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Full text of "Souvenirs de-guerre d'un vieux croiseur (1914-1915)"

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SOUVENIRS DE GUERRE 

D'UN VIEUX CROISEUR 



Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur 
en 1922. 




LE CAPITAINE DE FRÉGATE 

CHARLES DUMESNIL, 

COMMANDANT LE CROISEUR 

" LATOUCHE-TRÉVILLE ' 



CONTRE-AMIRAL DUMESNIL 



SOUVEXIRS DE GUERRE 

D'UN VIEUX CROISEUR 



(1914-1915) 



Préface du général GOURAUD 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et C ie , IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANGIÈRE — 6* 

Tous droits réservés 



Imprime eu France. 

Droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous paya. 



THE LIBRARY 



Aley, le 10 septembre 1921. 

Mon cher amiral, 

J'ai lu avec le plus vif intérêt les pages claires 
et vivantes de votre livre et je vous félicite de les 
avoir écrites à la gloire de votre « vieux croiseur ». 

Sans doute y ai-je trouvé un plaisir particulier 
puisque le Latouche-Tréville a navigué sur ces 
côtes de Syrie ou je sers aujourd'hui, et j'ai noté 
avec émotion Vhommage que vous rendez à la fidélité 
du Liban et aux vieilles amitiés que la France avait 
nouées de tout temps en ce pays et qui sont la base 
même de notre mandat; sans doute aussi parce que 
vous faites revivre ces durs et glorieux combats des 
Dardanelles. Je vois encore dans la belle lumière 
des Détroits, ce jour de bataille du 4 juin, le La- 
touche-Tréville battant de ses canons le terrible 
ravin de Kerevez-Déré, et entouré des éclatements 
des obus turcs qui ne manquaient pas tous leur but. 

Mais, ce que j'aime surtout et qui est bien fran- 
çais, ce sont « les forces insoupçonnées et V influence 
sur les événements des volontés ardentes »; c'est 
« l'énergie, le courage, la confiance, la joie même » 
qui animent votre livre comme elles ont été l'âme du 
Latouche-Tréville. > 



vin SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Ce sont ces forces qui ont fait marcher et com- 
battre le « Vieux croiseur » aussi bien que des bâti- 
ments modernes, de même que sur les champs de 
bataille du front elles ont fait vivre et ressusciter 
tant de régiments après tant de batailles. 



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AVANT-PROPOS 



Cinq ans se sont écoulés et j'ai, seulement 
aujourd'hui, trouvé le temps de rassembler mes 
souvenirs et d'écrire, comme je l'avais désiré, les 
quelques pages sans prétention qui vont suivre. 

Pourquoi ai-je cédé à ce désir? Pour rendre 
hommage à mes compagnons d'armes, tout 
d'abord. Parce qu'il m'a semblé, ensuite, qu'il 
serait intéressant pour toute une jeunesse aimant 
la Marine, cette Marine que la France connaît 
si peu, de savoir avec quelques détails et accom- 
pagnée de quelques anecdotes, la vie menée sur 
un croiseur par des officiers et des marins durant 
quinze mois de cette guerre. 

Je serais très largement payé de mon travail si, 
au moment où le déséquilibre général actuel des 
esprits pousse tant de familles à orienter leurs 
enfants vers les affaires, l'industrie, le négoce, etc., 
toutes les situations dans lesquelles on peut 
espérer « gagner rapidement de l'argent », je 
réussissais à ramener vers la Marine quelques 
enfants parmi ceux qui sont attirés vers les aven- 



x SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

tures par leur tempérament imaginatif et leur 
amour des voyages et de l'imprévu. 

Je ne puis leur souhaiter de voir une guerre, 
mais je suis convaincu fermement que la renais- 
sance de la France est proche et que nous devrons 
bientôt montrer le pavillon dans le monde entier. 
Pour ce jour-là, il nous faudra les officiers et les 
équipages de la victoire, des jeunes hommes 
ardents, intelligents, cultivés, qui fassent dire 
dans toutes les parties du monde que les Fran- 
çais ont eu bien raison de verser leur sang et leur 
or sans compter pour conserver la race. Et je 
puis affirmer à tous ceux-là qui auront persisté 
dans leur vocation qu'ils seront alors payés de 
leurs peines, car ils connaîtront, en pratiquant 
le plus beau des métiers, la joie de voir saluer en 
leurs personnes, dans les contrées les plus recu- 
lées, les représentants d'une nation qui, de tra- 
dition immémoriale, a fait passer le Droit, la 
Justice et tous les plus beaux sentiments de 
l'Humanité, avant ses intérêts. 

Ils ne regretteront pas alors d'avoir abordé 
courageusement et traversé la période de médio- 
crité, si pénible actuellement, pour tous ceux 
qui font leur carrière de la vie militaire. 

Enfin je dois, pour être tout à fait sincère, dire 
que ces pages m'ont procuré plus de plaisir à 
écrire qu'elles ne m'ont coûté d'effort. Le lecteur 
pensera même probablement qu'un peu plus d'ef- 



AVANT-PROPOS Xi 

fort en eût amélioré la forme littéraire ; je crois 
qu'il se trompe, car le travail ne peut plus à mon 
âge, hélas ! me donner les qualités d'écrivain qui 
me manquent. 

Ce que j'ai cherché surtout, c'est à rendre 
l'impression très exacte de la vie que nous avons 
menée, mes compagnons et moi. Et il n'y a dans 
ce livre rien qui ne soit l'expression stricte de la 
vérité et la reproduction aussi fidèle que possible 
des incidents qui nous sont advenus et des sen- 
timents que j'ai éprouvés. 

J'ai supprimé, autant que je l'ai pu, tout ce qui 
pouvait m'être personnel, mais le lecteur com- 
prendra bien que je ne pouvais, dans maintes 
circonstances où j'ai joué nécessairement le rôle 
principal, faire abstraction de ma personnalité. 
Je n'en ai pas de gêne d'ailleurs et je préfère, 
pour terminer cet avant-propos, avouer que je 
nourris le secret espoir de voir quelques-uns des 
lecteurs, intéressés par ces pages, y trouver 
l'exemple de ce qu'une foi et une volonté ardentes, 
jointes à une conviction tenace, peuvent arriver 
à produire, en groupant, dans un milieu aussi 
favorable que celui du Latouche-Tréville, les cou- 
rages et les bonnes volontés de tout le personnel, 
afin d'aboutir à des résultats qui dépassèrent les 
possibilités du matériel. 



SOUVENIRS DE GUERRE 

D'UN VIEUX CROISEUR 



CHAPITRE PREMIER 

LA PRISE DE COMMANDEMENT 
DERNIÈRES SEMAINES DE PAIX 



DE LA RUE ROYALE A SMYRNE 



MINISTÈRE DE LA MARINE 

Direction militaire 
des services.de la Flotte. 

Service du personnel militaire 
de la Flotte. 

Bureau de l'état-major 
de la Flotte. 



Conformément aux ordres du ministre de la Marine, 
il est ordonné à M. le capitaine de frégate Dumes- 
nil (C.H.), nommé au commandement du Latouche-Trêville. 
de cesser ses services à Paris le 1 er juin 1914 et de se 



2 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

rendre à Marseille où il devra arriver le 10 juin 1914, pour 
prendre passage sur le paquebot quittant ce port le 
11 juin 1914. 

Paris, le 11 mai 1914. 

Le chef du personnel militaire de la Flotte, 

FÉRAT7D. 

Le Latouche-Tréville était un vieux croiseur 
cuirassé qui semblait destiné à terminer son 
existence dans un port de France comme ponton, 
ou mieux comme annexe de l'école de canonnage, 
lorsque des incidents en Orient et la nécessité 
d'y montrer notre pavillon « pour quelques se- 
maines w, le firent armer rapidement au début 
de 1913. Mais, en marine comme ailleurs, le pro- 
visoire dure souvent et en juin 1914 je partais 
de France pour remplacer le capitaine de frégate 
Marcotte de Sainte-Marie arrivé au terme régle- 
mentaire des dix-huit mois de son commandement. 
J'en éprouvai un vif plaisir, non seulement à 
cause de la perspective du séjour sur les côtes 
de Syrie et dans l'Archipel, mais aussi pour le 
seul fait de quitter le métier fatigant du minis- 
tère et de reprendre la vie saine du service à la 
mer. Si j'avais soupçonné que la guerre dût 
éclater six semaines plus tard, j'aurais il est 
vrai postulé le commandement d'un navire plus 
moderne, mais j'aurais eu tort, car c'est sur ce 
vieux bateau que j'ai eu les plus belles satisfac- 
tions de ma carrière d'officier. 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 3 

Je partis effectivement de Marseille le 12 juin, 
à bord du Karnak commandé par le capitaine 
Cousin, un de mes anciens camarades de lycée, 
et nous arrivâmes le 16 à Alexandrie. Là, j'appris 
que le Latouche-Trêville avait quitté les côtes de 
Syrie pour Smyrne en raison des troubles de la 
région, dirigés contre la population chrétienne ; 
je m'embarquai alors le 17 sur le paquebot 
Osmanieh de la « Khedivial Main Line » ; le 20, 
j'étais à Smyrne, et le dimanche 21 juin 1914, 
je prenais enfin mon commandement. 

Il ne me fallut pas longtemps pour m'aper- 
cevoir que j'étais sur un « bon bateau ». Officiers 
jeunes, gais, vivant en parfaite harmonie ; équi- 
page heureux, de bon esprit et d'excellente tenue. 
Je bénéficiai grandement de cet état de choses, 
dont tout le mérite revenait à mon prédécesseur, 
la grande majorité du personnel étant à bord 
depuis l'armement. 

Notre séjour à Smyrne dura du 20 juin au 
17 juillet. Malgré la sorte de contrainte qui pesait 
sur la ville du fait des récents massacres de chré- 
tiens dans la région avoisinante, du côté d'Aivali 
principalement, et les inquiétudes légitimes de 
bien des familles de la colonie grecque, ce séjour 
fut gai et très agréable. 

La délégation des six puissances, chargée d'en- 
quêter sur les massacres des chrétiens et sur les 
pillages de leurs biens, arriva à Smyrne peu 
après moi. Elle était présidée par M. Ledoulx, 



4 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

consul de France et premier drogman de notre 
ambassade à Constantinople, et il entrait dans 
mes attributions de renforcer son autorité par 
ma présence et aussi de lui porter éventuel- 
lement assistance. En fait, cette commission, 
destinée à calmer l'émotion publique, était vouée 
à l'insuccès et mon rôle se borna pratique- 
ment à réinstaller le 3 juillet une famille fran- 
çaise, la famille Loir, dans ses propriétés de Di- 
kili. 

En dehors de ce rôle « officiel », je fus un com- 
mandant très occupé par les cérémonies et récep- 
tions de toutes sortes. J'arrivais en effet à l'époque 
des distributions de prix et il me fallut « honorer 
de ma présence » la plupart d'entre elles et rece- 
voir force compliments. J'ai conservé ainsi le 
souvenir d'une représentation à l'hôpital français, 
dirigé alors par l'excellente mère de Grancey, 
connue et aimée de tant de marins, où un drame 
tiré de l'histoire sainte était donné par une 
troupe de jeunes filles. Elles faisaient, ma foi, des 
guerriers délicieux et elles nous débitèrent des 
vers français de valeur médiocre, mais avec un 
accent tout à fait drôle et une conviction char- 
mante. 

Le second du bord ne manquait jamais de 
volontaires dans ces occasions, pour composer 
la délégation obligatoire de marins en uniforme, 
car ceux-ci étaient toujours accueillis à merveille. 
Religieux, religieuses, élèves, spectateurs, tout le 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 5 

monde leur faisait fête et on leur prodiguait les 
gâteaux et les rafraîchissements. Le matelot est 
toujours très sensible à ce dernier genre d'argu- 
ments, mais l'atmosphère si enthousiaste des con- 
grégations françaises du Levant, où chaque marin 
comprenait que sa présence était une occasion 
de fêter vraiment la France, ne pouvait manquer 
de le conquérir tout entier. 

J'avoue bien volontiers, pour ma part, que ce 
premier séjour à Smyrne et mon contact plus 
intime avec nos congrégations m'a fait mieux 
voir la vérité contenue dans la phrase de Gam- 
betta que répétait volontiers notre ancien ambas- 
sadeur M. Constans : « L'anticléricalisme n'est pas 
un article d'exportation. » 

Les visites officielles, les messes consulaires, la 
fête du 14 juillet et aussi les cérémonies funèbres à 
la mémoire de l'archiduc héritier d'Autriche, as- 
sassiné à Serajevo et dont la mort fut le prélude 
de la Grande Guerre, constituèrent de multiples 
obligations qui achevèrent de remplir pleinement 
nos journées, les miennes surtout, et c'est le 
17 juillet seulement que je pus appareiller pour 
ma première tournée dans l'Archipel. 

J'avais prévu ma rentrée à Smyrne pour le 
4 août mais les événements se chargèrent d'écourter 
et de modifier ce programme ! 



II 

QUARANTE JOURS DANS L'ARCHIPEL 

Nous visitâmes successivement : 

Ad ali a, — où nos alliés futurs, les Italiens, 
alors en possession du Dodécanèse, s'efforçaient 
d'étendre leur influence et où leurs missions d'ex- 
ploration s'étaient déjà rendu compte de la richesse 
agricole de la région desservie par ce port et de 
son importance future pour l'exportation des 
céréales. Il y avait alors quelque chose d'assez 
amusant dans le mouvement maritime d'Adalia 
où le petit port, bon tout au plus pour des bar- 
casses, voyait arriver chaque semaine et mouiller 
au large de ses jetées à moitié effondrées : quatre 
paquebots italiens, deux autrichiens, un anglais 
et un américain. 

Les Autrichiens semblaient déjà céder le pas 
aux Italiens et s'éloigner vers Alaya. Les uns et 
les autres continuaient à entretenir dans le pays 
des missions archéologiques, amplement justifiées 
par le grand nombre de monuments anciens dont 
les vestiges importants sont répandus sur tous 
les points intéressants de cette côte. Mais per- 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 7 

sonne ne peut empêcher les archéologues d'être 
des gens intelligents et instruits et de s'intéresser 
à d'autres sujets que les vieilles pierres. Nous, 
Français, possédons une école d'Athènes dont 
l'exclusivisme scientifique, tout à son honneur, 
est certainement une rareté dans le domaine de 
l'archéologie internationale. 

Makry. — Charmante rade, ville assez coquette 
bâtie à proximité d'anciens marais et où, disaient 
nos instructions nautiques, « pas un habitant ne 
commettrait la folie de passer, même une seule 
nuit, en été ». Mais nos instructions nautiques ne 
sont pas toujours d'hier et si les habitants de 
Makry prennent encore de la quinine en été, il 
est certain pourtant que la malaria ne fait plus 
chez eux de ravages sérieux. 

L'agent consulaire de France, homme âgé, avait 
gardé l'ancienne tradition et il habitait la cam- 
pagne pendant la saison chaude. La France d'ail- 
leurs ne pouvait suffire à absorber tous les instants 
de ce brave homme, car il n'y avait à Makry 
qu' « un seul » protégé français. Et pour être sûr 
que ses intérêts seraient convenablement sauve- 
gardés, ce protégé était devenu drogman de 
l'agence consulaire dont il gérait pratiquement 
toutes les affaires. Mais je n'ai pas ouï dire qu'il 
ait jamais usé de sa situation autrement que pour 
augmenter notre prestige, car, fournisseur, com- 
merçant, meunier, chef du service des phares, 



8 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

représentant de deux compagnies italiennes et 
d'une compagnie autrichienne rivale des précé- 
dentes, c'était, on le voit, un homme des plus im- 
portants et des plus utiles dans cet heureux pays. 

Sarsalah-Dalaman. — Le golfe de Makry ren- 
ferme dans sa partie nord plusieurs baies saines 
et très intéressantes. Nous fûmes mouiller pour une 
journée dans l'une d'elles, la baie de Sarsalah, 
tout à fait ignorée de nos Instructions et servant 
de port aux petits navires du khédive d'Egypte, 
propriétaire des grands terrains d'alluvions qui 
forment le delta du fleuve Dalaman et d'une 
partie des collines voisines. Le khédive avait déjà 
dépensé de très grosses sommes pour assécher 
le delta et le mettre en culture ; les travaux 
étaient fort bien dirigés par un ingénieur autri- 
chien et Son Altesse avait une façon assez origi- 
nale d'occuper une fraction de son armée en l'en- 
voyant travailler là pendant l'été sous la conduite 
d'officiers. En hiver, les travaux étaient faits par 
des paysans turcs qui descendaient des montagnes. 

Sarsalah pouvait faire un excellent petit port 
de ravitaillement et de repos pour des sous- 
marins; j'eus l'occasion quelques mois plus tard 
de revenir le visiter avec le Latouche-Trêville. 

Marmarice, — dont tout l'intérêt réside dans 
sa belle rade, bien connue des marines de guerre, 
les escadres pouvant y mouiller en toute saison. 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 9 

Rhodes. — Rhodes était une des relâches les 
plus intéressantes de notre tournée. La ville 
était tout naturellement le lieu de résidence du 
général italien gouverneur du Dodécanèse, mais 
nous y avions encore une influence et des intérêts 
importants, lesquels se trouvaient entre les mains 
d'un vice-consul actif et intelligent, M. Laffon. 

J'étais trop vieux dans la marine pour n'avoir 
pas visité déjà Rhodes et les établissements des 
anciens chevaliers. Je pus constater que les nou- 
veaux maîtres de l'île s'étaient préoccupés des 
monuments archéologiques et qu'ils s'efforçaient 
non seulement d'en arrêter le délabrement mais 
encore de les restaurer ; le travail commencé par 
l'Hospice des Chevaliers, sous la direction du 
major italien Bojancé, était déjà fort avancé. 
Quelques esprits chagrins trouveront peut-être 
que le major a trop restauré (Viollet-le-Duc a 
bien ses détracteurs), mais, pour ma part, je 
préfère cela à l'abandon absolu pratiqué sous 
le régime turc. La restauration de l'Auberge de 
France, dont notre ambassadeur à Constanti- 
nople, M. Bompard, fit, je crois, entièrement les 
frais, fait bonne figure d'ailleurs à côté de celle 
de l'Hospice des Chevaliers. 

Symi. — Nous stoppâmes quelques heures en 
quittant Rhodes devant ce curieux petit port 
de Symi où la population tout entière est com- 
posée de plongeurs pratiquant la pêche des 



10 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

éponges dans l'Archipel et sur les côtes de la Tri- 
politaine. Le consul de France à Rhodes m'avait 
accompagné et une foule considérable (la popu- 
lation au complet) massée sur les quais atten- 
dait avec curiosité l'arrivée de l'embarcation du 
navire de guerre français. En guise de démons- 
tration, au moment où nous mettions le pied à 
, terre, toute la marmaille dissimulée entre les 
jambes des parents se jeta à l'eau en poussant 
de grands cris. Il y avait là certainement plus 
d'une centaine d'enfants de quatre à dix ans ; 
tous nageaient comme des poissons, et tous plon- 
gèrent et disparurent sous l'eau où certains 
d'entre eux restèrent plus d'une minute ! Nous ne 
pûmes refuser de prendre un « petit café » au cercle 
de la ville donnant sur l'unique place dominée 
par la montagne et nous y écoutâmes des compli- 
ments et souhaits de bienvenue d'autant plus 
chauds que leurs auteurs voulaient fronder ainsi 
l'autorité italienne, celle de l'occupant du pays. 

Dans l'espèce, cette autorité était représentée 
par... un carabinier ! 

Je n'ai pas besoin de dire que si l'occupant 
avait été Français, la manifestation eût été 
dirigée contre la France, à l'arrivée du premier 
navire étranger. En dehors de Rhodes, où il 
existe une colonie turque assez importante, et 
de Kos, la population de toutes les îles du Dodé- 
canèse est en effet presque entièrement d'origine 
grecque et naturellement xénophobe. 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 11 

Kiuluk. — Ce petit port avait une certaine 
importance du fait d'un trafic de minerai pour le 
compte d'une société autrichienne. 

On se rend en quelques heures de Kiuluk à 
Milasa par une route assez médiocre. 

Milasa est une ville tout à fait turque qui a 
le mérite de posséder un monument dont l'archi- 
tecture rappelle, paraît-il, le mausolée d'Hali- 
carnasse, encore que les dimensions en soient 
très réduites. Je ne manquai point d'aller le visiter 
avec quelques officiers et toutes les beautés nous 
en furent détaillées par un charmant garçon, 
M. Paris, élève de l'école d'Athènes en tournée ; 
mais nous nous sommes demandé pendant long- 
temps, mes officiers et moi, comment cette visite 
allongée par les explications de notre cicérone 
convaincu n'avait valu de coups de soleil à aucun 
d'entre nous. Milasa, au mois de juillet, est un 
des pays les plus chauds que je connaisse ! 

Fort heureusement, le Turc, à rencontre du 
Grec, a conservé l'amour des petits jardins om- 
bragés de verdure et des fontaines rafraîchis- 
santes, et le déjeuner que nous fîmes après cette 
visite nous remit pleinement en état d'affronter 
la route du retour. 

Kos. — La France n'a pas d'intérêts particu- 
liers à Kos, mais l'île présente deux curiosités : 

Un platane gigantesque planté par Hippocrate 
et dont les rameaux supportés par des colonnes 



12 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

de marbre couvrent toute une place de la ville. 
Un banc de sable qui prolonge la pointe nord- 
est et que les jeunes navigateurs feront bien de 
toujours contourner à bonne distance. 

Boudroum. — Boudroum offre aux visiteurs 
une citadelle des plus intéressantes construite par 
les chevaliers de Rhodes et, en grande partie dit-on, 
avec les ruines du mausolée d'Halicarnasse. Cette 
citadelle servait de prison et pouvait contenir fa- 
cilement 1 500 à 2 000 prisonniers. Le prisonnier 
turc est logé et le gouvernement lui alloue en outre 
généreusement... du pain et de l'eau ; à lui de s'of- 
rir le couchage et les extras de nourriture, s'il le 
peut et s'il le désire. Malgré ce régime Spartiate et 
une garde très débonnaire, les évasions, me disait 
le gouverneur, sont excessivement rares. Le Turc 
est fataliste et, lorsqu'il est pris, il se résigne à 
son sort avec la plus grande philosophie, quelle 
que soit la durée prévue pour son emprisonne- 
ment. 

Leros. — Port-Laki, dans l'île de Leros, est 
un mouillage excellent et une sorte d'oasis où les 
familles des riches Grecs d'Egypte avaient leur 
maison de campagne et venaient passer l'été. 

Nous eûmes là, un certain temps pendant la 
guerre, un centre de stationnement de patrouil- 
leurs. 

En quittant Leros pour Santorin, le télégramme 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 13 

officiel que j'avais envoyé à Paris fut présenté 
au ministère sous la forme suivante : 

L'Éros Latouche-Tréville venant de Kos et Boudroum, 
mouillera Santorin le 27 courant. 

Ce télégramme eut, paraît-il, un vif succès et 
provoqua la gaieté de tous mes amis du cabinet 
du ministre que j'avais quitté quelques semaines 
plus tôt. C'était immérité, hélas ! Assurément, le 
Latouche-Tréville, à part son commandant, ren- 
fermait assez d'éléments jeunes pour se placer 
sous l'égide du dieu de l'Amour, mais les îles de 
l'Archipel que nous avions fréquentées depuis 
notre départ de Smyrne vivent sur une réputa- 
tion que rien ne peut plus légitimer. En Grèce 
comme ailleurs, les charmantes déesses et les 
prêtresses d'amour ont cessé d'aimer la campagne 
et la solitude ; l'attrait de la capitale leur a fait 
déserter les îles. 

Santorin. — Santorin est bien certainement 
l'île la plus curieuse de l'Archipel. Cet ancien 
volcan, dont il ne reste que le sommet et dont la 
mer, pénétrant par les fractures de la couronne, 
a éteint le cratère, offre un aspect d'un caractère 
unique. Les îlots du centre, de formation relati- 
vement récente, sont des produits d'éruption et. 
au moment de leur projection, on se représente 
quel spectacle grandiose dut offrir la mer, bouil- 
lante et agitée comme une gigantesque chaudière. 



14 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Les bords intérieurs du cratère sont très élevés 
et à pic ; on les gravit par des escaliers aujour- 
d'hui presque confortables, mais qui étaient, il y 
a quelques années, si glissants que seuls les indi- 
gènes et les ânes ou les mulets pouvaient les 
monter ou les descendre. Lorsque le visiteur est 
arrivé au sommet de la falaise, il aperçoit les g 
villages de l'île, tous assez riches, et les vignes 
splendides qui s'étalent sur la partie extérieure 
du cône descendant en pente douce vers la mer. 

Les vignes, plantées sur un terrain volcanique 
très fertile et dont les grappes mûrissent sous un 
soleil de feu, produisent en abondance le vin 
généreux qui constitue la principale richesse de 
l'île. Ce vin, vendangé et conservé sur la hauteur, 
est descendu par les procédés les plus primitifs, 
c'est-à-dire dans des outres en peau de bouc et 
à dos d'âne, jusqu'au bas des falaises. Là le rocher 
a été creusé pour former des quais auxquels les 
petits voiliers accostent directement, car la falaise 
continue à descendre à pic dans la mer jusqu'à 
une grande profondeur. C'est sur ces quais que 
l'on dépose les barriques pour les remplir, c'est 
là également que l'on débarque toutes les mar- 
chandises et tous les produits qu'il faut ensuite 
monter aux villages à dos d'animal. 

On voit que les procédés modernes et rapides 
de manutention ne sont pas encore pratiqués 
dans l'île. 

A part le vin, Santorin n'exporte guère que la 



LA PRISE DE COMMANDEMENT i'6 

pouzzolane. Celle-ci forme en grande partie les 
falaises, qu'il suffît ainsi de gratter en quelque 
sorte pour la faire tomber dans les cales des 
navires. On pourra en exporter beaucoup encore 
avant que l'île ne diminue sensiblement de gros- 
seur, mais le revenu est minime car le prix reste 
peu élevé. <* 

C'est sur cette curieuse île de Santorin, au vil- 
lage de Thera, la capitale, que les pères lazaristes 
occupent depuis plus d'un siècle un établisse- 
ment fondé par les jésuites. Ils cultivent les vignes 
qui leur appartiennent et avec lesquelles ils font 
de très bon vin... et ils tiennent aussi une école 
de garçons réputée pour l'excellence de son ensei- 
gnement. Les garçons étaient en vacances, ce 
que les lazaristes déplorèrent pour l'honneur de 
leur établissement ; mais il en résulta alors 
que les bons pères se consacrèrent entièrement 
à la visite de leur maison et de leurs caves, et 
qu'ils nous firent déguster tous leurs vins jus- 
qu'aux années les plus reculées. Est-ce à cela 
qu'il faut attribuer l'absence de vertige à la des- 
cente des escaliers sur le dos de nos mules, encore 
que celles-ci comme toutes leurs congénères aient 
la fâcheuse habitude de se tenir constamment 
dans l'endroit le plus périlleux? Je ne saurais 
l'affirmer, mais je puis dire que nous soutînmes 
l'offensive des lazaristes avec beaucoup de vail- 
lance. 

Je rappelle volontiers ce souvenir, car j'utilisai 



ifi SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

quelques années plus tard les crus de Santorin 
avec un grand succès. Le hasard m' ayant conduit 
à passer la dernière année de la guerre à Milo, 
comme chef des patrouilles de la mer Egée, 
j'eus à me préoccuper du ravitaillement en vin, 
car le produit qu'on nous envoyait sous ce nom 
n'avait avec le vrai « pinard » que de lointains 
rapports. Je renouai alors mes relations avec les 
pères et, pendant une année, je fis pratiquement 
le trust du vin de Santorin, au grand profit de 
mes patrouilleurs qui y puisèrent un réconfort 
très nécessaire en maintes circonstances de leur 
dur métier. Je suis certain que beaucoup s'en 
rappelleront longtemps. 

Mais, pour revenir à mes souvenirs d'avant- 
guerre, je n'ai peut-être pas besoin de trop 
affirmer que les promenades et les dégustations 
de vins ne constituaient pas toutes mes occupa- 
tions au cours de cette tournée dans l'Archipel 
et que je me consacrais encore plus volontiers à la 
visite de nos très nombreux établissements reli- 
gieux dont l'enseignement a contribué si grande- 
ment à diffuser notre langue et à accroître notre 
influence en faisant aimer la France. 

A Santorin, j'avais vu aussi les filles de la 
Charité qui ont une école et un hôpital et rendu 
visite également à l'évêque catholique, Mgr Ca- 
milleri, un prélat excellent et très français de 
cœur. Le 27 juillet, nous avions reçu dans l'après- 
midi de nombreux visiteurs à bord du Latouche 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 17 

Tréville et fait nos adieux à tout le monde, car 
nous partions le lendemain de bonne heure pour 
Delos. M. Paris, qui avait été mon hôte depuis 
l'excursion de Milasa, avait organisé la tradition- 
nelle visite de l'île sous le patronage de l'école 
d'Athènes et nous avions convenu que le paiement 
de sa traversée consisterait eh une grande confé- 
rence faite sur place à Delos pour tous les membres 
profanes du bord. 

Mais nos projets allaient être modifiés! 

En effet, cette même nuit, vers une heure du 
matin, on m'apportait un télégramme chiffré du 
ministère, m'ordonnant de me rendre à Syra et 
d'y charbonner immédiatement. Malgré l'isole- 
ment du reste du monde où nous vivions depuis 
plusieurs jours, nous avions intercepté plusieurs 
« sans fil » et nous savions que la situation poli- 
tique était tendue; je compris donc immédiate- 
ment que des choses graves allaient sans doute 
se produire et à 3 heures et demie du matin, nous 
nous mettions en route, anxieux des nouvelles 
qui pouvaient nous attendre à Syra. 

Delos. — Delos est sur la route de Syra. Con- 
tournant l'île par le nord, je mis le nez du bâti- 
ment devant toutes les richesses archéologiques 
provenant des fouilles de l'école d'Athènes et je 
stoppai pour débarquer M. Paris. Du haut de la 
passerelle, nous pouvions contempler la série des 
temples en partie reconstitués et leurs innom- 

2 



18 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

brables pierres déjà chauffées par un soleil impla- 
cable. A cet aspect et au souvenir de Milasa, la 
perte forcée de cette visite à Delos nous apparut, 
faut-il l'avouer à notre honte, comme moins 
regrettable. 

Cependant, la barque de l'île avait accosté le 
bord et M. Paris poussait déjà. Je mis aussitôt 
en route sur Syra et nous échangeâmes avec des 
signes de main les derniers adieux. Je ne devais 
plus revoir ce charmant et intelligent garçon qui 
fut malheureusement tué dès le début de la 
guerre. 

Syra, 28 juillet (11 h. 30). — Tout le monde 
est un peu émotionné, mais je sens que le ravi- 
taillement sera rapide malgré la fatigue résultant 
de cette tournée rapide et par de fortes tempéra- 
tures. Chacun s'emploie en effet et les fournis- 
seurs sont forcés de sortir de leur nonchalance 
habituelle. Le charbon et les vivres seront là 
dans le délai minimum et tout sera prêt dans le 
même temps qu'il nous faut pour les visites de 
machines indispensables. Le vaguemestre revient 
de la poste, mais on ne lui a remis aucun télé- 
gramme pour nous; je, le renvoie pour insister, 
mais toujours rien. A 7 heures du soir, je puis 
fixer le temps qui nous sera encore nécessaire 
pour nos travaux et notre ravitaillement et je 
câble à Paris que nous serons prêts à appareiller 
à partir de 4 heures du soir le lendemain 29 juillet ; 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 49 

il ne me reste plus qu'à attendre des ordres. 

Les feuilles locales ne donnent pas de rensei- 
gnements intéressants et parlent même peu de la 
tension politique. 

Le consul de France ne sait rien. 

29 juillet (2 heures du soir). — Tout a marché 
admirablement, les visites de machines sont ter- 
minées, les vivres et approvisionnements sont à 
bord et* à 3 heures du soir nous aurons ter- 
miné l'embarquement de nos 500 tonnes de char- 
bon. 

C'est un record par cette chaleur et dans ce 
four qu'est le port de Syra au mois de juillet, mais 
j'en verrai bien d'autres. J'ai déjà apprécié l'état- 
major et l'équipage du Latouche-Tréville, mais ils 
me réservent encore des surprises. 

J'envoie de nouveau le vaguemestre au télé- 
graphe. 

2 heures et demie. — Le vaguemestre rapporte 
enfin trois télégrammes chiffrés, l'un d'eux était 
là depuis hier. Comme l'adresse portait Santorin 
(où il n'avait d'ailleurs pas été retransmis), l'em- 
ployé ne s'était pas donné la peine de le recher- 
cher, malgré l'insistance du vaguemestre. Je ne 
crois pas à de la mauvaise volonté mais plutôt 
à de l'indolence... il fait si chaud en ce moment 
dans les bureaux... 

Les trois télégrammes chiffrés nous enjoignaient 
de rallier Bizerte immédiatement. 

3 heures. — Les fournisseurs sont payés et nous 



20 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

levons l'ancre, gagnant ainsi une heure sur mes 
prévisions. 

En route sur Bizerte ! 

Bizerte, le 1« août 1914. 
No 24. 
Rapport de mer de 
Syra à Bizerte. 

Le capitaine de frégate Dumesnil, 

commandant le croiseur cuirassé Latouche-Tréville, 

à Monsieur le ministre de la Marine. 

Grâce à l'entrain de l'équipage, fatigué cependant par 
une navigation de douze jours très intensive et extrême- 
ment chaude et grâce au zèle de mes officiers, nous avons 
pu quitter Syra à 3 heures du soir le 28 juillet, après avoir 
embarqué 500 tonnes de charbon et complété l'eau, l'huile 
et les vivres. 

Dans l'ignorance de la situation politique exacte, je 
me suis arrangé pour passer de nuit près des côtes étran- 
gères ou de jour hors de vue. 

Le temps a été constamment beau. La marche a été 
légèrement contrariée par une petite brise de la région 
nord-ouest et une assez forte dérive. 

Il n'y a eu aucun incident de navigation et à 8 heures 
du soir, le 1 er août, nous mouillions devant l'entrée de la 
darse de Sidi-Abdallah. 

Informé de la mobilisation, j'ai pris immédiatement, 
d'accord avec M. le vice-amiral préfet maritime, toutes 
les mesures pour que le bâtiment, qui est entièrement 
prêt, puisse accomplir toute mission dans les meilleures 
conditions possibles, dès qu'il en recevra l'ordre. 

Signé : Dumbsnil. 
* * 

Je me suis peut-être étendu un peu longuement 
sur cette première partie d'avant-guerre ; le lec- 



LA PRISE DE COMMANDEMENT 21 

teur voudra bien m'en excuser. La prise de pos- 
session de son navire est inséparable, chez un 
commandant, d'une période d'enthousiasme et 
d'entrain ; cette période, dans les circonstances 
où je me trouvais, a laissé chez moi de très vifs 
souvenirs et je n'ai pas résisté au plaisir d'écrire, 
après tant d'autres, sur cette navigation dans 
l'Archipel si pleine d'attraits pour les marins. 

Mon commandement de « temps de paix » 
dura exactement quarante jours, dont dix-huit 
à la mer. La rapide tournée de quatorze jours que 
je viens de raconter surtout par son côté tou- 
risme, tous ceux qui ont navigué comprendront 
bien qu'elle représentait, au mois de juillet, dans 
l'Archipel et sur un bâtiment aussi mauvais 
comme habitabilité que le Latouche-Tréville, un 
effort sérieux pour tout le monde, officiers et 
équipage. Beaucoup d'appareillages et de mouil- 
lages, des exercices, des tirs, de la navigation de 
nuit... et des promenades de jour sur des îles où 
la végétation est rare et le soleil brûlant, tout 
cela permet à un commandant de voir comment 
le personnel est entraîné et comment il accepte 
la fatigue. Je me suis souvent félicité d'avoir 
débuté par cette épreuve, car c'est elle qui m'a 
donné pleine confiance pour la suite dans mon 
état-major et dans mon équipage. J'étais déjà 
trop ancien dans la marine pour ne pas savoir 
que sur un vieux bateau comme celui-là, tant 
valait le personnel tant vaudrait le matériel. Ras- 



28 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

suré sur la qualité du premier, je n'avais plus 
d'inquiétudes sérieuses sur le second. Et il n'en 
fallait pas moins pour me tranquilliser, car si je 
pouvais, par exemple, faire nettoyer rapidement 
notre carène sale, il m'était difficile, par contre, 
de refondre aussi vite les deux groupes de chau- 
dières en mauvais état ou même de songer à 
effectuer de multiples petits travaux qui nous 
auraient été utiles, à moins de consentir à une 
indisponibilité que je ne voulais envisager à aucun 
prix dans les circonstances si graves qui venaient 
de surgir. 



CHAPITRE II 
LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 

I 

A BIZERTE 

Il est bien difficile de se représenter, après ces 
années écoulées, les sentiments éprouvés au début 
de la guerre. La lecture des divers documents 
conservés et les efforts de mémoire sont insuffi- 
sants pour évoquer le souvenir précis de l'état 
de fièvre joyeuse dans lequel on vivait et dans 
lequel on sentait vivre son entourage. Bien des 
choses me reviennent pourtant depuis que j'ai 
résolu d'écrire ces pages et je me souviens de ma 
satisfaction d'alors à me sentir l'esprit clair et 
l'énergie intacte au moment où, la mobilisation 
générale décrétée, il devenait certain que j'aurais 
à faire la guerre comme commandant de bâti- 
ment. Comme dans toutes les grandes circons- 
tances traversées au cours de ma vie, je sentais 
ma lucidité et mon sang- froid accrus; je n'avais 



24 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

à coup sûr aucune décision grave à prendre au 
moment même et mon rôle se bornait à ordonner 
et à surveiller l'exécution des mesures de mobi- 
lisation, mais dans ce simple rôle ma mémoire 
se retrouvait sûre et sans défaillance pour pres- 
crire les ordres destinés à hâter notre complète 
disponibilité. Je voyais aussi que ces ordres 
seraient parfaitement compris et exécutés et la 
perspective de cette besogne courante de métier, 
bien prescrite et bien accomplie dans de sem- 
blables circonstances, me remplissait de joie. 

Tout se passa sans accroc. Nous reçûmes, le 
soir de notre arrivée, l'avis de la mobilisation 
générale à compter du lendemain 2 août et je 
retrouve dans mon journal, à la date du 3 août, 
la note suivante : 

Entre 8 heures du matin le 2 août et 3 heures de l'après- 
midi le 3, le bâtiment a pu, par ses propres moyens, se 
caréner complètement, embarquer 250 tonnes de charbon, 
cinquante jours de vivres, le matériel et les munitions 
nécessaires, six mois de matières consommables et enfin 
débarquer tout le matériel inutile. A 3 heures, toutes les 
dispositions de mobilisation sont terminées. 

L'état-major du Latouche-Trêville comprenait : 
Lieutenant de vaisseau : Thouroude (F.-E.), offi- 
cier en second. 
Enseignes de vaisseau : Le Moaligou (R.-E.). 

— — Urvoy de Portzampare 

(Y.-F.-C.-A.-M.). 

— — Lucas (C.-P.-H.). 

— — Aurert (M.-L.-A.). 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 25 

Enseignes de vaisseau : Bard (F. -M. -A.). 

— — Le Breton (F.-C.-C.-H.). 

Mécanicien principal de l re classe : Lesc aille (R.). 

— — de 2 e classe : Lagane (A.). 

— — — — Venaud (J.). 

— — — — Vivier (A.). 
Docteur Plazy (L.), médecin de première classe, 

médecin-major. 
Commissaire de deuxième classe : de Kernaflen 
de Kergos (F.-M.-J.). 

Presque tous ces officiers, je l'ai déjà dit, étaient 
à bord depuis dix-huit mois ; deux ou trois seule- 
ment étaient embarqués depuis moins d'une année ; 
seul Thouroude était nouveau venu. Il embarqua 
le 3 août 1914 et sa désignation fut pour moi 
une bonne surprise, car nous avions fait ensemble 
l'école de canonnage et je connaissais les grandes 
qualités de cet excellent officier ; je fus par la suite 
bien souvent à même de les mieux apprécier. 

Le 3 août, à 5 heures du soir, nous mouillions 
à la baie Ponty où se trouvait déjà le Bruix, 
commandé par le capitaine de vaisseau Tirard ; 
X Amiral-Char ner, commandé par le capitaine de 
frégate Causse, un de mes plus vieux amis, nous 
rejoignit une heure plus tard. Ainsi se trouvait 
constituée une division « homogène » de croiseurs 
cuirassés dont la valeur était, hélas ! bien faible 
mais où régnait, certes, le plus bel esprit mili- 
taire. Et les services rendus, au cours de la guerre, 



86 80UVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

par ces vieux navires peuvent être mis avanta- 
geusement en parallèle avec ceux de beaucoup 
de bâtiments plus modernes. 

4 août 1914 (4 heures du matin). — Une com- 
munication de la préfecture maritime nous fait 
connaître que la guerre est déclarée entre la France 
et l'Allemagne. 

5 h. 55 (par T. S. F.). — Bizerte à Courbet: Je vous informe 
que Bône a été attaqué ce matin par croiseur allemand. 

7 heures. — Philippe ville attaqué signale que le croiseur 
allemand fait route à toute vitesse dans l'ouest. 

Telles furent pour nous les premières mani- 
festations de la guerre sur mer. 

A 7 h. 15, notre chef de division, le Bruix, 
signalait à bras : 

Allumez toutes les chaudières et prévenez quand vous 
serez prêts à appareiller. 

A 7 h. 40, nos seize chaudières étaient à trente 
minutes de pression, par un phénomène de rapi- 
dité que je ne me charge pas d'expliquer. Allions- 
nous avoir l'honneur de nous placer sur la route 
du Gœben? Aucune hypothèse ne nous semblait 
alors impossible dans cet ordre d'idées, mais 
celle-ci ne se réalisa pas. Nous n'aurions couru 
d'ailleurs aucun danger, car on sait que le Gœben 
préféra la route du large. 

Mon premier ordre du jour. — J'ai toujours 
aimé à maintenir le contact avec les équipages 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE tl 

placés sous mon commandement, par la voie de 
Tordre du jour. Le marin français, comme tous nos 
compatriotes, est sensible aux idées élevées et 
il se rend fort bien compte de la sincérité de celles 
qui lui sont présentées ; il subit alors leur influence 
sans exiger qu'elles lui soient présentées sous une 
forme bien remarquable au point de vue littéraire. 
C'est sans doute grâce à cela que le journal du 
Latouche-Tréville du 4 août renferme la phrase 
suivante : 

7 heures du soir. — Un ordre du jour du commandant 
est lu à l'équipage qui acclame la France. 

Voici ce premier ordre dont je n'avais pas 
ciselé longuement les phrases mais qui ne conte- 
nait rien que je n'aie pensé et senti profondément. 

Équipage ! 

Malgré notre bon droit, malgré notre loyauté et nos 
efforts pour conserver la paix, la guerre est déclarée entre 
la France et l'Allemagne. 

C'est la vie de notre pays qui va se disputer. 

Ou la France sera victorieuse ou elle disparaîtra et 
devra subir le joug odieux de la plus brutale des nations. 

Vaincre ou mourir doit donc être la devise de tous les 
Français. 

Ayons une pensée vers nos familles et vers ceux que 
nous aimons, mais songeons que l'Honneur, pour un marin 
français, vaut plus que la vie. 

Songeons à nos frères de l'armée et aux familles qui, 
à la frontière de l'Est, vont subir le premier choc des 
armées et souhaitons pouvoir, nous aussi, servir la France. 

Quelle que soit la mission confiée au Latouche-Tréville, 
j'ai pu suffisamment apprécier depuis quelques jours le 



28 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

cœur de mon équipage pour savoir qu'il nous aidera de 
tout ce cœur, mes officiers et moi, dans l'accomplissement 
de cette mission. 

Sachez de votre côté que, si grave et si désespérée que 
puisse être un jour notre situation, jamais votre comman- 
dant ne fera l'injure à son équipage de croire qu'il puisse 
amener son pavillon. 

Mais il est un rôle plus obscur et plus pénible que nous 
pouvons avoir à remplir. C'est celui qui consiste à rester 
sur le pied de guerre et à ne ménager ni ses veilles ni ses 
fatigues, sans avoir la joie de combattre. Pour ce rôle-là 
autant que pour l'autre, Équipage, je compte pleinement 
sur votre abnégation et sur votre dévouement de tous les 
instants. 

Vive la France ! 

Vive la République ! 

Signé : Dtjmesnil. 

Le présent ordre sera lu à l'équipage et restera affiché 
dans les batteries jusqu'à nouvel ordre. 

Je ne prévoyais pas, certes, en écrivant ces 
lignes, la fatigue des longs mois de croisière par 
lesquels nous allions débuter. Mais pour cette 
période ingrate, j'avais bien raison de compter 
à l'avance sur mon équipage. 



II 

CROISIÈRES SUR LES CÔTES MAROCAINES 

C'est le 7 août seulement que nos trois croi- 
seurs reçurent l'ordre de faire route sur Casa- 
blanca et d'y relever le Cornwall chargé de la 
protection des convois entre Casablanca et Gi- 
braltar. 

Le 5, nous avions eu l'avis officiel de la décla- 
ration de guerre de l'Angleterre à l'Allemagne, 
nouvelle escomptée mais dont la confirmation 
fut accueillie avec la satisfaction dont on se sou- 
vient. Les T. S. F. nous tinrent aussi au courant 
des pérégrinations du Gœben et du Breslau qui se 
terminèrent si malencontreusement par l'entrée 
de ces deux bâtiments dans les Dardanelles. 

Le séjour à Bizerte fut employé à parfaire les 
dispositions intérieures prises à la mobilisation. 
Celles-ci comportaient le débarquement d'une 
assez grande quantité de matériel, mais cette 
quantité fut réduite au strict minimum afin de 
ne pas trop réduire le maigre confort intérieur 
d'un bâtiment déjà peu habitable et de prévoir 
le cas où la guerre se prolongerait longtemps. Bien 

29 



30 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

nous prit de ne pas avoir envisagé des combats 
imminents et d'avoir pensé aux longues croisières 
à la mer ; lorsque, beaucoup plus tard, les combats 
eurent leur tour, ce fut, d'ailleurs, sans inconvé- 
nients sérieux pour le matériel ainsi conservé. 

J'ai vu par la suite bien des grands bâtiments 
regretter de n'avoir pas suivi notre exemple. 

Le 7 août, à 22 h. 30, le Bruix, V Amiral- Char ner 
et le Latouche-Trêville faisaient route en ligne de 
file à 12 nœuds, tous feux éteints, sur Gibraltar. 
Nous commencions la série des longs séjours à la 
mer avec, pour aliment principal de l'esprit, les 
T. S. F. interceptés et les communiqués de la 
station du Poldhu. 

Le 11 au matin, nous mouillions avec le Braix 
à Casablanca, Y Amiral-Char ner étant resté au pas- 
sage à Gibraltar pour y charbonner. 

Le général Lyautey, ayant entrepris d'envoyer 
en France toutes les bonnes troupes marocaines 
en ne conservant que celles indispensables et en 
utilisant des territoriaux partout où faire se pour- 
rait, notre rôle allait consister à escorter jusqu'à 
Gibraltar les paquebots transportant ces troupes 
afin de leur éviter toute rencontre fâcheuse 
avec les croiseurs allemands en promenade dans 
l'Atlantique. 

Le premier convoi, celui de Ylmêréthie, m'échut 
le soir même de l'arrivée. Nous laissâmes le 
paquebot le lendemain matin à l'entrée du détroit 
et avant notre séparation, j'envoyai nos vœux au 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 31 

général commandant les troupes. La réponse 
arriva aussitôt : 

Le général, très touché du témoignage affectueux du 
croiseur Latouche-Tréville, remercie le commandant, les 
officiers et l'équipage. Grâce au courage de notre vail- 
lante marine, la division arrivera sûrement à bon port et 
prendra part à la bataille qui libérera la France et l'huma- 
nité du joug odieux de l'Allemagne ! 

Cette réponse circula aussitôt parmi l'équipage 
rassemblé sur le pont pour voir s'éloigner Ylmé- 
réthie, et on sentit que ce général avait bonne 
presse. C'est un plaisir de peiner devant les feux 
et de veiller une partie de sa nuit pour escorter 
des camarades qui vont si gaiement vers le Boche. 

Combien de ces camarades de notre première 
escorte, officiers et soldats, sont tombés sur les 
champs de bataille avant d'avoir vu luire le 
soleil de la victoire, mais la division est arrivée 
à bon port et, reconstituée plusieurs fois après 
de lourdes pertes, elle a bien, suivant les paroles 
du général, contribué à « libérer la France et 
l'humanité du joug odieux de l'Allemagne ». 

A Gibraltar où nous fûmes charbonner le jour 
même, le vice-amiral Brock, commandant en 
chef, m'annonça qu'il avait capté un T. S. F. 
de sir Edward Grey à l'ambassadeur d'Angleterre 
à Vienne pour le charger de transmettre au gou- 
vernement autrichien la déclaration de guerre de 
la France, motivée par la présence de nombreux 
contingents autrichiens à la frontière d'Alsace. 



32 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

A 3 heures du soir, le 13, nous repartîmes pour 
Casablanca avec notre plein d'eau et de char- 
bon. 

Ce fut notre première visite à ce port de Gi- 
braltar où se firent tous nos ravitaillements pen- 
dant notre séjour dans l'Atlantique, et c'est un 
endroit de repos qui devint vite sympathique à 
tout le personnel du bord. 

Au cours de ces premiers mois de guerre, on 
faisait son service avec une ardeur extrême et on 
donnait un effort un peu supérieur à sa résistance 
physique. Les rôles de veille avaient été établis 
en effet pour des manœuvres de durée limitée, 
et lorsque la veille ne fut plus faite « pour rire » 
et que les manœuvres n'eurent plus de terme 
prévu, ces rôles ne correspondirent plus à la 
réalité. Je dus prendre rapidement des mesures 
pour ménager un équipage sur lequel la campagne 
de Syrie avait déjà produit ses effets et qui, 
dans cette fièvre du début, ne se serait jamais 
plaint. J'étais heureusement secondé par notre 
excellent médecin-major, le docteur Plazy, qui 
ne me laissait rien ignorer de l'état général du 
bord, dont il suivait pas à pas les modifications, 
et c'est bien grâce à ses conseils que l'hygiène 
fut toujours parfaite. Mais, malgré toutes les 
mesures prises, la vie restait fatigante, pour les 
officiers principalement, et lorsque nous nous sen- 
tions à l'abri derrière les barrages de Gibraltar, 
la première nuit de notre arrivée, chacun gagnait 



LES PRExMIÈRES. SEMAINES DE GUERRE 83 

rapidement sa couchette ou son hamac avec une 
satisfaction non déguisée. 

Le 16 août, c'est avec le paquebot Martinique 
transportant en France 1 100 hommes de troupes 
marocaines du tabor de Rabat que nous échan- 
gions nos vœux. 

Latouche-Tréville à Martinique. 

Dites au commandant des troupes les vœux profonds 
que nous formons, mon équipage, mes officiers et moi, 
pour lui et ses officiers ainsi que pour les vaillantes troupes 
marocaines qu'ils vont conduire à la victoire. Ces vœux 
les accompagneront à la frontière. 

Martinique à Latouche-Tréville. 

Le commandant du 5 e bataillon de tirailleurs maro- 
cains, ses officiers et son bataillon entier vous remer- 
cient de tout cœur. Ils forment également des vœux pour 
ceux sous la protection desquels leur voyage a commencé 
vers la gloire et la victoire. — In cha'llah ! 

Comme les troupes de Ylméréthie, le 5 e bataillon 
de tirailleurs marocains eut toutes les sympathies 
de l'équipage du Latouche-Tréville, qui se tradui- 
sirent par des acclamations prolongées lorsque 
nous défilâmes à contre -bord de la Marti- 
nique. 

On jugera sans doute le récit de ces petites 
manifestations d'un faible intérêt, surtout si l'on 
envisage l'importance des événements maritimes 
qui se sont déroulés au cours de cette guerre. J'ai 

3 



34 SOUVENIRS D'UN VIKUX CROISEUR 

cru cependant devoir les relater pour montrer 
ce qu'était la vie courante d'un bâtiment de croi- 
sière et parce que ce sont des petits faits de ce 
genre qui créaient une heureuse diversion à la 
monotonie de la vie du bord, si difficile parfois à 
supporter dans les circonstances angoissantes des 
premières semaines de la guerre. 

Ces diversions étaient indispensables. Un com- 
mandant reçoit des confidences et j'ai connu bien 
des officiers et marins qui supportaient mal la vie 
de croisière au moment où la France semblait 
menacée et où les deuils commençaient à se mul- 
tiplier ; combien auraient voulu pouvoir prendre 
un fusil et se battre côte à côte avec leurs cama- 
rades de l'armée, qu'il m'a fallu convaincre du 
mérite de notre métier ingrat, souvent fatigant 
et dangereux aussi. 

Les croiseurs allemands auraient pu venir dans 
nos parages et les émissions de T. S. F. nous firent 
croire plusieurs fois à leur présence rapprochée ; 
mais ils ne tentèrent jamais de s'opposer à ce 
rapatriement des troupes marocaines dont ils 
ignorèrent peut-être l'importance. Et pourtant 
la rade de Casablanca resta plus d'une fois sans 
protection ; quelques coups de canon eussent alors 
suffi pour couler plusieurs paquebots et compli- 
quer nos affaires, plus encore par la répercussion 
d'un tel acte de guerre sur les populations indi- 
gènes que du fait de la perte des navires eux- 
mêmes. 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GOERRE 35 

Premier voyage a Dakar. — Le 16 août, à 
Tanger où nous venions de nous ravitailler en 
vivres, arriva un télégramme du ministère : 

Envoyez immédiatement Latouche-Tréville chercher 
paquebot Gascogne à Dakar et le convoyer jusqu'à Casa- 
blanca. Latouche-Tréville restera à Dakar le temps stric- 
tement nécessaire pour charbonner. 

A 4 heures du soir, nous faisions route, enchantés 
de cet imprévu. La vitesse réglée à 13 nœuds, notre 
officier mécanicien en chef, Lescaille, restait sou- 
riant. Je l'avais connu, six semaines auparavant, 
préoccupé lorsque nous dépassions 11 nœuds et 
depuis lors nos machines et nos chaudières 
n'avaient pourtant guère eu de repos, mais la 
confiance dans notre étoile avait gagné tout le 
monde et l'estime pour le vieux Latouche, qui fai- 
sait bonne figure de navire moderne, croissait 
chaque jour parmi le personnel du bord. 

17 août. — La traversée s'annonce comme 
devant être superbe. Nous naviguons avec une 
seule carte de la côte d'Afrique bien peu détaillée 
et manquant d'exactitude, mais notre antique 
sondeur Thomson nous rend de précieux services. 

Le 18, à 14 heures, nous captons un T. S. F. 
en anglais : 

La Negra South Teneriffe, prenez garde à un croiseur 
auxiliaire allemand, le Kaiser-Wilhelm-der- Grosse, qui 
croise dans vos parages. — Consul. 

Et chacun fait la réflexion que malgré la vitesse 
de notre vieux croiseur, qui nous paraît splen- 



36 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

dide, il y a peu de chances que nous soyons 
jamais à même d'engager le combat avec le grand 
paquebot allemand. 

Le 20 août, nous approchons du terme de 
notre voyage et j'envoie un long T. S. F. en clair 
à Marine Dakar pour demander à recevoir, dès 
notre arrivée, les approvisionnements « les plus 
divers », du charbon naturellement mais aussi de 
la farine, du café, du sucre, des fayots, etc., etc. 

Le ministre a télégraphié que nous ne devions 
rester que le temps strictement nécessaire, nous 
sommes en guerre et les ordres doivent être exé- 
cutés à la lettre. 

A 7 heures du matin, le 21, nous sommes amarrés 
sur un coffre dans le port de Dakar et mes souve- 
nirs de midship de deuxième classe ne me rappel- 
lent guère la belle ville que j'ai devant les yeux. Il y 
a quelque chose de changé depuis vingt-sept ans ! 

Mais voici qui va me rappeler cependant le 
temps jadis, lorsque nous croisions sur le navire- 
école, Ylphigénie, entre Dakar et la Praya, Dakar 
nous étant interdit à cause de la peste et les Antilles 
à cause de la fièvre jaune. Mon camarade Faure, 
commandant la marine, me signale en effet que 
la situation sanitaire à terre est très mauvaise 
par suite d'une épidémie grave de peste pneumo- 
nique et bubonique frappant les blancs comme 
les noirs. Il faudra donc consigner tout le monde 
à bord malgré la chaleur étouffante qu'on aimerait 
à fuir un peu dans la soirée. 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 37 

Je pourrai heureusement, paraît-il, éviter en 
partie la fatigue du charbonnage à mon équipage 
grâce au concours de. 50 laptots qui, m'affirme- 
t-on, ont subi une triple vaccination et sont 
indemnes de la peste. Ils n'avaient pas, hélas ! 
été vaccinés contre la paresse et, leur inexpérience 
s'y ajoutant, obligea nos soutiers à prêter aux 
opérations d'embarquement du charbon un très 
large concours. 

C'est à Dakar que je f}s la connaissance du 
gouverneur de l'Afrique Occidentale, le si sympa- 
thique M. Merlaud-Ponty, dont la mort survenue 
au cours de la guerre fut une grande perte pour 
le pays. 

Le 22, à 4 h. 30 du soir, nous repartions pour 
Casablanca escortant trois navires. Toutes les 
troupes que nous étions chargés d'escorter n'ayant 
pu prendre place sur la Gascogne, le surplus avait 
été embarqué à bord du Sallandrouze-de-Lamor- 
naix, et V Aquitaine, allant à Ténérifîe, m'avait 
demandé à profiter également de la protection 
du convoi. 

Au moment du départ, M. Ponty m'envoya le 
texte d'un télégramme qu'il adressait à Paris : 

A toutes fins utiles, consul général Angleterre me 
signale qu'il vient de recevoir information qu'il existe un 
danger entre latitude 24° 40' nord et longitude 17° 14' 
ouest. 

Les quatre bâtiments en route, nous cher- 
châmes, mes officiers et moi, où pouvait bien 



38 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

exister ce danger. « Entre » devait évidemment 
être remplacé par les mots « par » ou « par environ », 
mais sur notre unique carte le danger se trouvait 
alors dans les terres, au voisinage toutefois du 
Rio del Oro. 

Les circonstances de la navigation et un temps 
bouché ne me permirent pas d'ailleurs d'aperce- 
voir la côte dans ces parages et je ne fus pas 
tenté de me rendre compte de quelle nature pou- 
vait être le danger signalé et s'il existait un rap- 
port entre lui et le Kaiser-Wilhelm-der- Grosse. 
Mon convoi arriva à bon port et Y Aquitaine put 
gagner Ténérifîe sans encombre. 

Quelques jours plus tard, j'appris que le petit 
croiseur Highflyer, qui croisait sur la côte d'Afrique, 
avait, au mouillage du Rio del Oro, surpris le 
Kaiser-Wilhelm-der- Grosse, occupé à se ravitailler, 
avec un charbonnier de chaque bord, et qu'il 
l'avait coulé après un court engagement. Nous 
étions passés à une distance relativement faible 
du croiseur auxiliaire allemand, que des circons- 
tances plus favorables m'auraient peut-être permis 
d'aller reconnaître. 

J'éprouvai un dépit, qui persista longtemps, 
à la pensée qu'un peu de chance m'eût permis de 
combattre, victorieusement sans aucun doute, l'en- 
nemi avec mon Latouche-Tréville. A quel niveau 
n'eût pas été porté instantanément notre moral ! 

J'ai eu l'occasion de m'entretenir de cet épi- 
sode de la guerre, en janvier 1920, avec le capi- 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 39 

taine de vaisseau Buller, l'ancien commandant du 
Highflyer, alors commandant du cuirassé Malaya 
à bord duquel je me rendais d'Angleterre en 
Allemagne comme membre de la Commission na- 
vale de contrôle, et nous fûmes conduits à rire 
ensemble du feu avec lequel je racontais les 
détails qui me revenaient en foule bien que ce 
fût un souvenir déjà lointain de ma carrière. 

Le 28 août, à 6 heures du matin, nous avions 
mouillé sur rade de Casablanca avec notre convoi 
comprenant 2 200 officiers et soldats et j'étais 
descendu non sans plaisir dans mes appartements 
pour y prendre un peu de repos, lorsque à 9 heures 
du matin, je fus prévenu qu'un petit navire à 
vapeur battant pavillon portugais paraissait avoir 
le feu à bord. En effet, quelques instants plus 
tard, tout l'arrière de ce bâtiment, YAfrica-I™, 
était en flammes. Peu de temps après arrivait un 
officier de la direction du port de Casablanca por- 
teur de renseignements. 

UAfrica-I* T était un très vieux cargo chargé 
d'essence et l'explosion avait eu lieu au cours de 
son déchargement ; il avait encore environ 
4 000 caisses à bord et on craignait fortement qu'il 
rte vînt à couler étant donné le très mauvais état 
de sa coque. Or, ce navire était mouillé précisé- 
ment à l'entrée du nouveau port de Casablanca 
en construction et son épave allait constituer 
une gêne considérable pour la navigation. Etant 
chef de rade, il m'appartenait de prendre les 



4u SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

mesures immédiates qui s'imposaient et celles-ci 
consistaient évidemment à changer YAfrica-I^ T de 
mouillage avant que toute la cargaison n'ait fait 
explosion s'il en était temps encore. J'avais alors 
à bord un forgeron remarquable, le quartier- 
maître mécanicien Mirassou, dont j'avais bien 
souvent admiré la dextérité en le regardant tra- 
vailler sur le pont avant, du haut de ma passe- 
relle. Sous la conduite de l'enseigne de vaisseau 
de corvée Maurice Aubert, Mirassou et quelques 
hommes se rendirent immédiatement à bord du 
vapeur en flammes et lorsque je les rejoignis 
quelques instants plus tard, ils avaient déjà esca- 
ladé le bord avec une amarre pendante qui avait 
servi à la descente de l'équipage en fuite. En 
quelques coups de masse, Mirassou eut vite fait 
de sectionner la chaîne, d'un fort calibre pour- 
tant, et cinq minutes s'étaient à peine écoulées 
que tout mon monde avait quitté YAjrica après 
avoir frappé sur son avant la remorque d'un 
petit vapeur de la direction du port dont je pris 
le commandement. Il était temps, car YAfrica-I eT 
était maintenant complètement en flammes et 
ce fut un superbe brûlot que je dirigeai au milieu 
de la rade parsemée de navires. A 11 heures du 
matin, après une navigation majestueuse et im- 
pressionnante, nous cassions volontairement la 
remorque, à petite distance de la côte et le brûlot 
allait rapidement s'échouer à côté de la Roche- 
Noire. Ce fut un travail bien fait et l'équipe qui 



LES PREMIERES SEMAINES DE GUERRE 44 

l'avait accompli méritait bien la mise à l'ordre 
du jour de la division navale du Maroc que lui 
accorda sur ma demande le commandant Simon. 

Je ne sais pas si le général Lyautey s'est jamais 
douté de l'importance du service que le Latouche- 
Tréville rendit ce jour-là au futur port de Casa- 
blanca. 

La vie, à cette époque, ne manquait pas d'im- 
prévus, on le voit. Ni d'activité non plus, car à 
une heure de l'après-midi, le môme jour, nous 
repartions vers Gibraltar escortant des troupes. 

28 août, 15 h. 40. 
Gibraltar à Casablanca par T. S. F. 

Croiseur allemand Kaiser -Wilhelm-der- Grosse , coulé par 
Highflyer. 

J'ai déjà écrit dans des pages précédentes l'effet 
que nous produisit cette nouvelle. 

A Gibraltar, du 30 août au 5 septembre. — 
Notre première détente depuis plus de trois se- 
maines ; le personnel en a besoin, le matériel 
aussi. Mais, hélas ! les chaudières ne se nettoient 
pas seules et les travaux dans de vieilles machines 
sont nombreux après une période de navigation 
intensive ; je ne pourrai donc donner à l'équipage 
un repos aussi complet que je le voudrais. Le doc- 
teur Plazy est satisfait de l'état général et j'es- 
père que cette première relâche dans une ville 
où nos permissionnaires vont jouir d'un peu de 



42 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

liberté, plaisir qu'ils n'ont pas eu depuis long- 
temps, n'aura pas de fâcheuses conséquences pour 
la santé du bord. Cette petite préoccupation va 
vite disparaître d'ailleurs devant celles si sérieuses 
qui vont surgir. Tous ceux qui ont, comme nous, 
tenu la mer au début de la guerre se rappellent 
en effet l'attente des communiqués aux heures 
graves et le moment où le timonier du bord leur 
apportait la prose française ou anglaise avec 
laquelle nos esprits angoissés devaient se satisfaire. 

Le 31 août, nous apprenons que, du 23 au 
26 août, les Alliés, occupés à résister à la marche 
allemande, avaient perdu 5 à 6 000 hommes mais 
que les pertes ennemies étaient énormes et hors 
de proportion avec les nôtres. 

Les Russes avaient de grands succès et ces 
succès avaient même pour effet de provoquer 
l'évacuation d'une partie des troupes allemandes 
de Belgique. 

Le 1 er septembre. — Succès des Français à l'aile 
gauche alliée ; continuation de nos progrès en 
Lorraine. Les Russes avancent en Galicie. 

2 septembre. — A notre droite, l'ennemi se replie 
devant nous. Au centre, alternativement succès et 
échecs ; à l'aile gauche, grande bataille en cours. 

Par ordre impérial, Saint-Pétersbourg s'appel- 
lera désormais Petrograd. 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 43 

Le 3 septembre. — On cite des noms : Rethel, 
Saint-Quentin, Vervins, Péronne. 

Notre armée n'est entamée nulle part, le moral 
est excellent. Les pertes ont été complétées par 
des renforts. 

Mais on ajoute, après le communiqué officiel, 
que les forts de Paris ont été solidement armés 
et largement fournis en munitions ; d'immenses 
approvisionnements ont été emmagasinés et tout 
est prêt en cas de siège. 

Les Russes ont été probablement mis en échec 
en Prusse Orientale, mais ils ont remporté une 
éclatante victoire sur les Autrichiens en Galicie. 

4 septembre. — Le transfert à Bordeaux du 
gouvernement français est basé sur des raisons 
purement militaires. Paris, avec ses forts, va 
devenir en effet un appui pour nos troupes qui 
manœuvrent autour. 

Les Allemands sont à 40 milles de Paris. 

Les Russes investissent Kônigsberg et ont in- 
fligé des pertes énormes aux Autrichiens. 

Le cardinal Délia Chiesa a été élu pape et le 
recrutement des 100 000 hommes de lord Kit- 
chener est plus qu'à moitié terminé. 

5 septembre. — Depuis mercredi, dit le com- 
muniqué, les armées n'ont pas été en contact du 
côté de Compiègne et de Senlis. 

Mais M. Sazonof a informé le Foreign Office 



44 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROI'SEUR 

de la prise de Lernberg avec d'énormes approvi- 
sionnements. 

Les « rouleaux compresseurs », représentant la 
Russie, qui figuraient, par surcroît, dans tous les 
journaux illustrés et aux vitrines de tous les 
libraires de Gibraltar, ne pouvaient arriver à dis- 
siper notre impression d'anxiété croissante. Nous 
pouvons nous rappeler maintenant avec une douce 
gaieté la prose des communiqués. N'en gardons 
pas rancune aux auteurs, car leur rôle fut, à cer- 
taines heures, bien difficile et, à tout prendre, 
c'est grâce à eux et aux poilus que la langue 
française s'est enrichie de l'expression si pitto- 
resque « bourrer le crâne ». 

Mais ceux qui me liront se rappelleront leurs 
propres angoisses et comprendront le désir que 
j'avais de suivre les variations du moral de tous 
les jeunes hommes groupés sous mon comman- 
dement. Mon second, le brave et solide comman- 
dant Thouroude, n'a pas oublié ces heures, j'en 
suis certain, ni nos entretiens. Mais sa confiance 
était aussi inébranlable et contagieuse que la 
mienne et, aux pires moments, notre anxiété ne 
put l'entamer. J'eus vite fait en outre de cons- 
tater que je n'avais à craindre à bord aucun 
énervement ni aucune diminution de résistance 
physique du fait des épreuves par lesquelles le 
pays passait. La gaieté jeune et franche régnait 
toujours au carré des officiers; elle s'était faite 



LES PREMIERES SEMAINES DE GUERRE 45 

plus grave simplement, elle devenait une coquet- 
terie. Dans l'équipage, on ne raisonnait pas tant 
et si la fameuse phrase « on les aura » n'avait pas 
encore été prononcée, elle pouvait déjà résumer 
en somme le sentiment de tous. Il ne faut pas 
oublier d'ailleurs que la fatigue saine d'une exis- 
tence aussi dure mais aussi gaiement consentie 
que celle que menait l'équipage du Lato uche-T ré- 
ville depuis un mois et demi devient assez vite 
exclusive du vagabondage de l'esprit ou de la 
neurasthénie. 

L'attitude de tous fut parfaite pendant ce sé- 
jour à Gibraltar. Nos alliés étaient à la joie de 
leurs succès sur mer et dans les colonies allemandes. 
Les captures des vaisseaux de commerce de l'en- 
nemi ou la destruction de ses croiseurs faisaient 
passer un vent de satisfaction fort compréhensible 
dans la foule des officiers et marins de la grande 
forteresse maritime britannique. Nous étions en- 
core des alliés de trop fraîche date et de fréquen- 
tation trop récente pour que l'envahissement de 
la France fût ressenti bien sérieusement à Gi- 
braltar. L'Anglais a pour habitude, d'ailleurs, 
d'encaisser les coups sans s'attendre pour cela 
à des condoléances ; nous encaissâmes avec di- 
gnité, nous aussi, à cette époque la plus angois- 
sante et la plus grave sans doute que nous ayons 
connue. 

Et notre vie de croisière reprit son cours. 



46 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 



Le 5 septembre, à Tanger. 

ORDRE 

Le capitaine de frégate commandant porte à la con- 
naissance de l'équipage les termes du décret qui a élevé 
au grade de chevalier de la Légion d'honneur : 

M. Benoit (Joseph-Edouard), maire de Badonviller 
(Meurthe-et-Moselle). 

« Conduite héroïque dans l'exercice de ses fonctions. 
A la suite des actes de sauvagerie et de meurtre commis 
par les soldats allemands dans sa commune (sa femme 
étant assassinée et sa maison incendiée), il a, avec un sang- 
froid et une fermeté admirables, continué à assurer sans 
défaillance la protection et la sécurité de la population- 

« A sauvé, par la suite, la vie d'un prisonnier allemand 
menacé par la juste colère des habitants, donnant ainsi 
un magnifique exemple d'énergie et de grandeur d'âme. » 

Bord, Tanger, le 5 septembre 1914. 

Le capitaine de frégate commandant, 
Signé : Dumesnil. 

Un décret de ce genre, avec ses considérants, 
ne pouvait qu'élever les sentiments du personnel 
et accroître notre cohésion morale par une haine 
commune de l'ennemi. 

Nous restons quelques jours à Tanger, sous les 
feux et prêts à un appareillage immédiat si un 
navire ennemi était signalé par le cap Spartel. 
Sur la demande de notre ministre plénipoten- 
tiaire, M. Couget, je prends aussi toutes mes dis- 
positions pour participer à une défense éven- 



LES PREMIERES SEMAINES DE GUERRE 47 

tuelle de la légation, car une colonne de 1 500 indi- 
gènes venant du sud est signalée en marche sur 
Tanger. Nous donnons même des cartouches de 
37 millimètres au commandant Toulat, le chef 
du tabor n° 1. 

Les nouvelles du front restent angoissantes et 
l'avance allemande qui se révèle de temps à autre 
par des noms de villes occupées, prononcées pour 
la première fois dans les communiqués, est impres- 
sionnant. Nous savons bien que notre retraite ne 
peut se prolonger longtemps et qu'une grande 
bataille est proche ; cette bataille, dans quelles 
conditions les nôtres pourront-ils la faire? Peu 
importe, la confiance reste intacte, aussi bien chez 
le commandant qui raisonne les faits, que chez 
le plus simple des matelots du bord auquel la 
géographie reste étrangère. Ce sentiment, je le 
lis sur toutes les physionomies et j'en suis remué 
profondément. Qu'il est bon de se sentir Français et 
entouré de Français dans de telles circonstances ; 
c'est alors qu'un chef sent naître en lui et se déve- 
lopper ce sentiment de paternité que connaissent 
tous les officiers qui ont vraiment commandé. 

Le 7 septembre, était arrivé à Tanger le Cassard. 
battant pavillon du chef de la division navale du 
Maroc, le capitaine de vaisseau Prosper Simon, 
sous les ordres duquel nous étions maintenant 
détachés, et le 10 au soir, le Latouche-Trêville 
faisait route sur Casablanca. 

La bataille de la Marne était déjà gagnée, nous 



48 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

le sentions, mais nous savions seulement par les 
communiqués que les Allemands, mis en échec, 
« semblaient esquisser un mouvement de retraite ». 

C'est à Casablanca le lendemain, puis les jours 
suivants, que nous allions suivre notre victoire, 
chantée magnifiquement dans ces communiqués 
maintenant pleinement sincères, et mesurer ainsi 
l'étendue du danger couru. 

A bord du Latouche comme dans bien des coins 
de France, le général Joffre était désormais le 
père Joffre, et sa présence là-bas sur le front suffi- 
sait pour donner à tout le monde la tranquillité 
d'esprit qui permet de penser à ses petites affaires 
tout en faisant bien son service. La guerre durera 
maintenant ce qu'elle durera ; on se sait invinci- 
bles et il est par conséquent inutile de « s'en faire ». 

Le 15 septembre, le petit pavois fut hissé pour 
fêter la victoire de nos armées. 

On pensait pourtant à ceux qui se battaient au 
front et à toutes les familles dans la peine et 
dans le besoin, car je retrouve cet ordre du 15 sep- 
tembre 1914 : 

ORDRE 

Le capitaine de frégate commandant porte à la connais- 
sance de l'équipage du Latouche-Tréville l'appel du comité 
du « Secours National » : 

Comité de Secours National. 
(Sous le haut patronage de M. le président de la République.) 

« Le comité du Secours National a adressé l'appel 
suivant : 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 49 

« Avec l'appui et l'assentiment du gouvernement et 
après entente avec les pouvoirs publics, 

« Le comité du Secours National, qui comprend les 
représentants de tous les groupements nationaux et de 
toutes les forces sociales de la France, a ouvert une sous- 
cription s'adressant à tous les Français et à nos nombreux 
amis à l'étranger. 

« Son but est de venir en aide, à Paris et en province, 
aux femmes, aux enfants, aux vieillards dans le besoin, 
sans distinction d'opinions ni de croyances religieuses. 

« Le comité demande à tous de souscrire généreuse- 
ment, afin de donner à nos vaillants défenseurs la certi- 
tude que nous lutterons contre la misère pendant qu'ils 
lutteront contre l'ennemi. » 

Équipage, 

Plusieurs d'entre vous ont senti aussi le désir de venir 
en aide à tous ceux qui sont dans le besoin. 

Je vous autorise à prendre part à cette souscription. 

Mais beaucoup ont leurs charges personnelles. 

Que chacun donne ce qu'il voudra, ce qu'il pourra. 

La souscription ne portera qu'un nom : Latouche-Tréville, 
qui nous réunira tous, commandant, officiers, officiers 
mariniers, quartiers-maîtres et marins. 

Le capitaine de frégate commandant, 

Signé : Dumesnil. 
15 septembre 1914. 

Tour le monde voulut donner et nous réunîmes 
immédiatement 2 554 francs qui furent envoyés 
au comité du Secours National. La réponse arriva 
peu de temps après : 

Le comité du Secours National vous remercie de votre 
précieuse initiative et vous prie de transmettre aux 
officiers et à l'équipage de votre bâtiment, le Latouche- 
Tréville, l'expression de toute sa reconnaissance. 



50 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Quand le devoir d'assistance est rempli par ceux mêmes 
qui se sont consacrés à la défense du pays, les espoirs les 
plus glorieux sont fondés. 

Agréez, etc. 

Je sus vite que ces remerciements avaient fait 
bonne impression à bord et que le Secours Na- 
tional avait bonne presse sur le gaillard d'avant. 

La vie continuait. En escorte et dans les mouil- 
lages de la côte, notre surveillance se fit plus 
attentive encore si possible. Le croiseur auxi- 
liaire allemand Kronprinz-Wilhelm était dans 
l'Atlantique où il avait visité fin août un voilier 
russe. Des croiseurs légers ennemis pouvaient 
aussi surgir d'un moment à l'autre. 

Le 25, nous fîmes un nouveau voyage à Dakar 
pour escorter cette fois 600 femmes sénégalaises, 
300 enfants et 70 ou 80 Sénégalais rapatriés. On 
sait que les Sénégalais qui font partie des troupes 
d'Algérie ou du Maroc sont autorisés à emmener 
leurs femmes avec eux ; ce sont ces dernières 
qu'il fallait renvoyer dans leurs foyers au mo- 
ment où leurs maris allaient faire la guerre sur 
le front français. 

La femme du tirailleur sénégalais apporte en 
Afrique une aide précieuse au service de l'inten- 
dance, car c'est une femme énergique et débrouil- 
larde qui remplit des fonctions variées et indis- 
pensables auprès de nos soldats indigènes, habi- 
tués dans leur village à utiliser la servitude des 
femmes pour tous les soins domestiques. 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 51 

Tous les tirailleurs ne sont pas mariés, mais les 
célibataires sont pris en pension dans les ménages. 
En dehors de ses obligations conjugales ou extra- 
conjugales, qu'elle paraît remplir à la satisfaction 
de tout le monde, la Sénégalaise prépare les 
repas, blanchit le linge, soigne les enfants... et en 
fait de nouveaux ; ce qui ne l'empêche pas au 
jour du combat de participer au ravitaillement 
en munitions et même, dit-on, de faire parfois 
le coup de feu. C'est en définitive une femme 
robuste, gaie, utile et qui n'a pas froid aux yeux. 

Je me rappelle une anecdote bien caractéris- 
tique de ses qualités de résistance, qui me fut 
contée à Casablanca par le colonel Targe. Ce der- 
nier assistait un jour au départ pour la France 
d'un bataillon de Sénégalais et au moment où 
les tirailleurs quittaient le camp pour se rendre 
au port, distant de 2 kilomètres environ, accom- 
pagnés par les femmes, une de celles-ci fut prise 
des douleurs de l'enfantement. Immédiatement, 
elle courut à une fontaine voisine où elle termina 
l'opération avec l'aide d'une amie ; puis l'enfant 
lavé, mis dans sa calebasse et la calebasse sur le 
dos, elle repartit au pas gymnastique à la pour- 
suite du bataillon, qu'elle avait rejoint au mo- 
ment où il arrivait sur le quai d'embarquement. 

Quel exemple pour les femmes européennes ! 

Je passai avec soin l'inspection de la Circassie 
qui transportait tout mon monde et cet examen 
me satisfit pleinement. Chacun avait déjà choisi 



52 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

sa place à bord ; les nattes, matelas, couvertures, 
ustensiles divers, etc., tout était bien disposé et, 
sur le pont, l'eau coulait à flots de toutes les 
prises d'eau. Les Sénégalaises sont très propres 
et les mères de famille, un enfant de quelques 
mois étroitement serré sur leur dos par le pagne, 
en lavaient deux ou trois autres et se baignaient 
elles-mêmes avec la plus vive satisfaction. Tous 
ces petits négrillons, complètement nus, avec leurs 
figures gaies, leurs gros ventres, leurs nombril» 
énormes, poussant des cris sous la friction trop 
énergique de leurs mères, formaient avec celles-ci 
le tableau le plus amusant du monde. 

La traversée fut excellente et à l'arrivée on 
constata qu'il y avait eu cinq naissances et trois 
décès parmi les enfants. Le temps superbe me 
permit, sans abandonner la Circassie, de longer 
la côte du Rio del Oro en rectifiant par des obser- 
vations le tracé très incorrect de notre carte, 
mais nous ne pûmes, hélas ! apercevoir le moindre 
bâtiment suspect. La seule coque reconnue fut 
celle de ce pauvre Jean-Bart échoué près des 
îlots Pedro de Galle et Virginie à l'endroit où il 
avait fait naufrage quelques années auparavant, 
et bien que l'épave très droite fît encore figure 
à distance, il n'était pas possible de la confondre 
avec un navire ennemi. J'ai vu pourtant, pen- 
dant la guerre, des confusions de ce genre bien 
curieuses ; j'en parlerai plus tard. 

Nous étions à Dakar le 1 er octobre ; la peste se- 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 53 

vissait toujours dans ce charmant pays ; toutefois, 
l'épidémie était en décroissance et n'affectait plus 
guère les blancs ; par contre, certains villages de 
l'intérieur avaient perdu presque la moitié de 
leur population. 

Le 5, après avoir charbonné, nous repartions, 
escortant de nouveau la Circassie qui avait pris 
des tirailleurs à destination de Marseille. La fin 
de cette traversée, contrariée un peu au début 
par l'alizé, fut superbe. Le bord était bien aéré 
par la brise, la chaleur était très supportable et 
je sentais que mécaniciens, chauffeurs, hommes 
de veille, tous accomplissaient leur besogne avec 
plaisir. Nous avions de superbes couchers de 
soleil et deux jours de suite je pus montrer le 
« rayon vert » aux officiers qui se trouvaient avec 
moi sur le pont. 

Dans cette splendeur, entre le ciel et l'eau, ma 
pensée se reportait bien souvent vers ceux qui se 
battaient là-bas sur la terre de France, et je pres- 
sentais que le moment approchait où bien des 
esprits souffriraient davantage encore de ne pou- 
voir prendre une part plus directe à l'action et 
au danger. Mais ne faisions-nous pas notre besogne 
en conscience, tout notre devoir, en attendant 
des jours plus glorieux s'il devait s'en produire? 

Le 12 octobre, nous étions de nouveau à Gi- 
braltar pour charbonner et faire les visites de 
machine indispensables. Ce fut là notre dernier 
séjour ; il dura jusqu'au 17. 



54 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

J'ai conservé le meilleur souvenir de Gibraltar. 
L'amiral Brock, qui y commandait en chef, me 
réserva toujours un excellent accueil, malgré qu'il 
eût la réputation d'un homme original, parfois 
difficile et un peu brusque. La question des char- 
bonnages donnait souvent lieu à des difficultés ; 
nous étions pressés et le seul moyen d'aller vite 
et d'avoir d'excellent charbon eût été de prendre 
le cardifï de l'Amirauté comme les navires de 
guerre anglais, mais la fusion des approvisionne- 
ments alliés n'était nullement faite au début de la 
guerre et la corporation des marchands de charbon 
est, à Gibraltar, une puissance avec laquelle le 
commandant en chef lui-même doit compter. 

Il y avait de gros stocks dans le commerce ; ces 
stocks, nous aurions voulu éviter d'y puiser, 
parce que le charbon en était de qualité médiocre, 
rendant plus difficile le travail de la chauffe et 
se consumant vite, nous obligeant par conséquent 
à des charbonnages plus fréquents. Les marchands 
de charbon de Gibraltar ont, en outre, de longue 
date, une très mauvaise presse parmi nos officiers 
mécaniciens ; ceux-ci, malgré leur contrôle et leur 
surveillance, ne peuvent jamais réussir à retrouver 
dans leurs soutes tout le charbon soi-disant em- 
barqué et c'est un phénomène qui complique 
ensuite les écritures. Qui dévoilera les mystères 
des bascules servant à la pesée des sacs et des 
trucs de prestidigitateur des marchands et de 
leurs employés? 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 55 

J'obtins presque toujours, en raison de l'ur- 
gence de mes missions, de puiser dans les stocks 
de l'Amirauté ; sinon dans le cardifî en roches, 
du moins dans les 20 000 tonnes de briquettes de 
cardifî dont les navires de guerre anglais ne vou- 
laient pas et que nos chauffeurs trouvaient bien 
supérieures comme qualité aux briquettes fran- 
çaises. De cela je reste reconnaissant à l'amiral 
Brock. Il voulut bien me recevoir aussi à l'Ami- 
rauté, cette charmante oasis au milieu du rocher 
aride de Gibraltar, et m'admettre à l'honneur 
de contempler de près son perroquet, qui était 
un oiseau fort sympathique, jouant un rôle impor- 
tant dans la maison. 

Je n'oublierai pas non plus notre consul, M. de 
Fougères, toujours aimable et prévenant pour le 
Latouche-T réville, hospitalier pour son comman- 
dant et ses officiers et qui nous a laissé, ainsi que 
Mme de Fougères, le meilleur souvenir. 



III 



NOUS RALLIONS L'ARMÉE NAVALE 



Notre situation n'allait pas tarder à changer. 
Le 22 octobre, à 10 heures du matin, nous étions 
sur rade de Tanger où nous venions d'embarquer 
nos vivres et de compléter notre eau, lorsque le 
chef de division nous communiqua le télégramme 
ministériel suivant: 

Envoyez le Latouche-T réville à Malte aux ordres du 
commandant de l'armée navale. 

Rallier l'armée navale, quel honneur et quelles 
perspectives ouvertes ! 

Depuis le début des hostilités, nous vivons 
dans l'ignorance de tout ce qui se fait du côté de 
l'Adriatique, mais nous supposons bien qu'il se 
prépare quelque chose contre la flotte autrichienne. 
Nous avons reçu des lettres et il ne faut pas, par 
le temps qui court, un renseignement bien précis 
pour broder de nombreuses variations sur le 
thème qu'il suggère. Ne dit-on pas que l'armée 
navale, pour remonter l'Adriatique, veut se faire 
précéder par des éclaireurs et que, pour ne pas 

5C 



LES PREMIERES SEMAINES DE GUERRE S7 

mettre en péril des bâtiments neufs, en cas de 
rencontre avec les sous-marins, on a songé aux 
vieux navires comme le Latouche-Tréville. Bien 
d'autres hypothèses sont mises en avant, car le 
type démodé de notre vieux petit navire a l'avan- 
tage, en la circonstance, de permettre de nom- 
breuses suppositions, mais personne à bord ne 
doute en tout cas qu'un rôle glorieux ne nous soit 
réservé. 

A 10 heures du matin, nous est arrivé le signal ; 
à une heure de l'après-midi, nous appareillons 
et Lescaille, qui ne doute plus de rien et qui subit 
sans doute inconsciemment l'influence de toutes 
les volontés des 400 hommes présents à bord, 
n'hésite pas à me proposer de régler l'allure à 
15 nœuds. C'est fou !... J'approuve naturellement 
et nous filons vers Bizerte. 

22 octobre, 14 heures, par T. S. F. (en clair). 

Cassard à Latouche-Tréville . 
Adieu. Je vous souhaite de voir l'ennemi. 

14 h. 10, par T. S. F. (en clair). 

Latouche-Tréville à Cassard. 

Je vous remercie du fond du cœur, aucun souhait ne 
pouvait m'être plus agréable. 

Je garde toujours une pensée pour cet excellent 
commandant Prosper Simon, mon chef de divi- 
sion pendant quelques semaines, qui sut si bien, 



58 S0UVENIR8 D'UN VIEUX CROISEUR 

au moment de notre séparation, dire les paroles 
qu'il fallait et qui devaient toucher le cœur de 
tout le monde à bord. 

Il s'écoula pourtant plusieurs mois encore avant 
que son souhait ne s'accomplît et ce furent de 
durs mois. Mais n'anticipons pas ; pour le moment, 
le Latouche fait route à une allure qu'il n'espérait 
plus jamais atteindre et l'officier de manœuvre, 
de Portzamparc, calcule déjà l'heure de l'entrée 
à Bizerte. 

Nous comptons y arriver le 24 dans l'après-midi ; 
mais voici qu'il nous faut stopper devant Alger 
pour déposer un malade atteint d'entérite grave. 
Par surcroît de malheur, le corps médical a choisi 
le terme de « diarrhée cholériforme » pour carac- 
tériser la maladie en question, bien qu'elle n'ait 
aucun rapport avec le choléra et rien de conta- 
gieux. Ce vocable a pour effet d'affoler l'excellent 
homme, soucieux de ses responsabilités, qui com- 
mande la marine à Alger et il ne consent à la mise 
à terre du malade qu'après avoir obtenu l'assu- 
rance que l'état sanitaire de notre grande colonie 
africaine ne risque pas d'être compromis. 

Nous perdons là trois heures. L'impatience est 
à son comble parmi l'état-major et dans l'équi- 
page. 

Enfin, la course reprend. Mais arriverons-nous 
encore de jour devant Bizerte et, si le soleil est 
couché, nous laissera-t-on entrer pour charbonner 
sans retard et continuer sur Malte? 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 



59 



24 octobre, 9 h. 30 matin, par T. S. F. 

Bizerte à Latouche-Tréville. 
Je vous transmets télégramme suivant de commandant 
en chef qui paraît être pour vous : « Relâchez Bizerte 
complétez charbon et vivres et ralliez Paxo le plus tôt 
possible. » 

Qui paraît être pour vous??? 

Voyons où est Paxo...? Nous ne sommes pas 
encore très familiarisés avec la géographie de la 
côte occidentale de Grèce et nous ignorons tout 
des mouvements de l'armée navale. 

La vérification est vite faite; il ne peut s'agir 
que de nous et nous n'avons plus aucun doute 
sur notre sort futur. Si l'armée a choisi une base 
dans les îles Ioniennes, c'est qu'il se prépare 
quelque chose de sérieux et le Latouche-Tréville 
est appelé à y jouer un rôle important ! 

Il ne s'agit plus de perdre une minute et notre 
T. S. F. se répand dans les airs. 

Midi 30, par T. S. F. 

Latouche-Tréville à Bizerte pour amiral Bizerte. 

Latouche-Tréville arrivera Bizerte vers 10 heures du 
soir. Je demande à entrer aussitôt pour compléter le plus 
promptement possible vivres, charbon et matériel. 
P Aurons besoin entre autres : charbon, 425 tonnes ; 
huile olive, 600 kilogr. ; farine, 6 000 kilogr. ; vin, 
11 000 litres ; bois à brûler, 4 500 kilogr. ; 6 coffres a médi- 
caments. 



EU SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Personnel : second maître de manœuvre, un ; mate- 
lots : un canonnier, un électricien, un chauffeur, un 
mécanicien, un tailleur, quatre sans spécialité. 

Je remettrai en outre, aussitôt arrivé, les billets vivres et 
matériel non dénommés ici. 

En raison de l'urgence mission, je désirerais obtenir 
toutes délivrances des magasins de façon que je puisse 
partir demain dimanche soir (1224). 

9 heures du soir. — Nos signaux de reconnais- 
sance sont bien prêts, nous approchons. 

Soyons prudents, le port est prévenu de notre 
arrivée, mais une méprise est toujours possible 
en temps de guerre et elle serait plus fâcheuse que 
jamais dans les circonstances où nous sommes. 

L'officier de manœuvre a saisi les jumelles mys- 
térieuses embarquées à la mobilisation et essayées 
avec tant de soin à Bizerte ; tout le inonde est 
attentif et les veilleurs scrutent l'horizon déjà 
très sombre. 

Voici une silhouette de patrouilleur. Vite les 
jumelles mystérieuses et la lampe qui ne l'est pas 
moins. Hélas ! le patrouilleur ne paraît pas s'in- 
téresser à nous et la jumelle braquée sur les lumières 
imperceptibles que nous croyons distinguer à son 
bord ne révèle rien. La vitesse a été réduite, mais 
nous approchons cependant rapidement des jetées 
de F avant-port ; nos brefs et discrets allumages 
des signaux de reconnaissance restent toujours 
sans réponse. Que faire? Allons-nous passer la 
nuit dehors? 

Soudain, illumination splendide ! L'arraisonneur 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 61 

nous attaque avec des fanaux magnifiques... mais 
peu discrets. Nous sommes à peine à 300 mètres 
de la passe. L'entrée est accordée. 

Il est 10 heures du soir lorsque nous nous 
engageons dans le canal. A part les mécaniciens 
et chauffeurs de service, tout le monde est sur le 
pont et il nous paraît que l'on se couche bien tôt 
à Bizerte, car les bords du canal sont déserts 
malgré l'intérêt évident qu'il y aurait pour les 
spectateurs à voir passer un navire chargé d'une 
mission aussi importante. 

A minuit, nous mouillons dans le lac à i'entrée 
du port de Sidi-Abdallah. 

Dimanche 25 octobre. — Le charbonnage com- 
mence à 7 heures du matin. Nous remplissons les 
soutes et nous bourrons 80 tonnes de charbon 
dans l'entrepont. Les vivres, approvisionne- 
ments, etc., tout est embarqué sans que l'entrain 
du personnel se ralentisse un seul instant ; c'est 
une fièvre d'activité contagieuse. 

A 9 h. 30 du soir, nous sommes en route pour 
sortir de Bizerte. 

Le lendemain 26 octobre, nousdoublons la pointe 
sud-est de Sicile et nous mettons le cap sur Paxo. 
Ce nom, à peu près inconnu de nous il y a trois 
jours, nous paraît familier et important à la fois. 

Le 27 octobre, à 5 heures du matin, nous aper- 
cevons le Waldeck- Rousseau; nos routes con- 
vergent légèrement. 



62 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

11 h. 20, par T. S. F. 

Courbet à W aldeck-Rousseau et à Latouche-Trêville. 

Rendez-vous entre Sainte-Maure et Céphalonie où vous 
charbonnerez. 

Le Courbet porte le pavillon de l'amiral Boue 
de Lapeyrère. C'est le commandant en chef qui 
nous a parlé ! 

4 heures du soir. — Nous voici au cap Dukato, 
mais pas d'armée navale. Pas de charbonnier 
non plus. Nous apercevons enfin, dans la baie de 
Vassilica,le vendeur Saint- Michel et je m'approche 
de lui. Le capitaine s'offre à nous donner du 
charbon, de l'eau et de la viande. En deux heures 
et demie, nous embarquons 100 tonnes de charbon, 
50 tonnes d'eau, des moutons et du fourrage. 

7 heures, par T. S. F. (soir). 

Latouche-Trêville à commandant en chef. 
Charbonnage terminé, je prends vos ordres. 

Le grand moment est arrivé. Quelle sera la 
réponse? 

9 h. 25 du soir, par T. S. F. 

Courbet à Latouche-Trêville. 

Rendez-vous demain matin à 7 heures du matin à 
Dukato. 



LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 63 

Voici qui calme un peu plus notre ardeur, déjà 
légèrement touchée par le commandant du Saint- 
Michel, ignorant de tout projet d'offensive en 
Adriatique, mais peu au courant évidemment. 

Profitons du moins de ce répit pour faire reposer 
le personnel qui n'a guère soufflé depuis notre 
départ de Tanger. Dukato n'est qu'à quelques 
milles de distance et nous avons près de dix heures 
devant nous. 

28 octobre, 5 h. 30 du matin. — L'armée navale 
arrive majestueusement route au sud. 

Ordre au Latouche-Tr faille de se placer derrière le 
Jean-Bart. 

Le mouvement exécuté, je soupçonne que 
l'amiral Lapeyrère, en plaçant ainsi le pauvre 
petit croiseur, dont nous sommes si fiers, encore 
qu'il soit vieux et démodé, derrière le Courbet 
et le Jean-Bart pour former division avec ces 
deux superbes cuirassés, a voulu plaisanter un 
peu son ancien officier d'ordonnance. Je ne 
bronche pas et pendant une heure nous exécu- 
tons avec l'armée navale des évolutions comme 
au beau temps des manœuvres d'avant-guerre. 

Enfin, l'armée stoppe et le commandant du 
Latouche-T réville est appelé à bord de l'amiral. 

« Eh bien, mon p'tit? » C'est la phrase d'entrée 
familière avec laquelle le commandant en chef 
accueille les officiers qu'il connaît particulière- 



64 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

ment. Suit un rapide exposé de mes instructions. 
Notre mission consistera à remplacer momenta- 
nément le Z)' Entrecaste aux au nord de Gorfou et 
à visiter les bâtiments de commerce. 

Je ne me sens même plus le courage de poser 
une question insidieuse sur les projets futurs du 
commandant en chef. Je viens de vivre dans un 
rêve depuis une semaine et cette chute dans la 
plus plate des réalités m'a effondré. Je regagne 
ma baleinière, où je sens peser sur moi les regards 
de tout l'armement qui voudrait bien apporter 
aux camarades du bord la primeur de quelque 
confidence sensationnelle du commandant. 

Allons ! Avant, garçons, et souque un coup ! 
Nous partons vers le nord. 

J'ai pu me composer un visage où le désappoin- 
tement n'apparaît pas trop. Rentré à bord, j'ex- 
pose la mission sous son jour le plus favorable et, 
encore qu'il faille cesser d'évoquer la gloire envi- 
sagée jusque-là, les esprits finissent par être satis- 
faits. Nous continuons un métier actif et nous 
serons aux premières loges s'il y a quelque chose 
à faire. 

D'ailleurs, je me rappelle qu'avant de quitter 
le Courbet, j'ai laissé entre les mains du chef 
d'état -major d'armée l'exposé de l'état du 
Latouche-T réville, exposé favorable, cela va de 
soi, et j'en relis les conclusions : 

En résumé, le LoAouche-Tréville, malgré son âge et 
l'état de ses appareils moteurs et évaporatoires, ne court 



LES PREMIERES SEMAINES DE GIJKRRE 65 

pas de risques d'immobilisation sensiblement supérieurs 
à ceux d'un bâtiment plus moderne. 

Il est immédiatement utilisable pour tout service que le 
commandant en chef voudra bien lui confier. 

v- 

Vous entendez bien, « tout service », et le com- 
mandant en chef ne peut manquer de comprendre 
qu'après cela il ne saurait nous mettre à l'écart 
s'il s'agit d'aller au combat. 



5 



CHAPITRE III 
LES CROISIÈRES DE BLOCUS 

I 

LE BLOCUS DU CANAL D'OTRANTE 

Et, pour « tout service », nous voici le 28 oc- 
tobre au nord de Corfou, arrêtant et visitant des 
navires de commerce grecs et italiens qui ne 
cherchent guère à nous éviter et essayant de 
découvrir l'identité de passagers suspects ou la 
contrebande de guerre dissimulée au moyen de 
faux connaissements. La chasse est peu fructueuse 
en général et le commissaire d'armée chargé par 
le commandant en chef de trancher les cas dou- 
teux nous apparaît alors d'une mansuétude inad- 
missible ! 

Les listes des articles considérés comme contre- 
bande et passibles de saisie sont bien réduits, il 
est vrai, à cette époque, et nos amis les Anglais, 
imbus des principes de la liberté commerciale, 
mettront longtemps à accepter l'inscription sur 

67 



68 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

ces listes de bien des matières premières dont 
l'ennemi avait pourtant grand besoin pour la 
fabrication de ses munitions ou de son matériel 
de guerre. Et c'est un des officiers généraux de 
notre marine qui aura le premier le mérite de 
faire comprendre à nos alliés la nécessité d'im- 
poser des restrictions plus grandes dans les impor- 
tations allemandes. 

30 octobre. — Nos illusions continuent à s'en- 
voler. L'armée navale s'est concentrée à quelques 
milles du Latouche-T réville et fait route vers le 
nord... sans nous. 

Les T. S. F. nous apprendront peu de temps 
après que les cuirassés ont fait une démonstration 
devant Gattaro et que le Léon-Gambetta a détruit 
à Lissa les appareils du phare et de la télégraphie, 
puis coupé le câble. 

Ce raid de l'armée navale dura trois jours. 
On a beaucoup discuté à l'époque sur l'oppor- 
tunité de ces randonnées en Adriatique et des 
séjours constants à la mer de notre armée na- 
vale. Les bénéfices aux yeux de beaucoup ap- 
paraissaient comme peu en rapport avec la 
consommation énorme de charbon et les ris- 
ques courus. Ces risques croissaient d'ailleurs 
avec le temps et l'entraînement des sous-ma- 
rins ennemis, et finalement nous faillîmes perdre 
le Jean-Bart qui fut torpillé à l'avant en mer 
Ionienne. La discussion fut close et les cuirassés 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 69 

cessèrent alors de naviguer, sauf en cas de né- 
cessité. 

En dehors de toute controverse, je dois à la 
vérité de dire que nous considérions alors la ques- 
tion surtout au point de vue particulier de notre 
désir de contribuer au rôle d'éclairage et de pro- 
tection de l'armée navale, mais je confesse aujour- 
d'hui que nos prétentions étaient excessives... et 
notre vitesse insuffisante ! 

Le 31 octobre, le D'Entrecasteaux ayant repris 
son poste auprès de la sortie nord de la rade de 
Corfou, nous fûmes refoulés vers l'ouest où le 
sentiment de notre inutilité commença à se glisser 
à bord. N'étant pas sur une route commerciale, 
nous ne rencontrions plus, naturellement, aucun 
navire à arraisonner et nos journées se passaient 
à tourner en rond sur l'eau, à petite vitesse. La 
vie devint terriblement monotone ; nous nous 
mîmes déjà à regretter le Maroc et pourtant nous 
devions connaître de plus mauvais jours au cours 
des mois qui suivirent. 

Notre incorporation dans la croisière du blocus 
du canal d'Otrante dura jusqu'au 15 novembre. 
Ce blocus était tenu par les croiseurs de l'armée 
navale, le D' Entrecasteaux et nous, et il s'étendait 
entre Santa Maria di Leuca et la côte d'Albanie. 
En dehors du poste occupé par le D^Entrecas- 
teaux, les visites étaient presque aussi rares pour 
les autres croiseurs que pour nous et dans cette 
vie monotone le seul événement saillant finissait 



70 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

par être l'arrivée du courrier de France, distribué 
une fois par semaine sur la ligne du blocus. 

Les ravitaillements de l'armée navale en charbon 
ou en vivres se faisaient à l'abri des îles Ioniennes 
et les croiseurs avaient parfois le privilège d'effec- 
tuer le leur dans un mouillage ; c'est ainsi que 
nous fûmes conduits à passer trente-six heures 
dans la petite baie de Dragamesti. Là, les indi- 
gènes du pays vendaient du poisson et des petits 
cochons à demi sauvages dont le bord fit une 
ample provision ; comme toujours en pareil cas, 
plusieurs de ces animaux devinrent des amis et 
leur mise à mort fut plus tard une chose fort diffi- 
cile à faire accepter par l'équipage. Les périodes 
de ravitaillement, si courtes qu'elles fussent, 
offraient l'avantage de nous permettre de recueillir 
quelques renseignements sur la vie extérieure car 
les capitaines des vapeurs charbonniers accostés 
successivement par tous les navires de guerre 
étaient presque toujours de très braves gens 
recueillant beaucoup d'informations de toutes 
sortes, souvent fantaisistes, et les distribuant 
avec beaucoup de camaraderie et de générosité. 
Ceci était précieux pour nous qui depuis long- 
temps étions privés de journaux et de lettres, 
notre métier de coureur des mers étant peu favo- 
rable à la bonne marche de nos courriers. 

Pendant notre séjour sur la croisière d'Otrante, 
les communiqués de T. S. F. continuèrent à rester 
pour les grands événements notre meilleure source 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 71 

d'informations. Nous eûmes alors la satisfaction 
orgueilleuse de suivre les efforts infructueux des 
armées allemandes à Dixmude et à Nieuport et 
de connaître la page héroïque de nos camarades 
du bataillon des fusiliers marins. Le moral de la 
marine tout entière fut retrempé par le courage de 
ces 6 000 hommes et dans la suite cela resta 
toujours une bonne fortune pour un commandant 
de recevoir à son bord quelqu'un "ayant appartenu 
à la « Brigade ». 

Le 15 novembre, nous reçûmes l'ordre de nous 
ravitailler et d'aller prendre immédiatement le 
poste de croisière de blocus au sud du détroit de 
Messine, jusqu'à l'arrivée de la Provence. Le 16, 
nous complétâmes notre charbon, embarquâmes 
le cortège habituel de bœufs vivants destiné à 
nous fournir de la viande de boucherie et nous 
fîmes route sur notre nouveau poste. L'ancien 
avait été le tombeau de nos orgueilleux espoirs 
et nous l'abandonnions sans aucun regret. 



II 

CROISIÈRE SUD DE MESSINE 

Le 17, nous étions à poste et c'est le 20 après- 
midi que la Provence,, commandant Vesco — 
celui-là même qui devait couler plus tard sur sa 
passerelle si héroïquement — vint nous relever. 
Nous avions, au cours de ces trois jours, arrai- 
sonné plusieurs navires mais sans découvrir quoi 
que ce soit de suspect. Notre expérience du 
blocus grandissait certainement, mais elle n'avait 
pas encore eu l'occasion de donner des fruits bien 
sérieux. 



72 



III 

CROISIÈRE CAP RON-ILE MARITTIMO 

Cependant, lorsque le 20 novembre nous re- 
çûmes du commandant en chef l'ordre de prendre 
la direction de la croisière cap Bon-île Marittimo 
(Sicile) avec sous nos ordres le La Hire, le Volti- 
geur, le Tirailleur et le Chasseur, personne ne 
douta à bord que nous ne fassions destinés à 
jouer un rôle important dans les croisières de 
blocus de la Méditerranée. 

Je me mis aussitôt à préparer un questionnaire 
pour mes commandants, afin d'utiliser au mieux 
les facultés de leurs navires et d'assurer un blocus 
vraiment effectif. Hélas ! en arrivant le 21 sur la 
croisière, je n'y trouvai que le seul Voltigeur et 
je dus me hâter de l'expédier à Bizerte, où se 
trouvaient déjà ses trois camarades, pour son 
ravitaillement dont il avait un besoin urgent et 
pour réparer quelques avaries dues au mauvais 
temps. Et le lendemain 22 novembre, je recevais 
du commandant en chef l'ordre d'expédier à 
Malte le Voltigeur, le Chasseur, le Tirailleur; ma 
couronne s'effritait ! 

73 



74 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Il me restait pourtant le seul La Hire, mais il 
vaut mieux dire tout de suite que nous ne le 
retrouvâmes qu'au moment de changer de croi- 
sière et de passer sous les ordres du Jaurégui- 
berry portant le pavillon du contre- amiral Dar- 
rieus. 

La croisière cap Bon-île Marittimo, assurée 
ainsi par le seul Latouche-Trévïlle, dura du 21 au 
30 novembre. Comme la précédante, elle donna 
peu de résultats mais elle fut par contre très 
mouvementée comme navigation. De jour comme 
de nuit, de nombreux paquebots passaient, au 
large du cap Bon, la plupart étaient anglais et 
venaient d'Egypte chargés de troupes, de chevaux 
ou de matériel de guerre. De jour, la reconnais- 
sance des navires alliés pouvait se faire d'assez 
loin, mais de nuit il fallait nécessairement leur 
couper la route à bonne vitesse pour, après nous 
être rapprochés d'eux, les faire stopper et les 
arraisonner, afin de connaître leur nationalité. 

Il y eut des journées dures pour nos machines 
et, malgré un certain entraînement aux nuits 
blanches, j'éprouvai moi aussi une fatigue assez 
sérieuse. 

Nous eûmes trente-six heures d'un repos « re- 
latif » au milieu de cette croisière. Dans la nuit 
du 25 au 26, un coup de vent de nord-ouest se 
leva ; il fut assez violent pour arrêter toute navi- 
gation dans ces parages et pour nous obliger à 
mettre à la cape d'abord et, ensuite, à fuir devant 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 75 

le temps jusqu'à ce que nous ayons trouvé un 
peu d'abri sous le cap Kelibia. Nous avions me- 
suré, le 26 au matin, un grand nombre de lames 
de plus de 12 mètres de hauteur, ce qui est assez 
rare en Méditerranée et en fuyant vent arrière, 
nous eûmes plusieurs fois l'arrière capelé par la 
lame, sans avaries sérieuses fort heureusement. 
C'est pendant ce coup de vent que je pus vérifier 
les qualités nautiques du Latouche-Tréville et 
apprécier combien ce bon vieux navire tenait 
bien la mer et s'élevait facilement à la lame lors- 
qu'il était relativement lège ; c'était heureusement 
notre cas, car, tenant la mer depuis déjà onze 
jours sans charbonner, nos soutes étaient aux 
trois quarts vides. 

Nous restâmes pourtant sur la croisière jus- 
qu'au 30 novembre. Un vapeur hollandais, YOphir, 
nous avait été signalé comme suspect et porteur 
d'un chargement important de contrebande et 
nous avions un grand espoir que ce serait notre 
première saisie. Le 28, après un faux espoir con- 
sistant dans la poursuite pendant trois heures 
d'un vapeur qui fut reconnu japonais, notre méca- 
nicien en chef vint m'informer que ces courses 
à grande vitesse épuisaient rapidement nos soutes 
et qu'il serait prudent de ne pas prolonger la 
croisière pendant plus de vingt-quatre heures. 
Nous tînmes encore toute la journée du 29, mais, 
hélas ! sans apercevoir YOphir, et le 30, à 6 heures 
du matin, nous prîmes le chemin de Bizerte ayant 



76 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

abandonné toute espérance. A 10 heures du matin, 
nous prenions un coffre à l'entrée de l'arsenal de 
Sidi- Abdallah ; il nous restait seulement 6 tonnes 
de charbon dans nos soutes^ après quinze jours de 
croisière ininterrompue. 



IV 

CROISIÈRE BIZERTE-SARD AIGNE 

(1 er décembre 1914 au 20 mars 1915.) * 

Je dois maintenant raconter la période la plus 
déprimante de notre campagne de guerre. 

Fatigue physique pour l'état-major et l'équi- 
page pendant les longs séjours à la mer au cours 
d'un hiver fort rude, manque de réconfort moral ; 
tels furent les deux éléments que j'eus à com- 
battre et dont j'eus la satisfaction de rester vain- 
queur. Je n'entreprendrai pas d'ailleurs le récit 
détaillé mais monotone de cette croisière et je 
me bornerai à essayer de faire revivre pour le 
lecteur la physionomie générale de notre existence 
du moment. 

Nous étions arrivés à Bizerte le 30 novembre. 
Charbonnage, ravitaillement, nettoyages et visites 
des machines et chaudières, tout fut terminé en 
une semaine et nous quittâmes aussitôt Bizerte 
pour rallier le Jauréguiberry au sud de la Sar- 
daigne. A partir de ce moment, notre existence 
devint « très régulière » et composée de séjours 

77 



78 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

à la mer d'une dizaine de jours, séparés par des 
relâches à Bizerte de la durée strictement néces- 
saire à nos charbonnages et ravitaillements. 

L'expérience des croisières précédentes com- 
mençait à porter ses fruits à bord du Latouche- 
Tréville et peu à peu nous devenions des virtuoses 
du blocus. Dans chaque quart, un enseigne était 
spécialisé dans les visites et il avait toujours avec 
lui le même personnel. Ce n'est pas une sinécure 
que de se rendre par presque tous les temps, en 
baleinière, à bord d'un navire de commerce qu'il 
faut escalader le plus généralement au moyen 
d'une échelle de corde branlante. Et il faut aussi 
une certaine pratique pour, en arrivant sur le 
pont d'un grand paquebot neutre muni d'un 
revolver et d'un sabre, arme peu favorable aux 
exercices de gymnastique, se présenter correcte- 
ment et subir sans broncher l'examen de nom- 
breux passagers et parfois de jolies passagères. 
Je n'ai naturellement jamais pu être témoin de 
ces scènes, mais il m'est revenu que mes jeunes 
enseignes étaient parvenus à se tirer très hono- 
rablement, en toutes circonstances, d'une aussi 
dure épreuve. A chaque équipe était adjoint un 
fourrier porteur des documents composant le 
Code du parfait bloqueur et, en particulier, de 
Y Album des papiers de bord, splendide volume 
édité par notre État-Major Général pour per- 
mettre aux officiers de distinguer le vrai du faux 
dans les papiers de toutes les marines de com- 



LES CROISIERES DE BLOCUS 79 

merce de l'étranger. Le rôle de ce fourrier, pas 
toujours entraîné aux exercices physiques, était 
encore plus difficile que celui de son chef et la 
façon de porter le fameux album avec élégance 
pendant la montée de l'échelle de corde resta 
toujours un problème insoluble. Aussi, soucieux 
du prestige de mes marins, ne tardai-je pas à 
rendre facultatif le port dudit album... Pour être 
véridique, je dois ajouter que je fus influencé 
dans ma décision par l'avis de mes officiers visi- 
teurs, unanimes à déclarer que le splendide volume 
était certainement du plus bel effet au point de 
vue décoratif mais que, par ailleurs, ils avaient 
cessé de le consulter depuis longtemps, après en 
avoir reconnu l'inutilité ! 

Le Latouche-Tréville, comme la plupart de nos 
bâtiments, possédait des baleinières à dames ; ce 
genre d'embarcation, acceptable pour la naviga- 
tion à l'aviron en eau calme, fut rapidement 
reconnu comme impropre à tout service sérieux 
avec les grosses mers que nous avions le plus 
souvent. Mes mécaniciens confectionnèrent alors 
des tolets en bronze, le maître charpentier suré- 
leva les bancs et nous eûmes deux embarcations 
excellentes avec lesquelles les armements, en- 
traînés par une pratique incessante, pouvaient 
manier l'aviron par les plus gros temps. Tout 
était d'ailleurs minutieusement organisé pour la 
mise à la mer de la baleinière de service dans 
laquelle se trouvaient réunis au préalable l'arme- 



80 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

ment et l'équipage de visite, officier compris. Les 
bossoirs de baleinières étaient immédiatement sur 
l'arrière de la passerelle et sous les yeux, par con- 
séquent, du commandant et de l'officier de quart ; 
il était facile ainsi de surveiller les moindres dé- 
tails et de donner en temps voulu l'ordre d'amener 
les garants et de déclancher l'appareil de mise à 
l'eau. Cette opération se faisait très facilement 
et sans danger à une vitesse de 5 à 6 nœuds et, 
en manœuvrant convenablement pour se rappro- 
cher au préalable du navire à visiter, la balei- 
nière pouvait presque toujours gagner le bord 
abrité de ce navire avant d'avoir quitté l'abri du 
Latouche-Trêville lui-même. 

Le hissage à bord, après la visite, n'était pas 
toujours chose aussi simple, mais il ne nous arriva 
cependant qu'une seule fois d'avoir une avarie 
sérieuse. Ce fut le 21 janvier 1915. Nous avions 
subi la veille un coup de vent de nord-nord-est 
resté célèbre à Bizerte, car la mer fut si grosse 
qu'elle renversa une partie de la grande jetée 
extérieure. Le matin, le temps s' étant calmé, je 
fis visiter au sud de Spartivento un voilier ren- 
contré et suspect de transporter des Boches d'Es- 
pagne en Italie. Lorsqu'il fallut hisser la balei- 
nière, le vent s'était levé de nord-ouest et avait 
déjà beaucoup fraîchi; nous n'étions à l'abri 
d'aucune terre et l'embarcation ne put être com- 
plètement protégée de la mer de nord-ouest et 
de la houle de nord-est provenant du coup de 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 81 

vent de la veille. Par malheur, un des garants 
s'engagea et suspendit le hissage et l'embarca- 
tion fut capelée par une lame. Le personnel tout 
entier prit un bain complet mais personne ne 
lâcha sa tire-veille et tous purent grimper à bord 
sans accident. Les papiers du fourrier étaient hu- 
mides, mais cela n'eut aucune conséquence grave ! 

Je parle allègrement maintenant des petites 
épreuves de cette période de notre vie mais il 
m'est arrivé plus d'une fois de suivre la balei- 
nière de service avec quelque angoisse. 

L'hiver fut, cette année-là, particulièrement dur 
et je ne crois pas que nous ayons fait une seule 
croisière à la mer sans avoir subi du mauvais 
temps. J'avais dû procéder à une réfection com- 
plète de la passerelle ; elle se ressentait trop de 
l'époque où le bâtiment avait servi de bateau- 
école à Toulon et en rade des îles d'Hyères et, 
bien qu'elle fût assez élevée, on y était douché 
un peu trop complètement en marchant contre 
la mer. Le maître charpentier, aidé du maître 
voilier, réussit à la rendre à peu près tenable par 
tous les temps. 

Il me fallut aussi songer à moi, car ma chambre 
de veille sur la passerelle inférieure ne résistait ni 
à la pluie ni aux paquets de mer et, si j'avais 
réussi pendant la bonne saison à suppléer à ce 
défaut d'étanchéité en me constituant un abri 
occasionnel avec mes vêtements imperméables, je 

6 



82 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

ne pouvais songer à continuer le même procédé 
pendant tout l'hiver. 

Les travaux furent conduits avec rapidité et 
je me souviendrai toujours avec plaisir de ce logis, 
certes peu luxueux, mais qui m'a semblé souvent 
confortable et où j'ai passé tant d'heures bonnes 
et mauvaises. J'ai pu y prendre à tout moment 
ce minimum de repos si nécessaire à un comman- 
dant, que les exigences du temps de guerre con- 
duisent à déranger jour et nuit pour les plus 
petites choses et qui doit profiter de tous les ins- 
tants pour réparer ses fatigues et éviter que 
l'accablement physique ne vienne diminuer sa 
résistance intellectuelle. 

Le corps humain est heureusement une machine 
admirable qui, par l'entraînement, arrive à des 
résultats surprenants. Pendant des mois, j'ai été 
dérangé vingt fois par nuit et j'étais arrivé à ce 
résultat de me réveiller et d'être entièrement 
lucide pour écouter la communication du timo- 
nier, avant même que celui-ci n'ait entrouvert 
ma porte. Un gros porte-voix, aboutissant près 
de mon oreille lorsque j'étais couché sur le lit 
de ma chambre de veille, me mettait en communi- 
cation directe avec l'officier de quart sur la pas- 
serelle supérieure à 5 ou 6 mètres de distance. 
Rien de ce qui se passait sur cette passerelle ne 
m'échappait et je pouvais intervenir à tout mo- 
ment en cas d'incident nécessitant ma présence. 
Chaque nuit, sur la croisière, je me relevais ainsi 



LES CROISIERES DE BLOCUS 83 

plusieurs fois pour les arraisonnements ou les 
visites des navires rencontrés. Après ces séances, 
plus ou moins longues, je reprenais mon « état de 
veille ». 

Cette existence ne laisse pas toutefois que d'être 
fatigante à la longue. J'attribue de l'avoir par- 
faitement supportée pendant si longtemps au fait 
d'avoir eu une chambre habitable placée assez 
près du poste de commandement pour avoir l'im- 
pression nette de le contrôler d'une façon com- 
plète et pour savoir qu'en quelques secondes à 
peine je pouvais y être effectivement. 

Et ce sera pour nous un des enseignements pra- 
tiques de la guerre que d'avoir reconnu l'impé- 
rieuse nécessité des chambres de veille habitables 
et commodes, assez nettement pour ne plus hésiter 
à les exiger de nos constructeurs sur les navires 
de tous les types. Combien de commandants de 
torpilleurs conserveront le souvenir et la trace 
des fatigues excessives qui leur ont été imposées 
par suite des défauts d'installation de leurs passe- 
relles. 

Malheureusement, à bord du Latouche-T réville, 
le confortable de ceux qui ne vivaient pas comme 
moi obligatoirement sur la passerelle n'était pas 
bien brillant non plus. Des trois bâtiments de ce 
type encore en service, notre vieux croiseur était 
de beaucoup le moins habitable, car son spardeck 
ne comportant pas de logements pour l'équipage, 
ce dernier était entassé dans des entreponts 



84 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

étroits et presque sans aucune aération à la mer. 
Le personnel du pont prenait l'air largement pen- 
dant les heures de quart et de veille trop nom- 
breuses, mais les mécaniciens et chauffeurs 
n'avaient que le gaillard et le pont avant, lorsque 
la mer ne les rendait pas intenables, c'est-à-dire 
fort peu de temps et d'espace, pour respirer de 
l'air pur. Pour augmenter cet espace, le pont 
étant très encombré par les emba °ations, j'avais 
mis à la disposition de l'équipage, pendant plu- 
sieurs heures par jour, la petite partie du pont 
arrière réservée généralement aux officiers ; cette 
tentative n'eut pas de succès, moins à cause des 
escarbilles qui rendent l'arrière peu agréable à 
la mer qu'à cause de la difficulté de modifier les 
habitudes du matelot. Sur le gaillard d'avant le 
marin est chez lui, il y a son coin, si petit soit-il, 
et c'est là qu'il se retrouve avec les copains pour 
raconter les histoires du jour, parler de la der- 
nière ou de la prochaine relâche et des affaires 
du pays. L'équipage du Latouche-1 Véville ne se 
différenciait pas des autres à cet égard. 

Je conférai alors avec mon second et avec le 
médecin-major et nous ne vîmes, comme moyen 
d'améliorer l'hygiène, que le rétablissement de la 
gymnastique rendue obligatoire pour tout le 
monde sans exception. Et chaque fois que le 
temps le permettait, la bordée non de quart entre- 
prenait un steeple-chase varié, au milieu des 
panneaux, des chantiers d'embarcations et des 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 85 

obstacles multiples, qui couvraient notre pont 
comme celui de tous les navires de la marine fran- 
çaise se piquant d'avoir vraiment une valeur mili- 
taire. En temps de paix déjà, les marins en général 
ne sont pas fanatiques de ce genre d'exercices 
physiques forcés et les mécaniciens, en particu- 
lier, les détestent cordialement... Pour s'y sous- 
traire, il n'est pas de ruses machiavéliques aux- 
quelles ils n'aient recours et, pensant en moi- 
même que la guerre pouvait bien ne pas avoir 
modifié beaucoup ces sentiments, je riais sous 
cape des difficultés auxquelles mon second allait 
avoir à faire face. C'est lui pourtant qui finit par 
avoir raison, car il déjoua toutes les ruses et son 
auxiliaire Aubert, l'enseigne fusilier chargé de la 
gymnastique, ne badinait pas avec les consignes. 
Dès lors, il ne resta plus pour éviter « l'hygiène 
obligatoire » que le mauvais temps, hélas ! trop 
fréquent. 

Le froid devint aussi très vif, les montagnes de 
Sardaigne étaient souvent couvertes de neige et, 
lorsque la brise avait passé sur leurs sommets 
avant de venir jusqu'à nous, elle était glaciale. 

Ce fut l'époque où notre provision d'excellents 
souliers achetés si bon marché à Gibraltar com-' 
mença à s'épuiser et où il devint très difficile de 
recevoir des chaussures du magasin d'habille- 
ment ; il fallut alors autoriser l'achat des galoches 
en cuir a semelles de bois, que l'on trouvait facile- 
ment dans les magasins de Ferryville. Ces galoches 



86 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

ne manquaient pas de confortable, mais le bord 
devint singulièrement bruyant. 

C'est le 10 décembre 1914 que j'appris à n'en 
plus douter la mort de mon prédécesseur, le capi- 
taine de frégate Marcotte de Sainte-Marie, tué à 
l'ennemi. C'était un brave officier que j'avais, 
plus que d'autres, des raisons d'aimer et d'es- 
timer et je retrouve l'Ordre du jour avec lequel 
j'honorai sa mémoire à bord du bâtiment qu'il 
avait si bien commandé. 



l re Armée navale. 

Croiseur cuirassé 
Lato uche-Trév Me. 



Équipage, 

Bien que la nouvelle officielle ne me soit pas encore 
parvenue de la mort du commandant Marcotte de Sainte- 
Marie, des renseignements précis ne permettent plus 
malheureusement de douter de la fin glorieuse de votre 
ancien commandant. 

Il est mort « en héros », m'écrit-on, et tout fait supposer 
qu'il a été la victime d'un de ces actes du traîtrise ou de 
lâcheté dont les Allemands sont coutumiers et par les- 
quels ils ont achevé depuis longtemps de déshonorer leur 
pays. 

Vous avez su, par les journaux et les lettres particu- 
lières, la conduite héroïque de nos camarades sur le front. 

Le sol d'Ypres et de Dixmude a été largement arrosé 
par le sang des marins de France et notre pensée doit 
aller indistinctement vers tous ceux, officiers, officiera- 
mariniers et marins qui ont déjà fait et font encore chaque 
jour le sacrifice de leur vie pour la patrie. 

Certes, vous devez les envier et non les pleurer. 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 87 

Mais le souvenir des morts doit rester impérissable dans 
votre mémoire. 

Que chacun de vous, en guise d'hommage, reporte donc 
aujourd'hui, comme je le fais moi-même, sa pensée vers 
le capitaine de frégate Marcotte de Sainte-Marie, tué à 
l'ennemi. 

Je sais combien il était attaché à son Latouche-T réville 
et à tous ceux qui avaient été sous ses ordres. Aussi cette 
pensée vers lui de ses officiers et de son équipage est, sans 
nul doute, la façon de l'honorer qui peut le toucher le plus 
dans le coin de terre où il repose. 

Vive la France ! 
Bord, en mer, le 10 décembre 1914. 

Le capitaine de frégate commandant : 
Dumesnil. 

Le présent Ordre restera affiché dans la batterie, dans 
le carré et dans les postes pendant quarante-huit heures. 

J'espère que sa veuve aura reçu la lettre où je 
lui envoyais, avec mes respectueuses condoléances, 
une copie de cet Ordre du jour en guise d'hom- 
mage. 

Le commandant de Sainte-Marie avait été aimé 
à bord où la plus grande partie de l'état-major 
et de l'équipage avaient été sous ses ordres et je 
suis certain que tous répondirent à mon appel. 

L'existence que nous menions sur la croisière 
fut rapidement fatigante, monotone et sans sti- 
mulant, car, si les visites de navires étaient nom- 
breuses, les captures dans cette partie de la 
Méditerranée furent toujours insignifiantes et 



88 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

nous n'en fîmes aucune pour notre part. Aussi 
ne laissai-je pas que d'avoir quelques soucis 
d'ordre moral, concernant un équipage que j'avais 
toujours connu si vibrant et si plein de foi et 
d'énergie, lorsque je constatai que les cas d'ivresse, 
au cours de nos relâches à Bizerte, allaient en 
croissant. 

Ces relâches étaient, je l'ai déjà dit, toujours 
assez courtes et bien remplies par le ravitaille- 
ment et quelques travaux indispensables ; néan- 
moins, je m'efforçais de donner un peu de détente 
à tout le monde et mon second était aussi large 
que possible pour les permissions de l'équipage. 
Mais il est malheureusement encore de tradition 
parmi beaucoup de marins, lorsqu'ils sont à terre 
et qu'ils ont dans leur poche de larges économies, 
de dépenser une forte proportion de cet argent 
au cabaret. A cette époque, les cabarets ne man- 
quaient pas à Ferryville et l'unique rue de cette 
localité en était largement pourvue des deux côtés. 
Beaucoup d'habitants avaient même changé de 
métier, paraît-il, et troqué le leur contre celui 
plus lucratif de débitant de boisson. Ne disait-on 
pas que le premier magistrat du pays en avait lui- 
même donné l'exemple ! Comment lutter dans 
ces conditions et comment empêcher que des 
hommes qui peinent durement à la mer, pour ne 
guère trouver mieux au mouillage, se laissent aller 
à fêter, le verre en main, le plus petit succès par- 
venu à leurs oreilles par les communiqués? Ils 



LES CROISIÈRES DE RLOCUS 89 

résistaient parfois au premier débit, mais après 
avoir ricoché dans un second puis dans un troi- 
sième, il s'en rencontrait toujours un autre où 
ils s'échouaient finalement, comme la bille d'une 
roulette qui ne peut éviter son trou. 

Il fallut punir et cependant je n'ai jamais vu 
autant de circonstances atténuantes, ni si bien 
compris la nécessité absolue de la restriction des 
licences pour combattre l'ivrognerie. 

Dans mon équipage, le fond pourtant restait 
bon, car à cette même époque eut lieu à bord la 
création d'une « Caisse permanente de secours 
pour les œuvres de guerre », à laquelle tous ceux 
qui n'avaient aucune charge de famille étaient 
conviés à verser une partie de leurs économies 
au lieu de les boire et cet appel eut un grand 
succès. Il nous permit par la suite de renouveler 
notre premier versement au Secours National et 
de consacrer d'autres sommes assez importantes 
à des œuvres intéressantes, comme celle des pri- 
sonniers de guerre. 

Mais il était manifeste qu'à bord la « vie ani- 
male » dominait de plus en plus. L'existence que 
nous menions y prêtait trop pour que cette ten- 
dance pût être combattue bien longtemps d'une 
façon efficace par les conseils ou les raisonnements. 
Les événements extérieurs eux-mêmes ne me 
venaient pas suffisamment en aide, car la guerre 
de tranchées commencée depuis un certain temps 
perdait chaque jour de l'intérêt pour des hommes 



90 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

si éloignés du centre de l'action sur terre. Il fau- 
drait toutefois, se gardant d'être injuste, juger, 
par l'accomplissement des devoirs, les mérites de 
chacun. Ceux de l'équipage du Latouche-Tréville, 
du personnel mécanicien et chauffeur en particu- 
lier et plus spécialement des équipes de travaux, 
étaient grands. Nous avions en effet, en commen- 
çant la guerre, des chaudières en assez mauvais 
état et dont la refonte eût exigé, en temps normal, 
trois ou quatre mois d'indisponibilité. Je ne pou- 
vais, bien entendu, maintenant moins que jamais, 
envisager une indisponibilité, quelle qu'en fût la 
durée, sans avoir tout tenté pour l'éviter. La ten- 
tative fut faite et, grâce au dévouement du per- 
sonnel mécanicien et chauffeur, elle réussit plei- 
nement. 

J'ai dit le mauvais temps qui régnait presque 
constamment au cours de nos croisières ; ceci 
ne nous empêcha pas de travailler, à la mer 
comme au mouillage, pour réparer les groupes 
de chaudières qui en avaient besoin. Nous ob- 
tînmes à ce moment un large concours de l'arsenal 
de Bizerte dirigé alors par M. Petithomme, ingé- 
nieur en chef des constructions navales, officier 
supérieur dont on ne saurait trop dire l'intelli- 
gence et le dévouement dans ces fonctions et 
qui nous aida personnellement par tous les moyens. 
Les équipes du bord démontaient, à la mer, les 
parties des chaudières en mauvais état et, à la 
première relâche, les laissaient au port pour les 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 91 

reprendre réparées à une relâche suivante et les 
remonter, à la mer également. On peut facile- 
ment se représenter l'effort ainsi fourni et lorsque 
le commandant en chef le reconnut officiellement 
en mars, à la fin de tous les travaux, les officiers 
et le personnel auxquels il témoignait sa satisfac- 
tion l'avaient bien méritée. 

Grâce à eux, disait le texte, le Latouche-Tréville a pu 
assurer sans un jour d'indisponibilité une croisière inin- 
terrompue. 

Nous étions au huitième mois de la guerre, nous 
l'avions commencée avec un vieux croiseur prêt 
à s'enfouir pendant des mois au fond d'un arsenal 
pour y entreprendre des réparations importantes 
et indispensables et, « grâce à eux », sans un jour 
d'indisponibilité et malgré une vie plutôt active, 
le vieux croiseur était en assez bon état pour pou- 
voir continuer la guerre pendant des mois, sans 
grosses réparations. 

Oui, c'est encore un des jours où je me suis 
senti fier et heureux d'avoir ces hommes-là sous 
mes ordres. 

Je retrouve le texte d'une dépêche ministérielle 
adressée au commandant en chef, qui nous par- 
vint vers le milieu de février et dont voici la fin : 

... Pour que notre maîtrise de la mer porte tous ses 
fruits, pour que la guerre économique, dont la marine a 
charge, seconde d'une manière efficace celle que nos 
armées soutiennent sur terre avec une indomptable 
énergie, il est indispensable que nos croisières poursuivent 



92 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

leur œuvre avec une pareille vigilance et une pareille 
fermeté. Je n'ignore rien des difficultés que comporte 
leur tâche, ni combien les résultats qu'elle doit nous pro- 
curer peuvent paraître lointains aux officiers et marins 
qui, chaque jour au prix de mille fatigues et souvent 
de danger, effectuent en cette saison les visites de navires 
en haute mer. 

Votre sollicitude et vos encouragements ne leur font 
pas défaut, mais je désire que vous leur signaliez que le 
gouvernement de la République attache une haute valeur 
à leur rôle et qu'il saura reconnaître la manière dont ce 
rôle aura été rempli... 

Les hommes du Latouche dont j'ai dit l'énergie 
pouvaient bien se placer au premier rang parmi 
ceux que visait cette dépêche ministérielle et ils 
faisaient assurément tout ce qui était en leur pou- 
voir pour seconder la vaillance de leurs camarades 
des armées de la République. 

Pour mieux faire ressortir l'effort physique 
accompli, je puis dire encore qu'une épidémie de 
grippe, assez bénigne heureusement, avait sévi 
à bord en février, frappant principalement les 
chauffeurs. Et l'on comprendra facilement après 
cela l'intérêt que je portais aux efforts d'Aubert, 
l'enseigne de vaisseau de détail, pour améliorer 
la « vie matérielle » du bord. 

Chacun à son métier et la besogne sera bien 
faite ! 

Le Latouche-T réville n'était pas un navire très 
compliqué et il exigeait surtout du personnel, 
pour le service de temps de guerre, un effort phy- 
sique. Au commandant et aux officiers d'assurer le 



LES CROISIERES DE BLOCUS 93 

côté technique et moral, c'était leur devoir et 
c'était pour cela qu'ils avaient été instruits. 

Dans les circonstances toujours délicates du 
temps de guerre, le mérite d'un officier remplis- 
sant bien ses fonctions apparaîtra souvent à juste 
titre supérieur à celui de ses subalternes, du fait 
que l'officier se voit tout naturellement confier 
les fonctions les plus importantes ; mais, s'il les 
remplit mal ou médiocrement, il a moins d'ex- 
cuses qu'un de ses subordonnés. Et, dans cet 
ordre d'idées, plus un officier est haut en grade et 
moins il est excusable d'être inférieur à sa tâche 
dans les besognes exigeant des qualités d'ordre 
moral : caractère, sang-froid, énergie, courage, etc., 
car il avait le devoir, dès l'origine, d'acquérir et 
de développer chez lui de telles qualités s'il vou- 
lait être digne, par la suite, de l'honneur qu'on 
lui réservait, celui de commander à d'autres 
hommes. 

Aussi la logique voudrait sans doute que l'on 
ne portât pas au pinacle les officiers et, d'une 
façon plus générale, tous les hommes qui com- 
mandent à d'autres, chaque fois qu'ils font « en 
des circonstances opportunes » la preuve qu'ils 
possèdent bien ces qualités morales ; mais que 
l'on fût sévère, et même parfois impitoyable pour 
ceux qui ne les ont pas. 

Mais je ne suis pas sûr que la logique soit tou- 
jours une des règles de nos institutions ! 



94 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Je reviens à Aubert, chargé de la coopérative 
du bord. Il avait des fournisseurs excellents non 
seulement pour les menues fournitures d'habille- 
ment qu'aime le marin et pour les objets de toi- 
lette et la parfumerie, mais aussi pour l'alimenta- 
tion. Sous son habile direction, les thés de 5 heures 
à la mer avaient pris un grand essor, malgré la 
concurrence déloyale du chocolat des chauffeurs 
qui, pour sa confection, monopolisaient à leur 
profit la chaleur des foyers. Le thé était réellement 
à bas prix, car pour 10 centimes on avait une 
tasse toute sucrée, et deux petits gâteaux secs ; 
à notre époque de vie chère, ce prix apparaît 
comme tout à fait ridicule et pourtant Aubert 
réalisait là-dessus des bénéfices importants qui 
lui permettaient d'améliorer notablement l'ordi- 
naire des grands jours. 

Le thé était, il est vrai, confectionné dans une 
baille en bois, il était sucré à la cassonade et les 
tasses étaient remplacées, pour chacun, par le 
quart en fer-blanc que possède tout marin ; mais 
j'affirme, pour l'avoir goûté, qu'il était néan- 
moins excellent. 

Et pour nous avoir aidés à passer un peu plus 
agréablement les longues semaines d'une croi- 
sière souvent pénible, en améliorant la « vie ani- 
male » du personnel et en l'agrémentant de petits 
bien-être aussi innocents", je ne crois pas exagéré 
de dire que Maurice Aubert fut un « bienfaiteur » 
pour le bord. Je suis certain que beaucoup des 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 95 

anciens de l'équipage penseront comme moi, au 
souvenir de cette époque, si ces lignes leur 
tombent sous les yeux. 

Les incidents de notre croisière furent rares. 

J'ai déjà dit que nous ne fîmes aucune capture 
et, en fait, il ne pouvait se faire beaucoup de 
contrebande dans les parages où nous exercions 
notre blocus au vu et au su de tous. Par contre, 
nous savions qu'un assez grand nombre d'Alle- 
mands mobilisés cherchaient à passer d'Espagne 
en Italie, généralement sur des voiliers, et y 
réussissaient souvent. Le La Hire avait pu en 
capturer quelques-uns cependant et j'aurais aimé 
à en faire autant. Nous visitions donc tout ce qui 
pouvait être suspect et je fus ainsi conduit à 
arrêter vers la fin de janvier un courrier italien 
allant de Cagliari à Naples. Il soufflait ce jour-là 
un vent violent et le capitaine devait supposer 
toute visite impossible en raison de l'état de la 
mer, ce qui augmenta mes soupçons. Un malen- 
contreux hasard voulut que nos machines, habi- 
tuées à partir au commandement, eussent un 
léger retard au moment où je manœuvrais pour 
m'approcher et pour abriter la baleinière de 
visite; le jas de notre ancre qui débordait beau- 
coup le gaillard d'avant vint alors heurter légère- 
ment la dunette du petit paquebot, brisant un 
hublot et faisant quelques avaries insignifiantes 
aux superstructures. Le navire visité, il fut hélas ! 



96 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

impossible de découvrir le moindre Boche à bord 
et le capitaine reçut l'autorisation de continuer 
son voyage ; mais il s'y refusa comme un beau 
diable en déclarant que l'ébranlement dû au choc 
pouvait avoir dérangé sa cargaison, causé des 
avaries dans les œuvres vives et qu'il devait 
rentrer à Cagliari pour passer au bassin et visiter 
la coque ! 

J'entrevis un moment les conséquences finan- 
cières, désastreuses pour la France, de ces diverses 
opérations. Je me rassurai pourtant en pensant 
que nous avions un consul à Cagliari et, de fait, 
je crois que l'affaire se termina fort simplement. 
J'appris plus tard que le bâtiment avait besoin 
d'être caréné et que le capitaine, prenant avec 
beaucoup d'initiative les intérêts de sa compa- 
gnie, avait pensé que les frais de ce carénage pour- 
raient sans doute être mis à notre compte. 

Le 12 février, nous eûmes à remplir une petite 
mission consistant à embarquer au sud de la 
Sardaigne le capitaine de vaisseau Michael 
H. Hodges, de la marine britannique, et à le con- 
duire à Malte. Le commandant Hodges trans- 
borda du Jules-Ferry par un temps assez médiocre 
et devint mon hôte pour vingt-quatre heures. 
C'était un charmant homme dont j'ai conservé 
un excellent souvenir et qui voulut bien se trouver 
satisfait de mon hospitalité. Il portait à Malte 
les dépêches de l'Amirauté à l'amiral Carden, 
relatives à l'expédition des Dardanelles. 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 97 

A Malte, je reçus le meilleur accueil de l'amiral 
de Lapeyrère qui m'offrit d'y rester vingt-quatre 
heures... pour charbonner ! Nous étions devenus 
un peu sauvages après ces deux moi» et demi de 
croisières et il nous eût fallu plus de vingt- quatre 
heures pour nous acclimater dans ce pays de 
gens trop... civilisés. Nos soutes étant encore plus 
qu'à moitié pleines, mieux valait nous replonger 
immédiatement dans nctre saine misère ; c'est ce 
que nous fîmes. Arrivés à 8 h. 30 du matin, nous 
repartions à 10 h. 45 pour notre poste de croisière. 

Le 20 mars 1915, à 3 heures du soir, nous étions 
sur la croisière lorsque nous parvint le T. S. F. 
suivant : 

Marine Bizerte à Latouchc. 

Commandant en chef donne l'ordre au Latouche-Tréville 
de se disposer à partir pour aller se mettre à la disposition 
du vice-amiral Saint-Louis sur la côte de Syrie. Il lui 
indiquera dès que possible rendez-vous. 

A 10 heures du soir, nous faisions route sur 
Bizerte pour y entrer le 21 au matin. 

Je crois inutile de dire que la nouvelle de notre 
départ pour la Syrie avait été accueillie à bord 
avec une grande joie. C'est sur les côtes de Syrie 
que le Latouche-Tréville avait fait campagne pen- 
dant dix-huit mois avec mon prédécesseur et, 
quoique la situation fût bien changée depuis lors 
et qu'il ne pût s'agir pour le moment d'autre 
chose que de croiser au large des côtes et de se 

7 



98 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

présenter en ennemis là où le bâtiment avait été 
tant de fois accueilli en ami, toutes sortes d'es- 
poirs surgissaient dans les esprits. Tous ceux qui 
avaient connu la Syrie, le prestige dont la France 
y jouissait et la sympathie que nous inspirions 
aux habitants, ne pouvaient croire qu'une expé- 
dition n'y fût pas faite plus ou moins prochaine- 
ment, coïncidant avec un soulèvement presque 
général des populations et aboutissant à la con- 
quête du pays par les Alliés. Les nouveaux du 
bord acceptaient de leur côté les suppositions les 
plus favorables, mais, nouveaux ou anciens, tous 
éprouvaient une satisfaction indiscutable à quitter 
une croisière pénible et ingrate pour quelque 
chose d'inconnu. 

Le commandant de l'escadre de Syrie était le 
vice-amiral Dartige du Fournet qui venait d'ar- 
borer son pavillon sur le Saint-Louis en quit- 
tant la préfecture maritime de Bizerte. Nous le 
connaissions donc bieD et, en dehors de son 
activité et de son intelligence que chacun de 
nous appréciait, nous lui étions reconnaissants 
de toute l'aide que nous avions trouvée dans 
l'arsenal placé sous son haut commandement. 

J'ai dit précédemment la remise en état de nos 
chaudières. A la fin de février, nous avions pu 
également changer un de nos canons de 14 centi- 
mètres en mauvais état, et il ne nous restait, 
pour être parfaitement prêts à suivre notre nou- 
velle destination, qu'à çharbonner et à nous ravi- 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 99 

tailler. Ce fut vite fait et le 24 au matin nous 
partions pour Navarin, notre premier rendez- 
vous. 

Le 25, en mer, nous reçûmes par T. S. F. l'ordre 
de rallier directement Port-Saïd et le 27, à 
8 heures du matin, le Latouche-Trcville s'amarrait 
dans le Canal. 



LE BLOCUS DES COTES DE SYRIE 

Nos espoirs au sujet du rôle qui venait de nous 
être dévolu ne se réalisèrent pas, mais le court 
séjour que nous fîmes dans l'escadre de Syrie, 
fut loin d'être une déception. Après nos longs 
mois d'hiver entre Bizerte et la Sardaigne, tout 
devait d'ailleurs nous paraître beau. 

Port-Saïd ne se ressentait de la guerre que par 
une recrudescence de mouvement et tous mes 
officiers furent ravis de revoir leurs nombreuses 
relations dans ce pays où ils avaient, à plusieurs 
reprises avant la guerre, reçu un si cordial accueil. 
Je passai là moi-même quatre jours de détente 
fort agréables et fort utiles en attendant l'arrivée 
du Saint-Louis, navire amiral, en tournée sur la 
côte. 

L'amiral Dartige du Fournet rentra le 30 mars, 
et le 1 er avril nous appareillions pour Alexan- 
drette en longeant les côtes. 

Toutes les dispositions de combat ont été prises 
et, bien qu'il ne puisse y avoir de sérieux engage- 
100 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 101 

ments en perspective, cette simple mesure a suffi 
pour donner une tout autre allure au personnel. 
Chacun relève la tête et il est facile de voir sur 
les physionomies que l'accablement résultant de 
nos précédentes croisières de blocus n'a laissé 
aucune trace à bord. 

1 er avril. — A midi, devant Gaza, rappelé au 
branle-bas de combat. A notre aspect, les habi- 
tants s'enfuient vers l'intérieur des terres. Ordre 
nous a été donné de détruire l'appontement si le 
temps le permettait, la houle ayant empêché 
jusqu'à présent les bâtiments de l'escadre d'opérer 
cette destruction ; la mer est presque calme et il 
semble que ce sera un jeu pour nous. 

Cependant, comme par un fait exprès, la houle 
paraît reprendre lorsque nous sommes en position 
à 1 500 mètres environ et le roulis, quoique assez 
faible, dérègle fortement notre tir. Toutes les 
poitrines vibrent aux premiers coup» de canon, 
mais, hélas ! force nous est de ressentir quelque 
humiliation lorsque je suis obligé de faire cesser 
le tir après avoir dépensé 19 coups de 14 centi- 
mètres et 6 coups de 65 millimètres, sans résultat 
bien appréciable. 

Je préfère ne pas écrire ici les qualificatifs qui 
sont prodigués à l'adresse de l'appontement de 
Gaza, par les canonniers principalement ! 

Dans l'après-midi, nous défilons devant Jafïa 
et Ascalon. Le temps est splendide et quels sou- 



102 SOUVENIRS D'UN VIUUX CROISEUR 

venirs le spectacle de cette côte n'éveille-t-il pas 
chez la plupart d'entre nous? Est-il possible que 
la Palestine soit aux mains des Turcs, sans que la 
France puisse y exercer son contrôle de puis- 
sance protectrice des chrétiens d'Orient? Est-ce 
donc une page d'histoire nouvelle qui commence, 
rompant avec les traditions de tant de siècles? 

2 avril. — De 9 heures du matin à la nuit, nous 
défilons devant Beyrouth et les villes de la côte, 
jusqu'à l'île Rouad. Nous naviguons par des fonds 
supérieurs à 100 mètres pour éviter les mines qui 
pourraient avoir été mouillées à proximité de 
terre à notre intention, mais le rivage descend 
vite sur toutes ces côtes de Syrie et nous ne 
sommes pas assez éloignés de terre pour ne pas 
être distingués nettement par les habitants, qui 
ne peuvent avoir oublié la silhouette caractéris- 
tique du Latouche-T réville. 

Beyrouth, où les congrégations françaises étaient 
si puissantes. Le Liban, où la population maro- 
nite nous restera entièrement fidèle et préférera 
mourir de faim plutôt que de renier sa foi tradi- 
tionnelle dans notre pays ! 

Le commandant en chef des forces turques en 
Syrie est Djemal Pacha, l'ancien ministre de la 
Marine ottomane dont je ne puis manquer de me 
rappeler la visite en France. Il y reçut le plus 
cordial accueil, et, après avoir visité nos princi- 
paux ports, ne tarit pas de louanges sur la flotte 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 103 

française et de protestations d'affection pour notre 
pays ; ce qui ne l'empêcha pas, paraît-il, de faire 
des gorges chaudes sur notre marine dès son retour. 
à Constantinople et de traiter sans tendresse, peu 
de temps après, les partisans de la France. 

Le 3 avril, nous sommes à Alexandrette où 
notre rôle principal consiste à surveiller un navire 
américain chargeant de la réglisse pour le compte 
d'une maison de New- York ; son chargement total 
doit comprendre 3 500 tonnes de racines de ré- 
glisse. Voilà, pensâmes-nous, de quoi calmer la 
toux de bien des enfants américains ; mais cette 
réglisse était uniquement destinée à la prépara- 
tion du tabac de Virginie ! 

Notre première capture. — C'est le 7 avril 
que nous advint cet événement important. Un 
télégramme de l'amiral nous avait enjoint de 
surveiller le vapeur américain Indiana se rendant 
à Mersina et signalé comme suspect. Nous arri- 
vâmes à Mersina à la pointe du jour et la visite 
de V Indiana me conduisit à en prononcer la cap- 
ture et à l'expédier immédiatement à Alexandrie 
sous le commandement de Le Moaligou. Le même 
jour, nous capturâmes également une balancelle 
turque que nous ramenâmes à la remorque à 
Alexandrette. 

Vraiment ce fut une belle journée ! 

Et comment supposer que le tribunal des prises, 



104 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

appelé à statuer deux ans plus tard sur la vali- 
dité de notre prise, oserait l'annuler? 

Le 15 avril, nous ralliâmes le Saint-Louis sur 
rade de Caïffa et il devint évident pour tous que 
la capture de YIndiana nous valait un grand pres- 
tige aux yeux de l'amiral, lorsque nous reçûmes 
de celui-ci l'ordre d'aller détruire le pont du 
chemin de fer de Saint- Jean-d' Acre. 

Fort heureusement, nous avions l'expérience de 
l'appontement de Gaza pour nous rendre modestes 
et nous engager à étudier attentivement l'opéra- 
tion afin de n'y pas perdre la face. La chance 
nous favorisa et bien que la mer ne fût pas abso- 
lument calme, c'est avec une dépense modérée 
de munitions que nous réussîmes à effectuer la 
destruction ordonnée. En rentrant à Caïffa pour 
rendre compte de ma mission, j'aperçus amarré 
derrière le Saint-Louis un gros caïquc qui venait 
d'être arrêté et qui était chargé entièrement de 
superbes oranges; je profitai de la satisfaction 
de l'amiral pour me faire donner 2 000 oranges 
que l'armement de mon vapeur ne mit pas long- 
temps à embarquer. Elles étaient succulentes. 

Ce fut notre récompense et l'amiral eût été bien 
inspiré en achevant de prendre la cargaison au 
lieu de se laisser apitoyer par les larmes et les cris 
du batelier, soi-disant ami de la France, et de le 
relâcher. Il aurait ainsi découvert en effet que, sous 
le chargement, se trouvait du haschich de contre- 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 105 

bande et que la perspective de perdre ce haschich 
dont la valeur était bien supérieure à celle des 
oranges, causait seule la douleur du batelier ! 

Mais les gens de la côte sont d'habiles comé- 
diens. Peu de temps après, le navire amiral arrête 
à nouveau un petit voilier à bord duquel se trou- 
vaient un couple de vieillards, homme et femme, 
et une toute jeune fille. Leurs réponses à l'in- 
terrogatoire de l'officier visiteur paraissent un peu 
louches à ce dernier, qui amène à bord les deux 
vieux. Ils se jettent alors aux genoux de l'amiral 
qui se trouvait là, pleurent, gémissent, se frappent 
la poitrine, invoquent le saint nom d'Allah, et 
l'interprète questionné traduit qu'ils aiment la 
France et que les Français ne voudront pas faire 
du mal à deux pauvres vieux qui ont réussi à 
s'échapper avec leur petite- fille devant l'arrivée 
des soldats turcs pour gagner une autre localité 
de la côte où des parents leur offriront un abri. 

L'amiral se laisse attendrir et les fait relâcher. 
Il ne manque pas d'observer cependant, en regar- 
dant avec quelques officiers la petite- fille assise 
dans l'embarcation que les vieux n'ont pas encore 
regagnée, qu'elle ne paraît pas trop effrayée de 
voir des chrétiens et qu'elle semble même lancer 
du côté des officiers quelques œillades encoura- 
geantes ; mais il est bien difficile de se rendre 
compte de l'expression exacte de la physionomie 
à l'abri d'un voile. 

Et il y eut de la gaieté sur le navire amiral 



106 SOUVENIRS D'UiN VIEUX CROISEUR 

lorsque l'on apprit quelques jours plus tard que 
les vieux n'étaient pas mariés et que la jeune fille 
ne leur était en rien parente, mais qu'il s'agissait 
simplement d'une fillette conduite contre son gré 
chez un riche Turc pour faire partie de son harem. 
Les œillades de cette enfant n'avaient d'autre 
but que d'obtenir une délivrance qu'elle ne savait 
pas ou n'osait pas réclamer plus clairement. 

Le 19 avril, nous étions à Port-Saïd depuis 
quarante-huit heures ; notre ravitaillement était 
presque achevé, mais nous avions commencé à 
entreprendre quelques travaux de machine, lorsque 
l'amiral me fit appeler et me demanda si nous 
pourrions appareiller le soir même pour Alexandrie 
afin d'escorter un convoi vers Moudros, le Jauré- 
guiberry, bâtiment de corvée, ayant quelque empê- 
chement. Je répondis que nous ferions de notre 
mieux pour être prêts, mais j'étais certain par 
avance qu'aucun obstacle ne pourrait se produire 
lorsqu'il s'agissait de nous rapprocher des Darda- 
nelles, ces Dardanelles déjà trop fameuses par 
le souvenir du 18 mars, mais où, chuchotait-on, 
se préparait une revanche éclatante. Il réappa- 
raissait comme étrange, ce terme de « corvée » pour 
qualifier la chance que nous avions d'aller, ne 
fût-ce que dans leur voisinage. 

Et à 5 heures, le même soir, nous étions en route 
vers Alexandrie. 

L'expédition des Dardanelles avait été tenue 



LES CROISIÈRES DE BLOCUS 107 

naturellement aussi secrète que possible, mais le 
premier projet de débarquement direct formé par 
les Anglais, pour leur personnel et leur matériel, 
ayant été immédiatement reconnu impraticable, 
une base militaire avait dû être créée à Alexandrie. 
C'est là que tous les transports vidaient les troupes, 
les chevaux, l'artillerie, le matériel de toute sorte 
et les énormes approvisionnements dont s accom- 
pagnent tous les corps expéditionnaires, ceux de 
nos alliés plus particulièrement. Ce changement 
de plan avait obligé à retarder le débarquement 
lui-même et par suite de ce retard, si quelques 
détails en étaient encore restés secrets, l'opéra- 
tion elle-même était, je n'ai pas besoin de le dire, 
parfaitement connue dans le grand port égyptien 
lorsque nous y arrivâmes. Je me rappelle que nous 
en discutâmes plus d'une fois, et probablement 
avec notre parti pris de « pro-Syriens » convaincus 
que l'effort des Alliés aurait dû être tout d'abord 
dirigé vers une contrée que nous jugions si facile 
à libérer. 

Je ne veux certes pas entamer ici de grandes 
controverses ; elles n'auraient pas leur place 
dans ce volume sans prétention et au milieu des 
simples souvenirs de guerre qui le composent ; 
pourtant je dois dire que j'avais été dès mon 
arrivée en Syrie très frappé de la situation spé- 
ciale de la région d'Alexandrette et de la nécessité 
absolue d'une expédition de ce côté. Cette impres- 
sion avait été si vive que j'exposai immédiatement 



108 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

mes idées par lettre à une des hautes personnalités 
de la marine, avec l'espoir d'apporter quelques 
arguments dans la discussion et en faveur d'un 
projet qui, me semblait-il, ne pouvait manquer 
d'être mis à l'ordre du jour à brève échéance. 

A cette époque, les tunnels du Taurus et de 
l'Amanus n'étaient pas terminés et ils consti- 
tuaient deux interruptions de la voie ferrée du 
Bagdad, reliée au réseau syrien. Il existait une 
bonne route de montagne pour franchir le Taurus 
et le non-achèvement de ce premier tunnel n'avait 
d'autre inconvénient que d'obliger à un transbor- 
dement des troupes et du matériel ; mais il n'en 
était pas de même pour l'Amanus. car les routes de 
cette montagne, médiocres en tout temps, étaient 
impraticables en hiver ; aussi en toute saison les 
convois devaient, plus ou moins, utiliser la route 
passant par Alexandrette pour rejoindre Alep. 
Or, nous savions de source certaine que six mois 
étaient encore nécessaires pour achever le tunnel 
de l'Amanus et le mettre en service. Les opéra- 
tions découlant de cette situation pouvaient être 
à plus ou moins grande envergure, mais les Alliés, 
en débarquant dans la baie d'Alexandrette et en 
obligeant ainsi l'ennemi à combattre loin de ses 
bases, auraient contre-balancé ce même inconvé- 
nient chez eux. Les faibles effectifs turcs permet- 
taient une surprise facile, que la situation géogra- 
phique eût ensuite permis d'exploiter d'autant 
mieux que nous aurions eu pour nous tous ces 



LE8 CROISIÈRES DL BLOCUS 409 

Arméniens montagnards qui peuplent la région. 

La route d'Alexandrette-Alep coupée, les tra- 
vaux du tunnel de l'Amanus arrêtés, la Syrie 
tombait entre nos mains et la question de la 
défense de l'Egypte ne se posait plus. 

Ma lettre, en admettant qu'elle eût pu être de 
quelque utilité, devait arriver hélas ! beaucoup 
trop tard, car, je l'ignorais à ce moment, l'expédi- 
tion des Dardanelles était décidée par les Alliés 
et, une fois la lourde machine mise en branle 
nous étions voués à subir les conséquences de 
cette désastreuse opération d'une conception si 
discutable. Et ces conséquences étaient profondes, 
car les ressources en personnel et en matériel 
absorbées pour nous maintenir accrochés à la 
pointe de Gallipoli allaient être si considérables, 
qu'il nous faudrait renoncer absolument à jeter 
les yeux ailleurs. Pendant plusieurs mois encore 
pourtant, l'occasion resta favorable pour causer 
de graves embarras à l'ennemi dans cette région 
d'Alexandrette dont je viens de parler. 

Le 20 avril, je retrouve à Alexandrie non seule- 
ment mon convoi, qui n'attend qu'un ordre pour 
se mettre en route, mais... ma prise de Mersina, 
le vapeur Indiana. Notre consul général, M. de 
Refîye, ne me cache pas que les Américains ont 
protesté contre cette capture d'un de leurs na- 
vires de commerce et plus particulièrement contre 
la mesure, prise en conformité de nos règlements, 



110 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

qui veut que le bâtiment capteur hisse le pavillon 
de sa nation à bord du bâtiment capturé. Et, en 
effet, le commandant du Tenessee alors à Alexan- 
drie, auquel je vais faire visite, me parle de cette 
affaire. Aux États-Unis, chaque État a ses lois 
particulières et notre règlement sur le droit inter- 
national, qui précise que tout navire de commerce 
américain doit avoir un commandant et des offi- 
ciers citoyens américains, est dans son tort, me 
dit-il, en ne tenant pas compte de la législation 
de l'état du Maine, conformément à laquelle 
YIndiana, régulièrement enregistré, peut porter le 
pavillon des États-Unis sans avoir à bord un seul 
Américain. Ma discussion avec le commandant 
Becker se prolonge un peu et je vois qu'il revient 
volontiers sur ce qu'il considère comme un affront 
au pavillon américain. 

« Parlons en camarades, lui dis-je alors. Croyez- 
vous sincèrement que le pavillon américain soit 
bien placé à la poupe des bâtiments comme Vln- 
diana, appartenant à cette compagnie Hadji- 
Daoud connue dans l'Archipel pour se livrer à 
toutes les contrebandes. Et vous portez-vous 
garant que les capitaines et les états-majors de 
ladite compagnie, appartenant on ne sait trop à 
quelle nationalité, ne commettent pas fréquem- 
ment des actes que le pavillon américain ferait 
mieux de ne pas couvrir? » 

Mon argument a porté et, en camarade, le 
commandant Becker m'avoue ne pas professer 



LES CROISIERES DE BLOCUS 111 

une très haute estime pour la compagnie en ques- 
tion. Il m'avoue même avoir entendu affirmer, 
de bonne source, que les soutes à charbon de la 
plupart de ces navires ont des doubles cloisons 
formant compartiments secrets pour la contre- 
bande. Je le remercie du renseignement et nous 
nous quittons les meilleurs amis du monde. 

Mon convoi étant retardé par les navires anglais 
qui devaient en faire partie et qui n'étaient pas 
prêts, je m'étais déjà mis en mesure de profiter 
du renseignement du commandant Becker et de 
reprendre la visite de Y Indiana, lorsque l'ordre 
de départ nous parvint enfin. On avait décidé 
de ne pas attendre les navires anglais et le 
22 avril à midi, nous appareillions d'Alexandrie, 
escortant les six transports : Italie, Moulonia, 
Petite- Savoie, Pelion, Djurdjura et Yunnan. 

Le 25 avril, à 2 heures du soir, je mouillais avec 
mon convoi sur la rade de Moudros où se trou- 
vaient la Foudre, la Drôme et quelques rares 
navires français et anglais. 



CHAPITRE IV 
AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 



I 

AUX DARDANELLES 
LA PÉRIODE DES COMRATS 

Donc, le 25 avril 1915, à 2 heures de l'après-midi, 
nous avions mouillé sur^la rade de Moudros, un 
peu surpris de la trouver presque déserte, alors 
que nous pensions y rencontrer une foule de bâti- 
ments de guerre et de transports. Mais en rap- 
prochant ce fait des détonations sourdes, plus 
distinctes depuis notre arrivée et sur la nature 
desquelles il était maintenant impossible de se 
méprendre, nous comprenions que la partie était 
engagée ; aussi notre désir d'avoir des nouvelles 
était-il grand. 

La Foudre, un des deux seuls bâtiments de 
guerre présents, était alors commandée par un 
de mes bons amis, le capitaine de frégate Maxence 
Carré. J'étais à son bord quelques instants après 

113 8 



114 SOUVKNIRS D'UJN VIEUX CROISEUR 

et c'est de lui que j'obtiens les premières précisions 
sur les opérations, commencées depuis le matin 
seulement. 

L'amiral Guépratte, commandant la division 
des Dardanelles, qui a sous ses ordres les forces 
navales françaises chargées de préparer le débar- 
quement de nos troupes, d'assurer leur mise à 
terre et de les appuyer ensuite, ne dispose que de 
deux cuirassés, le Jauréguiberry, navire amiral, 
et le Henri-IV et d'une escadrille de torpilleurs. 

La J eanne-d' Arc, commandant Grasset, venue 
comme moi quelques jours auparavant en escorte 
d'un convoi, et YAskold, croiseur russe, se sont 
également rangés sous ses ordres. 

Il n'y a plus dès lors aucun doute dans mon 
esprit et, si modeste que puisse être l'aide que 
nous apporterons à l'amiral, cette aide doit lui 
être offerte sans délai. Toute communication par 
T. S. F. étant interdite, j'irai porter mon offre 
moi-même. 

Mais nous ne pouvons pas arriver ainsi au 
hasard et il serait bon d'avoir les ordres de la 
division afin de savoir dans quelle région opèrent 
nos bâtiments et quelles sont les conventions spé- 
ciales pour le ralliement. Ces ordres, le lieutenant 
de vaisseau Moreau, qui commande la direction 
du port de Moudros, croit qu'il en existe encore 
un exemplaire et il s'offre à aller le rechercher. 

Je fais signaler au Latouche-T réville d'être prêt 
à appareiller le plus promptement possible. Je 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 115 

sais qu'il faudra faire au préalable dans les ma- 
chines quelques petits travaux indispensables, mais 
mon signal aura calmé l'impatience des esprits et 
je n'ai aucune inquiétude à cet égard, les tra- 
vaux seront faits vite et bien. 

Moreau tarde un peu dans ses recherches et 
mon vieux camarade Maxence Carré a entrepris 
de me raconter tous les avatars de son navire, 
ses mécomptes et ses espoirs ; il le fait avec ce 
feu et cette conviction qu'il apporte en toutes 
choses de son métier. Je l'écoute, mais aucune de 
ses paroles ne pénètre dans mon cerveau préoc- 
cupé uniquement du grand événement qui vient 
de surgir, car je sens profondément que notre 
heure est arrivée de jouer vraiment un rôle dans 
cette guerre. 

Et j'interpelle le commandant de la Foudre 
avec cette familiarité dont nous usons toujours 
entre nous : 

« Maxence, je te quitte pour rentrer à mon 
bord, car je n'entends pas la moitié des choses 
certainement fort intéressantes que tu me racontes. 
Envoie-moi Moreau, je te prie, dès qu'il arrivera. » 

À peine ai-je mis le pied sur la coupée du 
Latouche, que je lis la même question sur les vi- 
sages de tous ceux qui saluent mon arrivée : 
a Où allons-nous? » et je réponds avant que la 
question elle-même ait été formulée : 

« Thouroude, prévenez-moi dès que nous serons 



H« SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

prêts à appareiller et faites-moi apporter de suite 
les cartes de Lemnos aux Dardanelles. » 

Ah ! le bel éclair de joie dans tous les yeux ! 
Dans cinq minutes, le dernier homme du bord 
saura certainement la nouvelle. 

Et, lorsque vers 5 h. 30 du soir, mon second 
vint me prévenir que nous pouvions appareiller 
et que tout était prêt, j'attachai la même significa- 
tion que lui à ces trois derniers mots. Oui, je sen- 
tais que tout était prêt, matériel et personnel, 
et que nous pouvions aller en confiance vers 
notre destin. Moreau m'avait apporté l'ordre n° 34 
de la division de complément, c'était l'appella- 
tion officielle de la division cuirassée que comman- 
dait l'amiral Guépratte, et je savais que le débar- 
quement de nos troupes avait dû s'effectuer près 
du Saillant du vieux fort de Koum-Kalé, c'est 
donc de ce côté qu'il me faudrait chercher le Jau- 
réguiberry, toutes les opérations sur la presqu'île 
de Gallipoli ayant été réservées aux Anglais. Je 
donnai l'ordre de mettre aux postes d'appareil- 
lage. 

A 6 heures du soir, nous étions en route. Le jour 
tomba rapidement et il faisait déjà presque nuit 
lorsque nous doublâmes la pointe sud-est de 
Lemnos. Nous filions allègrement à la vitesse de 
14 nœuds. 

Le bruit du canon grandissait à mesure que 
nous avancions et le temps passait vite. A l'excep- 
tion du personnel mécanicien et chauffeur de ser- 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL H7 

vice, tout l'équipage était sur le pont ; tous les 
officiers sur la passerelle. Et chacun scrutait 
ardemment l'horizon devant nous. 

Nous marchions au canon ! Nous allions aider 
les nôtres aux prises avec l' ennemi, nous allions 
enfin nous battre, et point n'était, besoin de 
paroles pour exprimer l'allégresse et la force des 
sentiments que chacun ressentait et qu'il sentait 
pareils chez ceux qui l'entouraient. 

Vers 9 heures du soir, l'horizon paraît s'éclairer, 
embrasé d'une grande lueur rougeâtre. Puis des 
milliers de petites lueurs apparaissent qui sont des 
feux de navires, et d'autres feux plus brillants qui 
sont les faisceaux des projecteurs des bâtiments 
de guerre éclairant la côte ; au milieu d'eux, un 
gigantesque phare tournant, c'est le projecteur de 
Chanak que nous apprendrons bientôt à con- 
naître. Enfin des éclairs jettent constamment des 
lueurs plus vives en divers points de l'horizon, 
ce sont les lueurs des grosses pièces des cuirassés 
alliés tirant sans relâche. 

Nous nous rapprochons, tout s'accentue et 
s'éclaire davantage ; la canonnade devient un rou- 
lement ininterrompu. 

Nous approchons toujours et on a la sensa- 
tion que nous allons entrer à l'aveuglette dans la 
forêt de navires que nous sentons là, tout près 
de nous, bien qu'il soit impossible de les distinguer. 



118 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Notre position est incertaine car il est difficile 
d'évaluer quelle a été linfluence du courant sur 
notre route et la vitesse finit par être impression- 
nante. Il s'agit pourtant d'arriver au plus vite ; 
le spectacle de plus en plus grandiose dont nous 
sommes témoins dit assez que la lutte est ardente 
et peut-être notre concours sera-t-il immédiate- 
ment utile. 

Presque devant nous, une partie plus sombre 
dans l'horizon de feu, ce doit être l'entrée des 
Détroits, je fais mettre le cap du navire légère- 
ment à sa droite. Nous croisons un énorme bâti- 
ment brillamment illuminé dans lequel nous re- 
connaissons un navire-hôpital en route vers Mou- 
dros, plein de blessés sans doute. 

Nous sommes entrés dans la zone où sont 
mouillés des navires de toute sorte, transportant des 
troupes, cargos, chalutiers, remorqueurs, etc., etc., 
ils sont évidemment hors de portée de l'ennemi et 
presque tous sont éclairés. 

Cette zone franchie, voici celle où les navires de 
guerre au mouillage, tous feux soigneusement 
masqués, exécutent leur terrible bombardement. 
La vitesse a été diminuée depuis quelque temps 
et la terre ne paraît plus très loin lorsque, tout 
à coup, une grosse masse noire se détache sur 
le fond sombre de la côte et je reconnais immédia- 
tement la silhouette unique et si caractéristique du 
Jauréguiberry, avec sa coque courte et très haute 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 119 

sur l'eau et ses deux mâts militaires. La chance 
nous a favorisés et quelques minutes plus tard nous 
sommes à côté du navire amiral et à 200 mètres 
environ par bâbord à lui. Il est à l'ancre et 
un courant de 4 à 5 nœuds, dans lequel nous res- 
tons immobiles, le maintient parallèle à la côte. 
Il est 10 heures du soir. 

C'est peu de chose pour un armement de balei- 
nière, qui a fait croisière en pleine mer pendant 
tout l'hiver, de franchir 200 mètres et d'étaler 
un courant de 5 nœuds ; aussi quelques minutes 
après avoir stoppé et laissé le quart à mon second, 
je suis accosté le long du Jauréguiberry dont 
j'escalade l'échelle de combat sans que mon 
arrivée ait paru intéresser qui que ce soit. Il est 
tout à fait évident que l'attrait est par tribord 
où, de temps à autre, on canonne la terre et 
que la présence du Latouche lui-même n'est pas 
connue. Le timonier que je charge d'aller prévenir 
l'aide de camp de service ne paraît pas particu- 
lièrement surpris néanmoins de me voir ; son 
intérêt a dû être émoussé dans la journée par des 
choses plus sérieuses. 

« Commandant, l'amiral vous prie d'entrer ! » 
Et je pénètre dans la salle à manger où l'amiral 
Guépratte, en veston et d'une correction impec- 
cable comme toujours, me tend la main le plus 
aimablement du monde. 



420 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

« Bonjour, cher ami, comment allez-vous et 
d'où sortez- vous? » 

J'annonce l'arrivée à bon port du convoi 
mouillé sur rade de Moudros et j'expose que les 
circonstances m'ont paru assez sérieuses pour 
venir offrir les services de mon bâtiment, trop 
heureux si nous pouvons être de quelque utilité. 

« Comment, si vous pouvez être utile ; mais je 
crois bien et je vous garde. » 

Et s'adressant à un général qui traverse la salle 
à manger l'air un peu préoccupé : 

« N'est-ce pas, mon général? Permettez-moi de 
vous présenter le capitaine de frégate Dumesnil, 
commandant le Latouche-Tréville, qui vient offrir 
les services de son bâtiment. Et je viens de lui 
répondre que nous le gardons. » 

Je comprends que je suis en présence du 
général d'Amade qui me tend la main, acquiesce 
d'un geste poli et s'éloigne l'air toujours absorbé. 

Ma conversation avec l'amiral est brève, mais 
il la termine par une de ces phrases dont il a le 
secret : 

« Eh bien ! mon cher commandant, au revoir. Et 
afin de vous témoigner ma gratitude, je confie pour 
demain au Latouche-Tréville le poste d'honneur, 
le plus avancé dans les Dardanelles. Rentrez à 
votre bord et allez mouiller derrière nous ; vous 
recevrez mes instructions dans la nuit. » 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 121 

Au poste le plus avancé ! A deux pas de l'en- 
droit où le 18 mars l'héroïque Bouvet a creusé 
son tombeau dans les flots ! Ah le brave homme, 
il avait trouvé immédiatement le chemin de mon 
coeur et je lui adressai un profond et chaleureux 
merci. 

Mon discours préparatoire au combat était tout 
fait, je n'avais qu'à répéter aux officiers et à 
l'équipage les paroles de l'amiral. C'est ce que je 
fis dès mon retour à bord et je n'eus aucune sur- 
prise à lire, le lendemain au jour, la joie et la 
fierté sur tous les visages. Je puis dire que j'en 
éprouvai néanmoins un sentiment profond d'or- 
gueil et de plaisir. 

Allons, le métal était bien trempé ; il n'y avait 
à bord qu'une seule âme et nous pouvions nous 
présenter avec confiance sous le feu de l'ennemi ! 

26 avril. — Les instructions de l'amiral nous 
enjoignent de prendre poste à l'intérieur des Dar- 
danelles de façon à battre le cimetière de Koum- 
Kalé, le Méandre et la plaine de Troie. Éventuelle- 
ment, nous aurons à contrebattre les batteries 
ennemies tirant sur nos troupes. 

L'appareillage a lieu à 5 h. 45 et l'action, 
interrompue jusqu'à présent semble-t-il, recom- 
mence de toutes parts lorsque nous sommes à 
poste. 

Le temps est splendide et le spectacle, vu de 



122 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

la passerelle, unique. Lorsque les circonstances 
nous permettent de détacher les yeux de notre 
champ d'action pour les reporter sur la presqu'île 
de Gallipoli où les Anglais, appuyés par leurs 
cuirassés, sont accrochés, l'aspect est tout aussi 
passionnant. Partout c'est un crépitement de 
fusillade au milieu duquel on distingue les 
tac-tac des mitrailleuses et que vient soutenir 
une canonnade intense. Les obus soulèvent des 
panaches de poussière ou des gerbes d'eau énormes 
et sur des kilomètres carrés, la terre comme la 
mer paraissent être en proie à la frénésie d'un 
génie de destruction. 

Notre mise en action n'a pas été simple et dans 
l'exécution de ces bombardements, pour lesquels 
nos appareils de conduite du tir ne sont guère 
appropriés, l'officier de tir Lucas rencontre bien 
des difficultés. Les points à viser sont rares dans 
cette plaine du Méandre et lorsqu'un pointeur a 
été bien éduqué sur la passerelle, il trouve en 
descendant de plusieurs mètres un aspect tout 
différent du paysage qui le déroute. L'isolement 
des pointeurs dans nos tourelles fermées constitue 
aussi une gêne sérieuse. 

Mais la bonne volonté est si grande chez tout 
le monde, l'esprit si tendu, que les intelligences 
les plus simples paraissent se développer subite- 
ment et comprendre immédiatement toutes les 
explications. Et bien peu de temps s'est écoulé 
depuis notre entrée dans les Détroits que déjà 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 123 

le bâtiment est apte à faire un plein usage de tous 
ses moyens. Il le faut, car il ne s'agit plus mainte- 
nant de détruire le pont de Saint-Jean-d'Acre 
ou de bombarder les convois de chameaux circu- 
lant sur la route d'Alexandrette ; ici nous avons 
devant nous des ennemis sérieux, ainsi qu'en 
témoignent leurs ripostes et les gerbes d'eau qui 
se soulèvent de temps à autre dans notre voisi- 
nage, et nous les savons accrochés là, devant nous, 
dans ce cimetière de Koum-Kalé en partie con- 
quis par nos trois bataillons qui ont emporté 
la veille de haute lutte tout le petit village à 
moitié détruit. 

C'est à la Savoie que reviendra l'honneur de 
déloger les Turcs, en prenant en enfilade de ses 
canons la butte derrière laquelle ils sont retran- 
chés, mais nous battons la plaine et les parages 
du Méandre, empêchant ainsi l'arrivée des ren- 
forts turcs, puis la fuite des défenseurs du cime- 
tière qui vont de ce fait être bientôt capturés 
par nos soldats. 

Notre matinée est bien remplie ; la Jeanne- 
cTArc et le Henri-IV nous ont rejoints et les trois 
bâtiments canonnent avec entrain les mêmes 
objectifs en défilant à tour de rôle devant eux. 
Et, dans l'après-midi, nous nous étonnons déjà 
des difficultés auxquelles nous nous sommes 
heurtés le matin ; non seulement dans la plaine 
nous attaquons vigoureusement et instantané- 
ment à la moindre alerte, mais nous trouvons 



iii SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

tout le temps nécessaire pour contre-battre les 
batteries ennemies établies sur les crêtes de la 
côte d'Asie, alors que quelques heures plus tôt 
nous pouvions à peine les repérer. Chacun en 
distingue maintenant les canons comme de minus- 
cules bâtons noirs qui font un petit mouvement 
presque imperceptible en arrière, au départ du 
coup. 

Les projectiles ennemis? Il est trop facile vrai- 
ment de les éviter. Lorsque l'adversaire règle son 
tir et que les coups se rapprochent de nous, un 
changement d'allure des machines et le voilà 
dérouté. Sur la passerelle se trouvent le comman- 
dant,' l'officier de tir et un nombreux personnel 
pour la veille, le tir ou les signaux. Tout ce 
monde suit le petit jeu auquel nous gagnons 
toujours. Pourtant nous commençons à soup- 
çonner qu'on y perd quelquefois, lorsque la 
Jeanne-d'Arc reçoit deux projectiles de 15 centi- 
mètres dont l'un tue ou met hors de combat 
l'armement d'une casemate presque en entier. 
Sur le moment, nous nous rendons compte seule- 
ment que le grand croiseur a été touché et ceci 
ne diminue pas la haute idée que nous avons 
de notre Latouche, presque aussi puissant et 
tellement plus petit, que les projectiles ennemis 
ne peuvent parvenir à atteindre ! 

A 7 heures du soir, nous sommes de retour au 
mouillage derrière le Jauréguiberry. Chacun à bord 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 125 

a conscience d'avoir bien fait son devoir, cela se 
voit. 

Mais nous n'avons pas terminé, car il faut main- 
tenant aider au rembarquement des troupes fran- 
çaises. Le succès du débarquement à Gallipoli 
est assuré et les opérations sur la côte d'Asie, qui 
n'étaient qu'une simple diversion, sont terminées. 
Une partie importante de nos troupes, tenue jus- 
qu'alors en réserve, va occuper au cap Hellès la 
droite de la ligne franco-anglaise et les trois 
bataillons de Koum-Kalé les rejoindront après 
avoir comblé leurs vides. 

Le général en chef sir Jan Hamilton se décide 
dans la nuit à maintenir nos troupes sur la côte 
d'Asie, conformément à la suggestion du général 
d'Amade, mais son ordre arrive trop tard. Le 
rembarquement est commencé et on ne peut plus 
l'interrompre. Tout est terminé à 4 heures du 
matin et les embarcations du Latouche-T réville, 
avec deux enseignes, Le Moaligou et Le Breton, 
ont rendu de précieux services. 

27 avril. — Nous nous ravitaillons en munitions 
au mouillage de Tenedos. 

L'amiral Guépratte vient passer l'inspection. 
Il s'est fait précéder d'un signal nous remer- 
ciant du précieux et dévoué concours que nous 
lui avons apporté ; aussi cela augmente-t-il encore 
le succès qu'il a tout naturellement parmi les 



186 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

équipages grâce à son allure originale depuis long- 
temps populaire et au prestige que lui vaut son cou- 
rage personnel. L'amiral aborde avec moi le sujet 
des récompenses et sur mon insistance qu'il n'en 
saurait être de meilleure que de nous conserver, 
s'il juge que le bâtiment est réellement apte à lui 
rendre des services, je sens que l'émotion le gagne. 
« Et comment pourrai -je penser autrement, 
mon cher commandant, n'avez-vous pas fait vos 
preuves? Vous avez raison et, dans les conditions 
où je suis, on n'a pas le droit d'abandonner si 
facilement un bâtiment de choix avec un personnel 
de choix. Je télégraphie au ministre pour de- 
mander qu'il vous laisse à ma disposition. Merci. » 

A 6 heures du soir, la J eanne-(T Arc appareille 
pour regagner l'escadre de Syrie. 

Le 28 et le 29 avril, nous reprîmes notre faction 
dans les Dardanelles. Il ne s'agissait plus mainte- 
nant que de contrebattre les batteries ennemies 
de la côte d'Asie, tirant sur nos troupes au cap 
H elles ou dans la baie de Morto. Nous commen- 
cions à être rompus à notre métier, mais l'ennemi 
paraissait apprendre le sien également. Les batte- 
ries, se dissimulant derrière les crêtes, devenaient 
à peu près invisibles et impossibles à battre. Les 
gerbes se faisaient plus nombreuses autour de 
nous, nous encadrant fréquemment et le bruit des 
projectiles ennemis éclatant dans l'eau se trans- 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 127 

mettait à la coque, produisant un bruit métal- 
lique si net que le personnel des fonds avait 
constamment l'impression de chocs directs. Cepen- 
dant, nous ne fûmes pas touchés. 

Les mines dérivantes se firent aussi plus nom- 
breuses et il fallut organiser un service de veille 
spécial contre ces engins peu agréables à rencon- 
trer, pour permettre de les couler ou de les éviter 
à temps. Nous avions à bord, heureusement, 
comme chef de pièce de 65 millimètres, un canon- 
nier nommé Safforès qui était un pointeur mer- 
veilleux, il commença par se révéler dans le cou- 
lage des mines. Il se faisait quelquefois des 
matches entre navires anglais et français lors- 
qu'une mine passait entre les deux. Quand Saf- 
forès était présent, le résultat n'était pas douteux. 
Nous attendions que l'Anglais ait tiré un certain 
nombre de coups pour lui permettre de se rendre 
compte de la difficulté d'atteindre le but et en 
trois coups, quelquefois moins, Safforès touchait 
la mine et la coulait. 

30 avril. — L'amiral nous transmet à une heure 
du matin l'ordre de rallier la côte de Syrie, il 
annonce en même temps qu'il viendra passer 
l'inspection dans la matinée. 

A 10 heures en effet, l'amiral Guépratte monte 
à bord, puis, après avoir passé rapidement devant 
l'équipage et avoir prononcé quelques paroles 
d'adieu, il descend chez moi et me remet l'ori- 



128 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

ginal, écrit de sa main, de l'ordre du jour que je 
reproduis ci-après : 

DIVISION DE COMPLÉMENT 

DE L'ARMÉE NAVALE 

Amiral. 

ORDRE DU JOUR 

Au moment où le contre-amiral, commandant la force 
navale détachée aux Dardanelles, a le regret de se séparer 
du croiseur cuirassé le Latouche-Tréville, après une féconde 
et malheureusement trop courte collaboration, l'amiral 
tient à offrir au commandant de ce bâtiment l'expres- 
sion de sa toute cordiale reconnaissance et il le prie de 
bien vouloir être son interprète auprès de son état-major, 
petit état-major et équipage. 

A ce titre, il ne saurait mieux faire que de lui donner 
connaissance des termes dans lesquels il a entretenu le chef 
du département et le commandant en chef au sujet du La- 
touche-Tréville dans son message journalier du 29 courant : 

« ... Le Latouche-Tréville va se ravitailler en charbon 
et faire route pour l'Egypte. Par la précision de son tir, 
ce bâtiment a rendu à la division et au corps expédition- 
naire d'Orient les plus précieux services. 

« En battant vivement le cimetière de Koum-Kalé, 
le pont du Méandre et les colonnes ennemies, il a puis- 
samment contribué au succès de l'opération, à la démora- 
lisation de l'ennemi et à la reddition de nombreux prison- 
niers ottomans... » 

Le présent Ordre du jour sera lu par un officier aux 
équipages de la division assemblés, et affiché pendant 
huit jours dans les batteries. 

Jauréguiberry, Kum-Kalé, le 28, ÏV.16. 

Le contre-amiral, 
commandant la division de complément, 

Simé : GîtApiutte. 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 129 

Je demande à l'amiral si c'est bien la réponse 
du ministre qu'il a reçue, car le délai me paraît 
un peu bref. Il me répond que c'est un télégramme 
de Malte, mais si précis et si impératif qu'il ne 
peut que me renvoyer malgré le regret qu'il en 
éprouve. 

Je vois qu'il n'est plus possible d'insister, mais 
aucun ordre n'ayant fixé l'heure de mon appareil- 
lage, je décide qu'il aura lieu à la nuit seulement. 

La vue est trop belle de ces côtes ingrates et 
dénudées, où tant des nôtres sont déjà tombés 
pour la France, pour que nous n'en emplissions 
pas nos yeux tout le jour avant de les quitter 
définitivement. 

30 avril, à 13 h. 35 (signal à bras). 

Jaurêguiberry à Lalouche. 

Amiral à commandant. — Je reçois télégramme sui- 
vant : « Conservez Latouche-Tréville jusqu'à arrivée 
Saint-Louis qui a ordre presser réparations. » Charmé de 
cette bonne nouvelle, je me félicite de conserver votre 
précieuse assistance. 

30 avril, 13 h. 45 (à bras). 

Commandant à amiral. — Mes respectueux remercie- 
ments. Dois-je me préparer à appareiller pour bombarder 
In-Tepé? 

Cependant la situation de nos troupes devenait 
chaque jour plus difficile au cap Hellès. Les ren- 
forts attendus de France n'arrivaient pas et 
.comme les pertes étaient fort élevées par suite du 
grand nombre de troupes turques et de leur mor- 

9 



130 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

dant, il avait fallu faire monter toutes les réserves 
et le personnel de l'arrière sur la ligne de feu. 

Le 1 er mai, nous avions contrebattu les batte- 
ries ennemies en tirant du mouillage. Le service 
de la base militaire à terre était assuré par des 
marins, ainsi que le transport des blessés et nous 
devions fournir 80 hommes, ce qui rendait très 
difficile le service des pièces à la mer sous les feux. 

Le 2 mai, nous appareillâmes cependant dans 
ces conditions pour aller soutenir nos troupes en 
faisant un feu de barrage dans le ravin du Kerevés- 
Déré qui servait d'abri pour les renforts des 
Turcs avant leurs attaques. Nous constatâmes ce 
jour-là que l'ennemi avait encore fait des progrès 
sérieux dans le tir contre un navire en marche, 
car nous fûmes solidement encadrés et arrosés 
par la mitraille provenant d'obus, dont aucun, 
pourtant ne nous toucha directement. 

L'ennemi perfectionnait ses méthodes de tir, 
nous prenions l'habitude de l'arrosage ; il y avait 
compensation ! 

Notre médecin, le docteur Plazy, chargé du 
service à la plage, en rentrant ce soir-là à bord 
pour quelques instants, nous dit que la nuit pré- 
cédente avait été particulièrement chaude et que 
l'on comptait 1 200 blessés environ. 

C'est le 4 mai 1915 que nous reçûmes le bap- 
tême du feu. Depuis 5 heures du matin, nous 
étions à notre poste habituel pour le bombarde- 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 131 

ment du ravin du Kerevés-Déré, lorsqu'un obus, 
éclatant sur un hauban du mât avant, tua un 
de nos observateurs de mines et blessa l'autre. 
C'est ainsi que mourut pour la France le quartier- 
maître de timonerie Jaguin, bon marin et brave 
garçon, le fils d'un des nôtres, l'officier des équi- 
pages Jaguin que nous avions tous connu à 
Dakar. La mitraille arrosant la passerelle où se 
tenaient à découvert tant de gens, y compris le 
commandant, ne fit pas d'autres victimes par le 
plus étonnant des hasards. Les matelas de hamacs 
qui constituaient un entourage soi-disant de pro- 
tection furent perforés de bout en bout par des 
éclats d'obus ; ma chambre de veille devint une 
écumoire (il faisait heureusement très chaud), 
mais personne ne fut atteint. 

Ceci nous donna toutefois sérieusement à penser 
sur notre méthode d'éviter les projectiles de l'en- 
nemi, et sans y renoncer entièrement, je donnai 
des ordres pour la compléter... par la mise à l'abri 
de tout le personnel qu'il n'était pas absolument 
indispensable de conserver dehors. 

Je dus résister au vif désir que nous avions de 
bombarder la batterie que nous soupçonnions 
d'avoir tué Jaguin. Depuis la veille en effet, 
j'avais renoncé à contrebattre les batteries, car 
nos soutes se vidaient rapidement et aucun trans- 
port n'avait de cartouches de 14 centimètres pour 
nous ravitailler. Or, la situation était sérieuse et il 
fallait avant tout soutenir nos troupes... quitte 



132 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

à régler plus tard nos démêlés personnels avec 
les batteries. 

Dans l'après-midi du même jour, vers 4 heures 
du soir, nous vîmes arriver le Trident battant 
pavillon de l'amiral Guépratte. L'ennemi l'avait 
aperçu et l'arrosait copieusement, mais c'était 
une des coquetteries de l'amiral que de ne pas 
se cacher et de donner l'exemple du courage le 
plus absolu. 

C'est un exemple qui a son prix ! 

Nous bénéficiâmes largement de l'arrosage en 
question, car l'amiral monta à notre bord ; il 
venait me demander de rester toute la nuit devant 
ce Kerevés-Déré dont nous commencions à devenir 
des spécialistes et d'y continuer notre bombarde- 
ment. La lettre qu'il me fit lire et dans laquelle 
le général d'Amade lui demandait ce concours 
était singulièrement pessimiste ; je savais la situa- 
tion sérieuse, puisque toute la matinée nous avions 
dû fournir encore, malgré notre appareillage, une 
centaine d'hommes à la base du cap Hellès, mais 
je ne la soupçonnais pas critique à ce point. 

Le général exposait que nos troupes étaient 
éreintées par plusieurs jours et plusieurs nuits de 
combats. Une partie des troupes noires épuisées 
avaient dû se replier sous l'effort des Turcs et il 
avait fallu remettre en ligne toutes les troupes 
blanches sans exception. Il fallait à tout prix 
essayer d'enrayer l'avance de l'ennemi, qui rece- 
vait sans cesse des troupes fraîches de Smyrne 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 133 

et de Constantinople, jusqu'à ce que nos propres 
renforts soient arrivés ; faute de quoi, le général 
envisageait les pires éventualités. 

Je remerciai l'amiral de s'être déplacé lui-même 
pour mieux me faire comprendre la gravité de la 
situation et je l'assurai que nous ferions de notre 
mieux. 

Les dispositions auxquelles je m'arrêtai furent 
les suivantes : je résolus de mouiller à la tombée 
de la nuit à un endroit bien repéré me permet- 
tant d'éclairer un gros rocher de la falaise qui 
formait un bon point à viser et de tirer avec des 
hausses connues. Pour pouvoir quitter rapide- 
ment le mouillage en cas de danger, je ne pouvais 
songer à utiliser nos ancres de bossoir si lourdes 
et si lentes à manœuvrer, aussi pris-je le parti 
d'employer une ancre plus légère avec un câble 
en fil d'acier, bien décidé, si les attaques de l'en- 
nemi devenaient trop sérieuses, à mettre en 
marche instantanément et à casser mon câble 
en laissant l'ancre au fond. 

Mais cette ancre si légère allait-elle être suffi- 
sante pour tenir le bâtiment à son poste avec le 
fort courant qui cherchait à l'entraîner? 

Il y eut un moment d'anxiété pendant que 
notre câble filait sur le pont mal éclairé et plusieurs 
fois sa tension fut si forte que nous craignîmes 
de le voir casser. Subitement, il fallut cesser de 
filer, car un nœud s'était fait dans le fil d'acier. 
Notre anxiété redoubla ; était-ce l'ancre qui allait 



134 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

quitter le fond, était-ce le câble qui allait casser? 
Ils tinrent bon tous les deux, nous étions à poste ! 

La nuit s'était faite et les batteries ennemies 
n'avaient guère pu nous apercevoir. Le moment 
critique était arrivé, mais le danger pour nous était 
peu de chose en regard des incidents plus ou 
moins graves qui pouvaient nous empêcher de 
mener à bien notre mission. Tout le monde avait 
bien compris cela, j'en étais certain rien qu'à la 
façon dont tous mes ordres s'exécutaient. 

Chacun à son poste de combat, je donnai 
l'ordre d'allumer les deux projecteurs de l'avant, 
le projecteur bas éclairant notre gros rocher et le 
projecteur haut pointé plus loin dans la direction 
générale du Kerevés-Déré, formant sur le plateau 
une barre lumineuse. 

Encore un petit moment d'anxiété; le projec- 
tile qui nous a frappés le matin a fait des avaries 
dans les circuits des projecteurs, la réparation de 
fortune faite à la hâte ne. nous donnera-t-elle pas 
d'ennuis? Mais je suis vite rassuré, car les deux 
projecteurs s'allument. 

Nous sommes dans le sens du courant, paral- 
lèles à la côte et ce sont les pièces de bâbord qui 
vont prendre part au tir. Je donne l'ordre de 
commencer le feu, la première salve part aussitôt, 
suivie bientôt d'une deuxième. 

Attendons la riposte ! Elle ne tarde pas, nous 
entendons des sifflements de projectiles, mais sans 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 135 

voir les gerbes dans la nuit. Le tir paraît assez 
mal réglé. 

Nous continuons le feu. Soudain nous sommes 
touchés simultanément par plusieurs projectiles. 

« Incendie à bord ! » me signale d'en bas le 
porte-voix du poste central. 

Diable... C'est plus sérieux. Je fais éteindre le 
projecteur bas et nous continuons le tir en visant 
tant bien que mal sur le rocher encore très faible- 
ment éclairé par la lueur du projecteur haut. 

Renseignement pris, l'incendie n'a pas de gra- 
vité. Le projectile", de petit calibre, en éclatant a 
traversé le pont supérieur au-dessus des chambres 
de Lescaille et de Portzamparc. Le rondier, ayant 
aperçu la fumée, a donné l'alarme et l'équipe 
spéciale a eu vite fait d'éteindre le commencement 
d'incendie. Les conséquences ne furent sérieuses 
que pour mes deux pauvres officiers, car le zèle des 
pompiers joint aux ravages du projectile eut pour 
résultat de détruire entièrement leurs garde-robes. 

D'autres projectiles frappèrent sur les parties 
cuirassées, mais c'étaient aussi des projectiles de 
petit calibre et ils ne nous firent aucun mal. 

Cette attaque heureuse de l'ennemi ne se renou- 
vela pas à notre extrême surprise. Le gros projec- 
teur de Chanak essaya bien de nous éclairer et il 
resta pendant un certain temps braqué sur nous, 
mais bien qu'il fût aveuglant, sa portée n'était 
évidemment pas suffisante pour que les batteries 



136 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

puissent nous distinguer. L'ennemi tira encore 
pendant quelque temps sans que nous puissions 
voir ses points de chute, puis, fatigué sans doute 
de s'attaquer à un ennemi invisible et peut- 
être fortement protégé, il cessa complètement 
le feu. 

Il ne le reprit même pas lorsque j'eus fait ral- 
lumer le second projecteur et cette nuit, sur l'issue 
de laquelle nous n'avions pas été sans in- 
quiétudes, se termina le plus simplement du 
monde. 

Nous ne cessâmes pas d'éclairer le plateau et de 
tirer des salves toutes les cinq minutes, dans la 
direction de notre faisceau. Ces salves compre- 
naient alternativement deux coups de 14 centi- 
mètres et trois coups de 65 millimètres. J'ai déjà 
dit la pénurie extrême de munitions de combat 
dans laquelle nous nous trouvions et je me résolus 
à épuiser un stock de munitions d'exercice que 
j'avais encore en soute. Je composai donc les 
salves de 14 centimètres d'un obus chargé en 
mélinite et d'un obus d'exercice lesté de sable. 
Les salves de 65 millimètres comprenaient deux 
obus d'exercice pour un obus de combat. Dès les 
premières salves, je pus me rendre compte que 
l'effet produit était excellent ; les projectiles d'exer- 
cice ricochant sur le sol desséché soulevaient une 
succession de gerbes énormes de poussière qui, 
éclairées par le projecteur, amplifiaient sensible- 
ment l'effet moral des salves. Pas plus que le 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 137 

projecteur de Chanak, le nôtre n'était capable 
de déceler hors de sa faible portée la présence 
des troupes turques qui auraient voulu traverser 
son barrage lumineux, mais l'impression produite 
par ce bombardement périodique et cet éclai- 
rage ininterrompu durent avoir leur effet, car les 
troupes turques n'attaquèrent pas cette nuit-là, 
pendant laquelle les nôtres purent prendre un 
repos relatif. 

Notre dispositif de mouillage tint jusqu'à une 
heure du matin. A ce moment, nous chassâmes 
et je dus mettre les machines en avant pour 
regagner notre poste et mouiller à nouveau ; cette 
fois nous tînmes jusqu'à 4 heures du matin. 
L'ancre ayant alors chassé de nouveau et comme 
le jour ne pouvait tarder, je la fis relever et 
nous restâmes à notre poste en manœuvrant 
les machines. 

Lorsque, à 5 heures du matin, je reçus de l'amiral 
l'ordre de sortir des Détroits, il y avait vingt- 
quatre heures exactement que nous étions au poste 
de combat et nous avions tiré plus de 400 coups 
de canon. Tout le monde était fatigué mais chacun 
avait le sentiment d'avoir fait cette fois une 
« bonne besogne ». 

Le général d'Amade nous adressa ses remercie- 
ments. Ils étaient mérités. 

J'y veux joindre ici l'appréciation de l'amiral 
Guépratte dans une note dont j'ai supprimé 
quelques phrases trop personnelles : 



138 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 



DIVISION DE COMPLÉMENT 

DE L'ARMÉE NAVALE 



Amiral. 



... Le 4 mai au matin, les troupes françaises étaient épui- 
sées par quatre jours et quatre nuits de luttes incessantes. 

... Le général me demandait de barrer la route aux 
colonnes d'assaut ennemies tentant d'escalader les pentes 
occidentales du ravin de Kerevés-Déré. Ce rôle échut au 
Latouche-Tréville et ce fut une bonne fortune pour tous, 
car faire aussi bien eût été difficile ; faire mieux, impos- 
sible. 

... Et quelle allégresse profonde lorsque, dès le lende- 
main 5 mai, à midi, nos soldats, jetant un coup d'œil 
anxieux sur le large, virent apparaître et grossir à l'horizon 
les diverses unités du convoi, amenant à toute vapeur 
au cap Hellès la belle division Bailloud. 

... Il n'est donc que trop juste de dire que, dans la journée 
du 4 au 5 mai 1915, le Latouche-Tréville a sauvé le corps 
expéditionnaire d'Orient et a bien mérité de l'armée 
navale et de la France. 

Sujjren, le 14 juillet 1915. 

Le contre-amiral commandant la 2 e division 
de l'escadre des Dardanelles, 

Si°né : Guépbatte. 



Le 9 mai, nous eûmes encore une journée très 
dure. J'en retrouve trace dans les notes de mon 
secrétaire, le quartier-maître fourrier Brun, un 
brave et excellent garçon que j'avais promu aux 
hautes fonctions d'historiographe du combat. Ces 



AUX DARDANELLES/ET DANS L'ARCHIPEL 139 

fonctions, plus modestes que leur titre, consis- 
taient pour Brun à noter tous les incidents dont 
il était témoin et il ne manquait jamais de relever 
en particulier avec soin les gerbes des projectiles 
tombant à moins de 100 mètres du bord. Les 
progrès de l'ennemi continuaient et ces gerbes 
étaient devenues si nombreuses que notre histo- 
riographe méprisait les petits projectiles pour 
n'enregistrer que les gerbes des gros obus qui 
tombaient parfois si près et soulevaient de telles 
quantités d'eau que je me souviens d'avoir été 
douché dans le blockhaus par une eau noirâtre 
et empestée à la suite de l'explosion à proximité 
immédiate de notre avant d'un obus de gros 
calibre. La coque ne fut pas touchée mais la pres- 
sion transmise dans l'eau par l'éclatement fut telle 
que les tôles de l'éperon, à bâbord et à tribord, 
furent très légèrement renfoncées vers l'intérieur. 
Ce jour-là, 9 mai, les notes de Brun disent que 
nous vîmes tomber près du bord vingt-quatre pro- 
jectiles de gros calibre. L'un d'eux éclata à bâbord 
milieu, si près de la coque que le bâtiment fut 
tout entier violemment ébranlé. Des outils pendus 
aux cloisons de l'atelier des machines furent dé- 
crochés, une glace dans un poste cassée ; les vibra- 
tions de la poutre constituée par le navire dans son 
sens longitudinal se firent même sentir si loin 
qu'une grande boîte en fonte renfermant une 
vanne et fixée sur la coque à tribord, c'est-à-dire 
du bord opposé à l'explosion et à plus de 30 mètres 



HO SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

de distance, fut brisée net. Secoués fortement dans 
le blockhaus, nous ne doutâmes pas un instant 
d'avoir cette fois une avarie sérieuse et Thouroude 
reçut l'ordre au poste central de prendre immé- 
diatement ses dispositions pour combattre la voie 
d'eau. Il était déjà sur les lieux mais... rien ne se 
produisit. Et il fut toujours impossible de décou- 
vrir sur la coque la moindre trace de l'éclatement 
de ce projectile. 

C'est ainsi que, peu à peu, nous prîmes mieux 
conscience des qualités de résistance de notre 
vieux croiseur. Les projectiles utilisés contre nous 
par l'ennemi n'avaient pas été spécialement étu- 
diés pour le tir contre des bâtiments, et notre 
cuirassement, bien que peu épais et insignifiant 
pour un combat naval moderne, constituait dans 
le cas présent une protection très réelle. Le per- 
sonnel des fonds s'entraînait également et les 
secousses des projectiles ou le bruit de leurs écla- 
tements se répercutant sur la coque n'avaient 
plus grand effet sur les nerfs. 

On plaisantait les Turcs ; le moral était toujours 
excellent ! 

10 mai 18 h. 25 (signal à bras). 

Jauréguiberry à Latouche. 

Chef état-major à commandant. — Amiral a reçu télé- 
gramme suivant de Paris : « Latouche-Tréville restera 
définitivement sous vos ordres. » 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 141 

Enfin ! Nous avons notre récompense. Il s'agit 
seulement de continuer à la justifier par les ser- 
vices rendus. 

Et nous en parlons ensemble lorsque j'ai réuni 
tous mes officiers pour examiner les conséquences 
de notre changement de situation. 

« Tenez-vous à mes côtés. Soyez à tout moment, 
à bord en particulier, des propagateurs d'énergie, 
de courage, de confiance et de joie même. Entre- 
tenons soigneusement cet esprit admirable de 
cohésion qui décuple la force des équipages pour 
profiter de toute celle de notre admirable per- 
sonnel. 

« Notre bâtiment n'est ni neuf, ni moderne, 
mais il peut, en rassemblant les énergies de ceux 
qui le montent, rendre d'importants services ; il 
vient d'en faire la preuve. 

« Croyons aux forces insoupçonnées et à l'in- 
fluence sur les événements du groupement de nos 
volontés ardentes. Des risques existent, mais à 
les courir pour notre pays nous éprouvons tous, 
j'en suis sûr, une joie profonde, car comme moi 
depuis longtemps vous avez fait, ainsi que tout 
officier, que tout Français, le sacrifice complet 
de votre vie. Et la tâche, en restant aussi belle, 
devient toute simple ; nous n'avons plus rien à 
perdre et tout à gagner. 

« Mais ayons le ferme espoir, mieux la certitude, 
de mener au feu jusqu'au bout notre Latouche- 



U2 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Tréville, encore qu'il ne puisse jamais, bien en- 
tendu, être question de peser les risques à courir 
au poste d'honneur où nous sommes. » 

C'était le 11 mai, je retrouve mes paroles presque 
textuelles et je me rappelle aussi l'émotion qui 
m'étreignit lorsque je restai seul après avoir laissé 
partir successivement, allant chacun à leur be- 
sogne, tous les jeunes officiers si braves et si pleins 
de cœur dont je sentais être le guide et le récon- 
fort, mais sur lesquels j'avais la joie de pouvoir 
m'appuyer avec la plus absolue confiance. Beau- 
coup à coup sûr, dans notre Marine, les égalaient 
par le courage ou les surpassaient par les qualités 
techniques, mais ceux-là étaient les miens, ils 
avaient fait leurs preuves et je savais qu'ils étaient 
capables de tous les sacrifices ! 

10 mai, 19 h. 20 (par T. S. F.). 

C. V. D. à Courbet. 

Commandant Corte-II télégraphie ce qui suit : sous- 
marin vu est certainement allemand. Type très grand 
gros canon. Il s'est dérobé en venant en travers et en 
plongeant. Kiosque a disparu à 7 000 mètres et périscope 
à 5 000 mètres. Artillerie impuissante. 

Ainsi, les sous-marins allemands ont commencé 
à circuler en Méditerranée. Voici qui va peut-être 
compliquer la question, s'ils viennent de nos côtés. 

Ils y vinrent et le premier fut signalé par le 
Jauréguiberry. 



AUX 



DARDANELLES ET DANS L'ARCfflPEL ik\ 



23 mai, 10 h. 30 (T. S. F.)- 

Jauréguiberry à Patrie. 
Anercu nettement périscope sous-marin avec sillage 
à 4 rniHes sud-ouest" entrée Dardanelles. Ai prévenu 



Henri-lV. 

Il n'y avait aucun doute et pourtant, chez 

quelques-uns, il y eut du scepticisme. Il est si 

facile de confondre le sillage d'un poisson avec 
un périscope ! 

Nos alliés mirent à la mer les filets de protec- 
tion sur leurs cuirassés. Nous n'avions pas de 
filets et nos bâtiments se protégèrent par leur 
vitesse et des routes en zigzag. 

Le 25 mai, tous les doutes furent dissipés et 
le départage fait entre les deux méthodes de 
protection, car le cuirassé anglais Triamph, ayant 
ses filets en place, fut torpillé et coulé par un 
sous-marin à l'ouest de la presqu'île de Gallipoh. 

Ce n'est pas médire, je crois, de nos alliés que 
de dire au'ils sont tenaces et qu'ils aiment à être 
convaincus des défauts d'une méthode avant 

d'en changer. 

Aussi, le 27 mai, à 6 heures du matin, le cui- 
rassé anglais Majestic était-il coulé au mouil- 
lage dans le sud du cap Hellès. Lé sous-marin, 
négligeant les nombreux transports mouillés a 



144 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

droite et à gauche du Majestic, avait défilé à 
contre-bord, comme à la parade, et lancé dans 
d'excellentes conditions ses torpilles qui avaient 
traversé les filets et frappé en plein dans la 
coque du Majestic. 

Les filets eurent un autre inconvénient plus 
terrible, car, le navire ayant chaviré sur bâbord, 
les filets de tribord, décrivant dans les airs un 
large cercle, s'abattirent comme un gigantesque 
épervier sur les hommes qui nageaient pour se 
sauver et firent un grand nombre de victimes. 

Cependant, la force navale française des Darda- 
nelles avait été augmentée d'une nouvelle divi- 
sion cuirassée et l'escadre ainsi constituée se trou- 
vait placée depuis le 21 mai sous le commande- 
ment du vice-amiral Nicol. Le vaillant amiral 
Guépratte conservait le commandement de sa 
division qui formait maintenant la 2 e division de 
l'escadre des Dardanelles. Le cuirassé Patrie por- 
tait le pavillon du vice-amiral. 

Dans notre corps expéditionnaire, un grand 
changement s'était produit également. Le général 
d'Amade avait été remplacé par le général Gou- 
raud et on fondait de grands espoirs sur ce chef 
si brave et si aimé du soldat. 

Le général Gouraud ne fut pas long à se rendre 
compte combien la tâche qui lui avait été confiée 
était ardue, et de la difficulté des offensives dans un 
terrain aussi accidenté et en présence d'un ennemi 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 145 

brave, bien entraîné et supérieur en nombre. Par 
surcroît, à ce moment même, la présence des 
sous-marins lui enlevait le soutien de l'artillerie 
de tous ces cuirassés qui venaient de rallier les 
Dardanelles. 

C'est le 4 juin 1915 que le général Gouraud crut 
pouvoir pousser une première offensive sérieuse, 
en liaison avec les troupes anglaises qui formaient 
l'aile gauche. En France, le Parlement, incom- 
plètement renseigné sur la situation, attendait 
avec impatience cette offensive et personne ne 
doutait du succès et de l'étendue de ses consé- 
quences. Le général Gouraud était moins con- 
fiant à coup sûr mais il avait vu toutes ses troupes 
et savait leur courage ; il avait en outre étudié 
avec soin tous les détails de l'offensive et en avait 
surveillé lui-même les préparatifs, il en escomptait 
donc un résultat favorable. 

L'avant-veille, nous étions au mouillage de 
Moudros, lorsque l'amiral Nicol me fit appeler 
et m'informa que le général Gouraud, lui ayant 
demandé le concours d'un bâtiment pour appuyer 
l'offensive de ses troupes, il avait décidé de con- 
fier cette mission au Latouche-Tréville. 

Je remerciai l'amiral de l'honneur qui nous 
était fait et je demandai à aller voir le général 
pour régler certains détails de notre concours et 
obtenir, si possible, une appréciation de notre tir. 
Le lendemain matin, je me rendis ainsi en tor- 
pilleur au cap H elles et je fus introduit auprès du 

10 



146 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

commandant en chef; je l'avais déjà rencontré 
avant la guerre et nous avions des amis com- 
muns. Son accueil fut, comme à l'habitude, 
simple et bienveillant et je pus lui exposer en 
détail la nature et l'étendue des services que nous 
étions susceptibles de lui rendre et établir quelques 
conventions indispensables pour notre liaison. 

Toutefois le général ne put s'engager à me 
fournir une observation de notre tir. Ah ! cette 
observation, que de fois, je l'ai souhaitée pen- 
dant notre séjour aux Dardanelles ! Ai-je assez 
jalousé et admiré nos alliés lorsque je voyais 
dans les plaines et sur les coteaux dénudés de la 
presqu'île de Gallipoli les obus des grosses pièces 
des cuirassés anglais tombant sans discontinuer 
en soulevant des nuages de poussière gigantesques 
et que je sentais cette puissance, bien disciplinée 
par une observation rigoureuse des points de 
chiite, en train de désorganiser les batteries de 
l'ennemi si soigneusement dissimulées pour moi. 

Hélas ! les Français n'étaient pas les seuls aux 
prises avec bien des difficultés et ma jalousie 
ainsi que mon admiration diminuèrent beau- 
coup lorsque j'eus acquis la certitude qu'un 
grand nombre de ces énormes projectiles étaient 
tirées pratiquement... au hasard dans la cam- 
pagne ! 

Enfin, puisque l'observation nous manquer? 
demain, nous ferons de notre mieux pour qu< 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 147 

l'effet moral vienne compenser, le cas échéant, 
l'insuffisance de l'effet matériel. 

4 juin. ~ Nous avons quitté Moudros à 5 heures 
du matin. Il a été convenu avec le général Gouraud 
que nous canonnerons vigoureusement à 11 heures 
et demie précises les ouvrages du Rognon et le 
ravin du Kerevés-Déré. Ce sont là des endroits 
qui nous sont familiers ! 

Nous marchons à bonne vitesse, tout en faisant 
des routes en zigzag. Notre mât de flèche arrière 
a été calé et nous devons avoir, à grande dis- 
tance, avec notre coque plutôt basse, une vague 
silhouette de destroyer. 

11 heures (par T. S. F.). 
Sous-marin au sud du cap Hellès. 

Nous entrons dans les Détroits, laissant là le 
torpilleur Chasseur qui nous a accompagné, avec 
l'ordre de croiser en travers de l'entrée pour gêner 
les sous-marins. Nous allons reconnaître un bon 
poste pour le bombardement et prendre les ali- 
gnements qui nous permettront dans un instant 
de le retrouver ; puis nous faisons un grand tour 
sur nous-même. 

Il y a déjà quelque temps que nous ne sommes 
pas venus ici et les batteries ennemies paraissent 
nous ménager aujourd'hui. 

Le moment approche. 



148 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

11 h. 28. — Nous sommes revenus prendre 
notre poste à grande vitesse et nous nous y 
maintenons en marchant à allure réduite contre 
un très fort courant. 

11 h. 30. — A l'heure précise, le feu se déclenche 
en salves de toutes nos pièces battantes. Les autres 
sont prêtes à riposter aux attaques des batteries 
ennemies qui ne vont guère tarder. Les canons de 
65 millimètres font la veille contre les sous-marins. 

Tout marche à merveille et notre contribution 
à la préparation de l'attaque ne doit pas être 
négligeable. L'heure du déclenchement de l'offen- 
sive générale de nos troupes est midi et nous leur 
devons au préalable un quart d'heure de bom- 
bardement. 

11 h. 35. — Mon attention est tout entière 
dirigée sur le ravin du Kerevés-Déré ; un timonier 
qui vient d'en bas me glisse un papier dans la 
main. J'y jette un coup d'œil et je lis : 

T. S. F., 11 h. 20. 
Un sous-marin dans les Détroits. 

Est-ce le même? Si oui, il remonte vers nous 
depuis un quart d'heure, mais le courant est fort 
et il ne peut être encore très près. 

Je mets le papier dans ma poche. Inutile de 
troubler personne car chacun doit être attentif 
à son rôle et l'heure n'est pas encore venue de 
nous en aller. 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 149 

Brun, l'historiographe, me regarde et je sens 
qu'il ne voudrait pas que j'oublie le papier dans 
ma poche s'il s'agit de quelque incident qui vaille 
la peine d'être enregistré. 

11 h. 50. — Nous avons fourni notre quart 
d'heure de bombardement et même cinq minutes 
de supplément. Notre rôle a été bien rempli et 
il est terminé pour le moment. Ne tentons pas 
davantage le sous-marin et filons !... 

Et à bonne allure nous repartons en abattant 
sur la droite pour éviter le plus possible le tir des 
batteries qui commence à être gênant. Nous repre- 
nons les zigzags. 

Et la manœuvre recommence. Après quelques 
moments de navigation, nous regagnons notre 
poste à grande vitesse et nous arrosons l'ennemi 
pendant un quart d'heure environ, puis nous 
filons. Et ainsi de suite. 

12 h. 10, par T. S. F. 
Cornwallis à Latouche. 

Aérostat signale sous-marin dans Détroits. Une bouée 
a souvent été prise pour un sous-marin. 

12 h. 30, par T. S. F. 

Général Gouraud à général Hamilton. 

Sous-marin signalé au sud du cap Hellès à 11 heures 
est remonté dans les Détroits. 

Est-ce une bouée ou un sous-marin? Supposons 
le pire et continuons notre tactique, qui ne réduit 



450 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

en rien le concours que nous pouvons apporter 
à nos troupes, car si nous tirions sans discontinuer 
nos soutes seraient rapidement vides, et qui a 
l'avantage de laisser à un sous-marin bien peu 
de chances de pouvoir se placer en position de 
lancement, avec un courant aussi violent, pendant 
notre quart d'heure de stationnement. 

Par contre, ce quart d'heure est suffisant pour 
permettre aux batteries de nous arroser copieu- 
sement et le carnet de l'historiographe se remplit 
rapidement. Mais personne ne pourrait songer 
à se plaindre en voyant les gerbes qui environnent 
aussi nos camarades, les deux torpilleurs Trident 
et Sape et les deux chalutiers Camargue et 
Râteau lesquels, presque à toucher terre en face 
du ravin du Kerevés, font de leur mieux avec 
les moyens réduits dont ils disposent pour inter- 
dire à l'ennemi le passage sur la plage et à l'orifice 
du ravin. Ah ! les braves petits bateaux ! 

D'ailleurs, ne nous plaignons pas trop de l'arro- 
sage ennemi. Nous savons, par expérience, le 
bruit et le choc que produisent sur une coque les 
projectiles éclatant dans l'eau à proximité et ces 
gerbes qui nous entourent constituent pour nous 
une véritable protection contre les torpilles. L'effet 
moral des projectiles ennemis sur le personnel 
enfermé dans la coque d'un sous-marin cherchant 
à se rapprocher de nous serait tel en effet qu'il 
n'oserait, je crois, venir à distance de lance- 
ment. 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 151 

Mais il est écrit que nous allons payer 
cette protection, si problématique qu'elle puisse 
être. 

A 5 h. 30 du soir, nous sommes encadrés par 
les coups d'une batterie de 21 centimètres et un 
obus éclate sur le pont arrière au-dessus du carré ; 
une partie des éclats ravage le carré, détruisant 
tout, mais sans y allumer d'incendie. Sur le pont, 
un chef de pièce de 65 millimètres, le petit Fri- 
quet, un gamin de Paris, brave et gai, la joie du 
bord, est tué net. Des éclats pénètrent aussi par 
l'avant dans la tourelle de 19 centimètres arrière, 
ricochant, tuant un des servants. Cinq hommes 
sont blessés. 

La tourelle cesse de fonctionner. Mais le chef 
de cette tourelle est un jeune enseigne, Bard ; 
il fait lui-même le premier pansement d'un ser- 
vant mortellement blessé, l'évacué et envoie les 
autres se faire panser en bas. Puis il recherche 
les causes de l'arrêt de la tourelle ; c'est un petit 
éclat de projectile logé dans les engrenages et 
que l'on enlève facilement. Et quelques minutes 
se sont à peine écoulées que les blessés sont de 
retour, le mort est remplacé et la pièce de 19 cen- 
timètres recommence à tirer avec le même calme 
qu'à l'exercice. 

N'avais-je pas raison de compter pleinement 
sur des jeunes gens comme celui-là, qui,, à vingt- 
cinq ans, donnaient de telles preuves de leur 
sang-froid et de leur commandement? 



158 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 



18 h. 25, par T. S. F. 
Patrie à Latouche. 

Prière de ne pas rester plus longtemps que sera demandé 
par militaires. Rejoindre Moudros quand terminé. 

18 h. 30, par T. S. F. 
Latouche à Patrie. 

Attaque troupes françaises continue. 



Nous avions tiré 380 coups de canon lorsque, 
à 7 h. 30 du soir, le général Gouraud nous informa 
que le combat était terminé, en nous remerciant 
de l'appui efficace que nous lui avions prêté. Le 
succès de cette offensive n'avait pas malheureuse- 
ment été aussi grand qu'on l'avait espéré et les quel- 
ques gains enregistrés avaient été chèrement payés. 

L'entrée de nuit à Moudros étant interdite, 
c'est au large de Lemnos, étendus côte à côte sous 
les pavillons qui leur servaient de linceul, que nos 
morts furent veillés. 

Le Latouche- T réville eut sa récompense en arri- 
vant au mouillage, lorsque l'amiral Nicol me fit 
communiquer le télégramme qu'il avait reçu du 
général Gouraud : 

Vous prie de remercier le Latouche -T réville de l'aide 
qu'il nous a apportée aujourd'hui ; sa conduite comme 
celle des torpilleurs et chalutiers a été admirée de tous. 

Que pouvions-nous souhaiter de plus que les 
remerciements si sincères de ce grand soldat? 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 153 

Le général, m'écrivait encore quelques jours plus 
tard quelqu'un de son entourage immédiat, m'a 
répété que le Latouche-Tréville avait été pour lui 
une consolation de cette journée un peu décevante. 

Oui, nous savions que le spectacle du bon vieux 
petit bateau qui travaillait de son mieux, en 
manœuvrant sous les projectiles ennemis et au 
milieu des gerbes d'eau qui l'entouraient cons- 
tamment, avait été un puissant réconfort moral 
pour tous ceux de nos soldats qui pouvaient le 
contempler du haut de la falaise tout en luttant 
contre l'ennemi. 

Nous étions bien payés de notre effort ! 



II 

LA CHASSE AUX SOUS-MARINS 

Si invraisemblable que cela puisse paraître 
actuellement, les croiseurs, à cette époque, furent 
employés très activement à rechercher les sous- 
marins. Ceux-ci étaient heureusement encore peu 
actifs, mal entraînés et aussi fort peu nombreux 
dans le bassin oriental de la Méditerranée, sauf 
dans les parages des Dardanelles. Le Latouche- 
Tréville fut bien entendu au premier rang des 
bâtiments employés à la chasse. 

Le 14 mai, nous fûmes détachés des Dardanelles 
pour aller explorer la côte de Caramanie, suivant 
les instructions de l'amiral sir John de Robeck, 
commandant en chef les forces navales alliées, qui 
avait été informé que des centres de ravitaille- 
ment pour sous-marins existaient dans les nom- 
breuses baies peu connues de cette côte. 

Notre tournée dura trois jours. Nous fîmes là 
un voyage d'exploration des plus intéressants 
mais sans rien découvrir. A coup sûr, un grand 
nombre d'anses profondes et bien abritées étaient 
susceptibles de recevoir des sous-marins, mais 

154 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 155 

nous ne trouvâmes aucun entrepôt de pétrole ou 
d'approvisionnements, et la difficulté des commu- 
nications avec l'intérieur dans des endroits comme 
Kakawa ou Port-Tristomos y rendait bien probléma- 
tique l'établissement de centres de ravitaillement. 

Cependant à Port-Tristomos, notre compagnie 
de débarquement fut reçue à coups de fusil et 
bien m'en prit d'avoir été assez avisé pour venir 
mouiller juste à l'entrée de la baie, inaccessible 
pour nous, donnant accès au village. Les arme- 
ments des pièces étaient à leurs postes et quelques 
salves d'artillerie eurent vite fait de rendre silen- 
cieux les soldats ennemis qui, embusqués dans la 
montagne surplombant le village désert, cher- 
chaient à atteindre nos hommes. 

Avant de rallier les Dardanelles, je passai par 
la baie de Makry afin de revoir la petite anse de 
Sarsalah qui, avant la guerre, nous avait fourni 
un si bon mouillage pour notre visite aux pro- 
priétés du khédive à Dalaman. Elle était silen- 
cieuse et déserte, mais l'appontement, les magasins, 
la belle citerne tout cela représentait un ensemble 
d'établissements si propres à être utilisés par les 
sous-marins et si accessibles par la route que nous 
avions parcourue à cheval dix mois plus tôt et qui 
devait être tout à fait terminée, que je n'hésitai pas 
à consacrer quelques obus à la mise hors de service 
des installations les plus essentielles. Ce fut vite 
fait ; nous avions acquis quelque pratique depuis 
l'époque déjà lointaine de l'appontement de Gaza ! 



*56 SOUVEINMRS D'UN VIEUX CROISEIR 

J'ai pensé souvent depuis à la belle cible que 
nous offrîmes plus d'une fois aux sous-marins 
pendant cette randonnée et d'autres qui suivirent. 
A la mer, j'avais pris l'habitude de zigzaguer 
constamment, le jour au moins, bien avant que 
la chose n'ait été rendue réglementaire ; mais à 
l'entrée des rades ou dans les rades elles-mêmes, 
que de fois nous nous sommes exposés. Ceci pour- 
tant paraissait alors aussi normal à ceux qui 
l'avaient ordonné qu'à ceux qui l'exécutaient et, je 
le répète, le danger ne fut jamais très grand, car les 
sous-marins étaient ailleurs que dans ces endroits 
déserts où ils n'avaient aucun gibier à chasser. 

Le commandant de l'escadre de Syrie, le vice- 
amiral Dartige du Fournet, circulait lui-même à 
cette époque, étendant un peu son domaine, car 
je le croisai dans les parages de Castelorizo. Il 
avait mis son pavillon sur la J eanne-fî Arc et je 
profitai de la circonstance pour me rendre en 
pleine mer à bord du croiseur et aller m'entretenir 
quelques instants avec mon ancien chef. 

Le 21 mai, nous étions depuis quelque temps 
déjà à notre poste de combat dans les Dardanelles, 
lorsque le télégramme suivant nous parvint : 

12 h. 05, par T. S. F. 
Sufjren à Latouche. 

Veuillez vous rendre urgence à Athènes. Vous vous 
mettrez immédiatement en relations avec ministres de 
France et Angleterre au sujet de sous-marins ennemis 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 157 

signalés dans golfe Athènes. Sitôt renseigné tant sur eux 
que sur leurs bases, dépôts de pétrole, vous agirez au 
mieux des intérêts supérieurs du pays. Je compte sur 
vous. ^ 

Chaque mission, quelle qu'elle fût, intéressait 
tout le monde à bord. L'imprévu nous attirait 
et comme nous avions pris quelque habitude des 
changements, le lecteur peut s'en douter, nous 
étions toujours prêts à partir pour toute destina- 
tion. Pour cette fois, le but était proche et, après 
avoir quitté les Détroits à 2 heures du soir le 
21 mai, nous mouillions le 22 à 6 heures du matin 
sur rade de Phalère. Peu de temps après, j'étais 
à terre en costume civil et je prenais le train à 
destination d'Athènes. 

« 

J'éprouve une drôle de sensation dans les rues 
de la capitale grecque à me trouver au milieu 
de cette foule gaie, insouciante, si éloignée de la 
guerre et de la vie que j'ai menée depuis des mois. 
Ma démarche d'ailleurs se ressent du séjour pro- 
longé à bord ; elle manque d'assurance. Et l'im- 
pression est bien plus violente encore lorsque, 
en attendant que notre Ministre puisse me rece- 
voir et en faisant les cent pas sur le trottoir, je 
tombe dans un petit marché aux fleurs. Il est déjà 
plus de 8 heures du matin et un soleil magnifique 
et chaud éclaire les roses et les œillets qui sont là 
à profusion, accentuant leurs couleurs et déve- 
loppant leurs parfums. Des femmes, des jeunes 



158 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

filles, en costumes d'été légers et transparents, 
passent au milieu des fleurs, en marchandent 
les gerbes et ajoutent par leur grâce au charme 
de ce spectacle, banal pour tous, stupéfiant pour 
moi seul. 

Comment, il existe encore des pays de soleil 
aussi splendides, des femmes et des fleurs !... La 
guerre que nous menons depuis des mois est-elle 
vraiment une réalité? 

Et je sens mes jambes qui se dérobent presque 
sous moi en respirant le parfum fort et exquis 
de ce petit coin d'Athènes. 

Je conférai avec M. Deville et avec sir Francis 
Elliot. Ce dernier tenait d'une personne dont il 
ne mettait pas en doute la bonne foi que « cinq 
sous-marins allemands étaient dans la baie 
d'Athènes à l'abri de Salamine, se cachant le 
jour et venant la nuit en surface pour leurs tra- 
vaux et leur ravitaillement ». 

Je n'avais pas encore à cette époque la notion 
exacte de la surexcitation que pouvait provoquer 
la question des sous-marins dans les cerveaux 
des habitants de l'Archipel, mais le renseignement 
ma parut légèrement empreint d'exagération. En 
divisant par cinq pour le rendre plus vraisem- 
blable, il nous restait cependant encore un sous- 
marin que nous cherchâmes en conscience pen- 
dant toute la nuit dans le golfe d'Athènes. Ce fut 
en vain d'ailleurs. 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 459 

Le 27 mai, le croiseur cuirassé Dupleix ralliait le 
mouillage de Moudros où nous nous trouvions. Il 
venait de Boudroum et il y avait eu une surprise 
malheureuse. Des embarcations, envoyées dans 
le petit port intérieur pour visiter les navires 
et les établissements à terre suspects de donner 
assistance aux sous-marins, avaient été accueil- 
lies à coups de fusil par l'ennemi malgré les con- 
séquences graves qui pouvaient résulter pour la 
ville de cet acte d'hostilité. Deux officiers et plu- 
sieurs marins du Dupleix avaient été tués et une 
vingtaine étaient prisonniers. 

Nous reçûmes de l'amiral l'ordre de nous rendre 
immédiatement à Boudroum pour y compléter les 
opérations du Dupleix. 

Le 28 au point du jour, nous appareillions et il 
faisait déjà nuit lorsque nous mouillâmes à Kos. 
Je pus voir néanmoins le capitaine italien gou- 
verneur de l'île et recueillir de lui un certain 
nombre de renseignements; c'est ainsi que j'ap- 
pris que la ville avait été bombardée le jour même 
par deux croiseurs anglais. Cette mesure intem- 
pestive coupait court à mes projets d'entrer en 
relations avec le caïmacan Mehemed Faik, homme 
très courtois, qui m'avait fait visiter la forteresse 
et les prisons de Boudroum en juillet 1914, et de 
lui poser un ultimatum pour la restitution des 
prisonniers. 

Il ne me restait plus qu'à m'assurer de la 
besogne faite par nos alliés et le lendemain 29, 



160 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

après avoir quitté Kos à 4 heures du matin, 
j'étais à 5 heures et demie devant les murs de 
la forteresse, dont je connaissais l'épaisseur. On 
voyait qu'ils avaient fort bien supporté les égra- 
tignures des obus français et anglais et je n'eus 
aucune envie de vider mes soutes contre ces pierres. 
La destruction des navires dans le petit port 
était presque entière et il ne me fallut qu'un 
bien petit nombre de projectiles pour la para- 
chever. Il ne pouvait être question après cela 
d'autres représailles contre la ville, car je n'avais 
aucune envie d'adopter les procédés boches, bien 
que la fusillade de nos embarcations ait eu toutes 
les allures d'un guet-apens. 

Il eût été dangereux de prolonger notre station 
devant le port si les sous-marins le considéraient 
réellement comme un centre de ravitaillement, 
car il pouvait s'en trouver dans les parages et, 
à 7 heures du matin, nous repartîmes pour Mou- 
dros à vitesse réduite. 

J'allai voir, dès mon retour, mon camarade de 
Saint-Seine, commandant le Dupleix, qui avait 
reçu une balle dans le bras et qui s'était conduit 
très courageusement pendant cette affaire. Il était 
victime de la malechance et d'un peu de manque 
d'expérience de la guerre sur cette côte où il 
allait pour la première fois. Il perdit son comman- 
dement dans cette histoire. 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 461 

Il n'y a que les officiers n'ayant jamais rien 
fait qui n'ont pas couru de risques. On n'apprend, 
il est vrai, la guerre qu'en la faisant, mais si la 
pratique et l'expérience vous enseignent beau- 
coup de choses et apprennent à un commandant 
à réduire les chances de pertes ou d'accidents tout 
en augmentant son offensivité, il ne s'ensuit pas 
moins qu'une vigilance de tous les instants ne 
suffit pas toujours pour vous garantir contre le 
danger. 

Je ne tire pour ma part aucune vanité d'avoir 
eu peu de pertes et pas d'accidents pendant la 
durée d'un commandement plutôt actif, car je 
confesse que, si sûr de moi que je me sois senti dans 
maintes circonstances graves, il est bien rare que 
l'expérience acquise postérieurement à ces cir- 
constances ne m'ait pas démontré que je devais 
attribuer malgré tout, et pour une part plus ou 
moins grande, à ma chance de m'en être tiré 
indemne. 

Soyons donc modestes en toutes circonstances 
et indulgents pour ceux qui sont à la peine 
lorsque le succès ne couronne pas pleinement leurs 
efforts. Honneur au courage malheureux ! Dans 
la Marine plus que partout ailleurs nous pouvons, 
je crois, réclamer le bénéfice de cet adage. 

Il y avait alors dans l'escadre des Dardanelles 
deux croiseurs cuirassés de même type : le Dupleix 
et le Kléber. Le Kléber n'eut pas de chance non 
plus, car, à la même époque, en passant devant 

il 



162 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Scala-Nova sur la côte d'Asie Mineure, une inat- 
tention de l'officier de quart le fit échouer assez 
près de la côte pour que l'ennemi pût se rendre 
compte de la situation critique du bâtiment et 
amener en hâte des batteries de campagne pour 
le bombarder. 

Grâce à la ténacité du commandant Du Couëdic, 
le Kléber put se déséchouer après avoir couru de 
grands risques. 

Du Couëdic perdit aussi son commandement 
dans cette affaire. C'était normal, mais il ne fit 
que grandir pourtant dans l'estime de ses cama- 
rades de l'escadre des Dardanelles. 

Dans le courant de juin, je fus détaché pour 
une courte croisière dans les Cyclades et nous 
pûmes prendre quelques jours de repos dans le 
charmant petit port de Syra. Il y faisait bien 
chaud, dans la journée, mais quels délicieux 
dîners nous faisions le soir, mes officiers et moi, 
dans ce petit restaurant grec du quai, alors que 
grouillait autour de nous cette foule pittoresque 
de pêcheurs et de marins de toutes sortes et que 
les embarcations, les voiliers ou les petits vapeurs 
arrivaient et repartaient sans cesse. 

La fraîcheur venait et, après avoir pris le mastic 
traditionnel, nous mangions des tas de choses 
exquises que Moudros ne produisait guère : des 
concombres et des tomates, du poisson sortant 
de l'eau, des melons délicieusement sucrés, du 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 163 

yaourt, des figues fraîches, le tout arrosé d'un 
petit vin blanc glacé qui renfermait tous les par- 
fums de l'Attique. 

J'avais été chargé de mettre un peu d'ordre 
dans la croisière contre les sous-marins que nous 
venions d'organiser dans ces parages avec quelques 
chalutiers et c'est à ce moment que je me fis une 
notion plus exacte de l'imagination des informa- 
teurs ; il est vrai de dire, à leur décharge, qu'on 
avait promis des primes fort importantes pour les 
renseignements conduisant à la destruction de 
l'ennemi. Dans ces îles de l'Archipel où tout le 
monde est marin et où l'habitant est d'une so- 
briété sans exemple, les déplacements ne coûtent 
pas cher ; aussi combien d'insulaires firent des 
voyages considérables pour apporter au com- 
mandant en chef des renseignements puisés uni- 
quement dans leur esprit inventif et parfois d'une 
puérilité admirable. Et lorsque la prime entrevue 
se réduisait à une somme insignifiante, cet argent, 
destiné à ne pas décourager les bonnes volontés, 
faisait la boule de neige dans la bouche de l'infor- 
mateur rentré chez lui et en cascade dans les 
oreilles de ses auditeurs. A peu de frais, les Alliés 
conquéraient ainsi une réputation de générosité 
et aussi de naïveté qui n'étaient méritées ni 
l'une ni l'autre, mais qui entretenaient la pro- 
duction incessante et le transport des fausses 
nouvelles. 



464 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

J'eus personnellement bien des preuves de cette 
imagination pendant que je me trouvais ainsi 
dans les Cyclades. 

Je fus obligé un jour d'acheter tout le tabac 
d'un contrebandier qui se faisait fort de nous faire 
trouver un sous-marin dans les parages du Dodé- 
canèse. Le tabac, vendu soi-disant à prix coû- 
tant, n'était pas cher, mais il était fort médiocre 
et la coopérative n'en tira qu'un modeste profit. 
Ceci se passait dans l'île Mykoni, à peu de distance 
de Syra, et, suivant les indications du contreban- 
dier, je l'envoyai aux abords d'une des îles du 
Dodécanèse sur un de mes chalutiers, lequel 
croisa là vainement pendant une semaine. Le 
contrebandier abandonna alors la partie et de- 
manda à être débarqué dans l'île la plus proche. 

Je me suis toujours demandé s'il avait trouvé 
ce procédé pour éviter la police grecque avec 
laquelle il avait eu de fâcheux démêlés ou s'il ne 
voulait pas tout simplement renouveler sa pro- 
vision de contrebande ! 

Il m'avait d'ailleurs été garanti comme animé 
de sentiments extrêmement francophiles !... 

Une autre fois, j'étais mouillé pour la nuit, 
devant cette même île de Mykoni, lorsqu'on vint, 
assez tard dans la soirée, me prévenir qu'un second 
contrebandier (il y en a tellement dans l'Archipel !) 
se faisait fort de me montrer un poste de ravitail- 
lement pour sous-marins, établi sous la mer. On 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 165 

parlait assez souvent depuis quelque temps de 
ce procédé de ravitaillement; il m'avait toujours 
laissé rêveur, mais je résolus de profiter de l'occa- 
sion pour éclaircir cette question si l'homme con- 
sentait à venir en personne nous montrer l'en- 
droit. Il possédait une embarcation et il accepta 
à condition d'être remorqué sur une partie du 
parcours ; il m'indiqua lui-même le point approxi- 
matif où il voulait se rendre sur la côte de l'île 
Nio, à une trentaine de milles plus au sud. 

Tout fut convenu et le montant de la prime fixé ; 
puis, , dans la nuit, nous installâmes dans son 
embarcation un petit canon, une mitrailleuse, un 
équipement complet de scaphandrier et, au point 
du jour, le Latouche-Tréville lui-même remorqua 
l'embarcation avec tout son matériel, le contre- 
bandier, un enseigne de vaisseau, un officier mé- 
canicien et une dizaine de marins du bord ; c'était 
une véritable expédition. 

Assez loin du point à explorer, nous lâchâmes 
la remorque et l'embarcation partit vent arrière, 
à bonne allure grâce à la brise qui venait de se 
lever ; un sous-marin pouvait être dans ces pa- 
rages et il s'agissait dans ce cas de le surprendre. 
Nous fîmes demi-tour et remontâmes vers Mykoni 
pour ne pas lui donner l'éveil. 

Vers 5 heures du soir, nous nous trouvions de 
nouveau dans les parages indiqués, mais rien 
n'était en vue. Nous continuâmes dans le sud et, 
à la chute du jour, nous aperçûmes enfin une voile 



166 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

à grande distance ; l'ayant chassée, nous recon- 
nûmes presque aussitôt notre embarcation, que 
nous pûmes rejoindre avant qu'il ne fît complète- 
ment nuit. Les officiers étaient très excités ; les 
recherches avaient été longues, mais l'énorme cha- 
land qu'ils avaient découvert, hermétiquement 
clos et posé à plat sur le fond dans un endroit 
désert et abrité, leur avait paru très suspect. Il 
n'y avait guère de doute, c'était bien un poste 
de ravitaillement de sous-marins. 

Moins prompt à m'enflammer, je posai quelques 
questions et je ne fus pas convaincu, mais fina- 
lement je déclarai, à leur grande satisfaction, 
que nous ne partirions pas sans en avoir le cœur 
net. Et, par une nuit complètement noire, nous 
fimes route sur la côte de l'île toute proche et 
nous réussîmes à nous glisser dans une petite 
crique où nous avions à peine la place d'éviter 
mais où nous ne courions aucun risque. Le lende- 
main, à l'aube, pour profiter de la période de calme 
qui ne dure que quelques heures, le matin en été 
sur ces côtes, nos scaphandriers étaient déjà à la 
besogne. J'arrivai moi-même presque aussitôt avec 
un canot à vapeur, un plomb de sonde et une 
lunette de plongeur ; celle-ci était d'ailleurs bien 
inutile car l'eau était transparente au point de 
laisser voir admirablement le fond par de grandes 
profondeurs. En sondant, je constatai d'abord 
que le chaland était sur un fond assez en pente, 
puis j'aperçus sur le sable blanc une sorte de ligne 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPKL 1S7 

noire qui me fit bien l'effet d'être une aussière 
de remorque. En la suivant, nous arrivâmes en 
effet à un second chaland plus incliné encore 
que le premier, puis enfin à un troisième com- 
plètement chaviré. 

Il n'y avait, hélas ! plus de doute à avoir et le 
contrebandier lui-même dut se résigner à la perte 
de sa prime. 

J'allais regagner le bord, lorsque j'entendis 
pousser des cris ; c'était un homme que nos marins 
avaient aperçu à terre paraissant se cacher et 
qu'ils étaient allés capturer subrepticement. 
L'homme se débattait comme un beau diable en 
bredouillant dans un langage incompréhensible 
pour les matelots mais qu'ils soupçonnaient fort 
d'être de l'allemand ! 

Je n'eus pas trop de peine à voir qu'il s'agissait 
d'un mauvais anglais mélangé de grec et je finis 
par comprendre que l'homme était un employé 
du consul anglais de Santorin, lequel l'avait mis 
là pour surveiller le centre de ravitaillement et 
pour le prévenir dès que le sous-marin apparaî- 
trait. Ce poste, qu'il occupait très consciencieuse- 
ment depuis trois semaines et pour lequel il tou- 
chait une allocation de 10 shellings par jour, lui 
paraissait très intéressant. Je le fis relâcher bien 
entendu, en lui disant que nous avions découvert 
des choses extrêmement importantes dont il fal- 
lait que son chef fût prévenu de toute urgence 
et je lui confiai une lettre pour le consul anglais 



168 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

de Santorin, dans laquelle j'engageais ce der- 
nier à faire désormais l'économie de sa surveil- 
lance. 

Aussitôt que possible, j'informai l'Amiral pour 
éviter le retour d'une méprise et je finis un peu 
plus tard par savoir que les chalands étaient^es 
chalands anglais remorqués d'Alexandrie en 
Egypte à la fin de l'hiver précédent. Dans un 
mauvais temps, la remorque avait cassé et les 
chalands étaient partis à la côte. L'un d'eux 
s'était crevé sur les roches et rempli d'eau, puis 
il avait chaviré et coulé ; les deux autres s'étaient 
remplis plus lentement et ceci expliquait que le 
dernier n'ait coulé qu'après avoir tendu sa re- 
morque et alors qu'il était déjà par de petits fonds 
sur le sable de la côte relativement peu inclinée. 

Eh bien ! l'affaire n'était pas terminée ! Six 
semaines plus tard, j'étais à Mytilène, c'est-à-dire 
fort loin de Nio, et j'avais des relations quoti- 
diennes très amicales avec le capitaine de vais- 
seau Heathcoat Grant, commandant le vieux cui- 
rassé anglais Canopus. Un jour, le commandant 
Grant me parla très confidentiellement d'une 
information des plus intéressantes qu'il venait 
de recevoir de source absolument sûre. Il s'agissait 
d'un ravitaillement de sous-marins au moyen de 
citernes mouillées sous l'eau dans une baie très 
abritée de l'Archipel. Il fallait agir et il s'apprêtait 
à faire vérifier sans retard cette information. 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 169 

Je me rappelai alors la petite baie de Nio. 

— Et ce ravitaillement se trouve-t-il loin d'ici? 

— Assez loin. 

— Ne serait-ce pas quelque part dans les 
Cyclades, du côté de l'île de Nio par exem- 
ple? 

— Comment, vous avez reçu aussi cette infor- 
mation? On m'avait assuré que j'étais le seul à la 
posséder ! 

Je racontai alors mon histoire au commandant 
Grant et nous en rîmes beaucoup. 

Dans l'Archipel, la valeur d'un renseignement 
varie sensiblement en raison inverse du carré des 
distances. 

A la fin de juin, je fus envoyé à Rhodes. Il deve- 
nait indispensable d'utiliser les îles du Dodéca- 
nèse pour la chasse contre les sous-marins qui 
commençaient à circuler nombreux dans l'Ar- 
chipel et à torpiller nos transports et j'allai voir 
à ce sujet le général Croce, gouverneur du Dodé- 
canèse. Nous nous étions connus avant la guerre 
et il fut charmant. Nous nous mîmes d'accord 
rapidement et je continuai ma mission, allant 
notamment reconnaître Port-Laki dans l'île de 
Leros, une de mes relâches d'ayant-guerre. Il 
s'agissait cette fois de l'utiliser comme centre 
de ravitaillement pour notre première escadrille 
de chalutiers destinés à la patrouille contre les 
sous-marins. Cette charmante rade était bien 



4.0 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISUUK 

choisie pour abriter nos bâtiments, mais malgré 
ma première entrevue avec le général Croce et 
nos accords, je dus revenir à Rhodes une dizaine 
de jours plus tard pour discuter à nouveau de son 
utilisation et en régler les conditions. 

Notre entente fut très vite complète comme à 
mon premier voyage, mais, moi parti, il y eut 
encore quelques petites difficultés. 

Nos amis étaient un peu susceptibles sur la 
question du Dodécanèse, de possession relative- 
ment récente pour eux .et encore incertaine. Aussi, 
au début, le plus petit manque de doigté de la 
part des commandants qui fréquentaient les îles 
était-il facilement l'occasion de malentendus ou 
de froissements. Ce fut passager d'ailleurs, car la 
durée et la gravité de la guerre ne tardèrent pas 
à montrer à tous les Alliés la nécessité de la com- 
munauté d'efforts la plus absolue. 

Jusqu'au milieu de juillet, nous croisâmes ainsi 
très activement dans l'Archipel. Nous étions 
arrivés à naviguer de nuit dans toutes ces îles 
aussi bien que de jour, tellement leur aspect nous 
était devenu familier et nous aimions beaucoup 
la navigation de nuit, car chacun à bord nourris- 
sait le secret espoir que nous pourrions surprendre 
ainsi quelque sous-marin ennemi naviguant en 
surface et le couler. Pour cette fois, notre ambi- 
tion était trop forte. Notre succès se borna à 
n'être jamais attaqués nous-mêmes, mais il n'alla 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 171 

jamais jusqu'à la destruction de l'ennemi ni même 
jusqu'à sa rencontre. 

Cette période d'une navigation très active dans 
la saison chaude était fatigante pour tout le per- 
sonnel, les chauffeurs et les mécaniciens princi- 
palement, car j'ai dit au début de ces pages le 
manque d'habitabilité de notre vieux croiseur, 
où les espaces étaient insuffisants pour loger 
l'équipage de temps de guerre. En outre, tout le 
personnel se ressentait d'avoir été sur la brèche 
depuis un an sans la moindre défaillance ni le 
moindre arrêt. 

A part notre petite épidémie de grippe bénigne 
au cours de l'hiver précédent, nous n'avions 
cependant jamais eu plus de malades que la nor- 
male et la santé générale était restée bonne. Mais 
nous étions sans doute au point critique, car, le 
12 juillet, les exempts de service se firent plus 
nombreux et quand nous mouillâmes le 16 sur 
rade de Moudros, je jugeai nécessaire de consulter 
le médecin en chef, docteur Labadens, et de 
mettre l'Amiral au courant de la situation. 

Il fut alors décidé de nous faire reposer et c'est 
ainsi que, le 19 juillet, le Latouehe-Tréville appa- 
reillait pour Mytilène afin de prendre la direction 
de la croisière de blocus de la côte d'Asie Mineure ; 
l'amiral Nicol, commandant l'escadre des Darda- 
nelles, avait pris passage à mon bord pour une 
petite tournée d'inspection. A 4 heures de l'après- 



472 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

midi, le même jour, nous jetions l'ancre au mouil- 
lage de Port-Iero où se trouvait le Bruix que 
nous allions remplacer et deux bâtiments anglais, 
le Canopus et VEuryalus. 

Il nous fallait dès ce moment renoncer à l'es- 
poir de participer aux combats, mais la période 
en était close pratiquement pour tous les bâti- 
ments de guerre, depuis notre journée du 4 juin 
dont j'ai fait le récit dans ce chapitre. Les gros 
navires ne s'engageaient plus dans les Darda- 
nelles sous le feu des forts et, pour effectuer leurs 
bombardements, ils s'entouraient d'un luxe indis- 
pensable de torpilleurs et de chalutiers que nous 
n'avions pas connu. 

Bien peu de bâtiments dans notre marine ont 
eu, je crois, la chance de pouvoir, comme le 
Latouche-T réville, pendant une période de près 
de six semaines, lutter contre un ennemi visible, 
lui donner des coups et en recevoir en pleine 
lumière, avec en outre la satisfaction d'avoir uti- 
lement combattu. • 

Ce qui ne nous avait pas empêché d'ailleurs 
d'avoir notre bonne part des dangers provenant 
de « l'ennemi invisible » ! 



III 

LE BLOCUS DE LA CÔTE D'ASIE MINEURE 

J'étais bien préparé aux fonctions qui venaient 
de m'être confiées, c'est-à-dire la direction d'un 
blocus et de la chasse aux sous-marins, dès l'ins- 
tant où l'on ne me demandait plus le concours 
effectif du Latouche-Tréville. La situation sani- 
taire aurait rendu en effet nos appareillages bien 
difficiles ; nous avions en arrivant à Mitylène 
50 à 60 hommes exempts de service chaque jour 
et ce chiffre ne fit que croître pour atteindre 90 
vers le milieu d'août, sans compter 25 à 30 exempts 
partiels. Le bord était un vaste hôpital que nous 
rendîmes aussi confortable que possible en amar- 
rant le navire en travers au vent pour que l'air, 
balayant les batteries, les aérât et les rendît 
moins chaudes, et en installant avec des tentes 
un certain nombre de postes de couchage sur le 
pont. 

La chaleur était très forte, mais le paysage res- 
tait cependant plus reposant qu'à Moudros, car 
les yeux pouvaient s'arrêter ici sur des collines 
boisées et sur une végétation que nous n'avions 

173 



174 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

pas connue depuis longtemps. Il n'y avait heureu- 
sement aucun cas grave de maladie ; nous avions 
affaire simplement à un personnel épuisé par un 
effort trop prolongé, et qui, soutenu par une 
énergie morale sans pareille, n'avait jamais me- 
suré sa résistance physique et en avait dépassé 
les limites. 

Les anciens du bord, ceux qui avaient fait la 
campagne de Syrie avant la guerre, officiers, 
sous-officiers et matelots, étaient naturellement 
les plus fatigués et certains d'entre eux n'arri- 
vaient pas à se remettre après la période normale 
de traitement de dix à douze jours. 

En évitant les zones fiévreuses de l'île, il fut 
possible d'envoyer à terre des permissionnaires 
et d'organiser quelques promenades, mais je me 
trouvai aussitôt aux prises avec une autre diffi- 
culté, celle d'éviter à mes hommes le contact des 
réfugiés d'Asie Mineure. Il y avait alors, en effet, 
à Mitylène, des milliers de Grecs sujets ottomans 
qui avaient réussi à s'enfuir de la côte turque d'en 
face par crainte des massacres ou de la conscrip- 
tion militaire et qui, privés de ressources, n'avaient 
pas tardé à tomber dans la plus affreuse misère. 
On voyait couramment dans les rues de la ville 
de Mitylène des femmes et des enfants réduits à 
ia plus extrême maigreur et mourant littérale- 
ment de faim. La présence des bâtiments alliés 
avait tout naturellement attiré aux abords de la 
rade de Port-Iero où nous avions notre mouillage 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 175 

un certain nombre de ces réfugiés et leur sta- 
tionnement dans nos parages constituait un danger 
permanent pour la santé de notre équipage. 

Un autre inconvénient, moins grave mais sé- 
rieux également, résidait dans les nombreux dé- 
bits qui, dans ces pays grecs, naissent sous les 
pas du marin. A chaque débarcadère, à tous les 
points de vue, dans tous les endroits pittoresques 
où le permissionnaire a quelque chance de passer, 
le petit cabaretier a vite fait de dresser une table 
en l'abritant de feuillage ou de vieilles toiles et 
d'exposer la bière ou la limonade, dont les bou- 
teilles, rafraîchissant dans l'eau, attirent le pro- 
meneur altéré par la chaleur. Et, dissimulée dans 
un coin, se trouve la bouteille de Koniak, affreux 
tord-boyaux offert en cachette et qui assomme 
rapidement le consommateur. 

Je dus prendre des mesures et quitter la rade 
de Port-Iero même où la surveillance dos permis- 
sionnaires était trop difficile, pour venir mouiller 
dans la petite baie de Lontraki qui servait d'abri 
à tous les torpilleurs et chalutiers placés sous mes 
ordres. Là je pus louer et avoir à ma disposition 
complète, au débarcadère même, une vaste étendue 
de terrain parfaitement salubre et plantée de 
vieux oliviers où, sous le ciel admirable de l'an- 
tique Lesbos, le petit confort bien modeste de 
notre installation prenait un aspect idyllique, et 
où les étrangers ne pouvaient que difficilement 
se glisser. 



176 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

J'avais bien autorisé quelques « petits cafés » 
en plein air, le marin les aime tant au retour de 
sa promenade, mais le Koniak y était formelle- 
ment interdit. Et comme il restait encore à bord 
du Latouche-T réville quelques solides quartiers- 
maîtres canonniers valides, j'en détachai pour la 
surveillance et pour l'observation de mes con- 
signes. Ils étaient armés du sabre-baïonnette pour 
le prestige et de la canne pour les exécutions ; et 
les cris douloureux d'un jeune imprudent, qui 
avait voulu pénétrer un soir dans notre domaine 
et qui se frottait les côtes, suffirent pour inspirer 
à ses concitoyens un saint respect de notre pro- 
priété. Ce respect se maintint tant que je fus là, 
mais je me suis laissé dire que mon successeur 
eut quelques ennuis pour avoir été un peu faible 
et n'avoir pas fait respecter impitoyablement les 
consignes. 

J'ai gardé un souvenir charmant et bien vif de 
ce petit mouillage de Loutraki. Notre propriété 
était prolongée en pente douce par des jardins 
potagers jusqu'au sommet d'une pittoresque 
petite colline où se trouvait une source alimentant 
les jardins pour l'arrosage. La source était abon- 
dante et beaucoup d'eau était perdue. Je pus la 
louer pour une durée de trois années pour un prix 
assez modique et installer sur 200 ou 300 mètres 
une canalisation, avec des poteries achetées dans 
l'île, de façon à conduire l'eau jusqu'au débar- 
cadère. Le tuyautage du débarcadère fut fourni 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 477 

par mon ami le commandant Grant du Canopus 
et je donnai ainsi une eau excellente à tous les 
bâtiments alliés. 

Le blocus de la côte d'Asie Mineure avait été 
déclaré le 31 mai par l'amiral de Robeck et la 
zone française qui m'était dévolue allait du nord 
de l'île de Chio jusqu'au sud du détroit de 
Samos. J'avais pour exercer cette surveillance les 
torpilleurs de la 4 e escadrille, dont la Pique, com- 
mandée par un officier intelligent et dévoué, le 
lieutenant de vaisseau Degrenand, fut le chef 
de file pendant presque tout mon séjour; et 
quelques-uns de ces petits chalutiers, comme le 
Chambon, le Râteau, la Provence, la Henriette, 
qui avaient si longtemps dragué sous les obus 
dans les Dardanelles. C'était une satisfaction vrai- 
ment très grande pour moi de retrouver là de 
tels camarades et d'avoir sous mes ordres des 
officiers et des équipages aussi ardents et aussi 
courageux. Presque aussitôt, se joignirent à eux 
le Richelieu et l'escadrille des mouilleurs de filets 
de Bongrain, un des compagnons de Charcot dans 
son expédition antarctique et un des meilleurs 
officiers que j'aie rencontrés. Enfin je vis arriver 
peu après de Quillacq, un spécialiste obstiné et 
intelligent des mines et des filets qui débutait alors 
avec le Jules- Couette, dont il avait conquis le com- 
mandement grâce à sa ténacité et à sa conviction. 

J'étais bien secondé, mais la tâche ne laissait 
pas que d'être assez lourde pour toug ces petits 

42 



178 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

navires en raison de l'étendue des côtes à garder 
et des missions inopinées dues à la présence des 
sous-marins signalés dans la zone ou aux abords 
de la zone et qu'il fallait chasser immédiatement. 
Leurs attaques, contre les bâtiments se rendant 
aux Dardanelles, continuaient et c'est pendant 
mon séjour à Mitylène que fut coulé le superbe 
transport anglais Royal George chargé de troupes. 
Ce torpillage eut lieu aux abords de Kaudeliousa, 
en dehors de ma zone, et les survivants, trop peu 
nombreux, avaient été déjà recueillis lorsque mes 
torpilleurs arrivèrent sur les lieux. 

Le canal central de l'Archipel, qu'empruntaient 
alors tous les transports de troupes et de maté- 
riel se rendant d'Egypte aux Dardanelles, était 
vraiment peu patrouillé à cette époque et j'en 
ai exprimé plus d'une fois mes regrets verbale- 
ment et par écrit ; mais les moyens dont dispo- 
saient les Alliés n'étaient pas ce qu'ils furent par 
la suite et les esprits n'avaient pas non plus une 
opinion bien nette sur la façon dont il fallait 
conduire la chasse contre les sous-marins. Cette 
chasse, il faut bien le dire également, resta par- 
ticulièrement difficile en Méditerranée, où les 
grands fonds et les régions très saines dans les- 
quelles les sous-marins opéraient, leur permet- 
taient presque toujours de se dérober instantané- 
ment à nos attaques, par la plongée. 

Je rencontrai à Port-Iero, dans le capitaine de 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 179 

vaisseau Heathcoat Grant, commandant le Ca- 
nopus, un des officiers alliés que j'ai le plus appré- 
ciés pendant la guerre et je le considère toujours, 
depuis lors, comme un véritable ami. Il avait eu 
un rôle brillant aux Falkland et c'était un homme 
toujours prêt à l'action, comprenant la collabora- 
tion dans le sens le plus large et le meilleur du 
mot. Nous mîmes en commun toutes les res- 
sources dont nous disposions pour tenter la cap- 
ture des sous-marins dans les parages de Mity- 
lène et dans la région de Smyrne et je me souviens 
que les soutes du Canopus étaient inépuisables. 
Nous avions tant de peine à fournir tout ce qui 
était nécessaire pour la transformation et le mouil- 
lage des filets de l'escadrille Richelieu que les 
superbes rouleaux de fil d'acier et le matériel de 
toute sorte qui sortaient du navire anglais étaient 
pour le maître de manœuvre du Latourfic-T réville 
un grand sujet d'admiration ! 

Bongrain était d'une activité et d'une ingénio- 
sité sans pareilles et il ne fallut que bien peu de 
jours pour mouiller nos nasses et rendre dange- 
reux pour les sous-marins l'accès de cette rade 
de Smyrne où j'étais venu en juin 1914 prendre 
mon commandement. Aux filets vinrent se joindre 
des mines apportées par la Drame et qu'un de nos 
officiers, le lieutenant de vaisseau Desmazures, 
disposa et mouilla avec un petit navire anglais, 
la Gazelle. Il y apporta un zèle et une compétence 



180 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

qui provoquèrent les éloges de nos alliés, bons 
juges dans ces questions. 

Tous ces efforts pourtant ne donnèrent pas 
d'autre résultat tangible, pendant le séjour d'un 
mois que je fis à Mitylène, que d'écarter les sous- 
marins qui cessèrent complètement d'être signalés 
dans ces parages. 

On a plus d'une fois constaté au cours de cette 
guerre combien les sous-marins ennemis furent 
prudents et si des critiques à ce sujet ont été 
maintes fois formulées à leur endroit, ils auraient 
peut-être pu répondre que pendant bien long- 
temps, le gibier ne leur manqua pas dans des 
endroits où leurs risques étaient très faibles; et 
ceci pouvait justifier leur manque certain de goût 
pour l'inconnu suspect de receler quelque piège. 

Nos sous-marins risquèrent plus, mais ils ne 
furent pas très heureux. C'est vers cette époque, 
en juillet 1915, que notre sous-marin le Mariotte 
tenta la remontée des Dardanelles et se perdit 
près de Kilid-Bahr. Nous l'avions escorté peu 
de temps auparavant depuis Syra jusqu'à Mou- 
dros et j'avais eu, sur cette rade, l'occasion de 
m'entretenir avec son commandant qui m'avait 
fait la meilleure impression et m'avait paru qua- 
lifié pour mener à bien sa difficile entreprise. 

C'est pendant notre séjour à Mitylène que me 
fut communiqué un singulier document d'une 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 181 

authenticité cependant indiscutable. Bien qu'il 
n'ait pas de rapport apparent avec notre croisière, 
je le reproduis cependant ci-après. Des documents 
de telle nature, nous éclairant sur la véritable 
mentalité allemande, n'étaient-ils pas de nature 
à galvaniser les énergies les plus défaillantes et 
à nous assurer le succès final? 



EXTRAIT DU BULLETIN DE RENSEIGNEMENTS 
D'UNE ARMÉE VOISINE 



Les dix commandements du soldat allemand. 
Neuvième commandement. 

« Soyez durs pour l'ennemi. » 

La guerre n'est pas l'heure de la pitié et il n'y a pas de 
place pour la pitié dans le cœur du soldat. Le soldat doit 
être dur : dureté du corps et dureté de l'âme. Devenez 
durs guerriers. Il n'est qu'une morale pour le soldat en 
campagne : se battre valeureusement, se battre avec les 
armes. En guerre, la bonté, c'est de nuire à V ennemi par 
tous les moyens, et c'est pécher que d'avoir pitié de lui. Le 
soldat qui a trouvé du vin et qui l'offre à son hôte malade 
au lieu de le donner à ses camarades ou de le livrer à ses 
chefs, commet un crime, car le vin donne courage et force 
à nos guerriers. 

Le soldat qui donne sa miche de pain aux enfants de 
l'ennemi et souffre lui-même de la faim pèche contre la 
patrie. Le pain de la patrie est sacré. Le soldat qui cède 
sa couverture à une femme qui a froid au lieu de la porter 
à des camarades dans la tranchée, pèche contre la patrie. 

Il vaut mieux laisser cent femmes et enfants de l'ennemi 
mourir de faim que de laisser souffrir un seul soldat alle- 
mand. 

En guerre, fleurissent la bravoure, la discipline et la 



\ai SOUVI'JNIUS D'UN VlKUX CEOtSEtiB 

camaraderie ; la pitié n'y pousse pas. La terre où pousse 
la pitié est fécondée par les larmes, le champ de bataille 
par le sang. 

Vous êtes tragédiens sous le ciel étoile et Dieu seul 
vous regarde. Que ceux qui vous combattent avec la 
plume de la calomnie, la sarbacane de l'envie, l'hydre du 
mensonge, crachent sur vous et vous accusent devant le 
suprême justicier. 

Que de châteaux pillés, des villes ouvertes anéanties, 
des vaisseaux neutres brisés sur nos mines dressent contre 
vous leur témoignage que du fond du marais croupi de 
la morale, des écumeurs de toutes les nations, pharisiens 
édentés à la gueule largement ouverte, au ventre bedon- 
nant, croassent contre nous : Droit des peuples! Soyez 
sans peur, vos témoins sont vos victoires. Quel juge vous 
condamnera? 

Un mot a-t-il jamais renversé un chêne ou même agité 
une feuille? Et vous, soldats, vous hésiteriez devant ces 
mots? Guerriers, devenez durs... 

P. C. Le chef d'E. M. de la D. E. S., 
Signé, : Frank. 

Copie conforme transmise à M. le médecin chef de 
l'hôpital d'évacuation n° 3. 

Pendant cette période, je fis plusieurs tournées 
en torpilleur pour inspecter et organiser la croi- 
sière et nos défenses. Je me souviens notamment 
d'un voyage à Samos qui m'a laissé des souvenirs 
bien pittoresques. 

Je ne veux pas parler seulement de la nuit que 
je passai à Port-Vathy, la capitale de l'île, où 
notre agent consulaire m'avait fait réserver la 
« chambre d'honneur » du premier hôtel de la 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 183 

ville. Elle était probablement moins souvent 
habitée que les autres chambres de l'hôtel et les 
punaises qui la peuplaient devaient par suite être 
affamées, car leurs colonies m'attaquèrent avec une 
férocité telle que je ne pus trouver un peu de 
repos qu'en m'installant au milieu de la pièce, 
dans un fauteuil dont j'avais, au préalable, placé 
les quatre pieds dans des assiettes remplies d'eau. 

En quittant Port-Iero pour Samos, je rencon- 
trai dans le canal de Chio le chalutier Râteau 
commandé par le lieutenant de vaisseau Faurie, 
qui m'annonça la capture d'un Allemand nommé 
Cari Acker, signalé depuis longtemps comme un 
agent d'espionnage des plus dangereux. Cet indi- 
vidu étant tombé à l'eau au quai de Port-Vathy 
avait été sauvé par deux matelots français, l'un 
de la Henriette, minuscule chalutier commandé 
par l'enseigne Auverny, et l'autre du Râteau. 
Transporté sur ce dernier navire, il avait été 
reconnu et gardé comme prisonnier. 

Nous avions alors à Samos un agent consulaire 
nommé Missir, actif et très soucieux de nos inté- 
rêts. Je le trouvai fort ému par cette capture 
qui lui avait été racontée d'une façon bien ori- 
ginale par le préfet de l'île. 

La capture de Cari Acker avait, d'après le 
préfet, été organisée comme dans un roman poli- 
cier. Ravisseurs postés sur le quai, au café où 
l'intéressé prenait paisiblement chaque soir son 



184 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISfcUR 

mastic, court-circuit dans le courant électrique 
de la ville au moment propice, poussée vers la 
mer lorsque le consommateur se levait un peu 
inquiet, bouillon de quelques instants avant le 
repêchage et enlèvement final. On voit que tout 
y était. 

La Grèce avait depuis quelque temps déjà pro- 
clamé sa souveraineté sur l'île de Samos et y avait 
installé ses fonctionnaires e*t, bien que cette situa- 
tion n'eût pas été reconnue officiellement par les 
puissances, elle était acceptée en fait. Aussi les 
protestations énergiques du préfet accompagnant 
le récit que je viens d'ébaucher avaient-elles fait 
la plus vive impression sur notre excellent agent 
consulaire, entrevoyant déjà toutes les compli- 
cations diplomatiques qui allaient inévitable- 
ment s'ensuivre et qui risquaient de compromettre 
sa carrière. 

Je n'eus pas beaucoup de peine cependant à 
rappeler à notre agent son rôle et les traditions 
françaises de la famille Missir et je le priai de ne 
pas se considérer comme renseigné par un récit 
fort suspect, étant données les sympathies dont 
jouissaient les Allemands en Grèce à cette époque, 
sympathies dont le préfet de Samos avait donné 
maintes fois des preuves vis-à-vis dudit Cari 
Acker lui-même, dont les agissements constituaient 
cependant une violation ouverte de la neutralité 
grecque au détriment des Alliés. Je lui dis que 
mes premiers renseignements me donnaient une 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 185 

opinion toute différente et je l'engageai à pro- 
céder lui-même à une enquête rigoureuse et à 
m'en faire connaître les résultats. 

J'avais eu bien raison de compter avec l'exa- 
gération si prompte à se faire jour dans les cer- 
veaux de ces îles du soleil, car, le lendemain, le 
rapport de notre agent consulaire remettait toutes 
les choses au point ! Le mastic est très bon à 
Samos mais il est très capiteux et il ne faut pas 
dès lors s'étonner si quelque consommateur des 
cafés du quai de Port-Vathy, dont le pas est mal 
assuré, glisse et prend un bain forcé. Les eaux 
sont si tièdes en été que le mal n'est pas grand 
en général ; dans le cas particulier de Cari Acker, 
les conséquences en furent désastreuses pour lui, 
car, sauvé par nos marins et conduit en sol fran- 
çais, c'est-à-dire sur un chalutier mouillé à 
quelques mètres du quai, afin d'y recevoir les 
premiers soins, il vit son identité reconnue et fut 
maintenu en état d'arrestation. 

Je n'avais vu dans cet épisode de la guerre 
qu'un accident fortuit et heureux et l'amiral 
Nicol, commandant l'escadre des Dardanelles, 
informé par moi de la présence de l'agent alle- 
mand à bord du Râteau, avait lui-même transmis 
par T. S. F. ses félicitations au commandant de ce 
bâtiment. J'invitai donc Missir à communiquer 
au préfet de Samos les résultats de son enquête 
afin de remettre les choses au point et je conti- 



186 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

nuai ma tournée d'inspection qui devait, trente- 
six heures plus tard, me ramener à Mitylène. 
C'est sur la route du retour que je commençai 
à prendre notion de l'excellente qualité de la 
capture que nous avions faite, par les T. S. F. 
qui me parvinrent. 

Le préfet ayant télégraphié sa version, la Grèce 
avait protesté, les chancelleries étaient en mouve- 
ment et, en cascade, cela revenait vers l'amiral 
puis vers moi. 

9 août, 16 h. 05, par T. S. F. 

Patrie à Latouche. 

Ministre demande d'urgence détails télégraphiques sur 
arrestation du sujet allemand Acker à Vathy. 

A ce T. S. F. capté par le torpilleur Arc sur 
lequel je me trouvais encore, je répondis en priant 
l'amiral d'attendre l'arrivée de mon rapport. 

Cari Acker était certainement un agent très 
utile pour le gouvernement allemand et plein de 
qualités, mais il ne devait pas être chanceux, car 
les circonstances ne le favorisèrent pas. Dans 
mon rapport, j'avais suggéré de nommer une 
commission d'enquête pour éclaircir nettement 
cette affaire, mais le gouvernement français, 
malgré toutes les présomptions en sa faveur, 
voulut témoigner de son amitié pour la Grèce et il 
donna l'ordre de relâcher Cari Acker. 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 137 

Hélas, lorsque cet ordre parvint à l'amiral Nicol, 
il y avait deux heures que l'intéressé avait été 
confié aux Anglais et l'amiral de Robeck qui 
commandait en chef les forces alliées aux Darda- 
nelles refusa de se dessaisir d'un aussi dangereux 
individu, sans ordre de son gouvernement. 

C'est ainsi que Cari Acker fut envoyé à Malte. 

Dans l'intervalle, il était devenu plus suspect 
encore. En effet, ayant été, lors de son arresta- 
tion, trouvé porteur d'une somme très impor- 
tante en or, cet or fut, suivant les prescriptions 
réglementaires, échangé contre une somme équi- 
valente en billets de banque français. Fouillé 
de nouveau à Moudros, on avait naturellement 
découvert ces billets et ses explications ayant été 
trouvées des plus confuses, il s'était produit 
un malentendu fâcheux pour sa réputation qui 
avait abouti à la confiscation des billets ! 

Je vous dis que c'était un homme manquant 
de chance !... 

Cependant nos alliés lui réservèrent à Malte un 
gîte confortable et correspondant à ses mérites, 
sans qu'il eût pour cela à débourser quoi que ce 
soit. 

J'y arrivai moi-même deux semaines plus tard 
environ et, comme, dans l'intervalle, j'avais par 
hasard recueilli des renseignements qui démon- 
traient de façon précise la participation d'Acker 



488 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

au rôle des sous-marins allemands opérant dans 
l'Archipel, je me précipitai chez le commandant 
en chef, persuadé d'être accueilli avec la plus 
grande reconnaissance. Mais cette histoire avait 
sans doute ennuyé l'Amiral de Lapeyrère qui, 
fort aise de la voir entre les mains de nos alliés, 
ne voulait plus en entendre parler et je fus re- 
foulé vers le chef d'état-major qui, après m' avoir 
écouté d'un ton poli, me pria, avec une grande 
indifférence, de lui laisser mes rapports !... 

Beaucoup plus tard, j'appris que les démarches 
de la reine Sophie avaient fini par avoir gain de 
cause auprès du gouvernement britannique et 
que Cari Acker avait été autorisé à regagner 
l'Allemagne. Toutefois, comme la seule voie qui 
lui fût ouverte alors était la Bulgarie et que ce 
pays était fort suspect, il avait été spécifié que le 
départ de Malte ne pourrait avoir lieu « avant 
que les sentiments de la Bulgarie envers les Alliés 
ne fussent nets ». 

Peu de temps après, la Bulgarie entrait en guerre 
contre nous, fermant à Cari Acker sa dernière 
porte de rentrée en Allemagne. Il fallut bien le 
conserver à Malte ! 

Peut-être y est-il encore ! 

J'eus l'occasion, pendant que j'étais à Mity- 
lène, de refaire connaissance avec la compagnie 
Hadji Daoud, à laquelle appartenait YIndiana 
que j'avais capturé quelque temps auparavant 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 489 

à Mersina. J'avais vu pendant mon séjour à Mou- 
dros combien tous mes camarades souffraient de 
la pénurie de fruits et de légumes frais, qui n'exis- 
taient là qu'en petite quantité et à des prix très 
élevés, et je m'étais promis, si je le pouvais, 
d'améliorer leur sort. Je savais que l'île de Chio 
était un centre de production considérable de 
fruits et de légumes ; il ne s'agissait donc que 
de trouver un fournisseur, ce qui fut vite fait, 
et un bateau que ledit fournisseur promit de se 
procurer lui-même. La compagnie Hadji Daoud 
était si suspecte alors que ses bâtiments n'osaient 
plus naviguer ; ceci permit d'affréter à bon compte 
un tout petit navire de cette société, le Montana, 
qui reçut un permis particulier pour le service 
auquel il allait se livrer. 

Si ce souvenir m'est revenu, c'est que le capi- 
taine du Montana offrait une particularité bien 
spéciale et qui m'a toujours fait penser que ce 
bâtiment n'aurait pas dû, pour porter pavillon 
américain, invoquer comme VIndiana la loi de 
l'État du Maine mais bien plutôt celle de l'État 
d'Utah. Ledit capitaine passait en effet pour 
avoir sept femmes légitimes, une dans chacune des 
îles principales de l'Archipel où le service très 
actif de son petit navire le conduisait à faire de 
courtes relâches. Cette circulation incessante, lui 
interdisant les longs séjours au port d'armement, 
en famille, il avait jugé préférable de s'en créer 
plusieurs. Et, si toute cette histoire n'a pas été 



*»0 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

inventée par l'interprète du Latouche-Tréville, le 
brave Handjian, notre capitaine avait non seule- 
ment plusieurs femmes, mais aussi de nombreux 
enfants avec chacune d'elles. 

Et ceci me rappelle la légende d'un dessin 
anglais ; une fillette dit à un officier de marine : 

— Mon oncle, qu'est-ce que la bigamie? 
Et l'oncle répond : 

— Ma nièce, c'est avoir deux femmes dans le 
même port !... 

C'est pendant notre séjour à Port-Iero qu'eut 
lieu le débarquement anglais à Suvla, lequel se 
termina si malheureusement par un échec. Il 
avait été conservé parfaitement secret et, s'il 
avait réussi, eût pu avoir des conséquences très 
sérieuses ; mais il semble bien que les troupes qui 
y participèrent manquèrent de moyens et que 
l'affaire ne fut pas préparée assez soigneusement, 
eu égard précisément aux conséquences impor- 
tantes qui devaient en découler. 

Nous avions vu séjourner sur rade de Port- 
Iero plusieurs transports britanniques chargés de 
troupes, car pour dérouter l'ennemi on faisait 
courir le bruit, depuis un certain temps déjà, d'un 
projet de débarquement des Alliés dans la région 
de Smyrne ; le capitaine de vaisseau Burmester, 
qui commandait YEuryalus à Mitylène depuis 
notre arrivée, avait aussi joué un rôle très actif 
dans le débarquement des troupes anglaises à 



AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 491 

Suvla. Pour toutes ces raisons, nous nous intéres- 
sâmes vivement à cette expédition malheureuse. 

L'équivalent d'un échec aussi sérieux venait 
d'ailleurs de frapper le corps expéditionnaire fran- 
çais peu de temps auparavant, car le 30 juin le 
général Gouraud avait été grièvement blessé et 
avait dû abandonner son commandement. 

C'en sera fini désormais des chances de succès 
de l'expédition des Dardanelles. L'amour-propre 
des Alliés et la ténacité britannique la continue- 
ront longtemps encore cependant ; mais doréna- 
vant nous immobiliserons seulement des forces 
ennemies, et au prix de quels sacrifices, jusqu'au 
moment où l'évacuation sera enfin décidée. 

Au milieu d'août, j'avais dû écrire à l'Amiral 
pour lui annoncer les résultats négatifs de la 
tentative entreprise pour rétablir la santé de 
notre personnel, par cette période de repos à 
Mitylène. Une épidémie de grippe venait de se 
déclarer ; la forme en était très bénigne, mais, sur 
des hommes en aussi complet état de réceptivité, 
cela avait suffi pour faire croître immédiatement 
le nombre des exempts à un point tel que je com- 
mençais à craindre d'être immobilisé complètement. 
Lorsque je reçus, le 19 août, l'ordre de remettre 
la direction de la croisière au Bruix et d'appa- 
reiller aussitôt prêt pour Malte, nous avions un 
quart environ de l'équipage alité ou indisponible. 



192 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Le 20 août, nous faisions route sur Malte, mais 
où étaient les vitesses d'antan !... Nous avions 
si peu de chauffeurs valides qu'il nous fallait 
cette fois adopter une allure bien modeste. Elle 
nous conduisit à destination cependant et le 
23 août, à 7 heures du matin, nous nous amar- 
rions dans le port de Malte derrière le Diderot. 
Tous les cuirassés étaient là et nous faisions bien 
modeste figure avec notre coque sale, notre tenue 
de guerre et notre personnel réduit et en partie 
invisible, à côté de ces magnifiques navires asti- 
qués, garnis d'équipages de belle tenue et pleins 
d'animation. 



CHAPJTRE V 

LES DERNIÈRES SEMAINES 
DU COMMANDEMENT 



LE REPOS A TOULON 

Séjour a Malte. — L'armée navale en général, 
et plus particulièrement Fétat-major d'armée, 
n'avait pas très bonne presse dans l'escadre des 
Dardanelles. ' 

Faut-il s'en étonner et les « gens de l'arrière » 
n'ont-ils pas toujours été traités un peu sévère- 
ment par « ceux du front? » On accusait, dans les 
carrés, le commandant en chef de trop se désin- 
téresser de ceux de ses bâtiments qui, placés sous 
le haut commandement de l'amiral de Robeck, 
échappaient pratiquement à son contrôle, alors 
qu'il restait l'intermédiaire obligatoire pour la pré- 
sentation au ministre des propositions formulées en 
faveur du personnel de cette escadre qui chaque 
jour se distinguait dans quelque acte héroïque. 

193 13 



194 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Je dois à la vérité de déclarer que l'atmosphère 
de Malte contrastait tellement avec celle de Mou- 
dros que nous eûmes nous aussi une impression 
défavorable ; mais cette atmosphère n'était-elle 
pas provoquée en grande partie par l'ignorance 
absolue dans laquelle nos officiers et nos équi- 
pages étaient tenus, comme le reste de la France, 
des faits et gestes de leurs camarades? 

L'amiral Boue de Lapeyrère m'invita à dé- 
jeuner et me demanda quelques détails sur notre 
rôle dans l'escadre des Dardanelles. Je ne laissai 
pas que d'être étonné lorsque je vis combien il 
était peu au courant des incidents principaux de 
l'existence que nous y avions menée. 

— Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit tout cela, 
mon p'tit? 

— Ma foi, amiral, la partie essentielle de ce que 
je vous raconte se trouve dans mes rapports 
officiels, mais bien des détails n'y figurent pas 
évidemment, car vous savez aussi bien que moi 
que ce n'est pas au moment des actions les plus 
dures que l'on fait les plus beaux rapports. Moins 
on a de choses à raconter et plus volontiers on 
les détaille. 

L'amiral rit et me dit : 

— J'irai demain à votre bord et je remettrai 
moi-même les croix de guerre que votre per- 
gonnel a méritées. Et vous m'écrirez directement 
pour me faire des propositions en faveur de ceux 



DERNIÈRES SEMAINES DU COMMANDEMENT 195 

que vous jugez n'avoir pas été récompensés pour 
les services qu'ils ont rendus. 

Et le commandant en chef tint pleinement sa 
parole. Dans la lettre que je lui adressai pour 
accompagner mes propositions, je lui disais : 

... Le personnel placé sous mes ordres s'est dépensé 
sans compter depuis le début de la guerre dans un métier 
très actif. Aux Dardanelles, il a fait, en toutes circons- 
tances, pleinement son devoir. 

Au moment où la fatigue et la maladie ont fini par 
avoir raison de son courage, ce serait pour moi un très 
gros crève-cœur que de ne pas lui voir attribuer les récom- 
penses qu'il a si bien méritées. 

J'eus la satisfaction quelque temps après de voir 
le ministre approuver mes propositions, et voici 
les termes dans lesquels le commandant en chef 
les avait transmises, par une lettre dont il me fît 
donner copie. 

Jults-Ferry, Malte, le 5 septembre 1915. 

Monsieur lk ministre, 

Je vous adresse ci-joint un certain nombre de proposi- 
tions supplémentaires de récompenses qui ont été établies, 
sur mon ordre, par M. le commandant du Latouche-Tré- 
ville et qui ont trait aux opérations auxquelles a pris part 
ce bâtiment aux Dardanelles depuis le 26 avril. 

Le rôle joué par le Latouche-Tréville est glorieux. En 
toutes circonstances, l'état-major et l'équipage se sont 
distingués d'une façon très remarquable. Aussi suis-je 
heureux de vous transmettre, en les appuyant très favo- 
rablement, toutes les propositions formulées par le com- 
mandant de ce croiseur. 

Signé : De Lapeyrère. 



196 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Il y avait bien longtemps que l'amiral de Lapey- 
rère n'en était plus à faire ses preuves de courage, 
aussi cette appréciation de notre rôle prenait-elle, 
sous sa plume, une valeur à laquelle je fus parti- 
culièrement sensible. 

La remise des croix de guerre par le comman-' 
dant en chef eut lieu à bord du Latouche-Tréville 
le 24 août à 10 heures du matin, et ce fut une céré- 
monie émouvante pour nous. Sur les seize croix 
de guerre avec palme qui étaient attribuées au 
bâtiment, plusieurs allaient à des camarades qui 
reposaient dans le paisible petit cimetière de 
Moudros et dont nous évoquions le souvenir. 

Un certain nombre de citations d'escadre ou de 
division avaient aussi récompensé maintes actions 
d'éclat, mais je ne pouvais m'empêcher de penser 
à tous ceux qui avaient fait simplement leur 
devoir mais auxquels nulle occasion spéciale 
n'avait permis de se distinguer et dont le nom 
ne fut pas proclamé ce jour-là. Ceux-là, c'était 
tout le reste de cet équipage ; ce sont eux qui nous 
avaient donné, sans défaillance, cette aide admi- 
rable grâce à laquelle le Latouche-Tréville était 
à l'honneur. Comment aurais-je pu les séparer 
des autres dans mon esprit? 



* * 



Le commandant en chef avait, sur l'avis du 
médecin d'armée, décidé de nous envoyer en 



DERNIÈRES SEMAINES DU COMMANDEMENT 197 

France pour changer une partie de l'équipage, et 
le lendemain, 25 août, à 9 heures du matin, nous 
quittions Malte. 

La traversée fut belle et, malgré la fatigue géné- 
rale, le phénomène bien connu des marins fran- 
çais ne manqua pas de se produire. La vitesse 
augmenta sans ordre assez sensiblement et nous 
donnions deux nœuds de plus qu'au départ de 
Mitylène, lorsque le 27 août, au jour, nous re- 
connûmes les côtes de Provence. 

A 8 heures du matin, nous entrions en rade de 
Toulon. 

Le séjour a Toulon. — Nous eûmes les hon- 
neurs de la presse dans notre grand port de guerre 
et même dans la presse parisienne, bien que 
notre incognito alors réglementaire fût respecté 
et je retrouve un article du Matin, que j'eus la 
surprise amusée de lire à Paris où je m'étais 
rendu pour deux ou trois jours. 

UN HÉROÏQUE REVENANT 

Après trente-trois mois de mer 

Toulon, 1 er septembre. — D'un correspondant parti- 
culier du Matin. — C'est avec émotion que les Toulonnais 
virent entrer récemment en rade un petit croiseur cui- 
rassé qu'ils avaient perdu de vue depuis longtemps déjà. 

Ce bâtiment portait avec fierté une Ion ue flamme de 
guerre, symboJe de ses longs mois de campagne. 

Il avait déjà vingt mois de mer au moment de la décla- 
ration de guerre. A ce moment, on l'envoya dans les eaux 
d'Orient où il resta jusqu'à ces temps derniers. 

Tous ceux de nos u poilus » qui ont pris part aux opéra- 



1(8 80UVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

tions de Gallipoli le connaissent fort bien. C'est un petit 
bateau trapu, aux cheminées enfoncées, Il avait l'air 
d'une coque de noix au milieu des grandes unités. Cepen- 
dant, autant que ses grands frères, il a soutenu le renom 
de la marine française au cours de cette campagne des 
Dardanelles. 

Je me suis entretenu avec quelques-uns de ses marins. 
Oh ! les braves gens !... 

Depuis trente-trois mois, ils n'avaient pas mis pied 
à terre. Là-bas, aux Dardanelles, ils avaient pris part 
aux opérations de toutes les journées des 26, 27 et 28 avril 
puis des 3, 4 et 5 mai, sans compter de multiples opéra- 
tions de détail. Entre temps, ils avaient assuré un service 
des plus pénibles. Et pourtant, aujourd'hui, sur ce quai 
de Toulon où ils viennent de débarquer, ils sont aussi 
alertes, aussi joyeux que le jour lointain du départ. 

L'histoire dira un jour ce que nous devons à l'héroïque 
équipage de ce bateau, ainsi d'ailleurs qu'à tous ceux des 
autres bâtiments français qui sont aux Dardanelles depuis 
le commencement des hostilités. 

L'amiral Boue de Lapeyrère avait tenu, avant la ren- 
trée du petit navire en rade de Toulon, à se rendre à bord, 
où il remit aux officiers et aux matelots les croix de guerre 
qu'ils avaient si vaillamment gagnées. 

Le commandant en chef nous avait accordé 
trois semaines de repos et je les donnai intégrale- 
ment à tous ceux qui me furent désignés par le 
docteur Plazy. Les moins fatigués durent partager 
en deux ce délai pour que tout le monde puisse 
avoir une permission. Enfin soixante officiers 
mariniers et marins trop épuisés pour continuer 
la campagne furent envoyés à l'hôpital et débar- 
qués ; le préfet maritime n'avait pu me remplacer 
un plus grand nombre d'hommes, car nos dépôts 
étaient presque vides. 



DERNIÈRES SEMAINES DU COMMANDEM ENT 199 

Nous eûmes l'air d'un navire en réserve pendant 
cette période, mais lorsque tout le monde eut 
rallié et que je passai l'inspection de l'équipage, 
il me sembla ne voir que des physionomies nou- 
velles tant les visages de ces hommes qui avaient 
pu aller au pays, jusqu'au fond de la Bretagne, 
et voir leurs parents, leurs femmes, leurs enfants, 
tous ceux dont les avaient privés, depuis tant de 
mois, leur vie dangereuse et pénible, respiraient 
la joie et la gaieté. 

Il me semblait que nous étions prêts à nouveau 
pour toutes les besognes. 

Le mal était plus profond pourtant que je ne le 
supposais, car mon successeur dut quelques se- 
maines plus tard prendre une mesure plus radi- 
cale et 'procéder au remplacement de la presque 
totalité de l'ancien équipage. 

A Toulon, l'arsenal remit en état le carré des 
officiers qui avait été ravagé par un obus le 4 juin 
et réparé provisoirement à Moudros par un navire- 
atelier anglais. 

Les officiers possédaient un piano, placé dans 
l'arrière-carré un peu moins éprouvé, qui avait 
été réduit à l'état d'écumoire par les éclats du 
projectile. Les mécaniciens avaient cependant 
réussi à rétablir quelques octaves du milieu dont 
Bard, excellent musicien, tirait le meilleur parti 
pour entretenir la gaieté de ses camarades. Ce 
blessé fut remplacé, gratuitement je crois, par un 



200 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

piano neuf et le marchand l'exposa dans sa vitrine 
comme un trophée. 

C'est son successeur qui eut l'honneur d'accom- 
pagner les chansons du barde du Latouche-Tré- 
ville, le gabier breveté Lespagnol. Je ne résiste 
pas au désir d'en reproduire une ici. Les vers 
en peuvent prêter à la critique, mais je m'en vou- 
drais beaucoup d'y apporter la moindre modifica- 
tion et personne ne viendra contester le « souffle 
lyrique » de cette poésie ! 

EN SOUVENIR DU COMBAT DE KOUM-KALÉ 
26 AVRIL 1915. 



Le chant des canons (Air : V Ame des violons). 

PREMIER COUPLET 

Il est minuit, la plaine s'illumine, 
Et les shrapnells éclatent avec bruit. 
Pour nos soldats, la fête se termine. 
Car l'ennemi en déroute a fui. 
C'est la retraite. La mitraille endiablée 
Hache les fuyards éperdus dans le noir 
De cette nuit par les hommes troublée 
En s'entre-tuant dans le calme du soir. 

REFRAIN 

Écoutez nos petits canons 
Pousser leur beau chant de victoire. 
L'auréole est autour des fronts 
De leurs servants baignés de gloire. 
Au-dessus du champ de carnage, 
Quand la fusillade fait rage, 



DERNIÈRES SEMAINES DU COMMANDEMENT 201 

Une voix souligne la chanson, 
C'est celle de nos petits canons. 

2 e COUPLET 

Leur chant de guerre annonce la victoire 
De nos vaillants et superbes troupiers. 
Les Turcs ont disparu dans la nuit noire, 
Cinq cents des leurs sont restés prisonniers. 
Pour enlever sur la côte asiatique 
La forteresse turque de Koum-Kalé, 
Marins et soldats de la République 
Joyeusement au combat sont allés. 

REFRAIN 

Écoutez la voix du canon 
Résonner là... Dans ia montagne, 
L'écho répète la chanson. 
Au loin là-bas dans la campagne 
Constantinople se réveille. 
Enver a la puce à l'oreille 
Et von Der Goltz perd la raison 
Au chant de guerre de nos canons. 

3 e COUPLET 

Le lendemain, le combat recommence. 
La lutte est dure, les Turcs sont nombreux; 
Mais le Latouche est venu en silence, 
Et pan, voilà qu'il tire sur tous ces gueux. 
Nos petits canons enveloppés de fumée 
Parlent à tous ceux qu'entourent l'horizon, 
A tous ces morts dont la plaine est semée, 
Tristes victimes du chant de nos canons. 

REFRAIN 

Écoutez-la, cette chanson. 

Sa musique peut sembler cruelle 

Aux ennemis de la raison, 

Tout comme aux Turcs des Dardanelles. 

Mais à cette voix claironnante 

La France soudainement enfante 



202 SOUVENIRS DU.N VIEUX CROISEUR 

Les héros des fiers bataillons 

Qui font chanter les petits canons. 

4 e COUPLET 

Tremble, tyran, oh ! sinistre vampire, 
Qui tel un fauve est assoiffé de sang, 
Tu n'auras pas le sol de cet empire, 
Car nous tuerons les vautours allemands. 
Si, aveuglés, les Turcs ont fait la guerre 
Pour le roi de Prusse... Guillaume le maudit, 
Le vieux Bosphore sera leur cimetière, 
Tu leur auras préparé un bon lit. 

REFRAIN 

Entends l'acier de nos canons 
Qui pénètre jusqu'aux entrailles 
D'un corps en décomposition. 
Par les Dardanelles qui bâillent, 
La Turquie de douleur chancelle, 
Atteinte d'une blessure mortelle. 
Elle voudrait demander pardon 
Et meurt du chant de nos canons. 

Lespagnol. 



Le bâtiment fut également caréné et, la coque 
une fois nettoyée, nous constatâmes avec plaisir 
que les obus ennemis n'y avaient laissé d'autres 
traces que deux renfoncements sans importance 
à l'extrême avant. % 

C'était un solide petit navire que le Latouche- 
Tréville!... 



II 

RETOUR A MOUDROS 
LE DÉBARQUEMENT DES ALLIÉS 

A SALONIQUE 

à 

Nous avions reçu l'ordre de rallier Moudros et 
le 21 septembre, à 5 heures du soir, nous quittions 
Toulon, heureux à la perspective de reprendre 
notre place dans la fraction active de l'escadre 
des Dardanelles. 

La traversée fut belle, sans incident, et le 26, 
à 6 h. 30 du matin, nous mouillions sur rade de 
Moudros. 

La situation sanitaire y était assez médiocre 
et la dysenterie notamment faisait des ravages 
sérieux. Elle avait frappé l'amiral Nicol qui 
avait dû rentrer en France et qui venait d'être 
remplacé par mon ancien chef sur la côte de Syrie : 
le vice- amiral Dartige du Fournet. 

Ce dernier ne me laissa pas longtemps inactif, 
car je reçus l'ordre d'appareiller trois jours après 
mon arrivée pour me rendre à Salonique. 

Mes instructions consistaient à préparer le dé- 
barquement des Alliés, en me concertant avec les 

203 



204 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

autorités grecques et notamment, après avoir 
déterminé le point le plus convenable pour le 
mouillage du filet destiné à protéger la rade 
contre les entreprises des sous-marins, à arrêter 
avec ces autorités les mesures les plus propres 
pour que ce filet ne gênât pas le trafic commercial. 

Je devais en outre servir de poste télégraphique 
pour toutes les communications entre Salonique 
et Moudros. 

Ma mission dura une semaine et fut des plus 
intéressantes. 

Au moment de mon départ pour Salonique, les 
pourparlers se continuaient encore entre les Alliés 
et le gouvernement grec au sujet du débarquement 
des troupes; aussi avais-je reçu ordre de mettre 
beaucoup de discrétion dans mes démarches et 
de les faire en costume civil. 

Mais, comme je l'écrivais trois jours plus tard à 
l'amiral, « lorsqu'une mission militaire anglaise 
en uniforme, accompagnée de deux officiers fran- 
çais en uniforme, s'installe à terre à l'hôtel, loue 
des terrains, des maisons et fait les multiples 
démarches qui doivent nécessairement précéder 
l'arrivée des troupes, il devient difficile de parler 
de discrétion !... » 

Je ne raconterai pas en détail les multiples 
démarches que je fus conduit à faire tant auprès 
du général Moschopoulos, commandant le corps 
d'armée grec, qu'auprès du colonel Messalas, chef 
de la défense et commandant les forts. 



DERNIÈRES SEMAINES DU COMMANDEMENT 205 

Le général Moschopoulos était un charmant 
homme, francophile mais très loyaliste, que j'ai 
retrouvé avec bien du plaisir à Corfou lorsque j'y 
fus envoyé comme commandant de la division 
de la mer Ionienne après l'armistice. Son rôle à 
l'époque dont je parle maintenant était difficile, 
car il y avait manifestement des résistances très 
fortes à notre action de la part du roi Constantin 
et les tiraillements qui se produisaient entre le roi 
et le président du Conseil, M. Venizelos, ne pou- 
vaient manquer de se traduire par des ordres et des 
contre-ordres, qui gênaient fortement ma mission. 

Le colonel Messalas, qui paraissait avoir ses 
communications particulières avec Athènes, était, 
en apparence au moins, plus favorable au débar- 
quement rapide des Alliés, mais ses déclarations 
ne concordaient pas toujours avec celles du gé- 
néral Moschopoulos. 

Notre consul général, qui m'accompagnait par- 
fois dans mes démarches, était à cette époque un 
charmant homme dont la connaissance des Grecs 
et des habitudes de ce pays me fut souvent pré- 
cieuse à consulter. C'était aussi un fonctionnaire 
des plus zélés, réglant d'une façon scrupuleuse 
sa conduite sur celle de notre ministre à Athènes. 
Nos communications télégraphiques, même offi- 
cielles, entre Salonique et Athènes, ayant été 
coupées par le gouvernement grec dès mon arrivée, 
cela rendit malheureusement de ce fait sa colla- 
boration moins effective. 



206 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Deux officiers fort intelligents et dont j'eus à 
Salonique une aide très utile furent aussi le colonel 
Braquet, notre attaché militaire à Athènes, et le 
colonel Bousquier, de l'ancienne mission mili- 
taire en Grèce. 

A 

Au début tout se passa assez bien et le 1 er oc- 
tobre, tout était prêt pour le mouillage des filets 
et l'arrivée des premiers transports. Je venais 
d'en prévenir l'amiral par T. S. F., lorsque je 
fus informé par notre consul général qu'un aide 
de camp du général Moschopoulos était venu lui 
faire une communication verbale pour lui dire 
qu'il empêcherait, fût-ce par la force, toute opé- 
ration de débarquement. Quelques heures plus 
tard, le général me confirmait de vive voix cette 
communication, conforme aux ordres qu'il avait 
reçus de M. Venizelos. 

Toutes les difficultés avaient disparu le lende- 
main, mais les transports de troupes et les mouil- 
leurs de filets qui avaient été mis en route le 1 er 
étaient rentrés à Moudros et l'amiral se refusait 
maintenant à les laisser partir avant d'avoir 
reçu du gouvernement français l'assurance qu'un 
nouveau contre-ordre ne se produirait pas. Cette 
attitude était pleinement justifiée par les dangers 
que les sous-marins faisaient courir à nos trans- 
ports de troupes. 

J'insistai cependant pour profiter des bonnes 
dispositions des autorités et pour hâter le débar- 
quement, mais ce n'est que le 5 octobre à une heure 



DERN1ÈUES SEMAINES DU COMMANDEMENT 207 

du matin que les premiers transports chargés de 
matériel mouillèrent sur rade. 

Tout était prêt. Les filets avaient été mouillés 
et ils constituaient la première protection d'une 
rade dans laquelle les Alliés allaient pendant des 
mois envoyer sans relâche du personnel et du 
matériel pour aboutir cette fois au succès final. 
C'est en effet, notre armée d'Orient qui allait 
trois ans plus tard remporter sur l'ennemi les 
premières victoires décisives et préparer ainsi la 
capitulation de l'armée allemande. 

Le dernier épisode de mes pourparlers avait 
été la lettre officielle que m'adressait le 4 octo- 
bre au soir le colonel Messalas pour protester 
de la violation de la neutralité de la Grèce du 
du fait mouillage des filets contre les sous- 
marins. 

J'y avais répondu en exposant que, dans la 
guerre moderne, ces filets faisaient partie inté- 
grante du dispositif de débarquement des troupes 
auquel le gouvernement grec avait donné son 
adhésion et que la liberté laissée aux autorités 
du port d'assurer elles-mêmes le contrôle de la 
navigation au passage du filet montrait combien 
j'avais eu à cœur de respecter la neutralité de la 
Grèce. 

Je ne sais pas trop, si cette question est discutée 
plus tard par les experts en droit international, 
quelle sera à leurs yeux la valeur de mon 
argument ! Elle ne fut pas trop mal jugée de 



SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

l'amiral qui écrivait quelques jours plus tard au 
ministre : 

...Le Latouche-Tréville est à Salonique où je l'ai envoyé 
dès le 29 septembre et où son commandant a donné une 
fois de plus sa mesure, dans les pourparlers qui ont pré- 
paré l'envoi des troupes... 

Il était temps que ma mission prît fin, car il 
me fallut m' aliter à mon tour. Pendant ces 
quelques jours, j'avais dû mener une existence 
fatigante, faisant le jour de nombreuses démarches 
et appareillant la nuit pour chercher dans le golfe 
de Salonique une position me permettant de com- 
muniquer mes T. S. F. à l'amiral avec nos mé- 
diocres appareils. 

Cette situation s'améliora un peu les derniers 
jours lorsque le capitaine de vaisseau Larken, 
venu avec le Doris pour régler le mouillage des 
filets anglais, se chargea de mes messages, mais 
je ne pus empêcher néanmoins la petite crise de 
dysenterie qui m'avait frappé de faire des progrès. 

Les bons soins de Plazy et du repos me remirent 
toutefois assez promptement et j'étais déjà sur 
pied lorsque, quelques jours plus tard, le général 
Sarrail, le nouveau commandant en chef de 
l'armée d'Orient, arriva sur rade de Salonique à 
bord de la Provence. 

C'est par un de ses officiers d'ordonnance que 
j'appris, tout à fait fortuitement, que je venais 
d'être promu capitaine de vaisseau. 



III 

LE DEPART 

C'est le 25 octobre que je quittai le com- 
mandement du Latouche-Tréville. Le vice-amiral 
Moreau, nommé au commandement de l'escadre 
de Syrie, m'avait fait l'honneur de me demander 
d'être son chef d'état-major ; j'avais accepté et 
il me fallait partir sans attendre mon successeur. 

J'avais le cœur serré ce jour-là, lorsque, à 
8 heures du matin, après avoir salué le drapeau 
en commun, je dus faire mes adieux à tous ceux 
qui m'avaient si vaillamment secondé depuis 
seize mois et ma voix n'était pas toujours très 
assurée en prononçant les quelques mots que 
voici : 

Équipage, 

Je vous ai réunis pour vous faire mes adieux, mais ce 
sont aussi des souhaits que je veux vous adresser. 

Vous avez connu des heures glorieuses dont chacun 
peut être fier. Et d'avoir été aux Dardanelles sur le 
Latouche-Tréville restera toujours un titre de gloire. 

De tout mon cœur, je vous souhaite de revoir des 
moments pareils. 

Mais rappelez-vous en toutes circonstances que « no- 
blesse oblige » et que ceux qui ont l'honneur de fouler 

209 \ 4 



210 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

du pied le pont de ce navire où a coulé le sang de nos 
camarades ont le devoir d'être les premiers à la peine et 
au danger. 

Maintenant, je dois vous quitter et vous sentez bien que 
ce n'est pas sans tristesse. J'ai rencontré parmi vous trop 
de braves cœurs pour pouvoir m'en séparer sans regrets. 

J'ai aussi vécu ici des heures trop belles pour qu'un peu 
de mon âme ne reste pas attachée à ce navire en en fai- 
sant quelque chose de vivant. 

Aussi bien, soyez certains que, de près comme de loin, 
je ressentirai vos joies et vos peines et je compatirai à 
celles-ci comme je tressaillerai de plaisir aux premières. 

Adieu, mes amis, et puissiez-vous vivre encore de belles 
heures pour la Marine et pour la France. 

Vive la France ! 

Le lendemain soir, je quittais Salonique à bord 
de la Jeanne-d'Arc et, après avoir franchi la 
passe, je restai longtemps à contempler la silhouette 
du vieux petit croiseur qui montait la garde aux 
filets et sur lequel je laissais tant de mon passé. 
Mais la vie marche et, à cette époque moins que 
jamais, il ne pouvait être question de regarder 
en arrière. J'avais d'ailleurs la satisfaction de 
savoir que le Latouche-T réville allait être en de 
bonnes mains, celles de mon ami le commandant 
Gazenave. 

Sa première lettre, reçue à Port-Saïd, fut pour 
me donner des nouvelles, qu'il savait m'être pré- 
cieuses, du navire auquel je restais lié par de si 
beaux souvenirs et cette lettre contenait des 
passages touchants : 

...Savez-vous qu'on se sent humble quand on vient 
du Waldeck- Rousseau sur le Latouche-Tréville? Ici chacun 



DERNIÈRES SEMAINES DU COMMANDEMENT 211 

a un peu figure de héros et, hier, tandis que votre patron 
de baleinière, la poitrine parée de la croix de guerre, 
menait avec vigueur son armement, j'éprouvais quelque 
honte de mon indignité et j'avais envie de lui passer la 
barre. 



FIN 



Hôtel Kaiserhof, 
Berlin, 26 juin 1920. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

Préface du général Gouraud vu 

Avant-propos ix 



CHAPITRE PREMIER 

LA PRISE DE COMMANDEMENT 
DERNIÈRES SEMAINES DE PAIX 

I. — De la rue Royale à Smyrne 1 

II. — Quarante jours dans l'Archipel 6 

CHAPITRE II 

LES PREMIÈRES SEMAINES DE GUERRE 

I. — ABizerte 23 

II. — Croisières sur les côtes marocaines 29 

III. — Nous rallions l'armée navale 56 

CHAPITRE III 

LES CROISIÈRES DE BLOCUS 

I. — Le blocus du canal d'Otrante 67 

II. — Croisière sud de Messine 72 

III. — Croisière cap Bon-île Marittimo 73 

21S 



214 SOUVENIRS D'UN VIEUX CROISEUR 

Page». 

IV. — Croisière Bizerte-Sardaigne 77 

V. — Le blocus des côtes de Syrie 100 



CHAPITRE IV 

AUX DARDANELLES ET DANS L'ARCHIPEL 

I. — Aux Dardanelles. — La période des com- 
bats 113 

II. — La chasse aux sous-marins 154 

III. — Le blocus de la côte d'Asie Mineure 173 

CHAPITRE V 

LES DERNIÈRES SEMAINES DU COMMANDEMENT 

I. — Le repos à Toulon 193 

II. — Retour à Moudros. Le débarquement des 

Alliés à Salonique 203 

III. — Le départ 209 



PARIS 

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET G ie 

8, rue Garancière 



BRIGHAM YOUNG UNIVERSITY 



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