
à dire qu'il ne fust sage. Car Magus i en leur langue Magus enîàgue 
n'est autre chose que sage en la nostre,, et cocpoç en des Perses que 
grec, sapiens en latin. D'icelle l'on dit auoir esté ^^^^^P- 
inuenteurs Zamolxis et Zoroastre 2, non celuy qui est Zamolxis. 
tant vulgaire, mais qui estoit fils d'Oromase. Aussi Zoroastre. 
Platon en son Alcibiade dit, n'estimer la magie de 
Zoroastre estre autre chose, que cognoistre et célé- 
brer Dieu. Pour laquelle entendre luy mesme auec 
Pythagoras, Empedocles, et Democrite, s'estre hazar- 
dez par mer et par terre, allans en pais estranges, 
pour cognoistre ceste magie. le sçay bien que Pline 
et plusieurs autres se sont efforcez d'en parler, comme 
des lieux et nations où elle a esté célébrée et fré- 
quentée, ceux qui l'ont inuentée et pratiquée, mais 
asses obscuremèt discerné quelle magie, attendu qu'il 
y en a plusieurs espèces. Quant à moy, voyla || ce Fo^- 69. 
qu'il m'a semblé bon en dire pour le présent, puis- 
qu'il venoit à propos de noz Sauuages. 



ï Les mages Perses n'étaient pas des magiciens mais des 
prêtres. Ils se divisaient en trois catégories, les Erhédes ou dis- 
ciples, les Mogbédes ou maîtres et les Destour Moghédes ou maîtres 
supérieurs. Ils jouèrent un grand rôle dans toute l'histoire des 
Mèdes et des Perses. 

2 Le vrai père de Zoroastre (Zarathustra, splendeur d'or) est 
Pourouscharpa, qui passait pour avoir reçu la tradition divine, 
Thevet semble avoir traduit pour la fin de ce chapitre un pas- 
sage d'ailleurs fort curieux, de VHistoire naturelle de Pline 
(XXX. 2, 3). 




CHAPITRE XXXVII. 



Que les Saunages Amériques croyent Famé 
estre immortelle. 



E pauure peuple, quelque erreur ou igno- 
rance qu'il ait, si est il beaucoup plus tole- 
Contre Us ^^^^ rable, et sans comparaison, que les damna- 
Athistes. bles Atheistes i de nostre temps : lesquels non contens 
d'auoir esté créez à l'image et semblance du Dieu éter- 
nel, parfaits sur toutes créatures, malgré toutes escri- 
tures et miracles, se veulent comme défaire, et rendre 
bestes brutes, sans loy ne sans raison. Et puis qu'ainsi 
est, on les deuroit traiter comme bestes : car il n'y a 
beste irraisonnable, qui ne rende obéissance et ser- 
uice à l'homme : comme estant image de Dieu : ce 
que nous voyons iournellement. Vray est, que quel- 
que iour on leur fera sentir, s'il reste rien après la 
séparation du corps et de l'ame : mais cependàt qu'il 
plaise à Dieu les bien conseiller, ou de bonne heure 



ï Les atheistes contre lesquels fulmine Thevet ne sont autres 
que les Protestants. On s'en aperçoit à l'âcreté de sa polémique. 
Il est visible qu'il défend ici sa propre cause, et poursuit de ses 
invectives des ennemis personnels. 



— i8i — 

en effacer la terre, tellement qu'ils n'apportent plus Opinion des 
de nuysance aux autres. Doncques ces pauures gens f^^^^^^f^m 
estiment Tame estre immortelle, qu'ils nomment en de î'ame. 
leur langue Cherepicouare. Ce que i'ay entendu les Cherepicouare. 
interrogàt, que deuenoit leur esprit quand ils mou- 
roiêt. Les âmes, disent-ils, de ceux qui ont vertueu- 
sement combatu leurs ennemis, s'en vôt auec plu- 
sieurs autres âmes i aux lieux de plaisance, bois, 
iardins et vergiers : mais de ceux qui, au côtraire, 
n'auront biê défendu le païs, s'en iront auec Agnan. 
le me suis ingéré quelquefois d'en interroger un gràd 
Roy du païs, lequel nous estoit venu voir bien de 
trente lieues, qui me respondit assés furieusement 
en sa langue, parolles semblables. Ne sçais tu pas 
qu'après la mort, noz âmes vont en païs loingtain, 
et se trouuêt toutes ensemble, en de beaux lieux 
ainsi que disent noz Prophètes, qui les visitent sou- 
uent et parlent à elles ? Et tiennent ceste opinion 
asseurée, sans en vaciller de rien. Une autre fois 
estant allé voir un autre Roy du païs, nommé Pinda- Pindahousou, 
housou, lequel ie trouué malade en son lict d'une Roy au pais des 
fieure continue, qui commence à m'interroger : et ^^^^^i^^- 
entre autres choses, que deuenoyèt les âmes de noz 
amis, à nous autres, maires, quand ils mouroyent : et 

I Sur la croyance des Sauvages à l'immortalité de l'âme, on 
peut consulter le très curieux chapitre xi, de l'ouvrage de Tylor, 
La Civilisation primitive. Ce chapitre est intitulé l'animisme. Cf. 
Montaigne. Des Cannibales : « Ils croyent les âmes éternelles, 
et celles qui ont bien mérité des Dieux estre logées à l'endroit 
du ciel où le soleil se levé, les mauldites du costéde l'occident. » 
Voir le § 77 des Singularité^ sur les croyances des Canadiens, 



— l82 — 

luy faisant responce qu'elles alloyent auec Toupan i , 
il creut aisément : en côtemplation de quoy me dist, 
viença, ie t'ay entèdu faire si grand récit de Toupan, 
qui peut toutes choses, parle à luy pour moy, qu'il 
me guérisse, et si ie puis estre guéri, ie te feray plu- 
sieurs beaux présents : ie veux estre accoustré corne 
toy, porter grâd barbe, et honnorer Toupan côme 
toy. Et de fait estât guéri, le Seigneur de Villegagnô 
délibéra de le faire baptiser : et pource retint auec 
Superstition j^y^ Hg ont une autre folle opinion : c'est qu'estats 
des Saunages. ^^^ Yq^l^, soit mer ou fleuue, pour aller cotre leurs 
ennemis, si suruièt quelque tempeste, ou orage (côme 
il aduiêt bien souuèt) ils croyent que cela vienne des 
âmes de leurs parens et amis : mais pourquoy^ ils ne 
sçauent : et pour appaiser la tormente, ils iettent 
quelque chose en l'eau, par manière de présent : es- 
timas par ce moyen pacifier les tempestes. Dauantage, 
Fol. 70. quad quelcun 2 d'en||treeux decede,soit Roy, ou autre, 



1 II paraîtrdit que Toupan n'était pas le Dieu .suprême, mais, 
une divinité secondaire. Ruys de Montoya. (Aiie de la liiigua 
Guarani) fait remarquer que ce mot se décompose ainsi, Tupa, 
vient de Tu, formule de surprise et de Pa qui veut dire qu'est 
ceci ? Voir P. Denis. Une fête Brésilienne à Rouen. P. 87. 

2 Cet usage qui se retrouve à peu près chez tous les peuples 
et s'est perpétué jusqu'à nos jours, tient sans doute à la singu- 
lière croyance que les objets offerts deviennent la propriété du 
mort. Les Groenlandais pensent encore que les flèches et engins 
■de chasse placés dans la tombe d'un homme, le couteau et les 
ustensiles servant à coudre placés dans la tombe d'une femme, 
servent au mort dans l'autre monde (Cranz. Groenland. P. 263- 
301). — D'après Schoolcraft (Indian Trihes. iv. P. 66-65), 
les ustensiles que l'on enterre avec le Sioux lui servent à gagner 



- i83 - 

auant que le mettre en terre, s'il y a aucun qui ayt 
chose appartenante au trépassé, il se gardera bien de 
le retenir, ains le portera publiquement, et le rendra 
deuant tout le monde, pour estre mis en terre auec- 
ques luy : autremêt il estimeroit que l'ame après la 
séparation du corps le viendroil molester pour ce bien 
retenu. Pleust à Dieu que plusieurs d'entre nous eus- 
sent semblable opinion (i'entens sans erreur); l'on 
ne retiendroit pas le bien d'autruy, comme l'on fait 
auiourd'huy sans crainte ne vergongne. Et ayant 
rendu à leur homme mort ce que luy appartenoit, il 
est lié et garrotté de quelques cordes, tàt de coton 
que d'escorce de certain bois, tellement qu'il n'est 
possible, selon leur opinion, qu'il reuienne : ce qu'ils 
craignent fort, disans que cela est aduenu autres fois 
à leurs maieurs et anciens, qui leur a esté cause d'y 
donner meilleur ordre : tant sont spirituels et bien 
enseignez ces panures gens. 



sa vie, de même que les couleurs placées auprès de l'Iroquois 
lui permettront de se présenter décemment. — Mêmes céré- 
monies chez les anciens Aztèques (Sahagun. Liv. m. Brasseur 
DE BouRBOURG. Histoire des Nations civilisées de V Amérique, m, 
P. 497-569-) et chez les Incas du Pérou (Rivero et Tschudi. 
Peruvian Antiquities. P. 186-200). Même en Europe cet usage 
s'est conservé. Les Esthoniens enterrent avec leurs morts du fil, 
des aiguilles, des objets de toilette, ou un jouet si c'est un 
enfant. Les Irlandais mettent une pièce d'argent dans la main 
du mort, et les Grecs déposent des rames sur la tombe d'un 
marin. Cf. Tylor. La Civilisation primitive. § xiii. 



CHAPITRE XXXVIII. 



3113Î T' 



Comme ces Saunages font guerre les uns contre 

...., les autres, et principalement contre ceux qu'ils 

nomment Mar gageas et Thabaiares, et d'un arbre 

qu'ils appellent Hayri, duquel ils font leurs bas- 

'O^Ktons de guerre. ^upli^up ob iîic 



E peuple de l'Amérique est fort subiet à 
quereler contre ses voisins, spécialement 
contre ceux qu'ils appellent en leur langue, 
Mar gageas et Thabaiares, et n'ayans autre moyen 
d'appaiser leur querele, se battèt fort et ferme. Ils 
sont assemblés de six mil hommes, quelquefois de 
dix, et autrefois de douze : c'est à sçauoir village 
contre village, ou autrement ainsi qu'ils se rencon- 
trent : autant en font ceux de Peru, et les Canibales. 
Et deuant que exécuter quelque grade entreprise, 
soit à la guerre ou ailleurs, ils font assemblée, prin- 
cipalement des vieux, sans femmes ne enfans, d'une 
telle grâce et modestie, qu'ils parleront l'un après 
l'autre, et celuy qui parle sera diligemment escouté : 
puis ayant fait sa harangue, quitte sa place à un autre 
et ainsi consecutiuement. Les auditeurs sont tous 




- i85 - 

assis sur la terre, sinon quelques uns entre les autres, 
qui en contemplation de quelque prééminence, soit 
par lignée ou d'ailleurs, seront lors assis en leurs licts i, 
ce que considérant, me vint en mémoire ceste louable 
coustume des gouuerneurs de Thebes, ancienne ville 
de la Grèce : lesquels pour délibérer ensemble de la 
Republique estoyent tousiours assis sur la terre. 
Laquelle façon de faire l'on estime un argument de 
prudence : car l'on tient pour certain selon les phi- 
losophes, que le corps assis et à repos^ les esprits 
sont plus prudens et plus Hbres, pour n'estre tant 
occupez vers le corps quand il repose, que autrement. 
Dauantage une chose 2 estrange est que ces Amé- 
riques ne font iamais entre eux aucune treue, ne 
paction, quelque inimitié qu'il y ait, comme font 
toutes autres nations, mesmes entre les plus cruels 
et barbares^ comme Turcs, Mores et Arabes : et 
pense que si Thésée premier auteur des treues entre 
les Grecs y estoit, il seroit plus empesché qu'il ne 
fut cru. Ils ont quelques ruses de guerre pour sur- 
prendre l'un l'autre, aussi bien que l'on peut auoir en 
autres lieux. Donc ces Amériques ayans inimitié per- 
pétuelle, et de tout temps contre leurs voisins sus- 

1 Léry. § XIV. « Eux se promenans, ou estans assis dans leurs 
lits de cotton pendus en l'air, exhortent les autres. » 

2 Léry. § xiv. « Si tost que la guerre est une fois declairée 
entre quelques unes de ces nations, tous allégans qu'attendu 
que l'ennemy qui a reçu l'iniure s'en ressentira à iamais, c'est 
trop laschement fait de le laisser eschapper quand on le tient à 
merci ; leurs haines sont tellement inuétérées, qu'ils demeu- 
rent perpétuellement irréconciliables. » 



— i86 -~ 

Fol. 71. nommez, || se cherchent souuent les uns les autres, et 
se battent autant furieusement qu'il est possible. Ce 
que les contraint d'une part et d'autre de se fortifier 
de gens et armes chacun village. Ils s'assemblerôt de 
nuit en grand nôbre pour faire le guet : car ils sont 
coustumiers de se surprendre plus de nuit que de 
iour. Si aucunes fois ils sont aduertis, ou autrement 
se soupsonnent de la venue de leurs ennemis, ils 
vous planterôt en terre tout autour de leurs tugures, 
loing d'un trait d'arc, une infinité de cheuilles de bois 
fort agues i, de manière que le bout qui sort hors de 
terre estant fort agu, ne se voit que bien peu : ce que 
Chaussetrapes ie ne puis mieux côparer qu'aux chaussetrapes dot 
des Sauuages. ^'5 ^se par deçà : à fin que les ennemis se percent 
les pieds, qui sot nuds, ainsi que le reste du corps : 
et par ce moyê les puissent saccager, c'est assauoir 
tuer les uns, les autres emmener prisonniers. C'est un 
tresgràd hôneur à eux lesquels partans de leur païs 
pour aller assaillir les autres sur leurs frontières, et 
quand ils amènent plusieurs de leurs ennemis prison- 
niers en leurs païs : aussi est il célébré, et honnoré 
des autres, comme un Roy et grand Seigneur qui en 

I Léry. § XIV. « Alentour de quelques villages frontiers des 
ennemis, les mieux aguerris plantent des paux de palmier de 
cinq ou six pieds de haut : et encores sur les aduenues des che- 
mins en tournoyant, ils fichent des cheuilles pointues à fleur de 
terre ; tellement que si les assaillans pensent entrer de nuict 
ceux de dedans qui sauent les destroits par où ils peuvent aller 
sans s'ofïenser, sortans dessus, les rembarrent de telle façon 
qu'il en demeure touiours quelques uns sur la place, desquels 
les autres font des carbonades. » Cf. Thevet. Cosm. Univ. 
P. 941. Hans Staden. p. 237. 



- i87 - 

a le plus tué. Quand ils veulent surprendre quelque 
village l'un de l'autre, ils se cacherôt et musseront de 
nuit parles bois ainsi que renards, se tenans là quel- 
que espace de temps, iusques à tant qu'ils ayent 
gaigné l'opportunité de se ruer dessus. 

Arriuans à quelque village ils ont certaine indus- 
trie de ietter le feu es logettes de leurs ennemis, 
pour les faire saillir hors auec tout leur bagage, fem- 
mes et enfans. Estans saillis, ils chargent les uns les 
autres de coups de flesches côfusemèt, de masses et 
espées de bois, qu'onque ne fut si beau passetèps de 
voir une telle meslée. Ils se prennent i et mordent 




I Thevet. Cosm. Univ. P. 942. « Autres ayans prins quelque 
prisonniers luy mettent le doigt en la bolieure qu'ils ont toute 



— i88 — 



Fol. 



72. 



Farine de 
racines, viure 
des Saunages. 



auec les dents en tous endroits, qu'ils se peuuent 
rencontrer, et par les leures qu'ils ont pertuisées : 
monstrans quelquefois pour intimider leurs ennemis, 
les os de ceux qu'ils ont vaincus en guerre, et man- 
gez : bref, ils emploient tous moyens pour fascher 
leurs ennemis. Vous verriés les uns emmenez pri- 
sonniers, liez et garrotez comme larrons. Et au retour 
de ceux qui s'en vont en leur pais auec quelque 
signe de victoire. Dieu sçait les caresses et hurlemens 
qui se font. Les femmes suiuêt leurs maris à la 
guerre^ nô pour côbattre, côme les amazones, mais 
pour leur porter et administrer viures, et autres mu- 
nitions requises à telle guerre : car quelquesfois ilz 
font voyages de cinq et six moys sans retourner. Et 
quand ils veulent départir pour aller en guerre, ils 
mettent le feu en toutes leurs loges, et|lce qu'ils ont 
de bon, ils le cachent soubs terre iusques à leur re- 
tour. Qui est plus grand entre eux, plus a de femmes 
à son seruice. Leurs viures sont tels que porte le païs, 
farines de racines i fort délicates, quand elles sont 
récentes : mais si elles sont quelque peu enuieillies 
elles sont autant plaisantes à manger, que le son 
d'orge ou d'auene : et au reste chairs sauuagines, et 
poisson, le tout seiche à la fumée. On leur porte 
aussi leurs licts de cotton, les hommes ne portans 
rien que leurs arcs, et flèches à la main. Leurs armes 



fendue, et la tirent à eux. » Une des planches de Touvrage 
rend cet épisode avec une naïveté sinistre. 

ï Léry. § IX. — Hans Staden. P. 251. — Gandavo. 
P. 55. — OsoRio. De rébus Emmanueîis. 11, 49. 



— 1^9 — 

sont grosses espées i de bois fort massiues et pe- Armes des 

santés : au reste arcs et flesches. Leurs arcs sont la Saunages,, ^^ 

moitié plus longs que les arcs Turquois et les flèches à -': 

l'equipoUent, faites les unes de cannes marines, les 

autres du bois d'un arbre, qu'ils nôment en leur 

langue Hairi, portant feuillage semblable au palmier, Hairi arbre. 

lequel est de couleur de marbre noir, dont plusieurs 

le disent estre Hebene^, toutesfois il me semble au- Hehne, arbre, 

trement, car vray Hebene est plus luysant. Dauan- 

tage l'arbre d'Hebene n'est semblable à cestuy cy, 

car cestuy cy est fort espineux de tous costez : ioint 

que le bon Hebene se prend au païs de Calicut, et 

en Ethiopie. Ce bois est si pesant, qu'il va au fons 

de l'oau, côme fer : pourtant les Sauuages en font 

leurs espées à combatre. Il porte un fruit gros comme 

un esteuf, et quelque peu pointu à l'un des bouts. 

Au dedans trouuerez un noyau blanc comme neige : 

duquel fruit i'ay apporté grande quatité par deçà. Ces 

Sauuages en outre font de beaux colliers de ce bois. 

Aussi est il si dur et si fort, (comme nous disions 

n'agueres) que les flèches qui en sont faites, sont 

tant fortes, qu'elles perceroyent le meilleur corselet. 



ï Leurs épées se nommaient tacapés. Cf. Léry. § xiv. Voici 
comment Osorio décrit leurs armes (Liv. ii, P. 50) : « Gladiis 
ligno durissimo fabrefactis utuntur, quibus hostium membra 
frangunt et dissecant... In bellis arcubus utuntur, et tanto 
artificio sagittas emittunt, ut in quemcumque corporis ullius 
locum sagittam collineare velint, eum configant. » 

* Description analogue dans Léry (§ xni) qui pourtant 
s'obstine à considérer l'hairi comme une sorte d'ébène. 



— 190 — 

Fol. 73. La troisiesme pièce de leurs armes est un bou||clier i, 
Bouclier des dont ils usent en guerre. Il est fort long, fait de 
Saunages, peaux d'une beste de mesme couleur que les vaches 
de ce païs, ainsi diuersifiées, mais de diuerse gran- 
deur. Ces boucliers sont de telle force et resistence, 
comme les boucliers Barcelonnois, de manière qu'ils 
attendront un' arquebuze, et par conséquent chose 
moindre. Et quant aux arquebuzes 2, plusieurs en por- 
tent qui leur ont esté douées depuis que les Chres- 
tiens ont commencé à les hanter, mais ils n'en sça- 
uent user, sinon qu'ils en tirent aucunesfois à grande 
difficulté, pour seulement espouuenter leurs ennemis. 



1 Ces boucliers sont en cuir de tapir. Léry (§ x) les décrit en 
ces termes : « Quand ils escorchent le tapir, coupans en rond 
tout le cuir du dos, après qu'il est bien sec, ils en font des ron- 
delles aussi grandes que le fond d'un moyen tonneau^ lesquelles 
leurs seruent à soutenir les coups de flesches de leurs ennemis, 
quand ils vont en guerre. » 

2 Hans Staden (Ouv. cité. P. 93, 105) rapporte que le maître 
brésilien au pouvoir duquel il était tombé possédait une arque- 
buse^ dont il était très fier, mais qui lui était parfaitement 
inutile, car il ne savait pas s'en servir. Toutes les fois que les 
ennemis étaient en présence, il la remettait à son esclave euro- 
péen, en lui ordonnant de la décharger contre eux. 



CHAPITRE XXXIX. 



La manière de leurs combats, tant sur eau, 
que sur terre. 



I vous demandez pourquoy ces Sauuages 
font guerre les uns contre les autres, veu 
qu'ils ne sont guerres plus grand seigneurs 
Tun que l'autre : aussi qu'entre eux n'y a richesses 
si grandes, et qu'ils ont de la terre assés et plus, qu'il 
ne leur en faut pour leur nécessité. Et pour cela 
vous suffira entendre, que la cause de leur guerre est 
assez mal fondée, seulement pour appétit de quelque 
vengeance, sans autre raison, tout ainsi que h^siQS Cause pourquoy 
brutes, sans se pouuoir accorder par honnesteté quel- guerroyentks 
coque, disans pour resolutiô que ce sont leurs enne- 
mis de tout tèps. Ils s'assemblent i donc (comme 




Sauuages les 

uns cotre les 

autres. 



I Voir le § xiv de Léry, qui donne de curieux détails sur 
l'organisation militaire et la tactique des Brésiliens. Léry assista 
à une de leurs batailles, et en garda une impression sinistre : 
« Finalement quand ils furent meslez ce fut auec leurs espées et 
massues de bois, à grands coups et à deux mains, à se charger 
de telle façon que qui rencontroit sur la teste de son ennemi, il 
ne l'envoyoit pas seulement par terre, mais l'assommoit comme 



192 



Saunages 
dbsHne:{ et 
courageux. 



Fol, 74, 



auons dit cy deuant) en grand nombre, pour aller 
trouuer leurs ennemis, s'ils ont receu principalement 
quelque iniure récente : et où ils se rencontrent, 
ils se battêt à coups de flesches, iusques à se 
ioindre au corps, et s'entreprendre par bras et 
oreilles, et donner coups de poing. Là ne faut point 
parler de cheual dont pouuez penser comme l'em- 
portent les plus forts. Ils sont obstinez et courageux, 
tellement que auant que se ioindre et battre (comme 
auez veu au precedèt chapitre) estans à la càpagne 
elôgnez les uns les autres de la portée d'une arque- 
buze, quelquesfois l'espace d'un iour entier se regar- 
^derôt et menasseront, monstrans visage plus cruel 
I et epouuentable qu'il est possible, hurlans et crians 
j si confusément que l'on ne pourroit ouïr tonner, 
\ monstrans aussi leurs affections par signes de bras et 
jde mains, les eleuans en haut auec leurs cspées et 
:* masses de bois. Nous sommes vaillans (disent ils), 
\ nous auons mangé vos parens, aussi vous mangerons 
'nous : et plusieurs menasses friuoles : comme vous 
représente la présente figure. 

Il En ce les Sauuages semblent obseruer l'anciêne 
manière de guerroyer des Romains, lesquels'^auant 
que d'entïèf"en bataille faisoyent cris epouuentables 
et usoyêt de grandes menasses. Ce que depuis a esté 



font les bouchers les bœufs par deçà. » Cf. Thevet. Cosm. Univ. 
P. 942 : « Tellement que c'est hideux de voir ces sauuages, 
lorsqu'ils viennent aux prises, de s'entremordre et esgratigner, 
mesme quand ils sont renuersez par terre, prennent leurs ennemis 
par les jambes à belles dents, et aux parties honteuses, s'ils les 
peuuent attraper. » 



manger leurs 
ennemis. 



— 193 — 

pareillement practiqué par les Gaulois en leurs guerres, 
ainsi que le descrit Tite Liue. L'une et l'autre façon 
de faire m'a sem.blé estre fort différente à celle des 
Acheiens : dont parle Homère, pource qu'iceux estâts 
près de batailler et donner l'assaut à leurs ennemis, 
ne faisoyêt aucun bruit, ains se contenoyent totale- 
ment de parler. La plus grande vengeance dont les Sau- CousUme des 
uages usent, et qui leur semble la plus cruelle et ^(^uuages de 
indigne, est de manger leurs ennemis i. Quand ils 
en ont pris aucun en guerre s'ils ne sont pas les plus 
forts pour l'emmener, pour le moins s'ils peuuent, 
auant la rescousse ils lui coupperont bras ou iambes : 
et auant que le laisser le mangeront, ou bien chacun 
en emportera son morceau, grand ou petit. S'ils en 
peuuent amener quelques uns iusques en leur païs, 
pareillement les mangeront ils. Les anciens Turcs, 
Mores et Arabes usoyent quasi de ceste façon (dont 
encores auiourd'huy se dit un prouerbe ie voudrois 
auoir mangé de son cueur) ; aussi usoyent ils presque 
de semblables armes que noz Saunages, mais depuis 
les Chrestiens 2 leur ont forgé, et monstre à forger, 
les armes, dont auiourd'huy ils sont battuz, en danger 
qu'il n'en aduienne autant de ces Saunages, soyent 
Amériques ou autres. D'auantage ce panure peuple se 
hazarde sur l'eau, soit douce ou salée, pour aller 



Prouerhe. 



1 Cf. Léry. § XV. — Gandavo. Histoire de la province de 
Santa Cru^. P. 133-146. — M. Schmiedel. P. 240. — Thevet. 
Cosm. univ. P. 944. — Lafitau. Mœurs des Sauvages Américains. 
ir, 294. 

2 P. Gaffarel. Histoire du Brésil Français. P. 69. 

13 



— 194 — 



de ceux de 
Morpion. 



des arbres. 



Habitas de trouuer son ennemy : comme ceux de la grande 

lamire ennemis nuiere de lanaire contre ceux de Morpion. Auquel 
lien habitent les Portugais ennemys des François : 
ainsi que les Saunages de ce mesme lieu sont ennemys 
de ceux de lanaire. Les vaisseaux, dont ils usent sus 

Almadies faites l'eau, sont petites Almadies, ou barquettes composées 
d'escorces d'escorces d'arbres, sans clou ne cheuille, longues de 
^^^''^* cinq ou six brassées, et de trois pieds de largeur. Et 
deuez sçauoir, qu'ils ne les demandent plus massiues, 
estimans que autrement ne les pourroyent faire 
voguer à leur plaisir, pour fuyr, ou pour suiure leur 
ennemy. Ils tiennent une folle superstition à depouil- 

Superstition des 1er ces arbres de leur escorce. Le iour qu'ils les 
Saunages à dépouillent (ce qui se fait depuis la racine iusques 

osterks e^scorces ^^ couppeau) ils ne buront, ne mangeront^, craignans 
(ainsi qu'ils disent) que autrement il ne leur adulent 
quelque infortune sus l'eau. Les vaisseaux ainsi faits 
ils en mettront cent ou six vingts, plus ou moins, et 
en chacun quarante ou cinquante personnes, tant 
hommes que femmes. Les femmes seruent d'espuiser 
et ietter hors auec quelque petit vaisseau d'aucun 
fruit caué, l'eau qui entre en leurs petites nasselles. 
Les hommes sont asseurez dedans auec leurs armes, 
nageans près de la riue : et s'il se trouue quelque 
village, ils mettront pié à terre, et le saccageront par 
feu et sang, s'ils sont les plus forts. Quelque peu 
..auant nostre arriuée, les Amériques qui se disent noz 
amis, auoient pris sus la mer une petite nauire de 
jPortugais, estans encores en quelque endroit près du 
jriuage, quelque resistence qu'ils peussent faire, tant 
auec leur artillerie que autrement : neantmoins elle 



Amériques 
amis des 
François. 



_ 195 — 

fut prise, les hommes mangez i, hors-mis quelques 

uns que nous rachetâmes à nostre arriuée. Par cela 

pouuez" entendre que les Sauuages, qui tiennent 

pour les Portugais sont ennemis des Sauuages 2 où 

se sont arrestez les Fràçois, et au cont || raire. Au reste Fol. 75. 

ils combattent sur l'eau, comme sur la terre. S'il 

aduiêt aucunefois que la mer soit furieuse, ils iettent Folle opinion 

dedans de la plume de perdris, ou autre chose, esti- ^^^ Sauuages^ 

mans par ce moyen appaiser les ondes de la mer. Turcs et Mores. 

Ainsi font quasi les Mores et Turcs en. tel péril, se 

lauans le corps d'eau de la mer, et à ce pareillement 

voulans contraindre ceux de leur compagnie, quels 

qu'ils soyent, ainsi que i'ay veu estant sur la mer. 

Noz Sauuages donques retournans en leurs maisons 

victorieux 3, monstrent tous signe de i'oye, sonnans 

fifres, tabourins, et chantans à leur mode : ce qu'il Tàbotirins, 

fait tresbon ouïr, auec les instrumês de mesme, faits ^/f^^ ^^ ^^j^^^ 

de quelques fruits cauez par dedans, ou bien d'os de ""^T)|f^ 

bestes, ou de leurs ennemis. Leurs instrumens de 



les esprits. 



1 Thevet a raconté ce massacre de Portugais dans Les vrais 
portraits et vies des hommes illustres. T. 11, vers la fin, 

2 Les Brésiliens poussaient si loin la haine des Portugais 
qu'ils ne permettaient même pas à nos Français de leur venir 
en aide. Thevet s'étant avisé de vouloir sauver une jeune pri- ■ 
sonnière Portugaise fut presque assommé et jeté à terre par ses 
hôtes. « Peu s'en fallut que ie ne passasse le pas aussi bien que 
les autres, qu'on massacroit en ma présence. » Cosm. univ. 
P. 916. 

3 Léry. § XIV : « Ne demandez pas si en passant par les 
villages de nos alliez, venans au devant de nous, dansans, 
sautans et claquans des mains, ils nous caressoyent et applau - 
dissoyent. » 



— 196 — 

guerre sont richement estoffés de quelques beaux 
pennaches pour décoration. Ce que l'on fait encores 
auiourd'huy, et non sans raison, ainsi en a Ton usé 
le temps passé. Les fifres, tabourins, et autres instru- 
mens semblent réveiller les esprits assopis, et les 
exciter ne plus ne moins que fait le souflet un feu à 
demy mort. Et n'y a ce me semble, meilleur moyen 
de susciter l'esprit des hommes, que par le son de 
l ces instrumêts, car non seulement les hommes, mais 
aussi les chenaux, sans toutesfois en faire compa- 
raison aucune, semblent tressaillir comme d'une 
gayeté de cœur : ce qu'a esté obserué de tout temps. 
Il est vray, que les Amériques, et ces autres Barbares 
usent coustumierement en leurs assaults et combats 
de cris et hurlements fort épouuantables, ainsi que 
nous dirons cy après des Amazones. 



CHAPITRE XL, 




Comme ces Barbares font mourir leurs ennemis, 
qu'ils ont pris en guerre, et les mangent. 



PRÈS auoir déclaré, corne les Sauuages de 

toute rAmerique, mènent leurs ennemis 

prisonniers en leurs logettes et tugures, les 

ayans pris en guerre, ne reste que déduire, comme 

ils les traittent à la fin du ieu : ils en usent donc ainsi. 

Le prisonnier rendu en leur païs, un ou deux, autant Traitemèt fait 

de plus que de moins,, sera fort bien traité, ou cinq a^ux prisonniers 

iours après on luy baillera une femme i parauàture la '^^""^^«^ P^^^ 
rii 1 1 1 1 • • • ~ leurs ennemis. 

iille de celuy auquel sera le prisonnier, pour entieremet 

luy administrer ses nécessitez à la couchette ou autremèt, 

ce pendàt est traité des meilleures viâdes que l'on 

pourra trouuer, s'estudians à l'engresser, côme un 

chapon. en_ mue, iusques au têps de le faire mourir. 

Et ce peut iceluy têps facilement cognoistre, par un 

ï Léry. § XV. « Ils sont non seulement nourris des meilleures 
viandes qu'on peut trouver, mais aussi on baille des femmes aux 
hommes. Mesmes celuy qui aura un prisonnier ne faisant point 
difficulté de luy bailler sa fille ou sa sœur en mariage ; celle qu'il 
retiendra en le bien traittant, luy administrera toutes ses 
nécessitez. » 



^^^-^^ — 198 — :^^ 

collier fait de fil de coton, auec lequel ils enfilent 
certains i fruits tous ronds, ou os de poisson, ou de 
beste, faits en façon de patenostres, qu'ils mettent au 
col de leur prisonnier. Et où ils auront enuie de le 
garder quatre ou cinq lunes, pareil nombre de ses 
patenostres ils luy arracheront : et les luy ostent à 
mesure que les lunes expirent, continuant iusques à 
la dernière : et quand il n'en reste plus, ils le font 
mourir. Aucuns, au lieu de ses patenostres, leur 
mettent autant de petis colliers au col, comme ils ont 
de lunes à viure. Dauantage tu pourras icy noter, que 
les Sauuages ne content sinon iusques au nombre de 
Fol. 76. cinq 2 et n'obseruent || aucunement les heures du iour, 
\ ny les iours mesmes, ny les mois, ny les ans, mais 
\ content seulement par lunes. Telle manière de conter 
fut anciennement commandée par Solon aux Atheniès, 
à sçauoir, d'observer les iours par le cours de la lune. 
Si de ce prisonnier et de la femme qui lui est donnée, 
prouiennent quelques enfans, le temps qu'ils sont 
ensemble, on les nourrira une espace de temps, puis 
il les mangeront 3, se recordans qu'ils sont enfans de 



1 Thevet. Cosm. univ. P, 945. Léry. § xv. 

2 Le détail est confirmé par Léry § xv. « S'ils ont passé le 
nombre cinq, il faut que tu montres par tes doigts et par les 
doigts de ceux qui sont auprès de toy, pour accomplir le nombre 
que tu leur voudras donner à entendre : et toute autre chose 
semblablement, car ils n'ont autre manière de conter. » 

3 Cet horrible usage est confirmé par le témoignage de Gan- 
davo {Santa Cru^. P. 140), Léry (§ xv), et même par le plus 
ancien de nos voyageurs au Brésil^ Alfonse de Saintonge. « Si 
la fille engroisse et ayt un enfant masle, dit ce dernier, il sera 



-- 199 — 

leurs ennemis. Ce prisonnier ayant esté bien nourri 
et engressé, ils le feront nourrir, estimas cela à 
grand honneur. Et pour la solennité de tel massacre, 
ils appellerôt leurs amis i plus longtains, pour y 
assister, et en manger leur part. Le iour du massacre 
il sera couché au lict, bien enferré de fers (dont les 
chrestiens leur ont donné l'usage) chantât 2 tout le 
iour et la nuict telles chansons 3 . Les Mar gageas noz 
amis sont gens de bien, forts et puissans en guerre, 
ils ont pris et mangé grand nombre de noz ennemis, 
aussi me mangerôt ils quelque iour quand il leur 
plaira : mais de moy, i'ay tué et mangé des parens 



mangé après qu'il sera grand et gras, car ils dient qu'il tient du 
père, et, si elle est fille, ils la feront mourir, car ils dient qu'elle 
tient de la mère, etc. » 

ï Léry. § XV : « Apres que tous les villages d'alentour de 
celuy où sera le prisonnier auront esté aduertis du iour de l'exé- 
cution, hommes, femmes et enfans y estans arriuez de toutes 
parts, ce sera à danser, boire et caouiner toute la matinée. » 

2 Léry. Id. « Or cependant après qu'auec les autres il aura 
ainsi riblé et chanté six ou sept heures durant : deux ou trois 
des plus estimez de la troupe l'iempoignans, et par le miheu du 
corps le lians auec des cordes,... sans qu'il face aucune résis- 
tance, etc. » 

3 Montaigne cite une de ces chansons, i, 25 « qu'ils vien- 
nent hardiment trestouts, et s'assemblent pour diner de luy., 
car ils mangeront quant et quant leurs pères et leurs ayeulx qui 
ont servi d'aliment et de nourriture à son corps : ces muscles,, 
dit-il, cette chair et ces veines ce sont les vostres, pauvres fols 
que vous estes : vous ne recognoissez pas que la substance des 
membres de vos ancestres s'y tient encores, sauourez les bien, 
vous y trouuerez ie goust de vostrc propre chair. » 



200 



et amis de celuy qui me tient prisonnier : auec plu- 
sieurs semblables paroles. Par cela pouuez congnoistre 
Les Saunages qu'ils ne font conte de la mort, encores moins qu'il 

ne craignet j^'g^^. possible de penser. l'ay autrefois (pour p.laisir) 
point la nioi't, i • r i • • i i 

deuise auec tels prisonniers, hommes beaux et puis- 

sans, leur remonstràt, s'ils ne se soucioyent autrement 
d'estre ainsi massacrez, comme du iour au lendemain 
à quoy me respondans en risée et mocquerie, noz 
amis, disoient ils, nous vengeront, et plusieurs autres 
propos, monstransune hardiesse et asseurance grande. 
Et si on leur parloit de les vouloir racheter d'entre 
les rhains de leurs ennemis, ils prenoyent tout en 
Traitement des mocquerie. Quant aux femmes et filles, que l'on 
femmes et filles prend en guerre, elles demeurent prisonnières quelque 
prisonnières, ^gj^pg^ ^jj^^j q^g -[^^ hommes, puis sont traitées de 
mesme, hors-mis qu'on ne leur donne point de mary. 
Elles ne sont aussi tenues si captiues, mais elles ont 
liberté d'aller ça et là : on les fait travailler aux iardins 
et à pescher quelques ouïtres. Or retournes à ce 
Cérémonies aux m2iss:icxc. Le maistre du prisonnier, comme nous 
^^risonniers^ auons dit, inuitera tous ses amis à ce iour, pour 
Cahouïn, manger leur part de ce butin, auec force cahouin, qui 
hruuage. est un bruuage fait de gros mil, auec certaines racines. 
A ce iour solênel tous ceux qui y assistent, se pare- 
ront de belles plumes de diuerses couleurs, ou se 
teindront tout le corps. Celuy spécialement qui doit 
faire l'occision, se mettra au meilleur équipage qu'il 
luy sera possible, ayant son espée de bois i aussi 



I Cette épée de bois se nommait Viwerapemme. Hans Staden 
(P. 301) donne de curieux détails sur la préparation de cet ins- 



— 201 



Il richement estofFée de diuers plumages. Et tant plus 
le prisonnier verra faire les préparatifs pour mourir, 
et plus il monstrera signes de ioye, Il sera donc mené 



Fol. 77. 




bië lié et garroté de cordes de cotton en la place 
publique, accompagné de dix ou douze mil Saunages 
du pais, ses ennemis, la sera assommé comme un 



trument de supplice : « Ils frottent cette massue avec une ma- 
tière gluante, prennent ensuite les coquilles des œufs d'un oiseau, 
nommé mackukawa, qui sont d'un gris très foncé, les réduisent en 
poussière et en saupoudrent la massue. Quand Viwera pemme est 
préparée et ornée de touffes de plumes, ils la suspendent dans une 
cabane inhabitée, et chantent à l'entour pendant toute la nuit. » 



— 202 — 

pourceau, après plusieurs cerimonies. Le prisonnier 
mort, sa femme, qui luy avoit esté donnée, fera 
quelque petit dueil i. Incôtinent le corps estas mis 
en pièces ils en prennent le sang, et en lauent leurs 
petits enfans masles, pour les rendre plus hardis, 
comme ik disent, leur re^monstrant^ que quand ils 
serontvenuz à leur aage, ils facent ainsi à leur ennemis. 
Dont faut penser, qu'on leur en fait autant de l'autre 
part, quâd ils sont pris en guerre. Le corps ainsi mis 




I Lêry. § XV. Il ajoute ce curieux détail : « Après que ceste 
femme aura fait ses tels quels regrets et ietté quelques feintes 
larmes sur son maii mort, si elle peut, ce sera la première qui 
en mangera. » Cf. Thevet. Cosm. univ. P. 945. 



— 203 — 

par pièces i, et cuit à leur mode, sera distribué à tous 

quelque nôtre qu'il y ait, à chacun son morceau. 

Quât aux entrailles, les femmes cômunement les 

mangent, et la teste, ils la reseruent à pendre au bout 

d'une perche, sur leurs logettes, en signe de triomphe 2 

et victoire : et specialemèt prennent plaisir à y mettre 

celle des Portugais. Les Canibales et ceux du costé de CanihaUs 

la riuiere de Marignan, sont encore plus cruels aux ^«««'«w mor/«/5 

Espagnols, les faisans mourir plus cruellement sans ^^^ Espagnols, 

comparaison, et puis les mangent. 

Il ne se trouue par les histoires nation tant soit elle 
barbare^ qui ait usé de si excessiue cruauté sinon que 
losephe escrit, que quand les Romains allèrent en 
Ierusalem,la famine, après auoir tout mage, côtraignit 
les_ mères de tuer leurs enfans, et en manger. Et les 
Anthropophages qui sont peuple de Scythie, viuent Anthropophages 
de chair humaine comme ceux cy. Or celuy qui a 
fait ledit massacre, incontinent après se retire en sa 
maison, et demeurera tout le iour sans manger ne 



1 Léry. § XV. « Quelque grand qu'en soit le nombre, chacun, 
s'il est possible, auant que sortir de là en aura .son morceau, 
non pas cependant, ainsi qu'on pourroit estimer^ qu'Us facejat 
cela ayant esgard à la nourriture : tant y a neantmoins que plus 
par vengeance, que pour le goust leur principale intention .est, 
qu'en poùrsuyuant et rongeant ainsi les morts iusques aux 05, 
ils donnent par ce moyen crainte et espouuantement aux 
viuans. » 

2 Léry. § xv. « La première chose qu'ils foat quand les 
François les vont voir et visiter, c'est qu'en récitant leur vail- 
lance, et par trophée leur monstrant ces tects ainsi dechamez, 
ils disent qu'ils feront ^e mesme à tous leurs ennemis. » 



— 204 — 

boire, en son lict : et s'en abstiendra encores par 

certains iours^ ne mettra pié à terre aussi de trois 

. iours. S'il veut aller en quelque part, se fait porter, 

\ ayant ceste folle opinion que s'il ne faisoit ainsi, il 

\ lui arriueroit quelque desastre, ou mesme la mort. 

'■ Puis après il fera auec une petite sie, faite de dens 

d'une beste, nômée Agoutin, plusieurs incisions et 

pertuis au corps, à la poitrine, et autres parties, tel- 

lemêt qu'il apparoistra tout déchiqueté. Et la raison, 

ainsi que ie m'è suis informé à quelques uns, est 

qu'il fait cela par plaisir i, reputant à grande gloire 

ce meurtre par luy cômis en la personne de son 

ennemy. Auquel voulant remôstrer la cruauté de la 

chose, indigné de ce, me renuoya tresbien, disant 

que c'estoit grad honte à nous de pardôner à noz 

Fol. 78. ennemis, quâd II les auôs pris en guerre : et qu'il est 

trop meilleur les faire mourir à fin que l'occasiô leur 

soit ostée de faire une autrefois la guerre. Voyla de 

quelle discretiô se gouuerne ce pauure peuple brutal. 

le diray dauantage à ce propos, que les filles usent de 

telles incisiôs 2 par le corps, l'espace de trois iours 

1 Léry. § XV. « Quant à celuy ou ceux qui ont commis les 
meurtres, reputans cela à grand gloire et honneur, dès le mesme 
iour... ils se feront non seulement inciser iusques au sang, la 
poictrine, les bras, les cuisses, le gros des iambes et autres par- 
ties du corps : mais aussi à fin que cela paraisse toute leur vie, 
ils frottent ces taillades de certaines mixtions et pouldre noire, 
qui ne se peut iamais effacer : tellement que tant plus qu'ils sont 
ainsi deschiquetez, tant plus cognoist ou qu'ils ont beaucoup tué 
de prisonniers, et par conséquent sont estimez plus vaillans que 
les autres. » 

2 Léry. § xvii, <■' l'ai vu des içunes filles, en l'aage de douze 



— 205 — 

continus après auoir eu la première purgation des 
femmes : iusques à en estre quelques fois bien malades. 
Ces mesmes iours aussi s'abstiennent de certaines 
viandes, ne sortans aucunement dehors, et sans mettre 
pié à terre, comme desia nous auons dit des hommes, 
assises seulement sur quelque pierre accômodée à 
ceste affaire. 



à quatorze ans, lesquelles les mères ou parentes faisans tenir 
toutes debout, leur incisoyent iusques au sang, auec une dent 
d'animal tranchante comme un cousteau, depuis le dessous de 
l'aisselle tout le long de l'un des costez et de la cuisse, iusques 
au genouil : tellement que ces filles auec grandes douleurs en 
grinçant les dents saignoyent ainsi une espace de temps. » 
Longue et curieuse dissertation de Thevet sur cette singulière 
habitude des Brésiliens. {Cosm. univ. P. 946.) — Cf. Orbigny. 
L'Homme xAméricain. i, 193. 



CHAPITRE XLI. 



Que ces Saunages sont merueilkusement vindicatifs. 



La vengeâce 

défendue au 

Chrestien. 




L n'est trop admirable, si ce peuple chemi- 
nant en ténèbres, pour ignorer la vérité, 
appete non seulement vengeance, mais aussi 
se met en tout effort de l'exécuter : considéré que le 
Chrestien, encore qu'elle luy soit défendue par exprès 
commandemêt, ne s'en peut garder, comme voulant 
imiter l'erreur d'un nommé Mellicius, lequel tenoit 
qu'il ne falloit pardonner à son ennemy. Laquelle 
erreur a long temps pullulé au païs d'Egypte. Tou- 
tesfois elle fut abolie par un Empereur Romain. Appe- 
ter donc vengeance est haïr son prochain, ce que 
répugne totalement à la loy. 

Or cela n'est estrange en ce peuple, lequel auons 
dit par cy deuant viure sans foy, sans loy : tout 
ainsi que toute leur guerre ne procède que d'une 
folle opinion de vengeance i, sans cause ne raison. 



I II paraîtrait même que l'anthropophagie n'avait pour les 
Brésiliens d'autre motif que la vengeance : Léry (§ xiv), le dit 
expressément : « Car, comme eux mesmes confessent, n'estans 
poussez d'autre affection que de venger, chacun de son costé ses 
parens et amis, ils sont tellement acharnez les uns à l'encontrc 



— 207 — 

Et n'estimez que telle folie ne les tienne de tout 
temps, et tiendra, s'ils ne se changent. Ce pauure 
peuple est si mal appris, que pour le vol d'une 
mouche ils se mettront en effort. Si une espine les 
picque, une pierre les blesse, ils la mettront de colère 
en cent mille pièces, comme si la chose estoit sensible : 
ce qui ne leur prouient, que par faute de bon 
iugement. Dauantage ce que ie dois dire pour la vérité, 
mais ie ne puis sans vergongne, pour se venger des 
poulx I et pusses, ils les prennèt à belles dèts, chose 
plus brutalle que raisonnable. Et quant ils se sentiront 
offensez tant légèrement que ce soit, ne pensez iamais 
vous reconcilier. Telle opinion s'apprent et obserue 
de père en fils. Vous les verriez monstrer à leurs enfans 
à l'aage de trois à quatre ans à manier l'arc et la flesche, , 
et quant et quant les exhorter à hardiesse, prendre 
vengeance de leurs ennemis, ne pardonner à personne, 
plus tost mourir. Aussi quand ils sont prisonniers les 
uns aux autres, n'estimez qu'ils demandent à échapper 
par quelque composition que ce soit, car ils n'en 
espèrent autre chose que la mort, estimans cela à 
gloiye et honneur. Et pour ce ils se sçauent fort bien 

des autres, que quiconque tombe en la main de son ennemy, il 
faut que, sans autre composition, il s'attende d'estre traitté de 
mesme : c'est à dire assommé et mangé. » Cf. Hans Staden. 
P. 291. — Montaigne. I, 30. 

ï Léry. § XI. {( Ils sont fort vindicatifs, voire forcenez contre 
toutes choses qui leur nuisent, mesme s'ils s'alieurtent du pied 
contre une pierre, ainsi que chiens enragez, ils la mordront à 
belles dents. Ainsi recerchans à toutes restes les bestes qui les 
endommagent, ils en despeuplent leur pays tant qu'ils peuvent. » 



-- 208 — 

mocquer, et reprendre aigrement nous autres, qui 
deliurons noz ennemis estans en notre puissance, 
pour argent ou autre chose, estimans cela estre indigne 
d'hommes de guerre. Quant à nous, disent-ils, nous 
n'en userons iamais ainsi. Aduint une fois entre les 
Histoire d'un autres qu'un Portugais prisonnier de ces saunages, 
prisonmer^des P^^^^^^ P^^ belles parolles sauner sa vie, se met en 
Saunages, tout deuoir de les prescher par parolles les plus hum- 
Fol. 79. blés et douces qu'il luy estoit possible i : néant |1 moins 
ne peut tant faire pour luy, que sur le champ celuy 
iauquel il estoit prisonnier, ne le feit mourir à coups 
de flesches. Va, disoit-il, tu ne mérites, que l'on te 
face mourir honorablement, comme les autres, et en 
bonne compagnie. Autre chose digne de mémoire. 
Quelquesfois fut emmené un ieune enfant masle de 
ces Saunages de l'Amérique, du païs et ligne de 
ceux qu'ils appellent Tabaiares, ennemis mortels des 
Saunages où sont les Frâçois, par quelques marchans 
de Normandie, qui depuis baptisé, nourri, et marié à 
Rouen, viuent en homme de bien, s'auisa de retour- 
ner en son païs en noz nauires, aagé de vingt deux 
ans ou enuiron. Aduint qu'estant par delà fut décou- 
uert à ses anciens ennemis par quelques Chrestiès : 



I C'étaient surtout les Tupinambas et les Margaïats qui pour- 
suivaient les Portugais de leur haine. Un allemand au service 
du Portugal, Hans Staden de Humberg, étant tombé entre les 
mains du cacique Quoniam Bebe, essaya de l'apitoyer sur son 
sort en se faisant passer pour Français, mais il s'écria : « J'ai 
déjà pris et mangé cinq Portugais et tous prétendaient être des 
Français. » Cf. Voyage de H. Staden. Edit. Ternaux-Compans. 
P. 126. 



— 209 — 

les quels incontinent comme chiens enragez de faim 

coururent à noz nauires, desia en partie délaissées de 

gens, où de fortune le trouuans sans merci ne pitié 

aucun, se iettent dessus, et le mettent en pièces là 

sans toucher aux autres, qui estoient là près. Le quel 

côme Dieu le permist, endurant ce piteux massacre 

leur remonstroit la foy de lesus-Christ, un seul Dieu 

en trinité de personnes et unité d'essence : et ainsi 

mourut le pauure homme entre leurs mains bon 

Chrestien. Lequel toutes fois ils ne mangerèt côme 

ils auoyent accoustumé faire de leurs ennemis. Quelle 

opinion de vengeance est plus contraire à nostre loy ? 

Nonobstant se trouuent encores auiourd'huy plusieurs 

entre nous autres autant opiniastres à se venger, côme 

les Saunages. Dauantage cela est entre eux : si aucun 

frappe un autre, qu'il se propose en receuoir autant 

ou plus, et que cela ne demeurera impuni. C'est un 

très beau spectacle que les voir quereler ou se battre. 

Au reste assez fidèles l'un à l'autre : mais au regard Fidélité des 

des Chrestiès, les plus affectez et subtils larrons, Saunages, mais 

encores qu'ils soyèt nuds, qu'il est possible : et I^^^j! ^^ 

estiment cela grad vertu, de nous pouuoir dérober 

quelque chose. Ce que l'en parle est pour Tauoir 

experimêté en moy mesme. C'est qu'enuiron Noël^ 

estât là, vint un Roy du païs veoir le Sieur de Ville- 

gagnon, ceux de sa compagnie m'enporterent mes 

habillements^ côme i'estois malade. Voyla un mot de 

leur fidélité et façon de faire en passant, après auoir 

parlé de leur obstination et appétit de vengeance. 



Ï4 




CHAPITRE XLn. 



Du mariage des Saunages Amériques. 



'est chose digne de grande commisération, 

la créature, encore qu'elle soit capable de 

raison, viure neantmoins brutallemêt. Par 

cela pourrons congnoistre que nous ayons apporté 

quelque naturel du vêtre de nostre mère, que nous 

? demeurerions brutaux, si Dieu par sa bonté n'illumi- 

' noit noz esprits. Et pour ce ne faut penser, que noz 

Amériques soient plus discrets en leurs mariages, 

Cômesemanent qu'en autres choses. Ils se marient les uns auec les 

ceux de autres, sans aucunes cerimonies i. Le cousin prendra 

menque. j^ cousine, et l'oncle prendra la nièce sans différence 

ou reprehension, mais non le frère la sœur. Un 

homme d'autant plus qu'il est estimé grand pour ses 



I Léry. § XVII : « Pour l'esgard des cérémonies, il n'en font 
point d'autre, sinon que celuy qui voudra auoir femme soit 
vefue ou fille, après auoir sceu sa volonté, s'adressant au père, 
ou au défaut d'icelluy aux plus proches parens d'icelles, deman- 
dera si on luy veut bailler une telle en mariage. Que si on res- 
pond qu'ouy, des lors sans passer autre contrat il la tiendra auec 
soy pour sa femme. » 



— 211 — 

prouesses et vaillantises en guerre, et plus i luy est 
permis auoir de femmes pour le seruir : et aux autres 
moins. Car à vray dire^ les femmes trauaillent plus 
sans comparaison, || c'est à sçauoir à cueillir racines, Fol. 80. 
faire farines, bruuages, amasser les fruits, faire iardins 
et autres choses qui appartiennent au mesnage. 
L'homme seulement va aucunefois pescher, ou aux 
bois prendre venaison pour viure. Les autres s'occu- 
pent seulement à faire arcs et flesches, laissant le 
surplus à leurs femmes. Ils vous donneront une fille 2 Deflorationdes 

pour vous seruir le temps que vous y serez, ou autre- J^^^^^ ^^^^ 

. . 1 1-1 j au estre mariées 

ment amsi que vous voudrez : et vous sera nbre de ^ 

la rendre, quand bon vous semblera, et en usent 

ainsi coustumierement. Incontinent que serez là, ils 

vous interrogeront ainsi en leur langage : Viença, 

1 D'après H. Staden (P. 274) : J'ai vu des chefs qui en 
avaient treize oU quatorze. Abbati Bossange^ mon dernier maître, 
en avait un très-grand nombre. » Cf. Léry. § xvii. « Et en ay 
veu un qui en auoit liuict, desquelles il faisoit ordinairement des 
contes à sa louange. » — Thevet. Cosm. univ. P. 933 : «Ce 
que i'ay veu en la maison d'un nommé Quoniambec, lequel 
entretenoit auec luy liuict, et cinq qu'il auoit hors sa maison. » 
— Orbigny. L'Homme américain, i. 193. 

2 Voir les curieux exemples cités par Lubbock. Origines de la 
Civilisaiion. P. 67 et suivantes. D'après le capitaine Lewin (HiU 
tracts of Chittatong. P. 116), les tribus de Chittatong regardent le 
mariage comme une simple union animale et comme une com- 
modité. Ils n'ont aucune idée de tendresse et de dévouement. 
Charlevoix {Histoire du Paraguay. 1. 91) raconte que chez les 
Guayacurus du Paraguay « les liens du mariage sont si légers, 
que, quand les deux parties ne se conviennent pas, ils se sépa- 
rent sans autre cérémonie. » Même indifférence chez les Gua- 
ranis. (Id. P. 352.) 



— 212 



que me donneras-tu, et ie te bailleray ma fille qui 

est belle, elle te seruira pour faire de la farine, et 

autres nécessitez ? Pour obuier à cela, le seigneur de 

Défense du Villegagnon i à nostre arriuée défendit sus peine de 

Seigneur de 1^ mort, de ne les acointer, côme chose illicite au 

Villegagno aux Chrestiê. Vray est, qu'après qu'une femme est mariée 

François de ne ., ^ /„ ' ^. / ...^ . .. 

s'accointer aux ^^ ^^ ^^^^ ^^ ^^^^ ^^ ^^^^ ailleurs : car si elle est sur- 

femmes prise en adultère, son mary ne se fera faute de la 

Saunages, tuer : car ils ont cela en grand horreur 2. Et quât à 

l'home, il ne luy fera rie, estimât que s'il le touchoit 

il acquerroit l'inimitié de tous les amis de l'autre, 

engêdreroit une perpétuelle guerre et diuorse. Pour 

le moins ne craîdra de la répudier : ce qui leur est 

loisible, pour adultère : aussi pour estre stérile, et ne 

pouuoir engendrer enfans : et pour quelques autres 

occasions. Dauâtage ils n'auront iamais compagnée 

de iour auec leur femmes, mais la nuit seulement 3, 



1 Léry. § VI : « Villegaignon, par Taduis du conseil^ fit def- 
fense à peine de la vie, que nul ayant titre de chrestien n'habi- 
tast auec les femmes des Sauuages. Il est vrai que l'ordonnance 
portoit, que si quelques unes estoyent attirées et appelées à la 
cognoissance de Dieu, qu'après qu'elles seroient baptizées, il se- 
roit permis de les espouser. » 

2 Léry. § xvii : « L'adultère du costé des femmes leur est 
en tel horreur, que sans qu'ils ayent autre loy que celle de na- 
ture, si quelqu'une mariée s'abandonne à autre qu'à son mary, 
il a puissance de la tuer, ou pouf le moins la répudier et ren- 
voyer auec honte. » Cf. Thevet. Cosm. univ. P. 933. — Osorio. 
Ouv. cité. II, 50. 

3 Cet usage se retrouve dans bien des pays, et particulière- 
ment dans l'Amérique du Nord. Voir Lafitau. Mœurs des 
Sauvages Américains. Vol. i. P. $76. 



— 213 — 

ne en places publiques, ainsi que plusieurs estimêt 
par deçà : comme les Cris, peuple de Thrace et 
autres Barbares en quelques isles de la mer Magella- 
nique, chose merueilleusemèt détestable, et indigne 
de Chrestien auquel peuuêt seruir d'exèple en cest 
endroit ces pauures brutaux. Les femmes pendant 
qu'elles sont grosses ne porteront pesans fardeaux, et 
ne feront chose pénible, ains se garderont tresbien 
d'estre offensées. La femme accouchée, quelques 
autres femmes portent l'enfant tout nud lauer à la 
mer ou à quelque riuiere, puis le reportent à la mère, 
qui ne demeure que vingt et quatre heures en couche. 
Le père coupera le nombril à l'enfant auec les dents i : 
comme i'ay veu y estant. Au reste traittent la femme 
en trauail autant songneusement, comme l'on fait par 
deçà. La nourriture du petit enfant est le laict de la 
mère : toutesfois que peu de iours après sa natiuité 
luy bailleront quelques gros alimens, comme farine 
maschée, ou quelques fruits. Le père incontinent que 
l'enfant est né luy baillera 2 un arc et flesche à la 

1 Léry. § XVII : « Le père après qu'il eut reçu l'enfant entre 
ses bras, luy ayant premièrement noué le petit boyau du nom- 
bril, il le coupa puis après à belles dents. » Thevet {Cosm. iiniv. 
P. 916.) rapporte un autre usage : « Quand le nombril de l'en- 
fant est sec et tombé, le père le prend et en fait de petits mor- 
ceaux lesquels il attache au front d'autant de piliers qu'il y a en 
la maison, à fin que l'enfant susdit soit grand père de famille. » 

2 Léry. § xvii : « Si c'est un masle, il luy fera une petite 
espée de bois, un petit arc et de petites flesches empennées de 
plumes de perroquets : puis mettant le tout auprès de l'enfant... 
luy dira, mon fils, quand tu seras venu en aage, à fin que tu 
te venges de tes ennemis, sois adextre aux armes, fort, vaillant 



— 214 — 

main, comme un commencement et protestation de 
guerre et vengeance de leurs ennemis. Mais il y a 
une chose qui gaste tout : que auant que marier 
leurs filles, les pères et mères les prosternent au 
premier venu, pour quelque petite chose, principa- 
lement aux Chrestiens, allans par delà, s'ils en veu- 
lent user, comme nous auons ia dit. A ce propos de 
Coustume noz Sauuages nous tia]man&.4iar.le.§. histoires^ aucuns 
ancienne des ] peuples auoir approché de telle façon de faire en 

Lydiens, leurs mariages. Seneque en une de ses epistres, et 
Arméniens, et c^ i. r^ i- • it 

habitans de ^^^^^^^ ^^ sa Cosmographie escrment que les Ly- 
Cypre. diens I et Arméniens auoyent de coustume d'enuoyer 
leurs filles aux riuages de la mer, pour là se pros- 
ternans à tous venans gaigner leurs mariages. Autant, 
selon lustin, enfaisoyent les vierges de l'isle de Cypre, 
pour gaigner leur douaire et mariage : lesquelles 

Fol. 8i. estans quittes || et bien iustifiées, ofiroyent par après 
quelque chose à la déesse Venus. Il s'en pourroit 
trouuer auiourd'huy par deçà, lesquelles faisans 
grande profession de vertu et de religion, en feroient 



et bien aguerri. » Cet usage se retrouvait chez les Canadiens. 
V. H. Perrot. p. 31. « Si le père est bon chasseur, il y fait 
mettre tous ses apiffements ; quand c'est un garçon^ il y aura un 
arc attaché ; si c'est une fille, il n'y a que les apiffements sim- 
plement. » 

I On peut ajouter les passages suivants : Hérodote. Liv. iv. 
§ 172, à propos desNasamons. Id. Liv. i. § 199. — Diodore. v, 
18, à propos des îles Baléares. — Mêla, i, 18, à propos desAu- 
ziles, tribu Ethiopienne. « Feminis solen^ne est, nocte^ qua nu- 
bunt, omnium stupro patere, qui cum munere advenerint : et 
tum, cum plurimis concubuisse, maximum decus. » 



— 215 — 



bien autant ou plus, sans toutesfois offrir ne présent 
ne châdelle. Et de ce ie m'en rapporte à la vérité. Au 
surplus de la consanguinité en mariage, Saint Hie- 
rosme escrit, que les Athéniens auoyent de coustume 
marier les frères auec les sœurs et nô les tantes aux 
nepueux : ce qui est au contraire de noz Amériques. 
Pareillement en Angleterre, une femme auoit iadis 
liberté de se marier à cinq hommes, et non au 
contraire. En outre nous voyons les Turcs et Arabes 
prendre plusieurs femmes : non pas qu'il soit hon- 
neste ne tolerablè en nostre Christianisme. Conclusion 
noz Saunages en usent en la manière que nous auons 
dit, tellement que bien à peine une fille est mariée, 
ayant sa virginité : mais estans mariées elles n'ose- 
royent faire faute : car les maris les regardent de 
près comme tachez de ialousie. Vray est qu'elle peut 
laisser son mari, quand elle est maltraitée : ce qui 
adulent souuent. Comme nous lisons des Egyptiens, 
qui faisoyent le semblable auant qu'ils eussent aucunes 
loix. En ceste pluralité de femmes dont ils usent. Les Saunages 
comme nous auons dit, il y en a une tousiours par ^^ plusieurs 
sus les autres plus fauorisée, approchant plus près de 
la personne, qui n'est tant subiecte au trauail comme 
les autres. Tous les enfants qui prouiennent en ma- 
riage de ces femmes, sont reputez légitimes, disants 
que le principal auteur de génération est le père, et 
la mère non. Q.ui est cause que bien souuent ils font 
périr les enfans masles de leurs ennemis estants pri- 
sonniers, pour ce que tels enfants à l'aduenir pour- 
royent estre leurs ennemis. 



femmes. 



€^€*i^€^€'i^€^€^€^ 



CHAPITRE XLIIL 



Des cerimonies, sépulture, et funérailles quils 
font à leurs décès. 



Manière des 
Saunages 

d'ensepiûturer 
les corps. 



Opinion de 

Diogenes de la 

sépulture du 

corps. 



^y^ VEPRES auoir déduit les meurs, façon de viure_, 
^ et plusieurs autres manières de faire de noz 
i Amériques,, reste à parler de leurs funérailles 
et sépultures. Quelque brutalité qu'ils ayêt, encores 
ont-ils ceste opiniô et coustume de mettre les corps 
en terre, après que l'ame est séparée, au lieu où le 
defunct en son viuant auoit pris plus de plaisir : 
estimans, ainsi qu'ils disent, ne le pouuoir mettre en 
lieu plus noble, qu'en la terre, qui produit les homes, 
qui porte tant de beaux fruits, et autres richesses 
utiles et nécessaires à Tusage de l'home. Il y a eu 
plusieurs anciennement trop impertinens que ces 
peuples saunages, ne se soucians, que deviendroit leur 
corps, fust il exposé ou aux chiens ou aux oyseaux : 
comme. Diogenes, lequel après sa mort commanda 
son corps estre Huré aux oyseaux, et autres bestes, 
pour le manger, disant qu'après sa mort son corps ne 
sentiroit plus de mal, et qu'il aimoit trop mieux que 
son corps servist de nourriture que de pourriture. 
Semblablemêt Lycurgus Législateur des Lacedemo- 



— 217 — 

nies cômanda espressemêt ainsi qu'escrit Seneque i, 
qu'après sa mort son corps fust ietté en la mer. Les 
autres, que leurs corps fussent bruslez et réduits en 
cèdre. Ce pauure peuple quelque brutalité ou ignorace 
qu'il ait, se mon|| stre après la mort de son parent ou Fol. 82. 
amy sans côparaison plus raisonnable que ne faisoyent 
anciennement les Parthes 2^ lesquels auec leurs loix 
telles quelles au lieu de meure un corps en honorable 
sépulture, l'exposoient comme proie aux chiens et 
oyseaux. Les Taxilles à semblable iettoyent les corps 
morts aux oyseaux du ciel, comme les Caspiens aux 
autres bestes. Les Ethiopiens iettoient les corps morts 
dedans les fleuues. Les Romains les bruloient et 
reduisoient en cendre, comme ont fait plusieurs autres 
nations. Par cecy peut l'on cognoistre que noz 
Saunages ne sont point tant dénués de toute honnesteté 
qu'il n'y ait quelque chose de bon, considéré encore 
que sans foy et sans loy ils ont cest aduis, c'est à 
sçauoir autant que nature les enseigne. Ils mettent 
donc leurs morts en une fosse, mais tous assis, comme 
desia nous auons dit, en manière que faisoient 
anciennement les Nasamones 3 . Or la sépulture des 

1 Cf. PLUTARQ.UE. Lycurgm. § 42. 

2 Ce sont les Perses plutôt que les Parthes qui avaient adopté 
ce singulier genre de sépulture : Zoroastre, leur législateur, 
l'avait expressément recommandé. Voir Zend KÂvesta. Passim. 
— Les derniers sectateurs de cette religion, les Parsis ou Guèbres, 
suivent encore cet usage. Voir Tour du Monde, no 328. 

3 Hérodote, iv^ 190 : « Les Nasamons enterrent leurs morts 
assis, prenant bien garde, quand l'âme de l'un d'eux s'échappe, 
de le mettre sur son séant, et de ne point le laisser mourir 
étendu sur le dos. » 



2l8 — 



La sépulture 
des corps 

approuuée par 
la Sainte 

Escriture, et 
pourquoy. 



corps est fort bien approuuée de Tescriture sainte 
vieille et nouuelle, ensemble les cérémonies si elles 
sont deûement obseruées : tat pourauoir esté vaisseaux 
et organes de l'ame diuine et immortelle, que pour 
donner espérance de la future résurrection : et qu'ils 
seroyent en terre comme en garde seure, attèdans ce 
iour terrible de la résurrection. On pourroit amener 
icy plusieurs autres choses à ce propos, et comme 
plusieurs en ont mal usé, les uns d'une façô, les autres 
d'une autre : que la sépulture honorablement célébrée 
est chose diuine : mais ie m'en deporteray pour le 
présent, venant à nostre principal subiet. Dôques 





1 


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^^1 



entre ces Sauuages, si aucun père de famille vient à 
décéder, ses femmes, ses proches parents et amis me- 



— 219 — 

neront un dueil merueilleux, non par Fespace de trois Dueiî des 

ou quatre iours, mais de quatre ou cinq moys. Et le Saunages à la 

plus grand dueil, est aux quatre ou cinq premiers ^^^J^ d'un père 

iours. Vous les entendrez faire tel bruit et harmonie ^-^^^^ ^* 

comme de chiens et chats : vous verrez tant homes 

que femmes, couchez sur leurs couchettes pensiles, 

les autres le cul contre terre s'embrassans l'un l'autre 

comme pourrez voir par la présente figure i disans 

en leur làgue, nostre père et amy estoit tant homme 

de bien, si vaillant à la guerre, qui auoit tant fait 

mourir de ses ennemis. Il estoit fort et puissant, il 

labouroit tant bien nos iardins, il prenoit bestes et 

poissons pour nous nourrir, helas il est trespassé, 

nous ne le verrons plus, sinon après la mort auec noz 

amis, aux païs que nos Pages nous disent auoir veux 

et plusieurs autres semblables paroUes. || Ce qu'ils Fol. 83. 

répéteront plus de dix mille fois, continuans iour et 

nuit l'espace de quatre ou cinq heures, ne cessans de 

lamenter. Les enfans du trespassé au bout d'un moys 

inuiteront leurs amis, pour faire quelque feste et solen- 



I Sur les coutumes funéraires des Tupinambas, on peut 
consulter Thevet. Cosm. univ. P. 925-926. « Ils le courbent en 
un bloc et monceau, dans le lict où il est decedé : tout ainsi 
que les enfans font au ventre de la mère, puis ainsi enveloppé, 
lié et garotté de cordes de cotton, ils le mettent dans un grand 
vase de terre, qu'ils couurent d'un plat aussi de terre où le def- 
funct vouloit se lauer... Ce fait ils le mettent dans une fosse ronde 
comme un puits, et profonde de la hauteur d'un homme ou 
enuiron, auec ung peu de feu et de farine, de peur, disent-ils, 
que le mahng esprit n'en approche, et que si l'ame a faim qu'elle 
mange. » 



220 



Oyseaux ayàs 
semblable cry 
qu'un hibout. 



Coustutne 

des Romains et 

autres peuples 

aux funérailles 

d'aucun citoyen. 



nité à son honneur. Et là s'assembleront painturez de 
diuerses couleurs, de plumages, et autre équipage à 
leur mode, faisans mille passetemps et cerimonies. 
le feray en cest endroit mention de certains oiseaux à 
ce propos i, ayans semblable cry et voix qu'un hibou 
de ce païs, tirant sur le piteux : lesquels ces Saunages 
ont en si grande reuerence, qu'on ne les oseroyt tou- 
cher, disants que par ce chant piteux ces oyseaux 
plorent la mort de leurs amis : qui leur en fait auoir 
souuenance. Ils font donc estans ainsi assemblez et 
accoustrez de plumages de diuerses couleurs dàses, 
ieux, tabourinages, auec flustes faictes des os des 
bras et iambes de leurs ennemis, et autres instrumens 
à la mode du païs. Les autres, comme les plus anciens 
tout ce iour ne cessent de boire sans manger, et 
sont seruis par les femmes et parètes du defunct. Ce 
qu'ils font, ainsi que ie m'en suis informé, est à fin 
d'eleuer le cœur des ieunes enfans, les emouuoir et 
animer à la guerre, et les enhardir contre leurs enne- 
mis. Les Romains auoy et quasi semblable manière de 
faire. Car après le décès d'aucû citoyè qui auoit tra- 
uaillé beaucoup pour la Republique, ils faisoyent 
ieux, popes, et chats funèbres à la louenge et honneur 
du defunct, ensemble pour donner exemple aux plus 
ieunes de s'employer pour la Hberté et conseruation 
du païs. Pline 2 recite qu'un nommé Lycaon fut inuèteur 
de belles danses, ieux et chats funèbres, pompes et 



1 Voir plus loin, § 48. 

2 Pline. Hist. nat. vu. 57. 



— 221 — 

obsèques, que Ton faisoit lors es mortuaires. Pareil- 
lement les Argiues, peuple de Grèce, pour la mémoire 
du furieux liô défait par Hercule faisoiêt des ieux 
funèbres. Et Alexâdre le Grâd après auoir veu le Alexandre k 
sepulchre du vaillant Hector i, en mémoire de ses Grand, 
prouesses cômanda, et lui feit plusieurs caresses et 
solennités. le pourrois icy amener plusieurs histoires 
comm^ les Anciens ont diuersemêt obserué les sépul- 
tures, seTÔ" la diuersité des lieux : mais pour euiter 
prolixité, suffira pour le présent entèdre la coustume 
de noz Sauuages : pour ce que tant les Anciens, que 
ceux de nostre temps ont fait plusieurs excès 2 en 
pompes funèbres, plus pour une vaine et mondaine 
gloire qu'autrement. Mais au contraire doibuent 
entèdre, que celles qui sont faictes à l'honneur du 
defunct et pour le regard de son ame, sont louables : 
la declarans par ce moyen immortelle, et approuuans 
la résurrection future. 



1 Arrien. .Andbasis. i. 12. Seulement il s'agit d'Achille et 
non d'Hector. 

2 M. Baudrillart a consacré de curieux articles au faste 
funéraire. Voir Revue des deux Mondes. Avril 1877. 



f^f^^^^^fîSfB^?^î^j^î3Sj3^3^ 



Fol. 84. 



Il CHAPITRE XLIV. 



Des Mortugabes, et de la charité, de laquelle ils 
usent entiers les estràgers. 



Morhigahes, 

îogettes des 

Saunages, et 

comme ils les 

hastissent. 




uis qu'il est question de parler de noz Sau- 
uages, nous dirôs encores quelque chose 
de leur façon de viure. En leur païs il n'y 
a villes, ne forteresses de grâdeur, sinô celles que les 
Portugais et autres Chrestiens y ont basties, pour leur 
commodité. Les maisons ou ils habitent sont petites 
Iogettes, qu'ils appellent en leur langue Mortugahes, 
assemblées par hameaux ou villages, tels que nous 
les voyons en aucuns lieux par deçà. Ces Iogettes sont 
de deux ou trois cens pas de long, et de largeur vingt 
pas, ou enuirô, plus ou moins : basties de bois, et 
couuertes de fueilles de palme, le tout disposé si 
naïfuement, qu'il est impossible de plus. Chacune 
logette a plusieurs belles couuertures, mais basses, 
tellemèt qu'il se faut baisser pour y entrer, corne qui 
voudroit passer par un guichet. En chacune y a plu- 
sieurs ménages : et en chacun pour luy et sa famille 
trois brassées de long. le trouue encore cela plus tolc- 



— 22q — 



rable que des Arabes et Tartares, qui ne bastissent Arabes et 
iamais maison permanente, mais errent çà et là comme Tartares n'ont 
vagabons : toutesfois ils se gouuernent par quelques P^^^^ ^^ maison 
loix : et noz Sauuages n'en ont point, sinon celles P^^^^^^^ ^' 
que nature leur a données. Ces Sauuages donc en ces 
maisonnettes, sont plusieurs ménages ensemble, au 
milieu desquelles chacû en son quartier, sont pêdus 
les licts à pilliers, forts et puissants, attachés en quar- 
rure, lesquels sont faits de bon cottô, car ils en ont Arlres qui 
abondance, que porte un petit arbre i de la hauteur i'^^^^^^^^^^^^'^* 
d'un homme, à la semblàce de gros boutô comme 
glas : differans toutesfois à ceux de Cypre, Malte et 
Syrie. Lesdits licts ne sont point plus espes qu'un lin- 
ceul de ce païs : et se couchent là dedans tous nuds, 
ainsi qu'ils ont acoustumé d'estre. Ce lict en leur 
langue est appelé Iny 2, et le coton dont il est fait, Iny. 
Manigot. Des deux costez du lict du maistre de la Manigot. 
famille, les femmes luy font du feu le iour et la 
nuit : car les nuits sont aucunement froides. Chacun 
ménage garde et se reserue une sorte de fruit gros 



ï Léry. § XIII : « Quant aux arbres portans le cotton, lesquels 
croissent en moyenne hauteur, ïl s'en trouue beaucoup en ceste 
terre du Brésil : la fleur vient en petites clochettes iaunes... mais 
quand le fruict est formé il a non seulement la figure appro- 
chante de la feine des fosteaux de nos forests, mais aussi quand 
il est meur, se fendant ainsi en quattre, le cotton en sort par 
tonneaux ou floquets gros comme esteuf : au milieu desquels 
il y a de la graine noire, etc. »— Cf. Description analogue dans 
H. Staden. p. 321. 

2 Sur les inys ou hamacs, V. Description de Léry. § xviii. — 
Thevet. Cosm. univ. P. 929. 



— 224 — 

comme un œuf d'austruche, qui est de couleur de 
noz cocourdes de par deçà : estant en façon de bou- 
teille persée des deux bouts, passant par le milieu un 
baston d'hebene, long d'un pied et demy. L'un i des 
bouts est planté en terre, l'autre est garny de beaux 

Arat, oyseau. plumages d'un oyseau nommé Arat, qui est totale- 
ment rouge. Laquelle chose ils ont en tel honneur et 

Resuerie des réputation, comme si elle le meritoit : et estiment 
Saunages, ^-gj^^ q^^^q Iq^^ Toupan : car quand leurs prophètes 
viennent vers eux, ils font parler ce qui est dedans, 
entendans par ce moyen le secret de leurs ennemis, 
et comme ils disent, sçauent nouuelles des âmes de 
leurs amys décédez. Ces gens au tour de leurs mai- 
sons ne nourrissent aucûs animaux domestiques, sinon 
Pouks. quelques poules 2, encores bien rarement et en cer- 
tains endroits seulement, où les Portugais première- 
ment les ont portées : car auparauant n'en auoyent 
eu aucune congnoissance. Ils en tiennent toutesfois si 
peu de compte, que pour un petit cousteau, vous 
aurez deux poules. Les femmes n'è mangeroyent pour 
rien ayans toutesfois à grand déplaisir quand ils voyent 
Fol. 8$. Il aucun Chrestien manger à un repas quatre ou cinq 
Arignane. œufs de poule, lesquelles ils nôment Arignane : esti- 
mans que pour chacun œuf ils mangêt une poule, qui 



1 Sur les maracats Brésiliens , voir plus loin § liv. 

2 Léry. § XI. « Estimans entre eux que les œufs qu'ils nom- 
ment arignan-rapia, soyent poisons : quand ils nous en voyoient 
humer, ils en estoyent non seulement bien esbahis, mais aussi, 
disoyent-ils, ne pouuant auoir la patience de les laisser couuer, 
c'est trop grande gourmandise à vous, qu'en mangeant un œuf, 
il faille que vous mangiez une poule. » 



— 225 — 

suffiroit pour repaistre deux hommes. Ils nourrissent 
en outre des perroquets, lesquels ils chàgèt en traf- Perroqueu. 
fique aux Chrestiès, pour quelques ferrailles i. Quant 
à or, et argent monnoyé, ils n'en usent aucunement. Nuhisaged'c 
Iceux une fois entre les autres, ayans pris un nauire ^" d'argent 
de Portugais, ou il y auoit grad nombre de pièces ^ 
d'argent monnoyé, qui auoit esté apporté de Mor- 
pion, ils donnèrent tout à un François, pour quatre 
haches et quelques petis cousteaux. Ce qu'ils esti- 
moiêt beaucoup, et non sans raison, car cela leur est 
propre pour coupper leur bois, lequel auparauant 
estoient contraints de coupper auec pierres -, ou 
mettre le feu es arbres, pour les abatre : et à faire 
leurs arcs et flèches ils n'usoyent d'autre chose. Ils 
sont au surplus fort charitables, et autant que leur ChariU dei 
loy de nature le permet. Quât aux choses qu'ils esti- Saunages l 
ment les plus précieuses, côme tout ce qu'ils reçoi- 
uent des Chrestiès, ils en sont fort chiches : mais de 
tout ce qui croist en leur païs, non, comme aUmens 
de bestes, fruits et poisson, ils en sont assez hberaux 
(car ils n'ont guère autre chose) non seulemèt par 
entre eux, mais aussi à toute nation, pour vcu qu'ils 
ne leur soyent ennemis. Car incontinent qu'ils ver- 
ront quelcun de loing arriuer en leur païs, ils luy pré- 
senteront viures, logis, et une fille pour son seruice, 
comme nous auons dit en quelque endroit. Aussi 
viendront à l'entour du peregrin femmes et filles 



» P. Gaffarel. Histoire du Brésil Français. P. 80. 
2 On aura remarqué cette curieuse constatation de l'âge de 
pierre en Amérique. 

15 



un 
enuers l'antre 



Prouerhe. 



— 226 — 

assises contre terre, pour crier i et plorer en signe de 
ioye et bien venue. Lesquelles si vous voulez endu- 
rer iettans larme, diront en leur lâgue. Tu sois le 
tresbiè venu, tu es de noz bons amys, tu as prins si 
grand peine de nous venir voir, et plusieurs autres 
caresses. Aussi lors sera dedans son lict le patron de 
famille, plorant tout ainsi que les femmes. S'ils che- 
minent trète ou quarate lieues tant sur eau que sur 
terre^ ils viuent en communauté. Si l'un en a, il en 
communiquera aux autres, s'ilz en sont besoin : ainsi 
en font ilz aux estrangers. Qui plus est ce pauure 
peuple est curieux de choses nouuelles, et les admire 
(aussi selon le prouerbe, ignorâce est mère d'admi- 
ration), mais encore d'auantage pour tirer quelque 
chose qui leur aggrée des estrangers, sçauent si bien 
flatter, qu'il est malaisé à les pouuoir econduire. Les 
hommes premieremèt, quand on les visite à leurs 
loges et cabannes, après les auoir saluez, s'approchent 
Fol. 86. de telle asseurance et fami 1| liarité 2, qu'ils prendront 



» Sur cet accueil singulier voir Gandavo (Santa Cni^. P. 113^ 
« Quand on va les visiter dans leurs villages, quelques filles 
échevelées s'approchent du voyageur, et le reçoivent avec de 
grandes lamentations , versant beaucoup de larmes et lui de- 
mandant où il est allé. » Thevet dans sa Cosm. iiniv. (P. 929), 
attribue ces larmes au plaisir éprouvé par les sauvages. Cf. Léry. 
§ XVIII : « Les femmes venans à l'entour du lict, s'accrou- 
pissans les fesses contre terre, et tenans les deux mains sur leurs 
yeux, en pleurans de ceste façon la bienvenue de celuy dont 
sera question, elles diront mille choses à sa louange. » Cet 
usage s'est perpétué : Voir Orbigny. L'Homme américain. 11, 109. 

2 Léry fut ainsi reçu lors de sa première visite dans un 
village Brésilien, et il raconte sa surprise en termes amusants 



— • 227 — 

incontinêt vostre bônet ou chappeau, et l'ayant mis 
sur leur teste quelquefois plusieurs l'un après l'autre, 
se regardent et admirèt, auec quelque opinion d'estre 
plus beaux. Les autres prendront vostre dague espée, 
ou autre cousteau si vous en auez, et auec ce menas- 
serôt de parolles et autres gestes leurs ennemis : bref 
ils vous recherchèt entièrement, et ne leur faut rie 
refuser, autremèt vous n'en auriés seruice, grâce, ne 
amitié quelconque : vray est qu'ils vous rendèt voz 
hardes. Autât en font les filles et femmes plus encore 
flatteresses que les hommes, et tousiours pour tirer 
à elles quelque chose. Bien vray qu'elles se conten- 
tent de peu. Elles s'en viendront à vous de mesme 
grâce que les hommes, auec quelques fruits, ou autres 
petites choses, dot ils ont accoustumé faire presens, 
disans en leur langue, agatouren, qui est autant à dire 
comme tu es bon, par manière de flatterie : eori asse 
pia, monstre moy ce que tu as, ainsi désireuses de 
quelques choses nouuelles, côme petits mirouèrs, 
patenostres de voirre : aussi vous suyuent à grand 
troppes les petis enfans, et demadent en leur lagage, 
hamahe pinda, dône nous des haims, dont ils usent 
à prendre le poisson. Et sont bien appris à vous user 
de ce terme deuant dit agatourerij tu es bon, si vous 



(§ xviii). « L'un ayant pris mon chapeau qu'il mit sur sa teste, 
l'autre mon espée et ma ceinture qu'il ceignit sur son corps 
tout nud, l'autre ma casaque qu'il vestit : eux di-ie, m'estour- 
dissant de leurs crieries et courans de ceste façon parmi leurs 
villages avec mes hardes, non seulement ie pensois auoir tout 
perdu, mais aussi ie ne sauois où l'en estois. » 



•— 228 — 

leur baillez ce qu'ils demandent : sinon, d'un visage 
rébarbatif vous diront, hippochi, va, tu ne vaux rien, 
dangaïapa aiouga, il te faut tuer, auec plusieurs autres 
menasses et iniures : de manière, que ils ne donnent 
qu'en donnant, et encore vous remarquent et recô- 
gnoissent à iamais pour le refus que vous leur aurez 
fait. 



'As tAs ^ 'ài "As -As ■As^^^^'As'As'As'As -As 



CHAPITRE XLV. 

Description (Tune maladie nommée Pians, à laquelle 
sont suhiets ces peuples de V Amérique, tant es isles 
que terre ferme. 



ACHANT bien qu'il n'y a chose depuis la terre 
iusques au premier ciel, quelque compas- 
semêt et proportiô qu'il y ayt, qui ne soit 
subiette à mutation et continuelle altération. L'air 
qui nous enuironne n'estant air simplemêt, ains com- 
posé, n'est tousiours semblable en tout tèps, ne en 
tout endroit, mais tantost d'une façon tantost d'une 
autre : ioint que toutes maladies (comme nous dient 




— 229 



les médecins) viennent ou de l'air, ou de la manière 
de viure : ie me suis aduisé de escrire une maladie 
fort familière et populaire en ces terres de l'Amérique 
et de l'Occident, decouuertes de nostre têps. Or 
ceste maladie appelée Pians, par les gens du païs, ne Pians, maladie 
prouiêt du vice de l'air, car il est de là fort bon et des Saunages, et 
têperé : ce que monstrent par experièce les fruits que ^^^ ongine. 
produit la terre auec le bénéfice de l'air (sans lequel 
riê ne se fait, soit de nature ou artifice) aussi que la 
maladie prouenât du vice de l'air offense autant le 
ieune que le vieux, le riche côme le pauure, moyenât 
toutefois la dispositiô interne. Reste doc qu'elle 
prouienne de quelque maluersation, comme de trop 
fréquenter charnellemèt l'homme auec la femme^ 
attendu que ce peuple est fort luxurieux, charnel, 
et plus que brutal, les femmes specialemèt, car elles 
cherchent et prattiquent tous moyens à emouuoir les 
hommes au déduit. Qui me fait penser et dire estre 
plus que vraysemblable, telle maladie n'estre au || tre 
chose que ceste belle veroUe auiourd'huy tant com- 
mune en nostre Europe, laquelle faussemèt on attribue 
aux François, comme si les autres n'y estoyent aucu- 
nement subiets : de manière que maintenant les 
estrangers l'appellent mal François i. Chacun sçait 



Saunages, 

peuple fort 

luxurieux, et 

charnel. 



Fol. 87. 



ï On a longtemps disserté et on dissertera longtemps encore 
sur l'origine de lasiphylis. Thevet paraît être dans le vrai quand 
il en attribue Tintroduction en Europe à des soldats Espagnols 
qui avaient servi en Amérique. Cf. Sanval. Du mal de Naples. — 
DE KocH. Nouvelles recherches sur V origine et les premiers effets du 
mal de Naples. Dissertations insérées dans le T. xi. P. 129-156 
de la collection Leber. 



— 230 — 

Vraye origine combiè véritablement elle luxurie en la France, mais 

de la vérole, non moins autre part : et l'ont prise premièrement à 

un voyage à Naples, où l'auoyent portée quelques 

Espagnols de ces isles occidentales : car parauant 

qu'elles fussent decouuertes et subiettes à l'Espagnol, 

n'en fut onc mention^ non seulement par deçà mais 

aussi ne en la Grèce, ne autre partie de l'Asie et 

Afrique. Et me souuient auoir ouy reciter ce propos 

quelquefois à defunct monsieur Syluius, médecin des 

plus doctes de nostre tèps. Pourtant seroit à mon 

iugement mieux séant et plus raisonnable l'appeler 

mal Espagnol, ayant de là son origine, pour l'égard 

du païs de deçà, qu'autremet : car en Fraçois est 

VerçUpourquoy appellée vérole pour ce que le plus souuent, selon le 

ainsi nommée temps et les côplexions, elle se manifeste au dehors 

en François. ^ |^ p^^^ p^j. pustules, que l'on appelle véroles. 

Retournons au mal de noz Saunages, et aux remèdes 

dot ils usent. Or ce mal prend les personnes tant 

Saunages, côme Chrestiens par delà de contagion ou 

attouchemèt, ne plus ne moins que la vérole par 

deçà : aussi a il mesmes symptômes et iusques là si 

dàgereux, que s'il est envieilli, il est malaisé de le 

guérir, mesme quelquefois les afflige iusques à la 

mort. Quant aux Chrestiens habitans en l'Amérique 

s'ils se frottent aux femmes, ils n'euaderont iamais 

qu'ils ne tombent en cest inconuenient, beaucoup 

Curatiô deceste plus tostque ceux du païs. Pour la curation, ensemble 

maladie. pQ^j- quelque altération, qui bien souuent accom- 

„. , , pagne ce mal, ils font certaine décoction de l'escorce 
tittiourahe *■ c> ' 

arbre. ' ^'^n arbre nômé en leur laguQ Hiuourahé i, de laquelle 

I Léry. §. XIII. « Hiiiouarè, ayant l'escorce de demi doigt d'espais 



— 231 — 

ils boiuent auec aussi bon et meilleur succès, que de 

nostre gaiac : aussi sont plus aisez à guérir que les 

autres, à mon aduis pour leur température et com- 

plection, qui n'est corrompue de crapules, comme 

les nostres par deçà. Voila ce qui m'a semblé dire à 

propos en cest endroit : et qui voudra faire quelque 

difficulté de croire à mes parolles, qu'il demande 

l'opinion des plus sçauans médecins sur l'origine et 

cause de ceste maladie, et quelles parties internes 

sont tost offensées, où elle se nourrit : car i'en vois 

auiourd'huy plusieurs contradictiôs assez friuoles, 

(nô entre les doctes) et s'en treuue bien peu, ce me 

semble, qui touchent au point, principalement de 

ceux qui entreprennent de la guérir : entre lesquels 

se trouuent quelques femmes, et quelques hommes 

autant ignorans, qui est cause de grands inconueniens 

aux pauures patiens, car au lieu de les guérir, ils les 

précipitent au goufre, et abysme de toute affliction. 

Il y a quelques autres ophthalmies (desquelles nous Saunages 

auons desia parlé) qui viennent d'une abondance de afflige^: de 

fumée, comme ils font le feu en plusieurs parts et ophthalmies, et 

endroits de leurs cases et logettes qui sont grandes . ^^ ^J.^ 

pour ce qu'ils s'assemblent un grand nombre pour 

leur hebergemèt. le sçay bien que toute ophthalmie ^^ ^?"^ ^^^^ 

ne viêt pas de ceste fumée, mais quoy qu'il en soit, ophthalmie. 

et assez plaisant à manger, principalement quand elle vient 
fraischement de dessus l'arbre est une espèce de gaiat. » Thevet. 
Cosm. univ. P. 935. « Le Hiuotirahé est fort hault et grand, 
ayant l'escorce argentine^ et par dedans tirant sur le rouge : 
son goust est comme salé, ainsi que celuy du reglisse, la 
souche grosse, et les feuilles semblables à celles du tremble. » 



— 232 — 

elle vient tousiours du vice du cerueau^ par quelque 
moyê qu'il ait offensé. Aussi n'est toute maladie 
d'ieux ophthalmie, corne mesme l'ô peut voir entre 
les habitans de l'Amérique, dont nous parlons : car 
plusieurs ont perdu la veûe sans auoir inflammation 
Fol. 88. quelconque aux ïeux, || qui ne peut estre à mô iuge- 
ment, que certaine humeur dedàs le nerf optique 
empeschant que l'esprit de la veûe ne paruiene à 
l'œil. Et ceste plénitude et abondance de matière au 
cerueau, selon que l'en puis congnoistre, prouient 
Vent austral de l'air et vêt austral, chaud et humide, fort familier 
malsain. par delà, lequel remplit aysement le cerueau : comme 
dit tresbien Hippocrates. Aussi expérimentés en nous 
mesmes par deçà les corps humains deuenir plus 
pesans, la teste principalement, quand le vent est 
Cîiratiôdeces au midy. Pour guérir ce mal des ïeux, ils couppent 
ophthalmies. une branche de certain arbre fort mollet, côme une 
espèce de palmier, qu'ils emportent à leur maison, 
et en distillent le suc tout rougeatre dedans lœil du 
patient. le diray encores que ce peuple n'est iamais 
subiet à lèpre, paralysie, et ulcères, et autres vices 
extérieurs et superficiels, comme nous autres par 
deçà : mais presque tousiours sains et dispos chemi- 
net d'une audace, la teste leuée comme un cerf. 
Voyla en passant de ceste maladie la plus dangereuse 
de nostre France Antarctique. 




CHAPITRE XLVL 



Des maladies plus /requêtes en V Amérique, et la 
méthode qu'ils obseruèt à se gtierir. 



L n'y a celuy de tant rude esprit, qui n'en- 
tende bien ces Amériques estre côposez 
des quatre elemens, comme sont tous corps 
naturels, et par ainsi subiets à mesmes affections, 
que nous autres, iusques à la dissolution des ele- 
mens. Vray est que les maladies peuuêt aucunement 
estre diuerses, selon la température de l'air, de la 
manière de viure. Ceux qui habitent en ce païs près 
de la mer, sont fort subiets à maladies putredineuses, 
fieures, caterres et autres. En quoy sont ces panures 
gens tant persuadez et abusez de leurs prophètes, 
dont nous auons parlé, lesquels sont appeliez pour 
les guérir, quad ils sont malades : et ont ceste folle Folle opinion 
opinion, qu'ils les peuuent guérir. On ne sçauroit des Saunages à 

mieux comparer tels galans, qu'à plusieurs batteleurs , ^'^^drott de 

^ . ^ ^ ' -1 r leurs prophètes 

empiriques, imposteurs, que nous auons par deçà, ^^ ^ j^^^^ 

qui persuadent aysement au simple peuple, et font maladies. 
profession de guérir toutes maladies curables et incu- 
rables. Ce que ie croiray fort bien, mais que science 
soit deuenue ignorance, ou au contraire. Doncques 



<--,.,- ^ 234 -^ 

ces prophètes donnêt à entendre à ces bestiaux, qu'ils 

parlent aux esprits et âmes de leurs parens, et que rien 

ne leur est impossible, qu'ils ont puissance de faire 

Fol. 89. parler l'ame dedans || le corps. Aussi quand un malade 

ralle, ayant quelque humeur en l'estomac et poul- 

mons, laquelle par débilité, ou autremèt il ne peut 

ietter, ils estimèt que c'est son ame qui se plaint. Or 

Méthode de ces beaux prophètes, pour les guérir les suceront 

^maladies ^^^^ ^^ bouche en la partie où ils sentiront mal, pen- 

dbseruées entre sans que par ce moyen ils tirent et emportent la ma- 

les Saunages. \^^^q i dehors. Ils se sucent pareillement l'un l'autre. 

ï Cet usage est fort répandu chez les nations sauvages. D'après 
le Père Dobritzhoffer (Historia de Abiponibus.Yol. 11. P. 249), 
« Les Abipons appliquent leurs lèvres à la partie malade et la 
sucent, crachant après chaque succion. Par intervalles ils tirent 
leur haleine du fond même de leur poitrine et soufflent sur la 
partie malade du corps. Ils répètent alternativement ces succions 
et ces exhalaisons.... car ils croyent que ces succions débarras- 
sent le corps de toutes les causes de maladie. Les jongleurs 
encouragent constamment cette croyance par de nouveaux arti- 
fices, car, quand ils se préparent à sucer un homme malade, 
ils cachent dans leur bouche des épines, des insectes, des vers, 
puis les crachent après avoir sucé quelque temps, en disant au 
malade : Voici la cause de votre maladie. » Cf. Spix et Martius. 
Travel-^ in Bra^il. T. 11. P. 77. — Bret. Indian Tribes of Guiana 
P. 364. « Après bien des momeries le sorcier tire de sa bouche 
quelque substance étrangère telle qu'une épine, un gravier, une 
arête de poisson ou un fil de métal que quelque méchant esprit 
a inséré dans la partie malade. Voir encore Wilkes. United states 
exploring expédition. T. iv. P. 400. — Schoolcraft. Indian Tribes. 
Vol. I. P. 250. — Crantz. History of Greenland. Vol. i. P. 214. 
— Peut-être la trace de cette coutume s'est-elle perpétuée 
jusqu'à nous, quand nous disons à nos enfants : «Viens que je 
t'embrasse, et tu seras guéri ? » 



— 235 — 

mais ce n*est auec telle foy et opinion. Les femmes 
en usent autrement. Elles mettront un fil de coton '"'' 

long de deux pieds en la bouche du patiët, lequel 
après elles sucent, estimant aussi auec ce fil em- 
porter la maladie. Si l'un blesse l'autre par mal ou 
autrement, il est tenu de luy sucer sa plaie, iusques 
à ce qu'il soit guéri : et ce pendant ils s'abstiennèt de 
certaines viàdes, lesquelles ils estiment estre contrai- 
res. Ils ont ceste méthode de faire incisiôs entre les 
espaules, et en tiret quelque quantité de sang : ce 
qu'ils font auec une espèce d'herbe fort trenchante, 
ou biè auec dents de quelques bestes. Leur manière 
de viure estas malades est, qu'ils ne donneront iamais 
à manger au patièt, si premièrement il n'en demande, 
et le laisseront plus tost languir un moys. Les mala- 
dies, comme i'ay veu, n'y sont tant fréquentes que 
par deçà, encores qu'ils demeurent nuds iour et nuit : 
aussi ne font-ils aucun excès à boire ou à manger. 
Premièrement ils ne goutteront de fruit corrompu, Manière de 
qu'il ne soit iustement meur : la viande biè cuitte. viure des patiès 
Au surplus, fort curieux de congnoistre les arbres et ^^ malades. 
fruits, et leurs propriétés pour en user en leurs mala- 
dies. Le fruit duquel plus cômunement ils usent en 
leurs maladies, est nommé nana i, gros comme une fo^TexcelUt. 

I L'ananas fut très apprécié dès que les Européens le con- 
nurent. Léry n'hésite pas à affirmer sa supériorité sur les autres 
fruits (§ xiii) : « Quand les ananas sont venus à maturité, 
estans de couleur iaune azurée, ils ont une telle odeur de fram- 
boise que non seulement en allant par les bois et autres lieux 
où ils croissent, on les sent de fort loin, mais aussi quant au 
goust fondans en la bouche, et estans naturellement si doux 



— 236 — 

moyenne citrouille, fait tout autour corne une pomme 
Fol. 90. de pin, ainsi || que pouvez voir par la présente figure. 
Ce fruit dénient iaune en maturité, lequel est mer- 
ueilleuscment excellent, tant pour sa douceur que 
saueur, autant amoureuse que fin sucre, et plus. Il 
n'est possible d'en aporter par deçà, sinon en confi- 
ture, car estant meur il ne se peut longuement gar- 
der. D'auantage il ne porte aucune graine : parquoy 
il se plante par certains petits reiets, comme vous 
diriez les greffes de ce paï's à enter. Ainsi auàt qu'estre 
meur il est si rude à manger, qu'il vous escorche la 
bouche. La fueille de cest arbrisseau, quad il croist, 
est semblable à celle d'un large ionc. le ne veux oblier 
côme par singularité entre les maladies d'une indis- 
position merueilleuse, que leur causent certains petis 
vers qui leur entrèt es pieds, appeliez en leur langue 
Tom I , lesquels ne sont gucres plus gros que cirons : 
et croirois qu'ils s'engendrent et concréent dedans 
ces mesmes parties, car il y en a aucunesfois telle 



qu'il n'y a confitures de ce pays qui les surpassent. » Gandavo 
(Santa Cru^. P. 57,^ en fait aussi le plus grand cas : « Il n'y a 
pas de fruit dans notre patrie qui puisse lui être comparé. » 

I LÉRY. §XI. U. SCHMIEDEL. Ouv. cit. P. 220. — HaNSStADEN. 

(P. 311J. « Les Sauvages nomment attun une espèce d'insecte 
plus petit qu'une puce, que la malpropreté engendre dans les 
cabanes. Ces insectes entrent dans les pieds, produisent une 
légère démangeaison et s'établissent dans les chairs presque 
sans qu'on les sente. Si l'on n'y fait pas attention, ils y pro- 
duisent un paquet d'œufsdela grosseur d'un pois. » Cf. Biard. 
Voyage au Brésil. (Tour du Monde, no 8i) Gomara. Hist. gen. 
de las Indias. P. 37. — Thevet. Cosm. univ. P. 935. 



— 237 — 

multitude en un endroit, qu'il se fait une grosse tu- 
meur comme une febue, auec douleur et déman- 
geaison en la partie. Ce que nous est pareillement 
aduenu estans par delà, tellemèt que noz pieds es- 
toyent couuerts de petites bossettes, ausquelles quàd 
sont creuées l'on trouue seulemèt un ver tout blâc 
auec quelque boue. Et pour obuier à cela, les gens 
du païs font certaine huile d'un fruit nômé hJboucouhu, Hihoucouhuy 
semblant une date, lequel n'est bon à manger : la- /'"^^ ^' ^^ 
quelle huille i ils reseruent en petits vaisseaux de 
fruits, nommés en leur langue caramcmo, et en frot- 
tent les parties offensées : chose propre, ainsi qu'ils 
affermèt, contre ces vers. Aussi s'en oignent quelque- 
fois tout le corps, quand ils se trouuent lassez. Geste 
huile en outre est propre aux playes et ulcères, ainsi 
qu'ils ont cogneu par expérience. Voyla des maladies 
et remèdes dont usent les Amériques. 



D'après Léry ( § xi. ) cette huile se nommerait Couroq, 



^¥^¥^¥^¥^¥^¥^¥ 



CHAPITRE XLVn. 




La manière de traffiquer entre ce peuple. D'un 
oyseau nommé Toucan, et de Vespicerie du pats. 



^OMBiEN qu'en l'Amérique y ait diuersité de 
peuples Sauuages, néantmoins mais de 
diuerses lignes et factions, coustumiers de 
faire guerre les uns contre les autres : toutefois ils ne 
laissent de traffiquer tàt entre eux qu'auec les estrangers 
(spécialement ceux qui sont près de la mer) de telles 
Trafique des choses que porte le païs. La plus grande traffique est 
Sauuages. jg plumes d'austruches, garnitures despées faictes de 
pennaches, et autres plumages fort exquis. Ce que 
l'on apporte i de cent ou six vingts lieues, plus ou 



1 Les principaux articles d'exportation Brésilienne étaient en 
effet les plumes, le coton, les animaux et surtout les bois 
précieux. Qjaant aux articles d'importation c'étaient des pièces 
de toiles et de draps, de la quincaillerie, de la verroterie, des 
peignes et des miroirs. Hans Staden (P. no) les énumère avec 
soin: « Les sauvages dit-il, ajoutaient que les Français venaient 
tous les ans dans cet endroit, et leur donnaient des couteaux, 
des haches, des miroirs, des peignes et des ciseaux. » « On leur 
donnait, lisons-nous dans Ramusio ( T. m. P. 355.) des bêches 
des couteaux et autres ferrailles, car ils estiment plus un clou 



— 239 — 

moins, auant dedans les païs : grand quantité sembla- 

blement de colliers blancs et noirs : aussi de ces pierres 

vertes, lesquelles ils portent aux leures, comme nous 

auons dit cj dessus. Les autres qui habitent sus la 

coste de la mer, où traffiquent les Chrestiens, reçoiuent 

quelques haches, couteaux, dagues, espées, et autres 

ferremens, patenostres de verre, peignes, miroûers et 

autres menues besongnes de petite valeur : dont ils 

traffiquent auec leurs voisins, n'ayans autre moyen, 

sinon donner une marchandise pour l'autre : et en 

usent ainsi. Donne moi cela, ie te donneray cecy, 

sans tenir long propos. Sur la coste de la marine, la 

plus fréquente marchandise est le plumage d'un 

oyseau, qu'ils ap || pellent en leur langue Toucan i, le- Fol. 91. 

quel descrirons sommairement, puis qu'il vient à propos. Description du 

Cest oyseau est de la grandeur d'un pigeon. Il y en a Toucan, oyseau 

une autre espèce de la forme d'une pie, de mesme dcV Amérique, 

qu'un écu. » Ces articles sont encore mentionnés dans les 
contrats, passés entre armateurs et capitaines, que le temps a 
respectés. Cf. Fréville. Commerce maritime de Rouen. T. i. 
Passim. Gaffarel. Histoire du Brésil Français. P. 75-80. 

I Les plumes du toucan étaient fort estimées par les Amé- 
ricains. Cet oiseau est encore aujourd'hui fort recherché par 
les sauvages du Brésil : Ils en font des coiffures où ils mêlent 
ses plumes à celles de l'ara. Ces coiffures ont une valeur sym- 
bolique : M. DE Castelnau (Ouv. cité. T. i. P. 447) eût occasion 
de voir dans la province de Goyaz, parmi les Indiens Chambious, 
plusieurs coiffures en plumes, de formes diverses, qui excitèrent 
son admiration. On les conservait dans une cabane sacrée, et 
si par malheur une femme avait tenté de les admirer ou sim- 
plement de les voir, une mort immédiate aurait puni ce sacri- 
lège. Cf. F. Denis. Arteplumaria. Léry. § xi. 



240 — 



Chapeau 

estrange 

composé de 

plumages. 



plumage que l'autre : c'est à sçauoir noirs tous deux 
hors-mis autour de la queue, où il y a quelques plumes 
rouges, entrelacées parmi les noires, soubs la poitrine 
plume iaune enuiron quatre doigts, tant en longueur 
que largeur : et n'est possible trouuer iaune plus 
excellent que celuy de cest oiseau : au bout de la 
queue il y a petites plumes rouges comme sang. Les 
Sauuages en prennent la peau, à l'endroit qui est 
iaune, et l'accommodent à faire garnitures d'espées à 
leur mode, et quelques robes^ chapeaux, et autres 
choses. l'ay rapporté un chapeau fait de ce plumage, 
fort beau et riche, lequel a esté présenté au Roy, 
comme chose singuHere. Et de ces oyseaux ne s'en 
trouue sinon en nostre Amérique, prenat depuis la 
riuiere de Plate iusques à la riuiere des Amazones. 
Il s'en trouue quelques uns au Peru, mais ne sont de 
si grande corpulèce que les autres. A la nouuelle 
Espaigne, Floride, Messique, Terreneuve, il ne s'en 
trouue point, à cause que le pays est trop froid, ce 
qu'ils craignent merueilleusement. Au reste cest 
oyseau ne vit d'autre chose parmy les bois où il fait 
sa residêce, sinon de certains fruictz prouenans du 
païs. Aucuns pourroient penser qu'il fust aquatique, 
ce qui n'est vraysemblable, côme i'ay veu par expe- 
rièce. Au reste cest oyseau est merueilleusemêt dif- 
forme et môstrueux, ayant le bec i plus gros et plus 
lôg quasi que le reste du corps. l'en ay aussi apporté 



I Sur le bec du toucan, voir Léry. § xi. — Thevet. Cosm. 
univ. P. 938. — Belon. Histoire de la nature, des oiseaux. Liv. m. 
§ XXVIII. P. 184. 



241 



un qui me fut doné par de là, auec les peaux de plu- 
sieurs de diuerses couleurs, les unes rouges corne 
une escarlatte, les autres iaunes, azurées, et les autres 
d'autres couleurs. Ce plumage doc est fort estimé 
entre noz Amériques, duquel ils traffiquent ainsi 
que nous auôns dit. Il est certain qu'auât Tusage de 
monnoye on trafîiquoit ainsi une chose pour l'autre, 
et consistoit la richesse des hommes, voire des Roys, 
en bestes, comme chameaux, moutons et autres. Et 
qu'il soit ainsi, vous en avez exemples infinis, tant 
en Berose qu'en Diodore : lesquels nous recitent la 
manière que les anciens tenoyent de trafiquer les uns 
auec les autres, laquelle ie trouue peu différente à 
celle de noz Amériques et autres peuples barbares. 
Les choses donc anciennemèt se bailloyent les unes 
pour les autres, comme une brebis pour du blé, de 
la laine pour du sel. La traffique, si bien nous con- 
siderôs, est merueilleusemèt utile, outre qu'elle est 
le moyen d'entretenir la société ciuile. Aussi est elle 
fort célébrée par toute natiô. Pline i en son sep- 
tième en II attribue l'inuention et premier usage aux 
Phéniciens. La trafique des Chrestiès auec les Amé- 
riques, sont monnes, bois de bresil, perroquets, 
coton, en chage d'autres choses, comme nous auons 
dit 2. Il s'apporte aussi de la certaine espice qui est 
la graine d'une herbe ou arbrisseau de la hauteur de 
trois ou quatre pieds. Le fruit ressemble à une freze 
de ce païs, tant en couleur que autrement. Quand il 



SingularitcT^ 

apportées par 

l'auteur de 

l'Amérique en 

France. 

Permutation 

des choses auàt 

l'usage de la 

monnoye. 



Utilité de la 
trafique. 



Fol. 92. 

Quelle est la 
traffique des 
Crestiès avec 

les Amériques . 

Espèce d' espice. 



Pline. H. N. vu, 57. 

P. Gaffarel. Histoire du Brésil Français . P. 7$-8i. 



lé 



— 242 — 

est meur il se trouue dedans une petite semence 
comme fenoil. Noz marchans Chrestiens se chargèt 
de ceste manière d'espice, non toutefois si bonne que 
la maniguette qui croist en la coste de l'Ethiopie, et 
en la Guinée : aussi n'est elle à comparer à celle de 
Calicut, ou deTaprobane. Et noterés en passant, que 

Espicerîe de quand l'on dit l'espicerie de Calicut, il ne faut esti- 
Calicut. mer qu'elle croisse là totalement, mais bien à cin- 
quante lieues loing, en ie ne scay quelles isles, et 
Ish de Corchd. s^QCi'ÛQTCièt en une appellée Corchel i. Toutefois 
Calicut est le lieu principal où se mené toute la traf- 
fique en l'Inde de Leuant : et pour ce est dite espi- 
cerie de Calicut. Elle est donc meilleure que celle 
de nostre Amérique. Le roi de Portugal 2, comme 
chacun peut entendre, reçoit grand émolument de la 
traffique qu'il fait de ces espiceries, mais non tant 
que le têps passé : qui est depuis que les Espagnols 

IsledeZehut. ont decouuert l'isle de Zebut 3, riche et de grande 

estèdue, laquelle vous trouuez après auoir passé le 

destroit de Magella. Ceste isle porte mine d'or, gim- 

gêmbre, abondance de porceleine blanche. Apres ont 

Ahormy. decouuert Aborney 4, cinq degrez de l'equinoctial, 

1 On ne sait quelle est cette île de Corchel. Peut-être Thevet 
a-t-il ainsi défiguré le nom de Cochin, qui est en efTet voisin de 
Calicut. 

2 Sur la grandeur et la décadence coloniale du Portugal on 
peut consulter Raynal, Histoire philosophique des deux Indes. — 
Bouchot, Histoire du Portugal La Popellinière, Histoire des 

- trois mondes. 

3 Zébut correspond à Cébu, une des Philippines, découvertes 
en 1522 par Magellan, qui y fut tué. 

\ Sans dQute Bornéo. 



— 243 — 

et plusieurs isles des noirs, iusques à ce qu'ils sont 
paruenus aux Moluques, qui sont Atidore i, Terre- nies de 
nate, Mate et Machian, petites isles asses près l'une Moluques et de 
de l'autre : comme vous pourriez dire les Canaries, l'espicerte 
desquelles auons parlé. Ces isles distantes de nostre ^"^ ^" ^^^" ' 
France plus de cent octante degrez, et situées droit 
au Ponent, produisent force bonnes espiceries, meil- 
leures que celles de l'Amérique sans comparaison. 
Voila en passant des Moluques, après avoir traité de 
la trafique de nos sauuages Amériques. 



>tf tàs làf \kf tàf \ju lAf xks ■»!<■ "dtr \ks itr tAs itf itf vb" xtt 



CHAPITRE XLVm. 



Des oyseaux plus communs en V Amérique. 



'ntre plusieurs genres d' oyseaux que nature 
diuersement produit, descouurant ses dons 
par particulières proprietez, dignes certes 
d'admiration, lesquelles elle a baillé à chacun animal 

i On a reconnu les noms modernes de Tidor et Ternatc. 
Maté et Machian paraissent correspondre aux îlots de Moti et 
Makian à l'ouest de Gilolo. 




-— 244 — 

viuant, il ne s*en trouue un qui excède en perfection 

et beauté, cestuicy, qui se voit coustumierement en 

TAmerique, nommé des Saunages Carinde i, tant 

Description nature se plaisoit à portraire ce bel oyseau, le reues- 

du Cartnde, ^^^^ ^j'^j^ 5J plaisant et beau pennage qu'il est impos- 

exulluTheauté ^^^^^ n'admirer telle ouuriere. Cest oyseau n'excède 

point la grandeur d'un corbeau : et son plumage 

depuis le ventre iusques au gosier, est iaune comme 

fin or : les celles et la queue laquelle il a fort longue, 

sont de couleur de fin azur. A cest oyseau se trouue 

un autre semblable en grosseur, mais différent en 

couleur : car au lieu que l'autre a le plumage iaune, 

cestuy cy l'a rouge, comme fine escarlatte, et le 

reste azuré. Ces oyseaux sont espèces de perroquets, 

et de mesme forme tât en teste, becs, que pieds. 

Les Saunages du païs les tienêt fort chers à cause que 

Fol. 93. trois ou quatre fois l'ânée ils leur tirêi les|l plumes 2, 

pour en faire chapeaux, garnir boucliers, espées de 



1 Le Carindé est appelé Canidé par Léry (§ xi). Sa des- 
cription est à peu près identique : « Ayant tout le plumage 
sous le ventre et à l'entour du col aussi iaune que fin or, le 
dessus du dos, les aisles et la queue, d'un bleu si naïf qu'il n'est 
pas possible de plus, estant aduis qu'il soit vestu d'une toile 
d'or par dessous et emmantelé de damas violet figuré par 
dessus. » Cf. Thevet. Cosm. univ. P. 85. Gandavo. Santa 
Crui. P. 85. 

2 Ni Léry ni Thevet n'ont indiqué la méthode indienne pour 
prendre ces oiseaux. Belon l'a donnée {Hist. de la nature des 
oyseaux. P. 297J : « Les sauvages du Brésil ont des flesches 
moult longues, au bout des quelles ils mettent un bourlet de 
cotton à fin que tirant aux papegaux ils les abattent sans les 
naurer. » Cf. Yves d'Evreux. Voyage au nord du Brésil. P. 204. 



— 245 — 

bois, tapisseries et autres choses exquises, qu'ils font 

coustumieremêt. Les dits oyseaux sont si priuez, que 

tout le iour se tiennèt dans les arbres, tout autour 

des logettes des Saunages. Et quad ce vièt sur le soir, 

ces oyseaux se retirèt les uns dàs les loges, les autres 

dans les bois : toutefois ne faillent iamais à retourner 

le lendemain, ne plus ne moins que font noz pigeons 

priuez, qui nidifient aux maisons par deçà. Ils ont 

plusieurs autres espèces de perroquets tous differens 

de plumage les uns des autres. Il y en a un plus 

verd que nul autre, qui se trouue par delà, qu'ils 

nôment Aiourouh i : autres ayans sur la teste petites Aiourouh 

plumes azurées, les autres vertes, que nôment les oyseau verd. 

Sauuages, Marganas. Il ne s'en trouue point de gris Marganas. 

comme en la Guinée, et en la haute Afrique. Les 

Amériques tiennent toutes ces espèces d'oyseaux en 

leurs loges, sans estre aucunement enfermez, comme 

nous faisons par deçà : i'entens après les auoir appri- 

uoisez de ieunesse à la manière des Anciens, comme 

dit Pline au Hure dixième de son histoire naturelle, 

parlât des oyseaux : où il afferme que Strabon a esté Qui fut le 

le premier qui a môstré à mettre les oyseaux en cage premier qui a 

lesquels parauant auoyent toute liberté d'aller et venir. '"^'^ ^^^ oyseaux 

Les femmes specialemèt en nourrissent quelques uns ^"' ^^^'^' 

semblables de stature et couleur aux loriôs de par 

deçà, lesquels elles tiennent fort chers, iusques à les 

appeller en leur langue, leurs amis 2. Dauantagenos 

1 Sur les aiouroubs, appelés aiourous par Léry, voir le § xi 
de Léry. 

2 Amusant récit de Léry (§ xi) sur la grande affection que 



— 246 — 

Amériques apprennent à ces oyseaux à parler en leur 

langue, comme à demander de la farine, qu'ils font 

de racines : ou bien leur apprennent le plus souuent 

à dire et proférer qu'il faut aller en guerre contre 

leurs ennemis, pour les prendre, puis les manger et 

plusieurs autres choses. Pour rien ne leur dôneroient 

des fruits à màger, tant aux grands qu'aux petis : 

car telle chose (disent ils) leur engendrèt un ver, 

Ahôdàcede qui leur perce le cœur. Il y a multitude d'autres 

perroquets en perroquets sauuages, qui se tiennent aux bois, des- 

V Amérique. q^^Js ils tuent grande quâtité à coups de flesches, 

pour mâger. Et font ces perroquets leurs nids i au 

sommet des arbres, de forme toute ronde, pour 

crainte des bestes piquantes. Il a esté un temps que 

ces oyseaux n'estoient congneuz aux anciès Romains 

Depuis quel et autres pais de l'Europe, sinon depuis (comme 

teps auons eu aucûs ont voulu dire) qu'Alexandre le Grand enuoya 

'^^^ rr o^M^^/1 ^ ^^ ^'^^^^ Trapobane, lequel 

en apporta quelque nombre : et depuis se multi- 
plièrent si bien, tant au païs de Leuant qu'en Italie, 



portait une Brésilienne à son perroquet : « Aussi ceste femme 
saunage l'appelant son Chèrimhané , c'est-à-dire , chose que 
i'aime bien, le tenoit si cher que quand nous le lui demandions à 
vendre, et que c'est quelle en vouloit, elle respondoit par mo- 
querie, moca-ouassou^ c'est-à-dire, une artillerie, tellement que 
nous ne le sceusmes iamais auoir d'elle. » Gandavo (Santa Cru:(. 
P. 85) rapporte qu'ils préféraient un perroquet apprivoisé à deux 
ou trois esclaves. 

ï Léry ( § xi ) s'inscrit en faux contre ce passage : « Ayant 
veu le contraire en ceux de la terre du Brésil, qui les font tous 
en des creux d'arbres, en ronds et assez durs, i'estime que c'a 
esté une faribole et conte fait à plaisir par l'auteur de ce livre.» 



— 247 — 

et principalemèt à Rome, côme dit Columelle âu 
liure troisième des dits des Anciès, que Marcus Por- 
cins Cato (duquel la vie et doctrine fut exemple à 
tout le peuple Romain) ainsi côme se sentat scanda- 
lizé, dist un iour au Sénat : O pères côscripts, o Rome Exclamation 
malheureuse, ie ne sçay plus en quel tèps nous de Marcus Cato 

sommes tôbez, depuis que i'ay veu en Rome telles ^^^^f ^^^ ^^^^^ 

, , ^ • 1 t ^ de son tèps. 

monstruositez, c est a sçauoir les hommes porter ^ 

perroquets sur leurs mains, et veoir les femmes 
nourrir et auoir en deHces les chiens. Retournons à 
noz oysenux, qui se trouuent par delà, d'autre espèce 
et fort estranges (comme est celuy qu'ils appellent 
Toucan, duquel nous auons parlé cy deuant) tous 
differens à ceux de nostre hémisphère : comme 
pouuez plus clerement voir par ceux qui nous sont 
représentez en ce liure, et de plusieurs autres, dont 
i'ay apporté quelques corps garniz de plumes, les 
unes iaunes, rouges, vertes, pourprées, azu||réés, et Fol. 94. 
de plusieurs autres couleurs : qui ont esté présentez 
au Roy, comme choses singuHeres^ et qui n'auoyent 
oncques esté veues par deçà. Il reste à descrire 
quelques autres oyseaux assez rares et estranges : 
entre lesquels se trouue une espèce de mesme gran- 
deur et couleur que petis corbeaux, sinon qu'ils ont 
le deuant de la poitrine rouge, comme sang et se 
nomme Panou i, son bec est cendré, et ne vit d'autre Panou, 
chose, sinon d'une espèce de palmier, nommé j^j-ct-*^^^^^^^^^^^^^' 

huua. Il s'en trouue d'autres grans comme ^q2. J^^f^^y^P^^ 

^ de palmier. 

I Léry donne une description à peu près identique du panou 
et du quapian ( § xi ). 



— 248 — 

merles, tous rouges comme sang de dragon, qu'ils 

Quiapià, oyseau nomment en leur langue Quiapian. Il y a une autre 

espèce de la grosseur d'un petit moineau, lequel est 

tout noir, viuant d'une façon fort estrange. Qjaand il 

est soûl de formis, et autre petite vermine qu'il 

mange, il ira en quelque arbrisseau, dans lequel il ne 

fera que voltiger de haut en bas, de branche en 

bràche sans auoir repos quelconque. Les Saunages le 

Annou, oyseau. nômèt Annou. Entre tous les oyseaux qui sont par 

delà, il s'en trouue encore un autre que les Saunages 

ne tueroient ou offenseroient pour chose quelconque. 

Autre espèce Cest oyseau a la voix fort esclatàte et piteuse i, 

d'oyseau. côme celle de nostre Chathuant : et dient ces panures 

gês que son chat leur fait recorder leurs amis morts 

estimans que ce sont eux qui leur enuoyent, leur 

portant bonne fortune, et mauuaise à leurs ennemis. 

Il n'est pas plus grand qu'un pigeon ramier, ayat 

couleur cèdrée, et viuat du fruit d'un arbre qui s'ap- 

arhre. ' P^^^^ Hiuourahé. le ne veux oublier un autre oyseau 

' LÉRy ( S XI ). « Nos pauvres Touoûpinambaoults l'entendant 
crier plus souuent de nuict que de iour^ ont ceste resuerie 
imprimée en leur cerueau, que leurs parens et amis trespassez 
en signe de bonne aduenture et surtout pour les accourager à 
se porter vaillemment en guerre contre leurs ennemis, leur 
envoient ces oiseaux. » Cf. Yves d'Evreux. (Voyage au nord du 
Brésil. P. 281) : « Il y a aussi de certains oiseaux nocturnes, 
qui n'ont point de chant, mais une plainte moleste et fâcheuse 
à ouyr, fuyards et ne sortent des bois appelez par les Indiens 
ouyra giropari^ les oiseaux du diable. » Cette croyance aux 
oiseaux prophétiques s'est conservée chez les Guaycourous, mais 
la plupart des indigènes se bornent à croire que ces oiseaux 
leur annoncent l'arrivée d'un hôte. 



~ 249 — 

nômé Gonabuch i, qui n'est pas plus gros qu'un Gonambuch, 
petit cerf volant, ou une grosse mousche : lequel ^^•^^^"/''^^/'^^^^ 
neantmoins qu'il soit petit, est si beau à le voir, qu'il 
est impossible de plus. Son bec est longuet et fort 
menu, et sa couleur grisâtre. Et combien que ce soit 
le plus petit oyseau, qui soit (côme ie pense) soubs 
le ciel, neantmoins il chante merueilleusement bien 
et est fort plaisant à ouyr. le laisse les oyseaux d'eau 
douce et salée, qui sont tous differens à ceux de par 
deçà, tant en corpulence qu'en variété de plumages. 
le ne doute. Lecteur, que noz modernes autheurs 
des liures d'oyseaux, ne trouuent fort estrange la 
description que l'en fais, et les pourtraits que ie t'ai 
représentez. Mais sans honte leur pourras reputer 
cela à la vraye ignorance qu'ils ont des lieux, les- 
quels ils n'ont iamais visité, et la petite congnoissance 
qu'ils ont pareillement des choses estrangeres. Voyla 
donc le plus sommairement qu'il m'a esté possible, 
d'escrire des oyseaux de nostre France Antarctique, 
et ce que pour le temps que nous y auons seiourné, 
auons peu obseruer. 



I Thevet. Cosm. univ. P. 939. Charmante description de 
Léry : « Ayant le bec et gosier touiours ouuert, si on ne l'oyoit 
et voyoit par expérience, on ne croiroit iamais que d'un si petit 
corps il peut sortir un chant si franc et si haut, voir diray si 
clair et si net qu'il ne doit rien au rossignol. » 



CHAPITRE XLIX. 



Des venaisons et sauuagines que prennent ces 
Saunages, 



Mode des 
Amériques à 
prèdre hestes 

saunages. 



Fol. 95. 



Sanglier de 
V Amérique. 




L me semble n'estre hors de propos, si ie 
recite les bestes qui se trouuent es bois et 
montagnes de l'Amérique, et comme les 
habitans du païs les prennêt pour leur nourriture. Il 
me souuièt auoir dit en quelque endroit, comme ils ne 
nourissent aucûs animaux domestiques, mais se nourrist 
par les bois grande quantité de sauuages, comme cerfs, 
biches, sangliers, et autres. Quand ces bestes se 
détraquent à l'escart pour chercher leur vie, ils vous 
feront une fosse profonde couuerte de feuillages, au 
lieu auquel la beste|l hantera le plus souuent, mais de 
telle ruse et finesse, qu'à grand peine pourra eschapper : 
et la prendrôt toute viue, ou la feront mourir là dedans, 
quelquefois à coups de flesches. Le sangUer i est trop 



I D'après Léry (§ xi), le sanglier brésilien se nomme le 
Taïassou. On lui donne plus communément le nom de pécari. 
Cf. Gandavo. Santa Crui. P. 67. — Gomara. Hist. gen. Ind. 

S 205. 



— 251 — 

plus difficile. Iceluy ne ressemble du tout le nostre, 
mais est plus furieux et dangereux : et a la dent plus 
longue et apparente. Il est totalement noir et sans 
queue, d'auantage il porte sur le dos un euent 
semblable de grandeur à celuy du marsouin, auec lequel 
il respire en l'eau. Ce porc sauuage iette un cry fort 
espouuentable, aussi entend t'on ses dents claqueter 
et faire bruit, soit en mangeât ou autrement. Les Sau- 
uages nous en amenerèt une fois un lié, lequel toutes- 
fois eschappa en nostre présence. Le cerf i et la biche ^ Cerf d^ 
n'ont le poil tant uni et délié comme par deçà, mais -^^rtque» 
fort boureux et tressonné, assez long toutefois. Les 
cerfs portent cornes petites au regard des nostres. Les 
Saunages en font grande estime pource qu'après auoir 
percé la leure à leurs petis enfans^ ils mettront 
souuent dedâs le pertuis quelque pièce de ceste corne 
de cerf, pour l'augmenter, estimans qu'elle ne porte 
venin aucun : mais au contraire elle répugne et em- 
pesche qu'à l'endroit ne s'engendre quelque mal. 
Pline 2 afferme la corne de cerf estre remède et anti- Propriété de la 
dote contre tous venins. Aussi les médecins la mettèt '^^^^^ ^^ ^^^f- 
entre les medicamês cordiaux, comme roborant et 
confortant l'estomac de certaine propriété^ comme 
l'iuoire et autres. La fumée de ceste corne bruslée a 



I Léry (§ x) les nomme seoiiassous : « mais, outre qu'il s'en 
faut beaucoup qu'ils soyent si grans que les nostres, et que 
leurs cornes aussi soyent sans comparaison plus petites, encore 
différent ils en cela qu'ils ont le poil aussi grand que celuy des 
cheures de par deçà. » 

- Pline. H. N. xxxvin. 46, 64. 



— 252 — 

puissance de chasser les serpens. Aucuns veulent dire 
que le cerf fait tous les ans cornes nouuelles : et lors 
qu'il est destitué de ses cornes, se cache, mesmes 
quand les cornes luy veulent tomber. Les anciens 
ont estimé à mauuais présage la rencôtre d'un cerf et 
d'un Heure : mais nous sommes tout au contraire, 
aussi est ceste opinion folle superstitieuse et répu- 
gnante à nostre religion. Les Turcs et Arabes sont 
encores auiourd'huy en cest erreur. A ce propos noz 
Resuerie des Sauuages se sont persuadez une autre resuerie i , et 
Saunages, sera bien subtil qui leur pourra dissuader : laquelle 
est, qu'ayans pris un cerf ou biche, ils ne les ose- 
roient porter en leurs cabannes, qu'ils ne leur ayent 
couppé cuisses et iabes de derrière, estimans que s'ils 
les portoyent auec leurs quatre membres, cela leur 
osteroit le moyen à eux et à leurs enfans de pouuoir 
prendre leurs ennemis à la course : outre plusieurs 



I Cette opinion était fort répandue chez tous les Américains. 
Ainsi les Caraïbes ne voulaient manger ni cochons ni tortues 
parce qu'ils craignaient que leurs yeux ne devinssent aussi petits 
que ceux de ces animaux ; les Dacotahs mangent encore le foie 
des chiens afin d'acquérir leur sagacité et leur courage. Les 
Esquimaux sont même persuadés que les qualités corporelles 
des Européens se communiquent à leurs vêtements, et ils récol- 
tent les vieilles semelles des matelots norwégiens ou Danois, 
qu'ils font porter aux femmes stériles. Lubbock. Origines de la 
Civilisation. P. 18. Curieux passage de Brett. Indian Tribes of 
Guiana. P. 355. « Les Acawoios et les Caraïbes, quand ils 
attendent l'accouchement de leurs femmes, s'abstiennent de 
certaines sortes de viandes, de peur que l'enfant qui va naître 
ne s'en ressente mystérieusement. » 



253 



resueries, dont leur cerueau est perfumé. Et n ont 

autre raison, sinon que leur grâd Charaïbe leur a fait 

ainsi entendre : aussi que leurs Pages et médecins le 

défendent. Ils vous ferôt cuire i leur venaison par 

pièces, mais auec la peau : et après qu'elle est cuitte 

sera distribuée à chacù ménage, qui habitent en une 

loge tous ensemble, côme escoliers aux collèges. Ils 

ne màgeront iamais chair de beste rauissante, ou qui 

se nourrisse de choses impures, tat priuée soit elle : 

aussi ne s'efforcerôt d'appriuoiser telle beste, côme 

une qu'ils appellent Coaty 2, grande come un regnard Description du 

de ce païs, ayàt le museau d'un pied de long^ noir Coaty, animal 

côme une taupe, et menu côme celuy d'un rat : le 

reste enfumé, le poil rude, la queue gresle côme 

celle d'un chat saunage, moucheté de blanc et noir, 

ayant les oreilles comme un regnard. Geste beste est 

rauissète, et vit de proye autour des ruisseaux. En 

oultre se trouue là une espèce de faisans 3, gros 

comme chappons mais de plumage noir, hors-mis la 



estrange. 



Espèce de 
faisan. 



1 C'est ce qu'on nomme le boucan. Ce mode de cuisson est 
encore en usage chez toutes les peuplades américaines. 

2 Le coati ou agouty a été décrit par Léry (§ xi). Aussi bien 
sur tous ces animaux américains on peut consulter Roulin. 
Causeries sur l'Histoire naturelle. P. 41-79. 

3 Ces prétendus faisans sont tout bonnement les dindons qui 
ne commencèrent à être connus en Europe qu'au XVIc siècle. 
Champier, qui publia en 1560 son traité De recibaria, parle en 
ces termes des dindons : « Depuis peu d'années, il nous est 
arrivé en France certains oiseaux étrangers qu'on appelle poules 
d'Inde, nom qui leur a été donné parce qu'ils ont été pour la 
crémière fois transportés dans nos climats des îles indiennes 
qui viennent d'être découvertes. » 



— 254 — 

teste, qui est grisâtre ayant une petite creste rouge 
pendante comme celle d'une petite poulie d'Inde, et 
Fol. 96. les pieds II rouges. Aussi y a des perdris nommées en 
Macouacana, leur lâgue Macouacanna, qui sont plus grosses que 
espèce de perdris \q^ nostres. Il se trouue d'auantage en l'Amérique 
■ Tapihire, grande quantité de ces bestes, qu'ils nomment Tapi- 
animal jjire, désirées et recômandables pour leur deformité 
Aussi les Saunages les poursuyuent à la chasse^ nô 
seulement pour la chair qui est tresbonne, mais aussi 
pour les peaux dont ces Saunages font boucliers, des- 
quels ils usent en guerre. Et est la peau de ceste beste 
si forte, qu'à grade difficulté un trait d'arbaleste la 
pourra percer. Ils les prennèt ainsi que le cerf et le 
I Description sanglier, dont nous auôs parlé n'agueres. Ces bestes i 
I du Tapihire, sont de la grandeur d'un grand asne, mais le col 
plus gros, et la teste côme celle d'un taureau d'un an : 
les dents tranchâtes et agues : toutesfois elle n'est 
dangereuse. Quad on la pourchasse, elle ne fait autre 
resistence que la fuite, cherchant lieu propre à se 
cacher, courant plus légèrement que le cerf. Elle n'a 
point de queue, sinô bien peu, de la longueur de 
trois ou quatre doigts, laquelle est sans poil, côme 
celle de î'Agoutin. Et de telles bestes sans queue se 
trouue grande multitude par de là. Elle a le pié 

ï Gandavo {Santa CruT^. P. 68) : « Ces animaux ressemblent 
à des mules, mais ils ont la tête plus déliée, et les lèvres allon- 
gées comme une trompe. Leurs oreilles sont rondes et la queue 
courte ; ils sont cendrés sur le corps et blancs sur le ventre. 
Leur chair a tellement le goût du bœuf qu'on ne peut distin- 
guer l'une de l'autre. » Cf. Thevet, Cosm. imiv. P. 937, 
~ Léry. ^xi. 



-^ 255 -^ 

forchu, auec une corne plus longue, autant presque 
deuant côme derrière. Sô poil est rougeatre, corne 
celuy d'aucunes mules ou vaches de par deçà : et 
voila pourquoy les Chrestiès qui sont par de là, nom- 
ment telles bestes vaches, non différentes d'autre 
chose à une vache, hors-mis quelle ne porte point 
de cornes : et à la vérité, elle me semble participer 
autât de l'asne que de la vache : car il se trouue peu 
de bestes d'espèces diuerses, qui se ressemblent en- 
tièrement sans quelque grande différence. Comme 
aussi des poissons, que nous auons veu sur la mer à 
la coste de l'Amérique, se présenta un entre les autres E^pg^^ de 
ayant la teste côme d'un veau, et le corps fort bizarre, poisson estrâge. 
Et en cela pouuez voir l'industrie de Nature, qui a 
diuersifié les animaux selon la diuersité de leurs es- 
pèces, tant en l'eau qu'en la terre. 



\2/^ 




CHAPITRE L. 
Uun arbre nommé Hyuourahé. 



E ne voudrois aucunement laisser en arrière, 
pour son excellence et singularité, un arbre 
Hyuourahé JS^;^^ nommé des saunages Hyuourahé , qui vaut 
arbre. ^^^.^^ ^ jjj-^^ comme, chose rare. Cest arbre est de 
haute stature, ayant Tescorce argentine, et au dedans 
demye rouge. Il a quasi le goust de sel, ou comme 
bois de réglisse, ainsi que i'ay plusieurs fois expéri- 
menté. L'escorce de c'est arbre a une merueilleuse 
propriété entre toutes les autres, aussi est en telle 
réputation vers les saunages, comme le bois de Gaiac 
par deçà : mesmes qu'aucûs estiment estre vray Gaiac, 
ce que toutefois ie n'approuue : car ce n'est pas à 
dire, que tout ce qui a mesme propriété que le Gaiac^ 
soit neàtmoins Gaiac. Nonobstant ils s'en seruent au 
lieu de Gaiac, i'entèds des Chrestiens, car les saunages 
ne sont tant subiets à ceste maladie commune, de 
laquelle parlerons plus amplement autre part. La 
Usage de manière d'en user est telle : L'on prend quelque 
^'^^^arhrt^ ^^^^ quâtité de ceste escorce, laquelle rend du laict quand 
elle est recentement séparée d'auec le bois : laquelle 
couppée par petis morceaux font boulir en eau l'espace 
Fol. 97. de trois ou quatre heures, iusques à tant |lque ceste 
décoction dénient colorée, comme un clairet. Et de ce 



257 



./¥^f*if^^i%7^h 



bruuage boiuent par l'espace de quinze ou vingt ioufs 
consecutiuement, faisans quelque petite diète : ce que 
succède fort bien ainsi que i'ay peu entèdre. Et ladite 
escorce n'est seulement propre à ladite affection, 
mais à toutes maladies froides et pituiteuses, pour 
atténuer et deseicher les humeurs : de laquelle 
pareillement usent noz Amériques en leurs maladies. 
Et encore telle décoction est fort plaisante à boire en 
pleine santé. Autre chose singulière à cest arbre portât 
un fruit de la grosseur d'une prune moyenne de ce 



pais, 



iaune comme fin or de ducat : et au dedans se 



Excellence du 
fruit de cest 

arbre 
Hyuourahé. 



trouue un petit noyau, fort suaue et délicat, auec ce 
qu'il est merueilleusement propre aux malades et dé- 
goustez. Mais autre chose sera par auanture estrage, et 
presque incroyable, à ceux qui ne l'auront veûe : c'est 
qu'il ne porte son fruit que de quinze ans en quinze 
ans. Aucuns m'ont voulu donner à entèdre de vingt 
en vingt : toutesfois depuis i'ai sceu le contraire pour 
m'en estre suffisammèt informé, mesmes des plus 
anciens du païs. le m'en fis montrer un, et me dist 
celuy qui me le monstroit, que de sa vie n'en auoit 
peu manger fruit que trois ou quatre fois. Il me sou- 
uiêt de ce bon fruit de l'arbre nommé Lothe^ duquel Lothe homérique 
le fruit est si friant, ainsi que recite Homère en son 
Odyssée, lequel après que les gens de Scipion i eu- 
rent gousté, ils ne tenoyent conte de retourner à 
leurs nauires, pour manger autres viandes et fruits. 
Au surplus en ce païs se trouuent quelques arbres 
portans casse, mais elle n'est si excellente que celle 
d'Egypte ou Arabie, 
ï Pline. H. N. xiii. 32. — xxii. 27. 

17 




CHAPITRE LI. 



Uun autre arbre nommé Fhebehasou, et des mousches 
à miel qui le fréquentent. 



LLANT quelque iour en un village, distant 
du lieu où estoit notre résidence enuiron 
dix lieues, accompagné de cinq saunages et 
d'un truchement Chrestien, ie me mis à contempler 
de tous costez les arbres, dont il y auoit diuersité : 
entre lesquels ie m'arrestay à celui duquel nous 
voulons parler, lequel à voir l'on iugeroit estre 
Description ouurage artificiel et non de Nature. Cest arbre est 
d'un arbre merueilleusement haut, les branches passants les unes 
nommé par dedans les autres, les fueilles semblables à celles 
Vebehasou, ^^^^ chou, chargée d'aucune branche de son fruit, 
qui est d'un pié de longueur. Interrogant donques 
l'un de la compagnie quel estoit ce fruits il me 
monstre lors et m'admoneste de côtempler une infi- 
nité de mouches, à l'entour de ce firuit, qui lors estoit 
tout verd, duquel nourrissent ces mousches à miel 
dont s'estoit retiré un grâd nombre dedans un pertuis 
de cest arbre, où elles faisoient miel et cire. Il y a 



— 259 — 

deux espèces de ces mousches i : les unes sont grosses Deux espèces 

comme les nostres, qui ne vient seulement que de de mousches à 

bonnes fleurs odorantes, aussi font elles un miel très- *"^^^* 

bon, mais de cire non en tout si iaune que la nostre. 

Il s'en trouue une autre espèce la moytié plus petites 

que les autres : leur miel est encore meilleur que le 

premier, et le nôment les Saunages Hira. Elles ne Hira, miel 

viuent de la pasture des autres, qui cause à mô 

aduis qu'elles font une cire noire comme charbon : 

et s'en fait une grande quantité, spécialement près la 

riuiere des Vases et || de Plate. Il se trouue là un ani- Fol. 98. 

mant, nommé Heyrat, qui vaut autant à dire comme Heyra animant 

beste à miel, pour ce qu'elle recherche de toutes 

pars ces arbres, pour manger le miel que font ces 

mousches. Cest animât est tanné, grand comme chat, 

et a la méthode de tirer le miel auec ses griffes, sans 

toucher aux mousches, ne elles à luy. Ce miel est Usage de miel 

fort estimé par de là, pource que les Saunages tenu en grande 

en présentent à leurs malades, mistiôné auec farine ^^ômendatton 

récente qu'ils ont accoustumé faire de racines. Quant / ^^^"^ 
, 1 . ^-1 » . VI 15 peuples. 

a la cire ils n en usent autrement, sinon qu ils 1 ap- 

phquent pour faire tenir leurs plumettes et pennages 

autour de la teste. Ou bien de boucher quelques 

grosses cannes, dans lesquelles ils mettent leurs plu- 

I D'après Hans Staden (P. 315) il y aurait trois espèces 
d'abeilles : « La première ressemble à celles de ce pays, la 
seconde est noire et de la grosseur des mouches, la troisième de 
celle des moucherons... leur piqûre n'est pas douloureuse, car 
j'ai souvent vu les sauvages en être couverts en prenant le miel, 
et moi-même j'en ai enlevé quoique étant nu. » Cf. Yves 
d'Evreux. Voyage dans le nord du Brésil. P. 193. 



— 26o — 

mes, qui est le meilleur thresor de ces Sauuages. Les 
anciens Arabes et Egyptiens usoyent et appliquoyent 
aussi du miel en leurs maladies , plus que d'autres 
médecines, ainsi que recite Pline i . Les Sauuages de 
la riuiere de Marignan, ne mangent ordinairement, 
sinon miel auec quelques racines cuittes, lequel dis- 
tille et déchet des arbres et rochers comme la manne 
du ciel, qui est un très bon aliment à ces barbares. A 
propos Lactance au premier Hure des institutiôs di- 
Melîssus, Roy uiues recite, si i'ay bonne mémoire, que Melissus Roy 
de Crète. Jg Crète, lequel premier sacrifia aux Dieux, anoit deux 

/JIT^'a "f^ ^\\ts\ Amalrhea et Melissa, lesquelles nourrirent lupi- 
famt les poètes j i • i i i -i - r ^ 

les mouches ^^^ ^^ ^^^^^ ^^ cheure, quand il estoit entant, et de 
estre volées à la miel. Dont voyans ceux de Crète ceste tant bonne 
louche de nourriture de miel , commencèrent en nourrir leurs 
lupiter, enfans : ce qui a donné argument aux poètes de dire 
que les mouches à miel estoyent volées à la bouche 
Solon, de lupiter. Ce que cognoissant encore le sage Solon 2 
permit qu'on transportast tous fruits hors de la ville 
Fol. 99. d'Athènes, et plusieurs || autres victuailles, excepté le 
miel. Pareillement les Turcs ont le miel en telle es- 
time qu'il n'est possible de plus, espéras après leur 
mort aller en quelques lieux de plaisance remplis de 
tous aliments, et spécialement de bon miel, qui sont 



» Pline. H. N. xxi. 46. — xxii. 50. — xxix. 38-39. 
— xxx. 10, 17, 19. 

2 Erreur de Thevet. On lit en effet dans Plutarque (Solon. 
§31.) « De toutes les productions indigènes, il ne permit de 
vendre aux étrangers que l'huile, et défendit l'exportation des 
autres. » 



— 2él — 

expectations fatales. Or pour retourner à uosti-c 

arbre, il est fort fréquenté par les mousches à miel, 

combien que le fruit ne soit bon à manger, comme 

sont plusieurs autres du païs, à causes qu'il ne vient 

gueres à maturité, ains est mangé des mouches, côme 

i'ay peu apperceuoir. Au reste il porte gomme rouge, Gomme rouge. 

propre à plusieurs choses^ comme ils la sçauêt bien 

accomoder. 



CHAPITRE Ln. 

D'une teste asse^ estrange, appellée Haut, 



|ristote et quelques autres après luy se sont 
efforcez auec toute diligence de chercher la 
nature des animaux, arbres, herbes, et au- 
tres choses naturelles : toutesfois par ce qu'ils ont 
escript n'est vraysemblable qu'ils soient paruenuz L'Amérique 
iusques à nostre France Antarctique ou Amérique, ^"^^{"?^f"^ 
pource qu'elle n'estoit decouuerte auparauant, ny de 
leur temps. Toutefois ce qu'ils nous en ont laissé par 
escrit, nous apporte beaucoup de consolation et sou- 
lagement. Si donc nous en descriuons quelques unes, 




anciens. 



262 — 



Description 

d'un animal 

nommé Haûthi. 



Fol. 100. 



rares quant à nous et incongnûes, i'espere qu'il ne 
sera pris en mauuaise part, mais au contraire pourra 
apporter quelque contentement au lecteur, amateur 
des choses rares et singulières, lesquelles nature n'a 
voulu estre communes à chacun païs. Geste beste 
pour abréger, est autant difforme qu'il est possible 
et quasi incroyable à ceux qui ne l'auroient veiie. Ils 
la nomment Hail i, ou Haûthi, de la grandeur d'un 
bien grand guenon d'Afrique, son ventre est fort 
aualé contre terre. Elle a la teste presque semblable 
à celle d'un enfant, et la face semblablement^ comme 
pouuez voir par la sequente figure retirée du naturel. 
Estant prise, elle fait des souspirs comme un enfant 
affligé de douleur. Sa peau est cendrée et velue comme 
celle d'un petit ours. Elle ne porte sinô trois ongles 
aux pieds longs de quatre doigts, faits en mode de 
grosses arestes de carpe, auec lesquelles elle grimpe 
aux arbres où elle demeure plus qu'en terre. Sa queue 
est longue de trois doigts, ayant bien peu de poil. 
Une autre chose digne de mémoire, c'est que ceste 
beste n'a iamais esté || veiie manger d'homme viuant, 
encores que les Saunages en ayent tenu longue espace 
de temps, pour voir si elle mangeroit, ainsi qu'eux 



I Vhaû est Vaî ou paresseux. Gandavo le décrit sous le nom 
de pergniça (P. 74.) : « Il marche si lentement que pendant 
quinze jours il n'avance pas de la distance d'un jet de pierre. Il 
lui faut deux jours pour monter sur un arbre et autant pour en 
descendre. » Cf. Léry. § x. Les savants modernes ont fait 
justice des exagérations des premiers observateurs. Cf. Mémoire 
de QyoY et Guaymard dans le Voyage autour du Monde par 
Freycinet. 



263 — 



Mogneuilîe. 



mesmes m'ont recité. Pareillement ic ne l'eubse en- 
core creu, iusques à ce qu'un capitaine de Normandie 
nommé De FEspiné, et le capitaine Mogneuilîe, n^iliï. M. de VEspiné. 
de Picardie, se promenas quelque iour en des bois de Capitaine 
haute fustaye, tirèrent un coup d'arquebuze contre 
deux de ces bestes qui estoient au feste d'un 
arbre, dont tombèrent toutes deux à terre, Tune fort 
blessée, et l'autre seulemèt estourdie, de laquelle me 
fut fait présent. En la gardant bien l'espace de vingt 
six iours, où ie congnu que iamais ne voulut manger 
ne boire : mais tousiours à un mesme estât, laquelle 
à la fin fut estràglée par quelques chiês qu'auions 
mené auec nous par delà. Aucuns estimêt ceste beste 
viure seulement des fueilles de certain arbre, nommé 
en leur langue Amahut. Cest arbre est haut eleué sur 
tous autres de ce païs, ses fueilles fort petites et dé- 
liées. Et pource que coustumierement elle est en cet 
arbre ils l'ont appelle Haiït. Au surplus fort amou- 
reux de l'homme quand elle est appriuoisée, ne cher- 
chant qu'à môter sur ses espaules, comme si son naturel 
estoit d'appeter tousiours choses hautes, ce que mal- 
aisément peuuent endurer les Saunages, pource qu'ils 
sont nuds^ et que cest animant a les ongles fort agûes, 
et plus longues que le lion, ne beste que i'aye veu 
tant farouche et grande soit-elle. A ce propos, i'ay 
veu par expérience certains Chameleôs, que Ion tenoit Chamaleon. 
en cage dans Constàtinople, qui furet apperceûz viure 
seulemèt de l'air. Et par ainsi ie congneu estre véri- 
table, ce que m'auoièt dit les Saunages de ceste beste. 
En outre encore qu'elle demeurast attachée iour et 
nuict dehors au vent et à la pluye (car ce païs y est 



de nature. 



— 264 — 

assez subiect) neatmoins elle estoit tousiours aussi 
Industrie et sèche corne parauat. Voila les faits admirables de na- 
faits admirables ^^YQ^ et côme elle se plaist à faire choses grandes, 
diuerses, et le plus souuent incompréhensibles^ et ad- 
mirables aux homes. Parquoy ce seroit chose imper- 
tinente d'en chercher la cause et raison, côme 
plusieurs de iour en iour s'efforcent : car cela est un 
vray secret de nature, dont la congnoissance est re- 
seruée au seul Créateur, comme de plusieurs autres 
que Ion pourroit icy alléguer, dont ie me deporteray 
pour sommairement paruenir au reste. 



CHAPITRE LUI. 



Comme les Amériques font feu, de leur opinion 
du déluge, et des ferremens dont ils usent. 



iPRÈs auoir traicté d'aucunes plantes singu- 
lières, et animaux incongneuz, non seule- 
ment par deçà, mais aussi comme ie pense 
en tout le reste de nostre monde habitable, pour 
n' auoir esté ce païs congneu ou decouuert, que de- 




— 26$ — 



puis certain temps en ça : i'ay bien voulu, pour mettre 
fin à nostre discours de l'Amérique, descrire la ma- 
nière fort estrange, dont usent ces Barbares à faire feu 
comme par deçà auec la pierre et le fer : laquelle 
inuètion à la vérité est céleste, donnée diuinement à 
l'homme, pour sa nécessité. Or noz Sauuages tien- 
nent une autre méthode, presque incredible, de faire 
feu, bien différente à la nostre, qui est de || frapper le 
fer au caillou. Et faut entendre qu'ils usent coustu- 
mierement de feu, pour leurs nécessitez, comme nous 
faisons : et encores plus, pour résister à cet esprit 
malin, qui les tourmente : qui est la cause i qu'ils ne 
se coucheront iamais quelque part qu'ils soient, qu'ils 
n'y ait du feu allumé, à l'entour de leurlict. Etpource 
tant en leurs maisons que ailleurs, soit au boys ou à 
la campagne, où ils sont contraints quelquefois de- 
meurer longtemps, comme quand ils vont en guerre, 
ou chasser à la venaison, ils portent ordinairement 
auec eux leurs instrumens à faire feu. Dôcques ils 
vous prendront 2 deux bastons inégaux, l'un, qui est 
le plus petit de deux pieds, ou enuiron, fait de cer- 
tain bois fort sec; portant moelle : l'autre quelque peu 
plus long. Celuy qui veult faire feu, mettra le plus 



Méthode des 
Sauuages à 

faire feu. 

Fol. loi. 



1 Cet usage s'est perpétué : Lire le curieux Voyage aux vallées 
des quinquinas par Paul Marcoy. Les Indiens Siriniris ont 
constamment du feu allumé dans leurs cases, 

2 Cette méthode n'est point particulière aux Brésiliens. Tous 
les peuples primitifs l'ont pratiquée et la pratiquent encore. 
Cf. L. Figuier. L'Homme primitifs et tous les ouvrages d'archéo- 
logie préhistorique. 



— 266 — 

petit baston en terre, percé par le milieu, lequel tenant 
auec les pieds qu'il mettra dessus, fichera le bout de 




l'autre baston dedans le pertuis du premier, auec 
quelque peu de cotton, et de fueilles d'arbre seiches : 
puis à force de tourner ce baston, il s'engendre telle 
chaleur, de l'agitation el tournemêt, que les fueilles et 
cotton se prennent à brûler, et ainsi allument leur 
Thata.Thatatin feu, lequel en leur langue ils appellent Thaia, et la 
fumée Thatatin. Et celle manière de faire feu, tat sub- 
tile, disent tenir d'un grad Charaïbe plus que pro- 
phète, qui l'enseigna à leurs pères anciens, et autres 
choses, dont parauant n'auoient eu congnoissance. le 



— 267 — 



scay bien qu'il se trouue plusieurs fables de ceste Première 
inuention de feu. Les uns tiennent que certains pas- înuention du 
teurs furent premiers inuenteurs de faire feu, à la -^^"• 
manière de noz Sauuages : c'est à sçauoir auec cer- 
tain bois, destituez de fer et caillou. Par cela Ion 
peut côgnoistre euidemmcnt, que le feu ne vient ne 
du fer ne de la pierre comme dispute tresbien 
Aphrodisée en ses Problèmes, et en quelque annota- 
tion sur ce passage, par celuy qui n'agueres les a 
mis en Fràçois. Vous pourrez voir le lieu. Diodore 
escrit, que Vulcain a esté inuêteur du feu, lequel ^ Vulcain 
pour ce respect les Egyptiens eleurent Roy. Aussi ^^^"^^^"'' ^"•^^"• 
sont presque en mesme opinion noz Sauuages, les- 
quels parauant l'inuention du feu, mangeoient leurs 
viandes seichées à la fumée i . Et ceste côgnoissance 
leur appporta comme nous auons dit, un grand 
Charaïbe, qui la leur communiqua la nui et en dormat, 
quelque temps après un déluge 2, lequel ils main- 

1 Léry a vraiment beau jeu pour se moquer de la naïveté de 
Thevet qui pense que les viandes peuvent être séchées à la fumée 
sans qu'il y ait du feu. Cf. sa préface. 

2 Sur la notion du déluge chez les Américains, Cf. LÉRy. § xvi. 
Les Indiens racontent : « que les eaux s'estans une fois tellement 
desbordées qu'elles couurirent toute la terre, tous les hommes 
du monde, excepté leurs grands pères qui se saunèrent sur les 
plus hauts arbres de leurs pays, furent noyez. » Hans Staden 
(P. 286) : « Ils disent qu'autrefois il y eut une grande inonda- 
tion, que tous leurs ancêtres furent noyez à l'exception de 
quelques-uns qui réussirent à s'échapper dans leurs canots ou 
en montant sur de grands arbres. Je pense qu'ils veulent parler 
du déluge. » Cf. N. Perrot. Mœurs et religion des sauvages de 
l'Amérique septentrionale. P. 1 61-164. — Brasseur de Bour- 
BOURG. Le Popol Vîih. —Revue Américaine. 2^ série. No 2. P. 89. 



Opinion des 

Saunages 

touchant un 

déluge. 



2é8 — 



Fol. 102. 



Manière de 

nonibrer des 

Saunages. 



Origine des 
Saunages. 



tiennent auoir esté autrefois, encores qu'ils n'ayent 
aucune congnoissance par escriptures, sinon de père 
en fils : tellement qu'ils perpétuent ainsi la mémoire 
des choses, biê l'espace de trois ou quatre cents ans : 
ce II qui est aucunement admirable. Et par ainsi sont 
fort curieux d'enseigner et reciter à leurs enfants les 
choses aduenûes et dignes de mémoire : et ne font 
les vieux et anciens la meilleure partie de la nuyt, 
après le reueil, autre chose que remonstrer aux plus 
ieunes : et de les ouyr vous diriez que ce sont pres- 
cheurs, ou lecteurs en chaire. Or l'eau fut si exces- 
siuement grande en ce déluge, qu'elle surpassoit les 
plus haultes montagnes de ce païs : et par ainsi tout 
le peuple fut submergé et perdu. Ce qu'ils tiennèt 
pour asseuré, ainsi que nous tenons celuy que nous 
propose la saincte escriture. Toutefois il leur est trop 
aisé de faillir, attendu qu'ils n'ont aucun moyen 
d'escriture, pour mémoire des choses, sinon comme 
ils ont ouy dire à leurs pères : aussi qu'ils nombrent 
par pierres ou autres choses seulement, car autrement 
ils ne sçavent nôbrer que iusques à cinq, et comptent 
les mois par lunes (comme desia en auons fait quel- 
que part mention) disans, il y a tant de lunes que ie 
suis né, et tant de lunes que fut ce déluge, lequel 
temps fidèlement supputé reuiêt bien à cinq cens ans. 
Or ils afferment et maintiennent constamment leur 
déluge, et si on leur contredit, ils s'efforcent par 
certains argumens de soustenir le contraire. Apres 
que les eaux furent abaissées et retirées, ils disent 
qu'il vint un grand Charaïbe, le plus grand qui fut 
iamais entre eux, qui mena là un peuple dé païs fort 



— 269 — 

lointain, estât ce peuple tout nud, corne ils sont 

encore auiourd'huy, lequel a si bien multiplié iusques 

à présent, qu'ils s'en disent par ce moyen estre 

yssuzi.Ilme semble n'estretrop répugnât, qu'il puisse 

auoir esté autre déluge que celuy du temps de Noë. 

Toutefois ie me deporteray d'en parler, puisque nous 

n'en auôs aucun tesmoignage par l'escriture, retour- 

nans au feu de noz Sauuages, côme ils en ont usé à Premieremode 

plusieurs choses, côme à cuire viandes, abatre bois, des Saunages 

iusques à ce que depuis ils ont trouué moyè de le à couper dubots, 

coupper2, encore auec quelques pierres, et depuis na- 

gueres ont receu l'usage des ferremens par les Chres- 

tiens qui sont allez par delà. le ne doute que l'Europe 

et quelques autres païs n'ayèt esté autrefois sans 

usage de ferremès. Ainsi recite Pline 3 au septième 

de son Histoire naturelle y que Dedalus fut inuenteur 

de la première forge, de laquelle il forgea luy mesme 



1 Sur l'universalité de cette tradition dans toute l'Amérique 
on peut consulter Prescott. Conquête du Mexique. Passim. 
De Charencey.L^ Mythe de Votan. — Brasseur de Bourbourg. 
Histoire des nations civilisées de V Amérique avant C. Colomb, et 
préface du Popol Vuh. 

2 D'après Léry ( § xiii) « auparavant, ainsi que i'ay entendu 
des vieillards, ils n'auoyent presque aucune industrie d'abattre 
un arbre, sinon mettre le feu au pied. » D'après Hans Staden 
(P. 249) « ils prennent une espèce de pierre d'un bleu très foncé 
à laquelle ils donnent la forme d'un coin ; ils aiguisent ensuite 
le côté le plus large... ensuite ils attachent cette pierre au bout 
d'un bâton au moyen d'une corde. » 

3 Pline. H. N. vu, 57. 



— 270 — 

une cognée, une sie, lime et doux. Ouide i toutefois 
au huitième de sa Métamorphose, dit qu'un nommé 
Pedris, neueu de Dedalus inuenta la sie à la sem- 
blance de l'espine d'un poisson eleuée en haut. Et de 
telle espèce de poisson passans soubs la ligne equinoc- 
tiale à nostre retour, en primes un, qui auoit l'espine 
longue d'un pié sus le dos : lequel volontiers nous 
eussions ici représenté par figure, si la commodité 
l'eust permis; ce que toutefois nous espérons faire une 
autrefois. Donques aucuns des Sauuages depuis quelque 
temps desirans l'usage de ces ferremens pour leur né- 
cessitez, se sont appris à forger^ sans auoir esté ins- 
truits par les Chrestiens. Or sans diuertir loin de 
propos, i'ay esté côtraint de changer souuent et va- 
rier de sentèces, pour la variété des pourtraits que 
i'ay voulu ainsi diuersifier d'une matière à autre. 



Ovide. Métamorphoses, viii. 256 : 

Ille etiam medio spinas in pisce notatas 
Traxit in exemplum, ferroque incidit acuto. 
Perpétuas dentés, et serrae repperit usum. 




Il CHAPITRE LIV. Fol. 103. 



De la riuiere des Vases, ensemble d'aucuns animaux 
qui se trouuent là enuiron, et de la terre nommée 
Morpion, 



ESTE riuiere des Vases i par delà célébrée, Situatiôdch 
autant et plus, que Charante, Loire, ou ^^'^^'^^^^^^^^^^^ 
Seine par deçà, située à vingt et cinq lieues 
de Geneure, où nous arrestames, et sont encore 
pour le iourd'huy les François, est fort fréquentée, 
tant pour l'abondance du bon poisson, que pour la 
nauigation à autres choses nécessaires. Or ce fleuue 
arrouse un beau et grand païs, tant en plainure, que 
de montagnes : esquelles se trouue quelque mine 
d'or, qui n'aporte grand émolument à son maistre, 
pour ce que par le feu il resoult presque tout en 
fumée. Là autour sont plusieurs rochers, et pareil- 
lement en plusieurs endroits de l'Amérique, qui 



I II est à peu près impossible de déterminer la position de 
la rivière des Vases. C'est un des nombreux fleuves qu'on 
trouve sur la côte au sud de Rio, peut être la lagune de Los 
Patos ou le Rio Grande do Sul, mais les indications de Thevet 
ne sont pas assez précises pour établir l'identification moderne. 



— 272 — 

Marchasites, portent grande quantité de marchasites luisantes corne 

et autres pierres fin or: semblablement autres petites pierres luisantes i, 

de la Fràce j^^jg ^ion pas fines comme celles de Leuant : aussi 

n arc iqiie. ^^ ^j^ trouuent rubis ne diamans, ne autres pierres 

riches. Il y a en outre abondance de marbre et iaspe 

et en ces mesmes endroits Ion espère de trouuer 

quelques mines d'or ou d'argent : ce que Ion n'a osé 

encore entreprendre, pour les ennemis qui en sont 

assez proches. En ces montagnes se voyent bestes 

Espèce de ^ rauissantes, côme léopards, loups-ceruiers, mais de 
monnes nômees ,. •,, ^ j , ti ^ ^^ 

Cacuvcu '^^ nullement, ne de loups, il se trouue la une 

espèce de monnes, que les Saunages appelent 

Cacuycu 2 de mesme grandeur que les communes, 

sans autre differèce, sinon qu'elle porte barbe au 

menton comme une cheure. Cest animal est fort 

Sagouin animal enclin à luxure. Auecques ces monnes se trouuent 

force petites bestes iaunes , nommées Sagouins 3 non 

seulement en cest endroit mais en plusieurs autres. 

Les Saunages les chassent pour les manger, et si elles 

se voyent contraintes^ elles prendront leurs petis au 

col, et gaigneront la fuyte. Ces monnes sont noires 

et grises en la Barbarie, et au Peru de la couleur d'un 

regnard. Là ne se trouuent aucuns singes, comme 

en l'Afrique et Ethiopie : mais en recompense se 

1 Sur les richesses minérales du Brésil, consulter Saint Hi- 
LAIRE. Voyage au Brésil. Macedo. Chorographie Brésilienne^ etc. 

2 Le cacuycu correspond au cay de Léry (§ x) et à Vackakey 
de H ANS Staden (P. 308). 

3 D'après Gandavo (Santa Crui. P. 77) « On les nomme 
sagoïs ou sahuis. Les uns sont jaune doré, d'autres sont fauves; 
ils ont le poil très fin et ressemblent à des lions par la forme 



— 273 — 

trouue grand multitude de Tattous i, qui sont Tattou, anîmaï 
bestes armées^ dont les uns sont de la grandeur 
et hauteur d'un cochon, les autres sont moindres : 
et à fin que ie dise ce en passant, leur chair est 
merueilleusement deUcate à manger, duant au 
peuple de ceste constrée, il est plus belliqueux, 
qu'en autre endroit de l'Amérique, pour estre 
confîn et près de ses ennemis : ce que les con- 
traint à s'exercer au faict de la guerre. Leur Roy 
en leur langue s'appelle Quoniambec 2, le plus craint Quoniàbec 
et redouté qui soit en tout le païs, aussi est il mar- ^^y ^'^^''«^^• 
tial et merueilleusement belUqueux. Et pense que 
iamais Menelaûs, Roy et conducteur de l'armée des 
Grecs ne fut tant craint ou redouté des Troyens, que 
cestuy-ci est de ses ennemis. Les Portugais le crai- 
gnent sus les autres, car il en a faict mourir plusieurs. 
Vous verriez son palais, qui est une loge faite de 
mesme, et ainsi que les autres, ornée par dehors de 
testes de Portugais : car c'est la coustume d'emporter 

de leur tête et la conformation de leur corps. » Jolie description 
de Léry (§ x) : «Sa figure ayant le muffle, le col, et le devant 
et presque tout le reste ainsi que le lion : fier qu'il est de mesme, 
c'est le plus ioli petit animal que i'aye veu par delà... encore 
est-il si glorieux que pour peu de fascherie qu'on luy face, il se 
laisse mourir de despit, » 

1 Hans Staden (P. 308). — Gandavo. Santa Cru:(. P. 69. 
— Léry. § x. — Roulin. Ouv. cit. P. 217-224. Description et 
Histoire du Tatou. 

2 The VET a parlé à diverses reprises de ce principicule. Il lui 
a même consacré une notice particulière dans ses Vrais Por- 
traits et Notices des hommes illustres. Hans Staden en parle éga- 
lement sous le nom de Qjuoniam Bébé, mais Thevet a 



~~ 274 — 

la teste de leurs ennemis i, et les pendre sur leurs 
loges. Ce Roy aduerty de nostre venue, nous vint 
voir incontinent au lieu où nous estions, et y seiourna 
Tespace de dix huit iours, occupant la meilleure partie 
du temps, principalement de trois heures du matin à 
Fol. 104. reciter ses victoires et gestes beUiqueux || contre ses 
ennemis : d'auantage menasser les Portugais, auec 
Peros. certains gestes, lesquels en sa langue il appelle Peros. 
Ce Roy est le plus apparent et renommé de tout le 
païs. Son village et territoire est grand, fortifié à l'en- 
tour de bastions et plateformes de terre, fauorisez de 
quelques pièces, comme fauconneaux, qu'il a pris sur 
les Portugais. Quant à y auoir villes et maisons fortes 
de pierre, il n'en y a point, mais bien, comme nous 
auonsdit,ilsontleurslogettesfortlongues,etspatieuses. 
Ce que n'auoit encores au commencement le gère 
humain, lequel estoit si peu curieux et songnez d'estre 
en seureté, qu'il ne se soucioit pour lors estre enclos 
en villes murées, ou fortifiées de fossez et rempars, 

singulièrement exagéré sa puissance et sa force. N'est-il pas 
allé jusqu'à prétendre qu'il portait deux canons sur ses épaules, 
et les faisait décharger à la fois ? ce qui a prêté à rire à Léry 
dans la préface de son ouvrage. On pourrait comparer ce 
Quoniambec, avec son emphase ridicule et ses prétentions 
outrecuidantes, à ces rois de l'Afrique centrale qui se croient 
naïvement les principaux souverains de l'univers. 

I Léry. §xv. «Nos Toùoupinambaoults reservans les tects 
par monceaux en leurs villages... la première chose qu'ils font 
quand les Français les vont voir et visiter, c'est qu'en recitant 
leur vaillance, et par trophée leur monstrant ces tects ainsi 
descharnez, ils disent qu'ils feront de mesme à tous leurs 
ennemis. » 



— 275 — 

ains estoit errant et vagabond ne plus ne moins (jue 

les autres animaux, sans auoir lieu certain et désigné 

pour prendre son repos, mais en ce lieu se reposoit, 

auquel la nuyt le surprenoit, sans aucune crainte de 

larrôs : ce que ne font noz Amériques, encore qu'ils 

soyent fort sauuages. Or pour conclusiô ce Roy, dot 

parlons, s'estime fort grâd, et n'a autre chose à reciter 

que ses grandeurs, reputant à grand gloire et honneur 

auoir fait mourir plusieurs personnes et les auoir 

màgées quàt et quant, mesmes iusques au nôbre de 

cinq mille, corne il disoit. Il n'est mémoire qu'il se 

soit iamais faict tele inhumanité, côme entre ce peuple. 

Pline recite biê que Iule César en ses batailles est ComUèes 

estimé auoir fait mourir de ses ennemis nonàte deux ^^^^^^ I^]^ 

mille unze ces homes : et se trouuent plusieurs autres ^ ./^^' ci^ioir 

. , ^ .. fait mourir de 

guerres et grands saccagemens mais ils ne se sont ^^^^ ^^^ ^^^ 

màgez l'un l'autre. Et par ainsi retournas à nostre batailles. 

propos, le Roy et ses subiets sont en perpétuelle guerre 

et inimitié auec les Portugais de Morpion, et aussi les Description du 

Sauuages du païs. Morpiô est une place tirât vers \2ip(iïs àeMorpiô. 

riuiere de Plate, ou au détroit de Magellan, distant de 

la ligne vingt cinq degrez, que tiennèt les Portugais i 

pour leur Roy. Et pour ce faire y a un lieutenat 

gênerai auec nôbre de gès de tous estats et esclaues : 

où ils se maintiennêt de sorte qu'il en reuièt gràd 

émolument au Roy de Portugal. Du cômencement 

ilz se sont adônez à plater force canes à faire sucres : 



I Sur les premiers établissements des Portugais au Brésil 
consulter Varnhagen. Hist. gérai do Brasih Southey. Beau- 
champ. F. Denis, etc. Histoires du Brésil. 



— 27^ — - 



FertîUté de 
Morpion. 

Nanas. 



à quoy depuis ils n'ont si diligêment vaqué, s'ocupans 
à chose meilleure, après auoir trouué mine d'argêt. 
Ce lieu porte grad quàtité de bôs fruits, desquels ils 
font côfitures à leur mode, et principalemêt d'un fruit 
nômé Nanas i, duquel i'ay parlé autre part. Entre ces 
arbres et fruits ie reciteray un nômé en leur langue 
Cohyne 2^ portant fruit comme une moyenne citrouille, 
les feuilles semblables à celles de laurier : au reste le 
fruit faict en forme d'un œuf d'autruche. Il n'est bon 
à manger^ toutes fois plaisant à voir, quand l'arbre en 
est ainsi chargé. Les Saunages en outre qu'ils en font 
vaisseau à boire, ils en font certain mystère, le plus 
estràge qu'il est possible. Ils emplissent 3 ce fruit 
après estre creusé, de quelques graines, de mil ou 
autres, puis auec un baston fiché en terre d'un bout, 
et de l'autre dedans ce fruict, enrichy tout à l'entour 
de beaux plumages, le vous tiennent ainsi en leur 



ï On a reconnu l'ananas. Cf. Thevet. Cosm. univ. P. 936. 
Gandavo. Santa Criii. P. 57. — Léry. § xiii. 

2 Léry. § XIII. « L'arbre que les sauvages appellent choyne est 
de moyenne grandeur, a les feuilles presque de la façon et 
aussi vertes que celles du laurier : et porte un fruict aussi gros 
que la teste d'un enfant^ lequel est de forme comme un œuf 
d'austruche. » 

3 C'est ce que les Brésiliens nommaient le maraca. Hans 
Staden (P. 283) appelle encore cet instrument tammarahas, 
mais sa description concorde avec celle de Thevet. Cf. Léry. 
§ XVI. Les maracas sont encore usités dans l'Amérique méridio- 
nale. Spix et Martius les ont retrouvés chez les Caropos, les 
Coroados et autres Brésiliens ; mais ce ne sont plus que des 
morceaux d'écaillé remplis de maïs, qui rendent un bruit pareil 
à celui des castagnettes. 



— 277 — 

maison, chascun ménage, deux ou trois ; mais auec 
une grand reuerence, estimas ces panures idolâtres 
en sonnant et maniant ce fruit, que leur Toupan parle 
à eux : et que par ce moyê ils ont reuelation de tout, 
signamment à leurs Prophètes : parquoy estiment et 
croyent y auoir quelque diuinité, et n'adorent autre 
chose sensible que cest instrument ainsi || sonnant Fol. 105. 
quand on le manie. Et pour singularité i'ay apporté 
un de ces instruments par deçà (que ie retiray secrè- 
tement de quelqu'un) auec plusieurs peaux d'oyseaux 
de diuerses couleurs, dont i'ay faict présent à Mon- 
sieur Nicolas de Nicolaï i , géographe du Roy, homme 
ingénieux et amateur non seulement de l'antiquité, 
mais aussi de toutes choses vertueuses. Depuis il les 
a monstrées au Roy estant à Paris en sa maison, qui 
estoit exprès allé voir le liure 2 qu'il faict imprimer 
des habits du Leuant : et m'a fait le récit que le Roy 
print fort grand plaisir à voir telles choses, entendu 
qu'elles luy estoient iusqu'à ce iour incongnûes. Au 
reste y a force orenges, citrons, cannes de sucre : 



1 Nicolas de Nicolaï (15 17-1583) militaire, diplomate et 
voyageur. Henri II l'avait attaché à sa personne comme valet 
de chambre et géographe. En 1 5 5 1 il suivit G. d'Aramon dans 
son ambassade de Constantinople. Il parlait presque toutes les 
langues de l'Europe et dessinait fort bien. Cest lui qui a fourni 
les dessins des gravures et plans qui ornent ses livres. 

2 Cet ouvrage est intitulé : Navigations et pérégrinations orien- 
tales^ avec les figures et les habillements an naturel, tant des hommes 
que des femmes. Lyon, 1568, in-fol. avec 60 fig. Il fut réimprimé 
à Anvers, 1576, in-fol. et 1576, 1577 et i$86, in-40, et traduit 
en plusieurs langues. 



— 278 — 

brief le lieu est fort plaisant. Il y a là âuSsi Uîie riuiéfe 
non fort grande, où se trouuent quelques petites 
perles, et force poisson, une espèce principalement 
Pira-Ipouchi. qu'ils appellent Pira-Ipouchi i, qui vaut autant à dire 
comme meschant poisson. Il est merueilleusement 
difforme prenant sa naissance sur le dos d'un chien 
de mer, et le suit estant ieune, comme son principal 
tuteur. D'auantage en ce lieu de Morpion, habité, 
comme nous auons dit, par les Portugais, se nour- 
rissent maintenant plusieurs espèces d'animaux domes- 
tiques, que lesdits Portugais y ont portez. Ce que 
enrichist fort et décore le païs, outre son excellence 
naturelle, et agriculture, laquelle iournellement et de 
plus en plus y est exercée. 



I Léry. § XII. « Un autre qu'ils appellent Pira-Ypochi qui est 
long comme une anguille, et n'est pas bon : aussi, ypochi en 
leur langage veut dire cela. » 




Il CHAPITRE LV. Fol. io6. 



De la riuiere de Plate, et pats circonuoisins. 



uis que nous sommes si auant en propos, ie Riuùre de 
me suis auisé de dire un mot de ce beau Pîatepourquoy 
fleuue de l'Amérique, que les Espagnols (^^^^i nommée. 
ont nommé Plate, ou pour sa largeur, ou pour les 
mines d'argèt, qui se trouuent auprès, lequel en leur 
lâgue ils appellent Plate : vray est que les Saunages 
du païs le nôment Paranagacu, qui est autàt à dire 
comme mer, ou grande congrégation d'eau. Ce fleuue 
contient de l'argeur vint six lieues i, estant outre la 
ligne trente cinq degrés, et distant du cap de Saint 
Augustin six cens septante lieues. le pense que le nô Premier voyage 
de Plate luy a esté donné par ceux 2 qui du commen- des Espagnols 
cément le descouurirèt, pour la raison premieremèt ^ ^^ riuiere de 

1 A son embouchure seulement, et encore ce chiffre est-il 
fort exagéré. 

2 Thevet se trompe : Juan Diaz de SoHs fut le premier qui 
découvrit, en 151 5, ce fleuve dont l'immense embouchure res- 
semblait à une mer. Il lui imposa son nom, mais ne jouit pas 
longtemps de cet honneur, car il fut assassiné par les Indiens 
Charmas. En 1 528, Sébastien Cabot chargé par le gouvernement 
Espagnol d'une mission dans les Indes Orientales s'arrêta, 



~ 280 — 

amenée. Aussi lors qu'ils y paruindrêt receurèt une 
ioye merueilleuse, estimas ceste riuiere tàt large estre 
le destroit Magellanique, lequel ils cherchoièt pour 
passer, de l'austre costé de l'Amérique : toutesfois 
cognoissans la vérité de la chose, delibererêt mettre 
pied à terre, ce qu'ils feirent. Les Sauuages du païs 
se trouuerent fort estonnez, pour n'auoir iamais veu 
Chrestiens ainsi aborder en leurs limites : mais par 
succession de temps les appriuoiserent, spécialement 
les plus anciens, et habitans près le riuage, auec pre- 
sens et autrement : de manière que visitant les lieux 
assés librement, trouuerent plusieurs mines d'argent 
et après auoir bien recongneu les lieux s'en retour- 
Secondvoyage. nerent leurs nauires chargés de bresil. Quelque temps 
après equipperent trois bien grandes nauires de gens 
et munitions pour y retourner pour la cupidité de ces 
mines d'argent. Et estas arriués au mesme Heu, où 
premièrement auoyent esté, despUerêt leurs esquifs 
pour prendre terre : c'est à scauoir le capitaine 
accompagné d'enuirô quatre vingts soldats, pour 
résister aux Sauuages du païs, s'ils faisoyent quelque 
effort : toutesfois au Ueu d'approcher, de prime face 
ces Barbares i s'èfuyoièt ça et là : qui estoit uneruze, 

malgré ses instructions, en Amérique, pénétra de nouveau dans 
le fleuve, et reçut des riverains des lames d'or et d'argent qu'il 
envoya en Espagne pour se faire pardonner sa désobéissance. 
On crut, à la cour de Charles-Quint, avoir découvert un 
nouveau Pactole, et le Soîis devint la Rivière d'Argent, le Rio de 
la Plata. 

ï Est-ce une allusion au meurtre de Solis par les Charruas 
en 15 16 ou bien à la surprise de Nuno de Lara en 1530? On 



— 28l — 

pour pratiquer meilleure occasion de surprendre les 
autres, desquels ils se sentoièt offensez dès le premier 
voyage. Doc peu après qu'ils furet en terre, arriuerèt Massacre des 
sur eux de trois à quatre cens de ces Saunages, furieux Espagnols. 
et enragés côme lyons affamez, qui en un moment 
vous saccagèrent ces Espagnols, et en feirent une 
gorge chaude, ainsi qu'ils sont coustumiers de faire : 
monstrans puis après ceux^ qui estoiêt demeurez es 
nauires, les cuisses et autres membres de leurs compa- 
gnons rostiz, donnans entendre que s'ils les tenoient 
leur feroyent le semblable. Ce que m'a esté recité 
par deux Espagnols qui estoyent lors es nauires. 
Aussi les Saunages du païs le sçauent bien raconter, 
comme chose digne de mémoire quad il vient à pro- 
pos. Depuis I y retourna une compagnie de bien Troisiesme 
deux mil hommes auec autres nauires, mais pour voyage. 
estre affligez de maladies, ne peurèt rien exécuter, 
et furent contrains s'en retourner ainsi. Encore depuis Quatriesme 
le capitaine Arnal 2 mil cinq cens quarante et un voyage. 



l'ignore, car Thevet n'a pas donné de détails assez précis. Sur 
les débuts de la colonisation européenne dans la région de la 
Plata, on peut consulter Funes. Ensayo de la historia civil del 
Paraguay. — Azara. Voyages^ etc. 

1 II s'agit de l'expédition conduite en 1535 par Pedro de 
Mendoza. 

2 Arnal faisait sans doute partie de la bande de Nunez Cabeça 
de Vaca qui, en 1541, se rendit à l'Assomption en passant à tra- 
vers des régions encore inexplorées, ou bien n'est-il que Juan 
de Ayolas, le fidèle lieutenant de Mendoza, qui, en 1538, à la 
tête de 200 hommes, sommit le pays entre Candelaria et 
Carcarès. 



— 282 — 

accôpagné seulemèt de deux cens hommes, et enuirô 

Stratagème cinquâte cheuaux y retourna, ou il usa de telle ruse, 

du capitaine ^^vj ^^^^ accoustra messieurs les Saunages d'une 

terrible manière. En premier les espouuèta auec ces 

cheuaux, qui leur estoièt incongneux, et reputez côme 

Fol. 107. ||bestes rauissantes : puis vous feit armer ses gens, 

d'armes fort polies et luisantes, et par dessus eleuées 

en bosse plusieurs images espouuentables, côme 

testes de loups, lions, léopards, la gueule ouuerte, 

figures de diables cornuz, dot furent si espouuentés 

ces panures Sauuages qu'ils s'en fuyrent et par ce 

moyè furent chassez de leur païs. Ainsi sont demeurés 

maistres et seigneurs de ceste contrée, outre plusieurs 

autres païs circôuoysins que par succession de tèps 

ils ont conquesté, mesmes iusques aux Moluques en 

rOcean, au Ponent de l'autre costé de l'Amérique : 

de manière qu'auiourd'huy ils tiennent grand païs à 

l'entour de ceste belle riuiere, où ils ont basty villes 

et forts, et ont esté faits Chrestiens quelques Sauuages 

d'alenuiron reconciliez ensemble. Vray est qu'enuiron 

cent lieues de là se trouuent autres Sauuages, qui 

leur font la guerre, lesquels sont fort belliqueux, de 

Sauuages grande stature, presque comme geans i et ne viuent 

grands comme guère sinon de chair humaine côme les Canibales. 

Creans, ^^^ ^^^^ peuples marchent si legeremèt du pié, qu'ils 

peuuent attaindre les bestes sauuages à la course. Ils 

viuent plus longuement que tous autres Sauuages, 



I Ce sont ou les Guaranis habitants des Pampas ou plutôt les 
Patagons, que Ton s'obstina longtemps à considérer comme des 
géants. 



— 283 — 

côme cent cinquante ans, les autres moins. Ils sont 
fort subiets au péché de luxure damnable et énorme 
deuàt Dieu duquel ie me deporteray de parler, non 
seulement pour le regard de ceste contrée de l'Amé- 
rique, mais aussi de plusieurs autres. Ils font donc 
ordinairement la guerre, tant aux Espanols, qu'aux 
Saunages du païs à l'entour. Pour retourner à nostre Richesse du 
propos, ceste riuiere de Plate, auecques le territoire P^^'^^ à Vètour 
circonuoisin est maintenant fort riche, tât en arorent ^^ ^^^^^<^ ^^ 
que pierreries, hlle croist i par certains lours de 
l'année, comme faict semblablement l'Aurelane qui 
est au Peru, et comme le Nil en Egypte. A la bouche 
de ceste riuiere se trouuent plusieurs isles 2, dont les 
unes sont habitées, les autres non. Le païs est fort 
montueux, depuis le cap de Sainte Marie 3 iusques 



1 Le débordement du fleuve commence ordinairement dans les 
derniers jours de décembre et continue sans interruption jus- 
qu'au mois d'avril. Cette crue des eaux, pendant les quatre mois 
de l'année où le soleil est le plus rapproché des tropiques, pa- 
raît provenir des torrents de pluie qui tombent à cette époque, 
dans les contrées de la zone torride. 

2 Près de Montevideo, les îles Goritty, Flores. 

3 Presque toutes ces dénominations géographiques sont aujour- 
d'hui changées. Le cap de Sainte-Marie se retrouve encore au sud de 
l'embouchure de la Plata, et le cap des onze mille Vierges à l'en- 
trée du détroit de Magellan, mais la pointe Sainte-Hélène et le cap 
Blanc n'existent plus : ou du moins le cap Blanc s'appelle plus 
communément cap des Trois-Pointes au sud du golfe de Saint- 
Georges. Quant aux Arènes Gourdes et la baie de Fonde, on 
hésite entre port Désiré, port Saint-Julian et port Santa Cruz. 
Comparer les deux cartes de Patagonie d'ÛRTELius (161 3) et de 
D AIRE AUX. ÇU Exploration, no 50.) 



— 284 — 

au cap blanc, spécialement celuy deuers la pointe 
Sainte Hélène, distate de la riuiere soixate cinq lieues : 
et de là aux Arènes gourdes trente lieues : puis encore 
de là aux Basses à l'autre terre ainsi nommée Basses, 
pour les grades valées qui y sont. Et de Terre basse 
à l'abbaïe de Fonde, septante cinq lieues. Le reste 
du païs n'a point esté fréquenté des Chrestiens, tirant 
iusques au Cap de Saint Dominique, au Cap Blanc, 
et de là au promontoire des unze mille vierges, cin- 
quante deux degrez et demy outre Tequinoctial : et là 
près est le détroit de Magellan, duquel nous parle- 
rons cy après. Quant au plat païs il est de présent fort 
beau par une infinité de iardinages, fontaines, et 
riuieres d'eau douce, ausquelles se trouue abondace 
de tresbon poisson. Et sont les dittes riuieres fré- 
quentées d'une espèce de beste, que les Sauuages 
Saricouienne, nommèt en leur langue Saricouienne i , qui vaut autant 
^'Tv ^ ^^^^ côme beste friande. De fait c'est un animal 
^ ' amphibie, demeurât plus dàs l'eau que dans terre, et 
n'est pas plus grad qu'un petit chat. Sa peau qui est 
maillée de gris, blâc, et noir, est fine comme veloux : 
ses pieds estants faits à la semblàce de ceux d'un 
oyseau de riuiere. Au reste sa chair est fort délicate 
et tresbonne à manger. En ce païs se trouuêt autres 
bestes fort estranges et môstrueuses en la part tirant 
au détroit, mais non si cruelles qu'en Afrique. Et 



I C'est la sarigue, mammifère de l'ordre des marsupiaux dont 
la femelle a sous le ventre une espèce de poche dans laquelle 
elle porte ses petits. En brésilien : Carigueya. Voir Léry. § x. — 
Gandavo. Santa Cru^. P. 73. 



— 285 — 

pour conclusion le païs à présent se peut voir réduit en 
telle forme, que Ion le prendroit du tout pour un autre : 
car les Sauuages du païs ont depuis peu|lde temps en 
ça inuenté par le moyen des Chrestiens arts et sciences 
très ingénieusement, tellement qu'ils font vergongne 
maintenant à plusieurs peuples d'Asie et de nostre 
Europe, i'entends de ceux qui curieusement obser- 
uent la loy Mahometiste, epileutique et danable 
doctrine. 



Fol. 108. 



CHAPITRE LVI. 



Du détroit de Magellà et de celuy de Dariene. 




î uis que nous sommes approchés si près de 
ce lieu notable, il ne sera impertinêt en 
écrire sommairement quelque chose. Or, 
ce détroit appelé en grec Tiopôixo; ainsi que l'Océan 
entre deux terres, et Icxuhq un détroit de terre entre 
deux eaux : côme celuy de Dariene côfine l'Amérique 



— 286 — 

vers le midy, et la sépare d'auec une autre terre i 
aucunemêt decouuerte, mais non habitée, ainsi que 
Gibaltar, l'Europe d'auecques l'Afrique, et celuy de 
Situatiô du Constantinoble l'Europe de l'Asie, appelé détroit de 
Maldlà! ^^gell^i^ ^u nom de celuy qui premièrement le de- 
couurit, situé cinquante deux degrés et demy delà 
l'Equinoctial : contenant de largeur deux lieues, par 
une mesme hauteur, droit l'Est et Ouest, deux mille 
deux cens lieues de Venecule 2 du Su au Nort : 
dauâtage du cap d'Esseade, qui est à l'entrée du dé- 
troit, iusques à l'autre mer, du Su, ou Pacifique sep- 
tante quatre lieues, iusques au cap ou promontoire 
qui est quarante degrez. Ce détroit a esté long temps 
désiré et cherché de plus de deux mil huit cens lieues, 
pour entrer par cest endroit en la mer Magellanique, 
dite autrement Pacifique, et paruenir aux isles de 
AmericVespuce MoluquQ. Americ Vespuce 3 l'un des meilleurs pil- 
lots qui ayt esté, à costoyé presque depuis Irlande 
iusques au cap de Saint Augustin, par le commande- 
ment du Roy de Portugal, l'an mil cinq cens et un. 
Depuis un autre capitaine 4, l'an mil cinq cens trente 

1 On a cru longtemps que la terre de feu était un continent, 
et les atlas, même assez modernes, ont figuré au sud du détroit 
une immense terre qui occupait toute la partie méridionale du 
grand Océan. 

2 Venecule correspond à Venezuela, nous n'avons pu rétablir 
la concordance du cap d'Esseade. 

3 Erreur de Thevet : Vespuce n'a jamais côtoyé l'Amérique 
depuis l'Irlande jusqu'au Brésil. Voir Humboldt. Histoire de la 
Géographie du nouveau continent. T. iv. 

4 Ce capitaine était Pedro de Mendoza, fondateur de Buenos- 
Ayres; mais il quitta l'Europe en 1535 et non en 1534- 



— 287 — • 

quatre, vint iusques à la région nommée des Geans. 
Geste région entre la riuiere de Plate et ce destroit^ 
les habitants, sont fort puissans, appeliez en leur 
langue Patagones, Geans pour la haute stature i et 
forme de corps. Ceux qui premièrement decouurirent 
ce païs, en prindrent un finement, ayant de hauteur 
douze palmes, et robuste à l'auenant : pourtant si 
mal aisé à tenir que bien à grad peine y suffisoyêt 
vingt et cinq hommes : et pour le tenir, conuint le 
lier pieds et mains, es nauires : toutefois ne le peu- 
rent garder long temps en vie : car de dueil et ennuy 
se laissa (comme ils disent) mourir de faim. Geste re- 

I II est peu de problèmes géographiques qui aient été plus 
souvent discutés que celui de la taille des Patagons. En 1520, 
Magellan affirmait qu'il atteignait à peine leur ceinture; en 1526, 
Loaysa, d'après son historien Oviedo, leur donnait jusqu'à treize 
palmes de hauteur. En 1578, Drake affirme, au contraire, qu'il 
y a des Anglais plus grands que le plus haut Patagon. En 1579, 
Sarmiento parle de géants de neuf pieds. En 1592, Cavendishse 
borne à dire que les Patagons sont grands et robustes. En 1593, 
Hawkins parle de véritables géants. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, 
les renseignements contradictoires continuent. C'est seulement 
au XIXe siècle que d'ÛRBiGNY {L'Homme américain) a définiti- 
vement fixé, après un examen attentif, la taille moyenne des 
Patagons à cinq pieds quatre pouces, mais il a soin d'ajouter : 
« Nous avons été trompé nous-mêmes plusieurs fois à l'aspect 
des Patagons. La largeur de leurs épaules, leur tête nue, la ma- 
nière dont ils se drapent de la tête aux pieds avec des manteaux 
de peaux d'animaux sauvages nous faisaient tellement illusion 
qu'avant de les mesurer, nous les aurions pris pour des hommes 
d'une taille extraordinaire, tandis que l'observation directe les 
amenait à l'ordre commun. D'autres voyageurs n'ont-ils pu se 
laisser influencer par les apparences, sans chercher comme nous 
la vérité au moyen de mesures exactes ? » 



— 288 — 

gion est de mesme température que peut estre Ca- 
nada, et autres païs approchans de nostre Pôle : 
pource les habitants se vestent de peaux de certaines 
bestes, qu'ils nomment en leur langue, Su, qui est 
autàt à dire, comme eau : pourtant selon mon iuge- 
ment, que cest animal la plus part du temps réside 
auxriuages des fleuues. Geste beste est fort rauissante, 
faite d'une façon fort estrange^ pourquoy ie lai voulu 
représenter par figure. Autre chose : si elle est pour- 
suyuie, comme font les gès du païs, pour en auoir 
la peau, elle prend ses petits sur le dos, et les 
couurant de sa queue grosse et longue, se sauue à la 
fuite. Toutesfois les Saunages usent d'une finesse 
pour prendre ceste beste : faisant une fosse profonde 
près du lieu où elle a de coustume faire sa résidence 
Fol. 109. et la couurent de fueil||les verdes, tellemèt qu'en 
courant, sans se doubter de l'embusche^ la panure 
beste tôbe en ceste fosse auec ses petits. Et se voyant 
ainsi prise, elle (comme enragée) mutile et tue ses 
petits : et fait ses cris tant espouuantables, qu'elle 
rend iceux Sauuages fort craintifs et timides. Enfin 
pourtàt ils la tuèt à coups de flèches, puis ils l'escorchêt. 
Voyage de Retournons à propos : Ce capitaine, nommé Fernand 
Fernandde jg Magellan i, homme courageux, estant informé de 
la richesse, qui se pouuoit trouuer es isles des Mo- 
luques, côme abondàce d'espicerie, gingêbre, canelle, 

I Sur Magellan et son voyage, consulter la bibliographie spé- 
ciale insérée dans le tome m des Voyageurs anciens et modernes, 
par E. Charton. P. 353-356. — Cf. F. LacroIx. Patagonie et 
Terre de feu. (Collection de V Univers Pittoresque.) — Langeron. 
Magellan . (Revue géographique . 1877.) 



Mageïlà. 



— 289 — 

muscades, ambre gris^ myrobalas, rubarbe, or, perles, 

et autres richesses spécialement en l'isle de Matel, 

Mahian, Tidore et Terrenate, assez prochaines l'une 

de l'autre, estimât par ce détroit, chemin plus court 

et plus commode, se délibéra, partant des isles 

Fortunées, aux isles de cap Verd, tirant à droite route 

au promontoire de Sainct Augustin, huict degrez, 

outre la ligne, costoya près de terre trois moys entiers : 

et feit tant par ses iournées, qu'il vint iusques au cap 

des Vierges, distant l'Equinoctiale cinquante deux Cap des Vierges 

degrez, près du destroit dot nous parlôs. Et après auoir 

nauigé l'espace de cinq iournées dedans ce détroit de 

l'Est droit à Ouest sur l'Océan : lequel s'enflant les 

portoit sans voiles dépliées droit au Su qui leur donnoit 

un merueilleux contentement, encore que la meilleure 

part de leurs gens fussent morts, pour les incommo- 

ditez de l'air et de la marine, et principalement de 

faim et soif. En ce détroit se trouuent plusieurs belles 

isles I, mais non habitées. Le païs à l'entour est fort 

stérile, plein de montagnes, et ne s'y trouue sinon 

bestes rauissantes^ oyseaux de diuerses espèces, 

spécialement autruches : bois de toutes sortes, cèdres, 

et autre espèce d'arbre portant son fruict presque 

ressemblant à noz guines, mais plus deHcat à manger. 

Voila l'occasion, et comme ce destroit a esté trouué. 

Depuis ont trouué quelque autre chemin nauigas sur 

une grande riuiere du costé du Peru, coulant sur la 

coste du nombre de Dieu, au païs de Chagre, quatre 



I Ce sont les îles Sainte-Elisabeth, Saint-Georges, Saint-Bar- 
ihélemy, Louis-le- Grand, Clarence, Terre de désolation, etc. 

19 



290 



Therca. 



Fol. no. 



Atoriio. 



Détroit de 
Dariéne. 



lieues de Pannana, et de là au golfe Sainct Michel 
vingt cinq lieues. Quelques temps après un capitaine 1 
ayant nauigué certain temps sur ces fleuues se hazarda 
de visiter le païs : et le Roy des Barbares de ce païs 
là nommé en leur langue Therca, les receut humaine- 
ment auecques presens d'or et de perles (ainsi que 
m'ont recité quelques Espagnols qui estoient en la 
compagnie) combien que cheminans sur terre ne fu- 
rent sans grand danger, tant pour les b estes saunages 
que pour autres incommoditez. Ils trouuerent par 
après quelque nombre des habi||tans du païs fort sau- 
nages et plus redoutez que les premiers, ausquels 
pour quelque mauuaise asseurance que l'on auoit 
d'eux, promirent tout seruice et amytié au Roy prin- 
cipalement qu'ils appellent Atori:(o : duquel receurent 
aussi plusieurs beaux présents, comme grandes pièces 
pesantes enuiron dix liures. Apres aussi luy auoir 
donné de ce qu'ils pouuoyêt auoir, et ce qu'ils esti- 
moyent, qui luy seroit le plus aggreable, c'est à sça- 
uoir menues ferailles, chemises, et robes de petite 
valeur : finablement auecque bonnes guides ataigni- 
rent Dariéne. De là entrèrent et decouurirent la mer 
du Su de l'autre costé de l'Amérique, en laquelle sont 
les Moluques, ou ayans trouué les commoditez dessus 
nommées, se sont fortifiés près de la mer. Et ainsi 
par ce détroit de terre ont sans comparaison abrégé 



ï Le voyage raconté par Thevet est probablement celui de 
Nunez Balboa. Cf. Oviedo. Hist. gêner, xxxix. 2. — Quintana. 
Vidas de Espanoles célèbres. — W. ÏRVING. Voyages et découvertes 
des compagnons de Colonib. 



— 291 — 

leur chemin sans monter au détroit Magellanique, 
tant pour leurs traffiques, que pour autres commo- 
ditez. Et depuis ce temps traffiquent aux isles des 
Moluques i, qui sont grandes et pour le présent ha- ^^^^^ ^^ 
bitées et réduites au Christianisme, lesquelles aupa- ^^W^^^^- 
rauant estoient peuplées de gens cruels, plus sans 
comparaison, que ceux de l'Amérique, qui estoyent 
aueuglez et priuez de la congnoissance des grandes 
richesses que produisoient lesdites isles : vray est 
qu'en ce mesme endroit de la mer de Ponent y a 
quatre isles désertes, habitées (comme ils affermêt) 
seulement de Satires 2, parquoy les ont nommées Isles 
des Satyres. En ceste mesme mer se trouuèt dix isles, 
nommées Manioles 3, habitées de gens saunages, les- 
quels ne tiennent aucune religion. Auprès d'icelles y 
a grands rochers qui attirent les nauires à eux, à cause 
du fer dont elles sont clouées. Tellement que ceux 
qui traffiquent en ce païs là sont contrains d'user de 
petites nauires cheuillées de bois 4 pour euiter tel 

1 Les Moluques ont été décrites peu de temps après leur dé- 
couverte par Maximilianus Transylvanus : De Moliiccis insulis 
itemque aliis plurihus admirandis epistola perquam jiicunda. 1523. 
— OviEDO. Historia gênerai. 2^^ partie, etc. 

2 Les îles des Satyres correspondent sans doute à l'un des 
nombreux archipels de la mer de la Sonde. Les navigateurs qui 
les découvrirent leur donnèrent ce nom parce qu'ils crurent avoir 
retrouvé les Insulcc Satyrides, d'Euphemos de Carie. Cf. Pausa- 
NiAS. I. 23. 

3 Ce sont les Philippines. Le nom de Manioles se retrouve 
dans Manille. 

4 Les jonques chinoises et japonaises sont, en efifet, chevillées 
en bois et non en fer, mais ce n'est pas à cause des rochers aiman- 
tés qu'on trouverait dans ces mers. 



— 292 — 

danger. Voila quant à nostre destroit de Magellan. 

Terre Australe Touchant de l'autre terre nommée Australe, laquelle 

ncm encore costoyant le détroit est laissée à main senestre, n'est 

muer e. ^^^^^ encores cognue des Chrestiens : combien qu'un 

certain pilot Anglais i homme autant estimé et 

expérimenté à la marine que Ion pourroit trouuer, 

ayant passé le détroit, me dit auoir mis pied en ceste 

terre : alors ie fuz curieux de luy demander quel 

peuple habitoit en ce païs, lequel me respondit 

qu'estoient gens puissans et tous noirs, ce qui n'est 

vraysemblable, comme ie luy dis, veu que ceste terre 

est quasi à la hauteur d'Angleterre et d'Èscosse, car la 

terre est comme esclatante et gelée de perpétuelles 

froidures^ et hyuer continuel. 



I Thevet a négligé de conserver le nom de ce pilote anglais. 
Quant à la terre où débarqua cet inconnu, ce ne peut être que 
la Terre de feu^ ou plutôt du feu, car les Espagnols lui donnèrent 
ce nom pour conserver le souvenir des feux qu'ils avaient aperçus 
sur le rivage. Les Fuégiens sont peut-être les individus les plus 
méprisables de l'espèce humaine. N'en déplaise à Thevet, le ren- 
seignement du pilote anglais était authentique. Les Fuégiens, en 
effet, aiment à se barbouiller de charbon et parfois d'ocre rouge. 
Ils pouvaient donc, aux yeux d'un observateur superficiel, passer 
pour nègres. 




CHAPITRE LVn. 



Que ceux qui habitent depuis la riuiere de Plate 
iusques au détroit de Magellan sont no^ antipodes. 



OMBiEN I que nous voyons tant en k mer 
qu'aux fleuues, plusieurs isles diuisées et 
séparées de la continente, si est ce que 
l'elemêt de la terre est estimé un seul et mesme cors, 
qui n'est autre chose, que ceste rotondité et superficie 
de la terre, laquelle nous apparoist toute plaine pour 
sa grande et admirable amplitude. Et telle estoit l'opi- 
nion de Taie Milesien, l'un des sept sages de Grèce 
et autres Philosophes, comme recite Plutarque 2. 
Œcetes 3 grand philosophe Pithagorique constitue 

1 Thevet a fait dans ce chapitre une perpétuelle confusion 
entre les Antipodes et les Antichtones. Hanté par les sou- 
venirs antiques, il n'a pas compris que ces deux termes 
étaient identiques. De là des tâtonnements et des contradictions 
apparentes qui rendent pénible la lecture de ces quelques pages. 
Ne pas oublier néanmoins que les découvertes géographiques 
n'étaient pas encore assez complètes pour permettre de cons- 
tituer une théorie scientifique. A défaut de précision, il faut 
au moins reconnaître à Thevet le mérite d'avoir tenté une 
explication cosmographique. 

2 PLUTARQ.UE. Dc plocîtis pUlosophoTum. III. 10. 

3 Id. m. 9. 



— 294 — 

Fol. III. deux parties de la terre, à scauoir ce||ste cy que nous 
Sçauoir est s'il habitons, que nous appelions Hémisphère : et celle 
yadmxmcndes ^^^ antipodes, que nous appelions semblablement 
Hémisphère inférieur. Theopompe i histoiriographe 
dit après Tertullian contre Hermogene, que Silène 
iadis afferma au roy Midas, qu'il y auoit un monde 
et globe de terre, autre que celuy où nous sommes. 
Macrobe 2 d'auantage (pour faire fin aux tesmoignages) 
traitte amplement de ces deux hémisphères, et parties 
de la terre, auquel vous pourrez auoir recours, si 
vous desirez voir plus au long sur ce les opinions 
des Philosophes. Mais cecy importe de sçauoir, si 
ces deux parties de la terre doiuent estre totalement 
séparées et diuisées l'une de l'autre, comme terres 
différentes, et estimées estre deux mondes : ce que 
n'est vray semblable, considéré qu'il n'y a qu'un 
élément de la terre, lequel il faut estimer estre coupé 
par la mer en deux parties, comme escrit Solin en 
son Polyhistor, parlant des peuples Hyperborées. 
Mais i'aimeroys trop mieux dire l'univers estre séparé 
en deux parties égales par ce cercle imaginé, que 
nous appelions equinoctial. D'auantage, si vous 
regardez l'image et figure du monde en un globe, ou 
quelque charte, vous congnoistrez clairemêt, comme 
la mer diuise la terre en deux parties, non du tout 

1 Elien. m. 18. 

2 Macrobe, à propos d'un passage de Cicéron (Songe de 
Scipion. II. 9). Nam inter nos et australes homines, means ille 
per calidam zonam, totamque ingens et rursus utriusque re- 
giones extrema finibus suis ambiens, binas in superiore et infe- 
riore terrée superficie insulas facit. 



295 



égales, qui sont les deux hémisphères, ainsi nommez 
par les Grecs. Une partie de Funiuers contient l'Asie, 
Afrique et Europe : l'autre contient l'Amérique, la 
Floride, Canada et autres régions comprises soubs le 
nom des Indes Occidentales, ausquelles plusieurs 
estiment habiter noz Antipodes. le sçay bien qu'il y a 
plusieurs opinions des Antipodes. Les uns i estiment 
n'y en auoir point, les autres que s'il y en a, doyuent 
estre ceux qui habitent l'autre Hémisphère, lequel 
nous est caché. Quant à moy ie seroye bien d'auis 
que ceux qui habitent sous les deux pôles (car nous 
les auons monstrez habitables) sont veritablemèt anti- 
podes les uns aux autres. Pour exemple ceux qui 
habitent au Septentrion, tant plus approchent du pôle 
et plus leur est eleué, le pôle opposite est abbaissé, 
et au contraire : de manière qu'il faut nécessairement 
que tels soient Antipodes : et les autres tat plus 
elôgnent des pôles approchans de l'equinoctial, et 
moins sont antipodes. Parquoy ie prendrois pour 
vrais antipodes ceux qui habitent les deux pôles, et 
les deux autres pôles prins directement, c'est à sçauoir 
Leuant et Ponant : et les autres au milieu Anti- 
chtones, sans en faire plus long propos. Il n'y a point de 
doubte que ceux du Peru sont antichtones plus tost 
qu'antipodes, à ceux qui habitent eh Lima, Cuzco, 
Cariquipa, au Peru à ceux qui sont autour de ce grand 
fleuue Indus, au païs de Calicut, isle de Zeilan, et 
autres* terres de l'Asie. Les habitans des isles des 



Diuerses 
opinions sur 
les Antipodes. 



Quels peuples 

sont antipodes 

et antichtones 

les uns aux 

autres. 



I Nous avons déjà cité (§ xix) les divers témoignages 
relatifs aux Antipodes. 



— 296 — 

Moluques d'où viennent les espiceries, à ceux de 
l'Ethiopie, auiourd'huy appellée Guinée. Et pour 
ceste raison Pline a très bien dit, que c'estoit la Ta- 
probane des Antipodes, confondant, comme plusieurs, 
antipodes auec antichtones. Car certainemèt ceux qui 
viuent en ces isles sont antichtones aux peuples qui 
habitent cette partie de l'Ethiopie, comprenant depuis 
l'origine du Nil, iusques à l'isle de Meroë : côbien 
que ceux de Mexicone soyèt directemèt Antipodes aux 
peuples de l'Arabie FeHce, et à ceux qui sont aux 
fins du cap de Bonne Espérance. Or les Grecs ont 

Différence appelle Antipodes ceux qui cheminent les pieds 
^d^AÛichiones ^^PP^^ites les uns aux autres, c'est à dire, plate contre 

Fol. 112. * plante, comme ceux dot nous H auons parlé : et Anti- 
chtones, qui habitent une terre oppositement située : 
Anteci. comme mesme ceux qu'ils appellent Anteci, ainsi 
que les Espagnols, François, et Alemans^ à ceux qui 
habitent près la riuiere de Plate, et les Patagones, 
desquels nous auons parlé au chapitre précèdent, qui 
sont près le détroit de Magellan, sont Antipodes. Les 
Parœci. autres nommez Parœci, qui habitent une mesme zone, 
comme François et Alemans, au contraire de ceux 
qui sont Anteci. Et combien que proprement ces deux 
ne soyent Antipodes, toutesfois on les appelle com- 
munément ainsi, et les confondent plusieurs les uns 
auec les autres. Et pour ceste raison i'ay obserué que 
ceux du cap de Bonne Espérance ne nous sont du 
tout Antipodes : mais ce qu'ils appellent Anteci, qui 
habitent une terre non opposite, mais diuerse, comme 
ceux qui sont par delà l'équinoctial, nous qui sommes 
par deçà, iusques à paruenir aux Antipodes. le ne 



doubte point que plusieurs malaisément comprennent Manière de 

ceste façon de cheminer d'Antipodes, qui a esté cheminer des^ 

cause que plusieurs des Anciens ne les ayent approu- ^^%^f/ ^° 

c^ . A • 1' -«j mère bien 

uez, mesme Samct Augustm au hure qumzieme de entendue et 

la cité de Dieu, chap. ix i. Mais qui voudra diligem- approuuée des 
ment considérer, luy sera fort aisé de les comprendre. anciens. 
S'il est ainsi que la terre soit comme un Globe tout 
rond, pendu au miUeu de l'univers, il faut nécessai- 
rement qu'elle soit regardée du ciel de tous costés. 
Doncques nous qui habitons cest Hémisphère supé- 
rieur quant à nous, nous voyons une partie du ciel 
à nous propre et particuhere. Les autres habitans 
l'Hémisphère inférieur quant à nous, à eux supérieur 
voyent l'autre partie du ciel qui leur est affectée. Il 
y a mesme raison et analogie de l'un à l'autre : mais 
notez que ces deux Hémisphères, ont mesme et com- 
mun centre en la terre. Voila un mot en passant des 
Antipodes, sans elongner de propos. 



I La véritable citation de Saint Augustin est liv. xvi. §. 9. 
« Quod Antipodas esse fabulantur, id est homines a contraria 
parte terrse, ubi sol oritur quando occidit nobis, calcare vestigia 
nostris pedibus adversa, nuUa ratione credendum est. » 



CHAPITRE LVm. 



Comme les Saunages exercent r agriculture et font 
iardins d'une racine nommée Manihot, et d^un 
arbre qu'ils appellent Peno-ahsou, 



Occupations 

cômunes des 

Saunages. 




\oi Amériques en temps de paix n'ont gueres 
autre mestier ou occupation, qu'à faire leurs 
iardins : ou bien quâd le temps le requiert, 
ils sont côtraints aller à la guerre. Vray est qu'aucuns 
font bien quelques tràffiques, comme nous auons dit, 
toutes fois la nécessité les contraint tous de labourer i 
la terre pour viure, comme nous autres de par deçà. 
Et suyuent quasi la coustume des anciens, lesquels 
après auoir enduré et mangé les fruits prouenans de la 
terre sans aucune industrie de l'homme, et n'estans 
sufifisans pour nourrir tout ce qui viuoit dessus terre, 
leur causèrent rapines et enuahissemens, s'approprians 
un chacun quelque portiô de terre, laquelle ils 



I Les théories de Thevet sur les premiers âges de l'huma- 
nité font de lui un des précurseurs de J. -Jacques Rousseau : 
mais l'histoire le contredit, car il est aujourd'hui à peu près 
prouvé que l'homme dans presque tous les pays a traversé 
successivement comme trois étapes de civilisation ; d'abord 
chasseur, puis pasteur, et enfin agriculteur. 



— 299 — 

separoient par certaines bornes et limites : et des lors 
commença entre les hommes Testât populaire et des 
Republiques. Et ainsi ont appris noz Saunages à Labourage des 
labourer la terre, non auecques beufs, ou autres bestes Sauuages. 
domestiques, soit lanigères ou d'autres espèces que 
nous auons de par deçà : car ils n'è ont point, mais 
auec la sueur et labeur de leurs corps, côme Ion fait 
en d'autres prouinces. Toutesfois ce qu'ils labourent 
est bien peu, comme || quelques iardins loing de leurs Fol- ii3- 
maisons et village enuiron de deux ou trois lieues, où 
ils sèment du mil seulement pour tout grain : mais 
bien plantent quelques racines. Ce qu'ils recueillent 
deux fois l'an, à Noël, qui est leur esté, quand le 
Soleil est au Capricorne : et à la Pètecoste. Ce mil 
doc est gros comme pois communs, blanc et noir i : MîlMàcefnoir. 
l'herbe qui le porte, est grande en façon de roseaux 
marins. Or la façon de leurs iardins est telle. Apres 
auoir coupé sept ou huit arpês de bois, ne laissans 
rien que le pié, à la hauteur parauenture d'un homme, 
ils mettent le feu 2 dedans pour brûler et bois et 
herbe à l'entour, et le tout c'est en plat païs. Ils grat- 
tent la terre auec certains instrumens de bois, ou de 
fer, depuis qu'ils en ont eu congnoissance : puis les 
femmes plantent ce mil et racines, qu'ils appellent 

1 LÉRy. § IX. 

2 Ce procédé primitif est encore pratiqué par presque tous 
les peuples sauvages. D'après Hans Staden (P. 251), « les 
Brésiliens commencent par abattre les arbres et par les laisser 
sécher pendant deux ou trois mois, puis ils y mettent le feu, 
les laissent brûler sur place, et plantent ensuite, dans le champ 
la racine qui leur sert de nourriture. » 



— 300 — 

Hetich. Hetich i, faisans un pertuis en terre auecques le doigt, 
ainsi que Ion plante les pois et febues par deçà. D'en- 
gresser et amender la terre ils n'en ont aucune pra- 
tique, ioint que de soy elle est assez fertile, n'estât 
aussi lassée de culture, corne nous la voyons par 
deçà. Toutefois c'est chose admirable, qu'elle ne 
peut porter nostre blé : et moy mesme en ay quel- 
quefois semé (car nous en auions porté auec nous) 
pour esprouuer, mais il ne peut iamais profiter. Et 
n'est à mon auis, le vice de la terre, mais de ie ne 
sçay quelle petite vermine qui le mange en terre : 
toutefois ceux qui sont demeurez par delà, pourront 
auec le temps en faire plus seure expérience. Quant à 
En Amérique noz Saunages, il ne se faut trop esmerueiller, s'ils 
mil usage de blé. n'ont eu congnoissance du blé, car mesmes en nostre 
Europe et autres païs au commencement les hommes 
viuoyent des fruits que la terre produisoit d'elle mesme 
Ancienetè de sans estre labourée. Vray est que l'agriculture est fort 
l'agriculture, ancienne 2 : comme il appert par l'escriture : ou bien 



ïThevet (Cosm. univ. P. 921) décrit au long Vhetich. Cette 
description est à peu près conforme à celle de Léry (§ xiii). 
L'hétich serait-il la pomme de terre ?Walter Raleigh passe pour 
en avoir apporté les premiers plants en Angleterre vers 1586, 
mais ils venaient de Virginie. Ce fut seulement l'expérience 
décisive de Parmentier, en 1779, qui en popularisa la culture, 
après qu'il eut prouvé par analyse chimique que le tubercule 
n'avait pas les propriétés nuisibles des autres solanées. Il se peut 
encore que l'hétich soit le topinambourg, dont le nom rappelle 
la tribu brésilienne des Tupinambas à laquelle nous le devons. 

2 Voir PiCTET. Origines Indo-Européennes. Lenormant. Ma- 
nuel d'histoire ancienne. T. 11. Il est en effet prouvé que les pre- 



— 301 — 

si dès le commencement ils auoient k congnoissance 
du blé, ils ne le sçauoient accommoder à leur usage. 
Diodore i escritquele premier pain fut veu en Italie, "Premier usage 
et l'apporta Isis Royne d'Egypte, monstrant à moudre ^^ ^^^' 
le blé, et cuire le pain, car auparauant ils màgeoient 
les fruits tels que nature les produisoit, soit que la 
terre fust labourée ou nô. Or que les hommes uni- 
uersellement en toute la terre ayent vescu de mesme 
les bestes brutes, c'est plustost fable 2 que vraye his- 
toire : car ie ne voy que les poètes qui ayèt esté de 
ceste opiniô, ou biè quelques autres les imitans, côme 
vous auez en Virgile au premier de ses Georgiques : 
mais ie croy trop mieux l'Escriture Sainte : qui fait 
mention du labourage d'Abel, et des ofFràdes qu'il 
faisoit à Dieu. Ainsi auiourd'huy noz Saunages font .' •: 

farine de ces racines que nous auons appellées Mani- 



miers habitants de l'Europe ne connurent que fort tard les 
céréales. C'est seulement dans les habitations lacustres de Suisse 
et de France, mais jamais dans les cavernes où habitaient nos 
ancêtres qu'on a recueilli des céréales carbonisées, surtout du 
froment et de l'orge. Cf. Desor. Les Palafites de la Suisse. 

1 Diodore. i. 43. 

2 C'est pourtant la vérité. Les études préhistoriques ont com- 
plètement renouvelé la science sur ce point, et démontré jusqu'à 
l'évidence que les premiers hommes ne se doutaient même pas 
de l'agriculture. Ils étaient avant tout chasseurs^ et avaient déjà 
trop de peine à se défendre contre la dent des bêtes féroces ou 
la rigueur du climat pour songer à confier des semences à la 
terre. Voir à ce propos Nillson. Habitants primitifs de la Scan- 
dinavie. — Lyell. L'Ancienneté de l'Homme. — Hamy. Paléonto- 
logie humaine. — Bertrand. Antiquités celtiques et gauloises. — 
Figuier. U Homme primitifs etc. 



— 302 — 

hot, qui sont grosses comme le bras, longues d'un 
pié et demy, ou deux pies : et sont tortues et obliques 
communément. Et est ceste racine d'un petit arbris- 
seau, haut de terre enuirô quatre piez, les fueilles 
sont quasi semblables à celles que nous nommons de 
par deçà, Pataleonis, ainsi que nous demonstrerons 
par figure, qui sont six ou sept en nombre : au bout 
de chacune branche, est chacune fueille longue de 

Manière de demy pié, et trois doigts de large. Or la manière de 
faire ceste farine f^jj-g ^^gte farine est telle. Ils pilent i ou rapet ces 

de racines. ^ • i j i 

racmes sèches ou verdes auecques une large escorce 

d'arbre, garnie toute de petites pierres fort dures, à 
la manière qu'on fait de par deçà une noix de mus- 
cade : puis vous passêt cela, et la font chauffer en 
Fol. 114. quelque vaisseau sur le feu auec cer||taine quantité 
d'eau : puis brassent le tout, en sorte que ceste farine 
deuièt en petis drageons, comme est la manne gre- 
née, laquelle est merueilleusement bonne quand elle 
est récente, et nourrist très bien. Et deuez penser que 
depuis le Peru, Canade, et la Floride, en toute ceste 



I Léry. § IX. « Apres les auoir faits sécher au feu sur le 
boucan^ ou bien quelques fois les prenans toutes vertes, à force 
de les râper sur certaines petites pierres pointues, fichées et 
arrengees sur une pièce de bois plate, elles les réduisent en 
farine laquelle est aussi blanche que neige... après cela et pour 
Fapprester ces femmes Brésiliennes ayans de grandes et fort 
larges poésies de terre... les mettans sur le feu, et quantité de 
cette farine dedans : pendant que elle cuict elles ne cessent de 
la remuer auec des courges miparties. » Cf. Sur la culture du 
manioc, Hans Staden. Ouv. cit., p. 251. — Gandavo. Santa 
Crui, P. 52, $5. — Thevet. Cosmographie universelle. P. 948. 



— 303 -- 

terre continente entre l'Océan et le Macellanique, 
comme l'Amérique, Canibales^ voire iusques au des- 
troit de Magellan, ils usent de ceste farine, laquelle 
y est fort commune, encore qu'il y a de distance d'un 
bout à l'autre de plus de deux mille lieues de terre : 
et en usent auec chair et poisson, comme nous fai- 
sons icy de pain. Ces Sauuages tiennent une estrange i Estrangefaçon 
méthode à la manger, c'est qu'ils n'approchèrent ia- ^^^^^^ ^^^ 
mais la main de la bouche, mais la iettent de loin 
plus d'un grand pié, à quoy ils sont fort dextres : 
aussi se sçauent bien moquer des Chrestiens, s^ils en 
usent autrement. Tout le négoce de ces racines est 
remis aux femmes, estimans n'estre séant aux hommes 
de s'y occuper. Noz Amériques en outre plantent Espèce de 
quelques febues, lesquelles sont toutes blaches, fort-^^^"^"^ Manches. 
plates, plus larges et longues que les nostres. Aussi 
ont-ils une espèce de petites légumes blanches en 
grande abondance, non différentes à celles que l'on 
voit en Turquie et ItaHe. Ils les font bouillir, et en Côme ils font 
mangent auec du sel, lequel ils font auec eau de mer '^ ^^^• 
boullue, et consumée iusques à la moitié : puis auec 
autre matière la font conuertir en sel. Pareillement Taîn fait 
auecques ce sel et quelque espice broyée ils font pains à'espiccetdcs&U 



I Léry. § IX. « Ils sont tellement duilz et façonnez à cela, que 
la prenant auec leurs quatre doigts dans la vaisselle de terre... 
encores qu'ils la iettent d'assez loin, ils rencontrent neantmoins 
si droit dans leurs bouches qu'ils n'en répandent pas un seul 
brin. Que si entre nous François, les voulans imiter, la pensions 
manger de ceste façon, n'estans point comme eulx stilez à cela, 
au lieu de la ietter dans la bouche, nous l'espanchions sur les 
ioues et nous enfarinions tout le visage. » 



— 304 — 

gros comme la teste d'un homme, dont plusieurs 
mangent auec chair et poisson, les femmes principa- 
lement. En outre ils meslent quelquefois de l'espice 
P . , auecques leur farine, non puluerisée, mais ainsi qu'ils 
poisson. l'ont cueillie. Ils font encore farine de poisson i fort 
Fol. 11$. sèche, H très bonne à manger auec ie ne sçay quelle 
mixtion qu'ils sçauent faire. le ne veux icy oublier 
Nénuphar, une manière de choux ressemblas presque ces herbes 
espèce de chou, larges sur les riuieres, que Ion appelle Nénuphar, auec 
une autre espèce d'herbe portant fueilles telles que 
noz ronces, et croissent tout de la sorte de grosses 
ronses piquantes. Reste à parler d'un arbre, qu'ils 
Teno-absou, nomment en leur langue Peno-absou. Cest arbre porte 
arbre. gon fruit gros comme une grosse pomme, rond à la 
semblance d'un esteuf : lequel tant s'en faut qu'il soit 
bon à manger, que plustost est dangereux comme 
venin. Ce fruit porte dedans six noix de la sorte de 
noz amàdes, mais un peu plus larges et plus plates : 
en chacune desquelles y a un noyau, lequel (comme 
ils afferment) est merueilleusement propre pour gué- 
rir playes : aussi en usent les Saunages, quand ils ont 
esté blessez en guerre de coups de flesches, ou au- 
trement, l'en ay apporté quelque quantité à mon 
retour par deçà, que i'ay departy à mes amis. La 
manière d'en user est telle. Ils tirent certaine huile 
toute rousse de ce noyau après estre pilé, qu'ils ap- 
pHquent sus la partie offensée. L'escorce de cest 



I Léry. § x. « Ainsi font-ils de poissons, desquels mesme 
quand ils ont grande quantité après qu'ils sont bien secs, ils 
en font de la farine. » 



— 305 -- 

arbre a une odeur fort estrange, le fueillage tousiours 
verd, espés comme un teston, et fait comme fueilles 
de pourpié. En cest arbre fréquente ordinairement un 
oyseau grand comme un piuerd, ayant une longue Oyseau d'une 
hupe sus la teste, iaune comme fin or, la queue estrangebeauté 
noire, et le reste de son plumage iaune et noir, auec- ^^ cidmiraUe, 
ques petites ondes de diuerses couleurs, rouge à l'en- 
tour des ioûes, entre le bec et les ïeux côme escar- 
late : et fréquente cest arbre, comme auons dit, pour 
manger, et se nourrir de quelques vers qui sont dans 
le bois. Et est sa hupe fort longue, comme pouuez 
voir par la figure. Au surplus laissant plusieurs espèces 
d'arbres et arbrisseaux, ie diray seulement, pour abré- 
ger qu'il se trouue là cinq à six sortes de palmes por- Dîuersitè de 
tans fruits, non comme ceux de l'Egypte, qui portent pal^nes. 
dattes, car ceux cy n'en portent nulles, ains bien 
autres fruits les uns gros comme esteufs, les autres 
moindres. Entre lesquelles palmes est celle qu'ils ap- 
pellent Gerahuua i : une autre Iry, qui porte un fruit Gerahmm, Iry, 
différent. Il y en a une qui porte son fruit tout rond, 
gros comme un petit pruneau, estant mesme de la 
couleur quand il est meur, lequel parauanta goust de 
vérins venant de la vigne. Il porte noyau tout blàc, 

I Léry. § XIII, les appelle geraû et yri. « Mais ni aux uns ni 
aux autres ie n'ai iamais veu de dattes, aussi croi-ie qu'ils n'en 
produisent point. Bien est vrai que l'yri porte un fruit rond 
comme prunelles serrées et arrengées ensemble, ainsi que vous 
diriez un bien gros raisin : tellement qu'il y en a un seul trous- 
seau tant qu'un homme peut leuer et emporter d'une main : 
mais encore n'y a il que le noyau, non plus gros que celuy d'une 
cerise, qui en soit bon. » 

20 



— ^o6 — 

gros comme celuy d'une noisette, duquel les Sauuages 
mangent. Or voila de nostre Amérique ce qu'auons 
Fol. ii6. voulu| [réduire assez sommairement, après auoirobserué 
les choses les plus singulières qu'auons congneûes par 
delà, dont nous pourrons quelquefois escrire plus am- 
plement, ensemble de plusieurs arbres, arbrisseaux, 
herbes, et autres simples, auec leurs proprietez selon 
l'expérience des gens du païs, que nous auons laissé à 
dire pour euiter prolixité. Et pour le surplus auons 
délibéré en passant escrire un mot de la terre du Brésil. 



CHAPITRE LIX. 



Comme la terre de V Amérique fut découuerte, et 
le bois du Brésil trouué, auec plusieurs autres 
arbres non veu:^ qu'en ce païs. 



Terre du Brésil ^^^^^ ^^^^ tenons pour certain que Americ Ves- 

decouueriepar I^Bl/ puce est le premier i qui a decouuert ce 

les Portugais. ^^^^ grand païs de terre côtinente entre deux 

mers, non toutefois tout le païs, mais la meilleure 

I On a déjà écrit et on écrira encore plusieurs volumes sur 
la question de la priorité de la découverte de l'Amérique. Vespuce 



— 307 — 

partie. Depuis les Portugais, par plusieurs fois^ nô 
côtens de certains païs, se sont efforcez tousiours de 
decouurir païs, selon qu'ils trouuoyent la commodité : 
c'est à sçauoir quelque chose singulière, et que les 
gens du païs leur faisoient recueil. Visitans doncques 
ainsi le païs, et cerchans comme les Troyens, au ter- 
ritoire Carthaginois, veirent diuerses façons de plu- 
mages, dont se faisoit traffique, spécialement de rouges : 
se voulurent soudainement informer, et sçauoir le 
moyen de faire ceste teinture. Et leur monstrerent les 
gens du païs l'arbre de Brésil i. Cest arbre, nommé 
en leur langue, Orahoutan 2, est très beau à voir, arVu^^Bmil. 

exalté par les uns a été trop rabaissé par les autres. Le dernier 
travail publié sur cet intéressant sujet, celui qui résume tous les 
mémoires antérieurs, est celui de M. Schœtter. Congrès des 
Américanistes de Luxembourg (1877-78). 

1 On donnait depuis longtemps au bois de teinture le nom 
de Brésil. Dès le XIIc siècle, bressil, hrasilly, bresilii, hraxilis 
étaient appliqués à un bois rouge propre à la teinture des laines 
et du coxonQAu-KArro'Bi. ■uintiquités italiennes. T. 11. P. 894-899). 
Marco Polo parle également du ber:{y. En Espagne le bois de 
teinture ou hraiiî fut introduit de 1221 à 1243. En France nous 
le trouvons mentionné dans Iq Livre des métiers (P. 104 et 177), 
et aussi dans presque tous les tarifs de douane à partir de la 
fin du XlIIe siècle. Par le plus curieux des hasards, le nom de 
la production fut appliqué au pays producteur^ et, comme on 
ne connaissait pas exactement la situation de ce pays, la terre 
du Brésil, au fur et à mesure des découvertes, voyagea comme 
avaient voyagé dans l'antiquité l'Hespérie, le mont Atlas ou 
les colonnes d'Hercule. 

2 LÉRy (§ xiii) a donné une description de Varàboutan et 
des autres bois de teinture brésiliens. Thevet dans sa Cosmo- 
graphie universelle ( P. 950-954 ) est revenu sur ce sujet. 



— 3o8 — 

Tescorce par dehors est toute grise, le bois rouge par 
dedans, et principalement le cueur, lequel est plus 
excellêt, aussi s'en chargent ils le plus. Dont ces Por- 
tugais, des lors en apportèrent grande quantité : ce 
que Ion continue encores maintenant : et depuis que 
nous en auons eu congnoissance s'en fait grande traf- 
fîque. Vray est que les Portugais n'endurent aysé- 
ment i que les François nauigent par delà, ains en 
plusieurs Heux traffiquent en ces païs : pource qu'ils 
s'estiment, et s'attribuent la propriété des choses, 
comme premiers possesseurs, considéré qu'ils en ont 
fait la decouuerte^ qui est chose véritable 2. Retour- 



1 Voir P. Gaffarel. Histoire du 'Brésil Français. P. 84-1 12. Les 
Portugais poursuivaient de leur haine tous ceux de nos com- 
patriotes qui s'aventuraient sur les mers américaines. Comme 
l'écrivait avec éloquence le capitaine dieppois Jean Parmentier, 
« Bien que ce peuple soit le plus petit de tout le globe, il ne lui 
semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. Il faut que 
les Portugais aient bu de la poussière du cœur du roi Alexandre 
pour montrer une ambition si démesurée. Ils croient tenir dans 
une seule main ce qu'ils ne pourraient embrasser avec toutes 
les deux, et il semble que Dieu ne fit que pour eux les mers 
et la terre, et que les autres nations ne sont pas dignes de 
naviguer. » 

2 Cette question est à tout le moins controversée. Avant 
Alvares Cabrai qui, poussé par la tempête^ découvrit en 1500 
le continent auquel il donna le nom de terre de Santa Cruz, 
plusieurs de nos compatriotes, sans parler du Dieppois Jean 
Cousin, paraissent avoir débarqué au Brésil. Ne lisons-nous pas 
dans la relation du capitaine Gonneville, qui voyageait au 
Brésil en 1503. « Or passez le tropique Capricorne, hauteur 
prinse, trouuerent estre plus esloignez de l'Affrique que du pays 
des Indes occidentales, où d'empuis ancunes années ença les 



— 309 



nons à nostre Brésil. Cest arbre porte fueilles sem- 
blables à celles du bouis, ainsi petites, mais épesses 
et fréquentes. Il ne rend nulle gomme, côme quel- 
ques autres, aussi ne porte aucun fruit. Il a esté au- 
trefois en meilleure estime, qu'il n'est à présent, 
spécialement au païs de Leuant : Ion estimoit au 
commencement que ce bois estoit celuy que la Royne 
de Saba porta à Salomon, que nomme l'histoire au 
premier liure des Roys, dit Dalmagin i. Aussi ce 
grand capitaine Onesicrite au voyage qu'il fit en l'isle 
Taprobane, située en l'Océan Indique au Leuant, ap- 
porta grande quantité de ce bois, et autres choses 
fort exquises : ce que prisa fort Alexandre son 
maistre. De nostre bresil, celuy qui est du costé de la 
riuiere de lanaire, Morpion, et cap de Frie est meil- 
leur que l'autre du costé des Canibales, et toute la 
coste de Marignan. Quand les Chrestiens, soyent 
Frâçois ou Espagnols, vont par delà pour charger du 
bresil, les Sauuages du païs le couppent et dépècent 
eux mesmes, et aucunefois le portent de trois ou 
quatre lieues 2, iusques aux nauires : ie vous laisse 

Dieppois et les Malouins et autres Normands vont quérir du 
bois à teindre en rouge^ cotons, guenons, et perroquets et autres 
denrées. » 

1 Ces bois précieux cités par la Bible (atse, hâal, mughim), le 
sandal, l'aloès et l'ébène, sont encore l'objet d'un commerce 
important sur la côte orientale d'Afrique. 

2 Thevet. Cosmographie universelle. P. 950. « Ils y prennent 
si grant peine que l'ayant porté iusques aux navires quelques 
voïages vous leur voyez leurs espaules toutes meurtries el 
déchirées de la pesanteur du boys. » Cf. LÉRy. § xiii. — 
F. Denis. Une Fête brésilienne à Rouen en iSSO' 



Dalmagin. 

Voyage au 

Leuàt 

d'Onesicrite 

capitaine 

d'Alexandre 

h Grand. 



— 310 — 

Fol. 117. à penser à quelle peine, |1 et ce pour appétit de gaigner 
quelque pauure accoustrement de meschante dou- 
blure, ou quelque chemise. Il se trouue dauantage 

Bois iaiine. en ce païs un autre bois iaune i, duquel ils font au- 
Bois de couleur cuns leurs espées : pareillement un bois de couleur 

de pourpre, de pourpre, duquel à mon iugement l'on pourroit 
faire de très bel ouurage. le doubte fort si c'est point 
celuy duquel parle Plutarque, disant que Caius Ma- 
rins Rutilius, premier dictateur de l'ordre populaire^ 
bataille en bois entre les Romains, feit tirer en bois de pourpre une 

de pourpre, bataille, dont les personnages n'estoyent plus grands 
que trois doigts : et auoit esté apporté ce bois de la 
haute Afrique, tant ont esté les Romains curieux des 
choses rares et singulières. Dauantage se trouuent 

'Bais hlàc. autres arbres, desquels le bois est blanc comme fin 
papier, et fort tendre : pour ce les Saunages n'en 
tiennent conte. Il ne m'a esté possible d'en sçauoir 
autrement la propriété : sinon qu'il me vint en mé- 
moire d'un bois blàc, duquel parle Pline 2, lequel il 
nomme Betula, blanc et tendre, duquel estoient faites 
les verges, que Ion portoit deuant les magistrats de 
Rome. Et tout ainsi qu'il se trouue diuersité d'arbres 
et fruits différents de forme, couleurs, et autres pro- 

DimrsiU de prietez, aussi se trouue diuersité de terre, l'une plus 
grasse^ l'autre moins, aussi de terre forte, dont ils 
font vases à leur usage, comme nous ferions par deçà, 
pour manger et boire. Or voila de nostre Amérique, 
non pas tant que i'en puis auoir veu, mais ce que m'a 



'Betula. 



terre. 



1 Léry. § XIII. 

2 Pline. Hist. nat. x. 19. 



— 311 — 

semblé plus digne d'estre mis par escript, pour satis- 
faire au bon vouloir d'un chacun honneste lecteur, 
s'il luy plaist prendre la patience de lire, comme i'ay 
de le luy réduire par escrit, après tous les trauaux et 
dangers de si difficile et lointain voyage. le m'as || seure Fol, 1 18. 
que plusieurs trouueront ce mien discours trop brief i, 
les autres par auenture trop long : parquoy ie cer- 
che médiocrité pour satisfaire à un chacun. 



CHAPITRE LX. 



De nostre département de la France Antarctique 
ou Amérique. 



R auons nous cy dessus recueilH et parlé 
amplement de ces nations, desquelles les 
mœurs et particularitez , n'ont esté par 
Historiographes anciens descrites ou célébrées, pour 
n'en auoir eu la congnoissance. Apres donc auoir 
seiourné quelque espace de temps en ce pais, autant 

^ Le bon Thevet ne s'est pas toujours conformé à ce sage 
précepte; et ce n'est pas précisément par la concision qu'il brille. 




— 312 — 

que la chose, pour lors le requeroit, et qu'il estoit 
nécessaire pour le contentement de l'esprit, tant du 
lieu, que des choses y contenues : il ne fut question 
que de regarder l'opportunité, et moyen de nostre 
Retour de retour i^ puis qu'autrement n'auions délibéré y faire 
VAmeriaue P^^^ longue demeure. Donques soubs la conduite de 
monsieur de Bois-le-conte, capitaine des nauires du 
Roy, en la France Antarctique, homme magnanime 2, 
et autant bien appris au fait de la marine, outre 
plusieurs autres vertus, comme si toute sa vie en auoit 
fait exercice. Primes donc nostre chemin tout au 
contraire de celuy par lequel estions venus, à cause 
des vents qui sont propres pour le retour : et ne faut 
aucunement doubter que le retour ne soit plus lôg 
que l'allée de plus de quatre ou cinq cens lieues^ et plus 
difficile. Ainsi le dernier iour de ianuier 3 à quatre 
heures du matin, embarquez auec ceux qui ramenoyêt 
les nauires par deçà, feimes voile, saillans de ceste 

1 Léry, qui, dans l'Histoire de son voyage au Brésil, se 
moque de Thevet et affirme qu'il n'a pas eu le temps de voir 
tout ce qu'il décrit, pourrait donc avoir raison quand il prétend 
que Thevet raconte ce qu'il n'a pu apprendre au Brésil, et que 
par conséquent ses récits ne méritent qu'une créance médiocre. 

2 Bois-le-Conte, tellement vanté par Thevet, paraît n'avoir 
été qu'un piètre personnage. Sans parler des écrivains protes- 
tants qui, de parti pris, le traînent dans la boue, les auteurs ca- 
tholiques eux-mêmes n'ont pour lui qu'une très-mince estime. 

3 Janvier, 1556. Thevet n'est donc reste que quelques mois au 
Brésil, et Léry a grandement raison, dans la préface de son 
livre, d'attaquer sa véracité, toutes les fois qu'il se donne comme 
témoin de faits qui ne se passèrent qu'après son retour en 
Europe. 



— 313 — 

riuiere de lanaïre, en la grande mer sus l'autre costé, 

tirant vers le Ponèt, laissée à dextre la coste d'Ethiopie, 

laquelle nous auiôs tenue en allant. Auquel départ 

nous fut le vent assez propice, mais de petite durée : 

car incontinent se vint enfler comme furieux, et nous 

donner droit au nez le Nort et Nort-Oûest, lequel 

auec la mer assez inconstante et mal asseurée en ces 

endroits, qui nous destourna de nostre droite route, 

nous iettat puis ça puis là en diuerses pars, tàt que 

finablemèt auecques toute difficulté se decouurit le cap 

de Prie, où auions descendu et pris terre à nostre 

venue. Et de rechef arrestames l'espace de huit iours, 

iusques au neufième, que le Su commença à nous 

donner à pouppe, et nous conduit bien nouante lieues 

en plaine mer, laissans le païs d'aual, et costoyant de 

loin Mahouac i, pour les dangers. Car les Portugais 

tiennent ce quartier là, et les Saunages, qui tous deux 

nous sont ennemis, comme i'ay môstré quelque part : 

où depuis deux ans 2 en ça ont trouué mine d'or et 

d'argent, qui leur a esté cause de bastir en cest endroit, 

et y mettre sièges nouueaux pour habiter. Or 

cheminans tousiours sur ceste mer à grade difficulté, 

iusques à la hauteur du cap de Saint Augustin pour Cap de Saint 

lequel doubler et afronter demeurâmes flottas ça et là Augustin. 

l'espace de deux moys ou enuiron, tant il est grand, 

et se iettant auant dans la mer. Et ne s'en faut 



ï Ce sont les îles Maqhué. Cf. Léry. § v. 

2 Hans Staden (Ouv. cité) a raconté la fondation de ce 
fort, et les petites guerres soutenues par les Portugais contre les 
sauvages des environs. 



— 314 — 

emerueiller, car ie sçay quelques uns de bonne 

mémoire, qui y ont demeuré trois ou quatre mois i : 

et si le vêt ne nous eust fauorisé, nous estions en 

danger d'arrester d'auatage, encore qu'il ne fut aduenu 

autre incôuenient. Ce cap tient de longueur huit 

lieues ou enuirô, distant de la riuiere dont nous 

Fol. 119. estions || partis trois cens deux lieues. Il entre en mer 

neuf ou dix lieues du moins, et pource est autant 

redouté des nauigans sur ceste coste, comme celuy de 

Cap de "Bône Bonne-Esperance sur la coste d'Ethiopie, qu'ils ont 

Espérance p^^j. ^^ nommé Hon de la mer, comme i'ay desia 
pourquoy nome \. . . ' . •', 

Lion de la mer. dit : OU bien autant comme celuy qui est en la mer 

Cap de Saint Aegée en Achaïe (que Ion appelle auiourd'huy la 

^«f^ Morée) nômé cap de Saint Ansje 2 lequel est 

dançrereux. . ^ j ^ ^ ^ , . .^ , 

Decouuerte de ^^^^^ ^^^^ dangereux. Et a ce cap este ainsi nommé 

pats faite par p^r ceux qui premièrement l'ont decouuert, que 

le capitaine Ion tient auoir esté Pinson 3 Espagnol. Aussi 

est il ainsi marqué en nos chartes marines. Ce 

Pinson auec un sien fils ont merueilleusement 



1 Léry. (§ xviii) avoue la grande difficulté que ses compa- 
gnons et lui eurent à surmonter pour doubler ce cap. Partis de 
la baie de Ganabara le 4 janvier 1558, ils étaient encore en vue 
des côtes Américaines à la fin de février. 

2 C'est le cap Matapan actuel. 

5 Pinzon (Vicente lanez), le capitaine de la Ninay lors du 
premier voyage de Colomb. En 1499, ^^ partit pour le nouveau 
monde avec quatre caravelles, aborda le continent en janvier 
1 500, un peu au sud des parages entrevus sept mois auparavant 
par Hojeda et Juan de la Cosa. Il longea la terre ferme pendant 
sept à huit cents lieues, et imposa partout des noms espagnols. 
Il aurait, entre autres dénominations, donné celle de Santa 
Maria de la Consolacion au cap Saint- Augustin. Voir sur Yanez 



Pinson. 



— 315 — 

decouuert de païs incôgneuz et non au parauant 

decouuerts. Or l'an mil cinq cens un, Emanuel Roy 

de Portugal enuoya auec trois gràds vaisseaux en la 

basse Amérique pour recercher le destroit de Furne et 

Dariéne, à fin de pouuoir passer plus aisément aux 

Moluques, sans aller au détroit de Magellan i, et 

nauigeans de ce costé, feirent decouuerte de ce beau 

promontoire : où ayans mis pié en terre, trouuerent 

le lieu si beau et tempéré, combien qu'il ne soit qu'à 

trois cens quarante degrez de longitude, minute o, 

et huyt de latitude, minute o, qu'ils s'y arresterèt et 

depuis sont allez autres Portugais auec nombre de 

vaisseaux et de gens. Et par succession de temps, après 

auoir pratiqué les Saunages du païs, feirent un fort 

nommé Castelmarin : et encore depuis un autre assez Casteîmarin. 

près de là, nommé Fernambon 2^ traffiquans là les Fernambon. 

uns auecques les autres. Les Portugais se chargent de 

cotton 3, peaux de sauuagines, espiceries, et entre 

Pinzon : Avezac. Considérations géographiques sur V histoire du 
Brésil. Americ Vespuce. — Varnhagen. Examen de quelques points 
de l'histoire du Brésil. — Vespuce et son premier voyage. — Silva. 
L'Oyapoc et V Amazone, avec une bibliographie très complète de 
la matière. 

1 Thevet oublie qu'en 1501 le détroit de Magellan n'était pas 
encore découvert. Il ne le sera qu'en 1520. La flotte d'Alvarès 
Cabrai, dont il est ici question, avait justement pour mission de 
chercher un passage rapide vers les Indes. 

2 Paranambuco, le vrai nom de Fernambouco, est formé du 
mot Tupi parana la grande eau, et du Portugais bouco, embou- 
chure. Duarte Coelho Pereira passe pour avoir été le fondateur 
de cette ville. 

3 Sur les articles d'exportation du Brésil au XVIe siècle, voir 
P. Gaffarel. Le Brésil Français. P. 7$. 



-3i6- 

autres choses, de prisonniers, que les Sauuages ont 
pris en guerre sus leurs ennemis, lesquels ils menêt 
en Portugal pour vendre. 



WWWWf^^WW^^WW^W^W 



CHAPITRE LXL 



Des Canibales, tant de la terre ferme, que des isles, 
et d'un arbre nômé Acaiou. 




E grand promontoire ainsi doublé et afronté, 

combien que difficilement, quelque vent 

qui se presentast, il failloit tenter la fortune 

et auancer chemin autant que possible estoit, sans 

s'elôgner beaucoup de terre fermée, principalement 

Isîe de Saint costoyas assez près de l'isle Saint Paul i , et autres 
Paul. 

I L'île Saint-Paul est plus connue sous le nom de penedo de 
San Pedro. C'est un rocher abrupte au profil anfractueux, 
hérissé de pointes aiguës, et dont le point culminant ne dépasse 
pas 17 mètres au-dessus de l'Océan. C'est en 15 11 que Georges 
de Brito, lieutenant de Garcia de Norônha découvrit cet îlot 
sur lequel il faillit se briser. Les autres îles dont parle Thevet 
sont sans doute l'archipel de la Trinité et de Martin Vas, ainsi 



— 317 — 

petites non habitées, prochaines de terre ferme, où 

sont les Canibales, lequel païs diuise les païs du Roy 

d'Espagne d'auec ceux de Portugal,, corne nous 

dirons autre part. Puisque nous sommes venuz à ces 

Canibales, nous en dirons un petit mot. Or ce peuple 

depuis le cap de Saint Augustin, et au delà iusques 

près de Marigna, est le plus cruel et inhumain, qu'en 

partie quelconque de l'Amérique. Geste canaille Inhumanité des 

mange i ordinairement chair humaine, comme nous Canibales. 

ferions du mouton, et y prennent encore plus grand 

plaisir. Et vous asseurez qu'il est malaisé de leur 

oster un home d'entre les mains quand ils le tiennent^ 

pour l'appétit qu'ils ont de le manger comme hons 

rauissans. Il n'y a beste aux déserts d'Afrique, ou de 

l'Arabie tàt cruelle, qui appete si ardemmèt le sang 

que l'île Fernando de Norônha. Consulter sur les rochers ou 
vigies épars dans l'Atlantique un intéressant mémoire de l'amiral 
Fleuriot de Langle (Société de géographie de Paris. Juillet 1863). 

I Americ Vespuce est le premier qui ait signalé l'anthropo- 
phagie des Brésiliens, et il l'a fait en termes expressifs (Lettre à 
Lorenzo Medicis) : « S'ils sont vainqueurs, ils coupent en mor- 
ceaux les vaincus, et assurent que c'est un mets très agréable. 
Ils se nourrissent ainsi de chair humaine ; le père mange le fils 
et le fils le père suivant les circonstances et les hasards des 
combats. J'ai vu un abominable homme qui se vantait d'avoir 
mangé pluS" de trois cents hommes. J'ai vu aussi une ville, que 
j'ai habitée environ vingt sept jours, et où des morceaux de chair 
humaine salée étaient accrochés aux poutres des maisons, 
comme nous accrochons aux poutres de nos cuisines, soit de la 
chair de sanglier sechée au soleil ou fumée, soit des saucissons, 
soit d'autres provisions de cette espèce. » Mais cette description 
paraît bien exagérée. On dirait une réminiscence des récits de 
divers voyageurs du moyen-âge. 



5i8 



humain, que ce peuple sauuage plus que brutal. 
Aussi n'y a natiô qui se puisse acouster d'eux, soyent 
Chrestiens ou autres. Et si vous voulez traffiquer et 
entrer en leur païs, vous ne serez receu aucunement 
sans bailler ostages, tant ils se defièt, eux mesmes 
plus dignes desquels Ion se doibue méfier. Voila 
pour||quoy les Espagnols quelquefois, et Portugais i 
leur ont ioué quelques brauades : en mémoire de 
quoy quand ils les peuuent attaindre, Dieu sçait 
comme ils les traittent, car ils disnent auec eux. Il y 
Inimitié grande a donc inimytié et guerre perpétuelle entre eux, et se 
sont quelquefois bien battuz, tellemêt qu'il y est de- 
meuré des Chrestiens au possible. Ces Canibales por- 
tent pierres 2 aux leures, verdes et blanches, comme 
les autres Saunages, mais plus longues sans compa- 
raison, de sorte qu'elles descendent iusques à la poi- 
trine. Le païs au surplus est trop milleur qu'il n'ap- 
partiêt à telle canaille : car il porte fruits en abondance, 
herbes, et racines cordiales, auec grande quantité 
d'arbres qu'ils nomment Acaïous 3, portans fruits gros 



Fol. 120. 



entre les 
Espagnols et 
les Canibales. 



Fertilité du 

païs des 

CaniMes. 



» La haine de ces Cannibales contre les Portugais surtout 
était inexpiable. Thevet raconte dans sa Cosmographie universelle 
(P. 946) qu'il essaya de prêcher aux Brésiliens la compassion 
vis-à-vis de leurs prisonniers Portugais : « mais ils nous ren- 
uoierent auec grande colère, et d'un fort mauuais visage, disans, 
que c'estoit grand honte à nous de pardonner à noz ennemis, 
les ayant prins en guerre, et qu'il vaut mieux en depescher le 
monde, à fin que de là en auant ils n'ayent plus occasion de 
vous nuire. » 

2 Voir plus haut, § xxxiv et note. 

3 Léry. § XIII. « Il y a en ce païs là un arbre qui croist haut 
eleué, comme les cormiers par deçà et porte un fruict nommé 



319 



comme le poin, en forme d'un œuf d'oye. Aucuns 
en font certain bruuage, combien que le fruit de soy 
n'est bon à mager, retirant au goust d'une corne 
demy meure. Au bout de ce fruit vient une espèce 
de noix grosse côme un marron, en forme de rognon de 
Heure. Quant au noyau qui est dedans, il est très bon 
à manger, pourueu qu'il ait passé légèrement par le 
feu. L'escorce est toute pleine d'huile, fort aspre au 
goust, de quoy les Saunages pourroyent faire quantité 
plus grade que nous ne faisons de noz noix par deçà. 
La fueille de cest arbre est semblable à celle d'un 
poirier, un peu plus pointue, et rougeatre par le bout. 
Au reste cest arbre a l'escorce un peu rougeatre, 
assez amere : et les Saunages du païs ne se seruent 
aucunement de ce bois, à cause qu'il est un peu 
mollet. Aux isles des Canibales, dans lesquelles s'en 
trouue grande abondance, se seruent du bois pour 
faire brusler, à cause qu'ils n'en ont gueres d'autre^ 
et du gaiac. Voila ce que i'ay voulu dire de nostre 
Acaïou, [J auec le pourtrait qui vous est cy deuant re- 
présenté. Il se trouue là d'autres arbres ayans le fruit 
dangereux à manger : entre lesquels est un nommé 
Haounay i . Au surplus ce païs est fort môtueux, auec- 

acaiou par les sauuages, lequel est de la grosseur et figure d'un 
œuf de poule. » Gandavo. Hist. de SantaCrui. P. 58 : « Ce fruit 
ressemble à une poire, il est d'une couleur très iaune. Il a beau- 
coup de ius, et on le mange dans les chaleurs, car il est très 
froid de sa nature. » 

I Léry. § XIII : « UAouai put et sent si fort les aulx, que 
quand on le coupe ou qu'on en met au feu, on ne peut durer au 
près. » Thevet. Cosm. univ. P. 922 « L'arbre sent mal, et à 



Fol. 



121, 



Arbres 
mortifères. 
Haounay, 



— 3^0. — 

ques bonnes mines d'or. H y a une haute et riche 

montagne, où ces Saunages prennent ces pierres 

verdes, lesquelles ils portent aux leures i. Pour ce 

n'est pas impossible qu'il ne s'y trouuast emeraudes, 

Richesse du pais et autres richesses, si ceste canaille tant obstinée per- 

des Cambaks. mettoit que Ion y allast seurement. Il s'y trouue sem- 

blablement marbre blanc et noir, iaspe, et porphire. 

Et en tout ce païs depuis qu'on a passé le cap Saint 

Augustin, iusques à la riuiere de Marignan, tiennent 

une mesme façon de viure que les autres du cap de 

Riuiere de Prie. Ceste mesme riuiere sépare la terre du Peru 

Marignan d'auec'les Canibales, et a de bouche quinze Heûes ou 

sepa.re le Féru gnuiron, auec aucunes isles peuplées et riches en or : 
u auec les 

Canibaks ^^^ ^^^ Saunages ont appris quelque moyen de le 

fondre, et en faire anneaux larges comme boucles, et 

petis croissans qu'ils pendent aux deux costez des 

narines et à leurs ioûes : ce qu'ils portent par gen- 

Aurelane fieuue tilesse et magnificence. Les Espagnols disent que la 

du Peru. grand riuiere qui vient du Peru, nommée Aurelane ^, 

Isle de la et ceste cy s'assemblent. Il y a sur ceste riuiere une 

Tnmtefort ^^^^^ -^^^q^ qu'ils nomment de la Trinité 3, distante dix 

l'odeur merueilleusement puante quand on le coupe : qui est 
cause qu'ils n'en usent aucunement en leur mesnage. « 

ï C'est la province actuelle de Minas Geraës. Il s'y trouve en cflet 
de magnifiques emeraudes. Consultera ce propos l'intéressant ou- 
vrage de M. DE Saint-Hilaire. Voyage dans le district des diamants. 

2 Thevet veut parler sans doute du grand fleuve des Ama- 
zones et d'un de ses affluents les plus importants, l'Araguay ou 
le Tocantin, qui unissent leurs eaux en amont de l'île Marajo. 

3 L'île de la Trinité a été l'objet de plusieurs monographies : 
Nous ne citerons que VHisioryof Trinidad, par Joseph, et surtout 
V Histoire de la Trinité sous h Gouvernement Espagnol, par Borde. 



— 321 — 

degrez de la ligne, ayant de longueur enuiron trente 
lieues, et huit de largeur : laquelle est des plus riches 
qui se trouue point en quelque lieu que ce soit, 
pource qu'elle porte toute sorte de métaux. Mais ; 
pource que les Espagnols y descendans plusieurs i fois > 
pour la vouloir mettre en leur obéissance ont mai ; 
traité les gens du païs, en ont esté rudemèt repoussez ] 
et saccagez la meilleure part. Geste isle produist abon- ' 
dance d'un certain fruit, dont l'arbre ressemble fort Especed*arhrg 
à un palmier, duquel ils font du bruuage. D'auan- sembîabîe^ à un 
tage se trouue là encens fort bon, bois de gaiac, qui -^^ ^^^^* 
est auiourd'huy tant célébré : pareillement en plu- 
sieurs autres isles prochaines de la terre ferme. Il se 
trouue entre le Peru et les Canibales, dont est ques- 
tion plusieurs isles 2 appellées Canibales assez pro- 
chaines de la terre de Zamana, dont la principale est 
distante de l'isle Espagnole enuiron trente lieues. 
Toutes lesquelles isles sont soubs l'obéissance d'un 
Roy, qu'ils appellent Cassique, desquels il est fort bien 
obeï. La plus grande a de longueur soixante lieues, 
et de largeur quarante huit, rude et montueuse, com- 
parable presque à l'isle de Corse : en laquelle se tient 
leur Roy coustumierement. Les Saunages de ceste 
isle sont ennemis mortels des Espagnols, mais de 

1 Les principaux conquistadores de la Trinité furent don Anto- 
nio Sedeno, don Juan Ponce, don Antonio de Berrio y Orana 
et son fils don Fernando. 

2 Ce sont les Antilles alors peuplées de Caraïbes. Sur les 
mœurs de ces Caraïbes on peut consulter Labat. Voyage aux îles 
d'Amérique. — Rochefort. Histoire civile et naturelle des Antilles^ 
etc. 

21 



— 322 — 

telle façô qu'ils n*y peuuent aucunement traffiquer. 
Aussi est ce peuple epouuentable à voir, arrogât et 
courageux, fort subiet à commettre larrecin. Il y a 
plusieurs arbres de gaiac, et une autre espèce d'arbre 
portant fruit de la grosseur d'un esteuf, beau à voir 
toutesfois vénéneux : parquoy trempent leurs flèches 
f, dont ils se veulent aider contre leurs ennemis, au ius 
r de cest arbre. Il y en a un autre, duquel la liqueur 
I qui en sort, l'arbre estant scarifié, est venin, comme 
' reagal par deçà. La racine toutesfois est bonne à man- 
ger, aussi en font ils farine, dont ils se nourrissent, 
' comme en l'Amérique, combiè que l'arbre soit diffe- 
; rent de tronc, branches, et fueillage. La raison pour- 
/ quoy mesme plante porte aliment et venin, ie la 
laisse à contempler aux philosophes. Leur manière de 
guerroyer est comme des Amériques, et autres Cani- 
Fol. 122. baies, dont nous auons parlé, hors-mis qu'ils || usent 
de fondes, faictes de peaux de bestes, ou de pelure de 
bois : à quoy sont tant expers, que ie ne puis esti- 
mer les Baléares inuenteurs de la fonde, selon Yegecc, 
auoir esté plus excellens fundibulateurs. 



j> 




CHAPITRE LXn. 

De la riuiere des Amazones, autrement dite Aurelane, par 
laquelle on peut nauiguer aux pats des Amazones, et 
en la France Antarctique. 



ENDANT que nous auons la plume en main 
pour escrire des places decouuertes, et 
habitées, par delà nostre Equinoctial, entre 
Midy et Ponent, pour illustrer les choses, et en dôner 
plus euidèie cognoissance, ie me suis aduisé de réduire 
par escrit un voyage i, autant lointain que difficile, 
hazardeusement entrepris, par quelques Espagnols, 
tant par eau que par terre, iusques aux terres de la 
mer Pacifique, autremèt appelée Magellanique, où Merpacîfiqueou 
sont les isles des Moluques et autres. Et pour mieux Magellanique. 
entendre ce propos, il faut noter, que le Prince d'Es- 
pagne tient soubs son obéissance grande estendûe de 
pais, en ces Indes occidentales, tant en isles que 

I Le voyage, dont Thevet donne un résumé, est celui de 
Francesco Orellana, ami d'enfance des Pizarre, qui s'attacha à 
leur fortune et prit une part active à la conquête du Pérou. En 
1540, il descendit la Coca, rencontra le Napo, puis l'Amazone 
dont il suivit le cours jusqu'à la mer. Consulter sur cet étrange 
personnage Humboldt. Yoyage aux régions équinoxiales du nou- 
veau continent. Cf. AcuNA. Al descuhrimienfo del grà Rio de las 
Amadouas. 1641. 



— 324 — 

terre ferme, au Peru, et à F Amérique, que par suc- 
cession de temps il a pacifié de manière qu'auiourd'hui 
il en reçoit grand emollument et profit. Or entre les 
autres un capitaine Espagnol, estant pour son prince 
au Peru, délibéra un iour de decouurir, tât par eau 
Sttuaiiô de la que par terre, iusque à la riuiere de Plate (laquelle 
nmere de Plate. ^^^ distante du cap Saint Augustin sept cens lieues, 
delà la ligne, et du dit cap iusques aux isles du Peru 
enuirons trois cens lieues) quelque difficulté qu'il y 
eust, pour la longueur du chemin, et montagnes 
inaccessibles, que pour la suspicion des gens et bestes 
sauuages : espérant l'exécution de si haute entreprise, 
outre les admirables richesses, acquérir un loz im- 
mortel, et laisser perpétuelle gloire de soy à la pos- 
térité. Ayant donques dressé, et mis le tout en bon 
ordre, et suffisant équipage, ainsi que la chose le 
meritoit, c'est à sçauoir de quelque marchandise, pour 
en trafiquant par les chemins recouurer viures, et 
autres munitions : au reste accompagné de cinquante 
Espagnols i, quelque nombre d'esclaues pour le ser- 
uice laborieux, et quelques autres insulaires, qui 
auoient esté faits Chrestiens, pour la conduite et in- 
terprétation des langues. Il fut question de s'embarquer 
auec quelques petites carauelles,, sur la riuiere d'Au- 
relane, laquele ie puis asseurer la plus lôgue et la 

I Ses principaux compagnons étaient le dominicain Gaspar 
de Carvajal et un gentilhomme de Badajoz, Hernando Sanchez 
de Vargas, Quand ils le virent s'abandonner au cours du fleuve 
et se lancer dans l'inconnu, ils l'accusèrent d'outrepasser les 
ordres de Pizarre. Orellana débarqua les mécontents sur la rive 
du fleuve et passa outre. 



^- 325 — 

plus large qui soit en tout le monde. Sa largeur est 

de cinquante neuf lieues i, et sa longueur de plus Sitmtib et 

de mille. Plusieurs la nommèt mer douce, laquelle admirable 

procède du costé des hautes montages de Moullubèba, ^^^^."'; ^^ ^^ 
^ ... 1 Ti r • -1 riutere 

auecques la nuiere de Mangnan 2, neantmoms leur ^, iurelane, 

embouchement et entrée sont distantes de cent quatre 
lieues l'une de l'autre, et enuiron six cens lieues dans 
plain pais s'associent, la marée entrant dedans, bien 
quarante lieues. Geste riuiere croist en certain temps 
de l'année, comme fait aussi le Nil, qui passe ^zr Origine du NU. 
l'Egypte, procédant des montagnes de la Lune selon 
l'opinion d'aucuns, ce que i'estime estre vraisem- 
blable. Elle fut nommée Aurelane, du nô de celuy qui 
premièrement fit dessus ceste lôgue nauigation, neant- 
moins que par|!auantavoit esté découverte par aucuns qui Fol. 123. 
l'ont appellée par leurs cartes riuiere des Amazones 3 : Aurelane ou 
elle est merueilleusement fâcheuse à nauiger, à cause ''^««'^^^ des 
des courantes, qui sont en toutes saisons de l'année : f^^wes. 
et que plus est, l'embouchement difficile, pour 
quelques gros rochers, que lo ne peut euiter, qu'auec 
toute difficulté. Quand l'on est entré assez auant. 



1 Singulière exagération. A Tâbatinga, à plus de 3000 kil. de 
l'Atlantique, la largeur est de 2500 m.; à Santarem, à 500 kil. 
de la mer, de 1600 m. L'estuaire à son débouché n'est que de 
50 kil. Quant à la longueur du fleuve, Theveta donné la mesure 
à peu près exacte. Elle est de 4900 kil. 

2 Nom portugais du fleuve, le Maranâo. 

3 Vicente Janez Pinzon dans son voyage de i$oo, reconnut 
le fleuve des Amazones, mais il s'appelait alors Maranon ; ce 
qui semble démontrer que ce nom existait déjà à l'embouchure 
du fleuve. VoirPETRus Martyr, Décades (1511). 



— 3^6 — 

Ion trouue quelque belles isles, dont les unes sont 
peuplées, les autres non. Au surplus cette riuiere est 
dangereuse tout du long, pour estre peuplée, tât en 
pleine eau, que sur la riue de plusieurs peuples, fort 
inhumains, et barbares, et qui de longtemps tiennent 
inimitié aux estrangers, craignans qu'ils abordent en 
leur païs, et les pillent. Aussi quand de fortune ils 
en rencontrent quelques uns, ils les tuent, sans re- 
mission, et les mangent rotiz et boullus, comme 
autre chair. Donques embarquez en l'une de ces isles 
IsîedeS.Croix. du Peru nômée S. Croix, en la grand mer, pour 
gaigner le détroit de ce fleuue : lequel après auoir 
passé auec un vent merueilleusement propre, s'ache- 
minèt costoyas la terre d'assez près, pour tousiours 
recognoistre le païs, le peuple et la façon de faire, et 
pour plusieurs autres commoditez. Costoyans donc 
en leur nauigation noz viateurs, maintenant deçà, 
maintenant delà, selon que la commodité le permet- 
toit, les Saunages i du païs se monstroient en grand 
nombre sur la riue, auec quelques signes d'admiration^ 
voyans ceste estràge nauigatiô, l'équipage des per- 
sonnes, vaisseau, et munitions propres à guerre et à 
nauigation. Cepêdant les nauigans n'estoyent moins 
estonnez de leur part, pour la multitude de ce peuple in- 
civil, et totalement brutal, monstrant quelque semblant 
de les vouloir saccager, pour dire en peu de parolles. 
Qui leur donna occasion de nauiguer longue espace 



I Voir Tour du Monde, no 398^ planche représentant l'éton- 
nement des Sauvages à la vue du premier bateau à vapeur 
sillonnant les eaux de l'Amazone. 



— 327 — 

de temps sans ancrer, ni descendre. Neantmoins la 

famine et autres nécessitez, les contraignit finablement 

de plier voiles et planter ancres. Ce qu'ayans fait en- 

uiron la portée d'une arquebuze loin de terre, il 

demande s'il leur restoit autre chose, si non par 

beaux signes de flatterie, et autres petits moyens, 

caressa messieurs les Sauuages i, pour impetrer 

quelques viures, et permission de se reposer. Dot 

quelque nombre de ces Sauuages alléchez ainsi de 

loing auec leurs petites barquettes d'escorce d'arbres, 

desquelles ils usent ordinairement sur les riuieres, se 

bazardèrent d'approcher, non sans aucune doubte, 

n'ayans iamais veu les chrestiens afronter de si près 

leurs limites. Toutesfois pour la crainte qu'ils mons- 

troient de plus en plus, les Espagnols de rechef, leur 

faisans monstre de quelques couteaux, et autres petits 

ferremês reluisans les attirerèt. Et après leur auoir fait 

quelques petits presens, ce peuple sauuage à toute 

diligence leur va pourchasser des viures : et de fait 

apportèrent quàtité de bon poisson, fruits de mer- 

ueilleuse excellence, selon la portée du païs. Entre 

autres l'un de ces Sauuages, ayant massacré le iour 

précéder quatre de ses ennemis Canibaliès, leur en 

presèta deux mèbres cuits, ce que les autres refusèrent. 

Ces Sauuages (comme ils disent) estoient de haute Stature de ces 

stature, beau corps tous nuds ainsi que les autres Sauuages» 

Sauuages, portans sur l'estomac larges croissans de 



I Ce fut le 8 janvier 1541^ que les compagnons d'Orellana 
s'arrêtèrent pour la première fois et reçurent un fraternel accueil 
de la part des Indiens. 



— 328 — 

fin or bien poly en forme de miroirs ronds. Il ne 
faut enquérir si les Espagnols changerêt de leurs 
marchandises avec belles richesses : ie croy fermemèt 
Fol. 124. qu'elles ne leur échappèrent pas || ainsi, pour le moins 
en feirent ils leur deuoir. Or noz pèlerins ainsi re- 
freschis, et enuitaillez pour le présent, auec la reserue 
pourTaduenir, auant que prendre congé feirent encores 
quelques presens, comme parauant : et puis pour la 
continuation du voyage, fut question de faire voile, 
et abréger chemin. De ce pas nauigerêt plus de cent 
lieues" sans prêdre terre, obseruans tous sur les riues 
diuersité de peuples sauuages aussi comme les autres, 
desquels ie ne m'arresteray à escrire pour euiter pro- 
lixité : mais suffira entendre le lieu où pour la seconde i 
fois sont abordés. 



I Ils s'arrêtèrent pour la seconde fois à Aparia, dont le cacique 
les reçut avec bienveillance, mais en leur recommandant de 
prendre garde aux Coniapayara (Amazones). Le 24 avril, 
Orellana continua son voyage, mais, pendant une navigation de 
quatre-vingts lieues, ne put débarquer que rarement à cause de 
l'escarpement des rives du fleuve. Le 12 mai il parvint dans la 
province de Machiparo, où il eut à lutter contre les Indiens. 
Il traversa ensuite un pays inhabité, s'arrêta au confluent d'une 
rivière qu'il nomma Rio de la Trinidad, traversa le pays des 
Paguanas, celui des Picotas, qu'il nomma ainsi parce qu'il trouva 
sur les rives du fleuve des têtes humaines fichées sur des piques, 
et arriva le 22 juin dans un pays tributaire des Coniapayara. 
Thevet a omis tous ces détails pour arriver tout de suite au 
combat d'Orellana contre les Amazones. 




CHAPITRE LXm. 



Ahordement de quelques Espagnols en une contrée 
où ils trouuerent des Amazones. 



►ES dits Espagnols feirèttât par leurs iournées, 
qu'ils arriuerent en une côtrée, où se trouua 
des Amazones : ce que Ion n'eust iamais ^Amaiones de 
estimé, pour ce que les Historiographes n'ê ont fait l'Amérique. 
aucune mentiô, pour n'auoir eu la cognoissance de 
ces païs n'agueres trouués. Quelques uns pourroyent 
dire que ce ne sont Amazones,, mais quant à moy ie 
les estime telles, attendu quelles viuent tout ainsi que 
nous trouuons auoir vescu les Amazones de l'Asie. 
Et auât que passer outre, vous noterez que ces 
Amazones, dont nous parlons, se sont retirées^ 
habitât en certaines petites isles, qui leur sont comme 
forteresses, ayans tousiours guerre perpétuelle à 
quelques peuples, sans autre exercice, ne plus ne 
moins que celles desquelles ont parlé les Historio- 
graphes. Donques ces femmes belliqueuses de nostre 
Amérique, retirées et fortifiées en leurs isles, sont 
coustumierement assailHes de leurs ennemis, qui les 
vont chercher par sus l'eau auec barques et autres 
vaisseaux, et charger à coups de flesches. Ces femmes 



— 330 — 

au contraire se défendent de mesme, courageusement 
auec menasses, hurlements, et contenances les plus 
espouuentables qu'il est possible. Elles font leurs rem- 





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pars descailles de tortues, grandes en toute dimension. 
Le tout comme vous pouuez voir à l'œil par la pré- 
sente figure I. Et pour ce qu'il vient à propos de 
parler des Amazones, nous en escrirons quelque chose 
en cest endroit. Les panures gens ne trouuent grande 



I En effet, une planche de l'ouvrage représente deux îles 
assaillies par de nombreux bateaux, et défendues par des Ama- 
zones, vêtues de leur pudeur et de leurs armes. 



— 331 — 

consolation entre ces femmes tant rudes et saunages. 
Lon trouue par les histoires qu'il y a eu trois || sortes Fol. 125. 
d'Amazones i, semblables, pour le moins différentes Trois sortes 
de lieux et d'habitations. Les plus anciènes ont esté d'^ma^ones 
en Afrique, entre lesquelles ont este les Gorgones, 
qui auoyent Méduse pour Roine. Les autres Ama- 
zones ont esté en Scythie près le fleuue de Tanaïs : 
lesquelles depuis ont régné en une partie de l'Asie, 
près le fleuue Thermodoô. Et la quatrième sorte des 
Amazones, sont celle desquelles parlons presenteriient. 
Il y a diuerses opinions pourquoy elles ont esté Diuersité 
appellées Amazones. La plus commune 2 est, pour d'opinions sur 

ce que ces femmes se brusloièt les mammelles en ^'^^PP^^j^i^on^^ 
1 -^ . 11 ,1 etymoJop'ie des 

leur leunesse, pour estre plus dextres a la guerre, ^^^zones 

Ce que ie trouue fort estrange, et m'en rapporterois 



1 Sur les Amazones on peut consulter O. Muller. Histoire 
de l'antiquité grecque. P. 356. — Guigniaut. Religions de l'anti- 
quité. II. P. 979. — Bergmann. Les Amazones dans l'histoire. — 
Fréret. Acad. des Inscriptions . xxi. P. 106, etc. Ce mythe paraît 
s'être formé avec les récits qui avaient cours sur l'ardeur belli- 
queuse des femmes de Scythie, et les emportements sanguinaires 
des hiérodules ou prêtresses de Pallas et d'Artemis. Leur exis- 
tence fut admise, même par des auteurs dont le sens critique 
était développé, tels qu'Arrien et Strabon. Leur popularité 
s'expHque en partie par l'heureux choix des artistes. Voir, 
Vinet. Article Amazones, dans le Dictionnaire des antiquités 
grecques et romaines. 

2 Cette étymologie n'est confirmée par aucune représentation 
de l'art antique. D'après Bergmann (Ouv. cité. P. 25), le a aurait 
une valeur augmentative, et le massa serait un mot oriental qui 
signifie lune, car l'examen de toutes les traditions fait reconnaître 
en elles les prêtresses d'une divinité lunaire. Voir, Maury. 
Religions de la Grèce, 1 11 , 117. 



332 



Philos trate. 



Amaiones 

femmes 

belliqueuses. 



aux médecins, si telles parties se peuuent ainsi cruel- 
lement oster sans mort, attendu qu'elles sont fort 
sensibles, ioint aussi qu'elles sont prochaines du cueur, 
toutefois la meilleure part est de ceste opinion. Si 
ainsi estoit ie pense que pour une qui euaderoit la 
mort, qu'il en mourroit cent. Les autres prennent 
Fetymologie de ceste particule A, priuative, et de 
Ma^a, qui signifie pain, pour ce qu'elle ne viuoyent 
de pain, ains de quelques autres choses. Ce que n'est 
moins absurde que l'autre : car Ion eust peu appeller, 
mesme de ce temps là, plusieurs peuples viuants 
sans pain. Amazones : comme les Troglodites, et 
plusieurs autres, et auiourd'huy tous noz Saunages. 
Les autres de A priuatif, et Ma^os, comme celles qui 
ont esté nourries sans lait de mamelle : ce qui est 
plus vray semblable, comme est d'opiniô Philostrate : 
ou biè d'une nymphe nômée Amazonide ou d'une 
autre nômée Amazone religieuse de Diane et Royne 
d'Ephese. Ce que i'estimerois plus tost que bruslemèt 
de mamelles : et en dispute au côtraire qui voudra. 
Quoy qu'il en soit ces femmes sont renômées belli- 
queuses. Et pour en parler plus à plein, il faut noter 
qu'après que les Scythes, que nous appelions Tartares, 
furent chassez d'Egypte, subiuguerent la meilleure 
partie de l'Asie, et la rendirent totalement tributaire 
et soubs leur obéissance. Cependat que long temps 
les Scythes demeurèrent en ceste expédition et con- 
queste, pour la resistence des superbes Asians, leurs 
femmes ennuyées de ce si long seiour (comme la 
bonne Pénélope de son mary Ulysses) les admones- 
terèt par plusieurs gracieuses lettres et messages de 



333 



retourner : autrement que ceste longue et intolérable 
absence les côtraindroit faire nouuelles alliances 
auecques leurs prochains et voisins : considéré que 
l'ancienne lignée des Scythes estoit en hazard de 
périr. Nonobstant ce peuple sans auoir égard aux 
douces requestes de leurs femmes, ont tenu d'un 
courage obstiné cinq cens ans ceste Asie tât superbe : 
voire iusques à ce que Ninus la deliura de ceste misé- 
rable seruitude. Pendant lequel temps ces femmes ne 
firent oncques alliacé de mariage auecques leurs voi- 
sins, estimans que le mariage n'estoit pas moyen de 
leur liberté, ains plus tost de quelque lien et seruitude: 
mais toutes d'un accord et vertueuse entreprise déli- 
bérèrent de prendre les armes,, et faire exercice à la 
guerre, se reputans estre descendues de ce grand 
Mars dieu des guerres. Ce qu'elles exécutèrent si 
vertueusement soubs la conduite de Lampedo et 
Marthesia leurs Roynes, qui gouuernoyent l'une après 
l'autre, que non seulement elles défendirent leur 
païs de l'inuasion de leurs ennemis, maintenans leur 
grandeur et liberté, mais aussi firent plusieurs belles 
conllquestes en Europe et en Asie^ iusques à ce fleuue 
dont nous auôs n'agueres parlé. Ausquels lieux, 
principalement en Ephese, elles firent bastir plusieurs 
chasteaux, villes, et forteresses. Ce fait elles renuoye- 
rent une partie de leurs bandes en leurs païs, auecques 
riche butin de despouilles de leurs ennemis, et le 
reste demoura en Asie. Finablemèt ces bonnes dames 
pour la conseruation de leur sang, se prostituèrent 
voluntairement à leurs voisins, sans autre espèce de 
mariage : et de la lignée qui en procedoit, elles fai- 



,Aste tributaire 

aux Scythes 

Vespace de cinq 

ces ans. 



Làpedo et 
Marthesia 
premières 
Roynes des 
tAmazpnes, 

Fol. 126. 



334 — 



f Manière de 
l viure des 
tAmaiones de 
V^Amerique. 



Corne les 

^maxpnes 

traitèt ceux 

qu'ils prenent 

en guêtre. 



soyent mourir Tenfant masle, reseruans la femelle aux 
armes, ausquelles la dressoient fort bien, et auecques 
toute diligence. Elles ont doncques préféré l'exercice 
des armes, et de la chasse, à toutes autres choses. 
Leurs armes estoyent arcs et flesches auec certains 
boucliers, dont Virgile parle en son Enéide, quand 
elles allèrent, durant le siège de Troie, au secours 
des Troyens contre les Grecs. Aucuns tiennent aussi 
qu'elles sont les premières qui ont commencé à 
cheuaucher et à combattre, à cheual. Or est il temps 
désormais de retourner aux Amazones de nostre 
Amérique et de noz Espagnols. En ceste part elles 
sont séparées d'auec les hommes, et ne les fréquentent 
que bien rarement, côme quelquefois en secret la 
nuit ou à quelque autre heure déterminée. Ce peuple 
habite en petites logettes, et cauernes contre les 
rochers, viuant de poisson, ou de quelques sauua- 
gines, de racines, et quelques bons fruits, que port ce 
terrouer. Elles tuèt leurs enfans masles, incontinent 
après les auoir mis sus terre : ou bien les remettêt 
entre les mains de celuy auquel elles les pensent 
appartenir. Si c'est une femelle, elles la retiennent à 
soy tout ainsi que faisoyent les premières Amazones. 
Elles font guerre ordinairement contre quelques autres 
nations : et traitent fort inhumainement ceux quelles 
peuuent prendre en guerre. Pour les faire mourir 
elles les pendent par une iambe à quelque haute 
branche d'un arbre : pour l'auoir ainsi laissé quelque 
espace de temps, quand elles y retournêt, si de cas 
fortuit n'est trespassé, elles tireront dix mille coups de 
flèches, et ne le mangent comme les autres Sauuages, 



335 — 



ains le passent par le feu, tant qu'il est réduit en 
cendres. D'auantage ces femmes auançant pour com- 
batre, jettent horribles et merueilleux cris, pour es- 
pouuenter leurs ennemis. De l'origine des Amazones 
en ce païs n'est facile d'en escrire au certain. Aucuns 
tiennent, qu'après la guerre de Troie, où elles allè- 
rent (comme desia nous auons dit) soubs || Pentesilée, 
elles s'escarterêt ainsi de tous costez. Les autres, 
qu'elles estoyent venues de certains lieux de la Grèce 
en Afrique, d'où un Roy, assez cruel les rechassa. 
Nous en auons plusieurs histoires, ensemble de leurs 
prouesses au fait de la guerre, et de quelques autres 
femmes, que ie laisseray pour continuer nostre 
principal propos : comme assez nous demonstrent les 
histoires anciennes, tant Grecques, que Latines. Vray 
est, que plusieurs auteurs n'en ont descript quasi que 
par une manière d'acquit. Nous auons commencé à 
dire, côme nos pèlerins n'auoyent seiourné que bien 
peu, pour se reposer seulement et pour chasser 
quelques viures : pour ce que ces femmes i comme 
tout estonnées de les voir en cest équipage, qui leur 
estoit fort estrange, s'assemblent incontinet de dix à 



Origine des 
tAmaiones 
^Amériques 
incertaine. 
Fol. 127. 



Arriuèe des 

Espagnols en la 

côtrèe des 

Amazones et 

comme ils 

furet receux^. 



I Quelque peu vraisemblable que ce fait paraisse, il paraît 
néanmoins résulter de la sérieuse enquête à laquelle Humboldt 
s'est livré, que les Espagnols rencontrèrent réellement sur les 
bords du grand fleuve des femmes armées de flèches qui, en di- 
verses occasions,, leur opposèrent une vive résistance, et les indi- 
gènes parlaient de peuplades uniquement composées de femmes, 
qui, à certaines époques seulement, entraient en communication 
momentanée avec les hommes des tribus avoisinantes. Cf. Hum- 
boldt. Voyages aux régions équinoxiales. viii, 18. 



-33é- 

douze mille en moins de trois heures, filles et femmes 
toutes nues, mais l'arc au poin et la flesche, 
commençans à hurler comme si elles eussent veu leurs 
ennemis : et ne se termina ce déduit sans quelques 
flesches tirées : à quoy les autres ne voulans faire 
resistence, incontinent se retirèrent bagues sauues. Et 
de leuer ancres, et de despHer voiles. Vray est qu'à 
leur partement disans adieu, ils les saluèrent de 
quelques coups de canon : et femmes en route i : 
toutefois qu'il n'est vraysemblable qu'elles se soient 
aisément sauuées sans en sentir quelque autre chose. 



iV5 



CHAPITRE LXIV. 



De la continuation du voyage de Morpion, et de la 
riuiere de Plate. 



^E là continuans leur chemin biè enuiron six 

^Pj vingts lieues, cogneurèt par leur Astrolabe, 

^ ^ selon la hauteur du Heu où ils estoient. 



Côtinuation du 
voyage des 
Espagnols en 
la terre de ... 

Morpion, laquelle est tant nécessaire pour la bonne nauigation. 



Vieux mot pour déroute. 



— 337 — 

que ceux qui nauigent en lointains païs ne pourroyent 
auoir seureté de leur voyage, si ceste prattique leur 
defailloit : parquoy cest art de la hauteur du Soleil, 
excède toutes les autres reigles : et ceste subtilité : les 
Anciens l'ont grandement estimée et pratiquée, 
mesmement Ptolomée et autres grads autheurs. 
Donques ils quittent leurs carauelles, les enfonsans au 
fond de l'eau, puis chacun se charge du reste de leurs 
viures, munitions et marchandises, les esclaues princi- 
palemêt, qui estoyêt là pour ceste fin. Ils cheminèrent 
par l'espace de neuf iours, par montagnes, enrichies 
de toutes sortes d'arbres, herbes, fleurs, fruits et 
verdure, tant que par leurs iournées aborderèt un 
grand fleuue, prouenat des hautes môtagnes, où se 
trouuerèt certains saunages, entre lesquels de gràd 
crainte les uns fuyoièt, les autres montoyèt es arbres : 
et ne demeura en leurs logettes, que quelques vieillards, 
ausquels (par manière de côgratulation) feirent presens 
de quelques cousteaux et miroûers : ce que leur fut 
très agréable. Parquoy ces bôs vieillards se mettèt en 
effort d'appeler les autres, leur faisans entèdre, que 
ces estrangers nouuellement arriuez, estoient quelques 
gràds Seigneurs, qui en rie ne les vouloyèt incômoder, 
ains leur faire || presens de leurs richesses. Les Saunages Fol. 128. 
esmeuz de ceste liberaHté, se mettent en deuoir de 
leur amener viures, côme poissons, sauuagines, et 
fruits selon le païs. Ce que voyans les Espagnols se 
proposerêt de passer là leur hyuer attendans autre 
temps, et ce pendant decouurir le païs, aussi s'il se 
trouueroit point quelque mine d'or, ou d'argent, ou 
autre chose, dot ils remportassent quelque fruit. Par 

22 



-338- 

ainsi demeurerêt là sept mois entiers : lesquels voyans 

les choses ne succéder à souhait, reprennent chemin, 

et passent outre, ayâs pris pour côduite huit de ces 

Sauuages, qui les menèrent enuiron quatre vingts 

lieues, passans tousiours par le miHeu d'autres 

Sauuages, beaucoup plus rudes, et moins traitables, 

que les precedens : en quoy leur fut autant nécessaire 

que profitable la conduite. Finablement congnoissants 

veritablemêt estre paruenus à la hauteur d'un lieu 

nommé Morpion, lors habité de Portugais, les uns, 

comme lassez de si long voyage, furent d'auis de tirer 

vers ce Heu susnommé : les autres au contraire de 

Diuision de perseuerer iusques à la riuière de Plate i, distante 

leur compagnie encore enuiron trois ces Ueûes par terre. En quoy pour 

pour tirer a j-gsolution, selon l'aduis du Capitaine en chef, une 
la riuiere de . . ^ -A, p 

Plate partie poursuit la route vers Plate, et 1 autre vers 

Morpion. Près lequel lieu nos pèlerins speculoyent de 
tous costez, s'il se trouueroit occasion aucune de 
butin, iusques à tant qu'il se trouua une riuiere passant 
au pié d'une mointagne, en laquelle beuuans, consi- 
dèrent certaines pierres, reluysantes comme argent, 
dont ils en portèrent quelque quantité iusques à 

I II est probable que l'excellent Thevet s'en est laissé conter 
par quelque hâbleur espagnol, car Orellana n'accomplit jamais 
ce voyage à travers le continent. Après avoir débouché dans 
TAtlantique, il partit tout de suite pour l'Espagne, et sollicita le 
gouvernement de l'immense pays qu'il venait de découvrir. 
Charles-Quint lui accorda sa demande et donna le nom de 
Nueva Andalucia à sa découverte. Mais Orellana ne réussit pas 
dans un second voyage d'exploration, et mourut sur le territoire 
des Manoas (i$4$). C'est peut-être un des survivants de cette 
seconde expédition qui raconta ses aventures à Thevet. 



,/ - 



— 339 — r^^y^ 

Morpion, distant de là dix huict lieues : lesquelles 

furent trouuées à la preuue, porter bonne et naturelle 

mine d'argent. Et en a depuis le Roy de Portugal tiré 

de l'argent infini, après auoir fait sonder la mine, et Mim d'argent 

réduire en essence. Apres que ces Espagnols furent ^^^^ honm. 

reposez et recréés à Morpion, auec les Portugais leurs 

voisins, fut question de suiure les autres, et tourner 

chemin vers Plate, loing de Morpiô deux cens cinquante 

lieues, par mer, et trois cens par terre : où les Espagnols 

ont trouué plusieurs mines d'or et d'argent et l'ont Mines d'or et 

ainsi nommée Plate I, qui signifie en leur langue Argent: d'argent "Plate 

etpour y habiter, ontbasti quelques forteresses. Depuis -^^""^/^"^W 

M 11^ 1 1 ainsi nomee. 

aucuns d eux, auec quelques autres Espagnols, nouuel- 

lement venus en ce lieu, non contens encore de leur 

fortune, se sont hasardez de nauiguer, iusques au 

destroit de Magellan, ainsi appelle, du nom de celuy Détroit de 

qui premièrement le decouurit, qui confine l'Ame- Magellan. Mer 

rique, vers le midy : et de là entrèrent en la mer P^^fij^^- ^^^^^ 
•n -r j i> I i M\ ' » M des ihtoluques 

Pacifique, de 1 autre coste de 1 Amérique, ou ils ont jj^bities des 

trouué plusieurs belles isles, finablement paruenus Espagnols. 

iusques aux Molluques, qu'ils tiennent et habitent 

encores auiourd'huy. Au moyen de quoy retourne un 

grand tribut d'or et d'argent au prince d'Espagne. 

Voila sommairement quàt au voyage, duquel i'ay 

bien voulu escrire en passant, ce que m'en a esté 

recité sus ma nauigatiô par quelcun qui le sçauoit, 

ainsi qu'il m'asseura, pour auoir fait le voyage. 



» Martin de Moussy. Coup d'œil sur l'histoire du Vassin de la 
Plata avant la découverte. 




CHAPITRE LXV. 



La séparation des terres du Roy d'Espagne et du 
Roy de Portugal. 



iES Roys d'Espagne et Portugal après auoir 
acquis en communes forces plusieurs vic- 
toires et heureuses conquestes, tant en Le- 
Fol. 129. uant qu'au Ponent, aux lieux de terre et de mer ||non 
auparauant congneuz ne descouuers, se proposèrent 
pour une asseurance plus grande de diuiser et limiter 
tout le païs qu'ils auoient conquesté, pour ainsi obuier 
aux querelles qui en eussent peu ensuyuir, comme 
Cap à trois ils eurent de la mine d'or du Cap à trois pointes, 
pointes, qui est en la Guinée : comme aussi des isles du Cap 
Verd, et plusieurs autres places. Aussi un chacû doit 
sçauoir qu'un Royaume ne veut iamais souffrir deux 
Roys, ne plus ne moins que le monde ne reçoit deux 
Soleils. Or est il dit i que depuis la riuiere de Mari- 

I Allusion à la fameuse bulle d'Alexandre VI, qui partageait 
entre Portugais et Espagnols les futures découvertes. « Denostra 
mera liberalitate et ex certa scientia ac de apostolicse potestatis 
plenitudine, omnes insulas et terras firmas inventas et invenien- 
das, détectas et detegendas versus occidentem et meridiem, fa- 
bricando et construendo unam lineam a polo arctico, scilicet sep- 



^Portugal. 



gnan, entre TAmerique et les isles des Antilles qui 
ioignent du Peru iusques à la Floride, près Terre Terres du Roy 
Neuue, est demeuré au prince d'Espagne, lequel tièt d'Espagne. 
aussi grand païs en TAmerique, tirant du Peru au 
Midy sus la coste de l'Océan iusques à Marignan, 
corne a esté dit. Au Roy de Portugal auint tout ce Taïs auenui 
qui est depuis la mesme riuiere de Marignan vers le «" Roy de 
Midy, iusques à la riuiere de Plate, qui est trente six 
degrez de là l'Equinoctial. Et la première place tirant 
au costé de Magellan est nommée Morpion, la 
seconde Mahouhac i, auquel lieu se sont trouuées 
plusieurs mines d'or et d'argent. Tiercement Porte 
Sigoure près du cap de Saint Augustin. Quartement 
la pointe de Crouest Mouron, Chasteaumarin et 
Fernàbou, qui sont confins des Cannibales de l'Amé- 
rique. De déclarer particulieremèt tous les lieux d'une 
riuiere à l'autre comme Curtane, Caribes, prochain 
de la riuiere douce, et de Real, ensemble leurs situa- 
tions et autres, ie m'en deporteray pour le présent. 
Or sçachez seulement qu'en ces places dessus nom- 
mées les Portugais se sont habituez^ et sçauent bien 



tentrione, ad polum antarcticum, scilicet meridiem, quae linea 
distet a qualibet insularum quas vulgariter nuncupantur les Açores 
et Cabo Verde centum leucis versus occidentem et meridiem... 
vobis hœredibusque et successoribus vestris Castellae et Legionis 
regibus in perpetuum tenore praesentiarum donamus. » 

I Mahouhac correspond à Macqué. Porto Seguro a conservé 
son nom ainsi que Fernanbuco. On ne connaît pas avec préci- 
sion l'emplacement des autres points désignés. Sur ces premiers 
établissements Portugais à la côte brésilienne, consulter Varn- 
HAGEN. Historia gérai do Brasil. — Hans Staden. Ouv. cité, etc. 



— 342 — 

entretenir les Saunages du païs, de manière qu'ils 
viuent là paisiblement, et trafiquent de plusieurs 
marchandises. Et là ont basti maisons et forts pour 
s'asseurer contre leurs ennemis. Pour retourner au 
prince d'Espagne, il n'a pas moins fait de sa part, 
que nous auons dit estre depuis Marignan i vers le 
Ponent, iusques aux Moluques, tant deçà que delà 
en l'Océan et en la Pacifique, les isles de ces deux 
mers, et le Peru en terme ferme : tellement que le 
tout ensemble est d'une merueilleuse estendue, sans 
Tais non encore le païs confin qui se pourra descouurir auec le temps, 
decouuers. comme Cartagere, Cate, Palmarie, Parise, grande et 
petite. Tous les deux, spécialement Portugais, ont 
semblablement decouuert plusieurs païs du Leuant 
pour traffiquer, dont ils ne iouyssent toutefois, ainsi 
qu'en plusieurs lieux de l'Amérique et du Peru. Car 
pour régner en ce païs il faut prattiquer l'amitié des 
Saunages : autrement ils se reuoltent, et saccagent 
tous ceux qu'ils peuuent trouuer le plus souuent. Et 
se faut accommoder selô les ligues, querelles, amitiez, 
ou inimitiez qui sont entre eux. Or ne faut penser 
telles decouuertes auoir esté faites sans grande effusion 
de sang humain, spécialement des panures Chrestiens 2, 
qui ont exposé leur vie sans auoir esgard à la cruauté et 
inhumanité de ces peuples, bref ne difficulté quelconque . 

J Marignan pour Maranân ou les Amazones. 

2 II faudrait retourner la phrase ; on sait, en effet, que si du 
sang coula en Amérique, ce fut surtout du sang Indien. Il suffit 
de parcourir les histoires écrites au XVIe siècle pour en être 
convaincu. — Consulter surtout à ce propos les ouvrages de 
Las Casas. 



— 343 — 

Nous voyons en nostre Europe combien les Romains 
au commencemèt voulans amplifier leur Empire, 
voire d'un si peu de terre, au regard de ce qui a esté 
fait depuis soixante ans en ça, ont espandu de sang, 
tant d'eux que de leurs ennemis. Quelles furies, et 
horribles dissipations de loix, disciplines et honnestes 
façons de viure ont régné par ï'uniuers, sans les 
guerres ciuiles de Sylla et Marins, Cinna et de Pôpée, 
de Brutus, d'Antoine et d'Auguste, plus dommagea- 
bles que les autres ? Aussi || s'en est ensuyuie la ruine Fol. 130. 
de l'Italie par les Gots, Huns et Wandales, qui 
mesmes ont enuahi l'Asie, et dissipé l'Empire des 
Grecs. Auquel propos Ouide semble auoir parlé : 



Or voyons nous toutes choses tourner, 
Et maintenant un peuple dominer, 
Qui n'estoit rien : et celui qui puissance. 
Auoit en tout, lui faire obéissance. 



Conclusion que toutes choses humaines sont sub- 
iectes à mutation, plus ou moins difficiles, selon 
qu'elles sont plus grandes ou plus petites. 




CHAPITRE LXVL 



Diuision des Indes Occidentales en trois parties. 



JUANT que passer outre à descrire ce pais, à 
bon droit (comme i' estime) auiourd'huy 
appelle France Antarctique, au parauat 
Amérique, pour les raisons que nous auons dictes, 
pour son amplitude en toute dimension, me suis 
aduisé (pour plus aisément donner à entendre aux 
Lecteurs) le diuiser en trois. Car depuis les terres 
recentemèt decouuertes, tout le pais de l'Amérique, 
Peru, la Floride, Canada, et autres lieux circonuoisins, 
à aller iusques au destroit de Magellan, ont esté 
appeliez en commun, Indes Occidentales. Et ce 
pourtant que le peuple tiêt presque mesme manière 
de viure, tout nud, barbare i, et rude, comme celuy 
qui est encores aux Indes de Leuàt. Lequel païs mérite 



ï Erreur singulière de Thevet : Non seulement plusieurs na- 
tions américaines avaient alors une véritable civilisation, mais 
encore tous les Indiens de l'Hindoustan étaient depuis longtemps 
hors de la vie « barbare et rude. » Il n'y avait donc aucune 
parité à établir entre les tribus sauvages de l'Amérique d'un 
côté, et de l'autre les nations civilisées du Nouveau Monde ou 
de l'Hindoustan. 



— 345 — 

véritablement ce nô du fleuue Indus, comme nous 
disons en quelque lieu. Ce beau fleuue donc entrant 
en la mer de Leuat, appellée Indique, par sept bouches 
(côme le Nil en la Méditerranée) prend son origine 
des montagnes Arbiciennes et Beciennes. Aussi le 
fleuue Ganges, entrant semblablement en ceste mer 
par cinq bouches, diuise l'Inde en deux, et fait la 
séparation de Tune à l'autre. Estant donc ceste région 
si loingtaine de l'Amérique, car l'une est en Orient, 
l'autre comprend depuis le Midy iusques en Occident, 
nous ne sçaurions dire estre austres, qui ayent imposé 
le nom à ceste terre que ceux qui en ont fait la 
première decouuerte, voyâs la bestialité et cruauté 
de ce peuple ainsi barbare sans foy, ne sans loy, et 
non moins semblable à diuers peuples des Indes, de 
l'Asie, et païs d'Ethiopie : desquels fait ample men- 
tion Pline en son Histoire naturelle. Et voila côme i ce 
païs a pris le nom d'Inde à la similitude de celuy qui 
est en Asie, pour estre conformes les meurs, férocité 
et barbarie (comme n'agueres auons dit) de ces peu- 
ples Occidentaux, à aucuns de Leuant. Doncques la 
première partie de ceste terre, ainsi ample contient 



I Si rAmérique a pris le nom d'Indes occidentales, on sait au- 
jourd'hui, et on devait déjà savoir du temps de Thevet, que 
cette dénomination a pour origine l'erreur de Colomb et des 
conquistadores, qui n'ayant navigué dans la direction de l'ouest 
que pour trouver un chemin plus court vers les Indes, s'imagi- 
nèrent qu'ils les avaient retrouvées, quand ils abordèrent en Amé- 
rique, et ne furent désabusés que très-tard, alors que l'usage 
avait déjà prévalu d'appeler Indiens des peuples qui n'avaient 
rien de commun avec les véritables Indiens. 



— 346 — 

vers le midy depuis le détroit de Magellan, qui est 
cinquante deux degrez, minutes trente de la ligne 
equinoctiale, i'entens de latitude australe, ne com- 
prenant aucunement l'autre terre i, qui est delà le 
détroit, laquelle n'a esté iamais habitée, ne congnûe 
de nous, si non depuis ce détroit, venant à la riuiere 
de Plate. De là tirant vers le Ponent, loing entre ces 
deux mers, sont comprinses les prouinces de Patalie, 
Paranaguacu^ Margageas, Patagones, ou région des 
Geans, Morpion, Tabaiares,Toupinambau, Amazones, 
le paï^ du Brésil, iusques au cap de Sainct Augustin, 
qui est huit degrez delà la ligne, le païs des Canibales, 
Fol. 131. Antropophages, lesquelles re [ | gions sont comprises en 
l'Amérique enuironnée de nostre mer Oceane, et de 
l'autre costé deuers le Su de la mer Pacifique, que 
nous disons autremèt Magellanique. Nous finirons 
donc ceste terre Indique à la riuiere des Amazones, 
laquelle tout ainsi que Ganges fait la séparation d'une 
Inde à l'autre vers Leuant : aussi ce fleuue notable 
(lequel a de largeur cinquante lieues) pourra faire 
séparation de l'Inde Amérique à celle du Peru. La 
seconde partie commencera depuis ladite riuiere, 
tirant et comprenant plusieurs royaumes et prouinces, 
tout le Peru, le destroit de terre contenant Darien 2, 

1 II s'agit simplement de la Terre de feu, à laquelle on donna 
longtemps des dimensions formidables. 

2 On aura déjà remarqué que Thevet entasse les noms un 
peu au hasard, et attribue parfois le même pays, par exemple la 
Patalia, à deux de ses grandes divisions géographiques. Il n'en 
est pas moins curieux de voir que dès la première moitié du 
XVIe siècle, presque toute l'Amérique avait déjà été reconaue. 



— 347 — 

Fume, Popaian, Auzerma, Carapa, Quimbaya, Cali, 
Paste, Quito, Canares, Cuzco, Chile, Patalia, Parias, 
Temistitan, Mexique, Catay, Panuco, les Pigmées 
iusques à la Floride, qui est située vingt cinq degrez 
de latitude deçà la ligne. le laisse les isles à part, 
sans les y comprendre, combien qu'elles ne sont moins 
grandes que Sicile, Corse, Cypre, ou Candie, ne 
moins à estimer. Parquoy sera ceste partie limitée 
vers Occident, à la Floride. Il ne reste plus, sinon 
de descrire la troisième : laquelle commencera à la 
neuue Espagne, comprenant toutes les prouinces de 
Anauac, Ycaran, Culhuacan, Xalixe, Chalco, Mixte- 
capan, Fezenco, Guzanes, Apalachen, Xancho, Ante, 
et le royaume de Micuacan. De la Floride iusques à 
la terre des Baccales i (qui est une grande région, 
soubs laquelle est comprise aussi la terre de Canada 
et la prouince de Chicora, qui est trente trois degrez 
deçà la ligne) la terre de Labrador, Terre Neuue, qui 
est enuironnée de la mer glaciale, du costé du Nort. 
Ceste contrée des Indes Occidentales, ainsi sommai- 
rement diuisée sans spécifier plusieurs choses d'un 
bout à l'autre, c'est à sçauoir, du destroit de Magellan^ 
auquel auons commencé, iusques à la fin de la der- 
nière terre Indique, y a plus de quatre mille huit cens 
lieues de longueur : et par cela Ion peut considérer 
la largeur, excepté le destroit de Parias susnommé. 
Pourquoy on les appelle communément auiourd'huy 
Indes maieures, sans comparaison plus grandes que 
celles de Leuant. Au reste ie supplie le lecteur prendre 

I Ce fut le premier nom de Terre Neuve. 



- 348 -~ 

en gré ceste petite diuision, attendant le temps qu'il 
plaise à Dieu nous donner moyen d'en faire une plus 
grande, ensemble de parler plus amplement de tout 
ce païs : laquelle i'ay voulu mettre en cest endroit, 
pour apporter quelque lumière au surplus de nostre 
discours. 



CHAPITRE LXVn. 



De risle des Rats, 



uiTTANS incontinent ces Canibales pour le 
l| peu de consolation que Ion en peut receuoir, 
auec le vent de Su, vogames iusques à une 
tresbelle isle i loingtaine de la ligne quatre degrez ; et 
non sans grand danger on l'approche, car elle n'est 



I II nous a été impossible d'établir la correspondance de l'île 
des Rats avec une des îles de l'Atlantique. Dans sa Cosmographie 
universelle (P. 966, 967), Thevet a décrit de nouveau l'île des 
Rats. Il en a même donné la représentation figurée, mais avec si 
peu de précision que nous devons avouer notre impuissance à le 
compléter par nos recherches. 




~ 349 — 

moins difficile à afronter que quelque grand pro- 
montoire, tant pource qu elle entre auant dedàs la 
mer, que pour les rochers, qui sont à Tentour et en 
front du riuage. Geste isle a esté decouuerte fortui- 
tement, et au grand desauantage de ceux qui premiè- 
rement la decouurirent. Quelque nauire de Portugal Naufrage d'une 
passant quelquefois sur ceste coste par imprudence et ^^'^"^'^f 
faute de bon gouuernement, hurtant contre un rocher P^^'^^S'^^^^- 
près de ceste isle, fut brisée et toute sub||mergée en Fol. 132. 
fond, hors-mis vingt et trois hommes qui se sauuerent 
en ceste isle. Auquel lieu ont demeuré l'espace de 
deux ans, les autres morts iusques à deux : qui 
cependant n'auoient vescu que de rats, oyseaux et 
autres bestes. Et comme quelquefois passoit une 
nauiere de Normandie retournant de l'Amérique, 
mirent l'esquif pour se reposer en ceste isle, où 
trouuerent ces deux pauures Portugais, restans seu- 
lement de ce naufrage, qu'ils emmenèrent auec eux. 
Et auoient ces Portugais nômé l'isle des Rats, pour Isle des Rats 
la multitude des rats de diuerse espèce, qui y sont, pourquoy ainsi 
en telle sorte qu'ils disoient leurs compagnons estre ^omee. 
morts en partie^ pour l'ennuy que leur faisoit ceste 
vermine, et font encores, quand l'on descend là, qu'à 
grande difficulté s'en peult-on défendre. Ces animaux 
viuent d'œufs de tortue, qu'elles font au riuage de 
la mer, et d'œufs d'oyseaux dont il y a grande abon- 
dâce. Aussi quand nous y allâmes pour chercher eau 
douce, dont nous auions telle nécessité, que quelques 
uns d'entre nous furent contrains de boire leur urine : 
ce qui dura l'espace de trois mois, et la famine 
quatre, nous y vimes tant d'oiseaux et si priuez qu'il 



— 350 -- 

nous estoit aisé d'en charger noz nauires. Toutefois 
il ne nous fut possible de recouvrer eau douce, ioint 

Commodité:^ de que n'entrâmes auant dans le païs : Au surplus elle 

Visk des Rats, est tresbelle, enrichie de beaux arbres verdoyans la 
meilleure part de l'ànée, ne plus ne moins qu'un verd 
pré au mois de may, encore qu'elle soit près de la 
ligne à quatre degrez. Que ceste isle soit habitable 
n'est impossible, aussi bien que plusieurs autres en la 
mesme Zone : comme les isles Saint Homer, sous 
l'Equinoctial et autres. Et si elle estoit habitée, ie puis 
véritablement asseurer, qu'on en feroit un des plus 
beaux Heux qui soit possible au monde, et riche à 
l'equipolent. On y feroit bien force bon sucre, espi- 
ceries, et autre chose de grand émolument. le sçay 
bien que plusieurs cosmographes ont eu ceste opinion, 

Zone entre les que la Zone i entre les tropiques estoit inhabitable, 
tropiques pQ^J- l'excessive ardeur du soleil : toutefois l'expé- 

hahitabîe. '^- ^ i . i i ^ 

rience monstre le contraire, sans plus longue con- 
tention : Tout ainsi que les Zones aux deux pôles pour 
le froid. Hérodote et SoUn affirment que les monts 
Hyperboréessont habitables, etpareillementle Canada, 
approchant fort du Septentrion, et autres païs encores 
plus près, enuiron la mer glaciale, dont nous auons 
desia parlé. Pourquoy sans plus en disputer, retournons 
à nostre isle des Rats. Ce lieu est à bon droit ainsi 

Ahddance de nommé, pour l'abondance des rats qui viuent là, 

rats. (iont y a plusieurs espèces. Une entre les autres, que 

mangèt 2 les Saunages de l'Amérique, nommez en 

1 Thevet se répète : Voir plus haut, § xix. 

2 Léry. § x. « Ils prennent semblablement par les bois cer- 
tains rats, gros comme escurieux, et presque de mesme poil 



3$i — 



leur langue Sohiatan,etontlapeau grise, la chair bonne 
et délicate, comme d'un petit leureaut. Il y en a une 
autre nommée Hierousou, plus grands que les autres, 
mais non si bons à manger. Ils sont de telle grandeur 
que ceux d'Egypte, que l'on appelle rats de Pharaon. 
D'autres grands côme foines que les Sauuages ne 
mangent point, à cause que quàd ils sont morts ils 
puent comme charongne, comme i'aiveu. Il se trouue 
là pareillement variété de serpens, nommez Gerara, 
lesquels ne sont bons à manger : ouy bien ceux qu'ils 
nomment Theirab i. Car de ces serpens y a plusieurs 
espèces qui ne sont en rien vénéneux, ne semblables 
à ceux de nostre Europe : de manière que leur mor- 
sure n'est mortelle, ne aucunement dangereuse. Il 
s'en trouue de rouges, escail ||lez de diuerses couleurs : 
pareillemèt en ay veu de verds autant ou plus que la 
verde fueille de laurier que Ion pourroit trouuer. Ils 
ne sont si gros de corps que les autres, neantmoins 
ils sont forts longs, pourtant ne se fault esmerueiller 
si les sauuages là entour mangent de ces rats et ser- 
pens sans danger : ne plus ne moins que les lesarts, 
comme cy deuant nous auons dit. Près ceste isle 
se trouue semblablement une sorte de poisson, 
et sur toute la coste de l'Amérique, qui est fort 
dangereux, aussi craint et redouté des Sauuages : pour 
ce qu'il est rauissant et dangereux, côme un lion 
ou un loup affamé. Ce poisson nômé Houperou en 



Sohîatà, espèce 
de rat. 

Hierousou 
espèce de rat. 



Gerara, espèce 

de serpent y 

Theirab. 



Fol. 183. 



Houperou^ 
espèce de poisson 



roux, lesquels ont la chair aussi délicate que celle des connils de 
garenne. » 

» Ury. s X. 



— 352 — 

leur langue, mage l'autre i poisson en l'eau, hormis 
un, qui est grand comme une petite carpe, qui le suit 
tousiours, comme s'il y auoit quelque sympathie et 
oculte amytié entre les deux : ou bien le suit pour 
estre garanti et défendu contre les autres, dont les 
Saunages quad ils peschët tous nuds, ainsi qu'ils font 
ordinairement, le craignent, et nô sans raison, car 
s'il les peut atteindre, il les submerge et estragle, ou 
bien où il les touchera de la dent, il emportera la pièce. 
Aussi ils se gardent bien de manger de ce poisson, 
ains s'ils le peuuent prendre vif, ce qu'ils font quel- 
quefois pour se venger, ils le font mourir à coups de 
flèches. Estas donc encores quelque espace de temps, 
et tournâns ça et là, l'en contemple plusieurs estranges 
que n'auons par de ça : entre lesquels l'en veis deux fort 
Espeu de môstrueux, 2 ayâs soubs la gorge comme deux tétines 
poision estrange ^^q cheure^ un fanon au menton, que Ion iugeroit à le 
voir estre une barbe. La figure cy deuat mise, comme 
pouuez voir, représente le reste du corps. 

Voila comme Nature grade ouuriere prend plaisir à 
diuersifier ses ouurages tàt en l'eau qu'è la terre : 
ainsi que le sçauant ouurier enrichist son œuure de 
pourtraits et couleurs, outre la tradition commune de 
son art. 



1 II s'agit du requin. Le petit poisson dont parle Thevet, et 
qui s'est institué son compagnon, ou plutôt son commensal, est 
le pilote. Voir Espinas. Les Sociétés animales. 

2 II s'agit de quelque amphibie, morse ou phoque, égaré dans 
la baie de Ganabara. 




CHAPITRE LXVm. 



La continuatiô de nostre chemin anecqms la déclaration 
de V Astrolabe marin. 



Jour ne trouuer grand soulagemêt de noz indisposition 
trauaux en ceste isle, il fut question ssins de l'air près de 
plus seiourner, de faire voile auecques vêt l'^^^^octiaï. 
assez propre iusques sous nostre equinoctial, à l'entour 
duquel et la mer et les vents sont asses inconstans. 
Aussi là voit on tousiours l'air indisposé : si d'un costé 
est serein, de l'autre nous menasse d'orage : donc le 
plus sou|| uent là dessoubs sont pluies et tonnerres, qui Fol. 134. 
ne peuuent estre sans danger aux nauigants. Orauant 
qu'approcher de ceste ligne, les bons pillots et 
mariniers experts conseillent tousiours leurs astro- 
labes, pour congnoistre la distance et situatiô des 
lieux où Ion est. Et puis qu'il vient à propos de cest 
instrument tat nécessaire en nauigation, i'en parleray 
légèrement en passant pour l'instructiô de ceux qui 
veulent suiure la marine, si grand que l'entendement 
de l'homme ne le peut bonnement comprendre. Et ce 
que ie dis de l'astrolabe, autant en faut entendre de la 
bossole, ou esguile de mer, par laquelle on peut 
aussi conduire droitement le nauire. Cest instrument 

23 



— 354 — 

est aussi tant subtil et prime, qu'auec un peu de papier 
ou parcliemin, comme la paume de la main, et auecques 
certaines lignes marquées, qui signifient les vents, et 
un peu de fer, duquel se fabrique cest instrument, par 
sa seule naturelle vertu, qu'une pierre luy dône et 
influe, par son propre mouuement, et sans que nul la 
touche, môstre où est l'Orient, l'Occident, le Sep- 
tentrion et le Midy : et pareillement touts les trente 
deux vents de la navigation, et ne les enseigne pas 
seulement en un endroit, ains en tous lieux de ce 
monde : et autres secrets, que ie laisse pour le pré- 
sent. Parquoy appert clerement que l'astrolabe, î'es- 
guille, auec la carte marine sont bien faites, et que 
leur adresse et perfection est chose admirable, d'au- 
tant qu'une chose tant grande, comme est la mer, 
est portraite en si petite espace, et se conforme, tant 
qu'on adresse par icelle à nauiger le mode. Dont le 
Signification de bon et iuste Astrolabe n'est autre chose que la sphère 
V Astrolabe pressée et représentée en un plain, accompli en sa 
mann. rotondité de trois cêts soixante degrez, respondant à 
la circonférence de l'uniuers diuisée en pareil nombre 
de degrez : lesquels derechef il faut diuiser en nostre 
instrumêt par quatre parties égales : c'est à sçauoir 
en chacune partie nouante, lesquels puis après faut 
partir de cinq à cinq. Puis tenàt vostre instrument 
par l'anneau, l'eleuer au Soleil, en sorte que lô puisse 
faire entrer les rayons par le pertuis de la Hdade, puis 
regardât à vostre déclinaison, en quel an, moys, et 
iour vous estes, quand vous prenez la hauteur, et que 
le Soleil soit deuers le Su, qui est du costé de 
l'Amérique et vous soyez deuers le Nort^ il vous faut 



— 355 — 

oster de vostre hauteur autant de degrez que le Soleil 
a décliné loing de la ligne, de laquelle nous parlons, 
par deuers le Su. Et si en prenât la hauteur du Soleil 
vous estes vers midy delà l'equinoctial, et le Soleil 
soit au Septentrion, vous deuez semblablement oster 
autant de degrez que le Soleil décline de la ligne vers 
nostre pôle. Exemple : Si vous prenez vostre hauteur, 
le Soleil estant entre l'Equinoctial et vous, quad aurez 
pris ladicte hauteur, il faut pour sçauoir le lieu où 
vous estes, soit en mer ou en terre, adiouster les 
degrez que le Soleil est décliné loing de la ligne, 
auecques vostre hauteur, et vous trouuerez ce que 
demandez : qui s'entend autant du pôle Arctique 
qu'Antarctique. Voila seulemêt. Lecteur, un petit mot 
en passant de nostre Astrolabe, remettant le surplus 
de la congnoissance et usage de cest instrument aux 
Mathematiciès, qui en font profession ordinaire. Il me 
suffit en auoir dit sommairement ce que ie congnois 
estre nécessaire à la nauigation, spécialement aux plus 
rudes, qui n'y sont encores exercez. 



'C^'c^'^^'^'l^'^'i^'c^'c^ 




Fol. 135. Il CHAPITRE LXIX. 



Département de nostre equateur, ou equinoctial 



E pense qu'il n'y a nul homme d'esprit qui ne 

y \ 1^ ^^ sçache que l' equinoctial ne soit une trasse 

ou cercle, imaginé par le milieu du monde, 

de Leuant en Ponent, en égale distance des deux : 

tellement que de cest equinoctial iusques à chacun 

des Pôles y a nonnante degrez, comme nous auons 

amplement traicté en son lieu. Et de la température 

de l'air, qui est là enuiron, de la mer, et des poissons : 

reste qu'en retournant en parlions encores un mot, 

' (k ce que nous auons omis à dire. Passans donc 

Départ de enuiron le premier d'Auril, auec un vent si propice, 

l'auteur de q^g tenions facilement nostre chemin au droit fil, à 

qmnoc ta . ^^ji^g Repliées sans en décliner aucunemêt, droit au 

Nort, toutefois molestez d'une autre incommodité 

c'est que iour et nuit ne cessoit de plouuoir : ce que 

neantmoins nous venoit aucunement à propos pour 

boire, considéré la nécessité que l'espace de deux 

moys et demy, auions enduré de boire, n'ayant peu 

recouurer *d'eau douce. Et Dieu sçait si nous ne 

beumes pas nostre saoul, et à gorge depHée, veu les 

chaleurs excessives qui nous bruloyent.Wray est que 



% 



— 357 — 

Teau de pluye, en ces endroits est corrompue i pour Certaine eau de 
l'infection de Tair, dont elle vient, et de matière ^^"-^^ '^'^''''''' 
pareillement corrompue en l'air et ailleurs, dot ceste 
pluye est engendrée : de manière que si on en laue 
les mains, il s'eleuera dessus quelques vessies et pus- 
tules. A ce propos ie sçay bien que les Philosophes 
tiennèt quelque eau de pluye n'estre saine, et mettent 
différence entre ces eaux, avec les raisons que ie 
n'allegueray pour le présent, euitant prolixité. Or 
quelque vice qu'il y eust, si en falloit-il boire, fusse 
pour mourir. Ceste eau dauantage tombant sur du 
drap, laisse une tache, que à grande difficulté Ion 
peut effacer. Ayant doncques incontinent passé la 
ligne, il fut question pour nostre conduite, commècer^ 
à compter noz degrez, depuis là iusques en notre 
Europe, autant en faut-il faire, quand on va par delà, 
après estre paruenu soubs ladicte ligne. ^ 

Il est certain, que les Anciens 2 mesuroyent la terre ^\^^^l^ll) '^ 



' Gonneville, dans son voyage au Brésil en 1503, fut surpris 
par ces pluies « aussi estoient incommodez de pluyes puantes 
qui tachoient les habits : cheutes sur la chair, faisoient Avenir 
bibes, et estoient fréquentes. » Cf. Léry. Ouv. cit. § iv : « La 
pluye qui tombe soubs et es enuiron de ceste ligne non seule- 
ment put et sent fort mal, mais aussi est si contagieuse que si 
elle tombe sur la chair, il s'y leue des pustules et grosses vessies. » 
Dans la première des lettres de Nicolas Barré, un des compa- 
gnons de Villegaignon, nous lisons encore : « Les vents estoient 
ioincts auec pluye tant puante, que ceulx lesquels estoient 
mouillez de ladicte pluye, souldain ils estoient couuerts de 
grosses pustules. » 

2 Revue de géographie. Avril 1877. MoNiN. La longueur du 
méridien d'après Eratosthène, ' 



4 



-358 



Diuision du 
degré. 



Fol. 136. 



Côme se peut 

congnoistre 

latitude^ 

Jôgitude et 

distàce des lieux. 



(ce que Ton pourroit faire encore auiourd'huy) par sta- 
des, pas et pieds, et non point par degrez, comme nous 
faisons, ainsi qu'afferment Pline, Strabon, et les autres. 
Mais Ptolemée i inuenta depuis les degrez, pour me- 
surer la terre et l'eau ensemble, qui autrement n'es- 
toyent ensemble mesurables, et est beaucoup plus 
aysé. Ptolemée donc a compassé Funiners par degrez, 
où, tant en longueur que largeur, se trouuent trois 
cens soixante, et en chacun degré septante mille, qui 
vallent dix sept lieues et demye, comme i'ay peu 
entèdre de noz Pilotes, fort expers en l'art de naui- 
guer. Ainsi cest uniuers ayant le ciel et les éléments 
en sa circonférence, contiêt ces trois cens soixante 
degrez, égalez par douze signes, dont un chacun a 
trente degrez : car douze fois trente font trois cens 
soixante iustement. Un degré contient soixante mi- 
nutes, une minute soixante tierces, une tierce soixante 
quartes, une quarte soixante quintes, iusques à 
soixante dixiesmes. Car les proportions du ciel se 
peuuent partir en autant de parties, que nous auons 
icy dit. Donc par les degrez, on trouue la longitude, 
latitude, et distance des || lieux. La latitude depuis la 
ligne en deçà iusques à nostre pôle, où il y a nonâte 
degrez et autant delà, la longitude prise depuis les 
Isles Fortunées au Leuat. Pourquoy ie dis pour cô- 
clusion que le Pilotte qui voudra nauiguer, doit côsi- 
derer trois choses ; la première en quelle hauteur de 



I Sur Ptolemée et ses découvertes, on peut consulter Halma. 
Edition de VAlmageste. — Montucla. Histoire des mathématiques. 
— La Place. Mécanique céleste. — Humboldt, Cosmos. T. 11. 



— 359 — 

degrez il se trouue, et en quelle hauteur est le lieu 
où il veut aller. La secôde le lieu où il se trouue, et 
le lieu où il espère aller, et sçauoir quelle distace ou 
elôgnement il y a d'un costé à l'autre. La troisième, 
sçauoir quel vent ou vents le seruiront en sa nauiga- 
tion. Et le tout pourra voir et cognoistre par sa 
carte et instruments de marine. Poursuiuans tousiours 
nostre route six degrez deçà nostre ligne, tenans le 
cap au Nort iusques au quinzième d'auril, auquel 
tèps congneumes le soleil directement estre soubs 
nostre Zenith, qui n'estoit sans endurer excessiue 
chaleur, comme pouuez bien imaginer, si vous con- 
sidérez la chaleur qui est par deçà le soleil estant en 
Cancer, bien loing encores de nostre Zenith, à nous 
qui habitons ceste Europe. Gravant que passer outre, 
ie parleray de quelques poissons volans que i'avois 
omis, quand i'ay parlé des poissons qui se trouvent 
enuiron ceste ligne. Il est donc à noter qu'enuiron 
ladite ligne dix degrez deçà et delà, il se trouue 
abondance d'un poisson que l'on voit voler haut en Espèce de poissa 
l'air,, estant poursuyvi d'un autre poisson pour le volant. 
manger. Et ainsi de la quantité de celuy que l'on voit 
voler, on peut aisément comprendre la quantité de 
l'autre viuant de proye. Entre lesquels la Dorade (de 
laquelle auons parlé cy dessus) le poursuiuit sur tous 
autres, pour ce qu'il a la chair fort déHcate et friande. 
Duquel y a deux espèces : l'une est grande comme un 
haren de deçà : et c'est celuy qui est tant poursuyui 
des autres. Ce poisson a quatre ailes, deux grandes 
faites comme celles d'une chauue-souris, deux autres 
plus petites auprès de la queue. L'autre ressemble 



— ^6o — 

quasi à une grosse lamproye. Et de telles espèces ne 
s'en trouue gueres, sinon quinze degrez deçà et delà 
la ligne, qui est cause selon mon iugement, que ceux 
qui font Hures des poissôs l'ont omis auec plusieurs 
Tirauene. autres. Les Amériques nôment ce poisson Pirauene i. 
Son vol est presque comme celuy d'une perdrix. Le 
petit vole trop mieux et plus haut que le grand. Et 
quelquefois pour estre poursuyuis et chassez en la 
mer, volent en telle abondace, principalemêt de nuit, 
qu'ils venoyent le plus souuent heurter contre les 
voiles des nauires, et demeuroient là. Un autre poisson 
Alhaœre, est qu'ils appellent Albacore, beaucoup plus grand 
poisson, que le marsouin, faisant guerre perpétuelle au poisson 
volant ainsi que nous auons dit de la Dorade : et est 
fort bon à manger 2^ excellent sur tous les autres 
poissons de la mer, tat de Ponent que de Leuant. Il est 
difficile à prendre : et pour ce Ion contrefait un poisson 
blàc auecques quelque Hnge, que Ion fait voltiger sur 
l'eau, comme fait le poisson volant, et par ainsi se 
laisse prendre communemêt. 

1 On peut comparer la description de Léry. § m. « Ils sont 
si priuez que souuentes fois il est aduenu, que se posans sur 
les bords, cordages et mats de nos nauires, ils se laissoyent 
prendre auec la main, tellement que pour en auoir mangé, en 
voici la description : Ils sont de plumage gris comme espreviers : 
mais combien que quant à l'extérieur, ils paroissent aussi gros 
que corneilles, si est ce toutefois que quand ils sont plumez, 
il ne s'y trouue guère plus de chair qu'en un passereau. » 

2 Thevet. Cosmog. univ. P. 977. — Léry. § m. « Parce que 
ce poisson n'est nullement visqueux, ains au contraire s'esmie 
et a la chair aussi friable que la truite, mesme n'a qu'une 
areste en tout le corps, et bien peu de tr^pailles, il le faut 
mettre au rang des meilleurs poissons de la mèr. » 



CHAPITRE LXX. 



Du Peru, et des principales prouinces contenues 
en iceluy. 



OUR suyure nostre chemin auec si bonne for- 
tune de vent, costoyames la terre du Peru i, 
et les isles estans sur ceste coste de mer 
Oceane, appellées isles du Peru, iusques à la hauteur 
de l'isle Espagnole, de laquelle nous parlerons cy 
après en |j particulier. Ce pais, selon que nous auons Fol. 137. 
diuisé, est l'une des trois parties des Indes Occiden- Peru, troisième 
taies, ayant de longueur sept cens Heûes, prenant du partie des Indes 
Nort au Midy, et cet de largeur, de Leuant en Occidêt, occidentales. 
commence en terre continente, depuis Themistitan, 
à passer par le destroit de Dariéne entre l'Océan et 
la mer qu'ils appellent Pacifique : et a esté ainsi Peru.regiô 
appelé d'une riuiere nommée Peru 2 laquelle a de <^'ou ainsi 




appélUe. 



1 Pour bien comprendre les explications de Thevet, il faut 
ne pas perdre de vue que par Peru, il entend non pas le Pérou 
proprement dit, mais toute l'Amérique méridionale au nord des 
Amazones et à l'ouest des régions occupées par les Portugais, 
et en plus l'Amérique centrale. 

2 On ne sait quelle est cette rivière de Péru. Aussi bien le 
nom de Pérou n'était pas connu des indigènes. Il fut donné par 



— 3^2 — 

largeur enuiron une petite lieue; côme plusieurs autres 
prouinces en Afrique, Asie et Europe, ont pris leur 
nô des riuieres plus fameuses : ainsi que mesme nous 
auons dit de Senequa. Geste région est doc enclose 
de l'Océan, et de la mer de Su : au reste, garnie de 
forests espesses, et de môtagnes, qui rendêt le païs en 
plusieurs lieux presque inaccessible, tellement qu'il 
est mal aisé d'y pouuoir côduire chariots ou bestes 
chargées, ainsi que nous faisons en nos plaines de 
Prouinces deçà. En ce païs du Peru, y a plusieurs belles prouinces i 

renommées du entre lesquelles, les principales, et plus renommées 

^^^' sont Quito, tirât au Nort, qui a de longueur, prenant 

de Leuant au Ponent, enuiron soixante lieues, et 

Quito région. ^j.g^g ^jg largeur. Apres Quito, s'ensuit la prouince 
^Camresf^ des Canares, ayant au Leuât la riuiere des Amazones, 



les Espagnols et provint de l'interprétation erronée du nom in- 
dien qui signifie rivière. Voir Garcilaso de la Vega. Corn. 
Real. I, I, 6, D'après Montesinos qui consacre les trente-deux 
chapitres du premier livre de ses Memorias Antiguas à cette 
question, le Pérou était l'ancien Oplnr de Salomon qui serait 
peu à peu devenu Thirou, Tirou et Tèrou. En tous cas, les indi- 
gènes n'avaient pour désigner les nombreuses tribus réunis sous 
le sceptre des Incas d'autre appellation que celle de Tavantin- 
suyuj c'est-à-dire les quatre quartiers du monde. 

I Toute cette géographie est tant soit peu fantastique, et 
surtout manque absolument de précision. Les Péruviens, à 
l'époque de la conquête espagnole, étaient divisés en quatre pro- 
vinces, à chacune desquelles conduisait une des quatre grandes 
routes qui rayonnaient autour de Cuzco. La ville se divisait en 
quartiers habités chacune par les originaires des quatre pro- 
vinces. Elle était de la sorte comme une réduction de l'empire 
tout entier. Voir Garcilaso. Ouv. cité, i, 9, 10. — Cieza de 
Léon. Cronica. 93. 



— 3^3 — 

auec plusieurs môtagnes, et habitée d'un peuple assez 
inhumain, pour n'estre encores réduit. Geste prouince 
passée, se trouue celle que les Espagnols ont nommée 
Saint laques du port vieux, commençant à un degré Saint laques du 
de la ligne equinoctiale. La quatrième, qu'ils appel- P^^^ '^^^^^' 
lent en leur langue Taxamilca, se confine à la grad Taxamilca. 
ville de Tongille, laquelle après l'empoisonnement de 
leur Roy, nommé Atabalyba, Pizare voyant la ferti- 
lité du païs la fist bastir et fortifier quelque ville et 
chasteau. Il y en a un autre nommé Cuzco i, en Cuico. 
laquelle ont longtemps régné les Inges, ainsi nommez 
qui ont esté puissans Seigneurs : et signifie ce mot 
Inges autant comme Roys. Et estoit leur royaume et Royaume des 
dition si ample en ce temps là, qu'elle contenoit ^^S^^- 
plus de mille lieues d'un bout à autre. Aussi a esté 
nommé ce païs de la principale ville, ainsi nommée 
comme Rhodes, Metellin, Candie, et autres païs 
prenans le nom des villes plus renommées^, comme 
nous auons deuant dit. Et diray dauantage qu'un 
Espagnol ayant demeuré quelque temps en ce païs, 
m'a aff'ermé estant quelquefois au cap de Fine terre 
en Espagne, qu'en ceste côtrée du Cuzco, se trouue 
un peuple qui a les oreilles pendantes 2 iusques sur 



1 Les Inges sont les Incas. Cuzco a été décrit par Prescott. 
Histoire de la conquête du Térou. i, i. 

2 II se trouve, en effet, dans le Pérou, des tribus à demi sau- 
vages qui ont encore conservé l'habitude de se défigurer par une 
prodigieuse extension des oreilles. VoirMARCOY. Du ^Pacifique à 
l'Atlantique (Tour du Monde, no 272). — H. Staden. Ouv. cité. 
P. 270. — Léry. § VIII. « Il semble à les voir un peu de loin que 
ce soient oreilles de limiers qui leur pendent de costé et d'autre. » 



— 364 — 

les espaules ornées par singularité de grandes pièces 
de fin or, luisantes et bien polies, riches toutefois sur 
tous les autres du Peru, aux parolles duquel ie croi- 
rois plus tost que non pas à plusieurs Historiographes 
de ce temps, qui escriuent par ouyr dire, corne de 
nos gentilz obseruateurs, qui nous viennent rapporter 
les choses qu'ils ne virent onques. Il me souuièt à ce 
propos I de ceux qui nous ont voulu persuader, 
qu'en la haute Afrique auoit un peuple portant 
oreilles pendantes iusques aux talons : ce qui est 
manifestement absurde. La cinquième prouince est 
Canar, région Canar, ayant du costé de Ponent la mer du Su, con- 

fort froide, trée merueilleusemêt froide, de manière que les 
neiges et glaces y sont toute l'année. Et combien 
qu'aux autres regiôs du Peru le froid ne soit si vio- 
lent, et qu'il y vienne abondance de plus beaux fruits, 
aussi n'y a il telle température en esté : car es autres 
parties en esté l'air est excessiuement chaud, et mal 
têperé, qui cause une corruption, principalement es 

Fol. 138. Il fruits. Aussi que les bestes vénéneuses ne se trouuent 
es régions froides, comme es chaudes. Parquoy le 
tout considéré, il est mal aisé de iuger, laquelle de 
ces contrées doit estre préférée à l'autre : mais en 
cela se faut résoudre que toute commodité est accom- 
pagnée de ses incommoditez. Encores une autre 

Prouince de nommée Colao 2, en laquelle se fait plus de traffique 

Calao. qu'en autre contrée du Peru : qui est cause que 

pareillement est beaucoup plus peuplée. Elle se 



I Pline. H. N. iv, 27. 

« Colao correspond sans doute au Callao. 



6s — 



j") 



côfine du costé de Leuant aux montagnes des Andes 
et du Ponent aux montagnes des Nauados. Le peuple 
de ceste contrée, nommée en leur langue Xuli, 
Chilane, Acos, Pornata, Cepita, et Trianguanacho i, 
combien qu'il soit saunage et barbare, est tontesfois 
fort docile 2, à cause de la marchandise et traffique 
qui se mené là, autrement ne seroit moins rude que 
les autres de l'Amérique. En ceste contrée y a un 
grand lac, nommé en leur langue Titicata 3, qui esta Titicata lac, 
dire isle de plumes : pour ce qu'en ce lac y a quel- 
ques petites isles, esquelles se trouue si grand nôbre 
d'oyseaux de toutes grandeurs et espèces, que c'est 
chose presque incroyable. Reste à parler de la der- 
nière contrée de ce Peru nommée Carcas 4, voisine 
de Chile, en laquelle est située la belle et riche cité 
de Plate 5, le païs fort riche pour les belles riuieres, Phte, citi riche 
mines d'or et d'argèt. Dôques ce grand païs et et ample. 



Carcas^ côtrée 
du Teru, 



1 Ces noms ont éprouvé de singulières modifications depuis 
Thevet. On retrouve pourtant encore celui de Tiahuanaco dans 
le Haut Pérou. Consulter à ce propos l'excellent travail de 
M. Angrand sur les ruines de cette cité. 

2 Cette docilité de Péruviens ne tenait pas uniquement au 
commerce. Elle avait encore pour cause la législation des Incas, 
très minutieuse et encore flus rigoureuse. Cf. Wiener. Les 
institutions des Incas. 

3 Le vrai nom du lac est Titicaca. Ce lac a été récemment 
visité et décrit par M, Paul Marcoy. {Tour du Monde, no 852, 
3, 4.) Le nombre des îles qu'il renferme est très considérable, 
et toutes ces î-les ont encore une énorme population d'oiseaux, 
surtout des grèbes. 

4 Sans doute Caracas, mais Caracas est bien éloigné du Chili. 
> Aujourd'hui Chuquisaca, en Bolivie. 



— 3^6 — 

royaume contient, et s'appelle tout ce qui est compris 

depuis la ville de Plate, iusques à Quito, comme desia 

nous auons dit, et duquel auons déclaré les huit prin- 

TerreduPcru cipales contrées et prouinces. Geste terre continente 

représente la ^^551 ample et Spacieuse représente la figure d'un 

triaml^^ triâgle equilatere, côbien que plusieurs des modernes 

l'appellent isle, ne pouuans, ou ne voulans mettre 

différence entre isle, et ce que nous appelions presque- 

isle, et continente. Par ainsi ne faut douter que 

depuis le détroit de Magellan, cinquante deux degrez 

de latitude, et trente minutes, et trois cens trois 

degrez de longitude delà la ligne iusques à plus de 

soixante huit degrez deçà est terre ferme. Vray est 

que si ce peu de terre entre la nouuelle Espagne et 

le Peru n'ayant de largeur que dix sept Heûes, de la 

mer Oceane, à celle du Su, estoit coupée d'une mer 

en l'autre, le Peru se pourroit dire alors isle i, mais 

Darien, détroit Dariè^ détroit de terre ainsi nommé de la riuiere de 

de terre. Dariéne, l'empesche. Or est il question de dire encores 

quelque chose du Peru. Quant à la religiô ^ des 

Superstitîô Saunages du païs qui ne sont encores réduits à nostre 

gràded'aucuns foy, ils tiennêt une opinion fort estrange, d'une 

peuples Perusiès grande bouteille, qu'ils gardent par singularité disans 



1 II est assez singulier que, dès les premières années de la dé- 
couverte de l'Amérique, on se soit ainsi préoccupé de la ques- 
tion du percement de l'isthme. 

2 Les croyances des anciens Péruviens sont tellement confuses, 
ou du moins ont été exposées si contradictoirement par plusieurs 
auteurs, qu'il est à peu près impossible d'en débrouiller le chaos. 
Consulter à ce propos les œuvres de Garcilaso de la Vega, 
Garcia, Gomara, Zarate, etc. 



— 3^7 — 

que la mer a autrefois passé par dedans auec toutes 

ses eaux et poissons : et que d'un autre large vase 

estoient saillis le Soleil et la Lune, le premier homme 

et la première femme. Ce que faussement leur ont 

persuadé leurs meschans prestres, nômez Bohitis : et Bo}nHs,prestns 

Ton creu longue espace de temps, iusques à ce que 

les Espagnols leur ont dissuadé la meilleure part de 

telles resueries et impostures. Au surplus ce peuple 

est fort idolâtre i sur tous autres. Uun adore en son Idolâtrie de 

particulier ce qu'il luy plaist : les pescheurs adorent ^'^ peuples. 

un poisson nommé Liburon, les autres adorent autres 

bestes et oiseaux. Ceux qui labourent les iardins 

adorent la terre : mais en gênerai ils tiennent le 

Soleil un grand Dieu, la Lune pareillement et la terre : 

estimans que par le Soleil et la Lune toutes choses 

sont conduites et régies. En iurant ils touchent la 

terre de la main regardas le Soleil. Ds tiennent d'auan- 

tage auoir esté un déluge 2^ comme ceux||de l'Ame- Fol. 139. 

rique, disans qu'il vint un Prophète de la part de 

Septentrion, qui faisoit merueilles : lequel après 

auoir esté mis à mort, auoit encores puissance de 

viure, et de fait auoit vescu. Les Espagnols occupèt Les Espagnols 

tout le païs de terre ferme, depuis la riuiere de Mari- seigneurs de 
^ ^ tout U Féru, 

1 Sur la religion des Incas, consulter Wiener. Essai sur les 
institutions politiques, religieuses, économiques et sociales de l'empire 
des Incas. ^ y. De la religion incasique, des mœurs et coutumes Qqui- 
chuas. P. 72. — Prescott. Ouv. cité, i, 4. 

2 Tous les peuples ont cru au déluge, mais les légendes 
américaines présentent parfois de singulières analogies avec les 
croyances chrétiennes. Cf. H. de Charencey. Le Déluge et les 
traditions indiennes de l'Amérique du Nord. 



— 368 



Richesses des 
isks de Peru. 



Ingas peuple 

fort riche et 

MUqueux, 



gnan iusques à Furne et Dariéne, et encores plus 
auant du costé de l'Occident, qui est le lieu plus 
estroit de toute la terre ferme, par lequel on va aux 
Moluques. D'auantage ils s'estèdent iusques à la 
riuiere de palme : où ils ont si bien basti et peuplé 
tout le païs, que c'est chose merueilleuse de la 
richesse qu'auiourd'huy leur rapporte tout ce païs^ 
comme un grand royaume. Premieremêt presque en 
toutes les isles du Peru y a mines i d'or ou d'argent, 
quelques emeraudes et turquoises, n'ayâs toutefois si 
vive couleur que celles qui viennèt de Malacca ou 
Calicut. Le peuple le plus riche de tout le Peru est celuy 
qu'ils nôment Ingas, belliqueux aussi sur toutes autres 
nations. Ils nourrissent bœufs, vaches, et tout autre 
bestial domestique, en plus grand nôbre que ne fai- 
sons par deçà : car le païs est fort propre, de manière 
qu'ils font grand traffique de cuir de toutes sortes : 
et tuent les bestes seulement pour en auoir le cuir 2. 
La plus grâd part de ces bestes priuées et domestiques 
sont deuenues saunages, pour la multitude qu'il y en 
a, tellement que Ion est côtraint les laisser aller par 



» Sur les richesses du Pérou voir Extrait d*un voyage en Bolivie 
par F. Clavairoz (Explorateur, i. 289). Ces richesses sont d'ail- 
leurs devenues proverbiales. L'histoire des tapados, ou trésors 
enfouis au moment de la conquête, formerait un curieux chapitre 
dans une relation générale des événements de cette époque. 

2 Tel est encore l'usage des Indiens de la prairie dans la 
Confédération Argentine. Les émigrants européens ne les ont que 
trop souvent imités dans leur folle imprévoyance. Cf. Sarmiento. 
Civilisation et Barbarie. — Daireaux, Articles de la Revue des deux 
Mofîdes. 



— 3^9 — . 

les bois iour et nuit, sans les pouuoir tirer ne héberger 
aux maisons. Et pour les prendre sont contrains de 
les courir, et user de quelques ruses, comme à prèdre 
les cerfs et autres bestes sauuages par deçà. Le blé, BU et vîn en 
comme i'ay entèdu, ne peut proffiter tant es isles ^^^ usage aux 
/ 1 -n 1 ) PA • pais occidentaux 

que terre terme du reru, non plus qu en 1 Amérique. ^ 

Parquoy tant gentilshommes qu'autres viuêt d'une 
manière d'alimèt, qu'ils appellent Cassade i, qui est Cassade sorte 
une sorte de torteaux, faits de une racine, nômée à'ahmnt. 
Manihot. Au reste ils ont abôdance de mil et de pois- 
son. Quant au vin il n'y en croist aucunement, au 
Ueu duquel ils font certains bruuages. Voilà quant à 
la continente du Peru, lequel auec ses isles, dont 
nous parlerons cy après, est remis en telle forme, 
qu'à présent y trouuerez villes, chasteaux, citez. Le Peru estimé 
bourgades, maisons^ villes episcopales, repubHques, à présent quast 
et toute autre manière de viure, que vous ingériez "^^ ^" ^^ 
estre une autre Europe. Nous congnoissons par cela 
combien est grande la puissance et bonté de nostre 
Dieu, et sa prouidence envers le genre humain : car 
autant que les Turcs, Mores, et Barbares, ennemis 
de vérité, s'efforcent d'anéantir et destruire nostre 
religion, de tant plus elle se renforce, augmente, et 
multiplie d'autre costé. Voila du Peru, lequel à nostre 
retour auons costoyé à senestre, tout ainsi qu'en 
allant auons costoyé l'Afrique. 



» Cassade ou plutôt cassave. 



H 



CHAPITRE LXXI. 



Des isles du Peru, et principalement de 
Vl^spagnole. 




IPRES auoir escrit de la continête du Peru, 
pourtant que d'une mesme route auons 
costoyé à nostre retour quelques isles sus 
rOceà appelées isles du Peru, pour en estre fort pro- 
chaines, l'en ay pareillement biê voulu éscrire quelque 
chose. Or pour ce qu'estans paruenuz à la hauteur 
de l'une de ces isles, nommée Espagnole, par ceux 
Fol. 140. qui depuis cer'Htain temps l'ont decouuerte, appellée 
JsU Espagnole, parauant Haïti i , qui vaut autant à dire comme terre 
aspre, et Quisqueia, grande. Aussi véritablement est 
elle de telle beauté et grandeur, que de Leuant au 
Ponent, elle a cinquante lieues de long, et de large 
du Nort au Midy enuiron quarante, et plus de quatre 
cens de circuit. Au reste est à dix huict degrez de la 
ligne, ayant au Leuant Fisle dite de Saint lean, et 
plusieurs petites islettes, fort redoutées et dangereuses 
aux nauigans : et au Ponent l'isle de Cuba et la- 



nommée 
aiiparauant 

Haïti et 
Quisqueia. 



ï Cette île fut découverte par Colomb qui lui donna le nom 
de petite Espagne, Hispaniola. Depuis elle a porté le nom de 
Saint-Domingue. 



— 371 — 

maïque : du costé du Nort les isles des Canibales i, et 

vers le Midy, le cap de Vêle, situé en terre ferme. 

Cette isle ressemble aucunement à celle de Sicile, que 

premièrement Ion appelloit Trinacria, pour auoir trois 

promontoires 2^ fort eminens : tout ainsi celle dont Trois 

nous parlons, en a trois fort auancez dans la mer : promontoires de 

desquels le premier s'appelle Tiburon, le deuxième ^'^^^f^^P^i^oïe, 

Higuey, le troisième Lobos, qui est du costé de l'isle jj^^^^y j^'jp^ 

qu'ils ont nommée Beata, quasi toute pleine de bois 

de gaiac. En ceste Espagnole se trouuentde tresbeaux 

fleuues, entre lesquels le plus célèbre, nommé Orane, Orane, fleme. 

passe alentour de la principale ville de ladite isle, ^^^^^ Domime 

nômée par les Espagnols Saint Domingue. Les autres vHh principale 

sontNequée, Hatibonice, etHaqua, merueilleusement de l'isîe 

riches de bon poisson, et délicat à manger : et ce pour Espagnole. 

la température de l'air, et bonté de la terre, et ^q Fleuues les plus 

l'eau. Les fleuues se rendent à la mer presque tous Jf^<^^^^l^^ 
1 f j T 11 11 r l tsle Espagnole. 

du coste du Leuant : lesquels estans assemblez lont 

une riuiere fort large, nauigable de nauires entre deux J ^g^o ancienne 

terres. Auant que ceste isle fust decouuerte des Chres- ^^ l'i^u 

tiens, elle estoit habitée des Saunages 3, qui idola- Espagnole. 

1 Les îles des Cannibales sont les Lucayes ou Bahama. 

2 Deux de ces caps ont gardé leurs noms, Tiburon et Higuey. 
Le cap Lobos se nomme auiourd'huy Mougon, et il est toujours 
en face de l'île Beata. Quant à l'Orané, qui n'est pas le cours 
d'eau le plus important (c'est l'Artibonitcj, son nom n'a pas 
changé. L'Arlibonite se retrouve dans Hatibonice. La Neyba 
dans Nequée et THaqua dans le Grand Yague. 

3 Les premiers insulaires étaient les Caraïbes. Leur religion 
était la croyance au bon et au mauvais principe : seulement, 
comme dans tous les cultes soumis à cette croyance, la déité 
tutélaire avait fini par céder le pas au génie malfaisant, et les 



— 372 — 

troient ordinairement le diable, lequel se monstroit à 
eux en diuerses formes : aussi faisoient plusieurs et 
diuerses idoles, selon les visions et illusions noc- 
turnes qu'ils en auoyent : comme ils font encores à 
présent en plusieurs isles et terre ferme de ce païs. 
Les autres adoroyent plusieurs dieux, mesmement 
un par dessus les autres, lequel ils estimoient comme 
un modérateur de toutes choses : et le represen- 
toyent par une idole de bois, eleuée contre quelque 
arbre, garnie de fueilles et plumages : ensemble ils 
ado'roient le Soleil et autres créatures célestes. Ce 
que ne font les habitas d'auiourd'huy, pour auoir esté 
réduits au Christianisme et à toute ciuilité. le 
sçay bien qu'il s'en est trouué aucuns le temps 
passé, et encore maintenant, qui en tiennent peu de 
conte. 
Cahis Caligula Nous lisons de Caius Caligula empereur de Rome, 
Emp. Rom. quelque mespris qu'il fit de la diuinité, si a il horri- 
blement tremblé quand il s'est apparu aucun signe de 
l'ire de Dieu. Mais auàt que ceste isle de laquelle 
nous parlôs ait esté réduite à l'obeissace des Espa- 



Caraïbes ne songeaient plus qu'à conjurer le mauvais esprit, ou 
Maboya. Rochefort. Histoire des Antilles. P. 420, semble croire 
à l'existence de Maboya. « Il est constant par le témoignage de 
plusieurs personnes de condition et d'un rare savoir que les 
diables les battent effectivement, et qu'ils montrent souvent sur 
leurs corps les marques bien visibles des coups qu'ils en ont reçeu. 
Nous apprenons aussi par la relation de plusieurs des habitans 
françois de la Martinique qu'estans allez au quartier de ces 
Sauuages... ils les ont souuent trouuez faisant d'horribles plaintes 
de ce que Maboya les venoit de mal traiter. » 



— 373 — 

gnols (ainsi que quelques uns qui estoient à la cô- 
queste m'ont recité) les Barbares ont fait mourir plus 
de dix ou douze mille Chrestiens i, iusques après 
auoir fortifié en plusieurs lieux, ils en ont fait mourir 
grand nombre, les autres menez esclaues de toutes 
parts. Et de ceste façon ont procédé en l'isle de Cuba, 
de Saint lea, Jamaïque, Sainte Croix, celles des Can- 
nibales, et plusieurs autres isles, et païs de terre 
ferme. Car au commencement les Espagnols et Por- 
tugais, pour plus aisément les dominer, s'accommo- 
doient fort à leur manière de viure, et les allechans 
par presens et par douces parolles, s'entretenoyent 
tousiours en leur amitié : tant que par succession de 
temps se voyans les plus forts, commencèrent à se 
reuolter, prenant les uns esclaues, les ont con|ltrains poi. 141. 
à labourer la terre : autrement iamais ne fussent 
venuz à fin de leur entreprise. Les Roys plus puis- 
sans de ce païs sont en Casco et Apina, isles riches et Casco et Apim 
fameuses, tant pour For et Target qui s'y trouue, que isles riches et 
pour la fertilité de la terre. Les Sauuages ne portent fertiles. 
qu'or sur eux, comme larges boucles de deux ou trois 
liures, pendues aux oreilles, tellement que pour si 
grande pesanteur, ils pendent les oreilles demy pié 
de long : qui a donné argument aux Espagnols de 
les appeler grands oreilles. Ceste isle est merueilleu- 



I Singulière façon d'excuser les cruautés espagnoles ! Thevet 
ne connaissait sans doute pas les ouvrages de Las Casas, ou 
bien il oubliait trop facilement que les insulaires des Antilles 
n'usaient que de leur droit strict en résistant aux envahis- 
seurs. 



— 374 — 

Fertilité et sèment riche i en mines d'or, comme plusieurs autres 
richesses de ^q ^q p^j-g j^^ ^.^j- [\ 5'^^ trouue peu, qui n'aye mines 

VisleEspagnole. ^.^^ ^^ d'argent. Au reste elle est riche et peuplée 
de bestes à cornes, comme bœufs^ vaches, moutons, 
cheures^ et nombre infini de pourceaux, aussi de bons 
chenaux : desquelles bestes la meilleure part pour la 
multitude est deuenue saunage, comme nous auons 
dit de la terre ferme. Quant au blé et vin, ils n'en 
ont aucunement, s'il n'est porté d'ailleurs : parquoy 
en lieu ils mangent force Cassade, fait de farine de cer- 
taines racines : et au lieu de vin bruuages bons et doux^ 
faits aussi de certains fruits, comme le citre de Nor- 
mandie. Ils ont infinité de bons poissons, dont les 
uns sont fort estranges : entre lesquels s'en trouue 

Description du un nommé Manati 2, lequel se prend dans les riuieres, 
Manati, et aussi dans la mer, non toutefois qu'il aye tant esté 

poisson estrange ^^^ ^j^ j^ ^^^ qu'en riuieres. Ce poisson est fait à la 
semblâce d'une peau de bouc, ou de cheure pleine 
d'huile ou de vin, ayant deux pieds aux deux costez 
des espaules, auec lesquels il nage, et depuis le nôbril 

ï Sur la fertilité et les richesses d'Hispaniola, on peut con- 
sulter les descriptions enthousiastes de Colomb. 

2 Manati est le nom espagnol du lamantin. La description de 
Thevet est assez exacte. Rochefort. Histoire des Antilles. P. 178, 
la reproduit en termes à peu près identiques, mais en ajoutant 
quelques détails. « Il n'y a pas de poisson qui ait tant de bonne 
chair que le lamantin. Car il n'en faut souvent que deux ou 
trois pour faire la charge d'un grand canot, et cette chair est 
semblable à celle d'un animal terrestre, courte, vermeille, appétis- 
sante, et entre meslée de graisse, qui étant fondue, ne se rancit 
jamais. Lors qu'elle a esté deux ou trois jours dans le sel, elle 
est meilleure pour la santé que quand on la mange toute fraîche. » 



— 375 — 



iusques au bout de la queue, va tousiours en dimi- 
nuant de grosseur : sa teste est corne celle d'un bœuf, 
vray est qu'il a le visage plus maigre, le menton plus 
charnu et plus gros, ses ïeux sont fort petis selon sa 
corpulence, qui est de dix pieds de grosseur, et vingt 
de longueur, sa peau grisâtre, brochée de petit poil, 
autant espesse comme celle d'un bœuf, tellement que 
les gens du païs en font souliers à leur mode. Au 
reste ses pieds sont tous ronds, garnis chascun de 
quatre ongles assez longuets, ressemblans ceux d'un 
éléphant. C'est le poisson le plus difforme, que Ion 
ait gueres peu voir en ces païs là. Neantmoins la 
chair est merueilleusement bonne à manger, ayant 
plus le goust de chair de veau que de poisson. Les 
habitans de l'isle font grand amas de la gresse dudit 
poisson, à cause qu'elle est propre à leurs cuirs de 
cheures, de quoy ils font grand nombre de bons mar- 
roquins. Les esclaues noirs en frottent communément 
leurs corps, pour le rendre plus dispos et maniable, 
comme ceux d'Afrique font d'huile d'oliue. Lon trouue 
certaines pierres dans la^ teste de ce poisson, des- 
queles ils font grade estime, pource qu'ils les ont es- 
prouuées estre bofïes cotre le calcule i, soit es reins 
ou à la vessie : car de certaine propriété occulte, 
ceste pierre le comminùe et met en poudre. Les fe- 
melles de ce poisson rendent leurs petis tous vifs, sans 



Pierres qui 

rompent h 

Calcule. 



I RocHEFORT (Ouv. cité. P. 179) tout en constatant l'efficacité 
du remède, a grand soin d'ajouter : « à cause que ce remède 
est violent, on ne conseille à personne d'en user sans l'avis d'un 
sage et bien expérimenté médecin. » 



- 376 - 

œuf, comme fait la balene, et le loup marin : aussi 
elles ont deux tetins côme les bestes terrestres, auec 
lesquels sont alaités leurs petis. 

Un Espagnol qui a demeuré long temps en ceste 
isle m'a affermé qu'un Seigneur en auoit nourri un 
l'espace de trente ans en un estang, lequel par suc- 
cession de tèps deuint si familier et priué, qu'il se 
laissoit presque mettre la main sur luy. Les Saunages 
prennêt ce poisson communément assez près de la 
Fol. 142. terre, ainsi qu'il plaist de l'herbe. ||Ie laisse à parler 
Diuersouurages du nombre des beau oyseaux vestuz de diuers et 
faits de plumes riches pennages, dont ils font tapisseries i figurées 
d'oiseaux par ^J'hômes, de femmes, bestes, oyseaux, arbres, fruits, 
les Saunages. , . u 1 ^ i 

^ s'ans y appliquer autre chose que ces plumes naturel- 
lement embellies et diuersifiées de couleurs : bien est 
vray qu'ils les appliquent sus quelque linceul. Les 
autres en garnissent chapeaux, bonnets, et robes, 
choses fort plaisantes à la veûe. Des bestes estrâges à 
quatre pieds ne s'en trouue point, sinon celles que 
nous auôs dit : bien se trouuent deux autres espèces 
HuUas et Caris d'animaux, petis côme connins, qu'ils appellent, 

espèces de Hulias 2, et autres Caris, bons à mâger. Ce que i'ay 

hestes estrâges. ,. - . . ... j- j p- r c • 

Ti j r . . dit de ceste isle, autant puis le le dire de 1 isle Saint 

Isle de Saint ^ ' ^ , ^ .. n • , 1 

laques. laques, parauant nommée lamaica : elle tient a la 

part du Leuât l'isle de Saint Dominique. Il y a une 



1 F. Denis. (De arte plumarià) citant un mémoire inédit de 
M. Angrand sur Le rôle symbolique des ornements en plumes che^ 
les anciens Américains. 

2 Ces mots ne se trouvent pas dans le dictionnaire caraïbe de 
Rochefort. Thevet a peut-être voulu parler du coati. 



— 377 — 

autre belle isle, nômée Bouriquan i en langue du pays, 
appellée es cartes marines, isle de Saint lean : laquelle Isle de Saint 
tient du costé du Leuàt l'isle Sainte Croix, et autres -^^^w- 
petites isles, dot les unes sont habitées, les autres 
désertes. Geste isle de Leuât, en Ponèt tient enuiron 
cinquante deux lieues, de lôgitude trois ces degrés, 
minutes nules. Bref, il y a plusieurs autres isles en ces 
parties là, desquelles, pour la multitude, ie laisse à 
parler, n'ayàt aussi peu en auoir particulière congnois- 
sance.Ie neveux oublier qu'en toutes ces isles ne se 
trouuent bestes rauissantes, non plus qu'en Angleterre, 
et en l'isle de Crète. 



W?rîfTîWW^WW^^^^rî^4^W^^ 



CHAPITRE LXXn. 



Des Isles de Cuba et Lucaïa. 



^ESTE pour le sommaire des isles du Peru, 

' reciter quelques singularitez de l'isle de ^,,,,,^,,.,,, 

Cuba, et de quelques autres prochaines, ^^ l'i^je de 

combien qu'à la vérité. Ion n'en peut quasi dire Cuba, 

I S'agit-il de Porto Rico ? Tout porte à le croire. 




-378- 

gueres autre chose, qui desia n'ait esté attribué à 
FEspagnole. Geste isle est plus grande que les autres, 
et quant et quant plus large : car on côte du promon- 
toire I qui est du costé du Leuant, à un autre qui 
est du costé de Ponent, trois cens lieues, et de Nort 
à Midy, septante lieues. Quant à la disposition de 
Tair, il y a une fort grade température, tellement 
qu'il n'y a grand excès de chaud, ne de froid. Il s'y 
trouue de riches mines 2^ tant d'or que d'argent, 
semblablemèt d'autres métaux. Du costé de la marine 
se voyent hautes montagnes, desquelles procèdent 
fort belles riuieres, dont les eaues sont excellentes, 
auec grande quantité de poisson. Au reste parauant 
qu'elle fust decouuerte, elle estoit beaucoup plus 
peuplée des Sauuages 3, que nulle de toutes les 
autres : mais auiourd'huy les Espagnols en sont 
Seigneurs et maistres. Le milieu de ceste isle tient 
deux cens nonîïte degrez de longitude, minutes nulles, 
et latitude vingt degrés minutes nulles. Il s'y trouue 



1 Ce sont les caps de Maysi et San Antonio. 

2 Sur Cuba à l'époque de la conquête espagnole par Diego 
Velasquez, on peut consulter Gomara. Historia gênerai de las 
Indias. — Oviedo. Même titre. — Pierre Martyr. Dècad. m, 1,3. 

3 Les Espagnols massacrèrent systématiquement les insulaires, 
dès qu'ils se furent aperçu que le travail des mines ne répondait 
pas à leurs espérances. Aussi cette conquête leur fut-elle d'abord 
peu profitable. Manquant de bras, ils ne purent tirer parti des 
richesses du sol. A la Havane, en 1561, après la publication du 
livre de Thevet, on ne comptait encore que trois cents familles, 
et, à l'exception de cette ville, deux siècles devaient encore se 
passer avant que cette riche possession fut considérée comme 
autre chose qu'une étape commode. 



— 379 



une montagne près de la mer, qui est toute de sel, Montagne dt 
plus haute que celle de Cypre, grad nôbre d'arbres ^^^' 
de cotô, bresil et ebene. Que diray-ie du sel terrestre, Sd terrestre. 
qui se prend en une autre môtagne fort haute et 
maritime ? et de ceste espèce s'en trouue pareillement 
en l'isle de Cypre, nommé des || Grecs ôpuxToç, lequel Fol. 143. 
se prend aussi en une montagne prochaine de la mer. 
D'auantage se trouue en ceste isle abondace d'azur, 
vermillô, alun, nitre, sel de nitre, galène et autres 
tels, qui se prennèt es entrailles de la terre. Et quat 
aux oyseaux, vous y trouuerés une espèce de perdrix Espèce de 
assez petite, de couleur rougeastre par dehors, au reste perdris. 
diuersifiées de variables couleurs, la chair fort déli- 
cate. Les rustiques des môtagnes en nourrissèt un 
nôbre dàs leurs maisons, côme on fait les poulies 
par deçà. Et plusieurs autres choses dignes d'estre 
escrites et notées. En premier Heu y a une valée, 
laquele dure enuirô trois lieues, entre deus môtagnes 
où se trouue un nôbre infini de boules de pierre, 
grosses, moyènes, et petites rondes côme esteufs, 
engèdrées naturelemêt en ce Heu, combien que Ion 
les iugeroit estre faites artificiellement. Vous y en 
verres quelques fois de si grosses, que quatre homes 
seroyèt bien empêchez à en porter une : Les autres 
sont moindres, les autres si petites, qu'elles n'excedèt 
la quàtité d'un petit esteuf. La secôde chose digne 
d'admiratiô est, qu'en la mesme isle, se trouue une 
môtagne prochaine du riuage de la nier de laquelle ^JlZlrtàt 
sort une hqueur semblable à celé que 1 ô fait aux isles d'unemôtagne. 
Fortunées, appellée Bré, côme nous auons dit : 5^^^ ^orte de 
laquelle matière vi et à dégoutter et rêdre dans la mer. liqueur. 



— 38o — 

Quinte Curse a en ses liures qu'il a fait des gestes 
d'Alexâdre le Grâd recite qu'iceluy estât arriué à une 
cité nomée Memi, voulut voir par curiosité une grade 
fosse ou cauerne en laquelle auoit une fontaine 
• rendàt grande quâtité de gôme merueilleusement 
forte, quàd elle estoit appliquée auec autre ma- 
tière pour bastir : telemèt que l'Auteur estime pour 
Pourquoy iadis ceste seule raison , les murailles de Babylone 
/^ wMrûî7/^j ^^Q-j. gg^^ g. fQj^^-es pQ^j- gg^j-g côposées de tele 

de Babylone ont . ^ ^ i ~ ) i,. , i 

esté estimées matière. Et no seulemet s en trouue en 1 isle de 
si fortes. Cuba, mais aussi au païs de Themistitan, et du 
costé de la Floride. Quat aux isles de Lucaïa 
(ainsi nommées pour estre plusieurs en nombre) 
elles sont situées au nort de l'isle d'Cuba et de Saint 
Dominique. Elles sont plus de quatre cens en nombre, 
toutes petites, et non habitées, sinon une grande, 
qui porte le nom pour toutes les autres, nommée 
Isles de Lucaïa. Lucaïa 2. Les habitans de ceste isle vont communé- 
ment traffiquer en terre ferme, et aux autres isles. 



1 QjJiNTE CuRCE. V, I, Alexander ad Mennin urbem perve- 
nit : caverna ubi est ex qua fons ingentem vim bituminis 
eflfundit. 

2 Les îles Lucayes ou Bahama sont plus nombreuses que ne 
le croyait Thevet. On en compte 3077, dont 19 habitées, 10 
inhabitées, 661 cayes ou îlots rocheux et 2387 rocs ou récifs. 
Il est peu probable qu'au temps de Thevet une de ces îles fut 
encore habitée, car les Espagnols avaient transporté les inof- 
fensifs insulaires qu'ils y rencontrèrent aux mines de Haïti ou 
aux pêcheries de perles de Cumana. Ce sont les Anglais qui s'y 
établirent de nouveau en 1629. Cf. Bacot, The Bahamas, a 
sketch. L'île dont parle Thevet se nomme aujourd'hui Grand 
Abaco ou Lucaya. Elle compte 2362 habitants. 



-38i - 

Ceux qui font résidence, tât hommes que femmes, 

sont plus blancs qu'en aucune des autres. Puis qu'il 

vient à propos de ces isles, et de leurs richesses, ie ne 

veux oublier à dire quelque chose des richesses de 

Potosi I : lequel prend son nom d'une haute montagne Montagne de 

qui a de hauteur une grande lieue, et une demie de Potosi fort riche ^ 

circuit, élevée en haut en façon de pyramide. Geste 

montagne est merueilleusement riche à cause des 

mines d'argent, de cuiure, et estain, qu'on a trouué 

quasi auprès du coupeau de la môtagne, et s'est 

trouuée là mine d'argent si très bonne, qu'à un 

quintal de mine, se peut trouuer un demy quintal de 

pur argent. Les esclaues ne font autre chose que 

d'aller quérir ceste mine, et la portent à la ville 

principale du païs, qui est au bas de la montagne, 

laquelle depuis la decouuerture a esté là bastie par 

les Espagnols. Tout le païs^ isles, et terre ferme est 

habitée de quelques Sauuages tous nuds ainsi qu'aux 

autres Heus de l'Amérique. Voila du Peru et de ses 

isles. 



I Transition singulière, puisque Potosi se trouve au centre du 
continent et non plus dans les Antilles. La montagne ou Cerro 
de Potosi est en effet en Bolivie. Ce furent longtemps les mines 
d'argent les plus riches du monde. D'après Humboldt, elles ont 
fourni, depuis la découverte jusquen 1 789, un total de 107,736,299 
marcs d'argent. On y compte plus de 5,000 ouvertures, mais 
quelques-unes sont seules exploitées de nos jours. 



Fol. 144, 



Il CHAPITRE LXXm. 



Description de la nouuelle Espagne et de la grande cité 
de Themistitan, située aux Indes Occidentales. 




OUR ce qu'il n'est possible à tout homme de 
veoir sensiblement toutes choses, durant 
son aage, soit ou pour la continuelle muta- 
tion de tout ce qui est en ce monde inférieur, ou 
pour la longue distance des lieux et pais, Dieu a 
donné moyen de les pouuoir représenter, nô seulemèt 
par escript, mais aussi par vray portrait, par l'indus- 
trie et labeur de ceux qui les ont veues. le regarde 
que Ion réduit bien par figures plusieurs fables 
anciennes, pour donner plaisir seulement : comme 
sont celles de lason, d'Adonis, d'Acteon, d'Aeneas, 
d'Hercules : et pareillement d'autres choses que nous 
pouuons tous les iours voir, en leur propre essence, 
sans figure, comme sont plusieurs espèces d'animaux. 
Aceste cause ie me suis auisé vous descrire simplement 
et au plus près qu'il m'a esté possible la grande et 
Thmistitan. ample cité de Themistitan i, estant suffisamment 



ï Le vrai nom est Tenochtitlan, qui signifie cactus sur une 
pierre. Ce nom fut donné en 1325 à la ville alors fondée en sou- 
venir du magnifique cactus sortant d'un rocher, que les Aztèques 



- 383 - 

informé que bien peu d'entre vous Tayez veûe, et 

encores moins la pouuez aller voir, pour la longue, 

merueilleuse, et difficile nauigation qu'il vous conuien- 

droit faire. Themistitan est une cité située en la nou- 

uelle Espagne, laquelle prend son commencement au 

destroit d'Ariane, limitrophe du Peru, et finist du 

costé du Nort, à la riuiere de Panuque : or fut elle 

iadis nommée Anauach i, depuis pour auoir esté NouuelU 

decouuerte, et habitée des Espagnols, a receu le nom Espagne, iadis 

de nouuelle Espagne. Entre lesquelles terres et pro- »^^^"^^- 

uinces la première habitée, fut celle d'Yucathà 2^ 

laquelle a une pointe de terre, aboutissàt à la mer, 

semblable à celle de la Floride : laçoit que noz faiseurs 

de cartes ayèt oubHé de marquer le meilleur, qui 

embellist leur descriptiô. Or ceste nouuelle Espagne Sitmtiô de la 

de la part de Leuât, Ponèt, et Midy, est entourée Nouuelle 

du gràd Oceà : et du costé de Nort a le nouueau Espagne, 

Mode lequel estât habité, voit encore par delà en ce 

mesme Nort, une autre terre nô côgneûe 3 des 

trouvèrent près du bord du lac de Tezcuco, et au-dessus lequel 
planait un grand aigle tenant un serpent dans ses serres. C'est ce 
qui compose les armoiries du Mexique : Mexico fut le nom donné 
par les fondateurs au quartier des nobles, en l'honneur de 
Mextilli ou Mecill, premier grand Roi de leurs ancêtres. 

1 Anahuac fut en effet un des anciens noms du Mexique. Cf. 
Brasseur de Bourbourg. Histoire des nations civilisées du Mexique 
et de V Amérique centrale durant les siècles antérieurs à Colomb. — 
Prescott. Histoire de la conquête du Mexique, etc. 

2 Le Yucatan est terminé par la pointe Catoche, en face de 
San Antonio de Cuba. 

3 Ce sont les pays désignés depuis sous le nom de Californie, et 
qui, pendant de longues années encore, devaient être marqués 
de la fatale légende terra incognita. 



- 384 - 

Modernes, qui est la cause que ie surseoy d'en tenir 
plus long propos. Ôr Themistitan, laquelle est cité 
forte I, grade et tresriche au païs sus nommé, est 
située au milieu d'un grâd lac. Le chemin par où Ion 
y va, n'est point plus large, que porte la longueur de 
deux lances. Laquelle fut ainsi appellée du nom de 
celuy qui y mit les premiers fondemêts, surnommé 
Tenuth, fils puisné du roy Iztacmircoatz. Geste cité 
a seulement deux portes 2, l'une pour y entrer, et 
l'autre pour en sortir : et non loing de la cité, se 
trouue un pont de bois, large de dix pieds, fait pour 
l'accroissement et decroissement de l'eau : car ce 
lac croist et decroist à la semblance de la mer. Et 
pour la deffence de la cité y en a encores plusieurs 
autres, pour estre comme Venise édifiée en la mer. 
Ce païs est tout enuironné de fort hautes montagnes : 
et le plain païs a de circuit enuiron cent cinquante 
Vopînio de lieues, auquel se trouuent deux lacs, qui occupent 
deux lacs, une grande partie de la campagne, par ce qu'iceux 
lacs 3 ont de circuit cinquante Heûes, dot l'un est 

1 Themistitan est bâtie dans ie lac de Tezcuco. Le plan de 
cette ville fut inséré de bonne heure dans les Atlas : nous ne 
mentionnerons que VIsolario de Bordone (pi. XI.) et le Theatrum 
orbis terrarum d'ÛRTELius. Il est facile de suivre sur la dernière 
planche de cet Atlas la description de Thevet. 

2 Les deux portes étaient celles de Tepeyaquillo et de Izta- 
palapa. Quant aux ponts et chaussées, les principaux se nommaient 
Tacuha^, Coyohacan et Coliahuaco. Voir le plan de Mexico 
dans le Bernai Dia^y trad. Jourdanet. 

3 Ces deux lacs sont ceux de Tezcuco et' de Chalco. Voici 
comment les décrit Cortès dans sa 2^ Relation : « Deux lagunes, 
l'une d'eau douce et l'autre d'eau salée, occupent presque toute 



-385 - 

d'eau douce^ auquel naissent force petits poissons et 

délicats, et l'autre d'eau salée laquelle outre son 

amertume est venimeuse, et pour ce ne peut nourrir 

aucun poisson^ Il qui est contre l'opinion de ceux qui Fol. 145. 

pensent que ce ne soit qu'un mesme lac. La plaine 

est séparée desdits lacs par aucunes montagnes, et à 

leur extrémité, sont conioincts d'une estroicte terre, 

par où les homes se font conduire auec barques, 

iusques dedans la cité, laquelle est située dâs le lac 

salé : et de là jusques à terre ferme, du costé de la 

chaussée, sont quatre lieues : et ne la sçaurois mieux 

comparer en grandeur qu'à Venise. Pour entrer en Comparaison 

ladicte cité y a quatre chemins, faits de pierre arti- ^^ Themistitan. 

ficiellement où il y a des conduicts de la grandeur de 

deux pas, et de la hauteur d'un homme : dont par 

l'un desdits est conduicte l'eau douce en la cité, qui 

est de la hauteur de cinq pieds : et coule l'eau 

iusques au miUeu de la ville, de laquelle ils boiuent 

et en usent en toutes leurs nécessitez. Ils tiennent 

l'autre canal vuide pour celle raison, que quand ils 

veulent nettoyer celuy dans lequel ils conduisent l'eau 

douce, ils mènent toutes les immôdices de la cité, 

auec l'autre en terre. Et pour ce que les canaulx 

passent par les ponts, et par les Heux où l'eau salée 

l'étendue de la plaine... Comme la lagune d'eau salée s'élève 
et décroit comme la mer, son excédant des crues se déverse 
dans la lagune d'eau douce par un courant rapide, ainsi que le 
pourrait faire un grand fleuve, et par conséquent l'eau douce 
se précipite dans le lac salé lorsque le niveau de celui-ci s'abaisse.» 
Tezcuco est le lac salé. On peut encore citer les deux lagunes de 
San Cristobal et Zumpango. 

25 



— 386 — 

entre et sort, ils conduisent la dicte eau par canaulx 
doulx, de la hauteur d'un pas. En ce lac qui enui- 
ronne la ville, les Espagnols ont fait plusieurs petites 
maisons i, et lieux de plaisance, les unes sur petites 
rochotes, et les autres sur pilotis de bois. Quant au 
reste Themistitan est situé à vingt degrez de l'eleua- 
tion sur la ligne equinoctiale et à deux cens septante 
deux degrez de longitude. Elle fut prise de force par 

Fernand Cartes Fernand de Cortes 2, capitaine pour l'Empereur en 
ces païs l'an de grâce mil cinq cens vingt et un, 
contenât lors septante mille maisons, tant grandes 

Mutueciwm. que petites. Le palais du Roy, qui se nommoit Mu- 
tuec:(uma 3, auec ceux des Seigneurs de la cité, estoient 
fort beaux, grands, et spacieux. Les Indiens qui alors 
se tenoient en ladite cité auoient coustume de tenir 

La manière de ^^ ^^^^4 ^^^^^ ^^ ^^^4 i^^^^ ^^ marché 4 en place à 
leur trafique, ce dédiée. Leur traffique estoit de plumes d'oyseaux 5, 



» La plus célèbre est celle de Chapultepec On peut encore 
citer S. Magdalena, Tocubayo, Jésus del monte, Guadalupe, etc. 

2 La bibliographie de Fernand Cortès a été faite avec soin 
dans le 3e volume des Voyageurs anciens et Modernes d'ED. 
Charton. p. 420-424. 

3 Montezuma et non Mutueczuma. Son palais est décrit par 
Bernal Diaz. Conquête de la Nouvelle Espagne. § 91, et Antonio 
DE SoLis. Conquête du Mexique. T. 11. § 12, 14. L'emplacement 
de ce palais est aujourd'hui occupé en partie par la Casa del 
Estado. 

4 Sur le marché de Mexico, voir B. Diaz. § 92. 

5 Sur l'habileté des Mexicains à travailler les plumes, on 
peut consulter la très intéressante dissertation de Ferdinand 
Denis. Dearte plumaria. D'après Prescott. Conquête du Mexique. 
(Liv. i) : « L'art qui faisait leurs délices était le plumaje ou 



- 387 - 

desquelles ils faisoiêt variété de belles choses : comme 
robes façonnées à leur mode, tapisseries, et autres 
choses. Et à ce estoient occupez principalement les 
vieux, quand ils vouloient aller adorer leur grande 
idole, qui estoit érigée au milieu de la ville en mode 
de théâtre, lesquels quand ils auoiet pris aucun de 
leurs ennemis en guerre, ils le sacrifioient i à leurs 
idoles, puis le mangeoient tenans cela pour manière 
de religion. Leur traffique d'auantage estoit de peaux 
de bestes, desquelles ils faisoiêt robes, chausses, et 
une manière de coqluches pour se garder tàt du froid, 
que des petites mouches fort piquantes. Les habitans 



travail en plumes, dont les brillants effets rivalisaient avec les 
plus belles mosaïques. Le magnifique plumage des oiseaux du 
tropique leur offrait la plus grande variété des couleurs, et le 
fin duvet des oiseaux mouches, dont les bocages de chèvrefeuille 
du Mexique attiraient des essaims, leur fournissaient des teintes 
d'une douceur aérienne... Aucun produit de l'industrie américaine 
n'excita plus d'admiration en Europe.» Cf. B. Diaz.§9I. — Acosta. 
IV, 37. — Sahagun. IX, 18, 21. — Carli. Lettres américaines, 
XXI : « Je n'ai jamais rien vu de si exquis pour le brillant et 
l'habile gradation des couleurs comme pour la beauté du dessin. 
Il n'y a pas d'artiste européen capable de faire rien de pareil. » 

ï Sur les sacrifices sanglants du Mexique dans les teocallis, 
consulter Prescott. Conquête du Mexique, liv, i. — Clavigero. 
Stor. del Messico. i. P. 167. — Sahagun. Hist. de Nueva Espana. 
Il, 2, 5, 24. — Herrera. Hist. gen. m, 2, xvi. — Acosta. v, 
9, 21, etc. Le nombre des victimes humaines fut parfois 
effroyable. D'après Torquemada (Mon. Ind. 11, 63) 72,244. — 
D'après Ixtlilxochitl (Hist. des Chichimeques) 80,400. Ce sont 
probablement des chiffres exagérés. Pourtant les compagnons de 
Cortès (Gomara) comptèrent 136,000 crânes dans un seul des 
teocallis de Mexico. 



— 388 — 

du iourd'huy iadis cruels et inhumains i , par succes- 
sion de temps ont changé si bien de meurs et de 
condition, qu'au lieu d'estre barbares et cruels, sont 
à présent humains et gracieux, en sorte qu'ils ont 
laissé toutes anciennes inciuilitez, inhumanitez et 
mauuaises coustumes : comme de s'entretuer l'un 
l'autre, manger chairs humaines 2, auoir compagnie 
à la première femme qu'ils trouuoient, sans auoir 
aucun égard au sang et parentage, et autres semblables 
vices et imperfections. Leurs maisons sont magni- 
fiquement basties 3 : entre les autres y a un fort beau 
palais, où les armes de la ville sont gardées : les rues 4 

1 Ch. de Labarte. De l'état politique et social du Mexique 
avant V arrivée des Espagnols. 

2 Singulières exagérations : Les Mexicains immolaient mais 
ne dévoraient pas leurs prisonniers. Nous lisons pourtant dans 
Bernal Diaz (§83) que les Cholulans avaient préparé de grandes 
jarres pour y déposer, après les avoir salées, les chairs des 
Espagnols assassinés. Quant à leurs mœurs elles n'étaient ni 
meilleures ni pires que celles de leurs vainqueurs. L'institution 
du mariage était fort respectée. On avait même établi un tribunal 
uniquement chargé de discuter les questions qui s'y rattachaient. 
Le divorce ne pouvait être obtenu que par une sentence de cette 
cour, après une patiente audition des parties. Voir Torq.uemada 
et Clavigero. Ouv. cités. 

3 Les maisons de Mexico étaient presque toutes ornées de 
sculptures. Les fondations de la cathédrale ont été bâties avec 
des pierres sculptées. On ne peut creuser une cave sans déterrer 
quelque débris de l'art aztèque : mais on n'en fait aucun cas, et 
le gouvernement donne l'exemple du vandalisme. Pierre 
Martyr protestait déjà contre ces destructions systématiques. 
De orbe novo. Dec. V. § 10. 

4 Voici la description d'A. de Solis (ii, 12) : « Les rues de 
la ville étaient très larges et semblaient tirées au cordeau ; les 



~ 389 - 

et places de ceste ville sont si droites que d'une 
porte Ion peut voir en l'autre sans aucun empesche- 
ment. Bref ceste cité à présent fortifiée i et enui- 
ronnée de rempars et fortes murailles à la façon de 
celles de par deçà, et est une des gran || des, belles et Fol. 146. 
riches, qui soient en toutes les prouinces des Indes 
Occidentales, comprenant depuis le destroit de Ma- 
gellan, qui est au delà la ligne cinquante deux degrez 
iusques à la dernière terre de L'abrador, laquelle tient 
cinquante et un degrez de latitude deçà la ligne du 
costé du Nort. 



unes, bâties sur pilotis le long de très-remarquables canaux, 
avaient des ponts pour le service des habitants, et les autres 
étaient construites le long des chaussées, en terre transportée de 
main d'homme. Quelques-unes avaient pour les piétons deux 
chaussées côtoyant les maisons. » 

I Mexico était en effet une place de guerre redoutable. Pro- 
tégée par les eaux qui l'entouraient de tous côtés, accessible 
seulement par trois chaussées, coupées de distance en distance, 
elle ressemblait à une immense forteresse. On se demande 
comment les Espagnols eurent l'audace de l'attaquer. 



CHAPITRE LXXIV. 



De la Floride Péninsule. 




uis qu'en escriuant ce discours auons fait 
quelque mention de ceste terre appellée 
Floride i, encores qu'à nostre retour n'en 
soyons si près approchez, considéré que nostre chemin 
ne s'adonnoit à d'escendre totalement si bas, toute- 
fois que nous y tirâmes pour prendre le vent d'Est : 
il semble n'estre impertinent d'en reciter quelque 
chose, ensemble de la terre de Canada qui luy est 
voisine, tirant au Septentrion, estans quelques mon- 
tagnes seulement entre deux. Poursuyuans donc 
nostre chemin de la hauteur de la mesme Espagne, 
à dextre pour atteindre nostre Europe, non si tost. 
Mer ne si droitement que nous le desirions, trouuames la 
marescageuse. mer assez favorable. Mais, côme de cas fortuit, ie 



r La Floride comprenait alors non seulement la péninsule qui 
a gardé ce nom, mais encore à peu près tous les Etats Unis 
actuels, ou du moins ce que l'on en connaissait. D'après 
Garcilaso de la Vega (Histoire de la Floride. § ii), elle a pour 
limites au sud le golfe du Mexique, à l'est l'Atlantique^ à 
l'ouest le nouveau Mexique ; ses frontières du nord sont 
encore inconnues. 



— 391 -- 

m*auisay de mettre la teste hors pour la contempler, 
ie la vei, tant qu'il fut possible étendre ma veue, 
toute couuerte d'herbes i, et fleurs par certains 
endroits, les herbes presques semblables à nozgeneures: 
qui me donna incontinent à penser que nous fussions 
près de terre, considéré aussi qu'en autre endroit de 
la merie n'en auois autat veu, toutefois ie me côgnuz 
incontinent frustré de mon opinion, entendant qu'elles 
procedoient de la mer : et ainsi la vimes nous semée 
de ces herbes bien l'espace de quinze à vingt iournées. 
La mer en cest endroit ne porte gueres de poisson, 
car ces lieux semblent plus estre quelques marécages 
qu'autrement. Incontinent après nous apparut autre 
signe et présage, d'une estoille à queue, de Leu2im Estoik à queue. 
au Septentrion : lesquels présages ie remets aux as- 
trologues, et à l'expérience que chacun peut auoir 
congnue. Apres (ce qui est encore pis) fumes agitez 
l'espace de neuf iours d'un vent fort contraire, iusques 
à la hauteur de nostre Floride. Ce lieu est une pointe Situation delà 
de terre entrant en pleine mer bien cent Heûes, vingt- Floride. 
cinq Heûes en quarré, vingtcinq degrez et demy deçà 
la ligne, et cent Ueûes du cap de Baxa qui est près 
de là. Lors ceste grande terre de la Floride 2 est fort 
dangereuse à ceux qui nauigent du costé de Catay, 
Canibalu, Panuco, et Themistitan : car à la voir de 
loin on estimeroit que ce fut une isle située en pleine 
mer. D'auantage est ce lieu dangereux à cause des 

1 II s'agit de la mer des Sargasses. Voir Bulletin de la Société 
de Géographie. Décembre 1872. 

2 II s'agit ici uniquement de la presqu'île de Floride terminée 
par le cap Sable ou Agi. 



— 392 — 

eaûes courantes, grandes et impétueuses, vents et 
tempestes, qui là sont ordinaires. Quant à la terre 
ferme de la Floride, elle tient de la part du Leuàt la 
prouince de Chicoma, et les isles nommées Bahama 
et Lucaîa. Du costé de Ponent elle tient la neuue 
Espagne, laquelle se diuise en la terre que l'on nomme 
Anahuac, de laquelle par cj deuant avons traité. 
Les provinces meilleures et plus fertiles de la Floride, 
c'est Paunac i, laquelle se confine à la neuue 
Espagne. Les gès naturels de ce païs puissans et fort 
cruels, tous idolâtres, lesquels quand ils ont nécessité 
d'eau ou du soleil pour leur iardins et racines, dont 
ils uiuent tous les iours, se vont prosterner deuant 
Fol. 147. leurs II idoles, formées en figure d'hommes ou de 
bestes. Au reste ce peuple est plus cauteleux et rusé 
au fait de guerre que ceux du Peru. Quat ils vont en 
guerre, ils portent leur Roy dans une grande peau de 
beste, et ceux 2 qui le portent, estans quatre en 
nombre, sont tousvestus etgarniz de riches plumages. 
Et s'il est question de côbatre contre leurs ennemis, 
ils mettrôt leur Roy au miUeu d'eux, tout vestu de 
fines peaux, et iamais ne partira de là, que toute la 
bataille ne soit finie. S'ils se sentent les plus foibles, 
etquele Roy facesemblant de s'enfuyr, ils ne faudront 
de le tuer : ce qu'obseruent encore auiourd'huy les 



1 Paunac paraît correspondre au Texas et à la Louisiane 
d'aujourd'hui. 

2 Voir dans la collection des Grands et petits voyages, par de 
Bry, les planches qui représentent les caciques portés en 
cérémonie par leurs sujets. 



— 393 — 

Perses et autres nations barbares du Leuàt. Les armes 

de ce peuple sont arcs, garnis de flesches faites de 

bois qui porte venin, piques, lesquelles en lieu de fer 

sont garnies par le bout d'os de bestes saunages, ou 

poissons, toutefois bien aguz. Les uns màgent leurs 

ennemis, quand ils les ont pris, comme ceux de 

l'Amérique, desquels auons parlé. Et côbien que ce 

peuple soit idolâtre, comme desia nous auons dit, 

ils croient toutesfois l'ame estre immortelle : aussi 

qu'il y a un lieu député pour les meschans, qui est 

une terre fort froide : et que les dieux permettent les 

péchez des mauuais estre punis. Ils croyent i aussi 

qu'il y a un nôbre infini d'hommes au ciel, et autant 

soubs la terre, et mille autres foUies, qui se pourroient 

mieux comparer aux transformations d'Ouide, qu'à 

quelque chose d'où l'on puisse tirer rien mieux, que 

moyen de rire. D'auantage se persuadèt ces choses 

estres véritables comme font les Turcs et Arabes, ce 

qui est escrit en leur Alcoran. Ce païs est peu fertile 

la part qui approche à la mer. Ce peuple y est fort 

agreste, plus que celuy du Peru, ne de l'Amérique, 

pourauoir peu esté frequèté d'autre peuple plus civil. Flor^de^ 

Ceste terre ainsi en pointe fut nommée Floride 2 ^^"^^2^^"^*^^ 

1 Voir à propos des croyances religieuses des indigènes 
Floridiens : Laudonnière. Histoire notable de la Floride (édit. 
Jannet.) P. 94, 100, 142. Garcilaso de la Vega. Histoire de h 
Floride, chap. iv. 

2 Ce fut Juan Ponce de Léon qui découvrit la Floride en 
15 12, mais le pays avait été, dès 1496, entrevu par Sebastiani 
Gabotto. D'après la tradition on lui donna ce nom, parce qu'elle fut 
découverte le jour ào. Pâques Fleuries. Y o\x Garcilaso de la Vega, 
Histoire deFloride. ^11. —Gatfarel. Histoire delaFloride française. 



— 394 — 

Tan mil cinq cens douze, par ceux qui la decouurirêt 
premièrement, pour ce qu'elle estoit toute verdoyante, 
et garnie de fleurs d'infinies espèces et couleurs. 

I Entre ceste Floride et la riuiere de Palme se trouuent 

Toteau saunage diuerses espèces de bestes monstrueuses i : entre 
lesquels on peut voir une espèce de grands taureaux, 
portans cornes longues seulement d'un pied, et sur 
le dos une tumeur ou eminence côme un chameau : 
le poil long par tout le corps, duquel la couleur 
s'approche fort du poil d'une mule fauue, et encores 
plus l'est celuy qui est dessoubs le mentô. Lon en 
amena une fois deux tous vifs en Espagne, de l'un 
desquels i'ay veu la peau et non autre chose, et n'y 
Fol. 148. peu Huent viure long temps. Cest animal ainsi que lon 
dit, est perpétuel ennemy du cheual, et ne le peut 
endurer près de luy. De la Floride tirant au promon- 
Cap de Baxe. toire de Baxe 2, se trouue quelque petite riuiere, où 
les esclaues vont pescher huitres, qui portent perles. 
Or depuis que sommes venus iusques là, que de tou- 
\ Huitres portans cher la collection des huitres, ne veux oubHer par 
perles. q^g| moyen les perles en sont tirées, tant aux Indes 
Orientales que Occidentales, il faut noter que chacun 
chef de famille ayant grand troupe d'esclaues, ne 
sçachant en quoy mieux les employer, les enuoyent à 
la marine, pour pescher (comme dit est) huitres, 
desquelles en portans pleines bottées, chez leurs 

1 II s'agit du bison. Thevet en a donné une représentation 
assez exacte dans la planche qui accompagne sa description. 

2 Le cap de Baxe ou Baixos se retrouve dans l'Atlas 
d'Ortelius au sud du Labrador. Il paraît correspondre au cap 
Whittle actuel. 



— 395 — 

maistres, les posent dans certains grands veisseaux, 
lesquels estas à demy pleins d'eau, sont cause que 
les huîtres^ conservées là quelques iours, s'ouurent : 
et Feau les nettoyât laissent ces pierres ou perles 
dans leurs veisseaux. La forme de les en tirer est 
telle : ils ostent premièrement les huitres du veisseau, 
puis font couler l'eau par un trou, soubs lequel est 
mis un drap ou linge, à fin qu'auec l'eau les perles 
qui pourroienty estre ne s'écoulent. Quant à la figure 
de ces huitres, elle est moult différente des nostres, 
tant en couleur, que escaille, ayans chascune d'elles, 
certains petits trous que Ion pourroit iuger auoir esté 
faits artificiellement^ là où sont comme liées ces 
petites perles par le dedans. Voila ce que i'ay bien 
voulu vous déclarer en passant. D'icelles aussi s'en 
trouue au Peru, et quelques autres pierres en bon 
nombre : mais les plus fines se trouuent à la riuiere 
de Palme, et à celle de Panuco, qui sont distantes 
l'une de l'autre trente deux lieues : mais ils n'ont 
liberté d'enpescher, à cause des Sauuages qui ne sont 
encores tous réduits, adorans les créatures célestes, et 
attribuant la diuinité à la respiration, côme faisoièt 
ceux qui passèrent ensemble plusieurs peuples des 
Scithes et Medes. Costoyans donc à senestre la Flo- 
ride pour le vent qui nous fut contraire, approchasmes 
fort près de Canada, et d'une autre contrée que Ion 
appelle Baccalos, à nostre grand regret toutefois et PaysdeBaccaîos 
desauantage pour l'excessiue froidure, qui nous mo- 
lesta l'espace de dix huit iours : combien que ceste 
terre de Baccalos i entre fort auant en pleine mer du 
I Thevet veut parler du Labrador. 



— 396 — 

costé de Septentrion en forme de pointe, bien deux cens 

lieues, en distance à la ligne de quarante huit degrezseu- 

Poitîte de lement. Geste pointe a esté appellée des Baccales, pour 

"Baccahs. une espèce de poisson, qui se trouue en la mer d'alen- 

Baccales poisson tour^ lequel ils nomment Baccales, entre laquelle et le 

cap del Gado y a diuerses isles peuplées, difficiles tou- 

tesfois à aborder, à cause de plusieurs rochers dont 

Ides de Certes, elles sont enuironnées : et sont nommées isles de 

Gortes i. Les autres ne les estiment isles, mais terre 

ferme, dépendante de ceste pointe de Baccalos. 

yoy^ge^ de £^g £^^ decouuerte premièrement par Sébastian Ba- 

Bahate^Anglois. ^^^^ ^ Anglois, lequel persuada au Roy d'Angleterre 

ï Les îles de Certes correspondent sans doute à l'archipel de Terre 
Neuve: Quant à la pointe des Baccales, on la retrouve à l'extré- 
mité nord de la baie de la Conception ? C'est un rocher isolé, où 
se rassemblent des milliers d'oiseaux aquatiques, dont les cris 
servent d'avertissement aux marins pendant les brouillards : 
aussi les gouverneurs de Terre Neuve ont- ils défendu de tuer 
et même d'inquiéter ces oiseaux. 

2 Sébastian! Gabotto n'était pas Anglais, mais Vénitien au 
service du roi d'Angleterre. De plus ce n'est pas lui qui 
découvrit le nord de l'Amérique. Ces régions avaient été déjà 
visitées, et probablement depuis fort longtemps, sans parler des 
Northmans, par nos Basques. C'est à un certain Jean de Echaïde 
qu'on attribue l'honneur de cette découverte. Sur la septième 
feuille de l'Atlas de Bianco (1436) est marquée très à l'Ouest 
dans l'Atlantique l'ile de Stokafixa, dans laquelle on a cru 
reconnaître le nom de Stokfish ou île des Morues. A partir de 
cette époque toutes les cartes portent, dans la même direction, 
un certain nombre d'îles designées sous le nom de Stokfish ou 
Bacalaos. Ce mot "Bacaîaos est justement le mot basque qui 
signifie morue. Il s'est perpétué jusqu'à nos jours dans les 
parages de Terre Neuve. Aussi bien les dénominations Basques 



— 397 — 

Henry septième, qu'il iroit aisément par là au païs de 
Catay, vers le Nort, et que par ce moyen trouueroit 
espiceries et autres choses, aussi bien que le Roy de 
Portugal aux Indes : ioint qu'il se proposoit d'aller au 
Peru et Amérique, pour peupler le païs de nouueaux 
habitants^ et dresser là une nouuelle Angleterre. Ce 
qu'il n'exécuta : vray est qu'il mist bien trois cens 
hommes en terre du costé d'Irlande au Nort, où le 
froid fit mourir presque toute sa compagnie, encores 
que ce fust au moys de iuillet. Depuis laques Quar- 
tier I (ainsi que luy ||mesme m'a recité) fist deux fois Fol. i49' 
le voyage en ce païs là, c'est à sçauoir l'an mil cinq 
cens trente quatre, et mil cinq cens trente cinq. 

abondent à Terre Neuve. Le nom de cap de Raye rappelle le 
basque arraico, qui veut dire poursuite ou approches, attendu 
qu'on doit en ranger les bords de très près à cause des écueils 
voisins. Rognotise rappelle Aurongiie près Saint-Jean-de-Luzy. 
Ylicillo signifie en basque trou à mouches, Ophorportu vase à 
lait, Torliichoa le petit port. Il existe donc dans cette île des 
traces persistantes des voyages et du séjour des Basques. Cf. 
GoYETCHE. Histoire pittoresque de Saint Jean de Lui. — J- PeRES. 
Revue Américaine, 2me série, t. ii. — Gaffarel. Jean Vera^xano. 
{Explorateur, 27 janvier 1876). — Desimoni. Voyage de Jean Vera^- 
Zano. (Archivio Storico Italiano, 4me Uv.) 

ï Jacques Cartier fit au Canada non pas deux mais trois 
voyages. Le troisième eut lieu en 1541. La relation du premier 
voyage a été réimprimée en 186$ par MM. Michelant, et 
Ramé, et, en 1867, par M. Michelant; celle du second en 1863 
par MM. Tross et d'Avezac. Le troisième, dont la fin est perdue, 
n'est connu que par la traduction Italienne de Ramusio et la 
traduction Anglaise de Hackluyt (1600). Une traduction de cette 
traduction a été publiée par la Société littéraire et historique de 
Québec. Voir Charton. Voyageurs anciens et modernes. T. iv. 
P. 66-73. 



CHAPITRE LXXV. 



De la terre de Canada, dicte par cy deuant Baccalos, 
decouuerte de nostre temps et de la manière de viure 
des habit ans. 



Voyage de 

Seigneur laques 

Quartier en 

Canada. 




OUR autant que ceste contrée au Septentrion 
a esté decouuerte de nostre temps, par un 
nommé laques Cartier, Breton, maistre 
pillot et Capitaine, homme expert et entendu à la 
marine, et ce par le commandement du feu Roy 
François premier de ce nom, que Dieu absolue, ie 
me suis auisé d'en escrire sommairement en cest 
endroit, ce qu'il me semble mériter d'estre escript, 
combien que selon l'ordre de nostre voyage à retour- 
ner, il deuoit précéder le prochain chapitre. Qui m'a 
d'auantage inuité à ce faire, c'est que ie n'ay point 
veu homme i , qui en aye traicté autrement, combien 
que la chose ne soit sans mérite en mon endroit, et 



I Pourtant la première relation du second voyage de Cartier 
avait été publiée dès 1545 : 'Brief récit, et succincte narration de la 
nauigation faicte es ysîcs de Canada, Hocheîage et Sagiienay et autres... 
etc. Paris. Ponce Roffet et Anthonie Leclerc, in-S" 48 flf. — On 
peut consulter sur les premiers ouvrages relatifs au Canada, 
Harrisse. Notes pour servir à V histoire de la nouvelle France, (1545- 
1700.) 



— 399 — 

que ie Taye certainement appris dudit Quartier, qui 

en a fait la decouuerte. Geste terre, estant presque Situation de 

soubs le pôle Arctique zeniculaire, est iointe par la- terre de 

l'Occident à la Floride, et aux isles du Peru, et depuis Canada. 

là costoye l'Océan, vers les Baccales, dont auons 

parlé. Lequel lieu ie crois que ce soit le mesme que 

ceux qui ont fait la dernière decouuerte ont nommé 

Canada (comme il auient que souuent à plaisir Ion 

nomme ce qui est hors de la congnoissance d'autruy) 

se confinant vers Orient, à une mer prouenant de la 

Glaciale ou Hyperborée : et de l'autre costé à une 

terre ferme, dicte Gampestre de Berge, au Suest 

ioignant à ceste contrée. Il y a un cap appelle de 

Lorraine, autrement de ceux qui l'ont decouuert. Cap deLorraine 

Terre des Bretons i, prochaine des Terres neuues, ou terre des 

où se prennent auiourd'huy les morues, un espace de ^^f^^- ^^^'^"^ 
,. ^ j ,. .. -^ 1 j fi- demourues. 

dix ou douze heues, entre les deux, tenant la dicte 

Terre neuue à ceste haute terre, laquelle nous auons 

nommée Gap do Lorraine : et est assise au Nordest, 

une assez spacieuse et longue isle entre deux, laquelle 

a de circuit enuiron quatre lieues. Ladicte terre 

commence tout auprès dudit cap, par deuers le Su, 

I Le nom de terre des Bretons attribué à cette partie de 
l'Amérique est fort ancien. Nous lisons dans une note adressée 
par Catherine de Médicis à Forquevaulx, ambassadeur de France 
en Espagne : « Aussi ne seroit-il raisonnable que sa maiesté 
Catholique voullit tellement empescher, brider et coarcter aux 
subiets de sa maiesté la liberté de la nauigation qu'ils ne puissent 
aller nauiguer et sacommoder es autres lieux, mesme en celluy 
qui a esté descouiiert passé cent ans par ses suhiets, et qui est dès ce 
temps en tesmoignage de la descouuerte faicte par les François appelée 
la terre etcoste aux^retons. » 28 novembre i$65. 



— 400 — 

où se renge Est, Nordest, et Ouest, Surouest, la plus 
part d'icelle allant à la terre de Floride, se rège en 
forme de demy cercle, tirant à Themistitan. Or pour 
Situation du retourner au cap de Lorraine i, dont nous auons 
cap de Lorraine, parlé, il gist à la terre par deuers le Nort, laquelle 
est rengée par une mer Méditerranée (comme desia 
nous auons dit) ainsi que l'Italie entre la mer Adria- 
tique et Ligustique 2. Et depuis ledit cap allant à 
l'Ouest, Ouest et Surouest, se peut renger enuiron 
deux cens lieues, et tous sablons et arènes, sans 
aucun port ne haure. Geste région est habitée de 
plusieurs gens, d'assez grande corpulence, fort malins, 
et portent ordinairement visage masqué, et déguisé 
par linéaments de rouges et pers : lesquelles couleurs 
ils tirent de certains fruits. Ladicte terre fut decouuerte 
,^^1,^; par le dedans de ceste mer, l'an mil cinq ces trète 

cinq, par le seigneur Quartier 3, comme nous auons 
dit, natif de Sainct Malo. Donques outre le nombre 
des nauires dont il usa, pour l'exécution de son 
Fol. 150. voyage, auec quelques barques de soixante à quatre || 
vingts hommes, rengea le païs par auant incongneu, 
iusques à un fleuue grand et spacieux, lequel ils 



1 La dénomination de cap de Lorraine n'a pas été conservée. 
Autant qu'on peut le conjecturer à travers les incertitudes de la 
description de Thevet, ce cap paraît correspondre au cap Canso 
ou au cap Sable qui terminent la nouvelle Ecosse. 

2 Le sinus Ligusticus répond au golfe de Gênes. Thevet 
aurait dû nommer la mer Tyrrhénienne au lieu du golfe de 
Gênes. 

5 II paraît néanmoins prouvé que Cartier avait été précédé 
dans ces parages par des Européens, sans doute par des Basques. 



— 401 — 

nomment TAbaye de chaleur i, où il se trouue de Ahhaye de 
tresbon poisson et en abondance, principalemet des ^^«^^«^ fleuue. 
saulmons. Alors ils traffiquerent en plusieurs lieux 
circonuoisins, c'est à sçauoir les nostres de haches, 
cousteaux, hains à pescher, et autres hardes, contre 
peaux de cerfs, loutres, et autres sauuagines, dont 
ils ont abondance. Les Barbares de ce païs leur firent 
bien bon accueil, se monstrant bien affectionnez 
enuers eux, et ioyeux de telle venue, congnoissance, 
et amytié pratiquée et conceue les uns auecques les 
autres. Apres ce fait, passans outre, trouuerent autres 
peuples, presque contraires aux premiers, tant en 
langue que manière de vinre : et disoient estre des- 
cendus du gràd fleuue de Chelogua 2, pour aller faire Chelogm, 
la guerre aux premiers voisins. Ce que puis après le fi^i^^- 
capitaine Quartier a sceu, et véritablement entendu, 
par eux mesmes, d'une de leurs barques, qu'il prit 
auec sept hommes 3 : dont il retint deux, qu'il amena 
en France au Roy : lesquels il ramena à sa seconde 



1 Voici le passage de la relation de Cartier (D'après Charton. 
Voyageurs anciens et modernes, iv, 17) : « Le pays est plus chaud 
que n'est l'Espagne, et le plus beau qu'il est possible de voir, 
tout égal et uni, et il n'y a lieu si petit où il n'y ait des arbres... 
Il y a grande abondance de saumons : nous appelâmes ce golfe, 
golfe de la Chaleur. » Le nom s'est conservé : La baie des 
Chaleurs. 

2 Cartier n'a jamais désigné ce fleuve que sous le nom de 
Hochelagua. 

3 La relation de Cartier ne mentionne que cinq hommes. 
Quant aux deux Canadiens qui partirent avec Cartier, et revin- 
rent à son second voyage, ils se nommaient Taiguragui et 
Domagaya. Ils lui rendirent de grands services. 

26 



— 4^2 — 

nauigation : et les ayans de rechef amenez, ont pris 
le Christianisme, et sont ainsi décédez en France. 
Et n'a oncques esté entendue la manière de viure de 
ces premiers Barbares, ne de ce qu'il y a en leur païs 
et région, pour ce qu'elle n'a esté hantée ne autre- 
ment traffiquée. 



CHAPITRE LXXVI. 



D^une autre contrée de Canada. 



filtre région f^^^\ UANT à l'autre partie de ceste région de 
de Canada I^^M Canada, OÙ se tiennent et fréquentent les 

decouuertepar ^^^^J derniers Sauuages, elle a esté depuis decou- 

a. {^uai m. ^^^^^ entre ledit fleuue de Chelogua, plus de trois à 

quatre cens lieues par ledit Qiaartier, auecques le 

cômandement du Roy : où il a trouué le païs fort 

peuplé, tant en sa seconde que première nauigation. 

Maursamiabhs Le peuple est autant obéissant et amiable qu'il est 

decesCanadiès. i^oss\\Aq, et aussi famiUer^ que si de tout temps 
eussent esté nourris ensemble, sans aucun signe de 
mauuais vouloir, ne autre rigueur. Et ilec iist ledit 



— 403 — 

Quartier quelque petit fort et bastiment pour hyuerner 
luy et les siens, ensemble pour se défendre contre 
l'iniure de l'air tant froid et rigoureux. Il fut assez 
bien traité pour le païs et la saison : car les habitans 
lui amenoient par chacun iour leurs barques chargées 
de poisson, corne anguilles, lamproyes et autres : 
pareillement de chairs sauuages, dont ils en prennent 
bonne quantité. Aussi sont ils grands veneurs, soit 
esté ou hyuer, auecques engins ou autremèt. Ils 
usent d'une manière de raquettes i tissues de cordes Manière 
en façon de crible, de deux pies et demy de long, et ^^ raquettes. 
un pié de large^ tout ainsi que vous représente la 
figure cy après mise. Ils les portent soubs les pieds 
au froid et à la neige, spécialement quand ils vont Usage de ces 
chasser aux bestes sauuages, à fin de n'enfoncer point maquettes. 
dans les neiges, à la poursuite de leur chasse. Ce 
peuple se reuest de peaux de cerfs, couroyées et accom- 
modées à leur mode. || Pour prendre ces bestes 2, ils Fol. i$i. 

ï Cf. Second voyage de Cartier. § xii. — Thevet. Cosmo- 
graphie universelle. P. ion. — Lescarbot. vi, 21. 

2 N. Perrot (P. 53,4) raconte ainsi la chasse aux caribous 
ou cerfs : « On environne d'abord les savanes d'arbres et de 
perches, de distance en distance, où se tendent des lacets de 
peau crue qui ferment un petit passage laissé à dessein. Quand 
tous ces pièges sont une fois dressez, on s'éloigne en marchant 
de front et faisant continuellement de grands cris; ce bruit 
extraordinaire les épouvante et les met en fuite de tous costés 
ne sçachant plus où aller, ils viennent rencontrer cest embarras 
qui leur a esté préparé, et ne le pouvant franchir, ils sont con- 
traints de le suivre pour se rendre dans le passage, où sont 
tendus les lacets à nœuds coulants, qui les saisissent par le 
col. » Cf. Champlain (P. 266). — Ckarleyoïx. Hist.de la Nou- 
velle France. T. m. P. 128, 129. 



— 404 — 

Comme ces s'assembleront dix ou douze armés de longues lances 
Canadiens Q^ piques grandes de quinze à seze pieds, garnies par 

chassèt le cerf j^ ^^^^ j^ quelque os de cerf ou autre beste, d'un 

et autves pestes 
saunages. P^^ ^^ ^^ng ou plus, au lieu de fer, portans arcs et 
flèches garnies de mesme : puis par les neiges qui 
leur sont familières toute l'année, suyuans les cerfs 
au trac par lesdites neiges assez profondes, descou- 
urent la voye, laquelle estât ainsi decouuerte,vous y 
planteront branches de cèdre qui verdoyent en tout 
temps, et ce en forme de rets, sous lesquelles ils se 
cachent armez en ceste manière. Et incontinent que 
le cerf attiré pour le plaisir de ceste verdure et che- 
min frayé s'y achemine, ils se iettent dessus à coups 
de piques et de flèches, tellement qu'ils le contrain- 
dront de quitter la voye, et entrer es profondes neiges, 
voire iusques au ventre, où ne pouuant aisément 
cheminer, est attaint de coups iusques à la mort. Il 
sera escorché sur le champ, et mis en pièces, l'enue- 
lopperont en sa peau, et traîneront par les neiges 
iusques en leurs maisons. Et ainsi les apportoient 
iusques au fort des François, chair et peau, mais 
pour autre chose en recompense, c'est à sçauoir 
quelques petits ferremens et autres choses. Aussi ne 
veux omettre cecy qui est singulier, que quàd lesdits 
Bruuage Saunages sont malades de fleure ou persécutez d'autre 

souueraîn dont maladie intérieure, ils prennent des fueilles d'un 
ih usent en j^-bj-e i q\x^ ^gt fort semblable aux cèdres, qui se trou- 

leurs maladies. 

I L'arbre dent il est question paraît être le sapin du Canada 
(Abies Canadensis), doué de propriétés antiscorbutiques. On a 
encore émis l'opinion que ce pourrait être l'épine vinette qui a 



~ 405 — 

uent autour de la montagne de Tarare, qui est au 
Lyonnois : et en font du ius, lequel ils boiuent. Et 
ne faut doubter que dans vingt quatre heures il n'y a 
si forte maladie, tant soit elle inueterée dedans le 
corps, que ce breuuage ne guérisse : comme souuentes 
fois les Chrestiens ont expérimenté, et en ont apporté 
de la plante par deçà. 



CHAPITRE LXXVII. 



La Religion et manière de viure de ces panures 
Canadiens y et comme ils résistent au froid. 



E peuple en sa manière de viure et gouuer- 
nement, approche assez de laloy de nature. 
Leur mariage i est, qu'un homme prendra Mariages des 
deux ou trois femmes sans autre solennité, comme Canadiês. 

des propriétés analogues. D'après la relation de Cartier tous ses 
hommes, qui étaient malades du scorbut, furent guéris par la 
décoction des feuilles de cet arbre nommé aneoda. 

I Sagard (Histoire du Canada. § 17) reconnaît que le 
concubinage est fréquent au Canada, et il en donne une singulière 




4o6 — 



Fol. 145. 
Osannaha. 



Andouagni, 

dieu des 
Canadiens. 



les Amériques, desquels auons ia parlé. De leur reli- 
gion, ils ne tiennent aucune méthode ne cérémonie 
de reuerer ou prier Dieu, sinon qu'ils contemplent 
le nouueau crois lisant, appelé en leur UgucOsanuaha^ 
disans que Andouagni l'appelle ainsi, puis Fenuoye 
peu à peu, qu'elle auance et retarde les eaux. Au 
reste, ils croyêt tresbien qu'il y a un Créateur plus 
gràd que le Soleil, la Lune, ne les Estoilles, et qui 
tient tout en sa puissance : et est celuy qu'ils appellêt 
Andouagni i, sans auoir toutefois forme, ne aucune 
méthode de le prier : combien qu'en aucune région 
de Canada ils adorent des idoles 2, et en aurot au- 
cunefois de telles en leurs loges, quaràte ou cinquante^ 
comme véritablement m'a recité un pillot Portugais, 
lequel visita deux ou trois villages, et les loges où 



excuse : « Les ieunes hommes qui ne se veulent point marier, 
ni obliger à une femme, tiennent ordinairement des filles à pot 
et à feu^ qui leur seruent en la mesme manière que s'ils en 
estoient les marys^ il n'y a que le seul nom de différence, car ils 
ne les appellent point Atenouha femme, ains Asqua, compagne 
ou concubine... sans ceste licence de chercher amis, ie croy que 
beaucoup de filles resteroient vierges et sans marys, pour estre 
le nombre plus grand que celuy des hommes à mon ad vis: il 
en est de mesme en France, où les guerres consomment une 
infinité d'hommes. » Cf. Lescarbot. Histoire de la Nouvelle 
France, vi. 13. 

1 Le nom de cette divinité supérieure variait : tantôt Cudoùa- 
gni, tantôt Youskeka. Voir Sagard. Ouv. cité. § 30. — Lescar- 
bot. VI, 5. — ■ Champlain. m, 11. 

2 Lescarbot affirme pourtant (vi, 5) que les Canadiens n'ont 
pas d'idoles : « le ne trouve sinon les Virginiens qui facent 
quelque service divin. Ils représentent leurs Dieux en forme 
d'hommes, lesquels ils appellent Kevuasovuok. » 



— 407 — 

habitoient ceux du païs. Ils croyent ï que Tame est Opinion des 

immortelle, et que si un homme verse mal, après la Canadiens de 

mort un gràd oyseau prend son ame, et l'emporte : ^^^^ ^ ^ ^ 

^ . -^1, ^y r j ' j de lame. 

si au contraire, 1 ame s en va en un lieu décore de 

plusieurs beaux arbres, et oyseaux chantans mélo- 
dieusement. Ce que nous a fait entendre le Seigneur 
du païs de Canada, nommé Donacona 2 Aguanna, qui Donaœna 
est mort en France bon chrestien, parlant François, Aguaha, Roy 
pour y auoir esté nourry quatre ans. Et pour euiter ^^ Canada, 
prolixité en l'histoire de noz Canadiès, vous noterez 
que les panures gens uniuersellement sont affligez 
d'une froideur perpétuelle, pour l'absence de Soleil, Froideur 
comme pouuez entendre. Ils habitent par villages qx. ^^i^f^j^ au pais 
^ r o de Canada. 

1 Nous lisons dans la relation de Cartier : « Ils croyent aussi 
quand ils trépassent qu'ils vont es estoiles : puis vont en beaux 
champs verds, pleins de beaux arbres et fruits somptueux. » 
Champlain retrouvait la même croyance (§ v, P. 127) : «Ils 
croyent l'immortalité des âmes, et disent qu'ils vont se resjouir 
en d'autres pays avec leurs parents et amis qui sont morts. » 
Perrot (P. 40). « Tous les sauvages qui ne sont pas convertis 
croyent l'âme immortelle^ mais ils prétendent qu'en se séparant 
du corps, elle va dans un beau pays de campagne, où il ne 
fait ni froid ni chaud, et que l'air y est agréablement tempéré. » 
Chaque découverte de peuplades nouvelles n'a fait que rendre 
cette vérité plus incontestable. Cf. Lallemand. Relations de 
1626, 3 et 4. — Relations de 1634 (iv, 16), 1636 (11, 104-107) 
1637 (xi, 52), 1639 (x, 43). — Lettres édifiantes (vu, 11 et 12) 
etc. Sagard. Hist. du Canada. P. 454, 457, 459, 473, 587. 

2 Donnacona fut en effet enlevé par Cartier (2^ relation^ § 20). 
Pour excuser cet enlèvement, on allègue que Cartier céda au 
désir de le convertir au christianisme, et de lui donner une idée 
de notre civiHsation afin de hâter celle du Canada. Il lui avait 
bien promis de le ramener, mais ne put tenir sa promesse, car 



— 4o8 — 

Loges des hameaux en certaines maisons i, faites à la façon 

Canadiens, (i'un demy cercle, en grandeur de vingt à trente pas, 

et dix de largeur, couuertes d'ecorces d'arbres, les 

autres de ioncs marins. Et Dieu sçait si le froid les 

pénètre tant mal basties, mal couuertes, et mal 

appuyées tellement que bien souuent les piliers et 

cheurons fléchissent et tombent pour la pesanteur de 

la neige estant dessus. Nonobstât ceste froidure tant 

excessiue, ils sont puissans et belliqueux, insatiables 

Peuples du de trauail, Semblablement sont tous ces peuples sep- 

Septentnon tentrionaux ainsi courageux, les uns plus, les autres 

pourquoy plus • ^ • • i • i> 

5.. L. ,/.;,. rnoms, tout amsi que les autres tirans vers 1 autre 

courageux que i • i i 

es Méridionaux P^le, spécialement vers les tropiques et equinoctial 
sont tout au contraire : pour ce que la chaleur si 
véhémente de l'air leur tire dehors la chaleur natu- 
relle, et la dissipe : et par ainsi sont chaulds seule- 
ment par dehors, et froids en dedans. Les autres ont 
la chaleur naturelle serrée et contrainte dedans par 
le froid extérieur, qui les rend ainsi robustes et vail- 

Donnacona mourut en France moins de deux ans après y être 
arrivé. Trois sauvages qui survécurent seuls furent baptisés le 
22 mars 1538 à Notre-Dame de Saint Malo. Cartier servit de 
parrain à l'un des trois. 

I Sur la construction de ces cabanes, lire la curieuse descrip- 
tion de Sagard (Ouv. cité. § 13), qui d'ailleurs ne paraît les 
apprécier que médiocrement : « le ne sçay si Ion pourroit assez 
exagérer la peine et les incommoditez que Ion souffre dedans 
ceschétifs palais, où l'on expérimente parfois les deux extremitez; 
un extrême chaud tel que l'on est à demy rosty, ou un extrême 
froid tel que l'on est à demy glacé, et puis des chiens vous 
importunent sans cesse pour auoir place près de vous, mais la 
fumée selon les vents en est insupportable. » 



409 — 



lans : car la force et faculté de toutes les parties du 
corps dépend de ceste naturelle chaleur i. La mer Mer glaciale 
alentour de ce païs est donc glacée tirant au Nort, et 
ce pour estre trop elongnée du Soleil lequel d'Orient 
en Occident passe par le milieu de Tuniuers, obli- 
quement toutefois. Et de tant plus que la chaleur 
naturelle est grande, d'autant mieux se fait la concoc- 
tion et digestion des viandes dans l'estomac : l'ap- 
pétit aussi en est plus grand. Ainsi ce peuple de sep- 
tentrion mange beaucoup plus que ceux de la part 
opposite : qui est cause que bien souuent en ce 
Canada y a famine, ioint que leurs racines et autres 
fruits desquels se doiuent sustenter et nourrir toute 
l'année, sont gelez, leurs riuieres pareillem.ent, l'es- 
pace de trois ou quatre moys. Nous auons dit qu'ils 
couurent leurs maisons d'ecorces de bois^ aussi en 
font-ils barques, pour pescher en eau douce et salée. 
Ceux du païs de Labrador, leurs voisins 2 (qui furent Pah de 
decouuers par les Espagnols, pensans de ce costé Laborador^ 
trouuer un destroit pour aller aux isles des Moluques, ill^£Za\!oU 



Famine f requête 

en Canada, et 

pourquoy. 



i Ces remarques sont fort justes : Montesq.uieu les déve- 
loppera plus tard dans VEsprit des Lois. Il est certain que les 
peuples du Nord sont en général plus braves que ceux du midi. 
Il est également prouvé qu'ils absorbent une quantité d'aliments 
bien plus considérable. Plus on s'avance dans le nord, plus 
cette faculté d'inglutition est prodigieuse. 

2 Ce ne furent pas les Espagnols mais les Portugais qui décou- 
vrirent le Labrador, et ils ne l'aperçurent avec Gaspard Cortereal 
qu'en 1501. Sebastiani Gabotto, qui voyageait alors au compte 
de l'Angleterre, l'avait déjà entrevu en 1497, et il est très probable 
que nos pêcheurs basques et bretons le connaissaient depuis bien 
plus longtemps. 



— 410 — 



Fol. 153. 

Cômunité de 

vie entre les 

Canadiès, 



Manière de 
labourer la 

terre. 
Mil légume. 



Fehues blàches. 



OÙ sont les espiceries) sont pareillement subiets à ces 
froidures, et couurent leurs logettes de peaux de 
poissons, et de bestes sauuages, comme aussi plu- 
sieurs autres Cal Inadiens. D'auantagelesdits Canadiès 
habitèt en cômunité i, ainsi que les Amériques, et là 
trauaille chacun selon ce qu'il sçait faire. Aucuns font 
pots de terre, les autres plats, escuelles et cuillers de 
boys : les autres arcs et flèches, paniers, quelques 
autres habillemès de peau, dot ils se couurent contre 
le froid. Les femmes labourent la terre 2, et la re- 
muent auec certains instrumens faits de lôgues pierres 
et semêt les grains, du mil specialemèt, gros côme 
pois, et de diuerses couleurs, ainsi que l'ô plate les 
légumes par deçà. La tige croist en façô de canes à 
sucre, portai trois ou quatre espis, dot y en a tou- 
siours un plus grad que les autres, de la façon de 
nos artichaux. Ils plâtent aussi des feues plates, et 



1 Sagard (Ouv. cité. § xi) : « En une cabane il y a plusieurs 
feux, et à chaque feu il y a deux mesnages, l'un d'un costé, et 
l'autre de l'autre, et cette cabane aura iusqu'à 8, 10 ou 12 feux 
qui font 24 mesnages, et les autres moins, selon qu'elles sont 
fort longues ou petites. » 

2 C'étaient encore les usages de la période connue sous le 
nom d'âge de pierre : Les Canadiens pourtant avaient aussi 
d'autres instruments : D'après Sagard (Ouv. cité.§ 14) : « Ils 
défrichent avec grand peine et travail pour n'avoir des instru- 
ments propres et commodes, car ils n'ont pour tous outils que 
la hache et la petite pesle de bois, faicte comme une oreille, 
attachée par le mollet au bout d'une manche. » Lescarbot 
(Ouv. cité. § 24) : « Tous ces peuples cultivent la terre avec 
un croc de bois, nettoient les mauvaises herbes et les brûlent, 
puis assemblent leur terre en petites mottes éloignées l'une de 
l'autre de deux piez, etc. » 



usent. 



— 411 — 

blâches corne neige, lesquelles sont fort bônes. Il s'en 

trouue de ceste espèce en l'Amérique et au Peru. Il 

y a d'auàtage force citrouilles et coucourdes, lesquelles Citrouilles^ et 

ils mangent cuites à la braise, corne nous faisons les came ils en 

poires de par deçà. Il y a en outre une petite graine 

fort menue, ressemblât à la graine de Mariolaine, qui 

produist une herbe assez grade. Ceste herbe est mer- Espèce d*herbe. 

ueilleusement estimée i aussi la font ils sécher au 



I Voir plus haut § xxxii. Cette herbe, déjà signalée par 
Colomb et par Cartier n'est autre que le tabac. Second voyage, 
§ X. « Ils font poudre de ladite herbe, et la mettent à l'un des 
bouts dudit cornet, puis ils mettent un charbon de feu dessus 
et soufflent par l'autre bout, tant qu'ils s'emplissent le corps de 
fumée, tellement qu'elle leur sort par la bouche et les narines 
comme par un tuyau de cheminée... Nous avons expérimenté 
ladite fumée, après laquelle auoir mis dans notre bouche, il 
semble y auoir de la poudre de poivre, tant elle est chaude. 
Les Canadiens l'avaient en haute estime. Lescarbot. (Nouvelle 
France. § 24) rapporte que « noz saunages font aussi grand 
labourage de petun, chose très pretieuse entre eux et parmi tous 
CCS peuples universelement. Apres qu'ils ont cuilli ceste herbe, 
ils la mettent sécher à l'ombre et ont certains sachets de cuir 
pendus à leur col ou ceinture, dans lesquels ils en ont tousiours, 
et quant et quant un calumet ou petunoir, qui est un cornet 
troué par le côté, et dans le trou ils fichent un long tuyau 
duquel ils tirent la fumée... Et nos François qui les ont hanté 
sont pour la pluspart tellement affolez de ceste yvrongnerie de 
petun qu'ils ne s'en sçauroient passer non plus que da boire et du 
manger, et à cela dépensent de bon argent, car le bon petun qui 
vient du Brésil coûte quelquefois un écu la Hure. Cf. Sagard. 
P. 182, 222, 228, 747 et surtout 604. « le croy que le créateur 
a donné aux Hurons le tabac ou petun, qu'ils appellent hoùan- 
hoùan, comme une manne nécessaire pour ayder à passer leur 
misérable vie, car outre qu'elle leur est d'un goust excellentis_ 



— 412 — 

Soleil, après en auoir fait gràd amas : et la portèt à 
leur col ordinairemêt en de petits sachets de peaux^ 
de quelque beste auec une manière de cornet perse, 
où ils mettêt un bout de ceste herbe ainsi sechée : la- 
quelle ayans frottée entre leurs mais, y mettent le 
feu^ et en reçoiuent la fumée par la bouche par Tautre 
bout du cornet. Et en prennèt en telle quàtité, qu'elle 
Usage de ceste sort par les yeux et par le nez : et se perfumèt ainsi 
herbe en ^ toutes heures du iour. Noz Amériques ont une 
parjuns, autre manière de se perfumer, côme nous auons dit 
cy dçuant. 



CHAPITRE LXXVm. 



Des habillemens des Canadiens, comme ils portent 
cheueux, et du traitement de leurs petis enfans. 

^l^gES Canadiens trop mieux apris que les habitans 

Vestemens des ^ ^^Ê ^^ l'Amérique, se sçauent fort bien couurir 

Canadiens. (g^^^ de peaux des bestes saunages, auecques leur 

, poil, acoustrées à leur mode, ainsi que desia nous 

sime, elle leur amortit la faim^ et leur faict passer un long temps 
sans auoir nécessité de manger : et de plus elle les fortifie comme 
à nous le vin, car quand ils se sentent foibles, ils prennent un 
bout de petun et les voyla gaillards. » 



— 413 — 

auons touché, parauanture contrains pour le froid, et 
non autrement : laquelle occasion ne s'est présentée 
aux autres, qui les a fait demeurer ainsi nuds, sans 
aucune vergogne l'un de l'autre. Combien que ceux 
cy, i'entens les hommes, ne sont totalement vestuz, 
sinon enueloppez d'une peau pelue i, en façô d'un 
dauanteau, pour couurir le deuant et parties honteuses : 
le faisans passer entremy les iambes^ fermées à boutons 
sur les deux cuisses : puis ils se ceignent d'une large 
ceinture, qui leur affermist tout le corps, bras et 
iambes nues : hormis que par sus le tout ils portent 
un grand manteau de peaux cousues ensemble, si bien 
accoustrées, côme si le plus habile peletier y auoit 
mis la main. Les manteaux sont faits, les uns de 
loutre, ours, martres, panteres, renards. Heures, rats, 
connins et autres peaux, courayées auecques le poil : 
qui a dôné argument, à mon aduis, à plusieurs igno- 
rans de dire que les Sauuages estoyent velus. Aucuns 
ont escript 2 que Hercules de Lybie venant en France, 
trouua le peuple viuant presque à la manière des 

t Lescarbot. Nouvelle France, vi, 9 : « Ils se couvrent d'une 
peau attachée par devant à une courroye de cuir, laquelle pas- 
sant entre les fesses, va reprendre l'autre côté de ladite courroye 
par derrière. Et pour ce qui est du reste de leur vêtement, ils 
ont un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, si elles sont 
de loutres ou de castors, et d'une seule peau, si c'est de cuir 
d'ellan, ours, ou loup-cervier, lequel manteau est attaché auec 
une lanière de cuir par en haut, et mettent le plus souvent un 
bras dehors : mais estans en leurs cabanes, ils le mettent bas, 
s'il ne fait trop froid. Et ne le scauroy mieux comparer qu'aux 
peintures que l'on fait de Hercule. » 

2 DiODORE. IV, 19. 



— 414 — 

Sauuages, qui sont tant aux Indes de Leuat, qu'en 
l'Amérique, sans nulle ciuilité : et alloyent les hom- 
Fol. 154. i^es et femmes presque II tous nuds: les autres estoyent 
vestus de peaux de diuerses espèces de bestes. Aussi 
a esté la première côdition du genre humain, estant 
au commencement rude, et mal poly : iusques à ce 
que par succesion de temps, nécessité a contraint les 
hommes d'inuenter plusieurs choses, pour la conser- 
uation et maintien de leur vie. Encores font en ceste 
* rude inciuilité ces panures Sauuages admirans nostre 
vestement, de quelle matière et comment il est ainsi 
basti iusques à demander quels arbres portoyent ceste 
matière, comme il m'a esté proposé en l'Amérique : 
estimans la laine croistre es arbre comme leur cotton. 
L'usage de laquelle a esté par long temps ignoré, et 
Usage de la fut inuenté, comme veulent plusieurs, par les Athe- 
laineparqui niens, et mise en œuure. Les autres i l'ont attribué 
inuenté, ^ Pallas, pour ce que les laines estoyent en usage 
auant les Athéniens, que leur ville fust bastie. Voilà 
pourquoy les Athéniens l'ont merueilleusement ho- 
norée, et eue en grande reuerence, pour auoir receu 
d'elle ce grand bénéfice. Et par ainsi est vraysemblable 
que lesdits Athéniens et autres peuples de la Grèce, 
se vestoient de peaux, à la manière de noz Cana- 
diens : et à la similitude du premier homme, comme 
tesmoigne Saint Hierome, laissant exemple à sa pos- 
térité d'en user ainsi, et non aller tous nuds. En quoy 
ne pouuons assez louer et recongnoistre Dieu, lequel 
par singulière affection, sur toutes les autres parties 
du monde, auroit uniquement fauorisé à nostre Eu- 
I Pline. Hist, nat. vu, $7. 



— 41$ — 



rope. Reste à parler comme ils portent les cheueux, 
c'est à sçauoir autrement que les Amériques. Tant 
hommes que femmes i portent les cheueux noirs, 
fort longs, et y a ceste différence seulement, que les 
hommes ont les cheueux troussez sur la teste, comme 
une queue de cheual, auec cheuilles de bois à trauers : 
et là dessus une peau de tygre, d'ours, ou autres 
bestes : tellement qu'à les voir accoustrez en telle 
sorte. Ion les iugeroit ainsi déguisez vouloir entrer en 
un théâtre, ressemblans mieux aux portraits d'Her- 
cules, que faisoient pour récréation les anciens Ro- 
mains, et comme nous le peignons encores auiour- 
d'huy, qu'à autre chose. Les autres se ceignent et 
enueloppent la teste de martres zebelines, ainsi appe- 
lées du nom de la religion 2 située au Nort, où cest 
animal est fréquent : lesquelles nous estimons pré- 
cieuses par deçà pour la rarité, et pour ce telles peaux 
sont reseruées pour l'ornement des Princes et grands 
Seigneurs, ayans la beauté coniointe auec la rarité. 
Les hommes ne portent aucune barbe 3, nô plus que 



Manière des 

Canadiès à 

porter leurs 

cheueux. 



Martres 
Zebelines. 



ï Lescarbot. VI, 9. « Quant à ce qui est de l'habillement de tête, 
nul des Sauuages n'en porte : ains portent les cheueux battans sur 
les épaules tant hommes que femmes sans estre nouez, ny atta- 
chez sinon que les hommes en lient un trousseau au sommet de 
la teste de la longueur de quatre doits, auec une bende de cuir : 
ce qu'ils laissent pendre par derrière... Pour euiter l'empêche- 
ment que cela leur apporteroit, ils les troussent comme noz pal- 
freniers font la queue d'un cheual, et y fichent les hommes 
quelque plume qui leur aggrée, et les femmes une aiguille à 
trois pointes. » 

2 Sic pour région. 

5 Nous lisons dans Lescarbot. Nouvelle France, vi, 10. « La 



— 4i6 



Hahiîlemens 

des femmes de 

Canada. 



Mariage des 
Canadiens. 

Agahanna. 
Fol. 155. 



ceux du Brésil, pour ce qu'ils l'arrachent selô qu'elle 
pullule. Quàt aux femmes, elles s'habillêt de peaux 
de cerfs préparées à leur mode, qui est très bône et 
meilleure que celle qu'on tient en France, sans en 
perdre un poil seul. Et ainsi enueloppées i se serrent 
tout le corps d'une ceinture lôgue, à trois ou quatre 
tours par le corps, ayans tousiours un bras et une 
mammelle hors de ceste peau, attachée sur l'une des 
espaules, comme une escharpe de pèlerin. Pour côti- 
nuer nostre propos, les femmes de Canada portent 
chausses de cuir tanné, et fort bien labouré à leur 
mode, enrichi de quelque teinture faite d'herbes et 
fruits, ou bien de quelque terre de couleur, dont il y 
a plusieurs espèces. Le souHer est de mesme matière 
et cadeleure. Ils obseruent le mariage auec toute foy 2 
fuyans adultère sur tout : vray est que chascun a 
deux ou trois femmes, côme desia nous auons dit 
en un autre Heu. Le Seigneur du païs nom || mé Aga- 



barbe du menton leur est noire comme les cheveux. Ils en ostent 
toute la cause productiue, exceptez les Sagamoz, lesquelz pour la 
pluspart n'en ont qu'un petit... Pour ce qui est des parties infé- 
rieures, noz saunages n'empêchent point que le poil n'y vienne 
et prenne accroissement. On dit que les femmes y en ont aussi, 
et comme elles sont curieuses, quelques uns de noz gens leur 
ont fait à croire que celles de France ont de la barbe au 
menton. » 

1 Id. § 9. « Quant aux femmes, elles ont une ceinture par 
dessus la peau qu'elles ont velue, et ressemblent (sans compa- 
raison) aux peintures de Saint lean Baptiste. Mais en hiver, ils 
font de bonnes manches de castor attachées par derrière qui les 
tiennent bien chaudement. » 

2 Voir plus haut, § lxxvii. 



— 417 — 



hanna i, en peut auoir autant que bon lui semble. 
Les filles ne sont desestimées pour auoir seruy à 
quelques ieunes hommes 2 auât qu'estre mariées 
ainsi qu'en l'Amérique. Et pource ont certaines loges 
en leur village, où ils se rencontrent, et communi- 
quèt les hommes auec les femmes, séparez d'auec les 
ieunes gens, fils et filles. Les femmes vefues 3 ne se 
remarient iamais en quelque nombre qu'elles soient 
après la mort de leur mary : ains viuent en dueil le 
reste de leur vie, ayans le visage tout noircy de char- 
bon puluerisé auec huyle de poisson : les cheueux 
tousiours espars sur le visage, sans estre liez ne trous- 
sez par derrière, comme portent les autres : et se 
maintiennent ainsi iusques à la mort. Quant au trai- 
tement de leurs petis enfans 4, ils les Uent et enue- 



ViduiU fort 

honorée par les 

femmes de 

Canada. 



Cônie elles 
traitèt leurs 
petis enfans. 



1 C'était le nom d'un des roitelets du pays lors du second 
voyage de Cartier, mais ce ne fut jamais un titre. 

2 Lescarbot. vr, 13 : « Ils ont une autre coutume fort mau- 
vaise de leurs filles. Car depuis qu'elles sont d'âge d'aller à 
l'homme, elles sont toutes mises en une maison de bordeau, 
abandonnées à tout le monde qui en veut, iusques à ce qu'elles 
ayent trouué leur parti : et tout ce auons veu par expérience. » 

3 On lit en effet dans Cartier : « Depuis que le mari est mort, 
iamais les femmes ne se remarient, ains font le dueil de ladite 
mort toute leur vie, et se teindent le visage de charbon pilé et 
de graisse de l'espesseur d'un couteau, et à cela conoit on qu'elles 
sont vefues « Pourtant ces usages ne se conservèrent pas tou- 
jours au Canada. Nous lisons en effet dans N. Perrot. P. 26 : 
« Si le mary vient à mourir, la femme ne se peut remarier qu'à 
celuy qui sera au gré de sa belle-mère, après deux années de 
deuil, qu'elle observe en se coupant les cheveux, etc. » 

4 N. Perrot. P. 31 : « Cet enfant a pour berceau une planche 
fort mince qui est ornée vers la teste de rassades ou de grelots, 

27 



-^ 418 -^ 

loppent en quatre ou cinq peaux de martres cousues 
ensemble : puis les vous attachent et garrotent sur 
une planche ou ais de bois persée à l'endroit du der- 
rière, en sorte qu'il a tousiours ouuerture libre, et 
entre les iambes comme un petit entonnoir, ou gout- 
tière faite d'ecorce mollette, ou ils font leur eau sans 
toucher ne coïnquiner leur corps, soit deuat ou der- 
Superstition riere, ne les peaux où ils sont enueloppez. Si ce 
des Tiircs. peuple estoit plus prochain de la Turquie, i'estime- 
rois qu'ils auroient appris cela des Turcs : ou au 
côtraire auoir enseigné les autres. Non pas que ie 
vueille dire que ces Saunages estimêt estre pesché, 
que leurs enfants se mouillent de leur propre urine, 
comme ceste nation superstiteuse de Turquie : mais 
plus tost comme une ciuilité qu'ils ont par dessus les 
autres. Parce que Ion peut estimer combien ces pan- 
ures brutaux les surpassent en honnesteté. Ils vous 
plantent ceste planche auecques l'enfant par l'extré- 
mité inférieure, pointue en terre, et demeure ainsi 
l'enfant debout pour dormir, la teste pendant en bas. 

ou bien de ronds ou de canons de porcelaines. » — Sagard. 
§ XIX : « Lorsque l'enfant est emmailloté sur sa petite planchette, 
ordinairement enioliuée de matachias et chappelets de pourceleine, 
ils luy laissent une ouuerture, deuant la nature, par où il faict son 
eau, et si c'est une fille, ils y adioustent une fueille de blé d'Inde 
renuersée, qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant soit 
gasté de ses eaùes, ny salle de ce costé là. » 



J^M^Î^SlY^WWWî^î^î^Wî^î^î^ 



CHAPITRE LXXIX. 



La manière de leur guerre. 




OMME ce peuple semble auoir presque mesmes 
meurs que les autres Barbares sauuages, 
aussi après eux ne se trouue autre plus 
prôpt et coustumier de faire guerre l'côtre Tun autre, 
et qui approche plus de leur manière de guerre, 
aucunes choses exceptées. Les Tontaniens, les Gua- 
dalpes, et Chicorins font guerre ordinaire contre les 
Canadiens, et autres peuples diuers, qui descendent 
de ce grand fleuue d'Ochelagua i et Saguené. Les- 
quelles riuieres sont merueilleusement belles et gran- 
des, portans tresbons poissons et en grande quantité : 
aussi par icelles peut on entrer bien trois cens lieues 
en païs, et es terres de leurs ennemis auec petites 
barques, sans pouuoir user de plus grands vaisseaux 
pour le danger des rochers 2. Et disent les anciens 



Canadiens 

peuple 
belliqueux: 



Tontaniens 

ennemis de ceux 

de Canada. 

Ochelagua et 

Saguené fleuues 

de Canada. 



1 L'Hochelagua correspond au Saint-Laurent. Le Saguenay a 
conservé son nom. Le premier de ces cours d'eau est navigable 
pour les plus grands vaisseaux jusqu'à Québec^ à 150 lieues de 
son embouchure, pour les navires de 600 tonneaux jusqu'à 
Montréal à 60 autres lieues. Quant au Saguenay, on peut le 
remonter jusqu'au lac Saint-Jean, auquel il sert de déversoir. 

2 Allusion aux Sauts, assez fréquents sur le Saint-Laurent, 
(Cascades, Saint-Louis, Long Saut, Sainte-Marie, La Chine.) 



du païs, que qui voudroit suyure ces deux riuieres, 
qu'en peu de Lunes, qui est leur manière de nombrer 
le temps, Ion trouueroit diuersité de peuples, et 
abondance d'or et d'argent. Outre que ces deux 
fleuues séparez l'un de l'autre, se trouuentet ioignent 
ensemble en certain endroit, tout ainsi que le Rhosne 
et la Saône à Lyon : et ainsi assemblez se rendent 
bien auant dans la nouuelle Espagne : car ils sont 
confins l'un à l'autre i, comme la France et l'Italie. 
Preparahuede £|- pQ^^j- ^-g quàd il est question de guerre 2 en Ca- 
Canadiens. nada, leur grand Agahanna, qui vaut autant à dire 
Fol. 156. que Roy ou Signeur, commande aux || autres Seigneurs 
de son obéissance, ainsi que chacun village à son 
supérieur, qu'ils se délibèrent de venir et trouuer 
par deuers luy en bon et suffisant équipage de gens, 
viures et autres munitiôs, ainsi que leur coustume 
est de faire. Lesquels incontinent chacun en son 



I Géographie fantastique : Inutile de faire remarquer que le 
Saguenay et le Saint-Laurent ne se joignent qu'à leur confluent, 
et qu'ils n'ont jamais arrosé la Nouvelle Espagne ou Mexique. 

- Thevet dans sa Cosmographie universelle, a longuement ra- 
conté ces guerres Canadiennes. Il a môme ajouté de curieux 
détails à ceux qu'il donne ici. Lescarbot (vi, 25) a consacré 
tout un chapitre à la guerre. « Auant que partir, les nôtres ont 
la coutume de faire un fort, dans lequel se met toute la ieu- 
nesse de l'armée ; où estans, les femmes les viennent enuironner 
et tenir comme assiégés. Se voyans ainsi enueloppés, ils font 
des sorties pour euader et se libérer de prison. Les femmes qui 
sont au guet les repoussent, les arrêtent, font leur effort de 
les prendre. Et s'ils sont pris, elles chargent dessus, les battent, 
les dépouillent, et d'un tel succès, prennent bon augure de la 
guerre qui se va mener. S'ils eschappent, c'est mauuais présage. 



— 421 — 

endroit, se mettent en effort et deuoir d'obéir au 
commandement de leurs Seigneurs, sans en rien y 
faillir, ou aller au contraire. Et ainsi s'en viennent sur 
l'eau, auec leurs petites barquettes, longues, et larges 
bien peu, faites d'escore de bois, ainsi qu'en l'Amé- 
rique et autres lieux circonuoisins. Puis l'assemblée 
faite, s'en vont chercher leurs ennemis : et lors qu'ils 
sçauent les deuoir rencontrer, se mettront en si bon 
ordre pour combatre et donner assaut qu'il est possible, 
auec infinité de ruses et strataojemes, selon leur mode, ^i^^i^i'^^^^ ^f 

r 1 r T 1 1 1 guerre usité des 

Les attendans se lortment leurs loges et cabanes, * canadiens 




auec quelques pièces de bois, fagots, ramages, engres- 
sez de certaine gresse de loup marin, ou autre poisson : 



— 422 — 

et ce à lin qu'ils empoisonnent leurs ennemis s'ils 
approchent, mettans le feu dedans, dont il en sort 
une fumée grosse et noire, et dangereuse à sentir 
pour la puanteur tant excessiue, qu'elle fait mourir 
ceux qui la sentent : outre ce qu'elle aueugle les 
ennemis, qu'ils ne se peuuent voir l'un l'autre. Et 
vous sçauent adresser et disposer ceste fumée de 
telle méthode que le vèt la chasse de leur costé à 
Autre celuy des ennemis. Ils usent pareillement de poisons 
stratagème, faits d'aucunes fueilles d'arbres, herbes, et fruits, 
lesquelles matières sechées au Soleil, ils meslent 
parmi ces fagots et ramages, puis y mettent le feu 
de loing, voyans approcher leurs ennemis. Ainsi se 
voulurent ils défendre contre les premiers, qui allèrent 
decouurir leur païs, faisàs effort, auec quelques gresses 
et huiles, de mettre le feu la nuict es nauires des 
autres abordées au riuage de la mer. Dont les nostres 
informez de ceste entreprise, y donnèrent tel ordre, 
qu'ils ne furent aucunement incommodez. Toutesfois 
i'ay entendu que ces pauures Saunages n'auoient 
machiné ceste entreprise, que iustement et à bône 
raison, côsideré le tort qu'ils auoient rcceu des autres. 
C'est qu'estans les nostres descenduz en terre^ aucuns 
ieunes folastres par passetemps, vicieux toutefois et 
irraisonnables, comme par une manière de tyrannie i 

' Ce furent surtout les Espagnols qui prirent plaisir à mas- 
sacrer les indigènes sans motif : aussi éxciterent-ils contre eux 
des haines inexpiables. Il faut lire dans Las Casas l'abominable 
récit de leurs cruautés gratuites. Voir premier mémoire conte- 
nant la Relation des cruautés commises par les Espagnols conquèrans 
de l'Amérique. Trad. Llorente. T. i, P. i, ii6. 



423 



couppoient bras et iambes à quelques uns de ces 
pauures gens, seulemêt disoient-ils pour essayer, si 
leurs espées trenchoientbien, nonobstatque ces pauures 
Barbares les eussent receu humainement, || auecques 
toute douceur et amytié. Et par ainsi depuis n'ont 
permis aucuns Chrestiens aborder et mettre pié à 
terre en leurs riuages et limites, ne faire traffique 
quelcôque comme depuis Ion a bien congneu par 
expérience. 

Or pour n'elongner dauantage de nostre propos, 
ces Canadiens marchent en guerre quatre à quatre, 
faisans, quand ils se voyent, ou approchent les uns 
des autres, cris et hurlemens merueilleux et espou- 
uentables (ainsi qu'auons dit des Amazones i) pour 
donner terreur, et espouenter leurs ennemis. Ils por- 
tent force enseignes, faites de branches de boulleaux, 
enrichies de pennages et plumages de cygnes. Leurs 
tabourins sont de certaines peaux tendues et bendées 
en manière d'une herse, où Ion fait le parchemin, 
portées par deux homes de chacun costé, et un autre 
estât derrière frappant à deux bastons le plus impé- 
tueusement qu'il luy est possible. Leurs flustes sont 
faites d'os de iambes de cerf, ou autre sauuagine. 
Ainsi se combatent ces Canadiens à coups de flèches 2, 



Fol. 157. 



Côme les 
Canadiens 
marchèt en 

guerre. 



Façon de leurs 

tabourins, et 

côme ils les 

portent. 



i Voir plus haut, § lui. 

2 Sagard (§ 27) a décrit tout au long les armes et les usages 
guerriers des Canadiens. « Ils n'ont pour toutes armes que la 
masse, l'arc et les flèches, lesquelles ils empannent de plumes 
d'aigles, comme les meilleures de toutes, et à faute d'icelles ils 
y en accommodent d'autres. Ils y appliquent aussi fort propre- 
ment des pierres tranchantes eoUées au bois, auec une colle de 



424 



Manière de 
leur combat. 



Manière que 

tenoyêt les 

anciens à 

cobatre. 



Côbat de vierges 

aux f estes de 

Minerue. 



rondes massues, bastons de bois à quatre quarres, lances, 
et piques de bois, aguisées par le bout d'os au lieu de fer. 
Leurs boucliers sont de pennaches, qu'ils portent au col, 
les tournas dauant ou derrière, quand bon leur semble. 
Les autres portent une sorte de morion fait de peaux 
d'ours fort espesses, pour la defence de la teste. Ainsi en 
usoientles anciens à la manière des Saunages : ilscôbat- 
toient à coups de poing, à coups de pié, mordoient à 
belles dents, se prenoient aux cheueux et autres maniè- 
res semblables. Depuis à côbattre ils usèrent de pierres, 
qu'ils iettoient l'un contre l'autre : côme il appert 
mesmement par la Sainte Bible. D'auatage Hérodote 
en son quatrième liure, parlât de certain peuple qui 
se côbattoit à coups de bastôs et de massue : il dit 
en outre que les vierges de ce païs auoient coustume 
de batailler tous les ans auec pierres et bastôs les 
unes contre les autres, à l'honneur de la déesse Mi- 
nerue, le iour de son anniuersaire. Aussi Diodore au 
premier liure recite, que les massues et peaux de liôs 
estoient propres à Hercules pour cobatre : car aupa- 
rauant n'estoient encores les autres armes en usage. 
"Qui voudra voir Plutarque et lustin, et autres auteurs 
trouuera que les anciens Romains côbatoient tous 

poisson très forte, et de ces flèches, ils en emplissent leur car- 
quois, qui est fait d'une peau de chien passée. Ils portent aussi 
de certaines armures et cuirasse qu'ils appellent aquientor... Ces 
cuirasses sont faites auec des baguettes couppées de mesures et 
serrées les unes contre les autres, tissues et entrelassées de corde- 
lettes fort durement et proprement. Ils se seruent aussi d'une 
rondache ou bouclier fait d'un cuir bouilly fort dure, et d'autres 
faits de planches de bois de cèdre fort grands, larges et légers 
qui leur conurent presque tout le corps, etc. » 



— 425 — 

nuds. Les Thebains et Lacedemoniens se vengerèt de Coustume 

leurs ennemis à coups de leuiers et grosses massues ^""^"^ ^^^ 

de bois. Et ne faut estimer que lors ce pauure peuple i^^^lioniès 

ne fust autant hardi comme celui d'auiourd'huy, pour ^ côhatre. 

auoir demeuré tous nuds sans estre aucunement 

vestuz, côme à présent sont noz Canadiens de grosses 

peaux^ destituez semblablement de moyens et ruses 

de guerre, dont ces Sauuages se sçauent ayder 

maintenàt. le vous pourroys amener plusieurs auteurs 

parlas de la manière que tenoient les anciens en guerre, 

mais suffira pour le présent ce que i'è ay allégué, 

pour retourner au peuple de Canada, qui est nostre 

principal propos. Ce peuple n'use de l'ennemy pris 

en guerre, côme l'ô fait en toute l'Amérique, c'est à 

sçauoir qu'ils ne les mangent aucunement, ainsi que 

les autres. Ce qu'est beaucoup plus tolerable. Vray Comme les 

est, que s'ils prennèt aucùs de leurs ennemis, q^^ Canadiès trattèt 

autremêt demeurent victorieux i, ils leur escorchent 



leurs 
prisonniers. 



I Lescarbot (VI, I >) : « La victoire acquise d'une part ou 
d'autre, les victorieux retiennent prisonniers les femmes et en- 
fans, et leur tondent les cheueux, comme on faisoit anciennement 
par ignominie, ainsi qu'il se voit en l'histoire sacrée... Quant 
aux morts, ils leur coupent les têtes en si grand nombre qu'ils 
en peuuent trouuer, lesquelles se diuisent entre les capitaines, 
mais ils laissent la carcasse, se contentans de la peau, qu'ils font 
sécher, ou la couroyent, et en font des trophées en leurs ca- 
banes... et auenant quelque fête solennelle entre eux ils les 
prennent, et dansent auec, pendues au col, ou au bras, ou à la cein-. 
ture, et de rage quelquefois mordent dedans. » — Cf. le chapitre 
28 de Sagard intitulé : « Des prisonniers de guerre^ lesquels ils 
mangent en festin, après les auoir faict cruellement mourir. » Au 
chapitre 27 le même auteur fait remarquer « qu'il y a des na- 



— 426 — 

la teste et le visage, et Testendent à un cercle pour 
la sécher : puis l'emportent en leur pais, la monstras 
auec une gloire à leurs amis, femmes et vieillards. 
Fol. i$8. qui pour l'aage imbecille ne peuuent plus por||ter le 
fais, en signe de victoire. Au reste ils ne sont si 
enclins à faire guerre, comme les Perusiens, et ceux 
du Brésil, pour la difficulté paraucnture, que causent 
les neiges et autres incommoditez , qu'ils ont par 
delà. 



tions en nostre Amérique qui auoient accoustumé d'escorcher 
ceux qu'ils prenoient à la guerre, et de remplir de cendres leurs 
peaux, qu'ils appendoient à leurs places publiques, comme autant 
de trophées et de monumens de leurs beaux faits. Il y en auoit 
neantmoins plusieurs d'entre eux qui employoient ces peaux à 
d'autres usages, et en faisoient des tambours, disans que ces 
caisses quand on venoit à les batre, auoient une secrette vertu 
de mettre en fuite leurs ennemis. » 




CHAPITRE LXXX. 



Des mines, pierreries, et autres singularité:^ qui se 
trouuent en Canada, 



lE pais et terrouer de Canada, est beau et Bôtédupaïs 
bien situé, et de soy très bon, hormis de Canada. 
l'intemperature du ciel, qui le defauorise : 
comme pouuez aysément coniecturer. Il porte plusieurs 
arbres et fruits, dont nous n^auons la cognoissance par 
deçà. Entre lesquels y a un arbre i de la grosseur et 



I Cet arbre est une espèce particulière de hêtre. Sagard (§ 9) 
en parle en ces termes : « Si au temps que les bois estoient en 
seue, nous auions quelque indisposition ou débilité du cœur, on 
faisoit une fente dans l'escorce de quelques gros fouteau, et auec 
une escuelle on amassoit la liqueur qui en distilloit, qu'on beu- 
uoit comme un remède de bien peu d'efFect, et qui affadit plus 
tost qu'il ne fortifie, mais on se sert de tout où la nécessité 
contrainct. » — Thevet. Cosmographie universelle. P. 1014 : «Le 
capitaine laques Cartier auec lequel me suis tenu cinq mois, en 
sa maison à Sainct Malo en Bretaigne, et autres capitaines et 
gentils hommes dignes de foy, mesmes un chanoine de la ville 
d'Angers qui assista à l'ambarquement, m'asseurerent tous la 
chose estre véritable. Les Canadeès n'oubliront pas l'excellence 
de ceste liqueur, et se souuiendront tousiours de ceux qui en 
trouuerent l'usage. » 



— 428 — 

forme d'un gros noyer de deçà, lequel a demeuré 

longtemps inutile, et sans estre congnu, iusques à 

Suc audit arbre tant que quelcun le voulant coupper en saillit un suc, 

ayant goust lequel fut trouvé d'autant bon goust, et délicat, que 

e vin. jg i^Qj^ ^,-j^ d'Orléans, ou de Beaune : mesmes fut 

ainsi iugé par noz gens qui lors en firent l'expérience : 

c'est à sçauoir le Capitaine, et autres gentils homes 

de sa compagnie, et recueillirent de ce ius sur l'heure 

de quatre à cinq grands pots. le vous laisse à penser, 

si depuis ces Canadiens afriandez à ceste Hqueur, ne 

gardent pas cest arbre chèrement, pour leur bruuage, 

puisqu'il est ainsi excellent. Cest arbre, en leur langue 

Couton arbre, est appelle Couton. Une autre chose quasi incredible 

est, qui ne l'auroit veûe. Il se trouue en Canada 

Ceps de vigne plusieurs Ueux et contrées, qui portent très beaux ceps 

^^CamdT ^^^'igi^^ ^ ^^^ ^^^^ naturel de la terre, sans culture, 



' On sait que les Norvégiens, quand ils débarquèrent en 
Amérique au Xe siècle de l'ère chrétienne; y trouvèrent des 
vignes en telle abondance, qu'ils donnèrent au pays le nom de 
Vinland. Voir Gravier. Découverte de Vn^imèrique par tes Nor- 
mands. — Rafn. Antiqnitales Americana, etc. Cartier (Second 
voyage. § m.) « Etant à ladite île fil s'agit de l'île d'Orléans 
dans le Saint Laurent), nous la trouuames pleine de fort beaux 
arbres... et pareillement nous y trouuames force vignes, ce que 
nous auions vu par ci-deuant en toute la terre. Et pour cela, 
nous la nommâmes l'île de Bacchus. » Les missionnaires 
essayèrent plus tard de faire du vin avec les raisins du pays. On 
lit dans Sagard ( § 9 ) : « Il fut très bon et boullut en nostre 
petit baril et en deux autres bouteilles que nous auions ; de 
mesme qu'il eust pu faire en de plus grands vaisseaux, et si 
nous en eussions encore eu d'autres, il y auoit moyen d'en faire 
une assez bonne prouision, pour la grande quantité de vignes et 
de raisins, qui sont en ce païs là, » 



d'or. 



— 429 — 

auec grande quantité de raisins gros, bien nourris, et 

très bons à manger : toutefois n'est mention que le 

vin en soit bon en pareil. Ne doubtez combien 

trouuerèt cela estrâge et admirable ceux, qui en firent 

la première decouuerte. Ce païs est acompli de 

montagnes et plauures. En ces hautes montagnes se 

trouuent certaines pierres retiras en pesanteur et Pierres de 

couleur à mine d'or : mais quand on la voulut <^^^^«^^^^ w^'«<' 

esprouuer, si elle estoit légitime, elle ne peult endurer 

le feu, qu'elle ne fust dissipée et convertie en cendre. 

Il n'est impossible, qu'en cest endroit ne se trouuast 

quelque mine aussi bône, qu'aux isles du Peru, qui 

caueroit plus auat en terre. Quàt à mines de fer i, et 

I Cartier (3c voyage. § 11) : « De l'autre costé de ladite 
montagne (le cap rouge, près Québec) se trouue une belle mine 
du meilleur fer qui soit au monde... le sable sur lequel nous 
marchions est terre de mine parfaite prête à mettre au fourneau. 
Et sur le boid de l'eau, nous trouuames certaines feuilles d'un 
or fin, aussi épaisses que l'ongle... On voit des veines de l'espèce 
des minéraux, et qui luisent comme or et argent..., en quelques 
endroits. Nous auons trouué des pierres comme diamants, les 
plus beaux, polis, et aussi merueilleusement taillés qu'il soit 
possible à homme de voir, et lorsque le soleil iette ses rayons 
sur ceux-ci, ils luisent comme si c'étaient des étincelles de feu. » 
En effet, le fer se rencontre fréquemment au Canada. L'or natif 
gît en assez grande quantité dans le comté de Beauce. En fait 
de pierres précieuses, on trouve des agates, du jaspe, des labra- 
doristes, des hyacinthes, des améthystes, du jais, et parfois des 
grains de rubis. Voir Esquisse sur le Canada, par J. Taché. — 
Sagard. {Voyage au pays des Hurons. 11, 4), confirme la richesse 
minérale du pays : « Il y a des mines de cuiure qui ne deuroient 
pas estre mesprisées... on tient qu'il y en a encore vers le Sa- 
guenay, et mesme qu'on y trouuoit de l'or, des rubis et autres 
richesses... puis de certaines pierres bleues transparentes, les- 



— 430 — 

Mines de fer, de cuiure il s'en trouue assez. Au surplus de petites 

mines de cuiure. pierres, faites et taillées en pointe de diamant qui 

prouiennent les unes en plainure, les autres aux 

montagnes. Ceux qui premièrement les trouuerent, 

pensoyent estre riches en un moment, estimas que 

fussent vrays diamans, dont ils apportèrent abôdance : 

Diamant de et de là est tiré le prouerbe auiourd'huy connu par 

Canada, tout. C'est un diamant de Canada. De fait il tire au 

prouerbe. diamat de Calicut, et des Indes Orientales. Aucuns 

veulent dire, que c'est une espèce de fin christal : de 

quoy ie ne puis donner autre resolution, sinon 

ensuyuant Pline i, qui dit le cristal prouenir de neige, 

et eau excessiuement gelée, et ainsi concrée. Parquoy 

es lieux subiets à glace et neige se peut faire que 

Opiniàssurla quelque partie d'icelles par succession de temps, se 

côcreation du deseche et côcrée en un corps luysant, et transparent 

cnstah côme crystal. Solin estime ceste opinion faulse, que 

le cristal viène totalement de neige : car si ainsi estoit, 

Fol. 159. il se trouueroit seulement es lieux froids, |1 comme en 

Canada, et semblables régions froides, mais l'experiêce 



quelles ne vallent moins que les Turquoises. Parmy ces 
rochers de cuyure se trouuent aussi quelquefois des petits 
rochers couuers de diamants y attachez, et peux dire en auoir 
amassé et recueilly moy-mesme vers nostre couuent de Ca- 
nada, qui sembloient sortir de la main du Lapidaire, tant ils 
estoient beaux, luisans et bien taillez. le ne veux assurer 
qu'ils soient fins, mais ils sont agréables et escriuent sur le 
verre. » 

I Pline. Hist. nat. xxxvii, 9. Contraria causa crystallum 
tacit, gelu vehementiore concreto non aliubi certe reperitur, 
quam ubi maxime hibernas nives rigent. 



431 



nous monstre le contraire : corne en l'isle de Cypre, 
Rhodes, et en plusieurs lieus d'Egypte et de la Grèce, 
corne moymesme ay veu du temps que i'y estois, où 
il se trouuait, et encores se trouue auiourd'huy abon- 
dance de cristal. Qui est vray argument de iuger que 
le cristal n'est eau congelée, considéré qu'è ces païs 
desquels parlons, la chaleur est trop plus fréquente 
et véhémente sans comparaison, qu'en Canada païs 
affligé de perpétuelles froidures. Diodore dit que le 
cristal est concrée d'eau pure, non congelée par 
froideur, mais plus tost sechée par chaleur véhémente. 
Neantmoins celuy de Canada est plus luysant, et sent 
mieux en toutes choses sa pierre fine, que celuy de 
Cypre, et autres lieux. Les anciens Empereurs de 
Rome, estimoyent beaucoup le fin cristal, et en 
faisoyent faire des vases où ils mangeoyent. Les autres 
en faisoyent simulacres, qu'ils tenoient particuliè- 
rement enfermez en leurs cabinets et trésors. Pareil- 
lement les Roys d'Egypte i, du temps que florissoit 
Thebes la Grande, enrichissoient leurs sépultures de 
fin cristal, que l'ô apportoit de l'Arménie maieur, et 
du costé de Syrie. Et de ce cristal estoyent représentez 
les Roys par portraits au naturel, pour demeurer, ce 
leur sembloit, et estre en perpétuelle mémoire. Voila 
côme les Anciens estimerêt le cristal, et à quels usages 
estoit appUqué. Auiourd'hui il est employé à faire 
vases et coupes à boire, chose fort estimée, si elle 
n' estoit tant fragile. Au surplus en ce païs se trouue 
grande abondance de iaspes et cassidoines. 



/ Cristal de 

l Canada. 

\ 

Combien le 
cristal estoit 

estimé des 

anciens, et à 

quels usages 

appliqué. 



\ Iaspes. 
Cassidoines, 



Pline. H. N. xxxvii, 9, 10. 




CHAPITRE LXXXL 

Des tremblemens de terre et gresles misquels est fort 
suhiect ce pats de Canada. 



ESTE région de Canada est merueilleusement 

, LU %^-«^>r^ subiette aux tremblemês de terre i, et aux 
Pats de Canada %r^ê^ ^ ^ ^ ■' 

suhiet à <^^^^^ gresles : dont ce pauure peuple ignorant 

tremblement les choses naturelles, et encores plus les célestes 
de terre et tombèt en une peur extrême, encores que teles 
pmirquoy. choses leur soyent fréquentes et familières, ils esti- 
ment que cela prouient de leurs Dieux, pour les auoir 
irritez et faschez. Toutesfois le tremblemèt de terre 
naturel, ne vient sinon des vents enfermez par quel- 
ques cauitez de la terre, lesquelz par grande agitation 
la font mouuoir, comme ils font sur la terre trembler 
arbres et autres choses : comme dispute tresbien 
Aristote 2 en ses Météores. Quant à la gresle ce n'est 
e^CaT^^ de merueille si elle y est frequête, pour Tintempera- 
ture et inclémence de l'air, autant froid en sa moyenne 
région qu'en la plus basse, pour la distance du Soleil, 
qui n'en approche plus près, que quàd il vient à 

^ Les tremblements de terre ne paraissent pas si fréquents au 
Canada que veut bien le dire Thevet. 

2 Aristote. Météores. îu, 552. C'est également la théorie de 
SÉNÈauE dans ses Questions naturelles. 



— 433 — 

nostre tropique : pourquoy l'eau qui tôbe du ciel, 
Fair estât perpétuellement froid, esttousiours côgelée, 
qui n'est autre chose que neige ou gresle. Or ces 
Sauuages incontinent qui'ils sentent telles incommo- 
ditez, pour l'afflictiô qu'ils en reçoiuent, se retirent 
en leurs logettes, et auec eux quelque bestial, qu'ils 
nourrissent domestiquement,, et là caressent leurs 
idoles, la forme desquelles n'est gueres différente à 
la fabuleuse Melusine de Lusigna, moitié serpent, 
moitié femme : veu que la teste auec la chevelu ||re Fol. i6o. 
représente lourdement (selon leur bon esprit sauuage) 
une femme. Or le surplus du corps en forme de 
serpent, qui pourroit bailler argument aux Poètes de 
faindre que Melusine soit leur déesse, veu qu'elle 
s'enfuit en volas, selon qu'aucuns fabulent, narrateurs 
dudit Romà, qu'ils tiennent en leurs maisons ordi- 
nairement. Le tremblemêt de terre est dàgereux, Trèhhmens de 
combien que la cause en soit euidente. Puis c^^W terre dangereux 
vient à propos de ce trêblemès, nous en dirôs un 
mot, selon l'opinion des Philosophes naturels, et Opimôs 
les inconueniès qui en ensuiuent. Thaïe Milesieni, d'aucuns 

l'un des sept sages de la Grèce, disoit l'eau estre P]^i^o^oph'^ '^^ 

les trèuietnens 
cômencement de toutes choses : et que la terre flot- ^^ ^^^.^^^ 

tant au milieu de ceste eau, côme une naue en 

plaine mer, estoit en un tremblement perpétuel, 

quelquefois plus gràd, et quelquefois plus petit. De 

mesme opiniô a esté Democrite : et disoit dauâtage, 

que l'eau sous terre creûe par pluye, ne pouuant pour 

^ Tout ceci est la traduction ou du moins la paraphrase d'un 
chapitre de Plutarq.ue. De pîacitis philosopher um. m, 15. 

28 



— 434 — 

son excessiue quantité estre côtenue es veines et ca- 
pacitez de la terre, causoit ce tremblement : et de là 
venir les sources et fontaines que nous auôs. Anaxo- 
goras disoit estre le feu, lequel appetant (comme est 
son naturel) môter en haut, et se unir au feu élémen- 
taire causoit non seulement ce tremblement, mais 
quelques ouuertures, goulfes, et autres semblables en 
la terre : côme nous voyons en quelques endroits. 
En confermoit son opinion de ce que la terre bruloit 
en plusieurs lieux. Anaximenes asseuroit la terre 
mesme estre seule cause de ce trèblement^ laquelle 
estant ouuerte, pour Texcessiue ardeur du Soleil, l'air 
entroit dedans en grande quantité et auec violence : 
lequel par après la terre estant reunie et reiointe, 
ne pouuant par où sortir, se mouuoit çà et là au 
ventre de la terre : et que de là venoit ce trèblement. 
Ce que me semble plus raisonnable, et approchât de 
la vérité, selon que nous auôs dit, suyuans Aristote, 
Qu'est ce que aussi que le vent n'est autre chose, qu'un air impe- 
U vent. tueusemêt agité. Mais ces opiniôs laissées des causes 
naturelles du tremblement de terre, il se peut faire 
pour autres raisons, du vouloir et permission du 
Inconuemens Supérieur, à nous toutefois incongnûes. Les inconue- 
qm ensuyuent niens qui en suruiennent, sont renuersemès de villes 
les trèhlemens ^^ ^-^^^ . ^^^^ -^ aduint en Asie des sept citez, du 
Ue tewe ••■ 

temps de Tybere César, et de la métropolitaine ville 

de Bithinie, durât le règne de Côstantin. Plusieurs 
aussi ont esté englouties de la terre, les autres sub- 
mergées des eaux : côme furent i Elicé et Bura aux 

I Pline. Hist. nat. ii, 94. iv, 6. 



— 435 — 

ports de Corinthe. Et pour dire en bref, ce trêble- 
ment se fait quelquefois de telle véhémence, que 
outre les inconueniens prédits, il fait isles de terre 
ferme côme il a fait de Sicile, et quelques lieux en 
Syrie et autres. Il unist quelquefois les isles à la 
continente, comme Pline dit estre aduenu de celles 
de Doromisce i, Perne en Milette : ayàt mesme fait 
qu'en la vieille Afrique plusieurs plaines et lieux chà- 
pestres, se voyent auiourd'huy réduits en lacs. Aussi 
recite Seneque 2 qu'un troupeau de cinq cens ouailles 
et autres bestes et oyseaux, furent quelquefois en- 
gloutis et perdus par un tremblement de terre. Pour 
ceste raison ils se logent (la plus grande part) près 
des riuages pour euiter ce trèblement, bien informés 
par expérience et nô de raison, que les lieux mares- 
cageux ne sont subiects à tremblemês^ côme la terre 
ferme : et de ce la raison est bien facile à celuy qui 
entendra la cause du trèblement cy deuat alléguée. 
Voyla pourquoy le très riche H et renômé temple de Fol. 161. 
Diane, en Ephese, qui dura plus de deux cens ans, 
basti si sumptueusement, qu'il meritoit estre nôbré Tèpîe de Diane 
entre les spectacles du monde, fut assis sur pillotis ^« Ephese, 

en lieu de marais, pour n'estre subiet à tremblement ^^"^^"9' ^, 
1 . , ^ , • r n , en heu de 

de terre, msques a tat qu un certam lollastre nomme 
Heluidius 3, ou côme veulent aucuns, Eratosthenes, 
pour se faire cognoistre et parler de luy, y mist le 



1 Pline. Hist. nat. 11, 91. Dromiscus et non Doromisce. 

2 SÉNÈauE. Questions naturelles, vi, i. 

3 Double erreur de Thevet. Ce n'est ni Helvidius, ni Eratos- 
thenes, mais Erostrate qui mit le feu au temple d'Ephèse. 



marau. 



- 436 - 

feu, et fut conuerty en cendres. Pour ceste mesme 
cause les Romains auoient édifié un tèple excellêt à 
Hercules près le Tibre, et là luy faisoyent sacrifices 

Trebîementde et oraisons. Or le trèblement en Canada est quel- 
terre en Canada qxxdois si violet, qu'è cinq ou six lieues de leurs 

fort violent, liaisons dedas le païs, il se trouuera plus de deux 
mil arbres, aucunefois plus quelquefois moins, tôbez 
par terre tat en môtagnes que plat païs, rochers 
rêuersez les uns sur les autres, terres enfoncées et 
abismées : et tout cela ne prouiêt d'ailleurs que de 
ce mouuemèt et agitation de la terre. Autat en peut 
il auenir es autres côtrées subiettes aux trèblemês de 
terre. Voila du trêblemèt de terre, sans plus elôgner 
de nostre route. 



"lif tkf vkf vkr itr vtr "dï vkr vb" \kf "dtf \kf lAf \!tf >tf itr 



CHAPITRE LXXXII. 



Du païs appellée Terre Neuue. 



(PRÈS estre départis de la hauteur du goulfe 
de Canada, fut question de passer outre, 
'tirant nostre droit chemin au Nort, delaissans 
la terre de Labrador, et les isles qu'ils appellent des 




— 437 — 

Diables i, et le cap de Marco, distant de la ligne Mes des Diables 

cinquante six degrés, nous costoyames à senestre Cap de Marco, 

ceste contrée, qu'ils ont nomée Terre neuue, mer- 

ueilleusemêt froide : qui a esté cause que ceux qui 

premièrement la descouurirent, n'y firent long seiour, 

ne ceux aussi qui quelquefois y vont pour trafiquer. 

Ceste Terre neuue est une regiô 2 faisant une des 

extremitez de Canada, et en icelle se trouue une 

riuiere, laquelle à cause de son amplitude et largeur 

semble quasi estre une mer, et est appellée la riuiere 

des trois frères, distàte des isles des Essores quatre 

cens lieues, et de nostre France neuf cens. Elle sépare 

la prouince de Canada de celle que nous appelions 

Terre neuue. Aucuns modernes Tôt estimée estre 

un destroit de mer, comme celuy de Magella, par 

lequel lô pourroit entrer de la mer Oceane à celle du 

Su ou Pacifique 3^ et de faict Gèma Frisius, encor 

r Les îles des Diables sont marquées dans toutes les géogra- 
phies du XVIe siècle. La carte de FAtlantique insérée dans le 
Ramusio (11, 336) place au nord de Terre-Neuve l'île des Dia- 
bles, dont on voit, en effet, une légion voltiger à l'entour. Cor- 
tereal {Ramusio, m, 129) donnait à une île sur la côte du 
Labrador le nom d'Isola de los Demonios. Ruysch dans son 
Atlas de 1 507-1 508 insère encore dans ces parages une insula 
dcemonum. Thevet dans sa Cosmographie universelle et Ortelius 
dans son Theatrum mundi l'enregistrent avec soin. Ces îles pa- 
raissent correspondre aux nombreux îlots qui entourent Terre- 
Neuve. 

2 Erreur : Terre-Neuve étant une île et non pas une pres- 
qu'île. La prétendue rivière dont parle Thevet, se nomme le dé- 
troit de Belle-Isle. 

3 Ce fut, en effet, la grande préoccupation des navigateurs du 
XVIe siècle : tous ils cherchaient un passage vers les Indes. 



-438 - 

qu'il fust expert en mathématiques, a toutesfois erré 
nous voulàt persuader que ceste riuiere, de laquele 
nous parlons, est un destroit, lequel il nome Septen- 
trional, etmesmes l'a ainsi depaint en sa Mappemôde. 
Si ce qu'il en a escrit eust esté véritable, en vain les 
Espagnols et Portugais eussent esté chercher un autre 
destroit, distat de cestuy cy de trois mil lieues pour 
entrer en ceste mer du Su, et aller aux isles des Mo- 
luques où sont les espiceries. Ce païs est habité de 
Barbares vestus i de peaux de sauuagines, ainsi que 
ceux de Canada, fort inhumains et mal traitables : 
comme bien l'expérimentent ceux qui vont par delà 



Gabotto, Cortereal^ Verazzano, tous les hardis marins qui ex- 
plorèrent les premiers l'Amérique septentrionale n'avaient pas 
d'autre but. Cartier, dans ses trois voyages au Canada, se croit 
toujours au moment de découvrir ce détroit. « La perfection qu'il 
cherche, écrira plus tard Lescarbot^ en parlant de Cartier,, est 
de trouver un passage pour aller par là en Orient. » Au XVIIe 
et au XVIIIc siècle, le problème géographique qui fut discuté le 
plus ardemment, fut celui du fameux passage nord ouest; c'est 
seulement de nos jours qu'on a cessé de le rechercher pour 
s'occuper plus activement de la meilleure voie à suivre pour 
arriver au pôle nord. 

I Un passage de la chronique de Fabien, dans Hakluyt,' 
nous apprend que Sebastiani Gabotto emmena en Angleterre 
trois Indiens de Terre-Neuve. Le portrait de ces malheureux, 
arrachés à leur patrie, est assez curieux : « Ces sauvages étaient 
couverts de peaux d'animaux, mangeaient la chair crue, par- 
laient une langue que personne ne pouvait comprendre, et, 
dans toute leur conduite, ressemblaient à des bêtes brutes. » Ces 
insulaires se nommaient les Micmas. Il en reste encore quel- 
ques-uns dans l'intérieur de l'archipel. Voir Gobtneau. Voyage 
à Terre-Neuve. 



__ 439 — 

pescher les morues, que nous mâgeons par deçà. Ce 
peuple maritime ne vit gueres d'autre chose que de 
poisson de mer, dont ils prennent grande quantité, 
spécialement de loups marins, desquels ils mangent 
la chair, qui est tresbône. Ils font H certaine huile de Fol. 162. 
la gresse de ce poissô, laquelle dénient après estre Huile de gresse 
fondue, de couleur roussatre, et la boiuent au repas de poisson. 
côme nous ferions par deçà du vin ou de l'eau. De 
la peau de ce poisson grande et forte, côme de quelque 
grand animal terrestre, ils font manteaux et vestemês 
à leur mode : chose admirable, qu'en un élément si 
humide que cestuy là, qui est l'humidité mesme, se 
puisse nourrir un animal, qui aye la peau dure et 
sèche, comme les terrestres. Ils ont semblablemèt 
autres poissons vestus de cuir assez dur, côme mar- 
souins et chiens de mer : les autres reuestus de 
coquilles fortes, côme tortues, huitres et moulles. 
Au reste ils ont abondance de tous autres poissons, 
grads et petis, desquels ils viuent ordinairement. le 
m'esbahis que les Turcs, Grecs, luifs, et diuerses Superstition de 
autres nations du Leuât ne mangent point de dau- diuerses nations 
phins, ny de plusieurs autres poissons, qui sont des- ^" "^"^^* 
tituez d'escailles, tant de mer, que d'eau douce, qui 
me fait iuger que ceux cy sont plus sages, et mieux 
auisez de trouuer le goust des viandes plus deUcates^ 
que non pas ou les Turcs, ou Arabes, et autre tel 
fatras de peuple superstitieux. En cest endroit se 
trouuèt des balenes (i'entens en la haute mer, car tel 
poisson ne s'approche iamais du riuage) qui ne viuêt 
que de tels petis poissôs i. Toutesfois le poissô qu'or- 
I Les baleines se nourrissent surtout d'un frêle crustacé. 



— 440 — 

De quels dinairement mangé la balene, n'est plus gros que noz 
poissons vit la ^^^pes chose quasi incredibile pour le respect de sa 
balene. i ^ t • ^ ' • i~ 

grandeur et grosseur. La raison est, anisi que veulet 

aucuns que la balene ayant le gosier trop estroit en 
proportion du corps, ne peut deuorer plus gràd mor- 
ceau. Qui est un secret encor admirable, duquel les 
anciês ne se sont oncques auisez, voire ny les mo- 
dernes, quoy qu'ils ayèt traité des poissons. La fe- 
melle ne fait iamais qu'un petit à la fois, lequel elle 
met hors comme un animât terrestre sans œuf, ainsi 
que les autres poissons ouiperes. Et qui est encores 
plus admirable, elle allaitte son petit après estre de- 
hors : et pour ce elle porte mammelles au ventre soubs 
"le nombril : ce que ne fait autre i poisson quelconque, 
soit de marine ou d'eau douce, sinô le loup. Ce que 
mesmement tesmoigne Pline. Geste baleine est fort 
Rencontre d'une dangereuse sus la mer, pour la rencontre, ainsi que 
halene ]^[qj^ sçauent les Bayonnois 2 pour l'auoir expérimenté, 
angereusesus ^^^ -j^ ^^^^ coustumiers d'en prendre. A ce propos, 
lors que nous estiôs en l'Amérique, le batteau de 
quelque marchât qui passoit d'une terre à l'autre pour 
sa trafique, ou autre négoce, fut renuersé et mis à 
sac, et tout ce qui estoit dedàs, par la rencôtre d'une 
balene, qui le toucha de sa queue. En ce mesme 

presque microscopique, de l'ordre des branchiopodes, qui se 
développe en prodigieuse abondance. Les longues bandes rouges 
qui sillonnent l'Océan glacial proviennent des myriades de ces 
animalcules, dont la quantité semble demeurer toujours la 
même, malgré la consommation qu'en font leurs ennemis. 

1 Erreur : tous les cétacés nourrissent ainsi leurs petits. 

2 Voir Thevet. Cosm. univ. P. 1017. 



441 



baîene. 



endroit où conuerse la balene, se trouue le plus 
souuent un poisson, qui luy est perpétuel ennemy : Poisson ennemy 
de manière que s'approchât d'elle, ne fera faute de naturel de la 
la piquer soubs le ventre i (qui est la partie la plus 
mollette) auecques sa langue trenchante et ague, 
comme la lancette d'un barbier : et ainsi offensée, à 
gràd difficulté se peut sauuer, qu'elle ne meure, 
ainsi que disent les habitans de Terre neuue, et les 
pescheurs ordinaires. En ceste mer de Terre neuue 
se trouue une autre espèce de poisson, que les Bar- 
bares du païs nomment Hehec, ayat le bec côme un 
perroquet et autres poissons d^escaille. Il se trouue 
en ce mesme endroit abondance de dauphins, qui se 
môstrent le plus souuent sus les ondes, et à fleur de 
l'eau, sautas et voltigeans par dessus : ce qu'aucuns 
estimèt estre présage de tourmêtes et tempestes^ auec 
vès II impétueux de la part dôt ils viennent, côme 
Pline recite et Isidore en ses Etymologies, de ce que 
aussi l'expérience m'a rendu plus certain, que l'au- 
torité ou de Pline, ou autre des anciès. Sàs eslongner 
de propos, aucuns ont escrit qu'il y a cinq espèces de 
présage et prognostic des tempestes futures sus la 
mer, côme Polybius estât auecques Scipion Aemilian 
en Afrique. Au surplus y a abondâce de moulles fort 
grosses. Quant aux animaux terrestres, vous y en 
trouuerez un grand nombre, et bestes fort saunages 
et dangereuses,, côme gros ours, lesquels presque tous 
sontblâcs. Et ce que ie dy des bestes s'estend iusques 
aux oyseaux desquels le plumage presque tire sur le 



Présage des 
tempestes. 
Fol. 163. 



Animaux 
estràges. 



' Pline. H. N. ix, $. 



— 442 — 

blanc I : ce que ie pense auenir pour l'excessiue 
froideur du païs. Lesquels ours iour et nuyt sont 
importuns es cabanes des Sauuages, pour mager leurs 
huiles et poissons, quand il s'en trouue de reserue. 
Quant aux ours encore que nous en ayôs amplemèt 
traité en nostre Cosmographie du Leuat nous dirons 
toutefois en passât côme les habitas du païs les pren- 
nent affligez de l'importunité qu'ils leur font. Dôcques 
ils font certaines fosses en terre fort profondes près 
les arbres ou rochers, puis les couurent si finement 
de quelques branches ou fueillage d'arbres : et ce là 
où quelque essaim de mousches à miel se retire, ce 
que ces ours cherchèt et suyuent diligemment, et en 
sont fort friands, non comme ie croy tant pour s'en 
rassasier, que pour s'en guérir les ïeux qu'ils ont 
naturellement débiles, et tout le cerueau, mesmes 
; qu'estans picquez de ces mousches rendent quelque 

sang, specialemèt par la teste, qui leur apporte grad 
allégement. Il se void là une espèce de bestes grades 
côme buffles, portas cornes assez larges, la peau gri- 
sâtre, dot ils font vestemens : et plusieurs autres 
bestes, desquelles les peaux sont fort riches et singu- 
lières. Le païs du reste est môtagneux et peu fertile, 
tant pour l'intèperature de l'air, que pour la condi- 
tion de la terre peu habitée et mal cultiuée. Des 
oyseaux^ il ne s'en trouue un si grand nôbre qu'en 

„ l'Amérique, ou au Peru, ne de si beaux. Il y a deux 

Deux espèces i» • i 1^1 1 1 • ~ 1 .. 

d'aigles. espèces d aigles^ dot les unes habitet les eaues, et ne 

I Sur les ours blancs et leur chasse, consulter les diverses 
relations de voyages au pôle nord insérées dans le Tour du 
Monde (Kane, Hayes, Weyprecht, etc.) 



— 443 — 

viuent gueres que de poisson, et encores de ceux qui 
sont vestus de grosses escailles ou coquilles, qu'ils 
enleuêt en l'air, puis les laissent tôber en terre, et les 
rôpent ainsi pour mâger ce qui est dedàs. Cest aigle 
nidifie en gros arbres sus le riuage de la mer. En ce ; : 

païs a plusieurs beaux fleuues, et abondance de bon 
poisson. Ce peuple n'appete autre chose, sinô ce qui 
luy est nécessaire pour substenter leur nature, en 
sorte qu'ils ne sont curieux en viàdes, et n'en vont 
quérir es païs loingtains, et sont leurs nourritures 
saines, de quoy auièt qu'ils ne sçauent que c'est que 
maladies, ains viuèt en continuelle santé et paix, et 
n'ôt aucune occasion de côceuoir enuie les uns cotre 
les autres, à cause de leurs biès ou patrimoine, car 
ils sont quasi tous égaux en biès, et sont tous riches 
par un mutuel contentemèt, et qualité de pauureté. 
Ils n'ont aussi aucû lieu député pour administrer 
iustice, parce qu'entre eux ne font aucune chose digne 
de reprehension. Ils n'ôt aucunes loix, ne plus ne 
moins que noz Amériques et autre peuple de ceste 
terre cotinente, sinon celle de la nature. Le peuple 
maritime se nourrist communément de poisson, 
côme nous auôs desia dit : les autres eslongnez de la 
mer se côtentèt des fruits de la terre, qu'elle produit 
la plus gràd part sans |1 culture, et estre labourée. Et Fol. 164. 
ainsi en ont usé autrefois les anciens, côme mesme 
recite Pline. Nous en voyons encores assez auiourd'hui 
que la terre nous produit elle mesme sans estre cul- 
tiuée. Dot Virgile recite que la forest Dodonée com- 
mençant à se retraire, pour l'aage qui la surmontoit, 
ou bien qu'elle ne pouuoit satisfaire au nombre de 



— 444 — 

peuple qui se multiplioit, un chascun fut contraint de 
trauailler et soliciter la terre : pour en receuoir emo- 
lumêt nécessaire à la vie. Et voila quat à leur agri- 
Manierede culture. Au reste ce peuple est peu subiect à guerroyer 
guerroyer des g^ \q^xs ennemis ne les viennêt chercher. Alors ils so 
auuages e j^g^-^gj^^ ^Q^5 q^ défense en la façô et manière des 
Canadiens. Leurs instrumès incitas à batailler, sont 
peaux de bestes tèdues en manière de cercle, qui leur 
seruêt de tabourins, auec fleustes d'ossemens de cerfs, 
comme ceux des Canadiens. Que s'ils apperçoyuent 
leurs ennemis de loing, ils se prépareront de côbatre 
de leurs armes, qui sont arcs et flèches : et auant 
qu'entrer en guerre leur principal guide, qu'ils tien- 
nent côme un Roy, ira tout le premier, armé de belles 
peaux et plumages, assis sur les espaules de deux 
puissans Saunages, à fin qu'un chacun le cognoisse, 
et soyent prôpts à luy obéir en tout ce qu'il côman- 
dera. Et quàd il obtient victoire. Dieu sçait côme ils 
le caressent. Et ainsi s'en retournent ioyeux en leurs 
Bànieres loges auec leurs baniers déployées qui sont rameaux 
estràges. d'arbres garnis de plumes de cygnes voltigCcâs en l'air,, 
et portas la peau du visage de leurs ennemis, tendue 
en petis cercles^ en signe de victoire, comme i'ay 
voulu représenter par la figure précédente. 




CHAPITRE LXXXm. 



Des isles des Essores, 



L ne reste plus de tout nostre voyage, qu'à 
traiter d'aucunes isles, qu'ils appellent des Isîes des Essores 
Essores, lesquelles nous costoyames à main pourquoy ainsi 
dextre, et non sans sjrand danser de naufrage : car nommées et 
trois ou quatre degrez deçà et delà souffle ordinaire- ^^ ^" f 1 
ment un vent i le plus merueilleux, froid, et impé- 
tueux, qu'il est possible : craintes pour ce respect, et 
redoutées des pilots et nauigâs, comme le plus dan- 
gereux passage, qui soit en tout le voyage, soit pour 
aller aux Indes, ou à l'Amérique : et pouuez penser 
qu'en cest endroit la mer n'est ia||mais tranquille, ains Fol. 165. 
se leue contremont, côme nous voyons souuètefois 
que le vent esleue la pouldre, ou festus de la terre, 
et les haulse droictement contremont, ce que nous 
appelles cômunement turbillon, qui se fait aussi bien 

I Les Açores sont en effet sujettes à de soudaines tempêtes, à 
de brusques changements. Les navigateurs ne peuvent guère 
compter sur du beau temps durable que du solstice d'été à 
Téquinoxe d'automne. En hiver, sans parler des sautes de vent 
et de la grosse mer, tout l'archipel est sujet à des pluies et à des 
brouillards. 



— 44^ 



Essores. 



Fertilité des 
îsles Essores. 



en la mer comme en la terre, car en l'un et en l'autre 
il se fait côme une poincte de feu en pyramide, et 
esleue l'eau contremont, côme i'ai veu mainte fois, 
parquoy semble que le vent a aussi un mouuement 
droit d'embas côtremont, côme mouuemêt circulaire, 
duquel i'ay dit en un autre lieu. Voyla pourquoy elles 
sont ainsi nommées pour le grand essor i que cause 
le vent esdites isles : car essorer vaut autant à dire 
côme seicher, ou essuyer. Ces isles sont distantes 
de nostre France enuiron dix degrez et demi : et sont 
neuf 2 en nombre ; dont les meilleures sont habitées 
auiourd'huy des Portugais, où ils ont enuoyé plu- 
sieurs esclaues, pour travailler et labourer la terre, 
laquelle par leur diligêce ils ont rèdue fertile de tous 
bôs fruits nécessaires à la vie humaine, de blé 3 prin- 
cipalement, qu'elle produit en telle abondance, que 



1 D'après une étymologie beaucoup plus sérieuse, le nom 
d'Açores fut donné à ces îles par les premiers Portugais qui y 
abordèrent, à cause des nombreux oiseaux de proie (açor) qu'ils 
y rencontrèrent. Ne pas oublier d'ailleurs que cet archipel a 
parfois été nommé Terceiras^ d'après l'île centrale du groupe ; 
et que les Anglais les appellent Western Islands. On trouve encore 
la dénomination âC îles flamandes à cause des familles flamandes 
qui les colonisèrent. 

2 On compte du moins neuf îles principales, Santa Maria, 
San Miguel avec les Formigas, Terceira, San Jorge^ Pico, 
Fayal, Graciosa, Flores, Corvo. 

3 L'agriculture des Açores a traversé diverses phases de pros- 
périté et de décadence. La canne à sucre fut d'abord cultivée, 
puis le pastel. Jean III, en frappant celte plante de droits énormes, 
tua cette industrie à laquelle succéda la culture des céréales. 
Aujourd'hui, la culture de la vigne et de l'oranger a pris le dessus. 



— 447 — 

tout le païs de Portugal en est fourny de là : et le 
trâsportent à belles nauires, auec plusieurs bons 
fruits, tant du naturel du païs, que d'ailleurs, mais 
un entre les autres nômé Hirci i, dont la plate a esté Hircy. 
apportée des Indes, car au paravât ne se trouuoit 
nullemèt, tant ainsi qu'aux isles Fortunées. Et mesme 
en toute nostre Europe, auat que Ion cômençast à 
cultiuer la terre, à plater et semer diuersité de fruits, 
les homes se côtentoyent seulement de ce que la terre 
produisoit de son naturel : ayàs pour bruuage, de 
belle eau clere : pour vestemens quelques escorces 
de bois, fueillages, et quelques peaux, côme desia 
nous auons dit. En quoy pouuôs voir clerement une 
admirable prouidence de nostre Dieu, lequel a mis en 
la mer, soit Oceane ou Méditerranée, gràd quantité 
d'isles, les unes plus grandes, les autres plus petites, 
soutenans les flots et tempestes d'icelle, sans toute- 
fois aucunement bouger, ou que les habitans en soiêt 
de rien incommodez (le Seigneur, côme dit le Pro- 
phète, luy ayant ordonné ses bornes, qu'elle ne sçau- 
roit passer) dont les unes sont habitées, qui autrefois 
estoient désertes : plusieurs abandônées qui iadis 
auoient esté peuplées, ainsi que nous voyons aduenir 
de plusieurs villes et cités de l'Empire de Grèce, 
Trapezôde, et Egypte. L'ordonnace du Créateur estât 
telle, que toutes choses çà bas ne seroyent perdurables 
en leur estre, ains subiettes à mutatiô. Ce que consi- 
déras nos Cosmographes ^ modernes, ont adiousté 

1 C'est sans doute la canne à sucre. 

2 Voir plus haut. § xii. 



- 448 - 

aux tables de Ptolemée les chartes nouuelles de nostre 
temps, car depuis la congnoissance et le temps qu'il 
escriuoit, sont aduenues plusieurs choses nouuelles. 
Noz Essores i donques estoyent désertes, auant qu'elles 
fussent congnûes par les Portugais, plaines toutefois 
de bois de toutes sortes : entre lesquels se trouue une 
Oracantin, espèce de cèdre, nômé en làgue des Saunages Ora- 

espèce de cèdre, cantin, dont ils font tresbeaux ouurages, comme 
tables, coffres, et plusieurs vaisseaux de mer. Ce bois 2 
est à merueilles odoriférant et n'est subiect à putré- 
faction côme autre bois, soit en terre ou en eau. Ce 
que Pline a bien noté, que de son temps Ion trouue 
à Rome quelques liures de Philosophie en un se- 

Coffre de cèdre, pulchre, entre deux pierres^ dans un petit coffre, fait 
de bois de cèdre, qui auoit demeuré soubs terre bien 
l'espace de cinq cens ans. L'auantage il me souuient 

1 Les Açores étaient connues des marins et des géographes de 
l'Europe, au moins un siècle avant que les Portugais y eussent 
abordé. Le père Cordeyro, auteur d'une histoire de l'archipel, 
raconte qu'un Grec y fut jeté par la tempête en 1 370. Sur toutes 
les cartes du XlVe siècle, en remontant jusqu'au Portulan Médi- 
cien de 1351, sont figurées les îles avec une remarquable 
exactitude dans leur groupement, elles portent toutes des noms 
italiens (L'Ovo, Cabrera, Brazil, de Colombis, de la Ventura, 
San Zorzo, de Corvis marinis, etc.) Le hasard des courses 
maritimes avait donc révélé l'existence de cet archipel longtemps 
avant 143 1, époque de l'arrivée des Portugais. 

2 Tous les navigateurs s'accordent à reconnaître qu'à l'époque 
de la découverte les îles étaient couvertes d'arbres. Payai doit 
même son nom à la myrica faya ou arbousier hêtre qui s'y trou- 
vait en abondance, Graciosa fut ainsi dénommée à cause de 
l'aspect verdoyant de ses rivages ; mais les forêts firent bientôt 
place aux plantations de sucre et de pastel. 



— 449 — 

auoir leu au H trefois, qu'Alexandre le Grand passant en Fol. i66. 
la Taprobane, trouua une nauire de cèdre sus le Nauiredecedre. 
riuage de la mer, où elle auoit demeuré plus de deux 
cens ans, sans corruption, ou putréfaction aucune. 
Et de là est venu le prouerbe latin, que lô dit, Digna Prouerhe. 
cedro, des choses qui méritent éternelle mémoire. Il 
me semble que ces cèdres des Essores, ne sont si 
haut eleuez en l'air, ni de telle odeur, que ceux qui 
sont au destroit de Magellan, encores qu'il soit quasi 
en mesme hauteur, que lesdites isles des Essores. U 
s'y trouue pareillement plusieurs autres arbres, arbris- 
seaux portant fruits tresbeaux à voir, spécialement en 
la meilleure et plus notable isle, laquelle ils ont 
nommée isle de Saint Michel i et la plus peuplée. En /^^^ ^^ 
ceste isle a une fort belle ville nagueres bastie auec un "^^"^^ Michel 
fort, là où les nauires tant d'Espagne que de Portugal 
au retour des Indes abordent, et se reposent auant 
qu'arriuer en leur pais. En l'une de ces isles a une 
montagne 2 presque autant haute que celle de Tene- 

1 Saint-Michel a pour ville principale Ponta Delgada, qui 
doit son nom (pointe effilée) à la forme du cap avancé près duquel 
elle est bâtie ; mais l'importance de Ponta Delgada est toute 
moderne. La capitale de l'île, au temps de Thevet, était Villa 
franca doCampo. Comme elle avait été détruite en 1522 par un 
violent tremblement de terre, qui avait arraché de leurs fonde- 
ments deux collines voisines, Lorical et Rubacal, les Portugais 
venaient de la rebâtir. 

2 Thevet parle sans doute du pic qui a donné son nom à 
l'île O Pico. Sa hauteur est de 2222 mètres. Par un temps 
clair on le distingue en mer d'une distance de 133 kilomètres. 
Bien que le sol soit pierreux et peu favorable à la culture des 
céréales, on y récolte encore un vin très estimé. 

29 



— 450 



de 



r 

Cap ' 
Fine terre. 



Epilogue de 
Vauteur. 



Cartes de 

Vauteur 

cotenans la 

situatioft et 

distàce des 

lieux. 



riffe, dont nous auons parlé : où il y a abondance de 
pastel, de sucre, et de vin quelque peu. Il ne s'y 
trouue aucune beste rauissante, oy bien quelques 
cheures saunages, et plusieurs oyseaux par les boc- 
cages. De la hauteur de ces isles fut questiô de passer 
outre, iusques au cap de Fine terre^ sur la coste 
d'Espagne, où abordâmes, toutefois bien tard, pour 
recouurer viures, dont nous auions grande indigence, 
pour filer et déduire chemin, iusques en Bretagne, 
contrée de l'obéissance de France. 

Voilà, Messieurs, le discours de mon loingtain 
voyage au Ponent, lequel i'ay descrit, pour n'estre 
veu inutile et pour néant auoir exécuté telle entreprise, 
le plus sommairement qu'il m'a esté possible, non 
parauenture si eloquemment que méritent noz aureilles 
tàt deUcates, et iugement si exquis. Et si Dieu ne m'a 
fait ceste grâce de consumer ma ieunesse es bonnes 
lettres, et y acquérir autant de perfection que plusieurs 
autres, ains plus tost à la nauigation, ie vous supplieray 
affectueusement m'excuser. Cependant si vous plait 
agréablement receuoir ce mien escript tumultuairement 
comprins et labouré par les tempestes, et autres 
incommoditez d'eau et de terre, vous me donnerez 
courage, estât seiourné et à repos par deçà, après auoir 
reconcilié mes esprits, qui sont comme espandus ça 
et là, d'escrire plus amplement de la situation et 
distance des Ueux, que i'ay obseruez oculairement, 
tant en Leuant, Midy, que Ponent : lesquelles i'espere 
vous monstrer à l'œil, et représenter par vives figures, 
outre les cartes modernes, que i'oseray dire, sans 
offenser l'honneur de personne, manquer en plusieurs 



— 451 — 

choses, soit la faute des portrayeurs, tailleurs, ou 
autres, ie m'en rapporte. D'auantage, encores qu'il 
est malaisé, voire impossible, de pouuoir iustement 
représenter les lieux et places notables, leurs situations 
et distances, sans les auoir veûes à l'œil : qui est la 
plus certaine congnoissance de toutes, comme un 
chacun peut iuger et biè entendre. Vous voyez côbien 
longtemps nous auôs ignoré plusieurs païs, tant isles 
que terre ferme, nous arrestans à ce qu'en auoient 
veu et escript les Anciens : iusques à tant, que depuis 
quelque temps en ça, lô s'est hasardé à la nauigation, 
de manière qu'aujourd'huy Ion a decouuert tout notre 
Hémisphère, et trouué habitable : duquel Ptolomée, 
et les autres n'auoyent seulement recognu la moytié. 



FIN. 



TABLE DES MATIÈRES. 



■■;■'• :' '■'■ .' 


Pages. 


Notice Biographique. 


V-XXXIII 


Privilège. xxxvii-xxxviii 


Dédicace au Cardinal de Sens. 


XXXIX-XLII 


Ode d'Estienne lodelle. 


XLIII-XLVI 


Ode de Belleforest. 


XLVn-LI 


Poésie de Jean Dorât. 


LUI 


Préface aux Lecteurs. 


LV-LX 


Advertissement au Lecteur. 


LXI-LXII 


Chap. L L'embarquement de Fauteur. 


1-5 


IL Du destroict anciennement nommé Calpe, 




et au-iourhuy Gibaltar. 


6-10 


IIL De l'Afrique en gênerai. 


10-14 


IV. De l'Afrique en particulier. 


14-18 


V. Des isles Fortunées, maintenant appellées 




Canaries. 


18-26 


VI. De la haute montagne du Pych. 


26-29 


VIL De l'isle de Fer. 


29-33 


VIII. Des isles de Madère. 


33-37 


IX. Du vin de Madère. 


38-41 


X. Du promontoire Verd et de ses isles. 


41-48 


XL Du vin de palmiers. 


48-52 


XII. De la riuiere de Senegua. 


53-60 


XIII. Des isles Hesperides autrement dictes 




de cap Verd. 


60-63 



— 454 — 

Pages. 

Chap. XIV. Des tortues, et d'une herbe qu'ils ap- 
pellent Orseille. 63-69 

XV. De l'isle de Feu. 69-72 

XVI. De l'Ethiopie. 73-78 

XVII. De la Guinée. 78-84 

XVIII. De la ligne Equinoctiale, et isles de 

Saint Homer. 85-90 

XIX. Q.ue non seulement tout ce qui est soubs 

la ligne est habitable, mais aussi tout 
le monde est habité, cotre l'opinion 
des anciens. 9i"97 

XX. De la multitude et diuersite des poissons 

estant soubs la ligne Equinoctiale. 98-102 

XXI. D'une isle nommée l'Ascention. 103-106 

XXII. Du promontoire de Bonne Espérance 

et de plusieurs Singularitez obseruées 
en iceluy, ensemble nostre arriuée aux 
Indes Amériques, ou France Antarc- 
tique. 106-113 

XXIII. De l'isle de Madagascar, autrement 

de S. Laurent. 1 14-120 

XXIV. De nostre arriuée à la France Antarc- 
* tique, autrement Amérique, au lieu 

nommé cap de Frie. 120-125 

XXV. De la riuiere de Ganabara autrement de 
^ .^ lanaire, et comme, le pais où arri- 

-. uasmes, fut nômé France Antarctique 126-129 

XXVI. Du poisson de ce grand fleuue sus 

■ nommé. 129-132 



— 455 — 

Pages. 

Chap. XXVII. De l'Amérique en gênerai. 132-135 

XXVIII. De la religion des Amériques. 136-140 

XXIX. Des Amériques et de leur manière de 

viure, tant hommes que femmes. 141-146 

XXX. De la manière de leur manger et boire. 147-151 

XXXI. Contre l'opinion de ceux qui estiment 

les Sauuages estre pelus. 1 51-15 5 

XXXII. D'un arbre nommé Genipat en langue 
des Amériques, duquel ils font tein- 
ture. 155-160 

XXXIII. D'un arbre nommé Paquouere. 160-163 

XXXIV. La manière qu'ils tiennent à faire 
incisions sur leur corps. 163-167 

XXXV. Des visions, songes, et illusions de 
ces Amériques, et de la persécution 

qu'ils reçoiuent des esprits malins. 1 68-1 71 

XXXVI. Des faux Prophètes et Magiciês de 
ce pais qui communiquent auec les 
esprits malings : et d'un arbre nommé 

Ahouaï. 172-179 

XXXVII . Que les Sauuages Amériques croyent 

l'ame estre immortelle. 180-183 

XXXVIII. Comme ces Sauuages font guerre 
les uns contre les autres, et princi- 
palement contre ceux qu'ils nom- 
ment Margageas et Thabaiares, et 
d'un arbre qu'ils appellent Hayri, 
duquel ils font leurs bastons de 

guerre. 184-190 



— 456 — 

Pages. 

Qiap. XXXIX. La manière de leurs combats, tant 

sur eau, que sur terre. 191-196 

XL. Comme ces barbares font mourir leurs 
^ ennemis, qu'ils ont pris en guerre et 

les mangent. 197-205 

XLL Que ces Sauuages sont merueilleuse- 

ment vindicatifs. 206-209 

XLIL Du mariage des Sauuages Amériques. 210-215 

XLIII. Des cerimonies, sépulture, et funé- 
railles qu'ils font à leurs décès. 216-221 

XLIV. Des Mortugabes, et de la charité de 

laquelle ils usent enuers les estrâgers 222-228 

XLV. Description d'une maladie nommée 
Pians, à laquelle sont subiets ces peu- 
ples de l'Amérique, tant es isles que 
terre ferme. 228-232 

XLVL Des maladies plus frequêtes en l'Amé- 
rique, et la méthode qu'ils obseruêt 
à se guérir. 233-237 

XLVn. La manière de traiîiquer entre ce 
peuple. D'un oyseau nommé Toucan^ 
et de l'espicerie du pais. 238-243 

XLVin, Des oy seaux plus communs en 

l'Amérique. 243-249 

XLIX. Des venaisons et sauuagines que pren- 
nent ces Sauuages. 250-255 

L. D'un arbre nommé Hyuourahé. 256-257 

LI. D'un autre arbre nommé Vhebehasou, 
et des mouches à miel qui le fréquen- 
tent. 258-261 



— 457 — 

Pages, 

Chap. LU. D'une beste assez estrange, appellée 

Haut. 261-264 

LUI. Gomme les Amériques font feu, de leur 
opinion du déluge, et des ferremens 
dont ils usent. 264-270 

LIV. De la riuiere des Vases, ensemble 
d'aucuns animaux qui se trouvent là 
enuiron , et de la terre nommée 
Morpion. 271-278 

LV. De la riuiere de Plate, et pais circonuoi- 

sins. 279-28$ 

LVI. Du détroit de Magellâ et de celuy de 

Dariene. 285-292 

LVIL Que ceux qui habitent depuis la riuiere 
de Plate iusques au détroit de Magel- 
lan sont no2 Antipodes. 293-297 
" LVIII. Comme les Sauuages exercent l'agri- 
culture et font iardins d'une racine 
nommée Manihot, et d'un arbre qu'ils 
appellent Peno-Absou. - 398-306 

LIX. Comme la terre de l'Amérique fut dé- 
couuerte, et le bois du Brésil trouué, 
auec plusieurs autres arbres non veuz 
qu'en ce pais. 306-3 1 1 

LX. De nostre département de la France An- 
tarctique ou Amérique. 3 1 1-3 16 

LXI. Des Cannibales, tant de la terre ferme, 
que des isles, et d'un arbre nômé 
Acaiou. . 3fi6-322 



458 



Chap. LXIL Delà riuiere des Amazones, autrement 
dite Aurekne, par laquelle on peut na- 
uiguer aux pais des Amazones, et en 
la France Antarctique. 

LXIIL Abordement de quelques Espagnols en 
une contrée où ils trouuerent des Ama- 
zones. ,. . , : 

LXIV. De la continuation du voyage de Mor- 
pion, et de la riuiere de Plate. 

LXV. La séparation des terres du Roy d'Es- 
pagne et du Roy de Portugal. 

LXVI. Diuision des Indes Occidentales en 
trois parties. 

LXVII. De l'isle des Rats. 

LXVIII. La continuatiô de nostre chemin 
auecques la déclaration de l'Astrolabe 
marin. .. - . 

LXIX. Département de nostre Equateur, ou 

Equinoxial. 
LXX. Du Peru, et des principales prouiuces 

contenues en iceluy. 
LXXL Des isles du Peru, et principalement 

de l'Espagnole. 
LXXIL Des isles de Cuba et Lucaïa. 
LXXIIL Description de la Nouuelle Espagne 

et de la grande cité de Themistitan 
• située aux Indes Occidentales. 
LXXIV. De la Floride péninsule. 



Pages, 

323-328 

329-336 
336-339 

340-343 

344-348 
348-352 

353-355 

356-360 

361-369 

370-377 
377.381 

382.389 
390-397 



— 459 



Pages. 



Chap. LXXV. De la terre de Canada, dicte par cy 
deuant Baccalos, decouuerte de nostre 
temps et de la manière de viure des 
habitans. 398-402 

LXXVI. D'une autre contrée de Canada. 402-405 

LXXVII. La Religion et manière de viure de 
ces pauures Canadiens, et comme ils 
résistent au froid. 405-412 

LXXVIII. Des habillemens des Canadiens, 
comme ils portent cheueux, et du 
traitement de leurs petis enfans. 412-418 

LXXIX. La manière de leur guerre. 419-426 

LXXX. Des mines, pierreries, et autres Sin- 

gularitez qui se trouuent en Canada. 427-431 

LXXXL Des tremblemens de terre et gresles 

ausquels est fort subiect ce païs de 

Canada. 432-436 

LXXXIL Du païs appelle Terre Neuue. 43^-444 

LXXXIIL Des isles des Essores. 444-4$ i 

Table des Matières, 453-459 



FIN DE LA TABLE. 



IMPRIMÉ A DIEPPE, PAR PAUL LEPRÊTRE ET Ô^. 



BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE AMÉRICAINE 

FORMAT PETIT IN-8°. 
Impression soignée à petit nombre. 

OUVRAGES PUBLIÉS : 
CARTIER (le capitaine Jacques). Relation originale 
du voyage fait en 1534 par le capitaine Jacques 
Cartier aux Terres neuves de Canada, Norem- 
bergue, Labrador et pays adjacents, dite Nouvelle- 
France, publiée par M. Michelant, avec descrip- 
tion du manoir dej. Cartier et une deuxième série 
de documents inédits sur le Canada, publiés par 
A. Ramé. Paris, 1867, petit in-8°, avec cinq grav. 
en bois, br., papier vergé. ........ 15 fr. 

Texte original, publié pour la première fois d'après un 
manuscrit français de l'époque. On ne connaissait jus- 
qu'à présent, cette relation, que d'après la traduction 
faite sur le texte italien publié par Ramusio. La pre- 
rnière série des documents sur le Canada a paru à la 
fin du Discours du voyage fait par Jacques Cartier. 
• — Discours du voyage fait (en 1534) par le capi- 
taine Jacques Cartier aux Terres Neufues du 
Canada, Norembergue, Hochelague, Labrador, et 
pays adiacents, dite Nouvelle-France, publié par 
M. Michelant. Documents inédits sur J. Cartier et 
le Canada, publiés par A. Ramé, avec 2 grandes 
cartes. P^m, 1865, petit in-8°, br., pap. vergé 15 fr. 

— Le même, papier vélin Whatmann ... 20 fr. 

(Quelques exemplaires). 

— Bref récit et succincte narration de la navigation faite 
en 1 5 3 5 et 1 5 3 6 par le capitaine Jacques Cartier aux 
iles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres. 
Réimpression figurée de l'édition originale raris- 
sime de M.D.XLV, avec les variantes des manus- 
crits de la Bibliothèque impériale, précédé d'une 
brève et succincte introduction historique , par 
M. d'AvEZAC. Paris, 1863, petit in-8°, br. . 12 fr. 

Très-joli volume sorti des presses de Perrin, de Lyon. 



LESCARBOT (Marc). Histoire de la Nouuelle-France 
contenant les nauigations, découuertes et habita- 
tions faites par les François es Indes Occidentales 
et Nouuelle-France, avec les Mvses de la Nouuelle- 
France, par Marc Lescarbot. Nouv. édk.Paris 1866 
3 vol. petit in-8°, avec 4 cartes br., pap. vél. 30 f/ 
Réimpression de l'édition de 1612, faite avec grand soin 
et imprimée par Jouaust en types anciens. 
SAGARD. Histoire du Canada et voyages que les Frères 
Mineurs Recollects y ont faicts pour la conuersion 
des mtidelles, diuisez en quatre Hures, où est ample- 
ment traicté des choses principales arriuées dans 
le pays depuis 1615 Jusqu^à la prisé qui en a esté 
taictcpar les Anglois, auec un Dictionnaire de la 
langue huronne. Nouvelle édition avec une Notice 
D ^ -^^Yr^^ ^^^^'^ Théodat, par E. Chevalier. 
J:'arts, iH64-66,4vol.pet.in-8°,br.,pap.vél. 40 fr. 
Réimpression figurée de l'édition rarissime de 16:: 6* 
mais il était impossible de suivre strictement page par 
page cette première édition. Les chiffres de la plgina- 
tion de 1 original ont été placés en marge, et la table 
de la nouvelle édition reproduit les deu.x paginations 
ce qui facilite les recherches. ' 

— Le Grand Voyage du pays des Hurons, situé en 

i 1 ^^i5"^' ^^^^ ^^ ^^^ ^°"^^^ ^s derniers confins 
de la Nouvelle-France, dite Canada, par Gabriel 
bAGARD Théodat, avec un Dictionnaire de la langue 
huronne. Paris, 1865, 2 vol. pet. in-8°, front 

gravé, papier vélin. . 20 fr! 

Réimpression faite par les soins de E. Chevalier. 

— Dictionnaire de la langue huronne, par Gabriel 
Sagard Théodat, Recollet de Saint-François, de la 
province de Saint-Denis en France. A Paris, chez 

, Vems Moreau, rue Saint-Jacques, à la Salamandre 

d'argent, M.DC.XXIII, in-8°, br 15 fr. 

Réimpression figurée faite à 66 exemplaires, tous sur 
grand papier de Hollande ancien. 

IMPRIMÉ A DIEPPE, PAR PAUL LEPRÊTRE ET cie. 



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