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Full text of "Souvenirs d'un proscrit"

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SOUVENIRS 

D'UN PROSCRIT 



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SOUVENIRS 



D'UN 



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RECUEILLIS PAR 



HYACINTHE CORNE 



ANCIEN DÉPUTi: 



Ouaiul l'esprit de foi et de sacrifie d les soutient, 
les nationalités sont impérissables. 




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RECUEILLIS PAI 



HYACINTHE CORNE 

ANCIEN DÉPUTÉ 



Quand l'esprit de foi et de sacriûed les soutient, 
les nationalités sont impérissables. 





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PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

BUE V1VÎENNE, 2 BIS 

186 1 

Tons droits réservés 



ÀYÀNT-ï>fcO?Ô§ 



Dépuis $ùe h&iis avdfls @u là pensée àé itiëtttt m 
jour eès SaHtknirs H'kh Pr&êétilj éé tableau de là fei 
généreuse, des luttes et des sdufffàticëfe d'Un ttiârty* 
de la nationalité polonaise, la cause des nationalités 
s'est soudainement réveillée dans le monde. 

La Pologne en a tressailli. Elle a porté le deuil des 
héros naguère morts pour elle; et aussitôt son sang 
encore une fois a coulé!... Puis sont venues de va- 
gues promesses. Peut-être ont-elles ravivé l'espérance 
chez un peuple qui sait bien que son droit est im- 
mortel ! 

Qu'ad viendra- t-il? Notre âge réparera-t-il enfin ce 
que l'Europe entière a proclamé le crime politique 
du xviii* siècle? Verrons-nous la Russie, engagée 
dans des voies toutes nouvelles, honorer et illustrer 



I AVANT-PROPOS 

sa nationalité slave en relevant elle-même le peuple 
qui en a toujours été la plus énergique et la plus 
noble expression ? 

Il ne nous appartient pas de sonder à cet égard l'a- 
venir mystérieux... Mais, du moins, prévenons toute 
confusion d'idées dans l'esprit de ceux qui ouvriront 
ce livre. Rappelons ici à quelle époque, sous quel ré- 
gime ont été écrites ces pages où un proscrit polonais 
retrace l'oppression de son pays et ses propres dou- 
leurs. Alors c'était le règne de l'empereur Nicolas I er ; 
la Pologne ne trouvait en lui qu'un maître irrité et 
impitoyable. Alors , pour les glorieux vaincus de 
1831, au ciel de la Russie il n'y avait pas même un 
pâle rayon d'espérance. 

H. CORNE. 
10 avril 1*01. 



Au mois d'octobre 1851, à Paris, sous les combles 
d'un hôtel garni du faubourg Saint-Jacques, un étran- 
ger mourait, isolé, sans secours, ignoré môme de ses 
plus proches voisins. 

Cet homme pourtant avait eu dans son pays une 
grande existence. U était de noble extraction ; il était 
jeune et riche ; il brillait par l'esprit, par l'élégance * 
des formes et des manières. Plein d'instruction d'ail- 
leurs et de courage, tout semblait ouvrir devant lui 
une large et belle carrière... A trente ans, c'en était 
lait!... Toutes ces heureuses prémices de sa vie abou- 
tissaient aux misères et aux sombres douleurs de 
l'exil. 

Noble litluianicn, patriote polonais, soldat de son 
pays dans la grande prise d arme? de 1831, bientôt il 

\ 



II AVANT-PROPOS 

avait vu toutes ses espérances ruinées, la Pologne en- 
core une fois abattue. Il s'était vu lui-même proscrit, 
dépouillé de ses biens, voué à une mort ignominieuse, 
s'il remettait le pied sur le sol natal. Après avoir erré 
dans plusieurs contrées de l'Europe, il était venu, à la 
fin, cacher à Taris ses chagrins et son dénûment. 
Dans sa fière indépendance, fortifié par les épreuves, 
roidi contre le malheur-, il ne demandait aux autres 
hommes que de lui laisser son repos et son obscurité. 
De qui que ce fût il n'acceptait aucun secours; il re- 
fusait même le subside que le gouvernement français 
accordait aux réfugiés politiques. Au temps de ses 
prospérités, il avait aimé passionnément les arts; aux 
prises avec la misère, il ne voulut devoir qu'à son 
crayon et à son burin le pain de chaque jour. Pour 
vivre, il illustrait, moyennant un mince salaire, 
quelques publications qui avaient la vogue du mo- 
ment. 

La constitution de cet homme avait été robuste. 
Depuis quelques années, elle était minée profondé- 
ment. L'indigence et les veilles achevaient chez kû 
l'œuvre de la destruction. Un matin, la femme qui 
venait faire son ménage le trouva les mains crispées 
sur la poitrine, affaissé sur sa table de travail et froid 
depuis plusieurs heures. La rupture d'un anévrisme 
l'avait tué comme eût fait un coup de foudre. L'ha- 
bitant de la mansarde voisine, un ouvrier, pris de 
compassion, veilla la dernière nuit auprès de .son cer- 
cueil. Le matin venu, on lui fit les funérailles dit 



AVANT-PROPOS 

pauvre. Informés à temps, quelques compatriotes, ses 
compagnons d'exil, suivirent sa dépouille jusqu'au 
cimetière du Mont-Parnasse. Une collecte faite entre 
eux le sauva de l'ignominie de la fosse commune. 

Cependant, sur la terre étrangère, cet infortuné 
avait un ami... Un Français, qui par hasard l'avait 
connu, avait autant de sympathie que d'admiration 
pour cette belle âme. Mais il habitait au loin; il ne 
résidait k Paris que lorsque ses devoirs publics l'y 
appelaient. Il n'y était pas au moment où la mort 
avait terminé les souffrances du malheureux pro- 
scrit... 

Quand on leva les scellés apposés d'abord sur le 
chétif mobilier du Lithuanien, dans un des tiroirs on 
trouva un paquet cacheté. Il était h l'adresse de cet 
ami absent. — Si malheureuse qu'ait été sa destinée, 
si ferme que soit son courage, l'homme ne se fait pas 
facilement à l'idée de mourir tout entier, de ne rien 
laisser de lui sur cette terre dans une mémoire et 
dans une âme humaines. Tant que sa lutte ne fut 
pas achevée, le Lithuanien, comme tous les hommes 
forts, avait toujours eu une invincible répugnance à 
parler de ses malheurs. Un cœur noble et qui saigne 
de ses blessures craint de n'ôtre qu'un spectacle pour 
un monde léger et indifférent. Mais, peu de temps 
avant sa mort, quand déjà sans doute il la sentait ve- 
nir, il traçait quelques lignes d'adieux touchants pour 
celui dont il avait apprécié la sympathie vraie et pro- 
fonde ; il lui léguait, avec le soin do les mettre en 



IU AVANT-PROPOS 

vendre, des notes étendues où il retraçait tous les évé- 
nements de sa vie et donnait cours à ses pensées et à 
ses émotions intimes. 

Ce sont ces notes, c'est ce manuscrit du Lithua- 
nien, que nous nous décidons à publier aujourd'hui. 
Si Ton nous demande le pourquoi et l'à-propos de 
cette publication, nous dirons simplement que ce ma- 
nuscrit a le mérite, h nos yeux, de mettre en relief 
une chose rare : une âme de citoyen, animée d'une 
foi sainte et dévouée jusqu'au sacrifice. En outre, il 
nous paraît que, dans le monde moral comme dans le 
monde matériel, les contrastes ont leur puissance et 
leur utilité. En regard de beaucoup de doctrines, de 
pratiques et d'excitations énervantes, il nous a semblé 
bon de mettre le tableau des convictions généreuses 
et des nobles douleurs. En face de ces dieux tant ado- 
rés, le plaisir et la fortune, nous aimons à élever, 
avec des matériaux trouvés près du cercueil d'un 
proscrit, un monument pieux en l'honneur de ces 
croyants qui, de nos jours même, ne se découragent 
pas de vivre, de souffrir et de mourir pour la cause 
du droit, pour leur nationalité, pour leur patrie. 



SOUVENIRS 

D'UN PROSCRIT 



Je suis né au commencement du siècle, en janvier 
4802, au château de Luczyn, dans l'ancienne vaivodie 
de Wilna, à un mille * environ de cetle capitale du 
grand-duché de Lithuanie. 

Celui qui me verrait écrivant ces lignes, dans une 
mansarde du vieux Paris, sous la veste d'un artisan, au 
milieu de mes instruments de travail, de mes outils qui 
me font vivre, serait loin de soupçonner l'illustration de 
ceux de qui je descends; mais il ne m'est pas permis, 
à moi, de l'oublier. La famille dont je suis le dernier 
rejeton, les Luczynski, a tenu pendant plusieurs siècles 
un rang distingué parmi la noblesse lithuanienne. 

Mon aïeul paternel , et après lui mon père , Simon 
Luczynski, eurent le malheur de vivre sous Slanislas- 
Auguste, ce roi vassal de la Russie, qui perdit tout h cède 

* Huit fcitomètres. 



6 •SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

époque néfaste où l'on vit trois grandes puissances, con- 
voitant nos dépouilles, se liguer pour détruire ce qui est 
l'imprescriptible droit d'un peuple, prendre traîtreuse- 
ment à la Pologne sa vie avec sa nationalité, et l'Europe 
trois fois assister impassible au démembrement de la 
Pologne, associant alhsi à un crime odieux une Immense 
faute. Mon aïeul et mon père, comme tous ceux qui 
dans notre patrie sentaient un cœur battre sous leur 
poitrine, chaque fois que le sol national fut insulté, se 
levèrent pour la sainte cause dje l'indépendance. Ils lui 
sacrifièrent tout : leur repos, leurs honneurs, leur for- 
tune, leur sang aussi. Compagnon d'armes des Jasynski 
et des Kosciusko dans l'héroïque campagne de 1794, 
mon père, après la capitulation de Varsovie, se réfugia 
en France. Plus tard, il fit dans les légions polonaises 
de Dombrowski, la campagne. d'Italie de 1799. Lorsque 
Paul I er , paraissant répudier la politique cruelle de Ca- 
therine, l'ouvrit aux exilés leur patrie, mon père revint 
en Lithuanie, obtint de rentrer en possession d'une par* 
tie de ses biens, notamment du domaine de Luczyn, 
et épousa une jeune fille d'une famille noble de la Ma- 
zovie, Hedwige Malinoska, Je fus le seul fruit de cette 
union et ma mère mourut peu de temps après m'avoir 
donné le jour. 

Quoique bien des scènes de deuil aient entouré, mou 
berceau, cependant ma première enfance, dès que je 
recueille mes plus lointains souvenirs, ne se présente à 
mon esprit que sous des aspects riants. L'enfance, cet 
âge privilégié, heureux du souffle môme de vie qui IV 
nime, heureux de la fraîcheur de ses impressions, peut- 
il jamais être triste? Il y a une grâce printaniçre atta- 
chée à tout ce qui ne fait que d'éclûre. Comme elle est 
vive et gaie, la blonde enfance, môme dans la poussière 
du chemin, au seuil dç. la pauvre cabane ! queldegré de 



SOUVENUS D'UN PROSCRIT • 7 

misère, quelle dureté du sort ou des hommes ne faut-il 
pas pour éteindre le sourire sur les lèvres d'un enfant l 
Moi, du moins, à cet âge, j'étais comblé de caresses, 
et je jouissais h tout instant du spectacle d'une belle et 
grandiose nature. 

C'est un pays bien peu connu du reste du monde et 
dont on se fait de bien fausses idées, que ce nord de la 
Lithuanîe où je suis né. N'allez pas vous figurer ces plai- 
nes plates et mornes de la Moscovie où l'on n'aperçoit 
de loin en loin que la maigre silhouette des bouleaux se 
dessinant sur un ciel pâle; ni ce partage de l'année en 
deux saisons seulement, un affreux hiver de huit mois, 
et un court été d'une chaleur lourde et étouffante. La Li- 
thuanien un printemps, un mois de mai tiède et qui dé- 
veloppe une vigoureuse végétation; elle a des nuits d'été 
rafraîchies par les brises soufflant des bords de la Bal- 
tique ; son ciel, doucement éclairé, prête à ses paysages 
des teintes tranquilles et sereines. On y voyage des jour* 
nées entières au milieu de forêts où les chênes robustes 
entremêlent leur verdure à celle des grandes pyramides 
des sapins. Ces solitudes, variées par mille accidents de 
terrain, sont en outre animées par des eaux vives et 
transparentes qui courent vers notre beau fleuve, le 
Niémen, où s'étendent en lacs paisibles au fond des val- 
lées. Les environs de Wilna, en particulier, offrent de 
charmants paysages, capables de rivaliser avec ceux 
des contrées les plus favorisées que j'ai eu occasion de 
voir dans mes voyages. Là, se dessinent deux chaînes 
de hautes et pittoresques collines qui, dans leur courbe 
gracieuse, enceignent une magnifique vallée, celle où 
coule la Wilia. Le château de Luczyn est bâti sur l'arête 
saillante d'une de ces collines, orientée au sud ; derrière 
lui s'étend à perte de vue la forêt de Pohulanka, impo- 
sante par ses futaies séculaires, et pleine des beautés 



8 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

d'une nature sauvage. Au midi, se développe une vue 
admirable. La vallée, en cet endroi t, est cornme un cirque 
immense. La Wilia, rapide et capricieuse, y bouillonné 
en rongeant le pied des collines. Au fond, on voit s'éle- 
ver, sur un groupe de monticules détachés de la grande 
chaîne, des dômes, des flèches dorées, les tours en ruine 
d'un vieux château, centre d'une masse considérable 
d'édifices et de maisons qui se serrent autour d'eux : 
C'est Wilna!... ma chère Wilna, que je ne re verrai plus!... 
.Wilna, l'orgueil de la Lithuanie, la ville des Jagellons, 
la sœur de Cracovie et de Varsovie, capitale elle-même 
autrefois d'un État puissant, fière rivale de Novogorod 
et de Moscou... aujourd'hui simple chef-lieu d'une des 
cinquante goubernies de l'empire moscovite!../ 

Le château de Luczyn, amas irrégulier de construc- 
tions élevées à diverses époques et sans aucune préoc- 
cupation de l'harmonie architecturale, n'offre à ce point 
de vue rien qui soit digne d'intérêt. C'était, dans les an- 
ciens temps, une forteresse qui fut prise et démantelée 
par les chevaliers teutoniques, lors de la terrible inva- 
sion de 1330. 11 n'est resté de cette époque qu'un ves- 
tige véritablement remarquable, la terrasse du château, 
vaste comme une esplanade, soutenue par des murailles 
d'un travail cyciopéen, élevée au-dessus de la vallée de 
plus de deux cents pas * et d'où l'on embrasse une im- 
mense étendue de pays. 

Je ne puis parler de Luczyn, de ce château de mes 
pères, sans que mille souvenirs se pressent en moi, 
les uns tristes, les autres gracieux; mais combien ces 
derniers doihinent dans la mémoire d'un exilé !... C'est 
à Luczyn que j'ai eu mes joies naïves, et que j'ai senti 
les premiers battements de mon cœur; c'est là, au mi- 

* Cent mMres. 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT fl 

lieu de nos belles campagnes, que j'ai pris ce goût, 
. ce culte de la nature qui a répandu sur ma vie quel- 
ques teintes heureuses... Et cet amour de la patrie qui 
a été plus fort chez moi que le temps, les malheurs et 
les déceptions, où a-t-ii commencé à jeter et à enfoncer 
dans mon cœur ses profondes racines? C'est sur les ge- 
noux de mon père, au foyer de la famille , dans la salle 
d'armes de notre vieux château , sur les bords de nos 
rivières, dans le silence de nos grands bois, sous la 
hutte de nos paysans , dans tous ces lieux enfin où cha- 
que chose, chaque être, les paysages, les hommes, les 
peintures, les livres, la terre et le ciel et une mysté- 
rieuse poésie en moi et autour de moi, tout me parlait de 
ma Pologne et m'apprenait à la chérir !. . . La Providence, 
qui me réservait pour de rudes épreuves, n'a pas voulu 
que ma vie fût flétrie dans sa fleur, et je l'en remercie; 
il m'en est resté plus de force, plus de dignité pour 
souffrir, plus de foi aussi pour espérer. 

A Luczyn, comme dans tous les châteaux de la no- 
blesse polonaise , il y avait grand luxe de domestiques, 
véritables serfs attachés au domaine et dont la destinée 
était tout entière dans la main de leur seigneur. Je 
laisse à penser si l'enfant chéri, le fils unique de ce 
seigneur devait être choyé et gâté par ces pauvres gens ! 
Ils nous aimaient bien d'ailleurs ; on les traitait avec 
égards; en fait, leur servage était léger, et dans ces 
temps-là, en Lithuanie, le sentiment de l'oppression 
étrangère, de n^tre malheur commun rapprochait sin- 
gulièrement toutes les classes. Mes compagnons de jeux, 
mes camarades, étaient les fils de nos paysans. J'allais 
moi-même les recruter, matin et soir, dans leurs chau- 
mières, les unes groupées sous la terrasse du château; les 
autres cachées çà et là sous les grands chênes, au bord 
de la forêt. — Mon père, malgré son extérieur sévère et 

l. 



10 SOUVENUS d'un proscrit 

sa mâle figure de soldât, ne mlnUmidaitaucuQement.il 
était pour moi de toute bonté. Quand il avait l'air trislc, 
je le voyais aussitôt ; je faisais si bien alors, qu'il me 
prenait dans ses bras, et, avec mes petites mains, je me 
plaisais à effacer une à une les rides qui plissaient son 
front; et toujours j'arrivais à mon but, car je finissais 
par amener un doux sourire autour de sa bouche et me 
faire accabler par lui de caresses. 
' Mais ma patronne bien-aimée, ma providence, c'était 
ma tante Berthe, ange de douceur et d'affection qui a 
tenu dans ma vie, dans mon cœur, une si grande place, 
et qui m'a été arrachée comme tout le reste !... D'une 
taille élevée, avec des traits réguliers, de magnifiques 
cheveux blonds, un teint d'une blancheur éclatante, elle 
avait cette beauté majestueuse et douce que notre ima- 
gination aime à prêter aux vierges du Nord. Originaires 
de Varsovie, les deux demoiselles Malinoska étaient or- 
phelines. Berthe était l'aînée et d'un dévouement quasi 
maternel pour sa. jeune sœur Hedwige. Cependant, dès 
sa plus tendre jeunesse, possédée tout entière de l'idée 
religieuse, attirée vers le renoncement et le sacrifice 
comme d'autres le sont vers une vie de plaisirs et de va- 
nités, Berthe n'aspirait qu'à se consacrer à Dieu. Le 
- mariage d'Hedwige, qui assurait le bonheur de tout ce 
qu'elle aimait au monde, la dégageait], pensa-t-elle, de 
ses derniers liens, et la laissait libre de marcher dans 
les voies où elle se sentait appelée. Mais sa piété 
n'était pas égoïste et stérile. Secourir et consoler ceux 
qui souffrent, c'était sa vraie vocation, et elle s'y était 
affermie encore par le souvenir de son père, brave offi- 
cier des légions polonaises, mort misérablement et pres- 
que sans secours dans un hôpital, après avoir été criblé 
de blessures à la bataille de Novi. Au départ de sa 
sœur pour Luczyn, elle était entrée au noviciat des 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT il 

filles de Saint-Vincent-de-Paul fondé à Varsovie par 
des religieuses de l'émigration française. 

Mais que d'imprévu dans une destinée humaine!... 
Un an s'était à peine écoulé, qu'Hedwige déjà n'était 
plus!... Mon père, dans son château dévasté par la 
guerre, était là seul entre la tombe de celle qu'il avait 
tendrement aimée et le berceau d'un enfant dont la frôle 
existence ne téhait qu'à un fil. Un soir qu'anéanti par 
la douleur, la tête appuyée sur le lit même où sa jeune 
femme, quelques jours auparavant, expirait, il se laissait 
aller aux pensées les plus sombres ; tout à coup, au 
milieu du silence qui règne dans le château, il entend 
le bruit d'une voilure s'arrôtant au bas du perron. Un 
instant après, la porte de la chambre s'ouvre. A la faible 
lueur du jour expirant , il entrevoit une femme , sous 
Phumble habit monastique, qui s'avance précipitam- 
ment. Il pousse un cri de surprise et de joie!... C'est 
Berthe qui vient à lui, qui lui presse vivement les deux 
mains, Berthe qui court au berceau, en enlève le pau- 
vre enfant, le 111s orphelin de sa chère Hedwige, et le 
couvre de baisers et de larmes!... Cette pieuse fille, 
mais pieuse à la manière des grandes âmes, dans le 
nouveau malheur qui venait d'accabler sa famille, avait 
vu dès le premier moment où était sa vraie place, et 
de qui elle devait être l'ange consolateur. Elle ne s'y 
trompait pas; pour elle, la voix de son cœur, c'était la 
voix de son Dieu... Dès ce moment, j'eus presque re- 
rouvé ma mère! 



Il 



Quand je remonte aussi loin que possible dans le passé 
et que j'analyse mes souvenirs, je les trouve prenant, à 
partir de 1806, une forme déjà nette et vivement accu- 
sée. A cette époque, il y avait dans toutes les provinces 
démembrées de la Pologne un mouvement extraordi- 
naire. C'était le frémissement qui précède le réveil d'un 
peuple. Tous les yeux, tous les cœurs se tournaient vers 
l'Occident, comme si de là devait venir le libérateur. 
Que de signes l'annonçaient 1... Qui n'eût dit alors qu'il 
était en marche vraiment?... Ses pas retentissaient assez 
dans le monde : Ulm, Austerlitz, Iéna, n'étaient-ce pas 
ses gigantesques étapes? De jour en jour, nos spolia- 
teurs étaient moins assurés de leur proie, et ils sen- 
taient leurs trônes mêmes chanceler sous eux. Pour les 
opprimés, quel étonnement! quelle joie! quels élans 
d'espérance! L'allégresse populaire débordait. Même 
sous les yeux des agents russes frappés de stupeur, per- 
sonne ne se gênait pour exprimer sa pensée, ses aspira- 
tions, sa soif de délivrance. Oh ! je n'étais qu'un enfant ; 
mais j'ai vu, j'ai senti, je n'oublierai jamais cette ivresse 
sainte de tout un peuple, quand ces cris se succédaient 
dans l'air : « Napoléon est vainqueur à Iéna!... Les 
Français sont entrés à Posenl... Les Français sont à 
Varsovie ! » 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 13 

Un soir d'hiver (il m'en souvient comme au premier 
jour), il y avait au château un mouvement extraordi- 
naire : tous les nobles du voisinage y affluaient; ils arri- 
vaient à cheval, la tête haute et le sabre au côté. Quand 
l'assemblée fut nombreuse, mon père y introduisit lui- 
môme un étranger vêtu du costume des juifs polonais. 
En réalité, c'était un citoyen de Varsovie, un patriote 
éprouvé et plein de cœur, qui, sous ce déguisement, et 
muni de papiers de nature à faire croire qu'il se livrait 
au trafic des grains pour l'approvisionnement de l'ar- 
mée, avait mis en début la police russe et venait jus- 
qu'aux portes de Wilna annoncer à la Liihuanie la bonne 
nouvelle, l'approche de la délivrance. Cet homme ra- 
contait avec feu tout ce qui venait de se passer sous ses 
yeux. Trois jours auparavant, à Varsovie, il avait vu les 
Français, Murât, Napoléon !... Il avait vu, mêlés aux gre- 
nadiers de la garde impériale, des débris des légions 
polonaises commandés par l'illustre Dombrowski. Ces 
vieux soldats de la Pologne, blanchis non moins par les 
misères de l'exil que par les fatigues de vingt cam- 
pagnes, rentrant vainqueurs dans leur patrie, enton- 
naient ce chant guerrier aux accents duquel naguère, en 
Italie, ils marchaient contre les Autrichiens. et les Rus- 
ses : « Non! la Pologne n'a point péri, puisque nous vi- 
vons encore!... » La foule qui les escortait répétait ces 
chants avec ivresse. En revoyant ces braves, l'honneur 
et l'espoir du pays, son enthousiasme était au comble ; 
elle les saluait de ses acclamations sans fin, elle rompait 
leurs rangs, elle leur apportait des vivres; elle se les 
disputait pour les loger et les traiter comme des frères. 

Voilà ce qu'il avait vu de ses propres yeux, cet homme, 
et ce qu'il racontait et dépeignait avec une simplicité 
véhémente : on l 'écoutait dans un demi-silence auquel 
se mêlaient des frémissements de joie partis de toutes . 



U 80FVBNÏBS n'ïïN PROSCRIT 

les âmes; des pleurs coulaient de tous les yeux. Il y avait 
là, aux premiers rangs qui entouraient l'étranger, dos 
dames, do jeunes filles lithuaniennes transportées d'une 
sorte de délire patriotique et qui en pouvaient à peint 
modérer l'expansion. Moi, j'y étais aussi avec ma tant* 
Berthe; elle m'élevait dans ses bras pour me faire mieu: 
voir le Yarsovien, ce messager d'espérance; j'étais à Tu 
nisson de la joie commune; je la sentais sans la biei 
comprendre; je battais des mains; je voulais à mon tou 
lui faire fête, à cet homme; je me penchais de toute 
mes forces pour me jeter à son cou. Il me remarqua er 
fin, me prit des mains de ma tante et m'embrassa vive 
ment aux applaudissements de toute l'assistance. 

Cependant, ni les rigueurs d'un hiver du Nord, ni h 
masses russes qui venaient enfin au secours de la Pruss 
aux abois, n'arrêtaient le grand capitaine; et l'arau 
française marchait de la Vistule sur la Prégel, de la Pr 
gel sur le Niémen. Enfin, le vengeur était à nos portes !, 
Non, je ne sais pas d'expression pour rendre les esp 
rances fiévreuses, les transports de nos Lithuanier 
quand la terrible canonnade d'Ëylau, celle qui fais: 
tomber Dantzig, celle qui écrasait les Russes à Fric 
land arrivaient pour ainsi dire jusqu'à nous. Je vois c 
core, sous la terrasse du château, le long des rives de 
jWilia, nos paysans qui, le soir, après leur travail, 
couchaient l'oreille contre terre; j'entends encore loi 
exclamations, si quelque bruit sourd et lointain vei 
Jusqu'à eux! «Ecoutez! écoutez! c'est le canon fr 
çais!... » Alors ils s'embrassaient, couraient çà el 
comme éperdus, buvaient de l'hydromel à plein vei 
dansaient des rondes nationales, et, sans s'inquiéter 
détachements de l'armée russe qui défilaient sans 
sur les routes voisines, ils improvisaient des chi 
de délivrance pleins de provocations et de mens 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 45 

contre nos oppresseurs, et où se confondaient les noms 
de France et de Pologne, de Dombrowski et de Napo- 
léon... 

Où aboutirent tant d'ardentes, tant de légitimes espé- 
rances?,.. Napoléon, à Tilsitt, non-seulement accorda la 
paix au Russe, mais encore il en fit son allié, son ami ! 
De reconstituer le royaume de Pologne sur ses bases 
d'autrefois, il n'en fut pas question ! A la Prusse, le 
vainqueur se contenta d'enlever une partie seulement de 
nos dépouilles, avec laquelle il fit un petit État de quatre 
millions d'âmes, le duché de Varsovie, et cet État, il l'a- 
jouta au royaume de Saxe. A l'Autriche, trois fois abat- 
tue sous son épée, il ne redemanda rien ; rien à la Rus- 
sie, qui venait de recevoir de si rudes coups. Loin dé là, 
H accrut encore ses possessions d'un territoire de la 
vieille Pologne, le cercle de Biabyslok. Cela ftiit, les ar- 
mées françaises rétrogradèrent sur l'Oder, sur l'Elbe, 
sur le Rhin ; et nous, malheureux Lithuaniens, nous res- 
tâmes comme auparavant attachés au joug moscovite, 
nous fûmes encore une fois abandonnés du monde 
entier! 



m 



Mais le monde lui-même, à celle époque, n'était pa 
sûr du lendemain; il était comme le métal jeté dans 1; 
fournaise, il ne savait quelle forme il prendrait bienlO 
sous la main du terrible ouvrier qui soufflait et ranimai 
sans cesse les feux de la guerre universelle. Dans ce 
immense travail de décomposition et d'enfantement, k 
puissants pouvaient tout craindre, et les malheurjeu 
tout espérer. Quoique déjà plus d'une fois déçus, l< 
Polonais ne cessaient de croire que la délivrance Ici 
viendrait de l'homme extraordinaire qui semblait alo 
suscité de Dieu contre nos oppresseurs. Les plus ca 
dides ne manquaient pas de dire : « Rétablir la Pologn 
cela est digne de la grande âme de Napoléon! » Les pli 
désabusés ne désespéraient pas que cette vaste ami 
lion ne vît juste à la fin sur ses intérêts les plus pre 
sants, et, pour contre-balancer l'Allemagne ennemi 
pour refouler le Russe dans ses déserts du Nord, ne i 
lablît sur ses larges fondements l'antique royaume 
Pologne. IVJpn père et tous les nobles du voisinage f 
venaient au château étaient fortement attachés à ce 
idée. Ma tante Berthe en faisait, pour ainsi dire, un 
ticlede sa foi chrétienne; alors elle n'admirait pas s< 
lemenï dans Napoléon le grand homme d'État, le hér< 
elle vénérait encore en lui l'appui tfe la religion, le r 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 17 

taurateur du culte catholique en France. Enfin, pour 
nos paysans, dont plusieurs, anciens légionnaires, 
avaient combattu en Italie, sur le Danube, à côté des 
Français, Napoléon, ses lieutenants, ses soldats, étaient 
entourés de cette auréole de poésie naïve et enthou- 
siaste qui, aidée du lointain, fait paraître les hommes 
grands comme des demi-dieux. Enfant, j'entendais donc 
sans cesse parler de la France et de Napoléon comme 
on parle de ce qui est éclatant, providentiel, et qui fait. 
que Ton espère un meilleur avenir; c'était le pôle vers 
lequel ma jeune imagination se tournait sans cesse. 

Il y avait à l'angle sud-ouest de la terrasse du château 
une grosse tour, rasée au niveau du terre-plein et fer* 
méc du côté de la campagne par un mur demi-circu- 
laire formant parapet; on découvrait de là un panorama 
immense. Or, un soir d'été, mon père se promenait 
avec moi sur la terrasse, et, comme j'étais insatiable de 
récits de batailles, il me racontait les victoires des 
Français sur les Russes, les grandes journées de Zurich, 
d'Austcrlitz, d'Eylau, deFriedland; plein d'un naïf en- 
thousiasme, je lui dis : « Mon père, la France et Napo- 
léon, où sont-Us? » Il sourit à ma question et me con- 
duisit sur le terre-plein de» la vieille tour. Là, étendant 
la main vers le fond de l'horizon qui se déroulait de- 
vant nous : « Regarde, Witold, me dit mon père, là- 
bas, bien loin, bien loin, derrière ces collines couvertes 
de forêts, à l'endroit où le soleil se couche en ce mo- 
ment, c'est la France ! » Depuis ce jour, la vieille tour 
avait pour moi un puissant attrait, j'y venais souvent, 
j'y venais à mes heures de rêverie, je m'accoudais sur 
l'énorme ceinture de pierre, je laissais mon ûme avec 
mes regards s'enfoncer dans l'espace, du côté où le ciel 
s'embrasait des feux du couchant : « Là-bas, c'est la 
France l... » me disais-je à demi voix; des larmes rou* 



18 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

laient dans mes yeux, tontes les fibres de mon être 
étaient profondément remuées. Sous l'ardeur de mes 
désirs, les fantômes de mon imagination semblaient 
prendre un corps. Les aigles du grand capitaine, je les 
voyais déployant leurs ailes d'or au sommet lointain des 
collines; j'entendais les tambours et le clairon guer- 
rier, le sourd roulement des canons; je voyais ruisseler 
dans la vallée comme un torrent de baïonnettes fran- 
çaises!... 

Au reste, le cours des événements se précipitait. 
Après s'être fatalement engagé contre l'Espagne dans 
une guerre inique, après Wagram, qui mit encore une 
fois l'Autriche à ses pieds, Napoléon, impatient de toul< 
limite et de tout repos, poursuivant par le blocus conti 
nental son duel à mort contre l'Angleterre, s'en vin 
jusque dans le golfe de Finlande menacer et blesser 1 
fierté moscovite. En 1811, on voit la tempête qui s'a 
masse, tout présage et rend inévitable la rencontre de 
deux colosses d'Orient et d'Occident, rien n'arrête leui 
immenses préparatifs. L'hiver est & peine fini, la teri 
est à peine délivrée de son linceul de neige, que déj 
elle tremble sous les pas de six cent mille soldats qi 
l'audacieux conquérant pousse vers le Nord, car il n'a< 
met pas que la Russie, même au fond de ses steppi 
glacés, puisse échapper à son étreinte. 

Oh! comme il tressaillit alors, le cœur de la P 
logne!... Les jours de justice et de délivrance, ces j ou 
tardifs sont enfin venus I Qui en pourrait douter? Nap 
léon est visiblement l'envoyé de Dieu qui va briser 
pierre de notre sépulcre. Lui-môme ne l'anaonce-t 
pas au monde? // veut délivrer l'Europe, a-t-il dit, 
poids dont la Russie pèse sur elle depuis cinquante ** 
Il arrive, Tépée haute, avec une forée immense et 
profonds desseins; ce n'est pas le Niémen qui l'arrôt* 



SOUVENIRS D'CM PROSCRIT 49 

cette fois; non, non, la terre des Jagellons ne sera pas 
libre seulement, elle sera vengée ! Le cavalier armé de 
la Lithuanie reprendra sa course vers les plaines du 
Nord!... Pourquoi n'irait-il pas encore, vainqueur, se 
reposer sous les coupoles dorées de Moscou la sainte, 
et reporter la ruine et les gémissements à ceux qui fu- 
rent si longtemps d'impitoyables oppresseurs?... Je 
n'exagère pas, et reste plutôt au-dessous de la réalité. 
En Lithuanie, quand s'ouvrit la campagne de 1812, cette 
poésie brûlante, cette fièvre d'affranchissement et de 
représailles était partout, dans l'air môme que Ton res- 
pirait. Descendue des châteaux jusqu'aux plus humbles 
chaumières, elle avait bientôt pénétré et enivré toutes 
les âmes. 



IV 



Je n'avais qu'onze ans environ à celle époque de 
1842, de fatale et impérissable mémoire. Vous, Fran- 
çais qui me lirez, ne jugez pas de ce que j'étais alors 
d'après les adolescents de votre heureux pays, qui, à cet 
âge, ne cherchent encore, à la surface des choses, que 
le plaisir de vivre. Chez les peuples opprimés et souf- 
frants, il y a un sens intime et particulier, mélange inex- 
primable de fierté et de douleur, de foi et d'amour qui 
remplit les âmes, surtout les âmes simples, les plus jeu- 
nes aussi bien que les autres. Pour me bien compren- 
dre, rappelez-vous ces chœurs de vos tragédies bibli- 
ques où même de tout jeunes enfants s'entretiennent 
des destinées du peuple de Dieu sur un ton si désolé ou 
si enthousiaste ! En France, peut-être ne voyez-vous là 
qu'une ingénieuse et charmante création du poète. Nous 
en jugeons autrement, nous, nation proscrite, quia tout 
perdu, jusqu'à son nom, et dont les fils ne sont que 
trop semblables à ces fils d'Israël que les saintes Écri- 
tures nous représentent « assis pleurant aux bords des 
fleuves de Babylone !» 

D'ailleurs, l'éducation que je recevais au château de 
Luczyn était bien de nature à développer de bonne 
heure en moi des penchants sérieux et à y mettre les 
fortes empreintes du patriotisme. Mon père jusqu'alors 



SOUVENIRS D'UN VIlOSCHIT 2! 

s'était réservé d'être mon seul instituteur; il vivait dans 
la retraite; il m'aimait tendrement ; il voyait en moi Tu- 
nique héritier de son nom, le seul rejeton qui pût perpé- 
tuer sa race. J'étais l'objet de tous ses soins; mais, à ses 
yeux, il s'agissait bien moins de faire de moi un lettre'; 
cosmopolite que de me donner l'esprit et l'Ame d'un 
Polonais, homme de son temps et de son pays, n'igno- 
rant rien des gloires, des fautes et des malheurs de la 
Pologne, et sachant aussi ses droits, ses ressources, l'a- 
venir qu'elle doit attendre de son courage et de la jus- 
tice de Dieu. La langue nationale, la langue française 
qu'il possédait parfaitement, l'histoire de la république 
polonaise, à ses plus beaux comme à ses plus mauvais 
jours, voilà surtout ce qu'il s'efforçait de m 'apprendre. 
Alors, je n'avais guère manié encore de grammaire grec- 
que et latine ; j'étais fort ignorant, je l'avoue, des choses 
"de Sparte, d'Athènes et de Rome, et no distinguais 
qu'à peine Solon de Lycurgue et Thésée de Romulus. En 
revanche, j'aurais nommé les uns après les autres tous 
ceux qui, rois, guerriers, savants ou portes, ont illustré 
notre Pologne ; tous les généreux citoyens qui se sont 
dévoués pour empocher sa chute ou pour la relever 
de ses ruines. Je savais l'histoire de toutes nos familles 
nobles qui ont acquis leur renom dans les Diètes ou sur 
les champs de bataille ;' je savais bien mieux encore 
relie des Kosciusko, des Dombrowski, des Poniatowski, 
honneur de la Pologne vivante; enfui, si je n'avais lu 
ni Virgile ni Homère, j'avais néanmoins dans la tète 
toute une maguiiiquc poésie qui éblouissait et ravissait 
ma jeune imagination. Oui, mon Iliade, à moi, c'était 
cette admirable épopée française qui, depuis vingt ans, 
depuis Valmy jusqu'à Wagram, se déroulait bien plus 
grande et plus saisissante déjà que les merveilles des 
temps héroïques. Ce que sont pour vos entants, dans les 



39 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

collèges, Àjax, Diomède, Hector, Achille, ces types 
quasi-divins de la Terlu guerrière, pour moi, ils s'appe» 
laient Hoche, Masséna, Desaix, Kléber, Lannes, Da- 
voust, Murât, éclatante pléiade au-dessus de laquelle 
m'apparaissait, dans tout le rayonnement de son génie 
et de sa gloire, le victorieux, le roi des rois, Napoléon. 
Aussi, ce fut une sorte de délire qui s'empara de moi, 
comme de toute la partie vive du peuple lithuanien, 
lorsque de toutes parts on s'écria : « Il arrive ! » lors- 
qu'à chaque instant des témoins oculaires, des pay- 
sans, des voyageurs accouraient disant : « Tel jour, il a 
passé le Niémen ! — Il est maître derRowno ! Il a franchi 
la Wilia ! — Il s'avance sur ses deux rives ! — Les Russes 
ne tiennent pas devant lui ! » Cependant le czar Alexan- 
dre, à la tête d'une armée de 130,000 hommes, s'était 
porté au cœur de la Lithuanie ; notre village, comme 
tous ceux des environs de Wilna, était foulé par une 
multftude de soldats russes. Leur présence, qui ne 
comprimait qu'à peine l'élan des populations, était en 
ce moment plus odieuse que jamais. Ils le sentaient 
bien, et c'était pour eux l'occasion de menaces, d'extor- 
sions et de violences qui faisaient régner la terreur 
parmi nos malheureux paysans. Au château, logeait un 
général de division avec tout son état-major. Ces offi- 
ciers et leurs subalternes, se considérant comme sur 
une terre ennemie, se montraient rogues, exigeants, 
impérieux, à pousser à bout les caractères les plus pa- 
tients. Mon pèr£ était exaspéré et ne le cachait pas. Déjà 
il avait eu avec le général lui-même plus d'une explica- 
tion orageuse ; et je me rappelle encore les alarmes de 
ma bonne tante, qui, sachant de quoi était capable, pouf 
repousser l'insulte, le sang bouillant et fier d'un Luc^ 
zynski, tremblait à chaque instant pour la liberté ou pouf 
les jours de son beau-frère. — Mais voici que, dans la 



23 

nuit du 27 au 28 juin, tout le château est en émoi. Au 
petit jour déjà, les officiers russes sont à cheval et 
leurs soldats sous les armes. Les rangs se forment, les 
bataillons s'ébranlent; ils s'étendent dans la plaine, ils 
s'éloignent, et enfin disparaissent derrière les hauteurs 
où Wilna est assise. L'armée russe est en pleine re- 
traite!... En ce moment, à travers la forêt, passent 
comme un ouragan des escadrons de hussards, avant- 
garde de l'armée française ; ils descendent au galop de 
leurs chevaux la pente rapide de la colline. Bientôt, 
aux tourbillons de poussière qu'ils soulèvent au loin, 
se mêlent des nuages de fumée. Une canonnade éclate; 
la lueur d'un incendie rougit l'horizon : c'est l'amère- 
garde russe qui, en avant de Wilna, un moment dis- 
pute aux Français le passage de la rivière et incendie 
des ponts. Mais déjà le canon se tait, et une immense 
clameur s'élève. La population de Wilna tout entière 
sort de ses murs; elle accourt au-devant de ses libéra- 
teurs, renverse les dernières défenses des Russes, ré- 
tablit les ponts à demi incendiés et, ivre de joie, se jette 
au milieu des rangs français... Le lendemain, Napoléon 
lui-même faisait son entrée à Wilna. 11 était suivi de 
deux admirables régiments de sa garde, et ces soldats 
d'élite, associés à toutes les gloires de la France 
depuis vingt ans, c'étaient des Polonais!... Je laisse à 
penser quel enthousiasme, à cet aspect, exaltait toutes 
les Ames ! . . . Quels souvenirs ! . . . Quel réveil d'un 
peuple!... Les vieillards surtout ne se contenaient plus. 
Au risque de se faire fouler aux pieds des chevaux, ils 
se précipitaient pour toucher ces glorieux uniformes 
qu'eux-mêmes avaient jadis portés, quand il y avait en- 
core une Pologne !... Les uns pleuraient à chaudes lar- 
mes; d'autres s'affaissaient sous le poids de leur émo- 
tion... 



Est-il besoin de dire que je ne voulus rien perdre de 
ce magnifique spectacle? Je regardai défiler, jusqu'au 
dernier soldat, toutcla grande armée. Je ne pouvais me 
lasser de contempler ces guerriers si fameux, vétérans 
avant l'âge mur, bronzés par le soleil et par le feu des 
batailles. Comme j'aimais l'éclair de leurs regards et 
leurs farouches visages! Gomme ils me paraissaient d'une 
grandeur surhumaine,, avec leur auréole de victoires, ces 
hommes que rien au monde n'étonnait plus et qui ve- 
naient cette fois poursuivre jusque dans les profondeurs 
du Nord le géant moscovite ! 

Mais celui que j'avais soif de voir par-dessus tout et 
que je côtoyai longtemps dans les champs qui bordaient 
la route, ne le quittant pas des yeux, c'était Napoléon. 
Tel qu'il était ce jour-là, je me le rappelle encore 
comme si ce souvenir était d'hier. Monté sur un cheval 
alezan, il devançait de quelques pas son état-major, dont 
il ne se distinguait d'ailleurs que par l'extrême simpli- 
cité de sa tenue. Il portait un frac vert, l'uniforme des 
chasseurs de sa garde. Gomme il faisait une chaleur acca- 
blante, il se découvrait souvent pour essuyer son front bai- 
gné de sueur. Je fus frappé de son air soucieux et pres- 
que triste; il ne jetait qu'un regard distrait sur la foule 
qui le saluait de ses acclamations. Napoléon avait es- 



• SOUVENIRS D'UN PUOSCIUT iJ3 

péré que les Russes tiendraient devant Wilna; qu'il les 
trouverait en bataille dans l'immense plaine qui pré- 
cède cette capitale de la Lithuanie. Il avait espéré frap- 
per là un de ces grands coups dont ses ennemis ne se 
relevaient guère, et dont le retentissement en Europe 
était alors nécessaire à ses desseins ; par la retraite de 
l'armée russe, tout cela lui échappait. Jusqu'où faudrait- 
il qu'il allât chercher cet ennemi insaisissable et cette 
victoire dont il avait besoin? Des pensées de ce genre 
sans doute l'absorbaient en ce moment et lui donnaient 
cet air de préoccupation que j avais remarqué en lui. 
Pour être parfaitement sincère, je dois avouer que Na- 
poléon, à cette première vue, dérangea toutes les idées 
que je m'étais faites de ce vainqueur de l'Europe. J'é- 
tais alors, comme tous les enfants, incapable d'abstraire 
la force et la grandeur morales, de les séparer du pres- 
tige extérieur, de la vigueur athlétique et du grandiose 
des formes. Cet homme à la taille courte et épaisse, au 
visage pâle, à la tète inclinée et rêveuse, au costume 
étriqué, ne me représentait en rien le grand capitaine, 
le héros des récits populaires, l'émule des illustres con- 
quérants. Pour le relever à la hauteur de l'idéal que 
lui-même m'avait servi à créer, il fallait que mon ima- 
gination fit effort sur elle-même, qu'elle évoquât de 
merveilleuses images, enlin qu'elle lui donnât pour cor- 
tège, à cet homme, tant de glorieuses batailles et vingt 
peuples enchaînés à son char de triomphateur. 

Je le revis une seconde fois pendant son séjour en Li- 
thuanie. L'on sait que Napoléon fut retenu quelque 
temps à Wilna par la nécessité d'organiser les mille 
services destinés à recruter une immense armée, à la 
faire vivre, à lui donner les moyens de vaincre. Pcn- 
diinl que ses lieutenants cherchaient à arrêter les Rus- 
ses sur la Dzwina, à Poloslk, à AVilepsk, lui, ne voyant 

•2 



26 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

pas poindre encore l'heure d'une grande bataille, dépen- 
sait au milieu de nous son ardeur infatigable en une 
foule de soins administratifs, et ne négligeait pas d'or- 
ganiser militairement la Lithuanie. Le 14 juillet, la 
veille de son départ, Napoléon passa en revue toutes les 
nouvelles levées, et j'y étais, armé de pied en cap!... 
Digne fils des Sarmates, dès cette époque, je montais 
bien à cheval ; en ce point là encore, mon père avait été 
mon instituteur, et je n'en pouvais avoir de plus ha- 
bile. A l'arrivée des Français, content de ne me voir res- 
pirer qu'ardeur guerrière et affranchissement de la Polo- 
gne, il m'avait permis de m'adjoindre à quelques enfants 
nobles du voisinage qui s'organisaient en compagnie de 
lanciers et ambitionnaient l'honneur d'être présentés à 
Napoléon, comme symbole de la patrie renaissante. Com- 
plètement équipée et montée sur de petits chevaux de 
l'Ukraine, notre troupe avait assez bon air. Elle fut ad- 
mise, à la revue du 14, à prendre rang auprès de la 
garde civique de Wilna. J'y étais donc, pour ma part, 
très-fier, très-sérieux sous les armes, et, au fond, le cœur 
bien saisi, quand Napoléon vint à passer devant nous. 
Ces simulacres guerriers, ces préludes de la vie militaire 
chez des adolescents, n'étaient pas de nature à déplaire 
à celui qui a su faire d'immortelles campagnes avec des 
soldats de dix-huit ans. Parvenu devant le front de notre 
compagnie lilliputienne, Napoléon se prit à sourire, et 
de sa main droite, nous fit comme un. geste de remercî- 
ment pour les promesses d'avenir que nous venions 
ingénument lui donner. Je le vis de très-près cette 
fois, et je sentis enfin ce qu'il y avait de puissance sur 
cette figure carrée, sur ce large front, dans ces yeux 
d'un étrange éclat. Une seconde, je me trouvai sous le 
coup de son regard si ferme, si profond..* Et j'en res- 
tai tout étonné. 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 27 

Le lendemain, c'était le jour du départ de Napoléon 
et de sa garde; je m'y trouvai encore. Qu'ils me parurent 
beaux, ces vieux soldats défilant devant leur empereur et 
le saluant de leurs acclamations, les uns pleins d'entrain, 
les autres graves et recueillis, tous marchant à l'en- 
nemi, au danger, à la mort avec une héroïque insou- 
ciance ! A ce spectacle, j'étais ému jusqu'aux larmes, et 
déjà instinctivement je sentais que la vertu guerrière, à 
ce degré, c'est le dévouement dans sa plus sublime expres- 
sion. Depuis, je n'ai jamais pu entendre de sang-froid 
les tristes récriminations dont il fut longtemps de mode, 
en Allemagne, en Russie, de chercher à ternir la gloire 
de ces admirables soldats. Qu'est-ce que l'humanité 
peut gagner à rabaisser de tels hommes? Non, ce n'é- 
taient ni des prétoriens, ni des barbares. Môme au mi- 
lieu de ce courant de guerres perpétuelles, ils avaient 
l'âme remplie de grandes pensées, ils cédaient à l'as- 
cendant du génie, à la loi d'airain de l'honneur mili- 
taire, et, quand ils allaient combattre et mourir à six 
cents lieues de la France, cette France, leur patrie, ils 
l'aimaient de tout leur cœur; ne pouvant la faire heu- 
reuse et libre, ils voulaient du moins qu'elle fût, au 
prix de leurs souffrances et de leur sang, glorieuse 
entre toutes les nations. 



VI 



Pendant que j'étais sons le charme de ces spectacles 
guerriers, mon père s'inquiétait du sort de la Pologne, 
plus en question que jamais en ce ïnoment. Sans doute, 
après ce qu'il avait déjà fait et enduré pour son pays , 
avec sa santé affaiblie et les devoirs de famille qui le ré- 
clamaient, il aurait pu considérer sa dette militaire 
comme payée et se réserver pour ses attachements et 
ses obligations domestiques. Mais il voyait de plus 
haut. Il se rendait bien compte particulièrement de l'é- 
tal de la Lithuanie, dont une moitié depuis quarante 
ans, l'autre depuis vingt ans au moins, étaient sous la 
main des llusscs et h demi façonnées à leur domination. 
Pour vaincre dans les masses l'indécision, l'apathie, la 
crainte des retours de fortune, tous les instincts qui ne 
manquent jamais de barrer la roule au dévouement, ne 
fallait-il pas, de la part des hommes sur qui leurs com- 
patriotes avaient les yeux fixés, la plus forte de toutes 
les impulsions, celle de l'exemple? Mon père, sans 
doute, avait peu d'illusions quant à ce rôle de libéra- 
teur de la Pologne que Napoléon voulait qu'on lui attri- 
buât, mais qu'Use gardait bien de déclarer; il était in- 
quiet, et de son silence calculé quant au rétablissement 
de la nationalité polonaise, et des singuliers alliés qu'il 
associait h son œuvre, les cabinets de Vienne et de 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 29 

Berlin. Mais il comprenait que jamais la Pologne ne re- 
verrait une épée comme celle de Napoléon dans le flanc 
de la Russie, et que c'était le moment d'un effort su- 
prême. Il comprenait surtout que la résurrection des 
nationalités abolies, l'œuvre du monde la plus difficile, 
ne sort jamais que de ce désespoir aveugle qui ne 
compte pas, qui ne délibère pas, et qui fait des mira- 
cles par cela môme qu'il passe au-dessus de tous les cal- 
culs humains. Non-sptilement mon père se décida à re- 
prendre les armes, mais, dans plusieurs réunions qui se 
tinrent au château de Luczyn, il fit partager sa résolu- 
tion à la plupart des nobles des environs de Wilna et ne 
s'occupa plus que de ses préparatifs pour rejoindre le 
5 e corps d'armée entièrement composé de régiments 
polonais, commandé par l'héroïque Joseph Poniatowski, 
et où il avait promesse d'être admis' avec le grade de 
lieutenant-colonel. 

Au moment des adieux, mon cœur se serra horrible- 
ment. J'aimais mon père de toute mon Ame... La guerre, 
auparavant, je ne la voyais que comme un jeu brillant 
et plein d'émotions, je la souhaitais même avec ardeur 
comme une chance de justes représailles pour mon 
pays.:. Alors elle m'apparut sous ses sanglantes cou- 
leurs.., Un frisson glacial parcourut tous mes membres. 
Combattu néanmoins, en présence de mon père, par un 
sentiment de fierté, je regardais d'un air inquiet ma 
tante Berthe; je l'interrogeais des yeux; elle me devina, 
et, me prêtant à part une minute, pendant que mon 
père se faisait amener son cheval de guerre : « Witold, 
me dit-elle, c'est ici qu'il faut montrer notre courage; 
n'amollissons pas le cœur de votre père, quand il nous 
quitte pour remplir le plus saint des devoirs... Pensons 
à la Pologne et mettons notre confiance en Dieu. » Après 
quelques recommandations h ses serviteurs, qui l'on- 



30 SOUYEKIRS D'UN PROSCRIT 

Uniraient tristes et silencieux, il revint vers nous, baisa 
la main de ma tante, me serra longtemps dans ses 
bras sans pouvoir proférer une parole, puis s'élança 
vivement sur son cheval... Cinq minutes après, il était 
déjà bien loin, au fond de la vallée. Nous le suivions 
des yeux du haut de la terrasse, agitant nos mouchoirs. 
Prêta disparaître sous de grands peupliers, il se re- 
tourna vers le château de ses pères ; il nous aperçut en- 
core et nous adressa un dernier geste de la main , en 
signe d'adieu... 
Alors rien ne me retint plus, je pleurai longtemps et 
. amèrement. Ce jour-là, pour la première fois, je con- 
naissais te chagrin, presque le malheur. Une chose m'é- 
tonnait beaucoup : c'était le calme de ma tante à l'in- 
stant d'une si cruelle séparation. Elle, d'une nature ai- 
mante, prompte à s'émouvoir des moindres souffrances 
d 'autrui, elle avait vu mon père partir pour se jeter 
dans tous les hasards d'une guerre terrible, et elleayait reçu 
ses adieux avec un sang-froid que jamais je n'aurais soup- 
çonné en elle. Enfant, je n'étais pas encore capable de 
comprendre et de pénétrer l'âme des femmes polonaises 
que j'ai tant admirée depuis, cette âme où j'ai vu sou- 
vent le patriotisme avoir la poésie et l'ardeur de la 
passion, ensemble la force et la hauteur sereine d'une 
foi religieuse. 



VII 



A lat ristesse qui régnait au château depuis le départ 
de mon pare vint bientôt s'ajouter le spectacle navrant 
des maux de la pauvre Lithuanie, foulée par six cent 
mille soldats. Toute la prévoyance et la vigueur hu- 
maines ne pouvaient faire qu'une telle armée, recrutée 
parmi les nationalités les plus diverses, et s'enfonçant 
si loin de la France dans des contrées presque désertes 
ou épuisées de ressources , se maintint sous le joug 
de la discipline et ne devînt pas un fléau pour les 
pays qu'elle traversait. Une foule de soldats quittaient 
le drapeau, les uns, pour se procurer des vivres, 
les autres, pour mener une vie d'indépendance 
et de désordre. Us se répandaient au loin dans les 
campagnes, rançonnaient les villages, enlevaient tout 
ce qui leur tombait sous la main et quelquefois môme 
forçaient les châteaux et les mettaient au pillage. 
Nous vivions à Luczyn dans une perpétuelle alerte. 
Heureusement, mon père, qui n'entrevoyait que trop 
les calamités inséparables d'une telle guerre, en 
nous quittant, avait songé à mettre le château à l'abri 
d'un coup de main. Il avait donné une sorte d'organisa- 
tion militaire aux nombreux serviteurs qui s'y trou- 
vaient réunis, et cette petite garnison, il l'avait placée 
sous les ordres d'un vieux soldat des légions polonaises, 



32 SOUVENIRS d'un proscrit 

Jean Browner, attaché à notre famille par l'habitude, 
les services rendus et les forts instincts d'une nature 
toute primitive. 

Jean Browner, à cette époque, dépassait la cinquan- 
taine ; mais pas un poil gris ne venait encore déparer la 
magnifique barbe noire qui lui descendait sur la poi- 
trine. Il était de taille moyenne, trapu, large comme 
un mur, avec des jambes et des bras d'athlète. Browner 
avait jadis beaucoup aimé son métier de soldat, et, sous 
son enveloppe de paysan lithuanien, sous sa longue 
tunique de grossière étoffe de laine, son ceinturon de 
cuir de buffle et son bonnet de peau de mouton, en dé- 
pit des années et de sa face rubiconde, il conservait en- 
core quelque chose de l'air et de l'allure, militaires. 
Bien démêler l'expression vraie de sa physionomie n'é- 
tait pas chose facile, tant la rudesse et la bonhomie s'y 
confondaient, tant il savait prendre l'apparence d'une 
impassibilité presque stupide ou laisser jaillir du fond 
de ses petits yeux des éclairs de malice. Mon père fai- 
sait le plus grand cas de ce brave homme et lui avait 
donné la haute main sur les autres paysans de son do- 
maine, tout en le surveillant de près néanmoins, car 
Browner avait un axiome favori, savoir : « qu'il faut 
être juste toujours et avoir aussi le bras solide pour ran- 
ger à l'ordre les mauvaises têtes. » Or, l'hydromel par- 
fois aidant, il avait une pente naturelle à pratiquer la 
seconde partie de son axiome non moins rigoureuse- 
ment que la première. Browner m'avait pris, dès ma 
naissance, en grande affection. Tout jeune, je jouais 
avec lui, comme font les enfants avec les gros chiens; 
je le martyrisais parfois, et rien n'était capable de lui 
faire perdre vis^à-vis de moi sa bonne humeur. Mon 
père me l'avait donné pour maître en fait d'exercices 
cîa corps de toutes sortes et dans le maniement des ar- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 36 

mes. Cela me l'avait encore attaché davantage, el, pour 
me sauver une égralignure ou un chagrin, il se serait 
jeté tout au travers du feu, ce brave Browncr ! Ma tante 
Berthe, il la vénérait presque k l'égal de la sainte Vierge, 
pour laquelle il avait, comme tous nos paysans, une 
dévotion particulière et un peu païenne. Avec ce fidèle 
serviteur pour stënéchal, et dans un château dont les dé- 
fenses matérielles étaient encore respectables, person- 
nellement nous n'avions rien à craindre. 

Il n'en était pas de même des malheureux paysans du 
domaine, trop souvent visités et pillés par des marau- 
deurs. On les voyait alors qui montaient au château, 
avec leurs femmes et leurs enfants tout en larmes, el 
venaient se jeter aux pieds de ma tante en implorant son 
assistance. Elle les consolait et les secourait de toute 
manière, et partageait avec eux les provisions que la pré- 
voyance de mon père avait amassées. S'il y avait encore 
quelque remède au mal, elle faisait plus : elle n'hésitait 
pas à descendre elle-même au village, ne prenant pour 
toute escorte que son vaillant sénéchal. En face des ma- 
raudeurs, elle était pleine de. sang-froid et leur parlait 
avec âme, faisant appel a ce qui leur restait encore de 
sentiments d'humanité ou d'honneur militaire; et son 
intervention fut toujours litile; elle ne revenait pas au 
château sans avoir amené ces hommes à lâcher du moins 
une partie de leur proie. 

Il y avait quelqu'un pourtant que cet emploi de la 
force purement morale n'accommodait qu'à demi. C'était 
Jean Browncr. Témoin des concessions que sa châte- 
laine croyait devoir faire aux dures nécessités du temps, 
il ne pouvait s'empêcher de lancer en dessous des re- 
gards farouches aux bandits (comme il les appelait in- 
distinctement) qui emportaient sur leurs épaules, môme 
par suitede capitulation régulière, celui-ci un sac d'orge 



34 SOUVENIRS d'un proscrit 

ou d'avoine, celui-là un veau ou un mouton ; il revenait 
alors au château la tête basse, l'air sombre et le visage 
empourpré de colère; il nourrissait au dedans de lui- 
même une envie immodérée de pratiquer à rencontre 
des pillards, et pour sa satisfaction personnelle, un sys- 
tème de police de meilleur aloi. Or, vers le mois d'août, 
un corps de soldats prussiens, destiné à renforcer l'aile 
gauche de l'armée française sur la Dzwina, vint à tra- 
verser le nord de la Lithuanie, et, comme toutes les 
troupes dans cette campagne, celles-là avaient bon 
nombre de traînards qui commettaient sur leur pas- 
sage de grands désordres. Browner, à titre de Polonais 
d'une ancienne province échue à la Prusse, nourrissait 
contre les Prussiens une bonne et vieille rancune; et 
cette rancune, chose bizarre ! il se la déguisait en ce 
moment à lui-môme sous une sorte de pudeur germani- 
que. A cause de son nom et de certains souvenirs de 
famille, Browner se croyah d'origine allemande. « Il y 
avait pour lui point d'honneur, me disait-il en confi- 
dence, à ramener dans le droit chemin des hommes 
qui faisaient honte, par leurs brigandages, à l'honnête 
Germanie. » 

Quand donc le plus gros de oes bandes se fut écoulé, 
Browner jugea bon de commencer sonxours de mo- 
rale à l'usage des maraudeurs prussiens. Le soir, lors- 
que tout le monde, sauf un gardien de nuit, dormait au 
château, Buowner détachait Fritz, un limier danois de 
forte race, excellente mâchoire servie par un nez des 
plus fins. Suivi de cet utile auxiliaire, il sortait sans 
bruit par une poterne pour aller faire sa ronde au 
dehors; il ne portait pour toute arme qu'un certain 
gourdin de grosseur raisonnable, noueux et du bois de 
cornouiller le plus dur; il savait par expérience tout le 
parti qu'il en pouvait tirer, soit pour l'attaque, soit 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 35 

pour la défense. Malheur donc aux pillards qu'une étoile 
contraire dirigeait, cette nuit-là, du côté de Luczyn, et 
que Fritz, en bon éclaireur, signalait à son maître comme 
rôdant autour d'un poulailler, d'un toit à porcs, ou for- 
çant l'entrée de quelque chaumière à l'écart. Browner 
tombait sur eux comme un ouragan; une grêle de coups 
partis d'une main invisible pleuvait sur leurs épaules. 
La surprise, les ténèbres, les hurlements du limier et 
ses ftirieuses attaques, tout contribuait à jeter la pani- 
que parmi les pillards, fort peu soucieux de pareilles au- 
baines, et le champ de bataille restait bientôt au vaillant 
sénéchal; il laissait Fritz s'acharner quelque temps à la 
poursuite des vaincus; puis, sifflant d'une certaine ma- 
nière, il le rappelait à lui, et riait dans sa barbe en 
voyant ce brave chien rapporter triomphalement des 
lambeaux de capotes, pantalons, etc., trophées d^ses 
charges victorieuses. Le lendemain, Browner me ra- 
contait mystérieusement ses exploits de la nuit; il ne 
s'en vantait pas devant les autres hôtes du château; il 
redoutait même, à vrai dire, qu'il n'y eût sur ce point, 
entre la châtelaine et lui, dissidence de vues politiques; 
mais il tenait fort à mon approbation, et je ne la lui 
marchandais pas; j'étais naïvement ravi de sa méthode. 
J'accablais Fritz de caresses, et je trouvais toujours 
moyen, au dîner, de doubler sa pitance en retour de ses 
hauts faits nocturnes. 

Malheureusement, Browner, dans sa sagesse, n'avait 
pas assez réfléchi sur cette vérité « qu'il ne faut rien 
pousser à l'extrême, même les meilleures choses, » Une 
nuit, un peu inquiet du vacarme que j'avais entendu au 
loin du côté de la vallée, je m'étais levé, et j'attendais 
impatiemment la rentrée de Browner; il revint enfin, 
et je m'aperçus que l'affaire avait été chaude. Ce pauvre 
Fritz était écloppé, Browner se frottait la tète, et, d'un 



3*i SOUVJSNUIS J)'UK 1UIOSCR1T 

air moitié pileux, moitié narquois, regardait son bon- 
net de peau de mouton singulièrement détérioré par 
deux ou trois grandes estafilades. Au fond, pourtant, je 
vis bien que mon brave Browner était satisfait de l'em- 
ploi de sa soirée; il m'en dit assez pour me faire com- 
prendre que deux maraudeurs prussiens, qui avaient eu 
affaire à lui, se souviendraient quelque temps de la ma- 
nière sommaire et vigoureuse dont la justice s'adminis- 
trait sur le domaine de Luczyn. Je ne manquai pas de 
lui en faire mes sincères compliments; et, là-dessus, j'al- 
lai dormir. 

Mais voici qu'au milieu de mon premier somme je suis 
brusquement réveillé par des cris d'alarme et par une 
vive clarté qui illumine toutes les fenêtres du château et 
semble monter du fond de la vallée. Hélas ! c'était un 
groupe de trois chaumières qui brûlait, précisément les 
mêmes que Browner avait si vaillamment protégées 
contre les rôdeurs de nuit, quelques heures auparavant. 
Nous courûmes tous à l'incendie; mais l'éteindre était 
impossible : les habitations des paysans, en Lithuanie, 
sont formées de rondins de bois posés les uns sur les autres, 
ut encastrés claus de plus fortes pièces placées verticale- 
ment; les interstices sont bourrés et pour ainsi dire cal- 
feutrés avec de la mousse; le toit est de chaume ou de 
roseaux. En une demi-heure, le feu avait tout dévoré. 
Les malheureux habitants, demi-vêtus, avaient à grand'- 
peinc sauvé quelques meubles. Ma tante Bcrthe fut sur 
pied toute cette nuit, et se multiplia pour venir au se- 
cours des familles qui se trouvaient ainsi sans abri et 
sans ressources. Quant à la cause de l'incendie, elle lui 
fut aussitôt révélée par les exclamations mêmes de ces 
pauvres gens, par leurs imprécations contre les soldats 
prussiens, et leurs doléances sur l'excès de zèle pour la 
bonne police de notre sénéchal qui l'avait entraîué trop 



SOUVENIRS d'un proscrit 37 

loin ce soir-là. Browner, malgré le dévouement avec 
lequel il s'était porté au secours des incendiés, fut 
mandé devant sa châtelaine, et par elle sévèrement se- 
monce pour son système de sorties nocturnes et de cor- 
rections à l'usage des maraudeurs prussiens, dont le ré- 
sultat le plus clair serait de ne pas laisser debout une 
seule des maisons de paysans sur tout le domaine de 
Luczyn, et de le faire éebarper lui-môme au premier 
jour. Dans l'altitude d'un soldat au port d'armes, l'air 
contrit et les yeux baissés, Browner écouta tout ce 
qu'il plut à ma tante Berlhe de lui adresser de remon* 
trances et d'injonctions d'être plus circonspect à l'ave* 
nir. Quand elle eut fini, il s'inclina devant elle, les 
mains croisées sur la poitrine» avec tous les dehors 
d'une profonde humilité. Pour ma part, je le tenais 
pour bien converti!... M'ayant rencontré à l'écart quel* 
ques instants après : « Quel dommage, mon jeune sei- 
gneur! me dit-il avec un gros soupir et de sa mine la 
plus sournoise; il ne tenait pourtant qu'à moi de tou- 
cher un peu plus fort! et alors... vous comprenez.... 
par saint Jean, mon patron! plus jamais, je vous l'as- 
sure, ces bandits-là n'auraient allume même un feu de 
broussailles!» 



VIII 



Mon père nous avait quittés le 18 juillet; jusqu'au 6 sep- 
tembre (près de deux mois), nous fûmes absolument 
sans nouvelles de lui et bien inquiets. Le 5 e corps, au- 
quel appartenait son régiment, formait comme l'avant- 
garde de la grande armée, qui, dans la main de Napo- 
léon, était incessamment poussée vers le cœur de la 
Russie. On sait avec quelle ardeur fiévreuse celui-ci, , 
appréciant biefn tout ce que sa position avait de tendu 
et de périlleux, cherchait une bataille et une victoire 
décisives; mais son insaisissable ennemi, qui tenait du 
Scythe et du Parthc, l'attirait toujours plus avant dans 
ses redoutables solitudes. C'est de Gjatsk, dernière étape 
avant les plaines de ta Moskova, qu'était datée la lettre 
de mon père que nous recevions enfin. Deux lettres pré- 
cédentes, qu'il avait écrites après les sanglantes affaires 
de Mohilew et de Smolcnsk, ne nous étaient point par- 
venues. Déjà de nombreux partis de Cosaques infes- 
taient les routes et enlevaient les courriers. 

Dans sa lettre, que j'ai gardée préeieusement, mon 
père ne nous montrait pas tous les sombres côtés du 
tableau; il exaltait, pour éloigner de nous l'idée du 
danger, l'irrésistible bravoure de l'armée française et le 
génie duchefqui la conduisait; mais il hc cachait qu'à 
demi sa douleur de voir l'expédition atteindre une gran- 
deur gigantesque. 



SOUVENIRS ^'UN PROSCRIT 39 

Le jour même où cette lettrte nous arrivait et nous 
faisait goûter quelques moments d'une joie bien vive, 
se livrait cette terrible bataille qui tiendra à jamais sa 
place dans la nomenclature des hécatombes humaines. 
Le soir de ce jour, au dire des historiens les plus accré- 
dités, 90,000 hommes (30,000 Français et 60,000 Rus- 
ses) couvraient de leurs corps mutilés ou sans vie les 
champs de la Moskova, boucherie effroyable dont la 
braise et la cendre de Moscou devaient être l'unique 
prixl 

Cette victoire de la Moskova retentissant du fond du 
Nord en Europe, puis, quelques jours après, Moscou, 
cette capitale de la vieille Russie tombant elle-même 
aux mains du vainqueur, jetèrent un moment nos pro- 
vinces polonaises dans cette stupettr d'admiration qui 
naît toujours des choses grandes et presque fantasti- 
ques. Bientôt, hélas ! commença sourdement à se pro- 
pager un bruit sinistre : Moscou, disait -on, avait 
«disparu dans les flammes.. 4 Nous reconnûmes trop 
bien là dedans la main d'un indomptable et sauvage 
patriotisme... Tous, les cceûrs se serrèrent de tristesse, 
et, tandis que les Français du monde officiel, qui abon- 
daient à Wilna, s'efforçaient de représenter Napoléon 
au Kremlin, comme sur le plus haut piédestal de sa 
puissance, nos Lithuaniens pressentaient pour lui la 
chute et l'abîme, et pour nous la perte de notre su- 
prême espéraacei 

Quelques lignes de mon père que nous reçûmes alors 
nous rassurèrent, du moins en ce qui le touchait per- 
sonnellement; il avait échappé aux périls de la plus 
sanglante bataille des temps modernes; son colonel 
avait péri, et, sur le champ de bataille même, il avait été 
désigné pour le remplacer. L'armée polonaise, à la Mos- 
kova, avait rivalisé avec les Français de valeur brillante 



40 souvenirs n'qy proscrit 

et subi les pertes les plus sensibles. Entrée dans Mos- 
cou, elle n'avait fait que traverser cette ville. Tout 
épuisée qu'elle élait, Napoléon l'avait dirigée sur Ka- 
louga pour surveiller les mouvements de l'ennemi et le 
tenir en échec. 

Pendant tout le mois d'octobre, notre anxiété alla 
croissant chaque jour; on n'entendait pas plus parler 
de la grande armée que si elle eût disparu tout en- 
tière dans l'incendie de Moscou. Les communications 
étaient complètement interceptées; le champ restait 
libre pour les plus lugubres conjectures. Nous apprî- 
mes enfin que l'empereur avait quitté Moscou le 19 
octobre, que la grande armée était en pleine retraite, 
que les Russes la côtoyaient, lui barrant et lui dispu- 
tant sans cesse le passage... Puis tout retomba dans le 
silence le plus profond. Ce silence était effrayant comme 
tout ce qui, dans le malheur, reste obscur ou inconnu. 

Il y avait une chose que nous savions trop bien, c'é- 
tait le nouvel et terrible ennemi que cette malheureuse 
armée allait rencontrer sur sa route. Dès la fin d'oc- 
tobre, même en Lithuanie, l'hiver s'était déelaré avec 
une extrême violence. Décembre arriva... Le thermo- 
mètre descendit jusqu'à 30 degrés Réaumur! Les hom- 
mes les plus robustes et acclimatés ne pouvaient sans 
risque de mort s'exposer pendant plusieurs heures à un 
froid aussi intense. Un soir qu'à cette terrible tempéra- 
ture s'ajoutait une tourmente de neige, nous étions, ma 
tante et moi, dans un petit salon bien calfeutré et 
chauffé par un énorme poêle en faïence; de doubles fe- 
nêtres et d'épais contrevents nous défendaient contre 
les intempéries du dehors; seulement, nous entendions 
le vent qui mugissait d'une façon lamentable dans toutes 
les anfractuosiiés des bâtiments. Nous entendions par 
moments une neige dure et serrée comme des grêlons, 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 41 

chassée par une bise glaciale, crépiter sur les murs et 
sur les fenêtres. Ma tante cousait quelques vêtements 
pour les pauvres familles dont les chaumières avaient 
été incendiées ; moi, je lisais, m 'interrompant souvent 
pour écouter le déchaînement de la tempête au dehors. 
Tout à coup, une rafale plus épouvantable que les autres . 
ébranla le bâtiment, fit craquer toutes les clôtures et 
gémit, comme une voix lugubre dans les longs corri- 
dors. Saisi d'effroi, je jetai là mon livre, je me rappro- 
chai vivement de ma tante, je lui pris les mains, et, les 
yeux attachés sur les siens, je lui dis seulement ces 
mots : « Mon père!... » Elle n'y tint pas; ses larmes 
coulèrent, son cœur éclata sous le poids qui l'oppres- 
sait. « Ton père, mon pauvre enfant, dit-elle... ton 
père!... oh est-il par cette nuit affreuse?... » Puis, joi- 
gnant les mains et levant les yeux au ciel : « Mon 
Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle avec angoisse, sauvez le 
père de Witold ! ayez pitié de nous ! » — D'un même 
mouvement, nous tombâmes à genoux tous deux... S'il 
est vrai que, par la prière, il y ait entre le ciel et la terre 
un lien, et que Dieu permette à la voix de ses faibles 
créatures de monter jusqu'à lui, Dieu, ce jour-là, pou- 
vait-il ne pas nous entendre?... 

Au reste, l'incertitude allait bientôt cesser, et la vé- 
rité sur le sort de la grande armée se montrer dans 
toute son horreur. Le 7 décembre, de grand matin, un 
de nos paysans frappait à la porte principale du châ- 
teau; il demandait qu'on le conduisît auprès de la châ- 
telaine; il avait, disait-il, une nouvelle de grande im- 
portance à lui apprendre. Cet homme est introduit, il 
est pâle et encore sous le coup d'une forte émotion. 
« Hier au soir, nous dit-il, j'avais conduit des fourrages 
à Wilna; j'ai été forcé d'y passer la nuit. Comme j'en 
partais ce matin, à l 'ouverture des portes, le jour com- 



42 souvsNias d'un froscbit 

mençait à poindre, j'aperçus dans le faubourg d'Ostra- 
brama, devant la maison de poste, un piquet de cava- 
liers enveloppés de leurs manteaux, et, au milieu d'eux, 
un grand traîneau occupé par plusieurs personnes; on 
relayait en toute hâte. Les gens du traîneau étaient des 
militaires français, des chefs; j'ai bien vu cela, malgré 
les fourrures dans lesquelles ils étaient comme enfon- 
cés. Au moment du départ, l'un d'eux a fait un brusque 
mouvement pour appeler à. lui l'officier qui comman- 
dait l'escorte,. et lui dire quelques mots; j'ai entrevu 
son visage... C'était l'empereur Napoléon!!.. » — A ce 
nom, nous jetons un cri de surprise et d'incrédulité... 
— « Oui, l'empereur Napoléon, reprend-il; je l'avais vn 
h son passage, il y a six mois; je ne me trompe pas, je 
l'ai bien reconnu. Sur un signe de sa main, le traîneau 
partit au galop des chevaux, il tourna par la gauche les 
fortifications de Wilna, pour aller prendre, au faubourg 
. de Rowno, la route du Niémen; la route de l'Ouest... 
Moi-même, tout étourdi du coup, et comme si je dou- 
tais encore de ce que j'avais vu, je m'approchai d'un 
des postillons qui est de ma connaissance : C'est lut, 
n'est-ce pas?... lui dis-je à l'oreille. — " C'est lui ! » 
répondit-il à voix basse. — Et l'armée?... — Là- 
dessus, cet homme, qui est un bon Polonais, me re- 
garda d'un air sombre, et, comme s'il avait déjà trop 
parlé, il rentra dans la m&isqn de poste, sans vouloir 
me dire un mot de plus. » 

A ce récit, nous restâmes glacés de terreur... Dans 
cette môme journée, nous vîmes venir au château plu- 
sieurs de^ nos voisins consternés comme nous. Le pas-" 
sage de l'empereur, la nuit, sous les murs de Wilna, 
avait transpiré. Il s'avouait donc vaincu par le climat 
de la Russie, ce conquérant qui jusque-là n'avait rien 
rencontré de plus fort que sa volonté et son orgueil!.... 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 43 

Pendant qu'il regagnait en fugitif la France et Paris, 
quel homme laissait-il derrière lui de taille à soutenir 
cet écroulement de sa fortune?... On cherchait en vain. 
II n'y avait au monde qu'une main assez forte pour pré- 
server ce qui restait de la grande armée d'une effroya- 
ble dissolution... Et cette main s'était retirée!... Ces 
glorieux débris, qu'allaient-ils devenir?... Nous-mêmes, 
quel sort nous attendait?... Deux jours se passèrent ainsi 
dans de mortelles angoisses. 



IX 



Le 9 décembre, un jour blafard venait de se lever sur 
nos campagnes ensevelies sous la neige et où le vent du 
nord soufflait avec une rigueur inouïe, quand nous com- 
mençâmes à remarquer une noire colonne qui semblait 
s'avancer du' Nord et dans la direction de Wilna. 
Gomme elle se rapprochait de minute en minute, 
bientôt nous pûmes reconnaître une masse confuse 
d'hommes, de traîneaux et de chariots. A n'en pas 
douter, c'étaient les restes de la grande armée ! A l'aide 
d'une longue-vue, nous les examinions avidement, le 
cœur serré de surprise et de douleur : plus de rangs, 
plus de drapeaux, à peine quelques armes; rien qui 
rappelât une organisation militaire, une armée en mar- 
che. Ce n'était qu'une longue suite de groupes infor- 
mes, assemblés au hasard; des malheureux qui, la tête 
baissée, se soutenant à peine sur la neige durcie et glis- 
sante, à l'aide de branches d'arbre, se traînaient les 
uns derrière les autre», comme hébétés par la fatigue, 
le froid et les souffrances de la faim. Ils revenaient 
quarante mille au plus; c'étaient les survivants de qua- 
tre cent mille hommes! Ceux que l'on ne voyait pas, 
couchés sous la neige, formaient depuis Moscou jusqu'à 
Wilna une épouvantable traînée de cadavres, et 
marquaient la trace du conquérant en délire que 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 45 

la main de Dieu avait frappé... A chaque instant, plu- 
sieurs tombaient pour ne plus se relever et achevaient 
leur agonie sur le sol glacé... Je ne crois pas que les 
hommes assistent jamais à un plus lamentable spectacle! 
Dans l'immense désordre de cette fuite, quelques 
groupes détachés de la masse passaient au voisinage 
des hauteurs de Luczyn. Ma tante, saisie de compas- 
sion, donna aussitôt des ordres pou/ qu'on se portât 
au-devant d'eux, et qu'on mit à leur disposition tout ce 
qu'il y avait de réserves au château en fait de vivres, 
d'eau-de-vie, de vêtements chauds et de couvertures. 
Browner en chargea un traîneau que lui-même devait 
conduire; et moi, à force d'instances, j'obtins de l'ac- 
compagner. Plein d'une naïve espérance, je croyais dé- 
jà revoir mon père, et me sentir serré dans ses bras... 
Quand nous approchâmes de ces malheureux, non-seu- 
lement je cherchai en vain des yeux mon père, mais de 
quel étonnement douloureux je fus frappé ! Dans cette 
tourbe misérable, il m'était impossible de reconnaître 
ces fiers soldats que j'avais tant admirés quelques mois 
auparavant. C'étaient à peine des hommes. Je les consi- 
dérais, non sans effroi, sous leurs indescriptibles hail- 
lons, avec leur teint hâve, leur barbe hérissée, leurs 
yeux hagards qui n'exprimaient plus que des appétits 
brutaux. La vie morale semblait éteinte en eux, à force 
de misère ; il ne leur restait qu'un instinct, l'instinct de 
la conservation. Les premiers qui aperçurent notre 
traîneau, reconnaissant ce qu'il contenait, s'animèrent 
d'une joie sauvage, et se jetèrent sur les vivres avec fré- 
nésie. D'autres aussitôt survinrent pour avoir leur part 
• de cette proie. Bientôt ce fut une mêlée, et, malgré les 
cris et les efforts désespérés de Browner, une lutte fé- 
roce s'engagea entre ces malheureux. Tout disparut; 
le traîneau fut mis en pièces; le pauvre cheval lui- 

3. 



46 SOUVENIRS d'un proscrit 

môme, disputé par les plus forts, fut entraîné à quelque 
distance, puis enfin tué à coups de couteau, dépecé, et 
ses lambeaux saignants assouvirent l'appétit des plus af- 
famés. Tout ce que put faire Browner, en usant à pro- 
pos de sa force herculéenne, fut de me tirer sain et sauf 
de cette mêlée qui me laissa un profond sentiment d'hor- 
reur. 

Je ne veux pas t recommencer ici des tableaux que 
des acteurs dans ce sombre drame, des chefs de la . 
grande armée, ont eux-mêmes tracés avec les couleurs 
les plus saisissantes; je n'essayerai pas, après eux, de 
-décrire les épouvantables scènes dont Wilna fut le théâ- 
tre, Wilna, que depuis Smolensk ces malheureux in- 
voquaient comme leur r&uge et le terme de leurs maux; 
et voilà que, par l'imprévoyance ou la désertion des 
chefs, par l'abrutissement et le désespoir aveugle de la 
masse, on s'étouffait, on s'égorgeait aux portes de 
cette ville et devant ces magasins qui devaient être le 
salut de tous ! Je ne peindrai pas non*plus ce défilé de 
Pouary, dont la pente roide et glacée se refusait aux 
pieds des chevaux, et au bas duquel retombaient les 
uns sur les autres les cations, les fourgons de l'armée, 
les équipages de familles fugitives, les voitures de bles- 
sés échappés de Wilna; défilé funèbre où les Cosaques 
étaient accourus comme des nuées d'oiseaux de 
proie, et où ils se rassasièrent à loisir de pillage 
et de massacre. Cela dura quinze heures!... Pendant 
quinze heures, nous n'entendîmes qu'une clameur con- 
tinuelle, mélange effroyable d'imprécations, de hourras 
et de gémissements ! Mais la huit était venue avec un 
froid de 30 degrés... et le silence se fit. 



Quels temps nous traversions alors !... De quelque 
côté que Ton tournât les yeux, tout n'était que désastre 
et deuil immense. La pauvre J^ithuanié, et, après elle, 
bientôt toute la Pologne furent inondées des troupes de 
Kutusoff et de Witgenstein, sauvages soldats qui nous 
rapportaient, avec l'ancien joug, un surcroît de haine 
et des instincts de vengeance. — Nous entendions le cri 
de guerre de l'Allemagne, se levant de toutes parts pour 
achever la ruine de celui qui l'avait si longtemps foulée 
et humiliée. Du côté de la France, il ne nous venait 
que bruits sinistres. Quelque temps, on parla avec mys- 
tère des coups terribles que portait encore à ses enne- 
mis, forts de leur nombre, le lion blessé, mais il tom- 
bait d'épuisement... Un jour, Russes et Prussiens, ivres 
de joie, nous crièrent que Paris était dans leurs mains ! 
Ce jour là, ce fut pour nous comme si le soleil, foyer de 
toute vie, s'était éteint dans le ciel; il nous sembla 
qu'une nuit affreuse, éternelle, s'étendait sur nous!... 

Et mon père n'avait point reparu ! Depuis Smolensk, 
sa trace était complètement perdue. Les jours, les se- 
maines, les mois s'étaient écoulés sans amener la moin* 
dre information, le moindre indice sur son sort. Et ce* . 
pendant, ma tante avait fait et ordonné mille démar* 
ches, mille recherches ; toutes étaient restées Infruc- 



46 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

tueuses. Que d'anxiétés! que de cruelles alternatives!.. 
Tantôt nous envisagions froidement la triste réalité, et 
nous pleurions mon père comme si nous avions entendu 
la cloche sonnant ses funérailles; alors, nous n'adres- 
sions plus à Dieu qu'un vœu, c'était d'en apprendre 
assez quelque jour, pour avoir la consolation d'élever 
un pieux monument sur la place où il était tombé... Puis 
il suffisait de l'entretien d'un ami, d'un doute charitable 
jeté dans nos âmes, môme d'une vague rumeur autour 
de nous, pour changer subitement le cours de nos idées. 
11 y avait, et on ne manquait pas de nous le redire, au 
fond des provinces asiatiques de la Russie, des milliers 
de prisonniers français et polonais, réduits à l 'impuissance 
de révéler à leurs familles leur sort, ou même leur exis- 
tence. Mon père ne pouvait-il être de ce nombre?... 
Cette idée s'emparait de nous fortement ; nous nous re- 
prenions à espérer avec une ardeur nouvelle. 

Un jour ( c'était au mois de mai 1813)» Browner ren- 
trait au château tout joyeux : il venait de faire route 
avec un marchand de pelleteries qui, voyageant sur les 
lieux mêmes parcourus par la grande armée dans sa dé- 
sastreuse retraite, avait pu recueillir plus d'un renseigne- 
ment précieux.Dans la petite ville d'Ocsmiana, cet homme 
avait entendu par hasard prononcer le nom du comte 
Luczynski, par un habitant, ancien soldat au II e régi- 
ment d'infanterie polonaise (celui-là môme que mon 
père commandait), et ce soldat avait parlé de son colo- 
nel, comme s'ils eussent été ensemble au passage de la 
Bérésina. Le cœur nous battit bien fort à cette nouvelle, 
et, deux heures après, nous étions sur ,1a route d'Ocsmia- 
na. Nous trouvâmes facilement le soldat qui nous avait 
été indiqué : il allait de bonne grâce au-devant de nos 
questions, mais voici tout ce qu'il put nous apprendre : 

Dans la retraite, ayant eu les pieds gelés, après Smo- 



SOUVENIRS D UN PROSCRIT 4& 

lensk il avait cessé de marcher dans les rangs. Plusieurs 
fois, néanmoins, à Krasnoé, à Toloczyn, il avait revu le 
comte Luczynski, entouré encore de quelques soldats à 
l'épreuve, que rien, jusque-là, n'avait pu séparer de leur 
aigle et de leur colonel. Aux approches de la Bérésina, 
cette petite troupe avait rallié la division polonaise 
Dombrowski, alors sous les ordres du maréchal Victor ; 
héroïque arrière-garde qui, pendant toute cette affreuse 
journée du 2& novembre, épuisa sur elle, autant qu'elle 
le put, les boulets russes, afin de préserver les deux 
ponts, dernière planche de salut pour les débris de l'ar- 
mée. Après la rupture des ponts, et pendant le reste de 
la retraite, le Lithuanien n'avait revu aucun de ces bra- 
ves gens. 

Ce récit, qui laissait désormais si peu de place à nos 
espérances, nous avait consternés. Pour moi, je m'at- 
tendais à regagner tristement le château dé Luczyn. 
Quelles ne furent pas ma surprise et mon émotion, quand 
j'entendis ma tante donner des ordres pour pousser 
plus avant notre voyage ! « Son devoir et son cœur, me 
dit-elle, voulaient qu'elle allât jusqu'au hout. C'était 
remonter un autre chemin du calvaire; mais peut-être 
la Providence nous y réservait-elle quelque révélation 
sur une existence qui nous était bien chère.» Nous attei- 
gnîmes le lendemain Molodeczno et puis Smorgoni, 
étapes trop fameuses dans la retraite de Russie : Smor- 
goni, où Napoléon quitta son armée dès lors condam- 
née à périr; Molodeczno, où les canons français avaient 
tonné pour la dernière fois, et fait payer cher aux Rus- 
ses leur poursuite acharnée. 

On était au mois de mai. La nature, qui ne suspend 
pas ses lois, et. qu'on dirait empressée d'effacer les 
traces des fureurs humaines, donnait un air de vie à 
ces plaines funèbres que nous traversions. Le soleil res- 



90 SOUVENIRS D'UN UOSC&IT 

plendissait. A perte de vue, l'on n'apercevait qu'un sol 
verdoyant, des bruyères, des fleurs sauvages, des forêts 
de roseaux qui se balançaient au bord des étangs; mai» 
quelle solitude et quel silence ! Plus d'autre trace d'ha- 
bitations, que de loin en loin quelques pierres an mi- 
lieu de monceaux de cendres; pas un arbre debout, 
mais çà et là des troncs noircis et calcinés. Dans le 
fond des ravins et le . long des fossés de la route, des 
squelettes de chevaux par centaines; enfin, ce qui nous 
jetait surtout dans, une mortelle tristesse, à droite et à 
gauche, et à des intervalles souvent rapprochés, on 
voyait se détacher sur la verdure* des carrés de terre 
fraîchement remuée et renflée en forme de tombe : des 
baqdes de corbeaux volaient de l'un à l'autre avec d'af- 
freux croassements, comme s'ils redemandaient leur 
proie... Aux environs des bourgades, telles que Mokw 
deczno et Smorgoni, on retrouvait des traces de cul- 
ture; là, un certain nombre d'habitants étaient reve- 
nus ; les uns rebâtissaient d'un air triste leurs toits dé- 
truits ; d'autres s'étaient remis en possession de leurs 
maisons moins dévastées. Nous pénétrâmes dans deux 
ou trois d'entre elles qui servaient d'auberges (s'il est 
possible de donner ée nom aux plus misérables abris 
qui soient au monde); nos yeux furent frappés tout d'a- 
bord jles lugubres épaves dont ces pauvres gens avaient 
accru leur mobilier ou orné leurs murailles, des selles 
de chevaux, des éperons, des buffleteries, des casques 
rouilles : ici, des débris de cuirasse tenaient lieu d'us- 
tensiles de ménage; là, dans un coin, jouait un enfant 
accroupi sur un tas de boulets et d'éclats d'obus. ^ 

Vers le milieu du deuxième jour, nous traversions 
d'interminables marais sur une route rompue en vingt 
endroits et à peine réparée. Tout à coup, le postillon 
qui nous conduisait, se retournant vers nous et étendant 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 51 

le bras dans la direction d'une ligne d'eau d'une teinte 
livide qu'on apercevait à l'horizon, nous dit ce seul 
mot : « Bérésina! » Ce mot nous fit refluer le sang vers 
le cœur... Quelques minutes après, nous étions au bord 
de cette rivière si fatalement célèbre ; je n'en pouvais 
détacher mes yeux. Grossie par des pluies récentes, 
elle coulait assez rapidement entre des rives maréca- 
geuses, au milieu d'une morne solitude. Nous la traver- 
sâmes dans un bac, un peu au-dessous de l'endroit où 
avaient été jetés ces ponts qui virent de si lamentables 
drames... Leur emplacement était encore indiqué par 
des tronçons de pieux à demi cachés dans la vase ; il 
l'était surtout, par la dépression des berges sur un as- 
sez long espace. En cet endroit, le sol défoncé, d'une 
couleur noirâtre et repoussante, semblait avoir été pétri 
avec du sang... 

Sur la rive gauche, où nous étions passés, quelques 
débris marquaient la place où existait naguère le vil- 
lage de Studianka ; puis le terrain se relevait et formait 
un plateau étroit terminé par un ravin. C'était là que 
le maréchal Victor, avec une poignée de Français et de 
Polonais résolus à mourir, s'était arrêté et avait tenu en 
échec tout un jour l'armée de KutusofT. 

De l'autre côté du ravin, on apercevait un tombeau 
monumental encore inachevé, et près de lui une ca- 
bane. Nous y allâmes. Le tombeau était élevé par une 
veuve moscovite à la mémoire de son mari, officier 
supérieur tué à la bataille de la Bérésina. Un sol- 
dat russe, amputé d'un bras, habitait la cabane et 
était constitué gardien du tombeau. Il avait assisté à 
cette terrible journée ; c'est là môme qu'il avait été mu- 
tilé ; et le champ de bataille, il le connaissait bien. Il 
nous montra le mamelon qu'occupait la division polo- 
naise. « Là, me dit-il, les vrtlres se sont fait tuer quasi 



52 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

jusqu'au dernier homme. » De mon père en particulier, 
il ne savait rien*.. Cédant à sa douleur, ma tante était 
tombée à genoux au pied de la croix qui surmontait le 
tombeau de l'officier russe, et elle y pria longtemps. 
Moi, j'errai seul sur le champ funèbre. J'allai où l'inva- 
lide m'avait dit que mes compatriote* étaient morts en 
combattant. Epuisé d'émotions, je me laissai aller à 
terre... et peut-être mes larmes tombaient-elles à la 
place même où mon père avait perdu son sang goutte à 
goutte, mourant pour l'honneur de son drapeau et pour 
sa chère Pologne!... 

Quand l'astre de Napoléon fut éclipsé et la paix ren- 
due au monde, à quelques tressaillements de nos 
cœurs nous reconnûmes que l'espérance n'y était pas 
morte absolument. Les déserts de la Russie rendaient 
les prisonniers de guerre, ceux que n'avaient pu tuer le 
froid et les misères d'une affreuse captivité. Ces mal- 
heureux, qui revenaient à la vie et que leur patrie atten- 
dait, traversaient nos plaines par petites troupes, bé- 
nissant l'hospitalité qu'ils trouvaient dans la cabane du 
paysan comme dans les riches châteaux. Leur pre- 
mière apparition nous remplit de trouble. Sur les 
bords du Rhin, de l'Escaut, de la Seine, bien des fa- 
milles allaient revoir un fils, un frère, un père dont 
peut-être elles portaient le deuil ! Et nous, n'aurions- 
nous pas notre part de ce bonheur, notre jour radieux 
après de cruelles ténèbres, notre jour d'embrassements 
mêlés d'ivresse et de pleurs délicieux !... 

Combien de fois, montant à cheval dès le matin, j'al- 
lai sur la route de Witepsk ou sur celle de Smolensk ! 
Chaque fois, plein d'ardeur au départ, c'était au-devant 
de mon père que je m'imaginais aller, et toujours ma 
déception était bien amère ! J'abordais néanmoins ces 
étrangers, je leur faisais fête et les accablais de ques- 



SOUVENIRS d'un PROSCRIT 53 

tions. J'en ramenais chaque fois quelques-uns à Luc- 
zyn, où les gracieuses prévenances et les largesses de 
ma tante Berthe donnaient à ces braves gens Pavant- 
goût des joies qui les attendaient dans leurs foyers... 
Mais vis-à-vis de nous l'arrêt du ciel était rendu! Les 
derniers convois de prisonniers passèrent... Mon père 
ne reparut pas !... Sans aucun doute, il avait couronné 
sur le plateau de Studianka sa vie de dévouement. Il 
était resté là, parmi les morts, pour faire que d'autres 
retrouvassent le chemin de leur patrie. J'étais orphe- 
lin !... 



XI 



Vers la fin de 1815, les lrisles jours que nous pas- 
sions au château de Luczyn s'éclaircirent un peu par 
le séjour qu'y fit une dame lithuanienne, alliée de 
notre famille, la comtesse Plater. Anne de Mohl, d'une 
noble et riche maison du cercle de Wilna, avait épousé 
le comte Plater, héritier d'un nom qui avait en Livonie 
une illustration historique. Un seul enfant, une fille, 
était né de cette qnion. La comtesse, heureusement 
douée, avait dans le caractère comme dans la personne 
tout ce qui semble devoir assurer à une femme le bon- 
heur domestique. Pour elle, il n'en fut pas ainsi. Elle 
ne réussit pas h triompher des goûts de légèreté et 
de dissipation du comte Plater. En 1815, les choses en 
vinrent au point qu'elle se vit forcée de quitter le do- 
micile conjugal. Une de ses parentes, une dame ûgée, 
sans enfants, à la tête d'une grande fortune, M me Siè- 
berg, veuve du chambellan de Livonie, qui habitait 
le château de Lixna, aux environs de Dunabourg, l'ap- 
pelait auprès d'elle ; avant de céder à ses instances et 
d'en arriver à un aussi grand éclat, la comtesse Plater 
était venue voir, à Luczyn, ma tante Berthe, qui s'inté- 
ressait vivement à son malheur, et qui la retint près de 
nous aussi longtemps que durèrent les dernières négo- 
ciations tentées par des amis communs. 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIS 35 

La comtesse avait amené avec elle sa fille, la jeune 
Emilie, âgée alors de neuf ans. D'une taille svelte, élé- 
gante, d'une figure douce et pâle, elle n'était pas préci- 
sément jolie ; mais ce qui frappait tout d'abord dans 
cette enfant, c'étaient ses yeux d'un bleu sombre, om- 
bragés de cils magnifiques, ses yeux qui avaient un si 
beau regard, et qui, à la moindre émotion, mettaient 
en dehors toute son âme. L'humeur d'Emilie était en- 
jouée. Elle avait bien la simplicité de son âge; seule- 
ment, il arrivait parfois qu'au milieu de ses jeux, une pa- 
role, un objet quelconque qui l'avaient frappée, éveil- 
laient sa réflexion ; son front devenait sérieux, son re- 
gard distrait ; on ne lui eût pas alors arraché un mol 
ni un sourire. Dans ces moments-là, elle semblait ne 
pl^is vivre que d'une sorte de vie intérieure qui la ren- 
dait indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle. 
La comtesse Plater voyait avec déplaisir ce quelle ap- 
pelait les bizarrwies de sa fille; elle l'en reprenait 
quelquefois ; la pauvre enfant rougissait, ne se défen- 
dait pas, mais n'y pouvait rien changer. 

J'étais plus âgé qu'Emilie Plater d'environ cinq ans; 
mais cette différence d'âge s'effaçait en raison de sa 
précocité d'esprit et de la manière dont elle avait été 
élevée. Emilie avait déjà cette aisance et ces instincls 
délicats que donnent, aux jeunes filles surtout, l'éduca- 
tion de la ville et les premiers contacts avec le monde. 
Au contraire, jusque-là je n'avais vécu que de la vie de 
la campagne, et depuis plusieurs années dans un isole- 
ment et un deuil profonds. Mon caractère en avait pris 
une teinte timide et presque sauvage. Elle n'en fut que 
plus forte, l'émotion d'étrangeté et de bonheur qui se 
produisit en moi à l'apparition de cette charmante en- 
fant dans te cercle de la famille. Fils unique, je n'avais 
pas eu de sœur h aimer, et cette fois, à certains balte- 



56 SOUVENIRS d'fn proscrit 

ments de mon cœur, il me sembla qu'Emilie, c'était 
une sœur que le ciel m'envoyait. Elle-même, à notre 
première entrevue, après m 'avoir considéré attentive- 
ment, et comme si elle eût deviné, à travers mon em- 
barras un peu gauche, l'attachement fraternel que j'é- 
tais prêt à lui donner, dans sa gracieuse innocence, 
vint à moi et me tendit d'abord la main. A partir de ce 
moment, toutes mes pensées ne furent occupées que 
d'elle. Aux instants que je pouvais passer à ses côtés, 
je me sentais vivre deux fois; et comme j'étais fier et 
joyeux lorsque je la voyais, quittant sa mère, accourir 
vers moi, me réclamer pour son compagnon de jeux et, 
mieux encore, pour son chevalier dans les excursions 
par monts et par vaux qui faisaient ses délices à Luc- 
zyn! Élevée à la ville, Emilie goûtait avec d'autant plus 
de bonheur le grand air, les horizons sans bornes, la li- 
berté des champs. Elle s'associait avec ardeur à mes 
lointaines promenades. Sa constitution était frêle en- 
core; par nature, peut-être eût-elle été craintive; mais 
en elle la volonté dominait tout, suppléait à tout. Dans 
nos expéditions les plus aventureuses, fallait-il gravir 
des rochers ou des ruines, fallait-il descendre au fond de 
quelque sombre gorge, elle se riait de mes offres de 
service ; intrépide et 'légère d'ailleurs comme une ga- 
zelle, avant moi elle arrivait sur les plus hauts sommets 
ou disparaissait sous les grands sapins au pied desquels 
bouillonnait le torrent. 

Nous étions alors en septembre. Déjà les soirées 
étaient froides et longues. Au château, nous les pas- 
sions dans une salle ^servant de bibliothèque, autour 
d'un vaste foyer alimenté par de vraies bûches de Noël 
et des brassées de bois résineux qui nous réjouissaient 
de leur flamme pétillante. La société, augmentée cha- 
que jour à cette heure par la visite de quelques-uns de 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 57 

nos voisins, se formait en demi-cercle autour de Tan- 
tique cheminée, et le temps s'écoulait en causeries ou 
en lectures. Au nombre de nos meilleurs habitués, se 
trouvait un ancien palatin, ami de mon père, le comte 
Tzamoski, qui avait passé une partie de sa vie dans de 
hauts emplois diplomatiques, et l'autre en prenant loya- 
ment sa part des luttes pour l'indépendance nationale. 
Il contait volontiers, il contait bien surtout et semblait 
avoir conservé tout le feu de ses jeunes années. L'his- 
toire de son temps, il la possédait^ merveille; et, quand 
cet énergique vieillard se mettait à retracer les espé- 
rances, les déceptions, les malheurs de son pays, par 
la sincérité et la vivacité de ses impressions personnel- 
les qui éclataient dans ses récits, il savait bien autre- 
ment nous émouvoir que n'aurait pu faire tout le talent 
d'un historien de profession. 

Un soir, le tour qu'avait pris la conversation amena 
le comte Tzamoski à nous reproduire en traits rapides 
les événements de 1792, ce réveil de la Pologne qui 
rendit tant d'espoir aux amis de l'indépendance et de 
la grandeur nationales : « La Pologne alors, disait-il, 
semblait se relever de ses ruines. La Constitution du 
3 mai 1791, œuvre de sagesse et de patriotisme, votée 
par la Diète, acclamée par la nation, sanctionnée par 
le roi, consacrant les droits de tous, nous présageait 
l'unité, la force et un meilleur avenir. La division s'était 
mise parmi nos ennemis, La Russie et l'Autriche s'ar- 
rangeaient entre elles pour les dépouilles de l'empire 
turc; la Prusse, jalouse, s'était unie à nous par un traité 
d'alliance offensive et défensive. Nous respirions... 
Mais voici que le génie du despotisme s'inquiète; l'es- 
prit d'avidité et d'astuce se réveille dans les conseils des 
rois! pour écraser la Pologne renaissante, ils oublient 
tout, leurs querelles, leur honneur, la foi jurée!... 



38 SOUVENIRS d'un proscrit 

m Trahie, menacée de tous côtés» envahie par les Rus- 
ses, la Pologne en appelle à Dieu et à ses armes. Son 
premier élan est irrésistible. Elle arrête les Russes à la 
journée de Ziélincé; elle leur arrache la victoire à celle 
de Dubienka, où notre grand citoyen Kosciusko, qui 
commande l'armée, se couvre de gloire. En même 
temps, un jeune prince, Joseph Poniatowski, neveu du 
roi, par sa brillante bravoure, révélait déjà le héros que 
l'Europe admira plus tard... 

<( douleur! tant de sublimes efforts sont perdus par 
la criminelle faiblesse d'un homme! Soldats et géné- 
raux, au moment où ils honorent ainsi la Pologne et 
vont la sauver sans doute, se voient tout à coup désa- 
voués par le roi lui-même! Stanislas-Auguste, cédant 
encore une fois aux intrigues et aux menaces de Cathe- 
rine, n'a pas honte de déserter la cause nationale, de 
renier la Constitution et de se ranger du parti de la 
czarine et de quelques traîtres qui ont vendu aux Rus- 
ses leur patrie ! notre brave armée, le désespoir dans le 
cœur, est réduite à l'impuissance de combattre. Le ter- 
ritoire national se couvre de régiments russes et prus- 
siens. Par un manifeste insolent, les souverains décla- 
rent « que la Pologne est devenue inquiétante pour ses 
« voisins, et que la prudence commande de la renfer- 
« mer dans d'étroites limites.» Et ils se mettent à 
l'œuvre de nouveau pour le partage de nos dépouilles ! 

« Une dernière douleur, un dernier outrage nous 
étaient réservés, ajoute le comte Tzamoskh Catherine 
pratiquait habilement l'art de couvrir d'un qjanteau de 
légalité la violence et l'extorsion. Elle voulut que la 
malheureuse Pologne parûUcUe-même sanctionner son 
humiliation et sa ruine. Elle exigea qu'un simulacre de 
Diète fut convoqué à Grodno. Ai-je besoin de dire sous 
quelle pretsion, par quels ordres les élections se firent? 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT o9 

Quelque» diétincs, pourtant, eurent le courage de reven- 
diquer leur liberté et de protester en en\oyant à la 
Dicte de vrais Polonais. C'est ainsi que, moi-même, je 
fus élu nonce par la diétine de Wilna. A l'assemblée 
de Grodno, nous n'étions pas plus de quarante sensi- 
bles au malheur et à l'humiliation du pays; mais le pa- 
triotisme et l'honnêteté inftignés doublaient nos forces. 
Pendant t ois mois, nousiînmes en échec les agents de 
la czarine et les misérables qu'elle avait achetés. En- 
fin, le 23 septembre 1793 , l'ambassadeur moscovite, 
Sievers, pour arracher à la Diète les votes qu'il en at- 
tend, fait entourer de bataillons russes et de canons, 
mèche allumée, la salle des séances. A côté même du 
trône, vient, s'asseoir un général russe qui n'épargne à 
l'assemblée ni les sommations ni les menaces. Et ce ne 
sont pas de vaines paroles ; car, dans la nuit, quatre 
nonces des plus intrépides parmi les opposants ont été 
enlevés de leurs demeures par des Cosaques. Cependant 
l'assemblée, que contient encore l'attitude de quelques 
bons citoyens, au lieu de délibérer, demeure immobile 
et muette. L'agent de Catherine perd patience; il écrit 
cet mots au chef de la force armée : « Le rot lui-même 
doit rester fixé sur son trône jusqu'à ce qu'il ait cédé. 
Je ferai coucher les nonces sur la paille dans la salle 
des conférences, tant que ma volonté ne sera pas exé- 
cutée. » Le général russe alors veut en finir par la 
force* Il envoie l'ordre à ses soldats d'envahir la salle. 
Quelques traîtres s'écrient : « Le silence tient lieu 
de consentement! » L'assemblée se disperse... Le roi, 
resté seul aux mains des agents de Catherine, gémit 
trop tard de sa faiblesse; il signe en pleurant l'acte 
qu'on lui présente... La seconde immolation de la Po- 
logne est consommée! » 
En déroulant co tableau des extrêmes mitières de 



60 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

notre patrie, le comte Tzamoski avait l'éloquence qui 
vient du cœur. Ses traits, sa voix, ses gestes respiraient 
une émotion profonde, et qui allait vibrer dans l'âme de 
chacun de ses auditeurs. 

Au moment ou il avait commencé son récit, Emilie 
était assise sur un pliant à côté de sa mère, et à demi 
cachée par une des cariatides qui supportaient le fron- 
ton de la vaste cheminée. Bientôt, quand l'intérêt eut 
grandi, elle s'était levée, et puis silencieusement, petit 
à petit, sans se rendre compte à elle-même de ses mou- 
vements, s'avançant comme une ombre, elle s'était 
trouvée droite, dans le cercle, en face et à quelques 
pas du narrateur, qu'elle ne quittait pas des yeux. Moi- 
même, j'étais comme enchaîné à la parole du vieillard, 
et mon impression était d'autant plus forte que cette 
parole grave et à la fois brûlante de patriotisme me fai- 
sait illusion; je croyais entendre mon père!... Cepen- 
dant mes regards vinrent à tomber sur Emilie. Non, je 
ne saurais rendre la puissance de ce genre de beauté in- 
time, mystérieuse, extatique, dont cet enfant me parut 
alors resplendir!.. Ses cheveux blonds, partagés en ban- 
deaux et retombant en boucles sur ses épaules, lais- 
saient à découvert son front pur et élevé. Sa tête médita- 
tive était un peu penchée en avant, et ses petites mains 
croisées sûr sa poitrine. Ses yeux, tout grands ouverts, 
laissaient voir les douleurs de son âme vive et ingénue, 
au spectacle de la Pologne saignant par mille blessu- 
res. Sur ses joues pâles coulaient deux grosses larmes... 
Je ne fus pas seul à être frappé de cette charmante et 
poétique apparition ; tous les regards étaient venus suc- 
cessivement s'arrêter sur la jeune enthousiaste. Emilie 
ne s'apercevait de rien... Mais, quand la voix du comte, 
au terme de son douloureux récit, s'éteignit sous l'é- 
motion qui l'oppressait, tout à coup l'enfant s'éveilla 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 61 

comme d'un rôve. Sa surprise fut extrême de se voir au 
milieu du cercle et l'objet de l'attention générale. Elle 
tressaillit; une vive rougeur colora ses joues. Rapide 
comme l'oiseau, elle s'esquiva, et alla se replonger dans 
l'ombre, un peu en arrière du fauteuil de sa mère. Elle 
s'y tint tout le reste de la soirée, muette et pensive. 



XII 



Emilie, jusque-là, n'avait été pour moi qu'une enfant 
aimable et sympathique. A partir de cette soirée où son 
jeune cœur s'était , malgré lui , révélé si riche de piété 
filiale envers la Pologne, mon affection pour elle tout 
ensemble s'exalta et s'imprégna de respect; elle devint 
une sorte de culte. Ma joie était grande, d'ailleurs, d'a- 
voir découvert un point par lequel nos cœurs battaient 
à l'unisson. Et comme je mis bien dès lors à profit les 
notions assez étendues que mes lectures et mes conver* 
sationsavec mon père m'avaient données sur l'histoire de 
notre pays!».. Emilie n'avait encore qu'une instruction 
très-superficielle, et son esprit était neuf pour toutes 
les choses historiques. Aussi elle m 'écoutait avidement, 
lorsqu'après nos jeux ou dans nos promenades je lui ra- 
contais, avec le feu de mes quinze ans, les glorieux faits 
dont nos annales sont pleines, nos guerres et nos splen- 
deurs d'autrefois, l'empire slave dans nos mains, la Po- 
logne boulevard de l'Europe contre les invasions asiati- 
ques, nos armes respectées de la Scandinavie et de l'Al- 
lemagne, humiliant vingt fois les Moscovites, sauvant 
l'ingrate Autriche et avec elle la chrétienté; enfin, obli- 
geant l'Asie et l'Europe à nous compter parmi les gran- 
des nations!... Mais je ne l'attachais jamais plus vive- 
ment à mes récits qu'en lui retraçant notre douloureuse 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT (SS 

histoire du dernier demi-siècle, Je malheur et le pa- 
triotisme de nos pères, leur indomptable constance, qui, 
lorsque nous étions comme abandonnés de Dieu et des 
hommes, ne désespérait pas d'une cause juste et pro- 
testait jusqu'à la mort contre la violence et l'iniquité 
des rois. Animé et exalté moi-même par ces récits, je 
m'enivrais d'une joie imprudente à voir l'émotion qui 
faisait perler la sueur sur le front d'Emilie et blêmir ses 
lèvres, à voir les mouvements précipités de son cœur 
soulevant sa poitrine, et ses prunelles dilatées qui lais- 
saient plonger librement mes regards dans ses beaux 
yeux comme au fond d'une source limpide. Alors, je 
l'avoue, je ne m'inquiétais pas s'il était sage à moi de 
faire vibrer à ce point les fibres de cette sensitive, au 
risque de les briser. Dans nos courses lointaines, si 
nous faisions une halte, j'avais soin de choisir la chau- 
mière de quelque ancien soldat, d'un compagnon d'ar- 
mes de mon père; j'encourageais ces braves gens à nous 
dire ce qu'ils avaient fait pour la Pologne dans leur jeu- 
nesse, à nous raconter leurs combats et leurs souffrances. 
Emilie ne se lassait pas d'entendre leurs récits dans 
cette vieille et énergique langue polonaise qu'elle par- 
lait elle-même à merveille et toujours de préférence au 
français, quoique son éducation eût été bien plutôt celle 
d'une Parisienne que d'une fille de la Lithuanie. 

Browner n'avait pas été le dernier à remarquer l'é- 
lan avec lequel la jeune Emilie Plater se portait vers 
les souvenirs de notre histoire, glorieux ou tristes. Sous 
sa grosse enveloppe, il était loin d'être insensible k 
cette fraîche et vive poésie qui débordait de l'âme de 
cette noble enfant. Souvent nous l'admettions en tiers 
dans nos expéditions, où il nous rendait toujours quel- 
ques services, et, s'il nous voyait disposés à l'écouter, 
il ne manquait pas l'occasion de nous raconter, avec son 



64 SOUVENIRS D'UN PBOSCRIT 

originalité incisive, les épisodes les plus émouvants de 
sa vie de soldat patriote. Un jour que, surpris par un ou- 
ragan dans la forêt, nous avions cherché un refuge sous 
une hutte de charbonnier, Browner, pour nous faire 
attendre patiemment que le ciel s'éclaircit, se mit à 
nous raconter son enrôlement et ses premières armes, 
lors du soulèvement de la Lithuanie, en 1794. Une fois 
sur ce terrain, il ne s'arrêta plus, et se jeta en plein dans 
l'histoire de cette grande et lamentable époque. Nos 
paysans, qui ont été mêlés à toutes les crises politiques, 
a toutes les luttes pour l'indépendance nationale, sont 
loin de cette ignorance profonde de la vie publique du 
pays que j'ai vue, avec tant d'étonnement, en France 
surtout, chez le peuple des villes et des campagnes. 
Browner, donc qui était en verve ce jour-là, nous re- 
traça, avec une sorte de rude éloquence, la levée en musse 
de 1794, la Lithuanie donnant bravement la main à la 
vieille Pologne insurgée, Wilna imitant Varsovie, et, 
après des combats acharnés dans ses rues, faisant met- 
tre bas les armes à une grosse garnison; partout, sei- 
gneurs et paysans courant sus à l'étranger, à l'ennemi 
commun : Jasinski le détruisant en détail dans les bois, 
Dombrowski et Madalinski forçant le roi de Prusse à 
lever le siège de Varsovie, et notre grand Kosciuszko, 
vainqueur des Russes à Raclawïcé. Puis il nous parla 
'd'un air sombre des jours funestes qui suivirent, de no- 
tre héroïque armée qui fondait au milieu même de ses 
victoires, de Souwaroff qui s'avançait à la tête de 
vieilles troupes, enfin de la désastreuse bataille de Ma- 
ciéiovicé, où il était lui-même, où succombèrent les 
restes de notre vaillante armée, où, Kosciuszko, après 
d'admirables efforts, bjessé et jeté à terre, tomba aux 
mains du vainqueur. 
Vers la fin de ces récits, je voyais le , sang empour- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT • 65 

prer la figure du vieux soldat, et il y avait des éclairs 
au fond de ses petits yeux. Exaspéré par ses souvenirs 
et content de nous inoculer sa haine contre le Russe , 
Browner n'en resta point là; il suivit Souwaroff, l'af- 
freux Tartare, aux portes de Varsovie, à l'attaque de 
Praga. Il nous montra ce malheureux faubourg emporté 
d'assaut, ses défenseurs égorgés, Souwaroff sortant du 
milieu du carnage pour aller prendre un bain, et lâ- 
chant la bride à ses féroces soldats par ces mots dignes 
d'eux et de lui : « Mes enfants, amusez-vous! » Et alors 
des scènes hideuses, épouvantables; le massacre dans 
les rues, dans les maisons, jusque dans les églises ; 
rien d'épargné, ni l'âge ni le sexe; des troupes de 
jeunes filles en vain réfugiées dans le sanctuaire ; et les 
assassins arrivant jusqu'à elles sur le corps d'un noble 
prêtre qui, la croix en main, avait espéré les sauver; le 
sang de 15,000 victimes ruisselant jusqu'au fleuve, et 
leurs cris lamentables allant sur l'autre rive épouvanter 
Varsovie, qui ne pouvait ni les défendre, ni les ven- 
ger!... 

Emporté par sa verve, qui grondait alors comme une 
colère sauvage, le vieux soldat n'entendait pas Emilie 
lui disant d'une voix éteinte : « Assez ! assez ! » Cette 
voix me glaça de frayeur. Je jetai les yeux sur la jeune 
fille, et saisis en même temps le bras de Browner, qui 
s'arrêta tout court. 

Emilie s'était laissée aller contre une des parois de 
la hutte, les yeux demi-fermés, les deux mains appuyées 
sur son cœur comme pour en comprimer les batte- 
ments; je l'entendis murmurer encore ces mots : « Mal- 
heureuse Pologne ! » Puis elle devint d'une mortelle 
pâleur, ses paupières s'abaissèrent tout à fait et sa tête 
s'inclina sur son épaule. Browner fut d'abord comme 
pétrifié; il enleva ensuite Emilie dans ses bras et la 

4. 



66 SOUVENIRS d'un proscrit 

porta au grand air. Moi, j'étais tout éperdu; je lui 
pressais les mains, je l'embrassais, je la suppliais, en 
pleurant, de ne pas mourir. Elle rouvrit les yeux, et le 
premier mouvement qui se dessina sur sa bouche lan- 
guissante fût un sourire : c Oh ! ce n'est rien, Witold, 
me dit-elle en m 'adressant un regard plein de dou- 
ceur; j'ai beaucoup souffert... mais déjà je suis bien 
mieux. » Elle fit effort pour se lever, et voulut, malgré 
nos instances et quoique faible encore, revenir à pied 
à Luczyn, en s'appuyant sur mon bras. Je ne cachai 
rien de toute cette aventure à matante, qui me gronda 
fort pour mon imprudence , etBrowner, le conteur aux 
terribles récits, eut sa bonne part de la mercuriale. 
A dire vrai, pour ce brave homme comme pour moi, 
la mercuriale était absolument superflue. Nous au- 
rions certes, l'un et l'autre, fait vœu de silence jusqu'à 
la fin de notre vie, plutôt que d'exposer encore à de 
trop fortes émotions une si bonne et si délicate na- 
ture. 

Un jour vint où la comtesse Plater annonça son pro- 
chain départ de Luczyn. Malgré les démarches actives 
de ses amis, elle avait vu repousser les conditions qui 
seules eussent rendu une réconciliation digne et possi- 
ble. Il ne lui restait plus qu'à céder aux instances de 
sa parente, M ne Sieberç, et à quitter Wilna pour al- 
ler se fixer en Livonie. Emilie, sans aucun doute, avait 
* pénétré le chagrin de sa mère. Depuis quelque temps, 
je la voyais triste elle même; elle n'avait plus de goût 
pour nos jeux, elle n'acceptait plus que rarement les 
parties de campagne, les lointaines excursions que j'in- 
ventais pour la distraire. Plusieurs fois je la question- 
nai sur ce changement; mais toujours, au lieu de me 
répondre, elle garda le silence ou détourna la conver- 
sation. Au départ, néanmoins, elle m'embrassa avec ef* 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 67 

fusion, et je crus noir une larme trembler, comme une 
goutte de rosée, sur ses longs cils... 

Quand Emilie ne fut plus là, je m'effrayai du vide qui 
sembla s'être fait en moi-môme et autour de moi. Le 
château, les jardins, les bois, la vallée, tous les lieux 
que j'aimais autrefois me parurent déserts et d'une af- 
freuse tristesse. J'osais à peine me l'avouer; mais, môme 
auprès de ma tante Berthe, une véritable mère, je ne 
me sentais plus le cœur dilaté comme autrefois. A son 
regard, au son de sa voix, à ses caresses, je ne trouvais 
plus la même douceur. Il fallut bien du temps pour 
que ce premier trouble de mon âme s'apaisât, et pour 
qu'au souvenir d'Emilie et de sa trop courte appari- 
tion au milieu de nous, il ne se mêlât plus pour moi 
rien de douloureux. 



XIII 



Quoique toujours couverte de mystère, la mort de 
mon père ne faisait plus de doute pour personne. J'é- 
tais orphelin... Ce que ce mot renferme de malheur, le 
commun des hommes ne le soupçonne pas. Les mots 
s'usent à la longue; ils ne nous disent plus ce qu'ils di- 
saient aux premiers nés de la race humaine. Pour les 
rajeunir, pour leur rendre leur forte expression, il nous 
faut, à nous, l'expérience personnelle, il nous faut le 
drame saisissant de la vie. Je venais d'entrer dans ma 
seizième année, lorsqu'un événement, qui me frappa 
comme un coup de foudre, me fit sentir cruellement 
et par un côté nouveau le malheur d'avoir perdu mon 
guide et mon soutien; je tombai sous la domination 
d'un étranger: on me nomma un tuteur!... 

Pendant le séjour de la comtesse Plater à Luczyn, 
j'avais remarqué à plusieurs reprises les visites et les 
conférences particulières avec ma tante d'un person- 
nage de Wiina, M. Yagowski; et cft démarches me 
donnaient Quelque ombrage, car, depuis lors,. ma tante 
me paraissait préoccupée et triste. M. Yagowski était 
parent de mon père à un degré éloigné. Gomme rien 
ne les rapprochait, ni les goûts, ni le genre d'esprit, ni 
le caractère surtout, ils ne se voyaient pas. En politi- 
que, d'ailleurs, ils suivaient deux lignes diamétrale- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 69 

ment opposées. M. Yagowski s'était donné corps et âme 
aux oppresseurs de son pays. Il était du petit nombre 
de nobles Lithuaniens qui formaient, à Wilna, une 
sorte de cour au général russe, gouverneur de la pro- 
vince. Un jour, ma tante me fit appeler dans sa cham- 
bre; je fus bien surpris de l'y trouver tout en larmes 
et pouvant à peine articuler une parole. Elle vint à 
moi, me serra dans ses bras et couvrit mon . front et 
mes cheveux de baisers avec une tendresse fiévreuse 
que je ne lui avais pas encore vue. Enfin, plus maîtresse 
d'elle-même, elle me dit quel malheur nous frappait tous 
les deux : M. Yagowski, ce parent qui jusque-là ne m'a- 
vait pas même révélé son existence, faisant parade tout 
a coup d'un grand zèle pour mes intérêts, avait fait 
déclarer Vabsence de mon père, et provoquer l'accom- 
plissement des formalités légales pour qu'un tuteur me 
fût nommé. Une lettre de M. Yagowski, que matante ve- 
nait de recevoir, nous apprenait « que le conseil de fa- 
mille lui avait déféré à lui-même la tutelle, et que, ja- 
loux d'en remplir tous les devoirs, il désirait m'avoir 
auprès de lui àWilna, îifin de prendre soin démon édu- 
cation. )> 

A ces derniers mots, j'éclatai avec une violence qui 
effraya ma bonne tante. Je n'essayerai pas de peindre la 
colère dont j'étais transporté. Mettre en pièces la lettre 
de M. Yagowski, me répandre contre lui en malédic 
lions, me jeter au cou de celle que j'aimais comme ma 
mère, et protester que nulle force au monde ne saurait 
m'arracher d'auprès d'elle, tel fut mon premier mou- 
vement Dans ma rudesse ingénue, j'étais décidé à 
me mettre en révolteront™ une loi qui offensait et bri- 
sait mes plus saintes affections... Il fallut céder cepen- 
dant : et, quelques jours après, dévorant mes larmes, 
j'entrais à l'hôtel de M. Yagowski, où je fus installé par 



70 SOUVENIRS D'UN PRESCRIT 

lui-môme, dans un petit logement séparé, avec un pré- 
cepteur dont il avait eu soin de se pourvoi*. 

Quels motifs dirigeaient cet homme? qui le poussait 
à prendre, vis-à-vis d'un entant de quinze ans et d'une 
femme, des allures de persécuteur et à rechercher la 
faveur d'une tutelle avec le même empressement que 
d'autres mettraient à l'éviter? Peut-être un grain de va- 
nité, parce que j'étais l'héritier d'un nom honoré dans 
toute la Lithuanie, mais surtout un calcul d'étroite et 
odieuse ambition. Les Luczynski étaient signalés à bon 
droit au gouvernement russe pour leur fidélité à la Po- 
logne, pour l'énergie de leur haine contre* l'oppression 
étrangère. S'emparer de l'unique rejeton de cette fa- 
mille, le façonner à sa guise, arriver peut-être à déra- 
ciner de cette âme d'adolescent la foi de ses pères, c'é- 
tait une perspective qui devait sourire à un homme tel 
que M. Yagewski. Qu'il pût un jour se vanter d'avoir at- 
teint pareil but, et, ce jour-là, il aurait bien mérité d'un 
pouvoir qui aimait à corrompre pour mieux asservir. 
Non, je ne calomnie pas M. Yagowski en lui attribuant 
de tels desseins sur moi. Toute sa conduite n'a que trop 
bien mis en lumière ses calculs misérables. 

Dès la première vue, je me sentis pour cet homme 
une aversion instinctive. Sa figure était pâle, son teint 
presque livide, ses yeux petits et couverts; il était de 
haute taille, de forte corpulence, roide à défaut de di- 
gnité, et il parlait d'un ton solennel. Il ne me fallut ni 
beaucoup de temps, ni beaucoup de pénétration pour 
reconnaître qu'il y avait deux hommes dans M. Yagowski : 
tout d'abord l'homme théâtral, affectionnant les gran- 
des phrases, jouant les beaux sentiments, cœur tendre, 
expansif, selon le besoin, ou bien moraliste senten- 
cieux et austère, se croyant d'ailleurs passé maître dans 
l'art de fasciner les gens, selon la loi de son intérêt; et 



SOUVENIRS D'UN PKOSCKIT 71 

derrière ce personnage on trouvait l'homme naturel, 
l'homme vrai, c'est-à-dire une âme du commun, une 
personnalité sèche, une vanité implacable. Ceux qui 
étaient au-dessous de lui ne se trompaient pas sur son 
caractère ; il était détesté de ses serviteurs et des pay- 
sans de ses domaines. Honnête, disait-on, dans le sens 
vulgaire du mot, mais sans scrupules dès qu'il y allait 
des satisfactions de son amour-propre; insatiable enfin 
des fkvejirs du pouvoir, des oripeaux qu'il distribue. 

Sans avoir la mauvaise nature de son mari, M me Ya- 
gowska était peu faite pour me rendre agréable mon 
séjour contraint dans cette maison. Elle avait été fort 
belle et justifiait encore, à trente-cinq ans, les hommages 
que lui rendait le monde des salons. C'était une de 
ces femmes de peu de sens qui, ne visant qu'à être ad- 
mirées, oublient de se faire aimer , une de ces beautés 
qui ont l'art de se rendre insupportables, en prenant l'i- 
nitiative de s'adorer elles-mêmes. Pour moi, le type de 
la femme, jusque-là, c'était ma tante Berthe, si simple, 
si désintéressée de toute vanité et à qui il n'en coûtait 
jamais de s'effacer pour être agréable aux autres. Ces 
qualités, j'en étais venu à les croire ordinaires et natu- 
relles à tout son sexe. Combien donc elle me parut 
étrange, cette femme uniquement occupée d'elle et de 
l'effet de ses charmes et de sa toilette ! Dès les premiers 
moments, M mo Yagowska parut m'avoir en parfaite 
antipathie. Elle me trouvait rustique et farouche au 
delà de toute mesure. J'avoue qu'en effet, loin de l'ad- 
mirer quand je la voyais dans son salon, parée comme 
une madone, nonchalamment étendue sur un divan 
parmi des flots de mousseline et de dentelle», et provo- 
quant par ses minauderies les adulations des homnje.s 
qui s'empressaient autour d'elle, je la regardais cu- 
rieusement commeun objet nouveau pourmoi, comme 



72 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

un être singulier et dressé pour un rôle ridicule. De son 
côté, elle me le rendait bien. Si d'aventure ses yeux s'é- 
garaient sur moi, il m'était facile d'y lire l'étannement, 
le dédain, presque de la frayeur, comme si elle se trou- 
vait en présence de quelque jeune sanglier, arraché la 
veille du fond de sa forêt, et que l'on ferait bien d'y 
faire rentrer au plus tôt. 

Quant au précepteur que je tenais de la main de 
M. Yagowski, j'étais, j'en conviens, fort mal disposé à 
son égard , et il reçut de moi, le premier jour, un ac- 
cueil peu confiant. Il avait pourtant, ce bon M. Walk- 
ner, une physionomie débonnaire, un air moitié dis- 
trait, moitié souriant, qui était du meilleur augure. D'o- 
rigine allemande, jadis répétiteur à l'université d'iéna, 
fort instruit et pauvre à l'avenant, il avait passé la plus 
grosse moitié de sa vie à faire, à Saint-Pétersbourg el k 
Moscou, l'éducation d'enfants de grandes familles. Un 
officier d'ordonnance de l'empereur Alexandre, dont il 
avait élevé le fils en dernier lieu, l'avait particulière- 
ment recommandé à M. Yagowski ; el une recomman- 
dation venue d'une telle source était pour mon tuteur 
un ordre qu'il ne se serait pas permis de discuter. Sans 
aucun doute, il comptait sur M. Walkner, en raison de 
ses précédents, pour imprégner de l'esprit moscovite ma 
nature polonaise. Mais, en cela, grande fut l'illusion de 
mon tuteur; car pensées politiques, traditions, nationa- 
lité russe, polonaise, voire môme allemande, occu- 
paient la plus petite place possible dans le cerveau de 
M. Walkner; il avait bien autre chose à faire, le brave 
homme! Il avait une passion qui n'était pas de ce monde, 
et qui le tenait naturellement à des distances infinies, 
au-dessus de nos débats terrestres. C'était un astronome 
déterminé, spécialement épris des étoiles fixes cl au- 
teur d'un vaste système sur les nébuleuses, leur ori- 



SOLVJiiNIKS Jj/l'N PllOSOMT 73 

gine, leur» développements et leur avénemeul définitif 
sous la forme d'astres appelés à vivre au firmament leur 
vie de quelques milliards d'annes. On peut penser 
quels soupirs arrachait à un aussi savant homme la 
nécessité de descendre chaque jour de ses sublimes 
spéculations pour gagner son pain terre à terre, en 
donnant , tant bien que mal , à quelque enfant gâté 
des leçons de grammaire, de prosodie ou de rhéto- 
rique. 

Pour ma part, bien me prit d'avoir le goût de l'étude 
et de sentir qu'à mon âge, je n'avais plus de temps à 
perdre; car il n'est pas de distraction et d'excentricité 
que je n'aurais pu me permettre, pendant que la pen- 
sée de mon docte précepteur remontait, par delà tous 
les soleils connus, vers ses chères nébuleuses, ses nids 
d'étoiles, comme il les appelait^complaisamment. Je dois 
d'ailleurs à M. Walkner cette justice, qu'il n'a jamais trou- 
ble ni gêné, en quoique ce fût, ma liberté d'aimer la Po- 
logne et de détester le régime russe de toute mon âme. 
Môme sans qu'il s'en aperçût, je faisais, à ses propres dé- 
pens, de la propagande; avec moi, il devenait de jour en 
jour moins moscovite, et, si je vautais avec chaleur devan t 
lui la terre des Jagellons et des Sobieski : « Dites aussi, 
jeune homme, reprenait-il ingénument, dites : La terre 
qui a l'honneur d'avoir produit le grand Copernic I » Et, 
en prononçant ce nom, il soulevait, en signe de respect, 
la calotte de drap qui recouvrait ses rares cheveux gris. 
Cet homme était la bonté même, et je ne tardai pas à 
m 'attacher à lui. De son côté, malgré les aigres obser- 
vations que je lui attirai plus d'une fois de la part de 
M. Yagowski, et quoique je ne me fisse pas faute de le 
taquiner et de le jeter hors des gonds, par exemple en 
niant effrontément son système sur la formation des 
étoiles fixes, il m'avait en grande amitié. C'est à lui seul, 



74 SÔtTTENIRS s'en p&osc&it 

que j'ai dû de trouver supportable mon séjour sous et 

toit inhospitalier. 

Cependant M. Yagowski suivait son plan : il multi- 
pliait ses entretiens avec moi, il me tûtait par tous les 
points, et, comme il était beau parleur et croyait sa pa- 
role irrésistible, il comptait bien me dégoûter à la lon- 
gue d'être du parti des vaincus, me gagner à la cause 
du plus fort, et s'en faire un mérite auprès de ses maî- 
tres. Patelin et roué, il n'avait garde d'attaquer de front 
mes convictions, mon sentiment intime, mais il cher- 
chait avec un art détestable à amoindrir à mes yeux l'ob- 
jet de mon culte. Il tournait perfidement contre la Po- 
logne ses vertus mômes, la poésie chevaleresque de ses 
sentiments, son insouciance du danger, sa noble con- 
fiance dans son droit et dans la foi jurée. Tout cela, 
sous sa parole délétère, devenait d'irrémédiables causes 
d'affaissement et de ruine. Nos meilleurs citoyens n'é- 
taient plus que des hommes à courte vue qui, poursui- 
vant une chimère, avaient perdu leur pays; il trouvait 
moyen de rendre terne et douteuse la réputation môme 
des plus illustres; et parce qu'ils avaient succombé, il 
avait, en parlant d'eux, un ignoble sourire. En revan- 
che, quelle admiration, quels éloges pour la politique 
des czars!... Comme il me froissait le cœur, cet adora- 
teur de la force et du succès, lorsque, exallant le colosse 
russe, prochain dominateur, disait-il, de l'Europe comme 
de l'Asie, il se complaisait à peindre en regard la Polo- 
gne abattue, épuisée, tenant à peine une place sur la 
carte du monde; et lorsqu'il osait dire que jamais elle 
ne remonterait au rang des nations !... 

Oh ! alors, entraîné par sa haine de renégat, îl oubliait 
bien son rôle et son but, car il me blessait* au plus pro- 
fond de mon cœur. Tout de lui me devenait odieux, 
doctrines et caractère, Forcé de l'écouter, je me ren- 



SOUVENIRS D*UN PROSCRIT 75 

fermais le plus souvent dans un silence obstiné, mais 
auquel la colère, qui brillait dans mes yeux, donnait 
assez sa vraie signification. Quelquefois, perdant pa- 
tience, j'entrais en lutte avec lui, lutte bien inégale 
pour l'habileté à manier la parole; mais enfin, contre 
ses sophismes, je demandais des armés à mon bon sens, 
à mon honnêteté surtout, et au peu que je savais de 
l'histoire des nations slaves. Je lui ripostais par quel- 
ques phrases courtes, énergiques; je prenais même fa- 
cilement avec lui le ton agressif et amer, comme si 
j'avais en face de moi un ennemi ; et il est vraimeut heu- 
reux que ce temps d'épreuves ait été abrégé, car, me 
débattant contre cet homme, je me sentais devenir atra- 
bilaire et méchant. Pourtant, M. Yagowski semblait se 
plaire à ces tournois de paroles où il lui était facile de 
s'attribuer l'avantage. Mes réponses, même les plus acé- 
rées, il les prenait en plaisanterie, comme ^boutades 
d'un jeune sauvage incapable encore de comprendre 
les choses de la haute civilisation. Il lui arrivait même 
d'engager avec moi ces controverses à table, devant ses 
convives, fonctionnaires ou créatures du gouvernement 
russe, croyant bien s'acqdérir par là de bonnes notes, 
et se donner de faciles triomphes. Cela m'exaspérait... 
et ce fut pourtant ce qui me fit bientôt recouvrer ma 
liberté I 



XIV 



M, Yagowski traitait souvent. Les dîners étaient le 
grand ressort de sa politique. Une fois par semaine, il 
avait à dîner une partie de l'élat-major russe, quelque- 
fois le gouverneur lui-môme. Dans l'automne de 1817, 
le général Wittgenstein, qui possédait alors toute la fa- 
veur d'Alexandre, inspectant les goubernies de l'Ouest, 
passa quelque temps dans la capitale de la Lithuanie. 
M. Yagowski fît si bien, qu'il obtint de l'avoir à dî- 
ner un jour, et, par hasard, ce jour fut le 25 novem- 
bre, anniversaire de sainte Catherine, une des saintes 
les plus honorées et les plus fêtées du peuple russe. 
Vers la fin du repas, M. Yagowski, en belle humeur, et 
s'imaginanl faire un rapprochement ingénieux, proposa 
un toast à la grande Catherine, toast dans lequel il mêla 
le nom et les vertus de la sainte au nom et aux vertus 
de la trop fameuse czarine. Comme il devait s'y atten- 
dre, ce toast fut vivement acclamé par les convives. 
Seul, je n'y répondis pas, je ne mç levai pas. Mon abs- 
tention, qui serait passée inaperçue, n'échappa point à 
l'œil oblique de M. Yagowski. Me prenant aigrement à 
partie : « Je ne pense pas, dit-il, que personne ici 
puisse s'offusquer de ma légitime admiration pour no- 
tre grande impératrice. Les vieilles rancunes, d'ailleurs, 
ont fait leur temps. Catherine II a mis fin à l'anarchie 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 77 

où vivaient misérablement nos pères, et e'cst un ser- 
vice que ne doivent pas méconnaître ceux-là qui se pi- 
quent surtout d'avoir le cœur polonais. » Tous les yeux 
s'étaient dirigés sur moi ; mon trouble était extrême, 
mais mon indignation plus forte encore; pour une mi- 
nute, elle me donna de l'audace. « C'est à moi que vous 
jetez le gant, monsieur, dis-jc avec véhémence en me 
tournant vers M. Yagowski; eh bien, je le relève. Du 
fond de mon cœur, j'ai repoussé votre toast, c'est vrai; 
mais ce n'est pas seulement comme Polonais, sachez- 
le bien. Cette femme dont vous encensez la mémoire, 
elle n'a pas seulement étouffé la liberté et la nationalité 
polonaises. Pour régner seule, elle a assassiné Pierre Ilï, 
son mari; elle a assassiné le jeune prince Ivan; toujours 
et partout, elle a encouragé et soudoyé les traîtres. Et 
moi, je ne sais pas encore, Dieu merci ! honorer la four- 
berie et l'assassinat ! » 

La foudre serait tombée au milieu de la table du fes- 
tin, qu'elle n'aurait pas rendu les convives plus muels 
de stupeur. M. Yagowski, pùle comme la mort, me re- 
gardait avec des yeux effarés. Les officiers russes étaient 
immobiles comme des statues. Le général seul avait 
conservé son air d'aisance et de bonne humeur, et ce 
fut lui qui se chargea de mettre fin à cette situation 
fort tendue. « Tudieir! jeune homme, me dit-il, comme 
vous tranchez lestement les problèmes historiques ! Il y 
a sans doute quelques énigmes dans la vie de la grande 
Catherine; mais, croyez-moi, laissez le soin de débrouil- 
ler ces énigmes-là à des esprits moins primitifs que le 
vôtre. » Puis, s'adressantà M. Yagowski : « Dans quel 
livre donc, monsieur le tuteur, dit-il avec malice, fai- 
tes-vous apprendre l'histoire à ce jeune gentilhomme? 
L'histoire, c'est bien scabreux pour une tôte aussi vive ! 
A votre place, je tiendrais mon pupille quelque temps 



7H SOUVENIRS B'iN FftO0i;&lT 

encore au milieu des thèmes et des versions. Ce n'*6t 
pas un terrain brûlant celui \h ; il n'a rien de commun 
avec le grahd chemin qui conduit par delà les monte 
Ourals. » — -A ces paroles, mon tuteur, je pense, eut 
comme une vision de la Sibérie. C'était pitié de voir son 
air d'épouvante ; et ses yeux semblaient interroger 
toutes les portes, comme si elles allaient donner pas- 
sage à d'affreux Cosaques chargés de s'emparer de sa 
personne. Dans sa frayeur extrême, il balbutiait de pla- 
tes excuses que le général ne se donnait pas la peine 
d'écouter. Pour comble, madame Yagowska, que l'im- 
prévu de cette scène avait tirée de sa superbe indolence, 
et chez qui vivait encore quelque étincelle de fierté polo- 
naise, lança à ce malheureux un regard accablant, 
accompagné d'un mouvement d'épaules fort significatif. 
Je n'en fus pas quitte, moi, pour les airs courroucés 
de mon tuteur. Mon éloquente sortie me valut, en ou- 
tre, d'être sévèrement consigné dans ma chambre pour 
huit jours. Par compensation, elle me priva à tout ja- 
mais des leçons de politique et de morale de M. Ya- 
gowski, tant publiques que particulières. Il ne m'abor- 
dait plus qu'au cas d'absolue nécessité et pour me si- 
gnifier ses volontés en termes secs et laconiques. S'il 
avait à sa table, suivant son habitude, des officiers ou 
fonctionnaires russes, deux fois sur trois, il trouvait des 
prétextes pour me faire dîner en tête à tôte avec mon 
précepteur. Enfin, on voyait clairement qu'il en était 
venu à me considérer comme un objet dangereux qu'il 
détenait chez lui à ses risques et périls, comme une 
sorte de brûlot qui pouvait, au premier jour, prendre 
feu et l'anéantir corps et biens. Là-dessus, je bâtis un 
plan de délivrance qui me réussit à souhait. Une épidé- 
mie variolique étant venue à se déclarer à Wilna, j'en 
profitai pour me faire octroyer l'air essentiellement sa- 



SOUVENIRS D'UN tAOSC&IT 79 

lubre de nos collines et de nos bois. Par des motif* 
plus ou moins spécieux, j'obtins de prolonger tnon sé- 
jour à Luczyn et gagnai l'époque des vacances. Lors- 
qu'elles touchèrent à leur fin, ce fut le tour de ma 
tante. Jugeant le moment venu de fournira M, Yagowski 
l'occasion de montrer toute sa grandeur d'âme, elle lui 
présenta une pathétique requête, « afin qu'il voulût 
bien se relâcher de la rigueur de ses droits de tutelle, 
en faveur d'une femme privée de son neveu, de l 'orphe- 
lin qu'elle avait élevé et qui faisait toute sa joie et tout 
son bonheur. » Dès le lendemain, ma tante recevait de 
M. Yagowski une lettre de quatre pages, morceau de 
grand style oifil s'étendait en une foule de thèses philo- 
sophiques à propos de la puissance paternelle, directe 
ou déléguée, des obligations de la tutelle dativç, de 
l'éducation en général et particulièrement de l'unité 
de vues et de direction qui doit y présider, etc., etc.. 
Dans les trois dernières lignes de la quatrième page, il 
accédait purement et simplement à la demande de ma 
tante; il m'autorisait à prolonger indéfiniment mon sé- 
jour à Luczyn, sous la garde et la responsabilité du di- 
gne M. Walkncr. 

Je bondis de joie à cette nouvelle; ma vie heureuse 
recommençait. Ce jour-là fut pour tout le monde, au 
château et au village aussi, un jour de fête. Il y eut 
gala, et M. Walkner lui-môme, au sortir de la table, fit 
presque des folies. Ce brave homme était émerveillé de 
la bonté et des prévenances do ma tante, chose nouvelle 
pour lui dans son ingrate carrière. Luczyn en lui-môme 
lui plaisait fort d'ailleurs, comme séjour paisible et fa* 
vorable à la méditation, sans compter que, par sa pu* 
sition élevée, il se prêtait admirablement aux observa- 
tions astronomiques. Pour que rien ne manquât à son 
bonheur, un soir, ma tante et moi, nous installâmes 



80 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

M. Walkner lout au haut d'une tourelle élancée comme 
nn befffoi au-dessus des toits du château, et qui avait 
servi jadis à faire le guet. Là se trouvait une loge octo- 
gone, percée de huit lucarnes en ogive, à l'aide des- 
quelles l'heureux possesseur de cet observatoire était 
sûr que rien de ce qui se passait dans notre moitié de 
la voûte céleste ne pourrait lui échapper. 

Quel ne fut pas le ravissement de M. Walkner, lors- 
que, dans cette loge aérienne, convenablement arrangée 
et meublée, il vit en place tout son attirail astronomique, 
principalement sa belle lunette à pied, braquée dans la 
direction de la grande nébuleuse d'Hcrschell ! Quelles 
nuits délicieuses n'a-t-il point passées dans ce sanc- 
tuaire de la science ! il lui en vint môme une nouvelle 
passion, celle des étoiles filantes. Le poste était si ex- 
cellent pour les observer et les compter, que, vers l'é- 
quinoxe d'automne, époque où ces astéroïdes abon- 
dent dans notre ciel, M. Walkner n'en dormait plus. 
Il ne quittait son observatoire qu'à l'aube du jour, em- 
portant de précieuses notes, l'homme le plus heureux 
de la terre, mais par contre (la nature ne perdant pas 
ses droits) le plus somnolent précepteur qu'on pût 
voir à la ronde. 

A part et malgré cet inconvénient, mes études tout 
doucement s'achevèrent. A. dix-neuf ans, je représentais 
assez bien ce qu'on appelle en France un jeune homme qui 
a fait ses, classes. M. Walkner comprit alors de lui-môme 
que le moment était venu de dire adieu à son élève et à 
sa tourelle bien-aimée. Il en devint si sombre et si mal- 
heureux, que nous eûmes en môme temps, ma tante et 
moi, la pensée derlui faire accepter l'hospitalité à Luc- 
zyn, à titre d'ami désormais. En écoutant nos offres, il 
avait des larmes dans les yeux, et il branlait la tôte sans 
pouvoir prononcer une parole. Chaque fois que nous 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 84 

revenions à la charge, les mômes scènes d'attendrisse- 
ment, les mômes signes négatifs se produisaient. Enfin 
les idées de ce brave homme parurent prendre un autre 
cours. Un jour, il nous dit qu'après avoir compté son 
petit avoir et mûrement calculé, il se trouvait assez ri- 
che pour réaliser son plus beau rêve, c'est-à-dire pour 
retourner dans sa ville natale, la savante Iéna, y vivre en 
modeste rentier et y suivre les cours d'un des plus 
doctes hommes de l'époque, l'Arago de l'Allemagne, pro- 
fesseur, à cette université. De plus, il nous confia que, 
pendant qu'il débattait en lui-même les raisons pour ou 
contre ce projet, une circonstance providentielle le lui 
avait fait embrasser avec ardeur. Il avait lu dans un jour- 
nal scientifique que l'université d'Iéna venait d'acquérir, 
pour son observatoire, un télescope achromatique de la 
première puissance, à l'aide duquel on découvrait cha- 
que jour des étoiles qui, depuis le commencement du 
monde, avaient échappé aux regards des mortels. Cette 
heureuse nouvelle l'avait rempli de joie ; et nous vîmes 
bien, ma tante et moi, au moment des adieux, que, la 
pensée de cet excellent M. Walkner se reportant sur ce 
merveilleux télescope, le chagrin sincère qu'il avait de 
nous quitter en était adouci. 



XV 



Un adolescent ne voit pas finir le temps des études, il 
n'échappe pas" à la loi nécessaire de la sujétion et du 
travail scolastique sans un vif sentiment d'allégement 
et de bonheur. Il en fut de moi comme des autres. Mais 
cette agréable impression se dissipa bientôt. Dès que je 
tes de quelques moments seul, en présence des per- 
spectives de la vie, je me sentis au cœur un grande tris- 
tesse. Je n'avais plus à côté de moi de père pour m'é- 
clairer de son expérience, pour me montrer ma route et 
me servir de guide, et les circonstances, d'ailleurs, aug- 
mentaient singulièrement les embarras de ma position. 

À cette époque, la noblesse lithuanienne, restée fidèle 
à sa foi politique, à sa nationalité, se trouvait comme en 
dehors de la loi commune; toutes les carrières étaient 
fermées devant elle. Ma vocation naturelle eût été l'état 
militaire ; mais pouvais-je y songer? je n'avais point de 
patrie à servir. Aurais-je ambitionné de commander 
des soldats russes et prêté le secours de mon intelli- 
gence et de mon bras aux oppresseurs de la Pologne ? Les 
mêmes raisons m'excluaient des emplois administratifs. 
L'esprit de caste, les préjugés de mon temps m'èloi- 
gnaient des carrières dites libérales. Confiné dans le do- 
maine paternel, il ne me restait qu'à y vivre, au milieu 
d'un monde d'intendants, de serviteurs, de paysans at- 



SOUVENIRS D'UN fROSCRIT ' " 83 

tachés à la glèbe, d'une vie à peu près oisive. Pendant 
la première année, je m'y laissai aller avec insouciance. 
Monter à cheval, faire des armes, chasser, courir en 
traîneau, visiter les châteaux voisins, telles étaient mes 
occupations de chaque jour. A la fin, je tombai dans 
un étrange état de langueur morale ; je pris en dégoût 
mes exercices favoris ; je sortais à peine de l'enceinte 
du château, vivant surtout avec mes livres et plus en- 
core avec mes rêves. Que se passait-il en moi? Je n'au- 
rais su le dire; mais je sentais vaguement que j'étais né 
pour l'action, et que l'énergie dont la nature m'avait 
doué, faute de trouver à s'employer utilement, agaçait 
et fatiguait tous les ressorts de mon être. 

Le trouble aussi était dans mon cœur; il souffrait 
d'un mal profond et jusque-là inconnu. Si tendre que 
fût toujours pour moi l'affection de ma tante, si sin- 
cère que fût celle que je lui rendais, mon cœur (j'avais 
honte de me l'avouer à moi-même) alors me semblait 
vide J'avais soif de bonheur... Mais le bonheur, dans 
mon imagination, prenait une forme et une personnalité. 
Il ne se présentait plus à moi que sous les traits d'un 
être charmant qui associerait sa vie et son âme à mon 
âme et à ma vie. L'image d'Emilie, mais bien plus 
vive, bien plus attractive que par le passé, je 1'*» 
vais sans cesse devant les yeux. Comme ma tante n'avait 
pas cessé d'être en correspondance avec la comtesse 
Plater, j'entendais souvent parler d'Emilie, de ses heu- 
reux développements, de son noble esprit, de son goût 
pour l'étude, de ses charmes aussi. La gracieuse enfant 
que j'avais connue était devenue une belle jeune fille... 
Je la voyais dans tout l'éclat de ses seize ans, charmante, 
digne des hommages de tous... Mais Emilie se souve-* 
naitrellede moi?... La reverrais-je bientôt?... Admirée, 
aimée comme elle devait l'être, me distinguorait-elle 



84 SOUVENIES D'UN PROSCRIT 

encore?... Son cœur serait-il encore libre de répondre 
au mien?... 

Je m'abandonnais à ces rêveries inquiètes et parfois 
délicieuses, lorsque, au printemps de 1821, j'en fus tiré 
par le chagrin et les alarmes que me donna une grave 
maladie de ma tante Berthe. Elle guérit; mais sa con- 
valescence fut longue, et son médecin, pour remédier 
à l'état de faiblesse où il la voyait, l'envoya aux bains 
de mer de Libau, en Courlande, où affluent, pendant le 
court mais brûlant été de nos régions du Nord, les riches 
familles des anciennes provinces polonaises. Ma tante 
m'offrit de l'accompagner dans ce voyage. Avec quelle joie 
j'acceptai sa proposition ! Rien ne pouvait faire une plus 
heureuse diversion à l'uniformité monotone de ma vie; 
mais, par-dessus tout, ce voyage m'offrait la chance in- 
espérée de revoir Emilie Plater, dont plus d'une fois je 
m'étais cru séparé pour toujours. Je savais que la com- 
tesse Plater était dans l'habitude d'aller chaque année 
passer, avec sa fille, à Libau, la saison des bains. Ma 
tante l'avait informée de son projet; non-seulement 
j'avais la certitude de retrouver là Emilie, mais en- 
core tous nos arrangements étaient pris pour descendre 
au môme hôtel, et y vivre ensemble d'une vie com- 
mune. Mon bonheur était au comble; mais à personne 
alors je n'aurais osé en avouer la cause. 

Le 20 juillet, nous entrions dans Libau; j'étais pâle 
d'émotion, quand nous descendîmes à l'hôtel des Bains, 
où déjà la comtesse Plater et sa fille étaient arrivées 
depuis quelques jours. Au moment de revoir Emilie, 
les idées et les appréhensions les plus disparates se 
heurtaient en moi ; tantôt je craignais que les six an- 
nées ajoutées à son âge ne lui eussent fait perdre, et 
sans compensation, tout ce charme naïf qui me la ren- 
dait autrefois si aimable; l'instant d'après, j'avais peur 



SOUVENTRS D'UN PROSCRIT 83 

de la retrouver trop belle, trop sûre de sa beauté, et 
indifférente à cette fidèle et enthousiaste amitié que je 
lui rapportais ; je fus vite tiré d'incertitude. A peine le 
sommelier de l'hôtel nous a-t-il mis en possession du 
logement qu'on nous a réservé auprès de celui de la 
comtesse Plater, que j'entends dans le vaste corridor 
des pas légers et précipités. La porte s'ouvre brusque- 
ment... C'est Emilie qui, devançant sa mère, fait irrup- 
tion dans la première chambre où nous étions encore 
au milieu de nos bagages, et qui se jette avec effusion 
au cou de sa banne tante (ainsi appelait-elle naguère, à 
Luczyn, M Uo Malinoska, et, maintenant enflore, elle ne 
voulait pas lui donner d'autre nom). Placé comme 
je Tétais, Emilie, en entrant, ne m'avait point aperçu, 
et moi, trop heureux de l'observer en silence et de jouir 
des libres épanebements de son cœur, je me gardais 
bien de les interrompre, en attirant sur moi son atten- 
tion. Lorsque enfin son regard me découvrit, elle rougit 
beaucoup et répondit k mon salut embarrassé par une 
cérémonieuse révérence. — « Qu'est-ce que cela? nous 
dit gaiement ma tante. Vous croyez-vous donc devenus 
l'un et l'autre de si grands personnages? Allons, en- 
fants, embrassez-vous comme vous faisiez autrefois à 
Luczyn, assez volontiers, s'il m'en souvient bien. » Nous 
lui obéîmes de bonne grâce, à dire vrai, mais sans que 
rien de notre ancienne familiarité reparût encore. Ra- 
viver nos souvenirs, nous regarder l'un l'autre un peu 
à la dérobée, comparer le passé au présent, cela nous 
absorbait tout entiers ; il eût été intéressant pour un 
observateur de suivre l'analyse à laquelle chacun de 
nous de son côté se livrait : en réalité, de nous deux, 
j'étais le plus changé. Au lieu de cet adolescent fluet, 
imberbe, sans physionomie arrêtée, qu'elle avait connu 
autrefois, Emilie voyait devant elle un grand jeune 



9ê SQIVJSNJKS d'VN PROSCRIT 

homme à la taille vigoureusement dessinée, aux épaules 
bien effacées, le visage epeadré d'un collier de barbe 
brune et la lèvre ornée d'une assez fière moustache: la 
transformation était complète. Au contraire, ce qui m'a* 
vait frappé jadis dans la physionomie enfantine d'Emi- 
lie, je le retrouvais chez la jeune fille de seize ans. Je 
reconnaissais tout d'abord ce type si heureusement mé- 
langé de grâce, de franchise et de décision; mais un 
nouveau souffle de vie avait passé sur elle; sa taille s'é- 
tait développée dans de parfaites proportions, et Télé- 
gant costume de chasse qu'elle se plaisait à porter en 
faisait rcssotfir tous les avantages ; ses beaux cheveux 
blonds à demi-bouclés se jouaient librement sur son 
front et sur son cou; une légère teinte de hftle prêtait à 
ses traits fins une expression plus accentuée; ses yeux 
brillaient d'un rare éclat; mais, mieux qu'autrefois, elle' 
savait les voiler sous les longs cils de ses paupières. 
Tout en elle respirait à la fois la douceur et la modestie 
de la jeune vierge, la volonté et l'élan d'une âme forte *. 
Ma tante et la comtesse Plater se revirent avec bon* 
heur; mais nous trouvâmes la mère d'Emilie bien chan- 
gée ; elle était d'une pâleur maladive, faible et comme 
brisée par le chagrin. Elle avait besoin de s'appuyer sur 
quelqu'un qui comprit sa peine et relevât son courage. 
Avec son âme sereine, aimante et pieuse, ma tante était 
la femme du monde la mieux disposée pour ce rôle; 
aussi elles allèrent l'une vers l'autre comme par une 
attraction naturelle; leur intimité, commencée autre* 
trefois àLuczyn, se fortifia encore, et, pendant notre se- 

* Ce portrait d'Emilie Plater cadre avec celui que nous a laissé de 
cette jeune héroïne un noble Lithuanien, Michel Straszewicz, qui fat 
son voisin de campagne, son compagnon d'armes dans l'insurrection 
de 4831, et plus tard son biographe. 



SOUVENIRS D ? TN *ROSC»IT 87 

jour de six semaines à Libau, nous ne fûmes véritable- 
ment qu'une famille. A l'heure des repas, sur la plage, 
dans les allées d'une forêt voisine, promenade affec- 
tionnée des baigneurs, le soir, au salon de conversa- 
tion, nous nous retrouvions sans cesse. Nos deux mères 
ne se quittaient pas; Emilie et moi, nous étions auprès 
d'elles comme la sœur et le frère, et, nous suffisant plei- 
nement l'un à l'autre, nous vivions à cent lieues de ce 
monde de bruit et de petites vanités qui s'agitait autour 
de nous. 



XVI 



L'embarras qui avait marqué notre première entre- 
vue s'était dissipé bientôt pour faire place à une sorte 
de sans façon plein de confiance, dont Emilie, avec 
son tact sûr et sa nature cxpansive, me donna elle- 
même l'exemple. A notre sortie de l'hôtel, pour faire 
connaissance avec le port et la plage de Libau, elle était 
venue familièrement me prendre le bras, m'avait appelé 
« Witold », voulant qu'à mon tour je l'appelasse tout 
simplement « Emilie, » et m'avait soutenu en badinant, 
que c'était à l'automne dernier seulement que nous 
nous étions quittés. « Cela ne faisait après tout, ajou- 
tait-elle, que six mois d'absence, et, pour si peu, nous 
serions l'un et l'autre parfaitement ridicules d'observer 
des distances et de nous confondre en politesses céré- 
monieuses. » Puis elle s'était mise à m'adresser force 
questions sur tout ce qui m'était advenu depuis lors; 
Elle savait en gros ma déportation h Wilna et ma déli- 
vrance. Elle parut écouter avec intérêt les détails dans 
lequcls j'entrai sur mon séjour chez mon tuteur. Le 
portrait, assez ressemblant d'ailleurs, que je lui traçai de 
M. Yagowski, elle ne l'honora, à vrai dire, que d'une 
petite moue méprisante ; mais elle me fit parler assez 
au long de M me Yagowska, et de ses singularités à mon 
égard. 



SOUVENIRS d'un proscrit 89 

Une autre fois, ce fut elle qui, à son tour, me raconta 
sa vie au château de Lixna. Sa vie, dans cette* opulente 
résidence, avait été celle d'une jeune fille aimée de 
tous, adorée par sa mère, choyée par une bonne pa- 
rente qui l'entourait de plus de confort et de luxe 
même qu'elle n'en désirait. Lixna est à peu de distance 
de Dunabourg, capitale de la Livonie polonaise. Ce voi- 
sinage permettait à M me Sicberg, qui n'aimait pas la 
solitude, d'attirer du monde chez elle. Outre son goût 
particulier qui l'y portait, elle espérait aussi par là dis- 
traire la comtesse Plater de la profonde tristesse où la 
jetaient ses chagrins domestiques; enfin elle y voyait 
pour Ta jeune Emilie un complément d'éducation, un 
moyen de la façpnner aux habitudes de la haute so- 
ciété. Emilie ne s'en cachait pas, ce genre d'éducation 
n'était aucunement de son goût; elle supportait impa- 
tiemment les gènes de la représentation, et le monde, 
avec ses démonstrations banales et ses phrases toutes 
faites, qui n'expriment rien, l'ennuyait et blessait sa sin- 
cérité native. Plus je m'entretenais avec cette jeune 
fille, plus je reconnaissais en elle ime nature d'élite : 
coup d'œil sûr et pénétrant, esprit simple, droit, et de 
qui l'on pouvait bien dire « qu'il pensait tout haut ; » 
amour du vrai poussé jusqu'aux étrangetés d'une fran- 
chise absolue, amour du beau qui touchait à l'en- 
thousiasme, et, par-dessus tout cela, une bonté de 
cœur chaleureuse et inépuisable. Je ne découvrais 
en elle qu'un travers, c'était de déguiser sa sensibilité 
et d'en rougir presque comme d'une faiblesse, tant elle 
portait haut son estime pour tout ce qui était fermeté 
d'âme! 

Je n'étonnerai personne, je pense, en disant que cet 
attrait déjà si fort qu'Emilie entant exerçait sur moi, 
prit de bien autres proportions quand je la revis à Li- 



.90 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

bau, telle que je viens de la dépeindre. Oui, quand il 
me fut donné de vivre dans la plus douce familiarité 
avec Emilie, jeune fille de seii&e ans, parée de tant de 
grâces, belle de tant de nobles sentiments empreints 
sur son front, et qui ne cachait rien de l'amitié qu'elle 
m'avait ingénument accordée d'abord, mes souvenirs, 
mes rêves, mes aspirations se colorèrent des teintes les 
plus chaudes, mon cœur battit deux fois plus vite. Jus- 
que-là d'un esprit sérieux et résolu, j'allais alors à l'a- 
venture à travers mille idées, avec une mobilité fié- 
vreuse; tantôt j'étais comme ravi en extase, et je respi- 
rais à peine sous le poids de mon bonheur; bientôt 
après, je tombais dans des accès d'humeur sombre; ou 
bien je me sentais faible, triste et prêta pleurer comme 
un enfant, Emilie était le monde entier pour moi. Si elle 
n'était plus là, ma vie me semblait suspendue; et plutôt 
que d'être séparé d'elle à jamais, je sentais que je vou- 
drais mourir!... 

Dans l'innocente liberté de nos promenades et de nos 
conversations intimes, quand Emilie s'appuyait sur mon 
bras, et, en m'écoutant, arrêtait sur moi ses beaux yeux 
comme si elle ne soupçonnait pas tout ce qu'il y avait 
en eux de puissance, vingt fois j'avais senti le secret 
de mon cœur prêt à m'échapper ; mais la confiance 
même , ingénue , fraternelle , qu'elle avait mise en 
moi, m'ôtait toute hardiesse. Je tremblais de parler; qt 
Emilie ne semblait comprendre ni mon trouble, ni mes 
demi-mots, ni mon silence!... Elle me désespérait par 
spn calme et sa sécurité même. 

Un soir, cependant, que nous nous promenions sur la 
grève, vint à passer près de nous un couple qui, depuis 
quelques jours, avait le privilège d'attirer l'attention de 
la société réunie à l'hôtel des Bains, C'étaient deux 
jçunes Suédois près de s'épouser ; on ne les appelait pas 



tfOLVXNIAS D'UN PROSCRIT tf* 

autrement que « les fiancés. » La jeune fille avait une 
figure angélique, et tous deux ils éveillaient la curiosité 
par l'abandon naïf qui trahissait, aux yeux de tous, leurs 
amours. Je crus remarquer qu'Emilie, les voyant venir, 
attachait sur eux son regard pensif; et moi, avec cet ac- 
cent auquel toute femme ne se méprend guère, je ne 
pus m'empécher de lui dire : « Oh ! ce couple, Emilie, 
c'est l'image du bonheur!... Us aiment et ils sont ai- 
més 1 » A ces mots, je sentis le tressaillement de son 
bras ; une vive rougeur colora ses traits, puis son front 
devint sérieux et triste. Après quelques moments de si» 
lence : « Witold, me dit-elle, je vous ai compris, et je 
vois que le moment est venu où il faut que, moi-môme, 
je m'explique avec vous à cœur ouvert. » Le mien bat- 
tait violemment, et je me taisais. Elle reprit : 

« Quand nous nous sommes vus pour la première fois 
à Luczyn, Witold, enfants tous deux, nos âmes se sont 
rencontrées ; sans hésiter, la mienne a fait la moitié du 
chemin. Nous nous sommes aimés comme frère et ; 
sœur, et ce souvenir m'est encore bien doux; d'ailleurs, 
je ne m'en suis jamais cachée. Rendez-moi justice, Wi- 
told; cette bonne et franche amitié d'une sœur, je vous 
l'ai gardée fidèlement... Mais, aujourd'hui, il faut bien 
que j'ouvre les yeux ! Mon amitié ne voua suffit plus; 
elle ne vous est plus rien; c'est mon cœur tout entier, 
c'est mon amour qu'il vous faut !... — Vous l'avez dit, 
répliquai-je avec transport; Emilie,' tout le bonheur de 
ma vie est là! — Et vous ne vous inquiétez pas si le 
bonheur, si la dignité d'Emilie Plater sont mis en jeu 
par votre imprudente, passion I — Emilie , mon rang me 
rapproche de vous, mon cœur est digne du vôtre !... oh ! 
ne me désespérez pas ! ne fût-ce que par compassion, 
laissez-moi vous aimer I » — Elle évitait de me regarder, 
et tardait à me répondre. Enfin, elle me dit d'une voix 



92 socvenirs o'cn proscrit 

émue : « Impossible. Wilold!... je n'accepterai jamais 
de vous que ce que je pourrais tous donner moi-même; 
et je ne m'appartiens pas... — Quoi! votre liberté, m'é- 
criai-je, votre liberté, Emilie, vous ne l'auriez plus! 
Que veulent dire ces paroles?... Est-ce qu'un autre 
plus heyreux que moi?... » 

Elle m'interrompit vivement. 

« Quelle idée vous faites-vous donc de votre amie 
d'enfance, Witold? Si j'aimais quelque autre que vous, 
déjà vous le sauriez... Mais il ne s'agit pas ici d'affec- 
tions ordinaires au cœur des femmes... u^e voix d'en 
haut m'a parlé; . . je dois m'armer de courage et obéir. . . » 

Dans le trouble de mes idées : « Emilie! quel est 
votre dessein? m'écriai-je. Quel sacrifice méditez-vous? 
L'exaltation du sentiment religieux vous entraînerait- 
elle jusqu'à?... — Non, Witold, non ! Dieu ne m'appelle 
pas si près de lui. . . il n'a pas détaché à ce point mon cœur 
des choses de la terre... mais le bonheur comme vous 
l'entendez... comme je l'aurais peut-être compris moi- 
même dans d'autres temps, le bonheur d'aimer et d'être 
aimée, et de compléter sa vie l'un par l'autre, dans ces 
jours de deuil etd'abaissement, il m'est interdit... je sens 
qu'il serait trop mêlé d'amertume et de honte!... » Elle 
resta quelques instants pensive, un nuage sombre passa 
sur son front, sur ses yeux. «Moi, reprit-elle, j'accepterais 
les joies du coeur, je consentirais à m'enchaîner par de 
doux liens, lorsque j'ai sans cesse devant les yeux une 
horrible image!... Ma patrie, ma chère Pologne, je la 
vois abattue, sanglante, déchirée... elle succombe sous 
sa croix... elle périt par le joug moscovite... et par l'in- 
différence oublieuse des nations!... Alors elle se tourne 
vers ses enfants, elle leur tend les mains pour qu'eux, du 
moins, ils aient pitié d'elle... J'entends sa voix qui me 
perce l'âme l... aussi longtemps qu'elle sera devant 



SOUVENIRS d'un proscrit 93 

mes yeux, cette image, aussi longtemps que je l'enten- 
drai, celte voix, je ne goûterai à aucune des joies de la 
terre, je ne serai ni amante, ni fiancée, ni épouse!... 
ma Pologne, jadis glorieuse reine du Nord, aussi long-> 
temps que tu seras déchue, détrônée, réduite en es- 
clavage, ma poitrine ne respirera, mon cœur ne battra 
que pour toi!... je n'aimerai que toi!... je l'ai juré, oui, 
Witold, je l'ai juré aux pieds de mon crucifix!... » 

Atterré par ces paroles : « funeste inspiration ! lui 
disais-je, pourquoi ces vœux imprudents?... En quoi 
l'union de deux cœurs peut-elle les empêcher d'aimer 
et de servir la patrie? Ensemble, Emilie, ne serions- 
nous pas plus forts dans le combat, plus persévérants 
dans les mauvais jours, plus heureux quand viendra la 
délivrance? — On ne se dévoue bien, me répondit-elle, 
que si l'on dispose en toute liberté de soi-même. Je me 
connais, Witold ; si une fois mon cœur s'était donné, il 
n'aimerait pas à demi... Je redeviendrais une faible 
femme... et mon pays, je le servirais mal. » 

J'inclinai la tête. — En ce moment, un groupe de pro- 
meneurs se rapprocha de nous; et, ce soir-là, noire con- 
versation n'alla pas plus loin. 

Je passai une nuit cruelle... Toutes mes espérances, 
tout mon bonheur s'écroulaient; j'étais comme écrasé 
sous ces ruines. Avec quelles angoisses et quelle colère 
je m'en prenais aux hommes, aux événements, à la Pro- 
vidence elle-même! Tantôt je maudissais nos oppres- 
seurs et les traîtres, leurs complices, tous ceux qui 
nous ont ravi le droit de vivre heureux dans une patrie 
libre; tantôt, avec cet égoïsme qui se retrouve toujours 
au fond de nos passions, j'étais tenté d'accuser Emilie 
elle-même, de lui reprocher l'excès de son abnégation, 
de lui faire un crime de son dévouement à la patrie qui 
nie coulait si cher... Mais à la lin j'eus honte de toutes mes 



94 SOUVENIRS D'UN PROSCRlf 

faiblesses. Mon âme, comme le fer qui, dans là four- 
naise et sous les lourfcs marteaux, se débarrasse de ses 
scories, peu à peu s'épura. Je la sentis monter par de- 
grés vers le niveau où Emilie, d'un premier élan, avait 
élevé la sienne ; et, quand vint à poindre la lumière du 
jour, mon cœur était affermi, ma résolution était prise. 
— Je ne resterai pas, me disais-je, trop en arrière de 
cette héroïque jeune fille ! Au nom de son amour pour 
notre malheureuse patrie, elle exige de moi ma part de 
sacrifice, elle m'ordonne d'ajourner mes rêves de fé- 
licité, elle veut que je suspende les mouvements de 
mon cœur jusqu'à l'heure du réveil et de la délivrance... 
Eh bien, j'obéirai! je marinerai de constance! Avec 
Emilie, je marcherai > non comme un amant, mais 
comme un frère d'armes, par de rudes sentiers... Ou je 
m'ensevelirai avec elle sous nos derniers débris, ou 
nous saluerons ensemble le jour glorieux, le jour qui 
replacera la Pologne au rang des nations.... Son cœur 
est juste et grand... Alors il ne me refusera pas ma ré- 
compense ! » 

Le lendemain, quels ne furent pas l'étonnement et la 
joie d'Emilie, lorsque, au lieu de me trouver navré et 
abattu comme elle m'avait laissé la veille, elle me vit 
venir à elle calme, déterminé, et ne lui demandant 
qu'une grâce, le droit de travailler avec elle à l'œuvre 
sainte à laquelle elle dévouait sa vie ! J'avais à peine 
prononcé quelques mots, que je vis sa poitrine se sou- 
lever et une joie superbe animer tous ses traits* « C'est 
bien, Witold ! me dit-elle ; je reconnais là le sang des 
Luczynski!... et votre père, là-haut, doit être content de 
vous. » En disant cela, elle me tendait sa main que je 
baisai avec ardeur ; et nous restâmes quelque temps 
l'un et l'autre dans une sorte de recueillement silen- 
cieux. 



•OUVENIRS D'UN PROSCRIT * 95 

Nous étions alors au salon de conversation, dans l'em- 
brasure d'une fenêtre d'où la vue embrassait toute la 
plage. Un orage menaçait; le ciel à l'houîzon était noir. 
La mer était livide ; ses vagues, qui blanchissaient de mo- 
ment en moment, se brisaient furieuses sur les galets du 
rivage et envoyaient leur écume jusqu'à nous. On ne 
voyait au loin, sur cette mer soulevée, qu'une pauvre 
barque de pêcheur qui avait replié sa voile et que les flots 
ballottaient comme une coquille de noix. Je contemplais 
avec une profonde émotion ce tableau. Emilie, de son 
côté, n'en détachait pas les yeux. 11 y avait là je ne sais 
quel point de ressemblance avec notre destinée dont 
nous étions frappés l'un et l'autre en môme temps. En- 
fin nous échangeâmes un regard triste. « Emilie ! quel 
• ciel et quelle mer ! dis-je en étendant la main. — Oui, 
me répondit-elle, la tempête dans un instant va se dé- 
chaîner... Et cependant voyez, Witold, voyez cette petite 
barque qui brave les vents et l'abîme ! Sans doute elle 
est montée par des hommes au cœur intrépide, Dieu la 
protégera ; elle rentrera au port. » Ainsi, dans ses moin- 
dres mots son âme se montrait. Combien de fois, au 
plus fort de nos désastres, je me suis rappelé ces paroles! 
avec quelle profonde amertume de cœur, je rapprochais 
cet acte de foi de la noble et naïve jeune fille des 
coups impitoyables dont il plaisait au ciel de nous ac- 
cabler!... 



XVII 



À partir de ce jour, un grand changement s'était fait 
dans mes idées, et dans mes sentiments même pour 
Emilie. Sûr désormais de son affection, le bonheur 
qu'elle ne me laissait entrevoir que dans un avenir loin- 
tain, je l'attendais avec des dispositions plus calmes. 
Sous l'ascendant de cette âme plus pure et plus élevée 
que la mienne, je finissais par me sentir capable aussi 
d'abgénation et de sacrifice. Emilie, de son côté, ras- 
surée par la barrière qu'elle avait élevée entre nous, se 
rapprochait de moi, plus ingénue et plus confiante que 
jamais ; elle me laissait lire, comme a. livre ouvert, dans 
son àme ; et dans nos conversations elle se plaisait k re- 
passer avec moi par le chemin qu'elle avait suivi pour 
arriver à cette résolution qui décidait de son sort. « C'est 
pourtant à vous,Witold, me disait-elle en riant, que re- 
vient l'honneur de ma conversion, à vous et à l'éloquent 
Browiier, que vous saviez si bieu mettre en verve. Rap- 
pelez-vous la hutte du charbonnier!... J'en suis sortie 
frappée d'une clarté nouvelle, honteuse, à \1rai dire, de 
mon ignorance, mais bien décidée à connaître dans* le 
passé et dans le présent l'histoire de mon pays. Je ne 
m'y suis pas épargnée. J'ai lu de glorieuses pages; j'en 
ai lu de bien lugubres et qui ont été mouillées de mes 
larmes !... Maintenant, je sais te qu'ont été nos pères; 



SOUVENIRS D'UN PllOSClUT î>7 

cl je sais ce que uous sommes, nous leurs enfants déshé- 
rités?... » 

(Quelquefois, elle m^nlrc tenait denses chagrins de 
jeune fille. La direction inflexible qu'avaient prise ses 
idées et dont se ressentaient toutes les habitudes de sa 
vie, son éloignement marqué pour les occupations et les 
amusements de son sexe, son goût pour l'isolement fa- 
vorable à la rêverie, le désir qu'elle montrait d'exceller 
dans les exercices qui développent l'adresse et la force 
du corps, enfin, ce vêtement quasi viril qu'elle ne quit- 
tait guère, toutes ces étrangetés, chez une jeune fille de 
seize ans, n'étaient pas sans éveiller la malignité des 
gens du monde et sans inquiéter les cœurs qui l'aimaient 
et qui avaient souci de son avenir. C'était pour Emilie 
une source de peines secrètes dont elle me faisait le con- 
fident. Elle n'ignorait pas les épigrammes que parfois 
certaines femmes, méchantes au moins autant que fri vo- 
les, s amusaient à décocher contre elle , et, si elle avait 
l'ùme d'assez bonne trempe pour braver ce genre d'atta- 
ques, elle en souffrait néanmoins comme les natures dé- 
licates souffrent de tout ce qui décèle la malveillance; 
mais elle s'affligeait surtout d'être pour sa mère^qu'clle 
aimait de la plus vive affection, un sujet d Inquiétude 
cl de tourment. Malheureusement , entre le earaclèr.e 
de celte mère et celui de sa fille, il y avait la distance 
d'un pôle à l'autre. Avec un esprit distingué, la com- 
tesse Platcr avait le cœur timide jusqu'à l'extrême fai- 
blesse. Ses souffrances mohilcs, et, par suite, la ruine de 
sa santé, n'avaient fait qu'accroître en elle cette disposi- 
tion 4 s'effrayer de toute chose qui sortait de la ligne ou 
de la mesure communes. Elle eût rêvé pour sa fille ces 
succès dans le monde qui animent la vie sans trop l'agi- 
ter. Ellcsrfïitcontentécpour elle d'une destinée vulgaire, 
pourvu qu'elle lut paisible. Voir son Euiilici pleine d'é- 



98 SOUVENIRS D'US PROSCRIT 

légahce et de charme, remarquable par son instruction 
comme par sou esprit, n'attacher aucune importance à 
ses moyens de plaire, s'occuper à peine de sa toilette, 
négliger la musique et la danse où elle eût excellé, se 
montrer dans les cercles indifférente et distraite, c'était 
pour elle un véritable chagrin. Deux ou trois fois, Émi- . 
lie avait laissé éclater devant sa mère l'énergie de ses 
douleurs de patriote polonaise. Celle-ci en avait été tout 
en alarmes comme la colombe qui, parmi sa couvée, au- 
rait entendu le cri d'un jeune aigle. Et la pauvre fille, h 
l'âge où rien n'est plus nécessaire ni plus doux que d'é- 
pancher son coeur dans celui d'une mère, par piété fi- 
liale s'interdisait même cette consolation. 

Avec sa parente, M me Sieberg, c'était encore la lutte 
que retrouvait Emilie , % et une lutte du caractère le 
plus sérieux. Cette dame, déjà d'un grand âge, était re- 
marquable par la droiture et la fermeté de son esprit ; 
mais les années avaient éteint la chaleur de son âme; 
l'expérience lui avait apporté bien des désenchante- 
ments ; elle en était venue à no plus voir l'humanité que 
par son côté positif et triste. Sans doute, elle n'était pais 
insensible aux malheurs de son pays; mais parce qu'au-, 
trefois, pour le servir, elle avait dépensé eu vain tout ce 
qu'il y avait en elle de générosité et d'ardeur, sa con- 
fiance dans le succès d'une caUse sainte s'était perdue ; 
et facilement elle traitait d'illusions et de chimères les 
espérances qui vivaient encore dans des natures plus 
jeunes et plus chaleureuses. Le travail qui, pendant ces 
dernières années, s'était fait dans l'âme de la jeune fille, 
M ,uc Sieberg, avec son coup d'œîl pénétrant, l'avait 
démêlé; elle en avait suivi la marche; elle avait assisté, 
pour ainsi dire, à la résolution de cette héroïque enfant 
de consacrer tous les battements de son ca&ur à sa chère 
Pologne, et de s'offrir pour elle, s'il le fallait , en holo- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 99 ' 

causteàDieu. La bonne dame -en avait été émue, mais 
surtout effrayée, au point de vue delà destinée d'Emilie, 
qu'elle aimait sincèrement et qu'elle entourait du patro- 
nage le plus attentif. Alors avait commencé une petite 
guerre de chaque jour, systématique, persistante, qu'elle 
se croyait obligée de faire, au nom de la raison prati- 
que, de la froide raison, aux entraînements généreux, 
aux ■élans enthousiastes de la jeune fille. 

Dans des conversations sérieuses qu'elle engageait 
souvent avec Emilie, Û MC Sieberg s'étudiait à lui 
montrer combien de souffrances et de malheurs atten- 
dent les femmes que l'exaltation de leur âme entraîne 
hors des voies modestes tracées pour elles par la Provi- 
dence. Elle essayait de lui faire peur des jugements du 
monde, qui croit peu aux nobles ressorts, aux grandes 
inspirations, qui est sans pitié pour les rôles apprêtés et 
excentriques, pardonne à peine, aux femmes surtout, le 
génie et la gloire, et ne désarme guère que devant Tin- 
fortune et la mort. Parfois aussi, M mc Sieberg, s'ani- 
mant par la résistance et cédant à la pente sarcastique 
de son esprit, n'épargnait pas à la pauvre enfant des • 
traits de mordante plaisanterie, renvoyant sa chevalerie, 
aux exploits de l'aiguille et des ciseaux, et proclamant 
le dix-neuvième siècle indigne de voir éclore des hé- 
roïnes à la façon des Vanda* et des Jeanne d'Arc. 
Emilie défendait ses idées avec tout le courage d'une foi 
naïve et d'une bonne conscience. Seulement, elle s'étu- 
diait à faire violence à sa nature pour mieux renfermer 
en elle-m£me désormais ses sentiments et ses desseins. 
Peut-être aussi gardait-elle quelque rancune à la vieille 
dame pour des piqûres que, dans un excès de zèle, elle 
ne lui avait point ménagées. 

" Htotine légendaire <i« l* Pollue. 



XVI11 



Un malin, après l'arrivée du courrier, je vis Emilie 
qui se promenait seule, l'air pensif, dans le jardin de 
l'hôtel. Je l'abordai, et reconnus aussitôt entre ses deux 
sourcils certain petit pli que j'avais déjà, remarqué chez 
elle lorsqu'elle éprouvait quelque vive contrariété. 
« Vous paraissez toute contrariée, lui dis-je; auriez- 
vous reçu de mauvaises nouvelles de Lixna? — Heureu- 
sement, non, me répondit -elle... Mais, à vrai dire, 
voici une lettre de M me Sieberg qui m'a mise en dé- 
testable humeur. Jugez vous-même, Witold , des 
aménités dont elle ne me lait point grâce, même quand 
je me crois hors de portée de ses sarcasmes. » — Je 
pris la lettre qu'Emilie me présentait et qui était à l'a- 
dresse de la comtesse Plater; j'y lus ces lignes dans un 
paragraphe final : 

« Emilie se plaît donc cette année aux bains de mer?. 
J'en suis enchantée. Les contacts avec le monde auront 
raison à la longue des excentricités de cette chère en- 
fant. Je suis charmée aussi de ses relations de chaque 
jour avec votre excellente amie! Elle a tout à gagner 
dans la société d'une femme d'un bon sens aussi pra- 
tique. Enfin j'espère que vous me ramènerez bientôt 
notre jeune fille, sinon guérie tout à fait, du moins bien 
refroidie pour son grand roman. » 

« Mes excentricités ! mon grand roman ! ma guéri- 
son!... reprit Emilie d'un air boudeur, qu'en dites-vous. 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 404 

Witold?... Au reste, c'est toujours la même et vieille 
querelle entre madame Sieberg et moi. Mais, à son 
tour, que fait-elle, la bonne dame, de sa perspicacité 
dont elle est si fière?.. Une tête romanesque, moi qui ai 
horreur de ce qui est creux, exagéré, de tout ce qui est 
faux!... » 

Et elle s'animait en repoussant ce reproche. 

. « Est-ce donc un sentiment factice que d'aimer 
son pays? Est-ce une idée fausse que de vouloir qu'un 
peuple retrouve son indépendance, ses lois, son nom, 
qu'il puisse encore se rattacher à de chers et glorieux 
souvenirs, et honorer d'un culte libre les tombeaux 
de ses pères?... — C'est viser haut, lui dis -je. Et 
voilà bien le monde ! . . . aspirer à ce qui est grand, 
c'est se rendre suspect à ses .yeux d'orgueil ou de folie. 
— Pourtant, reprit-elle avec une sorte d'exaltation, 
affranchir un peuple!... le réveiller dans sa tombe!... 
quand Dieu Ta voulu, ces miracles-là se sont faits!... 
Witold, croyez-le bien, l'heure des peuples est venue!... 
Ne sentez-vous pas qu'un souffle puissent de liberté 
traverse en cet instant les airs *?.. . L'Espagne la première 
en a frémi... Ce souffle, il a passé sur les Alpes et sur les 
Apennins. L'Italie tout entière veut ressaisir sa liberté, 
sa vie. 'Elle veut revoir ses grands jours d'autrefois!... 
et voici qu'à son tour la Grèce, cette aïeule des nations, 
brise la pierre de son sépulcre, qt prend le monde et 
Je ciel à témoin qu'elle n'a pas mérité de mourir !... » 

Pendant qu'elle prononçait ces paroles,, je l'obser- 
vais : une vive rougeur avait remplacé la pâleur ordi- 
naire de ses joues; je la voyais palpitante d'émotion et 
«l'enthousiasme, et me gardais bien de l'interrompre. 

a Je vous le dis, Witold, continua- l-elle, parce que 



1H2t. 



«08 90UVINIRS D'UN PBOSCBIT 

cette vérité est profondément dans ma raison et dans 
mon cœur : Dieu ne veut pas que les nationalités pét- 
rissent. N'est-ce pas lui-même qui a partagé te terre 
entre les nations, qui leur a donné leur caractère, leur 
vie propre, leur mission ici-bas, leur 4roit de s'honorer 
et de se perpétuer? Oui, les nations sont des familles 
qu'il connaît, qu'il protège, qu'il a marquées de son 
. sceau, qu'il a faites immortelles ! quand la force inique 
essaye d'étouffer une nationalité, il y a crime ! et Dieu, 
tét ou tard, prend en main la cause des peuples oppri- 
més!,.» 

Un moment elle s'arrêta. . . Elle vit sans doute que je la 
considérais avec un mélange d'admiration et de solli- 
citude. 

« Je vous étonne, Witeld, reprifcelle, je le vois bien. 
Vous vous demandez : « Où donc Emilie a-t-elle pris 
« toutes ces choses?» Ces choses, je les sens au fond de 
ma conscience. Cent fois il m'a semblé qu'une voix d'en 
haut les disait distinctement à mon oreille. . . Tenez, je ne 
veux pas vous faire mon confident à demi; je vous dirai 
tout... Cette idée qui m'obsède, qui me domine, qui 
m'emportait tout à l'heure, il y a longtemps qu'elle est 
en moi. . . J'étais encore sur les genoux de ma mère, toute 
petite fille, on me disait chaque jour : « Dieu est bon; 
Dieu est juste et tout-puissant. » En môme temps, j'en- 
tendais redire sous toutes les fermes : «La Pologne est 
« bien malheureuse ! Elle qui fut une grande nation, elie 
«est aujourd'hui, sans l'avoir mérité, l'esclave des 
« Russes.» Alors je devenais triste et je faisais en moi cette 
réflexion : Pourquoi Dieu, qui est bon, qui est juste et 
tout-puissant, soufffe-t-il cela? Puis il me semblait par- 
fois qu'une vive lumière d'en haut m'inondait et que 
j'entendais des voix célestes qui me disaient: « Le jour 
«de la justice viendrai Fille de la Pologne, espère et 



S0UVÏH1KS D'UN PHOSCRIT 100 

a tiens-toi prête ! » Troublée de ces choses étranges, d'a- 
bord je confiai tout à ma mère. Elle en fut. effrayée et 
malheureuse au plus haut point; et je compris bien qu'elle 
craignait que je ne fusse malade d'esprit ou en danger 
de me perdre par excès d'orgueil. J'écoutai docilement 
toutes ses remontrances; je priai Dieu avec ferveur, afin 
qu'il éloignât de moi la tentation et le péril. Je grandis; 
ma raison mûrit avec les années.. . Et cependant ces voix, 
je les entends encore, plus nettes et plus fortes que ja- 
mais!.. .Mais, aujourd'hui, c'est au dedans de moi qu'elles 
parient; et je ne les distingue plus de ma conscience... 
Witold, n'allez pas à votre tour me juger trop sévère- 
ment!.,. Du côté de la folie, ajouta-t-elle en souriant, je 
suis assez tranquille, à dire vrai; ou bien, vous tout le 
premier, vous seriez un détestable flatteur. De l'orgueil? 
Si je me connais bien, il n'en est jamais entré un atome 
dans mon Ame. Je sais si bien ce que je suis, un roseau, 
un brin de paille, un grain de poussière !... Mais devant 
Dieu qui donc est grand? qui donc est fort?... Et, lors- 
qu'il voulait délivrer son peuple, lui-même souvent ne 
choisissait-il pas de préférence la fronde d'un berger et 
le bras d'une femme?...— Et pour sauver le royaume de 
France, luidis-je, c'est la vierge de Domrémy, une simple 
fille des champs, c'est Jeanne d'Arc qu'il a suscitée!... » 

A ee nom de Jeanne d'Arc, Emilie demeura d'abord 
comme interdite; puis elle reprit avec élan : 

« Quel nom, Witold, vous avez prononcé là? Jeanne 
d'Arc ! fille héroïque !... 

« Eh bien, oui, j'ai un culte pour elle. Jeanne d'Arc ! 
c'est ma sainte, à moi ! Quel désintéressement de tout or- 
gueil humain! quelle pureté!... Et comme elle aimait son 
beau pays de France! Si vous veniez à Lixna et si vous 
voyiez ma chambre, tous y trouveriez dans une sorte de 
sanctuaire, l'image de Jeanne d'Arc... A vous, Witold, je 



fô4 SOUVENIRS D'UH PROSCRIT 

ne crains pas de le dire : souvent je m'agenouille devant 
cette image... je demande à Jeanne de m'inSpirer un peu 
de ses saintes pensées et de son courage... La noble 
fille!... Quand elle quitta sa chaumière, sa vie paisible, 
ses vieux parents, pour se jeter dans tous les périls, 
<( c'était, » disait-elle, « à cause de la grande pitié qu'il y 
« avait au royaume de France. » Oh ! si elle eût été Polo- 
naise de nos jours, qu'aurait-elle dît?... Combien son 
«œur aurait é lé plus cruellement navré !... Caria France, 
au quinzième siècle, la France envahie par l'Anglais, 
dévastée, à demi conquise, mais ayant encore les armes 
à la main, qu'était-ce auprès de notre Pologne jetée' à 
terre, mise en lambeaux, effacée de la liste des na- 
tions!... 

« Witold, reprit-elle avec plus dç calme, je vous ai 
tout dit. . . Maintenant que vous savez le fond de mes pen- 
sées, le fond de mon cœur, serez-vous tenté de m'accu- 
ser, comme d'autres, de caprice et de bizarrerie? ou 
plutôt, ne me donnerez-vous pas raison, même contre 
ma pauvre mère? Le rire, les jeux, la danse, les plaisirs 
du monde conviennent-ils bien à qui n'a pour tout lot 
qu'une dégradante servitude? Est-ce bien le moment de 
se parer de fleurs, lorsqu'on est en deuil môme d'une 
patrie!... Quant à M me Sieberg, je lui pardonne, 
croyez-le bien, ses sarcasmes innocents ; ils ne me dé- 
tourneront pas une minute de réfléchir sur mon devoir, 
ni de l'accomplir, s'il plaît à Dieu, quand le jour sera 
• venu, » 

Je restais silencieux sous l'impression profonde de 
ces paroles, les plus généreuses que j'eusse encore en- 
tendues sur les ruines de mon pays... Et qui les pronon- 
çait? une charmante Tille dont la voix et les traits pleins 
de douceur, dont les membres délicats contrastaient 
étrangement avec tant d'énergie dans l'âme, atec tant 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 105 

de rudes entreprises et de périls au-devant desquels elle 
se précipitait!... Malgré moi, ce contraste même me 
pénétrait d'une mortelle tristesse. Je regardais Emilie, 
cette sublime enfant, comme si déjà l'épéc du sacrifi- 
cateur eût été sur sa tôle; et mes yeux se mouillaient 
de larmes... 

«Qu'ai cz-vous donc à me regarder ainsi? me dit-elle 
vivement. — Emilie, lui répondis-je, je vous admire! 
partout où vous irez, je vous suivrai... quoi que vous en- 
trepreniez, vous ne serez pas seule... comptez sur mon 
c«pur et sur mon bras!..'. Mais je songea la malheu- 
reuse Pologne... el, involontairement, ce vers d'un 
grand poète, ce eridedoute el d'angoisse, se trouve sur 
mes lèvres : 

Voila donr quels vendeurs s'arment pour ta querelle! 

« Homme de peu de foi ! rcpliqua-t-elle en me prenant 
affectueusement la main, ayez du moins bonne mémoire! 
Voire poète, tout aussitôt, n'ajoute-l-il pas, s 'adressant 
à Dieu : 

Mais, si tu tes soutiens, qui peut les ébranler 1 

Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler ! » 

Là-dessus, elle se prit à sourire, comme si elle était 
contente de sa riposte, me fit un léger salut el me 
quitta. 

Cependant la saison des bains touchait à son terme. 
Je passai dix jours encore auprès d'Emilie dans la plus 
douce intimité; puis il fallut nous séparer!... Emilie 
retourna avec sa mère à Lixna; moi, j'allai tristement 
vivre bien loiu d'elle. 



XIX 



Jte ne rentrai pas à Luczyn lel que j'en étais sorti. Une 
jeune fille, par sa généreuse exaltation et surtout par son 
exemple, m'avait fait bonté de ma vie molle et inutile à 
mon pays. Je voyais enfin un but, un noble but à mes 
pensées et à mes efforts. Je résolus d'être un autre 
bomme et je cherchai sérieusement ma route pour mar- 
eber, ne fût-ce que de loin, sur les traces d'Emilie 
Plater. 

Rien jusque-là ne m'avait disposé à remplir un rôle 
viril. Mon instruction n'était qu'ébauchée; j'avais à la 
compléter par de fortes études. En vue des travaux 
et des épreuves qui m'attendaient, si je voulais ser- 
vir utilement mon pays, j'avais à me donner à moi- 
môme l'éducation qui élève l'âme et qui trempe le 
caractère. Une chose surtout me manquait à Luczyn : le 
contact avec d'autres jeunes gens, mes compatriotes, 
ayant mêmes goûts et mêmes aspirations. Si partout les 
hommes gagnent à se rapprocher, si c'est souvent la 
condition de leur valeur morale, combien cela est d'une 
vérité plus saisissante chez les peuples opprimés ! Ce 
n'est pas lorsque chacun souffre et gémit à l'écart que 
s'entretient le foyer de l'esprit public, que s'avivent dans 
les âmes le sentiment du droit et les colères généreuses. 
Tout près de nous, à l'université de Wilna , sous des 



SOUVENIRS D'UN PKOSCftIT 10? 

mailres savants, et dans un esprit éminemment polonais, 
était réunie l'élite de fa jeunesse de nos anciennes pro- 
wnces. L'idée me vint d'aller à ce grand centre, au mi- 
lieu des hommes de mon âge, fortifier mon intelligence 
par l'étude, respirer l'air vivifiant de la liberté et me fa- 
çonner aux mœurs qu'elle exige de ceux qui veulent sin- 
cèrement la servir. Je m'ouvris de ce projet à ma tante 
et lui demandai ses conseils. En m'écoutant, elle eut <Jcs 
larmes dans les yeux ; mais, loin de chercher a ébranler 
ma résolution, elle me loua du parti que je prenais. 
Quelques semaines plus tard, au mois d'octobre 1822, je 
m'inscrivais en qualité d'étudiant à l'université de 
Wilna. 

Depuis la fin des guerres européennes, cette univer- 
>ité avait repris un éclat tout nouveau. Elle le devait à 
plusieurs causes. L'empereur Alexandre, aux belles an- 
nées de son règne, lorsqu'il aimait à se parer du titre de 
protecteur des sciences et des lettres, avait voulu faire 
de Wilna un grand centre de mouvement intellectuel. 
Alors il ne lui déplaisait pas que les anciennes provinces 
polonaises, déshéritées de leur nationalité, timivassent 
du moins à se distraire et à se consoler par les arts libé- 
raux. Parfois même il semblait caresser la pensée de re- 
constituer sous son sceptre la grande unité polonaise. 
Elle fût devenue, par ses lumières, par le libéralisme de 
ses idées et de ses institutions, comme la brillante avant- 
garde de l'empire, montrant aux vieux Russes le chemin 
de la vraie civilisation et faisant illusion à l'Europe, qui 
eût cessé" de croire à la barbarie moscovite. Dans ces 
pensées, dès que le retour de la paix le lui permit. 
Alexandre ne négligea rien pour restaurer l'antique 
université de Wilna et y remettre les hautes études en 
honneur. 

11 fut en cela bien >econdé par les homnie> auxquels 



iOH SOUVENIRS b'CN PUOSCRIT 

furent remises d'abord les destinées de cet établisse- 
ment. En Pologne, comme en Allemagne, il est d'usage 
constant de placer chaque université sous le patronage 
d'un homme de grande naissance ou élevé en digni- 
tés, qui ajoute a son lustre et qui l'aide en toute circon- 
stance de son crédit. Alexandre donna pour curateur à 
l'université de Wilna, l'héritier d'un nom justement ho- 
noré parmi nous, le prince Adam Czarlotyski, joignant 
à une belle intelligence un noble cœur, et qui sut envi- 
sager de haut sa mission. Par ses soins, discipline, en- 
seignement, moyens matériels d'instruction, tout fut 
établi sur le meilleur pied. Le collège des professeurs, 
recruté en général parmi des hommes d'élite, ne se dis- 
tinguait pas moins parle patriotisme que .par le savoir. 
Toutes nos anciennes provinces s'émurent de cette ré- 
surrection. Elles entrevirent ce qu'il y avait d'heureux 
germes d'avenir dans ce haut enseignement libéralement 
offert à la jeunesse polonaise ; et de toutes parts, de la 
Volhynie, de la Podolic, de la Courlande, comme de ht 
Lithuanie elle-même, les étudiants affluèrent à l'univer- 
sité de Wilna. 

Quaucf j'y vins à mou tour, j'avais déjà beaucoup ouï 
parler des universités' d'Allemagne, et je n'aurais été 
nullement surpris de trouver celle de Wilna calquée sur 
ce modèle. A côté de jeunes gciis paisibles, solitaires, 
et ne se laissant pas distraire de leur but et de leur pas- 
sion, l'étude, je m'attendais à en voir bon nombre fri- 
voles, bruyants, querelleurs, mettant je ne sais quelle 
gloriole à rendre la vie dure aux pauvres bourgeois et 
poussant jusqu'au fanatisme le culte de certains privi- 
lèges universitaires. Je fus donc tout étonné, au premier 
abord, de trouver chez les étudiants de Wilna une em- 
preinte commune de sérieux et de décence dans leur 
vie extérieure, et dans leurs rapports entre eus une ca- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 109 

maraderie franche et élevée ; plus je les observais, 
plus il me semblait qu'il n'y eût dans toute cette jeu- 
nesse qu'un seul esprit et qu'une seule âme obéissant à 
de nobles inspirations. D'où venait ce prodige? Il venait 
d'une grande idée qui s'était fait jour au milieu de ces 
étudiants, il venait d'un homme qui s'était rendu l'apôtre 
de cette idée avec l'autorité que donnent une foi ardente, 
des mœurs pures et un beau courage. L'idée acceptée 
par les universitaires dé Wilna comme leur Évangile, 
c'est qu'ils étaient l'espoir et la régénération vivante des 
provinces polonaises; l'initiateur, l'apôtre, c'était un 
simple étudiant, Thomas Zan. 

Le nom de Thomas Zan était déjà venu jusqu'à moi. A 
l'épojcpie dont je parle, sa popularité était énorme à l'uni- 
versité de Wilna; il la devait tout entière à ses talents, % 
son caractère et aux services de chaque jour qu'il ren- 
dait à la cause polonaise. Issu d'une famille noble, mais 
pauvre, de la Lithuanie, Thomas Zan, qui se destinait 
au barreau, était venu, en 18i4, étudier le droit à l'Uni- 
versité. Il n'avait pas tardé à s'y concilier de vives sym- 
pathies par son aménité et par sa verve remarquable 
comme poëte. Ses chants, à l'image de son âme, étaient 
pleins d'élévation et d'une religiosité mystique él douce. 
Dieu, la fraternité humaine, l'idéal d'un monde où ré- 
gneraient la justice et la liberté, la patrie polonaise 
belle de ses gloires, touchante par ses malheurs, et qui 
demande à ses enfants de la relever par leurs talents et 
par leur grand cœur, tels étaient les objets habituels de 
ses inspirations. Les jeunes gens à l'âme vive et géné- 
reuse que Zan groupait autour de lui devinrent bientôt 
ses amis et en môme temps ses disciples. Chez lui, la 
conviction débordait et se tournait facilement en pro- 
sélytisme. Toute vérité dont il était rempli, il sentait le 
besoin de la répandre dans d'autres âmes comme une 



140 . SOUVENIRS D'U-tf PROSCRIT 

bonne semence; ,sa parole simple, exempte de toute 
ambition oratoire, avait une grande force de pénétra- 
tion; et, nonobstant sa douceur, il apportait dans la 
controverse cette insistance presque irrésistible qui est 
le propre des natures honnêtes et profondément con- 
vaincues. Souvent, quand je l'écoutais développant avec 
une douce chaleur les doctrines du plus pur spiritua- 
lisme, tandis qu'il se promenait, au milieu d'un groupe 
attentif, sous les longs cloîtres de l'Université, ou, l'été, 
dans les belles allées de Poplawy, ma pensée, involon- 
tairement, se reportait vers les beaux jours d'Athènes. 
Zan, à n'en pas douter, avait recueilli quelque chose de 
l'héritage de Platon. 



XX 



Dès 1817, déjà le libéralisme inconsistant du czar 
Alexandre se démentait. La noblesse lithuanienne, à 
«cette époque, dans une de ses assemblées périodiques, 
•que le gouvernement russe tolérait encore, avait pris 
une honorable initiative à l'égard des serfs, et annoncé 
le dessein de préparer elle-même leur affranchissement. 
Un éclat de la colère impériale répondit à cette géné- 
reuse résolution; le czar, par un ukase sévère, qualifia 
d'anarchistes les auteurs du projet pour l'abolition du 
servage, et interdit à l'avenir toute réunion de la no- 
blesse. Ce fut le commencement de la guerre déclarée 
aux idées d'émancipation et de progrès qui avaient leur 
foyer à Wilna. Une dureté calculée prit la place du ré- 
gime de modération dont on avait laissé jusque-là jouir 
la Lithuanie. Le fruit de la sagesse de nos pères, le sta- 
tut lithuanien, peu à peu, céda la place aux ukases, ex- 
pression de la volonté despotique du czar. Un peuple 
sous le joug de l'étranger, et qui a perdu jusqu'à son 
nom, tient avec passion à sa langue nationale : c'est le 
dernier lien qui le rattache à son ancienne patrie, c'est 
sa protestation constante et son refuge contre la domi- 
nation étrangère. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg 



112 

s'attacha à restreindre par tous les moyens l'usage et 
l'enseignement de la langue polonaise en Lithuanie. 

Thomas Zan et les quelques jeunes hommes d'élite 
avec lesquels il s'était lié comprirent tout le danger, et 
jetèrent un regard attristé sur l'avenir qui semblait ré- 
servé à leur pays. Qu'arriverait-il, si une forte réaction 
morale ne se produisait bientôt? Le découragement et 
l'atonie gagneraient de proche en proche; avec les insti- 
tutions et la langue nationales s'éteindraient aussi les 
souvenirs; faute d'aliment, l'esprit patriotique se per- 
drait. Les plus fermes verraient la solitude se faire au- 
tour d'eux; le grand nombre oublierait jusqu'aux sim- 
ples notions du droit et de l'honnêteté politiques, et 
irait, jour par jour, se ranger du parti de la force. Môme 
à l'Université, parmi leurs camarades, ces généreux* 
jeunes gens constataient avec douleur des symptômes 
de cette énervation; ils remarquaient que le mouve- 
ment et la vie étaient déjà bien plus dans les esprits que 
dans les âmes, et que beaucoup d'étudiants, tout en ap- 
préciant le bienfait de la science, étaient plus préoccupés 
de l'utilité professionnelle qu'ils en pouvaient retirer que 
du soin de préparer pour leur pays des hommes capa- 
bles de lui faire de nouvelles et plus heureuses des- 
tinées. 

Thomas Zan conçut alors un plan large et d'une 
grande portée : c'était de relier en un seul faisceau toute 
la jeunesse universitaire de Wilna, et d'en utiliser toutes 
les forces vives en vue d'un seul but, la régénération des 
provinces polonaises. Aidé de ses amis, il s'employa ac- 
tivement d'abord à rattacher les étudiants les uns aux 
autres par les liens d'une véritable confraternité; H or- 
ganisa parmi eux une assistance mutuelle en vertu de 
laquelle les plus aisés se cotisaient pour rendre accessi- 
bles à leurs camarades pauvres les cours non gratuits, 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 113 

el les plus instruits dans chaque faculté se faisaient les 
répétiteurs de leurs camarades moins avancés. Sa solli- 
citude se porta ensuite vers la conservation de la langue 
nationale; on le suivit avec ardeur dans cette direction. 
Une société philologique se forma dans le but de rele- 
ver et de défendre par tous les moyens cette langue po- 
lonaise illustrée par assez de grands hommes pour ne 
devoir pas mourir au gré d'une fantaisie de despote. 
Cette société prit à tâche de populariser les ouvrages les 
plus remarquables de notre littérature ; et, s'occupant 
même de typographie, favorisa partout la réimpression 
des classiques polonais, de manière à les rendre acces- 
sibles à toutes les classes de lecteurs. 

Lorsque Zan comparait son pays, en l'état où le rete- 
nait l'oppression étrangère, aux nations de l'Europe oc- 
cidentale, il s'affligeait d'y voir l'agriculture énervée par 
le servage des paysans, le commerce et l'industrie livrés 
en monopole aux Allemands et aux juifs, une noblesse 
lière mais isolée, la classe moyenne nulle, excepte dans 
quelques villes; il trouvait enfin son pays dépourvu de 
la plupart des éléments qui font la force matérielle et la 
grandeur morale des peuples. Il comprenait tout ce 
qu une patrie si malheureuse attendait de ses enfants et 
de leur vertu civique. Il fallait à cette patrie des initia- 
teurs et des maîtres dans toutes les branches des con- 
naissances humaines; et l'université de Wilna ne de- 
vait-elle pas devenir là pépinière de savants, d'hommes 
de lettres, de publicistes et d'ingénieurs appelés à celte 
mission réparatrice? — Dans ce but, Zan n'épargna ni les 
conseils ni les excitations. La jeunesse universitaire ré- 
pondit noblement à son appel; une yive émulation pour 
l'étude et la science s'empara d'elle. L'ardeur fut grande 
partout, mais principalement dans la faculté de philoso- 
phie, qui embrasse, comme on sait, dans les universités 



H4 S0UVBNIRS D'UN PROSCRIT 

slaves et allemandes, en môme temps que les études 
psychologiques, l'histoire et toutes les branches des ma- 
thématiques et des sciences naturelles. Un homme d'un 
vaste savoir, Joachim Lelewel, occupait la chaire d'his- 
toire moderne à l'université deWilna; mais Lelewel 
était surtout un grand citoyen : toute son âme de pa- 
triote, il la mettait à rendre vivantes les leçons du passé 
et à préparer l'avenir en retraçant à larges traits les 
prospérités, les fautes, la gloire et les malheurs de la 
Pologne. Un nombreux auditoire se pressait à ses le- 
çons, et, chaque fois, sa parole énergique vibrait long- 
temps dans les cœurs de ses jeunes disciples. Rien de 
ce qui pouvait être utile ne fut négligé ; un comité spé- 
cial fut institué pour élaborer une statistique générale 
des différentes provinces, base et point de départ des 
progrès et des améliorations économiques à accomplir. 
Mais, au-dessus des lettres et des sciences, au-dessus 
même du souffle de l'esprit public, il y a pour la régé- 
nération d'un peuple une condition nécessaire, celle des 
bonnes mœurs. On ne fait pas d'honnêtes et courageux 
patriotes avec des hommes égoïstes et sensuels. Lorsque 
Zan était arrivera Wilna, il avait trouvé chez bon nombre 
d'étudiants la trace d'habitudes grossières, le goût de 
la tabagie, des chansons à boire et des soirées passées 
au milieu des pots de bière et d'hydromel. Zaa se pro- 
mit bien d'employer tout ce qu'il aurait d'action sur ses 
camarades pour les relever de cet abaissement. Ses- dis- 
cours, ses poésies, où respirait la philosophie la plus 
pure, le goût des lettres et le zèle pour la science vive- 
ment réveillés, enfin son exemple et celui d'un groupe 
de jeunes gens d'élite qui s'honoraient, comme lui, de 
pratiquer une sorte de stoïcisme chrétien, tout cela peu 
à peu avait eu raison des habitudes ou des tendances 
matérialistes. L'esprit de liberté, d'ailleurs, ne va pas 



L 



SOUVENIRS D'tfN PROSCRIT 115 

sans une noble fierté; à une jeunesse instinctivement 
généreuse, il n'est pas difficile de faire comprendre 
que la grossièreté des mœurs est comme une rouille qui 
ronge et détruit les ressorts de l'âme, et qu'à ce titre 
elle a toujours fait l'affaire des oppresseurs. En quel- 
ques années, un changement profond s'était opéré 
dans les habitudes et le caractère général des étudiants 
de Wilna. Sans doute tout n'était pas or pur parmi eux; 
mais, du moins, un bien petit nombre avait persisté dans 
ses pratiques de dissipation et d'intempérance; et ceux- 
là, au lieu d'aspirer à donner le ton comme autrefois, 
n'étaient pour leurs camarades qu'objet d'éloignement 
et de dégoût. 

Il me reste à dire quelques mots du principal rouage 
à l'aide duquel Zan réalisa ses vues. En 1819, il jeta les 
bases d'une vaste association, celle des Promenisti (frère» 
rayonnants), qui indiquait assez par son titre le but 
honorable où elle tendait. Cette association fut instituée 
au grand jour, avec l'approbation du collège des profes- 
seurs, et particulièrement avec celle du curateur de l'uni- 
versité. En peu de temps, un nombre considérable d'é- 
tudiants s'y étaient affiliés, et elle avait des ramifications 
dans chaque province. Zan en surveillait et en dirigeait 
tout le mouvement avec une intelligence et un zèle ad- 
mirables. Bien qu'il eût terminé son cours de jurispru- 
dence, il n'en continua pas moins ses études à l'Univer- 
sité, comme élève de la faculté de philosophie, guidé en 
cela moins par son amour de la science que par son dé- 
vouement à l'œuvre patriotique dont il était l'artisan et 
le soutien nécessaire. Pauvre, comme je l'ai dit, il ne 
parvenait à prolonger ainsi ses études et son apostolat 
qu'à la condition de mener une vie d'une simplicité et 
d'une frugalité cénobitiques. 11 était bien récompensé 
d'ailleurs de ses travaux et de ses sacrifices par l'estime 



416 SOUVENIRS d'un proscrit 

profonde et enthousiaste môme que toute la jeunesse de 
Wilna lui avait vouée. Les étudiants avaient pour lui un 
véritable culte. En 1820, à la réunion de Maïowka (pro- 
menade de mai), il fut, de leur part, l'objet d'une tou- 
chante ovation; ils le proclamèrent à l'unanimité prési- 
dent de l'association, et posèrent sur son front une 
couronne de lauriers. 



XXI 



Cependant on sentait s'approcher les jours de la per- 
sécution. L'ombre de liberté entrevue à Varsovie, les 
illusions caressées dans les anciennes provinces polo- 
naises, toutes ces choses, éphémères comme un ca- 
price libéral d'autocrate de Russie, étaient déjà bien loin. 
L'esprit d'Alexandre s'assombrissait. Soit que son amour 
du progrès ne fût qu'un rôle étudié dont il était las, soit 
qu'il cédât aux secrètes terreurs que d'autres souve- 
rains, ingrats envers leurs peuples, cherchaient à lui 
faire partager, il faussait toutes ses promesses et dé- 
truisait de ses propres mains l'ouvrage de ses meilleurs 
jours. 

Dans le royaume de Pologne, prenant ombrage des 
plus légitimes résistances qu'une mauvaise administra- 
tion rencontrait au sein de la Diète, il réduisait la Con- 
stitution à n'Être plus qu'une forme menteuse, sans 
force contre l'arbitraire. La liberté de la presse avait 
péri d'abord. Uno brutale censure allait jusqu'à lacérer 
des pages entières dans les chefs-d'œuvre ' des littéra- 
tures étrangères, avant d'en tolérer la vente et môme la 
simple possession. La liberté individuelle n'était qu'une 
chose vaine dont se riaient une tourbe de délateurs lar- 
gement soudoyés par la police. Les prisons s'emplis- 
saient de citoyens enlevés à leurs familles, sans qu'on 



118 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

s'inquiétât seulement de leur faire connaître de quelle 
vague inculpation ils étaient victimes. Le pays se voyait 
surchargé d'impôts, et ses représentants n'étaient pas 
môme appelés à discuter le budget. D'après les coura- 
geuses réclamations qui s'étaient produites dans les pre- 
mières sessions de la Diète, on avait été quatre ans sans 
la réunir. Alexandre, irrité, disait nettement « qu'il sau- 
rait bien retirer les institutions libérales qu'on lui devait, 
et que l'existence du nom polonais ne dépendait que de 
son bon vouloir et de ses sentiments chrétiens. » 

Deux hommes, à Varsovie, représentaient bien et met- 
taient en action la nouvelle politique : le grand-duc 
Constantin et le sénateur russe, conseiller d'État privé, 
Novosiltzoff; Constantin, soldat grossier, quoique né 
près du trône, qui avait gardé du Tartare l'humeur ca- 
pricieuse cl sauvage jusqu'à la fureur, et n'avait em- 
prunté à la civilisation que des raffinements de débauche 
et de cruauté; Novosiltzoff!... je n'en puis encore parler 
avec sang-froid... Il fut le persécuteur et le bourreau de 
mes amis!... Pourtant, je le peindrai en deux mots 
comme le peindra l'histoire : âme dépravée et servile, il 
avait besoin d'or pour nourrir ses vices, et il avait be- 
soin de puissance pour satisfaire sa haine contre les gens 
de bien. Non-seulement Alexandre avait placé le grand- 
duc Constantin à la tête de l'armée polonaise, mais en- 
core* il lui avait permis de s'immiscer dans tous les ser- 
vices publics. Enfin il avait étendu le pouvoir discré- 
tionnaire d'un pareil lieutenant aux cinq gouvernements 
formés des provinces de l'ancienne Pologne. Novosiltzoff 
était le conseiller, le flatteur du grand-duc, et le détes- 
table instrument de ses violences. 

Il est aisé de deviner de quel œil ces deux hommes 
voyaient se produire le mouvement généreux dont la 
capitale de la Lithuanie était le centre et le foyer. Pour 



•SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 419 

eux, chercher la lumière, élever sa pensée et se prépa- 
rer religieusement aux devoirs d'un bon citoyen, c'était 
conspirer. L'association des Promenisti, quoiqu'elle ne 
cachât ni son existence, ni son but, ni ses moyens d'ac- 
tion, en 1822 ftit traitée comme société secrète, et bru- 
talement dissoute. Zan et ses amis, obligés de céder à 
la force injuste, protestèrent contre elle, et, plutôt que 
d'abandonner leur œuvre sainte, résolurent de la cou- 
vrir désormais de mystère. L'association se reforma se- 
crètement avec une organisation plus forte. Elle fût à 
deux degrés : le premier n'admettait que vingt mem- 
bres, pris parmi les plus éclairés et les plus dévoués; 
ils formaient, sous le nom de Philomates (amis de la 
science), un comité qui avait son existence propre et in- 
dépendante, mais qui, au fond, était comme le cœur et 
la tête de l'association. Celle-ci, sous le nom de société 
des PhUarètes (amis de la vertu), embrassait la grande 
majorité des étudiants de Wilna; ils s'y étaient ralliés 
avec une ardeur extrême; et le vent de la persécution, 
qui se levait déjà, rendait ces jeunes âmes frémis- 
santes... 

Au moment où, moi-môme, je me faisais leur condis- 
ciple, la vive commotion que je venais de recevoir des 
paroles et des exemples d'Emilie Plater me disposait 
bien à entrer en communauté de vues et de sentiments 
avec cette généreuse jeunesse. J'étais fier de prendre 
place dans ses rangs, de vivre d'une môme vie avec ces 
intelligences d'élite, avec ces grands cœurs qui devaient 
un jour honorer leur patrie par leurs talents, par leur 
courage et leur constance : Thomas Zan, Adam Mièkie* 
wicz, Léonard Chodzko, Michel Wollowicz, et tant d'au* 
très !... Tous vaillants soldats de la liberté, destinés, le* 
uns à la mort sur les champs de bataille, les autres à 
l'exil, quelques-uns à s'éteindre un jour au fond dés 



118 SOUVBNIRS D'UN PROSCRIT 

s'inquiétât seulement de leur foire connaître i» - 

vague inculpation ils étaient victimes. Le pjr tes 

surchargé d'impôts, et ses représentant* 
môme appelés à discuter le budget. D' /** d <* 

geuses réclamations qui s'étaient pro ia ^} e et 

mières sessions de la Diète, on avr étudiants, 

la réunir. Alexandre, irrité, disr d ^ «*• 

rait bien retirer les institutior * ^ P**™e» 

et que l'existence du nom * t ^ e ™ heu Sl nou - 

son bon vouloir et de se- A > urtout ^ connai re 

~ , , Vft , .ar de mon arrivée, je lui 

Deux hommes, à Va- ' J 

taient en action la ?* au 80rt , ir d °° c0 ™' f "T 
Constantin et le s .^' n,ers compliments, j examinais 
. u «. n \i émue ce jeune nomme qui avait 
]\ovosiltzoff ; v -cit* ;"\ x . , J _ . _ H . . 
près du trôr •£ célébrité si honorable. Son extérieur, 

pricieuse ^**' n ' avait rien de remar ^ble. Il était 

t£ J - w«^^ mince et un peu voûté. Ses joues mai- 

t H '$%& d ,une blancheur mate, n'annonçaient ni 

/. n ; ja santé. Mais des cheveux blonds retom- 
ave gfLjàf 

f déboucles magnifiques sur ses épaules, ses yeux 

pfi grands et doux, et l'ensemble de sa physionomie, 
é*i*ïjflte de calme et de noblesse, se rapprochait de 
**wP*s de la beauté morale et de la foi religieuse ai- 
*jL des peintres. Zan m'accueillit avec une aisance af- 
fjje et de bon goût. Dès que Wollovicz eut prononcé 
0ûn nom, il me prouva, par quelques mots pleins de 
uourtoisie, qu'il honorait ma famille pour son dévoue- 
ment et ses services envers la cause polonaise. On était 
alors en novembre; la journée était froide et quelques 
flocons de neige voltigeaient dans l'air. Zan me pro- 
posa familièrement de venir me réchauffer dans son lo- 
gement, qui n'était qu'à deux pas de l'Université, et je 
n'eus garde de refuser son offre. Le logement de Zan 
't bien avec la simplicité de son caractère et de ses 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 121 

\ C'était une chambre presque nue, avec des.mu- 
'anchies à la chaux, au second étage de la mai- 
^etit marchand de "Wilna qui joignait à son 
'es modestes profits du couvert et de la 
'rnis à quelques étudiants peu aisés. Une 
*te, un vieux coffre en chêne sculpté, 
^ dans un coin cinq ou six planches 

•es et de papiers, une table chétive 
• au, tel était à peu près tout le mo- 

* chambre. J'y remarquai encore, au voi- 

. poêle en faïence, un vaste et vénérable fau- 
M à dossier très-élevé, que semblait affectionner 
i hôte de ce séjour, et où il s'enfonçait complaisamment. 
D'une nature d'esprit abstraite et méditative, Zan lisait 
peu, écrivait moins encore ; mais il restait des heures 
entières plongé dans la rêverie. Sa puissance de ré- 
flexion était grande; c'était la source principale d'où 
sortaient ses poésies, ses discours, et même les motifs 
habituels de sa conversation. 

J'entrai franchement en matière avec Zan : je lui dé- 
clarai que, si je me faisais, un peu tardivement, étudiant 
de l'université de Wilna, c'était avant tout dans le des- 
sein de vivre, avec la jeunesse de mon pays et de mon 
temps, en communion d'idées, de sentiments et d'efforts 
patriotiques. Je ne lui cachai pas que je savais l'exis- 
tence de l'association des Philarètes, que j'ambitionnais 
l'honneur d'y être admis, et que je me croyais au cœur 
assez d'amour de la Pologne pour braver les épreuves 
et les périls auxquels je devais m'attendre comme affi- 
lié à une société secrèle. Zan répondit à cette ouver- 
ture par une franchise égale; il ne me fit mystère de 
rien, donna quelques mois d'éloge à ma résolution; 
puis il voulut me faire bien connaître à quoi j'allais 
m'engager, et il m'expliqua avec détails le but de l'as- 



192 SOUVENIRS D'UN PRESCRIT 

sociation des Phikirètes, ses moyens d'action et de pro- 
pagande. 

A celte époque, je n'avais que des notions incom- 
plètes sur cette société. Le mystère môme dont elle 
s'entourait, 'l'irritation profonde des esprits et nos 
griefs trop légitimes en face de l'oppression dont les 
formes brutales s'aggravaient chaque jour, tout me por- 
tait à croire qu'il y avait dans l'association quelque 
chose au delà de ce qui se laissait entrevoir à la surface. 
On m'eût dit que les affiliés se liaient par des serments 
redoutable*, qu'ils s'engageaient sur leur tôte à une 
œuvre pleine de hardiesse et de périls, qu'enfin il s'a- 
gissait de poursuivre, même par les armes, le redres- 
sement de tant d'injustices et la restauration de la na- 
tionalité polonaise, que je n'aurais été ni surpris, ni 
ébranlé dans ma résolution. Mais voici que Zan, après 
m'îivoir montré, avec le plus grand calme, le pivot de l'as- 
sociation reposant sur cette idée : « Préparer la régéné- 
ration des provinces polonaises par le progrès littéraire 
et scientifique et par l'éducation morale s'étendant de 
proche en proche, » termine son exposé en ces mots : 
« Maintenant, Luczynski, vous connaissez à fond notre 
pensée et notre œuvre; je vous ai tout dit. » 

La surprise et un secret désappointement se peignaient 
sans doute sur mes traits, car je vis se dessiner sur les 
lèvres de Zan un fin sourire. « Convenez, Luczynski, re- 
prit-il, que je vous étonne singulièrement, et que ce 
Thomas Zan, dont on parle beaucoup, vous paraît un 
étrange chef de complot! Je suis habitué, au reste, à pro- 
duire cet effet sur la plupart de nos néophites. Nôtre plan 
est terre à terre, notre but lointain; nos moyens n'ont rien 
d'héroïque ni de merveilleux, je l'avoue. Plusieurs 
m'ont demandé ingénument : si c'était bien la peine, 
pour si peu, de former le réseau d'une vaste association 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 123 

qu'il tau* encore, à tous risques, envelopper de mystère. 
Ma réponse, êtes-vous curieux de la connaître? — Cer- 
tainement! . lui dis-je. 

Et j'étais, en réalité, très-désireux de pénétrer plus 
avant dans celte âme au-dessus des pensées et des pas- 
sions de son âg e. 

« Eh bien, reprit-il, ma réponse était à peu près celle- 
ci : Quand un peaple n'est que vaincu et opprimé, il 
peut se relèvera force d'audace et de courage; mais, si 
l'oppresseur a mis en dissolution à la longue, chez ce 
peuple, les éléments mômes de la vitalité publique, ce 
n'est pas de conspirer qu'il s'agit, c'est de régénérer. 
Nos malheureuses provinces, depuis longtemps asser- 
vies et absorbées par la Russie, ont tout perdu, lois, 
traditions, coutumes nationales. La langue polonaise 
elle-même va nous échapper; nous ne serons plus que 
des Moscovites. — A l'œuvre donc ! ai-je dit à mes amis ; 
sauvons ce qui nous reste; rétablissons patiemment ce 
qui a été détruit! redevenons un peuple par la tète, par 
le cœur! nous compterons après, s'il faut, avec les ravis- 
seurs de nos droits. 

« Croyez-le bien,Luczynski, ajouta-t-il, ses beaux yeux 
s'animant de dbuleuretde fierté, moi aussi, j'ai du sang 
polonais dans les veines! j'ai une âme de vingt-cinq 
ans; et, comme nos plus ardents camarades, j'ai été pris 
souvent d'une fiévreuse impatience du joug!... Mais je 
suis rentré en moi-même, j'ai consulté ma raison, 
j'ai invoqué Dieu... et alors j'ai vu de plus haut la 
vérité. 

«Un jour, et ce jour viendra sans doute, Luczynski, 
avant qu'uivseul cheveu ait blanchi sur votre tète, la Po- 
logne sortira de sa tombe. Est-ce un czar de Russie qui, 
par une inspiration d'en haut, se faisant le patriarche de 
la grande tribu slave, se parera de la Pologne comme 



124 SOUVENIRS d'un proscrit 

de sa fille la plus belle et la plus noble, et la montrera 
au monde forte de liberté, brillante de civilisation, et 
entraînant après elle, vers les grandeurs de l'avenir, 
vingt autres races du Nord?... verrons-nous cela?... ou 
bien la Pologne sortira-t-elle de sa tombe, comme le 
gladiateur de son cachot, pour combattre à outrance 
son dernier combat?... De ces deux choses, laquelle se 
fera?... Dieu le sait.!... Mais ce qui ne peut être un in- 
stant douteux, c'est la nécessité, pour nous, de nous pré- 
parer à être des citoyens, à redevenir une nation. 

« Malheur au peuple qui préfère emporter d'assaut la 
liberté que de s'y disposer et de s'en rendre digne par 
une éducation forte! Il aura, je le veux bien, des instincts 
généreux, du courage et de l'élan; même il sera peut- 
être superbe, à un jour donné; mais bientôt il retombera, 
il retournera violemment en arrière; sa force et sa gran- 
deur passeront comme la vague monstrueuse qui ne 
laisse après elle que de l'écume et des débris... 

« Ce ne sont pas des hommes vaillants, des soldats 
qui manquent le plus à la liberté; non, ce sont des 
hommes à convictions fortes, et d'une constance qui 
ne se lasse pas. J'ai vu les despotes à l'œuvre. Que leur 
faut-il? Un peuple ignorant, indifférent au droit, vif 
seulement pour l'intérêt et le plaisir. A nous, qui vou- 
lons ressaisir et ensuite appuyer solidement notre indé- 
pendance, ce qu'il nous faut, ce n'est pas une fougueuse 
avant-garde, d'héroïques enfants perdus; il nous faut 
des masses profondes où les bonnes mœurs, le désinté- 
ressement, la vertu publique soient en honneur, où la 
patrie trouve toujours à ses ordres des citoyens, aujour- 
d'hui bras vengeurs, demain remparts de lajoi. 

« L'énergie d'un homme n'est pas dans le poignard 
qu'il serre sur sa poitrine, celle d'un peuple dans les fu- 
sils qu'il amasse pour lejour de sa délivranec. L'énergie 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 125 

est dans le cœur, d'autant plus véritable qu'elle est 
simple, et qu'elle sait accomplir des devoirs obscurs. 

« Plusieurs des nôtres m'ont dit parfois : « Notre 
« œuvre est trop pacifique et d'une marche trop lente. 
« Utilisez mieux nos courages ; appelez-nous à des 
« choses hardies; donnez-nous le stimulant du danger. » 
Je leur ai répondu : « Amis, prenez patience. Croire au 
« droit, vouloir ce qui est juste, aimer son pays, cela 
« seul met un citoyen plus près que vous ne pensez de 
« l'épreuve, du combat et même du martyre. » 

C'est bien là le fond des pensées que Zan développa 
devant moi dans ce premier entretien. Mais ce que je 
ne saurais rendre, c'ost le souffle élevé d'inspiration qui 
animait ses paroles et la vive poésie dont il les colorait. 
En l'écoutant, je n'étais pas seulement ému d'admiration, 
je me sentais encore attiré vers lui comme vers un ami. 
Lui-môme, d'ailleurs, ne tarda pas à encourager mes 
avances, et, en peu de temps, les liens d'une véritable 
intimité se formèrent entre nous. Zan me fit recevoir, 
après quelques formalités très-simples, membre de l'as- 
sociation, et je n'y fus pas un de ses moins fervents dis- 
ciples. 



XXII 



Cependant le czar Alexandre, de plus en plus en proie 
à ses terreurs, avait dépouillé toute idée de justice en- 
vers les peuples et ne connaissait plus d'autre instru- 
ment de règne que la compression. Pour qu'une main 
de fer s'appesantît sur les provinces polonaises, il n'a- 
vait qu'à laisser le grand-duc et Novosiltzoff à leurs 
instincts; c'est ce qu'il fit. Au commencement de 1823, 
Wilna se remplit d'espions. L'Université, professeurs et 
étudiants, furent en butte à l'inquisition la plus odieuse. 
Nos actes ne donnaient sur nous aucune prise, on in- 
crimina notre pensée. Cette pensée de la régénération 
polonaise, manifestée et caressée naguère par le czar 
lui-même, devint un crime; une dénonciation en forme 
contre la société des Philarètes fut adressée au général 
Rorsakoff, gouverneur de la Lithuanie, et le curateur de 
l'Université fut immédiatement mis en demeure d'in- 
former. Le prince Czartoryski n'eut pas de grands ef- 
forts à faire pour connaître toute la vérité. Sans s'in- 
quiéter de compromettre les restes de sa faveur d'autre- 
fois, dans son rapport à l'empereur, il prit énergique- 
mentla défense des étudiants de Wilna; il ne dissimula 
pas qu'ils s'étaient organisés en société secrète ; mais il 
rappela les actes injustifiables par lesquels on les y avait 
réduits; il fit ressortir tout ce qu'il y avait d'honnête et 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 127 

d'avouable dans leur but et dans les voies qu'ils suivaient 
pour l'atteindre. Son énergique sincérité déplut ; mais 
il fit suspendre quelque temps encore le coup dont on 
voulait frapper l'université de Wilna. 

Enfin, un fait futile, une étourderie d'écolier, four- 
nit à la police russe l'occasion et le prétexte qu'elle at- 
tendait. Le 3 mai, jour anniversaire de la constitution 
libérale que la Pologne s'était donnée en 1791, au gym- 
nase de Wilna, dans la classe de cinquième, on trouva 
inscrits à la craie, sur un tableau, ces mots : « Vive la 
constitution du 3 mai! Grand Dieu! qui nous la rendra?» 
L'émoi fut grand parmi les fonctionnaires russes. Le 
fait fut dénoncé au général gouverneur comme l'indice 
d'une conspiration prête à éclater. Le gouverneur en ré- 
féra au grand-duc ; celui-ci envoya aussitôt en Lithua- 
nie, muni des pouvoirs les plus sévères, le conseiller 
privé Novosiltzoff. La main qui avait tracé l'inscription 
avait été bientôt connue, c'était celle de Michel Plater, 
qui tenait pî\r son père à la noble famille de ce nom, et 
par sa mère à celle de Kosciuszko ; c'était la main d'un 
écolier de cinquième, d'un enfant de treize ans!... Novo- 
siltzoff n'eut garde cependant de 'ne pas prendre la chose 
au sérieux. Non-seulement Michel Plater et plusieurs de 
ses jeunes camarades furent jetés en prison et mis au 
secret, mais même le principal du gymnase et le recteur 
de l'Université furent arrêtés et tenus pendant deux 
mois sous les verrous. L'affaire s'instruisit comme s'il y 
avait crime d'État. 

Ces étranges rigueurs contre des écoliers eurent dans 
toute la Lithuanie«un douloureux retentissement. Dans 
plus d'un collège, de jeunes têtes se montèrent; Mi- 
chel Plater excita les plus vives sympathies et trouva 
des imitateurs. H y eut sur les murs des placards, il 
circula de main en main des vers qui n'étaient pas à la 



128 SOUVENIRS d'un proscrit 

louange du gouverneur russe et du grand-duc Constan- 
tin. Ces faits se produisirent à Krozé, à Rowno, à Riei- 
dany, etc. Novosiltzof, accourut jetant dans chacune de 
ces villes la terreur. Là aussi, il fit saisir des enfants, et, 
les arrachant des bras de leurs mères (une d'elles en 
devint folle de douleur), il les amena garrottés à Wilna 
pour les livrer à un conseil de guerre. Mais, auparavant, 
il lui fallait des aveux, des éléments pour échafauder 
de plus sérieuses accusations de complot. Suivant cette 
pensée, il fit traîner l 'affaire en longueur, et, dans l'om- 
bre des prisons, soumit ces pauvres enfants à de vérita- 
bles tortures. Au milieu des interrogatoires, on les battait 
de verges ; dans leurs cachots, on leur faisait endurer 
le froid et la faim; ou bien on leur donnait pour toute 
nourriture des poissons salés, afin qu'ils souffrissent une 
soif ardente. Jugés enfin à huis clos par un conseil de 
guerre, la plupart, et entre aulres Michel Plater, furent 
condamnés à servir, comme simples soldats, dans un 
régiment des frontières. Deux écoliers du collège de 
Rieidany furent envoyés à perpétuité aux mines de 
Nortchignsk. Un ukase ferma et supprima le collège 
même, et aux élèves de ce collège toute instruction et 
toute profession libérales furent désormais interdites. 
Quand on exécuta l'arrêt contre Michel Plater et ses com- 
plices, la population de Wilna vit un spectable lamen- 
table! Ces malheureux enfants étaient d'abord ferrés, 
comme Je sont ailleurs les forçats, et puis jetés sur des 
charrettes.L'un d'eux, Joseph Moléson, de Poniwicz, était 
si jeune encore (il avait onze ans), que les anneaux s'é- 
chappaient de ses pieds. Il fallut du temps pour en for- 
ger d'autres à son usage. Le pauvre petit cependant 
pleurait et protestait de son innocence. Un frissonne- 
ment d'horreur grondait au sein de la foule qui entou- 
rait les voitures... 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 129 

Plusieurs de ceux qui me liront ignorent quel sup- 
plice, en Russie, impliquent ces mois : « Condamné #u 
service militaire. » En Russie, les rangs de l'armée re- 
çoivent l'écume des villes et des campagnes. Le simple 
soldat, misérable, traité par ses officiers comme une 
brute, discipliné à coup de knout et de bâton, sans es- 
poir, sans avenir, est au dernier rang de l'échelle. Mon 
cœur saigne encore, quand je songe que des centaines 
de mes jeunes compatriotes, des meilleures et des plus 
nobles familles, chaque fois que le fantôme de la Polo- 
gne a troublé le sommeil des çzais, ont été arrachés à 
tout ce qu'ils aimaient pour aller endurer mille tortures 
de l'âme et du corps dans ces' bagnes militaires de la 
Russie... Heureux, du moins, ceux-là qui ont bientôt 
trouvé, comme la plupart des proscrits de 1824, la fin de 
leur supplice au passage des Balkans ou dans les gorges 
du Caucase ! 

Je reviens à NovosiltzofF. 11 n'avait pas en pure perte 
exerce sur des enfants sa rage d'inquisiteur. Quelques 
mots, quelques indices l'avaient mis sur les traces de 
l'association des Philarètes; c'était là un plus digne su- 
jet pour son ambition et son zèle. Les conspirateurs, les 
criminels d'État qu'il cherchait, il s'appliqua à les trou- 
ver parmi la jeunesse de l'université de Wilna. Il fut 
aidé dans son infâme dessein par un associé digne de 
lui, Venceslas Pélikan, professeur de la faculté de mé- 
decine, qui d''jà avau r^iuré la foi de ses pères pour em- 
brasser la religion grecque, et qui ne croyait pas avoir 
encore assez fait pour s'assure la faveur du maître. 
Doublement renégat, il avait, d'ailleurs, à se venger du 
mépris qu'il lisait dans tous les regards honnêtes. Ces 
deux hommes enveloppèrent pendant dix-huit mois 
Wilna et toute la Lithuanie d'un réseau de terreur. 



XXI11 



Un matin du mois de novembre 1823, les portes de 
l'Université ne s'ouvrirent pas. Un bataillon russe sous 
les armes les gardait. Quelques étudiants venaient un à 
un, et, aussitôt sommés brutalement de s'éloigner, se 
retiraient, pâles de stupeur et de colère. Les sbires de 
Novosiltzoff, à la pointe du jour, avaient envahi les mai- 
sons garnies habitées par les étudiants. Plus de soixante 
d'entre eux, surpris dans leur sommeil, avaient été 
saisis, garrottés et traînés comme des malfaiteurs par 
les rues de Wilna. On les avait enfermés dans deux an- 
ciens couvents convertis en prisons. En apprenant, à son 
réveil, cette exécution, la ville entière fut consternée. 
Le curateur de l'Université et le collège des professeurs 
firent dignement leur devoir. Ils invoquèrent avec éner- 
gie les privilèges universitaires, et réclamèrent de No- 
vosiltzoff la mise en liberté des étudiants, se réservant 
de leur appliquer les peines disciplinaires portées par 
les statuts, s'ils s'étaient rendus coupables de quelques 
actes contre l'ordre public. Il leur fut durement ré- 
pondu « que la raison d'État ne souffrait ni discussion 
ni tempérament; que les fonctionnaires de l'Uni- 
versité n'avaient rien à voir là où il s'agissait d'un 
crime politique; qu'ils feraient sagement, d'ailleurs, de 
s'abstenir dans celte affaire, et de ikî pas provoquer sur 



SOUVENIRS D'UN THOSCRIT 131 

leur propre cpnduite les investigations sévères du gou- 
vernement. » 

J'étais allé par hasard passer vingt-quatre heures à 
Luczyn, lorsqu'eut lieu l'exploit nocturne du proconsul 
Novosiltzoff contre mes camarades de l'Université. Au 
bruit qui en arriva jusqu'à moi, je revins à Wilna en 
toute hâte et dans un trouble extrême. L'arrestation de 
Thomas Zan et celle d'Adam Mickiewicz étaient données 
pour certaines; on ne désignait que vaguement leurs 
compagnons de captivité. Je courus au logement de 
ceux pour qui je craignais le plus. Partout j'avais peine 
à me faire ouvrir; je ne voyais que gens terrifiés; et, 
quand je m'informais du sort d'un de mes amis, l'hôte me 
répondait à voix basse : « Arrêté ce matin !... Conduit 
au couvent des Augustins ou bien à celui de&Piaristes!...» 
Les rues étaient presque désertes. Parmi les étudiants, 
quelques-uns avaient quitté la ville; les autres se te- 
naient enfermés chez eux, surveillés et comme gardés à 
vue par des espions apostés dans le voisinage. Il me 
fallut attendre la nuit pour aller furtivement voir quel- 
ques camarades épargnés jusque-là, et me renseigner 
auprès d'eux. Tous me revoyaient avec un joie mêlée 
de surprise ; le bruit de mon arrestation avait couru, et, 
moi-même, à vrai dire,* je ne m'expliquais que par 
quelque mystérieuse intervention pourquoi je ne parta- 
geais pas le sort de mes meilleurs amis, quand tout était 
commun entre nous, et que leur crime était le mien. 
Cependant j'étais tourmenté du désir d'user du moins 
en leur faveur de la liberté qui m'était laissée. Il me 
fallait renoncer à l'espoir de les voir dans leur prison, 
ou de leur faire parvenir quoi que ce fût. Us étaient tous 
tenus au secret le plus rigoureux. Mais ne pouvait-on, 
d'ailleurs, les servir d'une manière plus efficace en fai- 
sant connaître la vérité sur leur caractère, sur leur con* 



132 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

duîte, sur notre association même, qui défiait toute in- 
crimination sérieuse? ne pouvait-on convaincre de leur 
innocence et intéresser à leur sort quelques personna- 
ges en crédit ayant encore souci de la justice et com- 
prenant l'intérêt qu'avait le gouvernement russe à ne 
pas heurter trop violemment l'opinion et la conscience 
publiques en Lithuanie?... Celte idée, je la communiquai 
a mes camarades. Ils l'accueillirent chaudement, et il 
fut convenu que chacun de nous la mettrait en pratique 
autant qu'il le pourrait. Nous étions jeunes... quoique 
déjà le cœur froissé par l'arbitraire et les avanies dont 
les agents du czar nous rendaient chaque jour témoins, 
nous avions foi encore dans la toute-puissance du mot 
de justice... Heureux privilège de l'âge !... foi candide, 
sans laquelle la jeunesse reculerait de dégoût en face de 
l'humanité et au seuil môme de la vie !... 

Pour ma part, je crus entrevoir tout d'abord deux 
voies par lesquelles il me serait possible d'intervenir 
utilement en faveur de nos amis détenus. J'eus l'espoir 
de leur ménager la protection d'un officier d'état-major 
russe, dont je parlerai tout à l'heure, et celle de mon 
ancien tuteur, M. Yagowski ; ce fut même à celui-ci 
qu'en premier lieu je m'adressai. Comment me vint-il 
à l'esprit de recourir à cet homme qui m'avait inspiré 
autrefois un si vif sentiment de répulsion? Il faut bien 
que je l'explique ici. 

Une commission d'enquête avait été nommée, et 
M. Yagowski en était membre. Cette enquête ordon- 
née, déjà m'avait paru d'un heureux présage; dès qu'il 
y avait instruction de l'affaire , examen attentif des 
faits, tout devait aller bien. Serait-il possible, même 
aux esprits les plus prévenus, de reconnaître quelque 
trace de conspiration dans les habitudes et les travaux 
paciliques de la sociélé des Philarètes?...La vérité mise 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 133 

en lumière, c'était le salut de mes amis. M. Yagowski 
sans doute, par le choix môme que les agents du czar 
avaient fait de lui, devait m'ôtre fort suspect. Mais je 
me rappelais le mot d'un patriote lithuanien, excellent 
esprit, qui, me parlant un jour de certains signes favo- 
rables à notre cause, m'avait dit : «Yagowski revient 
vers nous ; en cachette, il nous fait quelques avances : 
c'est de bon augure. » Cet homme, évidemment, jouait 
double jeu. Assuré du présent par son obséquiosité 
servile envers les Russes, il cherchait à se garder contre 
les retours de fortune en donnant parfois quelques mar- 
ques de sympathie pour les souffrances de ses compatrio- 
tes. Renégat peureux, il n'observait pas sans terreur l'u- 
nanimité et la force du sentiment patriotique qui se 
réveillait dans les provinces polonaises. Dans les dispo- 
sitions d'esprit où j'étais, je m'imaginai facilement qu'il 
me serait possible de tirer parti en faveur d'une cause 
juste des misérables calculs de cet homme. Je sur- 
montai donc ma répugnance, et j'allai trouver M. Ya- 
gowski. 

Son premier accueil fut encourageant; il me reçut 
avec force démonstrations de politesse et môme de 
bienveillance, et, quand je lui dépeignis -ma douleur, 
mes inquiétudes sur le sort de mes amis emprisonnés 
et placés sous le coup d'une accusation capitale, il 
donna de grands éloges à mon dévouement et s'étendit 
sur divers thèmes philosophiques, relatifs à l'amitié et 
aux devoirs sacrés qu'elle impose. Je me hâtai, autant 
que je le pus, de l'amener au cœur de la question : je 
protestai dans les termes les plus vifs de l'innocence de 
Zan-el de ses compagnons d'infortune. Pour donner plus 
de poids à mes affirmations, je ne niai point l'existence 
d'une association secrète k laquelle j'étais moi-même 
affilié; mais j'insistai en même temps sur son caractère 

8 



134 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

doctrinal et littéraire, qui ne sentait aucunement la ré- 
bellion. Un esprit plus défiant que le mien aurait été 
frappé de la physionomie équivoque de mon interlocu- 
teur, pendant que je lui faisais, à bonne intention, cet 
aveu. Son œil demi-fermé et presque caressant semblait 
m 'inviter à entrer dans plus de détails; je. m'arrêtai 
cependant... Alors, M. Yagowski prit la parole d'un 
ton solennel et me tint un long discours, fort en- 
nuyeux, où il fit entrer dans une confusion calculée l'é- 
loge du czar magnanime, celui de la savante université 
de Wilna, l'assurance de son attachement à ses compa- 
triotes lithuaniens et celle de son respect pour le con- 
seiller d'État privé Novosiltzoff, conservateur des maxi- 
mes fondamentales de l'empire, etc., etc. Impatienté, 
je l'interrompis enfin pour lui dire que ses compatriotes 
lithuaniens, le voyant seul de tous les hommes de leur 
nationalité parmi les membres de la commission d'en- 
quête, mettaient leur espoir en lui, pour que justice fût 
rendue à de braves jeunes gens, l'élite du pays, fausse- 
ment et odieusement inculpés -de crime d'État. Les 
traits de M. Yagowski restaient impassibles ; pour toute 
réponse, il fallut m£ contenter d'une nouvelle harangue 
non moins prolixe que la première, dans laquelle il 
s'étendit à perte de vue sur ses propres vertus, sur son 
humanité, sur sa justice, sur les délicatesses de sa con- 
science et l'inébranlable fermeté de son caractère.., et 
sur je ne sais quoi encore. Bref, il arriva à ses fins. Il y 
avait une heure que cela durait ainsi; j'étais comme 
hébété, et n'avais plus le courage de chercher à placer 
un mot au milieu de ce torrent de paroles. Trop con- 
vaincu que M. Yagowski me prenait pour dupe, je levai 
brusquement la séance. Je me retirai avec la certitude 
que cet homme, malgré son désir de ressaisir un peu 
de popularité parmi ses compatriotes, ne mettrait pas 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 135 

un instant en balance avec un froncement de sourcils 
du sénateur, conseiller d'État privé, Novosiltzoff, l'envoi 
de soixante innocents au fond des mines de la Sibérie. 

Ce premier échec me fit réfléchir, mais ne me rebuta 
point. J'apercevais plus distinctement le danger qui 
menaçait mes amis, et je n'en avais que plus d'ardeur 
à chercher pour eux quelque appui, quelque loyauté se- 
courable.. . L'hiver précédent, je m'étais rencontré, dans 
plusieurs parties de traîneau, avec un officier russe, le 
capitaine Erskine, attaché comme aide de camp au gé- 
néral Korsakoff. C'était de tous points un charmant ca- 
valier, aux manières élégantes et pleines d'aménité, et 
qui m'avait captivé surtout par le libéralisme de ses 
idées et l'étonnante franchise de son langage. M. Ers- 
kine avait fait la campagne de 1814; il connaissait Paris 
et Londres. Épris des doctrines politiques et des insti- 
tutions de l'Occident, il ne se faisait pas faute de parler 
avec dédain de la barbarie moscovite, plâtrée d'un sem- 
blant de civilisation. Il était jeune encore d'ailleurs, et 
d'un esprit très-cultivé. Malgré sa nationalité et sa posi- 
tion officielle, je ne doutai pas que, si je l'abordais, je 
le trouverais révolté des brutalités sans cause et sans 
raison commises sur les étudiants de Wilna. Je ne fai- 
sais pas à M. Erskine l'injure d'un rapprochement entre 
lui, noble officier russe, et un déserteur de la cause po- 
lonaise, tel que M. Yagowski. « Il ne faudrait pas, me 
semblait-il, beaucoup d'efForts pour le gagner à notre 
cause et obtenir qu'il s'employât auprès du général 
gouverneur à déjouer les machinations inquisitorialés 
de Novosiltzoff. » Sans perdre de temps, je cherchai 
M. Erskine, et finis par le rencontrer. 

Il parut me revoir avec un grand plaisir et ftit à mon 
égard plus gracieux encore et plus amical que de cou- 
tume. Il écouta d'un air de profond intérêt mes doléan- 



136 

ces et mes vives récriminations contre Novosiltzoff et le 
régime de terreur que celui-ci organisait en Lithuanie. 
Quand y eus fini : 

« Comte Luczynski, me dit-il, voyez si je vous con- 
nais bien I Depuis deux jours, je m'attendais à votre vi- 
site; et toutes ces choses si chaleureusement senties 
que vous venez de me dire, d'avance je croyais les en- 
tendre de votre bouche. 

— Et moi, répliquai-je vivement, j'étais sûr, capi- 
taine, de vous voir prendre en main, avec votre géné- 
rosité habituelle, la cause des victimes contre leurs 
bourreaux. 

— Vous allez un peu vite... permettez-moi de vous le 
dire, et ne tenez pas assez compte de la situation dés- 
agréable où me placent vis-à-vis de vous les événements 
de l'avant-dernière nuit. 

— Je vous comprends mal, sans aucun doute. Ces 
événements, comme vous les appelez, sont essentiellement 
propres à rapprocher les honnêtes gens, Russes ou Li- 
thuaniens, peu importe, qui ont horreur de la barbarie 
et de l'iniquité. 

— Ce sont là des vérités de sentiment que je ne 
conteste pas; mais, si nous descendons sur le terrain 
pratique, nous y retrouverons l'abîme qui nous sépare. 

— Qui nous sépare!... repris-je avec un mouvement 
dont je ne fus pas maître. Capitaine Erskine, dites- 
moi franchement que je me suis trompé en m 'adres- 
sant à vous, et je ne vous importunerai pas une minute 
de plus... » 

A ces mots, je le vis pâlir... mais il reprit à l'instant 
même tout son sang-froid. 

« Comte Luczynski, me dit-il, je comprends que 
l'émotion d'un pareil jour soit trop forte pour vos 
nerfs excitables... Remettez-vous. Causons, je vous prie. 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 137 

avec calme, comme il convient à des gens de bonne 
compagnie, et voyons froidement le fond des choses. 
Qui suis-je, moi à qui vous demandez d'intervenir 
en faveur de jeunes imprudents qui ont encouru 
les rigueurs du pouvoir? Je suis Russe, officier de 
l'armée impériale, aide de camp du général à qui le 
czar a confié la Lithuanie. Le czar, c'est mon maître; 
tant qu'il me laisse mon libre arbitre, tant qu'il n'a 
point parlé, je puis avoir à moi telles idées de progrès, 
de justice politique, telles doctrines de philosophie hu- 
manitaire qu'il me plaît... Mais, quand le czar, par lui- 
même ou par ses agents, a manifesté une pensée, une 
volonté, il ne me reste qu'à m'incliner devant elle en 
bon et fidèle sujet. Je puis plaindre du fond de mon 
âme, comme je le fais très-sincèrement dans cette cir- 
constance, ceux qui ont eu lé malheur d'encourir l'ani- 
madversion du czar; mais, en sujet soumis, je n'ai pas 
le droit de les réputer innocents. 

— Voilà une théorie, capitaine, qui fait une triste 
condition à la conscience individuelle ! Je plains les 
âmes honnâtes comme la vôtre à qui elle s'impose... et 
je ne vous cache pas l'horreur que m'inspire de plus en 
plus ce régime autocratique de qui elle est née ! 

— Libre à vous !... Seulement, vous l'oubliez trop 
et je vous le répète : entre nous, comte Luczynski, dès 
qu'il s'agit de l'action gouvernementale, il y a un abî- 
me. Comme Russe , mon symbole, le voici : Après 
Dieu, le czar, l'empire et sa grandeur! Vous, Polo- 
nais, vous pouvez dédaigner nos maximes d'État; mais 
la fortune et la splendeur de l'empire disent assez 
qu'elles ne sont pas réprouvées de Dieu. 

— Dieu est patient, parce que l'avenir est à lui ! » ré- 
pliquai-je d'une voix tremblante d'indignation. 

Et, Jà-dessus, je me levai pour me retirer. Le capitaine 

8. 



438 SOUVKKIAS d'un proscrit 

Erskine m'accompagna jusqu'à la porte de son appar- 
tement. 

« Adieu, me dit-il. Vous pensez bien mal de moi, 
comte Luczynski I... et cependant... tout n'est pas, chez 
nous autres Russes, oubli des bonnes relations et dureté 
de cœur, croyez-le bien... » 

Ces paroles, le son ému de la voix, l'expression du 
regard qui les accompagnait, me frappèrent singulière- 
ment... Je n'en doutai plus: c'était au capitaine Ers- 
kine que je devais d'avoir été laissé en liberté!... Au 
fond, je rendais justice à sa bonne et serviable nature; 
mais la rougeur me montait au front en pensant que 
j'avais contracté une dette de reconnaissance envers un 
officier russe qui venait de m'exposer avec un tel sang- 
froid, et comme l'Évangile de sa nation, les doctrines 
d'un servilisme fanatique. 



XXIV 



Cependant Novosiltzoff s'animait à son œuvre et se 
donnait un plus vaste champ. Wilna et les étudiants de 
l'Université ne suffisaient pas à épuiser ses rigueurs. 
Bientôt, comme s'il tenait les fils d'une vaste conspira- 
tion, il envoya dans chacune des provinces polonaises 
des émissaires armés des pouvoirs les plus redoutables. 
Avoir appartenu à l'université de Wilna et continué d'en- 
tretenir des relations avec Thomas Zan et ses amis de- 
vint le crime d'une foule de jeunes hommes de toutes 
les carrières, civiles, militaires, ecclésiastiques môme. 
Suspects d'être affiliés à l'association des Philarètes, 
ils étaient arrêtés au milieu de leurs familles et ame- 
nés à Wilna sous bonne escorte. Pour les recevoir, il 
fallut convertir en prisons jusqu'à huit couvents. 

Les interrogatoires se succédaient sans relâche, et, 
pour mieux arracher aux accusés des aveux, Novo- 
siltzoff et Pélikau avaient recours à tous les raffine- 
ments d'intimidation qu'ils pouvaient inventer, et môme 
à des sévices empruntés aux beaux temps de l'inquisi- 
sition. Mais leurs victimes les déconcertaient par une 
constance inébranlable. Ces jeunes gens, dont tout le 
crime était de s'être excités mutuellement à l'accom- 
plissement de leurs devoirs, aitgoût et à la culture des 
lettres, pour ranimer et honorer leur nationalité, dédai- 



140 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

gnaient de répondre à des accusations de trames se- 
crètes et de rébellion, et, de peur de livrer à leurs per- 
sécuteurs de nouvelles victimes, ils s'abstenaient de ci- 
ter aucun nom ; ils se renfermaient dans un silence stoï- 
que. Cela durait depuis huit mois. Novosiltzoff se sentait 
devenir non moins ridicule qu'odieux; il sentait sur- 
tout sa responsabilité gravement engagée vis-à-vis du 
czar, auprès duquel il avait exagéré sans mesure le ca- 
ractère et les proportions de cette affaire. Il fallait en 
finir. On n'osa pas traduire devant des juges ces pré- 
tendus criminels d'État; on trouva plus prudent de re- 
remettre leur sort au bon plaisir impérial. Le 14 août 
1824, parut un ukase qui déclarait vingt des accusés 
« coupables de vues pernicieuses et d'avoir voulu pro- 
pager, au moyen des lettres, dans, les gouvernements 
de l'ancienne Pologne, la sotte nationalité polonaise. » 
La déportation était prononcée contre eux ; dix-sept de- 
vaient être remis à la disposition du gouvernement pour 
qu'il les employât, selon son bon plaisir, dans les pro- 
vinces les plus reculées de l'empire. Les trois autres 
étaient envoyés en Sibérie pour y être enfermés d'abord 
dans une forteresse. Celaient Thomas Zan, Czeczot et 
Suzin. Celui-ci d'une faible complexion, devait bientôt 
y trouver la mort. — En outre, on mutilait l'université 
de Wilna. Quatre de ses professeurs, notamment le sa- 
vant Lelewel, étaient révoqués. On destitua le prince 
Czartoryski de ses fonctions de curateur. Il fut remplacé 
par Novosiltzoff lui-môme; Pélikan eut aussi sa récom- 
pense : on lui donna 1^ place de recteur. Enfin, l'ensei- 
gnement de l'histoire et de la philosophie fut miséra- 
blement restreint et dénaturé. L'université de Wilna ne 
se releva jamais du coup que lui portèrent alors ces 
persécuteurs de la nationalité polonaise. 
Quant on connut dans Wilna le décret de proscrip- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 141 

tion qui frappait tant de nobles jeunes gens, la conster- 
nation fut profonde. Les boutiques restaient fermées ; 
on ne voyait dans les rues que des soldats russes et quel- 
ques curieux qui lisaient l'ukase du czar placardé sur 
les murs. Dans nos réunions d'étudiants, il y eut bien 
des imprécations!;., il y eut des larmes de douleur et 
de colère!... On y agita aussi des projets de délivrance... 
Mais quelle chance avions-nous de mettre en défaut la 
police russe ou de lui arracher sa proie de vive force? 
Les déportés furent enlevés la nuit, on deux convois, 
dont l'un dans la direction de Saint-Pétersbourg, l'au- 
tre dans celle de Nijni-Novogorod. Ce dernier emme- 
nait en Sibérie Thomas Zan et ses deux camarades frap- 
pés de la môme peine. Le malheur de Zan, son admi- 
rable fermeté dans tout le cours de l'instruction, avaient 
encore surexcité mon amitié et mon admiration pour 
lui. A tout prix, je voulais le revoir avant que la Sibé- 
rie, cette tombe anticipée, l'eût dévoré. 

Un des infimes agents de la police que j'avais gagné, 
à l'aide d'une somme de roubles assez ronde, devait 
m'informer à temps du départ de Zan, de la route 
qu'on lui ferait suivre et du lieu d'étape où il passerait 
la première nuit. Le marché fut tenu. Un matin, mon 
homme vint m'avertir que la voiture qui emmenait Zan 
en Sibérie était partie de Wilna avant le jour, escortée 
d'un détachement de Cosaques, qu'elle avait pris la 
route de Polostk, et que sa première étape était mar- 
quée à la maison de poste de..., à six milles environ de 
Wilna. J'eus bientôt fait mon plan : En quatre heures, 
un bon cheval pouvait me mener à la maison de poste. 
Ces maisons, dans tout l'empire russe, sont en môme 
temps des auberges où les voyageurs trouvent un 
abri, mais à la condition de manquer des choses les 
plus indispensables, s'ils ne les ont apportées avec eux. 



143 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

Cela, dans ce moment, ne m'inquiétait guère. Je parti- 
rais dans l'après-midi, comme pour un voyage, suivi 
d'un domestique et d'un bagage assez apparent; j'arri- 
verais à l'étape avant la tombée de la nuit; installé tant 
bien que mal dans la maison de poste, je me trouverais 
sous le même toit que Zan, et j'aurais bien mauvaise 
chance s'il no m'était pas possible, soit à l'arrivée, soit 
au départ, d'échanger avec ce généreux proscrit un re- 
gard, un serrement de main, quelques mots peut-être. 
Tout alla d'abord selon mes désirs. Vers sept heures 
du soir, un peu avant le coucher du soleil, j'atteignis le 
convoi. Au milieu d'une escorte d'une douzaine de Co- 
saques, cheminait lentement une charrette découverte; 
trois jeunes gens, enveloppés dans leurs manteaux, y 
étaient étendus sur quelques bottes de paille. Au bruit 
du trot de mon cheval sur le bas côté de la route, un 
de ces jeunes gens souleva la tête... C'était Zan!... Si 
je ne m'étais attendu à le voir, j'aurais eu quelque peine 
à le reconnaître, tant sa longue réclusion et toutes les 
souffrances physiques et morales qu'il avait endurées 
l'avaient amaigri et avaient altéré ses traits. Il n'avait 
plus, d'ailleurs, cette belle chevelure que j'étais accou- 
tumé avoir flotter sur ses épaules; de crainte d'évasion, 
on lui avait rasé la tête, et un mauvais bonnet grec la re- 
couvrait... A travers la haie de Cosaques qui l'entourait, 
Zan me vit; il me reconnut... Quelle entrevue, grand 
Dieu!... de part et d'autre, quel langage muet!... Ce que 
les traits de mon visage exprimaient, je l'ignore; mais 
la pitié, l'admiration, une sourde fureur contre un 
despotisme atroce, tous ces sentiments bouleversaient 
mon âme... Quant à Zan, l'expression de son regard me 
parut sublime!... Tout ce qu'il y a de plus touchant et de 
plus noble dans l'amitié, dans la reconnaissance, dans 
la douleur résignée s'y peignait à la fois. Ce regard, 






SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 143 

jamais depuis je ne l'ai oublié!... Ce fut d'ailleurs rapide 
comme l'éclair. Zan, l'homme du sacrifice, craignit tout 
aussitôt un danger pour moi. Il inclina la tête, et, se 
privant volontairement lui-môme du dernier regard 
d'un ami, il tint ses yeux obstinément fixés sur la li- 
tière où il était étendu. 

Cependant, plein d'espoir de le revoir de plus près, 
j'avais en un instant gagné la maison de poste. Arrivé k 
la porte, où personne ne se montrait, j'appelai à haute 
voix quelque palefrenier à qui je pusse jeter la bride de 
mon cheval, lorsque, tout à coup, mé retournant au 
bruit du galop de plusieurs cavaliers, je me vis entouré 
de trois hommes armés jusqu'aux dents : c'était le chef 
de l'escorte suivi de deux Cosaques. La figure de cet 
homme ne m'était pas tout à fait étrangère; à un seeond 
coup d'œil, je le reconnus pour un des sbires, objets de 
l'horreur de la population de Wilna, et qui avaient toute 
la confiance de Novosiltzoff. Je remarquai aussi que la 
charrette des condamnés et le reste de l'escorte étaient 
arrêtés à deux cents pas de nous. L'homme de police, 
s'adrcssant à moi du ton le plus brutal, m'intima l'ordre 
de m'éloigner à l'instant de la maison de poste et de 
poursuivre ma route. Offensé d'une telle injonction, 
j'invoquai mon droit d'aller et de m'arrôter où bon me 
semblait, et m'apprêtai à montrer le passe-port en règle 
dont j'avais toujours soin d'être muni. 

«Je n'ai que faire de votre passe-port, répliqua le 
sbire. Je vous connais, comte Luczynskiî... Quant à 
votre droit, comme vous dites, ajouta-t-il d'un air de 
profond mépris, entendez-vous le mettre au-dessus de 
l'ukase du czar que j'exécute en ce moment?... Pas un 
mot de plus! Suivez votre chemin!... ouje donne Tordre 
a mes hommes de vous garrotter sur votre cheval et de 
vous reconduire ainsi à Wilna, où vous expliquerez à 



144 SOUVENIRS d'un proscrit 

qui de droit le hasard qui vous amène ici en ce mo- 
ment. » 

J'ai rarement plus souffert!... Mais toute résistance 
était impossible... Il fallut m 'éloigner!... 

Je ne revis plus jamais Thomas Zan. Emmené à cinq 
cents lieues au-dessus de Moscou, enfermé dans la for- 
teresse d'Orenbmirg, en Sibérie, il y demeura plusieurs 
années. Longtemps ses amis et ses parents même le 
crurent mort. On m'a assuré, depuis que je suis en 
émigration, qu'il avait enfin été rendu à la liberté et à 
sa famille. 



XXV 



En quittant la fatale route de Polotsk, j'étais revenu 
à Luczyn. J'avais besoin de trouver, dans la douceur ré- 
signée et dans les consolations affectueuses de ma bonne 
tante, quelque adoucissement à ma douleur amère. 
J'étais à peine depuis deux jours auprès d'elle, que je 
vis arriver une estafette de Wilna, apportant un pli à 
mon adresse. Je reconnus le cachet du gouverneur, et 
je ne le brisai, je l'avoue! qu'en pûlissant. La lettre ren- 
fermait ces quelques lignes : 

« Monsieur le comte, 

« Pardonnez-moi mon obstination à vous rendre ser- 
vice, même au risque de vous déplaira. Quand j'ai bien 
placé mes sympathies, je ne me rebute pas aisément. 

« Un dernier voyage, dont l'itinéraire était mal réglé, 
a failli vous coûter cher. C'est vers le. sud-ouest qu'il 
convient que vous alliez maintenant. J'ai obtenu d'un 
haut personnage qu'il sollicitât en votre faveur la per- 
mission de visiter pendant quelques années l'Italie et 
môme la France. On me charge de vous informer que 
cette permission vous est octroyée ; préparez-vous à en 
profiter. Un jour, vous me saurez quelque gré de mes 
démarches en cette circonstance. 

o 



146 SOUVENIRS d'un proscrit 

a Croyez, comte Luczynski, à ma ferme intention de 
\ous ûtre utile, et n'oubliez pas que, vous-même, à cet 
égard, vous ne m'avez pas toujours laissé le choix des 
. moyens. 

» Joseph Ersrine. » 

A la lecture de cette lettre, je restai comme foudroyé. 
Un an plus tôt, je n'aurais pensé qu'à obtenir raison de 
l'auteur d'un impertinent persiflage. Les derniers évé- 
nements avaient mûri mon expérience et mon jugement. 
A travers la forme légère et outrecuidante qu'affectait 
l'auteur de ce billet, je ne pouvais méconnaître la trace 
d'une généreuse intervention, et je voyais trop claire- 
toent l'alternative qui me restait : ou l'exil volontaire, 
ou le risque imminent d'aller grossir, en Sibérie, le 
nombre dés victimes de Nôvôsiltzôff. . . Je me gardai bièri 
de dire à ma tante le véritable contenu de cette mit* 
sive, avant-coureur de si tristes changements dans môtre 
destinée commune. Cependant, pour une situation aussi 
extraordinaire, j'avais besoin de lumières et de sages 
conseils. J'allai trouver le comte Tzamoski, celui des 
amis de ma famille qui m'inspirait le plus de confiance. 
En quelques mots, je lui racontai mon excursion sur la 
route de Polotsk et la scène avec le sbire à la porte de 
la maison de poste. Je le mis au courant de mes rela- 
tions avec le capitaine Erskine, *et je hii donnai à lire 
le billet que je venais de recevoir de fcet aide de camp 
du général gouverneur. Pendant cetU lecture, je l'ob* 
serrai et je vis ses traits s'altérer. Toutefois, quand il 
eut fini, comme une extrême douceur était le fond de 
sa nature, il ne me dit rien qui fût pf oprt à augmenter 
mea alarmes. « La prudence vent, me dit-il, que voot 
ne dorante pas signe de vie eu ce moment. CepmdftBt 
ïi y a là quelque chose à éclAircir. Tenez-vous en repos. 



SOUVENIRS D*CN PROSCRIT 14T ^ 

et croyez bien que j'ai hâte de vous tirer d'incerti- 
tude. » 

Le surlendemain, le comle Tzamoski arrivait au châ- 
teau et demandait à me parler. Je courus à sa rencon- 
tre, et m'enfermai avec lui dans ma chambre. Depuis 
deux jours, j'avais eu le temps de creuser ce terrible 
mot : l'exil!... C'est avec une bien vive angoisse que, 
pressant ce bon vieillard qui tardait à s'expliquer, je 
lui dis : « Parlez, je vous en prie ! parlez î Que veut-on 
faire de moi?... » Il hésitait, il détournait les yeux... 
« Comte Tzamoski, m'écriai-je, c'est un arrêt d'exil que 
vous m'apportez, je le vois bien ! » La voix lui man- 
quait... Il me prit dans ses bras et me serra # contre son 
cœur, comme ferait un père a son fils, dont il aurait vu 
le nom inscrit sur des tables de proscription. « Il es! 
trop vrai !... me dit-il enfin. Votre généreux mouvement 
k l'égard de Zan a failli vous perdre à jamais. Novosil- 
tzoff y voyait, en germe, une accusation de crime d'État. 
Si vous n'êtes pas vous-même, à l'heure qu'il est, sur le 
chemin de la Sibérie, vous le devez au capitaine Ers- 
kine. Il est parvenu à arracher à son général quelques 
mots d'atténuation en votre faveur* Mais vous êtes si- 
gnalé comme un homme dangereux. La police russe ne 
renonce à se saisir de vous qu'à la condition que, dans 
huit jours au plus tard, vous aurez quitté le territoire de 
l'empire. Votre permis de voyager dans les régions de 
l'ouest et du sud de l'Europe a clé demandé, expédié... 
Je suis chargé de vous le remettre... Le voici î» Et, les 
larmes aux yeux, il me tendait le fatal papier* — Bien 
faible était la lueur d'espoir qui jusque-là me restait... 
Cependant, quand je me vis irrévocablement condamné 
à quitter mes foyers, mon pays, tous ceux que j'aimais, 
ma douleur fut immense ï... Je frémissais surtout à la 
pen*ée d'avoir à faire tomber comwn» un coup de foudre 



148 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

l'annonce de ce nouveau malheur sur le cœur de ma 
pauvre tante... Ému d'une sincère compassion, le comte 
Tzamoski voulut eneore se charger de l'avertir et de la 
préparer à une séparation fatale. Dès les premiers mots, 
alarmée au plus haut point, hors d'elle-même, elle se 
refusait à comprendre ce qu'on lui disait. Même quand 
le comte Tzamoski eut articulé la nécessité de mon 
prochain départ et montré l'ordre impérial, sous forme 
de permis de voyage à l'étranger, elle nous suppliait de 
l'épargner... elle repoussait la triste réalité comme on 
se débat contre un rêve atïreux!... Hélas! huit jours 
plus tard, sur un ordre précis du chef de la police de 
Wiliïa, j'étais obligé de nvarracher de ses bras!.,. 
Cette tendre mère (je lui dois bien ce nom) me pleurait 
dans l'amertume de son âme comme si j'étais mort pour 
elle... Le comte Tzamoski et quelques autres amis qui 
étaient venus recevoir mes adieux l'entouraient et lui 
promettaient de mettre tout en œuvre pour abréger mon 
exil ; elle restait inconsolable, comme une mère qui a 
perdu son fils!.,. 

Je quittai Luczyn le 4 octobre 1824 pour commencer 
ma vie d'épreuves... Un peu avant la première poste, 
sur la route de Wilna à Rowno, à l'un des points les 
plus élevés de cette partie montagneuse de la Lithua- 
nie, j'étais descendu de voiture et je gravissais à pied 
une côte très-roide. Mes idées étaient bien sombres! 
mon cœur débordait de douleur... C'était ma première 
journée d'exil !... J'allais la tète baissée et mes yeux ne 
voyaient rien. Tout à coup, par un mouvement instinc- 
tif, je me retournai... Quel spectacle s'offrit à ma vue! 
Du point culminant que j'avais atteint, j'embrassais d'un 
coup d'œil dans un cadre immense la belle vallée de la 
Wilia, Wilna avec ses collines et ses coupoles dorées, la 
forêt de Pobulanka, qui ondulait sur la croupe desmon- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 149 

tagnes. Dans le lointain, au-dessus des plus hautes cîmes 
des arbres, j'apercevais le sommet noirci d'un vieux 
donjon... C'était Luczyn, le château de mes pères, que 
je venais de quitter, et dont un gouffre déjà me sépa- 
rait!... Là était mon berceau, la tombe de ma mère, 
tous mes souvenirs. . . et tous les cœurs qui m'aimaient ! . . . 
A cette vue, ma force m'abandonna, mes genoux fléchi- 
rent... Je m'appuyai au bord de la route contre un quar- 
tier de roche, et, les bras pendants, le regard fixe, je ne 
pouvais détacher mes yeux de ce spectacle, sainte image 
de la patrie qui m'échappait !... Oh ! l'exil ! j'en ai long- 
temps goûté, ensemble ou les unes après les autres, toutes 
les amertumes. . . Mais jamais il ne m 'apparut plus affreux 
qu'en ce moment! Tout ce qu'une âme de vingt-trois 
ans a d'ardeur et de passion se tournait chez moi en une 
horrible souffrance... Un moment je crus sentir mon 
cœur se briser, je crus que cette roche, où je m'étais 
laissé tomber, allait devenir ma couche funèbre !... 

Je fus tiré de mon anéantissement par un grand bruit 
qui contrastait avec le silence habituel de cette route 
déserte. Un courrier passa d'abord devant moi au galop 
rapide de son cheval; puis j'aperçus, gravissant la côte, 
une voiture de voyage traînée par six chevaux, avec 
postillons en grande livrée et une escorte d'honneur 
d'une vingtaine de cavaliers. Au fond de l'équipage, je 
distinguai un homme chamarré de décorations, d'une 
figure basse, mais portant la tête haute. Sur le devant 
étaient deux de ses secrétaires ou familiers, qui, dans 
l'attitude d'un profond respect, paraissaient l'écouter. 
Deux autres voitures suivaient, pleines des officiers de* 
sa maison. Cet homme important, cette façon de grand 
seigneur, c'était Novosiltzoff!... Sa mission en Lithua- 
nie était terminée. Le czar l'en avait récompensé par les 
marques les plus éclatantes de sa faveur. Comblé d'hon- 



|6G SOUVENIRS d'un proscrit 

wurs et d'argent, il retournait à Varsovie auprès du 
grand-duc, pour l'aider à mieux torturer la Pologne. 
Du premier coup dtoil, je l'avais reconnu!... La vue de 
cet homme, en ce moment, bouleversa tout mon être... 
Mes yeux dardèrent sur lui des regards brûlants de haine 
et de soif de vengeance... Puis ils s'adressèrent au ciel, 
je l'avoue, comme pour lui demander compte de son 
calme impassible!... j'étais sous l'empire d'une sorte 
de frénésie... «Le voilà, murmurais-je, ce tourmenteur 
d'enfants, ce bourreau de mes frères !... le voilà, le mé- 
chant, l'impie!... Et toi, mon Dieu, que fais-tu donc des 
trésors de ta justice et de ta colère?... » 

Aujourd'hui, j'ai presque honte de ces emportements 
de passion. L'habitude de vivre a fait que je m'indigne 
moins, quand je méprise. 



XXVI 



Mon itinéraire dans les pays de la domination russe 
m'était sévèrement tracé. Je devais éviter Varsovie et 
gagner la Prusse par Kowno et Thorn. À Kowno, je 
franchis le Niémen. Là encore, je me retournai... je sa* 
taai d'un dernier regard ma chère Lithuanie !... Je tra- 
versai rapidement une partie delà Prusse, et ne m'arrê- 
tai qu'à Iéna, dans le duché de Saxe-Weimar. Je te- 
nais à visiter cette viflè, célèbre à plus d'un titre. J'y étais 
attiré surtout par le désir de revoir dans sa retraite 
mon savant précepteur. Cet homme primitif, ee bon 
M. Waikner, je l'aimais vraiment et je voulais lui 
prouver/ par ma visite, que je ne l'avais pas oublié. 
Mais, si mon cœur battait si vite, quand je montais l'es- 
eaiier qui me conduisait à son réduit, la principale rai- 
son, je dois en convenir, c'est que j'allais revoir en lui 
comme un souvenir vivant de tout ce que j'avais perdu ; 
c'est qu'à deux cents lieues de chez moi, l'aspect de 
mon vieux précepteur allait réveiller et ranimer h mes 
veux l'image des plus heureux temps de ma vie !... Avec 
ïtti je pourrais enfin parler de tant de personnes, de 
lieux et de choses qui m'étaient chers ! Et que de dé- 
tails, insignifiants pour celui qui vit paisible dans ses 
foyers, sont d'une valeur inestimable quand ils se repré- 
sentent, au loin, à la mémoire d'un exilé !... M. Walk- 



152 SOUVENIRS d'un proscrit 

ner habitait, dans le vieux quatier d 'Iéna, une mansarde 
dont le plus mince étudiant se fût à peine accommodé. 
Je le trouvai là au milieu d'un chaos de livres, d'instru- 
- ments de précision, de mappemondes, de lunettes de 
toutes grandeurs, mêlés à quelques pauvres ustensiles 
de ménage. Grande fut la surprise de ce brave homme 
en me voyant venir brusquement à lui et me jeter à son 
cou î II n'en pouvait croire ses yeux et, tout en m'embras- 
s'ant, se récriait sur un fait aussi étrange que ma pré- 
sence à Iéna, et me pressait de le lui expliquer. En peu 
de mots, je lui dis la violence qui m'était faite, Tordre 
émané du czar de m'éloigner pour un temps indéter- 
miné de ma famille et de mon pays. Il n'en revenait pas 
d'étonnement, et me prouvait bien, par le sens vague 
de ses exclamations, que les ombrages du gouvernement 
russe, la persécution contre les étudiants de Wilna, 
mes propres démêlés avec la haute police, et enfin l'or- 
dre de départ que j'avais reçu, tout en l'affligeant à 
cause de moi, restaient pour son intelligence choses 
obscures et à l'état de problème qu'il ne parvenait pas 
à résoudre. Afin de le ramener au plus tôt vers les ré- 
gions sere nés où son âme naïve se complaisait, je lui 
fis force questions sur son installation à Iéna, sur le 
genre dç vie qu'il y menait, et principalement sur ses 
explorations astronomiques. M. Walkner, dans sa ré- 
ponse, dédaigna de s'arrêter sur les choses de sa vie 
matérielle (j'en voyais assez pour me convaincre qu'elle 
était d'une complète et sévère frugalité); mais il me 
parla dans le plus grand détail des facilités merveilleu- 
ses qu'il trouvait à Iéna pour établir et corroborer §on 
système sur les nébuleuses et la formation des étoiles 
fixes, ail était certain, me disait-il, d'avoir découvert 
le grand arcane de la création des mondes; il allait met- 
tre la dernière main à son œuvre, et puis l'adresser aux 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 153 

académies et observatoires les plus renommés de l'Eu- 
rope. » En disant cela, ses yeux brillaient, ses joues, que 
j'avais trouvées bien pâles et amaigries, reprenaient quel- 
que couleur, et, dans l'effusion de sa joie, ce brave 
homme me serrait les fnains entre les siennes. Certes, 
je ne fus pas insensible au bonheur que mon vieux pré- 
cepteur savait ainsi trouver dans un monde imaginaire; 
mais le temps n'était plus où je me divertissais de son 
innocente manie; et je reconnus bien quelle révolution 
s'était faite en moi à ce fonds même de tristesse que me 
laissa le spectacle de cette existence absorbée dans une 
seule idée, à mille lieues de toutes mes sollicitudes 
d'homme et de patriote. 

En quittant Luczyn, j'étais convenu, avec ma tante, 
que sa première lettre, elle me l'adresserait à Leipsick, 
où j'avais dessein de faire quelque séjour. Mais en vain, , 
dans cette ville, je me présentais chaque matin au bu- 
reau de poste. Toujours môme réponse : « Rien n'est arri- 
vé. » C'était chaque fois un moment de cruelle angoisse, 
et le reste du jour je ne me sentais plus vivre. De mon 
côté, cependant, j'écrivais lettre sur lettre, où je ne pou- 
vais m'empôcher d'exhaler mes plaintes sur l'affreux iso- 
lement auquel j e semblais condamné. Enfin j 'eus la pensée • 
d'écrire un simple billet qui ne contenait que ces mots : 

« Soyez rassurée à mon égard, ma bonne tante. 
A votre tour, dites-moi comment vous voiïs portez; ceb 
me suffira. » Witold Luczynski. » 

Six jours après, je recevais une réponse ainsi conçue : 

« Je me porte bien, mon cher Witold, mon cher iils !... 
et* je vous aime toujours du plus profond de mon cœur. 
» Berthe Malinoska. )) 

Ainsi la police russe nous donnait pour l'avenir la me- 

9. 



154 SOUVENIRS D'UN PÂOSdRlT 

sure de 8a tolérance !.. A la condition de supprimer en- 
tre eux tout épanchement de l'Ame, et Isi douleur qui 5e 
soulage par des plaintes, et la tendresse émue qui con- 
sole, l'exilé et celle qui lui tenait lieu de mère restaient 
libres de s'écrire de loin en loin : « J'existe. »— Tant que 
je restai sur la terre étrangère, cette impitoyable loi me 
poursuivit partout. Trois ou quatre fois seulement j'y 
échappai, quand le hasard me fit rencontrer des Lithua- 
niens qui allaient revoir leur patrie, et qui, à leurs ris- 
ques et périls, se chargèrent de remettre à ma pauvre 
tante des lettres écrites enfin dans toute la liberté de 
mon cœur. 



XXVII 



En Saxe, je rencontrai, dans toutes les classes de la 
population, des souvenirs et des sympathies qui les rat- 
tachaient fortement à la Pologne. J'yreçus, dans plusieurs 
familles, un aimable accueil, et je quittai ce pays bien 
à regret. Dans mon dessein de me rendre en Italie d'a- 
bord, j'avais à traverser du nord au sud tout le terri- 
toire autrichien. Malgré plus d'un genre d'intérêt que 
ce voyage pouvait m 'offrir, malgré les beautés pittores- 
ques des monts de Bohême, les points de me charmants 
que le haut Danube présente tout le long de son cours, 
malgré l'attrait d'une grande capitale telle que Vienne, 
j'avais hâte de quitter celte autre terre classique de l'ab- 
solutisme. Au premier abord, en Autriche, une nature 
riante, la douceur du climat, l'air de calme et de bonté 
empreint sur la figure des habitants, la protection bien- 
veillante accordée au voyageur en ce qui touche ses in- 
térêts matériels, tout porterait à croire qu'on dôil'être 
heureux de vivre sur cette terre en apparence si paisible; 
et sans doute il en est ainsi pour bon nombre de sujets 
de la maison de Hapsbourg plies par l'habitude au dur" 
servage qu'elle leur impose. Mais, pour tout homme qui 
sent un cœur libre battre dans sa poitrine, l'air de ce 
' pays est irrespirable presque à l'égal de cehii de la 
Russie. Le despotisme russe est plus sauvage et d'un 



156 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

tempérament plus soldatesque. Celui de l'Autriche, 
avec des formes ascétiques et souvent doucereuses, est 
peut-être à la longue plus irritant. Il rappelle ces bour- 
reaux monastiques du moyen âge qui torturaient leurs 
victimes à bonne intention, et, en tuant les corps, n'a- 
vaient en vue que le salut des âmes. 

Quand je traversai la Moravie, je passai non loin du 
Spielberg. Je l'aperçus sur son rocher, ce donjon sinis- 
tre, transformé en carcere duro où le gouvernement au- 
trichien fait expier à de malheureux condamnés politi- 
ques, par le poids des fers, par l'horreur de, la solitude, 
par les suçurs froides d'une lente agonie, le crime d'a- 
voir revendiqué ou même rêvé le droit d'être des hom- 
meslibrcs! Un silence de mort régnait autour de cette 
forteresse; mais ma pensée perçait ses .énormes murail- 
les. Je savais ceux qui, à cette heure, au fond 4e ces ca- 
chots, mouraient d'un raffinement de supplices. C'était 
l'élite des patriotes italiens, d'héroïques jeunes gens ar- 
rachés à leurs familles, à leur beau ciel de Milan et de 
Venise î Qu'avaient-ils donc fait pour être jetés vivants 
dans cet enfer? Ils avaient aimé de toute leur âme 
leur helle Italie; Savaient osé penser que Dieu ne l'a- 
vait pas faite peut-être éternellement l'esclave des Tu- 
d$$ques 1 

Il semblait que le spectacle des froides atrocités du 
despotisme me poursuivît. Le Spie berg me rappelait 
cet autre tarcere duro qui se refermait sur mes amis, 
martyrs auss d'une nationalité sainte... L'œil fixé sur 
sur ces horribles murs, je maudissais ces. gouverne- 
ments qui tiennent un immense pouvoir et n'ont pas l'i- 
dée de justice, qui se disent envoyés de Dieu pour assu- 
rer partout l'ordre et l'empire des lois, et qui attisent 
toutes les passions farouches en se montrant eux-mêmes 
violents et cruels!... 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 157 

Je demeurai quelques joursà Vienne, et, la veille démon 
départ pour la Lombardie, je me présentai chez un ban- 
quier pour lequel j'étais porteur de lettres de crédit. 
C'était un homme d'une physionomie ouverte et où res- 
pirait la loyauté. Cependant > je fus peu flatté d'abord 
des questions multipliées qu'il m'adressait, et du soin 
minutieux avec lequel il examinait mes lettres de crédit 
et mon passe-port, que pour plus de garantie il m'avait 
demandé. Quant il eut terminé cet examen, mon éton- 
nement redoubla, car, m'ouvrant la porte d'un arrière 
cabinet, il me pria de l'y accompagner. Sitôt que nous 
fûmes seuls, sa figure prit une expression de bonheur et 
il me tendit la main : « Mon cher compatriote, me dit- 
il en langue polonaise, pardonnçz-moi le mystère dont 
je m'entoure en ce moment. Je connais votre position; 
apprenez la mienne : Je suis né en Gallicie ; comme 
vous, je suis Polonais. Dans le partage que les rois ont 
fait de nos lambeaux, de même que vous êtes tombé 
dans le lot du czar de Russie, je suis tombé, moi, dans 
le lot de l'empereur d'Autriche. J'espère bien qu'un 
jour Dieu nous rendra à l'un et à l'autre notre com- 
mune patrie!... Mais ce n'est pas de cela -qu'il s'agit 
maintenant. J'ai là pour vous (me montrant un tiroir de 
bureau dont il fit jouer le secret) une lettre qui a mi$ 
en défaut bien des limiers de police russes et autri- 
chiens. — Une lettre I... m'écriai-je; venue des provin- 
ces polonaises! —-Oui, c'est un brave Gallicien, un com- 
merçant deLéopol, qui, voyageant dans le Nord, pour 
affaires de son négoce, Ta rapportée à votre adresse, 
des environs de Wilna, si je ne me trompe. — Oh I don- 
nez!... » lui dis-j'e. — Je suffoquais de joie, et je suivais 
ardemment de l'œil la main du banquier, qui retirait la 
lettre du fond d'une cachette. L'écriture de l'adresse 
n'était pas celle de ma tante... Après une seconde d'hé- 



IS8 SOUVENIR» D'UN PROSCRIT 

si ta lion, je la reconnais pour être delà main d'Emilie 
PlaterL.. Et, en effet, l'enveloppe déchirée, je trouve 
deux plis, deux lettres venant des deux personnes qu$ 
j'aimais le plus au monde : l'une, de ma tante Berthe; 
l'autre, d'Emilie elle-même! 

La lettre de ma tante était pleine des plus tendres ef- 
fusions. On y sentait sa profonde douleur sous le voile 
délicat dont elle avait soin de la couvrir. Elle m'expri- 
mait son bonheur de pouvoir, grâce à l'obligeance dé- 
vouée d'un loyal Gallicien, échapper à l'intolérable in- 
quisition de la police russe et s'entretenir enfin « avec 
son cher fils » k cœur ouvert. Elle me présentait sous 
toutes les formes l'espérance de notre prochaine réu- 
nion. 

Cette lettre si bonne, je ne fis; je l'avoue, que l'ef- 
fleurer des yeux à une première lecture, tant j'avais hâte 
d'arriver k celle d'Emilie Plater. Voici ce que j'y lus avi- 
dement : 

« Aussitôt que j'ai su votre exil, Witold, j'ai obtenu 
de ma mère qu'elle me laissât partir pour Luczyn; je 
vous remplace en ce moment auprès de notre pauvre 
tante Berthe. Soyez tranquille, au moins de ce côté. Elle 
auprès d'elle quelqu'un qui l'aime, qui partage sa peine, 
et qui vous a connu. Ensemble nous parlons de vous 
souvent, c'est sa seule consolation. 

« Aujourd'hui se présente une occasion de vous écrire 
en toute liberté. Et moi aussi, Witold, j'ai voulu vous 
envoyer quelques mots ! je vous dois bien un souvenir, 
à vous qui souffrez pour la cause nationale ! Je rougirais 
de moi-môme, si j'étais assez pusillanime pour me lais- 
ser arrêter par je ne sais quelles règles d'étiquette... 
Quand mon cœur a besoin de vous dire qu'il honore 
votre conduite, et que vous répondez bien .à 1*idÊe que 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 159 

vos amis avaient conçue de vous, rien ne l'empochera 
d'exprimer ce qu'il sent. 

« Être jeté par un caprice de despote loin de son pays, 
loin de tous ceux qu'on aime, cela doit être bien dou- 
loureux!... Et parfois je m'attriste en songeant au sort 
que ces Russes détestés vous ont fait. C'est une faiblesse, 
je le reconnais. Votre destinée, Witold, est noble et 
digne d'envie, et, sans nul doute, vous ne l'échangeriez 
pas contre la destinée de ceux qui n'ont encore rien 
fait ni rien souffert pour notre chère Pologne !... 

• «Prenons courage, d'ailleurs! goutte à goutte le vase 
s'emplit; je ne vois autour de moi que des cœurs indi- 
gnés, Dieu et la Pologne auront leur jour bientôt ! 

« Voué» allez visiter des contrées plus belles, plus heu- 
reuses que notre pauvre Uthuanie; mais votre patrie, 
Witold, vous ne la dédaignerez pas, vous ne l'oublierez 
pas!.,. Pour un cœur bien né comme le vôtre, rien ne 
remplace le sol natal, le foyer de famille et les souvenirs 
qui en sont inséparables, 

«Soyez heureux, Witold, autant qu'on peut l'âtre 
dans l'exil ! Si vous êtes triste, pensez à ceux qui sont 
au loin, mais qui vous gardent une franche et constante 
amitfé. Adieu. 

<( Emilie Plate». 

'< Château de Luczyn, 46 novembre 1824. 

(( P. -S. N'essayez pas de me faire parvenir une ré- 
ponse; il m'en coûte de vous le dire... mais lo repos de 
ma mère, m'est cher avant tout, et la police russe est si 
tracassière et si dure! — Adieu! Witold, adieu! » 

Cette lettre est la seule que j'aie jamais reçue d'Emi- 
lie Plater ! elle ne m'a plus quitté; cent fois je l'ai relue, 
j'y ai quelquefois puisé un peu «le force : souvent, chère 
et précieuse relique, je l'ai trempée de mes larmes!... 



XXVIII 



Je passai l'hiver de 1824 dans les états de Venise et 
en Lombardie. Je visitai le Piémont, Gênes, et en géné- 
ral toute cette Italie du Nord, si riche de son sol, si 
grande naguère encore par la politique, le commerce et 
les arts. Certes, mon intention n'est pas de faire de ceci 
un journal de voyage. Ce que j'ai vu a été mille fois dé- 
crit; et, d'ailleurs, je l'avoue, j'étais alors dans les pires 
conditions pour bien voir et pour voyager avec fruit. Ar- 
raché à mon pays et k mes affections, je sentais mon 
cœur comme mutilé ; je ne vivais que d'une vie incom- 
plète, et les plus belles contrées de la terre, je les tra- 
versais comme une ombre. 

Si je me réveillais de cette torpeur, c'était pour res- 
sentir douloureusement la prostration de l'Italie, enlacée 
dans les chaînes de l'étranger. Elle me rappelait notre 
malheureuse Pologne. Terres infortunées et asservies 
toutes deux, et faites également pour la liberté !... 

Depuis 1815, les siècles barbares où la belle Italie 
était incessamment l'objet de l'ardente convoitise et 
de la violence des hordes germaniques, semblaient re- 
vivre. Ouvrier ténébreux de ces traités qui, au mépris de 
toutes les traditions et de tous les droits, mettaient d'an- 
tiques États en lambeaux et les distribuaient aux plus 
forts, l'Autrichien, non content de cette magnifique dé- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 161 

pouille de la Pologne, la Qallicie, avait encore eu dans 
sa part les plus riches contrées de l'Italie du Nord, et 
les petits souverains de l'Emilie et de la Toscane n'é- 
taient que ses vassaux. Au moindre signe de frayeur 
qu'ils manifestaient, aussitôt l'Autriche leur prétait 
ses soldats, ses espions et ses geôliers, et tout rentrait 
dans le silence et l'immobilité. J'avais le cœur navré en 
voyant si tristes et si mornes ces nobles cités : Venise, 
Mantoue, Milan, Ferrare, Pise, Florence, couronnées ja- 
dis de toutes les gloires, et qui ont initié le monde mo- 
derne à la liberté et aux arts. Le sombre génie de l'Au- 
triche s'était abattu sur elles comme un oiseau nocturne. 
Partout il poursuivait à outrance les sociétés secrètes, 
refuge des âmes généreuses, dévouées jusqu'à la mort 
à la cause de l'indépendance et de la nationalité ita- 
liennes. En 1824, la persécution avait fait une foide de 
victimes : je ne voyais, dm& les hautes classes surtout, 
que familles au désespoir. On y pleurait un fils, un frè- 
re, un père que la police autrichienne était venue sai- 
sir. L'élite de la jeunesse, l'espoir d'un meilleur ave- 
nir, avait été frappée : hommes d'État, littérateurs, ar- 
tistes, juriconsultes, s'étaient vu traîner dans les prisons 
comme les derniers criminels. Déjà, le sort d'un grand 
nombre était réglé; condamnés au carcere duro, ils avaient 
ét£ emmenés loin de leur beau ciel, «u fond de l'Au- 
triche et jetés dans les cachots du Spielberg; et c'était 
plus horrible peut-être que si la pierre sépulcrale se fût 
refermée sur eux. De nouvelles fournées encombraient 
encore les prisons de Milan, de Brescia, la citadelle de 
Mantoue et les plombs de Venise. De temps en temps, 
dans une de ces villes, l'échafaud se dressait sur la place 
des exécutions : entre deux haies de soldats, s'avançaient 
les fers aux mains, de jeunes hommes appartenant à de 
nobles familles ou déjà portant au front l'auréole de la 



\m SOUVENIRS D'UN t&OSCBIT 

gloire littéraire; pâles et marqués des stigmates de leurs 
longues tortures, ils montaient sur Péchafaud. AlQrs, 
devant le peuple muet et consterné, un greffier parais* 
sait à un balcon, lisait la sentence de mort de ces mal- 
heureux, puis un rescrit de l'empereur déclarant <* que 
Sa Majesté, dans sa haute clémence, faisait aux condamné» 
grâce de la vie, mais ordonnait qu'ils subiraient quinze 
ans, vingt ans de careere duro. » Un frémissement cou- 
rait dans la foule, qui eût plutôt appelé clémente la hache 
du bourreau tranchant ces jeunes têtes. 

Ce que j'avais alors sous les yeux était si lamentable, 
que j'en avais perdu le sentiment de mes propres mal* 
heurs. Un jour que je sortais d'une église de Milan, je 
vis la foule qui s'écartait avec respect devant une femme 
vôtue de noir. Elle était jeune encore, et d'un type de 
beauté remarquable, quoiqu'une mortelle douleur fftt 
empreinte dans ses yeux et sur son visage: «C'est la 
eomtesscTeresaConfalonieri,» me dit à demi-voix mon 
eicerone. Je la contemplai, saisi d'une douloureuse ad- 
miration. Partout on la citait comme un modèle de ten- 
dresse conjugale et d'héroïsme. Son mari, un des plus 
nobles cœurs de la jeune Italie, avait été condamné à 
mort pour crime de nationalité. Plus il était entouré de 
Pestime et des sympathies de ses concitoyens, plus le 
gouvernement autrichien avait trouvé son crime irrémis- 
sible. Il devait l'expier par le gibet!... Sublime d'amour 
et de douleur, la comtesse Teresa courut à Vienne, se 
jeta aux genoux de l'empereur, et, rudement repoussée 
par lui, finit par émouvoir l'impératrice, qui promit dln- 
tercéder elle-même pour sauver les jours du malheu- 
reux Confalonieri. Mais, au milieu de la nuit, la com- 
tesse apprend que tout est perdu : l'empereur est resté 
inébranlable; et le courrier porteur de l'ordre d'exécu- 
tion est parti de Vienne. La comtesse s'inspire de son 



SOUVENIRS n'UN PROSCRIT 149 

désespoir; elle accourt au palais impérial; elle attendrit 
les gardes, elle pénètre jusqu'à l'appartement de l'im- 
pratrice. Ces deux cœurs de femme se sont compris... 
L'impératrice, les vêtements en désordre, court elle- 
même à la chambre de l'empereur; cette fois, elle a des 
accents irrésistibles; elle arrache enfin à son époux, et 
rapporte à la comtesse la révocation de l'ordre fatal... 
Mais ce courrier qui est déjà sur la route d'Italie, quia 
plusieurs heures d'avance, il faut l'atteindre I il faut le 
dépasser!... qui s'en chargera?... La comtesse ne lais- 
sera ce soin à aucun autre ! Elle se jette dans une chaise 
de poste; elle sème l'or sur la route, et aussi ses priè- 
res et ses ardentes larmes, plus éloquentes que l'or lui- 
même. Les rudes chemins des montagnes sont franchis 
avec une incroyable vitesse; l'espace est dévoré... Après 
quarante-huit heures de mortelles angoisses, elle arrive 
enfin I... à temps pour faire abattre le gibet, déjà dressé, 
et qui attendait son maril... 

Mais le malheureux Oonfalonieri n'avait échappé à la 
mort par la main du bourreau que pour endurer le lent 
supplice du Spielberg!... et la comtesse Teresa mourait 
à la fin loin de lui, mourait de douleur de n'avoir pu, 
cette fois encore, le sauver!... Un jour, l'infortuné, dé- 
voré par ses chagrins, étendu sur son grabat, appuyé 
sur un coussin dont rien jusque-là n'avait pu le séparer, 
vit s'ouvrir la porte de son cachot... Un délégué de l'em- 
pereur visitait les prisonniers d'Etat. Cet homme fronce 
le sourcil... il réprimande d'un ton sévère le geôlier, 
« qui tolère des adoucissements au régime des condam- 
nés, des infractions aux ordres de l'empereur. » Sur un 
signe de sa main, le coussin est brutalement enlevé au 
pauvre prisonnier... Pourtant c'était une chose sacrée!... 
Sur ce coussin, la comtesse Teresa, pendant son terri- 
ble voyage de Vienne à Milan, avait reposé sa tète; elle 



164 SOUVENIRS d'un proscrit 

l'avait mouillé de ses larmes dans ces heures d'angoisses 

où elle tremblait à chaque seconde d'arriver trop tard ! . . . 

Ces détails, je les tiens d'un homme qui avait partagé 
le cachot du comte Confalonieri, je les tiens d'une des 
plus intéressantes victimes que la jeune Italie ait four- 
nies au Spielberg, de Maroncelli, l'ami de Silvio Pel- 
lico. Je l'ai vu plus tard, à Paris, lorsque lui-môme il 
venait de sortir, après dix ans, des prisons de l'Autri- 
che, mutilé, accablé de maux, spectre accusateur... 

Il y a des gens qui se complaisent à ne voir dans l'I- 
talie qu'une ruine antique , que débris de temples et de 
palais et poussière de grands hommes. On dirait qu'ils 
lui demandent de rester à jamais l'objet des poétiques 
douleurs. Quelques-uns, observateurs incomplets, la 
croient livrée, sans remède, au morcellement, à l'excès 
de l'esprit municipal, aux vieilles rivalités et aux inso- 
lences de l'étranger, toujours prêt à profiter de ses di- 
visions ou de sa faiblesse; la plupart, se prenant aux de- 
hors, frappés du bruit et de la mobilité de cette foule 
qui remplit les places publiques, les abords des églises 
et des théâtres, et la voyant loquace, superstitieuse, fa- 
cile à s'incliner devant la force, en concluent légère- 
ment ou que ce peuple n'arrivera jamais à la virilité, ou 
que déjà il se' dissout dans une incurable décrépitude. 
Moi qui ai vécu quatre ans au milieu de ce peuple, j'en 
ai emporté une idée plus haute. La sève et la vie du 
peuple italien sont dans ses classes élevées; et là, par- 
tout j'ai rencontré la chaleur vraie du patriotisme, des 
vues justes et fermes, et de courageux desseins pour la 
régénération commune. Là, j'ai vu de ces nobles tris- 
tesses qui n'appartiennent pas à l'enfance des peuples, 
encore moins à leur caducité. Certes, ni le cerveau ni 
le cœur ne manquent à la jeune Italie, témoin cette 
longue liste de martyrs, jeunes gens et vieillards, des- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 165 

cendants d'illustres familles, ou bien juristes et hommes 
de lettres, qui, pour leur patrie, bravent depuis long- 
temps avec un courage indomptable les échafauds ou 
te carcwe dw*o de l'Autrichien ! Le courage du champ 
de bataille n'est pas plus difficile que celui-là. Qu'un 
jour l'Italie trouve son cri de ralliement et son point 
d'appui, elle aura une armée. Sous le drapeau natio- 
nal, dans la lutte pour l'indépendance, ni la fierté, ni 
la vigueur des âmes, ni la discipline des esprits ne lui 
feront défaut; et il sortira de là une nation qui saura 
bien encore une fois se faire une grande place dans le 
monde. 



XXIX 



Après différentes excursions, j'avais fini par me ttxer 
à Florence. Le climat, le site, les rives charmantes de 
l'Arno, le prestige qui environne ce berceau de tant de 
grands hommes, et les chefs-d'œuvre sans nombre qui 
le décorent justifiaient bien ma préférence. Là, je pas- 
sais mes journées entières à visiter les églises, les pa- 
lais et surtout l'admirable galerie des grands-ducs, 
pleins des merveilles de l'art antique et moderne. La 
contemplation et l'étude des œuvres des grands maîtres 
éveilla en moi le sentiment du beau. J'avais de bonne 
heure pratiqué l'art du dessin. A Florence, je m'y re- 
mis avec ardeur, et mGme, stimulé par les conseils et les 
leçons d'un habile graveur, un des conservateurs du pa- 
lais Pitti, j'appris l'art de la gravure au burin et à l'eau- 
forte. J'étais loin de soupçonner alors qu'un jour vien- 
drait où je devrais à mon crayon et à mon burin le pain 
qui me ferait vivre!... Mais, dès lors, lu pratique des 
arts, bien mieux que toute autre distraction, dissipai! 
les sombres pensées dont j'étais trop souvent assailli, 

Pendant mon séjour à Florence, je visitai plusieurs 
lois dans le voisinage Sienne et Pise. Cette dernière ville 
surtout m'attirait par ses monuments si remarquables et 
par la douceur tout exceptionnelle de son climat. On sait 
quel nombreux concours d'étrangers vient lui deman- 



S0UV1NI1S D'UN HlOSCAiT l*t 

der chaque année un abri contre les rigueurs de l'hiver, 
ou le rétablissement de santés trop éprouvées sous des 
Climats plus sévères. Je ne descendais jamais à Pise, à vrai 
dire, sans un vague espoir d'y rencontrer quelque com- 
patriote, et, en cela du moins, j'eus à me louer de ma 
bonne fortune. Un jour, sur le registre de l'hôtel Del 
Aquila ! où je m'inscrivais, je lus avec un vif sentiment 
de joie un nom polonais, Casimir Stanowicz, de la Sa- 
mogitie, cette province lithuanienne qui borde la Bal- 
tique. Ce nom ne m'était pas inconnu, et je cherchai 
avec empressement le voyageur qui le portait. Lui- 
mémo parut très-sensible au plaisir de retrouver un 
Polonais, un compatriote à six cents lieues de son pays. 
11 m'accueillit avec une cordialité parfaite et répondit 
de la façon la plus aimable aux questions sans suite et 
sanè fin que je lui adressais h propos de ma chère Li- 
tuanie. 

M. Stanowicz était père d'une charmante fille dont 
le développement hâtif avait compromis la santé au 
peint de faire craindre qu'elle ne fût atteinte de 
phthisie pulmonaire. Les médecins avaient déclaré au 
père qu'il y allait de la vie de sa fille de ne pas lui lais- 
ser passer un hiver de plus sous la rigoureuse tempéra- 
ture du Nord. Alarmé au plus haut point, M. Stanowicz 
avait sollicité instamment de l'empereur Nicolas la per- 
mission d'emmener sa fille malade en Italie. Les czars 
de Russie, on le sait, ne rangent pas les choses de po- 
lice au nombre des détails infimes, et se réservent 
particulièremen t le soin d 'examiner eux-mêmes toute de- 
mande de passe-port à l'étranger. La requête du Samo-* 
gitien resta six mois saus réponse; l'empereur en ce 
temps-là avait tous ses instants occupés par la terrible 
répression dont fut suivie la conspiration militaire de 
1825. S;i réponse arriva enfin; c'était un refus formel* 



108 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

Cependant la jeune fille dépérissait graduellement. Le 
père au désespoir, après avoir usé en vain de tous les 
moyens de patronage et de crédit auxquels il pouvait 
recourir, se décida à faire le voyage de Saint-Péters- 
bourg. Bien conseillé, il s'adressa au premier médecin 
duczar, homme de cœur et à qui plus d'une famille de- 
vait d'éminents services. Celui-ci, touché de commisé- 
ration, appuya fortement la requête du malheureux 
père. L'empereur lui répondit avec beaucoup de sang- 
froid : <( Puisque cette jeune fille esl si malade, ce voyage 
est superflu. Pour mourir, le climat de la Russie erf 
vaut un autre. *» Heureusement, le médecin ne se ren- 
dit pas à cette étrange logique; il devint plus pressant, 
et, de guerre lasse, Nicolas octroya enfin le permis de 
départ. Par bonheur, il était temps encore!... Après 
avoir langui plusieurs mois, môme sous le beau ciel de 
Nice, et de Pise en dernier lieu, la jeune Claire Stano- 
wicz finit par recouvrer la santé. Quand je vis ces deux 
compatriotes, ils étaient au comble du bonheur. La jeune 
fille, redevenue fraîche et joyeuse, s'épanouissait comme 
une belle fleur au doux soleil d'Italie; son père était 
comme un homme arraché par -miracle des ténèbres 
mêmes de la mort. 

Auprès d'eux, j'éprouvai les émotions les plus agréa- 
bles qu'il soit donné à un exilé de ressentir. Je m'entre- 
tenais enfin avec des compatriotes dans notre langue 



* Ce mot est bien dur ! Il se concilie mal avec la haute et juste idée 
qu'on a généralement des sentiments de famille qui animaient le cœur 
du czar Nicolas. Pourtant ce mot est historique, a moins qu'on ne se 
refuse à toute foi dans les témoignages humains. N'oublions pas qu'en 
Russie les règles de gouvernement dominent tout, et que la, plus en- 
core que dans les autres Etats despotiques, le souverain efface l'homme', 
et la politique refoule les sentiments du cœur. 

h. c. 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 109 

nationale! 11 me semblait que la confiance et l'abandon 
des entretiens de famille m'étaient rendus; je pouvais 
parler longuement dé mon pays sans apercevoir cette 
complaisance fatiguée d'un interlocuteur étranger qui 
paraît encore écouler, mais ne vous entend plus. Entre 
nous, d'ailleurs, les sujets de conversation abondaient. 
M. Stanowicz' avait fait ses études au gymnase de Wilna. 
Je connaissais, moi, son pays; dans mon voyage à Li- 
bau, j'avais même traversé ses domaines. Nous pouvions 
causer ensemble des mêmes lieux, des mômes familles, 
tlu même peuple. Et toul cela, c'était la Lithuanie, la 
patrie polonaise i Combien j'appréciais ce bonheur! Il y 
avait déjà trois ans que j'en étais privé ! 

11 était un point pourtant par lequel M. Stanowicz, 
tout agréable et sûr qu'était son commerce, me laissait 
à désirer. S'il avait l'honnêteté du patriotisme, il n'en 
avait pas la passion. D'une nature douce et faible, 
ayant tremblé longtemps pour la vie de sa fille, et tout 
absorbé dans son amour pour elle, M. Stanowicz laissait 
voir,, au sujet des malheur^ de la Pologne, une résigua- 
tion et, à l'égard de nos oppresseurs, une indulgence 
qui m'irritaient secrètement. Je lui en voulais de cette 
tiédeur dangereuse. Le monde est ainsi fait, que la 
cause des malheureux y est bientôt perdue, s'ils parais- 
sent se fatiguer eux-mêmes du sentiment de leurs of- 
fenses et du poids de leur douleur. La jeune Samogi- 
tienne, à vrai dire, me dédommageait bien de cette 
somnolence du patriotisme que je rencontrais chez son 
père. Capricieuse autant que jolie, charmante enfant 
gâtée, Claire Stanowicz, dès qu'il s'agissait de la Po- 
logne, laissait là les fantaisies et 1rs bagatelles qui l'oc- 
cupaient d'ordinaire et se montrait pleine de chaleur, 
dame el d'élan. Alors elle se liguait ouvertement a>ec 
moi contre son père, et ne ménageai 1 pas à Vomi des 

10 



ffO SOCVKHlftS D*G5 FROSCfciT 

huue*, comme elle l'appelait, les boutades tic sa verve 
originale. Alors aussi, elle me faisait presque illusion : 
son âge, sa gracieuse figure, le timbre lie sa voix, 
l'amour de la patrie, qui accentuait sa.parole, qui bril- 
lait dans ses yeux, tout me rappelait Emilie Plater !... Je - 
croyais la Toir et l'entendre !... Mais bientôt survenait 
quelque incident futile; le rêve et l'héroïne disparais- 
saient... D ne restait que la jeune fille rieuse, un peu 
fantasque, tout heureuse de se sentir renaître, principa- 
lement occupée de s'amuser et de mettre à profit ses 
moyens de plaire. 

Le charme que je trouvais dans mes rapports avec 
cette famille m'avait fait quitter Florence, et j'étais venu 
m'établir à Pise, où je passai tout l'hiver de 1828. Mais 
le printemps revient vite en Italie; et, bientôt je me 
sentis atteint d'une secrète tristesse. Il devint évident 
pour moi que le moment approchait où je verrais partir 
M. Stanowica et sa fille. Je surpris entre eux quelques 
mots qui ne me laissaient plus de doute sur leur réso- 
lution. Enfin je crus comprendre que leur départ était 
fixé aux premiers jours d'avril. Je me gardais bien de 
leur faire aucune question à ce sujet. M. Stanovicz, ûv 
son côté, ne m'en disait rien; mais je le voyais redou- 
bler envers moi de marques d ? égards et de sympathie, 
et me traiter en un motcomme un ami malheureux que 
l'on va quitter. La jeune Claire ne se sentait pas de joie. 
Cette joie, elle avait la meilleure intention du monde de 
me la bien cacher; mais, en cela, elle entreprenait au- 
dessus de ses forces, la pauvre enfant ! Tous les joyeux 
soubresauts de son coeur, à l'idée de quitter la terre 
étrangère et de retourner dans son pays, je les voyais 
un a un* Soit qu'elle promenât ses regards en signe d'a- 
dieu sur les sites et les monuments qui nous entou- 
raient, soit qu'elle fredonnât dans sa chambre les airs 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 17! 

les plus vifs de notre musique nationale, soit enfin 
qu'elle courût les magasins de Pise et rapportât à l'hôtel 
mille brimborions de l'industrie italienne, j'avais le 
contre-coup de toutes ses émotions de bonheur; je la 
voyais, radieuse, reprendre avec son père le chemin de 
la patrie... tout ouvert pour eux, et, pour moi, fermé 
alors plus que jamais !. . . 

Un jour enfin, M. Stanowicz, d'une voix émue, car il 
était essentiellement bon, m'annonça que, dans vingt- 
quatre heures, le 5 avril, il partait de Livourne pour 
Marseille, à bord du paquebot V Alcyon. Il me pressa, 
avec les paroles les plus affectueuses, de disposer com- 
plètement de lui ; il cacherait mes lettres avec le plus 
grand soin et les remettrait lui-môme aux destinataires; 
il se dérangerait de sa route pour aller à Luczyn faire 
connaissance avec ma tante Berthe, et lui parler de moi 
longuement. Enfin, M. Stanowicz n'avait pas été sans 
remarquer que je ramenais souvent dans nos conversa- 
tions le nom de la comtesse Plater et celui de sa fille. 
Il m'annonça qu'il les verrait certainement, ou dans 
leurs domaines du district d'Upita, dont il était voisin, 
ou bien aux bains de mer de Libau, et qu'il leur dirait 
la place qu'elles tenaient dans mes souvenirs. « Et moi 
aussi, me dit alors Claire avec un charmant sourire, 
mélange d'innocence et de malice, quand je serai bien 
heureuse là-bas, je veux faire quelque chose en mé- 
moire de vous. Vous m'avez donné grande envie de con- 
naître Emilie Plater; je la verrai; nous sommes du 
môme âge; je me ferai son amie. Je causerai avec elle 
de l'Italie souvent, et je trouverai bien à placer quelques 
mots touchant le pauvre exilé. Me le permettez-vous? » 
— Pour toute réponse, je pris sa main et la baisai vi- 
vement... 

Le 5 avril, j'accompagnai M. Stanowicz et sa fille à 



17Î SOUVENIRS D UN PROSCRIT 

Livourne et jusque sur le port. Leurs adieux furent tou- 
chants. Et moi!... toutes les blessures de mon cœur 
saignaient comme au premier jour!... Je ne quittais pas 
des yeux le bâtiment qui les emportait. Depuis plus 
d'une heure il avait disparu dans cette ligne de vague 
azur, limite incertaine entre la mer et le ciel... Immo- 
bile à l'extrémité du môle, j'avais encore les regards 
attachés sur quelques légers flocons de fumée qui m'in- 
diquaient leur route au nord, vers la patrie ï... 

Je ne m'étais pas trompé. J'avais affaire à un galant 
homme. Toutes mes lettres furent ponctuellement re- 
mises. Tous les cœurs qui m'aimaient, en Lithuanie, 
entendirent avec attendrissement parler de moi par 
des compatriotes qui m'avaient vu dans l'exil et avaient 
cherché à me le rendre moins amer. — J'ai su tout cela 
plus tard. En ce moment, la police russe faisait trop 
bonne garde pour qu'un de ses proscrits reçût de la 
terre natale quelques lignes consolantes. 



XXX 



A cette époque de 1828, loin d'entrevoir ia fin de 
mon malheur, j'acquérais de plus en plus la certitude 
que la patrie ne se rouvrirait désormais pour moi que 
lorsque l'oppression russe aurait elle-même, à force 
d'injures et de violences, marqué sa dernière heure. 
Dans le royaume de Pologne, le gouvernement repré- 
sentatif n'était plus qu'une triste ironie qui faisait plus 
sentir encore au peuple son abaissement. Un ukase 
d'Alexandre, au moment où son règne et sa vie allaient 
iinir, avait ordonné que la Diète, après quatre ans d'in- 
terruption, se réunirait, mais pour délibérer à huis 
clos. La publicité des débats parlementaires était sup- 
primée. Un homtne courageux, Vincent Niemojowski, 
déplaisait au czar pour sa hardiesse à signaler les dila- 
pidations de la fortune publique. Le jour même de l'ou- 
verture de la Diète, comme il entrait à Varsovie, pour 
venir remplir son mandat, des gendarmes apostés se 
jetèrent sur lui, l'entraînèrent à sa maison de campa- 
gne et l'y retinrent prisonnier pendant toute la session. 
Cette Diète, comme on sait, fut la dernière en Pologne 
sous la domination russe. La conscience publique y ga- 
gna du moins de ne plus voir profaner l'image de la 
liberté au milieu d'hypocrites représentations. 

t(K 



174 » souvenirs d'un proscrit 

On sait comment le règne du successeur d'Alexandre 
s'inaugura, au cœur même de l'empire, par une insur- 
rection militaire , par des supplices et des déportations 
sans nombre. Dans les provinces polonaises, une foule 
de citoyens enveloppés dans les réseaux de la haute po- 
lice, furent emmenés à Saint-Pétersbourg. Jugés par le 
sénat, asseniblé en cour criminelle, ils furent trouvés 
tous coupables, et allèrent s'ensevelir au fond des mines 
de la Sibérie. Dans le royaume de Pologne, eurent lieu 
des poursuites du même genre; mais, là, les accusés 
trouvèrent véritablement des juges. Le sénat, sous la 
présidence du vénérable Bielinski, trouva les charges 
produites contre eux insuffisantes, et prononça leur 
acquittement. Nicolas, irrité, sut bien faire sentir les 
effets de sa colère aux accusés, en ne laissant publier 
l'arrêt d'acquittement qu'après neuf mois qui s'ajoutè- 
rent pour ces malheureux à une détention préventive 
de près de trois ans, et aux juges eux-mêmes, en signi- 
fiant au sénat et à chaque sénateur en particulier « qu'ils 
avaient manqué à leur devoir et encouru le blâme de 
l'empereur. » Un seul fut excepté et obtint des éloges 
d'en haut : Vincent Krasinski. Celui-là avait trouvé 
tous les accusés coupables et opiné pour leur con- 
damnation. . . Plus que jamais le caprice, la passion 
d'un homme, au lieu de lois, au lieu de justice, telle 
était l'intolérable condition de mon pays!... J'apprenais 
tous ces faits à la longue par les journaux de France 
et d'Allemagne. J'en étais informé plus sûrement en- 
core par les relations que j'avais nouées eir Italie avec 
quelques jeunes hommes du monde diplomatique. 

Le départ de M. Stanowicz et de sa fille m'avaient 
jeté dans une mélancolie profonde; et ce fut en ce même 
temps que me parvinrent les plus tristes nouvelles de 
la Pologne, livrée sans merci au sombre despotisme de 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 415 

Nicolas et aux fureurs de Constantin. Toute ma raison 
suffisait à peine à me soutenir contre l'excès de mon 
malheur. Je n'osais plus porter mes regards vers l'ave- 
nir. L'espérance môme, par instant, m'abandonnait. 
Souvent, dans un état de prostration complète, je ne 
savais que verser des larmes sur mon pays et sur ma 
propre destinée. . . Enfin je tombai sérieusement malade. 
Brûlé par la fièvre, j'étais en proie à de sinistres hallu- 
cinations; j'avais le délire. J'entendais des voix polo- 
naises qui appelaient au secours ! Je voulais me le- 
ver, je me débattais convulsivement ; et puis, comme 
vaincu par un cauchemar, je retombais avec désespoir 
sur ma couche... J'avais de loin en loin des instants lu- 
cides, et je me rappelle encore la pitié que j'inspirais 
anx étrangers qui me voyaient en cet état. 
* Cependant ma bonne constitution l'emporta; le mal 
céda peu à peu et disparut complètement, quand il me 
fut possible d'aller respirer dans les Apennins l'air vi- 
vifiant des montagnes. Je passai le printemps de 1829 à 
Vallombrosa, un des sites les plus ravissants de la 
Toscane. Mais, lors même que mes forces furent re- 
venues, ma mélancolie ne se dissipait point. Elle avait 
pris un caractère particulier, celui d'une sorte d'aver- 
sion pour l'Italie , trop belle, trop resplendissante, la 
terre des heureux... Toutes mes pensées se tournaient 
vers la France. Quoi qu'elle fasse ou qu'elle subisse, la 
France, foyer d'idées vives et généreuses, grande arène 
où les générations, les unes après les autres, combattent 
et souffrent pour la liberté, non d'un seul peuple, mais 
du monde, sera toujours l'étoile polaire des proscrits 
de toute origine, des vaincus de toute cause nationale. 
A cette époque, j'étais tourmenté d'un désir impérieux 
de voir et de connaître la France. Il me semblait que, le 
jour où je franchirais la mer ou les Alpes pour aller en 



176 SOUVENIRS d'un proscrit 

France, je reprendrais en quelque sorte le chemin de 

ma patrie elle-même. 

Cependant il m'en eût coûté de quitter l'Italie sans 
voir Rome et Naples, l'une si imposante par ses monu- 
ments et plus encore par ses souvenirs, l'autre si molle- 
ment couchée au fond de son délicieux golfe, sous le 
plus beau ciel du monde. Je vis Naples d'abord ; et je 
n'échappai point à cette sorte d'ivresse poétique qui 
vous pénètre, au milieu de celte nature aux lignes admi- 
rables, aux couleurs si riches, et lorsqu'on se sent bai- 
gné de cette lumière qui est comme la joie et l'élément 
, même de la vie. Mais je n'échappai pas davantage à la 
mauvaise humeur que fait naître chez l'étranger cette 
foule misérable et oisive qui pullule à Naples, ce peuple 
de mendiants, de bateleurs, ceslazzaroni enfin qui, après 
quelques heures de pétulance, décris et d'agitation sans 
but, mettent tout leur bonheur à dormir k l'ombre... Et 
« cependant, s'il fallait me faire prophète comme tant 
d'autres, est-ce une éternelle abjection que je prédirais 
à ce peuple? Non. Je me rappellerais combien il a l'intel- 
ligence vive et prompte; je me rappellerais quels fiers 
regards j'ai souvent surpris chez ses pâtres et ses pê- 
cheur»; je n'oublierais pas surtout tant d'énergiques 
patriotes morts en Sicile, dans les Calabres, à Naples 
même, sous la balle des soldats mercenaires; tant d'au- 
tres jetés dans les cachots ou dispersés par l'exil!... J'ai 
l'intime conviction que ce peuple entant grandira à son 
tour. Il est à bonne école, d'ailleurs; car, pour faire des 
hommes libres, l'instituteur par excellence, n'est-ce pas 
le despotisme inepte et cruel? 

Rien n'égale la force et la profondeur des impressions 
que la vue de Rome laissa dans mon âme. Mais je n'irai 
pas, à propos de la ville éternelle, répéter ce qu'ont dit, 
avant moi et mieux que je ne saurais le faire, tant d'au- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT . 177 

très, autorisés par la science, le goût ou le génie; je 
dirai seulement un genre de tristesse qui m'oppressait 
en remuant du pied cette poussière d'hommes et de 
choses que vingt-cinq siècles ont accumulée au bord du 
Tibre. J'aurais voulu pouvoir exhumer de ce chaos la 
Rome de mon choix, la cité libre et glorieuse qui vit 
éclore de si grands courages et de si admirables dévoue- 
ments à la patrie, la ville des Scévola, des Camille, des 
Scipion, des Caton, des Brutus ; mais elle était enfouie 
à je ne sais quelle profondeur sous une autre Rome qui 
ne lui ressemblait pas... A peine quelques vestiges dou- 
teux me parlaient de la grande époque républicaine. Au 
contraire, tant de gigantesques débris qui se disputaient 
mes regards, portiques, temples, arènes, arcs de triom- 
phe à demi échappés aux barbares et à la lente destruc- 
tion des âges, que me rappelaient-ils? L'ère des Tibère, 
des Néron, des Caligula, desDomitien, des Yitellius, la 
Rome enfin des indignes Césars, cette grande prosti- 
tuée, honte et terreur du genre humain, qu'on n'éga- 
lera jamais en luxure, en cruauté et en bassesse!... Les 
barbares sont venus; ils ont passé sur le mont Palatin, 
sur le Colisée, sur Rome entière, comme un flot dévas- 
tateur. Sans doute, dans les desseins de Dieu, il ne fallait 
pas moins pour laver tant d'imn\pndices et de sangi 



XXXI 



J'arrivai à Paris dans le courant de Tannée 1829. Les 
dernières années de la Restauration, en France, mar- 
queront toujours comme grande époque historique. 
Après de terribles convulsions et puis un long sommeil 
des peuples, l'œuvre de 89 était reprise par une généra- 
tion forte de l'expérience de ses pères. Une sève nou- 
velle partout fermentait et poussait au loin ses jets vi- 
goureux. Jeunes poètes, jeunes philosophes, jeunes 
publicistes se faisaient jour partout et s'emparaient du 
monde de plein droit. Leur devise était: «Libre examen, 
émancipation, progrès! » Ils ne mettaient de mesure ni 
à leur audace, ni à leurs espérances. Dans la sphère po- 
litique, le vieux régime qui ne consentait pas à mourir, 
et le nouveau, impatient de vivre et de régner seul, se 
heurtaient à grand bruit. Sur un foruip restreint écla- 
taient de vives passions et de oaémorables débats. 

Moi, qui n'avais jusqu'alors vécu que sous des gou- 
vernements compressifSjje ne me lassais pas d'admirer, 
l'énergique vitalité d'une nation libre. Je voyais la presse, 
hardie et infatigable, éclairer les situations équivoques, 
signaler le mal à sa naissance, effrayer l'arbitraire, épu- 
rer et affermir par la controverse tout ce qui méritait 
de durer. Le souffle delà vie publique circulait partout, 
et, avec lui, le sentiment du droit et de la dignité hu- 



SOUVENIRS D'Un PAOSGHIT 179 

inaine; partout je sentais battre vraiment le cœur d'un 
peuple. Je retrouvais dans le gouvernement de la France, 
avec les avantages de la pondération monarchique, 
quelque chose qui rappelait la vigueur et l'expansion 
du principe républicain. Plus j'étudiais le système re- 
présentatif, plus je reconnaissais en lui une œuvre de 
haute raison et capable de donner satisfaction à tous 
les vœux de l'avenir. 

Cependant ce système avait ses détracteurs, înênie 
parmi les hommes qui prenaient volontiers le titre «d'a- 
mis de la liberté. » Quelques esprits chagrins et d'au- 
tres emportés à la poursuite de l'idéal s'attachaient à le 
dénigrer. Ils lui reprochaient surtout de prendre étroi- 
tement sa base sur ce milieu social qu'ils appelaient, 
d'un ton de colère ou de dédain, «la bourgeoisie.» 
Étranger et libre, en cette matière, d'intérêt ou de pas- 
sion, je ne comprenais pas, je l'avoue, ce sentiment de 
répulsion à l'égard de la classe moyenne. Quelle élas- 
ticité ce milieu n'a-t-il pas pour s'élargir, au fur et à 
mesure du progrès social, et admettre tout ce qui a vé- 
ritablement l'intelligence et la sollicitude des intérêts 
publics! el quelle émulation y est offerte à tous ceux 
quï, par leur valeur individuelle, par le travail et les ver- 
tus domestiques, nécessairement s'élèvent! Quelle digne 
enfin contre le despotime que cette masse profonde qui 
se défend par sa cohésion, par son poids même ! Qui 
pourrait jamais prévaloir contre les lumières, l'esprit 
public et la force morale dont la classe moyenne est 
l'inextinguible foyer!... Je reportais avec tristesse ma 
pensée sur la Pologne. « Trop heureux mon pays, me 
disais-je, si, pour faire un rempart h ses libertés, à son 
indépendance, i! avait possédé ce milieu social, cette 
masse imposante, toujours compacte et toujours renou- 
velée, de lettrés, de commerçants, d'artisans, de cul- 



180 . SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

tivateurs, de grauds et petits propriétaires, qui n'est 
autre chose après tout qu'une démocratie d'élite ! » 

Cependant, durant le séjour de dix-huit mois que je 
fis en France, je vis le gouvernement représentatif, que 
j'avais eu si haute estime, traverser la plus redoutable 
crise. Une dynastie, un principe d'État, la royauté de 
droit divin lurent emportés comme par un ouragan; la 
secousse fut terrible. II était évident que le beau navire 
avait touché sur un écueil, et qu'il en restait ébranlé 
dans sa membrure. 11 s'est redressé néanmoins; et l'im- 
pression qui m'est restée de la révolution de 1830 n'a 
pas fait chanceler ma foi dans les institutions représen- 
tatives. Et quelle est, d'ailleurs, l'œuvre de la prudence 
et du génie humains qui ne serait en péril quand le vertige 
des têtes couronnées suscite la colère des peuples !... 

Il était aisé de prévoir le contre-coup de la révolution 
de juillet en Europe. L'épée populaire avait déchiré les 
traités de 1815; la cause des nationalités, niées et outra- 
gées dans les congrès des souverains, \enait de gagner 
sa première bataille. L'Italie frémissait; la Belgique 
courait aux armes ; et la Pologne que faisait-elle?.,. Oh ! 
sans doute cette terre des hommes libres, elle avait 
tressailli aux secousses du volcan français !... Mais nous 
en étions réduits aux conjectures, le silence régnait de 
ce côté, plus profond que jamais. La Russie, avec cet 
instinct sûr qui ne manque pas aux gouvernements dé- 
testés, n'avait pas vu sans terreur le peuple de Paris 
briser en trois jours un trône reconstruit par les rois de 
l'Europe. Elle redoutait l'idée française comme une traî- 
née de poudre, et ne songeait qu'à faire la solitude autour 
des peuples qu'elle tenait sous sa main de fer. Pendant 
plus d'un mois, aucune dépêche pour les particuliers ne 
put franchir l'espèce de cordon sanitaire qu'elle avait 
organisé sur ses frontières de l'Ouest: 



SOUVENIRS D*LN PROSCRIT 181 

Au moment gix la révolution de juillet éclata, il y 
avait à Paris bon nombre de mes compatriotes (je n'hé- 
site pas à donner ce nomà tous les fils de la grande fa- 
mille polonaise, depuis la Baltique jusqu'aux provinces 
danubiennes); une même foi, un môme amour de la 
commune patrie nous animait tous. Ensemble, nous agi- 
tions mille projets pour aider au réveil de notre natio- 
nalité. Nous sentions que l'heure était venue, et que, la 
laisser passer, c'était repousser un bienfait de la Provi- 
dence. Exaltés par les grands spectacles qui frappaient 
nos yeux, échauffés par l'air même que nous respirions, 
nous rêvions des merveilles; nous reconstruisions pour 
la Pologne, avec les débris de son passé, un magnifique 
avenir. Nos aspirations n'allaient pas à moins, qu'à re- 
lever, des bouches de l'Oder à la mer Noire, une grande 
nation slave, qui serait à l'orient la limite et le boule- 
vard de l'Europe et qui forcerait le courant moscovite 
à remonter vers sa source, vers les steppes de la haute 
Asie. A nos yeux, il s'agissait d'une croisade de la civi- 
lisation contre la barbarie; et les nations libres de l'Oc- 
cident ne nous laisseraient pas porter seuls le poids de 
cette noble entreprise!... Pour la plupart, nous étions 
jeunes, nous croyons de bonne foi à la solidarité hu- 
maine, à la fraternité des peuples. Nous ne soupçon- 
nions pas alors que la diplomatie, trop souvent, ne 
cache rien autre chose, sous ses formes solennelles, 
que l'égoïsmc transporté des individus aux nations. 

Quand nous commençâmes à recevoir des nouvelles 
des différents territoires polonais, elles exaltèrent en- 
core nos espérances. De toutes parts, l'émotion était 
profonde. Au milieu même des plus terribles instru- 
ments de compression, le sentiment national éclatait; 
il ne s'effrayait pas des masses militaires dont s'entou- 
raient les despotes. Un peuple prêt à se jeter tout entier 

lt 



183 SOUVENIRS d'un proscrit 

dans la lutte, pour son indépendance, sent qu'il pèse 
plus que des armées. En même temps, chacun de nous 
recevait de ses amis un appel pressant, d'instantes 
prières de revenir au milieu d'eux : « Ils ne doutaient 
pas, nous écrivaient-ils, que la présence et les récits de 
compatriotes arrivant du foyer même de cette seconde 
révolution française, encore tout émus des grandes scè- 
nes dont ils avaient été témoins, ne fussent d'un effet 
moral tout-puissant sur des populations impatientes du 
joug. » Cet appel répondait trop bien à nos vœux les plus 
ardents pour n'être pas entendu. Cependant l'intérêt de 
notre cause voulait que quelques-uns demeurassent à 
Paris, en relations avec les libéraux les plus énergiques, 
afin d'entretenir et de faire fructifier les sympathies qui 
se déclaraient de toutes parts en faveur de la Pologne. 
Cette mission fut réservée à ceux d'entre nous que des 
liens d'affection ou d'affaires rattachaient plus particu- 
lièrement à la France. Ceux-là formèrent le noyau d'un 
comité qui s'organisa en vue d'aider la Pologne à re- 
conquérir 'son indépendance. Ce comité fut placé sous 
le patronage et la présidence du général'la Fayette, 
homme rare qui, pendant une carrière de soixante ans, 
ne se lassa point de servir la liberté, et n'eut jamais 
qu'une foi et un drapeau* 



XXXII 



Le plus grand nombre d'entre nous quitta Paris au 
commencement de novembre, afin de gagner, chacun 
de son côté, le point des frontières par où il lui serait 
le moins difficile de pénétrer sur le territoire polonais» 
Pour moi, je me dirigeai vers le grand-duché de Posen, 
en compagnie d'un jeune homme de cette province 
avec qui je m'étais lié pendant mon séjour en France* 
Frédéric Szulski (c'était son nom), d'une belle intelli- 
gence et d'un goût très-vif pour les sciences naturelles, 
après avoir fait de fortes études à l'université de Berlin, 
avait obtenu de sa famille de venir les compléter à l'É- 
cole des mines de Paris, dont la renommée est grande en 
Europe» Szulski avait les qualités du cœur qui font le 
véritable ami, et il aimait aussi sincèrement la Pologne. 
Par ces deux points, nous nous convenions à merveille; 
hors de là, nous étions en dispute permanente. U avait 
l'esprit frondeur et sceptique autant que j'étais alors, 
moi, candide et confiant; il me désolait par sa philoso- 
phie désabusée, telle qu'on aurait pu à peine l'attendre 
d'un homme qui aurait déjà vécu un demi-siècle. Si, 
dans mon ardeur enthousiaste, je lui dépeignais les 
belles perspectives que j'entrevoyais pour notre patrie, 
il me répondait en énumerant, d'un ton sarcastique, 
toutes les défaillances, toutes les fautes, toutes les tra- 



184 souvenirs d'uf proscrit 

hisons qui ne pouvaient manquer, selon lui, de réduire 
à l'état de chimères mes pompeuses espérances. Quel- 
quefois il me poussait à bout ; mais je voyais bientôt qu'il 
en était aux regrets, car alors, il écoutait, avec un sang- 
froid imperturbable et le sourire sur les lèvres, les re- 
proches très-vifs que je lui adressais sur'son patriotisme 
à la glace et sur la sénilité précoce de son âme. Un ma- 
tin (quelle ne fut pas ma surpise !), Szulski, entrant dans • 
ma chambre de l'air le plus calme, me dit : « Eh bien, 
cher compatriote, quand partons-nous pour le grand- 
duché de Posen ? — Partir pour la Pologne!... m'é- 
criai-je tout étonné; et c'est vous, Frédéric Szulski, qui 
le premier me faites cette ouverture!... — Moi-même; 
quoi de plus naturel? — Vous êtes donc converti?... — 
Converti !... Plût à Dieuï... si, par là, vous entendez re- 
venu à une foi naïve comme la vôtre... Mais autre chose 
est de croire au succès, autre chose de faire son devoir 
quand même... Au reste, ajouta-t-il, mes raisons, j'aurai 
tout le temps de vous les dire en route. Maintenant, il 
s'agit de prendre jour et puis de partir, puisque déci- 
dément, là-bas, on nous croit bons à quelque chose. » 

A cette pensée de retourner vers ma patrie, de fouler 
bientôt une terre polonaise, j'étais dans le ravissement. 
Szulski s'employa avec beaucoup d'activité à me faire 
obtenir un passe-port en règle pour le grand-duché de 
Posen. Mon dessein était de m'y arrêter, afin d'étudier 
le terrain et de reconnaître par quelles voies il me 
serait possible de tenter ma rentrée en Lithuanie, sans 
me jeter trop étourdiment dans les filets de la police 
russe. 

Notre voyage à travers l'Allemagne nous permit de 
constater combien ses populations, en général, étaient 
sympathiques à la révolution de juillet, et comme elles 
saluaient en elle avec entraînement l 'avant-coureur de 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 485 

leur propre émancipation. A Berlin, nous venions de 
descendre à l'hôtel de Saxe, et nous échangions entre 
nous* quelques mots en langue polonaise, lorsqu'un 
voyageur de commercequmous était incoinu, nous 
abordant d'un air radieux : « Mille pardons ! messieurs, 
nous dit-il dans la même langue, moi aussi, je suis 
Polonais! Vous arrivez de l'Ouest; sans doute, vous ne sa- 
vez pas la grande nouvelle?... — Quelle nouvelle? m'é- 
crmi-je. — Il y a une révolution à Varsovie !... L'École 
des porte-enseignes a donné le signal. Le peuple s'est 
soulevé: on s'est battu avec acharnement dans les rues; 
Constantin et les Russes sont en fuite!... A l'heure qu'il 
est, j'en suis sûr, tout le royaume de Pologne est li- 
bre. » Ivre de joie à cette nouvelle, je me jetai au cou 
de ce messager de délivrance; puis je serrai Szulski 
dans mes bras, sans pouvoir, à vrai dire, même en ce 
moment, lui arracher ni un mouvement d'enthousiasme 
ni une parole de confiance dans la bonne fortune de 
notre pays. Pauvre Szulski!... Cinq mois après, lui qui 
n'avait échangé que. par le plus strict sentiment du 
devoir ses compas et ses livres contre le mousquet du 
soldat, <à la sombre journée d'Ostrolenka, il tombait 
frappé d'une balle russe, et, en ce moment, ce n'était 
plus des cris d'allégresse et de notoire qu'il entendait 
autour de lui!... 

A Posen, nous descendîmes chez un oncle de % mon 
compagnon de voyage, M. Michel Szulski, avocat dis- 
tingué et un des chefs du mouvement patriotique qui 
s'organisait par toute la province; je reçus de cet excel- 
lent homme et de sa famille l'hospitalité la plus cor- 
diale. Mais, dès le lendemain de notre arrivée, Frédé- 
ric me fit ses adieux; il partait pour la petite ville qu'ha- 
bitait son père... Nous ne devions plus nous revoir !... 
Moi-même, pendant les quelques jours que je demeurai 



486 SOUVÏNIRS d'un proscrit 

à Posen, il me fallut, suivant les sages conseils de mon 
hôte, me résigner à rester caché au fond de sa maison. 
La police prussienne était fortement en éveil, et ne se 
faisait pas scrupule de mettre la main sur tout voyageur, 
d'origine polonaise, chez qui elle suspectait l'intention 
d'aller rejoindre ses compatriotes en armes contre le 
czar. 

Dans la chambre qui me servait de cachette, je rece- 
vais souvent la visite de M. Szulski ou de ses fils. J'appre- 
nais par eux la marche des événements en Pologne, et 
je me faisais une juste idée de l'attachement de cette 
belle province, le grand-duché de Posen, à la vieille 
patrie polonaise. Malgré près de quarante ans écoulés 
depuis l'acte inique qui l'avait attribuée à la Prusse, le 
sentiment de là nationalité y était vivace encore comme 
au premier jour, surtout parmi la classe éclairée. Sans 
nul doute, la domination prussienne pesait d'un poids 
moins lourd que le joug moscovite. Les Allemands du 
Nord ont, du moins, ce qui a toujours manqué auxRusses, 
ces fils des Tartares, le sentiment de la dignité humaine; 
Ils cherchent à s'assimiler les peuples que la politique 
leur a livrés; ils ne les outragent pas en les traitant 
comme des ilotes. Mais, enfin, la domination de l'étran- 
ger est toujours dure et odieuse à qui aime son pays; 
elle blesse et rend irréconciliables tous les cœurs fiers. 
Les Polonais du grand-duché de posen, môme lorsque 
aucun espoir de délivrance ne s'offrait à eux, défen- 
daient avec ténacité, contre le gouvernement prussien, 
leur langue, leurs mœurs, leur esprit national. En ce 
moment, où ils entrevoyaient la perspective de rentrer 
quelqu e jour dans la grande famille, tous les senti- 
ments d'un peuple opprimé, l'antipathie des races, l'or- 
gueil d'un glorieux passé, la mémoire des injures, se 
réveillaient chez eux avec ardeur. Quelques-uns des 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 487 

patriotes les plus déterminés de la ville dePosense réu- 
nissaient secrètement, chaque soir, chez 1V1. Michel 
Szulski ; je leur fus présenté par mon hôte, et ils m'invitè- 
rent à prendre part à leurs conférences. Là, j'entendis 
délibérer, avec une grande force de raison, sur les moyens 
à l'aide desquels le grand-duché pouvait le mieux servir 
la cause commune et préparer sa propre délivrance. 
Dans l'état des choses, les mesures de vive force, l'ap- 
pel aux armes lui étaient interdits. Les villes, d'une po- 
pulation restreinte, étaient tenues en respect par de 
fortes garnisons; partout des régiments prussiens étaient 
cantonnés dans les villages. Le pays, d'ailleurs, par sa 
configuration, par ses grandes plaines et l'absence de 
forêts, ne se prêtait pas à une guerre de partisans. Un 
mouvement insurrectionnel aurait à peine la possibilité 
de se produire et serait aussitôt étouffé. A cela s'ajou- 
taient des raisons de Tordre politique. Aussi longtemps 
qu'il n'aurait pas à se défendre lui-même contre une 
insurrection, le gouvernement prussien, tenu en échec 
par la France, dont il redoutait l'expansion révolution- 
naire, y regarderait à deux fois avant de tendre la main 
aux Russes ; au contraire, s'il voyait une de ses pro- 
vinces se soulever, il ne manquerait pas d'aller au plus 
pressé et de combiner ses armées avec celles du czar 
pour enfermer l'insurrection polonaise dans un cercle 
de fer. Il ne restait véritablement aux citoyens du grand 
duché de Posen, pour aider leurs frères de Pologne, 
que les voies indirectes; il fallait s'imposer des sacrifices 
d'argent, acheter en secret des armes, des munitions, 
et les faire infiltrer par tous les moyens dans le pays 
insurgé ; il fallait exciter la jeunesse des villes et des 
campagnes à se réunir par petits groupes, h tromper la 
surveillance active organisée sur toute la frontière, et à 
quitter le sol natal pour aller renforcer, sur les rives de 



188 SOUVENIRS d'un proscrit 

la Vistule, ceux qui combattaient pour Pindépendance 
polonaise. Le mot d'ordre était déjà donné dans ce 
sens, et Tes populations y répondaient avec un élan du 
meilleur augure; les volontaires affluaient de toutes 
parts; des paysans dévoués se chargeaient de leur faire 
franchir la frontière, en mettant en défaut la surveillance 
des détachements prussiens qui gardaient les princi- 
paux passages. Moi-môme, je fus confié à l'un d'eux- 
par M. Szulski, lorsqu'il jugea que je pouvais sans trop 
de risques me mettre en route. Le 17 janvier ( jour que 
je pensais alors devoir bénir à jamais), mon guide, pro- 
fitant d'une terrible tourmente de neige, me conduisit 
en sûreté sur le territoire de Pologne, dans le district 
de Ralisï. Vingt-quatre heures après, j'étais à Varsovie. 



S0UVEN1BS D'UN PK08CRIT 191 

citoyens des diverses nuances de l'opinion patriote, et 
enfin, mettait à Ja iête des troupes, comme généralis- 
sime, le prince Michel Radzhyil , une des illustrations 
du pays. La présidence du comité de gouvehiement 
avait été déférée au prince Adam Czartoryski. Il y re- 
présentait bien l'opulente noblesse prête à donner 
l'exemple du dévouement et du sacrifice. Là siégeait 
aussi Joachim Lclewcl, forcé jadis par Novosiltsoff de 
quitter l'université de Wilna, et qui, démocrate ardent 
et austère, inspirait à tous le respect* par la pureté de 
ses intentions et la simplicité de ses mœurs. 

A Varsovie, je ne tardai pas à me mettre en rapport 
avec plusieurs Lithuaniens qui y étaient accourus au 
lendemain de la révolution. Ensemble, nous déplorions 
amèrement l'indifférence des hommes politiques à l'é- 
gard de ia Lithuanie. Parmi tant de provinces asservies 
aux Russes, et qui, du Niémen au Yolga, tendaient les 
mains vers leurs frères affranchis du joug, la Lithuanie 
surtout méritait de n'être pas laissée dans l'abandon. 
Graude comme un royaume, intimement unie à la Polo- 
gne pehdant six cents ans, placée vers le nord comme 
un poète avancé sur le chemin des armées russes, elle 
appelait des libérateurs. C'était à elle qu'il fallait aller, 
avant de laisser respirer l'ennemi, abattu et terrifié par 
l'expie sion du 29 novembre! Et alors, à la même 
heure, auraient pesé dans la balance de Dieu les cœurs 
de vingt millions d'hommes redemandant à tout prix 
leur indépendance et leur vie nationale !... Frappés des 
motifs qui commandaient cette prompte expansion de 
la révolution polonaise au delà du Niémen, de coura- 
geux citoyens, bravant tous les périls, étaient venus, de 
Wilna à Varsovie, supplier le dictateur de prendre cette 
voie de salut. On les avait reçus très-froidement, et 
comme des brouillons qui, fort mal à propos, se jetaient 



.192 SOUVENIRS d'un proscrit 

en travers des négociations pacifiques dont on ne dé- 
sespérait pas encore; mais l'âme du peuple sentait vi- 
vement Findignité et le danger d'une telle conduite, et 
ce fut une des causes de la chute de Rlopitski. Seule- 
ment, il était trop tard pour réparer complètement la 
fatale faute!... Les armées du czar se remettaient de 
leur . stupeur, et, confiantes dans leur nombre, étei- 
gnaient déjà d'une forCt de baïonnettes Varsovie elle- 
même. Impossible alors de songer à se porter en mas- 
ses puissantes au cœur des' anciennes provinces polo- 
naise^. Cependant, il restait quelques moyens de relier 
laLithuanie à la cause commun eet de resserrer le fais- 
ceau, condition de force et de salut dans cette crise su- 
prême. Parmi les hommes du gouvernement, Lelewel 
surtout portait sa sollicitude de ce côté. Mieux qu'un ' 
autre, il savait quelle sève de patriotisme il y avait dans 
la jeunesse lithuanienne. S.on cœur saignait de voir 
tant de forces vives paralysées et comme perdues, au 
moment du choc qui allait décider des destinées de la 
Pologne. Tous les Lithuaniens, venus à Varsovie pour 
adjurer la mère patrie de ne pas les abandonner, étaient 
par lui accueillis comme des frères malheureux ; il se 
faisait leur patron, il plaidait leur cause auprès du co- 
mité de gouvernement. N'écoutant que son zèle, il avait 
fini «par donner lui-même des instructions et une mission 
secrète à quelques jeunes gens dont l'intelligence et 
l'énergie lui inspiraient confiance. .Le plus distingué 
d'entre tous, Jacques Grotkowski ( mort depuis sur le 
champ de bataille), fut chargé d'aller à Wilna s'abou- 
cher avec les patriotes les plus fermes et de les çrganiser 
en comité insurrectionnel qui donnerait l'impulsion à 
tous les districts de la Lithuanie. Moi-même, bien vu 
de Lelewel, je sollicitai et j'obtins de lui une mission 
secondaire, celle de soulever les populations rurales 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 193 

aux environs de Luczyn et dans les districts d'Oszmiana 
et de Troky, où ma famille avait des relations et de 
l'influence. 

Le 28 janvier, mes lettres de créance me furent re- 
mises. Deux heures après, je "prenais le chemin delà 
Lithuanie. 



XXXVI 



Depuis que j'avais touché le sol de la Pologne, j'étais 
pris d'un immense désir de revoir ma Lithuanie. Wilna, 
Luczyn, tant d'amis auxquels j'avais été violemment ar- 
raché. A tout prix, je voulais aller tomber dans les bras 
de cette seconde mère, qui ne survivait à toutes ses 
douleurs que pour m 'aimer, et que mon exil sans fin 
(je le reconnaissais bien à quelques mots de ses lettres) 
mettait au désespoir. Qu'on juge de ma joie, quand je 
me vis sur le chemin de ma terre natale, qu'un peu 
d'audace et de bonne fortune allaient me rouvrir!... Et, 
autour de moi, quel spectacle ! Toute la Pologne en 
armes, depuis l'adolescent jusqu'au vieillard, et chez 
tous une si ferme résolution de mourir plutôt que de 
rentrer sous le joug, que c'était à mes veux une cer- 
titude, de la victoire ! Je m'enivrais d'espérance . . . 
Emilie Plater reparaissait dans* mes rôves de bon- 
heur!... 

Cependant, il était malaisé de franchir l'espace qui 
me séparait encore de mes foyers. Cent cinquante mille 
Russes, échelonnés de la Wilia au Niémen, du Niémen 
à laYistule, m'interdisaient absolument la route directe 
de Wilna, la route du nord-est. Pour échapper aux par- 
tis moscovites, maîtres de la campagne jusqu'à quelques 
milles de Varsovie, il me fallut descendre au sud, ga- 



SOtJVENÎRS D'UN PROSCRIT . 195 

gner Siedlec, passer le Bug près de Drobyczin, et, une 
fçis sur le territoire lithuanien, me jeter dans la forêt de 
Bialowicz. Cette forêt, une des plus vastes de l'ancien 
monde, s'étend jusqu'à la -limite du gouvernement de 
Wilna. De là, il était possible, en dehors de tous che- 
mins fréquentés et sans quitter les bois et les marais, 
de gagner d'abord la forêt de Troki, et enfin celle de 
Pohulanka, dans laquelle le domaine de Luczyn est 
comme enclavé. Muai d'une carte du pays, et le bâton 
à la main (bien armé, d'ailleurs, sous la grosse vareuse 
de paysan que j'avais revêtue), je me mis résolument en 
route. Je voyageais de nuit surtout; le jour, je cherchais 
un abri pour dormir dans quelque cabane à l'écart, ou 
dans ces huttes de roseaux qu'on rencontre fréquem- 
ment sur le bord de nos marais, et qui servent d'afFut 
aux chasseurs d'oies sauvages. J'eus quelques alertes 
assez vives : au sortir de la forêt de Bialowicz, je tom- 
bai dans iln pulk de Cosaques qui éclairaient la marche 
d'un convoi. Mon déguisement et le patois lithuanien, 
que je parlais assez bien, me servirent à me tirer d'af- 
faire. Enfin, après quinze jours de fatigues bien péni- 
bles, j'arrivai, un peu au delà de Troki, dans un vil- 
lage distant de Luczyn de huit milles environ. Là, il 
fallût m 'arrêter; je tombais de lassitude et j'avais des 
frissons de fièvre. Un peu de repos m'était indispensa- 
ble : je frappai au hasard à la porte de la première 
chaumière que je trouvai sur mon chemin, et j'y de- 
mandai l'hospitalité. Je n'étais pas trop en peine à cet 
égard, car j'avais déjà fait, et plus d'une fois, l'expé- 
rience de l'accueil cordial des paysans lithuaniens pour 
un de leurs compatriotes arrivant de l'exil. 

Une veuve habitait cette chaumière; je la trouvai 

dans une désolation profonde. Deux jours auparavant, 

\ i colonne mobile avait surpris chez elle et entraîné 



496 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

pour le Caucase, les fers aux pieds et aux mains, son 
fils aîné, soldat réfractaire de la dernière levée. Je ne 
craignis nullement de lui faire connaître qui j'étais. En 
apprenant mon nom, qui était populaire dans le pays, ( 
elle ne savait comme n étmetmoigner son respect et 
son entier dévouement. En Lithuanie, à cette époque, , 
le peuple des campagnes vénérait au plus haut degré 
les nobles qui, par la constance de leur patriotisme, lui 
servaient de point d'appui et d'exemple, et lui faisaient 
espérer la délivrance. Tout ce qu'elle possédait, cette 
pauvre femme l'eut mis avec empressement à ma dis- 

Je l'entretins du désir que j'avais défaire parvenir de 
mes nouvelles k Luczyn;' aussitôt, elle me proposa, 
comme messager, son second fils. C'était un jeune gar- 
çon de seize ans, intelligent et hien découplé. Il offrit 
de partir immédiatement; j'acceptai son offre, et lui 
donnai mes instructions verbales. Elles consistaient à 
prévenir ma tante de mon retour, et à lui demander 
qu'ellem'envoyàt un homme de confiance connaissant 
bien le pays, et qui me ferait éviter les détachements 
russes, principalement cantonnés aux environs de Wil- 
na. Pour qu'on eût foi entière aux paroles de mon jeune 
messager, je lui remis mon cachet, qui avait été celui 
de mon père. 

Il fallait trois ou quatre jours, vu la distance et la 
neige qui couvrait la terre, pour que ma commission 
fût remplie et mon messager de retour. Tadeska (c'était 
le nom de ihon hôtesse) me combla de soins pendant 
tout ce temps : elle m'avait forcé d'accepter, pour la 
nuit, la place d'honneur, le dessus du poêle; le jour, 
autant que le lui permettaient les soins à donner à son 
ménage et à sa basse-cour, elle venait filer de la laine 
près demoi, et, pour me désennuyer, se mettait en frais 
de conversation. Elle était intarissable, en me parlant 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 197 

du fils qu'on lui avait enlevé, de ses qualités, du cha- 
grin inconsolable qu'elle avait de sa perte, des exactions 
odieuses des agents du fisc, des réquisitions qui met- 
taient sur la paille les pauvres paysans, enfin, des abo- 
minations commises dans quelques villages d'alentour 
par les Bourlaks (je dirai plus loin ce que c'est que ce 
fléau delà Lithuanie). Rien de plus inculte, sans doute, 
que la parole de Tadeska ; mais cette parole était forte- 
ment accentuée, elle était l'expression de son âme; elle 
avait un tour original de rudesse et de passion qui la 
rendait attachante. 

Cependant le soir du troisième jour était venu, et, 
assis auprès du poêle, je commençais à trouver long le 
temps qu'il me fallait passer dans cette chaumière, 
lorsque tout à coup un certain cri guttural se fait 
entendre au dehors. Tadeska court tirer le verrou de 
bois qui fermait la porte; je vois paraître sur le seuil 
mou jeune messager, et derrière lui un homme, un vieil- 
lard à large carrure. Je le considère un instant : sa* fi- 
gure était éclairée par le rayonnement des charbons qui 
brillaient à la bouche du poêle. « Browner ! mon brave 
Browner !...» m'écriai-je. C'était lui, en effet, qui, mal- 
gré son grand âge, n'avait voulu laisser à nul autre le 
soin de me ramener sain et sauf sous le toit de mes 
pères !. .. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi, se saisit de ma 
main, et, en la baisant, s'efforçait de mettre un genou en 
terre. Je ne lui en laissai pas le loisir; je serrai dans mes 
bras ce vieux serviteur si dévoué et dont la vue seule ra- 
vivait en moi tant de chers souvenirs. Je le fis asseoir en 
face de moi, à l'autre coin du poêle, et, pendant plus 
d'une heure, je ne cessai de l'accabler de questions sur 
ma tante Berthe, sur la comtesse Plater et sa fille, sur 
nos amis de Wilna et des châteaux voisins, enfin, sur les 
bons paysans de mes domaines. Browner oubliait quel- 



198 souvenirs d'un'proscrït 

que fois de me répondre pour me regarder tout à l'aise 
et avec ravissement ; de mon côté, j'avais souvent les 
yeux attachés sur lui. Browner, quand j'étais à Lucayn, 
pouvait £tre cité encore pour un type de verte vieillesse; 
maintenant, ses mains tremblaient, sa figure était sil- 
lonnée de profondes rides, ses cheveux et sa barbe 
«avaient blanchi. L'observant ainsi, je me sentais venir 
des larmes aux yeux : cette barbe blanche, ees indices 
de déclin chez Browncr me donnaient la mesure du 
temps que j'avais passé dans l'exil et celle aussi des cha- 
grins ressentis partons ceux qui m'aimaient ! 

Quand il eut fini de satisfaire à mes plus pressantes 
questions et se fut bien réchauffé, Browner fut le pre- 
mier à parler de départ. La gelée avait repris depuis 
deux jours avec une grande Apreté; la neige recouvrait 
tout d'une couche épaisse et durcie. Mon vieux servi- 
teur était venu en traîneau, et, par le môme moyen, il 
comptait, à l'aide de relai* qu'il avait organisés lui- 
môme sur ma route, me ramener à Luczyn dans l'es- 
pace d'une nuit. Je m'abandonnai complètement à sa 
prudence et à sa parfaite connaissance des lieux. Une 
nuit de seize heures et un froid très-vif, qui n'encoura- 
geait pas les patrouilles russesà sortir deleurs abris, de- 
vaient d'ailleurs favoriser notre voyage. En quittant Ta- 
deska, je la remerciai cordialement de son hospitalité, 
et je lui promis que bientôt elle entendrait, dans tous 
les clochers à la ronde, sonner la dernière heure des 
Russes... Ace mot, je vis briller dans ses yeux un éclair 
de joie s<iuvage, et je reconnus bien que cet espoir de 
vengeance la touchait tout autrement que les quelques 
pièces d'orque j'avais glissées dans la main de mon 
jeune messager. Accompagnés des bénédictions de ces 
braves gens, nous partîmes ; et, sans avoir fait aucune 
mauvaise rencontre, un peu avant le jour, nous débou- 



SOUVENIRS n'en proscrit 199 

chions de la forêt de Pohulanka, à quelques centaines 
de pas du château de Luczyn. Au milieu des ténèbres 
et du silence, j'entrevoyais la masse sombre de son 
donjon, qui se dessinait vaguement sur la teinte moins 
foncée du ciel. Je croyais reconnaître aussi l'aile où se 
trouvait 1 appartement de ma tante ; j'y apercevais une 
lumière voilée par des rideaux... Sans doute, elle s'é- 
tait levée avant le jour, brisée d'inquiétude à cause de 
moi, impatiente de me serrer contre son cœur!... Avec 
quelle violence le mien battait en ce moment!... Pour- 
tant deux heures s'écoulèrent encore !... Il fallut que le 
jour fût levé; il me fallut compléter mon déguisement, 
prendre les apparences d'un pauvre bûcheron, recevoir 
sur mes épaules une charge de fagots, et tromper ainsi 
les sentinelles qui gardaient la porte; il fallut tout cela 
pour qu'il me fût possible de rentrer subrepticement 
dans le château des Luczynski [... Le général russe Gëis- 
mar l'occupait militairement. Browner, qui veillait sur 
moi, pour que je ne commisse pas d'imprudence, m'en- 
traîna jusque sous les combles, sans me laisser voir per- 
sonne, et me cacha dans un galetas de domestique. C'est 
là qu'au bout de quelques minutes, je revis enfin et 
j'embrassai ma tante Berthe!... 



xxxt 



' Qu'est-il ici besoin de détails? Il y a des joies comme 
d^s douleurs du cœur de l'homme qui sont au-dessus 
des forces du langage... Les jours les plus heureux de 
ma vie sont peut-être ceux que je passai dans cette man- 
sarde, où ma tante, à toute heure, autant qu'elle le pou^ 
vait sans éveiller les soupçons, venait me tenir compa- 
gnie. PJus d'une amertume, néanmoins, se mêlait à mon 
bonheur. Je rongeais moiv frein d'impatience, con- 
damné que j'étais à l'inaction, quand les plus graves in- 
térêts de notre cause étaient en péril. J'étais humilié 
aussi à cette pensée d'avoir été contraint de m'intro- 
duire furtivement dans le château de mes ancêtres, et 
de m'y tenir caché dans un galetas, tandis que les 
Russes y traînaient orgueilleusement leurs sabres sur les 
tapis des salons, et s'y faisaient servir en maîtres... Ma 
bonne tante riait de mes îiirs farouches à cet égard ; et, 
plaçant mystérieusement un doigt sur sa bouche, me di- 
sait à demi-voix : « Patience ! encore un peu, le faucon 
pourra quitter son perchoir. » 

Dans nos conversations sans fin, le nom d'Emilie Pla- 
ter avait bientôt trouvé place. J'étais avide d'informa- 
tions sur elle-même, sur tous les incidents de sa vie. 
J'appris qu'elle avait récemment perdu sa mère, perte 
cruelle et qu'elle ressentait profondément. N'écoutant 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 201 

que la voix du cœur,* et quels qu'eussent été les torts de 
son père, elle avait voulu se rapprocher de lui, lui con- 
sacrer ses soins et sa fortune. Cette loyale tentative avait 
échoué. Privée des douceurs de la famille, Emilie vi- 
vait dans la retraite à Anluzow, avec une dame de ses 
parentes, au milieu de ses domaines. Sa vie se parta- 
geait entre son culte pour une mémoire bien chère, sa 
sollicitude pour les malheureux et sa passion pour l'af- 
franchissement de la Pologne. 

Ma tante savait depuis longtemps la vive impression 
qu'Emilie avait faite sur mon cœur. Elle-même, en toute 
occasion, manifestait la haute estime qu'elle avait pour 
l'esprit élevé et l'âme si noble de celte jeune fille : pour- 
tant, mon amour, mes vœux, mes espérances d'union 
avec Emilie Plater n'avaient jamais reçu d'elle le moin- 
dre encouragement. Le soir démon arrivée, comme elle 
était venue me retrouver dans ma cachette, quand tout 
reposait au château, à plusieurs reprises je ramenai la 
conversation sur la famille Plater et sur Emilie, dans 
l'espoir secret de trouver chez ma tante des dispositions 
Ijhis conformes à mes désirs, et d'en recevoir peut-être 
quelque confidence qui me laisserait entrevoir le bon- 
heur auquel j'aspirais. Mon attente fut complètement 
déçue. Non-seulement ma tante Berthe ne me dit au- 
cune de ces choses que les cœurs qui aiment écoutent 
si avidement ; mais elle cherchait à détourner l'entre- 
tien, et, si j'insistais, je voyais une ombre de tristesse se 
répandre sur son front. 

Je m'alarmai bientôt de cette disposition d'esprit où 
je la trouvais. — Ma tante apercevait-elle, entre Emilie et { 
moi, des obstacles insurmontables? Connaissait - elle 
mieux que moi le caractère et le cœur de cette jeune 
fille?... J'avais hâte d'éclaircir mes doutes, et je ne ca- 
chai pas à ma tante que son silence ou sa réserve ex- 



202 SOUVENIRS D'tiN PROSCRIT 

trëme, quand je la sollicitais de toute manière à me par* 
1er d'Emilie, m'étaient un véritable tourment. « Mon 
cher enfant, me dit-elle enfin, je n'ai pas le courage de 
vous dire que vous avez eu tort de viser au cœur d'Emi- 
lie; il n'en est pas déplus noble ni de meilleur... mais 
vous cherchez un amour partagé, vous nourrissez l'es- 
poir d'une tendre union. Eh, bien... — J'achève votre 
pensée, lui dis-je vivement, Emilie ne m'aime pas! «— 
— Prenez garde, Witold I soupçonneux et injuste, ce 
caractère ne vous sied point. —Mais alors, si ce n'est 
moi qu'Emilie repousse, c'est donc son cœur qui est à 
tout japiais fermé aux douces affections et incapable 
d'aimer?... — Ôh ! ne vous y trompez pas !... Emilie est 
femme par le cœur, comme elle l'est par toutes les qua- 
lités gracieuses qui vous ont attiré vers elle. Emilie a 
une sensibilité profonde, et qui facilement peut aller 
jusqu'à l'exaltation. Il ne faut pns l'étudier longtemps 
pour découvrir que c'est à force d'énergie, de volonté et 
de combats qu'elle arrive à rester maîtresse d'elle- 
même... Mais mieux que moi, Witold, vous le savez : 
chez Emilie, le saint amour de la patrie, comme l'amour 
de Dieu chez les âmes ferventes, domine tout et ne per- 
met pas à d'autres passions de prendre pied* — Je la re- 
connais à ce portrait... Mais enfin, m'écriai-je, voici que 
l'épée est tirée du fourreau ! Demain, peut-être nous 
serons vengés ; la Pologne et la Lithuanie seront fibres ! . . 4 
Ma bonne tante, parlez-moi sans détour : croyez-vous 
qu'alors Emilie me refuserait son cœur et sa main?... » 
J'attendais avec anxiété une réponse, et ma tante, les yeux 
* baissés, hésitait à me la donner. «Witold, que me deman- 
vous là? me dit-elle enfin. L'avenir est dans la main de 
Dieu... Lui seul sait ce que doit durer encore la Captivité 
d'un autre Israël!... — Il faudra bien cependant que le 
jour de sa jiistice se lève enfin pour nous !... Mais vous 



SOUVENIRS D'il! PROSCRIT 203 

éludez ma question; et je vous comprends trop bien!... 
— Non, Witold, non, vous ne me comprenez pas. Vous êtes 
dans l'erreur, si vous supposez que je sache rien de 
contraire à vos vœux... Mais, puisque toute force vous 
voulez que je parle... eh bien, je vous l'avouerai, je 
suis obsédée de tristes pressentiments!... Cet amour 
que vous nourrissez pour Emilie me fait peur !... Je ne 
vois jamais cette jeune fille, sans que mon esprit soit 
frappéeteomme accabléde pensées étranges!. ..Plusj'ad- 
mire cette âme pure, élevée, placée si fort au-dessus 
des autres par la religion du sacrifice, moins je puis 
croire (pardonnez-moi, Witold !... mais vous avez voulu 
connaître toute ma pensée), moins je puis croire que 
son bonheur soit de ce monde, et qu'elle appartienne 
longtemps à la terre!... » 

En achevant ces mots, ma tante détournait la 
tête pour me cacher ses larmes..* Et moi, j'avais 
senti un frisson glacial courir dans tous mes mem- 
bres 1... Les paroles que je venais d'entendre répon- 
daient à de mystérieuses terreurs qui souvent m'a- 
vaient assailli moi-même. Malgré tout le soin que prit 
alors ma tante pour atténuer l'impression de ses der- 
nières paroles et se représenter eUe-mômc comme su- 
jette à de certaines hallucinations que sa raison désa- 
vouait, malgré ses efforts pour reporter la conversation 
sur d'autres objets attachante, cette soirée se termina 
pour nous sous un sentiment de malaise et de tristesse 
dont nous ne pouvions nous défaire. 



XXXVI 



11 y avait déjà trois jours que j'étais confiné dans ma 
cellule, et je commençais à perdre patience'; lorsque 
j'entendis, un matin, frapper plusieurs coups pressés à 
ma porte , et en môme temps je reconnus la voix de 
Browner, qui me criait du dehors : « Bonne nouvelle, 
mon cher maître ! bonne nouvelle ! » Quand je lui eus 
ouvert : « Victoire! me dit-il tout joyeux et tout essouf- 
flé. Les Russes décampent ; nos braves frères de Polo- 
gne ont si bien reçu Diebitsch à la pointe de leurs lan- 
ces et de leurs baïonnettes, ils l'ont si bien battu coup 
sur coup, qu'il demande à grands cris du renfort. La 
nouvelle est certaine; il n'y a qu'à voir la mine sombre 
des officiers russes. ifi viens de souhaiter bon voyage à 
ceux qui étaient dans le château. Tenez, mon cher 
maître, montez sur ce banc; par la lucarne, vous aper- 
cevrez ces messieurs qui délogent. » Libre erilin et maî- 
*tre chez moi, j'allai bien vite aux informations. En effet, 
un ordre de départ était arrivé dans la nuit. Diebitsch 
appelait à lui sa réserve. Déjà les Russes avaient évacué 
le village; et, des fenôtres du château, je les voyais en 
marche dans la direction du Niémen. 

J'eus bientôt la pleine confirmation des bonnes nouvel- 
les que m'avait annoncées Browner. La campagne était à 
peine ouverte de quinze jours, que Diebitsch, l'idole des 



SOUVENIRS û'UN PROSCRIT 205 

Russes, le héros des Balkans, si fier et si sur à l'avance 
d'étouffer avec sa magnifique armée ce qu'il appelait 
«< l'émeute de Varsovie, » avait déjà vu se ternir sa répu- 
tation militaire, et ses efforts se briser contre le patrio- 
tisme désespéré de la petite armée polonaise. Au pas- 
sage du Liwiec, aux combats de Dobre, de Wawer, de 
Stoczek, les Russes avaient trouvé une résistance invin- 
cible. Dvernicki, Skrzynecki et leurs braves soldats s'é- 
taient couverts de gloire !... L'Europe, avec un mélange 
d'admiration et de remords, apprenait à connaître quels 
hommes elle avait laissé rayer de la liste des nations!... 

Ces héroïques efforts et ces premières victoires de 
nos frères nous rappelaient assez haut notre devoir, à 
nous Lithuaniens; et, pour mon propre compte, j'avais 
hâte de remplir la mission qu'à Varsovie l'on m'avait 
confiée. Devenu, par. l'éloignement de la division Geis- 
mar, à peu près libre de mes mouvements, je me mis 
aussitôt à renouer des relations avec les chefs des fa- 
milles nobles des environs. 

Grotkovski pratiquait des intelligences à Wilna, et, 
par son impulsion , un comité central s'organisait dans 
cette ville. De mon côté, je parcourais les campagnes; 
nos paysans étaient ravis de me revoir après mon long 
exil, et je mettais à profit le chaleureux dévouement 
qu'ils m'exprimaient pour animer encore leur colère 
contre les Russes et leur recommander de se tenir prêts 
à tomber sur ces persécuteurs au premier signal. J'al- 
lais visiter dans leurs châteaux mes amis d'autrefois: 
quel accueil je recevais partout ! Parce. que j'avais souf- 
fert pour la cause nationale et que je revenais dans mon 
pays comme le prédicateur d'une sainte croisade, par- 
tout on me comblait d'éloges, d'amitiés et des plus gra- 
cieuses prévenances. Les dames, les jeunes filles, dé- 
passaient peut-être encore leurs maris et leurs frères en 

12 



209 SOUVENUS d'un proscrit 

patriotisme enthousiaste. Malheur à celui qui aurait fai- 
bli, qui , sous un prétexte quelconque, au jour de la 
prise d'armes, ne serait pas monté à cheval ! Elles l'au- 
raient accablé de leurs dédains, et, comme elles le di- 
saient hautement, « les femmes polonaises lui auraient 
envoyé une quenouille. » 

Pour nous concerter, pour dresser un plan d'insur- 
rection locale et en préparer les moyens, les nobles du 
voisinage et moi, nous avions des réunions journalières* 
tantôt dans quelque hutte au milieu des bois, tantôt 
dans le château de l'un de nous situé en dehors des li- 
gnes que parcouraient d'ordinaire les colonnes mobiles 
des Russe». Aucun ne manquait à ces rendez-vous. Je 
revis là plusieurs de mes camarades à l'université de 
Wilna, qui furent depuis des chefs intrépides de l'insur- 
rection. Tous se montraient avides de m 'entendre. Je 
venais de voir, dans son foyer même, la révolution du 
royaume de Pologne ; j'avais aussi beaucoup k dire au 
sujet des révolutions de France ef de Belgique, .de cet 
ébranlement moral de l'Europe, de cette ère nouvelle 
annonçant un nouveau droit public fondé sur la souve- 
raineté des peuples, sur le respect dés nationalités. De 
mon côté, que de choses n'avais-je pointa apprendre de 
la bouche de mes compatriotes! Six ans d'exil, l'inter- 
ruption absolue de tous rapports politiques avec la Li- 
thuanie, me laissaient ignorant de la plupart des faits 
qui s'étaient passés dans mon pays, de l'état de souf- 
france et d'exaspération où il en était venu; et enfin, 
de ses ressources pour la lutte, pour le suprême effort 
que nous allions lui demander. 

Ce que j'appris ne fit d'ailleurs que confirmer mes 
pressentiments. L'oppression moscovite s'était singuliè- 
rement appesantie sur nos malheureuses provinces : 
Nicolas succédante Alexandre et apportant sur le trône 



SOUVENIRS D'UN PROSCKIT 207 

un despotisme plus entier, plus inflexible ; le parti pris 
d'isoler complètement le royaume de Pologne, qui sem- 
blait encore de mauvais exemple même avec son fan- 
tôme dérisoire de constitution, et d'opérer violem- 
ment, s'il le fallait, l'assimilation à la Russie des an- 
ciennes provinces polonaises; enfin, la peur des conspi- 
rations poussée jusqu'à une sorte de fureur sombre, 
tout avait concouru à rendre intolérable le joug des Rus- 
ses. Non-seulement la Lithuanie était atteinte dans ses 
lois, dans sa langue nationale, elle Tétait dans la for- 
tune et la sûreté individuelle de chacun. Elle l'était 
dans ses foyers, dans sa religion aussi. 

Rien de plus ordinaire alors que d'apprendre que le 
chef d'une noble famille, qu'un jeune homme aux idées 
généreuses avaient été enlevés par des sbires, comme 
suspects, jetés dans les prisons de Wilna ou de Rowno, 
et bientôt déportés aux extrémités de l'empire. Un af- 
freux espionnage faisait le supplice de ceux qui n'étaient 
pas frappés tout d'abord. Les maux du peuple étaient 
innombrables. Surchargé* d'impôts, de corvées, de mo- 
nopoles, il était continuellement en butte aux brutalités 
des soldats, aux exactions des juifs, traitants privilé- 
giés, aux voleries insolentes des fonctionnaires russes, 
petits et grands. Je n'apprendrai rien à personne en 
rappelant que l'habitude des concussions et des rapines 
est la plaie de l'administration russe, et qu'elle place 
cette nation, sous le rapport du sens moral, au dernier 
rang de celles qui aspirent à la civilisation. Le recrute- 
ment militaire, exercé avec une odieuse rigueur, ache- 
vait d'exaspérer nos malheureux paysans. Leurs fils, en- 
levés par les recruteurs, ils les pleuraient comme s'ils 
étaient morts. Un service militaire de vingt-cinq ans, la 
misère, le knout, des guerres lointaines sur les frontiè- 
res de la Perse ou de la Turquie, justifiaient trop bien 



208 SOUVENIRS d'un proscrit 

ce deuil anticipe des familles. Sous l'influence de tou- 
tes ces causes, la dépopulation des campagnes étak ra- 
pide. Le gouvernement russe en profitait pour implan- 
ter dans le pays des tribus tartares, les Bourlaks, qui 
remplissaient doublement ses fins. D'une part, ces de- 
mi-sauvages apportaient au cœur de nos provinces la 
haine de la race polonaise, et y propageaient leur sang 
et leurs mœurs asiatiques; d'autre part, disciplinés au 
rite grec, fanatisés par leurs popes, ils se faisaient un 
jeu, dès que les agents du czar voulaient bien fermer 
les yeux, d'attaquer, de piller les villages catholiques, 
$e brûler leurs églises et de massacrer teurs prêtres. 
Voilà l'abîme de misères où nous étions tombés et que, 
dans nos conciliabules, d'énergiques patriotes dépei- 
gnaient en traits de la plus vive indignation. 



XXXVIÏ 



El cependant, il y eut encore en Lithuanie recrudes- 
cence d'oppression et de maux, lorsque éclata le sou- 
lèvement du royaume de Pologne. L'état de siège fut 
aussitôt proclamé. Emprisonnements, confiscations, 
déportations, semblaient devenus le droit commun. 
Quoique foulée par cent cinquante mille soldats qui 
marchaient vers la Vistule, et qu'une autre armée ap- 
pelée du fond de l'empire allait remplacer, la Lithua- 
nie inspirait encore des craintes; il fallait, pour l'abat- 
tre complètement, lui enlever ses dernières ressources, 
ses armes et les bras valides qui auraient pu s'en servir. 
Diebitsch commença par frapper le pays de réquisi- 
tions écrasantes, puis un désarmement général fut or- 
donné. Des hordes de Cosaques zaporogues furent char- 
gés d'exécuter ces mesures. Les granges et les greniers 
furent vidés ; dans chaque chaumière, môme les usten- 
siles de ménage, môme les socs de charrue et la cognée 
nécessaire pour abattre le bois, tout était saisi comme 
armes et envoyé, par charretées, aux arsenaux 
des places de guerre. Une lev 4 ée extraordinaire enleva 
partout la fleur de la jeunesse; heureusement, la plu- 
part, au lieu d'obéir, se jetèrent dans les forêts (ils de- 
vaient former bientôt le noyau de notre anpéc insur- 
rectionnelle). Enfin, les Bourlaks multipliaient ioapuné- 

*2. 



210 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

ment leurs violences sauvages contre les villages catho- 
liques. Souvent, se présentaient à nos réunions de mal- 
heureux paysans, et môme des femmes, dont le déses- 
poir était navrant. Presque fous de douleur, ils ne sa- 
vaient nous dire que ces mots : «Vengez- nous des 
Russes! vengez-nous!... » 

Pour répondre à ce cri terrible, nous n'avions d'au- 
tres forces que celles que nous prêtait l'excès même de 
notre malheur. D'armées régulières, de magasins, d'ar- 
senaux, nous n'çn n'avions pas; maïs aux troupes 
russes laissée en Lithuanie, nous pouvions opposer 
ce qui a souvent fait pâlir môme de vieux soldats, Vin 
peuple tout entier se levant avec la fttreur du désespoir 
pour avoir raison de ses oppresseurs. Depuis les ado- 
lescents jusqu'aux vieillards, tous ne demandaient qu'à 
combattre. Nos prêtres eux-mêmes, au nom de l'Évangile, 
symbole de justice et de liberté, excitaient nos paysans 
par des prédications ardentes; ils les adjuraient de se 
soulever contre l'ennemi de leur nationalité et de leur 
foi. Plusieurs de ces prêtres, transportés par leur zèle, 
promettaient d'être aux prenMers rangs, quand il fondrait 
braver les dangers et la mort.., et ils ont tenu parole. 
Enfin, notre champ de bataille était marqué : c'étaient 
nos marais, nos ravins et nos bois; et les Russes, par 
la crainte que déjà ils manifestaient de s'y engager, 
nous enseignaient assez que ce champ de bataille était 
bien choisi. 

Mais à tout ce peuple il fallait des armes... Où les trou- 
ver? où les prendre? Heureusement, l'instinct patrioti- 
que de chacun avait déjoué les ordres de désarmement 
et les perquisitions rigoureuses. Il n'était pas de château 
et presque pas de chaumière où les meilleurs fusils 
n'eussent échappé à l'œil et à la main des Russes. On 
recueillait de toutes parts, d'après nos instructions, le 



SOUVENIRS D # UN PROSCRIT 214 

fer et le salpêtre; des ateliers pour la fabricationde la 
poqdre, des forges pour préparer les lances et les faux 
travaillaient, jour et nuit, dans les endroits les plus inac-» 
cessibles des forêts; de hardis entremetteurs, mettant 
à profit cette vile passion du gain si commune chez nos 
ennemis, trouvaient à acheter de militaires russes, épars 
en divers cantonnements, une partie de leurs munitions 
de guerre. Enfin, pour nous approvisionner de poudre, 
tic fusils, de canons même, pour nous fournir des in- 
structeurs et des chefs militaires, nous comptions sur les 
victoires des Polonais, qui, au premier choc, avaient déjà 
mis en si mauvais état l'armée de Diebitsch. 

Nous étions quelque peu surpris, à vrai dire, de ne 
recevoir aucune communication, aucune direction du 
comité central, et son apparente inertie commençait à 
inquiéter quelques-uns d'entre nous. En revanche, nous 
apprenions avec joie que, dans les districts à l'ouest et 
au nord de Wilna, et enSamogitie surtout, l'élan patrio- 
tique était admirable. Ces pays, d'ailleurs, plus peu- 
plés, plus riches que le nôtre par leur agriculture et 
leur commerce, et moins pressurés par les armées rus- 
ses, disposaient d'importantes ressources. Vers le mi- 
lieu de février, je vis arriver au chûteau de Luczyn 
Joseph Straszewicz, jeune gentilhomme samogitien, un 
des amis de Thomas Zan à l'Université, et avec qui j'a- 
vais eu moi-même d'excellentes relations. Les chefs du 
mouvement en Samogitie, tourmentés de la même im- 
patience que nous au sujet de l'inconcevable indolence 
du comité central, l'envoyaient pour se mettre directe- 
ment en rapport avec les patriotes des districts au sud 
de Wilna, afin d'arrêter un plan et de faire concorder 
nos efforts communs, gtraszewicz, d'un caractère ardent 
et loyal, électrisa notre réunion par la peinture animée 
qu'il nous fit de l'élan des populations du Nord prêtes \ 



212 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

se lever en armes, à nous tendre la main, et à se 
dévouer jusqu'à la mort, s'il le fallait, pour opérer une 
puissante diversion en faveur de nos frères héroïques 
du royaume de Pologne. D nous citait complaisamment 
tous les noms connus et honorés autour desquels les 
patriotes de sa province se ralliaient, les Staniewicz, 
Kalinowski, Grazewski, Prosov, Wladislas et César Pla- 
ter, et leur jeune parente, la comtesse Emilie Plater. 
Pris à Timproviste : « Emilie Plater? m'écriai-je invo- 
lontairement. — Oui, reprit avec feu Straszewicz, Emilie. 
Plater, une charmante jeune fille, mais qui, pour la 
trempe du patriotisme et du courage, ne le cède à au- 
cun gentilhomme que je connaisse ! Riche, bienfaisante, 
populaire, elle n'a de pensées que pour son pays; per- 
sonne n'ignore qu'elle est prête k jouer sa fortune et sa 
vie pour servir la sainte cause de l'indépendance. Son 
exemple donnerait du cœur aux plus timides. Dans ses 
villages et dans ceux de sa famille, il n'y a^pas un paysan 
qui ne quittât tout au monde pour la suivre, qui ne se 
fit tuer pour la défendre; et, pour la jeune noblesse, il 
est superflu, je crois, de vous dire que chacun est fier 
d'avoir bientôt pour compagnon d'armes la belle et in- 
trépide Emilie, que chacun brûle d'envie de combattre 
et de se distinguer sous ses yeux. » J'avoue qu'un assez 
vif aiguillon me toucha te cœur en entendant ce jeune, 
brave et élégant gentilhomme parler sur ce ton enthou- 
siaste d'Emilie Plater, ei ce jour là plus que jamais, je 
me sentis pris d'une ardeur fiévreuse d'aller moi-même 
la joindre et de tenir à côté d'elle le drapeau de l'insur- 
rection. 

Un moment, nous pûmes penser que le signal .tant 
désiré allait nous être donné : ce fut vers la fin de fé- 
vrier. Tout à coup se répandit la nouvelle d'une écla- 
tante victoire remportée sur les Russes par les Polo- 



SOUVENIRS D'tJN PROSCRIT 213 

nais dans les plaines de Grochow. Cette fois, la pauvre Li- 
thuaniese crut sauvée!... Tant d'héroïsme chez nos frères 
de Pologne, combattant à Grochow un contre trois , le 
silence morne des autorités russes , les exagérations si 
naturelles à un peuple placé entre la délivrance et le 
comble des maux, tout contribuait à donner à celle an- 
nonce de victoire un prestige et une portée incroyables. 
Déjà, dans les campagnes, mille bruits couraient sur la 
marche et l'arrivée prochaine d'une .armée libératrice. 
Les. plus impatients, le fusil en main, se jetaient dans 
les bois, avec l'espoir de tomber sur les soldats de Die- 
bilsch rompus et en pleine dérofitc... 

Malheureusement, quelque glorieuse qu'elle fût pour 
les armes polonaises, quelque éclat qu'elle jclAt sur 
les généraux divisionnaires Dwcrnicki, Skrzynecki, 
Dembinski et sur les braves qui, dans cette journée san- 
glante, avaient anéanti les plus vieux régiments du czar, 
la victoire de Grochow était loin d'être décisive. Battu 
et démoralisé, Diebitsch n'en restait pas moins à quel- 
ques milles du champ de bataille et de Varsovie a\pcdes 
fopees plus que doubles de celles des vainqueurs. 
Geux-ci, d'ailleurs, avaient acheté chèrement leur succès, 
et l'on n'ignorait pas que Nicolas, furieux de sa défaite, 
lançait déjà contre la Pologne une seconde et formi- 
dable armée... Mais, s'il y avait là de quoi modérer nos 
transports de joie, il y avait là aussi de toutes- puissantes 
raisons pour précipiter le mouvement lithuanien. 

Cependant, le comité central donnait à peine signe 
de vie : nous perdions patience, et moi peut-être plus 
' que tout autre. Un jour, sous un déguisement, je péné- 
trai dans Wilna où j'avais des intelligences, et, admis 
devant le comité, je lui dis la vérité crûment, je ne 
lui cachai pas le mal incalculable qu'il faisait à notre 
cause par ses éternelles te mporisations, la douleur, le 



244 SOUVENIRS d'un proscrit 

découragement de ceux sur lesquels nous pouvions ta 
plus compter et qui étaient bien près de se croire aban- 
donnés et trahis. J'insistai avec véhémence sur la né- 
cessité de saisir l'occasion et d'allumer au plus tôt un 
formidable incendie entre l'armée vaincue de Diebitsch 
et l'armée de réserve de Rosen, qu'il fallait à tout prix 
arrêter dans sa marche, si nous voulions sauver la Po- 
logne... Le membre du comité qui fut chargé de me 
répondre~était un vieillard à cheveux blancs et d'un 
passé honorable ; mais, à ses paroles, je vis avec tris- 
tesse que nous avions affaire & des hommes d'un patrio- 
tisme refroidi par l'âge et d'une prudence qui touchait 
à la pusillanimité. Je sortis de cette conférence profon- 
dément triste, et ne conservant plus d'illusions quant 
aux services que la cause lithuanienne pouvait attendre 
du comité central. Il est loin de ma pensée de songera 
ranimer ces querelles étouffées sous nos ruines mômes!. . . 
Mais je ne me console pas d'avoir vu, dans nos plus grands 
jours de crise , nos destinées à la merci d'hommes 
éteints et trop disposés à paralyser la passion et l'élan 
populaires, premières conditions du succès. 

Le lendemain, il y avait réunion dans un rendez-vous 
de chasse, au milieu de la forôt de Troki. Je n'y man- 
quai pas, et je rendis compte de mon entrevue avec les 
membres du comité. L'émotion fut grande : les uns s'em- 
portaient en imprécations contre les hommes pusillani- 
mes qui nous laissaient livrés à nous-mêmes et sans di- 
rection ; quelques-uns se taisaient et semblaient abattus ; 
d'autres proposaient de gagner, les armes à la main, la 
frontière du royaume de Pologne. Le vieux comteTzamos- 
ki, qui nous présidait, mit fin à toutes les irrésolutions pas 
une allocution pleine de sens : « Mes amis, nous dit-il, 
l'expérience est faite; qu'elle nous apprenne du moins 
à ne compter que sur nous-mêmes!... Le comité volt et 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT ^lo 

calcule à merveille tout ce qui nous manque; nous, sa- 
chons nous servir de ce qui est notre seule force, de la 
colère de ce peuple qui veut en finir avec ses oppres- 
seurs* Je ne vous ferai pas de plus long discours : j'es- 
time que six jours bien employés nous permettront d'a- 
chever les derniers préparatifs. Ajournons-nous au 
34 mars; nous fixerons alors le jour et l'heure où la Li- 
thuanie, à son tour, se lèvera comme un seul homme 
contre l'ennemi commun. » Cette propositio n fut un- 
ièmement acclamée, et nous nous séparâmes satisfaits 
et pleins d'ardeur... 

Mais nous ne devions pas avoir cet honneur, d'être 
les premiers à sceller de notre sang l'acte d'affranchis- 
sement de la Li thuanie. Gomme je rentrais à Luczyn à 
une heure avancée de la nuit,- je trouvai ma tante sur 
pied, tout émue et les traits altérés. Elle vint k ma ren- 
contre et, me serrant convulsivement les mains : «C'en 
est fait! me dit-elle... que Dieu prenne pitié de nous, 
Witold!... L'insurrection a éclaté en Samogitie! Le 
sang a coulé déjà; et cela ne s'arrêtera plus !,.. Notre 
malheureuse Lithuanie, Witold! que va-t-elle deve- 
nir?...» 

Quoique sincèrement affligé de son trouble et de sa 
douleur, je ne pus m'empêcher pourtant de reprocher 
à ma tante d'accueillir par des larmes intempestives 
une nouvelle qui devait faire bondir de joie tout cœur 
polonais, puisque enfin, par là, notre seule chance de 
salut nous était ouverte. Je la pressai d'ailleurs de ques^ 
lions sur le grand événement dont elle avait été infor- 
mée. Après avoir écouté mes reproches avec son angé- 
lique douceur : « Tout ce que je sais, Witold, me dit- 
elle, le voici : Le gouvernement de Wilna a reçu avis 
ce matin môme qu'une troupe d'insurgés, conduite par 
Jules Oruzewski, a pénétré dans la ville de Rossiéfllé, 



216 SOUVENIRS li'ÙN PROSCRIT 

et en a chassé la garnison russe. Cette nouvelle â bien- 
tôt transpiré dans Wilna. Le gouvernement craignait un 
soulèvement dans la ville même; toutes "les troupes 
étaient consignées dans leurs casernes; enfin, le bruit 
courait que l'insurrection, enSamogitie, gagnait de pro- 
che en proche... Mon cher Witold, ajoutait-elle tris- 
tement, vous me trouvez en ce moment une bien faible 
femme i... Vous savez, cependant, si j'aime mon pays !... 
Pour mon pays comme pour ma religion, Dieu me don- 
nerait la force, j'en suis sûre, de faire le sacrifice de ma 
vie... Mais vous avez raison, je ne me retrouve plus le 
courage que j'avais autrefois... J'ai trop souffert!... le 
malheur a brisé mes forces. A l'idée de tout ce sang 
qui va couler, de cette guerre atroce que les Russes 
vont faire à nos malheureux Lithuaniens presque sans 
armes, un tremblement nerveux que je ne puis vaincre 
s'empare de moi... Et si vous ne reveniez pas, Witold, 
comme autrefois votre père !... Oh ! je puis dire vérita- 
blement, ainsi que notre divin Maître au jardin des Oli- 
viers : « Mon ame est triste jusqu'à la mort! » 

J'étais profondément remué... Pourtant je me rci- 
dis contre mon émotion. Après quelques mots vive- 
ment sentis qui s'adressaient à son cœur, j 'essayai de 
relever ses espérances et son courage; je lui parlai des 
ressources immenses d'un peuple qui combat pour sa 
liberté sur son sol natal, au milieu de ses foyers; je lui 
parlai des nations libres de l'Europe, qui finiraient par 
s'ébranler en notre faveur, comme elles avaient fait 
pour la Grèce. Je lui parlai de Dieu, qui avait assez 
longtemps appesanti sur nous sa colère pour que nous 
pussions enfin espérer en sa bonté et en sa clémence. 
« Nos pères aussi étaient braves, me répondait-elle, 
et leur épée s'est, brisée dans leurs mains!... L'Eu- 
rope!,, c eile. fera comme elle a fait jusqu'ici... elle nous 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 217 

admirera... et elle nous plaindra quand nous ne serons 
plus... Oh! j'ai foi dans la justice de Dieu !... mais, 
lui-môme, il nous Ta dit, « son royaume n'est pas de ce 
monde...» Enfin, aucune de mes paroles n'était capable 
de la tirer de son abattement. Je crois la voir encore ; 
ses mains jointes, ses grands yeux levés au ciel, deux 
larmes qui coulaient le long de ses joues d'où la vie 
semblait absente... puis les efforts môme qu'elle faisait 
pour ramener un sourire sur ses lèvres tremblantes, afin 
d'adoucir mon chagrin... Tout cela était navrant! 



13 



XXXVIII 



Le temps pressait cependant, si nous voulions répon- 
dre à Tappel des courageux Samogitiens. Pendant six 
jours et six nuits, mes amis et moi, nous fûmes sur pied 
pour prendre les dernières mesures et préparer l'ex- 
plosion. Rien, d'ailleurs, dans nos campagnes ne pouvait 
plus l'arrêter. Excités au plus haut point par les récits 
de la victoire de Grochow, exaspérés par les affreuses 
violences des colonnes mobiles dans ces derniers temps, 
nos paysans ne parlaient plus qu'avec mépris « de ce 
comité de bourgeois » dont ils avaient jusque-là attendu 
trop patiemment le signal ; ils ne comptaient plus que 
sur leurs fourches et leurs faux et sur les fusils de leurs 
adroits chasseurs; et, si nous avions tardé plus long- 
temps à nous mettre à leur tête, ils auraient choisi des 
chefs parmi eux, et se seraient jetés d'eux-mêmes sur 
les Russes partout où ils auraient pu les rencontrer. 

La réunion du 31 mars eut lieu comme il était con- 
venu. Elle était plus nombreuse qu'aucune autre; et 
nous y vînmes tous en armes. C'était un spectacle 
étrange et touchant à la fois que cette assemblée de 
plus de cent nobles Lithuaniens, tous également prêts 
à se dévouer pour la cause nationale, mais complète- 
ment disparates d'ailleurs d'âge, d'habitudes, d'allure 
et de costume. Au milieu d'une jeunesse pleine de dis- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 219 

tinction et d'élégance, il y avait là de rudes gentilshom- 
mes qui n'étaient guère sortis jusque-là de leurs châ- 
teaux au milieu des bois et dont la physionomie était 
empreinte d'une énergie sauvage. Quelques adolescents 
aux cheveux blonds déguisaient le mieux possible leurs 
seize ou dix-sept ans sous leur attitude martiale et leurs 
armes brillantes. A côté d'eux l'on voyait de vieux guer- 
riers à la barbe blanche, avec les uniformes de leur épo- 
que, des compagnons de Kosciuszko et de Poniatowski, 
des débris des légions d'Italie et d'Espagne, des vété- 
rans de la garde impériale qui étaient avec Napoléon à 
Fontainebleau et à l'île d'Elbe... Tous avaient le regard 
fier et la ferme résolution de tout braver plutôt que de 
laisser encore sous le joug des Russes la patrie polo- 
naise. 

On parla peu dans cette réunion. « Nous sommes 
prêts ! nous sommes prêts ! » Ces mots sortaient de 
toutes les bouches. — « Au 3 avril donc ! s'écria le comte 
Tzamoski. C'est un dimanche. Que chacun se trouve à 
l'église, au milieu de ses paysans; qu'il invoque le Dieu 
des armées, et puis qu'il pousse le cri de guerre : Po- 
logne et liberté!... » Nous répondîmes à ces paroles par 
une acclamation unanime, enthousiaste. 

Enfin, le soleil du 3 avril se leva! Partout l'éveil était 
donné. Dans chacune 'des cent vingt paroisses que com- 
prenait notre cercle insurrectionnel, les paysans, à 
l'heure de la messe, se pressaient à l'église ou refluaient 
au dehors. Après le service divin, le seigneur du vil- 
lage fend la foule, monte à cheval, et, s'adressant à tous 
ceux qui l'entourent, avides de l'entendre, il leur dit 
avec véhémence quelques mots qui peuvent se résumer 
ainsi : « Le jour de l'indépendance et de la liberté est 
venu ! La liberté, c'est la noblesse lithuanienne qui vous 
la donne; nous proclamons ici, à la face de Dieu et des 



820 «OUVINIBS d'un proscrit 

hommes, que le servage est à tout jamais aboli dans nos 
domaines 1 Quant à l'indépendance de notre pays, c'est 
au milieu des bataillons russes qu'il vous faut l'aller 
chercher avec nous; c'est par les armes seulement que 
vous aurez raison de ces Russes odieux qui, depuis qua- 
rante ans, vous ruinent et vou^écrasent. Aux armes, Li- 
thuaniens I..» Pologne et liberté I Que ce soit là votre 
cri de ralliement 1 » 

A ces mots, une ivresse indicible s'empare de la foule* 
Mille cris s'élèvent pour bénir la généreuse noblesse qui, 
de ses mains, détruit le servage, et pour jurer guerre à 
mort aux oppresseurs de la patrie. Un drapeau aux cou- 
leurs nationales est apporté* Le cavalier armé de la Li~ 
thuanie s'y montre à côté de l'aigle blanc de la Pologne. 
Le prêtre le bénit; il bénit le peuple, qui se prosterne 
avec recueillement devant Dieu, au moment de se jeter 
dans une lutte désespérée... Les cloches cependant s'é- 
branlent; le tocsin sonne, et dans tous lesclochersd'alen~ 
tour semble trouver l'écho de son glas funèbre, Môme 
dans les Ames intrépides, il môle je ne sais quel frisson 
de terreur aux élans du patriotisme et du courage. Enfin 
la foule se disperse en courant; chacun va, dans sa chau- 
mière ou dans les bois voisins, tirer de leur cachette 
les armes et la poudre qu'il a pu soustraire aux recher- 
ches des Russes; chacun va recevoir les embrassements 
et les adieux de sa femme, de ses enfants, ou de son 
vieux père» Moi-môme, à Luczyn, j'ai vu ces scènes 
émouvantes... et j'y ai été acteur. 

Les ordres donnés, pour chacun de nos contingents, 
étaient d'éviter toute rencontre partielle avec les Russes 
et de se porter rapidement sur Caabitsski, point intermé- 
diaire entre Rowno et Wilna, et d'où il nous serait pos- 
ssible de donner la main aux insurgés des districts de 
Rossiénie, de Wilkomir et d'Upita. Les détachements de 



SOUVENIRS D*UN ÉAOSCRÎ* ÎÎ4 

Luccyn et de Ponary étaient sous mes ordres. Mon in- 
struction militaire, pour le commandement surtout, 
était bien incomplète; mais, du moins, le moral de mes 
hommes était excellent et leur dévouement de longue 
date à ma famille me donnait sur eux un ascendant ab- 
solu. Cette journée fut remplie pour moi par toutes 
sortes de soins, et le moindre n'était pas de m 'assurer 
par moi-même de l'exécution de mes ordres pour la 
sûreté du château pendant mon absence. Plus heureux 
que beaucoup de braves gens qui s'armaient pour aller 
trouver l'ennemi, j'avais du moins la certitude que mon 
château, par sa position dominante et la force de ses 
murailles, était à l'abri d'un coup de main, à la condi- 
tion de laisser à sa garde quelques hommes qu'on n'in- 
timiderait pas aisément. Browner, qui, depuis mon re- 
tour, semblait rajeuni de vingt ans, ne cessait de flaire 
faire l'exercice à tous nos domestiques, et il avait mis 
sur un pied respectable notre arsenal et nos magasins. 
Naturellement, je pensais à lui pour le mettre à la tête 
de notre petite garnison, comme avait fait mon père 
dix-huit ans auparavant. Mais, lorsque je m'en expliquai 
avec ce brave serviteur, malgré tout son respect pour 
moi, je vis ses petits yeux gris s'allumer de colère. 
« Qu'est-ce que j'ai donc fait à mes maîtres, dit-il, pour 
qu'on me laisse toujours, quand il y a du danger, der» 
rière des murailles et avec des femmes? — Browner, 
lui répliquai-je sévèrement, vous oubliez que, parmi ces 
femmes, il y a la sœur et la tante des comtes Luczyns- 
kiî... Mon intention est aussi que ce château, tant que 
durera la guerre, serve d'asile, en cas de besoin, aux 
femmes et aux enfants de ceux que je mène à l'ennemi... 
Est-ce que tu trouves encore, vieille cervelle de soldat, 
que je te fois injure, quand c'est toi que je charge de 
garder ce dépôt précieux, et de le défendre jusqu'à la 



333 SOUVENIRS d'un proscrit 

dernière goutte de ton sang?» — Browner baissa la 
tête; il paraissait profondément malheureux, et de ne 
pas me suivre et d'avoir encouru mes reproches. Mais 
j'adoucis beaucoup son chagrin par la manière dont je 
lui frappai sur l'épaule et lui tirai sa longue barbe, en 
signe d'adieu amical. 

Pour gagner plus sûrement, à l'aide de la nuit, le lieu 
du rendez-vous général, j'avais fixé à six heures du soir 
le départ de mon détachement. Le moment appro- 
chait... il me restait à prendre congé de ma tante 
Berthe. Le cœur oppressé, je montai à son apparte- 
ment... Je la trouvai agenouillée sur son prie -Dieu. 
Quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle tressaillit, se 
retourna vivement, et, si pâle qu'elle fût alors, elle blê- 
mit encore en me voyant. Je me jetai dans ses bras. Elle 
pleurait, et n'avait pas la force de me parler... Moi, par 
des phrases décousues, avec une légèreté factice, j'af- 
fectais ud grand air de confiance. « Cernés de toutes 
parts par l'insurrection, disais-je, les Russes n'oseraient 
plus sortir de leurs places fortes. Avant peu, nos bandes 
viendraient les tenir assiégés' dans Wilna. Dans quel- 
ques semaines, sans doute, je rentrerais au château de 
Luczyn , et nos frères de Pologne, accourus à notre se- 
cours, nous aideraient à faire mettre bas les armes à 
nos oppresseurs. » — Enfin, il fallut prononcer le mot 
adieu!... « Tout pour Dieu et pour la Pologne, Witold ! 
mon cher fils!... » Ce furent ses dernières paroles, 
murmurées d'une voix presque éteinte... Moi aussi, 
j'avais l'âme bouleversée!... Quitter ma bonne tante, 
tout ce qui me restait de mes affections de famille , 
la laisser demi-morte de douleur, et peut-être pour 
ne la revoir jamais!... Oh! cela me semblait cruel, 
affreux!... Pour remplir mon devoir, je n'eus jamais 
plus besoin de faire appel à tout ce que j'avais de cou- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 333 

rage, de sentiments de patriotisme et d'honneur!... 
J'ai connu dans ma vie des heures plus terribles, 
puisque j'ai touché le fond de l'abîme; je n'en ai pas 
eu de plus lugubres!... En quittant le château de mes 
pères, où je ne devais plus rentrer, je descendais sombre 
et agité la rapide avenue... Devant moi, le ciel était tout 
barré de noirs nuages; au-dessous, le soleil se cou- 
chait comme dans une mer de feu et de sang. Un long 
silence de mort avait succédé aux acclamations des pre- 
mières heures, et, au milieu de ce silence, le son du 
tocsin sortait de partout, de la vallée, des gorges des 
collines, de la profondeur des bois. Je m'arrêtai in- 
stinctivement pour l'écouter; et plus je prêtais l'oreille, 
plus je pouvais compter de ces voix d'épouvante qui se 
répondaient l'une à l'autre dans un lointain infini. Par les 
chemins, je rencontrais quelques pauvres veuves, quel- 
ques vieillards, traînant après eux leur vache ou portant 
à dos leurs meubles les moins misérables et qui mon- 
taient au château pour y demander un asile... Arrivé sur 
la place de l'église, j'y trouvai la petite colonne des vo- 
lontaires ralliés sous le drapeau, et qui m'attendaient. . 
Autour d'eux, des groupes de femmes et d'enfants ; les 
enfants, pour la plupart, restaientmuctset immobilesd'é- 
tonnement. Des épouses ou des jeunes filles pleuraient 
en serrant les mains de leurs maris, de leurs frères, de 
leurs fiancés ; quelques femmes exaspérées par la dou- 
leur et par la haine contre les Russes excitaient ceux qui 
leur étaient chers à être sans pitié pour d'atroces enne- 
mis. « Il ne fallait pas, disaient-elles, s'inquiéter de les 
laisser elles-mêmes en arrière ; n'avaient-elles pas, elles 
aussi, des bras robustes pour défendre leurs toits et les 
berceaux de leurs enfants? Dans tous les cas, elles sau- 
raient bien vendre chèrement leur viç. » A tout cela se 
joignait cette pâleurdesvisages,cetteexpression farouche 



214 souTimns n'tm proscrit 

des regards qui peignent d'une manière ai effrayante les 
angoisses et les convulsion» de l'âme,.. La nuit appro- 
chait; je mis fin à ces douloureux adieux ; j'ordonnai 
aux femmes de s'éloigner, à ma troupe de se mettre 
en marche, et nous nous enfonçâmes, par des sentiersà 
peine frayés, au cœur de la forêt Longtemps un morne 
silence régna parmi nous. On n'entendait que le bruit 
étouffé des pas sur l'humide couche de feuilles dont 
le sol était couvert. Aux premiers rayons du jour, nous 
fûmes reconnus par les vedettes du petit camp de Cra* 
bitszki, sur les bords de la Wilia, et bientôt après ac- 
cueillis, avec de joyeuses démonstrations, par les deux 
ou trois mille insurgés déjà réunis sur ce point. 



XXXIX 



Au quartier général, où je fus immédiatement intro- 
duit, je trouvai, outre bon nombre des chefs de notre 
cercle arrivés avant moi au rendez-vous, quelques-uns 
des braves gentilshommes du Nord, qui, les premiers, 
avaient jeté le gant aux Russes, Zaluski, gin ski, Go- 
recki, intrépide soldat et poète inspiré, Potocki, qui ne 
cessait, môme au milieu des horreurs de cette guerre, 
d'avoir le courage calme, et le fougueux Matuszewicz, 
trop ardent à la vengeance. Je me mêlai à eux; je re- 
cueillis avidement de leur bouche une foule de faits 
dont l'ensemble faisait bien apprécier l'étendue, le ca- 
ractère de l 'insurrection et les espérances qu'elle per- 
mettait de concevoir : 

« A peine le signal donné, chacun a suivi l'impulsion 
de son patriotisme et de son courage. En Samogitie, 
pas un seul district qui n'ait couru aux armes ; depuis 
la Baltique jusqu'aux sources de la Swienta, les Russes, 
attaqués à l'improviste par des bandes d'insurgés, rom- 
pus et frappés d'épouvante, se sont repliés en désordre 
sur les places fortes de la Gourlande, sur Kowno et 
Wilna. Staniewicz est maître en grande partie du litto- 
ral, à l'ouest; il manœuvre pour s'emparer de Polonga, 
petit port h quelques milles, de Memel, et ouvrir ainsi 
la mer aux espérances des Polonais; à l'est, le raouve- 



226 SOUVENIRS d'un proscrit 

ment aussi se prononce, et, parmi les chefs qui le con- 
duisent avec vigueur, on cite une jeune héroïne, la com- 
tesse Emilie Plater; au sud, les gouvernements de 
Grodno et de Minsk se réveillent à leur tour : les con- 
vois et les détachements russes ne s'engagent pas impu- 
nément dans la foi£t de Bialowicz. La Yolhynie et la 
Podolie s'agitent etj appellent à leur aide. Dweraiki, 
le bouillant vainqueur de Stoczek, a entendu cet appel. 
Il s'est élancé de la place de Zamosc, a passé sur le corps 
aux Russes, franchi le Bug et rallié à se$ bataillons les 
insurgés Podoliens. Toute terre polonaise prouve à nos 
oppresseurs qu'elle nourrissait des citoyens et des sol" 
dats pour le jour de la lutte suprême. » 

Une circonstance, parmi tous ces récits, m'avait vive- 
ment frappé... Emilie Plater avait donc accompli son 
vœu sublime!... A l'avance, j'étais sûr qu'elle l'accompli- 
rait, et qu'au bruit des armes, elle n'offrirait pas seule- 
ment à Dieu des pleurs et des prières; mais qu'elle vou- 
drait, malgré son sexe, sa part des émotions terribles et 
des périls des champs de bataille... Je ne pus cependant 
m'empêcher de tressaillir, quand j'entendis mêler son 
nom à celui des intrépides partisans qui, dans le nord 
de la LUhuanie, avaient les premiers affronté les baïon- 
nettes et les canons russes. Dans la soirée, je vis arriver 
au camp de Gzabitszki, à la tête d'une troupe d'insur- 
gés, Joseph Straszewicz. Malgré le petit levain de jalou- 
sie qu'instinctivement j'avais contre lui -au fond- du 
cœur, comme ses domaines touchaient à ceux de la jeune 
comtesse Plater, et que je savais l'intimité de ses rela- 
tions avec cette famille, je ne manquai pas de l'aborder 
et de lui faire quelques avances. Il y répondit loyale- 
ment, et rien ne me fut plus aisé que de l'amener à me 
parler avec beaucoup de détails d'Emilie, de son rôle 
dans l'insurrection samogitienne et de ses premiers suc- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 227 

ces. Voici à cet égard, la substance des informations 
que j'obtins de Straszewicz : 

«Comme nous tous, Emilie, dès que la révolution du 
29 novembre eût éclaté, s'attendait de moment en mo- 
ment à voir paraître en Lithuanie une armée polonaise. 
Bien décidée à donner son sang pour son pays, elle eût 
demandé à combattre dans les rangs de l'armée libé- 
ratrice comme simple volontaire. Lorsqu'il fut trop cer- 
tain qu'aucune initiative vigoureuse ne viendrait de Var- 
sovie, la noble fille comprit aussitôt quelle tâche -plus 
difficile et plus grande lui revenait. Personne, au 
reste, parmi les gentilshommes lithuaniens, n'était 
mieux convaincu qu'elle-môme que c'était à la noblesse 
à entraîner les populations par l'exemple de l'élan pa- 
triotique et du sacrifice. Elle réunissait, d'ailleurs, toutes 
les conditions qui pouvaient lui assurer, sur les paysans 
de ses domaines, un empire irrésistible. Bonne et géné- 
reuse, elle était pour eux comme l'image de la Provi- 
dence. Ils vénéraient, ils aimaient en elle la noble et 
pieuse dame qui, par un accueil plein d'aménité, rele- 
vait et réchauffait le cœur de l'humble et du faible, et 
qui savait aussi descendre au détail de leurs maux et les 
soulager de ses propres mains. Enfin, le prestige de sa 
beauté délicate et fière complétait l'ascendant irrésis- 
tible qu'elle exerçait autour d'elle. Comme elle avait 
soin de vivre le plus possible en contact avec ses pay- 
sans, les occasions ne lui manquaient pas de rappeler h 
ces pauvres gens leurs griefs, quarante années d'oppres- 
sion, d'injustices et d'avanies trop patiemment endu- 
rées, et de faire luire à leurs yeux l'espoir de retrouver 
quelque jour leur % patrie polonaise. En l'écoutant, les 
uns sentaient mieux leurs souffrances; les autres, leur 
humiliation ; et tous avaient un ardent désir d'en finir 
avec les Russes. Quelquefois, d'eux-mêmes, ils venaient 



2ft8 SOtfVKNlftS to'UK *ROS(î*ÎT 

à die et Us lui disaient r tt C'est trop souffrir!... Vous 
« qui êtes notre seigneur, dites ce qu'il faut feire, et nous 
o vous obéirons. » 

«Elle leur répondait : «Mes enfants, sachons attendre: 
« Dieu n'a pas condamùé sans miséricorde la pauvre Li» 
« thuanie. Elle aura son heure!*.. Mais, quand cette heure 
« sonnera, soyons prêts!» Si, poussés à bout parles vi- 
sites domiciliaires que faisaient incessamment les Russes 
pour le complet désarmement, ils lui demandaient con- 
seil, elle leur posait, d'un ton de bonhomie, quelque 
question de ce genre : « Vous souvient-il d'avoir ouï 
« dire qu'un berger, quand les loups rôdaieût autour de 
« son troupeau, s'était défait de ses chiens et avait jeté 
« au loin sa houlette?» Ils la comprenaient à demi-mot; 
nulle part on ne mettait plus de soin à soustraire à 
toutes les perquisitions les fusils et les faux. 

«Suivant l'opinion commune, Emilie Plater ambition- 
nait l'honneur de donner la première, en Samogitie, le 
signal de l'insurrection. Lorsque, le 24 mars, Gruzewski 
eut tiré l'êpée, peut-être fut-elle un peu désappointée 
d'avoir été prévenue; mais à l'instant elle se prit d'une 
noble émulation, et, cinq jours après» elle-même appe- 
lait aux armes les paysans sur ses domaines et sur ceux 
de sa famille. 

« Le dimanche, 28 mars, Emilie Plater, levée avant le 
jour, descend à la chapelle du château, s'agenouille 
près du tombeau de sa mère, et y reste longtemps, 
adressant au ciel ses prières ferventes; puis elle rient 
trouver dans sa chambre une amie qu'elle avait alors 
auprès d'elle, à Ântuzow, Joséphine Pruszynskà. Une 
paire de ciseaux à la main, et avec un sourire d'une 
tristesse mal dissimulée, elle réclame d'elle un service; 
elle la prie de couper sa belle chevelure. « L'heure est 
« donc venue !. . . » lui dit la jeune fille en pâlissant. « Elle 



SOUVSNtftS ft'tflf PROSCRIT 

« est venue, répond Emilie, et J'ai compté sur ma meil* 
« leure amie pour me donner le baptême de la vie mi- 
«'litante gui va commencer pour moi, pour abattre ces 
« cheveux, qui ne feraient plus désormais que me gê- 
« ner. » Joséphine Pruszynska ne répliqua rien; elle prit 
les ciseaux d'une main tremblante, il est vrai... et 
bientôt les boucles blondes d'Emilie tombaient autour 
d'elle. Quand ce fut fini : « À votre tour ! » dit-elle en 
s'agenouillant aux pieds de son amie. Emilie refusait de 
se prêter à son désir : « Oh ! cela ne seAit pas loyal, s 
répliqua la jeune Pruszynska : « service pour service, s'il 
«vous plaît I... Emilie, j'ai aussi le cœur polonais, je 
« veux vous suivre, je ferai campagne avec veus, et pas 
« plus que vous je n'ai que faire maintenant de cet orne* 
« ment dont j'étais peut-être un peu vaine jusqu'ici.» La 
comtesse Hâter résistait encore; mais lP to Pruszynska, 
revenant à la charge avec toute la force que donne aux 
natures les plus douces un dévouement sans bornes, il 
fallut céder; et ces deux nobles jeunes filles consom- 
mèrent par les mains l'une de l'autre leur premier sa- 
crifice!... 

« A quelque distance du château d'Àntuzow se trouve 
l'important village de Dousiaty, propriété d'un parent 
d'Emilie, le comte César Plater. Celui-ci était alors en 
mission auprès du comité de Wilna; mais, de longue 
date, il avait préparé ses paysans à se lever en masse 
contre les Russes, quand le moment serait venu. Dou- 
siaty était le point le plus convenable pour faire rayon* 
ner l'insurrection dans toute la contrée; à l'heure où 
la messe dominicale finissait, Emilie se rend au village, 
à cheval, accompagnée de son amie et de quelques ser- 
viteurs éprouvés. Elle a revêtu des habits d'homme; elle 
est armée, et tient en main un drapeau aux couleurs na- 
tionales. La foule aussitôt se presse autour d'elle. Émi- 



180 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

lie prononce quelques chaleureuses paroles ; on lui ré- 
pond par des acclamations enthousiastes : « Aux armes! 
tt suivons Emilie Plater ! Lithuanie et Pologne 1 » Ces cris, 
mêlés au son du tocsin, retentissent dans tout le vil- 
lage; propagés de hameau en hameau, ils ébranlent et 
soulèvent la contrée tout entière. Avant la fin du jour, 
Emilie est à la tête d'une troupe de sept à huit cents 
hommes déterminés, dont soixante cavaliers, environ 
trois cents chasseurs armés de fusils, et le reste, de 
faux et de tout ce qui leur est tombé sous la main. 

«A peine Emilie a-t-elle mis un peu d'ordre parmi sa 
petite troupe, qu'elle se porte en avant. Une compagnie 
d'infanterie russe, allant d'Uciany à Dunabourg, lui 
barre le chemin. Avec une poignée des siens, elle 
charge impétueusement l'ennemi et le met en déroute. 
Cependant, le général russe qui commande la place de 
Dunabourg n'a pas sitôt appris ce mouvement, qu'il 
veut étouffer l'insurrection naissante, et il détache 
contre elle une partie des forces de la garnison. Emilie 
en est informée. Malgré le petit nombre des hommes 
qu'elle commande, leur inexpérience militaire et le 
désavantage des armes, elle n'hésite pas; elle sent trop 
bien que le prestige de la victoire lui est nécessaire. 
Les Russes avaient bivaqué près du village d'Iezio- 
rossy. Pleins de dédain pour des insurgés qu'ils sup- 
posaient plus occupés de s'embusquer dans les bois que 
désireux de les rencontrer en plaine, ils étaient loin de 
s'attendre à être attaqués. Le 4 avril, à la pointe du 
jour, Emilie Plater lance sur eux ses hardis volontaires, 
qu'elle électrise en se portant elle-même au plus fort 
du danger. Surpris et épouvantés, les Russes s'imagi- 
nent avoir affaire à des bandes bien plus nombreuses 
, que celles qu'ils cherchaient; ils lâchent pied après 
quelques décharges, laissant une soixantaine des leurs 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT %M 

sur le terrain; et la jeune héroïne, ardente à profiter de 
son succès, entraîne déjà les siens jusque sous les rem- 
parts de Dunabourg. » 

• En terminant ce récit, Straszewicz me confia ce qu'il 
savait des projets ultérieurs d'Emilie. Dès l'époque où, 
toute jeune fille, elle habitait* le château de Lixna, au 
voisinage de Dunabourg, elle était déjà frappée de 
l'importance de cette forteresse dont les Russes travail- 
laient à grands frais à faire leur principale place d'ar- 

- mes et leur point d'appui pour tenir en respect les pro- 
vinces polonaises du Nord. Elle pensait, dès lors, que, 
si les Lithuaniens s'insurgeaient un jour, ce serait rendre 
à la cause nationale un signalé service, que de faire 
tomber dans leurs mains cette forteresse et cet arsenal 
des Russes. Récemment, cette idée avait pris chez elle 
une nouvelle force, et s'était combinée dans son esprit 
avec le soulèvement des campagnes voisines qu'elle 
méditait. Deux circonstances favorisaient d'ailleurs son 
dessein : d'une part, les travaux inachevés de cette 

* place et la présence de milliers d'ouvriers occupés à en 
compléter les défenses y rendaient l'ordre et la vigi- 
lance plus difficiles ; d'autre part, l'École des porte-en- 
seignes, que le gouvernement russe entretenait à Duna- 
bourg, comptait un grand nombre déjeunes Lithuaniens 
pleins de patriotisme et prêts à se dévouer pour, la na- 
tionalité polonaise. Deux de -ces jeunes gens étaient pa- 
rents d'Emilie Plater ; elle avait habilement fait sonder 
leurs dispositions ; ils avaient accueilli avec ardeur ces 
ouvertures, et répondaient de leurs camarades. Tout 
était convenu, les rôles étaient distribués; à la pre- 
mière apparition, devant Dunabourg, d'une colonne 
d'insurgés, les porte-enseignes se jetteraient sur les 
corps de garde russes et s'empareraient des portes. — 
Là s'arrêtaient les informations de Straszewicz; mais, 



3M SOUYSNIAS D'UN MIOSCM* 

avec cette foi candide dont les âmes débordaient alors, 
il ajoutait : « Sans doute, en ce moment, l'héroïne de 
la Lithuanie a planté son drapeau sur les remparts de 
Dunabourg! » — Et moi, combien j'étais fier et du 
grand cœur qu'Emilie révélait à la Pologne, et de cette 
justice enthousiaste qui déjà lui était rendue!... Mai» 
aussi, par moment, quelles secrètes angoisses me tor- 
turaient!... Quand je pensais qu'à trente milles de nous, 
au fond de la Samogitie, loin de tout secours, cette 
frêle et intrépide jeune fille, à la tète d'une poignée de 
paysans mal armés, était aux prises avec des généraux 
'rompus au métier militaire, avec de féroces soldats qui 
avaient tout pour eux, le nombre, la position, les res- 
sources d'un immense arsenal... Une sueur froide me 
montait au front ; je tremblais pour les jours d'Emilie ; 
je tremblais plus encore d'apprendre qu'elle fût tombée 
aux mains des Russes!... Parfois j'étais décidé à tout 
braver pour aller la rejoindre et courir à ses côtés les 
mêmes hasards... Pour m'en empêcher, il fellut toute 
la puissance du sentiment du devoir, et un cruel effort 
sur moi-même. 



XL 



Nos rangs grossissaient chaque jour. Au commence- 
ment d'avril, l'insurrection, formée en deux groupée 
principaux, étreignait à' l'est et à l'ouest les Russes, qui 
s'étaient réfugiés sous le canon de Wilna. Le petit corps 
d'armée dont mon détachement faisait partie avait tou- 
jours son quartier général à Czabitszki, et comptait envi- 
ron quatre mille hommes, mais dont la moitié au moine 
étaient des faucheurs. Le groupe de l'est occupait les 
environs d'Osimiana. La population de cette petite ville 
•avait fait preuve d'une grande ardeur de patriotisme) 
soulevée par d'énergiques jeunes gens, elle avait fait 
mettre bas les armes à la garnison, et rallié à elle les 
insurgés des campagnes voisines. 

A Csabitsski, « marcher aux Russes » était le cri gé- 
néral; mais ii fallait un chef qui concentrât sous son 
commandement tant d'éléments divers, trop exposés à 
se dissoudre par l'effet ordinaire des rivalités et des dé- 
fiances. Malheureusement, nous manquioqs d'hommes 
qui eussent eu l'occasion de faire preuve, dans un poste 
élevé, de talents militaires. Notre chef, nous étions for- 
cés 4e le choisir presque au hasard. Le comte Zaluski, 
maréchal de la noblesse d'Upita,'se recommandait par 
l'ascendant moral que lui valait sa position, et plus en» 
core sa loyauté et son courage personnel. Nos regards 



234 SOUVENIRS d'un proscrit 

s'arrêtèrent sur lui. Après une longue résistance, il finit 
par accéder à nos vœux, et devint notre commandant 
en chef. 

Quant au plan des opérations, il semblait indiqué par 
la nature des choses. Arracher Wilna aux Russes, les 
frapper ainsi au cœur de leur puissance en Lithuanie, 
était d'une importance capitale. Le comité central, qui 
donnait enfin quelques signes dévie, en jugeait ainsi lui- 
même, et nous envoyait émissaires sur émissaires pour 
nous demander instamment de brusquer l'attaque. Mais, 
par une aberration d'esprit ou une faiblesse de cœur dé- 
plorables, le comité prétendait rejeter sur les insurgés 
des campagnes tout le fardeau d'une si grande entre- 
prise. Nous lui disions : « Vous avez soucia main le 
peuple d'une grande ville, et pour forteresses vos mai- 
sons et le dédale de vos rues ; imitez Varsovie. Sitôt que 
vous serez aux prises avec les Russes, à l'intérieur, nous 
paraîtrons sous vos remparts, nous en forcerons les 
portes. » Le comité nous répondait par des doléances 
sur les difficultés d'un soulèvement populaire, sur le 
danger d'être bientôt écrasés que courraient les géné- 
reux citoyens qui donneraient le signal, etc., comme 
s'il était plus facile et moins périlleux à nos paysans de 
passer sur le corps à toute une division russe, et d'em- 
porter, sans aide ni diversion au dedans, des remparts 
hérissés de fusils et de canons ! 

Ces pourparlers qui traînaient en longueur, ces faux- 
fuyants de la faiblesse, humiliaient profondément Za- 
luski. Plus brave que prudent tacticien, il résolut d'a- 
border l'ennemi sans le secours de personne, et donna 
l'ordre de marcher en avant. 

La vue des Russes, qui nous attendent dans une forte 
position, loin d'intimider nos paysans, les anime et les 
excite à l'attaque. Zaluski lui-même, cédant à son ar- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 235 

deur et oubliant son rôle de général, ne donne pas le 
temps à toute sa troupe de rejoindre; il groupe autour 
de lui les hommes montés dont il dispose, aborde par 
une charge impétueuse l'avant -garde ennemie, et la 
culbute du premier choc. Mais bientôt sa petite troupe 
est accueillie par le feu meurtrier de la seconde ligne. 
Les chevaux, d'ailleurs, s'embourbent dans le sol ma- 
récageux et détrempé par les pluies. C'en était fait de 
toute cette cavalerie, si nos chasseurs, arrivant au pas 
de course, n'eussent arrêté, par un feu bien nourri, le 
retour offensif des Russes, et permis au général de ral- 
lier son monde derrière les haies et les maisons d'Où- 
sianiski. Cette malheureuse échauffourée ne nous coûta 
qu'un petit nombre de morts et de blessés; mais elle 
fut d'un effet moral très-fâcheux, en ce qu'elle affaiblit 
dans nos rangs la confiance, cette force des âmes qui 
fait souvent plus pour le succès que l'action des forces 
matérielles. 

Le lendemain, par surcroît, nous recevions la nou- 
velle d'un cruel désastre qui, sur un autre point, anéan- 
tissait les espérances de l'insurrection. Pendant qu'une 
division russe sortait de Wilna pour marcher à notre 
rencontre, une autre colonne, composée principale- 
ment de Cosaques et de Kyrghiz, et commandée par un 
chef féroce, le colonel Wierzulin, s'était portée à l'est 
contre les insurgés d'Oszmiana. Ceux-ci eurent, comme 
nous, l'imprudence de se laisser aller à leur ardeur et 
d'attaquer les Russes en rase campagne. Foudrojés par 
l'artillerie, rompus et chargés à coups de lance dans 
la déroute, ils périrent presque tous. Victorieux, les 
soldats de Wierzulin pénétrèrent sans résistance dans 
la malheureuse ville. Il n'y restait que des femmes, des 
enfants et des vieillards, réfugiés pour la plupart dans 
la principale église. Les prêtres, revêtus de leurs habits 



3W 80tf?«*118 B'ÛM »ROM&If 

sacerdotaux, se tenaient aux portes. Impuissants à flé- 
chir, à intimider ces hordes sauvages, ils furent les pre- 
miers massacrés; l'église bientôt fût inondée de sang. 
Quelques femmes furent épargnées d'abord, mais pour 
subir les derniers outrages et être ensuite froidement 
égorgées. Cette troupe rentra le lendemain dans Wilna, 
gorgée de carnage et de butin. Les soldats offraient en 
vente, et les juifs achetaient des oreilles et des doigts 
dé femme, lambeaux sanglants auxquels tenaient en- 
core des boucles et des anneaux d'or!... C'est ainsi que 
les Russes, après quarante ans, effaçaient (Infamie de 
Pinga, dont ils avaient fait semblant de rougir devant le 
monde civilisé ! 



xu 



Avertis coup sur coup par une funeste expérience, les 
chefs de l'insurrection lithuanienne reconnurent enfin 
que la guerre de partisans était notre unique ressource, 
et que les grands rassemblements devenaient inutiles et 
môme dangereux. Le corps d'armée de Zaluski se divisa 
donc. Un détachement se porta à l'ouest, sur le Nié- 
men) dans l'espoir de donner la main aux insurgés po- 
lonais du palatinat d'Augustow; un autre marcha vers 
les bords de la Baltique, où des imaginations ardentes 
croyaient déjà voir venir de la haute mer des vaisseaux, 
sous pavillon français, nous apportant des fusils par 
milliers, des munitions et des secours de toute sorte; 
une troupe, enfin, dont je faisais partie avec les insur» 
gés de Luciyn et des environs, resta directement sous 
les ordres de Zaluski, et se porta au nord. Nous remon- 
tions vers le berceau et le plus ardent foyer de l'insur- 
rection. Notre but était de renforcer les braves Samogi- 
iiens, qui s'efforçaient d'arrêter, par une guerre de dé- 
tail, les nouvelles masses russes, dont les avant-gardes 
déjà débordaient de la Cour lande. Vers le 20 avril, nous 
vînmes prendre position à Smilgi, dans le district d'U- 
pita. 

Là, au milieu d'une foule de nouvelles, les unes mau- 
vaises, les autres fcvorables, nous apprîmes avec une 



238 SOUVENIRS d'un proscrit 

grande douleur la malheureuse issue de l'entreprise 
d'Emilie Plater sur Dunabourg. Après les deux affaires 
glorieuses où elle avait battu les Russes , Emilie avait 
marché rapidement vers cette forteresse. Elle avait le 
sens trop juste pour se dissimuler l'audace d'une telle 
entreprise, avec les faibles bandes qu'elle conduisait à 
l'ennemi ; mais elle comprenait à merveille que c'était 
là une guerre où il ne fallait pas s'attendre à combattre 
à armes égales, et où le salut ne pouvait être que dans 
?a témérité heureuse. D'ailleurs, sa marche sur Duna- 
bourg était l'exécution d'une promesse envers les jeunes 
porte^enseignes, qui n'attendaient que ce signal pour 
en venir aux mains avec la garnison; c'était sa part 
d'action et de'péril dans une entreprise de haute im- 
portance pour le salut commun. Par une déplorable fa- 
talité, le concours de ces courageux jeunes gens devait 
lui manquer; toutes ses combinaisons étaient déjouées 
à l'avance. Le commandant russe, soit qu'il fût sur la 
trace du complot, soit qu'au voisinage d'un pays tout 
en feu, il craignit de garder au dedans de la forteresse 
de jeunes militaires que leur nationalité lui rendait à 
bon droit suspects, la veille même du jour où le mouve- 
ment devait éclater, avait fait saisir à l'improviste et 
désarmer tous les porte -enseignes d'origine lithua- 
nienne, et, sous l'escorte d'un fort détachement de la 
garde impériale qui se rendait en Pologne, il les avait 
acheminés vers l'armée de Diebitsch. En môme temps, 
il lançait h la rencontre dfe la petite troupe d'insurgés 
une colonne d'infanterie avec du canon. Emilie ne re- 
fusa point le combat; il ne lui restait d'autre ressource 
que de communiquer aux siens une ardeur surhumaine; 
et, pour cela, elle joua sa vie avec la plus brillante va- 
leur. Mais la supériorité des Russes était énorme; il 
fallut leur abandonner ^le terrain jonché de cadavres et 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 239 

de mourants. L'ennemi en deux jours reprit un à un 
les villages qu'Emilie avait délivrés ; il y exerça d'atroces 
violences, Dousiaty particulièrement, qui naguère sa- 
luait de ses acclamations la jeune héroïne et le drapeau 
national déployé par elle, Dousiaty était saccagé de 
fond en comble et livré aux flammes. Emilie, intrépide 
dans le combat, mais qui avait le cœur navré en face 
de ces scènes de désolation et de brigandage, avait 
voulu abdiquer le commandement, et, malgré toutes 
les représentations, elle avait réuni les débris de sa pe- 
tite troupe à un parti d'insurgés commandé par le 
comte César Plater; puis elle s'était enfoncée dans les 
bois, suivie de son amie, M Ue Pruzynska, et de deux ou 
trois fidèles serviteurs. On ignorait ce qu'elle était de- 
venue. — En apprenant cette terrible nouvelle, je ne 
pus retenir quelques larmes de douleur et de rage... 
Tout le monde, d'ailleurs, autour de moi était consteiv' 
né; aucun présage plus sinistre ne pouvait se présenter 
à nos yeux. Il semblait que chacun se dit dans son 
cœur : « Si Dieu n'est pas avec Emilie Plater, avec qui 
de nous sera-t-il?... » 

La nuit suivante, mon poste était à la grand 'garde 
établie en avant de nos bivacs ; je passai là de longues 
heures de veille, en proie à une mortelle tristesse... Au 
point du jour, je commençais à sommeiller, quand je fus 
réveillé par le Qui-vive? des sentinelles. Elles signa- 
laient l'approche d'un petit groupe qui venait vers nos 
cantonnements. Je fus sur pied à l'instant même, et je 
distinguai deux jeunes cavaliers, précédés d'un paysan 
qui leur servait de guide. A l'instant oh je m'appro- 
chais, l'un d'eux, répondant à la sentinelle qui croisait 
Ja baïonnette, lui jetait ces mots : « Volontaires samo- 
gitiens 1 Qu'on nous conduise au chef du poste 1 » Cette 
voix m'était bien connue... « Emilie Plater I » m'écriai- 



MO 80UV1S1AS D'U» P10SGSIT 

je hors de moi de surprise et de bonheur; et je courus 
lui saisir, lui baiser la main et l'aider à descendre de 
cheval» 

Emilie I... après combien d'années d'absence, je la re- 
voyais! Depuis ce soir d'été où je l'avais quittée à Liban, 
charmante et rêveuse jeune fille de seize ans, que d'é- 
vénements I que de traverses dans notre vie l que d'o- 
rages au ciel, de souffrances et de déchirements sur la 
tore!..* Combien de pensées fortes et profondes avaient 
passé depuis lors sous le front d'Emilie! quels batte- 
ments avaient soulevé sa poitrine ! Je Uf revoyais sous le 
harnais militaire, jetée en plein dans tous les périls 
d'une audacieuse insurrection, portant encore sur ses 
vêtements la trace du 1er et du feu des combats I... Ce- 
pendant, je n'hésitai pas une seconde à la reconnaître. 
Malgré le sacrifice de ses beaux cheveux, malgré ses 
traits amaigris, et le bêle qui brunissait son teint, c'é- 
tait bien elle)... Elle, mon amour et mon rêve, elle 
dont l'image, fidèlement empreinte au dedans de moi, 
ne m'avait pas quitté d'un instant , avait rempli le vide 
de mon cœur et souvent mêlé quelque douceur aux 
amertumes de mon exil!... Seulement, ses yeux me 
semblèrent d'un bleu plus sombre; l'expression en 
était plus fiôre; la pointe de son regard était plus 
pénétrante. — Elle-même avait paru tout heureuse de 
me revoir. Au cri qui lui échappa, au rayonnement de 
joie qui parut sur ses traits, à son serrement de main, 
je connus bien la vive et sincère amitié qu'elle m'avait 
gardée. En ce moment, j'oubliai tout ce que j'avais souf- 
fert!... j'étais heureux !... 

Emilie me présenta sa compagne dévouée, M li0 Prus- 
synska. C'était véritablement une beauté, et ses vête- 
ments d'homme n'y gâtaient rien. Par sa taille élancée, 
par l'extrême délicatesse de ses traits et je ne sais quel 



SOUYXMIRS d'un p&osomt Ali 

charme féminin mêlé d'un peu de langueur, elle attirait 
et captivait les regards plus qu'Emilie elle-même. Mais 
l'ensemble de sa personne ne respirait pas cette énergie 
de volonté et cette âme de feu qui faisait de la descen- 
dante des Plater une héroïne, et, pour ainsi dire, la 
Jeanne d'Arc de la Iithuanie. Il restait pourtant à José** 
phine Pruszynska un lot admirable, l'héroïsme de Ta* 
mitié. Il lui avait fait trouver assez de forces pour voir 
de près les champs de bataille, dont le spectacle lui 
faisait horreur et brisait son âme» Déjà sa santé en 
avait reçu un terrible ébranlement. Aussi, bientôt après, 
fut-elle contrainte de se séparer d'Emilie pour aller re- 
joindre sa mère dans son château de Troki, et recevoir 
les soins que son état exigeait. 

Je m'étais empressé de conduire Emilie Plater au* 
près du comte Zaluski. Il la reçut avec des marques 
d'attendrissement et de profond respect* « Comte, lui 
dit-elle en l'abordant, vous me voyei au lendemain 
d'une défaite! Dieu Ta voulu I.,. Je le remercie du 
moins de m'avoir guidée jusqu'auxcantonnements d'un 
brave et loyal soutien de la Pologne tel que vous* Je ne 
suis plus rien, moi, qu'un simple volontaire samogitien^n 
cette qualité, voulez-vous, général, m'accueillir dans vos 
rangs?»— Zaluski, étonné, n'acceptait pas l'idée qu'elle 
renonçât au commandement. A son échec d'un jour, il 
opposait k gloire qu'elle avait eue de battre deux fois 
les Russes et de donner à tous l'exemple d'un dévoue* 
ment sans borne; il lui rappelait l'ascendant qu'elle avait 
exercé et qu'elle conserverait toujours, comme chef, sur 
des populations dont elle était aimée et admirée* 
« Gomte, vous avez le coeur bon et généreux» lui ré* 
pondit-elle d'un ton de voix pénétré ; mais ma résolu- 
tion est prise* Général malheureux, je me fiais soldat» 
La blessure de mon amour-propre, ei tant est qu'elle 

14 



242 SOUVENIRS d'un proscrit 

existe, je ne la sens pas, je vous l'assure... Mais c'est 
de la Pologne qu'il s'agit; je la servirai jusqu'au bout... 
Seulement, si vous le permettez, je la servirai sous vos 
ordres, obscurément et dans la mesure de mes forces.» 
L'arrivée d'Emilie Plater au milieu de nous excita 
une vive sensation. Tous lui témoignaient de grands 
égards. Au fond des cœurs, les sentiments qu'elle pro- 
voquait étaient fort dissemblables. Nos paysans, gens 
simples et qui, sans aucun mobile personnel, combat- 
taient pour leur religion et leur patrie, avaient pour 
Emilie Plater cette âme du peuple qui admire naïve- 
ment toute grandeur morale. A leurs yeux, elle était 
comme un symbole et une personne sacrée. Ils lui 
avaient voué une vénération sans mélange. Si elle ve- 
nait à passer au milieu de leurs groupes, ils s'écartaient 
avec respect ; sous les armes, ils lui rendaient les hon- 
neurs militaires. Parmi les nobles, elle avait la pro- 
fonde estime des natures d'élite, des hommes qui sa- 
vent apprécier le patriotisme et le devoir dans leur 
pure essence. Ceux-là lui tenaient compte d'avoir sa- 
crifié à son pays môme ces convenances dont la stricte 
observation fait tout le mérite et toute la vertu de lant 
d'âmes vulgaires. Mais le plus grand nombre, je dois 
l'avouer, n'était pas aussi favorable à la comtesse Pla- 
ter. Les esprits légers, qui d'abord s'étaientexaltésaurécit 
des exploits de la jeune héroïne, qui déjà l'entouraient 
du prestige poétique des Clorinde et des Herminie, 
semblaient tout désappointés de ne trouver chez elle, 
en réalité, qu'une jeune fille modeste, de dehors sim- 
ples, ayant horreur de tout rôle théâtral, de tout éclat 
d'emprunt; d'autres, incapables de juger par eux- 
mêmes d'un caractère, estimant les hommes selon la 
fortune qui leur sourit ou qui les maltraite, parce que, 
en définitive, Emilie, devant les remparts de Duna- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 243 

bourg, n'avait pas accompli de miracle, latrouvaient 
singulièrement diminuée, et ils étaient-prêts à lui dé- 
nier ses plus incontestables mérites. Plusieurs, enfin, 
étaient importunés secrètement du bruit qui se faisait 
autour du nom de cette jeune fille. La triste passion 
dont ils étaient atteints gênait et refroidissait leur ac- 
cueil. Rien de tout cela n'échappait à Emilie... Mais 
son âme, en ce moment, était fermée aux mesquines 
douleurs. 

Je nç la vis perdre patience qu'une fois, et à l'égard 
de certains donneurs d'avis qui, dissimulant mal 
leurs pensées mauvaises sous de faux semblants de sol- 
licitude, la pressaient de ménager ses jours si pré- 
cieux. « N'avait-elle pas, ajoutaient-ils, conquis assez 
de gloire?... Pour se conserver à la Pologne, elle ferait 
sagement de reprendre un rôle plus en harmonie atec 
les forces départies h son sexe, et de continuer à servir 
son pays comme faisaient quelques courageuses dames 
qui, dans leurs châteaux, recueillaient les blessés et 
leur prodiguaient leurs soins, — Vraiment, mes- 
sieurs, leur répliqua la noble fil/e, je suis touchée de 
l 'intérêt si vif que vous prenez à ma sûreté personnelle 
et de l'honneur que vous me faites de me supposer les 
vertus d'une bonne sœur de charité I Nonobstant, ne 
trouvez pas mauvais que je persiste à vouloir faire, dans 
vos rangs, campagne contre les Russes. Hélas ! ce n'est 
pas que j'aie la moindre confiance dans la vigueur de 
mon bras; et mes armes, vous le savez sans doute, ne 
sont destinées qu'à ma défense ; mais, enfin, j'ai vu de 
mes yeux que ïa présence d'une femme sur le champ 
de bataille n'était pas inutile pour exalter le courage, 
môme de pauvres paysans. Vous, gentilshommes li- 
thuaniens, laissez-moi croire qu'associée à vos dangers 
et témoin de votre vaillance, peut-être contribuerai-je 



244 S0OT19118 D'UM tAOSMIT 

en quelque chose au plus grand éclat de vos faits 
d'arme*. » — Après cette réponse, les officieux don- 
neurs d'avis ne" jugèrent pas à propos de revenir à la 
charge. 



XLI1 



Toute cette première journée se passa pour Emilie à 
conférer avec notre commandant et à recevoir les vi- 
sites des principaux çjiefs. Je n'avais fait encore que 
l'entrevoir. Enchaîné à mon poste, loin d'elle, les heures 
me paraissaient bien longues. Le soir, enfin, comme j'é- 
tais, quelques pas en avant du front de bandière, as- 
sis au piçd d'un arbre, sur une pente gazonnée, je l'a- 
perçus qui venait à moi. Elle paraissait excédée de fa- 
tigue. Je l'engageai à partager mon siège rustique, et 
elle accepta de bonne grâce. Le camp occupait un pla- 
teau nu et élevé. De la crôte où nous étions assis, l'œil 
suivait au loin les inflexions d'une longue et gracieuse 
vallée, et, par-dessus les cimes des bois, il embrassait 
un immense horizon. Le soleil se couchait dans un ciel 
pur et la soirée était délicieuse. 

Il était Vtenu , ce moment si longtemps ajourné 
et que j'avais acheté assez cher!... Il m'était donné 
enfin de revoir Emilie!... J'étais h ses côtés, comme 
aux plus beaux jours de ma vie, comme à Libau, 
comme au château de Luczyn ! . . . et les regards 
d'Emilie, sans aucune feinte, sans aucun voile, me di- 
saient, mieux encore que des mots n'auraient pu faire, 
la joie qu'elle avait au fond de l'âme en retrouvant un 
compagnon'deson enfance, le confident de ses pensées, 

14. 



246 SOUVENIRS d'un proscrit 

un ami fidèle, aujourd'hui son frère d'armes au service 
de la cause sainte de la Pologne... Mon émotion était 
si vive, qu'elle comprimait les battements de mon cœur; 
et je pouvais à peine articuler une parole. 

Emilie, d'un ton plein de naturel et d'aisance, fit les 
premiers frais de notre entretien. Elle me parla d'abord, 
avec le plus vif intérêt, de ma tante Bertbe et du bon- 
heur presque effrayant qu'elle avait dû ressentir à mon 
retour, après m'avoir tant regretté et pleuré... Elle me 
rappela le souvenir de sa mère. . . "de sa mère, morte dans 
ses bras. « Et qui vous aimait bien,Witold, » ajouta-t-elle 
les yeux humides de larmes... Elle m'adressa ensuite 
quelques questions sur mes années d'exil, mes chagrins, 
mes distractions... Puis, s'interrompant tout à coup.: 
«Plus tard, plus tard, me dit-elle, quand nous "aurons 
des loisirs, nous reviendrons sur tout cela; aujourd'hui, 
allons au plus pressé. Luczynski, parlez-moi de la ré- 
volution de Pologne, de nos frères de Varsovie!... Par- 
lez-moi de la France, de ce qu'elle sent et de ce qu'elle 
veut faire pour nous !... » Je m'empressai de lui retracer, 
en quelques paroles succinctes, tout ce. que j'avais vu et 
appris qui intéressât la cause polonaise ; mais, en ce 
moment, j'aurais trouvé cruel de ne pas effacer pour 
Emilie, autant que je le pouvais, les ombres du tableau. 
Ainsi, je lui montrai la partie vive et généreuse du 
peuple français s'exaltant à l'idée de la résurrection de 
la Pologne; je lui montrai la révolution, àVarsovie, tout 
occupée de racheter l'indécision et la faiblesse de ses 
premiers moments; je lui dis combien, en Gallicie et 
dans le grand-duché de Posen, était profond encore le 
sentiment de la nationalité polonaise ; je lui peignis des 
plus vives couleurs ce que j'avais vu, dans mon voyage 
à travers la Lithuanie, d'horreur pour l'oppfession 
étrangère, d'ardeur pour la délivrance. Enfin, j'essayai 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 247 

de faire poindre à ses yeux le jour où nos frères, victo- 
rieux sur la Vistule et la Narew, franchiraient le Niémen 
et viendraient nous donner la main. « Ce jour-là, ajou- 
tai-je, les Russes apprendront sur un aulre champ de 
bataille de Grochow, que leur règne détesté est fini, et 
toute terre polonaise sera libre & jamais I » 

Emilie m'écoutait avidement. Au fond, son âme était 
triste; elle ne donnait à mes paroles tout illuminées 
d'espérance aucune marque d'approbation ; mais il était 
visible que des tableaux tels que ceux que je lui présen- 
tais répondaient trop bien à sa foi dans la cause polo- 

, naise, à son amour de la patrie, pour qu'elle ne subît 
pas, du moins lorsqu'ils passaient sous ses yeux, une 
sorte de fascination du moment. Et moi, entraîné par 
mon propre élan : « Emilie, lui disais-je avec véhé- 
mence, le grand jour approche, le jour de la justice de 
Dieu et de la délivrance ! Tous les coeurs le sentent ve- 
nir. Bientôt nous serons citoyens d'une patrie libre , 
nous serons heureux !... Emilie ! dans le bonheur com- 
mun, voudrez-vous que ce cœur, qui vous rapporte après 
tant d'épreuves un amour si fidèle, reste seul malheu- 
reux et accablé sous sa peine?... Ne lèverez-vous pas 
enfin l'interdit si dur qu'autrefois vous avez prononcé 
contre lui?... Tant de soumission à vos ordres, tant d'an- 
nées d'exil, et un cœur toujours le môme, Emilie! 
n'est-ce donc rien à vos yeux?... » 

Elle se taisait et tenait ses paupières baissées. Son 
visage était pâle et comme impassible; seulement, un 
mouvement nerveux très-léger se trahissait au coin de 
sa bouche, et une respiration précipitée soulevait plus 
vivement sa poitrine, v Emilie, continuai-je avec tout le 

, feu de la passion, n'aurez-vous pas enfin pitié de moi?... 
Je vous ai aimée enfant; depuis, vous avez été mon seul 
rêve et toute l'Ame de ma vie» A Libau, vous m'avez 



S48 dOVVBNIBS n'trif uoscair 

commandé de vous taire mon amour, d'attendre et de 
souffrir. J'ai attendu et j'ai souffert en silence... mais 
rien, ni vos duretés, ni le temps, ni les distances, ni 
l'exil, ni toutes les séductions dont la France et l'Italie 
ne manquent pas, rien n'a seulement attiédi en mol 
votre souvenir, n'a seulement effleuré votre image au 
fond de mon cœur!,.. Emilie! à la fin ne serez-vous 
pas touchée d'un attachement si fidèle?... Que faut-il 
donc pour que vous rendiez amour pour amour?... Oh ! 
parlez!... répondez-moi, de grâce!... ce silence me 
tue !... » 

A ces dernières paroles, Emilie releva la tête, et, at- 
tachant sur moi un regard d'une tristesse navrante : 
«c Witold, me dit-elle, vous voulez donc que je con- 
naisse toutes les douleurs?... Craignez-vous qu'A ne me 
reste trop de forces pour accomplir ce que j'ai promis 
à la Pologne et juré devant Dieu?... Plus il est doux, cet 
amour dont vous me parlez, plus il éloigne du sacrifice, 
plus il rend la mort amère et cruelle!... N'est-ce pas 
vrai?... Voyez où nous sommes... Le glaive est tiré... 
l'ennemi est partout sur nos pas, et quel ennemi!... De- 
main, peut-être, il nous faudra donner pour la Pologne 
jusqu'à la dernière goutte de notre sang... Non, Wi- 
told! encore une fois, pas de ces tendres liens qu'il se- 
rait trop cruel de voir briser aussitôt!... Et quel bon- 
heur pouvez-vous attendre de votre destinée unie à la 
mienne ?. . . Oh! si vous saviez l'état de mon âme depuis ces 
derniers jours!... J'ai affreusement souffert, Witold! (J e 
ne le dis qu'à vous) j'ai souffert à en devenir folle de dou- 
leur!... Dieu déclaré contre nous! le drapeau national, 
le signe de la délivrance, brisé dans ma main ! mes 
braves paysans, qui avaient tout quitté pour me suivre, 
tués ou mourants autour de moi !... La joie féroce des 
Russes, nos villages mis en cendres, et dans les bois, 



SOUTENUS D'UN PROSCRIT M9 

unique refuge des femmes et des enfants, des scènes la- 
mentables!... J'ai vu tout cela!... Witold! je n'ai 
pas cette trempe d'âme, je n'ai pas ce cœur d'airain 
que vous êtes toujours prêt à supposer chez moi!... Ohl 
vous, mon ami, ayez pitié... je ne suis qu'une faible % 
femme... épargnez-»moi... » 

Disant cela, elle se tournait de mon côté et me regar- 
dait avec des yeux d'une suppliante éloquence. Tout à 
coup, sa parole s'arrête, ses traits deviennent rigides, sa 
vue demeure attachée sur un point de l'horizon avec 
une fixité effrayante... Le soleil était couché, et la nuit 
déjà étendait partout ses ombres. Cependant, à notre 
gauche, vers le nord, dans la direction que suivaient les 
yeux d'Emilie, une lueur rougeàtre embrasait l'horizon ; 
ses reflets sinistres à travers d'immenses volutes de fu- 
mée montaient à la voûte du ciel... A mon tour, je restai 
frappé de stupeur, et je n'avais pas la force d'articuler 
une parole. « Encore un village qui brûle ! me dit 
Emilie d'une voix sombre !... Pauvre Lithuanie ! ajouta-- 
t-elle en laissant aller sa tête entre ses mains. Quelle 
guerre !... A quels barbares ennemis tu es livrée !... » — 
Après un instant de silence : « Witold ! reprit-elle en 
m'apostrophant avec une sorte d'égarement, voyez xes 
flammes !... voyez ce désespoir!... entendez ces cris!... 
De quoi me parliez-vous donc tout à l'heure?... Oh ! ce 
serait une impiété!... Tant qu'un soldat russe foulera 
le sol de mon malheureux pays, moi, j'écouterais des 
paroles d'amour?.. Non, Witold, jamais... Cette fois 
encore, je vous demande de m'obéir; mon amitié et 
mon estime même sont à ce prix ! » — Et, comme elle 
vit la violence de mon chagrin, se reprenant aussitôt, 
elle ajouta d'une voix pleine de douceur : « 11 vous en 
coûtera quelque chose, Witold. Eh bien, faites encore 
ce sacrifice à la Pologne. Cela est digne dé votre noble 



250 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

eœur. » En même temps, elle me tendait sa main que je 
serrai avec transport... Emilie me remercia d'un re- 
gard si reconnaissant, si expressif, qu'en ce moment je 
ne sentais plus ma douleur; et- j'acceptais avec respect 
toute loi qu'il lui plaisait de m'imposer... — J'étais d'ail- 
leurs vivement préoccupé de l'état où je la voyais. Sa 
main était brûlante. Ses yeux avaient cet éclat que 
donne la fièvre. Tout son corps semblait brisé par la 
fatigue et l'émotion. 11 était bien temps qu'elle prit 
quelque repos. Je la conduisis moi-même vers la cabane 
de branchages préparée pour elle auprès du quartier 
général, et je la recommandai aux soins de son amie. 



XLIII 



Le lendemain, 4 mai, notre colonne se mit en marche 
dans le but de s'opposer aux horribles ravages que les 
Russes exerçaient sur toute la contrée. Emilie avait pris 
rang parmi les chasseurs libres de Wilkomir, troupe 
d'élite qui avait tenu à grand honneur d'avoir la jeune 
héroïne sous son drapeau. 

Malheureusement, Zaluski, cœur loyal et brave entre 
tous, manquait des qualités essentielles d'un chef. Cette 
fois, il négligea d'éclairer sa marche, et vint donner tête 
baissée, àPrystowiany, dans un corps russe composé des 
brigades Sulima et Malinowskoi. Exposés, sans pouvoir 
riposter, à la mousqueterie et à la mitraille, nos fau- 
cheurs bientôt se débandèrent. Nos chasseurs aussi es- 
suyèrent d'abord de grandes pertes. Mais, défendant le 
terrain pied à pied, ils gagnèrent la lisière des bois voi- 
sins, où la vivacité et la justesse de leur feu arrêtèrent 
longtemps l'ennemi. Deux troupes surtout se distin- 
guaient par la ténacité de leur résistance : une compa- 
gnie entièrement composée d'étudiants de Wilna qui, 
étant parvenus à s'échapper de cette ville, nous avaient 
rejoints à travers mille périls, et les chasseurs libres de 
Wilkomir. Emilie Plater était avec eux, et, au milieu de 
la fusillade, leur donnait l'exemple d'un admirable sang- 
froid et du mépris de la mort. N'ayant en main qu'une 



252 souvenirs d'un proscrit 

baguette de coudrier, elle allait d'un groupe à l'autre, 
ranimait ceux qui étaient prêts à faiblir, entraînait en 
^ayant ceux qui montraient le plus d'ardeur, recomman- 
dait à tous d'assurer leurs coups et de ménager leurs 
munitions. Exaltés par sa présence et par son exemple, 
les chasseurs de Wilkomir tenaient ferme et avaient 
jonché 4e cadavres russes les abords de leur position. 
La lutte, sur ce point, se poursuivait avec un acharne- 
ment égal de part et d'autre. Tout à coup une rumeur 
sinistre court de rang en rang : « Notre feu va s'étein- 
dre!... Ife6 munitions manquent! Des cartouches! des 
cartouches I » s'écrient avec angoisse nos braves pay- 
sans... Et nous, leurs chefe, mornes et désespérés, nous 
n'avions rien à leur donner pour qu'ils pussent du moins 
vendre chèrement leur vie !..i Souffrance horrible, s'il 
en fut jamais ! Et que de fois nons l'avons ressentie 
dans le cours de cette campagne, oh ne manquaient 
pas les cœurs intrépides, mais où manquèrent trop 
souvent les armes pour les soldats, et le talent mili- 
taire, il faut bien le dire, ehes les généraux!... 

11 fallut donner le signal tfe la retraité { et déjà elfe Se 
changeait en une affreuse déroute, torique nous enten- 
dîmes en arrière et sur la droite s'engager une vive fa* 
sillade. Nîws vîmes en même temps les Russes s'arrêter. 
Ils venaient d'être pris en flâne par les bandes dé Troki 
et de Kowno, qui, repoussées (a veille sur une ligne pa- 
rallèle à celle que nous suivions nous-mêmes, étaient 
bravement revenues sur l'ennemi au brait du eanon. 
Cette diversion nous sauva. Déconcertés par une attaque 
aussi imprévue, tes Russes cessèrent toute poursuite, et 
Zaluski, arrivé avant la nuit aux bords de la Doubissa 
parvint à y rallier la plus grande partie de ses forces. 

Mais cette nuit fut, pour moi particulièrement, pleine 
d'angoisses. Les deux tiers des ehasseurs de Wilkomir 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 253 

avaient rejoint nos bivacs ; Emilie Plaler ne repa- 
raissait pas !... Les uns disaient que, forcée de quitter le 
petit bois qu'elle avait si longtemps défendu, elle était 
restée prisonnière aux mains des Russes ; d'autres ne 
doutaient pas qu'elle ne se fût fait tuer avec les quel- 
ques hommes déterminés qu'on avait vus au dernier mo- 
ment se serrer autour d'elle... Chaque heure qui s'é- 
coulait aggravait et confirmait nos alarmes... Vers 
midi, des clameurs joyeuses s'élèvent aux avant-postes. 
J'y cours... C'était Emilie qui rentrait dans nos quar- 
tiers avec une quarantaine de chasseurs dont plusieurs 
étaient blessés !... J'appris bientôt à quels dangers elle 
venait d'échapper. Quand les munitions avaient man- 
qué, sa troupe s'était débandée; il n'était plus resté au- 
près d'elle que cinq ou six chasseurs qui ne voulaient à 
aucun prix l'abandonner. Obligée dans sa fuite de tra- 
verser une plaine découverte, Emilie était ardemment 
poursuivie par des cavaliers russes. Elle entendait plus 
près d'elle, de moment en moment, leurs hourras 
furieux, le cliquetis de leurs armes; à la fin, elle sentait 
presque au-dessus de sa tête le souffle de leurs che- 
vaux... Par bonheur, en cet instant, elle atteignait une 
bande de terrain marécageux où les cavaliers perdirent 
tous leurs avantages. Leurs montures s'enfonçaient dans 
la tourbe jusqu'aux jarrets. La poursuite se ralentit; 
Emilie et ses fidèles compagnons finirent par gagner un 
épais fourré où l'ennemi, inquiété alors, comme je l'ai 
dit, par les bandes de l'Ouest, ne songea pas à péné- 
trer. Elle tombait d'épuisement... et ce fut à peine si elle 
put se traîner à quatre ou cinq cents pas du champ 
de bataille, vers la chaumière d'un garde forestier où 
elle passa la nuit. Le cri des sentinelles russes arrivait 
distinctement à son oreille. — Le lendemain, au petit 
jour, elle était sur pied. Guidée par quelques braves 

15 



gg4 socvssias d'dm raoscaiî 

bûcherons, elle s'enfonça dans les endroits les plus 
secrets de la forêt, rallia chemin faisant une partie 
de ses hommes débandés, recueillit quelques mal- 
heureux blessés, et finit par nous rejoindre sur la Dou- 
hifisa. 

Cette malheureuse journée de Prystowiany avait jeté 
parmi nos insurgés un profond découragement. Un 
conseil de guerre, qui fut alors réuni, lit éclater la di* 
vision parmi Les chefs eux-qaémes ; il fut orageux, plein 
de récriminations, comme il n'arrive que trop souvent 
dans la mauvaise fortune, et Ton ne parvint à s'entendre 
sur aucun plan de conduite. Pour la plupart, nous fûmes 
forcés de déclarer qu'il nous était impossible de retenir 
spus le drapeau nos paysans, dont les ressources étaient 
épuisées et qui n'avaient plus qu'une pensée, celle de 
revoir leurs foyers et de défendre sur les lieux mêmes 
leurs femmes et leurs enfants contre les affreuses vio- 
lences des Russes, violences que la renommée exagérait 
encore. On se sépara donc, après être convenu vaguement 
de quelques moyens pour se concerter et se réuni* de 
nouveau, en cas d'entreprises qui demanderaient la con- 
centration de nos forces. A vrai dire, cet éparpillèrent, 
loin d'énerver l'insurrection» rendit à nos bandes le ca- 
ractère qui leur convenait le mieux, celui de véritables 
guérillas. En cent endroits , elles inquiétèrent, harce- 
lèrent l'ennemi, coupèrent sçs communications, et lui 
firent subir en détail des échecs très-sensibles, Malheur 
aux soldats russes qui restaient en arriére, à ceux qui 
s'égaraient ou qui s'aventuraient par petites troupes au 
milieu des bois! Les paysans, qu'exaspéraient la dévas- 
tation et l'incendie de leurs chaumières, tombaient sur 
eux avec furie et ne leur faisaient aucun quartier. Ahl 
si toutes les provinces polonaises avaient, comme 1? 
Samogitîe, allumé contre J$? Russes çitte guerre» où il 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 233 

semble que ce soit le sol lui-même qui se soulève et 
s'entr'ouvre sous les pas des envahisseurs, le czar, mal- 
gré son orgueil, eût été le premier à offrir la paix à un 
peuple indomptable ! . . . 



XLIV 



Après le combat de Prystowiany, la bande que je 
commandais voulut aussi se dissoudre. J'eus à lutter 
contre beaucoup de découragements. Si je paraissais 
dans les rangs, j'étais accueilli par des murmures. Je 
réunis alors ma troupe, bien diminuée par le feu de 
l'ennemi, et je lui exposai en quelques mots le vrai de 
notre situation particulière : « Il nous était impossible, 
sans tomber infailliblement aux mains de l'ennemi, de 
retourner défendre nos foyers. Le corps d'armée de 
Tolstoï, amené du fond de la Russie, occupait en ce 
moment une zone de plusieurs milles autour de Wilna. 
Nos villages regorgeaient de soldats ; mais ils devaient 
au voisinage même du quartier général d'être quelque 
peu ménagés. Quant aux positions fortifiées, telles que 
le château de Luczyn, les Russes ne s'amusaient pas à 
en faire le siège. Nous n'avions qu'un parti raisonnable 
à prendre : ne pas nous dissoudre, rester en force, et 
choisir le lieu et l'occasion où nous pourrions faire le 
plus de mal aux Russes. » Je fus compris de mes hom- 
mes ; ils me promirent résolument de me suivre par- 
tout où je jugerais bon de les mener; et, dans tout le 
reste de cette campagne, il y eut à peine, parmi ma 
troupe, quelques désertions. 

L'occasion que je cherchais ne se fit pas attendre. 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 257 

Pendant que les chasseurs libres de Wilkomir se com- 
portaient si vaillamment dans toutes les rencontres avec 
les Russes, leur malheureuse ville tombait au pouvoir 
de ce môme chef de nomadçs, Verzulin, voué à l'exé- 
cration de tous depuis le massacre d'Oszmiana. Une 
partie des habitants s'étaient réfugiés dans les bois; les 
autres restaient à la merci d'un ennemi féroce. Chaque 
jour, quelques-uns de ces derniers s'échappaient, et, le 
désespoir dans l'âme, venaient implorer du secours. 
Leurs frères, qui étaient l'élite de nos insurgés,, deman- 
daient à grands cris qu'on se joignît à eux pour tomber 
sur les nomades. Émue plus que personne des suppli- 
cations et de la détresse de ces braves gens, Emilie 
Plater mettait tout en œuvre pour retenir et entraîner 
dans une expédition contre Verzulin ceux des insurgés 
qui ne s'étaient pas encore dispersés. Quand elle vint 
me trouver, elle avait déjà la parole de César Plater et 
des frères Kolisko. Je n'hésitai pas un instant à entrer 
dans ses vues; Grotkowski et Bilewicz se joignirent à 
nous, et nous parvînmes à former une troupe d'environ 
quinze cents hommes. A la nuit tombante, on se mit 
en marche. Jamais je n'ai vu pareille ardeur; c'était une 
véritable soif de vengeance. Verzulin ne nous attendait 
pas et se gardait mal. A la pointe du jour, nous le sur- 
prenons dans Wilkomir. Ses Ryrghys sont taillés en 
pièces. Lui-môme ne s'échappe qu'à grand'peine ; il 
fuit, avec les débris de ses escadrons, sous une grêle de 
balles, et laisse au loin sa trace marquée par les cada- 
vres de ses nomades. Nous n'avions perdu que quelques 
hommes, et les acclamations délirantes des malheureux 
que nous venions de sauver nous mettaient au cœur un 
bien vif sentiment de joie, compensation éphémère de 
tant de douleurs déjà éprouvées !... 
Wilkomir, par sa situation au centre des populations 



238 SOUVEHÏRS D'UN PRdSCftlf 

les plus braves de la Lithuànie et sur la principale rouie 
de Saint-Pétersbourg au Niémen, était marquée comme 
uii des points d'où Ton pouvait le mieux raviver l'insur- 
rection et gêner les Russes dans la marche de leurs 
troupes et de leurs convois. Nous nous y arrêtâmes 
quelque temps, dirigeant de là quelques petites expé- 
ditions, presque toujours heureuses, vers la Courlande 
ou vers le cercle de Wilna. Là aussi nous arrivaient 
quelques recrues, des malheureux qui avaient vu leurs 
villages saccagés et détruits par les Russes, et qui, plu- 
tôt que de se cacher dans les bois, venaient se joindre 
à nous pour utiliser leurs armes contre un barbare en- 
nemi. Un jour, se présenta aux avant-postes un jeune 
cavalier qui, par sa tournure et sa tenue élégantes, se 
distinguait des autres fugitifs et éveilla aussitôt notre 
curiosité. La souplesse de sa taille, l'extrême délicatesse 
dfe ses traits, le timbre charmant de sa voix, donnaient 
un complet démenti à soîi vêtement masculin et aux 
allures militaires qu'il prenait avec une certaine affec- 
tation. Ce guerrier, en réalité, n'était autre qu'une 
jeune fille de vingt ans, d'une noble famille de la Samo- 
gitie , Marie Raszanowicz. D'une âme chevaleresque et 
enthousiaste , la belle Marie avait horreur de l'oppres- 
sion moscovite, et elle n'avait pu se résigner à vivre à 
J'ombre des murailles d'un château fort, lorsque tout ce 
qui avait un cœur polonais se levait en armes pour la 
délivrance. 

Emilie Plater et Marie Raszanowicz, dès leur pre- 
mière entrevue, se lièrent ensemble comme deux sœurs. 
Tout les rapprochait, leur sexe, l'étrangeté de leur po- 
sition au milieu de bandes d'insurgés, une même di- 
gnité de caractère et d'habiludes, et surtout un même 
amour de la patrie.Rien n'était d'ailleurs plus différent 
que l'humeur, les goûts et le genre d'attrait particulier 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 259 

de chacune d'elles. Emilie, malgré ses formes de frôle 
jeune fille, et la douceur de ses traits, avait empreints 
sur son front, dans ses yeux, le sérieux des grandes 
pensées, l'énergie, et parfois môme, quand il le fallait, 
la sévérité du commandement. Marie, brillante de santé 
et de fraîcheur, avait l'humeur enjouée, expansive, et, 
pour ainsi dire, le besoin instinctif de prendre gaie- 
ment toute chose. Associée, comme son héroïque amie, 
à nos travaux et à nos périls pendant le reste de cette ' 
rude campagne, elle ne se démentit pas un seul jour. 
Nourriture grossière, fatigue des marches, perpétuelles 
alertes, bivacs sur la terre humide, rien n'était au- 
dessus de ses forces ni capable d'altérer sa bonne hu- 
meur. Nos Soldats éîaientenchantés, quand ils la voyaient 
paraître dans leurs rangs; par la sérénité, l'épanouisse- 
ment de son joli visage et par ses vives saillies, elle 
leur faisait oublier leurs privations ou leur lassitude ; 
et les plus abattus, à son aspect, faisaient trêve à leurs 
idées tristes. C'était, en outre, un tableau d'un intérêt 
touchant, que celui de ces deux jeunes filles, riches, 
nobles et belles, qui, pour leur pays, # avaient tout quitté, 
avaient tout mis en jeu, ce qui fait la douceur et le 
charme de la vie, et leur vie elle-même, et qui, chaque 
jour soumises à de nouvelles épreuves, acceptaient, l'une 
avec tant de calme, l'autre avec tant d'insouciante gaieté, 
leur part de dangers et de souffrances ! 



XLV 



Nous touchions à la. fin de mai ; il y avait déjà deux 
mois que l'insurrection lithuanienne se soutenait, ré- 
duite à ses propres forces et menacée à chaque in- 
stant d'être écrasée par les corps d'armée incessamment 
appelés du fond de la Russie. Si nous avions fait du mal 
aux Russes, nous-mêmes nous nous étions affaiblis par 
les combats, les maladies et la désertion. Plusieurs de 
nos détachements comptaient à peine une centaine 
d'hommes sous le drapeau, et, pour comble, nos muni- 
tions ne se renouvelaient que très-difficilement; tout 
compte fait, il ne nous restait pas plus de dix cartou- 
ches pour chaque fusil. 11 était bien temps que du 
royaume de Pologne on vint à notre aide, ou que quelque 
grand coup, frappé aux bords de la Vistule, rompît le 
cercle de fer qui nous entourait, et permît aux victorieux 
d'envoyer en Lithuanie un général expérimenté avec 
de bons cadres d'officiers et de sous-officiers, et surtout 
des armes et des munitions. 

Un moment, nous crûmes que le ciel enfin se met- 
tait avec nous !... Nous fûmes pris d'un délire de joie, 
comme des gens tirés par une main providentielle du 
fond de l'abîme. Un bruit merveilleux, un cri de vic- 
toire avait passé sur nos compagnes ! « C'en était fait 
de l'armée* de Diebitsch ! Skrszvnecki avait écrasé les 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 261 

Russes à Ostrolenka ! )) Et, presque en même temps, vo- 
lait de village en village celte annonce de salut : « Un 
général polonais, à la tête d'une troupe d'élite arrive 
parmi nousl C'est le brave Chlapowski !... Par une 
marche audacieuse, il a pris à revers les divisions russes, 
culbuté les détachements qui lui barraient la route. Il 
accourt jusqu'en Samogitie prêter main forte à l'insur- 
rection ! » 

Ai-je besoin de dire aujourd'hui que , d'un côté du 
moins, la renommée se jouait de nous!... Sans doute, à 
Oslrolenka, l'armée polonaise avait glorieusement com- 
battu; elle avait tué aux Russes dix mille hommes, et 
elle avait couché sur le champ de bataille. Mais, à part 
ce lugubre honneur des armes, la journée d'Ostrolenka 
devait être inscrite parmi nos jours néfastes. Les pertes 
des Polonais balançaient presque celles des Russes, et 
elles étaient bien moins réparables. C'était là une de 
ces batailles qui ne rachètent par aucun résultat positif 
les flots de sang qu'elles ont coûté, batailles désastreuses 
pour les peuples qui revendiquent leur liberté, car 
ceux-là ont plus besoin de vaincre que de détruire. 
Heureusement, l'autre nouvelle, celle de l'arrivée du 
général Chlapowski à la tête d'une vaillante troupe de 
soldats polonais, n'était pas une illusion. 11 me serait 
bien impossible de rendre les transports de joie de nos 
Lithuaniens, lorsqu'un cavalier, sur un cheval tout blanc 
d'écume, vint à traverser nos cantonnements en jetant sur 
son passage cette nouvelle. Arrivé au quartier général, 
il se Ht reconnaître. C'était un loyal gentilhomme, lithua- 
nien, Constantin Zaleski. Il annonçait que le général. 
Chlapowski avait fait halte auprès de Lida, cl qu'il ap- 
pelait à lui tous les contingents d'insurgés des districts 
voisins. 

Un événement aussi inattendu fait nattre d'abord 

15. 



262 SOUVENIRS D'tfN PROSCRIT 

quelque défiance dans l'esprit de plusieurs chefs; ils re- 
doutent un piège; ils hésitent h quitter leurs positions; 
mais les plus ombrageux sont bientôt forcés de céder à 
l'entraînement général. Nos soldats, en un clin d'œih, 
sans attendre ni ordre ni direction, se sont précipités 
comme une avalanche sur la route de Lida. Nous 
sommes obligés de les suivre ; mais nous essayons vai- 
nement de rétablir quelque ordre dans ce mouvement; 
quatre milles sont franchis, pour ainsi dire, au pas de 
course... Tout à coup, pendant que la colonne gravissait 
une côte assez rapide, des premiers rangs partent des 
cris confus, des cris d'une joie frénétique, mêlés d'ap- 
plaudissements. J'étais à côté d'Emilie Plater ; je ne l'a- 
vais pas quittée pendant toute cette course désordon- 
née. Ensemble, nous pressons nos chevaux, et nous ga- 
gnons en un instant le sommet de la colline. De là , 
nous découvrons en face de nous, sur la pente d'un co- 
teau dont un vallon étroit nous sépare ,1a vieille église 
et les chaumières du village de Gabrielow ; un peu au- 
dessous, nous voyons des tentes alignées, des chevaux 
au piquet, une miniature de camp ; ici, des canons à la 
gueule noircie par la poudre; là, des fusils en faisceaux, 
des lances polonaises ornées de leurs brillantes bande- 
roles, enfin, le drapeau des Sobieski et des Rosciuszko, 
le drapeau de la Pologne, l'aigle blanc déployant encore 
une fois ses ailes dans les champs de la Lithuanie!... 
Spectable indescriptible î moment sublime!... Non, ce 
que je ressentis alors ne s'exprime pas par des mots !... 
Emilie Plater contemplait comme moi toute cette scène, 
immobile et efi silence ; de grosses larmes coulaient le 
long de ses joues... Bientôt les deux troupes se joignent 
et se confondent; soldats polonais, insurgés Lithuaniens, 
se jettent dans les bras les uns des autres, comme des 
frères qui se retrouvent et qui brûlent de venger en- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 263 

semble une injure et un malheur communs. Ces canons 
qui ont foudroyé les Russes ^ Stoiczck et à Grochow 
sont pour nos paysans l'objet d'une profonde vénéra- 
tion et d'une sorte de cuite. Us les entourent, ils les 
embrassent, ils les adjurent avec une ferveur naïve, 
comme s'ils étaient des dieux tutélaires, et ils enton- 
nent, en leur honneur, tout ce qu'ils savent de chants 
guerriers!. . . D'autres n'ont pas tardé à découvrir les amas 
de fusils russes dont la petite troupe de Chlapowski a 
fait ample provision sur sa route; ils jettent là leurs 
faux, et ils se saisissent de ces autres armes plus sûres 
avec une joie bruyante. 

Combien sont-ils cependant ces braves venus de la 
Pologne, et qui représentent aux yeux de nos Lithua- 
niens un symbole de victoire, un gage de salut?... 
Tout au plus mille ou douze cents. Mais ils sont les en- 
voyés de la mère patrie, mais leur chef nous est connu, 
comme un homme de guerre résolu, intrépide et formé 
à la grande école française, à l'école des vainqueurs de 
l'Europe ! Eux-mêmes, pour la plupart, sont de vieux 
soldats éprouvés par vingt batailles; et tout récemment 
encore les Russes ont plié devant eux !... En tête de leur 
colonne marche, comme un bataillon sacré, un groupe 
d'officiers et de sous-officiers de toutes armes, destinés 
à devenir pour nous de précieux instructeurs. 



XLVI 



En quarante-huit heures, Chlapowski avait rallié à 
lui de nombreux détachements d'insurgés qui met- 
taient sous son commandement un rassemblement d'en- 
viron cinq mille hommes. Sans perdre un instant, il 
s'occupa de les armer et de leur donner, autant que 
possible, une organisation militaire. Soldat de métier 
bien plus que citoyen, au fond il appréciait peu le géné- 
reux mobile qui avait fait sortir de leurs chaumières, de 
leurs huttes dans les bois, tous ces braves paysans; il 
dissimulait mal son dédain pour leur masse confuse, 
pour Tétrangeté de leurs allures et de leur équipement, 
pour les armes grossières que chacun d'eux avait saisies 
au moment suprême. Il n'eut rien de plus pressé que 
de rompre ces bandes, de remplir avec leurs débris les 
cadres de régiments nouveaux, de transformer, en un 
mot, nos guérillas en troupes de ligne, propres à faire 
la guerre méthodique. 

D'après cette nouvelle organisation, je fus fait lieute- 
nant dans un régiment de lanciers, composé en partie 
de nobles Lithuaniens, et placé sous les ordres de Ma- 
tuszewicz. Emilie Plater, fidèle à sa résolution de servir 
son pays avec un dévouement sans bornes, mais dans 
une position obscure, ne voulait accepter aucun com- 
mandement. Mais les chasseurs de Wilkomir ne consen- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 365 

tirent pas à ce qu'elle fût séparée d'eux. Comme ils for- 
maient une compagnie d'élite dans un régiment de 
création nouvelle, le 25 e de ligne, ils la demandèrent 
avec instance pour capitaine, et elle finit par se rendre 
à leurs vœux. Dès ce moment, elle n'eut plus qu'une 
pensée et qu'une sollicitude, celle de faire de sa compa- 
gnie une troupe modèle, et de se rendre "elle-même 
digne, à tous les points de vue, de la commander. Avec 
sa forcé de volonté que rien ne rebutait, elle se mit à 
apprendre non seulement les manœuvres militaires, 
mais encore les détails les plus arides de la discipline et 
de l'administration. L'activité, l'esprit de suite et le 
complet oubli de soi-même qu'elle montra dans ces la- 
beurs si étrangers aux goûts et aux habitudes de son 
sexe, frappaient d'admiration môme les vieux et excel- 
lents officiers dont elle ne se faisait pas faute de récla- 
mer les conseils. 

L'époque dont je m'occupe en ce moment (à peu près 
tout le mois de juin 1831) fut, au milieu des jours si 
sombres qui marquèrent l'insurrection lithuanienne, 
comme une magnifique éclaircie. Nous étions encore 
dans la joie dont nous avait enivrés l'arrivée au milieu 
de nous du général Ghlapowski, quand, tout à coup, 
nous recevons l'annonce certaine que toute une division 
polonaise, forte de plus de 8,000 hommes, après la vus 
tot'red'Ostrolenka(onappelaitencore, en Lithuanie, cette 
sanglante journée une victoire), s'est détachée de la 
gauche de l'armée nationale, a traversé tout le palatinat 
d'Augustow, passé le Niémen près de Kowno, et vient à 
marches forcées à notre secours. En effet, le général 
Gielgud, après Ostrolenka, séparé par des massés enne- 
mies du gros de l'armée polonaise, qui se repliait sur 
Praga, avait reçu l'ordre du généralissime, de manœu- 
vres pour se porter sur les derrières de l'armée russe et 



206 SOUVMÎAS d'un proscrit 

sejeterenLithuanie.Gielgud,admirablementsecondépar 
son lieutenant, l'intrépide Dembinski, avait bien rempli 
ces instructions. Cerné par les divisions du général Sac- 
ken, au pont de Raygrod il leur avait passé sur le corps, 
après un glorieux combat, et, tenant ensuite à distance 
tout ce qui essnyait de l'arrêter, il venait d'entrer, avec 
sa colonne victorieuse, sur le territoire lithuanien ; il 
n'était plus qu'à quelques milles de nous, à Riedeny... 
Oh! alors, l'exaltation, parmi notre petite armée, fut au 
comble! Les espérances n'avaient plus de limites; on 
aurait accusé d'être un mauvais citoyen celui qui, dès 
ce jour, n'aurait pas vu la Lithuanie et la Pologne se 
donnant la main pour effacer quarante années d'oppres- 
sion, et rejeter le Moscovite dans ses glaces du Nord!... 
Le sort, il faut en convenir, a quelquefois de cruelles 
dérisions! En ce moment-là môme, nous étions conduits 
à notre perte par ces chefs de qui nous attendions notre 
salut!... Pour nous accabler, nous, malheureux Lithua- 
niens, à tant de causes de destruction qui nous mena- 
çaient, venaient se joindre encore les plus misérables 
des passions humaines ! Gielgud, général divisionnaire, 
était hiérarchiquement le supérieur de Chlapowski. 
En lui notifiant son arrivée, il lui donna l'ordre de se 
rallier à lui avec toutes les forces dont il disposait. 
Chlapowski obéit en soldat, esclave de la lettre des rè- 
glements militaires ; mais la blessure de son orgueil fut 
profonde; et l'orgueil malheureusement était à peu près 
l'unique ressort de cette âme, ambitieuse sans gran- 
deur. L'autorité solitaire, absolue, qui eût flatté sa pas- 
sion d'être au premier plan, en vue à tous les regards, 
maître de sa volonté et de celle des autres, eût rendu 
ce général capable de s'élever à la hauteur des plus dif- 
ficiles entreprises. Rejeté au second rang, il n'apportait 
plus qu'un cœur fermé à l'amour du pays et au senti- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 267 

ment de la vraie gloire ; il ne savait pas se défendre des 
douleurs et des mauvaises pensées de la jalousie ; il se 
réservait le détestable plaisir de voir son chef plier sous 
le fardeau et tomber de faute en faute !...GieIgud, de son 
côté, était homme à donner de telles satisfactions à celui 
qu'offusquait sa position supérieure. Naguère encore 
favori de Constantin, sans talents militaires, il avait eu 
cet avancement que les cours ne refusent jamais à l'in- 
trigue obséquieuse. Esprit vain, étroit, préoccupé avant 
toute chose de la crainte que son autorité ne fût par 
quelque point méconnue ou amoindrie, Gielgud n'avait 
par lui-môme aucune vue, aucune initiative, et entrait 
aussitôt en défiance de toute idée mise en avant par un 
de ses inférieurs. Cependant nous spmmes tous restés 
convaincus qu'un esprit ferme, noblement inspiré, ap- 
puyant par l'abnégation de sa conduite la valeur de ses 
conseils, l'aurait dominé sans beaucoup de peine. Chla- 
powski ne comprit pas la dignité de ce rôle. N'écoutant 
qu'un égoïsme coupable, il aima meux se renfermer 
dans une indifférence et une nullité calculées ; il aima 
mieux laisser Gielgud se perdre, et avec lui sa petite ar- 
mée et la cause lithuanienne!... 

loi, mon cœur se serre et la plume s'échappe de mes 
doigts... Au point où j'en suis arrivé, mes souvenirs no 
m'offrent plus qu'une série accablante de fautes, de 
crimes devrais-je dire, et de désastres irréparables.., Je 
laisso à ceux qui plus tard écriront, dans le calme de 
leur pensée et de leur cœur, l'histoire de mon infortuné 
pays, je laisse à ceux-là le soin de retracer un à un ces 
sombres tableaux. Je n'en esquisserai ici que ce qui 
sera nécessaire pour achever de faire connaître les pé- 
ripéties de ma destinée. 



XLV1I 



Gielgud avait dans la main une armée de vingt mille 
hommes dont la moitié étaient les meilleures troupes 
du monde, dont l'autre moitié avait tout l'élan du pa- 
triotisme et ce désespoir farouche de l'homme qui sait 
bien que, s'il est vaincu, le lendemain il n'aura plus de 
patrie,, plus de famille, plus de toit, ni une pierre pour 
reposer sa tête. De tant de braves gens, l'incapable 
Gielgud ne sut que faire!... Le temps était précieux, les 
Russes ne se trouvaient nulle part en force : leurs co- 
lonnes étaient affaiblies par de nombreux détachements. 
Ils étaient, d'ailleurs, terrifiés par l'apparition, sur la rive 
droite du Niémen, d'un corps de l'armée polonaise. Au 
lieu de courir à eux l'épée haute et d'emporter peut- 
être Wilna dans ce premier moment de trouble, Giel- 
gud tenait des conseils, passait des revues, recevait des 
hommages et s'admirait avec son cortège des plus no- 
bles seigneurs de la Lithuanie. Il s'amusa môme à créer 
un fantôme de gouvernement, à distribuer des places et 
des dignités... 

A la fin, l'indignation de l'armée éclata. Officiers et 
soldats demandaient hautement que Chlapowski prît le 
commandement suprême. Le brave Dembinski lui- 
môme sommait, au^iom du salut de la Pologne, ce gé- 
néral de se rendre Mlx vœux de l'armée, Chlapowski ré- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 269 

sista. Oielgud, resté maître de diriger les opérations 
militaires, ne sut que faire avancer ses troupes gauche- 
ment, et en trois corps séparés, à l'attaque des formi- 
dables retranchements dont les Russes avaient eu le 
temps de couvrir Wilna. Là, il fit inutilement écraser 
par les feux de la grosse artillerie des milliers d'hommes 
dont le trépas héroïque honorait sans doute la Po- 
logne, mais ne la sauvait pas... Après ce déplorable 
échec, courant le pays sans plan de campagne arrêté, 
il fatigua et démoralisa ses troupes par des marches et 
contre-marches sans but ou pour des résultats insigni- 
fiants. Puis il se mit en tête d'emporter Zawle, bour- 
gade sans importance par elle-même et sans valeur 
comme point stratégique. Quelques milliers de Russes 
retranchés là, dans des maisons ou derrière des barri- 
cades et des murs crénelés, s'y défendaient à outrance. 
Giclgud ne sut que lancer ses bataillons, les uns après 
les autres, contre ces retranchements d'où partait la fu- 
sillade la plus meurtrière. Après quelques heures de ce 
combat trop inégal, les munitions étant épuisées, il 
donna le signal de la retraite, laissant les rues de cette 
misérable bicoque jonchées des cadavres de ses plus 
braves soldats. 

Tant d'ineptie et les revers humiliants qui en étaient 
la conséquence épuisèrent la patience de nos troupes 
et les jetèrent en pleine révolte. Une assemblée tumul- 
tueuse des soldats destitua violemment Gielgud de son 
commandement en chef, et chacun se rangea, à sa fan- 
taisie, sous la conduite de l'officier qui lui inspirait le 
plus de confiance. Les uns suivirent Dembinski, qui, à 
force d'habileté et d'audace, s'enfonçant au sud de la 
Lithuanie, passant avec une poignée d'hommes au tra- 
vers des réserves de la grande armée Russe, exécuta 
une des plus belles retraites des temps modernes et fi- 



216 SOUVENIRS d'un proscrit 

nit par ramener sur la Vistule quelques-uns de fcos dé- 
bris. D'autres, toujours séduits par l'illusion de trouver 
sur le littoral le pavillon français, les secours et l'appui 
souverain de la France, marchèrent vers la Baltique 
sous la conduite de Rohland. La plus grande partie se 
rangea sous les ordres du général Chlapowski. Les 
tristes mystères de son âme n'étaient pas encore entiè- 
rement dévoilés; ses talents militaires étaient incontes- 
tables, et il annonçait qu'il voulait h tout prix se faire 
jour jusqu'au Niémen, et nous conduire sur le territoire 
polonais. Emilie Plater et moi, nous nous joignîmes à la 
colonne qui le reconnaissait pour chef. 

J'avais été séparé d'Emilie pendant là courte et dé- 
sastreuse campagne de Gielgud. Le 23* régiment, où 
elle servait, engagé souvent, avait perdu plus de la moi- 
tié de ses hommes parle feu de l'ennemi. Les occasions 
n'avaient pas manqué à la jeune héroïne de montrer la 
trempe de son âme. À la suite d'une affaire très-chaude 
que sa compagnie avait eue, dans la forêt de Schaw- 
lani, en défendant un convoi surpris par les Russes, 
l'ordre du jour cita « le capitaine Emilie Plater comme 
ayant fait preuve, dans cette action, d'une grande 
bravoure personnelle et de remarquables qualités de 
commandement. *> On admirait aussi sa constance à 
supporter, eomme le plus dur soldat, les fatigues et les 
privations de tout genre. Elle-même se vantait de ne 
- les point sentir et de s'être fait un corps dé fer, comme 
il convient à ceux qui ont pris le métier ctes armes. 
Mais je fus loin d'en juger ainsi, quand je la revis [après 
une séparation de plus d'un mois. Je fus frappé de Pa- 
maigrissement et de la pâleur de son visage. Si son 
maintien et sa démarche conservaient un ajr d'aisance 
et de fermeté, il me semblait voir sur ses traits des 
symptômes d'épuisement. Seâ yeux avaient un éclat 



SOUVMIRS D'UN PROSCRIT Srfl 

extraordinaire, mais un éclat métallique et qui dénotait 
la fièvre. Enfin, je reconnaissais à des signes trop évi- 
dents que sa force n'était que factice et qu'elle ne se 
soutenait que par Pefflorftie sa volonté, que rien ne pou- 
vait abattre. 

Ce fut au bivac de Kourszatiy, au milieu du tumulte, 
des cris de fureur et des imprécations qui assiégeaient 
la tente de Gieigud que je revis Emilie Plater. Elle m'a- 
perçut la première, et vint à moi avec empressement. 

— « Quelle pente nous descendons, "Witold!... me dit- 
elle d'une voix pleine de tristesse. 

— Honte et malheur au misérable qui nous a trahis ! 
m'écriai-je ; car j'étais alors, comme la plupart d'entre 
nous, exaspéré contre notre inepie général. 

— Vous fîtes trop exaucé !... reprit-elle. Mais laissous- 
là ce malheureux Gieigud. Songeons à remonter de l'a- 
bîme où il nous a jetés. 

— Ouel parti, quelle direction prenez -vous? lui 
dis-je. 

— Je n'en connais pas deux, me répondit-elle. Puis- 
qu'il y a encore sous Varsovie une armée polonaise , 
c'est là qu'est la patrie; c'est là qu'il faut aller... à tous 
risques ! 

— Avez-vous confiance entière en Ghlapowski? 

— Je n'ai foi qu'en Dieu et en la justice de notre 
cause!... Mais il nous faut un chef. Chiapowski promet 
de nous conduire en Pologne ; je le suivrai. » 

Emilie avait conservé tout son calme; mais il y avait, 
dans ce calme môme, une sorte de douleur solennelle 
qui fit sur moi une profonde impression. En ce moment, 
Marie Raszanowicz vint se mêler à notre entretien. Tant 
de revers semblaient n'avoir pas effleuré son âme vail- 
lante, et comme elle appréciait mieux que tout autre 
les tortures morales qu'endurait son amie, en sa pré- 



272 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

sence et pour la distraire de ses chagrins, elle affectait 
une sorte d'insouciance et de gaieté railleuse. C'est 
ainsi qu'en cet instant môme, elle essaya quelques 
plaisanteries auxquelles prêtaient assez notre camp avec 
son étrange désarroi, la stupeur de Gielgud, tombé du 
piédestal sur lequel se guindait sa nullité prétentieuse, 
et enfin le désappointement de ses créatures, qui voyaient 
fondre comme une neige de printemps leurs grandeurs 
éphémères... Mais sa verve moqueuse ne parvenait pas à 
amener, sur nos lèvres, môme l'apparence d'un sourire. 
S'impatientant à la fin : «Vous voilà tous deux, nous dit- 
elle, sombres comme des oiseaux de nuit !... La belle af- 
faire ! Croyez-vous que, s'il ne s'agissait que de prendre 
des airs lugubres, cela me serait plus difficile qu'à vous- 
mêmes ?. . . Ah ! la pauvre Marie, si elle voulait, serait par- 
faitement en droit de vous dire aussi : « Et moi, suis-je 
« donc sur des roses ! » — Elle se tut , en détournant la 
tête comme un enfant mutin. Mais nous avions bien vu 
que ses paupières étaient gonflées de larmes... Rien n'é- 
meut autant que le cachet de la douleur sur ces fi- 
gures qui semblent prédestinées à refléter le bonheur 
et la joie. Emilie tendit vivement la main à cette amie 
si dévouée... et celle-ci, au bout de quelques instants, 
avait repris son air enjoué et ses vives saillies. 



XLVI1I 



Cependant Chlapowski avait bientôt, d'une main ferme, 
rétabli quelque ordre dans la colonne qui le reconnais- 
sait pour chef. Il avait commandé qu'on incendiât un 
grand nombre de fourgons chargés de bagages, qu'il 
était impossible d'emmener avec soi dans une marche 
rapide ; et tous nous avions souscrit h ce sacrifice. Con- 
fiants dans son habileté et dans sa vigueur, nous nous 
laissions conduire par lui, persuadés que, selon sa pro- 
messe, il nous menait par Nowe-Miasto et Jurborg vers 
la frontière de Pologne. Tout sembla d'abord favoriser 
notre retraite. Le temps était redevenu magnifique; 
sortis d'affreux bourbiers, nous avancions sur de bonnes 
routes, et l'ennemi ne paraissait nulle part. Une canon- 
nade lointaine, sur notre droite, semblait annoncer que 
les Russes, abusés sur les mouvements de la colonne 
principale, s'égaraient à la poursuite du petit corps de 
Rohland, qui remontait vers le nord-ouest. Enfin, après 
deux jours d'une marche que rien n'avait traversée, 
nous pensions toucher au palatinat d'Augustow. L'es- 
poir et la joie même reparaissaient dans nos rangs. Nos 
cœurs, qui s'étaient douloureusement serrés à la pensée 
d'abandonner la Lithuanie en proie aux Russes, se ra- 
nimaient alors et s'échauffaient par la perspective d'al- 



274 SOUTENUS b'un feosceit 

1er aider nos frères à gagner, sur la rive polonaise, quel- 
que grande bataille, et de revenir ensuite avec eux sur 
le sol natal en libérateurs. C'était là ce qui défrayait, 
pendant la route, les conversations des soldats comme 
des cbefs. De minute en minute, nous nous attendions 
à découvrir le cours du Niémen et, par delà, les plaines 
du royaume de Pologije... Cependant, quelques-uns 
d'entre nous avaient observé, avec une secrète inquié- 
tude, le front soucieux de Cblapowski. Entouré de deux 
ou trois officiers, ses affidés, il tenait tout le reste à l'é- 
cart. Rien ne transpirait de son plan et de ses moyens 
d'exécution. Dans une halte, il avait fort mal accueilli 
un noble Lithuanien qui s'était hasardé à lui poser 
quelques questions sur la route qu'il nous faisait suivre. 
Enfin, le matin du troisième jour, on avait remarqué 
qu'il expédiait ep estafette, pqur une destination in- 
connue, un officier d'ordonnance. 

Vers le soir de ce iftême jour, tout à coup nous aper- 
cevons avçc une stupeur indicible, sur le bord d'an 
ruisseau, des poteaux indicateurs tivec des inscriptions 
allemandes ; et nous voyons, à travers un rideau d'arbres, 
de longues ligues de soldats sous les aro^s, avep un 
uniforme et un drapeau que nous rgcoopaissons trop 
bien!... Plus de doute !... C'est U frontière de Prusse 
qui est devant nous !.,. \ celle vue, chacun croit rêver. 
L'étonnement paralyse d'ftbprjd toute autre émotion... 
Chlapowski, profita**} 4$£$ premier jwtyent de t?£H|]iU, 
parcourt à cheval les rangs, Sur son passage, il déclare 
à haute voix « qu'une fatale nécessité le coatiy^jâ; 
qu'il y a impossibilité ab^pl<ue 4e nous frayer hr ohQfWP 
jusqu'en Pologne; que noijs sopupes cernés par30,QÛO 
Russes des corps «je Sacfeen, Pçdhen et Tolsfcoji; qu'ep 
cette extrémité, son devoir lui prescrit de profit?? de 
Î'WW WKfW qui luj reste ^sauve? $«s ferons rf^ue 



tOUVfittlRS D'UN r*06GRlT 378 

destruction inévitable ; et que, pour cela, il les plape sou? 
la protection de la Prusse. » 

Il faut renoncer à peindre l'effet produit au milieu de 
nous par ces paroles. , . Les nipgs sont aussitôt rompus, on 
s'interpelle, on s'interroge les uns les autre*, avant de 
croire à quelque chose, avant de prendre un parti,.. Dé- 
poser les armes! désespérer de la Pologne! se rendre aux 
Prussiens!.,, cela nous parait monstrueux, impossible!... 
Cependant, cette frontière allemande, ces Prussiens sous 
les armes qui semblent là pour nous recevoir, ce n'est pas 
un rêve !... Les uns tombent dans l'abattement, les autres 
sont saisis de fureur. Les çoldats frappent violemment 
la terre avec la crosse de leurs fusils, des officiers bri- 
sent leur épée.,« Je vois ÉmiJie Plater venir à moi, l'œil 
étincelant, la lèvre frémissante : « Chlapowski est un 
traître, me dit-elle; nous sommes vendus comme un 
vil troupeau !.., Mais je veux le voir, je veux lui par- 
ier... » Et, prompte comme l'éclair, elle pousse son 
cheval vers le groupe d'officiers consternés au jpilieu 
duquel le général pérorait avec chaleur» Plein de trouble 
et d'inquiétude, je la suis. Quand elle est en face de 
Chlapowski, la jeune comtesse l'interpelle avec une ex- 
trême hauteur : « Général, où nous conduisez-vous?.., 
que signifient ces soldats prussiens?... oseriez-vous bien 
faire de nous leurs prisonniers?..,» Chlapowski, avec 
tout l'orgueil du commandement offensé, veut lui im- 
poser silence. «Vous m'entendrez, général! s'écrie-t-elle 
du ton le plus véhément, Les droits du commande- 
ment, vous ne les avez plus ! Pour la Pologne, nous vous 
aurions suivi jusqu'à la mort... Mais, quand vous nous 
livrez aux Prussiens, moi, la première, je déclare ici ne 
plus vous reconnaître pour mon chef !:.. Vous n'avez pas 
le droit de trahir la patrie!... vous n'avez p$s de droits 
sur giotre hpjuitfur l » CJjJapovvski éUil blême .de co- 



276 SOUVENIRS d'un proscrit 

1ère. S'adressant au groupe indécis qui l'entourait: «Je 
dédaigne, dit-il, les injures d'une femme!... Je sais à 
point nommé notre position... L'honneur militaire 
4 n'ordonne pas que je dévoue à une inutile boucherie 
mes soldats, mes frères d'armes. — Général Chla- 
powski I lui répliqua Emilie Plater avec l'expression 
d'un mépris suprême, vous ne me tromperez pas; je lis 
dans votre âme... Il fut un temps où vous comptiez 
moins soigneusement le nombre des ennemis !... La si- 
tuation désespérée dont vous parlez, c'est vous qui l'a- 
vez faite !... Allez aux Prussiens, si bon vous semble. 
Moi, et tous ceux qui ont horreur des traîtres, nous 
irons droit aux Russes, pour leur vendre le plus chei 
possible notre sang et notre vie, désormais perdus pour 
la Pologne... et perdus par votre faute! » Là-dessus, elle 
s'éloigna du groupe, tout ému des paroles accusatrices 
dont elle venait d'accabler un indigne chef... 

Gielgud ne quittait pas alor§ Chlapowski, et semblait 
comme abattu sous le poids de sa responsabilité. Le 
malheureux était encore , bien plus que son succes- 
cesseur, l'objet de l'exécration des troupes, qui avaient 
eu le temps de le juger à l'œuvre. Le lendemain du jour 
dont je parle, lorsque arrivèrent les débris du corps de 
Rolhand, qui, après avoir été se heurter contre des 
forces supérieures, se voyaient à leur tour réduits à li- 
vrer leurs, armes aux Prussiens, un officier, enivré de 
fureur, fanatisé par la pensée qu'il y avait à faire jus- 
tice d'un traître, dès qu'il aperçut Gielgud, courut à lui 
le pistolet au poing, l'ajusta, et l'étendit roide mort. 

Cependant, après les injonctions de Chlapowski, un 
déchirement cruel s'était opéré dans notre petite ar- 
mée. Le plus grand nombre, mornes et désespérés, 
avaient suivi l'impulsion de leur chef, franchi la fron- 
tière, et, la rougeur au front, déposé leurs armes en 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 277 

faisceaux devant les soldats étrangers à la garde des- 
quels Chlapowski les remettait... Les autres, avec des 
imprécations et des mouvements de dégoût et de rage, 
s'étaient rejetés en arrière... puis ils s'étaient dispersés 
comme les malheureux qui, dans un naufrage, luttent 
chacun de leur côté contre les flots et la mort impla- 
cables. . . Ceux-ci allaient instinctivement vers leurs foyers, 
au risque de n'y rencontrer que l'incendie et le mas- 
sacre; ceux-là se jetaient à l'aventure dans les bois, pour 
y disputer, aussi longtemps qu'ils le pourraient, leur 
vie contre la faim, les loups et les partisans russes 
lancés à leur poursuite. 



16 



KL1X 



Emilie Plater, Marie Raszanowicz,{le comte César Pla- 
ter et moi, nous nous étions cherchés et enfin retrou- 
vés dans ce sauve qui peut général. Nous n'hésitions 
pas sur le but où il nous fallait tendre; mais nous étions 
incertains sur la route à suivre pour gagner le Niémen. 
Un insurgé, un homme à barbe grise, d'une franche et 
énergique figure, nous observait à quelques pas. Tout à 
coup cet homme vient à nous : « Vous êtes de braves 
seigneurs, vous autres, nous dit-il; c'est en Pologne que 
vous voulez aller... et moi aussi, c'est là que j'irais vo- 
lontiers!... mais j'ai une femme et des enfants qui se 
meurent de misère dans les bois!... Du moins, si cela 
vous convient, nous ferons route ensemble jusqu'auprès 
de Rowno. Je suis du pays, je connais des sentiers où 
un Russe n'a jamais passé, et, s'il plaît à Dieu, je trou- 
verai bien moyen de vous faire traverser le Niémen, 
quoique, à vrai dire, cela ne soit pas chose aisée, car ces 
Russes maudits ont enlevé toutes les barques de la rive 
droite. » Cet homme avait une de ces physionomies 
dont la rudesse honnête inspire vite la confiance ; nous 
acceptâmes cordialement sa compagnie et ses offres de 
service. 

Notre guide improvisé était un robuste marinier des 
environs de Rowno ; son industrie principale consistait 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 279 

à louer ses bras pour conduire les immenses trains de 
bois qui descendent jusqu'aux ports situés à l'embou- 
chure du fleuve dans la Baltique. Quoiqu'il fût bien près 
de la vieillesse, sa haine de l'étranger lui avait fait tout 
quitter pour prendre les armes, dès que l'insurrection 
avait éclaté... Et maintenant, il considérait encore 
comme un devoir de risquer sa vie pour rendre à la Po- 
logne quelques défenseurs de plus. Le nom de ce brave 
homme, je voudrais du moins le signaler ici au respect 
de % ceux qui liront ces pages, et je ne le peux pas!... 
Non, après tant d'années, je n'oserais encore nommer 
hautement ce sauveur de quelques proscrits : le gouver- 
nement russe m'entendrait. Oppresseur inexorable, 
parce qu'il est toujours inquiet, pardonnerait-il, même 
à présent, à celui qui, un jour, lui a soustrait des vic- 
times?... (1) Trop d'exemples de ses longues rancunes 
me défendent de tenter à cet égard un essai. 

Le Lithuanien ne s'était pas vanté hors de propos; il 
connaissait le pays jusque dans ses moindres recoins. 
Après deux jours de marche par des sentiers à peine 
frayés, mais où nous n'avions pas à craindre de mau- 
vaises rencontres, nous arrivâmes à peu de distance du 
Niémen, dans un dédale de bois et de ravins presque 
inabordable. Là, nous tombâmes au milieu d'un groupe 
lamentable de femmes et d'enfants, entourés de quel- 
ques bestiaux, de quelques restes de leur pauvre mobi- 
lier, et à peine abrités sous des huttes de branchages; 
c'étaient Jes débris de la population du village môme de 
notre guide. Quand la colonne de Gielgud avait pénétré 
en Lithuanie, la plupart des hommes valides de ce vil* 
lage avaient pris les armes pour suivre celui qu'ils re- 
gardaient comme un libérateur; mais bientôt, profitant 

(l) Voir l'avanl-propos. 



280 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

de leur absence, une horde deBourlaks, établie dans le 
voisinage, s'était jetée sur le village, avait massacré ses 
rares défenseurs, pillé et brûlé l'église et toutes les ha- 
bitations. La masse des femmes et des enfants ne leur 
avait échappé qu'à la faveur des bois. 

On peut juger de la joie de notre guide, lorsqu'il se 
retrouva au milieu de tous les siens, que la mort par le 
fer ou par la faim avait épargnés jusque-là!... Mais à 
peine avait-41 reçu leurs premiers embrassements, que, 
sans tenir compte de leurs lamentations, il se mettait 
de nouveau à l'œuvre pour tenir sa parole et nous con- 
duire, au delà du Niémen, sur la terre de Pologne. Dès 
le soir même, il partit pour aller reconnaître le terrain. 
Ni l'une ni l'autre rive du fleuve n'étaient sûre en ce 
moment; des pulks de Cosaques, éclaireursdu corps de 
Pahlen, surveillaient la rive gauche, et, du côté de la 
Lithuanie, il y avait à craindre les Bourlaks qui rôdaient 
dans les environs, achevant de dévaster tout ce qu'ils 
rencontraient sur leur passage. A son retour, cepen- 
dant, notre guide n'avait rien perdu de sa confiance ; il 
nous promit de nouveau qu'avec l'aide de Dieu, avant 
trois jours il nous remettrait en sûreté dans le palatinat 
d'Àugustow. Pour tenir sa promesse, il alla s'établir 
pendant vingt-quatre heures sur le tord d'une petite 
rivière qui longeait la forêt, et se déchargeait un peu 
plus loin dans le Niémen. Là, armé de cette bonne 
hache que nos Lithuaniens, comme les paysans russes, 
portent d'ordinaire à leur ceinture, et dont ils savent si 
bien se servir, il abattit un certain nombre de jeunes 
arbres et les coupa par tronçons. Ces tronçons, forte- 
ment rattachés ensemble par des liens de branches de 
saule, il les poussa à la rivière, et, avant la fin de la se- 
conde journée, il avait organisé un radeau capable de 
nous porter sur la rive gauche du Niémen, à la condi- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 281 

tion d'être manœuvré par une main aussi habile que 
vigoureuse. La nuit venue, il poussa une nouvelle re- 
connaissance du côté du fleuve pour s'assurçr quels 
points de la double rive étaient le moins surveillés. 

Pendant ce temps, qui nous parut bien long, nous 
restâmes au cantonnement, au milieu de ces enfants et 
de ces femmes, dont les plaistes nous navraient le 
cœur. L'argent que nous pouvions leur donner dans le 
moment ne leur était guère utile, car ces malheureux' 
manquaient de tout, môme de pain. Il y avait là de 
pauvres créatures, exaspérées par leurs souffrances et 
celles de leurs familles, pour qui l'idée de patrie était 
totalement effacée , et qui maudissaient à chaque in- 
stant, devant nous, « la guerre dont les nobles avaient 
donné le signal. » 

Enfin, le soir du troisième jour (c'était le 10 juillet), 
le Lithuanien vint nous avertir que tout était prêt et 
qu'il n'y avait pas une minute à perdre. Nous étions tous 
joyeux de cette annonce : cependant, comme un affreux 
orage était alors déchaîné, et qu'au milieu de la nuit la 
plus noire , la pluie tombait à torrents , je hasardai 
une objection dans l'intérêt des deux jeunes filles qui 
devaient affronter avec nous un ciel semblable... « C'est 
du temps superbe , vousdis-je, répliqua le marinier. 
Mieux vaut la pluie, mieux vaut le tonnerre que les par- 
tisans russes. » Il fallut bien me rendre à cet avis. Nous 
nous mimes donc en marche, sans qu'Emilie Plater et 
sa compagne montrassent moins de résolution que nous- 
mêmes. Arrivés au bord de la petite rivière, nous prîmes 
place dans le radeau, sur quelques fascines qu'y jeta notre 
guide, et, nous abandonnant au courant, nous eûmes 
bientôt atteint le Niémen. Là, les difficultés augmentè- 
rent, et le péril se montra. Orossi par les eaux torren- 
tielles qu'il recevait de toutes parts, le fleuve grondait 

16. 



28Î SOUVENIRS d'un proscrit 

d'une manière effrayante et secouait rudement, sur la 
crête de ses vagues, notre pauvre radeau. La rive que 
nous quittions était plongée dans d'épaisses ténèbres. 
Sur la rive opposée, on voyait briller deux ou trois lu- 
mières qui annonçaient des habitations, peut-être des 
postes russes... Nous gardions le plus profond silence, 
mais plus d'une émotion faisait battre nos cœurs I. . . Notre 
guide aussi se taisait. Seulement, il était facile de re- 
connaître à la précision et à l'énergie de ses mouvements 
qu'il avait confiance dans sa force et dans son habileté 
à manier un aviron. Il connaissait d'ailleurs à merveille 
le fleuve qu'il nous faisait en ce moment franchir. A 
l'endroit où nous étions, son cours est très-sinueux , ce 
qui établit plusieurs courants portant d'une rive à l'autre, 
et le Lithuanien comptait bien en profiter pour l'aller 
comme pour le retour. Enfin, une assez forte secousse 
nous annonça que nous venions d'aborder; et nous sau- 
tâmes lestement à terre. . . 

Un vif sentiment de bonheur et de joie dilatait nos poi- 
trines. Nous touchions donc enfin cette terre où la Po- 
logne vivait encore, où soixante mille braves soldats, déci- 
dés à la défendre jusqu'à la mort, tenaient en échec toutes 
les armées du czar !... Notçe second mouvement fut ce- 
lui de la reconnaissance envers notre guide si généreux 
et si dévoué. Nous lui adressions à demi-voix mille re- 
mercîments : a Chut! nous dit-il; du calme!... Tout 
n'est pas fini. » Et, disant cela, il attachait solidejpaent 
son radeau à un tronc d'arbre de la rive. « Vous n'êtes 
pas encore sauvés, mes braves seigneurs ; et c'est bien 
le moins que je vous conduise , au delà de la ligne des 
vedettes russes, dans un lieu où vous puissiez passer 
tranquillement le reste de la nuit. » Là-dessus, il nous 
recommanda de le suivre en faisant le moins de bruit 
possible,. Nous marchâmes en effet sur ses pas, pendant 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 283 

une heure environ, sans quitter la bordure d'un vaste 
étang, et par le plus détestable chemin. Nos pieds, à 
chaque instant, s'enfonçaient dans la vase ou s'embar- 
rassaient dans les herbes marécageuses. Enfin, le Li- 
thuanien s'arrêta devant une cabane informe que nous 
distinguions à peine. « C'est ici ! nous dit-il ; baissez- 
vous. » — Et nous entrâmes à tâtons dans une hutte à 
l'usage des paysans des villages voisins, lorsqu'ils vien- 
nent extraire la tourbe de ces marais. Rien de plus mi- 
sérable que cette hutte ; mais, enfin, son toit nous abri- 
tait contre la pluie, et, harassés de fatigue, nous pûmes, 
du moins, nous étendre sur une litière de roseaux, à peu 
près secs, qui en recouvrait le sol. Notre guide plaça 
près de nous quelques provisions qui nous vinrent bien 
à point pour réparer nos forces, et, comme nous insis- 
tions pour qu'il pensât lui-même au retour pendant que 
la nuit était encore bien sombre, il se décida à prendre 
congé de nous. Après quelques dernières instructions 
sur la tçute à tenir et sur les précautions nécessaires pour ' 
ne pas tomber dans les cantonnements russes, il nous 
fit ses adieux, en secouant avec une formidable énergie, 
la main de chacun de nous, et en nous disant de sa rude 
voix altérée par l'émotion : « Au revoir î mes bons sei- 
gneurs, au revoir! que Dieu Vous garde, et qu'il sauve 
la Pologne t. . . » — Je n'ai jamais vu dévouement plus en- 
tier et plus noble dans un cœur plus simple. Nous sen- 
tions que le peu d'argent qu'il était possible de laisser à 
ce brave homme pour l'aider à rebâtir sa chaumière ne 
nous acquittait pas envers lui; et, sur la porte delà hutte, 
au moment du dernier adieu, nous l'embrassâmes tous 
avec une vive effusion. 



Quand le jour fut venu, ce ne fut pas sans une sorte de 
frayeur que nous pensâmes à nous aventurer dans ce 
pays inconnu et de toutes parts occupé par l'ennemi. 
Malgré le soin que nous avions pris de revêtir la grossière 
tunique de paysan polonais et de cacher le mieux pos- 
sible nos armes, nous n'avions guère de chances de nous 
soustraire aux Russes, si nous venions à être aperçus 
d'eux. U nous fallait avant tout éviter leur rencontre, et 
pour cela, d'après l'avis de notre guide, nous nous en- 
fonçâmes, loin des routes praticables, dans une zone basse 
et humide qui s'étend, à l'ouest du Niémen, dans la di- 
rection de Mariampol. Là, uous nous glissions, tantôt k 
travers les roseaux, tantôt parmi les halliers. Si nous ap- 
prochions d'un hameau ou de quelque chaumière à l'é- 
cart, César Plater ou moi, nous allions à la découverte, 
et nous cherchions à entrer en rapports avec les habi- 
tants, soit pour recueillir des renseignements sur les 
positions occupées par les Russes, soit pour nous procu- 
rer des aliments. Nous trouvions, d'ordinaire, les pau- 
vres paysans ruinés et presque affamés par les réquisi- 
tions incessantes dont on les frappait, pleins de colère, 
mais plus encore de terreur; car, depuis six mois, ils 
avaient compté tant de divisions, tant de régiments et 
tant d'escadrons russes, qu'ils désespéraient que les dé- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 285 

fenseurs de la Pologne pussent venir à bout de ces multi- 
tudes d'ennemis. La plupart du temps, nous ne craignions 
pas de nous ouvrir à eux, de leur confier que nous étions 
des insurgés lithuaniens cherchant à joindre, atout prix, 
l'armée nationale, pour courir avec elle les dernières 
chances de salut... Ces braves gens nous témoignaient 
alors un intérêt profond. Ce qu'ils avaient de vivres, ils le 
partageaient avec nous; ils nous servaient de guides, la 
nuit, pournous faire passer impunément au travers des 
cantonnements russes; le jour, ils nous apportaient dans 
les bois tout ce qui pouvait rendre nos bivacsplus suppor- 
tables. 

Pendant six jours de fatigues et d'alertes continuelles, 
aucun accident fâcheux n'avait contrarié notre marche. 
Nous cheminions lentement; cependant nous étions ar- 
rivés au cœur du palatinat d'Augustow. Le soir djj 
sixième jour, au moment de nous remettre en route, je 
vis Emilie Platcr se lever péniblement , chanceler en . 
faisant quelques pas, puis se laisser aller sur le bras de 
son amie, sans pouvoir avancer plus loin... J'accours près 
d'elle et je suis effrayé de sa pâleur! Une sueur abondante 
coulait de son front; elle respirait à peine; un violent 
frisson agitait tous ses membres. Nous la faisons asseoir 
sur une botte de paille ; elle y reste à demi étendue et 
presque en défaillance... Marie Raszanowicz lui prodigue 
ses soins avec la tendresse d'une sœur. Le paysan qui de 
vait nous servir de guide cette nuit-là, ému de compas- 
sion, s'approche d'elle, et lui porte aux lèvres sa gourde 
d'eau-de-vie... Emilie tressaille; elle se ranime un peu ; 
elle promène sur nous ses yeux vagues et où la vie semble 
près de s'éteindre : «Merci, mes amis!... nous dit-elle; 
mais partez sans moi... J'ai les pieds meurtris... j'é- 
prouve une lassitude générale... je sens que je ne puis 
plus vous suivre... Vous qui vous portez bien, partez, je 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

vous en prie!...» — Ce ne fut qu'un cri parmi nous 
pour lui répondre : que la laisser sfeule en cet état, l'a- 
bandonner ainsi , c'était impossible ! — « Ne craignez 
pas pour moi, nous dit-elle... Ce brave homme (mon- 
trant le guide) trouvera bien dans le voisinage quelque 
chaumière où Ton consentira à me recevoir. — Il y a la 
mienne d'abord! dit le paysan dont Pattendrissement 
était visible. Ma femme et mes filles vous soigneront bien, 
ma jeune dafne!... vous permettez?... C'est que je vois 
bien qui vous êtes... malgré cet habit et vos armés !... » 
César Plaler et moi, nous échangeâmes ûtt re- 
gard. Évidemment, dans cette cruelle conjoncture, ce 
que proposait le paysan polonais était le meilleur, ou 
plutôt, le seul parti cju'il y eût à prendre. — « Noiis ac- 
ceptons avec reconnaissance, pour cette jeune dame, 
votre hospitalité, lui dis-je. Vous êtes un homme de 
cœur, et Dieu vous récompensera ! » — Puis nous nous 
. mîmes à l'œuvre avec lui pour faire, au moyen de quel- 
ques branches d'arbre, d'un peu de paille et de nos 
sôuquenilles étendues par-dessus, une sorte de litière 
sur laquelle tious transportâmes , jusqu'à la chaumière 
de notre guide, la pauvre Emilie. Pendant le trajet, aux 
dernières lueurs du crépuscule, j'observais l'altération 
de ses traits, qui augmentait à vue d'œil, et 4e balance- 
ment de sa tête, qu'elle laissait aller avec tous les signes 
d'une prostration complète... Une horrible angoisse 
alors me serra le cœur... Les sombres pressentiments de 
ma tante, le tableau dés souffrances morales et des fa- 
tigues au-dessus des forces d'une femme qu'avait endu- 
rées Emilie depuis plusieurs mois me revenaient à l'es- 
prit. «Mon Dieu! serait-il possible!... disais-je à voix 
basse^ en élevant les yeux au ciel...» Et quelles ardentes 
prières je lui adressais du fond de mon cœur pour qu'il 
épargnât du moins cette vie qui m'était si chère, cette 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 287 

vie employée à défendre tout ce qui est noble et bon, 
tout ce que le ciel doit aimer et protéger ici-bas !... 

La cabane où, après une demi-heure de marche, nous 
pûmes enfin déposer Emilie Plater, offrait l'image d'une 
misère profonde. Mais quelles excellentes créatures que 
la femme et les filles de notre guide !.. . Elles reçurent la 
j cime malade et elles lui donnèrent les premiers soins 
avec cette chaleur et cette délicatesse d'âme qui ont un 
caractère si louchant chez de simples et pauvres pay- 
sannes. Dans celte cabane, il n'y avait pas même un 
lit. On y couchait, l'hiver, au-dessus du massif de maçon- 
nerie qui enferme le poêle; l'été, sur les larges bancs 
adossés aux parois de la principale pièce. Ce fut sur un 
de ces bancs, et à l'aide de quelques vieilles peaux de 
mouton, que notre hôtesse improvisa une couchette pour 
la malade ; Marie Raszanowicz passa toute la nuit au- 
près d'elle, tandis que le guide, César Plater et moi, 
nous nous étions jetés sur un peu de fougère, dans un 
réduit voisin. 

Au matin, l'état d'Emilie nous parut empirer. Elle ne 
parlait plus, avait une fièvre ardente et quelques symp- 
tômes de délire. Nous étions au désespoir de la voir si 
gravement malade, au milieu du plus complet dénûment 
et privée de tous les secours de l'art !... 11 n'y avait de 
médecin, k plusieurs milles à la ronde, que dans la pe- 
tite ville de... alors occupée parles Russes!... Mais, en 
questionnant notre hôte sur le pays, sur la part qu'il 
-avait prise à la révolution et à la défense nationale, j'a- 
vais fait une précieuse découverte. Le village où nous 
uous trouvions forcément arrêtés était la propriété d'une 
famille noble, dévouée de tout cœur à la cause polo- 
naise. Deux jeunes gens de cette famille avaient pris les 
armes a la première nouvelle de l'insurrection de Var- 
sovie. L'un d'eux avait péri glorieusement au combat 



288 SOUVENIRS d'un paoscrit 

d'Iganie. Le père, retenu par son grand âge, n'avait pas 
cessé d'habiter son château, qu'on apercevait, à une 
demi-heure de marche du village, sur une élévation 
couronnée de bois... C'était là qu'il nous fallait trouver 
un asile pour Emilie!... Je n'hésitai pas; je communi- 
quai ma pensée au comte Plater, qui l'approuva vive- 
ment, et, bientôt après, j'arrivai à la porte du château. Je 
trouvai dans le propriétaire de ce domaine un vieillard 
plein d'aménité, mais tout entier à la douleur où le 
plongeait la perte de son fils. Cependant je n'eus pas 
plus tôt prononcé le nom d'Emilie Plater et parlé de la 
maladie grave dont elle venait d'être frappée, au mo- 
ment où nous tentions de nous faire jour jusqu'à Var- 
sovie, qu'il témoigna pour le sort de la jeune héroïne 
le plus vif intérêt et réclama l'honneur de lui offrir l'hos- 
pitalité. Il donna des ordres en conséquence ; et, avant 
midi, la malade, transportée par les gens du château 
avec tous les soins imaginables, se trouvait dans un bon 
lit, entourée de prévenances et ne manquant de rien ; 
un médecin était à son chevet. C'était pour nous un im- 
mense soulagement!... 

Empressés à questionner le médecin quand il quitta 
la chambre d'Emilie , nous pûmes juger à ses ré- 
ponses presque évasives qu'il était inquiet, et que, s'il 
n'apercevait pas de danger de mort imminent, du moins 
la constitution de la jeune comtesse lui semblait bien 
profondément altérée, et qu'il craignait que la fièvre 
n'usât bientôt le peu de forces qui lui restaient... 

Accablé d'une mortelle tristesse, le soir de ce 
même jour, je me tenais dans une chambre voisine de 
celle d'Emilie, lorsque Marie Raszanowicz vint à moi 
les yeux pleins de larmes. Elle m'apprit que la malade 
avait repris toute sa connaissance ; mais qu'elle était de 
plus en plus dans un état de faiblesse effrayant. « Emilie 



SOUVENIRS d'un proscrit 389 

vous demande, ajeuta-t-elle ; Emilie veut vous parler. » 

— En recevant ce message, je sentis le sang refluer vers 
mon cœur. Je tremblais en entrant dans sa chambre, 
en approchant de son lit!... Sa figure, animée et colorée 
par la fièvre, n'avait pas ce cachet funèbre que je crai- 
gnais tant d'y découvrir, et ses yeux, quoique enfoncés 
dans leurs orbites, avaient retrouvé tout leur éclat. 
Seulement, sa respiration était courte et pressée, et sa 
voue d'une faiblesse extrême. Elle me fit signe de m'as- 
seoir près d'elle, mit sa main brûlante dans la mienne, 
et, sans parler, attacha sur moi quelque temps un re- 
gard... qu'il ne m'est pas possible d'oublier !... Dans ce 
regard, son âme tendre et accablée de douleur était 
passée tout entière. — « Witold F me dit-elle enfin , 
Dieu ne Ta pas voulu !... mes pressentiments ne me 
trompaient pas... Ah! *ans doute, bien des choses 
rapprochaient nos âmes... Ge ne sera pas sur cette 
terre... Witold !... mais au €iel !... et â jamais!... » — 
Mille sentiments se pressaient en moil... Mais, inca- 
pable d'articuler un* parole, je détournais la tôle pour 
lui cacher mes larmes... «Prenezcourage,LuczynskiI... 
reprit-elle. Vivez pour la Polegne!... partez U.. vous et 
César Plater, partez!... Marie me restera... » Et, disant 
cela, elle cherchait des yeux son amie, qui s'était jetée à 
genoux, et, la tête dans les mains, sanglotait à quel- 
ques pas de son lit. — A cette idée d'une séparation, 
d'adieux éternels sans doute, j'étais épouvanté... mes 
idées se perdaient... je prononçais des mots sans suite... 

— « Witold 1 me dit-elle en accentuant aussi fortement 
qu'elle le pût ses paroles, Witold !... vous m'aimiez!... 
Aujourd'hui, flûtes ma dernière volonté... soyez à la 
grande bataille sous Varsovie... c'est ma dernière es- 
pérance aussi!... Adieu! Witold!... ne m'oubliez 

17 



M 



Huit jour» plu* tard, oomme Rmilie l'^aii voulu, 
comme elle me l'avait ordonné.», j'étais à Ywoyie 1... 
Comment y étai*je pawuu? nomment avaiN« échappé 
i tou* les périls dont ma route était semée?,,, «te rtgno- 
rai* presse, Pendant ce» boit jour*, j'avais eu à peine 
conscience de mes actions.» Lorsque nwi non* étions 
trouvés* Gé$ar Plater et moi, hors du château do,., le 
cœur navré de douleur, mais wiftio* du moiu* de lais- 
ser l'héroïque jeune fille au* soins de i'fcospitatité la 
glus généreuse, il avait fallu enooçt nous quitter l'un 
l'autre, pour diminuer les risques 4e. notre entreprise 
et passer plus fircilçment au milieu de l'armée russe !,.. 

Quand je me retrouvai seul* j'osai k peine interroger 
l'état de mon âme ; il était effrayant!.,, rien ne ma tou- 
chait plus; j'allais à l'aventure. Mil liberté, «ia vie m'im- 
portaient peu..* je n^vais plus Qu'une s^naaûon* celle 
d'une immense douleur dont wn ne pouvait o*o dis- 
traire,., j'^taU comme anéanti sous cette horrible me* 
nacç de perdre celle que j'aimaii depui* n)on nolapce 
de toutes le* forces de mon t*mn<„ Je w mn pardonnais 
pasdem'&re laissé entraîne? loin de »GU Ut 4e douteur, 
et dem'ôtre ainsi privé volontairement de se* derniers 
rçgar4& des dernier? battement! de son coeur 1... et 
non-seulement j'avais un profond dégoût de la vie, mais 



SOUVENIRS D 9 UH PROSCRIT 2M 

mon pays môme, f I me semblait que je ne l'aimais plus, . . 
et que j'assisterais indifférent à sa défaite em à son 
trkanplie?... Ce voyage h Varsovie ne cachait-** pas if 
son tour quelque affière àétisie* do sort?.., Le sort m'y 
appelai sans doute pour assister k l'agonie de la Fo- 
gne, comme il m'avait convié mx funâmitas antici- 
pées de Ta femme qui avait tout mon amour î... Quel- 
quefois je toisais un effort ino«fl pour échapper à l'a*- 
frensè éttemte qrt me broyait le cœur. « Non! non! 
me dïsais-je, Emilie, si jeune, st pleine de vie, ne peut 
mourir encore!... » Je repassais dans mon esprit les 
fatigttes et les périls des champs de bataille auxquels 
die avait échappé ; je songeais à tontes les ressources 
de la nature et de Fart, aux soins intelligents et em- 
pressés dont elle était entourée... Pour un instant, je 
me reprenais à espérer... Héla»! c'était rapide comme 
l'éclair î... et je retombais bientôt dans dm douleur 
morne et sans consolation. 

Avec une semblable disposition d'esprit, ce fat par 
une sorte de prodige que j'échappai aux iflaine des 
Russes, car je négligeais les précautions les plufe vul- 
gaires. Cependant, au voisinage de Lomia, lorsque déjè 
j'avais fait plus de la moitié des soixante milles 4jui sé- 
parent Rowno de Varsovie, l'imminence dtt danger de- 
vint telle, qu'elle ma tira de ma torpeur. Non-seulement 
j'avais devant moi la grande armée russe, commandée 
alors par Pa9zki£wie*, qui, changeant te théâtre de la 
guerre, portait toutes ses forces sur la rive gauche de la 
Vistule, mais encore je voyais autour de rmi les routes 
encombrées de nouvelles troupes arrivant du nord-est. ' 
C'était te corps d'armée de Rreutz, qui, ayant eu bon 
marché des fcûbles débris de l'insurrection lithuanienne, 
marchait vers te cœur de la Pologne pour aider à lui 
porter les derniers coups. Je ne pouvais faire un pas 



292 SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

sans me heurter à quelques détachements russes, Une 
seule chance de salut me restait: je remarquai que les 
longs convois de bagages, de vivres et de munitions que 
le corps d'armée de Kreutz menait avec lui était con- 
duits par des paysans polonais mis en ..réquisition. Je 
saisis le moment d'une halte au milieu d'un village 
pour aborder un de ces hommes. J'avais observé qu'il 
était seul pour diriger deux voitures, et je le questionnai 
à cet égard. Il m'apprit d'un air chagrin que, tenancier 
d'une ferme aux environs d'Augustow, il avait été mis 
en réquisition, avec ses deux attelages, pour conduire 
les fourgons russes, mais que son domestique, maltraité 
pendant la route par les Cosaques de l'escorte, avait dis- 
paru dés la première nuit. « Je m'offre pour le rem- 
placer, lui dis-je sur-le-champ ; j'ai l'habitude des che- 
vaux... Et vous, ajoutai-je à voix basse, si vous avez le 
cœur polonais, vous ne me rebuterez pas!... Je suis noble 
lithuanien, et je vais rejoindre l'armée nationale, sous 
Varsovie... Un éelair de joie brilla dans les yeux de cet 
homme, il me serra furtivement la main, et ne me dit 
que ce mot : « Accepté ! » Mes grossiers vêtements, 
mon teint hâlé, le désordre de ma barbe et de 
mes cheveux étaient bien de nature à faire illusion. 
Confondu avec les autres charretiers du convoi, mêlé 
aux troupes de Kreutz, avec elles je traversai le pala- 
tinat de Plok et passai le pont jeté par les Russes sur 
la Vistule. Je pénétrai ainsi jusqu'aux environs de Mod- 
lin, où les deux armées, moscovite et polonaise, se mas- 
saient, oomme si elles étaient à la veille d'une bataille 
décisive. 

Pour moi, le moment de tout risquer était venu. A 
prix d'or, j'obtins d'un juif de la petite ville où notre 
convoi s'était arrêté, un uniforme d'officier russe et un 
cheval, et je me lançai hardiment au travers des divi- 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 393 

sions russes ; comme je parlais bien leur langue, je me 
fis passer pour officier d'ordonnance du général Kreutz 
envoyé en estafette vers le généralissime Paszkiewicz... 
Arrivé sur le front de bataille, je fis prendre le ga- 
lop le plus vif à mon cheval, et, m'échappant par la 
droite, au milieu d'une vingtaine de coups de fusil qui 
ne m'atteignirent pas, je gagnai un village occupé par 
un détachement de cavalerie polonaise... J'entrai à Var- 
sovie le lendemain. 



LU 



Je ne me sens pas le courage, même après quinze 
ans écoulés, de retracer les scènes navrantes dont je lus 
témoin dans ces jouis néfastes. C'était véritablement 
les convulsions de l'agonie î... Certes, il restait autour du 
drapeau de la Pologne assez de cœurs vaillants pour lui 
faire un rempart, pour reporter la terreur dans les rangs 
moscovites, et honorer à jamais le désespoir d'un 
peuple. Mais un chef manquait, un homme qui eût à un 
assez haut degré la puissance, la vertu du dévouement 
pour s'emparer, à tous risques personnels, de ce noble 
désespoir et le faire terrible comme la foudre. Il ar- 
rivait alors ce qui se voit trop souvent, dans les 
crises révolutionnaires, à l'éternelle honte de ceux qui, 
par leur position, leurs précédents et la confiance des 
masses, sortent de ligne : aux uns manquait le courage, 
non pas de risquer leur vie, mais d'engager leur res- 
ponsabilité dans un effort d'énergie suprême; les au- 
tres, trop facilement résignés à la chute de leur pays, 
cherchaient déjà des yeux sur quel débris du naufrage 
ils sauveraient leur fortuue. 

L'armée avait encore à sa tête un habile et vaillant 
homme de guerre, le général Skrzynecki ; mais l'âme 
de Skrzynecki était atteinte de ce mal dissolvant qui, 
chez un chef politique, équivaut h la jnort i il n'avait 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 295 

pas foi dans le succès de la cause dont le salut reposait 
sur lui ! Depuis Ostrolenka, il ne savait plus que déses- 
pérer de la Pologne; il lui semblait qu'une dernière ba- 
taille ne pouvait-être que le tombeau de son armée et 
de sa propre gloire. Ses désolantes pensées se lisaient 
trop bien dans ce sourire hautain et amer avec lequel 
il accueillait les acclamations frénétiques de ses soldats, 
qui lui demandaient de les conduire à l'ennemi. Enfin les 
troupes se mutinent; elles déposent leur général. Elles 
élèvent pour un jour sur le pavois, et puis elles renver- 
sent les uns après les autres des généraux plus croyants, 
plus résolus peut-être, mais inhabiles à manier toute 
une armée. A Varsovie, le mot funeste de « trahison » 
circule... nourri de soupçons, le peuple se prend tout à 
coup d'une aveugle fureur. Comme il se croit abandonné, 
il veut se venger par avance ; il cherche ses victimes ; il 
lui faut du sang !... Dans sa rage, il enfonce les portes 
des prisons, et massacre des malheureux incarcérés 
comme traîtres, d'anciens suppôts du despotisme mosco- 
vite!... 

Cependant le cercle de fer se rétrécit autour de nous. 
Varsovie est investie de toutes parts... Le danger de la 
patrie réveille la véritable énergie dans les âmes. Pen- 
dant deux jours, nos braves soldats se battent, un contre 
trois, avec un indicible acharnement. Nos défenses, 
élevées à la hâte, sont écrasées par le feu supérieur de 
l'artillerie russe. Mais, derrière elles, il y a une héroïque 
armée, il y à tout le peuple de Varsovie qui demande à 
grands. cris des armes !... Tout à coup l'on apprend que 
le général Krukowiecki, le président même du gouver- 
nement, à l'insu de ses collègues, a signé une capitula- 
tion!... Tous les cœurs sont indignés!... mais la résis- 
tance devient inpossible... C'en est fait de Varsovie et 
de la révolution polonaise!... La confusion est au çom-. 



M€ « SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 

ble. Les différents corps de l'armée se dispersent; ils 
sont réduits à l'impuissance de prolonger la lutte. Plutôt 
que de rendre leur, armes aux Russes, la plupart fran- 
chissent les frontières allemandes, et se condamnent 
eux-mêmes à l'exil !... A ceux qui ne croient pas à la vi- 
talité sainte des peuples, encore une fois il fût permis 
de dire : « Il n'y a plus de Pologne !... » 

Le 6 septembre, soldat d'un bataillon de volontaires, 
j'étais dans la grande redoute de Wola. J'y fis mon de- 
voir. Je vis les exploits de Bem, honneur et espoir de 
nos armes... Je vis mourir en héros le généreux So- 
winski...Sous le feu terrible des batteries russes qu 
nous couvraient de boulets et de mitraille, j'attendais 
la mort... Le soir, on m'emporta gravement blessé; j'a- 
vais été atteint à la jambe droite d'un biscaïen.Un jeune 
volontaire qui m'avait vu tomber à son côté, fils d'un 
riche commerçant de Varsovie, ne voulut pas que 
j'eusse d'autre asile que la maison de son père. J'y fris 
admirablement traité et soigné, et j'y restai plusieurs 
mois, caché à tous les yeux, jusqu'à mon entier réta- 
blissement. Ce fut encore au dévouement et à l'esprit 
délié et hardi de mon jeune compagnon d'armes qu'au 
printemps de 1832, je dus de pouvoir gagner en au* 
reté la frontière de Saxe. Mon nom figurait aux pre- 
miers rangs des nobles lithuaniens proscrits par le 
gouvernement russe!... Je m'acheminai vers la terre 
hospitalière de France... 

A Paris, je ressentis un instant quelque joie; je re- 
trouvai César Plater!... Avec quelle anxiété fiévreuse, je 
ui demandai des nouvelles d'Emilie!... Il baissa la 
tété... « Morte ! me répondit-il, morte, le 22 décembre, 
sous le toit étranger où nous l'avions laissée!... » 

Pendant ma convalescence, à Varsovie, par bien des 
moyens j'avais cherché à obtenir des renseignements 



SOUVENIRS D'UN PUOSCR1T , 897 

sur le sort d'Emilie, mais en pure perte... Partout où les 
Russes dominent le silence règne!... Varsovie et toute la 
Pologne étaient alors plongées dans ce mortel silence... 
Le comte Plater m'avait donné à lire la lettre par la* 
quelle, depuis son arrivée en France, il avait connu les 
derniers moments et la mort d'Emilie. — Après notre 
départ du château de..., elle s'était quelque peu rani* 
mée ; mais une fièvre lente ne cessait pas de miner ce 
qui lui restait de forces. D'une douceur et d'une rési- 
gnation inaltérables, elle ne se plaignait jamais ; jamais 
non plus elle n'entretenait Marie Raszanowicz de ses 
souvenirs poignants ou de ses pressentiments sinistres. 
Seulement, dans des rêves agités et qui tenaient du dé- 
lire, elle prononçait souvent ce mot : «Varsovie !...» — 
On lui cacha le plus longtemps possiblcla chute de cette 
capitale, et la ruine complète de la cause polonaise... 
Mais son inquiétude redoublait visiblement. Elle fit 
quelques questions qui trahissaient ses secrètes angois- 
ses... On prit enfin le meilleur parti, celui de lui dire 
tout!... Emilie leva les yeux au ciel comme le Christ at- 
taché à la croix... et elle ne prononça pas une parole. 
Depuis ce jour jusqu'à l'époque de sa mort, trois se- 
maines s'écoulèrent; mais elle semblait n'être déjà plus 
de ce monde... Un peu de vie ne se montrait chez elle 
que pour écouter un vieux prêtre qui venait parfois lui 
apporter de pieuses consolations et lui parler du ciel; 
ou bien pour donner cours à quelques effusions de son 
cœur envers Marie et le vieux gentilhomme, qui tous 
deux s'efforçaient de rendre ses derniers moments 
moins amers... 

Le 21 décembre, vers le soir, elle sentit la vie l'a- 
bandonner. « Marie! je ne vous vois plus!... » dit-f lie tout 
à coup à son amie, en essayant de saisir sa main... Et 
elle expira... 



298 SOUVENIRS d'un proscrit ' 

On l'enterra avec mystère d'ns le parc du château, au 
pied d'un peuplier. Sur Péc- 3 de l'arbre, le bon vieil- 
lard qui lui avait fermé les yeux grava lui-môme ces 
simples mots : To Polka (ici est une Polonaise). Une 
petite croix de bois fut pla r *ée sur sa tombe... Il n'y a 
pas encore d'autre monument élevé à la mémoire de 
1 héroïne de la Lithuanie !... 



LUI 



Ma tante Berihe me restait, «« jo n'avais plus qu'elle 
au monde!... Dieu sait combien je l'aimais!... Depuis 
qu'Emilie n'était plus, depuis que la Pologne était tom- 
bée, mon cœur s'était réfugié tout entier dans cet amour 
de fils... Quelles tortures encore de ce côté-là m'atten* 
daient!... Je fus quinze mois sans recevoir de cette se* 
conde mère la moindre nouvelle, le moindre signe de 
vie!..% Fidèle à ses maximes, le gouvernement russe 
veillait à ce que ses. proscrits, sur la terre étrangère» 
s'ils s'abritaient contre ses vengeances, restassent du 
moins sans consolations... et sa police le servait trop 
bien ! Enfin, au commencement de i833, j'appris qu'un 
réfugié polonais qui avait tout récemment quitté la Li* 
Ihuanie, les environs mômes de Wilna, venait d'arriver k 
Bruxelles. Un secret instinct me disait qu'il pourrait me 
donner des nouvelles de Luczyn, que peut-être il m'ap- 
portait une lettre de ma tante... Je n'hésitai pas; j'allai 
sur-le-champ le trouver en Belgique. 

Jean Koszutski, jeune patriote du grand-duché de Po- 
sen, officier de l'escadron de lanciers qui, dans l'armée 
polonaise avait reçu le nom de cette province, taisait 
partie de la brigade Deuibinski, dans le corps de Giel» * 
gud, quand il marcha au secours des Lithuaniens. 
Blessé k la brillante affaire du pont de Uaygrod, iran*» 



298 SOUVENIRS d'un 




On l'enterra avec mystère ? 


PROSCRIT 


pied d'un peuplier. Sur Vé 


fti moment de la désas- 


lard qui lui avait fermé 


ux mains des Cosaques 


simples mots : To Pc 


îtreprit de le sàuv 


petite croix de boip 


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érison fut c*" 


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quitter s^ 




Itendre ^y 




lont' *» ^ 



-ait; et le pu*. 

A ~iue lui assignait la Belgique 

. — Mes pressentiments ne m'avaient pas u 

ytè hôtes dont l'admirable dévouement avait sauvé c. 

officier polonais connaissaient ma famille. Par eux, ma 

tante Berthe avait été prévenue de son départ, et elle 

jui avait fait remettre pour moi un peu d'argent et une 

lettre. 

Cette lettre (ou plutôt, grâce à Dieu! ce cahier) que 
je baisai avec transport, était une sorte de journal où 
ma tante, depuis qu'elle me savait proscrit, avait, à di- 
verses reprises, épanché, en s'adressant à moi, sa ten- 
dresse et sa douleur. — La dernière page avait été 
écrite à l'instant où elle apprenait que ces effusions de 
son cœur pouvaient enfin m'aller chercher au fond 
de mon exil ; c'est la seule que je transcrirai ici ; elle 
résume toutes les autres. 

« Wilna, 16 janvier 4833. 

« Witold ! mon cher fils ! voici enfin un rayon de 
bonheur 1 un retour de la clémence divine!... Ces feuilles 
où tant de fois, depuis que je vous ai perdu, j'ai écrit 
toutes les émotions de mon âme, enfin, elles vous par- 
viendront! j'en* ai le ferme espoir. Un de vos compa- 



guo^s d'* 3 " 11 ^^ mirs d'um proscrit 308 

de vous *° v pi à vous, soyez-en sûr, à chacune 

ttl1 >f f^ CC * core à vivw - Adi€0 ' witold ! Aî ~ 

lier ^^ au - ♦ 4 e votre bonne mère l 

>r * ^ « Bertke Maunoska. 



-zar a pa* 



k * \ w 

1 4^ 

rd ftui ^ f 5 ^ ; vous remettra, de ma part, 

t be: * ^ * 4 | ^^j^ pa r ii e ^ mes ^paiv 

T * Jf | J i ; l'en user. Vous savez 

< %' I , Et vous, à votre âge, 
*uanœuvres ûc | i ^ souffrir du dénû- 

compensé. Le mon. \\ , 

tion conférait à M. Yagu 4 e fois de toutes 

de Luczyn!... Witold! vou& * 

plus terribles ; acceptez encore t, 
résigné aux volontés ;de Dieu. Et pu^ ns simulta- 

bonheur des méchants passe vite. Vous s \te qui se 
ma ferme espérance, vous verrez renaître \* l ^ge agi- 
et vous rentrerez un jour sous je toit de vos «IjL lantes 
livré et purifié I . . . ^ V tant 

« Ne soyez pas inquiet à cause de moi. Sans a n es 
il m'a été douloureux de quitter Luczyn, où je ^^ - 
vu au berceau... Mais j'avais quelques petites éc^ 
mies ; je me suis retirée à Wilna, dans un quartier a 
maison, chez de braves gens qui font tout ce qu'ils pe^ 
vent pour que je sente moins les rigueurs de ma posU 
tion. Browner voulait à toute force me suivre et con- 
tinuer à me servir dans ma retraite. Pauvre Browner! 
écrasé par sa douleur, depuis surtout qu'on annonçait 
l'arrivée d'un ajitre seigneur à Luczyn, il n'était guère 
capable de me rendre quelques soins 1 Mais refuser son 
offre, lui ôter cette dernière consolation, c'eût été 
trop cruel... U ne devait pas connaître, ce bon et vieux 
serviteur, un autre toit que celui des Luczynski !... Le 



302 SOUVENIRS D'tlK PROSCMÎ 

matin môme du jour où il allait quitter le chatèao, on 
le trouva dans son lit, mort d'une apoplexie foudroyante. 
Vous lui donnerez quelques larmes, Witold!... car il 
tous aimait bien ! 

« J'entends dire partout qu'en France il y a bon 
nombre d'âmes élevées, généreuses, et qui savent com- 
patir à de nobles infortunes comme la vôtre, Witold. 
Fasse le ciel que vous rencontriez de ces âmes-là! 
Puisse-t*il permettre que de nouvelles affections <M* 
blent un peu le vide qui s'est fait dans votre cœur!... 
C'est mon vœu le plus ardent ; je le demande à Dieu 
tous les jours 1... 

« 11 y a un raffinement de cruauté à interdire à de 
malheureux proscrits et h leurs familles de pouvoir, du 
moins, s'écrire!... J'ai bien de la peine à pardonner cela 
au czar 1 Peut-il faire son bonheur de la souffrance des 
mères?... Sans doute, nous trouverons de loin en loin 
d*6 hommes, comme ce Polonais du grand-duché de 
Posen, qui ne craindront pas de se charger d'une let- 
tre... Que je serai heureuse, Witold! quand je rece- 
vrai, quand je lirai quelques lignes écrites de voire 
main !... Pourtant je frissonne à l'idée que notre corres- 
pondance pourrait être saisie!... Quel malheur, si nous 
allions attirer sur. d'autres la persécution !... 

« Je ne vous le cache pas, Witold , je me disais que 
ma place était auprès de vous, puisque vous souffrez et 
que vous êtes tout ce qui me reste à aimer dans ce 
monde ! J'ai voulu vous aller rejoindre en France ; mais 
la permission m'en a été durement refusée... Il faut bien 
que je me résigne!... Pauvre vieille femme que je suis 
devenue! je n'ai plus assez d'énergie ni de santé pour 
braver tous les risques d'une fuite clandestine, ni même 
pour supporter un aussi long voyage, sans douté !... 

« Adieu, Witold ! mon cher fils ! pensez à moi sou- 



SOUVENIRS D'UM PROSCRIT 3ûft 

ventl moi, je penserai à vous, soyez-en Bûr, à chacune 
des heures que j'ai encore à vivre. Adieu, Witold \ Ai- 
mez-moi toujours comme votre bonne mère ! 

« Berthe Màunoska. 

« P. S. Notre compatriote vous remettra, de ma part, 
un petit rouleau qui contient une partie de mes épar- 
gnes. Ne vous faites pas faute d'en user. Vous savez 
qu'il me faut bien peu pour vivre. £1 vous, à votre âge, 
dans l'exil, vous devez cruellement souffrir du dénue- 
ment où vous vous trouvez !... 

« Adieu, je vous embrasse encore une fois de toutes 
les forces de mon cœur. » 

Après la lecture de cette lettre, les émotions simulta- 
nées d'une douce joie et d'une douleur poignante qui se 
combattaient en moi me jetèrent dans une étrange agi- 
tation ; je n'en sortis qu'après avoir versé d'abondantes 
termes... Je relus dix fois ces pages qui me faisaient tant 
de bien et tant de mail... Mais, alors, les idées sombres 
et les sentiments amers prirent le dessus et s'emparè- 
rent de moi avec une violence inouïe. La nuit était ve- 
nue : il me fut impossible de fermer les yeux... Mon front 
brûlait, le sang battait dans mes artères d'une manière 
effrayante... J'avais au cœur une sorte de rage... Obi si 
les puissants de la terre, qui se jouent de l'humanité et 
de la justice, se réveillaient en sursaut do leur sommeil 
pour entendre les cris d'angoisse et de désespoir des 
malheureux qu'on torture en leur nom, les cheveux 
leur dresseraient sur la tète, et la vengeance de Dieu 
commencerait pour eux dès ce monde !... 

Je ne l'oublierai jamais, cette nuit que je passai à 
Bruxelles!... Cette nuit du 8 février!... Tous mes mal- 
heurs, tous mes deuils, ceux de ma famille et ceux do 



302 SOUVENIRS D'il' 

matin môme du jour oh il t 
le trouva dans son Ht, tttor' 
Vous lui donnerez que' 1 
tous aimait bien ! 
« J'entends dire 
nombre d'âmes éJ 
pâtir à de noble 
Fasse le ciel 



\* 



PROSCRIT 

ies yeux. . . Ils passaient 
s funèbres... Je vo]r* 
ît en maître au 
>lère et de d' 
re... The 
nsevel* 
\or* 



Puisse-t*il p' G a. 

blent un » , oyais!... je leu. 

C'est mo . . et il me semblait entendre c 

tous 1* Ces cris, ils s'échappaient de (ma jk 

« xchirée !... Au matin, je me levai pâle et épuisé, 
mp \&& e si j ,avais soutenu contre l'ange des ténèbres 
p J** lutte mortelle... 



T B.S d'un PROSCRIT 307 

ichauffera et inondera de bon- 

urs polonais!... Près de m'é- 

^on Dieu, toi qui ne veux pas 

f !... Je te salue, ô ma pa- 

' de tes ruines ! 



Pourtant, il manquait quel^ 
malheur!... De retour à Paris, je 
sée : trouver quelque moyen de corres^ 
avec ma tante. Pour cela, je fis taire mes ré 
je sortis de ma retraite, j'étendis mes relatio 
famille illustre qui connaît elle-même les amen*' 
l'exil, et prête à ses compatriotes malheureux so*^ 
tigable patronage, m'aida de tout son pouvoir.., j>^ 
vis lettres sur lettres, et j'eus la certitude que plusi^ 
étaient parvenues à Wilna. Cependant, il ne me veu^ 
aucune réponse!. . . j'étais dévoré d 'inquiétude. . . Un jou l 
j'appris que mon sacrifice était consommé!... au moi! 
de mars 1834, Berthe Malinoska était morte en pronom 
çant mon nom... et priant encore Dieu pour moi... ce 
Dieu inexorable !... 

Quelque temps après, je recevais, de l'honnête fa- 
mille qui avait veillé sur les derniers jours de ma tante, 
un petit paquet contenant un médaillon, une boucle de 
cheveux blonds, et un mandat de deux milliers de francs 
sur un banquier de Paris... C'étaient ses cheveux et son 
portrait que Berthe, autrefois, à vingt ans, et au mo- 
ment d'entrer au noviciat des filles de Saint- Vincent-de- 

18 



306 SOUVENIHS d'un proscrit 

Paul, avait donnés à ma mère !... Cet argent représen- 
tait la valeur de son modeste mobilier, secrètement 
réalisée , pour que le fisc russe ne s'en emparât 
point!... 

Il y a un cri qui souvent échappe aux malheureux, et 
que le monde ne comprend guère : « On ne meurt donc 
pas de douleur!... » Oh! comme ce cri de l'extrême 
souffrance est vrai!... Quel est le malheur que je n'aie 
senti?... Nos oppresseurs encore une fois remportent!... 
je n'ai plus de patrie!... ils sont morts, tous ceux que 
j'aimais!... j'ai tout perdu, tout souffert!... et je vis 
encore!... 

Je Fa voue, cependant, j'ai quelquefois pHé sotrs le 
poids de mes maux... j'ai été assailli de mille doutes, en 
proie à un trouble affreux;.. Aux noms de justice et de 
Providence, je riais d'un rire amer... mais Dieu ne m'a 
pas abandonné!... it e$t venu à mon secours, iï m'a 
donné le temps et la force de me recueillir. J'ai dit 
avec Sihio Pellfco : « Iï faut, 6 divine Providence! il 
faut qu'il y art une autre vie pour ceux qui ont tant 
souffert dans un monde si injuste?» — Le eaftne est 
rentré dans mon cœur. Avec ma foi j'ai retrotrté mon 
courage. 

Et mon pays, l'abandonneras-tu, monMeu?... Non i î... 
de ce côté aussi j'ar foi... et j'attends. J'ai fa foi 
d'Emilie Plater!... Les cfessieins d'en haut, je croîs le» 
entrevoir, et je m'incline devant eux... Slls permet- 
tent que des hommes, que des générations même 
soient abîmés dans le maïfteur, ifs ne permettent pas 
que les grandes races disparaissent de la terre. N'est-ce 
pas, divine Providence, ce sont fô tes décrets? 

Ceux qui sont morts ire sortiront pas de leurs tom- 
beaux... mais la Pologne n'esC pas morte! Je ne verrai 
pas, moi, le jour de la justice... mais iï se Fèvera sur 



SOUVENIRS D'UN PROSCRIT 307 

tout un peuple!... Il réchauffera et inondera de bon- 
heur des milliers de cœurs polonais!... Près de m'é- 
teindre, je te remercie, ô mon Dieu, toi qui ne veux pas 
que les nationalités périssent!... Je te salue, ô ma pa- 
trie ! qui vas bientôt te relever de tes ruines ! 



FIN 



• Troyes, imp. et stér. de G. Bertraot. — 



14. 



KST2 S3 0DS efl ^ 7215 



DK 4*794 .1430971861 CI 

Souvwiirt d'un promit / 




3 6105 039 460 584 



4 



DATE DUE 


FEB23Ï 


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