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Full text of "Socialisme chinois. Le philosophe Meh-ti et l'idée de solidarite"

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:5^' 



SOCIALISME CHINOIS. 



PRINTKn lîV P.. J. r.RII.T.. I.KYDKX (HOI.Î.AND). 



SOCIALISME CHINOIS. 



LE PHILOSOPHE 



ET L'IDÉE DE 



PAR 



MEH-TI 
SOLIDARITÉ 



ALEXANDRA DAVID 



£ondze» : 

£u2>ac et (B" 

4(3, Steat éRu3j*ff Sizeei 



1907 












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Monsieur STEPHEN PICHON, 

SÉNATEUR, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES. 



Avec toute ma reconnaissance pour 
la très obligeante collaboration donnée 
à mes recherches sur Meh-ti. 



PREFACE. 



Lorsque j'entendis, pour la première fois, parler de 
Meh-ti et de sa doctrine de V Amour Universel 
j'éprouvai tout d'abord un profond étonnement. 
L'admirable compassion bouddhiste avait-elle inspiré 
le penseur chinois bien avant l'époque où les disciples 
de Çakya-Muni devaient apporter la «Bonne Loi» 
dans l'Empire? Ou bien allais-je retrouver sous le 
pinceau d'un St. Paul jaune, le fougueux hymne à 
la divine charité que chante si brillamment l'apôtre 
chrétien: «Quand même je distribuerais tous mes 
biens pour nourrir les pauvres; quand je livrerais 
mon corps pour être brûlé , si je n'ai point la charité 
cela ne me sert à rien?» ^) 

Je connaissais déjà trop l'esprit chinois pour lui 
prêter de semblables enthousiasmes. Positifs, étroite- 
ment pondérés, les Lettrés de l'Empire du Milieu 
ont toujours paru rechercher, avant tout, les réalis- 
ations pratiques et le souci du bon ordre social a 
inspiré beaucoup plus d'entre eux que les problèmes 
transcendants de la métaphysique. Comment pré- 



i) Première épitre aux Corinthiens XIII, 



VIII 



coniser la ucharité» sentiment abstrait, s'exerçant 
envers le prochain par amour de Dieu , à un peuple 
aux tendances fortement matérialistes et utilitaires 
tel qu'est le peuple chinois , en dépit de ses sym- 
boles et de ses superstitions ? . . , L'étude du traité de 
Meh-ti devait pleinement confirmer mon opinion 
première. Ce n'était pas , en effet , l'Amour du pro- 
chain, de l'Humanité; l'Amour, avec tout ce que, 
sous ce terme , nous entendons de passion impétueuse, 
d'entraînement irraisonné, et souvent irraisonnable, 
que prêchait le vieux philosophe , mais un sentiment 
plus terre à terre, d'essence purement sociale, visant 
l'ordre dans l'Etat, la sécurité et le bien-être publics, 
bref, un précepte de sage prévoyance portant ses 
fruits en lui-même et non une vertu céleste. 

Le précepte chrétien : <: Aimez votre prochain comme 
vous-même» fait bien partie de l'enseignement de 
Meh-ti , mais il lui est donné un motif absolument 
utilitaire, un motif s'adressant à l'égoïsme naturel 
et légitime de l'individu : «Aimez votre prochain 
comme vous même, dit Meh-ti, pour votre mutuel 
avantage. > 

Cette formule résume toute la doctrine du vieux 
philosophe chinois, c'est celle aussi, de notre moderne 
Solidarité et cette parenté m'a paru de nature à 
éveiller l'intérêt d'un certain nombre de nos contem- 
porains. 

Dans l'ouvrage de Meh-ti, la nécessité de l'entr'aide 



IX 

mutuelle sert de thème à de multiples développe- 
ments. Le Maître s'efforce de nous démontrer qu'en 
tous les domaines , la solidarité est productrice 
d'ordre d'harmonie, de bonheur moral et matériel. Pour 
donner plus de poids à ses assertions , Meh-ti ne 
manque pas, selon l'invariable coutume chinoise, de 
nous représenter son principe d'Amour Universel 
comme directement inspiré par l'exemple du Ciel «dont 
les dons généreux sont sans partialité , qui a donné 
l'existence à tous les êtres et les nourrit tous. > ^) Il invoque 
aussi l'Antiquité, cette époque héroïque de l'histoire 
chinoise où vivaient les Yao , les Chtm et autres saints 
empereurs qui passent pour avoir été les modèles de 
toute sagesse. Par des traits empruntés aux vieilles 
chroniques il nous les montre mettant en pratique le 
principe de l'Amour Universel. Mais au milieu même de 
ces discours, concessions faites, peut-être, aux mœurs 
et aux croyances de ses contemporains, Meh-ti 
n'abandonne point son principal argument et c'est 
toujours le très utilitaire: < Aimez-vous les uns les 
autres pour votre mutuel avantage;> qui revient 
comme la raison décisive qui doit emporter notre 
adhésion au principe de la solidarité. Ainsi, en dépit 



i) Nous attribuerions plutôt ce rôle à la Terre, mère et nourri- 
cière du genre liumain , mais les idées cosmogoniques des Chinois 
diffèrent des nôtres et le Ciel est souvent considéré par eux, comme 
une sorte d'époux sans lequel la Terre, non fécondée, serait demeurée 
stérile. Le Ciel figure alors le principe actif, l'énergie et la Terre le 
principe passif, la matière. 



des 25 siècles qui les séparent, le vieux philosophe 
chinois et nos sociologues modernes peuvent se ren- 
contrer sur le terrain commun de cette sagesse pra- 
tique, doublement sage, qui n'essaie point de généraliser, 
parmi les humains, des vertus exceptionnelles et 
anormales, mais, prenant l'homme tel qu'il est, s'appuie 
sur son instinctif et légitime égoïsme , s'efforçant de 
lui démontrer que l'intérêt bien compris de cet 
égoïsme doit le porter à ce respect de l'égoïsme d'autrui 
sans lequel il ne peut exister ni ordre ni bonheur 
social. 



On croit que Mch-ti naquit dans la province de 
Sung et qu'il y occupa quelque fonction publique. 
Les dates précises de sa naissance et de sa mort 
nous sont inconnues. Il résulte, toutefois, de ses 
œuvres qu'il vécut après Confucius (Khoung-Tse). 
Il parait probable qu'il fut le contemporain de 
Mencius (Meng-tse) ^) ou , du moins, qu'il était mort 
depuis peu Icrsqu'enseigna ce Maître. En tous cas, 
on peut, sans trop courir le risque d'une erreur, 
fixer l'époque . de ce philosophe au V<^ siècle avant 
notre ère. De même que Khoung-Tse et tant d'autres 



I ) La manie de latiniser les noms, qui sévissait autrefois, à fait de 
KIwHug-Tse Confucius et de Men<;-Tsc Mencius. Dans la suite de 
cet ouvrage ces deux philosophes seront désignés par leur nom 
chinois. 



XI 

philosophes, Meh-ti n'écrivit pas lui-même. Le traité qui 
nous est parvenu a été rédigé par l'un , ou peut-être par 
plusieurs, de ses disciples. Il contient cependant un 
chapitre formé de sentences et de pensées détachées 
qui passent pour être l'expression textuelle des paro- 
les du Maître , peut-être même pour avoir été écrites 
de sa main. 

Le texte de l'ouvrage contenant l'exposé des théories 
de Meh-Ti est des plus obscurs et souvent, de l'opinion 
des sinologues les plus autorisés, absolument incom- 
préhensible. La rédaction originale était-elle d'une 
lecture aussi difficile.-' — Il serait malaisé de se prononcer 
à ce sujet. L'on sait qu'une destruction générale de 
tous les ouvrages philosophiques fut ordonnée par 
l'empereur Thsin-Chi-Hoang-Ti. ^) Le zèle courageux 
de Lettrés bravant la mort édictée par le souverain, 
parvint à sauver nombre d'exemplaires des livres des 
anciens penseurs. Plus tard on retrouva ceux-ci, au 
hasard , et souvent par fragments épars, dans les 
cachettes où ils avaient été enfouis. Au fur et à 
mesure de leur découverte on s'occupa de recon- 
stituer les œuvres des philosophes à qui ils appar- 
tenaient. Il est impossible que , dans cette besogne, 
des altérations ne se soient point produites. Maints 
caractères durent être modifiés et c'est peut être à 
ce fait qu'il faut attribuer l'obscurité de tant de 
passages de Meh-Ti. 



I) En 213 av. J. C. 



ABRÉGÉ DE LA PRÉFACE CHINOISE. 



Préface du Gouverneur de la Province de 

Chen-si S. E. Pi-yen, écrite la 48e année 

du règne de K i en-Ion g. ^). 



«La présente édition a été réimprimée, il y a 
<'2Ç) ans, par la librairie de la province de 
Tché-kiang d'après l'original du gouverneur.» 
Les 4 volumes qui la composent sont for- 



« 
« 



I) Soit en 1754 de notre ère. Kien-long est cet empereur pnëte 
connu par „rEloge de Moukden" et les célèbres „Vers sur le Thé." 
Sa renommée parvint jusqu'en Europe et Voltaire rima à son sujet 
une lettre humoristique: 

Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine; 
Ton trùne est donc placé sur la double colline! 
On sait dans l'Occident que , malgré mes travers. 
J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers. 
O toi que sur le trône un feu céleste enflamme 
Dis-moi si ce grand art dont nous sommes épris 
Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris. 
Ton peuple est-il soumis à cette loi si dure 
Qui veut qu'avec six pieds d'une égale mesure, 
De deux-alexandrins côte à côte marchant, 
L'un serve pour la rime et l'autre pour le sens? 
Si bien que sans rien perdre, en bravant cet usage. 
On pourrait retrancher la moitié d'un ouvrage. 



XV 

«mes de ceux que l'on a retrouvé dispersés, 
«sous la dynastie Song. > ^) 

«Ils étaient conservé dans un monastère 
«taoïste.» 

«Ils sont identiques à ceux que le vice-roi 
«Van-Kin présenta à l'empereur Kien-long.» 

«Sous la dynastie Ming une autre édition 
«avait été publiée mais elle était incomplète. Il 
«y manque les chapitres relatant les propres 
«paroles de Meh-ti et ceux traitant de la défense 
«des villes en cas de guerre.» 

«Moi, Pi-yen, j'ai réuni les textes épars je 
«les ai examinés, complétés confrontés et corrigés. 
«J'ai consacré deux ans à ce travail.» 

«Parmi les Lettrés on raille Meh-ti à propos 
«des chapitres concernant l'économie à observer 
«pour les funérailles.» 

«Dans ces chapitres, Meh-ti n'a pas méprisé 
«Khoung-tse. Il n'a fait que se rapporter aux 
«coutumes de l'ancienne dynastie Hia.» 

«Meng-tse, le premier, commença à lutter 
«contre Meh-ti et Yang-tchou en disant qu'ils 
«ne sont point disciples des saints hommes.» 

«Meng-tse dit: si la doctrine de Yang-tchou 
«et celle de Meh-ti ne sont point détruites la 
«doctrine de Khoung-tse ne fera plus de progrès. 

«Meng-tse les détestait tous deux.» 



I) Vers le Ville siècle. 



XVI 

«Beaucoup de chapitres de cet ouvrage sont 
«rédigés par des disciples de Meh-ti et non par 
«lui-même. Néanmoins ils sont de date ancienne 
«et méritent le respect.» 

«D'après plusieurs auteurs, Meh-ti vécut après 
«la mort des soixante dix principaux disciples de 
«Khoung-tse.» 

«D'autres prétendent qu'il était contemporain 
«de Khoung-tse.» 

«Moi, Pi-Yen, je n'ose me prononcer.» 

«En examinant nombre de caractères que l'on 
«trouve dans l'ouvrage de Meh-ti, on les reconnaît 
«comme très anciens, inusités aujourd'hui ou 
«ayant été modifiés. On est ainsi amené à con- 
«clure que cet ouvrage a été rédigé peu après 
«l'époque de Khoung-tse.» 

«Ceux qui ont le goût des œuvres antiques 
«ont de quoi le satisfaire et un bon aliment 
«pour leurs études.» 

«L'an 48e du règne de Kien-long» 
< Pi-Yen. » 
«Au Palais du gouverneur, dans la 
■ «ville de Si-Ngan.» 



Chapitre I. 

L'AMOUR UNIVERSEL. 



Deux caractères chinois représentant une main 
saisissant deux tiges de blé: ainsi s'exprime, dans la 
langue imagée des vieux Lettrés, l'Amour, qui , dans 
un même embrassement, réunit des multitudes : l'Amour 
égal pour tous, V Amour universel. 

Malgré la poésie tout orientale du symbole et 
l'ampleur des termes par lesquel il s'exprime, nous 
ne nous trouvons point — nous l'avons déjà indiqué 
dans la préface — en présence d'une doctrine à 
l'usage d'enthousiastes ou de mystiques. L'Amour 
prêché par Meh-ti n'emprunte ses mobiles et ses 
arguments ni à la sentimentalité, ni à des considéra- 
tions métaphysiques; il n'a rien d'héroïque. Par lui 
ne doivent point se goûter les joies spéciales du renon- 
cement , du sacrifice , ces voluptés âpres et fausses 
violentant l'instinct et la nature, tout ce sadisme particu- 
lier dont l'étrange ivresse rend, à certains, la douleur plus 
délicieuse que le plaisir, la mort plus tentante que la vie. 

La pensée du Maître chinois s'exprime avec une 
simplicité, une candeur que les esprits antichés de 
philosophies à panache trouveront sans doute pauvre, 



i8 



voire même , peut-être basse et triviale en son but 
matériel franchement avoué. Pour ma part , je trouve, 
à cette simplicité, une force primant celle des plus 
brillants discours. Si jamais l'harmonie, la concorde 
doivent régner parmi les hommes ce sera, certes, 
par la compréhension de l'ingénu précepte de Meh-ti : 
«Aimez votre prochain comme vous-même pour votre 
plus grand profit mutuel.» 

Il ne s'agit point ici , de sentiments spéculatifs : 
Aimer, pour notre philosophe, signifie agir. Dans 
ses leçons, il ne s'attarde pas à discuter la valeur 
ou le bien fondé de l'amour réciproque qu'il préconise, 
mais envisage ses résultats: La raison qui doit nous 
porter à nous aimer mutuellement , ou plutôt, à agir les 
uns envers les autres, comme des gens éprouvant, les uns 
pour les autres, des sentiments cordiaux, c'est que 
chacun de nous y trouvera un bénéfice immédiat et 
tangible. Le sentiment n'est intéressant que par .ses 
fruits. Le philosophe suppose le cas le plus ordinaire 
où les actes matériels sont le reflet des conceptions 
mentales de celui qui les accomplit. Il exhorte .ses 
disciples à développer , en eux , les sentiments de 
bienveillance afin de les amener à se conduire en 
hommes bienveillants ; mais on peut très bien imaginer 
les théories de ce Maître adoptées par des individus 
enlevant à la pratique de l'entr'aide réciproque toute 
filiation morale ^) pour en faire une loi strictement 



I) C'est ce qui choque des sinolo.çues chrétiens tels que I.et^ge 
qui reprochent A Meh-ti d'avoir présenté l'amour mutuel, non comme un 



19 

d'intérêt, et même purement égoïste, destinée à 
assurer la paix et le bonheur de chaque membre de 
la société. 

Meh-ti fut, de son vivant et après sa mort, en 
butte à des attaques violentes. On lui reprochait, 
surtout, la notion d'égalité qu'il entendait introduire 
dans l'amour mutuel. Les caractères chinois dont il 
se servait pour exprimer l'Amour Universel compren- 
nent, en effet, d'après Meng-tse et la plupart des auteurs 
chinois , cette idée d'égalité. Aussi Meng-tse les 
rendait ils, comme je l'indiquais plus haut, par «amour 
égal pour tous > (aimer tout le monde également). 
Cette proposition paraissait odieuse à la majorité des 
Lettrés : 

«La secte de Meh aime tout le monde indi- 
«stinctement ; elle ne reconnaît point de parents , 
«ne point reconnaître de parents c'est être 
«comme des brutes et des bêtes fauves.» (Meng- 
«tse ler Livre VI — 9). 
La logique exige , en effet , que le principe de 



devoir, mais comme une source d'avantages* pour chacum (Voir 
Legge, Chinese classics , Vol II Works of Mencius Prolegomena 
p. 117). J. Edkins s'insurge de même contre ce point de vue utili- 
taire d'un sentiment dans lequel il est habitué à voir une vertu et 
qu'il base sur des motifs mystiques: eje suis porté à aimer mon 
frère en humanité parce que Christ est mort pour lui comme pour 
moi.» Il veut que notre amour pour notre prochain naisse de notre 
obéissance à la volonté de Dieu (Voir notice of the character and 
Writings of Meli-tsi, Journal of the Norih China Eranch of the Royal 
Asiatic Society May 1859 II). 



20 

r Amour universel comporte l'égalité de cet amour. 
Si nous sommes trop aisément portés à léser autrui 
dans les circonstances ou notre intérêt nous semble 
en opposition avec le sien , si nous infligeons la 
douleur à notre prochain pour nous l'éviter à nous- 
mêmes ou nous procurer une jouissance, c'est que 
l'amour de notre propre personne prime celui que 
nous portons à notre prochain. Le même sentiment 
nous pousse, à sacrifier l'inconnu , l'indifférent au 
bénéfice de nos proches , de nos amis. En supposant 
que nous éprouvions pour tout homme une réelle 
sympathie , si celle-ci varie d'intensité ne continuerons- 
nous pas d'avantager celui pour qui elle sera la plus 
vive au détriment de celui pour qui elle sera 
moindre.'' . . . 

Mentï-tse et les autres détracteurs de Meh-ti ne 
manquèrent point de pousser ainsi, le principe jus- 
que dans ses plus rigoureuses conséquences et de 
s'en servir pour ameuter les colères contre le téméraire 
capable d'oser prétendre , sur la terre consacrée de la 
Piété filiale, qu'il convient d'aimer d'égal amour, son père 
son fils et le passant inconnu que l'on croise dans la rue. 

Reste à savoir si Meh-ti suivait ainsi son idée 
jusque dans ses applications extrêmes ^) ou bien si , 

1) Dans son étude sur Meli-ti , Leg<^e affirme que jamais le iiliilo- 
sophe n'a ])rétendu, lui-mcme, (lu'il fallait aimer tout le monde d'un 
amour d'égale intensité et que ce .sont ses disciples ([ui ont poussé 
son idée jusqu'à cette déclaration extrême. {Legije, Chinese classics II 
The Woïk-i of Mencius prolegomena p. ii8). 



21 

comme la majorité des philosophes et des moralistes, 
il ne la laissait pas fléchir en y apportant les tem- 
péraments nécessaires pour la rendre plus aisément 
acceptable. Un penseur tel que lui n'était pas sans 
comprendre combien la nature et l'éducation s'oppo- 
sent à ce que la généralité des hommes éprouvent 
une égale sympathie pour chacun de leurs semblables. 
Nulle part nous ne le voyons, du reste, renier on 
attaquer les sentiments d'affection familiale. Tout au 
contraire , à maintes reprises, nous l'entendons qualifier 
de «désordre > les cas où la piété filiale, l'amour paternel 
et fraternel sont offensés. Il accepte intégralement la 
loi morale des devoirs des enfants envers leurs 
parents et place sur la même ligne, les considérant 
comme aussi impératifs, les devoirs des parents 
envers leurs enfants. 

Cependant, comme je le disais plus haut, Meh-ti 
ne se meut pas dans le domaine spéculatif, mais sur 
un terrain positif. Avec lui , la piété filiale , l'amour 
paternel ou fraternel deviennent choses concrètes. Il 
ne sonde pas les cœurs , ne scrute point les cons- 
ciences pour analyser la nature intime des sentiments 
qui y vivent. Pour lui, point de ces affections, sincères 
pourtant, mais que trahissent les actes; rien que des 
faits précis : L'entr'aide mutuelle le dévouement 
dans les difficultés de la vie , le bien-être assuré 
à ses proches par tous les moyens en son pouvoir, 
voilà ce que vise notre philosophe dans le cadre des 
relations familiales , voilà ce qu'il rêve d'étendre à 



la c;rande fainillc comj)renant la Chine toul entière. ^) 
Par une coincidence singulière, le philosophe 
chinois , précédant de plusieurs siècles l'Evangile, se 
rencontre avec lui dans le tableau succint qu'il nous 
trace des œuvres de celui qui a adopté le principe 
de l'Amour Universel. Les termes mêmes sontinden- 
tiques : 

«Celui qui adhère au principe de la vdistinc- 
«tion» dit: Comment pourrais-je être pour la 
«personne de mon semblable comme pour ma 
«propre personne et pour les parents de mon 
«semblable, comme pour mes propres parents? 
«Raisonnant de cette manière il peut voir son 
«semblable avoir faim et ne pas le nourrir, avoir 
«froid et ne pas le vêtir, être malade et ne pas 
«le soigner, mort et ne pas l'en-sevelir. Le langage 



i) Il n'est pas douteux que Meh-li n'ait voulu, à côté de l'assistance 
purement matérielle, le sentiment chaleureux qui lui donne un prix tout 
différent, mais il ne l'a point exprimé aussi nettement que Khoung-tsc: 

«Tseu-Veou demanda ce que c'était que la piété filiale. Le Pliilo- 
«soplie (Khoung-tse) dit: Maintenant ceux cpii sont considérés comme 
«ayant de la piété filiale sont ceux qui nourrissent leur père et leur 
«mère, mais ce soin s'étend également aux chiens et aux chevaux, 
«car on leur procure aussi leur nourritui e. Si on n'a pas de vénération 
«et de respect pour ses parents, quelle différence y aurait-il dans notre 
«manière d'agir ?> 

«T.seu-hia demanda ce que c'était que la piété filiale. Le Philosophe 
«dit: c'est dans la manière d'agir et de se comporter que réside toute 
«la difficulté. Si les pères et mères ont des travaux à faire et que les enfants 
«les exemptent de leurs peines, si ces derniers ont le boire et le manger 
«en abondance, et qu'ils leur en cèdent une ])arlie, est-ce là exercer 
«la piété tiliale ?; (Lniretiens philosophiques ler livre chap. I, 7 et 8). 



23 

«et la conduite de celui qui adhère au principe 
«de l'Amour universel sont différents : celui-ci 
«dit: J'ai compris que celui qui veut jouer un 
«rôle élevé parmi les hommes doit considérer la 
«personne de son semblable comme sa propre 
«personne , les parents de son semblable comme 
«ses propres parents. Ce n'est qu'ainsi qu'il peut 
«parvenir à ce rang. Raisonnant dans ce sens, 
«quand il voit son semblable avoir faim, il le 
«nourrit, avoir froid, il le vêt; être malade il le 
«soigne; mort, il l'ensevelit.»^) 

C'est précisément à cause du caractère matériel 
de ses desiderata que Meh-ti arrive à concilier, 
jusqu'à un certain point et avec une ingéniosité 
attrayante . la doctrine de l'amour égal pour tous et 
les attachements particuliers des liens du sang ou 



l) Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, vous qui 
êtes bénis de mon Père. . . . car j'ai eu faim et vous m'avez donné 
à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger 
et vous m'avez recueilli; j'étais nu et vous m'avez vêtu; j'étais malade 
et vous m'avez visité, j'étais en prison et vous êtes venu me voir. 
Alors les justes lui répondront: Seigneur quand est-ce que nous 
t'avons vu avoir faim et que nous t'avons donné à manger; ou avoir 
soif et que nous t'avons donné à boire etc. ... Et le Roi répondant, 
leur dira: Je vous le dis, en vérité en tant que vous avez fait ces 
clioses à l'un des plus petits de mes frères, vous me les avez faites à 
moi-même » Selon la formule orientale, la scène, comme dans Meh-ti, 
est reprise en sens inverse et le Roi, c'est-à-dire Jésus, reproche aux 
ïmauditS) qui sont à sa gauche, de n'avoir point donné à manger à 
ceux qui avaient faim etc : ( V^oir Evangile selon St. Matthieu XXV, 34 à 46). 



24 

de l'amitic. Comme toujours il en appelle à notre 
intérêt : 

«. . . . Ceux qui condamnent le principe de 

«l'Amour universel disent :> II (l'amour universel) 

cn'est pas avantageux au dévouement entier qui 

;nous est prescrit (envers les parents); il fait 

injure à la Piété filiale. Notre Maitre dit. <cUn 

«fils pénétré de piété filiale a à cœur le bonheur 

"de ses parents, il envisage donc comment 

«celui-ci peut être assuré. Dans cet ordre d'idées, 

(doit-il désirer que les hommes aiment et pro- 

< curent des satisfactions à .ses parents. Il est 

(évident qu'il le désire. Que doit-il faire lui-même, 

cen vue d'atteindre ce but.' Il faut qu'il s'exerce 

; à aimer les parents des autres et à leur procurer 

(des satisfactions afin que l'on se conduise de même 

«envers les siens . . . .» 

En cherchant, au contraire à léser les parents des 

autres, il est évident que les siens propres courent le 

risque de représailles. 

Ce mode de conduite, ajoute le philosophe , ne 
doit pas être considéré comme bon seulement en 
quelques cas isolés. Il peut . il doit , s'étendre jusqu' 
à devenir une régie générale. Il n'\- a rien en lui, 
que de parfaitement conforme au sens humain. 
Et il termine en citant ces antiques vers du Livre 
des Rois : 

«Chaque parole trouve sa réponse 
«Chaque action sa récompense. 



25 

«On m'a jeté une pêche, 
«J'ai rendu une prune.» 

Ce principe de l'Amour universel, dit Meh-ti, 
beaucoup le combattent ou le raillent et cependant, 
dans la pratique, n'est ce pas vers lui que l'on se 
tourne, ne sont-ce pas ses adeptes que l'on s'efforce 
de rencontrer? 

'Voici un officier sur le point de prendre 
part à une bataille, ou bien voici un fonc- 
tionnaire près d'être chargé d'une mission dans un 
pays lointain A qui confieront-ils la garde de 
-leurs parents , la surveillance de leur maison, 
le soin de leur femme et de leurs enfants? Je 
pense qu'il n'y a pas, sous le ciel, un homme 
ou une femme assez stupide pour, s'il con- 
damne le principe de l'Amour universel, main- 
tenir sa foi jusqu'au bout (en accordant sa 
confiance ;i un égoïste qui n'a pas le respect 
des intérêts d'autrui) .... C'est en paroles que 
«l'on condamne le principe de l'Amour universel 
< et quand vient l'occasion de choisir entre lui 
et le principe contraire , c'est à lui que l'on 
donne la préférence. Les paroles et la conduite 
sont, ici, en contradiction. ...» 
Meh-ti se retourne ensuite contre ceux qui, tout 
en admirant ses théories, les déclarent impraticables, 
l'amour de «soi > parlant trop haut en chacun 
de nous. 



26 



La puissance de l'cgoïsme, la crainte causée par 
la souffrance, l'ardeur passionnée que l'on apporte à 
la recherche de la jouissance , le Maître chinois ne 
les ignore pas, mais son calme philosophique n'en 
est point troublé : Des choses plus difficiles ont été 
accomplies par les hommes , répond-il. Ils ont su , 
maintes fois , vaincre leur égoïsme, subir volontaire- 
ment la douleur, renoncer aux joies de la vie, 
parlois à la vie elle-même, et cela souvent pour un 
but ridicule, une ambition grotesque, des préjugés 
absurdes. Puis, aussitôt, il cherche à confirmer ses 
dires par des exemples puisés dans l'histoire de 
son pays : 

«Le prince Ling de Ching aimait beaucoup les 
«hommes minces. A son époque les fonction- 
«naires réduisaient, d'eux-mêmes, leur nourri- 
«ture jusqu' à la valeur d'une seule poignée de 
«riz (afin de ne pas engraisser). Ils poussaient 
«même le zèle si loin que certains étaient devenus 
«d'une faiblesse extrême. Ils ne pouvaient plus 
«marcher qu'avec l'aide d'une canne et, dans 
«le cours de leurs promenades ils devaient se 
«soutenir aux murailles.» 
Une phrase brève , un tranquille haussement d'épau- 
les pour cette manifestion de la sottise humaine est 
toute la conclusion du philosophe : 

«Il ne faudrait pas plus d'une génération pour 
«changer les mœurs du peuple, tant est grande 
«son envie d'imiter celles de .ses supérieurs.» 



27 

Un autre exemple succède a celui-ci. Par deux 
fois on le retrouve dans l'ouvrage de Meh-ti , soit 
I que le trait cite fut très populaire en Chine à l'époque 

de notre auteur, soit que celui-ci le trouvât particu- 
lièrement caractéristique, ce qu'il paraît-être, en 
effet : 

«Kâu-chien, le roi de Yiieh admirait passion- 
«nément la bravoure. Il employa trois années à 
«y exercer ses officiers, puis, ne sachant pas 
«s'il était arrivé à les rendre vraiment intrépides, 
«il fit mettre le feu à un navire sur lequel 
«ils se trouvaient réunis. Alors, saisissant un 
«tambour, il se mit à le battre de ses propres mains 
«pressant les officiers d'entrer dans le feu. Quand 
«ils entendirent le tambour ceux-ci se précipitèrent 
«à l'envi parmi les flammes, les derniers rangs 
«marchant sur les corps de ceux qui les avaient 
«précédés, et ils piétinèrent le feu. Une centaine 
«périrent ainsi, soit dans les flammes, soit 
«noyés, mais les survivants ne se retirèrent que 
«lorsque le souverain battit de nouveau le tam- 
«bour pour les rappeler. 

«Faire le sacrifice de sa vie, supporter la 

«mort dans les flammes est chose difficile; ceux-ci 

«se trouvèrent capables de ces actes parce qu'ils 

«désiraient plaire à leur souverain. ...» 

Le philosophe laisse tomber ces exemples, mais 

il ne conclut pas, comme l'on pourrait s'y attendre, 

en paroles véhémentes à l'adresse de ceux qui 



28 



déclarent au-dessus des forces humaines la pratique 
de sa doctrine d'universelle bienveillance , alors que 
les sacrifices qu'elle entraînerait seraient si légers 
en comparaison de ceux que les hommes savent 
parfois, s'imposer pour des buts bien vains. 

La placidité constitue le fond même de la sagesse 
orrentale tont imprégnée de déterminisme : Les hom- 
mes sont tels qu'ils peuvent être. Le penseur, sans 
doute, plus pour sa propre satisfaction que dans 
l'espoir de les transformer, leur signale les erreurs de 
conduite qui causent leurs maux ; si la foule à qui 
il s'adresse ne peut le comprendre il ne s'en irrite 
point. 

Pourquoi , alors que non seulement elle répond à 
nos sentiments idéaux d'humanité, de générosité mais 
satisfait également nos intérêts matériels, pourquoi 
la théorie de l' Amour universel, ou solidarité n'est 
elle pas mieux accueillie.'* 

«Elle ne plait pas aux grands, aux chefs» répond 
Meh-ti. 

Faut-il sous ces paroles, chercher une arrière- 
pensée de révolte, l'expression d'un socialisme com- 
battif? On en éprouverait aisément la tentation mais 
il convient , je crois , de s'en garder. 

Pourquoi les «grands» les «chefs» repoussent-ils la 
doctrine de P Amour îiniversel et entravent-ils sa 
propagation.' Pourquoi se montrent-ils hostiles au 
principe de la solidarité.' Pensent-ils que la désunion 



29 

des petits, les luttes qu'ils se livrent sont la meilleure 
sauvegarde de la situation privilégiée dont ils jouis- 
sent? Croient-ils qu'à la faveur des dissensions sépa- 
rant les éléments populaires, leur autorité, leurs 
exactions s'exercent plus aisément? — Peut-être 
est-ce l'opinion de Meh-ti, mais il ne l'exprime pas 
et nous risquerions de travestir sa pensée en nous 
lançant dans la voie hasardeuse des déductions trop 
légèrement fondées. 

L'originalité de l'enseignement de Meh-ti résidant 
tout entière dans ses théories sur l'Amour universel, 
il convient, je pense, de ne pas se borner, sur ce 
point, à quelques brèves citations. On trouvera donc 
ci-dessous, une traduction in-extenso des trois chapi- 
tres spécialement consacrés à ce sujet. Ils renferment 
les principes fondamentaux prêches par le philosophe et 
forment la base de tout son système. Malgré les 
nombreuses redites qu'ils contiennent, j'ai cru devoir 
n'y rien retrancher. 



L'AMOUR UNIVERSEL.^) 



I. 

«C'est l'affaire des sages d'assurer le bon gouver- 
nement du monde. Ils doivent toutefois savoir d'où 
provient le désordre et le trouble , sans cette connais- 
sance leur but ne sera pas atteint.» 

<De même, le médecin qui entreprend de guérir 
un malade doit savoir d'où provient sa maladie et 
alors il peut la combattre avec succès. Sans cette con- 
naissance ses soins seront vains.» 

«Pourquoi voudrions-nous faire échapper à cette 
règle ceux qui doivent réprimer le désordre .-'> 

«Les sages doivent d'abord connaître d'où provient 
le dé.sordre et ensuite ils pourront le combattre.* 

«C'est l'affaire des sages d'assurer le bon gouver- 
nement du monde. Ils doivent étudier les causes de 
désordre , après cet examen ils trouveront qu'elles 
proviennent du manque d'amour mutuel.» 

«Quand les ministres, les fils n'ont point des sentiments 



1) l,a traduction anglaise de I-egee a servi de s^uide pour les trois 
chapitres suivants. 



31 

filiaux envers leur souverain ou leur père cela est 
appelé désordre. 

«Quand un fils s'aime lui-même et n'aime pas son 
père , il porte préjudice à son père et cherche son 
propre avantage. Quand un frère cadet s'aime lui- 
même et n'aime pas son aîné, il porte préjudice à 
son aîné et cherche, son propre avantage. Quand 
un ministre s'aime lui-même et n'aime pas son sou- 
verain , il porte préjudice à son souverain et cherche 
son propre avantage : tous ces cas sont appelés 
désordre.» 

«Quand le père n'est pas bon envers son fils, le 
frère aîné envers son cadet, quand le souverain n'est 
pas bienveillant envers son ministre : ces cas sont 
également qualifiés de désordre.» 

«Quand le père s'aime lui-même et n'aime pas son 
fils , il porte préjudice à son fils et cherche son 
propre avantage. Quand le frère aîné etc . . . .» 

«Comment ces choses se produisent-elles.'' — Elles 
proviennent du manque d'amour mutuel.» 

«Prenez pour exemple un brigand, un voleur: la 
même chose se produit avec eux.» 

«Le voleur aime sa propre maison et non la maison 
de son prochain, il dévalisera la maison de son prochain 
an profit de la sienne. Le brigand aime sa propre per- 
sonne et non celle de son prochain. Il usera de violence 
envers son prochain pour son profit personnel.» 

«Comment ceci se produit-il.-' — Tout cela provi- 
ent du manque d'amour mutuel.» 



32 

«Prenons l'exemple d'un grand fonctionnaire jetant 
le trouble dans les familles et celui des princes atta- 
quant d'autres Etats. C'est encore la même chose.» 

«Le grand fonctionnaire aime sa propre famille et 
n'aime pas celle de son voisin , ainsi il portera le 
trouble dans la famille d'autrui au bénéfice de la 
sienne. Les princes aiment leurs propres Etats et 
n'aiment point les Etats voisins ; ils attaquent donc 
ceux-ci au profit des leurs.» 

«Tous les désordres existant dans le royaume 
s'expliquent de même. Quand on en recherche la 
cause, on trouve qu'elle réside dans le manque 
d'amour mutuel.» 

«Supposons que ce mutuel et universel amour pré- 
vale dans tout le royaume; si les hommes aiment 
leur prochain comme eux-mêmes il leur déplaira, de 
montrer des sentiments non filiaux. Regardant leurs 
fils , leurs frères , leurs ministres comme eux-mêmes 
ils ne pourront pas se montrer mauvais envers eux.» 

«Et comment pourrait-il, alors exister des voleurs et 
des brigands? — Si chaque homme regarderait la 
maison de .son prochain comme sa propre maison 
qui volerait ? ^) — Si chacun considérait la personne 
de son prochain comme sa propre personne, qui lui 
ferait violence? Voleurs et brigands disparaîtraient.» 

«Les grands fonctionnaires voudraient-ils porter 



i) Ne poviri ait-on pas dire philôt . Si cliacini avait dans sa propre 
maison tout ce (pii lui est nécessaire, qui sonj^eruil à aller pilier 
celle son prochain? (Note île l'auteur). 



33 

le trouble dans les familles et les princes attaquer les 
Etats étrangers? — Si les fonctionnaires regardaient 
les familles des autres comme la leur qui y porterait 
le trouble? Si les princes considéraient les Etats 
d'autrui comme le leur qui commencerait à attaquer? 
Les fonctionnaires troublant les familles et les princes 
attaquant les Etats disparaîtraient.» 

«Si, de cette façon, l'Amour Universel prévalait 
dans tout le royaume, un Etat n'en attaquerait pas 
un autre, ^) une famille ne porterait pas le désordre dans 
une autre; les voleurs et les brigands n'existeraient 
plus ; gouverneurs et ministres , pères et fils , tous 
seraient animés de sentiments filiaux et bienveillants : 
Danà ces conditions la nation serait bien gouvernée. 
Par cette raison, les sages, dont le rôle est d'assurer 
le bon gouvernement du royaume, doivent défendre 
la haine et exhorter à l'amour. Il est certain que 
l'universel et mutuel amour fera régner un ordre 
heureux dans le pays et que la haine mutuelle y 
mettra le trouble. Voilà ce que notre Maître le phi- 
losophe Meh, voulait exprimer quand il di.sait : -Nous 
devons par dessus tout inculquer l'amour d'autrui.» 



II 
Notre Maître le philosophe Meh, dit: «Ce que les 



I) Le système féod.il existait alors et l'Empire comprenait nombre 
(le principautés, de petits Etats vassaux souvent en lutte les uns 
contre les autres. 



34 

«hommes bienfaisants considèrent comme une charge 
«leur incombant c'est de provoquer et de développer 
«tout ce qui peut-être avantageux à la nation et 
«d'éloigner tout ce qui peut lui être préjudiciable. 
«Voilà ce qu'ils considèrent comme leur fonction.» 

Et quelles sont les choses avantageuses à la nation, 
et quelles sont celles qui lui sont préjudiciables .-' 

Notre Maître dit: «Les attaques mutuelles des 
«Etats les uns contre les autres; l'empiétement des 
«familles sur les droits des autres familles , les vols 
«mutuels d'homme à homme, le manque de bien- 
«veillance de la part des gouverneurs et des maîtres, 
«le défaut de loyauté de la part des ministres ; le 
«manque au devoir filial et aux sentiments de ten- 
« dresse entre les pères et les fils et le manque de 
«concorde entre les frères: ces choses et d'autres sem- 
«blables, sont les choses préjudiciables au royaume.» 

Et de quelle cause proviennent ces faits préju- 
diciables.'* N'est-ce point du manque d'amour mutuel? 

Notre Maître dit: «Oui, ils sont produits par le 
manque d'amour mutuel. Voici un prince qui ne 
sait aimer que son propre Etat et n'aime pas l'Etat 
voisin. Pour augmenter la puissance de son Etat il 
cherchera à diminuer celle de l'Etat voisin en atta- 
quant celui-ci. Voici un chef de famille qui n'aime 
que sa propre famille et n'aime pas les familles des 
autres ; il cherchera à augmenter la puissance de la 
sienne au détriment des familles d'autrui. Voici un 
homme qui n'aime (pic lui-même et n'aime pas son 



35 

prochain, ne volera-t-il pas autrui pour augmenter 
ses propres ressources. Ainsi, les princes qui n'aiment 
pas les autres princes ont leurs champs de bataille; 
les chefs de famille qui n'aiment point les autres 
familles portent tort à ces autres familles , les hommes 
qui ne s'aiment pas mutuellement s'entre-volent, les 
gouverneurs, et les ministres n'aimant pas autrui 
deviennent malveillants et déloyaux, les pères, les 
fils , les frères ne s'aimant pas entre eux perdent 
le sentiment des devoirs filiaux , paternels et fraternels 
et sont entraînés à d'irréconciliables inimitiés. Main- 
tenant — ■ les hommes , en général , n'aimant pas leur 
prochain — le fort cause du préjudice au faible, le 
riche malmène le pauvre , le noble est insolent envers 
l'homme du peuple et le trompeur dupe les esprits 
simples. Toutes les misères , les usurpations de pouvoir, 
les inimitiés et les haines existant dans le monde 
ont leur origine dans le défaut d'amour mutuel. 
Aussi, les hommes bienfaisants, les véritables huma- 
nitaires condamnent-t-ils cet égoïsme.» 

Ils le condamnent, mais comment pourront-ils le 
détruire .-' 

Notre Maître-dit: «Ils estiment pouvoir le détruire 
par la loi de l'universel amour et l'aide avantageuse 
qu'elle engage les hommes à se prêter mutuellement.» 

Comment cet universel amour et cette entr'aide 
avantageuse s'établiront-ils .'' 

Notre Maître dit: ';Cela débutera en regardant 
les autres royaumes comme le sien propre, les 



36 

autres familles comme la sienne propre, les autres 
hommes comme soi même. Cela étant, les princes 
aimant les autres n'auront plus de champs de 
bataille; les chefs de famille aimant les autres ne 
leur porteront plus préjudice; les hommes aimant 
leur prochain ne commettront ni vol ni méfaits 
contre lui; les gouverneurs et les ministres aimant 
autrui seront bienveillants et loyaux ; les pères et les 
fils s'entr'aimant seront bons et animés de sentiments 
filiaux, les frères s'aimant entr'eux seront en bon accord 
et facilement réconciliés s'il survient quelque brouille. 
Alors, les hommes, en général, aimant autrui, le fort 
ne causera pas de préjudice au faible; les plus nom- 
breux ne voudront point dépouiller les moins nom- 
breux; le riche n'outragera pas le pauvre, le noble 
ne sera pas insolent envers l'homme du peuple et 
le trompeur ne dupera point l'homme simple. 

La voie par laquelle toutes les misères les injus- 
tices, les inimitiés et les haines ne peuvent trouver 
accès (dans la société) est celle de l'universel amour. 
Pour cette raison les humanitaires l'apprécient. 

Oui , mais ceux qui enseignent dans le royaume et 
les hommes du premier rang disent: «Il est vrai que 
si cet amour universel existait, ce serait un grand bien, 
mais il est la chose la plus difficile qui soit au monde.» 
Notre Maître dit: «C'est parce que ceux qui ensei- 
gnent , les Lettrés et les hommes éminents , ne com- 
prennent pas les grands avantages de cette loi qu'ils 
raisonnent ainsi. Prenez pour exemple les cas où il 



17 

faut donner l'assaut à une ville , combattre sur le 
champ de bataille, ou sacrifier sa propre vie pour 
sauver l'honneur. Tous les peuples en tous lieux , ont 
considéré ces choses comme difficiles. Cependant s'il 
plait à un gouverneur de les demander, les fonc- 
tionnaires et le peuple sont capables de les accom- 
plir. Combien plus aisément devraient-ils parvenir à 
l'amour universel et à l'échange de bons offices qui 
sont de nature si différente! 

Quand un homme en aime d'autres ceux-ci répon- 
dent en l'aimant ; quand un homme procure un profit, 
une satisfaction à d'autres hommes ceux-ci répondent 
en lui procurant profit et satisfaction. ^) Quand un 
homme cause du tort à d'autres, ceux-ci répondent 
en lui causant du tort; quand un homme en hait 
d'autres, ceux-ci répondent en le haïssant. Qu'y 
a-t-il de surprenant à cela.? Ce sont seulement les 
gouverneurs, les chefs qui ne veulent pas baser le 
gouvernement sur ce principe et ainsi, les fonction- 
naires ne dirigent pas leurs actes d'après lui. 

Autrefois le prince Wan de Tsin aima que les 
fonctionnaires fussent grossièrement vêtus. Tous por- 
tèrent alors, des fourrures de bélier, des ceintures 
de cuir et des manteaux de coton blanchi. Ainsi 



I) Cette règle, logique en son essence, souffre de nombreiiises 
exceptions. Une éducation rationnelle et persévérante, en modifiant 
les idées des hommes, amènerait seule un état de mœurs où la 
justice et la haute utilité sociale de ce mode d'agir le feraient géné- 
ralement admettre et pratiquer (Note de l'auteur). 



38 

vêtus ils assistaient au lever du prince sortaient au- 
dehors et circulaient à la Cour. Pourquoi agissaient-ils 
ainsi? Le souverain aimait cette manière de faire et, 
à cause de cela les courtisans la pratiquaient. 

Le prince Ling de Chii aimait que ses fonction- 
naires fussent minces et pour ce motif, ceux-ci s'as- 
treignaient eux-mêmes à ne prendre qu'un seul repas 
(par jour). Ils retenaient leur souffle en serrant leur 
ceinture et pour se lever devaient s'appuyer au mur. 
Dans l'espace d'un an ils prenaient un teint terreux 
comme s'ils allaient mourrir d'inanition. Pourquoi 
aîïissaient-t-ils ainsi.' Le souverain aimait cette façon 
de faire et eux se trouvaient capables de la suivre. 

Kâu-chien , le roi de Yiieh désirait que ses fonc- 
tionnaires fussent courageux et s'efforçait de les rendre 
tels. Lors d'une réunion où ils étaient tous assem- 
blés il mit le feu sur le navire où ils se trouvaient 
et leur dit: «Tous les objets précieux de Yùeh sont 
ici» alors de ses propres mains il battit un tambour 
et les pressa d'entrer dans le feu. Quand ils enten- 
dirent le roulement du tambour ils se précipitèrent à 
l'envi dans les flammes et piétinèrent le feu. Une 
centaine d'entre eux avaient péri quand le roi battit 
le gong pour rappeler les autres. 

Se priver d'aliments , porter de mauvais vêtements, 
sacrifier sa vie pour l'honneur, voilà des actions 
difficiles à accomplir. Cependant lorsqu'elles plaisent 
au souverain on se trouve capable de les faire. 
Combien pourrait-on mieux arriver à l'universel 



39 

amour et à l'cntr'aide mutuelle qui sont d'une nature 
si différente. 

Quand un homme en aime d'autres ceux-ci repon- 
dent en l'aimant; quand un homme procure satis- 
faction et profit à d'autres hommes ceux-ci répondent 
en lui procurant satisfaction et profit; quand un 
homme en hait d'autres, ceux-ci répondent en le 
haïssant, quand un homme nuit à d'autres ceux-ci 
répondent en lui nuisant. Mais les gouvernants ne 
veulent point diriger leur gouvernement d'après ce 
principe et ainsi, les fonctionnaires ne peuvent diriger 
leurs actes d'après lui. 

Oui, mais les fontionnaires et les hommes éminents 
disent: «Parfaitement, la pratique universelle de 
l'amour mutuel serait bonne, mais c'est un rêve 
irréalisable. C'est comme si l'on voulait saisir la 
montagne Tâi , pour sauter avec elle au-dessus de Ho 
ou de Chî. 

Notre Maître dit: Ceci est une mauvaise compa- 
raison. Saisir la montagne Tâi et sauter avec elle 
au-dessus de Ho ou de Chî pourrait être appelé un 
tour de force extraordinaire et il ne s'est jamais 
trouvé , depuis l'antiquité jusqu'à nos jours , personne 
pour l'accomplir. Mais combien est différente la loi 
de l'universel amour et de l'entr'aide mutuelle ou 
échange de profits. 

Jadis de sages rois la pratiquèrent. Comment savons- 
nous qu'ils agirent ainsi .^ 

Quand Yii eut soumis tout le pays situé à l'ouest. 



40 

il fît le Ho occidental et le Yii-tâu pour conduire 
plus loin les eaux de Chû-sun-wang; au nord il fit 
le Fang-yuan, le Pâi-chû, le Hâu-chih- tî et le Tâu 
de Fû-to; il établit aussi le Tî-chù et entailla le 
Lung-man pour l'avantage de Yen , Tâi , Hù , Mo et 
des gens du Ho occidental; à l'est, il draina les 
eaux de Lû-fang et le marais de Mang-chù, les 
réduisant à neuf canaux pour amoindrir la quantité 
d'eau dans la région orientale et faire profiter du 
surplus la population de Chî-châu ; et au sud il fit 
le Chiang, le Han , le Hwâi , le lit du courant oriental 
et les cinq lacs au profit de Ching, Chû, Yiieh et 
des populations du sud barbare. Telles furent les 
œuvres de Yii et je suis d'avis qu'on l'imite en pra- 
tiquant de même l'amour universel ^). 

Quand le roi Wan ramena au bon ordre les con- 
trées occidentales, sa lumière se répandit comme celle 
du soleil ou de la lune aux quatre points cardinaux. 
Il ne permit pas que les grands Etats insultassent les 
petits ; il ne permit pas aux masses d'opprimer les 
orphelins et les veuves ; il ne permit pas la violence , 
il interdit qu'on enlevât aux gens mariés leur grain , 
leurs chiens ou leurs porcs. Le ciel, cela a été 
constaté, répandit ses bénédictions sur le roi Wan. 
Les vieillards et les gens privés d'enfants , purent 
(sous son règne) accomplir le nombre de leurs jours, 
les isolés et ceux qui étaient sans famille purent alors 



l) Voir au sujet de ces travaux, la Note sur Yao, Cluin et Vu. 



41 

vivre parmi leurs concitoyens ^), les jeunes enfants et 
les orphelins trouvèrent des tuteurs pour les élever. 
Tels furent les œuvres du roi Wan ; et je suis partisan 
que l'on pratique , maintenant , le même amour mutuel. 
Si ceux qui gouvernent le royaume désirent vraiment 
et sincèrement tout ce qui peut enrichir le pays et 
détestent ce qui peut l'appauvrir; s'ils désirent qu'il 
soit bien administré et détestent le désordre ils doiv- 
ent encourager l'universel et mutuel amour et 
l'entr'aide réciproque. Telle était la loi des sages 
rois ; c'est le moyen d'assurer le bon ordre dans 
une nation. 



III 



Notre Maître, le philosophe Meh , dit: «C'est le 
rôle des hommes aimant leurs semblables de provoquer 
et d'encourager tout ce qui peut être avantageux 
au pays et d'écarter tout ce qui peut lui être préju- 
diciable. 

Quels sont actuellement les faits les plus préjudi- 
ciables à un pays. Il y en a beaucoup. Par exemple 
les agressions des grands Etats attaquant les petits, 
l'oppression des familles d'humble condition par les 
familles puissantes et des faibles par les forts, du 



i) Il faut probablement entendre par là: purent se mêler à leurs 
concitoyens qui les accueillirent avec bienveillance et leur tinrent 
lieu de famille. 



42 

petit nombre par ceux (|ui sont en majorité , les 
pièges que l'on tend par ruse aux naïfs , l'insolence 
des grands envers les petits. Du même ordre sont le 
défaut de bienveillance chez les gouvernants, la mal- 
honnêteté des ministres le manque de bonté des 
pères et le défaut de fidélité au devoir filial , de la 
part des enfants. A ceci peut encore s'ajouter les 
actes de ceux qui emploient les armes tranchantes, 
les drogues empoisonnées, l'eau et le feu pour voler 
et blesser autrui. 

Continuant notre enquête demandons nous d'où 
proviennent tous ces faits regrettables ? Est-ce de 
l'amour porté à autrui et du désir de lui procurer 
un profit.-* — On peut répondre, non; et l'on peut 
aussi ajouter : II est évident qu'ils proviennent de la 
haine que l'on a pour autrui et du désir de lui faire 
du mal. Si l'on demande encore si ceux qui haïssent 
et blessent leur prochain sont ceux qui adhèrent au 
principe d'aimer tous leurs semblables ou ceux qui 
font des distinctions entre eux , on peut répondre : 
Ceux qui font des distinctions. Ainsi c'est le principe 
de faire des distinctions entre un homme et un autre 
qui donne naissance à ce qu'il y a de plus con- 
damnable dans l'Empire. 

Notre Maître dit : Celui qui critique les autres doit 
avoir le moyen de les transformer. Condamner un 
homme sans avoir le moyen de le rendre meilleur 
est comme sauver quelqu'un des flammes pour le 
noyer. Les discours que l'on tient alors sont hors de 



43 

propos. Sur ce point notre Maître dit : Le principe 
d'aimer tous ses semblables doit prendre la place de 
celui qui enseigne qu'il faut établir des distinctions 
entre eux. Si l'on nous demande maintenant: Com- 
ment l'Amour universel transformera-t-il les faits 
qui se produisent par le principe de la distinction.^ — 
Nons répondons : Si les princes se comportaient 
envers les Etats étrangers comme envers le leur 
propre, emploieraient, ils les forces de leur Etat pour 
en attaquer un autre.'* Si les chefs de famille consi- 
déraient les familles des autres comme la leur, le 
quel d'entre eux voudrait se servir de la puissance dont 
jouit sa famille pour porter le trouble dans une 
autre .^ Et maintenant, si les Etats ne s'entre-atta- 
quaient pas, si les citoyens d'une capitale ne cher- 
chaient pas à nuire à ceux d'une autre; si les familles 
cessaient de se rendre coupables de mutuelles agres- 
sions cela serait-il préjudiciable ou avantageux à 
l'Empire.^ On doit répondre que cela serait avan- 
tageux. Poursuivons notre enquête. Demandons 
nous comment cet état avantageux se produira. Pro- 
viendra-t-il de la haine et de la violence exercée 
contre autrui.^ On doit répondre non. Et l'on peut 
ajouter: Cet état provient évidemment de l'amour 
porté à autrui et du bien que l'on veut aux autres. 
Et qui sont ceux qui aiment leur prochain et 
lui veulent du bien. Sont-ce ceux qui sont partisans du 
principe de la distinction, ou ceux qui aiment tous 
leurs semblables.^ Ainsi, c'est le principe de l'Universel 



44 

et mutuel amour qui donne naissance à tout ce qui 
est le plus profitable à la nation. Pour cette raison 
nous devons conclure que ce principe est juste. 

Notre Maître dit, peu de temps après : Le rôle des 
humanitaires est de stimuler et de provoquer ce qui 
est avantageux au royaume et d'écarter ce qui lui 
est préjudiciable. Nous avons démontré que le principe 
de l'amour universel produit tout ce qui est avan- 
tageux au royaume et que celui qui fait des distinc- 
tions entre les hommes produit tout ce qui lui est 
préjudiciable. Par cette raison notre Maître dit : Le 
principe de la distinction entre un homme et un 
autre est faux et mauvais. Celui de l'Amour universel 
est aussi juste que les côtés d'un carré (qui doivent 
être parfaitement égaux entre eux). Maintenant, si 
nous désirons le bien du royaume et choisissons 
dans ce but le principe de l'Amour Universel, alors 
les oreilles subtiles et les yeux perçants des individus 
entendront et verront les uns pour les autres , les 
membres vigoureux des individus emploieront leur 
activité les uns pour les autres et les hommes possé- 
dant des connaissances s'instruiront les uns les autres. 
Il arrivera alors que le vieillard qui n'a ni femme 
ni enfants trouvera des soutiens qui lui permettront 
d'accomplir le nombre de ses jours et que les petits 
et les faibles ([ui n'ont point de parents trouveront 
des hommes pour les aider et les élever. 

Pour quelle raison, lorsqu'on leur parle du 
principe de l'Amour Universel, ceux qui enseignent 



45 

dans le royaume le condamnent-ils? Telle qu'ils 
l'énoncent leur condamnation ne doit pas nous arrêter. 
Ils disent: < Il est possible que le principe soit bon, 
mais comment le mettre en pratique?» 

Notre Maître dit: En supposant qu'il ne puisse 
pas être pratiqué, il paraît difficile, néanmoins, de con- 
tinuer à le condamner. Mais comment peut-il être 
bon et impossible à être mis en pratique? 

Citons deux exemples pouvant servir de témoignage 
sur ce sujet : Supposons deux individus dont l'un 
tient pour le principe de la distinction et l'autre est 
partisan de l'amour universel, Le premier de ceux-ci 
dit: Comment puis-je être pour la personne de mon 
semblable comme pour ma propre personne et pour 
les parents de mon semblable comme pour mes 
propres parents. Raisonnant de cette façon il peut 
voir son semblable avoir faim et ne pas le nourrir, 
avoir froid et ne pas le vêtir, être malade et ne pas 
le soigner, mort et ne pas l'ensevelir. Le langage et 
la conduite de celui qui adhère au principe de 
l'Amour Universel sont différents. Celui-ci dit: J'ai 
compris que celui qui veut jouer un rôle élevé parmi 
les hommes doit considérer la personne de son sem- 
blable comme sa propre personne, les parents de son 
semblable comme ses propres parents, ce n'est 
qu'ainsi qu'il peut parvenir à ce rang. Raisonnant 
dans ce sens, quand il voit son semblable avoir faim, 
il le nourrit; avoir froid, il le vêt; être malade, il 
le soigne; mort il l'ensevelit. Tel est le langage de 



46 

celui qui professe le principe de l'amour universel et 
telle est sa conduite 

Les paroles de chacun de ces hommes sont la con- 
damnation de celles de l'autre et leur conduite est en 
opposition absolue. Supposons maintenant que leurs 
paroles soient tout à fait sincères et qu'ils veuillent 
baser tous leurs actes sur elles. Ainsi paroles et actes, 
chez tous deux, seraient en parfaite concordance et 
les paroles suivies d'effets. Ceci étant donné, sup- 
posons le cas suivant : Voici une plaine au milieu de 
la campagne et un officier revêtu de sa cotte de 
maille, de son hausse col et de son casque. Il est sur 
le point de prendre part à une bataille. Quelle en 
sera, pour lui, l'issue: la vie ou la mort.''... Nul ne 
peut le prévoir. Ou bien voici un fonctionnaire sur le 
point d'être chargé d'une mission dans un pays 
lointain; l'issue du voyage, l'aller, le retour sont 
pleins d'incertitude. Dans ces deux suppositions, à 
qui cet officier ou ce fonctionnaire confiera-t-il la sur- 
veillance de sa niai.son, la garde de ses parents, le 
soin de sa femme et de ses enfants.'' Je doute qu'il )■ 
ait sous le ciel, un homme ou une femme assez stupidc 
pour — même s'il condamne le principe de l'Amour 
Universel — maintenir sa foi jusqu'au bout. (En 
accordant sa confiance à un égoïste qui n'a point le 
respect des intérêts d'autrui). C'est en parole que l'on 
condamne le principe de l'Amour Universel et quand 
se présente l'occasion de choisir entre lui et le 
principe contraire, c'est à lui que l'on donne la 



47 

préférence. Les paroles et la conduite sont ici en 
contradiction. 

Malgré cet exemple qui les condamne, les adver- 
saires du principe de l'Amour Universel ne désar- 
ment pas. Ils disent: «Ce principe peut, peut-être, 
suffire à diriger la détermination d'un fonctionnaire, 
d'un officier, mais elle ne pourrait diriger celle d'un 
souverain.» 

Qu'on nous permette d'affirmer ceci en donnant 
deux exemples: Supposons deux souverains: L'un 
des deux est partisan du principe de l'Amour 
Universel, l'autre de celui de faire des distinctions. Dans 
ce cas, le dernier des deux dira: «Comment pour- 
rais-je agir envers mon peuple, comme j'agis envers 
moi-même .-' Ceci est tout à fait opposé aux sentiments 
humains. La vie de l'homme, sur la terre, s'écoule 
dans un bref instant ; elle peut être comparée à la 
course d'un attelage de chevaux sautant au-dessus 
d'un étroit précipice. . Raisonnant dans ce sens il 
pourra voir son peuple affamé et ne pas le nourrir, 
avoir froid et ne pas le vêtir , être malade et ne 
pas le soigner, mourir et ne pas lui donner de 
sépulture. Tel sera le langage du souverain partisan 
du principe de la distinction et telle sera sa conduite. 
Celui qui est partisan du principe de l'Amour Uni- 
versel aura un langage et une conduite différents. Il 
dira : «J'ai compris que celui qui veut se montrer un 
souverain intelligent doit se préoccuper d'abord de 
son peuple et ne penser qu'après à lui-même. Raison- 



48 

nant dans ce sens, quand son peuple sera affame 
il s'occupera de le nourrir quand celui-ci aura froid 
il le vêtira, quand il sera en proie aux maladies il 
le soignera ; il pourvoira à la sépulture des morts. 
Tels seront le langage et la conduite d'un souverain 
qui adhère au principe de l'Amour Universel. Si nous 
comparons ces deux souverains nous trouvons que 
les paroles de l'un sont la condamnation de celles de 
l'autre et que leurs actions sont opposées. Supposons 
que leurs paroles soient également sincères, que leurs 
actes y correspondent et posons-nous les questions 
suivantes: Voici une année où la peste se répand 
dans le peuple , beaucoup souffrent du froid et de la 
famine , des multitudes meurent dans les fo.ssés et dans 
les canaux. Si à cette époque le peuple devait élire 
un roi lequel de ces deux souverains pensez-vous 
qu'il préférerait .'' Je doute qu'il y ait quelqu'un 
d'assez stupide , sous le ciel, pour ne pas choisir le 
souverain qui adhère au principe de l'Amour Uni- 
versel, même si, lui-même, a toujours, jusque là, 
condamné ce principe. C'est en paroles que l'on con- 
damne ce principe et quand se présente l'occasion 
de choisir entre lui et le principe contraire c'est à 
lui que l'on donne la préférence. Les paroles que 
l'on prononce et la conduite que l'on tient sont en 
contradiction. Je ne puis comprendre pourquoi, d'un 
bout à l'autre du royaume, les Lettrés condamnent 
le principe de l'Amour L^niversel lorsqu'ils en enten- 
dent parler. 



49 

Dans le cas où ils cessent de le condamner ils 
disent: «Que cet Universel Amour soit bienfaisant 
et juste; nous vous l'accordons; mais comment 
pourrait-il entrer dans la pratique? L'impossibilité 
de le faire entrer dans la pratique est égale à 
celle de saisir la montagne Tâi et de sauter avec 
elle au-dessus de Chiang ou de Ho. Nous désirons 
aussi cet Amour Universel, mais c'est une chose 
irréalisable!» 

Notre Maître dit: «Saisir la montagne Tâi et sauter 
avec elle au-dessus de Chiang ou de Ho est une 
action qui n'a jamais été accomplie, depuis la plus 
haute antiquité jusqu' à nos jours , tandis que l'Amour 
Universel et l'échange des bons services mutuels ont 
été pratiqués par les anciens sages et par six rois.» 

Comment savons-nous que les anciens sages et ces 
six rois les pratiquèrent .-^ 

Notre Maître dit : «Je n'existais pas à l'époque où 
ils vivaient. Je n'ai pas entendu leur voix ni vu leur 
visage, mais je sais ce qu'ils ont dit par ce qui en 
a été transmis à la postérité, inscrit sur des bambous 
ou sur des étoffes , gravé sur le métal , sur des pierres 
et sur des vases. 

Il est dit dans : la «; Grande déclaration», Le roi 
Wan était comme le soleil et la lune, sa brillante 
clarté rayonnait sur les quatre points de la contrée 
de l'Ouest. 

D'après ces paroles, le roi Wan exerçait large- 
ment le principe de l'amour Universel , il est comparé 



50 

au soleil et à la lune dont la clarté se répand sans 
partialité sur tous les points de la terre. Ainsi se 
répandait , sur tous , l'amour universel du roi Wan. 

Et ce n'est pas seulement la «Grande déclaration» 
qui parle en ces termes. Nous trouvons la même 
chose dans «la Déclaration de Yû». Yû dit: «Foules 
écoutez-moi. Ce n'est pas de mon seul chef que j'ose 
vous parler en faveur de la guerre. Nous exécutons 
contre le stupide prince de Miâo, les représailles 
approuvées par le ciel. Guidant vos armées je marche 
donc devant vous pour châtier le prince de Miâo i).» 

Ainsi Yii battit le prince de Miâo non point pour 
accroître sa richesse, non pour obtenir honneur et 
profit. Il le fit en cherchant ce qui pouvait être 
utile au royaume et en écartant ce qui pouvait lui 
être un danger. 

Nous trouvons encore un exemple semblable dans 
«Les discours de Thang». Thang dit: «Moi l'enfant 
de Lî , je prends la liberté d'employer une victime 
de couleur sombre et je parle ainsi devant Toi , 
ô Ciel , suprême souverain : Il y a actuellement 
une grande sécheresse et il est juste que j'en sois 
rendu responsable. Je ne sais en quoi, mais j'ai 



l) Bien que la phrase suivante semble indiquer que Yû poursuivait 
contre le prince de Mido la vengeance de dommages fait à son peuple, 
l'idée qu'il sert d'instrument à la colùre céleste est en contradiction 
avec les sentiments exprimés à ce sujet par Meh-ti au roi de Lou- 
iang (Voir chap. ii. La Guérie). Il est vrai que toutes les citations 
comprises dans ce passage sont quelque peu dénaturées. 



51 

péché contre les Pouvoirs qui sont en haut et en 
bas. C'est à ton esprit, ô ciel, à discerner ces choses. 
Si le peuple t'a offensé j'en assume la responsabilité. 
Si je t'ai offensé, le peuple ne doit pas en supporter 
les conséquences ^).» 

Par ces paroles nous pouvons nous rendre compte 
que Thang, possédant la dignité souveraine et les 
richesses d'un royaume , ne reculait pas à s'offrir lui- 
même en sacrifice expiatoire au Ciel et aux Génies. 
On voit par là, que Thang possédait le principe de 
l'Amour universel. 

Et ce ne sont oas seulement les «Déclarations» les 



1) Cette dernière citation , est tirée du discours que Tching-Thang 
adresse à tous les grands de l'empire qu'il avait assemblés pour s'en 
faire reconnaître roi, après avoir renversé Kie le dernier souverain 
descendant du grand empereur Yu. Le texte en est quelque peu 
altéré. Dans le Chou-king, Tching-Thang commence par rappeler les 
crimes de Kie et les châtiments qu'ils méritaient puis continue: «Je 
n'ai pas osé laisser de si grands crimes impunis, mais j'ai osé offrir le 
sacrifice d'un bœuf noir, j'ai osé avertir l'auguste ciel et la divine 
souveraine (la Terre) . . . Chargé aujourd'hui de vos royaumes et de 
vos familles, je crains d'offenser le Haut et le Bas (le Ciel et la Terre) 
et parce que je ne sais pas si je suis coupable, ma crainte est 
pareille à celle d'un homme qui appréhende de tomber dans un pro- 
fond abîme» (Tching-Thang éprouvait des scrupules sur la légitimité 
de l'acte qui l'avait fait déposséder Kie pour prendre sa place) .... 
Gardez- vous de suivre des lois ou des coutumes injustes.... Si vous 
faites quelque chose de louables' je ne puis le cacher et si je tombe 
dans quelque faute je n'oserai me la pardonner. Tout est examiné avec 
attention dans le cœur du Souverain suprême (Chang-Ti). Tous vos 
actes criminels, si vous en commettez, retombent sur moi seul: mais 
si, moi, j'en commets, vous n'y avez nulle part . . (^Chou-king.) 



52 

«Discours de Thang» que nous pouvons citer, nous 
trouvons la même idée dans les Poèmes de Châu. 
L'un de ces poèmes dit: 

Large et longue est la Voie royale 
Sans détours, sans injustice 
La Voie royale est plane et horizontale 
Sans injustice, sans détours. 

Elle est droite comme une flèche. 

Elle est polie comme une pierre à aiguiser. 

Les fonctionnaires y marchent. 

Le bas peuple la voit. 

Cette voie n'est-elle pas celle dont nous parlons? 
Autrefois , Wan et Wû travaillèrent avec justice et 
impartialité à récompenser les héros et à punir les 
oppresseurs , ne manifestant aucun favoritisme en 
faveur de leur propre parenté. Il ressort de là que 
Wan et Wû possédaient le principe de l'Amour 
Universel. Ce que notre Maître enseigne est encore 
une fois donné en exemple par eux. 

Même , dans ce cas , les discours de ceux qui con- 
damnent le principe de l'Amour Universel ne cessent 
pas. Ils disent: «L'amour Universel porte tort à la 
piété filiale.» 

Notre Maître dit : Mettons cette objection à l'épreuve. 
Un fils ayant à cœur le bien de ses parents se 
préoccupe de savoir de quelle façon celui-ci peut- 



53 

être assuré. Pensant ainsi, doit il désirer que les 
hommes aiment et assistent ses parents, ou doit-il 
désirer que l'on haïsse et que l'on porte tort à ses 
parents? Il est évident qu'il doit désirer que les 
hommes aiment et assistent ses parents et que doit-il 
faire lui-même, en premier lieu, pour atteindre ce 
but? Si, le premier, je m'exerce à aimer et à aider 
les parents des autres hommes , ceux-ci , en retour , 
aimeront-ils et aideront-ils mes parents ou si moi, le 
premier, je hais les parents des autres hommes et 
leur cause du préjudice, ceux-ci, en retour , aimeront- 
ils et aideront-ils mes parents ? Il est certain que je 
dois premièrement m'exercer à aimer et à assister 
les parents des autres hommes et qu'eux, en retour, 
aimeront et assisteront mes parents. La conclusion de 
ceci est qu'un fils dévoué n'a pas à choisir. Il doit 
tout d'abord aimer et faire du bien aux parents des 
autres. Si l'on pense que cet exemple est un fait 
isolé , bon à être suivi , à l' occasion , par un fils dévoué, 
mais non suffisant pour être considéré comme une 
rèele sénérale. nous citerons en témoignage ce 
passage des livres des anciens rois. Il est dit dans 
le Ta Yâ: 

«Chaque parole trouve sa réponse 
Chaque action sa récompense. 
On m'a jeté une pêche 
J'ai rendu une prune.» 

Ces paroles démontrent que celui qui aime les 



54 

autres en sera aimé et que celui qui les haïra en sera 
haï. Comment, lorsqu'ils entendent ceci, les Lettrés peu- 
vent-ils condamner le principe de l'Amour Universel ? 
Est-ce qu'ils le trouvent si difficile, ou même im- 
possible, à réaliser dans la pratique? Mais beaucoup 
de choses difficiles ont été accomplies: 

Le roi Ling de Ching, par exemple, aimait énor- 
mément les hommes minces. A son époque les fonc- 
tionnaires de Ching restreignaient d'eux-mêmes leur 
nourriture jusqu' à la valeur d'une poignée de riz. 
Certains en étaient arrivés (par suite de ce régime) 
à ne plus pouvoir se lever sans l'aide d'un bâton et 
lorsqu'ils marchaient, ils devaient se soutenir aux 
murailles. Il est difficile de se priver soi-même de 
nourriture , ceux-ci se trouvèrent capables de le faire 
parce qu'ils voulaient plaire au roi Ling. — Il ne 
faudrait pas plus d'une génération pour transformer 
les mœurs du peuple tant il a grand désir de se 
modeler sur ses supérieurs. 

De même, Kâu-chien, le roi de Yiieh prisait énor- 
mément la bravoure. Il employa trois ans à y exercer 
ses officiers et alors, ne sachant pas s'il était parvenu 
à son but, il mit le feu à un navire sur lequel ils se 
trouvaient et leur enjoignit, par un roulement de 
tambour , de se précipiter en avant, dans les flammes. 
Les officiers avancèrent , un rang passant sur les corps 
du rang précédent, tant qu'un nombre considérable 
d'entre eux périrent dans l'eau ou dans les flammes , et 
ils ne se retirèrent que lorsque le tambour battit de nou- 



55 

veau pour le leur commander. On pourrait dire de ces 
officiers qu'ils étaient pleins de respect. Faire le sacri- 
fice de sa vie dans les flammes est une chose difficile 
mais ceux-ci se trouvèrent capables de la faire parce 
qu'ils voulaient plaire à leur roi. Il ne faudrait pas 
plus d'une génération pour transformer les mœurs 
du peuple tant il a grande envie de se modeler sur 
ses supérieurs. 

Le Duc Wan de Tsin aimait beaucoup les vête- 
ments de toile grossière. De son temps, les fonction- 
naires de Tsin portaient d'amples vêtements de ce 
tissu , avec des fourrures de peau de bélier, des cein- 
turons de cuir et de grossières sandales de canevas. 
Ainsi habillés, ils allaient au lever du duc, sortaient 
et se promenaient à la cour. Il est difficile de porter 
des vêtements semblables , ceux-ci se trouvèrent capa- 
bles de le faire parce qu'ils voulaient plaire au duc 
Wan. Il ne faudrait pas plus d'une génération pour 
changer les mœurs du peuple tant il a grande 
envie de se modeler sur ses supérieurs. 

Une nourriture insuffisante , un navire en feu , des 
vêtements grossiers sont parmi les choses les plus 
difficiles que l'on puisse affronter, mais parce qu'il 
plaisait au souverain qu'on endurât les souffrances qu'el- 
les causaient il s'est trouvé des hommes capables de les 
endurer. Il ne faudrait pas plus d'une génération pour 
changer les mœurs du peuple. Pourquoi.? — Parce 
qu'il a grand désir de se modeler sur ses supérieurs. 
Etablissons une comparaison, nous verrons combien 



56 

l'Amour universel est plus profitable et plus aisé à 
pratiquer! A mon avis, la seule raison pour laquelle 
il n'est pas pratiqué est que les grands n'y prennent 
pas plaisir. Si les grands en étaient partisans , si, par 
des récompenses, ils encourageaient les hommes à 
s'entr'aider, s'ils punissaient ceux qui tenteraient de 
s'opposer à ce qu'il y eut, entre eux, échange , réci- 
proque de bons offices, à mon avis, la pratique de 
l'Amour universel et de l'entr'aide mutuelle, s'établirait 
tout naturellement, comme le feu s'élève en l'air et 
l'eau retombe en bas. Rien ne serait capable de s'y 
opposer. Cet amour universel est la voie des sages 
rois. C'est le principe qui assure la paix aux rois , aux 
princes et aux grands; c'est le moyen d'assurer, en 
abondance, les aliments et les vêtements aux masses 
populaires. La meilleure œuvre, pour l'homme supé- 
rieur , est de bien se pénétrer du principe de l'Amour 
universel et de le pratiquer. Il commande au souve- 
rain d'être bienveillant, au ministre d'être dévoué, 
au père d'être bon, et au fils d'avoir de la piété 
filiale, au frère aîné d'être affectueux et au cadet 
d'être obéissant. Donc, l'homme supérieur qui souhaite 
voir les rois bienveillants, les ministres loyaux, les 
pères bons, les fils animés par la piété filiale, les 
frères aines affectueux et les cadets obéissants, doit 
s'attacher à établir la nécessité de pratiquer l'Amour 
Universel. Il est la voie des sages rois, il serait la 
plus avantageuse des choses pour les multitudes 
populaires. 



Chapitre FI. 

LA VIE PUBLIQUE. 



Le Gouvernement. — La Socie'té. — Les Lois. 

«Les êtres de la Nature ont une cause et des 
«efifets, les actions humaines ont un principe et 
«des conséquences: connaître les causes et les 
«effets, les principes et les conséquences c'est 
«approcher très près de la méthode rationnelle avec 
«laquelle on parvint à la perfection» (Ta-Hio). 

On chercherait en vain, dans Meh-ti, les magistrales 
déclarations qui surgissent parfois du fond monotone 
des traités relatant les discours de Confucius. Toute- 
fois, s'il n'a pas su exprimer, avec l'ampleur de son 
célèbre devancier, des idées qui sont lieux communs 
et indiscutées dans l'Inde et dans l'Extrême-Orient, 
Meh-ti en reste pénétré. Le grand principe énoncé 
ci-dessus : Cest seulement par une connaissance appro- 
fondie des choses sur lesquelles on exerce son activité 
que Von parvient à se comporter sainenierit et logique- 
ment dans tous les actes de la vie^ apparaît comme 



58 

inspirant tout particulièrement le philosophe dans ses 
théories sociales et gouvernementales. 

Oui sera le chef de la nation? — L'empereur, 
nominativement du moins. Meh-ti n'entrevoit pas 
la possibilité d'un Etat sans prince à sa tête. Mais, 
bien qu'il n'ait rien d'un souverain constitutionnel, 
le monarque dépeint par le Maître chinois est encore 
plus loin d'être un autocrate. A lui respect, honneurs, 
dévouement, c'est entendu; mais qu'il sache ne 
pas se fier à ses seules lumières, qu'il ne s'imagine 
pas assez sage pour assumer à lui seul la charge de 
diriger les destinées de l'Empire. Le soin du Gouver- 
nement est le propre de «ceux qui savent» des gens 
experts , des sages , des savants , des esprits supé- 
rieurs. C'est en groupant autour de lui une aristocratie 
intellectuelle , dont il prendra l'avis en toutes circon- 
stances, en déléguant, pour le représenter dans les 
provinces reculées, des hommes éclairés ayant une 
connaissance très nette des besoins et des instincts de 
l'homme, que le souverain arrivera à faire régner 
le bon ordre dans ses Etats. 

«Quand on est roi et qu'on ne retient pas 

«les savants auprès de soi, le royaume est perdu. > 
«Sans les sages le royaume ne pourra se 

«conserver.» 

«Les savants et les sages sont choses plus 

«précieuses pour un royaume que les richesses 

«matérielles.» 



59 

«Les anciens rois et les princes qui gouver- 
«naient un royaume voulaient tous que leur 
«royaume fût riche, la population nombreuse et 
«les lois pénales observées.» 

«Cependant ils ne parvenaient pas à ce but.» 
«Pourquoi?» 

«Meh-ti dit: C'est qu'ils ne choissisaient pas 
«les sages capables et vertueux pour les com- 
« mettre à la direction des affaires du Gouver- 
«nement.» 

«Meh-ti dit : Aujourd'hui les rois et les princes 
«qui gouvernent un royaume et désirent sa con- 
«servation, ne considèrent pas que donner la 
«préférence aux sages vertueux est le fondement 
«d'un bon gouvernement.» 

«Est-ce celui qui se croit noble et sage qui 
«assurera un bon gouvernement.''» 

«Non. Mais par les soins de celui qui se croit 
«stupide et vil (exagération familière de la poli- 
«tesse chinoise signifiant celui qui a une modeste 
»opinion de lui-même) le gouvernement devien- 
«dra bon.» 

«Les saints hommes écoutent la parole des 
«saees, imitent leurs actions. Ils examinent leurs 
«capacités et les chargent ensuite d'une fonction.» 
«Ainsi, chacun d'eux est employé selon son 
«talent. Et tous les fonctionnaires choisis de la 
«sorte sont sages et vertueux.» 

«Avec de tels fonctionnaires tout sera bien 



6o 



«administré, le pays s'enrichira et les pays voi- 
«sins seront bien traités*. 

«Et les sages du dehors seront attirés (dans 
«le pays).x> 

«Ainsi le Ciel enrichira ces rois, (ceux qui 
«agissent de la sorte) leurs vassaux seront soumis, 
«le peuple les aimera et les sages auront pour 
«eux un afifectueux attachement.» 

«Alors les entreprises projetées réussiront, le 
«pays sera bien gardé et l'on sera fort dans 
«les expéditions militaires.» 

«C'est en suivant ce système que les rois des 
«trois anciennes dynasties réussirent à régner.» 

«Voici trois principes fondamentaux: Confier 
«des charges importantes aux sages, leur allouer 
«de eros traitements et rendre des ordonnances 
«très nettes (très précises). 

«Les anciens rois étaient accoutumés à em- 
«ployer des sages en leur donnant honneurs et trai- 
«tements élevés. De toute leur vie ils ne se lassaient 
«point d'eux et les sages, à leur tour, habitués 
«à avoir des rois éclairés, les servaient de toutes 
«leurs forces sans jamais se lasser.» 

«S'il se produisait d'heureux résultats les sages 
«les attribuaient au roi préférant que le roi en 
«eût le contentement.» 

«C'est ainsi que gouvernaient les anciens rois,» 

«Le rois d'aujourd'hui doivent les imiter.» 



6i 

Retenons cette pensée : les sages attribuent au roi 
les heureux résultats de leur initiative intelligente. 
Nous la retrouverons sous d'autres formes lorsque 
nous aurons à examiner l'attitude conseillée au souverain. 
Meh-ti nous laissera entendre , alors , qu'un monarque 
soliveau , sans aucun don de l'esprit , peut occuper le 
trône à la plus grande satisfaction de ses sujets s'il 
s'entoure de conseillers habiles et se borne à agir 
sous leur tutelle. 

«Les anciens rois disaient: «On ne doit pas 
«laisser participer aux affaires publiques celui 
«qui convoite les charges publiques. On ne doit 
«point laisser participer aux appointements (le bud- 
«get pour les fonctionnaires) celui qui est cupide.» 

«Si les sages ne viennent pas au roi , alors ce 
«sont les incapables qui l'entourent. S'il en est 
«ainsi, ce que les rois louent en paroles élogieuses 
«n'est pas conforme à la sagesse et le gouverne- 
«ment est dans une mauvaise voie. > 

«Car, alors, le gouvernement punira et récom- 
«pensera sans se conformer à la sagesse. S'il en est 
«ainsi , les sages perdront courage et les méchants 
«ne seront pas corrigés.» 

«Alors , il n'y aura plus ni piété fihale ni 
«fraternité ni bienséance ni moralité. Les fonc- 
«tionnaires seront des voleurs sans patriotisme. 
«Quand le roi sera éprouvé par le malheur on 
«ne mourra plus pour lui. Il n'y aura plus de 



62 



»justice dans les jugements, plus d'équité dans 
»le partage des richesses. Les délibérations res- 
iteront sans résultats, les affaires ne se feront 
«plus, les frontières seront mal gardées, on sera 
«faible dans les expéditions militaires.» 

«Ce sont ces causes qui firent que les mauvais 
«rois des trois anciennes dynasties perdirent leur 
«royaume.» 

«Comment se fait-il que tant comprennent les 
«petites choses et non la grande.-*» 

« Voici : aujourd'hui quand les rois ont besoin 
«d'un vêtement, ne sachant le confectionner eux- 
«mêmes ils se servent d'un bon ouvrier. Ne 
«sachant pas tuer un bœuf ou un mouton (lorsqu'ils 
«en ont besoin) ils se servent d'un bon abatteur.» 

«Cependant, en dépit de ces exemples, les 
«rois ne savent pas établir un bon gouvernement 
«en choisissant (pour la direction des affaires) 
«des hommes sages et en employant des gens 
«capables (de gouverner).» 

«Lorsque le royaume est en danger, on ne 
«sait pas se servir des hommes capables; on 
«emploie (pour exercer l'autorité) ses proches 
«parents , ceux qui sont riches et nobles sans 
«motif (Meh-ti veut dire, sans l'avoir légitime- 
«ment mérité par leurs actes) et ceux dont le 
«physique agréable flatte la vue.» 

«Agir de la sorte, est-ce intelligent.'' — Cer- 
«tes non.» 



63 

«De cette façon ceux qui sont incapables de 
«gouverner cent hommes sont promus à des 
«fonctions comportant le gouvernement de mille 
«hommes. Et ainsi de suite en progressant, 
«jusqu' aux plus hauts fonctionnaires.» 

«Le peuple est mal gouverné par ces fonc- 
«tionnaires chargé d'une besogne dix fois plus 
«lourde que celle dont ils seraient capables.» 

«La cause de tout ceci c'est que les princes 
«ne comprennent pas qu'un bon gouvernement 
«s'établit en confiant le pouvoir à des hommes 
«capables et vertueux.» 

«Les anciens saints rois imitaient le Ciel 
«qui, sans regarder si l'on est riche ou pauvre, 
»de noble ou de basse condition, élève les sages 
«et rejette les incapables.» 

Cette dernière pensée n'est elle pas remarquable .-' 
C'est la constatation , pure et simple , d'un fait 
courant que les moralistes négligent volontiers: 
Celui qui ne sait pas se conduire , qui est inha- 
bile ou ignorant vis à vis de la nature et de ses 
semblables , voit retomber sur lui les conséquences 
néfastes d'actes mal dirigés , mal adaptés. Nulle senti- 
mentalité n'entre en jeu , nulle considération touchant 
les bonnes intentions de l'homme qui se trompe. 
Il ne s'agit ni de Bien ni de Mal. La vertu récom- 
pensée c'est l'intelligence qui, en toutes circonstances, 
fait discerner le parti le plus sage à prendre la meil- 



64 

leure attitude à garder. Cette conception peu répandue 
chez nous est, comme je l'indiquais plus haut, très 
familière aux Hindous et aux Chinois *). 



«Les anciens rois disaient : Si l'on pratique 
«cette doctrine en grand i^la doctrine qui pré- 
«conise l'emploi des gens capables et éclairés 
«sur les matières que l'on remet à leur direction 
«l'Empire prospérera; si on la pratique en petit 
«le peuple ne sera pas malheureux; si on la 
«pratique avec persévérance le peuple en retirera 
«des avantages pendant toute son existence.» 



D'après les vues de Meh-ti, tout atome d'intelli- 
gence, si l'on peut ainsi s'exprimer, doit être recueilli 
et employé pour le plus grand bien de la nation ; 
toute disposition naturelle pour l'étude, toute faculté 
supérieure doivent être encouragées et utilisées, quel que 
soit le degré occupé dans la hiérarchie sociale par l'in- 
dividu qui les manifeste. Cette hiérarchie est, d'ailleurs, 
une échelle que chacun monte et descend aisément selon 
les fluctuations que subit sa personnalité. Tel qui , par 
ses mérites, s'est élevé au rang de premier ministre 
peut déchoir jusqu'au degré le plus vil , si sa moralité 
ne se maintient pas à la hauteur du rôle qu'il a 
assumé Tel , au contraire , qui est né dans la plus 



i) Ajmnena âvritam jnana7n ; tcna muhyantijaiitavas L'ignorance- 
couvre la science ainsi errent les êtres (Bliagavad GUA V. 15). 



6s 

infime condition peut, par son intelligence, par son 
talent ou la noblesse de ses sentiments et de ses 
aspirations, se voir promu à de hautes dignités. 

Meh-ti, comme tous les penseurs de llnde ou de 
l'Extrême-Orient, tient le savoir pour la chose la 
plus hautement respectable qui soit au monde. Mais 
tandis que nombre de ceux-ci estiment le savoir pour 
lui-même, pour l'élévation mentale qu'il confère à 
l'homme, notre philosophe, fidèle à ses tendances 
pratiques, le considère, surtout, comme un agent 
d'ordre et de bonheur au sein des Sociétés humaines. 

Le Haut et le Bas, le Noble et le Vil, suivant 
les caractéristiques expressions chinoises, restent des 
démarcations respectées par Meh-ti ; mais nul , d'après 
lui, ne peut s'assurer pour jamais en sa noblesse, 
tandis que, d'autre part, le vilain n'est pas irrémé- 
diablement voué à son humble condition : 

«Dans leur politique les anciens rois préfé- 
« raient les gens vertueux, les gens capables, 
«fussent-ils ouvriers ou cultivateurs. S'ils mon- 
«traient des capacités on les élevait, on leur 
«donnait de hautes fonctions avec de gros 
«appointements.» 

«En donnant tout cela (dignités et appointe- 
«ments élevés) aux sages, ce n'est pas pour eux- 
«mêmes qu'on le leur donne, mais parce qu'ils 
«servent au bon accomplissement des choses.* 

«On est donc classé selon sa vertu , on sert 

5 



66 

«l'Etat en occupant les charges publiques, selon 
«son travail on est récompensé, selon son mérite 
«on participe aux appointements.» 

«Ainsi les fonctionnaires n'ont pas de noblesse 
«irrévocable et le peuple n'a pas de bassesse 
«irrémédiable.» 

«Si l'on a du talent on est élevé, sans talent 
«on déchoit.» 

«C'est ainsi qu'il faut gouverner.» 

«C'est ainsi qu' autrefois l'empereur Yao éleva 
«Chun à P'ou-ts'é. Il lui confia le gouvernement 
«et l'Empire prospéra i).» 

«L'empereur Yu éleva Yi à Yn-fang, l'empe- 
«reur Tching Thang -) éleva Y-yn.» 

«En ce temps là les hauts fonctionnaires et 
«tous les (autres) administraient (ce qui leur était 
«confié) avec une prudente sagesse. De même, les 
«marchands et tous (les sujets) s'encourageaient 
«mutuellement à plaire aux rois.» 

«Les sages vertueux aident le roi; quand on 
«possède de tels sages toutes choses s'accomplissent 
«convenablement.» 

«Aussi est-ce une nécessité absolue d'élever 
«aux emplois les sages vertueux. Ceci est le prin- 
«cipe essentiel du gouvernement.» 

«Les anciens saints rois ne tenaient compte 



i) Voir à la fin de l'ouvrage, la Note sur Vao, Cluui, Vu et Vi. 
2) L'empereur Tching-Tiiang, celui qui ilélrùiia le roi Kie. 



67 

«ni des liens de parenté, ni de la noblesse 
«d'origine, ni des agréments physiques.» 

«Ils élevaient, enrichissaient, anoblissaient les 
«sages vertueux, ils les choisissaient pour foncti- 
«onnaires. Les autres étaient relégués (au second 
«plan). 

Ainsi le peuple était saisi d'émulation et tous 
s'exhortaient à devenir sages et vertueux.» 



« 
« 



La nécessité que le gouvernement du peuple soit 
assuré par des hommes sages et capables étant établie, 
il s'agissait d'examiner comment le nombre de ces 
hommes «plus précieux pour l'Etat que les plus pré- 
cieuses richesses» pouvait être accru. J'aime peu, je 
l'avoue, le système proposé par Meh-ti. Il n'y a pas 
à nier que les préoccupations utilitaires prêtées par 
le philosophe à ses contemporains , ne soient l'expres- 
sion d'une tendance naturelle en tous les temps. Gagner 
de l'argent, recevoir des prérogatives honorifiques, 
sont, certes, des buts capables d'entraîner l'homme 
dans la voie qu'il sait y mener. S'il ne s'agissait 
que d'érudition pure, on comprendrait aisément 
qu'un jeune homme s'adonnât à l'étude de la chimie 
ou des mathématiques dans l'espoir qu' étant devenu 
maître en ces matières , il lui soit conféré une chaire 
comportant de forts émoluments. Mais Meh-ti demande 
plus que de simples savants. Il veut des ministres 
intègres , des fonctionnaires désintéressés , dévoués au 
bien public, des philosophes capables d'étudier les 



68 

secrets ressorts de l'individu et d'en déduire les règles 
qu'il convient de lui dicter, de passionnés chercheurs 
consacrant leur vie à la découverte des lois de la 
nature afin de mettre l'homme en garde contre celles 
qui le menacent et de lui apprendre à se servir de 
celles dont il peut tirer avantage. Croit-il que l'appât 
du gain, l'attrait de distinctions puériles soient suffi- 
sants à faire éclore ces vertus supérieures? N'y a-t-il 
pas certaine contradiction entre le désintéressement 
attendu d'un fonctionnaire vertueux et la tendance 
intéressée qu'on lui suppose en cherchant à agir sur 
lui par la perspective d'un traitement élevé? Assurer 
une large existence à celui qui, par ses travaux ou 
son assiduité à s'occuper des affaires publiques, con- 
tribue au bien général, accorder des marques spé- 
ciales d'estime aux personnalités les plus utiles à la 
nation est évidemment de bonne politique, toutefois 
d'autres mesures s'imposent encore à la société qui 
tient à s'assurer une ample floraison d'individualités 
remarquables par leur mentalité élevée. Khoung-tse , 
qui partage les idées de Meh-ti quant à l'influence 
exercée par les récompenses et les châtiments sur la 
moralité publique, préconise un troisième moyen, le 
meilleur semble-t-il , et qui satisfait mieux nos senti- 
ments de dignité: «Elevez aux charges publiques et 
aux honneurs les hommes vertueux , dit-il , et donnée 
de rinstruction a cetix qui ne peuvent se la procurer 
par eux-mcmes , alors le peuple sera excite à la vertu,» 
(Lun-Yu, II, 20). 



69 

Sur cette question du Gouvernement, Khoung-tse, 
en dépit de l'étroitesse qu'il manifeste parfois, a 
émis des pensées — peut-être , hélas ! plus idéales que 
pratiques — d'une rare élévation. 

«Ki-kang-tsc (questionna Khoung-tse sur le gou- 
«vernement. Khoung-tse répondit avec déférence : 
«Le gouvernement, c'est ce qui est juste et droit. 
«Si vous gouvernez avec justice et droiture, qui 
«oserait ne pas être juste et droit.''» 

«Ki-kang-tse ayant une grande crainte des 
«voleurs questionna Khoung-tse à leur sujet. 
«Khoung-tse lui répondit avec déférence : si vous 
«ne désirez point les biens des autres, quand 
«même vous les en récompenseriez, vos sujets 
«ne voleraient point. ;> 

«Ki-kang-tse questionna de nouveau Khoung-tse 
«sur la manière de gouverner , en disant : Si je 
«mets à mort ceux qui ne respectent aucune loi, 
«pour favoriser ceux qui observent les lois, qu' 
«adviendra-t-il de là .'' — Khoung-tse répondit avec 
«déférence: Vous qui gouvernez les affaires 
«publiques, qu' avez-vous besoin d'employer les 
«supplices.'' Aimez la vertu, et le peuple sera ver- 
«tueux. Les vertus d'un homme supérieur sont 
«comme le vent, les vertus d'un homme vul- 
«gaire sont comme l'herbe: l'herbe, lorsque le 
«vent passe dessus, s'incline.» (Lun-Yu XII). 
Bien qu'il soit persuadé que la conduite des hommes 
en vue exerce une influence considérable sur les 



70 

mœurs du peuple (On a pu, dans le chapitre précédent, 
l'entendre s'exprimer à ce sujet, d'une façon absolument 
catégorique) Meh-ti use d'un langage plus prosaïque : 

«Là, où il y a beaucoup de sages le pays est 
«prospère ; là , où il y en a peu le pays est pauvre. 
«Aussi les rois doivent-ils veiller à ce que les 
«sages soient nombreux dans leur royaume.» 

«Mais par quels moyens aura-t-on beaucoup 
«de sages?» 

«Meh-ti dit: Si vous voulez avoir beaucoup de 
«bons archers , vous devez les enrichir , les anoblir, 
«les honorer, leur donner des louanges.» 

«Combien faut-il, plus encore, enrichir, anoblir, 
«louer, honorer les sages très vertueux, très 
«éloquents, possédant de nombreux talents, qui 
• «sont les richesses d'un royaume .''« 

«Le principe des anciens rois était : Ne pas 
«enrichir, ne pas anoblir, ne pas appeler près 
«de soi ceux qui n'étaient point des sages.» 

«Les riches et les noble du royaume appre- 
«nant ces dispositions se retiraient en pensant: 
«Autrefois je me fiais sur ma richesse, sur ma 
«noblesse, aujourd'hui le roi élève les sages sans 
«considérer leur pauvreté ou la bassesse de leur 
«origine. Il faut donc que je devienne un sage.» 

«De même ceux qui désirent faire partie de 
«l'entourage du roi prennent la résolution de 
«devenir des sages *).» 



l) Il est à penser que le premier effet de la «sagesse» serait de 



71 

«Ainsi, dans toutes les classes de la Société, 
«on est encouragé à devenir sage.» 

«Si l'on confère de hautes charges sans appointe- 
«ments le peuple ne prendra pas confiance.» 

«Il se dira: le roi ne m'aime pas sincèrement 
«et il se sert de moi pour une besogne vaine, 
«sans utilité, puisqu'il l'évalue à une si minime 
«rétribution.» 

«S'il existait un vassal qui voulut gouverner 
«son pays par ce système (celui de préférer les 
«savants et les sages) il se dirait : Je récompen- 
«serai et anoblirai les archers habiles et je punirai 
«les mauvais.» 

«Il demanderait: Oui se rejouira et qui 
«craindra.-* — On lui répondrait: L'habile archer 
«se réjouira et le mauvais craindra.» 

«La récompense attirera les archers habiles.» 

«De même, en sera-t-il , pour les fidèles servi- 
«teurs de l'Etat.» 

Un assez curieux tableau est celui que trace Meh-ti 
de l'origine des gouvernements : 

«Meh-ti dit: Dans l'antiquité, quand le peuple 
«commençait à naître n'ayant ni lois ni gouver- 
«nement les hommes avaient des opinions dififé- 
«rentes. Un homme représentait une opinion. 



leur faire considérer comme très futile leur désir d'appartenir à la 
cour du souverain. (Note de l'Auteur). 



72 



«deux hommes deux opinions, dix hommes dix 
«opinions. 

«Quand les hommes sont nombreux les diverses 
«opinions sont nombreuses et lorsqu' un homme 
«adhère à une opinion et en réprouve une autre 
«la division se produit (entre les humains), 

«Alors le père, le fils, le frère se plaignent 
«les uns des autres et se séparent faute de pouvoir 
«s'accorder, les divers peuples de l'univers s'entre 
«nuisent de toutes façons. On ne sert pas du 
«surplus de force que l'on possède pour s'entr'aider, 
«on ne partage pas le superflu des richesses, 
«on n'enseigne pas la bonne doctrine.» 

«Les hommes vivaient donc sans ordre, comme 
«les animaux 1) parce qu'il n'y avait pas de chef 
«légitime.» 

«On choisit alors un homme sage et capable 
«pour en faire l'empereur. L'empereur établi, 
«comme ses forces étaient insuffisantes , on choisit 
«d'autres hommes sages et capables pour être 
«les trois premiers ministres. Mais l'univers était 
«grand , ces premiers chefs ne pouvaient pas 
«connaître ce qui concernait les pays lointains. 

«On institua la division en plusieurs royaumes 
«par l'établissement de rois et de vassaux. Quand 



i) Meh-ti ne semble pas avoir eu grande connaissance des mœurs 
des animaux, dont certains, au contraire, se donnent des chefs et vivent 
d'après des règles très strictes. 



71 

«ceux-ci furent nommés, comme leurs forces 
«n'étaient pas suffisantes, on choisit des hommes 
«sages et capables et on en fit des chefs .... 
Ces chefs, princes et rois, choisis, d'après Meh-ti, 
pour leur intelligence, leurs capacités spéciales, ont 
pour devoir de réaliser les espérances que leurs con- 
temporains ont fondées sur eux, et d'employer pour 
le bien général , les facultés auxquelles ils doivent leur 
élévation : 

«Anciennement, quand, par la volonté du ciel, 
«on fondait une capitale et on instituait des chefs , 
«ce n'était pas pour les anoblir, les enrichir, 
«leur procurer une sinécure. C'était pour qu'ils 
«augmentassent le bien-être du peuple en élimi- 
«nant les causes de malheur et ainsi , rendissent 
«le peuple heureux.» 
Mais cet âge d'or est loin ! 

«Aujourd'hui les rois et les princes n'agissent 
«plus ainsi, trouvant le contraire plus aisé. Ils 
(établissent comme princes leurs pères et leurs 
(frères, ils s'entourent de vieux amis qu'ils 



« 

«( 

«i 



«nomment chefs.» 

«Alors le peuple sait que le roi établit des 



«chefs d'une façon arbitraire, il se détourne et 

«ne s'accorde plus avec le roi.» 

Cet. empereur, ces chefs: les plus savants les plus 

sages d'entre le peuple, exerceront-ils sur lui une 

autorité absolue , leur volonté fera-t-elle loi .-* — On 

serait tenté de le croire et l'on accepterait peut- 



74 

être sans peine, l'idée que des maîtres aussi distingués 
que les veut Meh-ti , présidassent aux destinées des 
intelligences plus faibles: 

«Quand tous ceux-ci (les princes, les chefs etc.) 

«furent établis l'empereur dit : ce que nous approu- 

«vons il faut que tous l'approuvent, ce que nous 

«réprouvons il faut que tous le réprouvent.» 

Et à l'autre bout de la hiérarchie sociale , le simple 

chef de village tient le même langage : 

«Le chef du village est un homme vertueux 
«du village. Quand il administre ses concitoyens 
«il dit: ce que nous approuvons il faut que tous 
«l'approuvent, ce que nous réprouvons il faut 
«que tous le réprouvent.» 

Nous risquerions cependant de nous égarer complète- 
ment sur l'idéal rêvé par Meh-ti si nous prenions ces 
paroles au sens impératif et despotique qu'elles sem- 
blent avoir de prime abord. Un examen plus attentif 
nous a bientôt éclairé sur la véritable pensée du 
philosophe. Il n a nullement entendu imposer aux 
masses populaires une servile sujétion. Pour le bon 
ordre social il faut qu'elles approuvent les actes de 
leur souverain, mais celui-ci doit agir de façon à 
s'attirer leur approbation spontanée. 

La prescription suivante commence à nous préparer 
à l'interprétation très spéciale que Meh-ti donne à 
son précepte. 

L'empereur et le chef de village disent aussi : 



75 

«Si nous commettons des fautes il faut nous 
«en avertir.» 

Et ce n'est point là une de ces vaines formules 
d'humilité , familières à la politesse chinoise. Non. De 
tous temps les Chinois ont considéré comme un 
droit, et même comme un devoir, de blâmer le 
Pouvoir s'écartant , à leur avis, de la voie juste. 
Nombreux sont, dans l'histoire, les Lettrés qui 
fidèles à cette impulsion de leur conscience , ont , 
sans hésiter , revêtu la robe et le bonnet de cérémonie 
pour aller déposer au palais, ou lire, devant l'empe- 
reur, le discours flétrissant les exactions du trône 
ou la dissolution des mœurs de la cour. Beaucoup 
savaient d'avance le sort qui les attendait car, pour 
quelques uns dont les réprimandes furent, sinon suivies 
d'effet, du moins accueillies avec respect, combien 
payèrent de leur vie leur tranquille audace et leur 
courageuse indépendance d'esprit! 

D'après Meh-ti , il convient donc, non pas que le 
peuple approuve en esclave , les paroles tombant de 
la bouche impériale mais, plutôt, que le souverain, 
possédant une pleine connaissance des besoins et des 
aspirations de son peuple , ne prenne que des initiatives 
que tous puissent approuver ^) car : 



I) C'est le conseil que le minisU-e Yi donnait déjà à l'empereur 
Yu avant son élévation au trône: «Prends garde de t'attirer la désappro- 
bation des cent familles.» (Expression figurée signifiant en Chine l'en- 
semble de la population). 



76 



«Ce système (la hiérarchie indiquée ci-dessus 
«ne consiste pas à gouverner le peuple par l'omni- 
« potence d'un seul dont l'autorité s'exerce sur 
«tous.» 
Bien loin de là. L'idée de solidarité qui forme la base 
de la doctrine de Meh-ti réapparaît ici avec force. 
Il y a de notables différences entre les facultés des 
différents hommes : Le noble et le vil existent et le 
philosophe s'incline devant ce fait. Mais de ce que 
le vil reste inférieur au noble; de ce qu'il constitue 
dans la nation le Bas, tandis que le noble en est 
le Hmit, il ne s'en suit pas qu'il n'ai point droit 
au bonheur. Et ce n'est point seulement de la 
simple bonté, de la charité, que Meh-ti exige du 
HûJit envers le Bas. Le peuple n'est pas un troupeau 
à qui l'on doit simplement nourriture et bons traite- 
ments. Le Bas a une pensée et le premier devoir du 
Hant est de pénétrer cette pensée de s'en imprégner, 
afin de pouvoir, lorsqu'il prendra quelque mesure 
concernant la nation , tenir compte des aspirations et 
des besoins populaires et agir en conséquence. 

Cependant, le Bas, lui aussi, doit s'efforcer de 
comprendre la pensée du Haut , l'admettre et ne pas, 
par une ignorance entêtée, s'opposer à sa réalisation. 
Mais le Bas c'est la faiblesse et c'est toujours aux 
plus forts que le philosophe impose la plus large part 
de devoirs: «Le Haut gouvernera avec force le Bas 
travaillera avec force.) C'est ainsi que la paix et la 
prospérité régneront dans l'Empire : Mais le Bas 



77 

n'obéira volontiers aux suggestions du Haut, il ne 
donnera joyeusement son labeur que s'il a conscience 
qu'il travaille pour son propre bien et qu'il recueillira 
les fruits de ses efforts. Ce n'est, d'ailleurs, que pour 
de telles tâches que Meh-ti reconnaît aux gouver- 
nants le droit de disposer de l'activité du peuple. 
Bref une constante communion de pensées, une perpé- 
tuelle collaboration entre les éléments les plus intellec- 
tuels de la nation et les masses populaires , tel paraît 
être l'idéal social de Meh-ti : 

«Les anciens saints rois ont compris qu'il faut 
«nommer des chefs d'accord avec le peuple ; alors 
«entre le Haut et le Bas il y aura échange de 
«pensées.» 

«Meh-ti dit : Si les monarques actuels veulent 
«sincèrement que leur royaume soit prospère et 
«florissant, ils doivent considérer que l'entente 
«entre le peuple et le souverain constitue un 
«principe fondamental de gouvernement.» 

«Meh-ti dit: La fonction du sage consiste à 
«rechercher ce qui est de nature à faire régner 
«la paix entre le gouvernement et le peuple et 
«ensuite, à le réaliser et, d'autre part, à consi- 
«dérer ce qui est propre à amener le trouble 
«entre la Haut et le Bas et à l'éviter.» 

«Mais qu'est-ce qui assure la paix entre le 
«Haut et le Bas? — C'est que les monarques 
«s'assimilent les sentiments du Bas. Alors la paix 
«règne; autrement c'est le trouble.» 



78 

«Comment sait-on cela?» 

«Quand les souverains s'assimilent les senti- 
«ments du Bas (autrement dit, parviennent à 
«entrer dans la manière de voir du peuple, à 
«comprendre le point de vue sous lequel il envi- 
«sage les choses) par ce fait, ils comprennent ce 
«qui est le bien et le mal du peuple.» 

«Si les souverains ne se sont pas assimilé les 

«sentiments du peuple , ils ne comprennent pas le 

«bien et le mal du peuple. Alors les châtiments 

«et les récompenses qu'ils distribueront ne seront 

«point conformes à la justice et le royaume sera 

«troublé. Donc, lorsqu' on doit récompenser ou 

«châtier, si l'on ne s'est pas encore assimilé les 

«sentiments du Bas , il faut absolument se livrer à 

«un examen préalable (c'est-à-dire se rendre compte 

«des sentiments par lesquels le peuple juge et agit ^). » 

«Comment se fait-il, aujourd'hui, que ceux 

«qui sont en haut ne peuvent pas gouverner ceux 

«qui sont en bas et que ceux qui sont en bas ne 

«peuvent pas servir ceux qui sont en haut.''» 

«C'est parce que le Haut et le Bas se mépri- 
«sent mutuellement.» 
«l'ourquoi .''» 



i) «Si d.aus les délil^érations vous voyez surgir des doutes, des poiuts 
difficiles à déterminer, ne concluez rien d'abord, attendez que vous 
soyez instruit. Assurez- vous de la certitude de vos jugements. Quand la 
raison naturelle vous démontre une chose, ne vous y opposez pas.» 
(Discours du ministre Yi à l'empereur Vu rapporté dans le Ckott-King). 



79 

«Parce que leur manière de voir est différente. » 
«La question sociale est nue question (V éducation >■> a 
dit avec beaucoup de raison un de nos hommes d'Etat 
contemporains. Cette pensée est susceptible de plus d'une 
interprétation , mais de quelque façon qu'on l'entende, 
il reste certain que l'angle spécial sous lequel un 
individu considère la vie, décide en grande partie de 
la conduite qu'il y tiendra. L'on se hait souvent 
faute de se comprendre et l'on rêve volontiers d'ex- 
terminer les êtres où les choses dont on n a point 
su découvrir l'utilité. 

On voit que ce n'est pas d'hier qu'est né l'anta- 
gonisme qui sépare les différentes classes sociales et 
qu' entre elles , le mépris et la haine ne sont pas , 
comme certains paraissent le croire, des sentiments 
nouveaux , produits de notre civilisation moderne. 

Les philosophes confucéistes envisagent de la même 
manière l'attitude que doivent observer les chefs 
vis-a-vis du peuple qu'ils dirigent. Au dixième chapitre 
du Ta-Hio (la grande Etude) nous trouvons cette 
citation emprunté au Livre des Vers : 

«Le seul prince qui inspire de la joie. 
«C'est celui qui est le père et la mère du 
«peuple!» 
et immédiatement après est donnée l'explication 
suivante : 

«Ce que le peuple aime, l'aimer; ce que le 
«peuple hait, le haïr: voilà ce qui est appelé être 
«le père et la mère du peuple.» 



8o 

Le grand penseur Tchou-hi, dans un commentaire 
de ce même chapitre , dit : 

«Celui qui est dans la position la plus élevée 

«de la société ne doit pas négliger de prendre 

«en sérieuse considération ce que les hommes ou 

«les populations attendent de lui.» 

Un autre Maître : Thoung-Yang-hiu-chi , également 

à propos de ce même chapitre, s'exprime, ainsi: 

«Le gouvernement d'un empire consiste dans 

«l'application des règles de droiture et d'équité 

«naturelles, que nous avons en nous, à tous les 

«actes du gouvernement ainsi qu'au choix des 

«hommes que l'on emploie, qui, par leur bonne 

«ou mauvaise administration conservent ou per- 

«dent l'empire. Il faut que dans ce qu'ils aiment 

«et dans ce qu'ils haïssent, ils se conforment 

«toujours au sentiment du peuple.» 

Nous voici loin de l'autorité despotique. L'on peut 

même trouver bizarre l'insistance apportée par Meh-ti 

à exiger sagesse et science de ceux qui détiennent 

l'autorité si leur science et leur sagesse ne doivent 

point leur servir à conduire les foules ignorantes et 

si, leur autorité n'étant qu'un vain mot, ils ne sont 

cjue de simples instruments habiles à comprendre les 

volontés du peuple et à les exécuter. 

Toutefois, cet asservissement n'« st qu' apparent. 
Il n'est point question que l'ignorant confie au sage 
le soin de satisfaire ses caprices mais seulement que 
le savant , s'étant enquis des besoins réels et des 



8i 

souffrances des masses, emploie son intelligence à 
trouver les moyens de satisfaire les premiers et de 
supprimer ou d'alléger notablement les secondes. 
Nous verrons aussi , plus tard , que ces sages , faisant 
fonction d'éducateurs, tendront à éclairer le peuple et 
à lui inculquer de justes notions touchant ce qui 
est désirable ou regrettable pour l'homme. 

Le peuple ayant éprouvé, par expérience , les senti- 
ments dont ses chefs sont animés à son égard aura 
confiance en eux et donnera volontiers son travail 
lorsqu'il en sera requis : 

«Alors , quand le roi nourrira des projets pour 
«le bien du peuple, le peuple en ayant connais- 
«sance aidera le roi pour le bien général.» 

«Et lorsque le peuple aura des sujets de 
«plaintes, lorsque des causes de malheur pèse- 
«ront sur lui, le roi , en ayant connaissance aidera 
«le peuple à les détruire.» 
Le chef suprême devra être parfaitement au cou- 
rant des dispositions et des actes de ses sujets. Comme 
il n'est qu'un simple mortel , aux sens très limités , 
il devra se faire adresser de fréquents rapports par 
les fonctionnaires des divers degrés hiérarchiques. De 
cette manière, le plus reculé des villages de l'Empire 
se trouvera en communication avec le souverain et , 
d'un bout à l'autre de ses Etats , celui-ci encouragera 
les uns par des récompenses et réprimera les mau- 
vaises tendances des autres par des châtiments : 

«Ainsi au loin, à des milliers de lieues, s'il 

6 



82 

«est des hommes adonnés au bien , les gens de 
«la maison et ceux du dehors pourront l'ignorer 
«mais le roi le saura et les récompensera.» 

«Il en sera de même pour celui qui fait le mal.» 

«La vue et l'ouie des empereurs serait ainsi 
«quasi divine.» 

«Les paroles des anciens rois n'étaient pas divines, 
«seulement , ils savaient employer les yeux et les 
«oreilles des autres pour aider leur vue et leurs oreil- 
«les, de même aussi (employaient- ils) les discours 
«des autres, le cœur des autres, les bras des autres.» 

«Avec beaucoup d'aides de ce genre ils réus- 
«sirent en tout.» 

«C'est en usant de ce moyen que les anciens 
«rois ont mérité du peuple et laissé une glorieuse 
«renommée.» 

«Anciennement, les rois et les vassaux allaient 
«rendre hommage à l'empereur au printemps 
«et à l'automne; ils recevaient alors ses austères 
«enseignements et, à leur retour, ils gouver- 
«naient d'après ces enseignements » 

«En ce temps là, aucun d'eux n'osait y con- 
«trevenir.» 

«Les récompenses et les châtiments étaient 

«appliqués conformément à la justice. Ou ne tuait 

«pas des innocents. C'était le résultat de l'accord 

«existant entre le' Haut et le Bas.» 

Meh-ti, nous l'avons déjà vu, croit beaucoup à 

l'efficacité des récompenses et des châtiments, mais 



83 

il est loin de rejeter l'influence de l'exemple, surtout 
de l'exemple venant de haut. Il reste toujours fidèle 
au tranquille dédain de son : 

«Il ne faudrait pas deux générations pour 

«changer les mœurs du peuple tant celui-ci montre 

«d'empressement à calquer les siennes sur celles 

«de ses Maîtres.» 
Il y revient en termes plus élevés, citant des noms 
illustres dans l'histoire des âges lointains : 

«Jadis Yao eut Chun et Chun eut Yu ; avec 

«de tels sages, point n'était besoin d'autres en- 

«couragements.» 
Mais peut-être songe-t-il que les Yao les Chun 
sont rares et que, si l'éloquence puissante de vertus 
supérieures vient à faire défaut , ou si , trop endurcie, 
l'oreille des foules n'en peut saisir l'harmonie, il est 
utile que des avertissements plus matériels rappellent 
ceux qui s'en écartent aux sentiments de probité et 
de mutuel respect sans lesquels il n'est point de 
société possible. Les pénalités sont donc nécessaires. 
Mais que le souverain et les chefs appelés à les 
appliquer y prennent garde : Destinés à sauvegarder 
l'ordre , les châtiments dégénèrent aisément en causes 
de désordres. Une extrême prudence doit diriger 
leur emploi : 

«Les anciens rois instituèrent les cinq péna- 

«lités ^) pour maintenir le peuple et, plus tard, 

i) Les cinq pénalités sont: i". La fustigation au moyen d'un bam- 
bou mince. 2". La bastonnade avec un gros bambou. 3". L'exil tem- 



84 

«ces mêmes pénalités servirent à troubler l'Em- 
«pire. Est-ce que ces pénalités n'étaient pas 
«bonnes? — Si, mais l'on s'en servait mai.» 

«D'après les anciens livres, celui qui sait bien 
«se servir des pénalités s'en sert pour gouverner 
«le peuple. Celui qui s'en sert mal en fait cinq 
«crimes.» 

«Il est dit dans le livre des anciens rois: De 
«la bouche il sort du bien, de la bouche sort 
«aussi la guerre '), Ce qui signifie: Lorsque l'on 
«sait bien employer la bouche il en sort des 
«paroles qui ont de bons effets, quand on s'en 
«sert mal il en sort de mauvaises paroles amenant 
«des conflits. Est-ce donc que la bouche est 
«mauvaise.'' — Non, c'est la manière de s'en 
«servir.» 
La bonne manière de se servir des châtiments 
c'est, vraisemblablement, selon Meh-ti, que le peuple 
tout entier puisse approuver et la nature des peines 
et l'application qui en est faite. Il faut qu'ils frappent 
des individus dont les actes ont porté atteinte à la 
sécurité de leurs .semblables et qu'ils constituent, ainsi, 
un avertissement salutaire pour ceux qui seraient 
tentés de les imiter. Tout le système de notre philo- 
sophe est, dans son ensemble, empreint d'un esprit 
très matérialiste. 11 fait rarement appel aux scnti- 



poraire. 4". Le bannissenieiu à peipctuité. 5". La peine de mort. 
I) Paroles de l'empereur Cliuii. (Chou-King). 



85 

meiits abstraits et semble peu compter sur l'amour 
de l'idéal pour diriger la conduite de l'homme au 
sein de la Société : 

«En cultivant la confiance du peuple, on le 
«tient: On le mène par l'appât des richesses et 
«des honneurs, on le châtie pour ses fautes.» 



Meh-ti ne sacrifice point au culte de la Beauté. Il n'est 
point artiste. La musique, dont Khoung-tse fait si grand 
cas, l'architecture, les Beaux Arts en général, pa- 
raissent le laisser froid. Les forces du peuple et les 
fonds publics ne doivent point être employés à de 
vains travaux. Que l'on cultive le sol , que l'on 
emmagasine des céréales pour parer aux années de 
disette et, surtout, que l'on ne demande aux masses 
que la somme strictement indispensable d'impôts, voilà 
l'important. Avoir l'estomac satisfait est un grand 
pas fait vers la vertu , pense très prosaïquement et 
très philosophiquement Meh-ti. L'individu qui, les 
sens repus, digère dans une douce quiétude est bien 
plus aisément, que le pauvre hère, porté à la mansu- 
étude, à l'aménité et à tous les sentiments qui ren- 
dent les rapports sociaux faciles et agréables. 

«Dans les années d'abondance le peuple est 

«bon et humain, pendant la famine il est mau- 

«vais et avare». 
Les gouvernants porteront donc une minutieuse 
vigilance à veiller au bien-être du peuple. 



86 

«Les céréales sont l'objet de Tattente du peuple 
«et ce qui nourrit le roi. Si le peuple manque 
«de céréales le roi non plus ne sera pas nourri ^). 
«Si le peuple n'a pas de nourriture il ne pourra 
«pas servir le roi. Il faut absolument s'occuper 
«de la question de la nourriture.» 

«Le sol doit être soigneusement cultivé et les 
«dépenses publiques réglées avec économie.» 

«Il ne faut pas imposer fortement les céréales » 

«Pendant les famines, si l'on veut que le 
«royaume se maintienne, il faut que chacun 
«diminue son luxe, ou ses dépenses, depuis le 
«roi jusqu' aux serviteurs.* 

«On dit: quand la richesse publique est insuffi- 
«sante c'est le temps de l'adversité. — Quand 
«la nourriture ne suffit pas (à rassasier le peuple) 
«alors, c'est sa répartition qu'il faut modifier.» 

«Sous les anciens saints rois il y eut aussi des 
«famines — Pourquoi le peuple n'en souffrait-il 
«pas.-* .... 

«Parce que les rois s'employaient de toutes 
«leurs forces à atténuer les calamités en réduisant 
«leur luxe.» 

«Parce qu'ils étudiaient les moyens de pro- 
«duire beaucoup de richesse et modéraient les 
«dépenses publiques.» 

«La prévoyance est ce qu'il y a de plus 



I) Les impôts se payaient en nature. 



87 



«essentiel dans un royaume. — La nourriture 
«est le bien le plus précieux d'un pays.» 

«Quand le roi fait des dépenses considérables 
«et inutiles, le trésor se vide, le peuple en 
«souffre.» 

«Alors le pays se ruine par le criminel manque 
«de prévoyance.» 

«Il est dit dans les anciens livres : Ouand un 
«royaume n'a pas devant lui pour trois ans de 
«nourriture assurée, ce royaume n'est pas véri- 
«tablement un royaume.» 

«Lorsque l'on perçoit des impôts équitable- 
«ment et pour des œuvres durables, le peuple 
«donne du sien mais ne souffre point de dommage.» 

«Ce n'est pas cela qui fait souffrir le peuple. 
«Le peuple souffre quand le roi lève de lourds 
«impôts pour des travaux inutiles.» 

«Quand les saints hommes gouvernent, ils 
«recherchent toujours l'économie dans les ouvrages 
«où il faut dépenser les richesses publiques. Ils 
«ne dépensent pas inutilement le labeur du peuple, 
«ils ne fatiguent pas son zèle.» 



L'ordre dans la Société s'établit au moyen des lois. 
La loi est indispensable: 

«Meh-ti dit: Dans ce monde, pour faire une 
«œuvre quelconque, on est forcé d'avoir une règle. 



88 



«car, sans règle l'œuvre ne vient pas à bonne 
«fin. Les ministres et les généraux les plus capa- 
«bles ont tous une règle. Tous les ouvriers en 
«ont une pour accomplir leurs travaux. Pour 
«faire un rond, un carré, une ligne droite, l'ouvrier 
«a des instruments. Sans règle l'ouvrier ne fera pas 
«un travail parfait. Les règles sont indispensables » 
«Si l'on n'a pas de loi pour gouverner l'empire 
«et le royaume, on est inférieur aux ouvriers.» 
Meh-ti ayant ainsi démontré la nécessité des codes, 
tente de nous dire ce qu'ils doivent être mais comme 
il s'en tient à des généralités , un certain vague demeure 
sur la législation rêvée par lui. Nous savons, du 
moins que, malgré la religieuse admiration qu'il 
témoigne aux âges passés , en dépit de la vénération 
qu'il conseille envers les parents , les maîtres et les 
souverains , ce n'est ni l'antiquité des exemples ni la 
qualité de ceux qui nous les fournissent qui , d'après 
lui , doivent nous décider à les suivre. Il nous faut 
réserver notre assentiment aux seules règles établies 
en conformité avec l'action du Ciel , ce mysté- 
rieux Ciel par lequel les Chinois désignent tant 
de choses, mais identifient en tous cas, la Nature et 
la Raison. 

«Qu'est ce qui constitue une bonne loi.''» 
«Faut-il toujours imiter son père et sa mère .-^ — 
«En ce monde il y a beaucoup de pères et de 
«mères mais peu de vertueux. Ce système n'est 
«pas bon.» 



89 



«Si ce système n'est pas bon il ne faut pas 
«remployer.» 

«Faut-il toujours imiter son maître? — En ce 
«monde il y a beaucoup de maîtres et peu de 
«vertueux. Ce système n'est pas bon.» 

«Si ce système n'est pas bon il ne faut pas 
«l'employer.» 

«Faut-il toujours imiter son souverain.'' — En 
«ce monde les souverains sont nombreux et peu 
«d'entre eux sont vertueux. Ce système n'est pas 
«bon etc. : 

«Parents, maîtres et rois ne sont pas ceux 
«qu'il faut prendre pour modèles.» 

«Mais quel est le modèle à l'imitation de qui 
«l'on peut établir des lois.^» 

«C'est le Ciel qu'il faut imiter. Le Ciel agit 
«universellement, sans partialité, ses dons sont 
«généreux, son action permanente, toujours 
«égale.» 

«Dans tout ce que nous faisons il faut prendre 
«modèle sur le Ciel.» 



Meh-ti nous l'avons dit, est ennemi du luxe; il ne 
comprend pas les jouissances esthétiques , le souci 
du confort ou , peut-être , il affecte de ne pas les 
comprendre parce qu'il juge que ces satisfactions ne 
peuvent être le partage de tous. La production de 



90 

l'objet de luxe, à quelque catégorie qu'il appartienne, 
nécessite une somme de travail considérable , et la 
multitude des choses superflues dont est fait le luxe 
des civilisations rafi(înées, entraîne forcément une 
telle dépense d'activité qu'il faut , pour y suffire , tout 
le temps et toutes les forces d'une partie considérable 
de la nation. Or, qu'un homme s'emploie pour em- 
bellir l'existence d'un autre, qu'une classe d'individus 
se consacre à préparer les jouissances d'une autre, 
voilà ce que Meh-ti ne peut admettre. Non. Pas 
même le plus infime parmi les «vils» ne doit un tel 
sacrifice de lui-même , dut-il l'accomplir en faveur 
du plus sage des «nobles» ou du souverain en per- 
sonne. Plutôt que de le demander, le philosophe 
préfère que la nation, tout entière, s'en tienne à l'au- 
stérité un peu terne de la satisfaction pure et simple 
des besoins matériels tels que nous les tenons direc- 
tement de la nature. Meh-ti n'a, certes, jamais songé 
à unifier les situations sociales. Il souhaitait même, 
nous l'avons vu, que les hommes utiles à l'Etat 
fussent mis dans une position de fortune très supérieure 
à celle de la masse. Il admet parfaitement que le 
palais du souverain , que les demeures de ses ministres 
différent du logis d'un pauvre artisan. Ce qu'il pour- 
suit , c'est l'excès. De par les lois de la nature , un 
certain minimum en nourriture, vêtement, habitation , 
est indispensable à l'homme. Ce minimum indispen- 
sable : manger à sa faim, être vêtu , logé de façon à 
se garantir des intempéries, chaque homme, parce 



91 

qu' homme, doit en être pourvu avant qu'il puisse 
être question de superflu pour aucun. Que le mérite, 
les services rendus à la Société soient ensuite récom- 
pensés par l'octroi d'un bien-être plus grand c'est 
justice , mais encore faut-il que ce bien-être ne nécessite 
pas une somme de travail assez forte pour priver 
le peuple de ce minimum de repos, de liberté qui, 
lui aussi , est au nombre des besoins qui nous sont 
catégoriquement imposés par la nature. 

«Les saints rois disaient: Dans tous les corps 
«de métiers , les artisans doivent travailler de 
«tout leur pouvoir.» 

«Il faut se borner (quant à la production) à 
«ce qui suffit aux besoins du peuple. Il en est 
«de même en ce qui concerne la nourriture et 
«la boisson. De même , aussi, pour les vêtements, 
«les voitures, les bateaux, les armes. Les saints 
«rois ne cherchaient que le nécessaire sans 
«aucun superflu.» 

«En construisant des habitations on ne recher- 
«chait (au temps des saints rois) que la seule 
«utilité: qu'elles protégeassent contre les intem- 
«péries, qu'elles fussent propres, avec des nmrs 
«assez élevés pour séparer les sexes et compre- 
«nant une chambre réservée pour offrir les 
«sacrifices.» 

«On ne se livrait, alors, à aucune dépense inu- 
«tile , l'on évitait surtout, tout ce qui ne concou- 
«rait pas au bien public.» 



92 

«Meh-ti-dit : Les anciens ne savaient pas con- 
«struire des maisons, ils habitaient des cavernes 
«et souftraient de l'humidité ^). 

«Les saints rois firent construire des maisons 
«et des palais.» 

«Les bons principes de construction veulent 

«que la maison soit surélevée pour éviter l'humi- 

«dité, que les murs soient hauts pour se pré- 

«server du vent et séparer les sexes. Il ne faut 

«pas aller au delà de ce principe.» 

Que le peuple n'entretienne point un amour immodéré 

de la jouissance et des raffinements du confort. Meh-ti 

veut l'artisan frugal et travailleur , mais il ne veut 

pas qu'en face de lui , un autre homme , un parasite , 

lui donne le spectacle d'un luxe insolent. 

Point de paix possible dans l'Etat ou les uns 
manquent du nécessaire quand les autres regorgent 
de superflu, La table somptueuse , le vêtement luxueux 
sont une provocation insensée dans le pays où cer- 
tains souffrent du froid et de la faim. Meh-ti ne se 
départ pas de son calme philosophique il ne jette 
pas l'anathcme aux fous qui bravent les révoltes 
populaires , escomptant la faiblesse mentale , la timidité 
des masses. Il dit simplement: 

«On voudrait en vain que le pays soit exempt 



I) Les chinois disliiii^iienl dix périodes préhistoriques. L'abandon 
des cavernes, par l'homme, maujue la fin de la septième de ces 
périodes. 



93 

«de troubles alors que des riches vivent dans 
«le luxe tandis que des pauvres soufifrent du froid 
«et de la faim: cela n'est pas possible.» 
Et après cette péremptoire affirmation il se détourne, 
abordant un autre sujet, laissant les gouvernants 
s'obstiner, s'ils le veulent, à cette chimérique besogne 
de prêcher l'union en cultivant des éléments de haine et 
de faire sortir l'ordre social de ce qui est, normale- 
ment et logiquement . un désordre , une monstruosité. 
Nous retrouverons ces mêmes idées lorsque nous 
aurons à examiner les devoirs que Meh-ti prescrit 
aux souverains, l'attitude qu'il leur assigne dans 
l'Etat. 



Jusque dans les derniers hommages rendus aux 
morts , le philosophe , s'écartant complètement sur ce 
point des doctrines de Khoung-tse, entend que l'on 
ne se départe pas d'une stricte simplicité. Il insiste 
d'une façon toute particulière , sur le côté préjudiciable 
à la société, du long deuil remis en honneur par les 
confucéistes. Il veut que les témoignages du plus pro- 
fond respect accompagnent les morts à leur dernière, 
demeure , mais la constante recherche d'utilité pratique, 
qui constitue la base de son enseignement ne lui 
permet pas d'admettre que les défunts occupent le 
temps des vivants ou immobilisent leur activité au 
détriment du bien général. Après les funérailles, les 
parents du mort retourneront donc à leurs occupations 



94 

habituelles. Le cérémonial adopté par Khoung-tse 
les obligeait, au contraire, à se retirer du monde, 
à donner leur démission des charges publiques, s'ils 
étaient fonctionnaires , afin de v^ivre dans la retraite 
durant un temps plus ou moins long , suivant le degré 
de parenté qui les liait au défunt. Cette période 
d'isolement et d'inactivité durait 3 ans pour le deuil 
d'un père ou d'une mère. 

Les morts ne doivent pas, non plus, être, pour 
leurs proches, l'occasion de dépenses considérables. 
Il est plus sage de consacrer les ressources dont on 
dispose à des œuvres profitables aux vivants. Les 
morts n'ont pas besoin d'une demeure plus spacieuse 
que celle des vivants. Donc, point de ces immenses 
tombeaux, semblables à des palais, entourés de 
vastes parcs , où se complaisait la vanité des Chi- 
nois: C'est soustraire à l'agriculture des terres où 
croit la nourriture de la nation. Enfin, les précau- 
tions sanitaires, concernant la tombe, ne sont pas 
oubliée : 

<•< Parmi les hommes des siècles passés, les uns 
«se livraient à de grandes dépenses pour les 
«funérailles et portaient longtemps le deuil. Ils 
«croyaient, en cela, faire preuve de sentiments 
^humains et de piété filiale. Les autres les désap- 
'<prouvaient complètement.;» 

«Ces hommes étaient en contradiction par 
«leurs paroles et par leurs actions. Cependant 
«les uns et les autres prétendaient également 



95 

<' qu'ils suivaient les préceptes des anciens rois 
<'Yao, Chun. Yu , Thang et Wou. . 

<'Si, faire de grandes de'penses pour les funé- 
" railles et porter longtemps le deuil peut réelle- 
cment être profitable au bien public alors, c'est 
«^^ faire preuve de sentiments d'humanité et de 
c piété filiale. Il convient donc de se conformer 
'^à cette coutume. i> 

«Si, au contraire, cette coutume n'est point 
^profitable au bien public , c'est pécher contre 
'l'humanité et la piété filiale que de la consen-er 
'et l'on doit interdire de la sui\Te.-: 

' Ceux qui sont partisans de cette coutume pré- 
«tendent qu'elle est conforme aux bons principes 
«sociaux. Ils font des frais immenses pour les 
«funérailles des rois , des princes . des grands 
«vassaux. Quant à l'empereur, ils font par- 
«fois enterrer plusieurs centaines d hommes avec 
«son cadavre. Ils se lammentent jusqu'à se rendre 
malade.» 

«Ils disent encore : Lorsqu'elles portent le deuil, 
«les personnes distinguées se font soutenir et 
«^marchent avec un bâton pendant trois années 
^v entières.» 

«Si les rois et les princes mettent ces théories 
len pratique, ils devront cesser de s'occuper des 
«affaires du gouvernement. Si l'agriculteur y 
«. adhère, il ne pourra plus vaquer à ses travaux. 
«Il en sera de même des ouvriers et des femmes.* 



96 

«Faire de grandes dépenses pour les morts 
«c'est suprimer des richesses déjà conquises et 
«porter un long deuil (en restant inactif) c'est 
«empêcher de naître, les richesses de l'avenir» 
«Ceci est un désordre, en Haut comme en 
«Bas, c'est ruiner le peuple matériellement et 
«moralement.» 

«Les anciens saints rois en cdictant les pres- 
«crîptions relatives aux funérailles ont dit: Le 
«cercueil sera épais de trois pouces, le mort sera 
«revêtu d'un triple vêtement. La fosse ne doit 
«pas être creusée jusqu'à rencontrer l'eau. Elle 
«doit être assez profonde pour que les mauvaises 
«odeurs ne s'en échappent pas. Le terrain entou- 
«rant la tombe ne doit pas être trop étendu '). 
«Les survivants ne doivent point porter de 
«long deuil, ni se rendre malade; ils doivent se 
«livrer à leurs travaux habituels. 

La nourriture et les vêtements sont les biens 
des hommes vivants: on sait être économe 
lorsqu'il s'agit d'eux. Les funérailles sont le bien 
des hommes morts : pourquoi donc ne ferait-on 
pas preuve d'économie à leur sujet .-' 



« 
« 
« 
« 



î) Meh-li en repienant, pour son compte, ces régies des anciens 
rois ajoute; <.(^ue le terrain entourant le tombeau soit tout juste aussi 
grand qu'il faut pour contenir les parents et les amis venant célébrer 
les rites funèbres et que le sacrifice oftert au.\ Mdnes soit proportionné 
à la fortune de la famille.» 



97 

La question de l'accroissement de la population a 
aussi été examinée par Meh-ti. Je ne pense pas que 
la crainte de la dépopulation ait jamais été bien 
sérieuse en Chine. Toutefois, le philosophe considé- 
rant chaque individu comme un élément de production 
et de richesse, devait s'élever contre toutes les causes 
capables de ralentir la natalité ou de supprimer des 
existences humaines avant leur terme naturel. Dans 
cette immense Asie centrale, la terre ne manquait 
pas. L'Etat valait par le nombre de ses sujets, par 
l'étendue de sol que ceux-ci pouvaient couvrir et mettre 
en valeur. Le philosophe reproche aux gouvernants, 
ses contemporains, de gaspiller cette richesse par 
excellence : l'homme : 

«Doubler la population est difficile. 11 existe 
«cependant des moyens d'y parvenir.» 

«D'après l'ancien système des saints rois, un 
«garçon se mariait toujours à 20 ans, une fille 
«à 15 ans.» 

«Ceux qui gouvernent aujourd'hui, accumulent 
«les causes de dépopulation : Ils surchargent le 
«peuple de lourds impôts, ceux qui meurent, 
«faute d'avoir de quoi subsister, sont innombrables. 
«A cause des guerres, les couples restent long- 
«temps séparés. Ceux qui périssent par le fer et 
«les maladies sont innombrables.» 



Par les fragments qui précèdent , on aura pu se 

7 



98 

faire une idée assez, nette du système gouvernemental 
et social de Meh-ti ; les subdivisions, ci-après, traitant 
du Souverain, du Citoyen, de la Guerre aideront 
encore à la compléter. Je n'ajouterai, ici, que quel- 
ques dernières citations. Certaines d'entre elles se 
rattachent à des sujets déjà traités, j'ai cru, cepen- 
dant, devoir les présenter à part car elles font partie, 
dans le Traité de Meh-ti, d'un chapitre particulier, 
passant pour reproduire des préceptes que le Maître 
aurait textuellement exprimés tels que nous les retrou- 
vons, ou peut-être même, qu'il aurait écrits de sa main. 

D'abord, l'importance de la responsabilité qui incombe 
aux Gouvernants: 

«La conservation d'un pays, les périls qu'il, 
«court dépendent de son gouvernement.» 
Une note dédaigneuse pour la faiblesse mentale des 
foules, leur amour des oripeaux: 

«Lorsqu'on eut institué les uniformes avec les 

«ornements qu'ils comportent, alors le peuple 

«fut amené cà respecter l'autorité.» (Fait partie 

des «Notes prises par Meh-ti dans ses moments, 

«de loisir»). 

Revenant sur la question des récompenses et des 

châtiments, le philosophe estime, contrairement à nos 

idées actuelles sur la similitude des peines quelle que 

soit la personne châtiée , que cette similitude serait , non 

de la véritable égalité, mais une réelle iniquité. Ce qui 

est châtiment pénible pour tel individu de telle con- 



99 

dition sociale, peut-être supporté avec la plus par- 
faite indifférence par tel autre d'une condition diffé- 
rente. Lorsqu'on sort des peines corporelles, où la 
sensibilité nerveuse du supplicié est le principal fac- 
teur modifiant la dureté du châtiment (Encore la honte 
d'un châtiment public peut-elle, en bien des cas, être 
plus sensible que la douleur physique elle même) la plus 
grosse part de souffrance, toute la souffrance peut-on 
dire, réside dans la conception morale du condamné, dans 
ses sensations psychiques. Les différences d'éducation 
sont les principales causes des divergences existant 
entre la mentalité des divers individus et l'éducation 
que l'on reçoit varie d'après la classe sociale où l'on 
voit le jour. C'est en suivant ce raisonnement que 
Meh-ti, par amour de l'égalité, rejette l'égalité des 
peines. Il veut que le châtiment soit châtiment réel, 
senti par l'homme que l'on châtie ; il veut qu'il soit dosé 
de façon à ce que les uns ne le portent pas d'un cœur 
allègre à tandis que les autres en restent, jamais écrasés : 
«Récompenser les mérites du Haut et ceux 
«du Bas est chose due.» 

«Il faut distinguer, lorsque l'on châtie, entre 
«ceux du Haut et ceux du Bas. Les individus 
«de ces deux classes ne se ressemblent pas et ne 
«sont pas du même genre. Une uniformité de 
«traitement serait de la confusion (du désordre).» 
Puis, notre Voa: Populi, vox Dei exprimé en style 
chinois : 

«Toutes les bouches peuvent parler; lorsque 



100 

«la parole sort du peuple, on connaît la vérité.» 
Enfin , pour terminer , deux phrases , dont l'une 
serait à sa place dans la profession de foi électorale 
de n'importe lequel de nos socialistes modernes : 

«Quand on veut le bien du peuple, il faut 

«rendre équitables les avantages attachés au 

«Pouvoir et détruire les maux qu'il engendre.» 

Et dont la seconde, plus brève, plus dure, nous 

ouvre , brusquement , les horizons rougeoyants des 

révoltes et des revanches : 

«Ordonner à autrui ce que l'on ne fait pas 
«soi-même est une provocation.» 



IL LE SOUVERAIN. 



Les passages du Traité de Meh-ti concernant le rôle, 
les devoirs, l'attitude du souverain dans l'Etat, ne 
nous apprendront rien que nous n'ayons , déjà , au 
moins entrevu dans les pages précédentes. La per- 
sonne du chef de la nation est, d'ailleurs, intimement 
liée aux questions concernant le gouvernement et 
l'image du souverain idéal, tel que le concevait le 
philosophe, devait, forcément, se dessiner très nette 
à travers les théories sociales qu'il émettait. 

Un premier point que je relevais , ci-dessus , c'est 
que Meh-ti semble s'accommoder parfaitement du roi 
soliveau , brave homme bien intentionné , habile uni- 
quement à choisir des conseillers de valeur qui dic- 
teront les discours et dirigeront les initiatives du trône. 
Nous retrouvons ici cette idée avec de plus amples 
développements : 

«Les eaux des fleuves reçoivent les eau.x de 
«toutes les rivières affluentes et de toutes les 
«sources qui les composent. La plus précieuse 
«des fourrures se compose de plusieurs martres. 
«Un roi a besoin de conseillers sérieux et capables. 
«De telles gens n'usurpent point le pouvoir. Par 



102 

s ce moyen, si le roi n'a pas lui-même de hautes 
«vertus (une haute valeur) il y sera supplée par 
«ses conseillers vertueux et capables.» 

«Lorsqu'on regarde teindre de la soie on pense : 
«si on la teint en bleu elle sera bleue, en jaune elle 
«sera jaune. Ce qui entre en elle change sa couleur. 
«Il faut porter son attention sur la couleur.» 

«Il en est de même en ce qui concerne les 
«affaires de l'Etat, en cela aussi il y a des tein- 
«tures. Depuis l'empereur Chun, jusqu'à nos jours, 
«tous les monarques ont été teints (influencés) 
«par leurs différents ministres. Si ceux-ci sont 
«bons, le souverain l'est aussi.» 

«Si, au contraire, les ministres sont des adula- 

«teurs donnant de mauvais conseils, le roi, le 

«royaume et le peuple sont malheureux et vont 

«à leur perte.» 

Si, au pis aller, les capacités et la haute moralité 

des conseillers du trône peuvent suffire à assurer le 

bon ordre et le bien-être dans l'empire, il ne s'ensuit 

pas que Meh-ti ne prise grandement le chef d'Etat 

capable de donner, lui-même, une sage direction aux 

affaires publiques et d'être, à son tour, l'inspirateur 

de ses ministres. Celui-là sera le souverain ami de 

la raison , s'appHquant à étudier les causes profondes 

des actes et des besoins humains , le conducteur 

d'hommes qui comprend la difficulté de son rôle et 

c'est à lui (lue vont toutes les sympathies du philosophe : 

«Qu'est-ce qui peut rendre un souverain heu- 



I03 

«reux? — Ce sont des actes conformes à la 

«raison.» 

«Un roi sachant se conduire se donne la peine 

«d'étudier le monde pour le connaître. Il donne 

«sa confiance à de bons fonctionnaires.» 

«Un roi qui ne sait pas régner se fait du mal 

«à l'esprit et au corps , son royaume périclite et 

«lui-même est déshonoré. 

«Ceux des anciens rois qui furent malheureux 

«attachaient du prix à leur royaume et aimaient 

«leur propre personne.» 

«S'ils ont mal réussi (à se conduire sur le 

«trône) c'est qu'ils ignoraient certaines causes 

«essentielles, c'est qu'ils subissaient des influences 

«contraires à la raison.» 
Mais, plus qu'à toutes autres choses, Meh-ti paraît 
tenir à ce que le souverain conserve , dans sa haute 
situation, une absolue simplicité de vie. Il est le chef 
de la nation, le père du peuple et non leur maître. 
Le respect , le dévouement, il doit les inspirer par sa 
conduite, par sa sagesse, par les services éclairés 
qu'il rend à la cause publique. Qu'il se garde de 
chercher à en imposer à la naïveté des foules par le 
vain étalage d'un faste qui ne saurait être que cou- 
pable , puisqu'il se satisfait aux dépens des caisses de 
l'Etat. Le souci de la juste mesure, que nous avons 
déjà pu remarquer chez le philosophe, dans des ques- 
tions de ce genre , l'inspire encore ici. Le souverain 
est le premier dans l'Etat ; il est logique que sa vie 



I04 

soit entourée des agréments que peut procurer la 
richesse. Le système des forts émoluments attachés 
aux fonctions importantes, que Meh-ti préconise, 
ne peut se trouver en défaut. Mais le Maître chinois, 
sans préciser les détails de l'existence impériale et des 
prérogatives d'ordre matériel qu'elle comporte, nous 
laisse clairement comprendre qu'une vie large, un 
grand bien-être sont tout ce que le souverain est en 
droit d'exiger légitimement. Tout ce qui est de pur 
luxe et ne sert qu'à l'ostentation est rigoureusement 
proscrit. Il n'est point besoin d'ajouter que les dépenses 
faites pour la satisfaction de goûts repréhensibles ou 
préjudiciables au bon ordre social le sont encore 
bien davantage: 

«Les anciens rois faisaient construire des palais 
«pour se procurer une vie confortable ^) et non 



I) Un ancien philosophe chinois Hoài-Nan-tse, confirme la simpli- 
cité de ces temps antiques, par la description qu'il fait de la demeure 
impériale de Yao: «Le toît était de paille et de terre, les pluies de 
«l'été y faisaient croître l'herbe et le couvraient de verdure. Après la 
«porte d'entrée, qui était tournée au midi, venait une grande cour 
«servant de salle d'audience. Au bout de cette cour, entourée de mu- 
«railles, était une grande salle où l'on gardait les poids et mesures 
cpour les marchés qui se tenaient dans cette enceinte. Au-delà de 
«cette salle, au fond d'une seconde cour, se trouvait l'humble maison 
«où le prince demeurait avec sa famille. La salle d'audience était 
«élevée au dessus du sol, l'on y montait par des degrés faits de gazon. 
«Comme l'on était obligé d'attendre pour être admis à son tour à 
«l'audience on avait planté des arbres autour des portes afin que les 
«fonctionnaires et le peuple puissent y être à l'abri du soleil.» (Cité 
par Pauthier). 



105 

«par vainc ostentation. Leurs vêtements servaient 
«aux besoins de leur corps et non à flatter leur 
«vanité.» 

«Eux-mêmes étaient économes pour donner 
«l'exemple au peuple. Ainsi le peuple pouvait 
«être gouverné et les richesses publiques se trou- 
«vaient suffisantes.» 

«De nos jours les rois ont une autre conduite. 
«Ils lèvent de lourds impôts pour construire 
«des palais luxueux.» 

«S'ils construisent de tels palais, leur entou- 
«rage veut les imiter et les ressources publi- 
«ques ne suffisent plus à se prémunir contre 
«la famine et à secourir les malheureux. Alors 
«le pays s'appauvrit et le peuple est difficile à 
«gouverner.» 



« 
« 
« 
« 

« 



Si les rois veulent sincèrement que le gouver- 
nement s'exerce sans qu'il s'élève de troubles 
dans le royaume, ils doivent ménager la dépense 
en construisant des palais.» 

Quand les peuples anciens ne connaissaient 
«pas encore l'art de l'habillement, ils se cou- 
«vraient avec la peau des animaux pour se pré- 
«server des intempéries. Ils ne connaissaient pas 
«le luxe d'ajourd'hui.» 

«Les saints rois pensant que ces habits ne 
«plaisaient pas au peuple firent enseigner aux 
«femmes l'élevage des vers à soie et la culture du 
«chanvre et du coton pour en tisser des vêtements.» 



io6 



«Les vêtements étaient alors peu coûteux. Les 
«saints rois étaient vêtus avec simplicité et non 
pour éblouir les }'eux et parader devant le 



« 



» vulgaire.» 



«Un peuple économe est aisé à gouverner, un 
«roi économe est aisi à contenter. Un trésor 
«public toujours plein peut parer à l'imprévu 
«sans qu'il y ait besoin de porter tort à l'armée 
«(problablement en restreignant les effectifs et le 
«budget de la guerre) sans accabler le peuple 
«d'impôts. C'est ainsi que l'on battra ses en- 
«nemis.» 

«De nos jours, les rois aiment le luxe, ils 
«imposent lourdement et inutilement le peuple 
«pour satisfaire ce goût. Ils trouvent dans leurs 
«vêtements le prétexte d'une vaine ostentation. 

«De là vient que le peuple se déprave et 
«devient mal aisé à gouverner. Il est difficile aussi 
«de donner des avis au roi.» 

«Si le roi éprouve le désir sincère d'éviter les 
«troubles dans son royaume, il doit absolument 
«être économe en ce qui concerne ses vêtements.» 

«Les anciens ignoraient l'art de préparer la 
«nourriture , ils vivaient simplement. Les saints 
«hommes ont enseigné l'agriculture pour qu'elle 
«subvienne à la nourriture du peuple. Cette 
«nourriture suffisait à substanter et à fortifier 
«l'homme. C'était là son but, elle n'en avait point 
«d'autre.» 



I07 

«L'économie régnait , le peuple était riche et 
«le royaume bien administré.» 

«Aujourd'hui, tout est différent. Les rois char- 
«gent le peuple de lourds impots pour soutenir 
«le luxe effréné dont ils jouissent d'un bout 
«à l'autre de l'année (le luxe de leur table).» 

«Le roi agissant de la sorte, son entourage 
«l'imite. Ainsi les riches vivent dans le luxe, 
«tandis que les pauvres souffrent du froid et de 
«la faim.» 

«On voudrait en vain, alors, qu'il n'y ait point 
«de troubles dans le royaume, cela n'est plus 
«possible.» 

«Si le roi a le désir sincère de gouverner son 
«royaume en évitant les troubles, il doit absolu- 
«ment être économe dans les dépenses faites 
«pour la table.» 

«Les peuples anciens ne savaient pas construire 
«des bateaux ni des voitures. A cette époque 
«on ne voyageait pas, il ne se faisait pas de 
«transactions commerciales. Les saints rois firent 
«construire des bateaux et des voitures pour les 
«besoins du peuple.» 

«En les construisant on ne se préoccupait que 
«de l'utilité de la solidité. La dépense était petite 
«et le profit (celui que l'on tirait de ces moyens 
«de communication) était grand. Ainsi le peuple 
«était heureux.» 

«Les lois étaient observées sans qu'on eut 



io8 



«besoin d'user de contrainte et le peuple, sans 
«être accablé, pouvoyait abondamment aux be- 
«soins du roi. De cette manière le peuple était 
«soumis.» 

«De nos jours les rois agissent différemment. 
«Ils construisent des bateaux et des voiture 
«de luxe et, pour subvenir à la dépense, ils im- 
«posent lourdement le peuple. Aussi le peuple 
«est-il malheureux.» 

«Si le roi se comporte de cette manière, son 
«entourage l'imite et le peuple souffre du froid 
»et de la faim.» 

«De là , un grand nombre de crimes et de châti- 
«ments sévères. Ces deux choses (crime et répres- 
«sion) mettent le trouble dans un royaume.» 

«Si le roi a le désir sincère que la paix régne 
«dans son royaume, il doit absolument modérer 
«ses dépenses en ce qui concerne les bateaux et 
«les voitures.» 

«Jadis , les très saints hommes ont rassemblé 
«dans leur palais privé, les éléments d'un certain 
«luxe, mais ils n'allaient point, dans cette voie, 
«jusqu'aux excès coupables. Le peuple ne pou- 
«vait pas se plaindre qu'il y eut, au palais, des 
«filles recluses (les concubines du souverain, les 
«danseuses, les musiciennes, toutes les femmes 
«réservées aux plaisirs impériaux et leurs sui- 
« vantes.)» 

«Il n'y avait point de veufs dans le royaume. 



109 

«pas de filles recluses au palais. De cette façon 
«la population était nombreuse.» 

«De nos jours, dans les grands royaumes, les 
«filles enfermées dans les palais privés se comp- 
«tent par milliers. Dans les petits royaumes, les 
«palais privés en renferment des centaines.» 

«La population n'est plus équilibrée et diminue. 
«Si le roi a le désir sincère que la population 
«soit nombreuse, il doit absolument resteindre le 
«nombre des habitantes de son palais privé (le 
«palais ou vivent les femmes).» 

«Dans les cinq points précédents (les palais — 
«la table — la parure — les bateaux et les 
«voitures — les femmes) les saints hommes 
«se montrent ennemis des dépenses superflues 
«et exagérées , les mauvais rois agissent con- 
«trairement. Par l'économie on prospère, par la 
«prodigalité on se perd.» 
Tout ce qui précède n'offre rien qui sorte des idées 
habituellement exprimées par les auteurs chinois sur 
les devoirs du souverain. L'on s'est fait, pendant 
longtemps, une idée passablement fausse des véri- 
tables sentiments que les classes lettrées entretiennent, 
en Chine, au sujet du Pouvoir impérial. Celui-ci n'a 
jamais été, de leur part, l'objet d'une idolâtrie servile. 
Les paroles de Yu à Chun, il y a plus de quarante 
siècles: «Le gouvernement consiste d'abord à pro- 
curer au peuple ce qui est nécessaire à sa conservation : 
Veau, le feu, les céréales, le bois, les métaux .... à 



1 lO 

lui procurer l'usage utile de toutes ces choses . ... a le 
préserver de tout ce qui peut nuire a sa santé et a sa 
vie ^) nous montrent l'opinion que se faisaient du rôle 
du souverain, les Chinois des vieux âges. Ceux des 
temps presque modernes, ne paraissaient, pas avoir 
notablement changé d'avis. L'Encyclopédie historique 
rédigée sous l'empereur Khang-hi, et avec son appro- 
bation (XVIIe siècle) se charge de nous le démontrer 
dans la déclaration suivante : 

cLe Fils du Ciel (l'empereur; a été établi 
«pour le bien et dans l'intérêt de l'empire et 
«non l'empire établi pour le bien et dans l'intérêt 
«du souverain.» 



i) Cliou-King. 



III. LE CITOYEN. 



Le terme citoyen, que j'ai déjà employé à diverses 
reprises, pourra paraître un peu impropre en parlant 
d'un pays et d'une époque où la monarchie absolue, 
du moins en apparence, ne permettait guère, au 
peuple, de concevoir même l'idée de ce que nous 
appelons aujourd'hui des «droit politiques.» Cependant, 
Meh-ti déclare avec tant d'insistance que les masses 
ne doivent point être un veule troupeau d'esclaves, 
que chaque individualité est un chaînon actif et utile 
dans la grande chaîne de la solidarité nationale, il 
déclare si nettement que la voix du peuple doit être 
écoutée et obéie que, vraiment, il me parait , à défaut 
d'un autre mot plus exact pouvoir dénommer citoyen, 
le Chinois quelconque à qui Meh-ti demande sa colla- 
boration, petite ou grande, exigeant en retour, pour 
lui, des avantages précis. 

Le philosophe, ennemi d"une égalité anti-naturelle, 
mesure d'après la valeur personnelle de chacun, l'éten- 
due de cette collaboration et de ces avantages: Ou 
le citoyen est un homme ordinaire aux facultés peu 
développées ou moyennes, ou bien il est doué d'une 



I 12 

intelligence supérieure. Dans le premier cas, il veillera 
à se bien acquitter de la besogne modeste dont il 
peut se charger : 

«Que celui qui est apte à vaquer à une occu- 
«pation déterminée se livre à celle-ci.» 
Il cultivera les vertus domestiques élèvera soigneuse- 
ment ses enfants afin d'en faire des individualités 
utiles à leurs semblables. En échange, un Gouverne- 
ment, digne de respect , lui assurera la paix, la sécu- 
rité matérielle , la facilité de subvenir aisément à ses 
besoins, une vieillesse honorée et paisible. Dans le 
second cas, l'homme, dépassant le niveau habituel 
de ses semblables , doit éviter de se complaire dans 
une oisiveté dédaigneuse. Meh-ti n'admet pas qu'il 
.se retire de l'action, qu'il regarde de haut, l'agitation 
de la foule et ses aspirations puériles, qu'il se dé- 
tourne , choqué par le spectacle des appétits grossiers, 
et qu'il se cloître dans sa sagesse, savourant la soli- 
taire et orgueilleuse jouissance de sa supériorité. Le 
philosophe ne comprend-il pas la joie de cet isolement 
dans la «tour d'ivoire» dressée au sommet inaccessible, 
d'un roc abrupt ^) fermée aux hideurs de la mêlée 
vile où se ruent les foules stupides.^ Je ne sais. Les 
penseurs chinois ont toujours exalte l'action pratique ; 



i) Certains, dans cette race jaune, si pratiquement utilitaire, ont pour- 
tant éprouvé ce goût du détachement. En écrivant ces lignes je revois 
de naïves images chinoises: paysage sauvage montagne escarpée por- 
tant à sa cime, si minuscule, si perdu dans la nue , un couvent Tao-sse 
ou Bouddhiste, ou la cabane de queltjue docte anachorète. 



113 

ils méditent pour agir ensuite. A part le mystique 
Lao-tse et Yang-tchou qui, exception à peu près 
unique dans le monde jaune, a chanté la libre vie, 
la folie de la contrainte et la royauté de Tinstinct, 
on n'en trouverait guère qui aient conçu le monde 
autrement que sous l'aspect d'une vaste administra- 
tion dont chaque homme est un fonctionnaire ayant 
pour stricte devoir de s'asseoir à son bureau et 
d'y expédier de la besogne au lieu de rêver aux 
nuées : 

«Les hommes qui sont capables de grandes 
«choses ne se refusent point à accepter la charge 
«des affaires. Ils ne dédaignent rien. Par cela 

» 

«même ils sont aptes à assumer la charge de 
«l'empire.» 
Au contraire: 

«Celui qui n'est pas capable d'exercer une 
«fonction et qui, cependant, en conserve la charge, 
«montre clairement qu'il n'y est pas à sa place.» 
Meh-ti sait que, dans un groupement social, les 
individualités les plus remarquables sont, souvent 
aussi, celles qui se plient le moins aisément à l'ordre 
établi et que le sentiment du joug à subir les irrite 
parfois, jusqu'à la révolte ouverte. Il faut éviter de 
vouloir les mater quand même, de les faire passer 
par le sentier, trop étroit à leur taille, par où défi- 
lent les moutonnières multitudes: on les y briserait 
sans profit. Pourquoi perdre le bénéfice que procurera 
à la Société une utilisation bien appropriée de ces 

8 



114 

valeurs réelles? Ces hommes ne sont point capables 
d'obéir , mais ils sauront commander : 

«Un bon cheval est difficile à monter mais 
«on peut le charger lourdement et le faire mar- 
«cher longtemps. Ainsi est-il difficile d'obtenir 
«l'obéissance d'un homme de talent, mais il peut 
«faire un bon chef.» 
Deux lignes nous renseignent sur l'attitude sociale 
du sasfe dans les différentes conditions de fortune : 

«La règle du sage est: étant pauvre il est 

«honnête; étant riche il se conduit conformément 

«à la raison.» 

Et quelle est cette conduite que le philos phe 

juge conforme à la raison.' — C'est se garder de 

posséder égoïstement les biens matériels ou intellectuels, 

dont une circonstance heureuse , d'ordre naturel ou 

d'ordre social, n jus a fait détenteurs. 

Meh-ti s'exprime sur ce point, avec une force 
qui ne laisse aucun doute sur l'inflexible rigueur de 
ses principes de solidarité : 

«Comment peut-on être sage .^> 
«Voici : Celui qui possède la force doit être 
«empressé à aider les hommes ; celui qui possède 
«des richesses doit s'efforcer d'y faire participer 
«les homm.es ; celui qui possède la doctrine (c'est- 
«à-dire, dans le langage de l'époque, celui qui 
«est savant , qui possède des connaissances) doit 
«enseigner les hommes. ^ 
Enfin, sur le môme sujet, cette déclaration catégo- 



115 

rique, qui éclaire vivement la société rêvée par 

Meh-ti : 

«Celui qui détient des richesses, sans vouloir 
«les partager avec autrui, n'est pas digne que 
«l'on soit son ami!» 



IV. LA GUERRE. 



Puis-je dire que Meh-ti fut un pacifiste? — Je le 
crois. Il suffit de s'entendre, au préalable, sur la signi- 
fication à donner au terme «pacifiste.» 

Le pacifiste est-il, exclusivement, l'individu imbu 
du principe de la non résistance an 7nal, prêché de nos 
jours par Tolstoï, d'après Jésus .'' Doit-il exécuter la 
parole évangélique: «Faites du bien à ceux qui vous 
haïssent .... A celui qui te frappe sur une joue pré- 
sente aussi l'autre, et à celui qui t'ôte ton manteau 
ne refuse pas ta tunique .... Si quelqu'un t'ôte ce 
qui est à toi , ne le redemande pas . . . . ^)». 

Doit-il, comme certains Chrétiens russes, brûler et 
détruire les armes qu'il possède, pour attendre, sans 
défense, les coups de l'ennemi .^ Enfin , pour prendre un 
exemple tout proche de nous, doit-il, ainsi que certains 



i) Evangile selon st Luc. VI. 

Epictùte exprime des sentiments analogues: ^Le sage attend toujours 
des méchants plus de mal qu'il n'en reçoit. Un tel m'a dit des injures; 
je lui rends grAce de ce qu'il ne m'a pas battu. Il m'a battu; je lui 
rends grâce de ce qu'il ne m'a pas blessé. Il m'a blessé; je lui rends 
grAce, de ce qu'il ne m'a pas tué. [iMa.riiius iVEpictlte.) 



117 

l'enseignent , vouloir licencier l'armée nationale et faire 
passer la charrue à la place où s'élèvent les forts 
actuels, tandis que ses voisins conservent leur formi- 
dable appareil d'attaque et de défense ? Certes, si on 
veut l'entendre de cette manière, Meh-ti est loin 
d'être un pacifiste : 

«Les soldats sont les ongles d'un pays .... 

«La construction des fortifications coûte de la 

«peine au peuple, mais cette peine n'est pas 

«inutile . . . ,» 

Il répète, maintes fois, des déclarations analogues et 

ne pas être en état de défendre ses frontières lui 

paraît un des pires malheurs qui puissent accabler 

un pays. 

Si l'on veut, au contraire, dénommer pacifiste 
l'homme résolu à respecter, selon les principes de la 
plus rigoureuse justice, les droits de ses voisins, l'homme 
qui professe que s'approprier une province , en y en- 
voyant une armée pour faire violence à ses habitants, 
est un acte aussi dénué de gloire, aussi vil et criminel 
que de se glisser, seul, dans une maison , d'en assom- 
mer le maître pour emporter son bœuf ou son argent, 
ou de détrousser, sur une route déserte, le voyageur 
isolé : alors , Meh-ti est un véritable pacifiste. 

Déterminé à ne porter atteinte , en aucune occasion, à 
la personne ou à la propriété d'autrui — que cet autrui 
soit un individu ou une nation — le Maître chinois 
prétend imposer le même respect en ce qui le concerne. 
Il conserve l'armée , la veut puissante , mais entend s'en 



Ii8 



servir uniquement contre ceux qui tenteraient de se 
départir , envers lui , de l'équité dont il a fait sa loi. 
Les fragments suivants permettront, d'ailleurs, de 
juger ses sentiments : 

«Aujourd'hui, si un homme entre dans le jardin 
«d'autrui et y vole des pêches et des prunes, la 
«foule le blâme et les autorités le punissent. 
«Pourquoi .'' — Parce qu'il a causé du tort à 
«son prochain.» 

«Celui qui vole un chien, un porc, des poules 
«pèche plus gravement encore contre la justice 
«que le voleur de fruits. Pourquoi .-^ — Parce 
«qu'il porte , à autrui , un préjudice plus consi- 
«dérable.» 

«Son insociabilité est plus prononcée et son 
«délit plus important.» 

«Pour la même raison, l'insociabilité de celui 
«qui ^ole un cheval ou un bœuf est plus accen- 
«tuée que celle du voleur de chiens.» 

«Pour la même raison, plus grande encore est 
«l'insociabilité de celui qui tue un innocent, qui 
«vole ses vêtements et ses armes.» 

«Tous ces voleurs sont unanimement blâmés.» 

«Aujourd'hui, cependant, lorsqu'on attaque un 
«royaume, nul ne blâme cet acte. On le loue en 
«proclamant qu'il est dans la nature humaine.» 

«Quand on tue un homme la foule dit : c'est un 
«crime qui mérite une mort.» 

«Selon cette appréciation, celui qui tue dix 



119 

«hommes commet dix crimes et encourt dix 
«fois la peine de mort. De même celui qui tue mille 
«hommes .... Mais ceux qui commettent le plus 
«grand des crimes contre la justice en attaquant des 
«royaumes, au lieu de les blâmer on les loue, 
«tenant leur acte pour juste. On écrit de sem- 
«blables maximes pour les léguer à la postérité.» 

«Pourquoi écrit on cela.-*» 
«Voici un homme qui, voyant peu de noir le 
«déclare noir, puis, voyant beaucoup de noir le 
«déclare blanc.» 

«On dit que cet homme ne sait pas distinguer 
«le noir du blanc.» 

«Aujourd'hui, cependant, lorsqu'un petit délit 
«est commis on sait le blâmer, mais lorsque un 
«grand méfait est commis, lorsqu'on attaque 
«une nation, on ne sait point blâmer cet acte et , 
«bien au contraire, on le glorifie.» 

«Cela s'appelle-t-il savoir distinguer la justice 
«de l'iniquité.''» 

«Nous savons donc que les hommes discernent 
«mal ce qui est juste de ce qui inique.» 

Revenant, en d'autres termes, sur la même idée 
Meh-ti dit encore : 

«Ceux que le monde regarde comme gens 
«intelligents savent de petites choses mais ne 
«discernent pas les grandes.» 

«Voici un homme qui a volé un chien, un 



120 



«porc on déclare qu'il a commis un délit. et 
«offensé la justice.» 

«Lorsque l'on vole un royaume ou une ville, 
«les mêmes gens qui condamnaient le vol du 
«chien ou du porc, déclarent cet acte juste et 
«en accord avec les lois de l'humanité.» 

«Ils ne savent donc que de petites choses.» 
Les sentiments pacifiques de Meh-ti ne s'exprimè- 
rent pas seulement dans ses entretiens avec ses disci- 
ples. Il sut, en certaines circonstances, s'interposer 
entre des adversaires et dissuader des souverains de 
donner suite à leurs projets belliqueux: 

«Kong - chou - pan , construisait une échelle 
«aérienne ^) d'après les ordres du roi de Tsou. Ce 
«roi attendait que l'échelle fut achevée pour atta- 
«quer le roi de Song.» 

«Meh-ti, l'ayant appris, quitta le royaume de 
«Lou, où il se trouvait, et se dirigea vers le royaume 
«de Tsy. Après dix jours et dix nuits de voyage 
«il arriva au pays de Yng.» 

«Il vit Kong-chou-pan et celui-ci lui dit: 
«Maître qu' avez- vous à m'ordonner.^*» 

«Meh-ti lui répondit: Il y a des incursions 
«dans le Nord, je désire que vous me prêtiez vos 
«services pour exterminer les assaillants.» 

«Kong-chou-pan n'entendit pas cette demande 
«avec satisfaction.» 



I) Un machine de guerre servant dans l'attaque des villes fortifiées. 



121 



«Meh-ti continua: «Je vous offre mille taëls 
«d'argent.» 

«Kong-chou-pan répliqua: cj'ai des senti- 
«ments humanitaires, je ne veux point tuer des 
«hommes.» 

«Meh-ti se levant, le salua et dit: «J'ai cepen- 
«dant appris que vous vous disposiez à attaquer le 
«royaume de Song. Que vous ont fait ses habi- 
«tants? S'ils ne sont point coupables envers vous 
«et que vous les attaquiez, cela s'appelle-t-il avoir 
«des sentiments humanitaires.^ . . . .» 

«Kong-chou-pan convint que Meh-ti avait 
«raison.» 

«Meh-ti poursuivit: Pourquoi donc n'abandon- 
«nez-vous pas ce projet d'attaque.» 

«Kong-chou-pan répondit: Le roi a arrêté 
«ce projet.» 

«Alors Meh-ti se rendit auprès du souverain 
«et s'efforça de le convaincre qu'il devait renoncer 
«à son entreprise. Après de longues discussions, 
«le roi se rendit enfin aux avis de Meh-ti.» 
Un autre passage, nous montre Meh-ti faisant justice 
des conquérants qui se posent en instruments de la 
volonté divine , châtiant , au nom du Ciel , les peu- 
ples coupables. Quoique notre philosophe ait été 
plus porté aux spéculations religieuses, que le célèbre 
Khoung-tse et qu'il ait affirmé sa pleine foi dans les 
génies, les dieux et le pouvoir qu'ils ont sur les hu- 
mains, il n'aime pas qu'on se substitue à eux sous 



122 

prétexte de servir leur courroux ou de venger leur 
honneur. Dieux, génies et le Ciel souverain, sauront 
eux mêmes pourvoir à ce soin. Le vieux bon sens 
chinois réapparaît: à chacun son affaire: 

«Le roi Lou-iang-ouen se disposait à attaquer 
«le royaume de Tchen.» 

«Meh-ti s'efforçait de l'en détourner et lui 
«disait: Supposons que dans votre royaume, les 
«grandes villes attaquent les petites, les familles 
«puissantes attaquent les familles plus humbles, 
«que diriez-vous?» 

«Lou-iang-ouen répondit: Dans le royaume de 
«Lou , tous sont mes sujets. Si les puissants 
«attaquaient les faibles, je les punirais.» 

«Meh-ti répliqua: Le Ciel possède tout l'uni- 
«vers, comme vous possédez votre royaume. Si 
«vous attaquez les gens de Tchen est-ce que le 
«Ciel ne vous punira pas.-*» 

«Lou-iang-ouen dit: Pourquoi tentez-vous de 
«me dissuader d'entreprendre cette guerre.^ En 
«attaquant les gens de Tchen j'accomplis la 
«volonté du Ciel , car, depuis trois générations, ils 
«se sont rendus coupables de crimes et ont tué 
«leurs souverains. J'aide le Ciel en les châtiant.» 
«Meh-ti répondit: Imaginez qu'un père ayant 
«un mauvais fils le châtie et que tous les pères 
«du voisinage , s'armant de bâtons , se mettent 
«à le battre aussi en disant: En le frappant 
«nous accomplissons la volonté de son père. 



123 

«Ne serait ce point là une action déraisonnable? 
«C'est ce que vous prétendez faire.» 



Ayant affirmé par ces discours très nets, combien 
il désapprouve toute politique agressive , Meh-ti change 
de ton et , supposant que le pays attaqué ait dû faire 
marcher son armée contre des assaillants, il montre 
une sévérité excessive dans le code militaire dont il 
énonce brièvement les principaux articles. Le peu 
d'importance que les peuples de l'Extrême-Orient 
attachent à la vie humaine, l'inspire évidemment, 
dans cette esquisse où la peine capitale paraît-être 
l'unique châtiment: 

«Il faut que la discipline soit sévère. Celui qui 
«refuse d'obéir doit être condamné à mort.» 

«Il faut choisir des hommes de confiance pour 

«porter les ordres et rétribuer largement les 

«porteurs d'ordres importants.» 

Cette concession faite à son système qui veut, en 

tous cas, que le dévouement, la vertu civique aient 

non seulement une récompense morale, mais une 

récompense matérielle, le philosophe en revient à la 

répression. 

«Ceux qui ne porteraient pas les ordres dont 

«ils ont été chargés seront condamnés à mort.» 

«Les traîtres seront mis à mort.» 

«Les officiers de grades inférieurs qui , de leur 

«propre autorité, donneraient des ordres impor- 



124 

«taiits sans s'être concertés avec les chefs supé- 
« rieurs, seront condamnés à mort.» 



Meh-ti entre ensuite dans des détails sur la tactique, 
les instructions à donner aux troupes etc. : 

«Les chefs doivent, tous les matins, faire une 
«allocution aux officiers et aux soldats pour les 
«encourager.» 

«Les ordres doivent être rédigés en paroles 
«simples et claires.» 

«Il ne suffit pas de donner des ordres écrits, 

«il faut les expliquer minutieusement à l'armée.» 

«Il ne faut choisir pour officiers que des hom- 

«mes d'une capacité certaine.» 

Et ce trait, un peu naïf, qui nous reporte aux armées 

et aux guerres d'antan : 

«:Se servir de femmes déguisées en mendiantes 
«pour espionner l'ennemi.» 



Le traité de Meh-ti comprend encore plusieurs 
chapitres uniquement consacrés à des questions mili- 
taires , mais, de l'avis des critiques chinois et des 
sinologues européens les plus autorisés , ceux-ci ne 
sont point l'œuvre du philosophe. Ses disciples les 
auraient empruntés à de vieux auteurs militaires et 
les auraient introduits au milieu des discours de leur 
Maître, peut-être, pour se garder des attaques de 



125 

leurs adversaires qui reprochaient à Meh-ti son manque 
de patriotisme. En prétendant, en effet, qu'il conve- 
nait de substituer à la haine absurde et aveugfle de 
l'étranger, de l'homme d'une autre race, des senti- 
ments d'universelle bienveillance et de solidarité pra- 
tique, Meh-ti soulevait, contre lui, les mêmes détrac- 
teurs ignorants ou intéressés qui l'accusaient déjà 
d'outrager la Piété filiale et de vouloir ramener les 
Chinois à l'état de bêtes fauves, parce qu'il préten- 
dait qu'aimer sa famille ne signifie pas nécessaire- 
ment haïr et molester, au besoin, ceux qui ne nous sont 
pas rattachés par les liens du sang. Toutefois, le 
philosophe avait suffisamment fait justice de ses dé- 
clamations banales auprès de tout esprit sensé. Le 
subterfuge enfantin, de ses disciples, montre simple- 
ment, quelle distance séparait leur mentalité de celle 
de leur Maître. 

Leur caractère apocryphe se trouvant constaté, il 
serait inutile et tout à fait en dehors de notre sujet, 
de donner une analyse détaillée de ces chapitres. Je 
me bornerai à en indiquer rapidement le contenu : 

— De la façon de garder les portes de la ville, 

— Manière de se défendre contre les assauts, par 
les échelles et divers autres moyens. — Les fossés 
remplis d'eau qui doivent entourer les fortifications; 
les barques montées par des hommes armés, qui doivent 
y circuler. 

— Repousser les assauts en chassant l'ennemi au 
moyen d'une épaisse fumée produite par des fours 



126 

placés sous les remparts et dont les cheminées s'ou- 
vrent, de cent en cent pas, au niveau de ces remparts. 

— Les machines de guerre destinées à lancer des 
pierres, du sable et des matériaux enflammés. 

— Divers stratagèmes destinés à tromper l'ennemi 
en lui faisant supposer qu'il a à faire à un nombre 
beaucoup plus considérable d'adversaires. 

— Des pratiques d'ordre religieux: S'efforcer 
d'apaiser , par des sacrifices , les génies qui poussent 
l'ennemi à la guerre et tâcher de se rendre propices 
les mânes des ancêtres de l'ennemi afin que, média- 
trices occultes, elles agissent sur lui et le ramènent 
à des sentiments pacifiques. 

Enfin, à côté de ces puérilités, notons quelques con- 
seils qui, s'ils ne sont pas de Meh-ti, méritent cependant 
d'être cités. Ils diffèrent peu de ce que pourrait écrire, 
à ce sujet, un de nos généraux contemporains : 

«Avant d'ordonner un mouvement de troupe, 
«il faut observer et étudier les positions dont on 
«est maître; observer et étudier de même celles 
«de l'ennemi. Bien connaître les force dont 
«celui-ci dispose et celles dont on dispose réelle- 
«ment soi-même, ainsi que toutes les circonstances 
«spéciales, susceptibles d'exercer une influence 
«quelconque. Il faut aussi assembler les officiers 
«et demander leur avis, consulter aussi (ceci 
«probablement en cas de siège) les notables et 
«les vieillards de la ville.» 
Pour terminer, relevons cette pensée qui, elle, est 



12/ 

bien dans l'esprit de notre philosophe et peut, sans 

invraisemblance, être considérée comme authentique: 

«Si la division, l'animosité existent entre le 

«souverain (le Pouvoir) et le peuple , alors , eût-on 

«tous les engins de guerre possible, le pays ne 

«pourra pas se défendre.» 



Chapitre III. 

LA VIE PRIVÉE. 



I. L'HOMME — LE SAGE. 



Dans ses considérations sur la vie sociale, Meh-ti 
s'est déjà exprimé d'une manière très explicite sur 
le rôle de Ihomme dans le monde, du citoyen dans 
l'Etat. Il peut se définir, en deux mots, par cette 
formule, si simple en apparence et pourtant si difficile, 
semble-t-il, à réaliser : que chacun occupe, da?is la société, 
la place pour laquelle le désignent ses aptitudes naturelles. 
Le «Haut» en haut, le «Bas» en bas. Tous deux sont 
nécessaires; il est impossible que tous deux n'existent 
pas. Le devoir de l'homme, son bonheur aussi, est 
de n'aborder que des tâches pour lesquelles la nature 
l'a quahfié et d'aborder, sans défaillance, sans paresse, 
toutes celles-là. 

L'homme, pour les Chinois, n'est point ce roi 
déchu, ce banni de l'Eden que nous dépeignent les 
légendes mosaïstes. Les traditions du monde jaune ne 



129 

placent pas à l'aurore des âges de l'humanité l'ère 
de perfection et de bonheur où elle aurait atteint 
l'apogée de sa grandeur. Nous ne pouvons entrer, 
ici , dans des considérations détaillées sur l'histoire 
des premiers âges du monde telle que la conçoivent 
les Chinois. Il suffira de dire que ceux-ci voient, en 
l'homme , le dernier venu parmi les habitants de la 
terre et que, d'après eux, son apparition fut précédée 
par celle d'êtres aux formes gigantesques et étranges 
dont les espèces ont disparu. Au-delà, se place la 
formation de la planète elle-même et, au-delà encore , 
la formation des espaces célestes qui nous environ- 
nent i). Enfin, l'homme, à son apparition, était peu 
répandu sur la surface du globe (les Chinois ne le 
font point descendre d'un unique couple primitif) les 
grands animaux, au contraire, pullulaient. L'homme, 
qui leur était inférieur en force , menait une exis- 
tence misérable , vivant à l'ombre des cavernes ou 
«perché sur les arbres». Il est curieux de rapprocher 
ce dernier trait de la vie de nos arrière-ancêtres du 
fait que, dans les figures emblématiques personni- 
fiant les trois grands âges ou règnes du monde, le 
dernier: le règne de l'homme, est représenté par 
une figure presque simiesque 2). H ne faudrait pas, 
sans doute, se hâter de tirer de cette rencontre des 



1) Ce sont les trois grands règnes: le règne du Ciel le règne de 
la Terre le règne de l'Homme. Thien-hoang Thi-hoang et Jin-hoang. 

2) Vol. 3 Kiouan, cité par Pauthier. 

9 



I30 

déductions, qui pourraient être hasardeuses, sur les 
théories transformistes de l'antiquité chinoise; quoi 
qu'il en soit, et c'est tout ce qui intéresse notre 
sujet, les philosophes chinois considèrent l'humanité 
comme partie de la presque animalité et s'élevant de 
plus en plus, par un perfectionnement constant. C'est 
de cette conception que s'inspirent les moralistes 
pour exhorter les hommes à travailler sans trêve à 
leur développement mental. 

Ainsi, les saints rois auxquels Meh-ti, de même 
que la plupart des autres philosophes, nous renvoie 
sans cesse , comme aux meilleurs des modèles, ne sont 
ni des héros fabuleux, ni des dieux. La période où 
ils vécurent, toute lointaine qu'elle soit, est fort 
distante de la naissance de l'humanité ; elle appar- 
tient à l'histoire. Avant eux, en remontant dans le 
passé s'étendent des siècles et des siècles de vie civi- 
lisée où des arts, des sciences se trouvaient déjà en 
honneur. Il ne faudrait pas que les discours, habi- 
tuels aux auteurs chinois, touchant la sagesse 
antique, nous induisisent en erreur et nous portassent à 
rapprocher des traditions juives, dont nous sommes 
nourris, des traditions qui, ainsi qu'on a pu l'entre- 
voir dans les quelques lignes précédentes, en différent 
en tous points. Yao et Chun furent des sages remar- 
quables, des législateurs de génie, de tels hommes 
sont rares. Voilà, simplement, quelle est la pensée des 
Maîtres, et pourquoi tous s'en réfèrent à leurs 
en.seignements et s'appuient sur leur autorité. Que 



131 

les figures de ces illustres monarques n'aient pas 
été modifiées, amplifiées au cours des siècles, qu'une 
sorte d'apothéose ne soit pas venue grandir le rôle 
qu'ils ont véritablement joué et que l'histoire n'ait 
pas accueilli certains traits surajoutés, effets inévita- 
bles de l'imagination populaire portée à exalter ses 
héros, il serait imprudent de le nier; mais, tout 
admirables qu'on nous les dépeigne, ces grands saints 
ne nous sont jamais présentés que comme des hom- 
mes , rien que des hommes. C'est donc dans leur 
humanité seule qu'ils ont puisé leur sagesse; à leur 
exemple, c'est en nous, dans notre raison, que nous 
devons puiser la nôtre. 

En premier lieu , nous remarquons que Meh-ti cherche 
à définir les éléments qu'il voit se mêler, se heurter 
dans la mentalité humaine. Il a observé les conflits 
qui s'élèvent en nous, les dissentiments intimes qui 
nous déchirent parfois, mais la tradition à laquelle 
il se rapporte ne lui permet pas de leur donner pour 
raison la faiblesse de la chair maudite et corrompue 
depuis la chute originelle et les aspirations de l'esprit 
gardant , avec le vague souvenir de sa primitive sagesse, 
l'attrait instinctif de la pure beauté morale. Mettra- 
t-il donc les voix antagonistes, qui parlent en nous, 
sur le compte des influences diverses exercées par les 
particularités physiques de l'organisme, l'éducation, 
l'hérédité et l'atavisme, les exemples, l'ambiance dans 
laquelle nous nous mouvons? — Le Maître a, cer- 
tainement, pensé à ces problèmes, tout au moins au 



132 

dernier d'entre eux ^), mais le peu de goût que mon- 
trent, en général, les Chinois, pour les recherches qui 
ne leur paraissent pas d'ordre immédiatement pratique 
l'a, sans doute, porté à ne pas s'y attarder. Quoi qu'il 
en soit, nous devons nous contenter, sur ce point, 
de quelques phrases brèves que la difficulté et l'obs- 
curité du texte ne laissent pas que de rendre encore 
plus vagues. Elles semblent se résumer à la simple 
constatation d'un fait: Dans l'homme coexistent des 
éléments de natures diverses qui lui inspirent, chacun, 
des sentiments différents : 

«Tous les êtres humains, dans tout l'univers, 
«ont en eux des sentiments tenant du Ciel et des 
«sentiments tenant de la Terre ^). En eux est la 
«concordance du Yin et du Yang, le principe 
«passif et le principe actif, la matière et l'énergie. 
«Les plus saints ne peuvent rien changer à 
«ce fait.» 
Voilà ce qu'est l'homme, voilà d'ailleurs pour, 
la pensée orientale, ce que sont toutes les manifes- 
tations naturelles et il ne saurait en être autrement 
car c'est précisément la division de la Sîibstancc ou 



i) Meb-ti revient en maints passages sur l'action produite par les 
influences extérieures et spécialement par les fréquentations, le genre 
de vie et les conditions matérielles (bien-être ou misère) dans les- 
quelles on se trouve. 

2) Ciel et terre doivent s'entendre selon le symbolisme chinois comme 
l'expression des principes positifs et négatifs: en somme le Vingetle 
Yang pris, peut-être, dans une acception jjIus matérialisée. 



133 

de l Existence absolue en ces deux aspects, le Yin 
et le Yang, qui constitue le monde des phéno- 
mènes et tous les êtres qui s'y meuvent. Leur réunion, 
au contraire, est ce repos, inconscience et suprême 
conscience, cet énigmatique Non-être, source de 
l'Etre, dont parlent les mystiques hindous. L'on sait 
que les théories chinoises offrent de nombreux points 
de ressemblance avec celles de l'Inde, 

Mais, tandis que le vulgaire subit, sans les com- 
prendre, les mouvements des divers éléments qui se 
mêlent et se combattent en lui, tandis qu'il ne discerne 
pas, chez autrui et dans la nature qui l'environne, 
l'action de ces mêmes éléments, le sage, qu'une claire 
analyse a instruit, communie, au contraire, avec l'univers: 
«Les saints hommes sont en communion avec 
«le Ciel et la terre, avec les quatre saisons, 
«avec les aspects du Yin et du Yang se mani- 
« Testant dans les sentiments humains, avec les 
«autres hommes et femmes et avec les animaux.» 
Meh-ti, cela va sans dire, s'occupe surtout à nous 
dépeindre l'homme supérieur, tel qu'il le comprend. 
Il exhorte chacun à tendre vers ce modèle, à s'en 
rapprocher dans la mesure de ses forces, mais, en 
dehors de la sagesse par excellence , impliquant des 
connaissances étendues et un cerveau d'élite, le philo- 
sophe en reconnaît une autre , plus humble mais 
tout aussi nécessaire au bien social , qui devrait être 
en tous les hommes. Quelle est-elle.'* — Simplement 
la conscience de ses aptitudes propres et la probité 



134 

de n'entreprendre que ce dont on est capable, mais 
aussi, comme je le disais en commençant, de travailler 
vaillamment à la tâche, grande ou petite, que l'on 
est en état de bien remplir. 

«Meh-ti dit: Que celui qui est capable de 
«parler et de discuter, parle et discute; que 
«celui qui est capable de parler de livres (de litté- 
«rature ou de science) en parle, que celui qui 
«est apte à vaquer à une occupation déterminée 
«se livre à celle-ci. Alors toutes choses s'accom- 
«pliront selon la raison et la justice.» 
On pourra objecter qu'une telle connaissance de 
soi même est déjà le fait d'une mentalité très supé- 
rieure et que le propre de l'ignorance est, générale- 
ment, de porter les individus à une présomption tout 
à fait exagérée de leurs talents et de leur valeur 
intellectuelle. Meh-ti ne pouvait manquer de le savoir : 
«Si la sagesse et la réflexion manquent, les 
«désirs seront déraisonnables.» 
Peut-être, tout en donnant aux hommes l'excellent 
conseil de ne pas présumer de leurs forces , compte- 
t-il sur la vigilance des Pouvoirs Publics pour em- 
pêcher que la témérité des esprits vulgaires puisse 
s'exercer d'une façon préjudiciable à la nation, en 
atteignant à des charges pour lesquelles ils ne sont 
nullement qualifiés. 

Que doivent donc être ces savants, ces sages, cer- 
veaux du pays «plus précieux que les plus précieuses 
richesses» mais susceptibles de causer les plus grands 



135 

maux si leur sagesse n'est qu'une vaine attitude , si leur 
science ne s'élève point au-dessus d'une stérile érudi- 
tion et ne leur inspire pas de véritables sentiments 
de solidarité les rendant incapables de jamais abuser 
de la confiance que les masses mettent en eux : 

«Un savant doit à sa science joindre la pra- 
«tique de la vertu.» 
L'existence du sage est un progrès constant vers 
le plein développement des facultés et de la haute 
spiritualité qui constituent l'idéal humain : 

«Les fortes actions du sage se fortifient chaque 
«jour; ses désirs s'avancent chaque jour (vers 
«leur accomplissement) ses vertus fleurissent chaque 
«jour.» 
Le sage est sévère pour lui , indulgent pour autrui : 
«Le sage se traite durement, il est condes- 
«cendant envers son prochain. Le commun des 
«hommes fait le contraire.» 
Mais cette sévérité n'a rien qui ressemble à une 
déprimante humilité. Le sage est ferme et confiant 
en lui-même: 

«Le sage avance et ne perd pas son but; 
«quand il s'examine il est sévère pour lui. Quand 
«bien même il se trouverait mêlé au vulgaire et 
«sans fonctions (dans l'Etat) il ne se plaindra 
«pas car il a confiance en lui. Il vaincra toujours 
«les difficultés qu'il rencontrera » 
Est-il besoin de dire , après avoir exposé les théories 
de Meh-ti sur l'Amour Universel, que le sage 



I) Ceci peut nous paraître étrange. Il faut savoir qu'en Chine, sur- 
tout autrefois, les obsèques étaient l'occasion de dépenses énormes. 
Non seulement les longues cérémonies, se répétant à divers intervalles 
pendant les 3 années que durait un grand deuil, entraînaient des frais 
considérables, mais la construction des tombeaux, parfois de véritables 
palais, situés dans d'immenses parcs, réservés à un unique défunt, 
absorbaient des fortunes. Meli-ti juge plus sensé de les consacrer au 
bien des vivants. 






136 

est dévoué a autrui, qu'il a l'amour de l'Humanité: 
«Les sages veillent à la bonne conservation 
«de leur santé, cependant ils ne fuient pas les r 

«difficultés s'il s'agit du bien du prochain.» 

«Ils ne cachent pas leurs richesses sous la 
«terre.» 

«Ils n'épuisent pas leur fortune en frais exa- 
«gérés pour les funérailles ^). 



II. MORALE. 



Les maximes suivantes ont trait à la conduite de 
l'homme dans la vie et à ses sentiments intimes. Rien 
ne les désignant, d'une façon particulière, pour être 
classées sous l'un des titres précédents elles sont 
reproduites, sans ordre spécial, telles qu'elles ont 
été glanées à travers le traité de Meh-ti: 

«Aimer son prochain , c'est s'aimer soi-même. 
«Le soi-même est dans ce que l'on aime.» 

»I1 ne faut pas se servir de ce qui est caché 
«dans le cœur pour tarir l'amour, ni de ce qui 
«sort de la bouche pour tarir la douceur.» 

«Celui qui n'a pas, en lui, un point d'appui 
«solide, ne peut poursuivre des buts élevés et 
«généreux.» 

«Celui qui ne se fait pas d'amis parmi ceux 
«qui sont près de lui ne s'occupera pas de ceux 
«qui viennent de loin.» 

«Celui qui pose des questions sans discerne- 
«ment ne s'astreint pas à écouter avec soin.» 
«Celui qui, malgré les vicissitudes matérielles, 



138 

«n'abandonne pas la pratique des vertus est un 
«vrai saint.» 
Cette dernière remarque peut se rapprocher du 
souci, très grand, que montre Meh-ti, de pourvoir am- 
plement aux besoins de tous. Il ne croit pas, comme 
d'autres ont tenté de le soutenir, que la misère soit 
moralisatrice. «Un vrai saint» peut, sans doute, se 
montrer supérieur aux circonstances extérieures, si 
déprimantes qu'elles soient, mais le philosophe, tout 
en admirant cette individualité d'élite, sait qu'elle 
est rare et que vouloir exiger de la multitude un 
effort aussi disproportionné à sa mentalité est une 
folle utopie. 

«Celui qui n'est pas ferme dans la pratique 
«de la vertu, qui ne s'éclaire pas sur toutes 
«choses, qui soutient des opinions sans examen 
«approfondi n'est pas digne que l'on entretienne 
«des relations avec lui.» 

«Celui qui n'a pas des principes solides ne 
«portera pas de grands fruits.» 

«Celui qui est incapable de fortes résolutions 
«n'a pas une profonde sagesse.» 

«Celui qui n'est par sincère dans ses paroles 
«n'est pas parfait dans ses actions.» 

«Celui qui agit sans sincérité verra sa répu- 
«tation diminuer.» 

«Celui dont le cœur n'est pas gouverné par la 
«bonté ne sera d'aucune utilité.» 



139 

«Ce qui s'écoule d'une source impure sera 
«impur.» 

«Par son extérieur le sage manifeste son cœur.» 

«Les anciens disent: Le sage ne se regarde 

«pas dans l'eau comme dans un miroir, mais il 

se regarde dans les hommes. Quand on se mire 

dans l'eau on voit sa figure, quand on se voit 

dans les hommes on sait ce qui est heureux 

«ou néfaste.» 

«Quand on est maître de soi on ne trouve pas 
«autrui condamnable.» 

«Il ne faut pas se préoccuper de l'abondance 
des paroles mais de leur sagesse. Ne vous pré- 
occupez pas qu'elles soient élégantes mais qu'elles 
soient réfléchies^).» 

Meh-ti se rendait du royaume de Lou au 
royaume de Tsi. Il rencontra un ami qui lui dit : 
De nos jours personne ne pratique la justice il 
«n'y a que vous seul qui peiniez à la pratiquer. 
«N'est-ce point vrai.-*» 

«Meh-ti répondit: Prenons un exemple. Voici 
«un homme qui a dix fils, un seul d'entre eux 
cultive la terre et les neuf autres ne font rien. 
î:Cet unique cultivateur est obligé de travailler 
•(davantage. Pourquoi.'' — Parce qu'il y a beau- 
:<coup de bouches qui mangent et que le culti- 
xvateur est seul.» 



« 
« 
«_ 

« 
« 
« 



« 



I) Le philosophe grec Chrysippe exprimait une opinion analogue. 



I40 



De nos jours, personne ne pratique la justice, 
«aussi devriez-vous m'encourager à la pratiquer 
«davantage. Pourquoi cherchez-vous à m'en dis- 
«suader? 

»L'Humanité est le plus grand principe du 
«monde: il faut la pratiquer, même si persojine 
«ne la pratique.» 



Chapitre IV. 

OPINIONS RELIGIEUSES 
& PHILOSOPHIOUES. 



I. LES GENIES ET LES MANES. 



Employer toutes ses forces dans 
ce qui convient à la voie de l'homme 
ne point s'égarer dans ce que l'on 
ne neut savoir .... 

Il est des choses qu'il n'est pas 
donné à l'homme d'éclaircir. 

(TCHOU-Hl). 

Meh-ti est loin du transcendant mysticisme de 
Lao-tse. L'action pratique, l'action sociale, l'occupe 
tout entier. Que l'empire soit riche, puissant, que 
la population y jouisse d'un heureux bien-être et 
d'une parfaite se'curité voilà son souci. Alors même 
qu'il expose la doctrine sur laquelle est basé tout 
son système , qu'il s'efforce de faire de nous des 
adeptes et des apôtres de son Amour Universel, 
jamais le philosophe n'invoque, pour nous convaincre, 
que des motifs purement matériels et humains : le bon 



142 

ordre social et , surtout , notre propre intérêt. C'eût 
été pourtant le cas, pour un esprit religieux, ou 
simplement quelque peu porté aux rêveries métaphy- 
siques, de faire intervenir, dans un semblable sujet, 
des arguments extra-terrestres, tels que ceux sur 
lesquels s'appuie, par exemple, l'Epitre de Paul aux 
Corinthiens. Mais non, génies, mânes ou l'empereur 
suprême (Chang-ti) ne jouent aucun rôle dans ces 
discours. Si l'on nous y propose l'imitation du Ciel 
«dont les dons généreux se répandent sur tous» c'est 
uniquement pour nous donner un haut exemple , 
celui de la nature et nous ne pourrions, quelque désir 
que nous en ayons, rien y trouver qui ressemble 
au commandement d'une Puissance supérieure. 

Pourtant , en d'autres occasions , Meh-ti s'est plu à 
affirmer sa foi entière aux Génies aux Mânes et à l'action 
que ces êtres spirituels exercent sur les hommes. Cette 
foi s'exprime d'une manière naïve, enfantine. Elle 
ressemble à celle qu'aurait confessé le plus humble 
des artisans ou des laboureurs contemporains du 
philosophe. Nous ne sommes point habitués à cette 
simplicité d'esprit chez les Lettrés chinois. L'espèce 
d'affectation avec laquelle Meh-ti reprend des 
fables qui devaient être du domaine populaire (telle 
que celle de Tou-pé) s'explique , scmble-t-il , par 
l'irritation que lui causait l'ambiguité de l'attitude 
de Khoung-tse dans les questions religieuses. 

La prudente réserve de ce dernier plaisait aux 
Chinois ; elle est dans l'esprit de leur race. Elle est, 



143 

du reste, il faut bien l'avouer, souverainement politique 
de la part du grand sociologue et sans, doute, aussi, 
souverainement sensée. Mais il est des caractères que 
l'incertitude, les situations non tranchées irritent jusqu' 
à l'exaspération et qui préfèrent contraindre leur 
esprit à l'acceptation de dogmes puérils , s'ils les 
croient susceptibles de donner une raison d'être à 
leurs actes et de satisfaire, ainsi, le trop primitif et 
trop fruste besoin de logique qui les domine. Ceux-là 
ne peuvent souffrir les dilettanti placides qui savent 
considérer la multiple complexité des idées et des 
choses , s'arrêter souriants , entre deux doutes d'égale 
force, accepter les X insolubles qui se dressent au 
fond de chaque problème, et marcher avec calme et 
douceur, par une route bordée d'impénétrables brumes, 
vers un but qu'ils confessent ignorer. 

«Le saint homme, dit Tchou-hi en parlant de 

«Khoung-tse, ne s'entretenait que des choses qui 

«étaient parfaitement droites, conformes à la 

«raison et accessibles à ses investigations.» 

Quelqu'un s'étant avisé un jour de l'interroger sur 

la inanière dont il convenait de servir les esprits et 

les génies, Khoung-tse lui répondit: 

«Quand on n'est pas encore en état de servir 
«les hommes, comment pourrait-on servir les 
«esprits et les génies.» 
Le même, insistant et demandant ce que c'était que 
la mort , le Maître répliquait : 



144 

«Quand on ne sait pas ce que c'est que la vie 
«comment pourrait-on connaître la mort?» 
Sous une forme dififérente, les livres bouddhiques 
nous donnent maintes réponses analogues attribuées 
au Bouddha ou à certains de ses premiers disciples. 
Lorsque le moine Mâlounkyâpoutta demande au 
Bienheureux Bouddha : 

«Le monde est-il éternel ou est -il borné dans 
«le temps? Le monde est-il infini ou a-t-il une 
fin? Le Bouddha continue-t-il à vivre au-delà de 
«la mort?» 
Le Maître se récuse nettement. 

«T'ai-je jamais dit, répond-il, que je t'enseignerai 
«si le monde est, ou n'est pas éternel, s'il est limité 
«ou infini , si la force vitale est identique au 
«corps ou en est distincte ou si le Bouddha sur- 
«vit ou ne survit pas après la mort, ou si le 
«Bouddha, après la mort, survit et ne survit 
«pas en même temps, ou s'il ne survit pas i)?. . . » 
Les rêveries de Meh-ti ne s'élèvent pas assez haut 
dans cette sphère, pour nous donner à penser que le tour- 
ment du mystère éternel l'ait profondément troublé. 
Dans les passages ou le philosophe traite des génies 
et des mânes nous relevons, surtout, une impression 
de vive irritation contre le précepte de Khoung-tse : 
«Il faut révérer les esprits et se tenir loin 
«d'eux.» 



l) Majjhimà-Nikdya cité par Oldenberg et par Warren. 



145 

Ce conseil , où perce une certaine finesse ironique , 
déplaisait fortement à Meh-ti. Il n'était pas loin de 
voir, dans sa diplomatique réserve, l'effet d'une abomi- 
nable hypocrisie destinée à duper les simples. 

Je n'oserais dire que Khoung-tse ait émis, en son 
for intérieur, cet axiome, tant répété et tant honni 
aussi en des temps plus modernes: «Il faut une reli- 
gion pour le peuple» mais, peut-être, Meh-ti soup- 
çonnait-il son illustre devancier d'avoir nourri cette 
secrète pensée. 

«Kong-mong dit: S'il n'existe pas de génies, 
«pourquoi le sage devrait-il apprendre les rites 
«du sacrifice?» 

«Meh-ti répondit: Ceux qui prétendent qu'il 
«n'existe pas de génies mais qu'il faut, pourtant, 
«apprendre les rites du sacrifice, sont semblables 
«à des gens qui diraient: «Il n'y a pas d'hôtes 
«à recevoir, mais il faut, pourtant, apprendre le 
«cérémonial concernant la réception des hôtes; ou 
«bien encore: «Il n'existe pas de poissons, mais 
«il faut fabriquer des filets de pêche.» 
Pourquoi ce non-sens.'* Le philosophe le demande. 
Cependant, l'existence des Génies et des Mânes, 
leur rôle providentiel lui semble souhaitable pour la 
sauvegarde du bon ordre social. 

La tendance qu'il montre à croire que les récom- 
penses et les châtiments extérieurs sont les mobiles 
les plus propres à guider l'homme à travers la vie 
devait , en eftet , porter Meh-ti à désirer au-dessus de 

lO 



146 

la justice du souverain, toujours forcément imparfaite, 
puisque humaine, une autre justice, supérieure, suprê- 
mement clairvoyante et à laquelle nul ne puisse se 
soustraire. D'après sa conception , qui a , dans tous 
les siècles, été celle d'un grand nombre — en dépit 
des démentis quotidiens qu'elle reçoit — le croyant 
devait être maintenu dans le devoir par la crainte de 
ces gendarmes immatériels dont il peuplait le ciel et 
la terre. Son opinion s'exprime à ce sujet de la façon 
la plus classique : 

«Meh-ti dit: Quand moururent les saints rois 
«des trois premières dynasties, la justice disparut 
«du monde. Les vassaux guerroyaient les uns 
«contre les autres; du haut en bas, dans toutes 
«les classes sociales les devoirs étaient méconnus 
«les hommes se nuisaient les uns aux autres, 
«l'Empire était en proie à un grand trouble.» 
«Pourquoi.-"» 

«Parce qu'on doutait de l'existence des esprits, 
«des génies et des mânes et que l'on ne com- 
« prenait pas que ceux-ci peuvent di.spenser des 
«récompenses et des châtiments.» 

«Si l'on pouvait arriver, aujourd'hui, à ce que 
«les hommes croient que les génies et les mânes 
«peuvent les récompenser ou les punir suivant 
«leurs actes, est-ce que le trouble pourrait exister 
«dans le monde?» 
Meh-ti commence, ainsi, par établir la haute utilité 
des Génies, des Esprits et des Mânes, puis, lorsqu'il 



147 

croit nous en avoir persuadé, il sollicite, de nous, un 
acte de foi, tandis qu'il affirme, pour sa part, la 
fermeté de sa croyance en ces occultes gardiens du 
bon ordre social. 

Les discours du philosophe étant rapportés par 
fragments hachés et sans liaison , nous ne pouvons 
évidemment pas y trouver la trace d'une semblable 
méthode dans les discussions relatives aux Esprits , 
mais cette méthode ressort de la manière dont Meh-ti 
insiste sur le profit que la moralité publique doit 
tirer de leur action. 

L'incrédulité n'est pas née d'hier. Elle existait à 
l'époque de Meh-ti comme aux temps bibliques. Si 
notre philosophe ne pouvait gémir, comme le Psalmiste : 
«L'insensé dit en son cœur: Il n'y a point de 
«Dieu !» 
c'était, uniquement, parce que la Chine n'a jamais 
eu de mot pour exprimer l'idée de cet absolu per- 
sonnifié. Mais nombreux étaient ceux qui, sans se 
livrer à de bruyantes déclamations blasphématoires, 
contraires à la préciosité raffinée de la politesse chi- 
noise «enseignaient — c'est Meh-ti qui le constate — 
le soir et le matin, qu'il n'existe ni génies ni mânes.» 

A côté de la négation formelle se plaçait le sourire 
des indifférents. Tching-tse devait, longtemps, après i) 
dépeindre cette demi-foi que le bon ton et la sagesse 



l) Tching-tse est un philosolie de l'Ecole néo-confucéiste; il vivait 
au IXe siècle de notre ère. 



148 

officielle dictaient aux Lettrés ; elle n'avait point 
changé depuis l'époque de Meh-ti : 

«Il y a des hommes qui ont trop de foi dans 

«les esprits et les génies, ils sont dans l'erreur 

«aussi bien que ceux qui n'ont pas foi en eux et 

«ne les révèrent point.» 

Enfin, s'il se trouvait des hommes qu' intéressait 

le problème des multiples manifestations de la vie, 

leurs dissertations, d'essence purement philosophique, 

n'étaient pas de nature à satisfaire le désir de religion 

terre à terre et à effet pratique que poursuivait Meh-ti. 

On en jugera par ce fragment du Tchoung-Yoïing 

(l'Invariabilité dans le Milieu). 

«Le Philosophe (Khoung-tse) dit: Que les 
«facultés des puissances subtiles, du ciel et delà 
«terre sont vastes et profondes!» 

«On cherche à les entendre et on ne les entend 
«pas ; identifiées à là substance des choses , elles ne 
«peuvent en être séparées.» 

«Elles font que , dans tout l'univers , les hommes 
«purifient et sanctifient leur cœur, se revêtent 
«de leurs habits de fête pour offrir des sacrifices 
«et des oblations à leurs ancêtres. C'est un 
«océan d'intelligences subtiles ! Elles sont partout, 
«au dessus de nous, à notre gauche, à notre 
«droite ; elles nous environnent de toutes parts ^) !» 



i) Un commentaire de Tcliou-hi, le chef de l'Ecole néo-confu- 
céiste dit.- 

<.On ne peut voir ni entendre ces esprits subtils, c'est-à-dire qu'ils 



149 

Ces rêveries d'esprits supérieurs nous mènent loin 
du but passablement prosaïque de Meh-ti. Les «puis- 
sances subtiles^), dont parle Khoung-tse, sont infini- 
ment trop subtiles pour jouer le rôle que notre philo- 
sophe prétend leur confier, c'est donc, vers des êtres 
plus tangibles ; qu'il tente d'orienter notre foi : 

«Meh-ti dit: Si les rois, les princes, les mem- 
«bres des hautes classes sociales veulent réelle- 
«ment chercher le bien public et détruire les 
«causes de maux, ils doivent absolument étudier 
«la question de l'existence des génies et des 
«mânes.» 

«Ceux qui se livrent à cette étude prennent 
«pour règle que ce que tout le monde a vu et 
«entendu doit être considéré comme vrai.» 

«S'il en est ainsi, pourquoi ne pas se rendre 
«dans un bourg, dans un village et y poser des 
«questions.''» 

«Depuis l'antiquité jusqu'à nos jours des hommes 
«ont vu, parfois, les génies et les mânes, ils ont 
«entendu leur voix. Pourquoi dire, alors, qu'il 
«n'existe ni Génies ni Mânes .-•» - 

«Si nul n'avait vu ni entendu les génies et les 
«mânes comment aurait-on pu dire qu'ils exis- 
«taient.^» 

«Aujourd'hui , ceux qui s'obstinent à dire qu'il 



Ksont dérobés à nos regards par leur propre nature. Ils sont identifiés 
c^avec la substance des choses telles qu'elles existent . . . . > 



150 

«n'y a pas de génies ni de mânes disent encore : 
«Il y a nombre personnes (jui s'imaginent avoir 
«vu et entendu des génies et des mânes.» 

<I\Ieh-ti dit: Si l'on tient pour vrai ce que 
«tout le monde a vu et entendu je citerai l'exemple 
«de Tou-pé: 

«Le roi Siuen , de la dynastie Tcheou avait tué 
«son ministre Tou-pé qui n'avait commis aucun 
«crime. Tou-pé dit : Le roi me tue malgré mon 
«innocence, si les morts n'avaient point la faculté 
«de continuer à avoir conscience, tout s'arrêterait 
«là. Si les morts conservent cette faculté, dans 
«trois ans le roi l'apprendra.» 

«Trois ans après, ce roi assassin chassait à 
«Phou-tien avec ses vassaux. Il y avait là quelques 
«centaines de voitures et des milliers de personnes 
«de la suite étaient répandues dans les champs.» 
«Au milieu du jour, Tou-pé parut, assis dans 
«un char attelé d'un cheval blanc. Il était habillé 
«tout de rouge et tenait en main un arc rouge 
«portant une flèche rouge. Il poursuivit le roi 
«assassin.» 

«Il tira, sa flèche entra dans la voiture du 
«roi et atteignit celui-ci au cœur. Ainsi mourut 
«ce roi.» 

«A cette époque, tous ceux qui accompag- 
«naient le roi ont vu ce fait. Tous ceux qui 
«étaient au loin l'ont appris.» 

«Cet événement est relaté dans le livre cano- 



151 

«nique du Printemps et de l'Automne i). Il sert 
«d'enseignement aux rois et aux ministres et leur 
«apprend que tous ceux qui mettront à mort des 
«innocents seront châtiés par les génies et les 
«mânes.» 

«Devant ce fait historique peut on douter de 
«l'existence des génies et des mânes2)?:> 

Meh-ti nous raconte, ensuite, l'histoire de Mou-kong 
roi de Tchen qui, se trouvant dans un temple, vit 
apparaître Kiu-Mang, le génie de l'Orient, sous la 
forme d'un oiseau à tête humaine et d'autres aven- 
tures du même genre, rapportées dans les vieilles 
chroniques et il conclut : 

«Dans les vallées profondes, dans les forêts et 

«les lieux obscurs où il n'y a personne, il faut 

«croire qu'il y a des génies qui nous voient.» 

Les incrédules, on se l'imagine, ne se tenaient pas 

pour battus et savaient répliquer. La bonne foi d'un 

témoin, même de nombreux témoins, n'est pas une 

preuve absolue, disaient-ils; nos sens sont sujets à 

l'erreur : 

1) Le Tchun-tsieou, le cimiuièmc des livres canoniques. 

2) Ce type de légende est classique, on le retrouve dans toutes 
les mythologies , dan.s toutes les religions et sous toutes les latitudes 
Les ^histoires;, contées par Meh-ti, me rappellent celles rassemblées 
par un religieux de la Cie. de Jésus, le R. P. Schouppe. Lui aussi 
•avait entrepris de convaincre le monde de l'existence de l'Enfer par 
le récit d'anecdotes tragiques et d'apparitions surnaturelles. Sa bro- 
chure intitulée < l'Enfer-, parut vers l88o. 



152 

«Aujourd'hui , ceux qui prétendent qu'il n'existe 
«pas de génies disent encore: 

«La sensation éprouvée par les oreilles et les 
«yeux, même de toute une foule, suffît-elle à 
«trancher la doute?» 
Et le philosophe sentant, certainement, qu'il lui 
était difficile de résister de ce côte, se retranche, alors, 
derrière un rempart inviolable : les paroles et les 
actes des «saints rois>. Il sait que le religieux respect 
dont leur mémoire est entourée ne permettra pas à 
la libre critique de s'exercer : 

«Meh-ti dit: Si la sensation éprouvée par les 
«yeux et les oreilles n'est pas digne de foi, ne 
«nous appuyons pas sur elle pour éclaircir nos 
«doutes.» 

«Mais les saints rois Yao, Chun,Yu, Thang, 

«Ouen et Wou sont-ils dignes de foiV» 

«Ils sont unaninement pris pour guides.» 

«Puisqu'il en est ainsi, examinons leurs actes.» 

«Quand Wou châtia le roi Chéou, de la dy- 

«nastie Yn, il ordonna à ses vassaux d'offrir un 

«sacrifice. Ce roi croyait donc à l'existence des 

«mânes. S'il n'y avait pas cru pourquoi aurait 

«il ordonné de leur présenter des offrandes .^ ^) 



i) Le fait auquel il esl (ait allusion est le suivant: Le roi Chéuu- 
sin ayant exaspéré le pays par sa tyrannie et ses abominables cruau- 
tés, le prince Wou-Wang en profita pour l'attaquer. A la première 
lune de l'année, avant de livrer bataille, il offrit des sacrifices au Ciel 
et accomplit les rites en l'honneur des Esprits. Il vainquit Chéou-Sin 
et fut proclamé emj)ereur à sa place en 1122 av. J. C. 



153 

«Les rois des trois premières dynasties agirent 
«de façon analogue. Ils firent construire le Temple 
«des Ancêtres.» 
D'autres exemples suivent encore et Meh-ti poursuit : 
«D'après tous ces témoignages, non seulement 
«les mânes existent , mais les anciens rois croyaient 
«aussi qu'elles récompensaient ou châtiaient les 
«hommes, suivant leurs œuvres.» 
Puis le philosophe en revient â son idée première, 
la seule, probablement, qui lui tienne â cœur et pour 
laquelle il s'est livré à toutes les tentatives de démon- 
strations qui précèdent: 

«La croyance aux génies et aux exprits, si 

«elle est répandue dans l'empire, servira de moyen 

«pour gouverner et rendre le peuple heureux.» 

«Sans cette croyance personne n'accomplirait 

«plus son devoir.» 

«Par conséquent, les rois , les princes, les Let- 
«trés, les hommes supérieurs qui veulent le bien 
«public, doivent croire à l'existence des génies 
«et des mânes et les vénérer. Telle est la doctrine 
«des saints rois.» 

Et maintenant, il suffira de se rappeler les déclara- 
tions , si nettes , du chapitre de V Amour Universel pour 
sentir la contradiction latente existant entre elles et 
cette affirmation : 

«Sans la croyance aux génies et aux mânes 
«personne n'accomplirait plus son devoir.» 



154 

Meh-ti s'est évertue, jusqu'à nous lasser par ses 
perpétuelles redites, de nous convaincre que l'accom- 
plissement des devoirs d'homme à homme, l'entr'aidc 
mutuelle, la fraternelle et universelle solidarité deve- 
naient, pour nous, une source de profits immédiats et 
matériels. Toute son argumentation tendait à nous 
démontrer que la loi de V Amour Universel x\éX.2\\.Y<^?> 
un devoir impératif, mais un mode avantageux de 
rapports réciproques et que, si nous nous aimions les 
uns les autres, nous y trouverions, mutuellement, un 
bénéfice direct. 

Je ne voudrais pas m'aventurer à la légère, mais, 
si l'on considère l'animosité extrême des Lettrés contre 
Meh-ti et sa doctrine rationaliste d'universelle soli- 
darité, si l'on pense à la réprobation qui a poursuivi 
sa mémoire jusqu'à nos jours i) l'on pourra se deman- 
der, si beaucoup des considérations précédentes ne 
sont pas. comme les chapitres sur l'art de la guerre, 
l'œuvre de disciples trop bien intentionnés. L'hypo- 
thèse n'a , en soi , rien d'invraisemblable. Je ne cherche 
pas à faire de notre philosophe un négateur du monde 
mystérieux des êtres invisibles. Meh-ti croyait, évidem- 
ment , aux génies. Le demi scepticisme de Khoung-tse 
a pu l'irriter et lui dicter, par contradiction, une 
profession de foi empreinte de quelqu' exagération. 
Admettons, même, qu'il ait cru aux légendes des 



I) Un Lettré m'a dit qu'il était encore actuellement interdit de 
parler des doctrines de Meh-ti dans les écoles chinoises. 



155 

génies-oiseaux à face humaine. J'ai connu des Lettrés 
fort distingués , très imbus de culture européenne qui, 
tout en s'en cachant , ajoutaient foi à des fables de 
ce genre. Ceci n'enlèverait rien à la contradiction 
flagrante que je viens de signaler. Jusqu'à preuve cer- 
taine du contraire, il est donc permis de supposer 
que des disciples inintelligents ont essayé, par des 
discours apocryphes, de justifier leur Maître de l'accu- 
sation d'impiété comme ils ont tenté de le justifier, 
aussi , de celle d'antipatriotisme. 



II. LE DESTIN — LE LIBRE ARBITRE. 



Bien avant Tepoque de Meh-ti , vers le XVe siècle 
avant notre ère, la question de la liberté des actes et 
de la volonté d'agir qui précède l'acte s'était, déjà 
posée dans l'Inde. Les penseurs l'avaient résolue 
comme elle devait , forcément , l'être dans un pays où 
la crrande loi du < Karma ;> , l'enchaînement éternel et 
immuable des causes et des effets, constitue le fondement 
de toute philosophie. Chaque acte, chaque pensée, procè- 
dent d'un autre acte et d'une autre pensée. Toujours, quel- 
que chose a précédé et engendré la manifestation , de 
quelque ordre qu'elle soit , que nous voyons se produire 
ou que nous produisons nous-mêmes. Ainsi, les événe- 
ments et les êtres sont, à l'infini, déterminés les uns 
par les autres. A côté de mobiles extérieurs, de la 
grosse trame de cet enchaînement de transformations 
(jui constituent l'existence , les sages hindous avaient 
su découvrir les fils plus ténus des causes intimes que 
l'individu porte en lui : qui sont lui. C'est parce que 
tu es tel, toi, que la constitution propre de ton être 
renferme tels éléments que ceux-ci détermineront 
telles œuvres spéciales que tu accompliras: 



« . 

e 

« 
« 
« 



157 

«Toutes les œuvres possibles procèdent des 
«attributs (ou des qualités) naturels. Celui que 
trouble l'orgueil s'en fait honneur à lui-même 
«et dit: «j'en suis l'auteur.» 

Tout homme, malgré lui-même, est mis en 
action par les attributs (ou les qualités inhé- 
rentes à) de sa matière.» 

[Bhagavad-Gîtâ.] 

Parmi les philosophes connus de Meh-ti , certains, 
comme devait le faire, en des temps plus modernes, 
le célèbre Tchou-hi, avaient, sans doute, exprimé 
de semblables idées i). Toutefois , Meh-ti ne nous dé- 
signe aucun de ses penseurs, tandis qu'il accuse 
Khoung-tse et ces disciples , de pervertir les sentiments 
du peuple, de le pousser à s'abandonner à l'inertie et 
à tous ses mauvais penchants en lui prêchant le fata- 
lisme. L'accusation est étrange. Nul plus que Khoung- 
tse n'a exhorté les hommes à travailler , sans relâche , 
à leur perfectionnement physique et mental. Sans 
doute, ce Maître croit à l'enchaînement des causes 
et des effets : 

«Les êtres de la nature ont une cause et des 
«effets; les actions humaines ont un principe et 
«des conséquences. [La Grande Etude L] 



1) L'homme, ainsi que les autres êtres produits, obéissent cliacun 
à leur propre principe ou raison d'être, aux lois spéciales de leur 
propre nature. > (Tchou-hi). 



158 

Mais le propre, précisément, de son système — et ce 
point lui est, justement, commun avec son adversaire — 
c'est de s'accommoder des conséquences de causes 
sur lesquelles il n'a pas eu d'action , telles , par exemple, 
que les facultés de ses contemporains. Sans chercher 
à leur demander d'être ce que leur nature propre ne 
leur permet pas d'être, il s'efiforce de tirer parti de 
chacun d'eux, suivant ses aptitudes, pour le bien 
général de la Société ^). 

Autant que l'incertitude de textes très altérés peut 
nous le permettre , nous devons croire que Meh-ti 
s'attaquait à une fraction d'ignorants , se parant peut- 
être du titre de disciples de Khoung-tse, qui avaient 
porté jusqu' en ses plus extrêmes conséquences la 
croyance, assez mal définie, au «Décret céleste.» 

Qu'est-ce que le «Décret céleste»? — A peu près 
ce qu' en d'autres pays l'on a nommé «la volonté de 
Dieu ou des dieux.» C'est la même idée d'interven- 
tion, dans les affaires humaines, d'une puissance 
supérieure agissant d'une façon occulte. La seule 
différence que nous y relevions est que , chez les peu- 



I) Le Lun-Vu (livre des entretiens philosophiques) rapporte le trait 
suivant: cPe-niéou (un disciple de Koung-tse) étant malade, le philo- 
fsophe demanda à le voir. Il lui prit la main à travers la croisée 
«et dit: <.Je le perds! C'était la destinée de ce jeune homme qu'il 
*eut cette maladie. C'était sa destinée !> Pourrait on songer à déduire 
d'une exclamation de ce genre, ou de qiielqu' autre semblable, que 
Khoung-tse profe.'îsait, systématiquement, des doctrines fatalistes? 



159 

pies où règne la croyance en un dieu personnel , sa 
volonté est une volonté s'exprimant, se manifestant 
comme la nôtre. L'antropomorphisme de cette con- 
ception nous la rend immédiatement intelligible. Il 
n'en va pas de même en Chine où , pour nous faire 
une idée nette de ce que signifie le «Décret céleste 
il faudrait commencer par comprendre parfaitement 
ce que les Chinois entendent par le Ciel. On se rap- 
pellera que cette question fut le point de départ de 
la grande querelle entre les jésuites et les dominicains , 
missionnaires en Chine au XVIIIe siècle. Je ne songe 
pas à exposer ici , en détail , les diverses acceptions 
dans lesquelles, suivant les différents philosophes, 
peut-être pris le terme Ciel ^). Ce serait sortir du 
cadre de cette étude. Il est toutefois certain que 
l'Empereur suprême (Chang-ti) est pour, une grande 
majorité de Chinois, un être réel un souverain des 
Génies et des Mânes. Mais ce personnage n'est aucu- 
nement revêtu des attributs que nous sommes habitués 
à prêter au Dieu des nations chrétiennes. Il suffit de 
parcourir quelques ouvrages chinois pour constater 
que le Ciel (Thien) est, pour les Lettrés, tout autre 
chose qu'un être personnel. Ils voient en lui le Prin- 
cipe primordial , la Raison suprême , la Substance 
universelle. Dès lors, le «Décret céleste» prend une 



I) Ou plus exactement, les divers termes chinois que nous tradui- 
sons uniformément par Ciel. Les deux principaux sont Thien le ciel, 
Chang-ti l'Empereur suprême. 



i6o 

toute autre signification. Nous pouvons l'entendre 
comme la Loi universelle régissant tous les êtres, 
nous pouvons voir, le «Décret du Ciel» dans chacune 
des lois particulières émanant de cette grande loi 
directrice , dans chacune des manifestations matérielles 
qui en sont le produit. Si, partant de cette concep- 
tion, l'on en vient à affirmer: le «Décret céleste» 
préside a tout événement , il dirige toutes choses , rien 
ne se fait que par lui: on a proclamé l'immuabilité 
et la perpétuelle activité des lois de la nature dans 
le domaine psychique comme dans le domaine ma- 
tériel. L'on admettra qu'il y a quelque distance de 
ce principe à celui qui dicte, par exemple, le fata- 
lisme des musulmans. 

Si nous revenons, au contraire, à la majorité, peu 
éclairée, pour qui le Ciel se résume en l'Empereur 
suprême , nous comprenons , sans peine , comment le 
«décret céleste» a pu, pour elle, prendre la forme 
d'une doctrine fataliste. En dépit de toutes les subti- 
lités théologiques, ne doit-il pas en être rationnelle- 
ment ainsi chaque fois que l'on admet le dogme d'une 
volonté divine régissant le monde. La liberté implique 
l'isolement absolu et l'indépendance absolue. Elle ne 
peut exister là où il y a engendrement , influences 
subies, et surtout entière sujétion à une puissance 
dominatrice. Le croyant au «décret de l'Empereur 
suprême» ou à la volonté directrice d'un dieu devrait, 
s'il raisonnait logiquement , en arriver à l'attitude com- 
battue par Meh-ti et se dire: 



«: 



i6i 



cSi mon destin veut que je sois riche, je 
«serai riche s'il veut que je sois pauvre, je serai 
«pauvre. Si le pays est troublé c'est l'effet 
«de la destinée. Si je meurs jeune c'est que telle 
«était ma destinée.» 
Pareils raisonnements se sont produits sous toutes les 
latitudes. Notre philosophe craint leurs effets néfastes : 

«Si la destinée est si puissante, inutile de son- 
«ger à lui résister. Voilà comment l'on parle du 
«haut en bas (de la Société).» 

«Alors il serait inutile aussi que chacun tra- 
«vaillât selon son état, que l'on fit de bonnes 
«actions, que l'on s'occupât à améliorer sa situa- 
«tion et à chercher les moyens d'éviter les maux.» 

«Alors le royaume tomberait dans un désordre 
«complet et finirait par périr.» 

Craintes vaines. Quelques déprimantes que puissent 
être certaines doctrines et quelque grande que puisse 
être leur action sur les hommes, ceux-ci leur échap- 
pent toujours pour une grande part. C'est qu'à côté de 
l'esprit qui raisonne, argumente et rêve , d'autres élé- 
ments coexistent dans l'organisme humain et que ces élé- 
ments veulent vivre, agir , se mouvoir selon leur nature : 
«Tout homme, malgré lui-même, est mis en 
«action par les qualités inhérentes à sa matière ^).» 

Les fidèles à qui Calvin prêchait la doctrine de 



I) Bagavad Gîtâ. 

II 



l62 

la prédestination auraient dû se dire que , puisque , 
de toute éternité, Dieu a décrété le salut des uns 
et la perte des autres , puisque certains sont «.pré- 
«parés pour la perdition-» et certains «préparés pour 
«la gloire i)» il était tout à fait indifférent qu'ils 
allassent au Temple accomplir leurs dévotions. Ils 
s'y rendaient, cependant, avec empressement, et 
cela non point tant parce qu'ils se jugeaient parmi 
les bienheureux «élus» par le bon plaisir divin , mais 
parce qu'ils portaient en eux une tendance naturelle 
à la religiosité et satisfesaient par les pratiques dévotes 
à certains de leurs instincts intimes. 

Le fatalisme des musulmans, que l'on considère sou- 
vent, comme la cause de leur décadence actuelle, ne les 
a pas empêchés d'être, jadis, des conquérants hardis, de 
fonder des empires et des civilisations brillantes ; pro- 
bablement parce qu' à cette époque, le sang des 
fidèles du Prophète avait une vitalité , une vigueur 
qu'il a perdues depuis. 



Meh-ti paraît surtout viser à imprégner la conscience 
populaire du sentiment de la responsabilité. Il veut 
que ce sentiment se présente d'une façon nette et 
simpliste. Dans la forme, un peu vulgaire, des conseils 
qu'il donne aux gouvernants, nous sentons qu'il leur 
dicte le langage qu'ils devront tenir au peuple illettré, 

I) EpUie de l'ApAtre Paul aux Romains IX. 



i63 

peu apte à goûter les complexités multiples des théo- 
ries philosophiques. Il s'attache d'abord à convaincre le 
Pouvoir de l'influence néfaste des doctrines qu'il combat: 

«Meh-ti dit: Tous les rois des temps passés 
«désiraient que leur royaume fût riche , sa popu- 
«lation nombreuse et les lois observées. Ils n'y 
«parvenaient pas.» 

» Pourquoi?» 

«Parce qu'il se trouvait, parmi le peuple, 
«beaucoup de gens qui adhéraient au système de 
«la destinée.» 

«Les gouvernants désireux du bien public 
«doivent extirper ce principe funeste.» 

«Se servir des discours que tiennent les par- 
«tisans de la destinée c'est détruire la justice 
«dans le monde.» 
Meh-ti va nous dire pourquoi et nous donner un 
échantillon de ces discours qu'il réprouve: 

«Les fatalistes disent: Quand le roi récompense 
«un homme c'est que sa destinée le veut ainsi 
«et non pas parce qu'il est un sage. Quand le 
«roi châtie un homme c'est que sa destinée le 
«veut ainsi et non pas parce qu'il est coupable.» 

«En suivant ce principe personne n'accompli- 
«rait plus son devoir. Le peuple désapprouverait 
«les châtiments infligés par l'autorité.» 

«Les fatalistes sont responsables de ce que 
«produisent les principes qu'ils répandent. Ils nui- 
«sent à la morale.» 



164 

Le philosophe reprend ensuite des faits tirés de 
l'antiquité et veut s'en servir comme d'arguments. 

«D'après le texte de l'histoire canonique (le 
«Chou-king) il est nettement dit que le roi Thang 
«châtia le roi Kie non parce que la destinée de 
«celui-ci le voulait , mais parce que, par sa propre 
«faute et sans y être contraint, il avait eu une 
«mauvaise conduite.» 
Le roi Kie nous est dépeint dans les anales chinoises 
comme un abominable tyran, son vassal le prince 
Thang en le détrônant pour prendre sa place , invoqua 
précisément, pour se justifier «l'ordre du Ciel» qui 
commandait son châtiment et non l'utilité de se débar- 
rasser d'un despote malfaisant. Dans les deux discours 
de Thang, relatés dans le Chou-king, celui-ci insiste 
fortement sur le fait qu'il a servi d'instrument au Ciel. 
Meh-ti envisage maintenant les mêmes exemples à 
un autre point de vue : 

«Quand les mauvais rois Kie et Cheou 1) (Cheou- 
«sin) régnaient, le pays était en proie à des trou- 

i) Un passage du Chou-king, concernant ce souverain, nous donne 
une idée de l'acception courante dans laquelle était prise, à cette 
époque, l'expression décret céleste. Tsou-Y annonce au roi Chcou-sin 
une importante victoire du prince Wen-Wang qui projetait de le ren- 
verser du trône (la mort l'empcclia de poursuivre son dessein, qui fut 
réalisé par son fds Wou-Wang). Il déjjeint au souverain menacé cpie 
ses crimes ont lassé le peuple et le Ciel et qu'il n'a aucun appui à 
attendre: < Le roi dit: Hélas! hélas! la destinée de ma vie ne repose-t- 
elle pas sur les décrets du ciel?) Tsou-Y se retira en disant: Hélas! 
hélas! quoi donc! avec des crimes si nombreux, peut-on espérer dans 
les décrets du Ciel?» 



i65 

«blés. Quand les rois Thang (Tching-Thang) et 
«Wou (Wou-Wang) prirent le sceptre le royaume 
«fut en paix.» 

«C'est donc la vertu des rois Thang et Wou 
«qui mirent la paix dans le royaume , tandis que 
«s'était la faute de Kie et de Cheou s'il était 
«troublé.» 

«Tout ceci dépandait donc de la manière de 
«gouverner et ne venait point de la destinée.» 



«Les fatalistes ne comprennent pas cela. Ils 
sont de faux amis du peuple.» 

«Si tout dépendait réellement de la fatalité 
pourquoi les bons rois se donnneraient-ils tant 
de peine pour le bien public.''» 



Les enseignements de Meh-ti sur la question de la 
liberté de vouloir et d'agir n'offrent, on a pu le con- 
stater, qu'un très médiocre intérêt. La question n'est, 
du reste . pas réellement abordée et le philosophe s'en 
tient à des redites qui de son temps, déjà, devaient 
être bien banales. Il convient, toutefois, avant de 
porter un jugement sur lui, de tenir compte des rema- 
niements, des altérations qu'a subi le texte de ses 
discours. Les réserves, touchant le rôle possible de 
ses disciples, que j'ai faites en plusieurs endroits et 
notamment au sujet des passages traitant des Génies 
et des Mânes s'imposent également ici. Quoi qu'il en 
soit, il serait difficile de supposer que Meh-ti ait eu 



i66 



sur la liberté des actions et de la volonté une doctrine 
personelle. On serait plutôt tenté de croire qu' 
ennemi de toute discussion qui lui paraissait dépasser 
les objets intéressant immédiatement le côté matériel 
de la vie sociale il n'ait rien enseigné à ce sujet. En 
face d'indolents trop portés à se décharger sur les 
puissances supérieures du soin de toutes choses le 
philosophe a, peut être tout simplement émis dans 
le style de l'époque, ce précepte commun à tous les 
hommes d'action : 

«Aide-toi, le ciel t'aidera.» 
Je serais bien près pour ma part , de m'arrêter à 
cette idée. 



Chapitre V. 

MELANGES. 



I. PAROLES CANONIQUES. 



On trouve dans le Traite de Meh-ti, un chapitre 
spécial dont certains passages ont déjà été reproduits 
à la fin de l'exposé sur le gouvernement. Les textes 
compris dans ce chapitre passent pour être la trans- 
cription textuelle de paroles prononcées par le philo- 
sophe ou, peut-être même, pour avoir été écrits de 
sa main. Ce chapitre est l'un des plus obscurs de 
tout l'ouvrage , un de ceux ou le texte paraît le plus 
altéré. Il est accompagné de notes marginales et de 
commentaires par lesquels on a voulu interpréter la 
pensée du Maître. Dans leur état actuel, avec les 
altérations qu'elles ont subies, ces notes ne sont pas 
moins confuses que le texte qu'elles prétendent éclaircir. 
Enfin, les sentences et préceptes donnés pour être 
textuellement de Meh-ti sont reproduits deux fois 
suivant un agencement différent. Mon collaborateur 



i68 



chinois et moi , avons jugé prudent de profiter ici 
des sages avis du penseur que nous lisions et de ne 
pas nous aventurer témërai renient au-delà de nos 
forces. 

Nous n'avons pas , je le répète , songé un seul 
instant à faire œuvre de sinologues, de philologues 
et à nous adresser au monde des savants spécialistes. 
Ce n'est ici qu'un ouvrage de vulgarisation destiné au 
public lettré et l'on y a, à dessein , laissé de côté tout 
ce qui , par suite des difficultés très grandes du texte, 
aurait été susceptible d'être interprêté de façon erronée. 
On ne trouvera donc, ci-dessous, que quelques unes — 
la moindre partie — des «Paroles canoniques». 

«Quand on se livre à une recherche, il faut 
«chercher avec persévérance jusqu'à épuiser la 
«question.» 

«Traiter autrui comme soi-même, cela est 
«grand.» 

«Pour accomplir de belles actions il faut être 
«courageux.» 
Une note à la suite de cette maxime dit : 

«Lors qu'on veut accomplir quelque belle action 
«il faut la faire et oublier les peines (qu'elle peut 
«entraîner).» 

«La véritable gloire est doublement de la gloire.» 

«Se proposer le bien d'autrui et pouvoir 
«s'abaisser (pour lui) est la manifestation d'un 
«cœur droit. Rien n'égale la droiture.» 



169 

«L'exagération de la piété filiale n'est pas le 
«juste milieu (c'est-à-dire la vertu).» 
Une note dit : 

«Pratiquer la piété filiale d'une façon exagérée 
«n'est pas de la vertu.» 

«S'aider .soi-même c'est avoir une espérance.» 

«Il ne faut pas s'appu3^er sur son autorité et 
«gaspiller les richesses.» 

«L'homme énergique réussira toujours ce qu'il 
«s'efforcera d'accomplir.» 

«Sur la terre, l'homme ne fait que sentir et exer- 
«cer son intelligence.* 

«Faire dégénérer en dispute une discussion 
«scientifique est l'acte d'un esprit inférieur.» 

«Lorsqu'une chose vous a réussi il faut tâcher 
«que les autres la fassent aussi.» 

«La médisance est un grand mal mais la répu- 
«tation qui triomphe d'elle, en la réfutant, en 
«devient plus haute.» 

«En louant ce qui est vrai l'on prouve que 
«l'on possède un réel savoir.» 

«Lorsqu'un homme est recommandable par sa 
«science littéraire c'est une véritable recomman- 
« dation.» 

«Lorsqu'on possède un grand savoir il faut faire 
«part de ses connaissances aux autres.» 

«Celui qui sait distinguer le temps opportun 
«est en union avec les circonstances.» 

«Un roi n'est qu'un nom.» 



I/o 

«Quand on veut acquérir un mérite il faut pas, 
«pour le faire, attendre un moment précis comme 
«lorsqu'on veut porter des vêtements de fourrure ^).» 

<vSe faire approuver en tout est l'avantage de 
«l'éloquence.» 

«Celui qui fait du tort aux autres se fait grand 
«tort à lui-même.» 

«L'humanité c'est l'amour, la justice est le 
«profit (qu'on en retire).» 

«Ce qui constitue l'humanité est (le sentiment) 
«intérieur. La justice (en) est (la manifestation) 
»cxtérieure.» 



I) Qui s'endossaient, à une date officielle. Un peu comme les toi- 
lettes et les chapeaux d'hiver des femmes font leur apparition en masse 
le jour de la Toussaint dans les pays du centre de l'Europe. 



V 
I 

IL OPINIONS DIVERSES. 



«Si les mauvaises paroles n'entrent pas dans 
»les oreilles , si elles ne sortent pas de la bouche, 
«si le cœur ne nourrit pas la pensée de nuire 
«à autrui, les malveillants ne seront point à 
«craindre^).» 

«La discussion sert à mettre en lumière le 
«pour et le contre, à examiner la situation d'un 
«royaume bien ou mal gouverné, à élucider les 
«raisons des divergences, à scruter le vrai et le 
«faux, à trancher les doutes. Elle sert à appro- 
«fondir les causes de tout ce qui existe.» 

«Il existe des causes qui ont produit des effets 
«identiques, cependant ces causes ne sont pas 
«nécessairement identiques.» 

«Quand deux coqs se battent (dans les com- 
«bats de coqs) ce ne sont pas deux coqs qui se 
«battent, ce sont des hommes qui font battre 
«des coqs.» 



I) On pourrait trouver des opinions analogues dans les oeuvres de 
Tolstoï. 



172 



«Ou-tna dit à Meh-ti : Ceux qui blâment leurs 
«contemporains et louent les anciens rois ressem- 
«blent à ceux qui loueraient des os desséchés.» 

«Meh-ti répondit: Ce qui fait vivre l'empire ce 
«sont les enseignements des anciens rois. Louer 
«les anciens rois c'est louer ce qui fait vivre 
«l'empire.» 

«Quand des discours peuvent élever la niora- 
«lité il faut les conserver. Ceux qui ne peuvent 
«contribuer à élever la moralité ne doivent pas 
«être conservés. Perpétuer de telles paroles est 
»racte de gens légers. « 

«Meh-ti avait envoyé Kao-che au royaume de 
«Oui. Le roi de ce pays lui donna une haute 
«situation avec de grands appointements.» 

«Pendant trois audiences Kao-che exposa au 
«roi tout ce qu'il avait à lui dire, mais celui-ci 
«ne tint pas compte de ses conseils.» 

«Alors Kao-che le quitta et se rendit dans le 
«royaume de Tsy.» 

«A son retour il dit à Meh-ti. A cause de 
«vous, le roi m'a élevé à de hautes fonctions 
«et m'a attribué de gros ai)pointements ; mais il 
«n'a pas écouté mes conseils et je l'ai quitté. 
«Croyez- vous que le roi de Oui ne va pas me 
«considérer comme un fou .'' > 

«Meh-ti répondit: Vous avez parfaitement agi 
«en le quittant. Si l'on vous appelle fou , quel 
«mal en aurez-vous.^> 



173 

»Jadis la même aventure advint à Tcheou- 
Kong-tan. Tous ses contemporains le traitèrent 
«de fou , mais la postérité a loué ses vertus et 
«exalté son nom jusqu'à nos jours.» 

«Kao-che dit: En effet, j'ai bien agi. Autre- 
«fois vous avez dit: L'homme vraiment ami de 
«l'humanité repousse les honneurs que veut lui 
«donner un roi sans principes. Le cas s'est 
«présenté.» 

«Alors Meh-ti loua Kao-che en présence d'autres 
«disciples.» 

«Les prétendus sages, selon le monde, se 
«fâchent si, lorsqu'ils sont pauvres , on les déclare 
«riches. Cependant, alors qu'ils sont dénués du 
«sentiment de la justice, si on les proclame 
«justes , ils sont satisfaits. Cela n'est-il pas dérai- 
«sonnable.'*» 

«Meh-ti dit: Si l'on propose à un de nos con- 
«temporains de tuer un porc et qu'il ne soit pas 
«en état de le faire, il refusera. Mais si on lui 
«propose d'être ministre du royaume, bien qu'il 
«n'en soit pas capable il acceptera tout de même. 
N'est-ce point déraisonnable?) 



« 



r» 



«Kong-mong dit à Meh-ti: «Le sage ne parle 
«que lonsqu'il est interrogé, de même qu'une 
«cloche résonne quand on la frappe et sans cela 
«reste silencieuse.» 



174 

«Meh-ti repondit: Vos paroles ont trois faces, 
«vous n'en connaissez qu'une et vous ne la com- 
« prenez pas » 

«Si les rois se conduisent mal et qu'on aille 
«les reprendre on dit que cela est irrespectueux.» 

«Si leur entourage s'unit pour leur faire des 
«remontrances on dit que c'est une conspiration.» 

«Le sage doute que ces appréciations soient 
«justes.» 

«Si les rois administrent bien leurs Etats c'e.st 
«toujours en suivant les conseils des sages.» 

«Il est donc profitable aux rois que ceux-ci 
«résonnent alors même qu'ils' ne sont point 
«frappés comme la cloche (qu'ils donnent leurs 
«avis sans attendre qu'on les leur demande).» 

«Si les rois se livrent à des actes extravagants 
«et iniques, à des actions qui ne profitent à 
«personne , alors , quoique n'ayant pas été frappés 
«comme la cloche, les sages sonneront.» 

«Vous, vous prétendez que les sages attendent 
«en silence qu'on les interroge et que si on ne 
«les y invite pas ils ne donnent pas leur avis. 
«Ce que vous appelez un sage n'est pas vraiment 
«un sage.> 

«Meh-ti dit: Notre siècle est troublé. On y 
«rencontre beaucoup de gens à la recherche de 
«jolies filles mais peu qui cherchent le Bien.» 



175 

«Un jour Kong-mong ayant revêtu un costume 
«de Lettré gradué , alla voir Meh-ti et lui demanda 
«si un Lettré devait commencer par revêtir les 
«vêtements de son grade et s'en aller ensuite 
«enseigner le monde ou s'il convenait d'intervertir 
«ces deux actes.» 

«Meh-ti répondit: Il n'est nul besoin, pour 
«enseigner, d'endosser un habit spécial.» 

«Meh-ti dit à certains de ces disciples : Pourquoi 
«n'étudiez-vous pas.!* Ceux-ci répondirent. Dans 
«notre famille personne ne s'adonne à l'étude.* 

«Meh-ti répliqua: Votre réponse est mau- 
«vaise. Est-ce que celui qui désire un bien dit: 
«Personne dans ma famille ne le désire donc je 
«ne dois pas le vouloir. Est-ce que celui qui 
«poursuit la richesse dit : Dans ma famille personne 
« ne la convoite donc je ne dois pas la vouloir.!*» 

«Kao-tse dit à Meh-ti: , En gouvernant un 
«royaume je m'inspire des bons principes.* 

«Meh-ti répondit: Gouverner selon les bons 
«principes est ceci: Les paroles que la bouche 
«prononce, le corps les accomplit. Toi tu ne 
««fais que parler, tu n'agis point. Ton corps se 
comporte ainsi d'une façon anormale.» 

«Si tu n'es pas en état de gouverner ton corps 
«comment peux-tu gouverner un royaume .? Com- 
«mence par te gouverner toi-même.» 



176 

«Meh-ti voyageait dans le royaume de Tsou. 
«Il voulait voir le roi. Celui-ci s'excusa sur 
«sa vieillesse et délégua Mou-ho pour voir 
«Meh-ti. 

«Meh-ti exposa ses doctrines à l'envoyé. Celui-ci, 
«très satisfait, dit à Meh-ti: Vos paroles sont 
«vraiment bonnes, mais les rois sont de hauts 
«personnages, ils ont l'habitude de dire: Ce que 
«fait un homme vil (un manant) nous ne pou- 
«vons le faire nous même.» 

«Meh-ti répondit: Vraiment.? — Quand l'em- 
»pereur prend pour se guérir la médecine extraite 
«d'une plante est-ce qu'il se dit: Ceci provient 
«d'une petite plante vulgaire, je ne le prendrai 
«point.''» , 

«Les agriculteurs paient l'impôt en nature. Le 
«roi se sert des grains pour son usage et pour 
«offrir des sacrifices au Ciel. Est-ce-qu'il dit: Je 
«ne me servirai pas de ce qui provient de gens 
«vils (du peuple)."*» 

«Est-ce que les vilains ne valent pas la plus 
«ordinaire des plantes médicinales.-'» 

«Vous et votre roi devez savoir comment agit 
«le roi Thang.» 

«Ce roi allait voir Y-ing. Le fils de Phong 
«conduisait la voiture royale. Celui-ci demanda en 
«cours de route: Ou se rend Votre Majesté .^> 

«Le roi répondit: Je vais voir V-ing. Le con 



177 

«ducteur dit : Ce Y-ing est un homme du peuple i). 
«Si Votre Majesté veut le voir il sera préférable 
«de le mander auprès d'Elle. Pourquoi ce vilain 
«serait-il si honoré?» 

«Le roi répondit: Tu ne sais ce que tu dis: 
«Je suppose qu'il y ait un médicament améliorant 
«la vue et l'ouïe. Je te persuaderai certainement 
«de le prendre. Ce Y-ing est semblable à un 
«bon remède pouvant procurer du bien au 
«royaume (par ses sages conseils). Et toi tu cher- 
«ches à me dissuader de l'aller voir. C'est que 
«tu ne me veux pas de bien.» 

«Et le roi le congédia ne le voulant plus 
«comme conducteur.» 

«Chen-t'ou-ti dit à Tchéou-Kong: Pourquoi 
«mépriserait- on les hommes des cla.sses inférieures ? 
«Les perles sortent des eaux boueuses et pour- 
«tant tous les princes les apprécient. Que l'on 
«change donc d'opinion, (Extrait des notes prises 
par Meh-ti dans ses moments de loisir).» 

«Tse-king me demanda: Est-il utile de beau- 
coup parler.? — J'ai répondu: Les grenouilles 
crient nuit et jour, leur langue sèche et per- 
« sonne ne les écoute. Il est inutile de beaucoup 
«parler, seulement, il faut parler en temps oppor- 



« 



« 



I) Y-ing avait probablement une humble origine, mais à cette 
époque if était ministre du roi Tching-Thang (iSe siècle avant J. C.) 



12 



178 

«tun. [Extrait des notes prises par Meh-ti dans 
«ses moments de loisir »] 

Il eut été superflu d'accompagner ces citations d'un 
commentaire quelconque. On y a retrouvé bon nombre 
d'idées déjà énoncées précédemment. Le rôle presque 
providentiel, des sages, dans l'Etat, est de nouveau 
mis en lumière. Meh-ti affirme, une fois de plus, leur 
droit , leur devoir même, de parler haut en toutes les 
occasions où le Pouvoir leur paraît s'engager dans 
une mauvaise voie. Sous une forme , parfois , un peu 
railleuse, le philosophe nous engage aussi, à une juste 
modération dans les jugements que nous portons sur 
notre propre valeur afin de ne pas être tenté de 
nous charger de tâches dépassant nos forces. Enfin, 
d'une façon encore plus nette et avec une véhémence 
plus grande que dans les passages déjà cités, Meh-ti 
proteste contre le dédain , le mépris que les hautes 
classes sociales affectent pour le peuple et nous 
affirme , catégoriquement , que la valeur personnelle 
constitue seule la véritable noblesse et seule, donne 
droit à des témoignages spéciaux de déférence. 



NOTE 

SUR YAO, CHUN, YU ET YI. 



Plus d'un lecteur, au cours de cet ouvrage, se sera 
sans doute demandé quels étaient ces saints rois , Yao 
Chun et Yu , dont les noms reviennent si fréquemment 
dans les discours de Meh-ti. La note suivante leur 
permettra de se faire une idée succinte de la vie et 
des œuvres de ces illustres personnages. 

C'est par l'histoire du règne de Yao que débute 
le Chou-King l'un des cinq livres sacrés des Chinois. 
Ces vénérables annales, qui nous permettent de 
remonter dans les vieux âges du monde jaune jusqu'à 
près de vingt-quatre siècles avant notre ère, ne mar- 
quent pas, comme leur haute antiquité pourrait le 
faire supposer, les premiers jours de la période histo- 
rique dans l'Empire du Milieu. En deçà de Yao, 
vécurent d'autres souverains dont les œuvres et les 
noms sont connus. Ce n'est qu'au delà du grand 
Hoang-Ti (2698 av. J. C.) que l'histoire, moins pré- 
cise, commence à se dissoudre parmi la confusion 



i8o 

des légendes, et que les êtres, perdant peu à peu de 
leur réalité, se transforment en mythes pour entrer, 
enfin , définitivement dans le domaine du rêve après 
l'énigmatique figure de Fou-hi. 

Yao succéda à son frère détrôné par les grands, 
après dix ans d'excès de toutes natures. (2357 av. J. C.) 
Savant, penseur et sage, du fond lointain de ces 
siècles reculés il est resté, pour la Chine, le type 
idéal du souverain. 

Les philosophes et les sociologues, à commencer 
par Khoung-tse, n'ont jamais cessé de le proposer 
comme modèle et de s'en rapporter à ses enseigne- 
ments. Yao porta un grand intértêt aux études astro- 
nomiques; non pas à une astrologie puérille, comme 
nombre de nos rois du Moyen-Age . mais à des recher- 
ches véritablement scientifiques. L'année de 365 jours 
était déjà en usage à son époque. Comme philosophe 
il recommanda l'étude raisonnée des lois qui prési- 
dent à l'ordre universel afin de s'inspirer d'elles dans 
les règles à édicter aux hommes. Enfin, le sentiment 
de sa responsabilité, en tant que chef de l'Etat, lui 
dictait des déclarations du genre de celles-ci: 

«Le peuple a-t-il froid, c'est moi qui en suis 

«la cause ;. a-t-il faim, c'est ma faute; tombe-t-il 

«dans quelque ruine, c'est moi qui dois m'en 

«regarder l'auteur. (Chou-king^).» 

A l'époque de ce monarque , la succession au trône 



i) Cilé par Pauthier. 



i8i 



n'était pas héréditaire, Yao s'occupa de choisir son 
successeur et, ayant écarté son propre fils comme 
incapable d'une charge aussi lourde, il jeta les yeux 
sur Chun. Les nobles de son conseil, bien que Chun 
fut un homme du peuple, encouragèrent l'empereur 
dans son projet: 

«Yu-chun dirent les grands, quoique fils d'un 
«père aveugle qui n'a ni talent, ni esprit: quoi- 
«que né d'une méchante mère, dont il est mal- 
«traité et quoique frère de Siang qui est plein 
«d'orgueil, garde les régies de l'obéissance filiale, 
«et vit en paix. Insensiblement il est parvenu 
«à corriger les défauts de sa famille et à empêcher 
«qu'elle ne commette de grandes fautes.» 

«Alors l'empereur dit: — Je veux lui donner 
«mes deux filles en mariage, pour voir comment 
«il se comportera avec elles et comment il les 
«dirigera. Ayant donc tout préparé, il donna ses 
«deux filles à Chun, quoique celui-ci fut d'une 
«condition inférieure. Yao en les faisant partir 
«leur ordonna de respecter leur nouvel époux.» 
(Chou-king.) 
Dans sa nouvelle situation Chun réalisa l'espoir 
que l'on avait fondé sur lui : 

«On admira en Chun une prudence, une bien- 
«veillance parfaites jointes à un grand génie, 
«beaucoup de douceur et de gravité ; il fut sincère 
«et il releva ses talents par une grande modestie.» 
(Chou-king). 



l82 



L'empereur Yao , satisfait du résultat de l'épreuve , 
s'associa alors, le sage Chun qui, dès ce moment, 
participa à la direction de l'Empire. Il succéda à 
son bienfaiteur lorsque celui-ci mourut à l'âge de 
ii8 ans (2255 av. J. C). 

Chun parcourut successivement toutes les provinces 
de l'Empire en étudiant minutieusement les mœurs 
et les besoins et partant de ces bases pour ordonner 
les réformes ou les travaux publics nécessaires. Il unifia 
les poids et les mesures , régla les dates où les princes 
vassaux devaient rendre compte de leur administra- 
tion , réforma le code pénal , creusa des canaux , 
opéra une nouvelle division de l'empire en provin- 
ces etc. 

Yu parvint à l'empire à peu près par les 
mêmes voies que Chun. Dans cette époque si 
lointaine de nous que, trop habitués aux légendes, 
nous serions facilement tentés de peupler de fantas- 
tiques héros, Yu jette la note déconcertante d'un 
étrange modernisme. Yu était ingénieur. Un ingé- 
nieur génial , dont la prodigieuse activité et les tra- 
vaux gigantesques nous confondent encore aujourd'hui. 
A l'époque de Yu , les fleuves et les rivières de la 
Chine, laissés sans direction, se répandaient souvent 
en crues dévastatrices, se créaient des lits nouveaux 
et causaient de graves perturbations. Sous le règne 
de Yao (en 2297 av. J. C.) une inondation diluvienne 
avait précisément éprouvé l'Empire. Des lacs s'étaient 
formés d'énormes amas d'eau restaient sans écoule- 



i83 

ment, submergeant encore , des années après le désastre, 
de vastes étendues de terrain. L'Empereur Chun 
confia a Yu le soin de remédier aux tristes effets 
du cataclysme et d'empêcher, pour l'avenir, le retour 
de calamités semblables. C'était lui demander de ré- 
gulariser le régime des eaux d'une grande partie 
du pays. Sous Yao, d'autres fonctionnaires l'avaient 
déjà entrepris sans résultat. Yu, tout jeune encore, 
nous disent les chroniques, accepta cette lourde 
tâche. 

Nous trouvons dans le Chou-king, un récit, affectant 
la forme d'un rapport, qui nous donne une idée des 
travaux gigantesques exécutés par le futur empereur. 
D'un bout à l'autre du pays, ce sont des rivières 
que l'on endigue ou dont l'on rectifie le cours, des 
montagnes que l'on perce pour ouvrir un passage aux 
hautes eaux, des lacs que l'on creuse, d'autres que 
l'on assèche. C'est le grand fleuve Hoang-ho qui est 
dirigé à travers une brèche taillée dans la montagne 
Loung-men , puis divisé en neuf branches avant d'être 
déversé à la mer. C'est le fleuve Kiang qui est l'objet 
de travaux semblables sur une longueur de cinq cents 
lieues. Beaucoup de chaussées et de digues construites 
par Yu subsistent, dit-on, encore aujourd'hui. Les plus 
anciens livres historiques de la Chine , entre autres 
un, datant du commencement de la dynastie Tcheou 
(iioo av. J. C), assurent, positivement, que Yu con- 
nut les propriétés du triangle rectangle et qu'il s'en 
servit pour exécuter ses travaux de nivellement. Enfin 



i84 

il détermina la «hauteur des principales montagnes» 
et étudia les ressources agricoles et la production 
industrielle des diverses provinces pour dresser des 
tables devant servir à établir les impôts ^). Bref, par 
les aménagements intelligents , et les voies de commu- 
nication qu'il a créés dans le pays, Yu se trouve être 
l'un des premiers artisans de la grandeur de la Chine. 

L'empereur Chun sachant que, chez Yu, le savant 
se doublait d'un sage, le choisit pour lui succéder 
et, en attendant, l'associa à sa dignité souveraine 
comme lui-même avait été, autrefois, associé à Yao. 
Yu repoussa d'abord cet honneur, mais se rendit 
ensuite aux instances de l'empereur et fut solennelle- 
ment installé en 2224 avant notre ère. Dix-huit ans 
plus tard (2208 av. J. C.) Chun mourrait et Yu restait 
seul sur le trône qu'il occupa encore dix ans. 

Alors qu'il était ministre, Yu avait distingué un de 
ses collègues nommé Yi. Le Chou-king rapporte cer- 
tains conseils, adressés par ce dernier au futur empe- 
reur, qui nous le montrent comme digne, en tous 
points, de l'estime que celui-ci lui accordait 2). 

Yi souhaitait, à l'exemple de ses devanciers, 
laisser la couronne à Yi. Il ne paraît pas , cependant, 
qu'il ait songé à les imiter complètement car nous 
ne voyons pas qu'il ait, de son vivant, appelé Yi à 
partager avec lui la charge de l'Empire. A sa mort 

1) Voyez Chou King et Pautliier. 

2) On a vu quelques uns de ces conseils, au chap. II. Le Gouver- 
nement. 



i85 

les grands du pays, méconnaissant les volontés de 
leur souverain, écartèrent Yi du trône et y placèrent 
un fils de l'empereur défunt, nommé Ki. Ils n'eurent 
guère à se louer de la voie nouvelle dans laquelle 
ils s'étaient engagés en substituant la succession par 
voie d'hérédité au libre choix par élection. Les des- 
cendants du grand Yu n'eurent rien de son génie, 
son petit fils, Tai-Kang ayant lassé les nobles et le 
peuple par son incapacité et ses déportements, fut 
détrôné et exilé en 2159 av. J. C. Un de ses frères 
lui succéda, mais, vers 1766 av. J. C. , le roi Kie 
exaspéra définitivement les Chinois contre les arrière- 
petits-fils de Yu. Tching-Thang, le déposséda et fonda 
une nouvelle dynastie. 



TABLE DES MATIERES. 



Pages. 
Préface vu 

Abrégé de la Préface chinoise xiv 

CHAPITRE I. L'Amour Universel 17 

Trois chapitres de Meh-ti sur l'Amour 
Universel 30 

CHAPITRE II. La Vie Publique 

Le Gouvernement — la Société — les Lois 57 

Le Souverain loi 

Le Citoyen m 

La Guerre 116 

CHAPITRE III. La Vie Privée 

L'Homme — le Sage 128 

Morale 137 

CHAPITRE IV. Opinions religieuses et philosophiques 

Les Génies — les Mânes 141 

Le Destin — le Libre arbitre 156 

CHAPITRE V. Mélanges 

Paroles canoniques 167 

Opinions diverses 171 

Note sur Yao, Chun , Vu et Yi 179 



1 



I 



B 
128 

M64ID3 
cop.2 



David-Neel, Alexandra 
Socialisme chinois 



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