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Full text of "Souvenirs entomologiques ... Études sur l'instinct et les murs des insectes .."

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J.-H. Fabre 



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Souvenirs 

Entomologiques 

(SEPTIÈME SÉRIE) 

ÉTUDES 

sur r Instinct et les Mœurs des Insectes 



PARIS 
LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE 

l5, RUE SOUFFLOT, l5 




SOUVENIRS 

ENTOMOLOGIQUES 



SOCIETE ANONYME D IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE 
Jules Bardoux, Directeur. 



J.-H, FABRE 



SOUVENIRS 



ENTOMOLOGIQUES 



SEPTIEME SÉRIE] 



ÉTUDES SUR I/INSTINCT ET LES MŒURS DES INSECTES 




PARIS 

LIBRAIRIE GH. RELAGRAVE 

i'6, RUE SOUFFLOT, 15 



SOUVENIRS 

ENTOMOLOGIQUES 

(septième série) 



LE SCARITE GEANT 



Le métier de la guerre est peu favorable aux talents. 
Voyez le Carabe, fougueux batailleur parmi la gent 
insecte. Que sait-il faire? En industrie, rien ou peu s'en 
faut. L'inepte massacreur est néanmoins superbe en 
son justaucorps, de richesse inouïe. Il a l'éclat de la 
pyrite cuivreuse, de l'or, du bronze florentin. S'il s'ha- 
bille de noir, il rehausse le sombre costume par un 
fulgurant ourlet d'améthyste. Sur les élytres, ajustées 
en cuirasse, il porte chaînettes de bosselures et de points 
enfoncés. 

De belle prestance d'ailleurs, svelte, serré à la taille, 
le Carabe est la gloire de nos collections, mais pour le 
regard seul. C'est un frénétique égorgeur, rien de plus. 
Ne lui demandons pas davantage. La sagesse antique 
représentait Hercule, le dieu de la force, avec une tête 
d'idiot. Le mérite n'est pas grand, en efî"et, s'il se borne 
à la force brutale. Et c'est le cas du Carabe. 

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2 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

A le voir si richement paré, qui ne désirerait trouver 
en lui un beau sujet d'étude, digne de l'histoire, comme 
les humbles nous en prodiguent? De ce féroce fouilleur 
d'entrailles n'attendons rien de pareil. Son art est de 
tuer. 

Le voir en sa besogne de forban est sans difficulté. Je 
l'élève dans une ample volière avec couche de sable 
frais. Quelques tessons répandus à la surface servent 
d'abri sous roche; une touffe de gazon implantée au 
centre fait bocage et réjouit l'établissement. 

Trois espèces composent la population : la triviale 
Jardinière ou Carabe doré, hôte habituel des jardins; 
le Procuste coriace, sombre et puissant explorateur des 
fourrés herbeux au pied des murailles ; le rare Carabe 
pourpré, qui ceint de violet métallique l'ébène de ses 
élytres. Je les nourris avec des escargots dont j'enlève 
en partie la coquille. 

Blottis d'abord pêle-mêle sous les tessons, les Cara- 
bes accourent au misérable, qui désespérément sort et 
rentre ses cornes. Ils sont trois à la fois, ils sont quatre, 
cinq, à lui dévorer en premier lieu le bourrelet du man- 
teau, tigré d'atomes calcaires. C'est le morceau préféré. 
De leurs mandibules, solides tenailles, ils happent au 
milieu de l'écume; ils tiraillent, ils arrachent un lam- 
beau et se retirent à l'écart pour le déglutir à l'aise. 

Cependant les pattes, ruisselantes de viscosité, en- 
gluent des grains de sable et se chaussent de lourdes 
guêtres, fort embarrassantes, auxquelles linsecte n'ac- 
corde attention. Tout alourdi, embourbé, il revient en 
trébuchant à la proie, prélève un autre morceau. 11 
songera plus tard à se lustrer les bottes. D'autres ne 
bougent, se gorgent sur place, tout l'avant du corps 



LE SCARITE GÉANT 3 

noyé dans l'écume. La ripaille dure des heures entières. 
Les attablés ne quittent la pièce que lorsque le ventre 
distendu soulève le toit des élytres et montre à décou- 
vert les nudités du croupion. 

Plus amis des recoins ténébreux, les Procustes font 
bande à part. Ils entraînent l'escargot dans leur re- 
paire, sous l'abri d'un tesson, et là, paisiblement, en 
commun, dépècent le mollusque. Ils affectionnent la 
limace, d'équarrissage plus aisé que le colimaçon, dé- 
fendu par son test; ils estiment morceau friand la Tes- 
tacelle, qui porte tout au bout postérieur de l'échiné 
une écaille calcaire, contournée en bonnet phrygien. 
La venaison est de chair plus ferme, moins affadie par 
la bave. 

Se repaître en glouton d'un escargot que j'ai moi- 
même privé de protection en lui brisant la coquille, n'a 
rien dont puisse se glorifier un belliqueux; mais voici 
où se révèle l'audace du Carabe. A la Jardinière, mise 
en appétit par un jeûne de quelques jours, je présente 
le Hanneton des pins, dans sa pleine vigueur. C'est un 
colosse à côté du Carabe doré; c'est un bœuf en face du 
loup. 

La bête de proie rôde autour du pacifique, choisit 
son moment. Elle s'élance, recule hésitante, revient à 
la charge. Yoici le géant culbuté. Incontinent l'autre 
lui ronge, lui fouille le ventre. Si cela se passait dans 
un monde de titre plus élevé, ce serait un spectacle à 
donner la chair de poule que celui du Carabe plongeant 
à demi dans le gros Hanneton et lui extirpant les en- 
trailles. 

Je soumets Féventreur àcurée plus difficultueuse. La 
proie est, cette fois, TOrycte nasicorne, le robuste Rhi- 



4 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

nocéros, géant invincible, dirait-on, sous le couvert de 
son armure. Mais le vénateur connaît le point faible du 
bardé de corne, la peau fine défendue par les élytres. A 
force d'assauts, repris par l'agresseur aussitôt que re- 
poussés par l'assailli, le Carabe parvient à soulever 
un peu la cuirasse et à glisser la tête par-dessous. Du 
moment que les pinces ont fait entaille dans la peau 
vulnérable, le Rhinocéros est perdu. Il ne restera bien- 
tôt du colosse qu'une lamentable carcasse vide. 

Qui désirerait lutte plus atroce, doit la demander au 
Calosome sycophante, le plus beau de nos insectes car- 
nassiers, le plus majestueux de costume et de taille. Ce 
prince des Carabes est le bourreau des chenilles. Les plus 
robustes de croupe ne lui en imposent pas. 

Sa prise de corps avec l'énorme chenille du Grand- 
Paon est à voir une fois; mais en une séance de pa- 
reilles horreurs, on est rebuté. Contorsions de la bête 
éventrée, qui, d'un brusque coup de reins, soulève le 
bandit, le laisse retomber, dessus, dessous, sans par- 
venir à lui faire lâcher prise; tripailles vertes répan- 
dues à terre, pantelantes; trépignements de l'égorgeur 
ivre de carnage, s'abreuvant aux sources d'une horrible 
plaie, voilà les traits sommaires du combat. Si l'ento- 
mologie n'avait d'autres scènes à nous montrer, sans 
le moindre regret je renoncerais à l'insecte. 

Au repu offrez le lendemain la Sauterelle verte, le 
Dectique à front blanc, l'un et l'autre adversaires sé- 
rieux, armés de puissantes ganaches. Sur ces pansus, 
]a tuerie va recommencer, aussi ardente que la veille. 
Elle recommencera plus tard sur le Hanneton des pins, 
sur rOrycte nasicorne, avec l'atroce tactique usitée des 
Carabes. Mieux que ces derniers, le Calosome est au 



LE SCARITE GÉANT 5 

fait du point faible des cuirassés, sous le couvert des 
élytres. Et cela durera tant qu'on lui fournira des vic- 
times, car ce buveur de sang n'est jamais assouvi. 

D'acres exhalaisons, produits d'un tempérament 
brûlé, accompagnent cette frénésie de carnage. Les Ca- 
rabes élaborent des humeurs caustiques; le Procuste 
lance à qui le saisit un jet vinaigré; le Calosome em- 
puantit les doigts d'un relent de droguerie; certains, 
tels les Brachines, connaissent les explosifs, et, d'une 
arquebusade, brûlent la moustache à l'agresseur. 

Distillateurs de corrosifs, canonniers au picrate, bom- 
bardiers à la dynamite, eux tous, les violents, si bien 
doués pour la bataille, que savent-ils faire en dehors 
de la tuerie? Rien. Nul art, nulle industrie, pas même 
chez la larve, qui pratique le métier de l'adulte et mé- 
dite ses mauvais coups en vagabondant sous les pierres. 
C'est cependant à un de ces ineptes guerroyeurs que je 
vais aujourd'hui m'adresser de préférence, entraîné 
par certaine question à résoudre. Yoici la chose. 

Vous venez de surprendre tel ou tel autre insecte, 
immobile sur un rameau, dans les béatitudes du soleil. 
Votre main se lève, ouverte, prête à s'abattre et à le 
saisir. A peine avez-vous fait le geste qu'il se laisse 
choir. C'est un cuirassé d'élytres, lent à dégager les 
ailes de leur étui de corne, ou bien un incomplet, dé- 
pourvu de membranes alaires. Incapable de prompte 
fuite, l'insecte surpris se laisse tomber. Vous le cher- 
chez, souvent peine inutile, parmi les herbages. Si vous 
le trouvez, il est étendu sur le dos, les pattes repliées, 
ne bougeant plus. 

Il fait le mort, dit-on; il ruse pour se tirer d'affaire. 
L'homme certainement lui est inconnu; en son petit 



6 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

monde, nous ne comptons pour rien. Que lui importent 
nos chasses d'enfant ou de savant? Il n'a cure du col- 
lectionneur et de sa longue épingle; mais il connaît le 
danger en général; il appréhende son naturel ennemi, 
l'oiseau insectivore, qui le gobe d'un coup de bec. Pour 
dérouter l'assaillant, il gît sur le dos, contracte les 
pattes et simule la mort. En cet état, l'oiseau, ou tout 
autre persécuteur, le dédaignera, et la vie sera sauve. 

A ce qu'on assure, ainsi raisonnerait l'insecte brus- 
quement surpris. Cette ruse est depuis longtemps célè- 
bre. Autrefois deux compagnons, à bout de ressources, 
vendirent la peau de l'ours avant d'avoir mis l'animal 
à terre. La rencontre tourne mal; il faut fuir à la 
hâte. L'un d'eux bronche, tombe, retient le souffle et 
fait le mort. L'ours arrive, tourne et retourne l'homme, 
l'explore de la patte et des naseaux, le flaire au visage. 
« Il sent déjà mauvais, » dit-il, et sans plus s'en re- 
tourne. Cet ours était un naïf. 

L'oiseau ne serait pas dupe de ce grossier stratagème. 
En ce bienheureux temps où la découverte d'un nid 
est un événement majeur, à nul autre pareil, je n'ai 
jamais vu mes moineaux, mes verdiers, refuser un cri- 
quet parce qu'il ne remuait plus, une mouche parce 
qu'elle était morte. Toute becquée qui ne se démène 
pas est très bien acceptée, pourvu qu'elle soit fraîche et 
de bon goût. 

S'il compte, en effet, sur les apparences de la mort, 
l'insecte me semble donc mal inspiré. Mieux avisé que 
l'ours de la fable, l'oiseau, de sa prunelle perspicace, à 
l'instant reconnaîtra la supercherie et passera outre. Si 
d'ailleurs l'objet était réellement un défunt, frais en- 
core, le coup de bec n'en serait pas moins donné. 



LE SCARITE GÉANT 7 

Des doutes me viennent, plus pressants, si je consi- 
dère à quelles graves conséquences conduirait l'astuce 
de l'insecte. Il fait le mort, dit le langage populaire, 
peu soucieux de peser la valeur de ses termes; il fait le 
mort, répète le langage savant, heureux de trouver là 
certaines éclaircies de raison chez la bete. Qu'y a-t-il 
de vrai dans ce dire unanime, trop peu réfléchi d'un 
côté, et de l'autre trop enclin aux lubies théoriques? 

Les arguments de la logique ici ne suffiraient pas. 
Il est indispensable de faire parler l'expérience, qui 
seule peut fournir valide réponse. Mais, parmi les in- 
sectes, à qui s'adresser tout d'abord? 





Un souvenir me vient, remontant à une quarantaine 
d'années. Tout heureux de mon récent triomphe uni- 
A^rsitaire, je faisais halte à Cette, à mon retour de Tou- 
louse où je venais de passer mon examen de licence es 
sciences naturelles. L'occasion était belle de voir encore 
une fois la flore des bords de la mer, qui, peu d'années 
avant, faisait mes délices autour du merveilleux golfe 
d'Ajaccio. C'eût été sottise que de ne pas en profiter. Un 
grade ne confère pas le droit de ne plus étudier. Si l'on 
a vraiment un peu de feu sacré dans les veines, on reste 
écolier toute sa vie, non des livres, pauvre ressource, 
mais de la grande, de l'inépuisable école des choses. 

Un jour donc, en juillet, dans le frais silence de l'aube, 
j'herborisais sur la plage de Cette. Pour la première 



8 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

fois, je récoltais le Liseron soldanelle, qui traîne, sur 
la limite des embruns, ses cordons à feuilles d'un vert 
lustré et ses grandes clochettes roses. Retiré dans sa 
coquille blanche, aplatie, fortement carénée, un curieux 
colimaçon, V Hélix explanata, sommeillait, par groupes, 
sur les gramens. 

Les sables secs et mouvants montraient çà et là de 
longues séries d'empreintes, rappelant, en petit et sous 
une autre forme, les traces des oisillons sur la neige, 
cause de doux émois en mes jeunes années. Que signi- 
fient ces empreintes ? 

Je les suis, chasseur à la piste d'un nouveau genre. 
Chaque fois, à leur point terminal, j'exhume, en fouil- 
lant à peu de profondeur, un superbe carabique, dont 
le nom seul m'était à peu près connu. C'est le Scarite 
géant [Scarites gigas, Fab.). 

Je le fais marcher sur le sable. Il reproduit exacte- 
ment les traces qui m'ont donné l'éveil. C'est bien lui 
qui, en qucte de gibier, la nuit, a, de ses doigts, marqué 
la piste. Avant le jour, il est rentré dans son repaire, 
et nul maintenant ne se montre à découvert. 

Un autre trait de mœurs s'impose à mon attention. 
Tracassé un moment, puis mis à terre sur le dos, de 
longtemps il ne remue. Nul encore parmi les autres 
insectes, objets d'ailleurs d'un superficiel examen sous 
ce rapport, ne m'avait montré pareille persistance dans 
l'immobilité. Ce détail se grave si bien dans ma mé- 
moire que, quarante ans après, désireux d'expérimenter 
les insectes experts dans l'art de simuler la mort, je 
songe immédiatement au Scarite. 

Un ami m'en fait parvenir une douzaine de Cette, de 
la plage même où jadis j'avais passé délicieuse matinée 



j 



LE SCARITE GEANT 9 

en compagnie de cet habile mime des morts. Ils m'ar- 
rivent en parfait état, pêle-mêle avec des Pimélies {Pi- 
melia bipunclata, Fab.), leurs compatriotes dessables 
maritimes. De celles-ci, troupeau lamentable, beaucoup 
sont éventrées, vidées à fond; d'autres n'ont plus que 
des moignons de pattes; quelques-unes, rares, sont 
sans blessures. 

Il fallait s'y attendre avec ces carabiques, giboyeurs 
effrénés. De tragiques événements se sont passés dans 
la boite pendant le trajet de Cette à Sérignan. Les Sca- 
rites ont fait bombance, à ventre que veux-tu, des pai- 
sibles Pimélies. 

Leurs traces que je suivais autrefois sur les lieux 
mêmes étaient le témoignage de leurs rondes noctur- 
nes, apparemment à la recherche de la proie, la Pimé- 
lie pansue, dont toute la défense consiste en une forte 
armure d'élytres soudées. Mais que peut telle cuirasse 
contre les atroces tenailles du forban î 

C'est, en effet, un rude chasseur, que ce Nemrod du 
littoral. Tout noir et brillant, ainsi qu'un bijou de jais, 
il a le corps coupé en deux par un fort étranglement 
de la taille. Son arme d'attaque consiste en deux pinces 
d'extraordinaire vigueur. Nul de nos insectes ne l'égale 
en puissance de mandibules. Il faut en excepter le Cerf- 
volant, bien mieux outillé, ou pour mieux dire décoré, 
car les pinces en ramure de cerf de l'hôte des chênes 
sont des atours de la parure masculine, et non une pa- 
noplie de bataille. 

Le brutal carabique, éventreur de Pimélies, connaît 
sa force. Si je le harcèle un peu sur la table, il se met 
aussitôt en posture de défense. Bien cambré sur ses 
courtes pattes, celles d'avant surtout, dentelées en rà- 



dO SOUVENIRS ENTOMOLOGIQLES 

teaux de fouille, il se disloque en deux pièces, pour ainsi 
dire, à la faveur de l'étranglement qui le scinde après 
le corselet; il relève fièrement la moitié antérieure du 
corps, son large thorax taillé en cœur, sa tête massive, 
ouvrant en plein les menaçantes tenailles. Il en impose 
alors. Il fait davantage : il a Faudace de courir sus au 
doigt qui vient de le toucher. Voilà certes un sujet d'in- 
timidation non facile. J'y regarde à deux fois avant de 
le manier. 

Je loge mes étrangers partie sous cloche en toile mé- 
tallique, partie dans des hocaux, tous avec couche de 
sahle. Sans tarder, chacun se creuse un terrier. L'in- 
secte infléchit fortement sa tète, et de la pointe des 
mandibules, rassemblées en un pic, rudement pioche, 
laboure, excave. Les pattes d'avant, dilatées et armées 
de crocs, cueillent les déblais poudreux en une brassée 
qui se refoule au dehors à reculons. Ainsi s'élève une 
taupinée sur le seuil du clapier. La demeure rapidement 
s'approfondit et par une douce pente atteint le fond du 
bocal. 

Arrêté dans le sens de la profondeur, le Scarite tra- 
vaille alors contre la paroi de verre et continue son 
ouvrage dans le sens horizontal jusqu'à lui donner près 
de trois décimètres de développement en totalité. 

Cette disposition de la galerie, presque en entier sous 
le couvert immédiat du verre, m'est très utile pour sui- 
vre l'insecte dans l'intimité du chez soi. Si je veux 
assister à ses manœuvres souterraines, il me suffit de 
soulever le manchon opaque dont j'ai soin d'envelop- 
per le bocal, afin d'éviter à la bête l'importunité de la 
lumière. 

Lorsque le logis est jugé de longueur suffisante, le 



LE SCARITE GEANT U 

Scarite revient h l'entrée, qu'il travaille avec plus de 
soin que le reste. Il en fait un entonnoir, un gouffre à 
déclivité mouvante. C'est en grand, et de façon plus rus- 
tique, le cratère du Fourmi-Lion. Cette embouchure se 
continue par un plan incliné, entretenu libre de tout 
éboiilis. Au bas de la pente est le vestibule de la galerie 
horizontale. Là, d'habitude, se tient le vénateur, immo- 
bile, les tenailles à demi ouvertes. 11 attend. 

Quelque chose bruit là-haut. C'est un gibier que je 
viens d'introduire, une Cigale, somptueux morceau. Le 
somnolent trappeur aussitôt se réveille; il agite les 
palpes, qui frémissent de convoitise. Avec prudence, 
pas à pas, il remonte son plan incliné. Un coup d'œil 
est jeté au dehors. La Cigale est vue. 

Le Scarite s'élance de son puits, accourt, la saisit et 
l'entraîne à reculons. La lutte est brève avec le traque- 
nard de l'entrée, qui bâille en entonnoir pour recevoir 
une proie même volumineuse et qui se rétrécit en un 
précipice croulant où toute résistance est paralysée. La 
pente est fatale : qui en franchit le seuil ne peut plus 
éviter l'égorgeoir. 

Tête première, la Cigale plonge dans le gouffre, où 
par saccades l'entraîne le ravisseur. Elle est introduite 
dans le tunnel surbaissé. Là, faute d'espace, cesse tout 
trémoussement des ailes. Elle arrive dans la salle d'é- 
quarrissage, à l'extrémité du couloir. Quelque temps, 
alors, le Scarite la travaille de ses pinces pour l'immo- 
biliser à fond, crainte d'une fuite; puis il remonte à 
Fembouchure du charnier. 

Ce n'est pas tout que de posséder venaison copieuse ; 
il s'agit maintenant de la consommer en paix. La porte 
est donc fermée aux importuns, c'est-à-dire que l'insecte 



12 SOUVEiNIRS ENTOMOLOGIQUES 

comble Fentrée du souterrain avec sa taupinée de dé- 
blais. Ces précautions prises, il redescend et s'attable. 
Il ne rouvrira sa cachette et ne refera le gouffre de 
l'entrée que plus tard, lorsque la Cigale sera digérée et 
que reviendra la faim. Laissons le goinfre à sa curée. 

La courte matinée passée avec lui, en son lieu d'ori- 
gine, ne m'a pas permis de l'observer en chasse, sur les 
sables de la plage ; mais les faits recueillis en captivité 
suffisent à nous renseigner. Ils nous montrent, dans le 
Scarite, un audacieux que n'intimident ni la taille ni la 
vigueur de l'adversaire. 

Nous venons de le voir remonter de dessous terre, 
courir sus aux passants, les saisir à distance et les en- 
traîner violemment dans son coupe-gorge. La Cétoine 
dorée, le Hanneton vulgaire, sont pour lui médiocre 
butin. Il ose s'attaquer à la Cigale, il ose porter ses 
crocs sur le corpulent Hanneton des pins. C'est un té- 
méraire, prêt à tous les mauvais coups. 

Dans les conditions naturelles, il ne doit pas déployer 
moins d'audace. Au contraire, les lieux familiers, les 
mouvements libres, l'espace sans limites, l'atmosphère 
salée chère à ses habitudes, exaltent le belliqueux. 

Il s'est creusé dans le sable une retraite à large 
embouchure croulante. Ce n'est pas, à l'exemple du 
Fourmi-Lion, pour attendre, au fond de son enton- 
noir, le passage d'une proie qui trébuche sur la pente 
mobile et roule dans le gouffre. Le Scarite méprise ces 
petits moyens de braconnier, ces pièges d'oiseleur; il 
lui faut la chasse à courre. 

Ses longues pistes sur le sable nous parlent de ron- 
des nocturnes à la recherche de la grosse venaison, la 
Pimélie souvent, le Scarabée semi-ponctué parfois. La 



LE SGAIUTE GÉANT 13 

trouvaille n'est pas consommée sur place. Pour en jouir 
à l'aise, il faut l'obscure tranquillité du manoir souter- 
rain. La capture, saisie par une patte au moyen des 
tenailles, est donc violemment entraînée. 

Si des précautions n'étaient prises, l'introduction dans 
le terrier serait impraticable avec une énorme proie qui 
désespérément résiste. Mais l'entrée du souterrain est 
un ample cratère, à parois croulantes. Si gros qu'il 
soit, l'appréhendé, tiraillé d'en bas, pénètre et culbute 
dans le gouffre. Des éboulis aussitôt l'ensevelissent, le 
paralysent. Le coup est fait. Le forban va fermer sa 
porte et vider le ventre à sa pièce. 



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iiL I S R A R Y|:3tr: 




II 



LA SIMULATION DE LA MORT 

C'est le farouche Scarite, Faudacieux éventreur, que 
nous interrogerons le premier sur la mort simulée. Pro- 
voquer son état d'inertie est affaire des plus simples : 
je le manie un instant, je le roule entre les doigts; mieux 
encore, je le laisse tomber sur la table, à deux ou trois 
reprises, d'une faible élévation. La commotion du choc 
reçue et renouvelée s'il y a lieu, je mets l'insecte sur 
le dos. 

Cela suffit : le gisant plus ne remue, comme trépassé. 
Il a les pattes repliées contre le ventre, les antennes 
étalées en croix, les tenailles ouvertes. Une montre à 
côté me donne la minute précise du début et de la fin 
de l'épreuve. Il ne s'agit plus que d'attendre, et surtout 
de s'armer de patience, car l'immobilité de l'insecte est 
de durée fastidieuse pour l'observateur aux aguets de 
l'événement. 

La pose inerte est très variable de persistance dans 
la même journée, les mômes conditions atmosphéri- 
ques et avec le même sujet, sans que je puisse démê- 
ler les causes qui l'abrègent ou la prolongent. Sonder 
les intluences extérieures, si nombreuses et parfois si 
faibles, intervenant ici; scruter surtout les intimes 



LA SIMULATION DE LA MOUT V6 

impressions de la bote, ce sont là secrets impénétra- 
bles. Bornons-nous à l'enregistrement des résultats. 

L'immobilité se maintient assez souvent une cinquan- 
taine de minutes; dans certains cas même, elle dépasse 
une heure. La durée la plus fréquente est en moyenne 
de vingt minutes. Si rien ne trouble Finsecte, si je le 
couvre d'une cloche de verre, à Tabri des mouches, 
importunes visiteuses dans la chaude saison où j'opère, 
l'inertie est parfaite : nul frémissement ni des tarses, 
ni des palpes, ni des antennes. C'est bien, dans toute 
son inertie, le simulacre de la mort. 

Enfin l'apparent trépassé ressuscite. Les tarses trem- 
blotent, ceux d'avant les premiers; les palpes et les 
antennes lentement oscillent, c'est le prélude du réveil. 
Les pattes maintenant gesticulent. L'animal se coude 
un peu sur sa ceinture étranglée; il s'arc-boute sur la 
tète et le dos, il se retourne. Le voilà qui trottine et 
décampe, prêt à redevenir mort apparent si je renou- 
velle ma tactique d'un choc. 

Recommençons à l'instant. Le frais ressuscité est 
pour la seconde fois immobile, couché sur le dos. 11 
prolonge sa posture de mort plus longtemps qu'il ne 
l'avait fait au début. A son réveil, je reprends l'épreuve 
une troisième, une quatrième, une cinquième fois, sans 
intervalles de repos. La durée de l'immobilité va crois- 
sant. Citons les chiffres. Les cinq épreuves consécuti- 
ves, de la première à la dernière, ont duré respective- 
ment 17 minutes, puis 20, 23, 33 et 50 minutes. Du 
quart d'heure, la pose de la mort atteint presque l'heure 
entière. 

Sans être constants, semblables faits reviennent à 
nombreuses reprises dans mes expérimentations , avec 



16 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

des durées variables, bien entendu. Ils nous disent qu'en 
général le Scarite prolonge davantage sa pose inerte à 
mesure que l'épreuve se répète. Est-ce affaire d'accou- 
tumance, est-ce une aggravation de ruse dans l'espoir 
de lasser enfin un ennemi trop tenace? Conclure serait 
prématuré : l'interrogatoire de Finsecte n'est pas encore 
suffisant. 

Attendons. N'allons pas d'ailleurs nous figurer qu'il 
soit possible de continuer ainsi jusqu'à épuisement de 
notre patience. Tôt ou tard, ahuri par mes tracasseries, 
le Scarite se refuse à faire le mort. A peine mis sur le 
dos après un choc, il se retourne et fuit, comme s'il 
jugeait désormais inutile un stratagème de si peu de 
succès. 

A s'en tenir le, les apparences seraient bien que l'in- 
secte, roué mystificateur, cherche, comme moyen de 
défense, à duper qui l'attaque. Il contrefait le mort; il 
recommence , plus tenace en sa supercherie à mesure 
que l'agression se répète; il renonce à sa ruse quand 
il la juge vaine. Mais ce n'est encore qu'interrogatoire 
sans malice. A notre tour de faire intervenir un ques- 
tionnaire adroit et de duper le dupeur s'il y a réelle- 
ment tromperie. 

L'insecte expérimenté gît sur la table. Il sent sous 
lui corps dur, de fouille impraticable. Faute d'espoir 
dans un refuge souterrain, travail facile à ses vigoureux 
et prestes outils, le Scarite se tient coi dans sa pose 
mortuaire, une heure s'il le faut. S'il reposait sur le 
sable, l'arène mobile qui lui est si familière, ne repren- 
drait-il pas son activité plus rapidement, ne trahirait-il 
pas au moins par quelques trémoussements son désir 
de se dérober dans le sous-sol ? 



LA SIMULATION DE LA MOUT 17 

Je m'y attendais. Me voilà détrompé. Que je le dépose 
sur le bois, le verre, le sable, le terreau, l'insecte ne 
modifie en rien sa tactique. Sur une surl'ce d'excava- 
tion aisée, il prolonge son immobilité aussi longtemps 
que sur une surface inattaquable. 

Cette indifférence sur la nature de l'appui entre-bâille 
la porte au doute; ce qui suit l'ouvre toute grande. Le 
patient est sur ]a table, devant moi, qui l'observe de 
près. De ses yeux luisants, obombrés des antennes, il 
me voit, lui aussi; il me regarde, il m'observe, si cette 
façon de parler est ici permise. Que peut bien être l'im- 
pression visuelle de l'insecte en face de cette énormité, 
l'homme? Comment le nain toise-t-il le monstrueux 
monument de notre corps ? Vu du fond de Tinfiniment 
petit, l'immense n'est peut-être rien. 

N'allons pas si loin : admettons que l'insecte me 
regarde, me reconnaît pour son persécuteur. Tant que 
je serai là, le méfiant ne bougera pas. S'il s'y décide, 
ce sera après avoir lassé ma patience. Eloignons-nous 
donc. Alors, toute ruse étant devenue inutile, il s'em- 
pressera de se remettre sur pattes et de déguerpir. 

Je vais dix pas plus loin, à l'autre bout de la salle^ 
Je me dissimule, ne remue, crainte de troubler le si- 
lence. L'insecte se relèvera-t-il ? Mais non, mes pré- 
cautions sont vaines. Isolé, abandonné à lui-même, 
parfaitement tranquille, l'insecte reste immobile aussi 
longtemps que dans mon étroit voisinage. 

Peut-être m'a-t-il aperçu, le clairvoyant, dans mon 
coin, à l'autre bout de la pièce; peut-être un subtil odo- 
rat lui a-t-il révélé ma présence. Alors faisons mieux. 
Je couvre le Scarite d'une cloche qui le garantisse des 
mouches tracassières, et je quitte la salle, je descends 



18 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

dans le jardin. Plus rien autour de lui de nature à l'in- 
quiéter. Portes et fenêtres sont closes. Aucun bruit du 
dehors, aucune cause d'émoi à l'intérieur. Que va-t-il 
advenir au milieu de cette profonde paix? 

Rien de plus, rien de moins qu'à l'ordinaire. Après 
des vingt, des quarante minutes d'attente au dehors, 
je remonte et reviens à mon insecte. Je le retrouve tel 
que je l'avais laissé, étendu immobile sur le dos. 

Cette épreuve, maintes fois reprise avec des sujets 
diirérents, projette vive lumière sur la question. Elle 
afhrme, de façon expresse, que l'attitude mortuaire 
n'est pas une supercherie de l'insecte en danger. Ici rien 
n'intimide l'animal. Autour de lui tout est silence, iso- 
lement, repos. S'il persiste dans son immobilité, ce ne 
saurait être maintenant pour duper un ennemi. A n'en 
pas douter, autre chose est enjeu. 

D'ailleurs en quoi des artifices spéciaux de défense 
lui seraient-ils nécessaires? Je comprendrais un faible, 
un pacifique pauvrement défendu, ayant recours, dans 
le péril, à des ruses; lui, belliqueux forban, si bien cui- 
rassé, je ne le comprends pas. Aucun insecte de ses 
plages n'est de force à lui résister. Les plus vigoureux, 
le Scarabée et la Pimélie, races débonnaires, loin de le 
molester, garnissent de proie son terrier. 

Serait-il menacé par l'oiseau? C'est très douteux. En 
sa qualité de Carabique, il est saturé d'àcretés qui doi- 
vent faire de son corps becquée peu engageante. Du 
reste, il est blotti de jour au fond d'un terrier où nul 
ne le voit, ne le soupçonne; il n'en sort que la nuit, 
alors que l'oiseau n'inspecte plus le rivage. Donc pas 
de bec à redouter. 

Et ce bourreau des Pimélies, à Toccasion même des 



LA SIMULATION DE LA MOIlï 19 

Scai'abées, ce brutal que rien ne menace, serait poltron 
au point de faire le mort à la moindre alerte! Je me 
permets d'en douter de plus en plus. 

Ainsi me le conseille le Scarite lisse [Scarites lam- 
rjatus, Fab.), hôte des mêmes plages. Le premier est 
un géant; le deuxième, en comparaison, est un nain. 
Même forme d'ailleurs, même costume de jais, même 
armure, mêmes mœurs de brigandage. Eh bien, le 
Scarite lisse, malgré sa faiblesse, son exiguïté, ignore 
presque l'artifice de la mort simulée. Tracassé un mo- 
ment, puis mis sur le dos, aussitôt il se relève et fuit. 
A peine j'obtiens quelques secondes d'immobilité : une 
seule fois, dompté par mon insistance, le nain reste 
inerte un quart d'heure. 

Que nous sommes loin du géant, immobile aussitôt 
culbuté sur le dos et ne se relevant parfois qu'après une 
heure d'inaction ! C'est l'inverse de ce qui devrait se 
passer si réellement la mort apparente était une ruse 
de défense. kx\ géant, rassuré par sa force, de dédaigner 
cette posture de poltron; au nain timide d'y vite recou- 
rir. Et c'est précisément le contraire. Qu'y a-t-il donc 
là-dessous? 

Essayons l'influence du péril. Quel ennemi mettre en 
présence du gros Scarite, immobile sur le dos? Je ne 
lui en connais pas. Suscitons alors un semblant d'agres- 
seur. Les mouches me mettent sur la voie. 

J'ai dit leur importun! té dans le courant de mes 
recherches, à l'époque des chaleurs. Si je ne fais inter- 
venir une cloche ou si je n'y veille avec assiduité, il est 
rare que l'acariâtre diptère ne se pose sur mon sujet et 
ne l'explore de la trompe. Laissons faire cette fois. 

A peine la mouche a-t-elle effleuré de la patte ce sem- 



20 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

blant de cadavre, que les tarses du Scarite frémissent, 
comme secoués par une légère commotion galvanique. 
Si le visiteur ne fait que passer, les choses ne vont pas 
plus loin; mais s'il persiste, au voisinage surtout de 
la bouche, humide de salive et de sucs alimentaires 
dégorgés, le tracassé promptement gigote, se retourne, 
s'enfuit. 

Peut-être n'a-t-il pas jugé opportun de prolonger sa 
supercherie devant un adversaire aussi méprisable. Il 
reprend l'activité parce qu'il a reconnu la nullité du 
péril. Adressons-nous alors à un autre importun, redou- 
table de vigueur et de taille. J'ai précisément sous la 
main le grand Capricorne, puissant de griffes et de 
mandibules. Le haut encorné est un pacifique, je le sais 
bien; mais le Scarite ne le connaît pas; sur les sables 
de la plage, il ne s'est jamais trouvé en présence de tel 
colosse, capable d'en imposer à de moins timides que 
lui. La crainte de l'inconnu ne fera qu'aggraver la situa- 
tion. 

Guidé par le bout de ma paille, le Capricorne met la 
patte sur l'insecte gisant. Les tarses du Scarite aussitôt 
frémissent. Si le contact se prolonge, se multiplie, 
tourne à l'agression, le mort se remet sur jambes et 
détale. Rien autre que ne m'aient déjà appris les titilla- 
tions du diptère. Dans l'imminence d'un péril, d'autant 
plus à craindre qu'il est inconnu, la fourberie du simu- 
lacre de la mort disparait, remplacée par la fuite. 

L'épreuve suivante a sa petite valeur. Je choque d'un 
corps dur le pied de la table où se trouve l'insecte 
étendu sur le dos. La secousse est très légère, insuffi- 
sante pour ébranler la table de façon sensible. Tout se 
borne aux intimes vibrations d'un corps élastique cho- 



LA SIMULATION DE LA MORT 21 

que. Il n'en faut pas davantage pour troubler rimmobi- 
lité de l'insecte. A chaque percussion, les tarses s'iniîé- 
chissent, tremblotent un instant. 

Pour en finir, citons l'effet de la lumière. Jusqu'ici le 
patient a été expérimente dans la pénombre de mon 
cabinet, hors de l'insolation directe. Sur la fenêtre, le 
soleil donne en plein. Que fera l'insecte immobile si je 
le transporte d'ici là, de ma table sur la fenêtre, en vive 
clarté? C'estàTinstant reconnu. Aussitôt, sous les rayons 
directs du soleil, le Scarite se retourne et déguerpit. 

C'en est assez. Patient persécuté, tu viens de trahir 




Bupreste téiiébriou, 

à demi ton secret. Quand la mouche te taquine, te tarit 
la lèvre visqueuse, te traite en cadavre dont elle vou- 
drait bien puiser les sucs ; quand apparaît à ton re- 
gard terrifié le monstrueux Capricorne, qui te pose la 
patte sur le ventre comme pour prendre possession 
d'une proie; quand la table frémit, c'est-à-dire quand 
pour toi le sol tremble, miné peut-être par quelque 
envahisseur du terrier ; quand une vive lumière t'inonde, 
favorable aux desseins de tes ennemis et dangereuse 
à ta sécurité d'insecte ami des ténèbres, c'est alors, en 
vérité, qu'il conviendrait de ne remuer, si réellement, 
lorsqu'un péril te menace, ta ressource est de faire le 
mort. 

En ces moments critiques, tu tressailles, au con- 



22 SOUVE.MRS ENTOMOLOGIQUES 

traire ; tu t'agites, tu reprends la station normale, tu 
décampes. Ta fourberie est éventée, ou, pour mieux 
dire, il n'y a pas de ruse. Ton inertie n'est pas simulée, 
elle est réelle. C'est un état de torpeur momentanée où 
te plonge ta délicate nervosité. Un rien t'y fait tomber, 
un rien t'en retire, et surtout un bain de lumière, sou- 
verain stimulant de Faction. 

Sous le rapport de la longue immobilité à la suite 
d'un émoi, je trouve un émule du Scarite géant dans 
un gros Bupreste noir, à corselet enfariné, ami du pru- 
nellier, de l'abricotier, de l'aubépine. C'est le Cajmodis 
tenehrionh, Lin. En certains cas, je le vois, les pattes 
étroitement repliées, les antennes rabattues, prolonger 
au delà d'une heure sa pose inerte sur le dos. En d'au- 
tres, l'insecte s'entête à fuir, influencé apparemment par 
des conditions atmosphériques dont je n'ai pas le secret. 
Une ou deux minutes d'immobilité, c'est alors tout ce 
que j'obtiens. 

Redisons-le : chez mes divers sujets, l'attitude morte 
est très variable de durée, régie qu'elle est par une 
foule de circonstances insoupçonnées. Profitons des occa- 
sions bonnes, assez fréquentes. Je soumets le Bupreste 
ténébrion aux diverses épreuves subies par le Scarite 
géant. Les résultats sont les mêmes. Qui connaît les 
premiers connaît les seconds. Inutile de s'y arrêter. 

Je mentionnerai seulement la promptitude avec la- 
quelle le Bupreste, immobile à l'ombre, reprend l'acti- 
vité lorsque je le transporte de ma table au plein soleil 
de la fenêtre. En quelques secondes de ce bain chaud et 
lumineux, l'insecte entr'ouvre les élytres, dont il fait 
levier, et se retourne, prompt à prendre l'essor si ma 
main ne le happe à l'instant. C'est un passionné de 



LA SIMULATION DE LA MORT 23 

lumière, un fervent de l'insolation, dont il se grise, sur 
Técorce de ses prunelliers, dans les après-midi les plus 
chaudes. 

Cet amour des températures tropicales me suscite la 
question que voici : qu'adviendrait-il si je refroidissais 
l'animal dans sa pose immobile? J'entrevois une prolon- 
gation de l'inertie. Le refroidissement, bien entendu, 
ne doit pas être considérable , car alors arriverait la 
léthargie où tombent, engourdis par le froid, les insec- 
tes aptes à passer l'hiver. 

Il faut, au contraire, que le Bupreste conserve du 
mieux la plénitude de vie. L'abaissement de tempéra- 
ture sera doux, très modéré, et tel que l'insecte, en de 
pareilles conditions de climat, conserve ses moyens 
d'action dans la vie courante. Je dispose d'un frigo- 
rifique convenable. C'est l'eau de mon puits, dont la 
température, en été, est d'une douzaine de degrés 
au-dessous de celle de l'air ambiant. 

Le Bupreste, dont je viens de provoquer à l'instant 
l'inertie par quelques chocs, est installé sur le dos au 
fond d'un petit bocal que je bouche de façon herméti- 
que et que j'immerge dans un baquet plein de cette eau 
fraîche. Pour maintenir le bain dans sa fraîcheur ini- 
tiale, je le renouvelle peu à peu, en prenant bien garde 
de ne pas ébranler le bocal où gît le patient dans sa 
posture de mort. 

Le résultat me dédommage de mes soins. Au bout de 
cinq heures sous Feau, l'insecte ne bouge encore. Je 
dis cinq heures, cinq longues heures, et je pourrais 
certainement dire davantage si ma patience lassée 
n'avait mis fin à l'épreuve. Mais cela suffit pour écar- 
ter toute idée de supercherie de la part de la bête. 



24 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

L'insecte, c'est hors de doute, ne fait pas ici le mort. Il 
est réellement somnolent, immobilisé par un trouble 
intime que mes tracasseries ont provoqué au début et 
que la fraîcheur ambiante prolonge au delà des habi- 
tuelles limites. 

Par semblable séjour dans l'eau fraîche du puits, 
j'essaye sur le Scarite géant l'effet d'une légère dimi- 
nution de température. Le résultat ne répond pas aux 
espérances que me donnait le Bupreste. Je ne parviens 
pas à dépasser cinquante minutes d'inertie. Sans l'ar- 
tifice du refroidissement, bien des fois j'avais obtenu 
immobilité aussi longue. 

C'était à prévoir. Le Bupreste, ami des brûlantes 
insolations, est impressionné par le bain froid dans une 
autre mesure que ne l'est le Scarite, rôdeur de nuit et 
hôte du sous-sol. Quelques degrés de chaleur en moins 
surprennent le frileux et laissent indifférent l'habitué 
des fraîcheurs souterraines. 

D'autres essais dans cette voie ne m'en apprennent 
pas davantage. Je vois l'état inerte persister tantôt plus, 
tantôt moins, suivant que l'insecte recherche ou fuit le 
soleil. Changeons de méthode. 

Je fais évaporer dans un bocal quelques gouttes 
d'éther sulfurique et j'y introduis à la fois un Géotrupe 
stercoraire et un Bupreste ténébrion capturés le jour 
môme. En quelques instants, les deux sujets sont 
immobiles, hypnotisés par les vapeurs éthérées. Je me 
hâte de les retirer et de les mettre à l'air libre, sur 
le dos. 

Leur pose est exactement celle qu'ils auraient prise 
sous rinfluence d'un choc ou de toute autre cause d'é- 
moi. Le Bupreste a les pattes régulièrement repliées 



LA SIMULATION DE LA MORT 25 

contre la poitrine et le ventre; le Géotrupe a les siennes 
étalées, tendues en désordre, rigides et comme prises 
de catalepsie. Sont-ils morts? sont-ils vivants? On ne 
saurait le dire. 

Ils ne sont pas morts. Au bout d'une paire de minu- 
tes, les tarses du Géotrupe tremblotent, les palpes fré- 
missent, les antennes mollement oscillent. Puis les 
pattes antérieuses remuent, et un quart d'heure ne 
s'est pas écoulé que les autres pattes se démènent. 
Exactement de la môme façon se réveillerait l'activité 
de l'insecte immobilisé par la commotion d'un choc. 




Bupreste bronzé. 

Quant au Bupreste, il est dans une inertie si profonde 
et si prolongée que tout d'abord je le crois réellement 
mort. Dans la nuit, il se remet, et je le retrouve le len- 
demain avec son activité ordinaire. L'épreuve de l'éther, 
que j'ai eu soin d'arrêter aussitôt produit TefiTet désiré, 
ne lui a pas été fatale; mais elle a eu pour lui des con- 
séquences bien autrement graves que pour le Géotrupe. 
Le plus sensible à l'émoi du choc, à l'abaissement de 
température, a été aussi le plus sensible à l'action de 
l'éther. 

Ainsi s'expliquerait par de délicates différences dans 
l'impressionnabilité , l'énorme écart que je constate 
entre les deux insectes sous le rapport de l'inertie pro- 
voquée par un choc ou le maniement entre les doigts. 
Tandis que le Bupreste se tient immobile près d'une 



26 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

heure, le Géotrupe violemment s'agite au bout d'une 
paire de minutes. Et encore je n'atteins que rarement 
cette limite. 

En quoi le Géotrupe a-t-il, pour se défendre, moins 
besoin du stratagème de la mort simulée que le noir 
Bupreste, si bien protégé par sa configuration massive 
et son armure, dure au point de défier la pointe de Fé- 
pingie et même de l'aiguille? Nous serions harcelés de 
la même question par une multitude d'insectes, gardant 
les uns l'immobilité et les autres non, sans qu'il nous 
soit possible d'entrevoir ce qui adviendra d'après le 
genre du patient, sa configuration, sa manière de vivre. 

Le Bupreste ténébrion, par exemple, a l'inertie 
tenace. En sera-t-il de même, à cause de la parité de 
structure, des autres membres du même groupe? Pas 
du tout. Le hasard des trouvailles me vaut le Bupreste 
éclatant [Biqjrestis rutïlaiu, Fab.) et le Bupreste à neuf 
points [Ptosima novemmacidata, Fab.). Le premier est 
rebelle à toutes mes tentatives. La splendide bête s'a- 
griffeà mes doigts, âmes pinces, et s'obstine à se relever 
aus>sitôt couchée sur le dos. Le second facilement s'im- 
mobilise ; mais combien brève sa pose de mort! Quatre 
à cinq minutes au plus. 

Un Mélasome que je rencontre fréquemment sous les 
pierrailles des collines voisines, V Omocrates abbreviatus, 
Oliv., persiste dans l'immobilité au delà d'une heure. 
C'est un rival du Scarite. N'oublions pas d'ajouter que 
fort souvent le réveil se fait en peu de minutes. 

Serait-ce à sa qualité de ténébrionide qu'il doit sa 
longue inertie? Nullement, car voici du môme groupe 
la Pimélie biponctuée qui fait la culbute sur son dos 
arrondi et se remet sur pieds aussitôt renversée; voici 



LA SIMULATION DE LA MORT 27 

un Blaps [Blaps similis, Latr.), qui, impuissant à se 
retourner avec son échine plate, sa corpulence, ses 
élytres souciées, désespérément s'agite après une minute 
ou deux d'inertie. 

Les coléoptères à pattes courtes , trottant menu, 
devraient, semble-t-il, suppléer par la ruse, mieux que 
les autres, à leur incapacité d'une fuite rapide. Les faits 
ne répondent pas à cette prévision, si bien fondée en 
apparence. J'ai consulté les genres Ghrysomèle, Escar- 
bot, Silphe, Gléone, Bolboceras, Cétoine, Hopplie, Coc- 
cinelle, etc. Presque toujours, quelques minutes, quel- 
ques secondes, suffisent au retour de Tactivité. Divers 
même se refusent obstinément à faire le mort. 

Autant faut-il en dire des coléoptères bien doués pour 
la fuite pédestre. Il y en a qui gardent quelques ins- 
tants l'immobilité; il y en a, de plus nombreux encore, 
qui se démènent indomptables. En somme, nul guide 
qui puisse nous dire à l'avance : « Celui-ci prend aisé- 
ment la pose des morts, ce deuxième hésite, ce troi- 
sième refuse. )> Rien que de vagues probabilités tant 
que l'expérience n'a pas dit son mot. De cette mêlée 
confuse dégagerons -nous une conclusion où l'esprit 
puisse trouver repos? Je Tespère. 



III 



L HYPNOSE. LE SUICIDE 

On n'imite pas l'inconnu, on ne contrefait pas l'i- 
gnoré; c'est de pleine évidence. Pour simuler la mort, 
il faudrait donc une certaine connaissance de la mort. 

Eh bien, l'insecte, disons mieux, l'animal quel qu'il 
soit, a-t-il le pressentiment d'une vie limitée? lui arrive- 
t-il d'agiter, dans sa fruste cervelle, la troublante ques- 
tion d'une fin? J'ai beaucoup fréquenté la bête, j'ai 
vécu dans son intimité, et je n'ai jamais rien observé 
qui m'autorise à répondre oui. Cette inquiétude de la 
dernière heure, à la fois notre tourment et notre gran- 
deur, est épargnée à l'animal, de destinée plus humble. 

Comme l'enfant encore dans les limbes de l'incon- 
science, il jouit du présent sans songer à l'avenir; 
affranchi des amertumes d'une fin en perspective, il vit 
dans la douce quiétude de l'ignorance. A nous seuls de 
prévoir la brièveté des jours, à nous seuls d'interroger 
anxieusement la fosse du dernier sommeil. 

Du reste, cet aperçu de l'inévitable ruine demande 
certaine maturité d'esprit et se trouve parla d'éclosion 
assez tardive. J'en ai eu cette semaine un exemple 
touchant. 

Un gentil minet, joie de la maisonnée, après avoir 
traîné languissant une paire de jours, venait de mou- 
rir dans la nuit. Au matin, les enfants le trouvèrent 



L'HYPNOSE. -- LE SUICIDE 29 

raide étendu au fond de sa corbeille. Désolation de 
tous. Anna surtout, lillette de quatre ans, considérait 
d'un œil pensif le petit ami avec lequel elle avait tant 
joué. Elle le caressait de la main, l'appelait, lui pré- 
sentait quelques gouttes de lait dans une tasse. « Minet 
boude, disait-elle; il ne veut plus démon déjeuner. Il 
dort. Jamais je ne l'ai vu dormir comme cela. Quand 
se réveillera-t-il? » 

Ces naïvetés devant l'âpre problème de la mort me 
serraient le cœur. A la hâte, je détournai l'enfant de 
ce spectacle, et je fis en cachette inhumer le défunt. 
Minet n'apparaissant plus désormais autour de la table 
à l'heure du repas , l'affligée comprit enfin qu'elle 
avait vu son ami dormir d'un sommeil profond dont 
rien ne réveille. Pour la première fois venait d'entrer 
en son esprit une vague idée de la mort. 

L'insecte a-t-il l'insigne honneur de savoir ce qu'i- 
gnorent nos jeunes années, alors que la réflexion déjà 
s'épanouit, bien supérieure, dans sa faiblesse, à l'obtus 
intellect de la bête? A-t-il la prévision d'une hn, attri- 
but pour lui importun et inutile? Avant de conclure, 
consultons, non la haute science, guide suspect, mais 
le dindon, éminemment véridique. 

J'évoque un des plus vifs souvenirs que m'ait laissés 
mon court passage au collège royal de Rodez. Ainsi 
disait-on alors; aujourd'hui on dit lycée, tant les cho- 
ses se perfectionnent. 

Le saint jeudi venu, la version faite et la décade de 
racines grecques apprise, nous descendions là-bas, au 
fond de la vallée, par bandes d'étourdis. La culotte 
retroussée jusqu'aux genoux, nous exploitions, naïfs 
pêcheurs, les eaux tranquilles de la rivière, l'Aveyron. 



30 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Notre espoir était la loche, pas plus grosse que le petit 
doigt, mais alléchante par son immobilité sur le sable, 
parmi les herbages. Nous comptions bien la larder 
avec notre trident, une fourchette. 

Cette pêche miraculeuse, objet de tant de cris de 
triomphe en un moment de succès, bien rarement nous 
advenait : la loche, la coquine, voyait venir la four- 
chette et en trois coups de queue disparaissait. 

On trouvait dédommagement auprès des pommiers 
des pelouses voisines. De tout temps la pomme a fait la 
joie de la gaminaille, surtout quand elle est cueillie sur 
un arbre qui ne vous appartient pas. Les poches se 
bourraient du fruit défendu. 

Une autre distraction nous attendait. Les troupeaux 
de dindons n'étaient pas rares, vagabondant à leur 
guise et grugeant le criquet à l'entour des fermes. Si 
nul surveillant ne se montrait, la partie était belle. 
Chacun de nous s'emparait d'un dindon, lui mettait 
la tête sous l'aile, le balançait un instant dans cette 
posture, puis le déposait à terre, couché sur le flanc. 
L'oiseau ne bougeait plus. Toute la bande dindon- 
nière subissait notre manipulation d'endormeurs, et la 
pelouse prenait l'aspect d'un champ de carnage semé 
de morts et de mourants. 

Gare alors à la fermière. Les gloussements des oi- 
seaux harcelés lui avaient révélé nos maléfices. Elle 
accourait, armée d'un fouet. Mais les bonnes jambes 
que nous avions alors! les beaux éclats de rire, der- 
rière les haies, favorables à la fuite ! 

Délicieux temps des dindons endormis, retrouverai- 
je mon habileté d'alors? Ce n'est plus aujourd'hui es- 
pièglerie d'écolier, c'est grave recherche. Justement 



L'HVPXOSE. — Ll- SUICIDE 31 

j'ai le sujet qu'il me faut : une dinde, prochaine victime 
des joies de Noël. Je recommence avec elle la manipula- 
tion qui si bien me réussissait sur les bords de TAvey- 
ron. Je lui engage profondément la tête sous l'aile, et, 
tout en la maintenant des deux mains en cette posture, 
je balance avec douceur Foiseau de haut en bas une 
paire de minutes. 

L'étrange effet est produit; mes manœuvres d'enfant 
n'aboutissaient pas mieux. Déposé à terre sur le flanc 
et abandonné à lui-même, mon sujet est une masse 
inerte. On le prendrait pour mort si le plumage, se 
gonflant un peu, se dégonflant, ne trahissait le souffle 
respiratoire. On dirait vraiment un trépassé qui, en 
une suprême convulsion, a retiré sous le ventre ses 
pattes refroidies, à doigts recroquevillés. Le spectacle 
a tournure tragique, et je me sens gagné d'un certain 
émoi devant les résultats de mes maléfices. Pauvre 
dindon ! s'il ne se réveillait plus 1 

N'ayons crainte : il se réveille, il se redresse, titu- 
bant un peu il est vrai, la queue pendante et l'air pe- 
naud. Cela passe vite, rien n'en reste. En peu d'instants, 
l'oiseau est redevenu ce qu'il était avant l'épreuve. 

Cette torpeur, moyen terme entre le vrai sommeil et 
la mort, est de durée variable. Provoquée sur ma dinde 
à plusieurs reprises, avec de convenables intervalles de 
repos, l'immobilité persiste tantôt une demi-heure et 
tantôt quelques minutes. Ici, comme pour l'insecte, 
l'embarras serait grand de démêler les causes de ces 
différences. La pintade me réussit mieux encore. La 
torpeur est de si longue durée que l'inquiétude me 
vient sur l'état de l'oiseau. Le plumage ne trahit point 
le souffle de la respiration. Je me demande, anxieux. 



32 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

si l'oiseau n'est pas réellement mort. Du pied je le 
déplace un peu sur le sol. Le patient ne remue. Je 
recommence. Le voici qui dégage la tête, se relève, 
s'équilibre et fuit. La léthargie a dépassé la demi-heure. 

A l'oie maintenant. Je n'en ai point. Le jardinier 
mon voisin me confie la sienne. On me l'amène qui 
se dandine et remplit ma demeure des raucités de son 
clairon. Peu après, complet silence : le robuste palmi- 
pède gît à terre, la tête engagée sous l'aile. Son immo- 
bilité est aussi profonde, aussi prolongée que celle du 
dindon et de la pintade. 

C'est le tour de la poule, c'est le tour du canard. Ils 
succombent, eux aussi, mais, ce me semble, avec moins 
de persistance. Est-ce que mes manœuvres d'endormeur 
seraient moins efficaces sur les petits que sur les gros? 
Si j'en crois le pigeon, cela pourrait bien être. Il ne 
cède à mon art que pour une paire de minutes de som- 
meil. Un oisillon, un verdier, est plus rebelle encore : 
je n'obtiens de lui qu'une somnolence de quelques se- 
condes. 

Il paraîtrait donc qu'à mesure que l'activité s'affine 
dans un corps de moindre volume, la torpeur a moins 
de prise. L'insecte nous l'a déjà fait entrevoir. Le Sca- 
rite géant ne reaiue d'une heure, lorsque le Scarite 
lisse, un nain, lasse mon insistance à le culbuter; le 
gros Bupreste ténébrion obéit à mes manœuvres pour 
une longue période, lorsque le Bupreste éclatant, encore 
un nain, obstinément s'y refuse. 

Laissons à l'écart, comme trop peu étudiée, l'in- 
fluence de la masse corporelle, et retenons simplement 
ceci : par un artifice très simple, il est possible de met- 
tre l'oiseau dans un état de mort apparente. Mon oie, 



L'HYPNOSE. — LE SUICIDE 33 

mon dindon et les autres rusent-ils dans le dessein de 
duper leur tourmenteur? Certainement nul d'eux ne 
songe à faire le mort; ils sont en vérité plongés dans 
une profonde torpeur; en un mot, ils sont hypnotisés. 
Depuis longtemps ces faits sont connus, les premiers 
peut-être en date dans la science de l'hypnose ou du 
sommeil artificiel. Comment nous, petits écoliers de 
Rodez, avions-nous appris le secret du sommeil du 
dindon? Ce n'était pas, à coup sûr, dans nos livres. 
Yenu on ne sait d'où, indestructible comme tout ce 
qui est entré dans les jeux de l'enfant, cela se trans 
mettait de temps immémorial d'un initié à l'autre. 

Aujourd'hui les choses ne se passent pas autrement, 
dans mon village de Sérignan, où sont nombreux les 
jeunes adeptes dans l'art d'endormir la poulaille. La 
science a parfois des origines bien humbles. Rien ne 
dit qu'une gaminerie de petits désœuvrés ne soit le 
point de départ de nos connaissances sur l'hypnose. 

Je viens de pratiquer sur des insectes des manœu- 
vres en apparence aussi puériles que celles d'autrefois 
sur les dindons, lorsque la fermière, à notre poursuite, 
faisait claquer le fouet. Gardons-nous de sourire : der- 
rière ces naïvetés se dresse grave question. 

L'état de mes insectes ressemble singulièrement à 
celui de ma volaille. De part et d'autre, c'est l'image 
de la mort, l'inertie, la contraction des membres con- 
vulsés. De part et d'autre encore, l'immobilité se dis- 
sipe avant l'heure par l'intervention d'un stimulant, le 
bruit s'il s'agit de l'oiseau, la lumière s'il s'agit de Fin- 
secte. Le silence, l'ombre, la tranquillité, la prolongent. 
Elle est de durée très variable d'une espèce à l'autre, 
et semble croître avec la corpulence. 

3 



34 SOUVENIRS ENïOMOLOGIQUES 

Parmi nous, très inégalement aptes au sommeil pro- 
voqué, l'hypnotiseur est obligé de choisir ses sujets. Il 
réussit avec l'un, avec l'autre non. De môme, parmi 
les insectes, un choix est nécessaire, car tous sont loin 
de répondre aux essais de l'expérimentateur. Mes sujets 
d'élite ont été le Scarite géant et le Bupreste ténébrion ; 
mais combien d'autres ont résisté, absolument indomp- 
tables, ou n'ont fait que brève station dans l'immobilité ! 

Lejretour de l'insecte à l'état actif présente certaines 
particularités bien dignes d'attention. Le mot du pro- 
blème est là. Revenons un moment aux patients qui ont 
subi l'épreuve des vapeurs éthérées. Ceux-là sont réel- 
.lement hypnotisés. Ils ne restent pas immobiles par 
ruse, là-dessus aucun doute possible; ils sont en vérité 
sur le seuil de la mort; et si je ne les retirais à temps 
du bocal où se sont évaporées quelques gouttes d'éther, 
jamais plus ils ne reviendraient de la torpeur dont l'ul- 
time degré est la mort. 

Or quels signes chez eux préludent au retour de l'ac- 
tivité? Nous le savons : les tarses tremblotent, les palpes 
frémissent, les antennes oscillent. L'homme qui sort 
d'un profond sommeil s'étire les membres, bâille, se 
frotte les paupières. Revenu du sommeil de l'éther, l'in- 
secte a pareillement sa manière de reprendre ses sens : 
il agite ses menus doigts et ses organes les plus mobiles. 

Considérons maintenant un insecte, qui, commotionné 
par un choc, troublé par un émoi quelconque, est sensé 
faire le mort, renversé sur le dos. Le retour à l'activité 
s'annonce exactement de la môme manière et dans le 
même ordre qu'après l'action stupéfiante de l'éther. 
D'abord les tarses tremblotent; puis mollement oscil- 
lent les palpes et les antennes. 



L'HYPNOSE. — LE SUICIDE 35 

Si vraiment ranimai rusait, quel besoin aurait-il de 
ces minutieux préliminaires du réveil? Une fois le dan- 
ger disparu ou jugé tel, que ne se met-il rapidement sur 
pieds pour déguerpir au plus vite, au lieu de s'attarder 
en des simulacres intempestifs? J'ai la certitude que, 
l'ours parti, le compagnon qui faisait le mort sous les 
naseaux de la bête ne s'avisa pas de s'étirer longtemps, 
de se frotter les yeux. A l'instant debout, il prit la fuite. 

Et l'insecte pousserait l'astuce jusqu'à contrefaire le 
ressuscité dans les moindres détails I Non, mille fois 
non : ce serait insensé. Ces frémissements des tarses, 
ces préludes des palpes et des antennes, sont l'affirma- 
tion évidente d'une torpeur réelle, touchant à sa fm, 
torpeur semblable à celle qu'a provoquée l'éther, mais 
moins intense ; ils démontrent que l'insecte immobilisé 
par mes artifices ne fait pas le mort, comme le dit le 
langage populaire et comme le répètent les théories à 
la mode. Il est réellement hypnotisé. 

Un choc qui le commotionne, une frayeur soudaine 
qui le saisit, le mettent dans une somnolence pareille à 
celle de l'oiseau balancé un moment, avec la tête sous 
l'aile. Une brusque terreur nous immobilise nous- 
mêmes, parfois nous tue. Pourquoi l'organisme de l'in- 
secte, de subtile délicatesse, ne fléchirait-il, lui aussi, 
sous les étreintes de la peur et temporairement ne suc- 
comberait? Si l'émoi est léger, l'insecte se contracte un 
instant, se remet vite et détale; s'il est profond, sur- 
vient l'hypnose avec sa longue immobilité. 

L'insecte, qui ne sait rien de la mort et par consé- 
quent ne peut la contrefaire, ne sait rien non plus du 
suicide, moyen désespéré de couper court à de trop 
grandes misères, xlucun exemple authentique n'a ja- 



36 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

mais été donné, que je sache, (Fiin animal quelconque 
se délivrant lui-même de la vie. Que les mieux doués en 
qualités affectives se laissent quelquefois dépérir de 
chagrin, accordé; mais de là à se poignarder soi-même, 
à se couper la gorge, il y a loin. 

Cependant le souvenir me vient du suicide du Scor- 
pion, affirmé par les uns, nié par les autres. Qu'y a-t-il 
de vrai dans l'histoire du Scorpion qui, entouré d'un 
cercle de feu, met fin à son supplice en se piquant de 
son dard empoisonné? Voyons à notre tour. 

Les circonstances me servent bien. J'élève en ce mo- 
ment, en de larges terrines, avec lit de sable et abri de 
tessons, une affreuse ménagerie qui ne répond guère à 
ce que j'en attendais pour l'étude des mœurs. J'en tire- 
rai parti d'une autre manière. C'est le gros Scorpion 
blanc du Midi, le Buthiis Occitanus, au nombre d'une 
paire de douzaines. L'odieuse bote abonde, toujours 
isolée, sous les pierres plates des collines voisines, aux 
lieux sablonneux les mieux ensoleillés. Elle a réputa- 
tion détestable. 

Sur les effets de sa piqûre je n'ai personnellement 
rien à dire, ayant toujours évité, avec un peu de pru- 
dence, le danger oii peuvent m'exposer mes relations 
avec les redoutables captifs de mon cabinet. Ne sachant 
rien par moi-môme, je fais parler les gens, les bûche- 
rons surtout, qui, de loin en loin, sont victimes de leur 
imprévoyance. L'un d'eux me raconte ceci : 

(( La soupe mangée, je sommeillais un moment 
parmi mes fagots, quand une douleur vive me réveilla. 
C'était comme la piqûre d'une aiguille rougie au feu. 
J'envoie la main. Ça y est, quelque chose remue. Un 
Scorpion s'était glissé sous mon pantalon et m'avait 



L'HYPNOSE. — LE SUICIDE 37 

piqué au bas du mollet. La vilaine bêle avait bien la 
longueur du doigt. Comme ça, Monsieur, comme ça. » 

Et, joignant le geste à la parole, le brave homme 
étendait son long index. Cette dimension ne m'étonnait 
pas : en mes chasses, j'en avais vu de pareilles. 

« Je voulus reprendre mon travail, continuait-il, mais 
des sueurs froides venaient, la jambe s'enflait à vue d'œil. 
Elle devint grosse comme ça. Monsieur; comme ça. » 

Nouvelle mimique. Notre homme étale les deux 
mains à distance autour de la jambe de façon à figurer 
Tampleur d'un barillet. 

« Oui, comme ça, Monsieur, comme ça; j'eus grand'- 
peine à revenir chez moi, bien que la distance ne fût 
que d'un quart de lieue. L'enflure montait, montait. 
Le lendemain, elle avait monté jusque-là. » 

Un geste m'indique la hauteur de l'aisselle. 

« Oui, Monsieur, pendant trois jours je fus incapa- 
ble de me tenir debout. Je patientais de mon mieux, la 
jambe étendue sur une chaise. Des compresses d'alcali 
mirent fin à la chose, et voilà. Monsieur, voilà. » 

Un autre bûcheron, ajoute-t-il, fut également piqué 
au bas de la jambe. Il fagotait assez loin et n'eut pas 
la force de regagner sa maison. Il s'aftala au bord du 
chemin. Des passants le portèrent à califourchon sur les 
épaules, à la cabro morto, moussu ; à la cabro morto! 

Le dire du rustique narrateur, plus versé dans la 
mimique que dans la parole, ne me semble pas exagéré. 
La piqûre du Scorpion blanc est pour l'homme accident 
très sérieux. Piqué par son pareil, le Scorpion lui- 
même rapidement succombe. Ici j'ai mieux que des 
témoignages étrangers : j'ai mes propres observations. 

J'extrais de ma ménagerie deux vigoureux sujets et 



38 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

je les mets en présence au fond d'un bocal sur une cou- 
che de sable. Excités du bout d'une paille qui les ramène 
l'an devant l'autre à mesure qu'ils reculent, les deux 
harcelés se décident au duel. Il s'attribuent mutuelle- 
ment, sans doute, les ennuis dont je suis moi-même 
la cause. Les pinces, armes défensives, se déploient en 
demi-cercle et s'ouvrent pour tenir l'adversaire à dis- 
tance; les queues, en de brusques détentes, se projet- 
tent en avant par-dessus le dos; les ampoules à venin 
s'entre-choquent, une fine gouttelette, limpide comme 
de l'eau, perle à la pointe du dard. 

L'assaut est bref. L'un des Scorpions est atteint en 
plein par l'arme empoisonnée de l'autre. C'est fini : 
en peu de minutes le blessé succombe. Le vainqueur, 
fort tranquillement, se met à lui ronger l'avant du cé- 
phalothorax, ou, en termes moins rébarbatifs, le point 
où nous cherchons une tète et ne trouvons que l'entrée 
d'un ventre. Les bouchées sont petites, mais de longue 
durée. Quatre à cinq jours, presque sans disconti- 
nuer, le cannibale grignote le confrère occis. Manger 
le vaincu, voilà de la bonne guerre, la seule excusable. 
Les nôtres, de peuple à peuple, tant qu'on ne fera pas 
boucaner les viandes des champs de bataille comme 
provisions, je ne les comprends pas. 

Nous voilà renseignés de façon authentique : la piqûre 
du Scorpion est promptement fatale au Scorpion lui- 
même. Arrivons au suicide, tel qu'on nous le raconte. 
Entouré d'un cercle de braise, l'animal, à ce qu'on dit, 
se poignarde de son dard et trouve dans la mort volon- 
taire la fm de sa torture. Ce serait bien beau de la part 
de la brute, si c'était vrai. Nous allons voir. 

Au centre d'une enceinte de charbons allumés, je 



L'ftYPNOSE. — LE SUICIDE 39 

dépose le plus gros sujet de ma ménagerie. Le soufllet 
active l'incandescence. Aux premières morsures de la 
chaleur, l'animal tourne à reculons dans le cercle de 
feu. Par mégarde, il se heurte à la barrière ardente. 
C'est alors, d'un coté, de l'autre, au hasard, recul désor- 
donné qui renouvelle le contact cuisant. A chaque essai 
de fuite, la brûlure reprend plus vive. L'animal est 
affolé. Il avance et se rôtit; il recule et se rôtit. Déses- 
péré, furieux, il brandit son arme, la convolute en 
crosse, la détend, la couche, la relève avec telle préci- 
pitation et tel désordre qu'il m'est impossible d'en sui- 
vre exactement l'escrime. 

Le moment serait venu de s'affranchir de la torture 
par un coup de stylet. Voici qu'en effet, d'un spasme 
brusque, le torturé s'immobilise, étendu à plat, tout de 
son long. Plus de mouvement, l'inertie est complète. 
Le Scorpion est-il mort? On le dirait vraiment. Peut- 
être s'est-il lardé d'un coup d'aiguillon qui m'a échappé 
dans le tumulte des derniers efforts. Si réellement il 
s'est poignardé, s'il a eu recours au suicide, il est mort 
à n'en pas douter : nous venons de voir avec quelle 
promptitude il succombe à son propre venin. 

Dans mon incertitude, je cueille du bout des pinces 
l'apparent trépassé, et je le dépose sur un lit de sable 
frais. Une heure plus tard, le prétendu mort ressuscite, 
vigoureux comme avant l'épreuve. Je recommence avec 
un second, avec un troisième sujet. Mêmes résultats. 
Après des affolements de désespéré, môme soudaine 
inertie de l'animal, qui s'étale à plat comme foudroyé : 
même retour à la vie sur la fraîcheur du sable. 

Il est à croire que les inventeurs du Scorpion se 
suicidant ont été dupes de cette brusque défaillance, de 



40 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

ce spasme foudroyant où la haute température de l'en- 
ceinte plonge la bote exaspérée. Trop vite convaincus, 
ils ont laissé le patient se rôtir. Moins crédules et reti- 
rant assez tôt l'animal de son cercle de feu, ils auraient 
vu le Scorpion, mort en apparence, reprendre vie et 
affirmer ainsi sa profonde ignorance du suicide. 

En dehors de l'homme, nul des vivants ne connaît 
l'ultime ressource d'une fin A^olontaire, parce que nul 
n'a connaissance de la mort. Quant h nous, se sentir en 
puissance de se dérober aux misères delà vie est noble 
prérogative, excellente à méditer comme signe de notre 
élévation au-dessus de la plèbe animale; mais, au fond, 
lâcheté quand du possible on passe à l'acte. 

Qui se propose d'en venir là, devrait au moins se 
répéter ce que disait, il y a vingt-cinq siècles, Gonfucius, 
le grand philosople des faces jaunes. Surprenant dans 
les bois un inconnu qui fixait à une branche d'arbre 
une corde pour se pendre, le sage chinois lui tint, en 
abrégé, ce langage : 

« Si grands que soient vos malheurs, le plus grand 
serait de succomber au désespoir. Tous les autres peu- 
vent se réparer, celui-là est irréparable. Ne croyez pas 
que tout soit perdu pour vous et tâchez de vous convain- 
cre d'une vérité rendue incontestable par l'expérience 
des siècles. Cette vérité, la voici : tant qu'un homme 
jouit de la vie, rien n'est désespéré pour lai. Il peut 
passer de la plus grande peine à la plus grande joie, du 
plus grand malheur à la plus haute félicité. Reprenez 
courage, et, comme si vous commenciez dès aujour- 
d'hui à connaître le prix de la vie, efforcez-vous d'en 
mettre à profit tous les instants. » 

Cette philosophie terre à terre, à la chinoise, ne 



L'HYPNOSE. — LE SUICIDE 4t 

manque pas de mérite. Elle rappelle cette autre du 

fabuliste : 

... Qu'on me rende impotent, 
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme 
Je vive, c'est assez : je suis plus que content. 

Eh oui, le fabuliste et le philosophe Kong-fou-tsé ont 
raison : la vie est sérieuse chose qu'on ne rejette pas 
sur le premier buisson venu ainsi qu'une guenille en- 
combrante. Nous devons la considérer non comme un 
plaisir, non comme une peine, mais comme un devoir 
dont il faut s'acquitter de son mieux tant que congé ne 
nous est pas donné. 

Devancer ce congé est lâcheté, sottise. Le pouvoir de 
disparaître à son gré par la trappe de la mort ne nous 
autorise pas à déserter; mais il nous ouvre certaines 
perspectives complètement étrangères à Fanimal. 

Seuls nous savons comment se terminent les fêtes de 
la vie, seuls nous prévoyons notre fin, seuls nous avons 
le culte des morts. De ces grandes choses, nul autre ne 
soupçonne rien. Quand une science de mauvais aloi 
hautement le proclame, quand elle nous affirme qu'un 
misérable insecte a pour supercherie la simulation de 
la mort, exigeons d'elle d'y regarder de plus près et de 
ne pas confondre l'hypnose par la frayeur avec le simu- 
lacre d'un état inconnu de la bete. 

A nous seuls la vision nette d'une fin, à nous seuls 
le superbe instinct de l'au delà. Ici, pour sa modeste 
part, intervient la voix de l'entomologie, disant : « Ayez 
confiance; jamais instinct n'a fait faillite à ses pro- 
messes. » 



IV 



LES VIEUX CHARANf.ONS 

En hiver, alors que Finsecte chôme, la numismatique 
me vaut quelques délicieux moments. Volontiers j'in- 
terroge ses rondelles de métal, archives des misères 
qu'on appelle l'Histoire. En ce sol de Provence, où le 
Grec planta Folivier et le Latin la loi, le paysan les 
rencontre, clairsemées un peu de partout, quand il 
retourne sa glèhe. Il me les apporte, me consulte sur 
leur valeur pécuniaire, jamais sur leur signification. 

Que lui importe l'inscription de sa trouvaille! On 
pâtissait jadis, on pâtit aujourd'hui, on pâtira dans l'a- 
venir; en cela, pour lui, se résume Tllistoire. Le reste 
est futilité, passe-temps des oisifs. 

Je n'ai pas cette haute philosophie de l'indifférence 
aux choses du passé. Je gratte du ho ut de l'ongle la ron- 
delle monétaire, je la dépouille avec ménagement de 
son écorce terreuse, je la scrute de la loupe, je cherche 
à déchiffrer sa légende. La satisfaction n'est pas petite 
lorsque le disque de hronze ou d'argent a parlé. Je viens 
de lire un feuillet de l'humanité, non dans les livres, 
narrateurs suspects, mais dans des archives en quelque 
sorte vivantes, contemporaines des personnages et des 
faits. 

Cette goutte d'argent, aplatie sous le coup du poin- 



LES VIEUX CHARANÇONS 43 

çon, me parle des Voconces; VOOC, — VOCViNT, dit la 
légende. Elle me vient de la petite ville voisine, Vaison, 
où Pline le Naturaliste se rendait parfois en villégiature. 
Là peut-être, à la table de son hôte, le célèbre compi- 
lateur, a-t-il apprécié le bec-figue, si fameux parmi les 
gourmets de Rome, et toujours de grand renom aujour- 
d'hui sous le vocable de grasset, parmi les gourmets 
provençaux. Il est fâcheux que ma goutte d'argent ne 
dise rien de ces événements, plus mémorables qu'une 
bataille. 

Elle montre d'un coté une tête, et de l'autre un che- 
val au galop; le tout d'une barbare incorrection. L'en- 
fant qui, pour la première fois, s'exerce de la pointe 
d'un caillou sur le mortier frais des murailles, ne grave 
pas dessin plus informe. Non, pour sur, ces valeureux 
Allobroges n'étaient pas des artistes. 

Combien supérieurs leur étaient les étrangers venus 
de Phocée! Voici un drachme des Massaliètes, massa- 
AiHTox. A l'avers, une tète de Diane d'Ephèse, joufllue, 
mafflue, lippue. Front fuyant, surmonté d'un diadème; 
chevelure abondante, déversée sur la nuque en cascade 
de frisons; pendeloques aux oreilles, collier de perles, 
arc appendu aux épaules. Ainsi devait se parer l'idole 
sous les mains des dévotes syriennes. 

En vérité, ce n'est pas beau. C'est somptueux si l'on 
veut, après tout préférable aux oreilles d'âne que les 
élégantes de nos jours font balancer sur leur coiffure. 
Quel singulier travers que la mode , si féconde en 
moyens d'enlaidir I Le négoce ignore le beau, nous dit 
cette divinité des trafiquants; il lui préfère le profit, 
agrémenté du luxe. Ainsi parle le .drachme. 

Pour revers, un lion qui griffe la terre et rugit à pleine 



44 SOUVENIRS ENTOMOL OGIQUES 



gueule. Elle ne date pas d'aujourdhui, cette sauvagerie 
qui symbolise la puissance par quelque brute redouta- 
])le, comme si le mal était la souveraine expression de 
la force. Kaigle, le lion et autres bandits figurent sou- 
vent au revers des monnaies. La réalité ne suffît pas. 
L'imagination invente des monstruosités, le centaure, 
le dragon, l'hippogriffe, la licorne, l'aigle à double tête. 

Les inventeurs de ces emblèmes sont-ils bien supé- 
rieurs au Peau-Rouge qui célèbre les prouesses de son 
scalp avec une patte d'ours, une aile de faucon, une 
canine de jaguar implantée dans la chevelure? Il est 
permis d'en douter. 

A ces horreurs héraldiques combien est préférable le 
revers de notre pièce d'argent récemment mise en cir- 
culation! Il y a là une semeuse qui, d'une main alerte, 
au soleil levant, jette dans le sillon le bon grain de l'i- 
dée. C'est très simple et c'est grand; cela fait penser. 

Le drachme marseillais a pour tout mérite son superbe 
relief. L'artiste qui en grava les coins était un maître 
du burin; mais le souffle inspirateur lui manquait. Sa 
Diane joufflue est une maritorne de paillards. 

Voici la N AMAS AT des Yolsques, devenue la colonie 
de Nîmes. Cote à côte les profîls d'Auguste et de son 
ministre Agrippa. Le premier, avec son dur sourcil, 
son crâne plat, son nez cassé de rapace, m'inspire mé- 
diocre confiance, bien que le doux Virgile ait dit de 
lai : Deiis nobis hxc otia fecit. Le succès fait les dieux. 
S'il n'eût réussi dans ses projets criminels, Auguste le 
divin serait resté Octave le scélérat. 

Sonministre m'agrée mieux. C'était un grand remueur 
de pierres qui, avec ses maçonneries, ses aqueducs» 
ses routes, vint civiliser un peu les rustiques Yolsques. 



LES VIEUX CHARANÇONS 4;j 

Non loin de mon village, nne magnifique route traverse 
la plaine en ligne droite à partir des rives de l'Aygues, 
et monte là-haut, fastidieuse de longueur et de mono- 
tonie, pour franchir les collines sérignanaises, sous la 
protection d'un puissant oppidum, devenu bien plus 
tard le vieux château, le Castelas. 

C'est un tronçon de la voie d'Agrippa, qui mettait en 
communication Marseille et Vienne. Le majestueux 
ruban, vieux de vingt siècles, est toujours fréquenté. 
On n'y voit plus le petit fantassin brun des légions 
romaines ; on y voit le paysan qui se rend au marché 
d'Orange avec son troupeau de moutons ou sa bande de 
porcelets indisciplinés. A mon avis, c'est préférable. 

Retournons le gros sou à patine verte. COL. NEM., 
colonie de Nîmes, nous enseigne le revers. La légende 
s'accompagne d'un crocodile enchaîné à un palmier 
oii sont appendues des couronnes. C'est un emblème de 
l'Egypte conquise par les vétérans fondateurs de la 
colonie. La bête du Nil grince des dents au pied de 
l'arbre familier. Elle nous parle d'Antoine, le noceur; 
elle nous raconte Cléopâtre, dont le nez aurait changé 
la face du monde s'il eût été camus. Par les souvenirs 
qu'il éveille, le reptile à croupe écailleuse est une 
superbe leçon d'histoire. 

Ainsi longtemps se poursuivraient, très variées sans 
sortir de mon étroit voisinage, les hautes leçons de la 
numismatique des métaux. Mais il en est une autre, 
bien supérieure et moins coûteuse, nous racontant, avec 
ses médailles, les fossiles, l'histoire de la vie. C'est la 
numismatique des pierres. 

A lui seul, le bord de ma fenêtre, confident des vieux 
âges, m'entretient d'un monde disparu. C'est, à la lettre, 



46 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

un ossuaire, dont chaque parcelle garde l'empreinte des 
vies passées. Ce bloc de pierre a vécu. Pointes d'oursin, 
dents et vertèbres de poissons, débris de coquillages, 
éclats de madrépores, y forment une pâte des morts. 
Examinée un moellon après l'autre, ma demeure se 
résoudrait en un reliquaire, en une friperie des anti- 
ques vivants. 

La couche rocheuse d'où Ton extrait ici les matériaux 
de construction couvre, de sa puissante carapace, la 
majeure partie des plateaux voisins. Là fouille le car- 
rier depuis on ne sait combien de siècles, depuis l'é- 
poque peut-être où Agrippa y faisait tailler des dalles 
cyclopéennes pour les gradins et la façade du théâtre 
d'Orange. 

Journellement le pic y met à découvert de curieux 
fossiles. Les plus remarquables sont des dents, merveil- 
leuses de poli au sein de leur grossière gangue, aussi 
luisantes d'émail qu'à l'état de fraîcheur. Il s'en ren- 
contre de formidables, triangulaires, finement créne- 
lées sur le bord, presque de l'ampleur de la main. 

Quel gouffre que la gueule armée d'un pareil râtelier, 
à rangées multiples, échelonnées presque au fond du 
gosier; quelles bouchées happées, dilacérées par cet 
engrenage de cisailles ! Le frisson vous prend rien qu'à 
reconstruire par la pensée cette épouvantable machine 
de destruction. Le monstre ainsi outillé en prince de 
la mort appartenait à la série des squales. La paléon- 
tologie l'appelle Carcharodon megalodon. Le requin 
d'aujourd'hui , terreur des mers, en donne une idée 
approximative, autant que le nain peut donner une 
idée du géant. 

Dans la même pierre abondent d'autres squales, tous 



LES VIEUX CHARANÇONS 47 

féroces gosiers. On y trouve des Oxyrhines [Oxyrhina 
xuphodon, Agass.), à dents façonnées en couperets 
pointus; des Hémipristis (^£'??2z)?nsm serra, Agass.), qui 
se garnissent la mâchoire de crics javanais, courbes et 
dentelés; des Lamies [Lamia dentlculata, Agass.), qui 
se hérissent la gueule de stylets tlexueux, acérés, aplatis 
d'un côté, convexes de l'autre; desNotidanes [Notidaniis 
primigenius, Agass.), dont les dents déprimées se cou- 
ronnent de dentelures rayonnantes. 

Cet arsenal dentaire, témoignage éloquent des vieil- 
les tueries, vaut bien le Crocodile de Nîmes, la Diane 
de Marseille, le Cheval de Yaison. Avec sa panoplie de 
carnage, il me raconte comment l'extermination est 
venue de tout temps émonder le trop-plein de la vie; il 
me dit : « Au lieu môme où tu médites sur un éclat de 
pierre, un bras de mer s'étendait jadis, peuplé de belli- 
queux dévorants et de paisibles dévorés. Un long golfe 
occupait le futur emplacement de la vallée du Rhône. 
Non loin de ta demeure déferlaient ses vagues. » 

Voici, en effet, les falaises du rivage, de telle conser- 
vation qu'en me recueillant je crois entendre tonner la 
volute des flots. Oursins, Lithodomes, Pétricoles, Pho- 
lades, ont laissé là leur signature sur le roc. Ce sont des 
niches hémisphériques où pourrait se loger le poing, des 
cellules rondes, des cabines avec étroit pertuispar où le 
reclus recevait l'ondée de l'eau renouvelée et chargée 
de nourriture. Parfois Tantique habitant s'y trouve, 
minéralisé, intact jusqu'aux moindres détails de ses 
stries, de ses lamelles, fragile ornementation; plus sou- 
vent, il a disparu, dissous, et sa maison s'est remplie 
d'une fine boue marine, durcie en noyau calcaire. 
Dans cette anse tranquille, quelque remous a re- 



48 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

cueilli à la ronde et noyé au sein de la vase, devenue 
marne, des amoncellements énormes de coquillages, de 
toute forme, de toute grosseur. C'est un cimetière de 
mollusques, avec des collines pour tumulus. J'en ex- 
hume des huîtres longues d'une coudée et du poids de 
deux à trois kilogrammes. On remuerait à la pelle, 
dans rimmense amas, les Peignes, les Cônes, les Cy- 
thérées, les Mactres, les Murex, les Turritelles, les Mi- 
tres et autres d'interminable énumération. La stupeur 
vous prend devant la fougue vitale d'autrefois, capable 
de fournir, en un recoin, tel amas de reliques. 

La nécropole à coquilles nous affirme en outre que 
le temps, patient rénovateur de l'orde des choses, a 
moissonné non seulement l'individu, être précaire, mais 
encore l'espèce. Aujourd'hui la mer voisine, la Méditer- 
ranée, n'a presque rien d'identique avec la population 
du golfe disparu. Pour trouver quelques traits de simi- 
litude entre le présent et Je passé, il faudrait les cher- 
cher dans les mers tropicales. 

Le climat s'est donc refroidi; le soleil lentement 
s'éteint, les espèces périssent. Ainsi me parle la numis- 
matique des pierres sur le bord de ma fenêtre. 

Sans quitter mon champ d'observation, si modeste, 
si restreint, et néanmoins si riche, consultons encore la 
pierre, et cette fois au sujet de l'insecte. 

Aux environs d'Apt abonde une étrange roche qui se 
délite par feuillets, semblables à des lames de carton 
blanchâtre. Cela brûle avec flamme fuligineuse et odeur 
de bitume ; cela s'est déposé au fond de grands lacs fré- 
quentés des crocodiles et des tortues géantes. Ces lacs, 
l'œil humain ne les a jamais vus, leurs cuvettes sont 
remplacées par le dos des collines; leurs boues, paisi- 



LES VIEUX CHARANÇONS 40 

blement déposées en minces assises, sont devenues 
puissants bancs de roche. 

Détachons-en une dalle et subdivisons-la en lamelles 
avec la pointe d'un couteau, travail aussi facile que s'il 
s'agissait de séparer l'un de l'autre des cartonnages 
superposés. Ce faisant, nous compulsons un volume 
extrait de la bibliothèque des montagnes, nous feuille- 
tons un livre magnifiquement illustré. 

C'est un manuscrit de la nature, bien supérieur d'in- 
térêt au papyrus de l'Egypte. Presque à chaque page 
des figures ; mieux que cela : des réalités converties en 
images. 

Sur cette page s'étalent des poissons, au hasard grou- 
pés. On les prendrait pour une friture à l'huile de 
naphte. Epines, nageoires, chaîne des vertèbres, osse- 
lets de la tête, cristallin de l'œil devenu globule noir, 
tout y est, en son naturel arrangement. Une seule chose 
manque : la chair. 

N'importe : le plat de goujons a si bonne apparence, 
que le désir vous prend de gratter un peu du bout 
du doigt et de goûter cette conserve archimillénaire. 
Passons-nous la fantaisie ; mettons-nous sous la dent 
un peu de cette friture minérale assaisonnée de pétrole. 

Aucune légende autour de l'image. La réflexion y 
supplée. Elle nous dit : « Ces poissons ont vécu là, en 
bandes nombreuses, dans des eaux paisibles. Des crues 
sont survenues, soudaines, qui les ont asphyxiés de 
leurs flots épaissis de limon. Ensevelis aussitôt dans 
la vase et soustraits de la sorte aux agents de destruc- 
tion, ils ont traversé la durée, ils la traverseront indé- 
finiment sous le couvert de leur suaire. » 

Les mêmes crues amenaient des terres voisines, ba- 



50 SOUVENIRS ENÏOMOLOGIQUES 

layées par les eaux pluviales, une foule de débris, soit 
de la plante, soit de Fanimal, si bien que le dépôt lacus- 
tre nous entretient aussi des choses terrestres. C'est un 
registre général de la vie d'alors. 

Tournons une page de notre dalle, ou plutôt de notre 
album. Il s'y trouve des semences ailées, des feuilles 
dessinées en brunes empreintes. L'herbier de pierre 
rivalise de netteté botanique avec un herbier normal. 

Il nous répète ce que nous enseignaient les coquil- 
lages : le monde change, le soleil faiblit. La végétation 
de la Provence actuelle n'est pas celle d'autrefois; elle 
n'a plus les palmiers, les lauriers suant le camphre, les 
araucarias empanachés, et tant d'autres arbres et ar- 
bustes dont les équivalents appartiennent aux régions 
chaudes. 

Feuilletons toujours. Voici maintenant des insectes. 
Les plus fréquents sont des diptères, médiocres de 
taille, souvent très humbles moucherons. Les dents des 
grands squales nous étonnaient par leur doux poli au 
milieu des rudesses de leur gangue calcaire. Que dire 
de ces frôles moucherons enchâssés intacts dans leur 
reliquaire de marne ! La débile créature que nos doigts 
ne saisiraient pas sans l'écraser, gît, non déformée, 
sous le poids des montagnes ! 

Les six pattes fluettes, qu'un rien désarticule, les 
voilà étalées sur la pierre, correctes de forme et d'ar- 
rangement, dans l'attitude de l'insecte au repos. Rien 
n'y manque, pas môme la double griffette des doigts. 
Les deux ailes, les voilà déployées. Le fin réseau de 
leurs nervures peut s'étudier à la loupe aussi bien que 
sur le diptère de collection, embroché d'une épingle. 
Les panaches antennaires n'ont rien perdu de leur sub- 



LES VIEUX CHARANÇONS 51 

tile élégance; le ventre laisse dénombrer les anneaux, 
bordés d'une rangée d'atomes qui furent des cils. 

La carcasse d'un mastodonte, bravant la durée dans 
son lit de sable, nous étonne déjà ; un moucheron d'ex- 
([uise délicatesse, conservé intact dans l'épaisseur du 
roc, nous tourneboule la pensée. 

Certes, le moustique ne venait pas de loin, apporté 
par les crues. Avant l'arrivée, le tumulte d'un filet d'eau 
l'aurait réduit à ce néant dont il était si près. Il a vécu 
sur les rives du lac. Tué parles joies d'un matin, grand 
âge des moucherons, il est tombé du haut de son jonc, 
et le noyé a disparu à l'instant dans les catacombes li- 
moneuses. 

Ces autres, ces trapus, à dures élytres convexes, les 
plus nombreux après le diptère, quels sont-ils? Leur tête 
exiguë, prolongée en trompe, nous le dit très bien. Ce 
sont des coléoptères proboscidiens, des rhyncophores, 
en termes moins revêches, des Charançons. 11 y en a de 
petits, de moyens, de gros, pareils en dimensions à leurs 
similaires d'aujourd'hui. 

Leur pose sur la plaquette calcaire n'a pas la correc- 
tion de celle du moustique. Les pattes sont emmêlées 
à l'aventure; le bec, le rostre, tantôt se dissimule sous 
la poitrine et tantôt se projette en avant. Ceux-ci le 
montrent de profil, ceux-là, plus fréquents, le tendent 
de côté par l'effet d'une torsion du col. 

Ces disloqués, ces contorsionnés, n'ont pas eu l'ense- 
velissement soudain et paisible du diptère. Si divers ont 
vécu sur les plantes du rivage, les autres, la majorité, 
proviennent des environs, amenés par les eaux pluviales, 
qui leur ont faussé les articulations à travers l'obstacle 
des brindilles et des pierrailles. Une cuirasse robuste a 



52 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

gardé le corps indemne, mais les fmes jointures des 
membres ont cédé quelque peu, et le suaire de boue a reçu 
les noyés tels que les avait faits le désordre du trajet. 

Ces étrangers, venus deloinpeut-etre, nous fournissent 
précieux renseignement. Ils nous disent que, si les bords 
du lac avaient le moustique pour principal représentant 
de la classe des insectes, les bois avaient le charançon. 

En dehors de la famille porte-trompe, les feuillets de 
ma roche aptésienne ne me montrent presque plus rien, 
en effet, notamment dans la série des coléoptères. Où 
sont les autres groupes terrestres, le Carabe, le Bou- 
sier, le Capricorne, que le lavage des pluies, indifférent 
dans ses récoltes, aurait conduit au lac tout comme le 
Charançon? Pas le moindre vestige de ces tribus, si 
prospères aujourd'hui. 

Où sont l'Hydrophile, le Gyrin, le Dytique, habitants 
des eaux? Pour ces lacustres, la chance était grande de 
nous parvenir momifiés entre deux feuillets de marne. 
S'il y en avait alors, ils vivaient dans le lac, dont les 
boues auraient conservé ces vêtus de corne encore plus 
intégralement que les petits poissons et surtout le dip- 
tère. Eh bien, de ces coléoptères aquatiques, nul ves- 
tige non plus. 

Où étaient-ils, ces absents du reliquaire géologique? 
Où étaient ceux des broussailles, des pelouses, des 
troncs vermoulus : Capricornes, taraudeurs du bois; 
Scarabées, exploiteurs de la bouse; Carabes, éventreurs 
de gibier? Les uns et les autres étaient dans les limbes 
du devenir. Le présent de cette époque ne le possédait 
pas; le futur les attendait. Le Charançon, si j'en crois 
les modestes archives qu'il m'est loisible de consulter, 
serait donc l'aîné des Coléoptères. 



LES VIEUX CHARANÇONS 53 

En ses débuts, la vie façonna des éirangetés qui se- 
raient de criantes dissonances dans l'actuelle harmonie. 
Quand elle inventa le saurien, elle se complut d'abord 
en des monstres de quinze à vingt mètres de longueur. 
Elle leur mit des cornes sur le nez et sur les yeux, leur 
pava le dos de fantastiques écailles, leur creusa la nu- 
que en sacoche épineuse où la tête rentrait comme dans 
un capuchon. 

Elle essaya môme, sans grand succès d'ailleurs, de 
leur donner des ailes. Après ces horreurs, la fougue 
procréatrice calmée, devait venir le gracieux lézard vert 
de nos haies. 

Quand elle inventa l'oiseau, elle lui mit au bec les 
dents pointues du reptile, lui appendit au croupion une 
longue queue empennée. Ces créatures indécises, trou- 
blantes de hideur, étaient le prélude lointain du rouge- 
gorge et de la colombe. 

Pour tous ces primitifs, crâne très réduit, cervelle 
d'idiot. La brute antique est avant tout une atroce ma- 
chine qui happe, un ventre qui digère. L'intellect ne 
compte pas encore. Gela viendra plus tard. 

Le Charançon, à sa manière, répète un peu ces aber- 
rations. Voyez l'extravagant appendice de sa petite tête. 
C'est ici mufle épais et court, ailleurs trompe robuste, 
ronde ou taillée à quatre pans. C'est, autre part, calu- 
met insensé, de la finesse d'un crin, de la longueur du 
corps et au delà. Au bout de ce bizarre outil, dans 
l'embouchure terminale, les fines cisailles des mandi- 
bules; sur les côtés, les antennes, enchâssant leur pre- 
mier article dans une rainure. 

A quoi bon ce rostre, ce bec, ce nez caricatural? Où 
rinsecte en a-t-il trouvé le modèle? Nulle part. Il en 



54 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

est rinventeur, il en garde le monopole. En dehors de 
sa famille, aucun coléoptère ne se livre à ces excentri- 
cités buccales. 

Remarquez encore l'exiguïté de la tête, bulbe à peine 
renflé à la base de la trompe. Que peut-il y avoir là de- 
dans ? Un bien pauvre outillage nerveux, signe d'ins- 
tincts très bornés. Avant de les avoir vus à l'œuvre, on 
fait peu de cas de ces microcéphales sous le rapport de 
l'intellect; on les classe parmi les obtus, les privés d'in- 
dustrie. Ces prévisions ne seront guère démenties. 

Si le Curculionide est peu glorifié par ses talents, ce 
n'est pas un motif de le dédaigner. Comme nous l'affir- 
ment les schistes lacustres, il était à l'avant-garde des 
cuirassés d'élytres; il devançait, de longues étapes, les 
industrieux en incubation dans les contingences du 
possible. Il nous parle de formes initiales, si bizarres 
parfois ; il est dans son petit monde ce que sont dans 
un monde supérieur l'oiseau à mandibules dentées et 
le saurien à sourcils encornés. 

En légions toujours prospères, il est parvenu jusqu'à 
nous sans modifier sa caractéristique. Il est aujourd'hui 
ce qu'il était aux vieilles époques des continents; les 
images de feuillets calcaires hautement l'affirment. Sous 
telle et telle autre de ces images, je me risquerais à 
mettre le nom du genre, parfois même celui de l'espèce. 

La permanence des instincts doit accompagner la 
permanence des formes. En consultant le Curculio- 
nide moderne, nous aurons donc un chapitre très ap- 
proximatif sur la biologie de ses prédécesseurs, alors 
que la Provence ombrageait de palmiers ses vastes lacs 
à crocodiles. L'histoire du présent nous racontera l'his- 
toire du passé. 



LE LARIN MACULE 

Larin, dénomination vague, incapable de renseigner. 
Le terme sonne bien. C'est déjà quelque chose que de 
ne pas affliger Foreille avec une expectoration de rau- 
cités; mais le lecteur novice désirerait mieux. Il vou- 
drait que le nom, en syllabes euphoniques, lui donnât 
bref signalement de l'insecte dénommé. Ce lui serait 
un guide dans l'immense cohue. 

Volontiers je partage cet avis, tout en reconnaissant 
combien serait ardue une nomenclature rationnelle, 
distribuant aux bêtes des noms et des prénoms mérités. 
Notre ignorance nous condamne à l'indécis, souvent 
même à des non-sens. Voyez en effet. 

Que signifie Larin? Le lexique grec nous dit : Aap-.vôç, 
engraissé, replet. L'insecte objet de ce chapitre a-t-il 
droit à pareil vocable? Nullement. Il est pansu, j'en 
conviens, comme le sont en général les Charançons, 
mais sans mériter plus qu'un autre un certificat d'obé- 
sité. 

Creusons plus avant. Aapo; signifie beau, poli, élé- 
gant. Y sommes-nous cette fois? Pas encore. Certes, le 
Larin n'est pas dépourvu d'élégance, mais combien 
d'autres le dépassent en beauté de costume parmi les 
Coléoptères à trompe ! Nos oseraies en nourrissent d'en- 



56 SOUVENIRS EMOMOLOGIQUES 

farinés de fleur de soufre, de galonnés de céruse, de 
poudrés de vert-malachite. Ils laissent aux doigts une 
poussière d'écaillés qui semble cueillie sur l'aile des 
papillons. Nos vignes, nos peupliers, en possèdent de 
supérieurs, pour l'éclat métallique, à la pyrite cui- 
vreuse ; les pays équatoriaux en fournissent d'une 
somptuosité sans égale, vrais bijoux à côté desquels 
pâliraient les merveilles de nos écrins. Non, le modeste 
Larin n'a pas droit à la superbe glorification. A d'au- 
tres que lui, dans la famille des porte-bec, reviendrait 
le titre de beau. 

Si, mieux renseigné, son parrain l'avait dénommé 
d'après les mœurs, il l'aurait appelé : exploiteur de 
fonds d'artichaut. Le groupe des Larins, en effet, établit 
sa famille dans le culot charnu des Carduacées, char- 
don, onoporde, centaurée, carline, carde et autres qui, 
par la structure et la saveur, rappellent de près ou de 
loin l'artichaut de nos tables. C'est sa spécialité, son 
domaine. Le Larin est préposé à l'émondage de l'enva- 
hissant et féroce chardon. 

Donnez un coup d'œil aux pompons roses, blancs ou 
bleus d'une carduacée. Des insectes à long bec grouil- 
lent, gauchement plongent dans l'amas de fleurettes. 
Qui sont-ils? Des Larins. Ouvrez le pompon, fendez-en 
la base charnue. Surpris par l'air et la lumière, des 
vers grassouillets, blancs, sans pattes, y dodelinent 
inquiets, isolés chacun dans une niche. Que sont ces 
vers? Des larves de Larin. 

L'exactitude réclame ici une restriction. Quelques 
autres Curculionides, voisins de ceux dont l'histoire va 
nous occuper, affectionnent, eux aussi, pour leur fa- 
mille, les réceptacles charnus à goût de topinambour. 



LE LARIN MACULÉ 57 

N'importe : les dominant en nombre, en fréquence, en 
taille avantageuse, les Larins, dans ma région du moins, 
sont les exterminateurs attitrés des têtes de chardon. 
Voilà le lecteur renseigné, autant qu'il est en mon 
pouvoir. 

Au bord des chemins, tout l'été, tout l'automne, 
jusqu'à la venue des froids, abonde le plus élégant des 
chardons méridionaux. Ses jolies fleurs bleues, grou- 
pées en têtes rondes et piquantes, lui ont valu le nom 
botanique (ÏBchinops^ par allusion au hérisson roulé 
en boule. C'est le hérisson, en efl'et. Mieux encore : 
c'est l'oursin des mers implanté sur une tige et devenu 
iïlobe d'azur. 

Sous un rideau de fleurettes épanouies en étoiles, le 
gracieux pompon dissimule les mille dards de ses écail" 
les. Qui le touche d'un doigt non circonspect est surpris 
de telles rudesses sous d'innocentes apparences. Le 
feuillage qui l'accompagne, vert en dessus, blanc et co- 
tonneux en dessous, avertit du moins l'inexpérimenté : 
il se découpe en lobes pointus , dont chacun porte au 
bout une aiguille d'extrême acuité. 

Ce chardon est le patrimoine du Larin maculé [Lari- 
nus maculosus, Sch.), qui, par nébulosités interrompues, 
se poudre le dos de jaunâtre. Le Curculionide en pâture 
très sobrement le feuillage. Juin n'est pas terminé que^ 
pour l'établissement de sa famille, il en exploite les 
têtes, vertes alors, grosses comme des pois, au plus 
comme des cerises. Deux à trois semaines, le travail de 
peuplement se continue sur des globes de jour en jour 
plus bleus et plus volumineux. 

Au gai soleil de la matinée des couples s'y forment, 
très pacifiques. Les préludes matrimoniaux, enlace- 



58 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

ments de leviers articulés, ont des gaucheries rustiques. 
Des pattes d'avant, père Larin maîtrise son épousée; 
des tarses d'arrière, par intervalles et d'une friction 
douce, il lui brosse les flancs. Avec ces molles caresses 
alternent des secousses brusques, des trémoussements 
fougueux. Cependant la patiente, pour ne pas perdre 
du temps, travaille du bec son capitule et prépare la 
niche de l'œuf. Môme en pleine noce, le souci de la 
famille ne laisse repos à cette laborieuse. 

A quoi peut bien servir le rostre du Curculionide, ce 
nez paradoxal coQime n'oseraient s'en permettre les 
extravagances du mardi gras? Nous allons l'apprendre 
avec tout le loisir désirable. Mes sujets, captifs d'une 
cloche en toile métallique, travaillent au soleil, sur le 
rebord de ma fenêtre. 

Un couple vient de se disjoindre. Insoucieux de ce 
qui va maintenant se passer, le mâle se retire et va 
pâturer un peu, non sur les têtes bleues, morceaux 
de choix réservés aux jeunes, mais sur les feuilles, où, 
d'un labour superficiel, le bec prélève sobres bouchées. 
La mère reste en place, continuant la fouille déjà com- 
mencée. 

Plongé en plein dans la sphère de fleurons, le rostre 
disparait. D'ailleurs peu de mouvements de l'insecte ; 
tout au plus quelques lentes enjambées dans un sens, 
puis dans l'autre. Ce n'est pas ici besogne de vrille, 
qui vire; c'est travail de pal, de poinçon, qui tena- 
cement s'enfonce. Les mandibules, fines cisailles de 
l'outil, mordent, creusent, et c'est tout. A la iin, le 
rostre pioche, c'est-à-dire que, s'infléchissant sur sa 
base, il extirpe, soulève et ramène un peu en dehors 
les fleurons arrachés. De là proviendra le petit ex- 



LE LARIN MACULE o9 

haussement de niveau qu'on remarque en tout point 
peuplé. Ce travail d'excavation dure un gros quart 
d'heure. 

Alors la mère se retourne, du bout du ventre retrouve 
l'entrée du puits et met en place Fœuf. De quelle ma- 
nière? L'abdomen de la pondeuse est beaucoup trop 
volumineux, trop obtus pour s'engager dans Fétroit 
défilé et déposer l'œuf au fond directement. Un outil 
spécial, une sonde conduisant le germe au point requis, 
€st donc ici d'absolue nécessité. Cette sonde, l'insecte 
n'en possède pas d'apparente, etjene vois dégainer rien 
de pareil, tant les choses se passent avec prestesse et 
discrétion. 

IV'importe, ma conviction est formelle : pour loger 
l'œuf au fond du puits que le rostre vient de forer, la 
mère doit posséder un pal conducteur, un tube rigide, 
tenu en réserve, invisible, dans la trousse de la pon- 
deuse. A l'occasion d'exemples plus concluants, on 
reviendra sur ce curieux sujet. 

Un premier point est acquis : le rostre du Curcu- 
lionide, ce nez jugé d'abord caricatural, est en réalité 
outillage des tendresses maternelles. L'extravagant de- 
vient le régulier, l'indispensable. Puisqu'il porte man- 
dibules et autres pièces buccales à l'extrémité , sa 
fonction, cela va de soi, est démanger; mais à cette 
fonction s'en adjoint une autre de plus haute impor- 
tance. L'hétéroclite trocart prépare les voies à la ponte, 
il est le collaborateur de l'oviducte. 

Et cet outil, caractéristique de la corporation, est si 
honorable que le père n'hésite pas à s'en glorifier, bien 
qu'inhabile à forer les loges familiales. A l'exemple de 
sa compagne, il porte foret lui aussi, mais de dimen- 



60 SOUVENIRS EN ÏOMOLOGIQUES 

sions moindres, comme il convient à la modestie de 
son rôle. 

Un second point nous est révélé. Afin d'introduire 
les germes aux points opportuns, il est de règle que 
l'insecte inocalateur soit doué d'un outil à double fonc- 
tion, qui, à la fois, ouvre le passage et y guide les œufs. 
Tel est le cas de la Cigale, de la Sauterelle, de la Ten- 
thrède, duLeucospis, de l'Ichneumon, tous porteurs de 
sabre, de scie, de sonde au bout de l'abdomen. 

Le Curculionide divise le travail et le répartit entre 
deux outils, dont l'un, à l'avant, est la tarière perfora- 
trice, et dont l'autre, à l'arrière, dissimulé dans le corps 
et dégainé à l'instant de la ponte, est le tube direc- 
teur. En dehors des Charançons, cet étrange mécanisme 
m'est inconnu. 

L'œuf mis en place, — et c'est rapidement fait, grâce 
au travail préliminaire du foret, — la mère revient au 
point peuplé. Elle tasse un peu les matériaux ébranlés, 
elle refoule légèrement les fleurons extirpés ; puis, sans 
autrement insister, s'éloigne. Parfois môme, elle se 
dispense de ces précautions. 

Quelques heures plus tard, j'examine les capitules 
exploités, reconnaissables à un certain nombre de 
taches flétries et légèrement saillantes, dont chacune est 
la hutte d'un œuf. De la pointe du canif, j'extrais le petit 
amas fané, je l'ouvre. A la base, dans une logette ronde, 
creusée dans la substance du globule central, réceptacle 
du capitule, se trouve Fœuf, assez volumineux, jaune 
et ovalaire. 

Il est enveloppé d'une matière brune provenant des 
tissus meurtris par l'outil de la pondeuse ainsi que des 
exsudations de la blessure concrétées en mastic. Cette 



LE LARIN MACULE 61 

enveloppe s'élève en cône irrégulier et se termine par 
des fleurons desséchés. Au centre de la houppe se voit 
d'ordinaire un pertuis, qui pourrait hien être un soupi- 
rail d'aération. 

Lenomhre d'oeufs confiés à un seul capitule est facile 
h reconnaître sans ruiner le logis : il suffit de compter 
les macules jaunâtres irrégulièrement distribuées sur le 
fond bleu. J'en trouve jusqu'à cinq, six et davantage, 
même sur telle tête moindre qu'une cerise. Chacune 
recouvre un œuf. Tous ces germes proviennent-ils d'une 
seule mère? C'est possible. Ils peuvent avoir aussi des 
origines diverses, car il n'est pas rare de surprendre 
deux mères occupées à la fois de leur ponte sur le même 
globe. 

Parfois les points travaillés se touchent presque. La 
pondeuse, à ce qu'il semble, a sa numération très bor- 
née , incapable de tenir compte des occupants. Elle 
plonge son trocart sans prendre garde que, tout à côté, 
la place est déjà prise. Trop, beaucoup trop de convives, 
en général, au chiche banquet du chardon bleu. Trois 
au plus y trouveront de quoi vivre. Les précoces pros- 
péreront ; les retardataires succomberont faute de place 
à la table commune. 

En une semaine éclosent les vermisseaux, corpus- 
cules blancs, à tête rousse. Supposons-les au nombre 
de trois, cas fréquent. Qu'ont-ils en leur garde-manger, 
les petits? Presque rien. L'Echinops est une exception 
parmi les carduacées. Ses fleurs ne reposent point 
sur un réceptacle charnu, étalé en fond d'artichaut. 
Ouvrons un capitule. Au centre, comme support com- 
mun, se trouve un noyau rond et ferme, un globule à 
peine gros comme un grain de poivre, et porté au 



62 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

bout d'une colonnette, continuation de l'axe du rameau. 
Voilà tout. 

Maigres, très maigres provisions pour trois convives. 
En volume, il n'y a pas de quoi suffire aux premiers 
repas d'un seul; encore moins, tant c'est coriace et peu 
substantiel, de quoi fournir aux réserves de la trans- 
formation les belles nappes graisseuses qui donnent 
au ver apparence beurrée. 

C'est toutefois en ce mesquin globule et la colonnette 
son support que les trois commensaux trouvent, leur 
vie durant, de quoi se restaurer, grandir. Nulle part 
ailleurs la dent n'est portée, et encore l'attaque est- 
elle d'extrême discrétion. C'est ratissé à la surface, 
ébréché et non consommé à fond. 

De rien faire beaucoup, nourrir avec une miette trois 
panses faméliques, parfois quatre, serait miracle inad- 
missible. Le secret de l'alimentation est ailleurs que 
dans le peu de matière solide disparue. Informons- 
nous mieux. 

Je mets à découvert quelques larves déjà grandelettes 
et j'installe habitations et habitants dans des tubes en 
verre. De la loupe, longtemps j'épie les séquestrés. Je 
ne parviens pas à les voir mordre sur le globule cen- 
tral déjà ébréché, ni sur l'axe, entaillé lui aussi. De ces 
surfaces rabotées je ne sais depuis quand, de ce qui 
paraissait être le pain quotidien, les mandibules ne 
détachent la moindre parcelle. Tout au plus, la bouche 
un moment s'y accole, puis recule, inquiète, dédai- 
gneuse. C'est visible : le mets ligneux, très frais encore, 
ne convient pas. 

La démonstration se complète par le dénouement de 
mes expériences. En vain dans les tubes de verre, clos 



LE LARL\ MACULÉ 



63 



d'un tampon de coton mouillé, je maintiens les têtes 
d'Echinops en état de fraîcheur, mes essais d'éducation 
ne réussissent une seule fois. Du moment que le capi- 
tule est détaché de la plante, ses habitants périssent de 
famine, que mes soins interviennent ou n'interviennent 
pas. Ils languissent tous au cœur de la boule natale et 
linalement succombent, nïmporte le récipient de mes 




Cellules du Lariu maculé, sur Echinops Ritro. 



récoltes, tube, bocal, boîte en fer-blanc. Plus tard, lors- 
que la période d'alimentation aura pris fin, il me sera 
très facile, au contraire, de garder les vers en excellent 
état et de suivre à souhait leurs préparatifs de nym- 
phose. 

Cet échec dit : la larve du Larin maculé ne se nour- 
rit pas d'aliments solides; il lui faut le brouet clair de 
la sève. Elle met en perce le tonnelet de son cellier 
d'azur, c'est-à-dire qu'elle entaille, avec ménagement, 
l'axe du capitule ainsi que le noyau central. 



64 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Sur ces blessures superficielles^ remises à vif par de 
nouveaux coups de rabot à mesure que la cicatrisation 
les dessèche, elle lape les suintements du chardon, 
afflux venu des racines. Tant que la boule bleue est sur 
pied, bien vivante, la sève monte, les tonnelets dis- 
joints transpirent, et le ver y cueille de la lèvre breu- 
vage nourrissant. Mais, détaché du rameau, privé de sa 
source, le cellier tarit. Du coup, à bref délai, périt 
la larve. Ainsi s'expliquent les mortels dénouements 
de mes éducations. 

Lécher les exsudations d'une plaie suffit aux larves 
du Larin. La méthode usitée est dès lors évidente. Les 
nouveau-nés, éclos sur le globe central, prennent place 
autour de l'axe, proportionnant leur distance au nom- 
bre des convives. Là chacun décortique, entaille des 
mandibules la portion en face de lui et fait sourdre 
l'humeur nourricière. Si la source tarit par la cicatri- 
sation, de nouvelles morsures la ravivent. 

Mais l'attaque se fait avec circonspection. La colonne 
centrale et son chapiteau rond sont les maîtresses pièces 
du globe. Trop profondément compromise, la solive 
céderait au vent et ruinerait la demeure. De l'aqueduc 
aussi il faut respecter les canaux, si l'on veut jusqu'à la 
fin obtenir suintement convenable. Seraient-ils trois, 
seraient-ils quatre, les vers s'abstiennent donc de rabo- 
ter trop avant. 

Leurs entailles, discrets coups de racloir, ne com- 
promettent ni la solidité de l'édifice ni le fonctionne- 
ment des vaisseaux; aussi l'inflorescence, malgré ses 
ravageurs, garde-t-elle fort bon aspect. Elle s'épanouit 
comme à l'ordinaire; seulement, sur le joli tapis bleu 
font tache des espaces jaunâtres, de jour en jour plus 



LE LARIN MACULE 65 

étendus. En chacun de ces points, sous le couvert des 
fleurons morts, un ver est établi. Autant de macules 
jaunies, autant de consommateurs attablés. 

Les ileurons, avons-nous dit, ont pour support com- 
mun, pour réceptacle, la tête ronde surmontant l'axe. 
C'est sur ce globule que débutent les vermisseaux. Ils 
attaquent quelques tleurons par la base, les extirpent 
sans les endommager et les refoulent d'un coup d'écliine. 
L'emplacement défriché s'entame un peu, s'ébrèche et 
devient la première buvette. 

Que deviennent les pièces arrachées? Sont-elles, dé- 
combres gênants, rejetées à terre? L'animalcule s'en 
garde bien. Ce serait mettre à nu, sous les yeux de l'en- 
nemi, sa croupe dodue, morceau petit, mais alléchant. 

Refoulés en arrière , les matériaux de défrichement 
restent intacts, groupés l'un contre l'autre dans leur 
naturelle position. Pas une écaille, pas un fétu ne choit 
à terre. Au moyen d'une glu, qui fait vite prise et ré- 
siste à la pluie, l'ensemble des pièces détachées est 
cimenté à la base en un faisceau continu, de façon que 
l'inflorescence se conserve intacte, abstraction faite de 
la teinte jaunie aux points blessés. A mesure que le ver 
grandit, d'autres fleurons sont fauchés et prennent rang, 
à côté des autres, dans la toiture qui, par degrés, se 
gonfle et finalement devient gibbosité. 

Ainsi s'obtient demeure tranquille, à l'abri des intem- 
péries et des coups de soleil. Là dedans, en sécurité, 
Termite s'abreuve à sa futaille; il devient gros et gras. 
Je le soupçonnais bien, que la larve saurait, par son 
industrie, suppléer à la sommaii'e installation de l'œuf. 
Oii les soins maternels manquent, le ver a pour sauve- 
garde des talents spéciaux. 

5 



66 SOUVENIRS ENTOIVIOLOGIQUES 

Rien, néanmoins, dans le ver du Larin maculé, ne 
révèle rtiabile constructeur de paillottes. C'est un menu 
boudin, d'un jaunâtre ferrugineux, fortement recourbé 
en crochet. Nul vestige de pattes; nul outillage autre 
que la bouche et le pôle opposé, actif auxiliaire. De 
quoi peut être capable ce petit cylindre de beurre 
ranci? Le voira l'œuvre est sans difficulté au moment 
propice. 

J'ouvre à demi quelques cellules vers le milieu du 
mois d'août, alors que la larve, sa pleine croissance 
acquise, travaille à consolider, à badigeonner le logis 
en vue de la prochaine nymphose. Les coques éven- 
trées, mais adhérant toujours au capitule natal, sont 
disposées en file dans un tube de verre qui me permet- 
tra d'assister au travail sans troubler le constructeur. 
Le résultat ne se fait pas attendre. 

A l'état de repos, le ver est un crochet dont les extré- 
mités de très près s'avoisinent. De temps à autre, je le 
vois mettre en contact intime les deux bouts opposés 
et fermer le circuit. Alors, — n'allons pas nous scanda- 
liser de sa méthode , ce serait méconnaître les saintes 
naïvetés de la vie, — alors, des mandibules, il cueille 
très proprement sur l'orifice stercoral une gouttelette 
pareille de grosseur à une médiocre tète d'épingle. C'est 
un fluide d'un blanc trouble, filant, visqueux, analogue 
d'aspect aux larmes poisseuses qu'exsudent, quand on 
les rompt, les galles cornues du térébinthe. 

Le ver étale sa gouttelette sur les bords de la brèche 
faite à sa demeure; il la distribue de-ci, de-là, parcimo- 
nieusement; il la pousse, l'insinue dans les déchirures. 
Puis, attaquant les fleurons du voisinage, il en extirpe 
des lambeaux d'écaillés, des tronçons de poils. 



LE LARIN MACULÉ 67 

Cela ne lui suffit pas. Il ratisse l'axe et le noyau cen- 
tral de l'inflorescence; il en détache des miettes, des 
atomes. Labeur pénible, car les mandibules sont cour- 
tes et coupent mal. Elles arrachent plutôt qu'elles ne 
taillent. 

Le tout est distribué sur le mastic encore frais. Cela 
fait, vivement le ver se trémousse, se bande en crochet, 
se débande; il roule, il glisse dans sa cabine pour ag- 
glutiner les matériaux et lisser la muraille du tampon 
de sa croupe ronde. 

Ces coups de presse et de polissoir donnés, le voici 
de nouveau qui se boucle en circuit fermé. Une seconde 
gouttelette blanche apparaît à l'issue de l'usine. Ainsi 
qu'elles le feraient d'une bouchée ordinaire , les man- 
dibules happent le honteux produit, et le môme travail 
recommence : enduit à la glu d'abord, puis incrusta- 
tion de parcelles ligneuses. 

Après un certain nombre de truelles cle ciment ainsi 
dépensées, l'animal se tient immobile; il semble renon- 
cer à une entreprise trop au-dessus de ses moyens. Au 
bout de vingt-quatre heures, les coques ouvertes bâil- 
lent toujours. Il s'est fait essai de restauration, et non 
clôture sérieuse. La besogne est trop onéreuse. 

Que manque-t-il? Non les matériaux ligneux, moel- 
lons qu'il est toujours loisible d'extraire à la ronde, 
mais bien le mastic agglutinateur, dont la fabrique 
chôme. Et pourquoi chôme-t-elle? C'est tout simple : 
parce que la tête de chardon, détachée de la tige, a les 
vaisseaux taris et ne fournit plus de vivres, origine de 
tout. 

Le Chaldéen à barbe frisée bâtissait avec des tablet- 
tes de boue cuites au four et cimentées de bitume. Le 



08 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Gurculionide du chardon bleu possédait, bien avant 
l'homme, le secret de l'asphalte. Bien mieux : pour 
mettre sa méthode en pratique dans des conditions de 
célérité et d'économie inconnues des entrepreneurs 
babyloniens, il avait, il a toujours à lui sa source de 
bitume. 

Que peut bien être cet agglutinatif ? J'ai dit son appa- 
rition en gouttes d'opale au déversoir intestinal. Durcie, 
résinihée par le contact de Fair, la matière tourne au 
fauve rougeâtre, si bien que l'intérieur de la cellule 
semble d'abord enduit avec de la gelée de coing. La co- 
loration finale est le brun terne, sur lequel tranchent 
des atomes pâles, débris ligneux amalgamés. 

La première idée qui vient à l'esprit, c'est d'attribuer 
la glu du Larin à quelque sécrétion spéciale , analogue 
à celle de la soie, mais travaillant au pôle opposé. Y 
aurait-il, en effet, à l'arrière du ver, des glandes à vis- 
cosité? J'ouvre une larve en pleine occupation de ma- 
çonnerie. Les choses sont autres que je ne l'imaginais : 
aucun appareil glandulaire n'accompagne le bout infé- 
rieur du canal digestif. 

Rien de visible non plus dans le ventricule. Seuls, 
les tubes de Malpighi, assez gros et au nombre de 
quatre, révèlent, par leur teinte opaline, un contenu ap- 
préciable; seule, la portion terminale de l'intestin est 
gonflée d'une pulpe qui nettement frappe le regard. 

C'est une matière demi-fluide, visqueuse, filante et 
d'un blanc trouble. J'y reconnais en abondance des cor- 
puscules opaques, semblabes à une fine poussière de 
craie, qui se dissolvent avec effervescence dans l'acide 
azotique et sont par conséquent dee produits uriques. 

Cette pulpe si molle, voilà bien, à n'en pas douter, le 



LE LâIUN macule 69 

mastic que le ver expulse et recueille par gouttelettes; 
le rectum , voilà bien l'entrepôt à bitume. La parité 
d'aspect, de coloration, de viscosité filante, ne me laisse 
indécis : le ver agglutine, cimente, fait œuvre d'art avec 
les écoulements de son égout. 

Est-ce en vérité résidu excrémentiel? Des doutes sont 
permis. Les quatre vaisseaux de Malpighi qui ont versé 
dans le rectum des urates en poudre, pourraient bien y 
verser d'autres matériaux. En général, ils ne semblent 
pas avoir des rôles bien exclusifs. Pourquoi ne seraient- 
ils pas chargés de fonctions diverses dans un organisme 
pauvre en outillage? Ils se gonflent de bouillie calcaire 
pour fournir au ver da Capricorne de quoi murer la porte 
de sa loge avec une plaque de marbre. Rien de surpre- 
nant s'ils se gorgent aussi de la viscosité qui devient 
l'asphalte du Larin. 

En ce cas embarrassant, l'explication que voici peut- 
être suffirait. La larve du Larin, nous le savons, suit un 
régime très léger : des lampées de sève an lieu d'ali- 
ments solides. Aussi pas de résidus grossiers. En aucun 
moment, je n'observe des immondices dans la loge : la 
netteté y est parfaite. 

Ce n'est pas à dire que toute la nourriture soit assi- 
milée. Il y a certainement des scories sans valeur nutri- 
tive, mais subtiles et voisines de la fluidité. Le goudron 
qui cimente et calfeutre ne serait-il que cela? Pourquoi 
pas? Alors le ver bâtirait avec ses excréments; de son 
ordure il ferait gracieux logis. 

Ici nos répugnances doivent se taire. Oii voulez- vous 
que le reclus prenne pour son coffret? Sa niche est son 
monde. Au delà, rien ne lui est connu, rien ne lui vient 
en aide. Il doit périr s'il ne trouve en lui-même sa pro- 



70 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

vision de ciment. Diverses chenilles, non assez riches 
pour se permettre le luxe d'un cocon parfait, savent 
feutrer leurs poils avec un peu de soie. Lui, l'indigent, 
privé de filature, doit recourir à l'intestin, son unique 
auxiliaire. 

Cette méthode stercorale montre une fois de plus 
combien la nécessité est ingénieuse. Avec son ordure 
se bâtir luxueux palais est trouvaille des plus méritoi- 
res. L'insecte seul en était capable. Du reste, la larve 
du Larin n'a pas le monopole de cette architecture, 
non décrite dans Yitruve. Bien d'autres, mieux four- 
nies en moellons, celles des Onitis, des Onthophages, 
des Cétoines, par exemple, la dépassent, et de beau- 
coup, pour l'élégance de leurs édifices excrémentiels. 

Parachevé, aux approches de la nymphose, le manoir 
du Larin est une niche ovalaire qui mesure une quin- 
zaine de millimètres de longueur sur dix de largeur. Sa 
structure serrée lui permet de résister presque à la 
pression des doigts. Son grand diamètre est parallèle 
à Taxe du capitule. Lorsque, chose non rare, trois cel- 
lules sont groupées sur le même support, leur ensem- 
ble a quelque peu l'aspect du fruit du ricin, à trois 
coques hispides. 

L'extérieur de la loge est un rustique hérissement 
d'écaillés, de débris pileux et surtout de fleurons en- 
tiers, jaunis, arrachés de leur base et refoulés à dis- 
tance tout en gardant leur naturelle coordination. Dans 
l'épaiseur de la muraille prédomine le mastic. A l'in- 
térieur, la paroi est polie, badigeonnée d'une laque brun 
rougeàtre et semée de miettes ligneuses incrustées. 
Enfin le goudron est d'excellente qualité. Il fait de l'ou- 
vrage solide torchis, etdeplus il est hydrofuge ; immer 



LE LARIiN MACULE 71 

gée dans Teaii, la cellule ne laisse l'humide transsuder 
à l'intérieur. 

En somme, la loge du Larinest confortable demeure, 
douée d'abord d'une souplesse de cuir mou qui laisse 
libre jeu au travail d'accroissement, puis, à force de 
ciment, durcie en coque où sera permise la tranquille 
somnolence des transformations. La flexible tente du 
début devient rigide manoir. 

C'est là, me disais-je, que l'adulte passera Thiver, 
protégé contre l'humidité, plus à craindre que le froid. 
Je me troQipais. En fm septembre, la plupart des loges 
sont vides, bien que leur support, le chardon bleu, 
pressé d'épanouir ses derniers capitules, soit toujours 
en assez bon état. Le charançon est parti, dans toute 
la fraîcheur de son costume enfariné ; il a eflractionné 
parle haut sa cellule, qui bâille maintenant en forme 
d'outre tronquée. Quelques retardataires sont encore 
chez eux, mais disposés à décamper, si je m'en rap- 
porte à leur prestesse lorsque ma curiosité leur vaut 
libération fortuite. 

Venus les âpres mois de décembre et de janvier, je 
ne trouve plus une loge habitée. Toute la population a 
émigré. En quels points a-t-elle pris refuge? 

Je ne sais au juste. Dans les amas de pierrailles peut- 
être, sous le couvert des feuilles mortes, à l'abri des 
touffes de gramens qui chaussent l'aubépine des haies. 
Pour un Charançon, la campagne abonde en stations 
hivernales. Ne nous mettons pas en peine de l'émigré : 
il saura bien se tirer d'affaire. 

C'est égal : devant cet exode, ma première impres- 
sion est la surprise. Quitter un logis excellent pour un 
abri fortuit, de sécurité douteuse, me semble coup de 



72 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

tête mal inspiré. La bête manquerait-elle de prudence? 
Non : elle a des motifs sérieux de déguerpir au plus 
vite lorsque vient l'arrière-saison. Yoici la chose. 

En hiver, l'Echinops est une ruine brune que la bise 
arrache de sa base, couche à terre et réduit en loques 
en la roulant dans la fange des chemins. Quelques 
journées de mauvais temps font du beau chardon bleu 
détritus lamentable. 

Que deviendrait le Curculionide sur cet appui jouet 
des vents? Son tonnelet goudronné résisterait-il aux 
assauts de la tourmente, au roulis sur les rudesses du 
sol, aux macérations prolongées dans les llaques des 
neiges fondues ? 

Le Larin connaît, par avance, les périls d'un support 
erratique; avisé par l'almanach de l'instinct, il prévoit 
l'hiver et ses misères. Aussi déménage-t-il lorsqu'il en 
est temps encore ; il quitte sa loge pour un abri stable 
où ne seront plus à craindre les vicissitudes d'un domi- 
cile roulant à l'aventure. 

L'abandon du coffret n'est pas de sa part hâte témé- 
raire; c'est clairvoyance dans les choses de l'avenir. 
Tout à l'heure, en effet, un deuxième Larin nous ap- 
prendra que si le support est sans péril, solidement 
iixé en terre, la loge natale n'est quittée qu'au retour 
de la belle saison. 

En terminant, peut-être convient-il de mentionner 
un fait très humble d'apparence, mais fort exception- 
nel, une seule fois observé dans mes relations avec le 
Larin maculé. Avec notre pénurie de documents authen- 
tiques sur ce que devient l'instinct alors que changent 
les conditions de la vie, nous aurions tort de négliger 
ces menues trouvailles. 



LE LARIN MACULÉ 73 

Large part faite à Fanatomie, précieuse auxiliaire, 
que savons-nous de la bete? A peu près rien. Au lieu 
de gonfler avec ce rien d'abracadabrantes vessies, gla- 
nons des faits bien observés, si humbles soient-ils. De 
leur faisceau pourra jaillir un jour franche et calme 
lueur, bien préférable aux embrasements d'artifice des 
théories, qui nous éblouissent un moment pour nous 
laisser après dans des ténèbres plus noires. 




Cellule anormale du Larin maculé. 



Ce modique détail, le voici. Par accident, du globe 
bleu, sa demeure réglementaire, un œuf est tombé dans 
l'aisselle d'une feuille à mi-hauteur de la tige. Admet- 
tons encore, si bon nous semble, que la mère, soit 
inadvertance, soit intention, l'a déposé elle-même en 
ce point. Qu'adviendra-t-il du germe en de telles con- 
ditions si éloignées des règles? Ce que j'ai sous les yeux 
nous l'apprend. 

Le ver, fidèle aux usages, n'a pas manqué d'entailler 



74 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Taxe du chardon, qui, de sa blessure, laissera suinter 
l'humeur nourricière. Comme défense, il s'est construit 
une outre pareille de forme et d'ampleur à celle qu'il 
aurait obtenue sur les flancs du capitule. Une seule 
chose manque au nouvel édifice : c'est la toiture de 
fleurons morts qui hérissent l'habituelle paillotte. 

Les moellons floraux lui manquant, le constructeur 
à très bien su s'en passer. Il a mis à profit la base de la 
feuille, dont une oreillette est engagée, comme appui, 
dans la muraille du logis; il a extrait de cette base ainsi 
que de la tige les parcelles ligneuses qu'il lui fallait 
noyer dans le mastic. Bref, sinon qu'il est nu au lieu 
d'être palissade, l'ouvrage accolé à la tige ne diffère 
pas de l'ouvrage dissimulé sous les fleurons secs du 
capitule. 

On fait grand cas des ambiances comme agents modi- 
ficateurs. Les voici à l'œuvre, ces ambiances tant renom- 
mées. Un insecte est dépaysé autant qu'il peut l'être, 
sans quitter néanmoins la plante nourricière, ce qui 
serait l'inévitable fin. Au lieu d'une boule de fleurs ser- 
rées, il a pour atelier l'aisselle bâillante d'une feuille ; 
au lieu de poils, molle toison facile à tondre, il a pour 
matériaux les féroces dentelures du chardon. Et ces 
changements si profonds ne troublent pas les talents du 
constructeur; la demeure est bâtie conforme aux plans 
habituels. 

Il manque ici l'influence des siècles, d'accord. Mais 
qu'amènerait-elle, cette influence? On ne le voit pas 
bien. Le Gurculionide né en des lieux insolites ne garde 
trace aucune de l'accident survenu. Je l'extrais adulte 
de sa loge exceptionnelle. Il ne diffère pas, môme pour 
la taille, caractère de médiocre importance, des Larins 



LE LARIN MACULÉ 75 

nés aux points réglementaires. Il a prospéré clans l'ais- 
selle de la feuille comme il l'aurait fait sur la tête du 
chardon. 

Admettons que l'accident se répète, qu'il devienne 
môme condition normale ; supposons que la mère s'a- 
vise d'abandonner ses boules bleues et de confier indé- 
fmiment la ponte à l'aisselle des feuilles. Qu'amènera 
ce changement? C'est visible. 

Puisque le ver s'est développé une première fois sans 
encombre dans le gîte étranger à ses habitudes, il con- 
tinuera d'y prospérer d'une génération à l'autre; avec 
sa glu intestinale, il gontlera toujours une outre défen- 
sive, de môme architecture que l'ancienne, mais privée, 
faute de matériaux, de la toiture en fleurons secs; enfin 
il restera de talent ce qu'il était au début. 

Son exemple nous dit : l'insecte, tant qu'il peut s'ac- 
commoder des nouvelles conditions qui lui sont impo- 
sées, travaille à sa manière ; s'il ne le peut, il succombe 
plutôt que de modifier son industrie. 



YI 



LE LARIN OURS 



Je m'en vais, dans la nuit, avec une lanterne, explo- 
rer le paysage. A mon entour, orbe de maigre lueur 
qui permet de reconnaître à peu près les grossièretés 
du bloc, mais laisse inaperçues les finesses du détail. A 
quelques pas, l'humble luminosité se diffuse, s'éteint. 
Plus loin, c'est le noir des ténèbres. La lanterne me 
montre, et encore bien mal, un des innombrables dés 
dont se compose la mosaïque du terrain. 

Pour en voir d'autres, je me déplace. Chaque fois, 
c'est le même cercle étroit, de vision douteuse. Suivant 
quelles lois, pour le tableau d'ensemble, se groupent 
ces points inspectés un à un? Le lumignon est inca- 
pable de me l'apprendre. Il faudrait ici l'illumination 
du soleil. 

La science, elle aussi, procède à coups de lanterne; 
elle explore par dés l'inépuisable mosaïque des choses. 
L'huile trop souvent manque à la mèche; les verres ne 
sont pas nets. N'importe : celui-là ne fait pas œuvre 
vaine qui le premier reconnaît et montre aux autres 
un point de l'énorme inconnu. 

Si loin que plonge notre jet de lumière, l'orbe éclairé 
se heurte de tous côtés à la barrière du ténébreux. 
Cernés par les abîmes de l'inconnu, tenons-nous pour 



LE LARIN OURS 77 

satisfaits s'il nous est donné d'agrandir d'un empan le 
mesquin domaine du connu. Nous tous chercheurs, tour- 
mentés du désir de savoir, déplaçons donc notre lanterne 
d'un point à l'autre; avec les parcelles explorées on 
pourra peut-être reconstituer un fragment du tableau. 
Pour aujourd'hui, le changement de coup de lanterne 
nous conduit au Larin ours [Lariniis ursus, Fab.), exploi- 
teur des carlines. Que cette appellation d'ours, mal 




^v- 



Cellule du Lariu ours, sur Carlina corymbosa. 

venue en notre langue, ne nous donne pas de l'insecte 
idée défavorable. C'est là caprice de nomenclateur à 
bout de son lexique et faisant usage du premier voca- 
ble venu, déconcerté qu'il est par l'intarissable flot du 
recensement. 

D'autres, mieux inspirés, entrevoyant une vague res- 
semblance entre l'ornement sacerdotal, l'étole, et les 
bandelettes blanches qui courent sur le dos du Gurcu- 
lionide, ont proposé le nom de Larin à étole [Larinus 
stolatus, Gmel). Ce terme m'agréerait; il fait très bien 
image. L'ours, un non-sens, a prévalu. Ainsi soit : Non 
nobis tantas componere lites. 



78 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Le domaine de ce Charançon est la carline à corymbe 
[Carlina corymboscij Lin.), fluet chardon, non dépourvu 
d'élégance, tout revêche qu'il est. Ses capitules, à rayons 
coriaces, vernis de jaune, se dilatent en un amas charnu, 
vrai fond d'artichaut que défend une enceinte de féroces 
folioles, largement soudées par la base. C'est au cœur 
de ce culot de haut goût que la larve est établie, tou- 
jours seule. 

A chacune sa propriété exclusive, sa ration inviolable. 
Quand un œuf, un seul, a été confié à l'amas de fleu- 
rons, la mère va continuer ailleurs; et si quelque nou- 
velle pondeuse, par erreur, en prend possession, son 
vermisseau venu trop tard périra, trouvant la place 
prise. 

Cet isolement dit le mode d'alimentation. Le nour- 
risson de la carline ne doit pas se sustenter d'un brouet 
clair, comme le fait celui de l'Echinops; car si les pleurs 
d'une blessure suffisaient, il y aurait ici des vivres pour 
plusieurs. Le pompon bleu nourrit trois et quatre con- 
vives, sans autre perte de matière solide que celle 
d'une légère entaille. Avec de tels consommateurs, si 
réservés de la dent, le culot de la carline en alimente- 
rait tout autant. 

C'est toujours, au contraire, la ration d'un seul. 
Ainsi déjà se devine que le ver du Larin ours ne se 
borne pas à lécher des exsudations de sève, et fait en 
môme temps nourriture de son fond d'artichaut, maî- 
tresse pièce. 

L'adulte s'en nourrit aussi. Sur le cône que recou- 
vrent les folioles imbriquées, il creuse d'amples exca- 
vations où se concrète en perles blanches le doux 
laitage de la plante. Mais ces reliefs de festin, ces gâ- 



LE LARIN OURS 79 

teaiix entamés où le Giirculionide a pris sa réfection, 
sont dédaignés quand il s'agit de la ponte en juin et 
juillet. Il est alors fait choix de capitules intacts, peu 
développés encore, non épanouis et contractés en glo- 
bules épineux. L'intérieur en sera plus tendre qu'après 
l'épanouissement. 

La méthode est la même que celle du Larin maculé. 
De son foret rostral la mère pratique un sondage à 
travers les écailles, au niveau de la base des fleurons; 
puis, au fond de la galerie, à l'aide de sa sonde conduc- 
trice, elle installe son œuf, d'un blanc d'opale. Huit 
jours plus tard le vermisseau paraît. 

Dans le courant du mois d'août, ouvrons les capi- 
tules de la carline. Le contenu en est très varié. Il y 
a là des larves de tout âge, des nymphes qui, munies 
d'aspérités roussâtres, aux derniers segments surtout, 
vivement se trémoussent et pirouettent sur elles-mêmes 
quand on les trouble; enfin des insectes parfaits, non 
parés encore de leurs étoles et autres ornements du cos- 
tume final. Nous avons à la fois sous les yeux de quoi 
suivre les progrès du Curculionide. 

Les folioles de l'inflorescence, robustes hallebardes, 
se soudent par la base et enveloppent de leur rempart 
une masse charnue, plane dans le haut, façonnée en 
cône inférieurement. Yoilà le garde-manger du Larin 
ours. 

Du fond de sa loge, le vermisseau nouveau-né immé- 
diatement y plonge. Profondément il l'attaque. Sans 
réserve, ne respectant que la paroi, il s'y creuse en une' 
paire de semaines une niche en pain de sucre, prolon- 
gée jusqu'à la rencontre du pédoncle. Cette niche a pour 
ciel de lit une coupole de fleurons et de poils, refoulés 



80 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

en haut et maintenus au moyen d'un agglutinatif. L'é- 
videment du fond d'artichaut est complet; rien autre 
n'est respecté que la paroi écailleuse. 

Comme le faisait prévoir son isolement, le ver du 
Larin ours est donc un consommateur d'aliments soli- 
des. Rien ne l'empêche d'ailleurs d'adjoindre à ce ré- 
gime le laitage des sucs extravasés. 

Cette nourriture, où la matière solide prédomine, en- 
traîne forcément de grossiers déchets, inconnus chez 
l'exploiteur du chardon bleu. Qu'en fait-il, l'ermite de 
la carline, claquemuré dans une étroite cellule d'où rien 
ne peut se rejeter au dehors? Il les utilise comme l'au- 
tre le fait de ses gouttelettes visqueuses, il en capitonne 
son logis. 

Je le vois, courbé en cercle, accoler la bouche à l'is- 
sue opposée et soigneusement cueillir les granules à 
mesure que l'officine intestinale les évacue. C'est pré- 
cieux cela, très précieux ; le ver se gardera bien d'en 
laisser perdre une parcelle : il ne dispose de rien autre 
pour le stuc de son domicile. 

Le crottin happé est donc à l'instant mis en place, 
étalé du bout des mandibules, comprimé du front et de 
la croupe. Quelques débris d'écaillés, quelques tronçons 
de poils, sont en outre arrachés là-haut, au plafond non 
cimenté, et le plâtrier, atome par atome, les incorpore 
au mastic encore frais. 

Ainsi s'obtient, à mesure que l'habitant grandit, un 
crépi qui, lissé avec des soins méticuleux, tapisse la 
loge dans toute son étendue. Avec le mur naturel que 
fournit l'écorce épineuse de l'artichaut, cela devient 
bastion robuste, bien supérieur, comme système défen- 
sif, aux paillottes du Larin maculé. 



LE LARIN OURS 81 

La plante, d'ailleurs, se prête à séjour prolongé. Elle 
est fluette, mais d'altération lente par la pourriture. Les 
vents ne la couchent pas dans les fanges du sol, soute- 
nue qu'elle est par des broussailles et de rudes gramens, 
son habituel entourage. Lorsque depuis longtemps le 
beau chardon à sphères bleues se consume en terreau 
sur le bord des routes, la carline, à base imputrescible, 
se dresse toujours, brunie par la mort, mais non déla- 
brée. Autre condition excellente : ses capitules, con- 
tractant leurs écailles, font toiture et laissent difficile 
accès aux pluies. 

En pareil abri, rien à redouter de ce qui fait déguer- 
pir de ses outres le Larin maculé aux approches de la 
mauvaise saison : la demeure est fixe, et la cellule est 
au sec. Le Larin ours ne méconnaît pas ces avantages; 
il se garde bien d'imiter Tautre et d'aller hiverner sous 
le couvert des feuilles mortes et des pierrailles. Il ne 
bouge de chez lui, renseigné d'avance sur Tefficacité de 
son toit. 

Aux plus rudes jours de l'année, en janvier, si le 
temps me permet de sortir, j'ouvre les capitules des 
carlines rencontrées. J'y trouve toujours le Larin, dans 
la pleine fraîcheur de son costume à bandelettes. Il y 
attend, engourdi, que la chaleur et l'animation du mois 
de mai reviennent. Alors seulement il effractionnera le 
dôme de sa cabine et ira prendre part aux fêtes du 
renouveau. 

Comme majesté de port et magnificence de floraison, 
les jardins potagers n'ont rien de supérieur au cardon 
et à son proche parent l'artichaut. Leurs têtes attei- 
gnent la grosseur des deux poings. Au dehors, séries 
spirales d'écaillés imbriquées, qui, sans être féroces, 



82 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

divergent à la maturité en larges lames rigides et poin- 
tues. Sous cette armure, renflement charnu, hémisphé- 
rique, équivalent en grosseur à la moitié d'une orange. 

11 s'en élève un amas serré de longs poils blancs, 
sorte de fourrure comme les animaux polaires n'en pos- 
sèdent pas de mieux fournie. Cernées étroitement par 
ce pelage, les semences se couronnent d'une aigrette 
plumeuse qui double la densité du hérissement pileux. 
Au-dessus, charmant le regard, s'épanouit l'ample 
houppe de fleurs, teintées d'un superbe bleu-lapis à 
l'exemple du bleuet, joie des moissons. 

Tel est le principal domaine d'un troisième Larin 
[Larinus Scolymi, Oliv.), gros Gurculionide , trapu, 
ràblot, enfariné d'ocre. Le cardon, qui fournit à nos 
tables les côtes charnues de son feuillage et dont les 
capitules sont dédaignés, est l'habituel établissement 
de l'insecte; mais si le jardinier laisse à l'artichaut 
quelques-unes de ses têtes tardives, celles-ci sont adop- 
tées du Larin avec le même zèle que celles du cardon. 
Sous des noms différents, les deux plantes ne sont que 
des variétés de culture, et, profond connaisseur, le Cha- 
rançon ne s'y méprend pas. 

Sous le mordant soleil de juillet, c'est un spectacle à 
voir que celui d'une tête de cardon exploitée par les 
Larins. Ivres de chaleur, titubant affairés au milieu du 
fouillis des ileurettes bleues, ils plongent, pointent à 
Fair le croupion, descendent, disparaissent môme, tant 
la foret pileuse est profonde. 

Que font-ils là-dessous? L'observer directement n'est 
pas possible ; mais l'examen des lieux le dit lorsque le 
travail est fini. Entre les faisceaux de poils, non loin 
de la base, ils défrichent du rostre une place pour l'œuf. 



LE LARIN OURS 83 

S'ils peuvent atteindre une semence, ils la déplument 
de son aigrette et y taillent un léger godet, niche d'un 
germe. Les coups de sonde ne vont pas plus loin. Le 
dôme charnu, le culot savoureux que l'on prendrait 
d'abord pour le morceau de prédilection, n'estjamais 
attaqué par les pondeuses. 

Gomme il fallait s'y attendre, un si riche établisse- 
ment comporte population nombreuse. Si le capitule 
est de belle taille, il n'est pas rare d'y trouver une ving- 
taine et plus de commensaux, vers dodus, à crâne roux, 
à échine luisante de graisse. Il y a largement place pour 
tous. 

Du reste, ils sont d'humeur très casanière. Loin de 
divaguer à l'aventure dans la copieuse pro vende où iï 
leur serait loisible de déguster le meilleur et de choisir 
les bouchées, ils restent cantonnés dans l'aire étroite du 
lieu d'éclosion. En outre, malgré leur corpulence, ils 
sont très sobres, à tel point qu'en dehors des parcelles 
habitées, la tête florale garde toute sa vigueur et mûrit 
ses semences comme à l'ordinaire. 

En ce temps de canicule, trois ou quatre jours suffi- 
sent à l'éclosion. S'il est éloigné des graines, le jeune 
ver s'y achemine en glissant le long des poils, dont il 
moissonne quelques-uns sur son passage. S'il est né au 
contact d'une semence, il reste en son godet natal, car 
le point désiré est atteint. 

La nourriture consiste, en effet, dans le peu de grai- 
nes environnantes, cinq ou six, guère plus; et encore 
Ja plupart ne sont que partiellement consommées. Il est 
vrai que, devenue forte, la larve mord plus avant et 
creuse dans le réceptacle charnu une fossette qui ser- 
vira de fondation à la future cellule. Les déchets nutri- 



84 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

tifs sont refoulés en arrière, où ils se prennent en un 
monceau durci, maintenu par la palissade des poils. 

En somme, médiocres frais de table : une demi-dou- 
zaine de semences non mûres, quelques bouchées pré- 
levées sur le gâteau du réceptacle. Il faut que la nour- 
riture profite singulièrement à ces pacifiques pour leur 
donner tel embonpoint avec de si modestes dépenses. Ré- 
gime sobre et tranquille vaut mieux que festin inquiet. 

Quinze jours, trois semaines de ces plaisirs de table, 
et voici notre ver devenu gros poupard. Alors le béat 
consommateur se fait industriel. Aux placides satisfac- 
tions de la panse succèdent les tracas de l'avenir. 11 
s'agit de se construire un donjon où s'accomplira la 
métamorphose. 

Autour de lui, le ver fait cueillette de poils, qu'il 
tronque en fragments de longueur diverse. Il les met 
en place du bout des mandibules, les cogne du front, 
les foule par des roulements de croupe. Sans autre 
manipulation, tout cela resterait enveloppe croulante, 
exposant le reclus à un continuel travail de retouches. 
Mais le matelassier connaît à fond l'original procédé de 
son confrère de l'Echinops; il possède, dans la termi- 
naison de l'intestin, une usine à ciment. 

Si je l'élève dans un tube de verre avec un morceau 
de l'artichaut natal, je le vois de temps à autre se bou- 
cler en forme d'anneau et cueillir de la dent une goutte 
poisseuse blanchâtre que fournit avec réserve l'extré- 
mité postérieure. iVussitôt la glu est distribuée de-ci, 
de-là, avec prestesse, car cela fait vite prise. Ainsi s'ag- 
glutinent les parcelles pileuses, ainsi le feutre sans 
consistance du début devient solide bâtisse. 

Terminé, l'ouvrage est une sorte de tourelle en_ 



LE LARIN OURS 85 

chassée par la base dans la fossette du réceptacle où le 
ver a puisé une partie de sa nourriture. L'épaisse cri- 
nière de poils respectés lui fait rempart au-dessus et 
sur les côtés. Au dehors, c'est un édifice assez grossier, 
étayé par le pelage voisin ; à l'intérieur, c'est minutieu- 
sement lissé et de partout enduit de la glu intestinale, 
devenue matière luisante et rougeâtre, pareille à un 
vernis de laque. Le donjon mesure uu centimètre et 
demi de hauteur . 

Sur la fin d'août, la plupart des reclus sont à l'état 
parfait. Beaucoup même ont déjà crevé la voûte du 
logis; le rostre à Tair, ils interrogent la saison, ils 
attendent l'heure du départ. La tète du cardon es t 
alors complètement desséchée sur sa tige flétrie. Dé- 
pouillons-la de ses écailles, et avec des ciseaux tondons 
sa fourrure aussi ras que possible. 

Notre préparation est vraiment curieuse. C'est une 
sorte de brosse convexe, çà et là percée d'amples alvéo- 
les où pourrait s'engager le calibre d'un crayon ordi- 
naire. Une muraille d'un brun rougeâtre, avec incrus- 
tations de débris pileux, en forme la paroi. Chacune de 
ces alvéoles est la loge d'un Larin adulte. Au premier 
aspect, on prendrait la chose pour le gâteau de quelque 
guêpier extraordinaire. 

Mentionnons un quatrième sujet du même groupe. 
C'est le Larin Y^arsemé (Larinus conspersus, Sch.), infé- 
rieur de taille aux trois précédents et de costume plus 
simple. Sur fond noir, il est semé d'étroites macules 
d'un jaune ocreux. 

L'établissement le plus somptueux que je lui con- 
naisse est une majestueuse horreur à laquelle les bota- 
nistes ont donné le nom bijen significatif de chardon 



86 SOCVExMRS ENTOMOLOGIQIJES 

féroce {Cirsium ferox, D. C). Les garrigues de la Pro- 
vence n'ont, dans leur flore, rien qui l'égale en altier 
et menaçant aspect. 

En août, la farouche plante dresse, ses volumineux 
pompons blancs et domine de sa haute taille les cous- 
sins glauques des lavandes, amies des friches caillou- 
teuses. Etalées en rosace au niveau du sol, les feuilles 
radicales, déchiquetées en double rangée d'étroites la- 
nières, font songer aux arêtes d'un amas de gros pois- 
sons consumés là par le soleil. 

Ces lanières se fendent en deux moitiés divergentes 
dont l'une regarde le haut et l'autre le bas, comme pour 
menacer de tous côtés le passant. Le tout, de Ja base à 
la cime, est un arsenal redoutable, un trophée de pi- 
quants, de pointes de clou, de dards mieux acérés que 
des aiguilles. 

A quoi bon cette sauvage panoplie? Sa discordance 
avec l'habituelle végétation donne plus de relief aux 
élégances des végétaux voisins. C'est une note disso- 
nante dont l'aigreur concourt à l'harmonie de l'en- 
semble. L'altier chardon est vraiment superbe, mo- 
numental, au milieu des humilités du thym et des 
lavandes. 

D'autres verraient dans ce fouillis de hallebardes un 
moyen de défense. Qu'a-t-il à défendre, le féroce char- 
don, pour se hérisser de la sorte? Ses semences? Je 
doute, en effet, que le Chardonneret, éplucheur attitré 
des Carduacées, ose prendre pied sur l'horrible arsenal. 
Il s'y embrocherait. 

Un humble Charançon fera ce que l'oiseau n'oserait 
entreprendre, et il le fera mieux. Il confiera sa ponte 
aux pompons blancs ; il détruira en germe la farouche 



LE LARIN OURS 87 

plante, qui, non soumise à un sévère émondage, de- 
viendrait calamité agricole. 

Au commencement de juillet, je cueille une sommité 
bien fleurie du chardon; j'en immerge la tige dans un 
flacon plein d'eau, et je couvre mon reveche bouquet 
d'une cloche en toile métallique, après l'avoir peuplé 
d'une douzaine de Charançons. La pariade se fait. Bien- 
tôt les pondeuses plongent parmi les fleurs et les ai- 



grettes. 



Quinze jours plus tard, chaque capitule nourrit d'une 
à quatre larves, déjà très avancées. Les choses marchent 
vite chez les Larins : tout doit être terminé avant que 
la tête des chardons se dessèche. Septembre n'est pas 
terminé que l'insecte a pris la forme adulte; mais il 
reste encore à cette époque des retardataires représentés 
par des nymphes et même par des larves. 

Édifiée sur le môme plan que celle du Larin de l'ar- 
tichaut, la loge consiste en un étui ayant pour base une 
cuvette creusée à la surface du réceptacle. De part et 
d'autre l'architecture est la même; le mode de travail 
l'est aussi. Un molleton de poils, empruntés aux ai- 
grettes des semences et à la crinière du réceptacle, s'a- 
masse autour du ver et se cimente de laque intestinale. 

En dehors de ce douillet matelas d'ouate, s'étale et 
fait sommier une enceinte de granules excrémentiels. 
L'artiste n'a pas jugé à propos d'utiliser plus avanta- 
geusement ses décombres digestifs. Il a mieux à sa dis- 
position. Comme les autres Larins, il sait, de l'ignoble 
égout, faire précieuse officine de glu et de vernis. 

Ce gîte, si mollement rembourré, sera-t-il la demeure 
d'hiver? Point. En janvier, je visite les vieilles têtes de 
chardon; dans aucune je ne trouve le Curculionide. 



88 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

L'automnale population a émigré. A cela, je vois rai- 
son majeure. 

Le chardon, maintenant mort, dépouillé, ruine d'un 
gris cendré, est toujours debout, toujours résiste à la 
bise, tant il est robuste et solidement implanté; mais 
ses capitules, éventrés par la vieillesse, largement sont 
ouverts et livrent leur contenu aux inclémences atmos- 
phériques. La toison du réceptacle est une éponge qui 
se gonfle de pluie et tenacement garde Thumidité. Au- 
tant faut-il en dire du cardon et de l'artichaut. 

Ce n'est plus, de part et d'autre, le fortin de la car- 
line, emmuré de folioles convergentes; c'est une vaste 
masure sans couvert, livrée à l'humidité et au froid. 
Le pompon blanc du chardon féroce et le pompon azuré 
de l'artichaut sont, en belle saison, délicieuses villas; 
en hiver, ils sont demeures inhabitables, suant le moisi. 
La prudence, sauvegarde des humbles, conseille aux 
propriétaires de prévenir le délabrement final et de 
déménager. Le conseil est entendu. A l'approche des 
pluies et des froids, les deux Larins quittent le domi- 
cile natal, et vont prendre leurs quartiers d'hiver ail- 
leurs, je ne sais au juste. 



VII 



L INSTINCT BOTANIQUE 



La maternité, soucieuse de l'avenir, est le plus fécond 
stimulant des instincts. C'est elle qui, préparant le 
vivre et le couvert de la famille, nous vaut les admi- 
rables prouesses de l'hyménoptère et du bousier. Du 
moment que la mère se borne au rôle de pondeuse et 
devient simple laboratoire de germes, les talents indus- 
triels disparaissent, inutiles. 

Le Hanneton du pin, l'élégant empanaché, fouille du 
bout du ventre le sol sablonneux et laborieusement s'y 
enfonce jusqu'à la tête. Un paquet d'œufs est pondu au 
fond de l'excavation. Et c'est tout, une fois la fosse 
comblée par un négligent balayage. 

Toujours chevauchée de son mâle pendant les qua- 
tre semaines de juillet, la mère Capricorne explore à 
l'aventure le tronc du chêne; elle insinue, de-ci, de-là, 
sous les écailles de Técorce crevassée, son oviducte ré- 
tractile, qui sonde, palpe, choisit les points propices. 
Chaque fois un œuf est déposé, à peine protégé. Cela 
fait, plus rien ne la concerne. 

La Cétoine floricole, rompant sa coque au sein du 
terreau dans le courant du mois d'août, va se restaurer 
sur les Heurs, paresseusement y sommeille; puis elle 
revient à l'amas de feuilles pourries, y pénètre et sème 



90 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

ses œufs aux points les plus chauds , les mieux consu- 
més par la fermentation. Ne lui demandons pas davan- 
tage : là se bornent ses talents. 

Dans l'immense majorité des cas, ainsi des autres, 
faibles ou forts, humbles ou somptueux. Ils savent tous 
en quels lieux la ponte doit s'établir, mais ils sont 
profondément insoucieux de ce qui va suivre. C'est à la 
larve de se tirer d'affaire par ses propres moyens. 

Celle du Hanneton du pin plonge avant dans le sable, 
à la recherche de radicelles tendres, mortifiées par un 
commencement de pourriture. Celle du Capricorne, 
traînant encore à l'arrière la coque de son œuf, pour 
première bouchée mord l'immangeable , fait farine de 
l'écorce morte et s'y creuse un puits, qui Tachemine 
au bois, sa nourriture pendant trois ans. Celle de 
la Cétoine, née dans la masse des herbages décom- 
posés, a sans recherches sous la dent de quoi s'ali- 
menter. 

Avec de telles mœurs, si rades, émancipant la famille 
dès la naissance, sans la moindre éducation préalable, 
que nous sommes loin des tendresses du Copris, du Né- 
crophore, du Sphex et de tant d'autres ! En dehors de 
ces tribus privilégiées, rien à noter de bien saillant. 
C'est à désespérer l'observateur en quête de faits vrai- 
ment dignes de l'histoire. 

Les fils, il est vrai, souvent nous dédommagent des 
mères sans talent. Dès l'éclosion, ils sont parfois d'in- 
géniosité étonnante. Témoins nos Larins. Que sait faire 
la pondeuse? Rien autre qu'enfouir des germes dans 
les intlorescences des chardons. Mais quelle singulière 
industrie de la part du ver s'édifiant une paillotte, se 
capitonnant une cabine, se cardant un matelas avec des 



L'INSTINCT BOTANIQUE 91 

poils tondus, se créant une outre défensive, un donjon 
avec la laque que lui élabore l'intestin ! 

La transformation accomplie, quelle clairvoyance de 
la part de l'insecte novice quand il abandonne sa douil- 
lette demeure et va chercher refuge sous le grossier abri 
des pierrailles, en prévision de l'hiver qui ruinera la 
villa natale ! Nous avons l'almanach du passé, qui nous 
instruit de Falmanach de l'avenir. Lui, privé d'archives 
sur la vicissitude des saisons; lui, né en temps de ca- 
nicule, en plein embrasement de l'été, il pressent d'ins- 
tinct que cette période d'enivrement solaire ne durera 
pas; il sait, sans jamais l'avoir connu, le prochain ef- 
fondrement de sa maison; il déguerpit avant que le toit 
croule. 

C'est beau, magnifiquement beau de la part d'un Cha- 
rançon. Pour veiller ainsi aux misères de l'avenir, nous 
pourrions envier la sapience de la bête. 

Si dépourvue qu'elle soit d'industrie, la mère la moins 
bien douée n'en soumet pas moins à la réflexion un inex- 
tricable problème. Quel est son guide pour établir la 
ponte en des points où les vers trouveront nourriture 
à leur goût? 

La Piéride va au chou, dont elle-même elle n'a que 
faire. La plante, condensée en tête, n'est pas encore 
fleurie. D'ailleurs ses modestes fleurs jaunes n'ont pas 
plus d'attrait pour le papillon qu'une infinité d'autres 
partout répandues. La Vanesse va à l'ortie, où se délec- 
teront les chenilles, mais où l'insecte adulte n'a rien à 
humer. 

Lorsque, aux lueurs crépusculaires du solstice, le 
Hanneton du pin a longuement évolué en ballet nuptial 
autour de l'arbre favori, il se refait de ses fatigues en 



92 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

broutant quelques aiguilles du feuillage ; puis, d'un essor 
fougueux, il s'éloigne à la recherche d'un terrain dé- 
nudé, sablonneux, où pourrissent les radicelles des gra- 
mens. Là, bien souvent, plus d'arôme résineux, plus de 
pins, la joie du bel empanaché; et c'est en ce lieu, oii 
rien n'est à sa propre convenance, que la mère, à demi 
enterrée, va déposer sa ponte. 

La fervente amie des roses et des corymbes de l'au- 
bépine, la Cétoine dorée, quitte le luxe des fleurs pour 
s'enfouir dans l'ignominie de la pourriture. Elle va au 
terreau, mais certes non affriandée par quelque mets de 
son goût. Ce n'est pas là qu'on s'abreuve de lampées de 
miel et qu'on se grise d'essences parfumées. Un autre 
mobile l'amène à l'infection. 

Au premier abord, ces étrangetés sembleraient trou- 
ver explication dans le régime de la larve, régime dont 
l'adulte garderait vivace souvenir. Avec la feuille du 
chou s'est nourrie la chenille de la Piéride; avec la 
feuille de l'ortie s'est nourrie la chenille de la Yanesse, 
et les deux papillons, à mémoire fidèle, exploitent cha- 
cun la plante qui maintenant n'est pour eux d'aucune 
valeur, mais a fait le régal de leur jeune âge. 

De môme la Cétoine plonge dans l'amas de terreau 
parce qu'elle a réminiscence des festins d'autrefois 
quand elle était ver au milieu des herbages fermentes; 
le Hanneton du pin recherche les sables à maigres 
touffes de gramens, parce qu'il se souvient de ses juvé- 
niles liesses sous terre parmi les radicelles en décompo- 
sition. 

Telle mémoire serait à peu près admissible si le ré- 
gime de l'adulte était le môme que celui de la larve. On 
conçoit assez bien le Bousier qui, s'alimentant de crot- 



L'INSTINCT BOTANIQUE 93 

tin, en prépare des boîtes de conserves destinées à la 
famille. Le mets de l'âge mûr et celui de Fâge infan- 
tile s'enchaînent comme réminiscences l'un de l'autre. 
L'uniformité résout très simplement le problème des 
vivres. 

Mais que dire de la Cétoine passant des tleurs à l'ab- 
ject détritus des feuilles pourries? Que dire surtout des 
Hyménoptères prédateurs? Ils se gonflent le jabot de 
miel, ils nourrissent leurs petits de proie ! 

Par quelle inconcevable inspiration le Cerceris 
laisse-t-il la buvette des ombelles fleuries, suant le nec- 
tar, pour s'en aller en guerre et juguler le Charançon, 
venaison de ses fils? Comment s'expliquer le Sphex, 
qui, sa réfection prise à la sucrerie du panicaut, brus- 
quement s'envole , impatient de poignarder le Grillon, 
mets de son ver? 

C'est affaire de souvenir, s'empressera-t-on de ré- 
pondre. 

Ahl mais non, s'il vous plaît, ne parlez pas ici de 
souvenir; n'invoquez pas la mémoire du ventre. En ap- 
titude mnémonique, l'homme est assez bien doué. Qui 
de nous cependant a gardé le moindre souvenir du lait 
de sa nourrice? Si nous n'avions jamais vu un poupon 
entre les bras de sa mère, nous ne pourrions nous dou- 
ter que nous avons débuté comme lui. 

Cette alimentation de la prime enfance ne se remé- 
more pas; elle nous est certifiée uniquement par l'exem- 
ple, par celui de l'agneau qui, les genoux ployés et la 
queue frétillante, embouche la tétine et la choque du 
front. Non, les gorgées du lait maternel n'ont laissé 
dans l'esprit trace aucune. 

Et vous voulez que l'insecte, après une révolution 



94 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

qui l'a changé de fond en comble à l'intérieur comme à 
l'extérieur, se souvienne de son premier aliment, lors- 
que nous-mêmes, non refondus au creuset d'une méta- 
morphose, nous restons à cet égard dans les plus noires 
ténèbres! Ma crédulité ne peut aller jusque-là. 

Comment alors la mère, dont le régime est autre, 
discerne-t-elle ce qui convient à ses fils? Je l'ignore, je 
l'ignorerai toujours. C'est là secret inviolable. La mère 
elle-même l'ignore. Que sait l'estomac de sa chimie 
savante? Rien. Que sait le cœur de sa merveilleuse 
hydraulique? Rien. La pondeuse n'en sait pas davan- 
tage en établissant sa nitée. 

Et cette inconscience résout supérieurement la diffi- 
cile question des vivres. Un bel exemple nous est fourni 
par les Larins que nous venons d'étudier. Ils vont nous 
montrer avec quel tact botanique se fait le choix de la 
plante nourricière. 

Confier la ponte à telle ou telle autre corbeille de 
fleurons n'est pas indifférent. Il est indispensable que 
cette corbeille remplisse certaines conditions de saveur, 
de stabilité, de richesse pileuse et autres qualités appré- 
ciées du ver. Son choix exige donc un net discernement 
botanique qui d'emblée reconnaît le bon et le mauvais, 
accepte la trouvaille ou la refuse. Accordons quelques 
lignes à ces Curculionides considérés dans leurs talents 
d'herboristes. 

Dédaigneux de la variété, le Larin maculé est un 
spécialiste d'inébranlable conviction. Son domaine est 
la boule bleue de l'Echinops, domaine exclusif, sans 
valeur pour les autres. Lui seul l'apprécie, lui seul 
l'exploite, et rien autre, hors de ce lot, ne lui convient. 

Cette spécialité, héritage immuable de la famille, doit 



L'INSTINCT BOTANIQUE 95 

largement faciliter les recherches. Lorsque, au retour 
de la chaleur, l'insecte quitte sa cachette, non éloignée 
sans doute du lieu natal, aisément il trouve, sur les 
berges des chemins, la plante favorite, qui déjà sur- 
monte de billes pâles l'extrémité de ses rameaux. Sans 
hésitation, le patrimoine chéri est reconnu. Il y grimpe, 
il s'y gaudit en ébats nuptiaux, il y attend que les bou- 
les azurées mûrissent au degré voulu. Vu pour la pre- 
mière fois, le chardon bleu lui est familier. Il était le 
seul connu dans le passé, il est le seul connu dans le 
présent. Nulle confusion possible. 

Le second Larin, l'Ours, commence à varier sa flore. 
Je lui connais deux établissements : la carline à corymbe 
dans la plaine et la carline à feuilles d'acanthe sur les 
flancs du Yentoux. 

Pour qui s'arrête à l'aspect d'ensemble et n'a pas 
recours aux délicates analyses florales, les deux plan- 
tes n'ont rien de commun. L'homme des champs, tout 
perspicace qu'il est dans la distinction des herbes, ne 
s'avisera jamais d'appeler l'une et Fautre du môme nom 
générique. Quant au civilisé des villes, à moins qu'il 
ne soit botaniste, n'en parlons pas : son témoignage ici 
serait au-dessous de rien. 

La carline à corymbe a tige élancée, fluette; maigre 
feuillage , clairsemé ; bouquet de fleurs médiocres , 
avec réceptade moindre que la moitié d'un gland. La 
carline à feuilles d'acanthe étale, au niveau du sol, une 
ample et féroce rosace de larges feuilles, imitant un 
peu, par leurs découpures, l'ornement des chapiteaux 
corinthiens. Pas de tige. Au centre de la corbeille 
foliaire, une fleur, une seule, mais géante, du volume 
du poing. 



96 SOUVExMRS ENTOMOLOGIQUES 

Les gens du Yentoux appellent ce magnifique char- 
don Artichaut de montagne. Ils le récoltent et font entrer 
dans la préparation d'omelettes, non dépourvues de 
mérite, la base de la fleur, très charnue, délicieuse 
même crue, imprégnée d'un laitage à saveur de noi- 
sette. 

Ils l'utilisent parfois comme hygromètre. Clouée 
sur le portail de la bergerie, la carline ferme sa fleur 
lorsque l'air est humide; elle l'ouvre en superbe soleil 
d'écaillés dorées lorsque l'air est sec. Avec l'élégance 
en plus, c'est l'équivalent inverse de la fameuse rose de 
Jéricho, disgracieux paquet qui se déploie par l'humi- 
dité et se recroqueville par la sécheresse. Si le rustique 
hygromètre était un étranger, il aurait renom; trivial 
produit du Ventoux, il est ignoré. 

Le Larin, lui, le connaît très bien, non comme 
appareil météorologique, chose très inutile à sa prévision 
du temps, mais comme provende de sa famille. Bien 
des fois, en mes excursions de juillet et d'août, j'ai vu 
le Charançon ours très affairé sur l'artichaut de mon- 
tagne, largement épanoui au soleil. Ce qu'il faisait là 
n'est pas douteux : il s'occupait de sa ponte. 

Je regrette que mes préoccupations d'alors, tournées 
vers la botanique, ne m'aient pas permis de mieux 
observer le travail de la pondeuse. En ce riche morceau 
la mère dépose-t-elle plusieurs œufs? Il y a là de quoi 
suffire à nombreuse nichée. En met-elle un seul, répé- 
tant ici ce qu'elle fait sur la carline à corymbe, médio- 
cre ration? Rien ne dit que l'insecte ne soit versé quel- 
que peu dans l'économie domestique et ne proportionne 
le nombre des convives à l'abondance des vivres. 

Si ce point est obscur, un autre plus intéressant est 



L'INSTINCT BOTANIQUE 97 

en pleine lumière : le Larin ours est perspicace herbo- 
riste. Il reconnaît pour carline, mets de la famille, deux 
plantes très dissemblables, que nul d'entre nous, s'il 
n'est du métier, ne s'aviserait de grouper ensemble; il 
accepte comme équivalents botaniques la somptueuse 
rosace large d'une coudée, qui rayonne à terre, et le 
mesquin chardon qui se dresse fluet. 

Le Larin parsemé étend davantage son domaine. S'il 
est privé du chardon féroce, à capitules blancs, il recon- 
naît de bon aloi une autre horreur végétale, mais cette 
fois à capitules roses. C'est le chardon lancéolé {Cir- 
shun lanceolatum, Scop.). La différence de coloration 
des fleurs ne le fait pas hésiter. 

Serait-il renseigné par la puissance de stature, la 
robusticité des piquants? Non, car le voici maintenant 
établi sur un humble, bien moins farouche, le Cardinis 
nigrescens, Yill., ne s'élevant guère au delà d'un empan. 

Serait-ce l'ampleur des têtes qui règle le choix? Pas 
davantage, car, non moins bien que les volumineuses 
inflorescences des trois chardons ci-dessus, sont adop- 
tés les chétifs capitules du Carduus tenuiflorus, Gart. 

Il fait mieux, le subtil connaisseur. Insoucieux du 
port, du feuillage, de l'arôme, de la couleur, il exploite 
activement le kentrophylle laineux [Kentrophylhim 
lanatum, D. C), à misérables fleurs jaunes que souille 
la poudre des chemins. Pour reconnaître une cardua- 
cée dans cet aride et disgracieux végétal, il faut être 
botaniste ou charançon. 

Un quatrième (Larinm Scobjmi, Oliv.), le dépasse. 
On le voit à l'ouvrage sur Fartichaut et le cardon des 
jardins, l'un et l'autre géants qui dressent à une paire 
de mètres de hauteur leurs grosses têtes bleues. On le 



98 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

rencontre après sur une mesquine centaurée [Centaurea 
asj^ercty Lin.), traînant à terre ses âpres capitules, moin- 
dres que le bout du petit doigt; on le trouve fondant 
des colonies sur les divers chardons chers au Larin 
parsemé, môme sur le kentrophylle laineux. Sa bota- 
nique, de végétaux si dissemblables, donne à réfléchir. 

En sa qualité de Charançon, il reconnaît très bien, 
sans faire appel à des essais, ce qui est culot d'artichaut 
et ce qui ne l'est pas, ce qui convient à sa famille et ce 
qui lui serait nuisible; et moi, en ma qualité de natu- 
raliste, versé par une pratique assidue dans la flore de 
mon pays, je n'oserais, sans informations prudentes, 
mordre sur tel fruit, telle baie, si j'étais brusquement 
transporté dans un pays nouveau. 

Il sait de naissance, et moi j'apprends. Chaque été, 
avec une superbe audace, il va de son chardon à divers 
autres qui, sans rapport d'aspect entre eux, devraient, 
ce semble, être refusés comme hôtelleries suspectes. Il 
les accepte au contraire, les reconnaît pour siens ; et 
sa conhance n'est jamais trahie. 

Son guide est l'instinct, qui le renseigne sans erreur 
dans un cercle très borné; le mien est l'intelligence, 
qui tâtonne, cherche, s'égare, se retrouve et plane enfin 
d'une incomparable envolée. Sans l'avoir apprise, le 
Larin sait la flore des chardons; avec longues études, 
l'homme sait la flore du monde. Le domaine de l'ins- 
tinct est un point; celui de l'intelligence est l'univers. 



YIII 



LE BALANIN ELEPHANT 



Certaines de nos machines ont des organes bizarres 
qui, vus au repos, restent inexplicables. Attendons la 
mise en branle, et l'appareil hétéroclite, mordant ses 
engrenages, ouvrant, refermant ses tringles articulées, 
nous révélera combinaison ingénieuse où tout est 
savamment disposé en prévision des effets à obtenir. 
Tel est le cas de divers Charançons, notamment des 
Balanins, préposés, comme leur nom l'indique, à 
l'exploitation des glands, des noisettes et autres fruits 
analogues. 

Le plus remarquable de ma région est le Balanin 
é\é])hcini{Balafii?iuselephas, Sch.). Est-il bien dénommé, 
celui-là ! comme son nom fait image ! Ah ! la caricatu- 
rale bête, avec son extravagant calumet! C'est menu 
autant qu'un crin, roux, presque rectiligne et d'une 
longueur telle que, pour ne pas broncher, entravé par 
son instrument, l'insecte est obligé de le porter tendu, 
ainsi qu'une lance à l'arrêt. Que fait-il de ce pal déme- 
suré, de ce nez ridicule? 

Ici, j'en vois qui haussent les épaules. Si l'unique but 
de la vie est, en effet, de gagner de l'argent par des 
moyens quelconques, avouables ou non, de pareilles 
questions sont insensées. 



100 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Heureusement d'autres se trouvent aux yeux de qui 
rien n'est petit dans le majestueux problème des choses. 
Ils savent de quelle humble pâte se pétrit le pain de 
ridée, non moins nécessaire que celui de la moisson; 
ils savent que laboureurs et questionneurs nourrissent 
le monde avec des miettes accumulées. 

Laissons prendre en pitié la demande et continuons. 
Sans le voir à l'œuvre, on soupçonne déjà dans le bec 
paradoxal du Balanin un foret analogue à ceux dont 
nous faisons usage pour trouer les corps les plus durs. 
Deux pointes de diamant, les mandibules, en forment 
l'armature terminale. 'A l'exemple des Larins, mais dans 
des conditions plus difficultueuses, le Gurculionide sait 
s'en servir pour préparer les voies à l'installation de 
l'œuf. 

Mais, si fondé qu'il soit, le soupçon n'est pas certitude. 
Je ne connaîtrai le secret qu'en assistant au travail. 

Le hasard, serviteur de qui patiemment le sollicite, 
me vaut dans la première quinzaine d'octobre la ren- 
contre du Balanin à l'ouvrage. Ma surprise est grande, 
car, à cette époque tardive, a pris fin, en général, toute 
industrieuse activité. Aux premiers froids, la saison 
entomologique est close. 

Il fait précisément aujourd'hui un temps sauvage ; la 
bise hurle, glaciale, gerçant les lèvres. Il faut avoir foi 
robuste pour aller, en pareille journée , inspecter les 
broussailles. Cependant, si le Charançon à long tube 
exploite les glands, comme j'en ai l'idée, le moment 
presse de s'informer. Les glands, verts encore, ont ac- 
quis toute leur grosseur. Dans deux ou trois semaines, 
ils auront le brun marron de la maturité parfaite, bien- 
tôt suivie de la chute. 



LE BALAMN ÉLÉPHANT lOi 

Ma folle tournée me vaut im succès. Sur les chênes 
verts, je surprends un Balanin, la trompe à demi enga- 
gée dans un gland. L'observer avec les soins requis 
n'est pas possible au milieu des secousses du branchage 
battu par le mistral. Je détache le rameau et le couche 
doucement à terre. L'insecte ne prend pas garde au 
déménagement, il continue sa besogne. Je m'accrou- 
pis à côté, abrité de la tourmente derrière une touffe 
du taillis, et je regarde faire. 

Chaussé de sandales adhésives qui lui permettront plus 
tard, dans mes appareils, d'escalader avec prestesse une 
lame verticale de verre, le Balanin est solidement fixé 
sur la courbure lisse et déclive du gland. Il travaille de 
son vilebrequin. Avec lenteur et gaucherie, il se déplace 
autour de son pal implanté ; il décrit une demi-circon- 
férence dont le centre est le point de forage, puis revient 
sur ses pas, décrit une demi-circonférence inverse. Et 
cela se répète à nombreuses reprises. Ainsi faisons- 
nous lorsque, d'un mouvement alternatif du poignet, 
nous pratiquons un trou dans le bois avec un poinçon. 

Petit à petit, le rostre plonge. Au bout d'une heure, 
il a disparu en entier. Suit un court repos. Enfin l'ins- 
trument est retiré. Queva-t-il advenir? Rien autre pour 
cette fois. Le Balanin abandonne son puits, gravement 
se retire; il se blottit parmi les feuilles mortes. Pour 
aujourd'hui, je n'en apprendrai pas davantage. 

Mais l'éveil est donné. En des journées calmes, plus 
favorables à la chasse, je reviens sur les lieux, et je pos- 
sède bientôt de quoi peupler mes volières. Prévoyant 
de sérieuses difficultés en raison de la lenteur du tra- 
vail, je préfère l'étude à domicile, avec le loisir indéfini 
du chez soi. 



102 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

La précaution s'est trouvée excellente. Si j'avais voulu 
continuer comme j'avais débuté, et observer dans la 
liberté des bois les manœuvres du Balanin, jamais, 
en me supposant même bien servi par les trouvailles, 
je n'aurais eu la patience de suivre jusqu'au bout le 
choix du gland, le forage et la ponte, tant Finsecte est 
méticuleux et lent en ses affaires. On en jugera tout 
à l'heure. 

Trois espèces de chênes composent les taillis hantés 
par mon Gurculionide : le chêne vert et le chêne pubes- 
cent, qui deviendraient de beaux arbres si le bûcheron 
leur en donnait le temps ; enfin le chêne kermès, mi- 
sérable broussaille. Le premier, le plus abondant des 
trois, est le préféré du Balanin. Les glands en sont fer- 
mes, allongés, de volume moyen, avec cupule à faibles 
rugosités. Ceux du chêne pubescent sont en général mal 
venus, courts, flétris de rides et sujets à chute préma- 
turée. L'aridité des collines sérignanaises leur est défa- 
vorable. Aussi ne sont-ils acceptés du Charançon que 
faute de mieux. 

Le kermès , arbuste nain , chêne dérisoire franchi 
d'une enjambée, fait contraste à son humilité par le 
luxe de ses glands, qui se gonflent en gros' ovoïdes, et 
se hérissent d'après écailles sur la cupule. Le Balanin 
n'a pas de meilleur établissement. C'est robuste demeure 
et copieux magasin. 

Quelques rameaux des trois chênes, bien munis de 
glands, sont disposés sous le dôme de mes volières en 
toile métallique, et plongés par le bout dans un verre 
d'eau qui maintiendra la fraîcheur. Des couples, en 
nombre convenable, y sont intallés; enfin les appareils 
prennent place sur les fenêtres de mon cabiiiet, en plein 



LE BALANIN ELEPHANT 103 

soleil la majeure partie du jour. Armons-nous main- 
tenant de patience et surveillons à toute heure. Nous 
serons dédommagés. L'exploitation du gland mérite 
d'être vue. 

Les choses ne traînent pas trop en longueur. Le sur- 
lendemain de ces préparatifs, j'arrive au moment pré- 
cis où la hesogne commence. La mère, plus forte de 
taille que le mâle et plus longuement outillée en vile- 
brequin, inspecte son gland, en vue de la ponte sans 
doute. 

Elle le parcourt pas à pas, de la pointe à la queue, 
en dessus, en dessous. Sur la cupule rugueuse la marche 
est aisée ; elle serait impraticable sur le reste de la sur- 
face si la plante des pieds n'était chaussée de patins 
adhésifs, de semelles en brosse qui donnent équilibre 
en toute position. Sans broncher le moins du monde, 
Finsecte déambule donc, avec la même aisance, en haut, 
en bas et sur les côtés de son glissant appui. 

Le choix est fait ; le gland est reconnu de bonne qualité. 
11 s'agit d'y pratiquer le trou de sonde. Le pal, à cause 
de sa longueur excessive, est de manœuvre pénible. 
Pour obtenir le meilleur effet mécanique, il faut dresser 
l'instrument suivant la normale à la convexité de la 
pièce, et ramener sous l'ouvrier l'encombrant outil qui, 
hors des heures du travail, se porte en avant, 

A cet effet, l'animal se guindé sur les pattes d'ar- 
rière, se dresse sur le trépied du bout des élytres et des 
tarses postérieurs. Rien de bizarre comme l'étrange 
sondeur, debout et ramenant vers lui sa flamberge 
nasale. 

Ça y est : le pal est dressé d'aplomb. Le forage com- 
mence. La méthode est celle que j'ai vue en usage dans 



104 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

le bois, le jour de la forte bise. Très lentement l'insecte 
vire, de droite à gauche, puis de gauche à droite tour 
à tour. Sa percerette n'est pas une lame spirale de tire- 
bouchon qui s'enfonce par l'effet d'un mouvement ro- 
tatoire toujours de môme sens; c'est un trocart qui 
progresse par morsures, par érosion alternative dans 
un sens et dans l'autre. 

Avant de continuer, donnons place à un fait accidentel, 
trop frappant pour être négligé. A diverses reprises, il 
m'arrive de trouver l'insecte mort sur son chantier. Le 
défunt est dans une pose étrange, qui prêterait à rire 
si la mort n'était toujours événement grave, surtout 
quand elle survient, brusque, en plein travail. 

Le pal sondeur est implanté dans le gland juste par 
son extrémité ; l'ouvrage commençait. Au sommet de 
ce pal, mortel poteau, le Balanin est suspendu en l'air, 
à angle droit, loin des surfaces d'appui. Il est sec, tré- 
passé depuis je ne sais combien de jours. Les pattes sont 
rigides et contractées sous le ventre. En leur supposant 
la souplesse et l'extension qu'elles avaient à l'état de 
vie, elles ne pourraient, de bien s'en faut, atteindre 
l'appui du gland. Qu'est-il donc survenu, capable d'em- 
paler le malheureux, ainsi qu'un insecte de nos col- 
lections qu'on s'aviserait d'épingler par la tête? 

Il est survenu un accident d'atelier. A cause de la 
longueur de sa percerette, le Balanin commence en tra- 
vaillant debout, dressé sur les pattes postérieures. Ad- 
mettons une glissade, une fausse manœuvre des deux 
grappins d'adhésion, et le maladroit à l'instant perd 
terre, entraîné par l'élasticité de la sonde qu'il a fallu 
forcer un peu et fléchir au début. Ainsi porté à distance 
de sa base, le suspendu vainement se démène en l'air ; 



LE BALANIN ÉLÉPHANT 105 

nulle part, ses tarses, harpons de salut, ne trouvent à 
griffer. Il succombe exténué au bout de son pal, faute 
d'appui pour se dégager. Gomme les ouvriers de nos 
usines, le Balanin éléphant est parfois, lui aussi, victime 
de sa mécanique. Souhaitons-lui bonne chance, sanda- 
les fermes, attentives aux glissades, et poursuivons. 

Cette fois, la mécanique marche à souhait, mais avec 
telle lenteur que la descente du pal, amplifiée par la 
loupe, ne peut être reconnue. Et l'insecte vire toujours, 
se repose, reprend. Une heure, deux heures se passent, 
énervantes d'attention soutenue, car je tiens à voir la' 
manœuvre à l'instant précis oii le Balanin retirera la 
sonde, se retournera et logera son œuf à l'embouchure 
du puits. C'est du moins ainsi que je prévois les évé- 
nements. 

Deux heures s'écoulent, épuisent ma patience. Je me 
concerte avec la maisonnée. A tour de rôle, trois d'en- 
tre nous, se relayant, surveilleront sans interruption 
l'obstinée bête dont il me faut, coûte que coûte, le secret. 

Bien m'en prit de faire appel à des auxiliaires, me 
prêtant leurs yeux et leur attention. Au bout de huit 
heures, huit interminables heures, vers la tombée de 
la nuit, la sentinelle au guet m'appelle. L'insecte fait 
mine d'en avoir fini. Il recule, en effet, il extrait son 
vilebrequin avec ménagement, crainte de le fausser. 
Yoilà l'outil dehors, de nouveau pointé en avant, en 
ligne droite. 

C'est le moment... Hélas! non. Encore une fois je 
suis volé : mes huit heures de surveillance n'ont pas 
abouti. Le Balanin décampe, abandonne le gland sans 
utiliser le sondage. Certes oui : à bon droit je me mé- 
fiais de l'observation en plein bois. De pareilles sta- 



106 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

lions, parmi les chênes verts, sous les morsures du 
soleil, seraient supplice intolérable. 

Tout le mois d'octobre, avec le concours d'auxiliaires 
au besoin, je relève de nombreux forages non suivis de 
ponte. La durée de l'opération varie beaucoup. Elle est 
en général d'une paire d'heures, parfois elle atteint ou 
même dépasse la demi-journée. 

Dans quel but ces puits si dispendieux et bien des 
fois non peupls? Informons-nous au préalable de l'em- 
placement de l'œuf, des premières bouchées du ver, et 
peut-être viendra la réponse. 

Les glands peuplés restent sur le chêne, enchâssés 
dans leur cupule comme si rien d'anormal ne se passait 
au détriment des cotylédons. Avec un peu d'attention, 
aisément on les reconnaît. Non loin de la cupule, sur 
l'enveloppe lisse, verte encore, un petit point se voit, 
vraie piqûre de subtile aiguille. Une étroite aréole 
brune, produit de la mortification, ne tarde pas à le 
cerner. C'est l'embouchure du forage. D'autres fois, 
mais plus rarement, le pertuis est pratiqué à travers 
la cupule elle-même. 

Choisissons les glands de perforation récente, c'est- 
à-dire à piqûre pâle, non encore entourée de l'aréole 
brune qu'amènera le temps. Décortiquons-les. Divers 
ne contiennent rien d'étranger : le Balanin les a forés 
sans leur confier sa ponte. Ils représentent les glands 
travaillés des heures et des heures dans mes volières 
et non utilisés après. Beaucoup contiennent un œuf. 

Or, si distante que soit l'entrée du puits, au-dessus 
de la cupule, cet œuf est constamment tout au fond, à la 
base de la masse cotylédonnaire. H y a là, fourni par 
la cupule, un souple molleton qu'imbibe de sapides 



LE BALAMN ÉLÉPHANT 107 

exsudations l'extrémité du pédoncule, source nourri- 
cière. Je vois un jeune ver, éclos sous mes yeux, mor- 
diller, pour premières bouchées, ce tendre amas coton- 
neux, cette fraîche brioche assaisonnée de tanin. 

Pareille friandise, juteuse, de digestion facile comme 
le sont les matières organiques naissantes, ne se trouve 
que là; et c'est uniquement là, entre la cupule et la 
base des cotylédons, que le Balanin établit son œuf. 
L'insecte sait à merveille où se trouvent les morceaux 
les mieux appropriés à la faiblesse d'estomac du nou- 
veau-né. 

Au-dessus est le pain relativement grossier des coty- 
lédons. Réconforté à la buvette des premières heures, 
le vermisseau s'y engage, non directement, mais par le 
défilé qu'a ouvert la sonde de la mère, défilé bourré 
de miettes, de débris à demi mâchés. Avec cette se- 
moule légère, préparée en colonne de longueur conve- 
nable, les forces viennent; le ver plonge alors en plein 
dans la ferme substance du gland. 

Ces données expliquent la tactique de la pondeuse. 
Quel est son but lorsque, avant de procéder au forage, 
elle inspecte son gland, dessus, dessous, d'avant, d'ar- 
rière, avec des soins méticuleux? Elle s'informe si le 
fruit n'est pas déjà peuplé. Certes, le garde-manger est 
riche, non assez néanmoins pour deux. Jamais, en effet, 
je n'ai trouvé deux larves dans le même gland. Une 
seule, toujours une seule, digère le copieux morceau 
et le convertit en farinette olivâtre avant de le quitter 
et de descendre en terre. Du pain cotylédonnaire, il 
reste au plus un insignifiant croûton. La règle est : à 
chaque ver sa miche, à chaque consommateur sa ration 
d'un gland. 



108 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Avant de lui confier l'œuf, il convient alors d'exami- 
ner d'abord la pièce, de reconnaître s'il y a déjà un oc- 
cupant. Or cet occupant possible est au fond d'une 
crypte, à la base du gland, sous le couvert d'une cupule 
hérissée d'écaillés. Rien de secret comme cette cachette. 
Aucun a^il ne devinerait un reclus si la surface du gland 
ne portait subtile piqûre. 

Ce point, tout juste visible, est mon guide. Présent, 
il me dit que le fruit est peuplé, ou du moins a subi 
des essais relatifs à la ponte; absent, il m'affirme que 
nul n'a pris possession de la pièce. Le Balanin, à n'en 
pas douter, est renseigné de la même manière. 

Je vois les choses de haut, d'un vaste regard, secouru 
au besoin de la loupe. Que je tourne un instant l'objet 
entre les doigts, et l'inspection est faite. Lui, l'investi- 
gateur à courte vue, est obligé de braquer un peu de 
partout son microscope avant d'apercevoir de façon 
précise le point révélateur. L'intérêt de sa famille lui 
impose d'ailleurs des recherches autrement scrupuleu- 
ses que celles de ma curiosité. Aussi prolonge-t-il à 
l'excès son examen du gland. 

C'est fait : le gland est reconnu bon. Le foret plonge, 
des heures durant travaille; puis, bien des fois, l'in- 
secte s'en va, dédaigneux de son ouvrage. La ponte ne 
suit pas le coup de sonde. A quoi bon tel effort, de si 
longue durée? Serait-ce la simple mise en perce d'une 
pièce où le Balanin s'abreuve, se réconforte? Le chalu- 
meau du bec descendrait-il dans les profondeurs de la 
futaille pour y puiser, aux bons coins, quelques gor- 
gées d'un breuvage nutritif? L'entreprise serait-elle 
affaire d'alimentation personnelle? 

Tout d'abord, je l'ai cru, assez surpris du reste de 



LE BALANIN ÉLÉPHANT 109 

tant de persévérance en vue d'une lampée. Cette idée, 
je l'ai abandonnée, instruit par les mâles. Eux aussi 
possèdent long rostre, capable d'ouvrir un puits s'il le 
fallait; néanmoins je n'en vois jamais se camper sur 
un gland et le travailler de la percerette. Pourquoi tant 
de peine? A ces sobres un rien suffit. Labourer super- 
ficiellement du bout de la trompe une feuille tendre, 
c'est assez pour le sustenter. 

Si eux, les désœuvrés à qui sont permis les loisirs de 
la table, n'en demandent pas davantage, que sera-ce 
des mères, affairées à la ponte? Ont-elles bien le temps 
de boire et de manger? Non, le gland perforé n'est pas 
une buvette où l'on s'attarde en d'interminables siro- 
tages. Que le bec, plongé dans le fruit, en prélève mo- 
dique bouchée, c'est possible; mais certainement cette 
miette n'est pas le but proposé. 

Le vrai but, je crois l'entrevoir. L'œuf, avons-nous 
dit, est toujours à la base du gland, au sein d'une sorte 
d'ouate qu'humectent les suintements du pédoncule. A 
l'éclosion, le vermisseau, incapable encore d'attaquer 
la ferme substance des cotylédons, mâche le feutre dé- 
licat du fond de la cupule et s'alimente de ses humeurs. 

Mais avec l'âge du fruit, cette brioche gagne en con- 
sistance, se modifie en saveur, en quantité de purée. 
Le tendre se raffermit, l'humecté se dessèche. Il est 
une période oii sont remplies à point les conditions de 
bien-être du nouveau-né. Plus tôt, les choses ne seraient 
pas au degré voulu de préparation ; plus tard, elles se- 
raient trop mûres. 

Au dehors, sur la verte écorce du gland, rien n'indi- 
que les progrès de cette cuisine intérieure. Pour ne pas 
servir au vermisseau mets fâcheux, la mère, non suffi- 



HO SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

samment renseignée par la vue de la pièce, est donc 
obligée de déguster d'abord, du bout de la trompe, ce 
qu'il y a au fond de la soute aux vivres. 

La nourrice, avant de présenter au poupon la cueil- 
lerée de bouillie, l'éprouve du bout des lèvres. Ainsi 
fait, avec non moins de tendresse, la mère Balanin.Elle 
plonge la sonde au fond du pot, s'informe du contenu 
avant de le léguer au fils. Si le mets est reconnu satis- 
faisant, l'œuf est pondu; dans le cas contraire, le son- 
dage est abandonné sans plus. Ainsi s'expliquent les 
coups de percerette dont il n'est tiré aucun parti après 
laborieux travail. Le pain mollet du fond, soigneuse- 
ment expertisé, ne s'est pas trouvé en l'état requis. 
Quels difficiles, quels méticuleux que ces Balanins, 
quand il s'agit de la première bouchée de la famille ! 

Colloquer l'œuf en un point où le nouveau-né trou- 
vera mets juteux et léger, de digestion facile, ne suffît 
pas à ces prévoyants. Leurs soins vont au delà. Un 
terme moyen serait utile qui acheminerait la petite 
larve de la friandise des premières heures au régime 
du pain dur. Ce terme moyen est dans la galerie, ou- 
vrage de la sonde maternelle. Là sont des miettes, des 
parcelles mâchées par les cisailles de la trompe. En 
outre, les parois du canal, mortifiées, attendries-, con- 
viennent mieux que le reste aux faibles mandibules 
du novice. 

Avant de mordre sur les cotylédons, c'est, en effet, 
dans ce canal que s'engage le ver. Il s'alimente de la 
semoule trouvée en chemin ; il cueille les atomes bru- 
nis qui pendent aux murailles; enfin, fortifié à point, 
il entame la miche de l'amande, y plonge, y disparait. 
L'estomac est prêt. Le reste est béate consommation. 



LE BALAMN ÉLÉPIIAXT {[[ 

Cette nourricerie tiibiilaire doit avoir certaine lon- 
gueur pour satisfaire aux besoins du premier âge; aussi 
la more travaille-t-elle du vilebrequin en conséquence. 
Si le coup de sonde devait se borner à déguster la ma- 
tière, à reconnaître le degré de maturité à la base du 
gland, l'opération serait beaucoup plus brève, entreprise 
non loin de cette base, à travers la cupule. Cet avantage 
n'est pas méconnu : il m'arrive de surprendre l'insecte 
travaillant le godet écailleux. 

Je ne vois là qu'un essai de la pondeuse pressée d'al- 
ler aux informations. Si le gland convient, le forage sera 
recommencé plus haut, en dehors de la cupule. Lors- 
que l'œuf doit être pondu, la règle est, en effet, de forer 
le gland lui-même, aussi haut que possible, autant que 
le permet la longueur de l'outil. 

Dans quel but ce long trou de sonde, non achevé tou- 
jours en une demi-journée? A quoi bon cette tenace 
persévérance lorsque, non loin du pédoncule, à frais 
bien moindres de temps et de fatigue, la percerette at- 
teindrait le point désiré, la source vive oii doit s'abreu- 
ver le ver naissant? La mère a ses raisons de s'exténuer 
de la sorte : ce faisant, elle atteint le lieu réglemen- 
taire, la base du gland, et du coup, résultat de haute 
valeur, elle prépare au fils long sachet de farine. 

Yétilles, tout cela! Non, s'il vous plaît, mais grandes 
choses, nous parlant des soins infinis qui président à 
la conservation des moindres , nous témoignant d'une 
logique supérieure, régulatrice des moindres détails. 

Si bien inspiré comme éducateur, le Balanin a son 
rôle et mérite des égards. C'est du moins l'avis du merle, 
qui, sur la fin de l'automne, les baies commençant à 
manquer, volontiers fait régal de l'insecte à long bec. 



112 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

C'est petite bouchée, mais de haut goût; cela fait diver- 
sion aux âpretés de l'olive non encore domptée par le 
froid. 

Et que serait, sans le merle et ses émules, le réveil 
des bois au printemps! Disparaisse riiomme, aboli par 
ses sottises, et les fêtes du renouveau ne seront pas 
moins solennelles, célébrées par la fanfare du merle. 

Au rôle très méritoire de régaler l'oiseau, joie des 
forêts, le Balanin en adjoint un autre : celui de modé- 
rer l'encombrement végétal. Comme tous les forts vrai- 
ment dignes de leur puissance, le chêne est généreux : 
il donne des glands par boisseaux. Que ferait la terre 
de ces prodigalités? Faute de place, la forêt s'étoufferait 
elle-même; l'excès y ruinerait le nécessaire. 

Mais, du moment que les vivres abondent, accourent 
de toutes parts des consommateurs empressés d'équi- 
librer la fougueuse production. Le mulot, un indigène, 
thésaurise le gland dans un tas de pierrailles, à côté de. 
son matelas de foin. Un étranger, le geai, nous arrive 
de loin, par bandes, averti je ne sais comme. Quelques 
semaines il festoie d'une chêne à l'autre, il témoigne 
ses allégresses, ses émois, par des cris de chat qui s'é- 
trangle; puis, sa mission accomplie, il remonte vers le 
nord, d'où il était venu. 

Le Balanin les a devancés tous. Il a confié sa ponte 
aux glands encore verts. Ceux-ci maintenant gisent à 
terre, brunis avant l'heure et percés d'un trou rond 
par où la larve est sortie après avoir consommé le con- 
tanu. Sous un seul chêne, aisément s'emplirait un pa- 
nier de ces ruines vides. Mieux que le geai, mieux que 
le mulot, le Curculionide a travaillé au débarras du 
trop-plein. 



LE BALANIN ÉLÉPHANT H3 

Bientôt l'homme arrive, dans l'intérêt de son porc. 
En mon village, c'est événement majeur lorsque le 
tambour municipal annonce pour tel jour l'ouverture 
de la glandée dans les bois communaux. La veille, les 
plus zélés vont inspecter les lieux, se choisir bonne 
place. Le lendemain, au petit jour, toute la famille es 
là. Le père bat d'une gaule les hautes branches ; la mère, 
à grand tablier de toile qui permet d'entrer dans l'épais 
seur des fourrés, cueille sur l'arbre ce que la main peu 
atteindre; les enfants ramassent à terre. Et les paniers 
s'emplissent, puis les corbeilles, puis les sacs. 

Après les joies du mulot, du geai, du charançon et 
de tant d'autres, voici celles de l'homme, calculant 
combien de lard lui vaudra sa récolte. Un regret se 
mêle à la fête : c'est de voir tant de glands répandus à 
terre, percés, gâtés, bons à rien. L'homme peste contre 
l'auteur du dégât. A l'entendre, la forêt est à lui seul; 
pour son porc seul les chênes fructifient. 

Mon ami, lui dirais-je, le garde forestier ne peut ver- 
baliser contre le délinquant, et c'est fort heureux, car 
notre égoïsme, enclin à ne voir dans la glandée qu'une 
guirlande de saucisses, aurait des suites fâcheuses. Le 
chêne convie tout un monde à l'exploitation de ses 
fruits. Nous prélevons la part la plus grosse, parce 
que nous sommes les plus forts. C'est là notre unique 
droit. 

Mais au-dessus immensément domine l'équitable ré- 
partition entre les divers consommateurs, tous ayant 
leur rôle, petit ou grand, en ce monde. S'il est excellent 
que le merle siffle et réjouisse les frondaisons prin taniè- 
res, ne trouvons pas mauvais que des glands soient 
vermoulus. Là se prépare le dessert de l'oiseau, le 

8 



Ii4 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Balanin, fine bouchée qui met de la graisse au crou- 
pion et de belles sonorités au gosier. 

Laissons chanter le merle et revenons à l'œuf du 
Curculionide. Nous savons où il est : à la base du gland, 
parmi ce que l'amande a de plus tendre et de plus 
juteux. Comment a-t-il été logé là, si loin du point 
d'entrée situé au-dessus des bords de la cupule? Très 
petite question, c'est vrai, puérile même si l'on veut. 
Ne la dédaignons pas : la science se fait avec des pué- 
rilités. 

Le premier qui frotta un morceau d'ambre sur sa 
manche et reconnut après que ledit morceau attirait les 
fétus de paille, ne soupçonnait certes pas les merveil- 
les électriques de nos jours. Naïvement, il s'amusait. 
Repris, sondé de toutes les manières, le jeu d'enfant 
est devenu l'une des puissances du monde. 

L'observateur ne doit rien négliger : il ne sait ja- 
mais ce qui pourra éclore du fait le plus humble. Je 
me renouvelle donc la demande : par quels moyens 
l'œuf du Balanin a-t-il pris place si loin du point 
d'entrée? 

Pour qui ne connaîtrait pas encore l'emplacement de 
l'œuf, mais saurait que le ver attaque d'abord le gland 
par la base, la réponse serait celle-ci : l'œuf est pondu 
à l'entrée du canal, à la superficie, et le vermisseau, 
rampant dans la galerie forée par la mère , gagne de 
lui-même ce point reculé où se trouvent les aliments 
du premier âge. 

Avant des données suffisantes, cette explication est 
d'abord la mienne; mais l'erreur promptement se dis- 
sipe. Je cueille le gland lorsque la mère se retire après 
avoir appliqué un instant le bout du ventre sur Forifice 



LE BALANIN ÉLÉPHANT 11", 

du canal que le rostre vient de creuser. L'œuf, semble- 
t-il, doit être là, à l'entrée, tout près de la surface... Eh 
bien, non : il n'y est pas ; il est à l'autre extrémité du 
couloir. Si j'osais me le permettre, je dirais qu'il y 
est descendu comme une pierre tombe au fond d'un 
puits. 

Abandonnons vite cette sotte idée : le canal, infi- 
niment étroit, encombré de râpure, rend impossible 
pareille descente. D'ailleurs, suivant la direction du 
pédoncule, droite ou renversée, la chute dans tel gland 
devrait être ascension dans un autre. 

Une seconde explication se présente, non moins pé- 
rilleuse. On se dit : « Le coucou pond son œuf sur le 
gazon, n'importe où; il le cueille avec le bec et va le 
déposer ainsi dans le nid étroit de la fauvette. » Le Bala- 
nin aurait-il méthode analogue? se servirait-il du rostre 
pour conduire son œuf à la base du gland? Je ne vois 
pas dans l'insecte d'autre outil capable d'atteindre cette 
profonde cachette. 

Et cependant, hâtons-nous de rejeter la bizarre ex- 
plication, ressource désespérée. Jamais le Balanin ne 
dépose son œuf à découvert pour le happer ensuite du 
bec. Le ferait-il, que le germe délicat infailliblement 
périrait, écrasé dans le refoulement à travers un subtil 
canal à demi obstrué. 

Mon embarras est grand. Il sera partagé par tout 
lecteur versé dans la structure du Charançon. La Sau- 
terelle possède un sabre, instrument de ponte qui des- 
cend en terre et sème les œufs à la profondeur voulue ; 
le Leucospis est doué d'une sonde qui s'insinue à travers 
la maçonnerie du Chalicodome et conduit l'œuf dans le 
cocon de la grosse larve somnolente; mais lui, le Bala- 



116 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

nin, n'a rien de ces flamberges, de ces dagues, de ces 
lardoires; il n'a rien au bout du ventre, absolument 
rien. Et cependant il lui suffit d'appliquer rextrémité 
abdominale sur l'étroit orifice du puits pour que l'œuf 
soit aussitôt logé là-bas, tout au fond. 

L'anatomie nous dira le mot de l'énigme, indéchif- 
frable autrement. J'ouvre la pondeuse. Ce que j'ai sous 
les yeux m'ébahit. Il y a là, occupant toute la longueur 
du corps, une machine étrange, un pal roux, corné, ri- 
gide ; je dirais presque un rostre, tant il ressemble à 
celui de la tête. C'est un tube, menu comme un crin, 
un peu évasé entromblon à l'extrémité libre, renflé en 
ampoule ovalaire au point d'origine. 

Yoilà l'outil de la ponte, l'équivalent de la percerette 
en dimension. Autant le bec perforateur plonge, autant 
peut plonger la sonde aux œufs, bec intérieur. Lors- 
qu'il travaille son gland, l'insecte choisit le point d'at- 
taque de façon que les deux instruments complémen- 
taires puissent l'un et l'autre atteindre le point désiré, 
la base de l'amande. 

Le reste maintenant s'explique de lui-même. Le tra- 
vail du vilebrequin fini, la galerie prête, la mère se 
retourne et met sur l'embouchure le bout de l'abdomen. 
Elle dégaine, elle fait saillir sa mécanique interne, qui, 
sans difficulté, s'enfonce à travers des râpures mou- 
vantes. Rien n'apparaît de la sonde conductrice, tant 
elle fonctionne avec prestesse et discrétion; rien n'ap- 
paraît non plus lorsque, l'œuf mis en place, l'instru- 
ment remonte et rentre à mesure dans le ventre. C'est 
fini ; la pondeuse s'en va, et nous n'avons rien vu de ses 
petits secrets. 

N'avais-je pas raison d'insister? Un fait insignifiant 



LE BALAiMN ÉLÉPHANT H7 

en apparence vient de m'apprendre de façon authen- 
tique ce que déjà faisaient soupçonner les Larins. Les 
Charançons à longue trompe ont une sonde intérieure ' 
un rostre abdominal que rien au dehors ne trahit; 
ils possèdent, dans les secrets du ventre, l'analogue 
du sabre de la Sauterelle et de la lardoire de Flch- 
neumon. 



IX 



LE BÂLA?;iN DES NOISETTES 

S'il suffit, pour être heureux, d'avoir gîte paisible, bon 
estomac et vivres assurés, celui-ci vraiment est an heu- 
reux, mieux que le célèbre rat qui s'était retiré dans un 
fromage de Hollande. L'ermite du fabuliste avait con- 
servé quelques relations avec le monde, source d'ennuis. 
Un jour, des députés du peuple rat s'en vinrent lui de- 
mander une aumône légère. Le reclus écouta leurs 
doléances d'une oreille mal disposée ; il dit ne pouvoir 
les assister, promit des prières, et sans plus ferma la 
porte. 

Si dur qu'il fût à la disette des autres, cette visite 
d'affamés dut quelque peu lui troubler la digestion; 
l'histoire ne le dit pas, mais il est permis de le croire. 
L'ermite du naturaliste n'a pas ces désagréments. Sa 
demeure est un logis inviolable, un coffre d'une seule 
pièce, sans porte ni guichet oii puisse frapper l'impor- 
tun en détresse. Là dedans, quiétude parfaite; rien n'y 
arrive des bruits, des soucis du dehors. Excellent gîte, 
ni trop chaud, ni trop froid, tranquille, fermé à tous. 
Table excellente aussi, et somptueuse. Que faut-il da- 
vantage? Le béat se fait gros et gras. 

Chacun le connaît. Qui de nous, cassant une noisette 
entre ses bonnes molaires d'adolescent, n'a mordu sur 



LE BALANIN DES NOISETTES 119 

quelque chose d'amer, de giutineux? Pouah I c'est le 
ver des noisettes. Surmontons notre répugnance et 
voyons la bete de près. Elle en vaut la peine. 

C'est un ver replet, grassouillet, fléchi en arc, sans 
pattes et d'un blanc laiteux, sauf la tête, coiffée de corne 
jaunâtre. Extrait de sa loge et déposé sur la table, cela 
remue, se recourbe et frétille sans parvenir à se dépla- 
cer. La locomotion lui est refusée. Qu'en ferait-il dans 
son étroite niche? C'est, du reste, un trait commun à 
la tribu des Charançons, tous passionnés sédentaires en 
leur âge de larve. Tel est l'ermite dont l'histoire va 
suivre, le reclus à croupe rondelette et luisante, le ver 
du Balanin des noisettes [Balaninus nucum, Lin.). 

L'amande de la noisette est son gâteau, pièce copieuse 
dont il dédaigne habituellement les reliefs, tant les vi- 
vres excèdent les limites de l'embonpoint. Il y a là lar- 
gement, pour un seul, de quoi mener douce vie trois à 
quatre semaines ; mais ce serait disette avec deux con- 
vives. Aussi les provisions sont-elles scrupuleusement 
rationnées : à chaque noisette son ver, pas davantage. 

Bien rarement il m'est arrivé d'en rencontrer deux. 
Le tard venu, fils de quelque mère mal renseignée, s'é- 
tait attablé à côté de l'autre sans grand profit. Le gâteau 
touchait à sa fm; et puis l'intrus, tout faible encore, 
semblait avoir été mal accueilli du vigoureux proprié- 
taire, jaloux de son bien. Gela se voyait : le malingre 
surnuméraire était destiné à périr. Non plus que le rat 
du fromage, le Charançon ne connaît l'assistance entre 
pareils. Chacun pour soi ; c'est la loi bestiale, féroce, 
même dans une coquille de noisette. 

La demeure est bastion de continuité parfaite , sans 
joint, sans fissure par où pourrait se glisser un enva- 



J20 SOUVENIRS ExNTOMOLOGIQUES 

hisseur. Le noyer compose la coque de son fruit avec 
deux valves assemblées, laissant entre elles une ligne 
de moindre résistance; le noisetier construit ses tonne- 
lets avec une douve unique, qui se recourbe en voûte 
partout de force égale. Comment le ver du Balanin a-t-il 
trouvé accès dans cette forteresse? 

A la surface , aussi lisse que marbre poli , le regard 
ne discerne rien qui puisse expliquer l'entrée d'un ex- 
ploiteur venu du dehors. On conçoit la surprise et les 
naïves imaginations de ceux qui, les premiers, remar- 
quèrent le singulier contenu de la noisette intacte, sans 
ouverture aucune. Le ver dodu qui vivait là dedans 
ne pouvait être un étranger. Il était donc né du fruit 
même, sous l'intluence d'une mauvaise lune. C'était 
un fils de la pourriture couvée par un brouillard. 

Fidèle conservateur des vieilles croyances, le pay- 
san d'aujourd'hui met toujours les noisettes véreuses 
et autres fruits gâtés par l'insecte sur le compte de la 
lune et d'un mauvais air qui passe. Et cela durera ainsi 
indéfiniment, tant que l'école rurale ne donnera place 
d'honneur à la gaie, à la vivifiante étude des champs. 

A ces âneries substituons le réel. Le ver est certaine- 
ment un étranger, un envahisseur; et s'il est entré, c'est 
qu'il a trouvé quelque part un passage. Ce défilé, qui 
échappe au premier examen, cherchons-le en nous ai- 
dant d'une loupe. 

La recherche n'est pas longue. La base de la noisette 
s'étale en une large dépression pâle et rugueuse où la 
cupule se rattachait. Sur les confins de cette aire, un 
peu en dehors, brunit un point subtil. Voilà l'entrée du 
château fort, voilà le mot de l'énigme. 

Sans autre informé, le reste suit, très clairement 



LE BALANIN DES NOISETTES 12t 

interprète au moyen des données fournies par le Balanin 
élépiiant. Le Curculionide des noisettes est, lui aussi, 
porteur d'un vilebrequin buccal, toujours démesure de 
longueur, mais cette fois un peu courbe. 

En imagination, je vois très bien l'insecte qui, à 
Texemple de son congénère des glands, se dresse sur le 
trépied du bout des élytres et des tarses postérieurs; il 
prend une pose digne d'être portraiturée par un crayon 
ami des extravagances; il implante d'aplomb sa méca- 
nique; patiemment il vire, revire. 

C'est dur, très dur, car le fruit est choisi voisin de sa 
maturité, afm de fournir au ver nourriture plus savou- 
reuse et plus abondante; c'est épais et résistant, beau- 
coup plus que la peau d'un gland. Si l'autre met une 
demi-journée à forer son défilé, quelles ne doivent pas 
être la lenteur et l'opiniâtre patience de celui-ci ! Peut- 
être son pal est-il de trempe spéciale. Nous savons amor- 
cer nos forets de façon à user le granit; lui de même, 
sans doute, donne à sa lardoire tailloir triplement durci. 

Lente ou rapide , la tarière descend à la base de la 
noisette, où se trouvent tissus plus tendres, plus riches 
en laitage; elle plonge obliquement, fait trajet assez 
long afin de préparer au ver colonne de semoule, pro- 
pice à la première éducation. Sondeurs de noisettes et 
sondeurs de glands ont mêmes délicats préparatifs en 
vue de la famille. 

Vient enfin la mise en place de l'œuf, tout au fond du 
puits. Ici se répète l'originale méthode déjà connue. 
Avec un rostre d'arrière, équivalant en longueur h celui 
d'avant et tenu dans les secrets du ventre jusqu'au mo- 
ment de s'en servir, la pondeuse introduit son œuf à la 
base de l'amande. 



t 



L I a R A 



122 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Ces soins de nourricerie, je ne les vois qu'en esprit, 
mais de façon très claire , renseigné que je suis par 
l'examen de la noisette devenue berceau, et surtout par 
la méthode du Balanin des glands. Je désirerais mieux 
toutefois, je voudrais assister au travail, ambition de 
peu d'espérance. 

Dans ma région, en effet, le noisetier est rare, et son 
exploiteur attitré fait à peu près défaut. Essayons tout 
de même avec les six noisetiers que j'ai plantés autre- 
fois dans l'enclos. Il s'agit tout d'abord de les peupler 
en conséquence. 

Un vallon du Gard, moins brûlé que les collines sé- 
rignanaises, me vaut quelques couples de Tinsecte. Ils 
m'arrivent par la poste en fm avril, alors que la noi- 
sette, toute pâle encore, tendre et comprimée, com- 
mence à émerger de son enveloppe cupulaire. L'amande 
n'est pas formée, de bien s'en faut; il y en a l'ébauche, 
l'espoir. 

Dans la matinée, par un temps superbe, je dépose 
les étrangers sur le feuillage de mes noisetiers. Le 
voyage ne les a pas trop éprouvés. Ils sont magnifiques 
en leur modeste costume roux. Aussitôt libres, ils ou- 
vrent à demi les élytres, déploient les ailes, les refer- 
ment, les étalent encore sans prendre l'essor. Ce sont 
simples exercices d'assouplissement, favorables au ré- 
veil des forces après longue incarcération. J'augure bien 
de ces liesses au soleil : mes colons ne déserteront pas. 

Cependant les noisettes de jour en jour se gontlent, 
deviennent pour les enfants affriolante tentation. Elles 
sont à la portée des plus petits, si heureux de s'en bour- 
rer les poches et de les gruger après en les cassant en- 
tre deux pierres. Recommandation expresse est faite de 



LE BALANLN DES NOISETTES 123 

ne pas y toucher. Pour cette année, en faveur des Cha- 
rançons dont je désire connaître l'histoire, les joies de 
la récolte seront supprimées. 

Quelles idées telle défense peut-elle faire germer en 
ces naïfs? S'ils étaient d'âge à me comprendre, je leur 
dirais : « Mes amis, gardez- vous de la grande ensorce- 
leuse, la science. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, 
quelqu'un d'entre vous se laissait séduire, qu'il se tienne 
pour averti : en échange des petits secrets qu'elle nous 
livre, elle exige de nous des sacrifices autrement sérieux 
qu'une poignée de noisettes. » 

La défense est comprise; les fruits tentateurs sont à 
peu près respectés. De mon côté, assidûment je les 
visite. Soins inutiles : je ne parviens pas à surprendre 
un Balanin en travail persévérant de forage. Tout au 
plus, au déclin du soleil, m'arrive-t-il d'en voir un qui, 
hautement guindé, essaye d'implanter sa mécanique. 
Le peu que je constate ne m'apprend rien de nouveau; 
le Balanin des glands me l'a déjà montré. 

C'est du reste brève tentative. L'insecte est en recher- 
ches et n'a pas encore trouvé ce qui lui convient. Peut- 
être le troueur de noisettes opère-t-il de nuit. 

Sous un autre rapport, je suis mieux avantagé. Quel- 
ques noisettes, des premières peuplées, sont en réserve 
dans mon cabinet et soumises à de fréquentes visites. 
Mon assiduité me vaut un succès. 

Au commencement d'août, deux larves quittent leur 
coffre sous mes yeux. Longtemps, sans doute, de la 
pointe des mandibules, patient ciseau, elles ont buriné 
la dure paroi. Le trou de sortie s'achève lorsque je m'a- 
perçois de la prochaine évasion. Une fine poussière 
tombe en guise de copeaux. 



124 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

La lucarne de libération ne se confond pas avec le 
fm pertuis de l'entrée. Peut-être, tant que dure le tra- 
vail, convient-il de ne pas obstruer ce soupirail par où 
se faitTaération de la demeure. Cette lucarne est située 
à la base du fruit, tout près de l'aire rugueuse par où 
la noisette adhère à sa cupule. En cette région, où s'éla- 
borent, jusqu'à parfaite maturité, des matériaux nais- 
sants, la densité est un peu moindre qu'ailleurs. Le 
point à perforer est donc excellemment choisi : là se 
rencontrera la moindre résistance. 

Sans auscultation préalable, sans coups de sonde 
explorateurs, le reclus connaît le point faible de sa pri- 
son. Rudement il y travaille, confiant dans le succès. 
Où le premier coup de pic est donné, les autres sui- 
vent, sans se perdre en essais. La constance est la force 
des faibles. 

C'est fait : le jour pénètre dans le coffre. La fenêtre 
s'ouvre, ronde, un peu évasée à l'intérieur et soigneu- 
sement polie dans tout le pourtour de son embrasure. 
A disparu sous le polissoir de la dent toute aspérité 
qui pourrait troubler tantôt la difficile sortie. Les trous 
de nos filières en acier ont à peine précision plus rigou- 
reuse. 

Le terme de filière vient ici bien à propos : la larve 
se libère, en effet, par une opération de tréfilage. Sem- 
blable au fil de laiton qui passe en s'amoindrissant à 
travers un orifice trop étroit pour son diamètre, elle 
franchit la lucarne de la coque en s'atténuant. Le fil 
métallique est violemment tiré par les pinces de l'ou- 
vrier ou par les rotations de la machine; il conserve 
après le calibre réduit que l'opération lui a donné. Le 
ver connaît autre méthode : il s'étire de lui-même par 



LE BALAMN DES NOISETTES 12:; 

ses propres efforts; et, tout aussitôt le déiilé franchi, il 
revient à sa grosseur naturelle. Ces différences écartées, 
la similitude est frappante. 

Le trou de sortie a très exactement l'ampleur de la 
tête, qui, rigide, casquée de corne, ne se prête pas à 
la déformation. Oii le crâne a passé, il faut que le corps 
passe, si obèse qu'il soit. Lorsque la libération est ter- 
minée, c'est vive surprise devoir quel volumineux cylin- 
dre, quel ver corpulent a trouvé passage dans l'exigu 
pertuis. Si Ton n'avait été témoin de l'exode, on ne 
soupçonnerait jamais pareil exploit de gymnastique. 

L'orifice, disons-nous, est travaillé sur l'exact dia- 
mètre de la tête. Or, cette tète inflexible, pour laquelle 
seule l'ampleur du trou a été calculée, représente au 
plus le tiers de la largeur du corps. Gomment le triple 
trouve-t-il passage dans le simple? 

Yoici la tête dehors, sans difficulté aucune : la porte 
est faite sur son patron. Suit le col, un peu plus ample : 
une minime contraction le dégage. C'est le tour de la 
poitrine, c'est le tour de la dodue bedaine. Maintenant 
la manœuvre est des plus ardues. L'animal est dépourvu 
de pattes. Il n'a rien, ni crocs, ni cils raides qui puis- 
sent lui fournir appui. C'est un flasque boudin qui, de 
lui-même, doit franchir le détroit, si disproportionné. 

Ce qui se passe à l'intérieur de la noisette m'échappe, 
dérobé par l'opacité delà coque; ce que je vois à l'ex- 
térieur est fort simple et me renseigne sur l'invisible. 
D'arrière en avant le sang de l'animal afflue ; les humeurs 
de l'organisation se déplacent et s'accumulent dans la 
partie déjà émergée, qui se gonfle, devient hydropique 
jusqu'à prendre de cinq à six fois le diamètre de la tête. 

Sur la margelle du puits ainsi se forme un gros 



126 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

bourrelet, un ceinturon d'énergie qui, par sa dilatation 
et son propre ressort, extrait petit à petit les anneaux 
suivants, diminués à mesure de volume au moyen de 
l'émigration de leur contenu fluide. 

C'est lent et très laborieux. L'animal, dans sa partie 
libre, se courbe, se redresse, oscille. Ainsi faisons-nous 
osciller un clou pour l'extraire de son alvéole. Les man- 
dibules bâillent largement, se referment, bâillent encore 
sans intention de saisir. Ce sont les ahan! dont l'exté- 
nué accompagne ses efforts, de même que le bûcheron 
accompagne ses coups de cognée. 

Ahan! fait le ver, et le boudin monte d'un cran. Pen- 
dant que le bourrelet extracteur se gonfle et tend ses 
muscles, il va de soi que la partie encore dans la coque 
se tarit de ses humeurs jusqu'aux limites du possible, 
en les faisant affluer dans la partie libre. Ainsi est rendu 
possible l'engagement dans la filière. 

Encore un coup de levier du ceinturon gonflé; encore 
un bâillement, ahan ! Ça y est. Le ver glisse sur la 
coque et se laisse choir. 

Une des noisettes qui viennent de me montrer ce 
spectacle avait été cueillie sur sa branche quelques 
heures avant. Le ver serait donc tombé à terre du haut 
du noisetier. Toute proportion gardée, pour nous sem- 
blable chute serait horrible écrasement; pour lui, si 
plastique, si souple d'échiné, c'est événement de rien. 
Peu lui importe de faire sa culbute dans le monde du 
sommet de l'arbuste, ou de déménager paisiblement un 
peu plus tard, lorsque la noisette gît à terre, détachée 
par la maturité. 

Sans retard, aussitôt libre, il explore le sol dans un 
étroit rayon, chercheun point de fouille aisée, le trouve, 



LE BALAMIN DES NOISETTES 127 

.pioche de la mâchoire, manamvre de la croupe et s'en- 
terre. A une profondeur médiocre, une niche ronde est 
pratiquée par le refoulement des matériaux poudreux. • 
Là se passera la mauvaise saison, là s'attendra la résur- 
rection du printemps. 

Si la présomption me venait de conseiller le Bala- 
nin, mieux versé que pas un dans ses affaires de 
Curculionide, je lui dirais : « Quitter maintenant la 
noisette est une sottise. Plus tard, quand reviendra le 
festival d'avril et que les noisetiers feront succéder 
aux pendeloques des chatons les pistils roses des fruits 
naissants, à la bonne heure; mais aujourd'hui, en ce 
temps d'incendie solaire qui impose le chômage aux 
plus vaillants, à quoi bon abandonner une demeure 
où l'on est si bien, pour dormir toute la morte saison 
de l'été? 

« Où trouver meilleur gîte que la boîte de la noisette 
lorsque viendront les pluies de l'automne et les frimas 
de F hiver? En quelle solitude plus tranquille pourrait 
se faire le délicat travail de la transformation? 

« Le sous-sol est d'ailleurs plein de dangers. C'est 
humide et froid; par ses rugosités, c'est d'un contact 
pénible à une peau fine comme la tienne. Là couve un 
redoutable ennemi, un cryptogame qui s'implante sur 
toute larve enfouie. Dans mes bocaux d'éducation, j'ai 
grand'peine à défendre les enterrées. Tôt ou tard, con- 
tre la paroi de verre s'élèvent des houppes blanches, 
des fusées cotonneuses dont la base enlace et tarit un 
pauvre ver devenu granule de plâtre : c'est le mycélium 
d'une Sphériacée à qui est dévolu, comme champ d'ex- 
ploitation, le corps des insectes en travail de nymphose 
sous terre. Dans la noisette, cellule hygiénique, affran- 



128 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

chie des germes ravageurs, rien de pareil n'est à redou- 
ter. Pourquoi la quitter? » 

A ces raisons, le Balanin répond par un refus. Il 
déménage, et il n'a pas tort. Sur le sol, où gît la noi- 
sette, est tout d'abord à craindre le mulot, grand thé- 
sauriseur de noyaux. En son tas de pierrailles, il amasse 
tout ce que lui valent ses rondes nocturnes; puis à loi- 
sir, d'une dent patiente, il perce la coque d'un petit 
trou par où s'extrait l'amande. 

La noisette rencontrée est la bienvenue : c'est un 
morceau de haut goût. Yidée par le Charançon, elle 
n'est que plus précieuse : au lieu de son contenu habi- 
tuel, elle renferme le ver du Balanin, grasse andouil- 
lette qui fait heureuse diversion au régime des fari- 
neux. Crainte du mulot, on descend donc sous terre. 

Un motif plus grave encore conseille le départ. Il 
ferait bon dormir, c'est vrai, dans l'inexpugnable don- 
jon de la noisette; mais il convient aussi de songer à la 
libération de l'insecte futur. La larve du Capricorne, 
oubliant la prudence, quitte l'intérieur du chêne et 
vient à la surface s'exposer aux recherches du pic; elle 
émigré vers le périlleux afin de préparer une voie de 
sortie par oii émergera le haut encorné, non apte lui- 
même à se frayer un chemin. 

Semblable précaution est nécessaire au ver du Curcu- 
lionide. Alors qu'il est dans sa pleine vigueur de mâ- 
choires, sans attendre la somnolence pendant laquelle les 
graisses amassées se fondront en une organisation nou- 
velle, il perce le coffre d'où l'adulte serait incapable de 
sortir par ses propres moyens ; il sort, s'enfonce en terre. 
L'avenir est sagement prévu; de l'hypogée actuelle, 
l'adulte pourra sans encombre reniontcr au grand jour. 



LE BALANIN DES NOISETTES 129 

S'il prenait dans la noisette sa forme définitive, le 
Balanin, disons-nous, serait incapable de se libérer lui- 
même. Cependant, de sa percerette, il parvient très 
bien à forer la coque lorsqu'il s'agit d'établir l'anif. En 
quoi serait-il empêché de faire en sens inverse ce qu'il 
sait opérer de dehors en dedans? Un peu de réllexion 
montre l'énorme difliculté. 

Pour mettre l'œuf en place, un subtil canalicule, du 
calibre du vilebrequin, suffit. Pour donner passage au 
rigide Charançon adulte, il faudrait une baie relative- 
ment énorme. La matière à percer est très dure, à tel 
point que la larve, avec les puissantes gouges de ses 
mandibules, ne fore que juste de quoi laisser passer la 
tète. Le reste de l'animal doit suivre par d'exténuants 
efforts. 

Comment, avec son délicat fleuret, l'insecte parvien- 
drait-il à s'ouvrir porte suffisante, lorsque le ver, bien 
mieux outillé, peine tant à se pratiquer médiocre 
hublot? Au moyen de perforations rangées en ligne 
circulaire, ne pourrait-il faire sauter une rondelle de 
l'ampleur voulue? A la rigueur, c'est possible, avec 
dépense prodigieuse de patience, qualité dont l'insecte 
ne manque guère. 

Mais ici longueur de temps ne suffit pas : à l'intérieur 
de la noisette, l'outil perforateur est de manœuvre abso^ 
lument impraticable. Il est si long que, pour l'implanter 
au point de forage, le Balanin est obligé de se dresser 
debout quand il travaille au dehors. Faute de large, 
sous la voûte surbaissée de la coque, cette position et 
les virements alternatifs ne sont plus possibles. 

Si patient qu'il soit et s! bien outillé qu'on le sup- 
pose au bout de son fleuret, l'insecte périrait dans le 

9 



J30 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

coffre, empêché de faire usage de son vilebrequin par 
l'étroitesse du logis. Il succomberait victime de sa trop 
longue mécanique, excellente quand il faut loger l'œuf, 
mais très encombrante si l'incarcéré devait travailler 
lui-même à sa libération. 

Avec un rostre non exagéré, un simple poinçon court 
et robuste, il est à croire que le Balanin, encore à l'état 
de larve, n'abandonnerait pas la noisette malgré le 
péril du mulot. C'est un délicieux laboratoire pour la 
refonte de la métamorphose. La coque, il est vrai, est 
à la surface du sol, sans abri, exposée à la bise. Mais 
qu'importe le froid pourvu que l'onsoit au sec? L'insecte 
redoute peu les gelées. Il ne dort que mieux son doux 
sommeil quand à la torpeur du renouvellement de l'être 
s'ajoute la torpeur d'une basse température. 

J'en suis persuadé : porteur d'une vrille moins encom- 
brante, le Balanin ne déménagerait pas, aussitôt con- 
sommée l'amande de sa noisette. Ma conviction a pour 
base les mœurs d'autres Gurculionides, en particulier 
du Gymnetron thapsicola, Germ., exploiteur des capsules 
d'un bouillon-blanc, le Verhascum thopms, Lin. , hôte 
habituel des terres cultivées. Comme logis, ces capsules 
sont, sous un moindre volume, à peu près l'équivalent 
de la noisette. 

Elles sont disposées en robustes coques, formées de 
deux pièces étroitement assemblées, sans communica- 
tion aucune avec le dehors. Un Charançon, humble de 
taille, modeste de costume, en prend possession en mai 
et juin et y loge sa larve , qui ronge le placenta du 
fruit, chargé de semences non mûres. 

En août, la plante est desséchée, roussie par le soleil, 
mais toujours dressée et surmontée de son compact 



LE BALANLN DES NOISETTES 131 

fuseau de capsules. Ouvrons quelques-unes de ces co- 
ques, presque aussi solides qu'un noyau de cerise. Le 
Charançon s'y trouve à l'état adulte. Ouvrons-les en 
hiver : le Gymnetron n'est pas sorti. Ouvrons-les une 
dernière fois en avril : le petit Curculionide est tou- 
jours dans sa demeure. 

Cependant, dans le voisinage, de nouveaux bouillons- 
blancs ont poussé; ils fleurissent; leurs coques attei- 
gnent convenable degré de maturité : c'est le moment 
de partir et d'aller établir sa famille. Seulement alors 
le solitaire démolit son ermitage, sa capsule, qui Ta si 
bien protégé jusqu'ici. 

Et comment cela? — C'est tout simple. Son rostre 
est un bref poinçon, de manœuvre par conséquent aisée, 
même dans l'exiguïté d'une cellule. La coque est d'ail- 
leurs de médiocre résistance. C'est une enveloppe de 
parchemin très sec plutôt qu'une paroi de bois dur. Le 
reclus enfonce son pic courtement emmanché; il perce, 
il cogne et fait crouler en plâtras la muraille. Mainte- 
nant, vivent les joies du soleil! vivent les fleurs jaunes, 
à étamines hérissées de poils violets ! 

En raison de l'outillage, là de longueur exagérée sous 
un plafond trop bas, ici de brève dimension conforme 
à l'espace disponible dans le logis, ne sont-ils pas bien 
inspirés l'un et l'autre, le premier en quittant la noisette 
prématurément, alors que les fortes cisailles du ver le 
permettent, le second en persistant les trois quarts de 
l'année dans la sécurité de sa coque, pour n'en sortir 
qu'au moment des noces sur la plante amie? Ainsi se 
révèle, jusque chez les moindres, l'impeccable logique 
des instincts. 



LE RHYNCHITE DU PEUPLIER 



Insinuer sa ponte en des points où les vers trouve- 
ront nourriture à leur convenance, varier quelquefois 
le régime avec un tact botanique de merveilleuse sûreté, 
là se borne en général le savoir de la mère Curculio- 
nide. Chez elle peu ou point d'industrie. Les délicates- 
ses de la layette et du biberon ne la concernent pas. A 
cette rustique maternité, je ne connais qu'une excep- 
tion, apanage de certains Charançons qui, pour doter 
les jeunes d'une conserve alimentaire, savent rouler 
une feuille, à la fois logement et ration. 

Parmi ces préparateurs de saucisses végétales , le 
plus habile est le Rhynchite du peuplier [Rhi/nchites 
populi, Lin.), humble de taille, mais splendide de cos- 
tume. 11 a sur le dos les rutilances de l'or et du cuivre; 
sur le ventre, le bleu de l'indigo. Qui désirerait le voir 
opérer n'a qu'à visiter, au bord des prairies, sur la fin 
du mois de mai, les ramilles inférieures du vulgaire 
peuplier noir. 

Tandis que, là-haut, les souffles caressants printa- 
niers agitent la majestueuse quenouille de verdure et 
font trembloter le feuillage sur des queues aplaties, en 
bas, dans une couche d'air calme, les tendres pousses 
de l'année sont au repos. 



LE RHYNCHITE DU PEUPLIER 133 

Là surtout, loin des hauteurs agitées, contraires aux 
laborieux, travaille le Rhyuchite. L'atelier se trouvant 
de la sorte à hauteur de l'homme, rien d'aisé comme 
de suivre les manœuvres du rouleur. 

Aisé oui, mais bien pénible, sous un soleil étourdis- 
sant, si l'on veut suivre l'insecte dans le détail de ses 
méthodes, dans les progrès de son ouvrage. C'est, de 
plus, très dispendieux en courses, mangeuses de temps; 
c'est d'ailleurs peu favorable aux observations précises, 
qui demandent loisir indéfini, visites assidues à toute 
heure du jour. L'étude au milieu des aises du chez soi 
est bien préférable; mais il faut, avant tout, que l'ani- 
mal s'y prête. 

Le Rhynchite remplit excellemment cette condition. 

C'est un pacifique, un zélé, qui travaille sur ma table 
avec le môme entrain que sur son peuplier. Quelques 
pousses tendres implantées dans du sable frais, sous 
cloche en toile métallique, et renouvelées à mesure 
qu'elles se fanent, remplacent l'arbre dans mon cabi- 
net. Non intimidé en rien, le Charançon s'y livre à 
son industrie jusque sous le verre de ma loupe. Il me 
fournit autant de rouleaux que je peux en désirer. 

Suivons-le dans son travail. Sur la pousse de l'an- 
née, issue par faisceaux à la base du tronc, la pièce 
à rouler est choisie, non parmi les feuilles inférieures, 
déjà d'un vert correct et d'une texture ferme; non plus 
parmi les feuilles terminales, en voie de croissance. 
En haut, c'est trop jeune, insuffisant d'ampleur; en 
bas, c'est trop vieux, trop coriace, trop laborieux à 
dompter. 

La feuille choisie appartient aux rangs intermédiai- 
res. D'un vert douteux encore, où le jaune domine, 



134 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

tendre et lustrée de vernis, elle a, de guère s'en faut, 
les dimensions finales. Ses dentelures se gonflent en 
délicats bourrelets glanduleux d'où transpire un peu 
de cette viscosité qui goudronne les bourgeons au mo- 
ment où leurs écailles se disjoignent. 

Un mot maintenant de l'outillage. Les pattes sont 
armées de doubles griffe ttes en crocs de romaine. Le 
dessous des tarses porte épaisse brosse de cils blancs. 
Avec cette chaussure, l'insecte grimpe très prestement 
sur les parois verticales les plus glissantes ; il peut, le 
dos en bas, stationner, courir à la façon des mouches 
sur le plafond d'une cloche de verre. A ce trait seul se 
devine le subtil équilibre que lui imposera son travail. 

Sans être exagéré, comme celui desBalanins, le bec, 
le rostre courbe et vigoureux, se dilate au bout en spa- 
tule que terminent de fines cisailles. C'est un excellent 
poinçon dont le rôle intervient tout le premier. 

En l'état, effectivement, la feuille ne peut s'enrouler. 
C'est une lame vivante qui, par l'afflux de la sève et la 
tonicité des tissus, reprendrait la configuration plane 
à mesure que l'insecte travaillerait à l'incurver. Le 
nain n'est pas de force à dompter pareille pièce, à la 
convoluter tant qu'elle gardera les ressorts de la vie. 
C'est évident à nos yeux; c'est évident aussi aux yeux 
du Charançon. 

Comment obtenir le degré d'inerte souplesse requis 
en la circonstance ? Nous dirions : « Il faut détacher la 
feuille, la laisser choir à terre, puis la manipuler sur le 
sol quand elle sera fanée à point. » Mieux avisé que nous 
en ce genre d'affaires, le Gurculionide ne partage pas 
notre avis. Il se dit: « A terre, au milieu des embarras 
du gazon, mon travail serait impraticable. Il me faut 



LE RHYNCHITE DU PEUPLIER 



135 



les coudées franches; il me faut la suspension dans l'air, 
où rien ne fait obstacle. 

« Condition plus grave : ma larve refuserait saucisse 
rance et desséchée; elle exige nourriture conservant 
quelque fraîcheur. Le rouleau que je lui destine ne doit 
pas être feuille morte, mais feuille affaiblie, non privée 




Rouleau du Rhynchite du peuplier. 

en plein des sucs que l'arbre lui verse. Il me faut sevrer 
ma pièce, et non la tuer à fond, de manière que la mou- 
rante persiste à sa place le peu de jours que durera 
l'extrême jeunesse du ver. » 

La mère, son choix fait, se campe donc sur la queue 
de la feuille, et là, patiemment, elle plonge le rostre, le 
tourne avec une insistance qui dénote le haut intérêt 
de ce coup de poinçon. Une petite plaie s'ouvre, assez 
profonde, devenue bientôt point mortifié. 

C'est fini : les aqueducs de la sève sont rompus, ne 



j36 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

laissent parvenir au limbe que de maigres suintements. 
Au point blessé, la feuille cède sous le poids; elle pen- 
che suivant la verticale, se flétrit un peu et ne tarde 
pas à prendre la souplesse requise. Le moment de la 
travailler est venu. 

Ce coup de poinçon représente, avec bien moins de 
science toutefois, le coup de dard de l'hyménoptère 
prédateur. Ce dernier veut pour ses fils une proie tan- 
tôt morte et tantôt paralysée ; il sait, avec la précision 
d'un anatomiste consommé, en quels points il convient 
de plonger l'aiguillon pour obtenir soit mort soudaine, 
soit simple abolition des mouvements. 

Le Rhyncliite désire pour les siens une feuille as- 
souplie, demi-vivante, paralysée en quelque sorte, qui 
se laisse aisément façonner en rouleau; il connaît à 
merveille la cordelette, le pétiole, où sont rassemblés 
en un menu paquet les vaisseaux dispensateurs de l'é- 
nergie foliaire; et c'est là, uniquement là, jamais ail- 
leurs, qu'il insinue sa percerette. D'un seul coup, à peu 
de frais, s'obtient ainsi la ruine de l'aqueduc. Où donc 
le porte-bec a-t-il appris son judicieux métier de taris- 
seur de sources? 

La feuille du peuplier est un rhombe irrogulier, une 
lance dont les côtés se dilatent en ailerons pointus. 
C'est par l'un de ces deux angles latéraux, celui de 
droite ou celui de gauche indiftcremment, que débute 
la confection du rouleau. 

Malgré la position pendante de la feuille, qui laisse 
d'égal accès le dessus et le dessous du limbe, l'insecte 
ne manque jamais de prendre position au-dessus. Il a 
ses motifs, dictés par les lois de la mécanique. La face 
supérieure de la pièce, plus lisse et moins rebelle à la 



LE RHYNCHITE DU PEUPLIER 137 

llexion, doit se trouver en dedans de la volute; la face 
inférieure, de plus grand ressort à cause de ses fortes 
nervures, doit occuper le dehors. La statique du Cha- 
rançon à petite cervelle concorde avec celle des sa- 
vants. 

Le voici à l'ouvrage. Il est placé sur la ligne d'enrou- 
lement, trois pattes sur la partie déjà roulée, les trois 
opposées sur la partie libre. D'ici comme de là, solide- 
ment fixé avec ses griffettes et ses brosses, il prend ap- 
pui sur les pattes d'un côté tandis qu'il fait effort avec 
les pattes de l'autre. Les deux moitiés de la machine 
alternent comme moteurs, de manière que tantôt le 
cylindre formé progresse sur la lame libre, et que tan- 
tôt, au contraire, la lame libre se meut et s'applique 
sur le rouleau déjà fait. 

Ces alternatives n'ont, du reste, rien de régulier; 
elles dépendent de circonstances connues de l'animal 
seul. Peut-être n'est-ce qu'un moyen de se reposer un 
peu sans suspendre un travail incompatible avec des 
interruptions. De même nos deux mains mutuellement 
se soulagent en prenant à tour de rôle la charge trans- 
portée. 

Il faut avoir assisté, des heures durant, à la tension 
obstinée des pattes, qui tremblotent exténuées et sont 
menacées de tout remettre en question si l'une d'elles 
lâche prise mal à propos; il faut avoir vu avec quelle 
prudence le routeur ne dégage une griffe que lorsque 
les cinq autres sont fermement ancrées, pour se faire 
image exacte de la difficulté vaincue. D'ici ce sont trois 
points d'appui, de là trois points de traction; et les six, 
un à un, petit à petit se déplacent sans laisser un ins- 
tant leur système mécanique faiblir. Pour un moment 



138 SOUVENIRS ENTOMO LOGIQUES 

d'oubli, de lassitude, la pièce rebelle déroule sa volute, 
échappe au manipulateur. 

Le travail s'accomplit en outre dans une position peu 
commode. La feuille pend, très oblique ou même verti- 
cale. La surface en est vernissée, aussi lisse que verre. 
Mais l'ouvrier est chaussé en conséquence. Avec ses se- 
melles en brosse, il escalade le vertical et le poli; avec 
ses douze crocs de romaine, il harponne le glissant. 

Ce bel outillage n'enlève pas à l'opération toute sa 
difficulté. Avec la loupe j'ai de la peine à suivre les 
progrès de l'enroulement. Les aiguilles d'une montre 
ne marchent pas avec plus de lenteur. Longtemps, au 
même point, l'insecte stationne, les griffettes toujours 
fixées; il attend que le pli soit dompté et ne réagisse 
plus. Ici, en effet, aucun encollage qui fasse prise et 
maintienne soudées les nouvelles surfaces en contact. 
La stabilité dépend de la seule flexion acquise. 

Aussi n'est-il pas rare que l'élasticité de la pièce ne 
surmonte les efforts de l'ouvrier et ne déroule en partie 
l'ouvrage plus ou moins avancé. Tenacement, avec la 
môme impassible lenteur, l'insecte recommence, remet 
en place la partie insoumise. Non, ce n'est pas le Cha- 
rançon qui se laisse émouvoir par l'insuccès ; il sait 
trop bien de quoi sont capables patience et longueur de 
temps. 

D'habitude, le Rhynchite travaille à reculons. Sa 
ligne finie, il se garde bien d'abandonner le pli qu'il 
vient de faire et de revenir au point de départ pour en 
commencer un autre. La partie ployée en dernier lieu 
n'est pas encore suffisamment assujettie ; livrée trop 
tôt à elle-même, elle pourrait se rebeller, s'étaler à 
nouveau. 



LE RHYNCHITE DU PEUPLIER 130 

L'insecte insiste donc en ce point extrôme, plus ex- 
posé que les autres; puis, sans lâcher prise, il s'ache- 
mine à reculons vers Fautre hout, toujours avec pa- 
tiente lenteur. Ainsi se donne au pli frais surcroît de 
iixité et se prépare le pli qui suit. A l'extrémité de la 
ligne, nouvelle station prolongée et nouveau recul. De 
même le soc de lahour alterne le travail des sillons. 

Plus rarement, lorsque sans doute la feuille est re- 
connue de flaccidité sans péril, l'insecte abandonne, 
sans le retoucher en sens inverse, le pli qu'il vient de 
faire, et grimpe vite au point initial pour en pratiquer 
un autre. 

Enfin nous y sommes. Allant et revenant de haut en 
bas et de bas en haut, l'insecte, à force de tenace dex- 
térité, a roulé sa feuille. Il en est à l'extrême bord du 
limbe, à Fangie latéral, l'opposé de celui par où l'ou- 
vrage a commencé. C'est ici la clef de voûte d'où dé- 
pend la stabilité du reste. Le Rhynchite redouble de 
soins et de patience. 

Du bout du rostre, dilaté en spatule, il presse, un 
point après l'autre, le bord à fixer, de même que 1^ 
tailleur dompte avec son fer les lèvres récalcitrantes 
d'une couture. Longtemps, très longtemps, il comprime, 
immobile; il attend convenable adhésion. Point par 
point, tout le liséré de l'angle est méticuleusement 
scellé. 

Comment s'obtient l'adhésion? Si quelque fil inter- 
venait, on prendrait volontiers le rostre pour une ma- 
chine à coudre, implantant d'aplomb son aiguille dans 
l'étoffe. Mais la comparaison n'est pas permise : il 
n'est fait emploi d'aucun filament en ce travail. L'ex- 
plication de l'adhérence est ailleurs. 



140 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

La feuille est jeune, avons-nous dit; les fins bourre- 
lets de ses dentelures sont des glandes où larmoient des 
traces de glu. Ce peu de viscosité, c'est la colle, la cire 
à cacheter. Par la pression du bec, l'insecte la fait sour- 
dre plus abondante des glandules. Il lui suffit alors de 
maintenir le sceau en place et d'attendre que le cachet 
visqueux ait pris consistance. C'est, en son ensemble, 
notre méthode de sceller une lettre. Pour peu que cela 
tienne, la feuille, dénuée de ressort à mesure qu'elle se 
fane davantage, bientôt ne réagira plus et gardera d'elle- 
même l'enroulement imposé. 

L'ouvrage est terminé. C'est un cigare du diamètre 
d'une forte paille et d'un pouce environ de longueur. 11 
pend d'aplomb au bout du pétiole meurtri et coudé. La 
journée entière n'a pas été de trop pour le confection- 
ner. Après un bref relâche, la mère entreprend une 
seconde feuille, et, travaillant de nuit, obtient autre 
rouleau. Deux dans les vingt-quatre heures, c'est tout 
pour les plus laborieuses. 

Or, quel est le but de la rouleuse? Se préparerait- 
elle des conserves à son usage personnel? Evidem- 
ment non : jamais l'insecte, s'il ne s'agit que de lui- 
même, n'accorde tels soins aux préparatifs du man- 
ger. C'est en vue seule de la famille qu'il thésaurise 
industrie usement. Le cigare du Rhynchite est la dot de 
l'avenir. 

Déployons-le. Entre les couches du rouleau, voici un 
œuf; souvent en voici deux, trois et même quatre. Ils 
sont ovalaires, légèrement jaunes et semblables à de 
fines perles d'ambre. Leur adhésion avec la feuille est 
très faible; la moindre secousse les détache. Ils sont 
repartis sans ordre, plus ou moins reculés dans l'épais- 



LE RHYNGHITE DU PEUPLIER 141 

seur du cigare, et toujours isolés, un par un. Il s'en 
trouve au centre de la volute , presque sur l'angle où 
débute l'enroulerflent; il s'en rencontre entre les diver- 
ses couches, jusqu'au voisinage du Lord cacheté à la 
glu avec le sceau du rostre. 

Sans interrompre le travail du rouleau, sans relâcher 
la tension de ses griffes, la pondeuse les a déposés entre 
les lèvres du pli en formation, à mesure qu'elle les sen- 
tait venir, mûris à point, au bout de Foviducte. Elle 
procrée en plein labeur d'atelier, entre les rouages de 
la machine qui se détraquerait pour un moment de re« 
pos. Manufacture et ponte marchent de concert. De vie 
courte, deux ou trois semaines, de famille coûteuse à 
établir, la mère Rhynchite craindrait de perdre son 
temps en relevailles. 

Ce n'est pas tout : sur la même feuille, non loin du 
rouleau qui péniblement se convolute, presque toujours 
se tient le mâle. Que fait-il là, le désœuvré? Assiste-t-il 
au travail en simple curieux qui,- passant d'aventure, 
s'est arrêté pour voir fonctionner la mécanique? S'inté- 
resse-t-il à l'ouvrage? Des velléités lui viendraient-elles 
de donner au besoin un coup d'épaule? 

On le dirait bien. De temps à autre, je le vois se ran- 
ger à la suite de la manufacturière, dans le sillon du 
pli, s'agriffer'au cylindre et collaborer un peu. Mais 
cela se fait sans zèle et gauchement. Un demi-tour de 
roue à peine, et c'est assez pour lui. Ce ne sont pas là 
ses affaires. Il s'éloigne, à l'autre bout de la feuille; il 
attend, il regarde. 

ïenons-lui compte de cet essai, car l'aide paternelle 
pour l'établissement de la famille est très rare chez les 
insectes; félicitons-le de son renfort, mais pas outre 



142 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

mesure : son coup d'épaule est intéressé. C'est pour lui 
un moyen de déclarer sa flamme et de faire valoir ses 
mérites. 

Yoici qu'en eff'et, après divers refus malgré les avan- 
ces d'une brève collaboration au rouleau, l'impatient 
est accepté. Les choses se passent sur le chantier de 
travail. Une dizaine de minutes, l'enroulement est sus- 
pendu, mais les pattes de l'ouvrière, âprement con- 
tractées, se gardent bien de lâcher prise : leur efl'ort 
cessant, la volute aussitôt se déroulerait. Pas de chô- 
mage pour cette brève fête, la seule joie de l'animal. 

L'arrêt de la machine, toujours en tension pour mam- 
tenir dompté le récalcitrant rouleau, est de courte du- 
rée. Sans quitter la feuille, le mâle se retire dans le 
voisinage, et le travail reprend. Tôt ou tard, avant que 
les scellés soient mis à l'ouvrage, nouvelle visite de 
l'oisif, qui, sous prétexte de collaboration, accourt, 
implante un instant les griffes sur la pièce roulante, 
s'enhardit et recommence ses exploits avec le même 
entrain que si rien encore ne s'était passé. 

Et cela se répète des trois, des quatre fois durant la 
confection d'un seul cigare, à tel point qu'on se de- 
mande si chaque germe déposé n'exige pas le concours 
direct de l'insatiable empressé. 

Certes, des couples se forment, nombreux, au soleil, 
sur les feuilles non encore piquées. Là vraiment les 
ébats nuptiaux sont des fêtes que n'altèrent pas les sé- 
vères exigences du travail. On se gaudit sans réserve, 
on se bouscule entre rivaux, on pâture la demi-épais- 
seur d'une feuille qui se laboure de traits dénudés rap- 
pelant une capricieuse écriture. Avant les fatigues de 
l'atelier, les liesses en joyeuse compagnie. 



LE RHYNCHITE DU PEUPLIER U3 

D'après les règles entomologiques, ce festival fini, 
tout devrait rentrer dans le calme, et chaque mère de- 
vrait désormais travailler à ses cigares sans dérange- 
ment. Ce qui est la loi générale ici fléchit. Je n'ai jamais 
vu façonner un rouleau sans qu'un mâle fût aux aguets 
dans le voisinage; et si j'avais la patience d'attendre, 
je ne manquerais pas d'assister à de multiples pariades. 
Ces noces réitérées pour chaque germe me déroutent. 
Où, sur la foi des livres, j'attendais l'unité, je constate 
l'indéfini. 

Ce cas n'est pas isolé. J'en mentionnerai un second 
plus frappant encore. 11 m'est fourni par le Capricorne 
[Cerambi/x héros). J'en élève quelques couples en vo- 
lière, avec des quartiers de poire pour nourriture et des 
rondins de chêne pour l'étahlissement des œufs. La 
pariade dure presque tout le mois de juillet. Pendant 
([uatre semaines , le haut encorné ne cesse de chevau- 
cher sa compagne, qui, enlacée de son cavalier, erre à 
sa guise et choisit de la pointe de l'oviducte les fissu- 
res de l'écorce favorables au dépôt des œufs. 

De loin en loin, le Cérambyx met pied à terre, va se 
restaurer au quartier de poire. Puis subitement il tré- 
pigne comme affolé ; d'un élan frénétique il revient, se 
remet en selle et reprend sa position, dont largement il 
use, de jour, de nuit, à toute heure. 

Au moment de la mise en place d'un œuf, il se tient 
coi; de sa langue poilue, il lustre le dos de la pondeuse, 
caresse de Capricorne; mais l'instant d'après il renou- 
velle ses tentatives, le plus souvent suivies de succès. 
Ce n'est jamais fini ! 

Ainsi pendant un mois la pariade persiste; elle ne 
cesse que lorsque les ovaires sont épuisés. Alors, usés 



144 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Fim et l'autre, n'ayant plus rien à faire sur le tronc du 
chêne, les deux conjoints se séparent, languissent quel- 
ques jours et périssent. 

Que conclure de cette extraordinaire persistance chez 
le Gérambyx, le Rhynchite et bien d'autres? Simplement 
ceci : nos vérités sont provisoires; battues en brèche 
par les vérités de demain, elles s'embroussaillent de 
tant de faits contradictoires que le dernier mot du sa- 
voir est le doute. 



XI 



LE RHYNCHITE DE LA VIGNE 

Au printemps , tandis que se travaillent en rouleaux 
les feuilles du peuplier, un autre Rhynchite, magnifi- 
que de costume lui aussi, manufacture en cigares les 
feuilles de la vigne. Il est un peu plus gros, d'un vert 
doré métallique virant au bleu. S'il avait taille plus 
avantageuse, le splendide Charançon de la vigne occu- 
perait rang très honorable parmi les bijoux de Fento- 
mologie. 

Pour attirer les regards, il a mieux que son éclat : 
il a son industrie, qui lui vaut la haine du vigneron, 
jaloux de son bien. Le paysan le connaît; il le désigne 
môme d'un nom spécial, honneur rarement accordé au 
monde des petites bêtes. 

Le vocabulaire rural est riche concernant les plantes; 
il est très pauvre concernant les insectes. Une douzaine 
ou deux de vocables, d'inextricable confusion par leur 
généralité, représentent toute la nomenclature entomo- 
logique en idiome provençal, si expressif cependant, si 
fécond lorsqu'il s'agit du végétal, parfois mauvais brin 
d'herbe que l'on croirait connu du botaniste seul. 

Avant tout, l'homme de la glèbe s'informe de la 
plante, la grande nourrice; le reste lui est indifférent. 
Superbe parure, curieuses mœurs, merveilles de l'ins- 

10 



U6 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

tinct, tout cela ne lui dit rien. Mais toucher à sa vigne, 
manger l'herbe d'autrui, quel crime abominable ! Yite 
un nom, vrai carcan appendu au col du malfaiteur! 

Cette fois, le paysan provençal s'est mis en frais d'un 
terme spécial : il a nommé Bécarii le rouleur de ciga- 
res. L'expression savante et l'expression rurale pleine- 
ment concordent ici. Rhynchite et Bécaru s'équivalent; 
l'un et l'autre font allusion au long bec de l'insecte. 

Mais combien le terme du vigneron, dans sa lucide 
simplicité, est plus correct que le nom scientifique, 
énoncé dans sa plénitude, avec son complément obli- 
gatoire relatif à l'espèce ! Je me tourneboule la cervelle 
sans parvenir à démêler le motif qui a fait donner au 
rouleur de cigares de la vigne le nom de Rhynchite du 
bouleau [Rhynchites hetuleti, Fab.). 

S'il y a en effet un Curculionide exploiteur du bou- 
leau, ce n'est certainement pas le môme que celui des 
vignobles; les deux feuilles à travailler sont des pièces 
trop dissemblables de forme et d'ampleur pour conve- 
nir au môme ouvrier. 

Enregistreurs de signalements , vous qui , sous l'œil 
méticuleux de la loupe, décrivez des formes et rédigez 
les actes de l'état civil des bêtes , avant de donner des 
noms et prénoms à vos empalés, informez-vous un peu 
de leur façon de vivre. Ce faisant, vous y verrez plus 
clair, vous éviterez d'odieux contresens, et vous épar- 
gnerez au novice des hésitations pareilles à celles qui 
l'obsèdent quand il se voit contraint d'étiqueter Rhyn- 
chite du bouleau un Charançon des pampres. Volon- 
tiers on excuse syllabes rocailleuses et croassement de 
consonnes; ou rejette exaspéré une appellation qui 
dénature les faits. 



LE RHYNGHIÏE DE LA VIGNE 147 

En son ouvrage, le Rhynclnte de la vigne suit la mé- 
thode de celui du peuplier. La feuille est d'abord piquée 
du rostre en un point du pétiole, ce qui provoque arrôt 
de la sève et souplesse du limbe fané. L'enroulement 
débute par l'angle de l'un des lobes inférieurs, la face 





Rouleau du Rhynchite de la vigne. 



supérieure, verte et lisse, en dedans, la face inférieure, 
cotonneuse et à fortes nervures, en dehors. 

Mais l'ampleur de la feuille et ses profondes sinuosi- 
tés presque jamais ne permettent travail régulier d'un 
bout à l'autre de la pièce. Alors des plis brusques se 
pratiquent qui changent, à diverses reprises, le sens de 
l'enroulement, et laissent au dehors tantôt la face verte, 
tantôt la face cotonneuse, sans ordre appréciable, comme 
au hasard. 



J48 SOUVENIRS ExNTOMOLOGIQUES 

Avec la feuille de peuplier, de forme simple, d'éten- 
due médiocre, se manufacture élégant rouleau; avec la 
feuille de vigne, d'ampleur encombrante, de contour 
compliqué, s'obtient cigare informe, paquet sans cor- 
rection. 

Ce n'est pas défaut de talent, c'est difficulté de ma- 
nipuler, de maîtriser pareille pièce. L'artifice mécani- 
que est, en effet, le même que pour la feuille de peuplier. 
Trois pattes par ici et trois pattes par là sur les lèvres 
du pli, le Bécaru prend appui d'un côté et fait effort de 
l'autre. 

Comme son émule cigarier, il travaille à reculons, 
ayant sous les yeux ce qui, plié à l'instant môme et peu 
solide encore, exigera peut-être des retouches immé- 
diates. Le résultat est ainsi surveillé tant qu'il n'a pas 
fait preuve de stabilité. 

Comme lui, par la pression du rostre, il scelle les 
dentelures de la couche finale. Ici pas d'aggiutinatif 
sué par les bords de la feuille, mais il y a bourre coton- 
neuse dont les poils s'enchevêtrent et donnent adhésion. 
En son ensemble, la méthode est donc la môme pour, 
les deux Rliynchites. 

Les mœurs familiales ne changent pas non plus. 
Tandis que la mère patiemment enroule sa volute, le 
père se tient à proximité, sur la même feuille. Il 
regarde faire. Puis le voici qui accourt à la hâte, se 
range dans le pli et donne, auxiliaire bénévole, le con- 
cours de ses grappins. Lui non plus n'est pas un aide 
bien assidu. Sa brève collaboration est un prétexte 
pour lutiner la travailleuse et parvenir à ses fins à force 
d'insistance. 

Use retire satisfait. Surveillons-le. Avant que le rou- 



LE RHYNCniïE DE LA VIGNE 140 

leaii soit terminé, nous le verrons maintes fois revenir, 
animé des mômes intentions, rarement dédaignées. Inu- 
tile d'insister davantage sur ces pariades indéfiniment 
renouvelées, contraires à nos données classiques sur 
Fun des points les plus délicats de la physiologie de 
rinsecte. Pour marquer du sceau de la vie les centai- 
nes de germes de la mère Bombyx, les trente mille et 
plus de la mère Abeille, une seule fois le père intervient 
directement. Cette intervention, le Curculionide la ré- 
clame presque pour chaque germe. A qui de droit je 
livre le curieux problème. 

Déroulons un cigare de fraîche date. Les œufs, fines 
perles d'ambre, sont disséminés, un par un, à des pro- 
fondeurs très variables de la volute. J'en compte en 
général plusieurs, de cinq à huit. La multiplicité des 
convives, tant dans le rouleau du peuplier que dans 
celui de la vigne, affirme extrême sobriété. 

Les deux routeurs de feuilles ont l'éclosion rapide : 
au bout de cinq à six jours naît le vermisseau. Alors 
commencent pour l'observateur les difficultés du novi- 
ciat en matière d'éducation larvaire; et ces difficultés 
sont d'autant plus agaçantes que rien ne les annonçait. 
La marche à suivre semble ici des plus simples en effet. 

Puisque les rouleaux sont à la fois gîte et nourriture, 
il suffit de les cueillir, les uns sur la vigne, les autres 
sur le peuplier, et de les mettre dans des bocaux, où 
l'on puisera aux heures jugées opportunes. Ce qui s'ac- 
complissait en plein air, au milieu des troubles atmos- 
phériques, ne s'accomplira que mieux sous le paisible 
abri du verre. Donc aucun doute sur un facile succès. 

Mais qu'est ceci? De temps à autre je déroule quel- 
ques cigares pour m'informer de l'état de leur contenu. 



150 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Ce que je vois me rend tout anxieux sur le sort de ma 
nourricerie. Les jeunes larvées sont fort loin de prospé- 
rer. J'en trouve de languissantes, qui maigrissent, se 
ratatinent en un globule ridé; j'en trouve de mortes. 
En vain je patiente : les semaines s'écoulent, et pas un 
de mes vers ne grossit, ne donne signe de vigueur. De 
jour en jour ma double population diminue, se résout 
en moribonds. Quand vient juillet, rien ne me reste de 
vivant dans les bocaux. 

Tout a péri. Et de quoi? De famine, oui, de famine, 
dans un grenier d'abondance. Cela se voit au peu de 
matière consommée. Les rouleaux sont presque intacts ; 
tout au plus, au sein de leurs plis, je constate quelques 
ératlures, traces d'une dent dédaigneuse. Probablement 
les vivres se sont trouvés trop arides, rendus imman- 
geables par la dessiccation. 

Si, dans les conditions naturelles, les ardeurs du soleil 
les durcissent le jour, les brouillards et la rosée les ra- 
mollissent la nuit. Ainsi se maintient, au cœur de la 
volute, une colonne de mie tendre nécessaire aux déli- 
cats nourrissons. Le séjour dans l'atmosphère toujours 
sèche des bocaux a fait, au contraire, du rouleau un 
croûton trop rassis dont les vers n'ont pas voulu. L'in- 
succès vient de là. 

L'année d'après je recommence, mieux avisé cette 
fois. Les rouleaux, me disais-je, restent appendus quel- 
ques jours à la vigne et au peuplier. La piqûre faite au 
pétiole n'a pas rompu en plein les aqueducs de la sève; 
un maigre afflux persiste, qui maintient quelque temps 
un peu de souplesse dans le limbe, surtout au centre de 
la volute, non exposé à l'insolation. De la sorte le nou- 
veau-né a sous la dent des vivres frais. Il grossit, se 



LE RHYNCniTE DE LA VIGNE 151 

fait vigoureux, acquiert estomac apte à se satisfaire 
d'une nourriture moins tendre. 

Cependant le rouleau de jour en jour brunit, tourne 
à l'aride. S'il restait indéfiniment suspendu au rameau, 
et si, cas fréquent, l'humidité nocturne venait à faire 
défaut, la dessiccation le gagnerait en plein, et son hôte 
périrait, comme il a péri dans mes bocaux. Mais tôt ou 
tard l'agitation par le vent le détache, le fait tomber à 
terre. 

Cette chute est le salut du ver, bien loin encore de sa 
complète croissance. Au pied du peuplier, sous les her- 
bages de la prairie soumise à de fréquents arrosages, 
le sol est toujours humide; au pied du cep, la terre, 
obombrée par les pampres, conserve assez bien la fraî- 
cheur des dernières ondées. Gisant sur Thumecté et 
préservé des violences d'une insolation directe, le vivre 
du Rhynchite se conserve en l'état de souplesse voulue. 

Ainsi je raisonnais, méditant nouvel essai, et les 
faits sont venus confirmer la justesse de mes prévi- 
sions. Maintenant les choses marchent à souhait. 

De préférence aux rouleaux verts, de fabrication ré- 
cente, je cueille les cigares brunis, qui prochainement 
doivent choir à terre. Plus âgée, la larve de ces derniers 
est d'éducation moins délicate. Enfin la récolte est ins- 
tallée dans des bocaux comme précédemment, mais sur 
un lit de sable humide. Sans rien plus, le succès est 
complet. 

Malgré la moisissure, qui cette fois envahit les amas 
de cigares et semble devoir tout compromettre, les lar- 
ves prospèrent, grandissent sans encombre. La pourri- 
ture leur agrée, cette pourriture dont je me méfiais 
tant au début, lorsque, pour l'éviter, je tenais au sec 



152 SOUVENIRS ENTOMOLO GIQUES 

mes récoltes. Je les vois mordre à pleines mandibules 
sur des loques en décomposition, ruines faisandées de 
la feuille devenue presque terreau. 

Je ne m'étonne plus si, dans mes premiers essais, 
mes pensionnaires se sont laissés mourir de faim. Con- 
seillé par une hygiène mal entendue, je veillais au bon 
état des vivres, dans une atmosphère exempte de moisi. 
Il fallait, au contraire, laisser agir la fermentation, qui 
mortifie les tissus coriaces, exalte les saveurs. 

Six semaines plus tard, vers le milieu de juin, les 
rouleaux les plus vieux sont des masures, ne conser- 
vant guère de leur enroulement que la couche exté- 
rieure, toiture défensive. Ouvrons la ruine. A l'inté- 
rieur, délabrement complet, mélange de reliefs informes 
et de granules noirs, semblables à une fine poudre de 
chasse; au dehors, enveloppe croulante, çà et là percée 
de trous. Ces ouvertures disent que les habitants sont 
partis, descendus en terre. 

Je les trouve, en effet, dans les couches de sable frais 
dont les bocaux sont garnis. Sous la poussée de l'échiné, 
ils s'y sont creusé chacun une niche ronde, parcimo- 
nieuse d'espace, où, ramassé sur lui-môme, le ver se 
recueille et se prépare à la nouvelle vie. 

Bien que formée de parcelles sablonneuses, la paroi 
de la cellule n'est pas croulante. Avant de s'endormir 
du sommeil de la transformation, le reclus a jugé pru- 
dent de consolider sa demeure. Avec un peu de soin, 
je peux isoler l'habitacle sous forme d'un globule de la 
grosseur d'un pois. 

Je reconnais alors que ses matériaux sont cimentés 
au moyen d'un produit gommeux qui, lluide au mo- 
ment de son émission, a pénétré assez avant et a soudé 



LE RHYNCHITE DE LA VIGNE 153 

les grains sablonneux en une muraille d'une certaine 
épaisseur. Ce produit, incolore et de peu d'abondance, 
me laisse hésitant sur son origine. Il ne vient certes 
pas de glandes analogues aux tubes à soie des chenil- 
les; le ver du Charançon ne possède rien de pareil. 
C'est alors une contribution du canal digestif, par l'ori- 
fice d'entrée ou celui de sortie. Lequel des deux? 

Sans résoudre à fond cette question de ciment, un 
autre Curculionide fournit réponse assez probable. C'est 
le Brac/iycerus algirus, Fab., disgracieux insecte, lour- 
daud, tout hérissé de tubercules terminés en grifTe. Il 
est d'un noir de suie et presque toujours souillé de terre 
quand on le rencontre au printemps. Ce costume pou- 
dreux dénote un terrassier. 

Le Brachycère, en effet, hante le sous-sol, à la re- 
cherche de l'ail, nourriture exclusive de sa larve. Dans 
mon humble jardin potager, l'ail, cher aux Provençaux, 
a son coin réservé. Au moment de la récolte, en juillet, 
la plupart des tètes me donnent un superbe ver, gras à 
lard, qui s'est creusé vaste niche dans un bulbille, un 
seul, sans toucher aux autres. C'est le ver du Brachy- 
cère, inventeur de Vaioli bien avant les cuisiniers de 
la Provence. 

L'ail cru, disait Raspail, est le camphre des pauvres. 
Le camphre soit, mais non le pain. Ce paradoxe revient 
réalité chez notre ver, passionné de cette haute épice 
au point de ne s'alimenter d'autre chose, sa vie durant. 
Comment, avec ce régime de feu, s'amasse-t-il de si 
belles nappes de graisse? C'est son secret, et tous les 
goûts sont de ce monde. 

Son bulbille consommé, Tamateur d'essence alliacée 
plonge plus avant en terre, crainte peut-être de l'arra- 



154 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

chage dont le moment ne tardera pas à venir. Il pré- 
vient les ennuis que lui vaudrait le maraîcher; il des- 
cend, loin de la tête natale. 

J'en ai élevé une douzaine dans un bocal à demi plein 
de sable. Quelques-uns se sont établis contre la paroi 
même, ce qui me permet d'entrevoir vaguement de 
quelle manière les choses se passent dans la cellule sou- 
terraine. Le constructeur est courbé en arc qui, par 
moments, se resserre et devient cercle. Il me semble 
alors lui voir cueillir du bout des mandibules, comme 
le font les Larins, une gouttelette poisseuse qui perle à 
l'extrémité d'arrière. Il l'infiltré dans la paroi de sable; 
il en badigeonne le verre, où la matière se fige en traî- 
nées nuageuses, blanches et jaunâtres. 

En somme, l'aspect du ciment mis en place et le peu 
que j'entrevois des manœuvres du ver me portent à 
croire que le Brachycère solidifiant sa cabine emploie 
la méthode du Larin construisant sa paillotte. Il con- 
naît, lui aussi, l'original secret de l'intestin transformé 
en usine de mortier hydraulique. L'aggloméré sableux 
obtenu de la sorte forme une coque assez solide, oiî 
l'insecte, devenu adulte en août, continue de séjourner 
jusqu'aux approches de la saison de l'ail. 

Cette méthode pourrait bien être générale chez les 
divers Curculionides qui, à l'état de larve, de nymphe 
ou d'adulte, passent une partie de l'année blottis dans 
une coque souterraine. Les routeurs de feuilles, notam 
ment le Rhynchite du peuplier et celui de la vigne, si 
parcimonieux qu'ils soient en aggiutinatif, ont sans 
doute dans rintestin leur entrepôt de ciment, car il 
leur serait difficile de trouver mieux. Laissons cepen- 
dant une porte ouverte au doute et continuons. 



LE RllYiXCHIÏE DE LA VIGNE 155 

Pour la première fois, vers la fin d'août, quatre mois 
après la manipulation des cigares, j'extrais de sa coque 
le Rbynchite du peuplier sous sa forme adulte. Je l'cx- 
iiume avec toutes les rutilances d'or et de cuivre; mais 
le magnifique, si je ne l'avais dérangé, aurait som- 
meillé dans son castel souterrain jusqu'aux nouvelles 
feuilles de son arbre, en avril. 

J'en exhume d'autres mous et tout blancs, dont les 
llasques élytres bâillentpour laisser étaler les ailes chif- 
fonnées. Les plus avancés de ces pâles ressuscitants 
ont, violent contraste, le rostre d'un noir intense avec 
des reflets violets. Dans les premiers jours de sa forme 
hnale, le Scarabée durcit et colore d'abord ses instru- 
ments de travail : brassards dentelés et chaperon à cré- 
nelures rayonnantes. Le Charançon pareillement durcit 
et colore en premier lieu son poinçon. Ces laborieux 
m'intéressent avec leurs préparatifs. A peine le reste 
du corps se fige, se cristallise, que déjà l'outillage de la 
future besogne acquiert robusticité exceptionnelle par 
une trempe précoce, longtemps prolongée. 

Des coques rompues, j'extrais aussi des nymphes et 
des larves. Ces dernières apparemment ne franchiront, 
de cette année, la première étape. A quoi bon se pres- 
ser? La larve, tout aussi bien que l'adulte, peut-être 
mieux, est apte aux somnolences dans les rudesses de 
rhiver. Quand le peuplier déploiera ses bourgeons vis- 
queux et que le grillon fera sonner dans les pelouses les 
premiers couplets de sa mélopée, tous seront prêts, 
retardataires et précoces ; fidèles à l'appel du renouveau, 
tous sortiront de terre, empressés d'escalader l'arbre 
ami et de recommencer au soleil les fêtes des feuilles 
roulées. 



156 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

En ses terres caillouteuses, assoiffées, où les rouleaux 
alimentaires promptement se dessèchent, le Rhyncliite 
de la vigne est plus tardif, exposé qu'il est à des chô- 
mages faute de vivres ramollis à point. C'est en sep- 
tembre, octobre, que j'obtiens les premiers adultes, 
splendides bijoux enfermés, jusqu'au printemps, dans 
leur écrin, la coque souterraine. A cette époque abon- 
dent, inhumées, la nymphe et les larves. Bien des vers 
même n'ont pas encore abandonné leurs rouleaux; 
mais, d'après leur taille, ils ne tarderont guère. Aux 
premiers froids, le tout va s'engourdir et différer la 
suite de l'évolution jusqu'à la fin des mauvais jours. 



XII 



AUTRES ROULEURS DE FEUILLES 



L'industrie de l'insecte est- elle déterminée par la 
conformation de l'outillage disponible? en est-elle, au 
contraire, indépendante? Est-ce la structure organique 
qui régit les instincts, ou bien les diverses aptitudes 
remontent- elles à des origines inexplicables par les 
seules données de l'anatomie? A ces questions vont 
répondre deux autres routeurs de feuilles, l'Apodère du 
noisetier {Apodenis corijU, Lin.) et FAttelabe curculio- 
noïde [Attelabus ciirculionoïdes , Lin.), l'un et l'autre 
fervents émules des cigariers qui travaillent le peuplier 
et la vigne. 

D'après le lexique grec, le terme d'Apodère signifie- 
rait Yécorché. Est-ce bien cela qu'avait en vue l'auteur 
de l'expression? Mes quelques livres dépareillés de 
naturaliste villageois ne me permettent pas de répon- 
dre. Toujours est-il que je m'explique le mot par la 
couleur de l'insecte. 

L'Apodère est un excorié, étalant à nu ses misères 
sanglantes. Il est d'un rouge vermillon, aussi vif que 
celui de la cire d'Espagne. C'est une goutte de sang 
artériel figée sur le vert sombre d'une feuille. 

A ce criant costume, rare parmi les insectes, s'ad- 
joignent d'autres caractères non moins insolites. Les 



lo8 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Curculionicles sont tous microcéphales. Celui-ci exagère 
encore la stupide réduction : il ne garde de la tête que 
le strict indispensable, comme s'il essayait de s'en pas- 
ser. Le crâne où se loge sa pauvre cervelle est un mes- 
quin granule luisant, d'un noir de jais. En avant, pas 
de bec, mais un mufle très court et large; en arrière, 
un cou disgracieux, qu'on s'imaginerait avoir été serré 
par quelque licol étrangleur. 

Haut de jambes, gauche d'allures, il déambule pas à 
pas sur sa feuille, qu'il perce de lucarnes rondes. La 
matière prélevée est sa nourriture. Etrange bête, ma 
foi; souvenir peut-être d'un moule antique, mis au 
rebut par les progrès de la vie. 

Trois Apodères seulement figurent dans la faune 
européenne. Le mieux connu est celui du noisetier. 
C'est de Inique je vais m'occuper. Je le trouve ici, non 
sur le noisetier, son légitime domaine, mais bien sur 
le verne, l'aulne glutineux. Ce changement d'exploita- 
tion mérite brève étude. 

Ma région ne convient guère au noisetier ; le climat 
trop chaud et trop sec lui est défavorable. Sur les hau- 
tes croupes du Yentoax, il s'en trouve de clairsemés; 
dans la plaine, en dehors des jardins où quelques pieds 
sont admis, on n'en voit plus. L'arbuste nourricier 
manquant, l'insecte, sans devenir impossible, est du 
moins d'une extrême rareté. 

Depuis si longtemps que je bats sur un parapluie 
renversé les broussailles de ma contrée, voici pour la 
première fois notre Apodère. Trois printemps de file, 
j'observe sur le verne le Curculionide rouge et son 
ouvrage. Un arbre, un seul, toujours le même dans les 
oseraies de l'Aygues, me fournit ce rouleur de feuilles, 



AUTRES ROULEURS DE FEUILLES lo9 

que je vois vivant pour la première fois. A la ronde, 
les autres vernes en sont tous privés, ne seraient-ils 
distants que de quelques pas. Il y a là, sur ce privilé- 
gié, petite colonie accidentelle, bourgade d'étrangers, 
qui s'acclimatent avant d'étendre leur domaine. 

Comment sont-ils venus ici? A n'en pas douter, par 
la voie du torrent. Les géographes définissent l'Aygues 
un cours d'eau. Témoin oculaire, je l'appellerais plus 
correctement cours de galets. Entendons-nous : je ne 
veux pas dire que les galets laissés à sec y ruissellent 
d'eux-mêmes; la faible déclivité ne permet pas telle 
avalanche. Mais qu'il pleuve, et ils ruisselleront. x\lors, 
de ma demeure, à deux kilomètres de distance, j'en- 
tends le fracas des pierrailles entre-choquées. 

La majeure partie de Tannée, l'Aygues est une vaste 
nappe de galets blancs; du torrent, il ne reste que le 
lit, sillon de largeur énorme, comparable à celui du 
puissant voisin, le Rhône. Que des pluies tenaces sur- 
viennent, que les neiges fondent du côté des Alpes, et 
le sillon altéré s'emplit pour quelques jours, gronde, 
déborde au loin et déplace en tumulte ses bancs de 
cailloux. Revenez une semaine après. Au vacarme 
diluvien a succédé le silence. Les eaux terribles ont 
disparu, laissant sur les rives, comme trace de leur 
bref passage, de misérables flaques boueuses, bientôt 
bues par le soleil. 

Ces crues soudaines amènent mille glanures vivantes 
balayées sur les flancs des montagnes. Le lit de l'Aygues 
à sec est un champ d'herborisation très curieux. On 
peut y faire récolte de nombreuses espèces végétales 
descendues des régions élevées, les unes temporaires, 
abolies sans descendance en une saison, les autres per- 



r-b^"* "î^ 



160 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

sistantes, s'accommodant du nouveau climat. Elles 
viennent de loin, elles viennent de haut, ces dépaysées; 
pour cueillir telle d'entre elles en son véritable giron, 
il faudrait gravir le Yentoux, dépasser la ceinture des 
hêtres et atteindre l'altitude où se termine la végétation 
ligneuse. 

A son tour, la zoologie étrangère est représentée dans 
les oseraies, où le calme ne subit de trouble que lors 
des crues exceptionnelles de durée. Mon attention se 
porte surtout sur le mollusque terrestre, le casanier 
par excellence. En temps d'orage, quand gronde le ton- 
nerre, lou tambour di cacalauso, comme dit le Proven- 
çal, sortir de son manoir, anfractuosité de la roche, et 
venir brouter devant sa porte herbes, mousses, lichens 
attendris par l'ondée, c'est, en déplacement, tout ce 
que se permet l'escargot. Pour le faire voyager, celui- 
là, il faut un cataclysme ! 

Les folles crues de l'Aygues y parviennent. Elles 
amènent dans mes parages et déposent dans les fourrés 
d'osiers le plus gros de nos escargots, VHelix pomatiaSy 
gloire de la Bourgogne. Roulé par les averses sur les 
pentes herbues des montagnes, l'expatrié brave l'im- 
mersion sous le couvert hermétique de son opercule 
calcaire ; il résiste aux chocs à la faveur de sa robuste 
coquille. Il arrive d'étape en étape, d'oseraie en ose- 
raie. Il descend môme jusqu'au Rhône et peuple l'île 
des Rats et l'île du Colombier en face de l'embouchure 
de l'Aygues. 

D'où vient-il, ce migrateur contraint, qu'on cherche- 
rait inutilement ailleurs sur les terres de l'olivier? Il 
aime température modérée, verts gazons, fraîcheur des 
ombres. Son lieu d'origine n'est certes pas ici ; il est 



AUTRES ROULEURS DE FEUILLES 161 

au loin sur les montagnes, dernières gibbosités des 
Alpes. L'exil du montagnard paraît doux néanmoins. 
Le gros escargot prospère assez bien dans les fouillis 
d'amarines, aux bords du torrent. 

L'Apodère, lui non plus, n'est pas un indigène. C'est 
un naufragé, venu des hauteurs fertiles en noisetiers. 



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' Rouleau de TApodère, sur le veriie. 

11 a fait le voyage en batelet, c'est-à-dire dans la coque 
de feuille où naît le ver. L'esquif étroitement clos a 
rendu la traversée possible. ^Atterri en un point des 
rives, l'insecte a troué son habitacle au solstice d'été; 
et, ne trouvant pas son arbre favori, il s'est établi sur 
le verne. Là il a fait souche, fidèle au même arbre 
depuis trois ans que je suis en relation avec lui. Il est 
probable, du reste, que l'origine de la bourgade remonte 
plus haut. 
L'histoire de cet étranger m'intéresse. Pour lui sont 

11 



162 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

changées les conditions primordiales de la vie : climat 
et nourriture. Ses ancêtres vivaient sous un ciel tem- 
péré ; ils pâturaient la feuille du noisetier ; ils manu- 
facturaient en cylindre une pièce rendue familière par 
Fusage constant des générations passées. Lui, le dé- 
paysé, vit sous un ciel torride; il pâture la feuille de 
verne, dont la saveur et les propriétés nutritives doi- 
vent différer de celles du mets familial ; il travaille une 
pièce inconnue, voisine cependant de la pièce réglemen- 
taire par la forme et l'ampleur. Ce trouble du régime 
et du climat, quels changements a-t-il provoqués dans 
lés traits de la bete? 

Absolument aucun. En vain je promène la loupe 
sur l'exploiteur du verne et sur l'exploiteur du noise- 
tier, celui-ci venu par correspondance du fond de la 
Corrèze, je ne vois pas entre eux la moindre différence, 
même pour les humbles détails. L'industrie serait- 
elle modifiée dans sa méthode? Sans avoir encore vu le 
travail fait avec une feuille de noisetier, hardiment je 
l'affirme pareil à celui qui s'obtient avec une feuille 
de verne. 

Changez les vivres et le climat, changez les maté- 
riaux à travailler; s'il peut s'accommoder des nouveau- 
tés qui lui sont imposées, l'insecte persiste immuable 
dans son art, ses mœurs, son organisation; s'il ne le 
peut, il périt. Être ce qu'on était ou ne pas être, voilà 
ce que nous dit, après tant d'autres, le naufragé du 
torrent. 

Yoyons-le à l'œuvre sur le verne, et nous saurons 
comment il travaille sur le noisetier. L'Apodère ne 
connaît pas la méthode du Rhynchitc qui, pour obtenir 
llaccidité de la pièce à rouler, pique profondément la 



AUTRES ROULEURS DE FEUILLES 1G3 

queue de la feuille. Le manufacturier rouge a procédé 
spécial, sans rapport avec celui de la piqûre. 

Le changement de méthode aurait -il pour cause 
l'absence du rostre, du fin poinçon apte à plonger dans 
l'étroit pétiole? C'est possible, mais non certain, car le 
mutle, excellente cisaille, pourrait d'une morsure sec- 
tionner à demi le pétiole et obtenir effet équivalent. Je 
préfère voir dans le nouveau procédé un des moyens 
connus isolément de chaque spécialiste. Ne jugeons 
jamais de l'ouvrage d'après l'outil. L'insecte est un 
habile qui sait faire emploi d'un instrument quelcon- 
que, môme défectueux. 

Toujours est-il que, des mandibules, l'Apodère tran- 
che transversalement la feuille de verne, à quelque dis- 
tance de la base du limbe. Tout est coupé nettement, 
même la nervure médiane. Reste seul intact le bord 
extrême, oii pend flétri le grand lambeau détaché. 

Ce lambeau, majeure part de la feuille, est alors plié 
en deux suivant la grosse nervure, la face verte ou su- 
périeure en dedans; puis, à partir de la pointe, le dou- 
ble feuillet est roulé en un cylindre. L'orifice d'en haut 
se clôt avec la partie du limbe que l'entaille a respectée; 
l'orifice d'en bas, avec les bords de la feuille refoulés en 
dedans. 

Le gracieux tonnelet pendille vertical, se balance au 
moindre souffle. Il a pour cerceau la nervure médiane, 
qui fait saillie au bout supérieur. Entre les deux feuillets 
superposés, vers le centre de la volute, est logé l'œuf, 
d'un roux de résine et, cette fois, unique. 

Les rares cylindres dont j'ai pu disposer ne me per- 
mettent pas des détails circonstanciés sur l'évolution 
de leur hôte. Ce qu'ils m'apprennent de plus intéressant, 



164 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

c'est que le ver, sa croissance terminée, ne descend pas 
en terre, comme le font les autres. Il reste dans son ton- 
nelet, que l'agitation de Fair ne tarde pas à faire choir 
parmi les herbages. Sous ce couvert, à demi pourri, la 
sécurité manquerait lors du mauvais temps. Le Cha- 
rançon rouge le sait. Il se hâte de prendre la forme 
adulte, de revêtir sa casaque vermillon, et vers le com- 
mencement de l'été il abandonne son rouleau, devenu 
masure. Il trouvera meilleur refuge sous les vieilles 
écorces soulevées. 

L'Attelabe curculionoïde n'est pas moins expert dans 
Fart de confectionner un barillet avec une feuille. Con- 
cordance curieuse : le nouveau tonnelier est rouge 
comme l'autre, ou, plus exactement, carminé. Rostre 
très court, dilaté en mufle. Là cessent les ressemblan- 
ces. Le premier s'étire quelque peu, a membres dégagés; 
le second est un courtaud, ramassé en globule. On est 
tout surpris de son ouvrage, peu compatible, semble- 
rait-il, avec un ouvrier de tournure gônée, maladroite. 

Et ce n'est pas une pièce docile qu'il travaille : il 
roule les feuilles du chêne vert, récentes, il est vrai, 
non trop rigides encore. C'est tout de môme coriace, 
rebelle à la flexion, lent à se faner. Des quatre routeurs 
que je connais, le plus petit, FAttelabe, a le lot le plus 
ingrat; et c'est lui, le nain si gauche d'aspect, qui cons- 
truit néanmoins, à force de patience, le plus élégant 
logis. 

D'autres fois il exploite le chêne commun, le chêne 
rouvre, à feuilles plus amples, plus profondément en- 
taillées que celles de l'yeuse. Sur les pousses du prin- 
temps, il fait choix des feuilles supérieures, de grandeur 
moyenne, de consistance médiocre. Si l'emplacement 



AUTRES ROULEURS DE FEUILLES 1G5 

lui convient, cinq, six barillets et davantage pendillent 
au même rameau. 

Qu'il s'établisse sur l'yeuse ou sur le chêne commun, 
l'insecte, à quelque distance de la base de la feuille, 
commence par inciser le limbe à droite et à gauche de la 
nervure médiane, tout en respectant celle-ci, qui four- 
nira solide point d'attache. Alors reparaît la méthode 
de l'Apodère : la feuille, rendue plus maniable par la 



\ 



y 



Rouleau de l'Attelabe, sur le chêne vert. 

double incision, est pliée suivant sa longueur, la face 
supérieure en dedans. Tous ces routeurs, cigariers et 
tonneliers, savent comment se dompte l'élasticité d'une 
feuille au moyen de la piqûre ou de l'incision; tous 
sont versés à fond dans le principe de statique qui veut 
sur la convexité de la courbure la face de plus grand 
ressort. 

Entre les deux lames en contact, Fœuf est déposé, 
cette fois encore seul. Alors la pièce double est roulée 
de la pointe terminale vers le point d'attache. Les den- 
telures, les sinuosités du dernier pli, sont scellées par 
la patiente pression du mufle; les deux embouchures 
du cylindre sont closes au moyen du refoulement des 



166 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

bords. C'est fini. Le barillet est terminé, long d'un cen- 
timètre environ, cerclé à l'extrémité fixe par la nervure 
médiane. C'est petit, mais solide, non dépourvu de 
grâce. 

Le tonnelier courtaud a ses mérites, que je serais 
désireux de mieux mettre en lumière en assistant au 
travail. Ce que je parviens à voir dans les champs, sur 
le chantier môme, se réduit à peu près à rien. Maintes 
fois je surprends l'insecte sur son fût, immobile, le 
mufle appliqué contre les douves de la pièce. 

Que fait-il là? Il sommeille au soleil; il attend que le 
dernier pli de l'ouvrage ait acquis stabilité sous une 
pression prolongée. Si je l'examine de trop près, aussi- 
tôt, rassemblant les pattes sous le ventre, il se laisse 
choir. 

Mes visites n'aboutissant guère, j'essaye l'éducation 
en domesticité. L'Attelabe s'y prête très bien : il tra- 
vaille sous mes cloches avec autant de zèle que sur son 
chêne. Ce que j'apprends alors m'enlève tout espoir de 
suivre en leurs détails les manœuvres de Fenroulement. 
L'Attelabe est un ouvrier nocturne. 

Bien avant dans la nuit, vers les neuf ou dix heures, 
sont donnés les coups de ciseaux qui entaillent la 
feuille; le lendemain matin, le barillet est terminé. 
A la douteuse clarté d'une lampe et à des heures indues 
réclamées par le sommeil, le délicat tour de main de 
l'ouvrier m'échapperait. N'y songeons plus. 

Ces habitudes nocturnes ont leur motif, qu'il me 
semble entrevoir. La feuille du chêne, celle de l'yeuse 
surtout, est autrement rebelle que la feuille de l'aulne, 
du peuplier, de la vigne. Travaillée de jour, sous les 
rayons brûlants du soleil, elle ajouterait aux difficultés 



AUTRES ROULEURS DE FEUILLES 167 

d'une médiocre souplesse celles d'un commencement 
de dessiccation. Au contraire, visitée de la rosée, dans 
la fraîcheur de la nuit, elle se maintiendra llexible, 
elle obéira convenablement aux efforts du rouleur, et 
le barillet sera prêt quand le soleil viendra, d'un coup 
de feu, stabiliser en sa forme l'ouvrage encore frais. 

Si différents entre eux, les quatre routeurs de feuilles 
viennent de nous dire que l'industrie n'est pas affaire 
de structure organique, que l'outil ne décide pas du 
genre de travail. Doués d'une trompe ou d'un mutle, 
hauts de pattes ou trotte-menu, élancés ou courtauds, 
poinçonneurs ou découpeurs, ils parviennent tous les 
quatre au môme résultat, le rouleau, gîte et garde- 
manger du ver. 

Ils nous disent : l'instinct a son origine autre part 
que dans l'organe. Il remonte plus haut; il est inscrit 
dans le code primordial de la vie. Loin d'être asservi à 
l'outillage, c'est lui-même qui le domine, apte à l'em- 
ployer tel quel, avec la même habileté, ici pour un ou- 
vrage et là pour un autre. 

Le petit tonnelier du chêne ne termine pas là ses 
révélations. L'ayant assez fréquenté, je sais combien il 
est difficile sur la qualité des vivres. Desséchés, il les 
refuse absolument, dût-il périr d'inanition. Il les veut 
tendres, marines dans l'humide, mortifiés par un com- 
mencement de pourriture, assaisonnés même d'un peu 
de moisi. Je les lui cuisine à son goût en les tenant 
dans un bocal sur lit de sable mouillé. 

Ainsi traité, le vermisseau éclos en juin rapidement 
grossit. Deux mois lui suffisent pour devenir une belle 
larve d'un jaune orangé, qui vivement, avec la brus- 
querie d'un ressort, détend sa courbure et s'agite dans 



108 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

sa loge effractionnée. Remarquons sa forme svelte, bien 
moins replète que celle des autres Charançons en géné- 
ral. A lui seul, ce défaut de corpulence larvaire dénote 
un adulte d'exceptionnelle catégorie. Je n'en dirai pas 
davantage sur le compte du ver : son signalement serait 
de médiocre intérêt. 

Ceci mérite mieux examen. Nous sommes en lin 
septembre ; nous venons de subir un été extraordinaire 
par sa température torride et son aridité. La canicule 
ne veut plus finir. Dans l'Ardèche, le Bordelais, le 
Roussillon, les forêts flambent; du côté des Alpes, des 
villages entiers sont brûlés ; devant ma porte, un pas- 
sant, de son allumette négligemment rejetée, incendie 
les champs voisins. Ce n'est plus une saison, c'est un 
embrasement. 

Que doit faire l'Attelabe en tel désastre? Il est à son 
aise, il prospère dans mes appareils, qui lui tiennent les 
vivres ramollis; mais au pied de son chêne, parmi les 
broussailles à feuillage recroquevillé comme par l'ha- 
leine d'un four, sur la terre calcinée, que doit-il deve- 
nir, le pauvret? Allons nous informer. 

Sous les chênes qu'il exploitait en juin, je parviens 
à trouver, parmi les feuilles mortes, une douzaine de 
ses petits barils. Ils ont conservé la couleur verte, tant 
la dessiccation les a promptement saisis. Cela craque, 
cela se met en poudre sous la pression des doigts. 

J'ouvre un tonnelet. Au centre est le vermisseau, 
d'aspect convenable, mais combien petit ! A peine dé- 
passe-t-il la taille qu'il avait au sortir de l'œuf. Est-il 
mort, est-il vivant, ce point jaune? L'immobilité le dit 
mort, la coloration non fanée le dit vivant. Je romps 
un second baril, un troisième. Au centre, toujours un 



AUTRES ROULEURS DE FEUILLES 169 

vermisseau jaune, immobile et tout petit comme le sont 
les nouveau-nés. Tenons-nous-en là; conservons le 
reste de ma récolte pour une expérience qui me vient 
à l'esprit. 

Avec leur immobilité de momie, les vermisseaux sont- 
ils réellement trépassés? Non, car si je les pique de la 
pointe d'une aiguille, aussitôt ils se trémoussent. Leur 
état est un simple arrêt d'évolution. Dans leur étui 
récemment roulé, appendu encore à l'arbre et recevant 
un peu de sève, ils ont trouvé l'aliment nécessaire à 
leurs premiers progrès ; puis le barillet est tombé à 
terre, où rapidement il s'est desséché. 

Alors, dédaigneux de sa dure victuaille, le ver a cessé 
de manger et de croître. Qui dort dîne, s'est-il dit; et 
il attend, dans la torpeur, que la pluie vienne lui ra- 
mollir sa miche. 

Cette pluie, après laquelle bêtes et gens soupirent 
depuis quatre mois, il est en mon pouvoir de la réaliser, 
du moins dans les limites des besoins d'un Charançon. 
Je mets flotter à la surface de l'eau les tonnelets arides 
qui me restent. Quand ils sont imbibés à point, je les 
transvase dans un tube dé verre, fermé à l'un et l'autre 
bout avec un tampon de coton mouillé qui maintiendra 
l'atmosphère humide. 

Le résultat de mes artifices mérite mention. Les en- 
dormis se réveillent, consomment l'intérieur delà miche 
ramollie et rattrapent si bien le temps perdu qu'en peu 
de semaines ils ont la taille de ceux qui n'ont pas subi 
d'arrêt dans mes bocaux à demi pleins de terre humide. 

Cette aptitude à suspendre la vie de longs mois, 
lorsque les provisions n'ont plus la souplesse requise, 
ne se retrouve pas ohez les autres routeurs de feuilles. 



170 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

En fin août, trois mois après l'éclosion, nul vivant 
dans les cigares de la vigne tenus au sec. La mortalité 
est plus rapide encore dans les cigares du peuplier 
desséchés. Quant aux cylindres de l'aulne, faute de 
matériaux en nombre suffisant, je n'ai pu les interro- 
ger sur l'endurance de leurs hôtes. 

Des quatre rouleurs de feuilles, le plus menacé par 
la sécheresse est celui du chêne. Son tonnelet tombe et 
repose sur un sol d'aridité extrême hors des temps de 
pluie; en outre, à cause de ses minimes dimensions, il 
est tari jusqu'au centre au premier coup de soleil. 

Le terrain du vignoble est aride pareillement; mais 
il y a de l'ombre sous les pampres, et l'opulent cigare 
est d'épaisseur à garder dans sa partie centrale, bien 
mieux que ne le fait le maigre barillet, un peu de la 
fraîcheur indispensable au ver. Sous le rapport de l'abs- 
tinence prolongée, le Rhynchite de la vigne ne peut 
supporter les comparaisons avec le fabricant de barils. 
Encore moins ne le pourrait le Rhynchite du peuplier. 
Pour celui-ci, le plus souvent, le danger du sec est nul, 
malgré l'exiguïté du rouleau, mesquine queue de rat. 
La chute de ce rouleau se fait d'habitude au bord d'un 
fossé, sur l'humide sol des prairies. L'exploiteur de 
l'aulne n'est guère en péril non plus : au pied de son 
arbre, ami des raisselets, il trouve la fraîcheur néces- 
saire au bon état du cylindre nourricier. Mais quand 
il exploite le noisetier, j'ignore quelles conditions le 
tirent d'affaire. 

Ces derniers temps, les journaux, retentissants échos 
de toutes les sottises, faisaient quelque bruit sur les 
prouesses stomacales de certains pauvres diables qui, 
pour gagner leur pain, jeûnaient des trente et quarante 



AUTRES ROULEURS DE FEUILLES 171 

jours. Comme do règle en choses de badauderie, des 
admirateurs se trouvaient, encourageant ces misères. 

Or voici bien mieux, ô snobs de l'abstinence ! Une 
bestiole de rien, non célébrée parles journaux, un ver- 
misseau né de ravant-veille, prend quelques bouchées; 
puis, ses vivres se trouvant trop secs, de quatre mois 
et plus ne mange plus. Et ce n'est pas ici efTet de lan- 
gueur maladive; la béte jeûne en pleine fringale de la 
croissance, alors que Festomac, mieux que jamais, 
réclame copieuse alimentation. LeRotifère, inerte, des- 
séché toute une saison parmi les mousses de son toit, 
se remet à tournoyer dans une goutte d'eau. Le ver de 
l'Attelabe, voisin de la mort pendant quatre à cinq 
mois, reprend animation et mange en goulu si je lui 
mouille son pain. Qu'est donc la vie, capable de pa- 
reilles haltes? 



XIII 

LE RHYNCHITE DU PRUNELLIER 

Non moins habiles que les Charançons de la vigne et 
du peuplier dans Fart de rouler des feuilles, FAttelabe 
et l'Apodère nous ont démontré qu'avec un outillage 
dissemblable l'industrie peut rester la même; ils nous 
ont affirmé compatibles la parité des aptitudes et la di- 
versité des organes. Inversement, avec les mêmes outils 
peuvent s'exercer des métiers différents; l'identité des 
formes n'impose pas l'équivalence des instincts. 

Qui dit cela? Qui met en avant cette proposition sub- 
versive? Cet audacieux est le Rhynchite du prunellier 
[Rhtjnchites aiiratus, Scop.). 

Rivalisant d'éclat métallique avec les exploiteurs de 
la vigne et du peuplier, il possède, exactement comme 
ces derniers, poinçon courbe qu'on dirait propre à pi- 
quer la queue d'une feuille, puis à fixer les bords de la 
pièce roulée; il a forme trapue, apte, semble-t-il, au 
travail dans l'étroit sillon d'un pli; il possède sandales 
à crampons, donnant appui stable sur les surfaces glis- 
santes. A qui connaît les cigariers, il suffit de le voir 
pour l'appeler aussitôt du môme nom générique. Les 
nomenclateurs ne s'y sont pas mépris : ils sont unani- 
mes à le nommer Rhynchite. A juger du métier d'après 
l'aspect du travailleur, on n'hésite pas : on fait de ce 



LE RHVNGHITE DU PRUNELLIER 173 

troisième Rliynchite un émule des autres, on le classe 
dans la corporation des rouleurs de feuilles. 

Eh bien, ici l'extérieur profondément nous trompe, 
nous sommes dupes d'une identité de structure. Quant 
aux mœurs, le Rhynchite du prunellier n'a rien de com- 
mun avec les deux que lui associe la nomenclature, 
basée sur le seul caractère des formes. Bien mieu;x, tant 
qu'on ne Fa pas vu à l'ouvrage, nul ne soupçonnerait 
quelle est sa profession. Il travaille exclusivement le 
fruit du prunellier; il faut à son ver, pour ration, la pe- 
tite amande, et pour logis, Fétroit noyau de la prunelle. 

Yoici donc qu'inexpert au métier de ses confrères, 
sans rien changer à l'outillage , le pareil des manufac- 
turiers en cigares se fait perforateur de coffrets ; avec le 
môme poinçon dont se servent ses proches pour fixer le 
dernier pli d'un rouleau, il creuse une fossette à la sur- 
face d'une coque dure comme l'ivoire. L'outil assem- 
bleur d'une lame flexible corrode maintenant l'indomp- 
table et fonctionne en pic excavateur. Chose plus 
étrange : après la rude besogne du burin, il dresse au- 
dessus de Fœuf une petite merveille, dont nous aurons 
lieu d'admirer Fexquise délicatesse. 

Le ver ne m'étonne pas moins. Il change de régime. 
Hôte de la vigne et du peuplier, il consommait une 
feuille; hôte du prunellier, il s'alimente de farineux. Il 
change ses moyens de libération. Lorsque, toute la 
croissance acquise, le moment est venu de descendre 
en terre, les deux premiers n'ont devant eux qu'un obs- 
tacle sans résistance, la couche superficielle de l'étui 
foliacé, ramollie, rainée parla pourriture; le troisième, 
à l'exemple du Balanin des noisettes, doit perforer une 
muraille d'exceptionnelle solidité. 



174 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Que d'étranges oppositions ne relèverions-nous pas 
en ce genre de faits, si les mœurs du groupe Rhynchite 
nous étaient mieux connues? Un quatrième exemple 
m'est familier [Rhynchites Bacc/mSy Lin.). Identique 
de forme avec les fabricants de cigares et les exploi- 
teurs de noyaux, digne enfin sous tous les rapports de 
l'appellation de Rhynchite, que sait-il faire, celai-ci? 
Roule-t-il des feuilles? Non. Établit-il son ver dans le 
coffre d'une amande? Non. 

Il a métier fort simple, car sa méthode se réduit à 
inoculer la ponte, un peu de-ci, un peu de-là, dans la 
chair encore verte des abricots. Ici nulle difficulté à 
vaincre, et de la sorte nul art tant chez le ver que chez 
la mère. Le rostre donne un coup de sonde dans une 
matière de faible résistance, l'œuf est introduit au fond 
de la plaie, et c'est tout. L'installation de la famille est 
des plus sommaires; elle remet en mémoire la pratique 
des Larins. 

Le ver, de son côté, n'a pas à se mettre en frais de 
talents. Qu'en ferait-il? Il se nourrit de la pulpe du 
fruit, qui tombe bientôt à terre et s'y convertit en une 
marmelade. Dans ce milieu diffluent, la vie est facile : 
un laitage de pourri baigne le nourrisson. Quand l'heure 
vient de se réfugier dans le sous-sol , le saturé de con- 
fitures n'a pas de voile à déchirer, pas de muraille à 
trouer : la chair de l'abricot est devenue pincée de 
poussière brune. 

Autrefois les Anthidies, les uns ourdi sseurs de coton- 
nades, les autres pétrisseurs de résine, me soumettaient 
question ardue. Plus tard sont venus les Bousiers des 
pampas, les Phanées, préparant pour conserves ali- 
mentaires, ceux-ci des gâteaux de bouse moulés en 



LE RHYXCHITE DU PRUNELLIER 175 

forme de poire, ceux-là des pièces de charcuterie tenues 
au frais dans des jarres d'argile. De part et d'autre, 
m'était proposée cette difficulté : des mœurs, des in- 
dustries sans rapport entre elles, peuvent-elles s'expli- 
quer du moment qu'on admet une origine commune 
pour ces divers industriels, si voisins de conformation 
d'ailleurs? La demande reparait, plus pressante, avec 
les quatre Rhynchites. 

Que l'influence des milieux ait quelque peu modifié 
l'extérieur, que la lumière ait accentué la coloration, 
que la quantité des vivres ait modérément varié la 
taille, que le climat chaud ou froid ait éclairci ou rendu 
plus épais le pelage, tous ces changements et bien d'au- 
tres encore, si cela peut faire plaisir à quelqu'un, aisé- 
ment je les concède; mais, de grâce, élevons-nous plus 
haut, ne réduisons pas le monde des vivants à une col- 
lection de tubes digestifs, à un assortiment de ventres 
qui s'emplissent et se vident. 

Songeons au coup de pouce magistral qui met tout 
en branle dans la machine animale ; interrogeons les 
instincts, dominateurs des formes; remettons-nous en 
mémoire la superbe expression de l'antiquité : mens 
agitât molem; et nous comprendrons l'inextricable dif- 
ficulté où se trouve la théorie pour nous expliquer 
comment il se fait que de quatre insectes, aussi pareils 
de forme que le sont entre elles des gouttes d'eau, deux 
convolutent des feuilles, un autre burine des noyaux, 
un dernier exploite la marmelade d'un fruit pourri. 

S'il y a filiation entre eux, s'ils sont en effet parents, 
comme semblerait l'affirmer leur air de famille si bien 
accentué, lequel a commencé la lignée? Serait-ce le 
routeur de feuilles? 



176 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

A moins de se contenter de rêveries, nul n'admettra 
que le manipulateur de cigares se soit un jour lassé de 
son rouleau et, fol innovateur, se soit mis à trouer le 
coffre d'un noyau. De telles industries, si disparates, ne 
s'appellent pas l'une l'autre. Les feuilles ne leur man- 
quant jamais, les premiers routeurs ont passé peut-être 
d'un végétal à d'autres plus ou moins similaires ; mais 
renoncer à la volute de feuillage, d'acquisition si facile, 
et devenir, rien ne les y obligeant, acharnés rongeurs 
de bois dur, c'eût été de leur part idiot. Aucune raison 
acceptable n'expliquerait l'abandon du premier métier. 
De telles folies sont inconnues dans le monde de l'in- 
secte. 

L'exploiteur de la prunelle refuse à son tour de se 
reconnaître comme l'inspirateur da cigarier. « Moi, 
dit-il, moi renier ma petite prune bleue, si savoureuse 
dans son âpreté! moi, ciseleur de coupes, délaisser 
mon burin, et, en un moment d'extravagance, me faire 
ployeur de feuilles ! Et pour qui me prend-on? Mon ver 
raffole de l'amande farineuse; devant tout autre mets, 
et surtout devant le maigre, l'insipide rouleau de mon 
collègue du peuplier, il se laisserait périr de faim. 
Tant qu'il y a eu des prunelles ou des fruits approchants, 
ma race, s'en trouvant bien, n'a pas commis la sottise 
d'y renoncer pour une feuille. Tant qu'il y en aura, 
nous y resterons ftdèles, et si jamais elles manquent, 
nous périrons jusqu'au dernier. » 

L'amateur de l'abricot n'est pas moins affirmatif. 
Lui, d'installation si facile dans une molle chair, s'est 
bien gardé de conseiller à ses iils la pénible besogne 
d'une coque perforée, d'une feuille domptée en cigare. 
Suivant les lieux, suivant l'abondance des fruits, pas- 



LE RIIYNCHITE DU PRUNELLIER 177 

ser de l'abricot à la prune, à la pèche, à la cerise même, 
voilà les plus audacieuses innovations. Mais comment 
admettre que ces passionnés de pulpe, très satisfaits de 
leur grasse vie, indéfiniment possible autrefois comme 
aujourd'hui, se soient jamais risqués à laisser le tendre 
pour le dur, le juteux pour l'aride, l'aisé pour le diffî- 
cultueux? 

Aucun des quatre n'est la souche de la lignée. L'an- 
cêtre commun serait-il alors un inconnu, plaqué peut- 
être dans les feuillets de schiste dont nous consultions 
au début les vénérables archives? S'y trouverait-il, qu'il 
ne nous apprendrait rien. La bibliothèque de pierres 
conserve les formes et ne garde pas les instincts; elle 
ne dit rien des industries, parce que, ne cessons de le 
répéter, l'outil de Tinsecte ne renseigne pas sur le mé- 
tier. Avec le même rostre, le Gurculionide peut exercer 
des professions très différentes. 

Ce que faisait l'ancêtre des Rhynchites, nous ne le 
savons pas, et n'avons nul espoir de le savoir un jour. 
Alors la théorie prend pied sur le vague terrain des 
suppositions. Admettons -que..., dit -elle; imaginons 
que..., il pourrait se faire que..., etc. Théorie, ma mie, 
c'est là moyen commode d'arriver à telle conséquence 
que l'on veut. Avec un bouquet d'hypothèses convena- 
blement choisies, sans être subtil logicien, je me ferais 
fort de vous démontrer que le blanc est le noir, que 
l'obscur est le clair. 

Trop ami des vérités tangibles, indiscutables, je ne 
vous suivrai pas dans vos fallacieuses suppositions. Il 
me faut des faits authentiques, bien observés, scrupu- 
leusement sondés. Or qu'avez-vous sur la genèse des 
instincts? Rien, puis rien, toujours rien. 

12 



178 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Vous croyez avoir bâti monument en blocs cyclopéens, 
et vous n'avez édifié qu'un château de cartes, croulant 
au souflle des réalités. Le Rhynchite réel, et non celui 
de l'imagination, l'insecte, qu'il est loisible à chacun 
d'observer et d'interroger, en sa naïve sincérité ose vous 
le dire. 

Il vous dit : « Mes industries si opposées ne peuvent 
dériver l'une de l'autre. Nos talents ne sont pas le legs 
d'un ancêtre commun, car, pour nous laisser tel héri- 
tage, l'initiateur originel aurait dû être versé à la fois 
dans des arts incompatibles : celui des feuilles roulées^ 
celui des noyaux mis en perce, celui des fruits confits^ 
sans compter le reste que vous ignorez encore. S'il s'est 
trouvé inhabile à tout faire, il a dû, pour le moins, avec 
le temps, abandonner un premier métier et en appren- 
dre un second, puis un troisième, puis une foule d'au- 
tres dont la connaissance est réservée aux observateurs 
futurs. Eh bien, pratiquer plusieurs industries à la fois, 
ou encore de spécialiste en tel genre se faire spécialiste 
en tel autre genre tout différent, foi de Rhynchite, ce 
sont-là choses insensées pour des hôtes. » 

Ainsi parle le Curculionide. Complétons son dire. 
Les instincts des trois corps de métier dont il est fait ici 
l'historique ne pouvant en aucune façon se ramener à 
une origine commune, les Rhynchites correspondants, 
malgré leur extrême ressemblance de structure, ne 
sauraient être les ramihcations d'une même souche. 
Chacune de leurs races est un médaillon indépendant, 
frappé d'un coin spécial dans l'atelier des formes et des 
aptitudes. Qu'est-ce donc lorsque, aux dissemblances 
des instincts, s'ajoutent les dissemblances des formes ! 

Assez philosophe. Faisons plus intime connaissance 



LE RHYNCIIITE DU PRUNELLIER 170 

avec rexploileur des prunelles. Vers la fin de juillet, 
gTas à point, le ver sort de son noyau et descend en 
terre. Il refoule du dos et du front la poudre environ- 
nante, il s'y ménage niche ronde, qu'un agglutinatif 
fourni par le constructeur consolide un peu, de façon à 
prévenir l'écroulement. Semblables préparatifs de nym- 
phose et d'hivernation sont usités du Rhynchite de la 
vigne et de celui du peuplier; mais ceux-ci sont plus 
précoces dans leur évolution. Septembre n'est pas ter- 
miné qu'ils ont acquis, en majorité, la forme adulte. Je 
les vois reluire dans le sable de mes bocaux ainsi que 
des pépites vivantes. Ces globules d'or ont prévision de 
la saison froide, d'approche rapide : ils ne bougent en 
général de leurs souterrains. Cependant, séduits par de 
violents coups de soleil, les derniers de l'année, quelques 
Rhynchites du peuplier remontent à l'air libre , vien- 
nent s'informer des événements climatériques. Aux pre- 
miers souffles de la bise, ces aventureux se réfugieront 
sous les écorces mortes, peut-être môme périront-ils. 
L'hôte du prunellier n'a pas cette hâte. L'automne 
touche à la fm, et mes enfouis sont toujours à l'état de 
larves. Qu'importe ce retard! Tous seront prêts quand 
l'arbuste chéri se couvrira de fleurs. Dès le mois de mai, 
en effet, l'insecte abonde sur les prunelliers. 

C'est l'époque des liesses insoucieuses. Le fruit trop 
petit encore, de noyau sans consistance et d'amande en 
gelée hyaline, ne conviendrait pas au ver, mais il fait 
le régal de l'adulte, qui, d'un mouvement insensible, 
sans aucune manœuvre de vilebrequin, plonge sa per- 
cerette dans la pulpe, l'enfonce à demi, se tient là 
immobile et délicieusement s'abreuve. Le jus du pru- 
neau s'extravase sur la margelle du puits. 



180 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Cet amour de l'acerbe prunelle n'est pas exclusif.- 
Dans mes volières, alors môme que le fruit réglemen- 
taire est présent, le Rhynchite doré accepte très bien la 
cerise verte ainsi que la prune cultivée à peine parve- 
nue à la grosseur d'une olive. 11 refuse absolument, 
quoique ronds et petits ainsi que des prunelles, les fruits 
du cerisier mahaleb , ou cerisier de Sainte-Lucie, sau- 
vageon fréquent dans les broussailles du voisinage. Leur 
saveur de droguerie le rebute. 

Quand il s'agit de l'œuf, je ne parviens pas à lui faire 
accepter la prune cultivée. En des moments de pénurie, 
la cerise ordinaire semble moins lui répugner. Si l'es- 
tomac de la mère est satisfait d'une pulpe astringente 
quelconque, celui du ver réclame une amande douce 
dans un coffret étroit, de médiocre résistance. Celle du 
cerisier, assaisonnée d'acide prussique et quelque peu 
amère, n'est acceptée qu'avec hésitation ; celle du pru- 
nier, renfermée dans un noyau dont la forte paroi op- 
poserait trop pénible obstacle d'abord à l'entrée, puis à 
la sortie du ver, est absolument dédaignée. La pondeuse, 
très au courant de ses affaires de ménage, refuse donc 
pour sa famille tout fruit à noyau autre que la prunelle. 

Yoyons-la à l'ouvrage. Dans la première quinzaine 
de juin, la ponte est en pleine activité. A cette époque, 
les prunelles commencent à se colorer de violacé. Elles 
sont fermes, à peu près de la grosseur d'un pois, ce qui 
n'est pas loin du volume final. Le noyau est ligneux, 
résiste au couteau; l'amande a pris consistance. 

Les fruits attaqués présentent deux genres de fosset- 
tes, brunies par des tissus mortifiés. Les unes, les plus 
nombreuses, sont des entonnoirs peu profonds, presque 
toujours comblés par une larme de gomme durcie. En 



LE RIIYNCHITE DU PRUNELLIER 181 

ces points, l'insecte a pris simplement réfection, sans 
dépasser la demi-épaisseur à peu près de la couche pul- 
peuse. Plus tard, les exsudations de la blessure ont 
rempli la cavité d'un tampon gommeux. 

Les autres fossettes, plus amples et irrégulièrement 
polygonales, plongent jusqu'au noyau. Leur ouverture 
mesure près de quatre millimètres, et leurs parois, au 
lieu d'être obliques comme celles des exploitations ali- 
mentaires, se dressent perpendiculairement sur le noyau 
mis à nu. Remarquons encore un détail dont nous ver- 
rons tout à l'heure l'importance : il est rare d'y trouver 
de la gomme, contenu habituel des autres cavités. Ces 
fossettes, libres d'obstruction, sont des établissements 
de famille. J'en compte deux, trois, quatre sur la même 
prunelle, parfois une seule. Très fréquemment, elles 
sont accompagnées d'érosions superficielles en enton- 
noir où le Charançon s'est repu. 

Les amples fossettes descendant jusqu'au noyau con- 
stituent une sorte de cratères irréguliers, au centre des- 
quels s'élève toujours un mamelon de pulpe brune. Il 
n'est pas rare de distinguer avec la loupe une fine per- 
foration au sommet de ce cône central; d'autres fois 
l'orifice est clos, mais de façon lâche qui laisse soupçon- 
ner des relations avec les profondeurs. 

Coupons ce cône suivant son axe. A sa base est un 
mignon godet hémisphérique creusé dans l'épaisseur 
du noyau. Là, sur un lit de subtile poussière provenant 
du travail d'érosion, repose un œuf jaune, ovalaire, d'un 
millimètre environ dans son plus grand diamètre. Au- 
dessus de l'œuf se dresse, comme toit défensif, le cône 
de marmelade brune, percé dans toute sa longueur d'un 
canalicule, tantôt en plein libre et tantôt à demi obstrué. 



182 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

La structure de Touvragenous dit la marche de Topé- 
ration. Dans la couche charnue de la prunelle, la mère, 
consommant la substance ou la rejetant s'il yen a trop 
pour son .appétit, pratique d'abord une fosse à parois 
dressées, et met totalement à nu, sur le noyau, une 
aire d'ampleur convenable. Puis, au centre de l'aire, 
elle burine de son poinçon une petite coupe plongeant 
à mi-épaisseur de la coque. Là, sur un fin matelas de 
râpure, l'œuf est pondu. Enfin, comme système de dé- 
fense, la pondeuse dresse au-dessus du godet et de son 
contenu une toiture pointue, un mamelon de marme- 
lade fournie par les parois de la fosse. 

L'insecte travaillant très bien en captivité pourvu 
qu'on lui accorde ampleur d'espace, soleil et rameau 
garni de prunelles, il est aisé d'assister aux manœuvres 
de la pondeuse; mais ce qu'on retire d'une observation 
assidue se réduit à bien peu. 

La journée presque entière, la mère se tient campée 
en un point du fruit, immobile et le rostre plongé dans 
la pulpe. D'ordinaire, nul mouvement de sa part, rien 
qui trahisse des efforts. 

De temps à autre, un mâle la visite, lui grimpe sur 
le dos, l'enlace et très doucement la berce en oscillant 
lui-même. Sans se laisser détourner de son grave tra- 
vail, l'enlacée obéit passivement au roulis. C'est un 
moyen peut-être de tromper les longues heures néces- 
saires à l'établissement d'un œuf. 

En voir davantage est bien difficile. Le rostre fonc- 
tionne dans les mystères de la pulpe, et à mesure que 
la fosse s'ouvre, s'amplifie, l'excavatrice la masque de 
son avant. Le creux est prêt. La mère se retire et se 
retourne. J'entrevois un instant au fond du cratère le 



LE RHYNCHITE DU PRUNELLIER 183 

noyau mis à découvert, et au centre de l'aire dénudée, 
une petite coupe. Aussitôt l'œuf déposé dans ce godet, 
nouveau retournement, et plus rien n'est visible jus- 
qu'à la fin de l'ouvrage. 

De quelle façon s'y prend la pondeuse pour dresser 
au-dessus de l'œuf un amoncellement défensif, un cône, 
un obélisque assez incorrect de forme, mais si curieux 
par son étroit canal de cheminée? Comment surtout 
parvient-elle à ménager dans la molle masse ce défilé 
de communication? Ce sont là détails qu'il ne faut 
guère songer à surprendre, tant l'insecte travaille avec 
discrétion. Bornons-nous à savoir que le rostre seul, 
sans intervention des pattes, creuse le cratère et y dresse 
le cône central. 

Avec les chaleurs de juin, moins d'une semaine suffit 
à l'éclosion. La bonne fortune, sollicitée du reste par 
des essais à fatiguer le peu que j'ai de patience, me 
vaut intéressant spectacle. J'ai sous les yeux un nou- 
veau-né. Il vient de rejeter la dépouille de l'œuf; il 
s'agite, très affairé, dans sa coupe poudreuse. Pourquoi 
tel émoi? Yoici : pour atteindre l'amande, sa ration, 
l'animalcule doit achever la fossette, la convertir en 
lucarne d'introduction. 

Besogne énorme pour un point de glaire. Mais ce 
débile point a trousse de charpentier; ses mandibules, 
fines gouges, ont reçu, dès le germe, la trempe néces- 
saire. Le vermisseau se met incontinent à l'ouvrage. Le 
lendemain, par un subtil pertuis où s'engagerait à 
peine une aiguille médiocre, il a pénétré en terre pro- 
mise, il est en possession de l'amande. 

Une autre bonne fortune me dit en partie l'utilité du 
cône central percé en cheminée. La mère, creusant la 



184 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

fosse clans la chair de la prunelle, boit les sucs extrava- 
s6s, mange la pulpe. C'est la façon la plus directe de 
faire disparaître les déblais sans se déranger du travail. 
Quand elle burine à la surface du noyau le godet qui 
doit recevoir l'œuf, elle laisse en place la fine vermou- 
lure, matière excellente comme couchette du germe, 
mais non utilisable comme aliment. 

Le vermisseau, de son côté, que fera-t-il de sa pou- 
dre ligneuse à mesure qu'il approfondit la fossette pour 
gagner F amande? Eparpiller les déblais aux alentours 
n'est pas possible : l'espace manque ; s'en nourrir, les 
loger dans l'estomac est moins possible encore : ce n'est 
pas avec cette aride semoule que se prennent les pre- 
mières bouchées quand on attend le laitage d'une 
amande. 

Le ver naissant a méthode meilleure. De quelques 
poussées de l'échiné, il refoule au dehors, par la che- 
minée du cône, les déblais encombrants. Il m'arrive de 
voir, en effet, un point blanc et poudreux au sommet du 
mamelon central. Ce mamelon canaliculé est donc un 
ascenseur par où sont évacués les déblais de l'excava- 
tion. 

Là ne peut se borner l'utilité de la curieuse pièce : 
l'insecte, toujours économe, ne s'est pas mis en frais 
d'un haut obélisque creux dans le seul but de préparer 
une voie aux atomes de poussière gênant le ver dans 
son travail. Avec moindres dépenses, le môme résultat 
pouvait s'obtenir, et le Curculionide est trop bien avisé 
pour construire le complexe lorsque le simple suffit. 
Liformons-nous mieux. 

Il est d'évidence que l'œuf, déposé dans un godet à 
la surface du noyau, a besoin d'une toiture défensive. 



LE RHYNCHITE DU PRUNELLIEII 185 

En outre, le vermisseau, travaillant tout à l'heure le 
fond de sa coupe pour atteindre l'amande, réclamera 
une porte de débarras en son étroit logis. Une menue 
coupole, surbaissée, avec lucarne pour l'évacuation des 
balayures, remplirait, semble-t-il, toutes les conditions 
voulues. Pourquoi donc alors le luxe de cette cheminée 
pyramidale qui s'élève jusqu'au niveau supérieur de la 
fosse, ainsi que se dresse un cône d'éruption au centre 
d'un cratère volcanique? 

Les cratères de la prunelle ont leurs laves, c'est-à-dire 
leurs aftlux de gomme, qui pleure des divers points 
blessés, puis se durcit en blocs. Telle coulée encombre 
toute excavation où l'insecte n'a fait que prendre nour- 
riture. Les grandes fosses à cône central en sont, au 
contraire, dépourvues, ou n'en présentent que de mai- 
gres pleurs sur leurs parois. 

La pondeuse, cela saute aux yeux, a pris certaines 
précautions pour défendre le gîte de l'œuf contre l'in- 
vasion de la gomme. Elle a d'abord donné plus d'am- 
pleur à la cavité afin d'éloigner convenablement du 
germe la perfide muraille, ^uant le visqueux; elle a de 
plus creusé la pulpe jusqu'au noyau, elle a dénudé à 
fond une aire de parfaite netteté d'oii plus rien de dan- 
gereux ne peut sourdre. 

Ce n'est pas encore assez : distantes et dressées à pic 
sur le nu, les parois de la fosse sont toujours à crain- 
dre. Dans quelques prunelles et dans certains cas, peut- 
être donneront-elles de la gomme en surabondance. Le 
seul moyen de conjurer le péril est d'élever au-dessus 
de l'œuf, jusqu'au niveau supérieur du cratère, une bar- 
ricade capable d'arrêter la coulée. Telle est la raison du 
cône central. S'il y a éruption copieuse, la gomme corn- 



186 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUE S 

Liera l'espace annulaire, mais du moins elle ne couvrira 
pas le point où gît l'œuf. Le haut obélisque, insubmer- 
sible, est donc ouvrage défensif de très ingénieuse 
invention. 

Cet obélisque est creux suivant son axe. Nous venons 
de le voir servir d'ascenseur aux déblais que le jeune 
ver refoule en dehors quand il approfondit la cuvette 
natale et la convertit en un couloir donnant accès dans 
le noyau. Mais c'est là rôle très secondaire; un autre 
lui revient, d'importance majeure. 

Tout germe respire. Dans sa coupe à matelas de ver- 
moulure, l'œuf du Rhynchite exige l'accès de l'air, accès 
très modéré sans doute, mais enfin jamais nul. Par le 
défilé de son toit conique, l'air lui arrive et se renou- 
velle, même si de mauvaises chances ont rempli le 
cratère de gomme. 

Tout être vivant respire. Le vermisseau vient d'entrer 
dans la coque du fruit en pratiquant une ouverture 
comme n'en feraient pas d'aussi précises nos plus sub- 
tiles percerettes. Il est maintenant dans un coffret her- 
métique, dans un tonnelet imperméable, goudronné 
en outre de pulpe gommeuse. Il lui faut de l'air cepen- 
dant, encore plus qu'à l'œuf. 

Eh bien, l'aération se fait par le soupirail que le ver 
a pratique à travers l'épaisseur du noyau. Si menue 
que soit la lucarne respiratoire, elle suffit, à la condi- 
tion qu'elle ne se bouche pas. Rien de pareil n'est à 
craindre, même avec un excès de gomme. Au-dessus 
du soupirail se dresse le cône défensif, continuant, par 
son canal, la communication avec le dehors. 

J'ai désiré savoir comment se conduiraient, dans une 
atmosphère très limitée et non renouvelable, des reclus 



LE RIIYISCHITE DU PllUNELLIER 187 

plus vigoureux que rermite de la prunelle. Il me les 
faut en cette période de repos qui précède la métamor- 
phose. Alors l'animal a terminé sa croissance; il ne 
prend plus de nourriture, il est à peu près inerte. Il vit 
aux moindres frais, comparable à la semence qui germe. 
Pour lui, le besoin d'air est réduit jusqu'aux limites du 
possible. 

Indifférent au choix, j'utilise ce que j'ai sous la main. 
Et d'abord les larves du Brachyçère, le Charançon con- 
sommateur de l'ail. Depuis une semaine, elles ont 
abandonné lebulbille rongé et sont descendues en terre, 
oii, immobiles dans leur niche, elles se préparent à la 
transformation. J'en mets six dans un tube de verre, 
scellé par un bout à la lampe d'émailleur. Je les sépare 
l'une de l'autre au moyen de cloisons de liège, de façon 
à ménager pour chacune une loge comparable d'am- 
pleur à la niche naturelle. Ainsi garni, le tube est 
fermé avec un excellent bouchon auquel se superpose 
une couche de cire d'Espagne. La clôture est parfaite. 
Aucun échange gazeux n'est possible entre l'intérieur 
et l'extérieur; enfin chaque larve est strictement réduite 
à la petite atmosphère que je lui ai mesurée à peu près 
sur la capacité des loges souterraines. 

Semblables préparations sont faites , les unes avec 
des larves de Cétoine extraites de leurs coques à mé- 
tamorphose, les autres avec des nymphes du même 
insecte. Que deviendront ces divers emmurés, à vie 
latente, suspendue, la moins exigeante en aération? 

Deux semaines après, le spectacle est concluant. Mes 
tubes ne contiennent plus qu'une odieuse bouillie ca- 
davérique. L'exhalation aqueuse n'a pu se faire, l'air- 
renouvelé n'est pas venu assainir le local, vivifier larves 



i88 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

et nymphes; et tout a péri, tout est tombé en pourri- 
ture. 

Le coffret de la prunelle, malgré sa fermeture her- 
métique, n'est pas récipient aussi rigoureux que mes 
prisons de verre. Il s'y tait des échanges gazeux, puis- 
que Famande, corps vivant elle aussi, s'y maintient 
prospère. Mais ce qui suffit à la vie d'une semence 
doit être insuffisant lorsqu'il s'agit de la vie bien plus 
active de Fanimal. Le ver du Rhynchite, pendant les 
quelques semaines qu'il met à gruger son amande, 
serait donc fort compromis s'il n'avait d'autres res- 
sources respiratoires que l'atmosphère si limitée et si 
peu renouvelable du noyau. 

Tout semble affirmer que si le soupirail, œuvre de 
son burin, venait à se boucher d'une larme dégomme, 
le reclus périrait, ou du moins traînerait vie languis- 
sante, incapable d'émigrer en terre au moment voulu. 
Le soupçon mérite d'être confirmé. 

Je prépare en conséquence une poignée de prunelles; 
je fais moi-même ce qui serait advenu naturellement 
sans les précautions de la pondeuse. Je noie le cratère 
et son cône central sous une goutte de gomme arabi- 
que en dissolution épaisse. Ma préparation visqueuse 
équivaut au produit du prunellier. La goutte durcie, 
j'en ajoute d'autres jusqu'à ce que l'extrémité du cône 
disparaisse dans l'épaisseur de l'enduit. Quant au reste 
àsi fruit, il est laissé tel quel. 

Gela fait, attendons, mais en laissant les prunelles à 
l'air libre comme elles le sont sur larbuste. Là ne se 
ramolliront pas les concrétions gommeuses, ce qui ne 
manquerait pas d'arriver dans un bocal, à la faveur de 
la seule humidité fournie par les fruits. 



LE RHYNGIIITE DU PRUNELLIER 189 

Sur la fin de juillet, des prunelles laissées en l'état 
naturel me donnent les premiers cmigrants; l'exode se 
poursuit une partie du mois d'août. L'orifice de sortie 
est un trou rond, très net, comparable à celui du Bala- 
nin des noisettes. Exactement comme le ver de ce der- 
nier, l'émigrant se passe à la filière et se délivre par 
une gymnastique qui gonfle la portion du corps déjà 
extraite au moyen des humeurs refoulées de la portion 
encore prisonnière. 

La lucarne de délivrance parfois se confond avec le 
fin pertuis d'entrée; plus souvent elle est à côté; au 
grand jamais elle ne se trouve en dehors de l'aire nue 
qui forme le fond du cratère. Il répugne au ver, paraît- 
il, de rencontrer sous les mandibules la molle pulpe de 
la prunelle. Excellent pour buriner le bois dur, l'outil 
s'empêtrerait peut-être dans une masse glutineuse. 
Cela devrait se remuer avec une cuiller, et non avec 
une gouge à tarauder. Toujours est-il que la sortie s'o- 
père toujours en un point de l'aire si bien nettoyée par 
la pondeuse. Là, ni gomme ni grasse pulpe, contraires 
au bon fonctionnement de l'outil. 

En même temps, que se passe-t-il avec les prunelles 
gommées? Rien du tout. J'attends un mois : rien encore. 
J'en attends deux, trois, quatre : rien, toujours rien. 
Aucun ver ne sort de mes préparations. Enfin, en dé- 
cembre, je me décide à voir ce qui est advenu là 
dedans. Je casse les noyaux dont j'ai obturé le soupi- 
rail avec de la gomme. 

La plupart renferment un vermisseau mort, dessé- 
ché tout jeune. Quelques-uns contiennent une larve 
vivante, bien développée, mais de peu de vigueur. La 
bête, on le voit, a pâti, non de nourriture, car l'amande 



190 SOUVENIRS ENTOMO LOGIQUES 

est presque en entier consommée, mais d'un autre 
besoin non satisfait. Enfin un petit nombre me mon- 
tre larvée vivante et trou de sortie régulièrement pra- 
tiqué. Ces privilégiées, emmurées de gomme peut- 
être lorsqu'elles avaient déjà leur entière croissance, 
ont eu la force de perforer le coffre; mais, trouvant au- 
dessus du bois l'odieux mastic, œuvre de mes perfi- 
dies, elles se sont obstinément refusées à trouer plus 
avant. L'obstacle gommeux les a arrêtées net ; et il 
n'est pas dans leurs usages d'aller essayer la délivrance 
ailleurs. Hors de l'aire nue, fond du cratère, elles ren- 
contreraient infailliblement la pulpe, non moins détes- 
tée que la gomme. En somme, de la collection de lar- 
ves soumises à mes artifices, aucune n'a prospéré ; la 
clôture de gomme leur a été fatale. 

Ce résultat met fin à mes hésitations : le cône dressé 
au centre de la fosse est nécessaire à la vie du ver 
reclus dans le noyau. Son canal est une cheminée d'aé- 
ration. 

Chaque espèce assurément possède son art particu- 
lier de conserver des rapports avec l'extérieur, lorsque 
la larve vit dans un milieu où le renouvellement de 
l'air serait trop difficultueux ou môme impossible si 
des précautions n'étaient prises. En général, une fissure, 
un couloir plus ou moins libre et ouvrage habituel du 
ver, suffisent à l'aération de la demeure. Parfois c'est 
lanière elle-même qui veille à ces exigences de l'hygiène, 
et alors la méthode suivie est frappante d'ingéniosité. 
Rappelons, à ce sujet, les merveilles des Bousiers. 

Le Scarabée sacré moule en forme de poire la miche 
de son ver; le Copris espagnol la façonne en ovoïde. 
C'est compact, homogène, imperméable à l'air tout 



LE RHYNCHITE DU PRUiNELLIER 191 

autant qu'un ouvrage de stuc. Respirer en ces logis 
serait à coup sûr très difficultueux, mais le danger est 
prévu. Regardons au bout du mamelon de la poire et 
au pôle supérieur de l'ovoïde. Pour peu que l'on réflé- 
chisse, la surprise et l'admiration vous gagnent. 

Il y a là, et seulement là, non plus la pâte imperméa- 
ble du reste de l'ouvrage, mais un tampon filandreux, 
un disque de grossier velours hérissé de fibrilles, une 
rondelle de feutre lâche à travers laquelle peuvent s'ef- 
fectuer les échanges gazeux. Un filtre y remplace la 
matière compacte. L'aspect seul dit assez la fonction 
de ce point. Si des doutes venaient, voici de quoi les 
dissiper. 

Je vernis, en plusieurs couches, l'aire fibrilleuse; je 
prive le filtre de sa porosité, sans rien modifier autre 
part. Maintenant laissons faire. Quand vient l'époque 
de la sortie, aux premières pluies automnales, cassons 
les pilules. Elles ne contiennent plus que des cadavres 
desséchés. 

Un œuf que l'on vernit est frappé de mort; mis sous 
la couveuse, il reste inerte caillou. Le poulet a péri en 
son germe. De même périssent le Scarabée, le Copris 
et les autres quand on a vernissé la rondelle de feutre 
faisant ofiice de soupirail respiratoire. 

Cette méthode d'un tampon perméable est reconnue de 
telle efficacité, qu'elle se généralise chez les pilulaires 
des régions les plus éloignées. Le Phanée splendide, le 
Bolbites onitoïde de Buenos-Ayres, s'y adonnent avec 
le môme zèle que les Bousiers de la Provence. 

Un des hôtes des pampas fait usage d'un autre pro- 
cédé, imposé par la matière qu'il manipule. C'est le 
Phanée Milon," artiste potier et préparateur de char- 



192 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

cuterie. Avec de l'argile très fine, il fabrique une gourde 
au centre de laquelle est placé un godiveau rond, 
fourni par les sanies d'un cadavre. Le ver à qui sont 
destinées ces victuailles éclôt dans un étage supérieur, 
séparé de la soute aux vivres par une cloison d'argile. 

Comment respirera ce ver, dans sa loge d'en haut 
d'abord, puis dans la pièce d'en bas, quand il aura per- 
foré le plancher et atteint le pâté froid? La demeure est 
une poterie, une jarre de brique dont la paroi mesure 
parfois un travers de doigt d'épaisseur. A travers pa- 
reille enceinte, l'accès de l'air est absolument impos- 
sible. La mère, qui le savait, a disposé les choses en 
conséquence. Suivant l'axe du col de la gourde, elle 
a ménagé un étroit défilé par où les fluides gazeux 
peuvent aller et venir. Sans recourir à Tobstruction au 
moyen d'un vernis ou d'autre chose, il est tout clair 
que ce menu canal est une cheminée d'aération. 

Exposé sur son fruit au péril de la gomme, le Rhyn- 
chite dépasse en délicates précautions le charcutier des 
pampas. Sur le point oii repose l'œuf, il dresse un obé- 
lisque, l'équivalent du col de la gourde dans l'ouvrage 
du Phanée; pour donner de l'air au germe, il laisse 
creux, comme le fait le potier, l'axe du mamelon. De 
part et d'autre, le ver nouveau-né doit, en ses débuts, 
faire rude besogne : l'un burine le noyau, l'autre per- 
fore cloison de brique. Les voilà tous deux arrivés, le 
premier sur son amande, le second sur son godiveau. 
Derrière eux, ils ont laissé lucarne ronde qui fait suite 
au canal ouvrage de la mère. Ainsi est assurée la com- 
munication de l'intérieur de l'établissement avec l'at- 
mosphère extérieure. 

La comparaison ne peut plus se poursuivre, tant 



LE RHYNCHIÏE DU PRUNELLIER 193 

rincliislrie du Rhynchite en danger d'asphyxie par la 
gomme dépasse l'industrie de l'autre, en parfaite sécu- 
rité dans son pot d'argile. Le Gurculionide doit se préoc- 
cuper des terribles exsudations qui menacent de le sub- 
merger, de l'étouffer. La pondeuse élève donc d'abord 
le cùne défensif, la cheminée d'aération, à une hau- 
teur que la coulée gommeuse n'atteindra pas ; ensuite, 
autour de ce rempart de marmelade, elle pratique vaste 
circonvallation, qui laisse à distance la paroi suant la 
matière dangereuse. Si l'éruption est trop forte, la vis- 
cosité s'amassera dans le cratère sans mettre en péril 
l'orifice respiratoire. 

Si le Rhynchite et ses émules en moyens défensifs 
contre les périls d'asphyxie ont appris d'eux-mêmes 
leur industrie, par degrés, en passant d'une méthode 
de peu de succès à une autre plus satisfaisante ; s'ils 
sont réellement fils de leurs œuvres, n'hésitons pas, 
dût l'amour-propre en souffrir : reconnaissons -les 
comme des ingénieurs capables d'en remontrer à nos 
diplômés; proclamons le Charançon microcéphale un 
puissant cerveau, prodigieux inventeur. 

Vous n'osez aller jusque-là; vous préférez recourir 
aux chances du hasard. Ah! la mesquine ressource 
que le hasard lorsqu'il s'agit de combinaisons aussi 
rationnelles ! Autant vaudrait lancer en l'air les carac- 
tères de l'alphabet et s'attendre à les voir former, en 
retombant, tel vers choisi dans un poème ! 

Au lieu de matagraboliser en son entendement des 
concepts tortueux, combien il est plus simple, et sur- 
tout plus véridique, de dire : « Un Ordre souverain 
régente la matière. » C'est ce que nous affirme, en son 
humilité, le Charançon de la prunelle. 

13 



XIV 



LES CRIOCERES 



Intraitable disciple de saint Thomas, avant de dire 
oui, je veux voir et toucher, non une fois, mais deux, 
trois, indéfiniment, jusqu'à ce que mon incrédulité ploie 
sous le faix des témoignages. Eh oui, la conformation 
ne décide pas des instincts, l'outillage n'impose pas le 
métier. Après les Rhynchites, voici maintenant les Crio- 
cères qui nous le certifient. J'en interroge trois, tous 
fréquents, trop fréquents dans mon enclos. Sans re- 
cherches en saison convenable, je les ai sous les yeux 
toutes les fois que je désire leur demander un rensei- 
gnement. 

Le premier est le Criocère du lis. Puisque le latin 
dans ses mots brave l'honnêteté, disons son nom scien- 
tifique, Crioceris merdigera, Lin., mais ne le traduisons 
pas, et surtout ne le répétons pas. La décence nous le 
défend. Je n'ai jamais compris quelle nécessité il y avait, 
en histoire naturelle, d'affliger d'un terme odieux telle 
élégante fleur, tel gracieux animal. 

Il est superbe, en effet, notre Criocère, si maltraité 
par la nomenclature. Bien pris de forme, ni trop gros 
ni trop petit, il est d'un magnifique rouge corail, avec 
la tcte et les pattes d'un noir de jais. Chacun le con- 
naît, pour peu qu'au printemps il ait donné un coup 



LES GRIOGÉRES 19o 

d'œil au lis, dont la hampe déjà s'annonce au centre de 
la rosace de feuilles. Un Coléoptère, de taille au-dessous 
de la moyenne et d'un vermillon comparable à celui de 
la cire d'Espagne, stationne sur la plante. Votre main 
s'avance pour le saisir. Aussitôt, paralysé de panique, 
il se laisse tomber à terre. 

Attendons quelques jours et revenons au lis, qui pe- 
tit à petit s'allonge, commence à montrer ses boutons, 
rassemblés en paquet. L'insecte rouge y est toujours. 
En outre, les feuilles, profondément ébréchées, rédui- 
tes en loques, sont souillées de petits monceaux d'une 
ordure verdàtre. On dirait qu'un maléfice a broyé le 
feuillage, puis l'a semé de-ci, de-là, en éclaboussures 
de marmelade. 

Or cet immondice se déplace, lentement chemine. 
Surmontons notre répugnance, et du bout d'une paille 
sondons les monceaux. Nous mettons à découvert, nous 
déshabillons une larve disgracieuse, pansue, colorée 
d'orangé pâle. C'est le ver du Criocère. 

La flanelle dont nous venons de le dépouiller serait 
d'origine inavouable autre part que chez l'insecte, 
industriel sans vergogne. Ce pourpoint est obtenu, en 
effet, avec les excréments de la bete. Au lieu de fienter 
en bas, méthode surannée, le ver du Criocère fiente en 
haut et reçoit sur l'échiné les matériaux résiduels de 
l'intestin, matériaux qui progressent d'arrière en avant 
à mesure que se plaque nouveau bourrelet à la suite des 
autres. Réaumur a décrit avec complaisance de quelle 
façon la couverture s'avance du croupion à la tète au 
moyen de glissements sur des plans inclinés, modifica- 
tions de l'échiné ondulante. Inutile de revenir après le 
maître sur cette mécanique stercorale. 



196 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Nous voilà renseignés sur les motifs qui ont valu 
au Criocère du lis prénom honteux, relégué dans les 
archives officielles : de ses déjections, le ver se fait 
tunique. 

Une fois le vêtement parachevé et recouvrant en en- 
tier la hôte à la face dorsale, l'atelier de confection ne 
chôme pas pour cela. A l'arrière, de moment en mo- 
ment, un nouvel ourlet s'ajoute, mais à l'avant aussi 
l'excès qui déborde se détache par son propre poids. 
L'habit de fiente est en continuelle réparation, rajeuni 
et prolongé d'un bout, vieilli et rogné de l'autre. 

Parfois aussi l'étoffe est trop épaisse, et ramoncelle- 
ment chavire. Le dénudé n'a souci de la casaque per- 
due; son intestin complaisant ne tarde pas à réparer 
le désastre. 

Soit par les rognures, conséquence de l'excès d'am- 
pleur d'une pièce toujours sur le métier, soit par acci- 
dents qui font choir tout ou partie de la charge, le ver 
du Criocère laisse donc sur son passage des amas de 
souillures, si bien que le lis, symbole de pureté, devient 
réceptacle à vidanges. Lorsque le feuillage est brouté, 
la hampe, sous les morsures du ver, perd son écorce et 
se résout en quenouillle dépenaillée. Les ffeurs, alors 
épanouies, ne sont pas même épargnées : leurs belles 
coupes d'ivoire se changent en latrines. 

L'auteur du méfait est précoce en souillures. Je tenais 
à voir ses débuts, sa première assise de l'édifice ordu- 
rier. Fait-il apprentissage? s'y prend-il d'abord mal, 
puis un peu mieux, puis bien? Me voici renseigné : pas 
de noviciat, pas d'essais maladroits; du premier coup 
la manœuvre est parfaite, le produit expulsé s'étale sur 
le croupion. Disons ce que j'ai vu. 



LES CRIOCERES 197 

La ponte a lieu en mai. Les 03ufs sont déposés à la 
face inférieure des feuilles, en courtes traînées de trois 
à six en moyenne. Ils sont cylindriques, arrondis aux 
deux bouts, d'un rouge orangé vif, luisants et vernis 
d\m enduit glutineux qui les fait adhérer à la feuille dans 
toute leur longueur. L'éclosion demande une dizaine de 
jours. La coque de l'œuf, un peu ridée, mais toujours 
d'une vive coloration orangée, reste en place de façon 
que le groupe de la ponte se conserve tel qu'il était au 
début, abstraction faite de son aspect légèrement flétri. 

La jeune larve mesure un millimètre et demi de lon- 
gueur. Tête et pattes noires, le reste du corps d'un 
roux ambré terne. Sur le premier segment du thorax, 
écharpe brune, interrompue au milieu; enfm un petit 
point noir sur chaque flanc, en arrière du troisième 
segment. Tel est le costume initial. Plus tard, le jaune 
orangé y remplacera la pâle teinte d'ambre. La bestiole, 
fortement obèse, adhère à la feuille avec ses courtes 
pattes, et de plus avec l'arrière-train, qui fait office de 
levier et pousse en avant la panse rondelette. C'est un 
cul-de-jatte. 

Sans tarder, les vermisseaux issus d'un même groupe 
se mettent à pâturer, chacun à côté de la dépouille de 
son œuf. Là, isolément, ils rongent et se creusent une 
fossette dans l'épaisseur de la feuille, mais en respec- 
tant Tépiderme de la face opposée. Ainsi est réservé un 
plancher translucide, un appui qui permet de con- 
sommer, sans danger de culbute, la paroi de l'excava- 
tion. 

A la recherche de bouchées meilleures, paresseuse- 
ment ils se déplacent. J'en vois de disséminés à l'a- 
venture, de groupés en petit nombre dans la môme 



198 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

tranchée; mais je n'en observe jamais broutant de 
front économiquement, comme le raconte Réaumur. 
Nul ordre, nulle entente entre commensaux, quoique 
contemporains et sortis de la même fde d'œufs. Nul 
souci non plus d'économie : le lis est si généreux ! 

Cependant la panse se gonfle et l'intestin travaille. 
Ça y est. Je vois évacuer la première pelote de l'habit. 
C'est peu et diffluent, comme le comporte l'extrême 
jeune âge. La mesquine coulée n'en est pas moins uti- 
lisée et méthodiquement mise en place tout au bout 
postérieur de l'échiné. Laissons faire. Dans moins d'une 
journée, pièce par pièce, le vermisseau se sera confec- 
tionné un complet. 

En son coup d'essai, l'artiste est un maître. Si son 
molleton infantile est déjà excellent, que sera-ce de la 
future houppelande lorsque l'étoffe, mûrie à point, sera 
de qualité meilleure? Passons outre; nous en savons 
assez sur le talent de cet industriel en flanelles de fiente. 

A quoi bon Torde casaque ? Le ver en fait-il usage 
pour se tenir au frais, se garer des coups du soleil? 
C'est possible : un tendre épiderme n'a pas à redouter 
des gerçures sous pareil cataplasme émollient. Le but 
du ver est-il de rebuter ses ennemis? C'est possible 
encore : qui oserait porter la dent sur l'immonde mon- 
ceau? Serait-ce, tout simplement, caprice de mode, ba- 
roque fantaisie? Je ne dirais pas non. 

Nous avons eu la crinoline, Tinsensô blindage en 
cercles d'acier ; nous avons toujours l'extravagant tuyau 
de poêle, qui prétend nous mouler la tête en son rigide 
étui. Soyons indulgents pour le fienteiir, ne médisons 
pas de ses excentricités en choses de vestiaire. Nous 
avons les nôtres. 



LES CRIOCÈRES i99 

Pour se reconnaître un peu en cette question déli- 
cate, interrogeons les proches alliés du Criocère du lis. 
En mon arpent de cailloux, j'ai planté un carré d'asper- 
ges. La récolte, sous le rapport culinaire, ne me dé- 
dommagera jamais de mes soins : j'en suis dédommagé 
d\me autre façon. Sur les maigres pousses que je laisse 
librement se déployer en panaches de fme verdure, 
abondent, au printemps, deux Criocères, le champêtre 
[Criocens campeslnSj, Lin.), et celui à douze points {C?'io- 
ceris 1^2-punctata, Lin.). Excellente aubaine, bien pré- 
férable à une botte d'asperges. 

Le premier a costume tricolore, non dépourvu de 
mérite. Élytres bleues, galonnées de blanc sur le bord 
externe et ornées chacune de trois cocardes blanches; 
corselet rouge avec disque bleu au centre. Ses œufs, oli- 
vâtres et cylindriques, au lieu d'être couchés par petits 
groupes linéaires suivant les usages de l'habitant du lis, 
sont isolés l'un de l'autre et dressés, par l'un de leurs 
bouts, sur les feuilles de Fasperge, sur les ramuscules, 
sur les fleurs en bouton, un peu de partout, sans ordre. 

Quoique vivant à l'air libre sur le feuillage de sa 
plante et de la sorte exposée aux divers périls qui peu- 
vent menacer le ver du lis, la larve du Criocère cham- 
pêtre ignore à fond l'art de se mettre à couvert sous une 
couche d'ordure. Sa vie durant, elle reste nue, toujours 
d'une netteté parfaite. 

Elle est d'un jaune verdâtre clair, assez corpulente 
en arrière, atténuée en avant. Son principal organe de 
locomotion est le bout de l'intestin, qui fait hernie, se 
recourbe en doigt flexible, enlace le rameau, soutient 
la bète et la pousse en avant. A elles seules, les vraies 
pattes, courtes et placées trop avant par rapport à la 



200 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

longueur du corps, bien difficilement pourraient-elles 
traîner la lourde masse qui vient après. Leur auxi- 
liaire, le doigt anal, est remarquable de vigueur. Sans 
autre appui, la larve se renverse, la tête en bas, et reste 
suspendue quand elle déménaged'un brin de cordelette 
à l'autre. Ce cul-de-jatte est un funambule, un acro- 
bate consommé, évoluant sans crainte de chute dans le 
menu feuillage. 

Au repos, la posture est curieuse. La lourde croupe 
repose sur la paire de pattes postérieures, et surtout 
sur le doigt crochu, terminaison de l'intestin. L'avant 
se relève en gracieuse courbure, la petite tête noire se 
dresse, et l'animal a quelque peu l'aspect de l'antique 
sphinx accroupi. Cette pose est fréquente, au soleil, 
dans les moments de sieste et de béate digestion. 

Facile proie que ce ver nu, grassouillet, sans défense, 
somnolant aux ardeurs d'une radieuse journée. Divers 
moucherons, humbles de taille, mais peut-être terribles 
de perfidie, hantent le feuillage de l'asperge. Le ver du 
Criocère, immobile dans sa posture de sphinx, n'a pas 
l'air d'y prendre garde, môme lorsqu'ils viennent bour- 
donner au-dessus de sa croupe. Seraient-ils aussi inof- 
fensifs que semblent le dire leurs paisibles ébats? C'est 
fort douteux : la plèbe diptère n'est pas là uniquement 
pour humer les maigres exsudations de la plante. Ex- 
perte en mauvais coups, elle est sans doute accourue 
dans un autre but. 

Et en effet, sur la plupart des larves du Criocère, 
voici, solidement collés à la peau, certains points blancs, 
très petits, d'un blanc de porcelaine. Serait-ce le semis 
d'un bandit, la ponte d'un moucheron? 

Je cueille les vers marqués de ces stigmates blancs et 



LES GRIOCERES 201 

les élève en captivité. Un mois plus tard, vers le milieu 
de juin, ils se llétrissent, se rident, tournent au brun. 
Il en reste une dépouille aride qui se déchire à l'un ou 
Tautre bout et laisse émerger à demi une pupe de dip- 
tère. Quelques jours après éclôt le parasite. 

C'est un moucheron grisâtre, âprement hérissé de 
cils clairsemés, moitié moindre e^ dimensions que 
la Mouche domestique, dont il a quelque peu l'aspect. 
Il appartient à la série des Tachinaires, qui, si fréquem- 
ment, sous leur forme de larve, vivent dans le corps des 
chenilles. 

Les points blancs semés sur le ver du Criocère étaient 
bien la ponte de l'odieux Diptère. La vermine née de 
ces œufs a troué la panse du patient. Par de subtiles 
blessures, peu douloureuses et presque aussitôt cicatri- 
sées, elle a pénétré dans le corps, au sein des humeurs 
qui baignent les entrailles. Tout d'abord l'envahi ne s'est 
pas trouvé compromis ; il a continué sa gymnastique 
de funambule, ses ventrées au pâturage, ses siestes au 
soleil, comme si rien de sérieux ne s'était passé. 

Élevées en tube de verre et souvent scrutées de la 
loupe, mes larves à parasites ne trahissent aucune 
inquiétude. C'est qu'ils sont d'une infernale discrétion, 
en leurs débuts, les fils du Tachinaire! Jusqu'au mo- 
ment oii ils se trouvent prêts pour la transformation, 
leur pièce doit durer, toujours fraîche, toujours vivante. 
Ils se gorgent donc des réserves de l'avenir, des grais- 
ses, des économies que le Criocère s'amasse en vue de 
la refonte d'oîi proviendra l'insecte parfait ; ils consom- 
ment le non-nécessaire à la vie du moment, et se gar- 
dent bien de toucher aux organes actuellement indis- 
pensables. D'une morsure là-dessus, l'hôte périrait, et 



202 SOUVENIRS EiNTOMOLOGIQlES 

eux aussi. Vers la fin de leur croissance, la prudence 
et la discrétion ne s'imposant plus, ils vident à fond 
Fexploité , ne laissant que la peau , qui leur servira 
d'abri. 

Une satisfaction m'est donnée dans ces atroces bom- 
bances : je vois le Tacliinaire soumis, à son tour, à 
sévère émondage. Combien étaient-ils sur l'écliine de 
la larve? Peut-être huit, dix et plus. Un seul mouche- 
ron, toujours un seul, sort de la peau de la victime, car 
le morceau est trop petit pour suffire à la nourriture 
de plusieurs. Que sont devenus les autres? Y a-t-il 
eu bataille entre eux dans les flancs du misérable? Se 
sont-ils mutuellement dévorés, ne laissant survivre que 
le plus vigoureux ou le mieux servi par les chances de 
la lutte? Ou bien encore l'un d'eux, plus précoce, se 
trouvant maître de la place , les autres ont-ils préféré 
périr au dehors plutôt que de pénétrer dans un ver 
déjà occupé, oii la famine sévirait rien qu'avec deux 
convives? Je suis pour l'extermination mutuelle. Chair 
de son pareil ou chair d'un étranger, ce doit être tout 
un sous les crocs de la vermine grouillant dans le 
ventre du Criocère. 

Si féroce que soit la concurrence entre ces bandits, 
la race ne menace pas de s'éteindre. Je passe en revue 
l'innombrable troupeau de mon carre d'asperges. Une 
bonne moitié porte , sur sa peau verdâtre , des œufs de 
ïachinaire, très nettement visibles en menus stigmates 
blancs. Les maculés m'affirment une panse déjà enva- 
hie ou sur le point de l'être. D'autre part, il est dou- 
teux que les indemnes se maintiennent tous en cet état. 
Le malfaiteur ne cesse de rôder sur les panaches verts, 
épiant l'occasion favorable. Bien des larves non ponc- 



LES GRIOCÈRES 203 

tuées de blanc aujourcriiui le seront demain ou un 
autre jour, tant que durera la saison du Diptère. 

J'évalue que Timmense majorité du troupeau sera 
finalement infestée. Mes éducations en disent long sur 
ce point. Si je ne fais sélection attentive au moment de 
peupler mes cloches, si je cueille au hasard les rameaux 
peuplés de larves, j'obtiens bien peu de Criocères adul- 
tes; la presque totalité se résout en nuée de mouche- 
rons. 

S'il nous était possible d'entrer efficacement en lutte 
contre un insecte, je conseillerais aux cultivateurs d'as- 
perges de recourir au Tachinaire, sans me faire d'ail- 
leurs illusion sur les résultats de la méthode. Les goûts 
exclusifs de l'auxiliaire entomologique nous font tour- 
ner dans un cercle vicieux : le remède conjure le mal, 
mais le mal est indispensable au remède. Pour nous 
délivrer des ravageurs de l'asperge, il faudrait beau- 
coup de Tachinaires ; et pour obtenir beaucoup de Ta- 
chinaires, il faudrait d'abord beaucoup de ravageurs. 
La balance naturelle équilibre les choses dans leur 
ensemble. Si le Criocère abonde, survient nombreux 
le moucheron qui le réduit; si le premier se fait 
rare, le second diminue, mais toujours prêt à devenir 
légion pour réprimer ]' excès de l'autre en un retour 
de prospérité. 

Sous son épais manteau d'ordure, le Criocère du lis 
est affranchi des misères si fatales à son confrère des 
asperges. Dépouillez-le de sa casaque, vous ne trouve- 
rez jamais sur sa peau les terribles stigmates blancs. 
Le procédé de préservation est très efficace. 

Ne pourrait-on trouver système défensif de môme 
valeur sans recourir à l'odieuse souillure? Mais si : il 



204 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

suffirait de se loger sous un couvert où ne serait plus 
à craindre la ponte du Diptère. C'est ce que pratique le 
Criocère à douze points, vivant pêle-mêle avec le Grio- 
cère champêtre, dont il diffère par sa taille un peu plus 
grande, et surtout par son costume en entier d'un rouge 
ferrugineux avec douze points noirs symétriquement 
distribués sur les élytres. 

Ses œufs, d'un olivâtre foncé, cylindriques, pointus 
à l'un des pôles et tronqués à l'autre, ressemblent beau- 
coup à ceux du Criocère champêtre, et, comme ces der- 
niers, se dressent normalement à la surface' d'appui par 
leur extrémité tronquée. Aisément on confondrait les 
deux pontes si l'on n'avait pour guide la place occu- 
pée. Le Criocère champêtre fixe ses œufs sur les feuilles 
et les menus rameaux; l'autre les implante exclusive- 
ment sur les fruits encore verts, globules de la grosseur 
d'un pois. 

C'est aux vermisseaux de s'ouvrir subtil passage et 
de pénétrer eux-mêmes dans le fruit, dont ils consom- 
ment la pulpe. En chaque globule une larve, pas plus, 
car la ration serait insuffisante. A bien des reprises, 
cependant, je vois sur le même fruit deux œufs, trois, 
quatre. Le premier ver éclos est le favorisé. Il devient 
propriétaire de la pilule, propriétaire intolérant capable 
de tordre le cou à qui viendrait s'attabler à ses côtés. 
Partout et toujours l'implacable concurrence. 

Le ver du Criocère à douze points est d'un blanc terne, ^ 
avec écharpe noire interrompue sur le premier segme^nt 
du thorax. Ce sédentaire n'a rien des talents de Tacro- 
batc pâturant sur le mobile feuillage de l'asperge; il ne 
sait pas empoigner avec son derrière, converti en doigt 
capable d'enlacer. Dans sa boite, que ferait-il de cette 



LES GRIOGÈRES 20:i 

prérogative, lui l'ami du repos, destiué à prendre graisse 
sans déambuler en quête de nourriture? Dans le même 
groupe, à chacun ses dons, suivant le genre de vie qui 
l'attend. 

Le fruit envahi ne tarde pas à choir en terre. De jour 
en jour, il perd sa coloration verte à mesure que la 
pulpe se consomme. Il devient enfin joli globe d'opale 
diaphane, tandis que les fruits non atteints mûrissent 
sur la plante et se colorent d'un riche vermillon. 

N'ayant plus rien à consommer sous la peau de sa 
pilule, le ver alors perce le ballon et descend en terre. 
Les Tachinaires l'ont épargné. Sa boîte d'opale, F épi- 
derme coriace du fruit, lui a valu le salut, tout aussi 
bien, peut-être môme mieux, que ne l'aurait fait une 
immonde casaque. 



XV 

LES CRIOCÈRES (SUITe) 

Le Criocère, en son globe d'opale, a trouvé le salut. 
Le salut? Ah ! la malencontreuse expression que je viens 
d'employer là! Est-il quelqu'un au monde qui puisse se 
flatter d'échapper à l'exploiteur? 

Yers le milieu de juillet, époque où le Criocère à 
douze points remonte de dessous terre avec la forme 
adulte, mes bocaux d'éducation me donnent, par nuées, 
un tout petit Ilyménoptère, un Ghalcidien fluet, élégant, 
d'un noir bleu, sans tarière apparente. A-t-il un nom, 
le mesquin? Les nomenclateurs Tont-ils enregistré? Je 
ne sais, et médiocrement m'en soucie; l'essentiel est 
d'apprendre que le couvert du fruit de l'asperge, devenu 
ballon d'opale lorsque le ver l'avide, n'a pas sauvegardé 
le reclus. Le Moucheron tachinaire est seul à tarir sa 
victime; lui, Tinfime, banquette en compagnie. Ils sont 
des vingt et plus à exploiter le ver. 

Lorsque tout semblait présager vie tranquille, un 
nain parmi les nains se présente, expressément préposé 
à l'extermination d'un insecte défendu d'abord par le 
coffret du fruit, puis par la coque , œuvre souterraine 
du ver. Manger le Criocère à douze points est sa raison 
d'être, sa fonction. A quel moment et de quelle manière 
a-t-il fait le coup? Je l'ignore. 



LES CRIOGERES 207 

Toujours est-il que, fier de son rôle et trouvant la 
vie douce, il roule en crosse les antennes, les fait oscil- 
ler; il se frotte les tarses Tun contre l'autre, signe de 
satisfaction; il se brosse le ventre. Je le vois à peine, et 
c'est un agent de Tuniverselle extermination, un rouage 
de ce pressoir sans pitié qui écrase la vie, la foule ainsi 
qu'une vendange. 

La tyrannie du ventre fait du mbnde une caverne de 
brigands. Manger, c'est tuer. Alambiquée dans la cucur- 
bite de Testomac, la vie enlevée par massacre devient 
la vie acquise. Tout se remet en fusion, tout recom- 
mence dans l'insatiable creuset de la mort. 

L'homme, au point de vue du manger, le premier 
des brigands, fait consommation de tout ce qui vit ou 
pourrait vivre. Yoici une bouchée de pain, la sainte 
nourriture. Gela représente un certain nombre de grains 
de froment ne demandant qu'à germer, verdoyer au 
soleil, s'allonger en chaumes et se couronner d'épis. Ils 
sont morts pour nous faire vivre. 

Yoici des œufs. Laissés en paix à la poule, ils auraient 
fait entendre le doux pépiement des poussins. Ils sont 
morts pour nous faire vivre. Voici de la chair de bœuf, 
de mouton, de volaille. Horreur! cela Heure le sang, 
cela parle d'égorgement. Si l'on y songeait, on n'oserait 
se mettre à table, cet autel d'atroces holocaustes. 

Que de vies l'hirondelle, pour ne citer que les plus 
pacifiques, ne moissonne-t-elle pas dans le seul essor 
d'une journée! Du matin au soir, elle engouffre tipules, 
cousins, moucherons, dansant joyeux dans un rayon de 
soleil. Rapide comme un trait, elle passe, et les dan- 
seurs sont décimés. Ils périssent; puis, sous la conque de 
la nichée, ils retombent, lamentables ruines, en guano 



208 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

dont héritera le gazon. Ainsi de tous, tant qu'il y en a, 
grands et petits, d'un bout à Tautre de la série animale. 
Un perpétuel massacre perpétue le flot de la vie. 

Navré de ces tueries, le penseur se prend à rêver d'un 
état de choses qui nous affranchirait des horreurs de 
la gueule. Cet idéal d'innocence, tel que peut l'entre- 
voir notre pauvre nature, n'est pas une impossibilité; 
il se réalise en partie pour nous tous, gens et bêtes. 

Respirer est le plus impérieux des besoins. Nous 
vivons d'air avant de vivre de pain ; et cela s'accomplit 
tout seul, sans lutte pénible, sans labeur coûteux, pres- 
que à notre insu. Nous n'allons pas, armés en guerre, 
à la conquête de l'air par rapine, violence, ruse, négoce, 
travciil acharné; le souverain élément vital vient de lui- 
même en nous; il nous pénètre et nous anime. Sans 
préoccupation aucune à ce sujet, chacun en a sa large 
part. 

Pour comble de perfection, c'est gratuit. Et cela du- 
rera ainsi indéfiniment tant que le fisc, toujours ingé- 
nieux, n'aura pas inventé des robinets de distribution 
et des cloches pneumatiques où l'air nous serait rationné 
à tant le coup de piston. Espérons que ce progrès de la 
science nous sera épargné, car alors, misère de nous, ce 
serait la fin; la contribution aurait tué le contribuable. 

En ses jours de gaieté, la chimie nous promet pour 
l'avenir des pilules oii sera concentrée la quintessence 
alimentaire. Ces drogues savantes, élaboration des cor- 
nues, ne mettraient pas fin à ce souhait : avoir un esto- 
mac pas plus onéreux que le poumon, et se nourrir 
comme on respire. 

La plante connaît en partie ce secret : elle puise paci- 
fiquement son charbon dans l'atmosphère, où chaque 



LES CRIOCÈRES 209 

feuille s'imprègne de quoi s'accroître et verdir. Mais 
le végétal n'agit point; de là son innocente vie. Il faut 
à l'action épice fortement relevée, conquise par la lutte. 
L'animal agit, donc il tue. Premier degré peut-être 
d'une intelligence qui se connaît, l'homme, ne méritant 
pas mieux, partage avec la brute la tyrannie du ventre 
comme mobile irrésistible de l'action. 

Mais où donc me suis-je fourvc^yé! Un point animé, 
grouillant dans la panse d'un ver, nous parle du bri- 
gandage de la vie ! Comme il sait bien son métier d'ex- 
terminateur, celui-là! En vain le Criocère prend refuge 
dans un coffre inexpugnable, son bourreau se fait si 
petit qu'il parvient à l'atteindre. 

Précautionnez-vous, misérables vers, stationnez sur 
les rameaux en posture de sphinx menaçants, abritez- 
vous dans les mystères d'une boite, cuirassez-vous d'une 
armure de fiente, vous n'en payerez pas moins votre 
tribut dans l'implacable mêlée; il se trouvera toujours 
des inoculateurs qui, variant de ruse, de taille, d'outil- 
lage, vous larderont de leurs germes mortels. 

L'hôte du lis, avec son immonde méthode, n'est pas 
môme à l'abri. Son ver est assez souvent la proie d'un 
autre Tachinaire, plus gros que celui du Criocère 
champêtre. Le parasite, j'en ai la conviction, n'a pas 
semé ses œufs sur la victime tant que celle-ci s'est 
trouvée couverte de la repoussante casaque ; mais un 
moment d'imprudence lui fournit occasion favorable. 
Quand vient l'heure de s'enfouir en terre pour s'y 
transformer, le ver se dépouille de son manteau, dans 
le but peut-être de s'alléger lors de la descente du haut 
de la plante, ou bien encore dans le but de prendre un 
bain de ce bon soleil dont il a joui si peu jusqu'ici sous 

14 



210 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQ LES 

son humide couverture. Cette promenade à nu sur les 
feuilles, dernière joie de la vie larvaire, est fatale au 
vagabond. Survient le Tachinaire, qui, trouvant une 
peau nette, luisante d'embonpoint, s'empresse d'y pla- 
quer ses œufs. 

Le relevé des indemnes et des envahis fournit ren- 
seignement conforme à ce que faisaient prévoir les 
genres de vie. Le plus exposé aux parasites est le Crio- 
cère champêtre, dont la lai'Ve vit à l'air libre, sans pro- 
tection aucune. Vient après le Criocère à douze points, 
établi, en son premier âge, dans le fruit de l'asperge. 
Le plus favorisé est le Criocère du lis, qui, ver, se fait 
houppelande de ses déjections. 

Pour la seconde fois, nous voici donc en présence de 
trois insectes que l'on dirait issus d'un même moule^ 
tant ils se ressemblent sous le rapport de la conforma- 
tion. N'étaient des costumes différents et des tailles non 
pareilles, on ne saurait comment les distinguer l'un de 
l'autre. Et cette profonde similitude des formes s'ac- 
compagne d'une non moins profonde dissemblance 
des instincts. 

Le fienteur qui se souille le dos ne peut avoir inspiré 
Termite retiré au net dans son ballon ; l'habitant du 
fruit de l'asperge n'a pas conseillé au troisième de vivre 
à découvert et d'errer en acrobate sur le feuillage. 
Aucun des trois n'a été l'initiateur des mœurs des 
deux autres. Tout cela me parait clair comme eau de 
roche. S'ils sont issus d'une môme souche, comment 
donc ont-ils acquis des talents si disparates ? 

En outre, ces talents se sont-ils développés par de- 
grés? Le Criocère du lis est en mesure de nous l'appren- 
dre. Son ver, tourmenté par le Tachinaire, s'est avisé 



LES CRIOGÈRES 211 

autrefois, admettons-le, de s'ouvrir en dessus la bou- 
tonnière stercorale. Par accident, sans but déterminé, 
il s'est déversé sur le dos le contenu de l'intestin. La 
mouche proprette a hésité devant l'immondice. Le ver, 
en sa malice, a reconnu, avec le temps, le parti qu'il 
pouvait tirer de son cataplasme, elce qui était au début 
souillure non préméditée est devenu prudente habitude. 

D'un succès à l'autre, les siècles aidant, cela va sans 
dire, car il faut toujours des siècles en de telles inven- 
tions, la casaque de fiente s'est étendue de l'arrière à 
l'avant, jusque sur le front. Se trouvant bien de sa 
méthode, narguant le parasite sous sa couverture, le ver 
a fait loi rigoureuse de ce qui était fortuit, et le Griocère 
a transmis fidèlement à ses fils la repoussante tunique. 

Jusque-là, pas mal. Maintenant les choses s'embrouil- 
lent. Si l'insecte est vraiment l'inventeur de ses moyens 
défensifs, s'il a trouvé lui-même combien il est avanta- 
geux de se dissimuler sous l'ordure, ^''exige de son 
ingéniosité la persistance de la ruse jusqu'au moment 
précis de s'enfouir. Bien à l'avance, il se déshabille, 
au contraire; il erre nu, prend l'air sur le feuillage, 
alors que sa panse rebondie mieux que jamais peut 
tenter le Diptère. Il oublie à fond, en sa dernière jour- 
née, la prudence que lui a value le long apprentissage 
des siècles. 

Ce revirement soudain, cette insouciance devant le 
péril, me disent : « L'insecte n'oublie rien, parce qu'il n'a 
rien appris, parce qu'il n'a rien inventé. A la distribu- 
tion des instincts, il a eu pour sa part la casaque, dont 
il ignore les mérites tout en profitant de ses avantages. 
Il n'a pas acquis par degrés, suivis d'un brusque arrêt 
au moment le plus périlleux et le plus apte à lui inspi- 



212 SOUVENIRS ENTOMO LOGIQUES 

rer méfiance; il s'est trouvé doué tel quel dès le début, 
inhabile à rien changer dans la tactique contre le Ta- 
chinaire et autres ennemis. 

Ne nous hâtons pas néanmoins d'accorder au vête- 
ment d'ordure un rôle exclusivement protecteur contre 
le parasite. On ne voit pas bien en quoi le ver du lis mé- 
rite mieux que celui de l'asperge, dépourvu de tout art 
défensif. Peut-être est-il moins fécond et, en dédomma- 
gement de la pauvreté des ovaires, possède-t-il une 
industrie qui sauvegarde la race. Rien ne dit non plus 
que la molle couverture ne soit en môme temps un abri 
qui garantit du soleil un épidémie trop sensible. Et si 
c'était simple parure, falbalas de coquetterie larvaire, 
cela ne m'étonnerait pas. L'insecte a des goûts dont les 
nôtres ne peuvent être juges. Concluons par un doute 
et passons. 

Mai n'est pas fini que le ver, mûr à point, quitte le 
lis et s'enfouit au pied de la plante, à une faible pro- 
fondeur. Du front et de la croupe il refoule la terre, il 
s'y pratique une niche ronde, de la grosseur d'un pois. 
Pour faire du logis une pilule creuse, non exposée à 
s'écrouler, il lui reste à imbiber la paroi d'un aggluti- 
natif qui rapidement fasse prise avec le sable. 

Pour assister à ce travail de consolidation, j'exhume 
des loges non achevées et j'y pratique une ouverture 
qui me permette de voir le ver à l'œuvre. Le reclus est 
à l'instant à la fenêtre. Un flot écumeux lui sort de la 
bouche, pareil à des blancs d'œuf battus. Il salive, cra- 
che abondamment; il fait mousser son produit et le 
dépose sur les bords de la brèche. En quelques jets 
d'écume, l'ouverture est bouchée. 

Je cueille d'autres vers au moment de leur inhuma- 



LES CRIOCERES 213 

tion et je les établis dans des tubes de verre avec quel- 
ques menues parcelles de papier qui leur serviront de 
point d'appui. Là plus de sable, plus de matériaux de 
construction autres que les crachats de la béte et mes 
rares miettes de papier. Dans ces conditions, la loge 
pilulaire est-elle possible? 

Oui, elle l'est, et sans grandes difficultés. Prenant 
appui un peu sur le verre, un peu sur le papier, la larve 
se met à saliver autour d'elle, à écumer copieusement. 
En une séance de quelques heures, elle a disparu dans 
une coque solide. C'est blanc comme neige, et très po- 
reux; on dirait un globule en albumine soufflée. Ainsi, 
pour agglutiner le sable en niche pilulaire, la larve fait 
emploi d'une matière albuminoïde mousseuse. 

Maintenant ouvrons le ver constructeur. Autour de 
l'œsophage, assez long et mou, pas de glandes sali- 
vaires, pas de tubes à soie. Le ciment écumeux n'est 
donc ni de la soie ni de la salive. Un organe s'impose 
à l'attention : c'est le jabot, très volumineux, irréguliè- 
rement gonflé de bosselures qui le rendent difforme. Il 
est plein d'un fluide incolore et visqueux. Voilà certai- 
nement la matière à crachats mousseux, l'agglutinât if 
qui relie entre eux les grains de sable et les consolide 
en un assemblage sphérique. 

Quand viennent les préparatifs de la transformation, 
la poche stomacale, n'ayant plus à fonctionner comme 
laboratoire digestif, sert à l'insecte d'usine, d'entrepôt 
pour des usages variés. Les Sitaris y accumulent les 
décombres uriques; les Capricornes y amassent la 
bouillie crayeuse qui deviendra clôture de pierre à l'en- 
trée de la loge; les chenilles y tiennent en réserve les 
poudres, les gommes dont elles fortifient le cocon; les 



214 SOUVEMRS ExNTOMOLOGIQUES 

hyménoptères y puisent le vernis de laque employé 
comme tapisserie à l'intériem^ de l'édifice de soie. Yoici 
maintenant le Criocère du lis qui l'utilise comme maga- 
sin de ciment écumeux. Quel organe complaisant que 
cette poche digestive ! 

Les deux Griocères de l'asperge sont pareillement 
d'habiles cracheurs, dignes émules de leur congénère 
du lis en fait de constructions. De part et d'autre, chez 
les trois, les coques souterraines ont même forme, 
même structure. 

Lorsque, après une station de deux mois sous terre, 
le Criocère du lis remonte à la surface avec sa forme 
adulte, une question botanique reste à résoudre pour 
compléter l'histoire de Finsecte. On est alors en pleine 
canicule. Les lis ont fait leur temps. Un bâton dessé- 
ché, sans feuilles, surmonté de quelques capsules déla- 
brées, c'est tout ce qui reste de la magnifique plante 
printanière. Seul, l'oignon écailleux persiste à quelque 
profondeur. Là, suspendant sa végétation, il attend les 
tenaces pluies automnales qui lui redonneront vigueur 
et le feront épanouir en un bouquet de feuilles. 

Comment vit le Criocère pendant l'été, avant le re- 
tour de la verdure chère à sa race? Jeûne-t-il au fort des 
chaleurs? Si l'abstinence est sa règle en cette saison de 
pénurie végétale, pourquoi sort-il de dessous terre, 
pourquoi abandonne-t-il sa coque, oii si tranquillement 
il sommeillerait, affranchi du manger? Serait-ce le be- 
soin de nourriture qui le chasse du sous-sol et le fait 
venir au soleil dès que les élytres ont pris leur couleur 
vermillon? C'est très probable. Allons du reste aux 
informations. 

Sur les tiges ruinées de mes lis blancs, je trouve une 



LES GRIOGÈUES 21 



portion couverte d'un peu cVecorcc verte. Je la sers aux 
prisonniers de mes bocaux, sortis de leur couche de 
sable depuis une paire de jours. Ils l'attaquent avec un 
appétit très concluant; le morceau vert est dénudé jus- 
qu'au bois. Bientôt, pour l'offrir à mes affamés, rien 
ne me reste de l'aliment réglementaire. Je sais que tous 
les lis, indigènes ou exotiques, lis martagon, lis de 
Chalcédoine, lis tigré et tant a'autres sont de leur 
goût; je n'ignore pas que la fritillaire couronne impé- 
riale et la fritillaire de Perse sont également bien ac- 
ceptées; mais la plupart de ces plantes délicates ont 
refusé l'hospitalité de mon arpent de cailloux, et celles 
dont la culture m'est à peu près possible sont mainte- 
nant aussi délabrées que le vulgaire lis. Rien n'en reste 
de vert. 

En botanique, le lis donne son nom à la famille des 
Liliacées, dont il est le chef de file. Qui se nourrit du 
lis devrait accepter aussi, faute de mieux, les autres 
plantes du même groupe. C'est tout d'abord mon avis; 
ce n'est pas celui du Griocère, plus versé que moi dans 
les vertus des plantes. 

La famille des Liliacées se subdivise en trois tribus : 
celle des lis, celle des asphodèles et celle des asperges. 
De la tribu asphodèle rien ne convient à mes affamés. 
Ils se laissent périr d'inanition sur les feuilles des gen- 
res suivants, les seuls que m'aient permis d'expérimen- 
ter les humbles ressources de mon enclos : asphodèle, 
funkia, agapanthe, tritéledia, hémérocalle, tritoma, 
ail, ornithogale, scille, jacinthe, muscari. Je signale 
à qui de droit ce profond dédain du Griocère pour les 
asphodèles. L'opinion d'une hôte n'est pas à dédaigner; 
elle nous dit qu'on obtiendrait arrangement plus na- 



216 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

turel en isolant davantage la série asphodèle de la 
série lis. 

Dans la première tribu prennent place d'abord le clas- 
sique lis blanc, la plante préférée de l'insecte; puis les 
autres lis et les fritillaires, aliment presque aussi bien 
recherché; enfin les tulipes, que la saison trop avancée 
ne m'a pas permis de soumettre à l'appréciation du 
Criocère. 

La troisième tribu me réservait vive surprise. Le 
Criocère rouge a mordu, mais d'une dent très dédai- 
gneuse, sur le feuillage de l'asperge, mets favori du Crio- 
cère champêtre et du Criocère à douze points. Il s'est 
repu, au contraire, avec délice du muguet [Convallaria 
maudis) et du sceau de Salomon [Polygonatum vul- 
gare)^ l'un et l'autre si différents du lis pour tout regard 
non exercé aux scrupules de l'analyse botanique. 

11 a fait mieux : il a brouté, avec toutes les appa- 
rences d'un estomac satisfait, une féroce liane, le Smi- 
lax aspera, qui s'enchevêtre dans les haies à l'aide de 
ses vrilles en tire-bouchon et donne, en l'arrière-saison, 
d'élégantes grappes de petites baies rouges, ornement 
des crèches de la Noël. Les feuilles à développement 
complet sont trop dures pour lui, trop coriaces; il lui 
faut les tendres sommités à feuillage naissant. Cette 
précaution prise, je la nourris avec le reveche buisson 
tout aussi bien qu'avec le lis. 

Le smilax accepté me donne confiance dans le petit 
houx [Riiscus aculeatus)^ autre arbuste de rude consti- 
tution, admis aux joies familiales de la Noël à cause de 
sa belle verdure et de ses fruits rouges, semblables à de 
grosses perles de corail. Pour ne pas rebuter le consom- 
mateur avec un feuillage trop dur, je fais choix de jeu- 



LES GUIOGÈRES 217 

lies pousses, venues de germination et portant encore 
appendue à la base la semence ronde, gourde nourri- 
cière. Mes précautions n'aboutissent pas : l'insecte re- 
fuse obstinément le petit houx, sur lequel je croyais 
pouvoir compter après l'acceptation du smilax. 

Nous avons notre botanique, le Criocère a la sienne, 
plus subtile dans Tappréciation des affinités. Son do- 
maine comprend deux groupes très naturels, celui du 
lis et celui du smilax, devenu, par les progrès de la 
science, famille des Smilacées. Dans ces deux groupes, 
il reconnaît pour siens certains genres, les plus nomi 
breux; il renie les autres, qui peut-être exigeraient 
revision avant de prendre place définitive dans le clas- 
sement. 

Le goût exclusif de l'asperge, l'un des principaux re- 
présentants des Smilacées, caractérise les deux autres 
Criocères, exploiteurs passionnés de l'asperge cultivée. 
.Je les trouve aussi, assez fréquemment, sur l'asperge 
sauvage [Asparagus acutifolius), âpre arbuste, à longues 
et tlexibles tiges, très rameuses, que le vigneron pro- 
vençal emploie, sous le nom de roumiéu, pour faire 
filtre au-devant du robinet de la cuve à vendange et 
empêcher le marc d'obstruer la sortie. Hors de ces deux 
plantes, les deux Criocères refusent tout absolument, 
même lorsque, en juillet, ils remontent de terre avec 
Festomac famélique que leur a valu le long jeûne de 
la transformation. Sur la même asperge sauvage vit, 
dédaigneux du reste, un quatrième Criocère [Crioceris 
jmracenthesis), le plus petit du groupe. Je ne connais 
pas suffisamment ses mœurs pour en dire plus long sur 
son compte. 

Ces détails botaniques nous disent que les Criocères, 



218 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

d'éclosion précoce, en plein été, n'ont pas à redouter la 
famine. Si celui du lis ne trouve plus sa plante favorite, 
il peut brouter ici le sceau de Salomon et le smilax, 
ailleurs le muguet et, je n'en doute pas, quelques au- 
tres végétaux de la même famille. Les trois autres sont 
mieux favorisés. Lear plante nourricière est debout, 
toujours verte, toujours bien feuillée jusqu'à la fin de 
l'arrière-saison. L'asperge sauVage même, indomptable 
par les grands froids, se maintient en pleine vigueur 
toute l'année. Des ressources tardives sont d'ailleurs 
superflues. Après brève période d'émancipation estivale, 
les divers Criocères prennent leurs quartiers d'hiver, se 
terrent sous les feuilles mortes. 



XVI 



LA CICADELLE ECUMEUSE 



En avril, lorsque nous arrivent l'hirondelle et le 
coucou, inspectons un peu les champs, le regard à terre 
comme doit le faire l'observateur attentif aux choses de 
l'insecte; nous ne pouvons manquer de voir, d'ici, de 
là, sur les herbages, de petits amas d'écume blanche. 
Cela se prendrait volontiers pour un jet de salive mous- 
seuse venu des lèvres d'un passant; mais c'est en tel 
nombre qu'on renonce bientôt à celte première idée. 
Jamais salive humaine ne suffirait à pareille dépense 
d'écume, même en y mettant la puérile et dégoûtante 
application d'un désœuvré. 

Tout en reconnaissant que l'homme n'est pour rien 
en la chose, le paysan du Nord n'a pas renoncé à l'ap- 
pellation dictée par l'aspect : il nomme salive de cou- 
cou les étranges flocons, en souvenir de l'oiseau dont 
la note sonne alors le réveil printanier. Le migrateur 
inhabile aux fatigues et aux joies du nid la rejette, dit- 
on, à l'aventure lorsqu'il inspecte au vol les demeures 
d'autrui pour trouver où déposer son œuf. 

Si l'interprétation est probante en faveur de la puis- 
sance salivaire du Coucou, elle donne pauvre idée de 
l'interprétateur. C'est pire encore avec cette autre déno- 



220 SOUVENIRS ENTOMOLO GIQUES 

mination populaire, salive de grenouille. Bonnes gens ! 
que viennent faire ici la grenouille et sa bave? 

Plus malin, le paysan de Provence connaît, lui aussi, 
l'écume printanière, mais il se garde bien de lui donner 
un nom extravagant. Mes rustiques voisins, interrogés 
sur la salive de grenouille et la salive de coucou, se 
mettent à sourire, ne voyant dans ces mots qu'une 
mauvaise plaisanterie. A mes questions sur la nature 
de TafTaire, ils répondent : « Nous ne savons pas. » 

A la bonne heure : voilà une réponse comme je les 
aime, non entortillée d'explications biscornues. 

Voulons-nous connaître le réel auteur de ces crachats? 
— Avec une paille , fouillons dans l'amas écumeux. 
Nous en extrairons une bestiole jaunâtre, pansue, tra- 
pue, à configuration de Cigale qui serait dépourvue 
d'ailes. Voilà l'ouvrière de l'écume. 

Déposée à nu sur une autre feuille, elle brandit, par 
oscillations de bas en haut, le bout pointu de sa panse 
rondelette. A cela se trahit déjà la curieuse machine 
que nous allons voir fonctionner tout à l'heure. Plus 
âgé et travaillanl toujours sous le couvert de son 
écume, l'animalcule devient nymphe, se colore de vert 
et se fait des moignons d'ailes appliqués en écharpe sur 
les flancs. De sa tête obtuse, au moment du travail, 
fait saillie en dessous une percerette, un bec analogue 
à celui des Cigales. 

Sous sa forme adulte, c'est, en effet, une sorte de Ci- 
gale de dimensions très réduites; aussi l'entomologiste 
capable de s'affranchir des vétilles nominales appelle- 
t-il l'insecte tout bonnement Cicadelle écumeuse. A ce 
nom euphonique, diminutif de celui de Cigale (C?c«f/a), 
on a substitué l'aifreux Aphrophora. La science offi- 



LA CIGADELLE ÉCUMEUSE 221 

cielle (lit : Aphrophora spimiarïa, signi liant porte-écume 
écumeuse. L'oreille n'a pas gagne à ce perfectionnement. 
Contentons-nous de Cicadelle, qui respecte le tympan 
et ne redouble l'écume. 

J'ai consulté mes quelques livres sur les mœurs de 
la Cicadelle. Ils me disent que l'insecte pique les plan- 
tes et fait extravaser la sève en flocons écumeux. Sous 
ce couvert la hôte vit au frais. Le plus riche en docu- 
ments, compilation récente, m'apprend ceci : il faut se 
lever de grand matin, visiter ses cultures, cueillir tout 
brin spumeux et l'immerger aussitôt dans un chaudron 
d'eau bouillante. 

Fichtre ! ma pauvre Cicadelle ! tu n'as qu'à te bien 
tenir. L'auteur n'y va pas de main morte. Je le vois se 
lever avant l'aube, allumer un fourneau roulant et pro- 
mener son enfer au milieu des luzernes, des trèfles, des 
pois, pour t'ébouillanter sur place. Il aura du travail. 
J'ai en mémoire certain carré de sainfoin dont pres- 
que chaque tige avait ses flocons d'écume. S'il eût été 
nécessaire de recourir à la méthode de la marmite, 
autant valait faucher le tout et convertir la récolte 
en tisane. 

Pourquoi ces brutalités? Tu es donc bien terrible 
aux récoltes, mignonne cigalette? On t'accuse d'épuiser 
la plante attaquée. Ma foi, c'est vrai : tu l'épuisés à 
peu près comme la puce le fait du chien. Mais toucher 
à l'herbe d'autrui, tu le sais bien, le fabuliste l'a dit : 
c'est crime abominable; c'est forfait que seul peut ex- 
pier le supplice de l'eau bouillante. 

Laissons l'entomologie agricole et ses propos d'exter- 
mination; à l'écouter, l'insecte n'aurait pas le droit 
de vivre. Incapable d'agir en propriétaire féroce, qui 



222 SOUVENIRS EMOMOLOGIQUES 

rêve massacre pour un pruneau véreux, je livre, béné- 
vole, à la Cicadelle mes quelques rangées de fèves et de 
pois; elle me laissera ma part, j'en suis persuadé. 

Et puis, les humbles ne sont pas les moins riches en 
talents, en inventions originales propres à nous rensei- 
gner sur l'inépuisable variété des instincts. La Cicadelle, 
en particulier, a ses recettes de limonadière. Deman- 
dons-lui par quels procédés elle parvient à si bien faire 
mousser son produit, car les livres à marmite bouil- 
lante et salive de coucou se taisent sur ce sujet, le seul 
digne de Thistoire. 

L'amas écumeux, sans forme bien précise, ne dépasse 
guère le volume d'une noisette. Il est remarquable par 
sa persistance alors même que l'insecte n'y travaille 
plus. Privé de son fabricant, qui ne manquerait pas de 
l'entretenir, et déposé dans un verre de montre, il se 
conserve sans évaporation, sans ruine des bulles, au 
delà de vingt-quatre heures. Cette stabilité est frap- 
pante, en comparaison de la promptitude avec laquelle 
se dissipe, par exemple, la mousse de savon. 

Pareille durée est nécessaire à la Cicadelle, qui s'é- 
puiserait en produits continuellement renouvelés si son 
ouvrage était de la vulgaire écume. Une fois la couver- 
ture huileuse obtenue, il convient que l'insecte quelque 
temps se repose sans autre souci que de s'abreuver et 
grandir. Aussi l'humeur convertie en mousse a-t-elle 
certaine viscosité, propice à la longue conservation. 
C'est légèrement onctueux, cela lile sous le doigt à la 
manière d'une faible dissolution de gomme. 

Les bulles sont petites, régulières, toutes d'égal cali- 
bre. On voit qu'elles ont été scrupuleusement jaugées 
une à une; on soupçonne une burette chargée d'en 



LA CICADELLE EGUMEUSE 223 

mesurer le volume. A la façon de nos officines de phar- 
macopée, l'insecte doit avoir son comple-goultes. 

Invisible au sein de l'écume, est ordinairement blot- 
tie une seule Cicadelle ; parfois il s'y en trouve deux, 
trois et davantage. C'est alors société fortuite, résultat 
d'un voisinage qui fusionne en édifice commun les tra- 
vaux individuels. 

Assistons au début de l'ouvrage; aidés d'une loupe, 
suivons le procédé de la bète. Le suçoir implanté jus- 
qu'à la base et les six courtes pattes bien ancrées, la 
Cicadelle est immobile, ]e ventre à plat sur la feuille 
exploitée. 

On s'attend à voir sourdre de la margelle du puits 
un suintement spumeux, rendu tel par le jeu de l'outil 
dont les lancettes, montant et descendant tour à tour, 
frottant l'une contre l'autre à l'exemple de celles de la 
Cigale, feraient mousser la sève extravasée. L'écume, 
semble-t-il, doit sortir toute faite de la piqûre. C'est 
ainsi que l'admet l'histoire courante de la Cicadelle; 
c'est ainsi que je me le figurais moi-même sur la foi 
des auteurs. 

Grossière erreur que tout cela : la réalité est bien au- 
trement ingénieuse. Ce qui monte du puits est un liquide 
très limpide, sans plus trace d'écume que dans une 
larme de rosée. Pareillement, la Cigale, outillée de 
môme manière, fait sourdre du point où elle s'abreuve 
une humeur claire, sans vestige aucun de mousse. Mal- 
gré sa dextérité à siphoner les liqueurs, l'appareil buc- 
cal de la Cicadelle est donc étranger à la confection 
du matelas huileux. Il fournit la matière première, 
un autre outil le travaille. Lequel? Patientons, et nous 
allons le savoir. 



224 SOUVENIRS ENTOMO LOGIQUE S 

Le liquide clair insensiblement monte et se glisse 
sous l'insecte, qui se trouve enfin à demi noyé. Sans 
retard, le travail commence. Pour faire mousser le 
blanc d'œuf, nous avons deux méthodes : le battage, 
qui divise l'humeur visqueuse en minces lames et lui 
fait enclore de Fair dans un réseau de cellules ; l'insuf- 
flation, qui injecte de l'air par bulles au sein de la masse. 
De ces deux moyens, c'est le second, plus doux et plus 
élégant, que la Cicadelle met en œuvre. Elle souffle son 
écume. 

Mais comment souffler? L'insecte en paraît incapable, 
dépourvu qu'il est de tout mécanisme aérifère analo- 
gue à celui des poumons. Respirer avec des trachées et 
fonctionner comme soufflet sont actes incompatibles. 

D'accord, mais croyons bien que si, pour exercer son 
industrie, l'insecte a besoin d'un jet d'air, la machine 
soufflante ne manquera pas, très ingénieusement con- 
çue. Cette machine, la Cicadelle la possède au bout du 
ventre, à la terminaison de l'intestin. Là, fendue lon- 
guement en forme d'Y, bâille et se ferme tour à tour 
une pochette dont les deux lèvres rapprochées font clô- 
ture hermétique. 

Cela dit, suivons la manœuvre. L'insecte relève le 
bout du ventre hors du bain oii il est noyé. La poche 
s'ouvre, hume l'air atmosphérique, s'emplit, se referme 
et plonge, riche de sa prise. Au sein du liquide, une 
contraction se fait dans l'appareil. L'air captif jaillit 
comme d'une tuyère et donne une première bulle d'é- 
cume. Aussitôt la poche aérifère remonte à l'air libre, 
bâille, se charge de nouveau et redescend fermée, pour 
s'immerger de nouveau et insuffler son gaz. Nouvel 
orbe d'écume. 



LA CICADELLE EGUMEUSE 52;j 

Avec une régularité de chronomètre, de seconde en 
seconde, ainsi la machine souftlante oscille de bas en 
haut pour ouvrir sa soupape et s'emplir d'air, de haut 
en bas pour replonger dans le liquide et y lancer son 
contenu aérien. Telle est la burette à mesurer le gaz, 
le compte-gouttes qui nous rend compte de l'égalité des 
orbes écumeux. 

Ulysse, aimé des dieux, avait reçu d'Eole, dispensa- 
teur des tempêtes, des outres oîi les vents étaient pri- 
sonniers. L'indiscrétion de l'équipage, qui dénoua les 
outres pour en connaître le contenu, déchaîna une tour- 
mente où la flotte périt. Ces outres mythologiques, 
gonflées de vent, je les ai vues en mon jeune âge. 

Un métallurgiste ambulant, fils de la Calabre, avait 
établi entre deux pierres le creuset oii devaient se re- 
fondre une soupière et des assiettes en étain. Éole souf- 
flait, Eole représenté par un garçonnet brun qui, assis 
sur les talons et manœuvrant d'une poussée alternative, 
Tune à droite et l'autre à gauche, deux outres en peau de 
bouc, lançait l'air sur le foyer. Ainsi devaient procéder 
les antiques fondeurs de bronze antérieurs à l'histoire, 
dont je trouve les ateliers et les scories cuivreuses sar 
les collines voisines de ma demeure : ils activaient leurs 
fourneaux avec des peaux soufflantes. 

La machine de mon Eole est d'une naïve simplicité. 
La dépouille d'un bouc, toute velue encore, en fait les 
frais. C'est un sac noué en bas sur une tuyère, ouvert 
en haut et garni, pour lèvres, de deux planchettes qui, 
se rapprochant, ferment la capacité. Ces deux lèvres ri- 
gides sont munies chacune d'une anse de cuir où s'en- 
gagent d'une part le pouce, et d'autre part les quatre 



doigts restants. 



15 



226 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

La main remonte et s'ouvre; le sac entre-bâille ses 
lèvres et s'emplit d'air. La main baisse et se ferme en 
rapprochant les planchettes; le sac refoulé se clôt et 
lance son contenu par la tuyère. Du jeu alternatif des 
deux outres résulte un souffle continu. 

A part la continuité, condition défavorable quand il 
faut débiter le gaz par petites bulles, la soufflerie de la 
Gicadelle fonctionne comme celle du métallurgiste 
calabrais. C'est une pochette souple, à lèvres rigides, 
qui tour à tour s'écartent et se rapprochent, bâillent 
pour laisser l'air entrer, se ferment pour le tenir captif. 
La contraction des parois remplace le refoulement de 
l'outre et fait du contenu gazeux un souffle lorsque la 
pochette est immergée. 

Celui-là certes eut heureuse inspiration qui le pre- 
mier s'avisa d'enfermer le vent dans un sac comme 
la mythologie le raconte d'Eole. La peau de bique 
devenue soufflerie nous valut les métaux, matière par 
excellence de l'outil. 

Dans cet art de lancer de l'air, source énorme de pro- 
grès, la Cicadelle nous a devancés. Elle soufflait son 
écume avant que Tubalcaïn s'avisât d'activer le feu de 
sa forge avec une poche de cuir. Elle est la première 
en date dans l'invention des machines soufflantes. 

Lorsque, bulle à bulle, l'enveloppe écumeuse couvre 
l'insecte sous une épaisseur que le bout du ventre, se 
relevant, ne peut plus atteindre, la prise d'air devient 
impossible, et le travail de la mousse s'arrête. Cependant 
le poinçon extracteur de sève continue de fonctionner 
comme l'exige l'alimentation. D'habitude alors, dans la 
partie déclive, le liquide surabondant, non converti en 
écume, s'amasse et forme une larme de parfaite limpidité. 



LA CIGADELLE ÉGUMEUSE 227 

A cette humeur claire que manque-t-il pour blanchir 
et mousser? Rien que de l'air insufflé, dirait -on. Il 
m'est loisible de substituer mes arlifices à l'appareil 
injecteur de la Gicadelle. Je mets entre les lèvres un 
tube de verre très effilé, et par bouffées délicates je 
lance mon souffle dans l'épaisseur de la goutte. A ma 
vive surprise, le liquide ne mousse pas. De l'eau pure, 
venant de la fontaine, me donnerait le même résultat. 

Au lieu d'une écume abondante, tenace, lente à se 
dissiper, pareille à celle dont se couvre l'insecte, je 
n'obtiens qu'un maigre anneau de bulles, crevées aus- 
sitôt qu'apparues. Môme échec avec le liquide qu'au 
début de l'installation la Gicadelle s'amasse sous le 
ventre avant de faire travailler la soufflerie. Que man- 
que-t-il de part et d'autre? Le produit écumeux et son 
liquide générateur vont nous le dire. 

Le premier est onctueux au toucher, mucilagineux et 
filant comme le serait, par exemple, une faible disso- 
lution d'albumine; le second a la nette fluidité de l'eau 
pure. Donc' la Gicadelle n'extrait pas de son puits une 
humeur apte à mousser par le seul effet de la pochette 
soufflante; aux exsudations de la piqûre elle adjoint 
quelque chose, un principe visqueux qui donne adhé- 
sion et rend l'écume possible, de môme que l'enfant 
ajoute du savon à l'eau qu'il gonflera en globes diaprés 
au bout d'une paille. 

Où donc est la savonnerie de l'insecte, l'usine à prin- 
cipe mousseux? Évidemment au fond de la pochette 
soufflante elle-môme. Là se termine l'intestin; là peu- 
vent se déverser, par doses infinitésimales, des produits 
albuminoïdes, fournis soit par le canal digestif, soit 
par des glandes spéciales. Ghaque bouffée lancée s'ac- 



228 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

compagne ainsi d'an peu d'adhésif, qui se diffuse dans 
l'eau et la rend visqueuse, apte à maintenir l'air cap- 
tif en des orbes permanents. La Cicadelle se couvre 
d'une mousseline dont l'intestin est en partie le ma- 
nufacturier. 

Cette méthode nous ramène àlindustrie de l'habitant 
du lis, le ver fienteur qui se fait immonde casaque; mais 
qu'il y a loin de son monceau d'ordure sur Féchine au 
matelas gazeux de la Cicadelle ! 

Un autre fait, d'explication plus ardue, attire Tat- 
tention. Une foule de plantes basses, herbacées, où tra- 
vaille en avril la première poussée de la sève, convien- 
nent à l'insecte spumeux, sans distinction d'espèce, ni 
de genre, ni de famille. Je ferais presque le relevé de 
toute la végétation non ligneuse de mon voisinage en 
cataloguant les végétaux où peut se rencontrer, plus ou 
moins abondante, l'écume de la bestiole. Quelques 
épreuves nous renseigneront sur l'indifférence de la 
Cicadelle quant à la nature et aux propriétés de la 
plante adoptée comme établissement. 

Du bout d'un pinceau, je cueille l'insecte au sein de 
son écume et le dépose sur un autre herbage quelcon- 
que, de saveur inverse; au doux je fais succéder le 
violent, au fade le pimenté, au sucré l'amer. Sans hési- 
tation aucune, le nouveau campement s'accepte et se 
met à mousser. 

Yenue, par exemple, de la fève, à saveur neutre, la 
Cicadelle prospère très bien sur les euphorbes gonfles 
de brûlant laitage, en particulier sur V Euphorbia se?'- 
rata, l'une de ses demeures favorites. Pareillement très 
satisfaite, elle passe des fortes épices de l'euphorbe aux 
insipidités de la fève. 



LA CIGADELLE ÉCUMEUSE 220 

Cette indifférence étonne quand on songe avec quel 
scrupule les autres insectes sont fidèles à leur plante. 
Il y a certes des estomacs faits exprès pour boire le cor- 
rosif et brouter le toxique. La chenille de l'Achcrontie 
Atropos se repaît du feuillage de la pomme de terre, 
assaisonné de solanine; la chenille du Sphinx des 
tithymales pâture ici la grande euphorbe [Euphorbia 
characias)^ dont le lait produit sur la langue à peu 
près l'effet d'un fer rouge; mais de ces narcotiques, de 
ces causticités, ni l'une ni l'autre ne passerait aux 
fadeurs. 

Gomment fait la Cicadelle pour s'alimenter de tout, 
car évidemment elle se nourrit, tout en faisant mous- 
ser son écume? Je la vois prospérer, soit d'elle-même, 
soit par mes artifices, sur le vulgaire bouton d'or des 
prairies {Ranunculus acris), dont la saveur n'a d'égale 
que celle du piment rouge ; sur le gouet [Arum ita- 
licum)^ qui brûle les lèvres rien qu'avec une parcelle 
de son feuillage; sur la clématite des haies [Clematis 
vitalba)^ la fameuse herbe aux gueux, qui rubéfie la 
peau et produit les ulcères exploités par la cour des 
Miracles. 

Après ces poivres de Cayenne , elle accepte , sans 
transition, le bénin sainfoin, la sarriette parfumée, 
l'amer pissenlit, le doux panicaut, enfin tout ce que je 
lui sers de savoureux ou d'insipide. 

En réalité, cette étrange généralisation de la buvette 
pourrait bien n'être qu'apparente. Quand elle met en 
perce telle herbe ou telle autre, d'espèce quelconque, 
la Cicadelle ne fait sourdre qu'un liquide à peu près 
neutre, tel que les racines le puisent dans le sol; elle 
n'admet pas à sa fontaine les humeurs travaillées en 



230 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

principes essentiels. Ce qui pleure sous le coup de poin- 
çon de l'insecte, ce qui perle au bas de l'amas d'écume 
est un liquide d'une parfaite limpidité. 

Je cueille cette goutte sur l'euphorbe, le gouet, la 
clématite, le bouton d'or. Je m'attendais à une eau de 
feu, caustique comme le suc de ces diverses plantes. 
Eh bien, ce n'est pas cela; toute saveur manque. C'est 
de l'eau ou guère plus. D'un réservoir de vitriol il est 
sorti l'insipide. 

Si je blesse l'euphorbe avec la pointe d'une fine 
aiguille, ce qui monte de la piqûre est un pleur blanc, 
laiteux, d'odieuse âcreté. Quand la Cicadelle plonge 
son trocart, c'est une humeur fade et claire qui suinte. 
Les deux opérations semblent puiser à des sources dif- 
férentes. 

Comment s'y prend la bête pour extraire le limpide 
et l'inoffensif du môme barillet d'où mon aiguille amène 
le laiteux et le caustique? Avec son instrument, incom- 
parable alambic, dédoublerait-elle la farouche liqueur, 
admettant le neutre et refusant le pimenté? Siphone- 
rait-elle certains vaisseaux où la sève, non encore éla- 
borée, est dépourvue de ses virulences finales? La fine 
anatomie végétale est aux abois devant le coup de 
pompe de la bestiole. Je renonce au problème. 

Quand elle exploite les euphorbes, cas fréquent, la 
Cicadelle a grave motif de ne pas admettre à sa fontaine 
tout ce que fournirait une simple saignée comme en 
pratique mon aiguille. Le lait de la plante lui serait 
fatal. 

Je cueille ce qui dégoutte d'une tige coupée et j'y 
installe une Cicadelle. L'insecte n'est pas à son aise, 
cela se voit à ses efforts pour se tirer de là. Mon pinceau 



LA GICADELLE ÉCIMEUSE 231 

ramène le fuyard dans la mare de lait, riche en gomme 
élastique dissoute. Bientôt le caoutchouc se fige en 
grumeaux pareils à des miettes de fromage blanc; les 
pattes de l'animal se chaussent de guêtres qui semblent 
faites de caséine ; un enduit gommeux obstrue les sou- 
piraux respiratoires; peut-être môme la peau, d'extrême 
délicatesse, est-elle endolorie par la causticité du lai- 
tage, sorte de vésicatoire. Maintenue quelque temps dans 
ce milieu, la Cicadelle périt. 

Ainsi périrait-elle si sa percerette, agissant à la ma- 
nière d'une simple aiguille, amenait au dehors le lait 
de l'euphorbe. Un triage est donc fait, qui laisse l'eau 
presque pure surgir de la source où se puise de quoi 
faire de l'écume. Un drainage subtil, dont le mécanisme 
échappe à notre curiosité, un jeu de pompe de délica- 
tesse inouïe, réalise cette merveille épuratoire. 

Yenue de la mare empestée ou du clair ruisseau, 
d'une liqueur vénéneuse ou d'une bénigne infusion, l'eau 
est toujours de l'eau, à propriétés identiques, lors- 
qu'elle est dépouillée de ses impuretés par la distilla- 
tion. De même, fournie par l'euphorbe ou par la fève, 
la clématite ou le sainfoin, la renoncule ou la bour- 
rache, la sève est de même nature aqueuse lorsque le 
siphon de la Cicadelle, par un triage qu'envieraient nos 
alambics, en a distrait les produits spéciaux, si varia- 
bles d'une plante à l'autre. 

Ainsi s'expliquerait comment l'insecte fait mousser 
son écume sur la première herbe venue. Tout lui est 
bon, parce que son appareil ramène toute sève à de 
l'eau claire. L'incomparable puisatier sait faire sour- 
dre le limpide du trouble, et l'inoffensif du toxique. 

A la rigueur, le puits de la bête ne fournit pas de 



232 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

l'eau pure. Mise évaporer dans un verre de montre, la 
goutte limpide qui suinte de l'amas d'écume donne un 
maigre résidu blanc, qui se dissout avec effervescence 
dans l'acide azotique. Ce résidu pourrait bien être du 
carbonate de potasse. J'y soupçonne aussi des traces 
d'albumine. 

Evidemment, au fond de la piqûre la Cicadelle trouve 
de quoi s'alimenter. Or que consomme-t-elle? Suivant 
toute apparence, quelques lampées à base d'albumine, 
car la chétive n'est elle-même, pour la majeure part, 
qu'un granule de semblable matière. Ce principe abonde 
dans toutes les plantes, et il est à croire que l'insecte 
en fait largement usage pour suffire à la dépense de l'é- 
lément visqueux nécessaire à la formation de l'écume. 
Perfectionné dans le canal digestif et lancé par l'intes- 
tin à mesure que la pochette soufflante expulse sa bulle 
d'air, quelque produit albuminoïde pourrait bien don- 
ner au liquide l'aptitude à se gonfler en mousse de lon- 
gue conservation. 

Si l'on se demande quel avantage la Cicadelle retir(? 
de son amas d'écume, une réponse aussitôt vient très 
plausible : sous cette couverture, l'insecte se tient au 
frais et se dérobe aux regards de ses persécuteurs; il y 
brave les coups de soleil et les atteintes des parasites. 

Ainsi fait, sous le manteau de son immondice, le 
Criocère du lis, qui néanmoins, à son grand détriment, 
rejette son orde casaque et descend à nu de la plante 
sur le sol, où il doit s'enterrer pour y baver sa coque. 
En ce moment critique, le Diptère le guette et lui confie 
ses œufs, germe d'une vermine qui lui rongera les flancs. 

Mieux avisée, la Cicadelle ne connaît pas les périls 
du déménagement. Soumise à des retouches sommai- 



LA CICADELLE ÉCUMEUSE 233 

res qui jamais ne suspendent son activité, elle prend la 
forme adulte au sein même de son bastion, à l'abri d'un 
rempart visqueux capable de rebuter tout assaillant. Là, 
parfaite sécurité quand l'heure difficile est venue de 
s'arracher de sa vieille peau et d'en revêtir une autre, 
toute neuve et mieux enjolivée; là, profonde paix pour 
l'excoriation et pour l'étalage des atours de l'âge mûr. 

L'insecte n'émerge de sa fraîche mousseline que 
devenu adulte sous forme d'une mignonne Cigale ba- 
riolée de brun. Apte alors à des bonds énormes et 
brusques, qui la projettent loin de l'agresseur, elle 
mène vie facile, peu troublée par l'ennemi. 

En vérité, comme système défensif, le donjon d'é- 
cume est magnifique invention, bien supérieure à l'ab- 
ject ouvrage de l'exploiteur du lis. Chose étrange : ce 
système n'a pas d'imitateurs parmi les races les plus 
étroitement apparentées avec la souffleuse d'écume ! 

En sa forme de larve, le Criocère de l'asperge est 
ravagé par le Diptère, faute de s'habiller de fiente à 
l'exemple de son congénère du lis. De même sur les 
herbages, sur les arbres déployant leurs tendres feuilles, 
abondent d'autres Cicadelles, non moins exposées au 
péril de la fauvette cherchant tendre becquée pour ses 
petits, et pas une d'elles, tant qu'il y en a, ne s'avise de 
faire mousser la sève extravaséepar la piqûre du suçoir. 

Elles ont bien la pompe élévatoire, travaillant chez 
toutes de façon pareille; mais elles ne savent faire 
machine soufflante du bout de l'intestin. Pourquoi? 
Parce que les instincts ne s'acquièrent pas. Ce sont des 
aptitudes originelles, accordées ici et refusées là, sans 
que le temps, en une lente incubation, puisse les sus- 
citer, ni une organisation similaire les imposer. 



XVII 



LES CLYTHRES 



Le Ci'iocère du lis s'habille; de son ordure il se fait 
molleton, ignominieux, mais excellent contre le para- 
site et les coups de soleil. L'artisan en elbeuf fécal n'a 
guère d'imitateurs. Le Bernard -l'ermite s'habille ; il 
choisit, à sa mesure, dans la friperie du mollusque, une 
coquille vide, ébréchée par la vague; il y glisse son mi- 
sérable ventre, qu'il n'a pas eu le talent de durcir; il 
laisse au dehors ses deux gros poings inégaux, armes 
de boxe à gantelets de pierre. Encore un dont l'exemple 
est rarement suivi. 

A quelques exceptions près, d'autant plus remarqua- 
bles qu'elles sont moins nombreuses, l'animal, en effet, 
est affranchi du besoin de se vêtir. Doué, sans frais indus- 
triels, de ce qui lui est nécessaire, il ignore l'art d'ajou- 
ter un supplément défensif à sa naturelle enveloppe. 

L'oiseau n'a pas à se préoccuper de son plumage, la 
bête à poil de sa fourrure, le reptile de ses écailles, 
le colimaçon de sa coquille, le carabe de son justau- 
corps. Nulle ingéniosité de leur part dans un but de 
protection contre les inclémences de l'air. Bourre, du- 
vet, écailles, nacre et autres pièces du vestiaire de la 
bête, tout cela se produit de lui-même, sur un métier 
de marche spontanée. 



LES GLYTHRES 235 

De son côté, riiomme est nu, et les sévérités du climat 
lui font obligation d'une peau artificielle qui protège la 
sienne. De cette misère est née l'une de nos plus belles 
industries. 

Celui-là fut l'inventeur du vêtement qui, grelottant 
de froid, s'avisa le premier d'écorcher l'ours et de se 
couvrir les épaules de la dépouille de la bète. Dans un 
avenir lointain, à ce primitif manteau devait, par de- 
grés, succéder le tissu, œuvre de notre art. Mais sous 
un ciel clément, la traditionnelle feuille du figuier, voile 
pudique, a longtemps suffi. Loin des civilisés, elle suffit 
encore de nos jours, avec son complément ornemental, 
Tarete de poisson en travers du cartilage du nez, la 
plume rouge dans la chevelure, la cordelette autour 
des reins. N'oublions pas l'enduit au beurre rance, qui 
garantit du moustique et nous ramène à l'onguent du 
ver en méfiance contre le Tachinaire. 

Au premier rang des animaux protégés contre les 
injures de l'air sans l'intervention d'une industrie, sont 
les vêtus de poils, les habillés sans frais de pelages, de 
toisons, de fourrures. Parmi ces casaques naturelles, il 
en est de superbes, dépassant en douceur nos plus 
moelleux velours. 

Malgré les progrès du tissage, l'homme en est tou- 
jours jaloux. Aujourd'hui, comme aux temps des abris 
sous roche, il fait grand cas, l'hiver, des pelleteries. En 
toute saison, il les tient en haute estime comme acces- 
soire ornemental; il se glorifie de coudre à son costume 
un lambeau de quelque misérable écorché. L'hermine 
des rois et de la justice, les queues de lapin blanc dont 
l'universitaire se pare l'épaule gauche les jours de so- 
lennité, reportent la pensée à l'âge des cavernes. 



236 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUE S 

Sous une forme moins sommaire, les velus continuent 
d'ailleurs à nous vêtir. Nos draperies sont des poils en- 
trelacés. De tout temps, sans espoir de trouver mieux, 
l'homme s'est couvert aux dépens de la bête poilue. 

L'oiseau, calorifère plus actif et d'entretien plus déli- 
cat, s'enveloppe de plumes régulièrement imbriquées, 
se fait, autour du corps, épais matelas d'air que main- 
tiennent le duvet et Fédredon. Il a sur le croupion le 
pot à cosmétique, l'ampoule aux huiles de toilette, la 
verrue graisseuse où puise le bec pour lustrer les plu- 
mes une à une et les rendre imperméables à l'humi- 
dité. Grand dépensier d'énergie à cause des exigences du 
vol, il est, par excellence, le frileux, mieux apte que 
tout autre à la conservation de la chaleur. 

Au lent reptile suffit l'écaillé, qui préserve des bles- 
sîants contacts, mais n'a qu'un rôle à peu près nul comme 
obstacle aux variations de température. 

Dans son milieu liquide, bien mieux constant que 
l'air, le poisson n'exige pas davantage. Sans effort de sa 
part, sans violente dépense motrice, le nageur est équi- 
libré par la seule pression de l'eau. Un bain de tempé- 
rature peu variable lui laisse ignorer les frimas et les 
torrides saisons. 

De même, le mollusque, en majeure partie hôte des 
mers, mène existence béate dans sa coquille, forteresse 
défensive plutôt que vêtement. Enfm le crustacé se 
borne à faire armure de sa peau minéralisée. 

Chez tous, du poilu à l'encroûté, l'habit véritable, 
l'habit ouvrage d'une industrie spéciale, n'existe pas 
encore. Le poil, la plume, l'écaillé, la coquille, la cui- 
rasse pierreuse, ne demandent pas intervention de celui 
qui les porte; ce sont là produits naturels, et non con- 



LES CLYTHRES 237 

fections artilicielles de la bote. Pour trouver de réels 
confectionneurs, aptes à se mettre sur le dos ce que 
l'organisation leur refuse, il faut descendre de Tliomme 
à certains insectes. 

Dérision du vêtement, dont nous sommes si fiers, 
venu de la bave d'une chenille ou du poil d'un mouton 
imbécile : parmi ses inventeurs est tout d'abord le Crio- 
cère, à casaque de fiente! Dans l'art de se vêtir, il a 
devancé l'Esquimau, qui racle les boyaux du veau ma- 
rin et s'y taille un complet; il a devancé notre ancêtre 
le Troglodyte, qui emprunta la pelisse de son contem- 
porain Fours des cavernes. Nous en étions encore à la 
feuille de figuier, qu'il excellait déjà dans l'industrie du 
molleton, à la fois assembleur de la matière première 
et fournisseur de ladite matière. 

Pour des raisons d'économie et d'acquisition facile, 
son abject procédé, très élégamment modifié du reste, 
convient à la tribu des Glythres et des Cryptocéphales, 
gracieux coléoptères, superbes de coloris. Leur larve, 
vermisseau nu, se fabrique un pot allongé, dans lequel 
elle vit exactement comme l'escargot dans sa coquille. 
Pour habit et pour demeure, la craintive fait usage 
d'une jarre, mieux que cela, d'une élégante amphore, 
produit de son art. 

De là dedans, jamais elle ne sort. Si quelque chose 
l'inquiète, d'un brusque recul elle rentre en plein dans 
son urne, dont l'ouverture se ferme avec le disque du 
crâne aplati. La tranquillité revenue, elle aventure au 
dehors la tête et les trois segments munis de pattes, 
mais se garde bien de sortir le reste, plus délicat et 
accroché au fond. 

D'un pas menu, alourdi par le faix, elle chemine en 



238 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

relevant à Farrière sa poterie suivant l'oblique. Elle 
fait songer à Diogène, trimbalant son habitation, un 
tonneau en terre cuite. C'est de manœuvre assez péni- 
ble à cause du poids, c'est sujet à chavirer par suite du 
centre de gravité trop élevé. Gela progresse tout de 
même, en oscillant ainsi qu'un bonnet coquettement 
penché sur l'oreille. [A peu près ainsi déambule, avec 
culbutes répétées, l'un de nos mollusques terrestres, le 
Bulime, dont la coquille s'allonge en tourelle. 

La jarre de la Clythre a bonne tournure et fait hon- 
neur à la céramique de l'insecte. C'est résistant sous le 
doigt, d'aspect terreux,' lisse comme stuc à l'intérieur, 
relevé au dehors de fines nervures obliques et symétri- 
ques qui sont les traces des accroissements successifs. 
L'arrière se dilate un peu et s'arrondit au bout en une 
double bosselure de faible relief. Ces deux saillies ter- 
minales, le sillon médian qui les sépare, les nervures 
d'accroissement qui se correspondent à droite et à gau- 
che, témoignent d'un ouvrage binaire oii le construc- 
teur a suivi les règles de la symétrie , première condi- 
tion du beau. 

La partie antérieure faiblement s'atténue et se tron- 
que de façon oblique, ce qui permet au pot de se rele- 
ver et de prendre appui sur l'échiné de l'animal en 
marche. Enfin l'embouchure est ronde , à margelle 
émoussée. 

Bien embarrassé serait celui qui, pour la première 
fois, parmi les pierrailles, au pied des chênes, trouve- 
rait un de ces pots et s'en demanderait l'origine. Est-ce 
le noyau d'un fruit inconnu, vidé de son amande parla 
dent patiente du mulot? Est-ce une capsule végétale 
dont l'opercule est tombé en laissant choir les semen- 



LES CLVTHRES 230 

ces? Cela possède toute la correction, la grâce des œu- 
vres de la plante. 

Renseigné sur l'origine de l'objet, il n'hésiterait pas 
moins sur la nature des matériaux, ou plutôt de leur 
ciment. L'eau ne ramollit pas, ne désagrège pas la co- 
que. Cela doit être, sinon, pour une averse, le vêtement 
du ver tomberait en bouillie. Le feu n'a pas grand effet 
non plus. Exposée à la flamme d'une bougie, la jarre, 



.# 






Coque de la Clythre Coque du Cryptocéphale 

à quatre points. à deux points. 

sans se déformer, perd sa coloration brune et prend la 
teinte d'une terre ferrugineuse calcinée. La base de la 
matière est par conséquent de nature minérale. Reste à 
savoir quel est le mastic qui brunit l'élément terreux, 
l'agglutine et lui donne solidité. 

Le ver est méfiant. Au moindre émoi, il rentre dans sa 
coque, de longtemps ne bouge. Soyons aussi patient que 
lui. Nous parviendrons bien, un jour ou l'autre, à le 
surprendre en travail. Je le surprends, en effet. D'une 
soudaine reculade, il rentre dans son pot, y disparaît 
en entier. Au bout d'un instant, il reparait, les mandi- 
bules chargées d'une pelote brune. Il la pétrit, Tamal- 



240 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

game avec un peu de terre cueillie sur le seuil de son 
logis ; il malaxe à point la composition , puis la dresse 
artistement en mince lame sur la margelle de l'étui. 

Les pattes ne prennent part à la besogne. Seules tra- 
vaillent les mandibules et les palpes, à la fois baquet, 
truelle, pétrissoir et appareil de laminage. 

De nouveau il recule, rentre; de nouveau il revient 
avec une seconde motte, préparée et mise en œuvre de 
la même façon. A cinq ou six reprises, il recommence 
de la sorte, jusqu'à ce que tout le pourtour de Tembou- 
chure ait reçu un ourlet d'accroissement. 

La composition du potier a double élément, on le 
voit. L'un, la première terre venue, argileuse autant 
que possible, est cueilli sur le seuil de l'atelier; l'autre 
est pris au fond môme du pot, car, toutes les fois que 
le ver remonte, je lui vois aux dents la pelote brune. 
Qu'y a-t-il dans l'arrière -magasin? Si l'observation 
directe ne peut guère l'apprendre, du moins cela se 
devine . 

Remarquons que la poterie est absolument close en 
arrière, sans la moindre soupape où puissent se soula- 
ger les misères physiologiques dont le ver n'est certai- 
nement pas affranchi. Que deviennent les déjections de 
l'encoffré;, qui jamais ne sort de chez lui? Eh bien, elles 
sont évacuées au fond du pot. Par un doux mouvement 
de croupe, le produit est étalé sur la paroi, ce qui for- 
tifie d'autant l'habit et lui met doublure de velours. 

C'est mieux que doublure; c'est précieux entrepôt de 
mastic. Quand il veut restaurer sa coque, l'amplifier à 
sa taille, de jour en jour croissante, le ver cure sa fosse, 
procède à la vidange. Il se retourne et cueille au fond, 
une à une, du bout des mandibules, les pelotes brunes 



LES GLYTIIRES 241 

qu'il lui suffira de malaxer avec un peu de terre pour 
en faire pâte céramique de première qualité. 

Remarquons encore que, semblable à nos toupins, 
l'ouvrage du ver est pansu en arrière et d'un diamètre 
intérieur plus grand que celui de l'emboucbure. Cet 
excès d'ampleur est d'évidente utilité. Il permet à 
l'animal de se boucler et de se retourner quand be- 
soin est d'utiliser en nouvelle assise le contenu du dé- 
potoir. 

Un vêtement ne doit être ni trop court ni trop étroit. 
Il ne suffit pas d'y ajouter une pièce qui le prolonge 
à mesure que le corps croît en longueur; il faut aussi 
veiller à l'ampleur qui ne gène pas l'habillé et lui laisse 
liberté de mouvements. 

Le colimaçon et tous les mollusques à coquille tur- 
binée augmentent graduellement le diamètre de leur 
rampe à vis de façon que la dernière spire soit toujours 
à l'exacte mesure de leur état actuel. Les tours infé- 
rieurs, ceux du premier âge, devenus trop étroits, ne 
sont pas abandonnés, il est vrai; ils deviennent pièces 
de débarras où s'abritent, étirés en maigre appendice, 
les organes de médiocre importance pour la vie active. 
C'est dans l'étage supérieur, d'espace croissant, que se 
loge l'essentiel de la bête. 

Le gros Bulime tronqué, ami des murailles croulan- 
tes et des roches calcaires qui surplombent au soleil, 
sacrifie à l'utile les élégances du régulier. Lorsque les 
tours inférieurs cessent d'avoir l'ampleur nécessaire, 
il les abandonne en plein et remonte plus haut, dans 
la rampe spacieuse de formation récente. D'une solide 
cloison, il ferme en arrière la partie occupée; puis, 
choquant les pierrailles, il casse, il détache la partie 

16 



242 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

superflue, masure inhabitable. La coquille tronquée y 
perd en correction; elle y gagne en légèreté. 

La Clythre ne fait cas du procédé du Bulime. Elle 
méprise aussi celui de nos couturières, qui fendent le 
vêtement trop étroit, puis intercalent entre les lèvres 
de l'ouverture une pièce de largeur convenable. Casser 
le pot devenu insuffisant serait brutalité dispendieuse 
en matière ; le fendre en long et lui donner supplément 
d'ampleur au moyen d'une bande intercalée serait res- 
source imprudente, qui laisserait accès au péril pendant 
les lenteurs de la réparation. L'ermite de la jarre a 
mieux que tout cela. Il sait agrandir son froc tout en 
le laissant, sauf l'ampleur, ce qu'il était avant. 

Sa paradoxale méthode consiste en ceci : de la dou- 
blure faire étoffe, reporter au dehors ce qui était en 
dedans. Petit à petit, à mesure que le besoin s'en fait 
sentir, le ver racle donc, décortique à l'intérieur la 
paroi de sa coque. Réduits en pâte liante au moyen d'un 
peu de mastic fourni par l'intestin, les gravats sont ap- 
pliqués sur toute la surface externe, jusqu'à l'extrémité 
postérieure que, sans trop de peine et sans déménager, 
le ver peut atteindre grâce à sa parfaite souplesse d'é- 
chine. 

Ce retournement de l'habit se fait avec une délicate 
précision qui garde aux nervures ornementales leur 
arrangement symétrique; enfin il augmente la capacité 
par un graduel transfert de la matière de l'intérieur à 
l'extérieur. Ce procédé de rajeunir le vieux est de telle 
correction que rien n'est mis au rebut, rien ne reste 
inutile, pas même les nippes du nouveau-né, nippes 
toujours incrustées en clef de voûte au pôle initial de 
l'édihce. 



LES GLVTIIRES 243 

S'il n'y avait apport de nouveaux matériaux, il est 
visible que l'amplification du pot se ferait aux dépens 
de l'épaisseur. Devenue trop mince à force d'être retour- 
née pour gagner de l'espace, la coque, tôt ou tard, man- 
querait de la solidité désirable. Le ver y veille. Il a de- 
vant lui autant de terre qu'il peut en désirer; il a, dans 
un arrière-magasin, du mastic, dont l'usine ne chôme 
jamais. Rien ne l'empêche d'épaissir l'ouvrage à son 
gré et d'ajouter aux raclures internes de la coque tel 
complément qu'il juge à propos. 

Toujours vêtu à son exacte mesure, ni trop au large 
ni trop à l'étroit, le ver, quand viennent les froids, clôt 
l'embouchure de sa poterie avec un couvercle de la 
même composition mixte, pâte de terre et de ciment 
stercoral. Alors il se retourne, prend ses dispositifs 
pour la transformation, la tète au fond du pot, l'arrière 
vers l'entrée, qui ne doit plus s'ouvrir. Devenu adulte, 
en avril et mai, lorsque l'yeuse se couvre de ramilles 
tendres, il sort de sa coque en l'effractionnant au bout 
postérieur. Suivent les jours de liesse sur le feuillage, 
au soleil modéré des matinées. 

Le pot de la Clythre est ouvrage d'exécution assez 
délicate. Je vois très bien comment le ver l'allonge et 
l'amplifie; je ne peux m'imaginer de quelle façon il le 
commence. S'il n'a rien qui lui serve de moule et de 
base, comment s'y prend-il pour assembler en correcte 
coupe les premières assises de pâte? 

Nos potiers ont le tour, le plateau qui soutient la 
pièce en rotation, l'outillage qui détermine le profil. 
Lui, céramiste exceptionnel, travaillerait-il sans base 
et sans guide? Cela me parait d'insurmontable diffi- 
culté. Je sais l'insecte capable de bien des prouesses en 



244 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

industrie; cependant, avant d'admettre la jarre fondée 
sur rien, il conviendrait de voir à l'ouvrage l'artiste 
nouveau-né. Peut-être a-t-il des ressources léguées 
par la mère; peut-être se trouve-t-il dans l'œuf des par- 
ticularités qui donneront le mot de l'énigme. Elevons 
l'insecte, recueillons sa ponte, et la céramique du dé- 
but nous dira ses secrets. 

Sous des cloches en toile métallique, avec lit de sable 
et flacon plein d'eau où plongent de jeunes pousses de 
lyeuse, renouvelées à mesure qu'elles se fanent, j'éta- 
blis trois espèces de Clythres, fréquentes Tune et l'au- 
tre sur le chêne vert, savoir : la Glythre à longs pieds 
[Clythra loncjipes ^ Fab.), la Clythre à quatre points 
[Clythra qiiadrijyunctata, Lin.) et la Clythre taxicorne 
[Clythra taxicornis, Fab.). 

Je monte une seconde ménagerie avec des Crypto- 
céphales, si voisins des Clythres. Les sujets en sont : le 
Cryptocéphale de l'yeuse [Cryjjtocephalus ilicn, Oliv.), 
le Cryptocéphale à deux ^ou\i?> [Cryptocephalus bipiinc- 
tatuSy Lin.), enfin le Cryptocéphale doré [Cryptocepha- 
liis hypochœridis, Lin.), à splendide costume. Aux deux 
premiers je sers des ramilles d'yeuse; au troisième, des 
capitules d'une centaurée [Centaiirea asperà)^ plante 
favorite de ce bijou vivant. 

Rien de saillant dans les mœurs de mes captifs, qui, 
le matin, fort tranquilles, broutent, les cinq premiers 
leur feuillage de chêne, et le sixième ses fleurs de cen- 
taurée. Le soleil devenu vif, ils volent du bouquet cen- 
tral au treillis, du treillis au bouquet central, et, très 
agités, errent dans les hauteurs de la cloche. 

A tout instant des couples se forment. On se lutine, 
on se prend sans préliminaires, on se quitte sans re- 



LES GLYTHRES 24:; 

grcts, on recommence ailleurs. La vie est douce, et cha- 
cun a de quoi choisir. Divers insistent. Hissés sur le 
dos de la patiente, qui baisse la tète et semble étran- 
gère à l'orage passionnel, véhémentement ils la se- 
couent par brusques intermittences. Ainsi se déclare 
la flamme de l'énamouré, ainsi se gagne le consente- 
ment de l'indécise. 

La pose du couple peut alors nous renseigner sur 
l'utilité d'un certain détail organique particulier aux 
Glythres. En diverses espèces, mais non dans toutes, 
les mâles ont les pattes antérieures d'une longueur dé- 
mesurée. A quoi bon ces bras extravagants, ces étran- 
ges grappins hors de proportion avec l'insecte? Les Sau- 
terelles, les Criquets, allongent leurs membres d'arrière, 
en font des leviers favorables au bond. Ici rien de tel : 
ce sont les membres antérieurs qui s'exagèrent, et leur 
excès n'a pas de rôle dans la locomotion. L'animal, au 
repos ou bien en marche, paraît môme embarrassé de 
ces échasses insolites, que gauchement il coude, ras- 
semble de son mieux, ne sachant trop qu'en faire. 

Mais attendons la pariade, et l'extravagant va deve- 
nir le rationnel. Le couple se dispose en forme de T. 
Le mâle, dressé verticalement ou à peu près, figure la 
branche transversale, et la femelle l'axe de la lettre 
culbutée. Pour avoir stabilité en sa posture, si con- 
traire à l'habituelle statique des appariés, le mâle pro- 
jette en avant ses longs grappins, ancres d'appui qui 
s'agriffent aux épaules de la femelle, au bord antérieur 
du corselet et môme sur la tête. 

En ce moment, le seul qui compte dans la vie de 
Finsecte adulte, il fait bon, en vérité, être à longs bras, 
à longues mains, Chjthra longimana, Chjthra longipes, 



246 SOUVExMRS EXTOMOLOGIQUES 

comme dit lanomenclaUire. Quoique leur dénomination 
se taise sur ce sujet, la Glythre taxicorne, la Clytlire à 
six taches (6\ sexmaculata, Fab.)^et bien d'autres en- 
core ont recours aux mêmes moyens d'équilibre : elles 
exagèrent à outrance leurs membres antérieurs. 

La difficulté de l'accouplement dans une position 
transversale est-elle le motif de longs grappins projetés 
à distance? Ne soyons pas trop affirmatifs, car voici la 
Glythre à quatre points qui nous donnerait un démenti 
formel. Le mâle conserve à ses pattes d'avant dimen- 
sions modestes, conformes aux habituelles règles; il se 
met de travers comme les autres et parvient néanmoins 
•sans encombre à ses fins. Il lui suffit de modifier un peu 
sa gymnastique d'enlacement. Autant faut-il en dire 
des divers Cryptocéphales, tous courtauds de membres. 
En tout se révèlent des ressources spéciales, connues 
des uns et ignorées des autres. 



XVIII 

LES CLYTHRES (l'œUF 



Laissons les bras longs ou courts s'escrimer amoureu- 
sement à leur g-uise, et arrivons à l'œuf, but principal 
de mes éducations. La Clythre taxicorne est la plus pré- 
coce; je la vois à l'œuvre dans les derniers jours de mai. 
Ah! la singulière ponte, capable de dérouter! Est-ce 
bien un groupe d'œufs? Ne serait-ce pas plutôt un bou- 
quet de plantules cryptogamiques? J'hésite jusqu'au 
moment où je surprends la mère s'aidant des pattes pos- 
térieures pour achever d'extraire de l'oviducte l'étrange 
germe, lent et peut-être pénible à venir. 

C'est bien la ponte delà Clythre taxicorne. Assemblés 
par faisceaux d'une à trois douzaines, et fixés chacun 
au moyen d'un menu filament hyalin qui les dépasse un 
peu en longueur, les œufs forment une sorte d'ombelle 
renversée, qui pendille tantôt au treillis de la cloche, 
tantôt au feuillage des rameaux nourriciers. Au moindre 
souffle, le graineux bouquet tremblote. 

On connaît la ponte de l'Hémerobe, objet de tant de 
méprises pour les regards non exercés. Le petit névro- 
ptère aux yeux d'or dresse sur une feuille un en- 
semble de longues colonnettes aussi subtiles qu'un fil 
d'araignée et portant chacune un œuf en guise de cha- 
piteau. Le tout figure assez bien une houppe de quelque 



248 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

moissisure longuement pédiculée. Rappelons aussi chez 
les Eumènes l'œuf pendulaire qui oscille au bout d'un 
filauient, sauvegarde du ver en ses premières bouchées 
dans le tas d'un gibier périlleux. La Glythre taxicorne 
nous fournit un troisième exemple d'œufs à fil suspen- 
seur, mais rien jusqu'ici ne peut me faire soupçonner le 
rôle, l'utilité de ce cordon. Si les intentions de la pon- 
deuse m'échappent, je peux du moins décrire son ou- 
vrage avec quelques détails. 

Les œufs, d'un brun-café et lisses, ont la configuration 
d'un dé à coudre. Par transparence, on voit dans l'épais- 
seur de leur enveloppe cinq zones circuMres plus fon- 
cées que le reste et donnant à peu près l'image des cer- 
ceaux d'un tonnelet. Le bout rattaché au fil suspenseur 
est légèrement conique ; l'autre est brusquement tronqué, 
et la section s'y creuse en embouchure circulaire. Une 
bonne loupe distingue à l'intérieur, un peu au delà de 
la margelle, une fine membrane blanche, tondue ainsi 
que la peau d'un tambour. 

De plus, du bord de Forifice s'élève un large onglet 
membraneux, délicat et blanchâtre, que l'on prendrait 
pour un couvercle soulevé. Il n'y a pas néanmoins de 
soulèvement d'opercule effectué après la ponte. J'ai 
assisté à la sortie de l'œuf hors de l'oviducte; il est en 
ce moment-là ce qu'il sera plus tard, avec une colora- 
tion moins foncée cependant. N'importe : je ne peux 
croire qu'une machine aussi compHquée puisse progres- 
ser, toutes voiles déployées, dans les détroits mater- 
nels. Je me ligure que l'appendice operculaire reste 
abaissé et clôt l'embouchure jusqu'au moment de la 
venue au jour. Alors seulement il se soulève. 

Guidé par la structure un peu moins complexe de 



LES GLYTHIIES (L'ŒUF) 240 

l'œuf des autres Clytlires et des Gryptocéphales, je me 
suis avisé d'énucléer l'étrange germe. Tant bien que 
mal, j'y suis parvenu. Sous l'étui d'un brun-café, for- 
mant barillet cinq fois cerclé, se trouve une membrane 
blancbe. C'est elle que l'on voit par l'embouchure et 
que j'ai comparée à une peau de tambour. J'y reconnais 




OEufs de la Clythre taxicorne. 



la tunique réglementaire, l'enveloppe habituelle de tout 
œuf d'insecte. Le reste, le tonnelet brun, défoncé par un 
bout et porteur d'un couvercle soulevé, serait donc un 
tégument accessoire, une sorte de coquille exeeption- 
nelle, dont je ne connais encore d'autre exemple. 

La Clythre à longs pieds et la Clythre à quatre points 
ne connaissent pas le groupement de la ponte par fais- 
ceaux pédicellés. En juin, du haut de la ramée où elles 
pâturent, l'une et l'autre laissent négligemment tomber 



250 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

leurs œufs à terre, un par un, de-çà, de-là, à Faventiire 
et à longs intervalles, sans le moindre souci de leur 
installation. On dirait des granules excrémentiels, indi- 
gnes d'intérêt et rejetés au hasard. L'officine à germes 
et l'officine à crottins sèment leurs produits avec la 
même indifférence. 

Portons néanmoins la loupe sur le corpuscule outra- 
geusement traité. C'est une merveille d'élégance. Pour 
les deux espèces de Clytlires, les œufs ont la forme d'el- 
lipsoïdes tronqués, mesurant un millimètre de longueur 
environ. Ceux de la Clytlire à longs pieds sont d'un 
brun très foncé et rappellent un dé à coudre, comparai- 
son d'autant plus juste qu'ils sont criblés de fossettes 
quadrangulaires, rangées en séries spirales se croisant 
avec une exquise précision. 

Ceux de la Clythre à quatre points ont une teinte pâle. 
Ils sont couverts d'écaillés convexes, imbriquées en 
séries obliques, terminées en pointe à leur extrémité 
inférieure, qui est libre et plus ou moins divergente. 
Cet assemblage écailleux a quelque peu l'aspect d'un 
cône de houblon. Œuf bien étrange, en vérité, peu fait 
pour glisser doucement dans les défilés des ovaires. A 
coup sur, ce n'est pas hérissé de la sorte qu'ils descen- 
dent des gaines natales, si délicates; c'est au voisinage 
de la terminaison de l'oviducte qu'ils reçoivent leur 
revêtement d'écaillés. 

Pour les trois Cryptocéphalcs élevés dans mes volières, 
la ponte est plus tardive; l'époque en est lin juin et juil- 
let. Comme chez les Clythres, même défaut de soins 
maternels, même semis au hasard du haut des capitules 
de la centaurée et des rameaux de l'yeuse. La forme 
générale de l'œuf est toujours celle d'un ellipsoïde tron- 



LES GLYTIIUES (L'OEUF' 



\l'A 



que. Les ornements varient. Ils consistent en huit côtes 
lamelleuses, lobées, tournant en tire-bouchon pour les 
œufs du Cryptocéphale doré et pour ceux du Cryptocé- 
phale de l'yeuse, en séries spirales de fossettes pour ceux 
du Cryptocéphale à deux points. 

Que peut bien être cette enveloppe, si remarquable 
d'élégance, avec ses lames hélicoïdales, ses fossettes de 
dé à coudre, ses écailles de cône de houblon? Quelques 
menus faits accidentels me mettent sur la voie. D'abord 




OEuf de la Clythre 
à longs pieds. 




OEuf de la Clythre 
à quatre points. 



j'acquiers la certitude que l'œuf ne descend pas des 
ovaires tel que je le recueille à terre. Son ornementation, 
incompatible avec de doux glissements, me l'affirmait 
déjà; maintenant j'en ai la preuve évidente. 

Pêle-mêle avec les œufs normaux soit du Cryptocé- 
phale doré, soit de la Clythre à longs pieds, j'en trouve 
d'autres ne différant en rien de ce que nous montrent 
habituellement les œufs d'insecte. Ce sont des œufs par- 
faitement lisses, à tunique molle, d'un jaune pâle. Au- 
cun autre insecte que la Clythre étudiée ou le Crypto- 
céphale ne se trouvant sous la même cloche, je ne peux 
me méprendre sur l'origine de mes trouvailles. 

D'ailleurs, si des doutes restaient, ils seraient dissi- 



252 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUE S 

pés par les documents que voici. Outre les œufs jaunes 
et nus, il s'en trouve dont la base est enchâssée dans 
une cupule brune à fossettes, œuvre évidente, suivant 
la cloche, soit du Cryptocéphale à deux points, soit de 
la Glythre à longs pieds, mais œuvre inachevée, qui a 
revêtu à demi l'œuf, tel qu'il est venu des ovaires, puis, 
la matière enveloppante manquant ou l'outillage fonc- 
tionnant mal, l'a laissé franchir le seuil terminal sous 
Taspect d'un gland implanté dans sa cupule. 

Rien de gracieux comme cet œaïf jaune que supporte 




OEuf du Cryptocéphale doré. 

un artistique coquetier. Rien de plus concluant aussi 
pour nous renseigner sur le point où se travaille le bi- 
jou. C'est dans le cloaque, carrefour commun de l'ovi- 
ducte et de l'intestin, que l'oiseau enveloppe son œuf 
d'une coque calcaire et l'embellit souvent de teintes ma- 
gnifiques, le vert-d'olive pour le rossignol, le bleu-de- 
ciel pour le motteux, le rose tendre pour l'hypolaïs. C'est 
aussi dans le cloaque que la Clythre et le Cryptocéphale 
élaborent l'élégante armure de leurs œufs. 

Reste à déterminer la matière employée. D'après l'as- 
pect corné, il est à croire que le tonnelet de la Clythre 
taxicorne et les écailles de la Clythre à quatre points 
proviennent d'une sécrétion spéciale dont, à mon vif 



LES CLYÏIIRES (LTH-ÏF) 2o3 

regret maintenant qu'il est trop tard, j'ai négligé de re- 
chercher l'appareil au voisinage du cloaque. Quant à la 
chose si joliment travaillée par la Clythre à longs pieds 
et par les Cryptocéphales, avouons-le sans fausse honte : 
c'est de la matière fécale. 

La preuve en est donnée par certaines pièces, peu 
rares chez le Cryptocéphale doré, oii l'hahituelle colo- 
ration hrune est remplacée par une franche coloration 
verte, signe d'une pulpe végétale. Avec le temps, ces 






A B 

OEuf du Cryptocéphale à deux points. 
A. OEuf nu. — B. OEuf dans une coque incomplète. 

o3ufs verts brunissent et deviennent semblables aux au- 
tres, sans doute par le fait d'une oxydation qui achève 
de dénaturer le produit du travail digestif. Arrivé mou 
et tout nu dans le cloaque, l'œuf s'y praline artistement 
dans les scories de l'intestin, de même que l'œuf de la 
poule s'y recouvre d'une coquille avec des exsudations 
calcaires. 

Materiem superabat opus, nam Mulciber iiJic 
."Equoracelàrat... 

disait Ovide, dans sa description du palais du soleil. 
Le poète disposait des métaux précieux et des gemmes 



254 SOUVENIRS EXTOMOLOGIQUES 

pour édifier son imag-inaire merveille. De quoi dispose 
la Clythre pour obtenir son idéal bijou? Elle dispose de 
cette matière honteuse dont le nom est banni du langage 
décent. Et quel est le Mulciber, le Yulcain, l'artiste cise- 
leur qui burine avec tant d'élégance le revêtement de 
l'œuf? C'est l'égout terminal. Le cloaque lamine, gau- 
fre, tord en spirales, grave en mailles de fossettes, 
assemble en armure écailleuse, tant la nature se rit de 
nos mesquines appréciations et sait convertir le sordide 
en gracieux. 

Pour l'oiseau, la coquille de l'œuf est cellule défensive 
temporaire qui, à l'éclosion, se rompt, s'abandonne, dé- 
sormais inutile. Faite de matière cornée ou de pâte ster- 
corale, la coque de la Clythre et du Cryptocéphale est, 
au contraire, abri permanent, que l'insecte ne quittera 
jamais tant qu'il restera larve. Ici le ver naît avec un 
vêtement tout confectionné, d'une rare élégance et juste 
à sa taille, vêtement qu'il lui suffira d'agrandir petit à 
petit d'après l'originale méthode exposée plus haut. En 
avant, la coque, configurée en tonnelet ou bien en dé à 
coudre, est ouverte. Donc rien à fracturer, rien à rejeter 
lors de l'éclosion, si ce n'est l'enveloppe proprement 
dite de l'œuf. Aussitôt cette membrane rompue, l'ani- 
malcule est au jour, avec une belle casaque ciselée, hé- 
ritage de la mère. 

Faisons un rêve insensé, imaginons des oiselets qui gar- 
deraient intacte la coquille de l'œuf, moins une ouverture 
pour le passage de la tête, et qui, leur vie durant, en res- 
teraient vêtus, à la condition de l'agrandir eux-mêmes 
proportionnellement à leur croissance. Ce rêve absurde, 
notre ver le réalise : il est habillé de la coque de son œuf, 
amplifiée par degrés à mesure qu'il grandit lui-même. 



LES CLYÏHRES (L'OEUF) 2o:i 

En juillet, toutes mes récoltes sont écloses, isolées 
chacune dans une ample tasse recouverte d'une lame de 
verre qui modérera Févaporation. Quelle intéressante 
famille j'ai là! Ma vermine grouille parmi les débris vé- 
gétaux variés dont j'ai meublé le local. Tout cela che- 
mine à pas menus, traîne sa coque obliquement relevée, 
en sort à demi, brusquement y rentre; tout cela culbute 
rien que pour escalader une feuille de mousse, se relève, 
se remet en marche et cherche à l'aventure. 

La faim, à n'en plus douter, est cause de cette agita- 
tion. Que donnera mes affamés? Ils sont végétariens. 
Là-dessus, l'incertitude n'est pas permise, mais cela ne 
suffit pas à régler le menu. Dans les conditions natu- 
relles, que doit-il se passer? Les éducations en volière 
me montrent les œufs disséminés au hasard sur le sol. 
La mère les laisse tomber négligemment, de-çà et de-là, 
du haut des rameaux où elle se restaure en échancrant 
avec sobriété quelque feuille tendre. La Clythre taxi- 
corne prolonge les siens d'un pédicelle et les fixe par 
bouquets sur le feuillage. Sans que je puisse décider 
encore, faute d'observations directes, si le nouveau-né 
tronque lui-même le fil suspenseur, ou bien si la rup- 
ture de ce fil est le simple résultat de la dessiccation, tôt 
ou tard ces œufs gisent à terre comme les autres. 

Hors de mes cloches, les mêmes choses doivent se 
passer : œufs de Clythres et de Gryptocéphales sont dis- 
séminés à terre, au-dessous de l'arbre ou de la plante 
qui nourrit l'adulte. 

Or que trouve-t-on sous le couvert d'un chêne? Du 
gazon, des feuilles mortes, plus ou moins marinées par 
la pourriture, des brindilles sèches engainées de lichens, 
des pierrailles à coussinets de mousse, enfin du terreau, 



256 SOUVENIRS EXTOMOLOGIQUES 

ultime résidu des matières végétales travaillées par les 
ans. Sous les touffes de la centaurée oi^i paît le Crypto- 
céphale doré, noir matelas des divers débris de la plante. 
J'essaye un peu de tout, mais rien ne répond de façon 
bien nette à mes espérances. Je constate néanmoins, un 
peu de-ci, un peu de-là, quelques boucbées dédaigneu- 
ses, qui suflisent à me renseigner sur les premières as- 
sises ajoutées par le ver à son étui natal. Sauf la Clythre 
taxicorne, dont l'œuf à pédicelle suspensem^ semble dé- 
noter des mœurs un peu à part, je vois mes divers pen- 
sionnaires commencer le prolongement de leur coque 
avec une pâte brune, pareille d'aspect à celle dont la 
fabrication et l'usage nous sont déjà connus. Rebutés 
par un aliment non à leur convenance, éprouvés peut- 
être aussi par une saison d'exceptionnelle aridité, mes 
jeunes potiers renoncent bientôt à l'ouvrage; ils péris- 
sent après avoir mis légère bordure à leur pot. 

Seule, la Clythre à longs pieds prospère et me dédom- 
mage largement de mes tracas de nourricier. Je lui sers 
des écailles de vieilles écorces, cueillies sur le premier 
arbre venu, le chêne, l'olivier, le figuier, et bien d'autres, 
écailles que je fais ramollir par un court séjour dans 
l'eau. Les croûtons subéreux ne sont pas cependant ce 
que consomment mes pensionnaires. Le véritable ali- 
ment, le beurre de la tartine, est à la surface. Il y a là 
un peu de tout ce que valent aux vieux troncs les ébau- 
ches de la vie végétale, de tout ce qui défriche la dé- 
crépitude pour en faire le perpétuel rajeunissement. 

Il y a des rosettes de mousse, à peine hautes d'une 
ligne, qui sommeillaient arides sous l'implacable soleil 
de la canicule, et que le bain dans un verre d'eau a sur- 
le-champ réveillées. Elles étalent maintenant leur cycle 



LES CLVTIIRES (L'ŒUF) 257 

de folioles vertes, lustrées, rendues à la vie pour quel- 
ques heures. Il y a des eftlorescences lépreuses, à farine 
blanche ou jaune; de menus lichens qui rayonnent en 
lanières cendrées et se couvrent de scutelies glauques 
cerclées de blanc, grands yeux ronds qui semblent re- 
garder du fond des limbes où la matière morte se revi- 
vifie. Il y a des collema, qu'une ondée gonfle en som- 
bres boursouflures, tremblotantes comme de la gélatine ; 
des sphéries dont les pustules font saillie en mamelles 
d'ébène, pleines de myriades de sachets à huit élégantes 




Clythre à longs pieds. — Continuation de la coque 
sur la base fournie par l'œuf. 



semences. Un coup de microscope donné au contenu de 
l'une de ces mamelles, point tout juste perceptible, nous 
découvre un monde stupéfiant : l'infini des richesses 
procréatrices dans un atome. Ah! que la vie est belle, 
même sur un éclat d'écorce pourrie, pas plus grand que 
l'ongle 1 Quel jardin! quel trésor! 

Yoilà le meilleur des pâturages essayés. Mes Glythres 
y paissent, groupées en troupeaux denses lorsque des 
points sont trouvés plus plantureux que les autres. On 
prendrait cet amas pour des pincées de certaines graines 
brunes et sculptées, telles qu'en fournit le muflier par 
exemple; mais ces graines s'ébranlent, oscillent; pour 
peu qu'une remue, les coques s'entre-choquent. D'autres 
errent, à la recherche d'une bonne place, titubant et cul- 

17 



2o8 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUE S 

butant sous le poids de la casaque; elles vagabondent à 
l'aventure dans ce monde si grand, si spacieux, le fond 
de ma tasse. 

Deux semaines ne sont pas écoulées qu'un liséré, 
dressé sur la margelle, double déjà la coquille de la 
Clytlire à longs pieds, afin de maintenir la capacité de 
la poterie en rapport avec la taille du ver, de jour en 
jour grandi. La partie récente, ouvrage de la larve, très 
nettement se distingue de la coque initiale, produit de 
la pondeuse : elle est lisse dans toute son étendue, 
tandis que le reste est orné de fossettes en rangées 
spirales. 

Rabotée à l'intérieur à mesure qu'elle devient trop 
étroite, la jarre à la fois s'amplifie et s'allonge. La pous- 
sière extraite, de nouveau pétrie en mortier, est reportée 
à l'extérieur, un peu de partout, et forme un crépi sous 
lequel disparaissent, à la longue, les élégances du début. 
Le clief-d'œuvre à fossettes est noyé sous une couche de 
badigeon; non toujours en plein cependant, même lors- 
que l'ouvrage arrive à ses finales dimensions. En pro- 
menant une loupe attentive entre les deux bosselures du 
fond, il n'est pas rare d'y voir, incrustés dans la masse 
terreuse, les restes de la coque de l'œuf. C'est la marque 
de fabrique du potier. L'arrangement des crêtes hélicoï- 
dales, le nombre et la forme des fossettes, permettent 
d'y lire à peu près le nom du fabricant, Clythre ou Cryp- 
locéphale. 

Au début, je ne pouvais concevoir le manipulateur de 
pâte céramique fonder lui-même sa poterie, en ouvrager 
les premiers linéaments. Mes doutes avaient raison. 
Ver de Clythre et ver de Cryptocépbale ont en héritage 
maternel une coquille, un vêtement qu'il leur suffit 



LES CLYTHRES (L'OEUF) 2o9 

cFagrandir. De naissance, ils sont riches d'une layette, 
base de leur trousseau. Ils ramplifient, mais sans 
en imiter l'artistique élégance. L'âge fort renonce 
aux dentelles dont la mère se complaît à vêtir le nou- 
veau-né. 



XIX 



LA MARE 



Délice de ma prime enfance, la mare est encore spec- 
tacle dont mes vieux ans ne peuvent se lasser. Quelle 
animation en ce monde verdoyant des conferves! Par 
légions noires, sur la tiède vase des bords, le petit têtard 
du crapaud se repose et frétille; entre deux eaux, le 
triton à ventre orangé mollement navigue du large avi- 
ron de sa queue aplatie ; parmi les joncs stationnent les 
flottilles des Phryganes, à demi sorties de leurs étuis, 
tantôt mignon fagot de bûchettes, tantôt tourelles de 
menus coquillages. 

Aux lieux profonds plonge le Dytique, muni de ses 
réserves respiratoires : au bout des élytres, bulle d'air, 
et sous la poitrine, lamelle gazeuse qui resplendit ainsi 
qu'une cuirasse d'argent; à la surface, vire et revire le 
ballet des Gyrins, perles miroitantes ; à côté patine in- 
submersible l'attroupement des Hydromètres, qui glis- 
sent par brassées transversales semblables à celles du 
cordonnier en travail de couture. 

Voici les Notonectes, qui nagent sur le dos avec deux 
rames étalées en croix; les Nëpes aplaties, à tournure 
de scorpion; voici, sordidement vùtue de boue, la larve 
de la plus grande de nos Libellules, si curieuse par sa 
façon d'avancer : elle s'emplit d'eau Farrière-train, vaste 



LA mari: 2GI 

entonnoir, l'expulse, et progresse d'autant par le recul 
de sa pièce hydraulique. 

Le mollusque, gent paisible, abonde. Au fond, les Pa- 
ladines ventrues discrètement soulèvent un peu leur 
opercule, entr'ouvrent le volet de leur habitation; à 
ileur d'eau, dans les clairières du jardin aquatique, lui- 
ment l'air Physes, Limnées et Planorbes. Des Sangsues 
noires se contorsionnent sur leur proie, un tronçon de 
lombric; des milliers de vermisseaux rougeâtres, qui 
deviendront moustiques, vont tournoyant et se recour- 
bent en manière d'élégants dauphins. 

Oui, couvée par le soleil, une nappe stagnante, de 
quelques pas d'étendue, est un monde immense, iné- 
puisable trésor d'observation pour l'homme studieux, 
émerveillement pour l'enfant qui, lassé de sa barque 
en papier, s'avise de regarder un peu ce qui se passe 
au sein de l'eau. Disons les souvenirs que m'a laissés la 
première mare, alors que l'idée commençait à poindre 
dans ma cervelle de sept ans. 

Dans mon pauvre village natal, inclément de saison, 
avare de sol, comment gagner sa vie? Le propriétaire de 
quelques arpents de pelouse élève des moutons. Aux 
meilleurs endroits de son bien, il gratte le terrain de la 
pointe de l'araire; il l'aplanit en gradins que retien- 
nent des murs de pierrailles. L'âne y transporte à pane- 
rées le fumier de l'étable. Alors excellemment vient la 
pomme de terre, qui, bouillie et servie toute chaude 
dans un corbillon en paille tressée, est la principale res- 
source en hiver. 

Si la récolte dépasse les besoins de la maisonnée, 
avec le surplus se nourrit un porc, la précieuse bète, 
trésor de lard et de jambon. Le troupeau fournit du 



262 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

beurre et du caillé; le jardin a des choux, des raves, et 
même quelques ruches dans le coin le mieux abrité. 
Avec telles richesses on peut voir venir. 

Mais nous, nous n'avons rien, rien que la maison- 
nette, héritage maternel, et le jardinet attenant. Les 
maigres ressources du ménage s'épuisent. Il est temps 
d'y veiller, et au plus vite. Qu'entreprendre? Apre ques- 
tion qu'agitaient un soir le père et la mère. 

Caché sous l'escabelle du bûcheron, Petit-Poucel 
écoutait ses parents vaincus par la misère. Tout en 
ayant l'ai-r de dormir, les coudes sur la table, j'écoute 
aussi, non de navrants desseins, mais de beaux projets 
dont j'ai le cœur tout réjoui. Voici l'affaire. 

Au bas du village, près de l'église, au point où les 
eaux de la grande fontaine voûtée s'échappent de leur 
déversoir souterrain et vont rejoindre le ruisseau du 
vallon, un industrieux, retour de la guerre, vient de 
monter une petite fonderie de suif. Il cède à vil prix 
les résidus de ses bassines, les graillons puant la chan- 
delle. Il dit sa marchandise excellente pour engraisser 
les canards. 

« Si nous élevions des canards, fait la mère; ils se 
vendent bien à la ville. Henri les garderait, les condui- 
rait au ruisseau. 

— Soit, répond le père, élevons des canards. Bien 
qu'il y ait certaines difficultés à l'entreprise, essayons. » 

Cette nuit-là, je fis des rêves de paradis : j'étais avec 
mes canetons, habillés de velours jaune; je les condui- 
sais à la mare, j'assistais à leur bain, je les ramenais, 
portant dans un panier les plus fatigués. Une paire de 
mois après, les oisillons de mes rêves étaient une réa- 
lité, au nombre de vingt-quatre. Deux poules les avaient 



LA MARE 263 

couvés, Tune, la grosse noire, hôte de la maison, l'autre 
prêtée par une voisine. 

Pour les élever, la première suffit, tant elle est soi- 
gneuse de sa famille d'adoption. Tout d'abord les choses 
marchent à souhait : un baquet avec deux travers de 
doigt d'eau fait office de mare. Les jours de soleil, les 
canetons s'y baignent sous l'œil anxieux de la poule. 

Encore une quinzaine, et le baquet devient insuffisant. 
Il ne s'y trouve ni cressons peuplés de menus coquilla- 
ges, ni vers et têtards, friands morceaux. L'heure est 
venue des plongeons et des recherches dans le fouillis 
des herbes aquatiques ; pour nous aussi est venue l'heure 
des difficultés. 

Certes le meunier, voisin du ruisseau , a de beaux 
canards, d'élevage aisé, peu coûteux; le fondeur de 
suif, qui vante ses graillons, en a pareillement, favo- 
risé qu'il est des eaux perdues de la fontaine, au bas du 
village; mais nous, tout là-haut, aux étages supérieurs, 
comment procurer à nos couvées les ébats aquatiques? 
En été, à peine avons-nous de l'eau pour boire. 

Près de la maison, sous une niche en pierres de taille, 
suinte une maigre source, au fond d'une cuvette creu- 
sée dans le roc. Nous sommes quatre ou cinq familles à 
puiser là dedans avec des seaux en cuivre. Quand l'â- 
ne sse du maître d'école a bu et que le voisinage a fait 
sa provision de la journée, la cuvette est à sec. 11 faut 
attendre vingt-quatre heures pour qu'elle se remplisse 
encore. Non, ce n'est pas dans ce trou que se plairaient 
et surtout que seraient tolérés les canards. 

Reste le ruisseau. Y descendre avec la bande d'oisil- 
lons est périlleux. En chemin, à travers le village, se 
ferait rencontre de chats, hardis ravisseurs de petite 



âG4 SOUVENIRS ENTOMO LOGIQ UES 

volaille; quelque roquet hargneux pourrait effrayer le 
troupeau, le disperser, et ce serait grave embarras que 
(le le rassembler au complet. Évitons le tumulte ; réfu- 
gions-nous en lieux paisibles, isolés. 

Sur les hauteurs, le sentier qui passe derrière le châ- 
teau fait, non bien loin, coude brusque et se dilate en 
une petite plaine au bord des prés. Il longe un coteau 
rocheux d'oi^i pleure, au niveau de Tesplanade, un filet 
d'eau, origine d'une mare de quelque étendue. Là, tout 
le jour, profonde solitude. Les canetons y seront bien, 
et le trajet se fera sans encombre par un sentier désert. 

A toi, petit, de les conduire en ce lieu de délices. Ah! 
le beau jour que celui de mes débuts comme pasteur de 
canards! Pourquoi faut-il qu'il y ait une ombre à la séré- 
nité de telles joies! Les rapports trop fréquents de mon 
tendre épiderme avec les rudesses du sol m'ont valu au 
talon une grosse et douloureuse ampoule. Voudrais-je 
mettre les souliers, en réserve dans un coin de l'armoire 
pour les jours de fête et les dimanches, je ne le pour- 
rais. Pieds nus, au milieu des pierrailles, il faut aller, 
la jambe traînante et le talon compromis relevé. 

Allons, clopin-clopant et gaule en main, derrière les 
canards. Eux aussi, les pauvrets, ont la sandale sensi- 
ble; ils boitent, ils pépient, fatigués. Ils refuseraient 
d'avancer si, de distance en distance, on ne faisait halte 
sous le couvert d'un frêne. 

Enfin nous y sommes. Pour mes oisillons, l'endroit 
est des meilleurs : eau peu profonde, tiède, entrecoupée 
de mottes boueuses, îlots verdoyants. Aussitôt commen- 
cent les ébats du bain. Les canetons claquent du bec et 
farfouillent; ils tamisent les gorgées, rejettent le bouil- 
lon clair, gardent les bons morceaux. Aux flaques pro- 



LA MARE 26:; 

fondes, ils pointent le croupion en l'air et barbotent eu 
bas. Ils soutbeureux, et c'est bénédiction que de les voir 
à l'ouvrage. Laissons-les faire. A mon tour de jouir de 
la mare. * 

Qu'est ceci? Sur la boue mollement reposent des cor- 
dons noueux, couleur de suie. On les prendrait pour des 
fils de laine tels qu'on les tire d'un vieux bas défait. 
Quelque bergère tricotant des cbaussettes noires, et trou- 
vant son ouvrage mal réussi, aurait-elle recommencé 
le travail et rejeté là, d'un geste d'impatience, le fil 
ondulé en mailles par le jeu des aiguilles? On le dirait 
en vérité. 

Je cueille dans le creux de la main un bout de ces 
cordons. C'estvisqueux, d'extrême mollesse, cela glisse, 
insaisissable, entre les doigts. Quelques nœuds se crè- 
vent, épanchent leur contenu. Il en sort un globule noir. 
gros comme une tête d'épingle et suivi d'une queue 
aplatie. J'y reconnais, en très petit, un objet qui m'est 
familier, le têtard, famille du crapaud. J'en ai assez. 
Laissons tranquilles les cordons noueux. 

Ceux-ci m'agréent mieux. Ils tournent en rond à la 
surface de l'eau, et leur échine noire reluit au soleil. Si 
je lève la main pour les saisir, à l'instant ils disparais- 
sent, je ne sais oi^i. C'est dommage ; je voudrais bien les 
voir de près et les faire virer dans un petit bassin que 
je leur préparerais. 

Regardons au fond de l'eau en écartant ces paquets 
de filasse verte d'où montent des perles d'air s'amas- 
sant en écume. Il y a de tout là-dessous. Je vois de jo- 
lies coquilles à tours serrés, aplaties ainsi que des len- 
tilles; j'aperçois des vermisseaux porteurs d'aigrettes, 
de houppes ; j'en distingue avec de mois ailerons toujours 



266 SOUVENIRS ENÏOMOLOGIQUES 

en mouvement sur le dos. Que fait là tout ce monde? 
comment s'appelle-t-il? Je ne sais. Et longtemps je re- 
garde, gagné par l'incompréhensible mystère des eaux. 

Au point où la mare dégoutte dans la prairie voisine 
sont des aulnes où je fais superbe trouvaille. C'est un 
scarabée, pas bien gros, oli! non, moindre qu'un noyau 
de cerise, mais d'un bleu ineffable. Les anges, au pa- 
radis, doivent porter robe de cette couleur. Je mets la 
splendide bestiole dans un escargot mort, que je tam- 
ponne avec une feuille. A loisir, à la maison, j'admire- 
rai ce bijou vivant. D'autres distractions m'appellent. 

La fontaine alimentant la mare pleure du roc, limpide 
et froide. L'eau s'amasse d'abord dans une cuvette 
grande comme le creux des deux mains, puis se dé- 
verse et ruisselle. Cette chute demande un moulin, cela 
va de soi. 

Deux bouts de paille, artistement croisés sur un axe, 
fournissent la machine; des pierres plates dressées sur 
la tranclie donnent les appuis. Très beau succès : le 
moulin excellemment vire. Mon triomphe serait com- 
plet si je pouvais le faire partager. Faute d'autres ca- 
marades, j'y convie les canetons. 

Tout lasse en ce pauvre monde, même le moulin à 
deux pailles. Trouvons autre chose, combinons un bar- 
rage qui retiendra les eaux et donnera bassin. Pour la 
maçonnerie, les pierres ne manquent pas. Je choisis les 
plus convenables, je casse les trop grosses. En cette 
récolte de moellons, voici que soudain s'oublie l'entre- 
prise du barrage. 

Sur l'un des blocs cassés, au fond d'une cavité où 
pourrait se loger mon poing, quelque chose reluit, sem- 
blable à du verre. Le creux est tapissé de facettes assem- 



LA MARE 2G7 

blées six par six, qui lancent des éclairs, miroitent au 
soleil. Les jours de fête, j'ai vu quelque chose d'appro- 
chant lorsque, dans ses pendeloques, à la clarté des 
cierges, le lustre de l'ég-lise allume ses étoiles. 

Entre enfants, en été, sur la paille des aires, j'ai ouï 
parler de trésors qu'un dragon garde sous terre. Dans 
ma pensée s'éveillent ces trésors ; confus, mais glorieux, 
sonne dans ma mémoire le nom de pierreries. Je songe 
à la couronne des rois, aux colliers des princesses. En 
cassant des cailloux aurais-je découvert, mais bien plus 
riche, ce qui brille tout petit à la bague de ma mère? Il 
m'en faut d'autres. 

Le dragon des trésors souterrains m'est généreux. Il 
me livre ses diamants en telle quantité, que je suis pos- 
sesseur d'un amas de pierrailles oi^i scintillent des grou- 
pes superbes. Il fait davantage : il me livre son or. 

Le filet d'eau ruisselant du rocher tombe sur un lit 
de sable fin qu'il soulève en remous. Si je me penche du 
côté du jour, j'aperçois au point de la chute tourbillon- 
ner comme une limaille d'or. Est-ce bien le fameux 
métal dont on fait les louis, si rares à la maison? On 
le dirait, tant cela reluit. 

Je mets une pincée de sable dans le creux de la main. 
Les parcelles brillantes y sont nombreuses, mais si 
petites qu'il me faut les cueillir du bout d'une paille 
humectée de salive. Laissons cela : c'est trop menu et 
trop ennuyeux à récolter. Les morceaux gros et de va- 
leur doivent se trouver plus avant, dans l'épaisseur du 
roc. On reviendra plus tard, on pétarderala montagne. 

Je casse encore des pierres. Oh ! la singulière chose 
qui, tout d'une pièce, vient de se détacher! Cela tourne 
en spire comme certains escargots plats qui, en temps 



268 SOUVENIRS ENTOMOLO GIQUES 

de pluie, sortent des fentes des vieux murs. Avec ses 
cotes noueuses, cela ressemble à une petite corne de 
bélier. Coquillage ou corne de mouton, c'est très curieux. 
Comment se fait-il qu'il y ait de ces clioses-là dans la 
pierre? 

Curiosités et richesses me gonflent les poches de cail- 
loux. Il se fait tard, et les canetons sont repus. Allons, 
mes petits, rentrons. En mes joies, l'ampoule du talon 
est oubliée. 

Le retour est une fête. Une voix me berce, intradui- 
sible, plus douce que le langage et vague comme le 
rêve. Elle me parle pour la première fois des mystères 
de la mare; elle glorifie l'insecte paradisiaque que j'en- 
tends grouiller dans l'escargot mort, sa cage provisoire; 
elle chuchote les secrets du roc, la limaille d'or, la joail- 
lerie à facettes, la corne de bélier changée en pierre. 

Ah! pauvre naïf, refoule tes joies! J'arrive. Mes po- 
ches sont aperçues faisant bosse, outrageusement bour- 
rées de pierres. Sous le poids et les aspérités de la charge, 
l'étoffe a cédé : 

(( Mauvais drôle, fait le père à la vue du dégât, je 
t'envoie garder les canards, et tu t'amuses à ramasser 
des pierres, comme s'il n'y en avait pas assez autour de 
la maison ! Vite 1 jette au loin tes cailloux. » 

Navré, j'obéis. Diamants, poudre d'or, corne pétri- 
fiée, scarabée du paradis, vont rejoindre un tas de ba- 
layures devant la porte. 

La mère se lamente. « Elevez des enfants pour les 
voir après si mal tourner. Tu me feras mourir de cha- 
grin. Les herbes, passe encore, c'est bon pour les la- 
pins. Mais les pierres, qui te déchirent les poches; les 
bètes, qui de leur venin te feront venir du mal aux 



LA MARE 209 

mains, que veux-tu en faire, innocent! Pas possible, 
quelqu'un t'a jeté un mauvais sorti » 

En votre simplicité, pauvre mère, oui, vous aviez rai- 
son : un mauvais sort m'avait été jeté, je le reconnais 
aujourd'hui. Quand on a tant de peine à gagner son 
morceau de pain, affmer son intelligence n'est-ce pas se 
rendre plus apte à pâtir? Pour les naufragés de la vie, 
à quoi bon le tourment d'apprendre î 

A cette heure tardive, me voilà bien avancé : guetté 
par la misère et sachant que les diamants de la fontaine 
aux canetons étaient du cristal de roche, la poudre d'or 
du mica, la corne de pierre une ammonite, le scarabée 
d'azur une Hoplie ! Méfions-nous des fêtes du savoir, nous 
les pauvres; creusons notre sillon de bœuf dans les 
champs du trivial, fuyons les tentations de la mare, 
surveillons nos canards, et laissons à d'autres, favorisés 
de la fortune, le tracas d'expliquer la machine du monde, 
si le cœur leur en dit. 

Eh bien, non ! — Seul des vivants, l'homme a l'appétit 
du savoir; seul il interroge le mystère des choses. Du 
moindre d'entre nous s'élèvent des pourquoi, noble tour- 
ment inconnu de la bête. S'ils parlent en nous avec plus 
d'insistance, avec plus d'impérieuse autorité, s'ils nous 
détournent du lucre, unique but de la vie aux yeux de 
la plupart, convient-il de s'en plaindre? Gardons-nous- 
en bien ; ce serait renier le meilleur de nos dons. 

Efforçons-nous, au contraire, dans la mesure de nos 
aptitudes, de faire jaillir quelques lueurs de l'énorme 
inconnu; interrogeons, questionnons, arrachons, de-ci, 
de-là, quelques lambeaux de vérité. Nous succomberons 
àla peine; dans une société si mal coordonnée, peut- 



270 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQL E S 

être finirons-nous sur un grabat. Allons de l'avant, tout 
de même ; notre consolation sera d'avoir augmenté d'un 
atome la masse du connu, incomparable trésor de l'hu- 
manité. 

Puisque ce modeste lot m'est dévolu, je reviens donc 
à la mare, malgré les admonestations sensées et les 
pleurs amers qu'elle me valut autrefois. J'y reviens, 
non à celle des petits canards, si fleurie d'illusions : 
telle mare ne se rencontre pas deux fois dans la vie. Il 
faut étrenner sa première culotte et ses premières idées 
pour avoir chance pareille. 

Bien d'autres, depuis ces temps lointains, ont été ren- 
contrées, supérieures en richesses, et d'ailleurs explo- 
rées d'un regard quelque peu mûri par l'expérience. 
Passionnément je les ai fouillées du filet, j'ai remué 
leur vase, j'ai saccagé leurs algues chevelues. Nulle, en 
mes souvenirs, ne vaut la première, glorifiée dans ses 
joies et ses déboires par la merveilleuse perspective 
des années. 

Nulle non plus ne conviendrait à mes projets d'au- 
jourd'hui. Leur monde est trop vaste. Je me perdrais 
dans leurs immensités où librement, au soleil, l'animé 
pullule. Comme l'Océan, ce sont des infinis de fécon- 
dité. Et puis, toute surveillance assidue, non troublée 
parle passant, devient impraticable du moment qu'il 
faut opérer sur la voie publique. Ce qu'il me faut, c'est 
nne mare très réduite, parcimonieusement peuplée à 
ma guise, une mare artificielle, tenue en permanence 
sur ma table de travail. 

Dans un coin du tiroir a été oubliée une pièce de 
vingt francs. Je peux en disposer sans trop compro- 
mettre l'équilibre du budget domestique. Faisons cette 



Là mark 271 

largesse à la science, qui, je le crains bien, m'en aura 
peu d'obligation. Le luxe d'outillage peut convenir aux 
laboratoires où s'interrogent à grands frais la cellule et 
la fibre du mort; il est d'utilité douteuse quand il faut 
étudier les actes du vivant. Les secrets de la vie sont 
pour le simple, l'improvisé, de prix nul. 

Que m'ont coûté les meilleurs résultats de mes études 
sur les instincts? Rien autre que du temps, et surtout de 
la patience. Mes vingt francs, prodigue débours, sont 
donc bien aventurés si j'en fais emploi pour l'acquisi- 
tion d'un appareil d'étude. Comme aperçus nouveaux, 
ils ne me rapporteront rien; j'en ai le pressentiment. 
Essayons toutefois. 

Le forgeron m'assemble en charpente de cage quel- 
ques tringles de fer. Le menuisier, vitrier à l'occasion, 
car dans mon village il faut faire un peu de tout pour 
joindre les deux bouts de l'année, assoit la charpente 
sur un socle de bois et la munit pour couvercle d'une 
planchette mobile; dans les quatre faces latérales, il en- 
châsse des carreaux de vitre épais. Yoilà l'appareil prêt, 
avec fond de tôle goudronnée et robinet d'épuisement. 
Les constructeurs se montrent satisfaits de leur ou- 
vrage, singulière nouveauté dans leurs ateliers, où bien 
des curieux se demandent à quels usages doit me servir 
la petite auge de verre. La chose fait quelque bruit. 
D'aucuns prétendent qu'elle est destinée à conserver ma 
provision d'huile d'olive et remplace chez moi le réci- 
pient usité ici, l'urne creusée dans un bloc de pierre. 
Qu'auraient-ils pensé de mon détraquement d'esprit, 
CCS utihtaires, s'ils avaient su que mon coûteux engin 
devait uniquement me servir à regarder dans l'eau de 
misérables betes ! 



272 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Forgeron et vitrier sont contents de leur travail. Je 
suis moi-même satisfait. En sa rusticité, l'appareil ne 
manque pas d'élégance. Il fait très bien, posé sur une 
petite table, devant une fenêtre visitée du soleil la ma- 
jeure partie du jour. Sa contenance est d'une cinquan- 
taine de litres. Comment l'appellerons-nous? Aquarium? 
Non, ce serait trop prétentieux, et bien à tort rappelle- 
rait le joujou aquatique à rocailles, cascatelles et pois- 
sons rouges de la badauderie bourgeoise. Aux choses 
sérieuses conservons leur gravité; ne faisons pas de 
mon auge d'étude une futilité de salon. Donnons-lui le 
nom de mare vitrée. 

Je la meuble d'un monceau de ces incrustations cal- 
caires dont certaines sources du voisinage engainant 
les touffes mortes des joncs. C'est léger, fistuleux et 
donne la vague image d'un récif madréporique. C'est, 
de plus, velouté d'un court byssus vert, prairie naissante 
de minimes conferves. Je compte sur cette humble vé- 
gétation pour maintenir l'eau dans un état convenable 
de salubrité, sans recourir à des renouvellements qui, 
par leur fréquence, troubleraient le travail de mes colo- 
nies. Hygiène et tranquillité sont ici les premiers fac- 
teurs du succès. 

Or, la mare peuplée ne tardera pas à s'imprégner de 
gaz irrespirables, d'efiluvcs putrides et autres scories 
de l'animal; elle deviendra une sentine où la vie aura 
tué la vie. A mesure qu'ils se forment, ces résidus doi- 
vent disparaître, brûlés et assainis; de leurs ruines 
oxydées doit même renaître le gaz vivifiant consommé, 
afin que l'eau conserve immuable richesse en élément 
respirable. En son officine de cellules vertes, le végétal 
réalise celte épuration. 



LA MARE 273 

Lorsque le soleil donne dans la mare vitrée, c'est un 
spectacle à voir que celui du travail de l'algue. Le récif 
à tapis vert s'illumine d'une infinité de points scintil- 
lants et prend l'aspect d'une féerique pelote de velours 
où par milliers seraient implantées des épingles à tète 
de diamant. De l'exquise joaillerie, sans discontinuer, 
des perles se détachent, aussitôt remplacées par d'au- 
tres sur récrin générateur; d'une molle ascension elles 
s'élèvent, pareilles à des globules de lumière. Il en fuse 
de partout. C'est un feu d'artifice continuel tiré au sein 
de l'eau. 

La chimie nous dit : à la faveur de sa matière verte 
et du stimulant des rayons solaires, l'algue décompose 
le gaz carbonique dont l'eau s'est imprégnée par la res- 
piration de ses habitants et la corruption des déchets 
organiques; elle garde le charbon, qui s'élabore en nou- 
veaux tissus; elle exhale l'oxygène en fines bulles. Celles- 
ci partiellement se dissolvent dans l'eau et partiellement 
gagnent la surface, où leur écume rend à l'atmosphère 
le gaz respirable surabondant. Avec la partie dissoute 
vivent les populations de la mare et disparaissent oxy- 
dés les malsains produits. 

Tout vieil habitué que je suis, je prends intérêt à cette 
triviale merveille d'un paquet de conferves perpétuant 
l'hygiène dans une eau stagnante ; je regarde d'un œil 
ravi l'inépuisable jet de fusées huileuses; j'entrevois en 
imagination les temps antiques où l'algue, premier-né 
des végétaux, ébauchait pour les vivants une atmos- 
phère respirable, alors que les boues continentales com- 
mençaient d'émerger. Ce que j'ai sous les yeux, entre 
les carreaux de mon auge, me raconte l'histoire delà 
planète s'enveloppant d'air pur. 

18 



XX 



LA PHRYGAXE 



Qui logerai-je dans mon auge vitrée, maintenne en 
salubrité permanente par le travail de l'algue? J'y met- 
trai la Phrygane, habile à se vêtir. Parmi les insectes 
qui s'habillent, bien peu la dépassent en ingéniosité 
d'accoutrement. Les eaux de mon voisinage m'en livrent 
cinq ou six espèces, ayant chacune son art spécial. Une 
seule aura pour aujourd'hui les honneurs de l'histoire. 

Elle me vient des eaux dormantes, à fond boueux, 
encombrées de menus roseaux. Autant qu'on peut en 
juger d'après la demeure seule, ce serait, disent les 
maîtres spécialistes, le Limnopkilus flamcornis. Son 
ouvrage a valu à toute la corporation le joli nom de 
Phrygane, terme grec signifiant morceau de bois, bû- 
chette. De façon non moins expressive, le paysan pro- 
vençal la nomme loii porto-fais, Ion porto-canèu. C'est 
la bestiole des eaux dormantes portant un fagot en 
menus chaumes, débris du roseau. 

Son fourreau, maison ambulante, est œuvre compo- 
site et barbare, amoncellement cyclopéen où l'art cède la 
place à l'informe robusticité. Les matériaux en sont très 
variés, à tel point qu'on s'imaginerait avoir sous les 
yeux le travail de constructeurs dissemblables, si de fré- 
quentes transitions n'avertissaient du contraire. 



LA PHRYGANE 275 

Chez les jeunes, les novices, cela débute par une sorte 
de panier profond en vannerie rustique. L'osier employé, 
de nature à peu près toujours la même, n'est autre que 
des tronçons de radicelles rigides, longtemps rouies et 
décortiquées sous les eaux. La petite larve qui a fait 
trouvaille de pareils filaments les scie de la mandibule, 
les débite en baguettes droites, qu'elle fixe une à une 
sur le bord de son panier, toujours en travers, perpen- 
diculairement à l'axe de l'ouvrage. 

Représentons-nous un cercle enveloppé d'un hérisse- 
ment de tangentes, ou mieux un polygone dont les 
côtés seraient de part et d'autre prolongés. Sur cet 
assemblage de droites étageons-en d'autres par assises 
répétées, sans nous préoccuper d'une orientation com- 
mune; nous obtiendrons une sorte de fascine hirsute 
dont les osiers déborderaient de tous côtés. Tel est le 
bastion du jeune âge, système défensif excellent avec 
sa pilosité continue de hallebardes, mais de manœuvre 
pénible à travers le fouillis des herbes aquatiques. 

Tôt ou tard le ver renonce à cette espèce de chausse- 
trape s'accrochant de partout. Il était vannier, mainte- 
nant il se fait charpentier; il construit en poutrelles et 
solives, c'est-à-dire en rondins hgneux, brunis sous les 
eaux, souvent de la grosseur d'une forte paille, longs 
d'un travers de doigt plus ou moins, tels que le hasard 
les fournit. 

Du reste, il y a de tout dans cette friperie : fragments 
de chaume, tubes de jonc, débris de ramille, tronçons 
de menue tige quelconque, éclats de bois, lopins d'é- 
corce, graines volumineuses, notamment semences de 
l'iris des marais, tombées rougeâtres de leurs capsules, 
et maintenant noires comme charbon. 



276 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

L'hétéroclite coUectioQ s'écliafaude au hasard. Des 
pièces sont fixées en long-, d'autres en travers, d'autres 
obliquement. Des angles rentrent, des angles sortent 
en brusques anfractuosités ; le gros se mélange au menu, 
le correct avoisine l'informe. Ce n'est pas un édifice, 
c'est un amoncellement insensé. Parfois un beau désor- 
dre est un efïét de l'art. Ce n'est pas ici le cas : l'ouvrage 
de la Phrygane est objet inavouable. 

Et ce fol entassement succède sans transition à la 
régulière vannerie du début. La fascine de la jeune larve 
ne manquait pas d'une certaine élégance, avec ses fines 
lattes, toutes méthodiquement empilées entravers; et 
voici que le constructeur, grandi, expérimenté, devenu, 
croirait-on, plus habile, abandonne le devis coordonné 
pour en adopter un autre, sauvage et confus. 

Entre les deux systèmes, nul degré de transition; 
sur le panier du début brusquement se dresse l'extra- 
vagant monceau. Si l'on ne trouvait fréquemment les 
deux genres d'ouvrage superposés, on n'oserait leur 
accorder origine commune. Seule leur jonction les ra- 
mène à l'unité, malgré le disparate. 

Mais le double étage n'est pas de durée indéfinie. 
Devenu grandelet et logé à sa guise dans un amas de 
solives, le ver renonce au panier du jeune Age, devenu 
trop étroit et faix embarrassant. Il tronque son fourreau, 
il en détache et abandonne l'arrière, œuvre du début. 
En déménageant plus haut et plus au large, il sait, par 
une rupture, alléger sa mobile maison. Reste seul l'étage 
supérieur, que prolonge à l'embouchure, à mesure qu'il 
en est besoin, la même architecture en poutrelles sans 
ordre. 

Avec ces étuis, odieux fagots, s'en trouvent d'autres, 



LA PHIUGANE 



277 



tout aussi fréquents, d'exquise élégance et composés 
en entier de menus coquillages. Sortent-ils du même 
atelier? Il faut dos preuves bien évidentes pour le 
croire. Ici c'est l'ordre avec ses beautés, là le désordre 
avec ses laideurs; d'une part les délicatesses d'une mar- 




queterie en coquilles, de l'autre les rudesses d'un amas 
de rondins. Le tout néanmoins provient du même ouvrier. 
Les preuves en surabondent. Sur tel étui déplaisant 
au regard par la confusion de ses pièces ligneuses, par- 
fois des placages se montrent, réguliers et faits de 




Fourreaux de Phrygane eu coquillages. 

coquilles; de même à tel chef-d'œuvre en coquillage il 
n'est pas rare de voir accolé un odieux enchevêtrement 
de solives. On éprouve quelque dépit à voir le bel étui 
déparé de cette barbare façon. 

Ces mélanges nous disent que la rustique amonce- 
leuse de poutres excelle, à l'occasion, dans l'art de gra- 
cieux pavés en coquilles, et qu'elle pratique indifTérem- 
ment la brutale charpente et la délicate marqueterie. 



278 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

En ce dernier cas, le fourreau se compose avant tout 
de Planorbes, choisis parmi les moindres et disposés à 
plat. Sans être d'une scrupuleuse régularité, l'ouvrage, 
bien réussi, ne manque pas de mérite. Les jolies spires, 
à tours serrés, plaquées l'une contre l'autre au même 
niveau, font un ensemble d'excellent aspect. Jamais 
pèlerin revenant de Saint-Jacques-de-Compostelle n'a 
mis sur ses épaules camail mieux agencé. 

Mais trop souvent reparaît la fougue de la Pbrygane. 
insoucieuse des proportions. Le volumineux s'associe 
au petit, l'exagéré brusquement se dresse, au grand 
dommage de l'ordre. A côté de minimes Planorbes, 
grands au plus comme une lentille, d'autres sont fixés, 
de l'ampleur de l'ongle, impossibles à correctement 
encastrer. Ils débordent les parties régulières, en gâtent 
le fini. 

Pour comble de désordre, aux spires plates la Pbry- 
gane adjoint toute coquille morte sans distinction d'es- 
pèce, au hasard des trouvailles, pourvu qu'elle ne soit 
pas de volume excessif. Dans sa collection de bric-à- 
brac, je relève des Physes, des Paludines, desLimnées, 
des Ambrettes et même des Pisidics, mignons coffrets 
à deux valves. 

Le coquillage terrestre, entraîné dans le fossé par les 
eaux pluviales après la mort de l'habitant, est accepté 
non moins bien. Dans l'ouvrage en défroques du mol- 
lusque, je trouve incrustés les fuseaux des Glausilies, 
les tonnelets des Maillots, les turbines des Hélices de 
petite taille, les volutes bâillantes des Vitrines, les tou- 
relles des Bulimes, hôtes des prairies. 

En somme, la Pbrygane bâtit avec un peu de tout, 
venu de la plante ou du mollusque mort. Parmi les dé- 



LA PHRYGANE 279 

cliels si variés de ]a mare, les seuls matériaux refusés 
sont les graviers. De la construction sont exclus, avec 
un soin bien rarement en défaut, la pierre et le caillou. 
C'est ici question d'hydrostatique sur laquelle nous al- 
lons revenir tout à l'heure. Pour le moment, tâchons 
d'assister à l'édification du fourreau. 

Dans un verre à boire qui, par sa faible capacité, me 
rendra l'observation plus facile et plus précise, je loge 
trois ou quatre Phryganes extraites à l'instant de leurs 
fourreaux avec tous les ménagements possibles. Après 
bien des tentatives qui m'ont enfin enseigné la bonne 
voie, je mets à leur disposition deux genres de maté- 
riaux, de qualités opposées : le souple et le rigide, le 
mol et le dur. C'est d'une part une plante aquatique 
vivante, cresson par exemple, ou bien ombrelle d'eau, 
munie à sa base d'un bouquet touffu de radicelles blan- 
ches ayant à peu près la grosseur d'un crin de cheval. 
Dans cette tendre chevelure, la Phrygane, à régime 
végétarien, trouvera à la fois de quoi construire et de 
quoi s'alimenter. C'est, d'autre part, un petit fagot de 
brindilles ligneuses, bien sèches, régulières et du cali- 
bre d'une forte pingle. Les deux approvisionnements 
sont côte à côte, emmêlent leurs fils et leurs baguettes. 
Dans l'ensemble, à sa convenance, la bête choisira. 

Quelques heures plus tard, les émois de la dénudation 
passés, la Phrygane travaille à se refaire un étui. Elle 
s'installe en travers d'un faisceau de radicelles enche- 
vêtrées, que les pattes rassemblent et que le mouvement 
ondulatoire de la croupe vaguement coordonne. Ainsi 
s'obtient, privé de consistance et mal déterminé, une 
sorte de ceinturon suspenseur, un étroit hamac à multi- 
ples points d'attache, car les divers brins qui le compo- 



280 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

sent sont respectés de la dent et se continuent, de pro- 
che en proche, avec les gros cordons des racines. Voilà, 
sans frais, la hase d'appui, convenablement fixée par 
des amarres naturelles. Quelques fils de soie, çà et là 
distribués, cimentent un peu le fragile assemblage. 

A l'œuvre de construction maintenant. Soutenue par 
le ceinturon suspenseur, la Phrygane s'allonge et pro- 
jette en avant les pattes intermédiaires qui, plus longues 
que les autres, sont les grappins destinés à saisir l'éloi- 
gné. Elle rencontre un bout de radicelle, s'y cramponne, 
remonte plus haut que le point saisi, comme si elle 
aunaitla pièce d'après une longueur requise ; puis, d'un 
coup de mandibules, fins ciseaux, elle tranche le fil. 

A l'instant, bref recul qui ramène la bête au niv^eau 
du hamac. Le tronçon détaché est en travers de la poi- 
trine, maintenu par les pattes antérieures, qui le tour- 
nent, le retournent, le brandissent, le couchent, le 
relèvent, comme s'informant de la meilleure position à 
lui donner. Ces pattes d'avant, les plus courtes des trois 
paires, sont de petits bras admirables de dextérité. Leur 
moindre longueur les met en prompte collaboration 
avec les mandibules et la filière, outils primordiaux; 
leur prestesse leur donne large part dans l'ouvrage. 
Leur fine articulation terminale, à doigt mobile et cro- 
chu, est pour la Phrygane l'analogue de notre main. 

Ce sont les pattes industrieuses. Celles de la seconde 
paire, exceptionnelles de longueur, ont pour fonction 
de harponner les matériaux à distance, d'ancrer l'ou- 
vrière quand elle mesure sa pièce et la détache d'un 
coup de cisailles. Enfin les pattes d'arrière, de longueur 
moyenne, fournissent appui lorsque les autres travail- 
lent. 



f 



LA PHRVGAXE 281 

La Phrygane, disons-nous, tenant appliqué en tra- 
vers sur la poitrine le morceau qu'elle vient de détacher, 
recule un peu sur son hamac de suspension jusqu'à ce 
que la filière soit au niveau de l'appui que lui fournis- 
sent les radicelles confusément rapprochées. Avec brus- 
querie elle manœuvre sa pièce, elle en cherche à peu 
près le milieu, de façon que les deux bouts débordent 
également de droite et de gauche; elle fait choix de 
l'emplacement, et aussitôt la filière travaille, tandis que 
les petites pattes d'avant maintiennent le morceau im- 
mobile dans sa position transversale. 

A l'aide d'un peu de soie, la soudure s'opère dans la 
région médiane du brin et sur une certaine longueur, 
autant que le permet, de droite et de gauche, la flexion 
de la tête. 

Sans tarder, de la même manière se harponnent à 
distance, se mesurent, se taillent et se mettent en place 
d'autres brins. A mesure que le voisinage se dégarnit, 
la récolte se fait à des portées plus longues, et la Phry- 
gane se projette davantage hors de son appui, où ne 
restent inclus que les derniers anneaux. Curieuse gym- 
nastique alors que celle de cette molle échine se tour- 
mentant et ondulant suspendue, tandis que les grappins 
sondent les environs à la recherche d'un fil. 

Tant de peine a pour résultat une sorte de manchon 
en cordelettes blanches. L'ouvrage est de faible consis- 
tance et d'arrangement peu régulier. D'après les ma- 
nœuvres du constructeur, j'entrevois cependant que 
l'édifice ne serait pas dépourvu de mérite si les maté- 
riaux s'y prêtaient mieux. La Phrygane apprécie assez 
bien la dimension de ses pièces au moment de les tail- 
ler; elle leur donne à toutes à peu près même longueur; 



.V 



i^.^o03 ^ 



282 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUE S 

elle les oriente sur la margelle du manchon toujours 
dans le sens transversal; elle les fixe par le milieu. 

Ce n'est pas tout : la manière de travailler vient lar- 
gement en aide à la coordination générale. Quand il 
construit avec des briques l'étroit canal d'une cheminée 
d'usine, le maçon se tient au centre de sa tourelle, et de 
proche en proche établit de nouvelles assises en tour- 
nant sur lui-même. La Phrygane opère de même. 

Elle pirouette dans son étui; elle y prend, sans gêne 
aucune, telle position qu'elle veut, de façon à mettre sa 
filière bien en face du point à cimenter. Nulle torsion 
du col pour obliquer vers la droite ou vers la gauche; 
nul renversement de la nuque pour atteindre les points 
d'arrière. La bête a constamment devant elle, à l'exacte 
portée de ses outils, l'emplacement où doit se fixer la 
pièce. 

Quand le morceau est soudé, elle tourne un peu de 
côté, d'une longueur équivalente à celle de la précé- 
dente soudure, et là, sur une étendue à peu près tou- 
jours la même, étendue déterminée par l'oscillation que 
la tête peut se permettre, elle fixe le morceau suivant. 

De ces diverses conditions devrait résulter un édifice 
géométriquement coordonné, ayant pour ouverture un 
polygone régulier. Comment alors se fait-il que le man- 
chon en brins de radicelles soit si confus, si gauchement 
agencé? Le voici. 

L'ouvrière a du talent, mais les matériaux se prêtent 
mal à un ouvrage correct. Les radicelles fournissent des 
tronçons très inégaux de forme et de calibre. Il y en a 
de gros et de menus, de droits et de sinueux, de simples 
et de ramifiés. De ces morceaux disparates faire assem- 
blage régulier n'est guère possible, d'autant plus que 



LA PHRYGANE 283 

la riiryganc ne semble pas accorder à son mauclion 
importance bien gTande. C'est pour elle ouvrage provi- 
soire, à la hâte confectionné pour se mettre vite à cou- 
vert. Les choses pressent, et des filaments bien tendres, 
tranchés d'un coup des mandibules, sont d'une récolte 
plus rapide et d'un assemblage plus aisé que ne le se- 
raient des solives, exigeant patient travail de la scie. 

L'incorrect manchon, que maintiennent en 'place de 
nombreuses amarres, est enfm une base sur laquelle va 
bientôt s'élever construction solide et définitive. A bref 
délai, l'ouvrage du début doit disparaître, croulant en 
ruines ; le nouveau, monument durable, persistera même 
après le départ du propriétaire. 

L'éducation en verre à boire me fournit un autre 
mode d'établissement initial. Pour matériaux, la Phry- 
gane reçoit cette fois quelques tiges bien feuillées de 
potamot [Potamogeton densum) et un paquet de menues 
ramilles sèches. Elle se campe sur une feuille, que les 
cisailles mandibulaires coupent transversalement à demi. 
La portion respectée sera lanière d'attache et fournira 
la stabilité nécessaire aux manœuvres du début. 

Sur une feuille voisine un segment est taillé en plein, 
anguleux et de belle ampleur. L'étoffe abonde, l'écono- 
mie est inutile. Une soudure à la soie fixe la pièce au 
lambeau non détaché en plein. En trois ou quatre opé- 
rations pareilles, la Phrygane est entourée d'un cornet 
dont l'embouchure s'évase en larges festons anguleux, 
très irréguliers. Le travail des cisailles se poursuit; de 
nouvelles pièces sont fixées de proche en proche à l'in- 
térieur de l'évasement, non loin du bord, si bien que 
le cornet s'allonge, se contracte et finit par envelopper 
l'animal d'une légère draperie à pans llottants. 



284 SOUVENIRS ENTOMO LOGIQUES 

Ainsi vêtue de façon provisoire, soit avec la fine soierie 
du potamot, soit avec le lainage que lui ont fourni les 
radicelles du cresson, la Phrygane songe à construire 
fourreau plus solide. L'étui actuel lui servira de base 
pour la robuste construction. Mais les matériaux néces- 
saires sont rarement dans un étroit voisinage; il faut 
aller à leur rechercbe, il faut se déplacer, ce qui n'a 
pas été fait jusqu'ici. A cet effet, la Pbrygane rompt 
ses amarres, c'est-à-dire les radicelles qui maintiennent 
fixe le manchon, ou bien la feuille de potamot à demi 
taillée sur laquelle s'est dressé le cornet. 

La voici libre. L'étroitesse de la mare artificielle, le 
verre à boire, la met bientôt en rapport avec ce qu'elle 
cherche. C'est un petit fagot de brindilles sèches, que j'ai 
choisies régulières et de menu diamètre. Avec plus de 
soin qu'elle n'en mettait à l'exploitation des fines raci- 
nes, la charpentière mesure sur le soliveau une lon- 
gueur à sa convenance. Le degré d'extension du corps 
pour atteindre le point où se fera la rupture lui fournit 
renseignement métrique assez précis. 

Le morceau est patiemment scié des mandibules, saisi 
des pattes antérieures et maintenu en travers sous le 
cou. Un mouvement de recul de la Pbrygane rentrant 
chez soi amène la pièce au bord du manchon. Alors 
recommencent, exactement de la même manière, les ma- 
nœuvres usitées pour l'ouvrage en tronçons de radicelles. 
Jusqu'à hauteur réglementaire, ainsi s'échafaudent les 
bûchettes, pareilles de longueur, largement soudées en 
leur milieu et libres aux deux extrémités. 

Avec les matériaux de choix mis à son service, la 
charpentière a construit ouvrage de quelque élégance. 
Les soliveaux sont tous rangés en travers parce que 



LA PHRYGANE 28o 

celte orientation est la plus commode pour le transport 
et la mise en place ; ils sont fixés par le milieu parce que 
les deux bras maintenant le rondin lorsque la filière tra- 
vaille doivent avoir de part et d'autre égale prise ; cha- 
que soudure porte sur une longueur sensiblement con- 
stante parce qu'elle équivaut à l'ampleur de flexion de 
la tête s'inclinant d'ici, puis de-là, lorsque la soie se 
dégorge; l'ensemble prend configuration polygonale, 
rapprochée du pentagone, parce que, d'une pièce à 
la suivante, la Phrygane pirouette sur elle-même d'un 
arc correspondant à l'étendue d'une soudure. La régu- 
larité de la méthode fait la régularité de l'ouvrage; 
mais il faut, bien entendu, que les matériaux se prêtent 
à l'exacte coordination. 

Dans sa mare naturelle, la Phrygane n'a pas souvent 
à sa disposition les solives de choix que je lui offre dans 
le verre à boire; elle rencontre un peu de tout; et ce peu 
de tout, elle remploie tel quel. Morceaux de bois, gros- 
ses semences, coquillages vides, bouts de chaume, frag- 
ments informes, prennent place vaille que vaille dans 
la construction, tels qu'ils sont rencontrés, sans retou- 
ches de la scie; et de cet amalgame, fruit du hasard, 
résulte un édifice d'incorrection choquante. 

L'ouvrière en cliarpenterie n'est pas oublieuse de ses 
talents; les belles pièces lui ont fait défaut. Qu'elle fasse 
trouvaille d'un chantier convenable, et du coup elle re- 
vient à l'architecture correcte, dont elle porte en elle- 
même les devis. Avec de petits Planorbes morts, tous d'é- 
gale ampleur, elle fait superbe étui en placage ; avec un 
pinceau de fines racines, réduites par la pourriture à leur 
axe ligneux, droit et rigide, elle manufacture d'élégan- 
tes fascines où notre vannerie trouverait des modèles. 



286 SOUVENIRS ENÏOMOLOGIQL ES 

Yoyons-la à l'ouvrage quand elle est dans lïmpossi- 
bilité de travailler la solive, sa pièce préférée. Inutile 
de lui offrir des moellons grossiers, nous reviendrions 
aux rustiques fourreaux. Sa propension à faire usage 
des semences noyées, de celles de l'iris par exemple, me 
suscite l'idée d'essayer les graines. Je fais choix du riz, 
qui par sa dureté sera l'équivalent du bois, et qui par 
sa belle blancheur, sa forme ovoïde, se prêtera à bâtisse 
artistique. 

Mes Phryganes dénudées ne peuvent, c'est évident, 
commencer leur ouvrage avec de pareils moellons. Où 
fixeraient-elles leur première assise? Une base leur est 
indispensable, de construction rapide et peu onéreuse. 
Elle leur est encore fournie par un manchon temporaire 
en radicelles de cresson. Sur cet appui viennent après 
les grains de riz, qui, groupés les uns sur les autres^ 
droits ou obliques, donnent enfin magnifique tourelle 
d'ivoire. Après les étuis en menus Planorbes, c'est ce 
que l'industrie phryganienne m'a fourni de plus élé- 
gant. Un bel ordre est revenu, parce que les matériaux 
identiques entre eux et réguliers sont venus en aide à 
la correcte méthode de l'ouvrière. 

Les deux démonstrations suffisent. Grains de riz et 
bûchettes établissent que la Phrygane n'est pas l'inepte 
annoncé parles extravagantes constructions de la mare. 
Ces entassements de cyclope, ces assemblages insensés, 
sont les suites inévitables de trouvailles fortuites, qu'on 
utilise tant bien que mal sans en avoir le choix. La char- 
penlière aquatique possède elle aussi son art, ses princi- 
pes d'ordre. Bien servie par la fortune, elle sait très bien 
ouvrer du beau; mal servie, elle fait comme tant d'autres : 
clic manufacture du laid. Misère conduit à laideur. 



LA PHRYGANE 287 

Sous un autre aspect, la Phrygane mérite attention. 
Avec une persévérance que ne lassent point les épreu- 
ves répétées, elle se refait un étui lorsque je la dénude. 
C'est en opposition avec les usages de la généralité des 
insectes, qui ne recommencent pas la chose faite, mais 
simplement la continuent d'après les règles habituelles, 
sans tenir compte des parties ruinées ou disparues. Ex- 
ception bien frappante : la Phrygane recommence. D'où 
lui vient cette aptitude? 

J'apprends d'abord que, pour une vive alerte, aisément 
elle quitte son fourreau. Sur les lieux de pêche, je loge 
mon butin dans des boîtes en fer-blanc, sans autre hu- 
midité que celle dont mes captures sont imbibées. L'a- 
mas est légèrement tassé afin d'éviter fâcheux tumulte 
et d'occuper du mieux l'espace disponible. Nul autre soin 
de ma part. Cela suffît pour conserver les Phryganes en 
bon état pendant les deux ou trois heures que me pren- 
nent la pèche et le retour. 

A mon arrivée, je trouve que beaucoup d'entre elles 
ont quitté leurs demeures. Elles grouillent nues parmi 
les étuis vides et ceux dont l'habitant n'est pas sorti. 
C'est pitié de voir ces délogées traîner leur ventre nu 
et leur frêle toison respiratoire sur le hérissement des 
bûchettes. Le mal d'ailleurs n'est pas grand. Je verse 
le tout dans la mare vitrée. 

Nulle ne reprend possession des fourreaux inoccupés. 
Peut-être serait-il trop long d'en trouver un exactement 
à sa taille. Il est jugé préférable de renoncer aux vieilles 
nippes et de se faire de toutes pièces étui neuf. Les cho- 
ses ne traînent pas en longueur. Du jour au lendemain, 
avec les matériaux dont l'auge en verre abonde, fagots 
de ramilles et touffes de cresson, toutes les dénudées se 



288 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

sont créé domicile du moins temporaire et sous forme 
de manchon en radicules. 

Le manque d'eau et les émois de la cohue dans les 
boîtes ont profondément troublé les captives, qui, dans 
l'imminence d'un grave danger, se sont empressées de 
déguerpir en abandonnant l'encombrante casaque, de 
port difficultueux. Elles se sont dépouillées pour mieux 
fuir. L'effroi survenu ne saurait être de mon fait : les 
naïfs ne sont pas si nombreux qui prennent intérêt aux 
choses de la mare; et la Phrygane n'a pas été précau- 
tionnée contre leurs perfidies. Le brusque abandon de la 
case a certainement un autre motif que les tracasseries 
de l'homme. 

Ce motif, le vrai, je l'entrevois. Au début, la mare 
vitrée était occupée par une douzaine de Dytiques, si 
curieux dans leurs manœuvres de plongeurs. Un jour, 
sans songer à mal et faute d'un autre logis, je leur 
adjoins une paire de poignées de Phryganes. Étourdi, 
qu'avais-je fait là! Les forbans, retirés dans les anfrac- 
tuosités des rocailles, ont à l'instant connaissance de la 
manne qui vient de leur échoir. 

Ils remontent à grands coups d'aviron; ils accourent, 
se jettent sur la troupe des charpentières. Chaque bandit 
happe un fourreau par le milieu, travaille à l'éventrer 
en arrachant coquilles et bûchettes. Tandis que se pour- 
suit la farouche énucléation dans le but d'atteindre le 
friand morceau inclus là dedans, la Phrygane, serrée 
de près, apparaît à l'embouchure de l'étui, se glisse 
dehors et vite décampe sous les yeux du Dytique, qui 
n'a pas l'air de s'en apercevoir. 

La première ligne de ce volume l'a déjà dit : le métier 
de tueur se passe d'intellect. Le brutal éventreur de 



• LA PIIRYGANE 289 

fourreaux ne voit pas la blanche anclouillette qui lui 
glisse entre les pattes, lui passe sous les crocs et s'en- 
fuit éperdue. 11 continue d'arraclier la toiture et de dé- 
chirer la doublure de soie. La brèche faite, il est tout 
penaud de ne rien trouver de ce qu'il attendait. 

Pauvre sot! A ta barbe, la persécutée est sortie, et tu 
ne l'as pas vue. Elle s'est laissée choir au fond, elle a 
pris refuge dans les mystères de la rocaille. Si les évé- 
nements se passaient dans les vastes étendues d'une 
mare, il est clair qu'avec leur système de prompt démé- 
nagement la plupart des appréhendées se tireraient d'af- 
faire. Enfuies au loin et remises de la chaude alerte, 
elles se reconstruiraient un fourreau, et tout serait fini 
jusqu'à nouvelle attaque, encore déjouée au moyen de 
la même ruse. 

Dans mon auge étroite, les faits tournent davantage 
au tragique. Quand les fourreaux ont été ruinés, quand 
les Phryganes trop lentes à déguerpir ont été grugées, 
les Dytiques regagnent les rocailles du fond. Là tôt ou 
tard se passent des choses lamentables. Les fuyardes 
toutes nues se rencontrent, succulents morceaux aus- 
sitôt mis en pièces et dévorés. Dans les vingt-quatre 
heures, rien de vivant ne me reste de mon troupeau de 
Phryganes. Pour continuer mes études il me fallut 
loger les Dytiques ailleurs. 

Dans les conditions naturelles, la Phrygane a ses 
exploiteurs, dont le plus redoutable est apparemuient le 
Dytique. Si, pour déjouer l'assaut du brigand, elle s'est 
avisée d'abandonner son fourreau en toute hâte, certes 
sa tactique ne manque pas d'opportunité ; mais alors une 
condition exceptionnelle s'impose : c'est l'aptitude à re- 
commencer l'ouvrage. Ce don extraordinaire du recom- 

19 



290 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

mencement, elle le possède à un haut degré. Volontiers 
j'en vois Torigine dans les persécutions du Dytique et 
autres forbans. Nécessité est mère d'industrie. 

Certaines Phryganes des genres Sericostoma et Lep- 
toceras s'habillent de grains de sable et ne quittent pas 
le fond du ruisseau. Sur un fond net, balayé par le cou- 
rant, elles déambulent d'un banc de verdure à l'autre, 
non désireuses de venir à la surface flotter et naviguer 
dans les joies du soleil. Les assembleuses de bûches et 
de coquilles sont mieux avantagées. Elles peuvent indé- 
finiment se maintenir à fleur d'eau sans autre soutien 
que leur esquif, s'y reposer par flottilles insubmersibles, 
s'y déplacer même en manœuvrant de l'aviron. 

D'où leur vient ce privilège? Faut-il voir dans le fagot 
de bûchettes une sorte de radeau à densité moindre que 
celle du liquide? Les coquilles, toujours vides et pou- 
vant contenir quelques bulles d'air dans leur rampe, 
seraient- elles des flotteurs? Les grosses solives qui, si 
disgracieusement, rompent le peu de régularité de l'ou- 
vrage, auraient-elles pour but d'alléger le trop lourd? 
Enfin la Phrygane, versée dans les lois de l'équilibre, 
ferait-elle choix de ses pièces, tantôt plus légères et 
tantôt plus lourdes suivant le cas, de façon à obtenir un 
ensemble capable de flotter? Les faits que voici refusent 
à la bète de pareils calculs hydrostatiques. 

J'extrais un certain nombre de Phryganes de leurs 
étuis, et je soumets ces derniers, tels quels, à l'épreuve 
de l'eau. Formé en entier soit de débris ligneux, ou bien 
encore de composition mixte, pas un ne flotte. Les four- 
reaux en coquilles descendent avec la rapidité d'un gra- 
vier, les autres mollement plongent. 

J'essaye un par un les matériaux isolés. Aucune co- 



LA PHRVGANE 291 

quille ne se maintient à la surface, même parmi les Pla- 
norbes que semblerait alléger une spire à tours multiples. 
Des débris ligneux, deux parts sont à faire. Les uns. 
brunis par le temps et saturés d'humidité, descendent au 
fond. Ce sont les plus abondants. Les autres, assez rares, 
plus récents et moins gorgés d'eau, flottent très bien. 
La résultante générale est Timmersion, comme en té- 
moignent les fourreaux entiers. Ajoutons que l'animal 
extrait de son étui est également dans l'impuissance de 
flotter. 

Pour stationner à la surface sans l'appui des herbages, 
comment donc fait la Phrygane, elle-même et son étui 
étant plus lourds que l'eau? Son secret est, bientôt dé- 
voilé. 

J'en mets quelques-unes à sec sur du papier buvard, 
qui absorbera l'excès de liquide défavorable à l'observa- 
tion. Hors de son séjour naturel, la bête âprement che- 
mine, inquiète. Le corps à demi sorti du fourreau, cette 
fois en entier ligneux, elle s'agrippe des pattes au plan 
d'appui. Alors, se contractant, efle ramène devers elle 
le fourreau, qui se dresse à demi et parfois même prend 
la position verticale. Ainsi cheminent les Bulimes, sou- 
levant leur coquille à chaque période de reptation. 

Après une paire de minutes à l'air libre, je remets à 
l'eau la Phrygane. Maintenant elle flotte, mais comme 
un cylindre inférieurement lesté. L'étui se tient vertical, 
l'orifice postérieur à fleur d'eau. Bientôt de cet orifice 
s'échappe une bulle d'air. Privé de cette allège, l'esquif 
immédiatement plonge. 

Même résultat avec les Pryganes à coquilles. D'abord 
eUes flottent, verticalement dressées, puis s'immergent 
et descendent, avec plus de rapidité que les premières. 



292 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

après avoir rejeté une ou deux bulles d'air par la kicarne 
d'arrière. 

Cela suffit : le secret est connu. Enveloppées de bois 
ou bien de coquilles, les Phryganes, toujours plus lour- 
des que l'eau, peuvent se maintenir à la surface au 
moyen d'un aérostat temporaire qui diminue la densité 
de l'ensemble. Le fonctionnement de cet appareil est des 
plus simples. 

Considérons l'arrière du fourreau. Il est tronqué, béant 
et muni d'un diaphragme membraneux, ouvrage de la 
filière. Un pertuis rond occupe le centre de ce rideau. 
Par delà vient la capacité de l'étui, régulière, à parois 
lisses et capitonnées de satin, quelle que soit la rudesse 
de l'extérieur. Armé à l'arrière de deux crocs qui mor- 
dent sur la doublure soyeuse, l'animal peut avancer ou 
reculer à sa guise à l'intérieur du cylindre, fixer ses 
crochets en tel point qu'il veut, et rester ainsi maître du 
fourreau, lorsque les six pattes et l'avant manœuvrent 
au dehors. 

Dans l'inaction, le corps est en plein rentré; la larve 
occupe toute la capacité tubulaire. Mais pour peu qu'elle 
se contracte vers l'avant, ou mieux encore qu'elle sorte 
en partie, un vide se fait à la suite de cette espèce de 
piston comparable à celui d'une pompe. A la faveur de 
la lucarne d'arrière, soupape sans clapet, ce vide aus- 
sitôt se remplit d'eau. Ainsi se renouvelle l'eau aérée 
autour des branchies, molle toison de cils répartis sur 
le dos et le ventre. 

Ce coup de piston n'intéresse que le travail respira- 
toire, il ne modifie pas la densité, ne change presque 
rien au plus lourd que l'eau. Pour obtenir allégement, 
il faut d'abord monter à la surface. A cet effet, la Phry- 



LA PHRYGANE 293 

gane escalade les herbages d'un appui à l'autre; elle 
grimpe, tenace dans son projet malgré les encombres 
que lui vaut son fagot au milieu du fouillis. Arrivée au 
but, elle émerge un peu le bout d'arrière, et un coup de 
piston est donné. 

Le vide obtenu s'emplit d'air, Cela suffit, l'esquif et 
le nautonier sont aptes à flotter. Inutile désormais, 
l'appui des herbages s'abandonne. C'est le moment des 
évolutions à la surface, dans les félicités du soleil. 

Comme navigateur, la Phrygane n'a pas grand mé- 
rite. Tournoyer sur elle-même, virer de bord, se dépla- 
cer quelque peu par un mouvement de recul, c'est tout 
ce qu'elle obtient, et encore de façon bien gauche. L'a- 
vant du corps, issu hors de l'étui, fait office d'aviron. 
A trois ou quatre reprises, brusquement il se relève, se 
fléchit, retombe et fouette l'eau. Ces coups de battoir 
répétés par intervalles amènent l'inhabile pagayeur en 
des parages nouveaux. Le voyage est de long cours si 
la traversée mesure un empan. 

Du reste, les bordées à fleur d'eau n'entrent guère 
dans les goûts de la Phrygane. Sont préférés les tré- 
moussements sur place, les stationnements par flottilles. 
L'heure venue de regagner les tranquillités du fond, 
sur mi lit de vase, l'animal, rassasié de soleil, rentre 
en plein dans son étui, chasse d'un coup de piston l'air 
de l'arrière-logis. La densité normale est reprise, et 
mollement le plongeon s'accomplit. 

On le voit : en construisant son fourreau, la Phry- 
gane n'a pas à se préoccuper de statique. Malgré le 
disparate de son ouvrage, oii le volumineux, moins 
dense, semble équilibrer le concentré, plus lourd, elle 
n'a pas à combiner en juste proportion le léger et le 



294 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

pesant. C'est par d'autres artifices qu'elle monte à la 
surface, qu'elle flotte, qu'elle replonge. L'ascension se 
fait par l'échelle des herbages aquatiques. Peu importe 
alors la densité moyenne de l'étui, pourvu que le faix 
à traîner n'excède pas les forces de la bête. D'ailleurs, 
déplacée dans l'eau, la charge est très réduite. 

Une bulle d'air admise dans la chambre d'arrière, 
que l'animal cesse d'occuper, permet, sans autre ma- 
nœuvre, station indéfinie à la surface. Pour replonger, 
la Phrygane n'a qu'à rentrer en plein dans sa gaine. 
L'air est chassé, et la pirogue, reprenant sa densité 
moyenne, supérieure à celle de l'eau, à l'instant s'im- 
merge, descend d'elle-même. 

Donc nul choix de matériaux de la part du construc- 
teur, nul calcul d'équilibre, à la seule condition de ne 
pas admettre le caillou. Tout lui est bon, le gros et le 
menu, la solive et la coquille, la graine et le rondin. 
Echafaudé au hasard, tout cela fait inexpugnable en- 
ceinte. Un point seul est de rigueur. 

Il faut que le poids de l'ensemble dépasse légèrement 
celui de l'eau déplacée ; sinon, au fond de la mare, la 
stabilité serait impossible sans un ancrage perpétuel 
luttant contre la poussée du liquide. De même serait 
impraticable la prompte submersion lorsque la tète apeu- 
rée veut quitter la surface devenue périlleuse. 

Cette condition majeure du plus lourd que Teau 
n'exige pas non plus discernement lucide, car la presque 
totalité de l'étui se construit au fond de la mare, oii tous 
les matériaux, cueillis au hasard, étant déjà descendus 
là, sont aptes à descendre. Dans les fourreaux, les quel- 
ques pièces propres à flotter sont rares. Sans calcul de 
légèreté spéciflque, uniquement pour ne pas rester dé- 



LA PHRYGANE 295 

sœuvrée, la Phrygane les a fixés à son fagot quand elle 
prenait ses ébats à la superficie. 

Nous avons nos sous-marins, où l'ingéniosité de l'hy- 
draulique déploie ses plus hautes ressources. La Phry- 
gane a les siens, qui émergent, naviguent à fleur d'eau, 
replongent, s'arrêtent même à mi-profondeur en dé- 
pensant par degrés l'allège aérienne. Et cet appareil, si 
bien équilibré, si savant, n'exige rien de son construc- 
teur comme savoir. Cela se fait tout seul, conforme aux 
devis de l'universelle Harmonie des choses. 



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..LIERA 



XXI 

LES PSYCHÉS (la PONTe) 

Eq saison printanière, les vieilles murailles et les 
sentiers poudreux ménagent une surprise à qui sait 
regarder. De mignons fagots, sans motif apparent, s'é- 
branlent et par soubresauts cheminent. L'inerte s'anime, 
l'immobile se meut. Comment cela? Regardons de plus 
près, et le moteur va se révéler. 

Dans la pièce en branle est incluse une chenille assez 
forte, joliment bariolée de noir et de blanc. En quête de 
vivres ou bien à la recherche d'un point oii se fera la 
transformation, elle se hâte, craintive, enveloppée d'un 
accoutrement de brindilles d'oii rien autre ne sort que 
la tête et l'avant du corps, muni de six courtes pattes. 
x\u moindre émoi, elle y rentre en plein et plus ne 
bouge. Voilà tout le secret du petit amas broussailleux 
en vagabondage. 

La chenille à fagot appartient au groupe des Psychés, 
dont le nom fait allusion à l'antique Psyché, symbole 
de l'âme. Que ce terme n'entraîne pas la pensée plus 
haut qu'il ne convient. Le nomenclateur, ne voyant 
guère le monde que par le petit côté, ne s'est préoccupé 
de l'âme en inventant sa dénomination. Il voulait sim- 
plement ici un nom gracieux, et certes il ne pouvait 
mieux trouver. 

Pour se mettre à couvert, la frileuse Psyché, à peau 



LES PSYCHÉS (LA PONTE) 297 

nue, se construit un abri portatif, une chaumière ambu- 
lante que la propriétaire jamais n'abandonne tant qu'elle 
n'est pas devenue papillon. C'est mieux que chaumine, 
mieux: que roulotte à toiture de paille ; c'est froc d'er- 
mite, obtenu avec une bure d'usage peu fréquent. Le 
paysan du Danube portait sayon en poil de chèvre et 
ceinture de joncs marins. La Psyché a vêtement encore 
plus rustique. Avec des échalas, elle se façonne un 
complet. Il est vrai que, sous ce rude assemblage, véri- 
table cilice pour une peau aussi délicate que la sienne, 
elle met épaisse doublure de soie. La Clythre s'habille 
d'une poterie, celle-ci s'habille d'un fagot. 

En avril, contre les murailles de mon observatoire 
principal, le fameux arpent de cailloux, si riche en 
bêtes, je trouve appendue la Psyché qui doit me four- 
nir les documents les plus circonstanciés*. Elle est à 
cette époque dans la torpeur de la prochaine métamor- 
phose. Ne pouvant lui demander autre chose pour le 
moment, informons-nous de la structure et de la com- 
position de son fagot. 

C'est un édifice assez régulier, en forme de fuseau, de 
quatre centimètres à peu près de longueur. Les pièces 
qui le composent, fixées en avant, libres en arrière, sont 
largement divergentes et formeraient abri de peu d'ef- 
ficacité contre le soleil et la pluie, si la recluse n'avait 
d'autre protection que sa toiture de paille. 

Le terme de paille me vient dicté par le sommaire 
examen des apparences, mais ce n'est pas là l'exacte 
expression. Les chaumes de graminées sont, au con- 
traire, rares, au grand avantage delà future famille qui, 

1. PsycJie unicolor, Hufnagel = Psyché graminella, Schiffermûller. 



298 SOUVENIRS EXTOMOLOGIQUES 

nous l'apprendrons plus tard, ne trouverait rien à sa 
convenance dans des soliveaux fistuleux. Ce qui domine 
consiste en débris de menues tiges, légères, tendres, 
riches en moelle, comme en possèdent diverses chico- 
racées. J'y reconnais en particulier les hampes florales 
de l'Epervière piloselle et du Ptérothèque de iNîmes. 
Viennent après des tronçons de feuilles de gramen, des 
ramuscules écailleux fournis par le cyprès, des bûchet- 
tes, matériaux grossiers adoptés faute de mieux. Enfin, 
si les pièces préférées, les cylindriques, viennent à man- 
quer, le manteau se complète parfois avec une ample 
pèlerine en falbalas, c'est-à-dire en fragments de feuil- 
les sèches d'origine quelconque. 

Tout incomplet qu'il est, ce relevé nous montre que 
la chenille, à part sa prédilection pour les morceaux 
riches en moelle, n'a pas des goûts bien exclusifs. Elle 
emploie indifféremment tout ce qu'elle rencontre, pourvu 
que ce soit léger, bien aride, roui par un long séjour 
à l'air, et de dimension conforme à ses devis. Les trou- 
vailles, à la condition de convenir à peu près, sont 
utilisées telles quelles, sans retouches, sans coups de 
scie, pour les ramener à une longueur réglementaire. 
La Psyché ne taille pas les lattes de sa toiture ; elle les 
cueille comme elle les trouve. Son travail se borne aies 
imbriquer les unes à la suite des autres en les fixant par 
le bout antérieur. 

Pour se prêter aux mouvements de la chenille en 
marche, et surtout pour faciliter les manœuvres de la 
tête et des pattes quand il faut mettre en place une 
pièce nouvelle, l'avant du fourreau nécessite structure 
particulière. Là n'est plus licite le revêtement de pou- 
trelles qui, parleur longueur et leur rigidité, gêneraient 



LES PSYCHES (LA PONTE) 200 

rouvrière, lui rendraient même le travail impossible; 
Icà s'impose un manchon souple, favorable à la flexion 
dans tous les sens. 

Et, en effet, l'assemblage de pieux se termine de 
façon brusque à quelque distance de l'extrémité anté- 
rieure, et s'y trouve remplacé par un col où la trame de 





Fourreaux de Psyché r/raminella suspendus par l'extrémité antérieure 
à une base d'appui. 



soie simplement se hérisse de très menues parcelles 
ligneuses, aptes à consolider l'étoffe sans nuire à sa sou- 
plesse. Ce collet, dispensateur des mouvements libres, 
est de telle importance que les Psychés en font toutes 
également emploi, si différent que soit le reste de l'ou- 
vrage. Toutes, à l'avant du fagot de bûchettes, possè- 
dent un goulot flexible, de doux contact, formé en de- 
dans d'un tissu de soie pure et velouté au dehors de 
fins débris que la chenille obtient en concassant des 
mandibules un fétu quelconque bien sec. 



300 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

Semblable velours, mais fané, décati, apparemment 
pour cause de vétusté, termine en arrière le fourreau, 
sous forme d'un assez long appendice nu, bâillant à 
l'extrémité. 

Maintenant enlevons, arrachons pièce à pièce le cou- 
vert de la paillotte. La démolition fournit un nombre 
variable de solives ; il m'est arrivé d'en compter quatre- 
vingts et au delà. La ruine est alors une gaine cylin- 
drique où, d'un bout à l'autre, se retrouve la structure 
reconnue à l'avant et à l'arrière, parties naturellement 
dénudées. C'est de partout un tissu de soie très solide, 
résistant sans rupture à la traction des doigts ; tissu lisse 
et d'un blanc superbe à l'intérieur, terne et rugueux à 
l'extérieur, où il se hérisse de parcelles ligneuses in- 
crustées. 

L'occasion viendra de reconnaître par quels moyens 
la chenille se façonne vêtement si complexe, où se su- 
perposent, dans un ordre précis, le satin d'extrême 
finesse en contact direct avec la peau; l'éloffe mixte, 
sorte de bure poudrée de ligneux, qui économise la soie 
et donne consistance à l'ouvrage; enfin le surtout d^c 
lattes imbriquées. 

Tout en conservant cette disposition générale en tri- 
ple assise, le fourreau présente, d'une espèce à l'autre, 
des variations notables dans les détails de structure. 
Yoici, par exemple, une seconde Psyché \ la plus tar- 
dive des trois que m'ont values les chances des trou- 
vailles. C'est en fin juin que je la rencontre, traversant 
à la hâte la poussière de quelque sentier, au voisinage 
des habitations. En volume ainsi qu'en régularité d'as- 

1. Autant qu'on peut en juger d'après le fourreau seul, ce serait 
la Psyché febrctla, Boyer de Fonscolombe. 



LES PSYCHES (LA PONTE) 301 

semblage, ses fourreaux dépassent ceux de l'espèce pré- 
cédente. Ils forment couverture dense, à pièces nom- 
breuses, où je reconnais tantôt des tronçons fistuleux 
de nature variée, tantôt des morceaux de fines pailles, 
tantôt encore des lanières provenant de feuilles de 
gramen. Sur l'avant, jamais de mantille en feuilles 
mortes, encombrante parure qui, sans devenir d'usage 



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Fourreaux de Psyché febrt;tta. 

courant, est assez fréquente dans le costume de la pre- 
mière espèce. A l'arrière, pas de long vestibule dénudé. 
Moins le collet, indispensable à l'embouchure, tout le 
reste possède revêtement de soliveaux. C'est peu varié, 
mais en somme non dépourvu de grâce dans sa sévère 
correction. 

La moindre pour la taille et la plus simple de cos- 
tume est la troisième S très abondante, dès la fm de l'hi- 
ver, contre les murailles et dans les anfractuosités des 



1. Fumea comitella, Bruand, et Fumea intermediella, Bruand. 



302 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

vieilles écorces de l'olivier, de ryeuse, de l'orme et au- 
tres arbres indifféremment. Son fourreau, modeste pa- 
quet, ne dépasse guère un centimètre de longueur. 
Une douzaine de fétus pourris, glanés à l'aventure et 
fixés l'un contre l'aulre dans des directions parallèles, 
font, avec la gaine de soie, tous les frais de l'habit. Il 
serait difficile de se vêtir plus économiquement. 

Cette mesquine, de si peu d'intérêt en apparence , 
nous fournira les premiers documents sur l'étrange 
histoire des Psychés. Je la récolte abondante dans les 
jours d'avril et l'installe sous cloche en toile métalli- 
que. Ce qu'elle mange, je ne le sais : ignorance fâcheuse 
en d'autres conditions; mais actuellement je n'ai pas à 
me préoccuper des vivres. Arrachées de leurs murailles 
et de leurs écorces, oi^i elles s'étaient appendues pour 
la transformation, la plupart de mes petites Psychés 
sont à l'état chrysalidaire. Quelques-unes sont encore 
actives. Elles se hâtent de grimper au sommet du treil- 
lis; elles s'y fixent, suivant la verticale, au moyen d'un 
petit coussinet de soie, puis tout rentre dans le repos. 

Juin touche à sa lin, et les papillons mâles éclosent, 
en laissant fenveloppe chrysalidaire à demi engagée 
dans le fourreau, qui reste fixé à son point d'attache et 
y restera indéfiniment, jusqu'à ce que les intempéries 
l'aient ruiné. La sortie se fait par le bout postérieur du 
paquet de bûchettes, et ne peut se faire ailleurs. Ayant 
scellé pour toujours au support de son choix l'embou- 
chure antérieure, vraie porte de la demeure, la chenille 
s'est donc retournée de bout en bout, et s'est transformée 
dans une position renversée, ce qui a permis à l'adulte 
de gagner le dehors par l'issue ménagée à Farrière, la 
seule libre en ce moment. 



LES PSYCHES (LA PONTE) 30:{ 

C'est du reste la méthode suivie par toutes les Psy- 
chés. Le fourreau a deux ouvertures. Celle d'avant, plus 
régulière et de structure mieux soignée, est au service 
de la chenille tant que dure l'activité larvaire. Elle se 
clôt et se fixe solidement au point de suspension lors- 
que vient la nymphose. Celle d'arrière, peu correcte, 
dissimulée même par l'affaissement des parois, est au 
service du papillon. Elle ne bâille qu'en dernier lieu, 
sous la poussée de la chrysalide ou de l'adulte. 

Avec leur modeste costume d'un gris cendré uniforme^ 




Fourreau de Fumea comitella suspendu par Textrémité antérieure 
à une base d'appui. 

avec leur humble envergure dépassant à peine celle 
d'une mouche ordinaire, nos petits papillons ne man- 
quent pas de grâce. Ils ont pour antennes de superbes 
panaches plumeux; pour bordure des ailes, des fran- 
ges filamenteuses. Ils tourbillonnent très affairés sous 
la cloche; ils rasent le sol en battant des ailes; ils s'em- 
pressent autour de certains fourreaux que rien à l'ex- 
térieur ne distingue des autres. Ils y prennent pied, les 
auscultant de leurs panaches. 

A cette fébrile agitation se reconnaissent les amou- 
reux en recherche de l'épousée. Qui d'ici, qui de là, 
chacun la trouve. Mais la timide ne sort pas de chez 
elle. Très discrètement les choses se passent par le judas 



304 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

ouvert à l'extrémité libre du fourreau. Quelque temps le . 
mâle stationne sur le seuil de cette lucarne d'arrière, et 
c'est fmi : les noces sont terminées. Inutile d'en dire 
plus long sur ces épousailles où les intéressés ne se 
connaissent pas, ne se voient pas. 

Je m'empresse de mettre en tube de verre les quel- 
ques fourreaux où viennent de se passer les mystérieux 
événements. Quelques jours après, la recluse sort 
de l'étui et se montre en toute sa misère. Cette petite 
horreur-là un papillon ! On se fait difficilement à l'idée 
de pareille indigence. La chenille du début n'était pas 
plus humble. D'ailes, il n'y en a pas, absolument pas, 
de fourrure soyeuse non plus. Au bout du ventre, un 
bourrelet circulaire et touffu, une couronne de velours 
blanc sale; sur chaque segment, au milieu du dos, une 
grande tache rectangulaire noirâtre, et c'est tout pour 
l'ornementation. La mère Psyché renonce aux élégan- 
ces que promettait son titre de papillon. 

Du centre de la couronne poilue s'élève un long ovi- 
ducte composé de deux pièces, l'une rigide formant la 
base de l'outil, l'autre molle et flexible, s'engainant dans 
la première ainsi qu'une lunette rentre dans son étui. 
La pondeuse se recourbe en crochet, agrippe des six 
pattes le bout inférieur de son fourreau et plonge sa 
sonde dans la lucarne d'arrière, lucarne à rôle multiple 
qui permet la consommation des noces clandestines, la 
sortie de la fécondée, l'installation des œufs et finale- 
lement l'exode de la jeune famille. 

Toujours immobile, longtemps la mère stationne, ac- 
croupie en croc, au bout libre de son étui. Or que fait- 
elle en cette posture de recueillement? Elle loge ses 
œufs dans la demeure qu'elle vient de quitter; elle lègue 



LES PSYCHÉS (LA PONTE) 305 

en héritage aux siens la chaumière maternelle. Une 
trentaine d'heures se passent, et Toviducte est enfin re- 
tiré. La ponte est finie. 

Un peu de bourre, fournie par la couronne du crou- 
pion, ferme Thuis et conjure les périls de l'envahisse- 
ment. Du seul atour qui lui reste en son extrême indi- 
gence, la tendre mère fait barricade à sa nichée. Mieux 
encore : elle fait rempart de son corps. Convulsivement 
ancrée au seuil du logis, elle périt là, s'y dessèche, dé- 
vouée à sa famille même après la mort. Il faut un acci- 
dent, un souffle d'air, pour la faire tomber de son poste. 

Ouvrons maintenant le fourreau. 11 s'y trouve Ten- 
veloppe chrysalidaire, intacte moins la rupture d'avant 
par oii la Psyché est sortie. Le mâle, à cause de ses 
ailes et de ses panaches, chose très encombrante au 
moment de franchir l'étroit défilé, met à profit son état 
de chrysalide pour s'acheminer vers la porte du logis 
et sortir à demi. Rompant alors sa tunique d'ambre, le 
délicat papillon trouve immédiatement devant lui l'es- 
pace libre, où l'essor est possible. La mère, dépourvue 
d'ailes et de panaches, n'est pas assujettie à pareille pré- 
caution. Sa forme cylindrique, nue, peu difl'érente de 
celle de la chenille, lui permet de ramper, de s'insinuer 
dans l'étroit passage et de sortir sans encombre. Sa 
dépouille chrysalidaire est donc laissée tout au fond du 
fourreau, bien à couvert sous la toiture de chaume. 

Et c'est prudence d'exquise tendresse. Les œufs, en 
efl"et, sont encaqués dans le tonnelet, dans la sacoche 
parcheminée que forme cette dépouille. La pondeuse a 
plongé son oviducte en télescope au fond de ce réci- 
pient, et méthodiquement, par couches, l'a rempli de 
ses graines. Non satisfaite de léguer à la famille son 

20 



306 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

domicile, sa couronne de velours, pour comble de sacri- 
fice, elle lui lègue sa peau. 

Désireux de suivre à l'aise les événements qui ne tar- 
deront pas à se passer, j'extrais de son fagot l'un de ces 
sacs chrysalidaires bourrés d'œufs et le mets isolé dans 
un tube de verre, à côté de son fourreau. L'attente n'est 
pas longue. Dans la première semaine de juillet, je 
me trouve brusquement en possession de nombreuse^ 
famille. La promptitude de Féclosion a déjoué ma sur- 
veillance. Les nouveau-nés, environ une quarantaine,, 
ont eu déjà le temps de se vêtir. 

Ils portent coiffure persane, tiare de mage en superbe 
ouate blanche. Soyons plus modeste, disons un bonnet 
de colon sans mèche; seulement ce bonnet ne se dresse 
pas sur la tête, il couvre l'arrière-corps. L'animation 
est grande dans le tube, spacieux séjour pour telle ver- 
mine. Allègrement on vagabonde , le bonnet relevé,, 
presque perpendiculaire à la surface d'appui. Avec pa- 
reille tiare et des vivres, la vie doit être douce. 

Mais quels sont ces vivres? J'essaye un peu de tout 
ce qui végète sur la pierre nue et les vieilles écorces. 
Rien n'est accepté. Plus pressées de se vêtir que de 
s'alimenter, les Psychés ne font cas de ce que je leur 
sers. Mon ignorance d'éleveur sera sans inconvénient, 
pourvu que je parvienne à voir avec quels matériaux et 
de quelle façon s'ourdissent les premiers linéaments du 
bonnet. 

Cette ambition m'est permise, car l'outre chrysalidaire 
est loin d'avoir épuisé son contenu. J'y trouve, grouil- 
lant au milieu des enveloppes chiffonnées des œufs, un 
complément de famille aussi nombreux que l'essaim 
déjà sorti. La totalité de la ponte est donc de cinq à six 



LES PSYCHÉS (LA PONTE) 307 

douzaines. Je transvase ailleurs le troupeau précoce déjà 
vêtu, et je garde dans le tube les seuls retardataires, 
complètement nus. Ils ont la tête d'un roux clair, et le 
reste du corps d'un blanc sale. Leur longueur mesure 
à peine un millimètre. 

Ma patience n'est pas longtemps mise à l'épreuve. Le 
lendemain, petit à petit, isolés ou par groupes, les ver- 
misseaux en retard quittent le sac chrysalidaire. Ils 
sortent, sans efïVaclion de l'outre fragile, par la rupture 
antérieure que la libération de la mère a fait éclater. 
Nul ne l'exploite comme étoffe, bien que fine et ambrée 
ainsi qu'une pellicule d'oignon; nul non plus ne fait 
emploi d'une subtile ouate qui matelasse l'intérieur du 
sac et forme pour les œufs couchette de mollesse exquise. 
Ce duvet, dont nous aurons tantôt à rechercher l'ori- 
gine, serait, semble-t-il, excellente peluche pour ces 
frileux, impatients de se couvrir. Aucun ne l'utilise ; il 
n'y en aurait pas assez pour la nichée entière. 

Tous vont droit au grossier fagot, que j'ai laissé en 
contact avec l'outre chrysalidaire. Les choses pressent. 
Avant de faire son entrée dans le monde et d'aller au 
pâturage, il faut d'abord se vêtir. Tous, d'égale ardeur, 
attaquent donc le vieux fourreau, à la hâte s'habillent 
de la défroque de la mère. Il y en a qui ratissent la cou- 
che interne, molle et blanche, des pièces ouvertes acci- 
dentellement en rigole; il y en a qui pénètrent, auda- 
cieux, dans le tunnel d'une tige creuse et vont, dans 
les ténèbres, cueillir leur cotonnade. Alors les maté- 
riaux sont de premier choix, et la casaque ourdie est de 
blancheur éclatante. D'autres mordent en plein dans 
l'épaisseur de la pièce et se font vêtement bariolé, où 
des atomes bruns déparent le blanc neigeux du reste. 



308 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

L'outil de récolte consiste dans les mandibules, façon- 
nées en larges cisailles à cinq fortes dents chacune. Par 
le rapprochement, les deux rabots dentelés forment un 
engrenage apte à saisir et à couper net toute fibre, si 
menue qu'elle soit. Vu au microscope, c'est merveilleux 
de précision mécanique et de puissance. S'il était outillé 
de la sorte proportionnellement à sa taille, le mouton, 
au lieu de tondre l'herbe, brouterait les arbres par la 
base. 

C'est un bien instructif atelier que celui de la vermine 
Psyché travaillant à se confectionner un bonnet de 
coton. Que de choses à remarquer dans le fini de l'ou- 
vrage , dans l'ingéniosité des méthodes suivies! Afin 
d'éviter des répétitions, n'en disons rien encore; atten- 
dons, pour y revenir, l'exposé des talents d'une seconde 
Psyché, de plus grande taille et d'observation plus 
facile. Les deux ourdisseuses ont exactement les mêmes 
procédés. 

Néanmoins, donnons un coup d'œil au fond du coque- 
tier, chantier général où j'installe mes nains à mesure 
que les fourreaux m'en fournissent. Ils sont là quelques 
centaines avec les étuis d'où ils sont issus et un assor- 
timent de tigelles tronçonnées, choisies parmi les plus 
sèches, les plus riches en moelle. Quelle activité! quelle 
étourdissante animation ! 

Pour voir l'homme, Micromégas se taillait une len- 
tille av^c un diamant de son collier; il retenait son 
souffle, crainte d'emporter le chétif dans la tempête de 
ses narines. A mon tour, je suis le bon géant, venu de 
Sirius; je mets à l'œil un verre grossissant, je suspens 
la respiration pour ne pas culbuter et balayer mes ou- 
vriers en cotonnades. Si j'ai besoin de l'un d'eux pour 



LES PSYCHES (LA PONTE) 309 

le soumettre au foyer d'une loupe plus forte, je le prends 
au gluau, je le happe avec la pointe d'une fine aiguille 
passée sur le bord des lèvres. Détourné de sa besogne, 
l'animalcule se démène au bout de l'aiguille, se contracte, 
se fait petit, lui déjà si petit; il cherche à rentrer, au- 
tant que possible, dans son vêtement, encore incomplot, 
simple gilet de flanelle ou même étroite écharpe ne lui 
couvrant que le haut des épaules. Laissons-le compléter 
son habit. Je souffle, et la bête s'engouffre dans le cra- 
tère du coquetier. 

Et ce point est vivant. Il est industrieux, il est versé 
dans l'art du molleton. Orphelin, né du moment, il sait 
se tailler dans les nippas de la mère défunte de quoi se 
nipper à son tour. Bientôt il va devenir charpentier, 
assembleur de soliveaux, pour mettre couvert défensif 
à son délicat tissu. Qu'est-ce donc que l'instinct, capa- 
ble de susciter telles industries dans un atome! 

C'est également vers la fm de juin que j'obtiens, sous 
sa forme adulte, la Psyché dont le fourreau se prolonge 
en bas par un long vestibule nu. Au moyen d'un cous- 
sinet de soie, la plupart des étuis sont fixés au treillis 
de la cloche et pendent verticaux ainsi que des stalac- 
tites. Quelques-uns n'ont pas quitté le sol. A demi plon- 
gés dans le sable, ils se dressent d'aplomb, l'arrière en 
l'air, l'avant enseveli et solidement ancré contre la paroi 
de la terrine à la faveur d'un empâtement de soie. 

Cette inversion exclut la pesanteur comme guide dans 
les préparatifs de la chenille, qui, apte à se retourner 
dans son logis, a soin, avant de s'immobiliser en chry- 
salide, de tourner la tête tantôt en haut, tantôt en bas, 
vers la sortie, afin que l'adulte, bien moins libre qu'elle 
de mouvements, puisse sans obstacle parvenir au dehors. 



310 SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES 

C'est, du reste, la chrysalide elle-même, la chrj^salide 
rigide, incapable de se retourner et se mouvant tout 
d'une pièce, qui, d'une opiniâtre reptation, achemine le 
mâle jusqu'au seuil du fourreau. Elle émerge à demi au 
bout da vestibule soyeux, dépourvu de couvert, et là se 
rompt en obstruant le pertuis de sa dépouille. Quelque 
temps, sur le toit de la chaumine le papillon stationne, 
laisse évaporer sa moiteur, ses ailes s'étaler, s'affermir; 
enfin il prend l'essor, à la recherche de celle pour qui 
le galant s'est fait si beau. 

Il porte costume d'un noir intense, sauf le bord des 
ailes, qui, privé d'écaillés, reste diaphane. Les antennes, 
noires aussi, sont d'amples et gracieux panaches. Am- 
plifiées, elles rejetteraient au second rang les élégances 
de plumage du marabout et de l'autruche. Le bel empa- 
naché, d'un essor tortueux, va d'un fourreau à l'autre, 
s'informant des secrets de ces alcôves. Si les choses 
marchent au gré de ses désirs, il se fixe, avec un vif fré- 
missement d'ailes, sur la pointe du vestibule dénudé. 
Suivent les noces, aussi discrètes que celles de la petite 
Psyché. Encore un qui ne voit pas, ou tout au plus entre- 
voit un instant celle [pour laquelle il a mis plumets de 
marabout et manteau de velours noir. 

De son côté, la recluse n'est pas moins impatiente. 
Les amants ont la vie courte ; ils périssent sous mes 
cloches en t