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Full text of "Tableaux de la nature; ou, Considérations sur les déserts, sur le physionomie des végétaux, sur les cataractes de l'Orénoque, sur la structure et l'action des volcans dans les différentes régions de la terre, etc."

ti 

> 




PURCHASED FOR THE 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 

FROM THE 

CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT 

FOR 

HISTORY OF SCIENCE, 1968 



TABLEAUX 

DE LA NATURE. 



A. PIH\N DELAFOUEST, 

IStPniMBDîl DE MONSIEUR LE DAUPHIN ET UE LA COm DE CASSATlOlf , 

rue «les Noyers, n^'S'j. 



TABLEAUX 

DE LA NATURE 



OU 



CONSIDERATIONS 

sua l-BS DISERTS, SLR LA TH VSXONOAUE DIvS VKGÉTAUJk , 

SUR LKS CATARACIfiS UB l'oIIiInOQUE, 

>l'R LA SrUtICTL'RE ET l'aCTION DES VOLCAKS DANS LES DIFFÉRENTES 

rjIgions uj; la terre, £TC. 

Par a. de HUMBOLDT. 

TRiDClTS DL l'aLLEMWD 

Par J. B. B. EYKiES. 



TOME PREMIER. 



PARIS , 



GIDE FILS , RUE SAIIST-MARC-FEYDEAU, «« 20 , 
iDITEUR 
des Annales des Voyages. 

1828. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/tableauxdelanatuOOhumb 



PREFACE 



DU TRADUCTEUR. 



»-*-î»^<<<^ 



Les tableaux de la nature par M. de 
Humboldt, publies en 1808, obtinrent en 
Allemagne le succès le plus flatteur. Le nom 
de Fauteur et l'art avec lequel il avait uni, 
dans ce sujet intéressant , une éloquence bril- 
lante à des connaissances profondes, durent 
faire espérer que cet ouvrage ne recevrait pas 
en France un accueil moins favorable ; cette 
attente fut justifiée. Je m'étais efforcé de ren- 
dre ma traduction digne de l'original; M. de 



vj PRÉFACE 



Humboldt en consentant à revoir mon travail , 
lui avait donné par là, une sorte de sanction 
qui était pour moi un gage presque assuré de 
l'indulgence; du public : en effet, je fus assez 
heureux pour la mériter. 

En 1826, M. de Humboldt a fait paraître 
une nouvelle édition de son ouvrage; elle 
offre plusieurs cbangemens et des additions 
importantes qu'exigeaient les progrès des scien- 
ces naturelles et de la géographie dans une pé- 
riode de dix-huit ans; cette édition contient 
aussi deux morceaux que l'auteur avait pu- 
bliés séparément. Il a eu l'extrême bonté de 
m'inviter à les traduire , et avant son départ 
pour Berlin , il a examiné mon travail et l'a 
honoré de son approbation. Quoique ma tra- 
duction eût été accueillie avec une bienveil- 
lance dont je ne puis assez hautement témoi- 



DU TRADUCTEUR. vij 

gner ma vive gratitude ; toutefois, en la reli- 
sant, avec attention, j'y ai reconnu plusieurs 
fautes; je me suis attaché à les faire disparaî- 
tre, et j'ose croire que cette production ainsi 
corrigée , sera jugée avec la même faveur 
qu'elle le fut lorsqu'elle parut pour la pre- 
mière fois. 

Il est à propos de prévenir le lecteur que 
M. de Humboldt, à moins qu'il ne l'indique 
autrement, fait toujours usage des mesures 
françaises , et que la lieue qu'il emploie, est la 
lieue manne de 20 au degré. 

Paris, i5 décembre 1827, 



A MON FRiRE 

Guillaume de HUMBOLDT, 



L'AUTEUR. 



X*-W"V-V%-V-V^X.-%-*Tl.'i.'%-WX'V^%1'^"WWVV»'*'W*'V^"^ 



■W*-V^X W\ W'k'V^'V^'W *« 



PREFACE 



DE L AUTEUR. 



^'m-m 



J'offre en hésitant au public une 
suite d'opuscules inspires par les as- 
pects les plus vastes de la nature , sur 
rOcëau^ dans les forêts de l'Oréno- 



^j PRÉFACE 

que^ dans les savanes de Venezuela ;. 
dans la solitude des montagnes du 
Pérou et du Mexique. Quelques frag- 
mens isoles ont ëië écrits sur le site 
même qui me les dictait, et ensuite 
fondus ensemble pour former un tout. 
Je voulais successivement offrir la 
considération en grand de la nature , 
la démonstration de l'action simulta- 
née de ses forces^ la peinture des jouis- 
sances toujours nouvelles que la pré- 
sence de ses împosans tableaux pro» 
cure à l'homme doué de sentiment. 
Chaque mémoire doit composer un 



DE l'auteur. xiij 

tout , dans tous on doit aussi sentir 
Tunitë du but auquel ils tendent con- 
stamment. Cette manière de traiter 
l'histoire naturelle présente de gran- 
des difficultés que n'ont pu toujours 
vaincre l'énergie et la souplesse de la 
langue allemande dans laquelle j'ai 
écrit mon ouvrage. Les richesses répan- 
dues sans nombre autour de l'obser- 
vateur , font éclore une foule d'ima^^es 

b 

partielles, brillantes sans doute, mais 
qui, par leur entassement même, dé- 
truisent le repos, et nuisent à l'im- 
pression totale du grand tableau de la 



XIV PREFACE 



nature. Parlant au sentiment et à l'i- 
magination, le style dégénère aisé- 
ment en une prose poétique. Ces idées 
n'ont pas besoin de plus grands déve- 
loppemens j les feuilles suivantes n'of- 
friront que trop d'exemples des éga- 
remens et des inégalités dont j'indique 
ici la source. 

Puissent mes tableaux, malgré ces 
fautes, qu'il m'est plus facile de bien 
sentir que de corriger , faire éprouver 
au lecteur une partie de la jouissance 
que ressent un esprit ému par la con- 



DE l'auteur. XV 

templation de la nature. Comme celte 
jouissance s'augmente avec la connais- 
sance de la liaison intime qui fait agir 
les divers ressorts de la nature, j'ai 
joint à chaque mémoire des additions 
et des ëclaircissemens relatifs aux 
sciences. 

Partout j'ai dirige la pensée vers 
cette influence éternelle qu'exerce la 
nature physique sur les dispositions 
morales et sur les destinées de l'homme. 
C'est aux âmes froissées par le mal- 
heur que cet ouvrage est principalement 



XVJ PRÉFACE DE L'AtJTEUR. 



consacra. Que celui qui veut échapper 
aux orages de la vie me suive dans 
Pepaisseur des forêts, à travers les dé- 
serts, et sur les sommets élevés des 
Andes ! 



CONSIDERATIONS 



SUR 



LES STEPPES 



ET 



LES DESERTS. 



I. 



CONSIDERATIONS 



SUR 



LES STEPPES 



ET 



LES DÉSERTS. 



Au pied de la chaîne de montagnes de 
granit qui résista à l'action violente des 
eaux, quand au premier âge de notre 
planète, leur irruption forma le golfe du 
Mexique , commence une vaste plaine qui 
s'étend à perte de vue. Lorsque l'on a 
laissé derrière soi les vallées de Caracas 
et le lac de Tacarigua ' parsemé dlles , et 



A CONSIDÉRATIONS 

dont les eaux reflètent l'image des bana- 
niers dont il est entouré ; lorsque l'on a 
quitté les campagnes ornées par la tendre 
verdure de la canne à sucre de Taïti, ou 
les bosquets ombragés par l'épais feuillage 
des cacaotiers , la vue se porte au sud sur 
des steppes ou déserts qui s'élèvent insen- 
siblement 5 et terminent l'horizon dans un 
lointain sans bornes. 

En quittant ces lieux où la nature pro- 
digue la vie organique, le voyageur frap- 
pé d'étonnement entre dans un désert dé- 
nué de végétation. Pas une colline , pas 
un rocher ne s'élève comme une île au 
milieu de ce vide immense. La terre pré- 
sente seulement çà et là des couches hori- 
zontales fracturées , qui souvent couvrent 
un espace de deux cents lieues carrées et 
sont sensiblement plus élevées que toutce 



SUR LES STEPPES. 5 

qui les environne. Los naturels du pays 
les appellent des bancs'' et semblent par 
cette expression deviner l'ancien état des 
choses, lorsque ces élévations formaient 
à^s écueils de la grande mer intérieure 
dont les steppes étaient le fond. 

Encore aujourd'hui une illusion noc- 
turne nous retrace souvent ces grands 
traits du monde primitif. Quand à leur 
lever et à leur coucher les astres brillans 
éclairent le bord de la plaine , ou quand 
leur image tremblante paraît doublée ^ 
dans la couche la plus basse des vapeurs on- 
duleuses , on croit y voir l'océan sans bor- 
nes. Ainsi que l'océan, les steppes remplis- 
sent l'esprit du sentiment de l'infini. Mais 
l'aspect de la mer est embelli par le per- 
pétuel roulement des vagues écumeuses ; 
tandis que semblable à la pierre nue '^ , 



6 CONSIDÉRATIONS 

enveloppe d'une planète désolée , le désert 
dans sa vaste étendue , ne présente que le 
silence et la mort. 

Dans toutes les zones , la nature offre de 
ces plaines immenses ; dans chaque zone 
elles ont un caractère particulier et une 
physionomie déterminée par leur éléva- 
tion au-dessus du niveau de la mer , et par 
la différence du sol et du climat. 

Dans le nord de l'Europe on peut con- 
sidérer Comme des steppes ces bruyères 
qui sont couvertes d'une seule espèce de 
plantes dont la végétation étouffe celle des 
autres , et qui s'étend depuis la pointe de 
Jutland jusqu'à l'embouchure de l'Escaut. 
Mais ces steppes peu étendues et parse- 
mées de collines ne peuvent se comparer 
aux llanos et 3iux pampas de l'Amérique 



SUR LES STEPPES. 7 

méridionale, ni aux savannes du Mis- 
souri ^ et du fleuve Mine de Cuivre , où 
errent le bison au poil floconneux , et le pe- 
tit bœuf musqué. 

Les plaines de l'intérieur de l'Afrique 
développent un aspect plus grand et plus 
imposant. Comme la vaste étendue du 
grand océan, ce n'est qu'à une époque 
encore récente qu'on s'est hasardé à les 
parcourir. Ces plaines font partie d'une 
mer de sable qui, à l'est, sépare des ré- 
gions fertiles , ou qui les entoure entière- 
ment comme des îles j tel on voit le désert 
voisin des monts basaltiques d'Haroutcli% 
où l'oasis de Siouah, riche en dattiers^ re- 
cèle les ruines du temple d'Ammon , in- 
dices vénérables d'une ancienne civilisa- 
tion. Aucune rosée , aucune pluie ne vient 
humecter cette surface déserte , ni déve- 



lO CONSIDÉRATIONS 

marche de Tafilet à Timbouctou ou de 
Mourzouk à Bornou : entreprises hardies 
dont la possibilité repose sur l'existence 
du chameau , le navire du désert ^, comme 
l'appellent les anciennes chroniques de 
l'orient. 

Ces plaines d'Afrique occupent un es- 
pace près de trois fois égal à celui de la mer 
Méditerranée. Elles sont situées sous le 
tropique et dans son voisinage, et cette 
position détermine leur caractère. Au con- 
traire , dans la partie orientale de l'ancien 
continent , le même phénomène géolo- 
gique est particulier à la zone tempérée. 

C'est sur le dos des montagnes centrales 
de l'Asie , entre le mont d'Or ou Altaï et 
le Tsoung-ling *% depuis la grande mu- 
raille de la Chine jusqu'au-delà du Thian- 



SUR LES STEPPES. 11 

Clian ou des Monts-Célestes et vers le lac 
d'Aral , que s'étendent , dans une longueur 
de plus de deux mille lieues , les steppes 
les plus élevées et les plus vastes du 
inonde. Quelques - unes sont des plaines 
couvertes d'herbes ; d'autres se parent de 
plantes salines, toujours vertes , grasses et 
articulées. Un grand nombre brillent au 
loin d'efïlorescences muriatiques qui se 
cristallisent en forme de lichens et qui 
couvrent le sol glaiseux de taches éparses 
semblables à de la neige nouvellement 
tombée. 

Ces steppes tartares et mongoles , in- 
terrompues par diverses chaînes de mon- 
tagnes, séparent, des peuples encore gros- 
siers du nord de l'Asie , la race des 
hommes anciennement civilisés , qui , 
depuis un temps immémorial , habitent 



12 COKSIDÉRATIOiNS 

le Tibet et rHindoustaii. Eiles ont exercé 
aussi de rinflueiîce sur les diverses desti- 
nées de l'espèce humaine. Elles ont refoulé 
la population vers le sud, et bien plus 
que l'Himalaya , bien plus que les cimes 
glacées de Sirinagor et de Gorka , inter- 
cepté les rapports des nations dans le 
nord ; eiles ont opposé des barrières in- 
surmontables à l'introduction de moeurs 
plus douces, et au génie créateur des arts. 

Mais ce n'est pas seulement sous ces 
rapports que l'histoire doit considérer les 
plaines de l'intérieur de l'Asie. Elles ont 
plus d'une fois répandu sur toute la terre 
le malheur et la dévastation. Les peuples 
pasteurs qui les habitent , tels que les 
Avars-, les -Mongols , les Alains et les 
Ouzes , ont ébranlé le monde. Si dans les 
temps anciens la première culture de l'es- 



SUR LES STEPPES. l3 

prit, comme la lumière vivifiante du so- 
seil , a dirigé sa marche d'orient en occi- 
dent 5 à mie époque plus récente la 
barbarie et la grossièreté des mœurs , sui- 
vant la même direction , ont menacé de 
voiler l'Europe d'un nuage épais. Une 
race de pasteurs basanés * * , de race Tou- 
ki-ouiché ou Turque , les Hiongnoux , 
habitait sous des tentes de peaux la steppe 
élevée de Gobi. Une partie de la race , 
long - temps formidable à la puissance 
chinoise , fut repoussée au sud vers l'Asie 
intérieure. Ce choc des peuples se pro- 
pagea sans discontinuer jusqu'à l'Oural 
dans l'ancien pays des Finois : de là s'é- 
lancèrent les Huns , les Rhasars , les 
Avars, et résultèrent des mélanges nom- 
breux de peuples asiatiques : les armées 
des Huns se montrèrent d'abord sur le 
Yolga , puis en Pannonie , aux bords de 



l4 CONSIDÉRATIONS 

la Loire , et enfin sur les rives du Pô , 
dévastant ces belles campagnes si riche- 
ment plantées . où , depuis le temps d'An- 
ténor , le travail de l'homme entassait 
monumens sur monumens. Ainsi des dé- 
serts de la Mongolie s'échappa avec furie 
un souffle mortel qui vint étouffer sur le 
sol cisalpin la fleur délicate des arts , cul- 
tivée avec tant de soins pendant une lon- 
cfue suite de siècles. 

Quittons les steppes salines de l'Asie , 
les bruyères de l'Europe ornées en été de 
fleurs rougeâtres abondantes en miel , et 
les déserts de l'Afrique dénués de plantes. 
Retournons aux plaines de l'Amérique mé- 
ridionale, dont j'ai commencé à ébaucher 
le tableau. 

L'intérêt que ce tableau peut inspirer 



SUR LES STEPPES. l5 

à l'observateur, est purement celui qu'il 
tient de la nature. On n'y rencontre point 
d'oasis qui rappelle le souvenir d'anciens 
habitans , point de pierres taillées ** , 
point d'arbre fruitier devenu sauvage, qui 
attestent les travaux de générations étein- 
tes. Ce coin du monde , comme s'il était 
étranger aux destinées du genre humain , 
et qu'il n'existât que pour le présent , est 
le théâtre de la vie libre des animaux et 
des plantes. 

La steppe s'étend depuis la chaîne cd- 
tière des montagnes de Caracas, jusqu'aux 
forêts de la Guyane ; depuis les monts 
neigeux de Merida , sur la pente desquels 
le lac de natron d'Urao est un objet de la 
superstition religieuse des indigènes, jus- 
qu'au grand Delta que l'Orénoque forme à 
son embouchure. Elle se prolonge au sud- 



3 6 CONSIDÉRATIONS 

ouest comme un bras de mer '^, au - delà 
des rives du Meta et du Yichada , jus- 
qu'aux sources non visitées du Guaviare , 
ou même jusqu'à ce groupe de montagnes 
isolées 5 que les guerriers espagnols , par 
un jeu de leur active imagination , ap- 
pelèrent le Paramo de la summa Paz , 
comme s'il était l'heureux séjour d'une paix 
perpétuelle. 

Ce désert occupe un espace de plus de 
1 6,000 lieues carrées. Le défaut de con- 
naissances géographiques l'a quelquefois 
fait représenter comme s'étendant sans in- 
terruption et conservant la même largeur 
jusqu'au détroit de Magellan; on ne fai- 
sait pas attention à la plaine boisée '^ du 
fleuve des Amazones , qui est bornée au 
nord et au sud par les steppes herbeuses 
de l'Apouré et du Rio de la Plata. Les 



SUR LES STEPPES. IH 

Andes de Cocliabamba et le groupe des 
montagnes du Brésil envoient, entre la 
province de Qiiquitos et le détroit ter- 
restre de ^ illabella des dos de montagnes 
isolées qui se rapprochent les unes des 
autres. Une plaine étroite unit les liylœa 
du fleuve des Amazones aux pampas de 
Buenos-Ayres. Celles-ci égalent trois fois 
les llanos de Venezuela en superficie. 
Leur étendue est si prodigieuse, qu'au 
nord elles sont bornées par des bosquets 
de palmiers , et au sud par des neiges éter- 
nelles. Les touyous, oiseaux de la famille 
des casoars, sont indigènes de ces pampas, 
ainsi que des bordes de chiens devenus 
sauvages ""^ qui vivent en société dans des 
antres souterrains , et qui souvent atta- 
quent avec acharnement l'homme pour la 
défense de qui combattaient les auteurs de 
leur race. 

L 2 



l8 CONSIDÉRATIONS 

Ainsi que le désert de Sahara , les 
llanos, ou les plaines septentrionales de 
l'Amérique du sud, sont situées dans la 
zone torride. Deux fois chaque année, leur 
aspect change totalement ; tantôt nues 
comme la mer de sable de Libye , tantôt 
couvertes d'un tapis de verdure comme 
les steppes élevées de l'Asie moyenne. 

C'est un travail satisfaisant , et cepen- 
dant difficile pour la géographie générale, 
de comparer la constitution physique des 
contrées les plus distantes , et de présen- 
ter en peu de lignes le résultat de cette 
comparaison. Des causes multipliées , et 
en partie encore peu développées *^ con- 
tribuent à diminuer la chaleur et la séche- 
resse dans le nouveau monde. 

Le peu de largeur de ce continent dé- 



SUR LES STEPPES. IQ 

coupé de mille manières dans les régions 
éqiiiuoxiales au nord de Féqualeur; son 
prolongement vers les pôles glacés; l'o- 
céan dont la surface non interrompue est 
balayée par les vents alises ; l'aplatisse- 
ment de la côte orientale 5 des courans 
d'eau très froide , qui se portent depuis 
le détroit de Magellan jusqu'au Pérou ; de 
nombreuses chaînes de montagnes rem- 
plies de sources , et dont les sommets cou- 
verts de neige s'élèvent bien au-dessus 
de la région des nuages ; l'abondance de 
fleuves immenses qui , après des détours 
multipliés , vont toujours chercher les 
côtes les plus lointaines ; des déserts non 
sablonneux et par conséquent moins sus- 
ceptibles de s'imprégner de chaleur ; des 
forêts impénétrables qui couvrent les plai- 
nes de l'équateur remplies de rivières , et 
qui, dans les parties du pays les plus éloi- 



20 COiSSIDERATIONS 

gnées de l'océan et des montagnes, don- 
nent naissance à des masses énormes d'eau 
qu'elles ont aspirées ou qui se forment par 
l'acte de la végétation ; toutes ces causes 
produisent , dans les parties basses de 
l'Amérique , un climat qui contraste sin- 
gulièrement par sa fraîcheur et son humi- 
dité avec celui de l'Afrique. C'est à elles 
seules qu'il faut attribuer cette végéta- 
tion si forte , si abondante , si riche en 
sucs , et ce feuillage si épais qui forment 
le caractère particulier du nouveau con- 
tinent. 

S'il est vrai que sur l'un des côtés de 
notre planète l'air est plus humide que sur 
l'autre , la comparaison de leur état actuel 
suffit pour résoudre le problème de cette 
inégalité. Le physicien n'a pas besoin de 
couvrir du voile de fables géologiques 



SUR LES STEPPES. 21 

rexplicaliou de pareils pliénojiiènes , de 
supposer que ce n'est qu'à des époques dif- 
férentes qu'a cessé sur notre planète la 
lutte des élémens portant avec elle la des- 
truction, ou enfin d'avancer que, sembla- 
ble à une île marécageuse, séjour des ser- 
pens et des crocodilles , TAmérique n'est 
sortie du sein des eaux que long -temps 
après les autres parties du monde '^. 

L'Amérique méridionale a , sans doute , 
une ressemblance frappante avec la pé- 
ninsule sud-ouest de l'ancien continent , 
par sa forme , ses contours, et la direction 
de ses côtes. Mais la structure intérieure 
du sol , et la position relative des régions 
contiguës occasionent en Afrique cette ari- 
dité étonnante qui, dans un espace im- 
mense, s'oppose au développement de la 
vie organique. Les quatre cinquièines de 



22 CONSIDÉRATFONS 

r Amérique méridionale sont situés au-delà 
de l'équateur , et par conséquent dans un 
hémisphère qui , à raison de ses grandes 
masses d'eau , et par une infinité d'autres 
causes, est plus frais et plus humide *^ que 
notre hémisphère boréal ; et c'est à celle- 
ci qu'appartient la partie la plus considé- 
rable de l'Afrique. 

Les steppes de l'Amérique méridionale 
ou llanos ont, de l'est à l'ouest, trois fois 
moins d'étendue que les déserts de l'A- 
frique. Les premières sont rafraîchies par 
les vents alises ; les seconds, placés sous 
le même parallèle que l'Arabie et la Perse 
méridionale , ne sont visités que par des 
courans d'air qui ont passé sur de vastes 
régions d'où se réfléchit une chaleur brû- 
lante. Déjà le respectable père de l'his- 
toire , Hérodote , dont le mérite a été si 



SUR LES STEPPES. 2^ 

long -temps méconnu, vraiment pénétré 
de ce sentiment qui porte à observer la na- 
ture en grand , a dépeint les déserts du 
nord de l'Afrique, ceux del'Yémen, du 
Kerman , du INIekliran ( la Gédrosie des 
anciens ) , et même ceux du Moultan dans 
rinde antérieure , comme une seule mer 
de sable '^ continue. 

A l'effet du souffle embrasé des vents 
de terre , se joint encore en Afrique , au- 
tant du moins que nous la connaissons , le 
manque de grandes rivières , de forêts et 
de hautes montagnes exlialant des vapeurs 
aqueuses et produisant du froid. On ne voit 
des neiges éternelles que sur la partie occi- 
dentale *° de l'Atlas, dont la chaîne ré- 
trécie , aperçue de profil par les navi- 
gateurs anciens, leur parut une masse 
aérienne et isolée , destinée à soutenir le 



22 CONSIDÉRATfONS 

rAinérique méridionale sont situés au-delà 
de l'équateur , et par conséquent dans un 
hémisphère qui , à raison de ses grandes 
masses d'eau , et par une infinité d'autres 
causes, est plus frais et plus humide '^ que 
notre hémisphère boréal ; et c'est à celle- 
ci qu'appartient la partie la plus considé- 
rable de l'Afrique. 

Les steppes de l'Amérique méridionale 
ou llanos ont, de l'est à l'ouest, trois fois 
moins d'étendue que les déserts de l'A- 
frique. Les premières sont rafraîchies par 
les vents ahsés ; les seconds, placés sous 
le même parallèle que l'Arabie et la Perse 
méridionale , ne sont visités que par des 
courans d'air qui ont passé sur de vastes 
régions d'où se réfléchit une chaleur brû- 
lante. Déjà le respectable père de l'his- 
toire , Hérodote , dont le mérite a été ^\ 



SUR LES STEPPES. ^^ 

long -temps méconnu, vraiment pénétré 
de ce sentiment qui porte a observer la na- 
ture en grand, a dépeint les déserts du 
nord de l'Afrique, ceux derYémen, du 
Kerman , du Mekliran ( la Gédrosie des 
anciens ) , et même ceux du Moultan dans 
rinde antérieure , comme une seule mer 
de sable '^ continue. 

A l'effet du souffle embrasé des vents 
de terre , se joint encore en Afrique , au- 
tant du moins que nous la connaissons , le 
manque de grandes rivières , de forêts et 
de hautes montagnes exhalant des vapeurs 
aqueuses et produisant du froid. On ne voit 
des neiges éternelles que sur la partie occi- 
dentale *° de l'Atlas, dont la chaîne ré- 
trécie , aperçue de profil par les navi- 
gateurs anciens, leur parut une masse 
aérienne et isolée , destinée à soutenir le 



2i CONSIDÉRATIONS 

ciel. Prolongée à l'est jusqu'au Dakoul, où 
fut cette dominatrice des mers , Cartilage 
dont les ruines même ont disparu , et , 
formant , à peu de distance des côtes , une 
chaîne , barrière de la Gétulie , cette mon- 
tagne arrête le vent frais du nord , et les 
vapeurs qu'il a balayées à la surface de la 
Méditerranée. 

C'est probablement aussi au- dessus de 
la limite inférieure des neiges , que s'élè- 
vent les monts de la lune*' ou al homri, 
dont on rapporte sans raison que de l'est 
à l'ouest ils forment une chaîne entre 
les plaines élevées de l'Abyssinie ( le 
Quito de l'Afrique) , et les sources du Sé- 
négal. La cordillère de Lupata même , 
qui longe la côte orientale d'Afrique à 
Mosambique et au Monomotapa , comme 
les Andes serrent au Pérou la côte occi- 



SUR LES STEPPES. 25 

dentale de rAméiiqiie , est couverte de 
glaces éternelles dans le pays de Manica 
riche en or. Mais ces montagnes abon- 
dantes en sources , sont très éloignées de 
l'immense désert qui s'étend depuis la 
pente méridionale de l'Atlas jusqu'au Ni- 
ger, dont les eaux coulent vers FOrient. 

Ces causes réunies d'aridité et de cha- 
leur n'auraient peut - être pas été suffi- 
santes pour changer le plateau de l'A- 
frique en une affreuse mer de sable , si 
quelque grande révolution de la nature , 
par exemple , une irruption de l'Océan 
n'avait pas enlevé jadis à cette surface les 
plantes et la terre végétale qui la cou- 
vraient. Quelle fut l'époque de cette ca- 
tastrophe ? Quelle force détermina cette 
irruption ? c'est ce qui est profondément 
caché dans la nuit des temps. Peut - être 



30 CONSIDÉRATIONS 

fut-elle un effet du remous '* , de ce cou- 
rant impétueux qui pousse les eaux échauf- 
fées du golfe de Mexique au-delà du banc 
de Terre-Neuve, jusque sur les côtes de 
notre continent , et qui charrie les cocos 
des Antilles sur les rives de l'Irlande et de 
la Norvège, Encore aujourd'hui, au moins 
un des bras de ce courant se dirige des 
Açores au sud-est^ et va frapper, avec une 
violence souvent funeste aux navigateurs, 
la côte occidentale de l'Afrique, bordée de 
monticules sablonneux. Tous les rivages 
de la mer (et je citerai entre autres ceux 
de la côte du Pérou , entre Coquimbo et 
Amotapé ) prouvent combien, dans les 
régions de la zone torride, où sous un 
ciel d'airain ni les lécidées ni aucun autre 
lichen *^ ne peuvent végéter , il s'écoule 
des siècles, et peut-être des milliers d'an- 
nées avant que le sable mouvant puisse 



SUR LFS STEPPES. ^^^ 

offrir aux racines des plantes un point 
d'ap])ui assuré. 

Ces considérations expliquent comment, 
malgré leur ressemblance extérieure de 
forme , l'Afrique et l'Amérique offrent des 
différences si tranchées dans leur tempé- 
rature relative , et dans le caractère de 
leur végétation. Quoique la steppe de l'A- 
mérique méridionale soit couverte d'une 
légère couche de terre végétale, quoi- 
qu'elle soit arrosée périodiquement par 
des ondées de pluies , et ornée de grami- 
nées d'une végétation magnifique, elle n'a 
cependant pu engager les peuples voisins 
à abandonner les belles vallées de Cara- 
cas 5 les bords de la mer, ni le bassin im- 
mense de rOrénoque , pour venir errer 
dans une solitude privée d'arbres et de 
sources. Aussi > à l'arrivée des premiers 



28 CONSIDÉRATIONS 

colons européens et africains , la trouva- 
t-on presque inhabitée. 

Les ilanos sont , à la vérité , propres à 
la nourriture du bétail ; mais l'éducation 
des animaux qui donnent du lait ''^ était 
inconnue aux habitans primitifs du nou- 
veau continent. Aucun des peuples amé- 
ricains ne cherchait à mettre à profit les 
avantages que sous ce rapport leur offrait 
la nature. Dans les sa vannes du Canada 
occidental , à Quivira et autour des ruines 
colossales du château des Aztèques , cette 
Palmyre de l'Amérique , qui s'élève so- 
litairement dans le désert auprès des rives 
du Gyla, on voit paître deux races indi- 
gènes d'animaux à cornes. Le moufflon 
aux longues cornes, souche primitive de 
notre mouton , erre sur les rochers cal- 
caires , arides et pelés de la Californie. Les 



Sl'K LES STEPPES. 29 

vigognes, les al[)acas et les lamas, tous 
l'essemblans au chameau, appartiennent 
à la péninsule méridionale. INIais ces ani- 
maux utiles ont , à l'exception du lama, 
conservé, depuis des siècles, leur anti- 
que liberté. L'usage du lait et du fromage 
est, ainsi que la possession et la culture des 
plantes céréales *" un des traits distinctifs 
qui caractérisent les peuples de l'ancien 
monde. 

Si quelques-uns ont passé par le nord 
de l'Asie sur la côte occidentale d'Amé- 
rique , et , craignant une température 
moins froide ""^^ ont longé les sommets 
élevés des Andes pour aller au sud, cette 
migration a eu lieu par des routes où ces 
vo3'ageurs ne pouvaient transporter avec 
eux ni leurs troupeaux , ni leurs cé- 
réales. Peut - être lorsque l'empire des 



30 CONSIDÉRATIONS 

Hiongnoux long-temps ébranlé s'écroula , 
la marche de cette tribu puissante occa- 
siona-t-elle une migration de peuples du 
nord-est de la Chine et de la Corée, et alors 
des Asiatiques policés passèrent-ils dans le 
nouveau continent ? Si ces nouveaux ve- 
nus avaient été des habitans des steppes, 
où l'agriculture est inconnue , cette hypo- 
thèse hardie , et peu favorisée jusqu'à 
présent par la comparaison des langues , 
pourrait au moins expliquer ce manque 
surprenant des plantes céréales propre- 
ment dites, qui est particulier au nouveau 
continent j peut-être une colonie de prêtres, 
battue par la tempête , aborda-t-elle aux 
côtes de la Californie? événement qui pro- 
duisit des idées mystiques relativement à la 
navigation , et dont l'histoire de la popula- 
tion du Japon^^ , au t-emps de Djindi-Hoang- 
ti noiis fournit un exemple mémorable. 



SUR LES STEPPES. 3l 

La vie pastorale , cet intermédiaire 
bienfaisant qui attache les hordes no- 
mades de chasseurs à un sol abondant en 
herbes, et qui les prépare à l'agriculture, 
n'était pas moins inconnue aux habitans 
primitifs de l'Amérique. C'est dans cette 
ignorance qu'on doit chercher la cause 
du défaut de population des steppes de 
l'Amérique méridionale. Aussi est-ce avec 
plus de liberté que l'énergie de la nature 
s'y est développée dans une si grande 
variété de formes organiques. Elle n'y a 
connu de bornes que celles qu'elle s'est 
données, ainsi que dans la vie qu'elle 
prodigue aux végétaux au sein des forets 
de l'Orénoque , où Vhjmenea et le lau- 
rier à tige gigantesque ne redoutent pas 
la main destructrice de l'homme , mais 
seulement les circonvolutions vigoureuses 
des plantes grimpantes qui les étouffent. 



32 CONSrOÉKATIONS 

Les agoutis, les petits cerfs mouchetés, 
les tatous cuirassés qui , semblables aux 
rats, se glissent dans la retraite souter- 
raine du lièvre effrayé , des troupeaux de 
cabiais indolens , des chinclies agréable- 
ment rayés par bandes , jnais dont l'odeur 
empeste l'air, le grand lion sans crinière, 
les jaguars mouchetés , nommés tigres 
dans ces contrées, et assez robustes pour 
traîner au haut d'une colline le jeune tau- 
reau qu'ils ont tué , tous ces animaux et 
une multitude d'autres ''^ parcourent la 
plaine dénuée d'arbres. 

Habitable en quelque sorte pour eux 
seuls , elle n'aurait pu fixer aucune des 
hordes nomades qui, de même que les 
Hindoux, préfèrent la nourx^iture végé- 
tale , si des palmiers en éventail , les mau- 
rïtia y n'y étaient pas dispersés çà et là. 



SUR LES STEPPES. 33 

Elles sont justement célèbres les qualités 
bienfaisantes de cet arbre de vie'*^. Seul il 
nourrit, à l'emboucliure de rOrénoque,la 
nation indomptée des Guaranis, qui ten- 
dent avec art d'un tronc à l'autre des nattes 
tissues avec la nervure des feuilles du 
mauritia , et , dans la saison des pluies , 
quandleDelta est inondé, semblables à des 
singes , vivent au sommet des arbres. 

Ces habitations suspendues sont en 
partie couvertes avec de 'la glaise. Les 
femmes allmnent sur cette couche humide 
le feu nécessaire aux besoins du ménage ; 
et le voyageur qui , pendant la nuit , na- 
vigue sur le fleuve, aperçoit de longues 
files de flammes à une grande hauteur en 
l'air , et absolument séparées de la terre. 
Les Guaranis doivent leur indépendance 
physique , et peut-être aussi leur indépen- 
L 3 



34 CONSIDÉRATIONS 

dance morale, au sol mouvant, tom^beux et 
à moitié liquide qu'ils foulent d'un pied lé- 
ger, et à leur séjour sur les arbres ; républi- 
que aérienne, où l'enthousiasme religieux 
ne conduira jamais un 50^/f^^ américain ^°. 

Le mauritia ne procure pas seulement 
aux guaranis une habitation sûre , il leur 
fournit aussi des mets variés. Avant que la 
tendre enveloppe des fleurs paraisse sur 
l'individu mâle, et seulement à ce période 
delà végétation, la moelle du tronc recèle 
une farine analogue au sagou. Comme la 
farine contenue dans la racine du manioc, 
elle forme en se séchant des disques min- 
ces de la nature du pain. De la sève fer- 
mentée de cet arbre , les Guaranis font un 
vin de palmier doux et enivrant. Les 
I fruits encore frais, recouverts d'écaillés 

comme les cônes du pin, donnent, ainsi 



SUR LES STEPPES. 35 

que le bananier et laplapartdes frnitsde la 
zone torride, une nourriture variée, sui- 
vant qu'on en fait usage après l'entier dé- 
veloppen,ent de leur principe sucré, ou 
auparavant lorsqu'ils ne contiennent en- 
core qu'une pulpe abondante. Ainsi nous 
trouvons , au degré le plus bas de la civi- 
iisation lunnaine , l'existence d'une peu- 
plade enchaînée à une seule espèce d'ar- 
bre , semblable à celle de ces insectes qui 
ne subsistent que par certaines parties 
d'une fleur. 

Depuis la découverte du nouveau con- 
tment , la plaine est devenue moins inha- 
bitable. Pour faciliter les relations entre 

la côte et la Guyane, on a bàti quelques 
villes- sur le bord des rivières de la 
steppe, et on a commencé à élever des 
bestiaux dans toutes les parties de cet es- 



35 CONSIDÉRATIONS 

pace immense. On rencontre , à des jour- 
nées de distance les unes des autres, des 
huttes isolées construites en claies de ro- 
seaux attachées avec des courroies et cou- 
vertes de peaux de bœuf. Entre ces habi- 
tations grossières, on voit errer dans la 
steppe des troupeaux innombrables de 
bœufs, de chevaux, et de mulets deve- 
nus sauvages. L'accroissement prodigieux 
de ces animaux de l'ancien monde , est 
d'autant plus surprenant que les dangers 
qu'ils ont à combattre sous cette zone sont 
plus nombreux. 

Lorsque , par l'effet vertical des rayons 
du soleil qu'aucun nuage n'arrête, l'herbe 
brûlée tombe en poussière, le sol endurci 
se crevasse , comme s'il était ébranlé par 
de violens tremblemens de terre. Alors , 
si des vents opposés viennent à se heurter 



SUR LES STEPPES. 37 

à sa surface, et si leur choc se termine par 
produire un niouvenient circulaire, la 
plaine offre un spectacle extraordinaire. 
Pareil à une vapeur, le sable s'élève au 
milieu du tourbillon raréfié et peut-être 
chargé d'électricité, tel qu'une nuée en 
forme d'entonnoir '% qui avec sa pointe 
glisse sur la terre, et semblable à la trombe 
bruyante redoutée du navigateur expéri- 
menté. Le ciel qui paraît abaissé ne jette 
qu'un demi-jour trouble et livide sur la 
plaine désolée. L'horizon se rapproche 
tout à coup. 11 resserre le désert et le cœur 
de l'homme. Suspendu dans l'atmosphère 
qu'il voile d'un nuage épais, le sable em- 
brasé et poudreux augmente la chaleur 
étouffante del'air'^ Au lieu de fraîcheur , 
le vent d'est apporte une ardeur nouvelle 
en chariant les émanations brûlantes d'un 
terrahi long-temps échauffé. 



38 CONSIDÉRATIONS 

Les flaques d'eau que protégeait le pal- 
mier dont le soleil a fané la verdure , dis- 
paraissent peu à peu. De même que dans 
les glaces du nord les animaux s'engour- 
dissent, de même ici le crocodile et le boa, 
profondément enfoncés dans la glaise des- 
séchée , s'endorment sans mouvement. 
Partout l'aridité annonce la mort , et par- 
tout elle poursuit le voyageur altéré, déçu 
par le jeu des rayons de lumière réfractés, 
qui lui présentent le fantôme d'une sur- 
face ondulée ^^. Enveloppés de nuages 
de poussière , tourmentés par la faim et 
par une soif ardente , de toutes parts er- 
rent les bestiaux et les chevaux. Ceux-là , 
faisant entendre des nmgissemens sourds, 
ceux-ci , le cou tendu dans une direction 
contraire à celle du vent^ aspirent for- 
tement l'air pour découvrir , par la moi- 
teur de son courant „ le voisinage d'une 



SUR LES STEPPES. 3g 

lia que d'eau non entièrement évaporée. 

Les mulets plus circonspects et plus ru- 
sés cherchent à apaiser leur soif d'une 
autre manière. Un végétal de forme sphé- 
rique , et portant de nombreuses canne- 
lures, le melocactus ^^, renferme, sous 
son enveloppe hérissée, une moelle très 
aqueuse. Le mulet , à l'aide de ses pieds 
de devant écarte les piquans, approche 
ses lèvres avec précautions , et se hasarde 
à boire le suc rafraîchissant. Mais ce n'est 
pas toujours sans danger qu'il peut puiser 
à cette source végétale vivante. On voit 
souvent des animaux dont le sabot est es- 
tropié par les piquans du cactus. 

A la chaleur brûlante du jour succède 
la fraîcheur d'une miit qui égale le jour 
en durée ; mais les bestiaux et les chevaux 



4o CONSIDÉRATIONS 

ne peuvent inêiiie alors jouir du repos. 
Pendant leur sommeil , des chauve-souris 
monstrueuses se cramponnent sur leur dos 
comme des vampires , leur sucent le sang 
et leur occasionent des plaies purulentes , 
où s'établissent les liippobosques , les mos- 
quites , et une foule d'autres insectes à ai- 
guillon. Telle est l'existence douloureuse 
de ces animaux , dès que l'ardeur du soleil 
a fait disparaître l'eau de la surface de la 
terre. 

Quand , après une longue sécheresse , 
s'approche enfin la saison bienfaisante des 
pluies 5 soudain la scène change ^^ dans le 
désert. Le bleu foncé du ciel , jusqu'alors 
sans nuage , prend une teinte plus claire. 
A peine reconnaît-on pendant la nuit l'es- 
pace obcur de la Croix ^ constellation du 
pôle austral. La légère phosphorescence 



SUR LES STEPPES. 4^ 

des imées de Magellan perd son éclat. Les 
étoiles verticales de l'Aigle et du Serpen- 
taire brillent d'une lumière tremblante , 
qui ne ressemble plus à celle des planètes 
Il s'élève dans le sud des nuages isolés 
qui paraissent des montagnes éloignées. 
Les vapeurs s'étendent comme un brouil- 
lard sur tout l'horizon. Les coups de ton- 
nerre annoncent dans le lointain la pluie 
vivifiante. 

A peine la surface de la terre est-elle 
humectée, que le désert couvert de va- 
peurs se revêt de killingia , de pasjpa- 
lum aux panicules nombreuses , et d'une 
infinité de graminées. A la lumière, la 
sensitive herbacée développe ses feuilles 
endormies, et salue le soleil levant, comme 
les plantes aquatiques en ouvrant leurs 
fleurs délicates, et les oiseaux par leurs 



4^ CONSIDÉRATIONS 

chants harmonieux. Les chevaux et les 
bestiaux bondissent dans la plaine. Le ja- 
guar agréablement moucheté se cache 
dans l'herbe haute et touffue ; par un saut 
léger, à la manière des chats, il s'élance 
comme le tigre d'Asie , pour saisir les ani- 
maux au passage. 

Quelquefois, si l'on en croit les récits des 
naturels , on voit sur le bord des marais 
la glaise humide s'élever en forme de 
mottes ^7 • puis on entend un bruit violent 
comme celui de l'explosion de petits vol- 
cans vaseux : la terre soulevée est lancée 
en l'air. Celui à qui ce phénomène est con- 
nu , fuit dès qu'il s'annonce ; car un mons- 
trueux serpent aquatique, ou un croco- 
dile cuirassé sort de son tombeau aux 
premières ondées de pluie et se réveille de 
sa mort apparente. 



SUR LES STEPPES. 4^ 

Les rivières qui bornent la plaine au 
sud , TAraca , l'Apouré , et le Payara , se 
gonflent peu à peu. Alors la nature con- 
traint à mener la vie des amphibies , ces 
mêmes animaux qui , dans la première 
moitié de Tannée , mouraient de soif sur 
un sol aride et poudreux. Une partie du 
désert présente l'image d'une vaste mer 
intérieure ^^ Les jumens se retirent avec 
leurs poulains sur les bancs élevés qui, 
semblables à des îles, sortent de la surface 
des eaux. Chaque jour l'espace non inondé 
se rétrécit. Les animaux pressés les uns 
contre les autres et privés de pâturage , 
nagent long-temps çà et là, et trouvent 
une nourriture cliétive dans les panicules 
fleuries des graminées qui s'élèvent au- 
dessus d'une eau brunâtre et en fermen- 
tation. Beaucoup de jeunes chevaux se 
noient ; beaucoup sont surpris par le cro- 



44 CONSIDÉRATIONS 

codile qui, de sa queue armée d'une crête 
dentelée , leur fracasse les os , puis les dé- 
vore. Souvent on voit des chevaux et des 
bœufs qui échappés à la voracité de ce fé- 
roce reptile , portent sur leurs cuisses les 
marques de ses dents pointues. 

Ce spectacle rappelle involontairement 
à l'observateur attentif la facilité de se 
plier à tout , dont la nature prévoyante a 
doué certains animaux et certains végé- 
taux. Le bœuf et le cheval, ainsi que les 
plantes céréales , ont suivi l'homme par 
toute la terre , depuis le Gange jusqu'au Rio 
de la Plata, depuis la côte d'Afrique jus- 
qu'aux plaines de l'Antisana plus élevées 
que le pic de Ténériffe^^. Ici, c'est le bou- 
leau habitant du nord, là, le dattier, qui 
mettent le bœuf fatigué à l'abri des rayons 
du soleil. La même espèce d'animaux qui, 



SUR LES STEPPES. 4^ 

dans l'est de FEurope, combat les ours et 
les loups, est sous un autre parallèle expo- 
sée aux attaques du tigre et du crocodile. 

Ce ne sont pas seulement les crocodiles 
et les jaguars qui , dans l'Amérique méri- 
dionale, dressent des embûclies au cheval- 
Cet animal a aussi parmi les poissons un 
ennemi dangereux. Les eaux maréca- 
geuses de Béra et de Rastro^° sont rem- 
plies d'anguilles électriques, dont le corps 
gluant, parsemé de taches jaunâtres, en- 
voie de toutes parts et spontanément une 
commotion violente. Ces gymnotes ont 
cinq à six pieds de long ; ils sont assez 
forts pour tuer les animaux les plus ro- 
bustes , lorsqu'ils font agir à la fois et dans 
une direction convenable leurs organes , 
armés d'un appareil de nerfs nmltipliés. 
A Uritucu on a été obligé de changer le 



4^ CONSIDÉRATIONS 

cheftnin de la steppe, parce que le nombre 
de ces anguilles s'était tellement accru 
dans une petite rivière, que tous les ans 
beaucoup de chevaux frappés d'engour- 
dissement se noyaient en la passant à gué. 
Tous les poissons fuient l'approche de cette 
redoutable anguille. Elle surprend même 
l'homme qui , placé sur le haut du rivage, 
pêche à l'hameçon ; la ligne mouillée lui 
communique souvent la commotion fatale. 
Ici , le feu électrique se dégage même du 
fond des eaux. 

La pêche des gymnotes procure un 
spectacle pittoresque. Dans un marais 
que les Indiens enceignent étroitement^ 
on fait courir des mulets et des chevaux , 
jusqu'à ce que le bruit extraordinaire ex- 
cite à l'attaque ces poissons courageux. 
On les voit nager comme des serpens sur 



SUR LES STEPPES. 4? 

la superficie des eaux , et se presser adroi- 
teiiient sous le ventre des chevaux. Plu- 
sieurs de ceux-ci succombent à la violence 
des coups invisibles; d'autres haletans , la 
crinière hérissée, les yeux hagards, étin- 
celans et exprimant l'angoisse , cherchent 
à éviter l'orage qui les menace ; mais les 
Indiens , armés de longs bambous , les 
repoussent au milieu de l'eau. 

Peu à peu l'impétuosité de ce combat 
inégal diminue. Les gymnotes fatigués se 
dispersent comme des nuées déchargées 
d'électricité ; ils ont besoin d'un long re- 
pos et d'une nourriture abondante pour 
réparer ce qu'ils ont dissipé de force gal- 
vanique. Leurs coups de plus en plus fai- 
bles donnent des commotions moins sen- 
sibles. Effrayés par le bniit du piétinement 
des chevaux , ils s'approchent craintifs du 



48 CONSIDÉRATIONS 

bord du marais, là on les frappe avec des 
harpons ; puis on les entraîne dans la 
steppe au moyen de hâtons secs et non 
conducteurs du fluide. 

Tel est le comhat surprenant des che- 
vaux et des poissons. Ce qui forme l'arme 
vivante et invisible de ces habitans de 
l'eau ; ce qui , développé par le contact de 
parties humides ^^ et hétérogènes , circule 
dans les organes des animaux et des plan- 
tes ; ce qui dans les orages embrase la 
voûte du ciel ; ce qui lie le fer au fer , et 
détermine la marche tranquille et rétro- 
grade de l'aiguille aimantée, découle d'une 
même source, comme les couleurs variées 
du rayon réfracté : tout se réunit dans une 
force unique et éternelle qui anime la na- 
ture , et règle les mouvemens des corps 
célestes. 



SUR LES STEPPES. 49 

Je pourrais terminer ici le tableau phy- 
sique du désert que j'ai tenté d'esquisser. 
Mais de même que sur l'océan notre ima- 
gination aime à s'occuper de l'image des 
côtes éloignées , de même , avant que le 
désert échappe à notre vue, jetons un 
coup d'œil rapide sur les régions qui l'en- 
vironnent. 

Le désert du nord de l'Afrique sépare 
deux races d'honnnes, qui originairement 
appartiennent à la même partie du monde, 
et dont la lutte toujours subsistante paraît 
être aussi ancienne que la fable d'Osiris et 
de Typhon '^'. Au nord de l'Atlas vivent 
des hommes à cheveux longs et non cré- 
pus, ayant le teint jaunâtre et les traits des 
habitans du Caucase. Au sud du Sénégal et 
du côté du Soudan, on trouve des peupla- 
des de nègres parvenues à différens degrés 

I. 4 



5o CONSIDÉRATIONS 

de civilisation. Dans l'Asie moyenne , les 
steppes de la Mongolie sont la ligne de dé- 
marcation entre la barbarie de la Sibérie, 
et l'antique civilisation de FHindoustan. 

Les plaines de l'Amérique sont aussi la 
borne où s'arrête le domaine de la demi- 
civilisation européenne ^^. Au nord, en- 
tre la chaîne des montagnes de Venezuela 
et la merdes Antilles, on rencontre, pres- 
sés les uns contre les autres , des villes 
industrieuses , des villages cliarmans , et 
des champs soigneusement cultivés. Le 
goût des arts , la culture des sciences et 
l'amour de la liberté civile y sont même 
développés depuis long-temps. 

Au sud , la steppe est entourée par une 
solitude sauvage et eft rayante. Des forêts 
âgées de milliers d'années^ et d'une épais- 



SUR LES STEPPES. 5l 

seur impénétable , remplissent la contrée 
humide située entre rOrénoqiie et le fleuve 
des Amazones. Des masses immenses de 
granit, couleur de plomb ^^ , rétrécissent 
le lit des rivières écumeuses. Les înonta- 
gnes et les forêts retentissent incessam- 
ment du fracas des cataractes, du rugis- 
sement des jaguars , et des hurlemens 
sourds ^"^ du singe barbu qui annonce la 
pluie. 

Dans les endroits où les eaux plus basses 
laissent un banc à découvert , un crocodile 
est étendu sans mouvement comme un ro- 
cher et la gueule béante. Son corps écail- 
leux est souvent couvert d'oiseaux ^^. 

Le boa à peau tigrée, la queue attachée 
à un tronc d'arbre , et le corps roulé sur 
lui-même , sûr de sa proie , se tient en em- 



52 CONSIDÉRATIONS 

buscade sur la rive. Il se déploie avec 
promptitude pour saisir au passage le 
jeune taureau ou quelque animal plus fai- 
ble; après Tavoir enveloppé d'une humeur 
visqueuse, il le fait entrer avec effort dans 
son gosier dilaté ^"^ . 

Au milieu de cette nature grande et sau- 
vage vivent des peuples de races et de 
civilisation diverses. Quelques-uns ^ sépa- 
rés par des langages dont la disseinblance 
est étonnante, sont nomades, entièrement 
étrangers à l'agriculture , se nourrissent 
de fourmis , de gomme et de terre "^^ , et 
sont le rebut de l'espèce humaine \ tels 
sont les O ton laques et les Jarourès. D'au- 
tres, comme les Maquiritains et les Makos, 
ont des demeures fixes , vivent des fruits 
qu'ils ont cultivés, ont de l'intelligence et 
des moeurs plus douces. De vastes espaces 



SUR LES STEλPES. 53 

entre le Cassiquiarè et rAtal)apo ne sont 
habités que par des singes réunis en so- 
ciété et par des tapirs. Des figures gravées 
sur des rochers ^^ prouvent que jadis cette 
sohtude a été le séjour d'un peuple par- 
venu à un certain degré de civilisation ; 
de même que la forme des langues qui 
appartiennent aux jnoimmens les plus 
durables des hommes , elles attestent les 
vicissitudes qu'éprouve le sort des peuples. 

Dans la steppe , cest le tigre et le cro- 
codile qui combattent le cheval et le tau- 
reau ; sur ses bords garnis de forets , et 
dans les régions sauvages de la Guyane , 
c'est l'homme qui est perpétuellement ar- 
mé contre l homme. Là , avec une avidité 
féroce , des peuplades entières boivent le 
sang de leurs ennemis : d'autres les é^-or- 
gent non armés en apparence , mais pré- 



54 CONSIDÉRATIONS 

parés au meurtre ^° par le poison dont est 
enduit l'ongle de leur pouce. Aussi les 
hordes les plus faibles, lorsqu'elles entrent 
dans la région des sables , effacent soigneu- 
sement avec leurs mains la trace de leurs 
pas timides. 

Ainsi l'homme se prépare à lui - même 
une vie inquiète et orageuse , soit que sa 
grossièreté tienne encore à celle des ani- 
maux , soit que l'éclat apparent de la civi- 
lisation lui assigne le degré le plus élevé. 
Le voyageur qui parcourt le globe , l'his- 
torien qui s'enfonce dans la nuit des âges , 
rencontrent sans cesse le tableau uniforme 
et désolant des dissensions de l'espèce hu- 
maine. 

C'est pourquoi celui qui , au milieu des 
discordes des peuples , cherche à reposer 



SUR LES STEPPES. 55 

son espiit, porte volontiers ses regards 
sur la vie paisible des" plantes et étudie 
les ressorts mystérieux qui meuvent l'u- 
ni vers ; ou bien , se livrant à cette noble 
impulsion dont le cœur de l'homme fut 
toujours animé , par un pressentiment se- 
cret il porte la vue vers les astres qui , 
obéissant aux lois immuables de l'harmo- 
nie, poursuivent leur carrière éternelle. 



ÉCLAIRCISSEMENS 



ET 



ADDITIONS 



ÉCLAIRCISSEMENS 

ET 

ADDITIONS 

' Le lac de Tacarigua , p. 3. 

Lorsque l'on pénètre dans l'intérieur du 
continent de l'Amérique méridionale, de- 
puis la côte de Caracas ou de Venezuela , 
située sous le dixième parallèle nord, jus- 
qu'aux frontières septentrionales du Bré- 
sil, sous la ligne , on traverse d'ahord une 
chaîne de montagnes très haute dirigée de 
l'ouest à l'est ; ensuite la grande steppe 
déserte et dénuée d'arbres ( ou les plaines 
appelées Uanos ) , qui s'étendent depuis 



6o CONSIDÉRATIONS 

le pied des montagnes côtières jusque sur la 
rive gauche de l'Orénoque ; enfin la ligne 
montagneuse qui occasione les cataractes 
d'Aturès et deMaypurè. Cette chaîne, que 
je nomme Sierra de la Parime ^ file entre 
les sources du Rio Esquibo et du Rio Branco 
vers les Guyanes française , nederlan- 
daise et anglaise. Elle est le siège de 
la singulière fable de l'El Dorado ; et con- 
fine au sud avec la plaine boisée oii le 
Rio Négro et l'Amazone ont formé leur 
lit. Celui qui voudra approfondir davan- 
tage ces rapports géographiques , pourra 
jeter un coup d'œil sur la grande carte 
de la Cruz Olmedilla, qui a produit tou- 
tes celles que Ton a publiées postérieu- 
rement 5 et qui cependant , d'après mes 
observations astronomiques pour détermi- 
ner la position des lieux , doit subir des 
chan£:emens essentiels. 



SUR LES STEPPES. 6l 

La chaîne côtière de Venezuela , consi- 
dérée SOUS le rapport géographique , ap- 
partient à la chaîne des Andes du Pérou . 
Celle-ci se partage au nœud des sources 
du Rio - Magdalena , au sud de Popoyan 
( 1° 55' à 2"" 2qI lat. N. ) , en trois chaînes , 
dont la plus orientale file vers les mon- 
tagnes neigeuses de Merida. Ces dernières 
s'abaissent vers le Paramo de las Rosas , 
dans la contrée montueuse de Quihor et 
de Tocuyo , qui unit la chaîne côtière de 
Venezuela à la cordillère de Cundina- 
marca. La chaîne côtière , semblable à un 
mur, se prolonge sans interruption de 
Porto - Cabello au cap Paria ; sa hau- 
teur mo^^enne est à peine de 750 toises. 
Cependant quelques sommets isolés , tels 
que celui que l'on nomme Silla de Caracas 
ou Cerro de Avila , orné de befaria , s'élè- 
vent à i3i6 toises au-dessus du niveau 



62 CONSIDÉRATIONS 

de la mer. Le rivage de Caracas porte 
partout des traces de dévastation. On 
reconnaît partout l'effet de l'action du 
grand courant qui se dirige d'orient en 
occident , et qui , après avoir morcelé les 
îles Caraïbes , a creusé le golfe des An- 
tilles. Les langues de terre d'Araya et de 
Chuparipari , et surtout la côte entre Cu- 
mana et Nueva Barcelona , offrent au 
géologue un aspect très remarquable. Les 
îles de Boracha , de Caracas et de Chi- 
manas sortent delà mer comme des tours, 
et attestent la redoutable puissance des 
flots destructeurs sur la chaîne de monta- 
gnes décharnée. Peut-être la mer des An- 
tilles fut - elle jadis , conmie la Méditer- 
ranée 5 un lac qui soudainement se réunit 
à f Océan. Les îles de Cuba , de Haïti et 
de la Jamaïque renferment encore les 
restes des hautes montagnes de schiste mi- 



SUR LES STEPPES. 63 

cacé qui bornaient cette mer dans le nord. 
Cest une chose frappante que , dans les 
points où ces trois îles sont le plus rap- 
prochées les unes des autres , se trouvent 
les cimes les plus élevées. On pourrait 
supposer que le principal noyau de cette 
chaîne de montagnes était situé entre le 
cap Tiburon et la pointe Morant. Les 
montagnes de cuivre (montanas de coLre), 
près de Saint - Yago de Cuba , n'ont pas 
encore été mesurées ; mais elles sont vrai- 
semblablement plus élevées que les mon- 
tagnes bleues de la Jamaïque ( ii38 toi- 
ses) , dont la hauteur surpasse celle du 
passage du Saint-Gothard ( io65 toises ). 
J'ai développé mes conj ectures sur la forme 
du lit de l'Océan atlantique , et sur l'an- 
cienne jonction des continens , dans un 
mémoire composé à Cumana , intitulé : 
Fragment d'un tableau géologique de 



64 CONSIDÉRATIONS 

V Amérique méridionale , et inséré dans le 
Journal de physique de messidor an 9. 

La partie septentrionale et cultivée de la 
province de Caracas est un i)ays de mon- 
tagnes. La chaîne le long de la côte est 
partagée , comme les Alpes de la Suisse, 
en plusieurs rangées ou chaînons qui ren- 
ferment des vallées allongées. La plus 
célèhre est la vallée d'Aragua , qui pro- 
duit en abondance de l'indigo , du sucre , 
du coton, et, ce qui est plus surprenant, 
le froment européen. L'extrémité méri- 
dionale de cette vallée est bornée par le 
beau lac de Yalencia , dont l'ancien nom 
indien est Tacarigua. Le constraste qu'of- 
frent ses deux rives lui dorment une res- 
semblance étonnante avec le lac de Ge- 
nève. A la vérité, les montagnes désertes 
de Guigue et de Guiripa ont un caractère 



SUR TES STEPPES. 65 

moins sévère que les Alpes de la Savoie; 
mais le côté opj")Osé , couvert de foréls 
de bananiers , de mijnosa et de Iriplaris , 
siu^passe en beauté pittoresque les vigno- 
bles du pays de Yaud. Le lac a à peu 
près dix lieues de longueur ; il est rem- 
pli de petites îles qui prennent de l'ac- 
croissement , parce que la quantité des 
eaux alïluentes n'égale pas celle des eaux 
qui s'évaporent. Depuis quelques années , 
des bancs de sable sont presque devenus 
des îles : on leur donne le nom de las apa- 
recidas , qui est très convenable , car il 
signifie îles nouvellement vues. Dans l'île 
de Cura , on cultive l'espèce remarquable 
de solanum dont les fruits sont bons à man- 
ger, et que M. Wildenow a décrit sous le 
nom de solanum Humboldti {Hort, BeroL 
Fasc. 11). L'élévation du lac au-dessus du 
niveau de la mer est à peu près de 220 toi- 
L 5 



66 CONSIDÉRATIONS 

ses. Il oiTre les scènes les plus belles et les 
plus agréables que j'aie vues dans aucun 
des pays que j'ai parcourus. En nous y bai- 
gnant, M. Bonpland et moi, nous étions 
souvent efiVayés par l'aspect du bava, es- 
pèce non décrite de lézard tenant du cro- 
codile (Dragonne?) , long de trois à quatre 
pieds, d'une ligure horrible, mais qui ne fait 
pas de mal à l'homme. Nous avons trouvé 
dans le lacdeYalenciauntypha entière- 
ment identique avec l'espèce européenne 
appelée angustifolia , fait singulier et très 
important pour la géographie des plantes. 
Dans les vallées d'Aragua voisines du lac, 
on cultive les deux variétés de canne à su- 
cre, la commune appelée caïia creolia, et la 
canne de Taïti , nouvellement apportée des 
îles du grand Océan. Celle-ci est d'un vert 
plus tendi-e et plus agréable ; de sorte qu'à 
une grande distance on distingue facile- 



SUR LES STEPPES. 67 

ment un champ planté en cannes de Taïti. 
Cook et Forster ont les premiers fait con- 
naître ce végétal ; mais on voit dans le 
Traité de Forster sur les plantes du grand 
Océan utiles pour la nourriture , qu'ils 
n'ont pas assez connu la valeur de cette 
précieuse production. Bougainville l'in- 
troduisit à risle de France , d'où elle passa 
à Cayenne , et depuis 1 792 à Saint - Do- 
mingue ou Haïti , à la Martinique et aux 
autres petites Antilles. L'intrépide et in- 
fortuné capitaine Bligh l'apporta de Taiti 
avec l'arbre à pain à la Jamaïque. De la 
Trinité, île si proche du continent, la 
nouvelle canne est arrivée sur la côte de 
Caracas , puis sur celle du grand Océan ; 
elle est devenue pour ce pays un objet plus 
important que l'arbre à pain , qui ne fera 
pas renoncer à un végétal aussi bienfaisant 
et aussi abondant en substance nutritive 



68 CONSIDÉRATIONS 

que le bananier. La canne de Taïti contient 
plus de suc , et , sur une surface égale de 
terrain , elle donne un tiers de plus de 
produit que la canne commune , dont la 
tige est plus mince , dont les articulations 
sont plus rapprochées , et que l'on suppose 
venir de l'orient de l'Asie. Dans les îles 
Antilles , où l'on commençait à éprouver 
une grande disette de combustibles , puis- 
qu'à Cuba on chauffe les chaudières à su- 
cre avec du bois d'oranger ^ la nouvelle 
canne est d'autant plus intéressante que sa 
tige exprimée (bagasse) , est très compacte 
et très ligneuse. Si son introduction dans 
les Antilles n'était pas arrivée à la même 
époque où commença la guerre sanglante 
des nègres à Saint-Dominque , le prix du 
sucre aurait à cette époque atteint en Eu- 
rope un taux encore plus élevé que celui 
où l'avaient porté la destruction des sucre- 



SUR LES STEPPES. 69 

lies et du commerce. Une question impor- 
tante se présente ; la canne de Taiti , arra- 
chée à son sol natal , ne dégénérera-t-elle 
pas insensiblement 5 et ne deviendra-t-elle 
pas entièrement semblable à la canne 
connnune? L'expérience a décidé contre 
celte dégénération. Dans l'île de Cuba, une 
cavalleria ou superficie de 34,969 toises 
carrées , rend 870 quintaux de sucre lors- 
qu'elle est plantée en canne de Taïti. Celle- 
ci produit la moitié des 261,795 caisses de 
sucre ou des 4? 188,720 arobes de sucre 
qu'exporta l'île de Cuba en 1822. Il est 
assez singulier que ce végétal intéressant 
des îles du grand Océan soit précisément 
cultivé dans la partie des colonies espa- 
gnoles les plus éloignées de cette mer. On 
va en vingt-cinq jours du Pérou à Taïti , 
et cependant à l'époque de mon voyage , 
la canne à sucre de cette île était encore 



^O CONSIDÉRATIONS 

inconnue au Pérou et au Chili. Les habi- 
tans de l'île de Pâques , qui éprouvent une 
grande disette d'eau douce, boivent le jus 
de la canne à sucre , et , ce qui est un phé- 
nomène très remarquable en physiologie, 
l'eau de la mer. La canne d'un vert clair 
et à tige épaisse , est généralement culti- 
vée dans les îles des Amis, de la Société 
et de Sandwich. 

Indépendamment des deux espèces de 
canne dont nous venons de parler^, on en cul- 
tive encore en Amérique une troisième, qui 
est rougeàtre, et qui vient de la côte d'Afri- 
que : on la nomme canade Guinea, elle con- 
tient un peu plus de suc que la commune j on 
assure que celui qu'elle rend présente plus 
d'avantages pour la fabrication du rhum. 

Dans la province de Caracas, le vert 



SUR LES STEPPES. 7t 

clair de la canne de Taïti contraste agréa- 
blement avec l'ombre épaisse des cacao- 
tiers. Peu d'arbres des tropiques ont un 
feuillage aussi touffu que le tliéobroma 
cacao. Cette belle plante aime les vallées 
chaudes et humides. L'extrême fertilité du 
sol et finsalubrité de l'air sont , dans l'A- 
mérique et dans l'Asie méridionales, deux 
circonstances inséparables. On observe 
que plus la culture d'un pays augmente , 
que plus les forets diminuent, et que plus 
le climat et le sol deviennent secs , moins 
aussi les plantations de cacao réussissent. 
Elles deviennent moins nombreuses dans 
la province de Caracas, tandis qu'elles 
augmentent rapidement dans les provinces 
plus orientales de Nue va Barcelona et 
de Cumana , et surtout dans la contrée 
boisée et humide située entre Cariaco et 
le golfe Triste. 



CONSIDERATIONS 



^ Des baacs , p. 5. 



Les llanos de Caracas sont couvertes de 
grès de formation ancienne , qui partout 
s'étend en couches presque horizontales. 
Lorsqu'en sortant des vallées d'Aragua 
on descend le chaînon le plus méridional 
des montagnes côtières de Guigue et de 
Yilla de Cura , pour aller à Parapara , 
on rencontre successivement le gneiss et 
le mica-chiste^ une roche de transition de 
schiste argileux et de calcaire noir, de la 
serpentine et de la diahase , en morceaux 
sphériques isolés ; enfin , sur le bord de la 
grande plaine ^.de petites collines d'amyg- 
daloïde à augite , et de porphyre phonoli- 
thique. Ces collines entre Parapara et 
Ortiz me paraissent être produites par des 
éruptions volcaniques sur l'ancienne côte 



SUR LES STEPPE. 7^ 

maritime des llanos. Plus au nord s'élè- 
vent les rochers célèbres de formes gro- 
tesques , caverneux et nommés Mo?tos de 
San- Juan ) qui forment une espèce de Mur 
du diable. Ils sont de texture cristalline 
comme de la dolomie* , élevée perpendi- 
culairement. Ainsi on doit moins les con- 
sidérer comme des îles de l'ancien golfe , 
que comme une partie de la chaîne côtière* 
J'appelle les llanos un golfe , parce que si 
l'on fait attention à leur peu d'élévation 
au-dessus du niveau actuel de la mer , à 
leur forme appropriée au mouvement de 
rotation du courant , enfin à l'applatisse- 
ment de la côte orientale vers l'embou- 



* On peut consulter les Mémoires remarquables 
(le M. Le'opold de Bucli, sur la dolomie considérée 
comme espèce de roche ( 1822 et i823 ), et ma 
Kelatioîi historique , T. Il, p. i4o (4"). 



74 CONSIDÉRATIONS 

chure de i'Orénoqiic , on ne peut révoquer 
en doute que jadis la mer n'ait rempli tout 
le bassin situé entre la chaîne côtière et la 
Sierra de la Parime, et à l'ouest n'ait 
battu le pied des montagnes de Merida et 
de Pamplona. De plus , la pente ou l'abais- 
sement des Uanos est dirigée de l'ouest à 
l'est. Leur élévation à Calabozo , à cent 
lieues de la mer , est à peine de trente 
toises. Leur superficie est tellement paral- 
lèle à l'horizon , que dans les espaces de 
plus de tr ente lieues carrées , on ne trouve 
pas un point qui paraisse élevé d'un pied 
au-dessus d'un autre point. Si on ajoute le 
manque total d'arbustes , et même dans la 
Mesa de Pavones le défaut de palmiers 
isolés , on peut se faire une idée du singu- 
lier aspect qu'offre cette surface plane , dé- 
serte et semblable à celle de la mer. Aussi 
loin que s'étend la vue , elle ne peut se re- 



SUR LES STEPPES. '^5 

poser sur aucun objet élevé de quelques 
pouces. L'état des couches inférieures de 
l'air , le jeu de la réfraction de la lumière, 
et les bornes de l'horizon toujours indéter- 
jninées et mobiles comme les vagues , em- 
pêchent seules qu'on ne prenne hauteur 
par un instrument de réflexion sur le bord 
de la plaine , comme à l'horizon de la mer. 
Cette disposition parfaitement horizontale 
de l'ancien lit de la mer, rend l'existence 
de ces bancs plus surprenante. Ce sont 
des couches horizontales fracturées ;, qui 
s'élèvent à deux ou trois pieds au-dessus 
de la roche qui les entoure, et qui s'é- 
tendent uniformément dans une lon^rueur 
de 10 a 12 lieues. Ils donnent naissance 
aux petites rivières de la steppe. En re- 
venant du Rio-Negro, lorsque nous tra- 
versions les llanos de Barcelona , nous 
rencontrâmes de fréquentes traces d'ébou- 



76 CONSIDÉRATIONS 

leraens de terre. Au lieu des bancs élevés^ 
nous vîmes des couches gypseuses isolées , 
plus profondes de 3 à 4 toises que la roche 
voisine. Plus loin à l'ouest, près de la 
jonction du Caura avec l'Orénoque, un 
grand espace couvert de Lois , auprès de 
la mission de san Pedro d'Alcantara , s'en- 
fonça lors du tremblement de terre de 
1790. 11 s'y forma un lac qui a plus de 
trois cents toises de diamètre. Les arbres 
élevés, tels que les desmanthus , les hy- 
menea et les uvaria, conservèrent long- 
temps sous l'eau leurs feuilles et leur ver- 
dure. 

5 Leur image tremblante paraît double'e , p. 5. 

L'aspect lointain des steppes surprend 
d'autant plus , que dans l'épaisseur des fo- 
rêts on a été plus habitué à un horizon 



SUR LES STEPPES. ^^ 

resserré, et à la vue d'une nature riche- 
ment parée. Ce sera pour moi une im- 
pression ineffaçable que celle que me fi- 
rent éprouver les llanos , lorsque , à notre 
retour de l'Orénoque supérieur , nous les 
revîmes pour la première fois dans un 
grand éloignement , du haut d'une mon- 
tagne vis-à-vis l'embouchure du Rio- 
Apuré, au Hato du Capucino. Le soleil 
venait de se coucher. La steppe nous pa- 
rut bombée comme un hémisphère. Les 
astres qui se levaient se refléchissaient dans 
la couche la plus basse de l'air. Car , lors- 
que la plaine a été extraordinairement 
échauffée par l'effet des rayons perpendi- 
culaires du soleil, le jeu de la réfraction 
de la chaleur et du courant d'air qui s'é- 
lève , dure même pendant la nuit. 



78 CONSIDÉRATIONS 



■^ Semblable à la pierre nue , p. 5. 

Des espaces immenses dans lesquels des 
roches dures et plates se montrent seules 
à la vue, donnent aux déserts de l'Afrique 
et de l'Asie un caractère particulier. Dans 
le Chamo, qui sépare la Mongolie de la 
Chine , ces bancs de rochers se nomment 
Tsi, Dans les plaines boisées de l'Oréno- 
que , ils sont entourés de la végétation la 
plus riche ( Relation historique , T. 11 , 
p. 279. ) 

^ Aux savanes »lu Missouri , p- 7. 

Nos idées sur la géographie physique et 
la géognosie de l'Amérique septentrionale , 
ont récemment été rectifiées sur plusieurs 
points par les voyages hardis du major 
Long et les travaux excellens de son 
compagnon M. Edwin James. Tous les 



SUR LES STEPPES. hq 

leiiseignemcns recueillis ont démontré 
clairement ce que je jiouvais seulement 
exposer comme une présomption sur les 
chaînes de montagnes et les plaines du 
nord dans mon Ouvrage sur la Nouvelle- 
Espagne. En histoire naturelle , comme 
dans les recherches historiques , les faits 
restent long -temps isolés , jusqu'à ce que 
l'on réussisse, par des travaux pénibles, 
à les réunir et à les coordonner. La côte 
orientale des États - Unis de l'Amérique 
septentrionale se dirige du sud -ouest au 
nord-est, de même qu'au-delà de l'équa- 
teur , la côte du Brésil , depuis le Rio de 
la Plata jusqu'à Ohnda. Dans ces deux 
pays , à une différence peu considérable 
delà côte maritime, s'élèvent deux. files 
de montagnes plus parallèles entre elles 
que la chaîne des Andes, situées plus à 
l'ouest, que les cordillères du Chili et du 



8o CONSIDÉRATIONS 

Pérou 5 ou que les monts Rocky du Mexi- 
que, du système septentrional. Le s^^stème 
de montagnes de rAmérique méridionale, 
celui du Brésil , forme un groupe isolé , 
dont les cimes les plus hautes, l'Itacolumi 
et ritambè n'ont pas plus de 900 toises 
de hauteur ahsolue.Les dos de montagnes 
les plus proches de la mer sont seuls di- 
ri^-és réî^ulièrement du sud-sud-ouest au 
nord-nord -est ; le groupe s'élargit dans 
l'ouest en même temps que son élévation 
diminue considérablement. Les chaînes 
de collines des Parécis s'approchent des ri- 
ves del'ltènés et du Gnaporé, de même que 
les montagnes d'Aguapèhy et de San-Fer- 
nando, au sud de YiUabella , s'avancent 
près des hautes chaînes des Andes de Co- 
chahamba et de Santa-Cruz de la Sierra. 
11 n'existe pas de liaison entre le système 
de montagnes de la côte de l'océan atlan- 



SLR LES STEPPES. 8i 



liquc et celui de la côte du grand océan ; 
1 abaissement du terrain dans la province 
de Chiquitos, langue de terre dirigée du 
nord au sud, et qui s'ouvre également dans 
les plaines du fleuve des Amazones et dans 
celles du Rio de la Plata , sépare le Brésil 
occidental du Haut-Pérou oriental. Là , 
comme en Pologne et en Piussie , un dos 
de montagne souvent insensible, et nommé 
en langue slave Ouvalll ^ forme la li- 
gne de séparation des eaux entre le Pil- 
comayo et le Madeïra , entre l'Aguapéhy 
et le Guaporé , entre le Paraguay et le 
Rio-Tapuyos. Le seuil s'étend de Cliayanta 
et de Pomamamba ( 19" — 20*^ lat. S. ) vers 
le sud-est, traverse l'abaissement de la pro- 
vince de Chiquitos devenue de nouveau 
inconnue depuis l'expulsion des jésuites, 
et forme, en se dirigeant au nord- est où 
des montagnes isolées s'élèvent , la ligne 
L 6 



82 CONSIDÉRATIONS 

de partage des eaux aux sources du Bau- 
rés et à Yillabella(i5° — 17° lat. S.). Cette 
ligne de partage , si importante pour la 
communication des peuples et pour les 
progrès de leur culture intellectuelle , ré- 
pond, dans riiémisphère septentrionale de 
l'Amérique du Sud à une seconde qui sé- 
pare le bassin de l'Orenoque de celui du 
Rio-Negro et du fleuve des Amazones. 
On pourrait considérer ces élévations dans 
les plaines, ou ces seuils, à des sytèmes de 
montagnes non développés et destinés à 
unir ensemble deux groupes qui semblent 
isolés ; par exemple la Sierra de Parime , 
et les monts du Brésil à la chaîne des An- 
des de Timanâ et de Cocliabamba. Ces 
rapports, négligés auparavant, servent de 
base à la division que j'ai faite de l'Amé- 
riaue méridionale en trois abaissemens ou 
bassins, ceux du Bas-Orénoque, du fleuve 



SUR LES STEPPES. 83 

des Amazones, et du Rio de la Plata; 
abaissemens dont , ainsi que nous l'avons 
observé plus haut, les steppes ou les sava- 
nes sont les extrémités , et dont la partie 
moyenne entre la Sierra-Parime et le grou- 
pe des montagnes du Brésil , doit être re- 
gardée comme une plaine boisée ou Hjlœa. 

Si l'on veut décrire avec un aussi petit 
nombre de traits l'aspect physique de l'A- 
mérique septentionale , que l'on jette les 
regards sur la chaîne des Andes d'abord 
si étroite , puis augmentant en hauteur et 
en largeur, en se dirigeant du sud - est 
au nord-ouest , de l'isthme de Panama , à 
travers le Veragua et le Guatemala , puis 
danslaINouvelle-Espagne. Ce dos de mon- 
tagnes, siège d'une ancienne civilisation^ 
oppose également une barrière au cou- 
rant général de la mer entre les tropi- 



84 CONSIDÉRATIOISS 

ques, et a une prompte communication de 
l'Europe et de l'Afrique occidentale avec 
la Chine. Depuis le parallèle du 17^ de- 
gré de latitude nord , depuis le célèbre 
isthme de Guasacualco , il s'éloigne de la 
côte du grand océan en s'avança nt du sud 
au nord , et devient une cordillère de 
l'intérieur. Dans le Mexique septentrional 
et le Canada occidental , la Sierra de las 
Grullas compose une partie des monts 
Rocky. De son revers occidental coulent 
la Columbia et le Rio -Colorado de Cali- 
fornie ; de l'oriental , le Pdo - Roxo de Na- 
tchitoches , de la Rivière canadienne , de 
l'Arkansà, et de la Platte ou peu pro- 
fonde 5 qu'un géographe ignorant a trans- 
formée récemment en Rio de la Plata ou 
rivière d'argent. Entre les sources de ces 
rivières (37" 20' à 40" i30 s'élèvent 
trois pics énormes de granit pauvre en 



SUR LES STEPPES. 85 

mica , et riche en diabase , nommés 
les pics Spanish (espagnol), James et 
Long *. Leur liauleur dépasse celle de 
toutes les cimes de la chaîne des Andes 
cpii, depuis le parallèle du 18' et du ig"" de- 
grés, ou du groupe d'Orizaba (2771 T. ) , 
et de Popocatepetl (2771 T.), ix Santa- 
Fé et à Taos dans le Nouveau-Mexique , 
n'atteint nulle part à la limite des neiges 
perpétuelles. Le pic James (38*' 38^ latit. N. , 
107° 02' longit. O.) a , dit-on , 1978 toises 
d'élévation absolue ; mais sur cette quan- 
tité, on n'a mesuré trigonométriquement 
que i333 toises ; les 4^3 autres sont , en 
l'absence de toute mesure barométrique , 
déduites d'estimations incertaines de la 



* 3Iémoire géographique de Tanner ( 1823 ), 
p. 16. Mellsli et James donnent simplement au Pic 
Long, le nom de Pic le plus élevë ou Big-horn. 



36 CONSIDÉRATIONS 

pente des rivières *. Depuis le 4o' degré 
de latitude , les monts Rocky tournent au 
nord-ouest , et s'abaissent vers le fleuve 
Mackenzie qui a son embouchure dans la 
mer polaire par 68" de latitude nord et 
lOo" 20' de longitude occidentale. 

Depuis les rochers granitiques de Diégo- 
Ramirez et le cap de Horn jusqu'à cette 



* Comme il n'est presque pas possible d'entre- 
prendre une mesure trigonométrique à la surface 
de la mer , les déterminations des hauteurs inac- 
cessibles sont toujours en partie trigonomélriques, 
en partie barométriques. L'estimation de la pente 
des rivières, de leur vitesse et de la longueur do 
leur cours sont si trompeuses que la plaine au pied 
des monts Pvocky , près du point nommé dans le 
texte sommet de la montagne, a été estimée tantôt à 
8000, tantôt à 3ooo pieds d'élévation {Long' 8 , 
Expédition, T. Il, p. ^Q, 362, 382. Appendix, 
p. xxxvii). C'est de môme par une suite du man- 



SUR DES STEPPES. 87 

mer polaire , les cordillères des Andes ont 
une longueur de 2800 à 3ooo lieues ma- 
rines ; elles ne sont pas la chaîne de monta- 
gnes la plus élevée , mais elles sont la plus 
longue de notre planète ; elles ont peut- 
être été soulevées à travers une crevasse 
qui 5 dirigée du nord au sud , presque d'un 
pôle à un autre , parcourt la moitié de la 
terre : sa longueur égale la distance des 
colonnes d'Hercule au cap Glacé sur la 



que de baromètre Cjue la hauteur véritable de 
l'Himalaya est restée sllong-temps incertaine : mais 
aujourd'hui la culture des sciences a fait de si 
grands progrès dans les ludes orientales, que le 
major Gérard s'étanl élevé sur le Tarliigang près 
du Setledje au nord de Chipkè_, à une hauteur de 
i9,4ii pieds anglais^ il lui restait encore quatre 
baromètres, après eu avoir cassé trois ( Criticaî 
Researcïws on Philology and Geography , 1 824 , 
p. i44.) 



^S CONSIDÉRATIONS 

côte des Tchouktchi dans le nord-est de 
l'Asie. 

11 ne faut pas confondre avec les mon- 
tagnes centrales de l'Amérique septentrio- 
nale, ou les Andes du Mexique et du 
Canada , les Alpes maritimes de la Cali- 
fornie et de la Nouvelle - Albion , qui ne 
sont unies entre elles que par des chaî- 
nons transversaux entre le 46" et le 48' de- 
grés de latitude. Ces Alpes maritimes s'é- 
tendent du cap San - Lucas à l'extrémité 
méridionale de la Californie , jusque dans 
l'Amérique russe où le mont Saiiit-Élie , 
dans le cas où le résultat de Malaspina 
( ^792 T. ) serait à préférer à celui de La 
Pérouse (1980 T.), l'emporte en éléva- 
tion , même sur les montagnes neigeuses 
d'Analmac.Les chaînes de ces monts nei- 
geux , c'est-à-dire les Andes du Mexique 



SLR LES STEPPES. 8g 

et du Canada , n'ont aucun volcan hrulant 
actuellement, au nord du 20^ degré de 
latitude ; mais ici, de même que dans 
l'Amérique méridionale , on remarque 
que 5 lorsque le feu souterrain devient in- 
visible dans une chaîne , il se fait jour 
dans une autre dont la direction est pa- 
rallèle. Le volcan de Colima , situé , sui- 
vant le capitaine Basil Hall , par i(f 3& 
de latitude , est le dernier de la cordil- 
lère du Mexique. Depuis les cotes de Mé- 
clioacan et de Guadalaxara , les crevasses 
d'éruption semblent ne s'être maintenues 
ouvertes que vers le nord-ouest. Dans les 
Alpes maritimes de la Californie , on a vu 
la Sierra de las Yirgines vomir de la fu- 
mée 5 et du New - Norfolk à la presqu'île 
d'Alaska , le littoral et le fond de la mer 
sont sans cesse ébranlés par les forces sou- 
terraines. En 1784, une île s'éleva près 



90 CONSIDÉRATIONS 

d'OunalacLka • les Russes la nommùrent 
GronioV'Sjn ( fils du tonnerre ). 

Entre la chaîne des Andes du Mexique, à 
laquelle appartiennent les monts Stony ou 
Rocky et les Alleghani, dont la cime la plus 
élevée n'atteint pas iioo toises au-dessus 
du niveau de la mer, une plaine immense 
se prolonge de la mer des Antilles à la mer 
d'Hudson. A Fest du Mississipi , des forêts 
impénétrables couvrent le solj à l'ouest 
s'étendent des savanes où paissent des trou- 
peaux de Lisons ( bos americajius ), et de 
bœufs musqués (ôos j7ioschat us)» Ces deux 
animaux , les plus grands du nouveau 
monde, servent à la nourriture des sau- 
vages nojnades , Apachcs - Llaneros et 
Apaches - Lipanos , Le bison, appelé cl- 
bolo par les Mexicains , n'est recherché 
que pour sa langue , mets très délicat. 



SUR LES STEPPES. 9I 

Il n'est nullement une variété de Vu/^usde 
l'ancien monde , quoique d'autres espèces 
d'animaux , telles que le renne , l'élan et 
les hommes trapus des régions polaires , 
soient commîmes aux parties septentrio- 
nales de tous les continens , comme des 
preuves de leur ancienne union. Les 
Mexicains donnent, en dialecte aztèque, 
le nom ^ oquichquaquave au bœuf eu- 
ropéen, ce qui signifie anijnal cornu, du 
mot quaquavitl , corne. Les cornes mon- 
strueuses qu'on a trouvées dans de vieux 
édifices mexicains près de Cuernavaca , 
au sud - ouest de Mexico , me paraissent 
appartenir au bœuf musqué. On peut ap- 
privoiser le bison canadien , et le rendre 
propre à l'agriculture. Il produit avec le 
bœuf d'Europe ; mais on ne sait pas en- 
core si cette race mélangée est féconde 
et peut se propager, La nourriture favo- 



92 CONSIDÉRATIONS 

rite du bison est le tripsacum dactyloïdes^ 
plante graminée appelée buffalo - gras 
( herbe au bison ) , dans la Caroline du 
nord , et une espèce de trèfle voisine du 
trifoliuin repens , que M. Barton a distin- 
guée par le nom de trifolium hisonicum 
( buffalo clover ) , trèfle du bison. 

^ Voisin des monts basaltiques d'Haroutch, p. 7. 

Auj^rès des lacs de Natron d'Egypte , 
qui du temps de Strabon n'étaient pas en- 
core divisés en six réservoirs , s'élève au 
nord de Libbak une chaîne de collines es- 
carpées \ elles se dirigent d^'orient en occi- 
dent 5 au-delà du Fezzan, où elles parois- 
sent se réunir à l'Atlas. Elles séparent 
dans le nord- est de l'Afrique, comme 
l'Atlas dans le nord-ouest , la Libye d'Hé- 
rodote habitée et voisine de la mer , du 



SUR LES STEPPES. jQ^ 

pays des Berbères ouBilcdiilgerid , recoud 
011 animaux. Sur les confins de l'Egypte 
jiîoycnne, toute la région , au sud du tren- 
tième parallèle , est une mer de sable , où 
l'on trouve éparses des oasis, ou îles riches 
en sources et en végétaux. Le nombre de 
ces oasis dont les anciens ne connaissaient 
que trois et que Strabon compare aux 
taches de la peau de la panthère, a consi- 
dérablement augmenté j, grâces aux décou- 
vertes des voyageurs modernes *. La troi- 
sième oasis des anciens , nommée aujour- 
d'hui Syouah , était le nome ammonique , 
Etat gouverné par la caste des prêtres , et 
lieu de repos pour les caravanes ; elle ren- 
fermait le temple de l'Ammon cornu ** et 



* Caillaud. Voyage à l'oasis de Tlièhes , p. 54. 
** Diodore distingue le temple situé dans le 
fort, du temple de la forêt, près du puits du SoleiL 



g4 CONSIDÉRATIONS 

le puits du soleil , dont Teau devenait plus 
fraîche à certaines époques périodiques. 
Les ruines d'Umniibida (Omm-Beydah) 
appartiennent incontestablement au cara- 
vansérail fortifié du temple d'Ammon , et 
par conséquent aux plus anciens monu- 
mens de la première civilisation humaine 
qui soient parvenus jusqu'à nous. 

Le mot oasis est égyptien , et a la même 
signification qu'Auasis et Hyasis *. Abul- 
feda appelle l'oasis al-ouahat. Sous les 
derniers empereurs romains , on envoyait 
les malfaiteurs dans les oasis. On les 



( Diod. édit. "Wessei. p. 589. ) Caillaud, Voyage u 
Syouah, p. i4. ïdeler dans les Fundgruhen des 
Orients j T. iv, p. ^69 — 4i i. 

* Straboii, 1. XVII, p. ii4o.ed. Ahiieloveeu. — 
Hcrodolc , 1. llî, p. 207. éd. Wessei. 



SUR LES STEPPES. q5 

exilait clans ces îles de la mer de sable , 
de même que les Anglais et les Espagnols 
les déportent aujourdhui à la Nouvelle- 
Hollande et aux j[es Malouines. 11 est plus 
facile de s'échapper par l'océan , que par le 
désert qui entoure les oasis. Leur fertilité 
diminue par remiDiètement * progressif 
des sables. 

Les petites montagnes d'Haroutch sont 
composées de collines de basalte de forme 
grotesque. Cette chaîne est le 77icms ater de 
Pline. Elle a été examinée récemment par 
mon malheureux ami Ritchie , dans son 



* L'ouvrage parfait de M. Riiter sur la Géogra- 
phie de l'ylfrique{ 1822. T. ï. p. 988, 993, en al- 
lemand), et l'excellente carie d Afrique , deBer- 
gliaus; sur laquelle cet auteur a représenté d'une 
manière ingénieuse et qui lui est particulière, les 
inégalités du terrain. 



96 CONSIDÉRATIONS 

prolongement occidental où elle s'appelle 
montagne de Soudah. Cette éruption du 
basalte, dans un calcaire tertiaire, cette 
suite de collines qui sont élevées en forme 
de murs sur des couches , me paraît 
analogue aux éruptions basaltiques du 
Vicentin. La nature répète le même phé- 
nomène dans les régions les plus distantes. 
Hornemann trouva dans les formations cal 
caires les plus récentes du Haroutch blanc 
( Haroudje al abiad ) ^ une quantité pro- 
digieuse de têtes de poissons pétrifiées. 
Ritchieet Lyon ont observé que le basalte 
des monts Soudah était de même que celui 
du mont Berico , mêlé intimement en plu- 
sieurs endroits, de calcaire carbonate, 
phénomène qui vraisemblablement a une 
liaison avec le passage à travers les couches 
de calcaire. La- carte de Lyon indique 
même de la dolomie dans le voisinage. 



SUR LPS STEPPES. Q7 

Les minera lo£ristes modernes ont rencontré 
en Egypte de la syenite et delà diabase pri- 
mitive, mais point de basalte. Les anciens 
auraient-ils donc tiré des montagnes de 
l'ouest de ce pays , le véritable basalte qui 
leur a servi à faire ces vases que l'on 
trouve encore aujourd'hui ? Y aurait-il 
aussi dans ces régions de la pierre obsi- 
dienne , ou bien faut-il chercher le basalte 
et la pierre obsidienne près de la mer rouge? 
La ligne d'éruptions basaltiques du Ha- 
routch, sur le bord du désert d'Afrique, rap- 
pelle aux géographes les amygdaloïdes hui- 
leuses à augites, la phonolithe et la diabaso 
porphyroïde que l'on ne découvre que sur 
les confins septentrionaux et occidentaux 
des steppes de Venezuela et d'Arkansas*, 



* Humboldt. Relation historique, T. II, p. i42 
Long's. Expédition to the Rocky niountains , T. 11, 
p. 91 et 'io^. 

i. 



r)8 CONSIDÉRATIONS 

pour ainsi dire sur l'ancienne chaîne du 



rivage. 



7 Se voyant tout i» coup abandonné jtar le vent alise de 
l'est , p^g' ^• 



Un phénomène remarquable , mais gé- 
néralement connu des navigateurs , c'est 
que, dans les parages voisins de la côte 
d'Afrique , entre les îles Canaries et du 
Cap-Verd , et particulièrement entre le 
cap Bojador et l'embouchure du Sénégal , 
le vent d'ouest se fait sentir au lieu du 
vent d'est ou' alise, qui est général entre 
les tropiques. La vaste étendue du désert 
de Sahara est la cause de ce vent. L'air 
se raréfie au-dessus de cette surface de 
sable échauffé , et s'élève en direction per- 
pendiculaire. L'air de la mer se précipite 
vers la terre pour remplir cet espace ra- 
réfié , et produit ainsi ^ le long de cette 



SUR LES STEPPES. 99 

partie de la cote occident aie cV Afrique , un 
vent d'ouest contraire aux navires destinés 
pour FAïuérique. Les marins, sans voir 
le continent, éprouvent l'efifet du sable 
qui réfléchit la chaleur rayonnante. La 
même cause produit le changement des 
brises de terre et de mer , qui , sur toutes 
les côtes , soufflent alternativement à 
des instans déterminés du jour et de la 
nuit. 

Près des îles du Cap-Verd, la mer est 
couverte d'une quantité prodigieuse de 
varec {^ fucus nataiis). On voit d'autres 
amas de cette plante marine dans des 
parages plus au nord-ouest , presque sous 
le méridien des îles Açores Cuervo et 
Flores , entre les 28^ et 35^ parallèles 
nord. Les anciens connaissaient ces pa- 
rages , semblables à des prairies, ce Des 



100 CONSIDÉRATIONS 

(( navires phéniciens , dit Aristotc * , 
(c poussés par le vent d'est , arrivèrent , 
(c après une navigation de trente jours , 
(c dans un endroit où la mer était couverte 
ce de roseaux et de varec ( 3"puov xcw cpuxoç ) » . 
Quelques personnes pensaient que cette 
abondance de varec était un phénomène 
qui prouvait Fancienne existence de l'At- 
lantide engloutie. Il paraît que du temps 

* Aristot. de Mlrahllibus ^ p. iiô/. éd. de Duval- 
Paris. 

Dans ce passage important , il est question 
non des îles du Gap-Verd , mais d'un parage peu 
profond , situé vers le 34^ ou 36c parallèle. « Le 
Tarée, dit Aristote^ est mis à découvert par le 
reflux , et le flux le recouvre » Ces bas - fonds 
ont-ils disparu par quelque révolution volcani- 
que, ou bien sont-ce les rochers vus au nord 
de Madère par le capitaine Vobonne ? Voyez 
aussi la Géographie d*Edris'i , p. 167 éd, de Paris» 
— 1619. 



SUR LES STEPPES. lOl 

de Christoplie Colomb ces laits étaient 
oubliés ; car ses compagnons furent saisis 
d'ejQfroi en voyant si abondante en plantes 
cette partie de la mer que les Portugais 
appelaient ma 7^ de Sai^gasso, Les parages 
couverts de varec aux environs des îles 
du Cap-Verd sont décrits dans le périple 
deScylax*. « La mer, au-delà de Cerne, 
(( n'est plus navigable à cause de son peu 
c( de profondeur , des marécages et des 
« varecs. Le varec a une coudée d'épais- 
« seur ; son extrémité supérieure est 
« pointue et piquante. » Si Cerne , comme 
le suppose le célèbre antiquaire M. ïdler , 
est Arguin , ce passage du périple de 
Scylax a rapport aux îles du Cap-Verd. 

* Ed. de Gronovius. p. 12G. 



102 CONSIDERATIOINS 

^ Les essaims nomatles des Tibbous et des Touariks, p. 9. 

Ces deux peuples habitent le désert en- 
tre le Bornou, le Fezzan et la basse Egypte. 
C'est Hornemann qui , le premier , les a 
fait connaître. Lyon a ensuite donné de 
plus amples détails sur ces peuples. Les 
Tibbos ou Tibbous errent dans l'est, et 
les Touariks dans l'ouest de la grande mer 
de sable. L^agililé des premiers leur a fait 
donner le surnom d'oiseaux. On distingue 
deux races de Touariks ; celle d'Aghadès 
et celle de Tagazi. Ils parlent la même 
langue que les Berbères , et appartiennent 
incontestablement aux liabitans primitifs 
de la Libye. Ils offrent un phénomène phy- 
siologique bien remarquable ; car quel- 
ques-unes de leurs tribus sont, suivant la 
nature du climat, blanches, jaunâtres, ou 



SUR LES STEPPES. 1 o3 

presque noires ; mais sans avoir les che- 
veux crépus ni les traits nègres. 

9 Le navire du dt'sert, p. lo. 

Dans les poésies orientales , le chameau 
est appelé le navire de terre ou du désert. 
— Voyez le Voyage de Chardin , T. Il , 
p. 192. 

ïo entre T Altaï et leTsoung-llng , p. 10. 

L'énorme groupe de montagnes où, sui- 
vant l'expression commune , le plateau 
des montagnes de l'Asie qui renferme la 
petite Boukcharie 5 le Turkestan, la Dsoun- 
garie, le Tibet, le Tangout et le pays 
des Mongols Ralka etOElet^ est situé entre 
le 3o" et le 5o* degré de latitude nord. On 
se fait une idée fausse de cette partie de 
l'Asie intéiieure qui, pour l'étendue, et 



lo4 CONSIDÉRATIONS 

même à peu près pour la forme , peut être 
comparée à la Nouvelle-Hollande, en se la 
représentant comme une seule masse com- 
pacte de montagnes^ comme une éléva- 
tion convexe sur laquelle se développe 
sans interruption, ainsi que sur les pla- 
teaux de Quito et de Mexico , une sur- 
face d'environ 160,000 lieues carrées , 
à une hauteur de 7,000 à 9,000 pieds au- 
dessus du niveau de la mer. Déjà, dans 
mes Recherches sur les montagnes de VInde 
septentrionale , j'ai dit que , dans ce sens , 
il n'existe pas de plateau compacte de mon- 
tagnes dans l'Asie intérieure. Sans doute, 
les contrées immenses qui s'étendent entre 
l'Himalaya et l'Altaï , quand même on les 
considérerait comme des plateaux et non 
comme de simples pentes de montagnes , 
surpassent en hauteur le fameux plateau 
de la province de Pastos , situé sur le dos 



SUR Î-ES STEPPES, 10 J 

de la chaîne des Andes ; mais la géogra- 
phie des plantes , la vigne et le coton cul- 
tivés avec succès au nord des chahies de 
Tsoung-ling et de Kouen-lun , par exem- 
ple dans le pays de Hami , entre 36 et 42 
degrés de latitude , et le degré de chaleur 
que cette culture exige , démontrent suffi- 
samment que des abaissemens considéra- 
bles coupent cette masse des montagnes 
de l'Asie. 

M. Jules Rlaproth a , par des recher- 
ches aussi pénibles qu'instructives , com- 
mencé à répandre du jour sur la situation 
de ces chaînes de montagnes. Depuis , on 
voit disparaître des cartes les noms vagues 
de Moustag et de Moussart (proprement 
Moussour, mont de glace) , qui ne sont 
réellement que des noms communs , et on 
voit paraître z^^^ montagnes comme les 



3 06 COiNSIDÉRATIONS 

représentent les écrivains rnantchous et 
chinois , passionnés pour la géographie et 
la statistique. Les chaînes sont réellement 
entrelacées comme un réseau dans le 
groupe immense des montagnes de l'Asie 
intérieure; des changemens de direction 
brusques et presque à angle droit , tels 
qu'on ne les retrouve que dans la partie 
occidentale de nos Alpes d'Europe , y sont 
fréquens; néanmoins on reconnaît, dans 
cet entrelacement multiplié des groupes, 
quatre grandes lignes que l'on peut repré- 
senter comme dirigées de l'est à l'ouest , et 
de l'est-nord-est à l'ouest-sud-ouest. Ce 
sont : 

1° Les monts Himalaya , nommés Hin- 
dou-Kouh dans l'ouest; où ils s'abaissent , 
vers Herat , et dans le Rhoraçan ; ensuite 
ils se relèvent dans le Domavend, au sud de 



SUR LES STEPPES. I07 

la nier Caspienne , et dans l'Aderbaïdjan. 

2° Les monts Tsoung'lïng : le Moustaji^ 
et le Mousart de plusieurs cartes (36' de 
lat.), nommés à l'ouest Kouen-lun ; ils s'é- 
tendent au nord du Tibet et du Katsi , 
au sud de Khotan , du lac Lop et du 
Tour fan. 

3" Les Thian ckan , ou Monts Célestes 
(43® lat.), entre le Tourfan , ou le système 
intérieur des rivières du lac Lop et le 
pays des Dsoungars, ou le lac Saïsan. Au 
nord-est 5 les Thian chan (Alak, Mou- 
sart et Boi^do des Cartes), se rattachent 
aux monts Nomkhoun , au sud-est , aux 
montagnes du Tangout. Entre ces deux 
branches, les monts Nomkhoun et les 
montagnes du Tangout , se trouve le bas- 
sin de Khamil ou Hami , remarquable par 



108 CONSIDÉRATIONS 

sa chaleur. A cette cliaîne des Thian chaii 
appartient le Bogdo oola (montagne Sainte) 
terminé par trois cimes, couvertes de 
neiges perpétuelles, et d'après lequel Pallas 
a donné le nom de Bogdo à toute la chaîne. 

4"* Le grand et le petit Altaï ( 47 ^ 52® 
delat.), qui s'embranchent avec le Tang- 
nou et le Thian chan , et à l'est se pro- 
longe par l'In-chan , chaîne très haute qui 
sépare le désert (Chamo ou Gobi) du bas- 
sin du fleuve Amour. 

On ne sait pas encore quelle est la plus 
haute de ces chaînes de montagnes; car 
même dans l'Himalaya , partie de l'Imaiis 
sur l'étendue duquel les anciens ont bâti 
les systèmes les plus singuliers , les plus 
hautes cimes n'ont peut-être pas été en- 
core mesurées. Des ambassadeurs anglais 



SUR LES STEPPES. 1 09 

se sont fait porter en litière à travers Flnde 
septentrionale jusqu'au Tibet ; ils venaient 
de Calcutta où 1 on peut aisément se procu- 
rer des baromètres, et cependant ils ne nous 
ont rien appris sur Télévation des plateaux 
du Tibet. INous devons donc recevoir avec 
d'autant plus de reconnaissance les excel- 
lentes mesures trigonométriques et baro- 
métriques faites depuis vingt ans par des 
voyageurs anglais tels que MM. Cole- 
brooke, VYebb , Hodgson, Herbert, Gé- 
rard et Blake. Il est maintenant hors de 
doute que diverses cimes de l'Himalaya 
ont au moins 4)000 pieds français de hau- 
teur de plus que le Chimboraço. On a cru 
d'après une mesure d'angles exécutée à 
une grande distance , que le pic Chama- 
lari , près duquel Turner passa en allant à 
Techou-Loumbou, et le pic Dhevalaghiri, 
au sud deMoustoung, à la source du Gou- 



110 CONSIDÉRATIONS 

dock , ont 4^390 toises* au-dessus du niveau 
de la mer. La détermination de la hauteur 
du Dhevalaghiri, donnée par Webb , a 
même été confirmée par Blake ; toutefois , 
dans la table des grandes chaînes de mon- 
tagnes, que l'on trouvera plus bas, j'ai 
accordé^ pour l'Himalaya, la préférence 
au Djavahir, 3o° 22' 19'' lat. , mesuré 
avec une grande exactitude par Herbert 
et Hodgson. 

"^Journal of tJie royal instiiute , 1811. T. ii . 

p. 242. 



SUR LES STEPPES. 



11] 



CHAINES DE MONTAGNES. 


ri us 

1.;,.,,- 


Tlauleui 

i\eà crties. 




toi. e.'. 


loi^e^. 


Himalaya ( entre lat. N. 3oo i8' 






et 3io 53% et entre long E. de 
Paris, 75f> 23' et 770 38' ). 


4,026 


2,45o 


Andes ( entre lat. N. 5° et S. 20 ), 


3,35o 


i,85o 


Alpes de la Suisse*. 


2,460 


i,i5(j 


Pyre'ne'es **. 


^.787 


i,i5o 



Les passages de l'Himalaya , qui con- 



* Ludwii^ vou Welden. f/Z^er de?i monte Rosa 
(i824),p. 29. Monte Rosa 23/0 toises, mont Cervin 
23o9; Finster Aahorn 2206. 

La plus haute cime des Pyrénées est, ainsi 
qu'on Pa reconnu récemment, le pic d'Anethou 
ou Malaliita, partie orientale de la Maladetta. II a 
4o toises de plus que le Mont-Perdu. (Vidal et Re- 
boul dans \es Annales de Chimie et de Physique, 
T. V,p. 234-, Charpentier, Essai sur la constitu- 
tion géognostique des Pyrénées (i823), p. 539. 



112 CONSIDÉRATIO>'S 

duisent de THindoiistaii dans la Tarlarie 
chinoise, ou plutôt dans le Tibet occiden- 
tal, ont de 2,4oo à 2,700 toises d'élévation . 
Dans la chaîne des Andes , j'ai trouvé le 
passage d'Assuay, entre Quito et Cuenca, à 
la Ladera deCadlud, élevé de 2,428 toises. 
Une grande partie des plaines hautes de 
l'intérieur de l'Asie serait couverte de 
neiges et de glaces perpétuelles, si l'action 
de la chaleur rayonnante , et la forte cha- 
leur du soleil propre au climat continen - 
tal de l'est n'élevait d'une manière sur- 
prenante , peut-être à 2,5oo toises au-des- 
sus du niveau de la mer , les limites des 
neiges perpétuelles sur la pente septen- 
trionale de l'Himalaya. On dit qu'on y a 
trouvé , même à 2,334 toises , des pâtu- 
rages et des champs cultivés , tandis que 
sur la pente méridionale de la chaîne , la 
limite des neiges perpétuelles descend jus- 



SUR LES STEPPES. Il3 

qu'à 1,900 toises. Sans cette distribution 
remarquable de la chaleur dans les cou- 
ches supérieures de l'air, les hautes plaines 
du Tibet occidental ne pourraient être ha- 
bitées par des millions d'hommes *. 

'1 Une race de pasteurs basane's , les Hiongnou , p. i3. 

Les Hiong nou, que De Guignes et plu- 
sieurs autres auteiu's croient être les Huns, 
habitaient l'immense contrée de la Tarta- 
rie qui confine à l'est à Uo-leang-ho , le 
territoire actuel des Mantchous, au sud 
à la muraille de la Chine , à l'ouest à U-siun, 
et au nord au pays des Eleuths. Les Huns 
septentrionaux , pasteurs grossiers qui ne 

^ Humboldt , Premier Mémoire sur les Monta- 
gnes de rinde, clans les Annales de Chimie ^ T. IU_, 
p. 297. Second Mémoire, T. XIX, p. 5i. Klaproth, 
Asia Polyglotta, p. 14;, 2o5^ 210. Quarterly re- 
view, n° 44 (1820), p. 4i5-43o. 

I. 8 



Il4 CONSIDÉRATIONS 

connaissaient pasTa^^ricLilture, étaient d'un 
brun foncé ; les Hiong nou ou Haïatelali 
plus méridionaux, sont les nations des 
Euthalites ou Neplitalites , dont il est sou- 
vent fait mention dans les écrivains by- 
zantins ; ils habitaient sur les côtes orien- 
tales de la mer Caspienne, et avaient le 
visage assez blanc. Ils exerçaient l'agri- 
culture et demeuraient dans des villes. On 
les appelle souvent Huns blancs , et d'Her- 
belot dit que ce sont des Indo-Scythes. 
Sur Founou , chef ou tanju des Huns, 
et sur l'extrême sécheresse et la famine 
qui eurent lieu Fan 4^ après J.-C. , et qui 
occasionèrent la migration d'une partie 
de la nation , vers le Nord , voyez De 
Guignes, Hist. des Kuns ^ T. 1, ch. 2, 
p. i3 5 123, 223, 447* 

Toutes ces notions sur les Hiong nou , 



SUR LES STEPPES. Il5 

tirées du même ouvrage , ont été récem- 
ment soumises par M. Rlaproth à un exa- 
men sévère. Il résulte du travail de ce sa- 
vant que les Hiongnou appartiennent aux 
nombreuses tribus turques des monts Al- 
taï et Tangnou qui se sont répandues si 
loin. Dans le troisième siècle avant l'ère 
chrétienne, le nomdeHiongnou était la dé- 
nomination commune donnée aux Ti ou 
Turcs 5 dans le nord et le nord-ouest de la 
Chine. Les Hiong nou méridionaux se sou- 
mirent aux Chinois, et , conjointement 
avec eux , détruisirent le royaume des 
Hiongnou du nord. Ceux-ci furent forcés 
de fuir à l'ouest, fuite qui semble avoir 
donné la première impulsion à la migra- 
tion des peuples de l'Asie centrale *. Les 



* Rlaproth, Asia Polyglotia, p. :ii i . — Tableaux 
hh toriques de VAsie, p. log. 



Il6 CONSIDÉRATIONS 

Huns 5 que l'on a long-lemps confondus 
avec les Hiongnou, de même que les Oui- 
gour avec les Ougours et les Oungres , ap- 
partiennent, suivant M. Klaproth, à la fa- 
mille Ouralienne connue sous le nom de Fi- 
iioisj famille qui se mêla fréquemment avec 
les Germains , les Turcs et les Samoièdes. 

ï* Point tle pierres taille'es, p. i5. 

Sur les bords de l'Orénoque, près de 
Caicara , où la contrée boisée confine à la 
plaine, nous avons effectivement trouvé 
des figures du soleil et d'animaux gravées 
sur les rochers ; mais dans les llanos , on 
n'a pas découvert de vestige de ces monu- 
mens grossiers d'anciens habitans. On doit 
regretter de n'avoir obtenu aucun rensei- 

* Asia Polyglottciy p. 1 83- 189. 



SUR LES STEPPES. II7 

gnemcnt satisfaisant sur un monument 
qu'on avait envoyé en France au comte 
de Maurepas , et qui , selon le récit de 
Kalm *, avait été trouvé par M. de Ve- 
randrier dans les savanes du Canada, à 
900 lieues à l'ouest de Montréal , dans une 
expédition aux côtes du grand Océan. Ce 
voyageur rencontra au milieu de la plaine 
des masses prodigieuses de pierre , élevées 
par la main des hommes ; sur l'une d'elles 
on vit quelque chose qu'on prit pour une 
inscription tartare**. Comment un monu- 
ment aussi intéressant n'a-t-il pas été exa- 
miné? Devait-on y voir réellement des 



* Voyage de Kalm, — T. III. — p.4i6 de la tra- 
duction allemande. 

** Archœologia or miscellaneous tracts puhlished 
hy tJie Society of antiquarlans of Londorif T. VIII, 
p. 3o4. 



Il8 CONSIDÉRATIONS 

lettres, ou bien un tableau historique , 
comme ce qu'on a appelé l'inscription phé- 
nicienne trouvée sur les rives du Taun- 
ton-river, dont Court de Gebelin* a donné 
la gravure et l'explication ? Je pense que 
très probablement des peuples civilisés 
ont jadis parcouru cette plaine ; des tertres 
tumulaires de forme pyramidale et des 
remparts d'une longueur extraordinaire , 
que l'on trouve entre les monts Rocky et 
les Alleghani semblent donner la preuve 
de la marche de ces peuples**. Verandrier 



* Court de Gebelin, Monde primitif , T. YII, 
p. 57-59, et 561-567. 

Nota.W appelle constamment la rivière /az^7^s^07^. 

** J'ai rassemblé récemment beaucoup de faits 
qui ont rapport à ces traces de civilisation an- 
cienne des peuples de l'Amérique septentrionale ; 
c'étaient peut-être des Aztèques. Relation histo- 
rique ^ T. m, p. i55. 



SUR LES STEPPES. lig 

fut expédié par le chevalier de Beauhar- 
nois, goiiveriieur-géiiéral du Canada, à 
peu près vers l'an 171^. Plusieurs jésuites 
de Québec assurèrent à Rabn qu'ils 
avaient tenu l'inscription dans leurs mains; 
elle était gravée sur une petite tablette 
que l'on avait trouvée fixée dans un pilier 
sculpté. J'ai engagé plusieurs de mes amis 
en France à faire des recherches pour dé- 
couvrir ce monument, dans le cas où il 
aurait existé dans la collection de M. de 
Maurepas. M. de Yerandrier prétendait 
aussi avoir découvert, dans les savanes 
du Canada occidental , durant des journées 
entières, de longues traces de sillons de 
charrue ; d'autres voyageurs avant lui di- 
saient avoir remarqué la même chose. 
Mais la charrue était un instrument en- 
tièrement inconnu aux habitans primitifs 
de l'Amérique ; de plus le manque de bes- 



120 CQNSIDÉRATIONS 

tiaux et le vaste espace que ces sillons oc- 
cupent dans la savane , me font conjectu- 
rer que c'est par le mouvement d'une 
grande masse d'eau que la surface du sol a 
pris l'aspect singulier d'un champ labouré. 

i5 Comme un bras de mer , p. i6 

La grande steppe , qui s'étend de l'est à 
l'ouest, depuis l'embouchure de l'Orénoque, 
jusqu'aux montagnes de Mérida couvertes 
de neifife , tourne au sud sous le huitième 
parallèle, et remplit l'espace situé entre 
la pente orientale des monts élevés de 
Nueva-Granada , et les rives de l'Oré- 
noque qui 5 dans cet endroit , coule au 
nord. Cette partie des llanos , arrosée par 
le Meta, le Yichada, le Zama et le Gua- 
viare , unit le bassin de l'Amazone avec 
celui de l'Orénoque. Dans les colonies es- 
pagnoles , on appelle paramo toutes les 



SUR LES STEPPES. 121 

montagnes qui s'élèvent depuis 1,800 jus- 
qu'à 2,200 toises au-dessus du niveau de 
la raer , et dont le climat est dur et inhos- 
pitalier. Chaque jour voit tomber de la 
neige et de la grêle, durant des heures 
entières , sur le haut des paramos. Les ar- 
bres y sont rabougris et étendus en éven- 
tail j mais leurs branches noueuses sont 
ornées d'un feuillage frais et toujours vert ; 
la plupart ont un aspect qui rappelle celui 
du laurier et du myrthe. Uescallonia tu- 
bar, Vescallonia mjrtilloïdes, les freziera 
et notre mjrtus microphylla * , peuvent 
donner une idée de cette physionomie de 
plantes. Au sud de Santa-Fe de Bogota, 
on trouve le fameux paramo de la summa 
Paz y groupe isolé de montagnes où, sui- 



* Humboldt , et Bonplaiid , Plantes équinoxialea , 
T. 1, p. 19. 



122 CONSIDÉRATIONS 

vaut la tradition des indigènes , il y a de 
grands trésors cachés. De ce paramo sort 
un ruisseau qui, dans le ravin d'Ycononzo, 
roule en écumant sous un pont naturel 
très remarquable. 

*^ On ne faisait pas aîtcnlion aux chaînons , p. i6. 

L'espace immense qui s'étend de la côte 
orientale de l'Amérique du Sud jusqu'à la 
pente orientale des Andes , est rétréci par 
deux masses de montagnes qui séparent les 
unes des autres les trois plaines ou bassins 
de l'Orénoque inférieur , de l'Amazone et 
du Pûo de la Plata. La plus septentrionale 
de ces deux masses , le gi'oupe de la Pa^ 
rime est situé vis à vis des Andes de Cundi- 
namarca, qui s'étendent beaucoup à l'est ; et 
entre 68 et 70 degrés de longitude , atteint 
une grande hauteur. La chaîne étroite de 



SUR LES STEPPES. 123 

Pacarayiiia la réunit aux collines grani- 
tiques de la Guiane française. La carte de 
la Colunibia , que j'ai tracée d'après des 
observations astronomiques , représente fi- 
dèlement cette jonction. Les Caraïbes qui, 
des missions de Carony, se rendent aux 
plaines du Pûo Branco , et jusqu'à celles 
des frontières du Brésil , franchissent dans 
ce voyage les dos de Pacarayma et de 
Quimiropaca. La seconde masse de mon- 
tagnes qui sépare le bassin de l'Amazone 
de celui du Pûo de la Plata est le groupe 
du Brésil. Dans la province de Chiquitos , 
à l'ouest de la ligne des collines de Parexis, 
il se rapproche du contrefort des Andes 
de Santa-Cruz de la Sierra. Le groupe de 
la Parime, qui produit les grandes cata- 
ractes de rOrénoque , ni le groupe des 
montagnes du Brésil ne se rattachant im- 
médiatement à la chaîne des Andes , il en 



124 CONSIDÉRATIONS 

résulte que les plaines de Yenezuella tien- 
nent immédiatement à celles de la Pa- 

tag"onie ( Esquisse cTun tableau gêognos- 
tique de F Amérique méridionale , dans 
le T. III de ma Relation historique, 
p. 188-224). 

*5 Des hordes de chiens devenus sauvages, p. 17. 

Dans les savannes ou Tanipas de Bue- 
nos-Ayres , les chiens d'Europe sont deve- 
nus sauvages. Ils vivent en société dans 
des trous où leurs petits se cachent. Si la so- 
ciété devient trop nombreuse, quelques 
familles la quittent et fondent une nou- 
velle colonie. Le chien d'Europe^ devenu 
sauvage, aboie aussi fort que le chien in- 
digène de l'Amérique. Garcillasso rap- 
porte qu'avant l'arrivée des Espagnols, 
les Péruviens avaient l'espèce de chien 



SUR LES STEPPES. 1Q5 

appelée perros gozques. Il donne au chien 
indigène le nom d^allco. Pour distinguer 
ces deux animaux dans la langue des Qqui- 
chuas 5 on appelle le dernier 77/72 allco , 
chien indien. Ce J^uii allco paraît n'être 
qu'une simple variété du chien de ber- 
ger. 11 est plus petit , a le poil long avec 
des taches blanches et brunes , et les 
oreilles droites et pointues. 11 aboie beau- 
coup, mais il ne mord que très rarement. 
L'inca Pachacutec, dans une de ses guerres 
religieuses , ayant vaincu les Indiens de 
Xauxa et de Huanca , et les ayant conver- 
tis par violence au culte du soleil , trouva 
établi chez eux le culte des chiens. Les 
prêtres faisaient une sorte de cor avec le 
crâne du chien. Les fidèles man^reaient en 
substance la divinité du chien *. Lors des 

* Commentarios reaies, T. i, p, lOi. 



l26 CONSIDÉRATIONS 

éclipses de lune , les chiens du Pérou 
jouaient leur rôle : on les battait jusqu'à 
ce que l'éclipsé fût finie. Le seul chien 
muet , mais entièrement muet , était le te- 
chichi du Mexique^ variété du chien com- 
mun appelé chichi. Peut-être le mot techi- 
chi vient-il du mot radical de la langue 
aztèque techichializtli ^ attendre ou guet- 
ter l'ennemi. Les habitans , ainsi que les 
Tatares , se nourrissaient de ce chien 
muet. Cet aliment était si nécessaire aux 
Espagnols mêmes , avant l'introduction 
des bestiaux , que peu à peu toute la race 
en fut détruite *. BufFon confond le techi- 
chi avec le coupara de la Guyane**. Ce 
dernier est identique avec Viirsus cancrï- 
vorus 5 ou l'aguara - guazu mangeur de 

* Clavigero. Storia diMeasico ^ T. I, p, ']'S. 
*^ Ballon, T, XV, p. i5?>. 



SUR LES STEPPES. 1 27 

moules, de la côte des Patagons *. Linné, 
au contraire , confond le chien muet avec 
1 itzcuinte-potzoli , espèce de chien encore 
assez imparfaitement décrite , et qui se dis- 
tingue par une queue courte, une tête très 
petite et une grosse bosse sur le dos. Ce 
qui m'a extrêmement surpris en Amé- 
rique , et surtout à Quito et au Pérou , c'est 
le grand nombre de chiens noirs sans poil 
que Bufifon appelle chiens turcs **. Cette 
vaiiété y est très commune ; mais , en gé- 
néral , très méprisée et très maltraitée. Ces 
chiens existaient - ils dans le Nouveau- 
Monde avant sa découverte par les Euro- 
péens ? Les Portugais les y ont-ils apportés 
d'Afrique , ainsi que d'autres productions 
de celte contrée? ou bien est-ce l'influence 

* Azara sur les quadrupèdes du Paraguay , T. ï, 
p. 3i5. 

** Canis JEgjptiuSj Liuuaei. 



128 CONSIDÉRATIONS 

du climat qui a créé cette variété dans le 
nouveau continent? Cette dernière con- 
jecture est à peu près invraisemblable ; 
car tous les chiens d'Europe se propagent 
très bien en Amérique, et si l'on n'y trouve 
pas d'aussi jolis chiens , cela tient au peu 
de soin qu'on en prend , et peut-être aussi 
à ce qu'on n'y a pas introduit les plus belles 
variétés , telles que les levrettes et les da- 
nois mouchetés. Dans les colonies espa- 
gnôles , on regarde le chien sans poil 
comme venant de la Chine ; on l'appelle 
perro chinesco ou chino , et on croit que la 
race en a été apportée de Canton ou de 
Manille. Un animal indigène du Mexique 
était le loup appelé xaloitzcuintli , très 
grand , entièrement dénué de poils , et res- 
semblant au chien. M. Barton * trouve 

* Sraith's Barton's Fragments ofthe natural 1ii&' 
tory of Peu sylvania , T. I^ p. 54. 



SUR LES STEPPES. 12g 

une ressemblance frappante entre tous les 
noms qui , dans l'ancien et le nouveau 
continent, désignent le chien. Le mot latin 
canis a une analogie complète avec le nie- 
kannè des Ouanaumili, nation canadienne, 
et avec le Jcannang des Samoyèdes asia- 
tiques. Il y avait aussi des chiens euro- 
péens devenus sauvages dans les îles de 
Cuba et de Saint-Domingue, quand elles 
furent conquises par les Espagnols *. 

Dans les savanes entre le Meta, TArauca 
et l'Apuré, on a mangé, jusque dans le 
seizième siècle , des chiens muets {perros 
muclos) ; les indigènes les nommaient ma- 
jos ou auries^ suivant Alphonse de Her- 
rera qui, en i535, fit une expédition à 
rOrénoque. M. Giseke , voyageur trèà 

* Garcilasso, T. p. Z'j.(j, 

I. Q 



l3o CONSIDÉRATIONS 

instruit , a trouvé la même rariété de chien 
au Grœnland, Les ciiieiis des Eskimaux 
vivent constamment en plein air; ils se 
creusent , pour la nuit . des trous dans la 
neige, et hurlent comme les loups. Au 
Mexique , on châtrait les chiens afin qu'ils 
devinssent plus gras et plus savoureux. 
Sur les limites de la province de Durango, 
et plus au nord sur les rives du lac de l'Es- 
clave, les indigènes chargent leurs tentes 
de peau de bison sur de grands chiens , 
lorsqu'au changement de saison ils se trans- 
portent d'un lieu à un autre. Tous ces 
traits rappellent la vie des peuples de 
l'Asie orientale. ( Humboldt, Essai po- 
litique sur la Nouvelle -Espagne y T. II, 
pag. 4^ , Relation historique^ T, II ^ 
p. 625). 



SUR LES STEPPES, l3l 

^^ Des causes multipliées et en partie encore peu de've— 

loppc'es , p. i8. 

J'ai essayé de rassembler dans un ta- 
bleau les nombreuses causes de riiumidilé 
et du moindre degré de chaleur de l'Amé- 
rique. On comprend bien qu'il n'est ici 
question que de la constitution Jijgrosco- 
pique de l'air en général , ainsi que de la 
température de tout le nouveau continent. 
Quelques contrées , par exemple l'île de la 
Marguerite , les côtes de Cumana et de 
Coro , sont aussi chaudes et aussi arides 
qu'aucune partie de l'Afrique. Le maxi- 
mum de la chaleur, lorsque l'on prend 
un grand nombre d'années se trouve 
presque égal , sous tous les parallèles 
du monde, sur les bords de la Neva, du 
Sénégal , du Gange et de l'Orénoque , 
c'est-à-dire qu'il est toujours entre le 3o^ et 



l32 CONSIDÉRATIONS 

le 32*' degré de Réaumur. Il ne s'élève 
pas plus haut , si l'on fait les observations 
à l'ombre , loin de tout corps solide cfui ré- 
fléchit la chaleur , et non dans un air rem- 
pli d'une poussière échauffée , ou de grains 
de sable , ni avec un thermomètre à l'es- 
prit de vin qui absorbe la lumière. La tem- 
pérature moyenne des régions du tropique 
ou du climat des palmiers, est entre 21 
et 22 degrés 7 de Réaumur , et l'on ne 
remarque pas de différence entre les ob- 
servations recueillies au Sénégal , à Pon- 
dichéri et à Surinam*. 

La grande fraîcheur , l'on pourrait mê- 
me dire le froid qui règne presque toute 
l'année le long de la côte du Pérou sous le 



* Hiimboldt, Mémoire sur les lignes isotJierw es 
(1817), p. 54. 



SUR LES STEPPES. l33 

tropique , et qui fait baisser le tliermo- 
nictre à lo degrés, n'est nullement , comme 
j'espère pouvoir le démontrer , un effet du 
voisinage des montagnes couvertes de 
neige j mais est due plutôt à ce brouil- 
lard ( guara) qui voile le disque du soleil , 
et à ce courant très froid d'eau de mer qui 
se porte avec impétuosité vers le nord, 
depuis le détroit de Magellan jusqu'au cap 
de Farina. Sur la côte de Lima, la tem- 
pérature du grand Océan est à 12°, 5; tan- 
dis que , sous le même parallèle , mais 
hors du courant, elle est à 21°. Il est sin- 
gulier qu'un fait aussi surprenant n'ait pas 
encore été remarqué. 



*7 L'Amérique est sortie plus tard de l'enveloppe aquatique 
du chaos , p. si. 



Uii naturaliste très ingénieux, M. Smith 



l34 CONSIDÉRATIOrsS 

Barton *, a déjà dit avec beaucoup de jus- 
tesse : c( Je ne puis considérer que comme 
c( puérile et nullement prouvée par l'é vi- 
ce dence naturelle , la supposition qu'une 
c( grande partie de l'Amérique est sortie 
(c du sein des eaux plus tard que les au- 
c( très continens. » Qu'on me permette de 
citer aussi un passage d'un mémoire que 
j'ai composé sur les peuples primitifs de 
l'Amérique **• ce Des écrivains justement 
célèbres ont trop souvent répété que l'A- 
mérique est 5 dans toute l'étendue du mot, 
un continent nouveau. Cette richesse de 
végétation, cette masse de fleuves im- 
menses, ces grands volcans toujours en 
fermentation, annoncent, disent-ils, que 



* Fragments ofthe natural history ofPensylva- 
nia, T. I, p. 4. 

** Berliner Monatschrift, T. XV, p. 190, 



SUR LES STEPPES. l35 

la terre , sans cesse tremblante et non en- 
tièrement sécliée, y est moins éloignée 
de l'état primitif du chaos que dans l'an- 
cien continent. Long-temps avant mon 
voyage, des idées sejnblables m'ont paru 
aussi peu philosophiques qu'opposées aux 
lois de la physique généralement con- 
nues. Ces images de jeunesse et de dés- 
ordre, ainsi que d'une sécheresse et d'un 
manque progressif de vigueur de la terre 
viellissante , ne peuvent naître que chez 
ceux qui s'amusent à saisir des contrastes 
entre les deux hémisphères , et n'em- 
brassent pas d'un coup-d'œil général la 
constitution de notre planète. Dira-t-on 
que la partie sud de l'Italie est un pays 
plus nouveau que la Lombardie, parce 
qu'elle est presque continuellement trou- 
blée par des tremblemens de terre et des 
éruptions volcaniques? D'ailleurs, que nos 



l36 CONSIDÉRATIONS 

volcans et nos tremblemens de terre ac- 
tuels sont de petits phénomènes auprès 
de ces révolutions de la nature que le 
géologue doit supposer , avoir eu lieu 
aux jours de la dissolution et du refroi- 
dissement des masses qui ont formé les 
montagnes, quand la terre était encore à 
l'état de chaos! Des causes différentes 
doivent , dans des climats éloignés , faire 
varier les effets de l'énergie de la na- 
ture. Dans le Nouveau-Monde , les vol- 
cans, au nombre de cinquante-quatre, 
ont dû peut-être brûler plus long-temps , 
parce que la chaîne des montagnes élevées 
où ils sont situés est plus près de la mer , 
et parce que ce voisinage et la neige éter- 
nelle qui les couvre paraissent modifier 
d'une manière encore peu appréciée l'é- 
nergie du feu souterrain. Les tremble- 
mens de terre et les éruptions y agissent 



SUR LES STEPPES. 187 

périodiquement. Présentement le désordre 
physique et la tranquillité politique ré- 
gnent dans le nouveau continent , tandis 
({ue 5 dans l'ancien , les discordes des peu- 
ples forcent à chercher du repos au sein de 
la nature. Peut-être viendra- t-il un temps 
où une partie du monde prendra la place 
de l'autre dans ce sinc^ulier contraste entre 
l'énergie physique et l'énergie morale*. Les 
volcans se reposent pendant des siècles , 
avant de se rallumer de nouveau. L'opi- 
nion suivant laquelle, dans les régions plus 
anciennes, il doit régner une certaine paix 
dans la nature, n'est fondée que sur un jeu 
de notre imagination. Un côté de notre pla- 
nète ne peut pas être plus vieux ou plus 
jeune que l'autre. Les îles produites par 
des volcans , telles que les Açores , ou for- 

* Ecrit Jans l'auloiiine de i8o5. 



l38 CONSIDÉRATIONS 

niées peu à peu par les mollusques du co- 
rail, comme plusieurs îles du grand Océan, 
sont , en général , plus récentes que les 
masses de granit de la chaîne du centre de 
l'Europe. Une contrée peu étendue, comme 
la Bohême et plusieurs vallées de la lune , 
entourées circulairement par des mon- 
tagnes, peut rester long-temps couverte 
d'eau par suite d'inondations partielles , et 
former un lac. Après qu'il se serait entiè- 
ment écoulé, on pourrait, par métaphore, 
donner le nom de terrain de nouvelle ori- 
gine à celui-ci où les végétaux s établiraient 
par degrés. Mais une enveloppe aquati- 
que, telle que le géologue se la repré- 
sente à l'époque de la formation des monta- 
gnes secondaires , ne peut , d'après les lois 
de l'hydrostatique, se supposer que comme 
existant à la fois dans toutes les parties 
du monde et dans tous les climats. La mer 



SUR LES STEPPES. iSq 

ne peut pas séjourner siu* les plaines im- 
menses de rOrénoque et de l'Amazone, sans 
ravager en même temps les pays situés 
autour de la mer Baltique. L'enchaîne- 
ment et l'identité des couches secondaires 
près de Caracas , dans la Thuringe et la 
basse Egypte, prouvent, comme je le dé- 
veloppe dans mon Tableau géologique de 
l'Amérique méridionale , que cette grande 
opération de la nature s'est faite à la même 
époque sur toute la terre. » 

*® Est plus frais et plus humide , p. 22 

Le Chili , Buenos-Ayres , la partie mé- 
ridionale du Brésil et le Pérou, tiennent, 
du peu de l'argeur du continent qui va en 
se rétrécissant vers le sud, un climat sem- 
blable à celui d'une île, c'est-à-dire des 
étés frais, et des hivers doux. Ces avan- 



l4o CONSIDÉRATIONS 

ta ges de l'hémisphère austral se font sentir 
jusqu'au /\o'' parallèle sud; mais au-delà 
ce n'est plus qu'un désert inhospitalier. Le 
détroit de Magellan est situé par les SS'' et 
S^f parallèles ; toutefois dans les mois 
de décembre et de janvier , où le soleil est 
dix-huit heures sur l'horizon , le thermo- 
mètre ne s'y élève qu'à quatre degrés. Le 
soleil éclaire tous les jours la plaine , et la 
plus grande chaleur que M. Churruca y 
ait observée en décembre 178S, c'est-à- 
dire en été, n'allait pas au-delà de neuf 
degrés. Le cap Pilar, dont les rochers es- 
carpés n'ont que 218 toises de haut, et qui 
forme au sud l'extrémité de la chaîne des 
Andes , a presque le même degré de lati- 
tude que Berlin *. 



* Relacion del viage al estrecho de Magellaiies , 
appendice 1793, p. 76. 



SUR LES STEPPES. l4l 

»9 D'une seule mer de sable continue , p. 23. 

Si l'on peut considérer ces bruyères tou- 
jours pressées en groupes , qui se prolon- 
gent depuis l'embouchure de l'Escaut jus- 
qu'à l'Elbe , et depuis la pointe de Jutland 
jusqu'aux montagnes du Harz , comme 
une phalange continue de plantes , on peut 
suivre aussi comme une mer ces sables 
qui s'étendent à travers l'Afrique et l'Asie, 
depuis le cap Blanc jusqu'au-delà de l'Tn- 
dus , dans une étendue de plus de quatorze 
cents lieues. Ainsi qu'un bras de mer des- 
séché , la région sablonneuse d'Hérodote , 
appelée par les Arabes désert du Sahara , 
traverse l'Afrique entière, entre le 18^ et 
le 25^ parallèle boréal . Sa pkis grande lar- 
geur du nord au sud est entre Maroc et le 
cours moyen du INiger. C'est au contraire 



l42 CONSIDÉRATIONS 

entre Tripoli et Cachena que le désert est 
le plus étroit , et qu'il est le plus fréquem- 
ment coupé par des cantons riches en 
sources. La vallée du Nil est à l'est la li- 
mite du désert de Lib3^e. 

Au-delà de l'isthme de Suez , au-delà 
des rochers de porphyre , de syénite et de 
diabase du mont* Sinai^ commence le pla- 
teau désert de Nedjed, qui occupe toute la 

* Les moines de cette montagne montrent en- 
core aujourd'hui aux étrangers les tables de la loi 
de Moïse. M. Rosier, qui a fait partie de l'expëdi"- 
lion française en Egypte, possède des morceaux, 
de ces tables, qui. sont de syénite abondante en 
amphibole. Cette syénite paraît être posée sur ce 
I qu'on appelle du porphyre araphibolique. Plus 

avant dans la plaine , on trouve du schiste argileux 
de transition de la grauwacke , et un congloméret 
très ancien dans lequel sont enchâssées des masses 
de granit et de porphyre. Cette brèche était très es- 



SUR LES STEPPES. l43 

partie intérieure de l'Arabie, et qui est 
borné à l'ouest et au sud par les pays fer- 
tiles et plus heureux de l'Hedjaas et de 
l'Hadramaut , situés le long des côtes. L'Eu- 
phrate termine à l'est les déserts d'Arabie 
et de Syrie. Des sables immenses coupent 
toute la Perse *, depuis la luer Caspienne 
jusqu'à celle des Indes, et comprennent 
aussi les déserts du Rernian , du Seistan , 
du Beloutcliistan et du Mekran, abondans 
en sel et en kali. Llndus sépare le dernier 



tiinée par les sculpteurs anciens. Notre digne com- 
patriote Burkhardt a aussi examiné le porphyre 
Irappéen duSinaï- mais sa description géognostique 
est confuse et vague. 

* La langue persane a divers mots pour distin- 
guer la nature des plaines : Decht signifie plaine 
en ge'néral {llano), par opposition aux plaines des 
montagnes j mergran, pelouse; he?>dbun , AqsqxX y 
plaine aride et nue. 



l44 CONSIDÉRATIONS 

désert de celui de Moultan , an'osé par 
rindus. La surface occupée par toutes ces 
mers de sable, depuis la côte occidentale 
de l'Afrique, jusqu'à Djesselmir et Djôd- 
pour, dans l'Inde, me paraît être de plus de 
112,000 lieues carrées , en faisant abstrac- 
tion des cantons fertiles ou oasis. 

^ La partie occidentale de l'Atlas, p. 23. 

La question relative à la position de 
l'Atlas des anciens , a souvent été agitée 
de nos jours. En faisant cette recherche , 
on confond les anciennes traditions phé- 
niciennes, avec ce que les Grecs et les 
Romains ont débité sur l'Atlas à une époque 
moins reculée. M. Ideler, qui réunit la 
connaissance approfondie des langues à 
celle de l'astronomie et des mathémati- 
ques, a le premier débrouillé ces notions 



SL'R LES STEPPES. l/^5 

confuses. J'espère qu'on me permettra 
d'insérer ici ee qu'un savant aussi éclairé 
m'a communiqué sur ce sujet important. 

ce Dès le premier âge du monde, les 
Phéniciens se hasardèrent à passer le dé- 
troit de Gibrahar. Ils fondèrent, sur les 
côtes de l'Océan Atlantique, en Espagne, 
Gades et Tartessus ; en Mauritanie Lixus 
et plusieurs autres villes. De ces établisse- 
mens ils naviguaient au nordjusqu'aux îles 
Cassitérides , d'où ils tiraient de l'étain, et 
jusqu'aux côtes de Prusse où ils trouvaient 
de l'ambre. Dans le sud ils s'avançaient 
au-delà de Madère jusqu'aux îles duCap- 
Verd. Ils fréquentaient surtout l'Archipel 
des Canaries. Là, ils furent surpris à la 
vue du pic de Ténériffe , dont la hauteur 
déjà très considérable paraît encore plus 
grande, parce qu'il s'élance immédiate- 
I. 10 



l46 CONSIDÉRATIONS 

ment de la surface de la mer. Les co- 
lonies qu'ils envoyèrent en Grèce , et 
surtout celle qui , conduite par Cadmus , 
aborda en Béotie , portèrent dans ces con- 
trées la connaissance de cette montasTne 
élevée au-dessus de la région des nuages. 
Elles y firent connaître les îles fortmiées 
que ce pic domine , et qu'embellissent 
des fruits de toutes sortes , entr'autres des 
pommes d'or (oranges). Cette tradition se 
propagea en Grèce par les chants des 
poètes 5 et arriva jusqu'au temps d'Homère. 
Son Atlas connaît les profondeurs de la 
mer ; il porte les grandes colonnes qui sé- 
parent la terre du ciel *. Les Champs- 
Elysées **^ sont dépeints comme une terre 



* Odyssée, 1. 1, v. ^2. 

** Iliade, 1. IV , V. 56i. Le mot est d'origine 

phénicieune , et signifie séjour de joie. 



SUR LES STEPPES. l/^'J 

enchanteresse située dans l'ouest. Hésiode 
parle de l'Atlas à peu près de la niénie ma- 
nière , et dit qu'il est voisin des nymphes 
Hespérides *. Il nomme île des hien heu- 
reux les Champs-Elysées, qu'il place aux 
extrémités de la terre, à l'occident **. Des 
poètes moins anciens ont emhelli et orné 
les fahles d'Atlas j, des Hespérides , de leurs 
pommes d'or, et des îles des bienheureux 
qui sont le séjour des hommes justes après 
leur mort. Ils ont aussi réuni les expédi- 
tions de Mélicertes, dieu du commerce 
chez les Tyriens , et celles de l'Hercule 
grec. Ce ne fut que très tard que les Grecs 
commencèrent à rivaliser dans la navi- 
gation avec les Carthaginois et les Phé- 



* Théogonie, 1. V, v. Si/. 
** Opéra et Dies, v. 167. 



l48 CONSIDÉRATIONS 

niciens. lis visitèrent à la vérité les côtes 
de la mer atlantique , mais il ne paraît pas 
qu'ils s'y soient avancés bien loin. 11 est 
douteux qu'ils aient vu le pic de TénérifFe 
et les îles Canaries ; car ils pensaient qu'il 
fallait chercher, sur la côte occidentale de 
l'Afrique , l'Atlas que leurs poètes et leurs 
traditions leur a voient représenté comme 
une montagne très élevée , et située à 
l'extrémité occidentale de la terre. C'est 
aussi là que le transposèrent Strabon , Pto- 
lémée et les autres géographes. Mais, 
comme on ne trouve dans le nord-ouest 
de l'Afrique aucune montagne d'une hau- 
teur remarquable , on fut très embarrassé 
pour connaître la véritable position de 
l'Atlas. On le chercha tantôt sur la côte , 
tantôt dans l'intérieur du pays , tantôt dans 
le voisinage de la mer Méditerranée , tan- 
tôt plus au sud. Au premier siècle de notre 



SUR LES STEPPES. l49 

ère, époque à laquelle les Roiuains por- 
tèrent leurs armes dans llnlérieur de la 
Mauritanie et de la JN umidie , on prit l'ha- 
Litude de donner le nom d'Atlas à la chaîne 
de montagnes qui , au nord de l'Afrique , 
s'étend de l'est à l'ouest dans une direction 
à peu près parallèle à celle des côtes de la 
Méditerranée. Cependant , Pline et Solin 
sentaient Lien que les descriptions de l'At- 
las , faites par les poètes grecs et romains, 
ne convenaient pas à cette chaîne de mon- 
tagnes. Ils pensèrent donc qu'il fallait pla- 
cer dans la terre inconnue du milieu de 
l'Afrique ce pic dont ils faisaient un ta- 
bleau si agréable d'après les traditions 
poétiques. Mais l'Atlas d'Homère et d'Hé- 
siode ne peut être que le pic de TénérifFe ; 
tandis que c'est dans le nord de l'Afrique 
qu'il faut chercher l'Atlas des géographes 
grecs ou romains. » 



100 CONSIDERATIONS 

J'ose ajouter quelques remarques à ces 
éclaircisseraens instructifs de M. Ideler. 
Suivant Pline et Solin , l'Atlas s'élève du 
milieu d'une plaine de sable ( e medio are- 
narum^. Des éléphans, que certainement 
on n'a jamais connus à TénérifFe , paissent 
sur ses flancs. Ce qu'aujourd'hui on désigne 
par le nom d'Atlas est une longue chaîne de 
montagnes. Comment se fit-il que les Ro- 
mains crurent reconnaître dans cette chaîne 
le pic isolé dont Hérodote avait parlé? La 
cause n'en serait-elle pas dans cette illusion 
d'optique d'après laquelle une chaîne de 
montagnes , vue de profil dans le sens de 
sa longueur , paraît un pic rétréci ? Etant 
en mer , j'ai souvent pris des chaînes pro- 
longées pour des montagnes isolées. Selon 
Hoest 5 l'Atlas , près de Maroc , est tou- 
jours couvert de neiges. Par conséquent, 
sa hauteur , en cet endroit , doit être 



SUR LES STEPPES. l5l 

de plus de 1.800 toises. Une chose qui 
me semble éj^alement remarquable , c'est 
que, suivant Pline, les Barbares ou les 
anciens Mauritaniens appelaient l'Atlas ;, 
Dyris, Aujourd'hui encore , la chaîne de 
l'Atlas porte , chez les Arabes, le nom de 
T)aran , mot quia les mêmes consonnes 
que Dyris. Hornius * croit, au contraire, 
reconnaître le mot Dyris dans Aya-Dyrma, 
nom guanche du pic de TénérifFe. 

'* Les Monts de la Lune , Al-komri , p. 24. 

Les montagnes de la Lune , de Ptolé- 
mée^ ou l' Al-komri d'Aboulfèda, sont re- 
présentées sur les cartes de Rennel et 
d'Arrowsmith comme une chaîne énorme, 



* Hornius , De Originibus Amerlcanorum , 
p. i85. 



l52 CONSIDÉRATIONS 

non inteiToin])ue et parallèle à l'équateur» 
Leur existence est certaine , mais leur 
étendue et leur direction sont encore trop 
problématiques pour les tracer d'une ma- 
nière aussi positive qu'ont hasardé de le 
faire les deux géographes anglais. L'Abys- 
synie est un plateau très élevé comme la 
province de Quito ; et , s'il faut s'en rap- 
porter aux mesures que Bruce dit avoir 
prises avec le baromètre , les sources du 
Nil bleu (vert) sont élevées de i,654 toi- 
ses au-dessus du niveau de la mer. Un 
fait digne d'attention , c'est que Meroe , 
cet état où les hommes furent civili- 
sés à une époque si reculée, n'était pas 
éloigné de ces pays montueux. Ainsi , en 
Afrique comme dans le nouveau conti- 
nent 5 c'est sur les montagnes ou dans leurs 
environs qu'habitèrent les premiers peu- 
ples civilisés. 



SUR LES STEPPES. l53 

2^ Un effet de ce remous , p. uG. 

Dans la partie septentrionale de l'Océan 
Atlantique, entre l'Europe, l'Afrique du 
nord et le continent du Nouveau-Monde , 
les eaux sont poussées par un courant qui, 
revenant sur lui-même, forme un véri- 
table reinous. Entre les tropiques , le cou- 
rant général , qu'on pourrait appeler le 
courant de rotation , suit , comme le vent 
alise , la direction d'orient en occident. 11 
accélère la marche des navires qui vo~ 
guent des Canaries à l'Amérique méri- 
dionale. Il rend presque impossible la tra- 
versée en ligne directe de Cartliagèna de 
Indias à Cumana , traversée dans laquelle 
il faut vaincre le courant. Le nouveau 
continent , à partir de l'isthme de Panama 
jusqu'à la partie septentrionale du Mexi- 



l54 CONSIDÉRATIONS 

que , forme une digue qui arrête le mou- 
Yement de la mer vers l'occident. Depuis 
Veragua, le courant est donc forcé de 
changer sa direction pour suivre celle du 
nord 5 et de se plier à toutes les sinuosités 
des côtes de Costa-rica , de Mosquitos , de 
Campêche et de Tabasco. Les eaux qui 
entrent dans le golfe du Mexique par l'ou- 
verture qui se trouve entre le cap Catoche 
et l'île de Cuba , après avoir éprouvé un 
grand remous partiel entre la Vera-Cruz , 
Tamiagua , l'embouchure du Rio Bravo 
del norte et la Louisiane , retournent dans 
l'Océan par le canal de Bahama. Elles y 
forment ce que les marins appellent le 
courant du golfe , qui est comme un tor- 
rent d'eaux chaudes qui courent avec une 
grande vitesse et qui s'éloignent insensi- 
blement de la côte de l'Amérique septen- 
trionale en suivant une direction diagonale. 



>»' ?•■ 



SUR LES STEPPES. 100 

Lorsque les navires qui viennent d'Europe 
et sont destinés pour cette côte ^ ne sont 
pas sûrs de la longitude où ils se trouvent ; 
ils peuvent s'orienter dès qu'ils ont atteint 
le courant du golfe , dont la position a été 
exactement déterminée par Franklin , 
Williams et Pownall. Depuis le /^i^ pa- 
rallèle, ce long courant d'eaux chaudes 
se dirige vers l'est en diminuant peu à 
peu de vitesse et en augmentant de lar- 
geur. Avant d'arriver aux plus occiden- 
tales des Açores, il se partage en deux 
bras , dont , au moins à certaines époques 
de l'année, l'un se porte sur l'Islande et la 
Norvège , et l'autre sur les îles Canaries et 
les côtes occidentales de l'Afrique. Ce re- 
mous de l'Océan atlantique, dont je traite 
amplement dans le premier volume de mon 
voyage aux régions équinoxiales, explique 
clairement pourquoi, malgré les vents 



l56 CONSIDÉRATIONS 

alises , des troncs de cedrela odorata sont 
poussés des côtes de l'Amérique méridio- 
nale et des Antilles sur celles de Ténériffe. 
Dans le voisinage du banc de Terre- 
Neuve , j'ai fait plusieurs expériences sur 
la température du courant du golfe. 11 
charrie a vec une grande rapidité les eaux 
chaudes des parallèles moins élevés , dans 
des latitudes plus septentrionales. Aussi 
la température du courant est-elle de deux 
à trois degrés R. plus élevée que celle des 
eaux voisines qui en forment les rives et 
dont le mouvement est nul. Ces phénomè- 
nes sont analogues à ceux que nous avons 
observés sur la côte du Pérou , et dont il 
est fait mention dans la note seizième. 

«5 Ni les lécldées ni aucun autre lichen , p. a6. 

Voici les lichens dont la terre, dénuée de 



SUR LES STEPPES. IDJ 

végétaux commence à se couvrir dans les 
pays du nord : Bacomicesroscus,cenomjce 
rangiferinus , Lecidea muscorum , L. ic- 
madophila ; quelques autres cryptogames 
s'y joignent pour préparer la végétation 
des herbes et des plantes. Entre les tropi- 
ques, où les mousses et les lichens ne 
croissent abondamment que dans les en- 
droits ombragés , quelques plantes grasses , 
telles que le sesuvium ou le portulacca , 
suppléent aux lichens terrestres. 

** L'éducation des animaux qui donnent du lait , p. 28. 

Deux animaux de l'espèce du bœuf, 
c'est-à-dire le bizon et le bœuf musqué , 
dont nous avons déjà parlé , sont indigènes 
du nord de l'Amérique ; mais les naturels , 

Queis^neque mes, neque cullus erat ; nec jungere (auros 

. norant, 

Plrg^. JEn. VIII, 3iG. 



l58 CONSIDÉRATIONS. 

buvaient le sang fumant et non le lait de 
ces animaux. M. Barton a émis une opi- 
nion assez probable * ; c'est que quelques 
tribus du Canada occidental élevoient le 
bizon à cause de sa chair et de sa peau. 
11 est assez singulier que l'usage du lait de 
vache , de brebis ou de jument , soit pres- 
que inconnnu aux Chinois entourés, au 
nord et à l'ouest , de peuples pasteurs. On 
sait qu'au Pérou le llama est un animal 
domestique : on ne le rencontre nulle part 
dans son état sauvage primitif; ceux qu'on 
trouve sur la pente occidentale du Chim- 
borazo sont devenus sauvages lorsque Li- 
can j l'ancienne résidence des domina- 
teurs de Quito , fut détruite et réduite en 
cendres. 



Fragnient'y j T. 1, [i. 4. 



SUR LES STEPPES. iSq 

Au sud du Gyla , qui se jette avec le 
Rio Colorado , dans le golfe de C4aliforme 
( mar de Cortez ) , on trouve , dans une 
steppe solitaire, les ruines du palais des 
Aztèques , que les Espagnols appellent las 
casas grandes. Lorsque vers l'an 1160 , les 
Aztèques , sortant du pays inconnu d'Azt- 
lan, parurent dans l'Anahuak *, ils se 
fixèrent pendant quelque temps sur les 
rives du Gyla. Garces et Font , deux moi- 
nes franciscains , sont les derniers qui , en 
1773, aient visité les casas grandes. Ils 



* Un fait cligne d'altentioa , suivant la remarque 
clu célèbre historien Jean de Millier, c'est que pré- 
cisément à la même époque, de grandes émigra- 
grations eurent lieu dans le nord de l'Asie. L'ir- 
ruption des Tartares Niiiché força les empereurs 
chinois de la dynastie de SUm à transporter leur 
résidence à Linegan , plus au sud. De Guignes , Iu~ 
troduction à l' Histoire des Huns , p. 83. 



l6o CONSIDÉRATIONS 

racontent que ces ruines occupent une 
étendue de plus d'une lieue carrée. Toute 
la plaine est en outre couverte de têts de 
vases de terre peints avec art. Le palais 
principal , si une maison bâtie en briques 
non cuites peut mériter ce nom , a quatre 
cent vingt pieds de long et deux cent 
soixante de large *. 

Le tayé de la Californie , dont le père 
Venegas donne la description , paraît dif- 
férer peu du moufflon ** de l'ancien con- 
tinent. On a aussi vu cet animal dans les 
Stony-mountains , aux sources de l'Ound- 
jiga ou rivière de la Paix. Le petit rumi- 



* Voyez l'ouvrage rare imprime à Mexico , in- 
titulé : Cronlca serafica del Collegio de Propaganda 
fede de Qiieretaro por Fray Domingo Arricivita, 

*'*' Capra Ammon. 



SUR LES STEPPES. l6l 

naiit du genre de la clicvre ou de l'antilope, 
qui est tacheté de noir et blanc , et qui se 
trouve sur les bords du Missouri et de la 
rivière des Arkansâs , paraît être un ani- 
mal entièrement différent du précédent ; il 
est à souhaiter qu'on en fasse une descrip - 
tion exacte. 

'^'*Des plantes Cf'rJales , p. aQ. 

C'est certainement un phénomène sur- 
prenant que 5 sur un des côtés de notre 
planète , il existe des peuples à qui le lait 
et la farine tirée des graines des graminées 
( à épis étroits ) sont entièrement incon- 
nus , tandis que l'autre hémisphère offre 
presque partout des nations qui cultivent 
les céréales et élèvent des animaux qui 
leur donnent du lait. Ainsi la culture de 
graminées différentes caractérise les deux 
I. 11 



102 CONSIDÉRATIONS 

parties du monde. Dans le nouveau con- 
tinent , nous voyons que , depuis le 45' 
parallèle nord jusqu'au 4 2® parallèle sud, 
on ne cultive qu'une espèce de graminée, 
le maïs. Dans l'ancien continent, au con- 
traire * , nous trouvons partout , et dans 
les temps les plus reculés dont l'histoire 
fasse mention , la culture du froment , 
de l'orge , de l'épeautre et de l'avoine , en 
un mot de toutes les plantes céréales. 



* Ceux qui dans la tradition de l'Atlantide croient 
reconnaître des relations obscures d'un grandpajs 
situé à l'Ouest, ou de l'Amérique, verront avec 
plaisir un passage tiré du troisième livre de Dio- 
dore de Sicile y p. i5o, édition de Wesseling. Le 
géographe y dit expressément: «Les Atlantes n'ont 
pas connu les fruits de Cérès, parce qu'ils se sont 
séparés des autres hommes avant que ces fruits 
eussent été montrés aux mortels. » Les Guanches 
des îles Canaries cultivaient l'orge dont ils prépa- 
raient le gofio. 



SUR LES STEPPES. l63 

Diodore de Sicile* fait mention du fro- 
ment sauvage qui croît dans les cam- 
pagnes de Leontium , ainsi qu'en plu- 
siem-s autres lieux de la Sicile 3 Cérès fut 
trouvée dans les hautes prairies d'Enna , 
si abondantes en violettes. M. Sprengel 
a recueilli plusieurs passages intéressans 
qui rendent assez vraisemblable l'opinion 
suivant laquelle la plupart des espèces de 
blé d'Europe sont originaires du nord de 
la Perse et de l'Inde, où elles croissent 
spontanément j le froment d'été vient 
naturellement dans le pays des Musi- 
cans 5 province du nord de l'Inde *'*' ; 
l'orge, appelé par Pline aniiquissimunifru' 
mentum^ se trouve , suivant Moïse de 
Chorène***, sur les bords de l'Araxe ou du 

^ Dlod. de Sicile, 1. V, p. 199 et 222, éd. Wessel. 
** Strabon, 1. XV, p. 1017. 
*** Geogr. Armen, p. 56o. 



l64 CONSIDÉRATIONS 

Kour en Géorgie , et suivant Marco Polo , 
dans le Balacham , contrée de l'Inde sep- 
tentrionale * ; l'épeautre près d'Hamadan. 
Mais M. Link a montré dans un mémoire 
rempli de saine critique **, que les pas- 
sages des Anciens laissent encore beaucoup 
de doutes. J'ai autrefois douté de l'exis- 
tence du blé sauvage en Asie ^*^ , et j'ai 
cru qu'il n'y était devenu tel qu'après y 
avoir été cultivé. 

Un esclave nègre de Fernand Cortez fut 
le premier qui cultiva le froment dans la 
Nouvelle-Espagne . Il en trouva trois grains 
parmi du riz qu'on avait apporté d'Espa- 



"" Ramusio , T. II , p. lo. 

** Abhandungeii der Berlinischen AJcademie 

(1816), p. 123. 

*** Essai sur la Géographie des Plantes (1807);, 
p. 23. 



SUR LES STEPPES. l65 

gnc pour l'approvisionncnient de l'armée. 
Dans le couvent des Franciscains de Quito , 
on conserve précieusement, comme une 
relique , le vase de terre qui renfermait le 
premier froment dont Fray Jodoco Rixi de 
Gante, moine franciscain , natif de Gand, 
fit des semis dans la ville. On le cultiva 
d'abord devant le couvent, sur la place 
appelée plazuella de San-Francisco , après 
qu'on eût abattu la foret qui s'étendait de 
là jusqu'au pied du volcan du Picliincha. 
Les moines que je visitais souvent durant 
mon séjour à Quito, me prièrent de leur 
expliquer l'inscription tracée sur ce vase 
de terre , et dont ils supposaient que le 
sens avait quelque rapport caché avec le 
froment. INIais je n'y trouvai que cette sen- 
tence écrite en vieux dialecte allemand : 
Que celui qui me vide en buvant n^ oublie pas 
le seigneur l Cet antique vase allemand 



l66 CONSIDÉRATIONS 

avait pour moi quelque chose de respec- 
table. Que n'a-t-on conservé partout dans 
le nouveau continent le nom de ceux qui , 
au lieu de le ravager, Font enrichi les pre- 
miers des présens de Cérès ! 

2^ Craignant une température moins froide , p. 2g. 

Au Mexique et au Pérou, on trouve 
partout 5 dans les hautes plaines des mon- 
tagnes , des traces d'une grande civilisa- 
tion. Nous avons vu, à une hauteur de 
1,600 à 1,800 toises, des ruines de pa- 
lais et de bains. Des colons du nord pou- 
vaient seuls se plaire dans un pareil 
climat. 



V Hypothèse peu favorise'e par la comparaison des lan- 
gues , p. 3o. 



Dans mon ouvrage sur les monumens 



SUR LES STEPPES. tG'J 

des peuples primitifs de l'Amérique ( P'ues 
des CordilLèj^es et monumens des peuples 
indigènes de l' Amérique) , je crois avoir 
démontré , par la comparaison du calan- 
drier Mexicain à ceux des Tibetaihs et 
des Japonais , des pyramides orientées 
avec exactitude et des anciens mythes 
des quatre âges , ou des révolutions du 
monde avant la dispersion du genre hu- 
main , après une grande inondation , que 
les peuples du nouveau continent ont eu , 
long-temps avant l'arrivée des Espagnols , 
des relations avec l'Asie orientale. Ce qui, 
depuis l'impression de mon livre , a été 
puhlié en Angleterre sur les sculptures 
surprenantes de Guatemala *, qui sont en- 



* D^ Antonio del Rio. Descripiion of tlie ruins 
discovered near Palenque. (London , 18 J 2), p. 9 ^ 
pi. 12 et i3. 



l68 CONSIDÉRATIONS 

tièrement dans le style des Hindous , donne 
un nouveau prix à ces analogies. Je re- 
garde comme certaine , une communica- 
tion entre les Américains de l'ouest et les 
Asiatiques de l'est ; mais on ne peut encore 
dire par quelle route ni par quelles fa- 
milles de peuples elle a eu lieu. Un petit 
nombre de personnes de la classe instruite 
ou des prêtres , pouvait être suffisant pour 
produire de grands cbangemens dans l'A- 
mérique occidentale. Ce que l'on s'est jadis 
imaginé, qu'une expédition partie de la 
Chine était allée au nouveau continent , 
se rapporte à une navigation à Fou Sang 
ou au Japon. Mais des Japonais et des 
Sian-pi de Corée peuvent avoir été jetés 
par la tempête sur les côtes d'Amérique. 
Des bonzes et d'autres aventuriers navi- 
guaient sur la mer à l'est de la Chine, pour 
trouver un préservatif contre la mort. 



SUR LES STEPPES. 169 

Ce fut ainsi que sous Tlisiri clii hoaiig ti , 
trois cents couples de jeunes gens des deux 
sexes furent envoyés au Japon , 209 ans 
avant notre ère * ; ils s'établirent dans ces 
îles , au lieu de retourner en Chine. Le ha- 
sard ne peut-il avoir conduit aux îles 
Aléoutiennes, à Alaclika, ou à la Nouvelle- 
Californie , des expéditions semblables ? 
Les côtes du continent Américain étant di- 
rigées du nord-ouest au sud-est , l'éloigne- 
meut paraît trop grand pour que les étran- 
gers aient pu aborder dans la Zone tem- 
pérée 5 vers le /^5^ degré , la plus favo- 
rable au développement des facultés intel- 
lectuelles. 11 faut donc supposer que le 
premier débarquement s'effectua , sous le 
climat inhospitalier de 52 à 55 degrés de 



* Klaproth. Tableaux historiques de V Asie 
(1824), p. 79. 



lyO CONSIDÉRATIONS 

latitude nord, et que la civilisation se pro- 
pagea promptement et graduellement , 
avec la marche générale des peuples vers 
le sud *. On a même prétendu au commen- 
cement du XYI^ siècle que Ton avait 
trouvé 5 sur les côtes de Quivira et de Ci- 
bora 5 l'Eldorado du nord , des débris de 
navires du Catay , c'est-à-dire du Japon et 
de la Chine **. 

Nous avons encore une connaissance 
trop imparfaite des dialectes américains 
pour pouvoir abandonner l'espérance de 
reconnaître , dans leur multitude prodi- 
gieuse , un langage qui se parle également 
sur les bords de FAmazone et dans le cen- 
tre de l'Asie. Une pareille découverte se- 



* J'ai examiné en détail ce problème imporlant 

dans ma Relation historique, T. III, p. i55 à 160., 

** Gomara. Historia gênerai de Indlas , p. 117. 



SUR LES STEPPES. I7I 

rait une des plus brillantes que l'on pilt 
faire pour jeter quelque jour sur l'histoire 
de l'espèce humaine. 

2* Une multitude d'autres animaux, p. 3-2. 

Les steppes de Caracas sont remphes de 
troupeaux de cerfs appelés par Linné cer- 
vus mexicanus , qui , étant jeunes , sont 
mouchetés et ressemblent aux chevreuils. 
Mais, ce qui est très surprenant sous une 
zone si chaude , nous en avons trouvé 
des variétés entièrement blanches. Cet 
animal , sous l'équateur , ne s'élève 
guère sur les Andes qu'à "yoo ou 800 
toises de hauteur ; mais on trouve jusqu'à 
2,000 toises un cerf plus grand , qui sou- 
vent est blanc , et que je ne puis guère 
distinguer de notre cerf d'Europe par 
un caractère spécifique. Le cabiai ( cavla 



l']2 CONSIDÉRATIONS 

eapybara ) est appelé chiguirè dans la 
province de Caracas. Cet animal a une 
existence très malheureuse ; car , dans 
l'eau 5 il est poursuivi par le crocodile , et 
sur terre par le jaguar. Il court si mal , que 
souvent nous le prenions avec la main. On 
fume ses extrémités comme des jambons , 
mais c'est un mets peu agréable à cause de 
sa forte odeur de musc. Les animaux 
puants, si joliment rayés par bandes , sont 
le cliinclie, le zorille et le conepate (viverra 
mapuntOy zorilla et vittata), 

29 Cet arbre Je vie , p. 33. 

Linné n'a décrit qu'imparfaitement ce 
beau palmier , mauritia jlexuosa , puis- 
qu'il dit à tort qu'il n'a pas de feuilles. Son 
tronc à vingt- cinq pieds de haut, mais il 
n'atteint probablement cette taille que lors- 
qu'il est âgé de cent vingt à cent cinquante 



SUR LES STEPPES. 178 

ans. Le mauritia forme , clans les lieux hu- 
mides , des groupes magnifiques d'un vert 
frais et brillant à peu près connue nos 
aulnes. Son ombre conserve aux autres 
arbres un sol humide , ce qui fait dire aux 
Indiens que le mauritia , par une attrac- 
tion mystérieuse , réunit l'eau autour de 
ses racines. Une théorie semblable leur 
fait penser qu'il ne faut pas tuer les ser- 
pens , parce que , si on détruisait ces rep- 
tiles, les flaques d'eau (lagunas) se dessé- 
cheraient : c'est ainsi que Fhomme grossier 
de la nature confond la cause et l'effet. Sur 
le rives du Pdo Atabapo, dans l'intérieur 
de la Guyane , nous avons trouvé une 
nouvelle espèce de mauritia à tige garnie 
de piquans j c'est notre mauiitia aculeata*^ , 



* Huniboldt, Boupland elRuntli. Nova gênera et 
species. T. 1, p. 010. 



174 CONSIDÉRATIONS 

^ Un styllte américain , p. 34- 

Siméon le Sisanite , syrien et fondateur 
de la secte des Stylites^, passa trente-sept 
ans en contemplation religieuse sur cinq 
colonnes successivement. La dernière qu'il 
habita avait trente-six coudées de haut. 
Pendant sept cents ans , des hommes imi- 
tèrent ce genre de vie : on les appelait 
sancti columnares. En Allemagne , dans le 
pays de Trêves , on essaya d'établir de pa- 
reils cloîtres aériens ; mais les évêques 
s'opposèrent à ces entreprises périlleuses. 
(Mosheim. Institut. Hist. Eccles.^ p. 192.) 

5^ Quelques villes sur le bord des rivières de la steppe, p. 35 

Des familles qui vivent de l'éducation 
des bestiaux et non de l'agriculture, se 



SUR LES STEPPES. l'jb 

sont réunies dans de petites villes, au mi- 
lieu des steppes. Dans les parties civilisées 
de l'Europe , ces villes passeraient à peine 
pour des villages. Telles sont Calabozo, 
situé, d'après mes observations astrono- 
miques , par 8" 56' i/^" de latitude boréale, 
et 4 beures i\o' id^ de longitude occiden- 
tale.— Yilla del Pao , lat. 8° 38' ]/', long. 
4 b. 27' 47'^- — San Sébastian et d'autres. 

5* Comme une nuëe en forme d'entonnoir, p. 37. 

En Europe, dans les cbemins qui se 
croisent , nous voyons quelque chose qui 
approche du phénomène singulier de ces 
trombes de sable. Mais elles sont particu- 
lièrement observées dans le désert sa- 
blonneux du Pérou, entre Coquimbo et 
Amotapè. Un pareil nuage de poussière 
peut devenir fatal au voyageur assez 



176 CONSIDÉRATIONS 

imprudent pour ne pas l'éviter. Ce qui est 
digne de remarque , c'est que ces courans 
d'air partiels et qui se heurtent , ne se font 
sentir que lorsque l'atmosphère est entiè- 
rement calme. Par conséquent^ l'océan 
aérien est semblable à la mer , où des fi- 
lets de courans qui entraînent l'eau en 
clapotant ne sont sensibles que par un 
calme plat. 

^5 Augmente la chaleur e'touffante de l'air, p. 3". 

J'ai observé à la métairie de Guada- 
lupe 5 située dans les llanos d'Apuré , que 
le thennomètre s'élevait de 27 à 29° Pi. 
aussitôt que le vent chaud du désert com- 
mençait à souffler. Au milieu du nuage 
de poussière , la température était , pen- 
dant quelques ininutes , à 35°. Le sable 
sec 5 dans le village de San Fernando de 
Apuré , avait ^1° de chaleur. 



SLR LES STEPPES. irn 



^ L'image décevante trune surface ondulée, p. a8. 

C'est le phénomène si connu du mirage^ 
nommé en sanscrit soif de la Gazelle *, 
Tous les objets jxiraissent suspendus en 
l'air , et sont réfléchis ensuite dans la cou- 
che inférieure de Tair. Le désert ressem- 
ble à un lac innnense , dont la surface est 
agitée par les vagues. Durant l'expédition 
des Français en Egypte, cette illusion 
d'optique a souvent jeté le désespoir dans 
l'ame du soldat altéré. On observe ce phé- 
nomène dans toutes les parties du monde. 
Les anciens connaissaient aussi le singu- 



* Yoy. ma Ilelaiion historique ^ T. I, p. 206- 
625-, T.IÎ,p. i64-i85. 

L 12 



1^8 CONSIDÉRATIONS 

lier effet de la réfraction du rayon de 
lumière dans le désert de Libye. Je vois 
que Diodore de Sicile * a fait mention de 
ces fantômes surprenans , ou d'une fata 
morgana ^ en Afrique , et qu'il y a joint 
des explications encore plus extraordi- 
naires sur la compression des parties de 
l'air. 

35 Le Melocactus , p. 39. 

Le cactus melocactus a souvent dix 
pouces de diamètre et quatorze côtes. 11 y 
a encore plusieurs nouvelles espèces de 
cactus non décrites qui se rapprochent 
beaucoup de celle-ci et de celle que Lin- 
né a appelée nobilis dans son Mantissa y 

* L. III, p. 219, éd. Wessel — p. i84_,ecl. Rhoil 



SUR LES STEPPES. 1 79 

mais il parle de toutes d'une manière bien 
imparfaite. 

> 

^" Soudain la scène change tlatts le clcsert , p. ^o. 

J'ai essayé de peindre le commence- 
ment du temps pluvieux et les symptômes 
qui l'annoncent. La couleur bleu foncé du 
ciel entre les tropiques est l'effet d'une 
parfaite dissolution des vapeurs. Le cya- 
nomètre indique un bleu plus pâle aussitôt 
que les vapeurs commencent à se préci- 
piter : la tache noire de la croix du sud 
devient d'autant moins visible que la 
transparence de l'atmosphère diminue. 
L'éclat brillant des nuhecula major et mi- 
nor disparaît aussi. Les étoiles fixes , dont 
la lumière était tranquille comme celle 
des planètes, deviennent scintillantes au 



l8o CONSlDÉRATIOîJS 

zénith*. Tous ces phénomènes résultent 
de l'augmentation des vapeurs qui sont 
suspendues dans l'atmosphère. 

^7 La 'glaise humide s'élève lentement en forme Je 
mottes , p. 4^* 

L'extrême sécheresse produit , dans les 
animaux et dans les plantes , les mêmes 
phénomènes que l'absence de la chaleur. 
Pendant la sécheresse^ plusieurs plantes 
de la zone torride se dépouillent de leurs 
feuilles : les crocodiles et d'autres amphi- 
bies se cachent dans la glaise. Ils y res- 
tent morts en apparence , de même que 
dans le nord de l'Afrique , où le froid les 
engourdit pendant l'hiver. 

* Voyez l'explication que M. Arago a donnée de 
la scinlillalion dans nia Relation historique , T. 11^ 
p. 623. 



SUR LES STEPPES. l8l 



5* Une vaste mer intérieure , p. 43. 

Ces inondations n'ont nulle part autant 
d'étendue que dans les bassins formés par 
l'Apuré, l'Arachuna Pajara , l'Aranca et 
le CaLuliarè. De grandes embarcations 
traversent le pays et vont à dix à douze 
lieues dans l'intérieur des steppes. 



59 Jusqu'aux plaines de l'Aulisana , p. 44- 

La vaste plaine qui entoure le volcan 
d'Antisana est à 2,-^00 toises de hauteur 
au-dessus du niveau de la mer. La pression 
de l'air y est si faible , que les bœufs sau- 
vages 5 quand on les poursuit avec des 
chiens , perdent le sang par les nazeaux 
et par la bouche. 



l82 CONSIDÉRATIONS 

4o Bcra et Rastro , p. 45. 

J'ai décrit en détail cette pêche des 
gymnotes dans mes Observations de zoo- 
logie et dfanatoniie comparée. T. 1, p. 83, 
et dans ma Relation historique y T. II, 
p. 173-191. L'expérience faite à Paris, 
sans chaîne , sur un gymnote vivant , nous 
a parfaitement réussi à M. Gay-Lussac et 
à moi. La décharge électrique dépend en- 
tièrement de la volonté de l'animal. Nous 
ne vîmes pas de jets de lumière. 

^' Développé par le contact des parties humides et hétéro- 
gènes , p. 48. 

Dans tous les corps organiques, des 
substances hétérogènes sont en contact 
entre elles. Dans tous , les solides et les 
liquides sont unis. Ainsi , partout où il y a 
corps organisé et vie , il y a probablement 
tension électrique ou jeu de la pile de Vol ta. 



SUR LES STEPPES. 



*• Osyris et Typhon , p. 49- 



i85 



Voyez rexcellent ouvrage de Zoega 
( p. 575. ) sur les obélisques au sujet de la 
lutte de ces deux races d'hommes, c'est-à- 
dire des pasteurs arabes de la basse 
Egypte et des Ethiopiens civilisés et agri- 
culteurs , du prince Baby ou Typhon au 
teint blond , fondateur de Peluse , et du 
Bacchus nègre ou Osyris 

*3 Où s'arrête la demi-civilisation européenne, p.5o 

Dans la capitainerie générale de Cara- 
cas y la civilisation introduite par les Eu- 
ropéens ne s'étend pas au-delà de la région 
étroite entre les montagnes et la mer. 
Dans le Mexique, la Nouvelle-Grenade, et 
Quito , elle a au contraire pénétré dans 



184 CONSIDÉRATIONS 

l'intérieur du pays et jusque sur les Cor- 
dillères. Dans cette région élevée , on 
a trouvé , dès le quinzième siècle, une 
civilisation ancienne. Partout où les Es- 
pagnols ont découvert cette civilisation , 
ils l'ont suivie , et se sont établis , soit près 
de la mer , soit à un grand éloignement 
de ses bords , souvent à mille ou quinze 
cents toises d'élévation. 

•^^ Des masses immenses île granit couleur de plomb , p. 44* 

Dans l'Orénoque , et surtout aux cata- 
ractes de May pures et d'Aturès , mais 
point dans le Rio-lSegro , les blocs de gra- 
nit et même des fragmens de quartz blanc, 
dès qu'ils sont touchés par les eaux de ce 
fleuve , se revêtent d'une enveloppe d'un 
gris noirâtre, qui ne pénétre pas d'un 
dixième de ligne dans l'intérieur de la 



SUR LES STEPPES. l85 

pierre. On croit voir du basalte ou des 
fossiles colorés par le graphite. Cette en- 
veloppe paraît contenir du carbone. Je 
dis qu'elle paraît , car on n'a pas encore 
examiné assez attentivement ce phéno- 
mène. M. Rosier a découvert quelque 
chose de pareil sur les rochers de syénite 
du iSil , entre Syene et Phi le. Dans l'Oré- 
noque , lorsque ces pierres noirâtres sont 
humides, elles répandent des va^ieurs 
pernicieuses : on regarde leur voisinage 
comme une cause de fièvres *. 



^^ Les hurletnens sourds Ju singe barbu «juî aimonreul la 
jiluic , p. 5i . 



Quelque temps avant que la pluie com- 
mence, on entend le cri mélancolique de 

* Relation historique , ï. H, p. 299-301. 



l86 CONSIDÉRATIONS 

plusieurs singes , tels que le coaita ( simia 
béelzebub) et Falouate [simia seniculus ). 
On croit entendre au loin le fracas de la 
tempête. On ne peut rendre raison de 
l'intensité du bruit produit par d'aussi pe- 
tits animaux, qu'eu se rappelant qu'un 
seul arbre sert quelquefois de demeure à 
une troupe de soixante ou de quatre-vingts 
singes. Consultez mon Mémoire anatomi- 
que , dans mon Recueil d'observations de 
zoologie , pour ce qui concerne le larynx 

et l'os hyoïde de ces animaux. PI. lY, 
n". 9. 

*6 Souvcnl couvert d'oiseaux, p. 5i. 

Les crocodiles sont tellement immobiles. 



que j'ai vu des flamands ou phénicoptères 
se reposer tranquillement sur leur tête. 
Le reste du corps était couvert d'oiseaux 
connue un tronc d'arbre. 



SUR LES STEPPES. 



187 



*7 Dans son gosier dilate , p. 52, 

L'humeur visqueuse dont le boa entoure 
sa victime , accélère la putréfaction. Cette 
humeur amollit la partie musculaire , et la 
réduit pour ainsi dire à l'état de gélatine ; 
de sorte que le serpent fait entrer peu à 
peu le corps d'un animal dans son gosier 
dilaté. C'est ce qui a fait donner à ce ser- 
pent, par les Créoles, le nom de tragavena'- 
do, ou avaleur de cerfs. Ils racontent qu'on 
a trouvé , dans la gueule des serpens, des 
ramures de cerf qu'ils n'avaient pu avaler. 
J'ai vu le boa nager dans l'Orénoque. 11 tient 
la tète hors de l'eau comme un chien. Sa 
peau est agréablement mouchetée. Il par- 
vient jusqu'à quarante ' cinq pieds de long. 
Je pense que le boa de l'Amérique mé- 
ridionale est différent du boa constrictor 



l88 CONSIDÉRATIONS 

des Indes-Orientales. Voyez ce que ra- 
conte Diodore sur le hoa d'Ethiopie *. 

*8 Se nourrissent de gomme et de terre , p. 02. 

C'est sur les côtes de Cumana , de Nue- 
va-Barcelona et de Caracas, visitées par les 
moines franciscains de la Guyane , à leur 
retour des missions, qu'est répandue la tra- 
dition que des peuples habitant les bords de 
rOrénoque mangent de la terre. Le 6 juin 
1800 , lorsqu'en revenant du Rio-Negro 
nous descendions l'Orénoque, sur lequel 
nous sommes restés trente-six jours, nous 
avons passé une journée dans une maison 
habitée par les Ottomaques qui mangent 
de la terre. Le village appelé la Concep- 
cion di Uruana , est appuyé d'une manière 

* L. IIÏ^ p. 2o4;, éd. tle Wessellng. 



SUR LES STEPPES. 189 

très pittoresque sur le penchant d'un ro- 
cher de granit. Je déterminai sa latitude 
à 7° 8' y nord , et sa longitude à 4° 38^ 38'^ 
à l'ouest de Paris. La terre que les Otto- 
maques mangent est une glaise grasse et 
onctueuse , une véritable argile de potier , 
d'une teinte jaune-grisàtre , colorée par un 
peu d'oxide de fer. Ils la choisissent avec 
beaucoup de soin , et la recueillent dans 
des bancs particuliers sur les rives de l'O- 
rénoque et du Meta. Ils distinguent au 
goût une espèce de terre d'une autre , car 
toutes les espèces de glaise n'ont pas le 
même agrément pour leur palais. Ils pé- 
trissent cette terre en boulettes , de quatre 
à six pouces de diamètre , et la font cuire 
à un petit feu , jusqu'à ce que la surface 
antérieure devienne rougeàtre. Lorsque 
l'on veut manger cette boulette , on l'hu- 
mecte de nouveau. Ces Ottomaques sont^ 



igO CONSIDÉRATIONS 

pour la plupart , des hommes très farou- 
ches, et qui ont la culture en aversion. 
Les nations de l'Orénoque les moins rap- 
prochées de ce canton , disent en proverbe 
lorsqu'elles veulent parler de quelque 
chose de très sale : « C'est si dégoûtant 
qu'un Ottomaque le mangerait. » Tant 
que les eaux de l'Orénoque et du Meta 
sont basses , l'Ottomaque se nourrit de 
poissons et de tortues. Lorsque les poissons 
paraissent à la surface de l'eau , il les tue 
à coups de flèches , avec une adresse que 
nous avons souvent admirée. Dès que les 
fleuves éprouvent leur débordement pé- 
riodique 5 la pêche cesse , car il est alors 
aussi difficile de pécher dans les rivières 
devenues plus profondes, que dans la 
pleine mer. Pendant cette inondation , qui 
dure deux ou trois mois, les Ottomaqaes 
avalent des quantités prodigieuses de terre. 



SUR LES STEPPES. I9I 

Nous en avons trouvé dans leurs huttes de 
grandes provisions entassées en pyramides. 
Chaque individu consomme journellement 
les trois quarts ou les quatre cinquièmes 
d'une livre de terre ; c'est ce que nous a 
rapporté Fray Ramon Bueno , moine très 
intelligent , natif de Madrid , et qui a vécu 
douze ans parmi ces Indiens. Les Ottoma- 
ques disent eux-mêmes que , dans la sai- 
son des pluies , cette terre est leur princi- 
pal aliment. D'ailleurs ils mangent de 
petits poissons , des lézards , ou de la racine 
de fougère , lorsqu'ils peuvent s'en pro- 
curer. Ils sont si friands de cette glaise, 
qu'ils en mangent tous les jours un peu 
après le repas pour se régaler , dans la sai- 
son même de la sécheresse, et lorsqu'ils 
ont du poisson en abondance. Ces peuples 
sont d'une couleur cuivrée très foncée. Ils 
ont les traits du visage laids comme ceux 



19a CONSIDÉRATIONS 

des Tartares ; sont gras , mais n'ont pas le 
ventre gros. Le missionnaire qui réside 
avec eux , nous assura qu'il n'avait remar- 
qué aucune différence dans la santé de ces 
sauvages, pendant tout le temps qu'ils 
mangeaient de la terre. 

Yoilà le simple narré des faits. Les In- 
diens mangent de grandes quantités de 
glaise, sans que leur santé en souffre. Us 
regardent cette terre comme un mets nour- 
rissant, c'est-à-dire, qu'ils trouvent que 
l'usage qu'ils en font les rassasie pour quel- 
que temps. Ils attribuent cette sensation 
de satiété à la glaise , et non aux autres 
nourritures assez chétives qu'ils peuvent 
y joindre. Si l'on demande aux Ottomaques 
quelle est leur provision d'hiver, et l'on 
appelle hiver, dans la partie chaude de 
l'Amérique du sud, la saison des pluies , ils 



SUR LES STEPPES. ig3 

montrent les tas de terre amoncelés dans 
lem's huttes. Mais ces faits partiels ne dé- 
cident pas les questions suivantes : la glaise 
peut-elle réellement être une substance 
nutritive? Les terres peuvent-elles s'assi- 
miler à notre nature ? ou ne sont-elles 
qu'un lest pour l'estomac? Ne servent-elles 
qu'à tenir ses parois dilatées , et de cette 
manière contribuent- elles à apaiser ia 
faim? je ne puis décider toutes ces ques- 
tions *. Il est assez singulier que le Père 
Gumila , d'ailleurs si crédule , et dont l'ou- 
vrage est si dépourvu de saine critique , 
veuille absolument nier que les Indiens 
mangent de la terre **. Il prétend que les 



* J'ai soumis ces questions physiologiques à un 
nouvel examen. Relation Historique, T. Il, p. 608 
^— 620. 

** Histoire de l'Orénoque , T. I , p. 283. 

I. i3 



IQ^ CONSIDÉRATIONS 

boulettes de glaise sont mêlées de farine de 
maïs et de graisse de crocodile. Mais le 
missionnaire Fray Ramon Bueno, et le 
frère Fray Juan Gonzales, notre ami et 
notre compagnon de voyage , que la mer 
a englouti sur la côte d'Afrique avec une 
partie de nos collections, nous ont assuré 
tous deux que les Ottomaques n'enduisent 
pas la glaise de graisse de crocodile. A 
Uruana , nous n'avons jamais entendu par- 
ler de ce mélange de farine. La terre que 
nous avons apportée , et que M. Vauquelin 
a analysée, est pure, et sans aucun mé- 
lange. Gumila, en confondant des faits 
étrangers , n'aurait-il pas voulu faire allu- 
sion au pain qu'on prépare avec les gousses 
allongées d'une espèce d'inga? Ce fruit est 
mis en terre , afm qu'il fermente plus tôt. 
— Ce qui d'ailleurs me surprend davan- 
tage, c'est que l'usage d'une si grande 



^i 



SUR LES STEPPES, IqS 

quantité de terre ne cause aucune maladie 
aux Ottoniaques. Cette peuplade est-elle 
habituée à ce mets , depuis un grand nom- 
bre de générations? Dans toutes les con- 
trées de la zone torride , les hommes ont 
un désir étonnant et presque irrésistible 
de manger de la terre , non pas une terre 
alcaline ou calcaire , pour neutraliser des 
sucs acides , mais une glaise très grasse , et 
dont l'odeur est très forte. On est souvent 
obligé de lier les enfans , pour les empê- 
cher de sortir* et de manger de la terre 
quand la pluie a cessé de tomber. Au 
village de Banco, sur le bord du Rio 
Magdalèna , les femmes iadigènes qui 
font des pots de terre , mettent en travail- 
lant, ainsi que je l'ai vu avec surprise, de 
gros morceaux de glaise dans leur bouche"*". 

* Gill a fait la même remarque, Saggio dl kIo- 



Îg6 CONSIDÉRATIONS 

Les autres peuplades de l'Ainérique ne 
tardent pas à devenir malades , lors- 
qu'elles cèdent à cette singulière envie 
de manger de la terre. Dans la mission de 
San-Borgia, nous vîmes un enfant qui^ 
d'après ce que nous dit sa mère, ne vou- 
lait manger que de la terre, et que cette 
nourriture avait maigri comme un sque- 
lette. Pourquoi dans les zones tempérées 
et froides la manie de manger de la terre 
est-elle si rare , et n'existe-t-elle que chez 
les enfans et les femmes grosses? On peut 
avancer que dans toutes les régions de la 
zone torride , cet appétit pour la terre a 



ria deir America, T. II, p. 5ii. En hiver, les 
loups mangent de la terre et surtout de la glaise. 
En général, il serait intéressant d'analyser les dé- 
jections de tous les hommes et de tous les ani- 
maux qui mangent de la terre. 



SUR LES STEPPES. I97 

été observé. En Guinée , les iiègies Jiiaii- 
gent une terre jaunâtre , qu'ils appellent 
caouac. Les esclaves qu'on mène en Amé- 
rique tâchent de s'y procurer une sem- 
blable jouissance ^ mais c'est toujours au 
cléliij]ient de leur santé. 

(( Une autre cause dû mal d'estomac ^ 
c( très générale encore , dit un voyageur 
c( moderne, c'est que plusieurs de ces nègres 
(( venus de la côte de Guinée mangent de 
« la terre ; ce n'est point par un goût dé- 
c( pravé , c'est-à-dire par une suite seule- 
ce ment de leur maladie ; c'est une habi- 
<( tude contractée chez eux , où ils disent 
(( qu'ils mangent habituellement, sans en 
c( être incommodés, une certaine terre 
(( dont le goût leur plaît. Ils recherchent 
c( chez nous la terre la plus approchante 
« de celle-là. Celle qu'ils préfèixnt ordi- 



jgS CONSIDÉRATIONS 

^ naireiiicnt est un tuf rouge - jaunâtre 
ce très commun dans nos îles. On en vend 
ce même secrètement dans nos marchés pu- 
ce blics, sous le nom de caouac. (M. Tlii- 
c( haut était à la Martinique en 1751.)... 
c( Ceux qui sont dans cet usage en sont si 
ce friands , qu'il n'y a point de châtiment 
ce qui puisse les empêcher d'en manger* ». 
Dans les villages de Tîle de Java , entre 
Sourabaya et Samarang , M. la Billardière 
vit de petits gâteaux carrés et rougeâtres 
exposés en vente. Les naturels les appellent 
tanaampo. En les examinant de plus près , 
il reconnut que ces gâteaux étaient de 
glaise rougeâtre que l'on mangeait **. Les 



* Thibaut de Chanvallon , Voyage à la Marti- 
ti nique j p. 85 

** Voyage à la recherche de laPeyrouseyYoX.lLlj 
p. 522. 



i 



SUR LES STEPPES. IQQ 

habitans de la nouvelle Calédonie man- 
gent, pour apaiser leur faim, des morceaux 
gros comme le poing d'une pierre ollaire 
friable. M. Yauquelin, en l'analysant, y 
a trouvé une quantité de cuivre assez con- 
sidérable *. A Popayan et dans plusieurs 
parties du Pérou , les indigènes achètent 
au marché de la terre calcaire avec d'autres 
denrées. Pour en faire usage, ils y mêlent 
le cocca , c'est-à-dire les feuilles de Very- 
throxilon peruvlanum , Ainsi nous trou- 
vons ce goût de manger de la terre , que 
la nature semblerait avoir dû réserver aux 
habitans des régions ingrates du nord , ré- 
pandu dans toute la zone torride parmi ces 
races d'hommes indolens qui vivent dans 
les contrées les plus belles et les plus fé- 
condes de la terre. 

* Ihid. p. 2o5. 



200 CONSIDERATIONS 

SUR l'espèce de terre qu'on mange a java 

Extrait d'une lettre de M. Leschenault , 
Botaniste de F expédition des décou- 
vertes aux Terres Australes, à M. de 

HUMBOLDT. 

La terre que mangent quelquefois les 
habita ns de l'île de Java, est une espèce 
d'argile rougeàtre, un peu ferrugineuse ; 
on l'étend en lames minces , on la fait 
torréfier sur une plaque de tôle, après 
l'avoir roulée en petits cornets dans la 
forme à peu près de l'écorce de canelle du 
commerce ; en cet état elle prend le nom 
à^ampo , et se vend, dans les marchés pu- 
blics. 



SUR LES STEPPES. 20 i 

Uanipo a un goût de hrûlé très fade que 
iui a donné la torréfaction : il est très 
absorbant , happe à la langue , et la des- 
sèche ; il n'y a presque que les femmes 
qui mangent Vampo , surtout dans le temps 
de leurs grossesses, ou lorsqu'elles sont 
atteintes du mal qu'on nomme en Europe, 
appétit déréglé. Plusieurs mangent aussi 
Vampo pour se faire maigrir , parce que le 
défaut d'embonpoint est une sorte de 
i)eauté parmi les Javans. Le désir de res- 
ter plus long-temps belles , leur ferme les 
yeux sur les suites pernicieuses de cet 
usage qui , par l'habitude , devient un be- 
soin dont il leur est très difficile de se se- 
vrer. Elles perdent l'appétit et ne pren- 
nent plus, qu^'avec dégoût , une très petite 
q uantité de nourriture . Je pense que Vajiipo 
n'agit que comme absorbant, en s'empa- 

rant du suc gastrique : il dissimule les 



202 CONSIDÉRATIOIfS 

besoins de Festornac, sans les satisfaire. 
Bien loin de nourrir le corps , il le prive 
de l'appétit , cet avertissement utile que la 
nature lui a donné pour pourvoir à sa 
conservation; aussi l'usage habituel de 
Yampo fait dépérir et conduit insensible- 
ment à l'éthisie et à une mort prématurée, 
il serait très utile pour apaiser momenta- 
nément la faim dans une circonstance oii 
l'on serait privé de nourriture , ou bien si 
l'on n'avait pour la satisfaire que des sub- 
stances malsaines ou nuisibles, 

LESCHENAULT. 

Paris, le i5 mai 1808. 

"i? Des figures gravées sur des rochers , p. 53. 

Dans l'intérieur de l'Amérique méri> 
dionale , entre les 2" et 4* parallèles 



m 



SUR LES STEPPES. 2o3 

nord, s'étend une plaine boisée qui est 
entourée par quatre rivières , l'Orénoque , 
l'Atapabo , le Rio JNegro et le Cassiquiarè, 
On y trouve des rochers de syénite et de 
granit qui sont , ainsi que ceux de Caï- 
cara et d'Uruana , couverts de figures 
symboliques colossales représentant des 
crocodiles, des jaguars, des ustensiles de 
ménage et les images du soleil et de la lune. 
Aujourd'hui ce coin de la terre est inha- 
bité dans une étendue de plus de cinq cents 
lieues carrées. Les peuplades voisines se 
composent de misérables , ravalés au de- 
gré le plus bas de la civilisation , menant 
une vie errante , et bien éloignés de pou- 
voir graver des hiéroglyphes sur les ro- 
chers. On peut suivre dans FAmérique 
méridionale une zone entière de rochers 
couverts de figures symboliques, depuis 
le Rupunury et l'Essequibo , jusqu'aux 



204 COINSIDÉRATIONS 

rives de l^Yupura *. Ces vases de granit, 
ornés d'élégantes arabesques , ainsi que ces 
masques de terre semblables à ceux des 
Romains , qu'on a découverts sur la côte 
de Mosquitos , chez des Indiens tout-à-fait 
sauvages, .sont aussi des débris remar- 
quables d'une civilisation éteinte**. J'ai 
fait graver les premiers dans l'Atlas pitto- 
resque qui accompagne la partie histori- 
que de mon voyage. Les antiquaires s'éton- 
nent de la ressemblance qui existe entre 
ces bas -reliefs à la grecque et ceux qui 
ornent le palais de Mitla , près d'Oaxaca 
dans la Nouvelle-Espagne. Je n'ai pas vu 
dans les sculptures péruviennes les figures 

* Voyez ma Relation historique, T. 11^ p. 689 , 
et l'excellent ouvrage de M. Martius , intitulé Mé- 
jnoire sur la physionomie des végétaux du Brésil 
(1824), p. i4. 

*^ Jrchœologia, T. V, p. 96 j T. VI, p. 117. 



SUR LES STEPPES. 2o5 



d'iioinmes à grands nez , si fréquentes dans 
les bas-reliefs de Palenquè , dans le pays 
de Guatemala, et dans les peintures az- 
tèques. M. Klaprotli se souvient d'avoir 
observé de ces nez très gros chez les 
Kiialka , horde des Mongols du nord. Les 
hommes à gros yeux et au teint blanchâ- 
tre , dont Marchand fait mention sous les 
54* et 58^ degrés de latitude boréale , des- 
cendent-ils des Ousoun de l'Asie intérieure 5 
qui appartiennent à la race Alano-go- 
thique. 

5o Mais préparés au meurtre , p. 54- 

Les Ottomaques empoisonnent souvent 
l'ongle de leur pouce avec le curare : la 
simple impression de cet ongle est mor- 
telle, quand le curare se mêle avec le sang. 
Nous possédons le végétal vénéneux dont 



206 CONSIDÉRATIONS 

le SUC sert à préparer le curare , dans la 
mission de l'Esmeralda , sur l'Orénoque 
supérieur. Malheureusement nous ne trou- 
vâmes pas cette plante en fleur. D'après 
sa physionomie , elle a de l'affinité avec 
les strychnos *. 

* Relation hlstoriqueyT.W,^^. S^^J-^SG^ 



CONSIDERATIONS 



SUR 



LES CATARACTES 



DE LORÉNOQUE. 



CONSIDERATIONS 



SUR 



LES CATARACTES 



DE rORENOQUE 



Dans la dernière séance publique de cette 
académie*, j'ai peint ces plaines immenses^ 
dont le caractère est diversement modifié 
par le climat ; qui tantôt , sont des déserts 
privés de toute végétation , tantôt des step- 

* Ce mémoire a été y ainsi que les precédens, lu 
clans les séances publiques de î" Académie de Berlin, 
en 1806 et 1S07. 

1. 14 



210 CONSIDÉRATIONS 

pes OU des savanes couvertes d'herbes. Aux 
llanos de la partie méridionale du nouveau 
continent , j'ai opposé l'aiFreuse mer de sa- 
ble que renferme l'intérieur de l'Afrique , 
et à celle-ci, la steppe élevée de l'Asie 
centrale , séjour de peuples pasteurs et 
conquérans, qui jadis refoulés du fond de 
l'Orient , ont répandu sur toute la terre , la 
barbarie et la désolation. 

J'ai alors hasardé de réunir de grandes 
masses dans le tableau de la nature , et de 
présenter à cette assemblée des objets dont 
le coloris répondît à la disposition de nos 
âmes 5 aujourd'hui me renfermant dans un 
cercle plus circonscrit de phénomènes, je 
vais esquisser le tableau riant d'une végé- 
tation abondante et de vallées arrosées par 
des eaux écumeuses. Je décris deux gran- 
des scènes que la nature a placées au sein 



SUR LES CATARACTES. 211 

cîe la Guyane, dans les solitudes d'Aturès 
et de Maypuiès , ces cataractes de l'Oré- 
noque , si célèbres , mais , avant moi , peu 
visitées par les Européens. 

L'impression que laisse en nous l'aspect 
de la nature, est moins déterminée par 
les détails particuliers à un canton , que 
par le jour sous lequel se montrent les 
montagnes et les plaines • tantôt éclairées 
par un ciel d'un Lieu aérien , tantôt ne re- 
cevant qu'une lumière terne à travers les 
nuages amoncelés. De même les peintures 
de cet aspect varié produisent sur nous 
un effet plus fort ou plus faible , suivant 
qu'elles sont en harmonie avec les besoins 
de notre sensibilité ; car c'est dans l'inté- 
rieur de notre ame que se peint l'ima^-e 
exacte et vivante du monde physique. Le 
contour des montagnes qui , dans un loin- 



2X2 CONSIDÉRATIOKS 

lain vaporeux, bornent l'horizon, l'obs- 
curité des forêts de sapins , le torrent qui 
s'en échappe et qui se précipite avec furie 
au milieu des rochers suspendus ; en un 
mot, tout ce qui constitue la physionomie 
d'un paysage , a eu de tout temps des rap- 
ports mystérieux avec la vie intérieure de 
l'horame. 

De ces rapportsdécoule la plusnoble par- 
tie des jouissances que nous donne la na- 
ture. Nulle part elle ne nous pénètre plus 
du sentiment profond de sa grandeur, 
nulle part elle ne nous parle plus fortement 
que sous le ciel des Indes. C'est pourquoi 
si j'ose aujourd'hui présenter encore à cette 
assemblée un nouveau tableau de ces con- 
trées, il m'est permis d'espérer qu'elle ne 
sera pas insensible à l'intérêt qu'il inspire. 
Le souvexiir d'une terre lointaine et fé- 



SUR LES CATARACTES. 2l3 

conde, l'aspect d'une végétation libre et 
vigoureuse, rajeunissent et fortifient l'anie; 
et oppressé par le présent , l'esprit aime à 
s'occuper de la jeunesse du genre humain 
et de sa sublime simplicité. 

Les vents alises et les courans qui por- 
tent à l'occident, favorisent la navigation 
sur le tranquille bras de mer ^ qui remplit 
la vallée immense située entre le nouveau 
continent et l'occident de l'Afrique. Avant 
que la côte d'Amérique sorte de la sur- 
face arrondie des flots , on remarque le 
bouillonnement des vagues qui se croisent 
et se choquent en écumant. Les naviga- 
teurs qui ne connaissent pas ces parages , 
pourraient supposer le voisinage de bas- 
fonds , ou la sortie singulière d'une source 
d'eau douce , au milieu de l'Océan, comme 
on en voit une entre les Antilles ^. 



Ili CONSlDÉRATrOlSS 

Plus près de la côte granitique de la 
Guyane , on aperçoit la vaste embouchure 
d'un grand fleuve qui paraît comme un 
lac sans bords , et de ses eaux douces cou- 
vre au loin l'Océan . Ses ondes verdàtres , 
ses vagues d'un blanc de lait au-dessus des 
écueils , contrastent avec le bleu foncé de 
la mer qui les coupe par une ligne bien 
tranchée. 

Le nom d'Orénoque donné à ce fleuve , 
par ceux qui les premiers l'ont découvert , 
et qui doit sans doute son origine à une 
confusion de langage, est entièrement in- 
connu dans l'intérieur du pays. En effet , 
les peuples encore simples et grossiers ne 
distinguent , par des noms particuliers, que 
les objets qui peuvent être confondus avec 
d'autres. l'Orénoque, la rivière des Ama- 
zones et celle de la Madeleine, ne sont 



SUR LES CATARACTES. 21 5 

a[)pel6cs que la rivière, quelquefois la 
grande rivière , la grande eau ; mais les 
liahitans qui vivent sur leurs rives , dési- 
gnent par des noms propres , les plus pe- 
tits ruisseaux. 

Le courant formé par l'Orénoque , entre 
ie continent de l'Amérique du Sud et File 
de la Trinité abondante en asphalte, est 
si fort que les navires , qui , favorisés par 
un vent frais de l'ouest , veulent voguer 
à pleines voiles contre sa direction , peu- 
vent à peine le refouler. Cet endroit soli- 
taire et redouté, s'appelle le golfe Triste. 
L'entrée en est formée par la bouche du 
Dragon. C'est là que , du milieu des flots 
furieux , s'élèvent d'énormes rochers iso- 
lés^ reste de la digue antique ^ renversée 
par le courant, digue qui joignit jadis l'île 
de la Trinité à la côte de Paria . 



2l6 CONSIDÉRATIONS 

Ce fut à l'aspect de ce lieu que Colomb ^ 
ce hardi navigateur qui découvrit un 
monde nouveau , fut convaincu , pour la 
première fois , de l'existence du continent 
de l'Amérique. « Une quantité si prodi- 
(( gieuse d'eau douce, » ainsi raisonnait 
cet homme qui connaissait parfaitement la 
nature , ce n'a pu être rassemblée que par 
ce un fleuve d'un cours très prolongé. La 
te terre qui donne cette eau , doit être un 
ce continent , et non pas un île. )) Les com- 
pagnons d'Alexandre , après avoir franchi 
le Paropamisus couvert de neige ^ , cru- 
rent reconnaître un bras du Nil, dans 
rindus abondant en crocodiles * ; Colomb 
qui ignorait la ressemblance de physiono- 
mie qu'ont entre elles toutes les produc- 
tions du climat des palmes , pensait que le 

* Arriaii. Ilist. lib. YI, initio. 



SUR LES CATARACTES. 21 7 

nouveau continent était le prolongement 
de la côte orientale de l'Asie. La douce fraî- 
cheur de lair du soir , la pureté étliérée du 
firmament, les émanations balsamiques des 
fleurs que la brise de terre lui apportait , 
tout, comme le raconte Herrera ^ dans ses 
décades, fit conjecturer à Colomb, qu'il 
ne devait pas être éloigné du jardin d'E- 
den, ce séjour sacré des premiers humains. 
L'Orénoque lui parut un des quatre fleu- 
ves , qui , selon les traditions respectables 
du monde primitif, sortaient du parachs 
terrestre pour arroser et partager la terre 
nouvellement décorée de plantes. Ce pas- 
sage poétique de la relation du voyage de 
Colomb , a un intérêt particulier et sen- 
timental. Il nous révèle que l'imagination 
créatrice du poète parle chez le navigateur 
quia découvert un monde comme chez tous 
les hommes doués d'un grand caractère. 



2l8 CONSIDÉRATIONS 

Lorsque l'on considère l'immense vo- 
lume d'eau que l'Orénoque porte à l'océan 
atlantique , on est tenté de demander le- 
quel de rOrénoque, de la rivière des Ama- 
zones , ou du Rio de la Plata , est le plus 
considérable. La question est trop vague, 
de même que toute idée de grandeur phy- 
sique. L'embouchure du Rio de la Plata , 
est la plus large ; elle a vingt-trois lieues 
d'une rive à l'autre. Mais relativement 
à l'Orénoque et à l'Amazone , ce fleuve 
est , cojnme ceux de l'Angleterre , d'une 
longueur médiocre. Son peu de profondeur, 
dès Buenos-Ayres , met obstacle à sa navi^ 
gation , en remontant Ca rivière des Ama- 
zones est le plus long de tous les fleuves» 
Son cours , depuis sa source dans le lac de 
Lauricocha, jusqu'à son embouchure est de 
7 20 lieues. Mais sa largeur dans la province 
de Jaen de Bracamoros, près de la cata- 



SUFx I.ES CATARACTES. 2ig 

racte de Rentania où je la mesurai au-des- 
sous de la inontag^ne pittoresque de Pata- 
chuîiia , égale à peine celle du Rhin à 
Mayence. 

L'Orénoque, à son emboucliiire , paraît 
plus étroit que le Rio de la Plata et la 
rivière des Amazones. D'après mes ob- 
servations astronomiques , son cours n'est 
que de 260 lieues. Mais dans la partie 
la plus reculée de la Guyane , à i4o 
lieues de son embouchure , je trouvai 
que 5 dans le temps des hautes eaux , ce 
fleuve avait 16,200 pieds de largeur. 
Le gonflement périodique de ses eaux 
élève leur niveau de quarante-huit à cin- 
quante-deux pieds au-dessus du point 
où elles sont les plus basses. Pour faire 
une comparaison exacte des fleuves pro- 
digieux qui coupent le continent de l'A- 



220 CONSIDERATIOIsS 

mérique du sud , nous manquons de ma- 
tériaux suffisans. Il faudrait connaître le 
profil du lit des fleuves , et leur vitesse 
qui doit différer dans chaque partie de leur 
cours. 

Par le Delta qu'enferment ses bras sub- 
divisés en une infinité d'autres et non en- 
core explorés, par la régularité de son 
gonflement et de son abaissement , par la 
grosseur et la quantité de ses crocodiles , 
rOrénoque offre plusieurs traits de res- 
semblance avec le INil que la nature 
forma sur une échelle plus petite. 11 en 
existe un autre encore entre ces deux 
fleuves : ils ne sont long-temps que des 
torrens impétueux qui, au milieu des 
forêts , se frayent un cours à travers des 
montagnes de granit et de syénite , jusqu'à 
l'instant où, bordés de rivages sans ar- 



J 



SUR LES CATARACTES. 221 

bi'es , ils coulent lentement sur une sur- 
face presque absolument horizontale. De- 
puis le fameux lac de Gogam , situé dans 
les Alpes de l'Abyssinie , jusqu'à Syène 
et Elephantine , le Nil perce à travers les 
montagnes de Changalla et de Sennaar. 
L'Orénoque sort de la pente méridionale 
de la chaîne de montagnes, qui, sous le 
4^ et le 5^ parallèles nord , s'étend de 
l'est à l'ouest , depuis la Guyane fran- 
çaise , jusqu'aux Andes de la Nouvelle 
Grenade vers l'Ouest. Les sources de 
rOrénoque n'ont été visitées par aucun 
Européen , et même par aucun naturel 
qui ait eu quelque relation avec les Euro- 
péens. 

Dans l'été de l'an 1800, lorsque nous 
naviguions sur l'Orénoque supérieur, nous 
arrivâmes aux embouchures du Sodomoni 



222 CONSIDERATIONS 

et du Guapo. Là , s'élève bien au-dessus 
des nues la cime sourcilleuse du Duida> 
montagne dont l'aspect offre une des scènes 
les plus imposantes que la nature étale 
sous les tropiques. La pente méridionale 
est une savane sans arbres. L'air humide du 
soir est embaumé du parfum qu'exhalent 
les ananas dont les tiges succulentes crois- 
sent au milieu des plantes basses de la 
prairie : au-dessous de la couronne de 
feuilles, d'un vert bleuâtre, leur fruit doré 
brille au loin. Dans les endroits où les 
eaux sortent du tapis de verdure , de hauts 
palmiers en éventail forment des groupes 
solitaires. Dans cette région brûlante , nul 
courant d'air rafraîchissant ne vient agiter 
leur feuillage. 

A l'ouest du Duida, commence une 
épaisse forêt de cacaotiers sauvages , qu'en- 



SUR LES CATARACTES. 223 

toureiil le Bertholetia cxcelsa * , cet 
ainandier célèbre , la production végétale 
la plus vigoureuse des tropiques. C'est là 
que les naturels viennent recueillir les 
matériaux pour faire leurs cors ; ce sont 
des chalumeaux de graminées gigantes- 
ques , qui d'un nœud à l'autre ont des arti- 
culations longues de dix-sept pieds. Quel- 
ques moines franciscains ont pénétré jus- 
qu'à l'embouchure du Chiguiré , où l'Oré- 
noque est si étroit, que près de la cataracte 
des Giiaharibes, les naturels y ont jeté un 
pont fait de lianes tressées. Les Guaïcas , 
race d'homme d'une blancheur surpre- 
nante , mais très petits , empêchent d'a^ 

vancer plus loin vers Test , le voya- 



* Juvia ou BertJioletia excelsa. Voyez Plantœ 
JEquinoctiales . T. I, p. 122, et Relation Jiisto- 
rique,T. II, p. 474—495-558— 5G2. 



224 CONSIDÉRATIONS 

geur qui redoute leurs flèches empoison- 
nées. 

Aussi tout ce que l'on rapporte sur le 
lac dont FOrénoque tire sa source est- il 
fabuleux. C'est en vain qu'on chercherait 
dans la nature le lac appelé Laguna del 
Dorado , qui , sur la carte la plus récente 
d'Arrowsmith , a une longueur de vingt 
lieues et paraît une mer intérieure. Le 
petit lac couvert de roseaux , d'oii le Pi- 
rara , affluent du Mao , tire sa source , au- 
rait-il donné lieu à cette fable ? Mais ce 
marécage est situé cinq degrés plus à 
l'ouest que le canton oii l'on peut supposer 
que se trouvent les sources de l'Orénoque. 
Au milieu est l'île de Pumacena , qui pro- 
bablement est un rocher de schiste mi- 
cacé 5 dont le brillant , depuis le seizième 
siècle, a joué un rôle remarquable , mais 



SUR LES CATARACTES. 2 2t) 

souvent fatal pour la crédule liurnanitc , 
en donnant naissance à la fable de l'Eldo- 
rado. 

Selon la tradition de plusieurs naturels, 
les nuées de Magellan du ciel austral , et 
même les magnifiques nébuleuses du vais- 
seau Argo , ne sont que le reflet de l'é- 
clat métallique que jette la montagne 
d'argent de Parimé. Au reste , c'est une 
vieille habitude des géographes par théo- 
rie , de faire sortir de lacs , tous les grands 
fleuves du monde. 

L'Orénoque est du nojnbre de ces fleuves 
singuliers qui, après avoir fait beaucoup 
de détours à l'ouest et à l'est, suivent enfin 
une direction tellement rétrograde, que 
leur embouchure se trouve presque dans 
le même méridien que leur source. Du 
I. i5 



226 CONSIDÉRATIONS 

Chiouiué et duGehettè au Guaviarè , l'O- 
rénoqiie court à l'ouest , comme s'il vou- 
lait porter ses eaux au grand Océan. Dans 
cet espace , il envoie au sud un bras très 
remarquable , appelé le Cassiquiarè , peu 
connu en Europe , et qui se réunit au Rio- 
Neo-ro ou , comme le nomment les natu- 
rels , au Guaïnia, exemple unique de 
l'embranchement de deux grands fleuves. 

La nature du sol et la jonction du Gua- 
viarè et de l'Atabapo avec TOrénoque, dé- 
terminent ce dernier à se diriger tout d'un 
coup vers le]Nford. Par ignorance delà géo- 
grapliie, on a long-temps pris le Guaviarè 
pour la véritable source de l'Orénoque. 
Les doutes qu'un géographe célèbre , M. 
Buache % a élevés dès 1797 sur la possi- 
bilité de l'union de ce fleuve avec celui des 
Amazones , sont , je resi>ère , entièrement 



SUR LES CATARACTES. 227 

dissipés par mon voyage. Unv ijavigation 
non interrompue de quatre cent soixante- 
douze lieues sur un singulier réseau de 
fleuves , m'a conduit du Rio Negro par le 
Cassiquiarè dans l'Orénoquc , ou bien des 
frontières du Brésil , par l'intérieur du 
continent , jusqu'aux côtes de Caracas. 

Dans la partie supérieure du bassin de 
c€s fleuves , entre le '.V et le 4^ parallèle 
nord, la nature a plusieurs fois répété 
le phénomène singulier de ce qu'on 
appelle les eaux noires. L'Atabapo dont 
les rives sont ornées de carolinea et 
de melastomes arborescens , le Temi , 
le Tuamini , et le Guaïnia ont des eaux 
d'une teinte couleur de café. A l'ombre des 
massifs de palmiers, leur couleur passe 
au noir foncé, mais dans des vaisseaux 
Iransparens , les eaux sont d'un jaune 



rj2S CONSIDÉRATIONS 

doré. L'image des constellations australes 
se reflète avec un éclat singulier dans ces 
rivières noires. Partout où leurs eaux 
coulent doucement, elles offrent à l'astro- 
nome qui observe avec des instrumens de 
réflexion , un excellent horizon artificiel. 

Le manque de crocodiles et de poissons, 
une fraîcheur plus grande, un moindre nom- 
bre de moustiques piquantes et un air sa - 
lubre distinguent la région des rivières 
noires. Elles doivent probablement leur 
couleur à une dissolution de carbure d'hy- 
drogène, à l'abondance de la végétation , 
et à la muUitude de plantes dont est cou- 
vert le sol qu'elles traversent. En effet, sur 
la pente occidentale du Chimborazo , du 
côté du grand Océan , j'ai remarqué que 
l'eau qui sortait du Rio de Guayaquil pre- 
nait graduellementuneteintejaune dorée , 



SUR LES CATARACTES. 229 

puis une couleur de café quand elle avait 
séjourné pendant quelque temps sur les 
prairies. 

A peu de distance de l'embouchure du 
Guaviarè et de l'Atabapo , on trouve le 
palmier de la forme la plus noble , le piri- 
guao*. Son tronc lisse , haut de soixante 
pieds , est terminé par un bouquet de 
feuilles délicates comme celles des ro- 
seaux, et frisées sur les bords. Je ne con- 
nais pas de palmier qui porte des fruits 
aussi gros et aussi agréablement colorés ; 
ils sont 5 comme la pêche , jaunes et pour- 
prés. R-éunis au nombre de soixante à 
quatre-vingts 5 ils forment des grappes 
monstrueuses dont , sur chaque tronc , 



* Runtli clans JVova freneradeUmnholdl cl Bon- 
^>lanJ, T. 1 , p. 3iO. 



âSo CONSIDÉRATIONS 

trois mûrissent tous les ans. On pourrait 
nommer ce superbe végétal , le palmier- 
péclier. Ses fruits charnus sont la plupart 
sans semences à cause de la végétation 
trop abondante en sucs. Us fournissent 
aux naturels un mets nourrissant et fari- 
neux, qui peut, comme les bananes et 
les pommes de terre , être apprêté de plu- 
sieurs manières différentes. 

Jusqu^à cet endrpit j ou j usqu'au con- 
fluent du Guaviarè , l'Orénoque coule le 
long de la pente méridionale de la monta- 
gne de Parimé. Depuis sa rive gauche , 
jusque bien au-delà de l'équateur au 
i5^ degré de latitude australe, s'étend 
le bassin immense et boisé de la rivière 
des Amazones. Mais à San- Fernando 
de Atabapo , FOrénoque , tournant brus- 
quement au nord, perce une partie de 



SIR LES CATARACTES. 23 1 



!a chaîne de montagnes. C'est là que sont 
situées les grandes cataractes d'Aturès et 
de May pures. Là le lit du fleuve est ré- 
tréci par des masses de rocliers gigantes- 
ques 5 et comme partagé en dilFérens ré- 
servoirs par des digues naturelles. 

Au milieu d'un gouffre où les eaux tour- 
billonnent vis à vis l'embouchure du 
Meta , s'élance une énorme roche isolée 
que les naturels ont nommée avec raison 
la pierre de patience ; car lorsque les eaux 
sont basses, les voyageurs qui remontent le 
fleuve, sont quelquefois obligés de s'y arrê- 
ter pendant deux jours entiers. Le fleuve en 
pénétrant très avant au milieu des terres , 
forme dans les rocs des baies très pitto- 
resques. Vis à vis la mission deCarichana, 
le voyageur est surpris par un aspect ex 
Iraordinaire. L'œil se fixe involontaire- 



232 CONSIDÉRATIONS 

ment sur le Mogoté de Cocuyza , rocher 
raboteux de granité de forme cubique , qui 
élève perpendiculairement ses flancs es- 
carpés à deux cents pieds de hauteur , et 
porte sur son plateau supérieur une forêt 
de grands arbres. Semblable à un monu- 
ment cyclopéen simple dans sa grandeur , 
cette masse de rocs dépasse le faîte des 
palmiers qui l'entourent , et par ses con- 
tours fortement prononcés, tranche le 
bleu foncé du ciel , et présente une forêt 
au-dessus d'une forêt. 

Si l'on descend plus bas vers la mission 
de Carichana , on arrive à un point où le 
fleuve s'est ouvert un passage par le défilé 
très étroit du Baraguan, On reconnaît par- 
tout les traces d'un chaos de boule verse - 
mens. Plus au Nord , près d'Uruana et 
d'Encaramada , sélèvent des masses de 



SUR LES CATARACTES. 233 

granité, d'un aspect grotesque. Partagées 
par des hachures extraordinaires , et 
éblouissantes de blancheur , elles resplen- 
dissent au loin du milieu d'un massif de 
verdure. 

Dans cette contrée, depuis l'embouchure 
de l'Apuré , le fleuve quitte la chaîne de 
granité. Se dirigant à l'est, il sépare , jus- 
qu'à l'Océan , les forêts impénétrables de la 
Guyane , des savanes , où dans un loin- 
tain sans bornes repose la voûte du ciel. 
Ainsi , l'Orénoque entoure de trois côtés , 
au Sud , à l'Ouest , et au Nord , le groupe 
de hautes montagnes qui remplissent le 
vaste espace entre les sources du Jao et du 
Caura. Depuis Carichana, jusqu'à son 
embouchure , le fleuve est libre de ro- 
chers et de tourbillons , à l'exception de la 
bouche de Fenfcr ( Boca dei infierno ) , 



234 CONSIDÉRATIONS 

près de Muitaco , où les rochers occasio- 
nent un tournoiement , mais ne barrent 
j3as le lit entier du fleuve , comme à 
Aturès et à Maypurès. A Muitaco , près 
de la mer , les marins ne connaissent pas 
d'autre danger que celui des véritables 
radeaux naturels, contre lesquels les piro- 
gues viennent souvent échouer pendant la 
nuit. Ces radeaux se forment de grands 
arbres , que le fleuve , en se débordant , 
déracine et entraîne. Couverts , comme 
des prairies, de plantes aquatiques, ils 
rappellent les jardins flottans des lacs de 
Mexico. 

Après avoir jeté ce coup-d'œil rapide 
sur le cours de FOrénoque , et sur ce qu'il 
ofîre de remarquable en général , je passe 
à la description des cataractes de Maypurès 
et d' Aturès. 



SLR LES CATARACTES. 235 

Du groupe des hautes montagnes de 
Cunavami , entre les sources du Sipa- 
po et du Ventuari, une chaîne granitique 
se prolonge à l'ouest , et s'avance vers les 
monts Uniama. De cette chaîne sortent 
quatre ruisseaux qui embrassent en quel- 
que sorte les cataractes de Maypurès ; sa- 
voir : sur la rive orientale de l'Orénoque , 
le Sipapo et le Sanariapo, et sur sa rive oc- 
cidentale, le Cameji et le Toparo. Dans 
l'endroit où est le village de Maypurès , 
les montagnes forment une vaste gorge 
ouverte au sud-ouest. 

Aujourd'hui le fleuve roule ses flots 
écumans , au bas de la pente du chaînon 
oriental de la montagne , mais on recon- 
naît au loin du côté occidental , l'ancien 
rivage qu'il a abandonné. Une vaste sa- 
vane s'étend d'un côté à l'autre. Les jésuites 



236 CONSIDÉRATIONS 

y ont construit , avec des troncs de pal- 
miers , une petite église. Cette plaine est 
à peine élevée de trente pieds au-dessus du 
niveau du fleuve. 

L'aspect géognostique de ces lieux , la 
forme insulaire des rochers de Kèri et 
d'Oco , les cavités que les flots ont creusées 
dans le premier de ces coteaux, et qui 
sont placées précisément à la même hau- 
teur que les excavations qu'on aperçoit 
dans l'île d'Uivitari , située vis à vis ; ces 
apparences réunies , prouvent que toute 
cette anse aujourd'hui à sec , était jadis 
couverte par FOrénoque. Les eaux for- 
mèrent probablement un lac immense, 
aussi long-temps que la digue du Nord leur 
résista. Lorsqu'elle fut renversée , la sa- 
vane habitée par les Guarèquès , parut 
d'abord comme une île. Peut-être le fleuve 



SUR LES CATARACTES. l'Zj 

enloura-t-il encore long-temps les rochers 
pittoresques de Kèri et d'Oco , qui sortent 
de son ancien lit , semblables à deux an- 
tiques forteresses. En diminuant graduel- 
lement , les eaux se retirèrent tout-à- 
fait vers le chaînon oriental des monta- 
gnes. 

Cette conjecture est confirmée par un 
grand nombre de faits. L'Orénoque a ici , 
comme le IN il près de Philaeet de Syène, la 
propriété remarquable de colorer en noir 
les masses de granit d'un blanc rougeàtre 
qu'il lave depuis des milliers d'années. Jus- 
qu'à la ligne qu'atteignent les eaux , on 
observe le long du rivage , une enveloppe 
couleur de plomb , qui contient du car- 
bone j et pénètre à peine d'un dixième de 
ligne dans l'intérieur de la roche. Cette 
couciie noirâtre et les cavités dont nous 



238 CONSIDÉRATIONS 

avons parlé plus haut, font connaître 
l'ancienne hauteur des eaux de l'Oréno- 
que. 

Dans le rocher de Rèri , dans les îles 
des cataractes , dans la chaîne des monta- 
gnes de Cuinadaminari qui passe au-dessus 
de l'île de Tomo, enfin, à l'embouchure 
du Jao , on voit de ces cavités noirâtres 
élevées de cent cinquante à cent quatre- 
vingts pieds au-dessus du niveau actuel 
des eaux ; ces vestiges nous révèlent ce 
que le lit de tous les fleuves d'Europe nous 
a fait remarquer , c'est que ces courans 
dont la masse excite encore aujourd'hui 
notre admiration ne sont que de faibles 
restes des immenses volumes d'eau qui sil- 
lonnèrent la surface du monde primitif. 

Des observations aussi simples n'ont pas 



SUR LES CATARACTES. 23g 

échappé aux grossiers habitans de la 
Guyane. Partout ils nous faisaient re- 
marquer Fancienne hauteur des eaux. Au 
milieu d'une savane, près d'Uruana, on 
voit un rocher isolé de graidt ; suivant 
le récit d'hommes dignes de foi , il pré- 
sente à une élévation de quatre-vingts 
pieds des images du soleil , de la lune , 
des figures de plusieurs animaux et en- 
tr'autres de crocodiles et de boa , creusées 
sur la surface et disposées à peu près par 
rangées. Personne maintenant ne pour- 
rait, sans le secours d'un échafaudage, 
griinper le long des parois perpendicu- 
laires de ce rocher qui mérite un examen 
attentif de la part des voyageurs futurs. 
C'est dans une position tout aussi remar- 
quable qu'on trouve les traits hiérogly- 
phiques gravés sur les montagnes d'U-^ 
ruana et d'Encaramada. 



2'4o CONSIDÉRATIONS 

Si Ton demande aux naturels comment 
ces traits ont pu être creusés , ils répondent 
que ce fut jadis aux jours des hautes eaux, 
quand leurs pères naviguaient à cette élé- 
vation. Une pareille hauteur des eaux a 
donc subsisté postérieurement à ces mo- 
numens grossiers de l'industrie des hom- 
mes. Elle indique un état de la terre qu'il 
ne faut pas confondre avec celui où la 
première parure végétale de notre pla- 
nète, les corps gigantesques d'espèces 
éteintes de quadrupèdes , et les habitans 
de l'Océan du monde primitif ont trouvé 
leur tombeau sous l'enveloppe endurcie 
de la terre. 

L'issue des cataractes vers le nord , est 
célèbre par les images du soleil et de la 
lune que la nature a tracées. Le rocher 
Réri dont j'ai parlé plusieurs fois , doit 



SLR LES CATARACTES. 24 1 

son nom à une tache blanche qui rehiit 
au loin , et à laquelle les naturels préten- 
dent trouver une ressemblance frappante 
avec le disque de la pleine-lune. Je n'ai 
pu gravir sur ce roc escarpe, mais la tache 
blanche est probablement un très grand 
nœud de quartz que forme la réunion de 
plusieurs filons sur le granit d'un noir 
grisâtre. 

En face du Réri , les Indiens montrent 
avec une admiration mystérieuse , sur la 
montagne jumelle de basalte de l'île d'Oui- 
vitari, un disque semblable qu'ils adorent 
comme l'image du soleil ( Camosi ). Peut- 
être la position géographique de ces deux 
rochers a-t-elle aussi contribué à leur 
faire donner ces noms , car je trouvai que 
Kéri était tourné au couchant et Camosi 
au levant. Les hommes qui s'occupent de 
l- 16 



242 CONSIDÉRATIONS 

l'étude des langues , trouveront dans le 
mot américain Cainosi beaucoup de ressem- 
blance avec Camoch , nom du soleil dans 
un des dialectes phéniciens. 

Les cataractes de Maypurès n'offrent 
pas , comme le saut du Niagara , haut de 
cent' quarante pieds , la chute d'un énorme 
volume d'eau qui se précipite à la fois tout 
entier ; ce ne sont pas non plus des défilés 
étroits à travers lesquels le fleuve pénètre 
en accélérant son cours , comme au Pongo 
de Manseriché de la rivière des Amazo- 
nes. Elles se forment d'une quantité in- 
nombrable de petites cascades , qui se 
suivent en tombant de degrés en degrés. 
Le raudal , c'est ainsi que les Espagnols 
nomment cette espèce de cataracte , est 
déterminé par un archipel d'ilôts et de 
rochers qui rétrécissent tellement le lit du 



i 



SUR LES CATARACTES. 243 

fleuve 5 large de huit mille pieds, que sou- 
vent il ne reste pas vingt pieds de libre 
pour la navigation. Le coté de l'Orient 
est aujourd'hui beaucoup moins acces- 
sible et plus dangereux que celui de l'Oc- 
cident. 

Au confluent du Cameji et de l'Oréno- 
que on décharge les marchandises; on 
confie les canots vides, ou les pirogues, à 
des naturels qui connaissent bien le rau- 
dal et en désignent chaque degré , chaque 
roche par un nom particulier ; ils guident 
les canots jusqu'à l'embouchure du To- 
paro, où l'on regarde le danger comme 
passé. Lorsqu'il n'y a que des rochers 
isolés ou des degrés qui n'ont pas plus de 
deux à trois pieds de haut , ils se hasardent 
à les descendre en canot. Mais en remon- 
tant le fleuve , ils nagent en avant , par- 



^AA CONSIDÉRATIONS 

viennent , après Lien des efforts inutiles , 
à fixer une corde à une des pointes de ro- 
cher qui sortent des eaux , et au moyen 
de cette corde ils tirent à eux la barque, 
qui durant ce travail pénible, est souvent 
chavirée ou entièrement remplie d'eau. 

Quelquefois , et c'est le seul accident 
que redoutent les naturels , le canot se brise 
contre les rochers. Alors les pilotes, le corps 
tout sanglant, cherchent à éviter le tour- 
billon, et à atteindre la rive à la nage. 
Lorsque les degrés sont très hauts , et que 
la digue des rochers barre entièrement le 
fleuve, l'embarcation légère est portée à 
terre , et avec l'aide de branches d'arbres 
qu'on place dessous en guise de rouleaux , 
on la tire jusqu'au prochain rivage. 

Les degrés les plus célèbres et les plus 



SUR LES CATARACTES. 2^5 

diiliciles sont ceux de Puriuiaiimi et de 
Manimi ; leur hauteur est de neuf pieds. 
Un nivellement géodésique est rendu im- 
possible par les obstacles insurmontables 
qu'opposent les localités et l'air infect et 
rempli de myriades de moustiques; mais en 
me servant du baromètre , j'ai trouvé avec 
surprise , que la chute entière du raudal^ 
depuis l'embouchure du Cameji, jusqu'à 
celle du Toparo, était à peine de vingt- 
huit à trente pieds. Je dis avec surprise , 
puisque le fracas terrible des vagues écu- 
nieuses est dû non pas , connue on le croi- 
rait , à la hauteur de la cataracte , mais au 
rétrécissement du fleuve par un nombre 
infini de roches et d'Ilots , et au contre- 
courant occasion é par la forme et la si- 
tuation des masses de rochers. C'est ce 
que l'on reconnaît facilement , lorsque du 
village de Maypurès , on descend au bord 



^4^ CONSIDÉRATIONS 

du fleuve, en franchissant le rocher de 
Manimi. 

C'est là qu'on jouit d'un aspect tout-à- 
fait merveilleux. Les yeux mesurent sou- 
dainement une nappe écumeuse d'un mille 
d'étendue. Des masses de rochers d'un noir 
de fer sortent de son sein comme de hautes 
tours ; chaque ilôt , chaque roche se pare 
d'arbres vigoureux et pressés en groupe ; 
au-dessus de l'eau , est sans cesse suspen- 
due une fumée épaisse 5 à travers ce brouil- 
lard vaporeux où se résout l'écume , s'é- 
lancent les cimes des hauts palmiers. Dès 
que le rayon brûlant du soleil du soir vient 
se briser dans le nuage humide, les phéno- 
mènes de l'optique présentent un véritable 
enchantement. Les arcs colorés disparais- 
sent et renaissent tour à tour , et, jouet lé- 
gerde l'air, leur image sebalancesanscesse. 



SUR LES CATARACTES. 247 

Autour des rocs pelés, les eaux mur- 
murantes ont , dans les longues saisons des 
pluies, entassé des îles de terre végétale. 
Parées de drosera , de mimosa au feuillage 
d'un blanc argenté , et d'une multitude de 
plantes , elles forment des lits de fleurs , au 
milieu des roches nues ; elles rappellent à 
l'Européen ces blocs de granit solitaires 
et couverts de fleurs , que les habitans des 
Alpes appellent coz/7'/i/5 , et qui percent les 
glaciers de la Savoye. 

Dans un lointain bleuâtre , l'œil se re- 
pose sur la chaîne des montagnes de Cu- 
navami longuement prolongée et dont les 
flancs escarpés se tei-minent par une cime 
tronquée. Le dernier chaînon de ces mon- 
tagnes , auquel les naturels donnent le nom 
de Calitamini , nous parut au coucher du 
soleil comme une masse rougeàtre ardente. 



^48 CONSIDÉRATIONS 

Cette apparence est chaque jour la même. 
Personne ne s'est jamais approché de cette 
montagne ; son éclat singulier naît peut- 
être du jeu des reflets produits par le talc 
ou le schiste micacé. 

Pendant les cinq jours que nous passâ- 
mes dans le voisinage de la cataracte , nous 
remarquâmes avec surprise que le fracas 
du fleuve était trois fois plus fort pendant 
la nuit que pendant le jour. En Europe on 
observe la même singularité à toutes les 
chutes d'eau. Quelle en peut être la cause , 
dans un désert ou rien n'interrompt le si- 
lence de la nature ? 11 faut probablement 
la chercher dans le courant d'air chaud 
ascendant qui, le jour, arrête la propa- 
gation du son , et qui cesse pendant la 
nuit lorsque la surface de la terre est re- 
froidie. 



SUR LES CATARACTES. 249 

Les naturels nous montrèrent des traces 
d'ornières de voitui'e. Ils pai'lent avec ra- 
vissement des animaux cornus qui traî- 
naient sur des voitures les canots le long 
de la rive gauche de l'Orénoque depuis 
reniLouclmre du Cameji , jusqu'à celle du 
Toparo, dans le temps où les Jésuites 
poursuivaient par les conversions leurs 
conquêtes dans cette partie du monde. 
Alors les embarcations restaient cliargées. 
et n'étaient pas détériorées comme aujour- 
d'hui par l'écho uement et le frottement 
continuel contre les rochers raboteux. 

Le plan que j'ai tracé de tout le pays 
environnant , prouve qu'on peut ouvrir 
un canal entre le Cameji et le Toparo. La 
vallée où coulent ces deux rivières très 
abondantes en eau, est presqu'unie. Le ca- 
nal dont j'ai proposé l'exécution au gou- 



25o CONSIDÉRATIONS. 

verneur-général d€ Venezuela dans l'été 
de 1800, deviendrait un bras navigable 
de l'Orénoque , et rendrait superflue la 
navigation dangereuse de l'ancien lit du 
fleuve. 

Le raudal d'Aturès est entièrement 
semblable à celui de Maypurès. 11 con- 
siste , comme celui-ci , en une multitude 
d'ilôts entre lesquels le fleuve se fraye un 
passage dans une longueur de trois à qua- 
tre mille toises ; un massif de palmiers s'y 
élève de même du milieu de la surface 
écumeuse des eaux. Les plus célèbres de- 
grés de cataractes sont placés entre les îles 
d'Avas-uri et de Javariveni , entre Suri- 
pamana et Uirapuri. 



Lorsque M. Bonpland et moi , nous re- 
venions des bords du Rio-Negro , nous 



SUR LES CATARACTES. 2^1 

nous hasardâmes à franchir dans nos ca- 
nots chargés cette dernière moitié du rau- 
dal d'Aturès. INous grimpâmes plusieurs 
fois sur les rochers qui , semhlahles à des 
digues , joignent les îles les unes aux au- 
tres. Tantôt les eaux se précipitent au-de- 
là de ces digues , tantôt elles tombent en 
dedans avec un hruit sourd. Aussi des por- 
tions considérables du lit du fleuve sont- 
elles souvent à sec , parce qu'il s'est ouvert 
une issue par des canaux souterrains. C'est 
dans cette solitude que niche le coq de ro- 
che de couleur d'or {pipra rupicola) , l'un 
des plus beaux oiseaux des tropiques , bel- 
liqueux comme le coq domestique des 
Indes 5 et remarquable par la double crête 
de plumes mobiles dont sa tête est décorée. 

Dans le raudal de Canucari , des cubes 
escarpés de granit forment la digue. Nous 



352 CONSIDÉRATIONS 

entrâmes en rampant dans l'intérieur d'une 
caverne dont les parois humides étaient 
couvertes de conferves et de bissus plios- 
phorescens. Le fleuve presse avec un fracas 
terrible ses flots titmultueux au-dessus de 
la caverne. Nous eûmes, par hasard , l'oc- 
casion de jouir de cette grande scène de la 
nature plus long-temps que nous n'aurions 
voulu. Les indiens nous avaient quittés 
au milieu de la cataracte. Le canot devait 
longer une île étroite pour nous repren- 
dre à son extrémité inférieure , après avoir 
fait un long détour. Nous restâmes une 
heure et demie exposés à une effroyable 
pluie d'orage. La nuit s'approchait, nous 
cherchâmes en vain un abri dans les fentes 
des masses de granit. Les petits singes, 
que depuis plusieurs mois nous portions 
avec nous dans des cages tressées, atti- 
raient, par leurs cris plaintifs, des croco- 



SUR LES CATARACTES. a53 

dilcs dont la grosseur et la couleur d'un 
gris plombé annonçaient le grand âge. Je 
ne ferais pas mention de cette apparition 
très commune dans FOrénoque , si les na- 
turels ne nous avaient pas assuré que 
jamais on n'avait vu de crocodiles dans 
les cataractes. Pleins de confiance dans 
leur assertion , nous avions plus d'une 
fois osé nous baigner dans cette partie du 
fleuve. 

Cependant, avec chaque minute, ac- 
croissait pour nous la crainte de nous voir 
contraints, mouillés comme nous étions, et 
étourdis par le fracas de la cataracte , de 
passer sans dormir la longue nuit de la 
zone torride au milieu du raudal. Enfin 
les Indiens parurent avec notre canot. Le 
degré par où ils avaient voulu descendre 
était impraticable à cause du peu de pro~ 



254 CONSIDÉRATIONS 

fondeur des eaux. Les pilotes avaient été 
forcés de chcrclier dans le labyrinthe du 
canal un passage plus accessible. 

A l'entrée méridionale du raudal d'A- 
turès , sur la rive droite du fleuve , est la 
caverne d'Ataruipè , très célèbre parmi les 
indigènes. Les environs ont une physio- 
nomie grande et imposante, telle qu'ils 
semblent avoir été d'avance destinés par la 
nature , à servir de sépulture à une nation. 
On gravit avec peine , et non sans danger , 
sur un roc de granit, escarpé et entièrement 
nu. 11 serait presque impossible de fixer le 
pied sur sa surface lisse , si de grands cris- 
taux de feld-spath, défiant le pouvoir de la 
décomposition 5 ne sortaient çà et là hors 
de la roche. 

A peine a-t-on atteint le sommet. 



SUR LES CATARACTES. 255 

qu'on est surpris par le coup-d'œil étendu 
de tout le pays d'alentour. Du lit écumeux 
des eaux s'élèvent des collines ornées de 
fox^êts. De l'autre côté du fleuve, au-delà 
de sa rive occidentale, le regard se repose 
sur la savane immense du Meta. A l'hori- 
zon , la montagne d'Uniama paraît comme 
une nuée qui s'élève. Tel est le lointain; 
mais autour de l'observateur , tout est dé- 
sert et resserré. Les engoulevens croassans 
et les vautours volent solitaires dans la 
vallée profondément sillonnée , et leur 
ombre mobile glisse lentement sur les 
flancs nus du rocher. 

Cet abime est borné par des montagnes 
dont les sommets arrondis portent d'énor- 
mes blocs sphériques de granit dont le dia- 
mètre est de quarante à cinquante pieds. 
Ils semblent ne toucher que par un seul 



^56 CONSIDÉRATIONS 

point la roche qui les soutient, et être près 
de rouler au fond du précipice à la moindre 
secousse de tremblement de terre. 

La partie la plus reculée de cette vallée 
est couverte d'une épaisse forêt. C'est dans 
cet endroit ombragé que s'ouvre la caverne 
d'Ataruipé ; c'est moins un antre qu'un ro- 
cher très saillant où les eaux ont creusé 
un enfoncement lorsqu'elles atteignaient à 
celte hauteur. Là est le tombeau d'une 
peuplade éteinte. INous y comptâmes en- 
viron six cents squelettes bien conservés ; 
chacun repose dans une corbeille faite 
avec des pétioles des feuilles de palmier. 
Cette corbeille, que les naturels nomment 
mapirès, a la forme d'une espèce de sac 
carré ; elle est d'une grandeur proportion- 
née à l'âge des morts , même pour les en- 
fans moissonnés à l'instant de leur nais- 



I 



SUR LES CATARACTES. ^^J 

sauce. Tous ces squelettes sont si entiers 
qu il n'y manque ni une côte ni une 
phalange. 

Les ossemens sont préparés de trois 
manières ; ou blanchis , ou peints en rouge 
avec Ponoto, matière colorante tirée, 
comme le rocou , du Bixa orellana \ ou , 
comme les momies, enduits de résine 
odorante et enveloppés de feuilles de ba- 
nanier. 

Les naturels racontent que l'on mettait 
pendant quelques mois le cadavre frais 
dans la terre humide , afin que les chairs 
se consumassent peu à peu. Ensuite on l'en 
retirait , et avec des pierres aiguisées on 
raclait la chair restée sur les os. Plusieurs 
hordes de la Guyane pratiquent encore 
cette coutume. Auprès des mapirès, ou 
L 17 



258 CONSIDÉRATIONS 

corbeilles, on trouve aussi des urnes d'une 
argile à moitié cuite , qui paraissent con- 
tenir les os de familles entières. 

Les plus grandes de ces urnes ont trois 
pieds de haut et cinq pieds et demi de 
long; elles sont d'une forme ovale assez 
agréable, et d'une couleur verdâtre; elles 
ont des anses faites en formes de crocodiles 
ou de serpens , et le bord d'en haut est dé- 
coré de méandres et le labyrinthes. Ces 
ornemens sont entièrement semblables à 
ceux qui couvrent les murs du palais 
mexicain près de Mitla. On les retrouve 
sous toutes les zones et dans les degrés de 
civilisation les plus difîerens, chez les 
Grecs et les Romains , dans le temple du 
Deus Rediculus , à Rome , et sur les bou- 
cliers des Taitiens , partout où une répéti- 
tion rhythmique de formes régulières 



SUR LES CATARACTES. 2O9 

flattait les yeux. Ces causes , comme je l'ai 
développé ailleurs 5 tiennent trop intime- 
ment à la nature intérieure des dispositions 
de notre ame , pour qu'elles puissent prou- 
ver l'origine commune ou les relations 
anciennes des peuples. 

Nos interprètes ne purent pas nous don- 
ner des notions précises sur l'antiquité de 
ces vases. La plupart des squelettes ne 
paraissaient pas avoir plus de cent ans. 
llcii'cule une tradition chez les Guareques^ 
c'est que les belliqueux Aturès , poursui- 
vis par les Caribes anthropophages, se 
sont sauvés sur les rochers des cataractes , 
séjour lugubre où cette peuplade resser- 
rée s'éteignit ainsi que son langage. Dans 
les parties les plus inaccessibles du Rau- 
dal^ on trouve de semblables catacom- 
bes^. Il est très vraisemblable que les 



260 GONSIDÉRATIONS 

dernières familles des Aturès ne se sonC 
éteintes que très tard ; car dans Maypurès, 
et c'est un fait singulier , vit encore un 
vieux perroquet dont les habitans racon- 
tent qu'on ne le comprend point , parce 
qu'il parle la langue des Aturès. 

Nous quittâmes la caverne au commen- 
cement de la nuit , après avoir , au grand 
scandale de notre guide , pris plusieurs 
crânes et le squelette complet d'un homme 
âgé. Un de ces crânes a été figuré par 
M. Blumenbach dans son excellent ou- 
vrage craniologique. Quant au squelette , 
il a été perdu sur la côte d'Afrique, ainsi 
qu'une grande partie de nos collections , 
dans un naufrage qui priva de la vie 
notre ami/ notre camarade de voyage,; 
Fray Juan Gonzalez , jeune moine fran-^ 
ciscain. 



SUR LES CATARACTES. 261 

Coiniiie émus du piossentinieiit d'une 
jjcrte aussi douloureuse , tristes et rêveurs , 
nous nous éloignâmes de ce tombeau d'une 
peuplade entière. C'était par une de ces 
nuits sereines et fraîches , qui sont si or- 
dinaires sous la zone torride. La lune , 
entourée d'anneaux colorés , brillait au 
zénith; elle éclairait la lisière du brouil- 
lard, qui, connue un nuage à contours 
fortement prononcés , voilait le fleuve 
écumeux. Une jnultitude innombrable 
d'insectes répandait une lumière phospho- 
rique rougeàtre sur la terre couverte de 
plantes. Le sol resplendissait d'un feu 
vivant , comme si les astres du firma- 
ment étaient venus s'abattre sur la sa- 
vane. Des bignonia grimpans , des va- 
nilles odorantes , et des banisteria aux 
fleurs d'un jaune doré , décoraient l'en- 
trée de la caverne. Au-dessus, les cimes 



2G2 COWSIDÉRATIOiNS 

des palmiers se balançaient en frémis- 
sant. 

C'est ainsi que s'évanouissent les géné- 
rations des hommes ; que s'éteint peu à peu 
le nom des peuples les plus célèbres ! mais 
lorsque chaque fleur de l'esprit se flétrit , 
lorsque les ouvrages du génie créateur , 
périssent dans les orages des temps , 
une vie nouvelle s'élance éternellement 
du sein de la terre. Prodigue, infatigable, 
la nature génératrice fait sans cesse éclore 
les tendres boutons et ne s'inquiète pas , si 
les hommes , race perverse et implacable, 
ne détruiront point le fruit dans sa ma- 
turité. 



ÉCLAIRCISSEMENS 



ET 



ADDITIONS. 



H>»^<g < »H' g^^^ »»-^->»®^a><sg@<?<-*-*-^ ^s^ >- ' > ^©'g<-^ 



ÉCLAIRCISSEMENS 



ET 



ADDITIONS 



* Le tranquille bras de mer, p. 21 3. 

iLntre le 23*^ parallèle sud, et le 70^ 
parallèle nord , l'Océan atlantique a la 
forme d'une longue vallée qui est décou- 
pée sur ses bords, et dont les angles 
saillans et rentrans se correspondent 
exactement. J'ai donné de plus grands dé- 
veloppemens à cette idée dans mon essai 



266 CONSIDÉRATIONS 

d'un tableau géologique de l'Amérique 
méridionale. (Imprimé dans le tome LUI 
du Journal de Physique , pag. 61. ) De- 
puis les îles Canaries , et surtout depuis le 
21^ degré de latitude boréale, et le 25*" 
de longitude occidentale , jusqu'à la côte 
du nord-ouest de l'Amérique du sud , la 
surface de la mer est si tranquille , et les 
vagues y sont si peu élevées , qu'un canot 
j>eut y naviguer avec sécurité. 

^ Entre les Antilles, p. 2i3. 

A la côte méridionale de Cuba , au sud- 
ouest du port de Batabano , dans la baie 
de Xagua 3 mais environ à deux ou trois 
lieues de la terre , des sources d'eau 
douce sortent du milieu de l'eau salée , pro- 
bablement par l'effet de la pression hy- 



SUR LES CATARACTES. 267 

drostatique. Leur éruption se fait avec 
tant de force , que l'approche de ces lieux 
fameux est dangereuse pour les petites em- 
barcations, à cause des lames qui sont 
très hautes et se croisent en clapotant. Les 
navires côtiers approchent quelquefois de 
ces sources pour y prendre , au milieu 
de la mer, une provision d'eau douce. 
Plus on puise profondément , plus l'eau est 
douce. On y tue souvent des lamentins 
(Trichecus manati) , animal qui ne se tient 
pas hahituellemeut dans l'eau salée. Ce 
singulier phénomène dont on n'avait pas 
encore fait mention, a été examiné avec 
la plus grande exactitude , par don Fran- 
cisco Lemaur , qui a relevé trigonométri- 
quement la haie de Xagua. J'ai été plus 
au sud, dans le groupe d'îles appelées Jar- 
dines del /'<?, (Jardins du roi) et non à 
Xagua même. 



^68 CONSIDÉRATION.% 

5 Reste de la digue anti<jue , p. 2i5, 

Du temps de Strabon et de Pline il y 
avait encore , dans le détroit de Gibraltar 
entre les colonnes d'Hercule , un banc ou 
ressif qui réunissait les deux continens et 
qu'on appelait, d'un nom bien caractéris- 
tique 5 le seuil de la mer Méditerranée. A 
quelle époque ont disparu ces écueils 
dangereux pour les navires carthaginois ? 
Les îles qui, suivant le témoignage de 
Strabon et de Mêla , étaient situées dans le 
détroit 5 sont-elles les mêmes que celle que 
nous trouvons encore aujourd'hui sur la 
côte d'Afrique ? 

''* Le Paropatïiisiis couvert Àc neige, p. 216. 

En lisant la description que Diodore 



SUR LES CATARACTES. 269 

Lib. XVII 5 pag. 553, éd. Rhodom. , fait 
du Paropamisus , on croit reconnaître un 
tableau des Andes du Pérou. L'armée ma- 
cédonienne passa par des lieux habités , 
où il tombait tous les jours de la neige. 

5 Derrera , p. a 17. 

Historia de las Indias Occidentales ^ 
Dec. l,libro III. Cap, 12, p. 106. Ed. 1601. 
— Juan Baptista Murios , Histoire du Nou- 
veau-Monde^ 1. 15 p. 367. 

6 Un géographe célèbre , p. 226. 

M. Buache. Voyez sa carte de la Guyane, 

1789. 



370 CONSIDÉRATIONS SUR LÉS CATARACTES. 

7 De semblables catacombes, p- ^Sç). 

En 1800 , quand je parcourais les forêts 
de l'Orénoque , on lit , d'après un ordre du 
roi , quelques recherches dans ces cavernes 
ossuaires. On accusait, mais à tort^ le 
missionnaire des cataractes d'y avoir dé- 
terré des trésors que les Jésuites y avaient 
cachés avant d'abandonner le pays. 



FIN DU PREMIER VOLUME. 



TABLEAUX 

DE LA NATURE 



A. PIHAN DELAFOREST, 

IMPRIUBOR DB HONSIEUR I.I3 DAUPHIN £X DE LA COi;R D5 CASSATION, 

rue des Noyers, no 37. 



TABLEAUX 

DE LA NATURE 



OU 



CONSIDÉRATIONS 

SIR L^ Dl^SBRTS, SVR LA PHYSIONOMIE DES vf Gl^TACX , 

SUR LBS CATARACTE-* DB l'orÉNCQUE, 

SUR LA STRUCTCRE ET l'aCTION DES VOLCANS D.1NS LKS DIFFÉRENTES 

RiciONS DE LA TERRE, ETC. 

Par a. de HtHMBOLDT. 

TRADriTS DB l'aLLBMAND 

Par J. B. B. EYRIÈS. 



TOME SECOND. 



PARIS , 



GIDE FILS, RUE SAINT- MARC -FEYDEAU, N» 2© , 

ÉDITEUR 

fies Annales des Voya^^es. 

1828. 



IDEES 

SUR LA PHYSIONOMIE 



D£S 



/ / 



VEGETAUX. 



ït. 



i. 



IDEES 

SUR LA PHYSIONOMIE 



DES 



^ f 



VEGETAUX. 



ooiT que l'active curiosité de l'homme in- 
terroge la nature , soit que son imagina- 
tion hardie mesure les vastes espaces de 
la création organisée, des impressions 
multipliées qu'il reçoit , aucune n'est aussi 
profonde et aussi forte que le sentiment 
de cette profusion avec laquelle la vie 
est universellement répandue. Partout 
même sur les glaces polaires , l'air retentit 



A ^ PHYSlONOîVflE 

du chant des oiseaux et du bourdonne- 
ment bruyant des insectes. Non-seulement 
ses couches inférieures , remplies de va- 
peurs épaisses , sont animées , mais aussi 
les régions supérieuresetéthérées. En effet, 
toutes les fois qu'on a gravi la chaîne des 
Cordillères ou la cime du Mont-Blanc , 
on a trouvé des animaux dans ces solitu- 
des. Sur le Chimborazo ' , qui est quatre 
fois plus élevé que le Puy-de-Dôme , nous 
avons vu des papillons et d'autres insectes 
ailés. Emportés par des courans d'air per- 
pendiculaires , ils errent étrangers dans 
cette région où la curiosité inquiète con- 
duit les pas circonspects de rhomme j leur 
présence prouve que l'organisation ani- 
male, plus flexible, peut subsister bien 
au-delà des limites où s'est arrêtée celle 
des végétaux. S'élevant plus haut que le 
pic de Ténériffe entassé sur FEtua , plus. 



DES VÉGÉTAUX. 5 

iiaul que toutes les cimes des Andes , le 
condor*, ce géant des vautours , planait 
au-dessus de nous. La rapacité de ce puis- 
sant volatile l'attire dans ces ré^fions à la 
poursuite des vigognes au lainage soyeux, 
qui, connue des chamois, errent en trou- 
jieaux dans ces savanes voisines des neiges 
éternelles. 

Si l'œil nu nous montre la vie répandue 
dans toute l'atmosphère , armé du micros- 
cope , il nous découvrira encore de plus 
grandes merveilles. Des rotifères, des 
brachions et une infinité d'animalcules , 
sont enlevés par les vents de la surface des 
eaux qui se dessèchent. Sans mouvement, 
plongés dans- une mort apparente , ils vol- 
tigent dans Fair, peut-être pendant de 
longues années , jusqu'à ce que la rosée les 
ramène à la terre , dissolve l'enveloppe 



6 PHYSIONOMIE 

qui enchaîne leurs corps transparens et se 
mouvant en tourbillons ' , et , probable- 
ment par le moyen de l'oxigène que toutes 
les eaux contiennent , souffle de nouveau 
l'irritabilité dans leurs organes. 

Indépendamment des êtres développés , 
l'atmosphère porte aussi des germes in- 
nombrables d'êtres futurs , des œufs d'in- 
sectes, et des semences de plantes que des 
aigrettes velues et plumeuses préparent à 
de longues pérégrinations automnales. 
Cette poussière vivifiante que lancent les 
fleurs mâles dans les espèces où les sexes 
sont séparés , est , même au-delà des terres 
et des mers , portée aux fleurs femelles 
solitaires par les insectes ailés ^ et le souf- 
fle des vents. 

Si le mobile océan aérien où nous som- 



DES VÉGÉTAUX. 7 

mes plongés, et au-dessus de la surface 
duquel nous ne pouvons nous élever , est 
indispensable pour l'existence d'un grand 
nombre d'êtres organisés , ils ont encore 
besoin d'un aliment plus grossier , qu'ils 
ne trouvent qu'au fond de cet océan gazeux. 
Ce fond est de deux sortes ; la plus petite 
partie est la terre sèche entourée ijnnié- 
diatement de l'air; la plus grande est l'eau 
qui 5 il y a peut-être des milliers d'années, 
se forma de substances gazeuses conden- 
sées par le feu électrique , et qui , au- 
jourd'hui , est décomposée sans cesse 
dans l'atelier des nuées, de même que 
dans les vaisseaux des animaux et des 
plantes. 

On ne sait pas encore où la vie est 
semée avec le plus de prodigalité. Est-ce 
sur les continens , ou dans les immenses 






PHYSIONOMIE 

abîmes de la mer? Dans ceux-ci parais- 
sent des vers gélatineux qui , vivans ou 
morts , brillent comme des étoiles^ , et 
par leur éclat phosphorique changent la 
surface du vaste Océan en une mer de 
feu. Ce sera pour moi une impression 
ineffaçable , que celle des nuits tranquilles 
de la zone torride sur le grand Océan : du 
bleu foncé du firmament la constellation 
de la Croix inclinée à l'horizon , et au zé- 
nith celle du Vaisseau, faisaient jaillir 
dans l'air parfumé leur lumière douce et 
planétaire , tandis que les dauphins tra- 
çaient des sillons brillans au milieu des 
vagues écumeuses. 

Non-seulement rOcéan , mais encore tes 
eaux des marais recèlent une multitude 
innombrable de vers d'une forme surpre- 
nante. ]Nos yeux ont peine à reconnaître 



DES VÉGÉTAIX. Q 

les cyclidies , les tricodes frangés , et la 
foule des naides, divisibles en rameaux 
comme le lemna dont elles cherchent 
l'ombrage. Entourés de différens mélanges 
d'ail', et ne connaissant pas la lumière , 
vivent Fascaris tacheté sous la peau du 
ver de terre, la leucophra d'un brillant 
argenté dans l'intérieur de la naide des 
rivages , et l'ecliynorynchus dans les 
vastes cellules pulmonaires du serpent 
à sonnettes^ des tropiques. Ainsi la vie 
remplit les lieux les plus cachés de la na- 
ture. Arrêtons-nous ici modestement aux 
végétaux. C'est à leur existence que tient 
celle des espèces animales. Ils travaillent 
continuellement à disposer en ordre , pour 
l'organiser ensuite, la matière brute de la 
terre , et , par leur force vitale , prépa- 
rent ce mélange qui , après mille modifi-- 
calions , s'ennoblit enfin en formant des 



lO PHYSIONOMIE 

filets nerveux , organes du sentiment et 
de l'intelligence. 

Le regard que nous attacherons sur les 
familles variées des plantes , nous dévoi- 
lera aussi quelle foule d'êtres animés elles 
nourrissent et conservent. 

Qu'il est diversement tissu , le tapis 
dont la prodigue déesse des fleurs couvre 
la nudité de notre planète : plus serré dans 
les climats où le soleil s'élève à une plus 
grande hauteur vers un ciel sans nuage ; 
plus lâche vers les pôles engourdis oii le 
retour de la gelée tue le bouton développé, 
ou saisit le fruit mûrissant ! Partout , 
cependant , l'homme goûte le plaisir de 
trouver des végétaux qui le nourrissent. 
Que du fond de la mer, comme il arriva 
jadis au milieu des îles de la Grèce, un 



DES VÉGÉTAUX. 11 

volcan soulève loiit à coup au-dessus des 
flotsbouillansim rocher cou vert de scories, 
ou , pour rappeler un phénomène moins 
terrible , que des néréides réunies^ élèvent 
leurs demeures cellulaires pendant des 
milliers d'années , jusqu'à ce que, se trou- 
vant au-dessus du niveau de la mer , elles 
meurent , après avoir ainsi formé une île 
applatie de corail ; la force organique est 
déjà prête pour faire naître la vie sur ce 
rocher. Qui donc y porte si soudainement 
des semences? Sont-ce les oiseaux voya- 
geurs , les vents ou les vagues de la mer? 
C'est ce que le grand éloignementdcs côtes 
rend difiScile à décider. Mais à peine la 
pierre est-elle en contact avec l'air , que , 
dans les contrées septentrionales , il se 
forme à sa surface un réseau de filets velou- 
tés qui , à l'œil nu , paraissent des taches 
colorées. Quelques-uns sont bordés par des 



12 PHYSIONOMIE 

lignes saillantes, tantôt simples, tantôt 
doubles j d'autressont traversés par dessil- 
lons qui se croisent. A mesure qu'ils vieil- 
lissent , leur couleur claire devient plus 
foncée. Le jaune qui brillait au loin se 
change en brun , et le gris bleuâtre des le- 
praria prend insensiblement une teinte de 
noir poudreux. Les extrémités des enve- 
loppes vieillissantes se rapprochent et se 
confondent; et sur le fond obscur se forment 
de nouveaux lichens de forme circulaire et 
d'un blanc éblouissant. C'est ainsi qu'un 
réseau organique s'établit par couches suc- 
cessives ; et de même que la race humaine 
parcourt, en s'établissant , des degrés dif- 
férens de civilisation , de même la propa- 
gation graduelle des plantes est liée à des 
lois physiques déterminées. Où le chêne 
majestueux élève aujourd'hiii sa tête 
aérienne , jadis de minces lichens cou- 



DES VÉGÉTAUX, l3 

vraient la roche dépourvue de terre. Des 
mousses , des graminées , des plantes her- 
bacées et des arbrisseaux, remplissent le 
vide de ce long- intervalle, dont la durée 
ne peut être calculée. L'effet produit dans 
le nord par les lichens et les mousses, l'est, 
dans la zone torride , par le pourpier , le 
gomphrena , et d'autres plantes basses 
habitantes des rivages. L'histoire de l'en- 
veloppe végétale de notre planète et de sa 
propagation graduelle sur la surface pelée 
de la terre a ses époques , comme l'histoire 
la plus reculée de l'espèce humaine. 

La vie est répandue partout ; la force 
organique travaille continuellement à rat- 
tacher à de nouvelles formes les élémens 
séparés par la mort ; mais cette richesse 
d'êtres organisés et leur renouvellement 
diffèrent suivant la différence des climats. 



l4 PHYSIONOMIE 

Dans ies zones froides , la nature s'engour- 
dit périodiquement , et comme la fluidité 
est une condition de la vie , les animaux , 
ainsi que les plantes , à l'exception des 
mousses et des autres cryptogames, y 
restent ensevelis durant les mois d'hiver 
dans un profond sommeil. Sur une grande 
partie de la terre , il n'a donc pu se dé- 
velopper que des êtres organiques, capa- 
bles de supporter une diminution considé- 
rable de calorique , ou une longue inter- 
ruption des fonctions vitales. Aussi , plus 
on approche des tropiques, plus la variété, 
la grâce des formes et le mélange des 
couleurs augmentent, ainsi que la jeunesse 
et la vigueur éternelles de la vie orga- 
nique. 

Ces faits peuvent être niés par ceux qui 
n'ont jamais quitté l'Europe, ou qui ont 



DES VÉGÉTAUX. l5 

négligé l'étude de la géographie physique. 
Lorsqu'en sortant de nos forêts de chênes 
touffus , on franchit les Alpes ou les Pyré- 
nées pour aller en Italie ou en Espagne, ou 
lorsqu'on dirige ses regards sur les côtes 
d'Afrique qui bornent la mer Méditerra- 
née, on est aisément induit à tirer la con- 
séquence erronée, que le caractère des 
climats chauds est d'être dénués d'arbres. 
Mais on oubUe que l'Europe méridionale 
avait un autre aspect , lorsque les colonies 
pélasges ou carthaginoises commencèrent 
à y fonder des établissemens : on oublie 
qu'une civilisation antique de l'espèce hu- 
maine recule les forêts, que l'inquiète acti- 
vité des nations prive peu à peu la terre 
de cette parure qui, dans les contrées sep- 
tentrionales , nous réjouit, et qui, plus 
que tous les documens historiques , prouve 
la jeunesse de notre civilisation. La grande 



l6 PHYSIONOMIE 

catastrophe, à laquelle la Méditerranée 
doit sa formation , paraît avoir dépouillé 
les contrées voisines d'une grande partie 
de leur terre végétale , quand cette mer , 
qui n'était alors qu'un lac immense , gon- 
fla ses eaux et rompit les digues des Dar- 
danelles et des colonnes d'Hercule. Ce que 
les écrivains grecs nous ont transmis des 
traditions de la Samothrace ^ , semble in- 
diquer que l'époque des ravages opérés par 
ce grand changement, était moins an- 
cienne que l'existence du genre humain et 
sa réunion en société. Dans tous les pays 
qui confinent à la Méditerranée , et que 
caractérise le calcaire secondaire du Jura , 
une partie de la superficie du sol n'est 
qu'un rocher nu . La beauté pittoresque de 
l'Italie a surtout pour cause le contraste 
agréable qu'offrent la roche pelée et ina- 
nimée , et , si l'on peut s'exprimer ainsi ^ 



DES VEGETAUX. l'y 

les îles de végétations vigoureuses dissé- 
îiiinées sur sa surface. Où cette roche 
moins crevassée retient l'eau sur la super- 
ficie couverte de terre, comme sur les 
bords enchantes du lac d'Albano , l'Italie 
a ses forêts de chênes aussi touffues et 
aussi vertes que celles qu'on admire dans 
le nord de l'Europe. 

Les déserts au sud de l'Atlas , et les 
plaines immenses ou steppes de l'Améri- 
que méridionale , ne doivent être regar- 
dées que comme des phénomènes locaux. 
Celles-ci sont , au moins dans la saison des 
pluies , couvertes d'herbes et de mimosa 
très peu élevés et presque herbacés : 
ceux-là sont des mers de sable dans l'in- 
térieur de l'ancien continent , de grands 
espaces dénués de plantes et entourés de 
rivages boisés toujours verts. Quelques 

II. 2 



l8 PHYSIONOMIE 

palmiers en éventail , épars et isolés , rap- 
pellent seuls au voyageur que ces solitu- 
des font partie d'une nature animée. Le 
jeu fantastique du mirage , occasioné par 
l'effet de la chaleur rayonnante, tantôt 
fait voir le pied de ces palmiers flottant 
dans l'air , tantôt il répète leur image 
renversée dans les couches de l'air mobiles 
comme les vagues de la mer ; à l'ouest de 
la chaîne péruvienne des Andes , sur les 
côtes du grand Océan , nous avons con- 
sumé des semaines entières pour traver- 
ser de semblables déserts dépourvus d'eau. 

L'existence de ces déserts arides^ de ces 
vastes espaces dénués de végétaux au mi- 
lieu des contrées enrichies d'une végéta- 
tion abondante, est un phénomène géo- 
ghostique auquel on fait peu d'attention, et 
qui provient incontestablement d'ancien- 



DES VÉGÉTAUX. IQ 

nés révolutions de la nature , soit inonda- 
tions 5 soit transformations volcaniques de 
l'enveloppe du globe. Dès qu'une région 
a perdu les plantes dont elle est couverte , 
que le sable est devenu mobile et dénué . 
de sources , que l'air embrasé et s'élevant 
perpendiculairement empêche la précipi- 
tation des nuages ^ ; des milliers d'années 
s'écouleront avant que, du sein des bords 
verdoyans du désert, la vie organique pé- 
nètre dans son intérieur. 

Celui donc qui sait d'un regard embras- 
ser la nature , et faire abstraction des phé- 
nomènes locaux , voit 5 comme depuis le 
pôle jusqu'à l'équateur , à mesure que la 
chaleur vivifiante augmente , la force or- 
ganique et la vie augmentent aussi gra- 
duellement. Mais dans le cours de cet ac- 
croissement, des beautés particulières sont 



30 PHYSIONOMIE 

réservées à chaque zone : aux climats du 
tropique , appartiennent la diversité de 
forme et la grandeur des végétaux : aux 
climats du nord , l'aspect des prairies et le 
réveil périodique de la nature aux premiers 
souÉÛes de l'air printannier . Outre les avan- 
tages qui lui sont propres , chaque zone a 
aussi son caractère. Si l'on reconnaît dans 
chaque individu organisé une physiono- 
mie déterminée ; puisque les descriptions 
de botanique et de zoologie , dans le sens 
le plus restreint, ne sont que l'anatomie de 
la forme des plantes et des animaux ; de 
même on peut distinguer une certaine phy- 
sionomie naturelle qui convient exclusive- 
ment à chaque zone. 

Ce que le peintre désigne par les expres- 
sions de nature suisse et de ciel d'Italie a 
son principe dans le sentiment confus de 



DES VÉGÉTAUX. 21 

ce caractère local de la nature. Le bleu 
du ciel , la lumière , les vapeurs qui se re- 
posent dans le lointain , la forme des ani- 
maux, la vigueur des végétaux, l'éclat 
du feuillage, le contour des montagnes, 
tous cesélémens partiels déterminent l'im- 
pression que produit l'ensemble d'un pay" 
sage. A la vérité , sous toutes les zones , 
les mêmes espèces de montagnes forment 
des groupes de rochers d'une physionomie 
semblable. Les rochers de diabase , de l'A- 
mérique-Méridionale et du Mexique res- 
semblent à ceux des monts Èuganéens, 
comme , parmi les animaux , la figure 
de l'alco ou de la race primitive du chien 
du Nouveau-Continent, répond parfaite- 
ment à celle de la race européenne. L'en- 
veloppe inorganique de la terre est à peu 
près indépendante de l'influence des cli- 
mats : soit que la roche ait existe avant 



22 PHYSIONOMIE 

que cette différence s'établît , soit que la 
masse de la terre en se durcissant et en dé- 
gageantdela chaleur, se soit donnée à elle- 
même sa température '% au lieu de la re- 
cevoir du dehors. Ainsi toutes les roches 
sont propres à toutes les contrées du monde, 
et affectent partout la même forme. Par- 
tout le basalte s'élève en montagnes ju- 
melles , dont la cime est tronquée. Partout 
le porphyre trappéen paraît en masses bi- 
zarrement disposées , et le granit en som- 
mets doucement arrondis. Ainsi des espèces 
semblables de plantes , telles que les pins 
et les chênes , couronnent également les 
montagnes de la Suède et celles de la par- 
tie la plus méridionale du Mexique ' ' j ce- 
pendant malgré cette correspondance de 
forme et cette similitude des contours par- 
tiels , l'ensemble de leurs groupes , pré- 
sente un caractère entièrement différent. 



DES VÉGÉTAliX. '^3 

La connaissance des fossiles ne diffère 
pas plus de la géognosie que la description 
individuelle des objets naturels ne dif- 
fère de la description générale ou de la 
physiognojnonie de la nature. Georges 
Forster , dans ses voyages et dans ses œu- 
vres diverses, Goethe, dans les tableaux 
que présentent plusieurs de ses immortels 
ouvrages, Herder, Buffon, Bernardin de 
St.-Pierre et Chateaubriand ont tracé , 
avec une vérité inimitable, le caractère 
de quelques zones partielles. Mais de telles 
peintures ne sont pas seulement propres à 
procurer à l'esprit une jouissance du genre 
le plus noble : la connaissance du caractère 
de la nature dans différentes régions , est 
liée de la manière la plus intime à l'his- 
toire du genre humain et à celle de sa ci- 
vilisation. Car, si le commencement de 
cette civilisation n'est pas déterminé uni- 



34 PHYSIOINOMIE 

quement par des rapports physiques , au 
moins sa direction , le caractère des peu- 
ples et les dispositions gaies ou sérieuses 
des hommes , dépendent presque entière- 
ment de l'influence du climat. Combien 
puissamment le ciel de la Grèce n'a-t-il pas 
agi sur ses habitans? Comment les peuples 
établis dans les belles et heureuses régions 
qu'enferment l'Oxus , le Tigre et la mer 
Egée, ne se seraient-ils pas élevés les pre- 
miers à l'aménité des mœurs , et à la déli- 
catesse des sentimens ? Nos ancêtres ne rap- 
portèrent-ils pas des mœurs plus douces 
de ces vallées délicieuses, lorsqu'à l'Eu- 
rope , retombée dans la barbarie , l'en- 
thousiasme religieux ouvrit tout à coup 
l'orient sacré. Les compositions poétiques 
des Grecs , et les chants rudes des peuples 
primitifs du nord, doivent presque tout 
leur caractère à la configuration des ani-^ 



DES VÉGÉTAUX. 20 

maux et des plantes que voyait le poète , 
aux vallées qui l'entouraient , à l'air qu'il 
respirait. Et pour rappeler des objets plus 
rapprochés de nous , qui ne se sent difFé- 
reînment disposé à l'ombre épaisse des hê- 
tres , sur les collines couronnées de sapins 
épars , enfin sur la pelouse , oii le zéphire 
nmrmure dans les feuilles tremblantes du 
bouleau ! La figure de ces plantes de notre 
pays rappelle souvent en nous des images 
gaies, sérieuses ou mélancoliques. L'in- 
fluence du monde physique sur le moral , 
cette action réciproque et mystérieuse du 
matériel et de l'immatériel , donnent à l'é- 
lude de la nature , quand on la contemple 
d'un point de vue élevé , un attrait parti- 
culier encore trop peu connu. 

Mais si le caractère des différens pays 
dépend de toutes les apparences extérieu- 



26 PHYSIONOMIE 

res, si le contour des montagnes, si la 
physionomie des plantes et des animaux , 
si le bleu du ciel , la proportion des nua- 
ges 5 et la transparence de l'air , influent 
sur l'impression que produit l'ensemble; 
on ne peut nier que la cause principale de 
cette impression ne soit dans la masse des 
plantes. Les espèces animales sont trop 
éparses, et la mobilité des individus les 
dérobe trop souvent à nos regards. Les 
végétaux au contraire agissent sur notre 
imagination , par leur immobilité et leur 
grandeur. Leur masse indique leur âge , 
et c'est dans les végétaux seuls que s'unit 
à l'âge l'expression d'une force qui se re- 
nouvelle sans cesse. Le dragonnier *^ gi- 
gantesque que j'ai vu dans les îles Cana- 
ries 5 a seize pieds de diamètre , et jouissant 
d'une jeunesse perpétuelle , il porte encore 
des fleurs et des fruits. Lorsque les Be- 



DES VÉGÉTAUX. 27 

tliencours , aventuriers français , firent au 
seizième siècle la conquête des îles Fortu- 
nées , le dragonnier d'Orotava , aussi sacré 
pour les naturels des îles que l'olivier de 
la citadelle d'Athènes ou que l'orme d'E- 
phèse j était d'une dimension aussi colossale 
qu'aujourd'hui. Dans la zone torride, une 
forêt de cœsalpinia et d'hymenea est peut- 
être un monument d'un millier d'années. 

Si l'on embrasse d'un regard les diffé- 
rentes espèces de plantes , qui sont déjà '^ 

connues , et dont le nombre est évalué par 
De Candolle à plus de 56,ooo , on recon- 
naît , dans cette quantité prodigieuse , un 
petit nombre de formes principales , aux- 
quelles on peut ramener toutes les autres. 
Pour déterminer ces formes , dont la 
beauté individuelle , l'isolement ou le ras- 
semblement en groupes constitue la phy- 



28 PHYSIONOMIE 

sionomie de la végétation d'une contrée, 
il ne faut pas suivre la marche des systè- 
mes de botanique où , par d'autres motifs , 
on ne considère que les plus petites parties 
des fleurs et des fruits ; il faut au contraire 
envisager uniquement ce qui , par ses 
masses, imprime un caractère particulier 
à la physionomie d'une contrée. Parmi 
ces formes principales des végétaux , il en 
est qui peuvent se rattacher aux familles 
des systèmes naturels , où par exemple , 
les bananiers et les palmiers sont aussi 
placés isolément. Mais le botaniste systé- 
matique divise un grand nombre de grou- 
pes que le botaniste physionomiste se voit 
obligé de réunir. Aux yeux de celui-ci , 
quand les végétaux se présentent en mas- 
ses 5 les contours et la disposition partielle 
des feuilles , la forme des troncs et des 
branches se fondent ensemble. Ainsi le 



DES VÉGÉTAUX. 29 

peintre , et c'est surtout ici que ia décision 
appartient au sentiment délicat et naturel 
de l'artiste ; le peintre saura sur le plan 
moyen et dans le fonds d'un paysage , dis- 
tinguer des hêtres , les sapins et les pal- 
miers; mais il ne pourra 'difFérencier les 
ormes des autres arbres analogues. 

Seize différentes formes de végétaux 
déterminent principalement la physiono- 
mie de la nature. Je ne fais mention que 
de celles que j'ai observées dans mes voya- 
ges dans les deux hémisphères et en exa- 
minant avec attention pendant bien des 
années les végétaux des régions comprises 
entre le cinquante-cinquième parallèle bo- 
réal , et le douzième parallèle austral. Cer- 
tainement le nombre de ces formes s'ac- 
croîtra considérablement lorsque l'on aura 
pénétré plus avant dans l'intérieur des 



3o PHYSIONOMIE 

continents , et qu'on y aura découvert de 
nouveaux genres de plantes. Les végé- 
taux de la partie sud-est de l'Asie , de l'in- 
térieur de l'Afrique, de la Nouvelle-Hol- 
lande, de l'Amérique du sud, depuis le 
fleuve des Amazones jusqu'aux montagnes 
de Chiquitos , nous sont entièrement in- 
connus. Ne pourrait-on pas découvrir un 
pays où les champignons ligneux, par 
exemple les cl avaria ou bien les mousses , 
formeraient les arbres? Le nekera den- 
droïdes , espèce de mousse européenne , 
est réellement arborescente ; et les fou- 
gères de la zone torride, souvent plus 
élevées que nos tilleuls et nos aulnes , of- 
frent encore aujourd'hui à l'Européen un 
aspect aussi surprenant que le paraîtrait 
celui d'une forêt de hautes mousses à qui- 
conque la verrait pour la première fois. 
La grandeur et le développement des or- 



DES VÉGÉTAUX. 3l 

ganes dépendent d'un climat qui les favo- 
rise. La forme étroite et élancée de nos 
lézards s'étend dans le sud jusqu'à celle de 
ces terribles crocodiles dont le corps est 
colossal et cuirassé. Dans le tigre, le lion, 
le jaguar et autres grandes espèces du 
même genre, vivant en Afrique et en 
Amérique, on trouve répétée la forme 
du chat , l'un de nos animaux domestiques 
les plus petits. Si nous pénétrons dans l'in- 
térieur de la terre, si nous fouillons les 
tombeaux des plantes et des animaux , 
les pétrifications ne nous annoncent pas 
seulement une distribution des formes , 
qui se trouve en contradiction avec celles 
des climats actuels ; elles nous montrent 
aussi des configurations gigantesques , qui 
ne contrastent pas moins avec les petites 
dimensions dont nous sommes entourés 
aujourd'hui, que l'héroïsme simple des 



32 PHYSIONOMIE 

Grecs avec le caractère de grandeur des 
temps modernes. La température de notre 
planète a-t-elle subi des changemens con- 
sidérables, et qui reviendront périodique- 
ment? La proportion entre la mer et la 
hauteur de l'océan aérien , aussi bien que 
sa pression , '^ n'ont-elles pas toujours été 
les mêmes? Dans cette hypothèse , la phy- 
sionomie de la nature , la dimension et la 
forme des organes ont du être soumises 
à de nombreuses modifications. Dans l'im- 
puissance de peindre complètement cette 
physionomie des états successifs de notre 
planète vieillissante , d'après ses traits ac- 
tuels, je ne hasarderai de tracer que les ca- 
ractères qui conviennent principalement à 
chaque groupe de végétaux. Quelque riche 
et souple que puisse être une langue , c'est 
une entreprise difficile de retracer avec 
des mots ce qui n'appartient qu'à l'art imi- 



DES VÉGÉTAUX. 33 

tatif du peintre. Puissé-je aussi éviter la 
fatigue que doit produire inévitablement 
sur le lecteur Ténuniération répétée de 
chaque forme partielle. 

Nous conmiencerons par les palmiers ' ^ : 
entre tous les végétaux , ils ont la forme 
la plus élevée et la plus noble , c'est à elle 
que les peuples ont adjugé le prix de la 
beauté ; c'est au milieu de la région des 
palmes de l'Asie , ou dans les contrées les 
plus voisines , que s'est opérée la première 
civilisation des hommes. Leurs tiges , 
hautes, élancées, annelées, quelquefois 
garnies de piqua ns , sont terminées par un 
feuillage luisant , tantôt pinné , tantôt dis- 
posé en éventail. Les feuilles sont fré- 
quemment frisées comme celles de quel- 
ques graminées. Le tronc lisse atteint sou- 
vent une hauteur de cent quatre-vingts 
IL 3 



34 PHYSIONOMIE 

pieds. La grandeur et la beauté des pal- 
miers diminuent à mesure qu'ils s'éloi- 
gnent de l'équateur pour se rapprocher 
des zones tempérées. L'Europe , parmi 
ses végétaux indigènes , n'en a qu'un seul 
I qui représente cette forme ; c'est un pal- 

mier habitant des côtes , de stature naine , 
le palmite ( chamœrops hiunilis ') , qui 
croît en Espagne et en Italie , et qu'on 
trouve jusqu'au quarante- quatrième pa- 
rallèle boréal. Le véritable climat des 
palmiers , est celui dont la température 
moyenne annuelle, se soutient entre 19 
et 20 degrés. Mais le dattier qu'on nous a 
apporté d'Afrique et dont la beauté est 
moindre que celle de la plupart des genres 
de ce groupe , croît encore dans des con- 
trées de l'Europe méridionale , où la cha- 
leur moyenne est de i3 à 14 degrés. Des 
troncs de palmier et des squelettes d'élé- 



DES VÉGÉTAUX. 35 

phaus, sont ensevelis dans les entrailles 
de la terre, dans le nord de FEiirope ; la 
position où on les trouve , rend assez vrai- 
semblable qirils n'ont pas été entraînés par 
les courans , depuis les tropiques jusqu'au 
septentrion; mais que dans les grandes 
révolutions de notre planète , les climats , 
amsi que la physionomie qu'ils donnent à 
la nature , ont subi de nombreuses modifi- 
cations. 

Dans toutes les parties du monde, la 
forme des palmiers est accompagnée de 
celle des bananiers; les scitaminées des 
botanistes {Vheliconia , Vamomum, le stre- 
litzia ) • leur tige , plus basse , mais plus 
succulente , est presque herbacée et cou- 
ronnée de feuilles d'une contexture mince 
et lâche , avec des nervures délicates et 
luisantes comme de la soie. Les bosquets 



56 PHYSIONOMIE 

de bananiers sont la parure des cantons 
humides. C'est dans leurs fruits que repose 
la subsistance de tous les habitans de la 
zone torride; de même que les céréales 
farineuses du nord , les bananiers ont suivi 
l'homme dès l'enfance de sa civilisation *^ 
Les fables de l'Asie placent la demeure 
prhnitive de ce végétal nourrissant des ré- 
gions équinoxiales sur les bords de l'Eu» 
phrate , ou au pied des monts Himalaya 
dans l'Inde. Les fables grecques nomment 
les campagnes d'Enna comme la patrie 
fortunée des céréales. Si les champs vastes 
et monotones que couvrent les céréales 
répandues par la culture dans les par- 
ties septentrionales de la terre, embel- 
lissent peu l'aspect de la nature , l'ha- 
bitant des tropiques, au contraire, en 
s'établissant, multiplie, par les planta- 
tions de bananiers, une des formes de 



DES VÉGÉTAUX. . 37 

végétaux les plus nobles et les plus ma- 
gnifiques. 

La forme des malvacées ' ^ , telles que 
les sterculia , les hibiscus, les lavatera et 
les ochroma . présente des troncs assez 
courts , mais d'une grosseur monstrueuse ; 
des feuilles lanugineuses, grandes, cor- 
diformes, souvent découpées; des fleurs 
superbes, et assez généralement d'un 
rouge pourpré. C'est à ce groupe de vé- 
gétaux qu'appartient le baobab ou pain de 
singe ( adansonia digitata ) , dont le tronc 
a douze pieds de haut et trente pieds de 
diamètre , et qui est probablement le plus 
grand et le plus ancien àes monumens 
organiques de notre planète. Dès l'Italie , 
la forme des grandes malvacées commence 
à donner à la végétation un caractère 
propre aux contrées méridionales. 



38 PHYSIONOMIE 

iNotre zone tempérée est entièrement 
privée, dans l ancien continent, de ces 
feuilles si délicatement pinnées, aux- 
quelles on reconnaît la forme des /tz^- 
mosa^^ y tels sont le gleditsia , le porleria , 
ie tamarin. Cette belle forme ne manque 
pas aux Etats-Unis d'Amérique, où, à 
une latitude semblable , la végétation est 
plus variée et plus vigoureuse qu'en Eu- 
rope. Le déploiement des rameaux en pa- 
rasol, pareil à celui du pin pignon d'Italie, 
est assez général dans les mimosa. Le bleu 
foncé du ciel de la zone torride ^ qu'on 
aperçoit à travers leur feuillage délicate- 
ment pinné, est d'un effet extrêmement 
pittoresque. 

Un groupe de végétaux qui appartient 
presque entièrement à l'Afrique , est celui 
des ericées ^^ ou bruyères , auquel se lient 



DES VÉGÉTAUX. 3g 

les pa ^serina ^ \es aiidro/necla, \e gnkliiwi^ 
\ecIios77iay le staai'ia et les épacridées\ il a 
quelque ressemblance avec les arbres rési- 
neux, àfeuillesacéreuses, et contraste avec 
eux d'autant plus agréablement par l'abon- 
dance de ses fleurs en grelot. Les bruyères 
arborescentes atteignent , ainsi que d'au- 
tres végétaux africains , les rives du bas- 
sin de la mer Méditerranée. Elles parent 
l'Italie et les buissons de cistes de l'Espa- 
gne ]néridionale. C'est dans les îles d'A- 
frique 5 sur la pente du pic de Teyde que 
je les ai vues croître avec le plus de force. 
Dans les contrées voisines de la mer Bal- 
tique et plus au nord , cette famille est re- 
doutée comme annonçant l'aridité et la 
stérilité. Les éricées de ces pays^ la 
bruyère ordinaire et la bruyère tetralix , 
sont des plantes vivant en société. Depuis 
des siècles les peuples agriculteurs com- 



4o PHYSIONOMIE 

battent avec peu de succès contre la mai^- 
che progressive de leurs phalanges. 11 est 
assez singulier que le genre qui a donné 
son nom à cette forme , ne se trouve que 
sur un des côtés de notre planète. Parmi 
les trois cents espèces de }3ruyère , connues 
jusqu'à présent , on n'en rencontre pas une 
seule dans le nouveau continent , depuis 
la Pennsylvanie et le Labrador jusqu'à 
INoutka et Alachka. 

La forme des cactus '° , au contraire , 
se montre presque exclusivement en Amé- 
rique. Elle est tantôt sphérique , tantôt 
articulée, tantôt elle s'élève comme des 
tuyaux d'orgues , en longues colonnes 
cannelées. Ce groupe forme , par son ex- 
térieur , le contraste le plus frappant avec 
celui des liliacées et des bananiers. Il fait 
partie des plantes que M. Bernardin de 



DES VÉGÉTAUX 4^ 

Saint-Pierre a si heureusement nommées 
les sources végétales des clése7'ts. Dans les 
plaines dénuées d'eau de l'Amérique du 
sud, les animaux tourmentés par la soif, 
cherchent le melocactus , végétal sphéri- 
que à moitié caché dans le sable , enve- 
loppé de piquans redoutables , et dont l'in- 
térieur abonde en sucs rafraîchissans. Les 
tiges de cactus en colonnes parviennent 
jusqu'à trente pieds de hauteur et forment 
des espèces de candélabres ; leur physio- 
nomie a une ressemblance frappante avec 
celle de quelques euphorbes d'Afrique. 

Tandis que les euphorbes forment des 
oasis dispersées dans le désert privé de vé- 
gétation 5 les orchidées , sous la zone tor- 
ride ^* animent les fentes des rochers les 
plus sauvages , et les troncs des arbres 
noircis par l'excès de la chaleur La forme 



4^ PHYSIONOMIE 

des vanilles se fait remarquer par des 
leuilles d'un vert clair, remplies de suc, 
et par des fleurs de couleurs bariolées et 
d'une structure singulière. Ces fleurs res- 
semblent à un insecte ailé , ou à cet oiseau 
si petit qu'attire le parfum des nectaires. 
La vie d'un peintre ne sufîirait pas pour 
retracer toutes ces orchidées magnifiques 
qui ornent les vallées profondément sil- 
lonnées des Andes du Pérou. 

Les casuarinées""' qu'on ne trouve que 
dans les Indes orientales et les îles du 
grand Océan , sont dénuées de feuilles , 
comme la plupart des cactus : ce sont des 
arbres dont les branches sont articulées 
comme celles des prêles. Cependant on 
trouve dans d'autres parties du monde des 
traces de ce type , plus singulier qu'il n'est 
beau. Uequisetum altissimum de Plumier, 



DES VÉGÉTALX. 4^ 

Xephedra du nord de TAfrique , le colLetia 
du Pérou , et le calligonum pallasia de 
SiJ}érie , approchent beaucoup de la forme 
des casuarinées. 

C'est dans les bananiers que le paren- 
chyme est le plus prolongé ; c'est au con- 
traire dans les casuarinées et les arbres 
résinçux ""^ qu'il est le plus rétréci. Les 
pins, les thuya, les cyprès appartiennent 
à une forme septentrionale qui est peu 
commune dans la zone torride. Leur ver- 
dure continuelle et toujours fraîche, égaie 
les paysages attristés par l'hiver , et an- 
nonce en même temps aux peuples voisins 
des pôles que , lors même que la neige et 
les frimas couvrent la terre , la vie inté- 
rieure des plantes , semblable au feu de 
Prométhée, ne séteint jamais sur notre 
planète. 



44 PHYSIONOMIE 

Les mousses et les lichens dans nos cli- 
mats, les aroïdes sous les tropiques ""^ sont 
parasites , aussi bien que les orchidées , et 
revêtissent les troncs des arbres vieillis- 
sans. Ils ont des tiges charnues et herba- 
cées, des feuilles sagittées, digitées ou 
alongées , mais toujours avec des veines 
très grosses ; les fleurs sont renfermées 
dans des spathes. Les principaux genres 
sont 5 \q pothos y le dracontium^ Varum, 
Ce dernier manque dans le nord ; mais en 
Espagne et en Italie ^ sa présence, celle 
des tussilages pleins de suc , des chardons 
presque arborescens et des acanthes , indi- 
quent la force de la végétation du midi. 

A cette forine des arum se joint celle 
des lianes *^ ; toutes deux d'une vigueur 
remarquable dans les contrées les plus 
chaudes de l'Amérique jnéridionale. Telles 



DES VÉGÉTAUX 4^5 

sont les paullinia , les banisteria et les bi- 
gnonia. Notre houblon sarmenteux et nos 
vignes peuvent nous donner une idée de 
l'élégance des formes de ces groupes. Sur 
les bords de FOrénoque , les branches sans 
feuilles des bauhinia , ont souvent qua- 
rante pieds de long. Quelquefois elles 
tombent perpendiculairement de la cime 
élevée des acajous Çsa^ietenia)', quelquefois 
elles sont tendues en diagonale d'un arbre 
à l'autre comme les cordages d'un navire. 
Les chats-tigres y grimpent et y descen 
dent avec une adresse admirable. 

La forme roide des aloès "^ bleuâtres , 
contraste avec la forme souple des lianes 
sarmenteuses d'un vert frais et léger. 
Leurs tiges , quand ils en ont , sont la plu- 
part sans divisions , à nœuds rapprochés , 
tordues sur elles-mêmes , comme des ser- 



46 PHYSIONOMIE 

pens, et couronnées à leur sommet de 
feuilles succulentes , charnues , terminées 
par une longue pointe , et disposées en 
rayons serrés. Les aloès à tige haute ne 
forment pas des groupes comme les végé- 
taux qui aiment à vivre en société. Ils 
croissent isolés dans des plaines arides , et 
donnent par là aux régions équinoxiales un 
caractère particulier de mélancolie , j'ose- 
rais presque dire , africain. 

Une roideur et une immobilité triste , 
caractérisent la forme des aloès; une lé- 
gèreté riante et une souplesse mobile , dis- 
tinguent les graminées ^^ , et en particu- 
lier la physionomie de celles qui sont 
arborescentes. Les bosquets de bambous 
forment , dans les deux Indes , des allées 
ombragées. La tige lisse, souvent re- 
courbée et flottante , des graminées des 



DES VÉGÉTAUX. 4? 

tropkpies , surpasse en hauteur celle de 
nos aulnes et de nos chênes. Dès l'Italie , 
cette forme commence dans Yaj^imdo 
donax à s'élever de terre , et à déterminer 
le caractère naturel du pays , par sa taille 
et sa masse. 

La forme des fougères *^ ne s'ennoblit 
pas moins que celle des graminées, dans 
les conti^ées chaudes de la terre ; les fou- 
gères arborescentes, souvent hautes de 
trente-cinq pieds , ressemblent à des pal- 
miers , mais leur tronc e^t moins élancé , 
plus raccourci et très raboteux. Leur 
feuillage , plus délicat , d'une contexture 
plus lâche , est transparent , et légèrement 
dentelé sur les bords. Ces fougères gigan- 
tesques sont presque exclusivement indi- 
gènes de la zone torride ; mais elles y 
préfèrent à l'extrême chaleur un climat 



48 PHYSIONOMIE 

moins ardent. L'abaissement de la tempé- 
rature étant une conséquence de l'éléva- 
tion du sol , on peut considérer comme le 
séjour principal de cette forme les mon- 
tagnes élevées de 2,000 à 3,000 pieds 
au-dessus du niveau de la mer. Les fou- 
gères à hautes tiges accompagnent dans 
l'Amérique méridionale l'arbre bienfai- 
sant dont l'écorce guérit la fièvre. La 
présence de ces deux végétaux indique 
l'heureuse région où règne continuelle- 
ment la douceur du printemps. 

Je ne puis passer sous silence la forme 
des liliacées '^^ Vamajyllis ^ Vixia^ le gla- 
diolus^ le paneratium qui ont des feuilles 
comme celles des roseaux , et de si belles 
fleurs. Le pays où elle se déploie princi- 
palement , est le sud de l'Afrique ; je ci- 
terai la forme des saules ^° qui se trouve 



DES VÉGÉTAUX. 49 

indigène dans toutes les parties du monde, 
et quand ces végétaux manquent , on la 
retrouve dans les mimosa de la Nouvelle- 
Hollande à feuilles simples, et dans quel- 
ques protées du Cap. On peut encore nom- 
mer les myrtées '' auxquelles se joignant 
les metrosideros , les eucalyptus , et les 
escalonia ; enfin les melastomées ^^ et les 
laurinées^'. 

Ce serait une entreprise digne d'un 
grand artiste , d'étudier le caractère de 
tous ces différens groupes de végétaux, 
sous la zone torride même , et non dans 
les serres chaude s , ou dans les descrip- 
tions des botanistes. 

Qu'il serait intéressant et instructif 
pour le peintre de paysages , l'ouvrage 
qui représenterait les seize formes princi- 

11. 4 



5q physionomie 

pales de végétaux, d'abord isolées, puis 
en contraste les unes avec les autres. Quoi 
de plus pittoresque que les fougères arbo- 
rescentes, qui, au Mexique, étendent 
leurs feuilles d'un tissu léger , au-dessus 
des chênes à feuille de laurier? Quoi de 
plus charmant qu'un massif de bananiers 
ombragé par des bambous? C'est à l'ar- 
tiste qu'il appartient d'anatomiser ces 
groupes eux-mêmes; sous sa mam, le 
grand tableau de la nature se décomposera 
en quelques traits simples; comme dans 
les écrits des hommes tous les mots se ré- 
solvent en un petit nombre de caractères 
simples. 

C'est sous les rayons ardens du soleil de 
la zone torride que se déploient les 
formes les plus majestueuses des végétaux. 
De même que dans les frimas du nord 



DES VÉGÉTAUX. 5l 

Fécorce des arbres est couverte de lichens 
et de mousses , de même entre les tropi* 
ques le cymbidïum et la vanille odorante 
animent le ti'onc de Xanacardiiim et du 
figuier gigantesque. La verdure fraîche 
des feuilles du pothos contraste avec les 
fleurs des orchidées , si variées en cou- 
leurs. Les bauhinia et les grenadilles 
grimpantes , les banistetia aux fleurs d'un 
jaune doré , enlacent le tronc des arbres 
des forêts. Des fleurs délicates naissent des 
racines du theobroma ^ ainsi que de l'écorce 
épaisse et rude du calebassier et du gus- 
tapia ^^. Au milieu de cette abondance de 
fleurs et de fruits , au milieu de cette vé- 
gétation si riche et de cette confusion de 
plantes grimpantes , le naturaliste a sou- 
vent de la peine à reconnaître à quelle tige 
appartiennent les feuilles et les fleurs. Un 
seul arbre orné de paullinia , de bignonia 



52 PHYSIONOMIE 

et de dendrobium^ forme un groupe de 
végétaux , qui , séparés les uns des au- 
tres y couvriraient un espace considéra- 
ble ^^ 

Dans la zone torride les plantes sont 
plus abondantes en sucs , d'une verdure 
plus fraîche, et parées de feuilles plus 
grandes et plus brillantes que dans les 
climats du nord. Les végétaux qui vivent 
en société et qui rendent si monotone l'as- 
pect des campagnes de l'Europe, man- 
quent presque entièrement dans les ré- 
gions équatoriales. Des arbres deux fois 
aussi élevés que nos chênes , s'y parent de 
fleurs aussi grandes et aussi belles que nos 
lys. Sur les bords ombragés du Rio Mag- 
dalèna, dans l'Amérique méridionale, 
croît une aristoloche grimpante dont les 
fleurs ont quatre pieds de circonférence. 



DES VÉGÉTAUX. 53 

Les cufaus s'amusent à s'en couvrir la 
tête. Dans le grand archipel de l'Asie mé- 
ridionale , la fleur du Rafflesia a près de 
trois pieds de diamètre et pèse quatorze 
livres ^^. 

La hauteur prodigieuse à laquelle s'élè- 
vent sous les tropiques , non-seulement des 
montagnes isolées , mais même des con- 
trées entières , et la température froide de 
cette élévation , procurent aux habitans 
de la zone torride un coup d'œil extraordi- 
naire. Indépendamment des groupes de pal- 
miers et de bananiers y ils ont aussi autour 
d'eux des formes de végétaux qui semblent 
n'appartenir qu'aux régions du nord. Des 
cyprès , des sapins et des chênes , des épi- 
nesvinettes et des aulnes qui se rappro- 
chent beaucoup des nôtres, couvrent les 
cantons montueux du sud du Mexique^ 



54 PHYSIONOMIE 

ainsi que la chaîne des Andes sous l'équa- 
teur. Dans ces régions, la nature per- 
met à Fhoinine de voir , sans quitter le sol 
natal , toutes les formes de végétaux ré- 
pandues sur la surface de la terre ; et la 
voûte du ciel qui se déploie d'un pôle à 
l'autre ^7, ne lui cache aucun des mondes 
resplendissans. 

Ces jouissances naturelles et une infinité 
d'autres, manquent aux peuples du nord. 
Plusieurs constellations et plusieurs formes 
de végétaux 5 surtout les plus belles , celles 
des palmiers et des bananiers , les grami- 
nées arborescentes et les mimosa dont le 
feuillage est si finement découpé , leur res- 
tent inconnues pour toujours. Les indivi- 
dus languissans que renferment nos serres 
chaudes , ne peuvent donner qu'une faible 
image de la majesté de la végétation de la 



DES VÉGÉTAUX. 5t) 

zone torride. Mais le perfectioiiiiement 
de nos langues , la verve brûlante des 
poètes , et l'art imitateur des peintres nous 
ouvrent une source abondante de dédom- 
niageniens. ]Notre imagination y puise les 
images vivantes d'une nature exotique. 
Sous le climat rigoureux du nord , au mi- 
lieu de la bruyère déserte, l'homme soli- 
taire peut s'approprier ce que l'on a décou- 
vert dans les régions les plus éloignées , et 
se créer ainsi dans son intérieur un monde, 
qui , ouvrage de son génie , est comme lui , 
libre et impérissable. 



*-*>^'§^<->-^ 



ÉCLA[RCISSEMENS 



ET 



ADDITIONS. 



I 



» ■>iO'!r:' <gi°^~n *-0»^aB»œe^«<— <^^^K»->§><£)<j<-M 



ÉCLAIRCISSEMENS 



ET 



ADDITIONS 



»•**»*©«<— 4 



* Sur le Chimborazo , près de deux fols plus élcvc' que 
l'Elna, p. 4. 



LéORSQUE les tempêtes viennent de la terre, 
on rencontre sur mer, à de grandes dis- 
tances des côtes , de petits oiseaux et même 
des papillons, comme j'ai eu plusieurs 
fois l'occasion de l'observer sur le grand 
Océan. C'est de même contre leur gré que 
les insectes arrivent à i5,ooo ou 18,000 



6o PHYSIONOMIE 

pieds au-dessus des plaines , dans la région 
la plus élevée de l'air. L'enveloppe échauf- 
fée de la terre occasione un courant per- 
pendiculaire , par lequel les corps légers 
sont poussés en haut. M. Boussingault , ex- 
cellent chimiste , qui en qualité de profes- 
seur à l'école des mines , récemment fon- 
dée à Santa Fé de Bogota , a gravi sur les 
montagnes de gneiss de Caracas, a été, 
ainsi que son compagnon don Marieno de 
Rivero , témoin dans son voyage au som- 
met de la Silla , d'un phénomène qui con- 
firme d'une manière remarquable l'exis- 
tence d'un courant perpendiculaire de l'air; 
il vit à midi des corps blanchâtres et lui- 
sans , qui de la vallée de Caracas s'élevè- 
rent jusqu'au sommet de la Silla , haut de 
5,4oo pieds , puis s'abaissèrent le long de 
ses flancs près de la côte maritime. Ce jeu 
dura sans interruption pendant une heure. 



DES VÉGÉTAUX. 6l 

Les deux observateurs crurent d'abord 
que les objets qu'ils apercevaient étaient 
des troupes de petits oiseaux ; ils se trom- 
paient, ils reconnurent bientôt que c'é- 
taient des petites balles de brins de paille 
qui s'étaient réunis. M. Boussingault m'a 
envoyé quelques-uns de ces brins de 
paille, que M. Runth a jugé appartenir 
à une espèce de vils a , genre de gra minée 
qui se rencontre très fréquemment avec 
l'agrostis dans les provinces de Caracas 
et Cumana. Saussure trouva des papil- 
lons sur le Mont-Blanc. Ramond en 
aperçut dans les solitudes qui entourent 
la cime du Mont -Perdu. Le 23 juin 
1802, jour où avec MM. Bonpland et 
Montufar , je parvins sur la pente orien- 
tale du Chimborazo à une hauteur de 
3,016 toises , ou 5,879 mètres , hauteur à 
laquelle le baromètre descendit à treize 



62 PHYSIONOMIE 

pouces onze lignes deux dixièmes de li- 
gne, nous vîmes quelques insectes ailés 
qui bourdonnaient autour de nous. Nous 
reconnûmes que c'étaient des diptères 
ressemblant à des mouches. Mais sur une 
arrête de rocher (cuchilla) qui avait à 
peine six pouces de largeur, entre des 
amas escarpés de neige, il était impos- 
sible d'attraper ces insectes. L'élévation 
à laquelle nous les aperçûn;ies était à 
peu près celle où des rochers nus de 
trachyte , perçant des neiges éternelles , 
offraient à nos yeux la dernière trace 
de végétation , dans le lecidea geogra- 
phica*. Ces insectes voltigeaient à envi- 
ron 2,85o toises de haut, c'est-à-dire 



* Le grand liclien des Alpes , ou lichen geogra- 
phicus y n'est réelleraenl qu'une variété du lecidea 
atro-virens d'Àcharius. 



DES VÉGÉTAUX 63 

à 2,4^^ pieds au-dessus de la cime du 
Mont-Blanc. Un peu plus bas , à 2,600 
toises , par conséquent bien au-delà de 
la région des neiges , M. Bonpland avait 
vu des papillons jaunâtres voltiger terre 
à terre. 

D'après mes mesures , la hauteur per- 
pendiculaire du Chimborazo est de 3,350 
toises*. Ce résultat tient le milieu entre 
ceux qu'ont donnés les académiciens fran- 
çais et espagnols. Cette diversité n'a point 
son principe dans la différence des mé- 
thodes employées pour apprécier l'effet de 

la réfraction , mais bien dans le mode de 
réduction des bases mesurées au niveau de 
la mer. 



* Recueil d'ohseri^ations astronomiques, T. T^ In- 
troduction , p. Ixxij. 



64 PHYSIONOMIE 

Dans les Andes ^ cette réduction ne peut 
se faire que par le baromètre , par consé- 
quent chaque mesure trigonométrique en 
est en même temps une barométrique , 
dont le résultat est différent , d'après le 
terme primitif des formules employées. 
Dans les chaînes de montagnes d'une di- 
mension énorme , on n'obtient que de très 
petits angles de hauteur , quand on veut 
déterminer trigonométriquement la plus 
grande partie de toute la hauteur, et qu'on 
établit la mesure sur un point bas et éloi- 
gné 5 soit dans la plaine ou au niveau de 
la mer. Dans les montagnes élevées, il 
n'est pas seulement difficile de trouver 
une base commode , mais la partie de la 
hauteur à déterminer barométriquement 
croît à chaque pas que l'on fait en s'appro- 
chant de la montagne. C'est de pareils 
obstacles que doit surmonter le voyageur, 



DES VÉGÉTAUX. G5 

qui, clans les plaines élevées, dont le 
sommet des Andes est entouré , choisit 
le point où il doit faire ses opérations 
géodésiques. Je mesurai le Chimborazo 
dans la plaine de Tapia couverte de 
pierres ponces. Elle est a l'ouest du 
Rio-Chambo, et son élévation détermi- 
née par le baromètre est de 1,482 toi- 
ses. Les Uanos de Luisa et surtout la 
plaine de Sisgun, élevée de 1,900 toises, 
donneraient de plus grands angles de 
hauteur. J'avais tout disposé dans cette 
dernière pour prendre les mesures , lors- 
que la cime du Chimborazo se voila d'un 
nuage épais. 

Le savant qui fait des recherches sur les 
langues verra peut-être avec plaisir quel- 
ques conjectures sur l'étymologie du nom 
de ce Chimborazo si célèbre. Le correo-i- 
II. 5 



56 PHYSIONOMIE 

mento, ou district où se trouve le Chimbo- 
razo, s'appelle Chimbo. La Condamine * 
dérive Chimbo de Chimpani, traverser une 
rivière. Suivant lui , Chiinbo-Raço signifie 
la neige de F autre bord, parce qu'au vil- 
lage de Chimbo , en vue de l'énorme mon- 
tagne couverte de neiges, on passe un 
ruisseau. Plusieurs naturels de la pro- 
vince de Quito m'ont assuré que Chim- 
borazo signifiait simplement la neige de 
Chimbo. On trouve la même terminaison 
dans Carguai'Razo. Mais Razo paraît 
être un mot de dialecte provincial. Le jé- 
suite Holguin , dont je possède l'excellent 
dictionnaire de la lengua Qquichua 6 
lengua gênerai del Féru, imprimé à 
Lima , ne connaît nullement le mot razo. 
Le véritable nom de la neige est rittL 

Voyage à l'Equateur ^ p. l8i 



DES VÉGÉTAUX. . 67 

Peut-être razo ou rasso , a-t-il quelque 
analogie avec casso glace , que l'on re- 
trouve dans le nom d'un lieu appelé Cas- 
samarca , limite de la glace * : racou dé- 
signe un objet très grand et très fort ; dans 
la langue ynca moderne , o et ou sont per- 
pétuellement confondus. Au reste , quelle 
que puisse être l'étymologie de Chimbo- 
razo 5 il faudrait , dans tous les cas , écrire 
Chimporazo, car j comme on le sait, les 
Péruviens ne connaissent pas la lettre b. 
Mais le nom de cette montagne gigantes- 
que n'avait peut-être rien de commun 
avec la langue ynca , et tirait son origine 
de l'antiquité la plus reculée. En effet, la 
langue ynca ou quichua n'avait été intro- 
duite dans le royaume de Quito que peu 



* Garcilasso Historia gênerai del Peru, 1 722 
T. Il, p. 43. 



58 PHYSIONOMIE 

de temps avant l'invasion des Espagnols ; 
la langue dominante auparavant était le 
pourouay, aujourd'hui entièrement éteint. 
D'autres noms de montagne , tels que Pi- 
chincha,llinissa et Cotopaxi, n'ont au- 
cune signification dans la langue ynca , et 
sont par conséquent plus anciens que le 
culte du soleil et la langue de cour intro- 
duits par les dominateurs de Cuzco. 

Dans tous les pays du monde les noms 
de montagnes et de rivières appartiennent 
aux monumens les plus anciens et les plus 
certains des langues. Mon frère , Guil- 
laume de Humboldt , a , dans ses recher- 
ches sur l'ancienne étendue des peuples Ibé- 
riques, fait un usage heureux de ces noms. 

Quand je revins d'Amérique en Europe, 
les sommets de l'Himalaya n'avaient été 



DES VÉGÉTAUX. Gg 

encore mesurés que très imparfaitement. 
Depuis cette époque , le Chimborazo a 
perdu le premier rang qu'il tenait alors 
parmi les montaones. 

Des mesures exactes exécutées par des 
voyageurs anglais ont fait voir que le 
Djevahir ou Sourkandra a 4,026 toises de 
hauteur , et le Dlievalaghiri (Mont-Blanc) 
4,390. Le Djevaliir ( 3o° 22^ , 19' lat. , 
79^^ 5;^ long, à l'est de Greenwich ) a 
été mesuré par Webb , Hodgson et Her- 
bert. Le Dhevalaghiri (3o° 40^ lat. , 82° 
40^ long, à l'est de Greenwich) l'a été par 
Webb et Blake , par une méthode moins 
rigoureuse , mais qui cependant inspire 
beaucoup de confiance *. 



Aslatick Researches ^ T. XIV, p. 3ii. 



70 PHTSiONOMlE 

Si l'on compare entre eux les plus 
hauts sommets des Pyrénées , des Al- 
pes , des Andes et de l'Himalaya , on 
trouve que la différence de hauteur est 
de 563 5 900 et io4o toises. En plaçant le 
col du Saint-Gothard , ou le passage du 
mont Cenis , sur la cime du Chimborazo , 
on obtient l'élévation qu'aujourd'hui on 
attribue généralement au Dhevalaghiri 
dans l'Himalaya. 

Le geognoste , qui s'élève à de hautes 
considérations sur l'intérieur du globe, 
regarde les côtes de rochers, que nous ap- 
pelons des montagnes , comme un phéno- 
mène si chétif et si petit , qu'il ne sera pas 
surpris si un jour on découvre entre 
l'Himalaya et l'Altaï d'autres cimes de 
montagnes , qui surpasseront , autant en 
élévation le Dhevalaghiri et le Djeva- 



DES VÉGÉTAUX. 7I 

hir, que ceux-ci surpassent le Chimbo- 



razo *. 



La grande hauteur à laquelle la ré- 
flexion de la chaleur des plaines, des 
montagnes de l'Asie intérieure élève en 
été, les limites des neiges sur la pente 
septentrionale de l'Himalaya, fait que 
malgré la latitude de ces contrées^ qui 
est entre 29^ et So" degrés , les montagnes y 
sont aussi accessibles que les Andes du 
Pérou dans la région équinoxiale. Récem- 
ment le capitaine Gérard s'est élevé sur 
le Tatchigang aussi haut y et peut-être 
à 118 pieds anglais plus haut que je ne 
suis allé sur le Chimborazo , ainsi qu'on 



* Voyez mes F'ues des cordillères et monumens 
des peuples indigènes de l^ Amérique , Tom. Il j 
p. 276. 



7^ PHYSIONOMIE 

le prétend dans le livre intitulé Critical 
Researches ^ ou Philology and Geogra- 
phia , 1824 f p. 144). Malheureusement, 
ainsi que je l'ai exposé ailleurs dans le 
plus grand détail , ces voyages dans les 
montagnes au-delà de la limite des neiges 
perpétuelles 5 quoiqu'ils aient beaucoup 
d'attraits pour la curiosité publique, n'ont 
qu'une bien faible utilité pour les sciences. 



^ Le condor , ce gëanl des vautours , p. S. 

J'ai donné ailleurs l'histoire naturelle 
du Condour ou Condor {Vultiir grjphus) . 
Voyez mon Recueil cF observations de 
zoologie et danatcmie comparée , p. 62. 

Après le condor, le laemmergeier de 
la Suisse et la fa ko destructor de Daudin, 



DES VÉGÉTAL X. 78 

probableuient le même que le faico liar- 
pya de Linné , sont les plus gros oiseaux 
volans. 

La région que l'on peut regarder com- 
me le séjour habituel de cet oiseau , com- 
mence à une hauteur égale à celle de 
l'Etna , et comprend des couches d'air 
élevées de 1,600 à 3, 000 toises au- 
dessus du niveau de la mer. Les plus 
grands individus que l'on trouve dans la 
chaîne des Andes de Quito , ont quatorze 
pieds d'envergure , et les plus petits huit 
pieds seulement. D'après ces dimensions, 
et d'après l'angle visuel sous lequel cet 
oiseau paraissait quelquefois perpendicu- 
lairement au-dessus de nos têtes , on peut 
juger à quelle hauteur prodigieuse il s'é- 
lève quand le ciel est serein. Vu, par 
exemple , sous un angle visuel de quatre 



74 PHYSIONOMIE 

minutes, il devait être à un éloigne- 
ment perpendiculaire de 1,1 4^ toises. 
La caverne (machay) d'Antisana, située 
vis à vis la montagne de Chussulongo, 
et de laquelle nous mesurâmes l'oiseau 
planant, est élevée de 2,493 toises au- 
dessus du niveau du grand Océan. Ainsi 
la hauteur absolue que le condor attei- 
gnait , était de 3,639 tûises ; là , le 
baromètre se soutient à peine à douze 
pouces. C'est un phénomène physiolo- 
gique assez remarquable, que ce même 
oiseau qui, pendant des heures entiè- 
res, vole en tournant dans des régions 
où l'air est si raréfié , s'abatte tout 
d'un coup jusqu'au bord de la mer , 
comme le long de la pente occiden- 
tale du volcan de Pichincha, et ainsi 
en peu d'instans parcourre en quelque 
sorte tous les climats. A une hauteur 



DES VÉGÉTAUX. ']5 

de 3,600 toises, les sacs aériens et iiieiii- 
braueux du condor qui se sont remplis 
dans les régions plus basses , doivent 
s'enfler d'une manière extraordinaire. 
Il y a soixante ans qu'Ulloa expri- 
ma son étonnement de ce que le vautour 
des Andes pouvait voler à une hauteur où 
la pression de l'air n'était que de 14 pou- 
ces *. On croyait alors, d'après l'analogie 
des expériences faites avec la machine 
pneumatique, qu'aucun animal ne pou- 
vait vivre dans un milieu si rare. J'ai vu, 
comme je l'ai dit , le baromètre descendre 
sur le Oiimborazo à 1 3 pouces 1 1 lignes 
2 dixièmes. Mon aini, M. Gay-Lussac, a 
respiré pendant un quart-d'heure dans un 
air dont la pression n'était que de o',5288, 



* Observations astronomiques faites par ordre 
du roi d'tspagne^ p. 109. 



^b PHYSIONOMIE 

A de si grandes hauteurs , l'homme se 
trouve en général dans un état asthénique 
très pénible. Au contraire, chez le condor 
Pacte de la respiration paraît se faire avec 
une égale aisance , dans des milieux où la 
pression diffère de 12 à 28 pouces. De tous 
les êtres vivans , c'est sans doute celui qui 
peut à son gré s'éloigner le plus de la super- 
ficie de la terre. Je dis à son gré, parce que 
de petits insectes sont emportés encore plus 
haut par des courans ascendans. Probable- 
ment l'élévation que le condor atteint , est 
plus considérable que celle que nous avons 
trouvée par le calcul cité. Je me souviens 
que sur le Cotopaxi , dans la plaine de 
Suniguaicu , couverte de pierres ponces 
et élevée de 2,263 toises au-dessus du ni- 
veau de la mer , j'ai aperçu ce volatile à 
une hauteur telle , qu'il ne paraissait que 
comme un point noir. Quel est le plus 



DES VÉGÉTAUX. 77 

petit angle * sous lequel on distingue des 
objets éclairés faiblement? L'affaiblisse- 
ment des ra^'ons de la lumière , par leur 
passage à travers les couches de l'air , à 
une grande influence sur le minimum de 
cet angle. La transparence de fair des 
montagnes est si considérable sous l'équa- 
teur 5 que dans la province de Quito , 
comme je l'ai montré ailleurs**, le poncho 
ou manteau blanc d'une personne à che- 



* Il est probablement d'une minute. En 1806, 
on vit à Berlin , avec l'œil nu , un ballon ae'rosta- 
tique qui avait 4 toises de diamètre , s'abattre à 
une distance de 6^700 toises. Il était alors sous un 
angle visuel de 2/ 4'^ Mais on l'aurait encore 
distingué à une distance plus considérable, malgré 
la constitution de notre atmosphère septentrio- 
nale. 

** Dans mon Mémoire sur la diminution de la 
chaleur y et sur la limite inférieure de la neige 
perpétuelle. 



76 PHYSIONOMIE 

val se distingue à l'œil nu à une distance 
horizontale de 14,022 toises, et par consé- 
quent sous un angle de j3 secondes. 

■^ Enchaîne leurs corps se mouvant en tourbillons , p. 6- 

Fontana rapporte dans son excellent ou- 
vrage sur le venin de la vipère, tome l'"*, 
page 62 , qu'il a réussi à animer de nou- 
veau en deux heures , par le moyen d'une 
goutte d'eau , un rotifère desséché depuis 
deux ans , et qui était resté sans mouve- 
ment. Au sujet des effets de l'eau , voyez 
mes Essais su?- V irritabilité des fibres ner- 
veuses et musculaires (en allemand) , 
tom. 11, p. 25o. 

^ Les insectes aile's , p. 6. 

Jadis on attribuait presque uniquement 
au vent la fécondation des fleurs où les 



DES VÉGÉTAUX. 'y 9 

sexes sont séparés. Rohlreuter et M. Spreu- 
gei ont prouvé , avec une sagacité éton- 
nante , que les abeilles , les j^uêpes et un 
grand nombre de petits insectes ailés , 
jouaient le principal rôle dans cette opéra- 
tion. Je dis le rôle principal; car prétendre 
que la fécondation du germe ne peut abso- 
lument avoir lieu sans l'intermédiaire de 
ces petits animaux, ne me paraît pas une 
assertion conforme au génie de la nature , 
ainsi que M. W ildenow l'a démontré d'une 
manière très détaillée *. Mais, d'un autre 
côté , il faut observer que la dichogamie , 
les taches colorées des pétales qui indiquent 
les vaisseaux où le miel est contenu , et la 
fécondation par le concours des insectes , 
sont trois circonstances presque insépa- 
rables. 

* Elémens de Botanique (en allemand), p. 4o5. 



8o PHYSIONOMIE 

5 Brillent comme des ctollcs , p. 8. 

La lueur de rOcéan est un des plus 
beaux phénomènes naturels , qui excitent 
l'étonnement, quoique pendant des mois 
entiers on la voie renaître chaque nuit. La 
mer est phosphorescente sous toutes les 
zones; mais celui qui n'a pas été témoin 
de ce phénomène dans la zone torride , et 
surtout sur le grand Océan , ne peut se 
faire qu'une idée imparfaite de la majesté 
d'un si grand spectacle. Quand un vaisseau 
de guerre , poussé par un vent frais , fend 
les flots écumeux , et qu'on se tient près 
des haubans , on ne peut se rassasier du 
coup-d'œil que présente le choc des va- 
gues. Chaque fois que dans le mouvement 
du roulis le flanc du vaisseau sort hors de 
l'eau, des flammés rougeàtres, sembla- 



DES VÉGÉTAUX. 8l 

bles à des éclairs , paraissent sortir de la 
quille et s'élancer vers la surface de la mer. 
Le Gentil* et Fors ter père** expliquaient 
l'apparition de ces flammes par le frotte- 
ment électrique de l'eau contre le corps 
du navire qui avançait. Mais d'après nos 
connaissances physiques actuelles , cette 
explication n'est pas admissible. 

11 est peu de points d'histoire naturelle 
sur lesquels on ait autant et aussi long- 
temps disputé que sur la lueur de l'eau de 
la mer. Ce que l'on en sait de plus précis , 
se réduit aux faits suivans : il y a plu- 
sieurs mollusques luisans qui ^ pendant 
leur vie , répandent à leur gré une lu- 



* Voyage aux Indes , T. I, p. 686-698. 
** Remarques faites dans un Voyage-autour du 
monde, 1783 (en allemand), p. 67. 

II. 6 



82 ' PHYSIONOMIE 

niière phospliorique assez faible , et géné- 
ralement d'une couleur bleuâtre ; c'est ce 
qu'on observe dans le nereis noctiluca , le 
médusa pelagica variété j3 * et le mono- 
phora noctiluca , découvert dans l'expédi- 
tion du capitaine Baudin **. De ce nom- 
bre sont aussi les animaux microscopiques 
qui 5 jusqu'à présent, n'ont pas été déter- 
minés , et que Forster vit nager en multi- 
tudes innombrables sur la mer , près du 
cap de Bonne-Espérance. La lueur de l'eau 
de la mer est quelquefois occasionée par 
ces portes- lumières vivans; je dis quel- 
quefois, car le plus souvent , malgré tous 
les verres grossissans , on n'aperçoit aucun 
animal dans l'eau lumineuse; et cepen- 



* Forskol . jP<7M77a œgyptlaco-arahica , p. 109. 
^"^ Bory St.-Vincent, Voyage aux îles d'Afrique, 
T. i, p. 107 , pi. 6. 



DES VÉGÉTAUX. 83 

dant , toutes les fois que la lame vient 
frapper un corps dur et se brise en écu- 
niant , partout où Teau est fortement agi- 
tée 5 on voit briller une lumière sembla- 
ble à celle de l'éclair. Ce phénomène a 
probablement pour principe les fibrilles 
décomposées des mollusques morts qui 
sont en quantité infinie dans la profondeur 
des eaux : lorsque l'on fait passer cette 
eau lumineuse à travers un tissu serré , 
ces fibrilles en sont quelquefois détachées 
sous la forme de points lumineux. Quand 
nous nous baignions le soir , dans le golfe 
de Cariaco, près de Cumana, quelques 
parties de notre corps restaient lumineu- 
ses au sortir de l'eau. Les fibrilles lumi- 
neuses s'attachent à la peau. D'après l'im- 
mense quantité de mollusques dispersée 
dans toutes les mers de la zone torride , 
on ne doit pas s'étonner que Teau de la 



84 PHYSIONOMIE 

mer soit lumineuse , lors même qu'on n'en 
peut point détacher de matière organique. 
La division à l'infini de tous les corps 
morts des dagyses et des méduses peut 
faire considérer la mer entière comme un 
fluide gélatineux, et qui par conséquent 
est lumineux, a un goût nauséabonde , ne 
peut être bu par l'homme , mais est nour- 
rissant pour plusieurs poissons. Si l'on a 
frotté une planche avec une partie du 
corps de la méduse hysocelle , l'endroit 
frotté redevient lumineux toutes les fois 
qu'on passe dessus le doigt bien sec. Du- 
rant ma traversée pour aller à l'Amérique 
du sud, je mettais quelquefois une mé-- 
duse sur une assiette d'étain. Si je frap- 
pais l'assiette avec un autre métal, les 
moindres vibrations de l'étain suffisaient 
pour faire luire l'animal. Comment, dans 
ce cas , le choc et la vibration agissent- 



DES VÉGÉTAUX. 85 

ils? Elèv^e-t-ou instantanément la tempé- 
rature? découvre-t-on de nouvelles sur- 
faces, ou bien le choc fait-il sortir le gaz 
hydrogène phosphore, de sorte que se 
trouvant en contact avec l'oxigène de l'at- 
mosphère ou de l'eau de la mer , il vienne 
à brûler ? Cet effet du choc qui excite la 
lumière est surtout étonnant dans une mer 
clapoteuse, lorsque les lames s'entrecho- 
quent en tous sens. Entre les tropiques , 
j'ai vu la mer lumineuse à toutes les tem- 
pératures; mais elle l'était davantage aux 
approches des tempêtes , ou lorsque le 
ciel était bas, nuageux et très couvert. Le 
froid et la chaleur paraissent avoir peu 
d'influence sur ce phénomène ; car sur le 
banc de Terre-Neuve , la phosphores- 
cence est souvent très forte dans le mo- 
ment le plus rigoureux de l'hiver. Quel- 
quefois toutes les circonstances étant d'ail- 



86 PHYSIONOMIE 

leurs égales , au moins en apparence , la 
phosphorescence est considérable , pen- 
dant une nuit , et la nuit suivante elle est 
presque nulle. L'atmosphère favorise-t-elle 
ce dégagement de lumière , cette combus- 
tion de l'hydrogène phosphore? ou ces 
différences ne dépendent-elles que du ha- 
sard qui conduit le navigateur dans une 
mer plus ou moins remplie de gélatine de 
mollusques? Peut-être aussi les animal- 
cules luisans ne viennent-ils à la surface 
de la mer que lorsque l'atmosphère est 
dans un certain état? M. Bory St.-Vincent 
demande avec raison pourquoi nos eaux 
douces marécageuses remplies de polypes 
ne sont pas lumineuses? Il paraîtrait en 
effet qu'il faut un mélange particulier de 
particules organiques pour favoriser ce 
dégagement de lumière ; aussi le Lois du 
saule est-il plus fréquemment phospho- 



DES VÉGÉTAUX. 87 

rescent que celui du chêne. En Angleterre 
on a réussi à rendre de l'eau salée lumi- 
neuse en y jetant de la saumure de ha- 
reng. On peut au reste se convaincre par 
les expériences galvaniques , que l'état 
lumineux des animaux vivans dépend 
d'une irritation des nerfs. J'ai vu un ela- 
ter noctilucus qui se mourait, répandre 
une forte lueur lorsque je touchais avec 
de l'étain et de l'argent ses extrémités an- 
térieures. Quelquefois aussi les médules 
répandent une lueur plus forte à l'instant 
où l'on termine la chaîne galvanique. 
( Humboldt. Relation historique , t. 1 , 
p. 76. 533.) 

6 Vit <lans les poumons Ju serpent à sonnellcs des tropi- 
ques , p. 7. 

L'animal que j'ai nommé autrefois^cAj- 
norynchus , ou même porœephalus m'a 



^S PHYSIONOMIE 

paru , après un examen plus exact , et sui- 
vant l'opinion raisonnée de M. Rudolphi *, 
appartenir à la division des pentistomes. 
Il habite les intestins et les vastes cellules 
pulmonaires du crotalus durissus , qu'on 
trouve quelquefois à Cumana , même dans 
l'intérieur des maisons, et qui attrape les 
souris. L'ascaride du lombric ** vit ordi- 
nairement sous la peau du ver de terre- 
c'est la plus petite espèce de ce genre. Le 
leucophra nodulata , ou l'animal perlé de 
Gleiclien , a été observé par Miiller dans 
l'intérieur du nais littoralis ***. Il est vrai- 
semblable que ces êtres microscopiques 



* Rudolphi , Entozoorum Syjioplis j, p. 1 24-434. 

** Goez, vers intestinaux (en allemand), par- 
tie IV;,fig. lO. 

"^^ Mulleri Zoologia Danica ,, T. XI , pi. 80 , 
fig. a ' — e. 



DES VÉGÉTAUX. 89 

servent à leur tour de demeure à d'autres. 
Tous sont entourés de couches d'air pres- 
que dépourvues d'oxigène , mais conte- 
nant des mélanges dliydrogène et d'acide 
carbonique. Il est très douteux qu'un ani- 
îual vive dans l'azote pur; jadis on le 
croyait du cïstidicola farionis de Fischer , 
parce que, d'après les expériences de Four- 
croy , la vessie natatoire des poissons pa- 
raissait contenir un air entièrement dé- 
pouillé d'oxigène. Les expériences d'Er- 
man et les miennes prouvent que la vessie 
des poissons d'eau douce ne renferme pas 
d'azote pur ^. 

Dans les poissons de mer on trouve jus- 



* Humboldt et Provençal sur la respiration des 
poissons , dans le Recueil d'observations de zoologie , 
T. II, p. 194-216. 



go PHYSIONOMIE 

qu'à 0,80 d'oxigène ; et suivant M. Biot^ 
la pureté de l'air dépend de la profondeur 
à laquelle les poissons vivent *. 

7 Des Neréïdes réunies , p. 11. 

Suivant Linné et EUis, les zoophytes 
calcaires , tels que les tubipores , les mille- 
pores et les madrépores sont habités par 
des animalcules qui ont quelque affinité 
avec les néréides , les méduses , et les 
hydres; mais des recherches plus récentes 
ont fait voir que tous les coraux qui for- 
ment des rochers, autrement les lithophy- 
tes saxigènes des zoologistes français , et 
même \e pavonia cariophyllea et le tiuIU 
po7n de M. Lamarck j, servent d'habitation 

* Mémoires de la Société d'Arcueil , T. 1 , 
p. 202 — 281. 



DES VÉGÉTAUX, 9I 

à des mollusques gélatineux d'une espèce 
particulière , ou s'en trouvent entourés. 
Depuis le voyage de Cook, les observations 
de Forster ont fait naître l'idée aux géo- 
gnostes que plusieurs îles et des pays en- 
tiers devaient leur origine au corail pro- 
duit par ces animalcules. J'ai vu de ces îles 
de corail couvertes d'une végétation ché- 
tive , et je ne doute pas qu'une grande 
partie de celles du grand Océan , n'aient 
été formées de cette manière. Cependant 
il me paraît qu'on a donné trop d'extension 
à cette hypothèse sur laquelle M. Adelbert 
de Chamisso , excellent observateur , a 
répandu un grand jour. Dans les Antilles, 
par exemple , des rochers calcaires de for- 
mation tertiaire 5 qui contiennent des ma- 
drépores et des tubipores pétrifiés , ont été 
pris pour des ouvrages récens des animal- 
cules du corail, uniquement parce qu'ils 



i)2 PHYSIONOMIE 

se trouvent dans des parages où Ton observe 
encore des vers semblables. Mais quand 
on pénètre dans l'intérieur des grandes 
Antilles , on rencontre des montagnes de 
formation primitive qui , à une grande 
hauteur , sont entourées de ces mêmes ro- 
ches à madrépores. Par conséquent ces 
rochers sont sortis du chaos du monde pri- 
mitif. Entre les tropiques , sur les rivages 
du golfe du Mexique , le voyageur court 
le risque de confondre avec d'anciens bancs 
de corail , des couches de calcaire tertiaire 
qui sont posées au-dessus de la craie , et 
remplies de pétrifications de corail. 

8 Les traditions de la Samothrace , p. i6. 

Diodore nous a conservé cette tradi- 
dition mémorable dont la vraisemblance 
se change en certitude historique pour le 



DES VÉGÉTAUX. 98 

géognoste.L'îledeSajiiotlirace était habitée 
par le reste d'un peuple primitif qui avait 
sa langue particulière , dont les mots fu- 
rent encore long -temps après en usage 
dans les cérémonies des sacrifices. La si- 
tuation de cette île proche des Dardanelles, 
fait concevoir aisément comment la tradi- 
tion plus circontanciée de la grande catas- 
trophe de l'irruption des eaux s'y était pré- 
cisément conservée. Les Samothraciens 
racontaient que la mer Noire avait été un 
lac, qui, gonflé par l'amas des eaux qu'il 
recevait , s'était fait jour à travers le Bos- 
phore , puis à travers l'Hellespont , long- 
temps avant les inondations dont il est 
question chez les autres peuples *.M. Bu- 
reau de la Malle, dans son ouvrage intitulé: 



* Diod. de Sicile, lib. V, chap. 4/, p. 368, 
éd. de Wesseling. 



94 PHYSIONOMIE 

Géograpliie physique de la mer Noire , de 
r intérieur de F Afrique et de la Méditer- 
ranée *, a réuni avec beaucoup de saga- 
cité 5 tout ce que l'on sait sur ces anciennes 
révolutions de la nature. Depuis il a paru, 
en allemand , deux ouvrages sur cette 
matière , l'un de M. Hoff ** qui est vrai- 
ment classique, l'autre de M. Creuzer ***. 

9 La précipitation des nuages , p. 19. 

Le courant d'air ascendant est une des 
causes principales des phénomènes météo- 
rologiques les plus importans. Quand une 

plaine sablonneuse dénuée de plantes est 



* Paris, 1807. 

** Geschiehte der Naturalichen Verœnderungen 
der ErdoherJÏŒche (1822), T. I , p. io5— 162. 
""""^Syinholik , 1' ëdit., T. Il, p. 283, 3i8, 36i. 



DES VÉGÉTAUX, gS 

bornée par une chaîne de montagnes éle- 
vées, on voit le vent de mer pousser par 
dessus ce désert , des nuages épais qui ne 
se dissolvent que lorsqu'ils sont arrivés 
aux montagnes. Jadis on expliquait ce 
phénomène d'une manière peu exacte, en 
disant que les chahies de montagnes atti- 
raient les nuages. La véritable cause paraît 
en être dans cette colonne d'air chaud as- 
cendant qui s'élève de la surface de la 
plaine sablonneuse , et qui empêche les 
vapeurs de se dissoudre. Plus une surface 
est dépourvue de végétation , plus le sable 
s'écliauffe , plus les nuées s'élèvent, moins 
par conséquent la dissolution doit s'opérer. 
Toutes ces causes cessent d'agir sur le pen- 
chant des montagnes. Le jeu du courant 
d'air perpendiculaire y est plus faible. Les 
nuées s'abaissent et se résolvent en pluie 
dans les couches d'air plus fraîches. Ainsi , 



g6 PHYSIONOMIE 

le manque de pluie et le défaut de plantes 
réagissent réciproquement l'un sur l'autre . 
11 ne pleut pas parce que la surface sablon- 
neuse nue et privée de végétation , s'é- 
chauffe davantage , et réfléchit plus de 
chaleur j et le désert ne devient pas une 
steppe ou une savane, parce que sans eau 
il ne peut y avoir de développement orga- 
nique. 



ïo La masse de îa terre en se durcissant et dégageant de la 
chaleur , p. 22. 



Lorsque , suivant l'hypothèse des géog- 
nostes neptuniens , toutes les roches primi- 
tives tenues en dissolution dans un fluide , 
se précipitèrent ; ce passage de l'enveloppe 
de la terre , d'un état fluide à un état so- 
lide , dut dégager une quantité énorme de 
calorique qui occasiona une nouvelle éva- 



DES VÉGÉTAUX. 97 

poration et de nouveaux précipités. Ceux- 
ci durent se faire plus prompteinent , plus 
confusément et affecter des formes moins 
cr^'stallines , à mesure qu'ils eurent lieu 
plus tard. Un pareil dégagement soudain 
de calorique , provenant de l'enveloppe de 
la terre, à mesure qu'elle se durcissait, in- 
dépendamment de la position de son axe et 
indépendamment de la hauteur du pôle , 
pour chaque point de la surface, pouvait oc- 
casioner une élévation de la température 
de l'atmosphère que plusieurs phénomènes 
géognostiques mystérieux , dans les roches 
à couches, semblent indiquer. J'ai déve- 
loppé en détail mes conjectures sur cet 
objet dans un petit mémoire sur la poro- 
sité primitive*. D'après ma nouvelle ma- 

* Voyez mon ouTrage sur Tatmosphère et le 
Journal minéralogique de M. Moll (en allemand). 

II. n 



q8 physionomie 

nière de voir , la terre dont la surface 
était oxidée a pu , dans les temps primi- 
tifs, par la communication de l'atmosphère 
avec son intérieur fortement ébranlé et en- 
tr'ouvert sur un grand nombre de points, 
se donner sa température , indépendam- 
ment de sa position relativement au soleil. 
Quelle influence n'exercerait pas sur le 
climat de la France durant des siècles, 
une fente ouverte, profonde de 3,000 toi- 
ses, qui s'étendrait des rives de la Méditer- 
ranée jusqu'aux côtes du Nord? 

Il Celles de la partie la plus méridionale du Mexique, p. 22. 

La roche conique de diabase à couches 
concentriques observée dans les monta- 
gnes de Guanaxuato, est entièrement sem- 
blable à celle du Fichtelberg en Franconie, 
Toutes deux forment des masses d'un as- 



DES VÉGÉTAUX 99 

pect bizarres posées , sur des roches pri- 
mitives. De même la pierre perlée , le 
schiste phonolitique, letrachyte et le por- 
phyre à base de résinite présentent la 
même forme dans les royaumes de la Nou- 
velle-Espagne près de Cinapecuaro et de 
Moran , en Hongrie , en Bohême , et dans 
le nord de l'Asie. 

" Le (Iragonier <l'Orotawa, p. 26. 

Cet arbre gigantesque [dracœna draco) 
est aujourd'hui dans le jardin de M. Fran- 
chi, dans la petite ville d'Orotawa, appelée 
jadis Taoro , l'un des endroits les plus dé- 
licieux du monde cultivé. En juin 1799 , 
lorsque nous gravîmes le pic de TénérifFe, 
nous trouvâmes que ce végétal énorme 
avait quarante-cinq pieds de circonférence 
un peu au-dessus de la racine. Sir G. Staun- 



100 PHYSIONOMIE 

ton prétend qu'à dix pieds de hauteur, il a 
douze pieds de diamètre. La tradition rap- 
porte que ce dragonier était révéré par les 
Guanches , comme l'orme d'Ephèse par les 
Grecs; et qu'en i4o2, époque de la pre- 
mière expédition de Bethencourt , il était 
aussi gros et aussi creux qu'aujourd'hui. En 
se rappelant que le dragonier a partout une 
croissance très lente, on peut conclure que 
celui d'Orotava est extrêmement âgé. C'est 
sans contredit, avec le baobab, un des plus 
anciens habitans de notre planète. Il est 
singulier que le dragonier ait été cultivé 
depuis les temps les plus reculés dans les 
îles Canaries , dans celles de Madère et de 
Porto-Santo , quoiqu'il vienne originaire- 
ment des Indes. Ce fait contredit l'asser- 
tion de ceux qui représentent les Guanches 
comme une race d'hommes atlantes , en- 
tièrement isolée et n'ayant aucune relation 



DES VÉGÉTAUX. 101 

avec les autres peuples de l'Asie et de l'A- 
frique. La forme des dragoniers est répé- 
tée à la pointe méridionale de l'Afrique , 
dans l'île Bourbon , en Chine et à la Nou- 
velle-Zélande. Dans ces contrées si dis- 
tantes, on trouve des espèces de cette 
famille , mais on n'en voit aucune dans le 
nouveau continent , où cette forme est 
remplacée par l'yucca; car le dracœna 
borealis d^Aiton est un véritable conval- 
laria , et il a entièrement le port de ce der- 
nier genre. (Humboldt , Relation histo- 
rique, T. 1 5 p. 118. 639.) 

i5 Les différentes espèces de plantes qui sont de'ja connues, p. 27. 

11 y a trois questions qu'il faut séparer 
avec soin : i** Combien d'espèces de plan- 
tes a-t-on déjà décrites dans les ouvrages 
imprimés? 2° Combien y en a-t-il de dé- 



102 PHYSIONOMIE 

couvertes? 3° Combien peut -on supposer 
qu'il en existe sur la terre? L'édition du 
Système des Végétaux de Linné ^ mise au 
jour par Murray, n'en contient, avec les 
cryptogames 5 que 10,042 espèces. Wil- 
denow , dans son excellente édition du 
Species Vlantarum , publiée de 1797 ^ 
1807, en a déjà décrit i7,45»7 espèces dans 
les vingt-trois premières classes , qui com- 
prennent seulement les phanérogames ou 
plantes dont les parties de la fructification 
sont visibles à l'œil nu. Si l'on ajoute à ce 
nombre celui de 3, 000 espèces cryptoga- 
mes , le total sera de 20,000. De nouvelles 
recherches ont montré combien ces esti- 
mations des plantes, décrites et conservées 
dans les herbiers , étaient restées au - des- 
sous de la vérité. Robert Brown, dans ses 
General Remarks on the Botanj of Terra 
australls (p. ^) , compta plus de 37^000 



DES VÉGÉTAUX lo3 

phanérogames. J'ai rendu très vraisem- 
blable l'opinion qu'il existe 44)O00 plantes, 
tant phanérogames que cryptogames, dans 
les diverses contrées déjà visitées*. Le ca- 
talogue des phanérogames décrites, donné 
par Steudel , comprend 39,684 espèces. 
Après avoir comparé son Système univer- 
sel desp ëgétauxy en douze familles , avec 
YEnchiridium de Persoon , M. Decandolle 
pense que l'on trou verait au-delà de56,ooo 
espèces de plantes**.Quand on fait réflexion 
que dans tous les jardins botaniques réunis 
on cultive certainement plus de 16,000 pha- 
nérogames, on est porté à regarder même 
le calcul de M. Decandolle comme trop 



* Humboldt , de Dlstrlhutione Geographica 
Plantarum , p. 23. 

** Essai élémentaire de Géographie Botanique, 
p. 62. 



104 PHYSIONOMIE 

faible. En effet , si l'on considère que nous 
ne connaissons pas , dans l'Amérique du 
' sud, la province de Montogrosso au Bré- 
sil 5 le Paraguay, Buenos-Ayres , le ver- 
sant oriental des Andes, Santa-Cruz de la 
Sierra , et toute la contrée comprise entre 
rOrénoque , le Rio-Negro , le fleuve des 
Amazones et Puruz ; dans le centre et dans 
l'est de l'Asie, le Tibet, la Boukharie , la 
Chine etMalacca ; que nous savons à peine 
quelque chose de l'Afrique , de Madagas- 
car, de Bornéo et des îles voisines^, enfin 
de la Nouvelle-Hollande , on est involon- 
tairement porté à croire que nous ne con- 
naissons pas encore le tiers , ni même pro- 
bablement le cinquième des plantes qui 
existent sur la terre. Qu'on fasse seule- 
ment attention aux nouveaux genres, qui, 
la plupart , sont de grands arbres^ et qu'on 
a découverts depuis 3oo ans près des gran- 



DES VÉGÉTAUX. lo5 

des villes de commerce dans les petites 
Antilles, fréquentées par les Européens. 
Ces considérations trouvent en quelque 
sorte leur confirmation dans l'ancien my- 
the du Zend- Avesta , a comme si la force 
(c créatrice primitive avait tiré 120,000 
« formes de plantes du sang du taureau 
c( sacré. » 



** La hauteur de l'océan ae'rien et sa pression n'onl-cllcs pas 
toujours e'tc les mêmes? p. Sa. 



La pression de l'atmosphère a une in- 
fluence frappante sur la configuration et 
la vie des végétaux. Chez eux , la vie , 
comme chez les lithophytes qui envelop- 
pent des pierres mortes , se porte au-de- 
hors. Les végétaux vivent principalement 
par leur surface ; de là leur grande dépen- 
dance du milieu qui les entoure. Les ani- 



106 PHYSIONOMIE 

maux obéissent plutôt à des stimulus inté- 
rieurs 5 et se donnent la température qui 
leur convient. La respiration par l'épi- 
derme est la plus importante fonction vi- 
tale des plantes , et cette fonction , en tant 
qu'elle sert à évaporer et à sécréter des 
fluides, dépend de la pression de l'atmos- 
phère. C'est pourquoi les plantes des Alpes 
sont très aromatiques, très garnies de poils 
et couvertes de nombreux vaisseaux se- 
crétoires ; car, d'après les expériences zoo- 
nomiques , les organes sont d'autant plus 
multipliés et plus parfaits , qu'ils peuvent 
plus aisément remplir leurs fonctions ; c'est 
ce que j'ai développé dans mes Recherches 
sur r Irritation des Muscles, loin, II. Aussi 
les plantes des Alpes croissent - elles avec 
difficulté dans les plaines où leur respi- 
ration par l'épi derme est dérangée, parce 
que la pression de l'air y est plus forte. 



DES VÉGÉTAUX. lOy 

Ou ue sait si l'océan aérien qui entoure 
notre planète a toujours exercé la même 
pression. JNous ne savons même pas si de- 
puis cent ans, la hauteur moyenne du ba- 
romètre a toujous été la même dans le 
même endroit. Les expériences de Poleni 
et de Toaldo donneraient sujet de penser 
que cette pression éprouve des chanj^e- 
mens. On a long-temps révoqué en doute 
la justesse de ces observations ; mais les 
recherches récentes de l'astronome Carlini 
ont démontré que la hauteur moyenne du 
baromètre décroît à Milan. 

*5 Les palmiers , p. 33. 

Je vais insérer ici des remarques que 
j'écrivais en mars 1801 , à bord du navire 
qui nous transporta de l'embouchure du 
Rio-Sinu a Carthagena de Yndias. Nous 



108 PHYSIONOMIE 

venions de quitter cette contrée si féconde 
en palmiers. 

(c Depuis deux ans , nous avons vu dans 
l'Amérique du sud plus de 27 espèces 
différentes de palmiers. Quelle quantité 
Thunberg , Banks , Solander , les deux 
Forster, Adanson, Sonnerat, Jacquin et 
Kœnig n'en auront -ils pas observé dans 
leurs voyages lointains ! Cependant nos 
systèmes botaniques connaissent à peine 
quatorze ou dix-huit genres de palmiers , 
décrits complètement. La difficulté est 
ici beaucoup plus grande qu'on ne pour- 
rait l'imaginer. Nous nous en sommes 
aperçus d'autant plus aisément , que nous 
avons dirigé principalement notre atten- 
tion sur les palmiers , les graminées , les 
scitaminées et les autres familles les plus 
négligées. Les premiers ne fleurissent 



DES VÉGÉTAUX. 1 OQ 

qu'une fois l'an , et près de l'équateur , 
dans les mois de janvier et de février. 
Tous les voyageurs ont- ils la possibilité 
de se trouver précisément à cette époque 
dans les contrées où les palmiers sont com- 
muns? Dans quelques espèces, la durée de 
la floraison est limitée à un si petit nom- 
bre de jours, que l'on arrive presque tou- 
jours trop tard , et que l'on voit les pal- 
miers avec leur germe gonflé , mais sans 
fleurs mâles. Dans des espaces de 2000 
lieues carrées , on ne trouve souvent que 
trois à quatre espèces de palmiers. Qui 
peut , à l'époque de la floraison , se trou- 
ver à la fois dans tous les cantons où ils 
abondent , dans les missions du Rio-Ca- 
rony , et dans les morichalès * , à l'em- 



* Dans l'Amérique du Sud, on appelle moricha- 
lès un lieu humide , garni de groupe de mauritia. 



IIO PHYSIONOMIE 

bouchure de l'Oréiioque , dans la vallée 
de Caiira et d'Erevato , sur les bords 
de l'Atabapo et du Rio - Negro , ou sur 
les flancs du Duida. Ajoutez la difficulté 
de pouvoir atteindre aux fleurs de pal- 
mier , lorsque dans des forêts épaisses ou 
sur les bords fangeux des rivières, comme 
sur ceux du Terni et du Tuamini * , on 
les voit pendre de soixante pieds de hau- 
teur 5 et que le tronc de l'arbre est armé 
d'aiguillons redoutables. L'Européen , qui 
se prépare à faire un voyage pour étu- 
dier l'histoire naturelle , se fait des illu- 
sions sur des instrumens tranchans et re- 
courbés 5 qui 5 fixés à l'extrémité d'une 
perche , abattent tout ce qui fait obstacle; 



* Deux petites rivières qui se Jettent dans l'Ata- 
bapo , et par lesquelles on va de l'Orënoque aux 
missions de Rio-Negro. 



DES VÉGÉTAUX. 111 

OU s'imagine que des nègres , les deux 
pieds fixés par une corde, pourront grim- 
per aux arbres les plus élevés. Malheu- 
reusement toutes ces espérances sont dé- 
çues. Dans la Guyane, on se trouve au 
milieu d'hommes que leur pauvreté rend 
si riches et si au - dessus de tous les be- 
soins , que ni argent , ni offre de présens 
ne peut les engager à s'écarter de trois 
pas de leur chemin. Cette apathie in- 
domptable des naturels irrite d'autant plus 
les Européens , qu'on les voit gravir avec 
une légèreté incroyable partout où les 
pousse leur penchant ; par exemple, pour 
saisir un singe qui , blessé d'une flèche, se 
soutient encore par l'extrémité de sa 
queue roulée autour d'une branche. Nous 
vîmes au mois de janvier , dans les pro- 
menades publiques , près de la Havane , 
et dans les campagnes voisines , toutes 



112 PHYSIONOMIE 

les cimes du palmier, appelé palma-réal, 
couvertes de ileurs blanches comme la 
neige. Plusieurs jours de suite nous of- 
frîmes 5 à tous les petits nègres que nous 
rencontrions dans les rues de Régla ou de 
Guanavacoa , deux piastres pour chaque 
rameau de fleurs mâles qu'ils nous rap- 
porteraient ; ce fut en vain. Sous les tro- 
piques, un homme libre se soustrait à toute 
espèce d'ouvrage pénible, à moins qu'il 
ne soit réduit à l'extrême nécessité. Les 
botanistes et les peintres de la commission 
rovale d'histoire naturelle du comte de 
Monpox , MM. Ëstevez , Bol do , Guio et 
Echeviria , nous ont avoué que durant 
plusieurs années il leur avait été impos- 
sible d'examiner ces fleurs , n'ayant pu y 
atteindre. Quand on aura bien pesé ces dif- 
ficultés , on comprendra aisément ce qui 
m'aurait toujours paru incompréhensible 



DES VÉGÉTAUX. Il3 

en Europe, comment, dans l'espace de deux 
ans, nous n'avons pu décrire systématique- 
ment que douze espèces de palmiers. Qu'il 
serait intéressant l'ouvrage qu'un bota- 
niste publierait sur ces végétaux , si , pen- 
dant son séjour dans l'Amérique du sud , 
il s'occupait exclusivement de leur étude, 
et représentait le spathe , le spadix , les 
parties de la fructification et les fruits 
dans leur grandeur naturelle ! Les feuilles, 
il est vrai , affectent en général une forme 
assez constante ; elles sont ou pinnées 
(pinnata) , ou en éventail ( palmato-digi- 
tata ) ; le pétiole est tantôt sans piquans , 
tantôt épineux et dentelé en scie. La fi- 
gure des feuilles du caryota urens est 
presque unique parmi les palmiers, comme 
celle des feuilles du gingko biloba l'est par- 
mi les autres arbres. Le port et la physio- 
nomie des palmiers offrent un grand ca- 
IL 8 



Il4 PHYSIONOMIE 

ractère très difficile à exprimer par le lan- 
gage. La tige est tantôt difforme et très 
épaisse {corozo del sinu) , tantôt elle est 
faible et n'a que la consistance du ro- 
seau {piritu) ; ou bien elle est renflée par 
le bas ( cocos ) , ou lisse , ou écailleuse 
( palma de Covija o de Sombrero dans les 
llanos ) , ou garnie de piquans ( corozo de 
Ciimana), Des différences caractéristiques 
sont placées dans les racines qui , très 
saillantes hors de terre comme dans le 
figuier, élèvent la tige sur une espèce d'é- 
chafaudage , ou l'entourent en bourrelets 
multipliés. Quelquefois la tige est renflée 
dans le milieu , et plus mince en dessus 
et en dessous , comme dans le palma-réal 
de File de Cuba . Les feuilles sont d'un vert 
foncé luisant ( Mauritia , Cocos ) , ou d'un 
blanc argenté en dessous ; par exemple, 
dans le miraguama ou palmier en éven- 



DES VÉGÉTAUX. Il5 

tail si grélc , que nous trouvâmes , près 
de Puerto de la Trinidad de Cuba. Quel- 
quefois, le milieu de la feuille en éventail 
est orné de raies concentriques jaunes et 
bleuâtres, disposées comme les yeux de 
la queue d'un paon. C'est ce qu'on voit 
dans le mauritia épineux , que M. Bon- 
pland a découv( rt sur les bords du Rio- 
Atabapo. 

c( Un caractère non moins important est 
la direction des feuilles. Les folioles sont 
ou placées comme les dents d'un peigne , 
très serrées les unes contre les autres et 
couvertes d'un parenchyme très roide ; 
c'est ainsi qu'elles sont dans le cocotier et 
le dattier, et c'est ce qui produit ces beaux 
reflets de lumière sur la surface supérieure 
des feuilles, qui est d'un vert plus frais 
dans le cocotier, plus mat et comme cen* 



^iQ PHYSIONOMIE 

drédans le dattier; ou bien le feuillage 
ressemble à celui des roseaux par son 
tissu composé de fibres minces et souples, 
et se recourbant sur lui-même. {Jagua , 
palma-real del Sinu, palma-real de Cuba, 
piritu del Orinoco.) Dans les palmiers, 
c'est non-seulement la tige élancée qui a 
de la majesté , mais encore la direction des 
feuilles. Plus elles sont redressées , plus 
l'angle intérieur qu'elles forment par le 
bas avec l'extrémité supérieure du tronc 
est aigu, plus la figure de l'arbre a un ca- 
ractère imposant. Quelle différence d'as- 
pect entre les feuilles pendantes du palma 
de Covija de l'Orénoque, même entre 
celles du dattier et du cocotier , et entre 
les branches du jagua et du pirijao qui 
pointent vers le ciel ! La nature a prodi- 
gué toutes les beautés de formes au pal- 
mier jagua qui couronne les rochers gra- 



DES VÉGÉTAUX. II7 

nitiques des cataractes d' Atiirès et de May- 
purès. Leurs tiges élancées et lisses at- 
teignent une hauteur de soixante à 
soixante - dix pieds , de sorte que , sui- 
vant l'expression de M. Bernardin de 
Saint -Pierre , elles s'élèvent en portique 
au-dessus des forêts. Cette cime aérienne 
contraste d'une manière surprenante avec 
le feuillage épais des ceiba , avec les fo- 
rêts de laurinées , de calophyllum et 
d'amyris qui l'entourent. Les feuilles 
peu nombreuses de ces palmiers (quel- 
ques-uns n'en ont que sept à huit) ont 
quatorze à seize pieds de longueur, et s'é- 
lèvent presque verticalement ; leurs ex- 
trémités sont frisées en panache^ couver- 
tes d'un parenchyme mince et herbacé ; 
les folioles légères et aériennes voltigent 
autour des pétioles qui se balancent len» 
tement. 



Il8 PHYSIONOMIE 

c( C'est au - dessous de la naissance des 
feuilles que , dans tous les palmiers , les 
parties de la fructification naissent de la 
tige. La manière dont elles paraissent mo- 
difie aussi la forme de ces arbres. Dans un 
petit nombre , le spathe est perpendicu- 
laire , et les fruits redressés sont disposés 
en une espèce de thyrse ressemblant au 
fruit des ananas ; tel est le corozo du Sinu. 
Dans la plupart, les spathes, tantôt lisses, 
tantôt très rudes, sont pendans ; dans quel- 
ques - uns , la fleur mâle est d'un blanc 
éblouissant (palma-réal de la Havana). 
Le spadix développé brille au loin ; mais 
la plus grande partie des fleurs mâles sont 
jaunâtres , très serrées les unes contre les 
autres , et presques flasques , lorsqu'elles 
se dégagent du spathe. Dans les palmiers 
à feuilles pinnées , les pétioles sortent de 
la partie sèche , rude et ligneuse du tronc 



DES VÉGÉTAUX. II9 

(comiiie dans le cocotier, le dattier et le 
palma-real del Sinu ) , ou }3ien celui-ci 
porte une espèce de tige lisse, mince et 
d'un vert tendre, qui donne naissance 
aux feuilles ( pal ma - real de la Ha- 
vana ). Dans les palmiers à feuilles pal- 
mées, le feuillage touffu est souvent posé 
sur une couche de feuilles desséchées , ce 
qui donne à ces végétaux un caractère mé- 
lancolique {^înoriche , palma de Sombrero 
de la Havana,) Dans quelques palmiers 
en forme de parasol, le feuillage ne con- 
siste qu'en quelques feuilles peu nombreu- 
ses qui s'élèvent à l'extrémité des pétioles 
grêles ( miraguama), La conformation et 
la couleur des fruits offrent plus de di- 
versité qu'on ne le croit en Europe. Le 
mauritia porte des fruits oviformes, dont 
l'enveloppe écailleuse , brune et lisse leur 
donne de la ressemblance avec les jeunes 



120 PHYSIONOMIE 

pommes de pin. Quelle différence entre l'é- 
norme coco triangulaire , la datte , et le 
petit fruit dur du corozo ! Mais aucun fruit 
de palmier n'égale en beauté celui du pi- 
rija de San -Fernando de Atabapo et de 
San-Baltazar. Il est ovale et , comme les 
pêches 5 coloré, moitié en jaune doré , 
moitié en rouge foncé; on voit des grappes 
de ces fruits pendre du haut de la tige 
d'un palmier majestueux. » 

Trois formes d'une beauté remarqua- 
ble sont propres aux pays de la zone tor- 
ride , dans toutes les parties du monde : 
les palmiers , les bananiers et les fougères 
arborescentes. C'est lorsque la chaleur et 
l'humidité agissent en même temps , que 
la végétation est la plus vigoureuse , et 
que les formes sont les plus variées. C'est 
pourquoi l'Amérique du sud est la patrie 



DES VÉGÉTAUX. 121 

des plus beaiix palmiers. En Asie, cette 
forme est plus rare , parce que la partie 
de ce continent qui était sous l'équateur , 
paraît avoir péri dans les anciennes révo- 
lutions de notre planète. INous ne savons 
rien des palmiers d'Afrique depuis la baie 
de Bénin jusqu'à la côte d'Ajan. En géné- 
ral nous ne connaissons qu'un très petit 
nombre de palmiers de cette partie du 
monde. Parmi ces végétaux , les dattiers, 
les mauritia et le palmite croissent en 
société ; les cocos de Guinée, le martinezia 
et l'iriartea vivent solitaires. 

Les palmiers fournissent les exemples 
de la plus grande hauteur à laquelle par- 
viennent les végétaux. Le palmier à cire^ 
que nous avons découvert sur les Andes , 
dans la montagne de Quindiu entre Ibaguè 
et Carthago , atteint la hauteur énorme de 



122 PHYSIONOMIE 

160 à 180 pieds. Les troncs gigantesques 
d'eucalyptus , que M. la Billardière a me- 
surés 5 dans l'île de Van - Diemen , n'ont 
que i5o pieds de haut. Ordinairement 
les palmiers cessent , sur la pente des An- 
des, entre 600 et 700 toises d'élévation. 
Cependant un petit groupe de palmiers 
alpins ( les Kunthia montana , Oreodoxa 
frigida et ceroxjlon andicola) , monte jus- 
qu'à ijSoo toises. (Voyez Plantes èqui- 
noxiales, i^"^ fascicule, p. 5 ; Humboldt, 
de Distributione geographica plantarum, 
p. 216-240 , où je donne la liste de 187 
espèces de palmiers). Les quarante - cinq 
espèces , que M. Bonpland et moi nous 
avons vues , ont été prodigieusement aug- 
mentées par deux voyageurs, MM. Mar- 
tius et Spix. 



DES VÉGÉTAUX. 123 

'•^ Dès renfance de sa civilisation , p. 36. 

On trouve , dans tous les pays de la 
zone torride, la culture du bananier éta- 
blie depuis les temps les plus anciens, 
dont parlent les traditions et les histoires. 
Il est certain que les esclaves africains 
ont porté en Amérique quelques varié- 
tés de la banane , et il ne l'est pas moins 
qu'elle était cultivée dans le Nouveau- 
Monde, avant l'arrivée de Colomb. A 
Cumana , les Indiens Guaikeri nous ont 
raconté que sur la côte de Paria, près du 
golfe Triste , lorsqu'on laissait mûrir le 
fruit du bananier , il portait quelquefois 
des semences qui germaient. C'est pour- 
quoi y nous dirent-ils , on trouve dans l'é- 
paisseur des forêts de Paria , des bananiers 
sauvages, provenus de semences mûres 



1^4 PHISIOINOMIE 

que les oiseaux y ont répandues. Dans la 
province de Gumana aussi, on a quelquefois 
trouvé dans les bananes des semences bien 
formées. — Voyez mon Essai sur la ge'o- 
gj'aphie des Plantes^ p. 29, et Relation his- 
torique y T. I5 p. 104 ; T. Il, p. 355-357. 

^7 La forme des malvacées , p. 37. 

Adanson exprime sa surprise de ce 
qu'aucun des anciens voyageurs n'a fait 
mention du gigantesque baobab. Cepen- 
dant Aloysio Cadamosto a parlé, dès i44^j 
du grand âge de ces arbres , dont la hau- 
teur , dit-il 5 n'est pas en proportion avec 
la grosseur, ce Quarum eminentia altitu- 
dinis non quadrat magnitudini * ». Adan- 



* Cadamusti navigatio, cli. 43. Bowdich, On 
Ikfadeiraj p. 92. 



DES VÉGÉTAUX 125 

son a trouvé des boabab , dont le tronc 
était haut de lo à 12 pieds, et qui avaient 
77 pieds de circonférence. Leurs racines 
étaient longues de 110 pieds. D'autres 
écrivains parlent encore de dimensions 
plus grandes. Sir Georges Staunton a vu 
aussi des baobab aux îles du Cap -Vert; 
leur circonférence était de 56 pieds. 11 
faut se rappeler que le baobab , ainsi que 
la famille du bombax et de Yochromay 
croît beaucoup plus promptement que le 
dragonier ; la végétation de celui-ci est 
très lente. Les platanes que M. Michaux 
a trouvés près de Marietta sur les rives 
de rOhio , ont à peu près le même diamè- 
tre que le célèbre dragonier d'Orotava *. 
A 20 pieds d'élévation , leur tronc a 47 



* V^oyage à l'ouest des monts Alléghanys. Paris, 
i8o4, p. 93, 



126 PHYSIONOMIE 

pieds de circonférence. Mais probablement 
ces platanes sont parvenus à cette grosseur 
en dix fois moins de temps qu'il en aurait 
fallu au dragonier pour y atteindre *. 

Les végétaux qui , dans toutes les par- 
ties du monde , acquièrent la dimension la 
plus grande , sont l'if, le châtaignier, plu- 
sieurs espèces de bamboux , les mimosa , 
les caesalpinia, les figuiers, les acajous, 
les courbarils , le cyprès à feuilles d'acacia 
et le platane occidental. Voyez le troi- 
sième chapitre de la deuxième partie de 
mon T^ojage aux pajs du Tropique. Dans 
l'île de Cuba , on a vu de superbes plan- 
ches d'acajou de 35 pieds de long et de 9 
pieds de large. 

* Runth, Malvaceœ et Butteriaceœ (1822). 



DES VEGETAUX. 12^ 

1^ La forme des mimosa , p. 38. 

Les feuilles finement pinnées des mi- 
mosa y des acacia ^ des desmanthus et des 
schranhia y sont une forme que les végé- 
taux affectent particulièrement entre les 
tropiques. Cependant on trouve ailleurs 
que dans la zone torride quelques repré- 
sentans de cette forme. Dans l'hémisphère 
septentrional de l'ancien continent , ce 
n'est qu'en Asie que j'en puis indiquer un 
seul \ c'est un petit arbuste , décrit par 
M. Marschal de Biberstein , sous le nom 
S acacia steplianiana. D'après les recher- 
ches récentes de M. Runth , c'est une es- 
pèce du genre prosopis . Cette plante, qui 
vit en société , couvre les plaines arides 
de la province de Chirvan , le long du 
Rour [Cjrus) , près du nouveau Cha- 



128 PHYSIONOMIE 

makie , jusqu'à l'Arass {ylraxes). Olivier 
l'a rencontré près de Bagdad. Cet acacia 
à feuilles bipinnées , dont Buxhaum a 
fait mention , croît dans le nord jusque 
sous le 4^^ parallèle *. En Afrique , le 
gommier ( acacia gummifera ) remonte 
jusqu'à Mogador, c'est-à-dire jusqu'au 32^ 
parallèle nord. Au Japon, l'acacia nemu 
couvre les environs de Nangasaki. Dans le 
Nouveau-Continent , \ acacia glandalosa, 
de M. Michaux^ et \ acacia brachyloba , 
de Wildenow, ornent les rives du Missis- 
sipi et du Ténessée , ainsi que les savanes 
des Illinois. M. Michaux vit le schrankia 
uncinata , depuis la Floride jusqu'en Vir- 
ginie, c'est-à dire jusqu'au 87^ degré de 



* Tableau des Provinces situées sur la côte occi- 
dentale de la mer Caspienne, entre les fleuves Ter eh 
et Kour, 1798, p. ^^^ 120. 



DES VÉGÉTAUX. I29 

latitude boréale. Suivant Barton , le gle- 
ditsia triacanthos se trouve a l'est des 
monts AUéghanys jusqu'au 38*" parallèle, 
et à l'ouest jusqu'au ^V.hegleditsia mono- 
sperma cesse à deux degrés plus au sud. 
Voilà la limite où s'arrête la forme des 
mimosa dans la partie septentrionale du 
globe ; quant a la [partie méridionale, nous 
trouvons au-delà du tropique du capri- 
corne , des acacia à feuilles simples jusque 
dans l'île Yan-Diemen ; et même le mi- 
mosa caven de Molina , assez imparfaite- 
ment décrit, croit au Chili, entre les if\ 
et 37* parallèles sud*. L'espèce de mimosa 
qui a les feuilles le plus finement décou- 
pées , est \ acacia m^icrophylla indigène de 
la province de Caracas. Jusqu'à présent 

* Molina , Histoire naturelle du Chili , pag. 
i48. 

II. Q 



l3o PHYSIONOMIE 

aucun mimosa véritable , en prenant ce 
nom dans le sens déterminé par Wilde- 
now, ni aucun inga , n'ont été découverts 
dans les zones tempérées. Parmi les acacia, 
le julibrisin qui est indigène du levant , et 
que Forscol a confondu avec le mimosa 
arborea, supporte le plus grand degré de 
froid. A Padoue, où le terme moyen de 
chaleur est au-dessous de ii dégrés, R , on 
voit en plein air, dans le jardin botanique, 
un arbre de cette espèce qui est d'une gros- 
seur et d'une hauteur considérables. 

19 Les cricces, p. 38. 

Dans la partie orientale du nord de 
l'Asie , les plantes éricées commencent à 
n'être plus si communes qu'en Europe. 
Selon Pallas , on ne trouve en Sibérie que 
dix espèces d'andronieda , et aucune autre 



DES VÉGÉTAUX. l3l 

bruyère que Verica viilgaiis y « qui, dit- 
c( il , devient sensiblement plus rare au- 
(( delà des monts Ural , se voit à peine 
« dans les campagnes d'isète , et manque 
<k entièrement dans la Sibérie ultérieure. » 
Quœ , ultra TJralense jiigura sensiin défi- 
cit y vix in Isetensibus campis rarissime 
apparet ^ et ulteriori Sibiriœ plane deesf^. 
Mais des recherches plus approfondies ont 
fait apercevoir que plusieurs de ces an- 
dromeda de Pallas étaient de véritables 
bruyères, par exemple les erica bryantha 
et stelleriana de Wildenow qui croissent 
jusqu'au Kamtchatka. La première se 
trouve même dans File de Bering*. Dans 
les iles du grand océan , on n'a encore dé- 
couvert aucune bruyère. 

* Flora Rossica , T. I. pars II, p. 53. 



l32 PHySIONOMIE 

20 La forme des cactus , p. ^o- 

Quand on est habitué à n'observer les 
cactus que dans nos serres chaudes , on est 
frappé d'étonnement en voyant à quel de- 
gré de densité peuvent parvenir les vais- 
seaux ligneux des vieilles tiges de cactus. 
Les naturels de l'Amérique savent que le 
bois de cactus est incorruptible , et qu'il 
est excellent pour faire des rames et des 
seuils de porte. Aucune physionomie de 
plante ne produit sur un étranger une im- 
pression plus extraordinaire que celle que 
lui fait éprouver une plaine aride conmie 
celles que l'on voit près de Cumana , de 
Nueva Barcelôna , de Coro , et dans la 
province de Jaen de Bracamoros , cou- 
vertes de nombreuses tiges de cactus qui 
s'élèvent comme des colonnes , et se divi- 



DES VÉGÉTAUX. l33 

sent par le haut comme des candélabres. 
Dans l'ancien continent , surtout en Afri- 
que et dans les îles voisines , quelques es- 
pèces d'euphorbes et de cacalia représen- 
tent à peu près la forme des cactus qui tous 
sont américains. 

'• Les Orchiflées , p, 4i- 

La ressemblance que présentent les 
fleurs des orchidées avec la forme des in- 
sectes , est surtout frappante , dans les epi- 
dendron mosquito et torito , plantes fa- 
meuses de l'Amérique méridionale; dans 
\ anguloa yOixx. fleur du Saint-Esprit *,dans 
le bletia , et dans la famille de nos ophrys 
d'Europe, O. junscifera, O. apifera ^ O, 
aranifera, O. arachnites. Quelle quantité 

* Florœ Peruvianœ Prodromus, p. 1 18 , tab. 26. 



l34 PHYSIONOMIE 

d'orchidées à fleurs superbes , ne doit pas 
contenir l'intérieur de l'Afrique , s'il est 
abondant en sources ! 

^^ Les Casuarinées, p. 4^. 

Le casuarina equisetifolia qui repré- 
sente particulièrement cette forme , est 
indisfène de l' Asie-Méridionale et des îles 
du grand Océan. Quatre autres espèces sont 
propres à la Nouvelle -Hollande. L'espèce 
nouvellement découverte , appelée ca- 
suarijza quadrivalvis , par Labillardière , 
croît dans l'Ile de Yan-Diemen jusqu'au 
quarante-troisième parallèle austral. 

*5 Les arbres re'stneux , p. 43. 

J'ai été témoin de l'impression singulière 
qu'une forêt de sapins d u Mexique produi- 



I 



DES VEGETAUX. l35 

sit sur un jeune homme, qui, né sous l'é- 
quateur , n'avait jamais vu ce que les bo- 
tanistes appellent des feuilles acéreuses. 
Tous ces arbres lui semblèrent être dé- 
garnis de feuilles, et il croyait, dans cette 
contraction extrême du parenchyme , re- 
connaître l'influence du voisinage du pôle. 
Si dans les régions de la zone torride , le 
sol ne s'élevait pas quelquefois à 1,000 
ou à 1 ,5oo toises au - dessus du niveau 
de la mer , cette forme d'arbres y serait 
entièrement inconnue , au moins dans le 
voisinage de l'équateur. Le piniis longi- 
folia des Indes -Orientales, et \e pinus 
dammara d'Amboine , sont , à la vérité , 
des arbres des tropiques, mais ils ne crois- 
sent que sur de hautes montagnes. Dans 
toute l'Amérique du sud, située dans la 
zone torride, je n'ai pu , malgré la hauteur 
des Andes, découvrir une seule espèce de 



l36 PHYSIONOMIE 

pin. Nous trouvâmes , dans les Andes de 
Quindiu , un arbre à feuilles acéreuses ; 
c'était le podocarpus taxifolia de Kunth , 
décrit à tort par Wildenow comme un if*. 
Existe-t-il en général des sapins ou des 
pins dans l'Amérique du sud , par exem- 
ple 5 au Chili , dans les provinces de Bue- 
nos- Ayres , et dans le voisinage du détroit 
de Magellan? Au Chili et au Brésil, l'a- 
raucaria imbricata représente la forme 
des arbres résineux. Quant aux limites 
supérieures et inférieures du pin du Mexi- 
que j qui paraît ne pas différer du pinus 
occidentalis de Swartz, voyez Humboldt, 
Bonpland et Kunth , Nova gênera et Spe- 
cies Vlantarum œquinoctiaïium , T. II , 
p. 97. Dans l'île de Pinos , au sud de Cuba , 

* Wildenow, Species Plantarum , T. IV, part. 
II, p. 85/. 



DES VÉGÉTAUX. iSj 

un arbre voisin du pi/ius occidentalis croît 
dans la même plaine avec l'acajou {Swie- 
tenia Mahogonj ) : phénomène singulier 
qu'on pourrait expliquer par le voisinage 
et la configuration du continent de l'Amé- 
rique septentrionale , et par la fraîcheur 
que répandent souvent dans l'atmosphère 
les tempêtes venant du nord , si on ne le 
retrouvait pas sur la côte orientale de Gua- 
temala. 



^* Les Aroïdes , p. 



44. 



Ces végétaux appartiennent plutôt au 
nouveau continent qu'à l'ancien. Le ca- 
Ladium et lepotfws n'habitent que la zone 
torride, mais Varum appartient plus spé- 
cialement aux zones tempérées. En Afri- 
que, on n'a pas encore rencontré de pothos 
ni de dracontiunu Dans les Indes-Orien- 



l38 PHYSIONOMIE 

taies , on trouve le pothos scandens et le 
P,pinnata, dont la physionomie est moins 
belle, et la végétation moins vigoureuse 
que celles des pothos d'Amérique. L'A- 
frique , autant que nous la connaissons , 
ne produit que deux espèces d^arum , 
VJ, colocasia etl'^. arisarum. C'est aussi 
de cette région qu'est indigène le cala- 
diurriy espèce unique {culcasia scandens) 
que M. Beauvois a découverte dans le 
royaume de Bénin *. Dans les Aroïdes , 
le parenchyme prend quelquefois tant 
d'extension , que la surface des feuilles 
est percée comme dans le d? acontium per- 
tusum. 

25 Les lianes, p. 44- 

Suivant la nouvelle division des Bau- 



* Flore d'Oi^^are, p. 4, pi. 3. 



DES VÉGÉTAUX. l3q 

hiniées de M. Runtli , le genre bauhinia 
appartient au Nouveau Monde. Le bau- 
hinia i^bescens de Laniarck , qui croît en 
Afrique, est un pauletia. Les banniste- 
riées sont aussi une forme propre à l'A- 
mérique : deux espèces croissent dans les 
Indes - Orientales ; une autre , décrite par 
Cavanil le sous le nom de bannistéria leona , 
est indigène de l'Afrique occidentale. 

'6 Les aloès , p. 45. 

-C'est à cette famille qu'appartiennent 
Vyucca aloefolia et }l yucca gloriosa, deux 
espèces qui s'avancent dans le nord jus- 
qu'en Caroline ; Valetris arborea , le dra- 
gonier {dmcœna draco) , le D, indivisa et 
leZ>. australis, ces deux dernières es- 
pèces sont de la Nouvelle Zélande , et 
Valoe dichotoma. Ce dernier, le koker- 



l4o PHYSIONOMIE 

boem des Hollandais, dont la tige a vingt 
pieds de haut , quatre de grosseur, et 
une couronne de feuilles , dont la circon- 
férence est souvent de quatre cents pieds, 
est décrit dans le voyage de Paterson dans 
le pays des Hottentots*. C'est aussi ici que 
je ferai mention de ce singulier végétal ,1e 
doryanthes excelsa du New-South-wales , 
qui ressemble à l'agave , a une tige très 
haute, et dont M. Correa de Serra a donné 
la description. Les palmiers , les aloès et 
les grandes fougères ont une physionomie 
couunune par la nudité des troncs et leur 
denûment de branches , quoique leur ca- 
ractère naturel soit différent. 

Le selinum decipiens ^ qui vient peut- 

* Voyage de Patterson chez les Hottentots , en 
1790. 



DES VÉGÉTAUX. l4l 

être du nord de l'Asie , a quelquefois douze 
pieds de haut. Il appartient à un groupe 
particulier d'ombellifères arborescentes , 
d'une forme extraordinaire, auquel, avec 
le temps, viendront se réunir des végé- 
taux qui restent encore à découvrir dans 
le nord de l'ancien continent. Ce groupe 
se rapproche en quelque sorte des fougères 
arborescentes. 

*7 Les graminées , p. 46- 

Les graminées arborescentes sont en gé- 
néral rares 5 nous n'en connaissons qu'un 
petit nombre , tels que le bambou , les 
guadua , ludolfia , miegia , le panicum 
arborescens. Des bosquets de bambous sont 
disséminés dans toutes les régions de la 
zone torride. Sur les montagnes, ils attei- 
gnent jusqu'à 700 toises au-dessus de la mer. 



l42 PHYSIONOMIE 

28 Les fougères , p. 47* 

Les fougères arborescentes se trouvent 
dans l'hémisphère boréal , jusque sous le 
33^ parallèle , et dans l'hémisphère austral 
jusque sous le 42^ H est singulier que , 
dans les deux hémisphères , ce soient les 
dicksonia qui s'approchent le plus de l'é- 
quateur. L'un , le dicksonia culcita y se 
trouve à Madère ; et l'autre , le dicJosonia 
antactica, dont les tiges ont dix-huit pieds 
de haut, dans l'île Van-Diemen. 

'-'9 Les liliacées , p. 4^. 

C'est surtout l'Afrique qui est la patrie 
de ces végétaux ; c'est là qu'on en voit 
la plus grande diversité , qu'elles forment 
de grandes masses, et déterminent la phy- 



DES VÉGÉTAUX. l43 

sionoinie du pays. Le nouveau continent 
possède les superbes genres des alstrœme- 
ria, des vellosia , des crinum et des pan- 
cratium» Nous avons enrichi celui-ci de 
trois nouvelles espèces , les pancratium 
undulatujn y incarnatum et aurantiacum. 
Mais ces liliacées d'Amérique sont disper- 
sées, et vivent moins en société que nos iris 
d'Europe. 

5o La forme des saules , p. 48. 

On connaît déjà 242 espèces du genre 
principal, qui a donné le nom à cette 
forme. Ils couvrent la surface de la terre, 
de l'équateur à la Laponie. Leur nombre 
et la variété de leur extérieur augmentent 
depuis le 46*" jusqu'au '■6' degré de lati- 
tude boréale , surtout dans les contrées 
du nord de l'Europe , sillonées d'une ma- 



lZi4 PHYSIONOMIE 

nière si surprenante par les antiques ré- 
volutions du globe. Déjà les tropiques 
offrent au moins huit espèces de saules , 
le salix tetra-s-perma de Roxburg, qui 
croît à la côte de Coromandel ; deux es- 
pèces du Pérou 5 et cinq du Mexique. 
Peut-être le salix mucronata du cap de 
Bonne - Espérance s'avance - 1 - il jusqu'au 
tropique du capricorne ? On n'a pas en- 
core trouvé de saules dans les îles du 
Grand-Océan. 

5i Les myrlhes , p. 49* 

Ces végétaux se distinguent par une 
forme délicate et par leurs feuillet roides , 
luisantes , très serrées , et ordinairement 
petites. Les myrthes donnent un carac- 
tère particulier à trois régions du monde : 
1° à l'Europe méridionale , et surtout aux 



DES VÉGÉTAUX, I 4^ 

îles composées de roche calcaire qui s'é- 
lèvent du fond de la mer Méditerranée. 
1° Au continent de la Nouvelle-Hollande, 
qui est orné à^ eucalyptus y de metroside- 
ros et de leptospermum, 3° A une contrée 
élevée de 9,000 à 10,000 pieds au-des- 
sus du niveau de la mer , au milieu de la 
zone torride : c'est-à-dire à la haute con- 
trée des Andes. Ce pays montueux nom- 
mé Paramo , dans la province de Quito , et 
Puna, au Pérou , est entièrement couvert 
d'arbres qui ont le port du myrthe. C'est 
à cette élévation que croissent les escal- 
lonia myi'tilloïdes et tubar , le sjmplocos 
alstoniay de nouvelles espèces de myricay 
et le joli myrtus microphylla que nous 
avons décrit dans le premier volume de 
nos Plantes équinoxiales , p. 21, pi. 4» 



11. 10 



l46 PHYSIONOMIE 

2^ Les Melastomées , p. 49' 

C'est à cette famille qu'appartiennent 
les genres melastoma ( le fothergilla et le 
tococa d'Aublet) rexia, meriana , osbec- 
kia. Voyez notre Moncfgixiphie des me- 
lastomes et autres genres du même ordre. 

•^•'^ La forme des lauriers, 49- 

On en voit des exemples dans le laurier, 
le mammea, le calophyllum ; cette forme 
appartient à la zone torride et aux zones 
tempérées jusqu'au SS*" et 40*" degrés de la- 
titude boréale. Entre les tropiques, les lau 
riers sont des plantes alpines , comme on 
le voit par les laurus alpigena, exaltata , 
triandra^ coiiacea, membranacea^ patens, 
jloribunda , persea , ferruginea y ocotea , 



DES VÉGÉTAUX. 1^'] 

latifolia , et autres décrits par Swartz , 
Bonpland et moi. 

'* Le Gusiavici , p, ji. 

Dans plusieurs espèces de chupo ou 
gusiavia , de cynometra et de theobroina , 
les parties délicates de la fructification 
naissent de l'écorce à moitié réduite en 
charbon, \loniplialocarpon procerum, sin- 
gulier arbre d'Afrique, que M. de Beauvois 
a trouvé dans le Bénin, présente le même 
phénomène. 

^5 Couvriraient un espace immense , p. .Sa. 

Un voyageur français , M. le comte 
de Clarac, qui alla au Brésil en 1816 , a 
su rendre avec une exactitude étonnante 
la sauvage abondance de la nature des 



l48 PHYSIONOMIE 

tropiques. Son beau dessin d'une Forêt 
vierge du Brésil , est un admirable tableau 
qui me rappelle les plus douces impres- 
sions de mon voyage à l'Orénoque ; rien 
n'est comparable au sentiment de vérité 
avec lequel M. de Clarac a su tracer sur 
le papier ces formes majestueuses et si va- 
riées de la zone torride. Daniels , dans les 
J^ues de VInde , a quelquefois eu ce sen- 
timent ; mais il reste sur la lisière des fo- 
rêts, tandis que M. de Clarac y fait pé- 
nétrer le spectateur , qui s'y arrête avec 
plaisir. Cette composition magnifique , 
dont la gravure a parfaitement réussi , 
montre à tous les yeux ce que je me suis 
efforcé de décrire. 

36 S'en couvrent la tête , etc. , p. 55. 

Les plus grandes fleurs qu'on connnaisse 



DES VÉGÉTAUX. l49 

après celles de l'hélianthus , sont celles de 
l'aristoloche, des datura, des barringtonia, 
des carolinea , des nélunibium , des gusta- 
via , des lecythis , des lisianthus, des ma- 
gnolia et des liliacées ; mais toutes ces 
fleurs le cèdent à celles du Rafflesia , la 
seule espèce de ce genre, nommée en hon- 
neur de feu sir Thomas Stamford Raffles, 
à qui l'on doit une Histoire de Jai^a, et 
d'autres ouvrages utiles sur les Indes , est 
celle qui a été décrite sous le nom de Ti- 
tan, à cause des dimensions prodigieuses 
de ses fleurs. Cette plante croît dans les 
forêts de l'intérieur de Sumatra , où elle 
fut découverte par sir Th. St. Raffles, du- 
rant un voyage qu'il fit dans cette île , en 
1818. C'est un végétal parasite qui pousse 
sur les tiges basses et les racines du cissus 
angustifolia de Roxburgh. Le bouton de 
la fleur, avant de s'épanouir, a près d'un 



l5o PHYSIONOMIE 

pied de diamètre ; sa couleur est d'un rouge 
sombre et foncé/Entièrement développée, 
la fleur est , sous le rapport de la dimen- 
sion , le miracle du règne végétal ; sa lar- 
geur, du sommet d'un pétale au sommet 
du pétale opposé , a bien près de trois 
pieds ; la cavité que forme la corolle in- 
térieure ou plutôt le calice , pourrait con- 
tenir une douzaine de pintes d'eau ; le tout 
pèse douze à quinze livres. L'intérieur du 
calice est d'un violet foncé ; mais vers son 
ouverture , il est parsemé de nombreuses 
taches blanches ; les pétales sont de cou- 
leur de brique rouge : toute la substance 
de la fleur n'a pas moins d'un demi-pouce 
d'épaisseur, et est d'une consistance ferme 
et charnue. Peu de temps après son épa- 
nouissement, elle répand une odeur de 
matière animale qui commence à se dé- 
composer. ' 



DES VÉGÉTAUX. l5l 

Les feuilles de plusieurs palmiers des 
ludes présentent également des dimen- 
sions gigantesques : celles du corjpha um- 
hraculifera , nommé talipot à Ceylan , 
sont sous ce rapport les plus remarqua- 
bles ; elles sont si grandes , qu'une seule 
peut mettre quinze ou vingt hommes à 
l'abri du soleil et de la pluie. On en voit 
une, encore jeune, que l'on conserve dans 
une des salles du Muséum d'Histoire Natu- 
relle de Paris* 

En 1826, on apporta de Ceylan en An- 
gleterre une feuille de talipot dont les 
dimensions furent regardées comme ex- 
traordinaires. Cette feuille, très bien con- 
servée, a onze pieds de longueur depuis 
son pétiole jusqu'à l'extrémité opposée, 
seize pieds dans sa plus grande largeur , 
et de trente-huit à quarante pieds de cir- 



^^2 PHYSIONOMIE 

conférence; elle se déploie comme un dais, 
et suffit pour mettre à l'abri des rayons 
du soleil une réunion de six personnes as- 
sises autour d'une table. 

A Ceylan et dans tous les pays où croît 
le talipot , on se sert de ses feuilles comme 
de parasol ; même étant sèches , elles peu- 
vent se plier comme un éventail. On en 
fait des tentes , on en couvre les maisons; 
enfin on les fend et on les coupe en lames 
alongées , sur lesquelles on écrit avec un 
stylet de fer. 

^7 La voûte (lu ciel , r. 54- 

La plus belle partie de l'hémisphère 
céleste austral, qui comprend le Centaure, 
le vaisseau Argo et la Croix méridionale, 
est toujours cachée aux habitans de l'Eu- 



DES TÉGÉTAUX. l53 

rope. Ce nest que sous l'équateur qu'on 
jouit du coup-d'œil unique et magnifique 
de voir en même temps toutes les étoiles 
des deux hémisphères célestes. Quelques- 
unes de nos constellations septentrionales, 
telles que la grande et la petite ourse , y 
paraissent , à cause de leur abaissement à 
l'horizon, d'une grosseur étonnante et 
presque effrayante. L'habitant des tropi- 
ques voit toutes les étoiles , et la nature l'a 
aussi entouré de toutes les formes de vé- 
gétaux connues. 



♦-*->ô®^<-^ 



SUR LA STRUCTURE ET L'ACTION 

DES VOLCANS 

DANS LES DIFFÉRENTES RÉGIONS 

DE LA TERRE. 



SUR 



LA STRUCTURE ET L'ACTION 

DES VOLCANS 

DANS LES DIFFÉRENTES RÉGIONS 

DE LA TERRE. 



Quand on réfléchit à rinfluence que , 
depuis des siècles , les progrès de la géo- 
graphie et les voyages scientifiques entre- 
pris dans des régions lointaines, ont exercé 
sur l'étude de la nature , on ne tarde pas 
à reconnaître combien cette influence a 
été difierente , suivant que les recherches 
ont été dirigées sur les formes du monde 



l58 STRUCTURE ET ACTION 

organique, ou sur la masse inanimée de la 
terre, sur la connaissance des roches, sur 
leur âge relatif, et leur origine. Des formes 
différentes de plantes et d'animaux vivi- 
fient la surfacede la terre danschaque zone; 
n'importe que la chaleur de l'atmosphère 
change , soit d'après la latitude géographi- 
que ou les courbes nombreuses des lignes 
isothermes , dans les plaines unies comme 
la surface de la mer, soit presque verticale- 
ment sur les pentes rapides des chaînes de 
montagnes. La nature organique donne à 
chaque région de la terre la physionomie 
particulière qui la caractérise. 11 n'en est 
pas de même de la nature inorganique 
dans les lieux où l'enveloppe solide de la 
terre est dépouillée de végétaux. Les mê- 
mes espèces de roche , s'attirant et se re- 
poussant par groupes , se montrent dans 
les deux hémisphères, depuis i'équateur 



DES VOLCANS. iSq 

jusqu'aux pôles. Dans une île éloignée , 
entourée de plantes étrangères , sous un 
ciel où ne resplendissent plus les étoiles 
auxquelles son œil est accoutumé , le na- 
vigateur reconnaît souvent avec joie le 
schiste argileux de sa patrie et les roches 
qu'il était habitué à y voir. 

Cette indépendance de la constitution 
actuelle des climats, propre à la nature 
inorganique, ne diminue pas l'influence 
bienfaisante que des observations nom- 
breuses faites dans des contrées lointaines, 
exercent sur les progrès de la géognosie ; 
seulement elle leur donne une direction 
particulière. Chaque expédition enrichit 
l'histoire naturelle d'espèces nouvelles 
d'animaux et de plantes. Tantôt ce sont 
des formes organiques qui se rattachent 
a des types connus depuis long -temps. 



l6o STRUCTURE ET ACTION 

et qui nous présentent , dans sa perfec- 
tion primitive , le réseau régulièrement 
tissu et souvent interrompu en apparence 
des formes natui^elles animées. Tantôt ce 
sont des formes qui se présentent isolées 
comme les restes de races éteintes , tantôt 
des membres de groupes non encore dé- 
couverts. L'examen de l'enveloppe solide 
ne nous développe pas une telle diver- 
sité. Au contraire elle nous révèle , dans 
les parties constituantes , dans le gise- 
ment, et dans le retour périodique des 
différentes masses , une ressemblance qui 
excite l'étonnement du géognoste. Dans la 
chaîne des Andes , de même que dans les 
montagnes centrales de l'Europe , une for- 
mation semble , pour ainsi dire , en appe- 
ler une autre. Des masses de même nom 
prennent des formes semblables : le ba- 
salte et la dolérite composent les monta- 



DES VOI-CAJNS. 161 

gnes jumelles ; la doloniie , le grès blanc 
et le porphyre forment des masses es- 
carpées ; le trachyte vitreux et riche 
en feldspath , s'élève en cloches et en 
dômes. Dans les zones les plus éloignées, 
de gros cristaux se séparent semhlable- 
ment de la texture compacte de la niasse 
primitive , cojnme par un développement 
intérieur , s'agroupent les uns aux au- 
tres, se montrent comme des couches suh- 
ordonûées, et annoncent souvent le voisi- 
nage de nouvelles formations indépen- 
dantes. C'est ainsi que tout le monde or- 
ganique se représente plus ou moins évi- 
demment dans chaque montagne d'une 
étendue considérable j cependant, pour 
connaître parfaitement les phénomènes les 
plus importans de la composition, de ïàge 
relatif et de l'origine des formations , il 
faut comparer entre elles les observations 
IL 11 



d62 structure et action 

faites dans les contrées les plus éloignées 
les unes des autres. Des problèmes qui ont 
paru long- temps énigmatiques au géo- 
gnoste habitant du nord , trouvent leur 
solution près de Féquateur. Si , comme on 
l'a observé plus haut , les zones lointaines 
ne nous fournissent pas de nouvelles for- 
mations, c'est-à-dire des groupes incon- 
nus de substances simples, elles nous ap- 
prennent , en revanche , à expliquer les 
lois uniformes de la nature , selon que les 
divers strates se supportent mutuellement, 
se pénètrent sous forme de filet, ou se sou- 
lèvent en obéissant à des forces élastiques* 

Si nos connaissances géognostiques ti- 
rent une grande utilité de recherches qui 
embrassent de vastes étendues de pays, on 
ne doit pas être surpris de ce que îa classe 
de phénomènes , qui est ro])jet principal 



DES VOLCANS. l63 

de ce mémoire , n'ait été pendant très 
long-temps examinée que d'une manière 
incomplète , parce que les points de com- 
paraison sont très difficiles, et on pourrait 
même dire pénibles à trouver. Jusqu'à la 
fin du dix - huitième siècle ;, tout ce que 
l'on savait de la forme des volcans , et de 
l'action de leurs forces souterraines , était 
pris de deux montagnes de l'Italie méri- 
dionale , le Vésuve et l'Etna. Le premier 
étant le plus accessible , et , comme tous 
les volcans peu élevés , ayant des érup- 
tions plus fréquentes , une colline est en 
quelque sorte devenue le type d'après le- 
quel on se figurait tout un monde loin- 
tain 5 les puissans volcans du Mexique , 
de l'Amérique méridionale et des îles de 
l'Asie 5 disposés d'après des lignes faciles 
à reconnaître. Cette manière de raisonner 
devait rappeler naturellement le berger 



l64 STRUCTURE ET ACTION 

de Virgile, qui, clans son humble cabane, 
croyait voir l'image de la ville éternelle . 

Un examen attentif de toute la mer Mé- 
diterranée, notamment de ses îles et de ses 
côtes orientales, où le genre humain a com- 
2nencé à s'élever vers la culture intellec- 
tuelle et les sentimens généreux , pouvait 
cependant reformer cette manière in- 
complète d'étudier la nature. Entre les 
Sporades , des rochers de trachyte se sont 
élevés du fond de la mer, et ont formé des 
îles , semblables à cette île des Açores , 
qui , dans un espace de trois siècles , s'est 
montrée périodiquement à des intervalles 
presque égaux. Entre Epidaure etTrézène, 
près de Methrone , dans le Péloponèse, 
se trouve un Monte -Nuovo , décrit par 
Strabon , et revu par Dodwel : il est plus 
haut que le Monte - INuovo des champs 



DES VOLCANS. 1 65 

Phlégréens, près de Baies ; peut-être même 
plus haut que le nouveau volcan de Jo- 
rallo , dans les plaines du Mexique , que 
j'ai trouvé environné de plusieurs milliers 
de petits cônes basaltiques sortis de terre 
et encore fumans. Dans le bassin de la Mé- 
diterranée 5 le feu volcanique s'échappe 
non-seulement de cratères permanens , de 
montagnes isolées qui ont une commu- 
nication constante avec l'intérieur de la 
terre , comme Stromboli , le Vésuve et 
l'Etna ; à Ischia , sur le mont Epomée , 
et , suivant les récits des anciens , dans la 
plaine de Lelantis, près de Chalcis, des 
laves ont coulé de fentes qui se sont ou- 
vertes tout à coup à la surface de la terre. 

Indépendamment de ces phénomènes 
qui appartiennent aux temps historiques, 
au domaine étroit des traditions certaines , 



l66 STRUCTURE ET ACTION 

les côtes de la Méditerranée renferment 
Je nombreux restes de plus anciens effets 
de l'action du feu. La France méridionale 
nous montre , en Auvergne , un système 
particulier et complet de volcans disposés 
par alignemens , des cloches de tracliyte , 
alternant avec des cônes terminés en cra- 
tère, desquels des torrens de lave ont coulé 
par bandes étroites. La plaine de Lombar- 
die, qui, unie comme la surface des eaux, 
forme le golfe le plus reculé de la mer 
Adriatique , entoure le trachyte des col- 
Unes Euganéennes , où s'élèvent des dô- 
mes de trachyte grenu, d'obsidienne et de 
perlite ; trois masses qui naissent les unes 
des autres, qui ont fait leur éruption à 
travers le cataire jurassique rempli de 
silex pyromaques , mais qui n'ont jamais 
coulé en torrens étroits. De semblables 
témoins d'anciennes révolutions de la terre 



DES VOLCANS. 167 

se retrouvent dans plusieurs parties du 
continent de la Grèce et de l'Asie -Mi- 
neure, pays qui offriront un jour de riches 
matériaux aux recherches du géognoste , 
quand la lumière sera retournée vers ces 
contrées d'où elle a commencé à luire sur 
l'occident, quand l'humanité outragée ne 
gémira plus sous la sauvage barbarie des 
Ottomans. 

Je rappelle la proximité géographique 
de ces nombreux phénomènes , pour faire 
voir que le bassin de la Méditerranée avec 
ses îles pouvait offrir à l'observateur at- 
tentif tout ce qui a été découvert récem- 
ment sous des formes diverses dans l'A- 
mérique méridionale, à Ténériffe, ou dans 
les îles Aléontiennes, près des régions po- 
laires. Les objets à observer étaient réu- 
nis ; mais des voyages dans des climats 



l68 STRUCTURE ET ACTION 

lointains, des comparaisons de vastes ré- 
gions en Europe et hors d'Europe , étaient 
nécessaires pour reconnaître clairement 
la ressemblance des phénomènes volca- 
niques entre eux , et leur dépendance les 
uns des autres. 

Le langage habituel qui souvent donne 
la consistance et la durée aux idées nées 
de la manière erronée de voir les cho- 
ses , mais qui souvent aussi indique par 
instinct la vérité ; le langage habituel , 
dis -je, nomme volcaniques toutes les 
éruptions de feux souterrains et de subs- 
tances fondues- les colonnes de fumée et 
de vapeur qui s'élèvent du sein de ro- 
chers, comme à Colarès, après le grand 
tremblement de terre de Lisbonne ; les 
salses ou cônes argileux qui vomissent de 
la boue humide , de l'asphalte et de l'hy- 



DES VOLCANS, 169 

drogèiie , comme à Girgenti , en Sicile , 
et à Turbaco , dans l'Amérique méridio- 
nale ; les sources chaudes du Géiser, qui , 
comprimées par des vapeurs élastiques , 
s'élancent à une très grande hauteur ; en 
un mot enfin tous les effets des forces puis- 
santes delà nature, qui ont leur siège dans 
l'intérieur de notre planète. Dans l'Amé- 
rique moyenne ou dans le pays de Guate- 
mala , et dans les îles Philippines , les in- 
digènes font une différence essentielle en- 
tre les volcans d'eau et les volcans de feu 
( volcanes de agua y de fuego, ) Par le 
premier nom, ils désignent les montagnes 
desquelles, dans les violens tremblemens 
de terre et avec un craquement sourd , 
sortent de temps en temps des eaux sou- 
terraines. 

Sans nier la connexion des phénomènes 



170 STRUCTURE ET ACTION 

dont il vient d'être question , il paraît ce- 
pendant convenable de donner une langue 
plus précise à la partie physique et oryc- 
tognostique de la géognosie, afin de ne pas 
appliquer le nom de volcan , tantôt à une 
montagne qui se termine par une four- 
naise permanente , tantôt à chaque cause 
souterraine des piiénomènes volcaniques. 
Dans l'état actuel du globe terrestre , la 
forme la plus ordinaire des volcans , dans 
toutes les parties du monde , est celle 
d'une montagne conique isolée , comme le 
Vésuve , l'Etna , le pic de Teyde , le Tun- 
guragua et le Cotopaxi. Je les ai observés 
s'élevant depuis la dimension des collines 
les plus basses, jusqu'à 17,700 pieds au- 
dessus du niveau de la mer ; mais auprès 
de ces montagnes coniques , on trouve 
aussi des ouvertures permanentes , des 
conununications constantes avec l'inté- 



DES VOLCANS. 171 

rieur de la terre sur de longues chaînes à 
dos haché , non au niiUeu de leur sommet 
en forme de mur , mais à leur extrémité , 
et près de la pente. Tel est le Pichincha, 
qui s'élève entre le grand Océan et la ville 
de Quito , et que les formules barométri- 
ques de Bouguer ont depuis long - temps 
rendu célèbre ; tels sont les volcans qui do- 
minent sur la steppe de los Pastos , haute 
de 10,000 pieds. Tous ces sommets de for- 
mes diverses , sont composés de trachyte , 
nommé autrefois porphyre trappéen , ro- 
che grenue , fendillée , formée de feld- 
spath vitreux et d'amphibole , et à laquelle 
le pyroxène , le mica , le feldspath feuil- 
leté et le quartz ne sont pas étrangers. 
Dans les lieux où les témoins de la pre- 
mière éruption , je pourrais dire de l'an- 
cien échafaudage volcanique, se sont con- 
servés en entier , la montagne conique 



172 STRUCTURE ET ACTION 

isolée est entourée , en forme de cirque , 
d'un grand mur construit de couches ro- 
cheuses, superposées les unes aux autres. 
Ces murs ou circonvallations sont les restes 
de cratères , de soulèvemens , phénomène 
digne d'attention , sur lequel le premier 
géognoste de notre temps , M. Léopold de 
Buch, aux écrits duquel j'emprunte plu- 
sieurs idées exposées dans ce Mémoire , a 
présenté , il y a trois ans , des vues si 
intéressantes. 

Les volcans qui , communiquent avec 
l'atmosphère par des ouvertures perma- 
nentes, les cônes basaltiques ou les dômes 
de trachyte , dépourvus de cratère , tan- 
tôt bas comme le Sarcouy, tantôt élevés 
comme le Chimborazo, forment des grou- 
pes divers. La géographie comparée nous 
montre, d'un côté , de petits archipels, et 



DES VOLCANS. l-yS 

des systèmes entiers de montagnes vol- 
caniques ayant leurs cratères et leurs cou- 
rans de lave , comme les îles Canaries et 
les Açores ; de l'autre , des monts sans 
cratère et sans courans de lave proprement 
dit, comme les Euganéens et les Sept- 
Montagnes de Bonn ; ailleurs elle nous 
montre des volcans disposés par lignes 
simples ou doubles , et se prolongeant à 
plusieurs centaines de lieues, tantôt paral- 
lèlement à l'axe de la chaîne, comme dans 
le Guatemala , le Pérou , et Java 5 tantôt 
la coupant perpendiculairement, comme 
dans le pays des Aztèques , où des 
monts de trachyte , qui vomissent du 
feu , atteignent seuls à la hauteur des 
neiges perpétuelles j et sont vraisembla- 
blement placés sur une crevasse qui tra- 
verse tout le continent sur une lonsfueur 
de 1 o5 lieues géographiques , depuis le 



1^4 STRUCTURE ET ACTION 

grand Océan , jusqu'à l'Océan Atlan- 
tique. 

Cette réunion des volcans , soit par 
groupes isolés et arrondis, soit par bandes 
longitudinales , démontre de la manière 
la plus décisive que les effets volcaniques 
ne dépendent pas de petites causes voisines 
de la surface de la terre, mais sont des 
phénomènes dont l'origine se trouve a 
une grande profondeur dans l'intérieur 
du o^lobe. Toute la partie orientale du 
continent américain , pauvre en métaux , 
est , dans son état actuel , sans montagne 
io-nivome , sans masses de tracliyte, pro- 
bablement même sans basalte , avec oli- 
vine. Tous les volcans d'Amérique sont 
réunis dans la chaîne des Andes, qui est 
située dans la partie de ce continent op- 
posé à l'Asie , et qui s'étend , dans le sens 



DES VOLCANS. 1^5 

des méridiens , sur une longueur de 
1,800 lieues. Tout le plateau de Quito, 
dont le Pichinclia , le Cotopaxi et le 
Tunguragua forment les cimes , est un 
seul foyer volcanique. Le feu souterrain 
s'échappe tantôt par l'une , tantôt par 
l'autre de ces ouvertures , que l'on s'est 
accoutumé à regarder comme des vol- 
cans particuliers. La marche progres- 
sive du feu y est , depuis trois siècles , 
dirigée du nord au sud. Les tremblemens 
de terre même , qui causent des ravages 
si terribles dans cette partie du monde , 
offrent des preuves remarquables de 
l'existence de communications souterrai- 
nes , non - seulement avec des pays dé- 
pourvus de volcans, fait connu depuis 
long -temps, mais aussi entre des mon- 
tagnes ignivomes , qui sont très éloignées 
les unes des autres. C'est ainsi qu'en 1797 



176 STRUCTURE ET ACTION 

le volcan de Pasto , à l'est du cours du 
Guaytara , vomit continuellement , pen- 
dant trois mois, une haute colonne de 
fumée. Cette colonne disparut à l'instant 
même où , à une distance de soixante 
lieues , le grand tremblement de terre de 
Riohamba , et l'éruption boueuse de la 
Moya 5 firent perdre la vie à près de 
quarante mille Indiens. L'apparition sou- 
daine de l'île Sabrina, dans l'est des Açores, 
le 3o janvier 1811 , fut l'annonce de l'é- 
pouvantable tremblement de terre, qui, 
bien plus loin , à l'ouest , depuis le mois 
de mai 1811 jusqu'en juin 1812, ébranla, 
presque sans interruption^ d'abord les An- 
tilles , ensuite les plaines de i'Ohio et du 
Mississipi ; enfin les côtes de Venezuela , 
situées du côté opposé. Trente jours après 
la destruction totale de la ville Caracas , 
arriva l'explosion du volcan de Saint- Y in- 



DES VOLCANS. I77 

cent , île des Petites - Antilles , éloignée 
de i3o lieues de la contrée où s'élevait 
cette cité. Au même moment où cette 
éruption avait lieu le 3o avril 1811 , un 
bruit souterrain se fit entendre , et ré- 
pandit l'efifroi dans toute l'étendue d'un 
pays de 2,200 lieues carrées. Les habitans 
des rives de l'Apuré , au confluent du 
Rio-]N ula , de même que ceux de la côte 
maritime, comparèrent ce bruit à celui 
que produit la décharge de grosses pièces 
d'artillerie. Or , depuis le confluent du 
Rio-Nula et de l'Apuré , par lequel je suis 
arrivé dans TOrénoque , jusqu'au volcan 
de Saint -Vincent 5 on compte 157 lieues 
en ligne droite. Ce bruit , qui certaine- 
ment ne se propageait point par l'air, 
doit avoir eu sa cause bien avant dans le 
fond de la terre. Son intensité était à 
peine plus considérable sur les côtes de 
II. 12 



1^8 STRUCTURE ET ACTION 

la mer des Antilles, près du volcan en 
éruption , que dans l'intérieur du pays. 

Il serait inutile d'augmenter le nombre 
de ces exemples ; mais afin de rappeler 
un phénomène qui , pour l'Europe , a ac- 
quis une importance historique, je me bor- 
nerai à citer le fameux tremblement de 
terre de Lisbonne. 11 arriva le i" novem- 
bre i']55y non-seulement les eaux des lacs 
de Suisse et de la mer , sur les côtes de 
Suède , furent violemment agitées , mais 
aussi celles de la mer autour des Antilles- 
Orientales. A la Martinique , à Antigoa , 
à laBarbade, où la marée ne s'élève pas 
ordinairement à plus de dix-huit pouces , 
elle monta brusquement à vingt pieds. 
Tous ces phénomènes prouvent que les 
forces souterraines se manifestent , soit 
dynamiquement en s'étendant et en ébran- 



DES VOLCANS. l'JQ 

lant par les tremble tiiens de terre , soit 
en produisant et en opérant chimique- 
ment des changemens , par les éruptions 
volcaniques : ils démontrent aussi que ces 
forces agissent , non pas superficiellement 
dans l'enveloppe supérieure de la terre , 
mais à des profondeurs immenses dans 
l'intérieur de notre planète ; par des cre- 
vasses et des filons non remplis , qui con- 
duisent aux points de la surface de la terre 
les plus éloignés. 

Plus la structure des volcans , c'est-à- 
dire des élévations qui entourent le canal 
par lequel les niasses fondues de l'inté- 
rieur du globe parviennent à sa surface , 
offre de diversités , plus il est important 
de soumettre cette structure à des mesures 
exactes. L'intérêt de ces mesures qui , 
dans une autre partie du monde , ont été 



l8o STRUCTURE ET ACTION 

l'objet de mes recherches ^ s'accroît si l'on 
considère que la grandeur à mesuœr est 
variable dans plusieurs points. L'étude 
philosophique de la nature s'est appliquée, 
dans la vicissitude des phénomènes , à 
rattacher le présent au passé. Pour éta- 
blir un retour périodique ou fixer les lois 
de phénomènes progressifs et variables , 
on a besoin de quelques points de départ 
bien fixes, d'observations faites avec soin, 
et qui , liées à des époques déterminées , 
puissent fournir des comparaisons numé- 
riques. Si seulement, de mille en mille 
ans , on avait pu déterminer la tempé- 
rature moyenne de l'atmosphère et de la 
terre sous différentes latitudes , ou la hau- 
teur moyenne du baromètre sur le bord 
de la mer, nous saurions dans quel rapport 
la chaleur des climats a augmenté ou di- 
minué , et si la hauteur de l'atmosphère a 



DES VOLCANS. l8l 

su])i des changemens. On a besoin de ces 
points de comparaison pour la déclinai- 
son et l'inclinaison de l'aiguille aimantée , 
ainsi que pour l'intensité des forces élec- 
tro-magnétiques. Si c'est une occupation 
louable pour les sociétés savantes de suivre 
avec persévérance les vicissitudes cosmi- 
ques de la chaleur , de la pression de 
l'air , de la direction et de la tension ma- 
gnétiques 5 en revanche , il est du devoir 
du géognoste , en déterminant les iné- 
galités de la surface de la terre , de pren- 
dre en considération le changement de 
hauteur des volcans. Ce que j'avais essayé 
dans le temps, dans les montagnes du 
Mexique , au Toluca . au Nauhampute- 
petl et au Jorullo ; dans les Andes de 
Quito au Pichincha, j'ai eu l'occasion , de- 
puis mon retour en Europe , de le répéter 
plusieurs fois au Vésuve. 



182 STRUCTURE ET ACTION 

En 1773, Saussure avait mesuré cette 
montagne à une époque où les deux bords 
du cratère , celui du nord - ouest et celui 
du sud-est , lui parurent de hauteur égale. 
Il trouva leur élévation de 609 toises au- 
dessus du niveau de la mer. L'éruption de 
1794 a occasioné un écroulement dans le 
sud et une inégalité des bords du cratère 
que l'œil le moins exercé distingue à une 
distance considérable. En i8o5 , M. de 
Buch , M. Gay-Lussac et moi , nous me- 
surâmes trois fois le Vésuve. Le résultat 
de nos opérations nous fit voir que la hau- 
teur du bord septentrional , la Rocca del 
Palo , qui est vis à- vis de la Somma , s'ac- 
cordait avec la mesure de Saussure , mais 
que le bord méridional était de 75 toises 
plus bas qu'en 1773. L'élévation totale du 
volcan , vers la Torre del Grèco , côté vers 
lequel le feu , depuis trente ans , dirige 



DES VOLCANS. l83 

principalement son action, avait diminué 
d'un huitième. Le cône de cendres est à la 
hauteur totale de la montag^ne , sur le Vé- 
suve , dans le rapport de un à trois ; sur 
le Pichincha, comme un à dix; sur le 
pic de Ténériffe, comme un à vingt- deux. 
Le Vésuve a donc proportionnellement le 
cône de cendres le plus haut , vraisembla- 
blement parce que , comme volcan peu 
élevé , il a agi principalement par son 
sommet. J'ai réussi récemment non-seu- 
lement à répéter sur le Vésuve mes pré- 
cédentes mesures barométriques , mais 
aussi , dans trois ascensions sur cette mon- 
tagne 5 à prendre une détermination com- 
plète de tous les bords du cratère. Ce tra- 
vail mérite peut-être quelque intérêt, parce 
qu'il embrasse l'époque des grandes érup- 
tions de i8o5 à 1822 , et parce qu'il est 
peut - être la seule mesure d'un volcan , 



l84 STRUCTUR?: ET ACTION 

comparable dans toutes ses parties , que 
l'on ait publiée jusqu'à présent ; elle fait 
voir que les bords du cratère , non- 
seulement dans les endroits où , comme 
au pic de Ténériffe et dans tous les vol- 
cans de la chaîne des Andes , ils sont 
composés visiblement de trachyte . mais 
aussi partout ailleurs, sont un phénomène 
beaucoup plus constant qu'on ne l'avait 
cru précédemment , d'après des observa- 
tions faites rapidement. De simples angles 
de hauteur , déterminés du même point , 
conviennent beaucoup mieux à ces re- 
cherches que des mesures trigogiométri- 
ques et barométriques d'aillem^s bien com - 
plètes. D'après mes dernières détermina- 
tions, le bord nord- ouest du Vésuve ne 
s'est peut-être pas abaissé depuis Saussure, 
par conséquent depuis quarante- neuf ans, 
et le bord du sud-est, du côté de Bosche 



DES VOLCANS. i8d 

TreCase, qui , en 1794 ^ était de 400 pieds 
plus bas que le précédent , a éprouvé une 
diminution de 10 toises. 

Si les feuilles publiques , en décrivant 
les grandes éruptions , racontent très 
fréquemment que la forme du Vésuve 
a totalement changé, et si ces assertions 
sont confirmées par les vues pittores- 
ques de cette montagne que l'on dessine 
à Naples, la cause de l'erreur vient de 
ce que l'on confond le contour des bords 
du cratère avec les contours des mon- 
ceaux de scories qui se forment acciden- 
tellement dans le centre du cratère , sur 
le sol de la bouche ignivome , soulevé 
par des vapeurs. Un de ces monceaux^ 
composé de rapilli et de scories entassés , 
était, en 1816 et 1818 , devenu graduelle- 
ment visible au-dessus du bord sud-est du 



l86 STRUCTURE ET ACTION 

cratère. L'éruption du mois de février 
1822 l'avait grandi à un tel point , qu'il 
dépassait même de 100 à 110 pieds la 
Rocca del Palo , ou le bord nord-ouest du 
cratère. Dans la dernière éruption, le cône 
remarquable que l'on était habitué à Na- 
ples à regarder comme le sommet véri- 
table du Vésuve, s'est écroulé dans la nuit 
du 22 octobre, avec un fracas terrible ; 
de sorte que le sol du cratère qui , depuis 
1811, était constamment accessible, est 
actuellement ^So pieds plus bas que le 
bord septentrional du volcan , et 200 pieds 
plus bas que le méridional. La forme va- 
riable et la position relative des cônes d'é- 
ruption , dont on ne doit pas , comme il 
arrive si souvent , confondre les ouver- 
tures avec le cratère du volcan , donne au 
Yésuve , à des époques différentes , une 
physionomie particulière , et l'historio- 



DES VOLCANS. 187 

graphe de ce Yolcan pourrait , d'après les 
contours de la cime et d'après le simple 
aspect des paysages peints par Hackert , 
qui sont à Portici , suivant que le côté 
septentrional ou méridional de la mon- 
tagne est représenté plus haut ou plus 
bas, deviner l'année dans laquelle l'artiste 
a fait le dessin qui lui a servi à composer 
sou tableau. 

Un jour après que le cône de scories , 
haut de 400 pieds , se fut écroulé , lorsque 
déjà de petits , mais nombreux torrens 
de lave , avaient coulé , dans la nuit du 
23 au 24 octobre , commença l'éruption 
lumineuse des cendres et des rapilli. Elle 
dura douze jours sans interruption; mais 
sa force fut plus grande dans les quatre 
premiers. Durant ce temps, les détonations 
dans l'intérieur du volcan furent si vio- 



l88 STRUCTURE ET ACTION 

lentes, que le simple ébranlement de l'air 
(car on ne s'est pas aperçu de commotion 
de la terre ) , fit crevasser les plafonds des 
appartemens du palais de Portici. Les vil- 
lages de Résina, Torre-del-Greco, Torre- 
dell-Anunziata, et Bosche-Tre-Case , voi- 
sins du Yésuve , furent témoins d'un phé- 
nomène remarquable. L'atmosphère était 
tellement remplie de cendres , que tout le 
canton, au milieu du jour, fut, durant 
plusieurs heures , enveloppé de ténèbres 
profondes. On allait dans les rues avec des 
lanternes , comme cela arrive si souvent 
à Quito, dans les éruptions du Pichin- 
cha. Jamais les habitans ne s'étaient en- 
fuis en si grand nombre. On redoute bien 
moins les torrens de lave qu'une éruption 
de cendres, phénomène qui n'y était pas 
encore connu à ce degré , et qui , par 
la tradition obscure de la manière dont 



DES VOLCANS. 189 

Herculanum , Pompeii et Stabiae ont été 
détruites , remplit rimagiiiation des lioni- 
mes d'images eflVayautes. 

La vapeur aqueuse et chaude , qui , du- 
rant l'éruption , s'élança du cratère et se 
répandit dans l'atmosphère , forma , en 
se refroidissant , un nuage épais autour de 
la colonne de cendres et de feu haute de 
9,000 pieds. Une condensation si brusque 
des vapeurs, et, comme M. Gay-Lussac 
l'a montré, la formation même du nuage, 
augjnentèrent la tension électrique. Des 
éclairs , partis de la colonne de cendres , 
se dirigeaient de tous les côtés , et l'on 
entendit très distinctement gronder le 
tonnerre que l'on distinguait bien du fra- 
cas intérieur du volcan. Dans aucune au- 
tre éruption, le jeu des forces électriques 
n'avait été si étonnant. 



igO STRUCTURE ET ACTION 

Le matin du 26 octobre , un bruit sur- 
prennent se répandit : c'est qu'un torrent 
d'eau bouillante jaillissait du cratère et 
descendait le long de la pente en cône de 
cendres. Monticelli , le docte et zélé ob- 
servateur du volcan , reconnut bientôt 
qu'une illusion d'optique avait occasioné 
cette rumeur erronée. Le prétendu tor- 
rent était un grand tas de cendres sèches , 
qui , semblable à du sable mobile, sortait 
d'une crevasse du bord supérieur du cra- 
tère. Une sécheresse qui répandit la déso- 
lation dans les champs, avait précédé 
l'éruption du Yésuve ; vers la fin de ce 
phénomène , l'orage volcanique qui vient 
d'être décrit, occasiona une pluie extrê- 
mement abondante et de longue durée. 
Un tel météore caractérise , sous toutes 
les zones, la cessation d'une éruption. 
Tant que celle-ci dure, le cône de cendres 



DES VOLCANS. igi 

étant ordinairement enveloppé de nuag-es, 
et les flots de pluie étant les plus forts dans 
son voisinage , on voit couler de tous 
côtés des torrens de boue. Le cultivateur 
effrayé croit que ce sont des eaux qui , 
après être remontées du fond du volcan , 
sortent par le cratère. Le géognoste déçu 
croit y reconnaître de l'eau de mer , ou 
des productions boueuses du volcan , ou , 
suivant l'expression des anciens auteurs 
systématiques français , des produits d'une 
liquéfaction igno-aqueuse. 

Lorsque la cime du volcan , ainsi qu'on 
le voit presque toujours dans les Andes , 
s'élève au - dessus de la région des neiges , 
ou atteint a une hauteur double de celle de 
l'Etna , la neige, en fondant et en coulant 
vers les régions inférieures, y produit 
des inondations fréquentes et désastreuses. 



2g2 STRUCTURE ET ACTION 

Ce sont des phénomènes que les météores 
lient aux éruptions des volcans , et que 
modifient diversement la hauteur de la 
montagne , l'étendue de son sommet cou- 
vert de neiges perpétuelles, et réchauffe- 
ment des parois du cône de cendres. Il 
s'en faut de beaucoup qu'on puisse les 
regarder comme de véritables phénomè- 
nes volcaniques ; ils n'en sont que les ef- 
fets. Dans de vastes cavilés, tantôt sur la 
pente, tantôt au pied des volcans, naissent 
des lacs souterrains qui communiquent de 
plusieurs manières avec les torrens alpins. 
Quand les commotions terrestres qui pré- 
cèdent toutes les éruptions ignées dans la 
chaîne des Andes , ont ébranlé fortement 
toute la j nasse du volcan, alors les gouf- 
fres souterrains s'ouvrent, et il en sort en 
même temps de l'eau, des poissons et du tuf 
argileux. Tel est le phénomène singulier 



DES VOLCANS. 1q3 

qui produit au jour le pimelodes cyclo- 
pum^ poisson que les habitans du plateau 
de Quito nomment prenadilla , et que j'ai 
décrit peu de temps après mon retour. 
Lorsqu'au nord du ChimborazOj dans la 
nuit du 19 au 20 juin 1698 , la cime du 
Carguaraizo , montagne haute de 18,000 
pieds, s'écroula, toutes les campagnes 
des environs , dans une étendue de près 
de deux lieues carrées , furent couvertes 
de boue et de poissons. Sept ans aupara- 
vant , une fièvre pernicieuse , qui désola 
la ville d'iburra , avait été attribuée à une 
semblable éruption de poissons du volcan 
d'ImbaLuru. 

Je rappelle ces faits, parce qu'ils ré- 
pandent quelque jour sur la différence qui 
existe entre les éruptions de cendres sè- 
ches, et celles de boue, de bois , de char- 
II- i3 



iq4 structure et action 

bon , de coquilles , servant à expliquer les 
attérissemens de tufFa et de trass. La 
quantité de cendres que le Yésuve a vo- 
mies le plus récemment , a été , de même 
que toutes les particularités qui tiennent 
aux volcans et aux autres grands phéno- 
mènes de la nature,propre à inspirer la ter- 
reur, excessivement grossie dans les feuil- 
les publiques. Deux chimistes napolitains, 
Vicenzo Pepe et Giuseppe di Nobili , ont 
même écrit, malgré les assertions con- 
traires de Monticelli et de Covelli, que les 
cendres contenaient de l'or et de l'argent. 
D'après mes recherches , la couche de 
cendres tombées pendant douze jours du 
côté de Bosche-Tre Case , sur la pente du 
cône , dans les endroits où du rapillo s'y 
mêlait , ne s'élevait qu'à trois pieds , et 
dans la plaine, n'avait tout au plus que 
quinze à dix-huit pouces d'épaisseur. Les 



DES VOLCANS. iq5 

mesures de ce genre ne doivent pas s'exé- 
cuter dans les lieux où les cendres sont 
entassées comme de la neige ou du sable , 
par l'effet du vont , ou accumulées par 
l'eau, comme du mortier. Ils sont passés 
ces temps où, à la manière des anciens , 
on ne cherchait dans les phénomènes vol- 
caniques que le merveilleux , ou , comme 
Ctésias, on faisait voler la cendre de l'Etna 
jusqu'à la presqu'île de l'Inde. Sans doute, 
une partie des filons d'or et d'argent du 
Mexique se trouve dans un porphyre tra- 
chytique 3 mais la cendre du Vésuve que 
j'ai rapportée avec moi , et qu'un excel- 
lent chimiste , M. Henri Rose , a bien 
voulu analyser, n'offre pas la moindre 
trace d'or ni d'argent. 

Bien que les résultats que j'expose, et 
qui s'accordent parfaitement avec les ob- 



ig6 STRUCTURE ET ACTION 

servatioiis exactes de Monticelli , diffèrent 
beaucoup de ceux que l'on a publiés de- 
puis quelques mois , l'éruption de cendres 
du Yésuve , le 24 et le 28 octobre 1822 , 
n'en est pas moins la plus remarquable 
dont on ait une relation authentique de- 
puis la mort de Pline l'Ancien , en l'an 70. 
La quantité de cendres tombées alors a été 
peut-être trois fois plus considérable que 
celle de toutes les éruptions du même 
genre que l'on a vues depuis que les phé- 
nomènes volcaniques ont été observés 
avec attention. Une couche de quinze à 
dix-huit pouces d'épaisseur paraît , au pre- 
mier aperçu, insignifiante en comparaison 
de la masse qui recouvre Pompéïi ; mais 
sans parler des torrens de pluie et des at- 
térissemens qui, depuis des siècles, peu- 
vent avoir accru cette masse , sans rani- 
mer la vive discussion qui s'est élevée 



DES VOLCANS. ig'J 

au-delà des Alpes, et qui a été conduite 
avec un grand septicisme sur les causes de 
la destruction des villes de la Campanie , 
il est peut - être à propos de rappeler ici 
que les éruptions d'un volcan à des épo- 
ques très éloignées les unes des autres , ne 
peuvent nullement être comparées en- 
semble pour leur intensité. Toutes les 
conséquences fondées sur des analogies 
sont insuffisantes quand elles ont pour ob- 
jet des rapports de quantité, par exemple, 
la masse de la lave et des cendres , la hau- 
teur des colonnes de fumée et la force des 
détonations. 

La description géographique du Vé- 
suve, par Strabon, et l'opinion de Vitruve, 
sur l'origine volcanique de la pierre ponce, 
nous montrent que jusqu'à l'année de la 
mort de Vespasien, c'est-à-dire jusqu'à l'é- 



198 STRUCTURE ET ACTION 

rupliou qui couvrit Pompéïi , cette mon- 
tagne ressemblait plus à un volcan éteint 
qu'à une solfature. Après un long repos ^ 
les forces souterraines s'ouvrirent de nou-^ 
velles routes , et pénétrèrent à travers les 
couches de roches primitives et trachy- 
tiques. Alors durent se manifester des 
effets pour lesquels ceux qui suivirent 
depuis ne peuvent fournir aucune mesure. 
La célèbre lettre dans laquelle Pline le 
Jeune raconte à Tacite la mort de son on- 
cle , fait voir clairement que le renou- 
vellement des éruptions , et on pourrait 
même dire le réveil du volcan endormi , 
commença par une explosion de cendres. 
La même chose a été observée au JoruUo,/ 
lorsqu'en septembre 1759 , le nouveau 
volcan perçant les couches de syenite et 
de trachyte , s'éleva soudainement dans 
la plaine. Les campagnards s'enfuirent , 



DES VOLCANS. IQQ 

parce quïls trouvèrent sur leurs chapeaux 
des cendres que la terre avait vomies en 
s'entr'ouvrant de toutes parts. Au con 
traire , dans les explosions périodiques et 
ordinaires des volcans, la pluie de cendres 
termine chaque éruption partielle. D'ail- 
leurs la lettre de Pline le Jeune renferme 
un passage qui montre clairement que dès 
le commencement, sans l'influence d'au- 
cune cause qui les eût entassées , les cen- 
dres sèches , tombées d'en haut , avaient 
atteint une hauteur de quatre à cinq pieds. 
(( La cour, dit Pline le Jeune dans la suite 
« de son récit , que l'on traversait pour 
K entrer dans la chambre où Pline re- 
c( posait était si remplie de cendre et de 
ce pierres-ponces , que , s'il eût tardé plus 
ce long-temps à sortir, il eût trouvé l'is- 
cc sue bouchée. » Dans un espace fermé 
comme celui d'une cour, l'action du vent 



aOO STRUCTURE ET ACTION 

qui rassemble les cendres ne peut guère 
avoir été très considérable. 

J'ai osé interrompre mon examen com- 
paré des volcans par des observations par- 
ticulières faites sur le Vésuve, tant à cause 
du grand intérêt que la dernière éruption 
a excité , qu'à cause du souvenir de la 
catastrophe de Pompéii et d'Herculanum 
que chaque pluie de cendres considérable 
rappelle involontairement à l'esprit. J'ai 
réuni dans un supplément tous les élémens 
des mesures barométriques et des notices 
sur les collections géognostiques que j'ai eu 
occasion de faire, vers la fin de 1822 , au 
Vésuve et dans les champs Phlégreens , 
près de Pouzzoles. Cette petite collection, 
ainsi que les roches que j'ai rapportées des 
monts Euganéens , et celles que M. de 
Buch à recueillies dans un voyage à la 



DES VOLCANS. 201 

vallée de Flemme, entre Cavalèze et Pre- 
dazzo , dans le Tyrol méridional , sont 
déposés au musée royal de Berlin , éta- 
blissement qui , par son utilité , répond 
parfaitement aux nobles intentions du 
monarque, et dont la partie géognostique, 
renfermant des échantillons des régions 
les plus éloignées , l'emporte sous ce 
rapport sur toutes les collections de ce 
genre. 

Nous venons de considérer la forme et 
l'action des volcans qui sont , par un cra- 
tère , en communication constante avec 
l'intérieur de la terre. Leurs sommets sont 
des masses de trachyte et de lave , sou- 
levées par des forces élastiques, et traver- 
sées par des filons. La permanence de leur 
action donne lieu de conclure que leur 
structure est très compliquée : ils ont pour 



202 STRUCTURE ET ACTION 

ainsi dire un caractère individuel qui 
reste toujours le même dans de longues 
périodes. Des montagnes voisines donnent 
le plus souvent des produits entièrement 
difFérens , des laves d'amphigène et de 
feldspath, de l'obsidienne avec des pierres- 
ponces^ et des masses basaltiques conte- 
nant de l'olivine. Ils appartiennent aux 
formations les plus récentes du globe , 
traversent pj-esque toutes les couches des 
montagnes secondaires ; leurs éruptions 
et leurs coulées de lave sont d'une origine 
plus récente que nos vallées ; leur vie, s'il 
est permis d'employer cette expression 
figurée , dépend du mode et de la durée 
de leur communication avec l'intérieur 
de la terre. Souvent ils se reposent pen- 
dant des siècles , se rallument soudaine- 
ment, et finissent par être des solfatares 
exhalant des vapeurs aqueuses , des gaz 



DES VOLCANS. 2o3 



et des acides. Quelquefois , coinnie au pic 
de Ténériffe, leur sommet est déjà devenu 
un laboratoire de soufre régénéré. Ce- 
pendant sortent des flancs de la montagne 
de gros torrens de laves basaltiques et li- 
Ihoides dans leurs parties inférieures ; vi- 
trées sous forme d'obsidienne et de pierre- 
ponce dans la partie supérieure où la pres- 
sion est înoindre. 

Indépendamment de ces volcans pour- 
vus de cratères permanens , il y a une 
autre espèce de phénomènes volcaniques, 
que l'on observe plus rarement , mais qui 
sont surtout instructifs pour la géognosie , 
parce qu'ils rappellent le monde primitif, 
c'est-à-dire les plus anciennes révolutions 
de notre globe. Des montagnes de tra- 
chyte 5 s'ouvra nt tout à coup , vomissent de 
la lave et des cendres, et se referment peut- 



:204 STRUCTURE ET ACTION 

être pour toujours. C'est ce qui est arrivé 
au gigantesque Antisana , dans la chaîne 
des Andes et au mont Epomée de l'île d'Is- 
chia, en i3o2. Une éruption de ce genre a 
lieu quelquefois dans les plaines, par exem- 
ple, sur le plateau de Quito, en Islande loin 
de l'Hecla , en Eubée dans les champs de 
Lelantée. Plusieurs îles soulevées soudai- 
nement appartiennent à ces phénomènes 
passagers. Dans ces cas, la communication 
avec l'intérieur de la terre n'est point per- 
manente ; l'action cesse aussitôt que l'ou- 
verture du canal de communication se 
ferme de nouveau. Des filons de basalte , 
de dolerite et de porphyre , qui , dans les 
diverses zones de la terre, traversent pres- 
que toutes les formations , des masses de 
syénite , de porphyre pyroxénique et d'a- 
mygdaloide , qui caractérisent les couches 
les plus modernes des roches de transition , 



DES VOLCANS. 205 

et les couches les plus anciennes des roches 
secondaires, ont vraisemblablement été 
formées de cette manière. Dans la jeunesse 
de notre planète , les substances de l'inté- 
rieur, encore fluides, pénétraient à travers 
l'enveloppe de la terre crevassée de toutes 
parts ; tantôt se condensant comme des 
masses de filons à texture grenue , tantôt 
s'épancliant en nappe et en coulées strati- 
formes. Ce que le monde primitif nous a 
transmis de roches volcaniques n'a guère 
coulé par bandes étroites comme les laves 
sorties des cônes volcaniques qui existent 
aujourd'hui. Les mélanges de pyroxène, 
de fer titane , de feldspath vitreux , et 
d'amphibole , peuvent bien , à diverses 
époques , avoir été les mêmes , tantôt plus 
rapprochées du basalte , tantôt du tra- 
chyte ; les substances chimiques ont pu , 
ainsi que nous l'apprennent les travaux 



206 STRUCTURE ET ACTION 

importaiis de M. Mitscherlich , et l'ana- 
logie des produits des hauts fourneaux , 
s'être réunies sous une forme cristalline , 
d'après des proportions définies. Il n'en est 
pas moins vrai que des substances compo- 
sées de la même manière sont arrivées par 
des voies très difiérentes à la surface de la 
terre ; soit étant soulevées par des forces 
élastiques, soit en s'insinuant par des cre- 
vasses dans les strates de roches plus an- 
ciennes , c'est-à-dire à travers l'enve- 
loppe déjà oxydée de notre planète, soit 
en sortant sous la forme de lave de mon- 
tagnes coniques qui ont un cratère per- 
manent. Si on confond ensemble ces phé- 
nomènes si différens , on rejette la géo- 
gnosie des volcans dans l'obscurité , à la- 
quelle un grand nombre d'expériences 
comparées à commencé à la soustraire peu 
a peu. 



DES VOLCANS. 207 

On asoiiventagitécettequestion : Qu'est- 
ce qui brûle dans les volcans? qu'est-ce 
qui y produit la chaleur par laquelle la 
terre et les métaux se fondent et se mê- 
lent ? La nouvelle chimie répond : Ce 
qui brûle , c'est la terre , les métaux , les 
alcalis même , c'est-à-dire les métalloïdes 
de cette substance. L'enveloppe solide déjà 
oxydée de la terre sépare l'atmosphère 
riche en oxygène des principes inflamma- 
bles non oxydés qui résident dans l'in- 
térieur de notre planète. Des observations 
que l'on a faites sous toutes les zones , dans 
les mines et dans les cavernes , et que , de 
concert avec M. Arago, j'ai exposées dans 
un mémoire particulier , prouvent que , 
même à une petite profondeur, la chaleur 
de la terre est de beaucoup supérieure à 
la température moyenne de l'atmosphère 
voisine. Un fait aussi remarquable et près- 



208 STRUCTURE ET ACTION 

que généralement constaté , se lie à ce que 
les phénomènes volcaniques nous ap- 
prennent. La Place a même essayé de 
déterminer la profondeur à laquelle on 
peut regarder la terre comme une masse 
fondue. Quelque doute que , malgré le 
respect dû à un si grand nom, on puisse 
élever contre la certitude numérique d'un 
semblable calcul , il n'est pas moins pro- 
bable que tous les phénomènes volcani- 
ques proviennent d'une seule cause qui 
est la communication constante ou passa- 
gère entre le dedans et le dehors de notre 
planète. Des vapeurs élastiques élèvent , 
par leur pression à travers des crevasses 
profondes , les substances qui sont en 
fusion et qui s^oxydent. Les volcans sont , 
pour ainsi dire^ des sources intermittentes 
de substances terreuses ; les mélanges 
fluides de métaux, d'alcalis et de terres,qui 



DES VOLCANS. 2O9 

se condensent en courans de lave , coulent 
douce^nent et tranquillement, lorsqu'une 
fois soulevés, ils ont trouvé une issue. 
C'est de la même manière , d'après le 
Phaedon de Platon , que les anciens se fi- 
guraient tous les torrens de feu comme des 
émanations du Pyriphlégéton. 

A ces considérations , qu'il me soit 
permis d'en ajouter une plus hardie. C'est 
peut-être dans la chaleur intérieure de la 
terre, chaleur qu'indiquent les essais ten- 
tés par le thermomètre , et les observa- 
tions faites sur les volcans , que réside la 
cause d'un des phénomènes les plus éton- 
nansque nous offre la connaissance des pé- 
trifications. Des formes tropicales d'ani- 
maux , des fougères arborescentes , des 
palmiers et des bambusacées sont enterrés 
dans les régions froides du nord. Partout 
11. 14 



310 STRUCTURE ET ACTION 

le monde primitif nous montre une dis- 
tribution des formes organiques qui est en 
contradiction avec l'état actuel des cli- 
mats. Pour résoudre un problème si im- 
portant 5 on a eu recours à un grand 
nombre d'hypothèses , telles que l'appro- 
che d'une comète , le changement de l'o- 
bliquité de l'écliptique , l'augmentation 
de l'intensité de la lumière solaire. Aucune 
n'a pu satisfaire à la fois l'astronome, le 
physicien et le géognoste. Quant à moi , 
je laisse l'axe de la terre dans sa position ; 
je n'admets point de changement dans le 
rayonnement du disque solaire ; change- 
ment par lequel un célèbre astronome a 
voulu expliquer la fécondité et les mau- 
vaises récoltes de nos campagnes ; mais je 
crois reconnaître que , dans chaque pla- 
nète , indépendamment de ses rapports 
avec un corps central , et indépendamment 



DES VOLCANS. 211 

de sa position astronomique , il existe des 
causes nombreuses de développement de 
chaleur , soit par les procédés chimiques 
de l'oxydation , soit par la précipitation et 
les changemens de capacité des corps, soit 
par l'augmentation de la tension électro - 
magnétique, soit par la communication 
entre les parties intérieures et extérieures 
du globe. 

Lorsque, dans le monde primitif, la 
croûte de la terre profondément crevas- 
sée exhalait de la chaleur par ces ouver- 
tures, peut-être durant plusieurs siècles, 
des palmiers, des fougères arborescentes, 
et les animaux des zones chaudes, ont vécu 
dans de vastes étendues de terrain. De- 
puis cette manière d'envisager les choses, 
que j'ai déjà indiquée dans mon ouvrage 
intitulé Essai gèognostique sur le gise- 



212 STRUCTURE ET ACTION 

ment des roches dans les deux hémisphè- 
res* ) la température des volcans serait la 
même que celle de l'intérieur de la terre , 
et la même cause qui aujourd'hui produit 
des ravages si épouvantables , aurait pu 
jadis faire sortir, sous chaque zone de l'en- 
veloppe de la terre nouvellement oxy- 
dée , et des couches de rochers profondé- 
ment crevassées , la végétation la plus 
riche. 

Si, pour expliquer la distribution àe.s 
formes tropicales enfouies dans les régions 
boréales, on veut supposer que des élé- 
phans à long poil, aujourd'hui ensevelis 
sous les glaçons, furent originairement 
indigènes des climats du nord , et que des 
formes semblables au même type princi- 

* Paris, 1823, 1 vol.in-8°. 



DES VOLCANS. ai 3 

pal , tel que celui des lions et des lynx , 
ont pu vivre à la fois dans des climats très 
difFérens , ce mode d'explication ne pour- 
rait cependant pas s'appliquer aux pro- 
ductions végétales. Par des causes que la 
physiologie végétale développe , les pal- 
miers 5 les bananiers^ les monocoty lédones 
arborescentes ne peuvent supporter les 
froids du nord ; et dans le problème géo- 
gnostique que nous examinons ici , il me 
paraît difficile de séparer les plantes des 
animaux 5 la même explication doit em- 
brasser les deux formes. 

J'ai, à la fin de ce mémoire, ajouté aux 
faits recueillis dans les contrées les plus 
éloignées les unes des autres, des supposi- 
tions purement hypothétiques et peu cer- 
taines. L'étude philosophique de la nature 
s'élève au-dessus desbesoinsde l'histoire na- 



2l4 STRUCTURE ET ACTION 

turelle descriptive; elle ne consiste pas dans 
l'accumulation stérile d'observations iso- 
lées. Qu'il soit quelquefois permis à l'esprit 
curieux et actif de l'homme de s'élancer 
du présent dans l'avenir , de deviner ce 
qui ne peut pas être encore connu claire- 
rement , et de se plaire aux mythes géo- 
gnostiques de l'antiquité , qui se repro- 
duisent, de nos jours, sous des formes 
diverses. 



K.->»®€<-M 



ÉGLAIRGISSEMENS 



ET 



ADDITIONS 



».^->»^^*; I ■4^^=g>»>«->»@ag><a6@«<->^ I ■! 'ti>^)^^~ 



ÉCLAIRCISSEMENS 



ET 



ADDITIONS 



»-**»(ixs<-M 



(i) M. le professeur Oltmanns a calculé 
de nouveau mes inesures barométriques 
du Vésuve, prises le 22 et le 25 novem- 
bre, et le 1*' décembre 1822 , et en a 
comparé le résultat avec celui que m'ont 
donné les mesures qui m'ont été commu- 
niquées en manuscrit par lord Minto et 
par MM. Yisconti , Monticelli , Brioschi 
et Poulett Scrope. 



2l8 STRUCTURE ET ACTION 

A. Rocca ciel Falo y bord le plus haut 
du cratère du Yésuve , du côté du nord. 

toises. 

Saussure, en 1773. Probablement d'après la 

formule de Deluc .... 609 

Poli 1794' Mesure barométrique.. 606 

Breislak. . . . 1794. — barométrique : mais 

de même que pour celle 
Poli , on ne sait pas avec 
certitude d'après quel- 
le formule 6i5 

Gay-Lussac. ) i8o5. D'après la formule de 
De BucH. . • . ) Laplace ; de même 

HuMBoiiDT. . . ; que tous les résultats 

suivans 6o3 

Brioschi 1810. — trigonométrique . . . 638 

VisiNTi 1816. — trigonométrique. . . 622 

Lord Min TO. . 1822. — barométrique, sou- 
vent répétée 621 

PoulettScrope. 1822. — un peu incertaine, à 

cause du rapport in- 
connu entre le diamè- 
tre du tube et de la 
cuvette. 6o4 



DES VOLCANS. 219 

M0NTICEIX1..I g^^ 6,^ 

COVELLI j 

HuaiBOLDT 1822 • 629 

Résultat final le plus vraisemblable ,31/ toises au- 
dessus de Termitage, ou 625 toises au-dessus de 
la mer. 

B. Bord le plus bas du cratère , vers le 
sud-est , vis-à-vis de Bosco Tre Case. 

Après Véruption de 1794 , ce bord devint de 
4oo pieds plus bas que la Rocca del Palo, par con- 
séquent si on estime à 626 toises la bauteur de 

celle-ci, celle de ce bord sera de 55^ 

Gay-Lussac. . \ 

De Buch [i8o5 554 

HUMBOLDT. . . ' 

HuMBOLDT ... 1 822 546 

C. Hauteur du cône de Scories , qui 
s'écroula dans le cratère le 22 octobre 

1822. 

Lord Minto.. Mesure barométrique 65o 



220 STRUCTURE ET ACTION 

Brioschi. •. . . . — trigonométrique , d'après 

différentes combinaisons. . . 636 

ou • 64i 

Résultat final le plus vraisemblable pour l'élé- 
vation du cône de scories^ écroulé en 1822. 646 

D. Punta Nasone , cime la plus haute 
du Somma. 

Shuckburgh.. 1794. Vraisemblablement d'a- 
près sa propre formule. 584 
HuMBOLDT. .. 1822. D'après la formule de 

Laplace ^^^ 

E. Plaine del Atrio del Cavallo. 

HuMBOLDT . . . 1822 4q5 

F. Pied du cône de cendres, 

Gat-Lussac. \ 

De Buch \i 8o5 5„q 

HuMBOLDT. . . ; 

HuMBOLDT. . . 1822. 33g 



DES VOLCANS. 221 

G. Ermitage del Salçatore. 

Gay-Lussac. . \ 

De Buch. . . . > i8o5 5oo 

Htjmboldt. . . ; 

Lord Minto. . 1822 ^08,9 

humboldt. . . 1822 '^07,7 

Une partie de mes mesures a été impri- 
mée dans l'ouvrage de M, Monticelli , in- 
titulé : Storia del J^esuvio , 1821-1825 , 
p. 1 15; mais la correction peu exacte de l'é- 
tat du mercure dans le baromètre à cuvette 
a un peu modifié les hauteurs. Quand on 
fera réflexion que les résultats des tables 
précédentes ont été obtenus avec des ba- 
romètres de constructions dissemblables 
à différentes heures du jour, par des vents 
soufflant de points divers de l'horizon et 
sur la pente d'un volcan inégalement 
échauffée, et où la diminution de la tempe- 



:a22 STRUCTURE ET ACTION 

rature de l'atmosphère s'éloigne beaucoup 
de celle que nos formules barométriques 
supposent, on trouvera leur accord suffi- 
sant. Mçs mesures de 1822 sont faites avec 
plus de soin, et dans des circonstances plus 
favorables que celles de i8o5. Les diffé- 
rences de hauteur sont naturellement pré- 
férables aux hauteurs absolues. Cette dif- 
férence démontre de la manière la plus 
incontestable, que , depuis 1794, le rap- 
port entre les bords , à la Rocca del Palo, 
et ceux du côté de Bosco tre Case, est resté 
à peu près le même. En i8o5 , j'ai trouvé 
juste 69 toises ; en 1822 presque ,82. 
L'excellent géognoste, M. Poulett Scrope, 
trouva 74 toises , quoique ces hauteurs 
absolues des deux cratères lui parussent 
un peu trop faibles. Un changement si 
peu considérable dans une période de 
vingt-huit ans , au milieu d'ébranlemens 



DES VOLCANS. 223 

si violens dans rintérieur du cratère , est 
certainement un phénomène frappant. La 
hauteur à laquelle atteignit le cône de 
scories qui s'était élevé du fond du cra- 
tère du Yésuve , mérite également une at- 
tention particulière. En 1776^, Shuckburgh 
trouva que l'élévation de ce cône était de 
61 5 toises au-dessus du niveau de la mer. 
D'après les mesures du lord Minto, obser- 
vateur généralement exact, le cône de sco- 
ries, qui s'écroula le 22 octobre 1822, était 
haut de 65o toises. Quand on compare en- 
semble les mesures de la Rocca del Palo , 
depuis 1773 jusqu'en 1822, on est invo- 
lontairement porté à faire la supposition 
hardie , que le bord septentrional du cra- 
tère a été graduellement soulevé par les 
forces souterraines. L'accord des trois me- 
sures entre 1773 et i8o5 est presque aussi 
surprenant que celui des mesures entre 



224 STRUCTURE ET ACTION 

1816 et 1822. Dans la dernière période , 
il n'y a pas de doute à élever sur la hau- 
teur de 621 à 629 toises. Les mesures qui , 
trente et quarante ans auparavant , ne 
donnaient que 606 à 609 toises , seraient- 
elles moins certaines ? Dans un temps 
futur, mais éloigné , on pourra être en 
état de décider ce qui tient aux défectuo- 
sités des mesures, ou au soulèvement du 
bord du cratère. L'entassement de masses 
roulées d'en haut n'a pas lieu dans cet 
endroit. Si les couches de laves trachy- 
tiques de la Rocca del Palo s'élèvent réel- 
lement , on doit penser qu'elles sont ex- 
haussées par dessous. 

Mon excellent ami M. Holtmanns a 
présenté au public le détail de toutes les 
mesures , et l'a accompagné de sa critique 
dans les Schrïften der KœjiigL Académie 



DES VOLCANS, 2 25 

derTVissenschaften zu Berlin (Jalir 1822 
und 1823. — S. 3o — 20). 

Puisse ce travail exciter les géognostcs 
à examiner le plus accessible des volcans, 
le Vésuve , dans ^^^ périodes de dévelop - 
peinent. 

(2) Léopold de Buch 5 Notice sur le pic 
de TénérifFe , dans la PhjsikaUsche J3e- 
scJu^eibung der Canarischen Insein, 1820 
(p. 2i3), et dans les Abhandlimgen 
der Kœnigl. Académie zu Be?din , 1820 

(P-990 



II. i5 



LA FORCE VITALE, 



ou 



LE GENIE DE RHODES 



LA 



FORCE VITALE, 



ou 



LE GÉNIE 

DE RHODES*. 



Les Sy racusains, comme les Athéniens , 
avaient leur Pœcile. Des images de dieux 
et de héros , des ouvrages des arts de la 
Grèce et de l'Italie , ornaient les diverses 
salles du portique. La foule du peuple le 
remplissait constamment; les jeunes guer- 



* Tiré de Iloren ^ journal littéraire^ publié par 
Schiller, 1795, n° 4. 



23o LA FORCE 

riers , pour y contempler les exploits de 
leurs ancêtres ; les artistes , pour y étudier 
les chefs-d'œuvre des grands maîtres. 
Parmi les tableaux innombrables que le 
zèle actif des Syracusains avait apportés 
de la métropole , il y en avait un surtout 
qui , depuis un siècle , attirait l'attention 
des passans. Quelquefois le Jupiter Olym- 
pien, Cécrops, fondateur des villes , le 
courage héroïque d'Harmodius et d'Aris- 
togiton 5 manquaient d'admirateurs , tan- 
dis que le peuple se pressait en rangs ser- 
rés autour de ce tableau. D'où venait donc 
cette préférence ? Etait-ce un ouvrage 
d'Apelle échappé à l'injure des temps , 
ou était - il dû à l'école de Callimaque * ? 
Non : l'agrément et la grâce semontraientj 

f Cacizetchnos.VWnç , Hist. Nat. , xxxiv, ig^ 
;2, 35. 



VITALE. 23 1 

il est vrai , dans ce tableau ; mais pour la 
fonte des couleurs, le caractère et le style 
de l'ensemble, il ne pouvait entrer en 
comparaison avec beaucoup d'autres ta- 
bleaux du Pécile. 

Le peuple regarde avec étonnement et 
admire ce qu'il ne comprend pas ; et cette 
sorte de peuple est très nombreuse. Ce 
tableau était en place depuis un siècle ; 
mais , quoique la culture des arts fût plus 
développée à Syracuse que dans tout le 
reste de la Sicile, personne n'avait pu de- 
viner le sens de ce morceau de peinture. 
On ne savait pas même avec précision 
dans quel temple il avait été autrefois , 
car on l'avait retiré d'un navire échoue , 
et les marchandises dont celui - ci était 
chargé , avaient seules fait connaître qu'il 
venait de Rhodes. 



232 LA FORCE 

Sur le premier plan du tableau , on 
voyait des jeunes gens et des jeunes filles 
réunis en groupes serrés. Tous ces per- 
sonnages étaient sans vêtement y et d'une 
grande perfection de forme , mais n'a- 
vaient pas la taille élancée que l'on ad- 
mire dans les statues de Praxitèle et d'Al- 
camène. Leurs membres robustes, qui 
portaient des traces d'efforts pénibles , 
l'expression toute humaine de leurs désirs 
et de leurs chagrins , semblaient les dé- 
pouiller de tout caractère céleste ou divin , 
et les enchaîner à leur séjour terrestre. 
Leur chevelure était simplement ornée de 
feuillages et de fleurs des champs. Ils se 
tendaient les bras les uns aux autres , 
comme pour témoigner le désir ; mais 
leur regard était dirigé vers un génie 
qui, entouré d'une lumière éclatante, pla- 
nait au milieu de ces groupes. Un pa- 



VITALE. 233 

pillon était placé sur son épaule ; de la 
main droite il tenait un flambeau allumé. 
Ses formes étaient enfantines, arrondies, 
son regard était animé d'un feu céleste. 
Il contemplait en maître les jeunes gens et 
les jeunes filles qui étaient à ses pieds. On 
ne distinsruait d'ailleurs rien de caractéris- 
tique dans le tableau. Quelques personnes 
croyaient remarquer en bas les lettres Ç et 
a>, et Ton en prenait occasion , car les an- 
tiquaires d'alors n'étaient pas moins hardis 
que ceux d'aujourd'hui , d'en composer 
d'une manière très peu heureuse le nom 
d'un Zénodore , peintre qui , par consé- 
séquent , aurait éîé l'homonyme de l'ar- 
tiste qui plus tard fondit le colosse de 
Rhodes. 

Cependant le génie rhodien , c'est ainsi 
qu'on appelait le tableau mystérieux , ne 



234 LA FORCE 

manquait pas de commentateurs dans Sy- 
racuse. Les amateurs des arts, notam- 
ment les plus jeunes, lorsqu'ils revenaient 
d'un voyage fait rapidement à Corinthe 
ou à Athènes, auraient cru être obligés 
de renoncer à toute prétention à la con- 
naissance des arts, s'ils ne s'étaient pas 
présentés avec une explication nouvelle. 
Quelques-uns regardaient le génie comme 
l'expi'ession de l'amour spirituel , qui in- 
terdit la jouissance des plaisirs des sens ; 
d'autres croyaient que c'était l'image de 
l'empire de la raison sur les désirs. Les plus 
sages se taisaient, présumaient quelque 
chose de sublime , et examinaient avec 
plaisir, dans le Pœcile, la composition sim- 
ple du tableau. 

Cependant la chose restait toujours in- 
décise. Le tableau avait été copié avec de 



VITALE. 20D 

iioiiibrcuses additions, imité en bas-relief, 
et envoyé en Grèce , sans que l'on eiit pu 
obtenir le moindre éclaircissement sur 
son origine , lorsqu'un jour , à l'époque 
du lever des Pléiades , la navigation de la 
mer Ec^ée , venant de se rouvrir, des na- 
vires de Rhodes entrèrent dans le port de 
S3^racuse. Ils apportaient un trésor de 
statues, d'autels, de candélabres et de ta- 
bleaux , que les Denys , par amour des 
arts 5 avaient fait rassembler en Grèce. 
Parmi les tableaux, il y en avait un qui pa- 
raissait être le pendant du génie rhodien. 
Il était de la même dimension , d'un colo- 
ris semblable, mais les couleurs en étaient 
mieux conservées. Le génie était égale- 
ment au milieu de la composition , mais 
il n'avait pas de papillon sur l'épaule ; sa 
tête était penchée j il tenait son flambeau 
renversé vers la terre ; les jeunes gens et 



^^" LA FORCE 

les jeunes filles s'embrassaient étroite, 
ment ; leur regard n'était plus ni triste ni 
soumis ', il annonçait qu'ils avaient recon- 
quis leur liberté. 

Déjà les antiquaires syracusains cher- 
chaient à modifier leurs précédentes ex- 
plications , afin qu'elles pussent s'adapter 
à ce nouveau tableau, lorsque le tyran 
ordonna de le porter dans la maison d'Épi- 
charme. C'était un philosophe de l'école de 
Pythagore. Il demeurait dans le quartier 
éloigné qu'on nommait Tyché. Il allait 
rarement à la cour de Denys, non que ce 
tyran n'appelât autour de lui les hommes 
de talcns de toutes les colonies de la Grande- 
Grèce ; mais parce que la fréquentation des 
princes 6te le plus souvent aux talens une 
partie de leur charme. Ëpicharme s'occu- 
pait sans relâche de l'étude de la nature. 



VITALE. 287 

de ses forces , de l'origine des plantes et 
des animaux et des lois harmoniques d'a- 
près lesquelles tous les corps planétaires , 
comme les flocons de neige et les grains 
de grêle , prennent la forme spliérique en 
se mouvant sur eux-mêmes. Connne il 
était accablé par l'âge , il se faisait tous 
les jours conduire au Pécile , et de là à 
Ortygie , à l'entrée du port où , selon son 
expression, ses yeux lui donnaient une 
ijnage de l'infini , à laquelle son esprit 
s'efforçait en vain d'atteindre. Il était res- 
pecté du peuple et même des tyrans ; il 
évitait ceux-ci, et se rapprochait volontiers 
de l'autre. 

Epicharme , épuisé de fatigue , était 
sur son lit de repos , lorsque le nouveau 
tableau lui arriva de la part de Denys. On 
avait eu soin également de lui apporter 



238 LA FORCE 

une copie exacte du génie rhodien. Le phi- 
losophe les lit donc placer tous les deux 
devant lui; après avoir tenu long-temps 
les yeux fixés sur ces deux peintures , il 
appela ses disciples , et d'une voix émue 
leur parla ainsi : 

a Ouvrez le rideau de la fenêtre , afin 
ce que je jouisse encore une fois du coup- 
ce d'œilde la terre animée. Pendant soixante 
ce ans j'ai réfléchi sur les mobiles intérieurs 
c( de la nature et sur la différence des 
ce substances ; aujourd'hui pour la pre- 
ee mière fois, le génie rhodien me fait voir 
ce clairement ce que je ne faisais qu'entre- 
ce voir confusément. Si de l'union des 
ce êtres vivans , il résulte un effet salu- 
ée taire et fécond , de même , dans la na- 
ee ture inorganique, la substance brute est 
ce mue par des impulsions semblables. 



VITALE. 289 

« Même dans la nuit du chaos , les prin- 
ce cipes se rapprochaient ou se fuyaient , 
(( selon que l'amitié ou l'inimitié exerçaient 
c( leur pouvoir. Le feu céleste suit le iné- 
c( tal , l'aimant le fer : le succin frotté 
c( enlève des substances légères : la terre 
« se mêle avec la terre : le sel se sépare 
(( de l'eau de mer évaporée : l'acide du 
c( suptaeria * tend à s'unir à l'argile. Tout^ 
c( dans la nature inanimée , s'empresse de 
(c s'unir d'après des lois particulières. Il en 
(( résulte qu'aucun principe terrestre , et 
(( qui oserait compter la lumière parmi 
(( eux, ne se trouve dans sa simplicité pri- 
(( mitive. Tout , depuis son origine, tend 
c( à former de nouvelles unions, et l'art de 
ce l'homme peut seul séparer et présenter 



* L'aluD , l'acide sulfurique, déjà connu des- 
anciens. 



■240 LA FORCE 

(( isolément ce que vous cherchez inuti- 
(( lement dans l'intérieur de la terre , et 
(( dans les océans mobiles de l'eau et de 
« l'air. Dans la matière morte et inorga- 
(c nique , le repos absolu règne aussi long- 
ce temps que les liens de l'affinité ne sont 
(( pas rompus, aussi long- temps qu'une 
(( troisième substance ne pénètre pas pour 
c( se joindre aux autres. Mais même à 
c( cette lutte succède de nouveau un repos 
(( infécond. 



c( Ce n'est pas ainsi qu'opère le mélange 
ce des principes qui constituent le corps des 
ce animaux et des plantes. C'est là que la 
ce force vitale exerce impérieusement ses 
ce droits j elle ne s'inquiète nullement de 
ce l'amitié ni de l'inimitié des atomes ad- 
ce mis par Démocrite : elle réunit des sub- 
ee stances qui , dans la nature inanimée , 



VITALE. 241 

c( se fuient éternellement, et sépare celles 
<c qui s'y cherchent sans cesse. 

« Rapprochez- vous de moi , mes chers 
(( disciples ; reconnaissez dans le génie 
(( rhodien , dans l'expression de sa force 
a unie à la jeunesse, dans le papillon sur 
(X. son épaule , dans le regard imposant de 
c< ses yeux , le sjrmbole de la force vi- 
ce taie qui anime chaque germe de la 
c( création organique. A ses pieds , les élé- 
« mens terrestres tendent simultanément à 
(( suivre leurs penchans propres et à s'unir 
(c les uns aux autres. Le génie, tenant en 
(( l'air son flambeau allumé , leur com- 
(( mande d'un air menaçant , et les con- 
« traint , sans égard pour leurs antiques 
(( droits , de suivre ses lois. 

(( Maintenant considérez le nouveau ta- 
11. 26 



242 LA FORCE 

« bleau que le tyran m'a envoyé pour l'ex- 
(( pliquer : portez vos yeux de l'image de 
ce la vie sur l'image de la mort. Le papil- 
<( Ion s'est envolé^ le flambeau renversé 
ce est éteint, la tête du jeune homme est 
(( Laissée , l'esprit s'est enfui vers la région 
a céleste, la force vitale est anéantie. Les 
((jeunes gens et les jeunes filles se tien- 
(( nent par la main ; les substances ter- 
(( restres exercent leurs droits. Dégagées 
(( de leurs entraves , elles suivent avec 
(( impétuosité , après une longue priva - 
(( tion 5 l'impulsion qui les porte à s'unir : 
(( le jour de la mort est pour elles un jour 
(( de fête nuptiale. 



(( C'est ainsi que la matière inerte, ani- 
mée par la force vitale , a passé , par 
(( une suite innombrable d'espècesj et dans 
ce la même substance qui a peut-être en- 



ce 



VITALE. 243 

ce veloppé l'esprit divin de Pythagore , un 
« misérable ver avait joui de l'existence 
(c d'un moment. 

(( Ya , Polyklès , dire au tyran ce que 
c( tu viens d'entendre ; et vous , mes chers 
c( Phradman , Scopus et Timokles , rap- 
(( prochez - vous encore plus de moi. Je 
c( sens que la force vitale affaiblie ne 
(c domptera pas long-temps en moi la sub- 
cc stance terrestre ; elle réclame son an- 
ce tique liberté. Conduisez-moi encore une 
ce fois au Pœcile , et de là sur le rivage de 
(( la mer; bientôt vous recueillerez mes 
« cendres. » 



FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME. 



TABLE 

DES MATIÈRES. 



TOME PREMIER. 

Préface du traducteur P^gc v 

Dédicace ix 

Préface de l'auteur xi 

Considérations sur les Steppes et les Déserts. 5 
Éclaircissemens et additions sur les Steppes 

et les Déserts 69 

Considérations sur les Cataractes de l'Oré- 

noque 209 

Eclaircissemens et additions sur les Cata- 
ractes de rOrénoque 265 



^6 TABLE DES MATIÈRES. 

TOME SECOND. 

Idées sur la Physionomie des végétaux 3 

Eclaircissemens et additions sur la Physio- 
nomie des végétaux 5^ 

Sur la Structure et l'Action des Volcans dans 
les différentes régions de la terre 157 

Eclaircissemens et additions sur la Structure 
et l'Action des Volcans dans les différentes 

régions de la terre „, ^ 

-*^7 

La force vitale, ou le génie de Rhodes 219 



FIN DE LA TABL£. 



OUVRAGES 

DE M. A. DE HUMBOLDT. 



Ceux marqués d'une * soûl du fonds de la Librairie de Gide 
fils. 



*TABLEAUXDE LA NATURE, 2 vol. ia-8 12 fr. 

* ESSAI POLITIQUE SUR L'ILE DE CUBA , 

avec un Supplément contenant des considéra- 
tions sur la population , la richesse territoriale 
et le commerce de l'Archipel, des Antilles et de 
la Colombie, 1826, 2 vol. in-8, avec une grande 
Carte 17 

* DE DISTRIBUTIONEGEOGRAPHÏCA PLAN- 

TARUM secuudiim cœli temperiem et altitudi- 
nem montium, Prolegomena, in-8, avec planche. 6 

VOYAGE AUX REGIONS EQUINOXIALES DU 
NOUVEAU CONTINENT, fait de 1799 à i8o4, 
avec 2 vol. de Monumens des peuples indigènes, 
i4 vol. in-8 108 

* Tom. 7, 8, 9, 10, 11 , 12 42 



( ^48 } 

GRANDE ÉDITION DU VOYAGE. 

Première Section. — Première Division. 

Relation historique du Voyage, 4 vol. 

iii-4 et atlas. Il en a paru six livrai- pubné. à puLiier. 

sons, ou 2 vol. 3/4. Papier fin Saa f. i36f. 

Papier vélin Sgo i68 

Liv. 4, 5, 6, papier fin i42 » 

Papier vélin 174 » 

Deuxième Division. 

Vues des Cordillères ou Atlas pittoresque, 

2 vol. in-fo, contenant 35o pag. de texte 

et 69 gravures, la plupart coloriées. 

Papier fin 5o4 » 

Papier véliu 766 » 

Seconde Section. 

* Zoologie et Anatomie comparée , 52 vol. 

in-4, accompagnés d'un grand nombre 

de planches , la plupart imprimées en 

couleur, en i4 livraisons ; il en a paru 1 5. 

Papier fin 33o aS 

Papier vélin 396 3o 

Troisième Section. 

Essai sur la nouvelle Espagne, 2 vol. in-4, 
et Atlas in-fol. de 32 Cartes et Tableaux 
géographiques , physiques et statis- 
tiques. Papier fin. . 3oo » 

Papier vélin '. 38o » 



(249) 

Quatrième Section. 

Astronomie , ou Recueil d'Observations 
astronomiques, d'opérations trigonomé- 
triques et de mesures barométriques , 
faites pendant le cours du voyage, 2 vol. publie, à p.ibiiei 

in-4 de 700 pages. Papier fin 192 » 

Papier vélin 35^ » 

Cinquième Section. 

* Ge'ographie des Plantes, rédigée d'après 

la comparaison des phénomènes que 
présente la végétation dans les deux 
continens, 1 vol. in-fol. avec planches, 
en 4 livraisons. (Sous presse.) Papier 
vélin » 730 

Sixième Section. — Première Division. 

Plantes équinoxiales , 2 vol. in-fol. avec 

1 44 planches. |Papier vélin 620 » 

Deuxième Division. 

* 1° Les Melastomes , 1 vol. in-fol. de 
i5opag.de texte, et 60 pi, coloriées. 

Papier vélin 432 » 

* 20 Les Rhexies , 1 vol. in-fol. avec 

60 planches coloriées. Papier vélin 432 » 



( 25o ) 

Troisième Division. 

* Les Mimoses , et autres plantes légumi- 
neuses du Nouveau-Continent , i vol. 
in-fol. avec 60 planches coloriées. Pa- publie, à publier. 

pier vélin 6^2 „ 

Sur grand-colombier , 84© y, 

Quatrième Division. 

* Nova Gênera et Species Plantarum quas 

in peregrinatione ad Plagam œquinoc- 
tialem orbis novi descript., etc., 7 vol. 
in-fol. avec plus de 700 pi. noires. ...... 3ooo » 

* Même ouvrage, pi. color. , papier vélin. 648o w 

* Il y a de ce dernier ouvrage une édi- 
tion in-4 , planches noires 1296 w 

* Et in-fol. , grand colombier, planches 
coloriées , 7000 »