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SYMBOLISTES & DÉCADENTS
DU MÊME AUTEUR
Poè'mes
Les Palais nomades.
Chansons d* Amant.
Domaine de Fée.
Limbes de Lumières.
La Pluie et le beau temps.
Livre d'Images.
Premiers poëmes (Les Palais nomades, Chansons d'amant,
Domaine de fée avec une préface sur le vers libre).
Romans et Nouvelles
Le Roi Fou.
Le Cirque Solaire.
Les Petites Ames pressées.
Les Fleurs de la Passion.
Le Conte de Tor et du silence.
L'Adultère sentimental.
Critique
L'Esthétique de la rue.
SAINT-AMAND, CHER. — IMPRIMERIE BUSSIERE.
GUSTAVE KAHN
SYMBOLISTES
ET
DÉCADENTS
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PARIS
LIBRAIRIE LÉOiN VANIER, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1902
Tons droits réserves
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IL A ETE TIRE DE CE LIVRE '.
40 exemplaires sur japon impérial numérotés de I à 10.
lo exemplaires sur hollande Van Gelder numérotés H à 23,
N'' .rtllllllllir
LES ORIGINES DU SYMBOLISME
Symbolistes et Décadents
LES ORIGINES DU SYMBOLISME
Go sont les Concourt, artistes rares, historiens
consciencieux à qui ne fut point épargné le nom de
décadents, qui affirmèrent qu'il était beaucoup plus
difficile de reconstituer une époque toute récente que
de reconstruire, avec quelques chartes ou inscriptions,
l'histoire d'une époque mythique ou féodale. Il sem-
blerait qu'ils ont raison si l'on envisage la façon
plutôt maladroite, inexacte, incohérente dont on a
écrit jusqu'ici l'histoire littéraire de ces toutes der-
nières années (i). Le temps que des fils couleur
d'hiver viennent commencer à se mêler à leurs barbes,
les vétérans du symbolisme ont entefidu sur leurs
œuvres plus de sottises que les tableaux de musée.
Pourtant ce n'est point ici le cas, comme pour les Con-
court, de s'écrier devant la multiplicité des textes qu'il
(i) Je n'excepte que les Propos de littérature de M. Albert
Mockel des articles de M . Remy de Gourmont et des articles
publiés l'année dernière et cette année même par M. André Beau-
nier.
SYMP.OT.ISTES ET DIXADENTS
faut lire et même dccouviir pour arriver à la vérité.
Au contraire, pour notre petit point d'histoire littéraire,
petit en regard de la marche du monde, mais pas si petit
relativement et dont l'importance sera de jour en jour
plus évidente, les textes sont peu nombreux, tous
faciles à se procurer (au moins à la Bibliothèque na-
tionale) .
Une objection plus grave à une histoire du symbo-
lisme, et celle-là je la déclare tout de suite très valable,
c'est que l'évolution du symbolisme n'est j^as terminée.
*
* *
On est d'accord, et j'ai vu que ces idées ont pénétré
jusque dans certains entendements réputés durs de la rue
d'Ulm, à ne plus considérer le romantisme comme un
bloc, mais à y admettre, à la suite des critiques écri-
vains, quatre bans, dont le premier serait celui de Cha-
teaubriand, le second d'Hugo, Yigny, Lamartine, le troi-
sième de Gautier, etc.. le quatrième de Baudelaire, Ban-
ville, etc.. plus un supplément, le Parnasse (i). De
même le Naturalisme, si on veut y comprendre Flaubert
et Daudet et Duranty, ne sera pas un bloc et même, si
on le restreint à Emile Zola, on est forcé de voir que
ceux qui n'ont pas attendu les Trois Villes povu- le ca-
ractériser, seront forcés d'ajouter un chapitre à leurs
travaux pour y étudier la troisième manière de Zola. Le
Symbolisme donc dont les premiers livres et loviios
(i) Voir flans ce volume : de VEvolution de la poésie au xix»
siècle ; \)a^(i 2^3.
Li:S OUKilM.S 1)1? SWiHol.ISMi;
datent de 1886, ne peut avoir, en 1901, accompli son
cycle. Il n'a pu en quinze ans ni réaliser tout ce qu'il
voulut ni toucher à tous les points qu'il visait ni dé-
crire toute sa courbe. Ce n'est point qu'en écrivant
ceci je demande l'indulgence ; les écrivains de talent
qui se sont plus ou moins groupés, qui ont accepté
plus ou moins définitivement cette étiquette le trouve-
raient singulier, et je n'ai nullement la pensée de la
solliciter pour moi-même, car si j'espère faire mieux,
sans espérer me rendre digne de tout mon rêve, je sais
que le labeur de la première partie de ma vie n'a pas
été inutile et je me connais des œuvres viables puis-
qu'elles engendrèrent.
Avons-nous eu raison? nous, les premiers symbo-
listes, ceux qui vinrent tout de suite vers nous, ceux
qui voisinèrent avec nous, s'étant associés à certaines de
nos idées, s'étant reconnus dans quelques-uns de nos
vouloirs P Le vers libre sera-t-il le chemin futur de la
poésie française ? le poème en prose que nous avons
dépassé, et qui se retrouve reprendre de la consistance
d'après notre orientation, sera-t-il cette forme inter-
médiaire entre la prose et le vers que recherchait,
qu'avait trouvée Baudelaire et deviendra-t-il le Verbe de
nos successeurs? Y aura-t-il trois langages littéraires :
le vers, gardant son allure parnassienne, éternelle-
ment, sur la chute des sociétés et des empires, puis le
poème en prose et la prose, ou bien le vers libre, en-
globant dans sa large rythmique les anciennes pro-
sodies, voisinera-t-il avec le poème en prose baude-
lairien, et la prose propre? '
Ce sont nos successeurs qui résoudront ce problème.
TO SYMBOLISTES ET DECADENTS
Ma conjecture est que se demandant de plus en plus
et avec inquiétude sur quelles bases sérieuses on s'ap-
puierait pour boucler l'évolution r\tbmique et la ré-
duire à des variations sur le principe binaire, on ira au
vers libre.
Et je vais dire toute ma pensée : je crois que même si
une réaction condamnait le vers libre, si, pour des rai-
sons multiples, excellentes, irréfragables on en reve-
nait à la pratique littéraire d'avant 1884, si on décré-
tait nos innovations hasardées, inutiles, cela n'aurait
qu'une importance relative. Une évolution faite dans
le sens de la liberté du rythme et de son élargissement
est toujours destinée, à la longue au moins, malgré les
réactions, à s'imposer; les réactions sont fatales, l'action
les. cause. Et puis, les jeunes gens qui ne partagent
point nos idées théoriques sont tellement imbus de
l'application pratique que nous en avons faite, ont
absorbé assez de l'influence de l'un ou l'autre de nous,
ou bien sont assez fortement pénétrés de l'influence d'un
de nos aînés, de ceux qui ont travaillé au défrichement
des routes que nous avons tracées, que leur vers
libéré et même leur vers parnassien profondément
modifié n'est plus, sauf exception, l'ancien vers, et que
tel qui nie le symbolisme se sert du vers verlainien
comme un sourd, que tel qui se relie étroitement au
passé, développe et fait aboutir des conceptions que
nous avions indiquées. Je ne discute pas les détails ; je
ne veux pas dire que des jeunes gens venus après nous
sont nos vassaux littéraires. Je dis simplement qu'à les
lire on voit que nous sommes passés, l'un ou l'autre lu
et consulté par eux avec plaisir, et s'ils font autre chose
LES ORIGINES DU SYMBOLISME I I
que nous, c'est non seulement leur droit mais leur de-
voir ; tout de même nous avons compté dans leur évo-
lution.
Donc, je crois, selon l'expression de Stéphane
Mallarmé, le vers libre viable ; quoiqu'il arrive désor-
mais, il existe ; il peut régner, il peut être utilisé occa-
sionnellement ; ceci c'est sa fortune, sa chance, son ha-
sard, en tout cas il est. Une gamme est ajoutée à notre
poésie.
Je crois aussi qu'il est prématuré d'écrire l'histoire
du symbolisme. Aussi n'est-ce point son histoire que
je donne aujourd'hui mais des notes pour servir à
l'histoire de ses commencements.
Elles seront à l'histoire littéraire de notre époque ce
que sont les Mémoires du temps à l'histoire sociale et
politique. Je veux bien admettre que l'acteur d'une
période ne peut la décrire complètement, que l'impar-
tialité est difficile pour parler de ses émules, de soi et
qu'il se peut que lorsqu'on croit l'atteindre on se trompe.
C'est possible ; il est possible que l'histoire, même des
débuts d'une période ne soit réalisable qu'avec un re-
cul plus grand, et peut-être n'appartient-il pas à ceux
qui posèrent les prémisses de tirer la conclusion.
En tout cas, on a toujours admis volontiers le rôle de
ceux qui sont venus dire : « j'étais là, telle chose
m'advint », c'est leur droit, il y a intérêt pour tous à ce
qu'ils le disent, et qu'ils disent aussi pourquoi ils
ont agi de telle façon. Ce sera l'utilité de ces notes.
12 SYMBOLISTES ET DECADENTS
On est toujours le fils de quelqu'un, et de plus on
dépend de son pays, de son ambiance, de l'aspect gé-
néral de l'époque où l'on naît, et du contraste de cet
asj)ect général. Vers ses dix-huit ans, le jeune homme
franchement libre du joug des humanistes, plutôt par-
fois, l'enfant qui sait grimper jusqu'à la lucarne qu'on
lui laisse sur la vie, se pénètre des nouveautés d'art.
Elles sont de sortes diverses. Il y a celles que l'on est
en train de consacrer, celles qui conquièrent la faveur
publique, celles dont l'on se détourne, mais non point
avec simplicité et unanimité en laissant tomber le mé-
diocre livre, mais celles qu'on discute, qu'on vitupère,
qu'on honnit, le chef-d'œuvre de demain, ou quelque
manière de beau livre, plein de défauts mais où le don
a lait étinceler son éclair d'aurore, ou l'aigrette dia-
mantée d'une fée des crépuscules, cri jeune de coq pas
assez entendu, ou noble parole attristée qui tombe aux
lacs d'oubli.
La jeunesse à Paris a l'oreille très fine. Elle est très
distincte à cet égard, et pour les nouveautés littéraires,
de la jeunesse de province. Le petit provincial n'ap-
prend pas grand chose en dehors de ce que lui disent
ses professeurs, le critique autorisé du journal de Paris
qu'affectionnent son père ou son petit café, et le critique
du journal local, habituellement moins lumineux qu'un
pliare. Le filtre est très serré qui laisse pénétrer jusqu'à
lui les efforts nouveaux. Les revues provinciales ac-
tuelles qui renseignent plus ou moins les jeunes gens,
LES ORIGINES DU SYMBOLISME l3
et toujours tenclancieusomcnt, c'est-à-dire inexacte-
ment, sont de création toute récente. Elles sont faites
pour faire connaître aux aînés de Paris un petit
groupe qui veut à son tour conquérir le monde, et non
point pour renseigner sur Paris la province pensante.
Les défenseurs de la décentralisation artistique objec-
tent, à des centralisateurs qui voudraient enrichir le
Louvre et le Luxembourg du trésor d'art épars dans
nos musées de province sous la serrure rouillée, la
clef oisive, et la sieste tranquille d'un conservateur qui
est souvent un politicien casé et former ainsi une col-
lection d'art complète, — ils objectent le jeune homme
pensif et sage dont la vocation d'art pictural ou litté-
raire s'éveillerait au contact fréquent d'un beau chef-
d'œuvre, et l'objection est assez forte pour que les
centralisateurs n'insistent que platoniquei^ent. Ce
musée d'art, où par le hasard peut se glisser une toile
moderniste, n'a pas d'équivalent littéraire pour nos
jeunes hommes de province. En tout cas, il n'y verrait
pas d'impressionnistes ou ils n'en ont vu de longtemps ;
le garde qui veille en habit à palmes vertes à la barrière
du Luxembourg n'est point tolérant. C'est pourquoi,
lorsqu'à Paris, le jeune homme a déjà des clartés de
tout et médite des révolutions, son premier adversaire
est le jeune homme du même âge venu de sa ville loin-
taine. Dans ma prime jeunesse, ces jeunes gens, ceux qui
n'étaient plus Lamartiniens ou Hugolâtres. se souciaient
surtout de Coppée et de Richepin ; leurs cheveux étaient
longs sur des pensers an tiques, et, en somme, malgré que
le temps qui marche a tout de même produit quelques
modifications, les choses n'ont pas beaucoup changé.
l'i SYMBOLISTES ET DECADENTS
A Paris, un jeune homme qui avait dix-huit ans
vers 1878 ou 1879, venait d'assister à une apothéose
d'Hugo, faite au théâtre avec les reprises à'Hernani,
de Manon, de Ray-Blas, avec Mounet en bandit su-
perbe et le prestige de Sarah et sa voix inoubliablement
fraîche et veloutée. Les tragédiens italiens, Rossi et Sal-
vini, étaient venus sur une scène vide, vide du départ
des rossignols italiens jugés oiseux dans leur Gazza La-
dra, et la leçon de chant du Barbier, devant des
salles vides malgré leur talent, jouer les grands drames
shakespeariens, et Catulle Mendès les remerciait, en
vers, d'être venus nous donner le grand coup d'éperon
du drame.
C'était un bel antidote contre les matinées Ballandé
recommandées par VAlma mater à la jeunesse stu-
dieuse.
Ces jeunes gens virent aussi la réaction contre tout
ce romantisme. C'était la fdle de Roland acclamée, le
nouveau Ponsard était très à la mode, pas tant que Dé-
roulède exalté, pinaclisé, mais enfin on citait des mots
du pauvre M. de Bornier, devenu le plus parisien des
bibliolliécaircs quasi-suburbains.
On thsaitdes poètes parnassiens d'alors, (Leconte de
Lisle et Banville, leurs aînés, étaient bien peu popu-
laires), qu'ils avaient forgé un outil excellent dont ils ne
savaient pas se servir, que la coupe était fort bien cise-
lée, mais qu'ils n'y versaient que des vins d'Horace
assez surets, définition peu applicable à Léon Dierx,
aux autres non plus, et qu'on a toujours, malgré sa
vieillesse, essuyée et mise en circulation pour loutesles
écoles poëtiques. Le Naturalisme triomphait avec fra-
LES Onir.TNES DU SYMBOLISME 10
cas, dans la rue ; les acclamai ions se croisaient parmi les
éclabousscmenls d'injures. Charpentier couvrait Paris
d'alïiches ; les journaux engueulaient Zola qui ripostait,
courtois, calme, technique, enlelé, dans ses feuilletons
du Bien public. Les quais et l'Odéon étaient alors une
joie ; on n'y trouvait point Zola accaparé déjà en place-
ments de bibliothèque, mais tous les livres de Con-
court, Manette si séduisante alors, où Chassagnol ba-
bille tant et si finement d'art, d'Ingres, de Delacroix,
de Decamps, oii Anatole bonimente, Manette, où un
paysage de prose, al(^rs encore tout neuf, donne, conmie
un Rousseau, la foret de Fontainebleau, et Demailty oh
tant de portraits se coudoient depuis Ghampfleury jus-
qu'à Banville, et parmi eux Gautier, kaléidoscope
amusant d'une salle de rédaction, éden entrevu dans le
mirage, et tous les bouquins sur le xywV siècle ; les
grands Flaubert, La Tentation et t Education, ietcs iné-
puisablement au rabais ou bien en donnant l'impression
car les piles ne diminuaient guère ou étaient toujours
renouvelés par les fées bienveillantes, les Exilés de Ban-
ville, tant qu'on en voulait, et d'autres beaux livres,
tout cela s'entassait à vil prix dans un petit casier des
Marpon et Flammarion, et les quais donnaient avec une
abondance énorme les premières nouvelfes de Mendès,
si propices à accompagner les premiers cigares, — leurs
héros fument toujours-, — et l'Usurpateur, '^oW roman
japonisant ; les Poulet Malassis, si chatoyants de talent
en leur diversité, on les vendait sous les portes à côté des
faux Diaz et des faux Coot, si fréquents qu'on eut pu
croire que chaque concierge était peintre. On avait
lu le Monde-Nouveau que publiait Charles Cros.
SYMBOLISTES ET DECADENTS
La presse, toujours la même, avait accueilli d'un
déferlement de rires la Pénultième. Il y eut pourtant à
ce moment, à peu près, un article de Jean Richepin
qui disait fortement la beauté d'art des œuvres de Mal-
larme, de Verlaine, de Huysmans, et je crois de
Yilliers. C'était l'heure, l'aurore de Richepin, la Chan-
son des Gueux avait remué la jeunesse, et les Chansons
joyeuses de Bouchor comptaient :
On parlait aussi de Bourget, alors poète, dont on at-
tendait, parallèlement à Coppée, le renouvellement du
roman en vers ; on attendait sans vibration. Richepin
surtout était à la mode. Les normaliens s'en enor-
gueillissaient, les candidats aux titres universitaires
l'adoraient de les avoir piétines, les futurs poètes ai-
maient sa saveur rude, et les étudiants admiraient sa
légende de force et de bohémianisme.
La République des lettres, la revue de Mendès était
morte du roman de Cladel, le Tombeau des lutteurs.
Elle avait été superbe, luxueuse (dieu ! qu'on avait
ironisé à propos de poèmes en prose de Mallarmé qui
ornaient la première livraison, d'ailleurs fort bien
faite), et puis elle avait diminué, et comme un nageur
qui s'allège pour remonter le courant, elle avait jeté
peu à peu sa couverture bleue, son vêtement, elle s'était
faite menue, diminuant l'épaisseur de ses vélins, elle
s'était faite toute petite, toute légère. Après elle, un jour-
nal, La Vie littéraire, qui lui succédait, sans la rempla-
cer, jetait au monde, toutes les semaines, un tour-
billon de poèmes et de gloire. Il y avait là tous les petits
Parnassiens qui écrivaient aussi à La Renaissance de
Blémont. Dans La Vie liliéraire, tous les poèmes
LES OlilGINKS DU SYMHOLISMi:
n'étaient pas de belles qualités, mais les critiques y je-
taient des poignées d'éloges à tous les poètes."
Un Briarée, que dis-je, plusieurs, lançaient sans
relâche de l'encens et des roses sur tous les rimeurs de
Paris, de province, du Canada sans doute. Un jour,
M. Emmanuel des Essarts y assuma la tâche d'énu-
mérer, avec une sobre indication, trois mots au plus,
tous les poètes de grand talent qui fleurissaient notre
l^ays de Erance. La chose ne tint pas dans un seul nu-
méro. C'était charmant et beaucoup mieux fréquenté
tout de n>ême que les Muses Santones.
Mais il n'y avait pas que les poètes, Shakespeare,
Hugo, les Parnassiens, les romanciers où l'on appre-
nait, frémissants, l'histoire du second Empire, les ro-
manciers qui refoulaient dans nos campagnes le ro-
man idéaliste , Ln Faute de l'ahbé Moiiret, donnant des
féeries, réalistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans
la tombe de Morny, M. de Camors.
Il y avait la peinture, il y avait la musique. La
peinture c'était les impressionnistes exposant des mer-
veilles dans des appartements vacants pour trois mois.
C'était, à l'exposition de 1878, un merveilleux panneau
de Gustave Moreau, ouvrant sur la légende une porte
niellée et damasquinée et orfévrée, c'était Manet, Mo-
net, Renoir, de la grâce, de l'élégance, du soleil, de la
vérité, et surtout c'était la Musique qui se réveillait en
Erance d'un long sommeil.
Un tas d'oiseaux merveilleux étaient entrés dans le
palais de la Belle au Bois dormant, après que Wagner
en avait fait, de stupeur, et on disait alors de fracas,
éclater les savantes coupoles. Au théâtre, les échos de
l8 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Membrée et de Mermet saluaient à leur façon la mu-
sique nouvelle, en un bruit sonore de chutes de por-
tants ; et on commençait à entendre les musiques de
Bizet, de Guiraud, de Saint-Saëns.
Naturellement, on allait surtout au concert, où le
mélange était moins impur. Chez Pasdeloup et chez
Colonne, il y avait des dimanches héroïques. C'étaient
les fragments Avagnériens terminés dans le potin et le
chahut. C'était Berlioz révélé, imposé, c'était Franck
écouté en bâillant, Liszt présenté dans ses petits côtés,
ses rhapsodies, sauf une admirable soirée organisée
par Saint-Saëns. Massenet triomphait, Saint-Saëns
était discuté, on se battait presque pour la Danse ma-
cabre, c'était le bon temps, comme disent les person-
nages d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on dé-
bouche une vieille bouteille, ou qu'ils entendent sonner
un vieux coucou historié.
Dirai-je qu'alors je rêvais beaucoup, j'écrivais un
peu. et que j'étais très tenté de donner à mes rêveries
une forme personnelle. Je ne connaissais personne, per-
sonne n'avait d'influence sur moi, et je tâtonnais, plein
de visions diverses et voyant étinceler confusément de-
vant moi une série de ])rojets à remplir plusieurs vies.
Les hasards de la vie d'étudiant m'avaient tout le
moins mis au contact avec quelques amis à préoccupa-
tions littéraires et qui n'ont point fait de littérature, avec
(le jeunes savants, de futurs historiens ou orientalistes,
et le hasard me fit aussi connaître quelques poètes dont
les uns aimaient Uichepin, et d'autres UoUinat, alors
l'auteur des Drandes, qui vantait le paroxysme, la sin-
cérité, le dandysme et l'esprit d'ordre. Où rencontrai-je
LES ORir.INES DU SYMHOLISME If)
pour la première fois Fréminc qui, alors, géant blond,
récitait déjà Floréal, les Pommiers, une ode à Robert
Guiscard, que sais-je encore! et un jour déambulant avec
Frémine dans les allées du Luxembourg nous rencon-
trons un petit homme sec, nerveux, les yeux d'aiguilles
noires sous une épaisse chevelure, l'air frileux, étroite-
ment boutonné, au printemps, dans un pardessus bleu
étriqué, pantalon un peu effrangé, souliers de roulior,
gibus irréprochable ; je l'avais souvent croisé avec cu-
riosité, devinant que c'était quelqu'un. Frémine nous
présente. Gros me dit d'un brusque tutoiement : a Tu
es un poète, toi ! » — Vous ne vous trompez pas. « — Tu
dois avoir des vers sur toi... » — Pas des vers, des
poèmes en prose. . seulement. . ; — seulement quoi ? — je
les fais à ma manière. . . — Mais lis donc ! J'avais tiré un
papier, je commence. « Toute mon âme s'est envolée,
elle est allée se poser sur les violettes et les roses que tu
as respirées jadis... Gros m'interrompt. « Game suffit,
tu es poète », et nous causâmes longtemps sous les
grands arbres, il fut convenu que le lendemain je lui li-
rais mes œuvres toutes inédites, ou au moins une antho-
logie tirée d'icelles. « Mais, me dit Gros, ce sont pres-
que des vers, il faudrait un rien pour en faire des poè-
mes )) ; j'y voyais moi, une différence ; j'ai oes vers aussi,
luidis-jo, etjeluilus un petit poème, des vers libres, les
])romiers sans aucun doute et pas les meilleurs. « Alors,
me dit Gros, tu veux faire des réformes. Tu as bien tort,
comment feras-tu pour faire des vers un drapeau à la
main. Et les embêtements î » Je n'insistai pas. Gros ne
connut que peu de mes vers libres (de ce temps-là) et
nous passâmes à des projets de collaboration, drames, co-
.svMi'.oijsTi:s i;r jm;c\di:ms
médies et surtout traductions poétiques d'œuvres pure-
ment musicales. Il n'en fut que quelques conversa-
tions, mais je garderai toujours le bon souvenir de
l'accueil du pauvre grand poète, dompte par la mé-
trique parnassienne, génial et sans métier, dans ce salon
carrelé noir et blanc de la rue de l'Odéon, avec une
petite table couverte d'un immense tapis de velours
rouge, des livres empilés dans les coins, des fragments
d'appareils pour sa photographie des couleurs, disper-
sés sur la cheminée et sur des chaises, et où je compris
que Charles Gros était vraiment un grand homme
et supérieur à la vie, c'est que lorsqu'il voulut^ le même
jour, me donner un exemplaire de son Coffret de
Santal, il fallut pour le trouver, déranger des biblio-
thèques, des musées, des estampes, des vêtements,
des enfants, des jouets, des tables à ouvrage pour déni-
cher enfin, à la suite d'une chasse qui seyait admirable-
ment à son air de trappeur, le précieux petit bouquin ;
quant à nos projets communs, nous en rçcausâmes,
mais la vie est si courte. Je parlais très ^ite à Gros de
mon admiration pour Mallarmé, il répondit : « C'est un
Baudelaire cassé en morceaux, qui n'a jamais pu se re-
coller » ; je lui parlais de Verlaine, disparu, évanoui, et
de Rimbaud. Gros avait connu Rimbaud, il avait no-
tion de beaux vers qu'il avait oubliés ; il en voulait à
liimbaud de ceci : il avait donné l'hospitalité à Rim-
baud. Or, Rimbaud avait avisé sur le coin d'une com-
mode une pile de livraisons de l'Artiste. Ces livraisons
contenaient les poèmes qui forment le Coffret de Santal.
Gros, naturellement, ne les regarda que le jour où il fut
question de les remettre aux mains de M""*" Tresse pour
LES OUIGl.NES ]>b ?>\Mr>OLlSMI
qu'elle imprimat le Coffret. Il manquait à chaque nu-
méro une page ou deux, précisément celles qui conte-
naient les vers de Gros et que Rimbaud avait coutume,
assez périodiquement, de déchirer. Une brouille en était
résultée.
Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs delà
rhétorique Guy Tomel, candidat intermittent à l'Ecole
normale. Avant de prendre part de façon capitale au
reportage contemporain (c'est lui qui imagina d'inter-
viewer l'épicier du coin sur les incendies et accidents
de son quartier) Tomel jouait les Musset, d'après les
Nuits. Nul ne l'ut plus poitrinaire et plus dévasté. To-
mel dirigeait conjointement avec Harry Alis une revue
qui s'appelait la Revue Moderne el Naturaliste ,; je
crois que jamais on n'a dit plus justement qu'en cette
revue : l'abonné, l'abonné se plaint, réclame, écrit, en
se servant du singulier ; je crois bien que l'abonné
était le poète Georges Lorin^ et comme il publiait des
vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que c'était
une revue rédigée par l'abonné. Tomel, très revenu du
romantisme depuis quelques semaines, avait bien fondé
la Revue avec Alis, mais il était immédiatement tombé
en sous-ordre, pour avoir eu la malechance de laisser dans
sa chambre le ballot contenant les i 200 exânplaires du
tirage du premier numéro, pendant une huitaine de
jours, sans l'ouvrir, et même sans rentrer chez lui 2:)our
l'ouvrir, durant qu'Alis se répandait en notes et papillons
dans L'Abeille d'Etampes et autres journaux de Paris et
de province, et s'étonnait que les libraires fissent si peu
de cas d'une revue si bien lancée ; Tomel était, du fait
de son insulfisance administrative, réduit à la seconde
SYMBOLISTES ET DECADENTS
place, eL il formait l'école néo-naturaliste d'HarryAlis,
dont le principe était que Zola était certes un homme
de talent, mais que le vrai chef du naturalisme, bien
supérieur à lui, c'était M. Jules Glaretie. Sur le vœu de
Tomel, je montrais mon manuscrit à Harry Alis ; il
en écarta d'emblée les vers, pour le principe, sa revue
ne les recherchant pas ; il s'intéressa aux poèmes en
prose, mais en écartant tous ceux qui pouvaient être
taxés, on ne disait pas encore de symbolisme, et en
choisit finalement trois des plus simples qui lui pa-
rurent modernes et naturalistes ; de plus, comme il
avait tout son temps, il me gratifia d'une conférence
que j'écoutais sans profit. Je parus ; deux pages in-8 ; il
s'agissait de tirer parti de ce succès. Je fis deux parts,
l'une pour l'ambition, qui fut d'envoyer un exemplaire
à M'"*" Adam avec des vers qu'elle ajourna sine die,
mais avec une politesse infinie et peut-être autographe,
l'autre pour l'art et j'envoyais le fascicule à Stéphane
Mallarmé.
Mallarmé m'attirait et par son talent et par son for-
midable insuccès. Je me targue d'avoir porté mes pre-
miers respects à l'homme le plus méconnu de la litté-
rature mondiale, et d'avoir soutenu et aimé par dessus
tout les inconnus et les persécutés. Ce n'était point es-
prit de singularité, mais de bonne solidarité. D'ailleurs,
il faut le dire, et très haut, une des vertus du s} mbolisme
naissant fut de ne pas se courber devant la puissance lit-
téraire, devant les titres, les journaux ouverts, les ami-
tiés de bonne marque, et de redresser les torts de la pré-
cédente génération. Vielé-Griffin a dit avec raison que
sa génération a été entourer de respects justes, Villiers,
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 2Ô
Dierx, Verlaine, Mallarmé, qu'elle les a remontés, lésa
rétablis au rang d'où les Parnassiens les avaient évincés.
C'est très juste ; la première, et la seconde génération
des symbolistes, (celle de (Yielé-Griffîn) , furent ani-
mées du même et louable sentiment, d'un bel esprit de
justice.
Donc je voulais envoyer un exemplaire de la Revue
à Mallarmé. J'ignorais son adresse. Mais Mallarmé avait
publié une traduction chez un éditeur, et l'éditeur de
Mallarmé s'appelait Rothschild. Un petit vieux casse-
noisette me regarda derrière de soupçonneuses lunettes,
derrière un tiroir de ghetto, rue Ronaparte ou rue des
Saints-Pères, A ma demande d'adresse, Rothschild me
dit : (( Pourquoi ? — Pour lui envoyer une revue oii j'ai
écrit. — Votre nom. — Gustave Kahn. ■ — Israélite ? —
Oui. — Ah... Il considéra avec surprise, ce coreligion-
naire qui tournait si mal il ajouta : 89, rue de Rome.
Le lendemain Mallarmé me priait de le \enir voir, et
j'y fus sans craindre de paraître pressé.
Stéphane Mallarmé a bien voulu dire que j'avais été
son premier visiteur ; il est inutile de dire que c'était
vrai, cette parole, toujours certaine, étant la vérité et la
mesure. Je trouvais pourtant chez lui, je crois, à ma se-
conde visite, un jeune homme, Raoul del Angle Reau-
manoir qui faisait des vers, je ne dirai pas comme vous
et moi, parce qu'ils étaient strictement Parnassiens.
Ce jeune [homme venait voir Mallarmé par piété
filialeVil réparait le crime de son père, un de l'Angle
Beaumanoir, préfet, qui, au vu des vers de Mallarmé,
alors professeur dans un district écarté, avait obtenu
qu'on imposât|uiie mutation au poète, à son gré, ma-
24 SIMBOLISTES ET DÉCADENTS
lencontreux et affichant. Le premier soir où je vis Mal-
larmé où nous causâmes très rapidement de tout, de
notre art, du but de l'art, des contemporains, du
passé, du présent, Mallarmé s'aperçut très vite que je
connaissais assez peu Aloysius Bertrand, parcouru
trop vite à la Bibliothèque, et presque pas \illiers- Ce
lui fut une peine, mais il fallait alors plus que de la
bonne volonté pour découAl-ir \illiers, il y fallait de
l'érudition. Heureusement Mallarmé possédait un Mil-
liers unique alors, complet, fait de volumes épuisés, et
dep^ges de revues découpées, que j'emportais avec un
Bertrand, et un Diex que, selon Mallarmé, il fallait non
seulement aimer mais savoir par cœur, au même titre
que dans Verlaine, au moins les Fêtes Galantes.
Mallarmé avait fort goûté ce qu'il appelait une fa-
çon nouvelle et si musicale de traiter la prose ; quand
nous causâmes vers, ce fut autre chose ; je lui parlais
de la nécessité de desserrer l'instrument, il me répondit
qu'il fallait, à son sens, resserrer l'instrument jusqu'aux
dernières possibilités. Ce ne fut que bien plus tard,
deux ans avant sa mort, que Mallarmé reprenant la con-
versation, et me rappelant le moment, me parla du
poème. Un coup de dés jamais n abolira le hasard, que
devaient suivre neuf autres poèmes ; il voulut bien me
dire avec une amicale condescendance qu'il se ralliait
h moi, politesse exquise et rendue à moi qui lui de-
vais tant de m'a voir été un tel exemple de hauteur,
d'art et d'indifférence au grognement des gâcheurs
d'encre.
,1e me suis cpiolqucfois repenti de n'avoir pas plus
insisté auprès de Mallarmé sur toutes les bonnes rai-
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 20
sons qui me poussaient à renouveler le rythmique.
Mais c'est un peu effarant d'être tout seul à penser
quelque chose, et puis dès qu'il s'agissait du vers il
semblait qu'en y portant une main violente on com-
mettait un sacrilège ; le ton augurai toujours, même en
riant, de Mallarmé se faisait plus lointain, j'avais peur
d'insister sur un point délicat où toutes les fibres de la
pensée concentraient leur sensibilité et puis Mallarmé
me disait tant de bien, si poliment, a^ec de si adroites
et bienveillantes réserves, des poëmes en prose, (je
disais les proses, tout court) dont je lui infligeais une
lecture presque périodique, que mon audace novatrice
reculait ; j'avais peur qu'il se crut forcé à étendre sa
bienveillance à des essais qu'il ne goûtait pas. Je ne
crains pas d'ailleurs de dire qu'il influa sur moi- et
que je lis en ce temps-là une paire de sonnets.
Ceux que je vis dans ces soirées du mardi de 1879,
bien différentes des glorieuses chambrées que je retrou-
vais en i885, ce furent outre de l'Angle Beaumanoir,
le bon Jean Marras, M. Henry Roujon, le musicien
Léopold Dauphin qui a fait de si jolis vers Germain
Nouveau.
Entre temps je m'occupai de la diffusion de mon
œuvre, et j'en entrepris une lecture publique. La rive
gauche, où je vivais porte à porte avec mon ami le ma-
thématicien Charles Henry, tout hanté déjà d'esthétique
scientifique, et visité souvent par un homme qui sa-
vait toutes les langues et est devenu vice-consul en
Orient, traducteur intermittent et excellent de difficiles
textes de poètes persans. H. Ferté offrait à cet égard une
ressource. C'était le club, si l'on peut dire, des Hydro-
2
20 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
pathes où Charles Gros fréquentait. Il y disait V Archet
et on lui demandait beaucoup le Hareng Saur. On lui
préférait généralement dans ces milieux Emile Gou-
deau dont la verve parisienne et gasconne était là fort
goûtée. G 'était un peu café-concert ; cela n'était pas
pour étonner Gros qui avait commis pour un lucre né-
cessaire, paroles et musiques, deux chansons, dont l'une,
Paquita, fut le modèle du célèbre Amant d'Amanda.
G 'était là un jeu Parnassien renouvelé de Banville.
Il se dépensait à ce club beaucoup de franche gaîté, à
laquelle contribuait plus que tous autres Alphonse Allais.
Jules Jouy et on disait des vers. Ghampsaur y était po-
pulaire, on y vit M. Le Bargy et le bon Gharles de Sivry
faisait honneur au groupe quand il le visitait, en plusFra-
gerolle, Rollinat parfois, et un hypothétique savant
qu'on dénommait l'Hydropathc-Melon. Goudeau était
président de ce cercle, et Grenet-Dancourt vice-prési-
dent ; or, ce fut Grenet-Dancourt, homme infiniment
aimable, qui assuma de quitter un soir sa sonnette vice-
présidentielle, pour dire aux foules surprises un poème
en prose de moi, et son autorité couvrit l'échec noir
de mon œuvre brève. Paternellement Grenet-Dancourt
m'engagea à persévérer et à habituer le public à ma con-
ception de la prose poétique. Je le remerciai et ajour-
nai. Gros, naturellement, me félicita, et après lui un
jeune homme que j'avais déjà entrevu par là, et dont
j'avais remarqué l'aspect un peu clergyman et correct
un peu trop pour le milieu ; ce jeune camarade,
inléresjsé par ces quelques pauvres lignes, devait
devenir mon meilleur ami d'art, c'était Jules
Laforgue.
LES ORIGINES DIT SYMROMSMF,
Je l'avais un peu remarqué à cause de sa tenue, et
aussi pour cette particularité, qu'il semblait ne pas
venir là pour autre chose que pour écouter des vers,
ses tranquilles yeux gris s'éclairaient et ses joues se ro-
saient quand les poëmes offraient le plus petit intérêt.
Nous causâmes, tandis que Joseph Gayda, sur le tré-
teau, assurait qu'il ne voulait plus aimer que des
femmes de pierre, et à la dispersion nous remontâmes
un peu par les rues. Il m'apprit qu'il se voulait con-
sacrer à l'histoire de l'art et il méditait aussi un drame
sur Savonarole. Il fut convenu que nous nous rever-
rions ; nous nous montrâmes nos bagages littéraires, le
sien consistait en une petite étude lyrique sur AA atteau
et quelques sonnets infiniment impeccables, et écrits
sur des phénomènes de la rue, des enfants dont la che-
mise passe, et les points les plus élevés d'une sérieuse
cosmogonie. Il prêta une oreille attentive à mes idées
de rhythmique, à qui il voulut tout de suite considérer
une grande portée ; pourtant il continua quelque temps
encore à écrire des sonnets, il en Ht un petit volume,
je ne les connus pas tous, je crois que trop précipitam-
ment il les détruisit. Il m'en dit quelques-uns, en réci-
procité de mes essais, en de longues proij^enades à pied
que nous faisions dans les coins excentriques de Paris,
trace indéniable d'uuQ influence naturaliste qui s'apa-
lissait.
C'est un de mes plus chers souvenirs que celui de
ces après-midi de Tété 1880. Ce cerveau déjeune sage,
d'une étonnante réceptivité, d'une extrême finesse à saisir
les rapports, les analogies, m'intéressait infiniment. Au
cours des promenades, où un livre à la main, quelque
2cS SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
mauvais Taine d'art ou quelque bouquin de philoso-
phie lui paraissait nécessaire à son maintien, nous
échangeâmes des idées.
Il me montra des bouddhismes à travers Gazalis, je
lui révélais Corbière que je venais de découvrir dans les
conversations d'un de ses petits cousins qui signait
Pol Kalig des vers légers, essayait de faire connaître
les Amours Jaunes , et y réussissait plutôt peu. Nous
le trouvâmes admirable pour des raisons diverses. La-
forgue me vantait Anatole France dont il admirait le
Livre démon ami etBourget dont il goûtait des curiosi-
tés ; il y avait bien des divergences mais l'unité s'était
faite sur une réforme jugée généralement nécessaire de
toutes, d'un côté au nom du vers libre, de l'autre au
nom de la philosophie de l'Inconscient.
Au milieu de tous ces soucis littéraires j'avais fort
délaissé les écoles du gouvernement qui devaient me
couvrir du service militaire. Aussi m'cmbarquai-je un
beau jour avec une flopée de mes concitoyens pour aller
servir ma patrie dans les Afriques. Laforgue m'écrivait
et m'envoyait des vers, je lui en rétorquai plus rare-
ment, le maniement du fusil étant peu conciliablc avec
celui de la plume ; mon vers s'alourdissait, s'unifor-
misait, le sien se libérait ; mes corbeaux de bagne ne
valaient pas ses oiseaux libres, et mes corbeaux étaient
rares ; je ne lésai jamais publiés, les voyant avccdes youx
clairs. Je n'eus guère là-bas de vie littéraire, sauf un
jour un brusque rappel. Le service télégraphique
m'employait, et un jour, en dépaquetant des ustensiles
que me faisait parvenir l'administration, imprimés, ou
bandes, je regardais les papiers d'enveloppe ; une page
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 29
cle la Vie Moderne me tombât sous les yeux ; la Vie Mo-
derne c'était le souvenir d'une exposition Monet, d'un
journal où Emile Bergerat m'avait accepté un méchant
article qu'il n'avait jamais fait passer. Je regardais la
feuille et j'y vis un poème en vers libres, ou typogra-
phie tel, poème en prose ou en vers libres, selon le gré,
très directement ressemblant à mes essais. Il était si-
gné d'une personne qui me connaissait bien, et voulait
bien, moi absent, se conformer étroitement à mon
esthétique ; je faisais école.
Mais ce petit point tunisien, où je goûtais quelque
indépendance, étant logé assez loin du camp, dans un
petit village arabe, était si tranquille, si loin de tout
mouvement, de toute pensée ; la mer y était si belle et
si tranquille, avec un chenal où on pouvait se prome-
ner avec de l'eau jusqu'aux épaules comme sur le bou-
levard ; il avait une si jolie petite place, avec un café
maure, dont le cafetier était en même temps le gardien
de la prison, laquelle différait des autres prisons en ce
que sa porte était trouée d'un trou où un homme
de corpulence moyenne pouvait facilement passer,
que un quart d'heure après ce heurt de sentiments divers
je n'y pensais plus et je passais une dépêche où le
mercanti X demandait au mercanti Z,une certaine
quantité de denrées, ou bien je donnais une leçon de
français au fils de njon surveillant de télégraphe ou
bien j'allais chasser à l'oiseau de mer, je ne m'en souviens
plus. Je chassais alors pour tuer le temps beaucoup
plus que le gibier, et entre temps je pouvais, dans la
Syrte creuse, me jouer du piano et me déchiffrer les
partitions nouvelles sur un clavecin que mettait obli-
2.
3o
SYMBOLISTES ET DECADEÎSTS
geamment à ma disposition le chef du service des
renseignements, le lieutenant Du Paty de Clan». —
C'était ma distraction avec la vue de la mer, le pas-
sage hebdomadaire d'une steamer au large, et la vue
d'indigènes qui péchaient dans des claies, avec des
tridents mythologiques.
A ma rentrée en France, à l'automne de i885, Paris
m'y parut un Eden grelottant et quelque paradis où,
dans la lumière indécise des cinq heures, des lampes
ardentes allumaient partout derrière les glaces des mi-
rages d'Hespérides. Littérairement, tout était changé.
Mallarmé montait les premiers degrés de la gloire, ses
mardis soirs étaient suivis avec tant de recueillement
qu'on eût dit vraiment, dans le bon sens du mot, une
chapelle à son quatrième de la rue de Rome. Il y avait
un peu, dans l'empressement joyeux qu'on mettait à
le visiter, en même temps que de la très bien inten-
tionnée curiosité, un peu de la joie qu'on éprouve à
aller voir un prestidigitateur très supérieur, ou un
prédicateur célèbre. Oui, on eût cru, à certains soirs,
être dans une de ces égUses au cinquième, ou au fond
d'une cour, où la manne d'une religion nouvelle est
communiquée à des adeptes qui doivent, pour entrer,
montrer patte blanche ; la patte blanche là c'était un
poème ou la présentation par un accueilli déjà depuis
quelque temps.
Mallarmé n'avait pas changé d'une ligne, il y avait
seulement une génération nouvelle. On a, avec raison,
expliqué cette influence de Mallarmé, en plus de la
beauté de son œuvre, par sa prestigieuse conversation,
souple, signifiante, chatoyante, colorée. Elle était d'une
LES ORIGINES DU SYMBOLISME
abondance stylisée, d'une élégance nourrie, d'une nou-
veauté pleine de paillettes rares. De plus, Mallarmé,
et ce fut un des secrets de TalTection qu'il provoqua,
Mallarmé savait admirablement écouler. Il n'est point
de plan littéraire, génial ou biscornu, qui ne lui ait été
communiqué, et les beaux projets éveillaient un
clairvoyant enthousiasme, les erreurs il les accueillait
avec une urbanité qui voilait très peu un conseil
toujours pratique et bienfaisant. Mallarmé me mit
au courant ; le vers, on n'y touchait point, sauf
Verlaine en quelques fantaisies qui allaient paraître
dans Jadis cl Naguère, au contraire, on raffinait. On
inscrivait des rondels dans des sonnets, des sonnets
dans dos poèmes ; quant au poème en prose, il y avait
eu, me dit Mallarmé, un mouvement de ce côté, auquel
je n'étais pas étranger, et sans qu'il prétendît que de
beaux poèmes en prose, qui paraissaient alors dans les
quotidiens, avec quelques éléments rythmiques pareils
aux miens, me dussent quelque chose dans les détails,
il voulait bien croire que les miens avaient été comme
le léger coup de doigt sur un tambour qui fait partir à
côté une foule de tambours sous des roulements sa-
vants.
Laforgue avait terminé ses jolies Co^nplaintes, si
tendrement, si généreusement angoissées ; Gros mon-
tait tous les jours vers le Chat noir, il y avait suivi les
Hydropathes et se laissait sombrer. Moi, je rapportais
quelques textes que, malgré les conseils réitérés de
Laforgue, je résolus de ne point publier, les voulant
considérer comme des préludes insuffisants. Je rappor-
tais aussi quelques idées très nettes.
32
SYMBOLISTES ET DECADENTS
D'abord, je m'étais rendu compte de la parfaite im-
perméabilité des masses populaires vis-à-vis de la litté-
rature de nos aînés, et leur art m'apparaissait bâtard,
incapable de satisfaire le populaire, incapable de char-
mer l'élite; comme il fallait d'abord reforger l'instru-
ment, ce dont les masses s'occupent fort peu, les pre-
miers efforts pouvaient être dirigés de façon, non pas
à plaire à l'élite, mais à la guider. De là, le manque
de concessions, même typographiques, dans mes pre-
miers écrits publiés. Le premier critérium, le seul, était
de me satisfaire moi-même ; me satisfaisant moi-même
j'étais sûr de plaire, soit tout de suite, soit avec d'iné-
valuables délais à ceux de ma sorte, et cela me suffi-
sait. Cette base esthétique, chez moi, n'a pas changé,
et si je ne rencontre plus le reproche d'incorppréhen-
sibilité, c'est que l'évolution a marché.
Une autre idée s'était enracinée en moi ; c'est que
l'art devait être social. J'entendais, par là, qu'il devait,
autant que faire se pouvait, négliger les habitudes et les
prétentions de la bourgeoisie, s'adresser, en attendant
que le peuple s'y intéressât, aux prolétaires intellectuels,
à ceux de demain, et pas à ceux d'hier; je ne pensais
pas un instant qu'on dût faire banal pour être sûrement
compris. On pouvait donner au lecteur tout le temps
nécessaire (il l'a pris d'ailleurs), et lui faire observer
que, de même qu'il ne peut pas, sans une certaine pré-
paration, s'intéresser à la science même élémentaire, il
lui faut aussi quelque préparation pour s'y connaître
en littérature.
La troisième idée c'estquelepoi*me en proseétaitinsuf-
fisantetque c'était le vers, la strophe qu'ilfallait modifier.
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 33
Une quatrième idée, c'est que le nouveau poète se
devait et devait aux autres, quoique l'occupation ne fut
pas fort amusanlc, de faire delà critique. Pour pouvoir
écrire l'œuvre d'art pure, il fallait pouvoir l'expliquer
dans des travaux latéraux.
Pourtant] 'ajournai cette partie fatale de mon travail,
car j'avais rapporté d'Afrique, outre des idées nettes,
une certaine paresse, et je ne me pressai point d'écrire,
n'étant pas ambitieux, hors des vers, quand il me sem-
blait que c'était absolument nécessaire pour fixer quelque
papillon fugitif de l'idée. Et puis j'avais aussi des an-
ciens rêves d'érudit à satisfaire, des musées à revoir, des
livres à lire, à relire, des lacunes d'instruction à com-
bler, je ne me hâtais guère de lancer une œuvre ou des
manifestes, j'avais envie de voyager, d'errer, de sentir
sous mes pieds une multiple Europe, Quant à l'en-
seignement oral, aux longues parlottes, avec un peu
de prêche, je ne les craignais point et m'y décidai assez
volontiers. C'était encore une trace de l'influence de
Mallarmé, et je ne pense pas que ces sortes de confé-
rences vagues, au hasard des rencontres et des réunions,
furent toujours et pour tous inutiles. Mais il me tarde
de rentrer dans l'histoire générale du symbolisme.
*
* *
En i885, il y avait des décadents et des symbolislos,
beaucoup de décadents et peu de symbolistes. Le mot
de décadent avait été prononcé, celui de symboliste
pas encore ; nous parlions de symbole, nous n'avions
pas créé le mot générique de symbolisme, et les déca-
34 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
dents et les symbolistes c'était tout autre chose, alors.
Le mot de décadent avait été créé par des journalistes,
quelques-uns l'avaient, disaient-ils, ramassé comme
les gueux de Hollande avaient arboré Tépithète inju-
rieuse ; pas si injurieuse et pas si inexacte.
On se souvient de l'admirable étude de Théophile
Gautier qui précède l'édition des Fleurs du Mal et où
Gautier développe la beauté particulière et chatoyante
du style aux époques de décadence. Ce sont des lignes
qui ne tombèrent pas dans les oreilles sourdes, et,
quoique le mot fut surtout applicable à ce qu'on dit
de la décadence latine, on arriva à l'appliquer à notre
époque, par dérivation plutôt politique, l'Empire, le
Bas-Empire, Paris, Byzance et autres sornettes.
Mallarmé, autrefois, m'avait parlé du vicomte de
Montesquiou avec des éloges pour son aménité, son
dandysme, son élégance, (sans souffler mot de son art).
Le raffinement particulier de M. de Montesquiou,
son goût pour le chantournement, sa façon de dissi-
muler les portes de son appartement et d'égayer les
tapis aux frais de la santé des tortues orfévrées, avaient
infiniment séduit l'intelligence avide de petites nou-
veautés de M. J. K. Huysmans.
Notre grand dyspeptique avait aimé notre grand fleu-
riste. M. J. K. Huysmans, qui eut un beau talent un
peu lourd et simple avant de se jeter dans le bain trou-
ble de Sainte-Lydwinnc, venait de Gautier, de Baude-
laire, et aussi des Précieuses, et aussi de Zola. Ses livres
naturalistes, en dehors du meilleur, En Ménage, jolie
étude sentimentale amère, à la Flaubert {Education Sen-
timentale), présentaient une curieuse étude de l'argot.
LES 01UG1M:S du SWIHOLISMK
Las des Titines de Montparnasse et de leurs amis,
las de ces romanciers moyens et de ce Tibaille où il a
mis joliment beaucoup de lui-même, fatigué, par
avance, d'être le triste commensal de M. Folantin,
hanté de quelque mysticisme de riddeck qui lui faisait
paraître le naturalisme insuffisant, M. Huysmans saisit
avec bonheur l'occasion d'appliquer ses méthodes à un
portrait aristocratique , et au lieu d'être un maussade Jor-
daens,il rêva de s'élever à être un \ an Dyck prophétique,
et A Rebours, qui n'était point un livre facile à réus-
sir, qui n'est pas un bouquin méprisable, exerça sur
beaucoup de gens une fort mauvaise influence. C'était
une grosse lanterne foraine qui attira beaucoup de gros
phalènes curieux, et, d'avoir contemplé le jeu capri-
cieux de ses feux versicolores, certains lettrés en sont
demeurés encore en cet état, que le style populaire
fixe, sous ce terme : baba, et qui veut dire éberlué. On
imita le duc des Esseintes ; il y donnait prise, il était
hermétique et se jouait dans des teintes mourantes de
cravates et de chaussettes ; il enseignait la préciosité, et
tentait à dire rien avec pittoresque. Il faut différencier
des Esseintes et M. de Montesquiou ; des Esseintes et,
sous son masque, M. de Montesquiou eurent quelque
influence, mauvaise mais précise, surtout en Belgique.
Depuis l'apparition de son premier volume, M. de
Montesquiou a perdu toute existence réelle, et sa gloire
mondaine persiste seule pour ceux qui se soucient de
cet ordre de faits sociaux.
Verlaine avait donné les Poètes Maudits, allait donner
Jadis et Naguère, rééditer Sagesse et développé tout le
spectacle de son âme enfantine et de sa sensibilité
36
SYMBOLISTES ET DECADENTS
d'écorché. Si instinctif fut-il, il avait tout de même
brièvement esthétisé, et son art poétique (Jadis et
Naguère) donnait bref et bien sa méthode. De la mu-
sique avant toute chose : avant tout préfère l'impair,
prends l'éloquence et tords-lui le cou... la rime, bijou
d'un sou... Le fruit des années de recueillement de
Verlaine concordait à merveille avec la germination
sourde et l'éclosion première des idées parallèlement
en marche.
Verlaine, le créateur avec Rimbaud du vers libéré,
avait dans son esthétique complexe et peu certaine,
avec des éclairs superbes, des coins où régnait encore
du baudelairisme de l'ordre le moins supérieur. Il
lui demeurait quelques restes d'avoir été, parmi les
Parnassiens, le Saturnien ; il était croyant et satanique,
avait quelque ironique respect pour le Saint-Sulpice
qui lui semblait, je pense, aussi louable qu'une autre
sorte d'imagerie populaire. Très clair, précis, poignant,
dès qu'il écoutait sa sensibihté, laquelle était amou-
reuse, susceptible et mêlée de crédulité religieuse, il
était très embarrassé sur les terrains d'exégèse et de cri-
tique. Encore qu'il ait, à mon souvenir, merveilleuse-
ment développé dans une conversation le type de Par-
sifal (ses idées en ont été vulgarisées sans ses soins) il
brillait moins par la pénétration critique que par un
don de se traduire tout entier dans une simple chan-
son, avec son âme douce, rodomontanle et peureuse.
11 mêle donc au symboHsme initial, dont il fut une
forte colonne, du décadentisme, c'est-à-dire du sata-
nisme, de l'innocente perversité, et du catholicisme
poétique ; le sonnet de Bérénice, si célèbre, si joli, ne
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 87
veut pas peindre Rome au temps de la décadence,
mais bien rythmer une sorte d'état de convalescence
charmante, d'éveil atténué, d'idées rafraîchies par un
bref sommeil qui fut assez familier à Verlaine ; ce fut
comme beaucoup de poèmes symbolistes, l'.élat allé-
gorisé ou le symbole, soit la traduction bien précise
(t sans oiseux commentaire, d'un état d'ame. N'im-
porte, le succès du sonnet aida à la fortune du mot dé-
cadence ; la presse, dont nous nous souciions fort peu en
général, rattrapa le mot (déjà Robert Gaze et quelques
autres portaient de l'attention à ce mouvement) et
l'école décadente eut plus de consistance après ce
sonnet.
Cette idée de décadence, elle tenait encore h de
vieux errements. Baudelaire avait longuement parlé
d'une traduction de Pétrone qu'il n'écrivit pas, ce qui
serait la perte irréparable d'un grand et raffiné plaisir
d'art si mon cher ami, Laurent ïailhade, ne terminait
nnc traduction de Pétrone ; tenant ainsi la promesse de
notre grand aîné, il répare une des blessures qu'a
faites la mort à la littérature en lui fauchant si vite
l'admirable poète des Harmonies du soir et des Bienfaits
de la lune. On parlait assez couramment, entre autres
Paul Adam qui réalisa son désir, de rî5mancer sur
Byzance. Jean Richepin, déjà, avait annoncé un Ela-
fjabal, dont quelques tares fragments parurent au
Courrier français. Il y avait certainement une curio-
sité vers des époques qu'on disait faisandées, encore
que leur logique d'être eut été depuis longtemps dé-
montrée par Amédéc Thierry ; les recherches de Fustel
n'étant pas sans écho, la petite pièce latine des Fleurs
3
38 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
du Mal portait ses fruits ; de divers côtés on préparait
des anthologies des pièces de basse latinité ; ce fut plus
tard M. de Gourmontqui réalisa, pour sa part, ces pro-
jets antérieurs que sans doute il ignora. Il y avait aussi
l'idée que les Prussiens de 70 avaient été les barbares,
que Paris c'était Rome ou Byzance ; les romans de Zola,
Nana, avaient souligné la métaphore, et il y avait donc
des décadents ; on parlait du roman de la pourriture, du
roman médical ; sous cette influence de Verlaine, de
lluysmans, de Zola surtout, et beaucoup aussi de Men-
dès conteur, dont les tableautins licencieux étaient
alors fort goûtés, marchait un groupe d'écrivains plus
prosateurs que poètes. M""" Rachilde était le meilleur
écrivain en prose de ce groupe.
Plus que le sonnet de Verlaine^ plus que toute raison
esthétique, antérieurement à l'apparition du Décadent,
qui d'ailleurs fut de quelques jours plus jeune que La
Vogue, un petit opuscule fit la fortune du mot : Déca-
dents ; quelques-uns des poètes décadents ou de ceux
qui furent plus tard symbolistes avaient été parodiés
et le groupe naissant avait subi son petit Parnassicu-
let. Ce furent les Déliquescences d'Adoré Floupelte, pu-
blié chez Lion Yanné, bibliopole li Byzance. Sous l'ins-
piration de Paul Arène, esprit charmant et étroit, qui
avait été du Parnassiculet (avec le même sentiment d'i
ronie un peu n)échantc pour les confrères), un excellent
poète, Ciabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri
IJauclair, maintenant secrétaire au Petit Journal cl qui
alors démontrai f, dans de brèves nouvelles, des qu.i
lilés d'humour à la Baric, écrivaient un petit vohuue,
c(ui se ressentait infiniment du patronage d'Arène, par
LES ORIGINES DU SYMBOLISME Sq
SCS affinités avec le Parnassiculet, et la pcinliirc
de mœurs littéraires trop exactement transposées de la
Gueuse Parfumée^ une œuvre de Paul Arène d'ailleurs
fort joliette. Cette pochade dut être faite dans des con-
ditions extraordinaires de rapidité ; l'ironie des auteurs
s'attaquait à quelques manières très extérieures de
Verlaine, de Mallarmé, de Tailhade, de Laforgue ; je
noterai, ce qui est important, qu'aucune espèce d'allu-
sion n'y est faite au vers libre alors non divulgué ; je
confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas visé,
d'autres non plus n'apparurent pas devant la rétine
de Vicaire et de Bauclair qui, en somme, dans leurs
jeux d'esprit, n'usèrent guère d'autre document que
Lutèce, petit journal d'art très amusant que rédigeaient,
en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moréas,
et de Morice^ Léo Trèzenick, l'ancien hydropathe Pierre
Infernal, dessinateur au chapeau breton, devenu im-
primeur et directeur de journal, au Quartier Latin, si-
multanément comme en province. Il y avait un dîner in-
titulé les Têtes de pipes, où allaient certains poètes, qui
donna à Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy v
débutait alors dans un nuage de calembours et de mé-
lancolie, avec un bruit de sonnette folle, et ojait la moitié
de la direction. Vielé-Griffîn y donnait des vers signé
Alric Thom. On n'y trouverait point de vers libres,
mais beaucoup de bonnes choses, connues depuis par
l'impression en volume, pas mal de gaieté et de sar-
casme. Tout cela un peu bousingot, mais ce n'est
la faute de personne, si les idées nouvelles germent
dans les cerveaux jeunes, et que la jeunesse est un peu
rive gauche. Lutèce et les Déliquescences sont très rive
40 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
gauche, et pour cela fort incomplètes comme document
à consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens
ne s'en doutaient pas trop^ et l'un d'eux, Stanislas de
Guaïta, a donné la note exacte d'un certain état d'esprit,
quand, après avoir énuméré dans une préface à un vo-
lume de yers, tous les nouveaux poètes existant à sa
connaissance, doutant de son universalité il termina en
disant : il y en a peut-être d'autres, mais je ne les con-
nais pas ; en tout cas, ils ne viennent pas à mon café.
Vicaire et Bauclair ne tinrent point ce langage, n'étant
ni naïfs ni occultistes et mages, mais ils agirent ainsi ;
et le gai déjeuner de soleil qu'ils servirent à leurs contem-
porains aux dépens de quelques poètes, outre qu'il est
fané, paraît incompréhensible, à force de peu parodier
les vers connus et classés du symbolisme. On trouvera
dans ce volume une étude sur Vicaire où j'explique,
plus longuement que je ne puis le faire en cette préface,
les pourquois de sa parodie. Les Déliquescences ont eu
la même importance que le Parnassiculet ; elles n'ont
su ni caractériser, ni prévoir, et le fait de railler
quelques snobs épris, à l'excès, de nouveauté n'a point
d'importance. Ces snobs devenus plus nombreux, cela
forme le public. Tout récemment, M. André Rivoire,
un charmant poète intimiste mais trop académique,
dans une étude sur Albert Samain, un parnassien
éclectique qui fit du symbolisme, disait que notre
public avait paru être très nombreux, beaucoup plus
qu'en réalité, qu'en somme il avait été mince. C'est
une erreur profonde. Nous avons eu avec nous, à un cer-
tain moment, tous les curieux du vers, et de plus, nous
avons eu tous les curieux de la littérature qui s'étaient
LES ORIGINES DU SYMBOLISME /il
détachés du vers et qui y revenaient pour nous lire.
Nous avons fait une renaissance poétique dans le
rvthme et la curiosité sympathique des lettrés nous
accompagna. Qu'il fut facile de rallier, grâce à nos dis-
cordes et en lui offrant des transactions, une partie de
ce public bienveillant mais indécis, c'est possible. Le jeu
est connu des traditionnistes qui s'appuient sur une
gloire de tout un passé à laquelle ils n'ajoutent qu'une
faible glose, et dont ils usurpent le rayonnement. Ce
sont petites haltes sans importance et réactions fatales et
brèves. La masse est toujours enchantée de couvrir des
transactions qui prennent des nouveautés ce qu'elles
ont déplus simple et se réservent sur le reste ; posture
facile, opportunisme toujours opportun ! C'est même
un bien que ces réactions. Elles servent plus tard sin-
gulièrement à clarifier l'histoire littéraire.
Il y eut dans ces époques d'incertitude et de déve-
loppement mental incertain, sur lesquelles je n'insiste
si longtemps que parce qu'elles ont donné beaucoup
plus de résultats que cela n'était alors généralement
prévu et que les écrivains dont je parle se sont dé-
veloppés sur les mêmes principes qu'ils énonçaient
alors, (toute part faite au progrès), quelques êtres falots,
dont le souvenir ne doit point être banni, au contraire,
pas plus que celui des petits romantiques ; ils furent le
sourire de nos années de lutte, si on peut appeler
lutte la production paresseuse et tranquille, au mi
lieu de sarcasmes qui ne nous touchaient point. Parmi
ces hommes aimables je voudrais citer au moins Baju,
Anatole Baju qui fut un brave homme de self-go-
vernment. En effet, Baju, humble débarqué de la
42 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Creuse lointaine, sous conleiir d'éduquer les enfants de
la laïque de Saint-Denis, loua une mansarde rue delà
Victoire et non seulement il y fonda un journal mais il y
installa une imprimerie. Ses directeurs de conscience lit-
téraire furent alternativement, ou tout ensemble, je ne
m'en souviens plus, M. Paterne Berrichon et M. Maurice
Du Plessys ; le journal s'appelait le Décadent. Encore
qu'il fut décadent, Baju louchait du côté des Symbo-
listes. Il pourparla. Peut-être eûmes-nous tort, M. Jean
Moréas, qui se voyait grand, et moi-même de l'auto-
riser seulement à reproduire de nous ce que bon lui
semblerait. Baju s'entêta, nous offrit son journal et la
rédaction de La Vogue, écrivit un n"* du Décadent.
L'idée de Baju, idée juste au premier chef, était d'être
éclectique dans un exclusivisme donné ; nous fumes
trop exclusifs et le Décadent retourna aux Décadents,
ce qui était fort juste, et puis il m.ourut, car rien n'est
éternel. Le Symboliste, un hebdomadaire à deux sous,
que nous avions créé, Adam, Moréas, Laforgue et moi
pour être accessible aux petites bourses et avec les ca-
pitaux (parfaitement) de la maison Tresse et de la
maison Soiratne vécut que quatre numéros. Un vieux
communard l'imprimait dans les fonds de Vaugirard,
pour une rétribution, je pense, un peu stricte ; le Dé-
cadent ne survécut guère au Symboliste. Etéocle et Po-
]ynice s'étaient porté des blessures mortelles, et puis
la survie du Décadent n'eut qu'une importance relative,
il était devenu petite revue ; c'était bien gros pour
Baju ; il y perdait son arôme de journal, d'hebdoma-
daire, ce n'était plus un léger papier drôlet, où toutes
les lettres dansaient. Jiaju avait un imprimeur. 11 fut
LES ORIGINES DU SYMBOLISME A'^
étouffé par le luxe, et depuis il eut des succès poli-
tiques ; un arrondissement de la Creuse lui donna un
jour 2 ooo voix, insuffisantes à l'installer parmi nos
parlementaires. Il se pourrait que Baju ait été un bou-
langiste de marque.
La Vogue était plus sérieuse; elle fut la première
revue symboliste, et si elle mourut jeune, au moins
ses collections furent-elles presqu'immédiatcment re-
cherchées. On sentit tout de suite combien on avait eu
tort de racheter si peu, et elle donna aux libraires
avisés et à des courtiers teintés de littérature d'assez
agréables bénéfices. Elle eut de la gloire mi-vivante
mi-posthume. Pourtant, tout en contenant de fort
belles choses, et notamment les Moralités lérjendaires
de Jules Laforgue en grande partie, elle était dirigée
avec assez de paresse, et son directeur, c*est-à dire moi,
avait une tendance excessive à juxtaposer à delà copie
purement littéraire des textes d'érudition qui n'y
étaient point absolument nécessaires. Mais on comptait
sur l'avenir, et l'on voulait être complet. La collection
de La Vogue, sur laquelle je n'insisterai point autre-
ment, démontre pourtant deux choses : d'abord que le
fameux dénigrement qu'on nous reprocha n'était point
notre tendance, et que si nous dénigrârlles nous ne le
fîmes que pour notre légitime défense et après d'in-
justes attaques, puisqu'on ne saurait trouver dans La
Vogue d'autres articles critiques qu'un article très ca-
marade que je fis pour l'apparition des Cantilènes de
Jean Moréas, en dehors de ceux très intéressants de
Félix Fénéon sur les Impressionnistes. Pourtant nous
avions le papier tout prêt et la plume alerte et Ton ne
44 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
nous ménageait pas, mais nous étions fort pacifiques.
Tout récemment, j'eus l'occasion de retracer le passé
de La Vogue ; deux jeunes poètes, Tristan Klingsor et
Henry Degron, me demandèrent l'autorisation d'arborer
mon vieux titre sur une jeune revue qui devait se con-
former, m'affirmait-on, aux traditions intransigeantes
de l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-préface,
on pourrait dire, étant donné l'épigraphe, « Vogue la
Galère », auteur Jules Laforgue, parrain de la revue,
des lettres de marque. Encore une fois, le petit steamer
partit, chargé d'espoirs argonautiques, avec le salut
amical de son ancien pilote. Le rôle grave de préfacier
que j'avais assumé fait qu'il manque pourtant dans ces
pages quelques détails que le côté d'apparat de ma be-
sogne me commandait de passer sous silence. Et, d'a-
bord, je n'y pouvais faire remarquer combien le titre,
il est vrai, heureusement corrigé par l'épigraphe, était
mauvais. C'est l'éloge de La Vogue et des œuvres qu'elle
publia, dans sa première série, qu'on ne pensa jamais
en citant son titre, devenu une sorte de nom propre,
à la vulgarité du mot « vogue » conçu en son sens or-
dinaire, et à tout ce qu'il indique de plate poursuite
du succès courant, et de course à quatre pattes vers
la vulgarité. Le titre avait été trouvé par M. Léo
d'Orfer, un décadent qui avait fondé cette revue et
m'en avait confié le secrétariat de la rédaction, à cause
de sa foi en mon génie et surtout parce qu'il me consi-
dérait très apte, en cas de difficultés vitales, à assurer
la vie de l'organe. M. Léo d'Orfer avait découvert,
c'est trop peu dire, inventé un éditeur, M. Barbou,
venu à Paris pour y acquérir un fonds de papeterie au
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 4^
quartier des écoles. M. d'Orfor, qui avait la pratique des
affaires et le don communicatif du mirage, transforma
avec rapidité, semble-t-il, les ambitions de M. Barbou.
Quand je vis celui-ci, il ne demandait pas mieux que
de fonder une revue et d'éditer tous les livres ; il assu-
rait même, à chaque auteur, qu'il tenait à ses œuvres
d'une façon toute espécialc ; et comme les plus belles
choses ont le pire destin, au bout de cinq semaines
M. Barbou lâchait pied et repartait à la campagne se
refaire une santé. J'avais dû déjà annoncer à M. d'Orfer
que je partirais, que je démissionnerais, s'il persistait à
vouloir publier, à côté de la revue, un supplément oi'i
son intention était de considérer avec indulgence les
productions de l'abonné, ou d'amis dont il jugeait in-
dispensable, autrement que littérairement, de pubher
les œuvres. Ce n'était point que toutes ces pages fussent
sans intérêt, mais l'ensemble du choix ne me paraissait
pas cadrer avec mes intentions de revue intransi-
geante.
Nous choisîmes donc cette occasion de l'effacement
de M. Barbou pour nous séparer, et je fis reparaître,
après trois semaines d'intervalle qui me parurent oppor-
tunes, La Vogue, mieux à mon image. Ce fut encore un
petit épisode de la lutte entre les décadent^ et les sym-
bolistes sur le même tremplin.
Mallarmé m'avait dit quand je lui avais conté l'ap-
parition prochaine de la revue, et son nom : a C'est le
dernier titre que je choisirais » je répondis u et moi
donc, mais je pense bien le faire oublier. i> nous y avons
réussi.
Ce fut à ce moment que deux excellents écrivains,
3.
/jG SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
M. Jean Moréas et M. Paul Adam, jugèrent que le
moment était venu de saisir le monde par la voix des
quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littéraire.
Les tendances nouvelles se vulgarisaient, il se formait
des groupes et des sous-groupes, malgré qu'il y eut
des individualités suffisantes ; donc MM. Jean Moréas
et Paul Adam s'en furent trouver, au Figaro, M. Mar-
cade et obtinrent l'insertion d'un manifeste littéraire
quelque peu égoïste, oii ils dépeignaient le mouAemcnt
symboliste à leurs couleurs, en assumaient, de leur
propre mandat, la tâche et tentaient de se constituer
chefs d'école. On leur en adressa de justes reproches,
et puis l'on en sourit. On se rendit compte que si
M. Marcade avait voulu considérer en MM. Moréas et
Adam les chefs de l'école symboliste, c'était pour celte
raison seule, qu'ignorant tout à fait du symbolisme,
comme de toute autre matière littéraire, il en était ré-
duit à se fier aux lumières des personnes qui prenaient
la peine de l'aller voir. Il faut dire aussi que M. Mar-
cade était sourd comme une cave, et qu'il n'eut même
de M. Paul Adam, qu'une idée purement visuelle.
Seul M. Moréas, dont la voix contenait des tonnerres,
put faire parvenir à l'entendement de M. Marcade
quelques propos esthétiques. M. Marcade, bon vieillard,
portait, il est vrai, tout près de la bouche de son inter-
locuteur, sa conque auditive, mais pour utiliser cet
accueil amène, une voix de stentor était au moins né-
cessaire.
Le lendemain de la publication de ce manifeste
M. Paul Adam dit à M . Jean Moréas « On va vous trai-
ter de Daudet » et M. Moréas assura que cela lui
LES ORIGINES DU SYMBOLISME h"/
était égal ; pour rintelligcncc de ce propos on se sou-
viendra que Daudet, le plus faible et le moins inven-
teur des écrivains naturalistes, fut celui qui força le
premier le succès, avec Froment jeune, et plut au\
masses en vulgarisant la formule naturaliste. Néan-
moins, on ne tint pas longtemps rigueur à ces Mes-
sieurs de l'extension de pouvoirs qu'ils s'étaient offerts,
ou de l'initiative abusive et usurpatrice qu ils avaient
prise. En tout cas, j'y demeurais fort indifférent ; s'ils
avaient le Figaro, n'avais-je pas La Vogue, et sacbant
à quoi s'en tenir, on continuait à marcher ensemble,
la jeunesse cordiale étant chez tous (encore que M. Mo-
réas nous devança tous d'un bon lustre), trop forte
pour qu'on s"arrêt«'\t longtemps h des misères de
publicité.
Jules Laforgue était alors a Berlin, ou aux villes
d'eaux d'Allemagne, lecteur de l'impératrice Augusta.
Cette place lui avait été assurée par les soins de ce
sans-patrie de Paul Bourget, chargé par M. Amédée
Pigeon, lecteur précédent, de pourvoir à son remplace-
ment. M. Pigeon ayant appris par la voie du Figaro
qu'un petit héritage lui incombait, voulait incontinent
retrouver ses loisirs et ses travaux de critique d'art. Il
fallait un jeune homme aimable et doifx, capable de
ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec
raison que la pitié universelle de Laforgue pourrait
être assez forte pour s'exercer au moins quelques an-
nées au profit des pauvres puissants de ce monde, et
connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le
fit choisir ; c'était d'Allemagne que m'arrivait sur
papier bleu criblé de pattes d'abeilles traînées dans
48 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
l'encre rouge, la copie de Laforgue ; sauf vacances.
M. Moréas était déjà, depuis plusieurs années, un
poète intéressant et élégant. Après avoir fait de bons
vers réguliers, il pratiquait le vers libéré, abondait en
curiosités rhythmiques, intercalait des poëmes en prose
dans des romans réalistes sans considérable portée, et
après les CantilèneSy oii figuraient des assonnances
d'après les chansons populaires, recherchait une sorte
de vers libre. Son défaut était de tenir extrêmement
peu à l'originalité de ses idées ; personne ne pratiqua
aussi fort le fameux : « Je prends mon bien où je
le trouve », sans avoir l'excuse de Molière, qui, lorsqu'il
disait cela, à propos d'une scène du Pédant joué, fai-
sait allusion à une vieille collaboration avec Cyrano, et
en effet reprenait une scène ébauchée jadis par lui ;
c'était de la reprise individuelle. Mais M. Moréas
croyant peu à l'idée, et féru de la forme, l'entendait
dans un autre sens ; outre que ses vers faisaient montre
souvent de connaissances étendues, il ne dédaignait
pas d'intercaler dans ses œuvres en grande proportion
des traductions, ou, selon son expression, des para-
phrases. Il y réussissait fort bien. De là une antinomie
avec les autres promoteurs du symbolisme, qu'il ré-
solut en s'en détachant lorsqu'il fonda l'Ecole romane,
remettant, en somme, lui-même les choses en place.
M. Moréas, alors, avait, parmi ses défauts, dont le
moindre était de vouloir étendre son importance au-
delà du vrai devant les journalistes (nous pensions que
c'était aussi un défaut de se soucier des journalis-
tes) une belle qualité, soit un très sincère amour de
l'art, qui ne l'a pas quitté, et s'il s'en fait une
LES ORIGINES DU SYMBOLISME AQ
conception un peu étroite, c'est bien son aflaire.
M. Paul Adam nous arrivait du naturalisme, il avait
subi une de ces condamnations pour liberté d'écrire,
fort bien portées depuis Baudelaire et Flaubert. Il ne
s'en faisait pas trop gloire, et ne se targuait pas de
Chair molle. Il était aimable et dandy. Un grand lé-
vrier rhumatisant suivait ses pas ; l'esthétique de Paul
Adam était alors assez confuse, ainsi que ses rêves po-
litiques, littéraires, industriels, dramatiques, brum-
mellesques. 11 travaillait beaucoup et avait une peine
infinie à tirer un parti pratique d'une production achar-
née. Il y avait, dans ses efforts, de l'inquiétude et du
disparate, mais il était déjà plein de talent, encore qu'il
n'en fit pas toujours le meilleur usage et qu'il ne contrô-
lât pas assez l'intérêt de son effort ; il était mage et re-
porter de tempérament, historien en plus, fantaisiste fol-
lement et ces quatre courants d'idées n'étaient point sans
falotes synthèses. Sa perpétuelle chimère, analogue aux
rêveries de Balzac, était souvent distrayante. Un bel
amour de l'art le tenait comme nous tous et contri-
buait à resserrer les liens d'amitié avec lui.
C'était Félix Fénéon qui assurait la bonne pério-
dicité de la revue ; très dévoué aux poètes, il corrigeait
les épreuves, méticuleusement, artistement. Ce fut
grâce à lui que nous fûmes réguliers ; les articles de
critique d'art qu'il nous donna font regretter qu'il
s'abstienne depuis longtemps d'écrire.
La Vogue avait été une revue de combats et malgré
qu'on n'ait pas songé à prendre de temps d'une expo-
sition de théories, une revue théorique, au moins par
les exemples. Ces revues, purement littéraires, ne du-
5o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
rent pas. La mienne eut trente et un numéros, et puis
s'arrêta. Il y eut une seconde série, encore plus brève,
en 1889.
La Vogue avait fait le départ entre les symbolistes
et les décadents. Elle avait reçu des adhésions et des
sympathies multiples, entre autres hors frontières celle
d'Emile Verhaeren, alors le poète des beaux alexandrins
des Flamandes et des Flambeaux noirs. Elle ne faisait
que camarader avec des esprits distingués, mais autre-
ment orientés, comme M. Charles Morice dont un bon
livre de critique (sauf divergences) présenta un
bon tableau de la littérature de cette heure. Laurent
Tailhade n'y écrivit pas, parce qu'absent en longue
villégiature durant ce semestre et demi que la revue
vécut. Maurice Barres, alors rédacteur au Voltaire, pré-
parait ses livrets et ses préoccupations n'étaient pas
identiques aux nôtres ; le côté art pur de notre revue
l'effarait un peu et nous nous étonnions de ses désirs
multiples ; nous eûmes aussi des ennemis, je ne m'ar-
rête pas à énumérer des chroniqueurs, c'est à peu près
les mêmes que maintenant ; mais parmi les poètes, de
ceux qu'on rencontrait chez Mallarmé, nous soulevâmes
un adversaire, M. René Ghil.
M. René Ghil se partageait alors entre le sonnet,
l'esthétique et l'épopée. Ses sonnets, il y en a de pires,
son épopée, je n'en parle pas, parce que si je ne l'aime
pas ce n'est pas une raison pour en dégoûter les autres,
et aussi parce que je n'y attache point une extrême
importance. Son esthétique c'était l'instrumentation
colorée ou l'instrumentation verbale, un commentaire
extraordinaire du sonnet des voyelles d'Arthur Ri m-
LES ORIGINES DU SYMROI.ISME 5l
baud, une adaptation d'IIelmlioltz, téméraire héroïque
M. René Ghil était d'une parfaite bonne foi, et
l'allure du symbolisme, en ce manifeste de M. Mo-
réas et de M. Adam, et dans La Vogue, lui parut atten-
tatoire ; il voulut avoir sa tribune, et fonda, avec
M. d'Orfer, la Renaissance, ainsi nommée, je pense, à
cause des similitudes que M. Ghil a de tout temps re-
connues entre lui et Guillaume-Salluste Du Bartas. De
là, il fulmina contre tous l'excommunication majeure,
puis la Renaissance ayant été éphémère parmi les
éphémères, il fonda hs Ecrits pour l'art, oh Ton se pu-
bliait entre amis, œuvres et portraits. M. de Régnier
et M. Yielé-Griffm y parvinrent pour la première fois,
de façon publique à l'héhog-ravure.
Le mot symbolisme avait pris dès lors sa carrure et
son sens. Ce n'était pas qu'il fut très précis, mais il est
bien difficile de trouver un mot qui caractérise bien des
efforts différents, et symbolisme valait à tout prendre,
romantisme. Paul Adam proposait d'écrire un dogme
dans le symbole ; le mot dogme répugnait à des tem-
péraments plutôt anarchistes et critiques comme le
mien ; c'était Mallarmé qui avait surtout parlé du sym-
bole, y voyant un équivalent au mot synthèse et con-
cevant que le symbole était une synthèse vivante et
ornée, sans commentaires critiques. L'union entre les
symbolistes, outre un indéniable amour de l'art, et une
tendresse commune pour les méconnus de l'heure pré-
cédente, était surtout faite par un ensemble de néga-
tions des habitudes antérieures. Se refuser à l'anecdote
lyrique et romanesque, se refuser à écrire à ce va-comme
je-te-pousse, sous prétexte d'appropriation à l'ignorance
SYMBOLISTES ET DECADENTS
du lecteur, rejeter l'art fermé des Parnassiens, le culte
d'Hugo poussé au fétichisme, protester contre la pla-
titude des petits naturalistes, retirer le roman du com-
mérage et du document trop facile, renoncer à de pe-
tites analyses pour tenter des synthèses, tenir compte
de l'apport étranger quand il était comme celui des
grands Russes ou des Scandinaves, révélateur, tels
étaient les points communs. Ce qui se détache nette-
ment comme résultat tangible de l'année 1886, ce fut
l'instauration du vers libre. Elle est présentée très ju-
dicieusement et très exactement par M. Albert Mockel
dans ses Propos de littérature, et trop bien pour que je
n'y renvoie pas le lecteur.
Ce fut au début de la publication de La Vogue que
j'allais voir Paul Verlaine. Si Verlaine eut été en
France, avant 1880, alors qu'il était parfaitement mé-
connu, nul doute que je n'eusse cherché à lui témoi-
gner mon admiration, parmi celles peu nombreuses
qu'il comptait. Mais, à mon retour en France, il était
en pleine gloire. Il ne m'attirait pas d'ailleurs aussi
complètement que Mallarmé ; on pouvait penser que
le meilleur et même tout de lui était dans ses livres.
Quoiqu'il en soit, j'attendis une occasion et ce fut pour
lui demander sa collaboration à La Vo^weque je l'allai
voir.
C'était Cour Saint-François, presque Cour des Mi-
racles. Sous le tonnerre intermittent du chemin de fer
de Vincennes, à côté des boutiques aux devantures à
plein cintre, une petite impasse ; un chantier de bois
appuyait contre le viaduc de longs madriers et des écha-
faudages savants de poutres écjuarries décorait l'ho-
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 33
rizon d'une petite boutique de marchands de vins, oii
je trouvais Verlaine uniment placé devant un verre ; il
m'en offrit la rime, car sa plaisanterie était demeurée
banvillesque. Il voulut bien me dire, en exagérant ami-
calement, qu'il connaissait ma jeune réputation, et à
ma demande de copie, il répondit par des phrases
modestes ; pourtant il constata que c'était là une consé-
cration, et que c'était la récompense delà vie, au début
d'une vieillesse infirme, de s'entendre dire par des
jeunes hommes qu'on avait bien fait, et qu'on pouvait
être revendiqué par eux, en tant qu'exemple quoi
qu'indigne, et presque traité de dieu, comme un an-
cêtre. Je voulus lui spécifier ce que j'attendais de lui,
c'était une suite à ses Poètes maudits que je savais en
train. Verlaine, d'abord, rompit les chjens, biaisa, me
parla de Mallarmé dont il me savait le fidèle, me récita
des vers de Mallarmé avec de curieuses intonations,
grandiloquentes, et nous esthétisâmes pour le plaisir
d'esthétiser, et de se trouver des points communs. Il
me raconta son retour à Paris, et puis ses chagrins,
une partie au moins ; là dessus un petit bonhomme,
un gosse passait, lin et svelte, grêle même. Verlaine
l'appela, lui donna un sou pour en user avec magni-
ficence, me dit : j'en ai fait un Pierrot, €t récita une
courte pièce fort jolie ; craignant d'avoir paru trop
homme de lettres, et soucieux d'offrir la réciprocité,
comme excuse, il s'informa de mes derniers vers, mais
je le ramenais à notre sujet qui était lui, et ce qu'il
voudrait bien donner à La ]^ogae. Verlaine me parla
de son portrait de Desbordes Valmore, et alla quérir non
point son article, mais les œuvres de Desbordes Val-
54 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
more, mit son lorgnon, leva la tête et, paraissant lire
par dessus son lorgnon, droit à rorificc de son corri-
dor, dans une vieille redingote bleue qui avait des as-
pects de lévite, il me lut en pleurant quelques beaux
poèmes. Cette affaire conclue et des vers promis, une
lettre donnée pour prendre cbez Vanier le manuscrit
de l'article, je pris congé, trop tôt à mon gré et ne son-
geais qu'au dernier moment à assurer Verlaine d'une
infime rétribution, unique dans les habitudes de la
Revue ; il n'y avait pas pensé, et m'affirma qu'il n'en
touchait pas d'habitude de supérieure.
Je le revis souvent Cour Saint-François. Dans ce
pittoresque quartier populaire, il s'était créé une vie, il
contait ses joies matinales à aller clopin-clopant cher-
cher ses journaux place de la Bastille, et assister au
chassé-croisé, alors déjà considérable, des omnibus,
au passage ouvrier du faubourg Saint-Antoine. Il
m'expliqua un jour, et je regrette de ne m'en point sou-
venir exactement, le plan d'un Louis XVII. Il n'était
point tous les jours d'humeur égale et je déclinai de
publier des pamphlets très courls et très vifs qu'il eut
aimé décocher à qui de droit, c'est-à-dire à M'"" Ver-
laine. Il me conta beaucoup de ce qu'il a écrit dans
les Confessions (je sais bien que je ne suis pas le seul à
avoir recueilli ces confidences) mais avec un brio, un
relief que je n'ai pas retrouvé dans son livre, notam-
ment une promenade au' matin dans Paris insurgé, et
une lecture de la proclamation du gouvernement de la
Commune, à son gré si belle, si iière et tout émanée
d'anonymes, ce qui en rehaussait la valeur. Il avait
rencontré ces jours-là Concourt en garde national (ça
LES ORIGINES DU SYMBOLISME OD
lui paraissait tn's drolc). Nous étions compatriotes,
étant tous deux: nés à Metz, lui par accident ; car son
père était capitaine du génie qui avait alors comme
garnisons Arras, Metz et Montpellier, en sorte que Paul
Verlaine eut pu naître féllbre ; son vrai pays était l'Ar-
dcnne.
Il se rappelait fort bien impressions d'enfance, assez
identiques aux miennes (la ville de province change si
peu) de l'Esplanade, dont, hasard amusant, c'est Gérard
de Nerval qui parla le premier dans la littérature, de
l'Esplanade, superbe terrasse sur la plus jolie vallée,
actuellement si bouleversée, hérissée de forts et de
glacis, sur les ossuaires de 1870, qu'un Messin ne
saurait retrouver après tant de terrassements une seule
des mottes de terre qu'il a jadis foulées, et qu'il y a
suppression totale de la petite patrie pour lui. Nous
causâmes des rues silencieuses où poussait l'herbe près
de l'Evêché, et des gens qui eurent comme nous le
sort de naître dans cetle ville ; l'idée que Pilatre des
Roziers, l'aéronaute, fut notre compatriote, lui fut
agréable, mais le voisinage futur dans le Douillet avec
Ambroise Thomas le laissa plus froid.
C'est Nancy qui a assumé la lâche de remplacer
Metz et d'en recueillir les nationaux ièlustres. Nous
fumes, de ce chef, un certain nombre réunis un jour
chez M. Poincaré, sous la présidence de M. André
Theuriet, de l'Académie française ; il s'agissait d'avoir
des idées et de dresser vite les bustes de Concourt et
celui de Verlaine dans ce beau jardin de la Pépinière,
encore que ces hommes de valeur n'avaient point paré
l'Académie de leur reflet plus radieux que celui des
5G
SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
palmes vertes. M. Roger Marx avait acquis le concours
de Carrière pour un buste de Verlaine qui eut été digne
du beau portrait qu'il a peint. Mais dans cette ville,
livrée aux plus basses menées nationalistes et à un
dégoûtant antisémitisme, on n'a pas le temps de fêter
des artistes.
Je fis part à Verlaine de mon intention de publier
dans La Vogue des œuvres de Rimbaud autres que celles
qui figuraient dans les Pactes Maudits, et supérieures
aux Premières Communions que le premier numéro de
La Vogue avait données d'après une copie. 11 s'agissait
de retrouver le manuscrit des Illuminations. Verlaine
l'avait prêté pour qu'il circulât, et il circulait. Au dire
de Verlaine, ce devait être dans les environs de Le Car-
donnel qu'on pouvait trouver une piste sérieuse ; c'était
vague ; heureusement Fénéon, consulté par moi, se
souvint que le manuscrit avait été aux mains de
M. Zéiion Fiére, poète et son collègue aux bureaux de
la guerre dont Fénéon faisait alors un petit musée im-
pressionniste et unbureau d'esprit à parois vertes, avant
qu'il en lit un arsenal, comme assermenté, des anar-
chistes. Entre temps Fénéon apprenait à tous ses con-
frères, comme lui commis au bon ordre du recrute-
ment, à trousser cordialement le sonnet, et ce n'est pas
une idée sans valeur que d'avoir voulu rendre le sonnet
corporatif et bureaucratique. Fénéon apprit de M. Ze-
non Fiére que le manuscrit était entre les mains de son
frère, le poète Louis Fiére ; nous l'eûmes le soir même,
le lûmes, le classâmes et le pubUâmes avec empres-
sement. Verlaine fit une pelile préface, pour le tirage
à part, étant le seul ayant droit, et ce fut parce qu'il ne
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 67
se dépêcha point à en écrire une pour la Saison en enfer
que le tirage à part, préparé, n'en fut point fait ; les
Illuminations, sous leur forme de brochure, après qu'un
service assez copieux en eût été fait, n'eurent de quel-
ques semaines qu'un seul acheteur ; ce fut M. Paul
Bourget, à ce que m'apprit le dépositaire, M. Stock.
Concurremment à la publication de La Voijiie ou
vm peu après, diverses plaquettes paraissaient dont le
but était de répondre à des attaques de juges sévères,
ou de fournir quelques explications, car il arrivait que
nous en sentions l'opportunité. Ces cahiers parurent
pour la plupart chez Léon Vanier, alors le grand édi-
teur des symbolistes, des décadents, avec Verlaine en
étoile sur son catalogue. Ainsi fut donné Y Art sym-
boliste de Georges Yanor qui contient des renseigne -
ments techniques sur l'esthétique symboliste. Le
brillant conférencier était alors un aède jeune et en-
thousiaste, très intelligent et son petit bouquin, qui
demeurera une pièce curieuse, eut été parfait, s'il
n'avait jugé nécessaire de couronner le livre par une
glose à lui spéciale du symbolisme qu'il désirait chré-
tien. Cette vue a un peu contribué, ainsi que certaines
des théories d'antan de Paul Adam, à entacher le sym-
bolisme, pour certains, de mysticisme oc(?ultiste. Mys-
tiques, nous l'étions dans un certain sens, par notre
poursuite de l'inconnaissable et de la nuance imprécise ;
occultistes non pas, au moins ni M. Jean Moréas ni moi.
Mais de même que pour le gros public les décadents, les
auteurs difficiles, c'était tout un énorme groupe, un
peuple d'écrivains qui englobait Concourt, Villicrs de
risle-Adam, Poictevin, Rosny, tous les discutés, tous les
00 SYMBOLISTES ET DECADENTS
méconnus, tous les passionnes d'écriture artiste, ou
plutôt d'écriture expressive et de forme nouvelle, les
occultistes, les symbolistes, les anarchistes aussi ce fut,
pour ce même public, une masse en marche. La foule
apercevait un brouillard bariolé, avec des lueurs indé-
cises de fanal au- dessus d'une marche naturellement
un peu cahotante, et voyait passer sa génération mon-
tante, comme dit Rosny, en groupes voisins, mêlés par
des conversations engagées, plus indistincts à des
haltes où on confrontait des idées et où l'on discutait
ensemble, plus confus de la présence d'indépendants
égaillés au long des groupes. Longtemps nous ne
pûmes espérer prouver à un critique que nous n'étions
pas des Rose-Croix ; on nous objectait que les Rose-
Croix se déclaraient symbolistes, que Péladan c'était
presque Paul Adam. Il fallait expliquer qu'il y avait
symbole et symbole, symbole religieux, symbole
pour Rose-Croix, symbole pour symboliste, variété
de symboles pour chaque symboliste ; le critique
hagard reculait, et s'en allait répétant : les symbo-
listes sont des occultistes; plus tard, en 1896, lorsque
parut mon livre La Pluie et le beau Temps qu'épigra-
phiait une belle phrase de La Mettrie, le matérialiste
|)ur, dont j'aimai fixer le nom sur un de mes livres,
des interviewers qui, justement, venaient d'être chargés
de savoir si la littérature était mystique, religieuse ou
pas, vinrent me voir ; et quoique je leur on ai dit,
quoique je leur ai fait remarquer le nom de La Mettrie,
et que j'ai cru devoir leur expliquer à peu près ce qu'il
avait été, rentres à leur journal ils se recueillirent, et
conclurent que, plein de mysticisme religieux, je le
LES ORIGINES DU SYMBOLISME ^Q
prouvai en parant ma couverlnre d'une phrase de La
Mettrie, éminemment religieuse et occultiste. Tant le
préjugé a de force et roule l'évidence comme paille dans
le torrent.
A un autre temps, nous fûmes d'un bloc, des anar-
chistes ;on le crut de tous, sans nuance, avec une égale
fermeté, avec cette certitude infrangible qui caractérise
les reporters. Après l'acte de Vaillant, un joutnal bou-
levardier, celui qui règne sur les élégances, le Gaulois,
crut bon de réunh' dans sa salle des dépêches les poi-
trails des anarchistes intellectuels.
Une des lumières du journal, j'aime à le croire, fut
détachée chez Yanier, à cette fin d'y prendre et d'en
rapporter une collection des Hommes d'Aujourd'hui,
intéressante publication hebdomadaire où Verlaine
écrivit passablement, qui donnait des biographies et
des portraits-charges des hommes du jour, avec plus
ou moins de précision et de certitude ; l'antichambre
publique du Gaulois offrit plusieurs jours h la foule, à
côté des images de Laurent Tailhade et de moi, pour
lesquels cette attribution d'idées était juste, celle, par
exemple, de M. Jean Moréas, qui je pense n'énonça
jamais la moindre opinion politique, et s'éloigne de
toute question sociale de toute la vitesse de sa trirème.
Ceci dit, pour réduire à ses proportions exactes la res-
ponsabilité de Georges Vanor dans la comédie des
erreurs qui se joua toujours, en ces temps lointains ^ à
propos de nous.
Le Glossaire de Ploivert, petit dictionnaire à l'usage
des gens du monde, moins curieux à certains égards,
le fut beaucoup plus à d'autres. Plowert est le nom
6o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
d'un manchot qui évolue non sans grâce dans un ro-
man de Moréas et Paul Adam, de leur plus vieille ma-
nière. Il parut piquant sans doute à Paul Adam de
mettre le nom d'un héros à un seul bras, sur la cou-
verture d'un petit volume qui allait être écrit par une
demi-douzaine de dextres, car Paul Adam n'entendait
pas se risquer à donner des néologismes de ses collè-
gues, des interprétations hasardées et éloignées de la
plus exacte précision. Il avait la connaissance des
bonnes méthodes érudites et aussi des habitudes du
journalisme (il y fut toujours expert), il résolut donc
d'avoir recours à l'interview, et de nous demander h
chacun le choix de nos mots nouveaux, mais point de
cette façon verbale de l'intervie^v ordinaire qui laisse
tomber des détails, mais de façon scripturaire et, pour
ainsi dire, ferme.
L'idée de ce glossaire avait été engendrée chez Paul
Adam par une commande à moi faite. Un jeune édi-
teur, M. Dupret, qui, après avoir mis au jour quelques
plaquettes curieuses, s'alla retremper dans un iruc-
tueux commerce de bois, avait reçu de moi l'offre
d'une sorte de grammaire française, avec rhythmique,
projet que je reprendrai quelque jour de loisir un peu
large. Comme il n'éditait résolument que de petites
plaquettes in-32, M. Dupret me proposa d'en éditer
les derniers chapitres (nous raisonnions sur plan) ceux
qui auraient traitàFépoquc que nous traversions, c'erSt
été une petite grammaire et rhythmique syml)olislc.
Mon indolence était alors assez grande pour (ju'il
n'existât, de longtemps, de ce petit livre, qu'un schéma
détaillé. J'avais conté le fait de la prochaine cclosion
LES ORIGINES DU SYMBOLISME
6l
de ce livre à mes camarades, et par conséquent à Paul
Adam.
Le lendemain, Adam vint nous trouver, quelques-
uns, dans un café du boulevard d'où nous aimions voir
s'écouler les passants de l'heure ; on vit bien à son ap-
proche qu'il s'était passé quelque chose ; le paletot
mastic de notre ami, paletot alors célèbre, flottait avec
des plis d'étendard. Sur la hampe de cet étendard son
chapeau avait une inclinaison martiale comme s'il se
fût douté de la victoire d'Uhde.
Notre ami abordait avec des performances de galion.
Il s'assit et tous ses gestes éclatèrent en munificence.
Il nous confia alors que Vanier, consulté par lui sur
l'opportunité d'un petit dictionnaire de nos néolo-
gismes, complément plus qu'indispensable de mon
futur travail, avait adhéré avec empressement à ses
projets, et qu'un fort lexique allait naître. Il demandait
notre concours avec une face rayonnante, et il eût été
criminel d'adresser des objections à un ami aussi heu-
reux. PloAvert naquit et besogna dare-dare.
Nous n'attachâmes pas à son œuvre assez d'impor-
tance. A le faire, il eût fallu fondre nos projets et
donner, d'un coup, importants, cette grammaire et ce
dictionnaire des symbolistes qui eussent été des docu-
ments curieux, et qui auraient été fort utiles. Nous
érigions ainsi notre monument en face celui qu'élabo-
rent sans cesse les doctes ralentisseurs du Verbe qui
s'évertuent à l'Académie. Tel qu'il est et malgré l'abon-
dance de ses fautes d'impression le petit volume, qui
ne contient que nos néologismes alors parus, qui
n'est qu'un petit répertoire, offre cet intérêt, qu'en le
4
62 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
parcourant on pourra Aoir que tous nos postulats
d'alors ont été accueillis, et sont entrés dans le courant
de la langue et ne dérangent plus que de très périmés
dilettantes.
L'automne de 1886, j'allais prendre, au débarqué
de rOrient-Express, Jules Laforgue qui revenait d'Alle-
magne, décidé à n'y point retourner ; il se mariait et
essayait de vivre à Paris de sa plume. Par un abandon
de ses droits à de petites sœurs très cadettes, Laforgue
se trouvait sans fortune aucune, et il n'avait aucune
espèce d'économies. Quelques fonds que lui prêtèrent
les siens lui fournirent juste de quoi s'installer. Sa santé,
assez faible, avait souffert d'un voyage d'biver en An -
gleterre, où il étaitallése marier, et d'un retour brusque
dans un appartement pas préparé en plein froid décem-
bre. Sauf quelques articles au supplément du Figaro, h
la Gazette des Beaux-Arts, une chronique mensuelle à
la Revue Indépendante, maigrement payée et sans fixité
dans les dates, il n'avait rien, La librairie ne voulait
point de ses Moralités légendaires, malgré mes conseils
il ajournait la publication de ses Fleurs de bonne volonté
(que j'ai publiées dans l'année 1888 de la Revue Indé-
pendante) ; ce livre d'ailleurs ne lui eût rien rapporté
pratiquement. Laforgue ne trouva pas, dans Paris,
trois cent cinquante francs pour ses Moralités légen-
daires, et ce fut bientôt la misère entière à deux, sans
remède, sans amis, qui fussent en mesure de l'aider
efficacement. C'était la détresse fièrc et décente, le mé-
nage soutenu par la vente lente d'albums, de collec-
tions, de bouquins rares, et puis la maladie aggravée.
Il était à peu près certain d'obtenir un poste suifisam-
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 63
ment rétribué dans un pays chaud, en Algérie ou on
Egypte (il ne pouvait s'agir pour lui de passer un nou-
vel hiver à Paris, M. Charles Ephrussi et M. Paul Bour-
get s'étaient employés à le lui épargner), lorsque la
mort arriva, une nuit, soudaine, M"'® Laforgue, au
réveil, trouvait son mari mort à côté d'elle.
Ah! le funèbre enterrement! dans un jour saumàtre,
fumeux, un matin jaunâtre et moite; enterrement
simple, sans aucune tenture à la porte, hâtivement
parti à huit heures, sans attendre un instant quelque
ami retardataire, et nous étions si peu derrière ce cer-
cueil : Emile Laforgue, son frère, Th. Ysaye le pia-
niste, quelques parents lointains fixés à Paris, dans
une voiture, avec M'"'' Jules Laforgue ; Paul Bourgel,
EY'néon, Moréas, Adam et moi; et la montée lente, lente
à travers la rue des Plantes, à travers les quartiers sales,
de misère, d'incurie et de nonchalance, oii le crime
social suait à toutes les fenêtres pavoisées de linge sale,
aux devantures sang de bœuf, rues fermées, muettes,
obscures, sans intelligence, la ville telle que la rejette
sur ses barrières les quartiers de luxe, sourds et égoïstes;
on avait dépassé si vite ces quartiers de couvents égoïstes
et clos où quelques baguettes dépouillées de branches
accentuent ces tristesses de dimanche et d'automne
qu'il avait dites dans ses Complaintes et, parmi le demi-
silence, nous arrivons a ce cimetière de Bagneux, alors
neuf, plus sinistre encore d'être vide, avec des morts
comme sous des plates-bandes de croix de bois, con-
cessions provisoires, comme dit bêtement le langage
officiel, et sur la tombe fraîche, avec l'empressement,
aiq^rès du convoi, du menuisier à qui on a commandé
64 SYMBOLISTES ET DÉCADEINTS
la croix de bois, et qui s'informe si c'est bien son client
qui passe, avec trop de mots dits trop haut, on voit,
du fiacre, M"" Laforgue, riant d'un gloussement dé-
chirant et sans pleurs, et, sur cet effondrement de deux
vies, personne de nous ne pensait à de la rhétorique
tumulaire.
La mort de Laforgue était, pour les lettres, irrépa-
rable ; il emportait la grâce de notre mouvement, une
nuance d'esprit varié, humain et philosophique ; une
place est demeurée vide parmi nous. C'était le pauvre
Yorik qui avait eu un si joli sourire, le pauvre Yorik
qui avait professé la sagesse à Wittemberg, et en avait
fait la comparaison la plus sérieuse avec la folie ; c'était
un musicien du grand tout, un passereau tout transpercé
d'infini qui s'en allait, et qu'on blotissait dans une
glaise froide et collante — la plus pauvre mort de
grand artiste, et le destin y eut une part hostile, qui
ne laisse vivre les plus délicats que s'ils paient à la
société la rançon d'un emploi qui les rend semblables
à tous, connaissant le bien et le mal à la façon d'un
comptable, et ne leur jette pas, des mille fenêtres in-
différentes à l'art, de la presse, un sou pour subsister
pauvrement et fièrement, en restant des artistes — à
moins qu'une robustesse sans tare morbide ne leur per-
mette de franchir, en les descendant et en les remontant
ensuite, tous les cycles de l'enfer social.
ha ReiHic Inch'pcndante qu'avait dirigée en 188/4 Félix
Fenéon et M. Chevrier dans un sens très intelligem-
ment naturaliste, avait laissé de brillants souvenirs, et
des personnes songeaient à la ressusciter. M. Du jardin,
écrivain des plus médiocres et qui pensait faire une af-
LES ORIGINES DU SYMBOLISME
65
faire du symbolisme et des symbolistes, ancien direc
teur de la Revue Wagnérlenne, entreprit de la refon-
der avec MM. Félix Fenéon et Téodor de Wyzewa
comme inspirateurs et rédacteurs en chef. Félix Fe-
néon s'étant presque immédiatement retiré, M. de
Wyzewa en demeura le principal moteur et y appliqua
ses idées qui consistaient à y faire écrire des écrivains
déjà nantis du succès, mais pas encore accueillis par
le triomphe. On y voulait servir cette idée du bourgeois
lettré que nous indiquions plus haut, ci\\(i\Q, Mouvement
nouveau comprenait Concourt et Verlaine et Mallarmé,
et M. Anatole France, et M. Robert de Bonnières, et
M. Octave Mirbeau, en somme ceux que le journalisme
littéraire ne mettait pas en première ligne. Il y avait
d'ailleurs, à cette époque, un groupe de romanciers
psychologues qu'on réunissait dans une sorte de com-
munion intellectuelle, Bourget, Bonnières, Ilervieu,
Mirbeau, il y avait Huysmans un peu à part, Becque
tiès à part, dont l'heure allait approximativement
sonner avec les débuts d'Antoine. M. Anatole France
n'avait pas encore pris tout son développement ni toute
l'ampleur de sénérité qui ont mis si haut son génie ardent
et calme. G'étaitl'auteur gracieux de Sylvestre Bonnard,
et le critique littéraire, le meilleur d'un temps où ils
ne furent pas extraordinaires ; on peut penser sans in-
justice que chez M. Anatole France, le critique des faits,
l'historien de la vie contemporaine, selon la belle mé-
thode neuve qu'il s'est instaurée et l'écrivain original
sont plus importants que le critique littéraire. Il était
englobé dans cette conception de revue, à côté des
précurseurs du symbolisme, déjà connus au moins de
4.
66
SYMBOLISTES ET DECADENTS
nom du grand public, Mallarmé et Verlaine, et que
Yilliers de l'Isle-Adam, qu'admettaient ou plutôt qu'ad-
miraient tous les novateurs. Laforgue y avait sa place,
et moi aussi, mais on entendait ne pas effaroucher le
public et ne pas montrer trop tôt les symbolistes, et
donner d'eux comme des échantillons importants avant
de proclamer toute la sympathie qu'on disait savoir
pour nous.
Pour des raisons diverses M. Dujardin m'offrit la ré-
daction en chef de sa revue qui devint dès lors plus netle
et plus progressiste et accepta tout le symbolisme en te-
nant compte, ainsi qu'il me paraissait nécessaire, des
efforts intéressants de romanciers comme les Rosny. La
revue qui marchait fort bien littérairement périt de la ges-
tion plus que chimérique de son directeur et administra-
teur, ou du moins passa chez le libraire Savine aux
mains de M. de Nion qui en fit la revue des néo-natura-
listes, et elle ne fit plus que décliner, passant de mains en
mains, sans retrouver un instant l'importance que
j'avais pu lui donner en 1888.
Le symbolisme avait alors acquis sa pleine impor-
tance, car il n'était plus représenté seulement par ses
promoteurs, il avait reçu des adhésions précieuses.
C'était Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier,
sortis avec éclat des premiers tâtonnements, apportant
l'un des visions élégantes et hiératiques, l'autre un
sentiment très vif de la nature, une sorte de lakisme
curieux de folk lorc, avec une liberté encore hésilanlc
du rhythme, mais une décision complète sur cette li-
berté rylhmique. Albert Mockel qui donnait sa joli<.
Clianlcfable, et Ajalhcrt, Alhcrt Saint-Paul Adolphe,
LES ORIGINES DU SYMBOLISME ()y
Rctté ; il y eut beaucoup de symbolistes, cl ])uis plus
encore, et un instant tous les poètes furent s} nibolisles.
C'est alors que chacun tira de son côlc, dégageant
son originalité propre, complétant les données pre-
mières du premier groupe, dont les demeurants Mo-
réas, Adam et moi, eurent à développer et à faire pré-
valoir chacun sa manière propre ; les divergences, qu'on
ne s'était jamais tues, mais qui ne pouvaient éclater
lors dos premières luttes contre des adversaires com-
muns, devenaient nécessairement plus visibles puisque
nous avions des idéaux différents. Moréas, d'esprit clas-
sique, redevenait classique, Adam reprenait, après une
course dans la politique, ses ambitions balzaciennes.
Ma façon particulière de comprendre le symbolisme
avait ses partisans ; bref, nous entrions dans l'histoire
littéraire : les prémisses posées allaient donner leurs
effets, des surgeons vivaces allaient se projeter, des
originalités curieuses s'affirmer à côté de nous, Mau-
rice Maeterlinck, Charles Von Lerberghe, Remy de
Gourmont, etc. Ce serait dépasser le sujet de ces notes
que de décrire tout le mouvement de 1889 et des
années suivantes, encore que certains articles réunis
dans ce volume présenteront là-dessus ce que, comme
critique, j'en ai pu penser. •
Un mot encore.
M. Henri de Régnier écrivait récemment dans un
article que j'étais demeuré à pçu près le seul symbo-
liste, presque tous ceux qui furent du premier ou du
second ban du symbolisme ayant varié, sur une foule
de points, leur façon de voir. C'est leur affaire, et je n'y
ai rien à voir qu'à constater, lorsque l'occasion s'en
68 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
impose, au hasard de mon métier de critique, les va-
riations sur lesquelles je puis donner mon simple avis.
Si M. Moréas est arrivé au classicisme pur, non sans
le parer de beauté — si M. Paul Adam ne trouve pas
l'étiquette assez large pour son effort multiple (ce qu'il
n'a point dit, je pense) — si, parmi les autres du second
ban, encore que je ne vois qu'un développement et non
un changement chez M. Francis Vielé-Grifhn, M. Henri
de Régnier présente une formule combinée, entre autres
éléments, de classicisme, de symbolisme et de roman-
tisme, — si M. Mœterlinck n'appelle pas symbolistes
ses beaux drames symboliques, ce qui est son droit, tout
cela ne constitue pas des raisons pour que je modifie
mon art ; je fais de mon mieux pour suivre un déve-
loppement logique, et ne peux me froisser d'être con-
sidéré comme d'accord avec moi-même.
Il m'a paru nécessaire de reformer l'instrument ly-
rique. On m'a cru. La bibliothèque du vers libre est
nombreuse, et de belles œuvres portent aux dos de
leurs reliures des noms divers, illustres ou notoires.
Depuis le symbolisme il existe, à côté du roman ro-
manesque et du roman romantique, une manière de
roman qui n'est pas le roman naturaliste, qu'on poni
appeler le roman symboliste ; j'en ai donné qui yalonl
ce qu'ils valent, mais ils ne sont pas ceux du voi-
sin.
De même que j'ai toujours dit que je n'entendais
pas fournir, en créant les vers libres, un canon fixe de
nouvelles strophes, mais prouver que chacun pouvait
trouver en lui sa rythmique propre, obéissante tou-
jours, malgré qu'il en aie, sauf clowneries, aux lois du
LES ORIGINES DU SYMBOLISME G()
langage, je n'ai jamais pense à enfermer le symbo-
lisme dans une trop étroite définition.
Il y a place pour beaucoup d'efforts sur le terrain de
l'analyse caractéristique et de la synthèse du nouveau
roman. Un jour peut-être développerai-je avec exem-
ples ce que peut être le roman symboliste ; il y en a, et
qui ne ressemblent pas aux miens. Mais je passe, et
ferai simplement observer à M. Henri de Régnier, qui
le sait d'ailleurs, que si je suis resté à peu près le seul
symboliste, c'est que j'étais un des rares qui l'étaient
vraiment de fond, parce que le symbolisme était l'ex-
pression de leur tempérament propre et de leur opinion
critique.
Et puis, aussi, il faut en tenir compte, les temps
ont changé. En 1886, et aux années suivantes, nous
étions plus attentifs à notre développement httérairc
qu'à la marche du monde. Nous avons édifié une par-
tie de ce que nous voulions édifier, et il est moins im-
portant que nous n'ayons renversé qu'une partie de ce
que nous voulions renverser. Si l'on évoquait le passé
de notre littérature et ses écoles variées, comme on fait
aux expositions, pour les peuples par des séries de pa-
villons, le pavillon du symbolisme ne serait point in-
digne des autres, et pourrait lancer ses olochetons et
ses minarets, fièrement auprès des coupoles du Par-
nasse. Les beautés de l'entrée et du hall central, pour
lesquelles, je le déclare avec joie, beaucoup de peintres,
de décorateurs, d'harmonistes auraient été convoqués
autour de chefs d'équipe, dont je serais, je pense, se-
raient augmentées de l'inconnu de salles encore non
terminées, et dont nous annoncerions l'ouverture pour
70 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
la prochaine exposition. Le Symbolisme n'a qu'une
vingtaine d'années, il lui faut du temps pour produire
encore, et qu'on étudie chez lui les symptômes de
vieillesse en même temps qu'on en pourra dénombrer
et résumer les complexités et les influences.
Déplus, nous fûmes amenés, à un certain moment,
tous les symbolistes, à comparer notre développement
particulier à la marche du monde, nous avons tiré des
opinions différentes et personnelles, mais à moi il m'a
paru nécessaire d'accorder, dans nos préoccupations
d'aujourd'hui, une prééminence à l'art social, mais
sans rien aliéner des droits de la synthèse et du style.
Le peuple comprendra ; ce sont ses Académies, et
ses critiques jurés qui l'abusent et lui affadissent l'in-
tellect de boissons tièdes. Notre bourgeoisie est saturée
de Goppée, elle n'écoute que par exception, elle ne
comprend que par hasard et par surprise. Il y a un
Quatrième État qui saura écouter et comprendre. Il se
peut que cette certitude fasse sourire des chroniqueurs
élégants et des penseurs mondains ; quoi soumettre au
peuple, ces choses que tous jugèrent hermétiques !
elles le parurent, elles ne le sont pas en réalité ; la
preuve est faite, nos jeunes amis de l'Art social le sa
veni, comme ils savent leurs contacts avec le Symbo-
lisme, le vrai, le j)lus large. La prenne lut faite dans
les réunions populaires, l^lle le fut aux samedis de
YOdéon et du théâtre Sarali Bernhardt, où les poèmes
symbolistes, et les poèmes des vers librisles reçurent
un bel accueil, qui eut été plus grand si le spectacle
eut pu être plus populaire. La preuve fut faite aussi
dans des réunions purement [lopulaircs, à but social,
LES ORIGINES DU SYMBOLISME 7I
OÙ tonnait la voix généreuse de Laurent Tailhade
qui, après avoir donné à la bibliothèque du symbolisme,
après le jardin des Rêves, ses admirables \itraux, a
dédié à l'art social des poèmes animés d'un rire à la
Daumier. C'est devant ces publics nouveaux que les
œuvres d'art nouvelles, écoutées avec sincérité, sont
applaudies, seront applaudies, et ce qui ne sera pas
compris demain le sera après-demain.
Une campagne du Symbolisme.
Articles de la Revue Indépendante
Les pages qui suivent sont extraites passun de douze Chroni-
ques de la littérature et de l'art, publiées dans la Revue Indépen-
dante durant l'année i888.
Elles précisent, sur quelques points, le mouvement. Elles ex-
pliquent des états d'esprit.
J'ai choisi dans ces articles ce qui se rapportait davantage aux
poètes, aux circonstances adventices du mouvement, soit les li-
néaments d'influence étrangère qui se sont présentés concurrem-
ment au symbolisme et ont contribué à son aspect général. De là
des études sur Tolstoï.
J'ai conservé des pages sur Poictevin qu'on oublie trop.
J'ai donné une chronique entière, parce que le groupement des
livres de ce mois-là permettait d'esquisser tout le groupement lit.
téraife du moment, avant et en dehors des Symbolistes, au moins
d'indiquer une esquisse, de Hugo à Lavedan.
Je n'ai pas retouché ni comme fond ni comme forme ces
études. Leur seule valeur étant d'être documentaire sur l'état
d'esprit des novateurs, et l'essence du Symbolisme en 1888, près
des débuts ; je resignerais d'ailleurs, en des articles d'aujour-
d'hui, [)re5quc tout ce qui se trouve au cours de ces pages.
I*ay sages
Pau Fi\a?îcis Poictevin
Entre tous, M. Francis Poictevin est un artiste sincère
et ému. Tourmenté, perpétuellement inquiet du but
même de son art, très soucieux des moyens d'expres-
sion, inquiet des lignes générales de la sensation, il est
de ceux qui poussent le plus vers l'achèvement défini-
tif une page, et non par la surprise du mot, ou l'ac-
cord fortuit des sonorités, mais par la recherche d'un
ordre logique des mots étiquetant chacun une des va-
riations de la sensation.
L'ordre de sensations qui se meut à travers ses livres
est une contemplation des choses de la nature en leur
accord avec l'âme hvmiaine ; avec la sienne surtout,
prise comme exemple, car c'est la seule qu'iA puisse con-
naître à fond ; non qu'il ne se permette hors de lui-même
des divinations, qu'il ne tente de se rendre compte de
ce qui peut se passer derrière les grilles perpétuelle-
ment closes d*un hôtel vieilli, qu'il ne tente d'animer
des profils déjeunes filles, ou des silhouettes d'êtres ren-
contrés au hasard des courses à travers les paysages ;
mais ces êtres sont silhouettes ou symboles destinés à
marquer les différences entre lui et les autres hommes,
76 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
et à faire comprendre sa façon différente de saisir et de
traduire les phénomènes d'aspect qui, à travers sa ré-
tine, arrivent à son cerveau.
A cela, que l'on joigne une grande inquiétude de
l'être vrai, latent sous les apparences et les illusions de
présences féminines ; puis, que chez l'écrivain, homme
avant tout de foi, s'est lentement façonnée une manière
de panthéisme mystique qui empreint de mouvements
quasi humains les eaux, les arbres et les lignes d'hori-
zons : et l'on aura la clef de la disposition des idées chez
l'auteur des Songes.
Le drame étant ainsi compris, c'est-à-dire un per-
sonnage unique jouissant ou souffrant par la variation
des minutes de la vie extérieure, il est fort inutile à
M. Poictevin de donner à ses livres une affabulation
compliquée ; l'extériorité du drame est toujours, en
tous ses livres, homologue : un être souffre ou jouit
de la réaction des choses ; deux êtres unis souffrent
ou jouissent de la réaction du présent et des souve-
nirs et des sites sur eux, et vivent d'une vie commune
remplie par les rêves divergents qu'inspirent les mêmes
faits et les mêmes lignes vues par des cerveaux différents.
L'historiette qui fait le fond du roman est en géné-
ral quasi superflue; et M. Poictevin arrive en ce livre
de Paysages à la supprimer et se lier à la juxtaposition
des sensations pour évoquer, par leur série, le symbole
d'une année de vie sans incidents autres que les déplace-
ments de Paris à divers liltorals.
Deux parties : d'abord, les Paysages — c'est-à-dire
des essais de rendre en quelques lignes un aspcctfugace.
« C'était, sous un jour pluvieux, le jaune mouillé du
UNE CAMPAGrsE DU SYMBOLISME
J J
(( phare du Cap, vers Bordighèrc, dans le ciel une
« nappe ci tri ne laissant transparaître à son milieu un
« vert d'iris. Au-dessus de la mer se développait une
(( bande gris lilas à déchiquetures. Peu à peu des nues
u à gauche se trempant fanées, elle s'étendit devant le
« ciel même, plus doucement que lividement vio-
(( lâtre. Et la mer se mouvait en une somptuosité
(( vieux -vert teintée d'améthystes. »
Et s'animent ainsi des coins de Paris, de Menton,
de Toulouse, des salles d'attente où l'attention se fixe
sur tel ou tel être caractéristique autour duquel
s'ébrouent des formes vagues, des sites de Luchon,
des Pyrénées, de Fontarabie, du pays basque, de la
Bretagne, de la Suisse, du Rhin, de la Hollande, des
notations au Bois de Boulogne, sur les cygnes du parc
Monceau, et, brusques, des théories sur le choix des
fleurs, puis un été en Normandie détaillant de longues
courses, des haltes pour pénétrer l'accord de l'autoch-
thone et du paysage, etc..
A cette forme, à ce rendu strict de la nature cher-
chée par l'artiste, l'écueil se présente que devant les va-
riations infinies et menues du décor le mot très précis
et juste ne se trouve pas, ou que le mot trouvé, quel-
que peu technique et lourd, ne rende qu'^suffisammen*
les légères différences qu'il note ; encore, ce danger,
qu'à étudier aussi consciencieusement qu'un peintre
impressionniste les intimités des choses et les variations
de leur couleur, l'œil ne s'hypnotise et ne traduise
plus que de pures impressions mentales et un peu dé-
viées. Mais M. Poictevin se tire presque toujours de
ces complexes difficultés.
78 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Toutefois nous préférons infiniment à ses Paysages
les Nouveaux Songes dont la chatoyante théorie clôt
le volume. Ici plus de rendu strict ; l'auteui est en son
pur domaine du rêve vécu.
{( Sur le vapeur de Honfleur au Havre. — Dans cette
(( foule bigarrée, réellement gênante, qui semblait cm-
« pêcher toute contemplation, car cette rumeur et ce
(( trépignement couvraient le silence si peu frissonnant
« des eaux, une jeune fdle se distinguait. Elle s'abste-
« nait — cela à son insu, on le sentait bien — de ce
(( qui eût pu prêter à une remarque même la plus favo-
(( rable. — Un costume laissant une impression ave-
{( nante, sans éclat gai. Je ne sais quelle pudeur bai-
ce gnait son regard, ne le noyait pas ; les joues avaient
(( un jaune rose moite où hésitaient de percer quelques
« grains de beauté, flavescences d'aurore. Les sourcils
(( écartés, clairsemés, un peu irréguliers à leur nais-
({ sance, mais non sans douceur, indiquaient dans leur
(( courbe une imagination qui ne se rabaisse. Le nez
« futé ne se relevait trop accommodant. Les dents serrées
(( sans heurt gardaient une pâleur nacrée. Et le men-
(( ton mignon, sans avancer, disait quelque volonté,
(( mueltement exprimée par les incarnadinos lèvres, à
« intervalles, pressées, mordillées à peine. Sous le cha-
(( peau de paille h bords relevés je voyais le front se
(( bomber, les tempes plutôt creuses, les petites oreilles
{( s'ourler esthétiques, comme transparentes, la chc-
« velure se dessiner châtaine pins que blonde.
« Si gracieuse snrlout demeurait la pose, tout genti-
(( ment, tranquillement changeante. Parfois, la têle
(( avait un joH mouvement minime en avant dans une
UNE CAMPAGNE DU SVMDOUSME 79
« altontivitc non tendue. Etait-elle nubile, cette jeune
(( fille ? point que n'élucidait qu'avec un mystère une
(( rougeur indécise, pénétrante et charmeuse, teinte
« dernière de ce visage, ne contrariant pas, tout au
(( contraire, l'humide brume brunâtre des vifs yeux,
(( presque tendrement réservés sous leurs longs cils
« soyeux. Lorsqu'elle dut s'éloigner, la jeune fille, je
(( crois — foi plus chère, plus positive que toute science
(( — qu'un prompt regard intact a coulé d'elle furtif
« vers l'admirateur comme vers ce qu'on ne voudrait
(( laisser supposer oublié. »
Dans CCS Nouveaux Songes, vision plus personnelle
adaptée aux traductions des paysages, comme dans
le livre déjà paru des Songes, l'œuvre maîtresse de
M. Poictevin, toujours une profonde réflexion des lieux,
des peintures, des aspects de foule, en une âme qui sait
en ouvrerun entrelac sûr et personnel. Parfois, l'écrivain
s'attarde à cette quasi-impossibilité de lutter avec des
mots contre les couleurs et les lignes (les couleurs et les
lignes étant vues comme des directions intellectuelles
de sa pensée). Ces visions de civilisé très compliqué,
très analyste, hanté de besoins d'abstraction, sont-elles
bien les traductions des tableaux qu'il étudie ? Les hâvres
qu'il se crée en des paysages presque lyriques, et fémi-
nins et imaginaires, sont-ils des paysages réels .►^ Il
importe d'ailleurs fort peu.
Parmi ceux qui croient que la réalité subsiste surtout
dans les rêves, peut-être uniquement dans les rêves, et
que les choses et les êtres seraient création nulle et tout
au plus mauvaise sans un large instinct de solidarité,
M. Poictevin est un des plus doués intellectuellement.
8o
SYMBOLISTES ET DECADENTS
un des mieux munis pour traduire son intelligence.
Il évoque, une manière de Lucrèce mystique, et
aussi de Théocritc ayant remarqué que les pâtres
font tache dans le paysage choisi où les artistes païens
les placèrent. Au moins sait-il qu'ils ne comprennent
pas la féminéité de ces lignes naturistes, et qu'il vaut
mieux les en élaguer, eux et leurs aspirations. Son
livre actuel est un des plus complets dans une œuvre
où, sauf les livres de début, tout a chance de rester de
par la conscience et la sincérité de l'écrivain et par la
valeur des phénomènes étudiés.
Paul Verlaine.
A PROPOS d'un article DE M. JuLES LeMAITRE (i)
Voici le premier grand article qu'un critique officiel,
décoré, consacre à Paul Verlaine. Ce que dit M. Le-
maître sur les pontes syrr|holistes et les poètes décad ents.
ne nous paraît qu'une entrée en matière, une mise en
milieu de Verlaine, bien inutile et bien inexacte ; le sa-
gace critique est mal renseigné ; il n'a pas tout lu ; il a
souvent mal lu ; tomber sur le pauvre M. Ghil, ses as-
pects de pythonisse, ses théories peu littéraires et pas du
tout scientifiques, est vraiment simple ; taxer les gens de
talent de ce groupe (si l'on veut absolument que ce soit
un groupe) d'être des élèves de Baudelaire est encore
bien abréviatif ; il y a des élèves de Baudelaire, tels
même qui encaquent des variations dans le moule
exactement conservé des sonnets du m^tre, mais ce ne
sont guère des novateurs, si ce sont des symbolistes ;
et vraiment si M. Lemaître a raison, il a raison trop
facilement, et sans fruit.
Pourquoi accuser des écrivains de noctambulisme et
d'alcoolisme ? Qu'en sait-il ? de quels renseignements
(i) Article paru à la Revue Bleue.
5.
SYMBOLISTES ET DECADENTS
iisc-t-il OU abuse-t-il? Ce ne serait de la critique que
s'il était plus complet et démontrait chez ces écrivains
des dérivations de pensée sous l'influence de Falcool ;
mais il ne l'a pas voulu, et peut-être ne le pourrait-il
pas.
Il n'y a ni alcoolisme, ni noctambulisme, ni névrose
en jeu, ici, du moins, pas plus que dans la plupart des
opérations intellectuelles de notre temps. Ce malheureux
temps est bien loin d'être normal ; et, si l'on admet que
c'est une des gloires du Moyen Age, que dans cette
période de force et de guerre, il ait existé de purs mys-
tiques afl'olés d'amour de Dieu et d'espoir en Dieu,
pourquoi ne point vouloir qu'en notre période d'affaires,
strictement d'affaires, il soit des poètes se confinant
dans l'intellect pur et disant pour eux, pour les initiés
existants, pour les initiés à venir, la chanson de leurs
sensations, sans s'occuper des exigences populaires,
sans travestir le schéma de leur pensée sous la forme
de conversation qu'utilisent les poètes et les romanciers
classés ; et si parfois le but peut-être est dépassé, si le
livre ou le poème ne contiennent pas toute la sérénité
qui pare l'œuvre d'un classique, peut-être cela vient-
il de ceci, que :
Si l'on développe une idée, en voulant enfermer dans
sa traduction ses origines et son mouvement et l'accent
personnel d'émotion qu'elle eut en émergeant de votre
inconscience, on est exposé à faire un peu embrouillé
en croyant faire complet ;
Que si l'on se borne à donner de cetle idée la grosse
carrure, presque le fait malériel dont elle est la repré-
sentation, on a l)icn des chances de la traduire sans
UNE CAMPAGNE IJU SYMBOUSME 8o
nouveauté: car, comme dit M. Lemaitre, toutes choses
ont bien près de six mille ans^ ellos nnl poiit-riro da-
vantage.
Le premier jour ou un pâtre arya modula une ono-
matopée admirative ou joyeuse ou éclata en sanglots, le
poème était fondé, et le poème ne servit depuis qu'à
développer le cri de joie et le cri de douleur de l'huma-
nité. Or, les sérénités pures se traduisirent habituel-
lement par les architectures théoriques des Moïse, des
Pythagore, des Platon, etc., les besoins de certitude
par les Euclide, les Galilée, etc., Toute l'expérience,
toute la science des formes tangibles s'analysa. Le poème
fut sans cesse ou l'évocation de la légende (la concré-
tion des aspirations d'une race) ou son cri d'amour
joyeux ou triste. Ajouter h cela qu'alternativement ce
poème fut en son écriture abstrait et quasi blanc, soit
que le mysticisme humain fût, dans le plus large sens
du mot, religieux (charité, solidarité, passion), soit
qu'il fût idolâtre (coloré, païen, réaliste) ; au p rem ici '
cas la recherche d'une forme fluide, libre, music ale el
vi-âie, car en l'essence même delà p oésie elle s'adr çsac>
7i l'oreille tout en c herchant F fixe r des attitudes^^.£iL-
Tautrc cas, souvent rocailleuse et dure un peu, préoc-
cupeëTte figer de simples et élénieiUai reF^joTyclr rôiiiies.
Mms-THndeux formes d'art qui parfois en des époques
troubles peuvent être maniées par le même poète, sont
surtout et avant tout diflerentes et de la forme expéri-
mentale de la science courante, et de l'allure explicative
de la littérature courante. En somme, la marque de
cette po ésie serait d'être purement intuitive et p^r sO"—
-iTélle,.^ opposition aux formes tradition nelles, qui sont
84 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
simples car déjà vues, claires parce qu'explicatives. Or,
le lyrisme est exdusivenTenfïï^liureTntuitive et person-
nelle, et la poésie va dans ce sens depuis cinquante ans
(Hugo, Gautier, Nerval, Baudelaire, Heine), et rien
d'étonnant à ce qu'un nouveau pas en avant fasse pa-
raître le poète comme chantant pour lui-même, tandis
qu'il ne fait au fond que syllabiser son moi d'une façon
assez profonde pour que ce moi devienne un soi, c'est-
à-dire l'âme de tous ; et si tous ne s'y reconnaissent pas
tout de suite, c'est peut-être que les formes sensation-
nelles perçues par le poète ne se sont pas encore pro-
duites en eux, que peut-être il fallait que le poète les per-
çut le premier pour qu'une génération nouvelle incons-
ciemment s'en imprégnît et finît par s'y reconnaître. En
face, la littérature traditionnelle continue son train-train,
de concessions en concessions, et détient l'intelligence
populaire, ravie d'entrer sans efforts dans des œuvres
d'apparence renouvelée.
Ces théories ici trop rapides, vagues à force d'être
condensées expliqueront-elles à M. Lemaître la pré-
tendue obscurité de certains vers.^ Faut-il ajouter qu'en
un art serré, une technique bien comprise du vers, il
faut éviter toute explication, toute parenthèse inutile,
et que peut-être ces nécessités imposent au lecteur de
se placer d'abord, par une première lecture, en l'état
d'esprit du poète, et de ne comprendre complètement/
qu'à une seconde lecture.
Quant au symbole, très justement le critique re-
marque sa perpétuelle utilisation ; tout beau poème est
un symbole; une tragédie de Racine peut, étant une
étude du jeu des passiojis, être considéiée comme sym-
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME
85
bolique. Mais il y a des mauvais poèmes, des mauvais
genres de poème qui ne sont pas symboliques et que
l'évolution de la poésie ébranclie, on a vu disparaître
répitre, le conte, la satire ; M. de Banville n'admet
plus, en somme, qu'une ode multiforme ; Baudelaire
n'admet plus que la notation brève de multiples sg ru.
sations con courant à f ormer un livre de poèmes écrits
~dansles rnémes tonalités. J'inclinerais à ne plus admettre
qu'un poème évoluant sur lui-même, présentant toutes
les facettes d'un sujet, chacune isolément traitée, mais
étroitement et strictement enchaînées par le lien d'une
idée unique.
Mais toutes ces choses ne préoccupent pas essentielle-
ment Y erlain e^l n'est ni décadent(personne ne l'est), ni
_sxia bohstc au sens actuel du mot (s i ce motn'estpas pure \
inutilité). Il est avant tout lui-même, un élégiaque, un
spontané, de la lignée des Villon et des Heine. Il n'a point
cru qu'il fallût enfermer sa pensée dans le moule d'un
plan de drame ou de poème unique ; il interprète, il cli-
ché ses sensations au passage en toute sincérité ; et son
critérium est sa sincérité même. Toute idée qui traverse
son cerveau est à ses yeux une idée humaine et natu-
relle : autrement d'oii la percevrait il ? or, il l'écrit, et
son seul devoir est de la nettifier, de IëP clarifier le plus
possible, et quoi qu'on en puisse dire il y arrive tou-
jours. Rien de plus net, de plus joli, comme un Wat-
teau, que les Uns et les Autres ; rien de plus charmant
que les Fêtes Galantes. M. Lemaître l'accuse de ne point
rappeler Bernis et Dorât ; mais que sont au xvin'' siècle
Bernis et Dorât? Voyez dans les lettres de M"" de
Lespinasse l'admirable épisode de M'"'' de la Mousse-
S6 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
iière, toute la vie de M"'" de Lespinasse ; voyez dans
Casanova l'épisode de la Charpillon ; regardez les Wat-
teau et croyez ce siècle autrement complexe dans sa
sensation amoureuse, que ne le traduisent les petits
poètes comme Bernis. Verlaine a surtout regardé les
Watteau, il a considéré 'les personnages des bergeries
et de la Comédie Italienne comme des types im-
mortels, pouvant contenir toute fantaisie ; et si aous
voulez qu'il y ait symbole, ce serait dans les Fêtes Ga-
lantes, toutes les gaietés et les petits pas du début se
terminant par le si triste colloque sentimental. Il y a là'
un jeu de Verlaine, parant de costumes amusants des
pensées à lui, et nullement un pastiche des temps
éteints, ni un air de flûte.
Cette façon de prendre, d'objectiver son âme en formes
tangibles et extérieures, Verlaine l'abandonna. Dans
Sagesse, c'est un dialogue entre lui et Dieu, bien plus
encore un dialogue entre deux instants perpétuels de sa
conscience, l'instant trouble, humain, souffrant des]
choses, l'instant calme, renouvelé, rajoniii : et le décor,
c'est la pure mentalité du poète.
Est-il nécessaire pour comprendre le merveilleux
sonnet :
L'espoir liiil comme un brin de paille dans l'étahle. -"
de supposer la réelle entrée du poète dans un cabaret? la
guêpe est-elle une guêpe réelle? n'est-ce pas la mémoire
d'un instant de vie, revenant se figer par quelques
inflexions simpliliantes, et par là symboliques.
Uien n'est inintelligible; c'est en embrouillant de
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME S "j
commentaires et d'explications la sensation franche et
si complètement sortie du poème qu'on le rend 'i pou
près incompréhensible.
En matière technique, M. Lemaître reproche surtout
à Verlaine, que son oreille à lui, M. Lemaître, n'est pas
habituée aux lijjertés prises avec le vieil alexandrin
Je crois l'oreille de M. Lemaître destinée à en en-
tendre bien d'autres, je la crois même destinée à ac-
cueillir bientôt non seulement les rythmes de Verlaine,
mais d'autres rythmes nouveaux. Puis M. Lemaître
conclura à la liberté du rythme, quand, plus familiarisé
avec le* nouveau vers, il en saisira lui-même la musique,
sans qu'on ait besoin de la lui expliquer théoriquement.
Ses opinions sur l'ancienne poésie qui ressemblait trop
à de la belle prose sont très fondées et l'amèneront à
découvrir que la poésie est une musique spéciale dont
les moyens d'expression, différents de ceux de la mu si
que pure, peuvent être, un à un, intuitivement décou
verts ; bien des poètes antérieurs, reconnus par M. Le-
maître, l'ont pensé, et ils ont chacun apporté à la poésie
quelque élément nouveau de musique.
La voie ouverte est illimitée, caries combinaisons des
mots et des rythmes sont innombrables comme celles
des nombres. •
Amour.
Paul Verlaine
Sous ce titre, Amour, Verlaine a groupé nombre de
pièces toutes d'un ordre sentimental. Ce sont, ces vers,
des moments de douceur, des heures comme tièdes et
calmes après de violentes souffrances, des heures
comme de renaissance de l'esprit pendant que le corps
convalescent s'alanguit ; et ce mot amour ne veut pas
dire ici seulement l'élan fatal et physique de l'homme
vers la femme, ni le désir âpre et exaspéré d'un thème
à suggestions personnelles qui est la forme supérieure
de ce désir, c'est pour Verlaine une résignation, une
tendresse recueillie pour les paysages sus, les rythmes
entendus, la foi qu'il professe, les blancs symboles
qu'il préfère, les amitiés dont il a gardé le regret ; cet
amour, c'est un état constitué, nécessaire, que dicte
l'état des nerfs et que dirigent les souvenirs ; c'est
une accueillance toute prête à tout sentiment bienveil-
lant et qui en soi se désaltère.
Chacun sait l'évolution poétique de Verlaine ; com-
ment le fantaisiste ému des Féies Galantes est devenu
le primitif de Sagesse ; et deux manières principales
peuvent se distinguer en lui. L'une qui produisit les
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 89
Fcfes Galantes, les Uns et les Autres, nombre de petits
poèmes charmeurs et caressants, l'autre qui inspira les
cris de foi de Sagesse, le dialogue avec Dieu, et ceux
où la passion poignante et clairvoyante pour la femme
sa sœur, s'affirme en tant de sonnets qui resteront aux
mémoires humaines. Au fond même cette différence
que nous voulons voir, cette sorte de différence phy-
sique entre les gammes et les couleurs de ses poèmes
n'est en sorte que deux manières d'être, que deux
vestitures différentes de sa sensation, de son sentiment
fondamental ; dans le premier cas Verlaine, en des
moments — comme de santé absolue et d'indulgence
corporelle — agite les marionnettes à la Watteau, et
dans une langue exquisement décorative, agile, il leur
fait passer aux lèvres sans cesse ce sourire mouillé, cette
gai té tendre que lui et Heine ont su, à ces heures, évo-
quer en eux. Au second cas, abstraitement, sans décors,
ou en tel décor qui n'est qu'un rythme, il synthétise
sa douleur spéciale et personnelle non telle qu'elle fut
subie, mais telle qu'elle demeure à travers les transfi-
gurations de tant d'errances et de stagnances à la vie
et dans les idées ; et c'est ce point spécial de s'être re-
fusé à toujours dire ses sensations dans les modes am-
ples mais roides d'une anecdote ou d'uge fresque, de
faire parler sa voix par celle d'une effigie de comédien,
qui fait la grandeur, de Verlaine, et le caractérise, et
fixe sa place parmi l'évolution des vrais poètes.
Car s'il est logique et légitime de penser que tous
les phénomènes humains peuvent, en leur état essentiel,
être ramenés à un petit nombre de faits généraux, et
que, ceci admis, l'œuvre littéraire à faire consiste à
9o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
grouper les plus essentiels de ces faits généraux dans
un spectacle intégralement esthétique (et ce serait le
but en art de M. Stéphane Mallarmé), il est également
logique et légitime de penser que ces' quelques phéno-
mènes, essentiels par la seule raison qu'ils sont mis en
jeu, provoquent immédiatement des actions et des ré-
actions, soit des contrastes ; ces contrastes qui sont
l'cflet le plus appréciable à tous, le plus tangible, sont
modifiés par les circonstances, et, si l'on veut se pen-
cher vers le phénomène, étudier spécialement en quoi
ce phénomène, connu évidemment et répercuté de
tous les états précédents du même phénomène se pré-
sente pourtant et toujours a^ec des aspects de nou-
veauté, avec des modifications de conscience, on per-
çoit une infinie diversité.
Un paysage, par exemple, frappe et conquiert
d'abord par la sévérité ou l'inflexion douce de ses
lignes. Une impression nette se produit : Thomme est
intéressé ou attendri ; s'il passe rapidement, il n'em-
portera que ce heurt bref sur sa rétine et son cerveau,
déjà différent d'ailleurs, selon l'heure qui irradie ou
assombrit le paysage ; si quelque instant il s'arrête, se
pénètre des conditions parliolles de la beauté de ce
paysage, soit les petits rythmes de ses courbes, soit
l'architecture de ses arbres, soit la disposition des la-
pis de verdure, la présence ou l'absence de l'eau, la
rigidité des branches ou le rythme général du vent
dans les feuilles, aussi la cadence ou le bruit qui se
dégage du dcmi-silencc du paysage, il se créera en
lui des associations d'idées ; le paysage ne sera plus ce
qu'il est exactement, mais l'heure du rêve du passant.
UNE CAMPAGNE DU SYMUOLTSMi; ij l
Ce rêve sera modifié par ceci que le passant sera heu-
reux ou malheureux, simplement de bonne ou de
mauvaise humeur, affairé ou oisif; et l'élat complet
de sa sensation ne sera constitué que lorsque, l'ayant
quitté, il verra soit un fait de nature soit un phéno-
mène humain qui, par un contraste, lui apprenne que
la vision de tout à l'heure est finie. Alors, un instant, la
perception est nette ; mais très rapidement le nou-
veau point du paysage e\cite son attention, de nou-
velles réactions entrent en jeu, la sensation redevient
mixte et se continue ainsi jusqu'à ce qu'un fait d'ordre
purement matériel interrompe le courant d'idées,
l'ordre de succession des idées engendrées par la vue
du paysage et enterre les perceptions latentes et qui
allaient naître, sous un choc plus violent s'élevant dans
l'individu.
Or, si un paysage est donc à toute minute modifia-
ble en toutes les impressions qu'il suggère par ses con-
ditions même d'existence, que plus complexe, plus
modifiable encore est un phénomène humain, un phé-
nomène psychique, dont nous ne pouvons guère per-
cevoir le heurt que lorsqu'il s'est produit et va s'effa-
çant. Nous ne ressentons une impression mentale ou
affective, qu'en vertu de l'existence antérieure d'une
autre impression ; ces phénomènes sont variés par
l'heure de la vie, la disposition initiale, l'atavisme, la
santé générale de l'individu, sa santé momentanée, ses
conditions de force, de normalité, le nombre des expé-
riences acquises, l'essence de l'individu, plus toutes
les mêmes conditions de variations chez l'être ou les
êtres avec lequel il est en contraste.
92 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Il faut donc admettre que ces quelques phénomènes
généraux contiennent en puissance et nécessairement
autant de combinaisons possibles que les lettres de
l'alphabet contiennent de mots, les dix chiffres de
nombres, les sept notes de combinaisons harmoniques.
Or, nous ne pouvons percevoir toute la série des phé-
nomènes ; prendre le fait sous son aspect le plus simple
est peut-être insuffisant ; ne jDouvant connaître que ce
qui se passe en nous, il nous faut nous résoudre à le cli-
cher le plus rapidement et le plus sincèrement possible
en son essence, sa forme et son impulsion. De là, la
nécessité d'une poésie extrêmement personnelle, cur-
sive et notante. Verlaine est un des poètes qui se rat-
tachent à ce courant de pensées, courant large qui a
constitué le répertoire et le fonds de vraie poésie, en
face et avec les œuvres plus architecturales et philoso-
phiques.
Le livre s'ouvre sur une prière comme une journée
de croyant. Le catholicisme de Verlaine, c'est surtout
un besoin de paix languide et de charité, un peu aussi
de solidarité ; c'est, sous une forme de primitif, l'ins-
tinct social actuel : le dieu de Verlaine c'est un Soi
meilleur :
Place à l'âme qai croie et qui sente et qui voie
Que tout est vanité fors elle-même en Dieu.
Il a, comme les mystiques, le culte de la Vierge à
laquelle il adresse de pénétrants cantiques ; mais là
encore c'est la religion anthropomorphique, la créa-
tion d'un idéal féminin, l'évocation cérébrale d'une
femme avec laquelle il ne faille point débattre les
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME qS
choses de la vie. Puis s'égrènent des coins de Londres
aux senteurs de rhum, et des péchés abohs, des bal-
lades légères et chantonnantes, des lieds mélanco-
liques :
Je vois un groupe sur la nier,
Quelle mer ? Celle de mes larmes.
et des sonnets : au Parsifal, triomphateur des appels
et des luxures ; d'autres sonnets, bibelots précieux faits
pour des amis du poète ; puis des sonnets chrétiens,
puis des paysages, enfin Lucien Letinois, une tentative
de poème intime et familier, comme un petit roman
de poète, conçu sans la banalité des détails, pas
poussé à l'héroïsme, vrais vers bien pris en leur taille,
d'un sincère et pénétrant timbre lyrique.
C'est, après la mort d'un ami pris tout jeune, pé-
rimé à l'hôpital, le regret qui s'éveille en celui qui
demeure ; et tout d'abord l'action de grâces à Dieu,
l'action de grâces quand même :
Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez :
Gloire à vous.,...
Vous me l'aviez donné, je vous le rends très pur.
Tout pétri de vertu, d'amour et de simplesse.
Attristé et attendri, et plus seul, le poète fait un
retour sur lui-même et toute la souffrance antérieure,
il sent qu'il doit marcher blessé au milieu des hom-
mes :
Mes frères pour de bon, les Loups,
Que ma sœur, la femme, dévaste.
94 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
et ces blessures il les sent toutes infligées par des
mains de femme :
la femme ! prudent, sage, calme ennemi.
N'exagérant jamais la victoire à demi.
Tuant tous les blessés, pillant tout le butin.
et quand il sut, quand ses premières certitudes en
l'idéal féminin furent ruinées, l'amitié d'un enfant in-
telligent lui fut la consolation, et il l'aima comm.e un
fds dont il est lier. Les litanies se déroulent :
Mon fils est brave, il va sur son cheval de guerre
Sans reproche et sans peur par la route du bien,
Un dur chemin d'embûche et de piège où naguère
Encore il fut blessé et vainquit en chrétien.
Son fds est fier, bon, fort, beau. Puis se retrace a
lui le souvenir de tristesses communes, puis l'idée du
convoi blanc qu'il fut sinistre de suivre ; et après ces
idées de deuils anciens, qui ont amené l'idée de tris-
tesse et la mémoire de la mort, par une naturelle réac-
tion le souvenir de la grâce et de la valeur de celui qui
est mort, et de là l'idée des minutes heureuses passées
ensemble, dans des étés ou des printemps d'une beauté
de contes de fées, où la fatigue des marches se fait
bienfaisante et soulève les piétons en féeries, et puis
après ces temps, les séparations et la mort. Cette mort
n'<îst-ellc pas un châtiment? A-t-on le droit de se
faire un fils hors la nature ?... Enfin! ce qui reste
au poète de l'ami regretté, c'est im pastel évocateur
et ces quelques sensations égrenées, et le souvenir de
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME gO
rêves faits pour l'épanouissement détruit de l'ami et le
souvenir de sa mort, de ce qui fut son âme, et des mi-
nutes de pensée devant la pierre tombale qui symbolise
maintenant le vivant, et aussi à cette pierre tombale
le souvenir de tous les autres morts de l'artiste, de
ceux dont il dit « ses morts, » puisque c'est en sa joie
et sa douleur qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts.
Toutes ces choses écrites dans une forme classique,
aux défaillantes douceurs, qui fait penser aux médita-
tions de quelque solitaire grave et depuis si longtemps
triste, errant en quelque Port-Royal plein de douceur
et de vague, et s'asseyant le soir pour rêver aux efli-
gies disparues, avec la résignation d'un Job doux.
Etre.
M. Paul Adam
M. Paul Adam évoque dans son livre, parmi les dé-
tails de civilisation, d'armures, de guerre et d'apparat
du xv" siècle, une âme féminine, anxieuse de l'autono-
mie de sa conscience, désireuse de la puissance et de la
force, et luttant perpétuellement entre ces deux re-
cherches, que leur coexistence en son cerveau rend
toutes deux vaines, la recherche de la science et la re-
cherche de l'amour. La recherche de la science aboutit
à l'acquisition de l'influence ; la recherche de 1 amour
aboutit au détraquement des sens, et tant, que lorsqu'ac-
cusée de magie, la comtesse Mahaud apparaît devant le
tribunal ecclésiastique, la honte de ses sens lui interdit
l'affirmation de sa pureté, la puissance de son cerveau
lui fait rejeter les décisions canoniques et exalter sa foi ;
puis un immense repentir la saisit et la livre sans force
aux bourreaux^ et au bûcher.
La science acquise meurt en elle, l'influence déployée
pousse ceux qui vécurent près d'elle à partir par routes
opposées à la poursuite de quelque inconnaissable qu'ils
contiennent et qui les fuit ; les moines s'absorbent en
l'extase, les soldats s'abîment dans les guerres et le
LNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 97
rythme perçu et initialement déroulé par la comtesse
Mahaud disparaît dans la mort et les éléments, n'ayant
fait que victimes puisque, n'aboutissant pas, il ne fut
qu'agitation.
Telle la contexture du livre : l 'effort intellectuel péris-
sant par la lutte avec le développement physique, l'âme
aspirant à l'être, inclinée par la mauvaise utilisation des
forces vers la vie corporelle qui est le non-être, puisque
la force mentale s'accroît par son effort et subsiste en
toute apparence éternelle d'espace et de durée et que la
force corporelle dépensée est irrémédiablement perdue
et le temps d'effort qu'a coûté la dépense de force,
aboli.
Et d'abord pourquoi une restitution du xv'' siècle ?
car il faut admettre que les jeunes écrivains utilisent un
temps écoulé pour y dérouler, en une tapisserie décora-
tive, l'essence toute moderne de leur pensée. — C'est
que ce temps infiniment trouble, temps de lutte pour la
vie absolument générale, lutte contre la guerre, lutte
contre le pillage, lutte pour la liberté de vivre matérielle-
ment, accomplit ses événements physiques avec des
heurts singuliers. Coexistent Etienne Marcel, Gerson,
Armagnac, Louis d'Orléans, Jean de Bourgogne ; la
chevalerie meurt ; la persécution, c'est- 4-dire l'adop-
tion d'mie idée avec assez de force pour l'imposer par
tout moyen, fleurit. E^tre toutes ces causes de désor-
dre, les esprits s'affolent ; c'est le temps des danses de
Saint-Guy, des danses macabres ; les gens affolés et sa-
turés de souffrance rentrent en eux pour y chercher un
coin de calme ou d'oubli ; or, ils ne le trouvent pas, le
malheur leur ayant durci le cœur, les sciences ou les
6
98 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
arts n'existant que pour quelque élite. C'est donc une
des plus belles périodes du développement de l'initiative
particulière échouant toute, c'est un des plus beaux
temps de détraquement général, constitué par tous ces
échecs particuliers ; et ceci légitime dans la tentative de
M. Adam l'emploi d'une évocation quasi légendaire
du xv" siècle et de la force y adhérant.
Voici les détails du livre : Mahaud chevauche^ s'éloi-
gnant de la demeure familiale au côté de Jacques de
Horps qu'elle a choisi. Ce jour-là a eu lieu l'enlèvement,
précédé déjà du don de son corps qui ne trouva point,
en l'échange de leurs caresses, le secret de l'impulsion
qui les poussait l'un vers l'autre. A l'abbaye, où ils
arrivent et doivent passer la nuit, une danse de Saint-
Guy vire sa ronde, entraînant les convulsionnaires et, de
sa force attractive, saisit un des cavaliers de l'escorte.
Une charge dissipe la ronde, mais au seuil de l'amour
déjà un dégoût physique s'est levé, et Mahaud, pour
être seule ce soir-là, hypnotise et rejette dormant sur le
lit Jacques de Horps.
Cette force magnétique, Mahaud l'avait acquise en
étudiant sous son père, le vieil Edam, savant alchimiste,
qui, encoléré de savoir sa fille abandonner la recherche
pour choir en la matière, l'a maudite, et veut guerroyer
contre Jacques de Horps et Mahaud, de toutes les res-
sources de la magie et de toutes les forces de la guerre.
Aussitôt donc il faut se préparer à combattre et
chercher du secours et convoquer les vassaux.
C'est pour Mahaud une grande joie que lorsque
Jacques tient sa justice; des gens qui ont bravé la com-
tesse de leurs regards, expient en souilïant des rigueurs
I
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME $9
de son mari ; les potences et les glaives font œuvre,
et l'impassible justicière satisfait les griefs des uns du
sang des autres, et abandonne aux premiers châtiés
les têtes des seconds pour payer la forme trop vive de
leurs réclamations. Puis, ce sont promenades, festins,
chevauchées, nuitées d'amour, bonnes et promptes et
sanglantes justices et, fête suprême, le rassemblement
de l'armée, où Mahaud voit toute sa force absorbant
ces hommes, leurs armes et leurs vies, qui vont partir
pour la défendre.
Qu'arrivera-t-il de cette armée? après le départ,
Mahaud consultera les forces magiques ; quarante jours
et quarante nuits elle prépare les rites el se prépare
aux rites. A-t-ellc gardé sa puissance ? ou l'enfant qu'elle
porte en elle l'a-t-il absorbée ? Dans l'hallucination sa
race meurt en elle et les présages sinistres se font. En
effet, le comte est mort ; sa postérité avorte et bientôt
le château est assiégé ; des soldats qui reviennent d'une
sortie rapportent la têted'Edam, son père.
Mais la prolongation du siège affole les défenseurs ;
une émeute les jette sur les fdles ; ils refusent obéis-
sance et se rebellent contre la comtesse ; par moquerie,
ils lui tendent Fépée et l'étendard. Les nerfs de la
femme s'exaltent ; elle accepte les emmèmes, enlève
ses gens de son élan et culbute l'ennemi ; et dès lors
elle entre dans la joie d'orgueil et de puissance ; elle
s'assimile, par la domination de son esprit plus complet,
le chapelain du château ; ses prêches, c'est elle qui, de
sa place, par son regard, les lui dicte ; elle domine les
gens de guerre par l'or qu'elle leur abandonne et les
objets et les détails qu'elle leur fait aimer ; pour sa joie
lOO SYMBOLISTES ET DECADENTS
profonde elle entreprendra la science de l'avenir.
Le décor extérieur se déroule toujours, des hérauts,
des pages, des chevaliers aux tournois, et toujours la
guerre, et la finale et décisive bataille qui met fin aux
sièges et fait Mahaud sans conteste libre d'elle et de son
comté.
Mais tout cela n'est point le repos ; l'instinct de la
connaissance ne trouve pas sa pâture, et la vie corpo-
relle, non satisfaite, suse en phénomènes d'extase. Tan-
dis que Mahaud continue sa magie supérieure, sa sui-
vante et préparatrice, la vieille Torinelle, pratique pour
elle et les gens du bourg une plus grossière et physique
sorcellerie; à la comtesse déchue de son rêve de haute
magie et qui regrette, elle offre l'usage de l'homme
inférieur et simplement fort ; puis, de factices désirs
troublent Mahaud : elle a dans son entour immédiat
un coquet et féminin personnage, elle le prend, mais
ne trouve dans cette union sans contraste aucun plaisir ;
et, furieuse de cette faiblesse qui ressemble à du mépris,
elle envoûte le pauvre sire.
Puis, les cauchemars, les hantises, les sabbats, et
la recherche d'Asmodaï, le plaisir anti-physique et
stérile, l'inassouvissable recherche de la sensation quand
même, l'a rebours des temps navrés, jusqu'à ce que
s'émeuve l'Eglise, voulant justice de la mort du mal-
heureux envoûté. On trouve l'androgyne aux caves du
château ; et dans toute une faiblesse, une mollesse qui
la fond à la parole du confesseur à qui naguère elle
suggérait sa puissance, dans une douceur mystique et
un anéantissement dévot elle meurt ; trop tard arri-
vent ses soldats qui ne peuvent que la venger. La
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME lOI
femme, malgré toute science, est retombée à sa misère
initiale, au geste de petite fille qui ne sait ; l'effort est
rompu et perdu en elle. Les moines qui la condam-
nèrent vont chercher le pardon en Palestine, et les sol-
dats vont par bandes guerroyer et s'anéantir.
L'écriture de M. Paul Adam, dans un sujet où per-
pétuellement il faut montrer tangible un phénomène
psychique et concréter cette réaction de l'être de façon
à ce qu'il semble une action de lui, malgré de nom-
breuses pages accomplies, échoue parfois. Dans la
partie décorative, tout émaillée de tournures de phrases
et de termes Moyen Age, elle rappelle parfois de trop
près la phrase trop nette de Flaubert. A part les quel-
ques points du li\re où ces défauts se manifestent, les
quelques trous qui gîtent en cette trame complexe de
décor et d'idéalité, c'est une sobre et nette et belle
forme.
Les anciens livres de M. Paul Adam étaient des livres
de notations intéressantes ; mais Soi était trop long, et
la Glèbe était trop brève et cursive. Etre nous montre
l'arrivée de l'écrivain à la conscience exacte d'une litté-
rature soucieuse avant tout du phénomène passionnel
ambiant étudié à la clarté d'une conscience, d'un écri-
vain aussi suffisamment muni pour suîVre les oscilla-
tions du phénomène et les résumer en de nobles li-
gnes.
6.
A propos de Baudelaire.
M. de Bonnières collectionne de rapides visions sur
ses contemporains, mais non pas en la formule libre
et dégagée de M. de Concourt. Ce sont de petits ar-
ticles qui se suivent sans autre lien que la série de
préoccupations qu'ils rappellent. Leur intérêt le plus
varié serait de n'être point uniquement consacré à la
littérature et aux littérateurs ; on y rencontre M. de
Saint-Vallier, M. Tissot, M. de Courcel, un Edmond
About politique, un abbé Loyson, un Darwin, épiso-
dique, et un Jules Ferry savamment étudié, présenté
comme un phénomène de vulgarité et de force, une
terrible M"'" Greville, etc.. Comme lettrés, on perçoit
Musset dans un rapport avec M. Jules Grévy, un
M. Jules Grévy inconnu, farci de latin et ami de
poètes. 11 s'y trouve une courte étude sur Charles Bau-
delaire, et curieuse comme impression produite par le
grand poète sur un des cerveaiisr-his plus cultivés de
la génération qui nous précéda/C 'est d'ai)ord Baude -
laire entrevu dans le déta il de Ta tenue, mystificate ur^
et doux ; le Baudelaire conventionnel nous import o
peu ; le vrai est dan s Mon cœur mis ci n u, en telles
mémorables phrases... l'horreur du domicile... j'ni
UNE CAMPAGNE DU SYNfBOLÏSME Io3
eu du talent parce que j'ai eu des loisirs... dans des
vers : Mi ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
de contempler mon corps et mon cœur sans dégoût,
dans cette phrase : être un saint et un grand homme
pour soi-même.
S'il ne le fut, c'est qu'il ne put l'être et que le
malheur des temps l'en empêchait. Ce poète, M. de
Bonnières, qui parle d'ailleurs avec toute la sincérité
et le respect dus, ne nous paraît pas le voir complète-
ment. Baudelaire, dit-il, n'exprime que des^ çho^es —
rares, et ce rare de la sensation n'est pas suffisammen t
^^j^né_ par la forme ! il faut, dit M. de Bonn ièms,
du simple en art et de l'ordinaire pour enchâsser le^
rare ; tant il est vrai que cette esthétique spéciale du
poème, du poème concentré en ses parcelles purement
poétiques, est difficile à faire admettre ; or, le vers ne
peut avoir lieu que pour dire une sensation en sa for-
mule musicale, en sa formule abstraite, dire tout ce
qu'un état d'âme contient et qui ne pourrait s'expli-
quer en prose. La poésie commence aux confms de
l'âme humaine ; débarrassée de toute occupation de
vie, pour une heure, oisif, l'homme peut un instant se
bercer à un souvenir, à un paysage, et non l'analy-
ser et le démontrer, ce qui serait œuvre du roman
d'analyse, mais le concentrer, le dépouiller de tout ce
qu'il a d'éphémère et de circonstantiel, il peut dans un
vers do nner l'accord qui ex iste e ntre le rythme fonda i
mental de son âme, et le s rythjjî^ hnr^i irp^, c\ rnnm
— tîels des choses. Le poème c'est la célébration du
m^btèie qutse passe en un soi douloureux, ou
un soi attendri, et rien d'autre. Ce qu'il faut de-
I04 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
mand er à cette suprême forme d'art, c'est non sur-
^tout Ta clarté, ma T5""Pintfnriil(' cl 1,i iviuiii(|irr'r"Tr7Tïil('
se fait en vers autrement qu'en prose : en prose c'est
par la netteté d'un terme connu correspondant à des
idées connues que vous assimilez le Lcteur à lauteur ;
dans un pocme^ il faut d'abord l'assimiler à lui-même,
mettre sa voix intérieure au rythme nécessaire par le
groupement des voyelles et des consonnes, assimiler
sa vision intérieure par le coloris général du poème et
ainsi lui imposer l'idée que l'on développe, idée qui
est en lui, mais qu'il en faut faire jaillir, dont il faut
au moins le faire resouvenir. C'est d'avoir entrevu cette
destination du poème que s'ennoblissent les plus beaux
poèmes de Beaudelaire, l'Invitation au voyar/e, la Mort
des amants, l'Ame du vin, le Vin du solitaire, Recueille-
ment, le poëmeen prose, les Bienfaits de la Lune, de...
La caractéristique spéciale de Baudelaire serait une
vue très lasse de la vie, et des antinomies profondes qui
ne permettent le bonheur qu'en quelques minutes
d'excitation où l'on peut s'élever par l'extase et qu'on
peut rechercher par des moyens artificiels, en les payant
ensuite de terribles abattements ; il y a dans son œuvre
la force de l'habitude qui gâche jour par jour la vie et
et éternise le mal, le manque de l'extase intclloctuello,
de ce qu'il a dénommé la santé poétique, aussi cette vi-
sion triste de la femme égoïste et futile, animal cruel
ou animal lassé, bête à voluptés ruminantes, de
l'homme accagnardé à des actes identiques, dont il
connaît la sottise, mais y revenant par la puissance de
l'heure ; il pense que l'être, qui pourrait aller vers le
clair et le sain, se sent comme tiré vers l'obscur et le
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME lO;)
putride, et s'enlise. C'est ce qu'il faut voir à travers
les mots religieux cle péché, de Satan, et les apostrophes
à un Dieu ; Baudelaire n'a rien d'un croyant, il était
au contraire plein d'amour, et l'amour dut se taire de-
vant les voix indifférentes ou mauvaises des choses.
De Mcloi* Iliiâ;o à M. Laveclaii.
Toute la lyre : encore deux lourds in-octavo qui
viennent grossir la bibliotlièque inédite laissée par
Victor Hugo ; énorme anthologie, sans lien entre les
poèmes, kaléidoscope, vers faits au hasard des cir-
constances, essais dans des notes familières, chansons
inattendues de la part du solennel poète, et aussi la
note politique (Corbière eût dit la note garde-natlo-
tionalc), toutes les utilisations de la poésie et des ver-
sifications admises ou créées par Victor Hugo. Il y a
de tout dans ce livre, des saynètes, des chansons, des
ballades qui évoquent celles des premières années, des
pièces contemporaines des Châtiments, des notes na-
turalistes comme aux Contemplations, des strophes qui
sont des conseils, débitant d'une voix large des pré-
ceptes connus, de purs développements oratoires son-
tenus par la connaissance des mois et riial)il('té
rythmique d'Hugo dans le métier qu'il fonda ; aussi
des vers qui font trou, aussi des pièces cré[)uscu-
laircs, aux saisissantes brièvetés, puis brusquement
le nom inutile de M. ïhiers, aussi le Dieu perpétuel
d'Hugo, le Dieu bon, calme et large, Dieu sourd et
contemplateur, des califes fjui viennent delà Légende
U.NE CAMPAGNE DU SYMBOLISMK lO"
des Siècles, des olieiks qui ont voisiné avec les Orien-
tales, des 5
des bois...
taies, des Suzon cmigrées de la Chanson des rues et
Ah ! prenez garde à ceux que vous jetez au bagne.
Un jour, terrifiant le pâtre et la vachère,
Un de ces bonzes là pérorait dans sa cliairc.
La vie et la mort, qu'est-ce ? abîme
Où va l'homme pâle et troublé.
Est-il l'autel ou la victime,
Est-il le soc, est-il le blé ?...
Pour bien comprendre Victor Hugo et l'enthousiasme
qu'il excita, qu'il excite encore chez certains écrivains,
et comprendre aussi le refus d'obéissance et d'inclinai-
son absolue devant cette gloire dont on voulut foire
une religion, d*écrivains plus récents (encore queBeyle
déjà parmi les contemporains lui fût carrément hos-
tile), il faut se figurer la double et divergente direction
des cerveaux capables de littérature, et de progrès,
l'évolution si l'on préfère, la décadence si l'on veut»
— ces trois mots ne sont que des opinions contraires,
désignant un phénomène inéluctable, qui serait la
course h la vie de la littérature, sa cours^vers une in-
tellectualité plus entière ; il faut aussi se demander
quelles furent pour Hugo jeune, entrant dans la litté-
rature avec le sentiment de sa force, les besoins de
rénovation les plus urgents, le rôle que lui créait son
ambition d'être le réformateur et le régénérateur de la
poésie française. Or, on sait : plus de théâtre, plus de
poèmes, uniquement des carrés d'alexandrins didacti-
I08 SYMLOLISTES Eï DÉCADENTS
ques occupaient la vie des poètes ; aux intervalles, ils
excellaient dans la poésie fugitive ; en somme, rien ;
en prose, la grande voix d'orateur de Chateaubriand
se dévouait à la politique ; donc rien que Stendhal et
Benjamin Constant, travaillant dans un ordre de re-
cherches autres, issues du besoin de science et de
conscience du siècle précédent. Hugo, lui, ressentait
surtout qu'une langue flasque recouvrait des banalités
identiques depuis trente ans, et qu'il fallait remuer les
vers immobiles et mettre sur les scènes du mouvement
et de la couleur, chercher des sujets partout hors dans
l'antiquité régulière et trahie des classiques ; plaquer
de la couleur, faire virer des personnages espagnols,
Moyen Age, Louis XIII, de tous les styles et de toutes
variétés, pourvu qu'ils n'aient pas de péplum, et qu'ils
puissent hurler, crier, gesticuler, pleurer^ rire dans la
même pièce où l'on pleurait, causer réellement entre
eux, au lieu de s'avancer à deux, vers l'avant-scène et
parler à la salle ; en somme, une foule de réformes,
celles indiquées et ce qu'elles englobent, et qui étaient
radicalement révolutionnaires et toutes bouleversantes.
Une école nouvelle, de même qu'elle apporte une esthé-
tique, contient une modification de la pensée même et
des besoins de civilisation de l'époque qui la perçoit.
Hugo apportait plus de pitié, une foi panthéiste qui
mettait en doute la philosophie courante en se bornant
au témoignage de la nature pour reconnaître un Dieu ;
il créait des sensations de bois, d'ombre, de rivières ;
aussi il cherchait à rendre en des rythmes des sensa-
tions de nuisiquc et d'orchestre entendus. Les préoccu-
pations des premiers poèmes sont complexes ; c'est de
I
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME IO9
créer comme un cycle napoléonien, d'être le poète qui
entend venir les révolutions, d'être la voix revendica-
trice de tout un peuple, aussi un peu l'arbitre, et de
pouvoir dire au flot des révolutions quelle est son
heure ; le poète conçu comme une sorte de voix tendre
et magistrale de toute la foule contenant la plus grande
somme d'amour et de gravité et de naturisme que
puisse contenir une âme humaine, c'eût été le rôle du
Yatés, ou chantre populaire unissant dans sa personna-
lité Homère, Horace, Parménide et Juvénal et Eschyle
et Aristophane. Les événements modifièrent cette con-
ception du poète qu'avait conçu de lui-même Hugo ;
la forme du roman s'imposait ; la poussée des romans
de langues germaniques et anglo-saxonne, leur fantas-
tique que l'on ne connaissait guère que par ses pires
adaptateurs anglais, le roman à couleur historique
qu'imposait le goût des masses pour les chroniques de
Walter Scott et le goût des élites pour les restitutions
de Chateaubriand et de Thierry, induisirent Hugo au
roman. C'est aussi aux milieux d'une histoire romanes-
que qu'il emprunta ses sujets de drame, ou plutôt les
cadres, où des porte-paroles déclament, mais non plus
froidement, comme chez les pseudo-classiques, mais
violemment, en vers hachés, martelés et parfois bouf-
fons, des drames qui sont plutôt des comédies d'in-
trigues revêtues d'une phraséologie large et munis
d'une fin terrifiante. Mais au théâtre Hugo est surtout
un orateur sonore et parfois grêle, si son lyrisme reste
tantôt naturiste, tantôt historique. Dès les Misérables,
son roman devient un roman à base de pitié, aux am-
bitions sociologiques et surtout politiques ; les événe-
7
IIO SYMBOLISTES ET DECADENTS
ments, l'exil, les ambitions déçues feront longtemps
prédominer Juvénal. Et se dessine ainsi un Hugo de
la seconde manière ; rien n'est changé dans la forme ;
la phrase de prose, la tirade de vers procèdent par ac-
cumulation, la phrase poétique tantôt une tirade, sorte
de longue phrase en prose, coupée et rimée avec re-
jets, tantôt- la strophe, une strophe dont les parentés
s'accusent souvent avec celle de J.-B. Rousseau et des
lyriques classiques, ou bien avec les poètes du xyf siè-
cle. Puis enfin quand, l'empire tombé et Hugo rentré
en France, sa parole politique pourra se satisfaire par
des discours, il donnera des œuvres surtout empreintes
de ce spiritualisme panthéistique vague, conviction un
foi bien plus qu'opinion, qu'il professa sans cesse.
A travers ces variations, cette évolution sur les
mêmes rythmes, toujours ce caractère fondamental du
prédicateur sociologique, religieux ou historien ; ce ca-
ractère principal dans la forme, du développement, ce
qui le constitue rhéteur, et des plus doués.
Or, pour le rhéteur, tout est mode à développement
selon un canon indiqué ; Hugo développe tout par
amas de métaphores beaucoup plus que par associa-
tion d'idées ; il a besoin d'une volute large et pleine de
la phrase revenant à son point de départ, pour repartir
en une phrase nouvelle ; ne développant à la fois qu'une
seule idée, idée de littérature ou de politique, et non
sentiment, il saisit cette idée par ses contours exté-
rieurs et donne les analogies avec d'autres contours
extérieurs, sans avoir (par cela même qu'il s'occupe de
l'idée et non du sentiment dont elle est le signe) à
creuser le sens intime du sentiment et par conséquent
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 1 I I
de l'idée. C'est ce qui donne à son œuvre ce caractère
d'extériorité, soit qu'on la compare à de vastes séries
de frontons érigés et ciselés avec un art énorme et dé-
licat, série de frontons et de façades s'étendant sur
toute la largeur visible d'une grande plaine, mais fron-
tons et façades derrière lesquels on ne découvre qu'une
plaine exactement semblable à celle qu'on vient de tra-
verser, soit que, comparant dans un ordre plus imma-
tériel, vous ayez la sensation d'une voix large, énorme,
apportant dans la nuit toutes les rumeurs connues
mais avec une infinie variété de sons de gongs, de
cuivre, de vents dans les harpes qui la font exception-
nelle et spéciale. Je parle là du bon Hugo, du Hugo
très bon, car il y a dans ses œuvres, et dans Toute la
lyre, des fantaisies oiseuses ; il y a des plaisanteries
inutiles et lourdes comme dans la Chanson des rues et
des bois ; il y a, comme dans la Légende des siècles, la
banalité générale des thèmes ; il y a les pires incorrec-
tions de pensée et des monotonies de formes perpé-
tuelles, mais il y a parfois, souvent l'accent magni-
fiquement amplificateur, la pompe rhétoricienne déjà
entendue en France de la chaire de Bossuet.
Or, nous avons dit que le cerveau humain susceptible
du luxe de l'art, cerveau des fondateurs et des poètes,
cerveaux entraînés dans leurs rythmes ou purement ré-
cepteurs des vrais lecteurs, diverge en deux essentielles
séries. Les uns, doués et adroits, s'arrêtant aux joies
extérieures, aux caprices imprévus des clinquants et
des paillons, essentiellement décorateurs, et préparant
toujours, et toujours bien, la salle des fêtes, en ins-
tallant et décrivant les arcades et les tentures, sans que
112 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
jamais le cortège qu'on attend, le cortège des idées
fondamentales n'y paraisse, et distrayant le populaire,
accouru sur la foi des renommées, par des parades, des
entrées de danse, et des discours qui résorbent une de
ses opinions antérieures. Les autres, ambitieux de
moins creux, négligent tous ces lumineux préparatifs,
dont l'attente toujours leurrante leur semble oiseuse,
et cherchent en des coins, en des caveaux d'eux-mêmes,
à trouver la trace de ce cortège des idées, sachant bien
que la première obtenue et vaincue attire à soi les
autres. Mais chez ces contemplateurs absorbés en eux,
souvent les fenêtres sont ternes, ou, comme dans les
maisons maures, le jardin éclatant, plein de vasques,
d'enfants en pourpre, d'eaux jaillissantes, de mélan-
coliques mélopées de guitare, de parfum de roses, est
au centre de la maison et gardé contre le vulgaire par
un quadrilatère de murs grisâtres : la foule impatiente
se porte vers le prédicant et vers les prestigieux jon-
gleurs, et seuls quelques délicats entrent à la maison
réservée.
Quels que soient les défauts et les qualités d'Hugo,
quelque prédominance qu'on veuille ajouter à ses qua-
lités sur ses infériorités, Hugo est de la première de
ces races d'hommes, la plus puissante en contempo-
ranéité, mais la moins haute, la moins métaphysique,
la moins noble. Avoir rappelé ces deux courants de
pensée me ramène aux différences d'enthousiasme
entre les contemporains de Hugo et aussi entre les
écrivains ou publics des générations succédantes. De
son temps ; très nettement, Nerval fut vaincu, c'est-à-
dire obscurci. Stendhal fut également obscurci, et
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME IIO
Gautier inféodé. Nerval, mort au moment du suprême
développement, n'a pu faire école et lutter ; il aimait
peut-être Hugo, mais Stendhal, différent, opposé, dé-
clarait nettement l'œuvre de son rival de mauvais goût
et inférieure. Or, le mouvement qui a porté au\
nues Stendhal est de date récente. Balzac, tempérament
opposé^ représentait en tout l'antithèse même des opi-
nions de Victor Hugo, et la mort empêcha une consé-
cration égale.
Voilà bien les éléments principaux de la littérature
du commencement de ce siècle, se refusant à admettre
les méthodes de pensée et d'écriture et l'apparence de
doctrine d'Hugo : les éléments de la génération sui-
vante l'admirent-ils plus complètement? Voyez Bau-
delaire ; ses premières admirations positives vont à
Gautier ; son art est l'ennemi de la conception Hugo-
latre ; autant son devancier s'épand, verbalise, entasse
le vocable sur le terme, et le nom propre sur le mot
rare, autant Baudelaire est froid, retenu ; autant son
devancier joue de tous les tams-tams politiques et
anecdotiques, autant il se les refuse sérieusement. Son
âme recherche les grands synthétiques, Poe ou
Quincey, l'admirable reporter de l'état pathologique
d'un grand soi. Il va vers l'âme humaine au lieu d'aller
à la prédication ; au lieu du décor des bois en massifs
d'ombre, des gerbes, des drapeaux, des chevauchées
de héros, ce sont, en des soirs frémissants d'un cœur
élargi, des sanglots de fontaines et des désespoirs in-
times d'une âme; le métier de Baudelaire, qui n'est
rhéteur qu'en ses pièces faibles, et faible rhéteur, est
solide, serré ; toute son œuvre porte un caractère de
II A SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
protestation du nouveau maître contre l'ancien ; Bau-
delaire comme Nerval est mort de l'art.
Demeurèrent en présence, le réel principat de Bau-
delaire étant périmé dans la vie, deux poètes, MM. Le-
conte de Lisle et Théodore de Banville.
M. Leconte de Lislc paraît, dès ses œuvres de dé-
but, avoir obéi à une des préoccupations qui hantèrent
le plus Baudelaire, et par contraste avec celui qui rem-
plissait l'horizon, il a voulu être bref, serré ; son ter-
rain, il le choisit comme en un tertre élevé; d'une ba-
guette magique, il dirige vm cortège de fresques im-
personnelles et pales ; soit que ces effigies d'esprits
émanent du Nord Odinique ou de l'Inde, ou de la
Grèce (une Grèce immobile que le poète s'est cons-
tituée patrie), ces effigies sont amples, décoratives,
plausibles ; elles disent d'un ton monotone, mais si
grave, le doigt levé comme pour imposer le respect au-
quel elles ont droit. Dans l'Apollonide, son œuvre ré-
cente, comme dans les Erinnyes, comme partout, d'une
grave voix de baryton, dans une langue douée de splen-
deur, des personnages rigides comme des marbres égi-
nètes parlent et s'infléchissent, un peu raides. A chaque
vers de M. Leconte de Lisle, que vous preniez Kaïn
ou Midi, ou le Manchy ou l'A polio nide, on sent une
protestation contre toutes les qualités de héraut popu-
laire de Victor Hugo. M. Leconte de Lisle n'est pas,
n'est nullement issu d'Hugo ; il est contraire comme
tempérament, et Olympien à la façon des grands
poètes.
M. Théodore de Banville à piemière apparence sem-
blerait procéder davantage de Victor Hugo; mais co
UNE CAMPAGxNK DU SYMBOLISME 110
n'est guère applicable qu'à certains livres de vers, pas
ses meilleurs, comme les premiers et récemment le
Forgeron ; c'est visible, mais parodiquement, dans les
étonnantes Odes Funambulesques, surtout les Occiden-
tales, un chef-d'œuvre de farce phraséologique et de
sonorités ; dans son théâtre on percevait des analogies,
mais ce théâtre contient tellement la note particulière
de la cérébralité de M. de Banville, qu'il me faut ad-
mettre que si, dans la Forêt mouillée, on trouve des res-
semblances avec Riquet, c'est que c'est du Banville
qu'on trouve dans les volumes ultimes d'Hugo, comme
on Y voit parfois du Lccontc de Lisle.
En prose, M. de Banville apporte à son écriture ce
caractère qu'on dénommait au xviii" siècle inimitable ;
c'csl-à-dire que la série des idées de détail qui com-
posent la façon d'écrire de M. de Banville met en har-
monie l'idée générale développée dans les brefs contes
auxquels il se complaît d'une façon complète, adé-
quate et toujours originale.
Cette écriture en prose de M. de Banville est quasi
immatérielle ; c'est comme une poussière de pensées,
de décors, d'encadrements micaçant les parois d'une
cassette bien ouvragée ; le contenu de la cassette (c'est
l'idée première) est parfois un peu bal^cienne, mais
toujours douée de cette atmosphère particulière, heu-
reuse et sereine qui. est le propre de M. de Banville
nouvelliste. Les Belles Poupées, son dernier recueil,
ont toutes les qualités des Contes féeriques, et en reli-
sant ces histoires qui se suspendent au fd ténu de la
fabrication de petites Olympias, en un Paris vieillot,
par un Goppelius débonnaire, on a la sensation d'un
6
SYMBOLISTES ET DECADENTS
suspens d'oiseaux-moiiclies, à quelque branche d'arbre
de crépon jaj^onais.
Parmi les Parnassiens — sans compter ceux qui,
rapides, s'affranchirent de toutes tutelles, pour la créa-
tion d'un art indépendant, MM. Stéphane Mallarmé et
Paul Verlaine — très peu gardèrent en eux l'influence
de Victor Hugo ; la dilection de ceux qui restaient des
disciples se portait plus généralement sur Baudelaire
ou M. de Banville ; des vénérations saluaient M. Le-
conte de Lisle. Victor Hugo était l'ancêtre respecté et
moins relu ; la facture de M. de Heredia se rapproche
plus des souvenirs de Gautier ; aussi M. Renaud ;
M. Goppée rappelle \3i Légende des Siècles en quelques-
unes de ses poésies inférieures et dans son théâtre ; la
facture grise de M. Sully-Prudhomme se rapproche
seulement de F Hugo didactique ; presque seul, M. Dierx,
dans quelques pièces philosophiques, semble se souve-
nir des Contemplations ; encore les beaux poèmes de
M. Dierx sont-ils des sensations de nature rendues en
des rythmes à lui spéciaux. M. Jean Lahor, si chez lui
la technique oscille et parfois évoque l'idée d'Hugo,
comme aussi celle de Heine, est d'un esprit et d'un
ordre de recherches différent. Techniquement même,
ses pièces orientales ont, dans la monotonie de l'an-
cienne strophe, de personnelles variations de forme,
M. Jean Lahor est imbu des Hindous, imbu aussi des
philosophes allemands, des poètes anglais ; il apporte
en des pièces brèves (les longues sont souvent des dé-
clamations en vers isolés de sens et s'agrafant mal en
la strophe) des notations curieuses. En outre, sur les
littérateurs plus jeunes, il faut reconnaître que M. Jean
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME n'y
Lahor ne fut pas absolument sans influence, et que
beaucoup lurent plus souvent et avec plus d'intérêt que
telles autres œuvres plus bruyantes, t Illusion cl le
Livre du Néant. Mais M. Jean Lalior, esprit distingué
et cultivé, curieux, comme le prouve son Histoire de la
littérature hindoue, n'a pas le sens absolu de l'écriture,
soit en prose, soit en vers.
M. Catulle Mendès, qui fut un poète abondant, re-
flet très intéressant tantôt de l'influence de Victor llugo,
tantôt de celle de Leconte de Lisle, de Gautier, etc.,
paraît s'être dévoué à la prose. Outre des recueils de
poèmes en prose (pour se servir du terme le plus large)
ou plutôt de courtes fantaisies en prose, il apporte
annuellement son contingent de romans. M. Mendès
paraît professer le roman romanesque. Sur une intrigue
d'une tessiture immobile — des natures vicieuses que
l'accélération de leurs vices pousse aux crimes — il
mène des variations, et parsème ses livres de strophes
amoureuses. Parfois quelques phrases écrites rompent
la monotonie de la diction grisâtre du livre. La plupart
de ces tomes doucement exaspérés sont des succès de
librairie. Grande Maguet, son dernier roman, est un
succès de librairie. Un être fantomatique et irrespon-
sable accomplit une vengeance d'artiste «ur une jeune
femme passablement innocente mais qui appartient à
un mari criminel et peut-être excusable parce que
passionnel. Pas plus que les précédents, ce roman n'est
dépourvu de qualités d'art ; pas plus que les précédents,
il n'est une grande œuvre d'art.
Si le hasard des publications du mois a groupé dans
le début de cette chronique un certain nombre des
7.
IIO SYMBOLISTES ET DECADENTS
représentants d'écoles lyriques qui se réclament d'Hugo,
les adversaires apportent bon contingent de volumes.
Les adversaires sont les naturalistes. Le mot est vague
et indistinct comme toute étiquette et s'applique à des
esprits de tempéraments très différents, autant que les
mots romantiques et parnassiens couvraient d'ambi-
tions d'art ou d'habiletés différentes. Je disais tout à
l'heure qu'il existait deux classes d'artistes et deux
classes de lecteurs ; ces deux classes, je les déterminais
pour les lyriques ; elles existent à un étage différent
povu^ les écrivains naturalistes qui se baptisent aussi
Idéalistes ou humoristes, selon des différences d'esprit
et de tempérament. Si les principes même du réalisme,
ne raconter que des faits de vie sans les interpréter et
expliquer un décor réel sans le transposer, sont la
forme la plus expresse de la haine de l'art, si les fon-
dateurs du réalisme, M. Ghampfleury par exemple
ont, sans relâche, donné des preuves de cette haine
de l'art, il faut convenir que tous ceux qui les ont
suivis dans cette voie ont absolument modifié les
manières de voir des initiateurs» et de prédécesseurs tels
que Furetière, Restif, Fielding, Dickens, etc. ; il
faudrait d'abord ranger Flaubert parmi les poètes
animateurs de symboles, admettre que M. de Con-
court, dilettante, s'est surtout préoccupé de traduire
les choses élégamment et intensément ; les paysages
de M. de Concourt et la transfiguration des Frères
Zenifjanno ne sont pas du naturalisme ; il faut ad-
mettre que chez M. Daudet une préoccupation de
faire un ensemble en tradition avec les habitudes des
lettrés de son temps varie sa transposition de la réalité ;
UNE CAMPAGNE DU S"ïMROLISME lit)
(|uc clicz M. Zola, qui fut le théoricien, à tout instant et
h son grand regret, (leséclia[)pées de lyrisme s'évadent,
et que ce livre imprégné de soleil, la For lune des Rou-
f/on, n'est pas d'un pur naturaliste. Le type du livre
réaliste resterait P Accident de M. Hébert, comme le
type de la pièce naturaliste serait la Fin de Lucie Pelle-
grin que M. Paul Alexis a fait représenter au Théâtre-
Libre. Apres Renée et Germinal, avant Germinie La-
certeux, la tentative était intéressante.
M. Paul Alexis est un consciencieux. Il a choisi une
situation scabreuse de la vie, une situation qui, habi-
tuellement, se revêt d'élégance, mais qui, dans certains
quartiers de Paris, à Montmartre par exemple, apparaît
avec une certaine désinvolture : cette situation, prise à
un moment extrême, l'agonie de la coryphée du drame,
il l'a racontée simplement, sauf quelques phrases pré-
dicatoircs et humanitaires. L'indignation a été assez
profonde, et je la conçois cliez de purs artistes épris
de lyrisme, qui jugent la réalité un simple élément
d'art, ou plutôt un ensemble de conditions dont quel-
ques-unes peuvent permettre de faire de l'art ; mais je
ne saisis pas bien la pudeur générale des critiques.
Est-ce parce que dans toute pièce moderne l'adultère
étant le sujet général, on a été dérouté? Qijela pièce de
M. Alexis soit bonne, je ne le pense pas ; mais puisqu'on
a accueilli et applaudi le naturalisme, il est bon de le
laisser évoluer dans ses strictes conséquences. La par-
tie semble perdue par le naturalisme au théâtre ; Ger-
minal àé\eT?>mi\xn sinistre ennui ; évidemment dépouil-
lées des coins d'art qu'introduisent, de par leurs virtua-
lités poétiques et passionnelles, les écrivains réalistes
I 20 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
dans leurs œuvres, elles sont, en tant que reproduction
de la vie, insoutenables.
Les écrivains d'esprit et de talent, qui, peu passion-
nés de poésie, se sont voués à la nouvelle et au roman,
ont dû remonter les origines et s'orienter d'après un
symbolisme discret, ou une étude minutieuse de la vie,
des décompositions de mouvement, des études précises
d'allures fugaces, ou d'informations sur des milieux
peu connus.
M. Paul Hervieu, dans ses deux nouvelles. Deux
Plaisanteries, analyse d'abord avec une aimable cruauté
un duel de gens du monde compromis vivement par
leurs témoins ; puis il nous fait assister aux heureuses
mésaventures d'un attaché aux affaires étrangères
(Bureau adjoint des services supplémentaires) que des
sottises mènent malgré lui à une vie plus intéressante
que son antérieur avatar. C'est, en un art de pince-
sans-rire, nourri des écrivains anglais et des carica-
tures anglaises, aussi possesseur d'une optique pes-
simiste et froide, d'une gaieté documentée et d'une
plaisante amertume. L'irresponsabilité des fantoches
humains conçus comme machines pensantes, sceptiques
et cramponnées à la lutte pour la vie, l'irresponsabiHté
de tous, accomplissant tous soit des sottises, soit de
petites lâchetés avec inconscience, plus encore, avec la
conscience satisfaite, car les idées directrices de leur
conscience les mènent là, j)rodiiit le très amusant elfet de
pantomimes où des clowns d'intellect accomplissent,
comme malgré eux, le rôle de leurs fonctions phy-
siques et d'une petite ame spécialement fabriquée pour
un service de relations et de mutualités, tandis que
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 12 1
quelqu'un expliquerait simplement leurs gestes et
leurs substances de faits. C'est de la littérature spiri-
tuelle.
jVI^ Jean Ajalbcrt, dans le P'tit, ne témoigne non
plus pour les êtres une estime extraordinaire ; mais
avec un nonchalant recueillement, il se console en
admirant les quais, les bateaux et les soleils couchants ;
les douleurs du P'tit, peu graves pour l'évolution mais
très sincères chez le P'iit, s'encadrent, comme d'un
chœur antique, de propos rythmés sur son passage
par les dames de son quartier : les douleurs du P'tit
ont lieu dans des paysages de banlieue et de petite ville.
Toute l'allure du livre est d'une ironique mélancolie ;
c'est, dans cet art aux menues proportions de la nou-
velle, un aimable livre de sceptique attendri. Pour ses
débuts dans la prose, M. Jean Ajalbert fait preuve d'un
style agile et artiste ; dans sa voie de romancier on
peut prédire une interprétation très fine des humbles
conçus en leurs sensations rares et leurs senti-
ments délicats ; — mais M. Ajalbert est bien loin
d'être un naturaliste, c'est un imaginatif du réa-
lisme.
M. Henri Lavedan semble se rapprocher surtout de
M. de Villiers de l'Isle-Adam ; quoiqu% son sujet, sa
manière de développement, son mot de la fin, tout cela
soit bien à lui et spécial, l'humour dont il fait preuve,
la formule de ses phrases rappelle invinciblement celles
des contes de M. de Yilliers. Dans un mode cruel de
concevoir la vie, s'il n'a ni une forme encore person-
nelle, ni le haut sang-froid de M. Hervieu, ni la dis-
crète émotion de M. Ajalbert, M. Lavedan démontre
122 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
de riiabileté à faire tenir, dans Fétioil cadre d'une
nouvelle, de curieuses anecdotes, de jolies silhouettes,
des passages de \ie élégante dans les sites urbains, et
un grand sérieux à manier l'imprévu de ses plaisan-
teries.
Crime et clisVlîiiient.
C'est sans doute le désir de populariser Crime et
Châtiment et Dostoïewski, assez peu connus des loulos,
qui a décidé iMM. Ginisty et Le Roux à adapter le fa-
meux roman ; les lettrés le possèdent et point ne serait
besoin de parler d'autre chose que de l'habileté scé-
nique des adaptateurs, si les opinions soulevées sur
Crime et Châtiment et les idées sociales contingentes à
sa fabulation ne nous paraissaient erronées, et si le ca-
ractère de Raskolnikofl* ressortait nettement de l'adap-
tation scénique qu'en de suffisants décors et quelque
musique VOdéon a représentée.
L'étudiant Raskolnikoff, réduit par la misère à de
longues rêveries dans une chambre désolée, affamé,
fiévreux, hypéresthésié, se familiarise avec l'idée théo-
rique du crime : pour un homme pauv^ et puissant
d'intelligence, le crime compliqué de vol serait un
acte social comme la guerre suivie de pillage; et si le
crime, ou plutôt l'acte de guerre, accompli, lui donne
les moyens de travail dont il a besoin, ce ne sera nul-
lement une mauvaise action, ni socialement, ni mora-
lement ; puis l'acte peut s'accomplir au dépens d'un
être peu intéressant, d'une de ces fourmis amasseuses
124 SYMBOLISTES ET DECADENTS
qui sont une des mille tumeurs de l'état social dont
elles ankylosent le mouvement et paralysent les états
intellectuels ; et cela, dogmatiquement pensé, il l'écrit ;
l'avoir écrit ne lui cause aucun regret ; sa certitude
philosophique a résisté à cette première épreuve : le
concept à l'état pur d'une révolte violente de l'individu
contre l'état social, aboutissant à la destruction d*un
autre individu ; cela pensé, il en arrive à la concep-
tion particulière d'un crime. Il existe, dans le cercle
humain qui lui est contingent, une vieille usurière,
fille desséchée, procureuse rapace, synthèse de toute
difformité morale. Il la tue.
Aussitôt commence la lutte avec le corps social, les ter-
reurs causées par les moindres coïncidences et la mala-
die survient, dénouement fatal d'un état de crise intel-
lectuelle. Il est soupçonné, sans preuves, il est vrai ; très
à propos pour lui, un autre malade, un simple ouvrier,
se persuade avoir commis le crime, et dans un état
d'exaltation mystique, une soif de mort, il vient se li-
vrer. Une réaction se fait dans l'état d'esprit de Ras-
kolnikoff, et l'idée de justice vient se poser à lui dans
un autre état ; car s'il a pu discuter en lui-même s'il
était juste de tuer ou de ne pas tuer la vieille usurière,
légitime ou non d'utiHser à son élévation vers le travail
les ressources acquises sans but par la rapacité de la
vieille, il est évidennnent injuste que le prolétaire
Mitka soit pendu à sa place ; l'acte ou le crime appelle
dans la conscience de l'étudiant d'irréductibles respon-
sabilités. S'il s'est cru le droit de tuer en espérant que
l'oubli viendrait couvrir cet acte qui n'aurait eu ni té-
moin ni confident que sa conscience, et que sa cons-
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME I2ô
cience resterait calme devant les vagues perquisitions
de la justice humaine, il ne s'était pas attendu à ceci,
qu'il lui faudrait accomplir tacitement un nouveau
(lime, celui-là crime social d'abord et puis crime
particulier et odieux, parce qu'il reposerait sur un
mensonge.
De là des perplexités ; s'il se livre, c'est le déshon-
neur sur son nom rejailhssant sur des innocents, sa
mère et sa sœur, c'est sa vie écroulée sur un faux rai-
sonnement ; sinon c'est un second crime indéniable ;
cl, quelque exemple de facilité à vivre avec le remords
que lui donnent les comparses du roman, il est irrépa-
rablement troublé. Dans ce désarroi, il cherchera à
faire un aveu qui ne s'attire comme réponse qu'un con-
seil, et ce conseil il le demandera presque instinctive-
ment à un être faible, Sonia, une pauvre petite prosti-
tuée, vivant dans cet état illogique, de faire son métier
pour nourrir sa famille, pure cérébralement, déchue
physiquement. Elle le pousse à l'aveu, parce que
l'aveu soulage puis à chercher toute l'expiation ; elle le
suivra, le consolera et l'aimera ; tous deux pouvant
renaître heureux de leur commune chute par la con-
naissance vraie qu ils auront d'eux-mêmes, et le mu-
tuel pardon qu'ils auront obtenu et d^ leur cons-
cience et de la société.
Ce dénouement, ce concept de l'expiation par le
cliàliment visible et complet, concept qui dérivait au-
trefois de ridée religieuse basée sur la sanction, et qui
voulait que l'âme se mit en état de grâce devant les
hommes, pour paraître devant un juge, est ici conclu au
nom d'une morale indépendante. Mais le fait et des tor-
126 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
tures qui mènent l'assassin à l'aYeii, et de l'aveu même
dérive du remords purement humain. Sonia, peut-être,
pense à l'idée religieuse, et non Raskolnikoff. C'est la
différence à constater entre l'issue de Crime et Châti-
ment, et celle de la Puissance des Ténèbres ; Nikita est
hanté de remords, mais c'est un moujick, et des idées
de crainte de Dieu se mêlent à son cas, il fait péni-
tence; Raskolnikoff avoue, pour ne pas être complice
d'une injustice, ne pas devenir ainsi un criminel vul-
gaire et ne plus se taire ; le fantôme du remords est di-
rectement de conscience et d'incertitude. Ce n'est pas
absolument une tare dans la Puissance des Ténchrcs
que de représenter le moujick croyant encore entendre
piauler le petit être qu'il a tué ; c'est une faute dans
l'adaptation de Crime et Châtiment que celle scène où
Raskolnikoff croit voir le fantôme de l'usurière,
comme Macbeth le spectre de Banquo. Dans Crime et
Châtiment, les hallucinations de Raskolnikoff finissent
avec sa maladie ; même son délire ne fut pas délateur,
au moins gravement ; — c'est de propos délibéré,
presque hors de danger, qu'il se livre, comme Nikila,
alors il était presque sûr d'échapper à la sanction.
Le propre d'ailleurs du grossissement du drame est
de faire disparaître presque toute l'action psycholo-
gique et physiologique du roman russe, et de n'en
conserver que la carcasse et pour ainsi dire l'imagerie ;
or, celte carcasse est la part la moins intéressante, tout
va trop vite, tout est à peine indiqué, cl nulle part ne
se pose la question capitale du roman, la responsabi-
lité envers soi-même : les deux crimes, l'un accompli,
l'autre à permettre.
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 1 27
Or, ce n'est plus absolument le remords qui agite
Uaskolnikoff, soit le remords en son sens théologique,
ou son sens pratique, le regret ; c'est le désespoir
d'avoir fait un faux raisonnement, l'amenant à un rai-
sonnement à faire du même ordre, de la même essence
de faits, mais se présentant tout autrement ; ce serait
bien une preuve de l'erreur des écrivains qui, comme
les dramatistes, ramènent toute pensée ou tout mouve-
ment humain h quelques grossières catégories, peu
nombreuses ; le fait est le même, un assassinat, mais
le premier se fit comme irresponsablement, parce que
le criminel sait la victime peu intéressante, et que là
il est personnage agissant, intéressé (je dis intéressé
au sens de regardant avec intérêt) car il se regarde
A ivre et il vit, les deux plus puissants cléments d'inté-
rêt de la vie. Dans ]e second cas il n'agit pas et il ne
connaît pas Mitka ; le fait seul s'impose à lui d'une
erreur sociale, dont il serait le principe. Or, toute sa
^ie le pousse à être un révolté — donc ce premier
crime est l'exagération logique de lui-même — le se-
cond est le démenti à toutes ses croyances ; il ne peut
le commettre ; mais alors la solution qui serait l'aveu
devient pénible parce qu'il faut lutter contre l'instinct
de conservation, ce qui est difficile pour iout être ; la
({uestion se repose fatalement : « La vie d'un élément
sans intérêt vaut-elle la vie d'un cerveau? » Et Rodion
pense souvent la négative ; il y vient lentement, parce
que ce retour cyclique des quelques idées logiques
qu'il contient, aboutissant, en leurs différences essen-
tielles, à des manifestations semblables, le met en état
d'indécision ; or, l'indécision est une halte imposée.
128 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
plutôt une série de mouvements divers, poussés à
droite et à gauche, dans des sens différents, c'est de
l'effort ou de la force perdue sur les mêmes lignes op-
posées, mieux sur les deux directions intellectuelles de
la môme ligne de 'pensée, donc piétinement sur place
et fatigue mortelle; aussi, par suite de cette fatigue,
affaiblissement ; c'est alors que Rodion, devenu d'au-
tant plus débile qu'il s'est cru ou a été plus fort, est
contraint de chercher ailleurs, en dehors de soi, quel-
que dynamique. — Oii la trouverait-il, chez des
hommes, des Marmeladoff ? intelligences déchues ; ses
amis ? de gros garçons qui vivent heureux en s'en te-
nant aux nomenclatures ; ceux qui l'ont aimé ? pour
être aimé il faut aimer en état de franchise, et, quand
ils sauront, l'aimeront-ils encore ? s'il dissimule, l'ai-
meront-ils, car ils peuvent soupçonner quelque secret
en sa vie et on se détourne des énigmes. Il lui reste
l'inconnu, soit l'amour à rencontrer. Or, il n'a pas le
choix de par sa misère ; Sonia l'attire parce qu'il voit
en elle comme un problème, ou plutôt l'énigme qui
vient aussi de ce que ses actes, inspirés de ses principes,
sont la complète raillerie des dits principes, et puis
parce qu'il cherche un être faible et vaillant et qu'il
trouve cela dans Sonia ; Sonia, comme beaucoup de
femmes, est courageuse, mais élémentaire d'idées ; elle
conseille de s'en remettre au consentement universel,
avouer, et de relever du mysticisme, expier. Or, dans
1 état d'indécision de Rodion, n'importe quel détermi-
nant peut suffire, et il obéit; Rodion et Sonia s'aiment,
naturellement ils ont eu un instant confiance, puis ils
se rencontrent dans des circonstances extiaordinaires,
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME I29
cela suffit pour faire un amour ; pour le perpétuer, il y
a ceci, que Sonia devra se dévouer ; or, la femme adore
se dévouer ; elle y passe sa vie, surtout quand c'est
inutile ; là ce sera fort utile, car pour les forçats et les
opprimés rien n'est meilleur et plus nécessaire que la
présence d'une femme ; ils peuvent être maîtres ou
égaux de quelque chose, et échappent ainsi à la sphère
basse de pensées que suscite l'esclavage, ou même le
groupement des hommes en un rythme supérieur à
eux, sous l'impulsion de la force.
Cet amour naît logiquement, en des circonstances
extraordinaires, et se développe dans la tristesse ; donc
il paraît aux contractants légitime et sera solide. Telle,
cette idylle. On a éprouvé le besoin de rappeler la
Goualeuse, Fleur-de-Marie et je ne sais quoi d'un Eu-
gène Sue, jadis célèbre au boulevard et chez les por-
tières, et que quelques-uns admirent encore pour sa
roublardise à avoir vendu des trucs démodés et des
coq-à-l'âne émotionnants. Il serait bon de reconnaître
dans les œuvres d'intellect, complètes ou partielles, ce
caractère d'intelligence qu'elles ont ; l'allégation que
tel pourrait faire, qu'il n'était encore que comateux
lorsque florissait Sue, suffît à expliquer son dire mais
non à légitimer son parallèle. #
Je discute rarement dans cette chronique les opi-
nions émises au courant des quotidiens ; mais en cette
occurrence quelques-unes méritent l'attention et d'abord
voici Bruscambille., L'opinion de Bruscambille vaut
par le talent que Jean Lorrain met dans ses livres, et
par le nombre de lecteurs du journal où il écrit. Or,
Lorrain, vous lancez dans le monde une forte erreur :
l3o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
VOUS dites que Rodion est un scliopenhauerien , et
que, comme tel, il est assommant. Vous utilisez même
un néologisme d'allure picaresque et cambronnesquc
Mais d'abord Rodion n'est pas scliopenhauerien ; un dis-
ciple de Schopenhauer ne tue pas, ni personne, ni lui-
même. Tout au plus renonce-t-il. Son appétit de la
mort, s'il l'énonce (et c'est la sienne propre qu'il at-
tend et n'avance guère), n'a rien de violent ; au con-
traire, prévenu que tout est malheur et que tout est
néant ou apparence, €e qui est à la fois le contraire
pour un temps donné et la même chose en somme, il
peut s'éviter bien des heurts, passer entre les catas-
trophes et prolonger ainsi une vie que son indifférence
pour les choses transitoires peut rendre plus féconde
pour les phases sérieuses de l'évolution de l'apparence,
soit l'étude scientifique de ces illusions, soit leur évo-
cation artistique. Raskolnikoff est autre, il s'occupe
de choses pratiques, sociales, il croit au développement
de l'individu, au devenir de la volonté, mais au deve-
nir social surtout ; il a pu être Hégélien, tous les dis-
ciples allemands d'Hegel, beaucoup du moins, sont
partisans du développement de la force, et même bru-
tale au nom de leur concept de justice ; il a pu lire
MaUhus, dont le remède, ou du moins la prophylaxie
contre l'assassinat, en restreignant le nombre des fac-
teurs possibles de cette sorte d'opération, est assez spé-
cieux. Mahhus ignorait Schopenhauer, il viendrait de
Hobbes ; or, si vous voulez vous souvenir de Que faire
et Ce qii'il faut faire, du comte Tolstoï, vous verrez
que l'écrivain russe se plaint que la Russie ait été en-
vahie par les hégéliens, que pendant quarante ans on
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME IDI
a cru aveuglément aux systèmes précités (hegelia-
nisme, malthusisme). En plus Raskolnikoff est péné-
tré des idées darwiniennes surtout qui n'ont rien à
voir avec Schopenhauer. M. Henry Fouquier, qui s'est
ému aussi de Crime et Châtiment, déplore : « Voilà la
question du droit au crime posée. » Ce qui est faux,
car Dostoiewski résout au contraire cette question, en
])rouvant qu'il ne faut pas se poser la question du droit
au crime, parce que la conscience humaine n'y résiste
pas ; pour parler vulgairement, un homme même hien
trempé manque d'estomac pour le crime. Puis je re-
lève, en passant, une erreur grave de M. Fouquier :
l'idée du crime, dit-il, a ceci d'inquiétant que la
science légitime un peu, par ses lois prouvées de sélec-
tion naturelle, etc. Mais non.
i" Les espèces qui disparaissent, disparaissent plutôt
par dégénérescence et mort naturelle ;
2' Si la science prouve la vérité d'une lutte pour la
vie, que fait-elle ? elle constate avec toutes les formes
du raisonnement, et l'uniforme de la vérité, qu'il y a
en cette période de l'humanité, lutte brutale pour l'exis-
tence, soit en une période de l'humanité, dont elle est
impuissante à déterminer la durée dans le passé, relati-
vement à ses âges antérieurs, et dont eàle ne peut
déterminer la durée future ; moins encore affirme-
t-elle que les choses doivent se passer ainsi, que ce
soit ou légitime ou définitif ; la science constate sim-
plement que nous sommes dans une période de force
brutale, et ceci constaté, appelle en général de ses
vœux une période meilleure, période de conscience
douée d'une morale de solidarité, basée sur cet axiome :
l32 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
(( ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas
qu'on vous fit », qui s'ornerait de ce corollaire : parce
que transgresser ce principe est défavorable au déve-
loppement de l'espèce, que ce qui est défavorable au
développement de l'espèce est peu hygiénique et dan-
gereux pour l'individu. — Voici ce que dit et dira la
science, et pas autre chose. Si elle émettait une opi-
nion sur le meurtre d'Alena, elle déplorerait ce meurtre
parce que personne ne doit, de son autorité, détruire un
organisme, puis elle prouverait à Rodion qu'en détrui-
sant la vieille, il s'impose le remords, c'est-à-dire une
hypnotisation devant une idée fixe qui l'annihile et le
détruit en son hygiène et son utilité sociale, soit
comme homme intérieur et comme homme extérieur.
Les rapprochements entre Tolstoï et DostoicAvski
qui s'imposent à propos de la Puissance des Ténèbres
et de Crime et Châtiment seraient nombreux ; c'est en
tous leurs personnages cette troublante recherche de la
conscience, au fond du moi ; Bolkonsky , Besuko\Y, Ras-
kolnikoff, etc. , cherchent leur être intime et le trouvent
difficilement, au milieu des influences étrangères, du
spleen natal, et comme inhérent à leur être ; leurs
instincts de charité et de résignation luttent avec leurs
instincts de domination ; mais chez Tolstoï, cerveau
plus élevé et calme, cette recherche d'un bonheur ra-
tionnel, d'une simplicité conciliable avec la finalité de la
vie humaine et la dignité de l'homme enfantent
d'amples et larges fresques, livres d'une émotion sur-
tout cérébrale, études livres de pure théorie. Chez Dos-
toicwski. plus soulTranl, moins équihbré, et plus
attentif aux sonlhances el au choc des souiTrances sur
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME
l33
les individus qu'aux destinations qu'elles leur préparent,
plus enclin à dramatiser, les choses prennent souvent
ce caractère un peu outré, qu'on trouve dans la Femme
d'un autre, etc. De par leur vie, et cela se reflète en
leurs œuvres, Tolstoï fut plus témoin, et Dostoieswki
plus mêlé aux misères de son temps et de son pays,
d'où ce dernier, plus nerveux, douloureux et remuant,
et moins mental.
Un autre Russe, dont depuis longtemps on avait ouï
parler, et que la Bévue des Deux-Mondes avait autre-
lois un peu entrebâillé à la curiosité, Nekrassov, un
lyrique fécond (3o ooo vers) nous est présenté par
M. de Vogué, avec traductions de M. Charles Morice,
étayé de M. Halpérine. Il appert de l'introduction de
M. de Vogué que Nekrassov fut infiniment malheureux,
que son enfance fut dure, sa jeunesse semée d'épreuves
et des plus fortes pour l'orgueil humain ; que les vers
irrités du poète peignirent surtout la misère des pauvres,
des serfs, leur misère d'être serf, et qu'il fut une voix
populaire ; comme ombre au tableau, que, dès qu'il le
put, Nekrassov s'enrichit par des spéculations sur les-
quelles, paraît -il, mieux vaut ne pas insister, puis que
lorsque le servage fut aboli et le paysan rendu au bon-
heur, le pli était pris, et il continua imperturbable-
ment à le plaindre ; ceci pourrait s'expliquer en somme,
car peut-être l'abolition du servage ne fut-elle qu'un
progrès relatif, et les douleurs antérieures demeurèrent-
elles ; le malheur de la race humaine a ceci d'obstiné-
ment caractéristique qu'il résiste aux décrets, ordon-
nances et ukases, et peut-être Nekrassov avait-il rai-
son de plaindre encore les paysans.
8
ï34 SYMBOLIStES ET DÉCADENTS
Les poèmes qu'on nous donne sont conçus à la façon
des poèmes occidentaux, des poèmes allemands surtout.
Un paysan meurt, on l'enterre, défdé des choses in-
times, en version triste, à l'opposite d'Hermann et Do-
rothée ; puis la veuve s'en va dans la forêt, et un génie
du gel et du givre, un roi Frimas (qui rappelle un peu
le roi des Aulnes de Gœthe), vient s'étendre sur elle et
l'enliser de sa puissance ; elle meurt. D'autres poèmes
plus réalistes, mais sans le quelque charme du pre-
mier ; mais rien de bien neuf ou de spécialement russe ;
non qu'on doive blâmer l'introduction de la légende
dans la vie courante, que le mélange de ces deux
gammes, réaliste et mythologique, ne produise là un
heureux effet, mais ce fut dès longtemps mis en pra-
tique et mieux. Si Nekrassov est en sa langue, ce dont
nous ne pouvons juger, un artiste, c'est bien ; s'il ne fut
qu'une voix populaire, il n'est intéressant que pour les
Russes, et ne le sera pour eux, à un moment encore
imprécisable, qu'archéologiquemcnt ; mais laissons les
exotiques pour revenir à Paris.
Les Poètes Maiulîts.
J'aime presqu'autant Verlaine critique que \erlaine
poète. N'ai-je pas en une précédente chronique essayé
d'établir : que faute de base scientifique pour ériger un
système de critique scientifique, il fallait s'en remettre à
la divination des écrivains de valeur, qui se prouvaient
tels par les vers ou la prose, et sur ce garant accepter
avec plaisir, avec recueillement un peu, les opinions
qu'ils émettent et comme une sténographie de leur con-
versation. Or, Verlaine étant un prestigieux lyrique, le
cas se présente en toute son ampleur. Aussi vous dirais-
je seulement que ce livre, les Poètes maudits, contient six
portraits littéraires où Verlaine découvre ou explique
ceux qu'il admire et aime. Corbière, Rimbaud, M™" Des-
bordes- Valmore, Villiersde l'isle- Adam, Stéphane Mal-
larmé et lui-même Paul Verlaine, dit Pauvre Lélian.
C'est je crois Corbière, parmi ces hommes, qui serait
le moins excellent poète, ou plutôt le moins poète au
sens réglé du mot ; maudit il le fut bien, plus que beau-
coup, car je me souviens, dès la jeunesse, que non seu-
lement son livre ne fut pas signalé et demeura peu trou-
vable, mais ceux qu'on trouvait avaient la malechance ;
l36 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
la beauté de l'édition tentait les bouquinistes, et au lieu
de le mettre négligemment avec tout le reste, où l'on
cherche, et où quelques lettrés eussent fini par le décou-
vrir, feuilleter, lire et relire, les Amours jaunes se ren-
contraient derrière d'infranchissables glaces ou cache-
tées, ou encordées solidement ; par exemple elles ne
bougeaient pas de derrière la vitrine ; et, comme une
affiche sans détails, restait dans les têtes de ceux qui han-
taient les rues de Seine, Bonaparte, etc., ce titre : Tris-
tan Corbière — Les Amours jaunes.
Je voudrais aussi rappeler que lorsque parurent les
Complaintes de Jules Laforgue, volume durement ac-
cueilli alors par ceux qui n'admettent pas encore son
auteur et bonne partie de ceux qui le glorifient main-
tenant (je ne parle que d'opinions écrites), lors, dis-je,
de l'apparition des Complaintes, un certain nombre
d'individualités sans mandats, qui faisaient de la critique
littéraire, en entrevoyant vaguement le même principe
et s'attribuant les mêmes droits que Verlaine, mais
bien moins douées que Verlaine, accusèrent Laforgue
d'avoir utilisé Corbière. Contre cette hypothèse mi-
litaient deux raisons — c'est que les complaintes
attendaient depuis un an chez Vanicr de voir le jour
quand parurent les Poètes maudits, et Laforgue ne
connaissait presque pas Corbière qu'il aima, dès qu'il
le connut, tout particulièrement et mit en bonne place
en son Walhall admiratif ; puis une autre, celle-là dé-
terminante pour lui attirer celte accusation de lecture
utile, il n'y avait, absolument, à quelque point de vue
que ce soit, aucun rapport entre les complaintes et les
Amours jaunes. Cette histoire à titre de document.
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 1 87
Disons aussi (encore du document) qu'au moment où
Laforgue glissa timidement ses complaintes, moment
où personne, sauf Verlaine, ne publiait et j^eut-être
n'écrivait de vers désemmaillotés, un savant de ses
amis, dans une note publiée en Belgique, défendait le
libre lyrisme de Laforgue, en l'excusant : « en ce
genre de complaintes, la tenue prosodique convention-
nelle n'était pas de rigueur » ; on a marché depuis.
Autant Laforgue fut un doux (et c'est bien Laforgue
un poète maudit), un patient alambic de recherches
jihilosophiques et de quintessences de cant métaphy-
sique, autant il est soucieux de n'écrire que des femmes
traduites, très traduites de la vie, librement menées en
païennes d'autrefois, ou en misses Anglaises, autant
Corbière est vivant, vibrant, masculin en ses sonnets
aux hasards des rencontres, des ironies contre les
choses, plus que contre soi-même excellent poète au
demeurant ; et si, à côte des très beaux vers que cite
Verlaine, et d'autres encore, tels la Litanie au sommeil,
des pièces graves et mélancoliques, même des contes
intéressants comme le Bossu Bittor, on trouve bien
des poèmes quelque peu inférieurs, c'est que ce lent
travail qui consiste à isoler le vers de la prose, à le
considérer, ainsi que dit M. Stéphane Mallarmé,
comme le produit de l'instrument humain, ce travail
n'était pas assez avancé du temps de ce charmant irré-
gulier qui professait envers les solennels imitateurs qui
fleurissaient de son temps le plus profond mépris et le
disait.
M. Stéphane Mallarmé, lui, n'a jamais méprisé per-
sonne ; quant à lui-même il fut parfois peu compris et
8.
l38 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
on le disait : un certain moment on entreprit des tra-
ductions en prose vulgaire de ses sonnets, et si cela ne
répondait à aucun besoin, cela répondait à de nom-
breuses demandes ; on avait dit logogripbe, un journa-
liste qui rédigeait les passe-temps et jeux d'adresse,
simplifia ; ce fut rébus. Tous les vers que cite Verlaine
sont choisis en ceux de la première partie de la vie
littéraire de Stéphane Mallarmé; ils sont non pas clairs,
comme ceux de la seconde partie, mais vraiment
simples, et pourtant au temps où Mallarmé publiait ces
vers, il y avait la Pénultième, cette fameuse Pénultième,
dont on parlait il y a dix ou douze ans de la rive gauche
à partout ; la Pénultième était alors le ncc plus ultra de
l'incompréhensible, le Ghimborazode l'infranchissable,
et le casse-tête chinois. Enfin les temps sont passés et
Mallarmé est admiré ; quoi qu'être admiré puisse par-
fois s'écrire, être en butte à l'admiration de... et même
servir de cible à l'admiration de..., la position litté-
raire de M. Mallarmé n'est pas mauvaise, il est certai-
nement estimé de M. Brunetière qui, quoi qu'en disant
moins qu'il n'en pense, sait bien ce que c'est qu'une
langue forte, pour avoir fréquenté des classiques et
doit reconnaître M. Mallarmé. M. Jules Lemaître hii-
même, a discerné en M. Mallarmé un bon platonicien.
M. France sait ; M. Sarcey, ce doit lui être profondé-
ment, oh ! profondément égal. C'est bien simple pour-
tant, du Mallarmé ; je ne parlerai pas du Placet, si on
ne comprend pas, on ne comprendrait pas M. Coppéo ;
mais le sonnet à Edgar Poe ! est-il possible de rendre
plus strictement et simj)lement la pensée, et c'est, juste-
ment, cctt(; liaulo ((Hicentration et cette évidence, c'est-
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISNE l3y
à-dirc une seule façon de comprendre laissée au lecteur,
qui vanl au pooto cet allribul d'obscurité, de la part
des lecteurs ou critiques presses, ennuyésdene pouvoir
en un rapide feuilletage numéroter n'importe quoi sous
les rimes. Ce Mallarmé, décrit par Verlaine, est incom-
plet et ancien ; on y trouve peu les préoccupations der-
nières du poète et du critique, mais c'est de vieille date
cet essai, et au moment il était bien que Verlaine écrivît de
Mallarmé, et la réciproque le serait aussi.
Rimbaud, de tous, en ce livre, est le plus révélé par
Verlaine ; il l'est surtout anecdotiquement, et il est
largement cité ; d'entières pièces qu'il fallait connaître.
Dans certaines qui sont d'un Rimbaud fort jeune,
quelques menues tares, non dans la parfaite technique
symétrique, mais en des détails adventices à la
pensée.
En 1886, je pus, grâce à Verlaine, exhumer les
Illuminations et republier la Saison en enfer, deux
chefs-d'œuvre d'un art qui rejette le sujet ou le thème
étranger à la personnalité qu'on peut développer avec
de la simple rhétorique, qui utilise pour l'étude du soi
la parabole, l'apologie, le paysage non pourvu d'une
existence réelle, mais élargissant tel phénomène inté-
rieur dont le jaillissement coïncide ave$ la rencontre
du paysage ; puis des paysages de villes et campagnes
rêvés et prophétisés, les études des illusions d'optique,
en vertu de ce principe que Rimbaud n'a point formulé
mais senti, qu'à la science seule incombe le devoir
d'être vraie absolument, que la littérature peut n'être
vraie que d'accord avec le caractère spécial de l'écrivain,
la certitude ne pouvant lui être donnée que par la sen--
ï4o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
salion franche de sa normalité. Rimbaud probablement
pénétré, intuitivement, de cette idée que nous ne savons
nullement quelle est l'importance de cet agent dans
les combinaisons mécaniques ou humaines, organiques
des choses, s'abstient de croire au progrès ; le monde
lui apparut cyclique ainsi que sa destination, et nul
doute pour lui qu'à travers les atavismes, les tâtonne-
ments, l'homme reviendra par l'observation des lois
scientifiques et de la morale de solidarité qui en décou-
lera, à régir le chaos humain et ses forces utilisables,
d'après les féeries des premiers paysages et la franchise
des premières races, entre individus infiniment moins
nombreux. A travers ses livres circule la foi à un âge
d'or scientifique à venir, une ère de conscience dont la
possibilité lui paraît démontrée par sa foi en l'évolution
de la conscience intuitive, et cet antique et ubiquitaire
témoignage d'un âge d'or passé, qui traverse le ber-
ceau des races : âge de peu de besoin et de pure cons-
cience intuitive, et de vertu ; faudrait-il en croire les
légendes qui attestent toutes que c'est par les crimes
de l'homme que ces âges paradisiaques périmèrent ;
comme aussi on peut supposer qu'après n'importe quel
cataclysme effondrant une organisation et lui détrui-
sant ses points de repère et ses outils de travail, la race
frappée s'humilie, et cherche en le châtiment de ses
fautes l'explication du phénomène brutal et destruc-
teur. Il y a bien autre chose encore chez Rimbaud. 11
y a une sève de pensée, comme un circulus perpétuel
d'intuitions métaphysiques ; on sent la pensée de Rim-
baud nourrie des plus pures valeurs de la pensée hu-
maine, et ses hochets ordinaires de contemplations, les
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME t/jT
vérités ou les hypothèses de science, dont la destination
est de se révéler plus complètes à de suivants intuitifs
et s'expérimenter par les travaux collectifs des secon-
daires ; il y a de la désinvolture, une grande hravoure
dans l'exécution, une recherche de suivre les idées par
ordre analogique, et les métaphores par succession in-
tellectuelle, bien plus que de s'attacher au canon qui
emboîte soigneusement un terme à l'autre, et une pro-
position à l'autre, exactement comme un jeu de pa-
tience, avec la nécessité de détruire tout bond et rac-
courci de la pensée, c'est-à-dire son essence même ; car
les pensées humaines sont-elles de telle valeur et de
telle complexité qu'il en foille soigneusement gravir
chaque échelon, et ne vaut-il pas mieux sacrifier
quelques chaînons évidents du raisonnement par juxta-
position, pour présenter Tordre de la pensée, c'est-à-
dire la méthode d'intuition, la seule chose vraiment
féconde.
M™^ Desbordes- Yalmore est un aimable poète, un
charmant poète, et Verlaine explique très bien pour-
quoi il la chérit. 11 cite bien aussi, pour faire partager
sa dilection : il y a vraiment dans ces vers une absence
de cabotinage charmante, et des notes féminines avec
une partie seulement des défauts des œuvres féminines,
soit de la mièvrerie et trop de petits gestes, mais jamais
la grosse caisse et les ouragans des Amazones qui
montent sur les grands chevaux de l'autre sexe. C'est
très daté, classique évolutif, se garant des coups de
gong et de voix du romantisme, aussi cela charrie de
menues inutilités, des fables par exemple, auxquelles
Verlaine trouve un grand charme (quand on est le re-
1 42 SYMBOLISTES DÉCADENTS
trouveur, on ne s'arrête pas au chemin du charme) et
puis le poète, Verlaine le prouve, est du Nord, et pas
du tout, du tout du Midi; il était temps, heureusement
temps ; et Verlaine pourrait remarquer qu'aucun des
poètes maudits n'est du Midi, Corbière et Villiers de
risle-Adam bretons, Rimbaud ardennais, Mallarmé
originaire de Sens, croyons-nous, du Nord certes, lui-
même Verlaine messin (i), Laforgue que j'ajoutais à la
liste des poètes maudits naquit à Montevideo (2), ce
qui est tellement le Sud...
M. Villiers de l'Isle-Adam, que Verlaine présente
comme poète maudit, est, à l'étiquette, surtout, un pro-
sateur. Des vers tout anciens, très anciens ; depuis
longtemps, il n'a publié que de la prose, avec un peu
partout et parfois tout le long de l'œuvre un large style
aux solides accords, pleins de dessous musicaux ; bref
ce n'est pas le moment de parler d'Axel, ou des Contes
Cruels. Les vers de M. de Villiers de l'Isle-Adam sont très
nobles, ceux que cite Verlaine sont nobles, il y a peut-
être plus de musique dans un autre poème connu, où
c( la lourde clef du rêve, etc.. » dans un Parnasse,
mais M. de Villiers, malgré cela et la strophe solitaire
de y Èoe future, est un poète en prose ; ce n*cst pas le
seul poète qui se trouve en ce cas ; quant à la proposi-
tion que fait Verlaine, d'attribuer le fauteuil chi poète,
celui actuellement de M. Leconte del'Isle, à M. de Vil-
liers, cette proposition d'abord est prématurée, et puis
un peu pcrlidc, à un temps où, sauf en la plupart des
(i) Ardennais de race.
(2) Origine Tarhaisc et Bretonne.
UNE CAMPAGiNE DU SAM RO LIS. ME l \'S
milieux, siéger à l'Académie est quelque peu notant,
déprimé, et trop gaulois.
Pour finir cette série qui pouvait être innombrable
des poètes maudits, mais que Verlaine a dû borner et
a bien fait de borner, il clôt la série, c'est lui le mélan-
colique Pauvre Lélian, un nom d'une bonne comédie
de Shakespeare, pour désigner quelque pauvre et
brillant et un peu vaincu prince, cheminant sous dé-
guisement forcé à la conquête de son royaume. Il y
présente un Verlaine, doux poète, et qui se met en
peine de prouver l'unité de son art, aux doubles voltes
catholiques et païennes ; il nous semble que le catho-
licisme de Verlaine se compose du fort mysticisme
inhérent à tout poète, surtout qui a pratiquement et
virtuellement souffert, que ce mysticisme imbibé de
tendresse et de charité envers le prochain c'est du bon
socialisme, chez ceux qui ne tiennent pas à appeler
Dieu cet état de croyance à des entités philosophi -
ques. Verlaine, qui admet la sanction, une main
tantôt lourde tantôt caressante, et comme immensé-
ment personnelle, pouvant s'appesantir sur lui ou le
ménager, a tout naturellement (génie à part) le lyrisme
plus tendre que des résignés n'attendant rien dans la
vie que la dispersion finale, et occupés à graver leur
nom sur le sable; cette tendance mystique ne doit
nullement l'empêcher ~ de développer et traduire des
côtés plus jeunes et frivoles, ou plus charnels, qui sont
la vraie voie aux mysticismes par les repentirs ; mais
nous avons développé cela ailleurs*
Les Poèmes <le Poe.
Traduits par Stéphane Mallarmé
La traduction intégrale d'Edgar Poe par des artistes
dévoués à la gloire de ses idées s'achève, et quelques
pages d'esthétique et de critique, seules manquent en-
core. Après Baudelaire voici M. Stéphane Mallarmé.
La traduction des poèmes avec scolies a paru, en une
luxueuse et amusante typographie, fleuronnée d'un
profil de corbeau, orné d'un intellectuel portrait par
Manet ; et, dans un calque aux lignes hiératiques et
comme d'ébène, voici la transposition des rares poèmes,
des rares poèmes en vers — car que serait-ce qu'Ombre
ou Silence, sinon des poèmes en prose — qu'a laissés
la vie brève de Poe.
Louer les qualités de traducteur de M. Mallarmé
serait chose singulière. Pour un artiste tel que lui la
traduction est quelque chose comme un hommage
rendu à une glorieuse' mémoire, et aussi comme un
soin préventif que quelque négociant ne s'évertue à
trahir un des génies préférés. La traduction est faite
en prose, en calque, d'un vocabulaire qui rend les
lignes comme d'horizons nocturnes de l'original, et
souple aussi, assez pour noter les quelques passages
9
l4G SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
ironiques d'une idée à l'autre et les points de repère
en termes familiers qui s'y trouvent imbriqués ; on
entend comme un rappel d'harmonies autres, que l'on
pressent distantes et formulées d'un difierent syllabaire
avec de diverses notations. — La gloire de cette tra-
duction est en somme qu'on la peut lire avec la joie
que donnerait un livre original, et qu'on ressent la
communication quasi directe avec l'artiste créateur.
Sur le seuil le célèbre et classique sonnet :
Tel qu'en lui-même enfin l'cternltc le change...
qui sera reconnu lumineux quand l'ensemble des
œuvres actuelles, dont la réputation d'intelligibilité
repose sur ce monstr^ieux pacte que le lecteur croit
comprendre les vocables auxquels il n'attache pas de
sens précis et que l'auteur se fie au lecteur pour leur
communiquer un sens quelconque, quand ces œuvres
seront défuntes et porteront h juste titre le titre de
livres de décadence dont on a fustigé en ces temps
ceux de tout écrivain novateur, et même d'autres.
Puis le Corbeau, Hélène, le Palais hanté, Ulalume,
des romances les unes déjà publiées (en cette même
traduction) aux cours des revues mortes de littérature,
et les Scolies inédites, à l'érudition et la vérité des-
quelles on n'a qu'à souscrire.
Le poème — et le poème anglais est depuis bien
longtemps plus affranchi que ne l'était le notre avant
les derniers elTorts — avait tenté bien souvent Poe.' Il
est quelque part un regret de ne s'être point plus obs-
tiné en ce genre de traduction rythmique et synthétisée
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME l/i7
et suppressive de détails d'ambiance, qu'émet Poe lui-
même, regret un peu semblable à celui de Nerval pu-
bliant ses excellents sonnets et se plaignant de n'être
plus qu'un prosateur endurci. Il pensait que la poésie
mourait en l'homme après un certain automne de la
vie ; peut-être plus justement cette sensation lui était
venue qu'il est difficile et inutile à un homme de
pensée de faire concorder les idées qu'il veut traduire
en leur luxe de décors et leur intérêt de circonstances,
avec les règles d'une étroite tabulalure établie toujours
par une individualité sans mandat et d'autant plus
écoutée qu'elle est plus dénuée de mandat et plus en-
core draconienne. Poe s'étonne, en une page théorique,
que personne n'ait osé toucher à la forme du vers ; et
n'est-il pas assez étonnant qu'au milieu de l'évolution
perpétuelle des formes, des idées, des frontières, des
négoces, des forces motrices, des hégémonies, d'un
perpétuel renouvellement du langage tel qu'un gram-
mairien intitule quelques essais la Vie des mots (con-
forme en ce sens à Horace), seul le vers reste en général
immobile et immuable, et qu'il faille des cataclysmes
populaires et des invasions de barbares et dix mille
maux pour qu'il se modifie. Serait-ce que les grands
esprits comme Poe, Nerval, s'écartent du métier d'es-
claAes, que de vrais poètes comme Flaubert fuient
loin des chaînes redoutables, que Baudelaire hésite re-
cherche une forme de poème en prose plus musicale
et moins thème à menuiserie que le vers de son temps,
dont il tirait le possible ; quelles que soient les raisons
de ces successives ankyloses, il a fallu, après l'émanci-
pation romantique, une cinquantaine d'années pour
l48 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
que des poètes eussent la franchise de leurs sensations
et pussent s'énoncer en relatifs annonciateurs.
Cette question multiple (car libérer le vers n'est pas
encore l'utiliser) a sous tous aspects reçu, dans l'œuvre
de Poe, des contributions. D'abord la Genèse d'un
Poème déclarée plus tard par lui-même une fantaisie,
puis une Conférence sur la poésie et quelques poètes
anglo-américains. De ces deux textes — car si Poe a
désavoué la forme dogmatique de cet essai, il ne l'a
pas moins écrit — il résulterait la conception sui-
vante :
La poésie n'a que médiocrement et même nullement
à se soucier de vérité ; elle n'a pas non plus à se sou-
cier de passion — naturellement donc, ni moralité, ni
sentimentalité ; elle a comme essence l'amour. Pour
différencier la passion et l'amour, Poe évoque les
images de la Vénus Uranienne et de la Vénus Dio-
néenne.
Plus loin il développe quels sont les éléments consti-
tutifs de la poésie ; il énumère les calmes nocturnes,
les hasards crépusculaires, les splendeurs visibles de la
femme, la vie et les parfums que dégagent ses allures
et ses vestitures, les instants oii l'on s'éveille au bord
du souvenir, comme aux confms du rêve, etc.. Ce
qui, développé, indique une recherche de traduction
de la sensation pure, de l'amour sans les contingences
qui le déterminent pour tel ou tel être, avec l'évocation
de toulcs courbes et tous aspects y correspondant et
pour ainsi dire en complétant la gamme dans la nature
vraie et dans les aspects des choses dites civilisées ;
le devoir du poète consisterait à épurer sa sensation des
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME I /iQ
petits rythmes passagers, colère, jalousie, agré-
ments, etc. qui forment le fonds habituel des petits
élégiaques, et de considérer l'amour comme un jeu
nécessaire, au moins d'après les contingences de la
vie, des facultés et des robustesses de l'homme. Cet
amour, il l'étudié en ses phases essentielles, soit,
comme dans le Corbeau, en son aspect le plus définitif
et le plus complet, le regret de la "perte définitive d'une
femme aimée, soit dans la forme que reprend cette
femme dans la pensée de l'amant (Ulalunie)^ soit dans
la suggestion émanant d'un paysage, dont les mélan-
colies s'alliant au souvenir immanent, imposent à
l'esprit un regret plus amer de l'être perdu et pro-
voquent une douleur physique, cardiaque.
Deux de ces poèmes, le Palais hanté et le Ver, se
trouvent enchâssés dans les contes la Maison Usher et
Ligeia; voyons l'utilisation du poème considéré là
comme facette d'un récit.
Nous considérons la Maison Usher comme la dra-
matisation d'un fait psychique, intérieur, per~ ^fA à
Poe. — Dans un décor saturé d'une tristess'
et comme sulfureuse, un château crevassé d'uKv. , x
perceptible lézarde comme une âme tombée au deuil
profond, contagieux, emmurée en so^ existence de
rêves anormaux — le visiteur rencontre un très ancien
ami qu'il a peine à reconnaître et dont il dépeint les
intimes phénomènes, la perception de silence et de
conscience, comme d'un autre lui-même ; cet être à la
fois si semblable et différent du visiteur occupe un
château dont les murs sont ornés de décorations qui
sont au visiteur familières, mais un peu renouvelés par
l5o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
le bizarre des circonstances, soit la rareté de la sensa-
tion ; une femme passe grande, supra humaine, muette
— on ne la reverra plus ; cette âme incluse en l'âme
du visiteur, évoquée par ces circonstances du château,
de l'atmosphère, du passage de la femme, cette âme
délimitée par ses facultés de perception extraordinaire,
extatique, et le don de bizarres perversions de thèmes
musicaux connus, il faut la faire entièrement vivre et
pour ainsi dire marcher ; ici Poe place le poème du
Palais hanté, donnant en symbole l'état exact de cette
âme supérieure, autrefois régie d'une belle conscience
sans regret, maintenant proie de la foule des sensations
mauvaises résurgentes en joies inutiles ; puis à travers
cette âme hantée, à travers telle contemplation, à tra-
vers telle oiseuse lecture, la mémoire de la femme
s'impose, de la femme trop tôt murée, et qui vient re-
mourir sur le cœur de l'amant, et tout s'écroule, et
bien des fois s'écroulera. Le rôle exact ici du Palais
hanté ce serait à la fois de concrétiser et d'affiner l'idée
principale de Poe : la concrétiser en la présentant sous
un syfribole plus simple, plus facile à reconnaître, car
riritroduction de ces vers est un appel, un avertisse-
ment à l'âme du lecteur prévenu par la tradition que le
lyrisme est la traduction des vérités essentielles ; l'af-
fmcr en ce que la vérité qui fait l'objet du récit, do
l'allégorie, du symbole complexe et revêtant les appa-
rences et le milieu d'un fait de vie, se présente en ce
court poème dépouillée des laborieux apprêts sous les-
quels le premier état de cette vérité se présente. J'em-
ploie ici le mot de vérité, après avoir dit précédemment
que Poe excluait de la poésie toute vérité ; c'est affaire
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 10 1
de mots. Poe exclut réellement tout ce qui aurait l'ap-
parence d'une démonstration didactique de la vérité,
aussi ce qui serait le sec développement d'un principe
scientifique ou philosophique où ses contemporains
croyaient tenir la vérité ; il utilise ce terme en un sens
relatif comme celui de longueur, quand il bannit les
longs poèmes et dit avec raison que le Paradis Perdu
ne peut soutenir la lecture que par fragments, et qu'il
est inutile de construire ainsi de longues épopées que
la cervelle humaine ne saurait apprécier, l'effort fait
pour en prendre connaissance blasant l'esprit au bout
d'un petit nombre de vers. Mais ce terme de vérité est
essentiellement relatif et veut dire ici didactique et en-
seignant, car il est difficile d'admettre que l'auteur
à' Eurêka ne fût sensible à l'attrait des réelles vérités
jusqu'à se passionner pour leur recherche. Si, incon-
testablement, le poète n'a pas à se préoccuper d'ap-
porter un règlement des questions pratiques et sociales
ou des opinions fixes et neuves sur la thermo-dyna-
mique, du moins lui est-il nécessaire de connaître les
vérités mentales et personnelles qu'il contient, pour
réaliser ce qu'entendait Poe par poésie, soit la mise en
œuvre du sentiment en son essence, c'est-à-dire épuré
du milieu et des ambianc(^s qui sont des causes
d'erreur ; or, chercher à isoler un sentiment de ses
causes d'erreur, qu'est>-ce sinon en poursuivre l'exacte
et sincère évocation, c'est-à-dire chercher à le con-
naître en sa vérité. De même pour la moralité de la
poésie, c'est le caractère didactique et prêcheur de la
morale courante et philosophique que Poe lui interdit,
car qui dit vérité dit moralité^ le bien pour l'individu
l52 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
comme pour l'espèce consistant simplement à mettre
de la logique et de l'accord entre sa destination perpé-
tuelle et les phases momentanées de sa vie. Or, étudier
les phénomènes de conscience comme en William
TVilson, le Cœur révélateur, Fllomme des foules, la
Double Boîte, etc., c'est faire œuvre de moralité. Des
exemples extraits d'une conférence de Poe, où il pré-
sente aux lecteurs de ses extraits favoris des poètes
anglo-américains qu'il préfère, le démontrent ; la jeune
fille de Thomas Hood est comme un plaidoyer social,
mais fondée sur un fait humain et concluant à l'émo-
tion ; autant le petit poème de Willis, la cantilène citée
de Shelley est une sorte de sérénade d'amour, etc..
Si nous étudions Ligeia, une construction analogue
à celle de la Maison Usher apparaît ; comme un burg
reculé en pays de merveilleux, avec de lourdes dra-
peries non attenantes aux murs et non essentielles, de
lourdes draperies d'un précieux métal où des ara-
besques forment à l'œil qui les voit d'un angle diffé-
rent de divers et dissemblables entrelacs de monstres ;
des sarcophages de granit noir forment les angles de la
salle ; et là se passe le phénomène de la présence tou-
jours renouvelée des yeux inoubliables de lady Ligeia.
Quand allait mourir lady Ligeia, après que les circons-
tances de la rencontre et de l'amour ont été rendues
suffisamment énigmatiques, et que le lecteur est pré-
venu qu'un aggrégat de choses précieuses, rares et ex-
traordinaires va disparaître, l'horreur s'augmente du
poème qui rend ce cas de disparition si général, hu-
main, ordinaire, que des anges d'espérance ne peuvent
que se voiler et se lamenter quand d'inéluctables lois
I
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 1 53
de destruction s'accomplissent. Encore là, concrélion
et affinement du symbole qui sert de thème au conle
de Ligcia.
La vie de Poe, si elle eût été moins brève et, giare
à quelques rentes, plus homogène, eût certes fourni
une évolution du poème. Chez lui et chez Baudelaire,
conséquemment, on trouve ce que Baudelaire appelait
les minutes heureuses, les minutes d'altitude de cons-
cience, de la conscience en elle-même, écho des phé-
nomènes passionnels, de la conscience acceptant l'in-
fluence des phénomènes de paysage et les adaptant à
sa couleur d'âme momentanée, empreinte de douleur
puisque tel est ce temps et ces circonstances qui ré-
duisent la littérature digne de ce nom à n'être que de la
pathologie passionnelle; on y trouve un art savant,
savant en lui-même et non riche d'exemples antérieurs
(ce qui est le point pour toute technique poétique) ; il
n'y a ni enseignement, ni bric-à-brac, ni remploi des
désuétudes ; les poèmes de Poe arrivent à être des
poèmes purs ; mais cette utilisation spéciale du vers,
dans les contes, qui pouvait être le début d'une série
d'utilisation de formes nouvelles, démontre l'artiste
fort préoccupé des tendances générales du rythme
poétique et sur ce point spécial, au bord 4e découvertes
qui se sont ensevelies, de même qu'il est impossible
d'admettre que Baudelaire, après les poèmes en prose,
n'eût pas trouvé une sérieuse révolte contre l'uniforme
poétique de ses contemporains et leur certitude en des
cadences simples qu'ils poursuivent en les déclarant
les seules bonnes, mais en réalité faute de mieux, et par
ignorance, d'abord de leur art, ensuite de leur métier.
Le socialisme du comte Tolstoï.
Art et science, qu'est-ce, au fond? quelle est la né-
cessité de l'art et de la science, leur destination, leur
utilité dans cette humanité qui semble entièrement dé-
diée à chercher, les uns à se guérir, les autres à pré-
server leurs richesses acquises, des revendications po-
pulaires ? Le comte Tolstoï est arrivé à se le demander
plus profondément qu'encore cela n'avait été fait. Les
deux livres : Que faire ? et Ce qu'il faut faire, sont la
traduction d'un manuscrit autographié qui s'appelle le
Recensement à Moscou.
C'est de soi, en tant que l'on se connaît en se déli-
mitant par le contact des autres, que le comte Tolstoï
est parti pour se créer un principe de recherche et une
méthode qui le mène à l'idée de justice et à la science
de la justice.
Il a vu des mendiants demander avec pircmillon
l'aumône ; ils feignent saluer; si on s'arrête, ils tendent
la main, sinon ils passent en continuant quelque geste
machinal et indifférent ; tandis ciue son attention est
sollicitée par ce manèiro. il en voit qu'on saisit et qu'on
arrête.
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 100
A sa question, « pourquoi arrête-t-on ceux qui de-
mandent au nom du Christ? » on lui répond que c'est
par ordre et que ce que l'on fait est bien fjiit probable-
ment, puisqu'il en est ainsi ordonné. Chez les gens de
sa caste à qui il parle de cette misère, il rencontre de
l'indifférence et presqu'une fierté que Moscou possède
une aussi belle misère, aussi complète. On lui indique
où sont les refuges, les quartiers misérables, les hospi-
talités de nuit ; il s'y rend. Au premier abord il est na-
vré de Ja vue de ces dénuments.
Il s'inquiète, visite, écrit pour obtenir le concours
de ses amis et des autorités, pour arriver, grâce à leur
aide, à vêtir et habiller ces êtres. L'occasion de se bien
renseigner sera le recensement,
Une habitude plus grande qu'il contracte ainsi des
gîtes de nuit et de la foule qui y grouille, lui démontre
que peu de ces gens sont absolument dénués de res-
sources, et que ce n'est pas tant d'argent, mais d'édu-
cation qu'ils ont besoin. Il énumère leurs promiscuités,
leurs manies ; quelques mésaventures de sa charité per-
sonnelle le convainquent, de plus en plus, que ces êtres
sont surtout malheureux de par les maladies morales
et intellectuelles, déshabitude du travail, inclinaison
à l'ivrognerie, h l'union grossière des sexe%; d'où vient
ce mal? de la contagion émanant des classes riches.
Ces moujiks quittent la campagne, où ils pourraient
péniblement mais dignement vivre, pour venir dans
les villes, vivre des miettes de la corruption des raf-
finés.
Il voit les humains partagés en deux castes ; ceux de
la caste supérieure, dont l'ambition est de vivre du tra-
i56
SYMBOLISTES ET DECADENTS
vail d'autrui, le payant et ainsi l'avilissant, créant au-
tour d'eux les domestiques et les vices inhérents à
cette condition ; ces gens de la caste supérieure occu-
pent des logis, revêtent des toilettes, obéissent à des
mœurs, qui créent entre eux et les déshérités une in-
franchissable barrière.
Ces déshérités qui forment la caste inférieure n'ont
qu'im but, arriver, par un moyen quelconque, par une
similitude dans les vêtements, les bijoux, la facilité
du travail, à ressembler à ceux de la classe supérieure.
Donc le branle est donné autour d'une idée vicieuse,
et, comme des cercles concentriques, toutes les classes
gravitent autour de cette ambition : échapper à la loi
du travail. Le travail physique, c'est l'exercice libre
et attrayant des bras et des jambes dont la nature a
doué l'homme pour qu'il s'en serve ; le laisser sans
exercice est, pour l'homme civilisé des classes supé-
rieures, aussi grave que, pour le populaire, laisser dé-
périr son intelligence.
Or, vers quoi ce populaire disgracié orientera-t-il les
efforts de son intellect? Partant d'une loi, que Tolstoï
considère comme fausse, de la division du travail, tout
art et toute science sont combinés de façon à légitimer
le mauvais ordre qui règne dans le monde. Les sys-
tèmes les moins fondés, étayés sur quelques apparences
scientifiques, séduisent pour des demi siècles les géné-
rations.
Un pédant incapable, Malthus, enseigne f|u'il (aut
sacrifier la génération humaine à l'aggrégat du capital :
il plane sur son temps un demi-siècle. Hegel, qui
ne sait pas les sciences, professe que tout marchant
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 107
vers un devenir qu'on ne peut prévoir, toute manifes-
tation humaine et empirique est sacrée, que tout se lé-
gitimera plus tard, et que tout est ainsi parce qu'il
n'en peut être autrement : voilà pour un demi-siècle
de croyance chez les prétendus intellectuels. Or, ce po-
pulaire, qu*a-t-il à faire de l'art, de la science qui ne
s'adresse pas à lui ? Que signifie cette prétendue aboli-
tion des castes, qui crée des riches et des ilotes et ceci
au nom de sciences qui, sous leurs noms de sophisme,
mysticisme, gnosticismc, scholastiquc, Kabbale, Tal-
muds, n'ont rien su créer? Cette science purement
d'érudition, accessible aux riches seulement, cette
science qui étouffe les voix de la conscience, est-ce
vraiment la science? et cet art de mandarins, est-ce
l'art ? et ce luxe, résultat d'habitudes invétérées, et en-
combrement d'inutilités, à quoi sert-il ? En cette société
affaiblie par le mauvais emploi des ressources intellec -
tuelles, que faut-il faire? La guérir; et comment? car
on sait que la charité individuelle ne guérit pas la pau-
vreté, et que la prédication n'entraîne pas les riches au
renoncement.
Il faut, pour tous, les soigner, leur rendre l'hygiène
et par conséquent la connaissance de leurs besoins et
de leurs sentiments ; le meilleur moyeg apparaît au
comte Tolstoï le travail physique ; il s'y est mis lui-
même, d'abord parce que sa conscience l'y induit, et
que l'exemple d'un seul peut, en déterminant d'abord
quelques adeptes, puis par ceux-ci un nombre plus
s:rands d'adhérents, transformer l'état de choses exis-
tant
De ces théories sociales, dont on doit d'abord accep-
l58 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
ter la justesse des intentions et ce grand point re-
connu qu'il faut soigner l'humanité et non la révolu-
tionner, que reste- t-il acquis ?
Les lecteurs du livre devront, dans les points de dé-
tail, se souvenir que l'auteur est russe, profondément
russe, que son champ d'expériences a été la ville et la
campagne russe. Non point que je veuille dire que nos
classes supérieures vaillent mieux, et que nos classes
inférieures soient plus heureuses que celles qu'il a pu
voir ; mais dans sa médication à l'ordre de choses,
pour la possibilité d'élever des malheureux à une idée
plus haute d'eux-mêmes, il compte certainement sur
des éléments de mysticisme et de religion plus pro-
fonds en des races plus neuves que nos races occi-
dentales.
Sa solution du travail personnel est applicable sur-
tout en Russie, pays énorme avec infiniment de petits
centres ; appliquée en France, elle n'arriverait qu'à de
la surproduction. Cependant remarquons qu'à l'inverse
du courant actuel qui favorise les grands centres et
divise à l'infini le travail dans les industries, chose à
quoi ces grands centres sont favorables, des théori-
ciens ont déjà opposé l'idée de création de petits
centres ruraux et manufacturiers, de villages ouvriers
qui pourront se suffire à eux-mêmes dès que la ques-
tion du transport de la force sera résolue. Savoir si
consacrer une partie de la journée à un travail physi-
que entraverait l'art et la science en leur développe-
ment chez un cerveau, peut se résoudre en un sens
favorable aux idées de Tolstoï ; si vous remplacez le
mot travail, qui implique fabrication ou soins réguliers
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME IÔQ
et toujours les mêmes apportés à une profession, par le
mot exercice, vous découvrirez que l'opinion est vraie.
Or, la cérébralité d'un savant ou d'un artiste n'occu-
pant pas toute sa journée, le temps libre est donné
soit à des plaisirs qui compromettent Fœuvre possible,
soit à des nécessités financières ; l'écrivain y subvient
avec de la copie, le savant avec de l'enseignement.
Or, tout le monde sait et perçoit qu'il se fait un
épouvantable gâchage de copie, que cette copie est en
général dévolue aux pires écrivains, que le succès de
certains, qui y trouvent leur pain et leur plaisir, dévoie
vers la littérature un tas de gens dont la place serait
derrière quelque appareil télégraphique ou quelque
machine à écrire ou à tisser. Pour l'écrivain de talent
ou de franchise, la copie rétribuée est un leurre ; il a
donc tout intérêt à chercher dans quelque travail autre
le moyen de vivre, et, s'il peut, vivre dans l'exercice
physique, le temps qu'il consacrait à vulgariser et à
se vulgariser. Quant aux autres dénués de talent ou de
franchise, et dont les nombres incalculables s'ampli-
fient tous les jours et se recrutent soit de victimes de
l'Université, soit de gens sans autre aptitude que l'émis-
sion des idées d'aulrui, ce serait pour eux seuls qu'en
un état bien policé, on pourrait, pour un» fois, légiti-
mer la déportation coloniale. Les savants, eux, ensei-
gnent ; un vrai savant est une rareté ; ils sont une
vingtaine au maximum épars en divers pays et diverses
spécialités ; les autres rabâchent à la jeunesse, mettent
au courant de vieux traités et éructent à l'heure ou à
la page ce qu'ils ont appris en leur enfance. Vovez
dans de solides maisons universitaires, inattaquables
l6o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
sur leurs bases de dictionnaires, thésaurus, manuels,
favorisés par les programmes, toujours identiques, les
thésaurus, les manuels de M. un tel, remaniés par un
tel, remis au courant par MM. tels et autres, le tout
pour la plus grande prospérité commerciale des édi-
teurs et des fortes maisons.
Contre cette coalition d'intérêts que voulez-vous
que fasse la science dont la mobilité est la loi, tant
qu'elle n'aura pas trouvé d'indestructibles assises. Pour
ces professeurs et savants, le travail manuel ou l'exer-
cice, l'hygiène par quel moyen que ce soit serait plus
profitable à l'espèce et à eux-mêmes que ce qu'ils font.
Qu'on n'objecte pas que c'en serait fait de la jeunesse,
privée de ces Mentors, ou tout au moins les possédant
moins près d'elle; la jeunesse, sauf les bons moutons
de Panurge dont on fait le calque d'un programme et
que l'on dresse à remplir des fonctions qu'ils rem-
plissent mal, perd un temps précieux à se défarcir la
tête des opinions erronées, définitions falotes, admi-
rations mal motivées, et, ce qui est plus grave, mé-
thodes de recherches qu'on lui a inculquées. Qu'y a-
t-il d'essentiel dans une méthode d'éducation qui ha-
bitue sans cesse l'esprit au petit effort sur lui-même,
petit effort de traduction, petit effort d'ornement et
d'élégance, sur des bases indiscutables et axiomati-
ques, avec interdiction de généralisation — heureu-
sement d'ailleurs, car que généraliseraient-ils ?
Donc Tolstoï a raison ; la civilisation et l'évolution
est ligottée de paralogismes et de parti-pris où l'on
s'arrête avec complaisance, parce qu'ils légitiment
l'état existant. Or, Tolstoï ne se borne pas à attaquer
UNE CAMPAGNE DU SYMBOTISME iGl
les préjugés qui vivent aux corps constitués, il résout
à rien ou peu de chose des systèmes qui eurent la ré-
putation d'être progressistes, l'hegelianisme, le posi-
tivisme, la façon dont on a appliqué Kant, l'étude
expérimentale du fait, qui ne s'éclaire de la lumière
d'aucune théorie intuitive, la médecine moderne diri-
geant des soins vers la guérison spéciale des classes
riches, il eut pu dire vers la transmutation de leurs
maladies. A l'art il demanderait plus d'émotion et de
vie, ot non point la fourniture donnée aux loisirs ou
aux besoins de comparaison de telle classe assez riche
pour acheter les livres, et certes il a raison.
Il en est jusqu'ici de tout système sociologique
comme des théories littéraires et scientifiques ; on ne
peut qu'approuver le théoricien quand il montre éner-
giquement les vices de l'état social, la part que l'homme
prend à l'entretien de ces vices, la dépression que sa
cervelle étriquée de privilégié sans droit impose à la
science et à l'art. Tant qu'on signale le m.al, tous les
réformateurs, et ceux qui sentent la nécessité des ré-
formes, sont d'accord sur la nature du mal et ses
diagnostics ; les divergences se montrent quand il s'agit
d'installer l'hygiène nouvelle des races diverses, et par
quel moyen les y habituer, car nous sa'^ns que rien
de ce qui se fait violemment n'a de durable existence ;
il faut que l'humanité vienne à son meilleur devenir.
Nous savons aussi que par une fatale loi d'impulsion,
tout malade est porté à accomplir spécialement les
actes qui peuvent empirer son état, jusqu'à ce qu'un
choc réveille sa volonté et l'incite à remonter le cou-
rant de la vie nuisible. Toute réforme ne pourra s'éta-
102 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
blir que sur de complètes bases scientifiques, et c'est
ce qui manque aux livres du comte Tolstoï, mais ils
offrent du mal d'émouvants tableaux ; son instinct
d'artiste éminent lui a bien indiqué le mal social et ses
phases délicates, et c'est d'un très bel instinct de ré-
formateur qu'émanent ses vues.
A M. Brunetière. — Boiirget. — Un seiisitif:
Francis Poîctevîn.
Les différentes manifestations littéraires groupées, si
l'on veut, sous les vocables du symbolisme et de déca-
dence, deviennent fait accompli pour la Revue des
Deux-Mondes. Sans m'égarer dans une discussion de
détail, je voudrais donnera M. Brunetière (i) une idée
plus nette des tendances techniques de ce mouvement,
et surtout de la tendance vers la littérature du vers,
au moins en mon avis spécial.
Il faut bien admettre que, ainsi des mœurs et des
modes, les formes poétiques se développent et meurent ;
qu'elles évoluent d'une liberté initiale à un dessèche-
ment, puis à une inutile virtuosité ; et qu'alors elles
disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrés
préoccupés, ceux-ci, d'une pensée plus complexe, par
conséquent plus difficile à rendre au moyen de for-
mules d'avance circonscrites et fermées.
(i) M. Brunetière, alors, demandait ces éclaircissements, par-
lait du Symbolisme, sans clarté mais avec sympathie. Encore
que ce fut par haine du Naturalisme et du l^arnasse, il fallait lui
tenir compte de cette même bonne intention.
lG4 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
On sait aussi qu'après avoir trop servi, les formes
demeurent comme effacées ; leur effet primitif est
perdu et les écrivains capables de les renouveler con-
sidèrent comme inutile de se soumettre à des règles
dont ils savent l'origine empirique et les débilités. Ceci
est vrai pour l'évolution de tous les arts, en tous les
temps. Il n'y a aucune raison pour que cette vérité
s'infirme en 1888, car notre époque n'apparaît nulle-
ment la période d'apogée du développement intellec-
tuel. — Ceci dit pour établir la légitimité d'un effort
vers une forme nouvelle de la poésie.
Comment cet effort fut-il conçu .^ — brièvement
voici :
Il fallait d'abord comprendre la vérité intrinsèque
de tentatives antérieures et se demander pourquoi les
poètes s'étaient bornés dans leurs essais de réforme.
Or, il appert que si la poésie marche très lentement
dans la voie de l'émancipation, c'est qu'on a négligé
ds s'enquérir de son unité principale (analogue de
Vêlement organique), ou que, si on perçut quelquefois
cette unité élémentaire, on négligea de s'y arrêter et
même d'en profiter. Ainsi les romantiques, pour aug-
menter les moyens d'expression de l'alexandrin, ou,
plus généralement, des vers à jeu de syllabes pair (10,
12), inventèrent le rejet qui consiste en un trompe-
l'œil transmutant deux vers de douze pieds en un vers
de quatorze ou de quinze et un de neuf ou dix. Il y a
là dissonance et brève résolution de la dissonance.
Mais s'ils avaient cherché à analyser le vers classique
avant de se précipiter sur n'importe quel moyen de le
varier, ils eussent vu que dans le distique :
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME l65
Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel,
Je viens selon l'usage antique et solennel...
le premier vers se compose de deux vers de six pieds
dont le premier est un vers blanc :
Oui, je viens dans son temple...
et dont l'autre :
adorer l'Eternel...
serait également blanc si, par habitude, on n'était sûr
de trouver la rime au vers suivant, c'est-à-dire au
quatrième des vers de six pieds groupés en un dis-
tique.
Donc, à premier examen, ce distique se compose de
quatre vers de six pieds, dont deux seulement riment.
Si l'on pousse plus loin l'investigation on découvre que
les vers sont ainsi scandés :
3 1 3 I 3 1 3
Oui je viens j dans son temple j adorer | l'éternel
2 I 4 1 2 I 4
Je viens | selon l'usage | antique | et solennel
soit un premier vers composé de quatre éléments
de trois pieds, ou ternaires ; et un second vers scandé :
2, 4, 2, 4. — 11 est évident que tout grand poète
ayant perçu d'une façon plus ou moins théorique les
conditions élémentaires du vers, Racine a, empirique-
ment ou instinctivement, appliqué les règles fonda-
mentales et nécessaires de la poésie, et que c'est selon
66
SYMBOLISTES ET DECADENTS
notre théorie que ses vers doivent se scander. La ques-
tion de césure, chez les maîtres de la poésie classique,
ne se pose même pas.
Dans les vers précités, l'unité vraie n'est pas le
nombre conventionnel du vers, mais un arrêt simul-
tané du sens et de la phrase sur toute fraction orga-
nique des vers et de la pensée. Cette unité consiste en :
un nombre (ou rythme) de voyelles et de consonnes qui
sont cellule organique et indépendante. Il en résulte que
les libertés romantiques dont l'exagération funambules-
que se trouverait dans des vers comme ceux-ci :
Les demoiselles chez Ozy
Menées.
Ne doivent plus songer aux hy-
Ménées.
sont faux dans leur intention de liberté parce qu'ils
comprennent un arrêt pour l'oreille que ne motive au-
cun arrêt du sens. •
h' unité du vers peut se définir encore : un fragment
le plus court possible figurant un arrêt de voix et un
arrêt de sens.
Pour assembler ces unités et leur donner la cohé-
sion de façon qu'elles forment un vers, il les faut appa-
renter. Ces parentés s'appellent allittérations (soit :
union de voyelles similaires par des consonnes pa-
rentes). On obtient par des allittérations des vers
comme celui-ci :
Des mirages | de leurs visages | garde | le lac I de mes yeux.
Tandis que le vers classique ou romantique n'existe
qu'à la condition d'être suivi d'un second vers ou d'y
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME lOy
correspondre à brève distance, ce vers pris comme
exemple possède son existence propre et intérieure.
Comment l'apparenter à d'autres vers ? Par la cons-
Iruclion logique de la strophe se constituant d'après
les mesures intérieures et extérieures du vers qui, dans
cette strophe, contient la pensée principale ou le point
essentiel de la pensée.
Ce que j'aurais à dire sur l'emploi des strophes fixes,
soit les plus anciennes, et des strophes libres, serait la
répétition de ce que je viens d'énoncer à propos du
vers fixe ; il est aussi inutile de s'astreindre au sonnet
ou à la ballade traditionnels que de s'astreindre aux
divisions empiriques du vers.
L'importance de cette technique nouvelle (en dehors
de la mise en valeur d'harmonies forcément négligées)
sera de permettre à tout vrai poète de concevoir en lui
son vers, ou plutôt sa strophe originale, et d'écrire
son rythme propre et individuel au lieu d'endosser un
uniforme taillé d'avance et qui le réduit à n'être que
l'élève de tel glorieux prédécesseur.
D'ailleurs, employer les ressources de l'ancienne
poétique reste souvent loisible. Cette poétique avait sa
valeur, et la garde en tant que cas particulier de la
nouvelle, comme celle-ci est destinée à «n'être plus
tard qu'un cas particulier d'une poétique plus géné-
rale ; l'ancienne poésie . différait de la prose par une
certaine ordonnance, la nouvelle voudrait s'en diffé-
rencier par la musique. Il se peut très bien qu'en un
poème libre on trouve des alexandrins et même des
strophes en alexandrins, mais alors ils sont en leur
place sans exclusion de rythmes plus complexes.
l68 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
M. Brunetière veut bien reconnaître, à travers ses
perpétuelles accusations d'incompréhensibilité, que le
vers se trouvera ainsi libéré de règles tyranniques et
inutiles ; cela prouve que s'il ne comprend pas tout il
comprend un peu. En revanche, peu logiquement, il
me reproche de n'avoir pas publié de sonnet sans dé-
faut ; si j'émettais le vœu qu'il me prouvât son
excellence de critique par un bon article à la mode de
La Harpe, il me traiterait de mauvais plaisant.
Enfin que l'on approuve ou blâme de modifier les
formules reconnues de la poésie, encore doit-on con-
sentir à ce que les poèmes soient strictement construits
sur les seules bases esthétiques et scientifiques que le
poète admet.
M. Paul Bourget réunit en deux massifs volumes des
notes de voyage et des portraits d'écrivains. Pour étu-
dier des livres ainsi faits en un long espace d'années,
il faudrait une place aussi vaste que le livre lui-même.
Notons. M. Bourget aime et admire la phrase d'Amiel :
un paysage est un état de l'âme. Cette phrase, très
auparavant, fut dite par M. Mallarmé ; elle fait le fond
de l'art de Poë; l'harmonie du aSo//', de Baudelaire, n'en
est qu'un reflet. Amiel arriva bon dernier. M. Bourget
aime l'Angleterre et le dit. 11 y a dans ses croquis de
Londres de jolies visions, des poèmes en prose insuffi-
samment rythmés, un désir d'ailleurs et de plus large.
Les curiosités intelligentes qui font le fond du talent de
M. Paul Bourget se retrouvent toutes dans sa critique,
et l'on n'y saisit pas le défaut de ses romans, mais rien
n'est concluant, et nidle part dans ses deux volumes,
sur quelque fait de vie ou quelque écrivain, une page
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 169
définitive. On croirait que M. Bourget se garde d'être
définitif. Il est le protagoniste et le maître de toute une
école dont feraient partie MM. France et Loti, par
exemple, école qui confesse un dilettantisme exagéré.
Après le grand coup de voix de M. Zola, les écrivains
intellectuels en recherche d'originalité inaugurèrent
une patiente enquête du Moi. Ils suivaient en cela la
voie de M. de Goncourt, dont la perpétuelle analyse
d'êtres différents se concentre en somme en une étude
des reflets des personnalités sur lui. Ils se rattachaient
ainsi à la sévère et belle lignée des Nerval, des Cons-
tant, etc.. Mais à ces écrivains a fait défaut le lyrisme
Il serait à souhaiter, chez l'écrivain imbu de traditions
et de critique qu'est M. Paul Bourget, un livre plus
sensationnel et plus emballé que même la Physiologie
de l'Amour moderne.
*
» #
M. Francis Poictevin manque également d'énergie.
Dans tous les livres de M. Francis Poictevin on pres-
sent comme un très beau drame de conscience, pa-
tiemment fouillé, de conscience intéressante, parce que
conscience d'art et devant aboutir à quelque drame.
Or, le drame ne se passe pas.
Il est sensitif à l'excès, étudiant avec pertinacité sa
conscience à l'état de veille, à l'état de rêve, à l'état de
contemplation du paysage, et même de fusion presque
avec le paysage ; une des caractéristiques de cette re-
cherche du mot et de la notation de ses alliances avec
les choses c'est l'absolue sincérité de cette recherche ;
10
170 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
tandis que l'ordinaire psychologie contient un grand
fonds de cabotinage et un certain plaisir à étudier et
revivre les aimables fleurs que les psychologues regar-
dent abonder dans leurs vergers intérieurs, M. Francis
Poictevin est peut-être plus préoccupé des choses que
de lui-même. Devant les saveurs d'un paysage du
midi, le mystère d'une matinée marine, l'essence de
rêve d'une fleur pâlie ; l'écrivain tend surtout à se con-
sidérer comme un réflecteur.
A l'étude de ses phénomènes intérieurs, dont on
perçoit qu'il sait ne pas s'exagérer l'importance, il ap-
porte le même sentiment de douloureuse abnégation ;
c'est la méditative promenade d'un seul en une terre
de brume en pâles floraisons. — Comme beaucoup
des grands écrivains de la ligne desquels il est, mais
dont il exagère le procédé, il diminue et simplifie à la
fois l'importance de sa personnalité. — Je m'explique :
comme un comédien, l'écrivain d'ordre secondaire,
qui se sent plus pauvre de ressources propres que de
recherches accumulées, s'étudie à jouer un personnage
et le fêter d'une toilette ; son rôle et son ambition étant
de tirer de peu de fonds le plus possible de moissons,
ou au moins le plus possible d'illusions, il étudie les
petits moyens de l'art, et tente le plus possible de les
accommoder à son existence propre. Or, c'est surtout
de cette existence propre qu'il doute. Plus sûr qu'il
est que nul autre de la provenance de ses originalités,
il tente d'ériger une personnalité en trompe-l'œil, au
premier abord et pour les yeux ignorants, personnalité
bien tranchée et à vous arrêter — c'est bien tel et non
tel autre comédien qui parcourt emphatiquement une
UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME ïnl
menue scène. — Chez l'artiste de premier ordre, au
contraire, quelle que soit sa force de production ou sa
franchise d'exécution, la certitude existe que ce moi
profond,^ dont il est déjà doué et dont il n'a nul besoin
de se pourvoir, est un vaste champ d'expériences,
champ sans limites, où certes il trouvera longtemps à
inventorier, et à glaner ; il sait que toute transposition
de son âme amènera sans qu'il y tâche un autre dé-
cor d'imagination, et que son originalité se renouvel-
lera de sources vraies, d'autant plus vraies qu'il ne
fera qu'en éclaircir le flot, sans en être entièrement le
créateur. A ces âmes sûres de jaillissement inattendu,
peu importe le factice de l'attitude, et les facilités des
silhouttes affectées.
Or Poictevin, très concentré en son moi, très sûr
des analogies de sensation de ses âges, les prend un à
un, et son but serait de les bien détacher et faire trans-
paraître en un rythme écrit, tandis que ce qu'on atten-
drait de lui maintenant qu'il a montré sa finesse psy-
chologique et son intelhgente attention des phénomènes
physiologiques, ce serait quelque œuvre plus entière et
plus debout. Au moins est-il naturel de constater que
si chez cet artiste l'œuvre n'aboutit pas absolument,
c'est par l'intensité même de son amour d» l'art. '
PORTRAITS
10.
Ces portraits parurent à la Revue Blanche, à la Société Nou-
velle, à la Nouvelle Revue. Les uns datent de iSgS, d'autres de
1897, le dernier est tout récent. Ils donnent des âges un peu di-
vers du symbolisme. Il en manque, mais les dimensions du
volume déjà gros, nous restreignent à suivre surtout la ligne
générale que nous y voulons donner, des origines du symbo-
lisme pour la préface, et de ses possibilités, pour les articles qui
suivent.
PORTRAITS
Paul Verlaine,
Nous avons dit, sur la tombe encore ouverte de Paul
Verlaine, l'expression de nos regrets et notre affection
pour le grand poète prématurément enlevé à son œuvre.
Si c'eût été, à notre sens, le lieu d'une explication de
sentiments, nous eussions pu développer que la fin de
sa présence réelle impose aux hommes qui ont dé-
passé la trentaine et qui firent du vers français l'ins-
trument de leur musique intérieure, le sentiment d'une
disparition brusque dans leurs souvenirs de jeunesse
littéraire. Avec lui, outre lui, s'en va, une fois de plus,
la mémoire de Rimbaud, celle de Corbière, celle de
Charles Cros; c'était le Poète Maudit qui vivait encore,
puisqu'il voulut se nommer ainsi, et que ce titre de-
meurera à ce groupe puissant d'écrivains, étiquette pour
l'histoire littéraire, comme celle de Romantiques ou de
Parnassiens — épithète un peu emphatique, mais qu'il
voulut lorsqu'il était le Pauvre Lélian. Qu'on en sou-
rie plus tard, lorsqu'on aura oublié leurs droits à se
plaindre, c'est possible ; le mot pourra rester un des
meilleurs pour les définir (sauf M. Mallarmé qui est
autre).
A
176 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Quant à l'œuvre, il n'est nullement trop tôt pour la
caractériser et en fixer les traits principaux, Verlaine
étant déjà dans la gloire, d'un consentement, diver-
sement motivé, mais unanime, de tous les poètes.
Cette gloire n'est pas constituée de par une heureuse
adaptation de son genre à des faits actuels, elle n'est
pas prouvée par des succès de pièces de théâtre, qu'une
reprise pourrait démolir. Elle est parce qu'il fit de fort
beaux vers, et qu'il sut tout entier se traduire, qu'il
l'osa et y réussit. La poésie personnelle, quand elle
fut sincère et qu'elle fut écrite avec l'intensité de la
généralisation qu'il faut, est moins entamable aux
outrages du temps, que toute autre œuvre littéraire.
Parmi ces tomes légers, mais si pleins de trouvailles
et de pages complètes qu'ils éclipsent de tout leur éclat
tant de massifs romans (quoi qu'on accusât ce poète,
comme tant d'autres, de ne publier que des plaquettes),
deux manières se succédèrent. Non qu'il faille trop caté-
goriser, car les Poèmes Saturniens, par la pièce célèbre
« Mon rêve familier », les Fêtes Galantes, j^ar leur mer-
veilleux finale, préparent déjà les vers de Sagesse et
d'Amour. Dans Jadis et Naguère les deux façons
d'écrire et de concevoir l'unité de la pièce alternent.
Les différences dans ce dernier livre sont justes assez
importantes pour nous faire assister à cette évolution
du vers parnassien parfait jusqu'à un vers modifiéji-
béij» assQupU? gni pVst pflj ; le vers libre, rna is qui s'en
}he.
J__l_^yfh]T''q"^ do Verlaine s 'affranchit d'autant que
le sentiment à traduire est intime, et aussi qu'il lèvent
aborder directement. Quand il se sert, et c'est son
PORTRAITS 17"
droit, d'un personnage quasi-dramatique qui apparaît
un moment dans le tissu de son livre pour montrer son
geste essentiel , sa forme est serrée, très rapprochée des
vers classiques. Ainsi les jolis personnages des Fêtes
Galantes et de les Uns et les Autres, n'ont pas besoin
qu'on leur invente des strophes nouvelles : par exemple
ils ne peuvent se passer de jouer sur les anciens
rythmes de toute leur légèreté, ils les tendent, ils ac-
cumulent les dissonances avant d'arriver à la résolution
de l'accord ; ils choisissent aux Fêtes Galantes les plus
coquettes des petites coupes, ils errent dans les Uns et
les Autres au long de l'alexandrin, cherchant un peu
à s'évader, puis préférant en somme montrer que, s'ils
sont captifs, c'est bien leur bon plaisir qui les y fait
consentiiiMais quand Verlaine veut se montrer lui-
même, parler en son propre nom, sans voile de fic-
tions, généralement le vers et la strophe s'élargissent
plus musicaux encore et débarrassés des petites mé-
ticuleuses préoccupations ; généralement, mais pas tou-
jours, caijejlialogueavec Dieu dans Sajjessejjnul&^es
plus bea ux poèmes, e st construit aT aide de son nets.
-^<nr^Iutôt de jeux sur le sonnet ; mais c'est encore li-
— Mfer-4e2jg rg~que d'utili ser une Torme fix^- à }}t\p. df^ s-
tination jusqu ^alorâJlûii-signalée. ^
Ce n'est pas une métrique nouvelle qu'apportait
Verlaine ; ceux qui le disent se trompent, c'était au-
tre chose, c'était l'assertion que l e poète doit assouplir
la la jiffu€ poétique à son génie propre et dédaigner d/ y
p lier son génie ; c'étai t de préférer net teme nt une-b é-^
r ésie au code poétique ac cessoire de la rime et de
symétrie, à une faute contre l^e ssence poétique, à une
%
f.
178 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
déviationjle^ia phrase chantée ; c'était la trouvaille de
procédés pour peindre l'intime de Tânie humaine sans
déroger à la majesté du lyrisme, mais en en rendant
les plus frêles nuances."^
Considérez cette même tentative de faire aboutir la
Muse pédestre et familière, chez M. François Coppée,
et comparez : mieux que toute explication la confron-
tation des œuvres indiquera de quel art Verlaine sait
ennoblir le sujet en y touchant avec de menues res-
sources, mais avec son rythme particulier d'une ligne
si noble que toute vulgarité est impossible ; ce n'était
43 ^ seulement la vulgari té qu'il cha ssait du ve rs, m ais
la pointe, mais réloquence ou, mieux, la rhétor ique,
et la rime folle et ce qui n'était que littérature.
En cela il se ralliait au grand mouvement poétique
\ J^ où passèrent Poë et Baudelaire, dont le but fut^de_j:ÊS=_
serrer les attributs de_ la po ésie, de n elui per mettre
de chanter que des instants vraiment dignes d'un style
d'a^Sp àï'at. Les Tnîïmtes heïïrèuses^ de Baiïdelaire sont T
V , les mêmes que les minutes de tremblement, devant la \
O.sT/ divinité ou l'amour, de Paul Verlaine. Qu'on n'objecte /
"^ pas que Baudelaire contribua plus que tout aujxe à J
édifier les murs solides où Verlaine fit brèche. .Lui
(^nssi rherchait à s'évader, il n'osa t ouc her au ve rs et
choisit le pocme en prose ; s'il eût vécu, peut-être eût-
il élargi ses tendances de liberté.
/^Mais je n'ai voulu qu'indiquer la nature de l'évolu-
/ tien du vers chez Verlaine ; prémisses et principes d'élar-
l gissemenl dans le fonds et dans la forme, voilà ce qu'il
\ apportait : ce qui est plus inq)ortant, c'est qu'il fut toute
une âme complexe et nombreuse, pleine d'apparitions
PORTRAITS
179
sombres l\ faces d'assassinés, pleines de vierges Marie
long-voilées et de Christs aimables et s'inclinant vers
sa faiblesse d'homme, abondante en masques variés et
clairs, avec les voix si mélancoliques, dans des Tria-
nons que menace l'automne, et que cette âme resta
toujours fraîche, qu'il nous la montra sans cesse en
plus de douze recueils de chansons, où le temps fera
peu de déchet (sauf quelques pièces de circonstance
en Sagesse), sans défaillance d'artiste, sans redites,
avec long bonheur. Et s'il ne fut un prosateur qu'oc-
casionnellement, de quelle jolie allure s'en va sa phrase,
butante, objectante, serpentine, pleine d'apartés et de
réflexions, dans les coins de Paris qu'il affectionnait.
C'était une âme très sensible, très diverse, très vibrante,
non pas une âme femme, comme dit M. Zola, mais
capable ^ de_j;ecueillir ré cho des plus fines sensations ^
ce que doit être l'âme d'ur^ppèteu-^
Jules Lalorauc.
Celait un jeune homme à l'allure calme, adoucie
encore par une extrême sobriété de tons dans le vête-
ment. La figure, soignement rasée, s'éclairait de deux
yeux gris-bleu très doux, contemplatifs. Nul n'apparut
avec un geste moins dominateur et un langage plus
uni; nul ne fut moins comédien, moins personnage
littéraire ; ce qui n'empêcha la littérature d'être toute sa
vie. La littérature, il la concevait non pas comme une
chose par elle-même existante, mais comme un reflet,
une traduction d'une philosophie. Non point qu'il eût
jamais tenté des poésies didactiques, ou qu'il se fût
jamais prêté à plaider une thèse; il existait, à son sens,
il existait dans sa nature d'âme, un art, un besoin de
saisir la philosophie comme une chose vit^e ; les phé-
nomènes et les idées se simplifiaient en lui. L'idée de
l'être ou du devenir se, ramenait à des questions per-
sonnelles, et les grandes inquiétudes sur la destinée
étaient ses problèmes de tous les jours et la matière de
ses soliloques. Au début de sa jeunesse, cette tendance
lui assura comme un bonheur ; aux dernières années, il
en vécut anxieux.
il
IÔ2 SYMBOLISTES ET DECADENTS
Après les premières recherches, il avait trouvé les
fondements de sa doctrine dans les livres de Hartmann.
Sa joie d'ailleurs était de vivre par le regard. C'était
un fidèle du Louvre et du Cabinet des estampes, un
dévot du tableau et de l'image. Deux attirances nettes
le tiraillaient, l'une de curiosité d'art, l'autre d'apos-
tolat. 11 eût aimé enseigner, instruire, prouver par de
la pureté les bonnes intentions du grand Tout qui se
crée lui-même ; il était adepte du bouddhisme mo-
derne, — comme un apôtre, du christianisme. Mais sa
dilection allait aussi toute aux Primitifs qui peignirent
des âmes, et sa curiosité à tout ce nouveau décor de
Paris que la vie lui offrait libre à parcourir, puis il fut
conquis par l'art exquis de Watteau et ses fêtes aux
discrètes mélancolies, de sorte que sa première œuvre
imprimée fut dédiée à la gloire de Watteau et que la
littérature l'emporta en lui sur la philosophie.
Après un volume de vers philosophiques qui fut peu
montré, qui fut annulé, voici les Complaintes ; la pré-
face des Complaintes peut donner une idée du ton du
volume détruit, c'en est, pour ainsi dire, un peu de la
substance ; c'est ce qu'il gardait du ton de ce volume
par lui jugé insuffisant. Pourquoi ce litre et cette
forme chez le moins anecdolier de nos poètes ?
Ceux qui savent, en leur ame, saisir l'étendue et la
variété des phénomènes sont exempts d'orgueil ou de
vanité. La complexité des choses finies et le silence de
l'infini leur imposent une voix claire et distincte, mais
sans cris. Ils hésiteraient à émettre des hypothèses, à
tenter de divulguer l'inconnu, à gravir les premiers
degrés de l'inconnaissable d'un ton trop oratoire. On
PORTRAITS l83
ne peut^ dans la quête du vrai, prendre à son compte
le langage des héros grandiloquents.
D'autre part, bien des intangibles vérités ne sont
saisissables que par leurs contrastes qui sont, dans la
vie, les douleurs, les misères, les ridicules. Un senti-
ment qu'un personnage de drame trouvera grand et
exaltant, le philosophe le jugera petit et humble, non
à cause de son essence, mais par la forme brève et in-
complète qu'il prend en lui-même, en face de l'idée
qu'il se forme de l'essence même de ce sentiment. Le
philosophe ne peut oublier les contingences et les rela-
tivités et les points de contact cosmogoniques qui, à
la rencontre, heurtent et abaissent l'enflure des âmes
(il y en a toujours). Puis, tant qu'on ne peut con-
clure, et produire une vérité nouvelle forte d'évidence
et qu'on doive prêcher, ne vaut-il pas mieux ne pas
faire trop parade du sérieux de sa science et l'exprimer
en souriant? Donc c'est à travers le Paris mental et
passionnel, contrastant avec le Paris quotidien et
d'aflaires, que Laforgue va en méditant, en écoutant,
en répétant. Lors sa complainte est tantôt une séré-
nade à l'impossible, ou la parade du clown qui pour-
rait expliquer le sens des choses du cirque, mais ne
veut qu'y faire réfléchir par un trait topique, encore un
bilan de recueilli qui rentre en sa chambre de travail,
et récapitule, d'une ironie un peu triste, les dispro-
portions (d'autres diront monstruosités) qu'il entrevit
tout le jour.
C'est étudier la disparate entre le possible et le réel
que composer ainsi ; cette disparate est source d'effets
comiques, oui, au premier degré ; mais elle est aussi
l84 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
tragique ou, mieux, triste, triste pour le contempla-
teur ; la nécessité de traduire ces deux nuances exi-
geait un ton spécial, à créer ; donc, pas ou peu d'élans
d'éloquence, des vers très soucieux de l'allure du lan-
gage contemporain, des strophes nettes, calquées, non
sur la durée rythmique, mais sur la durée de la phrase
qui saisit un fait, une sensation ; le livre devait être
comme un ensemble de chansons mélancoliques ; pour-
tant comme Laforgue voulait faire voir, et non chanter,
il s'arrêta à ce titre, à cette gamme des Complaintes.
Un errant, plus ou moins musicien, raconte aux pas-
sants, en langage populaire et poétique, avec des re-
frains, des faits, et il appuie son dire en exhibant une
image populaire. Tel est le personnage principal qui se
détaille dans ces Complaintes qui demeureront et
comme une date et comme une œuvre.
L'Imitation de Notre-Dame la Lune est une multi-
forme élégie cosmogonique. C'est l'étude des reflets de
la Lune à la Terre dans l'âme d'un songeur. C'est l'é-
tude de sentiments modernes semblables, quoique
diminués, à ceux des anciens pour Phœbé ou Tanit.
Ce n'est jamais Hécate. Le règne de l'astrb nocturne
est pacifiant. Le plus révolté de ses sujets, c'est le
poète rêvant qui la considère, comme autrefois l'astro-
logue, mais sans plus y chercher le chiffre de son mys-
tère. Elle est là, — elle est diverse, pourquoi? et
comment le savoir. Elle se mire dans des I)lancheurs
à son image, âme pure ou cœur de romances. Pierrots
mélancoliques et malins, sceptiques sauf vis à- vis la
blanche existence dans des carrières de craie, où ils
passent le temps à figurer sans parole des représenta-
PORTRAITS
tions du monde. Elle se mire dans les profondeurs
sous-marines, son reflet est comme un blanc cier^^e
sortant des silencieux laboratoires où les êtres glissent
ou rampent sur des féeries de végétaux pourpres, re-
couverts de l'onde opaque, près des polypiers, des
assises madréporiques de mondes en formation. Elle
sait tout, et elle ignore tout, puisque éteinte, puisque
déserte, puisque seulement réflecteur. Quelle leçon
pour cette Terre, ronde comme un pot-au-feu ! comme
il est dit dans le Concile féerique.
Si Vlmitation de Noire-Dame la Lune dépeint le
décor de la nuit, et décore les vitraux de la Basilique
du Silence,, le (Concile féerique met en scène ceux qui
viennent détruire celte paix des cbosespar leurs vouloirs
et la contorsion de leurs allures en quête de vie et de
sensations. La Dame clierche le décor de gala et de
fêtes amusantes qu'elle exige autour d'elle, et le ciel
absolument nu se pare pour elle de toute son anima-
tion intérieure. Le Monsieur n'aperçoit, lui, que le
monde monotone, sans spectateur éternel. Que faire en
ce monde sans allées réelles, sans imprévu que les
frêles embûches de l'illusion ? rien de mieux que de les
croire réelles, et tous deux y croient à demi, se compor-
tent comme s'ils y croyaient tout à fait ; tj'est le destin
des philosophies que d'être oubliées dans la pratique de
la vie ; à ce prix, au lieu de la désoler, elles en sont or-
nements et parures, et les deux protagonistes reconnais-
sent que la Terre est bonne, en acceptant simplement
les multiples conseils du Chœur et de l'Echo. Vivre en
toute simplicité et ne plus trop creuser, vivre à la bonne
franquette, selon l'illusion de fête générale et épanouie
t86 symbolistes et décadents
de la Dame, ou bien les tréteaux disparaîtraient pour
ne plus laisser voir que des déserts gris.
En ces mêmes temps d'où date le Concile féerique,
Laforgue terminait les Moralités légendaires. L'es-
sence en est semblable à celle de ses poésies, mais ici,
au lieu que le poète parle, supposant à peine parfois
comme porte-parole son Pierrot, à la fois madré et de
bonne foi, impulsif et philosophe, ce Pierrot nourri
de métaphysique et discuteur (avec la bonne termi-
nologie) qu'il a inventé et qu'il faut mettre à côté des
autres Pierrots célèbres, celui de la chanson et celui
de Banville. Laforgue choisit des personnages, et c'est
Salomé, Andromède, Ophélie, le prince Hamlet, Pan,
le socialiste Jean-Baptiste qui se jouent dans les événe-
ments, parmi les décors de rêves ou de réalité trans-
posée.
Oh ! l'adorable livre de variations personnelles !
C'est Laforgue qui se transfigure dans ce capricieux
Hamlet dont l'idée vitale est à tous moments balayée
par le plaisir qu'il éprouve à rimer la plus petite fa-
cette de son chagrin ; c'est lui encore, le bon monstre
d'Andromède, dont l'âme s'éveille en belle parure, dès
que les caresses de la jeune Andromède, enfin apprivoi-
sée, l'ont débarrassé de sa forme extérieure et gauche ;
c'est lui, le Pan qui poursuit la Syrinx en lui expli-
quant son rcve de vie ; et les silhouettes féminines qui
y passent représentent sa notion de la femme, à partir
de l'idée un peu trop eflarouchée et a priori qu'en des-
sinent les Complaintes et le Concile féerique. Salomé est
un futur petit Messie féminin, la femme qui a abordé les
hautes sciences ; son boudoir est une coupole d'obsor-
PORTRAITS 187
vatoire, son piano une lyre pour accompagner non des
romances, mais la traduction lyrique de ses hauts con-
cepts pbilosopliiqucs ; c'est la femme qui sait, non pas
d'après les manuels, mais se confronta avec les sciences
biologiques et astronomiques ; quoi d'étonnant que
cette jeune fdle à la si suprême beauté soit savante
comme un savant de vingt ans doué de génie, et que
ses points de comparaison elle les établisse, non avec
les autres petites fdles, mais avec les nébuleuses qui se
créent dans l'infini? Salomé, ce serait peut-être la
compagne duc au prince Ilamlet, une union qui serait
collaborative et pensante.
Eisa, la petite Eisa, n'est qu'une jeune fille de la
foule, parée seulement de beauté. Sa science de la vie,
précoce quoique sommaire, sa prescience plutôt, non
documentée mais si bien aiguillée vers les routes des
sens, déconcerte le jeune Lohengrin, échappé des bu-
reaux de Mont Salvat, comme souvent les jeunes filles
poussées en pleine serre chaude du monde étonnent le
bachelier encore engourdi d'humanités. Et Ruth, du
^firacle des Roses, joint Salomé et Eisa. Elle n'a pas
les pensées de Salomé ni les curiosités, elle en a le
calme et les obstinations, et la dernière figure, la plus
douce, est celle de la Syrinx si fière d'ell#, de son in-
tangibilité, qu elle préfère s'évanouir au miroir des
eaux pour laisser entier. le rêve de Pan, lui soustrayant
la désillusion du tous les jours en le hantant de la mu-
sique de sa voix.
Et, autour de ces silhouettes de pensée pure, quel
admirable décor tout d'invention, depuis la fête à
l'Alcazar des Iles Esotériques, avec ses clowns philoso-
l88 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
phes et ses acrobates sentencieux, jusqu'au triste Else-
neur, jusqu'à la vallée du Gazon Diapré irradiée de
printemps.
Ce livre fait foi des beaux livres que nous eût donnés
Laforgue. Gela et ses poèmes suffisent à constituer sa
physionomie, à nous faire regretter les développements
des idées consignées dans les notules fragmentaires
publiées après sa mort.
Pour dire toutes ces choses ténues, il s'était forgé
un style d'une extrême souplesse, sa phrase a l'allure
d'un bel entrelacs. Point de parures ni de surcharge.
Elle chemine très vite, pressée d'arriver à une autre
idée, mais sa hâte ne l'empêche point d'enclore tous
les mots essentiels ; ces mots sont choisis de façon à
provoquer dans Tesprit de multiples rappels d'idées
analogues ; des parenthèses sont indiquées, contenant
le germe d'un alinéa que le lecteur peut se construire ;
cette phrase est vivante, ondoyante. Peu de musique,
mais une plastique perpétuellement mobile, perpétuel-
lement évocatrice, parfois des allitérations, des rappels
de sonorité, mais toujours pour le sens. Voyez le
commencement de Perséc et Andromède, la cérémonie
de Lohengrin, les monologues d'IIamlet, et le chant à
l'Inconscient, les conseils de Salomé, et pensez que le
maître alors qui dominait toute prose était Flaubert, et
qu'il fallait chercher, chacun de son coté, une formule
qui n'eût pas cette implacable beauté, et celte trop ré-
sistante certitude, cet absolu de ncttelé incommode
pour exprimer les nouvelles idées complexes dont
c'était l'heure de naître à la littérature.
Sa perte est irréparable dans notre évolution litlé-
PORTRAITS 189
ralre, car il Ait avec nous un de ceux de la première
heure, un de ceux qui fondèrent le mouvement poé-
tique actuel. Et sa manière de hardiesse philosophi-
que et de lihre style, qui pourrait dire l'avoir reprise ?
Je lui vois des lecteurs qui l'imitent de trop près, je ne
lui vois pas de successeur, dans cette note moyenne
entre le lyrisme et l'ironie, éclairée de grandes échap-
pées de lyrisme pur où il excella. Nous étions alors
fort peu nombreux, la perte d'un d'entre nous dimi-
nuait fort notre effectif, et nous nous comptâmes faci-
lement en l'accompagnant jusqu'au cimetière perdu,
quatre au plus, car Paul Bourget, venu là comme son
ami des plus anciens, n'était pas des nôtres, esthéti-
quement parlant, et mon regret contre l'injurieuse
sottise de la destinée s'accroît, quand je songe aux af-
fections nombreuses dont l'entoureraient maintenant
tant de jeunes écrivains de talent.
11
Georges Rodenbacli.
Ni forêts ni collines ne bossèlent la largeur plate des
Flandres. La terre arable s'y enchaîne aux dunes sa-
blonneuses, et la plaine continue par la rive mobile de
l'Océan. Des tours d'église, des chapelles de couvent
éminent seules, sous le ciel brouillé, du niveau des mal-
sons basses, individuelles, au plus familiales qui se
pressent autour d'elles, ouailles, comme autour d'un
doigt levé, initiateur et guide ; et dans ce pays tout
prairies et champs, jardins et maraîcheries, la race
ancienne, blonde et têtue, robuste et lourde, prudente
et avocassière, oscille des frairies aux prières, des ker-
messes aux béguinages. La race est sans nuances. Qu'elle
contient peu de types qu'on pourrait se représenter mé-
ditant, comme dans les panneaux des primitifs, aux
fenêtres à croisillons d'oi^i s'entrevoit un long canal
rectiligne et muet, avec sa chaussée d'herbe rase broutée
par de prospères moutons, et sur ses eaux, une lourde
barque, ou bien le bateau de voyageurs, fumeux et
poussif, glissant à travers les traînes recourbées que
jettent, d'une rive à l'autre^ les nénufars et tant de
plantes d'eau.
PORTRAITS 191
La Flandre est reslce nationalisée, ses communes
ont résisté à la poussée d'un gouvernement central,
mais la machine et l'industrie l'ont profondément mo-
difiée. Si le ciel de Flandre est demeuré cette chose
prodigieusement sensible à toutes variations de couleur
et dôme encore le paysage d'un successif kaléidoscope,
varié de toutes féeries de l'humidité, la tuile a chassé
le chaume ; des cubes blancs do briques crépies ont
remplacé l'ancienne maison basse, et des musiques tri-
viales et modernes sonnent aux carillons. L'art de ces
provinces est dès longtemps en déchéance. Il n'y a
plus guère de bons peintres flamands; il n'y avait
plus, dès lontemps, de poètes.
Georges Rodenbach est le premier qui ait réveillé la
Muse qui dormait en ce pays. Elle sortait d'un long
hiver de songes, quand elle revit autour d'elle le vieux
décor, la huche, le rouet, Falcôve profonde dont le
mur est gaiement bariolé de plaques de faïence, et
le métier de dentellière, où elle écrivait jadis de si
douces arabesques. Elle se frotta les yeux et sortit,
pour regarder la façade de la vieille maison qui se ré-
percutait encore, comme en un miroir d'étain poli,
dans le calme canal rectiligne et muet. La façade de
bois, fouillée industrieusement, comme par un taret
artiste, était d'un gris plus noirâtre, et les fleurs poly-
chromes s'étaient fanées. L'ornement d'or emblémati-
que était vert-de-grisé au pignon. Gela tenait pourtant
encore, mais tout autour de sa propre demeure dés
teintes crues s'étaient peintes sur toute la face des mair
sons voisines. Les heurtoirs ouvragés avaient disparu.
Au lieu des mariniers et des bourgeois riches, en file
SYMBOLISTES ET DECADENTS
heureuse, des pauvresses en longues mantes noires, des
paysans en blouses bleues et des prêtres noirs marchaient
sur les dalles silencieuses du quai, où autrefois la bonne
Muse avait vu tant de richesses sur les galiotes, tant de
velours et d'or sur les femmes et de si belles plumes à
la toque des hommes ; et la Muse avait les cheveux
gris. Elle rejeta comme disparate d'elle son ancien
manteau de fête, et triste se remit à son métier de
dentellière, et quand elle rechercha en elle-même les
vieux refrains populaires, elle ne les retrouva plus.
On parlait bien parfois de Tiel Ulenspiegel, mais si
peu ! L'usine fumait, les artisans chantaient des gros-
sièretés ; aux coins joliets de la rêverie, l'araignée avait
amoncelé ses toiles, et la pauvre Muse vit bien que le
passé était enterré sans autre survie qu'elle, et ne pou-
vant guider les hommes par l'ancienne mélopée dont ils
avaient perdu le sens, elle se mit à réfléchir sur le pré-
sent, elle chercha à l'expliquer. Elle rêva, en marchant
à petits pas sur le gazon des béguinages, en parcourant
lentement les églises, fermant les yeux aux bondieu-
series de plâtre peint, pour ne les rouvrir qu'à de vieilles
toiles familières. Elle rêva sur son propre silence, sur
sa lampe sereine dans la chambre sans murmures, près
la rue frigide et calme comme la neige de la nuit au
premier éveil du matin. Elle se perdit à suivre les
méandres des broderies. Elle ne chanta plus, elle parla,
d'une voix précise, mais lointaine, comme atténuée.
Elle expliqua en rattachant sans cesse le présent à ses
vieux souvenirs, comme deux fils qui furent rompus et
qu'elle réunit en rêvant, tristement et doucement.
PORTRAITS 193
Depuis la Jeunesse blanche l'estime de ses confrères
a donné à Rodenbach ses grandes lettres de naturali-
sation française ; c'est un de nous. Le causeur qu'il est,
fin, abondant en notations aiguës, est vivace de notre
terreau de Paris, et son pays n'est à ces moments pour
ceux qui l'ccoutent que comme un fond discret qu'il
évoque ou dissipe à sa guise. L'écrivain est resté fidèle
aux voix d'autrefois, aux horizons plaqués sur les yeux
de son enfance. Il est, ce qui est assez peu fréquent chez
nous, un intimiste. Il enlumine les missels d'un vieil
évangile, d'un commentaire vivant, où prient des re-
cluses, de scolies, où chante un contemplateur. Dans sa
terre d'exil, des personnages taciturnes se définissent
le silence et leurs rares mouvements, et se perfection-
nent entre eux les idées fmes que leur inspire l'assi-
duité presque monacale de leurs réflexions sur l'âme
des choses ; il y a là un décor éteint exprès, mi-jouré,
d'une chapelle à la Vierge où pendent les ex-votos de pè-
lerins selon l'Inconscient. Les humbles créants qui lui
parlent rencontrent un confesseur un peu bouddhiste.
Mais c'est après s'être grisé de la joie des couleurs d'un
Ghéret, du ballet de la rue parisienne qu'il entre en la
cellule où il soupèse, sur une balance à lui, les infini-
ment petits de la rouille des choses. Le glas du Voile, les
mains lunaires d'Ophélie et ses cheveux inextricables,
il les rencontre partout parce qu'il les porte en lui. Il
194 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
sait les vies brillantes et fanfarantes, mais volontaire-
ment il entoure d'une étamine ou d'une mousseline
brodée de dessins blancs l'enfant de son rêve, et il a élu
terre d'évocation Bruges, la ville aux carillons, la ville
mi-déserte, la ville où les Memlink brillent comme
châsses d'améthyste dans le silence propre d'un hôpital.
Il a choisi Bruges, non tant le Bruges réel qu'un Bruges-
Musée cpi est à lui et qu'il développe.
Or, Bruges-la-Morte sort du suaire des ans. Bruges-
Li-Morte s'en a a pour laisser place à une résurgence, à
la venue, à l'infiltration d'une vie plus moderne à
travers les vieilles pierres, et tel est le sujet du Ca-
r (Honneur.
Il y a dans toute ville morte, mais riche de la gloire
de l'art, des gens de vrai bon sens, curieux de beauté,
amoureux de mélancolie, qui adorent les pierres saures,
l'encens dans l'église silencieuse, la douceur résignée
d'une vie nonchalante, bousculée à peine un jour parle
brouhaha d'un marché, et revivant le dimanche de so-
bres pompes de cloches et de processions, et la joie d'une
quiétude encore plus parfaite. Ceux-ci, à Bruges, eussent
désiré qu'il y ait chez eux, un point spécial en Europe,
une ville évocatoire, galerie d'architectures, avec une
vie d'ancêtres accrochée aux murs et contée par toutes
les boiseries et les meubles d'antan ; et ce beau qu'ils
eussent créé eût été le but de visites de rêveurs, de
pèlerinages de sages. Les arts graphiques et la pensée
des philosophes se fussent éjouis de cette ville-asile, de
ce havre de tranquillité. Quelle belle chose en notre
Europe financière et militaire, où la meilleure hypothèse
de demain ne nous offre que la vision horrible d'une ar-
PQRTRAITS 195
mée industrielle, d'un peuple de comptables matés par
la macliinalité du calcul et d'ouvriers peinant près des
hauts-fourneaux, quelle belle chose qu'un train stop-
pant dans une gare dénuée de wagons de marchandises,
tranquille comme une station de petit village, et qu'on
entrât dans une cité, où tout serait « luxe, calme et
beauté » et aussi rêverie près de l'ombre du passé, ville
vivotante sauf les voix amies de l'art, ville-chroni-
que, fabuleuse presque d'irréalité par le contraste
avec les turbulences circonvoisines, et que le sable des
minutes se concrétât en un coin distinct des multitudes,
et qu'un exemple fût d'une cité de recueillement.
Mais intervient l'usinier, l'homme d'affaires, le per-
ceur d'isthmes, le combleur de rivières, et l'on trouve
plus facile de transformer que d'aller créer au loin.
Ceux-ci à Bruges, insoucieux de l'esthétique, pour-
suivent une résurrection, le retour des nefs sous forme
de steamers, et la création du monstreux cabaret
qu'est un port de commerce. Gomme ils promettent
l'or, ils entraînent l'acclamation de la foule. Donc
Bruges, munie d'un port, luttera contre Anvers, contre
Hambourg. Les piles de charbon, les entassements des
ballots, toute la broussaille sale des docks s'installera ;
les bordées cosmopolites des matelots^s'éjouiront de
l'orgue mécanique à côté des grossières danses des
paysans devenus mercantis. La chose n'est pas faite
encore, mais elle est commencée. C'est l'effritement
d'une tranquillité pieuse que considère Borluut de cette
cage de carillonneur, où il entreprit de désapprendre
aux timbres la valse de Faust pour y restaurer l'écho
des antiques Noëls. C'est la vieille heure, l'heure de la rê-
iqG symbolistes et décadents
verie,de la méditation, llieure longue du repliement sur
soi-même qu'il écoute à la cadence voilée des vieilles
horloges que collectionne Yan Huile. Mais cette chanson
menue comme la sonorité d'une vieille argenterie délica-
tement maniée est trop frêle pour lutter avec le bruit nou-
veau de fanfares, d'orches trions, de clameurs de bourse.
Son rêve se démolit sur la terre ; cependant qu'il s'isole
de plus en plus haut jusqu'à la dernière plate-foi me
du beffroi les formes parentes de celles à son image ne
vivent plus que dans les nuées ; sur le pavé des places
on fait des affaires. Le carillonneur est I3 seul habitant
mental de la ville qu'il s'est créée. Non I il a trouvé son
analogue, TEve de ce tiède milieu de mémoire réflé-
chie. Mais si l'étreinte du songe laisse Borluut brisé,
elle la rejette, cette douce Godelieve, dans la file des
pénitents qui, au jour anniversaire, venus d'un proche
couvent, marchent pieds nus sur le pavé inégal et dur.
Les âmes fidèles sont broyées, les âmes de passé se
cloîtrent, dans le monastère ou l'abdication du bon-
heur, car elles ne peuvent vivre, froissées de bourrades,
insultées, lapidées dans le tohu-bohu de la ville qui se
rue au marché et hurle vers les banques. Borluut et
Godelieve sont des désespérés. Ils apportent en tout
acte une foi sérieuse et haute, et l'amour leur semble,
quand ils se rejoignent hors la légalité quotidienne, les
divines épousailles. Godelieve pour Borluut, c'est la
femme et c'est l'agneau. Borluut pour Godelieve, c'est
le seul homme, parce que seul il écoute et perçoit les
vibrations de la pensée ; ce SQraient les amants heureux
dans les Yérones où a parlé l'Esprit, les blancs caté-
chumènes enchaînés par leur mutuel regard, dansant
PORTRAITS 197
nus et innocents devant les phalanges célestes. Mais
quelle impossibilité de vivre dans la ville du port de
commerce, parmi les marteaux qui clouent les caisses,
et les tenailles acharnées à déballer les lointaines épices,
et la voix des criem s d'additions. Borluut et Godelieve
peuvent être la vraie vertu ; comme ils parlent une
simple langue d'extase, ils ne pourront passer inaperçus
dans une Babel du chiftre. Godelieve pleurera, Borluut
mourra, un poète entendra leur élégie.
Légende du Nord, fragment de la nouvelle Vie dos
Saints pareille à l'ancienne, en ce sens qu'elle enre-
gistre les miracles de désintéressement, et la vie simple
de ceux qui ne sont sensibles qu'à l'Infini se manifes-
tant en eux et autour d'eux. Les lentes prières accom-
pagnent les quenouillées dans les veillées des naïfs
émus, et quand la prière est finie, avant de recommen-
cer, une voix douce conte une illustration de l'acte de
foi. d'un accent d'amour et de désir, une histoire trem-
pée de larmes. Ln très court détail des circonstances
accompagne le récit probant comme un apologue, un
peu mystérieux comme un lied. On cherche à faire saisir
la nuance des âmes dont on parle, prochaines de celles
des auditeurs, mais qui ont déjà vécu toute leur vie. Ce
sont narrés semblables à celui des amour^de Barluut et
de Godelieve. A travers le décor local et le ton qu'il com-
mande, une part de vérité générale le réunit aussi à la
longue complainte des âmes sentimentales et crucifiées,
à cette grande laisse qui commence aux amours de Tris-
tan, à cette grande phrase à laquelle chaque poète unit
une parenthèse, la chanson de l'amour béni et savoureux
que les circonstances brutales modifient en martyrs.
198 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Ils sont touchants, ces amoureux pâles, dans la cité
où les moteurs et les dynamos vont faire irruption. Le
carillon de Borluut est comme l'orgue d'un vieux
maître de chapelle, qu'on taxe, de folie, parce qu'il se
souvient toujours de quelque fulgurante apparition de
sainte Cécile descendue sur des rayons de mélopée,
pour ajouter l'ivresse de la beauté entrevue à celle des
vingt ans sonores du musicien. Et la pauvre Godelieve
aux yeux de lac, au teint de lait, n'est-elle pas de la
famille de ces douces femmes closes dans une quoti-
dienne simplicité, enrichissant de profondeur tout dé-
tail de vie qu'elles touchent, à travers qui les peintres
primitifs ont effigie les saintes femmes, celles qui
pleurent aux pieds du Christ et les madones un peu
lourdes et gauches, mais d'un si intime recueillement,
auprès de qui l'enfant Jésus tourne les pages d'un
livre ? Elle est d'une tendresse, sans élans de paroles,
profonde et victorieuse comme l'habitude, avec des
ténacités d'héréditaires passions, des souplesses cachées
de tiges de lierre sous l'épaisseur des feuillures. C'est
une passionnée aux mains jointes, mais si ardente que
les feuillets de l'Evangile lui apparaissent semés des
lettres poupres de l'amour, et sa logique extase la mène
aux portes de fer rougi de la passion.
III
Rodenbach s'est beaucoup souvenu. C'était son
droit. Il s'est remémoré la terre natale et l'a déinaillo-
PORTRAITS 199
tée de l'oubli. Une partie de son talent vient de ses
solides attaches avec le passé. C'est par là qu'il a
exercé sur la littérature de sa petite patrie, tout en se
fondant dans la nôtre (car il n'y a qu'une littérature
française et on peut y évoquer les Flandres au même
titre que les villages cévenols), une grosse influence. Il
a retrouvé des clefs perdues pour rouvrir la chartre de
l'église des ancêtres. Il a indiqué la voie à ses compa-
triotes. Ils ne le disent pas tous, mais tous le savent.
Et songez qu'il fut seul en cette province immense et
décuplée par l'indifférence littéraire que fut la Belgique.
Si un homme a triomphé de son milieu, c'est bien lui.
Le seul De Goster avait écrit là-bas, au milieu d'acadé-
miques patoisements, bouffons, comme si de beaux
esprits de canton avaient pratiqué la littérature fran-
çaise, ou qu'à la cour de Soulouque le petit nègre eût
brillé dans les cérémonies officielles. Sans doute Paris
n'était pas loin, mais, intellectuellement, aussi éloigné
qu'au temps des plus somnolentes diligences. Roden-
bach a rappioché les distances et donné aux siens un
salutaire exemple. C'est le moindre de ses mérites,
mais c'en est un, et actuellement, je tiens à le dire, nos
lettres et nos lettrés n'ont pas, lorsqu'il quitte Paris
pour retourner là-bas, d'ami plus chaud, pius sincère,
plus sûr et plus prêt, sans accentuer un seul de nos
défauts, à vanter haut- et ferme ce que nous pouvons
avoir de qualités.
Vîllîers de risIc-Aclani.
Notes à propos d'un livre récent.
I
A un temps convenable après la mort de Villiers de
risle-Adani, M. du Pontavice de Heussey met au jour
un volume anccdolique touchant la biographie de l'écri-
vain disparu, et quelques dates de production de ses
œuvres. Les premiers chapitres de ce livre sont pieux
en ce qu'ils fixent la généalogie dont l'écrivain fut fier,
curieux en ce qu'ils dissipent plausiblement les ombres
que quelques contestations laissaient planer sur ce
droit aux aïeux dont il fut si jaloux, intéressants parce
qu'ils nous content des périodes de prime jeunesse sur
lesquels peu de documents, sauf celui le plus inté-
ressant, du commencement de Y Avertissement (Chez
les Passants, p. 287). Après ces bonnes pages
sur les années d'apprentissage, le biographe entame
l'histoire des années de maîtrise, et là rien n'est à gla-
ner d'inédit, rien qui n'eut été conté par le maître ou
quelques-uns de ses vieux amis, et rien de saillant
à relever, que quelques erreurs légères et, il est vrai,
sans nocivité pour la mémoire du biographie.
La légende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar
202 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
ont ensablé le souvenir de cette vie, n'est de nul inté-
rêt ; fondée sur tels passagers avatars imposés à l'écri-
vain par sa détresse, tels récits de concessions à la
grande presse déterminées par ce même urgent motif,
sur telle prodigue loquacité à propos de ses prochaines
œuvres, naturelle si l'on pense qu'elles étaient, ces
œuvres, sa vie même, cette légende est puérile et, à
vrai dire, ne narre rien.
Le seul point peut-être qui offrirait quelque intérêt,
mais celui-là se retrouve en la vie de presque tout
écrivain d'exception, serait d'énumérer et d'expliquer
quels furent les éditeurs, inconnus, besogneux, fan-
tastiques parfois, éphémères presque toujours qui
osèrent seuls risquer les responsabilités financières de
ces livres, et démontrer que sauf vers la fin de la vie
de Villiers, ce furent dans les plus jeunes et les moins
pécuniaires des revues, dans des papiers de lettres
aussi audacieux qu'éphémères, que furent publiés con-
tes, romans et drames, dont ils comptèrent parmi
les meilleurs ornements et sacrifices, dont ils demeurent
pour les bibliographes les plus efficaces curiosités.
Ainsi passim existent ces pages dans la Revue fan-
taisiste, la Revue des lettres et des arts revue fondée par
Villiers, la République des lettres, devenues classiques,
et d'autres si inconnues comme le Spectateur, revue
franco-russe où parut par exemple Y Inconnue (des
Contes cruels) .
Comme date (il est inutile de le redire), Villiers de
risle-Adam appartint et fréquenta au groupe dit le
Parnasse contemporain ; dans une explication plus
large que celle qui enferme celte dénomination de
PORTRAITS
203
groupe sur quelques personnalités qui défendent encore,
attardés, les vieux rythmes de la poésie romantique,
les Parnassiens de ce temps étaient, en somme, des no-
vateurs sinon de fait, du moins de goût. L'Ecole récla-
mait, contre un modernisme assez lâche, le droit à
l'évocation des mythes, à résurrection historique, à
l'exotisme ; ses alliances allaient vers les peintres sym-
boliques et les préraphaélites, et aussi défendaient les
premiers impressionnistes ; son engouement se préci-
sait musicalement vers Wagner ; en prose les adeptes
voulaient suivre Théophile Gautier et Banville dans
leur art de la nouvelle un peu ailée, contemporaine,
mais de haut. L'influence de Flaubert fécondait leurs
rêves épiques.
Yilliers fut presque l'un d'eux par quelques-uns de
ces points communs, mais il s'en distinguait éminem-
ment par la possession d'une philosophie personnelle et
parle don d'ironie, rarement départi aux jeunes écrivains
de ce moment, et aussi par une souplesse à manier diflé-
rentes formes d'art, rarement exercées dans le cénacle.
Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux ; poète en
leur gamme, il le fut peu et peu de temps ; ces brode-
quins lui furent-ils trop étroits, c'est probable, et, en
ce cas, il rentrerait dans cette nombreuse «atégorie des
poètes français qui rejetèrent le rêche et strict instru-
ment de l'alexandrin pour confier alors leur rêve à la
prose cadencée. Le poème en prose aux proportions
étendues tout au long d'un conte, souvent aussi le
poème en prose pris, laissé, repris au long d'un conte
pour en interpréter les musiques principales et théma-
tiques, la large phrase rythmée du poème en prose
204 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
appliquée à la farce, pour y donner nette la configura-
tion d'un personnage et, en face, de vives et cursives
railleries écrites à plaisir dans l'impersonnel et presque
le plus administratif des styles, tels sont les deux
points les plus opposés, contrastants de la manière
de Yillicrs. Idéalement des façons d'aborder les sujets
aux amples développements issues de Poe, d'Hoffmann
et de Flaubert, des façons de développer (le premier) les
risibilités d'une certaine science moderne, pratique et
opaque, procédant en cela de Poe mais avec toute l'in-
vasion )d'un procédé de plaisanterie résidant en la gravité
de l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour en-
châsser la calembredaine, et des façons d'insérer en des
pages narratives et coupées en petits intervalles, des
crissements secs de formules brèves frappées en mé-
dailles, déduites en illusoires proverbes et en bouffons
aphorismes. Ces caractères marquent une série d'œuvres
diverses, soit, parmi tant, F Amour suprême, la Mal^
son du bonheur, Véra, le Phantasme de M. Redoux, la
Machine à gloire, le Plus beau dîner du monde, la
Couronne présidentielle, et, dans de plus amples pro-
portions, mais dans une semblable genèse du procédé,
Tribulat Bonhomet et l'Eve future.
Bonhomet, l Eve future, Axel, sont les trois points
élevés de celle série d'œuvres, de ce laborieux travail
de trente ans. Bonhomet (ici ouvrons une parenthèse) ;
en toute œuvre, si parfaite qu'ait cru l'ériger l'auteur,
si peu vaniteux que fût, il semble, Yilliers, il dut, lui,
le correcteur perpétuel, croire des pages menées com-
plètement à bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en
faisant toute restriction, puisque la détresse en pouvait
PORTRAITS 20D
hâter les publications, — en toute œuvre, se produisent
bientôt des fanures, apparaissent des lézardes, des dra-
peries s'éliment, des ors s'émincent, des opales meurent.
Il semble qu'en le livre ci-étudié une part surtout
souffre déjà l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut
plus vivement écrite, plus imprégnée du souffle con-
temporain. C'est la comédie, ou plutôt l'intermède
comique qui s'entrelace aux idées sérieuses, lyriquement
dites ; et s'il reste de Bonliomet l'image puissante d'un
Prudhomme, d'un Prudhommc développé, devenu
fort, car son ignorance et son incapacité d'intellect
peuvent à cette heure diriger et utiliser les ressources
pratiques de la science, quelques-uns, beaucoup dcîs
mots qui émaillent le texte ont pâH. Mais il reste une
puissante caricature d'un certain esprit, ou plutôt d'une
certaine allure d'existence scientifique. Bonhomet est
avec justesse le représentant d'une science qui est
beaucoup plus une nomenclature qu'une science pure^
et qu'il sait d'ailleurs réduire à la pure nomenclature ;
il est le médecin fier et ignorant et solennel. Il n'est
pas l'homme de la science ; il est le fétichiste des ré-
sultats grossiers de quelques spéciales méthodes ; il est
à la science ce que les perroquets des plagiaires de la
foudre (Histoires insolites) sont à la littérature.
Aussi dans l'Eve future, ce rêve de si loin, qui peut
venir, comme le raconte M. du Pontavice, d'une anec-
dote touchant quelque lord anglais dont le singulier
suicide fut frappant, du propos un peu étonnant au
moins d'un ingénieur américain, qu'on aperçoit là, ou
plaisant à froid, ou un peu exalté d'enthousiasme pour
Edison, mais qu'on pourrait aussi voir issu d'un esprit
12
206 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
préoccupé longtemps du joueur d'échecs de Maclzel
aussi ayant longtemps sondé le mystère de quelques-
unes des plus poignantes nouvelles d'Hoffmann (car il
existe le mythe de Goppélia), dans l'Eve f attire, dans
cette production bien nouvelle les fanures sont la place
presque maintenant vacante qu'y ont prise les lazzis,
aussi des manques dans l'intérêt, au premier abord
toujours croissant, lorsqu'on repasse par les longues
préparations scientifiques, par où Villiers veut donner
à son songe les allures de la vraisemblance et de la
probabilité (soin inutile), tandis que s'ajeunit le long
développement de l'idée mère « Ah ! qui m'ôtera
cette âme de ce corps » dont l'incantation s'étend en
longues et lentes musiques captivantes dans les cha-
pitres Par un soir d'éclipsé, l'Androsphynge, l'Auxi-
liatrice. Incantation, Idylle nocturne, Penseroso.
A quoi doit-on attribuer ces légères tares de l'Eve
future, cette inutile démonstration de la machine de
l'Andréide, et les quelques vains soliloques d'Edison,
et même le superflu de quelques dialogues avec lord
Ewald ; à côté des chapitres précités, à côté de cette
définition de l'Andréide « dont le propre est d'annuler
en quelques heures, dans le plus passionné des cœurs,
ce qu'il peut contenir p«ur le modèle de désirs bas et
dégradants, ceci par le seul fait de les saturer d'une
solennité inconnue, et dont nul, je crois, ne peut ima-
giner l'irrésistible effet avant de l'avoir éprouvé ». A
côté de « il nous est permis de réaliser, désormais, de
puissants fantômes, de mystérieuses présences mixtes...
cependant ce n'est encore que du diamant brut, c'est
le squelette d'une ombre attendant que l'ombre soit »,
PORTRAITS 207
pourquoi les inutiles descriptions de la chair artifi-
cielle, etc. La raison qui nous en apparaîtrait la plus
claire, c'est que Villiers, peu confiant en l'intelligence
philoso])hique des lecteurs à qui il s'adressait, a cher-
ché à créer pour eux un livre philosophique et lyrique
qui fut en même temps amusant ; de là le découpage
des chapitres ; de là des contrastes et des moyens de
dramaturgie facile ; de là la concentration superflue de
toute l'idée du livre en tout ce récit des aventures de
M'"'' Any Anderson, aussi le portrait-charge de Miss
Alicia Glary, parfois poussé trop au grotesque, émaillé
de mots d'une condensation plutôt apparente. Villiers a
voulu être amusant, et dépasser, sur le terrain de la lit-
térature fantastique, les adaptateurs heureux, comme il
espérait en égaler les maîtres réels ; les taches de
l'Œuvre d'art métaphysique, de la légende moderne
dont il avait conçu l'idée, appartiennent en propre au-
tant au milieu amhiant, au milieu qui ne sait tolérer
l'idée pure qu'enguirlandée d'anecdotes plaisantes,
qu'au tempérament de l'auteur et à son penchant vers
la raillerie.
II
L'esthétique particulière de iVilliers de l'Isle-Adam
quelle es t- elle .^
u Le génie pur est essentiellement silencieux, sa ré-
vélation rayonne plutôt dans ce qu'il sous-entend que
2o8 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
dans ce qu'il exprime ; pour se rendre sensible aux
autres esprits, il est contraint de s'amoindrir pour
passer dans l'accessible.
« Il est obligé d'accepter un voile extérieur, une fic-
tion, une trame, une histoire dont la grossièreté est
nécessaire à la manifestation de sa puissance et à la-
quelle il reste complètement étranger ; il ne dépend
pas, il ne crée pas, il transparaît.
(( Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier
que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne de-
vient-il pas absolument admirable lorsque la lumière
se produit... Le génie n'a point pour mission de créer
mais d'éclaircir ce qui, sans lui, serait condamné aux
ténèbres. C'est l'ordonnateur du chaos ; il appelle, sé-
pare et dispose les éléments aveugles, et quand nous
sommes enlevés par l'admiration devant une œuvre
sublime, ce n'est pas qu'elle crée une idée en nous,
c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée
qui était en nous^ obscure à elle-même, s'est réveillée
comme la fdle de Jaïre, au toucher de celui qui vient
d'en haut (Ilamlet, Chez les Passants, p. ^o, un ar-
ticle déjà paru dans la Revue des Lettres et des Arts,
vers i863.)
Mon art, c'est ma prière, et, croyez-moi, nul véri-
table artiste ne chante que ce qu'il croit, ne parle que
de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense ; car ceux-
là qui mentent se trahissent en leur œuvre dès lors
stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir
œuvre d'art véritable sans désintéressement, sans sin-
cérité.
Il faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et
PORTRAITS 20()
transfigure ces deux dons indissolubles dans la science
et la foi. (Souvenir, Chez les Passants, p. /i3.)
La littérature proprement dite, n'existant pas plus
que l'espace pur, ce que l'on se rappelle d'un grand
poète, c'est l'impression dite de sublimité qu'il nous a
laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l'œuvre
elle-même, et cette impression, sous le voile des lan-
gages humains, pénètre les traductions les plus vul-
gaires (La Machine à gloire).
La philosophie, nous la trouvons aussi éparse au
long de son œuvre en quelques phrases.
(( Mon mégaphone même, s'il peut augmenter la di-
mension, pour ainsi dire, des oreilles humaines, ne
saurait toutefois augmenter de Ce qui écoute en ces
mêmes oreilles — ... Quand bien même j'arriverais à
faire flotter au vent les pavillons auriculaires de mes
semblables, l'esprit d'analyse ayant aboli dans le tym-
pan les existences modernes, le sens intime des ru-
meurs du passé (sens qui en constituait encore un
coup la véritable réalité), j'eusse beau clicher en
d'autres âges leurs vibrations, celles-ci ne représente-
raient plus aujourd'hui, sur mon appareil, que des
sons morts, en un mot que des bruits autres qu'ils
Went, et que leurs étiquettes phonographiques les
prétendraient être, puisque cest en nous que s'est fait
le silence.
Ainsi tu oubliais cependant que la plus certaine de
toutes les réalités, celle, tu le sais bien, en qui nous
sommes perdus, et dont l'inévitable substance en nous
n'est qu'idéale (je parle de l'infini) n'est pas seulement
que raisonnable. Nous en avons une lueur si faible, au
12.
2IO SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
contraire, que nulle raison, bien que constatant cette
inconditionnelle nécessité, ne saurait en imaginer l'idée
autrement que par un pressentiment, un \ertige; ou un
désir. » [Eve future).
. « Maître, je sais que selon la doctrine ancienne,
pour devenir tout puissant, il faut vaincre en soi toute
passion, oublier toute convoitise, détruire toute trace
humaine, assujettie par le détachement. Homme, si tu
cesses de limiter une chose en toi, c'est-à-dire de la dé-
sirer, si, par là, tu te retires d'elle, elle t'arrivera, fé-
minine, comme l'eau vient remplir la place qu'on lui
offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être
réel de toutes choses en ta pure volonté, et tu es le
dieu que tu peux devenir.
Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Echappe-
toi comme eux par la foi dans l'Incréé. Accomplis-toi
dans ta lumière astrale, surgis, moissonne, monte.
Deviens ta propre fleur. Tu n'es que ce que tu penses,
pense donc éternel...
Ce qui passe ou change vaut-il qu'on se le rappelle ?
Qui peut rien connaître sinon ce qu'il reconnaît. Tu
crois apprendre, tu te retrouves, l'univers n'est qu'un
prétexte à ce développement de toute conscience. La
loi, c'est l'énergie des êtres, c'est la noiion vive, libre,
substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, émeut,
anime, immobilise ou transforme la totalité des deve-
nirs. Tout en palpite. Te voici incarné sous des voiles
d'organisme dans une prison de rapports. Attiré par
les aimants du désir, attrait originel, si tu leur cèdes,
tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La
sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en
PORTRAITS 2 T I
chaînes de plomlj. Et toute cette vieille extériorité,
maligne, compliquée, inflexible — qui te guette pour
se nourrir de la \olition vive de ton entité — te sèmera
bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses chi-
mismcs et ses contingences, avec la main décisive de
la mort. La mort c'est avoir choisi. L'impersonnel
c'est le devenir... Ayant conquis l'idée, libre enfin de
ton être, tu redeviendras, dans l'Intemporel, esprit pu-
rifié, distincte essence en l'esprit absolu, le consort
même de ce que tu appelles une déité... Saches, une
fois pour toujours, qu'il n'est d'univers pour toi que
la conception même qui s'en réfléchit au fond de tes
pensées... Si, par impossible, tu pouvais, un moment,
embrasser l'omnivision du monde, ce serait encore
une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change
comme tu changes toi-même et qu'ainsi son apparaître,
quel qu'il puisse être, n'est en principe que fictif, mo-
bile, illusoire, insaisissable... Tu es ton futur créa-
teur... Ta vérité sera ce que tu l'auras conçue. » .Axel.
Partout, dans l'œuvre de Villiers, contes ironiques,
contes philosophiques, drames à longs pans allégoriques,
cet hégélianisme poussé au nihilisme presque vis-à-vis
du monde extérieur.
Présentée, ironiquement, en charge,* en longues
phrases grandiloquentes, partout la même idée ; dans
un monde d'ombre et d'illusion, des passants vont, ir-
responsables, sans lumière, sans bâton, sans guides,
emmurés dans leurs sens, la sottise humaine n'étant
que l'ignorance ou le mépris par ignorance d'anciennes
et immuables vérités ; les passants circulent autour de
rares initiés, qui se doivent reconnaître seuls en leurs
212 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
cerveaux, seuls en leurs Abolitions, et dont le devoir est
de se créer sans cesse supérieurs par l'affînement de
leurs désirs vers la pureté et l'idée. Ces gens d'élite
portent dans leur âme le reflet des richesses stériles
d'un grand nombre de rois oubliés (Souvenirs occultes) ;
si vous élargissez le sens de cette phrase, vous aurez
l'idée-mère d'Axel.
A cette constatation quasi désespérée dans sa noblesse,
— à savoir qu'il n'est nul but que l'existence même, à
condition qu'elle soit cérébrale, — pour adoucir le dur
chemin solitaire, Yilliers offre la foi, la foi en des êtres
de limbes, semi-existants vers la limite du monde réel,
fantômes de bonté, anges perceptibles à qui les peut
apercevoir. « Impénétrable à des yeux d'argile, la face
du messager ne peut être perçue que par l'esprit.
Efflux et assises de la nécessité divine, les anges ne
sont, en substance, que dans la libre sublimité des
cieux absolus, où la réalité s'unifie avec l'Idéal. Ce
sont des pensers de Dieu discontinués en êtres distincts
par l'effectualité de la toute-puissance.
— Réflexes, ils ne s'extériorisent que dans l'extase
qu'ils suscitent et qui fait partie d'eux-mêmes. »
Ces êtres de limbes apparaissent aux prédestinés, à
ceux qui ont su garder le libre état de leur conscience
et de leur sens, dans le sommeil, dans la vision, dans
des minutes rares et brèves d'exaltation ; les contacts
qu'ils font subir étant de nature toute spéciale, et n'en-
gendrant que des vibrations tout intellectuelles, il faut,
pour éprouver le choc et ne le point laisser passer
comme une léthargique minute, y être préparé, pour
le comprendre, il faut y avoir, dès l'abord, réfléchi.
PORTRAITS
l3
savoir que tout dans la matière est complexe, que dans
la vie intellectuelle tout est ténèbres, sauf ce point fixe
auquel il faut croire, qu'elle est éternelle et émanée d'un
Dieu.
C'est la foi, la foi philosophique que Villiers admet
comme constat de la vie, avec ses troubles et ses la-
cunes, et comme solide bâton d'appui, il offre la foi en
Dieu, sous les auspices du christianisme. Il aime le
christianisme, de race, de foi, d'admiration pour ses
martyrs et aussi de dilection pour l'habileté de ses mi-
nistres. Grands ils sont à ses yeux comme consola-
teurs, grands comme impeccablement obéissants à des
maximes dont ils n'ont d'autre clef pour les bien com-
prendre que de les connaître supérieures à leurs cer-
veaux par l'étrangeté poussée à l'absurde de leurs pro-
positions ; si l'homme les pouvait comprendre, seraient-
elles d'origine divine, Villiers ne le croit pas. Donc,
en principe, deux choses sont établies, l'homme n'est
qu'un cerveau reflétant des pensées, sa joie est rêve
( Véra) , sa douleur est déception (La Torture par F es-
pérance), et son éphémère existence, si elle n'est celle
d'un passant, ne peut se résoudre que dans l'afllrma-
tion par le talent ou la vertu d'une identité du vivant,
ou d'une recherche de ressemblance tentée par lui vers
une belle minute d'éternité, c'est-à-dire une minute
de Dieu.
Sa foi, sa philosophie, qui se confondent sont, en
ses œuvres, éparses. Descendant de ses principes,
Villiers, s'il considère le monde vivant, le traduira
dans les Contes cruels, et sous ce titre : Chez les Pas-
sants. Des fantaisies politiques alterneront avec des
2l4 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
peintures de natures inférieures, un peu par-ci, par-là,
pour le contraste, émaillées de belles apparitions
d'âme. Son découragement se traduira par VÈve fu-
ture, nœuds d'impossibilité sur impossibilités dénouées
par un impossible savant, pour un homme taxé à
l'avance d'être unique. S'il incarne un rêve plus élevé,
plus près de la raison pure et de Féternelle passion, ce
sera Axel.
L'Eglise et toutes ses promesses de paix, la science
et tous ses infinis de connaissances, l'or fantastique en
ses puissances et ses quantités les plus hautes, si dé-
mesurées (( qu'il en devient un sceptre », l'amour de
deux êtres prédestinés, exceptionnels, plus qu'uniques,
fruit de la recherche de deux races l'une vers l'autre
aidées par d'occultes presciences, les sciences d'Orient,
les traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beauté,
ne peuvent aboutir qu'à un dialogue et à la mort —
l'or et l'amour n'auront pu servir par leur échec qu'à
créer un signe nouveau ; les deux renonciateurs qui se
seront trouvés par la prédestination, et la féerie du de-
venir, exposeront ainsi la désertion des Idéals.
Cette œuvre d'Axel, ce beau poème dramatique (car
fût-il avec ses larges développements du discours
conçu pour quelque scène?), on nous la présente vo-
lontiers, comme le testament littéraire et philosophi-
que de Villiers. Et de fait, toutes ses idées antérieures
s'y représentent revêtues de phis mystiques et plus ou-
vrés vêtements, ses symboles y apparaissent plus déta-
chés de la trame anecdotique ; nous la devons donc
accepter ainsi comme œuvre capitale et caractéristique,
surtout, seulement même parce que la mort est venue
PORTRAITS
interrompre le défile des œuvres ; ces tables de pro-
messe en tête des livres, et des phrases éparses dans
les textes démontrent clairement qu'Axel n'était pas
l'expression de sa pensée définitive. Au moment du
duel, Axel dit au commandeur : « Vous avez, j'ima-
gine, entendu parler d'un jeune homme des jours de
jadis qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur
ce plateau syrien surnommé le Toit du monde, con-
traignait les rois lointains à lui payer tribut. On l'ap-
pelait, je crois, le vieux de la Montagne, eh bien... je
suis, moi, le vieux de la Foret. »
Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqué
comme en préparation, à tel début du livre, n'eût ap-
porté, parallèlement à Axel, une autre note, et nous
eût démontré dans l'âme de Villiers de TIsle-Adam
plus encore de complexité.
Sa métaphysique dont nous ne connaissons que les
résultantes par ces quelques phrases qu'échangent Ha-
daly et lord Evvald, Maître Janus et Axel, phrases
poussées nécessairement h la pompe du drame, et quoi-
que explicites non très développées, nous en eussions
eu le commentaire dans ces trois tomes : De F Illusion-
nisme, De la Connaissance de l'Utile, L'Exégèse divine.
Evidemment, d'avoir lu, on peut s'imaginer quelles
idées ce seraient, sous ces trois titres, construites et
expliquées, mais la certitude ne se pourrait établir que
si des notes ou des fragments de ces livres sont un
jour décelés à la curiosité.
2l6 SYMBOLISTES Eï DÉCADENTS
II
La formation intellectuelle de Yilliers, la date de
ses œuvres, l'heure des influences et quelles sur sa
pensée et sa production ; nul n'en ignore ; récapitulons
qu'après les premières poésies déjà deux drames : Elen
et MoFfjane, affirmaient un auteur dramatique, et que
le faire d'Axel s'y trouve embryonnaire. Dans Elen,
drame de cape et d'épée, avec les romantiques
pourpoints et les épées des étudiants du ïugendbund,
s'isole, fragment égal à des œuvres futures, un rêve
d'opium. Isis, l'œuvre interrompue, amène, avec un
art complet et complexe, tout le livre, vers une très
large et belle scène finale ; Bonhomet, qui fut long à
paraître en librairie, la Revue des Lettres et des Arts
en donnait déjà Claire Lenoir, le fragment le plus im-
portant, et non dépassé par les additions postérieures ;
les Contes cruels s'éparpillaient depuis celte date au
long des revues ; puis ce fut L'Eve future, plusieurs
fois réécrite, puis Akédysseril, puis L'Amour su-
prême, les Histoires insolites et Axel.
L'influence la plus profonde qu'on puisse déter-
miner est celle d'Edgar Poe. Dans les hautes con-
ceptions de ses personnages féminins, d'une si stricte
élégance et de sobre éloquence, on entrevoit des sou-
venirs de Lifjeia» Aussi, dans le tour plaisant des contes
grotesques, Hoffmann lui fut inspirateur par cette
PORTRAITS 2 I 7
double vision de la personnalité humaine ; des âmes
pures presque invisibles, circulant au milieu de cari-
caturales et presque animales apparences. De Baude-
laire sans doute sont venues à lui de belles visions de
nuit, et de tristesse sous les étoiles, et de Wagner, la
méthode symphonique de ses dernières œuvres et le
culte de la cadence dans les phrases initiales des ti-
rades. Certaines sont scandées, développées, rythmées
comme de la musique. Le procédé éclate surtout dans
lEve future. Dans Axel, la recherche de la cadence
musicale est moins profonde, et fait place le plus sou-
vent à une recherche de proportions serrées dans les
répons dramatiques et les scènes antithétiques les unes
aux autres. A côté de cette influence sur la façon
d'écrire (car il n'en est guère trace dans l'intime pensée
que reflètent les livres), Wagner eut encore pour
l'écrivain français le prestige de celui qui avait fait son
œuvre, tout son œuvre, grâce au concours des circons-
tances et de sa volonté (voir la Légende moderne. His-
toires insolites), et peut-être l'exemple du réformateur
allemand arrivé, après transes, au faite de toute gloire,
soutint-il souvent, dans la pénible vie littéraire, Yilliers,
et l'aida-t-il vers la force qui permet les œuvres de lon-
gue haleine. "^ *
La langue de Villiers est pure et son style ample ;
sa nouveauté en français est sa rythmique musicale,
non pas neuve en son existence même, puisque Les
Bienfaits de la Lune l'indiquaient, mais en son harmo-
nieux arrangement, sur la longue surface d'un livre
ou d'un drame. S'il fallait, en faisant la part des in-
fluences citées plus haut, du temps et des matières de
13
2l8 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
pensées nouvelles, que Yilliers apporte, évoquer Fécri-
vain duquel il dresse le souvenir, nous penserions
à Chateaubriand, au Chateaubriand des dernières
œuvres. Les Mémoires cl' Outre-Tombe, et le Discours
à la Chambre des pairs, et ce n'est pas la rythmique
seule de l'éloquence qui les réunit, en l'esprit du lec-
teur, mais là les rapprochements sont si évidents et
d'un ordre tellement simple, que mieux vaut se borner
à juxtaposer ces deux noms.
Gabriel A'îcaîre.
J'ai vu le cimetière
Du bon pays d'Anibérieux,
Qui m'a fait le cœur joyeux
Pour la vie entière.
Et sous la mousse et le thym,
Près des arbres de la cure.
J'ai marqué la place obscure
Où quelque matin
Quand, dans la farce commune,
J'aurai joué mon rôlet
Et récité mon couplet
Au clair de la lune.
Libre, enfin, de tout fardeau.
J'irai tranquillement faire.
Entre mon père et ma mère,
Mon dernier dodo.
Pas d'épitaphe superbe,
Pas le moindre tralala,
Seulement, par-ci, par-là,
Des roses dans l'herbe,
220 SYMBOLISTES ET DECADENTS
Et de la mousse à foison,
De la luzerne fleurie,
Aa'cc un bout de prairie,
A mon horizon.
Ainsi Gabriel Vicaire, dans son premier recueil, les
Emaux Bressans, indique son vœu d'outre-vie ! Le
poète était né en 1848. Les Emaux Bressans virent le
jour en 1884. Vicaire avait alors trente-six ans. Cette
pièce n'est sans doute pas une des dernières écrites ;
aussi, faut-il y voir, plutôt qu'une ombre jetée sur
l'âme du poète par l'appétit de la mort, la préoccupa-
tion du tombeau ou quelque pessimisme, le souci sim-
plement d'écrire une pièce aimable sur un sujet triste,
ou même quelque narquoiserie de bon vivant en face
de la Gamarde. Le poète aussi a pu vouloir, par un
poème, en apparence sans façon, au fond très de rhé-
torique, se rattacher plus fortement au sol qu'il chan-
tait, en y fixant par avance sa demeure dernière. Go
n'est point de ces épitaphes comme s'empressent, dès
leurs premiers chants, les poètes romans de s'en con-
fectionner mutuellement ; c'est plus simple de ton,
c'est tout de même artificiel. Gela appelle comme pen-
dant un hoc erat in vnlis, et si nous le trouvons, ce
sera, sur l'esprit do l'auteur, une clarté. Sans feuilleter
beaucoup, le voilà cet hoc erat in votis. 11 s'appelle
Bonheur Bressan. L'auteur déclare refaire à sa manière
le rêve de Jean- Jacques.
Avoir, près d'un pêcher qui Hcufirait à PAques,
Un bout de maison blanche au fond d'un chemin crcu<,
près des bois, el 1 M > ivre on pnysnn c.ilmo r\ vr\]rrh\.
PQIITRAITS 22 1
avec quelque beuverie et ripaille saine, de temps en
temps, sous une tonnelle fleurie.
Ainsi je vieillirai et j'attendrai mon tour,
A ne jamais rien faire occupé tout le jour.
Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage.
Mais s'il venait, rêveuse, un soir à l'Ermitage,
Quelque fillette blonde avec de jolis yeux,
Pour la bien recevoir on ferait de son mieux.
Il y a Kl non de la banalité, mais de l'exlrême sim-
plicité, avec une pointe de sentiment. Voilà une des ca-
ractéristiques du poète : assez peu difficile sur le choix
de son sujet, et sur l'ordre de l'émotion, il sait colorer
d'expression son fond un peu terne et il sait dominer,
et concréter sobrement une sentimentalité sans grand
raffinement, au moins à ce début de sa vie littéraire.
Le poète dit avoir écrit, loin des foules, là où l'inspira-
tion le prit, où le désir de traduire une allure jolie de
vie rustique s'est imposé en lui, soit qu'il vaguât dans
une cour de ferme, qu'au cours d'une flânerie il se soit
arrêté, dans quelque bouchon, à goûter ce petit vin
blanc perfide et follet, dont il écrivit qu'il est dur au
pauvre monde, et que, sous son air très doux, « il vous
mène tambour battant voir du paysage». Vicaire a
voulu donner non des Kohinnors radieusement sertis,
mais des émaux tels que les portent, aux jours de loi-
sir et de fêtes, les fermières cossues de sa Bresse bien-
aimée : c'est un tout petit peu d'or qui fournit le subs-
trat de ces croix ou de ces broches, et tout autour c'est
du bleu, du vert, du rose, et il a cherché l'équivalent
de ces couleurs fixées au feu sur les joyaux rustiques.
222 SYMBOLISTES ET DECADENTS
dans le bleu clair d'un ciel doux, dans le vert d'un
verger ; il y ajouta des opales qui font songer « au lait
qui court parmi les gaudes ». Chemin faisant, non
seulement il regardait fort les belles fdles, mais aussi il
écoutait et notait leurs chansons. Il en a retenu de jo-
liettes, qu'il a répétées en maniant ses émaux. Tandis
qu'il chante les louanges de la petite Annette :
La rose du pays bressan,
Le merle et la bergeronnette
Lui font la conduite en dansant.
La voici fraîche, gaie, alerte.
Ainsi que le furet des bois,
A ses pieds la mousse est plus verte,
Le buisson fleurit à sa voix.
qu'il chante aussi Claudine, car il ne faut pas se pi-
quer de ridicule fidélité, ou bien Rose, Rosette à qui
il redit en son style les vers à Cassandre, de Ronsard,
ou telle ballade de Villon :
Que c'était donc chose légère,
Ce cœur joli, ce coeur, bergère,
Dont si gaîmcnt tu faisais don ;
Vois, ce n'est plus qu'une amusette^
Rose, Rosette,
A l'abandon.
il s'amuse aussi à noter des silhouettes un peu ba-
lourdes, de gaies silhouettes du pays de tous les jours :
le curé de chez nous, fort bonhomme, mais savant in-
complet, et toujours écouté avec] respect par ses
ouailles qui n'en constatent pas moins avec quelle se-
PORTRAITS 223
rénilé il s'embrouille clans ses allocutions, la mère
Gagnoux, l'aubergiste chez qui tout arrive à point ; « la
danse, l'omelette » et bien des gens de Bresse, gras et
dodus qu'il compare aux poulardes de leurs pays. Il
chante une berceuse à de vaillants poupards aux faces
bien rondes qui épuisent leurs nourrices et donnent
lieu à ce pronostic, qu'ils ne seront pas des penseurs,
mais de bons vivants. Il chante aussi avec luxe, va-
riété et précision tout ce qui se mange et tout ce qui
se boit. Il ne s'arrête pas, comme d'autres poètes de la
rusticité, à décrire les pintes ilorées, les assiettes oii se
hérissent des coquelets, les bassines reluisantes, les
marmites aux panses profondes, il va à l'essentiel, à la
bonne chère. Il dit la louange de la vie facile, et sa
morale et son pittoresque il les résumerait :
^^^ Que faut-il pour être heureux en ce monde,
Avoir à sa droite un pot de vin vieux,
En poche un écu, du soleil aux yeux
Et sur les genoux sa petite blonde...
Ce serait, avec, en plus, la] compréhension et le
goût des beautés de Nature, une sagesse un peu à la
Duclos, que nous apporteraient les Emaux Bressans.
Un de plus alors, parmi les poètes de la joie légère,
du cabaret, presque du Caveau !
Heureusement que la' sensibilité du poète le con-
duit, malgré un dessein arrêté de terre à terre, de
terre à terre de terroir, à plus d'émotion, et voici dans
les Emaux Bressans une pièce qui élève singulière-
ment le volume, une pièce d'anthologie, au meilleur
sens du mot : la Pauvre Lise : c'est rustique, c'est
3 34 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
familier, c'est éloquent, c'est sobre, c'est de la beauté
simple. Lise est une fille qui aima : la voici dans
l'église sous le drap noir. Les amoureux sont ingrats,
ou du moins sont-ils amoureux ailleurs avec la même
dévotion qu'ils eurent pour Lise, et le soin d'Annette
ou de Claudine les a tenus absorbés loin de tout sou-
venir de la petite morte. Aussi pas de cierges. L'église
se vide de gens pressés, qui viennent de se confesser,
et ont hâte d'aller restaurer leur cœur allégé ; le curé,
aussi, craint que son déjeuner ne brûle ; mauvaise dis-
position pour convoquer une âme vers Dieu ! et il bâcle
sa messe.
Aux malheureux courte prière,
Ça ne rapporte presque rien.
Pas une âme autour de la bière,
On dirait qu'on enterre un chien.
et le poète se met à rêver à Lise, telle qu'il l'aima (car
lui, est venu honorer son souvenir), à ses cheveux que
le soleil venait dorer,
A ses }eux bleus de violette,
Si doux lorsque je l'aimais.
et outré de cet abandon il s'en ira, pour le repos de
Lise, en pèlerinage vers Notre-Dame de Fourvièrcs ;
pour mieux capter sa bienveillance, il n'offrira pas à
la Vierge un ex-voto, mais il donnera au petit Jésus
qu'elle porte,
Un moulin aux ailes d'ivoire
Pour qu'il rie en soufflant dessus,
PORTRAITS 2 30
ce qui sera un peu l'image de l'âme légère^ pure tout
de même, mais si sensible au vent de tout caprice que
fut Lise, et lorsque la Yierge, la seule peut-être, avec
lui, qui se souciera de Lise désormais, pensera à la
pauvrette, ce sera avec une compassion mêlée d'un
sourire, avec un sentiment léger, gai à la fois et
mouillé, et tendre comme furent ceux de l'amoureuse
morte. Tout ce petit poème, en sa brièveté, est parfait.
C'est dans ce livre de débuts où une personnalité
s'affirme malgré, des tics et des imitations, la page
d'amour qui permet de conclure à un artiste véri-
table, plus encore que le Poème du paysan, d'am-
l)ition plus grande, mais moins réussi. La Pauvre Lise
donne le gage que Gabriel Vicaire peut prendre rang
par la sincérité et l'émotion parmi les j^etits maîtres,
et que s'il n'apporte pas une manière de sentir et de
s'exprimer toute neuve, il peut placer, à côté des belles
choses du passé, des choses originales, originelles de
lui, gravées avec le burin que lui laissèrent des maîtres
disparus. Un peu de Villon, un peu d'un Béranger
qui serait lyrique ! Ce n'est pas germain du tout, ce
poème de Lise ; c'est, dans une langue rajeunie, un
peu de l'esprit de nos vieux auteurs ; ce n'est pas ly-
%rique par expansion mais par concision, marque de
bons esprits de notre littérature classique.
Je viens de parler d'imitations, de modes suivies, et
je voudrais expliquer, car les Emaux Bressans différent
fortement des volumes de vers qui parurent à la même
13.
226 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
époque. Si éloignés pourtant que ces Emaux soient,
au premier aspect, de la production ambiante, ils y
tiennent par bien des liens, et s'il n'y a pas, à propre-
ment parler, des imitations de poèmes d'autrui, dé-
finies, des influences s'exercèrent sur Vicaire. Gabriel
Vicairedébute dans les Icttresau moment où le Parnasse,
après une longue lutte, commence à être reconnu par le
public. Après les plaisanteries du début, Leconte de
Lisle et Banville sont dans la gloire ; on prise à leur
valeur les vers de Catulle Mendès et de Dierx et très
au-dessus de leur valeur ceux de Coppée et de Sully
Prudhomme. L'opinion ne fait pas, des Parnassiens,
cas de grands poètes ; le dire du lecteur de goût ou de
l'universitaire au courant se synthétise en phrases de ce
genre. « Ils ont créé un merveilleux outil pour la poé-
sie, ils ont aménagé de belles ressources pour un grand
poète, qui viendra peut-être, qui n'est pas parmi eux,
c'est sûr », c'est la phrase typique qu'on sert aux grou-
pes de poètes, à la veille d'une consécration, durant
une période plus ou moins longue, d'une façon plus ou
moins générale, et à cela que répondre du camp des
poètes, sinon : « faites mieux que nous ». A ce mo-
ment, en général, il y a déjà, parmi l'école, des dissi-
dences, et les générations plus jeunes sont déjà à la
recherche d'un idéal autre que celui qui guida leurs
aînés de vingt ans, et que ces jeunes générations vien-
nent à peine, en quittant les bancs de l'école, de cesser
d'aimer. A ce moment, où Vicaire publiait, le Par-
nasse avait reçu le premier heurt. Il lui venait de Jean
liichepin, et de ses acolytes: Maurice Bouchor et
Raoul Ponchon. « Ils étaient les vivants, parce que
PORTRAITS 227
nous étions les impassibles », a dit Catulle Mendès en
précisant la lutte du moment entre ses amis et les
nouveaux venus.
Evidemment, ils manifestaient leur parfait éloigne-
ment des Dieux hindous et tout ce qui découle des
Runes, leur animadversion pour Pallas, leur préfé-
rence pour des Aphrodites toutes modernes ; ils dési-
raient s'éloigner de l'Acropole vers les Pantins et les
fortifs ! Il y avait bien des Parnassiens qui allaient à
la guinguette et à la flâne dans Paris, des Albert Mérat,
des Antony Valabrègue, mais Richcpin voulait des
promenades plus truculentes, et le voisinage des gueux,
et l'interprétation de leurs enthousiasmes, de leurs
siestes, de leur langue. Il donnait le modèle, assez
souvent repris dépuis, d'une poésie argotique. Il vou-
lait être robuste et se servir d'une forme plus libre,
plus forte, plus frondante que celle des Parnas-
siens.
Dans ces voyages, à la quête du pittoresque, on
s'attardait sous des tonnelles et on faisait attention aux
refrains de la route, aux complaintes des chemineaux,
aux rengaines des compagnons. Les poètes voulaient de
la vie, rapide et fruste, et ils chantaient le vin des
aïeux, le vin de l'ouvrier, presque le vin dufrimardeur.
Richepin disait les Gueux, Rouchor chantait les Chan-
sons Joyeuses, et modulait des odelettes shakespea-
riennes, Ponchon s'extasiait devant la truffe, la pou-
larde et le piot. Ils mettaient à déménager l'Olympe le
même zèle que les Parnassiens donnèrent à empiler de
côté le Saint-Sulpice des Lamartiniens et les petites
terres cuites des Mimi-Pinson d'après Musset.
228 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Ce furent ces nouveaux venus qui influencèrent Ga-
briel Vicaire, et le décidèrent à un rythme doué d'aban-
don, à une langue qui recherche le savoureux plus que
l'élégant, ne se refuse pas une trivialité pittoresque,
vise le truculent, le haut en couleurs, le sain, le quo-
tidien ; ils le guidèrent vers une enquête sur le tout
ordinaire à mettre en valeur, vers le chemin des fermes,
près des haies où murmurent les oiselets, vers la chan-
son populaire et le vin qu'on boit en la chantant, et
dont on chante aussi l'agrément.
C'est à ce groupe de Richepin, de Maupassant, poète
éphémère, déduit de Flaubert moderniste, qu'il appar-
tient; il est de ceux qui louèrent avec joie le Ventre
de Paris, et la symphonie des fromages, comme on
disait alors ; il fut un des poètes réalistes, il fut un
poète de terroir, parce qu'aussi à ce moment on dé-
couvrait de ce côté ; on formait les bibliothèques du
folk-lore, on écoutait, publiait et compilait les belles
fleurs des champs des provinces françaises ; il choisit
la sienne, fleurant le bon-vivre parce que tel était le
goût d'alors et sa propre inclination, il se trouva une
sorte de patron bressan, Faret, qui crayonnait de ses
vers les murs d'un cabaret, Faret, Tami de Saint-
Amant, ce qui est son meilleur titre de gloire.
En fraternisant avec Faret et Saint-Amant, il frater-
nisait aussi avec Richepin, dans le présent, et dans le
passé avec les maîtres aimés de ce nouveau groupe de
poètes, Matliurin Régnier et les vieux auteurs de fa-
bhaux, Rulebœuf, et les anonymes dont la gloire s'est
marquée en un trait, en un dicton, sans éclairer leurs
noms. 11 y cul, certes, influence ; il gardait une per-
PORTRAITS 229
sonnalité parce qu'il se délimitait ; sa personnalité était
de chanter sa province, et aussi cette petite note de
sensitivité brève, tout de même un peu contemplative,
dont il resserrait l'expression à la fm de ses poèmes à
la bonne chère et à la joie de vivre. Ses deux qualités
n'étaient point disparates. Il y avait en ce moment-là
plus de poètes locaux qu'il n'y en avait eu auparavant;
maintenant, après un intervalle, le même phénomène
se renouvelle, et les poètes locaux refleurissent nom-
breux. Mais n'est-ce point choisir, pour chanter la
province natale, le moment où elle va cesser d'être
particulière et tranchée, de par les communications
nombreuses, et la centralisation des intelligences à
Paris. Il semble que si les poètes mettent grand souci
à conter les villes et les campagnes d'autour de leurs
berceaux, c'est qu'il est temps d'enclore d'un dernier
regard des choses qui vont disparaître ; la campagne
natale leur apparaît avec cette absolue netteté que
prennent les êtres et les décors à l'heure d'un peu avant
le crépuscule. Il n'y a plus là d'ensoleillement qui
rend confuses les fortes poussées des frondaisons. Tout
devient calme, tout prend sa stature exacte ; c'est un
bon moment pour inventorier ; et puis arrivent les
premiers attendrissements de la sensibilité du soir;
dans le silence qui apaise toute la contrée, il y a une
marche dolente des g^ns qui ont laissé le labeur^ et
une gravité sur l'aspect de tout, de tout qui va se sim-
plifier dans le soir, s'unifier. Les gestes particuliers
tombent, on va ne plus percevoir qu'une silhouette
générale ; c'est alors que les poètes pieux recueillent
toutes ces particularités vieillotes, émouvantes et char-
23o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
mantes^ et loin du soleil de la grande ville, et du disque
de feu des trains, ils en font des chansons; mais s'ils
se hâtent de les écrire, c'est qu'ils sentent bien que les
pourpres du couchant vont ensevelir leurs visions, et
que rien n'est moins sûr que d'espérer les retrouver à
l'aube du prochain matin. C'est pourquoi, je crois,
que la gauloiserie de \icaire tient de fort près à cette
petite et aimable sensilivité qui fait le grand mérite des
meilleurs poèmes des Emaux Bressans, que même ce
sont là deux faces du même sentiment qui vibre sous
la truculence de l'ode à la victuaille.
L'évolution marche toujours, et l'évolution de la
poésie lyrique, dans le dernier quart de ce siècle, fut
plus active en transformations qu'en aucun autre temps ;
à peine Vicaire s'était-il signalé bon poète en un genre,
non sans nouveauté, que voici surgir de nouvelles nou-
veautés, de nouveaux poètes, des hommes jeunes qui se
déclaraient vers-libristes et symbolistes. Leur arrivée
notoire en pleine lumière de l'art, coïncidait avec un
sursaut d'activité et d'admirable production de Paul
Verlaine, revenu d'exil, retour de passion et de tris-
tesse, redonnant des éditions épuisées, les Fêtes Galantes
et la Bonne chanson et les Romances sans paroles, et
Sagesse, publiant Jadis et Naguère, et formulant un
art poétique qui voisinait avec certaines des recherches
de ses admirateurs. La jeunesse avaitàpayer à Verlaine
un arriéré de g^loire, elle le fit ; la presse s'en exagéra
PORTRAITS • 3vSl
l'influence exacte de Verlaine. Ces écrivains nouveaux
aimaient aussi à porter à Stéphane Mallarmé l'hommage
dû à sa belle vie contemplative, toute dédiée à l'art pur,
dédaigneuse des besognes. Ils admiraient la beauté
verbale de ses poèmes et sa didactique lorsqu'il esthé-
tisait, et son exégèse du beau difficile, du rare, de
l'absolu. Le poète berné de la « Pénultième » devenait
le visionnaire radieux de l'Après-midi d'un Faune. Ga-
briel Vicaire ne comprit pas. Il eut été digne de mieux
accueillir un elTort d'art très élevé que par des quoli-
bets. Ce ne fut pas la plus haute partie de son esprit
qui lui dicta Vidée des Déliquescences d'Adoré Floupette,
chez Lion Vanne à Byzance, plaisanterie d'ailleurs
courtoise et inoffensive. Vicaire ne se donna pas le
temps de voir, d'apprendre, de savoir ; lui et son colla-
borateur Bauclair, l'auteur estimé de jolies nouvelles,
partirent sur quelques détails d'extériorité. Ils firent
des confusions parmi les écrivains, prenant un peu
légèrement les uns pour les autres, mêlant pour ainsi
dire bousingots et romantiques et de là ce petit volume,
pas méchant, pas amusant non plus, qui fît en son
temps un assez joli bruit. On préféra croire que d'aller
voir et l'on fut d'accord pour admettre, sans examen,
que les parodies de Floupette étaient •presque des
calques. Ce n'était que farce légère précédée d'une pré-
face. Le tilre en était presque tout le piquant : Lion
] dnné à Byzance ! Vanné était un mot populaire, récent,
il avait passé par les petits théâtres, par le langage popu-
laire, il était expressif et vrai ; Vicaire eûtpu le recueillir
dans une chanson de Paris, ce mot qui dit le vide de
l'épi travaillé et battu, et assimile à une cosse vide le
2^2 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
cerveau lassé, mais il le trouvait dans les complaintes
de Laforgue, employé dans son sens d'argot demi-
mondain .
Ah ! vous m'avez trop, trop vanné,
Bals blancs, hanches roses.
et ce qui eût dû lui paraître tout naturel lui parut co-
mique. Byzance synthétisait les accusations de déca-
dence. Cela avait un reflet des paroles tonnantes de
politiciens flétrissant les bleus et les verts, ceux qui
discutaient des vertus théologales pendant que les Turcs
étaient aux portes de Gonstantinople^ et appariant à
ces Grecs des gens de Paris. L'aflabulatlon de ce livret
est simple : elle rappelle assez une partie de. Jean des
Figues, un roman de Paul Arène, qui alors était sur la
rive gauche, (car Vicaire, très Bressan, était aussi très
Bive-Gauche,) un des champions violents de la clarlé,
de la simplicité, de l'atlicisme opposé au byzantinismc ;
c'était, cette préface, l'arrivée à Paris d'un provincial
mis en présence des jeunes poètes du temps, par un
autre provincial arrivé à Paris un peu avant lui, pour
pouvoir l'introduire, d'abord, pour y tenir une phar-
macie ensuite, et lui soumettre un cahier de vers imbus
des nouveaux et déplorables principes. Plaisanterie
légère! cela soulignera par contraste une date; qu'im-
porte que Mallarmé ait été pris à partie sous le nom
d'Etienne Arsenal, l'important c'est que la poésie
plaisantéc ait eu la vie plus dure que la plaisanterie cl
l'ait vue, tout de suite, se faner. Vicaire, d'aillciir ,
depuis, avait échangé des sonnets dédicatoires avec
Verlaine, il en avait subi l'influence rythmique.
PORTRAITS 233
Vicaire avait mieux à faire que de méchantes parodies,
et, à cette époque même, il faisait mieux. C'était une
petite chose très johe, très touchante, une très aimable
ileur d'art, le Miracle de saint Nicolas, son œuvre
maîtresse.
Gabriel Vicaire s'est de nouveau adressé h ce qui fut
son fond le plus ferme, la légende aimable et jolie ;
souvent, lorsqu'il s'agit pour lui de poésie populaire et
de chansons populaires, il se trompe ; sa fidélité, à des
refrains entendus, est trop complète ; il lui manque
sur ce point d'être un symboliste. En bon symbolisme,
on tenterait de se mettre au point de vue même des
auteurs de chansons populaires et d'extraire l'essence
du dict qu'on leur supposerait ; il faudrait donner le
charme et l'émotion d'une chanson du vieux temps,
sans en traduire les rides, sans reproduire les tics. On
a agité cette question dans le camp symboliste et sans
grande justesse. Certains ont cru que se réclamer de
la chanson populaire, c'était rééditer, et rafraîchir; il
ne s'agit point de cela : on a fait un chant populaire,
lorsque l'on a créé une chanson dont la spontanéité de
jet et la généralité d'inspiration est suffisante pour
que, si elle n'était datée' et si elle n'était signée, on la
pût croire un lied ou une chanson populaire écrite en
style moderne. Vicaire, trop souvent (en dehors de ces
discussions) a écrit des chansons populaires en en re-
produisant les refrains ; tantôt ce refrain est joli,
(( vole, mon cœur vole », et rien à dire à ce qu'il y en-
234 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
guirlande des variations, tantôt il est nul, c'est des
drelin, din, din, et autres onomatopées qu'il est bien
inutile de retirer de la désuétude et qui n'ajoutent à la
strophe qu'une laideur. Beaucoup de ses chansons sont
ainsi alourdies.
Dans le Miracle de saint Nicolas, il a tenté ce que
nous venons de dire être le devoir, la tâche du poète
qui s'inspire de la chanson populaire; il a voulu donner
l'essence d'une légende en une œuvre à lui d'un ton
personnel, en bien des pages il y a réussi, et c'est
avant la lettre, un Hcunsel et Gretel français qu'il a
créé là.
La légende, on la connaît, Nerval l'avait recueillie,
et bien d'autres après lui en donnèrent des variations.
Saint Nicolas, c'est dans tout l'Est, en Flandre, en
Brabant, en Lorraine, au pays Rhénan, vers le Jura
jusqu'au Rhône, le patron des enfants. Il arrive à la
date de sa fête, vers décembre, avec les premiers froids,
avec les premiers givres, tout couvert de beaux habits
et menant avec lui un grand train de cadeaux. Il pré-
cède de quelques semaines le bonhomme Noël ; il a le
même rôlequelui ; c'est un peu le même. Gomme saint
Michel a terrassé le Dragon, saint Nicolas a bâillonné
Croquemitaine ; il est l'ami de l'homme au sable qui
est utile, mais lors de ses visites dans le monde, il
lui donne tous les ans un jour de repos ; c'est un bon
saint chenu et doux, très fertile en tours ingénieux dès
qu'il s'agit de fabriquer des jouets. Nulle n'excelle
comme lui à enfermer de beaux moutons dans une pe-
tite bergerie. Il a des ateliers à Nuremberg et à Paris du
côté de la rue des Archives. Avant que ses allures ne
PORTRAITS
235
se régularisassentdevant les progrès de l'esprit moderne
qui l'a un peu cantonné, il parcourait les contrées
pour porter remède aux peines des enfants. Il semble
qu'iralla toujours à pied, respectant la charge de jouets
de son bourriquet, qu'il ne se hâta jamais car il laissa
sept ans dans le saloir les enfants qui l'avaient invoqué
avant de mourir et que tua le méchant Cagnard, la
dernière formule de l'ogre, dans le poème de Gabriel
Vicaire; mais, pendant sept ans, il leur envoya de doux
rêves.
Un joli prélude commence ce poème dramatique, ce
mystère si l'on veut ; c'est le los du vieux moine enlu-
mineur qui mettait sur le parchemin des clartés de
verrière, qui écrivait de toute son âme de pieuses et
naïves complaintes, et qui a fleuri de fraîcheur ce passé
« mélancolique ami du pauvre monde » et contribué à
dresser ce décor de rêve où
Parmi les croix, les ifs et les cyprès moroses,
L'abeille erre et bourdonne en quête de son miel,
Un rayon bleu descend des profondeurs du ciel
Et la maison des morts s'éveille dans les roses.
Puis, c'est le petit drame des enfants perdus parmi
la forêt sous l'orage et la description de l'aube de leur
voyage, et leurs invocations et leurs prières. Tout en
veillant à la simplicité ou plutôt au fondu du ton, le
poète ne fait pas parler les enfants comme des enfants.
Descriptions lyriques et invocations au Saint et à la
Vierge sont amenées un peu comme des cavatines ;
aussi c'est en chœur que les enfants prient, et quand
ils frappent à la porte de Cagnard, c'est toute une
336 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
chanson qu'ils lui disent en chœur pour montrer leur
gentillesse, et obtenir que l'huis s'ouvre. Quand ils
sont à l'abri, le poète quitte cette allure de cantique
moderne et très doux qu'il a pris, et c'est le ton du
fabliau, le petit vers pressé de huit pieds, sans formule
de strophe, qu'il prête au Gagnard pour dire ses mi-
sères et expliquer son crime. C'est au fabhau aussi qu'il
emprunte l'acrimonie réciproque des deux époux, et
leurs justes, réciproques aussi, griefs. Il garde pour
les enfants le ton du cantique, et certes là Vicaire a
trouvé une de ses plus belles, de ses plus franches et
simples inspirations : c'est avec Lise (dans Emaux
Bressans) et le portrait d'Aelis, dans Rainoiiart au
Tinelj ce que Vicaire a fait de mieux, c'est un can-
tique à la Vierge qui lave les langes de l'Enfant
divin.
La vierge Marie,
La mère de Dieu,
Sort au malin Lieu
De sa métairie.
Et va sous le pont
Pour laver ses langes,
Tandis que les Anges
Gardent le poupon.
Le battoir d'argent bat les langes que saint Joseph
se hâte d'étendre, la rivière chante et cela enchante les
peupliers de la rive, les vieux ais du pont et l'aube
éveille les fleurs « qui sont comme des pleurs dans
l'herbe mouillée ».
PORTRAITS 287
Saint Pierre des cieux,
Ouvrez votre porte,
Voici que j'apporte
L'enfant gracieux.
Et la vierge blonde
Gomme l'Orient,
Embrasse en riant
Le Maître du Monde.
C'est encore de la Madone que les enfants rêveront
quand saint Nicolas, après avoir pardonne à la Ca-
gnardc et imposé une pénitence au Gagnard, réveille
du saloir les enfants, et tout se termine non pas en
chanson, mais en un frissonnant et frais ensemble de
cantiques. Gela s'apaise en clarté pure et naïve comme
cela s'est ouvert, et c'est une pure goutlo de lumière
embrasée de mille douces transparences qu'a laissé là
tomber de sa plume Gabriel \icaire. Il n'a point dé-
passé dans toute son œuvre son Miracle de saint Ni-
colas, il l'a rarement égalé, il s'en est même rarement
approché.
#
* ♦
L'œuvre de Vicaire est abondante. Outre les Emaux
Bressans et le Mirach de saint Nicolas, voici s'éche-
lonner ses livres de vers, car le poète fut (sauf la pré-
face des Déliquescences) rebelle à toute prose. Ges re-
cueils de vers, de titres simples et heureux sont l'Heure
enchantée, à la Bonne Franquette, diu Bois-Joli, le Clos
des fées. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier,
238 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
une farce rajeunie, la farce du Mari refonda, qui est
bien m diocre et une petite comédie, Fleurs d'Avril,
où. les jolis couplets abondent, et dont le scénario fin
et naïf est bien de sa veine. Dans ses volumes de
vers il y a des chansons qui sont charmantes^ et des
chansons qui ne sont point assez légères. Il y a ce
que Yielé-Griffm appelait des jeux parnassiens, d'as-
sez inutiles ballades. A la Donne Franquette s'ouvre
par vingt-cinq de ces amusettes ; on ne voit pas pour-
quoi ce poète ému, à qui l'émotion réussit si bien,
s'amuse à rechercher de ces vers simples et bétas
dont on dit qu'ils sont de bons refrains de ballades.
Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu...
Chacun avocasse '
En vrai madecasse.
Rions donc un peu.
ou bien le vers refrain est : Je me fiche du reste... A la
grâce de Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Ban-
ville lui-même, avec son clair génie et ses habiletés de
clown, n'a pu rendre une vie intelligente à ce vieux
genre. Vicaire y devait échouer. Il y a des sonnets qui
n'ajoutent rien à sa gloire ; il y a un poème sur la
Belle-au-Bois-Dormant qui ne rajeunit pas le mythe,
mais qui est fort joliment dit. Il y a un poème : Quatre-
vingt-neuf, couronné par un jury à propos de TExpo-
sition de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas s'ar-
rêter ; la cantate, c'en est une, n'était pas de son res-
sort. Il y a un poème auquel il dut attacher de l'im-
portance, car il le publia à part, c'est une Marie-Made-
PORTRAITS 289
Icinc, contée selon l'imagerie populaire et comme un
conte tout moderne, avec un Christ apparaissant,
comme Uhde, le peintre bavarois, en peignit dans des
intérieurs modernes d'ouvriers et de paysans, tout
près, il est vrai, d'Oberammergau. L'intention était
amusante, pas toute neuve, mais intéressante, et on ne
l'avait pas tenté en vers. Vicaire est resté, en le faisant,
au-dessous de lui-même. Cela n'a ni relief, ni vie,
malgré des alternances de rythmes, par facettes, par
plans, par séries du poème, on dirait par chants, si ce
n'était si court ; il n'a pas retrouvé dans le ton voulu
artificiel et tendre, la note charmante de saint Nicolas.
Il y a, dans celte gamme de recherches du poème popu-
laire, une fort jolie chose, qui serait exquise, qui serait
avec un peu plus de beauté verbale, un petit chef-
d'œuvre. C'est l'histoire de Fleurette : là-bas, en Bour-
gogne, Fleurette a aimé. Qui? Le plus galant, le plus
brave, mais aussi le plus inconstant des rois, Henry IV.
C'est lui, le prince, qui l'a rencontrée près de la fon-
taine où elle gardait ses moutons ; il l'a regardée, elle
l'a aimé, il l'a caressée, elle s'est donnée, et tout le
village a envié sa gloire grande d'être la mie du roi. Et
puis le roi s'est en allé, vers d'autres amours ; le
village alors a retrouvé sa sévérité, !• village l'a
honnie, et la pauvre Fleurette est allée à la plus claire
des fontaines, celle où elle fut aimée, pour s'y noyer.
Or, le roi Henry qui n'a quitté Fleurette que pour
courtiser Margot revient dans le pays, et assez gaillar-
dement il veut montrer à Margot cet endroit où il a été
vainqueur, et dont il a gardé un joli parfum ; au mo-
ment où il conte sa prouesse, voici le fd de l'eau qui
24o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
amène devant le couple amoureux, Fleurette morte,
ses longs cheveux noirs et son corps d'argent ; le roi
se trouble, Margot pleure un peu, et Fleurette passe ;
étant apparue elle retourne au néant. C'est fort joli et
très tendre et très pitoyable, du bon Gabriel Vicaire.
Il y a de petits poèmes dans le sens des contes en vers,
des contes en vers de La Fontaine, de Sénecé, des contes
dans la manière du xyii*' et du xvin° siècle, comme la
Journée de Javotte, ils ont quelque élégance, mais ne
sont pas très frappants. Il y a mieux ; des recherches
dans le sens des vieux fabliaux, et surtout une tenta-
tive pour tirer de la vieille chanson de geste h-ançaise
un poème moderne. C'est tout au moins une tentative
d'un grand intérêt et un beau but que le poète s'est
proposés ; comment y est-il arrivé. Voyons le dernier
des efforts considérables de Vicaire qui soit publié :
Rainoiiart an Tinel.
Rainouart au Tinel est une courte épopée d'un
millier de vers, insérée au courant des pages du Clos
des Fées. Rien n'annonce que cette œuvre fut plus
chère à Vicaire qu'une autre ; il était d'ailleurs tout
dépourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'im-
portance plus ou moins grande de ses tentatives ;
seule, une note, toute brève au bas d'une page à pro-
pos d'un nom propre, renvoie au célèbre poème mé-
diéval d'Aliscans.
Le poète a voulu traduire la verve liéroïque et gros-
sière des anciens trouvères. Son Rainouart est un Sar-
rasin pris tout jeune ; il appartient au roi Louis (le
Débonnaire) et végète dans un coin des cuisines, tou-
jours bâfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains
PORTRAITS 24 I
inoccupées, servant de plastron à la foule des marmi-
tons sans avoir l'air de s'en soucier. Cette apathie
même excite la colère du maître cuisinier Ansaïs, qui
se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien aller jusqu'à
la voie de fait et qui le frappe au visage. Rainouart sort
de sa léthargie et écrase Ansaïs contre un pilier. La
gent marmitonne se précipite sur lui, et malgré une
belle défense il serait étouffé sous le nombre, si le roi
Louis et la reine Blanchefleur, suivis de Garin de
Raimes, du sage duc Nayme, de Salaiin de Bretagne,
de Guillaume au Gourt-\ez ne passaient pas là.
Guillaume au Court-Nez s'éprend de la belle défense
de Rainouart, et le dégage. Le roi Louis qui n'aime
point ce grand fainéant de Rainouart, le lui donne. Le
comte pense le mettre à ses cuisines. Mais, de s'être
Ijattu, Rainouart se sent un autre homme. Le sang de
son père, l'empereur sarrasin Dcsramé, et de ses aïeux
bouillonne en lui ; mais s'il veut, comme ceux de sa
lignée, porter les armes, en tant que chrétien c'est
contre eux qu'il veut lutter et il demande à Guillaume
d'aller se battre contre les infidèles. Guillaume con-
sent ; alors Rainpuart s'en va dans la forêt, il avise un
magnifique sapin, sous lequel le roi Louis a coutume
de s'asseoir pour rendre la justice, il hêle un bûche-
ron et lui ordonne d'abattre l'arbre. Les efforts du
bûcheron sont infructueux, il s'y met lui-même. Sur-
vient un forestier qui veut défendre l'arbre du roi.
Rainouart le fracasse et l'envoie se promener dans les
branches. Muni du tronc de l'arbre, il va chez un
charron^ le fait doler sur sept plans, le fait dorer aux
extrémités, il a maintenant son tinel (levier-massue)
2^2 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
qui deviendra son arme, et en revenant vers Guillaume
au Court-Nez, cet hercule terrible et bon enfant joue
abondamment du tinel sur des bourgeois. Sur ces
entrefaites il voit, en passant près d'une tour, Aelis la
fdle du roi Louis. Aelis est charmante.
Parfois rêveuse^ à sa fenêtre, elle se penche.
Elle a l'air de chercher et d'appeler son cœur.
Et la lune folâtre entre dans la tour blanche,
Aux yeux de cette rose elle met sa langueur.
A la vue d' Aelis (le portrait en est délicieux), Rai-
nouart sent de plus en plus en lui le désir de guer-
royer et d'acquérir de la gloire. L'occasion est ex-
cellente. Desramé a envahi le midi de la France.
Rainouart marche contre lui, tue ses frères, son
père Desramé, qu'on va chercher à table, pour lui dire
qu'un ennemi terrible couche son armée par terre. Ici,
se place une assez jolie chose. Rainouart a fort frappé,
le tinel a fait merveille; mais Rainouart se souvient
que tous ceux qu'il a navrés, ce sont les siens, et une
grande tristesse le prend. Il n'a pas le temps d'y dé-
faillir, car toute une armée est sur lui.
Enfin, il est vainqueur. Il retourne avec Guillaume
au Court-Nez et l'armée vers la cité inij^ériale, vers
Laon, la cité de fer; il précède Tarméc, portant le
tinel. Il arrive, Guillaume présente le héros au roi
Louis et h Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux ;
sans rien demander a personne, il se jette aux pieds
d'Aelis, lui dit que c'est elle qui avait combattu par
son bras, qu'elle lait sa force, et qu'il l'adore ; si elld
consent à être sa femme, il se fait fort de lui conquérîi*
PORTRAITS
343
un empire. La jeune fille l'a reconnu, elle consent ; le
roi consent_, et voici Rainouart heureux et plongé dans
les délices de l'amour ; de temps à autre il quitte un
instant sa femme et va voir son cher tinel qui, dans
une chambre haute, repose sur un lit de houx et de
branchages. Le tinel le gourmande (il parle, et pour-
quoi pas dans un conte lyrique), lui reproche de s'en-
dormir dans l'oisiveté et l'amour, et l'accuse de se
rouiller, force et courage. Rainouart le croit et repart
combattre l'infidèle.
Là, comme toujours. Vicaire réussit moins dans ce
qu'il recherche, les choses truculentes, violentes, fa-
milières, que dans la simple expression de son don
d'émotion naturelle, de tendresse devant la beauté de
la femme, et ce qu'il y a de remarquable dans Rai-
nouart au Tinel, ce n'est pas Rainouart mais la douce
Aelis.
De cet examen rapide d'une œuvre considérable, il
ressort que Gabriel Vicaire, écrivain doué d'une grande
originalité de détails sans avoir su se trouver un fond pro-
pre, écrivain précieux et tendre, qui se Voulut parfois
violent, restera par quelques centaines de beaux vers
qu'il n'a peut-être pa&cru des meilleurs, et lègue (ce qui
est beaucoup) une petite œuvre charmante et achevée,
le Miracle de saint Nicolas ; cette œuvre plus que
toute autre prouve qu'il y eut en lui l'étoffe d'un pri-
mitif, attendri, bien supérieur au rieur ingénieux qu'il
voulut être. Né à une époque où la poésie française se
344 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformé-
ment à sa nature. Il voulut être un mainteneur de tra-
ditions et c'est pour cela que, malgré d'heureuses trou-
vailles et bien des jolies choses, il ne fut pas un écri-
vain de premier plan. Il ne compte pas parmi les no-
vateurs de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe
un des premiers rangs parmi les Parnassiens ; il est un
Parnassien (car il se rangeait davantage à eux en
vieillissant) de seconde ligne, de second mouvement,
non un des chefs de file, mais un de leurs bons sou-
tiens. La place n'est pas énorme ; sa stature, quoique
bien prise, n'est pas très élevée.
Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra
tenir compte, non seulement des lignes essentielles du
développement de la poésie française, mais des beautés
principales qu'elle contient, on devra donner la Pauvre
Lise, le Cantique de Marie, du Miracle de saint Ni-
colas, le Portrait d'Aelis et peut-être Fleurette; c'est
déjà un joli bagage qu'on pourra augmenter de
quelques légères chansons et Vicaire sera un poète
d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître. Il n'aura
point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le
plus noble, le plus généreusement desservi, et il fut,
pour citer un de ses poèmes et non des moindres, le
beau page qui servit la Reine Poésie, n'ayant d'yeux
que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en échange,
sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais
et joyeux, un brin du vert laurier.
Arthur Riiiibaud.
Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les
vers et les proses d'Arthur Rimbaud, il parut simple
à la critique littéraire de circonscrire un peu le sujet ;
il fut de mode de considérer Rimbaud comme unique-
ment le néfaste auteur du Sonnet des Voyelles. Rim-
baud devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il
était Fhomme qui avait perpétré le mauvais sonnet, le
sonnet fou, le sonnet pervers. Certains, plus éveillés,
négligèrent l'œuvre avec une prudence respectueuse et
préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna géné-
ralement qu'un homme qui avait eu de la facilité eût
négligé les belles heures du succès, qu'il eût certaine-
ment obtenu, sitôt assagi, ce qui n'eût été évidemment
qu'une question de peu d'années d'apprentissage. Pour
quelques-uns, les plus futés, il parut certain que,
Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que
Verlaine, tout en faisant la part de l'affection, se fût
tout à fait trompé sur la valeur d'art de Rimbaud.
Donc on plaignait quelques belles facult's perdues
dans le désert ; on goûtait, sauf taches, ellipses et gon-
gorismes à contre-poil, Les Effarés et le Bateau
Ivre. Et puis, chez des gens même un peu lettrés,
14.
246 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
on préféra lire la notice de Verlaine dans Les Poètes
maudits que l'œuvre même, ce qui n'a rien d'étonnant
dans un pays comme le nôtre, ou l'horreur de l'éru-
dition est poussée jusqu'à l'amour de la conférence.
M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait
(et il est le mieux informé) sur les détails de la vie de
Rimbaud, vie d'ailleurs prédite théoriquement dans
ses œuvres ; malheureusement, M. Berrichon n'a pu,
malgré son zèle, nous renseigner que très incomplète-
ment sur la pensée d'Arthur Rimbaud une fois que
celui-ci eut tourné le dos à la vieille Europe. Il n'est
pas impossible que, grâce à son activité, des manuscrits
soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les
accueillerions ! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en
quittant l'Europe, ait renoncé à la littérature," que cet
esprit visionnaire, qui n'avait pas besoin de l'écriture
pour se formuler ses propres idées complètement, pour
se manifester soi-même à soi-même, ait dédaigné
d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à
son retour en Europe, ou encore qu'il ait subi celte
fascination du grand silence qui tombe à rayons droits
du soleil d'Orient, leçon de mutisme que donne aussi
l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire
de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un
certain dégoût, il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres
coutumes, notre iri-12 courant et toutes les habitudes
de littérature, tirée à la ligne et développée pour le
libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une
autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud,
ayant donné l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas
de se reproduire avec plus ou moins d'amélioration
PORTRAITS 247
OU de développement. J'aime mieux croire que T Orient
fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame
et de l'écritoire.
En tout cas, l'œuvre toute de Rimbaud tient dans
cet in-i2 qu'a publié le Mercure ; l'édition, très soi-
gneusement faite, est fort sobrement présentée ; s'il
n'y avait parmi les lecteurs que des poètes, tout com-
mentaire serait oiseux; mais, tout en trouvant par-
faitement risibles ceux qui déclarent ne rien voir en
cette œuvre, nous admettons qu'à certains égards Rim-
baud est un auteur difficile ; de plus, il y a peut-être
quelque cliose à dire sur la genèse et sur les buts de
ces poésies, de ces Illuminations de cette Saison en En-
fer, bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le
vers admirable de Stéphane Mallarmé :
Tel quen lui-même enfin l'Eternité le change.
LES PREMIERES POESIES
Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud,
celles que ne contiennent pas les Illuminations et la
Saison en Enfer, sont fort inégales, précieuses toutes,
parce qu'elles permettent d'étudier les influences litté-
raires qui se reflètent dans le début de cet esprit si ra-
pidement original. D'abord, fugitive, indiquée par un
petit poème intitulé Roman, assez mauvais, et par
Soleil et Chair, où déjà se trouvent de belles stro-
248 SYMBOLISTES ET DÉCADEINTS
phes chantantes et de vraiment beaux vers, l'influence
de Musset. Un peu de mlirgérisme traîne fâcheusement
dans Ce qui retient Nina. Voici, dans Le Forge-
ron, du Hugo grandiloquent amalgamé avec du Bar-
bier ou du Delacroix (celui du tableau des Barricades
de Juillet) ; du Hugo des Pauvres gens, ou même
de certaines pièces, les moins bonnes, des Feuilles d'au-
tomne, dans Les Etrennes des Orphelins. Et, tout
de suite^ ces traces effacées, dès le Bal des Pendus
et la Vénus Anadyomene^ voici que Rimbaud en-
trevoit l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la
manie satanique et le pessimisme anti-féministe de
certaines pièces, il se hausse bientôt jusqu'à l'essence
même de l'œuvre. Au regard du Voyage, voici le
Bateau ivre, et c'est dans les Paradis artificiels
qu'il faut chercher l'idée première du fond des Illumi-
nations, de même qu'à des vers nostalgiques de Bau-
delaire correspondent des lignes à' Une Saison en- En-
fer, de même que le Sonnet des Voyelles a des simi-
litudes avec « la Nature est un temple oii de vivants
pihers », de même aussi que l'appareillage constant
des mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a
peut-être déposé chez Rimbaud son goût des soleils
d'Orient : et quoi d'étonnant à cela chez un enfant
prodigue qui sans doute lisait les Fleurs du Mal h. l'âge
où les autres ont à peine lermé Rohinson ou ses innom-
brables transcriptions ?
Quelle ne devait pas être la scduclion de l'œuvre de
Baudelaire sur un esprit de celte vigueur ; le vers
mentalisé, spiritualisé, d'une matière presque miné-
ralisée à Texécution, des strophes où, comme sur
PORTRAITS 249
un fond de Yinci, des deux étranges apparaissent :
Adonaï, dans les terminaisons latines.
Des deux moirés de vert baignent les Fronts vermeils,
a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit :
Léonard de Vinci, miroir profond et sombre
Oh des anges charmants, avec un doux souris.
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays.
La forme du poème en prose, souple, fluide, pictu-
rale, réinventée, poussée — de l'estampe fantaisiste et
linéaire, harmonieuse sans doute, de Bertrand — jus-
qu'à la beauté musicale des Bienfaits de la lune, et
le rayonnement d'une intelligence large comme celle
d'un Diderot, analytique comme celle d'un Constant,
intuitive à la façon d'un Michèle t, une intelligence sa-
gace h découvrir Poe, claire à serrer en trente pages
les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois
Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d*une
technique poétique pourtant si améliorée par lui-même,
tels étaient les titres de gloire de Baudelaire, tout ré-
cemment mort, alors que Rimbaud commença à écrire.
Joignez que la destinée du grand homnffe était tragi-
quement interrompue, qu'il n'occupait point sa place
parmi les réputations, qu'on sentait l'œuvre admirable
non terminée, que la tombé s'était fermée et qu'avant
elle la maladie avait mis le sceau sur peut-être des
pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et vous
comprendrez ce que devait évoquer à cette heure-là^ à
un jeune homme génial, le nom de Charles Baudelaire.
250 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence
de Paul Verlaine.
Quand je parle ici d'influence de Baudelaire et de
Verlaine, je ne veux nullement dire que Rimbaud fût
un esprit imitateur ; bien loin de là. Mais il entrait
dans la vie, il reconnaissait au loin, dans la distance
et le passé, des esprits avec lesquels il avait des points
de contact. Si le Bateau ivre rappelle en intention
l'intention du Voyage, cela n'empêche pas l'œuvre
d'être personnelle, d'être jaillie du fond même de Rim-
baud et d'avoir en elle l'originalité inhérente et né-
cessaire au chef-d' oeuvre. Là, Rimbaud est comme sur
le seuil de sa personnalité : sorti des limbes et des
éducations, il s'aperçoit et s'apparaît en grandes lignes,
d'un coup. C'est évidemment de beaucoup le plus beau
de ses poèmes, des quelques-uns destinés à vivre, avec
les Ejffarés si indépendants et si jolis de ton, des
quelques féroces caricatures, Les Assis et Les Pre-
mières Communions. Et, à côté de ces quelques
poèmes, déjà si étonnants dans une œuvre de prime
jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent intéres-
santes au point de vue de la formation du talent de
Rimbaud : la pièce réaliste A la Musique (encore
baudelairienne) ; l'Eclatante Victoire de Sarrebruck^
une amusante transcription d'imagerie, qui n'est pas
la seule dans son œuvre ; Me^ Petites Amoureuses^
d'une langue paradoxale et cherchée, indication d'ime
préoccupation de Rimbaud vers une traduction à la
fois argotique et précieuse des truandaillcs, (Fètcs
de la Faim), qui précèdent toute une série de poèmes
en la même note libre et paroxyste.
PORTRAITS 25 1
Et Oraison du Soir, et Les Chercheuses de Poux ?
J'avoue les moins apprécier que le Bateau ivre et Les
Effarés, c'est d'une désinvolture un peu trop jeune,
d'amusant contraste avec la sûreté de la forme, mais
pas plus.
Et le Sonnet des Voyelles ?
Le Sonnet des Voyelles ? ceci demande quelque dé-
veloppement.
Il est vraisemblable qu'un homme extrêmement doué,
précoce, instruit, qui se destine aux mathématiques ou
à quelques branches des sciences aura surtout Tambi-
tion d'ajouter quelque chose à un patrimoine acquis
et de mettre son nom à côté de noms justement célè-
bres ou justement classés. Il tendra à découvrir une
loi non entrevue, au moins à perfectionner une décou-
verte, à tirer d'un fait connu des corollaires nouveaux
et imprévus. En tout cas, ce jeune savant n'aura pas
de raison de nier la tradition. Un jeune homme pré-
coce, génial, instruit, qui songe à s'exprimer par l'art,
ressentira presque toujours, aux premières heures de
sa vie, un immense besoin d'originalité. A tort ou à
raison, il se croira appelé à des modifications radicales
dans la manière de sentir et de penser des hommes de
son temps, k tort, parce qu'il ne se refld pas assez
compte de la complexité même de son esprit, et de ce
qu'il contient, à son insu, d'acquis ; avec raison, parce
que ce qui fait sa force, sa valeur, sa sève, c'est juste-
ment une façon vierge de comprendre les choses ; il
devine son univers, s'y perd et le croit sans frontières.
On repasse mille fois par ses sentiers de jeunesse, sans
s'apercevoir que c'est le même sentier, car l'humeur
2 02 SYMBOLISTES ET DECADENTS
du matin y a, comme une nature prodigieusement vi-
vace et rapide, disposé d'autres fleurettes. La difficulté
même qu'a un jeune homme d'éteindre et de traduire
ce qu'il a de vraiment personnel, qui est son regard
sur les choses et le timbre de sa voix pour en parler,
lui fait apparaître ses pensées existantes, mais difficile-
ment saisissables, parce que embryonnaires, comme
compliquées à l'excès, rares et profondes. Les coteaux
où mûrit son vin lui paraissent des Himalayas, et la
route serpentine qu'il suit, en musant, quoi qu'il en
ait, pour aller cueillir ses grappes, prend des lointains
a ses lenteurs. Une fois sur sa colline, il aperçoit des
horizons si candidement clairs qu'il est sûr qu'aucun
œil humain ne les a entrevus ; il faut bien des noms
nouveaux pour les fruits des nouvelles Amériques qui
surgissent à une contemplation toute neuve, et de là
des trouvailles et des exagérations, des chefs-d'œuvre
d'impulsion jeune, et des théories qui attendront con-
firmation, le plus souvent la trouveront dans l'âge mur,
en se dépouillant de l'acquis qui les gênait, les no-
tions antérieures une fois mieux classées. Rimbaud,
comme tous les jeunes gens de génie, eût certes désiré
renouveler entièrement sa langue, trouver, pour y ser-
rer ses idées, des gangues d'un cristal inconnu. Sans
doute I{lnd)aud était au courant des phénomènes d'au-
dition colorée; peut-être connaissait- il par sa propre
expérience ces phénomènes. Je ne suis pas assez sûr
de la date exacte du Sonnet des Voyelles pour avancer
autrement qu'en hypothèse que : Rimbaud a parfaite-
ment pu écrire ce sonnet, non en province, mais à
Paris; que, s'il l'a écrit à Paris, un de ses premiers
PORTRAITS
303
amis dans cette ville ayant été Charles Gros, très au
fait de toutes ces questions, il a pu contrôler, avec la
science, réelle et imaginativeà la fois, de Charles Cros,
certaines idées à lui, se clarifier certains rapproche-
ments à lui personnels, noter un son et une couleur.
Les vers du sonnet sont très heaux — tous font image.
Rimbaud n'y attache pas d autre importance, puisqu'on
ne retrouve plus de notations selon cette théorie dans
ses autres écrits. Ce sonnet est un amusant paradoxe
détaillant une des correspondancespo^^/^/t'^ des choses,
et, à ce titre, il est beau et curieux. Ce n'est pas la
faute de Rimbaud si des esprits lourds, fâcheusement
logiques, s'en sont fait une méthode plutôt divertis-
sante ; c'est encore moins sa faute si on a attribué à ce
sonnet, dans son œuvre et en n'importe quel sens, une
importance exorbitante^
II
U>E SAISON EN EXFER. LES ILLUMINATIONS
Les Illuminations sont-elles postérieures ou anté-
rieures à Une Saison en Enfer ? Paul Verlaine n'était
pas très fixé sur ce point. On pourrait induire l'anté-
riorité des Illuminations, et, au premier aspect, d'une
façon irréfutable, de ce qu'un chapitre à' Une Saison
en Enfer, u Alchimie du Verbe », traite d'une méthode
15
a 54 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
littéraire appliquée en quelques poèmes et pages en
prose des Illuminations. Il y a là le désaveu (au point
de vue théorétique) du fameux Sonnet des Voyelles, et
un blâme, des ironies même, à l'égard de certains
poèmes des Illuminations. Notons pourtant que le dé-
goût de l'auteur pour ces poèmes n'est pas suffisant
pour l'empêcher de les publier là, pour la première
fois. Il serait difficile d'admettre que c'est par une
humilité toute chrétienne que Rimbaud, se frappant
la poitrine, offre, en exemple à ne pas suivre, ces
vers terriblement mauvais ; il vaut mieux croire que,
tout en abandonnant une technique extrêmement dif-
ficile et dangereuse (ce n'est point de la coloration
des voyelles que je parle, mais des recherches pour
fixer les silences, et aussi atteindre par la sonorité
seule la satisfaction des cinq sens (voir p. aSg). Rim-
baud jugeait alors les poèmes en eux-mêmes dignes de
mieux que le panier. Condamner la Chanson de la
Plus Haute Tour eût été d'un auto-criticisme un
peu trop sévère.
Mais si Alchimie du Verbe prouve que les vers y
inclus et certaines proses lui sont antérieurs (pas de
beaucoup), nous verrons que les vers des Illuminations
reprennent certains passages d'Une Saison en Enfer
« Mauvais Sang »), que la langue des Illuminations
est plus belle, plus ferme, plus concentrée, que celle
d'Une Saison.
Nous croyons que si Une saison en Enfer, qui forme
à sa manière un tout, est postérieure à certaines des
Illuminations, elle fut terminée avant que toutes les
Illuminations fussent écrites, et ces Illuminations (ce
PORTRAITS -iJO
que nous en possédons) ne formaient pas un livre, ne
devaient pas former un livre enchaîné, mais un recueil
de poèmes en prose, qui pouvait se grossir à l'infini,
ou tout au moins en proportion des idées nouvelles,
ingénieuses, inattendues qui seraient survenues dans
le cerveau de Rimbaud ; car si Verlaine entend Illu-
minations, au sens de Coloursd plates, en regrettant
in titre qui fût, non Enliiniinures, impliquant quelque
fignolage, mais un autre mot sorti du verbe enluminer,
si Verlaine pense que Rimbaud a cherché un titre em-
prunté à l'imagerie polychrome, il nous est bien diffi-
cile, texte en main, d'après le titre choisi par Rimbaud
et la note des poèmes, d'être de son 3L\is. Illuminations,
à notre sens, aurait signifié pour Rimbaud, outre la
couleur d'Epinal à laquelle il pensait un peu pour le
procédé (l'Epinal et les albums anglais, surtout les
albums anglais), le bariolage cherché des fêtes à lan-
ternes japonaises et aussi le concours pressé des idées,
personnifiées en passants accourant, le falot à la main,
sur la petite place de quelque ville, plus éclairées de
l'obscurité ambiante, et aussi ce mot Illuminations lé^on-
dait à cette acception de brusques éclairs de la pensée,
aussitôt notés, cursivement et tels quels. La recherche
d'impressions, l'acceptation d'intuitioas aiguës, im-
prévues, la capture d'analogies curieuses, telle est la
préoccupation des Illummations, de ces improvisations
parfois si heureusement définitives, parfois indiquées
d'une phrase initiale, suivie d'un et cœtera motivé,
comme Marine (p. i36 des Illuminations).
liOi) SYMI30L1STES ET DÉCADENTS
UNE SAISON EN ENFER
Une saison en Enfer est l'explication de l'état
crame de Rimbaud généralisé en celui d'un jeune
homme de son temps, issu du Tiers, gêné par ce
qu'il sent en lui-même de points d'inhibition dus à son
atavisme de bourgeoisie. Ça se passe en enfer, parce que
l'enfer est en bas, si le ciel est en haut, qu'aux yeux
de Rimbaud il y a chez lui, en ce moment de son es-
prit, grouillement et non vol, et aussi parce que Bau-
delaire et, à côté de lui, Verlaine est saturnien qui parle
du seul rire encore logique des têtes de mort. Influence
dans la position du sujet, mais ensuite quelle indé-
pendance !
Rimbaud cherche les couleurs de son âme ; il re-
trouve l'histoire de sa race ; il s'est trié en lui-même
les défauts des Celtes ; des instants de mysticisme lui
ont montré qu'il eût pu être un des compagnons de
Pierre l'Hermite, un des lépreux chauflant leurs plaies
au soleil près des vieux murs, munis de l'éternel tes-
son ; des instants de violence lui montrent qu'il aurait
pu être un reître ; il eût volontiers fréquenté les sab-
bats. Il ne se retrouve plus au xvm^ Traduisons : il
ne se retrouve plus d'atavisme hors d'un catholicisme
un peu idolâtre. Il se revoit xix", il déplore que tout
n'aboutisse comme philosophie qu'au ravaudage des
vieux espoirs (voilà pour l'amc) et à la médecine, co-
dification des remèdes de bonnes femmes (voilà pour
rOUTRAlTS
le corps). Que faudrait-il pour que ce jeune liunuue
du xix'^ siècle fût heureux ? Qu'on aille à VErSprit.
Qii'entend-il parla? Qu'on retourne au paganisme,
cpi'on écoute le sang païen, qu'on rejette toute influence
de l'Evangile : tout le monde héros, et sur-homme,
comme des philosophes le diront après lui ; redevenir
l'homme qui est dieu par la force et la splendeur, sur
les débris de l'homme -dieu par solidarité et résigna-
tion. Mais je ne pense point que, en son désir de se
retremper au passé, ses désirs d'Antée se bornent à
la Grèce. Sans doute, il admettrait la définition de
Michelet : « la Grèce est une étoile, elle en a la forme
et le rayonnement » ; mais c'est vers le soleil qu'il va,
vers le soleil des vieilles races orientales, vers la vie de
tribu, et, à défaut d'un impossible vieil Orient, il vou-
dra l'Orient des explorateurs, ou la prairie des Co-
manches, comme il sied à quelqu'un qui devine
Nietzsche et se souvient encore de Mayne-Reid : puis-
sance des images d'enfance chez un génie de vingt
ans, d'images, dès lors, reflétées épiques, au point de
coexister avec la découverte de nouveaux terrains litté-
raires. On me dira que c'est bizarre. Je pense que
l'incompréhension des critiques, devant cette œuvre,
prouve suffisamment que nous somme» dans l'excep-
tionnel. Et son rêve est de se fondre avec des forçats,
comme Jean Valjean qu'il admire aussi, parmi des
pays où l'on vit d'autres vies. Foin de l'amour divin,
et des chants raisonnables des anges, foin de Vangélique
échelle du bon sens, de tout ce qui rend vieille fille, la
vie est la farce à mener par tous, et mieux vaut la guerre
et le danger, malgré qu'ironiquement on puisse se
Îi58 SYMBOIJSTES ET DÉCADENTS
rappeler à soi-même des refrains de vieille romance
— la Vie française, le Sentier de r honneur. Tout est ri-
dicule, même le salut. Alors Talcool (« j'ai avalé une
fameuse gorgée de poison ») et les délires.
Ecoutons la confession d'un compagnon d'enfer.
C'est l'Epoux infernal qui singe la voix, les gestes, les
allures de la vierge folle qu'il domine en son corps, et
dont il tient toute l'âme, sauf une échappatoire, un
sourire, une ironie, une restriction dans l'admiration.
(( Un jour, peut-être, il disparaîtra merveilleusement ;
mais il faut que je sache s'il doit remonter à un ciel,
que je voie un peu l'assomption de mon petit ami ! )>
Et cette simple restriction met tout en question,
annihile la vassalité de la femme, qui se réfugie en son
incompréhension de l'époux, comme l'époux croit de-
voir se garantir par des menaces de départ brusque.
Equilibre instable de deux êtres qui se cherchent en
eux-mêmes, f n faisant semblant de se chercher l'un
dans l'autre, et pour passer le temps et échapper à la
psychologie qui s'impose trop, des tournées dans les
ruelles noires, et des charités à deux, et des cabarets,
des aspects d'idylle exquise dans l'insuffisance de
l'amour, des désirs d'aventures où l'amour, retrouvant
toute sa liberté, retrouverait toute sa saveur. Cette
confession de l'Epoux infernal, c'est im conte déjeune
amour complexe, trouble et charmant (à rapprocher
d' (( Ouvriers », Illuminât ions, p. 178). Et si l'amour
ne comble pas cette àmc inquiète, ni l'art qu'il veut
impossible, alors le travail, la science — ce n'est
point son affaire, c'est trop simple et il fait trop chaud.
Exister en s'amusant, histrionnor à la Baudelaire, soit
POI\TFî\ITS 209
peindre des fictions, rêver des amours monstres et des
univers fantastiques, regretter le matin, et les étonne-
ments, ravis de l'enfance et ses grossissements, avoir
rêve d'être mage et retomber paysan... Il faut cher-
cher le salut vers des villes de rêve. Sur le seuil de
l'enfer, il y a des clartés spirituelles vers où tendre ;
armé d'une ardente patience, absorber des réalités;
être soi totalement, âme et corps, penseur indépendant
et chaste.
Telle est cette œuvre courte et touffue indiquant le
départ hors d'une vie ordinaire vers quelque vie men-
tale et personnelle, sur laquelle on ne nous donne pas
plus de détails.
LES ILU^MINATIOYS
J'ai dit tout à l'heure ce qu'étaient en général les
Illuminations ; regardons-les maintenant de plus
près.
Voici le petit poème Après le Déluf/e, qui nous
explique la vision de l'écrivain. Rien n'a changé, de-
puis le temps où l'idée du déluge se fut rassise dans
les esprits, c'est-à-dire peu ou beaucoup de temps
après un laps de temps inappréciable de cent ou de
deux mille ans, minute d'éternité. C'est presque en
même temps qu'il y eut Barbe-Bleue, les gladiateurs,
que les castors bâtirent, qu'on baptisa le verre de
café mazagran, que les enfants admirent tourner les
girouettes et regardent les images, qu'il y a des sen-
timents frais et des orgies, de mauvaise musique de
260 SYMBOLISTE ET DÉCADENTS
piano, c'est presque en même temps qu'on bâtira un
splendide hôtel dans la nuit du Pôle. Tout est dans
tout, au sens de la durée, naissance des pierres pré-
cieuses, superstitions, églogues et aussi le mutisme de
la nature qui cache bien ses secrets. Peut-être les
montre-t-elle un peu, au lendemain d'un déluge, dans
sa hâte à se retrouver. Alors on peut avoir des visions
.fraîches. Il serait bon que les déluges ne soient plus
dissipés, qu'il en revienne un, pas tant pour qu'on
sache, mais pour qu'on voie. La vision du poète est
monotone dans ces grands changements, et, sauf un
cataclysme, tout est pour elle équivalent et contempo-
rain. Les tableaux qui suivront sont pris des sentiments
et des monuments à la fois éternels et d'une minute de
cette humanité à la fois stable et kaléidoscopique telle
que la veut voir le poète.
Alors des mirages. Après le dernier jour du monde,
le monde barbare recommençant dans les glaces
arctiques, et retrouvant, dans un atavisme, par mer-
veille de routine demeurée, les fleurs qui n'existent pas,
les pensées humaines ; des paysages figurés où des
anges dansent tout près des labours, un décor de pri-
mitif donnant une terre de Jouvence, des décors
d'étude de nature, faits de tout près, en se penchant,
comme Fleurs, grossissement d'une motte de terre
jusqu'à l'étendue, jusqu'au désir de la mer et du ciel,
et V Aube y la joie fraîche de saisir les joies de lu-
mière des premiers .rayons d'été et Royauté, une
sorte de chanson en prose sur la royauté de l'amour,
et l'esquisse en trois lignes d'ime ville esthétique ado-
rant la beauté des êtres, des choses et des jardins.
PORÏHAITS
I (h
Puis des séries.
Voici l'enfance. Des notations d'abord d'objets et,
relatifs à ces objets, des mots étranges, des noms
propres bizarres qui ont frappé la jeune imagination,
le grossissement de la nature, le rapport que l'enfant fait
de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer, à ce qui le toucbe
le plus immédiatement, et puis les livres et les images,
leurs fastes, et leur sentimentalité, et l'instincl éveillé
chez l'enfant, un petit monde visionnaire qui se lève
en lui et que détruit la parole bienveillante et ennuyeuse
de la sollicitude des parents.
Et puis le paysage s'anime : des revenants, qui ont
été des âmes tendres et généreuses, des maisons fer-
mées le frappent. Qu'est-ce qu'une absence, un deuil,
une vente? Qu'est-ce que la tristesse et la désolation.^
Et les fleurs magiques bourdonnent, le besoin de fixer
couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la lé-
gende : il y a un oiseau au bois, une cathédrale qui
descend et un lac qui monte, et la grande peur, celle
d'une voix qu'on entend au loin et qui vous chasse.
Puis le rcve oii l'on se retrouve, où l'on se configure
à soi-même par ses desseins (V. Mauvais Sang).
On est le saint des gravures hagiographiques parmi
les bêtes pacifiques et charmées, le savant de l'estampe
d'après Rembrandt, le piéton de la découverte et de la
croisade, et, au bout du rêve, la terreur du silence.
Brève terreur ; on aime bientôt le silence : u Qu'on
me loue^'enfin ce! tombeau. » Voici le rêve infantile
d'une vie mystérieuse et contemplative au-dessous
d'une énorme cité populeuse qu'on dédaigne, où l'on
s'emmure.
2()2 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Et dans Vie (qu'il faut comprendre « rêveries »),
une deuxième épreuve du même sujet, du dernier
poème d'enfance, l'éveil de l'imagination par les
textes : les dépassant, s'exaltant, les devinant, le cer-
veau de l'enfant invente des vies, des drames, il sort
de sa personnalité étroite, suscite des personnages ; un
brahmane, créé par lui, lui explique les proverbes ; les
pensées se pressent ; il existe pour lui des minutes ra-
dieuses Q^ multiples d'intuitions géniales. « Un envol
de pigeons écartâtes tonne autour de ma pensée. » Le
roman de jeunesse, et la satiété d'avoir trop vite de-
viné la vie, et de s'être répandu en romans mentaux,
et un peu de dégoût : « je suis réellement d'outre-
tombe et pas de commissions. »
Les Villes font partie du défilé des féeries qu'a
voulu Rimbaud : luxe de mirages, paysages de rêve.
Bien des poètes, à cette heure-là, soit pris par la beauté
de Paris, ses transformations, son sous-sol, usine dis-
simulée de constructions propres, soit touchés par le
contact babylonien de Londres, ont rêvé des villes
énormes, esthétiques, pratiques aussi. Des utopistes
d'avant la guerre en ont laissé des opuscules, Tony
MoiUn par exemple. C'est celle préoccupation u (jue
deviendra Paris, que sera la ville future ? » que reprend
Rimbaud : et il dépeint des villes de joies et de fêtes
avec des cortèges de Mabs et des Fêtes de la beauté,
des bellVois sonnant des musiques neuves et idéalistes ;
il y a des boulevards de Bagdad, des boulevards de
Mille et Une Nuits où l'on chante l'avènemenl de
quelque chose de mieux que la journée de huit heures.
On synthétise les lignes architecluralcs : on retrouve,
PORTRAITS
363
par l'art, la nature primitive, et l'on fait, sur ce mo-
dèle, des jardins ; des passerelles et des balcons tra-
versent la ville ; un cirque, du genre de celui de Sys-
sites de Flaubert, enserre tout le commerce de la ville
et en débarrasse le demeurant ; l'argent n'y a plus de
prix — plus de villages, des villes, des faubourgs, et
des campagnes pour la chasse.
A côté de cette série, des poèmes comme le Conte
du Prince et du Génie, de l'ame inlassable de désirs
et se consumant, et des paysages, violents de traduc-
tion figurative. Pour dire u du Pas-de-Calais aux Or-
cades », Rimbaud écrira: « du détroit d'indigo aux
mers d'Ossian » . Il bâtit son paysage de quelques
traits principaux, accusés et même forcés d'impor-
tance : « sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel
vineux ». Il a vu et décrit les eaux rougeâtres, les
fleurs vives, les coins des Yenises du nord ; il a inter-
prété des bousculades de nuages, et tenté de fixer les
formes terrestres qu'ils affectent un instant (p. 179).
Et puis, au sortir de cet énorme travail verbal, de cette
lutte avec le ténu, l'éphémère, la nuance d'un rayon
de soleil ou d'une clarté lunaire, voici des cantilènes
toutes dépouillées, toutes calmes, toutes simples, (ver-
lainiennes en même temps que les RomSices sans Pa-
roles, moins belles peut-être ou plutôt moins tou-
chantes, plus intellectuelles souvent), et des efforts à
traduire les phantasmes d'ivresse, et de la satire tou-
chant la magie bourgeoise, des féeries et de contras-
tantes notations de la rue, Hortense, Dévotion des pèle-
rinages à la ville de Circé. Mais, s'il est facile
d'énumérer et de ramener la vision, on ne pourrait
264 SYMBOLISTE ET DÉCADENTS
qu'en citant faire comprendre la beauté complexe
et sûre, l'agile doigté touchant si rapidement tant
d'accords qui sont les phrases et les vues synthétiques
de Rimbaud.
C'est par cette habileté verbale, et pour sa franchise
a présenter des rêveries féeriques et hyperphysiques
comme de simples états d'âme, à les démontrer état
d'ame ou d'esprit, et justement puisque son esprit les
contenait, que Rimbaud vivra. Il a été un des beaux
servants de la Chimère. Il a été un idéaliste, sans bric
à brac de passé, sans étude traînante vers des textes
trop connus. Il a été neuf sans charabia. Il a été un
puissant créateur de métaphores. On ne pourra re-
gretter en cette œuvre que son absence de maturité et
aussi sa brièveté.
Le ^loiiiinieiit d'Arfliur Rimbaud.
Le 2 1 juillet, on inaugurait en belle place le buste
d'Arthur Rimbaud à Gharleville, sa ville natale ; ce
petit fait n'est point sans importance ; il marque,
dans l'histoire littéraire, une date ; c'est le commen-
cement des honneurs ofQciels pour cette pléiade de
poètes qui précédèrent les poètes symbolistes, dont
ils furent les aînés immédiats, pour ce groupe de
poètes que Paul Verlaine, un d'entre eux, appela les
poètes maudits, non sans quelque ressouvenir, peut-
être un peu suranné, du romantisme.
Dans un volume qui contient six portraits litté-
raires, Verlaine analysait et vantait, outre M"*" Des-
bordes-Aalmore, quatre de ses propres émules ; c'était
Tristan Corbière, dont l'ironie neuve, l^émotion pica-
resque et la technique libre et fantasque n'étaient con-
nues que de quelque dix personnes. Corbière venait de
mourir à trente-six ans. C'était Villiers de l'isle-
Adam, Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud. Ver-
laine s'était portraicturé lai sixième, sous le nom de
Pauvre Lelian ; cette fois, et c'était mieux, l'influence
shakespearienne lui avait glissé cet anagramme.
266 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
La sélection était juste, significative ; elle eût été
complète si Verlaine eût goûté à sa valeur la saveur des
vers de Charles Gros et le particulier de sa vie. Le
choix même de Marceline Desbordes- Yalmore, placée
dans ce livre, pour sa grâce, pour un peu d'oubli qui
avait suivi une expansion trop restreinte de gloire,
n'était pas malheureux. Marceline Desbordes- Yalmore,
en effet, avait eu des sincérités et aussi des coquette-
ries de sincérité, des élans simples et un éloignement
de la rhétorique qui la rapproche de Corbière ou de
Verlaine. L'hommage que lui adressait Verlaine lui
rendit les poètes qui l'oubliaient un peu, depuis que
Sainte-Beuve et Baudelaire avaient cessé de la vanter.
D'ailleurs, entre ces poètes que groupait Verlaine, pas
de ressemblance mais bien des affinités, car rien n'est
aussi dissemblable que l'art de Verlaine et celui de
Mallarmé. Deux liens les unissaient ; d'abord, tous deux
ils étaient des évadés du Parnasse, ensuite l'admiration
des jeunes écrivains les citait ensemble ; de plus, ils
goûtaient réciproquement leurs œuvres.
Les malheurs de Paul Verlaine, sa pauvreté, l'alter-
nance de ses chants émus, de ses élégies pieuses avec
des pièces bacchiques et même erotiques qui sont la
tare de son œuvre, l'idéal de perfection difficile d'écri-
ture que s'était fixé Stéphane Mallarmé, contrastant
avec une abondante et lucide causerie où il excella,
fixent les traits de leur physionomie. Villiers de l'Isle-
Adam, clown et mage, prosateur éloquent, souvent
grandiose, ironiste souvent exquis, très rarement un
peu fatigant, leur ressemble en leur amour de l'art et
la recherche de l'originalité. Un point aussi les carac-
POKTRAlïS l(j7
térise tous trois. Ils ont, en quittant le Parnasse, laissé
se diminuer de beaucoup leur admiration pour Leconte
de Lisle, moins celle qu'ils portaient à Théodore de
Banville. Ils admettent Hugo comme un très grand
poète, mais non point comme les Parnassiens à l'état
de miracle, et ils sont résolus à sortir des routes cju'il
a tracées. Tous trois sont fortement Baudelairiens, et
ils continuent T'œuvre de l'auteur des Fleurs du Mal;
par Baudelaire, ils ont subi l'empreinte de Poe. C'est
Poe, surtout, le maître de Yilliers del'Isle-Adam ; c'est
Baudelaire et Poe qui apprennent aux poètes qui les
aiment, à resserrer le champ d'action de la poésie pour
lui donner plus d'intensité ; tous les genres que la
prose peut prendre, ils les lui abandonnent, surtout ils
lui laissent tout récit, toute évocation épique. On ve-
nait d'écrire beaucoup de petites épopées, et la prose
de xSa/amm Reparaissait plus capable de chant héroïque
que le vers romantique ou parnassien. Encore un autre
souci hanta, parmi ce groupe, au cours de leur déve-
loppement, deux poètes, Verlaine et Rimbaud. Ils pen-
saient que si Baudelaire avait eu raison de condenser
le vers romantique que les élèves de Musset et d'Hugo
avaient relâché, il était temps, la condensation de
Baudelaire ayant été à son tour exagérée, de rendre ce
vers plus souple, plus mobile, et de le débarrasser de
ce qu'on pourrait appeler les difficultés d'amour-
propre, les petits obstacles qui donnent à bon compte
de la difficulté vaincue. Ils pratiquaient ce qu'on
appelle actuellement le vers libéré (très différent de ce
qu'est le vers libre, qui prend ailleurs ses moyens de
structure), ils négligeaient de placer exactement la ce-
268 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
sure, admettaient l'hiatus, abolissaient les rimes pour
l'œil, la différence faite entre les singuliers et les plu-
riels, et se soustrayaient à l'obligation édictée par Ban-
ville de rimer avec la consonne d'appui. En somme,
ils voulaient la rime, moins prévue, moins obligatoire-
ment sonore, ils la cherchaient moins rhétorique et
plus musicale, et Verlaine a bien traduit sa pensée en
traitant la rime de bijou d'un sou, c'esl-à-dire d'afil-
quet sans valeur, en toc, dont l'exhibition trop appa-
rente était preuve de mauvais goût. Un trait commun
relie encore ces artistes, que Verlaine groupait dans
son livre des Poètes maudits : ils ont tous des parties
de génie, tous sont contrecarrés dans le développe-
ment de ce génie par quelque côté de leur esprit. Su-
périeurs comme portée à leurs adversaires littéraires,
ils n'en ont pas toujours eu l'abondance heureuse, ou
l'opiniâtreté, ou le don de se présenter en une formule
d'apparence définitive. Il leur a manqué quelque chose
pour réaliser pleinement un idéal très élevé. Ils ont très
bien vu ce qui manquait à notre poésie et à notre litté-
rature, qu'elle avait trop d'action, pas assez de rêve, et
qu'on y discourait trop ; ils l'ont fortement marqué,
mais ils n'ont pas mis, à la place de l'idéal qu'ils refu-
saient, un idéal complet ; ils n'ont point détrôné les
vieilles formules pour en instituer une autre, comme
c'était leur rêve. Ils n'ont pas fait Tavenir, mais ils ont
sur lui une influence considérable.
Parmi ces écrivains exceptionnels, Arthur Rimbaud
est un cas à part ; parmi ces figures de haute origina-
lité, il est d'apparence légendaire. Sa précocité est
plus grande que toute autre connue : c'est à l'école
PORTRAITS 2()9
qu'il fait ses premiers bons vers ; il jles envoie à des
amis à Paris ; on lui fait fête, on l'appelle. Théodore
de Banville, Gros, Verlaine l'encouragent. Victor Hugo
dit : C'est Shakespeare enfant. Il a dix-huit ans quand
il écrit son poème le plus fameux : Le Bateau ivre ; il a
vingt ans quand il note les Illiinu nations, série de
poèmes en prose mêlée de quelques poèmes en vers,
où il y a des éclairs ardents de lyrisme, des conci-
sions extraordinaires, des visions neuves, une mêlée
d'images, de métaphores qui se nuisent par leur com-
plexité touffue, puis brusquement il prend en haine la
littérature et va gagner sa vie loin de France, ayant
pris en dédain la vie d'Europe, soucieux d'autres ho-
rizons...
C'est un départ bizarre, si on ne l'explique par la
lassitude qu'il a d'un monde littéraire si éloigné de ses
idées, si éloigné de désirer ce que lui veut exiger de
l'art. Mais c'était un départ raisonné, car désormais
aucune de ses lettres ne fera à la poésie la plus légère
allusion. En Ethiopie, où il donnera des soirées en sa
factorerie, il distraira ses invités par des danses et des
chansons des pays Gallas ou Amhariques, et s'il écrit,
ce sont quelques notes précises et documentaires, à la
Société de géographie. Le poète marcha 4)eaucoup et
lit des découvertes, mais personne n'eût pu se douter
qu'il avait eu des ailes. Et encore, on ne pourrait dire
que, lorsqu'il quitta l'Europe, il allait se faire explora-
teur ; non, il cherchait seulement à aller le plus loin
possible, à changer de milieu le plus souvent possible,
en vivant sur le pays, grâce aux habiletés diverses
qu'un Européen instruit apporte toujours, dans la
270 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
mesure de sa culture scientifique, dans les pays neufs.
« Si je reviens (en Europe) , écrit-il à sa famille (en 1 885) ,
ce ne sera jamais qu'en été, et je serai forcé de redes-
cendre, en hiver au moins, vers la Méditerranée. En
tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait
moins vagabonde. Au contraire. Si j'avais le moyen de
voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et
gagner l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la
même place. Le monde est plein de contrées magni-
fiques que les existences réunies de mille hommes ne
suffiraient pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne
voudrais pas vagabonder dans la misère. Je voudrais
avoir quelques milliers de francs de rente et pouvoir
passer l'année dans deux ou trois contrées différentes,
en vivant modestement, et en m'occupant d'une façon
intelligente à quelques travaux intéressants. Vivre tout
le temps au mêm.e lieu, je trouverai toujours cela très
malheureux. Enfin, le plus probable c'est qu'on va
plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce
qu'on ne veut pas faire, et qu'on vit et décide tout au-
trement qu'on ne le voudrait jamais, cela sans espoir
d'aucune espèce de compensation. »
Dans ses voyages, soit à Aden, soit aux plateaux du
Harrar, où en rapport avec M. Ilg, M. Ghefneux et les
conseillers européens du négus Ménélick il semble
avoir exercé quelque influence, on peut croire qu'il n'a
jamais lu de livre littéraire ; les ouvrages qu'il fait
venir sont d'un ordre purement technique, soit les
Constructions métalliques de Monge, les manuels du
charron, du tanneur, du verrier, du briquetier, du fon-
deur en tous métaux, du fabricant de bougies (de chez
PORTRAITS 271
Roret), un traité de métallurgie, une hydraulique. Sa
correspondance ne contient pas un mot qui ait trait à
la littérature ; il ne fut en rapport avec aucun écrivain.
Une seule velléité et pas exclusivement littéraire !
En 1887, ^^ proposa au Temps une correspondance
relative aux opérations de l'armée italienne en Ethio-
pie ; la négociation n'aboutit point. M. Paul Bourde,
son ancien condisciple à qui il s'était adressé, le mit
au courant, bien incompréhensivement d'ailleurs, du
bruit qui se faisait autour de ses œuvres. Il ne semble
pas s'en être autrement préoccupé. C'était bien, et
voulu obstinément, le plongeon dans l'ombre, à moins
qu'il n'ajournât tout après la conquête de cette indé-
pendance qu'il se rêvait. C'est en tâchant de la con-
quérir, qu'il tomba malade ; il revint en France pour
y agoniser longuement.
* *
L'œuvre poétique d'Arthur Rimbaud, dont on a pu
reconstituer une notable partie, compte un peu plus
d'un millier de vers. Les poèmes de la pre^fiière période
(il a quinze ans) ne sont point sans réminiscences
d'Hugo et de Musset, c'est à Hugo qu'il emprunte ce
Forgeron :
Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant,
D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche.
272 SYMBOLISTES ET DECVDENTS
Le Forgeron parlait k Louis XVI, un jovir
Que le Peuple était là, se tordant tout autour
Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.
et c'est Musset, le Musset du début de Rolla qui lui
inspirera Soleil et chair :
O Venus, o déesse.
Je regrette les temps de l'antique jeunesse
Des satyres lascifs, des faunes animaux.
Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux
Et dans les nénuphars baisaient la ISymphe blonde.
Je regrette les temps oii la sève du monde,
L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers.
On notera, dans le même poème, l'influence de
Théodore de Banville, du Banville des Exilés, l'évoca-
leur de dieux païens :
grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
Sur la rive, en voyant fuir là bas sur les flots,
Blanche sous le soleil, la voile de Thésée ;
O douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,
Tais-toi ! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,
Lysios, promené dans les champs phrygiens
Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
Dans sa seconde période (il a seize ans), ajircs en-
core du Musset libertin, une Comédie en trois baisers,
des caricatures féroces comme les Assis, des tableaux
de genre d'un ton doux, comme ces Effarés, qui lui
appartiennent en propre avec leur mélange de gamine-
POUTUAITS '^-j'S
rie et de tendresse, sorte d'image à la Tenicrs, mais
émue :
A genoux, cinq petits : misère !
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond
Et quand, tandis que minuit sonre,
Fa(;onnc, pétillant et jaune
On sort le pain.
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons.
Que ce trou chaud souflle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons.
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre,
Qu'ils sont là tous.
Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses
Entre les trous.
Mais bien bas, comme une prière.
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert.
Si fort qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver.
•
Mais surtout il faut dans cette œuvre choisir le
2'jll SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Bateau ivre, une centaine de vers, d'une expansion
lyrique alors toute neuve, divination d'un adolescent
qui n'avait point vu la mer, page descriptive des plus
curieuses, transposition aussi de certains états d'âme,
de certains appétits d'aventures qu'il avait déjà, et de
la lassitude native. C'est le bateau à la dérive, à qui il
prête une voix :
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le poème
De la mer
Où teignant tout à coup les bleuîtes, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres
Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
J'ai révéla nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers, montant aux yeux des mers avec lenteur ;
La circulation des sèves inouïes
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
J'ai vu des archipel» sidéraux, et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur,
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur.
La curiosité publique néglige parfois les côtés
larges d'une œuvre nouvelle, pour s'arrêter outre
mesure à quelque détail un peu criard. Ce fut le cas
pour Rimbaud et pour son Sonnet des Voyelles. Il faut
PORTRAITS 270
dire que ce ne fut pas tout à fait la faute du public,
beaucoup de jeunes artistes qui suivaient assez incon-
sidérément le mouvement nouveau, et qui étaient
surtout sensibles à ses audaces qui furent, pour le sym-
bolisme, ce que furent pour le romantisme ses trucu-
lences, attachèrent eux-mêmes un sens trop capital à
ce sonnet et s'en firent candidement une esthétique. Il
faut remarquer que dans sa Saison en enfer Rimbaud,
pour parler du Sonnet des Voyelles, débute ainsi: u A
moi, l'histoire d'une de mes folies j'inventai la cou-
leur des voyelles ! A noir, E blanc, I rouge, bleu,
U vert. Je réglai la forme et le mouvement de chaque
consonne, et avec des rythmes instinctifs, je me flattai
d'inventer un verbe poétique, accessible un jour ou
l'autre à tous les sens... Ce fut d'abord une étude;
j'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexpri-
mable ; je fixais des vertiges.
Le texte est net. Le Sonnet des Voyelles ne con-
tient pas plus une esthétique qu'il n'est une gageure,
une gaminerie pour étonner les bourgeois. Rimbaud
traversa une phase où, tout altéré de nouveauté poé-
tique, il chercha dans les indications réunies sur les
phénomènes d'audition colorée, quelque rudiment
d'une science des sonorités. Il vivait prè* de Charles
Cros, à ce moment hanté de sa photographie des cou-
leurs, et qui put l'orienter vers des recherches de ce
genre. En surplus il ne faut jamais oublier, avec Rim-
baud, l'influence fondamentale de Baudelaire dont les
Correspondances hantaient fort les cerveaux de ses
disciples. Rimbaud essaya de noter quelques corres-
pondances possibles, sur ce terrain de l'harmonie ver-
27b SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
baie ; il fit peut-être fausse route, en tout cas il ne se
servit point de sa méthode. Il reste de cette tentative
les belles analogies que signalent quelques vers de
son sonnet.
E, candeur des vapeurs et de» tentes,
Lance des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles ;
I poupre, sang craché, rires des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes.
U, cycles vibrenients divins des mers virides.
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux.
Ce fut après ces recherches d'une poésie infiniment
compliquée, que Rimbaud donna de douces cantilènes,
analogues de ton à certaines qui contribuèrent à la
gloire de Verlaine ; il disait dans sa chanson de La
plus haute Tour :
Oisive jeunesse
A tout asservie
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah I que le temps vienne
Oii les cœurs s'éprennent...
et d'autres poèmes d'un charme neuf; c'était le temps
011 il écrivait les Illuminations.
Paul \ crlainc disait qu'a Illuminations » devait être
pris un peu en synonyme d'enluminures, d'imageries,
de ce que les Anglais appelle colourcd plates. L'ambi-
tion du titre et du livre apparaissent jdns grandes. Il
PORTRAITS U77
s'est agi pour l'auteur de tirer des feux d'artifice
d'images. Le livre a paru difficile. Cette difficulté appa-
rente c'est que, comme plus ou moins tous les poètes
qui ont développé l'idée romantique, en se gardant de
la rhétorique et des longs développements, il supprime
les transitions, et dédaigne de donner des explications
préalables. Ainsi ces facettes de prose, intitulées En-
ances, qui procèdent par phrases juxtaposées :
c( Je suis le saint en prières sur la terrasse, comme
les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Pales-
tine.
(( Je suis le savant au fauteuil sombre ; les branches
et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.
(( Je suis le piéton de la grande route par les bois
nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois
longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.
(( Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée
portée à la haute mer, le petit valet suivant l'allée dont
le front touche le ciel.
« Les Sentiers sont âpres ; les monticules se cou-
vrent de genêts, l'air est immobile. Que les oiseaux et
les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du
monde en avançant. »
Les phrases forment un fragment indépendant d'une
série intitulée Enfances où Rimbaud a voulu décrire
ses sensations d'enlance, mais non point en les résumant
didactiquement, mais en essayant de donner, par la
juxtaposition des idées, l'impression de leur naissance
rapide et successive, l'impression d'images de lanterne
magique qu'elles purent avoir en passant dans son
jeune esprit. Ce petit fragment contient l'histoire de sa
16
278 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
rêverie dont les éléments lui sont donnés par des
illustrations de Vies de saints, par quelque Faust,
quelque conte du Petit Poucet, le tout mêlé à ses sou-
venirs de promenades, à ses impressions personnelles
de nature, ainsi que cela peut se faire chez un enfant
très liseur et très impressionnable.
Ailleurs, dans la Saison en enfer, il explique qu'il
est un Celte, qu'il a, de ses ancêtres gaulois, « l'œil
bleu, la cervelle étroite et la maladresse dans la lutte. »
Il indiquera qu'il sent qu'il a toujours été race infé-
rieure et qu'en sa race il se rappelle l'histoire de la
France, fille aînée de l'Eglise. « J'aurais fait, manant,
le voyage de Terre sainte ; j'ai dans la tête des routes
dans les plaines souabes, des rues de Byzance, des
remparts de Solyme ; le culte de Marie, l'attendrisse-
ment sur le Crucifié s'éveillent en moi, parmi mille
féeries profanes. Je suis assis, lépreux, sur les pots
cassés et les orties, au pied du mur rongé par le soleil ;
plus tard, reitre, j'aurais bivouaqué sous les nuits
d'Allemagne.
« Ah 1 encore, je danse le sabbat dans une rouge
clairière, avec des vieilles et des enfants. »
Je crois qu'on ne trouvera là nulle obscurité ; c'est
une évocation d'ame de roturier, de vilain, selon un
Michelet ou un Thierry, mais le petit mot d'explica-
tion qui placerait tout de suite le lecteur sur le terrain
historique, l'auteur ne le dira pas. La généralité des
auteurs cherche à épargner toute fatigue et toute intui-
tion nécessaire à leurs lecteurs. Rimbaud exige du sien
un petit effort. 11 ne veut pas alourdir sa phrase par des
développements qui ne feraient pas corps avec l'idée,
PORTRAITS
'79
qui ne seraient qu'explicatifs ; le lecteur se refuse à cet
effort, et alors l'accusation d'obscurité adressée à l'au-
teur se précise.
Je ne cite que des cas particuliers, de ces œuvres en
prose de Rimbaud si courtes, mais très touffues et pro-
fondément variées de page en page. Il y aura toujours
des auteurs difficiles, et il faut sans doute qu'il y en ait
puisqu'il y en a. L'évolution de la littérature n'est pas
un phénomène de hasard. Il y a lien et logique entre
les phénomènes. C'est logiquement que le roman-
tisme a produit Baudelaire, que de Baudelaire ont pro-
cédé les poètes tels que Verlaine et Rimbaud et que le
symbolisme s'est produit.
C'est par un jeu fatal de contraste et d'équihbre
qu'après la poussée symboliste est intervenue une sorte
de réaction parnassienne ; toute action est suivie de
réaction. Quelle sera l'influence de Rimbaud, nous ne
pouvons encore le délimiter. Elle sera. S'exercera-t-
elle, par dilution, chez des écrivains plus abordables,
sur le grand public ? l'œuvre de Rimbaud ne sera-t-elle
qu'un livre rare, où iront se délasser fies blasés, des
amateurs de littérature sans concessions, d'art pour
l'art ? C'est le temps qui fixera ces points. Mais notons
qu'en dehors de tout, c'est une précieuse note psycho-
logique pour l'étude de la formation des cerveaux litté-
raires, que cette sorte de poussée de sève, chez un tout
jeune homme, suivie d'un si long et dédaigneux si-
lence.
380 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
Rimbaud avait-il tout dit ? C'est possible. Le doute
où l'on en est, et que rien ne permet de fixer, laisse sa
figure plus énigmatique, partant plus curieuse pour le
critique. Mais pour ceux qui, plus sévères que Victor
Hugo, ne lui concéderaient pas le génie, il reste un
être très exceptionnel ; nier son expansion intellectuelle
ne signifierait rien ; il vaut mieux tâcher de la com-
prendre et d'établir entre soi et lui, au prix d'un peu
d'effort, la relativité qu'on peut avoir sans difficulté,
avec un écrivain quelconque, plus normal ou moins
ambitieux, ou moins prophète, ou moins doué.
ÉTUDES
16.
ETUDES
De rEvoliilîon de la poésie au xix« siècle*
Au commencement de ce siècle Ballanche qui fut un
philosophe, et au surplus un académicien, écrivait,
étant encore un débutant qui cherche sa voie :
(( La littérature romantique, créée par Jean-Jacques
Rousseau, défendue par des écrivains tels que Chateau-
briand, M"'" de Staël et l'abbé Delille, est destinée à
triompher de la littérature classique qui sera bientôt
de l'archéologie. »
Opinion d'homme du public. On est étonné de trouver
Delille aux côtés de Chateaubriand — opinion qui a
pu sembler très tranchante et pourtant traie. Avant la
Restauration, la littérature classique était morte au
contact des œuvres de.Châteaubriand et de M""^ de Staël,
et même de l'abbé Delille, auquel il faudrait ajouter le
timide Ducis et Chênedollé, à placer avec beaucoup
d'autres dans le groupe de Chateaubriand. La littéra-
ture de cette toute première péripde est pauvre numéri-
quement de talents. La Révolution a coupé bien des
284 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
têtes, les guerres ont mangé bien des hommes. Une
sorte de restauration humaniste et mélodieuse de l'anti-
quité a avorté par la mort de Chénier ; l'art délicat d'un
Chamfort a été de même interrompu; un Rivarol,
émigré à Hambourg, perd dans une ambiance différente
ses plus claires qualités. C'est sur des décombres d'où
ne percent que quelques voix médiocres et académiques
s'occupant de versifier des Eloges^ que monte le Ro-
mantisme préparé par l'influence de Rousseau, des
faux Ossian, des chevauchées des Français à travers
l'Europe, de leurs contacts avec des races différentes,
et de leur connaissance nouvelle d'une Allemagne toute
neuve qui vient d'échapper aux tutelles étroites de
notre art. Louis XIY, et se réveille avec le Faust de
Goethe. Les Affinités Electives relient cet art à celui
de notre xviii^ siècle français. Parmi l'essaim nombreux
des premiers romantiques, s'ûlèvent Hugo et Lamar_
tine; Vigny s'y adjoint, indépendant d'eux, juxtaposé
seulement. Hugo et Lamartine vont plus vite et c'est
eux les poètes d'une génération qui, par un singulier
contraste, admet toute leur beauté verbale, et rejette
leurs idées, comme le prouva juillet i83o. Rien de
pauvre comme le fond de philosophie cléricale et réac-
tionnaire d'où procèdent Hugo et Lamartine. Aussi
le vrai triomphe du Hugo de la Restauration et du
temps de Charles X est dans la préparation et l'ac-
complissement de sa rénovation dramatique en un genre
inférieur au poème pur, tout d'action, de cantilène,
d'éclat. Hugo donne des drames de mouvement, d'exté-
riorité. L'influence de Shakespeare s'universalise, et
l'influence de Corneille agrafe au patrimoine français les
- ETUDES 9.S0
premiers drames d'Hugo ; un gai et laborieuse ma-
nœuvre, Alexandre Dumas, en monnaiera la bonne
nouvelle. A igny ajoutera quelques j^ages solides à l'his-
toire de ce théâtre romantique, mais sa belle œuvre
est ce poème, tout à fait réalise : Moïse, rivalisant
avec les plus belles Méditations et les Feuilles d'Au-
tomne. Voici avec Cromwel et Hernani le bilan de
deuxième période romantique, la première ayant été
surtout illustrée par Chateaubriand. Le romantisme
allemand a eu la fortune de s'appuyer tout de suite sur
le jaillissement de la poésie populaire, d'où, chez lui,
un pittoresque plus sûr, mais moins éclatant et moins
varié. Le romantisme allemand va vers l'intimité, le
romantisme français emprunte davantage à la rhéto-
rique et à l'éloquence. Des deux côtés, l'influence
toute puissante de Racine a vécu.
La troisième période romantique entoure Hugo et La-
martine d'une foule de disciples ; et Musset crée une al-
liance du vers français nouveau avec d'anciens genres du
xviii'' siècle comme le Conte. Les premiers roman-
tiques n'ont vu quHamlet et Othello, Musset découvre
Peines d'amour perdues et Beaucoup de bruit pour rien,
se réunit à Beaumarchais, à Marivaux et crée un ro-
mantisme classique, sage au fond, débrailjé en surface,
pas toujours dans la mesure, rarement audacieux et
donnant partout l'impression de cette qualité. Les
Lamartiniens se perdent en des extases catholiques pla-
tement versifiées ; Barbier s'impose, rude et classique
de ton, semblable à un Marie- Joseph de Chénier plus
inspiré et doué du métier élargi des romantiques. La
tentative de compromission entre le romantisme et le
286 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
classicisme de Casimir Delavigne, qui, parle choix de
ses sujets et leur maniement, se raltacberait plus qu'il
ne le croyait à la tragédie de Voltaire, a avorté. C'est
le grand temps de l'influence d'Hugo. Les meilleurs
se rangent près de lui, dont Sainte-Beuve, qui, d'après
quelques indications anglaises, crée une poésie person-
nelle, pédestre, intime, et explique le romantisme par
sa critique. Théophile Gautier, critique et prosateur,
romancier et nouvelliste, s'affirme aussi comme poète,
quoique sa rhétorique artiste ait donné surtout sa mesure
plus tard dans les Emaux et Camées. Gérard de Ner-
val, plus instruit qu'aucun des romantiques, laisse
quelques sonnets montrant quel poète en vers il eût
pu être. Avec lui perce la première lassitude visible de
l'instrument romantique du vers, adouci par Lamartine,
fortifié par Hugo, stylisé par Vigny, enrichi par Gau-
tier. Une jolie voix de femme se fait entendre à l'écart
du cénacle, celle de M"*® Desbordes- Valmore. Le
théâtre d'Hugo continue à s'affirmer ; les Contempla-
tions et la première Légende des Siècles donnent le
maximum de ce qu'a pu le romantisme, et voici avec
Baudelaire quelque chose de nouveau qui se lève.
A ce moment, il y a contre la nouvelle école une
réaction provoquée par l'anormal et l'excès de pit-
toresque facile de certains romantiques ; c'est Ponsard
qui la formule par un retour inutile à l'art racinien,
avec des essais malencontreux de drame moderne dans
la forme classique, un retour agressif de la comédie en
cinq actes et en vers. (Casimir Delavigne, Casimir Bon-
jour, Francis I^onsard, Kmile Augior, chaînons qui
aboutissent à M. de Bornior et Parodi, de nos jours-
ETUDES 287
Il y a contre le romantisme Lamartinien et Mussélique,
un peu pleurard et faussement folâtre, la réaction de
Leconte de Lisle qui veut évoquer, et non soupirer,
déclamer et non chanter ; et les visions antiques et
barbares apparaîtront, plus serrées que chez Hugo,
plus volontairement plastiques et impassibles, sans que
le poète intervienne. Il y a la réaction de Baudelaire
qui pense que l'instrument romantique est trop lâche,
que le fonds des idées romantiques est banal. Baudelaire
n'étiquetle pas sa recherche, n'a pas souci de choisir
un adjectif pour fonder une école ; il est romantique
à la façon de Delacroix, et non selon Hugo, et il
admire Gautier a cause de sa grande souplesse artiste ;
Mais son art procède de lui-même. Avec plus de cou-
leur et de rythme que les romantiques, avec plus de
sonorité intime, d'un verbe plus nourri de latinité, il
reprend leur préoccupation de poésie personnelle, et
au lieu de la cantonner dans le paysage agreste et l'amour,
il écoute les songes, les cauchemars et les spleens. Il
se rettache à Sainte-Beuve par un souci de connaissance
exacte et reprend l'œuvre oubliée de Bertrand. Bertrand
avait voulu par ses poèmes en prose faire l'image stricte,
sans être gêné par la formule du vers — pas un mot
de trop, et par conséquent pas de che^lles — - Bau-
delaire élargit définitivement la forme d'Aloysius Ber-
trand. Il veut trouver à côté du vers, qu'il a fait pour-
tant si plein et si ;BOuple, un instrument intermédiaire,
une forme plus musicale — second mouvement de las-
situde contre la stricte monotonie du vers français clas-
sique insuffisamment libéré par le romantisme. Le pre-
mier de ces craquements dans la machine d'apparence si
2 88 SIMBOLISTES ET DÉCADEMS
solide, avait été provoqué inconsciemment par Nerval,
préférant n'être qu'un écrivain en prose, plutôt que de
subir ces inutiles prescriptions de Procuste — exemple
que suivra le grand poète Flaubert. Théodore de Ban-
ville néanmoins continue avec une expansion claire
et ensoleillée et les plus beaux dons lyriques le jeu pu-
rement romantique.
Le Romantisme disloqué à sa base, et voyant pour la
première fois s'éloigner de lui les plus doués, semble se
chercher à nouveau ; l'évolution des chefs continue.
Si Gautier demeure le même, toujours épanoui, savant,
fier et imprévu, Hugo et Lamartine compliquent leur
art par un plus large emploi de la vie sociale. Ils vont
tous deux, avec des allures et succès différents, mais
d'une même noble allure, vers les revendications popu-
laires, vers la liberté. Hugo écrit certains chapitres des
Misérables, qui ne paraîtront que plus tard, mais ses
poésies et ses discours indiquent son mouvement. La-
martine se modifie, se transpose, se fortifie. Si le poète
n'écrit plus de vers, l'historien des Girondins est un
poète.
Ce fut une belle période, ce hit un beau Paris litté-
raire que celui qui contenait Hugo, Lamartine, Vigny,
Musset, Gautier, Baudelaire, Leconte de Lisle, Bal-
zac, Banville, près de Berlioz, de Delacroix, de De-
camps, et qui s'honorait de la présence d'un auguste
exilé, Henri Heine. Le romantisme français et le roman-
tisme allemand sont rapprochés par la présence à Paris
et les amitiés de ce grand poète. Heine, Nerval, Gautier
furent réunis. Le romantisme français cl celui d'Al-
lemagne furent, à ce moment, frères en quelque idées
ETUDES 289
généreuses. Le génie français avait innprégné Heine qui,
à son tour, a laissé en France des traces qui, bien plus
tard, ont abouti dans les dernières recherches d'art de
ce siècle. Sur les confins des poètes, durant cette troi-
sième période, Michelet et Quinet écrivent des évoca-
tions qui, à défaut de ce mot qui ne représente pas,
au sens courant, un genre, devraient être traitées de
poèmes. Ahasvérus est une œuvre éloquente et isolée.
A la quatrième période romantique qui correspond à
peu près à la période du second Empire, il arrive
d'abord que Béranger meurt. La critique de celte
époque — Taine par exemple — le mettait auprès
d'Hugo, Lamartine et Musset, dans une classification
en quatre grands poètes où Vigny était oublié. Négli-
gence dure surtout pour le critique. Béranger emporte
avec lui une forme bourgeoise, sans grand intérêt. Un
autre néo-classique. Soumet, donne à ce moment en
une assez belle épopée le summum de ce que pouvait
cette école. Les poèmes posthumes de Yigny rendaient
sa tombe plus majestueuse ; il renaissait plus grand. \^,
Baudelaire se décourageait, et l'ombre paralsa des ten-
tatives de romans, de contes, de poèmes de forme plus
libre que celle qu'il avait pratiquée. Ce fut alors la forte
maturité de Leconte de Lisle et de Théodoi^ de Banville
sous les auspices de qui se fonda Le Parnasse. Les
écrivains qui débutaient au moment de cette quatrième
période romantique, après avoir adressé un salut à Hugo
là-bas dans son île, avoir porté leur premier livre à
Sainte-Beuve, fréquenté Curieusement Charles Baude-
laire qu'ils rencontraient chez l'éditeur Poule t-Malassis,
ces jeunes poètes voyaient surtout Gautier, le roi, si
17
ago sY^[BOI.TSTEs et décadents
Hugo était le Dieu, en tous cas le doyen (Lamartine
finissant oublié) des poètes de Paris et du romantisme.
Ils furent, les Parnassiens, bien accueillis parles roman-
tiques dont ils étaient la continuation exactement ; ils
constituaient le triomphe du romantisme d'Hugo sur
celui de Lamartine et celui de Musset. La vie, l'exil,
Toeuvre continue d'Hugo en furent les facteurs déter-
minants, et aussi l'admiration restée intacte de Gautier
pour son aîné. Ils ne virent pas assez d'abord toute
l'importance de Baudelaire. Le Parnasse cessa d'être
une jeune école et choisit comme chefs Leconte de Lisle
et Banville, les vrais maîtres par les sujets, la forme et
les traditions verbales — alors que Hugo était dans
l'apothéose, qpe Baudelaire était mort après avoir
esquissé son œuvre, et Th. Gautier disparu, ayant
encore de belles choses à dire. On sait que Victor Hugo
désigna pour ainsi dire Leconte de Lisle pour remplir,
après lui, un peu de son principat littéraire, mais beau-
coup de Parnassiens lui adjoignirent toujours, comme
autre consul, Théodore de Banville qui, dans ces
temps voisins de la mort de Victor Hugo, avait pris en
tant que prosateur un superbe développement. L'Aca-
démie admit Leconte de Lisle pour siéger où avait été
Hugo mais oii se tenaient naguère Autran et encore
Laprade, Lamartinien sans envergure. Avec le Parnasse,
voisine un prosateur doué, à certains égards, de génie :
Villiers de l'Isle-Adam, dont l'œuvre haute, sans quel-
que ine.\plicabl(i entichement du passé et des traces de
superstition, contiendrait des chefs-d'œuvre.
Dans le premier groupement même du Parnasse où
MM. Mendès, Coppée, Dierx, France^ des Essarta, de
ETUDES 391
Hérédia, Glatigny, Sully-Prud'homme fraternisaient,
le ferment de quelque chose de neuf se manifesta chez
deux poètes, amis des Parnassiens, et très temporaire-
ment des leurs : Mallarmé et Verlaine. Charles Gros y
passa aussi, mais l'œuvre de cet homme très doué,
dispersée et interrompue par la mort, est inférieure
aux très belles espérances que donnaient son universa-
lité et son intelligence. Durant que M. Coppée, parti
des vers de Sainte-Beuve, non sans rapport avec Bri-
/.eux, chantait les Humbles et tentait l'épopée familière,
que M. Sully-Prud'homme se rattachait à Lamartine
par ses essais d'ampleur religieuse détournée à des en-
tités sociales, que M. Dierx alternait de belles sensa-
tions mélancoliques et des légendes lyriques, que
M. Mendès aux contes épiques ajoutait une gamme
touffue d'anacréontismes, Mallarmé et Verlaine obli-
quaient vers un autre art plus distant du romantisme ;
Mallarmé en se mirant librement en ses idées, P. Ver-
laine en se courbant pour écouter sa chanson inté-
rieure. Un très grand poète, Rimbaud, entrevit un art
libre, touffu, plein de perceptions, d'analogies loin-
taines. Par la violence et la simplesse alternées, il est
tout près de son ami Verlaine ; par ses ambitions d'idées
transcrites en poèmes en prose, de miniîtes rares tra-
duites, il se rapprocherait de Mallarmé qui, je crois,
ne le connut pas. Les poètes nouveaux doivent saluer,
en ces trois hommes, des précurseurs, des indicateurs
qui les relient à Baudelaire. L'œuvre de Rimbaud, c'est
trois ou quatre éclairs magnifiques, sur des paysages
de demain ou les grandes solitudes de la mer, ou les
cubes monotonement ajustés de Paris et de Londres.
292 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
L'œuvre de Mallarmé, c'est quelques poèmes où la
musique traditionnelle du français est épurée, grandie,
plus douce que chez Lamartine, profitant des trouvailles
nombreuses de Baudelaire, et arrivant à se faire en-
tendre toute personnelle — chant de flûte ou musique
d'orgue profonde, et pages d'une prose qui dénude ou
revêt de pourpre l'idée.
Verlaine, en une œuvre considérable, souvent hasar-
deuse, géniale souvent, pire quelquefois, a donné les
plus johs rythmes et les cris passionnels les plus vrais ;
Mallarmé et Rimbaud ont pensé, Verlaine, jamais.
C'est un chanteur des plus profondément charmants,
ingénu, et, d'autres fois, crédule et religieux — ce qui
le gâte. Verlaine laisse beaucoup de beaux poèmes.
Mallarmé en lègue aussi, en même temps qu'un grand
exemple, car il s'était mis, seul, à oser avoir sa pensée
propre devant toute une littéraire presque disciplinée.
De 1886 (Verlaine et Rimbaud avaient déjà accompli
pour l'assouplissement du vers les plus intéressants
efforts) datent les premiers poèmes des vers-liliiistes.
Une étiquette commune, le mot Symboliste, dérivé
d'une des préoccupations de Mallarmé, suffit pour dé-
signer momentanément un certain nombre d'écrivains
pourvus d'idéaux très difl'érents ; il y eut un très court
moment d'union eflective sur des sympathies et des
orientations, dans le vague, apparentées entre des es-
prits très différents. Le point capital de cette dernière
évolution de la poésie française en ce siècle est l'instau-
ration du vers libre, bien que depuis les premières
années de l'évolution actuelle, des réactions aient déjà
été tentées, les unes voulant renouer l'art actuel à celui
ETUDES 293
de la Pléiade du xvi^ siècle, telle l'école romane de
M. Jean Moréas — d'autres se rattachant à l'œuvre
courte et interrompue d'André Ghénier, d'après l'indi-
cation de quelques sonnets de M. de Héredia. Ainsi
agissent MM. IL de Régnier et Samain ; ainsi tente,
en une forme dérivée du vers libre, M. Francis Yiélé-
Griiïin. Mais il est prématuré d'indiquer — autrement
que par quelques lignes — qu'il s'est passé en 188 5-86
et années suivantes quelque chose qui était la fin du
Romantisme ou plutôt la It^zarde déiinitive après les
chocs donnés d'abord par Baudelaire, ensuite par Mal-
larmé, Verlaine et Rimbaud. Le Romantisme, après
une pleine carrière de près d'un siècle, évolue et devient
cet Art T^ouveau complexe, diffus et compliqué dans
ses orientations, mais qui a déjà fait sonner le nom de
plusieurs poètes.
Je citerai un écrivain disparu fort jeune, dont les
vers et la prose indiquent une âme délicate et très ar-
tiste : Jules Laforgue. Il serait difficile au signataire de
cet article d'étudier par le menu les quinze ans d'his-
toire de ce mouvement, à cause même de la part qu'il
y prit-
Disons seulement que par delà les rythmes anciens
de la poésie classique, malgré les réactions d'archaïsme
trop soumis, le Symbolisme vivra par le vers libre au
prochain siècle. Sa carrière commence. Quoi qu'il en
soit de l'avenir de la poésie française que tout fait pré-
voir beau, abondant et varié, si on veut la caractériser
brièvement au cours du xix", on peut dire que ce siècle
vit l'éclosion du romantisme — préparée depuis le der-
nier quart du xviii® — , vit sa croissance, sa grandeur,
394 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
sa maturité, et sa métamorphose en nouveaux éléments.
Le romantisme naquit dans la tourmente et disparut
après avoir engendré. On verra plus tard ce que pro-
duira sa postérité. En détaillant avec trop de précision
la chronique du mouvement nouveau, on risquerait de
ressembler au Ballanche du commencement de ce
siècle, et d'assimiler à de réels novateurs de modernes
abbé Delille.
L'Art social et TArl pour 1" VrI.
On réveille, depuis quelque temps, dans les revues
où il est parlé de littérature, la vieille question des buts
de l'art. On se demande si l'art doit se suffire à lui-
même : doctrine de l'art pour l'art ; s'il doit belligérer
au profit d'idées sociales, d'intérêts contemporains et
généraux : doctrine de l'art social. C'est déjà un ancien
démêlé entre écrivains, une recherche contradictoire
sou\ent commencée, jamais terminée.
A quoi tient la tVéquence des enquêtes sur ces deux
postulats, et leur irréductibilité? Peut-être à ce que la
question est mal posée, que les termes du problème ne
sont pas nets. Pourtant on discute rarement si long-
temps, à reprises variées, uniquement siir des mots. Il
y a donc quelque chose là à élucider, mais peut-être,
et cela nous expliquerait les vicissitudes des deux thèses,
faut-il plutôt clarifier des sentiments, déterminer des
questions de mesure, qu'examiner la valeur de deux
théories adverses. Sans doute y a-t-il un courant d'opi-
nions et un peu des mots sonores à circonscrire, plutôt
que des thèses proprement dites à étayer ou un choix
296 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
à faire entre deux propositions se targuant chacune
d'être la vérité.
Ce sont les derniers événements sociologiques, la
puissance nouvelle du socialisme, le développement des
idées anarchistes, la présence de belles utopies fami-
lières à des William Morris (et prenons le mot utopie
dans le meilleur sens), qui ont resservi de point de dé-
part à des idéalistes d'art social. Aussi bien le réalisme
fatigué devait-il tenter de se renouveler, de puiser une
force nouvelle dans les questions vives^ faisant davan-
tage corps avec la réalité quotidienne, bref, inclinant
encore la littérature vers sa forme courante du journa-
lisme, évoquant pour elle les ressources de l'information
bien faite.
Dans tous les cas, il faudrait distinguer, et noter
qu'on ne doit pas englober parmi un groupe d'écrivains
d'art social tels ou tels artistes que leurs opinions déter-
minèrent à des articles purement politiques, philoso-
phiques, sur une question se posant brusquement dans
l'ordre des faits. Le fait de s'intéresser à un phénomène
qui se passe, d'avoir quelque chose à dire, et de le dire,
sur un fait quotidien, sur les conséquences d'une catas-
trophe, sur une nécessité de clémence ou de justice,
sur une organisation meilleure à donner à la cité, n'im-
plique pas que le but d'art d'un écrivain soit social. Il
n'y a art social que lorsqu'il y a mélange, confusion
des formes, que la thèse, défendue par des moyens d'art
étranger à son développement normal, conclut de plain
pied sur des faits trop courants, surtout lorsque l'œuvre
est de tendances prédicatrices.
C'est surtout cet clément vaticinant combiné avec
ETUDES 397
des professions de foi politique qui caractérise les plus
nombreux échantillons de l'art à tendance sociale. Si
quelques nouveaux écrivains offrent des exemples de
cette façon d'aborder le sujet, ce sont surtout de doctes
moralistes un peu passés qui forment les rangs serrés
de la légion utilitaire et moralisante. A côté des jeunes
écrivains, ardents, qui stigmatisent le temps présent et
promettent des âges d'or, voici des critiques à mi-voix
qui, universitairement, dénoncent les périls de l'art, et
somment les écrivains de vouer leur plume au développe-
ment des saines morales. Voici, bien loin apparemment
et en réalité très près d'eux, des romanciers qui, comme
Bellamy, endorment leur personnage principal pour
le réveiller en Tan 2 000, et à quelle lin? pour le faire
vivre en un milieu perfectionné, que tout habitant de
capitale, un peu lecteur de journaux et de brochures,
peut s'inventer comme rêve familier, même sans effort.
Le rêve du théâtrophone, du grand dépôt de denrées
de la cité, des beaux squares et de l'armée industrielle,
n'exigea jamais une forte imaginative, surtout chez
qui ne fit que les vulgariser. Et voici, des académi-
ciens au doigt levé vers la porte close de l'avenir, qu'ils
n'entre-bàillent d'ailleurs point, dont ils ne sauraient
éclairer nulle fente, et des pasteurs au4)arler un peu
glacé et trop correct. Ils sont nombreux. On les pour-
rait diviser en deux classes : les sociologues et les mo-
ralistes ; et, parmi ces deux classes, distinguer deux
partis : ceux qui règlent l'avenir d'après les honnnes
calmes et conservateurs du passé ; ceux qui l'entre-
voient à la limiière des rêveurs généreux et des pro-
gressistes déterminés du même passé I avec autant de
17.
398 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
nuances que vous voudrez, selon le goût particulier que
vous portez non à tel écrivain, mais à telle théorie,
plus ou moins brillante. Ce sont des écrivains d'art
utilitaire, d'appétit moralisant, des écrivains d'art
social.
Est-ce à dire qu'un art soucieux des développements
de l'existence humaine, anxieux de quelques clartés
sur ce que nous serons demain, soit forcément gris,
terne et dépourvu de ces rapides et elliptiques percep-
tions qui constituent, aux yeux des partisans de l'art
pour l'art, le véritable artiste? Certes non ; s^il est avéré
pour nous que l'auteur de l'An 2000 n'est qu'un vul-
garisateur, et si nous lui savons peu de gré d'avoir
groupé, sous forme romanesque, tant de petites utopies
d'organisation, éparses dans les livres théoriques, nous
admettons qu'un penseur puisse donner, sans transi-
tion obligée, de suite, la forme littéraire du poème ou
du roman, à ses idées sur le développement du monde
encore que nous attendions davantage de sa recherche
de belles phrases, de nobles mouvements, et de la pein-
ture d'intéressants états de son cerveau, et de géné-
reuses et altruistes méditations, que des formules et
des éléments tout préparés d'un projet de loi. S'il en
était autrement, il y aurait confusion des genres, (^t
dans le seul cas oii cela ne soit point du tout loisible,
car les vérités sociologiques ont besoin, pour être expo-
sées, du cadre à rigueur scientifique, du livre de théorie,
et doivent pouvoir traverser des aridités nécessaires,
dont ne s'accommoderait point une œuvre d'art.
ETUDES 299
11
La doctrine de l'art pour l'art est aussi difficile à
définir précisément que la doctrine antagoniste. Elle
est difficile à définir à cause de son évidence même ;
c'est trop clair. Pratique l'art pour l'art tout artiste
occupé à développer son rêve de beauté, beauté faite de
ce que l'on appelle, sans équivoque possible, la beauté,
beauté physique, plastique, sculpturaire, architectu-
rale, etc., puis beauté dans le sens plus abstrait, des
musiques, des tendresses, des émotions, des parfums.
Tout artiste qui ne plaide ni ne prêche l'allocution mo-
rale, l'exemple, le conseil pratique, est un féal de l'art
pour l'art. La fidélité instinctive ou raisonnée à cette
théorie est le lien d'unité de nos grands écrivains. Sans
doute Rousseau est l'auteur de Y Emile et du Contrat
social, et Voltaire agitait des idées politiques, mais pas
toujours, et ces exceptions n'infirmeraient point la
ligne générale qui, de nos vieux écrivains, arrive jusqu'à
Flaubert. Sans doute d'autres que Rousseau et Voltaire
vécurent la vîe des faits, Lamartine, Hugo ; mais ne
se gardèrent-ils pas de confondre les genres, et n'y
eut-il point deux parts dans leur vie et dans leurs
livres .^ Il est évident que si l'on voulait restreindre
l'idée de l'art pour l'art à des écrivains comme Gautier,
à des conteurs, à des lyriques purs, Vigny, Baude-
laire, etc. , on arriverait à en restreindre le nombre et
à en fausser la définition ; mais pourrait-on raisonna-
blement classer les autres parmi les prédicateurs d'art
30O SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
social, et la plus grande partie, la plus belle de leurs
œuvres ne protesterait-elle pas ?
En se servant même du sévère critère de Poe et,
d'après lui, de Baudelaire, en retranchant de la poésie
ceux qui cédèrent, un temps, au désir de promulguer
des lois morales, on n'atteindrait que des parties
d'œuvres et, pour abandonner quelques esprits, on ne
toucherait à rien d'essentiel ni parmi le romantisme,
ni parmi les écoles suivantes.
Nous avons évoqué le cas de Lamartine, d'Hugo. 11
en est de même pour Michelet, voyant, évocateur, poète
beaucoup plus que théoricien ; pour Quinet, qui,
soigneusement, délimite son œuvre théorique et ses
poèmes. Pour choisir un exemple vis-à-vis de celui de
Poe presque naturalisé chez nous par Baudelaire, si
nous pensons à Henri Heine, il faut bien concéder que
c'est surtout un lyrique pur, et le fait d'avoir vécu
grâce à des correspondances de journaux, qu'il faisait
admirables parce que tel était son don d'ennoblir tout
ce qu'il touchait, prouve simplement qu'entre deux
poèmes il donnait son opinion sur la vie courante, sur
un ministère nouveau, le rôle de M. Thiers ou un con-
cert de Liszt avec un égal talent.
Mais, objectera-t-on, son rôle et ses visées politiques
ne sont point contestables, il y a Ger mania ! Qu'im-
\u)v[v î si les Lieds, si A tla-Troll en demeurent tout à fait
purs. 11 rentrerait comme Hugo dans la catégorie de
ceux qui ont fait deux choses à la fois.
Ceci d'ailleurs nous mène à l'essence de la ques-
tion.
L'artiste (irr tous ses éléments d'art et de talent de
Kl LUES
sa sensibilité, de son contact avec les contingences. 11
y a des artistes évidemment qui les tirent de livres déjà
publiés ; mais ceux-ci appartiendraient à une autre
catégorie que les grands artistes, ce seraient des ma-
nières d'érudits, des vulgarisateurs doués pour l'expo-
sition verbalement rafraîchie de choses connues, nature
d'esprits en somme peu nécessaire ; mais les vrais ar-
tistes, les trouveurs, se développent surtout grâce h
leur sensibilité au contact des choses. Vivant sur le
même fonds que leurs contemporains, ils perçoivent
mille images, mille possibilités, mille détours fantai-
sistes et vrais des choses, que les autres ne voient point.
Tout le monde fait de l'histoire, les artistes seuls font
du rcve et perçoivent les aspects divers qu'aurait pu
prendre l'histoire, si les masses, au lieu de marcher
tout droit, avaient obliqué, ce qui est toujours possible,
à droite ou à gauche.
Il est donc évident que l'artiste doué d'une sensibi-
lité très fine, s'il est d'habitude disposé à négliger les
importantes et usuelles questions de tarifs, de douanes,
de budgets, peut n'en être pas moins prêt à saisir les
lignes essentielles de l'avenir, les aspects fermes ou mo-
biles du présent, et énoncer sur l'heure où il vit les
plus sages aperçus. Il n'est nullement j^écessaire que
l'écrivain soit égoïste ou purement passionnel. Mais
pour rendre bien sensible la différence de l'artiste pur
à l'artiste sociologue, supposons-les tous les deux de-
vant le même sujet, pratique, quotidien, politique.
Le premier, le poète, donnera bref, large, son avis ; il
tâchera de dépouiller son sujet des contingences trop
strictes, trop déterminées, il généralisera la question
3o2 SYMBOLISTES ET DECADENTS
dont il s'occupe ; l'écrivain d'art social, au contraire,
précisera et diminuera, et il plaidera, il laissera entrer
dans l'art ce que Poe en excluait si soigneusement, non
pas la morale, mais la conférence moralisante, le dis-
cours au peuple, la propagande, la vulgarisation, qui
ne va jamais sans entraîner quelque absence des té-
moignages immédiats de l'art, la concentration et le
style.
III
Nous croyons avoir montre qu'il y a là surtout une
question de forme ; en littérature c'est d'ailleurs à peu
près tout, car la forme n'est pas seulement la phrase
et sa coupe plus ou moins élégante, mais la disposition
des phrases, c'est-à-dire le groupement des détails,
celle des chapitres ou fragments divers de l'œuvre,
c'est-à-dire le processus des idées. Nul ne peut inter-
dire à l'écrivain des développements sociologiques,
mais à la condition qu'il en fasse de l'art ; pour netti-
fier, concevons le même exemple, celui de Bellamy.
qui ne fait point d'art puisqu'il ne nous donne aucune
jouissance esthétique, et qui ne fait point non plus do
sociologie, puisqu'il répète des choses trop sues. Op-
posons-lui les tentatives récentes de Paul Adam, le
Mystère des Foules ou les Cœurs nouveaux. Il apparaî-
tra que, dans les intéressantes recherches d'Adam, ce
n'est point le fonds sociologique qui nous intéresse,
mais sa vigoureuse présentation, mais le détail, mais
la vie des personnages qui représentent un fait, soit,
mais qui se meuvent en types dramatiques ; art à ten-
ETLDES OOO
dances sociales, oui, mais art surtout dramatique, et
ce sont les qualités de couleur et de mouvement qui
agrègent à l'art ces romans. Ce n'est point le phalans-
tère des Cœurs nouveaux qui peut nous arrêter une
minute ; l'idée de phalanstère nous est trop connue ;
mais nous regarderons avec curiosité la forme, le
détail architectural de ce phalanstère, les paysages qui
l'entourent, le rêve de l'homme qui fit de l'édification
de ce phalanstère le but de sa vie, et c'est parce qu'il
ne réussit point, et qu'il souffre dans son âme de la
-ruine de son essai de matérialisation de son rêve, que
cet homme nous intéresse.
Si nous retournons aux grands exemples déjà de
passé qu'évoquent les partisans de l'art sociologique,
est-ce que Tolstoï, dans ses chefs-d'œuvre, et Dos-
toïevsky ne présentent pas le même phénomène. Je
pense que peu de gens, lisant Anna Karénine, son-
gent à prendre parti entre Lévine, qui n'aime pas la
vie politique, et son frère, qui la lui conseille et la
lui vante. Aussi, les projets d'amélioration agri-
cole de Lévine nous laissent froids ; mais la beauté du
livre réside dans la présentation vive des bonheurs que
l'homme peut rencontrer sur la voie rectiligne et ordi-
naire (Lévine fauchant les foins, — lesjoi^s et les dou-
leurs de Lévine pendant l'accouchement de sa femme)
et, en face, du bonheur et des douleurs et des catas-
trophes de la passion (vie de Wronsky et d'Anna).
C'est en faisant ressortir, avec une intensité toute nou-
velle et particulière, le sens et l'allure d'événements
quotidiens que Tolstoï fut grand par ce livre, et
non par la solution qu'il offre et la morale qu'il
004 SYMBOLISTES ET DECADENTS
prêche, car elle est simple et n'était pas inédité.
Considérons Dostoïevsky. En éclairant ses livres par
ce que Ton sait de sa vie, en scrutant le livre dépourvu
de tout corollaire critique, on sent fort bien que les
idées de liberté, les anxiétés et les espoirs pour l'avenir
le passionnent ; mais l'instinct d^art de Dostoïevsky est
bien trop grand pour que sa pitié ou ses espoirs débor-
dent en conseils, en chapitres à tendance ; il provo-
que la pitié pour ses personnages et laisse réfléchir et
conclure.
Ibsen, plus nettement moraliste, aurait-il eu l'influ-
ence qu'il a acquise si la formule de son drame, si ses
savantes simplifications n'avaient pas intéressé notre
sens artiste, le vieil instinct qui aime à voir poser et
résoudre élégamment un problème, beaucoup plus que
sa doctrine elle-même? Ethique nouvelle! a-t-on dit.
Je n'en crois rien. Formule nouvelle, oui, sensation
exotique et rajeunie de choses entrevues et connues,
présentées avec une belle rigueur, oui ! C'est encore
de l'art, de la littérature, à tendances si l'on veut, mais
présentée comme l'eût fait un théoricien de l'art pour
l'art.
D'ailleurs, à une certaine hauteur, la question cesse
d'exister. Un artiste pur, consciencieux et connaissant
ses moyens d'action, ne considérera jamais le dévelop-
pement politique du monde que comme des vesti turcs
variées qui couvrent la vraie face dlsis. En écartant
comme un léger rideau les faits proches, on retrouve
l'éternelle et infinie complexité des passions, qui sont
tout l'homme, toute la nature et qui ne varient guère
que de mode. L'artiste, évidemment, se rangera à la
ETUDES
3o5
théorie de l'art pour l'art, qui lui évite des mouvements
inutiles, des efforts disparates, et il aura volontiers
confiance aux purs savants pour délimiter les détails de
l'existence des sociétés, attaché qu'il est à la contempla-
tion des ressorts principaux. Inversement, je n'aime-
rais pas voir conclure de ces lignes que tous les parti-
sans de l'art pour l'art sont des aigles et que tous les
partisans de l'art social sont des écrivains inférieurs.
Il y a une façon de comprendre la poésie, strictement
littéraire, qui ressenble fort à l'art d'accommoder les
restes, et il y a parmi des œuvres sociales, presque po-
liti(5ues, de beaux élans vraiment littéraires ; l'homme
est bien trop complexe, et l'écrivain, en général, trop
épris de beauté pour ne pas passer à travers les mailles
des définitions dont il s'enveloppe, et personne, heu-
reusement pour la littérature, en son œuvre de divul-
guer l'inconscient et d'embellir l'idée, n'est profondé-
ment, exactement, complètement logique.
IV
M. Bernard Lazare, en une conférence, développait
un idéal d'art social, un de ceux qu'on p^t concevoir,
et je pense qu'il ne parlait qu'en son propre nom ; il
est probable que M. Eekhoud, exposant son idéal d'art
à lui, n'eût pas dit les mêmes choses, et certainement
leur conception diffère fortement de celle de M. Paul
Adam. D'après Bernard Lazare, l'art social reprendrait
la tentative naturaliste, en lui ajoutant les vertus qui
lui manquaient.
3o6 SYMBOLISTES KT DÉCADENCES
11 considère certainement qu'il en manque beaucoup,
et je doute qu'il vénère M. Paul Alexis. Mais, pourtant,
son jugement porté sur quelques poètes, qu'il ne pré-
cise pas en nom et en nombre, n'est pas très différenl
de celui de M. Alexis qui, dans un assez récent article,
avant Manette Salomon, je crois, se plut à qualifier ce
qu'il appelle les décadents de honte littéraire, opprobre
sur le siècle finissant. Cette déclaration, cette boutade
de M. Alexis, confiée (s'il vous plait) aux colonnes du
Figaro avait de quoi surprendre, un peu comme une
ruade imprévue d'un cheval très calmé. C'était amu-
sant. Chez M. Lazare, l'opinion est plus sérieuse, et.
quoiqu'elle ne soit pas très circonstanciée, elle est à
constater, puisqu'elle est émise à côté de promesses de
renouvellement liltéraire.
Mais prenons M. Bernard Lazare, sur un des rares
points où il précise. Pourquoi reprochera M. Maeter-
linck d'avoir traduit RuNsbrorcls et\o>alis?
Ce sont, dit M. Lazare, de pau\res esprits, des mys-
tiques de nul intérêt, on n'a pas le droit de les repré-
senter comme l'élite de l'humanité...: ceci est de l'ap-
préciation purement personnelle.
Il nie semble, au contraire, que, pour les écrivains
de toutes nuances de pensée, fussent-ils des rêveurs
blancs, fussent-ils d'acharnés et patients analystes, de
sincères modernistes, ou simplement des critiques sou-
cieux d'être informés sur l'évolution de l'esprit humain,
il est fort intéressant que des Ruysbrocck, des Novalis
et d'autres semblables soient mis en bonne lumière et
I I . ,i'l;i[it:iti"ii --ii'iiKiup <lii roman de (imicourl.
ETUDES
surtout par des gens qui les aiment, parce que c'est
eux qui s'acquittent le mieux de ce travail ; et si je
croyais aux mêmes dieux que M. Lazare, je serais en-
chanté de voir mes contradicteurs apporter avec zèle
leur part des pièces du procès qui se juge perpétuelle-
ment, car une littérature doit être au courant de ses
origines ; pour être au courant , les écrivains doivent
connaître le plus possible d'âmes d'écrivains ; et qui
les tentera davantage que les âmes d'exception, que
ceux qui pensèrent à part, autrement, et n'accordèrent
pas leurs méditations aux sujets que, nécessairement^
tous, et à tous instants, sont forcés de traiter? Un cou-
rant littéraire, qui contient toujours au moins une
petite part de vérité, qu'est-ce, sinon le sillon d'un
esprit d'exception, que suivent et généralisent de leur
démarche adhésive un certain nombre d'esprits régu-
liers ?
LA LITTÉRATURE DES JEUNES
ET SON ORIENTATION ACTUELLE
Le poème et le roman.
C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les
époques, que.de considérer la période d'années dont
on est le spectateur, comme l'exemple, en son déve-
loppement artistique et littéraire, d'une complexité
jusque-là inconnue. C'est peut-être faute de recul, et
par difficulté d'établir sur des contemporains un de
ces classements simples où excella l'ancienne critique.
Ces classements ne présentent d'ailleurs qu'une simpli-
cité très artificielle due à des coupes sombres dans le
taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier. •
La preuve en est que cette besogne n'est jamais dé-
finitive, qu'à peine les critiques-jurés ont terminé leurs
pesées, organisé leur mise en place des génies et co-
rollairement des talents, les protestations s'élèvent.
D une part, les érudits, tout en acceptant, en sa gé-
néralité, l'ordonnance que signifièrent les critiques,
leur apportent par brassées ou par petits paquets des
OrO SYMP.OLTTSKS ET DÉCADENTS
documents nouveaux ou au moins tirés de l'oubli , et la
ligne générale, si élégamment tracée, s'altère ; d'autre
part, les écrivains, les poètes s'insurgent ; ils apportent,
avec preuves à l'appui, avec l'affirmation d'une admi-
ration qui trouve des échos, telles œuvres négligées,
reléguées, et font reviser le procès de ces dédaignées.
Cette double voie de protestation n'est guère possible
contre des jugements contemporains, éphémères, qui
sont amendés souvent par une évolution intellectuelle
des juges ou infirmés par de nouvelles œuvres de ces
mêmes auteurs^ pour lesquels on avait tenté, un peu
prématurément, un essai de classement. De plus, les
critiques n'aiment point formuler, sur le phénomène
mouvant qu'est la production contemporaine, une mise
en place, qui serait fort difficile, s'il fallait à toute
œuvre attribuer, au juste, sa valeur de beauté ; on
pourrait plus facilement tracer autour des écrivains
et des livres caractéristiques leur sphère d'influence;
mais encore il y faudrait un large appareil dépassant
le cadre d'un étude. C'est pourquoi nous n'avons pas,
sous forme brève, de carte, pour ainsi dire, du ou des
mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici, indi-
quer à travers leur apparente confusion quelques lignes
d'ensemble.
Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la
beauté, l'opportunité du mouvement symboliste, il est
certain que ce furent les écrivains englobés sous ce
ETUDES ?) ] T
nom qui produisirent (vers i885 et 86) le premier
mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avène-
ment, antérieur à eux d'une quinzaine d'années, du
naturalisme. Ils trouvaient devant eux le naturalisme
triomphant sur le terrain du roman moderne, et c'était
les Parnassiens qui écrivaient des poèmes.
Ici une parenthèse me semble utile.
On a discuté passablement sur l'alternance des écoles,
leur nécessité, leur bien fondé, leurs liens entre elles,
leurs oppositions ; il semble que, de l'examen de ce
siècle, une sorte de loi se dégage ressortissant d'ailleurs
des phénomènes de contraste. Elle est applicable sur-
tout aux périodes de développement d'art libre, non
gêné par des influences religieuses ou royales qui pu-
rent, à certaines époques, modifier sérieusement la
marche des choses ; elle pourrait se résumer ainsi :
quand une élite a apporté son œuvre et qu'on est en
train de tirer de cette œuvre le maximum d'efi'ets
qu'elle comporte, une autre élite, plus jeune, prépare
un canon de l'œuvre d'art absolument différent, et qui
a son expansion pleine à la période suivante. Ce mou-
vement neuf est alors combattu ou par une réaction
vers l'école précédente, ou par une formule nouvelle :
c'est-à-dire qu'au moment où une formi^le est en vi-
gueur, 011 une école est maîtresse en apparence du
champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus
jeunes se prépare obscurément à apporter aux hommes
une matière de joie ou d'ennui tout opposée, une mo-
dulation tout diverse des sentiments. Au moment où
cette nouvelle école éclate, souvent elle ne trouve plus
devant elle les protagonistes même de recelé précé-
3l2 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
denlc, mais plus généralement des disciples intelligents.
C'est l'école nouvelle qui compte des cerveaux créa-
teurs, et après une lutte plus ou moins longue, elle
triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme portait
l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman
idéaliste, Stendhal et Constant avaient travaillé avec
moins d'éclat (selon l'opinion de leur temps) mais pré-
paraient Balzac, dont l'expansion glorieuse amena l'avè-
nement du naturalisme. Or, tandis que le naturalisme
s'épandait en plein succès par Concourt, et surtout
par Zola, le symbolisme se préparait, méditait le ro-
man lyrique, comme il préparait une refonte du vers,
en dehors des héritiers du romantisme, les Parnassiens.
Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine expan-
sion (qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes
modes que celle du romantisme, ou du naturalisme,
car ces aspects se modifient un peu avec l'état social),
un autre groupe se présentera qui fera droit à dés for-
mes d'art, à des modes de penser que le symbolisme
aura négligés ; car, en principe, aucun groupement
littéraire ne peut donner une formule, sur tous points
satisfaisante et de plus il fatigue la formule dont il se
sert.
Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des in-
dépendants, des esprits libres et hantés d'horizons di-
vers, qu'on ne peut ranger dans aucune école et qui
font prévoir les générations futures, pour l'embryon
de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, ro-
mantique jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont
le réalisme se doublait d'une manière de romantisme,
mais, comme celui de Baudelaire, épris de concision et
ETUDES O [ O
d'exactitude, tandis que le romantisme courant était
d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme ; pourtant
ils ne dérangent pas l'ensemble de la règle et la rendent
seulement plus complexe.
Les symbolistes avaient beaucoup lu Baudelaire et
Flaubert, et les réfractaires du Parnasse, Mallarmé,
Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, Charles Gros, et ce
réfractaire du naturalisme, Huysmans. Les premiers
étaient en marge par esprit de création, et naïvement ;
le dernier l'était, en prenant le vent et par amalgame,
très influencé de Théophile Gautier, par exemple ; les
jeunes écrivains leur reconnaissaient toute leur valeur ;
mais la grande route était tenue d'un côté par les Par-
nassiens, Leconte de Lisle, Banville, Mendès, et de
l'autre par le naturalisme de Concourt, de Daudet, de
Zola. C'était Zola qui accaparait l'acclamation. Les
autres naturalistes, à côté de lui, trouvaient l'admi-
ration, mais ce n'était point eux qui l'avaient forcée.
Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au
Parnasse qu'il n'était point une école neuve, mais une
fin de romantisme, une variation sur le romantisme,
un romantisme classicisant et hellénisant ; au natura-
lisme ils objectaient qu'il ne tenait aucun compte des
besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantai-
sie dont ils avaient la notion depuis les œuvres étran-
gères d'un Poë ou d'un Heine. Des écrivains eussent
pu satisfaire ces désirs nouveaux, sans des tics spéciaux
venus d'habitudes d'esprit des temps qui venaient de
s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la
couleur verbale et de beaux paroxysmes nobles, mais
si entaché d'occultisme et de religiosité combative. Ver-
18
iVMBOI.lSTKS KT DKCADENTS
laine rachetait la fréquence de ses oraisons par la sorte
de candeur (malgré malices éparses) qu'il jetait sur
tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait, à ses nota-
tions curieuses, toute la lourdeur et l'énervement gas-
tralgique de sa forme. Rimbaud était inconnu et, mal-
gré la beauté de ses œuvres, souvent trop schématique
et trop spécial. Léon Dierx trop enfermé dans son na-
turisme pessimiste. Mallarmé eut une influence de
grand honnête homme ; le désintéressement de son
œuvre et de sa vie, et la hauteur de sa parole, devait
plaire plus encore que la tiès grande beauté de son
œuvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art, et l'avoir
aimé est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent,
des premiers, pour confronter au sien leur idéal d'art,
et non plus, comme cela se fit plus tard, pour glaner
près des javelles de ce causeur charmant (qui, s'il dé-
daignait d'écrire d'une foule de choses, les éclairait,
en passant, d'un mot), des épis rares et précieux.
L'aj^port le plus net du symboUsme, c'est le vers
libre. Si le mot de Symbolisme est aussi confus que
celui de romantisme, qui n'a pris, qu'en fin de compte,
sa signification très claire, le vers librisme est quelque
chose de très tranché. C'est le vers individualiste qui a
été trouvé, non pas une formule plus large que celle
du vers romantique, mais une formule élastique qui,
en affranchissant l'oreille du ronron toujours binaire
de l'ancien vers, et supprimant cette cadence empi-
rique qui semblait rappeler sans cesse à la poésie son
ETUDES 3 I 5
origine mnémotechnique, permet à chacim d'écouter
la chanson qui est en soi et de la traduire le plus stric-
tement possible. C'est à cause de la largeur même de
son ambition que le vers libre, s'il a des définitions,
n'a pas de prosodie, et quand il en aura une, cène
pourra être un petit code fondé sur des habitudes de
l'oreille et la tradition comme l'antérieure prosodie,
mais une poétique tenant compte des lois du langage
et de l'émotion artiste.
Quant au symbolisme (i), la meilleure définition en
est encore la plus large ; ce serait celle de M. de Gour-
mont dans sa préface du livre des Masques : a Admet-
tons que le symbolisme c'est même excessive, même
intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'in-
dividualisme dans l'art. » Ajoutons que c'est un retour
à la nature et à la vie, très accentué, puisqu'il s'agit
pour l'écrivain qui veut créer, de se consulter lui-même
en sa propre inteUigence, an heu d'écrire d'après une
tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les
débutants de toutes les époques, la tradition mise à la
mode par les derniers succès.
Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve
auprès d'oeuvres de Mallarmé et Paul Verlaine et la
réimpression ou impression première des œuvres de
Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules Laforgue,
de M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du si-
gnataire de cet article. Très rapidement de nouveaux
(i) Voir sur cette question, Les Propos de littérature, de
M. Albert Mockel et le livre des Masques de M. Retny de Gour-
mont, LWrt symboliste, de M. Georges Vanor, contemporain de
la naissance du mouvement.
3l6 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
symbolistes apportèrent poèmes et livres, et la liste
actuelle de ceux qui acceptèrent cette appellation serait
nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeterlinck,
Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Francis Yielé-
Griffm, Stuart Merrill, Dubus, Charles Morice, Remy
de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, André
Gide, Paul Claudel, Max Elskamp, Paul Fort, Charles
Henry Hirsch, André P'ontainas, Charles van Ler-
berghe, Adolphe Retté, Robert de Souza, Camille
Mauclair, Robert Scheffer. Dumur, Albert Saint-Paul,
Ferdinand Herold, Y. Rambosson, Paul Gérardy,
Tristan Klingsor, Edmond Pilon, Henry Degron, A.
Thibaudet, Marcel Réja, etc.. Parallèlement au mou-
vement symboliste, des artistes qui n'acceptaient point
le vers libre participaient par certaines nuances fon-
damentales au groupe nouveau, tels Albert Samain,
M. Pierre Quillard, M, Peiul Valéry. M. Pierre Louys
ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à fait
un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mou-
vement fut assez grande pour que des groupes diffé-
rents s'y pussent former, que de nombreuses diversités
s'y montrassent, ce qui est le cas d'un mouvement in-
dividualiste, ayant pris en passant une étiquette, plu-
tôt pour se différencier des écoles en vigueur que pour
se désigner effectivement.
Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'école|roman(%
M. Jean Moréas, M. Raymond de la Tailhèdc,
M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui était
l'antithèse d'un mouvement individualiste, se confor-
mer à l'union artificielle que fut la Pléiade du
xvr siècle. La Pléiade recherchant un but commun,
ETUDES 317
une modernisation, par archaïsme, de la langue, pouvait
affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces mes-
sieurs imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses
défauts les plus apparents, par Tépitaphe commune et le
sonnet dédicatoire, par quelques archaïsmes, puis re-
vinrent à leur nature de bons poètes un peu classiques
et les Stances que publie M. Jean Moréas, délivrées de
ce jargon, semblent devoir être la meilleure œuvre du
poète des Cantilènes et sa plus individuelle encore que
certaine gracilité de l'idée en dépare la pure forme.
Ensuite parut un groupement où figuraient surtout
M. André Gide et Henry Maubel, et qui parla d'un
certain idéo-réalisme qui eût eu pour but d'exprimer
des sensations très rares, de recréer la vie et le rêve,
de donner des impressions de silence, de phénomènes
d'âmes, de paysages d'âmes, en prose ou en vers dans
une forme plus unie que celle des premiers symbo-
listes, le Voyage d'Urien, Paludes, Dans Vile, tout ré-
cemment la Connaissance de l'Est de Paul Claudel res-
sortent de cette esthétique.
Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et
les poètes parnassiens à publier. Ni M. Mendès, ni
Dierx n'apportèrent à leur esthétique poétique de mo-
dification. M. de Hérédia non plus ; néanlhoins la pu-
blication, en 1892, des Trophées [i), crée une date
d'influence et une esthétique se présenta sinon nou-
velle, au moins dans toute sa carrure ; il semble que
ce courant ait prévalu auprès de quelques symbolistes
(i) Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat sur
M. de Hérédia.
18.
3i8
SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
S.
qui ont joint à certaines de leurs anciennes préoccupa-
tions, des désirs plus précisés de décors antiques et de
vers plus classiques et plus réguliers. Ainsi M. H. de
Régnier, ainsi l'auteur d'Aphrodite. En tant que son-
netiste exclusif, M. de Hérédia est surtout suivi par
M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes de réelle
valeur. Mais une partie de l'impression antique et évo-
catrice de décors qui se dégage des Trophées se retrou-
verait dans un sillon plus large. Cette esthétique, en
tenant compte en route d'admirations romantiques et
parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par lui
au classique du xvii® et à l'antique. Elle infirmerait,
en tant que tendance, la recherche romantique du
pittoresque et les recherches de réalité du réalisme et
du naturaUsme et en reviendrait aux belles fable:>
païennes, librement restituées du grec, avec quelques
nuances de symbole moderne. Parallèlement au symbo-
lisme, un poète très distingué, Georges Rodenbach,
qui lors de ses débuts avait manié un vers parnassien
souple et familier, progressait lentement vers un art
plus personnel et plus profond que celui de ses pre-
miers volumes. Il apportait un joli chant d'intimités,
une attention douce et sérieuse à noter de la \ie intime
et douloureuse, à décrire des sensations brèves et
blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était
tantôt de calmes béguinages, des traductions de Vies
muettes (comme dit si joliment l'allemand au lieu de
notre alfreux mot nature morte, des slilleben) des vies
encloses, selon son expression. Certaines conlempla-
tion5 ardentes de silence d'eau et de lune font penser à
Ji'los Laforgue, et le dernier li^rc de Georges Roden-
ETUDES O I ()
bach, le Miroir du ciel natal, est écrit en vers libres.
C'était, pour le vers librisme, la plus précieuse des ami-
tiés nouvelles.
La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à
écrire des intimités est d'ailleurs nombreuse et variée,
et les talents ici abondent, chez les vers libristes, et
chez ceux qui conservent une forme régulière ; c'est là
d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme régu-
lière , offre le moins de danger, car la rhétorique, sa
conséquence ordinaire, y est plus difficile, et détonne
si fort qu'on peut mieux la supprimer. Ce sont, ces
poètes : Francis Jammes qui sait, en des vers très par-
fumés d'épithètes colorantes et exactes, dire tout le dé-
tail des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de
l'ombre et tout l'ardent soleil et tout le nonchaloir de
son pays de Béarn, et aussi les joies et les tristesses
des humbles. M. Henry Bataille (dont le développe-
ment dramatique est puissant) a donné, dans la Chambre
Blanche, les plus minutieuses sensations de convales-
cence ; il a publié aussi de très curieuses notations ver-
sifiées des œuvres peintes. M. Charles Guérin est un
poète tendre et ému, dans sa forme un peu grise et à
trop longues traînes. M. Jules Laforgue, dans son
livre, les Premiers Pas, et des poèmes éj^rs, a traduit
le soleil et la glèbe de son Quercy natal en des vers
fermes ou attendris. MM.. René d'Avril et Paul Briquel
ont fait défiler des heures transparentes du paysage
lorrain. M. Henri Gh3on, dans les Chansons d\Aiibe,
a chanté à la beauté des choses une jolie sérénade ma-
tinale.
C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est
SaO SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
infiniment plus curieux de l'âme humaine et de la
passion amoureuse que de son décor, qu'il faut ranger
M. André Rivoire dont le Songe de l'amour, narre par
l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les
crises d'âme, un roman de tendresse ; il faudrait noter
aussi de celui-ci, une amusante tentative d'imagerie
littéraire, une Berthe aux grands pieds, rajeunie et
modernisée de l'ancienne légende, amusante et ly-
rique : M. André Dumas se tient dans la même région
d'art que M. André Rivoire.
D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses
et leur recherche serait de chanter les forces sociales,
et d'être les poètes du désir libertaire de fraternité et
de solidarité. C'est évidemment le but et la fonction
de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus
inventé cette gamme généreuse, que les naturistes
n'ont retrouvé le sentiment de la nature, inlassable-
ment gardé à travers toutes les écoles depuis et y com-
pris le romantisme ; je veux dire que ces jeunes poètes
s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine
rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe
pas moins, ils précisent cette poésie fraternelle et huma-
nitaire, comme il est le plus simple de le faire, en la res-
treignant. Ce sont M. Fernand Gregh, et aussi M. Geor-
ges Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland.
Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter
deux groupements assez différents, quoique avec certains
points d'attache avec cette branche du symbohsmc qui
s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas très étonnant,
car ces catégories sont toujours un peu artificielles ou
""^es poètes plus complexes que la définition qu'ils
ETUDES 321
donnent d'eux-mêmes ; c'est le groupement toulousain
et le groupement des Naturistes, Un point commun
leur fut d'être une réaction contre le symbolisme, plus
prononcée chez les Naturistes que chez les Toulou-
sains.
Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux,
de beaucoup le moins artificiel ; le lien qui unit
MM. Delboiisquet, Magre, Laforgue, Viollis, Tallet,
Marival, Camo, Frejaville, M. etM"'*" Nervat, etc., c'est
un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ,
ils aiment à se tenir en grande union, et cela sans que
la forme de leurs vers soit nécessairement uniforme.
Leur réaction contre le symbolisme est du reste faible.
Un grand souci de passé simple les tient, les amène à la
rhétorique et à l'éloquence quasi politique ; ils ont
aussi presque en commun la préoccupation de peindre
les choses de tous les jours, et la recherche d'un accent
grand, et large et général. Je ne dis pas qu'ils n'y
réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique obsti-
nément l'alexandrin libéré de quelques contraintes,
M. Yiollis ou M. Laforgue sont les auteurs de poèmes
libres qui ne manquent ni de cadence ni d'ingéniosité.
M.Delbousquet,leur aîné, tient au Parnasse absolument.
Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'vme
simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les
recherches les plus abtruses du symbolisme.
Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les vo-
ulions de ces jeunes gens contiennent encore de trop
facile, on peut admettre que les vers de M. Viollis ou
de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont plu, s'ils
n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la
333 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de
terroir qui est loin d'être négligeable. Mais pour eux
comme pour les autres, je crois qu'il doit y avoir une
façon plus lyrique, plus profonde et moins gâtée par
des ronrons a'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller
vers le peuple et de lui dire des poèmes en ses réu-
nions du soir.
Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très dis-
tincts des Toulousains, ou des poètes vibrants comme
M. Georges Pioch, ou de poètes de la nature comme
M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (saufjM. Albert
Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule
de prose tant soit peu vague, pompeuse et déclama-
toire. C'est avec une affection d'ingénuité, un peu trop
de rhétorique et d'éloquence. Ils ont le tort d'abonder
en programmes auxquels ils ne donnent pas toute sa-
tisfaction (à dire vrai ils ne sont pas les seuls), M. de
Bouhélier, le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre
trop souvent ses proclamations qui masquèrent ce que
laissait voir de talent ses œuvres de début et la valeur
d'un réel labeur, aux fruits inégaux mais intéres-
sants. M. Montfort dépense autour de ses émotions
trop de mots, M. Abadie publie de jolis vers. Il faut,
je crois, considérer l'état actuel du naturisme comme
transitoire ; il est probable quo ces jeunes écrivains, à
qui ne manquent point des dons d'abondance, d'émo-
tion et de facilité, verront leur idéal se présenter à lems
yeux plus complexe, et que leur développement per-
sonnel dépassera leurs doctrines présentes. Tout
groupe nouveau a besoin d'éviter rinfluence de celui
qui l'a précédé presque immédiatement ri d'apporter
ETUDES '^'>.'^
d'autres ambitions et une esthétique différente. C'est
ce qui explique la critique injuste qu'ils appliquèrent
à leurs immédiats prédécesseurs. On leur doit surtout
souhaiter de rêver de progrès et non de réaction litté-
raire.
Quoi qu'il en soit de Tavenirdu naturisme, de son dé-
veloppement futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne
tenta rien que n'aient auparavant tenté des symbolistes,
et que le naturisme n'est point très différent, sauf couleur
verbale, de l'amour de la nature, selon MM. J animes,
ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme
par sa curiosité de formule neuve, a condense, sous le
titre de ballades, un grand luxe d'images, de méta-
phores, de versets émus. Très inégal, quelquefois doué
d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se trompant
à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poé-
sie populaire et s'en est heureusement servi. Sur les
confins du symbolisme nous trouvons un artiste des
plus intéressants et des plus doués, M. Saint-Pol Roux.
Gongoriste et précieux souvent à l'excès, exagérant
des facultés remarquables de vision aiguë et précise,
trouveur infatigable de métaphores fréquement justes,
toujours hardies, souvent exquises, qu'il développa en
courts poèmes en prose dont la formule %t, il y a dix
ans, presque imprévue, M. Saint-Pol Roux sait aussi
peindre de larges fresques, et son drame, la Dame à la
faiilx, offre, dans une complication peut-être trop
touffue, des scènes belles et grandes ; c'est un des
meilleurs efforts de ces derniers temps.
Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un
mouvement si large que ni le vers librisme seul, ni la
'S^ll SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
recherche des symboles, vers laquelle d'aucuns s'effor-
cent en se servant du vers traditionnel, ne peuvent
complètement Fenclore, et quoique fidèle à la techni-
que du passé, et rénovant sa langue aux sources du
xvi*' siècle, c'est avec le symbolisme que se compte le
vaillant pamphlétaire, et l'éloquent chanteur de la
beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent
Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même
côté un artiste comme M. Albert Mockel, critique
sincère et profond, poète doué, et un artiste fougueux
et violent comme M. Emile Yerhaeren. C'est d'origine
symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Ro-
bert de Souza ; c'est un symboliste, encore que son
dernier livre se retrempe volontiers aux sources de
pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux
formes connues du vers quelques rythmes, particuliè-
rement un vers de quatorze syllabes qui est un alexan-
drin plus long, et viable, dans son harmonie également
balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un
esprit très libre dont le vers frissonne souvent d'images
neuves et justes . Aussi M . F . T . Marinetti , poète très per-
sonnel et coloriste très doué. Aussi M. Tristan Klingsor
qui a apporté d'élégantes chansons de joie et un Orient
joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages,
et des dons remarquables de rythmiste et une valeur
â,e décorateur ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui
a de jolies chansons émues. De même M. André Fon-
tainas qui use le plus souvent d'un alexandrin, puise
aux sources mallarméennes pour la concision, tradi--
li<^^)nnel néanmoins pour la cadence, est un symboliste
par l'essence même de ses recherches. C'est encore
ÉTUDES 33 5
SOUS le nom du symbolisme bien des efforts différents,
mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra,
je pense, que Lamartine était un romantique ; — or,
qu'y a-t-il de moins romantique au sens qui s'imposa
sur le tard, de par Hugo et Gautier, que Lamartine et
les poètes lamartiniens.
Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le
fond, M. Sébastien Charles Leconte est fort difficile à
classer, sauf parmi les poètes de grand talent, si l'on
ne fait abstraction d'école. H y a une large nuance
entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de
Guerne, tels que tout différent M. Jacques Madeleine,
l'auteur à'Hellas et .1 l'Orée, si curieusement Sylvain.
M. Henry Barbusse ne s'associerait à aucun groupe,
sauf à celui des intimistes, à Jammes, à Ri voire, encore
que bien loin d'eux en ses soucis de notation très
claire, et de rythmique traditionnelle.
Maintenant que la liberté du vers est admise, que la
recherche des analogies, l'imprévu de la métaphore,
les libertés de syntaxe, le droit au sérieux profond, à
la traduction nette de la méditation, même un peu
abstruse, que demandait le symbolisme en ses pre-
mières œuvres, le droit à la vie vraie sans rhéto-
rique qu'il réclamait sont en principe admis, le sym-
bolisme se développera encore, fera éclater la gaine si
fragile de son titre, et se décomposera encore en cou-
rants divers qui n'oïit pas de désignations, mais à qui
les noms des principaux poètes symbolistes peuvent en
tenir lieu, et on marchera vers une poésie de plus er*
plus libre et ample. Tout mouvement qui conclut vers
une somme plus large de liberté a raison. Le symbo-
19
326 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
lisme eut donc raison à son heure, il aura raison dans
ses conséquences, et quand on aura compris qu'il
n'avait rien de commun avec l'occultisme, avec l'her-
métisme, et des gageures maladroites, ou d'incompré-
hensifs et compromettants disciples, on rendra pleine
justice à sa tendance et aux oeuvres qui le représen-
tent.
Le Roman,
Le Naturalisme ne produisit pas ses œuvres à Timage
complète de sa théorie, c'est-à-dire que l'enquête réa-
liste de Zola se complique toujours à l'exécution du
livre de belles scènes romantiques et de fragments
quasi-lvriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas
(l 'œuvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa
formule théorique, soit suivant son exécution livresque.
L'idéal qui sortit des efforts de Zola et qu'admettait la
moyenne des écrivains tenait davantage de Maupassant
et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme tempéré
ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus
proche qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique,
qui suivit, en date, le roman naturaliste et qui, tout
en l'admettant comme son aîné, se cherchait des
pères légitimes, plus loin que lui, à trtK^ers lui, chez
Balzac, Stendahl et Constant.
Le roman psychologique fut surtout l'apport de
Paul Bourget. Néanmoins la critique au temps de
raelle énigme aimait associer à son nom ceux de
MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce
groupement qui put avoir son instant d'exactitude est
bien détruit f^t depuis longtemps. Tandis que M. Bour-
SaS SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
get publiait ses livres dont le meilleur avant son évolu-
tion actuelle vers un catholicisme d'Etat et une réac-
tion politique semble être Le Disciple y M. Robert de
Bonnières ne donna au roman psychologique qu'une
assez faible contribution ; M. Hervieu apportait des
notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement son
œuvre des sortes de discours et récits moraux qu'écri-
vait Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort
difficile de classer, plus d'un moment, plus que la pé-
riode d'exécution d'un livre, cette intelhgence toujours
en évolution et en ébullition.
Le Calvaire, roman passionné et douloureux, n'avait
déjà avec le roman psychologique que de très légers
points de contact : et M. Mirbeau en est arrivé très
vite au roman pamphlet, à une manière de roman à
lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparem-
ment selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier
un seul instant ; il a donné le summum de cette ar-
dente énergie et de cette vision combative dans le
Journal d'une femme de chambre, cette puissante et
violente exhibition des dessous d'une société. C'est,
parmi les romanciers actuels, celui qui montre le plus
de points de contacts avec Zola, par sa violence théo-
rique et pratique, par son amour de la vie ambiante,
sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi
par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais
non par la forte et harmonieuse mesure qui se déve-
loppe à travers un roman de Zola.
En même temps que le roman psychologique con-
quérait sa place, une scission s'opérait dans le camp
naturaliste.
ÉTUDES 329
Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que
tout roman réaliste portât pour le public l'estampille
de son influence, et aussi croyant avoir à parler en
leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un
manifeste, aux théories du maître des Rougon-Mac-
quart. Ce furent MM. Bonnctain, Rosny, Descaves,
Paul Margueritle et Guiches. Le manifeste des cinq
accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et
d'une attention trop vive portée vers la vie animale
dans l'homme. Des cinq littérateurs qui signèrent ce
manifeste, le premier, M. Paul Bonnetain, était un
écrivain d'assez mince importance, dont le début, un
livre de scandale, paraissait la parodie même des pro-
cédés naturalistes ; c'était surtout un journaliste assez
bien placé. M. Guiches, par toute son œuvre laborieuse
et parfois amusante, ressortirait plutôt du mouvement
des psychologues. M. Lucien Descaves a prouvé dans
les Emmurés, un livre de pitié profonde et de portée
sociale, et par la Colonne qu'il pouvait mener des œu-
vres à bonne lin. M. Margueritte prend surtout
maintenant, par des livres sur la guerre écrits en col-
laboration avec son frère, Victor Margueritte, toute
son importance ; si tout n*est point parfait dans le Dé-
sastre et les Tronçons da glaive, si Foif en peut criti-
quer la manière un peu anecdo tique, on ne peut nier
qu'il n'y ait là un efiort considérable et de bonnes pages.
Mais le plus important des manifestants était M. Rosny,
et c'était lui, en somme, qui avait des théories à
émettre.
Il est difficile, en quelques Ugnes, de caractériser to-
talement les frères Rosny. Comme beaucoup de ro-
33û SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
manciers féconds, ils sont inégaux ; comme beaucoup
d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils se
trompent, ils se trompent d'une^ allure scientifique,
c'est-à-dire raisonnée et poussée à ses limites, logique-
ment, c'est-à-dire à fond. Parfois aussi, plus soucieux
du développement de l'idée que de sa forme, ils
laissent subsister de légères macules, et sont trop dis-
posés à user sans ménagement de termes scientifiques ;
mais le double courant de leur œuvre, l'un moderniste
et d'enseignement, l'autre de science et d'évocation,
leur mise en place des phénomènes modernes et pas-
sionnels parmi l'universelle nature, leur science du
contact des psychologies individuelles avec les cou-
rants généraux des âmes et l'allure du monde sont du
plus haut intérêt, et leur assigne place de novateurs.
Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi ceux
qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long si-
lence n'a pas fait oublier les débuts brillants, Léon
H^nnique, possesseur d'une formule concise et pleine
dont le livre le plus récent, Minnie Brandon, d'une
forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de son
roman le plus connu. Un Caractère. J. K. Huysmans,
devenu religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il
donnait de Paris, l'observation chagrine qui fait le
prix d'En Ménage, pour construire de fortes œuvres
presque hagiographiques, d'une charpente à la fois so-
lide et enchevêtrée ; mais quel que soit le succès de ses
efforts, et quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond
de sa doctrine, il ne semble point gagner à se spécia-
liser dans la foi et l'Eglise.
C'psi îin roman psychologique, combiné avec des
ÉTUDES 'S6l
recherches qu'eut autrefois le roman idéaliste à la ma-
nière de M"® Sand ou de Feuillet, qu'il faut rattacher les
premières œuvres de M. Marcel Prévost. M. Marcel Pré-
vost préconisait, à ce moment, le roman romanesque ;
il avait l'ambition de réveiller la péripétie et d'y asso-
cier l'observation exacte. Y réussit-il? le public a dit
oui, les confrères ont fait leurs réserves ; on a reproché
à juste titre à M. Marcel Prévost le peu de luxe de sa
forme et les allures endimanchées qu'elle prit. L'écri-
vain semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné
ses anciens buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il
est un des observateur? les plus empressés du dévelop-
pement du féminisme, et il alterne avec M. Jules Bois
}e§ louanges de l'Eve nouvelle ; ce peut être du roman
très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point
du roman artiste, et quelque problème nouveau qu'il
agite, si imprévue soit la solution qu'il en propose, ce
n'est point de Fart neuf que le sien. Avec infiniment
de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre, ar-
dent et poussé^ M. Jules Case a extrait de la doctrine
réaliste, les méthodes d'instauration nouvelle d'un ro-
man idéaliste. Nul romancier n'a placé si haut son
idéal et ne le poursuit de plus de conscience ; le roman
de M. Case est tantôt d'enquête sociale«comme Bonnet
rouge, d'enquête spéciale portant sur les liens de
l'homme et de la femme, comme VAmour artificiel,
sur l'âme retranchée des liens généraux comme celle
du prêtre, VAme en peine ; mais ses meilleurs livres
sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse,
Promesses et l'Etranger, ce dernier, en sa concision
précise, un chef-d'œuvre, et les Sept Visages donnent
332 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
en un court roman d'analyse, en même temps un conte
de douleur et de remords qui atteint parfois, par des
moyens tout analytiques, à la hantise profonde des
contes tragiques d'Edgard Poe. L'œuvre de M. Jules
Case n'a point encore donné tout son développement,
et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne pas
encore tout entier, mais c'est un développement qui
apparaîtra, un matin de littérature pure, avec toute
évidence.
Maurice Barres, qui eut quelque temps contact avec
le symbolisme, et dont on aima les premiers livrets
élégants et secs, dédiés au culte du moi, et à un amu-
sant égotisme, s'est développé en romancier social. Il
semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour
lui, et que très capable d'évoquer l'histoire d'une pro-
vince et de la résumer, il n'excelle pas à la grande
fresque sociale. Encore qu'il complique un roman
comme les Déracinés, de politique courante, de por-
traits actuels et qu'il sache placer d'intéressants épi-
sodes, il ne tient point les promesses de ses premiers
livres, et pour avoir voulu faire plus vaste, il fait
moins bien (i).
Mais je voudrais arriver au roman de poète ; le ro-
man de poète se diversifie toujours du roman de l'écri-
vain, uniquement prosateur, par des qualités spéciales
que certains jugent des défauts et qui peuvent le pa-
raître, de par leur utilisation inopportune, mais n'en
(i) Il faudrait encore citer les nouvelles de Gcffroy, les romans
de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette étude
ne peut donner qu'une ligne générale ; pour noter tous les bons
efforts, il faudrait l'espace d'un livre.
ÉTUDES 35,H
sont point au fond. Le roman de poète pratique parfois
la digression, prend des envolées, suit quelquefois
l'image plus que le héros ; mais ce sont les plus utiles,
au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur apprend
plus en ses courses d'un instant dans la marge du su-
jet, qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et
ne quittant point d'une semelle leur idée générale.
Durant la période naturaliste, après les derniers ro-
mans de Victor Hugo, après Quatre-vingt-treize, ce
fut M. Catulle Mendès qui tint d'une robuste activité
le roman de poète, et l'on sait la suite de livres qui
s'ajouta au Roi Vierge et aux Mères ennemies^ jus-
qu'aux deux meilleurs et presque les plus récents, La
Maison de la Vieille et Gog, œuvre de poète, d'évoca-
teur, de narrateur lyrique. L'Eve future, de Villiers de
rile-Adam, plaça un chef-d'œuvre dans la lignée de
nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient
du roman psychologique, du roman social, et dont les
vers ne sont ni la part abondante, ni la part la plus
haute de l'œuvre, est pourtant dans ses romans un
poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète.
Son art, de proportions modestes dans ses premiers
livres, plus ferme en Thaïs, émouvant mais livresque,
d'une beauté achevée mais sans nout^eauté absolue
(puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'œuvre cri-
tique, s'est affirmé tellement plus grand depuis le Lys
Rouge et le Mannequin d'Osier qu'on peut considérer
son développement comme récent. Et, de fait, M. Ana-
tole France a infiniment plus de talent depuis dix ans
qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le
roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel,
^9.
334 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
ne se sert du fond que comme d'un prétexte à la varia-
tion philosophique, qui est tout, et donne l'impression
d'un sage ému, souriant, malin et casuiste pour la
bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art.
M. Elémir Bourges n'est pas un poète ; pourtant
c'est tout près des poètes auteurs de romans qu'il faut
classer ce romancier ; d'abord son esthétique se ré-
clame de celle de Shakespeare et des dramaturges de
la pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il
voit l'homme à la stature qu'il lui désire, aussi à cause
de l'ingénieux décor oii il place l'action de ses romans.
Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, son der-
nier et son plus beau livre, semble, dans une vision
moderne et tragique, une transcription grandiose du
vieux récit d'Orient, tel le Conte du Dormeur éveillé.
On aimerait que la production de M. Bourges fût plus
touffue pour avoir l'occasion d'en jouir plus souvent,
mais il faut s'incliner devant le sérieux et la haute por-
tée de son effort.
Le Symbolisme, quoique le plus important et le
début même de son œuvre collective consiste en
œuvres poétiques, n'en a pas moins contribué, pour
une large part, au roman contemporain, en nombre,
en qualité et en direction d'idée.
M. Paul Adam, un des premiers champions du
Symbolisme, le seul qui fût exclusivement prosateur,
s'est développé en une large série de volumes qui en-
serrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et
un peu scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance
antique, en passant par des romans de foules à ten-
dances sociales, et des romans où il essaie de décrire
les pompes et les courages militaires. La Force de Ptiul
Adam commence une synthèse historique du xix" siècle
dont le portique spacieux et clair fait augurer une belle
œuvre ; la brève nouvelle de Paul Adam, plus encore
que son roman, est attachante et souvent imprévue, et
donne une sensation d'art plus complète. Cela tient
souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses
romans, est d'une inutile tension et que les passages
ternes y sont revêtus pour l'illusion d'une grandilo-
quence disproportionnée.
Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt
volumes divers, reliés au fil un peu empirique d'une
sorte d'épopée de la volonté, et par ce besoin de con-
centration de 'ses efforts partiels, M. Adam, tout en
restant symboliste, se rattache à Balzac.
M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un sym-
boliste, même d'origine, a tracé ce joli conte antique
d'Aphrodite à qui tel succès a été fait; il a été moins
heureux dans la Femme et le Pantin, oxi beaucoup de
talent n'empêchait point d'être frappé du déjà vu de
l'œuvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un
clair talent de styliste un peu froid, possède une va-
riété de façons spirituelles et compatissantes de re-
garder les petites Tanagréenncs anciennes et modernes,
et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur
prête parlois aussi de furieuses colères de figurines.
Les Chansons de Bilitis, si leur sous-titre de roman
lyrique n'est point dépourvu d'artifice, et silajuxta-
336 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS
position de ces petits poèmes en prose ne réalise pas
en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire
d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agré-
gées, de séduisants poèmes.
M""' Rachilde est un écrivain de valeur. Après
quelques romans et nouvelles médiocres, elle s'est re-
levée d'un vigoureux effort à des fictions très roman -
tiquement développées sur un fond de réalité excep-
tionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée