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Full text of "Symbolistes et décadents"

^ ; ^ 







SYMBOLISTES & DÉCADENTS 



DU MÊME AUTEUR 



Poè'mes 

Les Palais nomades. 
Chansons d* Amant. 
Domaine de Fée. 
Limbes de Lumières. 
La Pluie et le beau temps. 
Livre d'Images. 

Premiers poëmes (Les Palais nomades, Chansons d'amant, 
Domaine de fée avec une préface sur le vers libre). 

Romans et Nouvelles 

Le Roi Fou. 

Le Cirque Solaire. 

Les Petites Ames pressées. 

Les Fleurs de la Passion. 

Le Conte de Tor et du silence. 

L'Adultère sentimental. 

Critique 
L'Esthétique de la rue. 



SAINT-AMAND, CHER. — IMPRIMERIE BUSSIERE. 



GUSTAVE KAHN 



SYMBOLISTES 



ET 



DÉCADENTS 




^W^^i^^ 



'>3^ 



PARIS 

LIBRAIRIE LÉOiN VANIER, ÉDITEUR 

19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 

1902 
Tons droits réserves 



PQ 

Mie 

K3 



IL A ETE TIRE DE CE LIVRE '. 

40 exemplaires sur japon impérial numérotés de I à 10. 
lo exemplaires sur hollande Van Gelder numérotés H à 23, 

N'' .rtllllllllir 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 



Symbolistes et Décadents 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 



Go sont les Concourt, artistes rares, historiens 
consciencieux à qui ne fut point épargné le nom de 
décadents, qui affirmèrent qu'il était beaucoup plus 
difficile de reconstituer une époque toute récente que 
de reconstruire, avec quelques chartes ou inscriptions, 
l'histoire d'une époque mythique ou féodale. Il sem- 
blerait qu'ils ont raison si l'on envisage la façon 
plutôt maladroite, inexacte, incohérente dont on a 
écrit jusqu'ici l'histoire littéraire de ces toutes der- 
nières années (i). Le temps que des fils couleur 
d'hiver viennent commencer à se mêler à leurs barbes, 
les vétérans du symbolisme ont entefidu sur leurs 
œuvres plus de sottises que les tableaux de musée. 
Pourtant ce n'est point ici le cas, comme pour les Con- 
court, de s'écrier devant la multiplicité des textes qu'il 

(i) Je n'excepte que les Propos de littérature de M. Albert 
Mockel des articles de M . Remy de Gourmont et des articles 
publiés l'année dernière et cette année même par M. André Beau- 
nier. 



SYMP.OT.ISTES ET DIXADENTS 



faut lire et même dccouviir pour arriver à la vérité. 
Au contraire, pour notre petit point d'histoire littéraire, 
petit en regard de la marche du monde, mais pas si petit 
relativement et dont l'importance sera de jour en jour 
plus évidente, les textes sont peu nombreux, tous 
faciles à se procurer (au moins à la Bibliothèque na- 
tionale) . 

Une objection plus grave à une histoire du symbo- 
lisme, et celle-là je la déclare tout de suite très valable, 
c'est que l'évolution du symbolisme n'est j^as terminée. 



* 
* * 



On est d'accord, et j'ai vu que ces idées ont pénétré 
jusque dans certains entendements réputés durs de la rue 
d'Ulm, à ne plus considérer le romantisme comme un 
bloc, mais à y admettre, à la suite des critiques écri- 
vains, quatre bans, dont le premier serait celui de Cha- 
teaubriand, le second d'Hugo, Yigny, Lamartine, le troi- 
sième de Gautier, etc.. le quatrième de Baudelaire, Ban- 
ville, etc.. plus un supplément, le Parnasse (i). De 
même le Naturalisme, si on veut y comprendre Flaubert 
et Daudet et Duranty, ne sera pas un bloc et même, si 
on le restreint à Emile Zola, on est forcé de voir que 
ceux qui n'ont pas attendu les Trois Villes povu- le ca- 
ractériser, seront forcés d'ajouter un chapitre à leurs 
travaux pour y étudier la troisième manière de Zola. Le 
Symbolisme donc dont les premiers livres et loviios 

(i) Voir flans ce volume : de VEvolution de la poésie au xix» 
siècle ; \)a^(i 2^3. 



Li:S OUKilM.S 1)1? SWiHol.ISMi; 



datent de 1886, ne peut avoir, en 1901, accompli son 
cycle. Il n'a pu en quinze ans ni réaliser tout ce qu'il 
voulut ni toucher à tous les points qu'il visait ni dé- 
crire toute sa courbe. Ce n'est point qu'en écrivant 
ceci je demande l'indulgence ; les écrivains de talent 
qui se sont plus ou moins groupés, qui ont accepté 
plus ou moins définitivement cette étiquette le trouve- 
raient singulier, et je n'ai nullement la pensée de la 
solliciter pour moi-même, car si j'espère faire mieux, 
sans espérer me rendre digne de tout mon rêve, je sais 
que le labeur de la première partie de ma vie n'a pas 
été inutile et je me connais des œuvres viables puis- 
qu'elles engendrèrent. 

Avons-nous eu raison? nous, les premiers symbo- 
listes, ceux qui vinrent tout de suite vers nous, ceux 
qui voisinèrent avec nous, s'étant associés à certaines de 
nos idées, s'étant reconnus dans quelques-uns de nos 
vouloirs P Le vers libre sera-t-il le chemin futur de la 
poésie française ? le poème en prose que nous avons 
dépassé, et qui se retrouve reprendre de la consistance 
d'après notre orientation, sera-t-il cette forme inter- 
médiaire entre la prose et le vers que recherchait, 
qu'avait trouvée Baudelaire et deviendra-t-il le Verbe de 
nos successeurs? Y aura-t-il trois langages littéraires : 
le vers, gardant son allure parnassienne, éternelle- 
ment, sur la chute des sociétés et des empires, puis le 
poème en prose et la prose, ou bien le vers libre, en- 
globant dans sa large rythmique les anciennes pro- 
sodies, voisinera-t-il avec le poème en prose baude- 
lairien, et la prose propre? ' 

Ce sont nos successeurs qui résoudront ce problème. 



TO SYMBOLISTES ET DECADENTS 

Ma conjecture est que se demandant de plus en plus 
et avec inquiétude sur quelles bases sérieuses on s'ap- 
puierait pour boucler l'évolution r\tbmique et la ré- 
duire à des variations sur le principe binaire, on ira au 
vers libre. 

Et je vais dire toute ma pensée : je crois que même si 
une réaction condamnait le vers libre, si, pour des rai- 
sons multiples, excellentes, irréfragables on en reve- 
nait à la pratique littéraire d'avant 1884, si on décré- 
tait nos innovations hasardées, inutiles, cela n'aurait 
qu'une importance relative. Une évolution faite dans 
le sens de la liberté du rythme et de son élargissement 
est toujours destinée, à la longue au moins, malgré les 
réactions, à s'imposer; les réactions sont fatales, l'action 
les. cause. Et puis, les jeunes gens qui ne partagent 
point nos idées théoriques sont tellement imbus de 
l'application pratique que nous en avons faite, ont 
absorbé assez de l'influence de l'un ou l'autre de nous, 
ou bien sont assez fortement pénétrés de l'influence d'un 
de nos aînés, de ceux qui ont travaillé au défrichement 
des routes que nous avons tracées, que leur vers 
libéré et même leur vers parnassien profondément 
modifié n'est plus, sauf exception, l'ancien vers, et que 
tel qui nie le symbolisme se sert du vers verlainien 
comme un sourd, que tel qui se relie étroitement au 
passé, développe et fait aboutir des conceptions que 
nous avions indiquées. Je ne discute pas les détails ; je 
ne veux pas dire que des jeunes gens venus après nous 
sont nos vassaux littéraires. Je dis simplement qu'à les 
lire on voit que nous sommes passés, l'un ou l'autre lu 
et consulté par eux avec plaisir, et s'ils font autre chose 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME I I 

que nous, c'est non seulement leur droit mais leur de- 
voir ; tout de même nous avons compté dans leur évo- 
lution. 

Donc, je crois, selon l'expression de Stéphane 
Mallarmé, le vers libre viable ; quoiqu'il arrive désor- 
mais, il existe ; il peut régner, il peut être utilisé occa- 
sionnellement ; ceci c'est sa fortune, sa chance, son ha- 
sard, en tout cas il est. Une gamme est ajoutée à notre 
poésie. 

Je crois aussi qu'il est prématuré d'écrire l'histoire 
du symbolisme. Aussi n'est-ce point son histoire que 
je donne aujourd'hui mais des notes pour servir à 
l'histoire de ses commencements. 

Elles seront à l'histoire littéraire de notre époque ce 
que sont les Mémoires du temps à l'histoire sociale et 
politique. Je veux bien admettre que l'acteur d'une 
période ne peut la décrire complètement, que l'impar- 
tialité est difficile pour parler de ses émules, de soi et 
qu'il se peut que lorsqu'on croit l'atteindre on se trompe. 
C'est possible ; il est possible que l'histoire, même des 
débuts d'une période ne soit réalisable qu'avec un re- 
cul plus grand, et peut-être n'appartient-il pas à ceux 
qui posèrent les prémisses de tirer la conclusion. 
En tout cas, on a toujours admis volontiers le rôle de 
ceux qui sont venus dire : « j'étais là, telle chose 
m'advint », c'est leur droit, il y a intérêt pour tous à ce 
qu'ils le disent, et qu'ils disent aussi pourquoi ils 
ont agi de telle façon. Ce sera l'utilité de ces notes. 



12 SYMBOLISTES ET DECADENTS 



On est toujours le fils de quelqu'un, et de plus on 
dépend de son pays, de son ambiance, de l'aspect gé- 
néral de l'époque où l'on naît, et du contraste de cet 
asj)ect général. Vers ses dix-huit ans, le jeune homme 
franchement libre du joug des humanistes, plutôt par- 
fois, l'enfant qui sait grimper jusqu'à la lucarne qu'on 
lui laisse sur la vie, se pénètre des nouveautés d'art. 
Elles sont de sortes diverses. Il y a celles que l'on est 
en train de consacrer, celles qui conquièrent la faveur 
publique, celles dont l'on se détourne, mais non point 
avec simplicité et unanimité en laissant tomber le mé- 
diocre livre, mais celles qu'on discute, qu'on vitupère, 
qu'on honnit, le chef-d'œuvre de demain, ou quelque 
manière de beau livre, plein de défauts mais où le don 
a lait étinceler son éclair d'aurore, ou l'aigrette dia- 
mantée d'une fée des crépuscules, cri jeune de coq pas 
assez entendu, ou noble parole attristée qui tombe aux 
lacs d'oubli. 

La jeunesse à Paris a l'oreille très fine. Elle est très 
distincte à cet égard, et pour les nouveautés littéraires, 
de la jeunesse de province. Le petit provincial n'ap- 
prend pas grand chose en dehors de ce que lui disent 
ses professeurs, le critique autorisé du journal de Paris 
qu'affectionnent son père ou son petit café, et le critique 
du journal local, habituellement moins lumineux qu'un 
pliare. Le filtre est très serré qui laisse pénétrer jusqu'à 
lui les efforts nouveaux. Les revues provinciales ac- 
tuelles qui renseignent plus ou moins les jeunes gens, 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME l3 

et toujours tenclancieusomcnt, c'est-à-dire inexacte- 
ment, sont de création toute récente. Elles sont faites 
pour faire connaître aux aînés de Paris un petit 
groupe qui veut à son tour conquérir le monde, et non 
point pour renseigner sur Paris la province pensante. 
Les défenseurs de la décentralisation artistique objec- 
tent, à des centralisateurs qui voudraient enrichir le 
Louvre et le Luxembourg du trésor d'art épars dans 
nos musées de province sous la serrure rouillée, la 
clef oisive, et la sieste tranquille d'un conservateur qui 
est souvent un politicien casé et former ainsi une col- 
lection d'art complète, — ils objectent le jeune homme 
pensif et sage dont la vocation d'art pictural ou litté- 
raire s'éveillerait au contact fréquent d'un beau chef- 
d'œuvre, et l'objection est assez forte pour que les 
centralisateurs n'insistent que platoniquei^ent. Ce 
musée d'art, où par le hasard peut se glisser une toile 
moderniste, n'a pas d'équivalent littéraire pour nos 
jeunes hommes de province. En tout cas, il n'y verrait 
pas d'impressionnistes ou ils n'en ont vu de longtemps ; 
le garde qui veille en habit à palmes vertes à la barrière 
du Luxembourg n'est point tolérant. C'est pourquoi, 
lorsqu'à Paris, le jeune homme a déjà des clartés de 
tout et médite des révolutions, son premier adversaire 
est le jeune homme du même âge venu de sa ville loin- 
taine. Dans ma prime jeunesse, ces jeunes gens, ceux qui 
n'étaient plus Lamartiniens ou Hugolâtres. se souciaient 
surtout de Coppée et de Richepin ; leurs cheveux étaient 
longs sur des pensers an tiques, et, en somme, malgré que 
le temps qui marche a tout de même produit quelques 
modifications, les choses n'ont pas beaucoup changé. 



l'i SYMBOLISTES ET DECADENTS 

A Paris, un jeune homme qui avait dix-huit ans 
vers 1878 ou 1879, venait d'assister à une apothéose 
d'Hugo, faite au théâtre avec les reprises à'Hernani, 
de Manon, de Ray-Blas, avec Mounet en bandit su- 
perbe et le prestige de Sarah et sa voix inoubliablement 
fraîche et veloutée. Les tragédiens italiens, Rossi et Sal- 
vini, étaient venus sur une scène vide, vide du départ 
des rossignols italiens jugés oiseux dans leur Gazza La- 
dra, et la leçon de chant du Barbier, devant des 
salles vides malgré leur talent, jouer les grands drames 
shakespeariens, et Catulle Mendès les remerciait, en 
vers, d'être venus nous donner le grand coup d'éperon 
du drame. 

C'était un bel antidote contre les matinées Ballandé 
recommandées par VAlma mater à la jeunesse stu- 
dieuse. 

Ces jeunes gens virent aussi la réaction contre tout 
ce romantisme. C'était la fdle de Roland acclamée, le 
nouveau Ponsard était très à la mode, pas tant que Dé- 
roulède exalté, pinaclisé, mais enfin on citait des mots 
du pauvre M. de Bornier, devenu le plus parisien des 
bibliolliécaircs quasi-suburbains. 

On thsaitdes poètes parnassiens d'alors, (Leconte de 
Lisle et Banville, leurs aînés, étaient bien peu popu- 
laires), qu'ils avaient forgé un outil excellent dont ils ne 
savaient pas se servir, que la coupe était fort bien cise- 
lée, mais qu'ils n'y versaient que des vins d'Horace 
assez surets, définition peu applicable à Léon Dierx, 
aux autres non plus, et qu'on a toujours, malgré sa 
vieillesse, essuyée et mise en circulation pour loutesles 
écoles poëtiques. Le Naturalisme triomphait avec fra- 



LES Onir.TNES DU SYMBOLISME 10 

cas, dans la rue ; les acclamai ions se croisaient parmi les 
éclabousscmenls d'injures. Charpentier couvrait Paris 
d'alïiches ; les journaux engueulaient Zola qui ripostait, 
courtois, calme, technique, enlelé, dans ses feuilletons 
du Bien public. Les quais et l'Odéon étaient alors une 
joie ; on n'y trouvait point Zola accaparé déjà en place- 
ments de bibliothèque, mais tous les livres de Con- 
court, Manette si séduisante alors, où Chassagnol ba- 
bille tant et si finement d'art, d'Ingres, de Delacroix, 
de Decamps, oii Anatole bonimente, Manette, où un 
paysage de prose, al(^rs encore tout neuf, donne, conmie 
un Rousseau, la foret de Fontainebleau, et Demailty oh 
tant de portraits se coudoient depuis Ghampfleury jus- 
qu'à Banville, et parmi eux Gautier, kaléidoscope 
amusant d'une salle de rédaction, éden entrevu dans le 
mirage, et tous les bouquins sur le xywV siècle ; les 
grands Flaubert, La Tentation et t Education, ietcs iné- 
puisablement au rabais ou bien en donnant l'impression 
car les piles ne diminuaient guère ou étaient toujours 
renouvelés par les fées bienveillantes, les Exilés de Ban- 
ville, tant qu'on en voulait, et d'autres beaux livres, 
tout cela s'entassait à vil prix dans un petit casier des 
Marpon et Flammarion, et les quais donnaient avec une 
abondance énorme les premières nouvelfes de Mendès, 
si propices à accompagner les premiers cigares, — leurs 
héros fument toujours-, — et l'Usurpateur, '^oW roman 
japonisant ; les Poulet Malassis, si chatoyants de talent 
en leur diversité, on les vendait sous les portes à côté des 
faux Diaz et des faux Coot, si fréquents qu'on eut pu 
croire que chaque concierge était peintre. On avait 
lu le Monde-Nouveau que publiait Charles Cros. 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



La presse, toujours la même, avait accueilli d'un 
déferlement de rires la Pénultième. Il y eut pourtant à 
ce moment, à peu près, un article de Jean Richepin 
qui disait fortement la beauté d'art des œuvres de Mal- 
larme, de Verlaine, de Huysmans, et je crois de 
Yilliers. C'était l'heure, l'aurore de Richepin, la Chan- 
son des Gueux avait remué la jeunesse, et les Chansons 
joyeuses de Bouchor comptaient : 

On parlait aussi de Bourget, alors poète, dont on at- 
tendait, parallèlement à Coppée, le renouvellement du 
roman en vers ; on attendait sans vibration. Richepin 
surtout était à la mode. Les normaliens s'en enor- 
gueillissaient, les candidats aux titres universitaires 
l'adoraient de les avoir piétines, les futurs poètes ai- 
maient sa saveur rude, et les étudiants admiraient sa 
légende de force et de bohémianisme. 

La République des lettres, la revue de Mendès était 
morte du roman de Cladel, le Tombeau des lutteurs. 
Elle avait été superbe, luxueuse (dieu ! qu'on avait 
ironisé à propos de poèmes en prose de Mallarmé qui 
ornaient la première livraison, d'ailleurs fort bien 
faite), et puis elle avait diminué, et comme un nageur 
qui s'allège pour remonter le courant, elle avait jeté 
peu à peu sa couverture bleue, son vêtement, elle s'était 
faite menue, diminuant l'épaisseur de ses vélins, elle 
s'était faite toute petite, toute légère. Après elle, un jour- 
nal, La Vie littéraire, qui lui succédait, sans la rempla- 
cer, jetait au monde, toutes les semaines, un tour- 
billon de poèmes et de gloire. Il y avait là tous les petits 
Parnassiens qui écrivaient aussi à La Renaissance de 
Blémont. Dans La Vie liliéraire, tous les poèmes 



LES OlilGINKS DU SYMHOLISMi: 



n'étaient pas de belles qualités, mais les critiques y je- 
taient des poignées d'éloges à tous les poètes." 

Un Briarée, que dis-je, plusieurs, lançaient sans 
relâche de l'encens et des roses sur tous les rimeurs de 
Paris, de province, du Canada sans doute. Un jour, 
M. Emmanuel des Essarts y assuma la tâche d'énu- 
mérer, avec une sobre indication, trois mots au plus, 
tous les poètes de grand talent qui fleurissaient notre 
l^ays de Erance. La chose ne tint pas dans un seul nu- 
méro. C'était charmant et beaucoup mieux fréquenté 
tout de n>ême que les Muses Santones. 

Mais il n'y avait pas que les poètes, Shakespeare, 
Hugo, les Parnassiens, les romanciers où l'on appre- 
nait, frémissants, l'histoire du second Empire, les ro- 
manciers qui refoulaient dans nos campagnes le ro- 
man idéaliste , Ln Faute de l'ahbé Moiiret, donnant des 
féeries, réalistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans 
la tombe de Morny, M. de Camors. 

Il y avait la peinture, il y avait la musique. La 
peinture c'était les impressionnistes exposant des mer- 
veilles dans des appartements vacants pour trois mois. 
C'était, à l'exposition de 1878, un merveilleux panneau 
de Gustave Moreau, ouvrant sur la légende une porte 
niellée et damasquinée et orfévrée, c'était Manet, Mo- 
net, Renoir, de la grâce, de l'élégance, du soleil, de la 
vérité, et surtout c'était la Musique qui se réveillait en 
Erance d'un long sommeil. 

Un tas d'oiseaux merveilleux étaient entrés dans le 
palais de la Belle au Bois dormant, après que Wagner 
en avait fait, de stupeur, et on disait alors de fracas, 
éclater les savantes coupoles. Au théâtre, les échos de 



l8 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Membrée et de Mermet saluaient à leur façon la mu- 
sique nouvelle, en un bruit sonore de chutes de por- 
tants ; et on commençait à entendre les musiques de 
Bizet, de Guiraud, de Saint-Saëns. 

Naturellement, on allait surtout au concert, où le 
mélange était moins impur. Chez Pasdeloup et chez 
Colonne, il y avait des dimanches héroïques. C'étaient 
les fragments Avagnériens terminés dans le potin et le 
chahut. C'était Berlioz révélé, imposé, c'était Franck 
écouté en bâillant, Liszt présenté dans ses petits côtés, 
ses rhapsodies, sauf une admirable soirée organisée 
par Saint-Saëns. Massenet triomphait, Saint-Saëns 
était discuté, on se battait presque pour la Danse ma- 
cabre, c'était le bon temps, comme disent les person- 
nages d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on dé- 
bouche une vieille bouteille, ou qu'ils entendent sonner 
un vieux coucou historié. 

Dirai-je qu'alors je rêvais beaucoup, j'écrivais un 
peu. et que j'étais très tenté de donner à mes rêveries 
une forme personnelle. Je ne connaissais personne, per- 
sonne n'avait d'influence sur moi, et je tâtonnais, plein 
de visions diverses et voyant étinceler confusément de- 
vant moi une série de ])rojets à remplir plusieurs vies. 

Les hasards de la vie d'étudiant m'avaient tout le 
moins mis au contact avec quelques amis à préoccupa- 
tions littéraires et qui n'ont point fait de littérature, avec 
(le jeunes savants, de futurs historiens ou orientalistes, 
et le hasard me fit aussi connaître quelques poètes dont 
les uns aimaient Uichepin, et d'autres UoUinat, alors 
l'auteur des Drandes, qui vantait le paroxysme, la sin- 
cérité, le dandysme et l'esprit d'ordre. Où rencontrai-je 



LES ORir.INES DU SYMHOLISME If) 

pour la première fois Fréminc qui, alors, géant blond, 
récitait déjà Floréal, les Pommiers, une ode à Robert 
Guiscard, que sais-je encore! et un jour déambulant avec 
Frémine dans les allées du Luxembourg nous rencon- 
trons un petit homme sec, nerveux, les yeux d'aiguilles 
noires sous une épaisse chevelure, l'air frileux, étroite- 
ment boutonné, au printemps, dans un pardessus bleu 
étriqué, pantalon un peu effrangé, souliers de roulior, 
gibus irréprochable ; je l'avais souvent croisé avec cu- 
riosité, devinant que c'était quelqu'un. Frémine nous 
présente. Gros me dit d'un brusque tutoiement : a Tu 
es un poète, toi ! » — Vous ne vous trompez pas. « — Tu 
dois avoir des vers sur toi... » — Pas des vers, des 
poèmes en prose. . seulement. . ; — seulement quoi ? — je 
les fais à ma manière. . . — Mais lis donc ! J'avais tiré un 
papier, je commence. « Toute mon âme s'est envolée, 
elle est allée se poser sur les violettes et les roses que tu 
as respirées jadis... Gros m'interrompt. « Game suffit, 
tu es poète », et nous causâmes longtemps sous les 
grands arbres, il fut convenu que le lendemain je lui li- 
rais mes œuvres toutes inédites, ou au moins une antho- 
logie tirée d'icelles. « Mais, me dit Gros, ce sont pres- 
que des vers, il faudrait un rien pour en faire des poè- 
mes )) ; j'y voyais moi, une différence ; j'ai oes vers aussi, 
luidis-jo, etjeluilus un petit poème, des vers libres, les 
])romiers sans aucun doute et pas les meilleurs. « Alors, 
me dit Gros, tu veux faire des réformes. Tu as bien tort, 
comment feras-tu pour faire des vers un drapeau à la 
main. Et les embêtements î » Je n'insistai pas. Gros ne 
connut que peu de mes vers libres (de ce temps-là) et 
nous passâmes à des projets de collaboration, drames, co- 



.svMi'.oijsTi:s i;r jm;c\di:ms 



médies et surtout traductions poétiques d'œuvres pure- 
ment musicales. Il n'en fut que quelques conversa- 
tions, mais je garderai toujours le bon souvenir de 
l'accueil du pauvre grand poète, dompte par la mé- 
trique parnassienne, génial et sans métier, dans ce salon 
carrelé noir et blanc de la rue de l'Odéon, avec une 
petite table couverte d'un immense tapis de velours 
rouge, des livres empilés dans les coins, des fragments 
d'appareils pour sa photographie des couleurs, disper- 
sés sur la cheminée et sur des chaises, et où je compris 
que Charles Gros était vraiment un grand homme 
et supérieur à la vie, c'est que lorsqu'il voulut^ le même 
jour, me donner un exemplaire de son Coffret de 
Santal, il fallut pour le trouver, déranger des biblio- 
thèques, des musées, des estampes, des vêtements, 
des enfants, des jouets, des tables à ouvrage pour déni- 
cher enfin, à la suite d'une chasse qui seyait admirable- 
ment à son air de trappeur, le précieux petit bouquin ; 
quant à nos projets communs, nous en rçcausâmes, 
mais la vie est si courte. Je parlais très ^ite à Gros de 
mon admiration pour Mallarmé, il répondit : « C'est un 
Baudelaire cassé en morceaux, qui n'a jamais pu se re- 
coller » ; je lui parlais de Verlaine, disparu, évanoui, et 
de Rimbaud. Gros avait connu Rimbaud, il avait no- 
tion de beaux vers qu'il avait oubliés ; il en voulait à 
liimbaud de ceci : il avait donné l'hospitalité à Rim- 
baud. Or, Rimbaud avait avisé sur le coin d'une com- 
mode une pile de livraisons de l'Artiste. Ces livraisons 
contenaient les poèmes qui forment le Coffret de Santal. 
Gros, naturellement, ne les regarda que le jour où il fut 
question de les remettre aux mains de M""*" Tresse pour 



LES OUIGl.NES ]>b ?>\Mr>OLlSMI 



qu'elle imprimat le Coffret. Il manquait à chaque nu- 
méro une page ou deux, précisément celles qui conte- 
naient les vers de Gros et que Rimbaud avait coutume, 
assez périodiquement, de déchirer. Une brouille en était 
résultée. 

Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs delà 
rhétorique Guy Tomel, candidat intermittent à l'Ecole 
normale. Avant de prendre part de façon capitale au 
reportage contemporain (c'est lui qui imagina d'inter- 
viewer l'épicier du coin sur les incendies et accidents 
de son quartier) Tomel jouait les Musset, d'après les 
Nuits. Nul ne l'ut plus poitrinaire et plus dévasté. To- 
mel dirigeait conjointement avec Harry Alis une revue 
qui s'appelait la Revue Moderne el Naturaliste ,; je 
crois que jamais on n'a dit plus justement qu'en cette 
revue : l'abonné, l'abonné se plaint, réclame, écrit, en 
se servant du singulier ; je crois bien que l'abonné 
était le poète Georges Lorin^ et comme il publiait des 
vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que c'était 
une revue rédigée par l'abonné. Tomel, très revenu du 
romantisme depuis quelques semaines, avait bien fondé 
la Revue avec Alis, mais il était immédiatement tombé 
en sous-ordre, pour avoir eu la malechance de laisser dans 
sa chambre le ballot contenant les i 200 exânplaires du 
tirage du premier numéro, pendant une huitaine de 
jours, sans l'ouvrir, et même sans rentrer chez lui 2:)our 
l'ouvrir, durant qu'Alis se répandait en notes et papillons 
dans L'Abeille d'Etampes et autres journaux de Paris et 
de province, et s'étonnait que les libraires fissent si peu 
de cas d'une revue si bien lancée ; Tomel était, du fait 
de son insulfisance administrative, réduit à la seconde 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



place, eL il formait l'école néo-naturaliste d'HarryAlis, 
dont le principe était que Zola était certes un homme 
de talent, mais que le vrai chef du naturalisme, bien 
supérieur à lui, c'était M. Jules Glaretie. Sur le vœu de 
Tomel, je montrais mon manuscrit à Harry Alis ; il 
en écarta d'emblée les vers, pour le principe, sa revue 
ne les recherchant pas ; il s'intéressa aux poèmes en 
prose, mais en écartant tous ceux qui pouvaient être 
taxés, on ne disait pas encore de symbolisme, et en 
choisit finalement trois des plus simples qui lui pa- 
rurent modernes et naturalistes ; de plus, comme il 
avait tout son temps, il me gratifia d'une conférence 
que j'écoutais sans profit. Je parus ; deux pages in-8 ; il 
s'agissait de tirer parti de ce succès. Je fis deux parts, 
l'une pour l'ambition, qui fut d'envoyer un exemplaire 
à M'"*" Adam avec des vers qu'elle ajourna sine die, 
mais avec une politesse infinie et peut-être autographe, 
l'autre pour l'art et j'envoyais le fascicule à Stéphane 
Mallarmé. 

Mallarmé m'attirait et par son talent et par son for- 
midable insuccès. Je me targue d'avoir porté mes pre- 
miers respects à l'homme le plus méconnu de la litté- 
rature mondiale, et d'avoir soutenu et aimé par dessus 
tout les inconnus et les persécutés. Ce n'était point es- 
prit de singularité, mais de bonne solidarité. D'ailleurs, 
il faut le dire, et très haut, une des vertus du s} mbolisme 
naissant fut de ne pas se courber devant la puissance lit- 
téraire, devant les titres, les journaux ouverts, les ami- 
tiés de bonne marque, et de redresser les torts de la pré- 
cédente génération. Vielé-Griffin a dit avec raison que 
sa génération a été entourer de respects justes, Villiers, 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 2Ô 

Dierx, Verlaine, Mallarmé, qu'elle les a remontés, lésa 
rétablis au rang d'où les Parnassiens les avaient évincés. 
C'est très juste ; la première, et la seconde génération 
des symbolistes, (celle de (Yielé-Griffîn) , furent ani- 
mées du même et louable sentiment, d'un bel esprit de 
justice. 

Donc je voulais envoyer un exemplaire de la Revue 
à Mallarmé. J'ignorais son adresse. Mais Mallarmé avait 
publié une traduction chez un éditeur, et l'éditeur de 
Mallarmé s'appelait Rothschild. Un petit vieux casse- 
noisette me regarda derrière de soupçonneuses lunettes, 
derrière un tiroir de ghetto, rue Ronaparte ou rue des 
Saints-Pères, A ma demande d'adresse, Rothschild me 
dit : (( Pourquoi ? — Pour lui envoyer une revue oii j'ai 
écrit. — Votre nom. — Gustave Kahn. ■ — Israélite ? — 
Oui. — Ah... Il considéra avec surprise, ce coreligion- 
naire qui tournait si mal il ajouta : 89, rue de Rome. 
Le lendemain Mallarmé me priait de le \enir voir, et 
j'y fus sans craindre de paraître pressé. 

Stéphane Mallarmé a bien voulu dire que j'avais été 
son premier visiteur ; il est inutile de dire que c'était 
vrai, cette parole, toujours certaine, étant la vérité et la 
mesure. Je trouvais pourtant chez lui, je crois, à ma se- 
conde visite, un jeune homme, Raoul del Angle Reau- 
manoir qui faisait des vers, je ne dirai pas comme vous 
et moi, parce qu'ils étaient strictement Parnassiens. 
Ce jeune [homme venait voir Mallarmé par piété 
filialeVil réparait le crime de son père, un de l'Angle 
Beaumanoir, préfet, qui, au vu des vers de Mallarmé, 
alors professeur dans un district écarté, avait obtenu 
qu'on imposât|uiie mutation au poète, à son gré, ma- 



24 SIMBOLISTES ET DÉCADENTS 

lencontreux et affichant. Le premier soir où je vis Mal- 
larmé où nous causâmes très rapidement de tout, de 
notre art, du but de l'art, des contemporains, du 
passé, du présent, Mallarmé s'aperçut très vite que je 
connaissais assez peu Aloysius Bertrand, parcouru 
trop vite à la Bibliothèque, et presque pas \illiers- Ce 
lui fut une peine, mais il fallait alors plus que de la 
bonne volonté pour découAl-ir \illiers, il y fallait de 
l'érudition. Heureusement Mallarmé possédait un Mil- 
liers unique alors, complet, fait de volumes épuisés, et 
dep^ges de revues découpées, que j'emportais avec un 
Bertrand, et un Diex que, selon Mallarmé, il fallait non 
seulement aimer mais savoir par cœur, au même titre 
que dans Verlaine, au moins les Fêtes Galantes. 

Mallarmé avait fort goûté ce qu'il appelait une fa- 
çon nouvelle et si musicale de traiter la prose ; quand 
nous causâmes vers, ce fut autre chose ; je lui parlais 
de la nécessité de desserrer l'instrument, il me répondit 
qu'il fallait, à son sens, resserrer l'instrument jusqu'aux 
dernières possibilités. Ce ne fut que bien plus tard, 
deux ans avant sa mort, que Mallarmé reprenant la con- 
versation, et me rappelant le moment, me parla du 
poème. Un coup de dés jamais n abolira le hasard, que 
devaient suivre neuf autres poèmes ; il voulut bien me 
dire avec une amicale condescendance qu'il se ralliait 
h moi, politesse exquise et rendue à moi qui lui de- 
vais tant de m'a voir été un tel exemple de hauteur, 
d'art et d'indifférence au grognement des gâcheurs 
d'encre. 

,1e me suis cpiolqucfois repenti de n'avoir pas plus 
insisté auprès de Mallarmé sur toutes les bonnes rai- 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 20 

sons qui me poussaient à renouveler le rythmique. 
Mais c'est un peu effarant d'être tout seul à penser 
quelque chose, et puis dès qu'il s'agissait du vers il 
semblait qu'en y portant une main violente on com- 
mettait un sacrilège ; le ton augurai toujours, même en 
riant, de Mallarmé se faisait plus lointain, j'avais peur 
d'insister sur un point délicat où toutes les fibres de la 
pensée concentraient leur sensibilité et puis Mallarmé 
me disait tant de bien, si poliment, a^ec de si adroites 
et bienveillantes réserves, des poëmes en prose, (je 
disais les proses, tout court) dont je lui infligeais une 
lecture presque périodique, que mon audace novatrice 
reculait ; j'avais peur qu'il se crut forcé à étendre sa 
bienveillance à des essais qu'il ne goûtait pas. Je ne 
crains pas d'ailleurs de dire qu'il influa sur moi- et 
que je lis en ce temps-là une paire de sonnets. 

Ceux que je vis dans ces soirées du mardi de 1879, 
bien différentes des glorieuses chambrées que je retrou- 
vais en i885, ce furent outre de l'Angle Beaumanoir, 
le bon Jean Marras, M. Henry Roujon, le musicien 
Léopold Dauphin qui a fait de si jolis vers Germain 
Nouveau. 

Entre temps je m'occupai de la diffusion de mon 
œuvre, et j'en entrepris une lecture publique. La rive 
gauche, où je vivais porte à porte avec mon ami le ma- 
thématicien Charles Henry, tout hanté déjà d'esthétique 
scientifique, et visité souvent par un homme qui sa- 
vait toutes les langues et est devenu vice-consul en 
Orient, traducteur intermittent et excellent de difficiles 
textes de poètes persans. H. Ferté offrait à cet égard une 
ressource. C'était le club, si l'on peut dire, des Hydro- 

2 



20 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

pathes où Charles Gros fréquentait. Il y disait V Archet 
et on lui demandait beaucoup le Hareng Saur. On lui 
préférait généralement dans ces milieux Emile Gou- 
deau dont la verve parisienne et gasconne était là fort 
goûtée. G 'était un peu café-concert ; cela n'était pas 
pour étonner Gros qui avait commis pour un lucre né- 
cessaire, paroles et musiques, deux chansons, dont l'une, 
Paquita, fut le modèle du célèbre Amant d'Amanda. 
G 'était là un jeu Parnassien renouvelé de Banville. 

Il se dépensait à ce club beaucoup de franche gaîté, à 
laquelle contribuait plus que tous autres Alphonse Allais. 
Jules Jouy et on disait des vers. Ghampsaur y était po- 
pulaire, on y vit M. Le Bargy et le bon Gharles de Sivry 
faisait honneur au groupe quand il le visitait, en plusFra- 
gerolle, Rollinat parfois, et un hypothétique savant 
qu'on dénommait l'Hydropathc-Melon. Goudeau était 
président de ce cercle, et Grenet-Dancourt vice-prési- 
dent ; or, ce fut Grenet-Dancourt, homme infiniment 
aimable, qui assuma de quitter un soir sa sonnette vice- 
présidentielle, pour dire aux foules surprises un poème 
en prose de moi, et son autorité couvrit l'échec noir 
de mon œuvre brève. Paternellement Grenet-Dancourt 
m'engagea à persévérer et à habituer le public à ma con- 
ception de la prose poétique. Je le remerciai et ajour- 
nai. Gros, naturellement, me félicita, et après lui un 
jeune homme que j'avais déjà entrevu par là, et dont 
j'avais remarqué l'aspect un peu clergyman et correct 
un peu trop pour le milieu ; ce jeune camarade, 
inléresjsé par ces quelques pauvres lignes, devait 
devenir mon meilleur ami d'art, c'était Jules 
Laforgue. 



LES ORIGINES DIT SYMROMSMF, 



Je l'avais un peu remarqué à cause de sa tenue, et 
aussi pour cette particularité, qu'il semblait ne pas 
venir là pour autre chose que pour écouter des vers, 
ses tranquilles yeux gris s'éclairaient et ses joues se ro- 
saient quand les poëmes offraient le plus petit intérêt. 
Nous causâmes, tandis que Joseph Gayda, sur le tré- 
teau, assurait qu'il ne voulait plus aimer que des 
femmes de pierre, et à la dispersion nous remontâmes 
un peu par les rues. Il m'apprit qu'il se voulait con- 
sacrer à l'histoire de l'art et il méditait aussi un drame 
sur Savonarole. Il fut convenu que nous nous rever- 
rions ; nous nous montrâmes nos bagages littéraires, le 
sien consistait en une petite étude lyrique sur AA atteau 
et quelques sonnets infiniment impeccables, et écrits 
sur des phénomènes de la rue, des enfants dont la che- 
mise passe, et les points les plus élevés d'une sérieuse 
cosmogonie. Il prêta une oreille attentive à mes idées 
de rhythmique, à qui il voulut tout de suite considérer 
une grande portée ; pourtant il continua quelque temps 
encore à écrire des sonnets, il en Ht un petit volume, 
je ne les connus pas tous, je crois que trop précipitam- 
ment il les détruisit. Il m'en dit quelques-uns, en réci- 
procité de mes essais, en de longues proij^enades à pied 
que nous faisions dans les coins excentriques de Paris, 
trace indéniable d'uuQ influence naturaliste qui s'apa- 
lissait. 

C'est un de mes plus chers souvenirs que celui de 
ces après-midi de Tété 1880. Ce cerveau déjeune sage, 
d'une étonnante réceptivité, d'une extrême finesse à saisir 
les rapports, les analogies, m'intéressait infiniment. Au 
cours des promenades, où un livre à la main, quelque 



2cS SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

mauvais Taine d'art ou quelque bouquin de philoso- 
phie lui paraissait nécessaire à son maintien, nous 
échangeâmes des idées. 

Il me montra des bouddhismes à travers Gazalis, je 
lui révélais Corbière que je venais de découvrir dans les 
conversations d'un de ses petits cousins qui signait 
Pol Kalig des vers légers, essayait de faire connaître 
les Amours Jaunes , et y réussissait plutôt peu. Nous 
le trouvâmes admirable pour des raisons diverses. La- 
forgue me vantait Anatole France dont il admirait le 
Livre démon ami etBourget dont il goûtait des curiosi- 
tés ; il y avait bien des divergences mais l'unité s'était 
faite sur une réforme jugée généralement nécessaire de 
toutes, d'un côté au nom du vers libre, de l'autre au 
nom de la philosophie de l'Inconscient. 

Au milieu de tous ces soucis littéraires j'avais fort 
délaissé les écoles du gouvernement qui devaient me 
couvrir du service militaire. Aussi m'cmbarquai-je un 
beau jour avec une flopée de mes concitoyens pour aller 
servir ma patrie dans les Afriques. Laforgue m'écrivait 
et m'envoyait des vers, je lui en rétorquai plus rare- 
ment, le maniement du fusil étant peu conciliablc avec 
celui de la plume ; mon vers s'alourdissait, s'unifor- 
misait, le sien se libérait ; mes corbeaux de bagne ne 
valaient pas ses oiseaux libres, et mes corbeaux étaient 
rares ; je ne lésai jamais publiés, les voyant avccdes youx 
clairs. Je n'eus guère là-bas de vie littéraire, sauf un 
jour un brusque rappel. Le service télégraphique 
m'employait, et un jour, en dépaquetant des ustensiles 
que me faisait parvenir l'administration, imprimés, ou 
bandes, je regardais les papiers d'enveloppe ; une page 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 29 

cle la Vie Moderne me tombât sous les yeux ; la Vie Mo- 
derne c'était le souvenir d'une exposition Monet, d'un 
journal où Emile Bergerat m'avait accepté un méchant 
article qu'il n'avait jamais fait passer. Je regardais la 
feuille et j'y vis un poème en vers libres, ou typogra- 
phie tel, poème en prose ou en vers libres, selon le gré, 
très directement ressemblant à mes essais. Il était si- 
gné d'une personne qui me connaissait bien, et voulait 
bien, moi absent, se conformer étroitement à mon 
esthétique ; je faisais école. 

Mais ce petit point tunisien, où je goûtais quelque 
indépendance, étant logé assez loin du camp, dans un 
petit village arabe, était si tranquille, si loin de tout 
mouvement, de toute pensée ; la mer y était si belle et 
si tranquille, avec un chenal où on pouvait se prome- 
ner avec de l'eau jusqu'aux épaules comme sur le bou- 
levard ; il avait une si jolie petite place, avec un café 
maure, dont le cafetier était en même temps le gardien 
de la prison, laquelle différait des autres prisons en ce 
que sa porte était trouée d'un trou où un homme 
de corpulence moyenne pouvait facilement passer, 
que un quart d'heure après ce heurt de sentiments divers 
je n'y pensais plus et je passais une dépêche où le 
mercanti X demandait au mercanti Z,une certaine 
quantité de denrées, ou bien je donnais une leçon de 
français au fils de njon surveillant de télégraphe ou 
bien j'allais chasser à l'oiseau de mer, je ne m'en souviens 
plus. Je chassais alors pour tuer le temps beaucoup 
plus que le gibier, et entre temps je pouvais, dans la 
Syrte creuse, me jouer du piano et me déchiffrer les 
partitions nouvelles sur un clavecin que mettait obli- 

2. 



3o 



SYMBOLISTES ET DECADEÎSTS 



geamment à ma disposition le chef du service des 
renseignements, le lieutenant Du Paty de Clan». — 
C'était ma distraction avec la vue de la mer, le pas- 
sage hebdomadaire d'une steamer au large, et la vue 
d'indigènes qui péchaient dans des claies, avec des 
tridents mythologiques. 

A ma rentrée en France, à l'automne de i885, Paris 
m'y parut un Eden grelottant et quelque paradis où, 
dans la lumière indécise des cinq heures, des lampes 
ardentes allumaient partout derrière les glaces des mi- 
rages d'Hespérides. Littérairement, tout était changé. 
Mallarmé montait les premiers degrés de la gloire, ses 
mardis soirs étaient suivis avec tant de recueillement 
qu'on eût dit vraiment, dans le bon sens du mot, une 
chapelle à son quatrième de la rue de Rome. Il y avait 
un peu, dans l'empressement joyeux qu'on mettait à 
le visiter, en même temps que de la très bien inten- 
tionnée curiosité, un peu de la joie qu'on éprouve à 
aller voir un prestidigitateur très supérieur, ou un 
prédicateur célèbre. Oui, on eût cru, à certains soirs, 
être dans une de ces égUses au cinquième, ou au fond 
d'une cour, où la manne d'une religion nouvelle est 
communiquée à des adeptes qui doivent, pour entrer, 
montrer patte blanche ; la patte blanche là c'était un 
poème ou la présentation par un accueilli déjà depuis 
quelque temps. 

Mallarmé n'avait pas changé d'une ligne, il y avait 
seulement une génération nouvelle. On a, avec raison, 
expliqué cette influence de Mallarmé, en plus de la 
beauté de son œuvre, par sa prestigieuse conversation, 
souple, signifiante, chatoyante, colorée. Elle était d'une 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 



abondance stylisée, d'une élégance nourrie, d'une nou- 
veauté pleine de paillettes rares. De plus, Mallarmé, 
et ce fut un des secrets de TalTection qu'il provoqua, 
Mallarmé savait admirablement écouler. Il n'est point 
de plan littéraire, génial ou biscornu, qui ne lui ait été 
communiqué, et les beaux projets éveillaient un 
clairvoyant enthousiasme, les erreurs il les accueillait 
avec une urbanité qui voilait très peu un conseil 
toujours pratique et bienfaisant. Mallarmé me mit 
au courant ; le vers, on n'y touchait point, sauf 
Verlaine en quelques fantaisies qui allaient paraître 
dans Jadis cl Naguère, au contraire, on raffinait. On 
inscrivait des rondels dans des sonnets, des sonnets 
dans dos poèmes ; quant au poème en prose, il y avait 
eu, me dit Mallarmé, un mouvement de ce côté, auquel 
je n'étais pas étranger, et sans qu'il prétendît que de 
beaux poèmes en prose, qui paraissaient alors dans les 
quotidiens, avec quelques éléments rythmiques pareils 
aux miens, me dussent quelque chose dans les détails, 
il voulait bien croire que les miens avaient été comme 
le léger coup de doigt sur un tambour qui fait partir à 
côté une foule de tambours sous des roulements sa- 
vants. 

Laforgue avait terminé ses jolies Co^nplaintes, si 
tendrement, si généreusement angoissées ; Gros mon- 
tait tous les jours vers le Chat noir, il y avait suivi les 
Hydropathes et se laissait sombrer. Moi, je rapportais 
quelques textes que, malgré les conseils réitérés de 
Laforgue, je résolus de ne point publier, les voulant 
considérer comme des préludes insuffisants. Je rappor- 
tais aussi quelques idées très nettes. 



32 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



D'abord, je m'étais rendu compte de la parfaite im- 
perméabilité des masses populaires vis-à-vis de la litté- 
rature de nos aînés, et leur art m'apparaissait bâtard, 
incapable de satisfaire le populaire, incapable de char- 
mer l'élite; comme il fallait d'abord reforger l'instru- 
ment, ce dont les masses s'occupent fort peu, les pre- 
miers efforts pouvaient être dirigés de façon, non pas 
à plaire à l'élite, mais à la guider. De là, le manque 
de concessions, même typographiques, dans mes pre- 
miers écrits publiés. Le premier critérium, le seul, était 
de me satisfaire moi-même ; me satisfaisant moi-même 
j'étais sûr de plaire, soit tout de suite, soit avec d'iné- 
valuables délais à ceux de ma sorte, et cela me suffi- 
sait. Cette base esthétique, chez moi, n'a pas changé, 
et si je ne rencontre plus le reproche d'incorppréhen- 
sibilité, c'est que l'évolution a marché. 

Une autre idée s'était enracinée en moi ; c'est que 
l'art devait être social. J'entendais, par là, qu'il devait, 
autant que faire se pouvait, négliger les habitudes et les 
prétentions de la bourgeoisie, s'adresser, en attendant 
que le peuple s'y intéressât, aux prolétaires intellectuels, 
à ceux de demain, et pas à ceux d'hier; je ne pensais 
pas un instant qu'on dût faire banal pour être sûrement 
compris. On pouvait donner au lecteur tout le temps 
nécessaire (il l'a pris d'ailleurs), et lui faire observer 
que, de même qu'il ne peut pas, sans une certaine pré- 
paration, s'intéresser à la science même élémentaire, il 
lui faut aussi quelque préparation pour s'y connaître 
en littérature. 

La troisième idée c'estquelepoi*me en proseétaitinsuf- 
fisantetque c'était le vers, la strophe qu'ilfallait modifier. 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 33 

Une quatrième idée, c'est que le nouveau poète se 
devait et devait aux autres, quoique l'occupation ne fut 
pas fort amusanlc, de faire delà critique. Pour pouvoir 
écrire l'œuvre d'art pure, il fallait pouvoir l'expliquer 
dans des travaux latéraux. 

Pourtant] 'ajournai cette partie fatale de mon travail, 
car j'avais rapporté d'Afrique, outre des idées nettes, 
une certaine paresse, et je ne me pressai point d'écrire, 
n'étant pas ambitieux, hors des vers, quand il me sem- 
blait que c'était absolument nécessaire pour fixer quelque 
papillon fugitif de l'idée. Et puis j'avais aussi des an- 
ciens rêves d'érudit à satisfaire, des musées à revoir, des 
livres à lire, à relire, des lacunes d'instruction à com- 
bler, je ne me hâtais guère de lancer une œuvre ou des 
manifestes, j'avais envie de voyager, d'errer, de sentir 
sous mes pieds une multiple Europe, Quant à l'en- 
seignement oral, aux longues parlottes, avec un peu 
de prêche, je ne les craignais point et m'y décidai assez 
volontiers. C'était encore une trace de l'influence de 
Mallarmé, et je ne pense pas que ces sortes de confé- 
rences vagues, au hasard des rencontres et des réunions, 
furent toujours et pour tous inutiles. Mais il me tarde 
de rentrer dans l'histoire générale du symbolisme. 



* 
* * 



En i885, il y avait des décadents et des symbolislos, 
beaucoup de décadents et peu de symbolistes. Le mot 
de décadent avait été prononcé, celui de symboliste 
pas encore ; nous parlions de symbole, nous n'avions 
pas créé le mot générique de symbolisme, et les déca- 



34 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

dents et les symbolistes c'était tout autre chose, alors. 
Le mot de décadent avait été créé par des journalistes, 
quelques-uns l'avaient, disaient-ils, ramassé comme 
les gueux de Hollande avaient arboré Tépithète inju- 
rieuse ; pas si injurieuse et pas si inexacte. 

On se souvient de l'admirable étude de Théophile 
Gautier qui précède l'édition des Fleurs du Mal et où 
Gautier développe la beauté particulière et chatoyante 
du style aux époques de décadence. Ce sont des lignes 
qui ne tombèrent pas dans les oreilles sourdes, et, 
quoique le mot fut surtout applicable à ce qu'on dit 
de la décadence latine, on arriva à l'appliquer à notre 
époque, par dérivation plutôt politique, l'Empire, le 
Bas-Empire, Paris, Byzance et autres sornettes. 

Mallarmé, autrefois, m'avait parlé du vicomte de 
Montesquiou avec des éloges pour son aménité, son 
dandysme, son élégance, (sans souffler mot de son art). 

Le raffinement particulier de M. de Montesquiou, 
son goût pour le chantournement, sa façon de dissi- 
muler les portes de son appartement et d'égayer les 
tapis aux frais de la santé des tortues orfévrées, avaient 
infiniment séduit l'intelligence avide de petites nou- 
veautés de M. J. K. Huysmans. 

Notre grand dyspeptique avait aimé notre grand fleu- 
riste. M. J. K. Huysmans, qui eut un beau talent un 
peu lourd et simple avant de se jeter dans le bain trou- 
ble de Sainte-Lydwinnc, venait de Gautier, de Baude- 
laire, et aussi des Précieuses, et aussi de Zola. Ses livres 
naturalistes, en dehors du meilleur, En Ménage, jolie 
étude sentimentale amère, à la Flaubert {Education Sen- 
timentale), présentaient une curieuse étude de l'argot. 



LES 01UG1M:S du SWIHOLISMK 



Las des Titines de Montparnasse et de leurs amis, 
las de ces romanciers moyens et de ce Tibaille où il a 
mis joliment beaucoup de lui-même, fatigué, par 
avance, d'être le triste commensal de M. Folantin, 
hanté de quelque mysticisme de riddeck qui lui faisait 
paraître le naturalisme insuffisant, M. Huysmans saisit 
avec bonheur l'occasion d'appliquer ses méthodes à un 
portrait aristocratique , et au lieu d'être un maussade Jor- 
daens,il rêva de s'élever à être un \ an Dyck prophétique, 
et A Rebours, qui n'était point un livre facile à réus- 
sir, qui n'est pas un bouquin méprisable, exerça sur 
beaucoup de gens une fort mauvaise influence. C'était 
une grosse lanterne foraine qui attira beaucoup de gros 
phalènes curieux, et, d'avoir contemplé le jeu capri- 
cieux de ses feux versicolores, certains lettrés en sont 
demeurés encore en cet état, que le style populaire 
fixe, sous ce terme : baba, et qui veut dire éberlué. On 
imita le duc des Esseintes ; il y donnait prise, il était 
hermétique et se jouait dans des teintes mourantes de 
cravates et de chaussettes ; il enseignait la préciosité, et 
tentait à dire rien avec pittoresque. Il faut différencier 
des Esseintes et M. de Montesquiou ; des Esseintes et, 
sous son masque, M. de Montesquiou eurent quelque 
influence, mauvaise mais précise, surtout en Belgique. 
Depuis l'apparition de son premier volume, M. de 
Montesquiou a perdu toute existence réelle, et sa gloire 
mondaine persiste seule pour ceux qui se soucient de 
cet ordre de faits sociaux. 

Verlaine avait donné les Poètes Maudits, allait donner 
Jadis et Naguère, rééditer Sagesse et développé tout le 
spectacle de son âme enfantine et de sa sensibilité 



36 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



d'écorché. Si instinctif fut-il, il avait tout de même 
brièvement esthétisé, et son art poétique (Jadis et 
Naguère) donnait bref et bien sa méthode. De la mu- 
sique avant toute chose : avant tout préfère l'impair, 
prends l'éloquence et tords-lui le cou... la rime, bijou 
d'un sou... Le fruit des années de recueillement de 
Verlaine concordait à merveille avec la germination 
sourde et l'éclosion première des idées parallèlement 
en marche. 

Verlaine, le créateur avec Rimbaud du vers libéré, 
avait dans son esthétique complexe et peu certaine, 
avec des éclairs superbes, des coins où régnait encore 
du baudelairisme de l'ordre le moins supérieur. Il 
lui demeurait quelques restes d'avoir été, parmi les 
Parnassiens, le Saturnien ; il était croyant et satanique, 
avait quelque ironique respect pour le Saint-Sulpice 
qui lui semblait, je pense, aussi louable qu'une autre 
sorte d'imagerie populaire. Très clair, précis, poignant, 
dès qu'il écoutait sa sensibihté, laquelle était amou- 
reuse, susceptible et mêlée de crédulité religieuse, il 
était très embarrassé sur les terrains d'exégèse et de cri- 
tique. Encore qu'il ait, à mon souvenir, merveilleuse- 
ment développé dans une conversation le type de Par- 
sifal (ses idées en ont été vulgarisées sans ses soins) il 
brillait moins par la pénétration critique que par un 
don de se traduire tout entier dans une simple chan- 
son, avec son âme douce, rodomontanle et peureuse. 
11 mêle donc au symboHsme initial, dont il fut une 
forte colonne, du décadentisme, c'est-à-dire du sata- 
nisme, de l'innocente perversité, et du catholicisme 
poétique ; le sonnet de Bérénice, si célèbre, si joli, ne 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 87 

veut pas peindre Rome au temps de la décadence, 
mais bien rythmer une sorte d'état de convalescence 
charmante, d'éveil atténué, d'idées rafraîchies par un 
bref sommeil qui fut assez familier à Verlaine ; ce fut 
comme beaucoup de poèmes symbolistes, l'.élat allé- 
gorisé ou le symbole, soit la traduction bien précise 
(t sans oiseux commentaire, d'un état d'ame. N'im- 
porte, le succès du sonnet aida à la fortune du mot dé- 
cadence ; la presse, dont nous nous souciions fort peu en 
général, rattrapa le mot (déjà Robert Gaze et quelques 
autres portaient de l'attention à ce mouvement) et 
l'école décadente eut plus de consistance après ce 
sonnet. 

Cette idée de décadence, elle tenait encore h de 
vieux errements. Baudelaire avait longuement parlé 
d'une traduction de Pétrone qu'il n'écrivit pas, ce qui 
serait la perte irréparable d'un grand et raffiné plaisir 
d'art si mon cher ami, Laurent ïailhade, ne terminait 
nnc traduction de Pétrone ; tenant ainsi la promesse de 
notre grand aîné, il répare une des blessures qu'a 
faites la mort à la littérature en lui fauchant si vite 
l'admirable poète des Harmonies du soir et des Bienfaits 
de la lune. On parlait assez couramment, entre autres 
Paul Adam qui réalisa son désir, de rî5mancer sur 
Byzance. Jean Richepin, déjà, avait annoncé un Ela- 
fjabal, dont quelques tares fragments parurent au 
Courrier français. Il y avait certainement une curio- 
sité vers des époques qu'on disait faisandées, encore 
que leur logique d'être eut été depuis longtemps dé- 
montrée par Amédéc Thierry ; les recherches de Fustel 
n'étant pas sans écho, la petite pièce latine des Fleurs 

3 



38 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

du Mal portait ses fruits ; de divers côtés on préparait 
des anthologies des pièces de basse latinité ; ce fut plus 
tard M. de Gourmontqui réalisa, pour sa part, ces pro- 
jets antérieurs que sans doute il ignora. Il y avait aussi 
l'idée que les Prussiens de 70 avaient été les barbares, 
que Paris c'était Rome ou Byzance ; les romans de Zola, 
Nana, avaient souligné la métaphore, et il y avait donc 
des décadents ; on parlait du roman de la pourriture, du 
roman médical ; sous cette influence de Verlaine, de 
lluysmans, de Zola surtout, et beaucoup aussi de Men- 
dès conteur, dont les tableautins licencieux étaient 
alors fort goûtés, marchait un groupe d'écrivains plus 
prosateurs que poètes. M""" Rachilde était le meilleur 
écrivain en prose de ce groupe. 

Plus que le sonnet de Verlaine^ plus que toute raison 
esthétique, antérieurement à l'apparition du Décadent, 
qui d'ailleurs fut de quelques jours plus jeune que La 
Vogue, un petit opuscule fit la fortune du mot : Déca- 
dents ; quelques-uns des poètes décadents ou de ceux 
qui furent plus tard symbolistes avaient été parodiés 
et le groupe naissant avait subi son petit Parnassicu- 
let. Ce furent les Déliquescences d'Adoré Floupelte, pu- 
blié chez Lion Yanné, bibliopole li Byzance. Sous l'ins- 
piration de Paul Arène, esprit charmant et étroit, qui 
avait été du Parnassiculet (avec le même sentiment d'i 
ronie un peu n)échantc pour les confrères), un excellent 
poète, Ciabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri 
IJauclair, maintenant secrétaire au Petit Journal cl qui 
alors démontrai f, dans de brèves nouvelles, des qu.i 
lilés d'humour à la Baric, écrivaient un petit vohuue, 
c(ui se ressentait infiniment du patronage d'Arène, par 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME Sq 

SCS affinités avec le Parnassiculet, et la pcinliirc 
de mœurs littéraires trop exactement transposées de la 
Gueuse Parfumée^ une œuvre de Paul Arène d'ailleurs 
fort joliette. Cette pochade dut être faite dans des con- 
ditions extraordinaires de rapidité ; l'ironie des auteurs 
s'attaquait à quelques manières très extérieures de 
Verlaine, de Mallarmé, de Tailhade, de Laforgue ; je 
noterai, ce qui est important, qu'aucune espèce d'allu- 
sion n'y est faite au vers libre alors non divulgué ; je 
confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas visé, 
d'autres non plus n'apparurent pas devant la rétine 
de Vicaire et de Bauclair qui, en somme, dans leurs 
jeux d'esprit, n'usèrent guère d'autre document que 
Lutèce, petit journal d'art très amusant que rédigeaient, 
en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moréas, 
et de Morice^ Léo Trèzenick, l'ancien hydropathe Pierre 
Infernal, dessinateur au chapeau breton, devenu im- 
primeur et directeur de journal, au Quartier Latin, si- 
multanément comme en province. Il y avait un dîner in- 
titulé les Têtes de pipes, où allaient certains poètes, qui 
donna à Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy v 
débutait alors dans un nuage de calembours et de mé- 
lancolie, avec un bruit de sonnette folle, et ojait la moitié 
de la direction. Vielé-Griffîn y donnait des vers signé 
Alric Thom. On n'y trouverait point de vers libres, 
mais beaucoup de bonnes choses, connues depuis par 
l'impression en volume, pas mal de gaieté et de sar- 
casme. Tout cela un peu bousingot, mais ce n'est 
la faute de personne, si les idées nouvelles germent 
dans les cerveaux jeunes, et que la jeunesse est un peu 
rive gauche. Lutèce et les Déliquescences sont très rive 



40 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

gauche, et pour cela fort incomplètes comme document 
à consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens 
ne s'en doutaient pas trop^ et l'un d'eux, Stanislas de 
Guaïta, a donné la note exacte d'un certain état d'esprit, 
quand, après avoir énuméré dans une préface à un vo- 
lume de yers, tous les nouveaux poètes existant à sa 
connaissance, doutant de son universalité il termina en 
disant : il y en a peut-être d'autres, mais je ne les con- 
nais pas ; en tout cas, ils ne viennent pas à mon café. 
Vicaire et Bauclair ne tinrent point ce langage, n'étant 
ni naïfs ni occultistes et mages, mais ils agirent ainsi ; 
et le gai déjeuner de soleil qu'ils servirent à leurs contem- 
porains aux dépens de quelques poètes, outre qu'il est 
fané, paraît incompréhensible, à force de peu parodier 
les vers connus et classés du symbolisme. On trouvera 
dans ce volume une étude sur Vicaire où j'explique, 
plus longuement que je ne puis le faire en cette préface, 
les pourquois de sa parodie. Les Déliquescences ont eu 
la même importance que le Parnassiculet ; elles n'ont 
su ni caractériser, ni prévoir, et le fait de railler 
quelques snobs épris, à l'excès, de nouveauté n'a point 
d'importance. Ces snobs devenus plus nombreux, cela 
forme le public. Tout récemment, M. André Rivoire, 
un charmant poète intimiste mais trop académique, 
dans une étude sur Albert Samain, un parnassien 
éclectique qui fit du symbolisme, disait que notre 
public avait paru être très nombreux, beaucoup plus 
qu'en réalité, qu'en somme il avait été mince. C'est 
une erreur profonde. Nous avons eu avec nous, à un cer- 
tain moment, tous les curieux du vers, et de plus, nous 
avons eu tous les curieux de la littérature qui s'étaient 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME /il 

détachés du vers et qui y revenaient pour nous lire. 
Nous avons fait une renaissance poétique dans le 
rvthme et la curiosité sympathique des lettrés nous 
accompagna. Qu'il fut facile de rallier, grâce à nos dis- 
cordes et en lui offrant des transactions, une partie de 
ce public bienveillant mais indécis, c'est possible. Le jeu 
est connu des traditionnistes qui s'appuient sur une 
gloire de tout un passé à laquelle ils n'ajoutent qu'une 
faible glose, et dont ils usurpent le rayonnement. Ce 
sont petites haltes sans importance et réactions fatales et 
brèves. La masse est toujours enchantée de couvrir des 
transactions qui prennent des nouveautés ce qu'elles 
ont déplus simple et se réservent sur le reste ; posture 
facile, opportunisme toujours opportun ! C'est même 
un bien que ces réactions. Elles servent plus tard sin- 
gulièrement à clarifier l'histoire littéraire. 

Il y eut dans ces époques d'incertitude et de déve- 
loppement mental incertain, sur lesquelles je n'insiste 
si longtemps que parce qu'elles ont donné beaucoup 
plus de résultats que cela n'était alors généralement 
prévu et que les écrivains dont je parle se sont dé- 
veloppés sur les mêmes principes qu'ils énonçaient 
alors, (toute part faite au progrès), quelques êtres falots, 
dont le souvenir ne doit point être banni, au contraire, 
pas plus que celui des petits romantiques ; ils furent le 
sourire de nos années de lutte, si on peut appeler 
lutte la production paresseuse et tranquille, au mi 
lieu de sarcasmes qui ne nous touchaient point. Parmi 
ces hommes aimables je voudrais citer au moins Baju, 
Anatole Baju qui fut un brave homme de self-go- 
vernment. En effet, Baju, humble débarqué de la 



42 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Creuse lointaine, sous conleiir d'éduquer les enfants de 
la laïque de Saint-Denis, loua une mansarde rue delà 
Victoire et non seulement il y fonda un journal mais il y 
installa une imprimerie. Ses directeurs de conscience lit- 
téraire furent alternativement, ou tout ensemble, je ne 
m'en souviens plus, M. Paterne Berrichon et M. Maurice 
Du Plessys ; le journal s'appelait le Décadent. Encore 
qu'il fut décadent, Baju louchait du côté des Symbo- 
listes. Il pourparla. Peut-être eûmes-nous tort, M. Jean 
Moréas, qui se voyait grand, et moi-même de l'auto- 
riser seulement à reproduire de nous ce que bon lui 
semblerait. Baju s'entêta, nous offrit son journal et la 
rédaction de La Vogue, écrivit un n"* du Décadent. 
L'idée de Baju, idée juste au premier chef, était d'être 
éclectique dans un exclusivisme donné ; nous fumes 
trop exclusifs et le Décadent retourna aux Décadents, 
ce qui était fort juste, et puis il m.ourut, car rien n'est 
éternel. Le Symboliste, un hebdomadaire à deux sous, 
que nous avions créé, Adam, Moréas, Laforgue et moi 
pour être accessible aux petites bourses et avec les ca- 
pitaux (parfaitement) de la maison Tresse et de la 
maison Soiratne vécut que quatre numéros. Un vieux 
communard l'imprimait dans les fonds de Vaugirard, 
pour une rétribution, je pense, un peu stricte ; le Dé- 
cadent ne survécut guère au Symboliste. Etéocle et Po- 
]ynice s'étaient porté des blessures mortelles, et puis 
la survie du Décadent n'eut qu'une importance relative, 
il était devenu petite revue ; c'était bien gros pour 
Baju ; il y perdait son arôme de journal, d'hebdoma- 
daire, ce n'était plus un léger papier drôlet, où toutes 
les lettres dansaient. Jiaju avait un imprimeur. 11 fut 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME A'^ 

étouffé par le luxe, et depuis il eut des succès poli- 
tiques ; un arrondissement de la Creuse lui donna un 
jour 2 ooo voix, insuffisantes à l'installer parmi nos 
parlementaires. Il se pourrait que Baju ait été un bou- 
langiste de marque. 

La Vogue était plus sérieuse; elle fut la première 
revue symboliste, et si elle mourut jeune, au moins 
ses collections furent-elles presqu'immédiatcment re- 
cherchées. On sentit tout de suite combien on avait eu 
tort de racheter si peu, et elle donna aux libraires 
avisés et à des courtiers teintés de littérature d'assez 
agréables bénéfices. Elle eut de la gloire mi-vivante 
mi-posthume. Pourtant, tout en contenant de fort 
belles choses, et notamment les Moralités lérjendaires 
de Jules Laforgue en grande partie, elle était dirigée 
avec assez de paresse, et son directeur, c*est-à dire moi, 
avait une tendance excessive à juxtaposer à delà copie 
purement littéraire des textes d'érudition qui n'y 
étaient point absolument nécessaires. Mais on comptait 
sur l'avenir, et l'on voulait être complet. La collection 
de La Vogue, sur laquelle je n'insisterai point autre- 
ment, démontre pourtant deux choses : d'abord que le 
fameux dénigrement qu'on nous reprocha n'était point 
notre tendance, et que si nous dénigrârlles nous ne le 
fîmes que pour notre légitime défense et après d'in- 
justes attaques, puisqu'on ne saurait trouver dans La 
Vogue d'autres articles critiques qu'un article très ca- 
marade que je fis pour l'apparition des Cantilènes de 
Jean Moréas, en dehors de ceux très intéressants de 
Félix Fénéon sur les Impressionnistes. Pourtant nous 
avions le papier tout prêt et la plume alerte et Ton ne 



44 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

nous ménageait pas, mais nous étions fort pacifiques. 
Tout récemment, j'eus l'occasion de retracer le passé 
de La Vogue ; deux jeunes poètes, Tristan Klingsor et 
Henry Degron, me demandèrent l'autorisation d'arborer 
mon vieux titre sur une jeune revue qui devait se con- 
former, m'affirmait-on, aux traditions intransigeantes 
de l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-préface, 
on pourrait dire, étant donné l'épigraphe, « Vogue la 
Galère », auteur Jules Laforgue, parrain de la revue, 
des lettres de marque. Encore une fois, le petit steamer 
partit, chargé d'espoirs argonautiques, avec le salut 
amical de son ancien pilote. Le rôle grave de préfacier 
que j'avais assumé fait qu'il manque pourtant dans ces 
pages quelques détails que le côté d'apparat de ma be- 
sogne me commandait de passer sous silence. Et, d'a- 
bord, je n'y pouvais faire remarquer combien le titre, 
il est vrai, heureusement corrigé par l'épigraphe, était 
mauvais. C'est l'éloge de La Vogue et des œuvres qu'elle 
publia, dans sa première série, qu'on ne pensa jamais 
en citant son titre, devenu une sorte de nom propre, 
à la vulgarité du mot « vogue » conçu en son sens or- 
dinaire, et à tout ce qu'il indique de plate poursuite 
du succès courant, et de course à quatre pattes vers 
la vulgarité. Le titre avait été trouvé par M. Léo 
d'Orfer, un décadent qui avait fondé cette revue et 
m'en avait confié le secrétariat de la rédaction, à cause 
de sa foi en mon génie et surtout parce qu'il me consi- 
dérait très apte, en cas de difficultés vitales, à assurer 
la vie de l'organe. M. Léo d'Orfer avait découvert, 
c'est trop peu dire, inventé un éditeur, M. Barbou, 
venu à Paris pour y acquérir un fonds de papeterie au 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 4^ 

quartier des écoles. M. d'Orfor, qui avait la pratique des 
affaires et le don communicatif du mirage, transforma 
avec rapidité, semble-t-il, les ambitions de M. Barbou. 
Quand je vis celui-ci, il ne demandait pas mieux que 
de fonder une revue et d'éditer tous les livres ; il assu- 
rait même, à chaque auteur, qu'il tenait à ses œuvres 
d'une façon toute espécialc ; et comme les plus belles 
choses ont le pire destin, au bout de cinq semaines 
M. Barbou lâchait pied et repartait à la campagne se 
refaire une santé. J'avais dû déjà annoncer à M. d'Orfer 
que je partirais, que je démissionnerais, s'il persistait à 
vouloir publier, à côté de la revue, un supplément oi'i 
son intention était de considérer avec indulgence les 
productions de l'abonné, ou d'amis dont il jugeait in- 
dispensable, autrement que littérairement, de pubher 
les œuvres. Ce n'était point que toutes ces pages fussent 
sans intérêt, mais l'ensemble du choix ne me paraissait 
pas cadrer avec mes intentions de revue intransi- 
geante. 

Nous choisîmes donc cette occasion de l'effacement 
de M. Barbou pour nous séparer, et je fis reparaître, 
après trois semaines d'intervalle qui me parurent oppor- 
tunes, La Vogue, mieux à mon image. Ce fut encore un 
petit épisode de la lutte entre les décadent^ et les sym- 
bolistes sur le même tremplin. 

Mallarmé m'avait dit quand je lui avais conté l'ap- 
parition prochaine de la revue, et son nom : a C'est le 
dernier titre que je choisirais » je répondis u et moi 
donc, mais je pense bien le faire oublier. i> nous y avons 
réussi. 

Ce fut à ce moment que deux excellents écrivains, 

3. 



/jG SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

M. Jean Moréas et M. Paul Adam, jugèrent que le 
moment était venu de saisir le monde par la voix des 
quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littéraire. 
Les tendances nouvelles se vulgarisaient, il se formait 
des groupes et des sous-groupes, malgré qu'il y eut 
des individualités suffisantes ; donc MM. Jean Moréas 
et Paul Adam s'en furent trouver, au Figaro, M. Mar- 
cade et obtinrent l'insertion d'un manifeste littéraire 
quelque peu égoïste, oii ils dépeignaient le mouAemcnt 
symboliste à leurs couleurs, en assumaient, de leur 
propre mandat, la tâche et tentaient de se constituer 
chefs d'école. On leur en adressa de justes reproches, 
et puis l'on en sourit. On se rendit compte que si 
M. Marcade avait voulu considérer en MM. Moréas et 
Adam les chefs de l'école symboliste, c'était pour celte 
raison seule, qu'ignorant tout à fait du symbolisme, 
comme de toute autre matière littéraire, il en était ré- 
duit à se fier aux lumières des personnes qui prenaient 
la peine de l'aller voir. Il faut dire aussi que M. Mar- 
cade était sourd comme une cave, et qu'il n'eut même 
de M. Paul Adam, qu'une idée purement visuelle. 
Seul M. Moréas, dont la voix contenait des tonnerres, 
put faire parvenir à l'entendement de M. Marcade 
quelques propos esthétiques. M. Marcade, bon vieillard, 
portait, il est vrai, tout près de la bouche de son inter- 
locuteur, sa conque auditive, mais pour utiliser cet 
accueil amène, une voix de stentor était au moins né- 
cessaire. 

Le lendemain de la publication de ce manifeste 
M. Paul Adam dit à M . Jean Moréas « On va vous trai- 
ter de Daudet » et M. Moréas assura que cela lui 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME h"/ 

était égal ; pour rintelligcncc de ce propos on se sou- 
viendra que Daudet, le plus faible et le moins inven- 
teur des écrivains naturalistes, fut celui qui força le 
premier le succès, avec Froment jeune, et plut au\ 
masses en vulgarisant la formule naturaliste. Néan- 
moins, on ne tint pas longtemps rigueur à ces Mes- 
sieurs de l'extension de pouvoirs qu'ils s'étaient offerts, 
ou de l'initiative abusive et usurpatrice qu ils avaient 
prise. En tout cas, j'y demeurais fort indifférent ; s'ils 
avaient le Figaro, n'avais-je pas La Vogue, et sacbant 
à quoi s'en tenir, on continuait à marcher ensemble, 
la jeunesse cordiale étant chez tous (encore que M. Mo- 
réas nous devança tous d'un bon lustre), trop forte 
pour qu'on s"arrêt«'\t longtemps h des misères de 
publicité. 

Jules Laforgue était alors a Berlin, ou aux villes 
d'eaux d'Allemagne, lecteur de l'impératrice Augusta. 
Cette place lui avait été assurée par les soins de ce 
sans-patrie de Paul Bourget, chargé par M. Amédée 
Pigeon, lecteur précédent, de pourvoir à son remplace- 
ment. M. Pigeon ayant appris par la voie du Figaro 
qu'un petit héritage lui incombait, voulait incontinent 
retrouver ses loisirs et ses travaux de critique d'art. Il 
fallait un jeune homme aimable et doifx, capable de 
ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec 
raison que la pitié universelle de Laforgue pourrait 
être assez forte pour s'exercer au moins quelques an- 
nées au profit des pauvres puissants de ce monde, et 
connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le 
fit choisir ; c'était d'Allemagne que m'arrivait sur 
papier bleu criblé de pattes d'abeilles traînées dans 



48 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

l'encre rouge, la copie de Laforgue ; sauf vacances. 
M. Moréas était déjà, depuis plusieurs années, un 
poète intéressant et élégant. Après avoir fait de bons 
vers réguliers, il pratiquait le vers libéré, abondait en 
curiosités rhythmiques, intercalait des poëmes en prose 
dans des romans réalistes sans considérable portée, et 
après les CantilèneSy oii figuraient des assonnances 
d'après les chansons populaires, recherchait une sorte 
de vers libre. Son défaut était de tenir extrêmement 
peu à l'originalité de ses idées ; personne ne pratiqua 
aussi fort le fameux : « Je prends mon bien où je 
le trouve », sans avoir l'excuse de Molière, qui, lorsqu'il 
disait cela, à propos d'une scène du Pédant joué, fai- 
sait allusion à une vieille collaboration avec Cyrano, et 
en effet reprenait une scène ébauchée jadis par lui ; 
c'était de la reprise individuelle. Mais M. Moréas 
croyant peu à l'idée, et féru de la forme, l'entendait 
dans un autre sens ; outre que ses vers faisaient montre 
souvent de connaissances étendues, il ne dédaignait 
pas d'intercaler dans ses œuvres en grande proportion 
des traductions, ou, selon son expression, des para- 
phrases. Il y réussissait fort bien. De là une antinomie 
avec les autres promoteurs du symbolisme, qu'il ré- 
solut en s'en détachant lorsqu'il fonda l'Ecole romane, 
remettant, en somme, lui-même les choses en place. 
M. Moréas, alors, avait, parmi ses défauts, dont le 
moindre était de vouloir étendre son importance au- 
delà du vrai devant les journalistes (nous pensions que 
c'était aussi un défaut de se soucier des journalis- 
tes) une belle qualité, soit un très sincère amour de 
l'art, qui ne l'a pas quitté, et s'il s'en fait une 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME AQ 

conception un peu étroite, c'est bien son aflaire. 

M. Paul Adam nous arrivait du naturalisme, il avait 
subi une de ces condamnations pour liberté d'écrire, 
fort bien portées depuis Baudelaire et Flaubert. Il ne 
s'en faisait pas trop gloire, et ne se targuait pas de 
Chair molle. Il était aimable et dandy. Un grand lé- 
vrier rhumatisant suivait ses pas ; l'esthétique de Paul 
Adam était alors assez confuse, ainsi que ses rêves po- 
litiques, littéraires, industriels, dramatiques, brum- 
mellesques. 11 travaillait beaucoup et avait une peine 
infinie à tirer un parti pratique d'une production achar- 
née. Il y avait, dans ses efforts, de l'inquiétude et du 
disparate, mais il était déjà plein de talent, encore qu'il 
n'en fit pas toujours le meilleur usage et qu'il ne contrô- 
lât pas assez l'intérêt de son effort ; il était mage et re- 
porter de tempérament, historien en plus, fantaisiste fol- 
lement et ces quatre courants d'idées n'étaient point sans 
falotes synthèses. Sa perpétuelle chimère, analogue aux 
rêveries de Balzac, était souvent distrayante. Un bel 
amour de l'art le tenait comme nous tous et contri- 
buait à resserrer les liens d'amitié avec lui. 

C'était Félix Fénéon qui assurait la bonne pério- 
dicité de la revue ; très dévoué aux poètes, il corrigeait 
les épreuves, méticuleusement, artistement. Ce fut 
grâce à lui que nous fûmes réguliers ; les articles de 
critique d'art qu'il nous donna font regretter qu'il 
s'abstienne depuis longtemps d'écrire. 

La Vogue avait été une revue de combats et malgré 
qu'on n'ait pas songé à prendre de temps d'une expo- 
sition de théories, une revue théorique, au moins par 
les exemples. Ces revues, purement littéraires, ne du- 



5o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

rent pas. La mienne eut trente et un numéros, et puis 
s'arrêta. Il y eut une seconde série, encore plus brève, 
en 1889. 

La Vogue avait fait le départ entre les symbolistes 
et les décadents. Elle avait reçu des adhésions et des 
sympathies multiples, entre autres hors frontières celle 
d'Emile Verhaeren, alors le poète des beaux alexandrins 
des Flamandes et des Flambeaux noirs. Elle ne faisait 
que camarader avec des esprits distingués, mais autre- 
ment orientés, comme M. Charles Morice dont un bon 
livre de critique (sauf divergences) présenta un 
bon tableau de la littérature de cette heure. Laurent 
Tailhade n'y écrivit pas, parce qu'absent en longue 
villégiature durant ce semestre et demi que la revue 
vécut. Maurice Barres, alors rédacteur au Voltaire, pré- 
parait ses livrets et ses préoccupations n'étaient pas 
identiques aux nôtres ; le côté art pur de notre revue 
l'effarait un peu et nous nous étonnions de ses désirs 
multiples ; nous eûmes aussi des ennemis, je ne m'ar- 
rête pas à énumérer des chroniqueurs, c'est à peu près 
les mêmes que maintenant ; mais parmi les poètes, de 
ceux qu'on rencontrait chez Mallarmé, nous soulevâmes 
un adversaire, M. René Ghil. 

M. René Ghil se partageait alors entre le sonnet, 
l'esthétique et l'épopée. Ses sonnets, il y en a de pires, 
son épopée, je n'en parle pas, parce que si je ne l'aime 
pas ce n'est pas une raison pour en dégoûter les autres, 
et aussi parce que je n'y attache point une extrême 
importance. Son esthétique c'était l'instrumentation 
colorée ou l'instrumentation verbale, un commentaire 
extraordinaire du sonnet des voyelles d'Arthur Ri m- 



LES ORIGINES DU SYMROI.ISME 5l 

baud, une adaptation d'IIelmlioltz, téméraire héroïque 
M. René Ghil était d'une parfaite bonne foi, et 
l'allure du symbolisme, en ce manifeste de M. Mo- 
réas et de M. Adam, et dans La Vogue, lui parut atten- 
tatoire ; il voulut avoir sa tribune, et fonda, avec 
M. d'Orfer, la Renaissance, ainsi nommée, je pense, à 
cause des similitudes que M. Ghil a de tout temps re- 
connues entre lui et Guillaume-Salluste Du Bartas. De 
là, il fulmina contre tous l'excommunication majeure, 
puis la Renaissance ayant été éphémère parmi les 
éphémères, il fonda hs Ecrits pour l'art, oh Ton se pu- 
bliait entre amis, œuvres et portraits. M. de Régnier 
et M. Yielé-Griffm y parvinrent pour la première fois, 
de façon publique à l'héhog-ravure. 

Le mot symbolisme avait pris dès lors sa carrure et 
son sens. Ce n'était pas qu'il fut très précis, mais il est 
bien difficile de trouver un mot qui caractérise bien des 
efforts différents, et symbolisme valait à tout prendre, 
romantisme. Paul Adam proposait d'écrire un dogme 
dans le symbole ; le mot dogme répugnait à des tem- 
péraments plutôt anarchistes et critiques comme le 
mien ; c'était Mallarmé qui avait surtout parlé du sym- 
bole, y voyant un équivalent au mot synthèse et con- 
cevant que le symbole était une synthèse vivante et 
ornée, sans commentaires critiques. L'union entre les 
symbolistes, outre un indéniable amour de l'art, et une 
tendresse commune pour les méconnus de l'heure pré- 
cédente, était surtout faite par un ensemble de néga- 
tions des habitudes antérieures. Se refuser à l'anecdote 
lyrique et romanesque, se refuser à écrire à ce va-comme 
je-te-pousse, sous prétexte d'appropriation à l'ignorance 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



du lecteur, rejeter l'art fermé des Parnassiens, le culte 
d'Hugo poussé au fétichisme, protester contre la pla- 
titude des petits naturalistes, retirer le roman du com- 
mérage et du document trop facile, renoncer à de pe- 
tites analyses pour tenter des synthèses, tenir compte 
de l'apport étranger quand il était comme celui des 
grands Russes ou des Scandinaves, révélateur, tels 
étaient les points communs. Ce qui se détache nette- 
ment comme résultat tangible de l'année 1886, ce fut 
l'instauration du vers libre. Elle est présentée très ju- 
dicieusement et très exactement par M. Albert Mockel 
dans ses Propos de littérature, et trop bien pour que je 
n'y renvoie pas le lecteur. 

Ce fut au début de la publication de La Vogue que 
j'allais voir Paul Verlaine. Si Verlaine eut été en 
France, avant 1880, alors qu'il était parfaitement mé- 
connu, nul doute que je n'eusse cherché à lui témoi- 
gner mon admiration, parmi celles peu nombreuses 
qu'il comptait. Mais, à mon retour en France, il était 
en pleine gloire. Il ne m'attirait pas d'ailleurs aussi 
complètement que Mallarmé ; on pouvait penser que 
le meilleur et même tout de lui était dans ses livres. 
Quoiqu'il en soit, j'attendis une occasion et ce fut pour 
lui demander sa collaboration à La Vo^weque je l'allai 
voir. 

C'était Cour Saint-François, presque Cour des Mi- 
racles. Sous le tonnerre intermittent du chemin de fer 
de Vincennes, à côté des boutiques aux devantures à 
plein cintre, une petite impasse ; un chantier de bois 
appuyait contre le viaduc de longs madriers et des écha- 
faudages savants de poutres écjuarries décorait l'ho- 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 33 

rizon d'une petite boutique de marchands de vins, oii 
je trouvais Verlaine uniment placé devant un verre ; il 
m'en offrit la rime, car sa plaisanterie était demeurée 
banvillesque. Il voulut bien me dire, en exagérant ami- 
calement, qu'il connaissait ma jeune réputation, et à 
ma demande de copie, il répondit par des phrases 
modestes ; pourtant il constata que c'était là une consé- 
cration, et que c'était la récompense delà vie, au début 
d'une vieillesse infirme, de s'entendre dire par des 
jeunes hommes qu'on avait bien fait, et qu'on pouvait 
être revendiqué par eux, en tant qu'exemple quoi 
qu'indigne, et presque traité de dieu, comme un an- 
cêtre. Je voulus lui spécifier ce que j'attendais de lui, 
c'était une suite à ses Poètes maudits que je savais en 
train. Verlaine, d'abord, rompit les chjens, biaisa, me 
parla de Mallarmé dont il me savait le fidèle, me récita 
des vers de Mallarmé avec de curieuses intonations, 
grandiloquentes, et nous esthétisâmes pour le plaisir 
d'esthétiser, et de se trouver des points communs. Il 
me raconta son retour à Paris, et puis ses chagrins, 
une partie au moins ; là dessus un petit bonhomme, 
un gosse passait, lin et svelte, grêle même. Verlaine 
l'appela, lui donna un sou pour en user avec magni- 
ficence, me dit : j'en ai fait un Pierrot, €t récita une 
courte pièce fort jolie ; craignant d'avoir paru trop 
homme de lettres, et soucieux d'offrir la réciprocité, 
comme excuse, il s'informa de mes derniers vers, mais 
je le ramenais à notre sujet qui était lui, et ce qu'il 
voudrait bien donner à La ]^ogae. Verlaine me parla 
de son portrait de Desbordes Valmore, et alla quérir non 
point son article, mais les œuvres de Desbordes Val- 



54 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

more, mit son lorgnon, leva la tête et, paraissant lire 
par dessus son lorgnon, droit à rorificc de son corri- 
dor, dans une vieille redingote bleue qui avait des as- 
pects de lévite, il me lut en pleurant quelques beaux 
poèmes. Cette affaire conclue et des vers promis, une 
lettre donnée pour prendre cbez Vanier le manuscrit 
de l'article, je pris congé, trop tôt à mon gré et ne son- 
geais qu'au dernier moment à assurer Verlaine d'une 
infime rétribution, unique dans les habitudes de la 
Revue ; il n'y avait pas pensé, et m'affirma qu'il n'en 
touchait pas d'habitude de supérieure. 

Je le revis souvent Cour Saint-François. Dans ce 
pittoresque quartier populaire, il s'était créé une vie, il 
contait ses joies matinales à aller clopin-clopant cher- 
cher ses journaux place de la Bastille, et assister au 
chassé-croisé, alors déjà considérable, des omnibus, 
au passage ouvrier du faubourg Saint-Antoine. Il 
m'expliqua un jour, et je regrette de ne m'en point sou- 
venir exactement, le plan d'un Louis XVII. Il n'était 
point tous les jours d'humeur égale et je déclinai de 
publier des pamphlets très courls et très vifs qu'il eut 
aimé décocher à qui de droit, c'est-à-dire à M'"" Ver- 
laine. Il me conta beaucoup de ce qu'il a écrit dans 
les Confessions (je sais bien que je ne suis pas le seul à 
avoir recueilli ces confidences) mais avec un brio, un 
relief que je n'ai pas retrouvé dans son livre, notam- 
ment une promenade au' matin dans Paris insurgé, et 
une lecture de la proclamation du gouvernement de la 
Commune, à son gré si belle, si iière et tout émanée 
d'anonymes, ce qui en rehaussait la valeur. Il avait 
rencontré ces jours-là Concourt en garde national (ça 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME OD 

lui paraissait tn's drolc). Nous étions compatriotes, 
étant tous deux: nés à Metz, lui par accident ; car son 
père était capitaine du génie qui avait alors comme 
garnisons Arras, Metz et Montpellier, en sorte que Paul 
Verlaine eut pu naître féllbre ; son vrai pays était l'Ar- 
dcnne. 

Il se rappelait fort bien impressions d'enfance, assez 
identiques aux miennes (la ville de province change si 
peu) de l'Esplanade, dont, hasard amusant, c'est Gérard 
de Nerval qui parla le premier dans la littérature, de 
l'Esplanade, superbe terrasse sur la plus jolie vallée, 
actuellement si bouleversée, hérissée de forts et de 
glacis, sur les ossuaires de 1870, qu'un Messin ne 
saurait retrouver après tant de terrassements une seule 
des mottes de terre qu'il a jadis foulées, et qu'il y a 
suppression totale de la petite patrie pour lui. Nous 
causâmes des rues silencieuses où poussait l'herbe près 
de l'Evêché, et des gens qui eurent comme nous le 
sort de naître dans cetle ville ; l'idée que Pilatre des 
Roziers, l'aéronaute, fut notre compatriote, lui fut 
agréable, mais le voisinage futur dans le Douillet avec 
Ambroise Thomas le laissa plus froid. 

C'est Nancy qui a assumé la lâche de remplacer 
Metz et d'en recueillir les nationaux ièlustres. Nous 
fumes, de ce chef, un certain nombre réunis un jour 
chez M. Poincaré, sous la présidence de M. André 
Theuriet, de l'Académie française ; il s'agissait d'avoir 
des idées et de dresser vite les bustes de Concourt et 
celui de Verlaine dans ce beau jardin de la Pépinière, 
encore que ces hommes de valeur n'avaient point paré 
l'Académie de leur reflet plus radieux que celui des 



5G 



SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 



palmes vertes. M. Roger Marx avait acquis le concours 
de Carrière pour un buste de Verlaine qui eut été digne 
du beau portrait qu'il a peint. Mais dans cette ville, 
livrée aux plus basses menées nationalistes et à un 
dégoûtant antisémitisme, on n'a pas le temps de fêter 
des artistes. 

Je fis part à Verlaine de mon intention de publier 
dans La Vogue des œuvres de Rimbaud autres que celles 
qui figuraient dans les Pactes Maudits, et supérieures 
aux Premières Communions que le premier numéro de 
La Vogue avait données d'après une copie. 11 s'agissait 
de retrouver le manuscrit des Illuminations. Verlaine 
l'avait prêté pour qu'il circulât, et il circulait. Au dire 
de Verlaine, ce devait être dans les environs de Le Car- 
donnel qu'on pouvait trouver une piste sérieuse ; c'était 
vague ; heureusement Fénéon, consulté par moi, se 
souvint que le manuscrit avait été aux mains de 
M. Zéiion Fiére, poète et son collègue aux bureaux de 
la guerre dont Fénéon faisait alors un petit musée im- 
pressionniste et unbureau d'esprit à parois vertes, avant 
qu'il en lit un arsenal, comme assermenté, des anar- 
chistes. Entre temps Fénéon apprenait à tous ses con- 
frères, comme lui commis au bon ordre du recrute- 
ment, à trousser cordialement le sonnet, et ce n'est pas 
une idée sans valeur que d'avoir voulu rendre le sonnet 
corporatif et bureaucratique. Fénéon apprit de M. Ze- 
non Fiére que le manuscrit était entre les mains de son 
frère, le poète Louis Fiére ; nous l'eûmes le soir même, 
le lûmes, le classâmes et le pubUâmes avec empres- 
sement. Verlaine fit une pelile préface, pour le tirage 
à part, étant le seul ayant droit, et ce fut parce qu'il ne 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 67 

se dépêcha point à en écrire une pour la Saison en enfer 
que le tirage à part, préparé, n'en fut point fait ; les 
Illuminations, sous leur forme de brochure, après qu'un 
service assez copieux en eût été fait, n'eurent de quel- 
ques semaines qu'un seul acheteur ; ce fut M. Paul 
Bourget, à ce que m'apprit le dépositaire, M. Stock. 

Concurremment à la publication de La Voijiie ou 
vm peu après, diverses plaquettes paraissaient dont le 
but était de répondre à des attaques de juges sévères, 
ou de fournir quelques explications, car il arrivait que 
nous en sentions l'opportunité. Ces cahiers parurent 
pour la plupart chez Léon Vanier, alors le grand édi- 
teur des symbolistes, des décadents, avec Verlaine en 
étoile sur son catalogue. Ainsi fut donné Y Art sym- 
boliste de Georges Yanor qui contient des renseigne - 
ments techniques sur l'esthétique symboliste. Le 
brillant conférencier était alors un aède jeune et en- 
thousiaste, très intelligent et son petit bouquin, qui 
demeurera une pièce curieuse, eut été parfait, s'il 
n'avait jugé nécessaire de couronner le livre par une 
glose à lui spéciale du symbolisme qu'il désirait chré- 
tien. Cette vue a un peu contribué, ainsi que certaines 
des théories d'antan de Paul Adam, à entacher le sym- 
bolisme, pour certains, de mysticisme oc(?ultiste. Mys- 
tiques, nous l'étions dans un certain sens, par notre 
poursuite de l'inconnaissable et de la nuance imprécise ; 
occultistes non pas, au moins ni M. Jean Moréas ni moi. 
Mais de même que pour le gros public les décadents, les 
auteurs difficiles, c'était tout un énorme groupe, un 
peuple d'écrivains qui englobait Concourt, Villicrs de 
risle-Adam, Poictevin, Rosny, tous les discutés, tous les 



00 SYMBOLISTES ET DECADENTS 

méconnus, tous les passionnes d'écriture artiste, ou 
plutôt d'écriture expressive et de forme nouvelle, les 
occultistes, les symbolistes, les anarchistes aussi ce fut, 
pour ce même public, une masse en marche. La foule 
apercevait un brouillard bariolé, avec des lueurs indé- 
cises de fanal au- dessus d'une marche naturellement 
un peu cahotante, et voyait passer sa génération mon- 
tante, comme dit Rosny, en groupes voisins, mêlés par 
des conversations engagées, plus indistincts à des 
haltes où on confrontait des idées et où l'on discutait 
ensemble, plus confus de la présence d'indépendants 
égaillés au long des groupes. Longtemps nous ne 
pûmes espérer prouver à un critique que nous n'étions 
pas des Rose-Croix ; on nous objectait que les Rose- 
Croix se déclaraient symbolistes, que Péladan c'était 
presque Paul Adam. Il fallait expliquer qu'il y avait 
symbole et symbole, symbole religieux, symbole 
pour Rose-Croix, symbole pour symboliste, variété 
de symboles pour chaque symboliste ; le critique 
hagard reculait, et s'en allait répétant : les symbo- 
listes sont des occultistes; plus tard, en 1896, lorsque 
parut mon livre La Pluie et le beau Temps qu'épigra- 
phiait une belle phrase de La Mettrie, le matérialiste 
|)ur, dont j'aimai fixer le nom sur un de mes livres, 
des interviewers qui, justement, venaient d'être chargés 
de savoir si la littérature était mystique, religieuse ou 
pas, vinrent me voir ; et quoique je leur on ai dit, 
quoique je leur ai fait remarquer le nom de La Mettrie, 
et que j'ai cru devoir leur expliquer à peu près ce qu'il 
avait été, rentres à leur journal ils se recueillirent, et 
conclurent que, plein de mysticisme religieux, je le 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME ^Q 

prouvai en parant ma couverlnre d'une phrase de La 
Mettrie, éminemment religieuse et occultiste. Tant le 
préjugé a de force et roule l'évidence comme paille dans 
le torrent. 

A un autre temps, nous fûmes d'un bloc, des anar- 
chistes ;on le crut de tous, sans nuance, avec une égale 
fermeté, avec cette certitude infrangible qui caractérise 
les reporters. Après l'acte de Vaillant, un joutnal bou- 
levardier, celui qui règne sur les élégances, le Gaulois, 
crut bon de réunh' dans sa salle des dépêches les poi- 
trails des anarchistes intellectuels. 

Une des lumières du journal, j'aime à le croire, fut 
détachée chez Yanier, à cette fin d'y prendre et d'en 
rapporter une collection des Hommes d'Aujourd'hui, 
intéressante publication hebdomadaire où Verlaine 
écrivit passablement, qui donnait des biographies et 
des portraits-charges des hommes du jour, avec plus 
ou moins de précision et de certitude ; l'antichambre 
publique du Gaulois offrit plusieurs jours h la foule, à 
côté des images de Laurent Tailhade et de moi, pour 
lesquels cette attribution d'idées était juste, celle, par 
exemple, de M. Jean Moréas, qui je pense n'énonça 
jamais la moindre opinion politique, et s'éloigne de 
toute question sociale de toute la vitesse de sa trirème. 
Ceci dit, pour réduire à ses proportions exactes la res- 
ponsabilité de Georges Vanor dans la comédie des 
erreurs qui se joua toujours, en ces temps lointains ^ à 
propos de nous. 

Le Glossaire de Ploivert, petit dictionnaire à l'usage 
des gens du monde, moins curieux à certains égards, 
le fut beaucoup plus à d'autres. Plowert est le nom 



6o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

d'un manchot qui évolue non sans grâce dans un ro- 
man de Moréas et Paul Adam, de leur plus vieille ma- 
nière. Il parut piquant sans doute à Paul Adam de 
mettre le nom d'un héros à un seul bras, sur la cou- 
verture d'un petit volume qui allait être écrit par une 
demi-douzaine de dextres, car Paul Adam n'entendait 
pas se risquer à donner des néologismes de ses collè- 
gues, des interprétations hasardées et éloignées de la 
plus exacte précision. Il avait la connaissance des 
bonnes méthodes érudites et aussi des habitudes du 
journalisme (il y fut toujours expert), il résolut donc 
d'avoir recours à l'interview, et de nous demander h 
chacun le choix de nos mots nouveaux, mais point de 
cette façon verbale de l'intervie^v ordinaire qui laisse 
tomber des détails, mais de façon scripturaire et, pour 
ainsi dire, ferme. 

L'idée de ce glossaire avait été engendrée chez Paul 
Adam par une commande à moi faite. Un jeune édi- 
teur, M. Dupret, qui, après avoir mis au jour quelques 
plaquettes curieuses, s'alla retremper dans un iruc- 
tueux commerce de bois, avait reçu de moi l'offre 
d'une sorte de grammaire française, avec rhythmique, 
projet que je reprendrai quelque jour de loisir un peu 
large. Comme il n'éditait résolument que de petites 
plaquettes in-32, M. Dupret me proposa d'en éditer 
les derniers chapitres (nous raisonnions sur plan) ceux 
qui auraient traitàFépoquc que nous traversions, c'erSt 
été une petite grammaire et rhythmique syml)olislc. 
Mon indolence était alors assez grande pour (ju'il 
n'existât, de longtemps, de ce petit livre, qu'un schéma 
détaillé. J'avais conté le fait de la prochaine cclosion 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 



6l 



de ce livre à mes camarades, et par conséquent à Paul 
Adam. 

Le lendemain, Adam vint nous trouver, quelques- 
uns, dans un café du boulevard d'où nous aimions voir 
s'écouler les passants de l'heure ; on vit bien à son ap- 
proche qu'il s'était passé quelque chose ; le paletot 
mastic de notre ami, paletot alors célèbre, flottait avec 
des plis d'étendard. Sur la hampe de cet étendard son 
chapeau avait une inclinaison martiale comme s'il se 
fût douté de la victoire d'Uhde. 

Notre ami abordait avec des performances de galion. 
Il s'assit et tous ses gestes éclatèrent en munificence. 
Il nous confia alors que Vanier, consulté par lui sur 
l'opportunité d'un petit dictionnaire de nos néolo- 
gismes, complément plus qu'indispensable de mon 
futur travail, avait adhéré avec empressement à ses 
projets, et qu'un fort lexique allait naître. Il demandait 
notre concours avec une face rayonnante, et il eût été 
criminel d'adresser des objections à un ami aussi heu- 
reux. PloAvert naquit et besogna dare-dare. 

Nous n'attachâmes pas à son œuvre assez d'impor- 
tance. A le faire, il eût fallu fondre nos projets et 
donner, d'un coup, importants, cette grammaire et ce 
dictionnaire des symbolistes qui eussent été des docu- 
ments curieux, et qui auraient été fort utiles. Nous 
érigions ainsi notre monument en face celui qu'élabo- 
rent sans cesse les doctes ralentisseurs du Verbe qui 
s'évertuent à l'Académie. Tel qu'il est et malgré l'abon- 
dance de ses fautes d'impression le petit volume, qui 
ne contient que nos néologismes alors parus, qui 
n'est qu'un petit répertoire, offre cet intérêt, qu'en le 

4 



62 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

parcourant on pourra Aoir que tous nos postulats 
d'alors ont été accueillis, et sont entrés dans le courant 
de la langue et ne dérangent plus que de très périmés 
dilettantes. 

L'automne de 1886, j'allais prendre, au débarqué 
de rOrient-Express, Jules Laforgue qui revenait d'Alle- 
magne, décidé à n'y point retourner ; il se mariait et 
essayait de vivre à Paris de sa plume. Par un abandon 
de ses droits à de petites sœurs très cadettes, Laforgue 
se trouvait sans fortune aucune, et il n'avait aucune 
espèce d'économies. Quelques fonds que lui prêtèrent 
les siens lui fournirent juste de quoi s'installer. Sa santé, 
assez faible, avait souffert d'un voyage d'biver en An - 
gleterre, où il étaitallése marier, et d'un retour brusque 
dans un appartement pas préparé en plein froid décem- 
bre. Sauf quelques articles au supplément du Figaro, h 
la Gazette des Beaux-Arts, une chronique mensuelle à 
la Revue Indépendante, maigrement payée et sans fixité 
dans les dates, il n'avait rien, La librairie ne voulait 
point de ses Moralités légendaires, malgré mes conseils 
il ajournait la publication de ses Fleurs de bonne volonté 
(que j'ai publiées dans l'année 1888 de la Revue Indé- 
pendante) ; ce livre d'ailleurs ne lui eût rien rapporté 
pratiquement. Laforgue ne trouva pas, dans Paris, 
trois cent cinquante francs pour ses Moralités légen- 
daires, et ce fut bientôt la misère entière à deux, sans 
remède, sans amis, qui fussent en mesure de l'aider 
efficacement. C'était la détresse fièrc et décente, le mé- 
nage soutenu par la vente lente d'albums, de collec- 
tions, de bouquins rares, et puis la maladie aggravée. 
Il était à peu près certain d'obtenir un poste suifisam- 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 63 

ment rétribué dans un pays chaud, en Algérie ou on 
Egypte (il ne pouvait s'agir pour lui de passer un nou- 
vel hiver à Paris, M. Charles Ephrussi et M. Paul Bour- 
get s'étaient employés à le lui épargner), lorsque la 
mort arriva, une nuit, soudaine, M"'® Laforgue, au 
réveil, trouvait son mari mort à côté d'elle. 

Ah! le funèbre enterrement! dans un jour saumàtre, 
fumeux, un matin jaunâtre et moite; enterrement 
simple, sans aucune tenture à la porte, hâtivement 
parti à huit heures, sans attendre un instant quelque 
ami retardataire, et nous étions si peu derrière ce cer- 
cueil : Emile Laforgue, son frère, Th. Ysaye le pia- 
niste, quelques parents lointains fixés à Paris, dans 
une voiture, avec M'"'' Jules Laforgue ; Paul Bourgel, 
EY'néon, Moréas, Adam et moi; et la montée lente, lente 
à travers la rue des Plantes, à travers les quartiers sales, 
de misère, d'incurie et de nonchalance, oii le crime 
social suait à toutes les fenêtres pavoisées de linge sale, 
aux devantures sang de bœuf, rues fermées, muettes, 
obscures, sans intelligence, la ville telle que la rejette 
sur ses barrières les quartiers de luxe, sourds et égoïstes; 
on avait dépassé si vite ces quartiers de couvents égoïstes 
et clos où quelques baguettes dépouillées de branches 
accentuent ces tristesses de dimanche et d'automne 
qu'il avait dites dans ses Complaintes et, parmi le demi- 
silence, nous arrivons a ce cimetière de Bagneux, alors 
neuf, plus sinistre encore d'être vide, avec des morts 
comme sous des plates-bandes de croix de bois, con- 
cessions provisoires, comme dit bêtement le langage 
officiel, et sur la tombe fraîche, avec l'empressement, 
aiq^rès du convoi, du menuisier à qui on a commandé 



64 SYMBOLISTES ET DÉCADEINTS 

la croix de bois, et qui s'informe si c'est bien son client 
qui passe, avec trop de mots dits trop haut, on voit, 
du fiacre, M"" Laforgue, riant d'un gloussement dé- 
chirant et sans pleurs, et, sur cet effondrement de deux 
vies, personne de nous ne pensait à de la rhétorique 
tumulaire. 

La mort de Laforgue était, pour les lettres, irrépa- 
rable ; il emportait la grâce de notre mouvement, une 
nuance d'esprit varié, humain et philosophique ; une 
place est demeurée vide parmi nous. C'était le pauvre 
Yorik qui avait eu un si joli sourire, le pauvre Yorik 
qui avait professé la sagesse à Wittemberg, et en avait 
fait la comparaison la plus sérieuse avec la folie ; c'était 
un musicien du grand tout, un passereau tout transpercé 
d'infini qui s'en allait, et qu'on blotissait dans une 
glaise froide et collante — la plus pauvre mort de 
grand artiste, et le destin y eut une part hostile, qui 
ne laisse vivre les plus délicats que s'ils paient à la 
société la rançon d'un emploi qui les rend semblables 
à tous, connaissant le bien et le mal à la façon d'un 
comptable, et ne leur jette pas, des mille fenêtres in- 
différentes à l'art, de la presse, un sou pour subsister 
pauvrement et fièrement, en restant des artistes — à 
moins qu'une robustesse sans tare morbide ne leur per- 
mette de franchir, en les descendant et en les remontant 
ensuite, tous les cycles de l'enfer social. 

ha ReiHic Inch'pcndante qu'avait dirigée en 188/4 Félix 
Fenéon et M. Chevrier dans un sens très intelligem- 
ment naturaliste, avait laissé de brillants souvenirs, et 
des personnes songeaient à la ressusciter. M. Du jardin, 
écrivain des plus médiocres et qui pensait faire une af- 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 



65 



faire du symbolisme et des symbolistes, ancien direc 
teur de la Revue Wagnérlenne, entreprit de la refon- 
der avec MM. Félix Fenéon et Téodor de Wyzewa 
comme inspirateurs et rédacteurs en chef. Félix Fe- 
néon s'étant presque immédiatement retiré, M. de 
Wyzewa en demeura le principal moteur et y appliqua 
ses idées qui consistaient à y faire écrire des écrivains 
déjà nantis du succès, mais pas encore accueillis par 
le triomphe. On y voulait servir cette idée du bourgeois 
lettré que nous indiquions plus haut, ci\\(i\Q, Mouvement 
nouveau comprenait Concourt et Verlaine et Mallarmé, 
et M. Anatole France, et M. Robert de Bonnières, et 
M. Octave Mirbeau, en somme ceux que le journalisme 
littéraire ne mettait pas en première ligne. Il y avait 
d'ailleurs, à cette époque, un groupe de romanciers 
psychologues qu'on réunissait dans une sorte de com- 
munion intellectuelle, Bourget, Bonnières, Ilervieu, 
Mirbeau, il y avait Huysmans un peu à part, Becque 
tiès à part, dont l'heure allait approximativement 
sonner avec les débuts d'Antoine. M. Anatole France 
n'avait pas encore pris tout son développement ni toute 
l'ampleur de sénérité qui ont mis si haut son génie ardent 
et calme. G'étaitl'auteur gracieux de Sylvestre Bonnard, 
et le critique littéraire, le meilleur d'un temps où ils 
ne furent pas extraordinaires ; on peut penser sans in- 
justice que chez M. Anatole France, le critique des faits, 
l'historien de la vie contemporaine, selon la belle mé- 
thode neuve qu'il s'est instaurée et l'écrivain original 
sont plus importants que le critique littéraire. Il était 
englobé dans cette conception de revue, à côté des 
précurseurs du symbolisme, déjà connus au moins de 

4. 



66 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



nom du grand public, Mallarmé et Verlaine, et que 
Yilliers de l'Isle-Adam, qu'admettaient ou plutôt qu'ad- 
miraient tous les novateurs. Laforgue y avait sa place, 
et moi aussi, mais on entendait ne pas effaroucher le 
public et ne pas montrer trop tôt les symbolistes, et 
donner d'eux comme des échantillons importants avant 
de proclamer toute la sympathie qu'on disait savoir 
pour nous. 

Pour des raisons diverses M. Dujardin m'offrit la ré- 
daction en chef de sa revue qui devint dès lors plus netle 
et plus progressiste et accepta tout le symbolisme en te- 
nant compte, ainsi qu'il me paraissait nécessaire, des 
efforts intéressants de romanciers comme les Rosny. La 
revue qui marchait fort bien littérairement périt de la ges- 
tion plus que chimérique de son directeur et administra- 
teur, ou du moins passa chez le libraire Savine aux 
mains de M. de Nion qui en fit la revue des néo-natura- 
listes, et elle ne fit plus que décliner, passant de mains en 
mains, sans retrouver un instant l'importance que 
j'avais pu lui donner en 1888. 

Le symbolisme avait alors acquis sa pleine impor- 
tance, car il n'était plus représenté seulement par ses 
promoteurs, il avait reçu des adhésions précieuses. 
C'était Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier, 
sortis avec éclat des premiers tâtonnements, apportant 
l'un des visions élégantes et hiératiques, l'autre un 
sentiment très vif de la nature, une sorte de lakisme 
curieux de folk lorc, avec une liberté encore hésilanlc 
du rhythme, mais une décision complète sur cette li- 
berté rylhmique. Albert Mockel qui donnait sa joli<. 
Clianlcfable, et Ajalhcrt, Alhcrt Saint-Paul Adolphe, 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME ()y 

Rctté ; il y eut beaucoup de symbolistes, cl ])uis plus 
encore, et un instant tous les poètes furent s} nibolisles. 

C'est alors que chacun tira de son côlc, dégageant 
son originalité propre, complétant les données pre- 
mières du premier groupe, dont les demeurants Mo- 
réas, Adam et moi, eurent à développer et à faire pré- 
valoir chacun sa manière propre ; les divergences, qu'on 
ne s'était jamais tues, mais qui ne pouvaient éclater 
lors dos premières luttes contre des adversaires com- 
muns, devenaient nécessairement plus visibles puisque 
nous avions des idéaux différents. Moréas, d'esprit clas- 
sique, redevenait classique, Adam reprenait, après une 
course dans la politique, ses ambitions balzaciennes. 
Ma façon particulière de comprendre le symbolisme 
avait ses partisans ; bref, nous entrions dans l'histoire 
littéraire : les prémisses posées allaient donner leurs 
effets, des surgeons vivaces allaient se projeter, des 
originalités curieuses s'affirmer à côté de nous, Mau- 
rice Maeterlinck, Charles Von Lerberghe, Remy de 
Gourmont, etc. Ce serait dépasser le sujet de ces notes 
que de décrire tout le mouvement de 1889 et des 
années suivantes, encore que certains articles réunis 
dans ce volume présenteront là-dessus ce que, comme 
critique, j'en ai pu penser. • 

Un mot encore. 

M. Henri de Régnier écrivait récemment dans un 
article que j'étais demeuré à pçu près le seul symbo- 
liste, presque tous ceux qui furent du premier ou du 
second ban du symbolisme ayant varié, sur une foule 
de points, leur façon de voir. C'est leur affaire, et je n'y 
ai rien à voir qu'à constater, lorsque l'occasion s'en 



68 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

impose, au hasard de mon métier de critique, les va- 
riations sur lesquelles je puis donner mon simple avis. 
Si M. Moréas est arrivé au classicisme pur, non sans 
le parer de beauté — si M. Paul Adam ne trouve pas 
l'étiquette assez large pour son effort multiple (ce qu'il 
n'a point dit, je pense) — si, parmi les autres du second 
ban, encore que je ne vois qu'un développement et non 
un changement chez M. Francis Vielé-Grifhn, M. Henri 
de Régnier présente une formule combinée, entre autres 
éléments, de classicisme, de symbolisme et de roman- 
tisme, — si M. Mœterlinck n'appelle pas symbolistes 
ses beaux drames symboliques, ce qui est son droit, tout 
cela ne constitue pas des raisons pour que je modifie 
mon art ; je fais de mon mieux pour suivre un déve- 
loppement logique, et ne peux me froisser d'être con- 
sidéré comme d'accord avec moi-même. 

Il m'a paru nécessaire de reformer l'instrument ly- 
rique. On m'a cru. La bibliothèque du vers libre est 
nombreuse, et de belles œuvres portent aux dos de 
leurs reliures des noms divers, illustres ou notoires. 
Depuis le symbolisme il existe, à côté du roman ro- 
manesque et du roman romantique, une manière de 
roman qui n'est pas le roman naturaliste, qu'on poni 
appeler le roman symboliste ; j'en ai donné qui yalonl 
ce qu'ils valent, mais ils ne sont pas ceux du voi- 
sin. 

De même que j'ai toujours dit que je n'entendais 
pas fournir, en créant les vers libres, un canon fixe de 
nouvelles strophes, mais prouver que chacun pouvait 
trouver en lui sa rythmique propre, obéissante tou- 
jours, malgré qu'il en aie, sauf clowneries, aux lois du 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME G() 

langage, je n'ai jamais pense à enfermer le symbo- 
lisme dans une trop étroite définition. 

Il y a place pour beaucoup d'efforts sur le terrain de 
l'analyse caractéristique et de la synthèse du nouveau 
roman. Un jour peut-être développerai-je avec exem- 
ples ce que peut être le roman symboliste ; il y en a, et 
qui ne ressemblent pas aux miens. Mais je passe, et 
ferai simplement observer à M. Henri de Régnier, qui 
le sait d'ailleurs, que si je suis resté à peu près le seul 
symboliste, c'est que j'étais un des rares qui l'étaient 
vraiment de fond, parce que le symbolisme était l'ex- 
pression de leur tempérament propre et de leur opinion 
critique. 

Et puis, aussi, il faut en tenir compte, les temps 
ont changé. En 1886, et aux années suivantes, nous 
étions plus attentifs à notre développement httérairc 
qu'à la marche du monde. Nous avons édifié une par- 
tie de ce que nous voulions édifier, et il est moins im- 
portant que nous n'ayons renversé qu'une partie de ce 
que nous voulions renverser. Si l'on évoquait le passé 
de notre littérature et ses écoles variées, comme on fait 
aux expositions, pour les peuples par des séries de pa- 
villons, le pavillon du symbolisme ne serait point in- 
digne des autres, et pourrait lancer ses olochetons et 
ses minarets, fièrement auprès des coupoles du Par- 
nasse. Les beautés de l'entrée et du hall central, pour 
lesquelles, je le déclare avec joie, beaucoup de peintres, 
de décorateurs, d'harmonistes auraient été convoqués 
autour de chefs d'équipe, dont je serais, je pense, se- 
raient augmentées de l'inconnu de salles encore non 
terminées, et dont nous annoncerions l'ouverture pour 



70 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

la prochaine exposition. Le Symbolisme n'a qu'une 
vingtaine d'années, il lui faut du temps pour produire 
encore, et qu'on étudie chez lui les symptômes de 
vieillesse en même temps qu'on en pourra dénombrer 
et résumer les complexités et les influences. 

Déplus, nous fûmes amenés, à un certain moment, 
tous les symbolistes, à comparer notre développement 
particulier à la marche du monde, nous avons tiré des 
opinions différentes et personnelles, mais à moi il m'a 
paru nécessaire d'accorder, dans nos préoccupations 
d'aujourd'hui, une prééminence à l'art social, mais 
sans rien aliéner des droits de la synthèse et du style. 

Le peuple comprendra ; ce sont ses Académies, et 
ses critiques jurés qui l'abusent et lui affadissent l'in- 
tellect de boissons tièdes. Notre bourgeoisie est saturée 
de Goppée, elle n'écoute que par exception, elle ne 
comprend que par hasard et par surprise. Il y a un 
Quatrième État qui saura écouter et comprendre. Il se 
peut que cette certitude fasse sourire des chroniqueurs 
élégants et des penseurs mondains ; quoi soumettre au 
peuple, ces choses que tous jugèrent hermétiques ! 
elles le parurent, elles ne le sont pas en réalité ; la 
preuve est faite, nos jeunes amis de l'Art social le sa 
veni, comme ils savent leurs contacts avec le Symbo- 
lisme, le vrai, le j)lus large. La prenne lut faite dans 
les réunions populaires, l^lle le fut aux samedis de 
YOdéon et du théâtre Sarali Bernhardt, où les poèmes 
symbolistes, et les poèmes des vers librisles reçurent 
un bel accueil, qui eut été plus grand si le spectacle 
eut pu être plus populaire. La preuve fut faite aussi 
dans des réunions purement [lopulaircs, à but social, 



LES ORIGINES DU SYMBOLISME 7I 

OÙ tonnait la voix généreuse de Laurent Tailhade 
qui, après avoir donné à la bibliothèque du symbolisme, 
après le jardin des Rêves, ses admirables \itraux, a 
dédié à l'art social des poèmes animés d'un rire à la 
Daumier. C'est devant ces publics nouveaux que les 
œuvres d'art nouvelles, écoutées avec sincérité, sont 
applaudies, seront applaudies, et ce qui ne sera pas 
compris demain le sera après-demain. 



Une campagne du Symbolisme. 

Articles de la Revue Indépendante 



Les pages qui suivent sont extraites passun de douze Chroni- 
ques de la littérature et de l'art, publiées dans la Revue Indépen- 
dante durant l'année i888. 

Elles précisent, sur quelques points, le mouvement. Elles ex- 
pliquent des états d'esprit. 

J'ai choisi dans ces articles ce qui se rapportait davantage aux 
poètes, aux circonstances adventices du mouvement, soit les li- 
néaments d'influence étrangère qui se sont présentés concurrem- 
ment au symbolisme et ont contribué à son aspect général. De là 
des études sur Tolstoï. 

J'ai conservé des pages sur Poictevin qu'on oublie trop. 

J'ai donné une chronique entière, parce que le groupement des 
livres de ce mois-là permettait d'esquisser tout le groupement lit. 
téraife du moment, avant et en dehors des Symbolistes, au moins 
d'indiquer une esquisse, de Hugo à Lavedan. 

Je n'ai pas retouché ni comme fond ni comme forme ces 
études. Leur seule valeur étant d'être documentaire sur l'état 
d'esprit des novateurs, et l'essence du Symbolisme en 1888, près 
des débuts ; je resignerais d'ailleurs, en des articles d'aujour- 
d'hui, [)re5quc tout ce qui se trouve au cours de ces pages. 



I*ay sages 

Pau Fi\a?îcis Poictevin 



Entre tous, M. Francis Poictevin est un artiste sincère 
et ému. Tourmenté, perpétuellement inquiet du but 
même de son art, très soucieux des moyens d'expres- 
sion, inquiet des lignes générales de la sensation, il est 
de ceux qui poussent le plus vers l'achèvement défini- 
tif une page, et non par la surprise du mot, ou l'ac- 
cord fortuit des sonorités, mais par la recherche d'un 
ordre logique des mots étiquetant chacun une des va- 
riations de la sensation. 

L'ordre de sensations qui se meut à travers ses livres 
est une contemplation des choses de la nature en leur 
accord avec l'âme hvmiaine ; avec la sienne surtout, 
prise comme exemple, car c'est la seule qu'iA puisse con- 
naître à fond ; non qu'il ne se permette hors de lui-même 
des divinations, qu'il ne tente de se rendre compte de 
ce qui peut se passer derrière les grilles perpétuelle- 
ment closes d*un hôtel vieilli, qu'il ne tente d'animer 
des profils déjeunes filles, ou des silhouettes d'êtres ren- 
contrés au hasard des courses à travers les paysages ; 
mais ces êtres sont silhouettes ou symboles destinés à 
marquer les différences entre lui et les autres hommes, 



76 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

et à faire comprendre sa façon différente de saisir et de 
traduire les phénomènes d'aspect qui, à travers sa ré- 
tine, arrivent à son cerveau. 

A cela, que l'on joigne une grande inquiétude de 
l'être vrai, latent sous les apparences et les illusions de 
présences féminines ; puis, que chez l'écrivain, homme 
avant tout de foi, s'est lentement façonnée une manière 
de panthéisme mystique qui empreint de mouvements 
quasi humains les eaux, les arbres et les lignes d'hori- 
zons : et l'on aura la clef de la disposition des idées chez 
l'auteur des Songes. 

Le drame étant ainsi compris, c'est-à-dire un per- 
sonnage unique jouissant ou souffrant par la variation 
des minutes de la vie extérieure, il est fort inutile à 
M. Poictevin de donner à ses livres une affabulation 
compliquée ; l'extériorité du drame est toujours, en 
tous ses livres, homologue : un être souffre ou jouit 
de la réaction des choses ; deux êtres unis souffrent 
ou jouissent de la réaction du présent et des souve- 
nirs et des sites sur eux, et vivent d'une vie commune 
remplie par les rêves divergents qu'inspirent les mêmes 
faits et les mêmes lignes vues par des cerveaux différents. 

L'historiette qui fait le fond du roman est en géné- 
ral quasi superflue; et M. Poictevin arrive en ce livre 
de Paysages à la supprimer et se lier à la juxtaposition 
des sensations pour évoquer, par leur série, le symbole 
d'une année de vie sans incidents autres que les déplace- 
ments de Paris à divers liltorals. 

Deux parties : d'abord, les Paysages — c'est-à-dire 
des essais de rendre en quelques lignes un aspcctfugace. 

« C'était, sous un jour pluvieux, le jaune mouillé du 



UNE CAMPAGrsE DU SYMBOLISME 



J J 



(( phare du Cap, vers Bordighèrc, dans le ciel une 
« nappe ci tri ne laissant transparaître à son milieu un 
« vert d'iris. Au-dessus de la mer se développait une 
(( bande gris lilas à déchiquetures. Peu à peu des nues 
u à gauche se trempant fanées, elle s'étendit devant le 
« ciel même, plus doucement que lividement vio- 
(( lâtre. Et la mer se mouvait en une somptuosité 
(( vieux -vert teintée d'améthystes. » 

Et s'animent ainsi des coins de Paris, de Menton, 
de Toulouse, des salles d'attente où l'attention se fixe 
sur tel ou tel être caractéristique autour duquel 
s'ébrouent des formes vagues, des sites de Luchon, 
des Pyrénées, de Fontarabie, du pays basque, de la 
Bretagne, de la Suisse, du Rhin, de la Hollande, des 
notations au Bois de Boulogne, sur les cygnes du parc 
Monceau, et, brusques, des théories sur le choix des 
fleurs, puis un été en Normandie détaillant de longues 
courses, des haltes pour pénétrer l'accord de l'autoch- 
thone et du paysage, etc.. 

A cette forme, à ce rendu strict de la nature cher- 
chée par l'artiste, l'écueil se présente que devant les va- 
riations infinies et menues du décor le mot très précis 
et juste ne se trouve pas, ou que le mot trouvé, quel- 
que peu technique et lourd, ne rende qu'^suffisammen* 
les légères différences qu'il note ; encore, ce danger, 
qu'à étudier aussi consciencieusement qu'un peintre 
impressionniste les intimités des choses et les variations 
de leur couleur, l'œil ne s'hypnotise et ne traduise 
plus que de pures impressions mentales et un peu dé- 
viées. Mais M. Poictevin se tire presque toujours de 
ces complexes difficultés. 



78 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Toutefois nous préférons infiniment à ses Paysages 
les Nouveaux Songes dont la chatoyante théorie clôt 
le volume. Ici plus de rendu strict ; l'auteui est en son 
pur domaine du rêve vécu. 

{( Sur le vapeur de Honfleur au Havre. — Dans cette 
(( foule bigarrée, réellement gênante, qui semblait cm- 
« pêcher toute contemplation, car cette rumeur et ce 
(( trépignement couvraient le silence si peu frissonnant 
« des eaux, une jeune fdle se distinguait. Elle s'abste- 
« nait — cela à son insu, on le sentait bien — de ce 
(( qui eût pu prêter à une remarque même la plus favo- 
(( rable. — Un costume laissant une impression ave- 
{( nante, sans éclat gai. Je ne sais quelle pudeur bai- 
ce gnait son regard, ne le noyait pas ; les joues avaient 
(( un jaune rose moite où hésitaient de percer quelques 
« grains de beauté, flavescences d'aurore. Les sourcils 
(( écartés, clairsemés, un peu irréguliers à leur nais- 
({ sance, mais non sans douceur, indiquaient dans leur 
(( courbe une imagination qui ne se rabaisse. Le nez 
« futé ne se relevait trop accommodant. Les dents serrées 
(( sans heurt gardaient une pâleur nacrée. Et le men- 
(( ton mignon, sans avancer, disait quelque volonté, 
(( mueltement exprimée par les incarnadinos lèvres, à 
« intervalles, pressées, mordillées à peine. Sous le cha- 
(( peau de paille h bords relevés je voyais le front se 
(( bomber, les tempes plutôt creuses, les petites oreilles 
{( s'ourler esthétiques, comme transparentes, la chc- 
« velure se dessiner châtaine pins que blonde. 

« Si gracieuse snrlout demeurait la pose, tout genti- 
(( ment, tranquillement changeante. Parfois, la têle 
(( avait un joH mouvement minime en avant dans une 



UNE CAMPAGNE DU SVMDOUSME 79 

« altontivitc non tendue. Etait-elle nubile, cette jeune 
(( fille ? point que n'élucidait qu'avec un mystère une 
(( rougeur indécise, pénétrante et charmeuse, teinte 
« dernière de ce visage, ne contrariant pas, tout au 
(( contraire, l'humide brume brunâtre des vifs yeux, 
(( presque tendrement réservés sous leurs longs cils 
« soyeux. Lorsqu'elle dut s'éloigner, la jeune fille, je 
(( crois — foi plus chère, plus positive que toute science 
(( — qu'un prompt regard intact a coulé d'elle furtif 
« vers l'admirateur comme vers ce qu'on ne voudrait 
(( laisser supposer oublié. » 

Dans CCS Nouveaux Songes, vision plus personnelle 
adaptée aux traductions des paysages, comme dans 
le livre déjà paru des Songes, l'œuvre maîtresse de 
M. Poictevin, toujours une profonde réflexion des lieux, 
des peintures, des aspects de foule, en une âme qui sait 
en ouvrerun entrelac sûr et personnel. Parfois, l'écrivain 
s'attarde à cette quasi-impossibilité de lutter avec des 
mots contre les couleurs et les lignes (les couleurs et les 
lignes étant vues comme des directions intellectuelles 
de sa pensée). Ces visions de civilisé très compliqué, 
très analyste, hanté de besoins d'abstraction, sont-elles 
bien les traductions des tableaux qu'il étudie ? Les hâvres 
qu'il se crée en des paysages presque lyriques, et fémi- 
nins et imaginaires, sont-ils des paysages réels .►^ Il 
importe d'ailleurs fort peu. 

Parmi ceux qui croient que la réalité subsiste surtout 
dans les rêves, peut-être uniquement dans les rêves, et 
que les choses et les êtres seraient création nulle et tout 
au plus mauvaise sans un large instinct de solidarité, 
M. Poictevin est un des plus doués intellectuellement. 



8o 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



un des mieux munis pour traduire son intelligence. 
Il évoque, une manière de Lucrèce mystique, et 
aussi de Théocritc ayant remarqué que les pâtres 
font tache dans le paysage choisi où les artistes païens 
les placèrent. Au moins sait-il qu'ils ne comprennent 
pas la féminéité de ces lignes naturistes, et qu'il vaut 
mieux les en élaguer, eux et leurs aspirations. Son 
livre actuel est un des plus complets dans une œuvre 
où, sauf les livres de début, tout a chance de rester de 
par la conscience et la sincérité de l'écrivain et par la 
valeur des phénomènes étudiés. 



Paul Verlaine. 



A PROPOS d'un article DE M. JuLES LeMAITRE (i) 



Voici le premier grand article qu'un critique officiel, 
décoré, consacre à Paul Verlaine. Ce que dit M. Le- 
maître sur les pontes syrr|holistes et les poètes décad ents. 
ne nous paraît qu'une entrée en matière, une mise en 
milieu de Verlaine, bien inutile et bien inexacte ; le sa- 
gace critique est mal renseigné ; il n'a pas tout lu ; il a 
souvent mal lu ; tomber sur le pauvre M. Ghil, ses as- 
pects de pythonisse, ses théories peu littéraires et pas du 
tout scientifiques, est vraiment simple ; taxer les gens de 
talent de ce groupe (si l'on veut absolument que ce soit 
un groupe) d'être des élèves de Baudelaire est encore 
bien abréviatif ; il y a des élèves de Baudelaire, tels 
même qui encaquent des variations dans le moule 
exactement conservé des sonnets du m^tre, mais ce ne 
sont guère des novateurs, si ce sont des symbolistes ; 
et vraiment si M. Lemaître a raison, il a raison trop 
facilement, et sans fruit. 

Pourquoi accuser des écrivains de noctambulisme et 
d'alcoolisme ? Qu'en sait-il ? de quels renseignements 

(i) Article paru à la Revue Bleue. 

5. 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



iisc-t-il OU abuse-t-il? Ce ne serait de la critique que 
s'il était plus complet et démontrait chez ces écrivains 
des dérivations de pensée sous l'influence de Falcool ; 
mais il ne l'a pas voulu, et peut-être ne le pourrait-il 
pas. 

Il n'y a ni alcoolisme, ni noctambulisme, ni névrose 
en jeu, ici, du moins, pas plus que dans la plupart des 
opérations intellectuelles de notre temps. Ce malheureux 
temps est bien loin d'être normal ; et, si l'on admet que 
c'est une des gloires du Moyen Age, que dans cette 
période de force et de guerre, il ait existé de purs mys- 
tiques afl'olés d'amour de Dieu et d'espoir en Dieu, 
pourquoi ne point vouloir qu'en notre période d'affaires, 
strictement d'affaires, il soit des poètes se confinant 
dans l'intellect pur et disant pour eux, pour les initiés 
existants, pour les initiés à venir, la chanson de leurs 
sensations, sans s'occuper des exigences populaires, 
sans travestir le schéma de leur pensée sous la forme 
de conversation qu'utilisent les poètes et les romanciers 
classés ; et si parfois le but peut-être est dépassé, si le 
livre ou le poème ne contiennent pas toute la sérénité 
qui pare l'œuvre d'un classique, peut-être cela vient- 
il de ceci, que : 

Si l'on développe une idée, en voulant enfermer dans 
sa traduction ses origines et son mouvement et l'accent 
personnel d'émotion qu'elle eut en émergeant de votre 
inconscience, on est exposé à faire un peu embrouillé 
en croyant faire complet ; 

Que si l'on se borne à donner de cetle idée la grosse 
carrure, presque le fait malériel dont elle est la repré- 
sentation, on a l)icn des chances de la traduire sans 



UNE CAMPAGNE IJU SYMBOUSME 8o 

nouveauté: car, comme dit M. Lemaitre, toutes choses 
ont bien près de six mille ans^ ellos nnl poiit-riro da- 
vantage. 

Le premier jour ou un pâtre arya modula une ono- 
matopée admirative ou joyeuse ou éclata en sanglots, le 
poème était fondé, et le poème ne servit depuis qu'à 
développer le cri de joie et le cri de douleur de l'huma- 
nité. Or, les sérénités pures se traduisirent habituel- 
lement par les architectures théoriques des Moïse, des 
Pythagore, des Platon, etc., les besoins de certitude 
par les Euclide, les Galilée, etc., Toute l'expérience, 
toute la science des formes tangibles s'analysa. Le poème 
fut sans cesse ou l'évocation de la légende (la concré- 
tion des aspirations d'une race) ou son cri d'amour 
joyeux ou triste. Ajouter h cela qu'alternativement ce 
poème fut en son écriture abstrait et quasi blanc, soit 
que le mysticisme humain fût, dans le plus large sens 
du mot, religieux (charité, solidarité, passion), soit 
qu'il fût idolâtre (coloré, païen, réaliste) ; au p rem ici ' 
cas la recherche d'une forme fluide, libre, music ale el 



vi-âie, car en l'essence même delà p oésie elle s'adr çsac> 
7i l'oreille tout en c herchant F fixe r des attitudes^^.£iL- 
Tautrc cas, souvent rocailleuse et dure un peu, préoc- 
cupeëTte figer de simples et élénieiUai reF^joTyclr rôiiiies. 
Mms-THndeux formes d'art qui parfois en des époques 
troubles peuvent être maniées par le même poète, sont 
surtout et avant tout diflerentes et de la forme expéri- 
mentale de la science courante, et de l'allure explicative 
de la littérature courante. En somme, la marque de 
cette po ésie serait d'être purement intuitive et p^r sO"— 
-iTélle,.^ opposition aux formes tradition nelles, qui sont 



84 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

simples car déjà vues, claires parce qu'explicatives. Or, 
le lyrisme est exdusivenTenfïï^liureTntuitive et person- 
nelle, et la poésie va dans ce sens depuis cinquante ans 
(Hugo, Gautier, Nerval, Baudelaire, Heine), et rien 
d'étonnant à ce qu'un nouveau pas en avant fasse pa- 
raître le poète comme chantant pour lui-même, tandis 
qu'il ne fait au fond que syllabiser son moi d'une façon 
assez profonde pour que ce moi devienne un soi, c'est- 
à-dire l'âme de tous ; et si tous ne s'y reconnaissent pas 
tout de suite, c'est peut-être que les formes sensation- 
nelles perçues par le poète ne se sont pas encore pro- 
duites en eux, que peut-être il fallait que le poète les per- 
çut le premier pour qu'une génération nouvelle incons- 
ciemment s'en imprégnît et finît par s'y reconnaître. En 
face, la littérature traditionnelle continue son train-train, 
de concessions en concessions, et détient l'intelligence 
populaire, ravie d'entrer sans efforts dans des œuvres 
d'apparence renouvelée. 

Ces théories ici trop rapides, vagues à force d'être 
condensées expliqueront-elles à M. Lemaître la pré- 
tendue obscurité de certains vers.^ Faut-il ajouter qu'en 
un art serré, une technique bien comprise du vers, il 
faut éviter toute explication, toute parenthèse inutile, 
et que peut-être ces nécessités imposent au lecteur de 
se placer d'abord, par une première lecture, en l'état 
d'esprit du poète, et de ne comprendre complètement/ 
qu'à une seconde lecture. 

Quant au symbole, très justement le critique re- 
marque sa perpétuelle utilisation ; tout beau poème est 
un symbole; une tragédie de Racine peut, étant une 
étude du jeu des passiojis, être considéiée comme sym- 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 



85 



bolique. Mais il y a des mauvais poèmes, des mauvais 
genres de poème qui ne sont pas symboliques et que 
l'évolution de la poésie ébranclie, on a vu disparaître 
répitre, le conte, la satire ; M. de Banville n'admet 
plus, en somme, qu'une ode multiforme ; Baudelaire 
n'admet plus que la notation brève de multiples sg ru. 
sations con courant à f ormer un livre de poèmes écrits 

~dansles rnémes tonalités. J'inclinerais à ne plus admettre 
qu'un poème évoluant sur lui-même, présentant toutes 
les facettes d'un sujet, chacune isolément traitée, mais 
étroitement et strictement enchaînées par le lien d'une 
idée unique. 

Mais toutes ces choses ne préoccupent pas essentielle- 
ment Y erlain e^l n'est ni décadent(personne ne l'est), ni 

_sxia bohstc au sens actuel du mot (s i ce motn'estpas pure \ 
inutilité). Il est avant tout lui-même, un élégiaque, un 
spontané, de la lignée des Villon et des Heine. Il n'a point 
cru qu'il fallût enfermer sa pensée dans le moule d'un 
plan de drame ou de poème unique ; il interprète, il cli- 
ché ses sensations au passage en toute sincérité ; et son 
critérium est sa sincérité même. Toute idée qui traverse 
son cerveau est à ses yeux une idée humaine et natu- 
relle : autrement d'oii la percevrait il ? or, il l'écrit, et 
son seul devoir est de la nettifier, de IëP clarifier le plus 
possible, et quoi qu'on en puisse dire il y arrive tou- 
jours. Rien de plus net, de plus joli, comme un Wat- 
teau, que les Uns et les Autres ; rien de plus charmant 
que les Fêtes Galantes. M. Lemaître l'accuse de ne point 
rappeler Bernis et Dorât ; mais que sont au xvin'' siècle 
Bernis et Dorât? Voyez dans les lettres de M"" de 
Lespinasse l'admirable épisode de M'"'' de la Mousse- 



S6 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

iière, toute la vie de M"'" de Lespinasse ; voyez dans 
Casanova l'épisode de la Charpillon ; regardez les Wat- 
teau et croyez ce siècle autrement complexe dans sa 
sensation amoureuse, que ne le traduisent les petits 
poètes comme Bernis. Verlaine a surtout regardé les 
Watteau, il a considéré 'les personnages des bergeries 
et de la Comédie Italienne comme des types im- 
mortels, pouvant contenir toute fantaisie ; et si aous 
voulez qu'il y ait symbole, ce serait dans les Fêtes Ga- 
lantes, toutes les gaietés et les petits pas du début se 
terminant par le si triste colloque sentimental. Il y a là' 
un jeu de Verlaine, parant de costumes amusants des 
pensées à lui, et nullement un pastiche des temps 
éteints, ni un air de flûte. 

Cette façon de prendre, d'objectiver son âme en formes 
tangibles et extérieures, Verlaine l'abandonna. Dans 
Sagesse, c'est un dialogue entre lui et Dieu, bien plus 
encore un dialogue entre deux instants perpétuels de sa 
conscience, l'instant trouble, humain, souffrant des] 
choses, l'instant calme, renouvelé, rajoniii : et le décor, 
c'est la pure mentalité du poète. 

Est-il nécessaire pour comprendre le merveilleux 
sonnet : 

L'espoir liiil comme un brin de paille dans l'étahle. -" 

de supposer la réelle entrée du poète dans un cabaret? la 
guêpe est-elle une guêpe réelle? n'est-ce pas la mémoire 
d'un instant de vie, revenant se figer par quelques 
inflexions simpliliantes, et par là symboliques. 

Uien n'est inintelligible; c'est en embrouillant de 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME S "j 

commentaires et d'explications la sensation franche et 
si complètement sortie du poème qu'on le rend 'i pou 
près incompréhensible. 

En matière technique, M. Lemaître reproche surtout 
à Verlaine, que son oreille à lui, M. Lemaître, n'est pas 
habituée aux lijjertés prises avec le vieil alexandrin 

Je crois l'oreille de M. Lemaître destinée à en en- 
tendre bien d'autres, je la crois même destinée à ac- 
cueillir bientôt non seulement les rythmes de Verlaine, 
mais d'autres rythmes nouveaux. Puis M. Lemaître 
conclura à la liberté du rythme, quand, plus familiarisé 
avec le* nouveau vers, il en saisira lui-même la musique, 
sans qu'on ait besoin de la lui expliquer théoriquement. 
Ses opinions sur l'ancienne poésie qui ressemblait trop 
à de la belle prose sont très fondées et l'amèneront à 
découvrir que la poésie est une musique spéciale dont 
les moyens d'expression, différents de ceux de la mu si 
que pure, peuvent être, un à un, intuitivement décou 
verts ; bien des poètes antérieurs, reconnus par M. Le- 
maître, l'ont pensé, et ils ont chacun apporté à la poésie 
quelque élément nouveau de musique. 

La voie ouverte est illimitée, caries combinaisons des 
mots et des rythmes sont innombrables comme celles 
des nombres. • 






Amour. 

Paul Verlaine 



Sous ce titre, Amour, Verlaine a groupé nombre de 
pièces toutes d'un ordre sentimental. Ce sont, ces vers, 
des moments de douceur, des heures comme tièdes et 
calmes après de violentes souffrances, des heures 
comme de renaissance de l'esprit pendant que le corps 
convalescent s'alanguit ; et ce mot amour ne veut pas 
dire ici seulement l'élan fatal et physique de l'homme 
vers la femme, ni le désir âpre et exaspéré d'un thème 
à suggestions personnelles qui est la forme supérieure 
de ce désir, c'est pour Verlaine une résignation, une 
tendresse recueillie pour les paysages sus, les rythmes 
entendus, la foi qu'il professe, les blancs symboles 
qu'il préfère, les amitiés dont il a gardé le regret ; cet 
amour, c'est un état constitué, nécessaire, que dicte 
l'état des nerfs et que dirigent les souvenirs ; c'est 
une accueillance toute prête à tout sentiment bienveil- 
lant et qui en soi se désaltère. 

Chacun sait l'évolution poétique de Verlaine ; com- 
ment le fantaisiste ému des Féies Galantes est devenu 
le primitif de Sagesse ; et deux manières principales 
peuvent se distinguer en lui. L'une qui produisit les 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 89 

Fcfes Galantes, les Uns et les Autres, nombre de petits 
poèmes charmeurs et caressants, l'autre qui inspira les 
cris de foi de Sagesse, le dialogue avec Dieu, et ceux 
où la passion poignante et clairvoyante pour la femme 
sa sœur, s'affirme en tant de sonnets qui resteront aux 
mémoires humaines. Au fond même cette différence 
que nous voulons voir, cette sorte de différence phy- 
sique entre les gammes et les couleurs de ses poèmes 
n'est en sorte que deux manières d'être, que deux 
vestitures différentes de sa sensation, de son sentiment 
fondamental ; dans le premier cas Verlaine, en des 
moments — comme de santé absolue et d'indulgence 
corporelle — agite les marionnettes à la Watteau, et 
dans une langue exquisement décorative, agile, il leur 
fait passer aux lèvres sans cesse ce sourire mouillé, cette 
gai té tendre que lui et Heine ont su, à ces heures, évo- 
quer en eux. Au second cas, abstraitement, sans décors, 
ou en tel décor qui n'est qu'un rythme, il synthétise 
sa douleur spéciale et personnelle non telle qu'elle fut 
subie, mais telle qu'elle demeure à travers les transfi- 
gurations de tant d'errances et de stagnances à la vie 
et dans les idées ; et c'est ce point spécial de s'être re- 
fusé à toujours dire ses sensations dans les modes am- 
ples mais roides d'une anecdote ou d'uge fresque, de 
faire parler sa voix par celle d'une effigie de comédien, 
qui fait la grandeur, de Verlaine, et le caractérise, et 
fixe sa place parmi l'évolution des vrais poètes. 

Car s'il est logique et légitime de penser que tous 
les phénomènes humains peuvent, en leur état essentiel, 
être ramenés à un petit nombre de faits généraux, et 
que, ceci admis, l'œuvre littéraire à faire consiste à 



9o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

grouper les plus essentiels de ces faits généraux dans 
un spectacle intégralement esthétique (et ce serait le 
but en art de M. Stéphane Mallarmé), il est également 
logique et légitime de penser que ces' quelques phéno- 
mènes, essentiels par la seule raison qu'ils sont mis en 
jeu, provoquent immédiatement des actions et des ré- 
actions, soit des contrastes ; ces contrastes qui sont 
l'cflet le plus appréciable à tous, le plus tangible, sont 
modifiés par les circonstances, et, si l'on veut se pen- 
cher vers le phénomène, étudier spécialement en quoi 
ce phénomène, connu évidemment et répercuté de 
tous les états précédents du même phénomène se pré- 
sente pourtant et toujours a^ec des aspects de nou- 
veauté, avec des modifications de conscience, on per- 
çoit une infinie diversité. 

Un paysage, par exemple, frappe et conquiert 
d'abord par la sévérité ou l'inflexion douce de ses 
lignes. Une impression nette se produit : Thomme est 
intéressé ou attendri ; s'il passe rapidement, il n'em- 
portera que ce heurt bref sur sa rétine et son cerveau, 
déjà différent d'ailleurs, selon l'heure qui irradie ou 
assombrit le paysage ; si quelque instant il s'arrête, se 
pénètre des conditions parliolles de la beauté de ce 
paysage, soit les petits rythmes de ses courbes, soit 
l'architecture de ses arbres, soit la disposition des la- 
pis de verdure, la présence ou l'absence de l'eau, la 
rigidité des branches ou le rythme général du vent 
dans les feuilles, aussi la cadence ou le bruit qui se 
dégage du dcmi-silencc du paysage, il se créera en 
lui des associations d'idées ; le paysage ne sera plus ce 
qu'il est exactement, mais l'heure du rêve du passant. 



UNE CAMPAGNE DU SYMUOLTSMi; ij l 

Ce rêve sera modifié par ceci que le passant sera heu- 
reux ou malheureux, simplement de bonne ou de 
mauvaise humeur, affairé ou oisif; et l'élat complet 
de sa sensation ne sera constitué que lorsque, l'ayant 
quitté, il verra soit un fait de nature soit un phéno- 
mène humain qui, par un contraste, lui apprenne que 
la vision de tout à l'heure est finie. Alors, un instant, la 
perception est nette ; mais très rapidement le nou- 
veau point du paysage e\cite son attention, de nou- 
velles réactions entrent en jeu, la sensation redevient 
mixte et se continue ainsi jusqu'à ce qu'un fait d'ordre 
purement matériel interrompe le courant d'idées, 
l'ordre de succession des idées engendrées par la vue 
du paysage et enterre les perceptions latentes et qui 
allaient naître, sous un choc plus violent s'élevant dans 
l'individu. 

Or, si un paysage est donc à toute minute modifia- 
ble en toutes les impressions qu'il suggère par ses con- 
ditions même d'existence, que plus complexe, plus 
modifiable encore est un phénomène humain, un phé- 
nomène psychique, dont nous ne pouvons guère per- 
cevoir le heurt que lorsqu'il s'est produit et va s'effa- 
çant. Nous ne ressentons une impression mentale ou 
affective, qu'en vertu de l'existence antérieure d'une 
autre impression ; ces phénomènes sont variés par 
l'heure de la vie, la disposition initiale, l'atavisme, la 
santé générale de l'individu, sa santé momentanée, ses 
conditions de force, de normalité, le nombre des expé- 
riences acquises, l'essence de l'individu, plus toutes 
les mêmes conditions de variations chez l'être ou les 
êtres avec lequel il est en contraste. 



92 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Il faut donc admettre que ces quelques phénomènes 
généraux contiennent en puissance et nécessairement 
autant de combinaisons possibles que les lettres de 
l'alphabet contiennent de mots, les dix chiffres de 
nombres, les sept notes de combinaisons harmoniques. 
Or, nous ne pouvons percevoir toute la série des phé- 
nomènes ; prendre le fait sous son aspect le plus simple 
est peut-être insuffisant ; ne jDouvant connaître que ce 
qui se passe en nous, il nous faut nous résoudre à le cli- 
cher le plus rapidement et le plus sincèrement possible 
en son essence, sa forme et son impulsion. De là, la 
nécessité d'une poésie extrêmement personnelle, cur- 
sive et notante. Verlaine est un des poètes qui se rat- 
tachent à ce courant de pensées, courant large qui a 
constitué le répertoire et le fonds de vraie poésie, en 
face et avec les œuvres plus architecturales et philoso- 
phiques. 

Le livre s'ouvre sur une prière comme une journée 
de croyant. Le catholicisme de Verlaine, c'est surtout 
un besoin de paix languide et de charité, un peu aussi 
de solidarité ; c'est, sous une forme de primitif, l'ins- 
tinct social actuel : le dieu de Verlaine c'est un Soi 
meilleur : 

Place à l'âme qai croie et qui sente et qui voie 
Que tout est vanité fors elle-même en Dieu. 

Il a, comme les mystiques, le culte de la Vierge à 
laquelle il adresse de pénétrants cantiques ; mais là 
encore c'est la religion anthropomorphique, la créa- 
tion d'un idéal féminin, l'évocation cérébrale d'une 
femme avec laquelle il ne faille point débattre les 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME qS 

choses de la vie. Puis s'égrènent des coins de Londres 
aux senteurs de rhum, et des péchés abohs, des bal- 
lades légères et chantonnantes, des lieds mélanco- 
liques : 

Je vois un groupe sur la nier, 
Quelle mer ? Celle de mes larmes. 

et des sonnets : au Parsifal, triomphateur des appels 
et des luxures ; d'autres sonnets, bibelots précieux faits 
pour des amis du poète ; puis des sonnets chrétiens, 
puis des paysages, enfin Lucien Letinois, une tentative 
de poème intime et familier, comme un petit roman 
de poète, conçu sans la banalité des détails, pas 
poussé à l'héroïsme, vrais vers bien pris en leur taille, 
d'un sincère et pénétrant timbre lyrique. 

C'est, après la mort d'un ami pris tout jeune, pé- 
rimé à l'hôpital, le regret qui s'éveille en celui qui 
demeure ; et tout d'abord l'action de grâces à Dieu, 
l'action de grâces quand même : 

Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez : 
Gloire à vous.,... 

Vous me l'aviez donné, je vous le rends très pur. 
Tout pétri de vertu, d'amour et de simplesse. 

Attristé et attendri, et plus seul, le poète fait un 
retour sur lui-même et toute la souffrance antérieure, 
il sent qu'il doit marcher blessé au milieu des hom- 
mes : 

Mes frères pour de bon, les Loups, 
Que ma sœur, la femme, dévaste. 



94 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

et ces blessures il les sent toutes infligées par des 
mains de femme : 



la femme ! prudent, sage, calme ennemi. 
N'exagérant jamais la victoire à demi. 
Tuant tous les blessés, pillant tout le butin. 

et quand il sut, quand ses premières certitudes en 
l'idéal féminin furent ruinées, l'amitié d'un enfant in- 
telligent lui fut la consolation, et il l'aima comm.e un 
fds dont il est lier. Les litanies se déroulent : 

Mon fils est brave, il va sur son cheval de guerre 
Sans reproche et sans peur par la route du bien, 
Un dur chemin d'embûche et de piège où naguère 
Encore il fut blessé et vainquit en chrétien. 

Son fds est fier, bon, fort, beau. Puis se retrace a 
lui le souvenir de tristesses communes, puis l'idée du 
convoi blanc qu'il fut sinistre de suivre ; et après ces 
idées de deuils anciens, qui ont amené l'idée de tris- 
tesse et la mémoire de la mort, par une naturelle réac- 
tion le souvenir de la grâce et de la valeur de celui qui 
est mort, et de là l'idée des minutes heureuses passées 
ensemble, dans des étés ou des printemps d'une beauté 
de contes de fées, où la fatigue des marches se fait 
bienfaisante et soulève les piétons en féeries, et puis 
après ces temps, les séparations et la mort. Cette mort 
n'<îst-ellc pas un châtiment? A-t-on le droit de se 
faire un fils hors la nature ?... Enfin! ce qui reste 
au poète de l'ami regretté, c'est im pastel évocateur 
et ces quelques sensations égrenées, et le souvenir de 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME gO 

rêves faits pour l'épanouissement détruit de l'ami et le 
souvenir de sa mort, de ce qui fut son âme, et des mi- 
nutes de pensée devant la pierre tombale qui symbolise 
maintenant le vivant, et aussi à cette pierre tombale 
le souvenir de tous les autres morts de l'artiste, de 
ceux dont il dit « ses morts, » puisque c'est en sa joie 
et sa douleur qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts. 

Toutes ces choses écrites dans une forme classique, 
aux défaillantes douceurs, qui fait penser aux médita- 
tions de quelque solitaire grave et depuis si longtemps 
triste, errant en quelque Port-Royal plein de douceur 
et de vague, et s'asseyant le soir pour rêver aux efli- 
gies disparues, avec la résignation d'un Job doux. 



Etre. 

M. Paul Adam 



M. Paul Adam évoque dans son livre, parmi les dé- 
tails de civilisation, d'armures, de guerre et d'apparat 
du xv" siècle, une âme féminine, anxieuse de l'autono- 
mie de sa conscience, désireuse de la puissance et de la 
force, et luttant perpétuellement entre ces deux re- 
cherches, que leur coexistence en son cerveau rend 
toutes deux vaines, la recherche de la science et la re- 
cherche de l'amour. La recherche de la science aboutit 
à l'acquisition de l'influence ; la recherche de 1 amour 
aboutit au détraquement des sens, et tant, que lorsqu'ac- 
cusée de magie, la comtesse Mahaud apparaît devant le 
tribunal ecclésiastique, la honte de ses sens lui interdit 
l'affirmation de sa pureté, la puissance de son cerveau 
lui fait rejeter les décisions canoniques et exalter sa foi ; 
puis un immense repentir la saisit et la livre sans force 
aux bourreaux^ et au bûcher. 

La science acquise meurt en elle, l'influence déployée 
pousse ceux qui vécurent près d'elle à partir par routes 
opposées à la poursuite de quelque inconnaissable qu'ils 
contiennent et qui les fuit ; les moines s'absorbent en 
l'extase, les soldats s'abîment dans les guerres et le 



LNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 97 

rythme perçu et initialement déroulé par la comtesse 
Mahaud disparaît dans la mort et les éléments, n'ayant 
fait que victimes puisque, n'aboutissant pas, il ne fut 
qu'agitation. 

Telle la contexture du livre : l 'effort intellectuel péris- 
sant par la lutte avec le développement physique, l'âme 
aspirant à l'être, inclinée par la mauvaise utilisation des 
forces vers la vie corporelle qui est le non-être, puisque 
la force mentale s'accroît par son effort et subsiste en 
toute apparence éternelle d'espace et de durée et que la 
force corporelle dépensée est irrémédiablement perdue 
et le temps d'effort qu'a coûté la dépense de force, 
aboli. 

Et d'abord pourquoi une restitution du xv'' siècle ? 
car il faut admettre que les jeunes écrivains utilisent un 
temps écoulé pour y dérouler, en une tapisserie décora- 
tive, l'essence toute moderne de leur pensée. — C'est 
que ce temps infiniment trouble, temps de lutte pour la 
vie absolument générale, lutte contre la guerre, lutte 
contre le pillage, lutte pour la liberté de vivre matérielle- 
ment, accomplit ses événements physiques avec des 
heurts singuliers. Coexistent Etienne Marcel, Gerson, 
Armagnac, Louis d'Orléans, Jean de Bourgogne ; la 
chevalerie meurt ; la persécution, c'est- 4-dire l'adop- 
tion d'mie idée avec assez de force pour l'imposer par 
tout moyen, fleurit. E^tre toutes ces causes de désor- 
dre, les esprits s'affolent ; c'est le temps des danses de 
Saint-Guy, des danses macabres ; les gens affolés et sa- 
turés de souffrance rentrent en eux pour y chercher un 
coin de calme ou d'oubli ; or, ils ne le trouvent pas, le 
malheur leur ayant durci le cœur, les sciences ou les 

6 



98 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

arts n'existant que pour quelque élite. C'est donc une 
des plus belles périodes du développement de l'initiative 
particulière échouant toute, c'est un des plus beaux 
temps de détraquement général, constitué par tous ces 
échecs particuliers ; et ceci légitime dans la tentative de 
M. Adam l'emploi d'une évocation quasi légendaire 
du xv" siècle et de la force y adhérant. 

Voici les détails du livre : Mahaud chevauche^ s'éloi- 
gnant de la demeure familiale au côté de Jacques de 
Horps qu'elle a choisi. Ce jour-là a eu lieu l'enlèvement, 
précédé déjà du don de son corps qui ne trouva point, 
en l'échange de leurs caresses, le secret de l'impulsion 
qui les poussait l'un vers l'autre. A l'abbaye, où ils 
arrivent et doivent passer la nuit, une danse de Saint- 
Guy vire sa ronde, entraînant les convulsionnaires et, de 
sa force attractive, saisit un des cavaliers de l'escorte. 
Une charge dissipe la ronde, mais au seuil de l'amour 
déjà un dégoût physique s'est levé, et Mahaud, pour 
être seule ce soir-là, hypnotise et rejette dormant sur le 
lit Jacques de Horps. 

Cette force magnétique, Mahaud l'avait acquise en 
étudiant sous son père, le vieil Edam, savant alchimiste, 
qui, encoléré de savoir sa fille abandonner la recherche 
pour choir en la matière, l'a maudite, et veut guerroyer 
contre Jacques de Horps et Mahaud, de toutes les res- 
sources de la magie et de toutes les forces de la guerre. 

Aussitôt donc il faut se préparer à combattre et 
chercher du secours et convoquer les vassaux. 

C'est pour Mahaud une grande joie que lorsque 
Jacques tient sa justice; des gens qui ont bravé la com- 
tesse de leurs regards, expient en souilïant des rigueurs 



I 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME $9 

de son mari ; les potences et les glaives font œuvre, 
et l'impassible justicière satisfait les griefs des uns du 
sang des autres, et abandonne aux premiers châtiés 
les têtes des seconds pour payer la forme trop vive de 
leurs réclamations. Puis, ce sont promenades, festins, 
chevauchées, nuitées d'amour, bonnes et promptes et 
sanglantes justices et, fête suprême, le rassemblement 
de l'armée, où Mahaud voit toute sa force absorbant 
ces hommes, leurs armes et leurs vies, qui vont partir 
pour la défendre. 

Qu'arrivera-t-il de cette armée? après le départ, 
Mahaud consultera les forces magiques ; quarante jours 
et quarante nuits elle prépare les rites el se prépare 
aux rites. A-t-ellc gardé sa puissance ? ou l'enfant qu'elle 
porte en elle l'a-t-il absorbée ? Dans l'hallucination sa 
race meurt en elle et les présages sinistres se font. En 
effet, le comte est mort ; sa postérité avorte et bientôt 
le château est assiégé ; des soldats qui reviennent d'une 
sortie rapportent la têted'Edam, son père. 

Mais la prolongation du siège affole les défenseurs ; 
une émeute les jette sur les fdles ; ils refusent obéis- 
sance et se rebellent contre la comtesse ; par moquerie, 
ils lui tendent Fépée et l'étendard. Les nerfs de la 
femme s'exaltent ; elle accepte les emmèmes, enlève 
ses gens de son élan et culbute l'ennemi ; et dès lors 
elle entre dans la joie d'orgueil et de puissance ; elle 
s'assimile, par la domination de son esprit plus complet, 
le chapelain du château ; ses prêches, c'est elle qui, de 
sa place, par son regard, les lui dicte ; elle domine les 
gens de guerre par l'or qu'elle leur abandonne et les 
objets et les détails qu'elle leur fait aimer ; pour sa joie 



lOO SYMBOLISTES ET DECADENTS 

profonde elle entreprendra la science de l'avenir. 

Le décor extérieur se déroule toujours, des hérauts, 
des pages, des chevaliers aux tournois, et toujours la 
guerre, et la finale et décisive bataille qui met fin aux 
sièges et fait Mahaud sans conteste libre d'elle et de son 
comté. 

Mais tout cela n'est point le repos ; l'instinct de la 
connaissance ne trouve pas sa pâture, et la vie corpo- 
relle, non satisfaite, suse en phénomènes d'extase. Tan- 
dis que Mahaud continue sa magie supérieure, sa sui- 
vante et préparatrice, la vieille Torinelle, pratique pour 
elle et les gens du bourg une plus grossière et physique 
sorcellerie; à la comtesse déchue de son rêve de haute 
magie et qui regrette, elle offre l'usage de l'homme 
inférieur et simplement fort ; puis, de factices désirs 
troublent Mahaud : elle a dans son entour immédiat 
un coquet et féminin personnage, elle le prend, mais 
ne trouve dans cette union sans contraste aucun plaisir ; 
et, furieuse de cette faiblesse qui ressemble à du mépris, 
elle envoûte le pauvre sire. 

Puis, les cauchemars, les hantises, les sabbats, et 
la recherche d'Asmodaï, le plaisir anti-physique et 
stérile, l'inassouvissable recherche de la sensation quand 
même, l'a rebours des temps navrés, jusqu'à ce que 
s'émeuve l'Eglise, voulant justice de la mort du mal- 
heureux envoûté. On trouve l'androgyne aux caves du 
château ; et dans toute une faiblesse, une mollesse qui 
la fond à la parole du confesseur à qui naguère elle 
suggérait sa puissance, dans une douceur mystique et 
un anéantissement dévot elle meurt ; trop tard arri- 
vent ses soldats qui ne peuvent que la venger. La 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME lOI 

femme, malgré toute science, est retombée à sa misère 
initiale, au geste de petite fille qui ne sait ; l'effort est 
rompu et perdu en elle. Les moines qui la condam- 
nèrent vont chercher le pardon en Palestine, et les sol- 
dats vont par bandes guerroyer et s'anéantir. 

L'écriture de M. Paul Adam, dans un sujet où per- 
pétuellement il faut montrer tangible un phénomène 
psychique et concréter cette réaction de l'être de façon 
à ce qu'il semble une action de lui, malgré de nom- 
breuses pages accomplies, échoue parfois. Dans la 
partie décorative, tout émaillée de tournures de phrases 
et de termes Moyen Age, elle rappelle parfois de trop 
près la phrase trop nette de Flaubert. A part les quel- 
ques points du li\re où ces défauts se manifestent, les 
quelques trous qui gîtent en cette trame complexe de 
décor et d'idéalité, c'est une sobre et nette et belle 
forme. 

Les anciens livres de M. Paul Adam étaient des livres 
de notations intéressantes ; mais Soi était trop long, et 
la Glèbe était trop brève et cursive. Etre nous montre 
l'arrivée de l'écrivain à la conscience exacte d'une litté- 
rature soucieuse avant tout du phénomène passionnel 
ambiant étudié à la clarté d'une conscience, d'un écri- 
vain aussi suffisamment muni pour suîVre les oscilla- 
tions du phénomène et les résumer en de nobles li- 
gnes. 



6. 



A propos de Baudelaire. 



M. de Bonnières collectionne de rapides visions sur 
ses contemporains, mais non pas en la formule libre 
et dégagée de M. de Concourt. Ce sont de petits ar- 
ticles qui se suivent sans autre lien que la série de 
préoccupations qu'ils rappellent. Leur intérêt le plus 
varié serait de n'être point uniquement consacré à la 
littérature et aux littérateurs ; on y rencontre M. de 
Saint-Vallier, M. Tissot, M. de Courcel, un Edmond 
About politique, un abbé Loyson, un Darwin, épiso- 
dique, et un Jules Ferry savamment étudié, présenté 
comme un phénomène de vulgarité et de force, une 
terrible M"'" Greville, etc.. Comme lettrés, on perçoit 
Musset dans un rapport avec M. Jules Grévy, un 
M. Jules Grévy inconnu, farci de latin et ami de 
poètes. 11 s'y trouve une courte étude sur Charles Bau- 
delaire, et curieuse comme impression produite par le 
grand poète sur un des cerveaiisr-his plus cultivés de 
la génération qui nous précéda/C 'est d'ai)ord Baude - 
laire entrevu dans le déta il de Ta tenue, mystificate ur^ 
et doux ; le Baudelaire conventionnel nous import o 
peu ; le vrai est dan s Mon cœur mis ci n u, en telles 
mémorables phrases... l'horreur du domicile... j'ni 



UNE CAMPAGNE DU SYNfBOLÏSME Io3 

eu du talent parce que j'ai eu des loisirs... dans des 
vers : Mi ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage 
de contempler mon corps et mon cœur sans dégoût, 
dans cette phrase : être un saint et un grand homme 
pour soi-même. 

S'il ne le fut, c'est qu'il ne put l'être et que le 
malheur des temps l'en empêchait. Ce poète, M. de 
Bonnières, qui parle d'ailleurs avec toute la sincérité 
et le respect dus, ne nous paraît pas le voir complète- 
ment. Baudelaire, dit-il, n'exprime que des^ çho^es — 

rares, et ce rare de la sensation n'est pas suffisammen t 

^^j^né_ par la forme ! il faut, dit M. de Bonn ièms, 
du simple en art et de l'ordinaire pour enchâsser le^ 
rare ; tant il est vrai que cette esthétique spéciale du 
poème, du poème concentré en ses parcelles purement 
poétiques, est difficile à faire admettre ; or, le vers ne 
peut avoir lieu que pour dire une sensation en sa for- 
mule musicale, en sa formule abstraite, dire tout ce 
qu'un état d'âme contient et qui ne pourrait s'expli- 
quer en prose. La poésie commence aux confms de 
l'âme humaine ; débarrassée de toute occupation de 
vie, pour une heure, oisif, l'homme peut un instant se 
bercer à un souvenir, à un paysage, et non l'analy- 
ser et le démontrer, ce qui serait œuvre du roman 
d'analyse, mais le concentrer, le dépouiller de tout ce 
qu'il a d'éphémère et de circonstantiel, il peut dans un 
vers do nner l'accord qui ex iste e ntre le rythme fonda i 
mental de son âme, et le s rythjjî^ hnr^i irp^, c\ rnnm 
— tîels des choses. Le poème c'est la célébration du 
m^btèie qutse passe en un soi douloureux, ou 
un soi attendri, et rien d'autre. Ce qu'il faut de- 



I04 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

mand er à cette suprême forme d'art, c'est non sur- 
^tout Ta clarté, ma T5""Pintfnriil(' cl 1,i iviuiii(|irr'r"Tr7Tïil(' 
se fait en vers autrement qu'en prose : en prose c'est 
par la netteté d'un terme connu correspondant à des 
idées connues que vous assimilez le Lcteur à lauteur ; 
dans un pocme^ il faut d'abord l'assimiler à lui-même, 
mettre sa voix intérieure au rythme nécessaire par le 
groupement des voyelles et des consonnes, assimiler 
sa vision intérieure par le coloris général du poème et 
ainsi lui imposer l'idée que l'on développe, idée qui 
est en lui, mais qu'il en faut faire jaillir, dont il faut 
au moins le faire resouvenir. C'est d'avoir entrevu cette 
destination du poème que s'ennoblissent les plus beaux 
poèmes de Beaudelaire, l'Invitation au voyar/e, la Mort 
des amants, l'Ame du vin, le Vin du solitaire, Recueille- 
ment, le poëmeen prose, les Bienfaits de la Lune, de... 
La caractéristique spéciale de Baudelaire serait une 
vue très lasse de la vie, et des antinomies profondes qui 
ne permettent le bonheur qu'en quelques minutes 
d'excitation où l'on peut s'élever par l'extase et qu'on 
peut rechercher par des moyens artificiels, en les payant 
ensuite de terribles abattements ; il y a dans son œuvre 
la force de l'habitude qui gâche jour par jour la vie et 
et éternise le mal, le manque de l'extase intclloctuello, 
de ce qu'il a dénommé la santé poétique, aussi cette vi- 
sion triste de la femme égoïste et futile, animal cruel 
ou animal lassé, bête à voluptés ruminantes, de 
l'homme accagnardé à des actes identiques, dont il 
connaît la sottise, mais y revenant par la puissance de 
l'heure ; il pense que l'être, qui pourrait aller vers le 
clair et le sain, se sent comme tiré vers l'obscur et le 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME lO;) 

putride, et s'enlise. C'est ce qu'il faut voir à travers 
les mots religieux cle péché, de Satan, et les apostrophes 
à un Dieu ; Baudelaire n'a rien d'un croyant, il était 
au contraire plein d'amour, et l'amour dut se taire de- 
vant les voix indifférentes ou mauvaises des choses. 



De Mcloi* Iliiâ;o à M. Laveclaii. 



Toute la lyre : encore deux lourds in-octavo qui 
viennent grossir la bibliotlièque inédite laissée par 
Victor Hugo ; énorme anthologie, sans lien entre les 
poèmes, kaléidoscope, vers faits au hasard des cir- 
constances, essais dans des notes familières, chansons 
inattendues de la part du solennel poète, et aussi la 
note politique (Corbière eût dit la note garde-natlo- 
tionalc), toutes les utilisations de la poésie et des ver- 
sifications admises ou créées par Victor Hugo. Il y a 
de tout dans ce livre, des saynètes, des chansons, des 
ballades qui évoquent celles des premières années, des 
pièces contemporaines des Châtiments, des notes na- 
turalistes comme aux Contemplations, des strophes qui 
sont des conseils, débitant d'une voix large des pré- 
ceptes connus, de purs développements oratoires son- 
tenus par la connaissance des mois et riial)il('té 
rythmique d'Hugo dans le métier qu'il fonda ; aussi 
des vers qui font trou, aussi des pièces cré[)uscu- 
laircs, aux saisissantes brièvetés, puis brusquement 
le nom inutile de M. ïhiers, aussi le Dieu perpétuel 
d'Hugo, le Dieu bon, calme et large, Dieu sourd et 
contemplateur, des califes fjui viennent delà Légende 



U.NE CAMPAGNE DU SYMBOLISMK lO" 



des Siècles, des olieiks qui ont voisiné avec les Orien- 
tales, des 5 
des bois... 



taies, des Suzon cmigrées de la Chanson des rues et 



Ah ! prenez garde à ceux que vous jetez au bagne. 

Un jour, terrifiant le pâtre et la vachère, 
Un de ces bonzes là pérorait dans sa cliairc. 

La vie et la mort, qu'est-ce ? abîme 
Où va l'homme pâle et troublé. 
Est-il l'autel ou la victime, 
Est-il le soc, est-il le blé ?... 

Pour bien comprendre Victor Hugo et l'enthousiasme 
qu'il excita, qu'il excite encore chez certains écrivains, 
et comprendre aussi le refus d'obéissance et d'inclinai- 
son absolue devant cette gloire dont on voulut foire 
une religion, d*écrivains plus récents (encore queBeyle 
déjà parmi les contemporains lui fût carrément hos- 
tile), il faut se figurer la double et divergente direction 
des cerveaux capables de littérature, et de progrès, 
l'évolution si l'on préfère, la décadence si l'on veut» 
— ces trois mots ne sont que des opinions contraires, 
désignant un phénomène inéluctable, qui serait la 
course h la vie de la littérature, sa cours^vers une in- 
tellectualité plus entière ; il faut aussi se demander 
quelles furent pour Hugo jeune, entrant dans la litté- 
rature avec le sentiment de sa force, les besoins de 
rénovation les plus urgents, le rôle que lui créait son 
ambition d'être le réformateur et le régénérateur de la 
poésie française. Or, on sait : plus de théâtre, plus de 
poèmes, uniquement des carrés d'alexandrins didacti- 



I08 SYMLOLISTES Eï DÉCADENTS 

ques occupaient la vie des poètes ; aux intervalles, ils 
excellaient dans la poésie fugitive ; en somme, rien ; 
en prose, la grande voix d'orateur de Chateaubriand 
se dévouait à la politique ; donc rien que Stendhal et 
Benjamin Constant, travaillant dans un ordre de re- 
cherches autres, issues du besoin de science et de 
conscience du siècle précédent. Hugo, lui, ressentait 
surtout qu'une langue flasque recouvrait des banalités 
identiques depuis trente ans, et qu'il fallait remuer les 
vers immobiles et mettre sur les scènes du mouvement 
et de la couleur, chercher des sujets partout hors dans 
l'antiquité régulière et trahie des classiques ; plaquer 
de la couleur, faire virer des personnages espagnols, 
Moyen Age, Louis XIII, de tous les styles et de toutes 
variétés, pourvu qu'ils n'aient pas de péplum, et qu'ils 
puissent hurler, crier, gesticuler, pleurer^ rire dans la 
même pièce où l'on pleurait, causer réellement entre 
eux, au lieu de s'avancer à deux, vers l'avant-scène et 
parler à la salle ; en somme, une foule de réformes, 
celles indiquées et ce qu'elles englobent, et qui étaient 
radicalement révolutionnaires et toutes bouleversantes. 
Une école nouvelle, de même qu'elle apporte une esthé- 
tique, contient une modification de la pensée même et 
des besoins de civilisation de l'époque qui la perçoit. 
Hugo apportait plus de pitié, une foi panthéiste qui 
mettait en doute la philosophie courante en se bornant 
au témoignage de la nature pour reconnaître un Dieu ; 
il créait des sensations de bois, d'ombre, de rivières ; 
aussi il cherchait à rendre en des rythmes des sensa- 
tions de nuisiquc et d'orchestre entendus. Les préoccu- 
pations des premiers poèmes sont complexes ; c'est de 



I 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME IO9 

créer comme un cycle napoléonien, d'être le poète qui 
entend venir les révolutions, d'être la voix revendica- 
trice de tout un peuple, aussi un peu l'arbitre, et de 
pouvoir dire au flot des révolutions quelle est son 
heure ; le poète conçu comme une sorte de voix tendre 
et magistrale de toute la foule contenant la plus grande 
somme d'amour et de gravité et de naturisme que 
puisse contenir une âme humaine, c'eût été le rôle du 
Yatés, ou chantre populaire unissant dans sa personna- 
lité Homère, Horace, Parménide et Juvénal et Eschyle 
et Aristophane. Les événements modifièrent cette con- 
ception du poète qu'avait conçu de lui-même Hugo ; 
la forme du roman s'imposait ; la poussée des romans 
de langues germaniques et anglo-saxonne, leur fantas- 
tique que l'on ne connaissait guère que par ses pires 
adaptateurs anglais, le roman à couleur historique 
qu'imposait le goût des masses pour les chroniques de 
Walter Scott et le goût des élites pour les restitutions 
de Chateaubriand et de Thierry, induisirent Hugo au 
roman. C'est aussi aux milieux d'une histoire romanes- 
que qu'il emprunta ses sujets de drame, ou plutôt les 
cadres, où des porte-paroles déclament, mais non plus 
froidement, comme chez les pseudo-classiques, mais 
violemment, en vers hachés, martelés et parfois bouf- 
fons, des drames qui sont plutôt des comédies d'in- 
trigues revêtues d'une phraséologie large et munis 
d'une fin terrifiante. Mais au théâtre Hugo est surtout 
un orateur sonore et parfois grêle, si son lyrisme reste 
tantôt naturiste, tantôt historique. Dès les Misérables, 
son roman devient un roman à base de pitié, aux am- 
bitions sociologiques et surtout politiques ; les événe- 

7 



IIO SYMBOLISTES ET DECADENTS 

ments, l'exil, les ambitions déçues feront longtemps 
prédominer Juvénal. Et se dessine ainsi un Hugo de 
la seconde manière ; rien n'est changé dans la forme ; 
la phrase de prose, la tirade de vers procèdent par ac- 
cumulation, la phrase poétique tantôt une tirade, sorte 
de longue phrase en prose, coupée et rimée avec re- 
jets, tantôt- la strophe, une strophe dont les parentés 
s'accusent souvent avec celle de J.-B. Rousseau et des 
lyriques classiques, ou bien avec les poètes du xyf siè- 
cle. Puis enfin quand, l'empire tombé et Hugo rentré 
en France, sa parole politique pourra se satisfaire par 
des discours, il donnera des œuvres surtout empreintes 
de ce spiritualisme panthéistique vague, conviction un 
foi bien plus qu'opinion, qu'il professa sans cesse. 

A travers ces variations, cette évolution sur les 
mêmes rythmes, toujours ce caractère fondamental du 
prédicateur sociologique, religieux ou historien ; ce ca- 
ractère principal dans la forme, du développement, ce 
qui le constitue rhéteur, et des plus doués. 

Or, pour le rhéteur, tout est mode à développement 
selon un canon indiqué ; Hugo développe tout par 
amas de métaphores beaucoup plus que par associa- 
tion d'idées ; il a besoin d'une volute large et pleine de 
la phrase revenant à son point de départ, pour repartir 
en une phrase nouvelle ; ne développant à la fois qu'une 
seule idée, idée de littérature ou de politique, et non 
sentiment, il saisit cette idée par ses contours exté- 
rieurs et donne les analogies avec d'autres contours 
extérieurs, sans avoir (par cela même qu'il s'occupe de 
l'idée et non du sentiment dont elle est le signe) à 
creuser le sens intime du sentiment et par conséquent 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 1 I I 

de l'idée. C'est ce qui donne à son œuvre ce caractère 
d'extériorité, soit qu'on la compare à de vastes séries 
de frontons érigés et ciselés avec un art énorme et dé- 
licat, série de frontons et de façades s'étendant sur 
toute la largeur visible d'une grande plaine, mais fron- 
tons et façades derrière lesquels on ne découvre qu'une 
plaine exactement semblable à celle qu'on vient de tra- 
verser, soit que, comparant dans un ordre plus imma- 
tériel, vous ayez la sensation d'une voix large, énorme, 
apportant dans la nuit toutes les rumeurs connues 
mais avec une infinie variété de sons de gongs, de 
cuivre, de vents dans les harpes qui la font exception- 
nelle et spéciale. Je parle là du bon Hugo, du Hugo 
très bon, car il y a dans ses œuvres, et dans Toute la 
lyre, des fantaisies oiseuses ; il y a des plaisanteries 
inutiles et lourdes comme dans la Chanson des rues et 
des bois ; il y a, comme dans la Légende des siècles, la 
banalité générale des thèmes ; il y a les pires incorrec- 
tions de pensée et des monotonies de formes perpé- 
tuelles, mais il y a parfois, souvent l'accent magni- 
fiquement amplificateur, la pompe rhétoricienne déjà 
entendue en France de la chaire de Bossuet. 

Or, nous avons dit que le cerveau humain susceptible 
du luxe de l'art, cerveau des fondateurs et des poètes, 
cerveaux entraînés dans leurs rythmes ou purement ré- 
cepteurs des vrais lecteurs, diverge en deux essentielles 
séries. Les uns, doués et adroits, s'arrêtant aux joies 
extérieures, aux caprices imprévus des clinquants et 
des paillons, essentiellement décorateurs, et préparant 
toujours, et toujours bien, la salle des fêtes, en ins- 
tallant et décrivant les arcades et les tentures, sans que 



112 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

jamais le cortège qu'on attend, le cortège des idées 
fondamentales n'y paraisse, et distrayant le populaire, 
accouru sur la foi des renommées, par des parades, des 
entrées de danse, et des discours qui résorbent une de 
ses opinions antérieures. Les autres, ambitieux de 
moins creux, négligent tous ces lumineux préparatifs, 
dont l'attente toujours leurrante leur semble oiseuse, 
et cherchent en des coins, en des caveaux d'eux-mêmes, 
à trouver la trace de ce cortège des idées, sachant bien 
que la première obtenue et vaincue attire à soi les 
autres. Mais chez ces contemplateurs absorbés en eux, 
souvent les fenêtres sont ternes, ou, comme dans les 
maisons maures, le jardin éclatant, plein de vasques, 
d'enfants en pourpre, d'eaux jaillissantes, de mélan- 
coliques mélopées de guitare, de parfum de roses, est 
au centre de la maison et gardé contre le vulgaire par 
un quadrilatère de murs grisâtres : la foule impatiente 
se porte vers le prédicant et vers les prestigieux jon- 
gleurs, et seuls quelques délicats entrent à la maison 
réservée. 

Quels que soient les défauts et les qualités d'Hugo, 
quelque prédominance qu'on veuille ajouter à ses qua- 
lités sur ses infériorités, Hugo est de la première de 
ces races d'hommes, la plus puissante en contempo- 
ranéité, mais la moins haute, la moins métaphysique, 
la moins noble. Avoir rappelé ces deux courants de 
pensée me ramène aux différences d'enthousiasme 
entre les contemporains de Hugo et aussi entre les 
écrivains ou publics des générations succédantes. De 
son temps ; très nettement, Nerval fut vaincu, c'est-à- 
dire obscurci. Stendhal fut également obscurci, et 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME IIO 

Gautier inféodé. Nerval, mort au moment du suprême 
développement, n'a pu faire école et lutter ; il aimait 
peut-être Hugo, mais Stendhal, différent, opposé, dé- 
clarait nettement l'œuvre de son rival de mauvais goût 
et inférieure. Or, le mouvement qui a porté au\ 
nues Stendhal est de date récente. Balzac, tempérament 
opposé^ représentait en tout l'antithèse même des opi- 
nions de Victor Hugo, et la mort empêcha une consé- 
cration égale. 

Voilà bien les éléments principaux de la littérature 
du commencement de ce siècle, se refusant à admettre 
les méthodes de pensée et d'écriture et l'apparence de 
doctrine d'Hugo : les éléments de la génération sui- 
vante l'admirent-ils plus complètement? Voyez Bau- 
delaire ; ses premières admirations positives vont à 
Gautier ; son art est l'ennemi de la conception Hugo- 
latre ; autant son devancier s'épand, verbalise, entasse 
le vocable sur le terme, et le nom propre sur le mot 
rare, autant Baudelaire est froid, retenu ; autant son 
devancier joue de tous les tams-tams politiques et 
anecdotiques, autant il se les refuse sérieusement. Son 
âme recherche les grands synthétiques, Poe ou 
Quincey, l'admirable reporter de l'état pathologique 
d'un grand soi. Il va vers l'âme humaine au lieu d'aller 
à la prédication ; au lieu du décor des bois en massifs 
d'ombre, des gerbes, des drapeaux, des chevauchées 
de héros, ce sont, en des soirs frémissants d'un cœur 
élargi, des sanglots de fontaines et des désespoirs in- 
times d'une âme; le métier de Baudelaire, qui n'est 
rhéteur qu'en ses pièces faibles, et faible rhéteur, est 
solide, serré ; toute son œuvre porte un caractère de 



II A SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

protestation du nouveau maître contre l'ancien ; Bau- 
delaire comme Nerval est mort de l'art. 

Demeurèrent en présence, le réel principat de Bau- 
delaire étant périmé dans la vie, deux poètes, MM. Le- 
conte de Lisle et Théodore de Banville. 

M. Leconte de Lislc paraît, dès ses œuvres de dé- 
but, avoir obéi à une des préoccupations qui hantèrent 
le plus Baudelaire, et par contraste avec celui qui rem- 
plissait l'horizon, il a voulu être bref, serré ; son ter- 
rain, il le choisit comme en un tertre élevé; d'une ba- 
guette magique, il dirige vm cortège de fresques im- 
personnelles et pales ; soit que ces effigies d'esprits 
émanent du Nord Odinique ou de l'Inde, ou de la 
Grèce (une Grèce immobile que le poète s'est cons- 
tituée patrie), ces effigies sont amples, décoratives, 
plausibles ; elles disent d'un ton monotone, mais si 
grave, le doigt levé comme pour imposer le respect au- 
quel elles ont droit. Dans l'Apollonide, son œuvre ré- 
cente, comme dans les Erinnyes, comme partout, d'une 
grave voix de baryton, dans une langue douée de splen- 
deur, des personnages rigides comme des marbres égi- 
nètes parlent et s'infléchissent, un peu raides. A chaque 
vers de M. Leconte de Lisle, que vous preniez Kaïn 
ou Midi, ou le Manchy ou l'A polio nide, on sent une 
protestation contre toutes les qualités de héraut popu- 
laire de Victor Hugo. M. Leconte de Lisle n'est pas, 
n'est nullement issu d'Hugo ; il est contraire comme 
tempérament, et Olympien à la façon des grands 
poètes. 

M. Théodore de Banville à piemière apparence sem- 
blerait procéder davantage de Victor Hugo; mais co 



UNE CAMPAGxNK DU SYMBOLISME 110 

n'est guère applicable qu'à certains livres de vers, pas 
ses meilleurs, comme les premiers et récemment le 
Forgeron ; c'est visible, mais parodiquement, dans les 
étonnantes Odes Funambulesques, surtout les Occiden- 
tales, un chef-d'œuvre de farce phraséologique et de 
sonorités ; dans son théâtre on percevait des analogies, 
mais ce théâtre contient tellement la note particulière 
de la cérébralité de M. de Banville, qu'il me faut ad- 
mettre que si, dans la Forêt mouillée, on trouve des res- 
semblances avec Riquet, c'est que c'est du Banville 
qu'on trouve dans les volumes ultimes d'Hugo, comme 
on Y voit parfois du Lccontc de Lisle. 

En prose, M. de Banville apporte à son écriture ce 
caractère qu'on dénommait au xviii" siècle inimitable ; 
c'csl-à-dire que la série des idées de détail qui com- 
posent la façon d'écrire de M. de Banville met en har- 
monie l'idée générale développée dans les brefs contes 
auxquels il se complaît d'une façon complète, adé- 
quate et toujours originale. 

Cette écriture en prose de M. de Banville est quasi 
immatérielle ; c'est comme une poussière de pensées, 
de décors, d'encadrements micaçant les parois d'une 
cassette bien ouvragée ; le contenu de la cassette (c'est 
l'idée première) est parfois un peu bal^cienne, mais 
toujours douée de cette atmosphère particulière, heu- 
reuse et sereine qui. est le propre de M. de Banville 
nouvelliste. Les Belles Poupées, son dernier recueil, 
ont toutes les qualités des Contes féeriques, et en reli- 
sant ces histoires qui se suspendent au fd ténu de la 
fabrication de petites Olympias, en un Paris vieillot, 
par un Goppelius débonnaire, on a la sensation d'un 



6 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



suspens d'oiseaux-moiiclies, à quelque branche d'arbre 
de crépon jaj^onais. 

Parmi les Parnassiens — sans compter ceux qui, 
rapides, s'affranchirent de toutes tutelles, pour la créa- 
tion d'un art indépendant, MM. Stéphane Mallarmé et 
Paul Verlaine — très peu gardèrent en eux l'influence 
de Victor Hugo ; la dilection de ceux qui restaient des 
disciples se portait plus généralement sur Baudelaire 
ou M. de Banville ; des vénérations saluaient M. Le- 
conte de Lisle. Victor Hugo était l'ancêtre respecté et 
moins relu ; la facture de M. de Heredia se rapproche 
plus des souvenirs de Gautier ; aussi M. Renaud ; 
M. Goppée rappelle \3i Légende des Siècles en quelques- 
unes de ses poésies inférieures et dans son théâtre ; la 
facture grise de M. Sully-Prudhomme se rapproche 
seulement de F Hugo didactique ; presque seul, M. Dierx, 
dans quelques pièces philosophiques, semble se souve- 
nir des Contemplations ; encore les beaux poèmes de 
M. Dierx sont-ils des sensations de nature rendues en 
des rythmes à lui spéciaux. M. Jean Lahor, si chez lui 
la technique oscille et parfois évoque l'idée d'Hugo, 
comme aussi celle de Heine, est d'un esprit et d'un 
ordre de recherches différent. Techniquement même, 
ses pièces orientales ont, dans la monotonie de l'an- 
cienne strophe, de personnelles variations de forme, 
M. Jean Lahor est imbu des Hindous, imbu aussi des 
philosophes allemands, des poètes anglais ; il apporte 
en des pièces brèves (les longues sont souvent des dé- 
clamations en vers isolés de sens et s'agrafant mal en 
la strophe) des notations curieuses. En outre, sur les 
littérateurs plus jeunes, il faut reconnaître que M. Jean 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME n'y 

Lahor ne fut pas absolument sans influence, et que 
beaucoup lurent plus souvent et avec plus d'intérêt que 
telles autres œuvres plus bruyantes, t Illusion cl le 
Livre du Néant. Mais M. Jean Lalior, esprit distingué 
et cultivé, curieux, comme le prouve son Histoire de la 
littérature hindoue, n'a pas le sens absolu de l'écriture, 
soit en prose, soit en vers. 

M. Catulle Mendès, qui fut un poète abondant, re- 
flet très intéressant tantôt de l'influence de Victor llugo, 
tantôt de celle de Leconte de Lisle, de Gautier, etc., 
paraît s'être dévoué à la prose. Outre des recueils de 
poèmes en prose (pour se servir du terme le plus large) 
ou plutôt de courtes fantaisies en prose, il apporte 
annuellement son contingent de romans. M. Mendès 
paraît professer le roman romanesque. Sur une intrigue 
d'une tessiture immobile — des natures vicieuses que 
l'accélération de leurs vices pousse aux crimes — il 
mène des variations, et parsème ses livres de strophes 
amoureuses. Parfois quelques phrases écrites rompent 
la monotonie de la diction grisâtre du livre. La plupart 
de ces tomes doucement exaspérés sont des succès de 
librairie. Grande Maguet, son dernier roman, est un 
succès de librairie. Un être fantomatique et irrespon- 
sable accomplit une vengeance d'artiste «ur une jeune 
femme passablement innocente mais qui appartient à 
un mari criminel et peut-être excusable parce que 
passionnel. Pas plus que les précédents, ce roman n'est 
dépourvu de qualités d'art ; pas plus que les précédents, 
il n'est une grande œuvre d'art. 

Si le hasard des publications du mois a groupé dans 
le début de cette chronique un certain nombre des 

7. 



IIO SYMBOLISTES ET DECADENTS 

représentants d'écoles lyriques qui se réclament d'Hugo, 
les adversaires apportent bon contingent de volumes. 
Les adversaires sont les naturalistes. Le mot est vague 
et indistinct comme toute étiquette et s'applique à des 
esprits de tempéraments très différents, autant que les 
mots romantiques et parnassiens couvraient d'ambi- 
tions d'art ou d'habiletés différentes. Je disais tout à 
l'heure qu'il existait deux classes d'artistes et deux 
classes de lecteurs ; ces deux classes, je les déterminais 
pour les lyriques ; elles existent à un étage différent 
povu^ les écrivains naturalistes qui se baptisent aussi 
Idéalistes ou humoristes, selon des différences d'esprit 
et de tempérament. Si les principes même du réalisme, 
ne raconter que des faits de vie sans les interpréter et 
expliquer un décor réel sans le transposer, sont la 
forme la plus expresse de la haine de l'art, si les fon- 
dateurs du réalisme, M. Ghampfleury par exemple 
ont, sans relâche, donné des preuves de cette haine 
de l'art, il faut convenir que tous ceux qui les ont 
suivis dans cette voie ont absolument modifié les 
manières de voir des initiateurs» et de prédécesseurs tels 
que Furetière, Restif, Fielding, Dickens, etc. ; il 
faudrait d'abord ranger Flaubert parmi les poètes 
animateurs de symboles, admettre que M. de Con- 
court, dilettante, s'est surtout préoccupé de traduire 
les choses élégamment et intensément ; les paysages 
de M. de Concourt et la transfiguration des Frères 
Zenifjanno ne sont pas du naturalisme ; il faut ad- 
mettre que chez M. Daudet une préoccupation de 
faire un ensemble en tradition avec les habitudes des 
lettrés de son temps varie sa transposition de la réalité ; 



UNE CAMPAGNE DU S"ïMROLISME lit) 

(|uc clicz M. Zola, qui fut le théoricien, à tout instant et 
h son grand regret, (leséclia[)pées de lyrisme s'évadent, 
et que ce livre imprégné de soleil, la For lune des Rou- 
f/on, n'est pas d'un pur naturaliste. Le type du livre 
réaliste resterait P Accident de M. Hébert, comme le 
type de la pièce naturaliste serait la Fin de Lucie Pelle- 
grin que M. Paul Alexis a fait représenter au Théâtre- 
Libre. Apres Renée et Germinal, avant Germinie La- 
certeux, la tentative était intéressante. 

M. Paul Alexis est un consciencieux. Il a choisi une 
situation scabreuse de la vie, une situation qui, habi- 
tuellement, se revêt d'élégance, mais qui, dans certains 
quartiers de Paris, à Montmartre par exemple, apparaît 
avec une certaine désinvolture : cette situation, prise à 
un moment extrême, l'agonie de la coryphée du drame, 
il l'a racontée simplement, sauf quelques phrases pré- 
dicatoircs et humanitaires. L'indignation a été assez 
profonde, et je la conçois cliez de purs artistes épris 
de lyrisme, qui jugent la réalité un simple élément 
d'art, ou plutôt un ensemble de conditions dont quel- 
ques-unes peuvent permettre de faire de l'art ; mais je 
ne saisis pas bien la pudeur générale des critiques. 
Est-ce parce que dans toute pièce moderne l'adultère 
étant le sujet général, on a été dérouté? Qijela pièce de 
M. Alexis soit bonne, je ne le pense pas ; mais puisqu'on 
a accueilli et applaudi le naturalisme, il est bon de le 
laisser évoluer dans ses strictes conséquences. La par- 
tie semble perdue par le naturalisme au théâtre ; Ger- 
minal àé\eT?>mi\xn sinistre ennui ; évidemment dépouil- 
lées des coins d'art qu'introduisent, de par leurs virtua- 
lités poétiques et passionnelles, les écrivains réalistes 



I 20 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

dans leurs œuvres, elles sont, en tant que reproduction 
de la vie, insoutenables. 

Les écrivains d'esprit et de talent, qui, peu passion- 
nés de poésie, se sont voués à la nouvelle et au roman, 
ont dû remonter les origines et s'orienter d'après un 
symbolisme discret, ou une étude minutieuse de la vie, 
des décompositions de mouvement, des études précises 
d'allures fugaces, ou d'informations sur des milieux 
peu connus. 

M. Paul Hervieu, dans ses deux nouvelles. Deux 
Plaisanteries, analyse d'abord avec une aimable cruauté 
un duel de gens du monde compromis vivement par 
leurs témoins ; puis il nous fait assister aux heureuses 
mésaventures d'un attaché aux affaires étrangères 
(Bureau adjoint des services supplémentaires) que des 
sottises mènent malgré lui à une vie plus intéressante 
que son antérieur avatar. C'est, en un art de pince- 
sans-rire, nourri des écrivains anglais et des carica- 
tures anglaises, aussi possesseur d'une optique pes- 
simiste et froide, d'une gaieté documentée et d'une 
plaisante amertume. L'irresponsabilité des fantoches 
humains conçus comme machines pensantes, sceptiques 
et cramponnées à la lutte pour la vie, l'irresponsabiHté 
de tous, accomplissant tous soit des sottises, soit de 
petites lâchetés avec inconscience, plus encore, avec la 
conscience satisfaite, car les idées directrices de leur 
conscience les mènent là, j)rodiiit le très amusant elfet de 
pantomimes où des clowns d'intellect accomplissent, 
comme malgré eux, le rôle de leurs fonctions phy- 
siques et d'une petite ame spécialement fabriquée pour 
un service de relations et de mutualités, tandis que 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 12 1 

quelqu'un expliquerait simplement leurs gestes et 
leurs substances de faits. C'est de la littérature spiri- 
tuelle. 

jVI^ Jean Ajalbcrt, dans le P'tit, ne témoigne non 
plus pour les êtres une estime extraordinaire ; mais 
avec un nonchalant recueillement, il se console en 
admirant les quais, les bateaux et les soleils couchants ; 
les douleurs du P'tit, peu graves pour l'évolution mais 
très sincères chez le P'iit, s'encadrent, comme d'un 
chœur antique, de propos rythmés sur son passage 
par les dames de son quartier : les douleurs du P'tit 
ont lieu dans des paysages de banlieue et de petite ville. 
Toute l'allure du livre est d'une ironique mélancolie ; 
c'est, dans cet art aux menues proportions de la nou- 
velle, un aimable livre de sceptique attendri. Pour ses 
débuts dans la prose, M. Jean Ajalbert fait preuve d'un 
style agile et artiste ; dans sa voie de romancier on 
peut prédire une interprétation très fine des humbles 
conçus en leurs sensations rares et leurs senti- 
ments délicats ; — mais M. Ajalbert est bien loin 
d'être un naturaliste, c'est un imaginatif du réa- 
lisme. 

M. Henri Lavedan semble se rapprocher surtout de 
M. de Villiers de l'Isle-Adam ; quoiqu% son sujet, sa 
manière de développement, son mot de la fin, tout cela 
soit bien à lui et spécial, l'humour dont il fait preuve, 
la formule de ses phrases rappelle invinciblement celles 
des contes de M. de Yilliers. Dans un mode cruel de 
concevoir la vie, s'il n'a ni une forme encore person- 
nelle, ni le haut sang-froid de M. Hervieu, ni la dis- 
crète émotion de M. Ajalbert, M. Lavedan démontre 



122 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

de riiabileté à faire tenir, dans Fétioil cadre d'une 
nouvelle, de curieuses anecdotes, de jolies silhouettes, 
des passages de \ie élégante dans les sites urbains, et 
un grand sérieux à manier l'imprévu de ses plaisan- 
teries. 



Crime et clisVlîiiient. 



C'est sans doute le désir de populariser Crime et 
Châtiment et Dostoïewski, assez peu connus des loulos, 
qui a décidé iMM. Ginisty et Le Roux à adapter le fa- 
meux roman ; les lettrés le possèdent et point ne serait 
besoin de parler d'autre chose que de l'habileté scé- 
nique des adaptateurs, si les opinions soulevées sur 
Crime et Châtiment et les idées sociales contingentes à 
sa fabulation ne nous paraissaient erronées, et si le ca- 
ractère de Raskolnikofl* ressortait nettement de l'adap- 
tation scénique qu'en de suffisants décors et quelque 
musique VOdéon a représentée. 

L'étudiant Raskolnikoff, réduit par la misère à de 
longues rêveries dans une chambre désolée, affamé, 
fiévreux, hypéresthésié, se familiarise avec l'idée théo- 
rique du crime : pour un homme pauv^ et puissant 
d'intelligence, le crime compliqué de vol serait un 
acte social comme la guerre suivie de pillage; et si le 
crime, ou plutôt l'acte de guerre, accompli, lui donne 
les moyens de travail dont il a besoin, ce ne sera nul- 
lement une mauvaise action, ni socialement, ni mora- 
lement ; puis l'acte peut s'accomplir au dépens d'un 
être peu intéressant, d'une de ces fourmis amasseuses 



124 SYMBOLISTES ET DECADENTS 

qui sont une des mille tumeurs de l'état social dont 
elles ankylosent le mouvement et paralysent les états 
intellectuels ; et cela, dogmatiquement pensé, il l'écrit ; 
l'avoir écrit ne lui cause aucun regret ; sa certitude 
philosophique a résisté à cette première épreuve : le 
concept à l'état pur d'une révolte violente de l'individu 
contre l'état social, aboutissant à la destruction d*un 
autre individu ; cela pensé, il en arrive à la concep- 
tion particulière d'un crime. Il existe, dans le cercle 
humain qui lui est contingent, une vieille usurière, 
fille desséchée, procureuse rapace, synthèse de toute 
difformité morale. Il la tue. 

Aussitôt commence la lutte avec le corps social, les ter- 
reurs causées par les moindres coïncidences et la mala- 
die survient, dénouement fatal d'un état de crise intel- 
lectuelle. Il est soupçonné, sans preuves, il est vrai ; très 
à propos pour lui, un autre malade, un simple ouvrier, 
se persuade avoir commis le crime, et dans un état 
d'exaltation mystique, une soif de mort, il vient se li- 
vrer. Une réaction se fait dans l'état d'esprit de Ras- 
kolnikoff, et l'idée de justice vient se poser à lui dans 
un autre état ; car s'il a pu discuter en lui-même s'il 
était juste de tuer ou de ne pas tuer la vieille usurière, 
légitime ou non d'utiHser à son élévation vers le travail 
les ressources acquises sans but par la rapacité de la 
vieille, il est évidennnent injuste que le prolétaire 
Mitka soit pendu à sa place ; l'acte ou le crime appelle 
dans la conscience de l'étudiant d'irréductibles respon- 
sabilités. S'il s'est cru le droit de tuer en espérant que 
l'oubli viendrait couvrir cet acte qui n'aurait eu ni té- 
moin ni confident que sa conscience, et que sa cons- 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME I2ô 

cience resterait calme devant les vagues perquisitions 
de la justice humaine, il ne s'était pas attendu à ceci, 
qu'il lui faudrait accomplir tacitement un nouveau 
(lime, celui-là crime social d'abord et puis crime 
particulier et odieux, parce qu'il reposerait sur un 
mensonge. 

De là des perplexités ; s'il se livre, c'est le déshon- 
neur sur son nom rejailhssant sur des innocents, sa 
mère et sa sœur, c'est sa vie écroulée sur un faux rai- 
sonnement ; sinon c'est un second crime indéniable ; 
cl, quelque exemple de facilité à vivre avec le remords 
que lui donnent les comparses du roman, il est irrépa- 
rablement troublé. Dans ce désarroi, il cherchera à 
faire un aveu qui ne s'attire comme réponse qu'un con- 
seil, et ce conseil il le demandera presque instinctive- 
ment à un être faible, Sonia, une pauvre petite prosti- 
tuée, vivant dans cet état illogique, de faire son métier 
pour nourrir sa famille, pure cérébralement, déchue 
physiquement. Elle le pousse à l'aveu, parce que 
l'aveu soulage puis à chercher toute l'expiation ; elle le 
suivra, le consolera et l'aimera ; tous deux pouvant 
renaître heureux de leur commune chute par la con- 
naissance vraie qu ils auront d'eux-mêmes, et le mu- 
tuel pardon qu'ils auront obtenu et d^ leur cons- 
cience et de la société. 

Ce dénouement, ce concept de l'expiation par le 
cliàliment visible et complet, concept qui dérivait au- 
trefois de ridée religieuse basée sur la sanction, et qui 
voulait que l'âme se mit en état de grâce devant les 
hommes, pour paraître devant un juge, est ici conclu au 
nom d'une morale indépendante. Mais le fait et des tor- 



126 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

tures qui mènent l'assassin à l'aYeii, et de l'aveu même 
dérive du remords purement humain. Sonia, peut-être, 
pense à l'idée religieuse, et non Raskolnikoff. C'est la 
différence à constater entre l'issue de Crime et Châti- 
ment, et celle de la Puissance des Ténèbres ; Nikita est 
hanté de remords, mais c'est un moujick, et des idées 
de crainte de Dieu se mêlent à son cas, il fait péni- 
tence; Raskolnikoff avoue, pour ne pas être complice 
d'une injustice, ne pas devenir ainsi un criminel vul- 
gaire et ne plus se taire ; le fantôme du remords est di- 
rectement de conscience et d'incertitude. Ce n'est pas 
absolument une tare dans la Puissance des Ténchrcs 
que de représenter le moujick croyant encore entendre 
piauler le petit être qu'il a tué ; c'est une faute dans 
l'adaptation de Crime et Châtiment que celle scène où 
Raskolnikoff croit voir le fantôme de l'usurière, 
comme Macbeth le spectre de Banquo. Dans Crime et 
Châtiment, les hallucinations de Raskolnikoff finissent 
avec sa maladie ; même son délire ne fut pas délateur, 
au moins gravement ; — c'est de propos délibéré, 
presque hors de danger, qu'il se livre, comme Nikila, 
alors il était presque sûr d'échapper à la sanction. 

Le propre d'ailleurs du grossissement du drame est 
de faire disparaître presque toute l'action psycholo- 
gique et physiologique du roman russe, et de n'en 
conserver que la carcasse et pour ainsi dire l'imagerie ; 
or, celte carcasse est la part la moins intéressante, tout 
va trop vite, tout est à peine indiqué, cl nulle part ne 
se pose la question capitale du roman, la responsabi- 
lité envers soi-même : les deux crimes, l'un accompli, 
l'autre à permettre. 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 1 27 

Or, ce n'est plus absolument le remords qui agite 
Uaskolnikoff, soit le remords en son sens théologique, 
ou son sens pratique, le regret ; c'est le désespoir 
d'avoir fait un faux raisonnement, l'amenant à un rai- 
sonnement à faire du même ordre, de la même essence 
de faits, mais se présentant tout autrement ; ce serait 
bien une preuve de l'erreur des écrivains qui, comme 
les dramatistes, ramènent toute pensée ou tout mouve- 
ment humain h quelques grossières catégories, peu 
nombreuses ; le fait est le même, un assassinat, mais 
le premier se fit comme irresponsablement, parce que 
le criminel sait la victime peu intéressante, et que là 
il est personnage agissant, intéressé (je dis intéressé 
au sens de regardant avec intérêt) car il se regarde 
A ivre et il vit, les deux plus puissants cléments d'inté- 
rêt de la vie. Dans ]e second cas il n'agit pas et il ne 
connaît pas Mitka ; le fait seul s'impose à lui d'une 
erreur sociale, dont il serait le principe. Or, toute sa 
^ie le pousse à être un révolté — donc ce premier 
crime est l'exagération logique de lui-même — le se- 
cond est le démenti à toutes ses croyances ; il ne peut 
le commettre ; mais alors la solution qui serait l'aveu 
devient pénible parce qu'il faut lutter contre l'instinct 
de conservation, ce qui est difficile pour iout être ; la 
({uestion se repose fatalement : « La vie d'un élément 
sans intérêt vaut-elle la vie d'un cerveau? » Et Rodion 
pense souvent la négative ; il y vient lentement, parce 
que ce retour cyclique des quelques idées logiques 
qu'il contient, aboutissant, en leurs différences essen- 
tielles, à des manifestations semblables, le met en état 
d'indécision ; or, l'indécision est une halte imposée. 



128 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

plutôt une série de mouvements divers, poussés à 
droite et à gauche, dans des sens différents, c'est de 
l'effort ou de la force perdue sur les mêmes lignes op- 
posées, mieux sur les deux directions intellectuelles de 
la môme ligne de 'pensée, donc piétinement sur place 
et fatigue mortelle; aussi, par suite de cette fatigue, 
affaiblissement ; c'est alors que Rodion, devenu d'au- 
tant plus débile qu'il s'est cru ou a été plus fort, est 
contraint de chercher ailleurs, en dehors de soi, quel- 
que dynamique. — Oii la trouverait-il, chez des 
hommes, des Marmeladoff ? intelligences déchues ; ses 
amis ? de gros garçons qui vivent heureux en s'en te- 
nant aux nomenclatures ; ceux qui l'ont aimé ? pour 
être aimé il faut aimer en état de franchise, et, quand 
ils sauront, l'aimeront-ils encore ? s'il dissimule, l'ai- 
meront-ils, car ils peuvent soupçonner quelque secret 
en sa vie et on se détourne des énigmes. Il lui reste 
l'inconnu, soit l'amour à rencontrer. Or, il n'a pas le 
choix de par sa misère ; Sonia l'attire parce qu'il voit 
en elle comme un problème, ou plutôt l'énigme qui 
vient aussi de ce que ses actes, inspirés de ses principes, 
sont la complète raillerie des dits principes, et puis 
parce qu'il cherche un être faible et vaillant et qu'il 
trouve cela dans Sonia ; Sonia, comme beaucoup de 
femmes, est courageuse, mais élémentaire d'idées ; elle 
conseille de s'en remettre au consentement universel, 
avouer, et de relever du mysticisme, expier. Or, dans 
1 état d'indécision de Rodion, n'importe quel détermi- 
nant peut suffire, et il obéit; Rodion et Sonia s'aiment, 
naturellement ils ont eu un instant confiance, puis ils 
se rencontrent dans des circonstances extiaordinaires, 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME I29 

cela suffit pour faire un amour ; pour le perpétuer, il y 
a ceci, que Sonia devra se dévouer ; or, la femme adore 
se dévouer ; elle y passe sa vie, surtout quand c'est 
inutile ; là ce sera fort utile, car pour les forçats et les 
opprimés rien n'est meilleur et plus nécessaire que la 
présence d'une femme ; ils peuvent être maîtres ou 
égaux de quelque chose, et échappent ainsi à la sphère 
basse de pensées que suscite l'esclavage, ou même le 
groupement des hommes en un rythme supérieur à 
eux, sous l'impulsion de la force. 

Cet amour naît logiquement, en des circonstances 
extraordinaires, et se développe dans la tristesse ; donc 
il paraît aux contractants légitime et sera solide. Telle, 
cette idylle. On a éprouvé le besoin de rappeler la 
Goualeuse, Fleur-de-Marie et je ne sais quoi d'un Eu- 
gène Sue, jadis célèbre au boulevard et chez les por- 
tières, et que quelques-uns admirent encore pour sa 
roublardise à avoir vendu des trucs démodés et des 
coq-à-l'âne émotionnants. Il serait bon de reconnaître 
dans les œuvres d'intellect, complètes ou partielles, ce 
caractère d'intelligence qu'elles ont ; l'allégation que 
tel pourrait faire, qu'il n'était encore que comateux 
lorsque florissait Sue, suffît à expliquer son dire mais 
non à légitimer son parallèle. # 

Je discute rarement dans cette chronique les opi- 
nions émises au courant des quotidiens ; mais en cette 
occurrence quelques-unes méritent l'attention et d'abord 
voici Bruscambille., L'opinion de Bruscambille vaut 
par le talent que Jean Lorrain met dans ses livres, et 
par le nombre de lecteurs du journal où il écrit. Or, 
Lorrain, vous lancez dans le monde une forte erreur : 



l3o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

VOUS dites que Rodion est un scliopenhauerien , et 
que, comme tel, il est assommant. Vous utilisez même 
un néologisme d'allure picaresque et cambronnesquc 
Mais d'abord Rodion n'est pas scliopenhauerien ; un dis- 
ciple de Schopenhauer ne tue pas, ni personne, ni lui- 
même. Tout au plus renonce-t-il. Son appétit de la 
mort, s'il l'énonce (et c'est la sienne propre qu'il at- 
tend et n'avance guère), n'a rien de violent ; au con- 
traire, prévenu que tout est malheur et que tout est 
néant ou apparence, €e qui est à la fois le contraire 
pour un temps donné et la même chose en somme, il 
peut s'éviter bien des heurts, passer entre les catas- 
trophes et prolonger ainsi une vie que son indifférence 
pour les choses transitoires peut rendre plus féconde 
pour les phases sérieuses de l'évolution de l'apparence, 
soit l'étude scientifique de ces illusions, soit leur évo- 
cation artistique. Raskolnikoff est autre, il s'occupe 
de choses pratiques, sociales, il croit au développement 
de l'individu, au devenir de la volonté, mais au deve- 
nir social surtout ; il a pu être Hégélien, tous les dis- 
ciples allemands d'Hegel, beaucoup du moins, sont 
partisans du développement de la force, et même bru- 
tale au nom de leur concept de justice ; il a pu lire 
MaUhus, dont le remède, ou du moins la prophylaxie 
contre l'assassinat, en restreignant le nombre des fac- 
teurs possibles de cette sorte d'opération, est assez spé- 
cieux. Mahhus ignorait Schopenhauer, il viendrait de 
Hobbes ; or, si vous voulez vous souvenir de Que faire 
et Ce qii'il faut faire, du comte Tolstoï, vous verrez 
que l'écrivain russe se plaint que la Russie ait été en- 
vahie par les hégéliens, que pendant quarante ans on 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME IDI 

a cru aveuglément aux systèmes précités (hegelia- 
nisme, malthusisme). En plus Raskolnikoff est péné- 
tré des idées darwiniennes surtout qui n'ont rien à 
voir avec Schopenhauer. M. Henry Fouquier, qui s'est 
ému aussi de Crime et Châtiment, déplore : « Voilà la 
question du droit au crime posée. » Ce qui est faux, 
car Dostoiewski résout au contraire cette question, en 
])rouvant qu'il ne faut pas se poser la question du droit 
au crime, parce que la conscience humaine n'y résiste 
pas ; pour parler vulgairement, un homme même hien 
trempé manque d'estomac pour le crime. Puis je re- 
lève, en passant, une erreur grave de M. Fouquier : 
l'idée du crime, dit-il, a ceci d'inquiétant que la 
science légitime un peu, par ses lois prouvées de sélec- 
tion naturelle, etc. Mais non. 

i" Les espèces qui disparaissent, disparaissent plutôt 
par dégénérescence et mort naturelle ; 

2' Si la science prouve la vérité d'une lutte pour la 
vie, que fait-elle ? elle constate avec toutes les formes 
du raisonnement, et l'uniforme de la vérité, qu'il y a 
en cette période de l'humanité, lutte brutale pour l'exis- 
tence, soit en une période de l'humanité, dont elle est 
impuissante à déterminer la durée dans le passé, relati- 
vement à ses âges antérieurs, et dont eàle ne peut 
déterminer la durée future ; moins encore affirme- 
t-elle que les choses doivent se passer ainsi, que ce 
soit ou légitime ou définitif ; la science constate sim- 
plement que nous sommes dans une période de force 
brutale, et ceci constaté, appelle en général de ses 
vœux une période meilleure, période de conscience 
douée d'une morale de solidarité, basée sur cet axiome : 



l32 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

(( ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas 
qu'on vous fit », qui s'ornerait de ce corollaire : parce 
que transgresser ce principe est défavorable au déve- 
loppement de l'espèce, que ce qui est défavorable au 
développement de l'espèce est peu hygiénique et dan- 
gereux pour l'individu. — Voici ce que dit et dira la 
science, et pas autre chose. Si elle émettait une opi- 
nion sur le meurtre d'Alena, elle déplorerait ce meurtre 
parce que personne ne doit, de son autorité, détruire un 
organisme, puis elle prouverait à Rodion qu'en détrui- 
sant la vieille, il s'impose le remords, c'est-à-dire une 
hypnotisation devant une idée fixe qui l'annihile et le 
détruit en son hygiène et son utilité sociale, soit 
comme homme intérieur et comme homme extérieur. 
Les rapprochements entre Tolstoï et DostoicAvski 
qui s'imposent à propos de la Puissance des Ténèbres 
et de Crime et Châtiment seraient nombreux ; c'est en 
tous leurs personnages cette troublante recherche de la 
conscience, au fond du moi ; Bolkonsky , Besuko\Y, Ras- 
kolnikoff, etc. , cherchent leur être intime et le trouvent 
difficilement, au milieu des influences étrangères, du 
spleen natal, et comme inhérent à leur être ; leurs 
instincts de charité et de résignation luttent avec leurs 
instincts de domination ; mais chez Tolstoï, cerveau 
plus élevé et calme, cette recherche d'un bonheur ra- 
tionnel, d'une simplicité conciliable avec la finalité de la 
vie humaine et la dignité de l'homme enfantent 
d'amples et larges fresques, livres d'une émotion sur- 
tout cérébrale, études livres de pure théorie. Chez Dos- 
toicwski. plus soulTranl, moins équihbré, et plus 
attentif aux sonlhances el au choc des souiTrances sur 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 



l33 



les individus qu'aux destinations qu'elles leur préparent, 
plus enclin à dramatiser, les choses prennent souvent 
ce caractère un peu outré, qu'on trouve dans la Femme 
d'un autre, etc. De par leur vie, et cela se reflète en 
leurs œuvres, Tolstoï fut plus témoin, et Dostoieswki 
plus mêlé aux misères de son temps et de son pays, 
d'où ce dernier, plus nerveux, douloureux et remuant, 
et moins mental. 

Un autre Russe, dont depuis longtemps on avait ouï 
parler, et que la Bévue des Deux-Mondes avait autre- 
lois un peu entrebâillé à la curiosité, Nekrassov, un 
lyrique fécond (3o ooo vers) nous est présenté par 
M. de Vogué, avec traductions de M. Charles Morice, 
étayé de M. Halpérine. Il appert de l'introduction de 
M. de Vogué que Nekrassov fut infiniment malheureux, 
que son enfance fut dure, sa jeunesse semée d'épreuves 
et des plus fortes pour l'orgueil humain ; que les vers 
irrités du poète peignirent surtout la misère des pauvres, 
des serfs, leur misère d'être serf, et qu'il fut une voix 
populaire ; comme ombre au tableau, que, dès qu'il le 
put, Nekrassov s'enrichit par des spéculations sur les- 
quelles, paraît -il, mieux vaut ne pas insister, puis que 
lorsque le servage fut aboli et le paysan rendu au bon- 
heur, le pli était pris, et il continua imperturbable- 
ment à le plaindre ; ceci pourrait s'expliquer en somme, 
car peut-être l'abolition du servage ne fut-elle qu'un 
progrès relatif, et les douleurs antérieures demeurèrent- 
elles ; le malheur de la race humaine a ceci d'obstiné- 
ment caractéristique qu'il résiste aux décrets, ordon- 
nances et ukases, et peut-être Nekrassov avait-il rai- 
son de plaindre encore les paysans. 

8 



ï34 SYMBOLIStES ET DÉCADENTS 

Les poèmes qu'on nous donne sont conçus à la façon 
des poèmes occidentaux, des poèmes allemands surtout. 
Un paysan meurt, on l'enterre, défdé des choses in- 
times, en version triste, à l'opposite d'Hermann et Do- 
rothée ; puis la veuve s'en va dans la forêt, et un génie 
du gel et du givre, un roi Frimas (qui rappelle un peu 
le roi des Aulnes de Gœthe), vient s'étendre sur elle et 
l'enliser de sa puissance ; elle meurt. D'autres poèmes 
plus réalistes, mais sans le quelque charme du pre- 
mier ; mais rien de bien neuf ou de spécialement russe ; 
non qu'on doive blâmer l'introduction de la légende 
dans la vie courante, que le mélange de ces deux 
gammes, réaliste et mythologique, ne produise là un 
heureux effet, mais ce fut dès longtemps mis en pra- 
tique et mieux. Si Nekrassov est en sa langue, ce dont 
nous ne pouvons juger, un artiste, c'est bien ; s'il ne fut 
qu'une voix populaire, il n'est intéressant que pour les 
Russes, et ne le sera pour eux, à un moment encore 
imprécisable, qu'archéologiquemcnt ; mais laissons les 
exotiques pour revenir à Paris. 



Les Poètes Maiulîts. 



J'aime presqu'autant Verlaine critique que \erlaine 
poète. N'ai-je pas en une précédente chronique essayé 
d'établir : que faute de base scientifique pour ériger un 
système de critique scientifique, il fallait s'en remettre à 
la divination des écrivains de valeur, qui se prouvaient 
tels par les vers ou la prose, et sur ce garant accepter 
avec plaisir, avec recueillement un peu, les opinions 
qu'ils émettent et comme une sténographie de leur con- 
versation. Or, Verlaine étant un prestigieux lyrique, le 
cas se présente en toute son ampleur. Aussi vous dirais- 
je seulement que ce livre, les Poètes maudits, contient six 
portraits littéraires où Verlaine découvre ou explique 
ceux qu'il admire et aime. Corbière, Rimbaud, M™" Des- 
bordes- Valmore, Villiersde l'isle- Adam, Stéphane Mal- 
larmé et lui-même Paul Verlaine, dit Pauvre Lélian. 
C'est je crois Corbière, parmi ces hommes, qui serait 
le moins excellent poète, ou plutôt le moins poète au 
sens réglé du mot ; maudit il le fut bien, plus que beau- 
coup, car je me souviens, dès la jeunesse, que non seu- 
lement son livre ne fut pas signalé et demeura peu trou- 
vable, mais ceux qu'on trouvait avaient la malechance ; 



l36 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

la beauté de l'édition tentait les bouquinistes, et au lieu 
de le mettre négligemment avec tout le reste, où l'on 
cherche, et où quelques lettrés eussent fini par le décou- 
vrir, feuilleter, lire et relire, les Amours jaunes se ren- 
contraient derrière d'infranchissables glaces ou cache- 
tées, ou encordées solidement ; par exemple elles ne 
bougeaient pas de derrière la vitrine ; et, comme une 
affiche sans détails, restait dans les têtes de ceux qui han- 
taient les rues de Seine, Bonaparte, etc., ce titre : Tris- 
tan Corbière — Les Amours jaunes. 

Je voudrais aussi rappeler que lorsque parurent les 
Complaintes de Jules Laforgue, volume durement ac- 
cueilli alors par ceux qui n'admettent pas encore son 
auteur et bonne partie de ceux qui le glorifient main- 
tenant (je ne parle que d'opinions écrites), lors, dis-je, 
de l'apparition des Complaintes, un certain nombre 
d'individualités sans mandats, qui faisaient de la critique 
littéraire, en entrevoyant vaguement le même principe 
et s'attribuant les mêmes droits que Verlaine, mais 
bien moins douées que Verlaine, accusèrent Laforgue 
d'avoir utilisé Corbière. Contre cette hypothèse mi- 
litaient deux raisons — c'est que les complaintes 
attendaient depuis un an chez Vanicr de voir le jour 
quand parurent les Poètes maudits, et Laforgue ne 
connaissait presque pas Corbière qu'il aima, dès qu'il 
le connut, tout particulièrement et mit en bonne place 
en son Walhall admiratif ; puis une autre, celle-là dé- 
terminante pour lui attirer celte accusation de lecture 
utile, il n'y avait, absolument, à quelque point de vue 
que ce soit, aucun rapport entre les complaintes et les 
Amours jaunes. Cette histoire à titre de document. 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 1 87 

Disons aussi (encore du document) qu'au moment où 
Laforgue glissa timidement ses complaintes, moment 
où personne, sauf Verlaine, ne publiait et j^eut-être 
n'écrivait de vers désemmaillotés, un savant de ses 
amis, dans une note publiée en Belgique, défendait le 
libre lyrisme de Laforgue, en l'excusant : « en ce 
genre de complaintes, la tenue prosodique convention- 
nelle n'était pas de rigueur » ; on a marché depuis. 

Autant Laforgue fut un doux (et c'est bien Laforgue 
un poète maudit), un patient alambic de recherches 
jihilosophiques et de quintessences de cant métaphy- 
sique, autant il est soucieux de n'écrire que des femmes 
traduites, très traduites de la vie, librement menées en 
païennes d'autrefois, ou en misses Anglaises, autant 
Corbière est vivant, vibrant, masculin en ses sonnets 
aux hasards des rencontres, des ironies contre les 
choses, plus que contre soi-même excellent poète au 
demeurant ; et si, à côte des très beaux vers que cite 
Verlaine, et d'autres encore, tels la Litanie au sommeil, 
des pièces graves et mélancoliques, même des contes 
intéressants comme le Bossu Bittor, on trouve bien 
des poèmes quelque peu inférieurs, c'est que ce lent 
travail qui consiste à isoler le vers de la prose, à le 
considérer, ainsi que dit M. Stéphane Mallarmé, 
comme le produit de l'instrument humain, ce travail 
n'était pas assez avancé du temps de ce charmant irré- 
gulier qui professait envers les solennels imitateurs qui 
fleurissaient de son temps le plus profond mépris et le 
disait. 

M. Stéphane Mallarmé, lui, n'a jamais méprisé per- 
sonne ; quant à lui-même il fut parfois peu compris et 

8. 



l38 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

on le disait : un certain moment on entreprit des tra- 
ductions en prose vulgaire de ses sonnets, et si cela ne 
répondait à aucun besoin, cela répondait à de nom- 
breuses demandes ; on avait dit logogripbe, un journa- 
liste qui rédigeait les passe-temps et jeux d'adresse, 
simplifia ; ce fut rébus. Tous les vers que cite Verlaine 
sont choisis en ceux de la première partie de la vie 
littéraire de Stéphane Mallarmé; ils sont non pas clairs, 
comme ceux de la seconde partie, mais vraiment 
simples, et pourtant au temps où Mallarmé publiait ces 
vers, il y avait la Pénultième, cette fameuse Pénultième, 
dont on parlait il y a dix ou douze ans de la rive gauche 
à partout ; la Pénultième était alors le ncc plus ultra de 
l'incompréhensible, le Ghimborazode l'infranchissable, 
et le casse-tête chinois. Enfin les temps sont passés et 
Mallarmé est admiré ; quoi qu'être admiré puisse par- 
fois s'écrire, être en butte à l'admiration de... et même 
servir de cible à l'admiration de..., la position litté- 
raire de M. Mallarmé n'est pas mauvaise, il est certai- 
nement estimé de M. Brunetière qui, quoi qu'en disant 
moins qu'il n'en pense, sait bien ce que c'est qu'une 
langue forte, pour avoir fréquenté des classiques et 
doit reconnaître M. Mallarmé. M. Jules Lemaître hii- 
même, a discerné en M. Mallarmé un bon platonicien. 
M. France sait ; M. Sarcey, ce doit lui être profondé- 
ment, oh ! profondément égal. C'est bien simple pour- 
tant, du Mallarmé ; je ne parlerai pas du Placet, si on 
ne comprend pas, on ne comprendrait pas M. Coppéo ; 
mais le sonnet à Edgar Poe ! est-il possible de rendre 
plus strictement et simj)lement la pensée, et c'est, juste- 
ment, cctt(; liaulo ((Hicentration et cette évidence, c'est- 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISNE l3y 

à-dirc une seule façon de comprendre laissée au lecteur, 
qui vanl au pooto cet allribul d'obscurité, de la part 
des lecteurs ou critiques presses, ennuyésdene pouvoir 
en un rapide feuilletage numéroter n'importe quoi sous 
les rimes. Ce Mallarmé, décrit par Verlaine, est incom- 
plet et ancien ; on y trouve peu les préoccupations der- 
nières du poète et du critique, mais c'est de vieille date 
cet essai, et au moment il était bien que Verlaine écrivît de 
Mallarmé, et la réciproque le serait aussi. 

Rimbaud, de tous, en ce livre, est le plus révélé par 
Verlaine ; il l'est surtout anecdotiquement, et il est 
largement cité ; d'entières pièces qu'il fallait connaître. 
Dans certaines qui sont d'un Rimbaud fort jeune, 
quelques menues tares, non dans la parfaite technique 
symétrique, mais en des détails adventices à la 
pensée. 

En 1886, je pus, grâce à Verlaine, exhumer les 
Illuminations et republier la Saison en enfer, deux 
chefs-d'œuvre d'un art qui rejette le sujet ou le thème 
étranger à la personnalité qu'on peut développer avec 
de la simple rhétorique, qui utilise pour l'étude du soi 
la parabole, l'apologie, le paysage non pourvu d'une 
existence réelle, mais élargissant tel phénomène inté- 
rieur dont le jaillissement coïncide ave$ la rencontre 
du paysage ; puis des paysages de villes et campagnes 
rêvés et prophétisés, les études des illusions d'optique, 
en vertu de ce principe que Rimbaud n'a point formulé 
mais senti, qu'à la science seule incombe le devoir 
d'être vraie absolument, que la littérature peut n'être 
vraie que d'accord avec le caractère spécial de l'écrivain, 
la certitude ne pouvant lui être donnée que par la sen-- 



ï4o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

salion franche de sa normalité. Rimbaud probablement 
pénétré, intuitivement, de cette idée que nous ne savons 
nullement quelle est l'importance de cet agent dans 
les combinaisons mécaniques ou humaines, organiques 
des choses, s'abstient de croire au progrès ; le monde 
lui apparut cyclique ainsi que sa destination, et nul 
doute pour lui qu'à travers les atavismes, les tâtonne- 
ments, l'homme reviendra par l'observation des lois 
scientifiques et de la morale de solidarité qui en décou- 
lera, à régir le chaos humain et ses forces utilisables, 
d'après les féeries des premiers paysages et la franchise 
des premières races, entre individus infiniment moins 
nombreux. A travers ses livres circule la foi à un âge 
d'or scientifique à venir, une ère de conscience dont la 
possibilité lui paraît démontrée par sa foi en l'évolution 
de la conscience intuitive, et cet antique et ubiquitaire 
témoignage d'un âge d'or passé, qui traverse le ber- 
ceau des races : âge de peu de besoin et de pure cons- 
cience intuitive, et de vertu ; faudrait-il en croire les 
légendes qui attestent toutes que c'est par les crimes 
de l'homme que ces âges paradisiaques périmèrent ; 
comme aussi on peut supposer qu'après n'importe quel 
cataclysme effondrant une organisation et lui détrui- 
sant ses points de repère et ses outils de travail, la race 
frappée s'humilie, et cherche en le châtiment de ses 
fautes l'explication du phénomène brutal et destruc- 
teur. Il y a bien autre chose encore chez Rimbaud. 11 
y a une sève de pensée, comme un circulus perpétuel 
d'intuitions métaphysiques ; on sent la pensée de Rim- 
baud nourrie des plus pures valeurs de la pensée hu- 
maine, et ses hochets ordinaires de contemplations, les 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME t/jT 

vérités ou les hypothèses de science, dont la destination 
est de se révéler plus complètes à de suivants intuitifs 
et s'expérimenter par les travaux collectifs des secon- 
daires ; il y a de la désinvolture, une grande hravoure 
dans l'exécution, une recherche de suivre les idées par 
ordre analogique, et les métaphores par succession in- 
tellectuelle, bien plus que de s'attacher au canon qui 
emboîte soigneusement un terme à l'autre, et une pro- 
position à l'autre, exactement comme un jeu de pa- 
tience, avec la nécessité de détruire tout bond et rac- 
courci de la pensée, c'est-à-dire son essence même ; car 
les pensées humaines sont-elles de telle valeur et de 
telle complexité qu'il en foille soigneusement gravir 
chaque échelon, et ne vaut-il pas mieux sacrifier 
quelques chaînons évidents du raisonnement par juxta- 
position, pour présenter Tordre de la pensée, c'est-à- 
dire la méthode d'intuition, la seule chose vraiment 
féconde. 

M™^ Desbordes- Yalmore est un aimable poète, un 
charmant poète, et Verlaine explique très bien pour- 
quoi il la chérit. 11 cite bien aussi, pour faire partager 
sa dilection : il y a vraiment dans ces vers une absence 
de cabotinage charmante, et des notes féminines avec 
une partie seulement des défauts des œuvres féminines, 
soit de la mièvrerie et trop de petits gestes, mais jamais 
la grosse caisse et les ouragans des Amazones qui 
montent sur les grands chevaux de l'autre sexe. C'est 
très daté, classique évolutif, se garant des coups de 
gong et de voix du romantisme, aussi cela charrie de 
menues inutilités, des fables par exemple, auxquelles 
Verlaine trouve un grand charme (quand on est le re- 



1 42 SYMBOLISTES DÉCADENTS 

trouveur, on ne s'arrête pas au chemin du charme) et 
puis le poète, Verlaine le prouve, est du Nord, et pas 
du tout, du tout du Midi; il était temps, heureusement 
temps ; et Verlaine pourrait remarquer qu'aucun des 
poètes maudits n'est du Midi, Corbière et Villiers de 
risle-Adam bretons, Rimbaud ardennais, Mallarmé 
originaire de Sens, croyons-nous, du Nord certes, lui- 
même Verlaine messin (i), Laforgue que j'ajoutais à la 
liste des poètes maudits naquit à Montevideo (2), ce 
qui est tellement le Sud... 

M. Villiers de l'Isle-Adam, que Verlaine présente 
comme poète maudit, est, à l'étiquette, surtout, un pro- 
sateur. Des vers tout anciens, très anciens ; depuis 
longtemps, il n'a publié que de la prose, avec un peu 
partout et parfois tout le long de l'œuvre un large style 
aux solides accords, pleins de dessous musicaux ; bref 
ce n'est pas le moment de parler d'Axel, ou des Contes 
Cruels. Les vers de M. de Villiers de l'Isle-Adam sont très 
nobles, ceux que cite Verlaine sont nobles, il y a peut- 
être plus de musique dans un autre poème connu, où 
c( la lourde clef du rêve, etc.. » dans un Parnasse, 
mais M. de Villiers, malgré cela et la strophe solitaire 
de y Èoe future, est un poète en prose ; ce n*cst pas le 
seul poète qui se trouve en ce cas ; quant à la proposi- 
tion que fait Verlaine, d'attribuer le fauteuil chi poète, 
celui actuellement de M. Leconte del'Isle, à M. de Vil- 
liers, cette proposition d'abord est prématurée, et puis 
un peu pcrlidc, à un temps où, sauf en la plupart des 

(i) Ardennais de race. 

(2) Origine Tarhaisc et Bretonne. 



UNE CAMPAGiNE DU SAM RO LIS. ME l \'S 

milieux, siéger à l'Académie est quelque peu notant, 
déprimé, et trop gaulois. 

Pour finir cette série qui pouvait être innombrable 
des poètes maudits, mais que Verlaine a dû borner et 
a bien fait de borner, il clôt la série, c'est lui le mélan- 
colique Pauvre Lélian, un nom d'une bonne comédie 
de Shakespeare, pour désigner quelque pauvre et 
brillant et un peu vaincu prince, cheminant sous dé- 
guisement forcé à la conquête de son royaume. Il y 
présente un Verlaine, doux poète, et qui se met en 
peine de prouver l'unité de son art, aux doubles voltes 
catholiques et païennes ; il nous semble que le catho- 
licisme de Verlaine se compose du fort mysticisme 
inhérent à tout poète, surtout qui a pratiquement et 
virtuellement souffert, que ce mysticisme imbibé de 
tendresse et de charité envers le prochain c'est du bon 
socialisme, chez ceux qui ne tiennent pas à appeler 
Dieu cet état de croyance à des entités philosophi - 
ques. Verlaine, qui admet la sanction, une main 
tantôt lourde tantôt caressante, et comme immensé- 
ment personnelle, pouvant s'appesantir sur lui ou le 
ménager, a tout naturellement (génie à part) le lyrisme 
plus tendre que des résignés n'attendant rien dans la 
vie que la dispersion finale, et occupés à graver leur 
nom sur le sable; cette tendance mystique ne doit 
nullement l'empêcher ~ de développer et traduire des 
côtés plus jeunes et frivoles, ou plus charnels, qui sont 
la vraie voie aux mysticismes par les repentirs ; mais 
nous avons développé cela ailleurs* 



Les Poèmes <le Poe. 

Traduits par Stéphane Mallarmé 



La traduction intégrale d'Edgar Poe par des artistes 
dévoués à la gloire de ses idées s'achève, et quelques 
pages d'esthétique et de critique, seules manquent en- 
core. Après Baudelaire voici M. Stéphane Mallarmé. 
La traduction des poèmes avec scolies a paru, en une 
luxueuse et amusante typographie, fleuronnée d'un 
profil de corbeau, orné d'un intellectuel portrait par 
Manet ; et, dans un calque aux lignes hiératiques et 
comme d'ébène, voici la transposition des rares poèmes, 
des rares poèmes en vers — car que serait-ce qu'Ombre 
ou Silence, sinon des poèmes en prose — qu'a laissés 
la vie brève de Poe. 

Louer les qualités de traducteur de M. Mallarmé 
serait chose singulière. Pour un artiste tel que lui la 
traduction est quelque chose comme un hommage 
rendu à une glorieuse' mémoire, et aussi comme un 
soin préventif que quelque négociant ne s'évertue à 
trahir un des génies préférés. La traduction est faite 
en prose, en calque, d'un vocabulaire qui rend les 
lignes comme d'horizons nocturnes de l'original, et 
souple aussi, assez pour noter les quelques passages 

9 



l4G SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

ironiques d'une idée à l'autre et les points de repère 
en termes familiers qui s'y trouvent imbriqués ; on 
entend comme un rappel d'harmonies autres, que l'on 
pressent distantes et formulées d'un difierent syllabaire 
avec de diverses notations. — La gloire de cette tra- 
duction est en somme qu'on la peut lire avec la joie 
que donnerait un livre original, et qu'on ressent la 
communication quasi directe avec l'artiste créateur. 
Sur le seuil le célèbre et classique sonnet : 

Tel qu'en lui-même enfin l'cternltc le change... 

qui sera reconnu lumineux quand l'ensemble des 
œuvres actuelles, dont la réputation d'intelligibilité 
repose sur ce monstr^ieux pacte que le lecteur croit 
comprendre les vocables auxquels il n'attache pas de 
sens précis et que l'auteur se fie au lecteur pour leur 
communiquer un sens quelconque, quand ces œuvres 
seront défuntes et porteront h juste titre le titre de 
livres de décadence dont on a fustigé en ces temps 
ceux de tout écrivain novateur, et même d'autres. 

Puis le Corbeau, Hélène, le Palais hanté, Ulalume, 
des romances les unes déjà publiées (en cette même 
traduction) aux cours des revues mortes de littérature, 
et les Scolies inédites, à l'érudition et la vérité des- 
quelles on n'a qu'à souscrire. 

Le poème — et le poème anglais est depuis bien 
longtemps plus affranchi que ne l'était le notre avant 
les derniers elTorts — avait tenté bien souvent Poe.' Il 
est quelque part un regret de ne s'être point plus obs- 
tiné en ce genre de traduction rythmique et synthétisée 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME l/i7 

et suppressive de détails d'ambiance, qu'émet Poe lui- 
même, regret un peu semblable à celui de Nerval pu- 
bliant ses excellents sonnets et se plaignant de n'être 
plus qu'un prosateur endurci. Il pensait que la poésie 
mourait en l'homme après un certain automne de la 
vie ; peut-être plus justement cette sensation lui était 
venue qu'il est difficile et inutile à un homme de 
pensée de faire concorder les idées qu'il veut traduire 
en leur luxe de décors et leur intérêt de circonstances, 
avec les règles d'une étroite tabulalure établie toujours 
par une individualité sans mandat et d'autant plus 
écoutée qu'elle est plus dénuée de mandat et plus en- 
core draconienne. Poe s'étonne, en une page théorique, 
que personne n'ait osé toucher à la forme du vers ; et 
n'est-il pas assez étonnant qu'au milieu de l'évolution 
perpétuelle des formes, des idées, des frontières, des 
négoces, des forces motrices, des hégémonies, d'un 
perpétuel renouvellement du langage tel qu'un gram- 
mairien intitule quelques essais la Vie des mots (con- 
forme en ce sens à Horace), seul le vers reste en général 
immobile et immuable, et qu'il faille des cataclysmes 
populaires et des invasions de barbares et dix mille 
maux pour qu'il se modifie. Serait-ce que les grands 
esprits comme Poe, Nerval, s'écartent du métier d'es- 
claAes, que de vrais poètes comme Flaubert fuient 
loin des chaînes redoutables, que Baudelaire hésite re- 
cherche une forme de poème en prose plus musicale 
et moins thème à menuiserie que le vers de son temps, 
dont il tirait le possible ; quelles que soient les raisons 
de ces successives ankyloses, il a fallu, après l'émanci- 
pation romantique, une cinquantaine d'années pour 



l48 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

que des poètes eussent la franchise de leurs sensations 
et pussent s'énoncer en relatifs annonciateurs. 

Cette question multiple (car libérer le vers n'est pas 
encore l'utiliser) a sous tous aspects reçu, dans l'œuvre 
de Poe, des contributions. D'abord la Genèse d'un 
Poème déclarée plus tard par lui-même une fantaisie, 
puis une Conférence sur la poésie et quelques poètes 
anglo-américains. De ces deux textes — car si Poe a 
désavoué la forme dogmatique de cet essai, il ne l'a 
pas moins écrit — il résulterait la conception sui- 
vante : 

La poésie n'a que médiocrement et même nullement 
à se soucier de vérité ; elle n'a pas non plus à se sou- 
cier de passion — naturellement donc, ni moralité, ni 
sentimentalité ; elle a comme essence l'amour. Pour 
différencier la passion et l'amour, Poe évoque les 
images de la Vénus Uranienne et de la Vénus Dio- 
néenne. 

Plus loin il développe quels sont les éléments consti- 
tutifs de la poésie ; il énumère les calmes nocturnes, 
les hasards crépusculaires, les splendeurs visibles de la 
femme, la vie et les parfums que dégagent ses allures 
et ses vestitures, les instants oii l'on s'éveille au bord 
du souvenir, comme aux confms du rêve, etc.. Ce 
qui, développé, indique une recherche de traduction 
de la sensation pure, de l'amour sans les contingences 
qui le déterminent pour tel ou tel être, avec l'évocation 
de toulcs courbes et tous aspects y correspondant et 
pour ainsi dire en complétant la gamme dans la nature 
vraie et dans les aspects des choses dites civilisées ; 
le devoir du poète consisterait à épurer sa sensation des 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME I /iQ 

petits rythmes passagers, colère, jalousie, agré- 
ments, etc. qui forment le fonds habituel des petits 
élégiaques, et de considérer l'amour comme un jeu 
nécessaire, au moins d'après les contingences de la 
vie, des facultés et des robustesses de l'homme. Cet 
amour, il l'étudié en ses phases essentielles, soit, 
comme dans le Corbeau, en son aspect le plus définitif 
et le plus complet, le regret de la "perte définitive d'une 
femme aimée, soit dans la forme que reprend cette 
femme dans la pensée de l'amant (Ulalunie)^ soit dans 
la suggestion émanant d'un paysage, dont les mélan- 
colies s'alliant au souvenir immanent, imposent à 
l'esprit un regret plus amer de l'être perdu et pro- 
voquent une douleur physique, cardiaque. 

Deux de ces poèmes, le Palais hanté et le Ver, se 
trouvent enchâssés dans les contes la Maison Usher et 
Ligeia; voyons l'utilisation du poème considéré là 
comme facette d'un récit. 

Nous considérons la Maison Usher comme la dra- 
matisation d'un fait psychique, intérieur, per~ ^fA à 
Poe. — Dans un décor saturé d'une tristess' 
et comme sulfureuse, un château crevassé d'uKv. , x 
perceptible lézarde comme une âme tombée au deuil 
profond, contagieux, emmurée en so^ existence de 
rêves anormaux — le visiteur rencontre un très ancien 
ami qu'il a peine à reconnaître et dont il dépeint les 
intimes phénomènes, la perception de silence et de 
conscience, comme d'un autre lui-même ; cet être à la 
fois si semblable et différent du visiteur occupe un 
château dont les murs sont ornés de décorations qui 
sont au visiteur familières, mais un peu renouvelés par 



l5o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

le bizarre des circonstances, soit la rareté de la sensa- 
tion ; une femme passe grande, supra humaine, muette 
— on ne la reverra plus ; cette âme incluse en l'âme 
du visiteur, évoquée par ces circonstances du château, 
de l'atmosphère, du passage de la femme, cette âme 
délimitée par ses facultés de perception extraordinaire, 
extatique, et le don de bizarres perversions de thèmes 
musicaux connus, il faut la faire entièrement vivre et 
pour ainsi dire marcher ; ici Poe place le poème du 
Palais hanté, donnant en symbole l'état exact de cette 
âme supérieure, autrefois régie d'une belle conscience 
sans regret, maintenant proie de la foule des sensations 
mauvaises résurgentes en joies inutiles ; puis à travers 
cette âme hantée, à travers telle contemplation, à tra- 
vers telle oiseuse lecture, la mémoire de la femme 
s'impose, de la femme trop tôt murée, et qui vient re- 
mourir sur le cœur de l'amant, et tout s'écroule, et 
bien des fois s'écroulera. Le rôle exact ici du Palais 
hanté ce serait à la fois de concrétiser et d'affiner l'idée 
principale de Poe : la concrétiser en la présentant sous 
un syfribole plus simple, plus facile à reconnaître, car 
riritroduction de ces vers est un appel, un avertisse- 
ment à l'âme du lecteur prévenu par la tradition que le 
lyrisme est la traduction des vérités essentielles ; l'af- 
fmcr en ce que la vérité qui fait l'objet du récit, do 
l'allégorie, du symbole complexe et revêtant les appa- 
rences et le milieu d'un fait de vie, se présente en ce 
court poème dépouillée des laborieux apprêts sous les- 
quels le premier état de cette vérité se présente. J'em- 
ploie ici le mot de vérité, après avoir dit précédemment 
que Poe excluait de la poésie toute vérité ; c'est affaire 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 10 1 

de mots. Poe exclut réellement tout ce qui aurait l'ap- 
parence d'une démonstration didactique de la vérité, 
aussi ce qui serait le sec développement d'un principe 
scientifique ou philosophique où ses contemporains 
croyaient tenir la vérité ; il utilise ce terme en un sens 
relatif comme celui de longueur, quand il bannit les 
longs poèmes et dit avec raison que le Paradis Perdu 
ne peut soutenir la lecture que par fragments, et qu'il 
est inutile de construire ainsi de longues épopées que 
la cervelle humaine ne saurait apprécier, l'effort fait 
pour en prendre connaissance blasant l'esprit au bout 
d'un petit nombre de vers. Mais ce terme de vérité est 
essentiellement relatif et veut dire ici didactique et en- 
seignant, car il est difficile d'admettre que l'auteur 
à' Eurêka ne fût sensible à l'attrait des réelles vérités 
jusqu'à se passionner pour leur recherche. Si, incon- 
testablement, le poète n'a pas à se préoccuper d'ap- 
porter un règlement des questions pratiques et sociales 
ou des opinions fixes et neuves sur la thermo-dyna- 
mique, du moins lui est-il nécessaire de connaître les 
vérités mentales et personnelles qu'il contient, pour 
réaliser ce qu'entendait Poe par poésie, soit la mise en 
œuvre du sentiment en son essence, c'est-à-dire épuré 
du milieu et des ambianc(^s qui sont des causes 
d'erreur ; or, chercher à isoler un sentiment de ses 
causes d'erreur, qu'est>-ce sinon en poursuivre l'exacte 
et sincère évocation, c'est-à-dire chercher à le con- 
naître en sa vérité. De même pour la moralité de la 
poésie, c'est le caractère didactique et prêcheur de la 
morale courante et philosophique que Poe lui interdit, 
car qui dit vérité dit moralité^ le bien pour l'individu 



l52 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

comme pour l'espèce consistant simplement à mettre 
de la logique et de l'accord entre sa destination perpé- 
tuelle et les phases momentanées de sa vie. Or, étudier 
les phénomènes de conscience comme en William 
TVilson, le Cœur révélateur, Fllomme des foules, la 
Double Boîte, etc., c'est faire œuvre de moralité. Des 
exemples extraits d'une conférence de Poe, où il pré- 
sente aux lecteurs de ses extraits favoris des poètes 
anglo-américains qu'il préfère, le démontrent ; la jeune 
fille de Thomas Hood est comme un plaidoyer social, 
mais fondée sur un fait humain et concluant à l'émo- 
tion ; autant le petit poème de Willis, la cantilène citée 
de Shelley est une sorte de sérénade d'amour, etc.. 

Si nous étudions Ligeia, une construction analogue 
à celle de la Maison Usher apparaît ; comme un burg 
reculé en pays de merveilleux, avec de lourdes dra- 
peries non attenantes aux murs et non essentielles, de 
lourdes draperies d'un précieux métal où des ara- 
besques forment à l'œil qui les voit d'un angle diffé- 
rent de divers et dissemblables entrelacs de monstres ; 
des sarcophages de granit noir forment les angles de la 
salle ; et là se passe le phénomène de la présence tou- 
jours renouvelée des yeux inoubliables de lady Ligeia. 
Quand allait mourir lady Ligeia, après que les circons- 
tances de la rencontre et de l'amour ont été rendues 
suffisamment énigmatiques, et que le lecteur est pré- 
venu qu'un aggrégat de choses précieuses, rares et ex- 
traordinaires va disparaître, l'horreur s'augmente du 
poème qui rend ce cas de disparition si général, hu- 
main, ordinaire, que des anges d'espérance ne peuvent 
que se voiler et se lamenter quand d'inéluctables lois 



I 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 1 53 

de destruction s'accomplissent. Encore là, concrélion 
et affinement du symbole qui sert de thème au conle 
de Ligcia. 

La vie de Poe, si elle eût été moins brève et, giare 
à quelques rentes, plus homogène, eût certes fourni 
une évolution du poème. Chez lui et chez Baudelaire, 
conséquemment, on trouve ce que Baudelaire appelait 
les minutes heureuses, les minutes d'altitude de cons- 
cience, de la conscience en elle-même, écho des phé- 
nomènes passionnels, de la conscience acceptant l'in- 
fluence des phénomènes de paysage et les adaptant à 
sa couleur d'âme momentanée, empreinte de douleur 
puisque tel est ce temps et ces circonstances qui ré- 
duisent la littérature digne de ce nom à n'être que de la 
pathologie passionnelle; on y trouve un art savant, 
savant en lui-même et non riche d'exemples antérieurs 
(ce qui est le point pour toute technique poétique) ; il 
n'y a ni enseignement, ni bric-à-brac, ni remploi des 
désuétudes ; les poèmes de Poe arrivent à être des 
poèmes purs ; mais cette utilisation spéciale du vers, 
dans les contes, qui pouvait être le début d'une série 
d'utilisation de formes nouvelles, démontre l'artiste 
fort préoccupé des tendances générales du rythme 
poétique et sur ce point spécial, au bord 4e découvertes 
qui se sont ensevelies, de même qu'il est impossible 
d'admettre que Baudelaire, après les poèmes en prose, 
n'eût pas trouvé une sérieuse révolte contre l'uniforme 
poétique de ses contemporains et leur certitude en des 
cadences simples qu'ils poursuivent en les déclarant 
les seules bonnes, mais en réalité faute de mieux, et par 
ignorance, d'abord de leur art, ensuite de leur métier. 



Le socialisme du comte Tolstoï. 



Art et science, qu'est-ce, au fond? quelle est la né- 
cessité de l'art et de la science, leur destination, leur 
utilité dans cette humanité qui semble entièrement dé- 
diée à chercher, les uns à se guérir, les autres à pré- 
server leurs richesses acquises, des revendications po- 
pulaires ? Le comte Tolstoï est arrivé à se le demander 
plus profondément qu'encore cela n'avait été fait. Les 
deux livres : Que faire ? et Ce qu'il faut faire, sont la 
traduction d'un manuscrit autographié qui s'appelle le 
Recensement à Moscou. 

C'est de soi, en tant que l'on se connaît en se déli- 
mitant par le contact des autres, que le comte Tolstoï 
est parti pour se créer un principe de recherche et une 
méthode qui le mène à l'idée de justice et à la science 
de la justice. 

Il a vu des mendiants demander avec pircmillon 
l'aumône ; ils feignent saluer; si on s'arrête, ils tendent 
la main, sinon ils passent en continuant quelque geste 
machinal et indifférent ; tandis ciue son attention est 
sollicitée par ce manèiro. il en voit qu'on saisit et qu'on 
arrête. 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 100 

A sa question, « pourquoi arrête-t-on ceux qui de- 
mandent au nom du Christ? » on lui répond que c'est 
par ordre et que ce que l'on fait est bien fjiit probable- 
ment, puisqu'il en est ainsi ordonné. Chez les gens de 
sa caste à qui il parle de cette misère, il rencontre de 
l'indifférence et presqu'une fierté que Moscou possède 
une aussi belle misère, aussi complète. On lui indique 
où sont les refuges, les quartiers misérables, les hospi- 
talités de nuit ; il s'y rend. Au premier abord il est na- 
vré de Ja vue de ces dénuments. 

Il s'inquiète, visite, écrit pour obtenir le concours 
de ses amis et des autorités, pour arriver, grâce à leur 
aide, à vêtir et habiller ces êtres. L'occasion de se bien 
renseigner sera le recensement, 

Une habitude plus grande qu'il contracte ainsi des 
gîtes de nuit et de la foule qui y grouille, lui démontre 
que peu de ces gens sont absolument dénués de res- 
sources, et que ce n'est pas tant d'argent, mais d'édu- 
cation qu'ils ont besoin. Il énumère leurs promiscuités, 
leurs manies ; quelques mésaventures de sa charité per- 
sonnelle le convainquent, de plus en plus, que ces êtres 
sont surtout malheureux de par les maladies morales 
et intellectuelles, déshabitude du travail, inclinaison 
à l'ivrognerie, h l'union grossière des sexe%; d'où vient 
ce mal? de la contagion émanant des classes riches. 

Ces moujiks quittent la campagne, où ils pourraient 
péniblement mais dignement vivre, pour venir dans 
les villes, vivre des miettes de la corruption des raf- 
finés. 

Il voit les humains partagés en deux castes ; ceux de 
la caste supérieure, dont l'ambition est de vivre du tra- 



i56 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



vail d'autrui, le payant et ainsi l'avilissant, créant au- 
tour d'eux les domestiques et les vices inhérents à 
cette condition ; ces gens de la caste supérieure occu- 
pent des logis, revêtent des toilettes, obéissent à des 
mœurs, qui créent entre eux et les déshérités une in- 
franchissable barrière. 

Ces déshérités qui forment la caste inférieure n'ont 
qu'im but, arriver, par un moyen quelconque, par une 
similitude dans les vêtements, les bijoux, la facilité 
du travail, à ressembler à ceux de la classe supérieure. 
Donc le branle est donné autour d'une idée vicieuse, 
et, comme des cercles concentriques, toutes les classes 
gravitent autour de cette ambition : échapper à la loi 
du travail. Le travail physique, c'est l'exercice libre 
et attrayant des bras et des jambes dont la nature a 
doué l'homme pour qu'il s'en serve ; le laisser sans 
exercice est, pour l'homme civilisé des classes supé- 
rieures, aussi grave que, pour le populaire, laisser dé- 
périr son intelligence. 

Or, vers quoi ce populaire disgracié orientera-t-il les 
efforts de son intellect? Partant d'une loi, que Tolstoï 
considère comme fausse, de la division du travail, tout 
art et toute science sont combinés de façon à légitimer 
le mauvais ordre qui règne dans le monde. Les sys- 
tèmes les moins fondés, étayés sur quelques apparences 
scientifiques, séduisent pour des demi siècles les géné- 
rations. 

Un pédant incapable, Malthus, enseigne f|u'il (aut 
sacrifier la génération humaine à l'aggrégat du capital : 
il plane sur son temps un demi-siècle. Hegel, qui 
ne sait pas les sciences, professe que tout marchant 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 107 

vers un devenir qu'on ne peut prévoir, toute manifes- 
tation humaine et empirique est sacrée, que tout se lé- 
gitimera plus tard, et que tout est ainsi parce qu'il 
n'en peut être autrement : voilà pour un demi-siècle 
de croyance chez les prétendus intellectuels. Or, ce po- 
pulaire, qu*a-t-il à faire de l'art, de la science qui ne 
s'adresse pas à lui ? Que signifie cette prétendue aboli- 
tion des castes, qui crée des riches et des ilotes et ceci 
au nom de sciences qui, sous leurs noms de sophisme, 
mysticisme, gnosticismc, scholastiquc, Kabbale, Tal- 
muds, n'ont rien su créer? Cette science purement 
d'érudition, accessible aux riches seulement, cette 
science qui étouffe les voix de la conscience, est-ce 
vraiment la science? et cet art de mandarins, est-ce 
l'art ? et ce luxe, résultat d'habitudes invétérées, et en- 
combrement d'inutilités, à quoi sert-il ? En cette société 
affaiblie par le mauvais emploi des ressources intellec - 
tuelles, que faut-il faire? La guérir; et comment? car 
on sait que la charité individuelle ne guérit pas la pau- 
vreté, et que la prédication n'entraîne pas les riches au 
renoncement. 

Il faut, pour tous, les soigner, leur rendre l'hygiène 
et par conséquent la connaissance de leurs besoins et 
de leurs sentiments ; le meilleur moyeg apparaît au 
comte Tolstoï le travail physique ; il s'y est mis lui- 
même, d'abord parce que sa conscience l'y induit, et 
que l'exemple d'un seul peut, en déterminant d'abord 
quelques adeptes, puis par ceux-ci un nombre plus 
s:rands d'adhérents, transformer l'état de choses exis- 



tant 



De ces théories sociales, dont on doit d'abord accep- 



l58 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

ter la justesse des intentions et ce grand point re- 
connu qu'il faut soigner l'humanité et non la révolu- 
tionner, que reste- t-il acquis ? 

Les lecteurs du livre devront, dans les points de dé- 
tail, se souvenir que l'auteur est russe, profondément 
russe, que son champ d'expériences a été la ville et la 
campagne russe. Non point que je veuille dire que nos 
classes supérieures vaillent mieux, et que nos classes 
inférieures soient plus heureuses que celles qu'il a pu 
voir ; mais dans sa médication à l'ordre de choses, 
pour la possibilité d'élever des malheureux à une idée 
plus haute d'eux-mêmes, il compte certainement sur 
des éléments de mysticisme et de religion plus pro- 
fonds en des races plus neuves que nos races occi- 
dentales. 

Sa solution du travail personnel est applicable sur- 
tout en Russie, pays énorme avec infiniment de petits 
centres ; appliquée en France, elle n'arriverait qu'à de 
la surproduction. Cependant remarquons qu'à l'inverse 
du courant actuel qui favorise les grands centres et 
divise à l'infini le travail dans les industries, chose à 
quoi ces grands centres sont favorables, des théori- 
ciens ont déjà opposé l'idée de création de petits 
centres ruraux et manufacturiers, de villages ouvriers 
qui pourront se suffire à eux-mêmes dès que la ques- 
tion du transport de la force sera résolue. Savoir si 
consacrer une partie de la journée à un travail physi- 
que entraverait l'art et la science en leur développe- 
ment chez un cerveau, peut se résoudre en un sens 
favorable aux idées de Tolstoï ; si vous remplacez le 
mot travail, qui implique fabrication ou soins réguliers 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME IÔQ 

et toujours les mêmes apportés à une profession, par le 
mot exercice, vous découvrirez que l'opinion est vraie. 

Or, la cérébralité d'un savant ou d'un artiste n'occu- 
pant pas toute sa journée, le temps libre est donné 
soit à des plaisirs qui compromettent Fœuvre possible, 
soit à des nécessités financières ; l'écrivain y subvient 
avec de la copie, le savant avec de l'enseignement. 

Or, tout le monde sait et perçoit qu'il se fait un 
épouvantable gâchage de copie, que cette copie est en 
général dévolue aux pires écrivains, que le succès de 
certains, qui y trouvent leur pain et leur plaisir, dévoie 
vers la littérature un tas de gens dont la place serait 
derrière quelque appareil télégraphique ou quelque 
machine à écrire ou à tisser. Pour l'écrivain de talent 
ou de franchise, la copie rétribuée est un leurre ; il a 
donc tout intérêt à chercher dans quelque travail autre 
le moyen de vivre, et, s'il peut, vivre dans l'exercice 
physique, le temps qu'il consacrait à vulgariser et à 
se vulgariser. Quant aux autres dénués de talent ou de 
franchise, et dont les nombres incalculables s'ampli- 
fient tous les jours et se recrutent soit de victimes de 
l'Université, soit de gens sans autre aptitude que l'émis- 
sion des idées d'aulrui, ce serait pour eux seuls qu'en 
un état bien policé, on pourrait, pour un» fois, légiti- 
mer la déportation coloniale. Les savants, eux, ensei- 
gnent ; un vrai savant est une rareté ; ils sont une 
vingtaine au maximum épars en divers pays et diverses 
spécialités ; les autres rabâchent à la jeunesse, mettent 
au courant de vieux traités et éructent à l'heure ou à 
la page ce qu'ils ont appris en leur enfance. Vovez 
dans de solides maisons universitaires, inattaquables 



l6o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

sur leurs bases de dictionnaires, thésaurus, manuels, 
favorisés par les programmes, toujours identiques, les 
thésaurus, les manuels de M. un tel, remaniés par un 
tel, remis au courant par MM. tels et autres, le tout 
pour la plus grande prospérité commerciale des édi- 
teurs et des fortes maisons. 

Contre cette coalition d'intérêts que voulez-vous 
que fasse la science dont la mobilité est la loi, tant 
qu'elle n'aura pas trouvé d'indestructibles assises. Pour 
ces professeurs et savants, le travail manuel ou l'exer- 
cice, l'hygiène par quel moyen que ce soit serait plus 
profitable à l'espèce et à eux-mêmes que ce qu'ils font. 
Qu'on n'objecte pas que c'en serait fait de la jeunesse, 
privée de ces Mentors, ou tout au moins les possédant 
moins près d'elle; la jeunesse, sauf les bons moutons 
de Panurge dont on fait le calque d'un programme et 
que l'on dresse à remplir des fonctions qu'ils rem- 
plissent mal, perd un temps précieux à se défarcir la 
tête des opinions erronées, définitions falotes, admi- 
rations mal motivées, et, ce qui est plus grave, mé- 
thodes de recherches qu'on lui a inculquées. Qu'y a- 
t-il d'essentiel dans une méthode d'éducation qui ha- 
bitue sans cesse l'esprit au petit effort sur lui-même, 
petit effort de traduction, petit effort d'ornement et 
d'élégance, sur des bases indiscutables et axiomati- 
ques, avec interdiction de généralisation — heureu- 
sement d'ailleurs, car que généraliseraient-ils ? 

Donc Tolstoï a raison ; la civilisation et l'évolution 
est ligottée de paralogismes et de parti-pris où l'on 
s'arrête avec complaisance, parce qu'ils légitiment 
l'état existant. Or, Tolstoï ne se borne pas à attaquer 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOTISME iGl 

les préjugés qui vivent aux corps constitués, il résout 
à rien ou peu de chose des systèmes qui eurent la ré- 
putation d'être progressistes, l'hegelianisme, le posi- 
tivisme, la façon dont on a appliqué Kant, l'étude 
expérimentale du fait, qui ne s'éclaire de la lumière 
d'aucune théorie intuitive, la médecine moderne diri- 
geant des soins vers la guérison spéciale des classes 
riches, il eut pu dire vers la transmutation de leurs 
maladies. A l'art il demanderait plus d'émotion et de 
vie, ot non point la fourniture donnée aux loisirs ou 
aux besoins de comparaison de telle classe assez riche 
pour acheter les livres, et certes il a raison. 

Il en est jusqu'ici de tout système sociologique 
comme des théories littéraires et scientifiques ; on ne 
peut qu'approuver le théoricien quand il montre éner- 
giquement les vices de l'état social, la part que l'homme 
prend à l'entretien de ces vices, la dépression que sa 
cervelle étriquée de privilégié sans droit impose à la 
science et à l'art. Tant qu'on signale le m.al, tous les 
réformateurs, et ceux qui sentent la nécessité des ré- 
formes, sont d'accord sur la nature du mal et ses 
diagnostics ; les divergences se montrent quand il s'agit 
d'installer l'hygiène nouvelle des races diverses, et par 
quel moyen les y habituer, car nous sa'^ns que rien 
de ce qui se fait violemment n'a de durable existence ; 
il faut que l'humanité vienne à son meilleur devenir. 
Nous savons aussi que par une fatale loi d'impulsion, 
tout malade est porté à accomplir spécialement les 
actes qui peuvent empirer son état, jusqu'à ce qu'un 
choc réveille sa volonté et l'incite à remonter le cou- 
rant de la vie nuisible. Toute réforme ne pourra s'éta- 



102 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

blir que sur de complètes bases scientifiques, et c'est 
ce qui manque aux livres du comte Tolstoï, mais ils 
offrent du mal d'émouvants tableaux ; son instinct 
d'artiste éminent lui a bien indiqué le mal social et ses 
phases délicates, et c'est d'un très bel instinct de ré- 
formateur qu'émanent ses vues. 



A M. Brunetière. — Boiirget. — Un seiisitif: 
Francis Poîctevîn. 



Les différentes manifestations littéraires groupées, si 
l'on veut, sous les vocables du symbolisme et de déca- 
dence, deviennent fait accompli pour la Revue des 
Deux-Mondes. Sans m'égarer dans une discussion de 
détail, je voudrais donnera M. Brunetière (i) une idée 
plus nette des tendances techniques de ce mouvement, 
et surtout de la tendance vers la littérature du vers, 
au moins en mon avis spécial. 

Il faut bien admettre que, ainsi des mœurs et des 
modes, les formes poétiques se développent et meurent ; 
qu'elles évoluent d'une liberté initiale à un dessèche- 
ment, puis à une inutile virtuosité ; et qu'alors elles 
disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrés 
préoccupés, ceux-ci, d'une pensée plus complexe, par 
conséquent plus difficile à rendre au moyen de for- 
mules d'avance circonscrites et fermées. 

(i) M. Brunetière, alors, demandait ces éclaircissements, par- 
lait du Symbolisme, sans clarté mais avec sympathie. Encore 
que ce fut par haine du Naturalisme et du l^arnasse, il fallait lui 
tenir compte de cette même bonne intention. 



lG4 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

On sait aussi qu'après avoir trop servi, les formes 
demeurent comme effacées ; leur effet primitif est 
perdu et les écrivains capables de les renouveler con- 
sidèrent comme inutile de se soumettre à des règles 
dont ils savent l'origine empirique et les débilités. Ceci 
est vrai pour l'évolution de tous les arts, en tous les 
temps. Il n'y a aucune raison pour que cette vérité 
s'infirme en 1888, car notre époque n'apparaît nulle- 
ment la période d'apogée du développement intellec- 
tuel. — Ceci dit pour établir la légitimité d'un effort 
vers une forme nouvelle de la poésie. 

Comment cet effort fut-il conçu .^ — brièvement 
voici : 

Il fallait d'abord comprendre la vérité intrinsèque 
de tentatives antérieures et se demander pourquoi les 
poètes s'étaient bornés dans leurs essais de réforme. 
Or, il appert que si la poésie marche très lentement 
dans la voie de l'émancipation, c'est qu'on a négligé 
ds s'enquérir de son unité principale (analogue de 
Vêlement organique), ou que, si on perçut quelquefois 
cette unité élémentaire, on négligea de s'y arrêter et 
même d'en profiter. Ainsi les romantiques, pour aug- 
menter les moyens d'expression de l'alexandrin, ou, 
plus généralement, des vers à jeu de syllabes pair (10, 
12), inventèrent le rejet qui consiste en un trompe- 
l'œil transmutant deux vers de douze pieds en un vers 
de quatorze ou de quinze et un de neuf ou dix. Il y a 
là dissonance et brève résolution de la dissonance. 
Mais s'ils avaient cherché à analyser le vers classique 
avant de se précipiter sur n'importe quel moyen de le 
varier, ils eussent vu que dans le distique : 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME l65 

Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel, 
Je viens selon l'usage antique et solennel... 

le premier vers se compose de deux vers de six pieds 
dont le premier est un vers blanc : 

Oui, je viens dans son temple... 

et dont l'autre : 

adorer l'Eternel... 

serait également blanc si, par habitude, on n'était sûr 
de trouver la rime au vers suivant, c'est-à-dire au 
quatrième des vers de six pieds groupés en un dis- 
tique. 

Donc, à premier examen, ce distique se compose de 
quatre vers de six pieds, dont deux seulement riment. 
Si l'on pousse plus loin l'investigation on découvre que 
les vers sont ainsi scandés : 



3 1 3 I 3 1 3 

Oui je viens j dans son temple j adorer | l'éternel 

2 I 4 1 2 I 4 

Je viens | selon l'usage | antique | et solennel 



soit un premier vers composé de quatre éléments 
de trois pieds, ou ternaires ; et un second vers scandé : 
2, 4, 2, 4. — 11 est évident que tout grand poète 
ayant perçu d'une façon plus ou moins théorique les 
conditions élémentaires du vers, Racine a, empirique- 
ment ou instinctivement, appliqué les règles fonda- 
mentales et nécessaires de la poésie, et que c'est selon 



66 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



notre théorie que ses vers doivent se scander. La ques- 
tion de césure, chez les maîtres de la poésie classique, 
ne se pose même pas. 

Dans les vers précités, l'unité vraie n'est pas le 
nombre conventionnel du vers, mais un arrêt simul- 
tané du sens et de la phrase sur toute fraction orga- 
nique des vers et de la pensée. Cette unité consiste en : 
un nombre (ou rythme) de voyelles et de consonnes qui 
sont cellule organique et indépendante. Il en résulte que 
les libertés romantiques dont l'exagération funambules- 
que se trouverait dans des vers comme ceux-ci : 

Les demoiselles chez Ozy 

Menées. 
Ne doivent plus songer aux hy- 

Ménées. 

sont faux dans leur intention de liberté parce qu'ils 
comprennent un arrêt pour l'oreille que ne motive au- 
cun arrêt du sens. • 

h' unité du vers peut se définir encore : un fragment 
le plus court possible figurant un arrêt de voix et un 
arrêt de sens. 

Pour assembler ces unités et leur donner la cohé- 
sion de façon qu'elles forment un vers, il les faut appa- 
renter. Ces parentés s'appellent allittérations (soit : 
union de voyelles similaires par des consonnes pa- 
rentes). On obtient par des allittérations des vers 
comme celui-ci : 

Des mirages | de leurs visages | garde | le lac I de mes yeux. 

Tandis que le vers classique ou romantique n'existe 

qu'à la condition d'être suivi d'un second vers ou d'y 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME lOy 

correspondre à brève distance, ce vers pris comme 
exemple possède son existence propre et intérieure. 
Comment l'apparenter à d'autres vers ? Par la cons- 
Iruclion logique de la strophe se constituant d'après 
les mesures intérieures et extérieures du vers qui, dans 
cette strophe, contient la pensée principale ou le point 
essentiel de la pensée. 

Ce que j'aurais à dire sur l'emploi des strophes fixes, 
soit les plus anciennes, et des strophes libres, serait la 
répétition de ce que je viens d'énoncer à propos du 
vers fixe ; il est aussi inutile de s'astreindre au sonnet 
ou à la ballade traditionnels que de s'astreindre aux 
divisions empiriques du vers. 

L'importance de cette technique nouvelle (en dehors 
de la mise en valeur d'harmonies forcément négligées) 
sera de permettre à tout vrai poète de concevoir en lui 
son vers, ou plutôt sa strophe originale, et d'écrire 
son rythme propre et individuel au lieu d'endosser un 
uniforme taillé d'avance et qui le réduit à n'être que 
l'élève de tel glorieux prédécesseur. 

D'ailleurs, employer les ressources de l'ancienne 
poétique reste souvent loisible. Cette poétique avait sa 
valeur, et la garde en tant que cas particulier de la 
nouvelle, comme celle-ci est destinée à «n'être plus 
tard qu'un cas particulier d'une poétique plus géné- 
rale ; l'ancienne poésie . différait de la prose par une 
certaine ordonnance, la nouvelle voudrait s'en diffé- 
rencier par la musique. Il se peut très bien qu'en un 
poème libre on trouve des alexandrins et même des 
strophes en alexandrins, mais alors ils sont en leur 
place sans exclusion de rythmes plus complexes. 



l68 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

M. Brunetière veut bien reconnaître, à travers ses 
perpétuelles accusations d'incompréhensibilité, que le 
vers se trouvera ainsi libéré de règles tyranniques et 
inutiles ; cela prouve que s'il ne comprend pas tout il 
comprend un peu. En revanche, peu logiquement, il 
me reproche de n'avoir pas publié de sonnet sans dé- 
faut ; si j'émettais le vœu qu'il me prouvât son 
excellence de critique par un bon article à la mode de 
La Harpe, il me traiterait de mauvais plaisant. 

Enfin que l'on approuve ou blâme de modifier les 
formules reconnues de la poésie, encore doit-on con- 
sentir à ce que les poèmes soient strictement construits 
sur les seules bases esthétiques et scientifiques que le 
poète admet. 

M. Paul Bourget réunit en deux massifs volumes des 
notes de voyage et des portraits d'écrivains. Pour étu- 
dier des livres ainsi faits en un long espace d'années, 
il faudrait une place aussi vaste que le livre lui-même. 
Notons. M. Bourget aime et admire la phrase d'Amiel : 
un paysage est un état de l'âme. Cette phrase, très 
auparavant, fut dite par M. Mallarmé ; elle fait le fond 
de l'art de Poë; l'harmonie du aSo//', de Baudelaire, n'en 
est qu'un reflet. Amiel arriva bon dernier. M. Bourget 
aime l'Angleterre et le dit. 11 y a dans ses croquis de 
Londres de jolies visions, des poèmes en prose insuffi- 
samment rythmés, un désir d'ailleurs et de plus large. 
Les curiosités intelligentes qui font le fond du talent de 
M. Paul Bourget se retrouvent toutes dans sa critique, 
et l'on n'y saisit pas le défaut de ses romans, mais rien 
n'est concluant, et nidle part dans ses deux volumes, 
sur quelque fait de vie ou quelque écrivain, une page 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME 169 

définitive. On croirait que M. Bourget se garde d'être 
définitif. Il est le protagoniste et le maître de toute une 
école dont feraient partie MM. France et Loti, par 
exemple, école qui confesse un dilettantisme exagéré. 
Après le grand coup de voix de M. Zola, les écrivains 
intellectuels en recherche d'originalité inaugurèrent 
une patiente enquête du Moi. Ils suivaient en cela la 
voie de M. de Goncourt, dont la perpétuelle analyse 
d'êtres différents se concentre en somme en une étude 
des reflets des personnalités sur lui. Ils se rattachaient 
ainsi à la sévère et belle lignée des Nerval, des Cons- 
tant, etc.. Mais à ces écrivains a fait défaut le lyrisme 
Il serait à souhaiter, chez l'écrivain imbu de traditions 
et de critique qu'est M. Paul Bourget, un livre plus 
sensationnel et plus emballé que même la Physiologie 
de l'Amour moderne. 



* 
» # 



M. Francis Poictevin manque également d'énergie. 
Dans tous les livres de M. Francis Poictevin on pres- 
sent comme un très beau drame de conscience, pa- 
tiemment fouillé, de conscience intéressante, parce que 
conscience d'art et devant aboutir à quelque drame. 
Or, le drame ne se passe pas. 

Il est sensitif à l'excès, étudiant avec pertinacité sa 
conscience à l'état de veille, à l'état de rêve, à l'état de 
contemplation du paysage, et même de fusion presque 
avec le paysage ; une des caractéristiques de cette re- 
cherche du mot et de la notation de ses alliances avec 
les choses c'est l'absolue sincérité de cette recherche ; 

10 



170 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

tandis que l'ordinaire psychologie contient un grand 
fonds de cabotinage et un certain plaisir à étudier et 
revivre les aimables fleurs que les psychologues regar- 
dent abonder dans leurs vergers intérieurs, M. Francis 
Poictevin est peut-être plus préoccupé des choses que 
de lui-même. Devant les saveurs d'un paysage du 
midi, le mystère d'une matinée marine, l'essence de 
rêve d'une fleur pâlie ; l'écrivain tend surtout à se con- 
sidérer comme un réflecteur. 

A l'étude de ses phénomènes intérieurs, dont on 
perçoit qu'il sait ne pas s'exagérer l'importance, il ap- 
porte le même sentiment de douloureuse abnégation ; 
c'est la méditative promenade d'un seul en une terre 
de brume en pâles floraisons. — Comme beaucoup 
des grands écrivains de la ligne desquels il est, mais 
dont il exagère le procédé, il diminue et simplifie à la 
fois l'importance de sa personnalité. — Je m'explique : 
comme un comédien, l'écrivain d'ordre secondaire, 
qui se sent plus pauvre de ressources propres que de 
recherches accumulées, s'étudie à jouer un personnage 
et le fêter d'une toilette ; son rôle et son ambition étant 
de tirer de peu de fonds le plus possible de moissons, 
ou au moins le plus possible d'illusions, il étudie les 
petits moyens de l'art, et tente le plus possible de les 
accommoder à son existence propre. Or, c'est surtout 
de cette existence propre qu'il doute. Plus sûr qu'il 
est que nul autre de la provenance de ses originalités, 
il tente d'ériger une personnalité en trompe-l'œil, au 
premier abord et pour les yeux ignorants, personnalité 
bien tranchée et à vous arrêter — c'est bien tel et non 
tel autre comédien qui parcourt emphatiquement une 



UNE CAMPAGNE DU SYMBOLISME ïnl 

menue scène. — Chez l'artiste de premier ordre, au 
contraire, quelle que soit sa force de production ou sa 
franchise d'exécution, la certitude existe que ce moi 
profond,^ dont il est déjà doué et dont il n'a nul besoin 
de se pourvoir, est un vaste champ d'expériences, 
champ sans limites, où certes il trouvera longtemps à 
inventorier, et à glaner ; il sait que toute transposition 
de son âme amènera sans qu'il y tâche un autre dé- 
cor d'imagination, et que son originalité se renouvel- 
lera de sources vraies, d'autant plus vraies qu'il ne 
fera qu'en éclaircir le flot, sans en être entièrement le 
créateur. A ces âmes sûres de jaillissement inattendu, 
peu importe le factice de l'attitude, et les facilités des 
silhouttes affectées. 

Or Poictevin, très concentré en son moi, très sûr 
des analogies de sensation de ses âges, les prend un à 
un, et son but serait de les bien détacher et faire trans- 
paraître en un rythme écrit, tandis que ce qu'on atten- 
drait de lui maintenant qu'il a montré sa finesse psy- 
chologique et son intelhgente attention des phénomènes 
physiologiques, ce serait quelque œuvre plus entière et 
plus debout. Au moins est-il naturel de constater que 
si chez cet artiste l'œuvre n'aboutit pas absolument, 
c'est par l'intensité même de son amour d» l'art. ' 



PORTRAITS 



10. 



Ces portraits parurent à la Revue Blanche, à la Société Nou- 
velle, à la Nouvelle Revue. Les uns datent de iSgS, d'autres de 
1897, le dernier est tout récent. Ils donnent des âges un peu di- 
vers du symbolisme. Il en manque, mais les dimensions du 
volume déjà gros, nous restreignent à suivre surtout la ligne 
générale que nous y voulons donner, des origines du symbo- 
lisme pour la préface, et de ses possibilités, pour les articles qui 
suivent. 



PORTRAITS 
Paul Verlaine, 



Nous avons dit, sur la tombe encore ouverte de Paul 
Verlaine, l'expression de nos regrets et notre affection 
pour le grand poète prématurément enlevé à son œuvre. 
Si c'eût été, à notre sens, le lieu d'une explication de 
sentiments, nous eussions pu développer que la fin de 
sa présence réelle impose aux hommes qui ont dé- 
passé la trentaine et qui firent du vers français l'ins- 
trument de leur musique intérieure, le sentiment d'une 
disparition brusque dans leurs souvenirs de jeunesse 
littéraire. Avec lui, outre lui, s'en va, une fois de plus, 
la mémoire de Rimbaud, celle de Corbière, celle de 
Charles Cros; c'était le Poète Maudit qui vivait encore, 
puisqu'il voulut se nommer ainsi, et que ce titre de- 
meurera à ce groupe puissant d'écrivains, étiquette pour 
l'histoire littéraire, comme celle de Romantiques ou de 
Parnassiens — épithète un peu emphatique, mais qu'il 
voulut lorsqu'il était le Pauvre Lélian. Qu'on en sou- 
rie plus tard, lorsqu'on aura oublié leurs droits à se 
plaindre, c'est possible ; le mot pourra rester un des 
meilleurs pour les définir (sauf M. Mallarmé qui est 
autre). 



A 



176 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Quant à l'œuvre, il n'est nullement trop tôt pour la 
caractériser et en fixer les traits principaux, Verlaine 
étant déjà dans la gloire, d'un consentement, diver- 
sement motivé, mais unanime, de tous les poètes. 

Cette gloire n'est pas constituée de par une heureuse 
adaptation de son genre à des faits actuels, elle n'est 
pas prouvée par des succès de pièces de théâtre, qu'une 
reprise pourrait démolir. Elle est parce qu'il fit de fort 
beaux vers, et qu'il sut tout entier se traduire, qu'il 
l'osa et y réussit. La poésie personnelle, quand elle 
fut sincère et qu'elle fut écrite avec l'intensité de la 
généralisation qu'il faut, est moins entamable aux 
outrages du temps, que toute autre œuvre littéraire. 

Parmi ces tomes légers, mais si pleins de trouvailles 
et de pages complètes qu'ils éclipsent de tout leur éclat 
tant de massifs romans (quoi qu'on accusât ce poète, 
comme tant d'autres, de ne publier que des plaquettes), 
deux manières se succédèrent. Non qu'il faille trop caté- 
goriser, car les Poèmes Saturniens, par la pièce célèbre 
« Mon rêve familier », les Fêtes Galantes, j^ar leur mer- 
veilleux finale, préparent déjà les vers de Sagesse et 
d'Amour. Dans Jadis et Naguère les deux façons 
d'écrire et de concevoir l'unité de la pièce alternent. 
Les différences dans ce dernier livre sont justes assez 
importantes pour nous faire assister à cette évolution 
du vers parnassien parfait jusqu'à un vers modifiéji- 
béij» assQupU? gni pVst pflj ; le vers libre, rna is qui s'en 
}he. 

J__l_^yfh]T''q"^ do Verlaine s 'affranchit d'autant que 
le sentiment à traduire est intime, et aussi qu'il lèvent 
aborder directement. Quand il se sert, et c'est son 



PORTRAITS 17" 



droit, d'un personnage quasi-dramatique qui apparaît 
un moment dans le tissu de son livre pour montrer son 
geste essentiel , sa forme est serrée, très rapprochée des 
vers classiques. Ainsi les jolis personnages des Fêtes 
Galantes et de les Uns et les Autres, n'ont pas besoin 
qu'on leur invente des strophes nouvelles : par exemple 
ils ne peuvent se passer de jouer sur les anciens 
rythmes de toute leur légèreté, ils les tendent, ils ac- 
cumulent les dissonances avant d'arriver à la résolution 
de l'accord ; ils choisissent aux Fêtes Galantes les plus 
coquettes des petites coupes, ils errent dans les Uns et 
les Autres au long de l'alexandrin, cherchant un peu 
à s'évader, puis préférant en somme montrer que, s'ils 
sont captifs, c'est bien leur bon plaisir qui les y fait 
consentiiiMais quand Verlaine veut se montrer lui- 
même, parler en son propre nom, sans voile de fic- 
tions, généralement le vers et la strophe s'élargissent 
plus musicaux encore et débarrassés des petites mé- 
ticuleuses préoccupations ; généralement, mais pas tou- 
jours, caijejlialogueavec Dieu dans Sajjessejjnul&^es 
plus bea ux poèmes, e st construit aT aide de son nets. 
-^<nr^Iutôt de jeux sur le sonnet ; mais c'est encore li- 
— Mfer-4e2jg rg~que d'utili ser une Torme fix^- à }}t\p. df^ s- 
tination jusqu ^alorâJlûii-signalée. ^ 

Ce n'est pas une métrique nouvelle qu'apportait 
Verlaine ; ceux qui le disent se trompent, c'était au- 
tre chose, c'était l'assertion que l e poète doit assouplir 
la la jiffu€ poétique à son génie propre et dédaigner d/ y 
p lier son génie ; c'étai t de préférer net teme nt une-b é-^ 
r ésie au code poétique ac cessoire de la rime et de 
symétrie, à une faute contre l^e ssence poétique, à une 



% 



f. 



178 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

déviationjle^ia phrase chantée ; c'était la trouvaille de 
procédés pour peindre l'intime de Tânie humaine sans 
déroger à la majesté du lyrisme, mais en en rendant 
les plus frêles nuances."^ 

Considérez cette même tentative de faire aboutir la 
Muse pédestre et familière, chez M. François Coppée, 
et comparez : mieux que toute explication la confron- 
tation des œuvres indiquera de quel art Verlaine sait 
ennoblir le sujet en y touchant avec de menues res- 
sources, mais avec son rythme particulier d'une ligne 
si noble que toute vulgarité est impossible ; ce n'était 
43 ^ seulement la vulgari té qu'il cha ssait du ve rs, m ais 
la pointe, mais réloquence ou, mieux, la rhétor ique, 
et la rime folle et ce qui n'était que littérature. 

En cela il se ralliait au grand mouvement poétique 
\ J^ où passèrent Poë et Baudelaire, dont le but fut^de_j:ÊS=_ 
serrer les attributs de_ la po ésie, de n elui per mettre 
de chanter que des instants vraiment dignes d'un style 
d'a^Sp àï'at. Les Tnîïmtes heïïrèuses^ de Baiïdelaire sont T 
V , les mêmes que les minutes de tremblement, devant la \ 
O.sT/ divinité ou l'amour, de Paul Verlaine. Qu'on n'objecte / 
"^ pas que Baudelaire contribua plus que tout aujxe à J 

édifier les murs solides où Verlaine fit brèche. .Lui 
(^nssi rherchait à s'évader, il n'osa t ouc her au ve rs et 
choisit le pocme en prose ; s'il eût vécu, peut-être eût- 
il élargi ses tendances de liberté. 

/^Mais je n'ai voulu qu'indiquer la nature de l'évolu- 

/ tien du vers chez Verlaine ; prémisses et principes d'élar- 

l gissemenl dans le fonds et dans la forme, voilà ce qu'il 

\ apportait : ce qui est plus inq)ortant, c'est qu'il fut toute 

une âme complexe et nombreuse, pleine d'apparitions 



PORTRAITS 



179 



sombres l\ faces d'assassinés, pleines de vierges Marie 
long-voilées et de Christs aimables et s'inclinant vers 
sa faiblesse d'homme, abondante en masques variés et 
clairs, avec les voix si mélancoliques, dans des Tria- 
nons que menace l'automne, et que cette âme resta 
toujours fraîche, qu'il nous la montra sans cesse en 
plus de douze recueils de chansons, où le temps fera 
peu de déchet (sauf quelques pièces de circonstance 
en Sagesse), sans défaillance d'artiste, sans redites, 
avec long bonheur. Et s'il ne fut un prosateur qu'oc- 
casionnellement, de quelle jolie allure s'en va sa phrase, 
butante, objectante, serpentine, pleine d'apartés et de 
réflexions, dans les coins de Paris qu'il affectionnait. 
C'était une âme très sensible, très diverse, très vibrante, 
non pas une âme femme, comme dit M. Zola, mais 
capable ^ de_j;ecueillir ré cho des plus fines sensations ^ 
ce que doit être l'âme d'ur^ppèteu-^ 



Jules Lalorauc. 



Celait un jeune homme à l'allure calme, adoucie 
encore par une extrême sobriété de tons dans le vête- 
ment. La figure, soignement rasée, s'éclairait de deux 
yeux gris-bleu très doux, contemplatifs. Nul n'apparut 
avec un geste moins dominateur et un langage plus 
uni; nul ne fut moins comédien, moins personnage 
littéraire ; ce qui n'empêcha la littérature d'être toute sa 
vie. La littérature, il la concevait non pas comme une 
chose par elle-même existante, mais comme un reflet, 
une traduction d'une philosophie. Non point qu'il eût 
jamais tenté des poésies didactiques, ou qu'il se fût 
jamais prêté à plaider une thèse; il existait, à son sens, 
il existait dans sa nature d'âme, un art, un besoin de 
saisir la philosophie comme une chose vit^e ; les phé- 
nomènes et les idées se simplifiaient en lui. L'idée de 
l'être ou du devenir se, ramenait à des questions per- 
sonnelles, et les grandes inquiétudes sur la destinée 
étaient ses problèmes de tous les jours et la matière de 
ses soliloques. Au début de sa jeunesse, cette tendance 
lui assura comme un bonheur ; aux dernières années, il 
en vécut anxieux. 

il 



IÔ2 SYMBOLISTES ET DECADENTS 

Après les premières recherches, il avait trouvé les 
fondements de sa doctrine dans les livres de Hartmann. 
Sa joie d'ailleurs était de vivre par le regard. C'était 
un fidèle du Louvre et du Cabinet des estampes, un 
dévot du tableau et de l'image. Deux attirances nettes 
le tiraillaient, l'une de curiosité d'art, l'autre d'apos- 
tolat. 11 eût aimé enseigner, instruire, prouver par de 
la pureté les bonnes intentions du grand Tout qui se 
crée lui-même ; il était adepte du bouddhisme mo- 
derne, — comme un apôtre, du christianisme. Mais sa 
dilection allait aussi toute aux Primitifs qui peignirent 
des âmes, et sa curiosité à tout ce nouveau décor de 
Paris que la vie lui offrait libre à parcourir, puis il fut 
conquis par l'art exquis de Watteau et ses fêtes aux 
discrètes mélancolies, de sorte que sa première œuvre 
imprimée fut dédiée à la gloire de Watteau et que la 
littérature l'emporta en lui sur la philosophie. 

Après un volume de vers philosophiques qui fut peu 
montré, qui fut annulé, voici les Complaintes ; la pré- 
face des Complaintes peut donner une idée du ton du 
volume détruit, c'en est, pour ainsi dire, un peu de la 
substance ; c'est ce qu'il gardait du ton de ce volume 
par lui jugé insuffisant. Pourquoi ce litre et cette 
forme chez le moins anecdolier de nos poètes ? 

Ceux qui savent, en leur ame, saisir l'étendue et la 
variété des phénomènes sont exempts d'orgueil ou de 
vanité. La complexité des choses finies et le silence de 
l'infini leur imposent une voix claire et distincte, mais 
sans cris. Ils hésiteraient à émettre des hypothèses, à 
tenter de divulguer l'inconnu, à gravir les premiers 
degrés de l'inconnaissable d'un ton trop oratoire. On 



PORTRAITS l83 

ne peut^ dans la quête du vrai, prendre à son compte 
le langage des héros grandiloquents. 

D'autre part, bien des intangibles vérités ne sont 
saisissables que par leurs contrastes qui sont, dans la 
vie, les douleurs, les misères, les ridicules. Un senti- 
ment qu'un personnage de drame trouvera grand et 
exaltant, le philosophe le jugera petit et humble, non 
à cause de son essence, mais par la forme brève et in- 
complète qu'il prend en lui-même, en face de l'idée 
qu'il se forme de l'essence même de ce sentiment. Le 
philosophe ne peut oublier les contingences et les rela- 
tivités et les points de contact cosmogoniques qui, à 
la rencontre, heurtent et abaissent l'enflure des âmes 
(il y en a toujours). Puis, tant qu'on ne peut con- 
clure, et produire une vérité nouvelle forte d'évidence 
et qu'on doive prêcher, ne vaut-il pas mieux ne pas 
faire trop parade du sérieux de sa science et l'exprimer 
en souriant? Donc c'est à travers le Paris mental et 
passionnel, contrastant avec le Paris quotidien et 
d'aflaires, que Laforgue va en méditant, en écoutant, 
en répétant. Lors sa complainte est tantôt une séré- 
nade à l'impossible, ou la parade du clown qui pour- 
rait expliquer le sens des choses du cirque, mais ne 
veut qu'y faire réfléchir par un trait topique, encore un 
bilan de recueilli qui rentre en sa chambre de travail, 
et récapitule, d'une ironie un peu triste, les dispro- 
portions (d'autres diront monstruosités) qu'il entrevit 
tout le jour. 

C'est étudier la disparate entre le possible et le réel 
que composer ainsi ; cette disparate est source d'effets 
comiques, oui, au premier degré ; mais elle est aussi 



l84 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

tragique ou, mieux, triste, triste pour le contempla- 
teur ; la nécessité de traduire ces deux nuances exi- 
geait un ton spécial, à créer ; donc, pas ou peu d'élans 
d'éloquence, des vers très soucieux de l'allure du lan- 
gage contemporain, des strophes nettes, calquées, non 
sur la durée rythmique, mais sur la durée de la phrase 
qui saisit un fait, une sensation ; le livre devait être 
comme un ensemble de chansons mélancoliques ; pour- 
tant comme Laforgue voulait faire voir, et non chanter, 
il s'arrêta à ce titre, à cette gamme des Complaintes. 
Un errant, plus ou moins musicien, raconte aux pas- 
sants, en langage populaire et poétique, avec des re- 
frains, des faits, et il appuie son dire en exhibant une 
image populaire. Tel est le personnage principal qui se 
détaille dans ces Complaintes qui demeureront et 
comme une date et comme une œuvre. 

L'Imitation de Notre-Dame la Lune est une multi- 
forme élégie cosmogonique. C'est l'étude des reflets de 
la Lune à la Terre dans l'âme d'un songeur. C'est l'é- 
tude de sentiments modernes semblables, quoique 
diminués, à ceux des anciens pour Phœbé ou Tanit. 
Ce n'est jamais Hécate. Le règne de l'astrb nocturne 
est pacifiant. Le plus révolté de ses sujets, c'est le 
poète rêvant qui la considère, comme autrefois l'astro- 
logue, mais sans plus y chercher le chiffre de son mys- 
tère. Elle est là, — elle est diverse, pourquoi? et 
comment le savoir. Elle se mire dans des I)lancheurs 
à son image, âme pure ou cœur de romances. Pierrots 
mélancoliques et malins, sceptiques sauf vis à- vis la 
blanche existence dans des carrières de craie, où ils 
passent le temps à figurer sans parole des représenta- 



PORTRAITS 



tions du monde. Elle se mire dans les profondeurs 
sous-marines, son reflet est comme un blanc cier^^e 
sortant des silencieux laboratoires où les êtres glissent 
ou rampent sur des féeries de végétaux pourpres, re- 
couverts de l'onde opaque, près des polypiers, des 
assises madréporiques de mondes en formation. Elle 
sait tout, et elle ignore tout, puisque éteinte, puisque 
déserte, puisque seulement réflecteur. Quelle leçon 
pour cette Terre, ronde comme un pot-au-feu ! comme 
il est dit dans le Concile féerique. 

Si Vlmitation de Noire-Dame la Lune dépeint le 
décor de la nuit, et décore les vitraux de la Basilique 
du Silence,, le (Concile féerique met en scène ceux qui 
viennent détruire celte paix des cbosespar leurs vouloirs 
et la contorsion de leurs allures en quête de vie et de 
sensations. La Dame clierche le décor de gala et de 
fêtes amusantes qu'elle exige autour d'elle, et le ciel 
absolument nu se pare pour elle de toute son anima- 
tion intérieure. Le Monsieur n'aperçoit, lui, que le 
monde monotone, sans spectateur éternel. Que faire en 
ce monde sans allées réelles, sans imprévu que les 
frêles embûches de l'illusion ? rien de mieux que de les 
croire réelles, et tous deux y croient à demi, se compor- 
tent comme s'ils y croyaient tout à fait ; tj'est le destin 
des philosophies que d'être oubliées dans la pratique de 
la vie ; à ce prix, au lieu de la désoler, elles en sont or- 
nements et parures, et les deux protagonistes reconnais- 
sent que la Terre est bonne, en acceptant simplement 
les multiples conseils du Chœur et de l'Echo. Vivre en 
toute simplicité et ne plus trop creuser, vivre à la bonne 
franquette, selon l'illusion de fête générale et épanouie 



t86 symbolistes et décadents 

de la Dame, ou bien les tréteaux disparaîtraient pour 
ne plus laisser voir que des déserts gris. 

En ces mêmes temps d'où date le Concile féerique, 
Laforgue terminait les Moralités légendaires. L'es- 
sence en est semblable à celle de ses poésies, mais ici, 
au lieu que le poète parle, supposant à peine parfois 
comme porte-parole son Pierrot, à la fois madré et de 
bonne foi, impulsif et philosophe, ce Pierrot nourri 
de métaphysique et discuteur (avec la bonne termi- 
nologie) qu'il a inventé et qu'il faut mettre à côté des 
autres Pierrots célèbres, celui de la chanson et celui 
de Banville. Laforgue choisit des personnages, et c'est 
Salomé, Andromède, Ophélie, le prince Hamlet, Pan, 
le socialiste Jean-Baptiste qui se jouent dans les événe- 
ments, parmi les décors de rêves ou de réalité trans- 
posée. 

Oh ! l'adorable livre de variations personnelles ! 
C'est Laforgue qui se transfigure dans ce capricieux 
Hamlet dont l'idée vitale est à tous moments balayée 
par le plaisir qu'il éprouve à rimer la plus petite fa- 
cette de son chagrin ; c'est lui encore, le bon monstre 
d'Andromède, dont l'âme s'éveille en belle parure, dès 
que les caresses de la jeune Andromède, enfin apprivoi- 
sée, l'ont débarrassé de sa forme extérieure et gauche ; 
c'est lui, le Pan qui poursuit la Syrinx en lui expli- 
quant son rcve de vie ; et les silhouettes féminines qui 
y passent représentent sa notion de la femme, à partir 
de l'idée un peu trop eflarouchée et a priori qu'en des- 
sinent les Complaintes et le Concile féerique. Salomé est 
un futur petit Messie féminin, la femme qui a abordé les 
hautes sciences ; son boudoir est une coupole d'obsor- 



PORTRAITS 187 

vatoire, son piano une lyre pour accompagner non des 
romances, mais la traduction lyrique de ses hauts con- 
cepts pbilosopliiqucs ; c'est la femme qui sait, non pas 
d'après les manuels, mais se confronta avec les sciences 
biologiques et astronomiques ; quoi d'étonnant que 
cette jeune fdle à la si suprême beauté soit savante 
comme un savant de vingt ans doué de génie, et que 
ses points de comparaison elle les établisse, non avec 
les autres petites fdles, mais avec les nébuleuses qui se 
créent dans l'infini? Salomé, ce serait peut-être la 
compagne duc au prince Ilamlet, une union qui serait 
collaborative et pensante. 

Eisa, la petite Eisa, n'est qu'une jeune fille de la 
foule, parée seulement de beauté. Sa science de la vie, 
précoce quoique sommaire, sa prescience plutôt, non 
documentée mais si bien aiguillée vers les routes des 
sens, déconcerte le jeune Lohengrin, échappé des bu- 
reaux de Mont Salvat, comme souvent les jeunes filles 
poussées en pleine serre chaude du monde étonnent le 
bachelier encore engourdi d'humanités. Et Ruth, du 
^firacle des Roses, joint Salomé et Eisa. Elle n'a pas 
les pensées de Salomé ni les curiosités, elle en a le 
calme et les obstinations, et la dernière figure, la plus 
douce, est celle de la Syrinx si fière d'ell#, de son in- 
tangibilité, qu elle préfère s'évanouir au miroir des 
eaux pour laisser entier. le rêve de Pan, lui soustrayant 
la désillusion du tous les jours en le hantant de la mu- 
sique de sa voix. 

Et, autour de ces silhouettes de pensée pure, quel 
admirable décor tout d'invention, depuis la fête à 
l'Alcazar des Iles Esotériques, avec ses clowns philoso- 



l88 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

phes et ses acrobates sentencieux, jusqu'au triste Else- 
neur, jusqu'à la vallée du Gazon Diapré irradiée de 
printemps. 

Ce livre fait foi des beaux livres que nous eût donnés 
Laforgue. Gela et ses poèmes suffisent à constituer sa 
physionomie, à nous faire regretter les développements 
des idées consignées dans les notules fragmentaires 
publiées après sa mort. 

Pour dire toutes ces choses ténues, il s'était forgé 
un style d'une extrême souplesse, sa phrase a l'allure 
d'un bel entrelacs. Point de parures ni de surcharge. 
Elle chemine très vite, pressée d'arriver à une autre 
idée, mais sa hâte ne l'empêche point d'enclore tous 
les mots essentiels ; ces mots sont choisis de façon à 
provoquer dans Tesprit de multiples rappels d'idées 
analogues ; des parenthèses sont indiquées, contenant 
le germe d'un alinéa que le lecteur peut se construire ; 
cette phrase est vivante, ondoyante. Peu de musique, 
mais une plastique perpétuellement mobile, perpétuel- 
lement évocatrice, parfois des allitérations, des rappels 
de sonorité, mais toujours pour le sens. Voyez le 
commencement de Perséc et Andromède, la cérémonie 
de Lohengrin, les monologues d'IIamlet, et le chant à 
l'Inconscient, les conseils de Salomé, et pensez que le 
maître alors qui dominait toute prose était Flaubert, et 
qu'il fallait chercher, chacun de son coté, une formule 
qui n'eût pas cette implacable beauté, et celte trop ré- 
sistante certitude, cet absolu de ncttelé incommode 
pour exprimer les nouvelles idées complexes dont 
c'était l'heure de naître à la littérature. 

Sa perte est irréparable dans notre évolution litlé- 



PORTRAITS 189 

ralre, car il Ait avec nous un de ceux de la première 
heure, un de ceux qui fondèrent le mouvement poé- 
tique actuel. Et sa manière de hardiesse philosophi- 
que et de lihre style, qui pourrait dire l'avoir reprise ? 
Je lui vois des lecteurs qui l'imitent de trop près, je ne 
lui vois pas de successeur, dans cette note moyenne 
entre le lyrisme et l'ironie, éclairée de grandes échap- 
pées de lyrisme pur où il excella. Nous étions alors 
fort peu nombreux, la perte d'un d'entre nous dimi- 
nuait fort notre effectif, et nous nous comptâmes faci- 
lement en l'accompagnant jusqu'au cimetière perdu, 
quatre au plus, car Paul Bourget, venu là comme son 
ami des plus anciens, n'était pas des nôtres, esthéti- 
quement parlant, et mon regret contre l'injurieuse 
sottise de la destinée s'accroît, quand je songe aux af- 
fections nombreuses dont l'entoureraient maintenant 
tant de jeunes écrivains de talent. 



11 



Georges Rodenbacli. 



Ni forêts ni collines ne bossèlent la largeur plate des 
Flandres. La terre arable s'y enchaîne aux dunes sa- 
blonneuses, et la plaine continue par la rive mobile de 
l'Océan. Des tours d'église, des chapelles de couvent 
éminent seules, sous le ciel brouillé, du niveau des mal- 
sons basses, individuelles, au plus familiales qui se 
pressent autour d'elles, ouailles, comme autour d'un 
doigt levé, initiateur et guide ; et dans ce pays tout 
prairies et champs, jardins et maraîcheries, la race 
ancienne, blonde et têtue, robuste et lourde, prudente 
et avocassière, oscille des frairies aux prières, des ker- 
messes aux béguinages. La race est sans nuances. Qu'elle 
contient peu de types qu'on pourrait se représenter mé- 
ditant, comme dans les panneaux des primitifs, aux 
fenêtres à croisillons d'oi^i s'entrevoit un long canal 
rectiligne et muet, avec sa chaussée d'herbe rase broutée 
par de prospères moutons, et sur ses eaux, une lourde 
barque, ou bien le bateau de voyageurs, fumeux et 
poussif, glissant à travers les traînes recourbées que 
jettent, d'une rive à l'autre^ les nénufars et tant de 
plantes d'eau. 



PORTRAITS 191 

La Flandre est reslce nationalisée, ses communes 
ont résisté à la poussée d'un gouvernement central, 
mais la machine et l'industrie l'ont profondément mo- 
difiée. Si le ciel de Flandre est demeuré cette chose 
prodigieusement sensible à toutes variations de couleur 
et dôme encore le paysage d'un successif kaléidoscope, 
varié de toutes féeries de l'humidité, la tuile a chassé 
le chaume ; des cubes blancs do briques crépies ont 
remplacé l'ancienne maison basse, et des musiques tri- 
viales et modernes sonnent aux carillons. L'art de ces 
provinces est dès longtemps en déchéance. Il n'y a 
plus guère de bons peintres flamands; il n'y avait 
plus, dès lontemps, de poètes. 

Georges Rodenbach est le premier qui ait réveillé la 
Muse qui dormait en ce pays. Elle sortait d'un long 
hiver de songes, quand elle revit autour d'elle le vieux 
décor, la huche, le rouet, Falcôve profonde dont le 
mur est gaiement bariolé de plaques de faïence, et 
le métier de dentellière, où elle écrivait jadis de si 
douces arabesques. Elle se frotta les yeux et sortit, 
pour regarder la façade de la vieille maison qui se ré- 
percutait encore, comme en un miroir d'étain poli, 
dans le calme canal rectiligne et muet. La façade de 
bois, fouillée industrieusement, comme par un taret 
artiste, était d'un gris plus noirâtre, et les fleurs poly- 
chromes s'étaient fanées. L'ornement d'or emblémati- 
que était vert-de-grisé au pignon. Gela tenait pourtant 
encore, mais tout autour de sa propre demeure dés 
teintes crues s'étaient peintes sur toute la face des mair 
sons voisines. Les heurtoirs ouvragés avaient disparu. 
Au lieu des mariniers et des bourgeois riches, en file 



SYMBOLISTES ET DECADENTS 



heureuse, des pauvresses en longues mantes noires, des 
paysans en blouses bleues et des prêtres noirs marchaient 
sur les dalles silencieuses du quai, où autrefois la bonne 
Muse avait vu tant de richesses sur les galiotes, tant de 
velours et d'or sur les femmes et de si belles plumes à 
la toque des hommes ; et la Muse avait les cheveux 
gris. Elle rejeta comme disparate d'elle son ancien 
manteau de fête, et triste se remit à son métier de 
dentellière, et quand elle rechercha en elle-même les 
vieux refrains populaires, elle ne les retrouva plus. 
On parlait bien parfois de Tiel Ulenspiegel, mais si 
peu ! L'usine fumait, les artisans chantaient des gros- 
sièretés ; aux coins joliets de la rêverie, l'araignée avait 
amoncelé ses toiles, et la pauvre Muse vit bien que le 
passé était enterré sans autre survie qu'elle, et ne pou- 
vant guider les hommes par l'ancienne mélopée dont ils 
avaient perdu le sens, elle se mit à réfléchir sur le pré- 
sent, elle chercha à l'expliquer. Elle rêva, en marchant 
à petits pas sur le gazon des béguinages, en parcourant 
lentement les églises, fermant les yeux aux bondieu- 
series de plâtre peint, pour ne les rouvrir qu'à de vieilles 
toiles familières. Elle rêva sur son propre silence, sur 
sa lampe sereine dans la chambre sans murmures, près 
la rue frigide et calme comme la neige de la nuit au 
premier éveil du matin. Elle se perdit à suivre les 
méandres des broderies. Elle ne chanta plus, elle parla, 
d'une voix précise, mais lointaine, comme atténuée. 
Elle expliqua en rattachant sans cesse le présent à ses 
vieux souvenirs, comme deux fils qui furent rompus et 
qu'elle réunit en rêvant, tristement et doucement. 



PORTRAITS 193 



Depuis la Jeunesse blanche l'estime de ses confrères 
a donné à Rodenbach ses grandes lettres de naturali- 
sation française ; c'est un de nous. Le causeur qu'il est, 
fin, abondant en notations aiguës, est vivace de notre 
terreau de Paris, et son pays n'est à ces moments pour 
ceux qui l'ccoutent que comme un fond discret qu'il 
évoque ou dissipe à sa guise. L'écrivain est resté fidèle 
aux voix d'autrefois, aux horizons plaqués sur les yeux 
de son enfance. Il est, ce qui est assez peu fréquent chez 
nous, un intimiste. Il enlumine les missels d'un vieil 
évangile, d'un commentaire vivant, où prient des re- 
cluses, de scolies, où chante un contemplateur. Dans sa 
terre d'exil, des personnages taciturnes se définissent 
le silence et leurs rares mouvements, et se perfection- 
nent entre eux les idées fmes que leur inspire l'assi- 
duité presque monacale de leurs réflexions sur l'âme 
des choses ; il y a là un décor éteint exprès, mi-jouré, 
d'une chapelle à la Vierge où pendent les ex-votos de pè- 
lerins selon l'Inconscient. Les humbles créants qui lui 
parlent rencontrent un confesseur un peu bouddhiste. 
Mais c'est après s'être grisé de la joie des couleurs d'un 
Ghéret, du ballet de la rue parisienne qu'il entre en la 
cellule où il soupèse, sur une balance à lui, les infini- 
ment petits de la rouille des choses. Le glas du Voile, les 
mains lunaires d'Ophélie et ses cheveux inextricables, 
il les rencontre partout parce qu'il les porte en lui. Il 



194 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

sait les vies brillantes et fanfarantes, mais volontaire- 
ment il entoure d'une étamine ou d'une mousseline 
brodée de dessins blancs l'enfant de son rêve, et il a élu 
terre d'évocation Bruges, la ville aux carillons, la ville 
mi-déserte, la ville où les Memlink brillent comme 
châsses d'améthyste dans le silence propre d'un hôpital. 
Il a choisi Bruges, non tant le Bruges réel qu'un Bruges- 
Musée cpi est à lui et qu'il développe. 

Or, Bruges-la-Morte sort du suaire des ans. Bruges- 
Li-Morte s'en a a pour laisser place à une résurgence, à 
la venue, à l'infiltration d'une vie plus moderne à 
travers les vieilles pierres, et tel est le sujet du Ca- 
r (Honneur. 

Il y a dans toute ville morte, mais riche de la gloire 
de l'art, des gens de vrai bon sens, curieux de beauté, 
amoureux de mélancolie, qui adorent les pierres saures, 
l'encens dans l'église silencieuse, la douceur résignée 
d'une vie nonchalante, bousculée à peine un jour parle 
brouhaha d'un marché, et revivant le dimanche de so- 
bres pompes de cloches et de processions, et la joie d'une 
quiétude encore plus parfaite. Ceux-ci, à Bruges, eussent 
désiré qu'il y ait chez eux, un point spécial en Europe, 
une ville évocatoire, galerie d'architectures, avec une 
vie d'ancêtres accrochée aux murs et contée par toutes 
les boiseries et les meubles d'antan ; et ce beau qu'ils 
eussent créé eût été le but de visites de rêveurs, de 
pèlerinages de sages. Les arts graphiques et la pensée 
des philosophes se fussent éjouis de cette ville-asile, de 
ce havre de tranquillité. Quelle belle chose en notre 
Europe financière et militaire, où la meilleure hypothèse 
de demain ne nous offre que la vision horrible d'une ar- 



PQRTRAITS 195 

mée industrielle, d'un peuple de comptables matés par 
la macliinalité du calcul et d'ouvriers peinant près des 
hauts-fourneaux, quelle belle chose qu'un train stop- 
pant dans une gare dénuée de wagons de marchandises, 
tranquille comme une station de petit village, et qu'on 
entrât dans une cité, où tout serait « luxe, calme et 
beauté » et aussi rêverie près de l'ombre du passé, ville 
vivotante sauf les voix amies de l'art, ville-chroni- 
que, fabuleuse presque d'irréalité par le contraste 
avec les turbulences circonvoisines, et que le sable des 
minutes se concrétât en un coin distinct des multitudes, 
et qu'un exemple fût d'une cité de recueillement. 

Mais intervient l'usinier, l'homme d'affaires, le per- 
ceur d'isthmes, le combleur de rivières, et l'on trouve 
plus facile de transformer que d'aller créer au loin. 
Ceux-ci à Bruges, insoucieux de l'esthétique, pour- 
suivent une résurrection, le retour des nefs sous forme 
de steamers, et la création du monstreux cabaret 
qu'est un port de commerce. Gomme ils promettent 
l'or, ils entraînent l'acclamation de la foule. Donc 
Bruges, munie d'un port, luttera contre Anvers, contre 
Hambourg. Les piles de charbon, les entassements des 
ballots, toute la broussaille sale des docks s'installera ; 
les bordées cosmopolites des matelots^s'éjouiront de 
l'orgue mécanique à côté des grossières danses des 
paysans devenus mercantis. La chose n'est pas faite 
encore, mais elle est commencée. C'est l'effritement 
d'une tranquillité pieuse que considère Borluut de cette 
cage de carillonneur, où il entreprit de désapprendre 
aux timbres la valse de Faust pour y restaurer l'écho 
des antiques Noëls. C'est la vieille heure, l'heure de la rê- 



iqG symbolistes et décadents 

verie,de la méditation, llieure longue du repliement sur 
soi-même qu'il écoute à la cadence voilée des vieilles 
horloges que collectionne Yan Huile. Mais cette chanson 
menue comme la sonorité d'une vieille argenterie délica- 
tement maniée est trop frêle pour lutter avec le bruit nou- 
veau de fanfares, d'orches trions, de clameurs de bourse. 
Son rêve se démolit sur la terre ; cependant qu'il s'isole 
de plus en plus haut jusqu'à la dernière plate-foi me 
du beffroi les formes parentes de celles à son image ne 
vivent plus que dans les nuées ; sur le pavé des places 
on fait des affaires. Le carillonneur est I3 seul habitant 
mental de la ville qu'il s'est créée. Non I il a trouvé son 
analogue, TEve de ce tiède milieu de mémoire réflé- 
chie. Mais si l'étreinte du songe laisse Borluut brisé, 
elle la rejette, cette douce Godelieve, dans la file des 
pénitents qui, au jour anniversaire, venus d'un proche 
couvent, marchent pieds nus sur le pavé inégal et dur. 
Les âmes fidèles sont broyées, les âmes de passé se 
cloîtrent, dans le monastère ou l'abdication du bon- 
heur, car elles ne peuvent vivre, froissées de bourrades, 
insultées, lapidées dans le tohu-bohu de la ville qui se 
rue au marché et hurle vers les banques. Borluut et 
Godelieve sont des désespérés. Ils apportent en tout 
acte une foi sérieuse et haute, et l'amour leur semble, 
quand ils se rejoignent hors la légalité quotidienne, les 
divines épousailles. Godelieve pour Borluut, c'est la 
femme et c'est l'agneau. Borluut pour Godelieve, c'est 
le seul homme, parce que seul il écoute et perçoit les 
vibrations de la pensée ; ce SQraient les amants heureux 
dans les Yérones où a parlé l'Esprit, les blancs caté- 
chumènes enchaînés par leur mutuel regard, dansant 



PORTRAITS 197 

nus et innocents devant les phalanges célestes. Mais 
quelle impossibilité de vivre dans la ville du port de 
commerce, parmi les marteaux qui clouent les caisses, 
et les tenailles acharnées à déballer les lointaines épices, 
et la voix des criem s d'additions. Borluut et Godelieve 
peuvent être la vraie vertu ; comme ils parlent une 
simple langue d'extase, ils ne pourront passer inaperçus 
dans une Babel du chiftre. Godelieve pleurera, Borluut 
mourra, un poète entendra leur élégie. 

Légende du Nord, fragment de la nouvelle Vie dos 
Saints pareille à l'ancienne, en ce sens qu'elle enre- 
gistre les miracles de désintéressement, et la vie simple 
de ceux qui ne sont sensibles qu'à l'Infini se manifes- 
tant en eux et autour d'eux. Les lentes prières accom- 
pagnent les quenouillées dans les veillées des naïfs 
émus, et quand la prière est finie, avant de recommen- 
cer, une voix douce conte une illustration de l'acte de 
foi. d'un accent d'amour et de désir, une histoire trem- 
pée de larmes. Ln très court détail des circonstances 
accompagne le récit probant comme un apologue, un 
peu mystérieux comme un lied. On cherche à faire saisir 
la nuance des âmes dont on parle, prochaines de celles 
des auditeurs, mais qui ont déjà vécu toute leur vie. Ce 
sont narrés semblables à celui des amour^de Barluut et 
de Godelieve. A travers le décor local et le ton qu'il com- 
mande, une part de vérité générale le réunit aussi à la 
longue complainte des âmes sentimentales et crucifiées, 
à cette grande laisse qui commence aux amours de Tris- 
tan, à cette grande phrase à laquelle chaque poète unit 
une parenthèse, la chanson de l'amour béni et savoureux 
que les circonstances brutales modifient en martyrs. 



198 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Ils sont touchants, ces amoureux pâles, dans la cité 
où les moteurs et les dynamos vont faire irruption. Le 
carillon de Borluut est comme l'orgue d'un vieux 
maître de chapelle, qu'on taxe, de folie, parce qu'il se 
souvient toujours de quelque fulgurante apparition de 
sainte Cécile descendue sur des rayons de mélopée, 
pour ajouter l'ivresse de la beauté entrevue à celle des 
vingt ans sonores du musicien. Et la pauvre Godelieve 
aux yeux de lac, au teint de lait, n'est-elle pas de la 
famille de ces douces femmes closes dans une quoti- 
dienne simplicité, enrichissant de profondeur tout dé- 
tail de vie qu'elles touchent, à travers qui les peintres 
primitifs ont effigie les saintes femmes, celles qui 
pleurent aux pieds du Christ et les madones un peu 
lourdes et gauches, mais d'un si intime recueillement, 
auprès de qui l'enfant Jésus tourne les pages d'un 
livre ? Elle est d'une tendresse, sans élans de paroles, 
profonde et victorieuse comme l'habitude, avec des 
ténacités d'héréditaires passions, des souplesses cachées 
de tiges de lierre sous l'épaisseur des feuillures. C'est 
une passionnée aux mains jointes, mais si ardente que 
les feuillets de l'Evangile lui apparaissent semés des 
lettres poupres de l'amour, et sa logique extase la mène 
aux portes de fer rougi de la passion. 



III 



Rodenbach s'est beaucoup souvenu. C'était son 
droit. Il s'est remémoré la terre natale et l'a déinaillo- 



PORTRAITS 199 

tée de l'oubli. Une partie de son talent vient de ses 
solides attaches avec le passé. C'est par là qu'il a 
exercé sur la littérature de sa petite patrie, tout en se 
fondant dans la nôtre (car il n'y a qu'une littérature 
française et on peut y évoquer les Flandres au même 
titre que les villages cévenols), une grosse influence. Il 
a retrouvé des clefs perdues pour rouvrir la chartre de 
l'église des ancêtres. Il a indiqué la voie à ses compa- 
triotes. Ils ne le disent pas tous, mais tous le savent. 
Et songez qu'il fut seul en cette province immense et 
décuplée par l'indifférence littéraire que fut la Belgique. 
Si un homme a triomphé de son milieu, c'est bien lui. 
Le seul De Goster avait écrit là-bas, au milieu d'acadé- 
miques patoisements, bouffons, comme si de beaux 
esprits de canton avaient pratiqué la littérature fran- 
çaise, ou qu'à la cour de Soulouque le petit nègre eût 
brillé dans les cérémonies officielles. Sans doute Paris 
n'était pas loin, mais, intellectuellement, aussi éloigné 
qu'au temps des plus somnolentes diligences. Roden- 
bach a rappioché les distances et donné aux siens un 
salutaire exemple. C'est le moindre de ses mérites, 
mais c'en est un, et actuellement, je tiens à le dire, nos 
lettres et nos lettrés n'ont pas, lorsqu'il quitte Paris 
pour retourner là-bas, d'ami plus chaud, pius sincère, 
plus sûr et plus prêt, sans accentuer un seul de nos 
défauts, à vanter haut- et ferme ce que nous pouvons 
avoir de qualités. 



Vîllîers de risIc-Aclani. 

Notes à propos d'un livre récent. 

I 



A un temps convenable après la mort de Villiers de 
risle-Adani, M. du Pontavice de Heussey met au jour 
un volume anccdolique touchant la biographie de l'écri- 
vain disparu, et quelques dates de production de ses 
œuvres. Les premiers chapitres de ce livre sont pieux 
en ce qu'ils fixent la généalogie dont l'écrivain fut fier, 
curieux en ce qu'ils dissipent plausiblement les ombres 
que quelques contestations laissaient planer sur ce 
droit aux aïeux dont il fut si jaloux, intéressants parce 
qu'ils nous content des périodes de prime jeunesse sur 
lesquels peu de documents, sauf celui le plus inté- 
ressant, du commencement de Y Avertissement (Chez 
les Passants, p. 287). Après ces bonnes pages 
sur les années d'apprentissage, le biographe entame 
l'histoire des années de maîtrise, et là rien n'est à gla- 
ner d'inédit, rien qui n'eut été conté par le maître ou 
quelques-uns de ses vieux amis, et rien de saillant 
à relever, que quelques erreurs légères et, il est vrai, 
sans nocivité pour la mémoire du biographie. 

La légende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar 



202 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

ont ensablé le souvenir de cette vie, n'est de nul inté- 
rêt ; fondée sur tels passagers avatars imposés à l'écri- 
vain par sa détresse, tels récits de concessions à la 
grande presse déterminées par ce même urgent motif, 
sur telle prodigue loquacité à propos de ses prochaines 
œuvres, naturelle si l'on pense qu'elles étaient, ces 
œuvres, sa vie même, cette légende est puérile et, à 
vrai dire, ne narre rien. 

Le seul point peut-être qui offrirait quelque intérêt, 
mais celui-là se retrouve en la vie de presque tout 
écrivain d'exception, serait d'énumérer et d'expliquer 
quels furent les éditeurs, inconnus, besogneux, fan- 
tastiques parfois, éphémères presque toujours qui 
osèrent seuls risquer les responsabilités financières de 
ces livres, et démontrer que sauf vers la fin de la vie 
de Villiers, ce furent dans les plus jeunes et les moins 
pécuniaires des revues, dans des papiers de lettres 
aussi audacieux qu'éphémères, que furent publiés con- 
tes, romans et drames, dont ils comptèrent parmi 
les meilleurs ornements et sacrifices, dont ils demeurent 
pour les bibliographes les plus efficaces curiosités. 

Ainsi passim existent ces pages dans la Revue fan- 
taisiste, la Revue des lettres et des arts revue fondée par 
Villiers, la République des lettres, devenues classiques, 
et d'autres si inconnues comme le Spectateur, revue 
franco-russe où parut par exemple Y Inconnue (des 
Contes cruels) . 

Comme date (il est inutile de le redire), Villiers de 
risle-Adam appartint et fréquenta au groupe dit le 
Parnasse contemporain ; dans une explication plus 
large que celle qui enferme celte dénomination de 



PORTRAITS 



203 



groupe sur quelques personnalités qui défendent encore, 
attardés, les vieux rythmes de la poésie romantique, 
les Parnassiens de ce temps étaient, en somme, des no- 
vateurs sinon de fait, du moins de goût. L'Ecole récla- 
mait, contre un modernisme assez lâche, le droit à 
l'évocation des mythes, à résurrection historique, à 
l'exotisme ; ses alliances allaient vers les peintres sym- 
boliques et les préraphaélites, et aussi défendaient les 
premiers impressionnistes ; son engouement se préci- 
sait musicalement vers Wagner ; en prose les adeptes 
voulaient suivre Théophile Gautier et Banville dans 
leur art de la nouvelle un peu ailée, contemporaine, 
mais de haut. L'influence de Flaubert fécondait leurs 
rêves épiques. 

Yilliers fut presque l'un d'eux par quelques-uns de 
ces points communs, mais il s'en distinguait éminem- 
ment par la possession d'une philosophie personnelle et 
parle don d'ironie, rarement départi aux jeunes écrivains 
de ce moment, et aussi par une souplesse à manier diflé- 
rentes formes d'art, rarement exercées dans le cénacle. 
Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux ; poète en 
leur gamme, il le fut peu et peu de temps ; ces brode- 
quins lui furent-ils trop étroits, c'est probable, et, en 
ce cas, il rentrerait dans cette nombreuse «atégorie des 
poètes français qui rejetèrent le rêche et strict instru- 
ment de l'alexandrin pour confier alors leur rêve à la 
prose cadencée. Le poème en prose aux proportions 
étendues tout au long d'un conte, souvent aussi le 
poème en prose pris, laissé, repris au long d'un conte 
pour en interpréter les musiques principales et théma- 
tiques, la large phrase rythmée du poème en prose 



204 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

appliquée à la farce, pour y donner nette la configura- 
tion d'un personnage et, en face, de vives et cursives 
railleries écrites à plaisir dans l'impersonnel et presque 
le plus administratif des styles, tels sont les deux 
points les plus opposés, contrastants de la manière 
de Yillicrs. Idéalement des façons d'aborder les sujets 
aux amples développements issues de Poe, d'Hoffmann 
et de Flaubert, des façons de développer (le premier) les 
risibilités d'une certaine science moderne, pratique et 
opaque, procédant en cela de Poe mais avec toute l'in- 
vasion )d'un procédé de plaisanterie résidant en la gravité 
de l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour en- 
châsser la calembredaine, et des façons d'insérer en des 
pages narratives et coupées en petits intervalles, des 
crissements secs de formules brèves frappées en mé- 
dailles, déduites en illusoires proverbes et en bouffons 
aphorismes. Ces caractères marquent une série d'œuvres 
diverses, soit, parmi tant, F Amour suprême, la Mal^ 
son du bonheur, Véra, le Phantasme de M. Redoux, la 
Machine à gloire, le Plus beau dîner du monde, la 
Couronne présidentielle, et, dans de plus amples pro- 
portions, mais dans une semblable genèse du procédé, 
Tribulat Bonhomet et l'Eve future. 

Bonhomet, l Eve future, Axel, sont les trois points 
élevés de celle série d'œuvres, de ce laborieux travail 
de trente ans. Bonhomet (ici ouvrons une parenthèse) ; 
en toute œuvre, si parfaite qu'ait cru l'ériger l'auteur, 
si peu vaniteux que fût, il semble, Yilliers, il dut, lui, 
le correcteur perpétuel, croire des pages menées com- 
plètement à bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en 
faisant toute restriction, puisque la détresse en pouvait 



PORTRAITS 20D 

hâter les publications, — en toute œuvre, se produisent 
bientôt des fanures, apparaissent des lézardes, des dra- 
peries s'éliment, des ors s'émincent, des opales meurent. 
Il semble qu'en le livre ci-étudié une part surtout 
souffre déjà l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut 
plus vivement écrite, plus imprégnée du souffle con- 
temporain. C'est la comédie, ou plutôt l'intermède 
comique qui s'entrelace aux idées sérieuses, lyriquement 
dites ; et s'il reste de Bonliomet l'image puissante d'un 
Prudhomme, d'un Prudhommc développé, devenu 
fort, car son ignorance et son incapacité d'intellect 
peuvent à cette heure diriger et utiliser les ressources 
pratiques de la science, quelques-uns, beaucoup dcîs 
mots qui émaillent le texte ont pâH. Mais il reste une 
puissante caricature d'un certain esprit, ou plutôt d'une 
certaine allure d'existence scientifique. Bonhomet est 
avec justesse le représentant d'une science qui est 
beaucoup plus une nomenclature qu'une science pure^ 
et qu'il sait d'ailleurs réduire à la pure nomenclature ; 
il est le médecin fier et ignorant et solennel. Il n'est 
pas l'homme de la science ; il est le fétichiste des ré- 
sultats grossiers de quelques spéciales méthodes ; il est 
à la science ce que les perroquets des plagiaires de la 
foudre (Histoires insolites) sont à la littérature. 

Aussi dans l'Eve future, ce rêve de si loin, qui peut 
venir, comme le raconte M. du Pontavice, d'une anec- 
dote touchant quelque lord anglais dont le singulier 
suicide fut frappant, du propos un peu étonnant au 
moins d'un ingénieur américain, qu'on aperçoit là, ou 
plaisant à froid, ou un peu exalté d'enthousiasme pour 
Edison, mais qu'on pourrait aussi voir issu d'un esprit 

12 



206 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

préoccupé longtemps du joueur d'échecs de Maclzel 
aussi ayant longtemps sondé le mystère de quelques- 
unes des plus poignantes nouvelles d'Hoffmann (car il 
existe le mythe de Goppélia), dans l'Eve f attire, dans 
cette production bien nouvelle les fanures sont la place 
presque maintenant vacante qu'y ont prise les lazzis, 
aussi des manques dans l'intérêt, au premier abord 
toujours croissant, lorsqu'on repasse par les longues 
préparations scientifiques, par où Villiers veut donner 
à son songe les allures de la vraisemblance et de la 
probabilité (soin inutile), tandis que s'ajeunit le long 
développement de l'idée mère « Ah ! qui m'ôtera 
cette âme de ce corps » dont l'incantation s'étend en 
longues et lentes musiques captivantes dans les cha- 
pitres Par un soir d'éclipsé, l'Androsphynge, l'Auxi- 
liatrice. Incantation, Idylle nocturne, Penseroso. 

A quoi doit-on attribuer ces légères tares de l'Eve 
future, cette inutile démonstration de la machine de 
l'Andréide, et les quelques vains soliloques d'Edison, 
et même le superflu de quelques dialogues avec lord 
Ewald ; à côté des chapitres précités, à côté de cette 
définition de l'Andréide « dont le propre est d'annuler 
en quelques heures, dans le plus passionné des cœurs, 
ce qu'il peut contenir p«ur le modèle de désirs bas et 
dégradants, ceci par le seul fait de les saturer d'une 
solennité inconnue, et dont nul, je crois, ne peut ima- 
giner l'irrésistible effet avant de l'avoir éprouvé ». A 
côté de « il nous est permis de réaliser, désormais, de 
puissants fantômes, de mystérieuses présences mixtes... 
cependant ce n'est encore que du diamant brut, c'est 
le squelette d'une ombre attendant que l'ombre soit », 



PORTRAITS 207 

pourquoi les inutiles descriptions de la chair artifi- 
cielle, etc. La raison qui nous en apparaîtrait la plus 
claire, c'est que Villiers, peu confiant en l'intelligence 
philoso])hique des lecteurs à qui il s'adressait, a cher- 
ché à créer pour eux un livre philosophique et lyrique 
qui fut en même temps amusant ; de là le découpage 
des chapitres ; de là des contrastes et des moyens de 
dramaturgie facile ; de là la concentration superflue de 
toute l'idée du livre en tout ce récit des aventures de 
M'"'' Any Anderson, aussi le portrait-charge de Miss 
Alicia Glary, parfois poussé trop au grotesque, émaillé 
de mots d'une condensation plutôt apparente. Villiers a 
voulu être amusant, et dépasser, sur le terrain de la lit- 
térature fantastique, les adaptateurs heureux, comme il 
espérait en égaler les maîtres réels ; les taches de 
l'Œuvre d'art métaphysique, de la légende moderne 
dont il avait conçu l'idée, appartiennent en propre au- 
tant au milieu amhiant, au milieu qui ne sait tolérer 
l'idée pure qu'enguirlandée d'anecdotes plaisantes, 
qu'au tempérament de l'auteur et à son penchant vers 
la raillerie. 



II 



L'esthétique particulière de iVilliers de l'Isle-Adam 
quelle es t- elle .^ 

u Le génie pur est essentiellement silencieux, sa ré- 
vélation rayonne plutôt dans ce qu'il sous-entend que 



2o8 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

dans ce qu'il exprime ; pour se rendre sensible aux 
autres esprits, il est contraint de s'amoindrir pour 
passer dans l'accessible. 

« Il est obligé d'accepter un voile extérieur, une fic- 
tion, une trame, une histoire dont la grossièreté est 
nécessaire à la manifestation de sa puissance et à la- 
quelle il reste complètement étranger ; il ne dépend 
pas, il ne crée pas, il transparaît. 

(( Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier 
que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne de- 
vient-il pas absolument admirable lorsque la lumière 
se produit... Le génie n'a point pour mission de créer 
mais d'éclaircir ce qui, sans lui, serait condamné aux 
ténèbres. C'est l'ordonnateur du chaos ; il appelle, sé- 
pare et dispose les éléments aveugles, et quand nous 
sommes enlevés par l'admiration devant une œuvre 
sublime, ce n'est pas qu'elle crée une idée en nous, 
c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée 
qui était en nous^ obscure à elle-même, s'est réveillée 
comme la fdle de Jaïre, au toucher de celui qui vient 
d'en haut (Ilamlet, Chez les Passants, p. ^o, un ar- 
ticle déjà paru dans la Revue des Lettres et des Arts, 
vers i863.) 

Mon art, c'est ma prière, et, croyez-moi, nul véri- 
table artiste ne chante que ce qu'il croit, ne parle que 
de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense ; car ceux- 
là qui mentent se trahissent en leur œuvre dès lors 
stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir 
œuvre d'art véritable sans désintéressement, sans sin- 
cérité. 

Il faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et 



PORTRAITS 20() 

transfigure ces deux dons indissolubles dans la science 
et la foi. (Souvenir, Chez les Passants, p. /i3.) 

La littérature proprement dite, n'existant pas plus 
que l'espace pur, ce que l'on se rappelle d'un grand 
poète, c'est l'impression dite de sublimité qu'il nous a 
laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l'œuvre 
elle-même, et cette impression, sous le voile des lan- 
gages humains, pénètre les traductions les plus vul- 
gaires (La Machine à gloire). 

La philosophie, nous la trouvons aussi éparse au 
long de son œuvre en quelques phrases. 

(( Mon mégaphone même, s'il peut augmenter la di- 
mension, pour ainsi dire, des oreilles humaines, ne 
saurait toutefois augmenter de Ce qui écoute en ces 
mêmes oreilles — ... Quand bien même j'arriverais à 
faire flotter au vent les pavillons auriculaires de mes 
semblables, l'esprit d'analyse ayant aboli dans le tym- 
pan les existences modernes, le sens intime des ru- 
meurs du passé (sens qui en constituait encore un 
coup la véritable réalité), j'eusse beau clicher en 
d'autres âges leurs vibrations, celles-ci ne représente- 
raient plus aujourd'hui, sur mon appareil, que des 
sons morts, en un mot que des bruits autres qu'ils 
Went, et que leurs étiquettes phonographiques les 
prétendraient être, puisque cest en nous que s'est fait 
le silence. 

Ainsi tu oubliais cependant que la plus certaine de 
toutes les réalités, celle, tu le sais bien, en qui nous 
sommes perdus, et dont l'inévitable substance en nous 
n'est qu'idéale (je parle de l'infini) n'est pas seulement 
que raisonnable. Nous en avons une lueur si faible, au 

12. 



2IO SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

contraire, que nulle raison, bien que constatant cette 
inconditionnelle nécessité, ne saurait en imaginer l'idée 
autrement que par un pressentiment, un \ertige; ou un 
désir. » [Eve future). 

. « Maître, je sais que selon la doctrine ancienne, 
pour devenir tout puissant, il faut vaincre en soi toute 
passion, oublier toute convoitise, détruire toute trace 
humaine, assujettie par le détachement. Homme, si tu 
cesses de limiter une chose en toi, c'est-à-dire de la dé- 
sirer, si, par là, tu te retires d'elle, elle t'arrivera, fé- 
minine, comme l'eau vient remplir la place qu'on lui 
offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être 
réel de toutes choses en ta pure volonté, et tu es le 
dieu que tu peux devenir. 

Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Echappe- 
toi comme eux par la foi dans l'Incréé. Accomplis-toi 
dans ta lumière astrale, surgis, moissonne, monte. 
Deviens ta propre fleur. Tu n'es que ce que tu penses, 
pense donc éternel... 

Ce qui passe ou change vaut-il qu'on se le rappelle ? 
Qui peut rien connaître sinon ce qu'il reconnaît. Tu 
crois apprendre, tu te retrouves, l'univers n'est qu'un 
prétexte à ce développement de toute conscience. La 
loi, c'est l'énergie des êtres, c'est la noiion vive, libre, 
substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, émeut, 
anime, immobilise ou transforme la totalité des deve- 
nirs. Tout en palpite. Te voici incarné sous des voiles 
d'organisme dans une prison de rapports. Attiré par 
les aimants du désir, attrait originel, si tu leur cèdes, 
tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La 
sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en 



PORTRAITS 2 T I 

chaînes de plomlj. Et toute cette vieille extériorité, 
maligne, compliquée, inflexible — qui te guette pour 
se nourrir de la \olition vive de ton entité — te sèmera 
bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses chi- 
mismcs et ses contingences, avec la main décisive de 
la mort. La mort c'est avoir choisi. L'impersonnel 
c'est le devenir... Ayant conquis l'idée, libre enfin de 
ton être, tu redeviendras, dans l'Intemporel, esprit pu- 
rifié, distincte essence en l'esprit absolu, le consort 
même de ce que tu appelles une déité... Saches, une 
fois pour toujours, qu'il n'est d'univers pour toi que 
la conception même qui s'en réfléchit au fond de tes 
pensées... Si, par impossible, tu pouvais, un moment, 
embrasser l'omnivision du monde, ce serait encore 
une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change 
comme tu changes toi-même et qu'ainsi son apparaître, 
quel qu'il puisse être, n'est en principe que fictif, mo- 
bile, illusoire, insaisissable... Tu es ton futur créa- 
teur... Ta vérité sera ce que tu l'auras conçue. » .Axel. 
Partout, dans l'œuvre de Villiers, contes ironiques, 
contes philosophiques, drames à longs pans allégoriques, 
cet hégélianisme poussé au nihilisme presque vis-à-vis 
du monde extérieur. 

Présentée, ironiquement, en charge,* en longues 
phrases grandiloquentes, partout la même idée ; dans 
un monde d'ombre et d'illusion, des passants vont, ir- 
responsables, sans lumière, sans bâton, sans guides, 
emmurés dans leurs sens, la sottise humaine n'étant 
que l'ignorance ou le mépris par ignorance d'anciennes 
et immuables vérités ; les passants circulent autour de 
rares initiés, qui se doivent reconnaître seuls en leurs 



212 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

cerveaux, seuls en leurs Abolitions, et dont le devoir est 
de se créer sans cesse supérieurs par l'affînement de 
leurs désirs vers la pureté et l'idée. Ces gens d'élite 
portent dans leur âme le reflet des richesses stériles 
d'un grand nombre de rois oubliés (Souvenirs occultes) ; 
si vous élargissez le sens de cette phrase, vous aurez 
l'idée-mère d'Axel. 

A cette constatation quasi désespérée dans sa noblesse, 
— à savoir qu'il n'est nul but que l'existence même, à 
condition qu'elle soit cérébrale, — pour adoucir le dur 
chemin solitaire, Yilliers offre la foi, la foi en des êtres 
de limbes, semi-existants vers la limite du monde réel, 
fantômes de bonté, anges perceptibles à qui les peut 
apercevoir. « Impénétrable à des yeux d'argile, la face 
du messager ne peut être perçue que par l'esprit. 
Efflux et assises de la nécessité divine, les anges ne 
sont, en substance, que dans la libre sublimité des 
cieux absolus, où la réalité s'unifie avec l'Idéal. Ce 
sont des pensers de Dieu discontinués en êtres distincts 
par l'effectualité de la toute-puissance. 

— Réflexes, ils ne s'extériorisent que dans l'extase 
qu'ils suscitent et qui fait partie d'eux-mêmes. » 

Ces êtres de limbes apparaissent aux prédestinés, à 
ceux qui ont su garder le libre état de leur conscience 
et de leur sens, dans le sommeil, dans la vision, dans 
des minutes rares et brèves d'exaltation ; les contacts 
qu'ils font subir étant de nature toute spéciale, et n'en- 
gendrant que des vibrations tout intellectuelles, il faut, 
pour éprouver le choc et ne le point laisser passer 
comme une léthargique minute, y être préparé, pour 
le comprendre, il faut y avoir, dès l'abord, réfléchi. 



PORTRAITS 



l3 



savoir que tout dans la matière est complexe, que dans 
la vie intellectuelle tout est ténèbres, sauf ce point fixe 
auquel il faut croire, qu'elle est éternelle et émanée d'un 
Dieu. 

C'est la foi, la foi philosophique que Villiers admet 
comme constat de la vie, avec ses troubles et ses la- 
cunes, et comme solide bâton d'appui, il offre la foi en 
Dieu, sous les auspices du christianisme. Il aime le 
christianisme, de race, de foi, d'admiration pour ses 
martyrs et aussi de dilection pour l'habileté de ses mi- 
nistres. Grands ils sont à ses yeux comme consola- 
teurs, grands comme impeccablement obéissants à des 
maximes dont ils n'ont d'autre clef pour les bien com- 
prendre que de les connaître supérieures à leurs cer- 
veaux par l'étrangeté poussée à l'absurde de leurs pro- 
positions ; si l'homme les pouvait comprendre, seraient- 
elles d'origine divine, Villiers ne le croit pas. Donc, 
en principe, deux choses sont établies, l'homme n'est 
qu'un cerveau reflétant des pensées, sa joie est rêve 
( Véra) , sa douleur est déception (La Torture par F es- 
pérance), et son éphémère existence, si elle n'est celle 
d'un passant, ne peut se résoudre que dans l'afllrma- 
tion par le talent ou la vertu d'une identité du vivant, 
ou d'une recherche de ressemblance tentée par lui vers 
une belle minute d'éternité, c'est-à-dire une minute 
de Dieu. 

Sa foi, sa philosophie, qui se confondent sont, en 
ses œuvres, éparses. Descendant de ses principes, 
Villiers, s'il considère le monde vivant, le traduira 
dans les Contes cruels, et sous ce titre : Chez les Pas- 
sants. Des fantaisies politiques alterneront avec des 



2l4 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

peintures de natures inférieures, un peu par-ci, par-là, 
pour le contraste, émaillées de belles apparitions 
d'âme. Son découragement se traduira par VÈve fu- 
ture, nœuds d'impossibilité sur impossibilités dénouées 
par un impossible savant, pour un homme taxé à 
l'avance d'être unique. S'il incarne un rêve plus élevé, 
plus près de la raison pure et de Féternelle passion, ce 
sera Axel. 

L'Eglise et toutes ses promesses de paix, la science 
et tous ses infinis de connaissances, l'or fantastique en 
ses puissances et ses quantités les plus hautes, si dé- 
mesurées (( qu'il en devient un sceptre », l'amour de 
deux êtres prédestinés, exceptionnels, plus qu'uniques, 
fruit de la recherche de deux races l'une vers l'autre 
aidées par d'occultes presciences, les sciences d'Orient, 
les traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beauté, 
ne peuvent aboutir qu'à un dialogue et à la mort — 
l'or et l'amour n'auront pu servir par leur échec qu'à 
créer un signe nouveau ; les deux renonciateurs qui se 
seront trouvés par la prédestination, et la féerie du de- 
venir, exposeront ainsi la désertion des Idéals. 

Cette œuvre d'Axel, ce beau poème dramatique (car 
fût-il avec ses larges développements du discours 
conçu pour quelque scène?), on nous la présente vo- 
lontiers, comme le testament littéraire et philosophi- 
que de Villiers. Et de fait, toutes ses idées antérieures 
s'y représentent revêtues de phis mystiques et plus ou- 
vrés vêtements, ses symboles y apparaissent plus déta- 
chés de la trame anecdotique ; nous la devons donc 
accepter ainsi comme œuvre capitale et caractéristique, 
surtout, seulement même parce que la mort est venue 



PORTRAITS 



interrompre le défile des œuvres ; ces tables de pro- 
messe en tête des livres, et des phrases éparses dans 
les textes démontrent clairement qu'Axel n'était pas 
l'expression de sa pensée définitive. Au moment du 
duel, Axel dit au commandeur : « Vous avez, j'ima- 
gine, entendu parler d'un jeune homme des jours de 
jadis qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur 
ce plateau syrien surnommé le Toit du monde, con- 
traignait les rois lointains à lui payer tribut. On l'ap- 
pelait, je crois, le vieux de la Montagne, eh bien... je 
suis, moi, le vieux de la Foret. » 

Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqué 
comme en préparation, à tel début du livre, n'eût ap- 
porté, parallèlement à Axel, une autre note, et nous 
eût démontré dans l'âme de Villiers de TIsle-Adam 
plus encore de complexité. 

Sa métaphysique dont nous ne connaissons que les 
résultantes par ces quelques phrases qu'échangent Ha- 
daly et lord Evvald, Maître Janus et Axel, phrases 
poussées nécessairement h la pompe du drame, et quoi- 
que explicites non très développées, nous en eussions 
eu le commentaire dans ces trois tomes : De F Illusion- 
nisme, De la Connaissance de l'Utile, L'Exégèse divine. 
Evidemment, d'avoir lu, on peut s'imaginer quelles 
idées ce seraient, sous ces trois titres, construites et 
expliquées, mais la certitude ne se pourrait établir que 
si des notes ou des fragments de ces livres sont un 
jour décelés à la curiosité. 



2l6 SYMBOLISTES Eï DÉCADENTS 



II 



La formation intellectuelle de Yilliers, la date de 
ses œuvres, l'heure des influences et quelles sur sa 
pensée et sa production ; nul n'en ignore ; récapitulons 
qu'après les premières poésies déjà deux drames : Elen 
et MoFfjane, affirmaient un auteur dramatique, et que 
le faire d'Axel s'y trouve embryonnaire. Dans Elen, 
drame de cape et d'épée, avec les romantiques 
pourpoints et les épées des étudiants du ïugendbund, 
s'isole, fragment égal à des œuvres futures, un rêve 
d'opium. Isis, l'œuvre interrompue, amène, avec un 
art complet et complexe, tout le livre, vers une très 
large et belle scène finale ; Bonhomet, qui fut long à 
paraître en librairie, la Revue des Lettres et des Arts 
en donnait déjà Claire Lenoir, le fragment le plus im- 
portant, et non dépassé par les additions postérieures ; 
les Contes cruels s'éparpillaient depuis celte date au 
long des revues ; puis ce fut L'Eve future, plusieurs 
fois réécrite, puis Akédysseril, puis L'Amour su- 
prême, les Histoires insolites et Axel. 

L'influence la plus profonde qu'on puisse déter- 
miner est celle d'Edgar Poe. Dans les hautes con- 
ceptions de ses personnages féminins, d'une si stricte 
élégance et de sobre éloquence, on entrevoit des sou- 
venirs de Lifjeia» Aussi, dans le tour plaisant des contes 
grotesques, Hoffmann lui fut inspirateur par cette 



PORTRAITS 2 I 7 

double vision de la personnalité humaine ; des âmes 
pures presque invisibles, circulant au milieu de cari- 
caturales et presque animales apparences. De Baude- 
laire sans doute sont venues à lui de belles visions de 
nuit, et de tristesse sous les étoiles, et de Wagner, la 
méthode symphonique de ses dernières œuvres et le 
culte de la cadence dans les phrases initiales des ti- 
rades. Certaines sont scandées, développées, rythmées 
comme de la musique. Le procédé éclate surtout dans 
lEve future. Dans Axel, la recherche de la cadence 
musicale est moins profonde, et fait place le plus sou- 
vent à une recherche de proportions serrées dans les 
répons dramatiques et les scènes antithétiques les unes 
aux autres. A côté de cette influence sur la façon 
d'écrire (car il n'en est guère trace dans l'intime pensée 
que reflètent les livres), Wagner eut encore pour 
l'écrivain français le prestige de celui qui avait fait son 
œuvre, tout son œuvre, grâce au concours des circons- 
tances et de sa volonté (voir la Légende moderne. His- 
toires insolites), et peut-être l'exemple du réformateur 
allemand arrivé, après transes, au faite de toute gloire, 
soutint-il souvent, dans la pénible vie littéraire, Yilliers, 
et l'aida-t-il vers la force qui permet les œuvres de lon- 
gue haleine. "^ * 

La langue de Villiers est pure et son style ample ; 
sa nouveauté en français est sa rythmique musicale, 
non pas neuve en son existence même, puisque Les 
Bienfaits de la Lune l'indiquaient, mais en son harmo- 
nieux arrangement, sur la longue surface d'un livre 
ou d'un drame. S'il fallait, en faisant la part des in- 
fluences citées plus haut, du temps et des matières de 

13 



2l8 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

pensées nouvelles, que Yilliers apporte, évoquer Fécri- 
vain duquel il dresse le souvenir, nous penserions 
à Chateaubriand, au Chateaubriand des dernières 
œuvres. Les Mémoires cl' Outre-Tombe, et le Discours 
à la Chambre des pairs, et ce n'est pas la rythmique 
seule de l'éloquence qui les réunit, en l'esprit du lec- 
teur, mais là les rapprochements sont si évidents et 
d'un ordre tellement simple, que mieux vaut se borner 
à juxtaposer ces deux noms. 



Gabriel A'îcaîre. 



J'ai vu le cimetière 
Du bon pays d'Anibérieux, 
Qui m'a fait le cœur joyeux 
Pour la vie entière. 

Et sous la mousse et le thym, 
Près des arbres de la cure. 
J'ai marqué la place obscure 
Où quelque matin 

Quand, dans la farce commune, 
J'aurai joué mon rôlet 
Et récité mon couplet 
Au clair de la lune. 

Libre, enfin, de tout fardeau. 
J'irai tranquillement faire. 
Entre mon père et ma mère, 
Mon dernier dodo. 

Pas d'épitaphe superbe, 
Pas le moindre tralala, 
Seulement, par-ci, par-là, 
Des roses dans l'herbe, 



220 SYMBOLISTES ET DECADENTS 

Et de la mousse à foison, 
De la luzerne fleurie, 
Aa'cc un bout de prairie, 
A mon horizon. 

Ainsi Gabriel Vicaire, dans son premier recueil, les 
Emaux Bressans, indique son vœu d'outre-vie ! Le 
poète était né en 1848. Les Emaux Bressans virent le 
jour en 1884. Vicaire avait alors trente-six ans. Cette 
pièce n'est sans doute pas une des dernières écrites ; 
aussi, faut-il y voir, plutôt qu'une ombre jetée sur 
l'âme du poète par l'appétit de la mort, la préoccupa- 
tion du tombeau ou quelque pessimisme, le souci sim- 
plement d'écrire une pièce aimable sur un sujet triste, 
ou même quelque narquoiserie de bon vivant en face 
de la Gamarde. Le poète aussi a pu vouloir, par un 
poème, en apparence sans façon, au fond très de rhé- 
torique, se rattacher plus fortement au sol qu'il chan- 
tait, en y fixant par avance sa demeure dernière. Go 
n'est point de ces épitaphes comme s'empressent, dès 
leurs premiers chants, les poètes romans de s'en con- 
fectionner mutuellement ; c'est plus simple de ton, 
c'est tout de même artificiel. Gela appelle comme pen- 
dant un hoc erat in vnlis, et si nous le trouvons, ce 
sera, sur l'esprit do l'auteur, une clarté. Sans feuilleter 
beaucoup, le voilà cet hoc erat in votis. 11 s'appelle 
Bonheur Bressan. L'auteur déclare refaire à sa manière 
le rêve de Jean- Jacques. 

Avoir, près d'un pêcher qui Hcufirait à PAques, 

Un bout de maison blanche au fond d'un chemin crcu<, 

près des bois, el 1 M > ivre on pnysnn c.ilmo r\ vr\]rrh\. 



PQIITRAITS 22 1 

avec quelque beuverie et ripaille saine, de temps en 
temps, sous une tonnelle fleurie. 

Ainsi je vieillirai et j'attendrai mon tour, 
A ne jamais rien faire occupé tout le jour. 
Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage. 
Mais s'il venait, rêveuse, un soir à l'Ermitage, 
Quelque fillette blonde avec de jolis yeux, 
Pour la bien recevoir on ferait de son mieux. 

Il y a Kl non de la banalité, mais de l'exlrême sim- 
plicité, avec une pointe de sentiment. Voilà une des ca- 
ractéristiques du poète : assez peu difficile sur le choix 
de son sujet, et sur l'ordre de l'émotion, il sait colorer 
d'expression son fond un peu terne et il sait dominer, 
et concréter sobrement une sentimentalité sans grand 
raffinement, au moins à ce début de sa vie littéraire. 
Le poète dit avoir écrit, loin des foules, là où l'inspira- 
tion le prit, où le désir de traduire une allure jolie de 
vie rustique s'est imposé en lui, soit qu'il vaguât dans 
une cour de ferme, qu'au cours d'une flânerie il se soit 
arrêté, dans quelque bouchon, à goûter ce petit vin 
blanc perfide et follet, dont il écrivit qu'il est dur au 
pauvre monde, et que, sous son air très doux, « il vous 
mène tambour battant voir du paysage». Vicaire a 
voulu donner non des Kohinnors radieusement sertis, 
mais des émaux tels que les portent, aux jours de loi- 
sir et de fêtes, les fermières cossues de sa Bresse bien- 
aimée : c'est un tout petit peu d'or qui fournit le subs- 
trat de ces croix ou de ces broches, et tout autour c'est 
du bleu, du vert, du rose, et il a cherché l'équivalent 
de ces couleurs fixées au feu sur les joyaux rustiques. 



222 SYMBOLISTES ET DECADENTS 

dans le bleu clair d'un ciel doux, dans le vert d'un 
verger ; il y ajouta des opales qui font songer « au lait 
qui court parmi les gaudes ». Chemin faisant, non 
seulement il regardait fort les belles fdles, mais aussi il 
écoutait et notait leurs chansons. Il en a retenu de jo- 
liettes, qu'il a répétées en maniant ses émaux. Tandis 
qu'il chante les louanges de la petite Annette : 

La rose du pays bressan, 

Le merle et la bergeronnette 

Lui font la conduite en dansant. 

La voici fraîche, gaie, alerte. 

Ainsi que le furet des bois, 

A ses pieds la mousse est plus verte, 

Le buisson fleurit à sa voix. 

qu'il chante aussi Claudine, car il ne faut pas se pi- 
quer de ridicule fidélité, ou bien Rose, Rosette à qui 
il redit en son style les vers à Cassandre, de Ronsard, 
ou telle ballade de Villon : 

Que c'était donc chose légère, 
Ce cœur joli, ce coeur, bergère, 
Dont si gaîmcnt tu faisais don ; 
Vois, ce n'est plus qu'une amusette^ 

Rose, Rosette, 

A l'abandon. 

il s'amuse aussi à noter des silhouettes un peu ba- 
lourdes, de gaies silhouettes du pays de tous les jours : 
le curé de chez nous, fort bonhomme, mais savant in- 
complet, et toujours écouté avec] respect par ses 
ouailles qui n'en constatent pas moins avec quelle se- 



PORTRAITS 223 

rénilé il s'embrouille clans ses allocutions, la mère 
Gagnoux, l'aubergiste chez qui tout arrive à point ; « la 
danse, l'omelette » et bien des gens de Bresse, gras et 
dodus qu'il compare aux poulardes de leurs pays. Il 
chante une berceuse à de vaillants poupards aux faces 
bien rondes qui épuisent leurs nourrices et donnent 
lieu à ce pronostic, qu'ils ne seront pas des penseurs, 
mais de bons vivants. Il chante aussi avec luxe, va- 
riété et précision tout ce qui se mange et tout ce qui 
se boit. Il ne s'arrête pas, comme d'autres poètes de la 
rusticité, à décrire les pintes ilorées, les assiettes oii se 
hérissent des coquelets, les bassines reluisantes, les 
marmites aux panses profondes, il va à l'essentiel, à la 
bonne chère. Il dit la louange de la vie facile, et sa 
morale et son pittoresque il les résumerait : 

^^^ Que faut-il pour être heureux en ce monde, 
Avoir à sa droite un pot de vin vieux, 
En poche un écu, du soleil aux yeux 
Et sur les genoux sa petite blonde... 

Ce serait, avec, en plus, la] compréhension et le 
goût des beautés de Nature, une sagesse un peu à la 
Duclos, que nous apporteraient les Emaux Bressans. 
Un de plus alors, parmi les poètes de la joie légère, 
du cabaret, presque du Caveau ! 

Heureusement que la' sensibilité du poète le con- 
duit, malgré un dessein arrêté de terre à terre, de 
terre à terre de terroir, à plus d'émotion, et voici dans 
les Emaux Bressans une pièce qui élève singulière- 
ment le volume, une pièce d'anthologie, au meilleur 
sens du mot : la Pauvre Lise : c'est rustique, c'est 



3 34 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

familier, c'est éloquent, c'est sobre, c'est de la beauté 
simple. Lise est une fille qui aima : la voici dans 
l'église sous le drap noir. Les amoureux sont ingrats, 
ou du moins sont-ils amoureux ailleurs avec la même 
dévotion qu'ils eurent pour Lise, et le soin d'Annette 
ou de Claudine les a tenus absorbés loin de tout sou- 
venir de la petite morte. Aussi pas de cierges. L'église 
se vide de gens pressés, qui viennent de se confesser, 
et ont hâte d'aller restaurer leur cœur allégé ; le curé, 
aussi, craint que son déjeuner ne brûle ; mauvaise dis- 
position pour convoquer une âme vers Dieu ! et il bâcle 
sa messe. 

Aux malheureux courte prière, 
Ça ne rapporte presque rien. 
Pas une âme autour de la bière, 
On dirait qu'on enterre un chien. 

et le poète se met à rêver à Lise, telle qu'il l'aima (car 
lui, est venu honorer son souvenir), à ses cheveux que 
le soleil venait dorer, 

A ses }eux bleus de violette, 
Si doux lorsque je l'aimais. 

et outré de cet abandon il s'en ira, pour le repos de 
Lise, en pèlerinage vers Notre-Dame de Fourvièrcs ; 
pour mieux capter sa bienveillance, il n'offrira pas à 
la Vierge un ex-voto, mais il donnera au petit Jésus 
qu'elle porte, 

Un moulin aux ailes d'ivoire 
Pour qu'il rie en soufflant dessus, 



PORTRAITS 2 30 

ce qui sera un peu l'image de l'âme légère^ pure tout 
de même, mais si sensible au vent de tout caprice que 
fut Lise, et lorsque la Yierge, la seule peut-être, avec 
lui, qui se souciera de Lise désormais, pensera à la 
pauvrette, ce sera avec une compassion mêlée d'un 
sourire, avec un sentiment léger, gai à la fois et 
mouillé, et tendre comme furent ceux de l'amoureuse 
morte. Tout ce petit poème, en sa brièveté, est parfait. 
C'est dans ce livre de débuts où une personnalité 
s'affirme malgré, des tics et des imitations, la page 
d'amour qui permet de conclure à un artiste véri- 
table, plus encore que le Poème du paysan, d'am- 
l)ition plus grande, mais moins réussi. La Pauvre Lise 
donne le gage que Gabriel Vicaire peut prendre rang 
par la sincérité et l'émotion parmi les j^etits maîtres, 
et que s'il n'apporte pas une manière de sentir et de 
s'exprimer toute neuve, il peut placer, à côté des belles 
choses du passé, des choses originales, originelles de 
lui, gravées avec le burin que lui laissèrent des maîtres 
disparus. Un peu de Villon, un peu d'un Béranger 
qui serait lyrique ! Ce n'est pas germain du tout, ce 
poème de Lise ; c'est, dans une langue rajeunie, un 
peu de l'esprit de nos vieux auteurs ; ce n'est pas ly- 
%rique par expansion mais par concision, marque de 
bons esprits de notre littérature classique. 



Je viens de parler d'imitations, de modes suivies, et 
je voudrais expliquer, car les Emaux Bressans différent 
fortement des volumes de vers qui parurent à la même 

13. 



226 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

époque. Si éloignés pourtant que ces Emaux soient, 
au premier aspect, de la production ambiante, ils y 
tiennent par bien des liens, et s'il n'y a pas, à propre- 
ment parler, des imitations de poèmes d'autrui, dé- 
finies, des influences s'exercèrent sur Vicaire. Gabriel 
Vicairedébute dans les Icttresau moment où le Parnasse, 
après une longue lutte, commence à être reconnu par le 
public. Après les plaisanteries du début, Leconte de 
Lisle et Banville sont dans la gloire ; on prise à leur 
valeur les vers de Catulle Mendès et de Dierx et très 
au-dessus de leur valeur ceux de Coppée et de Sully 
Prudhomme. L'opinion ne fait pas, des Parnassiens, 
cas de grands poètes ; le dire du lecteur de goût ou de 
l'universitaire au courant se synthétise en phrases de ce 
genre. « Ils ont créé un merveilleux outil pour la poé- 
sie, ils ont aménagé de belles ressources pour un grand 
poète, qui viendra peut-être, qui n'est pas parmi eux, 
c'est sûr », c'est la phrase typique qu'on sert aux grou- 
pes de poètes, à la veille d'une consécration, durant 
une période plus ou moins longue, d'une façon plus ou 
moins générale, et à cela que répondre du camp des 
poètes, sinon : « faites mieux que nous ». A ce mo- 
ment, en général, il y a déjà, parmi l'école, des dissi- 
dences, et les générations plus jeunes sont déjà à la 
recherche d'un idéal autre que celui qui guida leurs 
aînés de vingt ans, et que ces jeunes générations vien- 
nent à peine, en quittant les bancs de l'école, de cesser 
d'aimer. A ce moment, où Vicaire publiait, le Par- 
nasse avait reçu le premier heurt. Il lui venait de Jean 
liichepin, et de ses acolytes: Maurice Bouchor et 
Raoul Ponchon. « Ils étaient les vivants, parce que 



PORTRAITS 227 

nous étions les impassibles », a dit Catulle Mendès en 
précisant la lutte du moment entre ses amis et les 
nouveaux venus. 

Evidemment, ils manifestaient leur parfait éloigne- 
ment des Dieux hindous et tout ce qui découle des 
Runes, leur animadversion pour Pallas, leur préfé- 
rence pour des Aphrodites toutes modernes ; ils dési- 
raient s'éloigner de l'Acropole vers les Pantins et les 
fortifs ! Il y avait bien des Parnassiens qui allaient à 
la guinguette et à la flâne dans Paris, des Albert Mérat, 
des Antony Valabrègue, mais Richcpin voulait des 
promenades plus truculentes, et le voisinage des gueux, 
et l'interprétation de leurs enthousiasmes, de leurs 
siestes, de leur langue. Il donnait le modèle, assez 
souvent repris dépuis, d'une poésie argotique. Il vou- 
lait être robuste et se servir d'une forme plus libre, 
plus forte, plus frondante que celle des Parnas- 
siens. 

Dans ces voyages, à la quête du pittoresque, on 
s'attardait sous des tonnelles et on faisait attention aux 
refrains de la route, aux complaintes des chemineaux, 
aux rengaines des compagnons. Les poètes voulaient de 
la vie, rapide et fruste, et ils chantaient le vin des 
aïeux, le vin de l'ouvrier, presque le vin dufrimardeur. 
Richepin disait les Gueux, Rouchor chantait les Chan- 
sons Joyeuses, et modulait des odelettes shakespea- 
riennes, Ponchon s'extasiait devant la truffe, la pou- 
larde et le piot. Ils mettaient à déménager l'Olympe le 
même zèle que les Parnassiens donnèrent à empiler de 
côté le Saint-Sulpice des Lamartiniens et les petites 
terres cuites des Mimi-Pinson d'après Musset. 



228 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Ce furent ces nouveaux venus qui influencèrent Ga- 
briel Vicaire, et le décidèrent à un rythme doué d'aban- 
don, à une langue qui recherche le savoureux plus que 
l'élégant, ne se refuse pas une trivialité pittoresque, 
vise le truculent, le haut en couleurs, le sain, le quo- 
tidien ; ils le guidèrent vers une enquête sur le tout 
ordinaire à mettre en valeur, vers le chemin des fermes, 
près des haies où murmurent les oiselets, vers la chan- 
son populaire et le vin qu'on boit en la chantant, et 
dont on chante aussi l'agrément. 

C'est à ce groupe de Richepin, de Maupassant, poète 
éphémère, déduit de Flaubert moderniste, qu'il appar- 
tient; il est de ceux qui louèrent avec joie le Ventre 
de Paris, et la symphonie des fromages, comme on 
disait alors ; il fut un des poètes réalistes, il fut un 
poète de terroir, parce qu'aussi à ce moment on dé- 
couvrait de ce côté ; on formait les bibliothèques du 
folk-lore, on écoutait, publiait et compilait les belles 
fleurs des champs des provinces françaises ; il choisit 
la sienne, fleurant le bon-vivre parce que tel était le 
goût d'alors et sa propre inclination, il se trouva une 
sorte de patron bressan, Faret, qui crayonnait de ses 
vers les murs d'un cabaret, Faret, Tami de Saint- 
Amant, ce qui est son meilleur titre de gloire. 

En fraternisant avec Faret et Saint-Amant, il frater- 
nisait aussi avec Richepin, dans le présent, et dans le 
passé avec les maîtres aimés de ce nouveau groupe de 
poètes, Matliurin Régnier et les vieux auteurs de fa- 
bhaux, Rulebœuf, et les anonymes dont la gloire s'est 
marquée en un trait, en un dicton, sans éclairer leurs 
noms. 11 y cul, certes, influence ; il gardait une per- 



PORTRAITS 229 

sonnalité parce qu'il se délimitait ; sa personnalité était 
de chanter sa province, et aussi cette petite note de 
sensitivité brève, tout de même un peu contemplative, 
dont il resserrait l'expression à la fm de ses poèmes à 
la bonne chère et à la joie de vivre. Ses deux qualités 
n'étaient point disparates. Il y avait en ce moment-là 
plus de poètes locaux qu'il n'y en avait eu auparavant; 
maintenant, après un intervalle, le même phénomène 
se renouvelle, et les poètes locaux refleurissent nom- 
breux. Mais n'est-ce point choisir, pour chanter la 
province natale, le moment où elle va cesser d'être 
particulière et tranchée, de par les communications 
nombreuses, et la centralisation des intelligences à 
Paris. Il semble que si les poètes mettent grand souci 
à conter les villes et les campagnes d'autour de leurs 
berceaux, c'est qu'il est temps d'enclore d'un dernier 
regard des choses qui vont disparaître ; la campagne 
natale leur apparaît avec cette absolue netteté que 
prennent les êtres et les décors à l'heure d'un peu avant 
le crépuscule. Il n'y a plus là d'ensoleillement qui 
rend confuses les fortes poussées des frondaisons. Tout 
devient calme, tout prend sa stature exacte ; c'est un 
bon moment pour inventorier ; et puis arrivent les 
premiers attendrissements de la sensibilité du soir; 
dans le silence qui apaise toute la contrée, il y a une 
marche dolente des g^ns qui ont laissé le labeur^ et 
une gravité sur l'aspect de tout, de tout qui va se sim- 
plifier dans le soir, s'unifier. Les gestes particuliers 
tombent, on va ne plus percevoir qu'une silhouette 
générale ; c'est alors que les poètes pieux recueillent 
toutes ces particularités vieillotes, émouvantes et char- 



23o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

mantes^ et loin du soleil de la grande ville, et du disque 
de feu des trains, ils en font des chansons; mais s'ils 
se hâtent de les écrire, c'est qu'ils sentent bien que les 
pourpres du couchant vont ensevelir leurs visions, et 
que rien n'est moins sûr que d'espérer les retrouver à 
l'aube du prochain matin. C'est pourquoi, je crois, 
que la gauloiserie de \icaire tient de fort près à cette 
petite et aimable sensilivité qui fait le grand mérite des 
meilleurs poèmes des Emaux Bressans, que même ce 
sont là deux faces du même sentiment qui vibre sous 
la truculence de l'ode à la victuaille. 



L'évolution marche toujours, et l'évolution de la 
poésie lyrique, dans le dernier quart de ce siècle, fut 
plus active en transformations qu'en aucun autre temps ; 
à peine Vicaire s'était-il signalé bon poète en un genre, 
non sans nouveauté, que voici surgir de nouvelles nou- 
veautés, de nouveaux poètes, des hommes jeunes qui se 
déclaraient vers-libristes et symbolistes. Leur arrivée 
notoire en pleine lumière de l'art, coïncidait avec un 
sursaut d'activité et d'admirable production de Paul 
Verlaine, revenu d'exil, retour de passion et de tris- 
tesse, redonnant des éditions épuisées, les Fêtes Galantes 
et la Bonne chanson et les Romances sans paroles, et 
Sagesse, publiant Jadis et Naguère, et formulant un 
art poétique qui voisinait avec certaines des recherches 
de ses admirateurs. La jeunesse avaitàpayer à Verlaine 
un arriéré de g^loire, elle le fit ; la presse s'en exagéra 



PORTRAITS • 3vSl 

l'influence exacte de Verlaine. Ces écrivains nouveaux 
aimaient aussi à porter à Stéphane Mallarmé l'hommage 
dû à sa belle vie contemplative, toute dédiée à l'art pur, 
dédaigneuse des besognes. Ils admiraient la beauté 
verbale de ses poèmes et sa didactique lorsqu'il esthé- 
tisait, et son exégèse du beau difficile, du rare, de 
l'absolu. Le poète berné de la « Pénultième » devenait 
le visionnaire radieux de l'Après-midi d'un Faune. Ga- 
briel Vicaire ne comprit pas. Il eut été digne de mieux 
accueillir un elTort d'art très élevé que par des quoli- 
bets. Ce ne fut pas la plus haute partie de son esprit 
qui lui dicta Vidée des Déliquescences d'Adoré Floupette, 
chez Lion Vanne à Byzance, plaisanterie d'ailleurs 
courtoise et inoffensive. Vicaire ne se donna pas le 
temps de voir, d'apprendre, de savoir ; lui et son colla- 
borateur Bauclair, l'auteur estimé de jolies nouvelles, 
partirent sur quelques détails d'extériorité. Ils firent 
des confusions parmi les écrivains, prenant un peu 
légèrement les uns pour les autres, mêlant pour ainsi 
dire bousingots et romantiques et de là ce petit volume, 
pas méchant, pas amusant non plus, qui fît en son 
temps un assez joli bruit. On préféra croire que d'aller 
voir et l'on fut d'accord pour admettre, sans examen, 
que les parodies de Floupette étaient •presque des 
calques. Ce n'était que farce légère précédée d'une pré- 
face. Le tilre en était presque tout le piquant : Lion 
] dnné à Byzance ! Vanné était un mot populaire, récent, 
il avait passé par les petits théâtres, par le langage popu- 
laire, il était expressif et vrai ; Vicaire eûtpu le recueillir 
dans une chanson de Paris, ce mot qui dit le vide de 
l'épi travaillé et battu, et assimile à une cosse vide le 



2^2 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

cerveau lassé, mais il le trouvait dans les complaintes 
de Laforgue, employé dans son sens d'argot demi- 
mondain . 

Ah ! vous m'avez trop, trop vanné, 
Bals blancs, hanches roses. 

et ce qui eût dû lui paraître tout naturel lui parut co- 
mique. Byzance synthétisait les accusations de déca- 
dence. Cela avait un reflet des paroles tonnantes de 
politiciens flétrissant les bleus et les verts, ceux qui 
discutaient des vertus théologales pendant que les Turcs 
étaient aux portes de Gonstantinople^ et appariant à 
ces Grecs des gens de Paris. L'aflabulatlon de ce livret 
est simple : elle rappelle assez une partie de. Jean des 
Figues, un roman de Paul Arène, qui alors était sur la 
rive gauche, (car Vicaire, très Bressan, était aussi très 
Bive-Gauche,) un des champions violents de la clarlé, 
de la simplicité, de l'atlicisme opposé au byzantinismc ; 
c'était, cette préface, l'arrivée à Paris d'un provincial 
mis en présence des jeunes poètes du temps, par un 
autre provincial arrivé à Paris un peu avant lui, pour 
pouvoir l'introduire, d'abord, pour y tenir une phar- 
macie ensuite, et lui soumettre un cahier de vers imbus 
des nouveaux et déplorables principes. Plaisanterie 
légère! cela soulignera par contraste une date; qu'im- 
porte que Mallarmé ait été pris à partie sous le nom 
d'Etienne Arsenal, l'important c'est que la poésie 
plaisantéc ait eu la vie plus dure que la plaisanterie cl 
l'ait vue, tout de suite, se faner. Vicaire, d'aillciir , 
depuis, avait échangé des sonnets dédicatoires avec 
Verlaine, il en avait subi l'influence rythmique. 



PORTRAITS 233 

Vicaire avait mieux à faire que de méchantes parodies, 
et, à cette époque même, il faisait mieux. C'était une 
petite chose très johe, très touchante, une très aimable 
ileur d'art, le Miracle de saint Nicolas, son œuvre 
maîtresse. 



Gabriel Vicaire s'est de nouveau adressé h ce qui fut 
son fond le plus ferme, la légende aimable et jolie ; 
souvent, lorsqu'il s'agit pour lui de poésie populaire et 
de chansons populaires, il se trompe ; sa fidélité, à des 
refrains entendus, est trop complète ; il lui manque 
sur ce point d'être un symboliste. En bon symbolisme, 
on tenterait de se mettre au point de vue même des 
auteurs de chansons populaires et d'extraire l'essence 
du dict qu'on leur supposerait ; il faudrait donner le 
charme et l'émotion d'une chanson du vieux temps, 
sans en traduire les rides, sans reproduire les tics. On 
a agité cette question dans le camp symboliste et sans 
grande justesse. Certains ont cru que se réclamer de 
la chanson populaire, c'était rééditer, et rafraîchir; il 
ne s'agit point de cela : on a fait un chant populaire, 
lorsque l'on a créé une chanson dont la spontanéité de 
jet et la généralité d'inspiration est suffisante pour 
que, si elle n'était datée' et si elle n'était signée, on la 
pût croire un lied ou une chanson populaire écrite en 
style moderne. Vicaire, trop souvent (en dehors de ces 
discussions) a écrit des chansons populaires en en re- 
produisant les refrains ; tantôt ce refrain est joli, 
(( vole, mon cœur vole », et rien à dire à ce qu'il y en- 



234 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

guirlande des variations, tantôt il est nul, c'est des 
drelin, din, din, et autres onomatopées qu'il est bien 
inutile de retirer de la désuétude et qui n'ajoutent à la 
strophe qu'une laideur. Beaucoup de ses chansons sont 
ainsi alourdies. 

Dans le Miracle de saint Nicolas, il a tenté ce que 
nous venons de dire être le devoir, la tâche du poète 
qui s'inspire de la chanson populaire; il a voulu donner 
l'essence d'une légende en une œuvre à lui d'un ton 
personnel, en bien des pages il y a réussi, et c'est 
avant la lettre, un Hcunsel et Gretel français qu'il a 
créé là. 

La légende, on la connaît, Nerval l'avait recueillie, 
et bien d'autres après lui en donnèrent des variations. 
Saint Nicolas, c'est dans tout l'Est, en Flandre, en 
Brabant, en Lorraine, au pays Rhénan, vers le Jura 
jusqu'au Rhône, le patron des enfants. Il arrive à la 
date de sa fête, vers décembre, avec les premiers froids, 
avec les premiers givres, tout couvert de beaux habits 
et menant avec lui un grand train de cadeaux. Il pré- 
cède de quelques semaines le bonhomme Noël ; il a le 
même rôlequelui ; c'est un peu le même. Gomme saint 
Michel a terrassé le Dragon, saint Nicolas a bâillonné 
Croquemitaine ; il est l'ami de l'homme au sable qui 
est utile, mais lors de ses visites dans le monde, il 
lui donne tous les ans un jour de repos ; c'est un bon 
saint chenu et doux, très fertile en tours ingénieux dès 
qu'il s'agit de fabriquer des jouets. Nulle n'excelle 
comme lui à enfermer de beaux moutons dans une pe- 
tite bergerie. Il a des ateliers à Nuremberg et à Paris du 
côté de la rue des Archives. Avant que ses allures ne 



PORTRAITS 



235 



se régularisassentdevant les progrès de l'esprit moderne 
qui l'a un peu cantonné, il parcourait les contrées 
pour porter remède aux peines des enfants. Il semble 
qu'iralla toujours à pied, respectant la charge de jouets 
de son bourriquet, qu'il ne se hâta jamais car il laissa 
sept ans dans le saloir les enfants qui l'avaient invoqué 
avant de mourir et que tua le méchant Cagnard, la 
dernière formule de l'ogre, dans le poème de Gabriel 
Vicaire; mais, pendant sept ans, il leur envoya de doux 
rêves. 

Un joli prélude commence ce poème dramatique, ce 
mystère si l'on veut ; c'est le los du vieux moine enlu- 
mineur qui mettait sur le parchemin des clartés de 
verrière, qui écrivait de toute son âme de pieuses et 
naïves complaintes, et qui a fleuri de fraîcheur ce passé 
« mélancolique ami du pauvre monde » et contribué à 
dresser ce décor de rêve où 

Parmi les croix, les ifs et les cyprès moroses, 
L'abeille erre et bourdonne en quête de son miel, 
Un rayon bleu descend des profondeurs du ciel 
Et la maison des morts s'éveille dans les roses. 

Puis, c'est le petit drame des enfants perdus parmi 
la forêt sous l'orage et la description de l'aube de leur 
voyage, et leurs invocations et leurs prières. Tout en 
veillant à la simplicité ou plutôt au fondu du ton, le 
poète ne fait pas parler les enfants comme des enfants. 
Descriptions lyriques et invocations au Saint et à la 
Vierge sont amenées un peu comme des cavatines ; 
aussi c'est en chœur que les enfants prient, et quand 
ils frappent à la porte de Cagnard, c'est toute une 



336 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

chanson qu'ils lui disent en chœur pour montrer leur 
gentillesse, et obtenir que l'huis s'ouvre. Quand ils 
sont à l'abri, le poète quitte cette allure de cantique 
moderne et très doux qu'il a pris, et c'est le ton du 
fabliau, le petit vers pressé de huit pieds, sans formule 
de strophe, qu'il prête au Gagnard pour dire ses mi- 
sères et expliquer son crime. C'est au fabhau aussi qu'il 
emprunte l'acrimonie réciproque des deux époux, et 
leurs justes, réciproques aussi, griefs. Il garde pour 
les enfants le ton du cantique, et certes là Vicaire a 
trouvé une de ses plus belles, de ses plus franches et 
simples inspirations : c'est avec Lise (dans Emaux 
Bressans) et le portrait d'Aelis, dans Rainoiiart au 
Tinelj ce que Vicaire a fait de mieux, c'est un can- 
tique à la Vierge qui lave les langes de l'Enfant 
divin. 

La vierge Marie, 
La mère de Dieu, 
Sort au malin Lieu 
De sa métairie. 

Et va sous le pont 
Pour laver ses langes, 
Tandis que les Anges 
Gardent le poupon. 

Le battoir d'argent bat les langes que saint Joseph 
se hâte d'étendre, la rivière chante et cela enchante les 
peupliers de la rive, les vieux ais du pont et l'aube 
éveille les fleurs « qui sont comme des pleurs dans 
l'herbe mouillée ». 



PORTRAITS 287 

Saint Pierre des cieux, 
Ouvrez votre porte, 
Voici que j'apporte 
L'enfant gracieux. 

Et la vierge blonde 
Gomme l'Orient, 
Embrasse en riant 
Le Maître du Monde. 



C'est encore de la Madone que les enfants rêveront 
quand saint Nicolas, après avoir pardonne à la Ca- 
gnardc et imposé une pénitence au Gagnard, réveille 
du saloir les enfants, et tout se termine non pas en 
chanson, mais en un frissonnant et frais ensemble de 
cantiques. Gela s'apaise en clarté pure et naïve comme 
cela s'est ouvert, et c'est une pure goutlo de lumière 
embrasée de mille douces transparences qu'a laissé là 
tomber de sa plume Gabriel \icaire. Il n'a point dé- 
passé dans toute son œuvre son Miracle de saint Ni- 
colas, il l'a rarement égalé, il s'en est même rarement 
approché. 



# 
* ♦ 



L'œuvre de Vicaire est abondante. Outre les Emaux 
Bressans et le Mirach de saint Nicolas, voici s'éche- 
lonner ses livres de vers, car le poète fut (sauf la pré- 
face des Déliquescences) rebelle à toute prose. Ges re- 
cueils de vers, de titres simples et heureux sont l'Heure 
enchantée, à la Bonne Franquette, diu Bois-Joli, le Clos 
des fées. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier, 



238 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

une farce rajeunie, la farce du Mari refonda, qui est 
bien mdiocre et une petite comédie, Fleurs d'Avril, 
où. les jolis couplets abondent, et dont le scénario fin 
et naïf est bien de sa veine. Dans ses volumes de 
vers il y a des chansons qui sont charmantes^ et des 
chansons qui ne sont point assez légères. Il y a ce 
que Yielé-Griffm appelait des jeux parnassiens, d'as- 
sez inutiles ballades. A la Donne Franquette s'ouvre 
par vingt-cinq de ces amusettes ; on ne voit pas pour- 
quoi ce poète ému, à qui l'émotion réussit si bien, 
s'amuse à rechercher de ces vers simples et bétas 
dont on dit qu'ils sont de bons refrains de ballades. 
Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu... 

Chacun avocasse ' 
En vrai madecasse. 
Rions donc un peu. 

ou bien le vers refrain est : Je me fiche du reste... A la 
grâce de Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Ban- 
ville lui-même, avec son clair génie et ses habiletés de 
clown, n'a pu rendre une vie intelligente à ce vieux 
genre. Vicaire y devait échouer. Il y a des sonnets qui 
n'ajoutent rien à sa gloire ; il y a un poème sur la 
Belle-au-Bois-Dormant qui ne rajeunit pas le mythe, 
mais qui est fort joliment dit. Il y a un poème : Quatre- 
vingt-neuf, couronné par un jury à propos de TExpo- 
sition de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas s'ar- 
rêter ; la cantate, c'en est une, n'était pas de son res- 
sort. Il y a un poème auquel il dut attacher de l'im- 
portance, car il le publia à part, c'est une Marie-Made- 



PORTRAITS 289 

Icinc, contée selon l'imagerie populaire et comme un 
conte tout moderne, avec un Christ apparaissant, 
comme Uhde, le peintre bavarois, en peignit dans des 
intérieurs modernes d'ouvriers et de paysans, tout 
près, il est vrai, d'Oberammergau. L'intention était 
amusante, pas toute neuve, mais intéressante, et on ne 
l'avait pas tenté en vers. Vicaire est resté, en le faisant, 
au-dessous de lui-même. Cela n'a ni relief, ni vie, 
malgré des alternances de rythmes, par facettes, par 
plans, par séries du poème, on dirait par chants, si ce 
n'était si court ; il n'a pas retrouvé dans le ton voulu 
artificiel et tendre, la note charmante de saint Nicolas. 
Il y a, dans celte gamme de recherches du poème popu- 
laire, une fort jolie chose, qui serait exquise, qui serait 
avec un peu plus de beauté verbale, un petit chef- 
d'œuvre. C'est l'histoire de Fleurette : là-bas, en Bour- 
gogne, Fleurette a aimé. Qui? Le plus galant, le plus 
brave, mais aussi le plus inconstant des rois, Henry IV. 
C'est lui, le prince, qui l'a rencontrée près de la fon- 
taine où elle gardait ses moutons ; il l'a regardée, elle 
l'a aimé, il l'a caressée, elle s'est donnée, et tout le 
village a envié sa gloire grande d'être la mie du roi. Et 
puis le roi s'est en allé, vers d'autres amours ; le 
village alors a retrouvé sa sévérité, !• village l'a 
honnie, et la pauvre Fleurette est allée à la plus claire 
des fontaines, celle où elle fut aimée, pour s'y noyer. 
Or, le roi Henry qui n'a quitté Fleurette que pour 
courtiser Margot revient dans le pays, et assez gaillar- 
dement il veut montrer à Margot cet endroit où il a été 
vainqueur, et dont il a gardé un joli parfum ; au mo- 
ment où il conte sa prouesse, voici le fd de l'eau qui 



24o SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

amène devant le couple amoureux, Fleurette morte, 
ses longs cheveux noirs et son corps d'argent ; le roi 
se trouble, Margot pleure un peu, et Fleurette passe ; 
étant apparue elle retourne au néant. C'est fort joli et 
très tendre et très pitoyable, du bon Gabriel Vicaire. 
Il y a de petits poèmes dans le sens des contes en vers, 
des contes en vers de La Fontaine, de Sénecé, des contes 
dans la manière du xyii*' et du xvin° siècle, comme la 
Journée de Javotte, ils ont quelque élégance, mais ne 
sont pas très frappants. Il y a mieux ; des recherches 
dans le sens des vieux fabliaux, et surtout une tenta- 
tive pour tirer de la vieille chanson de geste h-ançaise 
un poème moderne. C'est tout au moins une tentative 
d'un grand intérêt et un beau but que le poète s'est 
proposés ; comment y est-il arrivé. Voyons le dernier 
des efforts considérables de Vicaire qui soit publié : 
Rainoiiart an Tinel. 

Rainouart au Tinel est une courte épopée d'un 
millier de vers, insérée au courant des pages du Clos 
des Fées. Rien n'annonce que cette œuvre fut plus 
chère à Vicaire qu'une autre ; il était d'ailleurs tout 
dépourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'im- 
portance plus ou moins grande de ses tentatives ; 
seule, une note, toute brève au bas d'une page à pro- 
pos d'un nom propre, renvoie au célèbre poème mé- 
diéval d'Aliscans. 

Le poète a voulu traduire la verve liéroïque et gros- 
sière des anciens trouvères. Son Rainouart est un Sar- 
rasin pris tout jeune ; il appartient au roi Louis (le 
Débonnaire) et végète dans un coin des cuisines, tou- 
jours bâfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains 



PORTRAITS 24 I 

inoccupées, servant de plastron à la foule des marmi- 
tons sans avoir l'air de s'en soucier. Cette apathie 
même excite la colère du maître cuisinier Ansaïs, qui 
se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien aller jusqu'à 
la voie de fait et qui le frappe au visage. Rainouart sort 
de sa léthargie et écrase Ansaïs contre un pilier. La 
gent marmitonne se précipite sur lui, et malgré une 
belle défense il serait étouffé sous le nombre, si le roi 
Louis et la reine Blanchefleur, suivis de Garin de 
Raimes, du sage duc Nayme, de Salaiin de Bretagne, 
de Guillaume au Gourt-\ez ne passaient pas là. 
Guillaume au Court-Nez s'éprend de la belle défense 
de Rainouart, et le dégage. Le roi Louis qui n'aime 
point ce grand fainéant de Rainouart, le lui donne. Le 
comte pense le mettre à ses cuisines. Mais, de s'être 
Ijattu, Rainouart se sent un autre homme. Le sang de 
son père, l'empereur sarrasin Dcsramé, et de ses aïeux 
bouillonne en lui ; mais s'il veut, comme ceux de sa 
lignée, porter les armes, en tant que chrétien c'est 
contre eux qu'il veut lutter et il demande à Guillaume 
d'aller se battre contre les infidèles. Guillaume con- 
sent ; alors Rainpuart s'en va dans la forêt, il avise un 
magnifique sapin, sous lequel le roi Louis a coutume 
de s'asseoir pour rendre la justice, il hêle un bûche- 
ron et lui ordonne d'abattre l'arbre. Les efforts du 
bûcheron sont infructueux, il s'y met lui-même. Sur- 
vient un forestier qui veut défendre l'arbre du roi. 
Rainouart le fracasse et l'envoie se promener dans les 
branches. Muni du tronc de l'arbre, il va chez un 
charron^ le fait doler sur sept plans, le fait dorer aux 
extrémités, il a maintenant son tinel (levier-massue) 



2^2 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

qui deviendra son arme, et en revenant vers Guillaume 
au Court-Nez, cet hercule terrible et bon enfant joue 
abondamment du tinel sur des bourgeois. Sur ces 
entrefaites il voit, en passant près d'une tour, Aelis la 
fdle du roi Louis. Aelis est charmante. 

Parfois rêveuse^ à sa fenêtre, elle se penche. 
Elle a l'air de chercher et d'appeler son cœur. 
Et la lune folâtre entre dans la tour blanche, 
Aux yeux de cette rose elle met sa langueur. 

A la vue d' Aelis (le portrait en est délicieux), Rai- 
nouart sent de plus en plus en lui le désir de guer- 
royer et d'acquérir de la gloire. L'occasion est ex- 
cellente. Desramé a envahi le midi de la France. 

Rainouart marche contre lui, tue ses frères, son 
père Desramé, qu'on va chercher à table, pour lui dire 
qu'un ennemi terrible couche son armée par terre. Ici, 
se place une assez jolie chose. Rainouart a fort frappé, 
le tinel a fait merveille; mais Rainouart se souvient 
que tous ceux qu'il a navrés, ce sont les siens, et une 
grande tristesse le prend. Il n'a pas le temps d'y dé- 
faillir, car toute une armée est sur lui. 

Enfin, il est vainqueur. Il retourne avec Guillaume 
au Court-Nez et l'armée vers la cité inij^ériale, vers 
Laon, la cité de fer; il précède Tarméc, portant le 
tinel. Il arrive, Guillaume présente le héros au roi 
Louis et h Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux ; 
sans rien demander a personne, il se jette aux pieds 
d'Aelis, lui dit que c'est elle qui avait combattu par 
son bras, qu'elle lait sa force, et qu'il l'adore ; si elld 
consent à être sa femme, il se fait fort de lui conquérîi* 



PORTRAITS 



343 



un empire. La jeune fille l'a reconnu, elle consent ; le 
roi consent_, et voici Rainouart heureux et plongé dans 
les délices de l'amour ; de temps à autre il quitte un 
instant sa femme et va voir son cher tinel qui, dans 
une chambre haute, repose sur un lit de houx et de 
branchages. Le tinel le gourmande (il parle, et pour- 
quoi pas dans un conte lyrique), lui reproche de s'en- 
dormir dans l'oisiveté et l'amour, et l'accuse de se 
rouiller, force et courage. Rainouart le croit et repart 
combattre l'infidèle. 

Là, comme toujours. Vicaire réussit moins dans ce 
qu'il recherche, les choses truculentes, violentes, fa- 
milières, que dans la simple expression de son don 
d'émotion naturelle, de tendresse devant la beauté de 
la femme, et ce qu'il y a de remarquable dans Rai- 
nouart au Tinel, ce n'est pas Rainouart mais la douce 
Aelis. 



De cet examen rapide d'une œuvre considérable, il 
ressort que Gabriel Vicaire, écrivain doué d'une grande 
originalité de détails sans avoir su se trouver un fond pro- 
pre, écrivain précieux et tendre, qui se Voulut parfois 
violent, restera par quelques centaines de beaux vers 
qu'il n'a peut-être pa&cru des meilleurs, et lègue (ce qui 
est beaucoup) une petite œuvre charmante et achevée, 
le Miracle de saint Nicolas ; cette œuvre plus que 
toute autre prouve qu'il y eut en lui l'étoffe d'un pri- 
mitif, attendri, bien supérieur au rieur ingénieux qu'il 
voulut être. Né à une époque où la poésie française se 



344 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformé- 
ment à sa nature. Il voulut être un mainteneur de tra- 
ditions et c'est pour cela que, malgré d'heureuses trou- 
vailles et bien des jolies choses, il ne fut pas un écri- 
vain de premier plan. Il ne compte pas parmi les no- 
vateurs de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe 
un des premiers rangs parmi les Parnassiens ; il est un 
Parnassien (car il se rangeait davantage à eux en 
vieillissant) de seconde ligne, de second mouvement, 
non un des chefs de file, mais un de leurs bons sou- 
tiens. La place n'est pas énorme ; sa stature, quoique 
bien prise, n'est pas très élevée. 

Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra 
tenir compte, non seulement des lignes essentielles du 
développement de la poésie française, mais des beautés 
principales qu'elle contient, on devra donner la Pauvre 
Lise, le Cantique de Marie, du Miracle de saint Ni- 
colas, le Portrait d'Aelis et peut-être Fleurette; c'est 
déjà un joli bagage qu'on pourra augmenter de 
quelques légères chansons et Vicaire sera un poète 
d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître. Il n'aura 
point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le 
plus noble, le plus généreusement desservi, et il fut, 
pour citer un de ses poèmes et non des moindres, le 
beau page qui servit la Reine Poésie, n'ayant d'yeux 
que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en échange, 
sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais 
et joyeux, un brin du vert laurier. 



Arthur Riiiibaud. 



Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les 
vers et les proses d'Arthur Rimbaud, il parut simple 
à la critique littéraire de circonscrire un peu le sujet ; 
il fut de mode de considérer Rimbaud comme unique- 
ment le néfaste auteur du Sonnet des Voyelles. Rim- 
baud devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il 
était Fhomme qui avait perpétré le mauvais sonnet, le 
sonnet fou, le sonnet pervers. Certains, plus éveillés, 
négligèrent l'œuvre avec une prudence respectueuse et 
préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna géné- 
ralement qu'un homme qui avait eu de la facilité eût 
négligé les belles heures du succès, qu'il eût certaine- 
ment obtenu, sitôt assagi, ce qui n'eût été évidemment 
qu'une question de peu d'années d'apprentissage. Pour 
quelques-uns, les plus futés, il parut certain que, 
Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que 
Verlaine, tout en faisant la part de l'affection, se fût 
tout à fait trompé sur la valeur d'art de Rimbaud. 
Donc on plaignait quelques belles facult's perdues 
dans le désert ; on goûtait, sauf taches, ellipses et gon- 
gorismes à contre-poil, Les Effarés et le Bateau 
Ivre. Et puis, chez des gens même un peu lettrés, 

14. 



246 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

on préféra lire la notice de Verlaine dans Les Poètes 
maudits que l'œuvre même, ce qui n'a rien d'étonnant 
dans un pays comme le nôtre, ou l'horreur de l'éru- 
dition est poussée jusqu'à l'amour de la conférence. 

M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait 
(et il est le mieux informé) sur les détails de la vie de 
Rimbaud, vie d'ailleurs prédite théoriquement dans 
ses œuvres ; malheureusement, M. Berrichon n'a pu, 
malgré son zèle, nous renseigner que très incomplète- 
ment sur la pensée d'Arthur Rimbaud une fois que 
celui-ci eut tourné le dos à la vieille Europe. Il n'est 
pas impossible que, grâce à son activité, des manuscrits 
soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les 
accueillerions ! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en 
quittant l'Europe, ait renoncé à la littérature," que cet 
esprit visionnaire, qui n'avait pas besoin de l'écriture 
pour se formuler ses propres idées complètement, pour 
se manifester soi-même à soi-même, ait dédaigné 
d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à 
son retour en Europe, ou encore qu'il ait subi celte 
fascination du grand silence qui tombe à rayons droits 
du soleil d'Orient, leçon de mutisme que donne aussi 
l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire 
de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un 
certain dégoût, il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres 
coutumes, notre iri-12 courant et toutes les habitudes 
de littérature, tirée à la ligne et développée pour le 
libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une 
autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud, 
ayant donné l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas 
de se reproduire avec plus ou moins d'amélioration 



PORTRAITS 247 

OU de développement. J'aime mieux croire que T Orient 
fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame 
et de l'écritoire. 

En tout cas, l'œuvre toute de Rimbaud tient dans 
cet in-i2 qu'a publié le Mercure ; l'édition, très soi- 
gneusement faite, est fort sobrement présentée ; s'il 
n'y avait parmi les lecteurs que des poètes, tout com- 
mentaire serait oiseux; mais, tout en trouvant par- 
faitement risibles ceux qui déclarent ne rien voir en 
cette œuvre, nous admettons qu'à certains égards Rim- 
baud est un auteur difficile ; de plus, il y a peut-être 
quelque cliose à dire sur la genèse et sur les buts de 
ces poésies, de ces Illuminations de cette Saison en En- 
fer, bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le 
vers admirable de Stéphane Mallarmé : 

Tel quen lui-même enfin l'Eternité le change. 



LES PREMIERES POESIES 



Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud, 
celles que ne contiennent pas les Illuminations et la 
Saison en Enfer, sont fort inégales, précieuses toutes, 
parce qu'elles permettent d'étudier les influences litté- 
raires qui se reflètent dans le début de cet esprit si ra- 
pidement original. D'abord, fugitive, indiquée par un 
petit poème intitulé Roman, assez mauvais, et par 
Soleil et Chair, où déjà se trouvent de belles stro- 



248 SYMBOLISTES ET DÉCADEINTS 

phes chantantes et de vraiment beaux vers, l'influence 
de Musset. Un peu de mlirgérisme traîne fâcheusement 
dans Ce qui retient Nina. Voici, dans Le Forge- 
ron, du Hugo grandiloquent amalgamé avec du Bar- 
bier ou du Delacroix (celui du tableau des Barricades 
de Juillet) ; du Hugo des Pauvres gens, ou même 
de certaines pièces, les moins bonnes, des Feuilles d'au- 
tomne, dans Les Etrennes des Orphelins. Et, tout 
de suite^ ces traces effacées, dès le Bal des Pendus 
et la Vénus Anadyomene^ voici que Rimbaud en- 
trevoit l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la 
manie satanique et le pessimisme anti-féministe de 
certaines pièces, il se hausse bientôt jusqu'à l'essence 
même de l'œuvre. Au regard du Voyage, voici le 
Bateau ivre, et c'est dans les Paradis artificiels 
qu'il faut chercher l'idée première du fond des Illumi- 
nations, de même qu'à des vers nostalgiques de Bau- 
delaire correspondent des lignes à' Une Saison en- En- 
fer, de même que le Sonnet des Voyelles a des simi- 
litudes avec « la Nature est un temple oii de vivants 
pihers », de même aussi que l'appareillage constant 
des mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a 
peut-être déposé chez Rimbaud son goût des soleils 
d'Orient : et quoi d'étonnant à cela chez un enfant 
prodigue qui sans doute lisait les Fleurs du Mal h. l'âge 
où les autres ont à peine lermé Rohinson ou ses innom- 
brables transcriptions ? 

Quelle ne devait pas être la scduclion de l'œuvre de 
Baudelaire sur un esprit de celte vigueur ; le vers 
mentalisé, spiritualisé, d'une matière presque miné- 
ralisée à Texécution, des strophes où, comme sur 



PORTRAITS 249 

un fond de Yinci, des deux étranges apparaissent : 

Adonaï, dans les terminaisons latines. 

Des deux moirés de vert baignent les Fronts vermeils, 

a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit : 

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre 
Oh des anges charmants, avec un doux souris. 
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre 
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays. 

La forme du poème en prose, souple, fluide, pictu- 
rale, réinventée, poussée — de l'estampe fantaisiste et 
linéaire, harmonieuse sans doute, de Bertrand — jus- 
qu'à la beauté musicale des Bienfaits de la lune, et 
le rayonnement d'une intelligence large comme celle 
d'un Diderot, analytique comme celle d'un Constant, 
intuitive à la façon d'un Michèle t, une intelligence sa- 
gace h découvrir Poe, claire à serrer en trente pages 
les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois 
Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d*une 
technique poétique pourtant si améliorée par lui-même, 
tels étaient les titres de gloire de Baudelaire, tout ré- 
cemment mort, alors que Rimbaud commença à écrire. 
Joignez que la destinée du grand homnffe était tragi- 
quement interrompue, qu'il n'occupait point sa place 
parmi les réputations, qu'on sentait l'œuvre admirable 
non terminée, que la tombé s'était fermée et qu'avant 
elle la maladie avait mis le sceau sur peut-être des 
pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et vous 
comprendrez ce que devait évoquer à cette heure-là^ à 
un jeune homme génial, le nom de Charles Baudelaire. 



250 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence 
de Paul Verlaine. 

Quand je parle ici d'influence de Baudelaire et de 
Verlaine, je ne veux nullement dire que Rimbaud fût 
un esprit imitateur ; bien loin de là. Mais il entrait 
dans la vie, il reconnaissait au loin, dans la distance 
et le passé, des esprits avec lesquels il avait des points 
de contact. Si le Bateau ivre rappelle en intention 
l'intention du Voyage, cela n'empêche pas l'œuvre 
d'être personnelle, d'être jaillie du fond même de Rim- 
baud et d'avoir en elle l'originalité inhérente et né- 
cessaire au chef-d' oeuvre. Là, Rimbaud est comme sur 
le seuil de sa personnalité : sorti des limbes et des 
éducations, il s'aperçoit et s'apparaît en grandes lignes, 
d'un coup. C'est évidemment de beaucoup le plus beau 
de ses poèmes, des quelques-uns destinés à vivre, avec 
les Ejffarés si indépendants et si jolis de ton, des 
quelques féroces caricatures, Les Assis et Les Pre- 
mières Communions. Et, à côté de ces quelques 
poèmes, déjà si étonnants dans une œuvre de prime 
jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent intéres- 
santes au point de vue de la formation du talent de 
Rimbaud : la pièce réaliste A la Musique (encore 
baudelairienne) ; l'Eclatante Victoire de Sarrebruck^ 
une amusante transcription d'imagerie, qui n'est pas 
la seule dans son œuvre ; Me^ Petites Amoureuses^ 
d'une langue paradoxale et cherchée, indication d'ime 
préoccupation de Rimbaud vers une traduction à la 
fois argotique et précieuse des truandaillcs, (Fètcs 
de la Faim), qui précèdent toute une série de poèmes 
en la même note libre et paroxyste. 



PORTRAITS 25 1 

Et Oraison du Soir, et Les Chercheuses de Poux ? 
J'avoue les moins apprécier que le Bateau ivre et Les 
Effarés, c'est d'une désinvolture un peu trop jeune, 
d'amusant contraste avec la sûreté de la forme, mais 
pas plus. 

Et le Sonnet des Voyelles ? 

Le Sonnet des Voyelles ? ceci demande quelque dé- 
veloppement. 

Il est vraisemblable qu'un homme extrêmement doué, 
précoce, instruit, qui se destine aux mathématiques ou 
à quelques branches des sciences aura surtout Tambi- 
tion d'ajouter quelque chose à un patrimoine acquis 
et de mettre son nom à côté de noms justement célè- 
bres ou justement classés. Il tendra à découvrir une 
loi non entrevue, au moins à perfectionner une décou- 
verte, à tirer d'un fait connu des corollaires nouveaux 
et imprévus. En tout cas, ce jeune savant n'aura pas 
de raison de nier la tradition. Un jeune homme pré- 
coce, génial, instruit, qui songe à s'exprimer par l'art, 
ressentira presque toujours, aux premières heures de 
sa vie, un immense besoin d'originalité. A tort ou à 
raison, il se croira appelé à des modifications radicales 
dans la manière de sentir et de penser des hommes de 
son temps, k tort, parce qu'il ne se refld pas assez 
compte de la complexité même de son esprit, et de ce 
qu'il contient, à son insu, d'acquis ; avec raison, parce 
que ce qui fait sa force, sa valeur, sa sève, c'est juste- 
ment une façon vierge de comprendre les choses ; il 
devine son univers, s'y perd et le croit sans frontières. 
On repasse mille fois par ses sentiers de jeunesse, sans 
s'apercevoir que c'est le même sentier, car l'humeur 



2 02 SYMBOLISTES ET DECADENTS 

du matin y a, comme une nature prodigieusement vi- 
vace et rapide, disposé d'autres fleurettes. La difficulté 
même qu'a un jeune homme d'éteindre et de traduire 
ce qu'il a de vraiment personnel, qui est son regard 
sur les choses et le timbre de sa voix pour en parler, 
lui fait apparaître ses pensées existantes, mais difficile- 
ment saisissables, parce que embryonnaires, comme 
compliquées à l'excès, rares et profondes. Les coteaux 
où mûrit son vin lui paraissent des Himalayas, et la 
route serpentine qu'il suit, en musant, quoi qu'il en 
ait, pour aller cueillir ses grappes, prend des lointains 
a ses lenteurs. Une fois sur sa colline, il aperçoit des 
horizons si candidement clairs qu'il est sûr qu'aucun 
œil humain ne les a entrevus ; il faut bien des noms 
nouveaux pour les fruits des nouvelles Amériques qui 
surgissent à une contemplation toute neuve, et de là 
des trouvailles et des exagérations, des chefs-d'œuvre 
d'impulsion jeune, et des théories qui attendront con- 
firmation, le plus souvent la trouveront dans l'âge mur, 
en se dépouillant de l'acquis qui les gênait, les no- 
tions antérieures une fois mieux classées. Rimbaud, 
comme tous les jeunes gens de génie, eût certes désiré 
renouveler entièrement sa langue, trouver, pour y ser- 
rer ses idées, des gangues d'un cristal inconnu. Sans 
doute I{lnd)aud était au courant des phénomènes d'au- 
dition colorée; peut-être connaissait- il par sa propre 
expérience ces phénomènes. Je ne suis pas assez sûr 
de la date exacte du Sonnet des Voyelles pour avancer 
autrement qu'en hypothèse que : Rimbaud a parfaite- 
ment pu écrire ce sonnet, non en province, mais à 
Paris; que, s'il l'a écrit à Paris, un de ses premiers 



PORTRAITS 



303 



amis dans cette ville ayant été Charles Gros, très au 
fait de toutes ces questions, il a pu contrôler, avec la 
science, réelle et imaginativeà la fois, de Charles Cros, 
certaines idées à lui, se clarifier certains rapproche- 
ments à lui personnels, noter un son et une couleur. 
Les vers du sonnet sont très heaux — tous font image. 
Rimbaud n'y attache pas d autre importance, puisqu'on 
ne retrouve plus de notations selon cette théorie dans 
ses autres écrits. Ce sonnet est un amusant paradoxe 
détaillant une des correspondancespo^^/^/t'^ des choses, 
et, à ce titre, il est beau et curieux. Ce n'est pas la 
faute de Rimbaud si des esprits lourds, fâcheusement 
logiques, s'en sont fait une méthode plutôt divertis- 
sante ; c'est encore moins sa faute si on a attribué à ce 
sonnet, dans son œuvre et en n'importe quel sens, une 
importance exorbitante^ 



II 



U>E SAISON EN EXFER. LES ILLUMINATIONS 



Les Illuminations sont-elles postérieures ou anté- 
rieures à Une Saison en Enfer ? Paul Verlaine n'était 
pas très fixé sur ce point. On pourrait induire l'anté- 
riorité des Illuminations, et, au premier aspect, d'une 
façon irréfutable, de ce qu'un chapitre à' Une Saison 
en Enfer, u Alchimie du Verbe », traite d'une méthode 

15 



a 54 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

littéraire appliquée en quelques poèmes et pages en 
prose des Illuminations. Il y a là le désaveu (au point 
de vue théorétique) du fameux Sonnet des Voyelles, et 
un blâme, des ironies même, à l'égard de certains 
poèmes des Illuminations. Notons pourtant que le dé- 
goût de l'auteur pour ces poèmes n'est pas suffisant 
pour l'empêcher de les publier là, pour la première 
fois. Il serait difficile d'admettre que c'est par une 
humilité toute chrétienne que Rimbaud, se frappant 
la poitrine, offre, en exemple à ne pas suivre, ces 
vers terriblement mauvais ; il vaut mieux croire que, 
tout en abandonnant une technique extrêmement dif- 
ficile et dangereuse (ce n'est point de la coloration 
des voyelles que je parle, mais des recherches pour 
fixer les silences, et aussi atteindre par la sonorité 
seule la satisfaction des cinq sens (voir p. aSg). Rim- 
baud jugeait alors les poèmes en eux-mêmes dignes de 
mieux que le panier. Condamner la Chanson de la 
Plus Haute Tour eût été d'un auto-criticisme un 
peu trop sévère. 

Mais si Alchimie du Verbe prouve que les vers y 
inclus et certaines proses lui sont antérieurs (pas de 
beaucoup), nous verrons que les vers des Illuminations 
reprennent certains passages d'Une Saison en Enfer 
« Mauvais Sang »), que la langue des Illuminations 
est plus belle, plus ferme, plus concentrée, que celle 
d'Une Saison. 

Nous croyons que si Une saison en Enfer, qui forme 
à sa manière un tout, est postérieure à certaines des 
Illuminations, elle fut terminée avant que toutes les 
Illuminations fussent écrites, et ces Illuminations (ce 



PORTRAITS -iJO 

que nous en possédons) ne formaient pas un livre, ne 
devaient pas former un livre enchaîné, mais un recueil 
de poèmes en prose, qui pouvait se grossir à l'infini, 
ou tout au moins en proportion des idées nouvelles, 
ingénieuses, inattendues qui seraient survenues dans 
le cerveau de Rimbaud ; car si Verlaine entend Illu- 
minations, au sens de Coloursd plates, en regrettant 
in titre qui fût, non Enliiniinures, impliquant quelque 
fignolage, mais un autre mot sorti du verbe enluminer, 
si Verlaine pense que Rimbaud a cherché un titre em- 
prunté à l'imagerie polychrome, il nous est bien diffi- 
cile, texte en main, d'après le titre choisi par Rimbaud 
et la note des poèmes, d'être de son 3L\is. Illuminations, 
à notre sens, aurait signifié pour Rimbaud, outre la 
couleur d'Epinal à laquelle il pensait un peu pour le 
procédé (l'Epinal et les albums anglais, surtout les 
albums anglais), le bariolage cherché des fêtes à lan- 
ternes japonaises et aussi le concours pressé des idées, 
personnifiées en passants accourant, le falot à la main, 
sur la petite place de quelque ville, plus éclairées de 
l'obscurité ambiante, et aussi ce mot Illuminations lé^on- 
dait à cette acception de brusques éclairs de la pensée, 
aussitôt notés, cursivement et tels quels. La recherche 
d'impressions, l'acceptation d'intuitioas aiguës, im- 
prévues, la capture d'analogies curieuses, telle est la 
préoccupation des Illummations, de ces improvisations 
parfois si heureusement définitives, parfois indiquées 
d'une phrase initiale, suivie d'un et cœtera motivé, 
comme Marine (p. i36 des Illuminations). 



liOi) SYMI30L1STES ET DÉCADENTS 



UNE SAISON EN ENFER 



Une saison en Enfer est l'explication de l'état 
crame de Rimbaud généralisé en celui d'un jeune 
homme de son temps, issu du Tiers, gêné par ce 
qu'il sent en lui-même de points d'inhibition dus à son 
atavisme de bourgeoisie. Ça se passe en enfer, parce que 
l'enfer est en bas, si le ciel est en haut, qu'aux yeux 
de Rimbaud il y a chez lui, en ce moment de son es- 
prit, grouillement et non vol, et aussi parce que Bau- 
delaire et, à côté de lui, Verlaine est saturnien qui parle 
du seul rire encore logique des têtes de mort. Influence 
dans la position du sujet, mais ensuite quelle indé- 
pendance ! 

Rimbaud cherche les couleurs de son âme ; il re- 
trouve l'histoire de sa race ; il s'est trié en lui-même 
les défauts des Celtes ; des instants de mysticisme lui 
ont montré qu'il eût pu être un des compagnons de 
Pierre l'Hermite, un des lépreux chauflant leurs plaies 
au soleil près des vieux murs, munis de l'éternel tes- 
son ; des instants de violence lui montrent qu'il aurait 
pu être un reître ; il eût volontiers fréquenté les sab- 
bats. Il ne se retrouve plus au xvm^ Traduisons : il 
ne se retrouve plus d'atavisme hors d'un catholicisme 
un peu idolâtre. Il se revoit xix", il déplore que tout 
n'aboutisse comme philosophie qu'au ravaudage des 
vieux espoirs (voilà pour l'amc) et à la médecine, co- 
dification des remèdes de bonnes femmes (voilà pour 



rOUTRAlTS 



le corps). Que faudrait-il pour que ce jeune liunuue 
du xix'^ siècle fût heureux ? Qu'on aille à VErSprit. 
Qii'entend-il parla? Qu'on retourne au paganisme, 
cpi'on écoute le sang païen, qu'on rejette toute influence 
de l'Evangile : tout le monde héros, et sur-homme, 
comme des philosophes le diront après lui ; redevenir 
l'homme qui est dieu par la force et la splendeur, sur 
les débris de l'homme -dieu par solidarité et résigna- 
tion. Mais je ne pense point que, en son désir de se 
retremper au passé, ses désirs d'Antée se bornent à 
la Grèce. Sans doute, il admettrait la définition de 
Michelet : « la Grèce est une étoile, elle en a la forme 
et le rayonnement » ; mais c'est vers le soleil qu'il va, 
vers le soleil des vieilles races orientales, vers la vie de 
tribu, et, à défaut d'un impossible vieil Orient, il vou- 
dra l'Orient des explorateurs, ou la prairie des Co- 
manches, comme il sied à quelqu'un qui devine 
Nietzsche et se souvient encore de Mayne-Reid : puis- 
sance des images d'enfance chez un génie de vingt 
ans, d'images, dès lors, reflétées épiques, au point de 
coexister avec la découverte de nouveaux terrains litté- 
raires. On me dira que c'est bizarre. Je pense que 
l'incompréhension des critiques, devant cette œuvre, 
prouve suffisamment que nous somme» dans l'excep- 
tionnel. Et son rêve est de se fondre avec des forçats, 
comme Jean Valjean qu'il admire aussi, parmi des 
pays où l'on vit d'autres vies. Foin de l'amour divin, 
et des chants raisonnables des anges, foin de Vangélique 
échelle du bon sens, de tout ce qui rend vieille fille, la 
vie est la farce à mener par tous, et mieux vaut la guerre 
et le danger, malgré qu'ironiquement on puisse se 



Îi58 SYMBOIJSTES ET DÉCADENTS 

rappeler à soi-même des refrains de vieille romance 
— la Vie française, le Sentier de r honneur. Tout est ri- 
dicule, même le salut. Alors Talcool (« j'ai avalé une 
fameuse gorgée de poison ») et les délires. 

Ecoutons la confession d'un compagnon d'enfer. 
C'est l'Epoux infernal qui singe la voix, les gestes, les 
allures de la vierge folle qu'il domine en son corps, et 
dont il tient toute l'âme, sauf une échappatoire, un 
sourire, une ironie, une restriction dans l'admiration. 
(( Un jour, peut-être, il disparaîtra merveilleusement ; 
mais il faut que je sache s'il doit remonter à un ciel, 
que je voie un peu l'assomption de mon petit ami ! )> 
Et cette simple restriction met tout en question, 
annihile la vassalité de la femme, qui se réfugie en son 
incompréhension de l'époux, comme l'époux croit de- 
voir se garantir par des menaces de départ brusque. 
Equilibre instable de deux êtres qui se cherchent en 
eux-mêmes, f n faisant semblant de se chercher l'un 
dans l'autre, et pour passer le temps et échapper à la 
psychologie qui s'impose trop, des tournées dans les 
ruelles noires, et des charités à deux, et des cabarets, 
des aspects d'idylle exquise dans l'insuffisance de 
l'amour, des désirs d'aventures où l'amour, retrouvant 
toute sa liberté, retrouverait toute sa saveur. Cette 
confession de l'Epoux infernal, c'est im conte déjeune 
amour complexe, trouble et charmant (à rapprocher 
d' (( Ouvriers », Illuminât ions, p. 178). Et si l'amour 
ne comble pas cette àmc inquiète, ni l'art qu'il veut 
impossible, alors le travail, la science — ce n'est 
point son affaire, c'est trop simple et il fait trop chaud. 
Exister en s'amusant, histrionnor à la Baudelaire, soit 



POI\TFî\ITS 209 

peindre des fictions, rêver des amours monstres et des 
univers fantastiques, regretter le matin, et les étonne- 
ments, ravis de l'enfance et ses grossissements, avoir 
rêve d'être mage et retomber paysan... Il faut cher- 
cher le salut vers des villes de rêve. Sur le seuil de 
l'enfer, il y a des clartés spirituelles vers où tendre ; 
armé d'une ardente patience, absorber des réalités; 
être soi totalement, âme et corps, penseur indépendant 
et chaste. 

Telle est cette œuvre courte et touffue indiquant le 
départ hors d'une vie ordinaire vers quelque vie men- 
tale et personnelle, sur laquelle on ne nous donne pas 
plus de détails. 



LES ILU^MINATIOYS 

J'ai dit tout à l'heure ce qu'étaient en général les 
Illuminations ; regardons-les maintenant de plus 
près. 

Voici le petit poème Après le Déluf/e, qui nous 
explique la vision de l'écrivain. Rien n'a changé, de- 
puis le temps où l'idée du déluge se fut rassise dans 
les esprits, c'est-à-dire peu ou beaucoup de temps 
après un laps de temps inappréciable de cent ou de 
deux mille ans, minute d'éternité. C'est presque en 
même temps qu'il y eut Barbe-Bleue, les gladiateurs, 
que les castors bâtirent, qu'on baptisa le verre de 
café mazagran, que les enfants admirent tourner les 
girouettes et regardent les images, qu'il y a des sen- 
timents frais et des orgies, de mauvaise musique de 



260 SYMBOLISTE ET DÉCADENTS 

piano, c'est presque en même temps qu'on bâtira un 
splendide hôtel dans la nuit du Pôle. Tout est dans 
tout, au sens de la durée, naissance des pierres pré- 
cieuses, superstitions, églogues et aussi le mutisme de 
la nature qui cache bien ses secrets. Peut-être les 
montre-t-elle un peu, au lendemain d'un déluge, dans 
sa hâte à se retrouver. Alors on peut avoir des visions 
.fraîches. Il serait bon que les déluges ne soient plus 
dissipés, qu'il en revienne un, pas tant pour qu'on 
sache, mais pour qu'on voie. La vision du poète est 
monotone dans ces grands changements, et, sauf un 
cataclysme, tout est pour elle équivalent et contempo- 
rain. Les tableaux qui suivront sont pris des sentiments 
et des monuments à la fois éternels et d'une minute de 
cette humanité à la fois stable et kaléidoscopique telle 
que la veut voir le poète. 

Alors des mirages. Après le dernier jour du monde, 
le monde barbare recommençant dans les glaces 
arctiques, et retrouvant, dans un atavisme, par mer- 
veille de routine demeurée, les fleurs qui n'existent pas, 
les pensées humaines ; des paysages figurés où des 
anges dansent tout près des labours, un décor de pri- 
mitif donnant une terre de Jouvence, des décors 
d'étude de nature, faits de tout près, en se penchant, 
comme Fleurs, grossissement d'une motte de terre 
jusqu'à l'étendue, jusqu'au désir de la mer et du ciel, 
et V Aube y la joie fraîche de saisir les joies de lu- 
mière des premiers .rayons d'été et Royauté, une 
sorte de chanson en prose sur la royauté de l'amour, 
et l'esquisse en trois lignes d'ime ville esthétique ado- 
rant la beauté des êtres, des choses et des jardins. 



PORÏHAITS 



I (h 



Puis des séries. 

Voici l'enfance. Des notations d'abord d'objets et, 
relatifs à ces objets, des mots étranges, des noms 
propres bizarres qui ont frappé la jeune imagination, 
le grossissement de la nature, le rapport que l'enfant fait 
de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer, à ce qui le toucbe 
le plus immédiatement, et puis les livres et les images, 
leurs fastes, et leur sentimentalité, et l'instincl éveillé 
chez l'enfant, un petit monde visionnaire qui se lève 
en lui et que détruit la parole bienveillante et ennuyeuse 
de la sollicitude des parents. 

Et puis le paysage s'anime : des revenants, qui ont 
été des âmes tendres et généreuses, des maisons fer- 
mées le frappent. Qu'est-ce qu'une absence, un deuil, 
une vente? Qu'est-ce que la tristesse et la désolation.^ 
Et les fleurs magiques bourdonnent, le besoin de fixer 
couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la lé- 
gende : il y a un oiseau au bois, une cathédrale qui 
descend et un lac qui monte, et la grande peur, celle 
d'une voix qu'on entend au loin et qui vous chasse. 

Puis le rcve oii l'on se retrouve, où l'on se configure 
à soi-même par ses desseins (V. Mauvais Sang). 
On est le saint des gravures hagiographiques parmi 
les bêtes pacifiques et charmées, le savant de l'estampe 
d'après Rembrandt, le piéton de la découverte et de la 
croisade, et, au bout du rêve, la terreur du silence. 
Brève terreur ; on aime bientôt le silence : u Qu'on 
me loue^'enfin ce! tombeau. » Voici le rêve infantile 
d'une vie mystérieuse et contemplative au-dessous 
d'une énorme cité populeuse qu'on dédaigne, où l'on 
s'emmure. 



2()2 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Et dans Vie (qu'il faut comprendre « rêveries »), 
une deuxième épreuve du même sujet, du dernier 
poème d'enfance, l'éveil de l'imagination par les 
textes : les dépassant, s'exaltant, les devinant, le cer- 
veau de l'enfant invente des vies, des drames, il sort 
de sa personnalité étroite, suscite des personnages ; un 
brahmane, créé par lui, lui explique les proverbes ; les 
pensées se pressent ; il existe pour lui des minutes ra- 
dieuses Q^ multiples d'intuitions géniales. « Un envol 
de pigeons écartâtes tonne autour de ma pensée. » Le 
roman de jeunesse, et la satiété d'avoir trop vite de- 
viné la vie, et de s'être répandu en romans mentaux, 
et un peu de dégoût : « je suis réellement d'outre- 
tombe et pas de commissions. » 

Les Villes font partie du défilé des féeries qu'a 
voulu Rimbaud : luxe de mirages, paysages de rêve. 
Bien des poètes, à cette heure-là, soit pris par la beauté 
de Paris, ses transformations, son sous-sol, usine dis- 
simulée de constructions propres, soit touchés par le 
contact babylonien de Londres, ont rêvé des villes 
énormes, esthétiques, pratiques aussi. Des utopistes 
d'avant la guerre en ont laissé des opuscules, Tony 
MoiUn par exemple. C'est celle préoccupation u (jue 
deviendra Paris, que sera la ville future ? » que reprend 
Rimbaud : et il dépeint des villes de joies et de fêtes 
avec des cortèges de Mabs et des Fêtes de la beauté, 
des bellVois sonnant des musiques neuves et idéalistes ; 
il y a des boulevards de Bagdad, des boulevards de 
Mille et Une Nuits où l'on chante l'avènemenl de 
quelque chose de mieux que la journée de huit heures. 
On synthétise les lignes architecluralcs : on retrouve, 



PORTRAITS 



363 



par l'art, la nature primitive, et l'on fait, sur ce mo- 
dèle, des jardins ; des passerelles et des balcons tra- 
versent la ville ; un cirque, du genre de celui de Sys- 
sites de Flaubert, enserre tout le commerce de la ville 
et en débarrasse le demeurant ; l'argent n'y a plus de 
prix — plus de villages, des villes, des faubourgs, et 
des campagnes pour la chasse. 

A côté de cette série, des poèmes comme le Conte 
du Prince et du Génie, de l'ame inlassable de désirs 
et se consumant, et des paysages, violents de traduc- 
tion figurative. Pour dire u du Pas-de-Calais aux Or- 
cades », Rimbaud écrira: « du détroit d'indigo aux 
mers d'Ossian » . Il bâtit son paysage de quelques 
traits principaux, accusés et même forcés d'impor- 
tance : « sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel 
vineux ». Il a vu et décrit les eaux rougeâtres, les 
fleurs vives, les coins des Yenises du nord ; il a inter- 
prété des bousculades de nuages, et tenté de fixer les 
formes terrestres qu'ils affectent un instant (p. 179). 
Et puis, au sortir de cet énorme travail verbal, de cette 
lutte avec le ténu, l'éphémère, la nuance d'un rayon 
de soleil ou d'une clarté lunaire, voici des cantilènes 
toutes dépouillées, toutes calmes, toutes simples, (ver- 
lainiennes en même temps que les RomSices sans Pa- 
roles, moins belles peut-être ou plutôt moins tou- 
chantes, plus intellectuelles souvent), et des efforts à 
traduire les phantasmes d'ivresse, et de la satire tou- 
chant la magie bourgeoise, des féeries et de contras- 
tantes notations de la rue, Hortense, Dévotion des pèle- 
rinages à la ville de Circé. Mais, s'il est facile 
d'énumérer et de ramener la vision, on ne pourrait 



264 SYMBOLISTE ET DÉCADENTS 

qu'en citant faire comprendre la beauté complexe 
et sûre, l'agile doigté touchant si rapidement tant 
d'accords qui sont les phrases et les vues synthétiques 
de Rimbaud. 

C'est par cette habileté verbale, et pour sa franchise 
a présenter des rêveries féeriques et hyperphysiques 
comme de simples états d'âme, à les démontrer état 
d'ame ou d'esprit, et justement puisque son esprit les 
contenait, que Rimbaud vivra. Il a été un des beaux 
servants de la Chimère. Il a été un idéaliste, sans bric 
à brac de passé, sans étude traînante vers des textes 
trop connus. Il a été neuf sans charabia. Il a été un 
puissant créateur de métaphores. On ne pourra re- 
gretter en cette œuvre que son absence de maturité et 
aussi sa brièveté. 



Le ^loiiiinieiit d'Arfliur Rimbaud. 



Le 2 1 juillet, on inaugurait en belle place le buste 
d'Arthur Rimbaud à Gharleville, sa ville natale ; ce 
petit fait n'est point sans importance ; il marque, 
dans l'histoire littéraire, une date ; c'est le commen- 
cement des honneurs ofQciels pour cette pléiade de 
poètes qui précédèrent les poètes symbolistes, dont 
ils furent les aînés immédiats, pour ce groupe de 
poètes que Paul Verlaine, un d'entre eux, appela les 
poètes maudits, non sans quelque ressouvenir, peut- 
être un peu suranné, du romantisme. 

Dans un volume qui contient six portraits litté- 
raires, Verlaine analysait et vantait, outre M"*" Des- 
bordes-Aalmore, quatre de ses propres émules ; c'était 
Tristan Corbière, dont l'ironie neuve, l^émotion pica- 
resque et la technique libre et fantasque n'étaient con- 
nues que de quelque dix personnes. Corbière venait de 
mourir à trente-six ans. C'était Villiers de l'isle- 
Adam, Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud. Ver- 
laine s'était portraicturé lai sixième, sous le nom de 
Pauvre Lelian ; cette fois, et c'était mieux, l'influence 
shakespearienne lui avait glissé cet anagramme. 



266 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

La sélection était juste, significative ; elle eût été 
complète si Verlaine eût goûté à sa valeur la saveur des 
vers de Charles Gros et le particulier de sa vie. Le 
choix même de Marceline Desbordes- Yalmore, placée 
dans ce livre, pour sa grâce, pour un peu d'oubli qui 
avait suivi une expansion trop restreinte de gloire, 
n'était pas malheureux. Marceline Desbordes- Yalmore, 
en effet, avait eu des sincérités et aussi des coquette- 
ries de sincérité, des élans simples et un éloignement 
de la rhétorique qui la rapproche de Corbière ou de 
Verlaine. L'hommage que lui adressait Verlaine lui 
rendit les poètes qui l'oubliaient un peu, depuis que 
Sainte-Beuve et Baudelaire avaient cessé de la vanter. 
D'ailleurs, entre ces poètes que groupait Verlaine, pas 
de ressemblance mais bien des affinités, car rien n'est 
aussi dissemblable que l'art de Verlaine et celui de 
Mallarmé. Deux liens les unissaient ; d'abord, tous deux 
ils étaient des évadés du Parnasse, ensuite l'admiration 
des jeunes écrivains les citait ensemble ; de plus, ils 
goûtaient réciproquement leurs œuvres. 

Les malheurs de Paul Verlaine, sa pauvreté, l'alter- 
nance de ses chants émus, de ses élégies pieuses avec 
des pièces bacchiques et même erotiques qui sont la 
tare de son œuvre, l'idéal de perfection difficile d'écri- 
ture que s'était fixé Stéphane Mallarmé, contrastant 
avec une abondante et lucide causerie où il excella, 
fixent les traits de leur physionomie. Villiers de l'Isle- 
Adam, clown et mage, prosateur éloquent, souvent 
grandiose, ironiste souvent exquis, très rarement un 
peu fatigant, leur ressemble en leur amour de l'art et 
la recherche de l'originalité. Un point aussi les carac- 



POKTRAlïS l(j7 

térise tous trois. Ils ont, en quittant le Parnasse, laissé 
se diminuer de beaucoup leur admiration pour Leconte 
de Lisle, moins celle qu'ils portaient à Théodore de 
Banville. Ils admettent Hugo comme un très grand 
poète, mais non point comme les Parnassiens à l'état 
de miracle, et ils sont résolus à sortir des routes cju'il 
a tracées. Tous trois sont fortement Baudelairiens, et 
ils continuent T'œuvre de l'auteur des Fleurs du Mal; 
par Baudelaire, ils ont subi l'empreinte de Poe. C'est 
Poe, surtout, le maître de Yilliers del'Isle-Adam ; c'est 
Baudelaire et Poe qui apprennent aux poètes qui les 
aiment, à resserrer le champ d'action de la poésie pour 
lui donner plus d'intensité ; tous les genres que la 
prose peut prendre, ils les lui abandonnent, surtout ils 
lui laissent tout récit, toute évocation épique. On ve- 
nait d'écrire beaucoup de petites épopées, et la prose 
de xSa/amm Reparaissait plus capable de chant héroïque 
que le vers romantique ou parnassien. Encore un autre 
souci hanta, parmi ce groupe, au cours de leur déve- 
loppement, deux poètes, Verlaine et Rimbaud. Ils pen- 
saient que si Baudelaire avait eu raison de condenser 
le vers romantique que les élèves de Musset et d'Hugo 
avaient relâché, il était temps, la condensation de 
Baudelaire ayant été à son tour exagérée, de rendre ce 
vers plus souple, plus mobile, et de le débarrasser de 
ce qu'on pourrait appeler les difficultés d'amour- 
propre, les petits obstacles qui donnent à bon compte 
de la difficulté vaincue. Ils pratiquaient ce qu'on 
appelle actuellement le vers libéré (très différent de ce 
qu'est le vers libre, qui prend ailleurs ses moyens de 
structure), ils négligeaient de placer exactement la ce- 



268 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

sure, admettaient l'hiatus, abolissaient les rimes pour 
l'œil, la différence faite entre les singuliers et les plu- 
riels, et se soustrayaient à l'obligation édictée par Ban- 
ville de rimer avec la consonne d'appui. En somme, 
ils voulaient la rime, moins prévue, moins obligatoire- 
ment sonore, ils la cherchaient moins rhétorique et 
plus musicale, et Verlaine a bien traduit sa pensée en 
traitant la rime de bijou d'un sou, c'esl-à-dire d'afil- 
quet sans valeur, en toc, dont l'exhibition trop appa- 
rente était preuve de mauvais goût. Un trait commun 
relie encore ces artistes, que Verlaine groupait dans 
son livre des Poètes maudits : ils ont tous des parties 
de génie, tous sont contrecarrés dans le développe- 
ment de ce génie par quelque côté de leur esprit. Su- 
périeurs comme portée à leurs adversaires littéraires, 
ils n'en ont pas toujours eu l'abondance heureuse, ou 
l'opiniâtreté, ou le don de se présenter en une formule 
d'apparence définitive. Il leur a manqué quelque chose 
pour réaliser pleinement un idéal très élevé. Ils ont très 
bien vu ce qui manquait à notre poésie et à notre litté- 
rature, qu'elle avait trop d'action, pas assez de rêve, et 
qu'on y discourait trop ; ils l'ont fortement marqué, 
mais ils n'ont pas mis, à la place de l'idéal qu'ils refu- 
saient, un idéal complet ; ils n'ont point détrôné les 
vieilles formules pour en instituer une autre, comme 
c'était leur rêve. Ils n'ont pas fait Tavenir, mais ils ont 
sur lui une influence considérable. 

Parmi ces écrivains exceptionnels, Arthur Rimbaud 
est un cas à part ; parmi ces figures de haute origina- 
lité, il est d'apparence légendaire. Sa précocité est 
plus grande que toute autre connue : c'est à l'école 



PORTRAITS 2()9 

qu'il fait ses premiers bons vers ; il jles envoie à des 
amis à Paris ; on lui fait fête, on l'appelle. Théodore 
de Banville, Gros, Verlaine l'encouragent. Victor Hugo 
dit : C'est Shakespeare enfant. Il a dix-huit ans quand 
il écrit son poème le plus fameux : Le Bateau ivre ; il a 
vingt ans quand il note les Illiinu nations, série de 
poèmes en prose mêlée de quelques poèmes en vers, 
où il y a des éclairs ardents de lyrisme, des conci- 
sions extraordinaires, des visions neuves, une mêlée 
d'images, de métaphores qui se nuisent par leur com- 
plexité touffue, puis brusquement il prend en haine la 
littérature et va gagner sa vie loin de France, ayant 
pris en dédain la vie d'Europe, soucieux d'autres ho- 
rizons... 

C'est un départ bizarre, si on ne l'explique par la 
lassitude qu'il a d'un monde littéraire si éloigné de ses 
idées, si éloigné de désirer ce que lui veut exiger de 
l'art. Mais c'était un départ raisonné, car désormais 
aucune de ses lettres ne fera à la poésie la plus légère 
allusion. En Ethiopie, où il donnera des soirées en sa 
factorerie, il distraira ses invités par des danses et des 
chansons des pays Gallas ou Amhariques, et s'il écrit, 
ce sont quelques notes précises et documentaires, à la 
Société de géographie. Le poète marcha 4)eaucoup et 
lit des découvertes, mais personne n'eût pu se douter 
qu'il avait eu des ailes. Et encore, on ne pourrait dire 
que, lorsqu'il quitta l'Europe, il allait se faire explora- 
teur ; non, il cherchait seulement à aller le plus loin 
possible, à changer de milieu le plus souvent possible, 
en vivant sur le pays, grâce aux habiletés diverses 
qu'un Européen instruit apporte toujours, dans la 



270 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

mesure de sa culture scientifique, dans les pays neufs. 
« Si je reviens (en Europe) , écrit-il à sa famille (en 1 885) , 
ce ne sera jamais qu'en été, et je serai forcé de redes- 
cendre, en hiver au moins, vers la Méditerranée. En 
tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait 
moins vagabonde. Au contraire. Si j'avais le moyen de 
voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et 
gagner l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la 
même place. Le monde est plein de contrées magni- 
fiques que les existences réunies de mille hommes ne 
suffiraient pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne 
voudrais pas vagabonder dans la misère. Je voudrais 
avoir quelques milliers de francs de rente et pouvoir 
passer l'année dans deux ou trois contrées différentes, 
en vivant modestement, et en m'occupant d'une façon 
intelligente à quelques travaux intéressants. Vivre tout 
le temps au mêm.e lieu, je trouverai toujours cela très 
malheureux. Enfin, le plus probable c'est qu'on va 
plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce 
qu'on ne veut pas faire, et qu'on vit et décide tout au- 
trement qu'on ne le voudrait jamais, cela sans espoir 
d'aucune espèce de compensation. » 

Dans ses voyages, soit à Aden, soit aux plateaux du 
Harrar, où en rapport avec M. Ilg, M. Ghefneux et les 
conseillers européens du négus Ménélick il semble 
avoir exercé quelque influence, on peut croire qu'il n'a 
jamais lu de livre littéraire ; les ouvrages qu'il fait 
venir sont d'un ordre purement technique, soit les 
Constructions métalliques de Monge, les manuels du 
charron, du tanneur, du verrier, du briquetier, du fon- 
deur en tous métaux, du fabricant de bougies (de chez 



PORTRAITS 271 



Roret), un traité de métallurgie, une hydraulique. Sa 
correspondance ne contient pas un mot qui ait trait à 
la littérature ; il ne fut en rapport avec aucun écrivain. 
Une seule velléité et pas exclusivement littéraire ! 
En 1887, ^^ proposa au Temps une correspondance 
relative aux opérations de l'armée italienne en Ethio- 
pie ; la négociation n'aboutit point. M. Paul Bourde, 
son ancien condisciple à qui il s'était adressé, le mit 
au courant, bien incompréhensivement d'ailleurs, du 
bruit qui se faisait autour de ses œuvres. Il ne semble 
pas s'en être autrement préoccupé. C'était bien, et 
voulu obstinément, le plongeon dans l'ombre, à moins 
qu'il n'ajournât tout après la conquête de cette indé- 
pendance qu'il se rêvait. C'est en tâchant de la con- 
quérir, qu'il tomba malade ; il revint en France pour 
y agoniser longuement. 



* * 



L'œuvre poétique d'Arthur Rimbaud, dont on a pu 
reconstituer une notable partie, compte un peu plus 
d'un millier de vers. Les poèmes de la pre^fiière période 
(il a quinze ans) ne sont point sans réminiscences 
d'Hugo et de Musset, c'est à Hugo qu'il emprunte ce 
Forgeron : 

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant, 
D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant 
Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche 
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche. 



272 SYMBOLISTES ET DECVDENTS 

Le Forgeron parlait k Louis XVI, un jovir 
Que le Peuple était là, se tordant tout autour 
Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale. 

et c'est Musset, le Musset du début de Rolla qui lui 
inspirera Soleil et chair : 

O Venus, o déesse. 
Je regrette les temps de l'antique jeunesse 
Des satyres lascifs, des faunes animaux. 
Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux 
Et dans les nénuphars baisaient la ISymphe blonde. 
Je regrette les temps oii la sève du monde, 
L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts 
Dans les veines de Pan mettaient un univers. 

On notera, dans le même poème, l'influence de 
Théodore de Banville, du Banville des Exilés, l'évoca- 
leur de dieux païens : 

grande Ariadné, qui jettes tes sanglots 

Sur la rive, en voyant fuir là bas sur les flots, 

Blanche sous le soleil, la voile de Thésée ; 

O douce vierge enfant qu'une nuit a brisée, 

Tais-toi ! Sur son char d'or bordé de noirs raisins, 

Lysios, promené dans les champs phrygiens 

Par les tigres lascifs et les panthères rousses, 

Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. 

Dans sa seconde période (il a seize ans), ajircs en- 
core du Musset libertin, une Comédie en trois baisers, 
des caricatures féroces comme les Assis, des tableaux 
de genre d'un ton doux, comme ces Effarés, qui lui 
appartiennent en propre avec leur mélange de gamine- 



POUTUAITS '^-j'S 



rie et de tendresse, sorte d'image à la Tenicrs, mais 
émue : 



A genoux, cinq petits : misère ! 
Regardent le boulanger faire 
Le lourd pain blond 



Et quand, tandis que minuit sonre, 
Fa(;onnc, pétillant et jaune 
On sort le pain. 

Quand, sous les poutres enfumées, 
Chantent les croûtes parfumées 
Et les grillons. 

Que ce trou chaud souflle la vie, 
Ils ont leur âme si ravie 
Sous leurs haillons. 

Ils se ressentent si bien vivre, 
Les pauvres petits pleins de givre, 
Qu'ils sont là tous. 

Collant leurs petits museaux roses 
Au grillage, chantant des choses 
Entre les trous. 

Mais bien bas, comme une prière. 
Repliés vers cette lumière 
Du ciel rouvert. 

Si fort qu'ils crèvent leur culotte 
Et que leur chemise tremblote 
Au vent d'hiver. 



• 



Mais surtout il faut dans cette œuvre choisir le 



2'jll SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Bateau ivre, une centaine de vers, d'une expansion 
lyrique alors toute neuve, divination d'un adolescent 
qui n'avait point vu la mer, page descriptive des plus 
curieuses, transposition aussi de certains états d'âme, 
de certains appétits d'aventures qu'il avait déjà, et de 
la lassitude native. C'est le bateau à la dérive, à qui il 
prête une voix : 

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures, 

L'eau verte pénétra ma coque de sapin 

Et des taches de vins bleus et des vomissures 

Me lava, dispersant gouvernail et grappin. 

Et dès lors, je me suis baigné dans le poème 

De la mer 

Où teignant tout à coup les bleuîtes, délires 

Et rythmes lents sous les rutilements du jour 
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres 
Fermentent les rousseurs amères de l'amour. 

J'ai révéla nuit verte aux neiges éblouies, 
Baisers, montant aux yeux des mers avec lenteur ; 
La circulation des sèves inouïes 
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs. 

J'ai vu des archipel» sidéraux, et des îles 
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur, 
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, 
Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur. 

La curiosité publique néglige parfois les côtés 
larges d'une œuvre nouvelle, pour s'arrêter outre 
mesure à quelque détail un peu criard. Ce fut le cas 
pour Rimbaud et pour son Sonnet des Voyelles. Il faut 



PORTRAITS 270 

dire que ce ne fut pas tout à fait la faute du public, 
beaucoup de jeunes artistes qui suivaient assez incon- 
sidérément le mouvement nouveau, et qui étaient 
surtout sensibles à ses audaces qui furent, pour le sym- 
bolisme, ce que furent pour le romantisme ses trucu- 
lences, attachèrent eux-mêmes un sens trop capital à 
ce sonnet et s'en firent candidement une esthétique. Il 
faut remarquer que dans sa Saison en enfer Rimbaud, 
pour parler du Sonnet des Voyelles, débute ainsi: u A 
moi, l'histoire d'une de mes folies j'inventai la cou- 
leur des voyelles ! A noir, E blanc, I rouge, bleu, 
U vert. Je réglai la forme et le mouvement de chaque 
consonne, et avec des rythmes instinctifs, je me flattai 
d'inventer un verbe poétique, accessible un jour ou 
l'autre à tous les sens... Ce fut d'abord une étude; 
j'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexpri- 
mable ; je fixais des vertiges. 

Le texte est net. Le Sonnet des Voyelles ne con- 
tient pas plus une esthétique qu'il n'est une gageure, 
une gaminerie pour étonner les bourgeois. Rimbaud 
traversa une phase où, tout altéré de nouveauté poé- 
tique, il chercha dans les indications réunies sur les 
phénomènes d'audition colorée, quelque rudiment 
d'une science des sonorités. Il vivait prè* de Charles 
Cros, à ce moment hanté de sa photographie des cou- 
leurs, et qui put l'orienter vers des recherches de ce 
genre. En surplus il ne faut jamais oublier, avec Rim- 
baud, l'influence fondamentale de Baudelaire dont les 
Correspondances hantaient fort les cerveaux de ses 
disciples. Rimbaud essaya de noter quelques corres- 
pondances possibles, sur ce terrain de l'harmonie ver- 



27b SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

baie ; il fit peut-être fausse route, en tout cas il ne se 
servit point de sa méthode. Il reste de cette tentative 
les belles analogies que signalent quelques vers de 
son sonnet. 

E, candeur des vapeurs et de» tentes, 

Lance des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles ; 

I poupre, sang craché, rires des lèvres belles 

Dans la colère ou les ivresses pénitentes. 

U, cycles vibrenients divins des mers virides. 
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides 
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux. 

Ce fut après ces recherches d'une poésie infiniment 
compliquée, que Rimbaud donna de douces cantilènes, 
analogues de ton à certaines qui contribuèrent à la 
gloire de Verlaine ; il disait dans sa chanson de La 
plus haute Tour : 

Oisive jeunesse 

A tout asservie 

Par délicatesse 

J'ai perdu ma vie. 

Ah I que le temps vienne 

Oii les cœurs s'éprennent... 

et d'autres poèmes d'un charme neuf; c'était le temps 
011 il écrivait les Illuminations. 

Paul \ crlainc disait qu'a Illuminations » devait être 
pris un peu en synonyme d'enluminures, d'imageries, 
de ce que les Anglais appelle colourcd plates. L'ambi- 
tion du titre et du livre apparaissent jdns grandes. Il 



PORTRAITS U77 

s'est agi pour l'auteur de tirer des feux d'artifice 
d'images. Le livre a paru difficile. Cette difficulté appa- 
rente c'est que, comme plus ou moins tous les poètes 
qui ont développé l'idée romantique, en se gardant de 
la rhétorique et des longs développements, il supprime 
les transitions, et dédaigne de donner des explications 
préalables. Ainsi ces facettes de prose, intitulées En- 
ances, qui procèdent par phrases juxtaposées : 

c( Je suis le saint en prières sur la terrasse, comme 
les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Pales- 
tine. 

(( Je suis le savant au fauteuil sombre ; les branches 
et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. 

(( Je suis le piéton de la grande route par les bois 
nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois 
longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant. 

(( Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée 
portée à la haute mer, le petit valet suivant l'allée dont 
le front touche le ciel. 

« Les Sentiers sont âpres ; les monticules se cou- 
vrent de genêts, l'air est immobile. Que les oiseaux et 
les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du 
monde en avançant. » 

Les phrases forment un fragment indépendant d'une 
série intitulée Enfances où Rimbaud a voulu décrire 
ses sensations d'enlance, mais non point en les résumant 
didactiquement, mais en essayant de donner, par la 
juxtaposition des idées, l'impression de leur naissance 
rapide et successive, l'impression d'images de lanterne 
magique qu'elles purent avoir en passant dans son 
jeune esprit. Ce petit fragment contient l'histoire de sa 

16 



278 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

rêverie dont les éléments lui sont donnés par des 
illustrations de Vies de saints, par quelque Faust, 
quelque conte du Petit Poucet, le tout mêlé à ses sou- 
venirs de promenades, à ses impressions personnelles 
de nature, ainsi que cela peut se faire chez un enfant 
très liseur et très impressionnable. 

Ailleurs, dans la Saison en enfer, il explique qu'il 
est un Celte, qu'il a, de ses ancêtres gaulois, « l'œil 
bleu, la cervelle étroite et la maladresse dans la lutte. » 
Il indiquera qu'il sent qu'il a toujours été race infé- 
rieure et qu'en sa race il se rappelle l'histoire de la 
France, fille aînée de l'Eglise. « J'aurais fait, manant, 
le voyage de Terre sainte ; j'ai dans la tête des routes 
dans les plaines souabes, des rues de Byzance, des 
remparts de Solyme ; le culte de Marie, l'attendrisse- 
ment sur le Crucifié s'éveillent en moi, parmi mille 
féeries profanes. Je suis assis, lépreux, sur les pots 
cassés et les orties, au pied du mur rongé par le soleil ; 
plus tard, reitre, j'aurais bivouaqué sous les nuits 
d'Allemagne. 

« Ah 1 encore, je danse le sabbat dans une rouge 
clairière, avec des vieilles et des enfants. » 

Je crois qu'on ne trouvera là nulle obscurité ; c'est 
une évocation d'ame de roturier, de vilain, selon un 
Michelet ou un Thierry, mais le petit mot d'explica- 
tion qui placerait tout de suite le lecteur sur le terrain 
historique, l'auteur ne le dira pas. La généralité des 
auteurs cherche à épargner toute fatigue et toute intui- 
tion nécessaire à leurs lecteurs. Rimbaud exige du sien 
un petit effort. 11 ne veut pas alourdir sa phrase par des 
développements qui ne feraient pas corps avec l'idée, 



PORTRAITS 



'79 



qui ne seraient qu'explicatifs ; le lecteur se refuse à cet 
effort, et alors l'accusation d'obscurité adressée à l'au- 
teur se précise. 



Je ne cite que des cas particuliers, de ces œuvres en 
prose de Rimbaud si courtes, mais très touffues et pro- 
fondément variées de page en page. Il y aura toujours 
des auteurs difficiles, et il faut sans doute qu'il y en ait 
puisqu'il y en a. L'évolution de la littérature n'est pas 
un phénomène de hasard. Il y a lien et logique entre 
les phénomènes. C'est logiquement que le roman- 
tisme a produit Baudelaire, que de Baudelaire ont pro- 
cédé les poètes tels que Verlaine et Rimbaud et que le 
symbolisme s'est produit. 

C'est par un jeu fatal de contraste et d'équihbre 
qu'après la poussée symboliste est intervenue une sorte 
de réaction parnassienne ; toute action est suivie de 
réaction. Quelle sera l'influence de Rimbaud, nous ne 
pouvons encore le délimiter. Elle sera. S'exercera-t- 
elle, par dilution, chez des écrivains plus abordables, 
sur le grand public ? l'œuvre de Rimbaud ne sera-t-elle 
qu'un livre rare, où iront se délasser fies blasés, des 
amateurs de littérature sans concessions, d'art pour 
l'art ? C'est le temps qui fixera ces points. Mais notons 
qu'en dehors de tout, c'est une précieuse note psycho- 
logique pour l'étude de la formation des cerveaux litté- 
raires, que cette sorte de poussée de sève, chez un tout 
jeune homme, suivie d'un si long et dédaigneux si- 
lence. 



380 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

Rimbaud avait-il tout dit ? C'est possible. Le doute 
où l'on en est, et que rien ne permet de fixer, laisse sa 
figure plus énigmatique, partant plus curieuse pour le 
critique. Mais pour ceux qui, plus sévères que Victor 
Hugo, ne lui concéderaient pas le génie, il reste un 
être très exceptionnel ; nier son expansion intellectuelle 
ne signifierait rien ; il vaut mieux tâcher de la com- 
prendre et d'établir entre soi et lui, au prix d'un peu 
d'effort, la relativité qu'on peut avoir sans difficulté, 
avec un écrivain quelconque, plus normal ou moins 
ambitieux, ou moins prophète, ou moins doué. 



ÉTUDES 



16. 



ETUDES 



De rEvoliilîon de la poésie au xix« siècle* 



Au commencement de ce siècle Ballanche qui fut un 
philosophe, et au surplus un académicien, écrivait, 
étant encore un débutant qui cherche sa voie : 

(( La littérature romantique, créée par Jean-Jacques 
Rousseau, défendue par des écrivains tels que Chateau- 
briand, M"'" de Staël et l'abbé Delille, est destinée à 
triompher de la littérature classique qui sera bientôt 
de l'archéologie. » 

Opinion d'homme du public. On est étonné de trouver 
Delille aux côtés de Chateaubriand — opinion qui a 
pu sembler très tranchante et pourtant traie. Avant la 
Restauration, la littérature classique était morte au 
contact des œuvres de.Châteaubriand et de M""^ de Staël, 
et même de l'abbé Delille, auquel il faudrait ajouter le 
timide Ducis et Chênedollé, à placer avec beaucoup 
d'autres dans le groupe de Chateaubriand. La littéra- 
ture de cette toute première péripde est pauvre numéri- 
quement de talents. La Révolution a coupé bien des 



284 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

têtes, les guerres ont mangé bien des hommes. Une 
sorte de restauration humaniste et mélodieuse de l'anti- 
quité a avorté par la mort de Chénier ; l'art délicat d'un 
Chamfort a été de même interrompu; un Rivarol, 
émigré à Hambourg, perd dans une ambiance différente 
ses plus claires qualités. C'est sur des décombres d'où 
ne percent que quelques voix médiocres et académiques 
s'occupant de versifier des Eloges^ que monte le Ro- 
mantisme préparé par l'influence de Rousseau, des 
faux Ossian, des chevauchées des Français à travers 
l'Europe, de leurs contacts avec des races différentes, 
et de leur connaissance nouvelle d'une Allemagne toute 
neuve qui vient d'échapper aux tutelles étroites de 
notre art. Louis XIY, et se réveille avec le Faust de 
Goethe. Les Affinités Electives relient cet art à celui 
de notre xviii^ siècle français. Parmi l'essaim nombreux 
des premiers romantiques, s'ûlèvent Hugo et Lamar_ 
tine; Vigny s'y adjoint, indépendant d'eux, juxtaposé 
seulement. Hugo et Lamartine vont plus vite et c'est 
eux les poètes d'une génération qui, par un singulier 
contraste, admet toute leur beauté verbale, et rejette 
leurs idées, comme le prouva juillet i83o. Rien de 
pauvre comme le fond de philosophie cléricale et réac- 
tionnaire d'où procèdent Hugo et Lamartine. Aussi 
le vrai triomphe du Hugo de la Restauration et du 
temps de Charles X est dans la préparation et l'ac- 
complissement de sa rénovation dramatique en un genre 
inférieur au poème pur, tout d'action, de cantilène, 
d'éclat. Hugo donne des drames de mouvement, d'exté- 
riorité. L'influence de Shakespeare s'universalise, et 
l'influence de Corneille agrafe au patrimoine français les 



- ETUDES 9.S0 

premiers drames d'Hugo ; un gai et laborieuse ma- 
nœuvre, Alexandre Dumas, en monnaiera la bonne 
nouvelle. A igny ajoutera quelques j^ages solides à l'his- 
toire de ce théâtre romantique, mais sa belle œuvre 
est ce poème, tout à fait réalise : Moïse, rivalisant 
avec les plus belles Méditations et les Feuilles d'Au- 
tomne. Voici avec Cromwel et Hernani le bilan de 
deuxième période romantique, la première ayant été 
surtout illustrée par Chateaubriand. Le romantisme 
allemand a eu la fortune de s'appuyer tout de suite sur 
le jaillissement de la poésie populaire, d'où, chez lui, 
un pittoresque plus sûr, mais moins éclatant et moins 
varié. Le romantisme allemand va vers l'intimité, le 
romantisme français emprunte davantage à la rhéto- 
rique et à l'éloquence. Des deux côtés, l'influence 
toute puissante de Racine a vécu. 

La troisième période romantique entoure Hugo et La- 
martine d'une foule de disciples ; et Musset crée une al- 
liance du vers français nouveau avec d'anciens genres du 
xviii'' siècle comme le Conte. Les premiers roman- 
tiques n'ont vu quHamlet et Othello, Musset découvre 
Peines d'amour perdues et Beaucoup de bruit pour rien, 
se réunit à Beaumarchais, à Marivaux et crée un ro- 
mantisme classique, sage au fond, débrailjé en surface, 
pas toujours dans la mesure, rarement audacieux et 
donnant partout l'impression de cette qualité. Les 
Lamartiniens se perdent en des extases catholiques pla- 
tement versifiées ; Barbier s'impose, rude et classique 
de ton, semblable à un Marie- Joseph de Chénier plus 
inspiré et doué du métier élargi des romantiques. La 
tentative de compromission entre le romantisme et le 



286 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

classicisme de Casimir Delavigne, qui, parle choix de 
ses sujets et leur maniement, se raltacberait plus qu'il 
ne le croyait à la tragédie de Voltaire, a avorté. C'est 
le grand temps de l'influence d'Hugo. Les meilleurs 
se rangent près de lui, dont Sainte-Beuve, qui, d'après 
quelques indications anglaises, crée une poésie person- 
nelle, pédestre, intime, et explique le romantisme par 
sa critique. Théophile Gautier, critique et prosateur, 
romancier et nouvelliste, s'affirme aussi comme poète, 
quoique sa rhétorique artiste ait donné surtout sa mesure 
plus tard dans les Emaux et Camées. Gérard de Ner- 
val, plus instruit qu'aucun des romantiques, laisse 
quelques sonnets montrant quel poète en vers il eût 
pu être. Avec lui perce la première lassitude visible de 
l'instrument romantique du vers, adouci par Lamartine, 
fortifié par Hugo, stylisé par Vigny, enrichi par Gau- 
tier. Une jolie voix de femme se fait entendre à l'écart 
du cénacle, celle de M"*® Desbordes- Valmore. Le 
théâtre d'Hugo continue à s'affirmer ; les Contempla- 
tions et la première Légende des Siècles donnent le 
maximum de ce qu'a pu le romantisme, et voici avec 
Baudelaire quelque chose de nouveau qui se lève. 

A ce moment, il y a contre la nouvelle école une 
réaction provoquée par l'anormal et l'excès de pit- 
toresque facile de certains romantiques ; c'est Ponsard 
qui la formule par un retour inutile à l'art racinien, 
avec des essais malencontreux de drame moderne dans 
la forme classique, un retour agressif de la comédie en 
cinq actes et en vers. (Casimir Delavigne, Casimir Bon- 
jour, Francis I^onsard, Kmile Augior, chaînons qui 
aboutissent à M. de Bornior et Parodi, de nos jours- 



ETUDES 287 

Il y a contre le romantisme Lamartinien et Mussélique, 
un peu pleurard et faussement folâtre, la réaction de 
Leconte de Lisle qui veut évoquer, et non soupirer, 
déclamer et non chanter ; et les visions antiques et 
barbares apparaîtront, plus serrées que chez Hugo, 
plus volontairement plastiques et impassibles, sans que 
le poète intervienne. Il y a la réaction de Baudelaire 
qui pense que l'instrument romantique est trop lâche, 
que le fonds des idées romantiques est banal. Baudelaire 
n'étiquetle pas sa recherche, n'a pas souci de choisir 
un adjectif pour fonder une école ; il est romantique 
à la façon de Delacroix, et non selon Hugo, et il 
admire Gautier a cause de sa grande souplesse artiste ; 
Mais son art procède de lui-même. Avec plus de cou- 
leur et de rythme que les romantiques, avec plus de 
sonorité intime, d'un verbe plus nourri de latinité, il 
reprend leur préoccupation de poésie personnelle, et 
au lieu de la cantonner dans le paysage agreste et l'amour, 
il écoute les songes, les cauchemars et les spleens. Il 
se rettache à Sainte-Beuve par un souci de connaissance 
exacte et reprend l'œuvre oubliée de Bertrand. Bertrand 
avait voulu par ses poèmes en prose faire l'image stricte, 
sans être gêné par la formule du vers — pas un mot 
de trop, et par conséquent pas de che^lles — - Bau- 
delaire élargit définitivement la forme d'Aloysius Ber- 
trand. Il veut trouver à côté du vers, qu'il a fait pour- 
tant si plein et si ;BOuple, un instrument intermédiaire, 
une forme plus musicale — second mouvement de las- 
situde contre la stricte monotonie du vers français clas- 
sique insuffisamment libéré par le romantisme. Le pre- 
mier de ces craquements dans la machine d'apparence si 



2 88 SIMBOLISTES ET DÉCADEMS 

solide, avait été provoqué inconsciemment par Nerval, 
préférant n'être qu'un écrivain en prose, plutôt que de 
subir ces inutiles prescriptions de Procuste — exemple 
que suivra le grand poète Flaubert. Théodore de Ban- 
ville néanmoins continue avec une expansion claire 
et ensoleillée et les plus beaux dons lyriques le jeu pu- 
rement romantique. 

Le Romantisme disloqué à sa base, et voyant pour la 
première fois s'éloigner de lui les plus doués, semble se 
chercher à nouveau ; l'évolution des chefs continue. 
Si Gautier demeure le même, toujours épanoui, savant, 
fier et imprévu, Hugo et Lamartine compliquent leur 
art par un plus large emploi de la vie sociale. Ils vont 
tous deux, avec des allures et succès différents, mais 
d'une même noble allure, vers les revendications popu- 
laires, vers la liberté. Hugo écrit certains chapitres des 
Misérables, qui ne paraîtront que plus tard, mais ses 
poésies et ses discours indiquent son mouvement. La- 
martine se modifie, se transpose, se fortifie. Si le poète 
n'écrit plus de vers, l'historien des Girondins est un 
poète. 

Ce fut une belle période, ce hit un beau Paris litté- 
raire que celui qui contenait Hugo, Lamartine, Vigny, 
Musset, Gautier, Baudelaire, Leconte de Lisle, Bal- 
zac, Banville, près de Berlioz, de Delacroix, de De- 
camps, et qui s'honorait de la présence d'un auguste 
exilé, Henri Heine. Le romantisme français et le roman- 
tisme allemand sont rapprochés par la présence à Paris 
et les amitiés de ce grand poète. Heine, Nerval, Gautier 
furent réunis. Le romantisme français cl celui d'Al- 
lemagne furent, à ce moment, frères en quelque idées 



ETUDES 289 

généreuses. Le génie français avait innprégné Heine qui, 
à son tour, a laissé en France des traces qui, bien plus 
tard, ont abouti dans les dernières recherches d'art de 
ce siècle. Sur les confins des poètes, durant cette troi- 
sième période, Michelet et Quinet écrivent des évoca- 
tions qui, à défaut de ce mot qui ne représente pas, 
au sens courant, un genre, devraient être traitées de 
poèmes. Ahasvérus est une œuvre éloquente et isolée. 
A la quatrième période romantique qui correspond à 
peu près à la période du second Empire, il arrive 
d'abord que Béranger meurt. La critique de celte 
époque — Taine par exemple — le mettait auprès 
d'Hugo, Lamartine et Musset, dans une classification 
en quatre grands poètes où Vigny était oublié. Négli- 
gence dure surtout pour le critique. Béranger emporte 
avec lui une forme bourgeoise, sans grand intérêt. Un 
autre néo-classique. Soumet, donne à ce moment en 
une assez belle épopée le summum de ce que pouvait 
cette école. Les poèmes posthumes de Yigny rendaient 
sa tombe plus majestueuse ; il renaissait plus grand. \^, 
Baudelaire se décourageait, et l'ombre paralsa des ten- 
tatives de romans, de contes, de poèmes de forme plus 
libre que celle qu'il avait pratiquée. Ce fut alors la forte 
maturité de Leconte de Lisle et de Théodoi^ de Banville 
sous les auspices de qui se fonda Le Parnasse. Les 
écrivains qui débutaient au moment de cette quatrième 
période romantique, après avoir adressé un salut à Hugo 
là-bas dans son île, avoir porté leur premier livre à 
Sainte-Beuve, fréquenté Curieusement Charles Baude- 
laire qu'ils rencontraient chez l'éditeur Poule t-Malassis, 
ces jeunes poètes voyaient surtout Gautier, le roi, si 

17 



ago sY^[BOI.TSTEs et décadents 

Hugo était le Dieu, en tous cas le doyen (Lamartine 
finissant oublié) des poètes de Paris et du romantisme. 
Ils furent, les Parnassiens, bien accueillis parles roman- 
tiques dont ils étaient la continuation exactement ; ils 
constituaient le triomphe du romantisme d'Hugo sur 
celui de Lamartine et celui de Musset. La vie, l'exil, 
Toeuvre continue d'Hugo en furent les facteurs déter- 
minants, et aussi l'admiration restée intacte de Gautier 
pour son aîné. Ils ne virent pas assez d'abord toute 
l'importance de Baudelaire. Le Parnasse cessa d'être 
une jeune école et choisit comme chefs Leconte de Lisle 
et Banville, les vrais maîtres par les sujets, la forme et 
les traditions verbales — alors que Hugo était dans 
l'apothéose, qpe Baudelaire était mort après avoir 
esquissé son œuvre, et Th. Gautier disparu, ayant 
encore de belles choses à dire. On sait que Victor Hugo 
désigna pour ainsi dire Leconte de Lisle pour remplir, 
après lui, un peu de son principat littéraire, mais beau- 
coup de Parnassiens lui adjoignirent toujours, comme 
autre consul, Théodore de Banville qui, dans ces 
temps voisins de la mort de Victor Hugo, avait pris en 
tant que prosateur un superbe développement. L'Aca- 
démie admit Leconte de Lisle pour siéger où avait été 
Hugo mais oii se tenaient naguère Autran et encore 
Laprade, Lamartinien sans envergure. Avec le Parnasse, 
voisine un prosateur doué, à certains égards, de génie : 
Villiers de l'Isle-Adam, dont l'œuvre haute, sans quel- 
que ine.\plicabl(i entichement du passé et des traces de 
superstition, contiendrait des chefs-d'œuvre. 

Dans le premier groupement même du Parnasse où 
MM. Mendès, Coppée, Dierx, France^ des Essarta, de 



ETUDES 391 

Hérédia, Glatigny, Sully-Prud'homme fraternisaient, 
le ferment de quelque chose de neuf se manifesta chez 
deux poètes, amis des Parnassiens, et très temporaire- 
ment des leurs : Mallarmé et Verlaine. Charles Gros y 
passa aussi, mais l'œuvre de cet homme très doué, 
dispersée et interrompue par la mort, est inférieure 
aux très belles espérances que donnaient son universa- 
lité et son intelligence. Durant que M. Coppée, parti 
des vers de Sainte-Beuve, non sans rapport avec Bri- 
/.eux, chantait les Humbles et tentait l'épopée familière, 
que M. Sully-Prud'homme se rattachait à Lamartine 
par ses essais d'ampleur religieuse détournée à des en- 
tités sociales, que M. Dierx alternait de belles sensa- 
tions mélancoliques et des légendes lyriques, que 
M. Mendès aux contes épiques ajoutait une gamme 
touffue d'anacréontismes, Mallarmé et Verlaine obli- 
quaient vers un autre art plus distant du romantisme ; 
Mallarmé en se mirant librement en ses idées, P. Ver- 
laine en se courbant pour écouter sa chanson inté- 
rieure. Un très grand poète, Rimbaud, entrevit un art 
libre, touffu, plein de perceptions, d'analogies loin- 
taines. Par la violence et la simplesse alternées, il est 
tout près de son ami Verlaine ; par ses ambitions d'idées 
transcrites en poèmes en prose, de miniîtes rares tra- 
duites, il se rapprocherait de Mallarmé qui, je crois, 
ne le connut pas. Les poètes nouveaux doivent saluer, 
en ces trois hommes, des précurseurs, des indicateurs 
qui les relient à Baudelaire. L'œuvre de Rimbaud, c'est 
trois ou quatre éclairs magnifiques, sur des paysages 
de demain ou les grandes solitudes de la mer, ou les 
cubes monotonement ajustés de Paris et de Londres. 



292 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

L'œuvre de Mallarmé, c'est quelques poèmes où la 
musique traditionnelle du français est épurée, grandie, 
plus douce que chez Lamartine, profitant des trouvailles 
nombreuses de Baudelaire, et arrivant à se faire en- 
tendre toute personnelle — chant de flûte ou musique 
d'orgue profonde, et pages d'une prose qui dénude ou 
revêt de pourpre l'idée. 

Verlaine, en une œuvre considérable, souvent hasar- 
deuse, géniale souvent, pire quelquefois, a donné les 
plus johs rythmes et les cris passionnels les plus vrais ; 
Mallarmé et Rimbaud ont pensé, Verlaine, jamais. 
C'est un chanteur des plus profondément charmants, 
ingénu, et, d'autres fois, crédule et religieux — ce qui 
le gâte. Verlaine laisse beaucoup de beaux poèmes. 
Mallarmé en lègue aussi, en même temps qu'un grand 
exemple, car il s'était mis, seul, à oser avoir sa pensée 
propre devant toute une littéraire presque disciplinée. 
De 1886 (Verlaine et Rimbaud avaient déjà accompli 
pour l'assouplissement du vers les plus intéressants 
efforts) datent les premiers poèmes des vers-liliiistes. 
Une étiquette commune, le mot Symboliste, dérivé 
d'une des préoccupations de Mallarmé, suffit pour dé- 
signer momentanément un certain nombre d'écrivains 
pourvus d'idéaux très difl'érents ; il y eut un très court 
moment d'union eflective sur des sympathies et des 
orientations, dans le vague, apparentées entre des es- 
prits très différents. Le point capital de cette dernière 
évolution de la poésie française en ce siècle est l'instau- 
ration du vers libre, bien que depuis les premières 
années de l'évolution actuelle, des réactions aient déjà 
été tentées, les unes voulant renouer l'art actuel à celui 



ETUDES 293 

de la Pléiade du xvi^ siècle, telle l'école romane de 
M. Jean Moréas — d'autres se rattachant à l'œuvre 
courte et interrompue d'André Ghénier, d'après l'indi- 
cation de quelques sonnets de M. de Héredia. Ainsi 
agissent MM. IL de Régnier et Samain ; ainsi tente, 
en une forme dérivée du vers libre, M. Francis Yiélé- 
Griiïin. Mais il est prématuré d'indiquer — autrement 
que par quelques lignes — qu'il s'est passé en 188 5-86 
et années suivantes quelque chose qui était la fin du 
Romantisme ou plutôt la It^zarde déiinitive après les 
chocs donnés d'abord par Baudelaire, ensuite par Mal- 
larmé, Verlaine et Rimbaud. Le Romantisme, après 
une pleine carrière de près d'un siècle, évolue et devient 
cet Art T^ouveau complexe, diffus et compliqué dans 
ses orientations, mais qui a déjà fait sonner le nom de 
plusieurs poètes. 

Je citerai un écrivain disparu fort jeune, dont les 
vers et la prose indiquent une âme délicate et très ar- 
tiste : Jules Laforgue. Il serait difficile au signataire de 
cet article d'étudier par le menu les quinze ans d'his- 
toire de ce mouvement, à cause même de la part qu'il 

y prit- 

Disons seulement que par delà les rythmes anciens 
de la poésie classique, malgré les réactions d'archaïsme 
trop soumis, le Symbolisme vivra par le vers libre au 
prochain siècle. Sa carrière commence. Quoi qu'il en 
soit de l'avenir de la poésie française que tout fait pré- 
voir beau, abondant et varié, si on veut la caractériser 
brièvement au cours du xix", on peut dire que ce siècle 
vit l'éclosion du romantisme — préparée depuis le der- 
nier quart du xviii® — , vit sa croissance, sa grandeur, 



394 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

sa maturité, et sa métamorphose en nouveaux éléments. 
Le romantisme naquit dans la tourmente et disparut 
après avoir engendré. On verra plus tard ce que pro- 
duira sa postérité. En détaillant avec trop de précision 
la chronique du mouvement nouveau, on risquerait de 
ressembler au Ballanche du commencement de ce 
siècle, et d'assimiler à de réels novateurs de modernes 
abbé Delille. 



L'Art social et TArl pour 1" VrI. 



On réveille, depuis quelque temps, dans les revues 
où il est parlé de littérature, la vieille question des buts 
de l'art. On se demande si l'art doit se suffire à lui- 
même : doctrine de l'art pour l'art ; s'il doit belligérer 
au profit d'idées sociales, d'intérêts contemporains et 
généraux : doctrine de l'art social. C'est déjà un ancien 
démêlé entre écrivains, une recherche contradictoire 
sou\ent commencée, jamais terminée. 

A quoi tient la tVéquence des enquêtes sur ces deux 
postulats, et leur irréductibilité? Peut-être à ce que la 
question est mal posée, que les termes du problème ne 
sont pas nets. Pourtant on discute rarement si long- 
temps, à reprises variées, uniquement siir des mots. Il 
y a donc quelque chose là à élucider, mais peut-être, 
et cela nous expliquerait les vicissitudes des deux thèses, 
faut-il plutôt clarifier des sentiments, déterminer des 
questions de mesure, qu'examiner la valeur de deux 
théories adverses. Sans doute y a-t-il un courant d'opi- 
nions et un peu des mots sonores à circonscrire, plutôt 
que des thèses proprement dites à étayer ou un choix 



296 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

à faire entre deux propositions se targuant chacune 
d'être la vérité. 

Ce sont les derniers événements sociologiques, la 
puissance nouvelle du socialisme, le développement des 
idées anarchistes, la présence de belles utopies fami- 
lières à des William Morris (et prenons le mot utopie 
dans le meilleur sens), qui ont resservi de point de dé- 
part à des idéalistes d'art social. Aussi bien le réalisme 
fatigué devait-il tenter de se renouveler, de puiser une 
force nouvelle dans les questions vives^ faisant davan- 
tage corps avec la réalité quotidienne, bref, inclinant 
encore la littérature vers sa forme courante du journa- 
lisme, évoquant pour elle les ressources de l'information 
bien faite. 

Dans tous les cas, il faudrait distinguer, et noter 
qu'on ne doit pas englober parmi un groupe d'écrivains 
d'art social tels ou tels artistes que leurs opinions déter- 
minèrent à des articles purement politiques, philoso- 
phiques, sur une question se posant brusquement dans 
l'ordre des faits. Le fait de s'intéresser à un phénomène 
qui se passe, d'avoir quelque chose à dire, et de le dire, 
sur un fait quotidien, sur les conséquences d'une catas- 
trophe, sur une nécessité de clémence ou de justice, 
sur une organisation meilleure à donner à la cité, n'im- 
plique pas que le but d'art d'un écrivain soit social. Il 
n'y a art social que lorsqu'il y a mélange, confusion 
des formes, que la thèse, défendue par des moyens d'art 
étranger à son développement normal, conclut de plain 
pied sur des faits trop courants, surtout lorsque l'œuvre 
est de tendances prédicatrices. 

C'est surtout cet clément vaticinant combiné avec 



ETUDES 397 

des professions de foi politique qui caractérise les plus 
nombreux échantillons de l'art à tendance sociale. Si 
quelques nouveaux écrivains offrent des exemples de 
cette façon d'aborder le sujet, ce sont surtout de doctes 
moralistes un peu passés qui forment les rangs serrés 
de la légion utilitaire et moralisante. A côté des jeunes 
écrivains, ardents, qui stigmatisent le temps présent et 
promettent des âges d'or, voici des critiques à mi-voix 
qui, universitairement, dénoncent les périls de l'art, et 
somment les écrivains de vouer leur plume au développe- 
ment des saines morales. Voici, bien loin apparemment 
et en réalité très près d'eux, des romanciers qui, comme 
Bellamy, endorment leur personnage principal pour 
le réveiller en Tan 2 000, et à quelle lin? pour le faire 
vivre en un milieu perfectionné, que tout habitant de 
capitale, un peu lecteur de journaux et de brochures, 
peut s'inventer comme rêve familier, même sans effort. 
Le rêve du théâtrophone, du grand dépôt de denrées 
de la cité, des beaux squares et de l'armée industrielle, 
n'exigea jamais une forte imaginative, surtout chez 
qui ne fit que les vulgariser. Et voici, des académi- 
ciens au doigt levé vers la porte close de l'avenir, qu'ils 
n'entre-bàillent d'ailleurs point, dont ils ne sauraient 
éclairer nulle fente, et des pasteurs au4)arler un peu 
glacé et trop correct. Ils sont nombreux. On les pour- 
rait diviser en deux classes : les sociologues et les mo- 
ralistes ; et, parmi ces deux classes, distinguer deux 
partis : ceux qui règlent l'avenir d'après les honnnes 
calmes et conservateurs du passé ; ceux qui l'entre- 
voient à la limiière des rêveurs généreux et des pro- 
gressistes déterminés du même passé I avec autant de 

17. 



398 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

nuances que vous voudrez, selon le goût particulier que 
vous portez non à tel écrivain, mais à telle théorie, 
plus ou moins brillante. Ce sont des écrivains d'art 
utilitaire, d'appétit moralisant, des écrivains d'art 
social. 

Est-ce à dire qu'un art soucieux des développements 
de l'existence humaine, anxieux de quelques clartés 
sur ce que nous serons demain, soit forcément gris, 
terne et dépourvu de ces rapides et elliptiques percep- 
tions qui constituent, aux yeux des partisans de l'art 
pour l'art, le véritable artiste? Certes non ; s^il est avéré 
pour nous que l'auteur de l'An 2000 n'est qu'un vul- 
garisateur, et si nous lui savons peu de gré d'avoir 
groupé, sous forme romanesque, tant de petites utopies 
d'organisation, éparses dans les livres théoriques, nous 
admettons qu'un penseur puisse donner, sans transi- 
tion obligée, de suite, la forme littéraire du poème ou 
du roman, à ses idées sur le développement du monde 
encore que nous attendions davantage de sa recherche 
de belles phrases, de nobles mouvements, et de la pein- 
ture d'intéressants états de son cerveau, et de géné- 
reuses et altruistes méditations, que des formules et 
des éléments tout préparés d'un projet de loi. S'il en 
était autrement, il y aurait confusion des genres, (^t 
dans le seul cas oii cela ne soit point du tout loisible, 
car les vérités sociologiques ont besoin, pour être expo- 
sées, du cadre à rigueur scientifique, du livre de théorie, 
et doivent pouvoir traverser des aridités nécessaires, 
dont ne s'accommoderait point une œuvre d'art. 



ETUDES 299 



11 



La doctrine de l'art pour l'art est aussi difficile à 
définir précisément que la doctrine antagoniste. Elle 
est difficile à définir à cause de son évidence même ; 
c'est trop clair. Pratique l'art pour l'art tout artiste 
occupé à développer son rêve de beauté, beauté faite de 
ce que l'on appelle, sans équivoque possible, la beauté, 
beauté physique, plastique, sculpturaire, architectu- 
rale, etc., puis beauté dans le sens plus abstrait, des 
musiques, des tendresses, des émotions, des parfums. 
Tout artiste qui ne plaide ni ne prêche l'allocution mo- 
rale, l'exemple, le conseil pratique, est un féal de l'art 
pour l'art. La fidélité instinctive ou raisonnée à cette 
théorie est le lien d'unité de nos grands écrivains. Sans 
doute Rousseau est l'auteur de Y Emile et du Contrat 
social, et Voltaire agitait des idées politiques, mais pas 
toujours, et ces exceptions n'infirmeraient point la 
ligne générale qui, de nos vieux écrivains, arrive jusqu'à 
Flaubert. Sans doute d'autres que Rousseau et Voltaire 
vécurent la vîe des faits, Lamartine, Hugo ; mais ne 
se gardèrent-ils pas de confondre les genres, et n'y 
eut-il point deux parts dans leur vie et dans leurs 
livres .^ Il est évident que si l'on voulait restreindre 
l'idée de l'art pour l'art à des écrivains comme Gautier, 
à des conteurs, à des lyriques purs, Vigny, Baude- 
laire, etc. , on arriverait à en restreindre le nombre et 
à en fausser la définition ; mais pourrait-on raisonna- 
blement classer les autres parmi les prédicateurs d'art 



30O SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

social, et la plus grande partie, la plus belle de leurs 
œuvres ne protesterait-elle pas ? 

En se servant même du sévère critère de Poe et, 
d'après lui, de Baudelaire, en retranchant de la poésie 
ceux qui cédèrent, un temps, au désir de promulguer 
des lois morales, on n'atteindrait que des parties 
d'œuvres et, pour abandonner quelques esprits, on ne 
toucherait à rien d'essentiel ni parmi le romantisme, 
ni parmi les écoles suivantes. 

Nous avons évoqué le cas de Lamartine, d'Hugo. 11 
en est de même pour Michelet, voyant, évocateur, poète 
beaucoup plus que théoricien ; pour Quinet, qui, 
soigneusement, délimite son œuvre théorique et ses 
poèmes. Pour choisir un exemple vis-à-vis de celui de 
Poe presque naturalisé chez nous par Baudelaire, si 
nous pensons à Henri Heine, il faut bien concéder que 
c'est surtout un lyrique pur, et le fait d'avoir vécu 
grâce à des correspondances de journaux, qu'il faisait 
admirables parce que tel était son don d'ennoblir tout 
ce qu'il touchait, prouve simplement qu'entre deux 
poèmes il donnait son opinion sur la vie courante, sur 
un ministère nouveau, le rôle de M. Thiers ou un con- 
cert de Liszt avec un égal talent. 

Mais, objectera-t-on, son rôle et ses visées politiques 
ne sont point contestables, il y a Ger mania ! Qu'im- 
\u)v[v î si les Lieds, si A tla-Troll en demeurent tout à fait 
purs. 11 rentrerait comme Hugo dans la catégorie de 
ceux qui ont fait deux choses à la fois. 

Ceci d'ailleurs nous mène à l'essence de la ques- 
tion. 

L'artiste (irr tous ses éléments d'art et de talent de 



Kl LUES 



sa sensibilité, de son contact avec les contingences. 11 
y a des artistes évidemment qui les tirent de livres déjà 
publiés ; mais ceux-ci appartiendraient à une autre 
catégorie que les grands artistes, ce seraient des ma- 
nières d'érudits, des vulgarisateurs doués pour l'expo- 
sition verbalement rafraîchie de choses connues, nature 
d'esprits en somme peu nécessaire ; mais les vrais ar- 
tistes, les trouveurs, se développent surtout grâce h 
leur sensibilité au contact des choses. Vivant sur le 
même fonds que leurs contemporains, ils perçoivent 
mille images, mille possibilités, mille détours fantai- 
sistes et vrais des choses, que les autres ne voient point. 
Tout le monde fait de l'histoire, les artistes seuls font 
du rcve et perçoivent les aspects divers qu'aurait pu 
prendre l'histoire, si les masses, au lieu de marcher 
tout droit, avaient obliqué, ce qui est toujours possible, 
à droite ou à gauche. 

Il est donc évident que l'artiste doué d'une sensibi- 
lité très fine, s'il est d'habitude disposé à négliger les 
importantes et usuelles questions de tarifs, de douanes, 
de budgets, peut n'en être pas moins prêt à saisir les 
lignes essentielles de l'avenir, les aspects fermes ou mo- 
biles du présent, et énoncer sur l'heure où il vit les 
plus sages aperçus. Il n'est nullement j^écessaire que 
l'écrivain soit égoïste ou purement passionnel. Mais 
pour rendre bien sensible la différence de l'artiste pur 
à l'artiste sociologue, supposons-les tous les deux de- 
vant le même sujet, pratique, quotidien, politique. 
Le premier, le poète, donnera bref, large, son avis ; il 
tâchera de dépouiller son sujet des contingences trop 
strictes, trop déterminées, il généralisera la question 



3o2 SYMBOLISTES ET DECADENTS 

dont il s'occupe ; l'écrivain d'art social, au contraire, 
précisera et diminuera, et il plaidera, il laissera entrer 
dans l'art ce que Poe en excluait si soigneusement, non 
pas la morale, mais la conférence moralisante, le dis- 
cours au peuple, la propagande, la vulgarisation, qui 
ne va jamais sans entraîner quelque absence des té- 
moignages immédiats de l'art, la concentration et le 
style. 



III 



Nous croyons avoir montre qu'il y a là surtout une 
question de forme ; en littérature c'est d'ailleurs à peu 
près tout, car la forme n'est pas seulement la phrase 
et sa coupe plus ou moins élégante, mais la disposition 
des phrases, c'est-à-dire le groupement des détails, 
celle des chapitres ou fragments divers de l'œuvre, 
c'est-à-dire le processus des idées. Nul ne peut inter- 
dire à l'écrivain des développements sociologiques, 
mais à la condition qu'il en fasse de l'art ; pour netti- 
fier, concevons le même exemple, celui de Bellamy. 
qui ne fait point d'art puisqu'il ne nous donne aucune 
jouissance esthétique, et qui ne fait point non plus do 
sociologie, puisqu'il répète des choses trop sues. Op- 
posons-lui les tentatives récentes de Paul Adam, le 
Mystère des Foules ou les Cœurs nouveaux. Il apparaî- 
tra que, dans les intéressantes recherches d'Adam, ce 
n'est point le fonds sociologique qui nous intéresse, 
mais sa vigoureuse présentation, mais le détail, mais 
la vie des personnages qui représentent un fait, soit, 
mais qui se meuvent en types dramatiques ; art à ten- 



ETLDES OOO 



dances sociales, oui, mais art surtout dramatique, et 
ce sont les qualités de couleur et de mouvement qui 
agrègent à l'art ces romans. Ce n'est point le phalans- 
tère des Cœurs nouveaux qui peut nous arrêter une 
minute ; l'idée de phalanstère nous est trop connue ; 
mais nous regarderons avec curiosité la forme, le 
détail architectural de ce phalanstère, les paysages qui 
l'entourent, le rêve de l'homme qui fit de l'édification 
de ce phalanstère le but de sa vie, et c'est parce qu'il 
ne réussit point, et qu'il souffre dans son âme de la 
-ruine de son essai de matérialisation de son rêve, que 
cet homme nous intéresse. 

Si nous retournons aux grands exemples déjà de 
passé qu'évoquent les partisans de l'art sociologique, 
est-ce que Tolstoï, dans ses chefs-d'œuvre, et Dos- 
toïevsky ne présentent pas le même phénomène. Je 
pense que peu de gens, lisant Anna Karénine, son- 
gent à prendre parti entre Lévine, qui n'aime pas la 
vie politique, et son frère, qui la lui conseille et la 
lui vante. Aussi, les projets d'amélioration agri- 
cole de Lévine nous laissent froids ; mais la beauté du 
livre réside dans la présentation vive des bonheurs que 
l'homme peut rencontrer sur la voie rectiligne et ordi- 
naire (Lévine fauchant les foins, — lesjoi^s et les dou- 
leurs de Lévine pendant l'accouchement de sa femme) 
et, en face, du bonheur et des douleurs et des catas- 
trophes de la passion (vie de Wronsky et d'Anna). 
C'est en faisant ressortir, avec une intensité toute nou- 
velle et particulière, le sens et l'allure d'événements 
quotidiens que Tolstoï fut grand par ce livre, et 
non par la solution qu'il offre et la morale qu'il 



004 SYMBOLISTES ET DECADENTS 

prêche, car elle est simple et n'était pas inédité. 

Considérons Dostoïevsky. En éclairant ses livres par 
ce que Ton sait de sa vie, en scrutant le livre dépourvu 
de tout corollaire critique, on sent fort bien que les 
idées de liberté, les anxiétés et les espoirs pour l'avenir 
le passionnent ; mais l'instinct d^art de Dostoïevsky est 
bien trop grand pour que sa pitié ou ses espoirs débor- 
dent en conseils, en chapitres à tendance ; il provo- 
que la pitié pour ses personnages et laisse réfléchir et 
conclure. 

Ibsen, plus nettement moraliste, aurait-il eu l'influ- 
ence qu'il a acquise si la formule de son drame, si ses 
savantes simplifications n'avaient pas intéressé notre 
sens artiste, le vieil instinct qui aime à voir poser et 
résoudre élégamment un problème, beaucoup plus que 
sa doctrine elle-même? Ethique nouvelle! a-t-on dit. 
Je n'en crois rien. Formule nouvelle, oui, sensation 
exotique et rajeunie de choses entrevues et connues, 
présentées avec une belle rigueur, oui ! C'est encore 
de l'art, de la littérature, à tendances si l'on veut, mais 
présentée comme l'eût fait un théoricien de l'art pour 
l'art. 

D'ailleurs, à une certaine hauteur, la question cesse 
d'exister. Un artiste pur, consciencieux et connaissant 
ses moyens d'action, ne considérera jamais le dévelop- 
pement politique du monde que comme des vesti turcs 
variées qui couvrent la vraie face dlsis. En écartant 
comme un léger rideau les faits proches, on retrouve 
l'éternelle et infinie complexité des passions, qui sont 
tout l'homme, toute la nature et qui ne varient guère 
que de mode. L'artiste, évidemment, se rangera à la 



ETUDES 



3o5 



théorie de l'art pour l'art, qui lui évite des mouvements 
inutiles, des efforts disparates, et il aura volontiers 
confiance aux purs savants pour délimiter les détails de 
l'existence des sociétés, attaché qu'il est à la contempla- 
tion des ressorts principaux. Inversement, je n'aime- 
rais pas voir conclure de ces lignes que tous les parti- 
sans de l'art pour l'art sont des aigles et que tous les 
partisans de l'art social sont des écrivains inférieurs. 
Il y a une façon de comprendre la poésie, strictement 
littéraire, qui ressenble fort à l'art d'accommoder les 
restes, et il y a parmi des œuvres sociales, presque po- 
liti(5ues, de beaux élans vraiment littéraires ; l'homme 
est bien trop complexe, et l'écrivain, en général, trop 
épris de beauté pour ne pas passer à travers les mailles 
des définitions dont il s'enveloppe, et personne, heu- 
reusement pour la littérature, en son œuvre de divul- 
guer l'inconscient et d'embellir l'idée, n'est profondé- 
ment, exactement, complètement logique. 



IV 



M. Bernard Lazare, en une conférence, développait 
un idéal d'art social, un de ceux qu'on p^t concevoir, 
et je pense qu'il ne parlait qu'en son propre nom ; il 
est probable que M. Eekhoud, exposant son idéal d'art 
à lui, n'eût pas dit les mêmes choses, et certainement 
leur conception diffère fortement de celle de M. Paul 
Adam. D'après Bernard Lazare, l'art social reprendrait 
la tentative naturaliste, en lui ajoutant les vertus qui 
lui manquaient. 



3o6 SYMBOLISTES KT DÉCADENCES 

11 considère certainement qu'il en manque beaucoup, 
et je doute qu'il vénère M. Paul Alexis. Mais, pourtant, 
son jugement porté sur quelques poètes, qu'il ne pré- 
cise pas en nom et en nombre, n'est pas très différenl 
de celui de M. Alexis qui, dans un assez récent article, 
avant Manette Salomon, je crois, se plut à qualifier ce 
qu'il appelle les décadents de honte littéraire, opprobre 
sur le siècle finissant. Cette déclaration, cette boutade 
de M. Alexis, confiée (s'il vous plait) aux colonnes du 
Figaro avait de quoi surprendre, un peu comme une 
ruade imprévue d'un cheval très calmé. C'était amu- 
sant. Chez M. Lazare, l'opinion est plus sérieuse, et. 
quoiqu'elle ne soit pas très circonstanciée, elle est à 
constater, puisqu'elle est émise à côté de promesses de 
renouvellement liltéraire. 

Mais prenons M. Bernard Lazare, sur un des rares 
points où il précise. Pourquoi reprochera M. Maeter- 
linck d'avoir traduit RuNsbrorcls et\o>alis? 

Ce sont, dit M. Lazare, de pau\res esprits, des mys- 
tiques de nul intérêt, on n'a pas le droit de les repré- 
senter comme l'élite de l'humanité...: ceci est de l'ap- 
préciation purement personnelle. 

Il nie semble, au contraire, que, pour les écrivains 
de toutes nuances de pensée, fussent-ils des rêveurs 
blancs, fussent-ils d'acharnés et patients analystes, de 
sincères modernistes, ou simplement des critiques sou- 
cieux d'être informés sur l'évolution de l'esprit humain, 
il est fort intéressant que des Ruysbrocck, des Novalis 
et d'autres semblables soient mis en bonne lumière et 

I I . ,i'l;i[it:iti"ii --ii'iiKiup <lii roman de (imicourl. 



ETUDES 



surtout par des gens qui les aiment, parce que c'est 
eux qui s'acquittent le mieux de ce travail ; et si je 
croyais aux mêmes dieux que M. Lazare, je serais en- 
chanté de voir mes contradicteurs apporter avec zèle 
leur part des pièces du procès qui se juge perpétuelle- 
ment, car une littérature doit être au courant de ses 
origines ; pour être au courant , les écrivains doivent 
connaître le plus possible d'âmes d'écrivains ; et qui 
les tentera davantage que les âmes d'exception, que 
ceux qui pensèrent à part, autrement, et n'accordèrent 
pas leurs méditations aux sujets que, nécessairement^ 
tous, et à tous instants, sont forcés de traiter? Un cou- 
rant littéraire, qui contient toujours au moins une 
petite part de vérité, qu'est-ce, sinon le sillon d'un 
esprit d'exception, que suivent et généralisent de leur 
démarche adhésive un certain nombre d'esprits régu- 
liers ? 



LA LITTÉRATURE DES JEUNES 
ET SON ORIENTATION ACTUELLE 



Le poème et le roman. 



C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les 
époques, que.de considérer la période d'années dont 
on est le spectateur, comme l'exemple, en son déve- 
loppement artistique et littéraire, d'une complexité 
jusque-là inconnue. C'est peut-être faute de recul, et 
par difficulté d'établir sur des contemporains un de 
ces classements simples où excella l'ancienne critique. 
Ces classements ne présentent d'ailleurs qu'une simpli- 
cité très artificielle due à des coupes sombres dans le 
taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier. • 

La preuve en est que cette besogne n'est jamais dé- 
finitive, qu'à peine les critiques-jurés ont terminé leurs 
pesées, organisé leur mise en place des génies et co- 
rollairement des talents, les protestations s'élèvent. 

D une part, les érudits, tout en acceptant, en sa gé- 
néralité, l'ordonnance que signifièrent les critiques, 
leur apportent par brassées ou par petits paquets des 



OrO SYMP.OLTTSKS ET DÉCADENTS 

documents nouveaux ou au moins tirés de l'oubli , et la 
ligne générale, si élégamment tracée, s'altère ; d'autre 
part, les écrivains, les poètes s'insurgent ; ils apportent, 
avec preuves à l'appui, avec l'affirmation d'une admi- 
ration qui trouve des échos, telles œuvres négligées, 
reléguées, et font reviser le procès de ces dédaignées. 
Cette double voie de protestation n'est guère possible 
contre des jugements contemporains, éphémères, qui 
sont amendés souvent par une évolution intellectuelle 
des juges ou infirmés par de nouvelles œuvres de ces 
mêmes auteurs^ pour lesquels on avait tenté, un peu 
prématurément, un essai de classement. De plus, les 
critiques n'aiment point formuler, sur le phénomène 
mouvant qu'est la production contemporaine, une mise 
en place, qui serait fort difficile, s'il fallait à toute 
œuvre attribuer, au juste, sa valeur de beauté ; on 
pourrait plus facilement tracer autour des écrivains 
et des livres caractéristiques leur sphère d'influence; 
mais encore il y faudrait un large appareil dépassant 
le cadre d'un étude. C'est pourquoi nous n'avons pas, 
sous forme brève, de carte, pour ainsi dire, du ou des 
mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici, indi- 
quer à travers leur apparente confusion quelques lignes 
d'ensemble. 



Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la 
beauté, l'opportunité du mouvement symboliste, il est 
certain que ce furent les écrivains englobés sous ce 



ETUDES ?) ] T 

nom qui produisirent (vers i885 et 86) le premier 
mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avène- 
ment, antérieur à eux d'une quinzaine d'années, du 
naturalisme. Ils trouvaient devant eux le naturalisme 
triomphant sur le terrain du roman moderne, et c'était 
les Parnassiens qui écrivaient des poèmes. 

Ici une parenthèse me semble utile. 

On a discuté passablement sur l'alternance des écoles, 
leur nécessité, leur bien fondé, leurs liens entre elles, 
leurs oppositions ; il semble que, de l'examen de ce 
siècle, une sorte de loi se dégage ressortissant d'ailleurs 
des phénomènes de contraste. Elle est applicable sur- 
tout aux périodes de développement d'art libre, non 
gêné par des influences religieuses ou royales qui pu- 
rent, à certaines époques, modifier sérieusement la 
marche des choses ; elle pourrait se résumer ainsi : 
quand une élite a apporté son œuvre et qu'on est en 
train de tirer de cette œuvre le maximum d'efi'ets 
qu'elle comporte, une autre élite, plus jeune, prépare 
un canon de l'œuvre d'art absolument différent, et qui 
a son expansion pleine à la période suivante. Ce mou- 
vement neuf est alors combattu ou par une réaction 
vers l'école précédente, ou par une formule nouvelle : 
c'est-à-dire qu'au moment où une formi^le est en vi- 
gueur, 011 une école est maîtresse en apparence du 
champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus 
jeunes se prépare obscurément à apporter aux hommes 
une matière de joie ou d'ennui tout opposée, une mo- 
dulation tout diverse des sentiments. Au moment où 
cette nouvelle école éclate, souvent elle ne trouve plus 
devant elle les protagonistes même de recelé précé- 



3l2 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

denlc, mais plus généralement des disciples intelligents. 
C'est l'école nouvelle qui compte des cerveaux créa- 
teurs, et après une lutte plus ou moins longue, elle 
triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme portait 
l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman 
idéaliste, Stendhal et Constant avaient travaillé avec 
moins d'éclat (selon l'opinion de leur temps) mais pré- 
paraient Balzac, dont l'expansion glorieuse amena l'avè- 
nement du naturalisme. Or, tandis que le naturalisme 
s'épandait en plein succès par Concourt, et surtout 
par Zola, le symbolisme se préparait, méditait le ro- 
man lyrique, comme il préparait une refonte du vers, 
en dehors des héritiers du romantisme, les Parnassiens. 
Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine expan- 
sion (qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes 
modes que celle du romantisme, ou du naturalisme, 
car ces aspects se modifient un peu avec l'état social), 
un autre groupe se présentera qui fera droit à dés for- 
mes d'art, à des modes de penser que le symbolisme 
aura négligés ; car, en principe, aucun groupement 
littéraire ne peut donner une formule, sur tous points 
satisfaisante et de plus il fatigue la formule dont il se 
sert. 

Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des in- 
dépendants, des esprits libres et hantés d'horizons di- 
vers, qu'on ne peut ranger dans aucune école et qui 
font prévoir les générations futures, pour l'embryon 
de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, ro- 
mantique jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont 
le réalisme se doublait d'une manière de romantisme, 
mais, comme celui de Baudelaire, épris de concision et 



ETUDES O [ O 



d'exactitude, tandis que le romantisme courant était 
d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme ; pourtant 
ils ne dérangent pas l'ensemble de la règle et la rendent 
seulement plus complexe. 

Les symbolistes avaient beaucoup lu Baudelaire et 
Flaubert, et les réfractaires du Parnasse, Mallarmé, 
Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, Charles Gros, et ce 
réfractaire du naturalisme, Huysmans. Les premiers 
étaient en marge par esprit de création, et naïvement ; 
le dernier l'était, en prenant le vent et par amalgame, 
très influencé de Théophile Gautier, par exemple ; les 
jeunes écrivains leur reconnaissaient toute leur valeur ; 
mais la grande route était tenue d'un côté par les Par- 
nassiens, Leconte de Lisle, Banville, Mendès, et de 
l'autre par le naturalisme de Concourt, de Daudet, de 
Zola. C'était Zola qui accaparait l'acclamation. Les 
autres naturalistes, à côté de lui, trouvaient l'admi- 
ration, mais ce n'était point eux qui l'avaient forcée. 

Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au 
Parnasse qu'il n'était point une école neuve, mais une 
fin de romantisme, une variation sur le romantisme, 
un romantisme classicisant et hellénisant ; au natura- 
lisme ils objectaient qu'il ne tenait aucun compte des 
besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantai- 
sie dont ils avaient la notion depuis les œuvres étran- 
gères d'un Poë ou d'un Heine. Des écrivains eussent 
pu satisfaire ces désirs nouveaux, sans des tics spéciaux 
venus d'habitudes d'esprit des temps qui venaient de 
s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la 
couleur verbale et de beaux paroxysmes nobles, mais 
si entaché d'occultisme et de religiosité combative. Ver- 

18 



iVMBOI.lSTKS KT DKCADENTS 



laine rachetait la fréquence de ses oraisons par la sorte 
de candeur (malgré malices éparses) qu'il jetait sur 
tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait, à ses nota- 
tions curieuses, toute la lourdeur et l'énervement gas- 
tralgique de sa forme. Rimbaud était inconnu et, mal- 
gré la beauté de ses œuvres, souvent trop schématique 
et trop spécial. Léon Dierx trop enfermé dans son na- 
turisme pessimiste. Mallarmé eut une influence de 
grand honnête homme ; le désintéressement de son 
œuvre et de sa vie, et la hauteur de sa parole, devait 
plaire plus encore que la tiès grande beauté de son 
œuvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art, et l'avoir 
aimé est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent, 
des premiers, pour confronter au sien leur idéal d'art, 
et non plus, comme cela se fit plus tard, pour glaner 
près des javelles de ce causeur charmant (qui, s'il dé- 
daignait d'écrire d'une foule de choses, les éclairait, 
en passant, d'un mot), des épis rares et précieux. 



L'aj^port le plus net du symboUsme, c'est le vers 
libre. Si le mot de Symbolisme est aussi confus que 
celui de romantisme, qui n'a pris, qu'en fin de compte, 
sa signification très claire, le vers librisme est quelque 
chose de très tranché. C'est le vers individualiste qui a 
été trouvé, non pas une formule plus large que celle 
du vers romantique, mais une formule élastique qui, 
en affranchissant l'oreille du ronron toujours binaire 
de l'ancien vers, et supprimant cette cadence empi- 
rique qui semblait rappeler sans cesse à la poésie son 



ETUDES 3 I 5 

origine mnémotechnique, permet à chacim d'écouter 
la chanson qui est en soi et de la traduire le plus stric- 
tement possible. C'est à cause de la largeur même de 
son ambition que le vers libre, s'il a des définitions, 
n'a pas de prosodie, et quand il en aura une, cène 
pourra être un petit code fondé sur des habitudes de 
l'oreille et la tradition comme l'antérieure prosodie, 
mais une poétique tenant compte des lois du langage 
et de l'émotion artiste. 

Quant au symbolisme (i), la meilleure définition en 
est encore la plus large ; ce serait celle de M. de Gour- 
mont dans sa préface du livre des Masques : a Admet- 
tons que le symbolisme c'est même excessive, même 
intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'in- 
dividualisme dans l'art. » Ajoutons que c'est un retour 
à la nature et à la vie, très accentué, puisqu'il s'agit 
pour l'écrivain qui veut créer, de se consulter lui-même 
en sa propre inteUigence, an heu d'écrire d'après une 
tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les 
débutants de toutes les époques, la tradition mise à la 
mode par les derniers succès. 

Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve 
auprès d'oeuvres de Mallarmé et Paul Verlaine et la 
réimpression ou impression première des œuvres de 
Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules Laforgue, 
de M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du si- 
gnataire de cet article. Très rapidement de nouveaux 

(i) Voir sur cette question, Les Propos de littérature, de 
M. Albert Mockel et le livre des Masques de M. Retny de Gour- 
mont, LWrt symboliste, de M. Georges Vanor, contemporain de 
la naissance du mouvement. 



3l6 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

symbolistes apportèrent poèmes et livres, et la liste 
actuelle de ceux qui acceptèrent cette appellation serait 
nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeterlinck, 
Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Francis Yielé- 
Griffm, Stuart Merrill, Dubus, Charles Morice, Remy 
de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, André 
Gide, Paul Claudel, Max Elskamp, Paul Fort, Charles 
Henry Hirsch, André P'ontainas, Charles van Ler- 
berghe, Adolphe Retté, Robert de Souza, Camille 
Mauclair, Robert Scheffer. Dumur, Albert Saint-Paul, 
Ferdinand Herold, Y. Rambosson, Paul Gérardy, 
Tristan Klingsor, Edmond Pilon, Henry Degron, A. 
Thibaudet, Marcel Réja, etc.. Parallèlement au mou- 
vement symboliste, des artistes qui n'acceptaient point 
le vers libre participaient par certaines nuances fon- 
damentales au groupe nouveau, tels Albert Samain, 
M. Pierre Quillard, M, Peiul Valéry. M. Pierre Louys 
ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à fait 
un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mou- 
vement fut assez grande pour que des groupes diffé- 
rents s'y pussent former, que de nombreuses diversités 
s'y montrassent, ce qui est le cas d'un mouvement in- 
dividualiste, ayant pris en passant une étiquette, plu- 
tôt pour se différencier des écoles en vigueur que pour 
se désigner effectivement. 

Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'école|roman(% 
M. Jean Moréas, M. Raymond de la Tailhèdc, 
M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui était 
l'antithèse d'un mouvement individualiste, se confor- 
mer à l'union artificielle que fut la Pléiade du 
xvr siècle. La Pléiade recherchant un but commun, 



ETUDES 317 

une modernisation, par archaïsme, de la langue, pouvait 
affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces mes- 
sieurs imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses 
défauts les plus apparents, par Tépitaphe commune et le 
sonnet dédicatoire, par quelques archaïsmes, puis re- 
vinrent à leur nature de bons poètes un peu classiques 
et les Stances que publie M. Jean Moréas, délivrées de 
ce jargon, semblent devoir être la meilleure œuvre du 
poète des Cantilènes et sa plus individuelle encore que 
certaine gracilité de l'idée en dépare la pure forme. 

Ensuite parut un groupement où figuraient surtout 
M. André Gide et Henry Maubel, et qui parla d'un 
certain idéo-réalisme qui eût eu pour but d'exprimer 
des sensations très rares, de recréer la vie et le rêve, 
de donner des impressions de silence, de phénomènes 
d'âmes, de paysages d'âmes, en prose ou en vers dans 
une forme plus unie que celle des premiers symbo- 
listes, le Voyage d'Urien, Paludes, Dans Vile, tout ré- 
cemment la Connaissance de l'Est de Paul Claudel res- 
sortent de cette esthétique. 

Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et 
les poètes parnassiens à publier. Ni M. Mendès, ni 
Dierx n'apportèrent à leur esthétique poétique de mo- 
dification. M. de Hérédia non plus ; néanlhoins la pu- 
blication, en 1892, des Trophées [i), crée une date 
d'influence et une esthétique se présenta sinon nou- 
velle, au moins dans toute sa carrure ; il semble que 
ce courant ait prévalu auprès de quelques symbolistes 



(i) Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat sur 
M. de Hérédia. 

18. 



3i8 



SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 



S. 



qui ont joint à certaines de leurs anciennes préoccupa- 
tions, des désirs plus précisés de décors antiques et de 
vers plus classiques et plus réguliers. Ainsi M. H. de 
Régnier, ainsi l'auteur d'Aphrodite. En tant que son- 
netiste exclusif, M. de Hérédia est surtout suivi par 
M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes de réelle 
valeur. Mais une partie de l'impression antique et évo- 
catrice de décors qui se dégage des Trophées se retrou- 
verait dans un sillon plus large. Cette esthétique, en 
tenant compte en route d'admirations romantiques et 
parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par lui 
au classique du xvii® et à l'antique. Elle infirmerait, 
en tant que tendance, la recherche romantique du 
pittoresque et les recherches de réalité du réalisme et 
du naturaUsme et en reviendrait aux belles fable:> 
païennes, librement restituées du grec, avec quelques 
nuances de symbole moderne. Parallèlement au symbo- 
lisme, un poète très distingué, Georges Rodenbach, 
qui lors de ses débuts avait manié un vers parnassien 
souple et familier, progressait lentement vers un art 
plus personnel et plus profond que celui de ses pre- 
miers volumes. Il apportait un joli chant d'intimités, 
une attention douce et sérieuse à noter de la \ie intime 
et douloureuse, à décrire des sensations brèves et 
blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était 
tantôt de calmes béguinages, des traductions de Vies 
muettes (comme dit si joliment l'allemand au lieu de 
notre alfreux mot nature morte, des slilleben) des vies 
encloses, selon son expression. Certaines conlempla- 
tion5 ardentes de silence d'eau et de lune font penser à 
Ji'los Laforgue, et le dernier li^rc de Georges Roden- 



ETUDES O I () 

bach, le Miroir du ciel natal, est écrit en vers libres. 
C'était, pour le vers librisme, la plus précieuse des ami- 
tiés nouvelles. 

La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à 
écrire des intimités est d'ailleurs nombreuse et variée, 
et les talents ici abondent, chez les vers libristes, et 
chez ceux qui conservent une forme régulière ; c'est là 
d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme régu- 
lière , offre le moins de danger, car la rhétorique, sa 
conséquence ordinaire, y est plus difficile, et détonne 
si fort qu'on peut mieux la supprimer. Ce sont, ces 
poètes : Francis Jammes qui sait, en des vers très par- 
fumés d'épithètes colorantes et exactes, dire tout le dé- 
tail des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de 
l'ombre et tout l'ardent soleil et tout le nonchaloir de 
son pays de Béarn, et aussi les joies et les tristesses 
des humbles. M. Henry Bataille (dont le développe- 
ment dramatique est puissant) a donné, dans la Chambre 
Blanche, les plus minutieuses sensations de convales- 
cence ; il a publié aussi de très curieuses notations ver- 
sifiées des œuvres peintes. M. Charles Guérin est un 
poète tendre et ému, dans sa forme un peu grise et à 
trop longues traînes. M. Jules Laforgue, dans son 
livre, les Premiers Pas, et des poèmes éj^rs, a traduit 
le soleil et la glèbe de son Quercy natal en des vers 
fermes ou attendris. MM.. René d'Avril et Paul Briquel 
ont fait défiler des heures transparentes du paysage 
lorrain. M. Henri Gh3on, dans les Chansons d\Aiibe, 
a chanté à la beauté des choses une jolie sérénade ma- 
tinale. 

C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est 



SaO SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

infiniment plus curieux de l'âme humaine et de la 
passion amoureuse que de son décor, qu'il faut ranger 
M. André Rivoire dont le Songe de l'amour, narre par 
l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les 
crises d'âme, un roman de tendresse ; il faudrait noter 
aussi de celui-ci, une amusante tentative d'imagerie 
littéraire, une Berthe aux grands pieds, rajeunie et 
modernisée de l'ancienne légende, amusante et ly- 
rique : M. André Dumas se tient dans la même région 
d'art que M. André Rivoire. 

D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses 
et leur recherche serait de chanter les forces sociales, 
et d'être les poètes du désir libertaire de fraternité et 
de solidarité. C'est évidemment le but et la fonction 
de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus 
inventé cette gamme généreuse, que les naturistes 
n'ont retrouvé le sentiment de la nature, inlassable- 
ment gardé à travers toutes les écoles depuis et y com- 
pris le romantisme ; je veux dire que ces jeunes poètes 
s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine 
rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe 
pas moins, ils précisent cette poésie fraternelle et huma- 
nitaire, comme il est le plus simple de le faire, en la res- 
treignant. Ce sont M. Fernand Gregh, et aussi M. Geor- 
ges Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland. 
Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter 
deux groupements assez différents, quoique avec certains 
points d'attache avec cette branche du symbohsmc qui 
s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas très étonnant, 
car ces catégories sont toujours un peu artificielles ou 
""^es poètes plus complexes que la définition qu'ils 



ETUDES 321 

donnent d'eux-mêmes ; c'est le groupement toulousain 
et le groupement des Naturistes, Un point commun 
leur fut d'être une réaction contre le symbolisme, plus 
prononcée chez les Naturistes que chez les Toulou- 
sains. 

Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux, 
de beaucoup le moins artificiel ; le lien qui unit 
MM. Delboiisquet, Magre, Laforgue, Viollis, Tallet, 
Marival, Camo, Frejaville, M. etM"'*" Nervat, etc., c'est 
un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ, 
ils aiment à se tenir en grande union, et cela sans que 
la forme de leurs vers soit nécessairement uniforme. 
Leur réaction contre le symbolisme est du reste faible. 
Un grand souci de passé simple les tient, les amène à la 
rhétorique et à l'éloquence quasi politique ; ils ont 
aussi presque en commun la préoccupation de peindre 
les choses de tous les jours, et la recherche d'un accent 
grand, et large et général. Je ne dis pas qu'ils n'y 
réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique obsti- 
nément l'alexandrin libéré de quelques contraintes, 
M. Yiollis ou M. Laforgue sont les auteurs de poèmes 
libres qui ne manquent ni de cadence ni d'ingéniosité. 
M.Delbousquet,leur aîné, tient au Parnasse absolument. 
Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'vme 
simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les 
recherches les plus abtruses du symbolisme. 

Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les vo- 
ulions de ces jeunes gens contiennent encore de trop 
facile, on peut admettre que les vers de M. Viollis ou 
de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont plu, s'ils 
n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la 



333 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de 
terroir qui est loin d'être négligeable. Mais pour eux 
comme pour les autres, je crois qu'il doit y avoir une 
façon plus lyrique, plus profonde et moins gâtée par 
des ronrons a'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller 
vers le peuple et de lui dire des poèmes en ses réu- 
nions du soir. 

Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très dis- 
tincts des Toulousains, ou des poètes vibrants comme 
M. Georges Pioch, ou de poètes de la nature comme 
M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (saufjM. Albert 
Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule 
de prose tant soit peu vague, pompeuse et déclama- 
toire. C'est avec une affection d'ingénuité, un peu trop 
de rhétorique et d'éloquence. Ils ont le tort d'abonder 
en programmes auxquels ils ne donnent pas toute sa- 
tisfaction (à dire vrai ils ne sont pas les seuls), M. de 
Bouhélier, le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre 
trop souvent ses proclamations qui masquèrent ce que 
laissait voir de talent ses œuvres de début et la valeur 
d'un réel labeur, aux fruits inégaux mais intéres- 
sants. M. Montfort dépense autour de ses émotions 
trop de mots, M. Abadie publie de jolis vers. Il faut, 
je crois, considérer l'état actuel du naturisme comme 
transitoire ; il est probable quo ces jeunes écrivains, à 
qui ne manquent point des dons d'abondance, d'émo- 
tion et de facilité, verront leur idéal se présenter à lems 
yeux plus complexe, et que leur développement per- 
sonnel dépassera leurs doctrines présentes. Tout 
groupe nouveau a besoin d'éviter rinfluence de celui 
qui l'a précédé presque immédiatement ri d'apporter 



ETUDES '^'>.'^ 

d'autres ambitions et une esthétique différente. C'est 
ce qui explique la critique injuste qu'ils appliquèrent 
à leurs immédiats prédécesseurs. On leur doit surtout 
souhaiter de rêver de progrès et non de réaction litté- 
raire. 

Quoi qu'il en soit de Tavenirdu naturisme, de son dé- 
veloppement futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne 
tenta rien que n'aient auparavant tenté des symbolistes, 
et que le naturisme n'est point très différent, sauf couleur 
verbale, de l'amour de la nature, selon MM. J animes, 
ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme 
par sa curiosité de formule neuve, a condense, sous le 
titre de ballades, un grand luxe d'images, de méta- 
phores, de versets émus. Très inégal, quelquefois doué 
d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se trompant 
à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poé- 
sie populaire et s'en est heureusement servi. Sur les 
confins du symbolisme nous trouvons un artiste des 
plus intéressants et des plus doués, M. Saint-Pol Roux. 
Gongoriste et précieux souvent à l'excès, exagérant 
des facultés remarquables de vision aiguë et précise, 
trouveur infatigable de métaphores fréquement justes, 
toujours hardies, souvent exquises, qu'il développa en 
courts poèmes en prose dont la formule %t, il y a dix 
ans, presque imprévue, M. Saint-Pol Roux sait aussi 
peindre de larges fresques, et son drame, la Dame à la 
faiilx, offre, dans une complication peut-être trop 
touffue, des scènes belles et grandes ; c'est un des 
meilleurs efforts de ces derniers temps. 

Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un 
mouvement si large que ni le vers librisme seul, ni la 



'S^ll SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

recherche des symboles, vers laquelle d'aucuns s'effor- 
cent en se servant du vers traditionnel, ne peuvent 
complètement Fenclore, et quoique fidèle à la techni- 
que du passé, et rénovant sa langue aux sources du 
xvi*' siècle, c'est avec le symbolisme que se compte le 
vaillant pamphlétaire, et l'éloquent chanteur de la 
beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent 
Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même 
côté un artiste comme M. Albert Mockel, critique 
sincère et profond, poète doué, et un artiste fougueux 
et violent comme M. Emile Yerhaeren. C'est d'origine 
symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Ro- 
bert de Souza ; c'est un symboliste, encore que son 
dernier livre se retrempe volontiers aux sources de 
pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux 
formes connues du vers quelques rythmes, particuliè- 
rement un vers de quatorze syllabes qui est un alexan- 
drin plus long, et viable, dans son harmonie également 
balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un 
esprit très libre dont le vers frissonne souvent d'images 
neuves et justes . Aussi M . F . T . Marinetti , poète très per- 
sonnel et coloriste très doué. Aussi M. Tristan Klingsor 
qui a apporté d'élégantes chansons de joie et un Orient 
joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages, 
et des dons remarquables de rythmiste et une valeur 
â,e décorateur ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui 
a de jolies chansons émues. De même M. André Fon- 
tainas qui use le plus souvent d'un alexandrin, puise 
aux sources mallarméennes pour la concision, tradi-- 
li<^^)nnel néanmoins pour la cadence, est un symboliste 
par l'essence même de ses recherches. C'est encore 



ÉTUDES 33 5 

SOUS le nom du symbolisme bien des efforts différents, 
mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra, 
je pense, que Lamartine était un romantique ; — or, 
qu'y a-t-il de moins romantique au sens qui s'imposa 
sur le tard, de par Hugo et Gautier, que Lamartine et 
les poètes lamartiniens. 

Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le 
fond, M. Sébastien Charles Leconte est fort difficile à 
classer, sauf parmi les poètes de grand talent, si l'on 
ne fait abstraction d'école. H y a une large nuance 
entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de 
Guerne, tels que tout différent M. Jacques Madeleine, 
l'auteur à'Hellas et .1 l'Orée, si curieusement Sylvain. 
M. Henry Barbusse ne s'associerait à aucun groupe, 
sauf à celui des intimistes, à Jammes, à Ri voire, encore 
que bien loin d'eux en ses soucis de notation très 
claire, et de rythmique traditionnelle. 

Maintenant que la liberté du vers est admise, que la 
recherche des analogies, l'imprévu de la métaphore, 
les libertés de syntaxe, le droit au sérieux profond, à 
la traduction nette de la méditation, même un peu 
abstruse, que demandait le symbolisme en ses pre- 
mières œuvres, le droit à la vie vraie sans rhéto- 
rique qu'il réclamait sont en principe admis, le sym- 
bolisme se développera encore, fera éclater la gaine si 
fragile de son titre, et se décomposera encore en cou- 
rants divers qui n'oïit pas de désignations, mais à qui 
les noms des principaux poètes symbolistes peuvent en 
tenir lieu, et on marchera vers une poésie de plus er* 
plus libre et ample. Tout mouvement qui conclut vers 
une somme plus large de liberté a raison. Le symbo- 

19 



326 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

lisme eut donc raison à son heure, il aura raison dans 
ses conséquences, et quand on aura compris qu'il 
n'avait rien de commun avec l'occultisme, avec l'her- 
métisme, et des gageures maladroites, ou d'incompré- 
hensifs et compromettants disciples, on rendra pleine 
justice à sa tendance et aux oeuvres qui le représen- 
tent. 



Le Roman, 



Le Naturalisme ne produisit pas ses œuvres à Timage 
complète de sa théorie, c'est-à-dire que l'enquête réa- 
liste de Zola se complique toujours à l'exécution du 
livre de belles scènes romantiques et de fragments 
quasi-lvriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas 
(l 'œuvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa 
formule théorique, soit suivant son exécution livresque. 
L'idéal qui sortit des efforts de Zola et qu'admettait la 
moyenne des écrivains tenait davantage de Maupassant 
et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme tempéré 
ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus 
proche qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique, 
qui suivit, en date, le roman naturaliste et qui, tout 
en l'admettant comme son aîné, se cherchait des 
pères légitimes, plus loin que lui, à trtK^ers lui, chez 
Balzac, Stendahl et Constant. 

Le roman psychologique fut surtout l'apport de 
Paul Bourget. Néanmoins la critique au temps de 
raelle énigme aimait associer à son nom ceux de 
MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce 
groupement qui put avoir son instant d'exactitude est 
bien détruit f^t depuis longtemps. Tandis que M. Bour- 



SaS SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

get publiait ses livres dont le meilleur avant son évolu- 
tion actuelle vers un catholicisme d'Etat et une réac- 
tion politique semble être Le Disciple y M. Robert de 
Bonnières ne donna au roman psychologique qu'une 
assez faible contribution ; M. Hervieu apportait des 
notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement son 
œuvre des sortes de discours et récits moraux qu'écri- 
vait Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort 
difficile de classer, plus d'un moment, plus que la pé- 
riode d'exécution d'un livre, cette intelhgence toujours 
en évolution et en ébullition. 

Le Calvaire, roman passionné et douloureux, n'avait 
déjà avec le roman psychologique que de très légers 
points de contact : et M. Mirbeau en est arrivé très 
vite au roman pamphlet, à une manière de roman à 
lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparem- 
ment selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier 
un seul instant ; il a donné le summum de cette ar- 
dente énergie et de cette vision combative dans le 
Journal d'une femme de chambre, cette puissante et 
violente exhibition des dessous d'une société. C'est, 
parmi les romanciers actuels, celui qui montre le plus 
de points de contacts avec Zola, par sa violence théo- 
rique et pratique, par son amour de la vie ambiante, 
sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi 
par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais 
non par la forte et harmonieuse mesure qui se déve- 
loppe à travers un roman de Zola. 

En même temps que le roman psychologique con- 
quérait sa place, une scission s'opérait dans le camp 
naturaliste. 



ÉTUDES 329 

Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que 
tout roman réaliste portât pour le public l'estampille 
de son influence, et aussi croyant avoir à parler en 
leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un 
manifeste, aux théories du maître des Rougon-Mac- 
quart. Ce furent MM. Bonnctain, Rosny, Descaves, 
Paul Margueritle et Guiches. Le manifeste des cinq 
accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et 
d'une attention trop vive portée vers la vie animale 
dans l'homme. Des cinq littérateurs qui signèrent ce 
manifeste, le premier, M. Paul Bonnetain, était un 
écrivain d'assez mince importance, dont le début, un 
livre de scandale, paraissait la parodie même des pro- 
cédés naturalistes ; c'était surtout un journaliste assez 
bien placé. M. Guiches, par toute son œuvre laborieuse 
et parfois amusante, ressortirait plutôt du mouvement 
des psychologues. M. Lucien Descaves a prouvé dans 
les Emmurés, un livre de pitié profonde et de portée 
sociale, et par la Colonne qu'il pouvait mener des œu- 
vres à bonne lin. M. Margueritte prend surtout 
maintenant, par des livres sur la guerre écrits en col- 
laboration avec son frère, Victor Margueritte, toute 
son importance ; si tout n*est point parfait dans le Dé- 
sastre et les Tronçons da glaive, si Foif en peut criti- 
quer la manière un peu anecdo tique, on ne peut nier 
qu'il n'y ait là un efiort considérable et de bonnes pages. 
Mais le plus important des manifestants était M. Rosny, 
et c'était lui, en somme, qui avait des théories à 
émettre. 

Il est difficile, en quelques Ugnes, de caractériser to- 
talement les frères Rosny. Comme beaucoup de ro- 



33û SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

manciers féconds, ils sont inégaux ; comme beaucoup 
d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils se 
trompent, ils se trompent d'une^ allure scientifique, 
c'est-à-dire raisonnée et poussée à ses limites, logique- 
ment, c'est-à-dire à fond. Parfois aussi, plus soucieux 
du développement de l'idée que de sa forme, ils 
laissent subsister de légères macules, et sont trop dis- 
posés à user sans ménagement de termes scientifiques ; 
mais le double courant de leur œuvre, l'un moderniste 
et d'enseignement, l'autre de science et d'évocation, 
leur mise en place des phénomènes modernes et pas- 
sionnels parmi l'universelle nature, leur science du 
contact des psychologies individuelles avec les cou- 
rants généraux des âmes et l'allure du monde sont du 
plus haut intérêt, et leur assigne place de novateurs. 
Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi ceux 
qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long si- 
lence n'a pas fait oublier les débuts brillants, Léon 
H^nnique, possesseur d'une formule concise et pleine 
dont le livre le plus récent, Minnie Brandon, d'une 
forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de son 
roman le plus connu. Un Caractère. J. K. Huysmans, 
devenu religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il 
donnait de Paris, l'observation chagrine qui fait le 
prix d'En Ménage, pour construire de fortes œuvres 
presque hagiographiques, d'une charpente à la fois so- 
lide et enchevêtrée ; mais quel que soit le succès de ses 
efforts, et quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond 
de sa doctrine, il ne semble point gagner à se spécia- 
liser dans la foi et l'Eglise. 

C'psi îin roman psychologique, combiné avec des 



ÉTUDES 'S6l 

recherches qu'eut autrefois le roman idéaliste à la ma- 
nière de M"® Sand ou de Feuillet, qu'il faut rattacher les 
premières œuvres de M. Marcel Prévost. M. Marcel Pré- 
vost préconisait, à ce moment, le roman romanesque ; 
il avait l'ambition de réveiller la péripétie et d'y asso- 
cier l'observation exacte. Y réussit-il? le public a dit 
oui, les confrères ont fait leurs réserves ; on a reproché 
à juste titre à M. Marcel Prévost le peu de luxe de sa 
forme et les allures endimanchées qu'elle prit. L'écri- 
vain semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné 
ses anciens buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il 
est un des observateur? les plus empressés du dévelop- 
pement du féminisme, et il alterne avec M. Jules Bois 
}e§ louanges de l'Eve nouvelle ; ce peut être du roman 
très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point 
du roman artiste, et quelque problème nouveau qu'il 
agite, si imprévue soit la solution qu'il en propose, ce 
n'est point de Fart neuf que le sien. Avec infiniment 
de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre, ar- 
dent et poussé^ M. Jules Case a extrait de la doctrine 
réaliste, les méthodes d'instauration nouvelle d'un ro- 
man idéaliste. Nul romancier n'a placé si haut son 
idéal et ne le poursuit de plus de conscience ; le roman 
de M. Case est tantôt d'enquête sociale«comme Bonnet 
rouge, d'enquête spéciale portant sur les liens de 
l'homme et de la femme, comme VAmour artificiel, 
sur l'âme retranchée des liens généraux comme celle 
du prêtre, VAme en peine ; mais ses meilleurs livres 
sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse, 
Promesses et l'Etranger, ce dernier, en sa concision 
précise, un chef-d'œuvre, et les Sept Visages donnent 



332 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

en un court roman d'analyse, en même temps un conte 
de douleur et de remords qui atteint parfois, par des 
moyens tout analytiques, à la hantise profonde des 
contes tragiques d'Edgard Poe. L'œuvre de M. Jules 
Case n'a point encore donné tout son développement, 
et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne pas 
encore tout entier, mais c'est un développement qui 
apparaîtra, un matin de littérature pure, avec toute 
évidence. 

Maurice Barres, qui eut quelque temps contact avec 
le symbolisme, et dont on aima les premiers livrets 
élégants et secs, dédiés au culte du moi, et à un amu- 
sant égotisme, s'est développé en romancier social. Il 
semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour 
lui, et que très capable d'évoquer l'histoire d'une pro- 
vince et de la résumer, il n'excelle pas à la grande 
fresque sociale. Encore qu'il complique un roman 
comme les Déracinés, de politique courante, de por- 
traits actuels et qu'il sache placer d'intéressants épi- 
sodes, il ne tient point les promesses de ses premiers 
livres, et pour avoir voulu faire plus vaste, il fait 
moins bien (i). 

Mais je voudrais arriver au roman de poète ; le ro- 
man de poète se diversifie toujours du roman de l'écri- 
vain, uniquement prosateur, par des qualités spéciales 
que certains jugent des défauts et qui peuvent le pa- 
raître, de par leur utilisation inopportune, mais n'en 

(i) Il faudrait encore citer les nouvelles de Gcffroy, les romans 
de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette étude 
ne peut donner qu'une ligne générale ; pour noter tous les bons 
efforts, il faudrait l'espace d'un livre. 



ÉTUDES 35,H 

sont point au fond. Le roman de poète pratique parfois 
la digression, prend des envolées, suit quelquefois 
l'image plus que le héros ; mais ce sont les plus utiles, 
au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur apprend 
plus en ses courses d'un instant dans la marge du su- 
jet, qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et 
ne quittant point d'une semelle leur idée générale. 

Durant la période naturaliste, après les derniers ro- 
mans de Victor Hugo, après Quatre-vingt-treize, ce 
fut M. Catulle Mendès qui tint d'une robuste activité 
le roman de poète, et l'on sait la suite de livres qui 
s'ajouta au Roi Vierge et aux Mères ennemies^ jus- 
qu'aux deux meilleurs et presque les plus récents, La 
Maison de la Vieille et Gog, œuvre de poète, d'évoca- 
teur, de narrateur lyrique. L'Eve future, de Villiers de 
rile-Adam, plaça un chef-d'œuvre dans la lignée de 
nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient 
du roman psychologique, du roman social, et dont les 
vers ne sont ni la part abondante, ni la part la plus 
haute de l'œuvre, est pourtant dans ses romans un 
poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète. 
Son art, de proportions modestes dans ses premiers 
livres, plus ferme en Thaïs, émouvant mais livresque, 
d'une beauté achevée mais sans nout^eauté absolue 
(puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'œuvre cri- 
tique, s'est affirmé tellement plus grand depuis le Lys 
Rouge et le Mannequin d'Osier qu'on peut considérer 
son développement comme récent. Et, de fait, M. Ana- 
tole France a infiniment plus de talent depuis dix ans 
qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le 
roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel, 

^9. 



334 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

ne se sert du fond que comme d'un prétexte à la varia- 
tion philosophique, qui est tout, et donne l'impression 
d'un sage ému, souriant, malin et casuiste pour la 
bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art. 

M. Elémir Bourges n'est pas un poète ; pourtant 
c'est tout près des poètes auteurs de romans qu'il faut 
classer ce romancier ; d'abord son esthétique se ré- 
clame de celle de Shakespeare et des dramaturges de 
la pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il 
voit l'homme à la stature qu'il lui désire, aussi à cause 
de l'ingénieux décor oii il place l'action de ses romans. 
Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, son der- 
nier et son plus beau livre, semble, dans une vision 
moderne et tragique, une transcription grandiose du 
vieux récit d'Orient, tel le Conte du Dormeur éveillé. 
On aimerait que la production de M. Bourges fût plus 
touffue pour avoir l'occasion d'en jouir plus souvent, 
mais il faut s'incliner devant le sérieux et la haute por- 
tée de son effort. 






Le Symbolisme, quoique le plus important et le 
début même de son œuvre collective consiste en 
œuvres poétiques, n'en a pas moins contribué, pour 
une large part, au roman contemporain, en nombre, 
en qualité et en direction d'idée. 

M. Paul Adam, un des premiers champions du 
Symbolisme, le seul qui fût exclusivement prosateur, 
s'est développé en une large série de volumes qui en- 
serrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et 



un peu scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance 
antique, en passant par des romans de foules à ten- 
dances sociales, et des romans où il essaie de décrire 
les pompes et les courages militaires. La Force de Ptiul 
Adam commence une synthèse historique du xix" siècle 
dont le portique spacieux et clair fait augurer une belle 
œuvre ; la brève nouvelle de Paul Adam, plus encore 
que son roman, est attachante et souvent imprévue, et 
donne une sensation d'art plus complète. Cela tient 
souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses 
romans, est d'une inutile tension et que les passages 
ternes y sont revêtus pour l'illusion d'une grandilo- 
quence disproportionnée. 

Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt 
volumes divers, reliés au fil un peu empirique d'une 
sorte d'épopée de la volonté, et par ce besoin de con- 
centration de 'ses efforts partiels, M. Adam, tout en 
restant symboliste, se rattache à Balzac. 

M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un sym- 
boliste, même d'origine, a tracé ce joli conte antique 
d'Aphrodite à qui tel succès a été fait; il a été moins 
heureux dans la Femme et le Pantin, oxi beaucoup de 
talent n'empêchait point d'être frappé du déjà vu de 
l'œuvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un 
clair talent de styliste un peu froid, possède une va- 
riété de façons spirituelles et compatissantes de re- 
garder les petites Tanagréenncs anciennes et modernes, 
et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur 
prête parlois aussi de furieuses colères de figurines. 
Les Chansons de Bilitis, si leur sous-titre de roman 
lyrique n'est point dépourvu d'artifice, et silajuxta- 



336 SYMBOLISTES ET DÉCADENTS 

position de ces petits poèmes en prose ne réalise pas 
en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire 
d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agré- 
gées, de séduisants poèmes. 

M""' Rachilde est un écrivain de valeur. Après 
quelques romans et nouvelles médiocres, elle s'est re- 
levée d'un vigoureux effort à des fictions très roman - 
tiquement développées sur un fond de réalité excep- 
tionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée