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Full text of "Sophie Arnould d'après sa correspondance et ses mémoires inédits"

Digitized by the Internet Archive 

in 2010 witii funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/sopliiearnoulddaOOgonc 



SOPHIE ARNOLLU 



Les Editeurs de cet Ouvrage se réservent le droit de le l'aire 
traduire dans toutes les langues. Ils poursuivront , en vertu des 
Lois, Décrets et Traités internationaux , toutes contrelacons et 
toutes traductions faites au mépris de leurs droits. 

Toutes les formalités prescrites par les traités ont é(é remplies 
dans les divers Etats avec lesquels la France a conclu des con- 
ventions littéraires. 



AI.ENÇON — Impi'iiiii'vii' ili' I'ovi.et-Mai.assis et 1)k ISikhsk 



SOPHIE AMOIJLD 



8A GORKESl'OiNDANCE 



^EîS MÉMOIRES INÉDITS 



MM. EDMOND ET JULES DE GONCOURT 




PARIS 

FOULET-MAIASSIS ET DE mm 

LIBRAIRES-ÉDITEURS 
4, rue de Buci. 

l8o7 



PRÉFACE. 



Nous achetâmes, il y a environ deux ans, 
ehez M. Charavay, une liasse de papiers, ne 
sachant guère ce que nous achetions. 11 y avait 
dans cette liasse, pêle-mêle, des documents, 
des notes, des extraits, des fragments; l'é- 
bauche d'une étude sur Sophie Arnould, des 
mémoires inachevés de Sophie attribués par le 
manuscrit à Sophie elle-même, enfin des co- 
pies de lettres de Sophie. 

Une lecture attentive de ces dernières amena 
la conviction dans notre esprit : ces lettres 
étaient incontestablement de Sophie; mais si 
nous n'avions pas de doute , le public avait le 



IV PRÉFACE. 

avec un accent de vérité incontestable les récits 
déjà publiés. 

Il fallait encore apporter à cette étude l'in- 
térêt de tous les documents autographes que la 
bonne volonté des amateurs pouvait mettre à 
notre disposition. Nous avons réussi , et nous 
remercions M. le marquis de Fiers, M. Cham- 
bry, M. Boutron, i\l. Fossé d'Vrcosse, etc., de 
nous avoir donné, d'avoir d^mné au public les 
restes et les reliques de ce rare et charmant 
esprit. 

BOMOjN'I) et U'I.ES DE (JOKCOURT. 
Paris, \'2 janvier 1857. 



Ce sont de rares créatures, et semées dans le 
temps à de longs intervalles, ces femmes qui, 
vivantes, sont le scandale d'un siècle, et mortes, 
son sourire. Un grand homme semble moins coûter 
au faiseur de créatures qu'une courtisane. L'Histoire 
a vécu six mille ans : devant elle ont passé des ar- 
mées de héros, de capitaines, de rois, de sages ; à 
peine a-t-elle compté dix muses de l'Amour, de 
Vénus et de la Fortune. C'est qu'il leur faut, à ces 
enfants gâtés du souvenir des peuples , une liberté 
si belle du corps et de l'esprit, tant et de si singu- 
liers enchantements , une telle immortalité de la 
jeunesse, et ce don, et ce pardon : le charme ! Cher- 
chez parmi ce troupeau des viles amoureuses , 
parmi ce peuple de Plangones et de Polyarchis;- 
combien en trouverez-vous qui se soient survécu , et 



6 SOPHIE ARNOULD. 

dont les hommes aient gardé la mémoire comme un 
parfum du Plaisir? Combien, qui n'aient eu besoin , 
pour faire gracier leur ombre , que de faire tomber 
leurs voiles? Combien, dont le baiser ait laissé au- 
tant de bruit que la Gloire? Combien sont-elles qui 
aient été les favorites d'un siècle de Périclès , de 
Léon X ou de Louis XIV? — qui aient été Aspasie , 
Impéria ou Ninon? 

Ces femmes , ces médailles de la Grâce , méritent 
l'étude. Elles sont toute leur patrie et tout leur 
temps. Elles avouent l'humanité toute entière 
d'Athènes, de Rome ou de Paris. Elles sont l'aima- 
ble et la franche confession des mœurs et des idées. 
Elles sont l'esprit, l'âme et la vie nus de la généra- 
tion qu'elles enivrent. 

Voici l'une , la dernière venue , la dernière peut- 
être , la sœur cadette do Ninon, la seule courtisane 
de l'âge d'or des filles : Sophie Arnould. 



II. 



Sophie Arnould naquit le \ 4 février 1744, rue des 
Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, dans la chambre 
où fut tué l'amiral Coligny (1). Le hasard aime les 
antithèses. 

Ses parents étaient de bonne bourgeoisie, gens 
de négoce, frottés de monde et de bonnes façons , 
aisés, se plaisant au bien-vivre, honorant le travail 
et la fortune honnête. Son père était de cette grande 
famille d'esprits sains, pratiques, formés et élevés 
par le labeur de la vie , qui allait être le Tiers-Etat. 
Il avait un gros bon sens, calme, assis et serein, à 

(I) Une lettre de Sophie publiée par un journal en I77(! 
parle de cette fortune de son berceau comme de la seule illus- 
Iration de sa naissance. Rencontre presque aussi singulière ! 
Avant que Sophie naquit dans cette chambre historique, celle 
chambre était l'atelier de Vanloo. 



8 SOPHIE ARNOULD. 

la façon des personnages raisonnables de Molière ; 
et doué d'un assez grand orgueil pour ne rougir 
ni do lui ni des siens , il laissait se faire les ano- 
blissements tout autour de lui , en riant des ano- 
blis sans les envier. Pourtant, au logis, c'était le 
pot-au-lait de Perrette : atteindre les trente mille 
livres de rente, laisser le commerce, acheter une 
charge de trésorier de France , ou se faire admettre 
à l'échevinage de Paris ; attraper la noblesse , c'était 
le rêve caressé et poursuivi de la compagne du 
bonhomme. — « Bah I répliquait le marchand à sa 
femme, nous avons des parents dans le commerce, 
dans l'agriculture ; mon nouvel emploi nous ano- 
blira, je le veux; anoblira-t-il nos deux familles? >• 
et pensant aux bonnes fêtes du foyer, il ajoutait : 
« Adieu pour toujours dès ce moment les visites du 
jour de l'an et les quatre repas des fêtes annuelles ! » 
M"* Arnould n'avait point cette sagesse. Née à 
Blois dans cette jolie petite ville oîi Catherine de Mé- 
dicis a laissé comme une odeur de cour, comme un 
air de Paris, M*"* Arnould, à peine parisienne, s'était 
lancée dans le grand monde. De son pays un petit 
ton provincial lui était resté , mais son esprit avait 
de l'oreille ; elle se tut, écouta , travailla , et sortit 
de cette retraite, une parfaitement aimable femme, 
parlant beaucoup et bien , et agréablement , digne 
de la causerie de tous. Elle aimait les sociétés, le 
choc des mots et des idées, le bruit des grands 



SOI>HIE ARNOULD. 9 

hommes. Elle voyait les académiciens des trois aca- 
démies. Elle courait le monde des philosophes. 
Voltaire était de ses amis ; Fontenelle lui apportait, 
quelques jours avant de mourir, le manuscrit d'une 
tragédie de Corneille ; Diderot et d'Alembert s'as- 
seyaient à sa table; et le mari couché, ses comptes 
faits, — M. Arnould s'endormait de bonne heure, — 
c'était entre la mère de Sophie Arnould et les Ence- 
lades de l'Encyclopédie les plus belles querelles de 
la terre sur Dieu et le monde. 

Sophie grandit à côté de ses sœurs et d'un frère 
mobile, ardent, prêt à tout, de projets en projets, de 
vocation en vocation , de la plume à l'épée, de l'aune 
au petit collet et du petit collet au pinceau prome- 
nant son ambition errante. Elle fut gâtée, caressée, 
pomponnée. A peine sevrée, elle eut sur sa petite 
personne des vêtements de soie, des colliers de 
marcassile, des fleurs dans les cheveux. Mais quoi? 
ne fallait-il point une fille ainsi accommodée à une 
bourgeoise qui avait l'honneur d'avoir demi-heure 
à sa porte le grand carrosse et les grands laquais 
dorés d'une vieille connaissance : Monseigneur le 
cardinal de Bernis ! 

Quand la bambine eut quatre ou cinq ans. M'"" la 
princesse de Modène, femme séparée de M. le prince 
de Conti, s'en amouracha. M"'' de Conti était dé- 
sœuvrée , ennuyée : elle demanda la petite Sophie^ 
à sa mère; et la petite Sophie devint l'amusement 



10 SOPHIE ARNOULD. 

et le joujou de cette grande dame sans mari , sans 
amant, sans enfants , sans emploi. M""^ de Conti 
traitait l'enfant comme un petit animal de compa- 
gnie, gentil et drôle, bruyant et riant, une machine 
au gai tapage qui l'empêchait de compter les heures 
lentes de ses longues journées. Elle la mettait au 
clavecin , tantôt la jetait sur ses genoux, tantôt l'em- 
portait dans son carrosse , tantôt l'asseyait au salon 
et lui faisait divertir l'assemblée , ou tout-à-coup la 
poussait dans l'antichambre à regarder bâiller ses 
laquais ; en sorte que M™'' Arnould rappela peu à 
peu sa fille auprès d'elle, et l'enleva à ces caprices 
et à ces inégalités. 

Rien ne fut négligé pour l'éducation de Sophie. Rien 
ne fut perdu par elle. A dix ans, elle parlait, dit-elle, 
couramment le latin , l'anglais et l'italien. A dix ans, 
elle savait chanter. Comme le temps de sa première 
communion approchait, elle fut mise au couvent des 
Ursulines de Saint-Denis dont la supérieure était la 
compatriote et l'amie de sa mère. Là, sa voix fil 
merveille. La cour et la ville accoururent à une fêle 
de saint Augustin pour l'entendre; et peut-être que 
si l'enfant fut re?té à Saint-Denis , les ténèbres de 
Saint-Denis auraient fait déserter les ténèbres d(^ 
Longchamps. Voltaire, du fond de Ferney, écrivit à 
la petite Arnould sur ses succès de chanteuse et sa 
première communion une épître si piquante , que 
]\jnio Arnould la jeta sur l'heure au feu sans en pei- 



SOPHIE ARNOULD. H 

mettre une copie à M. le duc de Nivernais qui la 
priait à deux genoux. 

Au sortir de Saint-Denis, Sophie rentra définiti- 
vement chez M™^ de Conli , à son grand hùtel de 
Conti. Elle eut les meilleurs maîtres et les plus célè- 
bres précepteurs d'harmonie. Balbatre avait la bonté 
sans exemple de venir régler son clavecin. Jéliote, 
lui-même, Jéliote! daignait chanter avec elle. Elle 
croissait en grâces, en agréments, en talents. M™" de 
Conti avait gardé ses habitudes italiennes. De temps 
en temps, elle allait faire des retraites dans un des 
quatre couvents qu'elle aimait. Son choix tomba cette 
fois sur Panthémont qui était dans son voisinage. 
Arrivée à Panthémont, M™" de Conti trouve le cou- 
vent en consternation-: la religieuse qui doit chanter 
les Ténèbres est tombée soudainement malade. 
M""^ de Conti propose sa petite protégée pour la 
remplacer. L'abbesse accepte la doublure. L'office 
commence — c'était le mercredi saint — la jeune 
fille se hasarde, s'enhardit, ravit les cœurs et les 
oreilles. Le lendemain au matin, féglise de Panthé- 
mont fut pleine. Quand Sophie eut fini, ce fut un 
murmure d'enchantement. Le vendredi l'église était 
prise d'assaut, et plus de deux cents carrosses étaient 
renvoyés. Ce fut le Miserere de Lalande qui sortit ce 
jour-là de la bouche de Sophie, et chanté sur un si 
grand ton de plainte et avec une telle harmonie gé- 
missante, que la chanteuse ne fut applaudie que par 
des larmes. 



m. 



Ce fut un succès, ce début improvisé; ce fut la 
nouvelle et l'événement , l'occupation du jour et du 
lendemain, le hruit et la causerie du monde. Ima- 
ginez tout le faubourg Saint-Germain allant se faire 
inscrire chez la maîtresse de cette fée, de cet 
ange, de cette voix, de cette àme ; Paris heureux et 
amoureux comme s'il avait trouvé une nouvelle 
mode ; M""^ de Conti toute fière d'avoir couvé cette 
petite gloire ; la cour même émue des applaudisse- 
ments de la ville; bien plus, la reine, — cette 
reine retirée dans un petit monde d'amitiés, et qui 
ne regardait guère au dehors pour n'être point dé- 
rangée de son bonheur ni de sa patience, — la reine 
curieuse ! Marie Leckzinska demandant à voir So- 
phie ! 

M™*' de Conti fait atteler en gala , met ce jour-là 



H SOPHIE ARNOULD. 

Sophie à la bonne place à côté d'elle ; et grande 
livrée , et beaux chevaux de brûler la route de Ver- 
sailles en gens qui savent mener le caprice d'une 
reine, tandis que la princesse, moitié tendre, moitié 
amère, dit se penchant sur la petite : — A cause de 
vous, l'on se ressouvient de moi! — On descend; 
puis on monte. Sa Majesté arrive , l'air riant ; baise 
la petite au front avec un : — Elle est, en vérité, 
bien jolie ! — lui permet de s'asseoir, lui fait ap- 
porter deux ou trois cahiers de musique , et l'en- 
courage à choisir et à n'avoir point peur. Sophie 
entama bravement un morceau de bravoure dans le 
salon sonore; et le morceau n'était pas fini que la 
reine, qui était musicienne , disait à M""^ de Conti : 
— Je la veux pour moi, ma cousine, vous me la 
donnerez. — Dans un des cabinets de la garde-robe 
des sirops furent apportés ; la reine caressa Sophie 
de paroles, et la quitta en lui donnant un petit souf- 
flet d'amitié avec son éventail. 

Mais il y avait une autre reine de France : M'"*^ de 
Pompadour. Celle-ci s'ennuyait avec elle-même, et se 
fuyait. Elle aimait la musique pour son bruit, la 
jeunesse pour son rire, le succès pour sa nouveauté. 
te lendemain de l'entrevue avec la reine , la femme 
de chambre de M""® de Pompadour, M""' du Haussct, 
apportait à M"^ de Conti une lettre où M'"'' de Pom- 
padour la priait , comme elle savait prier la plume 
en main, de lui iirHer sa petite chanteuse jusques 



SOPHIE ARNOULD. 15 

au soir. M'"® de Conti pensa faire atteler sur-le- 
champ ; mais ce qu'on appelait alors « les grandes 
convenances » lui vinrent bientôt à l'esprit. Ce fut 
une lutte entre la honte de manquer à la reine et la 
crainte de blesser la favorite. Au bout de la lutte, 
M""^ de Conti envoya chercher M"* Arnould , et la 
chargea d'aller présenter, de sa part, sa fille à M™® de 
Pompadour. M""^ Arnould écrasa Sophie de ses 
bijoux et partit. M""" de Pompadour traversait son 
grand salon lorsque M""^ et M"*^ Arnould entrèrent. 
Elle s'arrêta, regarda et dit : — La mère et la fille 
sont le portrait l'une de l'autre ; la mère a plus d'élé- 
vation dans la taille , la fille plus d'aventure et de 
roman dans le regard. Puis doucement : — Je vais 
chez le roi pour deux minutes ; attendez-moi dans 
cette galerie, et ne vous montrez à qui que ce soit. 
Il y avait dans la galerie deux clavecins magnifiques 
dont l'un était couvert de peintures de Boucher, et 
posées çà et là sur les meubles, des mandolines, des 
guitares et des harpes dorées. Sophie alla vers le 
clavecin où jouaient les rondes d'amour peintes, et 
laissant sa petite main courir sur le clavier, elle 
s'amusait de quelques folies quand M""^ de Pompa- 
dour, lui tirant l'oreille : — Ma chère enfant, le bon 
Dieu vous a faite pour le théâtre ; vous êtes née dé- 
libérée comme il y faut être : vous ne tremblerez 
pas devant le public. Et l'on passa dans la chambre 
de la marquise. Le lit était un trône drapé vert et 



16 SOPHIE ARNOILD. 

or, frangé d'or, dont le dais à colonnes posait sur 
une balustrade marbre et or, formant demi cercle, 
comme chez la reine, et dans le grand appartement 
du roi. Sophie s'assit au pupitre de M'"'' de Pompa- 
dour et chanta. M""' de Pompadour fut étonnée et 
enchantée, lui demanda le nom de ses maîtres ; puis, 
((uand les noms furent dits, elle resta triste : ces 
maîtres , c'étaient les maîtres qu'avaient eus à 
Paris sa fille Alexandrine qu'elle venait de perdre ! 
Puis M""^ de Pompadour les mena toutes deux dans 
un cabinet ou elles entendirent chanter un rossignol. 
Comme elles s'émerveillaient : — Ma chère enfant, 
il est à vous, — dit-elle à Sophie en lui tendant une 
clef, — si vous êtes assez leste pour l'attraper. — 
Ce ramage, cette chanson, ce printemps chantant, ce 
n'était que rouages et ressorts ! M. de Maurepas 
venait peut-être d'être pris à ce rossignol quand il 
disait de la marquise : « Elle a un génie extraordi- 
naire pour la politique et les joujoux. » L'entretien 
sautait de sujets en sujets, changeant de ton, M""^ de 
Pompadour répétant jusqu'à trois fois : — Au pre- 
mier jour on dira de moi : Feu Madame de Pompa- 
dour ou la pauvre marquise! — un moment se rap- 
prochant de la mère, et lui disant à mi-voix : — Si 
la reine vous demandait votre fille pour la musique 
de sa chambre, n'ayez pas l'imprudence d'y sous- 
crire. Le roi vient de temps en temps à ces petits 
concerts de famille ; et alors au lieu d'avoir donné 



SOPHIE ARNOLI.l). 17 

celte enfant à la reine, vous en auriez fait présent 
au roi ! Puis ayant regardé les lignes du front et de 
la main de la petite, — M"**' de Ponipadour était 
femme et croyait à ces choses, — elle lui dit grave- 
ment : — Vous ferez une charmante princesse. 



IV. 



A quelques jours de ces visites , M™® Araould 
recevait de Versailles un beau paquet aux armes du 
roi : messieurs les gentilshommes de la chambre la 
rendaient informée que la reine venait d'admettre 
sa fille dans sa musique particulière, et que bi 
surintendance de sa maison lui en envoyait le brevet 
officiel. Dans le même paquet, et sous la même en- 
veloppe , était la nomination de M™*" Arnould à une 
des places de demoiselle de la musique de la cham- 
bre de la reine, aux mêmes appointements et hono- 
raires que sa fille : centlouis. Bientôt second paquet 
de messieurs les gentilshommes de la chambre. 
Celui-ci était une lettre de cachet par laquelle Sophie 
était attachée , par ordre exprès du roi , à la musi- 
que de Sa Majesté, et particulièrement à son théâtre 
de l'Opéra. Sur cela, M™^ Arnould fondit en larmes, 



20 SOPHIE ARNOULD. 

et courut chez M'"'' de Conti demander main-forte 
contre le trop de bien que le roi voulait à sa fille. 
M""*" de Conti prit Sophie, et tombant chez son amie 
l'abbesse de Panthémont : — Je vous amène, lui dit- 
elle, cette jeune personne dont messieurs les gen- 
tilshommes de la chambre veulent faire une actrice, 
chose que je ne veux pas; cachez-la moi bien soi- 
gneusement dans un joli recoin de votre monastère, 
en attendaht que je puisse parler au roi. Ce à quoi 
l'abbesse répondit : — Princesse, on peut se sauver 
dans tous les états ; je n'irai point faire ce chagrin 
au roi , qui m'a donné mon abbaye. Voyez l'abbesse 
de Saint- Antoine ou celle du Val-de-Grâce ; peut- 
être seront-elles, à cet égard , plus courageuses que 
moi. M""" de Conti courut, sans désemparer, trois 
abbayes, elle trouva partout la même prudence , le 
même langage, et Sophie fut abandonnée par elle à 
ses destins. 

M. Arnould, qui était un honnête homme, tomba 
malade ; par là-dessus une banqueroute le ruina à 
moitié. Il fallait vivre : il se fit hôtelier et loua les 
appartements de sa maison, La fierté s'en allait du 
logis avec l'aisance. Les scrupules de M""" Arnould 
s'humanisaient. M""^ de Conti ne lui donnait-elle pas, 
d'ailleurs, l'assurance que sa fille ne serait employée 
d'abord à l'Opéra que pour les concerts spirituels 
de la semaine sainte ? La famille, cependant, conti- 
nua à bouder le vouloir du roi; mais en demandant 



SOPHIE ARNOULD. 21 

dos loges à l'Opéra, en y allant trois fois par se- 
maine. Sophie n'avait été menée par la princesse 
qu'à quelques grandes représentations du Théâtre- 
Français et de la Comédie-Italienne. L'enchante- 
ment, le ravissement la première fois que devant 
Sophie se lève le rideau magique sur le décor d'Or- 
phée et Eurydice ! Elle pleure, elle palpite, elle tres- 
saille comme à l'appel de sa fortune. Ce bruit, ces 
feux, cet or, ces harmonies, ces pompes ot ces cris 
de l'àme, c'est l'avenir ouvert, la scène et la gloire 
promises ! 
Le 15 décembre 1757, Sophie Arnould débutait. 



V. 



Il y avait plusieurs années déjà que Sophie était 
aimée et demandée en mariage par un ami de sa 
famille, le chevalier de Malézieux. Il était le plus 
jeune de ces trois Malézieux, les délices de la cour 
de la duchesse du Maine. Celui-ci avait été plein 
de charmes, fait à ravir, emportant tous les cœurs, 
triomphant, adoré, lassé de victoires et de caresses. 
Il s'était, tout le long de sa vie, laissé aimer, sans 
aimer. Un jour vient où l'amour se venge ; et voilà 
tout-à-coup le chevalier de Malézieux chargé d'an- 
nées et de souvenirs, vieux d'ame et vieux de corps, 
amoureux comme un jeune homme de cette petite 
folle qui grandit sur ses genoux. Quelle lutte de 
chaque jour contre les soixante ans sonnés ! Beau 
encore, mais avec majesté, comme une ruine, il re- 
levait d'une toilette ingénieuse les restes de sa grâce. 



SOPHIE ARNOULD. 24 

Il chargeait de rouge ses joues pâlies ; il déguisait 
en lui le vieillard avec toutes sortes de soins ; mais 
hélas ! le visage passait sous le masque ; et un jour 
M""^ de Conti , qui avait entendu parler des vues 
d'un chevalier de Malézieux, trouvant le sexagénaire 
chez M""^ Arnould lui demandait d'un air d'amitié : 
— Monsieur , votre neveu est-il d'un naturel à 
rendre heureuse ma Sophie? — Le chevalier répliqua 
que ce neveu c'était lui. La princesse ne put répri- 
mer un mouvement de surprise , et pou après ra- 
conta charitablement, qu'un prince de sa maison, 
ayant voulu contracter mariage à l'âge de 80 ans, 
était mort la nuit de ses noces. M. de Malézieux 
s'écria qu'il fallait plaindre cet homme-là et non en 
rire. Le lendemain, comme Sophie assistait à la toi- 
lette de M'"*' de Conti , M™* de Conti lui dit : « Épousez- 
h\ s'il veut vous donner tout son bien par contrat. 
S'il ne veut que vous donner son nom, ne vous 
chargez pas de ses infirmités et de son automne : il 
y a de l'égoïsme et de la folie dans la passion de cet 
homme. — Arriva la lettre de cachet de Versailles. 
M'"'' de Conti eut un instant l'idée de faire appeler 
M. de Malézieux dans son appartement et de le ma- 
rier dans sa chambre. M'"^ Arnould ne disait point 
non. Sophie se mit à pleurer; et le chevalier ne fut 
pas appelé. M. de Malézieux comprit bien vite que 
l'Opéra était un rival avec lequel il fallait partager; 
et ramenant Sophie dans sa voiture après la soirée 



SOI'HIK ARNOI LU. 25 

(l'Eurydico, il ne put s'empêcher de lui dire d'une 
voix douloureuse et tendre : — « Vous êtes née jiour 
ce royaume-ci ». Cepejidant il se parai l de plus belle, 
peignait ses sourcils, faisait sa barbe deux fois par 
jour; et tout-à-coup, apportait aux parents de So- 
phie un projet de contrat de mariage, tout dressé, 
dans lequel il lui attribuait ses 40,000 livres de 
rentes. M. Arnould hésitait; M'"'^ Arnould faisait 
sonner à l'oreille de sa lille le nom et l'argent de 
M. deMalézieux. Sophie boudait. M. de Malézieux 
imagina de la convertir à son amour par des exem- 
ples tirés de l'histoire. M"" d'Aubigné, belle comme 
le jour et jeune comme l'aurore, n'avait-elle pas 
épousé, pour son esprit, le cul-de-jatte Scarron? — 
« Dès demain, — riposte Sophie, — je fais un pareil 
mariage, à condition que mon mari commencera 
par être cul-de-jatte et finira par être roi ! » 



VI. 



Sophie aimait. 

Un fort joli jeune homme, de façons parfaites, 
tourné en grand seigneur, était venu louer un ap- 
partement chez M. Arnould. Dorval — c'était son 
nom, — dit avec le plus grand air d'ingénuité arri- 
ver de sa province. Il donna sa bourse à garder à 
M. Arnould ; il chargea M"'* Arnould du soin de ses 
dentelles ; il s'abandonnait, jouait le nouveau dé- 
barqué, faisait l'innocent à merveille, lisait régu- 
lièrement à SCS hôtes toutes les lettres qu'on recevait 
1 our lui ; sa confiance allait même jusqu'à leur 
communiquer ses réponses. Puis ce Dorval était un 
enfant gâté: il lui venait à tout moment de jolis 
envois de gibier , de beaux poissons ou de fines 
truffes du Périgord, ou des paniers de beurre de 4a 
Prévalais, ou des gelinottes du pays de Caux. L'hon- 



28 SOPHIE ARNOULD. 

néto Dorval priait M'"'" Arnould de faire accommoder 
cela, et venait en manger sa part, à la table de fa- 
mille, à la gauche de M'"'' Arnould qu'il comblait 
d'attentions. Un soir, après avoir joué, c'est-à-dire, 
perdu deux parties de trictrac avec M. Arnould, il. 
prétexte une migraine insupportable et i-egagne sa 
chambre où un valet, entré dans la maison au 
moyen d'une fausse clef, le vient avertir que tout 
est prêt. Sophie prend la main de Dorval; ils descen- 
dent; le carrosse de Dorval attendait au bout de la 
rue. Il roule. Sophie était enlevée. 

L'aventure eut tout le retentissement qu'elle mé- 
ritait. Ce fut pendant quelques jours un scandale 
régnant et absolu. Les nouvellistes en vécurent, le 
chevalier de Malézioux en mourut, M. Arnould en 
fit une rechute, et Paris, des gorges chaudes. Tout 
passe, même le bruit que fait une fille en se sauvant 
sur la pointe des pieds du logis paternel. L'éclat 
apaisé, Dorval promettait à Sophie de faire savoir à 
ses parents le lieu de sa retraite. Et, deux jours 
après, il leur écrivait lui-même une lettre de sou- 
mission et d'excuses : la lettre était signée Louis, 
COMTE DE Branc.\s. En post-scriptum , le comte de 
Brancas promettait formellement à M. et M'"" Ar- 
nould d'épouser leur fille s'il devenait veuf. Honte, 
douleurs, larmes, tout fut oublié dans le ménage qui 
voyait déjà madame de Brancas sous terre, et leur 
fille comtesse, que dis-je ? duchesse, le vieux duc de 



SOPHIK AR.NOULD. 29 

Lauraguais enterré. Aussi la première entrevue de 
ia mère et du ravisseur se passa-t-elle fort bien. 
M'"*' Arnould arrivait les mains pleines de pardon, 
et l'air soutenu de la dignité convenable à la belle- 
mère future d'un tel gendre. Sophie l'embrassa, et 
fut embrassée et pardonnée. 

La chaîne commençait comme les chaînes com- 
mencent , nouée de fleurs. M. de Brancas était 
toujours Dorval, Sophie était encore la Sophie de 
l'hôtel de Lisieux. L'amour no lit jamais plus beau 
roman. Et que dire ? « Les peuples heureux n'ont pas 
d'histoire; » de pareils couples, bien moins encore. 
A peine si madame de Brancas parvenait à mettre 
quelques nuages au front de l'amant de Sophie. 
Pourtant elle était une femme spirituelle, en excel- 
lente posture pour se venger, aimant M. de Brancas 
comme son mari, sans zèle, et avec sang-froid, irré- 
prochable par dessus cela, et fort digne de n'être 
pointtrompée. C'était entre elle et Dorval une guerre 
qu'elle faisait avec une malice exquise et distraite, 
des allusions qu'elle laissait tomber, des interroga- 
tions d'une courtoisie méprisante et railleuse, des 
retraites soudaines dans sa dignité, des demi-mots 
et des sourires qui mettaient le ridicule du côté du 
comte. Elle lui demandait d'un de ces tons légers 
qui n'appuient pas, des nouvelles de « son actrice ; » 
et l'aulre, par dépit, disait que dans le petit doigt- 
d'une comédienne il y avait plus d'esprit que dans 



30 SOPHIE AUNOULD. 

tous les paniers de qualité. — « Mon perroquet aussi 

— répondait M"^'' de Brancas — est un garçon bien 
spirituel de mémoire; je veux un de ces jours lui 
apprendre à lire; il me répétera tout Regnard, tout 
Molière, et tout Dufrény» — et la querelle s'échauf- 
fant, M. de Brancas s'oubliait jusqu'à rompre avec 
colère : — « Ne vous y frottez pas ; votre rivale n'a 
pas besoin de vos livres pour être ce qu'elle est: 
^■ous n'oseriez grouiller en sa présence ; et des 
iMÎettes échappées de sa table, on pourra faire un 
jour des livres pleins d'esprit. » Mais que ces ennuis 

— ces remords peut-être — s'envolaient vite aux 
baisers de Sophie ! Et comme M. de Brancas laissait 
le monde à la porte du Paradis (1) ! 

(I) Ici s'anvU-nt nos iiiéiiiniros iiiédils de Sopliie VniDiild. 



Vil. 



Le geste lurnié par M"'' Clainm , la vùix par 
M"'" Fel, Sophie Ariiould avait débuté le 15 décem- 
bre 1757. Ce début avait été un triomphe et une ré- 
volution , et le Mercure n'est que le faible écho de 
l'enthousiasme croissant du public, lorsqu'il dit de 
la chanteuse, à propos du rôle de Lavinie dans 
l'opéra d'Enée et Laxiuie : 

« M"^ Arnould l'a joué avec cette intelligence, celte 
noblesse, ces grâces naturelles et touchantes dont 
le public est enchanté. Tl est heureux qu'elle ait 
risqué ce qup lui inspiroit la nature avant que d'être 
intimidée par tous les petits préjugés de l'art. Mo- 
dèle en débutant , elle ranime la scène lyrique et 
semble communiquer son àme à celles des actrices 
qui ont la modestie et le talent de l'imiter (1). » 

(I) Meinire île l'innff . aortt l7-'i8. 



32 SOPHIE ARNOULD. 

Oui, cette Sophie était une chanteuse nouvelle, et 
bien digne des couronnes de myrte et de lauriers 
qu'elle partageait avec Clairon (2). Elle renouvelait 
la déclamation lyrique par l'accent de la passion. 
Elle apportait l'émotion à l'harmonie, l'attendrisse- 
ment au chant, le sentiment au Jeu de la voix. Sa 
voix était une àme. Elle charmait les oreilles et sus- 
pendait les cœurs. Elle avait tout le domaine du 
drame tendre et toutes les grâces de la terreur. Elle 
avait le cri, et les larmes, et le soupir, et les caresses 
du pathétique. Elle était une mélodie pénétrante et 
voilée, la plainte ingénue des jeunes reines de la 
Fable qui se débattent contre la mort, le murmure 
déchirant des jeunes captives, le cantique du : « Je 
ne veux pas mourir encore ! » 

( I ) <i f.e biisic lie iM"*^^ Clairon ayant été exposé, ces jours passés, 
à la vente du cabine! de l'eu !\I. Randon de Boisset, ^I''"" Ainonld 
en donl)la la première enchère ; il n'y eut personne qui se permit 
tlencliérir sur elle et le buste lui fut adjugé. Toute l'assemblée 
applaudit h différentes reprises. In anonyme lui envoya snr-li- 
eliamp le ([uatrain suivant : 

Lorsqu'en t'applaudissant, déesse de la scène, 
Tout Paris t'a cédé le buste de Clairon , 
Il a connu les droits d'une sœur d'Apollon ' 

Sur un portrait de iMelpomène. » 

Correspnudanre lilli'raire de Griiiim (murs 1777), t. XI. 



SOPHIE ARNOLLD. 33 

Et cependant de quel faible instrument Sophie 
Arnould tirait ces caresses et ces larmes, et ces gé- 
missements, ces notes enchanteresses, ces élans, 
ces alarmes de la voix qui jetaient des frissons dans 
tout le public, cette diction suave et tragique, cette 
mélopée de l'élégie ! Quel art et quel génie pour arra 
cher tant d'harmonies, comme sans effort, d'un or- 
gane mesquin et d'un gosier misérable. Car cette 
voix de Sophie, ce n'était qu'un filet de voix, sou- 
tenu de pauvres poumons, sans force, sans étendue, 
sans ampleur. « C'est le plus bel asthme que j'aie 
entendu chanter, » disait Galiani de Sophie [1) ; 
mais cela, ce rien, cet asthme, écoutez , le voilà, ô 
merveille ! la voix plaintive de Psyché entourée de 
la foudre et de l'Enfer; cette voix, c'est la voix 
d'Iphise ; cette voix, c'est la voix de Thélaïre ; cette 
voix , c'est la voix amoureuse de la fille d'Aga- 
memnon cherchant des yeux Achille, parmi l'armée 
en fête ; la voix mourante d'Jphigénie , traînée à 
l'autel, et tendant la tète en implorant les dieux ! 

Son âme a fait sa voix, et son visage est le por- 
trait de son âme. Ce visage, Latour nous l'a gardé 
vivant : ces grands sourcils doucement joints, l'éclair 
mouillé de ces deux beaux yeux implorants, levés 
vers le ciel, la jolie souffranco de ce long et char- 
mant ovale, cette bouclie entr'ouverte, et sur laquelle 

(I) Correspondance de Gfiivm. 



34 SOPHIE ARNOLLD. 

meurt une dernière prière en un dernier sourire, — 
sur toute cette face de la chanteuse , c'est comme 
une douce agonie d'amour et de jeunesse (1). 

(I) .\[)ii's le portrait l;i caricatuie. u iMiLonn. \ vous dire vrai, 
celle-ci (Sophie) n'a rien de ineiveilleux : une Ryure loii{[ue et 
maijjre ; une vilaine bouche, des dents larges et déchaussées, 
une peau noire et huileuse. Je ne lui vois que deu't beau^ yeux. » 

{l.'Efifinn nnijlnis, Collin , JSOO, t. I«r.) 



VIII. 



Sophie Arnould disait à ses amis aux derniers 
jours de sa vie : « M. de Lauraguais m'a fait deux 
millions de baisers, et m'a fait verser plus de quatre 
millions de larmes. » 

M. de Lauraguais était un fou d'infiniment d'es- 
prit, avec une incurable jeunesse de caractère, un 
grand désordre et une grande audace de tête, plein 
de coups de vent et de caprices, excessif d'un bout 
à l'autre, à l'étroit dans sa vie, précipitant son acti- 
vité de mille côtés, variable, montant et descendant 
de goûts en goûts, changeant d'idées comme d'hu- 
meur, bouillant, brouillé, sans but et tiraillé de vou- 
loirs, une cervelle à la dérive, sautant d'études en 
études, accrochant les paradoxes, volant de la 
science à la politique, et de la chimie à la poésie, 
remuant le rien et la foudre, touchant au droit pu- 



36 SOPHIE ARNOULD. 

blic, à la porcelaine, à la tragédie, à l'inoculation, 
à l'éther, à la Compagnie des Indes, aux banquettes 
de la Comédie-Française, se cognant à Darcet et à 
Morellet, à Voltaire et à Omer de Fleury ! une sorte 
de grand homme manqué et dévoré d'inconstance, 
en qui s'agitait, mal à l'aise, une âme d'un autre 
temps logée dans un esprit du dix-huitième siècle. 

Imaginez ce que pouvait être l'amour chez un 
pareil homme : le soleil dans un orage ! des adora- 
tions à mains jointes, et tout à côté, des froideurs, 
des querelles, des insultes, des menaces ; un bon- 
heur ballotté de jour en jour, d'instant en instant ; 
des prières, des oublis, des pardons scellés d'orn- 
brassades, où tout-à-coup éclataient les irritations 
et les ennuis du comte, pris entre l'opinion publi- 
que et sa maîtresse, entre un mariage auquel il 
manquait l'amour, et un ménage auquel il manquait 
le contrat ; puis après les pleurs, un nouveau rire, 
et le livre de leurs amours repris aux plus belles 
pages ; des gronderies encore, des mots empoison- 
nés, des fureurs, toutes les jalousies de l'Orient, — 
à Paris ! en ce siècle! — des brutalités jusqu'à battre 
et à rnordre ; des intermittences de cœur, des indif- 
férences, des dédains, des ravissements des yeux, de 
la tôte, et des sens par des rivales, entrevues dans 
un succès tout neuf; des bouderies, des gronderies, 
de retours, des contritions qui promettaient l'éter- 
nité au présent, des tendresses à lasser le plaisir. 



SOPHIE AR.NOLLD. 37 

et au bout des tendresses des scènes à casser les 
vitres, si bien que la crainte finit par avoir raison 
de l'amour de Sophie. 

Il arriva qu'un beau matin de l'année 1761, M. de 
Lauraguais, ayant commis une Electre, alla porter 
sa tragédie à Ferney. Aussitôt Sophie de mettre dans 
un carrosse les bijoux reçus de M. de Lauraguais, 
les deux enfants dont il l'avait honorée, et, fouette 
cocher ! carrosse, bijoux et enfants rendus à l'hôtel 
Lauraguais , Sophie respire délivrée. Lauraguais 
revint ; Sophie s'était mise sous la protection de 
M. de Saint-Florentin. Lauraguais pesta, jura, éi^lata 
en malédictions, et finit par une vengeance de gen- 
tilhomme : l'envoi à Sophie d'un contrat de deux 
mille écus de rente viagère, dans lequel M'"° de 
Lauraguais avait eu la générosité d'entrer, au nom 
de son admiration pour le talent de la chan- 
teuse (1). 

Sophie était passée des tourments de l'amour au 
calme d'une liaison d'intérêt, des violences de Lau- 
raguais aux tendresses tranquilles d'un homme d'ar- 
gent fort honnête et fort sensible, M. Bertin, qu'elle 
cherchait à consoler des infidélités de M"® Hus. Les 
choses s'étaient passées avec l'étiquette et la noble 
cérémonie qu'on mettait à ces choses en ce temps. 
M. Bertin avait fait les démarches convenantes au- 

{\) Mémoires secrets de Bachaumoni , vol. I 



38 SOPHIE AUNOILD. 

près de son prédécesseur. Sophie avait reçu les ma- 
gnifiques épingles que de tels marchés rapportaient 
alors; le divorce avec Lauraguais était officiel, écla- 
tant, quand — soudaine nouvelle ! — Paris apprend 
que M"^Arnould a rompu avec cette vie dorée, mais 
égale, ce train d'amour sans tracas, sans fracas, 
sans fièvre, ce bonheur tout plat. Bientôt — M. Ber 
tin, désintéressé et remboursé de tous ses frais par 
Lauraguais, — les deux amants s'étaient retrouvés et 
recommençaient de gaîté de cœur leur ménage 
d'enfer, leurs brouilles et leurs raccommodements, 
leurs beaux jours trempés de larmes (2). Les ba- 
tailles et les contrariétés furent plus vives que 
jamais ; les reproches plus envenimés, les jalousies 
plus injurieuses, les inquiétudes plus calomnieuses. 
Jusqu'où les accusations et les justifications allèrent 
entre eux, un très-curieux certificat du médecin 
Morand, possédé par M. Boutron, nous le montre 
cruement. 

Cependant ils s'aimaient, mais à leur façon. 
Pareils à ces amis qui emploient le temps qu'ils se 
voient à faire battre leurs humeurs l'une contre 
l'autre, cet homme et cette femme, cette paire de 
cerveaux et de cœurs brûlés, ne s'aimaient jamais 
mieux que de loin. Les séparations, l'absence re- 
nouaient leur chaîne. Que M. de Lauraguais fasse, 

(I) Mémoires secrets de Bacliaumont , vol. I. 



SOPHIE ARNOLLU. 39 

avec sa lettre sur l'Inoculation, refermer sur lui les 
portes de la citadelle de Metz, —voilà Sophie, 
enflammée par cette disgrâce et cet éloignenient, la 
plus dévouée des amantes, la plus infatigable sup- 
pliante ; et ce que les sollicitations de la haute et 
puissante famille du duc, de sa femme, n'avaient pu 
emporter, voyez le ravir par cette comédienne qui, 
dans l'émotion d'un public de cour charmé et en- 
traîné, va, le costume de Céphise encore sur le dos, 
se jeter aux pieds du duc de Choiseul, et lui arra- 
che, d'un regard où elle a mis son âme, cette grâce 
refusée (I) ! 

Et croyez que tout n'était pas misère dans le tète 
à tète de Sophie et de Lauraguais. Il y avait des 
trêves aussi belles qu'une paix, des instants bénis 
où les souvenirs refleurissaient après l'amertume de 
toutes ces méchantes colères qui fatiguent l'am.our, 
mais ne le tuent pas. Les femmes gardent toujours 
une grande reconnaissance aux aventures qui les 
ont émues, aux liaisons qui les jettent hors d'elles- 
mêmes, aux romans, même les plus cher payés, 
qui occupent et tourmentent leur vie. Elles sont sans 
pitié, disons pis, sans mémoire, pour ces amours 
raisonnables et mûris qui vivent à côté d'elles, sans 
violer leur imagination, sans brusquer leurs larmes 
et leurs rires, sans les emplir et sans les transporter. 

[l) Mémoires de Bachaumont , vol. I. 



40 SOPHIE AK.NOULD. 

Aussi écoutez la vieille amoureuse, — tout cela 
est bien loin ! Appuyée au bras de Rulhières, elle se 
retourne vers sa jeunesse, vers ces années de tem- 
pête: « Ah ! — dit Sophie avec un sourire et une 
larme dans la voix, — c'était le bon temps ! j'étais 
bien malheureuse! » 

Puis, au delà des angles du caractère, des hosti- 
lités de tempérament et de nature, au delà de la ri- 
valité d'inconstance et de mobilité, il y avait entre 
ces deux êtres un lien caché, ignoré d'eux-mêmes, 
peut-être, mais un lien que les folies de leur cœur 
ne pouvaient rompre. Ce lien moral était l'esjirit. 
L'esprit ! c'était leur bon ménage, et la plus grande 
raison de leur ménage! leur réconciliation journa- 
lière, l'anneau de noces de leur amour, — et ce 
qui leur resta de l'amour quand l'amour ne fut plus 
de leur âge. 



IX 



Coiiiiiiont le saisir ot lo diro, cet es[)rit do Sopliie 
Aniould ? Il (Hait un éblouisscmonf, un prodige, 
une source intarissable de tous les esprits de la 
France ! Il était impromptu, courant, volant; une 
envolée de guêpes! Il était une pensée, un mot, un 
éclair. 11 était l'esprit de Paris, de la Comédie, d'une 
femme et d'une fille foulant aux pieds les étiquettes 
de la paroh;, à l'aise partout et avec tous, et sou- 
mettant les plus nobles oreilles au langage familier 
de la nature sans toilette. Il était une massue et un 
poignard, une malice et un supplice. Il enfermait 
une larme dans un lazzi, une idée dans un calem- 
bourg, un homme dans un ridicule. Du sublime 
de la gaminerie, il allait à l'exquis du goût, du 
gros sel à l'ironie divine , de l'Opéra à Athènes^ 
Jamais au monde si merveilleuse machine à mots, 



42 SOPHIE ARNOLLL). 

que cette Sophie ! et si biea dotée et si bien armée ! 
Elle môme comparait sa tète à un miroir à facettes. 
Que d'étincelles et de flammes! Quelle soudaineté ! 
et que d'éclaboussures sur tout son temps ! tant de 
phrases, tant de mots bondis de sa bouche, gardés 
par l'anecdote comme la chanson, l'échu et le testa- 
ment libre du xviii" siècle ! des définitions de choses 
indéfinies qui ressemblaient à un coup de feu sur 
uii revenant; des soufflets du bout des doigts, des 
vengeances du bout des dents, des attaques et des 
ripostes, un génie comique, une compréhension, 
une imagination, une verve argent comptant, une 
vision simultanée de l'intention, du sens, et de l'or- 
thographe des paroles; des bonnes fortunes de ter- 
mes, des mariages d'inclination de mots, des saillies 
et des épigrammes qui s'échappaient de ses lèvres, 
sur l'aile de la plus jolie voix du monde; des jeux 
de langue ou le hazard avait l'esprit du pamphlet; 
des railleries qui saluaient une illusion avant de la 
tuer, des exécutions d'amour-propre en une seconde, 
le fouet de Beaumarchais cinglant et battant dos , 
visages et masques; des mystifications pleines de 
grâces, des parades à jouer devant une comédie hu- 
maine, des caricatures morales, des silhouettes à 
l'emporte-pièce, des portraits indiscrets de ressem- 
b'ance comme l'ombre des gens; et Dieu, et le dia- 
ble, et du La Rochefoucault déboutonné, et de l'Aris 
tophane au vin de Champagne, et des polissonneries 



SOPHIE ARNOl'LI». 43 

oubliées sur terre par Piron, des satires d'une ligne, 
des épitaphes dont les vivants ne revenaient pas, des 
épithètes mortelles, des riens qui sont devenus des 
maximes, dos maximes qui sont devenues des pro- 
verbes ! des baptêmes d'idées qui ne sont plus à re- 
faire, des paroles qui ont fait l'esprit de bien des 
sots et la fortune de bien des causeurs ; des drôle- 
ries à la pointe du mot, qui enlevaient le rire ; notre 
jolie langue de finesses et de sous-entendus ma- 
niée dans le meilleur de ses délicatesses; un tri- 
bunal enfin, l'esprit de Sophie! le petit journal du 
temps, le compte-rendu malin de l'opinion publique, 
le censeur, et la terreur, et le lutin enjoué des hom- 
mes et des choses, des coulisses et des ministères, 
des systèmes et des événements, des modes et des 
soleils levants ! . . . Et voltigeant à travers tout cela , 
comme une sagesse légère, comme une charité ga- 
lante, la philosophie d'Épicure et de Ninon; et tem- 
pérant la veine outrée, cette distinction de naissance, 
d'éducation et de monde que les fifies possédaient 
alors. 

Est-il besoin de répéter la réponse qu'elle a faite 
la {)remière à un : « L'esprit court les rues! — 
C'est un bruit que les sots font courir ! » et le mot 
sur la tabatière qui portait d'un côté Sully, et de 
l'autre Choiseul : « Oui , c'est la recette et la 
dépense , » ou bien le mot sur la lèpre de Iji 
Harpe : « C'est tout ce qu'il a des anciens. » Eu 



44 SOPHIE AHNOLIJ). 

voulez-vous un autre d'une méchanceté plus polie, 
plus raffinée, plus française? Bernard composait son 
Art d'aimer sous un chêne : « Je m'entretiens 
avec moi-même, — dit le poète au salut de Sophie. 
— Prenez garde, vous causez avec un flatteur. » Et 
encore, dans ce même ordre de phrases bien nées, 
dans la gamme délicieuse des câlinerics du cœur, 
quoi de plus charmant que ce reproche fait à Ilelvé- 
tius qui lui envoyait un cadeau, et ne lui en parlait 
pas : « Est-ce que vous voulez perdre ce que vous 
m'avez donné (I)? » 

(1) \ovez, pour les mots de Sophie, /liniildidiin (par M. Devillc). 
Paris, ^813. 



\. 



Elle régnait donc, et de toutes les façons. Ell(> 
avait la mode et la popularité. Elle emplissait de 
son bruit les coulisses et le monde. Elle vivait dans 
le tapage du scandale et de la gloire. Elle partageait 
le public, les oreilles, les yeux et les cœurs. La cu- 
riosité de l'étranger venait vers elle comme en dépu- 
tation. Elle ordonnait de la vogue et du goût. Elle 
semblait descendre à l'amitié d'illustres dames. Elle 
avait une cour, un petit coucher de son esprit, de sa 
jeunesse; de sa grâce. Elle faisait à ses caprices ver- 
ser l'or des deux mains ; et elle allait dans les adula- 
tions de sa vie, comme dans les caresses d'un rêve, 
l'orgueil las de couronnes. 

L'amour même allait l'abandonner à la fortune. 
Ce furent les jambes d'une nouvelle danseuse, d'une 
certaine M"" Robbé, qui acheminèrent Dorval de 



46 SOPHIE ARNOULD. 

l'amour à l'aniitié (1). Une élèvo de L'Epy, une dé- 
barquée do Slutgard, noble, majestueuse, sévère en 
sa danse , grande de corps, presque colossale, Ves- 
Iris en Vénus, M"*' Heinel, acheva la délivrance des 
deux amants (2). Sophie alors ouvrit sa porte toute 
grande et son cœur à deux battants : ce fut une co- 
hue magnifique! l'argent et l'esprit, la finance et la 
poésie, Plutus et les neuf Musos ! un rendez-vous 
de folies ! un va-et-vient de désirs , de madrigaux > 
de Pactoles ! . . . Il y avait bien le plus souvent un 
maître du logis en titre , quelque prince d'Henin ; 
mais Sophie le prenait si reconnaissant d'être aimé 
et si heureux d'être envié, qu'il laissait la ruelle de 
Sophie pleine , cette ruelle qui était l'hôtellerie de 
tous ceux qui avaient leur cœur ou leur esprit à 
perdre, leur jeunesse à jouer ou à regagner. A la 
table de Sophie, la meilleure noblesse du royaume 
venait demander l'ivresse et la licence du vin (3). A 
cette table — un autel de la vie libre et des libres 
amours I — les jeunes ducs, tout bottés pour l'exil, 
venaient jurer entre les mains de la déesse, fidélité 
éternelle aux déesses de l'Opéra (4). Ole triomphe 

(^\) Mémoires (te Barliaumniil, vol. II. 
(2) M., vol. III. 

(.">) Rapport ite police sur les femmes (jnlaiiles, Uevue rélrospcc- 
(ive, 2"= série, vol. III. 

(i) Correspondance secrète (le Meira, vol. II. 



SOPHIE ARNOLLD. 47 

de cette Sophie ! Les ambassadeurs étrangers la 
couvraient de diamants, les altesses sérénissimes se 
mettaient à ses genoux , les ducs et pairs lui en- 
voyaient des équipages, les princes du sang dai- 
gnaient l'honorer d'enfants (I) ! 

Alors , Sophie devint insolente comme son bon- 
heur. Elle prit plaisir à fatiguer les complaisances 
de ses destinées. Elle défia la disgrâce. Grisée de 
prospérité et d'encens, elle se rit, comme par jeu, 
des menaces des directeurs , des réprimandes des 
ministres, des impatiences du public. Elle manque 
à Paris accouru pour l'applaudir; elle plaisante jus- 
qu'à l'administrateur de la banqueroute publique, 
l'abbé Terray (2'', elle insulte le roi jusque dans ses 
amours (3) ! Et voyez la chance heureuse de cette im- 

(1) Sophie eut une fille du piinie de Coudé qui épousa le 
comte de R 

(2) Mémoires secrets de Bachaumont , vol. MI. \uir la lellre de 
Sophie Aruould et la réponse supposée de l'abhé Terrav. 

(5) Ou connaît Tauecdote suivante ; « lu soir, M"*^ Aruould 
douna à ses nombreux amis un grand souper où Ton tint des 
propos peu décents sur la marquise de Pompadour. l,e lieutenant 
général de la police la fait venir le lendemain : ^Mademoiselle, où 
avez-vous soupe hier? — Je ne me le rappelle pas, Monseigneur. 
— Vous avez soupe cliez vous — C'est possible. — Vous aviiz 
du monde. — Vraisemblablement! — Vous aviez cnlr'autrts 
des personnages de la première qualité. — Cela m'arrivc qucj- 
(juefois. — Quelles étaient ces personnes? — Je ne m'en sou\iens 



48 SOPHIE AKNOILD. 

[ludente : elle no reste au Fort-l'Evèque que le temps 
nécessaire pour apprendre une bonne action de son 
bon cœur au monde et doter d'une scène attendris- 
sante un vaudeville à venir que baptisera son nom (Ij. 
Que si elle envoie en cadeau à une dame delà cour 
un chapeau de son invention, le chapeau de 1774, 
— « Qui est-ce qui marche aujourd'hui? » — dira- 
t-elle en cherchant le porteur autour d'elle , par- 
tageant son interrogation entre son coiffeur et le 
prince d'Henin (2) ! Son train est monté avec son 
ton. A l'appartement de la rue du Dauphin a suc- 
cédé cet appartement de la rue des Petits-Champs 
où le Palais-Royal, tous les badauds de Paris, re- 
garde ces feux d'artifices tirés par la princesse So- 
phie en l'honneur de son voisin : le maître du Palais - 
Royal (2). Mais ce n'est assez ; voilà que Sophie 
veut un hôtel à la Chaussée-d'Antin. Cet hôtel, bâti 
comme la pyramide de Rhodope , il sera côte-à-côte 
avec l'hôtel dé M"*^ Guimard et de mêmes dimen- 

j,;,s. — \ ous ne vous souvenez pas de reu\ ijui ont soupe liier 
chez vous? — Non, Monseigneur. — Mais il me semble (ju^me 
femme comme vous devrai! se rappeler ces choses-là. — Oui, 
Monseigneur; mais devant un homme comme vous, je ne suis 
pas une femme comme moi ! » 

(I) S'njihii' Àrnoiild , comédie en trois actes, ])iir H;irré, lladel et 
Descliamps. 

[2] Mcmoires secrets (d: Mélra, vol. I. 

(5) M''moiieK de Bnchaumonl, vol. MI. 



SOPHIK AR.NOULD. 49 

sions, bien entendu. Deux colonnes doriques porte- 
ront le fronton : Eulerpe sous les traits de M"*' Ar- 
nould. L'hôtel aura deux étages, un vestibule oîi 
tiendra la livrée d'un faubourg Saint-Germain tout 
entier, et des antichambres encore ; puis les salons. 
Les enfants occuperont le second étage, qui sera 
disposé de façon que les chambres aient de petits 
salons. L'hôtel est déjà tout entier sur le papier : 
Bellanger en a dessiné les plans (I). 

(I) Bibliolhèque Impériali', (abintl des estampes. T(ip()>jrapliie 
(le Paris, vol. lAXX. 



\l 



Bellanger ne bâtit pas d'hôtel à Sophie Ar- 
nould I). Il fit mieux : il rangea son cœur. Il lui 
fut donné de toucher et de fixer cette femme , cette 
a.moureuse au jour le jour, cette tète_ tournée par 
l'aventure et la surprise du moment. Il l'arrêta dans 
ce tourbillon de vie , dans ce flux et reflux d'intri- 
gues mercenaires ou vaniteuses, dans ce bruit et ce 
bourdonnement des sens qui assourdit l'âme. Il re- 
nouvela chez Sophie la tendresse et les occupations 
de la pensée. Il lui sauva ce fonds et ce coin caché 

(I) Soptiie l'ut oliassce de son appartement de la rue des 
Petits-Champs par l'incendie de FOpéra, et alla loger rue 
Caumartin. Au temps de cet incendie 1781), on fit courir sous 
le nom de Sophie une assez plaisante lettre sur la misère des 
vestales de TOpéra presque réduites à leur chemise. [Chefs- 
(l'tcuvre politiquex ef liUéraireu du dix-huitième siérle, 1788.) 



52 SOPHIE AUNOULD. 

de sensibilité, d'attachement, de dévouement, der- 
nière vertu des courtisanes qui les rattache peut- 
être à la famille humaine. Qu'avait Bellanger pour 
agir ainsi sur Sophie ? Sa gaîté , sa jeunesse, et en- 
core la jeunesse de sa gaîté. Heureux homme ! La 
bonne enfance d'un esprit d'artiste, naïve, réjouie, 
s'amusant de tout, entrant comme un rayon de 
soleil dans les tristesses et les noires pensées de son 
prochain; un franc rire de nature, sans effort, sans 
coup de fouet, sans fatigue , qui s'éveillait avec son 
maître et lui faisait compagnie toute la journée; des 
gaîtés fortuites, des drôleries nouvelles, des farces 
à étourdir ces lendemains d'une comédienne, si vides 
et si ternes , l'humeur et l'esprit de l'atelier, il avait 
toutes ces grâces de caractère, Bellanger ; et quel 
meilleur compagnon d'amour pour Sophie ! Un 
bourgeois comme elle d'ailleurs , c'est-à-dire l'éga- 
lité dans l'amour, un homme de son ordre et à sa 
taille qu'elle pouvait aimer sans se hausser, et à qui 
elle pouvait parler de ses parents sans les renier. 
Amants de leur race font aux femmes plus grandes 
aises qu'on ne pense. Et comptez encore, en ce par- 
fait arrangement, la gratitude très-humble que le 
modeste émule de Vitruve avait pour les bontés 
dont l'honorait cette reine. Que de raisons pour 
faire retrouver non la constance, mais l'amour à 
Sophie ! Et l'amour retrouvé , Bellanger ne le laissa 
pas mourir. L'oubliait-on? il savait se rappeler, par 



'SOPHIE AIINOLLD. o3 

des traits qui portaient coup, des tours dont Sophie 
ne savait pas perdre le souvenir, et que son esprit 
racontait à son cœiir. Un jour Sophie , éprise du 
comédien Florence, envoie son congé à l'architecte; 
Bellanger de changer l'enveloppe et d'envoyer le 
congé au comédien. Du quiproquo, Murville fit une 
pièce, — mon compte-rendu , disait Sophie, — et 
Bellanger, son retour en grâce auprès de la pauvre 
Sophie, fort refroidie par la longue mine de Flo- 
rence (1). A chaque rentrée, il s'établissait de plus 
belle dans ce cœur ouvert et vénal; il était et sem- 
blait une façon de mari de l'actrice. Quand Paris 
commence à parler trop haut de la liaison de Sophie 
avec M"® Raucourt, Sophie n'a qu'à dire avoir 
épousé Bellanger pour être crue sur parole, et 
même par Bachaumont s'indignant de fort bonne 
foi de la mésalliance de Thélaïre avec un petit des- 
sinateur des Menus (2 . Bellanger lui-même prit le 
mensonge au sérieux, jusqu'à songer à faire du 
mensonge une vérité. Mais l'actrice ne voulait que 
d'un mari in partlhus ; et Bellanger resta tout sim- 
plement son prôneur, son admirateur, le garde du 
corps de son talent, dévoué toujours, et à toutes les 
heures et sur tous les terrains, en paroles et en ac- 
tions, envers et contre tous, et mèmel'épée au veut 

(1) Correspondance secrète de Méha, vol. WIII. 

(2) Mémoires de Bachaumont , vol. \ . 



54 SOPHIE ARNOULD. 

foiitre l'ennemi personnel de Sophie, l'amant do 
Raucourt , le marquis de Villette (I). Bellanger fut 
payé. Il eut la meilleure place entre ses amours; il 
eut plus tard , dans ses lettres , la meilleure part des 
caresses émues, des souvenirs attendris et mouillés 
de Sophie, les derniers soupirs de son vieux cœur ! 

(■i) Id., NOI. VII. 



\11 



Lauraguais , cependant , traversait encore le cœur 
de Sophie, ce cœur que Bellanger occupait sans 
l'emplir. Il y rentrait non plus avec la passion, mais 
à la façon de son rival, à coups do plaisanteries. Re- 
venant de Londres, rapportant à Paris Y humour de 
nos voisins, le vis comica de la charge grave, il 
appelle et assemble en consultation quatre docteurs 
de la Faculté de médecine, et leur soumet du plus 
grand sérieux la question : peut-on mourir d'ennui ? 
Les quatre docteurs , croyant qu'il s'agissait d'un 
cas de famille, et sachant, dans les Brancas, un cer- 
tain nombre d'hypocondres , de vaporeux, de mé- 
lancoliques , opinent tous pour l'affirmative , moti- 
vent leur jugement avec tout le latin de Molière et 
le leur, et signent de la meilleure foi du monde la 
consultation où ils déclarent que le seul remède 



o6 SOI'HÏE ARNOILD. 

était (le dissiper le malade, et par dessus tout de lui 
ôter de dessous les yeux l'objet de cet état d'inertie 
et de stagnation. 

La pièce en bonne forme, M. de Lauraguais va , 
sans rire, la déposer chez un commissaire, et, sans 
rire, porte plainte contre le prince d'Hénin qui, pai' 
obsessions continuelles auprès de M"'" Arnould, no 
tend à rien moins qu'à faire périr d'ennui cette ac- 
trice, les amours du public et aussi un peu les siens. 
Il y requiert donc qu'il soit enjoint au dit prince de 
s'abstenir de toute visite chez. Sophie, jusqu'à ce 
qu'elle soit parfaitement rétablie de sa maladie d'en- 
nui, qui la travaille et qui la tuerait, suivant la solen- 
nelle décision de la Faculté (1). Ce fut la meilleure 
comédie de L'année et la plus applaudie , cette farce 
de Lauraguais. Le prince d'Hénin se battit; mais 
tuez donc un ridicule, et la mémoire que Sophie ne 
pouvait perdre du farceur ! 

(1) .Vcwoi/r'.s de Barltaummit, vol. \'II. 



XIII. 



Arriva l'heure où la mode dévore ses enfants. Ce 
démon, tout à l'heure adoré, dont tout était bien 
venu et pardonné, caprices, méchancetés, désordres, 
le voilà soudain disgracié, méprisé , hué comme un 
ruban passé ! Quel changement ! Ou étaient les ap- 
plaudissements, est le silence ; ce public amoureux, 
ce n'est plus qu'ennemis. Cette opinion publique , 
enchaînée et traînée derrière son triomphe, a repris 
ses verges et ses vengeances. Cette vieille réputation 
a trop duré, elle ennuie Paris ; elle est mûre pour 
l'ostracisme. 

La guerre contre Sophie avait commencé dès 
1766; mais alors elle se faisait à mi-voix et sur le 
ton mielleux. Les conseils, les critiques même la 
courtisaient. Etait-elle obligée d'abandonner Sylvie 
à cause de la faiblesse de sa voix ? l'on voulait bien 

3. 



o8 SOPHIE ARNOLLD. 

reconnaître que M"^ Beaumesnil, malgré son talent , 
n'effaçait pas Sophie Arnould (1). En 1768, on disait 
encore : « M"® Arnould, oubliée à force d'être dé- 
sirée, a daigné reparaître dans Pomone (2). » A la 
fin de la même année, lorsque, tentée par l'exemple 
de i\l™*' de Pompadour, elle voulut créer le rôle de 
Colin dans Le Devin de Village, et échoua, on écrivit 
galamment : « Elle n'est point encore au degré d'ap- 
plaudissements qu'elle se promettait ;3). » En 1769, 
lorsque courut le bruit de sa retraite motivée par 
ses absences perpétuelles , le public se sentait mille 
regrets, et s'associait de tous ses vœux aux sollici- 
tations et aux intrigues qui finissaient par désarmer 
le mécontentement des directeurs (4]. 

Mais les années, c'est un grand crime et pour 
lequel le public est sans pitié. Les attaques se dé- 
masquaient et s'avivaient contre Sophie vieillis- 
sante et montrant vainement le poing aux ingra- 
tudes de la foule. Le baroque opéra de Laborde, 
Adèle de Ponthieu , venait aider à sa ruine (5). Ses 
ennemis se cotisaient pour la siffler. S'ils n'avaient 
de l'esprit, ils en faisaient faire. Le sarcasme était 

(1) Mémoires de Bacliaumonl, vol. II. 

(2) Id., vol. m. 

(3) Id., id. 

(4) [d., vol. V 

(5) Id., vol. VI. 



SOPHIE ARNOLLU. 59 

retourné contre Sophie. Les insultes anonymes, — 
on la craignait encore en face , — l'assiégeaient. Elle 
luttait , elle bravait l'injure ; elle se cramponnait au 
succès. Elle qui tant de fois avait dédaigné et mo- 
qué le public , elle essayait de le reconquérir par 
l'exactitude, et jouait presque régulièrement. Vains 
efforts qui n'aboutissaient qu'à faire regretter la 
jeune voix de Laguerre ! Essayait-elle une de ces 
effronteries qui , autrefois , eussent été payées de 
bravos : souriait-elle au comte d'Artois ? le public 
restait muet (I). Les dures leçons, ces froideurs! 
les durs avertissements qu'il faut quitter la gloire 
qui vous quitte, et que les joies de l'orgueil sont 
finies et que la saison des victoires est morte ! 
L'opéra d'Alceste, encore un affront pour Sophie ! 
Rosalie Le Vasseur, maîtresse de M, le comte de 
Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'Empereur, avait 
pris le rôle de Sophie ; Sophie s'en plaignit avec un 
épigramme ; Rosalie lui répondit par une satire 
dégoûtante, et tout Paris applaudit la satire (2). 
Pauvre Sophie ! déjà elle avait pu lire dans une 
Liste des curiosités de la foire Saint-Germain : « La 
demoiselle Arnould fait voir une bête très-méchante 
qui se jette sur tout le monde indistinctement et 
que rien ne peut apprivoiser. Cet animal est déjà 

(J) Mémoires de BachaumonI, vol. VIII. 
(2) Id., vol. IX. 



60 SOPHIE ARNOLLD. 

vieux, mais il n'est pas moins féroce. Heureuse- 
ment qu'il a perdu ses dents , ce qui fait qu'il n'y a 
de risque que pour ceux qui sont touchés par son 
venin et un peu par son odeur. » Cependant elle 
persistait héroïquement à faire plaider sa voix, à 
parler au public , à vouloir le reconquérir. Elle re- 
paraissait dans Eiithijme et Lyris toute fière de 
l'espoir de contrebalancer le succès de Rosalie dans 
Alceste ; mais les huées étaient telles que l'on 
croyait à une retraite immédiate et absolue (1). 
Elle rebondit, plus vivace, plus entêtée. Elle avait 
été huée par la cabale de Gluck ; elle monte une 
cabale de même force, et, dans Iphigénie , elle 
ressaisit l'admiration et les enivrements (2). Ce fut 
l'adieu du succès, le dernier beau soir de sa vie de 
théâtre. Sa maigre voix était mourante, et Gluck 
tout puissant. Les huées des gluckistes recommen- 
cèrent sans pitié. Les salons même oubliant la 
politesse et la pitié , il arriva qu'à un concert chez 
monseigneur le duc de Chartres, elle fut chutée (3). 
Le calice n'était pas encore assez amer pour la 
pauvre fée, comme on commençait à l'appeler alors. 
Elle était un soir à prendre le frais dans le jardin 
du Palais-Royal; une jeunesse sans cœur, lui chan- 

(1) Mémoires de Barhnumunt, vol. IX. 

(2) Id., vol. X. 
(5) Id,, vol. XII. 



SOPHIE ARNOILD. 61 

tant le motif d'Àlceste : Caron t'appelle, entends sa 
voix, la chassa du jardin (1). Il fallait se rendre et 
céder à la fin. L'Almanach des Théâtres qui de 1759 
à 1771 porte Sophie comme « actrice chantante; » 
de 1771 à 1777 comme « actrice chantante seule; » 
de 1777 à 1778 comme « actrice des rôles, » ne 
porte plus son nom en 1779. Retraitée avec une 
pension de 2,000 livres, tout lui manquait à la fois , 
jusqu'au prince d'Hénin que son ancienne amie 
Raucourt lui enlevait. 

(I) Correspondance servùlc (le Métra. \ol. III. 



XIV 



Sous les rigueurs, les duretés, les mortifications, 
la courtisane s'était uu moment humiliée. Elle était 
allée vers la religion, comme vers un secours et un 
oubli. Elle avait mis sa conscience entre les mains 
des médecins; et c'eût été une grande cure, si elle 
l'y avait laissée ! Mais la grâce ne lui avait pas 
donné la patience ; et ce bel élan de bonne honte, 
cette grosse fièvre de piété dura moins que le temps 
mis par le graveur à buriner l'estampe où Sophie 
était montrée à confesse, et M"'' Raucourt s'arra- 
chant les cheveux dans le fond. Sophie sortit de là 
comme elle sortait de ses caprices , par un mot : — 
« Ces directeurs — dit-elle des confesseurs — c'est 
pis que les directeurs de l'Opéra '1] ! » 

(1) Correspondance de Mi-lra, vol. II. 



64 SOPHIE ARNOULD. 

N'avait-elle pas, de longue main, une consolation 
mieux à sa portée, et qui joignait à l'étourdissement 
du plaisir l'agrément solide d'une distraction de 
l'intelligence ? Son salon ! voilà qui la guérira des 
échecs de la vie, des faillites de la fortune, des 
blessures de l'amour-propre. Il tient, ce salon qui 
recueillit l'héritage des salons de M""^ Doublet et de 
M"'® Geoffrin, tous les fins amusements delà parole 
et de la pensée, tous les divertissements de la cau- 
serie facile, le concert bruyant et plaisant des meil- 
leurs comme des plus beaux esprits en pleine 
liberté, en pleine jeunesse, en pleine audace. Qui 
l'aurait, mieux qu'un pareil chez-soi, aidé à vivre, 
aidé à ne pas mourir du chagrin de vieillir et d'en- 
tendre, avant d'être sourde, sa gloire passer à d'au- 
tres ? ce cliez-soi qu'elle n'eut qu'à habiter un peu 
plus pour y recevoir tous les parisiens de Paris et 
de l'Europe ! Là, Rousseau n'avait-il pas été appri- 
voisé et réconcilié avec la civilisation; là, Garrick à 
Paris n'avait-il pas apporté toutes les heures qu'il 
dérobait à Clairon? Ces mardis (1) d'Arnould, c'était 
la revue merveilleuse des grands hommes, petits et 
grands. Le prince de Ligne, ce passant de tant d'es- 
prit, s'y oubliait comme en une habitude. Sedaine y 

(I) Le Vol plus haut ou l'Espion des principaux théâtres de la 
capitale, a Memphis , chez Sincère , libraire réfugié au Puits do 
la Vérité, 1784. 



SOPHIE ARNOULD. 65 

reprenait du courage après ses insuccès. Dorât, 'ce 
petit Dorât, disait Sophie, il ressemble à une co- 
lonne de marbre : il est sec, froid et poli), Dorât 
venait y apporter les premières feuilles de ses édi- 
tons illustrées, et redemander son bonnet de nuit. 
Poinsinet n'y manquait, avec sa muse et sa crédu- 
lité. D'Alembert, Duclos, Diderot, y faisaient sonner 
leur éloquence. Helvétius y amenait ses systèmes, 
et la contradiction de ses systèmes : sa belle âme. 
Thomas y parlait comme un discours, et Lemierre 
s'y taisait comme un poète. Et la bande des jolis 
rimeurs, Bernard et Laujeon, et Marmontel et 
Rulhières, et Favart ! et Beaumarchais et Linguet, 
ces deux frères d'esprit de Sophie, ses confidents 
et ses conseillers intimes ! Voltaire lui-même , le 
dieu Voltaire, dans son séjour en 1778, venait de sa 
personne complimenter la reine d'Opéra, qui n'allait 
plus avoir de royaume que ce salon ; et la jolie idée, 
l'heureuse et fraîche invention de la maîtresse du 
logis pour recevoir le vieil homme de Ferney : une 
bande d'enfants lui sautant au cou à son entrée dans 
le salon. « Vous voulez m'embrasser, disait aux 
enfants le vieillard attendri, et je n'ai plus de 
visage ( I "i ! » 

Peu à peu ce salon de Sophie, d'abord échauffé 
de cynisme et perdu do licence, s'était apaisé et 

(I) Arniililiand, [Kissiin. 



<)r) SOPHIE ARNOLLD. 

avait grandi. Les années y avaient amené un ton 
moyen, familier, attique, entre le trop gras et le 
trop grave. Cette table d'hôte du scandale était de- 
venue l'école d'une Aspasie où les grandes choses 
s'agitaient avec de belles paroles, au-dessus des pe- 
tites, où les philosophes s'entretenaient de l'homme, 
les poètes, du beau, la France, de l'avenir. — Et 
lorsqu'il fallut quitter ce dernier théâtre et ce der- 
nier sceptre, lorsque Sophie sentit son esprit las, 
son caractère allourdi, sa gaîté capricieuse, que fit 
Sophie ? Elle mit entre le monde et elle la distance 
de Paris à la banlieue, assez de chemin pour arrê- 
ter les visiteurs sans patience, les écouteurs sans 
iadulgence; un assez proche voisinage pour ne pas 
perdre les attachements dévoués. Elle acheta une 
maison à Clichy-1 a-Garenne, où elle vivait, toute à 
elle et à quelques-uns, en une société petite, mais 
bien amie, d'amitiés fidèles. 



x\ 



. Sophie avait vécu sans compter, l'argent lui coû- 
tait si peu ! Comment penser au lendemain, com- 
ment y croire, dans l'aventure et l'heureuse folie 
d'un si beau présent ? Le lendemain était venu pour- 
tant, et l'âge et la menace de l'âge, et la saison oîi 
l'insouciance elle-même regarde dans le tonneau des 
Danaïdes. Le rude apprentissage pour Sophie ! Il 
lui faut liquider son rêve, ramasser et compter le 
reste de tant de prospérités coulées de ses mains ! 
Dix-sept cent quatre-vingt-neuf approchait; les 
affaires s'embarrassaient. L'argent do Sophie s'en 
allait. Elle voulut nettoyer et libérer sa fortune. 
Alors elle se retourne vers les anciens amis, vers 
les vieilles connaissances, demandant aide et secours 
au nom des joies passées, des sourires envolés, de 
l'amour et du souvenir. Sa prose va, riante encore, 



68 SOPHIE ARNOULD. 

frapper à la poche des financiers ciiaritables ; et 
Boutin reçoit d'elle ce joli compte-rendu de ses 
finances : 



l'iiris, ce 31 décembre 1788. 

« Vous me témoigné tant de bonté mon amy eh 
vous m'avés déjà tant donné de preuves de votre 
amitié que jose m'adresser à vous en toutes con- 
fiances, voicy ma Kiriélle. Lises la je vous prie avec 
autant d'indulgence que de bontés ; vous m'avés fait 
desja celui de venir à mon secours, sur un objet qui 
n'a pas eu lieu, eh! je n'ai pas voulu employer a 
des objets qui n'estaient pas ceux que je vous avait 
annoncés, ce que vous me prestiés pour cet objet : 
aujourdhuy, voicy ma suplique et le pourquoy : 
vous connoissez mon cœur et la délicatesse de mes 
procédés envers les illustres ingrats que jay assos- 
sciés a mon cœur, a mon bonheur et aux plaisir de 
mon jeune âge : tout cela a fini ; comme cela finit 
assés ordinairement ; c'est un malheur je pardonne 
a ses ingrats ! L'oubly de mes attraits, de mes soins, 
mais non celuy de ma tendresse... Cependant il 
faut s'accoutumer a tout ; mais me voicy aujour- 
dhuy, eh ! par le tems qui court, après vingt années 
de gloires, de flatteries, d'aisances, obligée de comp- 
ter avec moy-méme , pour n'avoir pas a décompter 



SOPHIE ARNOLLD. 69 

avec les autres. Mes alïaires pécuniaires sonts en- 
gagés. La charge d'une famille nombreuse dont 
jesttois la plus riche, trois enfants grands seigneurs 
le matin eh ! très petits bourgeois le soir, ou lors- 
qu'il s'agit de les placer a droite ou a gauche, bref, 
tous cela m'a si non ruinée au moins bien déran- 
gée. 11 sagit dans ce moment ou tout se dégrade, ou 
tout desgesnéres, ou tout se détruit il sagirait donc, 
mon amy, pour votre Sophie, de se conserver ce 
qu'elle possède encorre , vingt cinq mille Livres 
de Rentes qui toutes chargées de daites sonts ré- 
duites a vingt, Bon : mais ! voila le hic: je dois 
environ une année de ce revenu, de sortes que si je 
n'y mets ordres par beaucoup d'économies, par 
beaucoup de privations, eh ! par quelques secours 
que je me permettrés de demander a mes amis, ja- 
mais je ne pourais m'en tirer, je fais de la terre 
le fossé, eh dans trois ans ma fortune entière sera 
anéantie ; hors ! voicy le party que je prend eh! que 
je désire qui réussisse. Je voudrais emprunter pour 
quatre années une somme de vingt quatre mille 
livres, avec lesquels je solderai mes dettes, eh ! me 
réserverai le reste pour la dépense courante , qui 
deviendra d'autant moins honéreuse que je payerés 
comptant, eh ! pour m'acquitter exactement de mon 
emprunt poreslevé chaque années une somme de 
deux mille écus, et puis sur le plus clair de mes re- 
venus par obligations et délégations ; hors comme 



70 SOl'HIE AU.NOILU. 

nous sommes tons mortels, il faut sçavoir et avoir 
un hypothèque à donner; jay du mobilier, et ma 
maison de Clichy, encorre quelle ne puisse estre 
vendue ce quelle me coûte ! vaudrait toujours bien 
mille louis, j'ay tout mon mobilier de la maison de 
la rue de Caumurtin, Enfin? jay plus qu'il ne faut 
pour remplir cette emprunt , il faut mon amy non 
que vous me fassiés ce prest (je ne serais jamais 
assez indiscrète pour vous le proposer) mais ! je 
désire de votre amitié pour moy, que vous me le 
fassiés faire par lamy Brichard. Il est bien pour 
moy , c'est votre homme ; vous et luy estes bien 
surs que moy, je suis aussi un honnête homme, que 
je tiendrés mes engagements, quils seront sacrés , 
que tout y sera sûretés, honneur, probités ; voyés 
mon amy quelle réponse vous voudrés faire à votre 
Sophie 

ARNOULD. 

« Je rendrés bien entendu ! intérêts et capitalle : 
« tout serais compris dans la délégation des mille 
» louis. ... (1) » 



L'ami Brichard vu, Sophie recourait encore à 

(1) Collection de M. Lalande. — Isojjraphic des hommes 
rélèbres. 



SOPHIE ARNOULD. 71 

Boutin comme à une obligeance et à une providence. 
lui mandant : 



Ce mardy I5« janvier 1789. 

«: Je sors de chés lamy Brichart; mon aniy : qui 
m'a conséilliée de vous voir pour vous n-ndre 
compte' de notre entretiens, jaime mieux vous eu 
écrire que de vous ennuyer en personne, sur tout 
cela ; j'aime à voir mes amis pour eux et non pour 
les importuner car ! dans ses sortes de cas, je suis 
encorre plus bette que de coutume : mais ! venons 
au fait, lamy Brichard m'a dit qu'il n'avoit pas de 
fonds en ce moment, quilne pourroit m'en promettre 
que pour le courand du mois de février, mais ! que 
comme il me fesait besoin d'une somme de quatres 
a cinq mille livre dicy au quinze de celuy cy, que 
si vous les aviés eh que vous pussiés me les prester 
qu'il se chargeoit sur cet emprunt de février de vous 
les rendres. Peut estre bien même qu'avec celte 
somme de cinq milles livres, bien administrée je 
pourés m'eviter un emprunt plus considérable, eh ! 
puisque cette d'enrée que l'on nome argent est si 
difficile a avoir ; voila mon amy tout ce que j'avois a 
vous dire sur mes intérêts, mon cœur seroit bien 
plus bavard s'il se mettoit a vous dire tout ce que 
Sophie sent pour vous de reconnaissance et d'estiuK^ 



72 SOPHIE ARNOULD. 

BoDJour, bonjour, mon bon, mon excellent amy, 
aimés toujours un peu votre bien aimante et bien 
affectionnée 

SOPHIE. 

C-p iTinrdy iiiMliii, irj janvier I7S0. 

P. S. Deux mots de réponse si vous le pouvés soit 
a moy soit a lamy Brichard, que je sache mon sort 
dicy au 15 ou je serés terriblement embarras- 
sée (1). » 



Pendant cette négociation, les petites dettes deve- 
naient grosses, et les plus petites devenaient criar- 
des. Bientôt ce n'était plus cinq mille, mais douze 
milles livres qu'il fallait à Sophie pour faire face 
aux créances harcelantes. Tracassée , persécutée , 
plus ennuyée chaque jour et plus inquiète, elle cou- 
rait d'amis en amis, de services en services, nou- 
velle et charmante dans ce métier de solliciteuse 
qu'elle anoblissait par je ne sais quel accent de 
l'àmc, quel entrain et quelle pétulance de reconnais- 
sance. Quelles charmantes quêteuses, ces lettres de 
Sophie 1 Le tour libre, courant, imprévu ; la fran- 
che humeur du ton et du mot, une philosophie de 

(I) ColIoclii)ii d^uildjjraphcs de. (ioncourt. 



SOPHIK AUNOULU. 73 

l)onne lille, couronnée de roses comme son cachet; 
et encore ce feu , cette verve ! elles ont le diable au 
corps de la prière et du remerciement ! Ont-elles 
parlé affaires, argent, elles sautent au cœur des 
gens : « Quant à vous, mon amy, mon souve- 
rain bien et tout ce que j'estime au monde, je suis 
à vos pieds, à votre col, je vous embrasse, je vous 
remercie, je aous rends grâces de vos boutés pour 
moi. Ah! croyez que votre intention de m'obliger 
est gravée à jamais dans mon cœur, et que s'il est 
vrai comme le disent bien des docteurs) que nous 
ayons une âme qui nous survive, la mienne vous 
aura en pensée par delà le trépas , croyez en votre 
Sophie (I). » 

(I) ("alaiogue (1<' leUi-ps aufojjraplics. 7 déreinhre IS34. 



XVI. 



La Révolution était venue. Le long ménage avec 
les utopies de constitution anglaise de Lauraguais, 
la rancune contre le Fort-l'Evèque, le plaisir enfan- 
tin de voir démonter une vieille monarchie, tout 
cela disposait Sophie à applaudir le drame de Mira- 
beau. Son salon devint club (1). Poètes, hommes de 
lettres, philosophes, cédèrent leurs fauteuils aux 
hommes nouveaux qui décrétaient l'Encyclopédie. 
Le vin de Sophie arrosa les motions hardies , et si 
ses soupers ne valaient pas ses saillies, son zèle du 
bien public faisait passer ses hôtes par-dessus son 
cuisinier. Ses affaires avaient beau s'embrouiller, 
son crédit baisser du même train que le crédit pu- 
blic, elle servait la RévnUition de toutes ses forces 

(I) }îémoires du comie deTillij. yoI. II. 



76 SOPHIE AKiNOLLD. 

et de tout son esprit. Un jour, elle écrivait sur la 
porte du prieuré de Luzarches la jolie épigramme 
que tout Paris alla lire : Ite missa est; un autre, elle 
envoyait aux Jacobins, pour y recevoir le baptême 
du patriotisme, les deux enfants du duc de Lau- 
raguais. Aussitôt Champcenetz, son vieil ennemi, 
d'écrire de sa plume la plus brutale dans la Chro- 
nique scandaleuse : « Il y a des êtres qui ne mour- 
raient pas contents s'ils ne s'étaient avilis de toutes 
les manières. La vieille Sophie Arnould en est 
l'exemple; après s'être livrée pendant quarante ans 
à tous les gredins de mauvais goût, elle vient de se 
faire démagogue afin de recevoir chez elle la lie de 
l'espèce humaine. Elle envoie étudier aux Jacobins 
deux enfants qu'un galant homme lui fit jadis, par 
mégarde ; enfin elle justifie ce mot terrible du mar- 
quis de Louvois : quelqu'un lui demandait pourquoi 
Sophie puait tant de la bouche : Par cequ' elle a le 
cœur sur les lèvres, répondit-il (1). » 

Les soufflets pas plus que la gène ne convertis- 
saient Sophie au parti du passé ; et cependant, ne 
devait-il pas y avoir quelques regrets, et quelques 
regrets en arrière pour une comédienne qui avait un 
fils tout prêt pour les ordres ? De ce fils , hier des 
protections toutes puissantes eussent fait, que sait-on? 
un père de l'Eglise ou tout au moins un bénéficier ; 

(I) Chronique scandaleuse, ii" 29. 



SOPHIK AUNOLLl). / / 

aujourd'hui — écoutez la mère intercéder pour l'abbé 
en espérance d'avant 1789, ce Constant Brancas qui 
sera le glorieux colonel de cuirassiers de l'Em- 
pire : 



« 30 décembre 1790. 

» Voicy monamy, un grand garçon fils d'un ci- 
devant grand seigneur resté grand homme et par 
dessus tout votre amy ; en un mot mon amy, 
voilà le fils très naturel du ci-devant comte de Lau- 
raguais (et de Sophie). Nous en avions fait un abbé 
parce que nous avions de grands moyens de faire 
faire fortune à notre gas (dans cette état , nous en 
aurions fait un pape ou au moins un gros bénéfi- 
cier) : — le ciel en a ordonné autrement. Vous 
voyez l'état où sont les choses, et il est. . • . soldat 
de la garde nationale non soldé ; il a quinze cents 
livres de rentes pour tout potage. 

» Il en aurait mangé, depuis quinze mois qu'il a 
jeté le froc aux orties , le fond et le tréfond , 
comme on dit. Bref! il n'a pas assez de fortune 
pour vivre à Paris; moy je n'ai assurément pas 
assez de fortune pour l'y entretenir, et surtout à 
rien faire. Il veut aller à Londres en Angleterre; 
il a le projet de s'y mettre dans ime pension pour- 



78 SOPHIE AUNOULI). 

en apprendre la langue, et entrer ensuite dans une 
grande maison de commerce, etc., etc. 

» Moi, qui ne connais ni l'Angleterre, ni Londres , 
ni ses usages , ni son commerce , — croyez-vous 
qu'un grand garçon, comme celui que je prends la 
liberté de présenter et de vous recommander, puisse, 
avec quinze cents livres de rentes, et ne connaissant 
de ce monde que les collèges, les séminaires et les 

h croyez-vous, dis-je, qu'il puisse faire quelque 

chose? dites-moi cela avec bonté. En vérité, je n'ai 
pas cinq sols à donner à M. de Brancas (c'est le 
nom du quidam] au delà de ses quinze cents livres 
de rentes. 

» Il a le tiers égal de mes biens fait, et par consé- 
quent la moitié de ma fortune à eux trois etc., etc. 

» Voilà, mon ami, ma position ; vous voyez avec 
quelle confiance je m'adresse à vous. Je suis hon- 
teuse de l'indiscrétion que j'y mets ; vous pardon- 
nerez à une pauvre recluse, qui, après vingt-cinq 
ans de célébrité, de gloire, d'adorations, d'adula- 
tions, se trouve là, seule, abandonnée, sans se- 
cours. Enfin, il faut avoir du courage, et je n'en 
manque pas. J'ai aussi beaucoup, mais infiniment, 
d'amitié, de confiance en vous. Je ne sais si vous 
partagerez ces sentiments, et même si vous m'avez 
conservé ceux que vous m'avez promis d'avoir pour 
Sophie ; mais, quoiqu'il en soit , à tort et à travers, 



SOPHIE ARNOULD. 79 

je suis e( serai, à la vie comme à la mort, votre bien 
sincère et bien atïectionnée amie, 

SOPHIE ARNOULD (1). » 

[i) Revue et Gazelle (tes ihéàtres île faris, \~ octobre \MA. 



XVII. 



A quelques années de là , la vieille et pauvre 
Sophie, au dépourvu, l'hiver venu, et d'argent et de 
compagnie, abandonnée du monde, sans une seule 
paire d'oreilles sous la main, n'ayant plus qu'une 
plume pour causer, jetait dans l'encrier tout son 
esprit et toute son âme. Elle faisait, avec des lettres, 
la battue de ses amis; et bientôt une correspon- 
dance suivie avec le toujours cher Bellanger deve- 
nait la seule occupation et le dernier intérêt de sa 
vie et do sa tèto oisives. Il fallait à cette pauvre 
vieille femme quelqu'un qui voulût bien de ses con- 
fidences et des suprêmes radotages de son cœur, de 
ce cœur immortellement jeune, qui ne savait ni 
se taire, ni se recueillir, ni mourir tout seul ! Et que 
lui importe d'obtenir, par charité, un peu de recon- 
naissance de cet homme à qui elle a donné son 

4. 



82 SOPHIE ARNOLLD. 

amour, et de toucher ses souvenirs en les men- 
diant? Sophie, d'ailleurs, a appris à faire la part 
des choses et du changement. Bellanger est marié 
aujourd'hui , très-sérieusement marié avec une im- 
pure qui a rivalisé de bruit avec Sophie, M"^ Der- 
vieux; quoi de plus pardonnable qu'il veuille mé- 
nager son bonheur, le tenir à distance de sa vie de 
garçon, et ne point laisser entrer trop avant dans 
son ménage l'indiscrète amitié de Sophie? Ainsi, du 
moins , l'illusion de Sophie l'excuse et l'absout , 
remettant aux mains de l'importune une plume 
pleine de baisers. 

Cela, ce débat du pardon amoureux contre l'in- 
différence, nous a valu un écrivain, un épistolaire 
français. Oui, ces lettres de Sophie avec leur tour, 
leur franchise et leur premier coup, leur agrément 
libre et poissard, leurs larmes de si belle humeur, 
leur philosophie en chansons, leur coquetterie à la 
diable, leur esprit au petit bonheur, leurs charmes 
à l'aventure, leurs grâces salées; avec cette vie des 
images, ce feu des sentiments, ce renouvellement 
des formules, cet enjouement du train, cet éclat et 
cette caresse du ton, ces lettres de Sophie peuvent 
être « le mets des plus délicats ». Elles vont de Ra- 
belais à V^oltaire, de Lafontaine à Piron, et d'un 
bout de la femme à l'autre. 



XVIII. 



(A BELLANGER., 

" l>ii Faruclet Sophie, ce 27 fc\rier 1795 (I). 

<'Eli bien! monbelange, voilà ta Sophie de retour 
dans sa pauvre petite chaumière. Sais-tu bien, mon 
ami, que tu m'as traitée avec bien de l'indifférence 
pendant le séjour que j'ai fait à Paris ; me voir rien 
qu'une fois ! encore est-ce — parceque j'ai été te 
trouver deux. Je suis toujours comme ces bons 
chiens qui reviennent sur le coup, qui lèchent la 
main du maître qui les a frappés. . . .\h ! j'en ai pensé 

(J) Il est à regretter que le copiste trés-fidèle de ees lettres, 
obéissant à des préjugés qui sont au-dessous de Phistoire, n'^it 
pas respecté la mauvaise orthographe de Sophie. 



84 SOPHIE ARNOILD. 

pleurer plus d'une fois ; mais je me suis dit : eh 
bien que feras-tu Sophie ? pauvre Sophie 1 on peut 
bien bouder contre son ventre, mais le pourras-tu 
contre ton cœur? Eh ! j'ai repris tristement le che- 
min de ma solitude, où la consolante espérance rtn- 
bpUit pour moi l'acenir. Eh ! comme je chante tou- 
jours, j'ai trouvé en songeant à tout ce qui m'arrive 
que l'air et les paroles du pauvre Jacques : Quand 
fêtais près de toi, etc., etc., etc., convenait mer- 
veilleusement à ma situation, et c'est aujourd'hui h; 

seul des airs que je me permets. Ali ! pauvre 

bébé. . . tu t'en souviens : « Tous mes jours étaient 
» beaux! Qui me rendra ce temps prospère ?... >^ 

« Eh bien ! mon bébé, quoique je ne compte plus 
sur ta tète, je t'avertis que je compte, et compterai 
éternellement sur ton cœur : — en conséquence, je 
te prie de me donner en ce moment preuve d'inté- 
rêt, d'amitié bien sincère pour ta Sophie, en t'oc- 
cupant un peu de ses petits intérêts : 1" pour ma 
maison de Clichyla-Garenne, vendue à réméré au 
citoyen Germain, banquier à Paris, demeurant 
place des Victoires, car je no sais pas son dernier 
nom. Je la lui ai vendue 24,000 fr. pour trois an- 
nées, mais au bout de deux, si je trouve à la reven- 
dre davantage, en lui rendant la somme de 24,000 
fr. qu'il m'a donnée, je rentre dans ma possession 
telle qu'elle est et se comporte; je voudrais en avoir 
40,000 fr. y compris les glaces et boiseries et tous 



SOPHIE ARNOl'LI». 85 

ses agréments ! Tu sais, mon ami, que cette mai- 
son me revient à plus de 63,000 fr. par tout ce que 
j'y ai fait construire, et par les bâtiments que j'y ai 
ajoutés etc., etc., de sorte que les personnes qui l'au- 
ront, n'ont absolument que des lits et des meubles à 
y porter. Vois mon bien-aimé à me faire dépêcher 
cette vente, parceque cela me fera quelqu'argent 
dont j'ai grand besoin, ainsi que tout le monde, je 
crois, par le temps qui court. En voilà pour un; 
ensuite, comme je songe à orner, à embellir ma 
retraite, et à la faire valoir, je plante et sème tant 
que je puis. Si tu avais quelques arbres à me pro- 
curer, d'abord des arbres fruitiers, tels que des 
pommiers nains, dits sans paradis, quelques autres 
aussi, quelques poiriers, pêchers, et puis beaucoup 
de petits arbrisseaux pour bosquets et parterre, oh I 
tu me ferais grand plaisir. Voilà bien des choses à hi 
fois, diras-tu ; mais c'est pour t'importuner moins 
souvent que je te demande tout de suite ce que 
j'aurais besoin, envie ; j'ai une terre excellente, un 
emplacement charmant, tout y vient comme au jar- 
din d'Eden. Voilà pourquoi je commence ma de- 
mande par des potnmes, non que j'aie un Adam à 
tenter, ni que je sois encore dans le cas de trouver 
un Paris qui soit tenté de me la donner ; mais on 
est bien aise dans tous les temps de sa vie de garder 
une poire pour la soif. Ah çà, mon bébé, je hasarde 
toutes ces demandes, bien entendu que tu feras ce 



86 SOPHIE ARNOULl). 

que tu voudras et que tu auras tout le loisir de ton 
côté de mettre néant à ma requête, non pas à tout, 
car tu n'as que de la bonne volonté à mettre pour 
moi dans l'affaire de la maison de Clichy, et si cela 
a lieu alors elle me mettra à même d'acquérir ce 
(jue j'aurai besoin. Bonjour, mon bon bébé, mon 
ancien et éternel ami ; n'oublie jamais qu'il existe 
dans un coin de cette terre, un être qui t'a aimé 
bien tendrement ; à la raison comme à la folie, et 
qui t'aimera jusqu'au dernier soupir de son dernier 
moment. Eh ! celle-là, c'est ta Sophie. 

» P. S. Donne-moi de tes nouvelles, écris-moi 
souvent à mon Paraclet, tu sais' que la première des 
Héloïses n'avait besoin que des lettres de son Abai- 
lard pour charmer ses ennuis ; c'est elle qui dit en- 
core à son amant que — l'art d'écrire fut inventé par 
l'amant malheureux et l'amante captive etc., etc. 
Allons, adieu encore, quoique ce mot coûte à mon 
cœur. Si l'amour laisse quelques moments à l'a- 
mitié, donne-les à ta pauvre amie. » 



XIX. 



Ainsi la reine d'Opéra est devenue paysanne de 
bonne volonté, bonne fermière, fort amoureuse de 
son état, vivement intéressée au train de la terre, 
occupée de la pousse des arbres et du mûrissement 
de la vigne; les yeux et l'esprit pleins de verdure. 
Car ce sont, à une certaine heure, paradis que les 
champs aux gens de théâtre. Quel repos ! après ce 
tapage du corps, de l'âme et des sens ! Quelle résur- 
rection, cet air vif emplissant les poumons usés, 
l'ombre et l'azur baignant le regard brûlé, et de 
nouveaux jours, égayés d'un vrai soleil, coulés dans 
un monde vivant, après tant de soirs vécus dans le 
mensonge de la lumière, de la vie et de la campa- 
gne ! De quelle paix, cette paix qui les entoure, 
berce leurs longues années, et leur mémoire qui 
s'endort I Quelles joies toutes neuves ! et dans quelle- 



88 SOPHIE ARNOILD. 

enfance ils tombent soudainement, charmés par 
l'immortelle nature ! 

Sophie était heureuse à la façon de ces vieux en- 
fants jouant à l'idylle. Il y avait un rayonnement 
chez elle, et une sérénité dont ses lettres gardent 
une lueur. Elle goûtait la solitude comme un ami. 
Le silence accordait sa tète et son cœur , et repliée 
sur elle, l'esprit retraité, elle allait à la vieillesse 
avec le recueillement et le sourire. Rien ne la dé- 
rangeait de ce bien-vivre ; le passé derrière elle, ce 
n'était plus que souvenirs. Paris était bien loin, plus 
loin que le passé, tout là-bas. Il n'y avait, pour rap- 
peler le monde à Sophie, que sa fille, la fille de 
Lauraguais ; cette Alexandrine, la vraie fille des 
bons mots de Sophie Arnould, mais aigrie, tournée 
au fiel, la langue cruelle, la verve envieuse, mé- 
chante à tous et surtout à sa mère qu'elle jalousait 
pour sa gloire, et qu'elle méprisait pour sa vie. 
Laide, sans grâces, blonde jusqu'à être rousse, elle 
avait mis le feu au cœur d'un petit poète, dont la 
fort petite muse, courte d'haleine, s'essoufflait à 
courir les prix d'Académie (I;. Sa muse promenée 
de la mère à la fille, André de Murville avait fini 
par épouser un peu de la célébrité de Sophie en 

(I) Voyez sur les rivalKés acadéiiiirjues de ÎMurvillc et de La 
Harpe une lettre de Sophie imprimée dans la Cùrrespondance 
secrète de J/tVrrt, vol. Mil, p. 271. 



Sdl'HIli AUNULI.I». 89 

épousant Alexandrine. Le mariage n'avait pas été 
heureux , mais le divorce avait eu le bon esprit 
d'adveiiir, et la citoyenne ci-devant «le Murville ve- 
nait souvent promener jusqu'à Luzarches sa liberté 
et son veuvage. 



XX. 



(A BELLANGER. 



« Du Paracict Sopliio, i-v 5 vi'iitôse année ô*^ Je la République 
française, une et indivisible (21 fé\rler 1795). 

y> Enfin, enfin, voilà donc une réponse de mon bel 
ange, ou, pour m'exprimer selon mon cœur, des 
nouvelles de mon ami ; me voilà donc encore une 
fois heureuse dans ma vie. Votre lettre, mon ami, 
m'a fait éprouver toutes les sensations, et vous vous 
■doutez bien du rang où je les place, après la peine, 
le plaisir. Comment, mon bien-aimé a tant souf- 
fert!... ils t'ont ruiné, mon bel ange; ils t'ont volé, 
incarcéré et marié!., mon ami, moi je ne le suis 
pas, et peu .'^'en faut cependant que je n'aie éprouvé- 



92 SOPHIE ARXOUM). 

les mêmes tourments, les mêmes persécutions ; ils 
m'ont ruinée aussi, ils m'ont fait des visites révolu- 
tionnaires (1) ; ils auraient été aussi jusqu'à l'incar- 
cération, si je n'eusse été réclamée par les habitants 
de ma commune, mais, ces derniers ont bien voulu 
dire tant de bien de moi, qu'ils ont respecté ma 
personne et ne se sont jetés que sur la fortune ; mais 
à quoi sert le bien, à qui n'a besoin de rien? Au de- 
meurant commej'en ai bien long à te raconter sur 
tout cela, je me réserve pour te le dire de vive voix, 
si j'y pense encore, car je crois que le plaisir de te 
voir me fera oublier tous mes malheurs, toutes mes 
vicissitudes, etc., etc. Enfin nous en voilà quittes 
encore une fois, il faut espérer que ce sera la der- 
nière, et que nous n'aurons plus ni tyrans , ni mi- 
nistres à combattre : on a long-temps parlé de la 
bête du Gévaudan ; mais on parlera long-temps en- 
core, je crois, de l'animal féroce dit Robespierre! 
Allons, tâchons d'oublier toutes ces horreurs ; cela 
sera difficile à mon cœur, puisque j'ai à regretter 
une de ses victimes qui m'était chère... ton ami, ce 
malheureux d'Hénin ; je ne sais si je le pleurerai 
long-temps encore ; non, mais je promets bien de ne 
l'oublier jamais ! 

(I) Voyez VArnoldiana. C\'st dans une de ces visites ((ue 
Sophie dit le mot : « Mes amis, j'ai toujours été une citoyenne 
liès-activc, et je connais jiar cœur les droits de l'hounne. n 



SOPHIE AH.NOILD. 93 

» Allons, changeons de matière, tu ne sais ni oii je 
suis, ni comme je suis. Eh bien! il faut que je t'en 
fasse ici le détail ; d'abord mon habitation est un 
ci-devant couvent de moines (qui aurait été fort du 
goût de notre célèbre Ninon). Mais mon couvent, 
sans moines, ne lui aurait peut-être pas tant plu 
qu'à moi, tel qu'il est : je ne suis pas dans une com- 
mune merveilleuse pour la société, car elle est 
nulle ici, mais j'y suis dans une retraite charmante 
et qui serait devenue un délice, si j'avais pu y finir 
les travaux que j'y avais commencé ; mais ils m'ont 
démonétisée.. . l'ami Cambonm'a, par ses opérations 
algébriques, coupé bras et jambes, si bien que j'ai 
une maison qui n'a que la carcasse, et qui attend 
portes et fenêtres pour quand il plaira à Dieu de 
m'en rendre les moyens ; mais quant à présent, me 
voilà à peu près comme le fils de Dieu fait homme, 
je n'ai pas oii reposer ma tête, c'est-à-dire pourtant 
que je me suis campée provisoirement dans une 
manière de chenil que je nomme ma maison , j'ai 
fait construire dans le colombier de mes anciens 
moines une chambre oii tient un châlit, une table, 
une chaise etc., voilà ou je gis. Mais en revanche 
j'ai un beau parc contenant tout ce qu'il est possible 
de désirer pour l'agrément et le besoin ; un superbe 
potager, une vigne, qui cette année m'a rendu dix 
muids de vin, une futaie, un bois, un verger, un 
canal très-bien empoissonné, des bosquets, bon air, 



94 SOI'HII': ARNOL'LD. 

belle vue, bon terrain, voilà la quatrième année 
que j'y suis, et que j'y reste dans la plus grande so- 
litude, eh bien ! je n'y ai pas éprouvé une seconde 
d'ennui, tant tout ce qui m'environne est varié ; j'ai 
fait bâtir d'abord et puis le combat finit faute de 
combattants pour celle partie ; mais j'ai fait planter, 
déplanter, semer, j'ai récolté, et puis j'ai une basse- 
cour; mes courtisans y sont assez nombreux : pou- 
les, coqs, dindons, cochons, moutons, lapins ; 
j'avais aussi des pigeons, mais la cherté de leur 
nourriture m'a fait renoncer à ces derniers; quand 
j'aurai du terrain de libre pour leur faire delà nour- 
riture, eh bien! j'en aurai encore, car tout cela est 
de ressource, et il y a beaucoup à profiter avec ces 
beaux esprits-là, lorsqu'ils sont à notre table : là, ils 
ne vous contrarient pas. J'ai tout oublié du beau 
monde et de ses usages, tu le vois, mon ami, il y a 
si long-temps aussi que je vis comme une sauvage 
qu'à peine puis-je me rappeler le langage des hu- 
mains. Ah ! si je n'avais ma fille, qui quelquefois 
vient me tirer de ma léthargie, je crois que j'aurais 
oublié à parler ma langue ; mais à propos de ma fille, 
c'est toujours un drôle de corps; toujours de l'es- 
prit, et de tous les esprits ; tu sais ! elle est divorcée 
d'avec Murville ! elle s'est remariée ici, avec un gros 
beau jeune homme, le fils du maître de poste de 
Luzarch es. Enfin, c'est fait; tu sais que pourvu qu'elle 
soit bien la nuit, elle s'embarrasse peu des formes 



SOPHIE ARNOLLD. 9o 

le jour, ce mari-là devait lui convenir tout aussi 
peu qu'à nnoi ; mais elle l'a voulu, elle l'a pris. A 
propos de mari, tiens, tu peux bien savoir à peu près 
ce qu'il est celui-là, car il y a un jeune homme qui 
a été dessinateur chez toi qui vient d'épouser sa 
sœur ; c'est un nommé L'Epine, architecte : il a fait 
pour lui un assez bon mariage à tous égards ; sa 
femme est la plus douce et la meilleure créature 
du monde, et puis elle est assez riche, d'autant que 
tout son bien est en fonds de terres, et que les terres 
sont aujourd'hui d'un prix exorbitant. Allons, oh ! 
pour le coup voilà une trop longue lettre, et cepen- 
dant je ne t'ai pas dit la centième partie des choses 
que j'aurais à te communiquer, car j'ai à te parler 
de cent mille choses ; j'ai cent questions à te faire 
sur ta position actuelle, sur la suite de tes infor- 
tunes... tes besoins ! que sais-je ! N'attends pas de 
moi de belles phrases, sur tout cela mon cœur n'est 
qu'une bête ; mais retiens bien, mon ami, que si de 
nous deux c'est moi qui suis la moins infortunée, 
tu as droit au partage de tout ce que je possède ; je 
n'ai oublié ni le temps passé, ni tes bonnes qualités, 
ni tes vertus ; il est bien juste que celui qui a tou- 
jours été bon fils, bon frère, bon parent, bon ami, 
trouve aussi des bons cœurs, et celui de ta Sophie 
est, a été, et sera tien jusqu'à la dernière heure. 

» Peu de moments, mais je n'irai qu'une minute à 
Paris et qui sera pour te voir et embrasser ; le pre 



96 SOPHIE AUNOULU. 

mier qui en aura le loisir ira visiter l'autre ; si je 
vais moi, ce ne pourrait être que pour mille choses, 
mille amitiés, mille remerciements à ta femme de 
son offre obligeante, j'en userai au n" 21 . » 



\XI. 



A BELLAN(iER. 



« Du l'araclel Sophie, an .V", !> floréal (22 avril 1795). 

»Eh bien ! mon bel auge, vous vous croyez donc 
quittes de moi par une réponse, oh ! que je ne tiens 
pas comme cela mes amis quittes envers moi à si 
bon marché ; je vous ai écrit pour deux, et je veux 
lieux réponses, une de toi et une de ta compagne. 
Eh ! puisqu'elle s'est érigée ta garde-malade , ta 
petite Sœur du Pot, il faut qu'elle remplisse tous les 
devoirs de son état, il faut qu'elle ait la bouté (dont 
elle a si bonne dose dans le cœur) de rac donner de 
tes nouvelles; je dirais bien et des siennes aussi, 
mais je lui ai trouvé si joli visage que je crois d'elle,' 



98 SOPHIE AHNOULD. 

comme dit la chanson de Beaumarchais : beau , 
c'est-à-dire bon. Ma foi, mou bel ange, tu n'es pas 
changeant, tu n'en as pas de prétexte, car celle que 
lu aimes est toujours la même , sans compliment 
encore; allons donne-moi de ses nouvelles, prie la 
de me donner des tiennes, et nous serons tous trois 
heureux ; pour moi si je ne suis pas morte de faim 
après ce temps-ci , oh ! je vous écrirai jusqu'à vous 
ennuyer peut-être. Nous mourons de faim ici, parce- 
que nous sommes environnés de scélérats, car il 
y a du blé pour plus d'une année , bien loin d'en 
manquer par famine. Enfin j'ai été refusée de 
1500 fr. pour' un "sepier de farine ; ils ont si mau- 
vaise volonté qu'ils refusent même du numéraire; 
ils veulent faire mourir de faim absolument et ôter 
toutes les ressources. Le commerce à présent n'est 
qu'un brigandage effréné, c'est à qui pis fera. Les 
fermiers , les meuniers , les boulangers et voire 
même les bouchers, sauf l'estime que j'ai pour le 
représentant Legendre , tout cela sont des gueux, 
des scélérats, qui n'ont ni foi ni loi, qui n'ont rien 
de sacré et qui sont des Judas de nature. Pauvre 
République ! J'enrage de colère de voir tant de scé- 
lératesses. Eh bien ! ne me voilà-t-il pas en colère 
comme Gilles, moi qui ne vois personne, et qui n'a 
jamais voulu me mêler de rien que de planter mes 
choux, les fricasser et les manger, car je suis deve- 
nue le maUre Jacques de ma maison ; aussi Dieu 



SOPHIE AR.XOULD. 99 

sait quelle maison ! heureusement que je ne suis 
pas sur ma bouche, et comme disait le pauvre Fa- 
vier, que je n'ai pas mon tempérament dans les as- 
perges ! car je serais mal nourrie. Entln, tout cela se 
passera. Ce qui est immuable, que le temps, l'ab- 
sence et tout ce qui a changé, n'a jamais atténué, 
c'est la tendre et constante amitié de votre Sophie. 

Allons vite ! de vos nouvelles, monsieur et ma- 
dame, et ne me faites pas languir, car bientôt peut- 
être parlirai-je pour le grand royage, ce départ 
éternel 

Bien des amitiés de ma part à Bougainville, j'aime 
toujours ce petit polisson de collège ou d'école. 

P. S. Tu m'as promis des graines, ne m'oubliez 
pas mes amis, car je vais toujours plantant ! 

A propos de planter, je ne t'ai pas dit qu'un nommé 
Lépine, que je crois avoir vu dans un coin de tes 
ateliers et chez toi, a épousé la sœur du plus nou- 
veau de mes gendres, remarque bien que je ne dis 
pas le dernier... parceque dame Alexandrine peut 
en ordonner autrement, c'est pourtant un assez bon 
enfant » 



WIl 



(A BELLANGER.) 



<i Du Paiarlet Sopliic, 14 liruintùrc an ti'= (4 iiovciiihre 1797.) 

» Comment, il est Dieu possible , mon bel ange, 
vous le meilleur comme le plus ancien de mes 
amis, que je sois malade comme je l'ai été, aussi 
gravement , aussi dangereusement depuis quatre 
mois, et plus, sans avoir entendu parler de vous, 
sans en recevoir la plus petite marque d'intérêt, 
d'amitié ! je ne l'eusse jamais cru, si je ne venais de 
l'éprouver. Ah I que votre creur a de reproches à se 
faire !... Voilà donc les amis de ce monde!... Aussi 
pendant les trente-cinq jours ou j'ai eu, pour com- 
pagne de ma couche cette hideuse qu'on appelle la 
mort , eh bien ! je n'ai eu aucun regret de penser 



102 SOI'HIK ARNOULD. 

à la suivre... Je viens de faire un apprentissage qui 
m'a prouvé qu'il était plus difficile de vivre que de 
mourir, mais par exemple, ce que j'ignorais, ce 
sont les maux occassionnés pas une fièvre — putride , 
bilieuse et maligne ; et c'est ce que je sais actuel- 
lement. M'en voilà quitte, Dieu merci, aux forces 
près, qui sont encore bien faibles, car je puis à 
peine marcher; il y a quelques jours que j'ai voulu 
me traîner jusqu'à la porte du jardin pour humer 
J'soJeil d'ia nature, oh ! il a fallu me rapporter bien 
vite dans ma cahutte, qui contient neuf pieds carrés 
que j'ai encore bien de la peine à parcourir; cela 
reviendra peut-être, mais la saison où nous sommes 
n'est pas trop favorable aux convalescents. 

J'ai une grande consolation, c'est l'intérêt tendre 
et actif que le bon père Poupard a pris à mon état ; 
j'ai retrouvé en lui le cœur de Dorval, et la généro- 
sité du C'*^ Lauraguais ! cependant le pauvre diable 
est dans une furieuse gêne, je le sais, rien de ses 
affaires ne finit, et il y a encore le séquestre sur ses 
revenus, etc., etc., etc. 

J'ai à joindre à cet excellent ami, l'ami Darcet, 
François de Neufchâteau, Mirebeck, la citoyenne 
LaChabaussière, pai'ents et autres, qui m'ont donné 
[)reuve d'intérêt, et qui m'entourent de soins ex- 
trêmes. Mon fils aîné (1) m'avait amené un médecin 

(I) Sophie Aniould avait ou du cointe de Lauraguais ([uatre 



SOPHIE ARNOULD. 103 

de Paris, mais je m'en suis tenue à celui de mon 
village, un vrai Sganarelle , chantant toujours bou- 
teille ma mie, et ne la quittant que rarement ! N'im 
porte il m'a bien saignée, bien traitée, bien guérie, 
et peut-être un médecin de Paris ne m'aurait-il pas 
tirée aussi bien d'une maladie aussi compliquée et 
aussi grave. J'oubliais d'ajouter au mérite de mon 
Esculape qu'il est fou à toutes les nouvelles lunes, 
mais fou, bien fou pendant toute sa durée, ou quatre 
jours au moins. Eh bien ! tout cela n'y fait rien ; est- 
il question de son art? il reprend toute sa raison ; 
c'est le plus grand botaniste que l'on connaisse , et 
il n'a employé que des simples pour ma guérison, 
mais il a, je crois, les secrets de la nature dans ce 
genre. 

Adieu, mon bel ange, en voilà assez de dit pour 
une pauvre fille qui par sa faiblesse ne fait que diffi- 
cilement usage de ses membres, et qui a la tête 
encore étonnée par la maladie et la diète, et ce qui 

enfants, dont les deux aines uiomurent fort jeunes • Constant 
Dioville-Brancas , le troisième , dont elle avait voulu faire un 
abbé , fut tué à ^^ agrain colonel du ^ I '' de cuirassiers ; le 
quatrième enfant était Alexandrine. Une persoime bien rensei- 
gnée , et avec laijuelle notre correspondance s'accorde , nous 
affirme qu'elle uoul que deux fils de M. de Lauraguais; un 
garçon , qui porta le nom de Mcrville, eut des enfants, et sur- 
vécut à son cadet, Constant Brancas, qui ne fut pas tué à 
^^agram, mais à l'affaire de Tile de Lobau. 



104 SOPHIK AUiNOULD. 

s'en suit, je ne vous aime ni ne vous embrasse de 
toutes mes forces, car ce serait trop mal vous ex- 
primer combien vous est et vous restera tendrement 
attachée votre bonne Sophie. 

P. S. Ne m'oubliez pas auprès de votre charmante 
t't aimable compagne, quoique je sois bien sensible 
à l'oubli qu'elle a fait de sa meilleure et plus an- 
cienne amie ! elle aurait dû penser pourtant — 
qu'étant coiffée d'elle comme je le suis, çà me ferait 
ben de la peine. A propos de coiffure , ah pardienne 
va, j'ai de beaux cheveux actuellement, si tu me 
voyais tu dirais bien la via donc c'te belle!... 
maigre comme une arête, pâle comme la mort! 
Ah mon bon Dieu! ce ({ue c'est que de nous !... 
le beau plaisir que de vieillir, sans avoir plus à 
compter sur printemps, [tlaisirs, ni amours... 
à propos de tout cela, dis à mes bons amis de ce 
bon temps, Bougainville, S"^-Foy, Moireau etc., etc. 
que la bonne Sophie est encore heureuse par le 
souvenir qu'elle conserve d'eux, et qu'elle les em- 
brasse avec son vieux visage , d'un cœur toujours 
jeune et qui ne vieillira jamais en amitié, comme en 
tendresse : sentiment qui me fait croire bien forte- 
ment à l'immortalité de notre âme, et que lorsque 
nous mourons ce n'est que pour changer de coque 
comme les vers à soie. » 



Dans cette lettre, Sophie mentionne avec recon- 
naissance le nom de François de Neuiehâteau, à qui 
elle devait ou allait devoir une pension de 2,400 liv. 
et un logement à l'hôtel d'Angivilliers. La première 
entrevue ne promettait pas si bien, et, s'il veut juger 
du style de Sophie tenant le « burin de l'histoire lé- 
gère, ^> — c'est une de ses expressions, — le lec- 
teur n'a qu'à lire cette philippique écrite sur l'heure 
et que nous trouvons annexée aux Mémoires de 
Sophie : 

« François de Neufchateau,dont les dernières an- 
nées furent si brillantes, fut un petit personnage à 
son début. Ce jeune garçon, fils d'un pauvre pro- 
priétaire du pays des Vosges, s'échappa des mains 
de ses parents pour aller saluer à Ferney le glorieux 
patriarche de la Littérature. Voltaire, accablé et 



106 SOPHIE AHNOULD. 

jamais rassasié de ces sortes d'hommages, trouva 
charmants, c'était son terme, les méchants vers de 
ce jeune homme , et, comme il avait l'air de vouloir 
s'établir dans son hermitage, le malin vieillard lui 
conseilla de se rendre au plus tôt dans la capitale 
du monde littéraire, où il lui promit les plus grands 
succès. 

Le jeune François, qui n'osait se mettre en route 
sans passe-port, le supplia de lui accorder quelques 
lignes de recommandation auprès d'une ou deux 
personnes marquantes. Le poète, pour se tirer d'af- 
faire lui donna quelques mots pour une duchesse 
qu'il savait morte et un petit quatrain pour moi. 
François, assez mal vêtu et d'une tournure villa- 
geoise, vint me rendre ce quatr ain, auquel il joi- 
gnait ses civilités. Sa gaucherie n'était pas incura- 
ble, car il avait un très-vif penchant pour les 
femmes et pour les femmes de théâtre surtout. 
Nous reprîmes ce jeune talent en sous-œuvre, et 
j'en décidai la reconstruction; je lui appris (en assez 
peu de temps) des quantités de choses, et je le dé- 
goûtai, à force de moqueries, de ces fadeurs insi- 
gnifiantes et de ces phrases de longue haleine dont 
le ridicule ne l'avait pas encore frappé ; son accent 
montagnard et sa voix bruyante blessaient mon 
oreille : je lui appris d'abord à se taire, et quelque 
temps après à parler bas. Il mit, de temps en temps, 
des essais plus ou moins parfaits aux concours 



SOPHIE ARNOULD. 107 

annuels de l'Académie française et des provinces, 
îl remporta des prix , et me fit hommage de ces 
médailles académiques, me déclarant à moi-même 
que nous remportions ces prix-là en commun. 

Ma jeunesse s'éloignait à grands pas , la sienne 
était à sa floraison. Il osa soutenir qu'il m'aimait, 
et mon bon-sens n'en voulut rien croire ; il me pro- 
testait alors que je lui faisais injure : la suite a bien 
prouvé qu'il n'était qu'un menteur, et que j'avais 
plus d'esprit encore qu'il ne m'en croyait. 

Lorsque la Révolution éclata, François de Neuf- 
château, qui avait adressé tant d'hommages flat- 
teurs et tant de madrigaux {iarfumés à toutes les 
grandeurs humaines, fut des premiers à prendre 
parti dans la révolte, et n'encensa plus quelsi Liberté 
ot r Egalité. Sous le règne sanglant de la Terreur, 
il adresse une Epître démesurée au farouche Robes- 
pierre qui tuait de préférence les nobles et les 
savants. Cette conduite déshonorante d'un vil déser- 
teur et d'un lâche lui valut l'estime et l'affection de 
tous les hommes de rapine et de carnage, dont il 
s'était fait le poète et l'admirateur. 

A leur tour, ces messieurs-là le firent membre du 
Directoire qui remplaça, comme on sait, la Conven- 
tion nationale mise au néant par Napoléon. J'avais 
perdu, à la banqueroute décrétée sur le rapport du 
fameux Cambon, les deux grands tiers de ma petite 
fortune : ayant appris l'exaltation de mon ancieq 



108 SOPHIE, ARNOULl). 

jeune homme, je me parai de tous mes plus beaux 
ajustements et de mes valenciennes, sans faire la 
jeune pour cela. Je me rendis au palais du Luxem- 
bourg qu'habitait l'altesse nouvelle. Les grandes 
salles et antichambres de ce palais étaient pleines de 
solliciteurs et de bonnes gens à espérances : toutes 
ces personnes vinrent à moi et m'accueillirent 
comme on revoit une femme à talents que l'on 
croyait morte. Un homme de très-haute distinction 
après m'avoir commodément assise dans un fauteuil, 
passa vitement chez le directeur de l'Empire fran- 
(;ais, lui disant que Sophie Arnould sollicitait de lui 
une courte audience. Le petit poète métamorphosé 
en grand seigneur répondit avec emportement : Et 
que me veut cette vieille folle ! Courez lui dire que 
je n'y siiis pas. 

L'éclat de sa voix parvint jusqu'à mon fauteuil, 
l'indignation me saisit; je poussai les portes devant 
moi et je parus en sa présence : Je ne viens point 
vous reparler du passé, lui dis-je, je viens vous 
prier seulement d'empêcher que je ne meure dans 
un hospice; le présent vous appartient, mais l'avenir 
n'appartient àpersonne : accordez-moi, s'il vous plaît, 
la pension qu'allait me donner la cour si vous ne 
l'aviez renversée. Au demeurant. Monsieur le Direc- 
teur, je ne suis point folle par le nombre de mes 
années : ce fut dans ma jeunesse que je l'étais. 

Il comprit on ne peut mieux le sens de ces paro- 



SOl'HIK AHNdl I.l). 1(19 

les, me prodigua ses révérences et me promit avec 
caresses ce qu'il n'avait pas l'intention de tenir. 

Le lendemain, car il me tardait, je racontai mon 
événement du Luxembourg à des personnes aima- 
bles dont j'étais aimée. Elles mirent dans les jour- 
naux tous ces articles piquants siur la morgue et sur 
l'ingratitude qui réjouirent l'auditoire et qui me 
turent attribués. » 



XXIV. 



(A BELLANGER). 

« Du Paradct Sophie, ce 3 nivôse an 6^ (25 décembre 1797). 

» Je ne vous répondrai que deux mots aujourd'hui, 
mes bons amis, et il faut qu'ils vous suffisent dans 
ce moment, pour vous exprimer la reconnaissance 
que j'ai des sentiments tendres que vous me témoi- 
gnez dans la lettre dernière que j'ai reçue devons, 
car ma santé n'est pas assez bonne encore, ni mes 
forces assez bien revenues pour que je puisse entre- 
prendre de vous en remercier, comme je le sens et 
comme je le voudrais. J'ai été bien malade, oui, 
pendant cinquante- trois jours, très-mal.... mais 
surtout pendant trente-cinq à l'agonie. Eh bien I 
mon bel ange, si le sort eût décidé de votre Sophie, 



112 SOPHIE AKiNOULl). 

comme VOUS étiez sans cesse à sa pensée, elle eût 
conservé par delà le trépas le souvenir du tendre et 
sincère attachement qu'elle vous avait voué depuis 
ses plus jeunes ans; mais enfin, puisque le petit 
bonhomme vit encore, rien do changé dans les sen- 
timents de votre toujours bien aimante Sophie. 

P. S. Mille choses de ma part à cet aimable secré- 
taire ; en la lisant, en la voyant je sens qu'il aurait 
été impossible à mon cœur, si elle ne fût pas devenue 
ma rivale, de devenir le vôtre; mais puisque le sort 
en a décidé ainsi, nous sommes bien comme nous 
sommes ; que désormais les trois ne fassent qu'un ; 
voilà déjà le mien qui a été prendre sa place dans 
les deux vôtres. Adieu, je le charge de vous embras- 
ser de tout son pouvoir. 

Je voudrais bien vous voir, mon bel ange, mais je 
suis ici dans l'embarras d'arrangements, je voudrais 
occuper une chambre de mon grand bâtiment, et 
pour m'en procurer les moyens, j'ai loué pour ferme 
le côté du bâtiment que j'habitais ; je vous dirai tout 
cela quand je pourrai avoir ma tête, et moins de 
difficultés à écrire, car je liens ma plume comme 
Arlequin, barbier paralytique, tenait son rasoir. 

Remettez la visite que vous voulez me faire à ce 
printemps, et ce sera pour moi de beaux jours. 

Mille choses à tous mes amis, à S"^-Foy, à Bou- 
dai n ville. 



SOI'HIK AUNOILI). 1 I "i 

Je te dirai que je suis bien contente de la conduite 
du C'*" Lauraguais envers moi , ii vient à mon se- 
cours d'une manière digne dp lui. » 



XXV. 



« SOPHIE ARNOULD, 

A BELLANGEU , SON MEILLEIR AMI. 

(( Du rai-aclol. le I!» llii'imidor an (i'- ((i août J798). 

» Eh bien! mou bel ange, vous ne me dites rien 
de votre visite à notre illustre ami François de 
Neufcliateau?Vous me croyez donc devenue indiffé- 
rente à tout ce qui vous intéresse ? vous avez un tort, 
vous avez deux torts, vous avez trois torts, vous 
voilà comme le bonhomme Pincé ; si je n'avais pas 
été malade et retenue au lit depuis ([uinze jours par 
une maudite fièvre, émanée d'un catharre épouvan- 
table, j'aurais été à Paris faire moi-même votre 



Il fi SOPHIK ARXULl». 

commission, car j'ai toujours bon pied, bon cœur 
pour mes amis. Adieu, je ne puis vous en écrire 
plus long, la toux qui me persécute ne m'en permet 
pas davantage, je tousse de toutes mes forces ; mais 
je vous aime de tout mon cœur, et c'est bien plus 
fort encore. 

Embrassez -bien pour moi votre aimable com- 
pagne, el je vous rendrai foi d'animal, intp'rêl et 
principal. 

SOPHIE. » 



XWl 



Dans ces lettres de Sophie à Bellanger, le nom de 
Lauraguais revient involontairement sous sa plume. 
Dans sa solitude, l'ombre de sa jeunesse et des pre- 
mières amours reparaît aux yeux de Sophie; elle ne 
vit plus que de souvenir, et le souvenir remonte le 
temps. Que de choses pourtant ! et que d'années, 
chargées d'événements comme des siècles, depuis ce 
vieux passé-là ! Kt l'étrange rencontre de goûts du 
ci-devant duc et de la ci-devant comédienne ! Le 
duc est allé aux champs se consoler de la Révolu- 
tion, comme la comédienne est allée aux champs se 
consoler de l'âge. La citoyenne Sophie est fermière : 
des poules sont tout son monde ; le citoyen Branoas 
est berger : des moutons font sa seule compagnie. 
Qui l'eût dit que Lauraguais tiendrait un jour sa 
promesse de 1788 : «. Je ne veux plus aimer 



118 SOPHIE ARAOULU. 

que les arbres et ma vieille Sophie (1). » Et tous 
deux, ces vieux amoureux, se sont logés en petits 
domaines de la ci-devant église : si Sophie a le 
prieuré de Luzarches , Dorval a le prieuré de Ma- 
nicamp. Ils ont renoué du fond de ces deux bouts 
du monde. Ils se sont retrouvés tout joyeux, le 
cœur survivant après le naufrage et l'engloutisse- 
ment de leur siècle ! Ils se sont écrit ; ils s'écrivent. 
Ils voudraient se rejoindre, et craignent de se revoir. 
Ils voudraient s'arranger pour mourir ensemble , et 
ne savent s'ils ont assez pour vivre. Ce sont de ces 
beaux projets que les vieillards commencent et n'a- 
chèvent pas, des rêves qui les bercent et dans les- 
quels ils s'endorment. Le berger Brancas avait 
invité Sophie à venir à Manicamp ; dans cette char- 
mante lettre , Sophie , que les soins de sa santé ont 
ramenée à Paris , lui offre l'hospitalité dans son 
pauvre logement de l'hôtel d'Angivilliers : 



i( [*aris lo o'" jonc (•(>rii|)li'iiientaire an 7 (21 seplciiiln'i' I7!)î)). 

» Que votre L'cttre dernierre, mon amy, a fait de 
bien a mon cœur : ce qu'elle contient d'expressions 
douces et tendres, m'a rappellée aux beaux jours de 
Dorval et deSo[)hie ; finir mes jours auprès de vous, 

(I) Catalduuc lie IcUics aulojjraplies <lc ÎM. Il l8o'(. 



SOPHIE AKNOULD. I 19 

VOUS rendre tous les soins dt; l'amilié, de l'attache- 
ment le plus tendre, le plus constant, est le vœux de 
mon cœur et mettrale comble à monbonheur : mais 
le temps, les circonstances et toutes choses qu'ils 
entraîne, mettent obstacle h ce que ce soye a Mani- 
camp. 

Je suis retenue icy par les secours que j'y reçois 
du gouvernement, qui, tels modiques qu'ils sonts, 
fournissent à ma subsistance et m'aident a nourire 
— a élever les trois enfants que la mort de notre 
Alexandrine a laissés à ma charge ; c'est un devoir 
sacrée ! et que je suis seule a remplir. . . En allant 
auprès de vous, mon amy, tout le bonheur ne seroit 
que pour moy ; mon cœur n'est point changé, mon 
amy, le bien que j'ay pu faire, et celuy que je fais 
est le seul bien qui me reste : je ne puis plus être 
heureuse que par les souvenirs : vous voyez bien 
que je ne puis quitter, mais vous, mon Dorval, vous 
devez venir icy : cent mille raisons plus fortes les 
unes que les autres doivent vous y décider : icy, 
vous devez fixer votre demeure ; icy vous trouverez 
les ressources que vous chercheriez vainement ou 
vous este et rotre sûreté. 

Je ne scais comment vous envisagez nos affaires 
et notre avenir... voila qu'il est question encorre de 
réquisitions de tous genres, chevaux, fourrages, 
bleds, avoines, eaux-de-vie, etc., etc., etc. Remar- 
quez-bien ! qu'ils estoient desja en vigueur dans les. 



120 SOPHIE AHNOULI). 

départements environnanls les armées. L'emprunt 
de 100 M. : la loy sur les otages : ses moyens! 
pour les iîens qui réfléchissent, paroisseut e tre pris 
pour parer au coup qui doit porter notre sistème 
financier... ou je m'abuse ou je crois voir (ju'on com- 
mence à celasser de la politique entortillée de notre 
directoir. Vous scavoz comme l'on inlerprelte la 
ronduitte de l'un d'eux (de S...) comme en tout sa 
volonté apparente est de vouloir le retour de la 

royauté il ne le veux pas, il ne le pense pas 

même : tout cela n'est qu'un moyen de tirannic fa- 
vorable a ce corps : mais comme il n'a pas de 
moyens réels et que tout ce qu'il offre est resnes 
creux : il en resuite un fait certain c'est une (îonti- 
nuité de malheurs incalculables... En effets ! des 
roix nos ennemies et les roix ! que l'on dit nos 
alliées n'ont pas cessés d'aller a leur but notre ruine, 
par notre affaiblissement et notre aff'aiblisse)nent 
par des secours donnés aux parties de L'intérieur, 
alors qu'ils parurent successivement estre perdues a 
jamais. 

Les divisions dans nos armées ! voyez-les ! 

Elles sont [loussées a un point de machiavélismes. . . . 
qui détruit toutes harmonies, annulle toutes forces: 
(!t ne laissent aux français que des défaites, et des 
craintes mômes a ceux qui sonts les auteurs, insti- 
gateurs de ses divisions encorre qu'ils veuillent 

paraitre rassurées par la nomination de Magdo- 



SOPHIE AR.XOULD. 121 

nald,... Ceux qui d'une autre part désirent la 
royauté. . . ne voyent aucun objet apparent capable 
de faire compter raisonablement sur aucun succès, 
craignent les faux et les fripons de leur parti : et si 
le voile grossier qui couvre la nullité de notre direc- 
toir est arrachée par quelques catastrophes, ou par 
les finances... alors où en seronls-nous? Vous voyez 
qu'il n'y aura de party que celuy des jacobins , qui 
seul sera remarquable au milieu de vingt factions 
très inutilles pour leurs membres et très dangereu- 
ses pour tous : voila de quoy exercer votre imagina- 
tion mon pauvre amy : il faut que j'aie bien ecout- 
tée, bien entendue et surtout que j'aie bien le désir 
de remplir vos vues, pour vous en dires si long 
sur telle matière que, quoique j'en soye inule frais- 
che émoulue, est bien étrangère à mes connais- 
sances, à mon esprit : je ne scais si dans cet article, 
vous y lirez bien clairement que le lieu que vous 
devez habiter et le seul habitable pour vous, est 
Paris : il faut de l'argent direz vous mais ! vous en 
aurez un peu et puismoy un peu aussy. Nous n'au- 
ronts pas de dépençes bien fortes à faires. Point de 
loyer à payer : il y a le desjeuné du matin : a diné I 
nous irons chez nos amis, nous seronts discrets 
chez eux et très sobres chez nous : j'ay aussi du 
bois au paj'aclet dont je ferai amener une partie icy ; 
vous avez dit à ce sujet tout ce qu'il y avait a dires , 
et si bien, avec tant d'esprit et de grâces, qu'il ne me 

6 



122 SOPHIE ARNOULD. 

reste rien à dires que de vous en remercier. Pour 
en revenir à nos moutons : sur les moj'ens de vivres; 
eh bien mon Dorval, nous nous aiderons l'un a 
l'autre: nousprendrons nos modèles dans Baucisse 
et Philemon,.. Dorval écrira les grandes avantures 
de notre révolution : moy je pourai transmettre a 
la race future, celles de nos jeunes ans : il y a desja 
longtemps, mais l'on oublie jamais ce qui a beau- 
coup ému, etc. ! le cœur seul, mon Dorval, garde 
de longs souvenirs. Ce n'est pas comme vous voyez 
ma volonté qui décide du ce jour que nous devons 
habiter ensemble car pour moi je dis comme Arianne: 
La Patrie est toujours où l'on voit ce qu'on 
aime. Je ne regarde pas assurément les offres que 
vous me faites comme un pis-allez : si mes reflexions 
pouvaient avoir l'air d'un refus et qu'elles dussent 
prolonger l'absence que nous éprouvons je ne m'en 
consolerais pas : mais mon amy croyez moy c'est 
icy ou vous devez venir : les choses ne peuvent pas 
rester dans l'état ou elles sont : il est peut estre im- 
portant pour vous d'en juger par vous-même ; les 
citoyens Loisel, Arnauld s'occupent avec intérêt de 
vos affaires mais! vous y avez besoin aussi; l'on 
ne dit pas par écrit tout ce qu'il y a à dires ! une 
reflextion en amène une autre etc., etc. 

Si j'avais eu tout mon logement — j'aurais étée 
plus pressante sur l'offre que je vous fais d'y venir, 
mais cela ne peut plus tarder à présent, c'est peu 



SOPHIE AR.NOULD. 123 

estre encore l'affaire d'une huitaine de jours ou 
d'une décadeau plus, pour parvenir y être arran- 
gée, pour vous y préparer tout ce que je pourrai 
procurer a vos besoins, votre mieux estre : c'est 
une chambre bien belle, bien grande, bien aérée, 
bien située, ou vous serez seul et libre, porte et es- 
calier à vous seul, un bon lit et sièges propres et 
commodes, une grande table pour vos papiers et 
écrire etc., etc. Enfin j'espère que vous ne serez pas 
mal : il y aura pour le reste tout ce qu'il faut : j'ay 
pour me servire, une femme seule, d'une trentaine 
d'années point mariée pas trop entendue mais ! 
qui travaille et me sert, les entendues ne sont que 
des intriguantes etc. c'est ce qu'il faut éviter à pré- 
sent eh pour causes... mais mon amy, ne soyez pas 
inquiet pour vous, c'est moy qui vous serviray et je 
dirais toujours : 

Ah! qu'on est heureux de déchausser ce qu'on aime. 

(I) Cet hôtel d'Angiviliiers n'était pas une maison commode, 
où les volontés des locataires s'exerçaient dans le libre accord de 
tous. Ces volontés se heurtaient à des jalousies, à de vilains 
caractères. Sophie Arnould en avait déjà fait Texpérience, et se 
plaignait vivement, dans une lettre du 19 messidor an vu, 
(7 juillet 1799) de Thôtcl , de ses locataires et surtout du 
citoyen Michel : « Ils sont une compagnie d'intrigants dans cette 
maison, qui ne devrait être occupée que par des artistes hon- 
nêtes, que c'est à se croire dans une nouvelle Vendée. » Cata- 
logue d'autog. du 7 décembre 1854. 



124 SOPHIE ARNOLLD. 

Adieu, je vous manderez aussitôst que j'aurai 
mon logement ; ga ne sera pas long, mais point de 
raisons alors pour ne pas venir, adieu. 

Au citoyen 
Brancas Lauraguais 
Propriétaire et cultivateur, 
à Manicamp (par Chauny), 
(Département de l'Aisne) (1). 

(I) l.ettre ;uil<i};ia|)lH' i'()iiiiiHini(|iiée par M 



XXVIl 



(A BELLANGER.) 



« Ce décadi 8 nivôse an 8 (29 janvier 1800). 

« Ah ! mon bel ange, mon ami , vous êtes donc 
toujours le même pour la bonté, la générosité; quel 
bon cœur ! Je vous remercierais bien, mon pauvre 

ami, mais quelles expressions employer? elles 

seraient toujours au-dessous de ma reconnaissance, 
non pour l'argent , mais le procédé. Ah ! combien 
vous faites de bien à mon cœur, me voilà pour cent 
ans de bonheur, si j'avais à les vivre. Consolez-vous, 
mon ami, j'ai encore quelques sous et je n'ai pas 
besoin des deux louis que vous m'envoyez, donc je 
puis dire que vous vous dépouillez pour moi , car je 
sais quelle est votre position aussi , mais je garde' 



126 SOPHIE ARNOULD. 

cette pièce pour la mettre sur mon cœur et ne la 
quitterai qu'à la mort. Je sais la devise que j'y met- 
trai, ce sera ma relique. Bonjour mon bel ange, 
mon bon ange , mon véritable ami : croyez qu'il 
n'existe pas sur terre un être qui a^ous soit plus ten- 
drement attaché, et plus inviolablement attaché que 
votre 

SOPHIE ARNOULD. 

Au 24, je serai chez mes bons amis — chez toi, 
ta femme, et donnez ce jour à mon bonheur. » 



XXVIII. 



Quand Sophie disait à BellaDger avoir : « encore 
quelques sous, » et gardait cependant son double 
louis sous le plus joli et le plus amoureux des pré- 
textes, elle déguisait sa misère, sa misère confessée 
tout entière dans cette belle lettre du l^"" pluviôse 
an VIII (21 janvier (800) au ministre de l'intérieur, 
Lucien Bonaparte : 

« Paris, primidy 1" pluviossc an 8 de la République. 

« Au ministre de l'Intérieur Lucien Bonnaparte. 

Citoyen ministre. 

Je me nome , Sophie Arnould ; peut estre , très 
ignorée de vous ; mais ! autres fois, très connue au 
théâtre Des Dieux. 



128 SOPHIE ARiVOULD. 

Je chantais, ne vouf déplaise. 

Je ne voudrois cependant pas, fdtoyen ministre , 
user de votre temps ; vous ennuyer d'un long préam- 
bule pour vous tracer icy mes vingt six infortunes. 

J'avais desja pris la liberté d'adresser ma plainte 
à notre Premier Consul ; mais ! je viens d'estre aver- 
tie par un journal qu'il n'en devoit connaître que 

par vous, mon ministre ; eh ! je me suis dit : 

soit contente Sophie; va ! c'est un cœur de famille; 
conte luy ta chance ; eh la voicy tout comme je l'ai 
dit a votre aine : Dès mes plus jeunes ans et sans y 
être destinée autrement que parlehazard qui gou- 
verne tant de choses !.. . vingt années de ma vie 
ontétées consacrées au théâtre des arts, ou quelques 
dispositions naturelles, une éducation soignée, de 
l'instruction, le tout, cultivés, appuyés des conseils 
de gens de goûst, sçavants, artistes ; enfin ! de gens 
justement célèbres : quand a moy, j'avois alors, 
pour recommandation , un physique heureux , une 
grande jeunesse, do la vivacité, de l'ame, mauvaise 
tête et bon cœur : voila sous quelles auspices j'ay 
etée assez heureuse pour illustrer ma vie ; et obtenir, 
avec une sorte do célébrité, gloire, fortune, et beau- 
coup d'amis. Helas, aujourd'huy, la chance est bien 
tournée ; quand a la célébrité, mon nom est encorre 
citté avec un peu d'éloges , avec ceux de Psiche, 



SOPHIE ARNOULD. 129 

Thelaire, Iphigenie, Eglo, Pomone, en un mol ! au 
théâtre des arts. . . . Quand aux amis je puis dires ! 
que je les avoientsibien merittés, que je n'ait perdut 
que ceux que la mort m'a enlevée ; et ceux, dont la 
hache décemvirale m'a privés : il n'y a donc que cette 
inconstante fortune qui sans rimes ny raisons, m'a 
fait faux bon .... eh dans quelle circonstance ! En- 
corre ! Lors que je suis devenue trop vieille pour 
l'Amour et trop jeune pour la Mort j voyez donc, ci- 
toyen ministre , combien il est cruelle après tant de 
bonheur , de se trouver reduitte a un état si misé- 
rable, eh après avoir allumée tant de feux, de n'a- 
voir pas aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans 
ma cheminée : car, le fait est, que depuis que la 
nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus 
ny ou coucher ny de quoy vivres : je ne demande 
pas la richesse, assurément mais le nécessaire pour 
achever encore ma vie et éviter une vieillesse mal- 
heureuse ; j'ay de grosse charges parce que dans les 
temps fortunés de ma vie, j'estois le soutien des in- 
fortunés de ma famille , cela devoit estre ; mais ma 
pauvretée ne leur ronds pas la richesse. Enfin , ci- 
toyen ministre , je vous demande de venir a mon 
secour , et de me continuer ceux que mon amy , 
François de Neufchatoau, devenu ministre m'a pro-' 
curés : je dois cet hommage à son cœur. 

Dans l'état des secours qu'il donnoit aux autres 
artistes , j'estois comprise pour une somme de deux^ 



130 SOPHIE ARNOULD. 

cent francs, par mois ; daignez me la continuer, 

J'aurois bien encorre une grâce a vous demander, 
et dont la faveur a pour exemple, ceux de mes ca- 
marades vétérans , auxquels elle a été accordée ; — 
c'est une représentation a mo7i proffit ; au théâtre 
des arts, mais ! s'il est vrais comme on dit, qu'il 
faille que je me charge d'un rôle principal, que je 
me déguise en Thelaire , Iphigenie etc etc etc Oh ! 
cela est impossible : ce seroit me rendre aussy ridi- 
cule que madame Turcaret : 

En Vénus, ma chère! En Venus! 

Enfin citoyen ministre j'attend de vous, tout ce 
que j'ay droit d'en obtenir tout ce que le malheur 
attend d'une ame bonne et sensible comme la votre ; 
vous este bien jeune pour me, connaitre, mais beau- 
coup de vos amis , de scavants, de gens de lettres, 
d'artistes qui vous entourent, composaient autrefois 

ma sociétée , ils vous dironts ce que c'est que 

Sophie ... mais tels merittent qu'ils me donnent, 
ils ne vous dironts pas assez s'ils s'expriment comme 
je le sens , les sentiments d'admiration , d'amour et 
de respect proffond dont je suis pénétré pour ma 
patrie, nos lois et vos vertus 

SOPHIE ARNOULD (1). » 

(I) Collection de lettres autographes de feu M. le comte de 
l'anisse. 



SOPHIE ARNOLLD. 131 

En même temps qu'elle adressait cette supplique 
au ministre , elle tâchait d'intéresser à la représen- 
tation à son profit son vieil ami Lebreton : « .... Je 
suis pauvre, — lui écrivait-elle, — comme un rat d'é- 
glise ; eh ! Dieu sçait comme présentement ! » (1 

La représentation n'était pas accordée; mais Lucien 
Bonaparte voulait bien assurer le pain de la vieille 
Arnould, et en recevait le remerciement qui suit : 

« Sophie Arnould, 
Au citoyen ministre de l'intérieur. 

Citoyen ministre. 

Je vous salue et vous remercie de ce que vous 
venez de faire, pour mes camarades et pour moy 
tous ! pauvres vétérans du tliéatre des arts en assu- 
rant d'une manière stable le payement des deux 
cents francs par mois, de secours provisoire qui 
nous avaient étés précédemment accordés : il ne 
nous reste plus qu'a vous supplier de mettre le 
comble a cette faveure en signant les états qui nous 
l'assure et dont le trésor a besoin pour les acquitter. 

Quand a la segonde demande, qui m'est person- 
nelle (de la représentation a mon proffit au théâtre 

(I) Catalogue de lettres autographes, b février tSoD. 



132 SOPHIE ARNOLLD. 

des arts) à laquelle vous vous este refusé : citoyen 
ministre, j'attendrai, ainsj que vous me le faite 
présumer des temps plus heureux pour ce spectacle, 
et sûrement alors le ridicule entrave qui existe de 
paraistre en personne a une telle représentation 
pour l'obtenir n'existera plus. 

Salut et respects proffonds. 
SOPHIE ARNOULD. 
Ce mardy J9 ventôse an 8 de L. R. F. (10 mars 1800) (1). 



Mais, en ces temps, les payements ordonnancés 
n'étaient guère vite de l'argent payé , et Sophie 
avait encore besoin , pour toucher intégralement ce 
secours, d'écrire à Cellerier, administrateur du 
Théâtre des Arts : 



« Du paraclet Sophie , commune de Luzarchc , département de 
Seine-et-Oise , ce 17 messidor an 8 (6 juillet 1800). 

«Vous m'avez promis, mon aimable, et très ancien 
amy, vos services, vos bons offices, relativement a 
mes intérêts, eh! je les reclame , car, je me trouve 

(1) Collection de lettres autographes de M. Chamhry. 



SOPHIE AKNOLLD. 133 

dans une position si gênée , que je suis obligée de 
vivre comme une pauvre malheureuse, de me caza- 
nier, et de me priver de tout: vous sçavez, mon 
amy, qu'il me reste du , sur le secours provisoire 
que je reçois présentement a la caisse de l'Opéra les 
deux mois arriérés, ventosse, et germinal, vous de- 
vriez bien faire en sorte de me les faires payt-r en- 
semble : cela me proffitterait mieux, que par bribes, 
comme cela se pratique. 

Eh ! mon dieu , mon- amy, que je suis faschée de 
vous importuner pour cette vileni la ; . . . voila ce que 
c'est ! si je n'avois pas jouie de tant de richesses 
autres fois, de tant de considérations, qui fonts le 
charme de cette vie, je ne me trouverois pas aujour- 
d'huy si malheureuse, et si pauvre : mais! viellire 
ainsy, dans le besoin, dans la misère, et estre con- 
damnée a toutes les privations, c'est bien mal achever 
sa vie ! si je pouvois chanter encorre, je chanterois 
bien comme Lize, dans, je ne sais qu'elle pièce, de 
cette comédie italienne ; 

Ça n'devoit pas finir par la 
Puisque ça comraençoit , comme ça. 

Ah ! mon amy, il vous souvient peut estre encorre 
de ce temps la : c'étoit l'bon tems au moins ! il y 
avoit des esclaves a la vérité, mais ! ils estoient les 
nostres : — Au lieu, qu'aujourd'huy, nous n'avons^ 



134 SOPHIE ARNOULD. 

que des cochons ; eh ! tenez , mon amy , soit dit 
entres nous ; je n'aime pas du tout ce genre ; je n'y 
trouve pas le mot pour rire ; tout ca n'vaut rien, 
tout ca m'déplait a un point que je ne puis l'ex- 
primer : 

Je sçais bien, que quand on a pas ce que l'on 
aime, il faut aimer ce que l'on a ; mais ! je n'aie 
rien , ayons de l'argent , au moins ! 

C'est ce que je vous souhaite , mon amy ; c'est 
aussi ce que je vous demande : ainsi soit il : sur ce 
je vous salue , et vous embrasse , d'aussy bon cœur 
que je vous aime ; 

SOPHIE ARNOULD. 

P. S. On dit dans nos hameaux , que Bonnaparte 
est de retour à Paris ; partant , que la gloire, et le 
bonheur le suivent, écrivez moy, mon amy, répon- 
dez moy, fut ce un refus , au moins , votre lettre 
charmera mes ennuis ; car une vielle bergère, n'a 
pas beaucoup de quoy s'amuser (I). » 

{^) Collection de lettres autographes de M. le marquis de 
Fiers. 



SOPHIE ARNOULD. 135 

Le 13 avril 1801, Sophie écrivait encore au mi- 
nistre Chaptal : 

« Sophie Arnould au citoyen Chaptal, 
Ministre de l'intérieur. 

« Citoyen ministre, 

Je le voi bien , promettre , pour vous, c'est dun- 
ner y j'ay desja ressentie les bons effets de vos bontés 
pour moy : il est doux pour mon cœur d'avoir à vous 
en témoigner ma reconnaissance. Mon esprit se- 
rait bien plus embarrassé que mon cœur, si vous 
ne vouliez pas estre l'interprète de mes sentiments ; 
en cette occasion , vous avez promis, à nos amis, de 
me continuer vos bontés ; de ne pas perdre de vue la 
pauvre Sophie; j'y compte.... Vous m'apprenez trop 
bien à ne pas douter de vos promesses; je vous dirais 
seulement, sur mes besoins, citoyen ministre, qu'il 

y a urgence J'attends le moment où je pourrais 

vous voir, pour vous témoigner de vive voix les 
sentiments de ma reconnaissance, ainsy que de la 
parfaite considération que j'ay pour vous. 

SOPHIE ARNOULD. 

Paris, ce 23 germinal an 9 (15 avril 1801.) (1) » 
(1) Collection de leUres autographes de M. Fossé d'Arcosse. 



136 SOPHIE ARNOULD. 

Cette grave affaire des derniers jours de Sophie 
se terminait enfin, et heureusement, par une 
somme de deux mille écus accordée en remplace- 
ment de la représentation à son profit , et respirant 
et se réjouissant après tant de tracas et de démar- 
ches, Sophie écrivait au citoyen Arnauld , chef de 
division au ministère de l'intérieur : 



« Quanta moi, qui ne suis plus ce que j'ai été, et 
qui ne saurais jamais l'être, j'espère aux bons sou- 
venirs, à votre bienveillance pour la veuve de Castor, 
Iphigéme, Thélaire, qui', pendant vingt ans, régna 
sur le Théâtre des Arts par les suffrages qu'elle obtint 
du public; qui, peut-être encore, y règne par ses 
regrets, mais qui, nonobstant, n'a pas comme la 
cigale 

Un seul petit morceau 

De mouche ou de vermisseau. 

En conséquence , je réclame votre bienveillance, 
votre justice, pour me faire liquider de la somme 
d'environ cent louis , qui me restent dus sur les 
deux mille écus qui doivent m'ôtre comptés, pour 
le remplacement do la représentation qui m'a été 
accordée à mon profit au Théâtre des Arts, et de 
convention faite avec mon ami Cellerier, l'un des 



SOPHIE ARNOULD. 137 

administrateurs de ce théâtre , qui pourra vous 
attester le fait, le comment, le pourquoi, etc., car 
je ne veux pas abuser de votre complaisance ni de 
votre temps par ces redites sur lesquelles je ne 
cesse d'écrire et de réclamer depuis huit mois à peu 
près {]). » 

(^) Revue rétrospective , vol. Itl, 1834. 



(A BELLANGER. 



« De Luzarche, le 5 vendémiaire an 9 (27 septembre 1800.) 

« Eh bien ! chien d'enchanteur, vous avez donc 
tout à fait oublié cette pauvre Sophie, et votre com- 
pagne aussi? que c'est vilain çà!... je n'ai pas fait 
comme vous, moi... j'ai écrit de ma retraite à ceux 
qui occupent sans cesse mon cœur et ma pensée ! 
mais pas plus de réponse que de beurre... Si je ne 
m'étais pas amusée à être malade dans mon lit d'une 
grosse vilaine fièvre bilieuse... moi qui n'ai pas 
de fiel, j'aurais écrit de rechef, en réitérant... mais, 
bah!... çà vous est égal à vous autres bienheu- 
reux ! . . . 



140 SOPHIE ARNOULD. 

Au demeurant j'espère que ce petit babillet ne 
restera pas sans réponse, et que vous rassurerez 
votre vieille amie sur les sentiments d'amitié qu'elle 
a droit d'attendre de vous ; s'il est vrai que vous 
usiez de représailles envers elle, car de loin comme 
de près, absente comme présente, heureuse ou mal- 
heureuse, vous n'aurez jamais une amie aussi dé- 
^ouée, aussi tendre, aussi sincère que 

SOPHIE ARNOULD. 

P. S. Que font nos amis Bougainville, S^-'-Fo^s 
etc. etc. Ah ! comme ils me délaissent! comme ils 
ont oublié la pauvre Sophie : ils sont passés ces jours 

de fêtes! 

» 



(A BELLANGER. 



« Du paraclet Sophie, à l.uzarclie, 25 vendémiaire an 1) 
(15 octobre 1800). 

« Que votre lettre dernière est aimable, mon cher 
Bellanger; ah! que l'on voit bien que toutes les 
phrases qu'elle contient ont été dictées par votre 
cœur et oïnées dos grâce-; de votre esprit ; je suis 
plus touchée que jamais aussi des sentiments que 
vous me témoignez; je trouve encore dans celte 
lettre un caractère de vérité, de sensibilité, d'inté- 
rêt qui me charme plus encore que l'esprit dont elle 
est conçue. Ah ! mon bel ange, cela me fait res- 
souvenir de notre bon temps c'est par ces sou-- 



142 SOPHIE ARNOULD. 

venirs que je me sais bon gré de la préférence que 
vous avez toujours eue dans mon cœur ; car enfin à 
vingt ans à peine on peut bien se tromper et prendre 
son c . pour ses cbausses. .... Non ! c'est que la 
nature libérale envers vous de tous les dons qui 
donnent les plaisirs, vous a doué aussi d'un cœur 
bon et sensible. Je ne sais si 'c'est cette petite lacune 
que vous avez laissée sans me donner de vos nou- 
velles qui me rend plus sensible le plaisir d'en rece- 
voir ; mais ! tenez mon bel ange, jamais mon cœur 
ne fut plus tendre, et je sens que je vous aime 
plus tendrement qu'on n'a jamais aimé ! . . . Que votre 
femme ne s'avise pas de se mettre martel en tête sur 
ma déclaration, car je lui riverais son clou, et je lui 
dirais qu'elle en fait bien autant, que d'ailleurs moi 
il faut que j'aime davantage puisque j'ai à aimer 
vous deux : eb ! quand elle en aura pris sa part, 
elle verra bien qu'il n'y en aura pas de trop pour 
mon ami : et puis est-ce que mes cheveux blancs 
ne me valent pas une bonne calotte de plomb sur la 
tête qui m'avertit bien que printemps, plaisirs, 
amours, tout est passé pour moi. A propos de che- 
veux blancs, tiens, mon bel ange, je veux te grati- 
fier aux premiers jours de l'an ix delà République, 
autrement dit 1800 de l'ère de nos vieilles amours, 
d'un petit bouquet do mes cheveux, ils ne sont pas 
d'un beau blanc encore , car j'ai des restes de noir, 
de sorte que j'aurais pu représenter au Temple de 



SOPHIE ARNOULD. 143 

Mars dernièrement, la cavale du grand Turenne 
la pie... mais enfin, tels quels : 

Les voilà ces cheveux depuis long-temps blanchis; 
D'une longue union qu'ils soient pour nous le gage. 
.le ne regrette rien de ce c{ue ra'ôta l'âge ; 

Il m'a laissé de vrais amis. 
On m'aime presqu'autant , j'ose aimer davantage : 
L'astre de l'amitié luit dans l'hiver des ans , 
Fruit précieux du goût, de l'estime et du temps. 
On ne s'y méprend plus : on cède à son empire , 

Et l'on joint sous les cheveux blancs 
Au charme de s'aimer le droit de se le dire. 

Voilà ma façon de penser, comme disait à tout 
propos, ce preux M. de Biron, tu te le rappelleras 
peut-être, quand il me disait, par exemple, « Moi... 
maréchal de Biron, je me lève le matin; en sor- 
tant de mon lit, je mets des bas gris, la culotte 
pareille , une robe de chambre piqué blanc ; je 
vais dans mon jardin, voir mes fruits, mes arbres; 
je rentre chez moi ; je me mets à mon bureau ou 
je ne fais rien... on m'apporte mon déjeuné... 
voilà ma façon de penser.... » et moi, comme mon 
bel ange ne peut plus rien connaître de ma façon 
d'agir , il faut bien que je retrace au moins ma façon 
dépenser. 

A propos de façon d'agir et de façon de penser.- 



144 SOPHIE ARNOULD. 

ta jeune compagne veut donc déjà se donner les airs 
d'avoir la maladie des vieilles !... Qu'elle ne croye 
pas en tirer tant vanité ! car celle-là est de tous les 
Ages, et moi qui te parle j'en ai été chitTonnée de- 
puis celui de trente-trois ans jusqu'à celui de qua- 
rante qu'il m'a fallu avoir recours aux eaux de 
Barrège, Bagnères, qu'il m'a fallu aller chercher par. 
delà les monts. ... Je suis bien fâchée pour ce moule 
à bon cœur qu'elle souffre ainsi, mais, comme elle 
est encore dans la vigueur de l'âge, elle en suppor- 
tera mieux les assauts du combat ; et, excepté les 
eaux de Barrège, les Bains, mais bien modérément 
encore, car cela ne fait que relâcher la fibre.... Eviter 
les ragoûts, les choses fortes, et beaucoup d'exercice 
à pied. Jamais de saignée ! que par les sangsues, 
quand elle est indispensable ; alors elle sera immor- 
telle comme son bon esprit et son bon cœur, dis-lui 
bien à cette bonne compagne de ta vie que je l'aime 
bien, et mieux que bien encore ! Mais je lui en veux 
cependant un tantet de me laisser comme cela un si 
long temps sans me donner de ses nouvelles, des 
tiennes, des vôtres en un mot, puisque l'amour et 
l'amitié ont trouvé le secret de ne faire qu'un de 
vous deux. Pauvre moi ! c'est bien différent, je suis 

impair : che sciagura et pourtant il me faut, 

comme le docteur Pangloss me trouver dans le meil- 
leur des mondes possibles :... violée ! . . . autant qu'on 
peut l'être... mangée!... parles Bulgares, vieille ! 



SOPHIE ARNOULD. 145 

comme les rues, pauvre! comme Job. — Tu vois 
que j'aurais tort de ne pas trouver que tout est pour 
le mieux. Je viens dans ma tanière pour y manger 
mes pois, mes fèves, mes choux. Voilà que la séche- 
resse les empêche de croître ! que les vers se 
jettent sur ce qui reste en terre, et que j'ai à peine 
du persil pour mettre sur une bosse au front. . . . 
Tout cela fait pitié ! heureusement que je ne suis pas 
autant sur ma bouche que sur mon cœur... car je 
s'raishen à plaindre... Mais un p'tit peu d'pain sec, 
et d'bonsamis, voilà le bonheur ! d'ailleurs, quoique 
j'ai été dans une jolie passe dans le courant de ma 
vie, j'ai toujours bien vu, bien pensé, bien réfléchi 
qu'il n'y avait jamais de vie heureuse, qu'il y avait 
seulement des jours heureux dans cette vie. 

Eh bien ! commencez-vous à voir plus clair dans 
vos affaires à Paris ?... On dit qu'on y parle beau- 
coup de la paix. Si elle pouvait nous arriver bientôt ! 
(juel bonheur !... après nos échauffourées, si nous 
pouvions l'obtenir! En vérité nous ne devrons ce 
bonheur qu'à Bonaparte; pour moi on en dira ce 
qu'on voudra, mais c'est mon héros ! tout ce qu'il a 
t'ait dans la Révolution est marqué au cachet du 
grand homme : même quand il a agi sous les ordres 
du directeur Barras... encore que l'on trouve cette 
tache en sa vie ! . . . Mais examinons depuis ! . . . quel 
génie, quel personnage extraordinaire ! qui, dans la 
France eût fait ce qu'il a fait pour les Français, qui ? 



446 SOPHIE ARNOULD. 

quel homme ? Avec une taille peu avantageuse et 
un extérieur peu imposant, qui aurait su comme lui 
donner tout-à-coup à la France l'impulsion qu'elle 
en a reçu , et que le plus puissant monarque , 
Louis XIV, si vous voulez, avec son beau physique, 
sa toute-puissance et la plus habile politique eût 
vainement tenté de produire?... Quelle imagination 
vive ! Quelle éloquence forte, persuasive, pleine de 
feu ! Ma foi ! c'est un homme, ou je ne m'y connais 
pas. Je sais bien que tout le monde ne pense pas 
comme moi : eh! ma foi! tant pis pour eux. Je 
crois qu'eu Allemagne on le hait comme usurpa- 
teur et en Angleterre comme vainqueur... mais 
ceux-là ont leurs raisons pour ça ! Mais un français 
haïr Bonaparte, après le gouvernement atroce dont 
il nous a délivrés, ainsi que de tous les malheurs 
ensemble ! On dit : mais ce n'est plus une républi- 
que !... Onditaussile roi Bonaparte, etc., etc. Eh ! 
que m'importe, à moi, le nom... quand il m'est bien 
démontré que la perfection d'une république est 
une chimère, et que la perfection d'un despotisme 
est une horreur ; que pour maintenir ces glorieuses 
chimères, il n'est point d'état républicain qui n'ait 
eu recours à des moyens forcés, violents, surnatu- 
rels ! une multitude de lois inexcusables, ruineuses, 
meurtrières ; des républicains qui sont libres et qui 
cherchent toujours la liberté , qui veulent être 
tranquilles et qui ne le sont jamais ! où il n'y a d'in- 



SOPHIE ARNOULD. 147 

nocents que les victimes ! ou Ton n'a trouvé que des 
assassins, des bourreaux danschacun de ses représen- 
tants ! Nousnous sommes mal embarqués ! Nous avons 
cherché une contrée imaginaire ! Voilà assez long- 
temps que notre vaisseau est battu de la tempête, que 
nous allons d'écueils en écueils. . . contentons-nous de 
n'être pas brisés sur un rocher... — Ressouvenons- 
nous des Romains : le système républicain fut sa 
fable aussi ; il fuyait le despotisme et le despotisme 
fut sa fm... telle est la mauvaise constitution du 
gouvernement républicain ! il hait le despotisme, il 
veut affecter l'égalité et la liberté qui en est la res- 
source et le soutien dans les temps difficiles. Voyez, 
lisez l'histoire de toutes les révolutions, celle de la 
république d'Athènes et de Rome, eh bien ! n'a-t-il 
pas fallu, pour se conserver, que souvent Rome ou- 
bliât qu'elle était république et qu'elle se soumît 
à des décemvirs... à des dictateurs etc., des cen- 
seurs souverains ; eh bien ! nos trois consuls ont 
été nommés par le peuple qui n'en reconnaît qu'un, 
tant le gouvernement d'un seul est dicté par trente- 
cinq millions d'hommes ! Mais que disent nos amis, 
sur tout cela ? Nous en connaissons d'aucuns cepen- 
dant qui ne sont pas bêtes ! Pierrot (I) et le Boiteux (2) 
ont quelquefois chanté des paroles sur cet air-là, 

(1) M. de Sainte-Foy. 

(2) M. de Talleyrand. 



148 SOPHIE ARNOULD. 

avec l'ami de ïhélaïre ! Ce grand politique de nos 
cours et de nos jours, je ne crois pas, s'il vivait en- 
core, qu'il n'eût pas ri à gorge déployée de nous 
voir jouer ainsi au roi dépouillé, à pet-en-gueule, à 
broche-en-cul et aux Saturnales etc., etc., etc. Ces 
dîners dans les rues ! tandis qu'on ne laissait pas aux 
malheureux ni une bouchée de pain dans leur 
chambre, ni un sou pour en avoir ! C'est comme 
l'histoire de ton pauvre imbécile aux boucles de 
souliers que l'on lui fait mettre dans la poche pour 
le mieux voler-.. Allons, allons, mon toujours bien 
aimé, je suis en vérité honteuse de la longueur de 
ma lettre ! mais je ne pense tout haut qu'avec toi, 
uu l'ami Darcct, et j'avais un besoin de te parler 
qui ne peut s'exprimer, je m'en régale comme tu 
vois ! il me semble que je te parle comme si tu étais 
là ; cependant çà n'est pas, car je t'aurais déjà cou- 
vert la face de cent baisers, mais bah ! un baiser au 
bout de la plume, c'est comme de rien... eh bien ! 
tiens, embrasse ta femme pour moi, qu'elle te le 
rende fort et ferme. . . 

Bien des choses, de ma part, à nos amis Sainte- 
Foy, Bougainville, le bon Serva, etc., je dirais pres- 
que l'aimable Talleyrand. Ne m'oubliez pas non plus 
auprès de madame Désentoiles à laquelle je souhaite 
bonheur et santé, santé surtout. 

Je n'ai pas reçu les livres que tu m'annonces et 
que je recevrai avec reconnaissance, je les attends. » 



XXX[. 



(A BELLANGER.] 



« Du paraclet Sophie, ce 6 nivôse an 9 (27 dccenibre 1800). 

« J'ai reçu une lettre de vous, mon bel ange, bonne, 
douce, aimable comme vous ; qui a mis la joie dans 
mon cœur, par les témoignages d'attachement que 
vous m'y donnés, qui , non seulement me donnent 
courage à supporter la vie solitaire , et les priva- 
tions auxquelles je me vois forcée (1) par la perte 
de ma fortune , suitte fascheuse du malheur des 

(I ) Dans une lettre du même temps adressée à Quêtant : — 
(I Cela fait pitié ! » dit Sophie parlant de son dénûment et des 
contrariétés de sa vie. Cat. d'aut. 21 juin 1835. 



^50 SOPHIE ARNOULD. 

temps , et des circonstances , et des événements si 
horribles , si multipliés , vers la fin de notre siècle 
etc etc elc , mais encorre vous y faite renaître dans 
mon cœur la consolante espérance : Enfin , j'ay 
étée heureuse ; j'ay répondue à votre lettre dans le 
même moment , en vous remerciant bien de l'envoi 
des deux livres ! que vous m'y annonciez , et que 
j'ai reçu aussy.... Tout cela est bel et bon ; mais ! il 
y a déjà quelque temps de cela ; et l'ennuis me 
prend de n'avoire pas reçu de vos nouvelles depuis ; 
et l'événement qui vient d'arriver à Paris ! me rend 
encorre plus urgent le besoin d'en sçavoir : ainsy, 
mes amis, donnez-m'en, j'envoye exprès ma femme 
de chambre, chez vous, pour m'en rapporter de 
plus certaines ; je ne vous demande autres nouvelles 

que des vostres et s'il ne vous est rien arrivés : 

si le hasard ne vous a pas attiré , ainsi que vos af- 
faires, dans le quartier oii est arrivée cette abbomi- 
nable catastrophe ; s'il n'est personne de mes amis, 
des vostres , de victimes ! Ah bon dieu, quels gens 

abbominables ! Quel expédient contre un seul 

homme; eh ! quel homme encorre !... auquel nous 
devons la paix , le bonheur, dont nous jouissons : 
tenez , mes amis ! j'enrage de mon impuissance 
contre de tels célérats : mes fils , aux armées , mon 
hussards vient bien de nous venger à l'armée du 
Rhin , contre les Autrichiens : luy, et ses compa- 
gnons d'armes , s'entend ! viennent de leurs faire 



SOPHIE ARNOULD. 151 

mordre la poussières ; dans la dernière affaire qui 
s'est passée à Hébétenden et Malskerden passez le 
défilé de S'. Christophe , ils ont pris à ces cruels 
ennemis, un parc d'artillerie de 87 pièces de canon, 
et 200 caissons, pleins de munitions, leur perte en 
hommes est de 16 à dix sept mille hommes tant tués 
que blessés et prisonniers : eh ! sans exagération ! 
car le commandant de la place de Munich , a ce 
qu'ajoute Branca , ou on été emmenés los prison- 
niers en a déjà compté luymême, 9,800 — et tous 
les jours on en mène de toutes part : Les bois sont 
pleins de gens, de chevaux égarés et qui ne scavent 
ou aller, les chemins sont jonchés de leurs cadavres 
et de leurs blessés : on n'a pas assez de voitures 
pour transporter ses derniers ; de notre côté, Bran- 
cas évalue la perte à trois mille hommes, il m'a- 
joutte ce n'élolt pas une bataille, c'était une bouche- 
rie : Chariot ! notre Prince de Ligne , est pour la 
troisième fois de sa façon , du nombre des prison- 
niers; c'est un petit service d'amy ; apparament ! 

qu'il a du rendre à notre amy mais chut ! point 

de plaisanteries! Taisez - vous Sophie, d'autres 
temps.'... d'autres soiiisl... — au demeurant, pour 
en revenir à nos moutons ! Les ennemis onts perdus 
deux généraux : et deux prisonniers. Nottez en- 
corre , notre brave hussard , qui peut dire comme 
la Rissole du Mercure galant : j'ai même à leur 
mort un peu contribue'. 



452 SOPHIE ARNOULD. 

« Notiez que toute cette perte des ennemis tombe 
sur les meilleures troupes, et soldats d'élite, tous 
bataillions de grenadiers! Ils venoient nous atta- 
quer, et nous aussi, nous étions nous autres sur 
la droite (le 9® de hussards) , ou nous avons bi«n 
attaqués , bien défendue , avec de grands succès , 
sans perte sur les hussards de Granitz : troupe 
tant aguèrie, tant renommée, etc etc etc. 

Je vous embrasse bien tendrement, séchez vos 
pleurs ma tendre et bonne mère ; faite par je vous 
prie, de cette grande et bonne nouvelle à tous vos 
amis. — Comme vous mettez toujours le citoyen 
Bellanger à leurs tôles , ainsi que son aimable et 
spirituelle épouse, chargez vous en môme temp?. 
de me rappeler à leur souvenir, amitiés bien tendre 
au mary, mes respects et mes hommages à la 
femme, et si vous voulez ! un tantet de ressouvenir 
du hussard aux aimables femmes de leur société. » 
— C'est dit , le papier me manque , eh ! je n'ai plus 
que la place que je voudrois occupper dans votre 
cœur ! pour vous dires que vous comptiez jusqu'à 
son dernier soupir sur celuy de votre bien aimant(> 
Sophie. 

P. S. Madame Bellanger devroit bien me donner 
plus souvent de ses nouvelles ! Elle qui a si bon 
cœur ; ne doit pas oublier les malheureux (1). » 

(1) Collection de letU-es autographes dp M. Chainbry. 



XX\I1. 



(A BELLANGER.) 



■ Du paraclet Sophie, le 10 phuiôse au 9 (o février ISOl.) 

» En vérité, mon bel ange, il y a trop long-temps 
que vous ne m'avez donné de vos nouvelles, ainsi 
que de celles de votre femme, et je ne vous pardonne 
pas, à l'un et à l'autre, d'oublier ainsi la pauvre soli- 
taire. Je ne vous en ai pas plus tôt fait les reproches 
parce que depuis un mois je comptais, de jour en 
jour, aller à Paris, et vous chanter une pouille de la 

bonne sorte, sur l'air et les paroles de Lise 

« Peut-on affliger ce qu'on aime. » Cent mille obs- 
tacles se sont opposés à l'exécution de mon projet : 
toutes les intempéries de la saison , quoique à pro-- 

7. 



Î54 SOPHIE ARXOULD. 

prement parler nous n'ayons pas eu d'hiver encore, 
pas de gelée, dont bien me fâche, vu le besoin qu'on 
en a pour tuer les insectes qui ont tout mangé l'an- 
née dernière, ce qui nous a privés de fruits, légu- 
mes, etc, de toutes sortes pour mes provisions d'hiver, 
car on ne dit plus de carême. Voila pour le mauvais 

temps ensuite j'ai été retenue d'une autre part, 

par le manque d'espèces! ... de celles sans lesquelles 
on ne peut rien faire en ce bas monde... J'aurais été 
à Paris, fort bien ! mais je n'aurais trouvé ni vin, ni 
bois, ni de tout ce qui est de première nécessité pour 
exister, ce que je trouve ici en me chauffant de mon 

bois, et buvant le vin du cru crud... comme tu 

dis fort bien , mais enfin , je m'en contente ; car je 
suis comme Madelon 

Ce n'est pas cela 

Cela qui me met en peine : 

Je ne suis pas sur ma bouche, comme tu sais 
bien encore, mon bel ange. Voilà déjà bien assez 
de raisons que je te donne , mon ami , pour que tu 
juges qu'il n'y a pas de ma faute. Mais vous autres ! . . 
quelles sont celles que vous me donnerez pour me 
prouver que vous n'avez pas tort d'être restés si 
long-temps sans me donner de vos nouvelles , hein, 
dites? Moi, c'est dit, je n'ai pu écrire parceque je 
devais aller, en personne, voir mes amis ! et de ce 



SOPHIE ARNOULD. loo 

nombre mon bel ange est toujours à la tète , ainsi 
que son aimable et spirituelle compagne, surtout de- 
puis que les deux ne font qu'un : car auparavant je 
disais bataille... Enfin suffit; n'allons pointa Paris. 
Pour en revenir à mes moutons ! j'avais à t'écrire, 
et à mander à ta femme que j'avais mille choses à 

lui dire, compliments c'est bien leste au fait 

c'est de la part d'un hussard , mais ce hussard est 
mon fils, et il sait comment il faut parler aux dames ; 
en conséquence, il me charge d'hommages respec- 
tueux pour M""^ Bellanger, témoignages d'amitié bien 
tendre au mari, et puis un tantet de galanterie aux 
belles et gentilles dames avec lesquelles il a eu 
l'honneur et le plaisir de se trouver chez eux. Ainsi 
tenez-vous tout cela pour dit mes amis. Ensuite j'ai 
à vous dire encore que mon hussard , mon cher 
Constant , m'ayant écrit de rechef trois ou quatre 
lettres toujours chargées des choses les plus aima- 
bles pour M™^ Bellanger et le bon compagnon de sa 
vie, il entre dans les détails les plus précis sur l'af- 
faire du 24 frimaire qui nous vaut la paix aujour- 
d'hui, ce que j'espère, et dont Brancas s'est retiré 
chargé de gloire et sans blessures, quoiqu'il ait fait 
à lui seul plus de 400 prisonniers dont notre prince 
de Ligne est du nombre, qu'il ait eu tant et tant de 
chevaux tués sous lui , en un mot qu'il ait fait le 
diable à quatre... Bref, le chef de brigade de son 
régiment n'a pas été si heureux, car il a été tué sur 



156 SOPHIE ARNOULD. 

le champ de bataille , ce qui a nécessité Brancas de 
prendre le commandement ainsi que cela se pra- 
tique. Il s'agissait d'après cela de mettre prompte- 
ment les fers au feu, et de solliciter cette place pour 
notre enfant, place qui lui revient de droit, sans 
compter qu'il l'a bien méritée par ses bons et loyaux 
services. En conséquence, Brancas pense tout de 
suite a écrire à sa mère en l'engageant do s'adresser 
à tous ses amis pour l'aider dans ses sollicitations , 
et à l'ami Bellanger surtout qui dit connaître quel- 
ques uns des entours du premier consul ou du gé- 
néral en chef de l'armée, le général Moreau: sur ce, 
dans le même moment je t'ai écrit et comptais te 
faire porter ma lettre par ma femme de chambre ; 
point du tout! elle est tombée malade et puis est sur- 
venue l'affaire abominable de la rue Nicaise. . . J'avais 
écrit précédemment à mon ami Decombe du minis- 
tère de la guerre, au citoyen Pétier mon ami aussi, 
conseiller d'Etat à la guerre, à un autre ami encore, 
le citoyen Daru commissaire des guerres, secrétaire 
général du ministre de la guerre. Ces deux derniers 
sont à l'armée d'Italie, ainsi néant. Le premier ami 
le citoyen Decombe, après avoir rempli sa tâche en 
ami, m'a conseillé d'écrire directement au ministre (1 ) 
parceque, m'ayant nommée à lui, il paraissait se rap- 

(I) Sophie écrivit au ministre le 14 nivôse an i\ ('< jan- 
vier I80f ). Catalogue d'autographes du 6 juin 18 59. 



SOPHIE ARNOULD. 151 

peler avec plaisir et mes talents et ma personne, et 
l'amie de feu son père; j'ai écrit, j'ai eu réponse 
honnête et conseil de m'adresser au premier consul 
que cela regardait seul. M. de Lauraguais étant à 
Paris je lui ai mandé tout cela, et il a fait avec grand 
intérêt, grande activité , tout ce qu'il était en son 
pouvoir de faire. Il a trouvé en son chemin un 
homme qui nous sert mieux que tous ; c'est le petit 
Morel qui se trouve être l'ami intime du général 
Moreau et de sa femme qu'il ne quitte pas , et c'est 
du général Moreau que dépend la place que demande 
Constant Brancas, chef d'escadron au 9® régiment 
de hussards, armée du Rhin. Ainsi vois , mon ami, 
ainsi que ta femme si vous pouvez nous servir l'un 
et l'autre en ceci : ta femme connaît peut être aussi 
la femme du général Moreau. Tu connais Morel, 
ainsi voyez, je compte sur vous mes amis : je vous 
le dis sans plus de façon , parcequ'en amitié c'est 
ainsi qu'on en use... La lettre où je vous mandais 
tout cela devrait vous être parvenue depuis plus de 
trois semaines ; un quiproquo a fait qu'elle n'a pas 
été mise. Ce que je vous mande ici serait de la mou- 
tarde après dîner, s'il n'était pas temps encore de 
solliciter le général Moreau , mais j'apprends dans 
l'instant, par unelettre de M. de Lauraguais, que le pre- 
mier consul a répondu au général Lacuée du conseil 
d'Etat au département de la guerre, ami du premier 
consul, et aussi d'Henriette, M""^ S'-Leu, cette fdîe 



158 SOPHIE ARNOULB. 

de M'"" James, que, lui, premier consul, ne ferait au- 
cune nomination , aucun remplacement que d'après 
le travail qu'en aurait fait le général Moreau. Ainsi, 
mon ami, te voilà au courant de cette affaire; dis à 
ta femme que je lui rends tous mes droits mater- 
nels pour faire un colonel de ton jeune et pour- 
tant bien ancien ami, puisque c'est le fils de ta 
Sophie. 

Adieu, je vous aime bien, encore mieux que bien, 
mes amis, croyez-en le cœur de votre 

SOPHIE ARNOULD. 

Embrasse bien tendrement ta femme, pour moi... 



P. S. Que fait le bon Moyreau ? Comment se porte- 
t-il ; il y a un siècle que je n'ai entendu parler de lui ; 
il n'a répondu qu'à une lettre de moi et je lui ai écrit 
quatre fois au moins depuis ce temps ; je ne sais si 
c'est ma faute , si je mots mal l'adresse... Celle qu'il 
a reçue je l'avais envoyée par quelqu'un; la poste 
est bien peu exacte ici... En serait-il de même à 
Paris ? ou notre pauvre ami serait-il malade ? Don- 
nez-moi de ses nouvelles et des tiennes, le tout bien 
vite. 

Je profite des douceurs de la saison pour faire 



SOl'HIE AHNOLLD. 159 

remuer mes terres et replanter le bois que j'ai fait 
abattre puur manger, quoique ce soit un mets bien 
dur; eh bien! tout eelaest fricassé et même digéré; 
qu'y faire, il faut vivre primo. ^> 



XXXllL 



(A BELLANGER 



« Ce !'•■• veiilose au î) (20 fcviicT 1801.) 

» Je suis à Paris, mon bel ange, vous savez quelle 
perte j'ai faite, et l'ami que j'ai à regretter !... mais 
vous êtes et serez toujours le plus avant dans mon 
cœur, en conséquence j'ai besoin toujours de vous 
voir et de me savoir aimée de vous... Les temps ont 
été si mauvais, depuis quatre ou cinq jours que je 
suis à Paris, que je n'ai pu trouver les moyens de 
nous voir : j'ai été aussi" consoler, ou pour mieux 
dire pleurer, avec les amis qui me restent, celui que 
nous avons perdu. Enfin me voilà, mon pauvre be! 
ange, je veux vous voir tous deux, ta femme et to[; 



162 SOPHIE AR.NOULD. 

dis-moi le jour, et cela bientôt, car j'ai très-peu de 
temps à rester ici. Bonjour, mon toujours bien aimé. 
Je te donne un baiser sage et doux; donnes-en un 
autre à ta manière à ta compagne, mais à l'intention 
de ta Sophie. » 



KXXIV. 



l'A BELLANGER. 



u pHiis, f.-2ti jjfnninal an \) (16 ,nnl 1801). 

» Que le «liable emporte les méchants qui viemieut 
sans cesse troubler le repos, le bonheur des bonnes 
gens ! C'est avec bien du chagrin, mes bons amis, 
que je viens d'apprendre que ces vilaines gens de 
votre terre d'Ormesson estiment de nouveau, viennent 
vous tourmenter et intenter appel contre les juge- 
ments qui tous ont été en votre faveur... Dites-moi, 
informez-moi bien exactement où en est tout cela, 
et si bientôt \ous n'aurez pas bonne justice de ces 
perturbateurs. Tenez, je ne décolère pas contre tous 
les événements, contre les gueux dont on est assailli, 



464 SOPHIE ARNOULD. 

et qui viennent comme ça vous bouleverser la tête. . . 
Et moi aussi je suis tracassée, non pour le bien 
qu'on veut me reprendre, car je n'ai rien... et que 
je puis défier sur cela les plus fameux filoux!... 
mais j'ai une charge bien pénible dans cette petite 
Murville... On veut me la rendre encore du dernier 
endroit oii j'avais été trop heureuse de la placer : 
sais-tu si ta femme, mon aimable, ma spirituelle 
amie, a eu une réponse quelconque de son ami Vi- 
gier ? En tout cas, je me recommande sur cela à son 
bon esprit comme à son bon cœur. J'en étais là de 
ma lettre, lorsque je reçois le billet de mes amis. 
Je suis bien charmée d'apprendre de leurs nouvelles; 
mais j'aurais désiré qu'en même temps, ils m'eus- 
sent appris de celles de ce maudit procès. Quant à 
moi, je fais une consultation aujourd'hui sur ma 
santé et verrai à faire tout ce qui dépendra de moi 
pour ne me point brouiller avec elle... mais malgré 
mon courage je sens qu'il se fait un combat doulou- 
reux entre mon moral et mon physique. J'.y veux 
remédier puisqu'aujourd'hui la santé que je possède 
est le seul bien qui reste à la pauvre 

SOPHIE ARNOULD. 

F. S. Je ne vous promets pas d'aller le 5 de la 
décade prochaine comme vous m'y invitez, mais si 
je ne peux aller manger votre dîner, j'irai toujours 



SOPHIE ARNOULD. 165 

VOUS manger de caresses avant de retourner dans 
ma chaumière manger mes choux. Embrassez- vous 
pour moi l'un et l'autre, aussi tendrement que je 
vous aime. 



(A BELLANGER.) 



Paris, c»> 13 (loiéal an 9 (5 mai 1801). 

Que VOUS estes donc bons mes amis ! que vous 
estes bon mon bel ange ! quel bon cœur! que je me 
scais gré de la prefferencc que vous avez toujours eu 
dans le mien sur tout ce qui existe au monde. Si 
vous scaviez combien je suis sensible à vos olïres si 
obligeante. Oh ! toy qui scavait si bien lire dans mon 
cœur ! toy qui scavait si bien m'entendre, je laisse à 
ton cœur le soin de deviner le mien : il est toujours 
le même pour toy — de tout moy, tien, mon amy, 
il n'y a que ma gaine de changée, ma santé est tou- 
jours bien dolorée. Les scavants Esculapes, Peltan 



168 SOPHIE ARNOULD. 

de Lhotelle-dieu et Boyer de la charité onts fait leur 
visite et trouvent que j'ay a avoir courage et cons- 
tance. 

Le docteur Michel doit suivre cette euro eh! nous 
verrons : me voilà comme le Valcin des fausses infi- 
délités, j'atlend, c'est bien cher pour une fille de 
cœur, quand la paix s'annonce si bien dans nos pays 
Bas, de voir L'ennemy venir s'établir dans les siens 

C'à-ne devait pas finir comme ca 

Eh ! Sophie meritlai un meilleur sort... Encorre 

la pauvre bette, mais berniques... eli 

bien quand je m'en désolerais ! a quoy cela m'avan- 
cera t-il ? ma foy je prend mon party en brave, au 
bout du fossé la culbute. Quoi qu'il en soit, je vais 
me soigner et guerire si c'est le bon plaisir de ces 
messieurs. 

J'accepte ce que vous me proposez mes amis, et 
aux besoin, je vous le demanderez, puisque vous en 
ordonnez ainsi. Portez vous bien, aimez moi tou- 
jours, c'est le spécifique le plus souverain que je 
connaisse à mes maux ; quel bonheur plus grand 
d'être aimé de ce qu'on aime, moy je vous aime et 
celle cet aveu d'un baiser bien tendre 

SOPHIE ARNOULD. 



SOPHIE ARNOLLD. 169 

P. S. Je n'ai pas vu encore le beau, le bon Vi- 
gier, il m'a promis de venir me voir eh ! j'y compte. 
Comme je garde la chambre, je compte bien vous 
voir mes amis le matin ou le soir quand, vous eu 
aurez le temps, car je scais combien vos occupations 
sont grandes, et qu'au temps ou on ne devrai avoire 
a penser qu'a son repos, il faut travaillier pour vi- 
vres : Ah! c'est ben gentil ça!. . . moy je vais tra- 
vailler a raccommoder mon cuvier, puisque les 
Dieux en ordonnent ainsy : cela ne me servira pas a 
grand chose... mais! enfin on ne scait ce qui peut 
arriver. La fin de ce siècle a été si féconde en mira- 
cle que le commencement d'un autre peut avoir 
aussi ses prodiges, allons bonjour, bonjour mon 
pauvre ***je t'aimerais jusqu'à la mort et je veux 
vivre encorre bien longtemps ■ • •(!)• » 

(i) Collection de lettres autographes de (ioneourl. 



XXXVl. 



(A BELL AN G ER.: 



«"taris, ce 29 floréal an 0. (I!) mai 1801). 

» Bonjour, mes bons, mes sensibles, mes généreux 
amis. L'intérêt que vous avez pris à moi , les soins 
si tendres que vous m'avez prodigués m'ont rendue 
à la vie, et c'est pour vous annoncer le miracle qui 
s'est opéré sur ma santé, depuis quatre jours, que je 
vous trace ces lignes. D'après la visite dernière du 
citoyen Boyer, chirurgien tant habile, le squire est 
tellement dégagé de cette humeur dont il était enve- 
loppé, qui en augmentait la masse , les douleurs ot 
le danger, que , de concert avec le docteur Michel ^ 
mon médecin, ces fameux Esculapes chantent près- 



172 SOPHIE ARNOULD. 

que victoire , et moi , qui me sens débarrassée de 
ces douleurs exécrables et continuelles que j'ai 
éprouvées pendant dix-sept jours, sans avoir une 
minute de repos, vous entendez bien, mes amis, 
que, douée encore de la voix et du talent que vous 
m'avez connus, je mêle à ces chants de victoire mes 
accents les plus doux. Je leur dois ce repos, cette 
cessation de tourments, et pourtant j'aime à croire, 
mes amis , que le bonheur que m'a procuré vos 
soins, vos tendres sollicitudes en a fait plus que 
tous les docteurs, les topiques, les bains, les lo- 
tions, etc., etc., etc., enlîn tous les remèdes possi- 
bles. Jugez, d'après cela, de la tendresse, de l'amitié, 
de la reconnaissance de votre toute aimante 

SOPHIE ARNOULD. 

P. S. Je ne vous en écris pas plus long, parce que 
l'attitude que je suis obligée de prendre pour éviter 
les douleurs n'est pas très-commode. N'importe, 
couchée ou debout, je ne veux pas clore ma lettre 
sans vous embrasser tous deux aussi tendrement 
que je vous aime. 

Un petit souvenir d'amitié pour Sophie à cette 
bonne amie madame Juot. 

Je n'ai point vu cet aimable, ce bon, cet excellent 
M. Yigier, comme vous me l'aviez promis. Dites-lui 
de ne pas oublier ce dépôt précieux qu'il a commis 



SOPHir. ARNOLLD. 173 

à ma garde, en attendant mieux. C'est de cette Clé- 
mentine , fille de Murville , dont je veux parler. Je 
voudrais bien qu'elle fût déjà rendue à l'auteur de 
ses jours... Amen. » 



XXXVll 



fA BELLANGER.) 



(t Paris, (•«• il prairial an !> (51 nmi I.SOI). 

» Bonjour, mes bons amis. J'ai toujours des dou- 
leurs cruelles ; mais les remèdes me font des mira- 
cles ! Ainsi il n'y a que courage à avoir, disent 

mes Esculapes. Ce qui m'en donne plus que tout au 
monde, c'est de me savoir aimée de vous, et que la 
vie que je cherche à conserver vous intéresse !.. .. 
Aimez-moi toujours, et ne me plaignez plus tant, 
car je suis heureuse en ce moment : je viens de re- 
cevoir une lettre de mon hussard, de mon Constant, 
de ce fils tant chéri par moi, et qui mérite si bien 
toutes mes tendresses. Et comme s'il eût deviné 



176 SOPHIE ARNOULD. 

toutos VOS bontés pour moi , quels amis j'ai entre le 
mari et la femme, il me dit des choses si particu- 
lières pour vous, il me charge de le rappeler à votre 
souvenir d'une manière si distinguée , avec des 
expressions si amicales, si tendres, que je ne peux 
les exprimer. Tenez-vous donc pour dit, mes amis , 
que jamais il n'y a eu de sentiments plus tendres 
pour vous que ceux du fils et de la mère 

SOPHIE ARNOULD 



P. S. Si les douleurs ne me faisaient pas quitter 
la plume aussi souvent, j'en aurais bien plus long à 
vous dire , mais ces dames sont impérieuses, et il 
faut leur obéir. Cependant je ne puis passer sous 
silence les hommages et les témoignages de respect 
et d'attachement qu'il a voués à madame de Breteuil. » 



XXXVIII. 



(A BELLANGER.) 



« Paris, 29 inessiaor an 9(18 juillet 1801). 

» Bonjour, mon bel ange; bonjour à vous, sa bonne 

compagne Tiens, mon ami, voilà tes bouteilles 

vides, et pour la seconde fois Tu vois que je 

donne un peu dans la boisson. C'est un plaisir hon- 
nête , disions-nous autrefois! Mais que veux-tu? 
puisqu'il m'est interdit de m'amuser depuis les 
pieds jusqu'à la tête. Ali ! qu'est-ce que c'est que de 

nous ? Pauvre moi ! Ils sont passés, ces jours de 

fêtes. J'en suis fâchée , en vérité, car tout ça était 
bien gentil. Allons ! allons ! avec du bon esprit et 
du courage, d'autres bonheurs les remplaceront : de 



178 SOPHIE AUNOULD. 

la gaieté , de la santé Je ne possède pas encore 

cette dernière , mais ça viendra ; j'y fais mon pos- 
sible, et je crois que j'y parviendrai , car, quoique 
j'aie toujours de fortes douleurs, mon mal diminue 
sensiblement. Ce brave Esculape Boyer, qui visite 
cela du doigt et de l'œil, est assez content, ainsi 
que le docteur Michel. Quand je dis à ce dernier que 
j'ai pourtant encore des douleurs assez cuisantes , il 
dit qu'il faut que cela soit comme ça. Bene sit 
'donc 

Quel temps il fait ! mon ami ; il me fâche pour 
les malades et pour les maisons de campagne, car 
on ne peut guérir les uns ni visiter les autres. 

A propos de maison de campagne, si ma belle 
amie avait besoin d'un meuble de Perse pour San- 
teny?Tusais quej'en ai un assez beau, qui est bien à 
ses ordres : il est composé d'un canapé et de huit 
grands fauteuils. Je crois qu'il lui conviendrait. 
Pour moi , je n'y tiens pas du tout ; je n'en ai pas 
besoin. Il est à Paris, oîi ce n'est pas la place d'un 
meuble de Perse, quoi qu' faut pas tant s' gouaille r 
d'ia Perse. Ma belle me donnerait, pour le remplacer, 
quelques vieux fauteuils à elle, quelques chaises,... 
presque rien, car pour ce que je fais de tout cela à pré- 
sent, ça ne vaut pas la peine d'en parler,... et puis elle 
me ferait tant de plaisir si elle les acceptait... Tiens, 
mon bel ange, je dirai foin de toi, si lu ne parviens 
pas à les lui faire accepter : c'est une guenille , il 



SOPHIE ARNOLLU. 179 

n'y a que la singularité de la toile qui vaille. Tu sais, 
c'estde cette Perse, de cesMamamouchis qui étaient à 
Paris il y a douze ans. Je ne sais plus leurs noms. 
Tiens, mon bel ange, tu devrais, sans tant de façons, 
faire prendre le meuble ici, tout de suite, et puis le 
faire transporter à Santeny. Là, ma belle, bonne, 
tendre, spirituelle amie le trouverait, et cela serait 
charmant! Fais cela, mon bel ange, et tu m'auras 
encore fait bien du plaisir en ta vie. . . Tu vois comme 
j'en agis avec vous autres, et comme j'ai recours à 
vous, au besoin. Faites de môme ; j'y compte. Tiens, 
mon ami, cela me fera grand plaisir. D'ailleurs, 
entre amis, il n'y a pas à se gêner. Je vous ai montré 
l'exemple Bonjour, mes bons amis; embrassez- 
vous bien tous deux pour votre bien aimante 

SOPHIE ARXOULD. 



P. S. Je n'ai encore pas vu ce bon Vigier, et j'ai 
toujours cette Clémentine 

J'ai reçu hier des nouvelles de mon Constant, qui 
vous fait mille millions d'amitiés. Il se rappelle 
toujours, avec bien du plaisir, de l'aimable ma- 
dame de Breteuil. » 



XXXIX. 



(A BELLANGER. 



le Paris, cv 14 thermidor an 9 (2 aofil ISOI). 

» Bonjour, mon bel et bon ange, bonjour, comment 
vous va tous deux, ta femme et toi? Je ne vous 
demande pas êtes vous heureux ? car qui l'est, ou 
qui peut l'être par le temps qui court? hormis les 
fripons, les gueusards, les insoucians ! Je me borne 
donc à te demander des nouvelles de vos santés, 

auxquelles je prends plus d'intérêt qu'à ma vie 

A propos de santé, vous me gronderiez bien fort, je 
pense, si je ne vous donnais pas des nouvelles de la 



182 SOPHIE ARNOULD. 

mienne. Eh bien ! elle continue à mieux aller ; la 
tumeur diminue sensiblement, quoi qu'il s'en faut 
encore qu'elle soit à sa fin ; elle était si considérable 
aussi, que je regarde comme un miracle l'opération 
avantageuse qu'ont produite les remèdes. Je suis 
présentement à mes 72 grains (ou 2 gros) de cet 
extrait de ciguë : les lotions, fumigations, injections, 
trois et quatre fois par jour, selon que les douleurs 
me commandent ! . . . Mais c'est un rude métier dont je 
voudrais bien être quitte ; ajoutez à cela les méde- 
cines de traverse qu'il faut prendre pour servir de 
balais aux ordures que l'on veut chasser du corps etc. , 
etc., etc. Ah! mon Dieu ! ce que c'est que de nous, 
mon ami , je t'assure que je me serais bientôt dis- 
pensée de ces soins pénibles , si je n'étais pas atta- 
chée à la vie par les sentiments de la tendresse ma- 
ternelle pour mon Constant , et par la plus tendre 
amitié à deux ou trois amis dont tu seras toujours 
des premiers nommés par mon cœur. Je ne sais, 
mon ami, si tes gens t'ont dit que je t'avais renvoyé, 
il y a à peu près 8 jours, 15 bouteilles (vides, s'en- 
tend), que tu m'avais envoyées pleines, ce qui veut 
dire que je n'en ai plus d'autres : cependant je m'en 
passe fort bien; en vérité il m'en faut si peu, que je 
ne veux pas te gêner , ni être importune sur cet ar- 
ticle, d'autant qu'aussitôt que j'aurai reçu quelqu'ar- 
gent de ce ministère do l'intérieur, (où ils ne me 
payent toujours pas; ils me font tirer la lanière 



SOPHIE ARNOLLD. 183 

comme si je leur demandais l'aumône); je ferai l'ac- 
quisition d'une feuillette de vin de Mâcon, que j'aime 
assez, et qui suffira pour ma fourniture de l'année, 
puisque j'ai été si maltraitée dans ma fortune qu'il 
ne me reste pas de quoi traiter un chat 

J'attends mon fils Constant; une lettre que j'ai reçue 
du citoyen Noël, préfet à Colmar, où le régiment de 
Brancas est en cantonnement, me l'annonce. Je ne 
sais si les bruits qui courent de cette descente en 
Angleterre et les préparatifs qui se font avec vigueur 
ne changeront pas ce projet; car notre hussard est 
toujours très empressé de se battre pour sa patrie, 
et d'aller ou il espère de la gloire; en tout cas, s'il 
vient à Paris, vous serez bien sûrs que son premier 
soin sera d'aller vous renouveler, mon cher Bellan- 
ger, les seutimens d'amitié, d'attachement, qui ré- 
gnent pour vous dans son cœur, depuis sa plus ten- 
dre enfance. 

Je ne puis plus vous parler de la sœur de Cons- 
tant (I), mon cher ami , puisqu'elle n'est plus , mais 
je vous parlerai de la fille de cette chère défunte. 
J'ai vu M. Vigier qui m'a dit et assuré que bientôt il 
me débarrasserait de cet embarrassant person- 
nage il a reçu la procuration qu'il attendait, et 

qu'il allait accélérer son départ, ce que je désire bien 

(1) Sa Tille Alexaiulrine. 



184 SOPHIE ARNOULD. 

vivement , et depuis bien long-temps ; je compte les 
moments où m'arrivera cette bonne aventure. 

M. Vigier m'a fait pressentir qu'il n'avait pas d'ar- 
gent pour me donner en ce moment , à quoi j'ai 
répondu avec empressement : Eh! qu'à cela ne 
tienne pourvu que vous en ayez pour la faire par- 
tir tout de suite. Tu m'obligeras, mon ami , de 
presser ce bien aimable homme d'accélérer ce départ. 
Comme cette petite fille est à Luzarches, il serait né- 
cessaire de savoir au juste le temps de ce départ 
pour la faire trouver à point nommé à la voiture qui 
doit la ramener à son père ; c'est à quoi je te prie de 
veiller. Je te prie aussi d'envoyer le plus tôt possible 
prendre le meuble de Perse qui est chez moi, et 
destiné par moi pour ce cher Santeny, et cela de 
convention faite aussi avec ta chère femme ; je te 
presse sur cela , parceque j'ai fait revenir quelques 
meubles de ma chaumière et un lit que je place dans 
mon salon ici pour mon pauvre hussard, s'il vient à 
Paris , afin de l'avoir le plus près de moi que je 
pourrai. Si tu as quelques vieilles chaises de trop, 
tu me les enverras, ou fauteuils , le tout pour la 
commodité , ayant renoncé depuis long-temps à 
Satan , à ses pompes et à ses œuvres. Allons, voilà 
une bien longue lettre , mais c'est toujours comme 
cela quand on écrit à quelqu'un qu'on aime, on 
n'en finit pas et on a toujours cent mille riens à 



SOPHIE AUNOULD. 1 8o 

se dire. Adieu , je t'embrasse, j'embrasse ta femme 
et je t'aime. 

SOPHIE ARNOLLD. 

Bien des amitiés à ta belle voisine. » 



XL. 



l'A MADAME BELLAXdER 



l'aris, re pi'i'iiiii-r rnitidor an !) [\'J aoiU ISOI). 

» Il apparaît à moncœur, bonne et spirituelle amie, 
qu'il y a bien long-temps que je n'ai eu le plaisir de 
vous voir, et c'est un besoin pour lui et pour moi dont 
nous n'éprouvons pas facilement la privation ; ainsi 
arrangez-vous en conséquence pour nous rendre 
heureux le plus tôt possible. Si j'étais jouissante et 
agissante des membres qui me portent et avec les- 
quels on chemine, j'aurais déjà été vous trouver par 
tout ou vous pourriez être, mais, malgré le miracle 
qui s'opère sur le mal dont j'ai été accablée, je ne^ 
suis pas encore au terme de guérison, et il me faut 



188 SOPHIE ARNOULD. 

rester là sur mon cul comme un vieux singe, ou 
m'attendre, si je veux faire mieux, de cheminer avec 
l'élégance et la vitesse d'une tortue ; c'est-à-dire de 
faire bravement quatorze lieues en quinze jours, de 
sorte que je suis condamnée à rester chez moi ou 
dans les environs, tout au plus à deux ou trois rues 
de là, ou aux Tuileries ou je me campe sur une 
chaise, en arrivant, pour prendre l'air, y regarderies 
passants et m'ennuyer de mon oisiveté; c'est une vi- 
laine vie que cela, mon amie , en la comparant ou 

même sans la comparer à notre vie passée Qu'y 

faire? souffrir et puis mourir !... la belle chute ! 

A la vérité ma tendre amie , avec des amis comme 
vous et ce bon compagnon de votre vie, il est pos- 
sible de prendre son mal en patience. Vous êtes si 
bons ! aussi ne me feraije pas de faute de votre 
obligeance ! Par exemple j'en vais user encore pour 
vous prier d'engager cet autre bon, ce M. Vigier, 
d'accélérer le départ de cette Clémentine dont la 
charge devient de plus en plus pénible pour moi, 
qui comme vous savez n'ai pas besoin d'avoir des 
subrecots, et ajouter à ma dépense; engagez donc 
ce brave homme, non pas à me donner de l'argent, 
mais à la faire partir pour m'en épargner, ainsi que 
beaucoup d'embarras, etc. , etc. , etc. Comme cette Clé- 
mentine n'est pas à Paris, que je l'ai à ma campagne, 
auprès d'amis auxquels elle cause do l'embarras, 
quoique je paye sa dépense, et que ne les ayant 



SOPHIE ARNOLLD. 189 

priés de s'en charger que momentanément, ils trou- 
vent le temps bien long, et ce n'est qu'en raison de 
l'état de maladie ou je me trouve et par grande con- 
sidération pour moi qu'ils ont bien voulu la prendre 
en raison de cet éloignement ; il faudrait que l'ami 
Vigier eut la complaisance de me prévenir trois 
jours d'avance , afin d'avoir le temps de la faire re- 
venir ici à point nommé. Oh ! ma bonne, bonne amie, 
je me recommande à vous pour cet objet , ne me 
négligez pas auprès de M. Vigier... 

Je comptais aller à ma campagne incessamment, 
mais mes Esculapes en ont autrement ordonné ; ils 
disent que je ne suis pas encore en état de soutenir 
la voiture, et surtout la voiture publique, sans grand 

inconvénient et puis il n'y aurait qu'à survenir 

comment faire pour se procurer de 

prompts secours et revenir. De sorte que me voilà 
restée là encore. Dieu sait pour combien de temps! 

J'ai reçu une lettre de l'ami, du bel ange, de votre 
constant adorateur, de mon Constant, mon bon fds, 
notre hussard en un mot, qui m'annonce qu'il sera 
à mon cou, à vos pieds, du 10 au 15 de ce mois, que 
je le rappelle à votre souvenir, que je lui ménage 
vos bontés, qu'il ira vous témoigner les sentiments 
de toute sa reconnaissance pour tous vos bons soins 
envers moi, etc., etc., etc. Attendez vous donc à le 
voir, ma chère amie, et à recevoir des remerciements 
sans nombre. 



190 SOPHIE AUNOULD. 

Je vous ai déjà fait dire de faire enlever votre 
meuble de Perse qui est chez moi et qui va me 
gêner si vous le laissez plus long-temps, parccque je 
vais être obligée de mettre un lit pour coucher 
l'enfant dans la pièce où il est, sans quoi je n'aurais 
pas ou le coucher , et il n'est pas assez petit pour 
me permettre de le mettre dans mon lit, non pas 
qu'il en adviendrait ni pis ni mieux, mais le monde, 
chère Agnès, est une étrange chose ! 

Adieu, bonne amie, ne soyez donc pas si long-temps 
sans venir ou me donner de vos nouvelles. Surtout 

voyez l'a'mi Vigier je suis pressée de jouir 

ce n'est pas d'argent, il m'en donnera quand il 
pourra . 

Adieu, je vous embrasse comme je vous aime, et 
Dieu sait que je vous aime plus tendrement qu'on 
n'a jamais aimé 

SOPHIE ARNOULD. » 



XfJ. 



(A MADAME BELLANGER.) 



« Paris, 8 Iniotidur an 9 (2<> août ISOI). 

» Mais que devenez-vous donc, bons amis, que je 
n'entends plus parler de vous? Si j'avais des jambes, 
au moins, ou les moyens d'y obvier, moi , je courrais 
après vous. Venez donc me voir, vous, mon aimable 
amie. J'ai tout plein, tout plein de choses à vous 
dire. D'abord attendez-vous à ne pas me retrouver 
où vous m'avez laissée, c'est-à-dire dans ce grand 
appartement du premier, maison d'Angivilliers. Je 
suis à l'étage au-dessous, c'est-à-dire aux entre-sol, 
n° II, toujours par le même escalier. Je vous dirai 
le pourquoi de tout cela et les motifs, etc., etc. Le- 



192 SOPHIE ARNOULI). 

local est plus petit, moins dispendieux à habiter, 
partant plus convenable à ma détresse actuelle. 
Voilà une de mes raisons ; l'autre, ouïes autres, tien- 
nent au plaisir d'obliger une femme aimable , et 
faite pour illustrer son nom par ses talents, c'est 
madame Benoist. Elle est jeune, aimable, spirituelle ; 
elle est mère de famille et femme de talent. Je vous 
dirai le^-reste verbalement, etc., etc., etc. 

Cet appartement, que j'occupe présentement, étant 
beaucoup plus petit que le précédent, il faut que 
vous me fassiez le plaisir de me débarrasser de ce 
meuble de Perse , que nous étions convenus déjà de 
faire porter à votre campagne, et ni vous ni moi 
n'aurons à nous occuper à le remplacer, parce 
qu'une demi-douzaine de chaises de paille en feront 

l'affaire aujourd'hui Ce qui m'embarrasse bien 

davantage, c'est cette Clémentine, que l'ami Vigier 
ne s'empresse guère de me débarrasser. Je vous 
prie, mes bons amis, d'engager, de presser le vôtre 
de me tenir sa promesse le plus tôt possible. Si 
M. Vigier n'a point d'argent à me donner, il ne m'en 
donnera pas; mais qu'il ait la bonté, au moins, de 
m'épargner celui que je dépense journellement pour 
cette petite fille, qui ne laisse pas d'augmenter mes 
charges dans la position si gênée où je suis. C'est 
une pension qu'il faut avoir de quoi payer tous les 
mois ; c'est l'entretien , qui ne laisse pas que d'être 
considérable en raison de son peu de soin, de pro- 



SOPHIK VRNOTLn. 193 

prêté, (l'arrangement, etc., etc., etc. Voyez donc, 
mes bons amis, .h avoir un peu de pitié pour votre 
pauvre 

SOPHIK ARNOULD. 

Un mot de réponse, ne fùt-cc que pour me dire 
où vous êtes, ce que vous faites et comment vont 
vos santés. 

P. S. Mille amitiés de ma part à votre aimable 
voisine, M"'*" deBreteuil. 

J'attends son constant adorateur, notre brave hus- 
sard. Il se fait une grande fête d'aller vous baiser 
les mains aussitôt qu'il sera dans la bonne ville de 
Paris. Ville n'est plus le mot, c'est commune. Eh 
bien ! va pour commune. Mais il ira chez vous, qui 
êtes des amis qui ne sont pas des communs. » 



\LI 



(A MADAMK BKLLAMJER. 



I- Paris, ce l.j l)ruiiiuirt' an 10 [^{> iKiVfmhie ISOI). 

» Bonjour, ma sensible et spirituelle amie ; com- 
ment vous va ? Comment se porte ce bon compa- 
gnon de votre vie, mon éternel ami, celui que je 
n'oublierai que lorsque je disparaîtrai de ce monde 
pour aller dans celui où l'on dit que l'on est insen- 
sible. Vous ue sa\ez peut-être pas, mes amis, que 
depuis quinze jours environ, me voilà encore, comme 
Job, sur mon fumier, et à soulTrir comme une mal- 
heureuse , quoique mes Esculapes soient enchantés 



196 SOPHIE ARNOULD. 

des miracles qu'ils ont opérés sur mes maux. Moi, 
je trouve que ces messieurs sont faciles à enchanter. 
Vous voyez , mes amis , ils chantent leur victoire , 
tandis que je crie mes'maux. Ainsi va la vie du monde. 
C'est comme la paix générale : j'y prends grande ])art 
assurément, mais elle ne m'empêche pas de crier 
misère , car je ne puis arracher le sou d'aucun côté , 
ni le ministre Chaptal, ni l'administrateur Cellerier, 
il n'est pas possible d'en rien tirer. Je veux bien 
croire que, dans ce moment, ils n'ont pas d'argent 
à remuer à la pelle ; mais je crois que leur cœur, 
leur ame, leurs bons sentiments sont encore plus 
secs que leurs coffres-forts. Ah! mon Dieu! que l'es- 
pèce humaine est une vilaine engeance ! que tous ces 
mirmidons-l<i sont de drôles de polichinelles quand 
ils sont sur des tréteaux qui les élèvent un peu plus 

haut que les autres ! Je parie que ces sots-là se 

croient des personnages à jouer un rôle, quand ils 

ne jouent que la farce , et quelle farce encore ! 

Heureusement pour nous qu'ils n'y restent guère , 

car on dit que le Ch branle au manche. C'est 

comme à cet Institut. Voilà comme on y sert bien 
les gens à talent, et encore, dans la nouvelle organi- 
sation que l'on fait dans l'administration des bâti- 
ments , comme ils pensent bien à toi ! Voilà Gon- 
douin qui aura les mêmes destinées à remplacer les 
artistes au lieu du Louvre. Raymond garde le 
Louvre ; on a nommé Brongniart je ne sais plus ou, 



SOPHIE VRNOULD. 197 

et ce n'est même qu'à sou refus que Gondouin a 
été nommé pour le collège des Quatre-Nalions. Il y a 
la Sorbonne aussi qui y est jointe. J'espère que 
l'hôtel d'Angivilliers ne sera plus regardé comme 
faisant partie du Louvre autrement que pour y loger 
les artistes, car je craindrais qu'on ne me renvoie 
[lar delà les ponts. Enfin moi je suis donc toujours à 
la chambre et au lit. Ainsi, mes amis, quand votre 
temps vous le permettra , venez donc voir votre 
()auvre soulïrante amie 

.SOPHIE ARNOl'JJ). 



P. S. (Jue fait l'ami Vigi^r? Je n'ai pas entendu 
parler de lui depuis le départ de la belle Clémentine, 
et pourtant il m'avait promis de venir me voir, et 
je désire bien qu'il me tienne parole, puisque je ne 
puis l'aller trouver faute de jambes et de santé. 

Ah ! combien il va avoir d'amis qui réclameront 
sa bienveillance pour le !8 brumaire. Que je le 
plains, ainsi que M"'® Félix, au souvenir desquels je 
vous prie de me rappeler. 



\UII. 



La mort venait. Elles meurent ces femmes qui 
ont tant vécu ! « Souffrir, mourir, » — c'est un 
triste mot de ses dernières lettres. La maladie mar- 
chait. Le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois pro- 
mettait le pardon à la Madeleine. La Madeleine 
mourut. 

Elle mourut le 30 vendémiaire an X[ (22 octo- 
bre 1802). 

Elle fut enterrée sans bruit , presque sans amis, 
cette Sophie qui jadis 



FIN 



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