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Full text of "Sur la route, chansons et monologues"

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SUR LA ROUTE 




IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE 

Cent cinquante exemplaires sur papier du Japon 
tous numérotés. 



SCEAUX. — IMPRIMERIE E. CHARAIRE 



ARISTIDE BRUANT 



Sur la Route 



CHANSONS ET MONOLOGUES 



DESSINS DE BORGEX 



ARISTIDE BRUANT 

Auteur Editeur 

Château de Courteaay (Loiret) 

Tous droits réservés 



-.me mille. 



2605 



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DU MEME AUTEUR 

Dans la Rui; (premier volume), 36*^ mille, 3 ir. s»'- 

Ce premicr^^J|!StT^7TTûJKÎ^^5S^Stcinlen, conlienl les 
chansons : .yp^^Wh^-WSi^^^t^ - A Moutper- 
>iassc. — }ijfjrciw des Dos. — RoihrLKf^»SkMarmites. — A 
Saint- La \ilc. — -fli^f"^"^'''^! Wl/i| ^'^ a\o/cra qu'arrive. 

— BelleviUe-MénTMèhlht. J^\\^ Monijohugc. — A la 
Glacière. ^^A Jl^ Baslille. — La NoirèJ — A Grenelle. 

— A la Maad^^Ac.)tf' \}yM^''^^^^^~py^ ^^ Chapelle. 

et les "-'^■-"-■1^^<^^^ l'iOi-nS^^^j^:^^- Bonne année. — 
Fantaisie triste. — donneur. — i-iécidiviste. — Les Vrais 
Dos. — Amoureux. — Côlicr. — Soûlaud. — Jaloux. — 
Gréviste. — Casseur de gueules. — Lézard. — Grelottcux. 

Pour le recevoir franco, envoyer 3 fr. 50, en un mandat, 
à M. Aristide Bruant, Château de Courtenay (Loiret). 

Dans la Rue (deuxième volume), 17** mille, 3 fr. 50. 

Ce deuxième volume, illustré par Steinlen, contient k 
chansons : Dans la rue. — A Ma\as. — Géoinay. — Le 
Petits Joyeux. — Aux Bat. £ Af. — A Biribi. — A /.? 
Place Maubert. — Les Marcheuses. — Chanson des miche- 
tons. — Ati Bois de Boulogne. -^ An Bois de Vincennes. 

— A la Goutte d'or. — A Saint-Ouen, 

et les monologues : Pilon. — Anx arts Libéraux. — 
Foies blancs. — Monsieur l'Bon. — Fossoyeur. — Bavarde. 

— Coquette. — Coiictirrence. — Crâneuse — Conasse. — 
Soupe du mac. — Les Quat'Paltes. — Fins de siècle. — 
Trempe. — Pus d'patrohs. — Exploité. — Heureux. 

Pour le recevoir franco, envoyer 3 fr. 50, en un mandai. 
h M. Aristide Bruant, Château de Courtenay (Loiret). 




^ TABLE 



Pages. 

I Sur la route 9 

II ■ Du pain 13 

III Allcluia du cheminot. 17 

IV Marchand d'crayon 23 

V Innocent 29 

\'I Terrassier c 35 

VII A la Richardelle 37 

VIII En Bourgogne ^i 

IX Sur Bordeaux. ........ 47 

X A Nice 51 

XI Monte-Carlo. 55 

XI I A Lyon. . 59 

.Mil Les canuts 65 

XIV L'hôtel du tapis vert. ....... 69 

XV Marche des bicyclistes ...... 75 



Sw la Route 



XVI 

X\'II 

XVIII 

XIX 

XX 

XXI 

XXII 

XXIII 

XXIV 

XXV 

XXVI 

XXVII 

XXVIII 

XXIX 

XXX 

XXXI 

XXXII 

XXXIII 

XXXIV 

XXXV 

XXXVI 

XXXVII 

XXXVIII 

XXXIX 

XL 

XLI 

XLII 

XLIII 

XLIV 

XLV 



Pages. 

Chevauchée 8i 

Serrez vos rangs 84 

Les nases 90 

Marivaudage 97 

01 

05 
09 



Crasse originelle. 

Marida 

/ J'suis dans TBottin. 
r\ Le bœuf gras. - . . 

Les youpins 

L'impôt sur le revenu. 

J'm'en fous 

Conseillers municipaux. 

Nos amoureuses. 

L'impôt sur la renie 

Tanneur 

Saison d'eau 

Riche nature. 

Cyclownerie ... 

Avatar 

''> Souloloque 

Empiromanie. . 

Question capitale. . 

Sagesse 

Contre l'hiver. . 

Ventrilogie 

Kif-Kif 

Emancipation. 

Repeuplons 

Toutou 



17 



29 
33 
37 
-4I 

-45 
49 

55 
59 
63 
67 

73 
77 
81 



89 

93 

«'7 

201 



Anges pour NoiLl 205 



SUR LA ROUTE 





SUR LA ROUTE 



Qu'ça peut vous faire où qu'nous allons? 

Ça vous r'garde pas, que j'suppose. 

D'abord, j'allons où qu'nous voulons... 

... Où qu'vous voulez... c'est la mêm' chose. 

Vous êtes d'ceux qu'ont des états? 

Ben! quéqu'vous voulez qu'ça nous foute? 

Des états!... j'en connaissons pas... 

Nous, not'métier, c'est d'marcher su'la route. 



10 Sur la Route 



Comm' si qu'on aurait besoin d'nous 

Pour fouiller la panse à la terre, 

Ou pour er'piquer du plant d'choux?.,. 

Nous, on n'est pas propriétaire! 

J'ons pas besoin d'nous fair' du sang, 

Et j'aimons mieux ronger eun'croûte 

Que d'travailler pour du pain blanc... 

Nous, not' métier, c'est d'marcher su'la route. 

On n'est pas jaloux des vign'rons... 

C'est des gars qu'ont vraiment trop d'peine. 

Les malheureux!... nous, j'préférons 

Boire d'ia flott' tout' not' semaine. 

Parguié! j'I'aimons aussi, l'bon vin, 

Mais J'en boirions jamais eun' goutte 

S'i' fallait fair' pousser l'raisin... 

Nous, not' métier, c'est d'marcher su'la route. 

A quoi qu'ça sert ed'travailler? 

A rien... qu'à s'esquinter les tripes : 

Tous les matins faut s'réveiller, 

Faut partir avec des équipes... 

Et pis faut crever suTbouleau 

Pour un patron qui vous dégoûte. 

Malheur!... i's auront pas not'peau... 

Nous, not' métier, c'est d'marcher su'la route. 



DU PAIN 





T'es fatigué depis qu'tu trottes? 
Hein... ça t'a foutu dTappétit! 
Tu marchais mieux quand t'étais p'tit 
Et qu'ton p'pa t'envoyait aux crottes. 
Quèqu'tu dis ?qu't'as chaud... qu't'es en nage?. 
Avanc' donc, eh! bon Dieu d'clampin! 
Nous faut pousser jusqu'au village, 
Nous faut du pain! 



14 Su 7' la Route 



Ben oui! du pain... avec un verre 
Ed cidr' pou' nous désaltérer; 
Faut ben qu'i's nous fout'nt à baffrer 
Les particuliers qu'ont d'ia terre. 
Nous aut's j'avons pas d'patrimoine, 
Pas un arpent, pas un lopin... 
Mais, bon Dieu! j'mangeons pas dTavoinc. 
Nous faut du pain! 

L'soleil tap' dru, la terre est sèche, 
l's dis'nt tous qu'i' leur faudrait d'iau 
Nom de Dieu!... oùsqu'est mon coutiau?... 
J'te vas leur fair' crier la dèche!... 
Quiens! j'allons aller chez l'pus riche, 
Chez l'proprio qu'est l'pus rupin. 
Et j'y dirons : « Oùsqu'est la miche?... 
Nous faut du pain !... 

Oui, mon vieux, du pain pou' nos gueules, 
Du pain dont qu'nous avons besoin, 
Ou ben, sans ça, gare à ton foin. 
Gare à ton blé, gare à tes meules ! 
Je r'venons, l'soir, quand on nous r'fuse, 
Et j'te foutons l'coup du lapin 
Avec el'feu dans la cambuse... 
Nous faut du pain 1 » 







ALLELUIA 

DU 
CHEMINOT 



ALLELUIA DU CHEMINOT 



Allesîro 

I Clo. lies 




Sur la Route 



Tout ce qu'on boit et tout ce que l'on mange, 
Et la récolte et la bonne vendange, 

Pour qui donc pousse tout cela? 
Pour le cheminot qui passe par là !... 
Dixit Dominus, au premier cheminot: 
Allez, mangez, 
Prenez, buvez!... 
Dixit Dominus, Domino 
Meo. 

Les champignons, les oignons, les carottes 
Et les navets que l'on trouve par bottes, 

Pour qui donc pousse tout cela? 
Pour le cheminot qui passe par là !... 
Dixit Dominus, au premier cheminot: 
Allez, mangez, 
Prenez, buvez !... 
Dixit Dominus, Domino 
Meo. 

Les abricots, les prunes et les poires 

Et les raisins dont les vignes sont noires, 

Pour qui donc pousse tout cela? 
Pour le cheminot qui passe par là !... 
Dixit Dominus, au premier cheminot: 
Allez, mangez, 
Prenez, buvez!... 
Dixit Dominus, Domino 
Meo. 



Sur la Route 19 



Et la bonne eau de la claire fontaine, 

Et le cresson dont la rivière est pleine, 

Pour qui donc pousse tout cela? 
Pour le cheminot qui passe parlai... 
Dixit Dominus, au premier cheminot : 
Allez, mangez, 
Prenez, buvez!... 
Dixit Dominus, Domino 
Meo. 

Et les appas des mignonnes bergères. 
Et les tétons des robustes vachères, 

Pour qui donc pousse tout cela? 
Pour le cheminot qui passe par là!... 
Dixit Dominus, au premier cheminot : 
Allez, mangez. 
Prenez, buvez I... 
Dixit Dominus, Domino 
Meo, 

Et les oiseaux célébrant la puissance 
Du Dieu vivant qui sème l'abondance. 

Pour qui donc chante tout cela? 
Pour le cheminot qui passe par là !... 
Dixit Dominus, au premier cheminot : 
Allez, mangez, 
Prenez, buvez!.. 
Dixit Dominus, Domino 
Meo. 



MARCHAND D'CRAYON 





à Vami Paul Sotmiès. 



.MARCHAND D'CRAYON 



Qu'est-c'que vous dii's, mossieu rgendarme? 
Que j'pilonn', que j'n'ai pas d'métier, 
Que j'suis sans aveu-z-et sans carme, 
Vous rigolez, mon brigadier; 



24 Sur la Route 



Quels sont mes moyens d'existence? 
D'où que j'viens?... Ej'viens d'n'importe où. 
Quant à c'que j'fais, ya pas d'offense, 
Ej'vends mon crayon pour un sou. 



Oui, je l'sais ben, j'ai-z-un'sal' tiolle, 
J'ai vraiment pas l'air d'un rupin. 
Aussi, bon Dieu, j'fais pas l'mariolle, 
Ej'cranott' pas comme un youpin, 
Ah! bon Dieu! non, j'suis pas d'ieur tierce 
J'suis un trimardeur, un voyou, 
J'fais pas parti' du haut commerce : 
Ej'vends mon crayon pour un sou. 



Quand j'dis qu'je l'vends, c'est z-un' figure, 
Entre nous on n'me l'prend jamais. 
Vrai, ya déjà longtemps qu'i' dure; 
Pourtant, i' n'est pas pus mauvais 
Qu'un aut', mais ya-z-un' concurrence !! 
C'est à qui qui s'ra l'pus filou... 
C'qu'i' yen a des Mangin en France... 
Moi, j'vends mon crayon pour un sou. 




Et c'est ceux-là qu'a des boutiques! 

Des étalag' ébouriffants!! 

Un fonds!... des clients! !... des pratiques 

Et des femm' avec des enfants... 

Des môm's qui leur fait des caresses!... 

Moi... j'vis tout seul comme un hibou. 

Avec quoi qu'j'aurais des gonzesses? 

Ej'vends mon crayon pour un sou. 



26 



Sur la Route 



Allons!... au r'voir, mossieu l'gendarme, 
Vous l'voyez ben, j'ai-z-un métier 
Avec quoi que j'me fais du carme, 
Allons... au r'voir, mon brigadier, 
Les v'ià mes moyens d'existence... 
A présent j'm'en vas n'importe où .. 
Vous l'voyez ben, ya pas d'offense, 
Ej'vends mon crayon pour un sou. 




. 'ià 




INNOCENT 




INNOCENT 

Oui, Monsieur l'Présideni 

J'maraude aussi, chacun sait ça, 

Mais j'ai jamais violé personne, 

Surtout la fille à c'tte femm'-là!... 

Sa fille!... Aile a pris sa volée 

Sans qu'on la pousse... ah! nom de Dieu!. 

Et v'nir sout'nir que j'I'ai violée! 

Sa fille!... a sortait pas d'mon pieu. 



3o Sur la Route 



Aile est v'nu' comm' ça, sans qu'j'y d'mande, 
Un beau soir, entre loup et chien. 
Aile était plat' comme eun'limande; 
Quant à du néné, yavait rien. 
N'empech' que j'me suis laissé faire, 
Moi j'suis obligeant et bon tieu... 
Et pis j'dois êi' eun' bath affaire!... 
Sa fille !... a sortait pas d'mon pieu. 

J'avais beau y dir' : Faut qu'tu t'ièves; 
Si tu restes là, j'vas m'fâcher. 
— De quoi? qu'a m'répondait, tu m'crèves, 
Je m'tiens pus d'bout, j'peux pus marcher. 
Pendant qu'j'allais tirer d'ia marne, 
Mam'zeir s'allongeait dans l'milieu 
D'mon poussier... a faisait sa carne... 
Sa fille!... a sortait pas d'mon pieu. 

Et v'ià-t'y pas c'tte vieill' noceuse 
Qui vient sout'nir, mon Président, 
Que j'yai violenté sa pisseuse... 
Ah! non!... vrai!... c'que c'est emmerdant!! ! 
Mais d'mandez-y donc qui qu'est l'père? 
Personn' ne l'sait, mêm' pas l'bon Dieu. 
Mais c'est eun' putain comm' sa mère!... 
Sa fille!... a sortait pas d'mon pieu. 



TERRASSIER 





■'f-: 



TERRASSIER 

Ecoute un peu c'que j'te vas dire : 
J'en crains pas un pour l'instruction, 
Ej' sais ben lire et ben écrire, 
Ej' sais aussi la division. 
Quand rcontremaître i' fait mon compte, 
• r sait qu'c'est pas à moi qu'on l'monte. 
Oui, mon vieux, pour un terrassier, 
J'suis vraiment un homme à la r'dresse. 
Faut pas y faire avec Ernesse... 
A la santé! j'paye un d'mi-s'tier. 



34 Sur la Route 



Et pis tu m'as vu quand ej'charge, 

Toujours au milieu du tomb'reau, 

Jamais su' l'bord... Bon Dieu! j'm'en charge, 

Qu'ça soy' d'ia glaise ou du terreau, 

C'est tassé... Faut pas qu'on y vienne, 

Excepté toi, mon vieux Etienne. 

... Si j'voulais, j's'rais chef ed'chantier; 

Mais, moi, j'veux rentrer à la ville. 

Faut pas y faire avec Achille... 

A ta santé! j'paye un d'mi-s'iier. 

A la vill', vois-tu, ma vieill' branche, 
J'emmerd'rai les entrepreneurs; 
Ça s'ra pas tous les jours dimanche, 
l's auront pas tous les bonheurs. 
J'te l'cach' pas... i's la front pas belle, 
J'ieur dirai : J'connais la ficelle... 
Et j'iaiss'rai pas fout' du mortier 
Su' l'radier où qu'faut d'ia meulière. 
On peut pas y faire avec Pierre... 
A ta santé! j'paye un d'mi-s'tier. 

J'dis pas ça pour fair' le mariolle, 

Je n'veux pas crâner avec toi, 

Mais les chefs ont peur ed' ma fiole, 

l's sav'nt ben qu'on compte avec moi. 

Ya longtemps qu'i's m'font des avances 

Pour que j'soye d'ieurs connivences. 

Enfin, si j'voulais et' patron, 

Mon vieux, j'aurais qu'un signe à faire. 

Mais ça... ça n'est pas ton affaire... 

A ta santé! j'paye un litron. 







VV, 







A LA RICHARDELLE 




A LA RICHARDELLE 



Ugèn', v'ià Ramoneau qui baume, 
Sûr, doit yavoir quèqu' chos' là-d'dans; 
Filons, tous les deux, l'iong de c'chaume, 
Eux, vois-tu, c'est des emmerdants : 
Aristid' gueul' comme un' baleine, 
Quant à Oscar, ah! nom de d'ià!... 
C'est un vieux cochon... viens, Ugène, 
Chassons pas avec ces gars-là. 



38 Sm' la Route 



Ugèn', v'ià Ramoneau qui queute, 
Viens par ici, j'vons nous placer; 
Nous j'avons pas besoin d'un' meute, 
J'ons Ramoneau, ça va lancer. 
Vois-tu, mon vieux, ya pas à dire, 
J'aim' pas entendr' gueuler comm' ça : 
Ça m'fait rater chaqu' coup que j'tire, 
Chassons pas avec ces gars-là. 

Ugèn', v'ià Ramoneau qui lance! 

Va, Ramoneau, va, mon lascar; 

T'es l'meilleur boîquier qu'est en France, 

T'es pas comm' la rosse à Oscar, 

Ya qu'ta rac', mon gars, c'est la seule... 

Ugèn'.., le yeuve... à toi... le v'ià !... 

Merd'! v'ià c'salaud d'Bruant qui gueule! 

Je n'chass' pus avec ces gars-là! 

Ugèn', v'ià Ramoneau qui mène, 

Rest' là... boug' pas... attends un peu... 

Ça va sortir ed' la garenne... 

Chut!... quoi qu'j'entends?... ah ben! bon Dieu! 

C'est Oscar qu'embrasse un' fumelle! 

Non... merde !... on n'a pas idé' d'ça !... 

Tiens... j'fous l'camp à la Richardelle, 

Je n'chass' pus avec ces gars-là ! 




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EN BOURGOGNE 




Tout près de Sens, à Courtenày, 
Au pays du vin je suis né; 
Mon père était ivrogne 
En Bourgogne; 
Et son père et lui faisaient deux, 
Et moi trois, puisque j'fais comme eux ; 
J'illumine ma trogne 
En Bourgogne. 



42 Sur la Roule 

Le vin qu'on fait dans c'pays-ci 
On peut s'en fourrer jusqu'ici, 
Sans Jamais être en rogne, 
En Bourgogne; 
Qu'ils soient en ic, en ac, en oc, 
Tous les autres vins c'est du toc, 
On n'boit pas d'vin d'Gascogne 
En Bourgogne. 

Les femmes de ce pays-là 
On peut les aimer Jusque-là, 
Ell's sont dur's à la b'sogne 
En Bourgogne; 
A chaque pas, à chaque instant, 
De tous les côtés on entend 
Jean du Cogno qui cogne, 
En Bourgogne. 

Ell's n'ont pas d'aussi beaux chapeaux 
Ni d'aussi beaux manteaux qu'les peaux 
Qu'on voit au bois d'Boulogne, 
En Bourgogne; 
EU's ont des tétons, des girons, 
Et des derrièr's qui sont plus ronds 
Que ceux d'ia mèr' Gigogne, 
En Bourgogne. 



Sur la Route 



43 



Et voilà pourquoi, maintenant, 
Tous les ans je vais, en r'venant 
Des sources d'ia Dordogne, 
En Bourgogne. 
Et Jean du Cogno, mon cousin, 
Me purge avec du Jus d'raisin, 
J'iais ma cure à Coulange 
En vendange. 




/é-ir-rî..^-^, 'f; 




SUR BORDEAUX 




SUR BORDEAUX 



Que pourrais-jc bien vous écrire 
Sur Bordeaux, mon cher Benhelot? 
J'y fus si peu... mais, à vrai dire, 
J'y fus comme le matelot 
De la chanson : Bonne cuisine, 
Les meilleurs crûs du meilleur vin, 
Puis, et surtout, la vieille fine 
Du chapon fin. 



48 Sur la Route 

Ceci n'est pas une réclame, 
Mais je veux l'écrire en passant ; 
Quand on dîne bien, on le clame 
En estomac reconnaissant. 
Certes, j'aime toute la France, 
Ses montagnes, ses villes d'eaux, 
Mais je donne la préférence 
A votre Gironde... à Bordeaux, 
Au citadin qui vous accueille 
Le verre en main, le rire aux yeux, 
Et dont la gaieté sent la feuille 
Du cep planté par ses aïeux; 
A sa franche et joyeuse mine; 
A ce gai Bordelais, enfin. 
Auquel on doit la vieille fine 
Du chapon fin. 



En désirez-vous des louanges? 
En voilà, mon cher Berthelot. 
Sur ce, pressez bien les phalanges 
De l'ami Toché-Gorenflot. 
Il habite dans la cuisine 
Où, plus heureux qu'un séraphin, 
II déguste la vieille fine, 
Au chapon fin. 



A NICE 





Bonjour, Justin, comment qu'ça l'va? 
Moi, figur'-toi que j'suis à. Nice, 
Où que l'soir ej' fais un Hova 
Dans l'entre-sort du grand Narcisse ; 
Un forain qui fait que c'qui peut 
Et qui va cliiner d'foire en foire 
Avec sa méness' qu'est tout' noire 
El qui l'fait cocu tant qu'a veut. 



52 Sur la Route 



Mais c'est pas pour ça que J't'écris, 
C'est pour te dir' comme j'Ja r'iève. 
Vrai, Nice est pus chouett' que Paris, 
C'est pas un pays... c'est un rêve! 
Non, t'as pas idé' de c'coin-là : 
Ya des ros's et des marguerites 
Plein les ru's... et des bell's petites... 
Comm' les fleurs... en veux-tu... n'en v'ià! 

Aussi faut voir, au Carnaval, 

Mine' qui yen a d'ia gigolette... 

Et, tu sais, pas des marque-mal... 

Non... des p'iit's femm's qu'a d'ia galette!. 

... Et d'ia chaleur... et pas d'hiver; 

Tu pens's un peu si j'me la coule, 

Ej'me les chauffe, ej'me les roule, 

Au soleil, comme un lézard vert. 

Enfin, vois-tu, mon vieux Jusiiii, 

J'en ai soupe des Baiignollcs. 

T'es pas près d'me r'voir à Pantin. 

Non... faudrait quej'soy' vraiment gnolle 

Pour plaquer un pays pareil 

Où qu'j'ai la Méditerranée, 

Son ciel!... sa plage!.,. Et toutTannée 

Des fleurs.... des fess's... et du soleil! 



MONTE-CARLO 













Antre de pègres, de filous, 
De grecs sinistres et de filles, 
De nobles devenus marions 
Malgré les conseils de familles. 
Antre de mort, de suicide, 
Où... dans un décor azuré, 
Tourne ta roulette homicide! 
Caverne du Miserere. 



Repaire de croupiers maudits 
Qui ratissent, dans la fournaise, 
L'or dont se gorgent tes bandits.. 
Pendant qu'au pied de ta falaise, 



56 



Sm^ la Route 



Heurtant lés rochers, des corps vagues 
Se balancent au gré du flot, 
Bercés par le rhytiime des vagues... 



Caverne de Monte-Carlo! 



Puissent les monts, s'entrechoquant, 

Ou te précipiter dans l'onde, 

Ou te fondre dans un volcan, 

Pour le bien... et l'honneur du monde ! 

Puisse-t-on marcher sur ta cendre... 

La maudire... et se rappeler 

Tout le sang que tu fis répandre 

El les pleurs que tu fais couler. 




A LYON 





Bref, nous partons avec Emile 
Pour visiter l'Exposition 

De Lyon. 
Ceci se passait en l'an mille- 
Huit-cent-quatre-vingt-quatorz'. Juste 
En débarquant, l'air navré. 
Emir me dit : « Dis donc, Auguste, 

Un curé! » 



Nous touchons du fer et, dar' dare, 
Nous courons à l'Exposition 

De Lyon. 
Plac' Bell'cour, yavait un' fanfar 
Avec, autour, des gens d'ia ville 
Qui prenaient des airs inspirés. 
« R' garde donc, que j'dis à Emile. 

Deux curés! » 




Nous r'iouchons du 1er, puis... en rouie ! 
Nous filons à l'Exposition 

De Lyon. 
Émir disait : « Vrai, ça m'dégoûte... » 
Quand, dans la ru' d'Ja République, 
Où qu'nous nous étions égarés, 
Qu'est-c' que nous voyons près d'un flique? 

Trois curés! 



Sur la Route 



bi 



Alors nous obliquons à droite, 
Pour aller à l'Exposition 

De Lyon. 
Nous enfilons un' rue étroite, 
Puis nous traversons la rivière, 
Et... quéqu' nous trouvons amarrés 
Au coin du quai d'ia Guillotière? 

Quat' curés! 

Par la porte monumentale, 
Nous entrons à l'Exposition 

De Lyon. 
Un' macédoine orientale, 
Quéqu' chos' comm' qui dirait un' foire. 
Un' salad' de gens bigarrés 
Gueulant : Boum ru ta couin ! et noire 

De curés! 





62 



Sur la Route 



— Ben, crottasi que j'dis à Emile, 
C'est ça l'Exposition 

De Lyon ! 
Ah! non... foutons l'camp de c'ite ville! 
Vrai, j'en ai soupe d'ieur boutique! 
On n'y trouv' que des tonsurés; 
C'est pas un' vill'... c'est un' fabrique 

De curés! 




LES CANUTS 




LES CANUTS 



Aous en lis sciiK pour vous, grands de l'é 

glisc, El nous, pau . VTfs Ca.nuls,n'a -vons pas de che . 



-ic C'est nous les Ca - nuls. Nous som. mes loul nus 



66 Sur la Route 



Pour chanter Veni Creator 
Il faut une chasuble d'or. 
Nous en tissons pour vous, grands de l'église, 
Et nous, pauvres canuts, n'avons pas de chemise. 
C'est nous les canuts, 
Nous sommes tout nus. 



Pour gouverner, il faut avoir 
Manteaux ou rubans en sautoir. 
Nous en tissons pour vous, grands de- la terre, 
Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre. 
C'est nous les canuts, 
Nous sommes tout nus. 



Mais notre règne arrivera 

Quand votre règne finira : 

Nous tisserons le linceul du vieux monde, 

Car on entend déjà la tempête qui gronde. 

C'est nous l«s canuts, 

Nous sommes tout nus. 



UHOTEL 
DU TAPIS VERT 





L'HOTEL 
DU TAPIS VERT 



G'qu'i' fait chaud! i's doiv'nt prendre un bain 
Les gars qui travail!' à la glèbe... 
Moi, j'travaill' pus, j'aim' pas l'turbin. 
J'ai vingt-huit ans, j'm'appelle Usèbe 
Et j'trimarde... et c'est rien chouetto, 
Surtout l'été, quand la vi' coûte 
Presque rien... mine' qu'on est costeau! 
Ya du dessert"tout l'iong d'ia route. 

L'été, j'suis pus chouett' que l'hiver, 
J'couche à l'hôtel du Tapis vert. 




Tous les matins, au point du jour, 
C'est Jean Bourguignon qui m'réveille 
l'm'fait des blagu', i'm'dit bonjour, 
l'm'piqu' le nez, i'm'chauff' l'oreille, 
l'm'brûl' la gueule, c'cochon-là, 
l's'promèn' dans ma barbe d'fauve, 
l'm'fout plein les yeux de c'qu'il a, 
l'm'éblouit dans mon alcôve. 



L'été, j'suis pus choueti' que l'hiver, 
J'couche à l'hôtel du Tapis vert. 



Sur la Route 71 



Ej' peux marcher sous l'grand ciel bleu 
Et m'isoler dans la nature ; 
J'vois les couchers d'soleil en feu, 
J'trouv' ça pus bath que d'ia peinture; 
J'entends l'chant d'ia source où que j'bois, 
Il est pus sacré qu'un cantique, 
Et quand j'm'arrête au coin d'un bois, 
C'est les p'tits oiseaux ma musique. 

L'été, j'suis pus chouett' que l'hiver, 
J'couche à l'hôtel du Tapis vert. 



Moi, j'aim' ça, dormir dans les prés; 

Le foin, c'est pus moelleux qu'la toile. 

Et puis, dans les cieux azurés, 

Souvent j'aperçois une étoile 

Qui vient s'placer juste au-d'ssus d'moi; 

J'y dis bonsoir à la fileuse. 

Et j'm'endors heureux comme un roi... 

C'est l'bon Dieu qui pay' la veilleuse. 

L'été, j'suis pus chouett' que l'hiver, 
J'couche à l'hôtel du Tapis vert. 



MARCHE DES BICYCLISTES 




MARCHE DES BICYCLISTES 








i-rMi^a^-x- ir -g*"'' tliiiiili'i- II"; Bi.ry . rlis.lcs,A.fi.'i d'prouvi'i- qu'on peut faire un pcn 




Pour l'ami Henri Rudeaiix. 




On a soupe des chants naturalistes, 
Depuis cinq ans, on en mettait partout; 
J'vais pour changer chanter les Bicyclistes, 
Afin d'prouver qu'on peut faire un peu d'tout. 

Les Bicyclistes 
^r-r.^^ Sont des artistes 

Trempés du tendon, 
Cambrés su' l'guidon, 
Courbant l'échiné 
Sur leur machine. 



^^>^^^/ W^lji Les v'Ià là-bas qui fil'nt dessus 
\v; .Jj V'ià qu'on n'ies voit plus ouèr( 



is. 
qu'on nies voit plus guère, 
Les v'ià là-bas qui fil'nt dessus, 
On n'Ies voit déjà plus! 

Quand le coureur emballe sur la piste, 
Sur sa Whitworth il va comme le vent; 
La main le pousse et rien ne lui résiste, 
Il est toujours le premier... en avant!... 

Les Bicyclistes 

Sont des artistes 

Trempés du tendon, 

Cambrés su' l'guidon, 

Courbant l'échiné 

Sur leur machine, 
Les v'ià là-bas qui fil'nt dessus, 
V'ià qu'on n'Ies voit plus guère. 
Les v'ià là- bas qui fil'nt dessus, 
On n'Ies voit déjà plust 








Sur la Route 



11 



Le Bicycliste est le roi de la route, 
Sur sa bécane il fuit comme l'éclair, 
Comme l'oiseau qui, sous l'immense voûte, 
S'élance au large et disparaît dans l'air. 

Les Bicyclistes 

Sont des artistes 

Trempés du tendon, 

Cambrés su' l'guidon, 

Courbant l'échiné 

Sur leur machine, 
Les v'ià là-bas qui fil'nt dessus, 
V'ià qu'on n'ies voit plus guère 
Les v'ià là-bas qui fil'nt dessus, 
On n'Ies voit déjà plus! 

Le Bicycliste a le cerveau tranquille, 
Bon estomac, excellent appétit, 
Loin des tracas et du monde imbécile, 
11 est toujours frais de corps et d'esprit. 




» --^ 




Les Bicyclistes 
Sont des artistes 
Trempés du tendon, 
Cambrés su' l'guidon, 
Courbant l'échiné 
Sur leur machine. 
Les v'ià là-bas qui fil'nt dessus, 
, ,yU V'ià qu'on n'Ies voit plus guère, 
T^ i^^s v'ià là-bas qui fH'nt dessus, 
On n'Ies voit déjà plus! 



78 



Sur la Route 



Pédalons donc tous autant que nous sommes, 
Tournons, virons, courons dur et longtemps, 
La Bicyclette améliore les hommes 
Et l'on vivra bientôt jusqu'à cent ans. 

Les Bicyclistes 

Sont des artistes 

Trempés du tendon, 

Cambrés su' Tguidon, 

Courbant l'échiné 

Sur leur machine, 
Les v'ià là-bas qui fil'nt dessus, 
V'ià qu'on n'ies voit plus guère. 
Les v'ià là-bas qui fil'nt dessus, 
On n'ies voit déjà plus! 





CHEVAUCHÉE 




CHEVAUCHÉE 



Quand nous roulons, dans la campagne, 
Montés sur le cheval de fer, 
En tandem, avec ma compagne, 

Nous fendons l'air. 



L'air de France que nous aimons. 
Et l'en se crève... et l'on se vanne.. 
Et Ton en prend à pleins poumons 

Sur la bécane. 



Sur la Route 



Le pied cambré sur la pédale, 
L'œil au guet, le jarret tendu, 
On s'entraîne, on vole, on s'emballe 

A corps perdu. 

Mais, hélas! il faut s'arrêter, 
Car voici la côte... et l'on cane... 
Elle est par trop raide à monter 

Sur la bécane. 

Parfois on ramasse une pelle, 

On s'étale assez rudement, 

Mais bien vite on remonte en selle 

Et, lestement, 

On se courbe sur le guidon, 
On dit zut ! au gars qui ricane 
Et puis on repart... et hu donc! 

Sur la bécane. 

Sans savoir où Je vais je roule 
Moelleusement, grâce à mon pneu, 
Sur le chemin qui se déroule 

Sous le ciel bleu. 

Et je pédale en aspirant 

L'air de France avec ma Suzanne, 

Nous faisons l'amour en courant, 

Sur la bécane. 



SERREZ VOS RANGS 






i^^ All°.Vivacf. ? 



yanM 



^ .1^. J ^ ^ Couple! Morf'.' 



La voix du canon résonne, 
L'air, tout empoudré, frissonne: 
Serrez vos rangs! mes enfants! 
C'est le cri de la mêlée 
Et l'écho de la vallée 
Répète : Serrez vos rangs! 




\^np 



86 



Sur la Route 



On marche au pas gymnastique, 
La fièvre se communique 
Par les yeux étincelants. 
On croise la baïonnette 
Et chaque officier répète : 
En avant 1 Serrez vos rangs! 



On avance... La mitraille 
Fait la part de la bataille. 
On enjambe les mourants. 
Gloire à celui qui succombe ! 
Dit le commandant qui tombe 
En criant: Serrez vos rangs! 




Sur la Route 



87 



Commandant et capitaine 
Sont là, couchés dans la plaine, 
Il reste les lieutenants. 
Allons! dit l'un d'eux qui crie : 
Pour l'honneur et la patrie! 
Avancez I Serrez vos rangs ! 



Le plomb crève les poitrines, 
Le sang creuse des ravines. 
La rude voix des sergents 
Couvre l'ouragan des balles, 
On entend, par intervalles : 
Sacrebleu! Serrez vos rangs! 




Siiî^ la Route 



Sans officiers et sans guides, 
Ils avancent... intrépides. 
Un caporal de vingt ans, 
Rassemblant les escouades, 
Leur dit : Allons, camarades, 
Pour mourir... Serrez vos rangs ! 

Sous les éclats de la foudre 
On vit tomber, noir de poudre, 
Le dernier de ces vaillants, 
Il cria : Vive la France ! 
Et l'écho répondit : France!... 
En avant!... Serrez vos rangs!... 





LES NASES 






1^^ 



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Ils vniil, Ij rluTlii.-i sur l'd. reil - lo,Marctiaiil a» son de la imi] 
REFRttN 




.La. Le Mil . sp. C'est l'bla . ze Du li. rail .leur 




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Z£'5 NASES 

C'est le clairon qui les éveille, 
Mais quand ils quittent la kasba, 
Ils vont, la chéchia sur l'oreille, 
Marchant au son de la nouba. 



Le nase, 
C'est l'blaze 
Du tirailleur algérien, 

Qui marche bien ! 



92 



Sur la Route 



Ces petits-là n'ont pas d'histoire, 
Ils n'ont fait que donner leur peau. 
Pour qu'ils en gardent la mémoire, 
On a décoré leur drapeau. 

Le nase, 
C'est l'blaze 
Du tirailleur algérien, 
Qui marche bieni 





/^ 



Et sous le drapeau tricolore, 
Les nases marchent dans les rangs 
Delà France qui les honore 
Comme elle honore ses enfants. 



Le nase, 
C'est l'blaze 
Du tirailleur algérien, 
Qui marche bien ! 



MARIVAUDAGE 





MARIVAUDAGE 



Ils étaient vieux. Ils étaient deux : 
Elle était simplement sa bonne, 
Lui n'avait servi que Bellone. 
Ils étaient encore amoureux. 
Le vieux aimait à siroter 
Et souvent, la nuit, après boire, 
L'ancien ne pouvait plus chanter 

Victoire! 



13 



gS Sur la Route 



Lors la vieille se retournait 
Et boudait toute la semaine, 
Même quelquefois la quinzaine... 
Alors notre vieux s'acharnait, 
Tâchait de gagner du terrain... 
Mais Babet calfeutrait ses charmes. 
Le vétéran portait en vain 

Les armes! 

Pendant que s'acharnait le vieux, 
Babet boudait contre son ventre. 
L'autre se calait sur son centre 
De gravité. Puis, furieux, 
Ne voulant prier, notre ancien 
Poussait des soupirs à tout fendre I 
Et la vieille ne voulait rien 

Entendre. 

Mais elle soupirait tout bas. 
Le maître avait l'oreille fine. 
Alors il s'indignait : Ma fine, 
En v'iez-vous ou en v'iez-vous pas? 

— On n'vous en a jamais r fusé, 
Minaudait l'humble maritorne. 

— Eh ben ! alors, assez causé... 

Qu'on s'torne! 




CRASSE ORIGINELLE 



Pour l'ami Paulin Lambry. 



CRASSE ORIGINELLE 



Le maire assembla son conseil 

Et d'un ton et d'une voix fermes, 

Grave, il exposa, dans ces termes, 

Un fait inouï, sans pareil : 

« Messieurs, je vous le donne en mille! 

On fait une pétition 

Qui circule dans notre ville, 

Savez-vous pourquoi?... Non... Eh ben! 

On voudrait la construction 

D'un bain ! » 



102 Sur la Route 



Le conseil eut un haut-le-corps. 

« Un bainl... clama Tun; pourquoi faire? 

— Mais... pour en prendre, dit le maire. 

— Vraiment? fit l'adjoint; mais, alors, 
Dans notre étang de galetade 

On pourrait en prendre l'été. 

— On en prend quand on est malade 
Dit à son tour Mosieu Robain ; 
Moi, je comprends l'utilité 

D'un bain. 

— On en prend aussi quand on veut, 
Dit, en hésitant, maître Pierre. 
J'en ai pris un pendant la guerre 
Dans le pays de mon neveu... 

Un pays grand comme le nôtre 

Où je fis assez long séjour... 

J'en prendrais volontiers un autre. 

— C'est mon cas, dit Mosieu Robain, 
On peut donc, je crois, voter pour 

Un bain. » 

Les conseillers, incompétents, 
Songeaient... Lors, prenant la parole, 
Le sieur Henri de Fourcherolle 
Leur dit : « J'ai soixante et sept ans, 
Bon pied, bon œil et je me porte 
Comme un chêne... Or, je suis surpris 
D'entendre parler de la sorte, 
Car, n'en déplaise à Jean Robain, 
Moi, Messieurs, je n'ai jamais pris 

Un bain. » 



MARIDA 





>s^^ 



MA RIDA 



A la mairi' la noce arrive. 
Le marié plein... soûl comme un' grive, 
S'niet à chanter : « Gai... marions-nous! 
Gai... mettons-nous la corde au cou. » 
Le mair', bonn' gueui' républicaine, 
Disait aux témoins : « J'comprends ça... 
Mais ram'nez-le la s'main' prochaine, 
J'peux pas l'marier dans c'c état-là. » 



M 



io6 Sur la Rouie 



— Oh 1 Mossieu, disait la mariée 
Qui paraissait très contrariée, 

Nous somm' ensembl' depuis sept ans... 

Nous avons déjà huit enfants I 

Et la bonn' gueul' républicaine 

Disait : « Oui, j'comprends bien tout ça... 

Mais ram'nez-le la s'main' prochaine, 

J'peux pas l'marier dans c't état-là. » 

Huit Jours après la noc' rapplique. 

Le marié, soûl comme un' bourrique, 

Chantait toujours : « Gai... marions-nous! 

Gai... mettons-nous la corde au cou. » 

Et la bonn' gueul' républicaine 

Disait : a Ah I non, j'comprends pas ça, 

J' crois qu'il est plus soûl qu'l'autr' semaine. 

J'peux pas l'marier dans c't état-là. » 

— Mais, Mossieu, disait la mariée 
Qui paraissait très contrariée, 
Quand i' n'est pas dans c't état-là, 
r dit qu'i' s'fout du marida, 
Qu'i' veut rester concubinaire, 

Qu'i' veut pas s'mett' la corde au cou. 
Bref, vous comprenez, Mossieu l'maire, 
r veut s'marier qu'quand il est soû. 



I 



J'SUIS DANS L'BOTTIN 




^Mjg^'fi^^^: 




J'SUIS DANS VBOTTIN 

De quoi?... Ben, vrai, t'as pas la trouille!... 

J'allais à l'école avec toi! !... 

Et c'est pour ça, dis, sal' fripouille, 

Que tu veux crâner avec moi?... 

Mais tu connais don' pas l'gros Charles, 

L'chemisier d'ia ru' Saint-Martin! 

Tu sais don' pas à qui qu'tu parles? 

J'suisdans l'Bottin! 



1 10 Sur la Route 



Oui, dans l'Bottin, avec la tierce, 
Avec les poilus du quartier : 
Tous les gros bonnets du commerce 
Du boul. des It. et du Sentier. 
J'deviens un homm' considérable, 
T'entends, espèc' de purotin? 
J'suis honoré... J'suis honorable... 

J'suis dans l'Bottin! 

J'suis boutiquier, j'ai ma patente, 
J'suis un notable commerçant, 
Tandis qu'toi, l'en as-t'y d'ia rente? 
T'en achèt's-t'y du trois pour cent? 
Ah ! bon Dieu ! tu peux pas y faire : 
T'as pas l'rond, t'as pas un rotin, 
Tandis qu'moi j'ai fait mon affaire, 

• J'suis dans l'Bottin ! ■ 

Ej' fais parti' du parti dTordre. 
J'm'en fous un peu d'vos syndicats I 
Et pis c'est pus moi qu'on fait mordre 
Aux boniments d'vos avocats ; 
J'en ai soupe des anarchisses 
Et des socialisses d'Pantin : 
Moi, j'marche avec les royalisses, 

J'suis dans l'Bottin! 



LE BŒUF GRAS 





LE BŒUF GRAS 



Dis donc, tu sais pas la nouvelle? 
Paraît que l'cons' municipal, 
D'accord avec Mossieu Poubelle, 
l's vont r'commencer l'carnaval. 
C'est une idée, ya pas à dire, 
On va rigoler... tu verras... 
Ça va marcher comm' sous l'Empire. 
V'ià qu'on nous ramène l'bœuf gras! 



15 



1 14 Sur la Route 

Et pis tu vas voir el'cortège : 
El'bœuf qu'est gras comme un cochon, 
•Et pis l'amour, blanc comm' la neige, 
Avec son arc en tir'-bouchon, 
Et pis des dieux et des négresses, 
Des rein's, des tétons, des appas... 
On va n'en voir des pair's de fesses... 
V'ià qu'on nous ramène l'bœuf gras ! 

Et des princ's, des ducs et des pages, 
Des ch'valiers avec leurécu, 
Et des louchersbem, en sauvages, 
Qui vont guincher l'soir au pinc'cul 
Avec des gonzess's en Apaches... 
Non, mon vieux, ça m'épat'rait pas 
Quand on rouvrirait l'bal des vaches... 
V'ià qu'on nous ramène l'bœuf gras... 

Ergouvernement qu'est pas gnole 
S'a dit comm'ça : « Mon vieux colon, 
C'est pas trop tôt que l'peup' rigole 
Dedpuis l'temps qu'i' payel'violon. » 
Alors, en avant la musique ! 
On va n'en pousser des hourras 
Et gueuler : et Viv' la République! » 
V'ià qu'on nous ramène l'bœuf gras! 

Février, 1896. 




LES YOUPINS 




LES YOUPINS 



I 



Les youpins, c'est des vilains types 
Qu'on voit flâner su' nos boul'vards : 
l's ont des gueul' en têtes d'pipes, 
Mais presque tous i's sont roublards, 
l's la connaiss' autant qu' les broches, 
I's sont marioll', i's sont rupins, 
l's ont du pognon plein leurs poches, 
Les youpins. 



1 18 Sur la Route 

On en trouv' partout : aux barrières, 
Aux cours's, au bois, dans les journaux, 
A la Chambre, au claque, aux premières 
Et quèqu'fois d'vant les tribunaux ; 
Car pour vendre à côté du code 
Et pour amarrer les chopins, 
C'est vraiment des.gonc'sà la mode, 
Les youpins. 

l's ont des chass's présidentielles 
Où qu'i's invit'nt des sénateurs 
Et des gross's légum' officielles, 
Des écrivains, des orateurs... 
Mêm' des députés... ceux qui causent... 
Et pendant qu'on tu' leurs lapins, 
Eux, à la bourse i's nous en posent, 
Les youpins. 

Comme i' sont les rois d'ia finance, 
I's tripot'nt avec les Anglais 
Pour barbotter l'or de la France. 
Dans nos vill' i's ont nos palais 
Et nos châteaux dans nos provinces. 
Puis, comme i's sont tous marloupins, 
I's mari'nt leurs fiU' à nos princes, 
Les youpins. 

Février, 1896. 




UIMPOT SUR LE REVENU 



* 




"^Rfl^^ll^ 




L'IMPOT SUR LE REVENU 



Ben quoi qu't'eii dis d'not' ministère? 
Non, mais, crois-tu qu'il est d'achar? 
r veut pas s'iaisser fout' par terre! 
N'en v'Ià z-un qui dirige l'char 
Ed' l'État sans faire des épates. 
Tu sais ben qu'il est parvenu 
A r'foute l'budget su' ses pattes, 
Grâce à l'impôt su' le r'venu. 



i6 



122 Sur la Route 



Et c'était pas un' mince affaire, 
l'paraît qu'yavait du turbin, 
C'iui d'avant pouvait pas y faire, 
l's'rait fait envoyer au bain. 
Tandis que l'nôtre, à la bonne heure! 
l'fait comme il avait conv'nu, 
rdémolit l'assiette au beurre. 
Grâce à l'impôt su' le r'venu. 

Vois-tu c'est l'impôt qui remplace 
Les port' et fnêi'... et j'suis content 
A caus' de cell' que j'porte en face 
Du trou qu'est dans mon culbutant. 
Mine' qu'i' va respirer l'bien-être 
Quand, sans payer, mon pauv' cul nu 
Pourra mettr' son nez à la f'nêtre. 
Grâce à l'impôt su' le r'venu. 

Bref, aujourd'hui, la route est belle, 
A part quèqu's petits empêch'ments 
D'danser, au son d'ia ritournelle, 
Avec les aut's gouvernements. 
On peut supporter la critique 
Et chanter, sur un air connu : 
Elle est sauvé', la République, 
Grâce à l'impôt su' le r'venu. 

Mars, 1896, 



JWEN FOUS 




J'M'EN FOUS 




Dans Ttemps j'faisais d'ia politique 
Et j'étalais mes opinions : 
Ej'criais : Viv'la République ! 
Et j'gueulais dans les réunions. 
Et,mêni' quéqu'fois — (ej'peux ben l'dire) 
M'arrivait d'm'aller ni'fout' des coups 
Avec lesblous's blanches d'I'Empire... 
Maini'nant, j'm'en Tous! 



120 



Sur la Route 



Ça vous semble drôle, j'm'en doute, 
Qu'un homme aussi distingué qu'moi, 
Un homme aussi comme i' faut s'fjute 
Ed'la République et du roi? 
Ben, voilà... C'est pus mon affaire... 
El qu'on gueule : A bas les filous ! 
Vive rSénat ou l'Ministère! 

Maint'nant, j'm'en fous! 

J'm'en lav' les pieds comm' Ponc'-Pilate, 
Maint'nant je n'm'occup' pus de rien, 
Quéqu'ça peut m'foute à moi qu'ça s'gâte 
Ou qu'les afîair' a marchent bien? 
Aussi qu'on r'fasse l'plébiscite, 
Qu'on foute l'pays sans' ssus d'ssous... 
Ou l'gouvernement en faillite, 
Maint'nant, j'm'en fous! 

Avril, 1896. 




CONSEILLERS MUNICIPAUX 




^;- 



CONSEILLERS MUNICIPA UX 




2'est pas fini... v'ià qu'ça r'commence, 
On va r'voter dimanch' prochain, 
iFous les quartiers ont pas la chance 
i)'avoir not' candidat Archain. 
2'est l'futur député d'Bell'ville 
ït c'est lui l'pus costeau du bal, 
^uand on donne, à l'Hôtel de Ville, 
e guinch' du Cons' municipal. 



17 



i3o Sur la Route 



V'ià z-une institution pratique, 

V'ià des homm's qui nous veul'nt du bien; 

l's n's'occup'nt jamais d'politique, 

l's gueul'nt pas à propos de rien ! 

l's émett'nt un vœu tout's les s'maines, 

Et c'est grâce à leurs discussions 

Qu'nous avons d'I'eau dans nos fontaines 

Et du gaz au bout d'nos lampions. 

l's march' avec les prolétaires, 

l's s'ies roul'nt pas dans les salons, 

l's sont au courant d'nos affaires, 

l's sav'nt mieux qu'nous c'que nous voulons; 

Ts sont laïqu', obligatoires, 

l's veul'nt pus d'frèr', i's veul'nt pus d'sœurs 

Et i's font fair' des heurinoires, 

Pou' fair' pisser les électeurs. 

Aussi v'ià pourquoi que j'ies gobe, 
Pas'que c'est des gonciers comm' nous, 
Qui sont ni d'I'épé' ni d'ia robe 
Et pas pus fiers que moi z-et vous, 
Avec qui qu'on boit eun' chopine, 
Qui la font pas à l'aristo 
Et pis qu'engueul'nt Mosieur Lépine... 
Et moi j'trouv' ça rud'ment chouette. 

Mai, 1896. 



l 



NOS AMOUREUSES 




'^ ^ i n-~r^ .n.-?jpijT . -=^ > 



^ 




NOS AMOUREUSES 



De grands boulevards ou de rues, 
D'hôtel borgne ou d'hôtel privé, 
Gigolettes, cocottes, grues 
Au linge plus ou moins lavé; 
Gonzesses de luxe et de choix 
Ou du régiment des pierreuses, 
Toutes elles portent leur croix. 

Nos amoureuses. 



1 34 Sur la Route 



Elles sont la chose de mâles 
Riches, séniles, impuissants, 
Dont les spasmes semblent des râles. 
Elles vont, galvaudant leurs sens, 
Au lieu de broyer leurs appas 
Dans des étreintes vigoureuses... 
Mais les amoureux n'aiment pas 

Nos amoureuses. 

Vagues, veules, endolories, 
N'avivant plus que des désirs 
Malsains, l'âme et la chair meurtries 
Par la fête, par les plaisirs, 
Ivres de noce et de rancœur, 
Lors des heures trop douloureuses. 
Parfois elles s'ouvrent le cœur, 

Nos amoureuses. 

Ohé! l'homme à la Madeleine! 
Ohél Jésus, mort sur ta croix! 
Ohé! Jésus, dont l'âme est pleine 
D'amour! O fils du Roi des rois, 
Fils du Tout-Puissant, fils du Dieu 
Qui fait les vierges bienheureuses... 
Laisse un peu coucher dans ton pieu 

Nos amoureuses. 
Juin, 1896 



i 



UIMPOT SUR LA RENTE 





L'IMPOT SUR LA RENTE 



Moi, j'm'appelle TPetit Julot, 
Mon beau-frèr' s'appelle l'Gros Charles, 
On la connaît, on est des maries, 
Comme autrefois Mosieur Trublot. 
Eh ben, dernièr'ment, nous causions 
De c'projet d'ioi qui les tourmente 
Kt tous les deux nous nous disions : 
— r n'faut pas toucher à la rente. 



i38 Sur la' Route 

Imposer la rente !... et pourquoi? 
Je m'demande où qu'est l'avantage, 
V'ià t'i' qu'ça s'rait d'ia belle ouvrage ! 
Tout l'mond' gueul'rait après la loi. 
Aussi, je l'dis : C'est mon oignon, 
La République est pas contente. 
Pour avoir encor' son pognon, 
r n'faut pas toucher à la rente. 

l's nous cour' avec leurs projets, 
Leurs amend'ments et leurs cédules. 
Vrai, j'aurais pas tant de scrupules 
Pour équilibrer nos budgets. 
Moi, pour avoir des capitaux, 
Ej' commenc'rais par mettre en vente 
Tous les couvents... tous les châteaux... 
Mais je n'touch'rais pas à la rente. 

11 a raison, Mosieur Rouvier, 
Il est vraiment pas à la s'cousse, 
rieur a dit la chose en douce, 
Comme un homm' qui sait son métier. 
P s'en moque d'I'impôt global, 
r dit qu'ça lui donn' la courante 
Et qu' pour avoir le capital, 
r n'faut pas toucher à la rente. 

Juillet, 1896. 



^ 



MàkmM 




TANNEUR 




TANNEUR 



« Je suis tanneur... tanneur... tanneur... » 

Dit le vieux, pendant qu'on lui serre 

Les deux mains. Vrai, c'est un honneur 

Que le pauvre n'attendait guère. 

Il ne peut croire à son bonheur 

Et sa joie éclate en trompette; 

Il reprend et l'écho répète : 

« Je suis tanneur... tanneur... tanneur... » 



142 Sur la Route 



Je suis tanneur... tanneur... tanneur... 
Et j'aurais pu, tout comme un autre, 
Ne pas l'être ! Aussi, quel honneur 
Que ce métier-là soit le nôtre! 
Et mes fils auront le bonheur 
De pratiquer, longtemps encore, 
Ce noble état qui nous honore. 
Je suis tanneur... tanneur... tanneur... 

Je suis tanneur... tanneur... tanneur... 
Et le train roule... et la musique 
Joue... Et l'on crie :« Hourra!... Honneur!. 
Vive à jamais la République ! » 
Et le vieux, ivre de bonheur, 
Dit : «J'ai bien gagné la médaille; 
Voilà trente ans que je travaille, 
Je suis tanneur... tanneur... tanneur... » 

Août. 1896. 






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SAISON D'EAU 




SAISON D'EAU 



11 pleut. Le Mont-Dore est mouillé... 
Et le Sancy baigne sa cime 
Dans l'horizon tout barbouillé. 
L'eau tombe et Jaillit dans l'abîme. 
Lors chacun se demande, en bas, 
Quand ça finira. Mais un ponte 
Dit : « Demain il ne pleuvra pas... 

L'baromètr' remonte. 



ï9 



146 Sur la Route 

— Oui, siffle un emphysémateux, 
C'est tous les jours la même chose. 

— Non, monsieur, répond un quinteiix, 
Car ça va changer, je suppose. 

— Vous croyez? demande un perclus. 

— Certes, oui, monsieur, et je compte 
Bien que l'eau ne tombera plus... 

L'baromètr' remonte. » 

Mais l'eau tombait... tombait toujours... 
Tombait pour retomber encore, 
Il en retombait tous les jours. 
Et les bonnes gens du Mont-Dore 
Disaient : « Demain il fera beau ; 
Attendez... ce n'est pas un conte, 
C'est fini... nous n'aurons plus d'eau... 
L'baromètr' remonte. » 

Or les baigneurs mouillés, douchés, 
Trempés comme dans la piscine, 
Puis mal réchauffés, mal séchés. 
Dans le petit lit qu'on bassine, 
S'en vont navrés... le corps transi, 
Et disent en soldant leur compte : 
« Nous reviendrons l'an prochain si 

L'baromètr' remonte. » 

Août, 1896. 



RICHE NATURE 





RICHE NATURE 



L'hiver, à Paris, j'fais des poids 
Sur les plac's et dans les passages. 
L'été j'vas flânocher quéqu's mois 
Dans les vill's d'eaux et sur les plages; 



i5o 



Sur la Route 



J'fais rboniment, j'ramass' les sous 

Que m'Jett'nt les michets qu'ont d'ia braise. 

Et j'arrive à joindr' les deux bouts 

Avec leur pèze. 




l's sont presque tous mal toutus 
Les godanchets qui font la cure : 
l's sont bancals, i's sont tonus, 
Minés, rongés par le mercure. 
I's ont les yeux jaun's, le teint blanc, 
Le nez pincé, la gueul' mauvaise ; 
l'svienn' aux eaux se r'fair' le sang 

Avec leur pèze. 




Comme i's soni presque tous au sac, 
Ya des bergèr's qui les y r'joignent : 
Des bath gonzess's qu'ont l'estomac 
De s'ies payer pendant qu'i's s'soignent I 
I's sont vidés comm' des lapins, 
Ya pus qu'nib et c'est d'ia foutaise, 
Mais i's font encor' des chopins 

Avec leur pèze. 




Eh ben ! j'iés plains, ces malheureu: 
Moi j'aim' la vie et la nature. 
J'ai d'ia santé, j'suis vigoureux, 
J'ai des gonzess's pour ma figure. 
J'vas droit d'vant moi, sans savoir ci 
Tandis qu'eux vont au Pèr' Lâchai; 
Oùsqu'on les foutra pas dans l'troi 
Avec leur pèze. 

Septembre, 1896. 




CYCLOWNERIE 




v/'- 



^CLOWNERIE 



Eh ben !... vrai, mine' de galipète!... 
... Plus fort que d'jouer au bouchon 
Tromb', cyclon', tornado, tempête, 
C'est-i' du lard ou du cochon ? 
Pour quant à moi j'en suis malade, 
Ca m'entre pas dans l'ciboulo. 
Non... si t'avais vu c'tte salade !... 
C'était vraiment pas rigolo I 



i56 Sur la Route 



Juste i'passais su' rPont-au-Change 

Quand el' bastringue a commencé. 

Tiens,. qu'je m'dis, c'est Ttemps qui s'dérange, 

INIon colon, tu vas êtr' saucé... 

Et ai" donc!... v'ià qu'ça dégringole... 

Des bouts d'iuyaux..., des coins d'pignons,.., 

D'I'eau, du vent... et j'te carambole, 

En voulez-vous des pains, des gnons, 

Des branch's, des troncs d'arbr's?... Un massacre! 

Des pots cassés, des morceaux d'fer, 

Des ch'vaux d'omnibus, des ch'vaux d'tiacre 

Qui s'ballad'nt les quat' patt' en l'air... 

... J'en étais louf f... Alors ej' pique 

Ma course au boul'vard Sébasto 

Où que l'tomb' dans les bras d'un flique 

Qui voulait m'conduire à l'hosto !... 

Et dir' qu'on a des astronomes, 
Des observatoir' épatants, 
Des grands savants qu'ont des diplômes 
Pour prédir' la pluie et l'beau temps, 
Et puis qu'en un' minute... un' seule .. 
L'bon Dieu sans leur crier : « Allô ! » 
Nous envoi' tout ça par la gueule... 
Non, ça devient pas rigolo. 

Septembre, 1896. 



AVATAR 





AVATAR 



Bravo!... Très chic el' Président... 
Les potins, c'est pas son affaire, 
r fait c'qu'il a décidé d'faire, 
F veut êtr' libre... indépendant. ' 
Quant au reste, i' s'en moqu' pas mal, 
On peut tout conter, tout écrire, 
On peut blaguer... même on peut rire 
Du Président qui monte à ch'val. 



i6o Sur la Route 

Qu'i' fasse un pas, qu'i' dise un mot 
El les v'Ià tous après son orgue : 
« r fait l'malin... il a d'ia morgue... 
« Il a d'I'estomac, du culot. 
« Les femm's le trouv'nt joli garçon. 
« I' chasse... i' boit... i' fume... i' cause. 
« I' fait d' l'épate... i' crâne... i' pose 
« Quand i' réclame unécusson ! » 
I' n^peut pas aller prendre un bain. 
F n'peut pas friser sa moustache, 
r n'peut pas d'mander un panache, 
r n'peut pas commander un train. 
On dit qu'i' fait son amiral 
Quand i' va visiter nos flottes. 
Et depuis qu'il a mis des bottes 
On dit qu'i' fait son général. 

Eh ben ! moi j'dis qu'c'est réussi : 
Il a fait plaisir à la troupe 
Avec qui qu'i' boulott' la soupe. 
Et faut pas trop l'blaguer, car si 
On savait c'que ça lui fait mal 
Et c'que ça lui rabotl' les fesses, 
On n'rirait pas tant des prouesses 
Du Président qui monte à ch'val. 

Septembre, 1896. 



SOULOLOQUE 





SOULOLOQUE 



V'ià que j'peux pas r'trouvermon ch'min ! 
Pour un' cuit', vrai, ça c'est un' cuite ! 
Sûr que j'vas avoir la pituite 
Et que j'pourrai pas masser d'main. 
Hu !... ça va bien... oui... j'vous r'mercie. 
Pourtant ça va pas comme j'veux : 
J'ai pus l'rond et j'ai mal aux ch'veux... 

Viv' la Russie 1 



164 Sur la Route 



Que qu'i' va dir' mon proprio 

Si j'y pay' pas son term' d'octobre? 

Sûr i' va m'vider. Je l'conobre... 

Et v'Ià l'hiver... i' fait frio. 

Viv' la Russie !... Ah! la sal' bête, 

r va v'nir, avec son huissier, 

Pour me fair' saisir mon poussier... 

l's sont comm'ça... ça les embête 

Quand on leur donn' pas son pognon. 

Viv' la Russi'!... J'y donn'rai dalle, 

Il aura peau d'zébi, peau d'balle 

Et pis ceir de mon troufignon 

Pour l'huissier et pour la saisie. 

Viv' la Russi'!... J'm'en fous un peu, 

J'ai deux chais's, un peigne et mon pieu 

Avec ma femme Anastasie. 

Ma temm'!... J'y pensais pus... Malheur! 
A va vouloir ed'la monnaie 
Et j'ai siroté tout' ma paie..'. 
Ah ! et pis zut!... au p'tit bonheur, 
Moi, faut qu' tout m'pass' par la vessie, 
J'suis poivrot comme yen a pas un... 
J'gard' pas mon argent pour l'emprunt. 

Viv' la Russie! 
Octobre, 1896. 



EMPIROMANIE 





EMPIROMANIE 

Voyons, ça s'rait-y qu'ça s'décolle, 
Ou ben c'est-y qu'ya pus d'amour? 
l's Vtïgur'nt qu'i's sont à la cour, 
Les p'tits vernis du protocole, 
ï's sont charmants... Ya pas d'erreur. 
l's ont surtout des bell's cravates, 
Mais, vraiment, i's font trop d'épatés, 
C'était bon du temps dTEmp'reur. 



Et les cocard'.. et les livrées... 

Et Monjarret !... Des ch'vaux d'gala. 

Des équipag' à tra la la... 

Des larbins à perruques poudrées... 



i68 



Sur la Route 



Et des piqueurs... et des laquais... 
Tiens!... J'disais à ma femm' : Regarde, 
Nous allons voir passer la garde ! 

Vrai... par moments, j'oubliais 
Qu'nous étions en quatre-vingt-seize, 
J'me r'voyais aux Jours d'autrefois, 
Quand on nous jouait VBeaii Diinois 
A la place d'ia Marseillaise I 
Aussi, c'en était du bonheur, 
D'ia joi', d'I'ivresse et du délire, 
C'était pus choueti' que sous l'Empire... 

l'va bien, l'pctit tanneur ! 








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Sui^ la Route 



Eh ben! c'est pas ça les réformes 
Qu'on attendait depuis longtemps 
Et les clients sont pas contents. 
Faudra payer les uniformes! 
J'comprends, comm' Mossieu Mesureur, 
Qu'on s'foute d'ia claque et d'ia clique... 
Mais on s'fout pas d'ia République, 
C'était bon du temps dTEmp'reur. 

Octobre, 1896. 




QUESTION CAPITALE 




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QUESTION CAPITALE 



Je l'sais, la justice est utile, 
Mais ya des chos's à réformer. 
Assurément c'est difficile, 
Faut ajouter... faut supprimer... 
Mais respectons la loi humaine, 
Aussi, j'te l'dis : Primo, d'abord, 
r faudrait abolir la peine 

De mort... 



174 ^^^' ^<^ Route 



As-tu lu l'histoir' de c'tte femme 
Qu'on a dét'nu' pendant sept ans 
A Clermont?... puis v'ià qu'on proclame 
Son innocence... il est ben temps!... 
Pauvr' femm' qu'avait tant d'chos's à dire 
Et qui n'avait pus l'droit d'parler... 
Crois-tu qu'c'en était un' martyre ! 
Crois-tu qu'on fait bien d'engueuler 
C't expert qu'avait cru voir un' mouche 
Dans les viscèr's de son mari !... 
Fallait-i' qu'i's en ay' un' couche 
Ceux qu'ont sout'nu ça d'vant l'jury!... 
Eh ben !... voilà... suffit qu'un âne 
Charg' l'accusé, dans son rapport, 
Pour que la justic' le condamne 

A mort... 

Et si la femm', seule, était morte, 
Oxydé' par le four à chaux, 
L'instruction faisait en sorte 
De culpabiliser Druaux. 
Sûr qu'i' n'y coupait pas... et, comme 
Les trois experts étaient d'accord, 
La cour aurait condamné l'homme 
A mort !... 
Novembre, 1896. 



SAGESSE 




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SAGESSE 



Mon frère, en réponse à ta lettre 

Du mois dernier, où tu m'écris 

Qu'il est temps de songer à mettre 

Mon fils au collège, à Paris, 

Je regrette de te le dire, 

Mais, chez nous, il suffit, pour soi, 

Qu'on sache compter, lire, écrire, 

Comme moi. 



23 



lyS Sur la Route 



Tu dis que dans la grande ville, 

Pour faire sa position, 

Aujourd'hui, c'est très difficile 

Quand on n'a pas d'instruction. 

Quand on en a, c'est même chose, 

Nous le voyons dans le journal : 

Cent avocats pour une cause! 

Cent docteurs pour soigner un mal! 

On voit des bacheliers minables, 

Se louer pour un examen 

Comme un valet!... Les pauvres diables 

Mangent aujourd'hui... mais, demain, 

Ils iront crier dans la rue : 

La Carmagnole!... A bas la loi ! 

Non, mon fils aura sa charrue... 

Comme moi. 

Et, comme moi, d'un geste large 

Il fécondera les sillons... 

Puis, quand on sonnera la charge 

Pour entraîner nos bataillons, 

Il ira défendre sa terre, 

Son foyer, son drapeau, sa foi... 

Puis il mourra propriétaire... 

Comme moi. 

Novembre, 1896. 



CONTRE UHIVER 





Pour Séverine. 



Hélas I oui, chère Séverine, 
Voici l'hiver et son ciel gris 
Et son froid noir. Ça vous chagrine, 
Ça vous fait penser qu'à Paris 
On va geler à la barrière. 
Lorsque des snobs indifférents 
S'en vont payer un bock de bière 

Cinq francs! 



i82 Sur la Route 



Votre chronique me rappelle 

Quand j'étais au chemin de fer. 

Sur l'omnibus de la Chapelle 

Je fus glacé, tout un hiver 

Par la bise et par la froidure, 

Certes, j'eusse été mieux dessous, 

Mais pour entrer dans la voiture 

Il fallait dépenser six sous! 

Plus tard je fis la chansonnette. 

Après, je fus cabaretier : 

Je chantai Pantin, la Villette, 

A Saint-Lazare. — Un dur métier! 

Brailler, pendant la nuit entière, 

Devant des snobs indifférents, 

Pour leur vendre des bocks de bière 

Cinq francs! 

Or j'ai chaud... mais je me rappelle 
Combien de fois je fus gelé 
Sur l'omnibus de la Chapelle. 
Je ne puis donner un mille ; 
Mais je puis donner — avec joie — 
Vingt bocks de snobs indifférents. 
Séverine, je vous envoie 

Cent francs. 
Novembre, 1896. 



VENTRILOGIE 





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VENTRILOGIE 



Ben, quéqu' t'en dis, mon vieux Justin, 

Les méd'cins, crois-tu qu' c'est des types! 

Ts vont nous sonder l'intestin 

Et nousexaminer les tripes. 

L'docteur Toulouse a trouvé ça : 

F vient..! i' sonne... on ouvre... il entre, 

El puis i' vous r'garde c'qu'on a 

Dans l'ventre. 
24 



i86 Sur la Route 



C'est par l'auteur de V Assommoir 

Qu'il a commencé sa tournée. 

11 l'a sondé, sans l'émouvoir, 

Pendant plus d'un' demi-Journée. 

Il l'a palpé du haut en bas, 

Il a distillé son urée, 

Il a médité sur son cas, 

Analysé sa diarrhée ; 

Car Emir Zola l'a itou! 

r n'a pus qu' la cervell' qu'est bonne; 

r fait des livr'. .. et pis v'ià tout, 

Mais i' n'a pas fait la colonne. 

Ses Rougon-Macquart... oh la! la! 

C'est pas un' raison pour qu'il entre 

A l'Académi' s'i' n'a qu'ça 

Dans l'ventre. 

D'ailleurs c'est un dégénéré, 

Un louf... un maboul de génie, 

Et l'docteur nous a démontré 

Qu'c'est un Mossieu qu'a la manie 

D'écrir' sous l'nom d'Emil' Zola 

Des volum's qui s'vend'nt bien, mais entre 

Nous, i' paraît qu'c'est tout c'qu'il a 

Dans l'ventre. 
Novembre, iSori. 



KIF-KIF 





KIF-KIF 

Comment I vous, l'oncle vénéré, 

Vous, l'homme aux docies causeries, 

Vous écrivez des cochonn'ries! 

Eh bien !... c'est du propre!... Eh bien ! vrai. 

A vous, mon oncle, à vous la pose... 

Car vous pouviez rester commij 

En écrivant pour « même chose » : 

Kif-kif. 



igo Sur la Route 



Or, en ajoutant bourrico. 

Vous allongiez la périphrase, 

Vous évoquiez l'Arbi, le Nase, 

La grande tenu' du Turco. 

Aujourd'hui, vous voulez prétendre 

Qu'une personne commifaut 

Peut lire cela sans comprendre. 

Eh bien, mon vieux, qu'est-c' qu'i' vous faut? 

Quand on emploi' le mot brutal 

Voilà souvent ce que l'on risque, 

Car, enfin, vous, Mossieu Francisque, 

Vous ne pouviez penser à mal. 

Et pourtant, vous avez beau dire, 

Bourrico... c'était excessif. 

Il fallait simplement écrire : 

Kif-kil. 

Oui, vous avez beau finasser, 
Ergoter sur votre épigraphe, 
Vous êtes Sarcey pornographe... 
Et vous pourrez conférencer. 
Protester, crier au scandale, 
C'est votre qualificatif... 
Ce que vous pourrez dire et dalle... 

Kif-kif. 

Novembre, 1896. 



ÉMANCIPATION 





Non, mon vieux, ça fait pas mon blot 
L'émancipation d'ia femme; 
Ça s'ra jamais dans mon p^-ogramme, 
Tu comprends bien ça, dis, Julot. 
Tu vois pas la femme avocat 
Passer son temps à la tribune, 
Pendant qu'faudra torcher la lune 
Du goss' qui viendra d'fair' caca? 



194 



Sur la Route 



T'entends nos gardeuses d'marmots 
En train d'hurler dans un métingue! 
Crois-tu qu'a's en fraient du bastringue. 
Vrai! ça s'rait pus pir' qu'à Garmaux; 
Tu les vois pas s'crêper l'chignon, 
Dans un élan démocratique 
Et crier : Viv' la République! 
En tortillant leur troufignon. 

Enfin, Julot, ça t'irait-i'i' 

D'avoir un' femm' toujours en course, 

Qu'irait à la Chambre... à la bourse 

Et qui laiss'rait brûler l'frichti? 

Mais non!... Ya pas à discuter, 

La femm' n'a pas besoin d'diplômes; 

Elle est là pour nous fair' des mômes 

Et pour leur donnera téter. 

Décembre, 1896. 




REPEUPLONS 



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REPEUPLONS 



Insurgeons-nous, femmes de France, 

Contre les mœurs de nos époux. 

Contre leur sage indifférence 

Qui fait que l'on doute de nous. 

Au lieu de plaider en divorce, 

Il faut poser d'autres jalons 

Et prendre nos hommes de force... 

Repeuplons! Repeuplons! 



igS 



Sur la Route 



Repeuplons! Repeuplons! 
Et, sans savoir où nous allons, 
Bravons l'usage, la consigne, 
Prenons l'esprit... prenons les sens. 
Forçons la bête qui rechigne, 
Electrisons les impuissants. 
Ou faisons comme les cavales : 
Gourons à d'autres étalons, 
Loin des alcôves conjugales... 

Repeuplons ! Repeuplons ! 

Repeuplons! Repeuplons! 
A nous les bruns... à nous les blonds. 
Soyons volages, adultères; 
Mais, dans nos ventres triomphants. 
Soyons fécondes, soyons mères ! 
Oui, faisons toutes des enfants. 
Malgré les avis salutaires 
Et déclarons que nous voulons, 
Toutes, conserver nos ovaires... 

Repeuplons ! Repeuplons ! 

Décembre, 1896. 




TOUTOU 





TOUTOU 



Pour Séverine. 

Dans son lit le bourreau dormait. 
A côté, le brave caniche 
Faisait une place, en sa niche, 
Au pauvre bébé qu'il aimait. 
Et le petit prenant la tête, 
En jetant ses deux bras au cou 
Du bon chien, disait à la bête : 
« Bonsoir, Toutou, mon bon Toutou ! » 

26 



202 Sur la Route 



Alors, heureux de se sentir 
Caressé parla chaude haleine, 
Le bambin oubliait sa peine, 
Il sommeillait, l'enfant martyr; 
Il reposait sa tête blonde 
Près de celle du bon ami, 
Du chien, plus humain que le monde, 
Qui veillait sur l'ange endormi, 
Qui léchait la petite main 
Et, cautérisant la brûlure, 
Cherchait à panser la blessure 
Que l'homme ouvrait le lendemain. 
Aussi Fâme du petit être, 
En s'envolant on ne sait où, 
Murmurait : « A bientôt, peut-être; 
Bonsoir, Toutou, mon bon Toutou ! » 

Comme je t'aime, brave ami, 
Brave Toutou fidèle. Et comme 
On doit te préférer à l'homme, 
Au traître, au fourbe, à l'ennemi 
Qui t'empoisonne à la fourrière. 
Ou qui te met la pierre au cou 
Pour te jeter à la rivière... 
Pauvre Toutou... mon bon Toutou! 

Décembre, iSg^ 




A .d- 



ANGES POUR NOËL 



ANGES POUR NOËL 




Le vent souffle dans les lointains. 
Il apporte, avec la tourmente, 
Les clameurs, les cris incertains 
D'un peuple entier qui se lamente! 



2o6 Sur lu Route 



C'est décembre. Et, dans les journaux. 
On raconte des faits étranges 
Que commentent les tribunaux... 
Voilà Noël... Il faut des anges! 



Et le vent souffle. La cité 
S'emplit de cris. De parla ville, 
On refait la virginité 
Des filles qui par cent, par mille, 
Se livrent, un soir, à l'amant, 
Au mâle, en rut, qui les féconde. 
— Pour la fille, il est infamant 
De mettre son enfant au monde. - 



Le vent redouble et l'on entend 
Les cris redoubler dans les antres, 
— Officines de charlatan... — 
Les bourreaux charcutent les ventres : 
Ils amènent les chérubins 
Sanglants et meurtris dans les langes! 
Ohé!... Messieurs les carabins, 
Voilà Noël... Il faut des anges! 




Et le vent souffle sur les flois, 
Emportant, avec lui, les âmes 
Des angelets dont les sanglots 
Viennent réveiller les infâmes 
Qui les extirpent du saint lieu 
Et les foutent dans les vidanges... 
Pour les envoyer au bon Dieu. 
Voilà Noël... Il faut des anges! 

Décembre, 1896 



iivK^aiv^ •^■•^--^ 



PQ Bruant, Aristide 

2603 Sur la route 

R9S8 



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