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Full text of "Théatre choisi; publié conformément au texte de l'éd. des Grands écrivains de la France, avec notices, analyses et notes philologiques et littéraires par L. Petit de Julleville"

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ITALIA-ESPANA 




EX-LIBRIS 
M. A. BUCHANAN 




THÉÂTRE CHOISI 

DE CORNEILLE 



A LA MÊME LIBRAIRIE 



Corneille (P.) : Œuvres, édition des Graïuh Écrivauts de 
la France, piil)liée sous la direclion de M. An. Reunier, 
niemjjre de rinstitiit, sur les manuscrits, les copies les 
plus aulhenlifjues et les plus anciennes impressions, 
avec variantes, notes, notices, lexii|ues et albums, conte- 
nant des portraits, des fac-similés, etc., par .M. Cii. Marty- 
Lavealx. 12 volumes in-8 et un album, brochés. 97 l'r. 50 
Cliaque volume et l'album se vendent séparément 7 fr. 50. 

Tome I : Avertissement. — Notice biographique. — Avertissemenlï 
placés par Corneille en tète des divers recueils de ses pièces. — 
Discours de l'utilité et des parties du poème dramatique. — 
Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vrai- 
semblable ou le nécessaire. — Discours des trois unités, d'action, 
de jour et de lieu. — Mclite. — Clitandre. — La veuve. 

Tome II : La Galerie du Palais. — La Suivante. — La Place 
lloyale. — La Comédie des Tuileries. — Médée. — L'illusion. 

Tome III : Le Cid. — Horace. — Cinna. — Polyeuctc. 

Tome IV : Pompée. — Le Menteur. — La Suite du Menlcur. — 
Rodogune. 

Tome V : Théodore. — Héraclius. — Aiidiomcde. — Don Sancl.e 
d'.Aragon. — Nicomcde. 

Tome VI : Pertharlle. — OEdipe. — La Toison d'or. — Scrlorius. 
— Sophonisbe. — Olhon. 

Tome VII : Agésilas. — Attila. — Tito et Bérénice. — Psyché. — 
Puloliérie. — Suréna. 

Tome VIII : Imitation de Jésus-Christ. 

Tome I.'^C : Louanges de la sainte Vierge. — L'Office de la s;;'nle 
Vierge. — Les sept Psaumes pénitentiaux. — Vêpres des diman- 
ches el Compiles. — Instructions et prières chrétiennes. — Les 
Hymnes du Bréviaire romain. — Version des hymnes de saint 
Victor. — Hymnes de sainte Geneviève. 

Tome X : Poésies diverses. — OEuvres diverses en prose. — 
Leltios. - Tables. 

Tomes XI et .\'II : Lexique. 



Coulonimiers. — Iinp. Paul BRODAHD. — i33-l'J0-2. 



ù^' THÉÂTRE CHOISI 



CORNEILLE 

Le Cid — Horace — Cinna 
Polyeucte — Le Menteur — Nicomède 

PCBLIi: COiNFOR.MÉ.ME.NT AU TEXTE DE L'ÉDITION 

DES 

GIIA.\DS ÉC/IIVMXS DE LA FRAXCE 

AVEC 
NOTICES, ANALYSES ET NOTES PHILOI,Or,ini:ES ET LITTÉltAIRES 

1- Ul 

L. PETIT DE JULLEVILLE 

Professeur à la Faculté des 1,'Ures de Paris. 



Q r A T R I E M E EDITION 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C* 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1902 "^^ 



A/ 



NOTICE SUR PIERRE CORNEILLE 

(1606-1684) 



La famille Corneille était anciennement établie à Rouen, 
dans des charges qui ressortissaient au Palais ou à l'aduii- 
nislration provinciale. Le grand-père de Pierre Corneille ' 
était commis au greffe du Parlement. Le père de notre 
poète était maître des eaux et forêts; il eut sept enfants, 
dont l'aîné, le futur auteur du Cid, naquit à Rouen le 
6 juin 1606. 

Pierre Corneille fit toutes ses études au collège des jé- 
puiles de Mouen, probablement avec succès; ses vers latins 

nt d'un très habile écolier; on sait qu'il remporta plu- 
!L'urs prix, dont l'un, croit-on, de vers français. Ses études 
iiuies, il s'appliqua au droit; le 13 juin 1624, il prêta ser- 
ment en qualité d'avocat 2, au Parlement de Rouen. Son 
neveu Fontenelle prétend qu'il ne plaida qu'une fois et n'eut 
niicune envie de recommencer. Quatre ans plus tard , il 
traita de l'achat de deux offices d'avocat du roi, l'un au 
^iéi^e des eaux et forêts, l'autre en l'amirauté de France, à 



I. Nommé lui-même Pierre Corneille, comme tous les fils aînés de la 

iiiUe. 

-. ,A dix-liuit ans; les études juridiques préalables n'étaient alors 

■ ane loimalilé. 



1 



II NOTICE 

la table de marbre du Palais. Le gage annuel dos deux 
charges ne passait pas douze cents livres avec les épices '. 
Mais elles laissaient, paraît-il, un peu de loisir, car, la même 
année, on joua Mélite à Paris. 

D'où était née la vocation de Corneille pour la poésie et 
le théâtre? Assurément de son génie d'abord: mais Rouen 
n'était pas, comme on pourrait croire, un milieu défavorable 
à l'éelosion d'un poète; Rouen était, après Paris, la ville 
de France où l'on goûtait le plus le théâtre, où la comédie 
était le plus florissante. Le Puy dos Palinods. sorte d'Aca- 
démie provinciale, y encourageait le goût des vers en ré- 
compensant les poètes. Au xvi* siècle, les Confrères de la 
Passion, de Paris, étaient venus presque annuellement jouer 
leur répertoire à Rouen. Ces traditions s'étaient mainte- 
nues au siècle suivant, en se modifiant. Un excellent acteur, 
Mondory (qui joua plus tard le Cid d'original), se partageaii 
entre Paris et Rouen. De lo66 à 1630, les libraires de Koiien 
n'avaient pas imprimé moins de soixante-six tragédies. Mont- 
chrestien 2, s'il fut joué quelque part, ce (ju'on ignore, dut 
l'être à Rouen, où fut publié son théâtre. 

En 1628, Mondory était à Rouen; Corneille le vit au théâ- 
tre et l'admira; c'est sans doute en l'écoutant qu'il se sen- 
tit poète dramatique et connut sa vocation. II lui remit, un 
jour (peut-être en tremblant bien fort), une comédie inti- 
tulée Mélile ou les Fausses Lettres. Mondory lut la pièce ; il 
en devina le mérite et la nouveauté. Au lieu de la jouera 
Rouen, il l'emporta à Paris, où Mélite fut représentée sur 
le théâtre du .Marais dans le courant de 1629. Le succès fut 
surprenant, ([uoique la pièce soit emlirouillée, diffuse et peu 
intéressante. Mais elle captiva les spectateurs par l'agré- 
■ment du style : Corneille, dans Mélite. a réussi, en plus d'un 
passage, à reproduire avec vérité la conversation des hiui- 

1. Il se démit de ces deux chargos en lô'tO; elles furent vendues pari 
lui six iriilli! livres. 

2. Poète Iragiaue, né à K;il,iisi> en 1575, mort un 1021. 



SUR PIERRE CORNEILLE (H 

nêtes gens : ce mérite parut neuf et piquant, à une époque 
' là régnait encore le style amphigourique et guindé du vieux 
:dy 1. 

' iltandre (joué en 1632) ne vaut pas Mélite, mais du moin? 

en difTère. Après le succès de leur première pièce, tant 

.'autres l'eussent recommencée, pour prolonger leur Irioni- 

lio ! Corneille, dès ses premiers pas dans la carrière, nous fait 

admirer sa fécondité d'invention. Au reste, Clitandre est une 

très mauvaise pièce; cette prétendue « tragédie » n'est qu'un 

rame romanesque dans le goût de ceux de Hardy; l'action, 

i;irgée d'incidents, est confuse et sans intérêt. La pièce 

houa et Corneille revint à la comédie de mœurs. Il donna 

cce^sivement la Veuve (1633), qui eut un brillant succès, 

la Galerie du Palais (1633), la Suivante (1634), la Place 

Jioyale (1634). Ces quatre pièces, comme Mélite elle-même, 

. . ne consistent guère qu'en conversations galantes d'amoureux 

plus spirituels que vraiment épris, et le goût de notre 

. temps veut dans la comédie plus de force et de profondeur. 

Elles plaisaient à une époque où l'on aimait les sentiments 

hlils et les causeries raffinées. Dans VAslrée, tant chérie 

; j trois générations successives, les héros ne parlaient pas 

(autrement. Ajoutons que déjà nul n'écrivait en vers aussi 

'l'en que Corneille; les couplets excellents abondent dans 

moindre de ses comédies de jeunesse. 

En 1633, Corneille, déjà célèbre, fut présenté à Richelieu. 

grand cardinal se piquait, comme on sait, d'exceller au 

uiéâtre autant que dans la politique. Il composa même, ou 

; lit composer sous sa direction, plusieurs pièces, dont il 

fournissait le plan; ses poètes attitrés faisaient les vers. 

Corneille fut attaché à ce singulier bureau poétique, où il 

1. Corneille écrivait ces lignes en tèle de la Veuve (1G33) : " La co- 
médie n'est qu'un portrait de nos actions et de nos discours, cl la por- 
. ,. fcclion des portraits consiste en la ressemblance. Sur celte maxime, j'ai 
^ tichc de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diraient 
vrtfisemblablemenl en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire 
discourir en honnêtes gens et non pas en auteurs. » 



IV NOTICE 

rencontra Boisrobert, Colle let, l'Estoile et Rotrou. La Comé- 
dip des Tuileries fui ainsi fabriquée, en 1634, par les » cinq 
auteurs », comme ils se qualifiaient eux-mêmes au titre de 
l'ouvrage. Mais, selon Voltaire, Corneille, chargé du troi- 
sième acte, se permit de toucher au plan du cardinal, qui 
se fâcha et dit le fameux mot : « 11 faut avoir de l'esprit 
de sviite ». Corneille retourna donc à Rouen, où il écrivit 
Médée, tragédie, jouée en -1633. 

Pour la première fois, il puisait aux sources anti([ues; lais- 
sant de côté le grec, qu'il savait mal, et Euripide, il s'in- 
spirait de Sénèque le Tragique, écrivain du second ordre, il 
est vrai, mais dont le style éclatant plaisait à son génie. Du 
premier coup il surpassait son modèle. On ne peut lire 
Médée sans être frappé d'étonnement, tant la pièce paraît 
écrite avec plus de vigueur et de pureté que toutes celles 
qui l'avaient précédée. Ce n'est certes pas un chef-d'œuvre, 
mais elle étincelle de beaux vers, de superbes pages. Cor- 
neille avait trouvé sa véritable voie; car, bien qu'il ail donn.'. 
le Menteur, son génie est avant tout un génie tragi(]ue. 

Vers ce temps il avait commencé d'étudier le théâtre des 
Espagnols. Est-ce là, dans un original ignoré ou perdu, ou 
dans une imitation générale du goût castillan, qu'il puisai 
d'abord l'idée de l'Illusion comique (jouée en 1636), où le 
Matamore, personnage tout espagnol, débite en excellenl,'^ 
vers des forfanteries si divertissantes, et quelquefois fait 
pressentir le Cid en parlant, quoique indigne, le langage (N- 
la vraie bravoure. L' « illusion « qni donne son nom à ,n 
pièce est l'erreur d'un père qui voit représenter sous se 
yeux, par l'artifice d'un magicien, d'abord les aventures do 
sou lils, puis un drame fictif dont l'acteur principal est ce 
même fils, devenu comédien à l'insu de sa famille. Cetl' 
pièce singulière se termine par un magnificpie éloge d'; 
théâtre français, épuré par les travaux heureux dos non 
^eaux poètes, honoré des faveurs du roi cl «hî son minislr( 

Le Cid, (|ui suivit de près, fui représenté sur le tliéàtro 
du Marais, vers la fin de 1636. Jl y avait dix-huit ans qu'un 



SUR PIERRE CORNEILLE V 

poète espagnol, Guillem de Castro, avait fait jouer sur la 
scène de Valence la Jeunesse du Cid, un ample drame, écrit 
dans le goût de son pays, tout chargé d'événements, qui, 
pour la plupart, s'exposaient aux yeux des spectateurs. Cor- 
neille emprunta beaucoup à Guillem de Castro, tout en s'ef- 
forçant de faire rentrer l'action dans les limites que les 
règles prétendues d'Aristotc, et surtout le goût nouveau, 
favorisé par Richelieu, commençaient à imposer à la tra- 
gédie en France. Dans cette pièce, pour la première fois, il 
étalait sur la scène la lutte émouvante qu'il devait, par 
la suite, y représenter tant de fois, la lutte du devoir ou 
de l'honneur contre la passion d'abord menaçante, enfin 
vaincue. Rodrigue est fiancé à Chimène, et Chimène aime 
Rodrigue; mait', pour venger son père outragé, Rodrigue 
tue le père de Chimène, et, pour venger son père immolé, 
Chimène demande au roi la tête de Rodrigue. A la fin, l'in- 
nocent meurtrier, en repoussant une invasion des Maures 
et en sauvant son pays, lave sa faute involontaire et obtient 
le pardon ou du moins l'espoir du pardon. Un style à la 
fois simple et vigoureux dans la partie héroïque du poème, 
et profondément touchant dans la partie iiatliéliquc, expri- 
mait avec vivacité toutes les beautés de cette action atta- 
chante et toutes les péripéties de la lutte qui se livre entre 
les deux fiancés et dans le cœur de chacun d'eux. 

Le public s'enthousiasma pour une poésie si neuve et si 
belle. Mais les rivaux de Corneille eurent la petitesse de se 
coaliser contre lui pour essayer de faire condamner son 
chef-d'œuvre par l'Académie naissante. Richelieu lui-même 
eut le tort de s'associer à ces manœuvres : plusieurs causes 
l'animaient contre le Cid; toute la pièce respirait une vive 
adniiration pour la. bravoure et la fierté castillanes, et la 
/France faisait alors la guerre aux Espagnols, dont l'armée 
avait un moment franchi la frontière pendant l'été de 1636. 
Elle renfermait une apologie nullement déguisée du duel, 
et Richelieu s'efforçait, par des édils sanglants, de réprimer 
la fureur des duels. Enfin les pièces des « cinq auteurs » 



VI NOTICE 

étaient plus ou moins tombées, et l'ieuvre de Corneille, ce 
transfuge, était accueillie partout avec des transports d'en-' 
thousiasme. Voilà pourquoi Ricbelieu • encouragea Scudéry 
et Mairet, qui attaquaient passionnément cette tragédie trop 
lieureuse, et força Chapelain d'écrire les Sentiments de l' Ara- 
demie sur le Cid, critique assez modérée dans la forme, 
mais très injuste, au fond, de l'œuvre de Corneille. 

Cette fameuse « querelle du Cid » occupa six mois, puis 
s'éteignit, laissant le Cid aussi glorieux, mais Corneille pro- 
fondément découragé. Sa pièce avait été déclarée « contre 
j'es règles » par l'Académie et censurée par des hommes 
qui se disaient et qu'on croyait les oracles du goût en 
France. Il demeura plus de trois années sans vouloir rien 
douner au théâtre, et ses ennemis crurent qu'il resterait 
muet à jamais. Le 15 janvier 1639, Chapelain écrivait : 
« Corneille ne fait plus rien; et Scudéry a du moins gagné 
cela en le querellant, qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari 
sa veine ». 

Heureusement Chapelain se trompait : Corneille travail- 
lait. L'année 1640 vit paraître et triomi)ber Horace et Cinna. 

Dans Horace, tiré d'un chapitre de Tite-Live, Cormille a 
voulu sui'tout peindre l'énergie du patriotisme romain aux 
beaux temps de la république, et la lutte de cette passion 
sublime contre l'amour, que le poète désormais sacrifiera 
toujours à l'honneur et au devoir. Dans le Cid, l'amour avait 
vaiucii après de dures épreuves; mais enfin Chimène avait 
pardonné. Dans Horace, Camille, éprise de Curiace, maudit 
son frère, vainqueur de son fiancé; elle est poignardée par 
Horace, et Horace est absous. L'amour est immolé avec 
Camille, immolé au patriotisme. 

Cinna, composé, représenté prescjue en même temps qu'//o- 



1. Toutefois il est juste de louer Richelieu de n'avoir pas abusé de sa 
toute-puissance pour interdire la pièce, et de ne pas s'être opposé aux 
lettres de noblesse qui furent accordées au père de Corneille, un jan- 
vier 1G37, à l'occasion du succès du Cid. 



SUR PIERRE CORNEILLE VII 

race^ quoique profondément différent, semble né de la même 
conception dramatique. Cinna, Emilie, héritiers du parti pom- 
péien et des haines républicaines, conspirent contre l'em- 
pereur Auguste qui, après avoir persécuté leurs parents, les 
a comblés eux-mêmes de bienfaits. Auguste apprend leur 
trahison, hésite avec .angoisse s'il doit punir ou absoudre*, 
puis, sa grande âme s'ouvrant au pardon, il fait grâce à 
Cinna, l'unit à Emilie et consolide ainsi par la clémence un 
pouvoir acquis par la terreur. Dans Horace, l'amour était 
immolé au patriotisme. Dans Cinna, W est humilié devant 
la clémence royale. Dans Poh/eucte i, il devait se sacrifier 
lui-même à la sainteté; l'amour humain, dans cette œuvre 
sacrée, est immolé à l'amour divin 2. 

Polyeucte, au moyen âge, se fût appelé un mystère, car 
c'est en peignant l'âme d'un saint que Corneille a voulu 
compléter cette galerie d'héroïques figures. Après la gran- 
deur chevaleresque figurée dans le Cid, celle du citoyen 
retracée" dans ^i/o?ace. et la grandeur royale représentée 
dans Cinna, il a exprimé dans Polyeucte la grandeur d'une 
âme chrétienne qui dédaigne la terre et les joies terrestres 
pour n'aspirer qu'au ciel; car le vrai héros de Polyeucte, 
quoi qu'en ail cru le xvin* siècle, ce n'est pas Sévère, c'est 
Polyeucte. Mais la figure de Pauline, l'admirable épouse de 
Polyeucte, redouble l'intérêt de cette pièce extraordinaire : 
l'héroïsme de son époux martyr élève jusqu'à la passion son 
âme, d'abord indifférente et troublée un moment du sou- 
venir de Sévère autrefois aimé. Elle-même se convertit en 
voyant couler le sang de Polyeucte; elle veut mourir pour 
le suivre au ciel. 

Celte illustre tragédie n'a pas toujours été comprise 
ainsi, même au temps de Corneille; et c'est d'ailleurs un 



1. Joué probablement en 1643, au plus tôl en 1641; mais la date la 
;s vraisemblable esl 1643. 

- Voy, nos Leçons de littérature française, t. II, p. 10 (chez G. 
Massoif). 



VIII NOTICE 

privilège dangereux des grands écrivains que chaque siècle 
tour à tour interprète, selon ses tendances, l'esprit de leurs 
œuvres et s'elTorce de les attirer, pour ainsi dire, aux opi- 
nions qui lui plaisent davantage et de leur imposer, très 
siucèrement d'ailleurs, ses jugements et ses préférences. 
Corneille nous peut offrir de nombreux exemples de cette 
instabilité du goût public. Toutes les générations succes- 
sives l'admirent, mais non pas de la même façon et pour 
les mêmes qualités. Daus Cinna, nous sommes aujourd'luii 
séduits surtout par la majesté du pardon que rempcreur 
accorde aux conjurés; et les spectateurs du temps de 
Richelieu, moins disposés à l'admiration envers le pouvoir 
absolu dont ils sentaient le poids, et plus épris (par l'ima- 
gination du moins) des vertus républicaines dont ils avaient 
si peu l'usage hors du théâtre, semblent avoir eu surtout 
des yeux complaisants pour le couple révolté d'Emilie et de 
Cinna : Cinna, en qui Balzac a cru voir le type de VlioyinèU; 
homme, Emilie, qu'il a nommée « la belle, la raisonuable, la 
sainte et l'adorable furie ». 

Dans Pobjeucte, nous avons peut-être pénétré mieux que 
les contemporains la vraie pensée du poète en remettant 
le héros de la foi chrétienne à la place qui lui appartient, 
c'est-à-dire à la première, et en concentrant sur cette ligure 
sainte le principal intérêt du drame. Mais les premiers 
spectateurs avaient senti autrement; l'amour combattu de 
Pauline pour Sévère les passionnait aux dépens de l'inlorèl 
dû au sacrilice austère d'un martyr; et l'idée ne semble pas 
leur être jamais venue qu'à la fin de la pièce Pauline, 
transfigurée par l'admiration qu'inspire à sa grande âme 
l'héroïsme chrétien, supérieur à tout autre héroïsme, aime, 
adore Polyeucte, et veut mourir pour le suivre, oui)liant 
désormais Sévère, sans effort et sans lutte. 

Corneille ne s'éleva jamais plus haut que dans ces (jualre 
admirables pièces : le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte. .Mais 
gardons-nous de limiter à ces quatre tragédies la part 
durable de son œuvre. Après Polyeucte, il écrivit dix pièces 



SUR PIERRE CORNEILLE '-^ 

de théâtre, conçues, exécutées dans la pleine maturité du 
génie, et qui renferment des parties au moins qui sont du 
premier ordre. 

Pompée, tiré de la Pharsale du poète Lucain, que Cor- 
neille goûtait particulièrement, semble un beau fragment 
de poème historique plutôt qu'un véritable drame. Pom- 
pée ne paraît pas dans cette pièce qui porte sou nom, 
mais il en est bien l'âme et le héros; elle s'ouvre par la 
délibération cù sa mort est résolue; elle s'achève par la 
punition de ses assassins. L'héroïque fermeté de Gornélie, 
sa veuve, en face de César vainqueur, éclate en d'admira- 
bles scènes où la sublimité du style recouvre et cache une 
certaine emphase des sentiments. Malheureusement l'amour 
épisodique de César pour Cléopàtre refroidit un peu l'ac- 
tion. Corneille tombera souvent dans cette faute, de donner, 
à toute force, un rôle à l'amour, dans des pièces où il n'a 
que faire; une galanterie un peu fade a gâté ainsi beau- 
coup de ses dernières pièces. Ses contemporains furent très 
éloignés de lui en savoir mauvais gré. Si Corneille aujour- 
d'hui nous apparaît surtout comme le poète de l'héroïsme, 
il fut aussi, ne l'oublions pas, pour la génération qui vécut 
de sa vie et ressentit la fraîche impression de ses œuvres 
naissantes, le poète de l'amour, avant Racine, qui, par une 
manière toute neuve et plus vraie de peindre cette passion, 
devait faire oublier les tableau.K très dilTérents que d'autres 
en avaient tracés avant lui. Car l'amour, chez Corneille, n'est 
pas la pasï^ion toute pure, cherchant, pour se satisfaire, à 
briser l'obstacle qui l'arrête. C'est la passion héroïque, lut- 
tant contre elle-même, et contre son honneur, qu'elle 
nomme « sa gloire », et sacrifiant toujours, non sans effort, 
non sans déchirements, mais avec une joie austère, le 
sentiment au devoir. Cette peinture de l'amour idéal et 
chaste, enveloppé fièrement dans une draperie d'héroïsme, 
séduisit et charma les contemporains du poète : génération 
ardente et fougueuse qui joignait à des mœurs souvent 
grosâ^lères, presque brutales, une imagination hautaine i 

1 



X NOTICE 

éprise des glorieuses chimères, et dédaigneuse des vul- 
gaires obstacles; ils se reconnurent dans les personnages 
de Corneille, et accueillirent avec transport ces beaux vers 
qui prêtaient une voix plus distincte et merveilleusement 
éloquente aux grands sentiments que chacun balbutiait 
confusément dans son âme. De l'admiration pour l'œuvre 
naquit une sorte de tendresse confiante pour le poète, sen- 
timent qui nous étonne aujourd'hui, nous, habitués par une 
longue tradition à chercher surtout dans notre vieux Cor- 
neille les mâles beautés de la muse tragique. Mais il est 
pourtant bien vrai qu'il fut aussi, dans son temps, dans la 
jeunesse de sa gloire, le confident écoaté, le conseiller dis- 
cret de beaucoup d'âmes, à la fois glorieuses et tourmen- 
tées, que la passion entraînait, mais que préoccupait leur 
honneur i. 

Deux comédies succèdent à Pompée (1644). En donnant 
le Menteur (1644), Corneille louait ainsi la pièce espagnole 
d'où il l'avait tiré {la Vérilé suspecte, d'Alarcon) : « Elle est 
toute spirituelle depuis le commencement jusqu'à la fin, et 
les incidents si justes et si gracieux, qu'il faut être de bien 
mauvaise humeur pour n'en aimer pas la représentation ». 
L'éloge convient à l'imitation aussi bien qu'à l'original. 
Est-il une plus charmante comédie que le Menteur'! Elle 
n'est pas sans défauts, sans doute : l'intrigue est embrouillée: 
la moralité, incertaine et faible, ou plutôt nulle. Mais 
quelle verve éblouissante, quel esprit, quel style! Gomment 
Corneille a-t-il réussi à faire que le héros paraisse aimable 
encore qu'il soit atteint d'un défaut que tout le monde 
abhorre? que son père Géronle, bien que trompé indigne- 
ment par un fils sans respect, demeure, à force de bonté, 
respectable à nos yeux, pres(|ue majestueux dans les repro- 
ches qu'il fait à ce fils? La Suite du Menteur (1045), imitée 



t. En 1670, la grande Matlcmoisollo, éprise de Lauzun, qu'elle voulait 
jpouscr, n'osa se déclarer à lui qu'après avoir trouve dans Corncillo 
des vers qui justiliaienl sa passion. 



SUR PIEBRE CORNEILLE XI 

de Lope de Vega ', fut moins heureuse, comme il arrive 
d'ordinaire aux suites; toutefois, s'il est juste d'avouer que 
le lien qui rattache ensemble les deux pièces est tout arti- 
ficiel et assez péniblement noué, que l'invention dans la 
Suite est à la fois plus roijianesque et moins amusante que 
dans le Menteur : le style, dans la moins bonne des deux 
pièces, est aussi bon que dans la meilleure; il étincelle de 
grâce et de vivacité; ces deux comédies suffisent à confon- 
dre ceux qui se sont imaginé que Corneille n'avait point 
d'esprit. 

Rodoff>-,ie, tragédie, fut jouée l'année suivante (1646) : la 
reine Gléopàtre y personnifie la passion du pouvoir, pous- 
sée jusqu'à la rage, et jusqu'au crime. Celle avidité du 
sceptre, que Shakespeare a pour ainsi dire partagée entre 
Macbeth et lady Macbeth, prêtant à celle-ci la pensée du 
crime, à celui-là le bras qui l'exécute, Corneille l'a concen- 
trée dans une seule tète et dans un seul bras. Cléopàtre a 
des instruments, mais elle n'a pas de complices. Pour con- 
server un trône, elle fait poignarder un fils, et veut empoi- 
sonner l'autre : elle est prise elle-même dans ses propres 
trames et réduite à boire le poison qu'elle destinait à 
Antiochus et à Rodogune. Ce coup du théâtre fait l'inlérét 
poignant du cinquièHae acte de cette tragédie; l'elîet en 
est prodigieux. Toutefois l'œuvre laisse le spectateur plutôt 
vivement remué qu'intéressé : aucun des personnages n'ob- 
tient sa sympathie. Cléopàtre est un monstre, et Rodogune 
à peine moins barbare. Les deux princes, jouets de ces 
furies, sont trop doux et trop faibles; leur rôle est tout 
passif, leur physionomie indécise. Telle est cependant la 
pièce que Corneille préférait hautement dans tout son 
théâtre; non pas, comme on l'a dit, à la façon des parents 
qui aiment de préférence, entre leurs enfants, les moins bien 
doués, les plus mal venus; mais simplement parce que 
Rodogune lui semblait « un peu plus à lui que les tragédies 

1. D'une comédie intitulée Aimer sans savoir oui. 



XII NOTICE 

qui l'ont précédée, à cause des incidents surprenants » 
qu'elle renferme et qui étaient « purement de son inven- 
tion ». Or, entre toutes les qualités de son génie, celle que 
préférait Corneille était la fécondité de son imagination. 
De là sou goût pour les pièces qu'il nomme implexes, c'est- 
à-dire compliquées, et pour les situations tendues, vio- 
lentes et fortement embrouillées. Le goût de Racine était 
tout ditTérent : il voulait « une action simple, chargée de 
peu de matière, soutenue par les intérêts, les sentiments 
et les passions des personnages i ". 

Nommons seulement Théodore, tragédie chrétienne, jouée 
en 1646: cette pièce est une erreur, et on s'étonne que Cor- 
neille l'ail commise en pleine possession de son génie, âgé 
de moins de quarante ans. entre i{o(/o,9«»ie et Wé>'ac//«.s-, dont 
la conception est si forte et l'exécution si habile. 

IléracUus (1647), que l'illustre dramaturge espagnol Cal- 
deron imita plus tard de Corneille -, est une des pièces 
les plus intéressantes de notre théâtre classique, un peu 
gàlée malheureusement par une excessive complication. 
L'usurpateur Phocas a fait périr .Maurice, empereur d'Orient, 
et croit avoir tué de même Héraclius, l'enfant de .Maurice : 
mais Héraclius a été sauvé par sa gouvernante Léontine. Le 
tyran, qui croit cette femme dévouée à ses projets, lui coutie 
son propre fils, Martian, qui n'est âgé que de quelques 
mois, comme Héraclius. Léontine, pour rétablir sur le 
trône la postérité de Maurice, substitue un enfant à l'autre. 
Vingt ans s'écoulent; certains indices font soupcjouner à 
Phocas la substitution qui s'est faite; mais les deux jeunes 
gens, trompés par d'autres apparences, croient l'un el l'au- 
tre être le véritable Héraclius. Phocas veut arracher son 



1. Préface de liritannicus. 

2. Vollaire s'est acharné à essayer de proiivej que c'est au contraire 
Corneille qui a imité Caldcron ; il semble aujourd'liui bien nrouvo. ou 
du moins iaUuimenl probable, qu'tiéradius a précédé lo drame de Cal- 
deroD (doal la date est iacouaue). 



SUR PIERRE CORNEILLE XIII 

secret à Léontine; elle reste impénétrable et défie l'usurpa- 
teur de pouvoir distinguer son fils de son ennemi. 

La beauté particulière de cette pièce méconnue, c'est que 
tous les rôles sont attachants, même celui du tyran Phocas, 
dont le cœur se déchire, si dur qu'il soit, quand i! voit ces 
deux jeunes gens, dont l'un est son fils, sans qu'il sache 
lequel, désavouer tous deux ce titre infâme à leurs yeux, se 
parer à l'envi du nom condamné d'Héraclius, et vouloir 
mourir fils de Maurice plutôt que vivre fils de Phocas. 
Héraclius est obscur sans doute, mais il mérite bien qu'on 
se fatigue à le comprendre. 

Fort peu avant ou après la première représentation 
à'Hcraclius, le 22 janvier 1647, Corneille fut reçu à l'Aca- 
démie française, en remplacement du poète Maynard. 11 
avait échoué deux fois : on lui avait préféré d'abord un 
M. de Salomon , puis le poète tragique Du Kyer; la troi- 
sième fois même, on lui eût préféré peut-être un nommé 
Ballesdens ; mais, ce Ballesdens s'étant retiré, Corneille fut 
reçu; liallesdens perdit peu pour attendre; l'année suivanle, 
il remplaça Malleville, ayant échappé au ridicule d'entrer à 
l'Académie avant l'auteur du Cid, d'Horace, de Cinna, de 
Poli/eucte, de Pompée, du Menteur, de Rodogune. 

Les troubles de la Fronde interrompirent quelque temps 
les spectacles. Ep 1650, Corneille reparut à la scène avec 
Andromède, tragédie lyrique, ou opéra, dont d'Assoucy avait 
fait la musique, et Torelli les machines, qui furent fort 
admirées. Le livret seul est de Corneille, et, comme beau- 
coup de livrets, ce n'est pas un chef-d'œuvre : l'auteur lui- 
môme disait dans VArgument : « Cette pièce n'est que pour 
lus yeux ». 

Don Sanche d'Aragon i, joue (1650) presque en même 
temps qu'Andromède, est, dit Corneille, « un poème d'une 
espèce nouvelle ». Les personnages sont d'un rang illustre; 
mais leurs aventures, sans être ridicules, n'oiTrent rien de 

1. imité de loia du Palais magique de Lope de Vega. 



XIV NOTICE 

vraiment tragique. Il appelait ce genre nouveau la » comédie 
héroïque ». En réalité, elle existait depuis soixante-di.x ans, 
sous le nom de tragi-comédie, genre agréable et varié, plus 
proche de nous, plus humain, plus vivant que la tragédie; 
il aurait pu donner des chefs-d'œuvre; le bonheur lui a 
manqué. 11 expire après la Pidchérie de Corneille en 1672. 

Don Sanc/ie est tout près d'être ce chef-d'œuvre; il y 
manque je ne sais quoi, une action plus nourrie, une con- 
duite plus vive; non les bons vers, qui abondent, vivement 
frappés, sonores et fiers. 

Nico7nède (\6M), dont Corneille a dit : « Ce ne sont pas les 
moindres vers qui soient partis de ma main », Nicomède 
est comme Don Sanche une tentative toute nouvelle : ce 
fécond génie refusait de se répéter; toujours en quête de 
voies nouvelles, il aimait « à s'écarter un peu du grand 
chemin », dût-il o se mettre au hasard de s'égarer ». Cette 
fois, que nous montre-t-il? Un jeune prince, très brave, 
très bon capitaine, mûri par l'expérience du malheur 
plus vite que par celle des années, au milieu d'une cour 
orientale où tout lui est hostile : sa marâtre Arsinoc 
parce qu'elle veut déposséder le fils du premier lit au 
profit de son (ils à elle; son frère Attale, Ois d'Arsinoé, 
parce qu'il est jaloux de Nicomède et de sa gloire; 
l'ambassadeur romain Flaminius, parce que la politique 
romaine veut que ses agents dans toutes les cours cher- 
chent à perdre tout ce qui est généreux et fier, comme à 
flatter et caresser tout ce qui est lâche et bas; enfin son 
licre même, le roi Prusias, type achevé de ces rois de la 
décadence orientale, dégradés par le despotisme et la ter- 
reur (les armes romaines, tremblant devant Flaminius, 
(levant sa femme, devant ses fils; prêt à toute lâcheté, 
même au crime, pour conserver une ombre de sceptre : un 
vrai personnage de comédie, hardiment jeté par Corneille 
au milieu du cadre tragique : Voltaire s'en montre fort 
choqué dans son Commentaire sur Corneille; Victor Hugo 
s'en autorise en fondant le drame romantique dans la 



SUR PIERRE CORNEILLE XV 

Préface de Cromu-ell. Toutes ces inimitiés liguées contre 
Nicomède sont devinées, désunies et déjouées, non par 
la force, mais « par une prudence généreuse qui marche à 
visage découvert, qui prévoit le péril, sans s'émouvoir, et 
qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu et de 
l'amour qu'elle imprime dans le cœur de tous les peuples ». 
Joignez à cet appui la pointe acérée d'une ironie constante, 
qui ne laisse jamais s'éloigner l'onnemi vaincu sans qu'il 
soit un peu piqué et raillé, mais avec grâce et bonne 
humeur. 

Un événement fâcheux éloigna peu après Corneille du 
théâtre pendant sept années. Kn 1652, il avait donné Per- 
l/iarite: la pièce tomba sans remède à la première repré- 
sentation : Pertharile se passait chez les Lombards, 
au vn° siècle; les noms gothiques des personnages, le 
décousu de la conduite et la singularité de l'action rebutè- 
rent les spectateurs. 11 y a pourtant de beaux vers dans 
Pcrtharite (où Corneille n'a-t-il pas semé les beaux vers?), et 
Racine a certainement emprunté de cette pièce malheu- 
reuse l'idée de la situation qui fait le fond de sa tragédie 
AWndromaque. 

L'année précédente. Corneille avait publié la traduction 
en vers des vingt premiers chapitres de Vlmiiation de 
Jésus-Christ; cet essai avait obtenu un succès inespéré. 
Dégoûté du théâtre, le poète entreprit d'achever cette œuvre 
pieuse et consolante; la traduction complMc parut en 1656; 
elle se vendit beaucoup, et, chose singulière, rapporta plus 
d'argent à l'auteur qu'aucune de ses tragédies. Toutefois 
l'œuvre est assez faible, mais pouvait-elle être meilleure? 
Tout le charme littéraire de l'original est dans l'admirable 
simplicité du style et dans la profondeur de l'analyse 
morale. Or la forme poétique convient peu à cette délicate 
psychologie chrétienne, et le style de Corneille, ordinaire- 
ment hautain, héroïque, un peu tendu, n'excellait pas à 
exprimer les touchantes effusions du pieux auteur. 

l's sollicitations flatteuses du surintendant Fouquet, qui 



XVI NOTICE 

protégeait les gens de lettres par goût, par politique et par 
ostentatiou, peut-être aussi l'ennui du repos et l'ambition 
de nouveaux triomphes déterminèrent Corneille à reparaître 
au théâtre en 1659. Il donna Œdipe et obtint un succès qui 
nous étonne aujourd'hui; car cette tragédie est l'une des 
plus faibles de son théâtre : mais le public avait regret de 
Pertharite si mal accueilli, et du long silence de l'auteur; il 
voulait réparer ses torts envers son poète favori. Peut-être 
eût-il mieux valu pour la gloire de Corneille qu'il cessât de 
produire avant l'épuisement de sa veine. Il y a encore de 
beaux vers et de belles pages même jusqu'en ses derniers 
ouvrages; mais le génie créateur, qui sait construire une 
œuvre dramatique, assembler et subordonner les parties 
de l'action, ménager l'intérêt, l'accroilre de scène en scène, 
enfin faire vivre et agir des hommes sur le théâtre, ce don 
supérieur fit défaut à sa verve fatiguée. 

Sertorius (1662) est toutefois très supérieur à Œdipe. 
(i La politique, dit l'auteur lui-même, fait l'âme de toute 
cette tragédie », il n'y faut rien chercher qui émeuve ou 
touche le cœur. Ce n'est pas que l'amour en soit banni; mais 
il n'y paraît qu'au second rang et se subordonne lui-même 
aux calculs de la politique. Une théorie chère à Corneille 
et qu'il appliqua volontiers dans tout son théâtre, mais sur- 
tout dans les œuvres de sa vieillesse, c'est que l'amour doit 
toujours avoir place dans une tragédie, mais au second 
rang. « L'amour, dit-il (dans une lettre à Saint-Évremond), 
est une passion trop chargée de faiblesse pour être la domi- 
nante dans une pièce héroïque; j'aime qu'elle y serve d'or- 
nement, mais non pas de corps. » Or il serait plus vrai de 
dire que l'amour dans une tragédie doit tenir la première 
jilace, ou ne paraître pas du tout. S'il est cpisodiipn!, il est 
froid et presque toujours ennuyeux. Sertorius se soutient 
encore à demi par une belle scène entre le général relielle 
cl Pompée, par beaucoup de beaux vers dont la pièce est 
remplie. Toutefois l'immense succès qu'elle obtint à son 
apparition nous étonne un peu aujourd'hui. Mais les mo- 



SUR PIERRE CORNEILLE XVII 

dernes, en acquérant le droit de traiter de la politique ail- 
leurs qu'au théâtre, ont ua peu perdu le goût de la tragédie 
politique, si chère à la génération qui avait vu ou fait la 
Fronde. 

En 1663, Corneille donna au Ihéàtre une Sophonis/je. 11 
ne réussit pas à faire oublier celle que Mairet avait fait jouer 
en 1629, et qui est notre plus ancienne tragédie régulière. 
L'année suivante (1664), Othon, tiré des Histoires de Tacite : 
pièce obscure et embrouillée, dénuée de l'intérêt poignant 
qui, dans Héraclius, rachetait les mêmes défauts. Agésilas, 
joué en 1666, est une pièce en vers libres de différentes me- 
sures à rimes croisées; cette innovation aurait pu être heu- 
reuse, mais elle fut compromise par l'insuccès d'une œuvre 
ennuyeuse qui est tout entière en entretiens de froide galan- 
terie; et quels noms que ceux de Lysandre et d'Agésilas, 
d'un « roi de Paphlagonie » et de « princesses persanes » 
pour les mêler à celte métaphysique amoureuse! C'était un 
roman de Mlle de Scudéry, mis en vers et dialogué. Mais 
cette monotonie languissante a pu parfois plaire dans le 
livre, qu'on prend et qu'on quitte; en aucun temps elle 
n'est supportable au théâtre. 

Attila (1667) est bien supérieur, quoique Boileau ait en- 
veloppé les deux pièces dans une commune épigrarame. On 
y trouve au moins quelques pages fortement écrites dans 
un style coloré, pittoresque, et dans un sentiment juste, assez 
conforme à ce que nous savons aujourd'hui, ou croyons 
savoir, de l'histoire des Huns. 

En 1670, Madame, duchesse d'Orléans, voulut se ménager 
l'amusement de voir aux prises, sur le même sujet, le vieux 
Corneille et le jeune Racine, de qui la réputation croissante 
portait ombrage à celle de son rival. Chacun des deux poètes 
fut invité, à l'insu de l'autre, à composer une Bérénice, et 
à mettre au théâtre la séparation touchante de l'empe- 
reur Titus et de cette reine de Judée. La princesse mourut 
sans avoir vu les fruits de ce singulier concours; mais la 
victQiIre de Racine était certaine, et dans la tragédie de 



xvill NOTICE 

Corneille, Tito et Bcrenice, on ne Irouve à loner que quelques 
vers heureux, et une conception assez flèrc du personnage 
principal. 

Pulchérie, comédie héroïque, jouée en 1612, Suréna, tra- 
gédie, jouée eu 1614, passèrent presque inaperçus. Ce n'est 
pas que ces pièces soient, comme l'a prétendu Voltaire, 
« ridiculement écrites ». Corneille jusqu'au bout reste un 
grand écrivain en vers. Cette année même (1612), il adres- 
sait au roi une Épilre sur la campagne de Flandre, inllni- 
ment supérieure au fameux Passarjc du Rhin de Boiieau. Mais 
il est trop vrai que ces derniers enfants de sa veine tra- 
gi(liie sont profondément ennuyeux. Ce sont pures tragédies 
d'amour, où il n'est question que de savoir si le héros épou- 
sera ou non l'héroïne; et toutefois ni l'un ni l'autre ne réus- 
sissent à nous intéresser à leur passion verbeuse et froide. 
Corneille sortait de sa voie pour s'acharner à lutter contre 
Racine dans ce domaine de la tendresse oii Racine devait 
rester sans rival. 

Est-ce à dire que Corneille fût incapable d'exprimer 
l'amour? L'invention du rôle de Ghimène suffirait à pro- 
tester contre une telle assertion. Trente-cinq ans après le 
Cid, Corneille vieilli et fatigué, dans le livret de l'opéra do 
Psijchc (1671), composé en collaboration avec Molière et Qui- 
nault, écrivait encore, pour sa part, entre autres vers excel- 
lents, la déclaration si naïve et si passionnée que Psyché 
adresse à l'Amour, et cette page où l'Amour jaloux reproche 
à la jeune Psyché le tendre souvenir qu'elle a conservé de 
la maison paternelle. Ce sont là des morceaux excjuis; et 
tout l'œuvre de Corneille vieilli abonde ainsi en charmantes 
surprises. 

Mais entre ces rares éclairs l'ohscurilé semlilail plus pro- 
Innde, et le génie du grand poide allait s'alîaihlissanl, cpioi- 
(pi'il se refusât lui-même à l'avouer, et quoique des admi- 
rateurs aveugles ne voulussent pas le reconnaître. Ses qualités 
prdissenlet ses défauts s'accusent à mesure qu'il s'approche 
du terme de sa longue carrière. L'hcroi(iue (ierté de ses 



SUR PIERRE CORNEILLE X'X 

personnages tourne à la raideur : ses héroïnes étaient 
fermes, elles deviennent dures; ses héros raisonnaient trop, 
ils deviennent subtils. Le langage de la passion pouvait 
sembler chez lui un peu romanesque; il devient fade et 
alambiqué. A mesure que les idées et les sentiments per- 
dent quelque chose de leur vérité, de leur naturel, le style 
même s'alTaiblit. Mais jusque dans les plus médiocres pièces 
de ce grand poète, on rencontre des beautés qui ne sont 
t|u'à lui, que lui seul pouvait trouver. C'est ce qui faisait 
dire à Mme de Sévigné, après la représentation de Pulchérie : 
« Vive notre vieil ami Corneille! Pardonnons-lui de mé- 
chants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui 
nous transportent! » C'est encore là le meilleur jugement 
que la postérité puisse rendre sur l'œuvre de Corneille 
vieilli. 

On a souvent représenté Corneille comme un génie tout 
instinctif, faisant, sans s'en douter, ses chefs-d'œuvre; écri- 
vant d'admirables vers, d'admirables pièces, quand l'inspi- 
ration le soutenait, quand « un bon lutin ». comme disait 
Molière, lui dictait ce qu'il fallait écrire; et tombant ensuite 
au-dessous de lui-même, et quelquefois au-dessous du mé- 
diocre, quand cette inspiration lui faisait défaut, quand le 
lutin cessait de dicter. Cette façon de présenter l'œuvre et 
de caractériser le talent de notre poète, est fort éloignée 
de la vérité. Sans doute Corneille est poète d'instinct, de 
nature et d'inspiration; on ne saurait dire de lui ce que 
l'on a dit de Malherbe, que l'art, le travail et la patience 
l'ont fait poète, plus que le ciel. Mais il n'en est pas moins 
vrai que Corneille est en même temps un talent laborieux, 
conscient, réfléchi, qui n'a rien hasardé sans savoir ce qu'il 
faisait, et sans vouloir le faire. Durant sa longue carrière, 
il n'a cessé de méditer sur son art, d'en examiner l'objet, 
les principes, les règles, les moyens, et une partie impor- 
tante de sou œuvre est le fruit de ces réflexions prolongées. 
Cette partie est toute en prose : elle comprend les Examens 
que,/Jans l'édition collective de son théâtre donnée en 1660, 



XX NOTICE 

Corneille a insérés en tête de toutes ses pièces, tragédies 
et comédies, antérieures à cette date; en outre, trois Discours 
traitant ; de l'utilité et des parties du poème drcunatique, de 
la tragédie; des trois unités. 

Dans les Examens, l'auteur s'est jugé lui-même avec une 
bonne foi parfaite, une rare modestie, et un sens très judi- 
cieux : ils restent en somme le meilleur commentaire de son 
théâtre, ou du moins la base de toute étude consacrée à 
Corneille. En énonçant avec netteté le dessein de ses pièces, 
les sources où il a puisé, les moyens dont il s'est servi, 
l'objet qu'il s'est proposé, l'auteur semble avoir voulu pré- 
venir les interprétations hasardées, qui, pour complaire aux 
préoccupations changeantes et aux goûts mobiles des géné- 
rations successives, chercheraient dans son œuvre autre 
chose que ce qu'il y a mis, et loueraient ou blâmeraient 
chez lui des intentions qu'il n'a jamais eues, des beautés ou 
des défauts également imaginaires. 

Les Discours abondent en pages de critique littéraire du 
plus vif intérêt, et d'une grande nouveauté, à l'époque où 
elles furent écrites; soit que Corneille, traitant la délicate 
question de la moralité des ouvrages dramatiques, exprime 
cette idée hardie : que la moralité consiste surtout dans la 
peinture naïve (c'est-à-dire exacte et vraie) des vertus et des 
vices; soit que, recherchant l'objet du genre dramatique, 
il confirme Aristote, et prévienne Molière et Racine, en dé- 
clarant que ! la poésie dramatique a pour but le plaisir des 
spectateurs, — au risque d'étonner des théoriciens raffinés 
qui prétendent que l'art n'a d'autre objet que lui-même ; soit 
([lie, creusant de son mieux la règle imputée à tort à Aris- 
lute, la règle désormais sacrée en France des trois unités, 
il s'efforce, avec plus de bonne foi que d'exactitude, de 
iiiiintrcr le parfait accord de son théâtre avec cette règle. 
1mi réalité, il avait abordé la scène sans la connaître; il en 
avait p.'irié fort légèrement, s'en était môme un peu moqué 
juMpi'à la querelle du Cid\ la croisade entreprise alors 
contre lui le lit rélléchir; il était de sa nature hautain, mais 



SUR PIERRE CORNEILLE NXl 

timoré. Les semonces de rAcadémie et la férule de Chape- 
lain lui imposèrent. Corneille se soumit, et, une fois docile, 
se convainquit. Sa conversion aux trois unités fut sincère, 
mais elle lui coûta. Racine, quelques années plus tard, devait 
porter bien plus légèrement le poids de ces règles; elles 
génèrent Corneille. On souffre à voir, dans les Discours, les 
efforts que fait ce grand homme pour se mouvoir dans les 
entraves où les critiques de son siècle ont réussi à l'enve- 
lopper. Certes, il n'en fit pas moins des chefs-d'œuvre. Mais 
il est permis de penser que s'il eût été livré à la libre allure 
de son inspiration féconde, moins surveillé, moins harcelé 
par des hommes aussi médiocres que les Chapelain, les 
Scudéry, les Mairet, les d'Aubignac, la part de l'excellent 
eût été plus grande encore dans son œuvre admirable, 
mais inégale. 

La vie de Corneille avait été fort peu traversée d'événe- 
ments mémorables. Aucun grand poète n'a tenu ses ou- 
vrages plus à l'écart de son foyer. Ceux qui ont voulu 
chercher dans ses vers l'expression de ses sentiments per- 
sonnels, ont fait fausse route, car les causes les plus 
opposées, les opinions les plus contradictoires, les passions 
les plus diverses ont trouvé en Corneille un interprète éga- 
lement éloquent. Sa grande valeur dramatique est surtout 
dans l'impersonnalité de son œuvre 

Vers la fin de 1640 ou au commencement de IC'tl, il avait 
épousé Marie de Lamperière, fille d'un lieutenant général 
aux Andelys : elle avait une jeune sœur qui se maria plus 
tard avec Thomas Corneille, frère cadet de Pierre; ces deux 
ménages fraternels vécurent dans une étroite union et ne 
voulurent jamais séparer ni leurs foyers ni leurs fortunes. 
Thomas, comme Pierre, fut poète dramatique, et remporta 
quelquefois de brillants succès à la scène. Il ne saurait être 
question de comparer les deux frères; c'est toutefois beau- 
coup pour l'honneur de Thomas d'avoir pu, sans ridicule, 
composer des tragédies dans la maison de Pierre. 

Corneille eut six enfants, dont l'éducation acheva de 



XXri NOTICE 

l'appauvrir. Dans l'intérêt de leur fortune, il quitta Rouen 
et vint se fixer à Paris en 1662; sa dépense dut s'en trouver 
fort accrue sans que son revenu augmentât. En ce temps 
les bénéfices du théâtre étaient nuls ou dérisoires; les co- 
médiens étaient généreux en payant deux mille livres une 
tragédie en cinq actes i. Une pièce était jouée trente fois 
quand elle avait un grand succès. Une fois imprimée, le 
droit de la représenter librement appartenait à tous. Les 
pensions royales (celle de Corneille était de deux mille livres); 
instituées avec éclat, ne furent jamais payées avec régularité; 
à la fin on les supprima 2. Quoi d'étonnant si Corneille, après 
Siiréna, se trouva plus pauvre qu'avant Mélite. On a pu 
exagérer la gêne croissante qui attrista ses dernières années. 
L'anecdote si connue du soulier qu'il fit raccommoder dans 
une échoppe est apocryphe, et, fût-elle vraie, prouverait sa 
simplicité plutôt qu'elle n'attesterait sa misère. Il ne paraît 
pas que Corneille ait manqué strictement du nécessaire. 
C'est bien assez, ou plutôt c'est trop déjà qu'il ait achevé 
sa glorieuse vie dans des embarras continuels, en proie aux 
soucis mesquins de la vie matérielle. Il en souffrit cruelle- 
ment. « Le mérite console de tout », a dit Montesquieu; 
mais ce grand moraliste avait trois châteaux, beaucoup de 
champs et de vignes, une réputation immense, et vendait à 
bon prix ses vins de Médoc aux Anglais, et ses livres à toute 
l'Europe. 

Après l'obscur Suréna (t674), dont les contemporains n'ont 
même pas mentionné la représentation déserte. Corneille 
n'écrivit plus que quelques vers de circonstance : sur la 
paix de Nimèguc (1678), sur le mariage du dauphin (1680). 
Son Ijcaii génie s'éteignait ; « ses forces diminuèrent de plus 
en plus, écrit son neveu Fontenelle, et, la dernière année de 



1. Prix que paya la troupe do Molière pour jouer Attila et Tite et 

liérénir.e, 

2. On supprima du moins cftUo de Corneille : l'intorvoniJon do Boi- 
loBU la fit rétablir quelques jours avant la mort ilu poète. 



SUR PIERRE CORNEILLE XXIII 

sa vie, son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit 
et si longtemps ». Il mourut dans lu nuit du 30 septembre 
au l" octobre 1684, âgé de soixante-dix-huit ans trois mois 
et vingt-quatre jours. Il fut inhumé le lendemain dans 
réglise>Saint-Roch i. Cette tin, attendue, n'eut pas un très 
grand retentissement. L'Académie fît célébrer le service 
d'usage en l'honneur du plus ilhistre de ses membres, et, 
par une attention délicate, elle choisit à l'unanimité Thomas 
Corneille pour remplacer Pierre. 

Voici déjà deux cents ans que Corneille est mort, et 
depuis deux cents ans sa renommée n'a subi aucun déclin. 
11 occupe une si haute place dans l'admiration de la pos- 
térité, que nul n'est mis au-dessus de lui : peu lui sont 
comparés. 

Doué naturellement d'un génie dramatique tout à fait 
extraordinaire, il se distingue et excelle surtout par ces 
trois qualités : la fécondité de l'invention, la variété de la 
mise en œuvre, et l'éclatante beauté du style. Aucun écri- 
vain n'a mieux écrit en vers que Corneille. J'ajouterai 
comme un trait propre à son œuvre : l'aspiration constante 
vers la grandeur. Il a placé très haut son idéal dramatique, 
si haut qu'il ne l'a pas toujours atteint. Car son œuvre 
immense est, il faut l'avouer, très inégale. 

Jugée dans son ensemble et non sur ses seuls chefs- 
d'œuvre, elle est peut-être au-dessous de son génie; au- 
dessous de ce qu'elle eût été, je crois, si Corneille s'était 
vu mieux servi par les circonstances. Car ses qualités 
sont à lui seul; ses défauts lui viennent de ses contem- 
porains. 

Oui, si grand qu'il .soit. Corneille eût été plus grand 
encore, s'il fût né trente ans plus tôt, ou trente ans plus 
tard. Deux choses lui ont manqué : la liberté et le goût. 
Né trente ans plus tôt, il eût été libre; ou ne lui eût pas 



1. Où l'on célébra avec éclat, le l'"'' ocLolire 1884, le deJixiéme oen- 
tenaiie de àa mort. 



vXIV NOTICE SUR PIERRE CORNEILLE 

imposé la contrainte des règles, la surveillance de Chape- 
lain; né trente ans plus tard, il aurait eu plus de goût 
(autant qu'en eut Racine) par la seule influence du milieu 
où il eût vécu. 



LE CID 

TRAGÉDIE 
(1636) 



NOTICE SUR LE GID 



I. — Le Cid espagnol et le Cid français. 

On a dit biea des fois que l'apparition du Cid marque une 
date illustre et inaugure une ère nouvelle dans l'histoire des 
lettres françaises. On a dit vrai; mais ces mots ont besoin 
d'explication. 

Le Cid n'est pas une œuvre enlii-rement nouvelle à la 
date où il parait; seulement c'est un chef-d'œuvre. Voilà 
sa nouveauté. 

Avant 1631), sous les noms de tragédies ou de tragi-comé- 
dies, il avait paru vingt pièces de théâtre analogues à celle- 
là : par Rotrou, par Scudéry, par Du Ryer, par Maircl. 
Mais, sauf d'heureux détails, ces pièces sont faibles, écrites 
sans génie et sans style. Nous pouvons à peiue aujourd'hui 
en supporter la lecture; aucune ne pourrait être représentée;, 
tandis que nous voyons encore jouer le Cid avec des trans- 
ports d'admiration. 11 a gardé rimuiorlelie jeunesse du pre- 
mier jour. 

Le Cid nous montre, dans deux jeunes âmes, l'amour en 
lutte avec le respect de leur nom et le culte de leur hou- 
neur. Cette conception générale du drame n'offrait rien 
non plus d'absolument neuf, ni de rare; mais la situation 
particulière où l'auteur a placé ses deux héros est profon- 
dément touchante, autant qu'elle est hardie et singulière. 

Un sait comment Corneille fut amené à trouver cet admi- 



4 NOTICE 

l'able sujet dans la littérature espagnole. Beauchamps, au 
xvui" siècle, a raconté cette heureuse aventure dans ses 
Recherches sur les théâtres de France •• Beauchamps écrivait 
près d'un siècle après Tévénement; mais il n'a pas été dé- 
menti par Fontenelle, neveu et biographe de Corneille, et 
l'exactitude de son récit parait ai; moins très vraisem- 
blable : 

« M. de Chalon, secrétaire des commandements de la 
Reine mère, avait quitté la cour et s'était retiré à Rouen 
dans sa vieillesse. Corneille, que flattait le succès de ses 
premières pièces, le vint voir. « Monsieur, lui dit M. de 
K Chalon, après l'avoir loué sur son esprit et ses talents, le 
« genre de comique que vous embrassez ne peut vous pro- 
<i curer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les 
li Espagnols des sujets qui, traités dans n( tre goût par des 
<■ mains comme les vôtres, produiront de grands effets. Ap- 
« prenez leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous mon- 
i trer ce que j'en sais et, jusqu'à ce que vous soyez en état 
:i de lire par vous-même, de vous traduii'c quelques endroits 
K de Guillem de Castro. » 

L'Illusion comique, cette œuvre singulière, où brillent lant 
de pages belles ou au moins curieuses, fui probablement 
!e premier fruit de ce commerce de Corneille avec la riche 
liltérature espagnole. Le goût de la pièce est tout castillan, 
et le fond même de Tinlrigue pourrait bien être emprunte 
l'.'nn original espagnol, perdu ou ignoré. Le personnage 
tout espagnol du Matamore, cette amusante caricature, 
ilcbile, au milieu de ses forfanteries, quelques beaux vers, 
qui, transportés dans un aulre cadre, sembleraient dignes 
d'un héros tragique. 

L'Illusion fut représentée en 1G36. Dans le même temps. 
Corneille dérobait à nos voisins une plus riche dépouille : 
il composait le Cid. 

Lui-môme a indique, avec une entière bonne foi, les 

1. T. 11, p. 1:^7. 



SUR LE CID ^ 

sources étrangères où il avait puisé : il a dit ce qu'il doit 
à l'historien Mariana ', « le Tite-Live de l'Espagne », ainsi 
qu'on l'a nommé au delà des Pyrénées, avec un peu de com- 
plaisance. Sur la foi de Mariana, Corneille semble n'avoir 
jamais révoqué en doute l'authenticité des amours de 
Rodrigue et de Chimène. Mais Ticknor, appréciant Mariana, 
remarque en lui presque autant de naïveté que d'érudition : 
« Sa foi complaisante pour les vieilles chroniques, tempérée 
par une grande instruction, donne à ses récits un air de 
sincérité, de bonne foi, et un tour pittoresque tout plein 
d'un charme singulier ». Corneille le cite à la première 
page de son Avertissement du Cid. 11 y joint deux anciens 
romances 2, sans doute rajeunis dans le texte, mais dont le 
fond paraît tenir aux premières racines de cette légende 
héroïque : Chimène y demande vengeance au Roi de Léon, 
contre Rodrigue, m-eurtrier de son père. Le Roi répond : 
« Je ne toucherai pas au Cid. il est homme de grand'valeur, 
« et qui défend mes royaumes; je ferai mieux; je te le don- 
« nerai pour époux ». Chimène demeura contente pour la 
merci que lui fit le Roi, en lui donnant pour protecteur 
celui même qui l'avait faite orpheline. » Corneille, tout en 
comprenant bien que de telles mœurs ne convenaienl pas 
sur notre scène, a vivement senti le charme et l'originalité 
de cette poésie sauvage; ii en a compris très exactement la 
valeur; il dit, en parlant des romances espagnols : « Ces sortes 
de petits poèmes sont comme les originaux décousus de 
leurs anciennes histoires ». Ainsi la critique moderne recon- 
naît les débris d'antiques cantilènes dans plus d'un récit de 
nos vieilles chroniques. 

Dans les romances, dont le texte actuel n'est peut-être pas 
antérieur au xv" siècle, dans la Chronique rimée, qui est du 

1. Jean e Mariana, jésuite espagnol, né en 1537, mort en 1623. Son 
Histoire 1" Sspagne parut en latin, de 1592 à 1595, et un peu plus tard 
en espai' ol. 

2. Le mot romance est- masculin en espagnol; il reste masculin en 
^ français quand il désigne les antiques chants populaires de l'Espagne. 



b NOTICE 

xiii", dans le Poème du Cid eampeador, qui est du xii" ^ 
(Corneille ne paraît pas avoir connu ces deux dernières 
source?), le personnage du Cid nous apparaît encore un peu 
barbare, mais déjà généreux, déjà transformé, purifié, 
idéalisé par l'imagination populaire et l'enthousiasme des 
poètes. Le véritable Cid, le personnage historique, antérieur 
à la légende et à la poésie, semble avoir été beaucoup moins 
admirable; il fut sans peur, mais non sans reproche. Au 
reste, nous savons de lui si peu de chose! Il s'appelait don 
Rodrigo Diaz de Bivar; il vivait au xi" siècle; né à Burgos, 
il mourut en 1099, à Valence, qu'il avait reprise aux Maures. 
Toute sa vie il guerroya au service des Rois de Castille, 
Ferdinand I<"", Sanche le Fort, Alphonse VI; tantôt contre 
les Maures, tantôt contre les Rois chrétiens voisins et rivaux. 
Il vendit cher ses services et pensa souvent trahir le suze- 
rain qu'il défendait. C'est un héros plus brave que pur; il 
s'acquit beaucoup d'honneurs par de grands exploits, et 
beaucoup de richesses par de grandes fourberies. Il portait 
deux surnoms, l'un arabe, l'autre espagnol; il les réunit et 
s'appela le Cid campaador, c'est-à-dire : le seigneur qui 
fait canq)agne. 

La légende s'empara tôt de cette vie aventureuse, agitée, 
mêlée de bien et de mal, de belles actions et de brigandage. 
Elle la transforma rapidement, de manière à faire, au bout 
de cent ans, de cette figure indécise, le pur idéal de l'hon- 
neur chevaleresque et de la vaillance espagnole. Que resta- 
t-il de vérité historique au fond de cette création poétique? 
Nous l'ignorons. Corneille ne s'étant pas soucié de le dé- 
mêler, nous n'y insisterons pas davantage. 

Dans riiisloire ou dans la légende du Cid, il y avait un 
fait sailianl, propre à étonner les esprits et à exciter vive- 
ment l'intérêt : Rodrigue avait épousé la fille d'un homme 
qu'il avait lue. L'aimait-il avant le meurtreV Avait-il voulu, 
de gré ou de fonc, réjmrcr h; (louimagiî fait à l'orpheline? 

1. Ces dulos, fort coiiIu.sIl'Cs, w ^onl iiuliypoIlKHiqucs. 



SUR LE CID / 

Les romances ont adopté cette version, très conforme aux 
mœurs barbares. Ils font dire à Rodrigue ces mots, devant 
le prêtre qui va l'unir à Chimène : 

« J'ai tué un homme, Chimène, mais non en trahison ; je 
l'ai tué d'homme à homme pour venger une injure ouverte. 
J'ai lue un homme et je te donne un homme. Me voici pour 
te satisfaire, et, au lieu du père mort, tu reçois un époux 
honoré. » 

Les romances ne disent pas que Rodrigue aimât Chimène 
avant de tuer le père de Chimène. Mais on pouvait sup- 
poser que lamour existait avant que le meurtre fût commis, 
et qu'ainsi Rodrigue avait été contraint, pour ainsi dire, 
par une nécessité fatale, à tuerie père, alors qu'il adorait 
la fille; c'était assez pour rendre cette donnée profondément 
pathétique et très propre au théâtre, où le spectacle de la 
passion, combattue par le devoir ou l'honneur, ofTre tou- 
jours un si vif attrait. Un dramaturge espagnol s'en aperçut 
avant Corneille et eut l'honneur de lui tracer la voie en 
écrivant lui-même une œuvre inégale, mais remplie de 
beautés. 

(iuillem de Castro y Belvis était né à Valence eu 1567; il 
mourut en 1630, six années seulement avant la représenta- 
tion du Cid français. Imitateur de son illustre contemporain 
Lope de Vega, il écrivit pour le théâtre un très grand 
nombre de pièces, dont quarante seulement sont imprimées. 
Celle dont Corneille s'est inspiré s'appelle las Mocedades del 
Cid, titre qu'on traduirait bien par celui-ci, que j'emprunte 
à la liUjérature du moyen âge : les Enfances du Cid. Plu- 
sieurs de nos chan? ns de geste sont intitulées de -même : 
les Enfances de Ch iemagne, de Roland, de Vivien. On ap- 
pelait les Enfancj d'un héros le récit de ses premiers 
exploits *. 



F- 1. Et pat lis le poète prolonf^eait le récit de la vie du héros fort au 
delà de l'ai olescence. Ici même, la seconde partie des Mocedades del 
Cid raconte 1 histoire du Cid jusqu'au delà de la mort du roi Sanche. 



o NOTICE 

Lo drame espagnol, imprimé à Valence en 1618, et repré- 
senté probablement quelques années plus tôt, se compose 
de deux parties distinctes, qu'on jouait séparément. La pre- 
mière partie seule a Hé imitée par Corneille : c'est donc la 
seule qui doive ici nous occuper. 

Elle se compose de Iroh Joia-nées, qu'on jouait successive- 
ment, dans une seule séance; la pièce, qui comprend quatre 
mille petits vers, n'est pas beaucoup plus étendue qu'une 
de nos tragédies françaises. La première journée renferme 
quinze scènes; la seconde, quatorze; la troisième, dix. Le 
lieu d.e l'action cliange quatre fois dans la première journée, 
six fois dans la seconde et cinq fois dans la troisième; 
ce sont en tout quinze tableaux, comme on dirait aujour- 
d'hui. Mais, en Espagne, à cette épo(iue, non plus qu'en 
France •, les changements de décor n'étaient pas connus. 
La scène était unique et multiple à la fois; les quinze lieux 
différents à travers lesquels l'action se promène, dans les 
Enfances du Cid, étaient représentés ou figurés, d'avance, 
sur le théâtre. D'ailleurs, l'action revenant pkisieurs fois aux 
mêmes endroits, il n'y avait réellement que huit lieux dif- 
férents à marquer. Il va sans dire que la représentation 
était souvent presque symbolique; la complaisance des spec- 
tateurs facilitait la besogne aux machinistes; une longue 
tradition avait fait accepter partout ce procédé de mise en 
scène à demi réel, à demi idéal, employé pendant toute la 
durée du moyen âge. C'est grâce à cette complaisance et à 
l'usage du décor sommaire, que les auteurs des mystères 
avaient pu si aisément promener une action immense à 
travers toute la terre. Un pan de muraille s'appelait Rome 
ou Cnnslantinople; deux colonnes, un fauteuil au inilieu, 
figuraient une salle d'audience royale. Quatre arbr(;s faisaient 
une forêt; un bassin indiquait la mer; une banpie annon- 
çait toute une fiotte. Selon ce procédé furent joués les 
mtjstères, Shakespeare, et Corneille lui-mènir, jusqu'au jour 

1. Voyez ci-dessous page 16. 



SUR LE CID 9 

OÙ l'unité absolue de lieu s'imposa définitivement en 
France. 

Dans le drame espagnol, tout est spectacle, ou du moins 
tout veut étonner les yeux, en même temps que charmer 
l'esprit. Le début est plein d'éclat. La scène est à Burgos, 
où don Rodrigue est armé chevalier, dans le palais du Roi, 
en présence du souverain, de toute la cour, de l'Fnfante et 
de Chimène, éprises toutes deux du nouveau chevalier; 
mais leur amour n'est connu de personne. L'idée d'avoir 
instruit les deux pères de la tendresse qui unit leurs enfants 
est propre à Corneille et heureusement inventée. Le nœud 
de l'action semble ainsi plus serré; tous les personnages 
savent la situation des uns à l'égard des autres; l'outrage 
fait à don Diègue paraît plus sanglant; le comte, plus cou- 
pable; la punition, plus juste, et Rodrigue, plus innocent. 
La seconde scène est au palais dans la salle du Conseil. 
Le Roi désigne don Diègue pour gouverneur de son fîls; 
don Gormas ambitionnait cette charge; en se voyant évincé, 
il s'emporte, et, devant le Roi, il injurie dou Diègue et 
lui donne un soufflet. Le Roi menace; mais don Gormas est 
trop puissant pour qu'on ose l'arrêter; il s'éloigne impuni, 
hautain, l'épée en main. 

La troisième scène est dans la maison de don Diègue. Le 
vieillard rentre du palais, fou de colère et de honte. Il 
décroche .sa grande épée, héritage fameux de Mudarra le 
Maure; ilV 'Saye de la brandir; elle pèse trop lourd à son 
bras trop faible. Mais don Diègue a trois fils pour le venger. 
Il les appel;*, et, pour éprouver leur courage, saisissant la 
main aux plus jeui.-^, il leur serre le poignet, à le briser, 
lis gémissent, mais ù osent se défendre. Le père, avec iré- 
pris, repousse ces faible courages; il se tourne vers Ro- 
drigue et lui prend un doigt, qu'il mord de toute sa force. 
Rodrigue pousse un cri de fureur : « Si vous n'étiez mon 
f père, je vous donnerais un soufflet. — Et ce ne serait pas 
le premier », s'écrie le vieillard. Il raconte l'outrage reçu, 
. montre sa joue déshonorée, nomme l'agresseur et demande 
> 2 



10 NOTICE 

son sansi. Rodrigue demeure seul, désespéré, mais résolu 
toutefois à venger sou père en tuant le père de Glii- 
mène. 

La quatrième scène est sur la place publique, entre le 
palais du Roi et la maison de don Diègue. Le comte de 
Gormas se promène sur la place avec une suite de gens 
armés; il avoue à un ami qu'il regrette sa violence; mais 
il refuse de s'abaisser à faire des excuses Rodrigue parait 
alors II salue Cliimène et l'Infante qui du palais voient 
tout ce qui se passe, et observent avec anxiété la scène 
qui se prépare. Rodrigue aborde le comte; il le provoque, 
excite par don Diègue, qui, debout au seuil de sa porte, 
lui montre sa joue souffletée. Le comte riposte avec arro- 
gance. Le duel s'engage sur le lieu même : Rodrigue porte 
un coup terrible; le comte tombe mortellement frappé. 
Chimène pousse un cri de douleur et vient au secours de 
son père. Rodrigue s'éloigne l'épée haute en se défendant 
contre les gens du comte, acharnés vainement contre 
lui. 

La première journée est finie. On voit le procédé continu 
de ce drame, tout eu spectacle; nul récit; tout est action et 
mouvement; tout ce qui peut se mettre sous les yeux du 
spectateur est étalé sur la scène. 

La deuxième journée n'est séparée de la première par 
aucun intervalle de temps. La scène est d'abord dans le 
palais du Roi. Chimène et don Diègue arrivent devant lui, 
l'une demandant justice et vengeance, l'autre défondant 
avec hauteur le fils (lui l'a vengé. La crudité des niunus 
du thé lire espagnol s'accuse ici avec uue franchise brutale; 
C'iiuiène agile un mouchoir trempé dans le sang de sou 
père. Don Diègue montre sa joue, qu'il a réellement teinte 
et lavée du sang de l'olTenseur. Corneille adoucira ces traits 
barbares; ce qui est réalité dans (iuillem de Castro ne sera 
plus chez lui ([u'allégorit- et ligure de slyle élu(|uenle : 

Ce n'csl que dans le sang qu'on lave un Ici oulrage. 



SUR LE CID M 

Le Roi diffère sa décision: il cherche à consoler Chimène 
sans condamner Rodrigue. 

La scène suivante est dans la maison de Chimène; c'est 
cette audacieuse entrevue des deux amants, tant reprochée 
à Corneille; et toutefois c'est là le nœud de la pièce et 
l'intérêt capital du drame. 

Rodrigue se présente devant la fille de l'Iionime qu'il 
vient de tuer; il lui o(Tre sa vie, pour expier son olTei:se. 
Chimène, comme dans Corneille, lui avoue qu'elle l'aime 
encore, tout en poursuivant sa mort pour satisfaire à son 
propre devoir. Elle supplie ce cher meurtrier de fuir, pour 
échapper au châtiment qu'elle-même implore d.i Roi contre 
lui. 

Plusieurs mois se sont écoulés; Rodrigue vit caché dans 
un lieu désert, près de fiurgos. L'impérieuse loi de l'unité 
de jour n'a pas permis à Corneille de conserver cet inter- 
valle de temps, qui donne aux faits plus de vraisemblance, 
aux sentiments plus de convenance. Don Diègue arrive 
dans ce lieu sauvage, suivi d'une petite armée recrutée 
parmi ses amis. Il apprend à son fils que les Maures ont 
envahi la Castille; il veut que Rodrigue aille combattre les 
Infidèles: qu'il meure sur un champ de bataille, ou qu'il 
achète par la victoire le pardon de son Roi. Rodrigue obéit 
avec joie; il s'agenouille devant son vieux père et reçoit sa 
bénédiction avant de marcher à l'ennemi. 

Voici les montagnes d'Oca, au nord de Burgos; un roi 
maure les traverse, traînant après lui des captifs et un 
riche butin; Rodrigue fond sur les Maures, les bat, les 
poursuit, et fait leur roi prisonnier. La mêlée s'engage 
furieuse, hors de la vue des spectateurs. Cependant un berger 
peureux, caché au haut d'un arbre, en suit tous les incidents 
et les raconte naïvement. Nous avons là un exemple frap- 
pant de ce curieux mélange de l'héroïque et du trivial (jui 
plaît au drame espagnol comme au drame shakespearien. 
Mais qui pourrait regretter ici que la tragédie classique 
/écarte cette mise en scène animée;' Nous n'avons ni le spcc- 



12 



NOTICE 



tacle du combat, ni le récit, vivant et iinaffé du berfrer cacbé 
dans l'arbre; mais nous avons la sublime et incomparable 
narration du combat de Rodrigue, raconté par le vain(|ueur 
lui-même. 

Rodrigue arrive au palais du Roi, ramenant les chefs 
maures prisonniers. 11 est accueilli avec joie et en grand 
honneur. Au milieu de l'allégresse publique, Chimène appa- 
raît en longs habits de deuil; elle vient encore demander 
justice; elle exige la mort du vainqueur. Le Roi, pour la 
satisfaire, feint de bannir Rodrigue; mais il le bannit en 
l'embrassant tendrement, et l'on prévoit que cet exil ne sera 
pas de longue durée. 

La troisième journée, tjui doit amener le dénouement, 
s'ouvre au palais du Roi. Ou va rappeler Rodrigue à la cour, 
et Cliimène implore, contre ce pardon, la justice du mo- 
narque. Mais un courtisan, don Arias, (pii a deviné l'amour, 
qu'elle porte en secret à Rodrigue, veut la forcer, par une 
ruse habile, à se trahir; il annonce brusquement (]uc Ro- 
drigue a péri dans une embuscade, ehimène, à cette fausse 
nouvelle, laisse éclater son désespoir. On la détrompe alors; 
mais elle nie sa faiblesse; elle désavoue son amour; elle veut 
que le Roi soumette Rodrigue au jugement de Dieu; et, quel 
que soil le vainqueur qui lui apportera la tète du meurtrier, 
elle jure de lui donner sa main et sa fortune. 

La scène suivante, omise par Corneille, accuse vivement 
l'esprit rcligieu.x qui fait le fond du théâtre espagnol. Ro- 
drigue, revenant à la cour, où il doit combattre pour sou- 
tenir son bon droit, s'entend a|)peler d'un fossé au bord de 
la roule: il s'approche, il voit un lépreu.v qui l'implore. Ses 
écuyei's reculeul avec horreur. Le charitable chevaher s'ap- 
proche de ce misérable; il le secourt, le nourrit, le lécliaulfe 
de son manteau, et s'endort à côté de lui. Le lépreux se 
tr.insligure alors et s'élève au ciel en promettant au héros 
endormi que nul ennemi désormais, maure ou chrétien, ne 
pouiTa lui résister. Ce lépreux était saint Lazare, envoyé de 
Dieu pour anuoncer à lîodriguo sus hautes destinées. 



SUR LE CID 13 

Cet épisode singulier ne parait pas dans la pièce de Cor- 
neille, d'où notre poète a effacé avec soin toute trace pro- 
prement chrétienne, et jusqu'au nom de Dieu, de Jésus- 
Christ ou des saints. Par une singulière réaction coatre le 
théâtre des mystères et l'abus fait pendant trois siècles des 
sujets purement religieux sur la scène, le xvn" siècle n'ose 
plus même faire mention du christianisme au théfitre, hors 
des pièces qualifiées proprement de sacrées. Voilà com- 
ment le Cid, œuvre profondément chevaleresque, et impré- 
gnée des mœurs d'une époque où la religion se mêlait à 
tout, se trouve cependant dégagé de tout élément catho- 
lique. Il y a là, dans cette œuvre si belle, un réel anachro- 
nisme, mais il était volontaire et réfléchi. 

Cependant la Caslille et l'Aragon se disputent la possession 
d'une ville frontière. Un guerrier aragonais, don Martin Gon- 
salez, s'offre à trancher ce différend par un combat singulier ; 
il veut même être le champion de Chimène en même temps 
que de l'Aragon. Chimène accepte ce défenseur, quoique, au 
fond de son âme, elle fasse des vœux pour Rodrigue. Mais la- 
pièce ne peut se dénouer si Rodrigue ne trouve un moyen 
pour forcer Chimène à confesser publiquement son amour. 

Taudis que toute la cour assemblée attend avec angoisse 
ies nouvelles du combat, un messager parait qui dit qu'un 
chevalier le suit de près, portant la tète de Rodrigue. A 
cette nouvelle funeste, Chimène, qui n'a plus rien à ména- 
ger, Chimène au désespoir, laisse éclater sans scrupule 
l'aveu de sa passion et supplie le Roi pour qu'il lui per- 
mette d'aller se cacher dans un cloître. .Mais la prétendue 
mort de Rodrigue est une feinte; il reparait vainqueur et 
bien portant, fier de laisser à la porte, au bout d'uue pique, 
la tète de Gonsalez. On lui reproche d'avoir trompé tout le 
monde. 11 répond que son messager n'a rien dit que de vrai; 
car il rapporte sa propre tête, mais sur ses propres épaules. 
Chimène avait promis sa main au vainqueur qui lui pré- 
senterait la tête de Rodrigue; mais elle avait oublié de 
dire si elle la voulait coupée ou vivante. Ainsi s'égaye le 



k 



14 NOTICE 

bel esprit un peu barbare propre au drame espagnol. Cor- 
neille écartera soigneusement ces gentillesses féroces. 

Le Roi, les grands conjurent Chimcne de subir la loi du 
combat et d'accorder sa main à Rodrigue. Chimène con- 
sent, rougissante et interdite. L'amour a désarmé la haine. 
Mais, dans le drame espagnol, trois ans se sont écoulés de- 
puis la mort du comte. 

On le voit, Corneille doit beaucoup à Guillem de Castro : 
la quertdie des deux pères, le monologue de don Diègue 
insulté, l'entretien du vieillard avec son fils, les stances de 
Rodrigue, en un mot presque tout l'acte premier appar- 
tient, en original, à l'auteur espagnol. Dans l'acte second, 
Corneille lui doit encore l'idée au moins et certains détails 
de la scène première, où le comte refuse de donner satis- 
faction; la seconde, où Rodrigue le défie; la huitième, où 
Chimène implore le Roi. Toute l'admirable entrevue de Ro- 
drigue et de Chimène dans l'acte III est imitée do Guillem 
de Castro, ainsi que le stratagème employé par le Roi dans 
l'acte IV pour arracher à Chimène le premier aveu de sun 
amour. 

Peu de vers toutefois sont strictement traduits. Corneille 
prend l'idée, mais la plupart du temps il transpose l'ex- 
pression, pour ainsi dire: son style ressemble fort pi'u à 
celui de Guillem de Castro, et d'excellents jug(>s, appré- 
ciateurs consommés de l'une et l'autre langue, l'ont déclare 
bien supérieur i. Le style du poète espagnol est un mélange 
fort singulier, pour notre goût, d'une naïveté parfois tri- 
viale, et d'une allectatiou raffinée oi Von sent le contempo- 
rain, l'admirateur du trop fameux Gongora. Le mal sévis- 
sait alors dans toute l'Europe : il s'appelait Veslilo cullu 
en Espagne, le marianisine en Italie, l'eupliuimne en Angle- 

1. Cg n'esl pas a. diri; qu'il n'y ait dans le Cul un iiclil numbro do 
vers empreinls d'un peu d'afféterie; ce défaut plut sans doute en 163G; 
plus tard il choqua l'auteur lui-même, qui dans l'Examen d'iloracc 
écrit (1660) i',es lignes trop sévères : « Les vers d'Horace ont quelque 
chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceu.\ du C'id ». 



SUK LE CID 15 

terre et la préciosité en France. Pyrame et Thisbé, tragédie 
de Théophile, jouée en 1619, offre le même mélange de tri- 
vialité et d'airectation. 

J.o goùl de Corneille, sans être irréprochable, est déjà 
plus sévère, et son génie, d'ailleurs, lui tient souvent 
lieu de goût. Il a su discerner très sûrement les grandes 
beautés du drame espagnol; il se les est appropriées en les 
révélant d'une forme qui n'est qu'à lui, et en les enchâssant 
dans un drame plus serré, plus vigoureux, plus intéressant 
que l'original. 

Ce qu'il faut remarquer avant tout, c'est la hardiesse de 
Corneille dans le choix d'un tel sujet. Qu'est-ce en effet que 
le Cid'i C'est l'histoire d'une fille qui consent à épouser ou 
du moins laisse espérer qu'elle épousera un jour l'homme 
qui a tué son père. Il est vrai que Rodrigue vengeait le 
sien, et que Chimène et lui s'aimaient avant la catastrophe 
qui les sépare. IL n'importe. La donnée est singulièrement 
audacieuse, et le sujet même du drame est directement 
opposé à nos mœurs. Il y a quelques années, un poète .a 
mis en présence, sur la scène, le fils de Ganelon et la fille de 
Roland '. Il a voulu qu'ils s'aimassent: mais il n'a pas osé 
rendre heureux cet amour, et le dénouement de la pièce 
est la séparation des deux amants. La trahison de Ronce- 
vaux pouvait-elle être pardonnée, même au fils innocent? 
Selon nos idées modernes, la vengeance est moins impé- 
rieuse, mais l'oubli est plus difficile. Une fille aujourd'hui, 
placée dans la situation de Chimène. ne demanderait pas 
la tête de son amant, mais elle ne l'épouserait pas. Voyons 
comment Corneille a fait accepter à ses contemporains 
une donnée si audacieuse et si contraire à nos mœurs. 

Le Cid s'ouvrait, en 1636, par un dialogue entre le comte 
de Gormas et la gouvernante de Chimène : le comte, in- 
formé par Elvire, approuvait l'amour de Rodrigue pour sa 
fille. Celle première scène fut supprimée plus tard et fon- 

1. M. Je Bornier, dans la Fille de Roland, tragédie (18*5). 



16 NOTICE 

due, sous forme de récit, dans la suivante, qui est entre 
Elvire et Ciiimène. La pièce y perd un peu en clarté d'ex- 
position. 

Chimène s'éloigne. L'Infante Léonor paraît. « La scène 
reste vide, dit Voltaire; ce défaut ne serait plus supporté. » 
Mais la scène ne restait pas vide, à bien dire. Au temps de 
Voltaire on avait oublié comment était disposé le théfitrc 
lorsque le Cid fut joué pour la première fois. 

La règle de l'unité de lieu était encore à peine établie, 
fort mal observée. La scène était quadruple et non unique. 
D'un côté s'élevait le palais du Roi, partagé en salle du Con- 
seil royal et appartement de l'Infante; de l'autre, la maison 
de Chimène; le palais, la maison étaient ouverts aux yeux 
du spectateur. Entre les deux on voyait une place publique 
et les rues de Séville, où l'action se passe. C'était encore le 
système décoratif du moyen âge, mais réduit et simplifié '. 

Avant que Chimène eût cessé de parler dans sa maison, 
l'Lifante paraissait dans le palais -; quand Giiimène dispa- 
raissait, l'Infante clait en vue et commençait aussitôt son 
rôle. Donc la scène ne restait pas vide. 

Ce rôle de l'Infanle a été sévèrement jugé au temps de 
Corneille et au nôtre. Il y a de bonnes raisons pour le 
trouver inutile. Mais il y en a d'excellentes pour l'approu- 
ver. 

On n'en a pas toujours saisi le vrai caractère, et je 
m'élonne (|u'un juge <jui n'était pas du tout un lettré, 
Napoléon, ait mieux compris ce rôle que les lettrés de pro- 
fession. 

« Ce rôle, disait-il, esl fort bien imaginé. Corneille a vnuln 

1. Corneille écrit (ilajis le Discours des trois unités) : « Le Cid mul- 
tiplie les lieux i);u-ticulieis sans quitter SoviUe; et, eounne la liaison des 
spcnes n'y est pus gardée, le théâtre, dés le premier acte, est la maison 
de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la 
])laoe publique; le seeond (acte) y ajoute la chambre du Hoi, et sans 
doute il y a quelque excès dans cette licence ". Comparez ce que dit Cor- 
neille sur le même sujet dans VExamcn du Cid. 

2. Voyez les vers 59-01. 



SUR LE CID 17 

nous donner la plus haute idée du mérite de son liéros, et 
il est glorieux pour le Cid d'être aimé par la fille de son 
Roi ^\ inême temps que par Chimène '. >> 

D'ailleurs ce n'est pas Corneille qui a inventé le rôle de 
l'Infante; il l'a trouvé dans l'espagnol et conservé. Guillem 
de Castro lui-même l'avait reçu de la légende. 

Dans la tradition épique et chevaleresque du moyen âge, 
à laquelle appartient le Cid, tout doit tendre à l'apothéose 
du héros, du preux, du guerrier, tout est sacrifié à sa gloire, 
même la femme et même l'amour; il faut, pour qu'il paraisse 
plus grand, plus héroïque et plus aimable, non seulement 
qu'il soit aimé de la femme qu'il aime, mais encore que 
plusieurs autres, dont il ignore ou dédaigne les sentiments, 
brûlent en secret pour lui et se consument à sa gloire. De 
telles situations sont fréquentes dans les chansons de geste. 

Cette observation justifie le rôle de l'Infante. Mais dans 
le Cid, cette pièce où l'esprit classique, déjà si marqué, 
tend à tout resserrer, à élaguer sans cesse, à courir au dé- 
nouement, ce personnage épisodique, il faut l'avouer, fait 
longueur et parfois d'une façon choquante. Corneilh; l'a lui- 
même senti, et peut-être, en le conservant, n'avait-il fait que 
suivre la tradition sans la bien comprendre. Voilà pourquoi 
il fait si bon marché du personnage dans VExamun du Cid 
et dans le Discours du poème dramatique. Lui-même ne nous 
dit rien de tout ce qu'on peut dire pour la défense de ce 
rôle : il donne à entendre qu'il l'a conservé pour ménager 
une place dans sa pièce à une actrice chérie du public 2. 
Pendant cent cinquante ans, les acteurs ont de leur chef 
retranché à la représentation ce personnage jugé inutile. 

La grande scène de la querelle éclate entre le comte et 
don Diègue : 

Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi 
Vous élève en un rang qui n'était du qu'à moi. 



1. Cité par Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VII, p. 261. 

2. Mile Beauchàleau. 



18 NOTICE 

Où se passe cette scène? Le témoignage de Corneille est 
formel dans VExamen. Elle se passe sur la place publique 
au sortir du palais; c'est là que don Diègue exhale ses 
plaintes et que Rodrigue le rejoint; c'est là que le jeune 
homme apprend l'outrage et reçoit l'ordre de le venger. 
Nous n'analyserons pas des beautés si bien connues; mais 
admirons au moins dans cette scène la force du style poé- 
tique, dont toute la beauté est dans le choix, la valeur et 
la place des mois les plus simples; point d'images, point 
d'ôpithètes; une vigueur toute nue qui dédaigne les orne- 
ments : 

A des partis plus hauts ce beau fils ' doit prétendre ; 

Et le nouvel éclat de votre dignité 

Lui doit enfler le cœur d'une autre vanité. 

Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince . 
Montrez-lui comme il faut régir une province. 
Faire trembler partout les peuples sous sa loi, 
Remplir les bons d'amour et les méchants d'effroi. 
Joignez à ces vertus celles d'un capitaine : 
Monirez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, 
Dans le métier de Mars se rendre sans égal. 
Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 
Reposer tout armé, forcer une muraille, 
Et ue devoir qu'à soi le gain d'une bataille. 

Jamais personne avant Corneille n'avait écrit en vers avec 
cette force. Et combien peu, depuis Corneille, ont retrouvé 
le secret de ce style plein, serré, massif, où toute la période 
semble coulée d'un seul jet ou taillée dans un seul bloc! 

Tout ce qui suit, le désespoir de don Diègue, la grande 
scène entre le père et son fils, les stances de Rodrigue, tout 
cela est trop connu pour y insister. On ne saurait trouver 
dans tout uolre tliéàlre un premier acte plus attachant. 

A propos du monologue de Rodrigue, Voltaire a blâmé 



1. Se pout-il que u beau fils » comme trop familier révoltai Voltaire ! 
Il ilil ici : <. Vous pouvez juger pur ce seul trait de l'étal où était alors 
uolre luugue ! '> 



SUR LE CID 19 

les stances mêlées à fà tragédie. C'était une mode au temps 
de Corneille, et l'on en abusait. Mais Voltaire a-t-il raison 
de dire : « Ce changement de mesure est invraisemblable. 
C'est comme si- un personnage qui parlerait en prose se 
mettait tout à coup à parler en vers. » 

L'objection n'est pas d'un poète. Tout est convention 
au théâtre. Est-ce qu'il est beaucoup pins vraisemblable 
qu'un personnage parle en alexandrins (ju'en stances lyri- 
(jues? 

Sainte-Beuve dit : « Il faudrait la musique pour exprimer 
la lutte qui déchire le cœur de Rodrigue ». Mais justement 
la poésie lyrique, c'est la musique dans la poésie Le choix 
de ce rythme est donc heureux. Que le monologue d'Auguste, 
de ce vieil empereur politique et rusé jusque dans sa clé- 
mence, soit écrit en alexandrins, c'est bien; mais ici la 
strophe convient mieux pour exprimer les transes doulou- 
reuses de ce cœur jeune et tendre encore quoique hé- 
roïque. 

Observons toutefois que Corneille lui-même finit par pres- 
que désavouer les stances de Rodrigue et y trouver modes- 
tement plus de défauts que de vraies beautés. Ce n'est pas 
qu'il se montrât fort touché de l'objection singulière que 
« beaucoup de gens d'esprit et de savants » faisaient déjà 
autour de lui contre l'introduction des vers lyriques dans 
le poème dramatique. 11 pense que cette sorte de vers est 
excellente pour exprimer « les déplaisirs, les irrésolutions, 
les inquiétudes, les douces rêveries et généralement tout ce 
qui peut souffrir à un acteur de prendre haleine et de penser 
à ce qu'il doit dire ou résoudre i ><, car tout cela « s'accom- 
mode merveilleusement avec leurs cadences inégales et avec 
les pauses qu'elles font faire à la fin de chaque couplet. La 
surprise agréable que fait à l'oreille ce changement de ca- 
dence imprévu rappelle puissamment les attentions éga' 
rées, mais il y faut éviter le trop d'alfeclation. « 

1. Voy. Examen d'Andromède, 



20 NOTICE 

J'ai regret de dire que Corneille ajoute : « C'est par là que 
les stances du Cid sont inexcusables, et les mots de -peine et 
C/umène, qui font la dernière rime de chaque strophe, mar- 
quent un jeu du côté du poète, qui n'a rien de naturel du 
côté de l'acteur ». S'il n'y avait quelque ridicule à défendre 
Corneille contre Corneille lui-même, j'aimerais à louer tout 
du Cid, jusqu'aux stances de Rodrigue. Remarquez que 
nous verrons ainsi plusieurs fois Corneille trop prompt à 
sacrifier la gloire de son premier chef-d'œuvre, le chef- 
d'œuvre de sa jeunesse, le plus pur et le plus radieux de 
ses chefs-d'œuvre, le plus éternellement jeune et resplendis- 
sant, le Cid enfin. Boileau a tort de dire que 

L'Académie en corps eul beau le censurer. 

Elle ne le censura pas en vain, car elle eut le fâcheux 
honneur d'inspirer au poète lui-même plus d'un doute et 
plus d'un scrupule sur le mérite de son poème. 

L'acte second devait s'ouvrir chez le comte : c'est là que 
don Arias lui apportait les ordres du Roi; là se passait la 
scène de la provocalion, «lue Chapelain osait trouver trop 
longue; c'est le plus précieux emprunt que Coi-ncille ait 
fait au drame espagnol. 

Toute la suite se passe au palais, oii l'Infante s'elTorce à 
consoler Chimène; puis Chimène la quitte, et la triste prin- 
cesse laisse alors percer l'espoir (dont elle rougit) que Ro- 
drigue vaincra le comte et se rendra un jour digne de l'hymen 
d'une reine. Ainsi cet amour romanesque et vain entre- 
voit le premier les hautes destinées du héros. Invention 
heureuse et naturelle: car Chimène n'a pas besoin que Ro- 
drigue monte aussi haut pour l'épouser. L'Infante au con- 
traire, qui ne peut aimer qu'un héros, devine avant tous les 
autres la gloire future du Cid. 

Le Roi paraît, pour annoncer l'imminente invasion des 
Maures; mais il ne fait rien pour la prévenir ou la com- 
battre. On a beau dire : « C'est un Roi féodal et, par cou- 



.- S.'^R LE CID 21 

séquent, sans puissance ». Don Fernand est vraiment un 
peu trop nul dans la pièce, et il y a là un défaut réel, qu'il 
était d'ailleurs malaisé d'éviter : si le Roi ne fait rien, c'est 
pour que Rodrigue fasse tout. 

La scène suivante, où don Diègue et Chimène viennent, 
après la mort du comte, se jeter aux pieds du souverain en 
demandant justice, ne contribue pas beaucoup à rehausser 
la physionomie du Roi. Mais qui peut s'apercevoir de ces 
faiblesses, ou de quelques traits de mauvais goût (\m gâtent 
un peu la plainte de Chimène? Le spectateur est pris, atta- 
ché, entraîné; la situation est parvenue à une intensité 
d'intérêt qui emporte tout. 

Il faut admirer Corneille d'avoir su nous soutenir à cette 
hauteur. Nous touchons au point culminant du drame; au 
troisième acte, nous sommes chez Chimène et nous voyons 
Rodrigue; le meurtrier du comte est devant la fille de celui 
qu'il a tué. C'est la plus grande audace de cette pièce, où 
l'audace abonde. 

Dans l'aveu fait à sa confidente, Chimène avait résumé'en 
un vers admirable toute cette situation pathétique : 

....Que pensez-vous donc faire? 

— Le poursuivre, le perdre, et mourir apros lui. 

Sur ce vers paraît Rodrigue: et le drame est si bien 
conduit qu'on peut dire : Rodrigue est attendu, sa venue 
est nécessaire. 

La scène entre les deux amants est d'une incomparable 
beauté; mais est-elle seulement belle pour la tendresse 
infinie et la douleur déchirante que le poète y fait parler 
tour à tour? Non ; elle a surtout le mérite d'érlaircir aux 
regards des deux amants le sens de cette tragédie qu'ils 
jouent. Désormais plus de malentendu entre ces deux âmes 
tourmentées par des sentiments contraires : Rodrigue offre 
sa vie, et Chimène la demande; mais, malgré cette inimitié 
qu'un rigoureux devoir leur impose, ils s'adorent tous deux; 



22 NOTICE 

ils s'adoreront jusque dans la mort, qui (c'est leur seul 
espoir) les réunira bientôt. 

— Adieu : je vais traîner une mourante vie, 
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie. 

— Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi 
De ne respirer pas un moment après toi. 

Quel drame a jamais offert un duo d'amour plus pas- 
sionné, plus émouvant? 

— Au nom d'un père mort, ou de notre amitié, 
Punis-moi par vongennre, ou du moins par pitié. 
Ton malheureux amant aura bien moins de peine 
A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine. 

— Va, je ne te hais point. — Tu le dois. — Je ne puis.... 
....Rodrigue, qui l'eût cru? — Cliimène, qui l'eût dit?J 

— Que notre heur fût si proche et sitôt se perdit? 

— Et que si près du port, contre toute apparence. 
Un orage si prompt brisât notre espérance? 

Aujourd'iiui, dans la mise en scène du Cid, au milieu de 
oe troisième acte, le décor change à vue : la maison de 
Chimène, oîi rentrcvuc a eu lieu, disparaît ; et nous voyons 
par les rues de Séville. oii la nuit vient de tomber, don 
Diègue s'avancer d'un pas cliancclant, cberchant son fils, 
qu'il n'a plus revu depuis les mots fameux et ^l'ordre san- 
glant si bien obéi : 

Va, cours, vole et nous venge. 

Au xvm° siècle on jouait toute la tragédie dans un 
lieu unique et vague : où don Diègue arrivait sans être vu 
de Rodrigue ni de Chimène, et sans les voir. Voltaire se 
moque de cette invraisemblance, qu'il n'eût pas fallu impu- 
ter à Corneille. Dans l'intention du poète, c'est en sortant de 
la maison de Chinu'ine que Rodrigue rencontrait son père 
dans la rue : et là éclatait cette explosioa de joie du vieil- 
lard à qui son fils a rendu l'honneur . 

Touche ces cheveux blancs ii qui lu ronds riimineur. 
Viens baiser celte joue, et reconnois la place 
Où fut emj)reinl l'affront que ton courage efface. 



SU'-. LE CID 23 

Mais à la joie du père le fils répond par son désespoir: 
Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu. 

Alors se révèle toute la grandeur d'àme du vieux cheva- 
lier chez qui le bras tout seul est faible et fatigué. » Quoi! 
mon fils, quoi! tu veux mourir. Eh bien! Les Maures ap- 
prochent: ils seront ici cette nuit. Marche contre eux. 

Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort. » 

Mais Rodrigue ne mourra pas! Non! il ne mourra pas le 
fils qui a si bien su venger son père. Ce matin même, igno- 
rant encore la valeur de Rodrigue, don Diégue lui disait : 

....Meurs ou tue. 

Maintenant il ne doute plus de lui. II lui cric: Va les vaincre. 

....Force par ta vaillance 
Ce monarque au pardon, et Chimène au sileni'e. 

Le jour se lève sur le quatrième acte, apportant déjà 
dan^^éville les triomphantes nouvelles de Rodrigue vain- 
qnéï'ir et des Rois maures captifs. 

La bataille a duré trois heures, Elvirc l'annonce à Chi- 
mène, comme pour bien préciser devant les spectateurs 
que la règle fatale est observée dans sa rigueur : il peut y 
avoir vingt heures que la pièce est commencée. Il en reste 
quatre pour l'achever; et ces quatre heures suffiront. Ce 
n'était pas assez d'avoir du génie, quel prodigieux talent 
était nécessaire pour condenser une œuvre aussi toulTue, 
ailssi puissante dans d'aussi étroites limites, sous l'empire 
de lois si arbitraires et si rigoureuses. 

Le sujet du Cid exigeait uaturellement l'ampleur et les 
libertés du drame, espagnol ou anglais, accordées aux Cal- 
deron et aux Shakespeare. Avoir su l'enfermer dans le 
cadre classique est uu coup de maître et prouve une habi- 
leté singulière. 



24 NOTICE 

On a tout dit sur le récit du combat; nous n'avons rien 
d'égal à cette narration dans notre tiiéàtre classique, pour- 
tant si riche en beaux morceaux de ce genre. Celui-ci est 
le seul où l'éloquence ne doive rien à la rhétorique; il a 
toutes les beautés, la simplicité du style, la grandeur du 
sentiment, le souffle entraînant; c'est l'admirable explosion 
d'une âme guerrière, jeune, triomphante et pourtant mo- 
deste. Il y a des vers d'une beauté vraiment épique : 

Le reste, dont le nombre augmentoil à toute heure, 
Brûlant d'impalienRe autour de moi demeure. 
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit, 
Passe une bonne part d'une si belle nuit. 

Et plus loin : 

Nous nous levons alors, et tous en même temps 
Poussons jupques au ciel mille cris éclatants. 

Et la note émue, humaine et mélancolique ne manque pas 
dans ce chant de gloire : 

O combien d'actions, combien d'exploits célèbres 
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres. 
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit, 
Ne pouvoit discerner où le sort inclinoil! 

Faut-il l'avouer? on oublie un peu Chimène dans cette 
mêlée guerrière, et, quand don Alonse interrompt : 

Sire, Chimène vient vous demander justice, 

on ressent quuUpie chose de l'impatience du Roi : 

La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir! 

Celle disposition d'esprit aide le spectateur à accepter 
l'uidro (|ue le Uoi va imposer à Chimène et par hMjuel Cor- 
neille prépare adroitement le dénouement. 

Chimène a demandé le combat singulier, elle a choisi ou 
accepté sou champion. Tout jusque-là est conforme aux 



SLR LE CID "■:o 

mœurs chevaleresques. Elle a juré d'épouser le vainqueur 
de Rodrigue, mais non pas d'épouser Rodrigue s'il est 
vainqueur. C'est le Roi qui de lui-même impose cette con- 
dition, sans laquelle il refuse d'autoriser le duel. Chimène 
la subit — peut-être avec une joie secrète — mais en pro- 
testant toutefois. Quant à dire avec l'Académie que le Roi 
ne pouvait ainsi disposer de la main d'une femme qui 
n'est ni sa sœur ni sa Glle, il faut, pour élever de telles 
objections, ignorer entièrement les moeurs féodales Rien 
n"y est plus conforme, au contraire, et nos chansons de 
geste sont remplies de situations toutes semblables. Un Roi^ 
un suzerain était censé le père d'une fille orpheline ; et le 
droit de disposer d'elle et de la marier selon son caprice 
ou son intérêt est celui qu'ils s'arrogeaient avec le moins 
de scrupule, même au temps où leur suzeraineté avait le 
moins de puissance effective. 

Le cinquième acte était hérissé de difficulté*. II s'agissait 
de dénouer une situation presque inextricable d'une façon 
qui satisfit au vœu passionné des spectateurs, sans porte^ 
atteinte à l'honneur de l'héroïne. Dans l'espagnol, le temps, 
qui adoucit toutes les plaies et qui panse toutes les bles- 
sures, qui apporte avec lui l'oghli, qui commande ou jus- 
tifie le pardon, le temps venait en aide au poète et per- 
mettait à Chimène, après plusieurs années écoulées, de se 
montrer moins inflexible. Ici la loi classique ôte celte res- 
source à Corneille et veut qu'il ait désarmé la fille du 
comte de Gormas presque avant que le corps de sou père soit 
refroidi * ! 

Comment donc hâter ou du moins assurer un dénoue- 



J. Il no faut pas croire que l'auleur n'ait pas senti dans celte occa- 
sion la jréne des règ'les. k Je m'assure, dil-il, que si on racontait dans 
un roman ce que jai fait arriver dans te Cid... on lui donnerait un 
peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée; l'obéissance que nous 
^devons aux règles de l'unité de jour et de lieu nous dispense alors du 
^semblable, bien qu'elle ne nous pei mette pas l'impossible. » {Dis- 
de la tragédie.) 



26 NOTICE 

ment que tout recule? Corneille a su le faire par un trait 
de génie, en inventant cette seconde entrevue des deux 
amants, entrevue que l'espagnol ne lui offrait pas. C'est un 
ressort original et tout nouveau dont il a seul l'honneur. 

Chose étrange en vérité! Corneille vieilli affectait de ne 
plus goûter lui-même le mérite extraordinaire de cette 
scène. 11 disait de cette seconde entrevue et même de la 
première, dans VExamen du Ciel : 

« Toutes les deux ont fait leur effet en ma faveur, mais 
je ferais scrupule d'en étaler de pareilles à l'avenir sur nos 
théâtres. » 

Quand il écrivait ces lignes (en lOfiO), il avait cinquante- 
quatre ans, plutôt l'âge de la raison que celui des vers et 
surtout des belles audaces. Heureux pour les poètes, l'âge 
où l'on ose encore et où, pour avoir osé, on réussit! 

Toute la beauté de cette scène est dans cette conception 
profonde : Rodrigue va combattre don Sanche et le vaincra 
s'il veut; mais il ne peut le vouloir que s'il arrache le con- 
sentement de Chimène. 

Voilà pourquoi il reparaît devant elle et lui dit : » Don 
Sanche est votre champion. En combattant cnnlii' lui, je 
combattrais contre vous; je ne me défendrai pas. Adieu, 
je vais mourir! » 

Rodrigue est-il sincère? Il est sincère à demi; on a eu 
tort de dire qu'il ne l'est pas du tout. Car sans aucun doute 
il aimerait mieux mourir que de perdre Chimène ou d'ob- 
tenir Chimène sans l'aveu de Chimène. Mais c'est cet aveu 
qu'il espère arracher. 

Et Chimène lutte à son tour pour échapper à cette néces- 
sité cruelle d'avouer qu'elle souhaite au fond du cœur la 
défaite de son champion, la victoire de son adversaire. 

Voyez par quel artifice, j'oserais dire bien féminin, toutefois 
noble encore et digne, elle essaye, sans se livrer elie-nième, 
de ranieuf^r sou amant à la volonté de vivre et de vaincre. • 

Tu vas mourir! Don Sanelie csl-il si redoutable? 



SUR LE CID 27 

Elle essaye de piquer l'amour- propre : 

Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père, 
Va combattre don. Sanche, et déjà désespère! 

Rodrigue répond simplement : 

J'ai toujours même cœur, mais je n'ai point de bras 

Quand il faut conserver ce qui ne vous plait pas 

Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. 

Nouvel artifice de Chimène pour arriver au même résul- 
tat, faire que Rodrigue se défende sans qu'il lui en coûte à 
elle cet aveu qu'il demande : 

Ainsi que de ta vie il y va de la gloire.... 
Quand on te saura mort, on te croira vaincu.... 
Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre. 

Mais Rodrigue est inflexible ou feint de l'être : 
Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire. 

Et tout ce couplet un peu fade, mais charmant écho des 
sentiments romanesques dont Corneille avait rempli son 
théâtre avant d'écrire le Cid; car, dans cette œuvre singu- 
lière, il y a la veine de VAstrce qui coule à côté de la veine 
épique; et les subtilités des précieuses s'y mêlent avec les 
cris héroïques de l'épopée. Rodrigue ébauche d'avance son 
épitaphe de parfait amant : 

On dira seulement : « 11 mloroit Cliimène; 
11 n'a pas voulu vivre et moiiter sa haine; 
11 a cédé lui-même à la rifrueur du soil 
Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort : 
Elle vouloit sa tète; et son cœur magnanime, 
S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime. 
Pour venger son honneur il perdit son amour, 
Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, 
Préférant (quelque espoir qu'eût son âme asservie) 
Son honneur à Chimène. et Chimène à sa vie. » 



28 NOTICE 

Cette fois Rodrigue a vaincu ; la pudeur cède, l'aveu 
échappe ou plutôt éclate : 

Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas, 

Ta vie et ton honneur sont de foibles appas, 

Si jamais je l'aimai, cher Rodrisrue, en revanche, 

Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche; 

Combats pour m'affranohir d'une condition 

Qui me donne à l'objet do mon aversion. 

Te dirai-je encor plus? va, songe a la défense, 

Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence; 

El si tu sens pour moi ton cœur encore épris. 

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. 

Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte. 

Mais il est lâché. Rodrigue a vaincu, ou plulùt l'amour a 
vaincu — pourla première et dernière fois — dans cette uifde 
tragédie cornélienne, où l'amour, toujours présent, sera 
désormais toujours sacrifié. 

J'admire par quelle inintelligence les acteurs du wni' siècle 
pouvaient supprimer le couplet qui succède et que dit avec 
transport Rodrigue laissé seul sur le théâtre par Chimène 
qui s'est enfuie, rougissante, éperdue. Sans doute, ce cou- 
plet est emphatique, et Rodrigue n'y parle guère autrement 
que le Matamore dans illhtsion. Mais, dans cette exallalion 
un peu fanfaronne, comme on sent bieu la joie débordaute 
après la victoire obtenue : 

Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? 
Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans, 
Et tout ce que rEsj)agne a nourri de vaillants; 
Uiiissnz-vous ensemble, et faites une armée, 
Pour coiiibaltrc une main de la sorte animée: 
Joignez tous vos edorls contre un espoir si doux; 
Pour en venir à boul, c'est trop peu que de vous! 

Apri'S celte scène passionnée (|ui laisse le ^peclalcnr en 
proie à une profonde émotion, Corneille avait voulu lui 
ménager comme une trêve et le reposer par un intermède 
sans action, musical et caressant. On entendait rinfanle 



SUR LE CID 29 

soupirer en strophes langoureuses son inutile et discret 
amour : 

T'écouterai-je encor, respect de ma naissance, 

Qui fais un crime de mes feux ? 
T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance 
Contre ce fier tyran fait révolter mes vœux? 

Pauvre princesse, auquel des deux 

Dois-lu prêter obéissance? 
Rodrigue, ta valeur le rend digne de moi; 
Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi. 

Ces plaintes ont déplu. Il est vrai que le style en est 
médiocre et la poésie assez faible. Sont-elles en situation? 
Oui, si l'on interprète, comme nous avons fait, le rôle de 
l'Infante. 11 était habile de présenter l'une après l'autre les 
deux femmes éprises de Rodrigue; leur amour est comme 
le double rayon de sa gloire. En outre, ces scènes laissent 
à Rodrigue le temps de vaincre don Sanche. Entre le 
moment où Rodrigue est sorti et celui où reparait don 
Sanche, il s'est prononcé cent (piarante vers. Si nous re- 
tranchons le rôle de l'Infante, son monologue et la scène qui 
suit avec sa confidente, ce nombre est réduit à soixante. 
C'est trop peu, quelles que soient les complaisances ([u'im- 
posait aux spectateurs la règle des vingt-quatre heures. 

Cependant Chimène échange avec Elvire l'aveu de ses 
inquiétudes mortelles • 

Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre! .. 

Le plus heureux succès me coûtera des larmes, 

Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort. 

Dilemme qui se réfute assez bien, comme tous les dilem- 
mes. Elvire répond un peu lourdement: 

D'un et d'autre côté je vous vois soulagée : 
Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée. 

Chimène, peu touchée d'un tel raisonnement, demande au 
liel qu'il termine ce combat 

Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur. 



30 NOTICE 

Mais Chimène s'abuse elle-même; et le dernier vers fie la ^ 
scène va la trahir. Eq voyant entrer dou Sanclic, elle le 10 
croit vainqueur : \ 

Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait. 

Voici le point faible de la pièce. L'erreur de Chimène est 
infiniment trop prolongée. Une invention analogue est dans 
le poète espagnol. Chez Guillem de Castro, Rodrigue est 
l'auteur du stratagème qui abuse Chimène. Cela déplut à 
Corneille; il aima mieux supposer que Rodrigue, pressé 
(on ne sait pourquoi) de se rendre auprès du Roi, avait 
chargé don Sanche d'aller remettre sou épée à Chimène. 
Cette invention n'est conforme ni à la nature ni à la tradi- 
tion chevaleresque; c'est le seul ressort dans la pièce qu'on 
puisse trouver mal imaginé. 

En outre, à l'acte précédent, Chimène a déjà été trompée; 
son amour s'est une première fois trahi, à la fausse nouvelle 
qu'elle a reçue de la mort prétendue de Rodrigue, dans le 
combat livré aux Maures. Le même effet une seconde fois 
répété nous parait froid et produit même, j'ose le dire, une 
impression assez pénible. 

Enfin il n'est guère admissible que l'erreur de Chimène 
se prolonge pendant cinquante -quatre vers. Corneille en 
retrancha (|uatorze dans les éditions postérieures à ICfiG; 
réduite à quarante vers, la scène est trop longue encore, et 
le spectateur l'écoute avec un peu d'impatience. 

Elle achève de prêter une figure csscz fâcheuse au mal- 
heureux don Sanche. Au reste il est dans la tradition du 
moyen âge et dans la tradition classique que tout amour 
qui n'est pas payé de retour devienne peu à peu plus ou 
moins ridicule. Ce sont les modernes qui, raffinant sur le sen- 
timent, ont imaginé les premiers de prêter quelque attrait 
à ces vaincus de la passion. C'est par là surtout que le 
drame s'est introduit chez nous jusque dans la comédie. 
On a prèle dans ce sens à Molière des intentions auxquelles 



SUR LE CID 31 

il ne pensait guère. On a joué par exemple Arnolphe, dans 
l'Ecole des femmes, de façon à le rendre touchant et à nous 
arracher des larmes. Notre ancien théâtre était moins cha- 
ritable, même dans la tragédie; les amants rebutés, qu'ils 
s'appellent don Sanche ou Yalère ou Maxime, y jouent tou- 
jours le rôle de personnages sacrifiés. 

Nous touchons au dénouement. Il faut admirer l'adresse 
avec laquelle Corneille a su, dans les dernières scènes, en 
pallier autant que possible les difficultés. Nous avons vu 
que l'espagnol arrivait au même résultat en supposant un 
laps de trois années pleines entre la mort du comte et le 
pardon de Chimène. Ici la règle des vingt-quatre heures 
n'a laissé qu'un jour au poète. Aussi ce n'est pas par le 
mariage de Chimène qu'il terminera sa pièce, mais par le 
simple espoir que ce mariage aura lieu un jour. 

DON FERNAND 

Cet hymen différé ne rompt point une loi 

Qui, sans marquer de temps, lui destine ta foi.... 

RODRIGUE 

Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer. 

DON FERNAND 

Esp'TC en ton courage, espère en ma promesse.. 
Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. 

fi faut insister sur ces précautions, car l'injustice des 
contemporains n'a pas voulu les voir : elles excusent Chi- 
mène, elles justifient Corneille. Mais on enfermait Corneille 
dans une situation impossible. Oui, sans doute les événe- 
ments sont trop pressés dans le Cid; mais qui avait imposé 
au poète cette règle des vingt-quatre heures qu'il ignorait 
encore en arrivant de Rouen à Paris i? N'étaient-ce pas ses 
contemporains, lesMairet, les Scudéry,les Chapelain? Dès lors 
comment osaient-ils lui reprocher des fautes dont ils étaient 
eux-mêmes les premiers coupables? Ils l'osaient cependant; 
ils disaient que le sujet avait été mal choisi, qu'il était 

1. Voyez Mélite, Examen, 



32 NOTICE 

impropre à la scène. Mal choisi, impropre à la scène, le 
sujet le plus heureusement trouvé, le plus neuf, le plus ori- 
ginal, le plus fécond, le plus saisissant que la tragédie 
cOit traité jamais auparavant, et, depuis, elle a'en a guère 
inventé de plus beau. Le public ne s'y trompa point; il 
fut séduit, entraîné, ravi; et il eut raison contre tout le 
monde, contre les pédants, contre les poètes, contre Riche- 
lieu, contre l'Académie; il reconnut, il salua dans le Cul un 
chef-d'œuvre incomparable. Heureux le poète, si ces ap- 
plaudissements naïfs et sincères avaient suffi pour l'enhardir, 
et faire qu'il osât désormais ne relever au théâtre que de 
son génie ! 

Mais, pour expliquer les hésitations, les scrupules drama- 
tiques dont son esprit demeura toujours assiégé depuis le 
triomphe injustement contesté du Cid, il nous faut raconter 
l'histoire de la pièce. 



II. — HlSTOIKE liE LA PIÈCR. 

La querelle du Cid 
D'après une tradition établie, la première représentalion 
du Cid eut lieu en 1636; les frères Parfaict, dans leur His- 
toire du théâtre français, la placent au mois de novembre, 
sans dire sur quel document ils s'appuient pour la fixer à 
cette date. Il est plus probable que la première représenta- 
tion fut donnée au mois de décembre et peut-être dans les 
derniers jours de l'année. Les premières mentions connues 
do la pièce se rapportent au mois de janvier de 1637. La 
plus ancienne se trouve dans une lettre de l'acteur Mondory 
à Balzac ^ datée du 18 janvier : « Je vous souhaitcrois ici 
pour y goûter entre autres plaisirs celui des belles comédies 
qu'on y représente, et particulièrement d'un Cid qui a 
charmé tout Paris. 11 est si beau ([u'il a donné de l'amour 
aux dames les plus continentes, dont la passion a mémo 

1. Uolrouvée dans les papiers de Cunrail. 



SUR LE CID 33 

plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en 
corps aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire 
que dans la chambre dorée * et sur le siège des fleurs de 
hs. La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu 
s'est trouvé si petit que les recoins du théâtre, qui servaient 
les autres fois comme de niches aux pages, out été des 
places de faveur pour les cordons bleus, et lu scène y a été 
dordinaire parée de croix de chevaliers de l'ordre. » 

Balzac avait l'éloquence ou l'enflure si contagieuse que 
tous ses correspondants, en lui écrivant, écrivent plus ou 
moins comme lui. 

Un second témoignage plus récent de quatre jours »e 
trouve dans une lettre du 22 janvier 163'7 adressée par Cha- 
pelain à M. Belin,du Mans. 

« Depuis quinze jours le public a été diverti du Cid et 
des Deux Sosies (de Rotrou) à un point de satisfaction qui 
ne se peut exprimer. Je vous ai fort désiré à la représenta- 
lion de ces deux pièces. » 

Les circonstances historiques rendent d'ailleurs assez 
douteuse la date indiquée par les frères Parfaict. On se sou- 
vient qu'au mois d'août 1636 les Espagnols avaient envahi 
la Picardie, pris la Capelle, le Calelet, Corbie, et fait trem- 
bler la capitale, qui se crut sérieusement menacée. Ricl:e- 
lieii, un moment découragé, se réveilla de cette courte fai- 
blesse et fil hardiment tète à l'invasion. Corbie fut repris 
le 14 novembre, la frontière dégagée; Paris se rassura. Mais 
probablement quelques jours s'écoulèrent avant qu'on eut 
l'esprit assez libre pour retourner au théâtre et y faire un 
si grand succès à une pièce nouvelle. 

Si la dale de novembre semble un peu prématurée, celle 
de janvier parait tardive, quoi(iuc le texte de Chapelain, pris 
à la lettre, hxe la représentation aux premiers jours de ce 
mois. En effet les lettres de noblesse accordées au père de 



I. La Grand'Chambre du Parlement. Les magistrats au xvii" siècle 
fréqueulaient peu les théâtres. 



34 NOTICE 

Corneille peu après l'apparition du Cid sont datées de jan- 
vier 1637, sans indication du quantième. En les supposant 
même données à la fin du mois, le Cid, dont elles alleslaieut 
le succès, devait avoir traversé déjà victorieusement l'épreuve 
d'un grand nombre de représentations, dont la première 
remontait sans douLc un peu au delà du mois courant. Ob> 
servons que ces lettres de noblesse ne font aucune mention 
du Cid, et parlent seulement des services que Corneille le 
père avait rendus comme maitre des eaux et forêts dans la 
vicomte de Rouen. Mais nul ne douta ni ne doute encore 
qu'elles aient été décernées au fils, en la personne du père '. 
On s'est demandé pourquoi le Roi n'anoblit pas le poète, 
puisque c'est lui surtout qu'il voulait honorer; mais anoblir 
le père, c'était anoblir le fils; et la noblesse, décoration hé- 
réditaire, non d'un homme, mais d'une famille, était d'au- 
tant plus estimée qu'elle était plus ancienne. En ne nom- 
mant que le père, le Roi donnait au fils comme un quartier 
de plus. Si l'aïeul eût vécu, c'est lui qu'on eût anobli. 

Le succès de la pièce avait été immédiat; il fut durable, 
il fut inoui ! Le Cid n'est pas de ces pièces qu'il faut revoir 
pour les goûter; le charme agit tout d'abord: aux premiers 
vers on est ravi par cette peinture naïve, ardente et vraie 
d'un amour si pur et si malheureux. 

Le théâtre du Marais, auquel fut donnée la pièce, se sur- 
passa pour la bien monter. Mondory surtout, le chef de la 
troupe, fit merveille dans le rôle du Cid. Le témoignage des 
ennemis de Corneille est d'autant plus flatteur pour les co- 
médiens, ([u'ils alfectent de leur attribuer à eux seuls tout 
le mérite liu Irionqdie du Cid. Mairot - vante « les gestes, 
le Ion de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux 
et de celles qui ont si bien représenté la pièce ». Pellisson, 
dans Yllistoire de V Académie, dit » qu'on ne pouvait se lasser 
de voir le Cid; on n'enleudail autre chose dans les com- 

1. Un iiiunphlol de la querelle du Cid {le Souhait du Cid) le dit fur- 
nielloiiicnt ; Mairet l'ulleste aussi dans son Epître familière. 

2. Ji'pilrr fainiUcrc du S' Muirel au S' Corneille. 



SUR LE CID 3b 

pagnies; chacun en savait quelque partie par cœur; on le 
faisait apprendre aux enfants; et, eu plusieurs parties de la 
France, il était passé en proverbe de dire : Cela est beau 
comme le Cid. » En dehors des représentations du Marais, 
on sait que le Cid fut joué trois fois au Louvre et deux fois 
à rhôtel Richelieu. Cette immense renommée passa les 
frontières : toute l'Europe s'occupa du Cid, le traduisit, le 
représenta. Fontenclle * dit que Corneille avait chez lui sa 
pièce traduite en toutes les langues de l'Europe, « hormis la 
turque et lesclavonne ». Même au delà des Pyrénées, on 
traduisit en espagnol cette pièce empruntée de l'Espagne. 
Cette traduction espagnole, dont parle explicitement Fonte- 
nelle, doit être la même chose qu'une paraphrase ou imita- 
tion que Juan-Bautisla Diamante fit de la pièce française 
en la déguisant sous un titre nouveau : cl Honrador de su 
padre (le Vengeur de son père). Voltaire connut celte imi- 
tation et prétendit qu'elle était un original, qu'elle avait pré- 
cédé le Cid, et que Corneille devait à Diamante tous les vers 
fluc Diamante a réellement pillés dans Corneille. Voltaire 
était-il de bonne foi? je l'ignore; mais, en tout cas, il est au- 
jourd'hui absolument démontré que Diamante, né en 1626, 
avait dix ans quand fut joué le Cid, et que son imitation, 
dont la date n'est pas connue, fut publiée seulement en 1639 -. 

1. Dans la Vie de M. Corneille. 

2. Comme toutes les modes, la mode du Cid finit par loucher à 
l'excès et au ridicule. Les demoiselles bien apprises durent réciter le 
Cid pour trouver des maris. Scarron, dans l'Enéide travestie, fait ainsi 
le portrait de la nymphe Déiopée : 

Elle entend et parle fort bien 
L'espagnol et l'italien; 
Le Cid du poète Corneille, 
Elle le récite à merveille; 
Coud le linge en perfection 
Et sonne du psaltérion. 

Il y eut une réaction contre la vogue de la pièce; et Corneille s'en 
plaint dans le premier texte de la scène i''' du Menteur. Ensuite tout 
fut remis en place; et l'ère d'une admiration sereine et immortelle 
commença pour ce chef-d'œuvre. 



3fi NOTICE 

Ce grand succès du Cid devait apporter à Corneille autant 
de déboires que de joies. A tous les triomphes il se mêle 
des voix discordantes. Tant que Corneille n'avait obtenu 
que des succès moyens au théâtre, ses rivaux en poésie 
l'avaient comblé d'éloges; mais, du jour où le Cid le mil hors 
de pair, leur jalousie s'excita; l'enthousiasme du public 
allait croissant; l'envie devint furieuse. A la fin, ce fut une 
clameur contre un poète qui avait osé marquer sa supério- 
rité par un chef-d'œuvre. On entreprit de prouver que 
Corneille avait volé sa pièce et usurpé la gloire. 

Nous avons regret à voir que le chef à peine dissimulé 
de cette cabale fut Richelieu. Les causes de l'auimosité du 
cardinal contre le Cid ont paru longtemps obscures ; elles 
sont en réalité fort claires, mais multiples. D'abord la Reine 
Anne d'Autriche protégea hautement le Cid, où sans doute 
elle se plaisait à retrouver une image brillante et flatteuse 
de son pays natal, qui lui était demeuré si cher. C'est elle 
qui avait obtenu du Roi l'anoblissement du père de Cor- 
neille '. Mais la reine était ouvertement l'ennemie du cardi- 
nal : il devint celui d'une pièce qu'elle ail'eclionnait. Ce qui 
Iilaisait dans le Cid à une princesse née Espagnole devait 
justement le plus irriter Richelieu : cette peinture enthou- 
siaste et attrayante des mœurs chevaleresques de l'Espagne, 
avec laquelle nous étions alors en guerre; dans cette lutte, 
c'est Richelieu qui personnifie le parti national français; 
tandis que la Reine et ses amis représentent la politique de 
la paix. Il ne faut ni nier, ni grossir outre mesure ce grief 
de Richelieu contre le Cid. Le patriotisme était alors un 
sentiment moins chatouilleux qu'il n'est aujourd'hui; les 
haines nationales étaient moins vives. Les guerres étaionl 
des luttes d'équilibre et d'ambition entre les souverains, 
où la passion populaire était fort peu engagée. On le vit 
bien aux applaudissements que les Parisiens donnèrent à 
Rodrigue, deux mois après l'invasion espagnole. Il reste 

1. Voyez uu ijainplilcl de la querelle, le Souhait du Cid. 



N 



SUR LE CID ■)/ 

vrai néanmoins qu'il régnait dans toute la pièce comme un 
souffle de sympathie et d'admiration pour l'Espagne, et que 
nous étions en guerre avec Madrid par la volonté de Riche- 
lieu. Celui-ci dut vivement ressentir cette opposition indi- 
recte à ses desseins, à sa politique. 

Mais c'est bien moins encore l'apologie de l'Espagne que 
l'apologie du duel qu'un juge prévenu devait blâmer dans 
le Ciel, par des motifs assez spécieux. 

Toute la pièce exalte le point d'honneur; elle enseigne le 
devoir de venger l'insulte reçue par le sang versé, le droit 
pour l'olTensé de se faire justice à soi-même. Elle s'ouvre 
par un duel; elle s'achève et se conclut par un duel. Or 
Richelieu avait entrepris de réprimer et d'extirper cette 
fureur de duels qui, depuis cinquante ans, décimait la no- 
blesse française, entretenait son humeur hautaine, la rendait 
ingouvernable et la préparait aux révoltes et aux conspira- 
tions. Le 21 juin 1627, le cardinal-ministre avait fait tomber la 
tète de Bouteville, un Montmorency, coupable de s'être battu, 
à Paris, en plein jour, sur une place publique. Au mois de mai 
1634, deux ans avant /e Ct'rf, il avait fait renouveler les édits 
ui portaient peine de mort contre les duellistes. Le Ciel ne 
semblait-il pas protester contre ces édits, contre les tribu- 
naux pacificateurs, que le Roi chargeait de terminer par un 
arbitrage les querelles entre gentilshommes? Le poète avait 
dû même, par prudence, faire quelques concessions: il avait 
supprimé à l'impression quatre vers, les plus hardis qu'il 
eût écrits pour la défense du duel. La tradition orale les 
avait conservés jusqu'en 1730, où ils parurent imprimes pour 
la première fois. Dans la première scène au commencement 
du second acte, don Arias invitait don Gormas à faire des 
excuses à don Diègue. Le comte répondait Hèremeut : 



Ces satisfactions n'apaisent point une âme : 
Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame; 
Et de pareils accords l'effet le plus commun 
Est do perdre d'honneur deux hommes au lieu d'uc 



38 NOTICE 

Il y eut une autre cause encore de ranimositc du cardinal 
contre le Cid : ce fut la jalousie littéraire. On l'a uic, mais 
comment ccarler le témoignage formel des contemporains? 
Les plus grandes âmes ont leurs petitesses. Celle de Riche- 
lieu fut de vouloir régner sur le théâtre, comme en Europe. 
<■ 11 eut, dit Tailemant des Réaux, une jalousie enragée 
contre le Cid à cause que les pièces des cinr/ auteurs i 
n'avaient pas trop bien réussi. » Tailemant ajoute que Bois- 
robert, le bouffon du maître, fit jouer devant le cardinal 
une grossière parodie du Cid, par des marmitons de la 
cuisine. Lorsque don Diègue s'écrie : « Rodrigue, as-lu du 
cœur? « Rodrigue répondait : « Je n'ai que du carreau ». 
Cela est bien misérable, et l'on voudrait croire que Taile- 
mant a menti. Ce ne serait pas la seule fois, car il est bien 
mauvaise langue. Mais l'honnête Pellisson rend le même 
témoignage, un peu plus modérément : « Le cardinal vit 
avec déplaisir le reste des travaux de cette nature (les pièces 
de théâtre), et surtout ceux où il avait quelque part, entiè- 
rement elfacés par celui-là. « Vigneul-Marville, dans ses 
MéUuu/es, dit (juc l'Europe, de Desmarets, attribuée par la 
voix commune à Richelieu lui-même, fut sifflée par le par- 
terre avant que la représentation commençât : les si)ecta- 
leurs demandèrent à grands cris : le Cid. 

Qu'on se souvienne encore que Corneille avait appartenu 
au cardinal; qu'il avait fait partie pendant quelques mois 
du groupe des cinq auteurs et collaboré à la Comédie des 
Tuileries, faite sur le plan donné parle maître: il s'était 
éloigné bientôt, mèconlent, dans une deini-disgrâee; aux 
yeux de Richelieu, c'était là une sorte de trahison. Ciu'neille 
aurait dû faire le Cid avec le cardinal, chez lui cl imhh- lui. 
Sa victoire déplaisait à Richelieu comme celle d'un Irans- 
luge, pr('S(iho d'un einuimi 

Ainsi s'i'xplii|U(! par des causi's liés diverses l'hostllilé 
ic Richelieu cniilro le Cid. On l'en a (hircauMit blâmé; je ne 

1. Voyez ci-JcsbUs Notice xur Corneille, \i. m. 



SUR LE cm 39 

dis pas qu'on ait eu tort. Toutefois il faut ne pas oublier 
(on l'oublie toujours) que Richelieu pouvait d'un mot sup- 
primer la pièce, interdire la représentation, l'impression; 
étouffer l'œuvre à jamais. Il ne dit pas ce mol ; il n'abusa 
pas de sa force; il voulut combattre Corneille en lettré, 
qu'il se piquait d'être, en confrère, en rival, cl pour ainsi 
dire à armes égales. Ce fut une guerre de plume, assez mi- 
sérable; mais une exécution policière ue reùt-elle pas été 
bien davantage? 

Nous allons suivre et raconter les incidents de cette que- 
relle du Cid, ainsi qu'où l'a nommée, en nous efforçant 
d'apporter le plus de clarté possible dans l'énumération des 
faits et des écrits qui la composent. 

Le Cid, qu'on jouait depuis trois ou quatre mois, sans 
lasser les spectateurs, parut en édition originale vers la fin 
de mars 1G3T. L'achevé' d'imprimer est du 24 mars. La pièce 
est intitulée tragi-comédie, pour satisfaire à un préjugé de 
l'époque; on réservait le nom de tragédie aux poèmes dont 
le dénouement était sanglant. Ici le dénouement était heu- 
reux, puisque le Cid s'achève par un mariage, ou du moins 
par la promesse d'un mariage. Dans les éditions suivantes, 
le Cid reprit sa vraie qualité : il s'appela tragédie. L'édition 
originale est précédée d'une dédicace à Madame de Com- 
balet, nièce de Richelieu, très influente sur son oncle. Par 
cette sorte d'avance, en feignant d'attribuer tout le succès 
de sa pièce au bon vouloir de Madame de Combalct, Cor- 
neille se flattait de détourner un orage, que peut-être il 
sentait venir. La suite de sa conduite fut moins habile. 

Presque en même temps cpi'il publiait le Cid, Corneille, 
dans la joie de son succès, laissait imprimer YExcuse à 
Ariste, une petite pièce de vers adressée à un ami réel ou 
imaginaire. Un orgueil naïf y respire, dont ses rivaux furent 
exaspérés. Corneille disait à Ariste : .Mon génie 

Se rit du désespoir de Ions mes envieux. 
Ce trait est un peu vain, Arisle, je l'avoue. 



40 NOTICE 

Mais faut-il s'étonner d'un poète qui se loue.... 

Nous nous aimons un peu ; c'est notre faible à tous. 

Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous 

Et puis la mode en est, et la cour l'autorise. 

Nous parlons de nous-mème avec toute franchise. 

La fausse humilité ne met plus en crédit. 

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. 

Pour me faire admirer, je ne fais point de ligue; 

J'ai peu de voix pour moi; mais je les ai sans brigue. 

Et mon ambition, pour faire plus de bruit, 

Ne les va point quêter de réduit en réduit. 

Mon travail sans appui monle sur le théâtre. 

Chacun, en liberté, l'y blâme ou l'idolâtre. 

Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments, 

J'arrache quelquefois trop d'applaudissements. 

Là, content du succès que le mérite donne, 

Par d'illustres avis je n'éblouis personne, 

Je satisfais ensemble, et peuple et courtisans. 

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans. 

Par leur seule beauté ma plume est estimée. 

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée 

Et pense toutefois n'avoir point de rival, 

A qui je fasse tort en le traitant d'égal. 

■Voilà d'assez fiers accents, et tout cela était vrai d'ail- 
leurs; mais on ne se dit pas à soi-même tant de choses flat- 
teuses; on les laisse dire par ses amis, à charge de revanche. 
Tous les poètes feignirent d'être indignés en lisant VExctise 
à yiriste. Mairet > déclara plus tard que cette étincelle 
alluma l'incendie. Un vers surtout de l'épître malencon- 
treuse prétait aux réclamations mléressées : 

Je ne dois qu'à moi seul loute ma renommée. 

I)i; bonnes âmes se chargèrent de venger Guillcm de Castro 
ainsi oïdjlié par Corneille. On vit paraître une feuille volante 
contenant trente-six vers, signée Baltas.ar de la 'Verdad et in- 
titulée : « L'auteur du vrai Cid espagnol'à son traducteur 
françois ». Baltasar cachait Jean de Mairet, poète non 
méprisable, auteur d'une Sophoiiisbe qui avait passe pour 

1. Dans son J'jii'Irc familière du S' Mairet au S' Corneille. 



SUR LE CID 41 

un chef-d'œuvre jusqu'à l'apparition du Cid. Sou épître en 
faveur des droits de Guillem de Castro se termine par ces 
vers : 

Ingrat! rends-moi mon Cid jusqiies au dernier mot. 
Après tu connuitras, Corneille dépUimce, 
Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot, 
El qu'enlîn tu me dois toute ta renommée. 

A une telle platitude, Corneille eut le tort de répondre 
par un rondeau injurieux, et même grossier, qui circula 
partout et naturellement ne fit qu'envenimer les choses : 

Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel 
A qui le Cid donne tant de martel, etc. 

Tout cela n'était qu'escarmouches et préliminaires. Un 
combattant plus sérieux s'avance alors dans le champ de 
bataille, et lance un lourd projectile ; les Oôservations sui- 
le Cid (en 96 pages). 

L'auteur était Georges de Scudéry, un Normand trempé 
de Gascon, demi-homme d'épée, demi-homme de plume; il 
avait écrit di.x pièces de théâtre, et semblait rougir de 
n'être pas tout aux occupations guerrières. Il s'en consolait 
en signant ainsi ses préfaces • 

« S'il se rencontre quelque extravagant qui juge que j'of- 
fense sa gloire imaginaire, pour lui montrer que je le crains 
autant comme je l'estime, je veux qu'il sache que je m'ap- 
pelle de Scudéry. » 

Ce redoutable matamore commence ainsi sa critique du Cid: 

" 11 est de certaines pièces comme de certains animaux qui 
sont en la nature, qui de loin semblent des étoiles et qui 
de près ne sont que des vermisseaux. » 

L'admiration qu'a excitée le Cid est une vaine fumée. 
« Mais que cette vapeur grossière, qui se forme dans le par- 
terre, ait pu s'élever jusqu'aux galeries... j'avoue que ce 
prodige m'étonne », dit le gentilhomme Scudéry. qui vou- 
drait sauver au moins l'honneur des premières loges. 






4? NOTICE 

Il ajoute : « Je n'avois garde de concevoir aucune envie 
contre ce qui me faisoit pitié. Mais quand j'ai vu que l'au- 
teur du Cid se déifioit d'autorité privée,. •• qu'il faisoit même 
imprimer les sentiments avantageux qu'il a de soi... », alors 
la colère l'emporte, et Scudéry saisit sa bonne plume; mais, 
sans outrager personne, il veut « baiser le fleuret dont (il) 
prétend porter une botte franche » à Corneille. « Je le prie 
d'en user avec la même réserve s'il me répond, parce que 
je ne saurais ni dire ni souilrir d'injures. » 

Ah I qu'en termes galants ces choses-là soûl mises! 

Scudéry prétend prouver contre le Cid : 

« Que le sujet n'en vaut rien du tout; 

« Qu'il choque les principales régies du poème drama- 
tique; 

« Qu'il manque de jugement en sa conduite, 

« Qu'il a beaucoup de méchants vers ; 

« Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées, 

« Et qu'ainsi Testime qu'on en fait est mjusté. » 

L'intrigue est sans intérêt. On devins tout de suite la tin. 
La fable est vraie peut-être, mais il vaudrait mieux qu'elle 
fût vraiscml>lable. Tant d'événements n'ont pu se passer en 
vingt-qualre heures. Le poème choque la morale autant que 
la vraisemblance. Chimène est une impudique, « un mons- 
tre », qui devrait être foudroyée. Loin de là. Elle triomphe, 
elle est heureuse, unie au meurtrier de son père! Le comte 
est un matamore: le rôle de l'Infante est froid et superflu. 

Le troisième acte (celui de l'entrevue des amants) « fait 
battre des mains à tout le monde ». Naturellement Scudéry 
le trouve fort mauvais. Il demande si Rodrigue a jeté de 
l'eau bénite au corps du comte en entrant cliez lui; pour- 
quoi il a oublié d'essuyer son épée sanglante. L'olTre qu'il 
fait de sa tête n'est pas sérieuse, et trop répétée. Ici la 
jalousie inspire mieux Scudéry. H y a du bien fondé dans 
quel(inc8-uues de ses critiques. 



SUR LE CID 43 

Mais, après tout, Scudéry ne voit que les minuties. Quoi! 
il comprend que celte scène est « le combat de l'honneur 
et de l'amour » et il appelle cela « un méchant combat ><. 
Dans cet admirable entretien il ne voit que des « pointes ». 

La critique du style est encore plus misérable et mes- 
quine. 11 rencontre ces beaux vers, où don Diègue plaint 
son affront, 

Le premier dont sa race ait vu rougir son front. 

« On ne dit pas : le front d'une race, dit Scudéry. Pourquoi 
pas : les cuisses de ma postérité? » Presque tout est de cette 
force dans les Observations . 

Ainsi don Diègue dit : « le sang qui m'anime ». Scudéry 
observe froidement • « L'auteur n'est pas bon anatomisle; ce 
n'est point le sang qui anime, car il a besoin lui-même 
d'être animé par les esprits vitaux qui se forment au cœur,- 
et dont il n'est, pour user du terme de l'art, que le véhi- 
cule ". 

Enfin, il accuse Corneille de plagiat, et sans doute on 
avait eu lorl de donner prise à l'envie en taisant le nom de 
Guillem de Castro dans l'édition originale du Cid. 

« Le Cid est une comédie espagnole dont presque tout 
l'ordre, scène pour scène, et toutes les pensées de la fran- 
çaise sont tirées; et cependant ni Mondory, ni les affiches, 
ni l'impression, n'ont appelé ce poème ni traduction, ni 
paraphrase, ni seulement imitation; mais bien en ont-ils 
parlé comme d'une chose qui seroit purement à celui qui 
n'en est que le traducteur, et lui-même a dit : 

Qu'il ne doit qu'à lui seul toute sa renommée. » 

Corneille pouvait répondre que tel était l'usage, et que 
tout le monde alors puisait à pleines mains dans rcs|)agnol 
sans s'en vanter. Hardy et Rotrou avaient donné l'exemple; 
et tous le suivaient. Mais Corneille fit à Scudéry une bien 
meilleure réponse (si elle est tout à fait véridique). 11 lui 



44 NOTICE 

dit . « J'ai si peu causé que ma pièce fût imitée de Tespa- 
gnol que c'est moi-même qui vous l'ai dit, et vous n'avez 
su que par moi le nom de l'aulour ((iuillom de Castro), le 
titre de la pièce ». 

Il ajoutait qu'il avait porte lui-même l'original espagnol 
entre les mains de M. le Cardinal. Cette intervention inat- 
tendue du nom de Richelieu semble indiquer que Corneille 
soupçonnait Scudéry d'avoir été dans cette attaque encou- 
ragé par Son Eminence. 

Dès que ics Observations de Scudéry eurent paru, la 
bataille devint une mêlée. On vit surgir au jour successi- 
vement vingl. pamphlets contradictoires : la Défense du Cid, 
par quelque ami de Corneille; la Lettre apologétique du 
sieur Corneille (réponse assez aigre du poète à Scudéry); 
la Voix publique à M. de Scudérj/; l'Inconnu et véritable 
ami de MM. Scudéry et Corneille (qui n'est au fond l'ami 
que de Scudéry); le Souhait du Cid en faveur de Scudéry 
(à qui l'on souhaite une paire de lunettes); les deux Lettres 
du sieur Clavcret au sieur Corneille soi-disant auteur du Cid, 
où nous lisons (}ue les rues de Paris ne retentissaient plus 
dès le matin que du bruit des colporteurs criant les pam- 
phlets nouveaux pour ou contre le Cid : l'Ami du Cid à 
Claveret (attribué sans preuves à Corneille); la Victoire des 
sieurs Corneille, Scudéry et Claveret; la Lettre à *'* sous le 
nom d'Ariste, la Réponse de "' à '" sous le nom d'Ariste; la 
Lettre pour M. de Corneille contre la lettre sous le nom 
d'Ariste (ces deux dernières plaquettes attribuées à Cor- 
neille). A ce moment Scudéry rentre en lice avec la Lettre de 
M. de Scudéry à l'illustre Académie; poussé probablement 
par le Cardinal, il appelle l'Académie française, à peine 
fondée de la veille, à si; faire juge du dilTérend qui met en 
feu toute la républicpie des lettres. « Pror)oncez, lui dit- 
il, un arrêt digne de vous qui fasse savoir à toute l'Europe 
que /e Cid n'est point le chef-d'œuvre du plus grand homme 
de France, mais oui l)icn la moins judicieuse pièce de IM. Cor- 
neille.... C'est la plus importante et la plus belle action 



SUR LE CID 4.J 

publique par où votre illustre Académie puisse commencer 
les siennes. » 

Nous raconterons tout à l'heure les suites de cet appel 
inattendu et nouveau à l'autorité suprême de l'Académie. 
Il n'eut pas pour effet d'abord de ralentir le feu croisé des 
écrits contradictoires. Alors on vit paraître : la Preuve 
des passages allégués dans les Observations sur le Cid, où 
Scudéry complète lourdement son premier pamphlet par 
des renvois à la Poétique d'Aristote et à la Constitution 
tragique de Heinsius. L'autorité que ces savants en us 
obtenaient au xvu» siècle est d'ailleurs universelle. Dans 
l'Examen de Polyeucte, Corneille, pour traiter un sujet sacré, 
s'autorise de l'avis conforme de Heinsius, Grotius, Miu- 
turnus; il oublie de s'autoriser des mystères et de tout le 
passé poétique de la France. 

Vient ensuite VÉpitre aux poètes du temps sur leur que- 
relle du Cid. — Pour le sieur Corneille contre les ennemis du 
Cid; un sonnet, suivi d'un quatrain; le tercet final dif 
sonnet est assez vivement tourné : 

Corneille sait porter son vol si près des cieiix, 
Que s'il ne s'abai?soit pour vous combattre mieux, 
Vos coups inj mieux ne pourroient pas l'atteindre. 

De véritables traits de comédie égayent cette longue 
bataille, un peu monotone. Ainsi un bel esprit inconnu 
avait en portefeuille depuis cinq ou six ans un inutile traité 
De L'unité de lieu ou des vingt-quatre heures ^ qu'il ne pouvait 
mettre au jour, faute d'éditeur. Il saisit habilement l'occa- 
sion qui s'offrait à lui, écrivit quelques pages intitulées : 
Discours à Cliton sur les Observations du Cid, et il ajouta 
traîtreusement : avec un traité de la disposition du poème 
dramatique et de la prétendue règle des vingt-quatre heures. 
A la faveur du premier titre il fit passer le tout, et son oeuvre 
eut même une seconde édition. Cet inconnu qui profite 
de la querelle du Cid pour écouler une lourde dissertation 



46 NOTICE 

qui l'étoufTait depuis cinq ans, est une plaisante figure de 
ces gens qui ne pensent qu'à leurs petites affaires tout en 
feignant de se mêler dans celles des autres. 

En même temps paraissait un Jugement du Cid composé 
par ïui bourgeois de Paris, marguiliier de sa paroisse. Mon- 
sieur le marguillier affectait de parler au nom de ceux qui 
ue sont » ui savants ni auteurs » et de donner le sentiment 
« des honnêtes gens d'entre le peuple ». C'est un défenseur 
tiède et maladroit du Cid : il feint d'admirer la pièce et 
pense que T'auteur eût mieux fait de ne l'imprimer point. 

\J Accommodement du Cid et de son ceiiseur est une courte 
et violente diatribe contre Corneille, à qui l'auteur conteste 
toute valeur, ne lui accordant que le succès inouï mais 
immérité de sa pièce. Peu après parut le libelle d'un adver- 
saire plus dangereux, l'Épître familière du sieur Mairet 
au sieur Corneille sur la tragi-comédie du Cid. Elle est datée 
du 4 juillet 1637. Mairet, devenu l'ennemi acharné de Cor- 
neille, va jusqu'à le menacer de la colère d'un haut person- 
nage « qui tient rang dans la Normandie ». Il ue s'agit donc 
pas de Richelieu. Deux réponses parurent, l'une et l'autre 
fort vives : Lettre du désintéressé au sieur Mairet, et VAver- 
tissement an Besançonnois Mairet. Ces deux pièces sont 
attribuées à Corneille, et même insérées dans ses œuvres. 
11 se peut qu'il les ait plus ou moins inspirées, mais je 
doute qu'elles soient de lui. Dans la première, l'auteur 
anonyme s'exprime ainsi : « Je ne vous conseille pas de 
porter vos ouvrages à la censure de l'Académie, de peur 
d'une trop grande confusion. Une pareille crainte n'a 
jamais empêche M. Corneille de se soumettre au juge- 
ment d'une si célèbre compagnie. » Or nous verrons 
bientôt que jamais Corneille ne consentit à dire, ni ne 
laissa dire sans protestation qu'il se lut soumis au jugement 
académique. 

Dans V Avertissement au Besançonnois, l'auteur dit « que 
M. Corneille seroit bien marri de prétendre aucune prc- 
cpiinencc sur l'auteur de Cléopdtre et sur l'auteur de 



SUR LE CID 47 

Mithridale ». Or l'auteur de Cléopâtre est Benserade ; et 
l'auteur de Milhridate est La Calprenède. Aucune adresse 
de polémique, aucune nécessité de stratégie, aucune pas- 
sion de vaincre à tout prix en s'attachant des alliés, n'eût 
jamais réduit Corneille à traiter d'égaux Benserade et 
La Calprenède. Ces deux pamphlets ne sont pas de Cor- 
neille 

On y trouve d'ailleurs beaucoup plus de lourdes injures 
que de bonnes raisons. Or, quand Corneille riposte à ses 
adversaires, il le fait parfois avec insolence, mais du moins 
avec esprit. J'en veux pour preuve la Préface de sa comédie 
de la Suivante, publiée vers la même époque [Yachevé 
cVhnimmer est du 10 septembre). La pièce, jouée trois ans 
plus tôt, n'avait pas élé imprimée; Corneille l'exhuma, au 
plus fort de la querelle du Cid, pour y joindre une préface 
où il put dire son mot sur le foml même des attaques diri- 
gées contre lui, et traiter la question des règles, en dehors 
et au-dessus des questions de personnes. Ces pages, fines, 
brillantes, légères, montrent que Corneille avait, même en 
prose, plus d'esprit qu'on ne lui en accorde : 

« Je vous présente une comédie qui n'a pas été également 
aimée de toutes sortes d'esprits, beaucoup et de fort bons 
n'en ont pas fait grand état, et beaucoup d'autres l'ont mise 
au-dessus du reste des miennes. Pour moi, je laisse dire 
tout le monde et fais mon profit desijons avis, de quelque 
part que je les reçoive. Je traite toujours mon sujet le 
moins mal qu'il m'est possible, et, après y avoir corrigé ce 
qu'on m'y fait connaître d'inexcusable, je l'abandonne au 
public. Si je ne fais bien, qu'un autre fasse mieux; je ferai 
des vers à sa louange au lieu de le censurer. Chacun a sa 
méthode; je ne blâme point celle des autres, et me tiens à 
la mienne. Jusques à présent je m'en suis trouvé fort bien; 
j'en chercherai une meilleure quand je commencerai à m'en 
trouver mal. Ceux qui se font presser à la représentation 
de mes ouvrages m'obligent infiniment; ceux qui ne les 
approuvent pas peuvent se dispenser d'y venir gagner la 



48 NOTICE 

migraine. Ils épargneront de l'argent et me feront plaisir. 
Les jugements sont libres en ces matières, et les goûts 
divers. J'ai vu des personnes de fort bon sens admirer des 
endroits sur qui j'aurois passé l'éponge, et j'en connais dont 
les poèmes réussissent au tbéàtre avec éclat, et qui pour 
principaux ornements y emploient des choses que j'évite 
dans les miens. Us pensent avoir raison, et moi aussi : qui 
d'eux ou de moi se trompe, c'est ce qui n'est pas aisé à 
juger.... Je vous laisse à penser si notre présomption ne 
serait pas ridicule de prétendre qu'une exacte censure ne 
piit mordre sur nos ouvrages, puisque ceux de ces grands 
génies de l'antiquité ne se peuvent pas soutenir contre un 
rigoureux examen. Je ne me suis jamais imaginé avoir mis 
au monde rien de parfait, je n'espère pas même y pouvoir 
jamais arriver; je fais néanmoins mon possible pour en 
approcher, et les plus beaux succès des autres ne produisent 
en moi qu'une vertueuse émulation qui me fait redoubler 
mes efforts afin d'en avoir de pareils.. . 

« J'aime à suivre les règles; mais, loin de me rendre leur 
esclave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a 
mon sujet.... Savoir les règles et entendre le secret de les 
apprivoiser adroitement avec notre théâtre, ce sont doux 
sciences bien diiïérentes, et peut-être que, pour faire main- 
tenant réussir une pièce, ce ■ " .^t pas assez d'avoir étudié 
dans les livres d'Aristote cl . ibnace. .. 

« Mon avis est celui de Térence : puisque nous faisons des 
poèmes pour être représentés, notre premier but doit être 
de plaire à la cour et au peuple, et d'attirer un grand 
monde à leurs représentations. Il faut, s'il se peut, y ajouter 
les règles afin de ne déplaire pas aux savants, et recevoir 
un applaudissement universel; mais surtout gagnons la 
voix publique; autrement, notre pièce aura beau être ré- 
gulière, si elle est siffiée au théâtre, les savants n'oseront 
se déclarer en notre faveur, et aimeront mieux dire que 
nous aurons mal entendu les règles que de nous donner des 
louanges, quand nous serons décriés par le consentement 



SUR LE CID 49 

général de ceux qui ne voient la comédie que pour se 
divertir. » 

Tout cela est bien joliment dit, et brillant d"à-propos. 
Corneille nomme la Suivante et il s'agit du Cid; tout le 
inonde l'entend bien. 

Remarquons la théorie très hardie et à la fois très plau- 
sible et très contestable que Corneille hasarde à la fin de 
cette préface • le but du théâtre est de plaire au public. 
11 dit ailleurs (dans la dédicace de la Suite du Menteur) : 
« Pourvu que les poètes aient trouvé le moyen de plaire, ils 
sont quittes envers leur art ». Cette franchise nous choque 
bien un peu; mais il faut convenir que tous les grands 
poètes dramatiques du xvii<= siècle ont pensé, ont parlé de 
la même façon sur ce point. C'est Molière, dans la Critique 
de l'École des femmes ; « Vous êtes de plaisantes gens avec 
vos règles dont vous embarrassez les ignorants et nous 
étourdissez tous les jours.... Je voudrois bien savoir si la 
grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si 
une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un 
bon chemin. » C'est Racine dans la Préface de Bérénice; ses 
adversaires avouaient que la pièce les avait touchés; 
mais, disaient-ils, elle est contre les règles. « Je les conjure 
d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas 
croire qu'une pièce qui les touche et qui leur donne du 
plai?B*puisse être absolument contre les règles. La princi- 
pale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne 
sont faites que pour parvenir à cette première. » Ainsi tous 
sont d'accord; mais la question reste difficile; et l'on ose 
penser que Corneille, Molière et Racine l'ont tranchée bien 
vite. D'une part, il est certain que le poète qui ne plait qu'à 
lui-même a manqué le but. D'autre part, si l'on pousse à 
bout ce précepte, que l'art consiste uniquement à plaire, on 
est amené à dire que le meilleur écrivain doit être celui qui 
gagne le plus d'argent. Que conclure? C'est que l'art 
suprême est de plaire aux bons juges. Mais qui sont 
ceux-là.'' 



50 NOTICE 

Cependant i Scudéry avait depuis quatre mois déféré le 
jugement du Cid à l'Académie française. Celle-ci n'était 
point du tout jalouse d'usurper ce rôle d'arbitre auquel on 
l'appelait. Elle sentait bien le péril, et devinait que le 
fruit de ses peines serait de mécontenter tout le monde. 
Elle alléguait ses statuts, qui ne lui permettaient « de 
juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière de 
l'auteur ». Richelieu souhaitait passionnément que le Cid 
fût condamné par l'Académie. Boisrobert fut chargé par lui 
d'obtenir ou d'arracher le consentement de Corneille. Celui- 
ci écrivit de Rouen, le 13 juin, qu'il ne reconnaissait pas la 
juridiction de l'Académie. Mais il ajoutait : « Messieurs de 
l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira, puisque vous 
m'écrivez que Monseigneur seroit bien aise d'eu voir le 
jugement, et que cela doit divertir Son Eminence, je n'ai 
rien à dire ». Était-ce là consentir? Corneille l'a toujours 
nié par la suite-, et il est certain qu'il semblait dire à 
Boisrobert : J'obéis, mais je ne .'.onsens pas; je consens 
contraint et forcé, parce que je ne puis faire autrement. 
Mais un homme qui marche au supplice, même sans se faire 
traîner, serait surpris qu'on lui dit qu'il cousent à son sup- 
plice. 

L'Académie paraissait de moins en moins disposée à se 
saisir d'un arbitrage accepté de si mauvaise grâce par l'un 
des intéressés. Le Cardinal insista et dit : » Faites savoir à 
ces Messieurs que je le désire, et que je les aimerai comme 
ils m'aimeront ». Il fallut bien céder. Le 16 juin 1637 on 
nomma trois commissaires pour examiner le Cid et les 
Observations. Ce furent Ciiapelain , Desmarets, Bourzeys. 
Un premier travail fut présenté au Cardinal, qui le lut et 
l'apostilla en plusieurs endroits; toujours de façon à mon- 
trer son aigreur contre le Cid Les commissaires avaient 

1 Citons encore, pour que rénuméralion des pièces de lu querelle soit 
complète, une Apoloi/ie pour M. Mairel contre lex calomnies du sieur 
Cornitille , ])ièce jiosiéiieiirc au 30 septembre 1637, car elle renferme 
une lettre dutée de ce jour-là. 



SUR LE CID 51 

rappelé les querelles littéraires qui avaient partagé l'Italie 
a» sujet de la Jérusalem délivrée, du Paslur Fido de Gua- 
riûi. Richelieu met en marge : « L'applaudissement et le 
blâme du Cid n'est qu'entre les doctes et les ignorants, 
au lieu que les contestations sur les deux autres pièces ont 
été entre les gens d'esprit ». L'ouvrage de l'Académie 
parut ennuyeux au maître; il dit qu'il fallait y jeter « quel- 
ques poignées de fleurs ». Quatre nouveaux académiciens 
(Serisay, Cerisy, Gombauld et Sirmond). furent chargés de 
le polir. Sirmond rédigea un texte nouveau que l'Académie 
approuva; on commença l'impression. Le Cardinal vit les 
premières feuilles, et trouva trop de fleurs où d'abord il 
n'en avait pas vu assez. On arrêta l'impression; Chapelain 
fut rappelé; puis chargé de reprendre tout le travail et de 
le mener seul à bonne fin. Il obéit et, pendant trois mois, 
peina lourdement sur cette fastidieuse besogne : tantôt 
s'excusant au Cardinal de penser et de dire quelque biei) 
du Cid : « Si nous lui paraissions contraires en tout, nous 
passerions pour partiaux * »; tantôt gémissant d<3S heuris 
qu'il dérobe à la Pucelle pour tancer Rodrigue : « Cette 
valeur divine est contrainte de céder à la furie de ce fan- 
faron, et de me laisser en proie à sa violence 2 ». Le plus 
souvent, dans ses lettres de cet automne, il se plaint d'être 
attaché par l'obéissance à un travail ingrat, qui lui vaudra, 
il le sait d'avance, peu d'honneur et force ennemis : « Il 
n'y a rien de si odieux et qu'un honnête homme doive 
éviter davantage que de reprendre publiquement un ou- 
vrage que la réputation de son auteur ou la bonne fortune 
de la pièce a fait approuver de chacun ^ ». 

Enfin, au mois de novembre les Sentiments de l'Académie 
sur le Cid parurent au jour.' 



1. Lettre à Boisrobert du 31 juillet 1637. 

2. Lettre à M. de Saint-Nicolas de la fin d'octobre 1637. 

3. Lettre à Balzac du 22 août 1637 Voir Lettres de Jean Chapelain, 
tome I, pages 148, 156, 159-163, 173, 193, 367 et 575. 



52 NOTICE 

Le Cardinal avait vouUi que le pubic fît silence pour 
écouter l'arrêt. Dès le 5 octobre il avait de sa pleine auto- 
rité déclaré close la querelle du Ctd Boisrobert avait écrit 
à jMnirel que jusqu'à ce jour le Cardinal s'était fait lire 
avec un plaisir extrême tout ce qui s'écrivait pour ou contre 
le Cid. « Tant que Son Emiuence n'a reconnu dans les 
écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit 
agréables et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle 
a pris bonne part au divertissement; mais, quand elle a 
reconnu que de ces contestations uaissoient enfin des in- 
jures, des outrages et des menaces, elle a pris aussitôt réso- 
lution d'en arrêter le cours. » Boisrobert ajoutait que 
M. Corneille avait reçu Tordre « de ne plus faire de l'é- 
ponse s'il ne vouloit pas déplaire au Cardinal ». Il trans- 
mettait à Mairet celui de « mettre toutes ses injures sous 
le pied, et de ne plus se souvenir que de son ancienne 
amitié avec M. Corneille ». Là-dessus tout le monde se tut; 
tout bruit s'apaisa, c'est bien la preuve de la toute-puis- 
sance du Cardinal et de sa modération relative. 11 aurait 
pu éloulTer d'un mot la pièce du Cid, comme il étouITa d'un 
mot la <iuerelle du Cid. 

Arrivons à l'examen do cet ouvrage célèbre : les Senti- 
ments de l'Académie sur le Cid i. On se souvient que La 
Bruyère a dit que, si le Cid est un chef-d'œuvre drama- 
tique, les Senliments sont un chef-d'œuvre de critique. Certes 
La Bruyère est un bon juge; mais tant de complaisance 
pour Chapelain nous surprend. 

L'Académie commence par établir son droit de Juger le 
Cid, moins comme Académie que comme faisant partie 
du public, de qui relèv(!nt tous les auteurs. Viennent en- 
suite des réflexions générales ou môme banales sur l'utilité 
de la critique et des disputes littéraires, pourvu ([u'eUes 
demeurent civiles et modérées. 

Le Cid a beaucoup plu. Cela ne prouve ni qu'il soit bon, 

1. Le privilège est du 2o novembre 1637. 



SUR l'E CID 53 

ni qu'il soit mauvais. Le but de l'art est-il le délectable ou 
l'uliie? Suffit-il de plaire aux iguorants? Non, il faut satis- 
faire les doctes. (Mais qui sont les doctei^ et d'ailleurs il 
y a des doctes fort sots.) 

Le sujet du Cid n'est pas aussi mauvais que le prétend 
VOhservateur (Scudéry). Il est seulement mauvais on ce qu'il 
n'est pas vraisemblable. On répond qu'il est vrai Qu'im- 
porte? « Il y a des vérités monstrueuses » qu'il faut taire. 
L'action de la pièce est telle aux yeux de l'Académie, qui 
propose divers moyens d'adoucir la fable du Cid . par exem- 
ple, on eût découvert à la fin que le comte n'est pas le père 
de Ghimène; ou bien le comte ne fût pas mort de sa bles- 
sure, comme on l'avait cru d'abord; ou bien le salut du 
royaume eût dépendu de l'union de Rodrigue avec Ghi- 
mène. 

Se peut-il que ce fussent les doctes qui proposassent à 
Gorneille ces misérables subterfuges, ces ficelles (qu'on nous 
passe le mot) bonnes pour le mélodrame populaire. 

L'Académie pense avec Scudéry « que Ghimène est scan- 
daleuse sinon dépravée ». Elle eût voulu qu'à la lin l'hon- 
neur l'emportât sur l'amour, et que les deux amants fus- 
sent séparés : que Rodrigue tombât sous les coups des 
Maures ou bien sous ceux de don Sanche. Ghimène après 
Rodrigue fût morte ou de douleui', comme la belle Aude 
dans la Chanson de Roland; ou par le suicide, ce qui conve- 
nait mal à l'époque et au rôle. 

L'Académie se plaint que ce soit Rodrigue, l'homme, 
l'amant, qui sacrifie sa maîtresse à son père; tandis que 
Ghimène, la femme, l'amante, finit par sacrifier son père à 
son amarit. Mais l'Académie oublie que Rodrigue serait 
déshonore s'il agissait autrement : Ghimène n'a pas les 
mêmes devoirs; et d'ailleurs Gorneille a suivi la plus 
ancienne tradition épique et chevaleresque selon laquelle 
la femme aime toujours plus qu'elle n'est aimée; c'est 
l'homme, c'est le -preux qui représente la vertu pure et 
inflexible. 



54 NOTICE 

L'Académie avoue que cet amour qui la blesse est bien 
exprimé. Mais, en examinant le détail des scènes, elle reprend 
faute sur faute dans la conduite de la pièce; elle est sur- 
tout choquée de ce combat final « dont Ciiimène est le 
prix '>. L'Académie ne connaît qu'une sorte de mœurs : 
celles de son temps; et tout ce qu'on n'eût point fait à 
l'Hôtel de Rambouillet lui parait déplacé sur la scène, même 
dans une pièce espagnole dont l'action se passe au m" siècle 

D'ailleurs quel singulier idéal de tragédie géométrique 
l'Académie paraît s'être forgé dès 1636! Les scènes deuxième 
et troisième du cinquième acte lui paraissent superflues. 
Elle décide que, « si elles étoient nécessaires, elles se pour- 
roicnt dire belles ». On est tenté de répoudre : si elles sont 
belles, je les trouve nécessaires. Cette tendance à courir au 
but en mettant la rapidité au-dessus de la poésie ira s'exa- 
géranl dans notre poétique jusqu'à faire périr enlin la tra- 
gédie par l'étisie. 

« Quant au théâtre, il n'y a personne, dit l'Académie, à 
qui il ne soit évident ()u'il est mai entendu dans ce poème 
et qu'une même scène y représente plusieurs lieux. » Mais 
on en pouvait dire autant de presque toutes les tragédies 
représentées avant le Cid; l'unité absolue de lieu n'était 
guère encore en France qu'une conception abstraite ren- 
fermée dans l'âme de Chapelain. 

La discussion du style dans Ici Sentiments est pénible à 
lire'. Sans doute, il arrive quelquefois que l'Académie a 
raison contre Corneille; mais neuf fois sur dix elle a tort; 
et elle n'entend pas le français qu'elle a reçu mission d'ensei- 
gner par lettres patentes du roi. Aucune vue large et élevée 
n'apparait dans cette longue chicane de mots et de formes: 
éiilucher n'est pas critiquer; et trop souvent l'Académie 
épluche les vers de Corneille. Chapelain se piquait toutefois 
d'être impartial, et plutôt trop indulgent que trop sévère 

1. Voir flans nos uoles sur le luxto les plus curieuses parmi ces 
obsei'valious. 



SUR LE CID 55 

au Cid. 11 demande grâce pour l'accusé qu'il condamne: il 
s'efforce de bonne foi de rendre justice à ce qu'il voit de 
mérite dans l'œuvre incriminée; il se regarde lui-même 
comme le plus impartial et le plus éclairé des arbitres. Ses 
conclusions sont si pondérées! « Les savants mêmes doivent 
souffrir avec quelque indulgence les irrégularités d'un 
ouvrage qui n'auroit pas eu le bonheur d'agréer si fort au 
commun s'il n'avoit des grâces qui ne sont pas communes. 
(La jolie antithèse ! et qu'elle est vive et légère!).... Encore 
que le sujet du Cid ne soit pas bon, qu'il pèche dans son 
dénouement, qu'il soit chargé d'épisodes inutiles, que la 
bienséance y manque en beaucoup de lieux, aussi bien que 
la bonne disposition du théâtre, et qu'il y ait beaucoup de 
vers bas et de façons de parler impures, néanmoins la 
naïveté et la véhémence de ses passions, la force et la déli- 
catesse de plusieurs de ses pensées et cet agrément inex- 
plicable qui se mêle dans tous ses défauts, lui ont acquis 
un rang considérable entre les poèmes français de ce genre. 
Si son auteur ne doit pas toute sa réputation à son mérite, 
il ne la doit pas toute à son bonheur; et la nature lui a été 
assez libérale pour excuser la fortune si elle lui a été pro- 
digue. » 

Ainsi le jugement laissait Corneille non victorieux, mais 
pour ainsi dire acquitté. Le Cardinal, dit-on, ne fut pas 
satisfait; il attendait plus de docilité à ses vues de la part 
d'une compagnie qu'il avait fondée. Scudéry montra de l'es- 
prit. Il affecta de triompher : il se hâta de publier une 
Lettre à Messieurs de l'Académie, où il se confondait en 
remerciements. L'Académie sentit le piège, et son secré- 
taire Conrarl répondit à Scudéry (le 19 décembre 1637) qu'il 
n'avait pas à la remercier; que la Compagnie n'avait 
écouté que la voix de la justice. L'Académie en cette occa- 
sion ressemble à ces juges partiaux, mais austères, qui, 
après avoir ouvertement favorisé un parti aux dépens de 
l'autre, ne veulent pfis qu'on les remercie, et affectent de 
dire qu'on ne leur doit rien; qu'ils n'ont été qu'équitables. 



56 NOTICE 

Pour Corneille, il fut tout à fait mécontent et ne le dissi- 
mula pas assez. Le 13 novembre il écrivait à Boisrobert : 
« J'attends avec beaucoup d'impatience les Senliments de 
l'Académie afin d'apprendre ce que dorénavant je dois 
suivre; jusque-là je ne puis travailler qu'avec défiance et 
n'ose employer un mot en sûrelé. » Il y avait probablement 
quelque ironie dans cette humilité. Le 3 décembre il écri- 
vait encore : « Je nie prépare à n'avoir rien à répondre à 
l'Académie que des remerciements «. Les Sentiments paru- 
rent; Corneille ne répondit pas, mais il ne remercia point. 
Il fut très mécontent, et ne cessa de répéter qu'il n'accep- 
tait point la sentence, ayant toujours refusé de reconnaître 
le tribunal. Balzac, dans une lettre adressée à Scudéry au 
sujet du Cid, avait dit à l'adversaire de Corneille : Les 
juges do7it vous êtes convenus enscmhle. Scudéry fit imprimer 
la lettre, quoiqu'elle fût plus favorable à Corneille qu'à ses 
ennemis; mais Scudéry afTectait toujours de croire que 
tout le monde lui donnait raison. Corneille fut vivement 
blessé de cette phrase, et n'eut pas de cesse qu'il n'eût 
obtenu de Balzac de modifier le passage quand on imprima 
ses Lettres •. 

Que resta-t-il en somme de cette longue querelle qui, du- 
rant près d'un an, avait passionné tous les littérateurs et, 
comme dit la Lettre du désintéressé, « mis tout le Parnasse 
en rumeur et réduit presque tous les poètes à la prose ». 

Les conséquences en furent grandes et fâcheuses. Cor- 
neille, en feignant d'être intraitable et hautain, peut-être en 
se croyant tel, Corneille était réellement le plus timide et le 
plus docile des hommes : on le troubla, on l'effraya par 
ces grands mots iïart et de règles; la liberté de son génie en 
demeura pour jamais gênée. Après le Cid il n'osa phn rien 
écrire sans se demander ce (ju'en penserait l'Académie, ce 
qu'en eut pensé Aristole. 

1. On m en effet dans lo ror.ueil des Lettres de Balzac, ; « Les jupes 
donl lo bruit est que vous êtes convenus onstnible ". Voir ci-dessous 
la Ircs curieuse lettre de Balzac à Scudéry sur le Cid. 



SUR LE CID 57 

Le 15 janvier 1639 Chapelain écrivait à Balzac : 

« Corneille ne fait plus rien et Scudéry a du moins gagné 
cela en le querellant qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari 
sa veine.... H ne parle plus que de règles et que des choses, 
qu'il eût pu répondre aux académiciens, s'il n'eût point 
craint de choquer les puissances; mettant au reste Aristote 
entre les auteurs apocryphes, lorsqu'il ue s'accommode pas 
à ses imaginations. ». 

Tout cela n'empêcha pas que Corneille fit des chefs- 
d'œuvre, parce qu'il était Corneille; mais il est bien permis 
de penser que, s'il eût été laissé tout entier à la libre pente 
de son inspiration, moins tiraillé, moins harcelé par des 
critiques sans lumières ou des envieux sans bonne foi, la 
seconde moitié de sa carrière dramatique eût été moins 
inférieure à la première. 

J'en atteste ses préfaces, ses examens, ses trois discours 
sur l'art dramatique, où, parmi les développements infjé- 
nieux d'un esprit critique aifxuisé, soutenu par une rare 
franchise, l'on est souvent surpris et fâché de voir la place 
trop grande et les heures trop nombreuses qu'un si grand 
homme a consacrées à résoudre de minutieux cas de cou- 
science dramatiques, de vains problèmes d'arrangement 
théâtral, et à plier son génie à l'exigence de règles ou arbi- 
traires ou imaginaires. 



VERS DES ENFANCES DU CID DE GUILLEM 
DE CASTRO 

IMITÉS OU TRADUITS PAR CORNEILLE DANS lE CID *. 



V. 178. Montrez-lui comme il faut s'eudurcir à la peine, 
Dans le métier de Mars se rendre sans égal, 
Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 
Reposer tout armé, forcer une muraille.... 
Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait. 
Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet. 
185. Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 
11 lira seulement l'histoire de ma vie. 
Là daus un long tissu de belles actions.... 
217. Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne. 



178. Et quand d enseignera au Prince ce que, parmi cent 
exercices, doit faire un cavalier en lice ou sur les champs 
de bataille, pourra-t-il lui donner l'exemple, comme je fais 
mille fois, et rompre une lance, en harassant un cheval? 

185. De mes exploits écrits je donnerai au Prince un récit 
fidèle; et il s'instruira par ce que je fis, s'il ne s'instruit par 
ce que je fais. 

217. Je le mérite aussi bien que toi et mieux. 

1. Nous avons traduit exactement le texte de Gnillem de Castro; on 
trouvera les vers espagnols dans l'édition des Grands écrivains, t. Ill, 
p. 199. 



VERS IMITÉS OU TRADUITS DE TtUILLEM DE CASTRO 59 

. 2ol. Comte, sois de mon priace à présent gouverneur : 
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur. 
262. Agréable colère! 

Digne ressentiment à ma douleur bien doux! 
Je reconnois mon sang à ce noble courroux; 
Ma jeunesse revit encette ardeur si promple. [honte ; 
266. Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma 
Viens me venger. — De quoi? — D'un affront si cruel, 
Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup 

[mortel.... 
Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage. 
276. Je te donne à combattre un homme à redouter. 
286. Enfin tu sais l'afTront, et tu tiens la vengeance : 

Je ne te dis plus rien.... 
289. Accablé des malheurs oîi le destin me range, 

Je vais les déplorer : va, cours, vole et nous venge. 
298. Dieu, l'étrange peine! 

En cet afTront mon père est l'ofi^ensé, 
Et l'olTenseur le père de Chimène! 



2.j1. Appelez-le, appelez le comte, qu'il vienne exercer la 
charge de gouverneur de votre fils: il pourra mieux (que 
moi) l'honorer, puisque je reste sans honneur. 

262. J'adore ce ressentiment; cette colère m'agrée; ce 
sang qui bouillonne,... c'est celui que me donna la Castille 
et dont je t'ai transmis l'héritage. 

266. Celte tache à mon honneur, qui jusqu'au tien s'étend, 
lave-la dans le sang; car le sang seul ellace de semblables 
taches. 

276. Puissant est l'adversaire. 

286. Voici l'offense et voilà lépée ; je n'ai pi us rien à te dire. 

289. Je vais pleurer mon affront jusqu'à ce que tu eu tires 
vengeance. 

298. Mon père est l'offensé! Étrange peine! et l'offenseur, 
le père de Chimène! 



60 VERS IMITÉS OU TRADUITS 

310. Faut-il punir le père de CliimÈne? 

344. Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. 

345. Ne soyons plus en peine 
Puisqu'aujourd'hui mon père est l'ofTensé, 
Si l'ofTenseur est père de Chimène. 

3bi . Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'nfTront, 

J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. 
Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède '. 

373. Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance. 

376. Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi. 

378. Tout l'État périra, s'il faut que je périsse, [écoute. 

398. Connois-tu bien don Dièguc? — Oui. — Parlons bas: 
Sais-lu que ce vieillard fut la même vertu. 



310. Je dois tuer le père de Chimène! 

344. Mon sang coulera pur, 

348. Mon père ayant été l'offensé, peu importe (peine 
amère!; que l'offenseur soit père de Chimène. 

351. Je confesse que ce fut une folie, mais je ne la puis 
réj)arer. 

373. Avec cela tu cours à ta perte. 

376. Les hommes tels que moi ne se perdent pas aisément. 

378. Et la Caslillc se perdra avant moi. 

398. Ce vieillard qui est là, sais-tu qui il est?... Parle bas. 
Écoule.... Ne sais-tu pas qu'il fut un modèle d'honneur et 

i. Indiquons ici l'original des quatre fameux vers supprimés à l'im- 
pression : 

Ces satisfactions n'apaisent point une Ame • 

Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame; 

Et de pareils accords l'effet le plus commun 

Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un. 

« Satisfaction 1 Ni la donner ! ni la recevoir 1 Qui la donne ou la reçoit 
est bien certain de mal faire ; car l'un perd l'honneur, et l'autre no 
gagne rien, lleiacltrc à l'épée les affronts, c'est le mieux. » 



DE GUILLEM DE CASTRO {][ 

La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 

— Peut-être. — Cette ardeur que dans les yeux je porte, 
Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu? — Que m'im- 

— A quatre pas d'ici je te le fais savoir. [porte? 
405. Je suis jeune, il est vrai; mais aux- âmes bien nées 

La valeur n'attend point le nombre des années. 
634. Dès que j'ai su l'afTront, j'ai prévu la vengeance. 
647. Sire, Sire, justice! — Ah! Sire! écoutez-nous. [noux.... 

— Je me jette à vos pieds. — J'embrasse vos ge- 

— Il a tué mon père. — Il a vengé le sien. 

— Au sang de ses sujets un roi doit la justice. 

— Pour la juste vengeance il n'est point de supplice. 
659. Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang 

Couler à gros bouillons de son généreux flanc. 
667. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur. 
676. Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir, 

Ou plutôt sa valeur en cet étal réduite 

Me parloit par sa plaie, et hàtoit ma poursuite; 

Et pour se faire entendre au plus juste des rois, 
680. Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. 



de vaillance. — Soit. — Et que c'est son sang que j'ai dans 
les yeux, le sais-tu? — Et le saurais-jc, qu'importe.' — Si 
nous passons dans un autre lieu, tu verras qu'il importe fort. 

405. J'ai peu d'années, mais j'ai plus de valeur. 

634. Comme je savais l'offense, je prévoyais la vengeance. 

647. Justice, je demande justice. — Roi, je viens à tes 
pieds. — Sire, mon père est mort. — Mon honneur est 
vengé. — Il y aura justice auprès des rois. — Il a tiré une 
juste vengeance. 

659. J'ai vu de mes propres yeux le luisantacier teint de sang. 

667. J'arrivai presque sans vie. 

676. Il écrivait sur ce papier {elle présente un mouchoir 
sanglant) avec son sang mon devoir. 

680. Il me parla par la bouche de la blessure. 



62 VERS IMITÉS OU TRADUITS 

720. Si venger un soufflet mérite un ciiàtiment, 

Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête. 
722. Quand le bras a failli, l'ou en punit la tète. 
724. Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. 
729. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène. 
739. Prends du repos, ma lille, et calme tes douleurs. 

— M'ordouner du repos, c'est croître mes mallie 
741. Rodrigue, qu'as -tu fait? 

746. Ne l'as-tu pas tué? — Sa vie étoit ma honte : 
Mon honneur de ma main a voulu cet elTort. 

— Mais chercher ton asile en la maison du mor 
Jamais un meurtrier en fit-il son refuge? 

752. Je cherche le trépas après l'avoir donné. 

Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène; 
754. Je mérite la mort de mériter sa haine. 

Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain, 

Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main. 
765. Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, 

Et n'en reviendra point que bien accompagnée. 



720. Si la vengeance me toucha, la justice te touche; tire- 
la de moi, ô Roi souverain. 

722 Cliàtic la tête pour les fautes de la main. 

724. Et Rodrigue fut seulement ma main. 

729. Avec ma tête coupée, rends Chimène contente. 

739. Calme-toi, Chimène. — Ma douleur s'accroit. 

741. Qu'as-tu fait, Rodrigue? 

746. N'as-tu pas tué le comte ? — 11 importait à mon hon- 
neur. — Depuis quand, seigneur, la maison du mort fut' 
elle l'asile du meurtrier? 

752. Je cherche la mort en sa maison. 

754. Et pour être juste, je viens mourir en ses mains, puis- 
que je suis mort en son amour. 

765. Chimène est au jialais, et reviendra accompagnée 



DE GUILLEM DE CASTRO 63 

771. Elle va revenir; elle vient, je la voi. 

800. La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, 
Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, 
Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste. 

803. — Reposez-vous, Madame. — Ah ! que mal à propos 
Dans un malheur si grand tu parles de repos! 

800. 11 vous prive d'un père, et vous l'aimez encore! 

810. C'est peu de dire aimer, Elvire : je l'adore. 

8±b. Pensez-vous le poursuivre? 

846. Après tout, que pensez-vous donc faire?... 

— Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui. 
849. Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre, 

Soûlez-vous du plaisir de m'empècher de vivre. 
852. Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi!... 
Hélas ! — Écoute-moi. — Je me meurs. — Un moment. 

— Va, laisse-moi mourir. — Quatre mots seulement : 
Après ne me réponds qu'avecque cette épée. 



771. Elle viendra, elle vient. 

800. La moitié de ma vie a tué l'autre moitié, et pour 
venger l'une, je dois renoncer aux deux. 
803. Reposez-vous. — Quelle consolation puis-je prendre? 

809. Aimes-tu toujours Rodrigue? Vois qu'il a tué ton 
père. 

810. II est mon ennemi adoré. 
825. Penses-tu le poursuivre? 

846. Donc que veux-tu faire? — Le poursuivre jusqu'à ma 
vengeance, et quand j'aurai tué, mourir. 

849. Mieux vaut que mon ferme amour, en me livrant à 
toi, te donne la joie de me tuer sans la peine de me pour- 
suivre. 

852. Rodrigue, Rodrigue, en ma maison! — Écoute. — Je 
meurs. — Je veux seulement qu'en écoutant ce que je dis, 
tu répondes avec cet acier 



G4 VERS IMITÉS OU TRADUITS 

873. L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte 
Déshonoroit mon père, et me couvroit de lionte. 

8/9. Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi 
Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi 
Juge de son pouvoir : dans une telle offense 
J'ai pu délibérer si j'en prendrois vengeance. 
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront, 
J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt 
Je me suis accusé de trop de violence; 

886. Et ta beauté sans doute emporloit la balance, 
A moins que d'opposer à tes plus forts appas 
Qu'un homme sans honneur ne le méritoit pas; 
Que malgré cette part que j'avois dans ton âme, 
Qui m'aima généreux me haïroit infâme. [père 

897. Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mor 
C'est maintenant à toi que je viens satisfaire : 
C'est pourt'offrir mou sang qu'en ce lieu tu me vois 

900. J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois. 

903. Immole avec courage au sang qu'il a perdu 
Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu. 



873. Le comte, ton père, a porté sur les cheveux blancs 
du mien sa main injurieuse et hardie. 

879. Et quoique je me visse sans honneur, pour renoncer 
à mon espérance, en un tel changement, je dus faire un si 
grand effort que ton amour mit en doute ma vengeance. 

886, Et toi, Madame, aurais vaincu, si je n'avais pensé 
qu'étant déshonoré, tu abhorrerais comme infâme celui 
que tu aimas comme un homme d'honneur. 

897. J'ai recouvré mon honneur perdu, mais vile je suis 
venu me rendre à ton amour. 

900. N'appelle pas forfait ce qui fut un devoir. 

903. Poursuis avec ardeur la vengeance de ton père, comme 
j'ai fait celle du mien. 



DE GUILLEM DE CASTRO 65 

908. Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. 

911. Tù n'as fait le devoir que d'un homme de bien. 

940. Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. 

960. Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 
Ton malheureux amant aura bien moins de peine 
A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine. 

963 Va, je ne te hais point. — Tu le dois. — Je ne puis. 

969. FJle éclate (ma renommée)hïen mieux en te laissant 

[la vie ; 
Et je veux que la voix de la plus noire envie 
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis. 
Sachant que je t'adore et que je te poursuis. 

975 Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ : 
Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. 
...Ne lui (à la médisance) donne point lieu d'atta- 

[quer ma vertu 

980. Que je meure! — Va-t'en! — A quoi te rcsous-tu? 
— Malgré des feux si beaux, (\m troublent ma colère. 
Je ferai mon possible à bien venger mon père; 



908. Je ne t'impute pas la faute de mon infortune. 

911. Car, en vengeant ton affront, tu as agi comme un 
cavalier. 

940. Mais je suis ta partie pour seulement te poursuivre 
et non pour te tuer. 

960, Considère que me laisser vivre, c'est te venger, et 
me tuer, ne te venger pas. 

963. Tu me hais. — Je ne puis. 

969. Gela disculpera mon honneur, si l'on pense qne je 
t'adore et si l'on sait que je te poursuis. 

975. Va-t'en et prends garde à la sortie qu'on ne te voie,... 
c'est raison qu'il ne m'ôte pas l'honneur celui qui m'a ôté 
la vie. 

980. Tue-moi. — Laisse-moi. — Donc que veut faire ta 
rigueur? — Pour mon honneur, je dois, quoique femme, faire 



(56 VERS IMITÉS OU TRADUITS 

Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, 

Mon unique souhait est de ne rien pouvoir. 
087. Rodrigue, qui l'eùl cru"?— Chiiuèue, qui l'eût dit? 

— Que notre heur fût si proche et sitôt se perdit?... 
993. Adieu : je vais trainer une mourante vie, 

Taut que par ta poursuite elle me soit ravie. 

997. Adieu : sors, et surtout garde bien qu'on te voie. 

1013. A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, 

Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre. 
1025. Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie! 
1027. Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. 

Ma valeur n'a point lieu de te désavouer. 

Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace 

Fait bien revivre en toi les héros de ma race. 
1036. Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur. 

Viens baiser cette joue, et reconnais la place 

Où fut empreint l'affront que ton courage efîace. 
1054. Je t'ai donné la vie, et tu me reuds la gloire. 



contre toi autant que je pourrai, en désirant de ne rien 
pouvoir. 

987. Ah! Rodrigue, qui eût pensé.... — Ah! Chimènc, qui 
eût dit... — Que mon bonheur .s'évanouirait. 

993. Laisse-moi. Je m'en vais mourant. 

997. Va-t'en et prends garde à la sortie qu'on ne te voie. 

1013. Je vais embrassant des ombres, égaré dans l'obscure 
nuit qui le cache 

1023. Est-il possible que je me trouve entre tes bras? 

1027. Fils, je prends haleine pour l'employer à te louer. 
Tu as bravement fait tes preuves, tu as bien agi, tu as bien 
imité mes exploits passés. 

1036. Touche les cheveux blancs(juetu as honorés, applique 
ta bouche à la joue d'où tu as enlevé la tache de mon hoimcur, 

lO'Ji. Si je t'ai donne la vie selon la nature, tu me l'as 
rendue par ta vaillance. 



DE GUILLEiM DE CASTKO 67 

1080 J'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis.... 

Va marclier à leur tête oii l'honneur te demande. 
1092. Ne borne pas ta gloire à venger un affront 
1222. Ils t'ont nommé tous deux leur Cid eu ma présence: 

Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur, 

Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur. 

Sois désormais le Cid : qu'à ce grand nom tout cède. 
1334. Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse. 
1350. Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse : 

Un excès de plaisir nous rend tous languissants, 

Et quand il surprend l'âme, il accable les sens. 
1378. Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise; 

Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis. 
1391. Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi. 

Dont la faveur conserve un tel amant pour toi. 
1738. Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même; 

Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment, 

Jusqu'au dernier soupir, mon père, et mon amant. 



1080. Avec cinq cents gentilshommes mes parents, eutre 
en campagne pour y exercer ta vaillance. 

1092. Ils ne diront pas que ta main t'a servi seulement 
pour venger tes affronts. 

1222. Il l'a appelé mon Cid. — En ma langue c'est 7non 
seigneur. — Ce nom lui sied bien. — C'est chez les Maures 
qu'il l'a conquis. — Puisqu'il l'a mérité là-bas, qu'où le lui 
donne en mon royaume. C'est raison de l'appeler le Cid. 

1334. Pour prix de tes victoires, cet embrassement t'est dû. 

1350. Un plaisir atterre autant qu'une douleur accable. 

1378. Tes yeux sont ses espions; ton cabinet, son asile; ta 
faveur, ses libres ailes. 

1391. Si j'ai conservé Rodrigue, c'est peut-être pour vous 
que je le garde. 

1738. Qu'il se contente de mon bien, et que ma personne, 
Seigneur (si le Ciel ne la ravit), je puisse l'enfermer dans un 
monastère. 



ANALYSE COMPAREE 

DES ENFANCES DU CID DE GUILLEM DE CASTKO 
ET DU CID DE CORNEILLE 



Analyse de la pièce 
espagnole 



Analyse de la piège 
française 



Première journée. 

Scène I. Dans le palais du 
Roi Fernaiid, Rodrigue est 
armé chevalier devant l'In- 
fante et Ghiniène. 

il. Le Roi en son conseil 
déclare don Diègue gouver- 
neur de son fils. Le Comte, 
iiTito, insulte don Diègue et 
lui donne un soufflet. 

in. Le vieillard rentre en 
sa maison, ess.iye son épée, 
la trouve trop lourde à son 
bras; il appelle ses trois fils 
cl veut les éprouver; deux 
dont il serre la main violem- 
ment, gémissent. Rodrigue, 
dont il mord le doigt, s'eni- 
l>orte et menace. Don Diègue 
lui remet l'épée, lui enjoint 
la vengeance. Rodrigue déses- 



ACTE PREMIER. 

Scène l. Elvire, gouver- 
nante, annonce à Cliimène que 
son père, le comte du Gormas, 
app rouvel'am ou rde Rodrigue. 

II. L'Infante, ([ui aime se- 
crètement Rodrigue, fait l'aveu 
de cet amour à sa gouver- 
nante Léonor. 

III. Don Diègue vient d'être 
fait gouverneur de l'Infant; 
don (iormas, qui ambitionnait 
cette charge, cherche querelle 
à (loti Diègue et lui donne un 
.soufllet. (Dans le drame espa- 
gnol, les deux pères ignorent 
l'amour mutuel de leurs en- 
fanti<; ils le connaissent dans 
le drame franrais.) 

IV. Don Diègue outragé ex- 
prime tiansuii monologue son 
désesjtoir ut sa colère. Son 



ANALYSE COMPAREE 



69 



péré exprime ses angoisses 
dans un monologue; il se 
décide à ven.'er son père. 

IV. Sur la place, devant le 
palais et devant la maison de 
don DiègLie; au balcon, l'Iu- 
faute et Chimène; passe le 
Comte, qui refuse toute satis- 
faction. Rodrigue se présente 
et le provoque, excité par 
son père, qui se tient devant 
sa porte. Le duel a lieu sur- 
le-champ, le Comte tombe 
mort. Les gens du Comte 
veulent tuer Rodrigue. L'In- 
fante le préserve. 

On voit que la première 
journée de (iuilleui de Castro 
répond à peu près au pre- 
mier acte de Corneille et aux 
deux premières scènes du 
second acte. Dans l'espagnol, 
la division par scènes répond 
à autant de lieux différents 
où l'action se passe. D'ail- 
leurs tous les lieux étaient 
représentés ou indiqués si- 
multanément sur le théâtre. 



Deuxième journée. 

L Dans le palais. Chimène 
demande le châtiment de Ro- 
drigue; et don Diègue défend 
son fils. 

11. Chez Chimène. Rodrigue 
se présente à elle, comme elle 



bras est impuissant, mais Ro- 
drigue le vengera. 

V. Rodrigue parait; son 
père lui dit l'affront, lui 
nomme l'offenseur et lui or- 
donne la vengeance. 

VI. Rodrigue exprime dans 
un monologue lyrique ses 
hésitations douloureuses. I' 
veut venger son père. Mais 
peut-il tuer le père de Chi- 
mène? Il se résout à n'écouter 
que son honneur. 

Acte II. 
Scène I. Le-, comte avoue à 
don Arias qu'il a eu tort 
d'itisuller don Diègue, mais 
il refuse de donner satisfac- 
tion et se rit des menaces de 
do.n Arias. 

II. Rodrigue provoque le 
Comte, qui cherche d'abord à 
décliner ce combat; puis il 
consent, et tous deux s'éloi- 
gnent pour se battre. 

III. L'Iufante rassure Chimè- 
ne inquiète; elle offre de tenir 
Rodrigue au palais pour l'em- 
pêcher de provoquer le Comte. 

IV. Un page annonce que 
Rodrigue et le Comte sont 
sortis du palais ensemble. Chi- 
mène s'élanc-e^i leur poursuite. 

V. L'Inîante plaint son 
amour caché; mais un vague 
espoir la flatte. Si Rodrigue 
est vainqueur du Comte, un 
jour il deviendra digne d'une 
Reine. 



70 



ANALYSE COMPARÉE 



revient du palais; il la con- 
jure de le tuer; tous deux plai- 
gnent leur malheur et s'exci- 
tent à faire leur devoir. 

III. Dans la campagne dé- 
serte, près de Burgos; Ro- 
drigue s'y tient caché. Son 
père l'y vient voir, et lui 
enjoint de marcher contre 
les Maures, dont l'armée me- 
nace Burgos. 

IV. Rodrigue marchant 
contre les Maures passe de- 
vant un château où l'Infante, 
un balcon, encouragea la vic- 
toire le chevalier qu'elle aime 
en secret. 

V. Dans les montagnes 
d'Oca; Rodrigue combat les 
Maures et les défait. La ba- 
taille est à demi racontée, à 
demi représentée sur la scène. 

VI. Dans le palais du Roi. 
Rodrigue amèue les chefs 
maures prisonniers; ils l'ont 
nommé leur Cid; le Roi lui 
décerne ce surnom. Chimène 
reparaît, demandant de nou- 
veau justice. Le Roi, pour la 
satisfaire, se décide à bannir 
Rodrigue, mais en l'embras- 
sant. 

Ainsi la deuxième journée 
des Enfances du Cid est reiiré- 
sentéc chez Corneille par les 
scènes ui, iv, v, vi, vu et 
vin de l'acte II, par l'acte III 
tout entier, i)ar les trois pre- 



VI. Le Roi exprime son mé- 
contentement contre le Comte, 
que don Sanche, rival de Ro- 
drigue, essaye de défendre. Le 
Roi annonce quejes Maures 
menacent Séville et ordonne 
quelques précautions. 

VII. On annonce la mort du 
Comte, tué par Rodrigue. 

VIII. Chimène éplorée tombe 
aux pieds du Roi, demandant 
justice contre Rodrigue, meur- 
trier de son père. Don Diègue 
défend son fils et prend sur 
lui la faute. Le Roi renvoie 
la sentence au conseil et or- 
donne à don Sanche de rem- 
mener Chimène. 

ACTK III. 

Scène I. Rodrigue se pré- 
sente dans la maison de Chi- 
mène, d'où Elvire vent inuti- 
lement l'éloigner. 

II. Chimène revient du pa- 
lais, accompagnée de don San- 
che, qui lui oll're de la venger. 

III. Chimène explique là 
Elvire les sentiments qui dé- 
chirent son coHir: elle veut 
venger son père, et innurir 
après Rodrigue. 

IV. Rodrigue se présente à 
ChimCne et lui olîre sa vie; 
les deux amants plaignent 
leur infortune. Chimène pour- 
suivra Rodrigue, mais jure 
ne pas lui survivre. 

V. Don Diègue cherche son 
lils à travers la ville, heureux 



ANALYSE COMPARÉE 



71 



mières scènes de l'acte IV. Le 
premier tableau fiuit l'acte U; 
le deuxième tableau et le 
troisième suffisent à remplir 
lacle m. Nous laissons de 
côté dans celte rapide ana- 
lyse beaucoup de scènes inci- 
dentes qui se mêlent à l'ac- 
tion principale dans le drame 
de Guillem de Castro, très 
touffu, chargé d'événements, 
et conçu, selon la tradition 
du théâtre espagnol, de façon 
à dérouler devant les yeux 
du spectateur, sans cesse oc- 
cupé, amusé, surpris, une 
succession continue de faits 
variés, une action multiple, 
animée, vivante. 

Troisième journek. 

I. Au palais, à Burgos. L'In- 
fante renonce à son amour 
sans espoir. Chimène se pré- 
sente pour demander une 
troisième fois justice. (11 y a 
plus d'une année d'intervalle 
depuis la fin de la deuxième 
journée.) Instruit de son 
amour, le Roi veut l'éprouver; 
il fait annoncer devant elle 
que Rodrigue a péri. Chimène 
s'évanouit. Elle reprend ses 
sens; eile nie son amour, et 
demande le combat singulier 
contre Rodrigue, offrant d'é- 
pouser le vainqueur. 



d'être vengé, malheureux d'i- 
gnorer le sort de Rodrigue. 

VI. 11 rencontre son fils, le 
console et loue sa vaillance. 
Mais les Maures menacent la 
ville; que Rodrigue aille les 
combattre, et forcer par sa 
victoire le monarque au par- 
don et Chimène au silence. 

Acte IV. 

Scène I. Elvire annonce à 
Chimène l'entière victoire de 
Rodrigue. Chimène admise 
son amant, sans renoncer à 
sa vengeance. 

II. L'Infante essaye en vain 
d'amenerCliimène à faire grâce 
au vainqueur des Maures. 

III. Le Roi remercie Rodri- 
gue et lui demande le récit de 
ses exploits. 

IV. On annonce Chimène 
qui vient de nouveau deman- 
der justice au Roi. 

V. Pour l'éprouver, le Roi 
annonce à Chimène que Ro- 
drigue a péri dans son triom- 
phe. Elle s'évanouit, laissant 
ainsi éclater son amour. Elle 
reprend ses sens, et demande 
le combat singulier contre 
Rodrigue. Don Sanche veut 
être son champion. Le Roi 
consent. Chimène épousera le 
vainqueur. 

Acte V. 

Scène 1 Rodrigue est chez 
Chimène; il vient lui dire un 



72 



ANALYSE COMPAREE 



II. Dans une forêt; un lé- 
preux mendie dans un fossé. 
Rodrigue passe, le nourrit et 
le console. Il s'endort, et le 
lépreux transfiguré, qui n'est 
autre que saint Lazare, le bé- 
nit, et annonce que le Cid 
sera toujours vainqueur. 

III. Don Martin Gonsalez, 
Aragonais, provoque en duel 
Rodrigue; Chimène sera le 
prix de la victoire. 

IV. Gliimëne dit son an- 
goisse à sa contidente; elle 
tremble que, Rodrigue étant 
vaincu, elle ne devienne la 
femme de Martin Gonsalez. 

V. Au palais. Chimène 
anxieuse y attend les nou- 
velles du combat. Une ruse 
de Rodrigue laisse croire 
qu'il est vaincil et tué. Chi- 
mène au désespoir avoue hau- 
tement son amour et veut se 
réfugier dans un cloître. Mais 
Rodrigue paraît, vainqueur 
de son ennemi qu'il a tué. Le 
Roi presse Chimène de tenir 
sa parole; elle épousera Ro- 
drigue ce jour même. (Il y a 
environ trois ans que le comte 
est mort.) 



dernier adieu : il veut mourir, 
puisqu'il n'est plus aimé. Chi- 
mène l'adjure de se défendre 
et laisse échapper l'aveu de 
son amour. 

IL L'Infante déplore son 
amour, mais se résout à lais- 
ser Rodrigue à Chimène. 

III. Non sans lutte et sans 
déchirement elle en renou- 
velle la promesse à Léonor. 

IV. Chimène, qui sait Ro- 
drigue au combat, exprime à 
Elvire son angoisse et flotte 
entre la crainte et l'espoir. 

V. Don Sauche vaincu vient 
apporter son épée à Chimène. 
Celle-ci le croit vainqueur, et, 
sans vouloir l'écouter, maudit 
le meurtrier de Rodrigue. 

VI. Le Roi paraît; Chinu'me 
le supplie de donner ses biens 
à don Sauche et de la laisser 
entrer dans un cloître. Don 
Sauche réussit cnlin à parler 
et à raconter sa défaite. 

VII. Rodrigue implore son 
pardon; il veut fléchir et mé- 
riter Chimène par de nou- 
veaux exploits. Le Roi lui 
promet la main de Chimène; 
pour l'obtenir un j'uir, (|u'll 
laisse faire le temps, sa vail- 
lance et son roi. 



LETTRE DE BALZAC A SGUDÉRY 

AU SUJET DU CID 

(Août li337.) 



« Considérez, Monsieur, que toute la France entre 
en cause avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des 
juges dont vous êtes convenus ensemble * qui n'ait loué 
ce que vous desirez qu'il condamne : de sorte que, 
quand vos arguments seroient invincibles et que votre 
adversaire y acquiesceroit, il auroit toujours de quoi se 
consoler glorieusement de la perte de son procès, et 
vous dire que c'est quelque chose de plus d'avoir satis- 
fait tout un royaume que d'avoir fait une pièce régu- 
lière. Il n'y a point d'architecte d'Italie qui ne trouve des 
défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne l'ap- 
pelle un monstre de pierre : ce monstre néanmoins est la 
belle demeure des rois, et la cour y loge commodément. 

« Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par 
d'autres qui ont plus d'agrément et moins de perfec- 
tion ; et parce que l'acquis n'est pas si noble que le 
naturel, ni le travail des hommes que les dons du ciel, 
on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire 
ne vaut pas tant que savoir plaire sans art. Aristote 
blâme la Fleur d'Agathon ^, quoiqu'il die ^ qu'elle fût 

1. Voyez ci-dessus p. 56. 

2. Poète tragique grec, contemporain nt ami d'Euripide et de Platoa. 

3. Forme archaïque du subjonctif de dire. 



74 LETTRE DE BALZAC A SCUDÉRY 

agréable, et YŒdipc peut-être n"agréoit pas, quoique 
Aristote l'approuve. Or, s'il est vrai que la satisfaction 
des spectateurs soit la fin que se proposent les spec- 
tacles, et que les maîtres mêmes du métier aient quel- 
quefois appelé de César au peuple, le Cid du poëte 
françois ayant plu aussi bien que la Fleur du poêle 
grec, ne seroit-il point vrai qu'il a obtenu la fin de la 
représentation, et qu'il est arrivé à son but, encore que 
ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les 
adresses de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, 
iju'il a ébloui les yeux du monde, et vous l'accusez de 
charme et d'enchantement : je connois beaucoup de 
gens qui feroient vanité d'une telle accusation; et vous 
me confesserez vous-même que, si la magie étoit une 
chose permise, ce seroit une chose excellente : ce 
seroit, à vrai dire, une belle chose de pouvoir faire des 
prodiges innocemment, de faire voir le soleil quand il 
est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni offi- 
ciers ', de changer en pistoles les feuilles de chêne et 
le verre en diamants; c'est ce que vous reprochez à 
l'auteur du Cid, qui vous avouant qu'il a violé les règles 
de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a un secret, 
qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous niant 
pas qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne 
vous laisse conclure de là sinon qu'il est plus fin que 
toute la cour et tout le peuple, et que la tromperie qui 
s'étend à un si grand nombre de personnes est moins 
une fraude qu'une conquête. Cela étant, Monsieur, je 
ne doute pas que Messieurs de l'Académie ne se trou- 
vent bien empêchés dans le jugement de votre procès, 
et que d'un côté vos raisons ne les ébranlent, et de 

1. Serviteurs d'ofûce. 



LETTRE DE BALZAC A SCUDÉRY 75 

l'autre l'approbation publique ne les retienne. Je serois 
en la même peine, si j'ctois en la même délibération, 
et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre 
arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé, 
il y a plus de quinze cents ans, par un philosophe de 
la famille stoïque, mais un philosophe dont la dureté 
n"étoit pas impénétrable à la joie, de qui il nous reste 
des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le règne d'un 
empereur poète et comédien, au siècle des vers et de la 
musique *. Voici les termes de cet authentique arrêt, 
et je vous le laisse interpréter à vos dames, pour 
lesquelles vous avez bien entrepris une plus longue 
et plus difficile traduction ^, Illud multum est primo 
aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio diligens 
inventiira est quod arguât. Si me interrogas, major ille 
est qui judicium ahstulit quam qui mentit ^. Votre 
adversaire y trouve son compte par ce favorable mol 
de major est; et vous avez aussi ce que vous pouvez 
désirer, ne désirant rien, à mon avis, que de prouver 
que judicium abstidit. Ainsi vous l'emportez dans le 
cabinet *, et il a gagné au théâtre. Si le Cid est cou- 
pable, c'est d'un crime qui a eu récompense; s'il est 
puni, ce sera après avoir triomphé; s'il faut que Platon 
le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne 
de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal 
qu'il a traité autrefois Homère. » 

1 .Séncque le Philosophe, qui est probablemenl le même queSénèque le 
Tragique. Il vivait au temps de Néron, l'empereur « poète et comédien». 

2. Une traduction des Harangues de l'Italien Man^ini. Elle parut en 1642. 

3. « C'est beaucoup d'avoir au premier abord charmé les regards, dût 
un examen attentif découvrir ensuite quelques défauts. Si vous voulez 
savoir mon sentiment, l'homme qui ravit l'approbation est supérieur à 
celui qui la mérite. « 

4 Dcvaut les savants et les critiques. 



A MADAME DE GOMBALET 

fîG37) 



Madame, 

Ce portrait vivant que je vous offre représente un 
héros assez reconnaissable aux lauriers dont il est cou- 
vert. Sa vie a été une suite continuelle de victoires; son 
corps, porté dans son armée, a gagné des batailles 
après sa mort ; et son nom au bout de six cents ans 
vient encore de triompher en France. Il y a trouvé une 
réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de 
son pays, et d'avoir appris à parler une autre langue 
que la sienne. Ce succès a passé mes plus ambitieuses 
espérances, et m'a surpris d'abord ; mais il a cessé de 
m'élonner depuis que j'ai vu la satisfaction que vous 
avez témoignée quand il a paru devant vous. Alors j'ai 
osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé, et 
j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet 
applaudissement universel ne lui pouvoit manquer Et 
véritablement, Madame, on no peut douter avec raison 

1. Marie-Madoleine de Vigncrot. filin d'une sœur de Hichelteu, 
épousa le maniuis du Rourc de Conibalcl, devint veuve en 1621; fut 
créée duehesse d'Aiguillon en 1038. Celte dédicace parut en tête 
de la première édition du Cid, achevée d'ini])rimer le 24 mars 1637. 
Corneille pressentait-il déjà l'opposition que le cardinal allait faire au 
Cidl Espcrait-il désarmer Uicholieu, en moUant le Cid sous la protec- 
tion de sa nièce? Ce calcul, s'il y eut calcul, fut, coniuio ou l'a vu, 
tout à fait déjoué. 



A MADAME DE COMBALET 77 

de ce que vaut une chose qui a le bonheur de vous 
plaire : le jugement que vous en faites est la marque 
assurée de son prix ; et comme vous donnez toujours 
libéralement aux véritables beautés l'estime qu'elles 
méritent, les fausses n'ont jamais l.e pouvoir de yous 
éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des 
louanges stériles pour les ouvrages qui vous agréent; 
elle prend plaisir à s'étendre utilement sur ceux qui les 
produisent, et ne dédaigne point d'employer en leur 
faveur ce grand crédit que votre qualité et vos vertus 
vous ont acquis. J'en ai ressenti des eflets qui me sont 
trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas 
moins de remercîments pour moi que pour le Ciel '. 
C'est une reconnoissance qui m'est glorieuse, puisqu'il 
m'est impossible de publier que je vous ai de grandes 
obligations , sans publier en môme temps que vous 
m'avez assez estimé pour vouloir que je vous en eusse. 
Aussi, Madame, si je souhaite quelque durée pour cet 
heureux effort de ma plume, ce n'est point pour 
apprendre mon nom à la postérité, mais seulement 
pour laisser des marques éternelles de ce que je vous 
dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les autres 
siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie, 
MADAME, 

Votre très humble, très obéissant et très 
obligé serviteur, 

Corneille. 

1. Allusion aux représentations du Ciâ, qui avaient été données 
devant le cardinal, et probablement suivies de quelque présent fait k 
l'auteur. Peut-être aussi Mme de Combalet s'élait-elle fait fort de 
désarmer le mécontentement du cardinal. Corneille comptait alors sur 
cette promesse, qui ne put être tenue. Mais il parait plus probable que 
Richelieu dissimula plusieurs mois sa colère. Voyez ci-dessus, Notice 
sur le Cid, p. 36. 



AVERTISSEMENT K 

(1048) 



MARIANA 

Lib. IX" de la Ilistoria d'Espana, cap v°. 

« Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez 
conde de Goruiaz. Venciôle y diôle la muerte. Lo que 
résulté deste caso, fué que cas6 con dona Ximena, hija y 
heredera del mismo conde. Ella misma requiriô al Rey 
que se le dicsse por marido, ca estaba muy prendada 
de sus partes, o le castigasse conforme a las leyes, por 
la muerte que dio a su padre. Hizôse el casamiento, 
que a todos estaba a cuento, con el quai por el gran 
dote de su esposa, que se allegô al estado que el ténia 
de su padre, se aumentô en poder y riquczas - » 

1. Cet nvcrlisscment parut pour la prcniir>re fois en tète du Cid dans 
l'édition colloolivc que Corneille donna de ses œuvres en IfiiS. 

2. « 11 avait eu peu de jours aujiaravanl un duel avec don Gnniez, 
comie de Gormaz. 11 le vainquit el lui donna la mort. Le résultat de 
cet événement fut qu'il se maria avec dona Chimcne, ûlle et héritière 
do ce seigneur. Elle-même demanda au Roi qu'il le lui donnât pour 
mari (car elle était fort éprise de ses qualités), ou qu'il le châtiât con- 
formément aux lois, pour avoir donné la mort à son père. Le mariage, 
qui agréait à tous, s'accomplit; ainsi grâce à la dot considérable de 
son épouse, qui s'ajouta aux biens qu'il tenait de son père, il grandit 
en pouvoir et en richesses. » Les mots peu de jours auparavant s'appli- 
quent au récit d'un événement étranger à l'action du Cid. I! n'en fau- 
drait pas conclure que Rodrigue, selon Mariana, épousa Chimène peu 
do jours après la mort du comte. L'historien est muet lii-dessus; mais, 
selon les romanne.i, plusieurs années séparent le duel du mariage. Les 
Historix de rébus Hispanise libri publiées en latin, de 1592 à l()l(i par 
le P. Mariana, furent traduites jiar lui-même en espagnol, sous le titre 
d'//istoria gênerai d'Espana. 



A\'ERTISSEMENT 79 

Voilà ce qu'a prêté l'histoire • à D. Guillen de Castro, 
qui a mis ce fameux événement sur le théâtre avant 
moi. Ceux qui entendent l'espagnol y remarqueront 
deux circonstances ; l'une, que Chirnène ne pouvant 
s'empêcher de reconnoître et d'aimer les belles qualités 
qu'elle voyoit en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son 
père {estaba prendada de sus parles}^ alla proposer elle- 
même au Roi cette généreuse alternative, ou qu'il le 
lui donnât pour mari, ou qu'il le fit punir suivant 
les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gré de 
tout le monde (a todos estaba a cuento). Deux chro- 
niques du Cid 2 ajoutent qu'il fut célébré par l'arche- 
vêque de Séville, en présence du Roi et de toute sa 
cour; mais je me suis contenté du texte de l'historien, 
parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent, 
le roman, et peuvent ne persuader pas davantage que 
celles que nos François ont faites de Charlemagne et de 
Roland. Ce que j'ai rapporté de Mariana suffit pour 
faire voir l'état qu'on lit ^ de Chimène et de son mariage 



1. V/tistoire A peu do chose à voir dans la légrende du Cid; Mariana, 
que les Espagnols appellent leur Tite-Live, ne s'est guère plus abstenu 
que le Tite-Live romain de mêler, aux faits réels, des traditions fabu- 
leuses. Tout ce qui se rapporte au Cid manque d'authenticité sérieuse. 
Voir ci-dessus, Notice, p. 5. 

2. On ne sait trop ce que Corneille désig-ne par ces chroniques ; peut- 
être ne le savait-il pas parfaitement lui-même. Beaucoup de chroniques 
en prose ou en vers, les unes historiques, les autres à demi ou tout à 
fait légendaires, ont fait mention du Cid et raconté assez différemment 
ses exploits. Le poème du Cid, qu'il n'a point en vue sans doute, n'a 
jamais été appelé chronique. Voyez ci-dessus, Notice, p. 5. 

3. Faire état de signifie faire cas de : 

Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux. (Mélite, v. 360 
11 a aussi le sens de compter sur : 
Faites état de moi. [Menteur, vers 305.) 



50 AVERTISSEMENT 

dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que 
les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur 
d'être ses gendres, en épousant ses deux filles '. Quel- 
ques-uns ne l'ont pas si bien traitée dans le nôtre; et 
sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène du théâtre, 
celui qui a composé l'histoire d'Espagne en françois l'a 
notée - dans son livre de s'être tôt et aisément consolée 
de la mort de son père, et a voulu taxer de légèreté 
une action qui fut imputée à grandeur de courage par 
ceux qui en furent les témoins. Deux romances espa- 
gnols ^, que je vous donnerai ensuite de cet Avertisse- 
ment, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de 
petits poëmes sont comme des originaux décousus de 
leurs anciennes histoires *, et je serois ingrat envers la 
mémoire de celte héroïne, si, après l'avoir fait con- 
noitre en France, et m'y être fait connoitre par elle, 
je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu 
faire, parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne 
donc ces pièces justificatives de la réputation où elle a 
vécu, sans dessem de justifier la façon dont je l'ai fait 
parler françois. Le temps l'a fait pour moi, et les tra- 
ductions qu'on en a faites en toutes les langues qui ser- 
vent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples où 
l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et 

1. Donn Klvirn épousa R.iniiri', roi ilc Navarre; dona Soi, Sanolio, 
infant d'Arau'on. 

2. M. Marly-Laveaux croit que Corneille fait allusion à un passage 
de VllisUnre (jenitralc d'Esparpie par Louis do Maycrne-Tuniuct 
(Lyon, 1587, in-'fol., p. 334). — Noter, au xvii" sice.le, coninu; en latiu 
iiotarc, a souvent par lui-même un sens défavorable. 

3. Le mol romance est masculin en espagnol, et reste masculin en 
fraul-ais quand il désigne les chants populaires de l'Espagne. 

4. Hemarquable appréciation où Corneille devance la criliiiuo de 
notre temps. 



AVERTISSEMENT 81 

anglois ', sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce 
qu'on en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'en- 
viron une douzaine de vers espagnols qui semblent faits 
exprès pour la défendre. Ils sont du fnC'me auteur qui 
l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans 
une autre comédie qu'il intitule Enganarse engafiando-, 
fait dire à une princesse de Béarn : 

A mirar 
bien el mimdo, que cl tcner 
apetitos que vcncer, 
y ocasiones que dexar, 

Examinan cl valor 
en la muger, yo clixera 
lo que siento, porquc fuera 
luzimiento de mi honor. 

Pcvo maUcias f'undadas 
en honras mal cnlendidas, 
de tentaciones vcncidas 
haccn culpas declaradas : 
Y asi, la que el descar 
con el rcsislir upunta, 
vence dos veces, si juntn 
con el resistir el callar -*. 

1 Se U-omper en trompant. La pièce a élé imprimée à Valence en 
1625. Celle abondance de citations cl de documents divers rassemblés 
par Corneille à l'occasion du Cid montre assez quel commerce familier 
il entretenait avec la langue et la littérature espag-noles. 

2. Corneille ne parle pas ici de la traduction ou imitation du Cid en 
espagnol faite par Dianiante ; elle n'avait pas encore vu le jour. D'après 
le témoignage de Fonlenelle, neveu de Corneille, le poète posséda plus 
lard celle traduction avec les autres dans sa bibliothèque. 

3. « Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite d'une 
femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions ii rejeter, je 
n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens : mon honneur n'en devien- 
drait que plus éclatant. Mais une malignité qui se prévaut de notions 
d'honneur mal entendues convertit volontiers en un aveu de faute 



82 AVERTISSEMENT 

C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans 
mon ouvrage, en présence du Roi et de l'Infante. Je dis 
en présence du Roi et de l'Infante, parce que quand elle 
est seule, ou avec sa confidente, ou avec son amant, 
c'est une autre chose. Ses mœurs sont inégalement 
égales ', pour parler en termes de notre Aristote -, et 
changent suivant les circonstances des lieux, des per- 
sonnes, des temps et des occasions, en conservant tou- 
jours le même principe. 

Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de 
deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tra- 
gédie, et qui semblent avoir été autorisées par mon 
silence. La première est que j'aie convenu de juges tou- 
chant son mérite ^, et m'en sois rapporté au sentiment 
de ceux qu'on a jiiirs d'en juger. Je m'en tairois 
encore, si ce faux bruit n'avoit é(é jusque chez iM. de 
Balzac dans sa province, ou, pour me seivir de ses 
paroles mêmes, dans son désert *, et si je n'en avois 



ce qui n'est que la tentation vaincue. Dès lors !a femme qui désire 
et qui résiste éfralement, vaincra deux fois, si en résistant elle sait 
encore se taire. » (Trad. do M. Marty-Lavcaux, Corneille, t. III, p. 83.) 
1 C'est-à-dire que son caractère est le même et immuable au fond, 
mais qu'il se manifeste différemment selon l'occasion différente et les 
événements divers qui le mettent en jeu, ainsi que l'explique Corneille 
lui-même un peu plus loin. 

2. Dou7.e ans plus tut Corneille se fût exprimé moins tendrement 
peut-être à l'égard d'Aristote; mais à partir de la querelle du Ci'l il 
jill'ecta toujours un culte respectueux de la Poétique, prétendant seu- 
lement qu'il l'interprétait mieux que ses adversaires ; ce qui est vrai 
Souvent, sans l'être toujours. 

3. Voir ci-dessus. Notice sur le Cid, p. 56. 

4. Bal/.ac aimait à désigner ainsi prétenticusemenl la retraite où il 
vivait près d'Angoulémc. La fameuse lettre à Scudéry (voyez ci-dessus, 
pa^c 73), écrite en août 1637. et i)ubliée une première fois par Scudéry, 
reparut peu avant cet Avertissement dan» les Lettres c/ioisies du sieur de 
Balzac (i'aris, 1047, in-8''> 



AVERTISSEMENT 83 

VU depuis peu les marques dans cette admirable lettre 
qu'il a écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre 
richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés K 
Or comme tout ce qui part de sa plume regarde toute 
la postérité, maintenant que mon nom est assuré de 
passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il 
me seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et 
qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir comj)romis de 
ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est 
sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués 
comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de fai- 
blesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et 
s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique 
d'en juger, ainsi que j'ai fait, c'a été sans s'obliger, non 
plus que moi, à en croire personne; outre que dans la 
conjoncture où éloient lors les affaires du Cid, il ne 
falloit pas être grand devin pour prévoir ce que nous en 
avons vu arriver. A moins que d'être tout à fait stu- 
pide ^, on ne pouvoit pas ignorer que comme les ques- 
tions de cette nature ne concernent ni la religion ni 
l'État, on en peut décider par les règles de la prudence 
humaine, aussi bien que par celles du théâtre, et 
tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté 
de la politique ^. Ce n'est pas que je sache si ceux qui 



1. Deux tr(';!tors parce qnn le reRiioil des lellres est en rleux parlios. 
Balzac, un des hommes qui aient le mieux su^ en aucun temps, imposer 
à leurs contemporains, avait habitué les plus grands k parler de lui 
ft de son œuvre dans le style qu'emploie ici Corneille. Descartes, qui 
n'est pas prodiiïue de compliments , s'exprime de la même façon 
quand il s'agit de louer Balzac. 

'i. La Tivacité des termes montre assez quelle amertume la querelle 
du. Cid avait laissée au cœur do Corneille. 

■i. Phrase un peu obscure, qui semble signifier qu'en matière libre 
on ne se fait pas scrupule d'interpréter les textes du côté le plus favo- 



84 AVERTISSEMENT 

ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou 
non, ni même que je veuille dire qu'ils en aient uien ou 
mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de 
mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut-être 
je l'aurois justitié sans beaucoup de peine, si la même 
raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me 
taire * Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans 
sa Poétique, que nous n'en puissions faire ainsi que les 
philosophes, qui le tirent chacun à leur parti dans 
leurs opinions contraires ; et comme c'est un pays 
inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés parti- 
sans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole, et 
se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes leurs 
objections, quand ils ont soutenu qu'il importoit peu 
qu'il fiît selon les règles d'Aristote, et qu'Aristotc en 
avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non [)a3 
pour le nôtre et pour des François -. 

Cette seconde erreur, que mon silence a afiV'rmie, 
n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce 
grand homme a traité la poétique avec tant d'adresse 
et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a 
laissés sont de tous les temps et de tous les peuples; et 
bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des 
agréments, qui peuvent être divers selon que ces deux 
circonstances sont diverses, il a été droit aux mouve- 
ments de l'àme, dont la nature ne change point. 11 a 

rnblfi à ses passions ou à ses inlérêls; el qui insinue que les censeurs 
du Cid n'ont pas agi aulrenienl. 

1. Allusion discrète à la pression que le cardinal avait exercée sur 
l'Acadoinie pour l'exciter à juger /e rti/, ou plutôt contre le Cid. Quand 
cet Averlisscment fut écrit, il y avait six ans déjà que Uiclielieu n'était 
plus; mais co jrrand nom imposait encore trop de respect pour que 
t'cirneillc osât s'exprimer plus librement el décharger ses griefs. 

2. Go n'éluii pas déjà si mal répondre aux censeurs du Cid. 



AVERTISSEMENT 85 

montré quelles passions la tragédie doit exciter dans 
celles de ses auditeurs; il a cherché quelles conditions 
sont nécessaires, et aux personnes qu'on introduit, et 
aux événements qu'on représente, pour les y faire 
naître; il en a laissé des moyens qui auroient produit 
leur effet partout dès la création du monde, et qui 
seront capables de le produire encore partout, tant 
qu'il y aura des théâtres et des acteurs ; et pour le 
reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a 
négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes, 
qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui i. 
Et certes, je serois le premier qui condamnerois le Cid, 
s'il péchoit contre ces grandes et souveraines maximes 
que nous tenons de ce philosophe; mais bien loin d'eu 
demeurer d'accord, j'ose dire que cet heiireux poème 
n'a si extraordinairement réussi que parce qu'on y voit' 
les deux maîtresses conditions (permettez -moi cet ^ 
épithète) que demande ce grand maître aux excellentes 
tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans 
un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs 
de ce divin traité qu'il en a fait, soutient que toute l'an- 
tiquité ne les a vues se rencontrer que dans le seul 
Œdipe *. La première est que celui qui souffre et est 
persécuté ne soit ni tout méchant ni tout vertueux, 
mais un homme plus vertueux que méchant, qui par 



1. Horace le fixe à cinq actes « ni plus ni moins ». (Art Poétique, 
V. 180-190.) 

2. Epithète fut masculin longtemps ; il u encore ce genre dans Bakac, 
dans Vaugelas. 

3. Corneille veut parler de Roborlello, savant philolopuo italien du 
xvi' siècle (1516-1507), éditeur de la Poétique d'Aristote et des tragédies 
d'Eschyle. Corneille cite ailleurs Robortello dans le Discours sur la 
tragédie (voyez Corneille, édil. Murty-Laveaux, t. I, p. 33 et 59.) 



86 AVERTISSEMENT 

quelque trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un 
crime, tombe dans un maliieur qu'il ne mérite pas; 
l'autre, que la persécution et le péril ne viennent point 
d'un ennemi, ni d'un inditïérent, mais d'une personne 
qui doive aimer celui qui souffre et en être aimée. Et 
voilà, pour en parler sainement, la véritable et seule 
cause de tout le succès du Cid^, en qui l'on ne peut 
méconnoitre ces deux conditions, sans s'aveugler soi- 
même pour lui faire injustice. J'achève donc en m'ac- 
quittant de ma parole; et après vous avoir dit en pas- 
sant ces deux mots pour le Cid du théâtre, je vous 
donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les deux 
romances que je vous ai promis ^ 

J'oubliois à vous dire que quantité de mes amis 
ayant jugé à propos que je rendisse compte au public 
de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol diuis 
cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien 
voulu ieui' donner celte satisfaction ■'. Vous trouverez 
donc tout ce (|ue j'en ai traduit imprimé d'une aulre 
lettre *, avec un chilYre au commencement, qui servira 
de marque de renvoi pour trouver les vers espagnols an 
bas de la même page. Je garderai ce même ordre dans 
1(1 Mort de Fompée '', pour les vers de Lucain, ce qui 



1. Corneille eonnait bien son œuvre, sur laquelle il avait lonfilcmps 
et profondémoiU réfléchi. Toile est en effet, la cause du moi'vcilleu.v 
intérôL répandu dans la tragédie du Cid. 

2. Voyez ci-dessus, p. 80, note 3. 

3. L'injustice et la jalousie s'étaient efforcées d'accréditer l'opinion 
que tout le Cid français était traduit de l'original espagnol (voyez ci- 
dessus, page -42). Corneille confondit ses critiques en dénonçant lui- 
niénic avec une entière bonne foi tout ce qu'il devait à son modèle. 

■4. En lettres italiques. 

.^. Publiée eu original dès lOii; mais réimprimée eu 16i8 dans l'édi- 
tion des Œuvres. 



AVERTISSEMENT 87 

n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même 
changement de lettre toutes les fois que nos acteurs 
rapportent quelque chose qui s'est dit ailleurs que sur 
le théâtre ', où vous n'imputerez rien qu'à moi si vous 
..'y voyez ce chiffre pour marque, et le texte d'un autre 
auteur au-dessous. 

ROMANCE PRIMER0 2 

Bêlante el rey de Léon 
dona Ximena iina tarde 
se pone d pedir juslicia 
por la muerte de su padre. 

Para contra cl Cid la pide, 
don Rodrigo de Bivare, 
que huerfana la dexo, 
nim, y de muy poca edade. 

Si tenyo ruzon, o non, 
bien, Rey, lo alcanzas y sabes, 
que los negocïos de honra 
no pucden disirmdarse. 

Cada dia que amanece, 

1. Corneille imprime en italiques les paroles rapportées par un per- 
sonnage comme venant d'un autre personnage. Ainsi dans la scène 
Gnale Rodrigue parle à Chimène : 

Et dites seulement en songeant à mon sort : 
S'il ne m'avait aimée il ne serait pas mort. 

Le second vers, qui est censé dit par Chimène, est en italiques dans 
toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur. 

2. <i Devant le Roi de Léon dona Chimène vint un soir demander 
j'stice touchant la mort de son père. Elle demande justice contre le 
Cid, don Rodrigue de Bivar, qui la rendit orpheline lorsqu'elle était 
encore tout enfant. 

i( Si j'ai raison ou non, vous le savez de reste, ô roi Ferdinand, car 
« les affaires d'honneur ne se peuvent cacher. 

c< Chaque jour qui luit, je vois le cruel qui a versé mon sang chcvau- 
« chant à cheval sous mes yeux pour ajouter à mon chagrin 



88 AVERTISSEMENT 

v-eo al lobo de mi sangre, 
cabnllero en un caballo, 
por darme mayor pesare. 

Mantlalc, buen rey, pues puedes, 
que no me ronde mi calle : 
que no se venga en mugeres 
el hombre que mucho vale. 

Si mi padre afrenfé al suyo, 
bien ha vengndo d su padre, 
que si honras pagaron muertes, 
para su disculpa basten. 

Encomendada me tienes, 
no consie7itas que me agravien^ 
que cl que d mi se fizicre, 
d tu corona se faze. 

— Calledcs, dona Xvncna^ 
que me dades pena grande, 
que yo duré buen remedio 
para todos vuestros maies. 

Al Cid no le hc de ofender, 
que es hombre que mucho vale, 
y me deficnde mis reynos, 
y quiero que me los guarde. 



« Ordonnez-lui, bon roi, — car vous le pouvez, — qu'il ne rôde pas 
« sans cesse dans ma rue ; car un homme de grande valeur ne doit pas 
« se venger sur des femmes. 

Il Que si mon père ouliagca le sien, il a bien vengé son père et il 
« lui doit sufûre qu'une mort ait payé son honneur. 

11 Je suis placée sous votre protection, ne souffrez pas que l'on m'in- 
II suite; car tout outrage que l'on me fait, on le fait à votre couronne. 

Il — Taisez-vous, doha Chimène, car vous m'affligez grandement, et 
■1 je trouverai un bon remède à tous vos maux. 

« Je ne puis faire aucun tort au Cid, car il est un liomme qui vaut 
« beaucoup; il me défend mes royaumes et je veux qu'il me les garde. 



AVERTISSEMENT 89 

Pero yo faré un partido 
con él, que no os esté maie, 
de tomalle la palabra 
para que con vos se case. 

Contenta quedô Ximena 
con la merced que le faze, 
que quien huerfana la fizo 
aqucsse mismo la ampare- 



ROMANCE SEGUNDO» 

A Ximena y a Rodrigo 
prcndiô el Tiey palabra y mano, 
dejunlarlos para en uno 
enpresencia de Layn Calvo. 

Las cnemistadi's viejas 
con amor se eonformaron, 
que donde préside el amor 
se olvidan muchos agrarios.... 

Llegaron juntos los novios, 
y al dar la mano, y abraço, 
el Cid mirando a la novia, 
le dixo todo turbado : 



<i Mais je ferai avec lui un aiTangement qui ne vous sera pas mau- 
«1 vais; je lui demanderai sa parole pour qu'il se marie avec vous. » 

" Chimène demeura contente de la grâce qui lui était accordée, et 
que celui qui l'avait rendue orpheline devint son soutien. 

1. c. De Rodrigue et de Chimène le roi prit la parole et la main afin 
de les unir tous deux en présence de Layn Calvo. 

n Les anciennes inimitiés s'apaisèrent dans l'amour, car où préside 
l'amour bien des injures s'oublient... » 

" Les fiancés arrivèrent ensemble, et au moment de donner à la mariée 
sa main et le baiser, le Cid, la regardant, lui dit, tout ému : 



90 AVERTISSEMENT 

Maté (i tu padre, Ximena^ 
pero no d desaguisado, 
matéle de hombre d homhre, 
para vengar cierto agravio. 

Maté hombre, y hombre doy : 
aqui estoy d tu mniidado, 
y en lugar del muerto padre 
cobraste un marido honrado. 

A todos pareciô bien ; 
su discj'ecion alubaron, 
y asi se hizicron las bodas 
de Rodrigo el Castellano. 



o J'ai tué Ion père, Chimène, mais non en trahison, je l'ai tué d'homme 
<i à homme pour venger une injure trop réelle. 

« J'ai tué un homme et je te donne un homme ; me voici à tes ordres, 
<• et en place d'un père mort tu as acquis un époux honoré. » 

c( Cela parut bien à tous, on loua son esprit, et ainsi se firent les 
noces de Rodrigue le Castillan. ■> 

(Traduction de Damas liiuard, dans le Rumamero espagnol, t. U, 
p. 2'» el -il.) 



EXAMEN 

(1660) 



Ce poème a tant d'avantages du côté du sujet et des 
pensées brillantes dont il est semé, que la plupart de 
ses auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de sa con- 
duite, et ont laissé enlever leurs suffrages au plaisir 
que leur a donné sa représentation Bien que ce soit 
celui de tous mes ouvrages réguliers où je me suis per- 
mis le plus de licence, il passe encore pour le plus beau 
auprès de ceux qui ne s'attachent pas à la dernière 
sévérité des règles, et depuis cinquante ans ' qu'il tient 
sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de l'ima- 
gination n'y ont rien fait voir qui en ait - effacé l'éclat. 
Aussi a-t-il les deux grandes conditions que demande 
Aristote aux tragédies parfaites, et dont rassemblage 
se rencontre si rarement chez les anciens ni chez les 
modernes *; il les assemble même plus fortement et 

1. Exactement quarante-six ans, ceci étant le texte de 1682. Dans la 
première édition de VExamen (1660), Corneille dit vingt-trois ans. 

2. Aye dans le texte. Corneille préfère toujours cette forme archaïque 
de la 3' personne du subjonctif singulier du verbe avoir, 

3. Ni étonne dans cette phrase où il n'y a pas de négation formelle. 
L'ancienne langue employait souvent m où nous mettons et aujour- 
d hui : 

Dictes moy ou n'en quel pays 
Est Flora la belle Romaine. 

(Villon, Ballade des dames du temps jadis.) 

Au reste, dans les premières éditions de cet Exatncn, Corneille écrit : 
chez les anciens et chez les modernes. 



92 EXAMEN 

plus noblement que les espèces ' que pose ce philosophe. 
Une maîtresse que son devoir force à poursuivre la 
mort de son amant, qu'elle tremble d'obtenir, a les 
liassions plus vives et plus allumées que tout ce qui 
peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et 
son fils, un frère et sa sœur; et la haute vertu dans un 
naturel sensible à ces passions, qu'elle dompte sans les 
affoiblir, et à qui elle laisse toute leur force pour en 
triompher plus glorieusement, a quelque chose de plus 
touchant, de plus élevé et de plus aimable que cette 
médiocre bonté, capable d'une foiblesse, et môme d'un 
crime, où nos anciens étoient contraints d'arrêter le 
caractère le plus parfait des rois et des princes dont ils 
faisoient leurs héros, afin que ces taches et ces forfaits, 
défigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu, s'accommo- 
dassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, 
et fortifiassent l'horreur qu'ils avoicnt conçue de leur 
domination et de la monarchie. 

Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa 
passion ; Chnnène fait la même chose à son tour, sans 
laisser ébranler son dessein par la douleur où elle se 
voit abimée par là; et si la présence de son amant lui 
fait faire quelque faux pas , c'est une glissade ^ dont 
elle se relève à l'heure même, et non seulement elle con- 
noit si bien sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle 
fait un prompt désaveu de tout ce qu'une' vue si chère 
lui ,1 pu arracher. 11 n'est point besoin qu'on lui reproche 
quil lui est honteux de souffrir l'entielien de son amant 



1. Les espèces, c'esl-à-dire les cas particiiliors proposas pur Arislote. 

2. L'emploi do ce mol au figurt; esl (Imomi tiiviiil ; et même au 
xvii« siècle on no le trouve nulle part ailloura appliqué à une fcmma 
telle que Cbimène. 



EXAMEN 93 

après qu'il a tué son père ; elle avoue que c'est la seule 
prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte 
jusqu'à lui dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle 
l'adore et le poursuit, ce n'est point une résolution si 
terme, qu'elle l'empêche de cacher son amour de tout 
son possible lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il 
lui échappe de l'encourager au combat contre don San- 
che par ces paroles : 

Sors vainqueur d'un combat dont Cliimènc est le prix, 

elle ne se contente pas de s'enfuir de honte au même 
moment; mais sitôt qu'elle est avec Elvire, à qui elle 
ne déguise rien de ce qui se passe dans son âme, et 
que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, 
elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sji 
vertu et son amour tout ensemble, et demande au ciel 
que le combat se termine 

Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur. 

Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Ro- 
drigue, de peur d'être à don Sanche, pour qui elle a de 
l'aversion, cela ne détruit point la protestation qu'elle 
a faite un peu auparavant, que malgré la loi de ce 
combat, et les promesses que le Roi a faites à Rodri- 
gue, elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victo- 
rieux. Ce grand éclat môme qu'elle laisse faire à son 
amour après qu'elle le croit mort, est suivi d'une oppo- 
sition vigoureuse à l'exécution de cette loi qui la donne 
à son amant, et elle ne se tait qu'après que le Roi l'a 
différée, et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps 
il y pourra survenir quelque obstacle. Je sais bien que 



94 EXAMEN 

le silence passe d'ordinaire pour une marque de con- 
sentement; mais quand les rois parlent, c'en est une 
de contradiction : on ne manque jamais à leur applaudir 
quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen 
de leur contredire ' avec le respect qui leur est dû, c'est 
de se taire, quand leurs ordres ne sont pas si pressants 
qu'on ne puisse remettre à s'excuser de leur obéir lors- 
que le temps en sera venu, et conserver cependant une 
espérance légitime d'un empêchement, qu'on ne peut 
encore déterminément prévoir. 

Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de 
tirer Rodrigue de péril, sans le pousser jusqu'à son ma- 
riage avec Chimène. 11 est historique, et a plu en son 
temps; mais bien sûrement il déplairoit au nôtre; et 
j'ai peine à voir q-.ie Chimène y consente chez l'auteur 
espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à 
la comédie qu'il en a laite. Pour ne pas contredire l'his- 
toire, j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en jeter quelque 
idée, mais avec incertitude de l'elTet; et ce n'étoit que 
par là que je pouvois accorder la bienséance du théâtre 
avec la vérité de l'événement. 

Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse - 
ont quelque chose qui choque cette bienséance de la 
part de celle qui les souffre; la rigueur du devoir vou- 
loit qu'elle refusât de lui parhîr, et s'enfermât dans son 
cabinet, au lieu de récouh'r; mais pciiucltcz-inoi de 
dire avec un des premiers es[)i'its de notre siècle, « qu(; 
leur conversation l'st remplie de si beaux sentiments, 
que plusieurs n'ont pas coiuui ce défaut, et ipie ceux 

1. Ce verbe, presque toujours aolif aujourd'hui, psI limlol .ictirol Laiilùl 
neutre au .wii' sincle, en |)rose eomme ou vois. 

2. Voyez lu scène iv dr l'aule III ul la scène i de l'acle V. 



EXAMEN 95 

qui l'ont connu l'ont toléré ». J'irai plus entremet dirai 
que tous presque ont souhaité que ces entretiens se 
lissent; et j'ai remarqué aux premières représentations 
qu'alors que ce malheureux amant se présentoit devant 
elle, il s'élevoit un certain frémissemeut dans l'assem- 
blée, qui marquoit une curiosité merveilleuse, et un 
redoublemen'; d'attention pour ce qu'ils avoient à se 
dire dans un état si pitoyable. Aristote dit qu'il y a des 
absurdités qu'il faut laisser dans un poème, quand on 
peut espérer qu'elles seront bien reçues; et il est du 
devoir du poète, en ce cas, de les couvrir de tant de 
brillants, qu'elles puissent éblouir 2. Je laisse au jugement 
de mes auditeurs si je me suis assez bieu acquitté do 
ce devoir pour justifier par là ces detix scènes. Les pen- 
sées de la première des deux sont quelquefois trop 
spirituelles pour partir de personnes fort aftligées; mais 
outre que je n'ai fait que la paraphraser de l'espa- 
gnol, si nous ne nous permettions quelque chose de 
plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, nos 
poèmes ramperoient souvent, et les grandes douleurs 
ne mettroient dans la bouche de nos acteurs que des 
exclamations et des hélas ^. Pour ne déguiser rien, cette 
offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène, et cette 
protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me 
plairoient pas maintenant *. Ces beautés étoient de mise 

1. Plus outre est remplacé aujourd'hui par plus loin; tous les auteurs 
du XVII" siècle l'avaient cepeadaiil employé très fréquemuieat. 

2. Poétique, chap. xxiv. 

3. Pensée admirablement juste, que doivent bien méditer tous ceux 
qui, sous préteste de n'aimer que le naturel et la vérité, suppriment 
la poésie. 

4. Il semble qu'on pourrait distinguer. La première proposition ne 
pouvait être sérieuse; jamais Rodrigue n'a cru que Chimène lui tran- 
cherait la lète. La « protestalioa de se laisser tuer par don Sanche » 



96 EXAMEN 

en ce temps-là, et ne le seroient plus en celui-ci. La 
première est dans l'original espagnol, et l'aulre est 
tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait leur effet 
en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en étaler de 
pareilles à l'avenir sur notre théâtre '. 

J'ai dit ailleurs ma pensée touch ant l'Infante et le 
Roi -; il reste néanmoins quelque chose à examiner sur 
la manière dont ce dernier agit, qui ne paroît pas assez 
vigoureuse, en ce qu'il ne fait pas arrêter le Comte 
après le soufflet donné, et n'envoie pas des gardes à 
don Diègue et à son fils Sur quoi on peut considérer 
que don Fernand étant le premier roi de Castille, et 
ceux qui en avoient été maîtres auparavant lui ^ n'ayant 
eu titre que de comtes , il n'étoit peut-être pas assez 
absolu sur les grands seigneurs de son royaume pour 
11' pouvoir faire. Chez don Guillen de Castro , qui a 
traité ce sujet avant moi, et qui devoit mieux connoitre 
que moi quelle étoit l'autorité de ce premier monarque 
(le son pays, le soufflet se donne en sa présence et en 
celle de deux ministres d'État, qui lui conseillent, après 
que le Comte s'est retiré fièrement et avec bravade, et 
que don Diègue a fait la môme chose en soupirant, de 
ne le pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'amis 

pouvait ùtre beaucoup plu-î sérieuse, venant d'un homme dcscspci-é qui 
aime mieux mourir que vivre liai de Cliimène. 

1. Soit, mais Corneille, devenu tout il fuit sage (en 1660, date de cet 
Examen), ne ût plus de chefs-d'œuvre. 

2. Voyez Discours sur le poème dramnlique, où Corneille dit que 
l'amour de l'Infante est épisodique et inutile (voyez ci-dessus, p. 16), et 
/■'.camen de Ctitandre, où il avoue lu faiblesse du personnage royal 
dans le Cid. 

3. Aiiparauant s'employait encore comme préposition et comme 
adverbe. Vaugelas dans sus Remarques ( 16i7) voulut qu'il ne fùl plus 
qu'adverbe. On trouve jusqu'à la lin du siècle nombre doxeniplcs d'ttu- 
paravant suivi d'un complonieul duecl. 



EXAMEN 97 

dans les Asturies, qui se pourroient révolter, et prendre 
parti avec les Maures dont son État est environné. Ainsi 
il se résout d'accommoder l'affaire sans bruit, et recom- 
mande le secret à ces deux ministres, qui ont été seuls 
témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me 
suis cru bien fondé à le faire agir plus mollement qu'on 
ne feroit en ce temps-ci, où l'autorité royale est plus 
absolue. Je ne pense pas non plus qu'il fasse une faute 
bien grande de ne jeter point l'alarme de nuit dans sa 
ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures, 
puisqu'on faisoit bonne garde sur les murs et sur le 
port; mais il est inexcusable de n'y donner aucun ordre 
après leur arrivée, et de laisser tout faire à Rodrigue. 
La loi du combat qu'il propose à Cliimène avant que de 
le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est pas 
si injuste • que quelques-uns ont voulu le dire, parce 
qu'elle est plutôt une menace pour la faire dédire de 
la demande de ce combat, qu'un arrêt qu'il lui veuille 
faire exécuter Cela paroit en ce qu'après la victoire 
de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet de sa 
parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition 
n'aura point de lieu. 

Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre 
heures presse trop les incidents de cette pièce. La mort 
du Comte et l'arrivée des Maures s'y pouvoient entre- 
suivre d'aussi près qu'elles font, parce que cette arrivée 
est une surprise qui n'a point de communication, ni de 
mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas 
ainsi du combat de don Sanche, dont le Roi étoit le 
maître, et pouvoit lui choisir un autre temps que deux 

1. Elle est conforme aux mœurs du temps et aux droits des suzeraias 
sur les filles orphelines de leurs vassaux morts. 



98 EXAMEN 

heures après ia fuite des Maures. Leur défaite avoit 
assez fatigué Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux 
ou trois jours de repos, et même il y avoit quelque appa- 
rence qu'il n'en étoit pas échappé sans blessures, quoi- 
que je n'en aie rien dit, parce qu'elles n'auroient fait 
que nuire à la conclusioa de l'action. 

Cette même règle presse aussi trop Chimène de de- 
mander justice au Roi la seconde fois. Elle l'avoit fait 
le soir d'auparavant, et n'avoit aucun sujet d'y re- 
tourner le lendemain matin pour en importuner le 
Roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, 
puisqu'elle ne pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué 
de promesse. Le roman lui auroit donné sept ou huit 
jours de patience avant que de l'en presser de nou- 
veau; mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas per- 
mis : c'est l'incommodité de la règle *. 

Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas 
donné moins de gène en cette pièce -. Je l'ai placé 
dans Séville, bien que don Fernand n'en ait jamais 
été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification, 
pour former quelque vraisemblance à la descente des 
Maures, dont l'armée ne pouvoit venir si vile par terre 
que par eau. Je ne voudrois pas assurer toutefois que 
le flux de la mer monte eireclivement jusque-là; mais 
comme dans notre Seine ^ il fait encore plus de chemin 
qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre 
les murailles de cette ville, cela peut suthrc à fonder 



1. Curnoillc pourrait ajoulor : Mais qui m'a impiisc; cnltc règli;, sinon 
les censeurs du Cid'! 

2. Voyez ci-dcssns, p. l''. 

3. On reconnail l'iiabilanl de Ilourn qui avait été niainles fois témoin 
du pliénonièno du mascaret. Il parait que le flux se fait sentir sur le 
Guadalquivir jusqu'il Séville et môme au delà. 



EXAMEN 99 

quelque probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont 
point été sur le lieu même. 

Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce dé- 
faut, que j'ai marqué ailleurs ', qu'ils se présentent 
d'eux-mêmes, sans être appelés dans la pièce, direc- 
tement ni indirectement, par aucun acteur du premier 
acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de 
l'auteur espagnol : Rodrigue, n'osant plus se montrer 
à la cour, les va combattre sur la frontière; et ainsi 
le premier acteur les va chercher, et leur donne place 
dans le. poème, au contraire de ce qui arrive ici, où 
ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être 
battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un 
service d'importance, qui lui fasse obtenir sa grâce. 
C'est une seconde incommodité de la règle dans cette 
tragédie. 

Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque 
espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu parti- 
culier change de scène en scène, et tantôt c'est le 
palais du Roi, tantôt l'appartement de l'Infante, tantôt 
la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place 
publique. On le détermine aisément pour les scènes 
détachées ; mais pour celles qui ont leur liaison en- 
seraljle, comme les quatre dernières du premier acte, 
il est malaisé d'en choisir un qui convienne à toutes 2, 

1 Voyez Discours sur le poème dramatique (édition Marty-Laveaus, 
t I, p. "43^. 

, 2. Corneille dit la même chose dans le Discours des trois unités : 
« Le Cid multiplie encore davantage les lieux particuliers sans quitter 
Séville; et comme la liaison de scènes n'y est pas gardée, le théâtre, 
dès le premier acte, est la maison de Chimène, l'appartement do l'Infante 
dans le palais du Hoi, et la place publique ; le second y ajoute la chambre 
du Roi : et sans doute il y a quelque excès dans cette licence. » (Dis- 
cours des trois unités, t. I, p. 120.) Scudéry ne manqua pas d'insister 



100 EXAMEN 

Le Comte et don Diègue se querellent au sortir du 
palais; cela se peut passer dans une rue; mais après 
le soufflet reçu, don Diègue ne peut pas demeurer en 
cette rue à faire ses plaintes, attendant que son fils 
survienne, qu'il ne soit tout aussitôt environné de 
peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il 
seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, 
où le met l'Espagnol, pour laisser aller ses sentiments 
en liberté; mais en ce cas il faudroit délier les scènes 
comme il a fait. En l'état où elles sont ici, on peut dire 
qu'il faut quelquefois aider au théâtre, et suppléer 
favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux 
personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il 
faut présumer qu'ils marchent, ce qu'on ne peut ex- 
poser sensiblement à la vue, parce qu'ils échapperoient 
aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est néces- 
saire C[u'ils lassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une 
fiction de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue 
et le Comte, sortant du palais du Roi, avancenl. tou- 
jours en se querellant, et sont arrivés devant la maison 
de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qui l'oblige à 
y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction 
poétique ne vous satisfait point , laissons-le dans la 
place publique, et disons que le concours du peuple 
autour de lui après cette offense, et les offres de ser- 
vice que lui font les premiers amis qui s'y rencontrent 
sont des circonstances qne le roman ne doit pas ou- 



siir colle iiTOgularilé. « Le tliôâlre, dit-il, en est si mal cnlondu, qu'un 
iiKJmff lien représentant rappartement dn Hoi, celui de l'Infante, la 
maison de Cliimène et la rue, presque sans elianfcer de face, le specta- 
teur ne sait le |)lus souvent où en sont les acteurs. « Actuollenieut on 
chanp:e les décorations. Autrefois on indiquait les divers lieux d'avanre 
sur une scène unique. Voyez ci-dessus, p. 8 et 10. 



EXAMEN 101 

blier; mais que ces menues actions ne servant de rien 
à la principale, il n'est pas besoin que le poète s'en 
embarrasse sur la scène *. Horace l'en dispense par 
ces vers : 

Hoc amet, hoc spcrnat promissi carminis auclor; 
Pleraque negligat ^. 

Et ailleurs : 

Semper ad eventum festinet. 

C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de 
donner à don Diègue, pour aide à chercher son fils, 
aucun des cinq cents amis qu'il avoit chez lui. Il y a 
grande apparence que quelques-uns d'eux l'y accom- 
pagnoieut, et même que quelques autres le cherchoient 
pour lui d'un autre côté; mais ces accompagnements 
inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, puisque 
celui qu'ils accompagnent a seul tout l'intérêt à l'ac- 
tion, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont tou- 
jours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que 
les comédiens n'emploient à ces personnages muets que 
leurs moucheurs de chandelles et leurs valets, qui ne 
savent quelle posture tenir. 

1. Tout cela est vafjue et confus : il semble que Corneille ne se 
souvienne plus en 1660 comment le Cid était représenté en 1636 ; on 
figurait simultanément quatre lieux distincts sur une scène unique. 
Il s'en souvenait fort bien sans doute, mais, depuis 1660 la règle de 
l'unité absolue de lieu s'élant établie, il s'efTorçait de croire et de faire 
croire que son théâtre pouvait s'y adapter aisément, or ni le. Cid ni 
China ne s'y prêtent, quelque complaisance qu'on demande au.^ specta- 
teurs. 

2. " L'auteur doit préférer ceci, rejeter cela, négliger beaucoup de 
détails — qu'il se btle vers l'événement. » 



1 02 EXAMEN 

Les funérailles du Comte étoient encore une chose 
fort embarrassante, soit qu'elles se soient faites avant 
la fin de la pièce, soit que le corps ait demeuré en 
présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât 
ordre '. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, 
pour en prendre soin, eût rompu toute la chaleur de 
l'attention, et rempli l'auditeur d'une fâcheuse idée. 
J'ai cru plus à propos de les dérober à son imagi- 
nation par mon silence, aussi bien que le lieu précis 
de ces quatre scènes du premier acte dont je viens de 
parler ; et je m'assure que cet artifice m'a si bien 
réussi, que peu de personnes ont pris garde à l'un ni 
à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant 
emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de 
pathétique en ce poème, ne se sont point avisés de 
réfléchir sur ces deux considérations. 

J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que 
ce qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on 
n'apprend que par un récit -. 

C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le 
soufflet que reçoit don Diègue, et cacher aux yeux la 
mort du Comte, afin d'acquérir et conserver à mon 



1. SpAidcry revient à deux reprises sur ce point : « Ilndriguo y paroil 
d'abord {dans le troiaiènie acte) chez Chimène, avec une épéc qui fume 
encore du siin<: tout chaud qu'il vient de faire répandre à son père; et 
par cette extravagance si peu attendue, il donne de l'horreur à tous 
les judicieux qui le voient, et qui savent que ce corps est encore dans 
la maison ». — " Hodrigue vient en plein jour revoir Cliiniène.... Si jû 
ne craignois de faire le plaisant mal à propos, je lui demanderoi^ 
volontiers s'il a donné de l'eau bénite en passant ii ce pauvre niuil ipii 
vraisemblablement est dans la salle. " 

2. Sef/niu.i irritant animas demissa per anrem, 
Quam qux sunt oculis suhjecta /idelibus.... 

{Art poétique, vers ISO et 181.) 



EXAMEN 103 

premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire 
pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait 
à un vieillard, chargé d'années et de victoires, les jette 
aisément dans le parti de l'offensé; et cette mort, qu'on 
vient dire au Roi tout simplement sans aucune nar- 
ration touchante, n'excite point en eux la commisé- 
ration qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et 
ne leur donne aucune aversion pour ce malheureux 
amant, qu'ils ont vu forcé par ce qu'il devoit à son 
honneur d'en venir à cette extrémité, malgré l'intérêt 
et la tendresse de son amour. 



PERSONNAGES 

DON FERNAND i, premier roi de Castille. 

DONA URRAQUE, infante de Castille. 

DON DIÈGUE, père de don Rodrigue. 

DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène, 

DON RODRIGUE, amant de Chimène K 

DON SANCHE, amoureux de Chimène. 

DON ARIAS, ) 

} ffentilsuommcs castillans. 
DON ALONSE, \ 

CHfMÈNE, fille de don Gomès. 

LÉONOR, gouvernante de l'Infante. 

ELVIRE, gouvernante de Chimène. 

Un Page de l'Infante. 

La scène est à Sévillo '. 



1. Ferdinand l", roi de Castille, mourut en 1075. Les noms do dona 
Urraque, sa fille; do don Gomès, comlo de Gormas; de Cliimènn, tille 
de don Gomès; de don Diègue et de son fils don Kodri^ue sont liis- 
toriques, ou tout au moins léj;;endairos. Corneille a emprunté de l'histo. 
rien Mariana ou de Guillem de Castro les autres noms, mais il a ima- 
giné les personnaf»'es, sauf celui d'Elvire, qui est déjà dans le drame 
espagnol la gouvernante de Chimène. 

2. Corneille distingue Vamant, qui est aimé, de Vanii u 'f ».c, qui n'est 
point payé de retour. Ainsi, dans f/orace, Valère est amoureux de 
Camille, ol Curiace est son amant. Voir ci-dessous note sur le vers 42. 

3. Sur les lieux particuliers où se passent les différentes scènes, voir 
ci-dessus, p. 10. 



LE CID 



TRAGÉDIE 



ACTE I 



SCÈNE PREMIÈRE » 

CHIMÈNE, ELVIKE 

CIIIMKNE 

Elvirc, m'as-tu fait un rapport bien sincère? 
Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père? 

1. Var. Tragi-Comédie (I637-Si). Voyez la Notice, p. 39. 

2. Var. scène première 

le comte, elvire 
ELv. Entre tons ces amants dont la jeune ferveur 
Adore votre fille et brigue ma faveur. 
Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroitro 
Le beau feu qu'en leurs cœurs ses beautés ont fait nailre. 
Ce n'est pas que Chimène écoule leurs soupirs, 
Ou d'un regard propice anime leurs désirs : 
Au contraire, pour tous dedans l'indifTérence 
Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance. 
Et sans les voir d'un œil trop sévère ou trop doux, 
C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux. 
Lt COMTE. Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, etc. 
A propos du premier vers, Scudéry disait « que c'est parier alleiiiand 



106 LE CID 

ELVIRE 

Tous mes sens à moi-môme en sont encor charmés : 
Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez, 
Et si je ne m'abuse à lire dans son âme, 5 

11 vous commandera de répondre à sa flamme. 

CHIMÈNE 

Dis-moi donc, je le prie, une seconde fois 

Ce qui te l'ait juger qu'il approuve mon choix : 

Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre; 

Un si charmant discours ne se peut trop entendre; 10 

Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour 

La douce liberté de se montrer au jour. 

Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue 

Que font auprès de Loi don Sanche et don Rodrigue? 

N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité 15 

Enlre ces deux amants me penche ' d'un côté? 

F.LVIUE 

Non; j'ai peint votre cœur dans une indilïérence 
Qui n'entle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance -, 
Et sans les voir d'un œil trop sévère ou trop doux, 

en français ». Cependant le mol de ferveur, admis de tout, temps dans 
le langage de la dévotion, ne convenait pas mal pour designer l'amour 
chevaleresque et respectueux de Kodrig-ue et de Sanche, tel surtout 
qu'Elvire le veut dépeindre au comle. 

En 1660 Corneille fondit ces deux premières scènes en une seule; cl 
le comle ne parut plus avant la (pierelle. La Comédie-Française a repris 
de nos jours le tcxlc primitif, qu'elle jufçe avec raison i)lus clair; le 
spectateur y apprend les grandes ambitions du comle; cl la scène du 
soufflet se trouve ainsi préparée. 

1. Quoique l'Académie ail blâmé l'emploi actif de prm-hcr, au sens 
figuré, cette tournure fut do tout temps parfaitemeul currecte, et auto- 
risée par l'exemple des plus grands écrivains. 

2. Vau. Oui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, 

jit sans rien voir d'un œil trop sévère ou Ir.ip doux. 

(1660.) 



ACTE I, SCÈXK I 107 

Attend l'ordre d'un père à* choisir un époux. 20 

Ce respect Ta ravi, sa bouche et son visage 

M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage 2, 

Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit, 

Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit : 

« Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, 25 

Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle, 

Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs j^eux 

L'éclatante vertu de leurs braves aïeux. 

Don Rodrigue surtout n'a trait eu son visage'' 

Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image, 30 

Et sort d'une maison si féconde en guerriers, 

Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. 

La valeur de son père, en son temps sans pareille, • 

Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille; 

Ses rides snr son front ont gravé ses exploits *, 35 

Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. 

Je me promets du lils ce que j'ai vu du père; 

1. A, au xvii" siècle, en particulier chez Corneille, reçoit des emplois 
très variés et supplée souvtnt d'autres prépositions. Plus haut, vars 5, 
à lire signifie en lisant. Ici, à choisir signifie pour choisir. 

2. Var. M'en ont donné tous deux un soudain témoignage. 

(1660.) 

3. Var. Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. 

(1637 in-12.) 

•i. « J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine pour 
une bajratclle, tant les poètes sont jaloux de leurs ouvrages. M. Cor- 
neille... avoit dit en parlant de don Diègue : 

Ses rides sur son front ont gravé ses exploits; 

'^1. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses Plaideurs, nii il 
dit d'un sergent, acte I, scène i : 

Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits. 

• Quoi I disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jctuie ho:mne do venir 
« tourner en ridicule les plus beaux vers des gens? » ÇMënagiana, édi- 
tion de 1715, t. 111, p. 306 et 307.) 



108 LE cm 

Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire K » 

Il alloit au conseil, dont riieure qui pre^soit - 

A tranché ce discours qu'à peine il commençoit; 40 

Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée 

Entre vos deux amants '•' n'est pas fort balancée. 

Le Roi doit à son fils élire un gouverneur, 

Ei. c'est lui que regarde un tel degré d'hoimeur : 

1. Var. [El ma ûlle, en un mot, peut l'aimer et me plaire.] 

Va l'en entretenir; mais dans cet entre. icn 

Cache mon sentiment et découvre le sien. 

Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble; 

L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble: 

Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur, 

Ou plutôt m'élever à ce haut rang d'honneur ; 

Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute, 

Me défend de penser qu'aucun me le dispute. 

S:ÈNE II 

CHIMÈNE, F.LVIRE 

ELV. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants! 

Sfiulfl. Et que tout se dispose à leurs contentements ! 

CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère? 
Que dois-jc devenir, et que l'a dit mon père? 

ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés : 
[11 estime Rodrif;ue autant que vous l'aimez.] 

CHIM. L'excès de ce bonheur me met en défiance : 

Puis-je à de tels discours donner quelque croyance? 

ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux. 

Et vous doit commander de répondre à ses vœux. 
Jugez après cela, puisque tantôt son père 
Au sorlir du conseil doit proposer l'afTairo, 
S'il pouvoit avoir lieu de misux prendre son temps, 
[Et si tous vos désirs seront bientôt contents.] 
(ir)37-l().")0.) 

2. Var. Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il ])ressoit. 

(IGOO.) 
■"î. Amant désigne seulement, an xvii* siècle, celui qui aime et désiro 
être aimé. Il n'a pas la signification défavorable qui, dans la plupart des 
cas, s'attache aujourd'hui à ce mot. Tandis que beaucoup d'autres mots 
Be sont affaiblis, celui-ci a exagéré sa si;,'nificalion. Dans la Place 
lioi/alc de Corneille, une jeune fillo très honnête s'exprime aiuki : Un 
du mes amants vient (vers 142). 



ACTE I, SCÈNE II 109 

Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance 45 

Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence. 
Comme ses hauts exploits le rendent sans égal, 
Dans un espoir si juste il sera sans rival; 
Et puisque don Rodrigue a résolu son père 
Au sortir du conseil à proposer l'affaire, 50 

Je vous laisse à juger s'il prendra hien son temps, 
Et si tous vos désirs seront bientôt contents. 

CHIMÈ.N'E 

11 semble toutefois que mon âme troublée 

Refuse cette joie, et s'en trouve accablée : 

(.'n moment donne au sort des visages divers, 55 

Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers. 

ELVIRE 

Vous verrez cette crainte heureusement déçue. 

CHIMÈNE 

Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue. 



SCÈNE II ' 

L'INFANTE, LÉONOR. Page. 

l'infante 
Page, allez avertir Chimène de ma part - 

1. Le lieu de la scène change; l'aclioa se transporte au palais du Roi. 
Voyez ci-dessus. Notice, p. 42. Dire que « la scène reste vide », comme 
on l'a dit cent fois et comme s'en plaint Voltaire, n'est pas tout à fait 
exact. Comme le décor représentait simultanément, d'un côlé la maison 
de Chimène, et de l'autre c6té le palais du Roi, au moment où Chi- 
mène sortait de sa chambre, l'Infante entrait dans la salle du palais, 
et les deux jeux de scène pouvaient fort bien s'accomplir ensemble. 
Sur ce r6le de l'Infante, si attaqué de toutes parts, ei si longtemps 
supprimé à la représentation, voyez ci-dessus, p. 16. 

2. Var. Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. 

(1637-1644.) 
Vab. Va-l'en trouver Cbimèoe, et dis-lui de ma part. 

(1618-1650.) 



110 LE CID 

Qiraujourd'hui pour me voir elle attend un peu lard, OU 
Et que mon amitié se plaint de sa paresse. 
(Le Page rentre.) 

LÉONOR 

Madame, chaque jour même désir vous presse; 
Et dans son entretien je vous vois chaque jour ' 
Demander en quel point se trouve son amour ~. 

l'infante 
Ce n'est pas sans sujet : je l'ai presque forcée ^ 63 

A recevoir les traits dont son âme est blessée. 
Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main, 
Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain : 
Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes, 
Je dois prendre intérêt h voir finir leurs peines *. 70 

LÉONOR 

Madame, toutefois parmi leurs bons succès 
Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès^. 
Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse, 
Fait-il de ce grand cœur la profonde tristesse, 



1 Var. El je vous vois pensive et triste chaque (our. 

(1637-1656.) 

2. Var. L'informer avec soin comme va son amour. 

(1637-16ii.) 
Var. Demander avec soin connne va son amour. 

(16i8-l()56.) 

Jusqu'au milieu du xvii* siècle, informer quelqu'un signifiait le ques- 
tionner, non pas X'éclairer. On dit encore dans le mémo sens : la justice 
informe. 

3. Va». J'i'ii (Idis bleu avoir suin : ji; l'ai presque forcée 

A icocvoir les coujis dont son àmo est blessée. 

(1037-1056.) 
■i. Var. Jo dois prendre intérêt ii la fui do leurs poiucs. 

(1037-1656.) 
5. Var, Ou vous voit uu cliagriu qui va jusqu'à l'excès. 

(1637-1056.J 



ACTE I, SCÈNE II 111 

Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux 75 

Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux? 
Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète. 

l'infante 
Ma tristesse redouble à la tenir secrète. 
Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu, 
Écoute quels assauts brave encor ma vertu ^ 80 

L'amour est un tyran qui n'épartrne personne : 
Ce jeune cavalier ^, cet amant que je donne ^, 
Je l'aime *. 

I.ÉONOR 

Vous l'aimez! 

l'infante 

Mets la main sur mon cœur, 
Et vois comme il se trouble au nom de sou vainqueur, 
Comme il le reconnoit. 

LÉO Non 
Pardonnez-moi, Madame, 83 

i. Vah. Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. 

(1637 in-i* et 1639-1656.) 
Var. Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. 

(1637 in-12 et 1638.) 

2. Partout dans l'édition originale du Cid on lit chevalier, non cava- 
lier. Chevalier éla\l le vieux terme français; mais la mode accréditait de 
plus en plus cavalier, forme italienne et espagnole; Corneille dut s'y 
rendre, et dès la seconde édition du Cid il substitua partout cavalier 
à chevalier. 

3. Var. Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. 

(1637 in-4<>, 1638 Paris, et 1639-161 i.) 

4. '< L'Infante dans le Cid avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a 
pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus tôt. •> (Corneille, 
Examen de Polyeucte.) Si c'est là un blâme. Corneille est trop sévère 
pour lui-même. Aucun théâtre n'est possible si l'on refuse d'accorder 
que les coïncidences y soient un pou plus fréquentes que dans la vie 
réelle. La règle des vingt-quatre heures rendait surtout cette complai- 
sance absolument nécessaire. 



112 LE CID 

Si je sors du respect pour blâmer cette flamme *. 

Une grande princesse à ce point s'oublier 

Que d'admettre en son cœur un simple cavalier -! 

Et que diroit le Roi? que diroit la Castille ^? 

Vous souvient-il encor de qui vous êtes iille? 90 

l'infante 
Il m'en souvient si bien que j'épandrai * mon sang 
Avant que je m'abaisse à démentir mon rang. 
Je te répondrois bien que dans les belles âmes 
Le seul mérite a droit de produire des flammes; 
Et si ma passion cherchoit à s'excuser, î)5 

Mille exemples fameux pourroient l'autoriser; 
Mais je n'en veux point suivre où ma gloire'' s'engage; 
La surprise des sens n'abat point mon courage*; 

1, Var. Si je sors du respect pour blAuier vulre flamme. 

(1637 in-12 et 1638 Leyde.) 

2. Var. Cliui^ir pnur votre amant un simple chevalier! 

(1637 in-4", 163S Paris, et 163'J-10i4.) 
Var. Chuisir pour \olre amant un simple cavalier! 

(1637 in-12, 1638 Leyde, et 1648-1656.) 
3 Var. El que dira le Hoi? que dira la Caslille? 

Vous souvenez-vous point de qui vous èles fille? 
l'inf. Oui, oui, )e m'en souviens, et j'épandrai mon sang 
Plutôt que de rien l'aire indigne de mon rang. 

(1637-1656.) 

4. Epandrc, pur synonyme de répandre, bien que les grammairioni 
aient essayé d'établir entre les deu.\ quelque nuance de sens. 

5. Dans la langue de la tragédie, le mol (jloire, dans la bouche d'une 
femme, désigne sa réputation; Sévère et Pauline dans y-'o///e«c<t', parlant 
des maux que leur amour déçu a causés, Sévère s'écrie : 

Je veu.x mourir des miens; aimez-en la mémoire; 
Pauline répond : 

J(; veu.x gueiir des miens, ils souilleraient ma gloire. 

6. Cf. Polycucte, vers 105-160 • 

L'ne femme d'honneur peut avouer .sans lionlc 
Ces surprises des sens que la raison surmoulo. 
Les éditions de 1637 à 1050 portaient : 

Si j'ai beaucoup d'aniour, j'ai Iiirn plus de- courage. 



ACTE r, SCÈNE II 113 

Et je me dis toujours qu'étant fille de roi ', 

Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. 100 

Quand je vis que mon cœur ne se pouvoit détendre, 

Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre. 

Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liejis, 

Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens. 

Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée- 103 

Avec impatience attend leur hyménée : 

Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui. 

Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui ^ : 

C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture; 

Et malgré la rigueur de ma triste aventure, 110 

Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari. 

Mon espérance est morte, et mon esprit guéri. 

Je souffre cependant un tourment incroyahle : 
Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable; 
je travaille à le perdre, et le perds à regret; 115 

Et de là prend son cours mon déplaisir secret. 
Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne * 
A pousser des soupirs '•' pour ce que je dédaigne; 



1. Var. Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi. 

(1637, 1G38, 1644 in-12 et 1648-1656.) 
D'autres éditions portent : du Hoi. 

2. Gène contracté de Géhenne, nom d'une vallée, près de Jérusalem, 
où les Juifs brûlèrent leurs enfants en l'honneur des idoles (par exten- 
sion nom de l'enfer), eut primitivement le sens de toi'tnre, qu'il garde 
en maint endroit au xvu« siècle. Ainsi dans Molière {Sganarelle) : 

.... L'enfer n'a point de gêne 
Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine. 

Gêne et gêner ont beaucoup alfaibii leur sens depuis le xvii" siècle. 

3. Var. Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui. 

(1637-1656.) 

4 Var. Je suis au désespoir que l'amour me contraigne. 

(1637-1660.) 

5 Celte expression nous parait sans élégance; mais le verbe i>ou»er 



114 LE CID 

Je sens en deux partis mon esprit divisé ; 

Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé *; 120 

Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite ^ : 

Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite -^ 

Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas, 

Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas. 

LÉONOR 

Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, 125 

Sinon que de vos maux avec vous je soupire : 
Je vous blàmois tantôt, je vous plains à présent; 
Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant 
Votre vertu combat et son charme et sa force. 
En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130 

Elle rendra le calme à vos esprits flottants. 
Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps; 
Espérez tout du ciel • il a trop de justice 



était alors d'un emploi très fréquent. Corneille s'en sert dans beaucoup 
d'expressions, au propre et au ûgiiré. Il dit dans le Menteur : 

.... Des hautbois 
Qui tour à tour dans l'air poussaient des harmonies. 

1. Ces deux mots cœur et courage sont souvent synonymes au 
xvii" siècle. On voit toutefois qu'il y a entre eux parfois une distinction 
de sens, puisqu'ils s'opposent ici l'un à l'aulie : courage étant le siège 
de la volonté raisonnable, et cœur celui des facultés alfectives. Mais 
cette distinction disparait quand Atlnle dans Nicomède parle de son 
courage amoureux, voulant dire son cœur amoureux (vers 229). Cf. ci- 
dessous le vers 1601 : 

Rodrigue no peut plus charmer votre courage. 

2. La grammaire actuelle interdit cette ellipse du pronom personnel 
complément. On en trouve jusqu'au xvii" siècle de nombreux exemples; 
il suffit que la suppression n'enlève rien à la clarté de la phrase 
Observez que l'Académie blimail déjà cette tournure. 

3. Var. Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite. 

Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas, 
Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. 

(,1037-1050.) 



ACTE I, SCÈNE II I 15 

Pour laisser la vertu dans un si long supplice *. 

l'infante 
Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir ^. '135 

LE PAGE 

Par vos commandements Chimène vous "ient voir. 

l'infante, à Léonor. 

Allez l'entretenir en cette galerie. 

LÉONOR 

Voulez-vous demeurer dedans ^ la rêverie? 

l'infante 
Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir, 
Remettre mon visage un peu plus à loisir. 140 

Je vous suis *. 

Juste ciel, d'où j'attends mon remède, 
Mets enfln quelque borne au mal qui me possède : 
Assure mon repos, assure mon honneur. 
Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur : 

I Var. Pour souffrir la verlu si longtemps au sui)|)lioe. 

(1637-1656.) 

2. Un de ces concetti, de ces brillants jeux d'antithèse que le goût 
italien avait mis fort à la mode au commencement du xvii» siècle. 
Celui-là est assez analogue à la pointe du sonnet d'Oronte dans le 
Misanthrope : 

Belle Philis, on désespère 
Alors qu'on espère toujours. 

II ne faut ni admirer sérieusement ces gentillesses d'esprit, ni s'en 
montrer trop scandalisé; car elles abondent chez les plus grands poètes. 
Sans parler des Italiens, Shakespeare et Victor Hugo en sont remplis. 

Ce qui est plaisant, c'est que Scudéry traitait ce vers de galimatias. 
En revanche, l'Académie le trouve « beau ». 

3. On employait encore indifféremment comme adverbes ou prépo- 
sitions dedans, dehors, dessus, dessous. Vaugelas, le premier, dans ses 
Ri'marques publiées en 1647, interdit à la prose d'employer ces mots 
coÊTime prépositions. 11 le tolérait aux poètes. Dès le milieu du siècle, 
cet emploi devint rare en vers comme en prose. 

4. L'Infante reste seule. 



116 LE CID 

Cet hyménée à trois également importe; 145 

Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. 
D'un lien conjugal joindre ces d-eux amants, 
C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments. 
Mais je tarde un peu trop : allons trouver Chimène, 
Et par son entretien soulager notre peine, loO 



SCÈNE m 

LE COMTE, DON DIÈGUE » 

LE COMTE 

Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi ^ 
Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi : 
11 vous fait gouverneur du prince de Castille. 

DON DIÈGUE 

Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille 
Montre à tous qu'il est juste, et fait connoitre assez 155 
Qu'il sait récompenser les services passés. 

LE COMTE 

Pour grands que soient les rois ^, ils sont ce que nous 

[sommes : 

1. Voltaire blâme avec raison les comédiens de son temps qui se 
permettaient de commencer ici la représentation du Cid, en suppri- 
mant tout ce qui précède. « Peut-on s'intéresser à la querelle du comte 
et de don Dièprue, si on n'est pas instruit des amours de leurs entants?. . 
Ce n'est point jouer le Cid, c'est insulter son auteur que de le tronquer 
ainsi. » 

2. Cette scène et les deux suivantes furent parodiées dans le Chape- 
lain décoiffé par Furetière et Boileau. 

3. « Cette phrase a vieilli, dit Voltaire, elle était fort bonne alors; il 
est honteux pour l'esprit humain que la môme expression soit bonne 
en un temps, et mauvaise en un autre. » Honteux, c'est beaucoup dire; 
celte mobilité du langage est une loi, tant qu'il est vivant; les seules 
langues mortes sont fixées. En tout cas, on voudrait que Voltaire se 
fût niLuux bouveau, dans tout le cours du Commentaire, de ce qu'il 



ACTE I, SCÈNE III 117 

Ils peuvent se tromper comme les autres hommes; 

Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans 

Qu'ils savent mal payer les services présents. 160 

DON DIÈGCE 

Xe parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite : 
La laveur l'a pu faire autant que le mérite; 
Mais on doit ce respect au pouvoir absolu ', 
De n'examiner rien quand un roi Ta voulu. 
A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre -; 165 
Joignons d'un sacré nœud ma maison à la vôtre : 
Vous n'avez qu'une tille, et moi je n'ai qu'un fds^; 
Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis : 
Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre. 

LE COMTE 

A des partis plus hauts ce beau fils * doit prétendre; 170 
Et le nouvel éclat de votre dignité 



écrit ici; et qu'il n'eût pas si durement reproché à Corneille une multi- 
tude do prétendus solécismes qui n'étaient que des façons de parler 
très usitées au temps où parurent le Cid et Polyeucle. 

1. Var. Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir; 

Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son désir. 

(1637-1656.) 

2. Var. a l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre. 

(1660 et 1663.) 

3 Var. Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet 

De ses affections est le plus cher objet : 
Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre. 
LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. 

(1637-1656.) 

4 Ce beau fils. Voltaire se récrie : « Vous pouvez juger par ce seul 
trait de l'état où était alors notre langue. Un mélange de termes fami- 
liers et nobles défigurait tous Jes ouvrages sérieux. C'est Boileau qui, 
le premier, enseigna l'art de parler toujours convenablement. » Voilà 
de bien grands mots à propos d'une expression si simple, ironique à la 
vérité, maij nullement triviale. Observez à quel point Corneille est 
impardonnable. Il avait d' abord é'^rit Rodrigue doit prétendre; et ce 
beau fils est une correction heureuse et énergique introduite en 1660. 



118 LE CID 

Lui doit enfler le cœur d'une autre vanité i. 

Exercez-la, Monsieur -, et gouvernez le Prince : 
Montrez-lui comme ^ il faut régir une province, 
Faire Irembler paiiout les peuples sous sa loi, 175 

Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi *. 
Joignez à ces vertus celles d'un capitaine : 
Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, 
Dans le métier de Mars se rendre sans égal, 
Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 18C 

Reposer tout armé, forcer une muraille, 
Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille. 
Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait °, 
Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet. 

nON DIÈGUE 

Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 183 

II lira seulement l'histoire de ma vie. 

1. Var. Lui dnil bien metlre au cœur nue autre vanité. 

(1637-1656.) 

2. Monsieur ne tarda pas à disparaître du langage de la tragédie, où 
Madame se maintint toujours, sans qu'on puisse expliquer les motifs de 
ces capricieuses délicatesses. 

.3. Vaugelas disait dans ses Remarques (16 i7) : « Comment ei comme 
sont deux, et il y a bion peu d'endroits oij l'on se puisse servir indidc- 
remment de l'un ou de l'autre.... On peut pourtant dire quelquefois 
comme et comment : par exemple vous savez comme il faut faire et 
comment il faut faire. » L'ancienne langue confondait ces deux formes : 
au reste, comment n'est autre que comme suivi du suffixe etii (latin intle); 
comme vient de quomodo ; comment de quomodo inde. 

A. Corneille a répété ce vers dans le Remerciement qu'il adressa ou 
Roi en 1603. Il loue Louis XIV d'avoir su, dés qu'il prit le pouvoir. 

Remplir les bons d'amour et les méchants d'effroi. 

(Vers 63.) 

Observez la force du style dans ces dix vers (173-182), nus, sans épi- 
thètes, aussi éclatants que simples. 

5. Vah. Instruisez-le d'exemple et vous ressouvenez 

Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. 

(1G37-1656.) 



ACTE I, SCÈNE III H9 

Là, dans un long tissu de belles actions, 
Il verra comme il faut dompter des nations, 
Attaquer une place, ordonner une armée ^ 
Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190 

LE COMTE 

i^es exemples vivants sont d'un autre pouvoir -; 

Un prince dans un livre apprend mal son devoir. 

Et qu'a fait après tout ce grand nom bre d'années. 

Que ne puisse égaler une de mes journées? 

Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, 195 

Et ce bras du royaume est le plus ferm e appui. 

Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille; 

Mon nom sert de rempart à toute la Castille : 

Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, 

Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois ^. 200 

1. Var. Attaquer une place et ranger une armée. 

(1660-166i.) 

L'Académie avait blâmé le mot ordonner; à tort, car il est très juste 
ici. L'élymologie et la tradition l'autorisent. Bossuel dit (dans l'Oraison 
funèbre de Marie-Thérèse) que Dieu « a ordonné toutes les familles », 
c'est-à-dire les a disposées dans un certain ordre. Tel e^t le sens da 
mol dans Corneille, comme le prouve d'ailleurs la variante. 

2. Var. Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir. 

(1637-1656.) 

3 Var. Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois. 

Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire 
Laurier dessus laurier, victoire sur victoire. 
Le Prince, pour essai de générosité, 
Gagneroit des combats marchant à mon côté ; 
Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère, 
[Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.] 
Doti DiÈG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi (a) : 

[Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] 

(1537-1656.) 

(a)On prononçait alors eonnoué, vtoité ;a\ns\ ces mots rimaient ensemble. 
La chaire et le palais conservèrent celte prononciation, devenue un 
peu drchiïque, jusqu'au commencement du xviii» siècle. Voltaire réclama 
vainement pour qu on écrivit les Français, je connais, comme l'on 



120 LE CID 

Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, 

Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. 

Le Prince à mes côtés feroit dans les combats 

L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; 

Il apprendroit à vaincre en me regardant faire , 205 

Et pour répondre en hâte à son grand caractère, 

11 verroit.... 

TON DIÈGIÎE 

Je le sais, vous servez bien le Roi : 
Je vous ai vu combattre et commander sous moi. 
Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, 
Votre rare valeur a bien rempli ma place; 2Î0 

Enfin, pour épargner les discours superflus, 
Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. 
Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence 
Un monarque entre nous met quelque différence '. 

LE COMTE 

Ce que je méritois, vous l'avez emporté. 215 

DO.N niKGlIE 

Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité. 

LE COMTE 

Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne. 

DON DIÈGUE 

En être refusé n'en est pas un bon signe 

LE COMTE 

Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan. 

noN niicGiT, 
L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. 2-0 

prononrail généralement. Celte orlhotrraphe ne fut admise que dans 
l'édition du Dictionnaire de l'Académie donnée en 1835. 

1. Var. Un monarque entre nous mot <ic la didérence. 

(1637-1656.) 



ACTE î, SCÈNE III 121 

LE COMTE 

Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge *• 

DON DIÈGUE 

Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage. 

l.E COMTE 

Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras. 

DON DIÈGL'E 

Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas. 

LE COMTE 

Ne le méritoit pas ! Moi ? 

DON DIÈGUE 

Vous. 

LE COMTE 

Ton impudence, 225 

Téméraire vieillard, aura sa récompense. 

(11 lui donne un soufflet '.) 



1. Var. Pailons-en mieux, lo floi fait l'honneur à votre âge. 

(164i in-4».) 

2. " On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue d'un 
héros. Les acteurs mêmes sont très embarrassés à donner ce soufflet; 
ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert dans la comédie, 
et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le théâtre tragique. Il est à 
croire que c'est une des raisons qui firent intituler le Cid tragi-comédie. 
Presque toutes les pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des 
Iragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait 
supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité. Le 
mnl de trar/i-romédie est très ancien : Plante l'emploie pour dési- 
gner son Amjitiilryon, parce que si l'aventure de Sosie est comique, 
Amphitryon est très sérieusement affligé. » {Voltaire.) 

Ceci n'est pas exact. Plante explique dans le prologue d'Amphitryon 
qu'il désigne sa pièce par ce nom de tragico-comœdia, parce qu'on y voit 
figurer ensemble des dieux et des rois, personnages tragiques jiar excel- 
lence, et des esclaves, personnages ordinairement réservés à la comédie. 
En France, le mol de tragi-comédie avait reçu un tout autre sens. 
Voyez Notice, p. 39. 



i22 LE CID 

DOr^ DIÈGUE, mettant l'cpée à la main. 

Achève, et prends ma vie après un tel affront, 

Le premier dont ma race ait vu rougir son front *. 

LE COMTE 

Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse? 

DON DIÈGUE 

Dieu' ma force usée en ce besoin me laisse ^\ 230 

LE COMTE 

Ton épée est à moi ; mais tu serois trop vain, 
Si ce honteux trophée avoit chargé ma main. 

Adieu : fais lire au Prince, en dépit de l'envie ^, 
Pour son instruction, l'histoire de ta vie : 
D'un insolent discours ce juste châtiment 23J 

Ne lui servira pas d'un petit ornement *. 



SCÈNE IV 

DON DIÈGUE 

rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! 
N'ai -je donc tant vécu que pour cette infamie? 

1 Scudéry disait ridiculement : " Je trouve que le front d'une race 
est une assez étrange chose; il ne fallait plus que dire les bras de 
ma lignée, et les cuisses de ma postcrilé ». L'Académie approuva 
cette critique ineple. Voltaire justifia Corneille. Si l'on ne peut pas 
personnifier une race de héros, il n'y a plus de poésie possible. 

2 Var. O Dieul ma force usée à ce besoin me laisse! 

(1637-1656.) 
3. Allusion injurieuse au vers 185-18C. 

4 Var. [Ne lui servira pas d'un petit ornement.] 
DON uiÈG. Épari^ncs-tu mon sang ? le comte. Mon Ame est satisfaite, 

Kl nies yeux à ma main reprochent la défaite. 
DOiN uiÈG- Tu dédaif^nes ma vie! i.e comte. En arrêter le cours 
Ne seioit que hiter la Parque de trois jours. 

(1637-1656.) 



ACTE I, SCÈNE IV 123 

Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers 

Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? 240 

Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire, 

Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, 

Tant de fois affermi le trône de son roi, 

Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi? 

cruel souvenir de ma gloire passée! 243 

Œuvre de tant de jours en un jour effacée! 

Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur! 

Précipice élevé d'où tombe mon honneur! 

Faut-il de votre éclat ' voir triompher le Comte, 

Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ? 230 

Comte, sois de mon prince à présent gouverneur : 

Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur; 

Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne, 

Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne. 

Et toi, de mes exploits glorieux instrument, 255 

Mais d'un corps tout de glace mutile ornement. 

Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense. 

M'as servi de parade, et non pas de défense, 

Va, quitte désormais le dernier des humains. 

Passe, pour me venger, en de meilleures mains ^. 260 



1. Ce vers n'a pas toujours été bien compris. Eclat se rapporte k 
VœuKre de don Dièpue, à sa nouvelle dignité (qui fut le précipice élevé 
d'où tomba son honneur). Le Comte vainqueur triomphe, par l'éclat de 
cette œuvie, de celte dignité, de cet honneur, qui sont comme autant 
de dépouilles dont il va se parer. 

2. Var. [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.] 

Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède, 
Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède : 
Mon honneur est le sien, et le morlel afTront 
Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front. 

(1637-165G.) 



124 LE CID 

SCÈNE V 

DON DIÈGUÈ, DON RODRIGUIS 
nON DlÈGUE 

Rodrigue, as-tu du co?ur '? 

DON RODRIGUE 

Tout autre que mon père 
L'éprouveroit sur l'heure. 

DON DIÈOUE 

Agréable colère! 
Digne ressentiment à ma douleur bien doux! 
Je reconnois mon sang à ce noble courroux ; 
Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. 265 

Viens, mon fils, viens, mon sang 2,viens réparer ma honte; 
Viens me venger. 

DON RODRIGUE 

De quoi? 

DON DIF.GUE 

D'un affront si cruel. 
Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel : 
D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie; 
Mais mon âge a trompé ma généreuse envie : 270 

Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, 
Je le remets au tien pour venger et punir ^. 

1. On cnnnail la ridicule parodie de ce passage, inventée parle bouf- 
fon Boisrobcrl et jouée devant le cardinal de Richelieu. Voyez ci-dessus, 
Notice, p. 3S. 

2. Nous avons vu ci-dessus Racine parodier le vers 35 du Cid dans 
les Plaideurs. La même pièce offre (v. 368) une autre parodie de cet 
hémistiche premier du vers 266. Viens, mon sang, viens, ma fille, dit 
Chicancau à Isabelle. On sait enfin que ces belles scènes m, iv, v et 
VI de l'aclc I du Cid furent parodiées vers par vers dans le Chapelain 
décoiffé lie Furetière et Hoileau. 

3. L'Académie blAmait celle ellipse dont l'entrainanlc brièveté nous 
semble au contraire admirable. 



ACTE I, SCÈNE V 125 

Va contre un arrogant éprouver ton courage : 
Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage 
Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, 273 
Je te donne à combattre un homme à redouter : 
Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière ', 
Porter partout l'effroi dans une armée entière. 
J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus; 
Et pour t'en dire encor quelque chose de plus, 280 

Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, 
C'est.... 

DON RODRIGUE 

De grâce, achevez. 

DON DIÈGL'E 

Le père de Chimène. 

DON RODRIGUE 

Le.... 

DON DIÈGUE 

Ne réplique point, je connois ton amour; 
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour. 
Plus l'offenseur - est cher, et plus grande est l'offense. 285 
Enfin tu sais l'affront, et lu tiens la vengeance : 
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi ; 



1. Vab. Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles, 

Se faire un beau rempart de mille funérailles. 
DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus. 
DON DiÈG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus. 

(1637-1656.) 

L'Académie blâma funérailles, qui est un Jalinisme et signifie ici 
cadavres. 

2. Scudéry avait blâmé ce mot. » L'Observateur, dit l'Académie (qui 
désigne ainsi Scudéry), a quelque fondement en sa répréhension de dire 
que ce mot offenseur n'est pas en usage ; toutefois, étant à souhaiter 
qu'il y fût pour opposer à offensé, cette hardiesse n'est pas condam- 
nable. » L'Académie oubliait qu'offenseur était déjà dans VAstrée; 
qu'avant VAstrée on le trouve dans Robert Garnier (^Porcie, acte III, 
vers 149); et probablement on le trouverait ailleurs. 



i26 T.E CID 

Montre-toi digne fils d'un père tel que moi *. 

Accablé des malheurs où le destin nie range ^, 

Je vais les déplorer : va, cours, vole, et nous venge ^. 290 



SCÈNE VI 

DON RODRIGUE 

Percé jusques au fond du cœur * 
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, 

1. Vab. Montre-toi digne fils d'un tel père que moi. 

(1637-1656.) 

2. Banger, dans Corneille et chez ses contemporains, n souvent, 
comme ici, le sens de réduire, contraindre. 

L'amour!... Ali! ce mol seul me range à la douceur. 
(Galerie du Palais, v. 1212.) 

Malherbe, dans la Prière pour le liai allant en Liiaousin, loue Dieu, 
dont les bontés 

Ont rantré l'insolence aux pieds de la raison. 

3. Vah. Je m'en vais les pleurer : va, cours, vole, et nous venge. 

(1637-1656.) 

4. « On mettait alora des stances dans la plupart des tragédies, et 
on en voit dans Médce. On les a bannies du théâtre. On a pensé que 
les personnages qui parlent en vers d'une mesure déterminée ne devaient 
jamais changer cette mesure, parce que s'ils s'expliquaient en prose, 
ils devraient toujours continuer à parler en prose. Or, les vers de six 
pieds étant substitués à la prose, le personnage ne doit pas s'écarler 
de ce langage convenu. Les stance.5 donnent trop l'idée que c est le 
poète qui parle. Cela n'empêche jias que ces stances du Cid ne soient 
fort belles et ne soient encore écoulées avec beaucoup de plaisir. » 
(Voltaire.) — D'Aubignac a fait dans sa Pratique du titéàtre des ré- 
flexions analogues sur ces stances : « Souvent nos poêles ont mis des 
stances en la bouche d'un acteur parmi les plus ginndcs agitations de 
son esprit, comme s'il étoil vraisemblable qu'un homme en cet état 
eût la liberté de faire des chansons. C'est ce que les plus entendus au 
métier ont très justement condamné dans le plus fameux de nos poèmes, 
où nous avons vu un jeune seigneur, recevant un commandement qui 
le réduisoit au point de ne savoir que penser, que dire, ni que faire. 



ACTE I, SCÈNE VI 127 

Misérable vengeur d'une juste querelle, 
Et malheureux objet d'une injuste rigueur, 
J e demeure immobile, et mon àme abattue 295 

Cède au coup qui me tue. 
Si près de voir mon feu récompensé, 

Dieu, l'étrange peine ! 
En cet affront mon père est l'offensé, 
Et l'offenseur le père de Chimène ! 300 

Que je sens de rudes combats! 
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse * : 
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse : 
L'un m'anime le cœur, l'auti-e retient mon bras '. 

et qui divisoit son esprit par une égale violence entre sa passion et sa 
générosité, faire des stances au lieu mémo où il éloit, c'e&t-à-dire com- 
poser à l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en 
éloient fort belles, mais elles n'éloient pas bien placées; il eut fallu- 
donner quelque loisir pour composer cette agréable plainte. » — D'.\ubi- 
gnac avoue d'ailleurs que « les stances de Rodrigue, où son esprit 
délibère entre son amour et son devoir, ont ravi tonte la cour et tout 
Paris 11. Les motifs allégués par d'Aubign ac et par Voltaire pour blâme." 
les stances mêlées à la tragédie nous paraissent faibles. Avec le même 
raisonnement on proscrirait aussi bien les vers de douze syllabes que 
les vers de huit ; et sous prétexte de vraise mbiauce et de naturel on 
bannirait du théâtre toute espèce de poésie. 

Au reste avouons qu'il faut défendre les stances de Rodrigue contre 
Corneille lui-même, qui les maltraite fort dans YExamen d'Andromède: 
" Les stances du Cid sont inexcusables, par le trop d'affectation, et les 
mots de peine et de Chimène qui font la dernière rime de chaque 
strophe marquent un jeu, du côté du poète, qui n'a rien de naturel du 
côté de l'acteur. » Ainsi le poète vieillissant désavouait en partie le 
jeune et gracieux essor de sa verve naissante. Fénclon dans la Lettre 
sur les occupations de l'Académie n'est pas moins sévère pour « ce 
désespoir si ampoulé et si fleuri >>. Il dit que « jamais douleur sérieuse 
ne parla un langage si pompeux et si affecté ». Si l'on pousse à bout de 
tels scrupules, on arrive à supprimer les vers; car les hommes affligés 
ne coupent pas leur douleur en tranches de douze syllabes ni ne s'as- 
treignent à faire rimer leurs sanglots. 

1. S'intéresse^ au sens étymologique; intervient, prend parti. 

2. Vab. L'un échauffe mon cœur, l'au tre retient mon bras. 

(1637-1655.) 



128 LE CID 

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, 305 

Ou de vivre en infâme, 
Des deux côtés mon mal est infini. 

Dieu, l'étrange peine ! 
Faut-il laisser un afîront impuni? 
Faut-il punir le père de Chimène? 310 

Père, maîtresse, honneur, amour. 
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie ^ 
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. 
L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. 
Cher et cruel espoir d'une âme généreuse. 315 

Mais ensemble ^ amoureuse. 
Digne ennemi de mon plus grand bonheur '■', 

Fer qui causes ma peine *, 
M'es-tu donné pour venger mon honneur? 
M'es-tu donné pour perdre ma Chimène? 320 

Il vaut mieux courir au trépas. 
Je dois ^ à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père : 



1. Var. Illustre tyrannie, adorable contrainte, 

Par qui de ma raison la lumière est éteinte. 
A mon aveuglement rendez un peu de jour. 

{1637 iu-i" Paris, et 1644 in-12.) 
Var. Impitoyable loi, cruelle tyrannie. 

(1637 in-12, 1638 et 1614 in-4°.; 

2. Ensemble, au sens de en même temps, est partout au xvii* siècle : 
« Son nom même nous anime cl ensemble il nous avertit », etc. (Bossuet, 
Oi-aison funèbre de Condé.) Cet emploi reste correct, mais il est moins 
usité. 

3. Var. Noble ennemi do mon plus grand bonheur. 

(1637-1648.) 
A. Var. Qui fais toute ma peine. 

(1637-1656.) 

5. Devoir s'emploie rarement de cette façon absolue; toutefois le tour 
est énergique et clair. L'Académie le blâma; Corneille le maintint. 



ACTE I, SCENE VI 



129 



J"attire en me vengeant sa haine et sa colère *; 
J'attire ses mépris en ne me vengeant pas. 
A mon plus doux espoir Tun me rend infidèle, 32» 

Et l'autre indigne d'elle. 
Mon mal augmente à le vouloir guérir; 

Tout redouble ma peine. 
Allons, mon àme; et puisqu'il faut mourir, 
Mourons du moins sans offenser Chimène. 330 

Mourir sans tirer ma raison - ! 
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire! 
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire 
D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison! 
Respecter un amour dont mon âme égarée 335 

Voit la perte assurée ! 
N'écoutons plus ce penser suborneur, 

Qui ne sert ou'à ma neine. 
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur ^, 
Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. 340 

Oui, mon esprit s'étoit déçu. 
•Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse ^. 

1. Var. Qui venpre cet affront irrite sa colère. 

Et qui peut le souffrir ne la mérite pas. 
Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle, 
Qui nous seroit mortelle. 
Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir, 
Ni soulager ma peine. 

(1637-1656.) 

2. Tirer ration se dit toujours; on ne dit plus tirer sa raison. Raison 
signifie compte; et tirer ma raison, c'est exiger le compte qui m'est dû. 
CoiiieiUe dit dans Mélite (variantes, acte 11, se. m) : 

n fut toujours permis de tirer sa raison 
D'une infidélité par une traliison. 

3. Vah. Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur, 

Puisqu'aussi bien il faut perdre Cbimène. 

(16.37-1656.) 

4. Var. Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? 

(10'37-1648.) 
Var. Dois-je pas à mou père autant qu'à ma maîtresse'? 

(1652-1656.) 



130 LE CID 

Que je meure au combat, ou meure de tristesse, 
Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. 
Je m'accuse déjà de trop de négligence : 345 

Courons à la vengeance; 
Et tout honteux ci'avoir tant balancé, 

Ne soyons pins en peine, 
Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé. 
Si l'olfenseur est père de Ghimène. 350 



FIN DU PREMIEn ACTE 



ACTE II 

SCÈNE PREMIÈRE' 

DON ARIAS, LE COMTE 

LE COMTR 

Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud 
S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut 2; 
Mais puisque c en est fait, le coup ebC sans remède. 

DON ARIAS 

Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède : 

Il y 3 prend grande part, et son cœur irrité 355 

1. La scène est dans une salle du palais pondant la première scène 
do l'acle II; la scène ii est dans la rue; la scène m, chez l'Infante, 
ainsi que les deux suivantes ; la scène vi et le reste de l'acte se passent 
dans la salle royale. 

2. Var. Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'alTront, 

J'eus le sang un peu cliaud et le bras un peu prompt. 

(1637-1656.) 

L'Académie ayant blâmé je lui fis appliqué à une action si récente, 
Corneille changea le vers, pour y substituer celui qu'on lit ci-dessus, 
beaucoup moins bon. Le porter haut signifie élever des prétentions 
exagérées. Le ne se rapporte à aucun mot, mais à l'idée sous-entendue, 
comme dans (emporter. 

Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut. 
(Misanthrope, v. 1729.) 

3. Y ne se rapporte à aucun mot grammaticalement, mais à l'idée 
sous-enlcudue. Le Uoi prend grande part à celte affaire. 



132 LE CID 

Apira contre vous de pleine autorité. 

Aussi vous n'avez point de valable défense : 

Le rang de roft'ensé, la grandeur de roffense, 

Demandent des devoirs et des submissions * 

Qui passent le commun des satisfactions. 360 

LE COMTE 

Le Roi peut à son gré disposer de ma vie ^. 

DON AIUAS 

De trop d'emportement votre faute est suivie. 
Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux. 
!1 a dit: « Je le veux » ; désobéirez-vous? 

LE COMTE 

Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime^, 3Go 
Désobéir un peu n'est pas un si grand crime; 
Et quelque grand qu'il soit, mes services présents* 
Pour le faire abolir^ sont plus que suffisants. 



1. Submissions, calqué sur la forme latine, était déjà beaucoup moins 
usité que soumissions au xvii" siècle; toutefois Corneille écrit constam- 
ment ainsi dans son théâtre. 

2 Var. Qu'il prenne donc ma vie, elle esi en sa puissance. 
DON AKiAS. Un peu moins de transport et plus d'obéissance : 
D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. 

(1637-1656.) 

3. Vah. Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime. 

(1637-1656.) 

Tout ce çw; j'ai d'estime signifie loute l'estime qu'on a pour moi. d ^,î- 
time, dit Vaugelas (Ilemarques), est un mot qui se dit avec le pro- 
nom pos.snssif et de l'estime que l'on a de wioi et de l'estime que j'ai 
d'un autre. » 

4. Vau. l'A quelque grand qu'il fût, mes services présents. 

Qu'il fût est plus logique, le crime de désobéir n'étant pas encore com- 
mis (quelque grand qu'il pût être si je le commettais). Qu'il soit est 
[ihisgrammalii-al, le verbe de la proposition principale étant au présent. 

5. Abolir un crime, c'est l'acte par lequel le prince, usant do sa pleine 
autorité, en effaçait entièrement la faute et supprimait toutes pour- 
suites. Selon Voltaire, c'est après ce vers (368) que se plajuient les 



ACTE II, SCÈNE I 133 

DON ARIAS 

Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable, 
Jamais à son sujet un roi n'est redevable. 370 

Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir 
Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir. 
Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance. 

LE COMTE 

Je ne vous en croirai qu'après l'expérience. 

DON ARIAS 

Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375 

LE COMTE 

Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi. 
Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice, 
Tout l'État périra, s'il faut que je périsse '. 

nON ARIAS 

Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain..,. 

LE COMTE 

D'un sceptre qui sans moi tomberait de sa main -. 380 
11 a trop d'intérêt lui-même en ma personne. 
Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne. 

quatre fameux vers qui ne furent jamais imprimés dans le texte du 
Cid, ni peut-être dits en scène; mais tout le monde les savait par 
cœur : 

Ces satisfactions n'apeisent point une àme : 

Qui les reçoit n"a rien, qui les fait se diffame. 

Et de pareils accords l'effet le plus commun 

Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un. 
L'abbé d'Allainval les publia en 1730 dans la Lettre à Mylord '" sur 
Baron, etc. 'Voltaire les reproduisit dans son édition de Corneille, en 
les altérant légèrement. 
1 Var Tout l'État périra plutôt que je périsse. 

(1637-1656.) 

Plutôt que se trouve fréquemment, au xvn" siècle, construit ainsi avec 
!e subjonctif, ou avec l'inlinitif. (Ex. : Je périrai plntùt qu'obéir.) 
2. Ce vers est interrogalif dans les premières éditions du Cid. 



136 LE CID 

DON RODRIGUE 

Parlons bas ' ; écoufc. 
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu -, 
La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400 

LE COMTE 

Peut-être. 

DON RODRIGUE 

Cette ardeur que dans les yeux je porte, 
Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu? 

LE COMTE 

Que m'importe 

DON RODRIGUE 

A quatre pas d'ici je te le fais savoir. 

LE COMTE 

Jeune présomptueux! 

DON RODRIGUE 

Parle sans t'émouvoir. 
Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405 
La valeur n'attend point le nombre des années^. 

1. Parlons bet est traduit du texie espagnol, où il se justifie par la 
présence de Chimène sur la scène; mais ici même Kodriguo, provoquant 
le Comte devant le palais du Hoi, peut craindre d'être entendu, quoiqu'il 
n'y ait que le Comte et lui sur la scène. 

2. Aujourd'hui lu même vertu et In vertu même [eadem virlus, virlus 
ipsa) présentent deux sens fort distincts. Jusqu'au xvu" siècle on con- 
.'ondait souvent les deux formes et les deux significations. Un vers de 
.'Imitation traduite par Corneille réunit les deux tournures avec un 
reul sens : 

Toi, la pureté mcme, et moi, la même ordure. 

(IV, V. 339.) - 

3. M. Marty-Lavcaux (Corneille, t. III, p. 1 JO) cite une phrase de Guil- 
laume du Vair, qui, dans sa .XIV» IJaraiii/uc funèbre, dit en parlant do 
Louis -XIll enfant: n Ne mesurez pas sa puissance par ses ans : la vertu, 
aux âmes héroïques, n'attend pa^ les antiées ». Est-ce une rencontre, ou. 
chez Corneille, une réminiscence'? Au reste, dans Guillem de Castro, 
Kodrigue dit quelque chose d'analogue : « J'ai plus de valeur ipto 
d'années ». 



ACTE II, SCÈNE II 137 

LF. COMTE 

Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain ', 
Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main? 

DON RODRIGUE 

Mes pareils à deux fois ne se font point connoitre^, 

Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de mailre. 410 

LE COMTE 

Sais-tu bien qui je suis? 

DON RODRIGUE 

Oui; tout autre que moi 
Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'elTroi. 
Les palmes dont je vois ta tète si couverte^ 
Semblent porter écrit le destin de ma perte. 
J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415 
Mais j'aurai trop de force, ayant assez de creur. 
A qui venge son père il n'est rien impossible. 
Ton bras est invaincu*, mais non pas invincible. 

LE COMTE 

Ce grand cœur qui paroit aux discours que tu tiens, 
Par tes yeux, cbaque jour, se découvroit aux miens; 420 

1 Var. Mais t'aUaquer à moi ! qui l'a rendu si vain? 

(1G37-1656.) 

2. On prononçait connouêtre, et ce mot dans Corneille rime avec être, 
fenêtre, maitre, traître, etc. 

3 Var. Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. 

(1637-1656.) 
Scadéry s'était moqué de ce mot de Iaurie}-s, répété en effet trop sou- 
vent dans le Cid. Corneille modifia plusieurs vers pour corriger cette 
légère m'gligence. 

4. « Invaincu, dit Voltaire; terme hasardé et nécessaire »; et Cor» 
neille a longtemps passé pour l'heureux inventeur d'invaincu. En fait, 
Corneille n'a créé aucun néologisme. Invaincu se trouve, dès le xv!"^ siècle, 
chez l'auteur de la Vie de Dayard par le Loyal Serviteur, et dans Amyot, 
Ronsard, Garnier, d'Aubigné. Corneille lui-même l'avait employé dans 
l'Illusion comique avant d'écrire le Cid. 



136 LE CID 

DON RODRIGUE 

Parlons bas ' ; écoule. 
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu 2, 
La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400 

LE COMTE 

Peut-être. 

DON RODRIGUE 

Cette ardeur que dans les yeux je porte, 
Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu? 

LE COMTE 

Que m'importe 

DON RODRIGUE 

A quatre pas d'ici je te le fais savoir. 

LE COMTE 

Jeune présomptueux! 

DON RODRIGUE 

Parie sans t'êmouvoir. 
Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405 
La valeur n'attend point le nombre des années^. 

1. Parlons but est traduit du texte espagnol, où il se justifie par la 
présence de Chiniènc sur la scène; niais ici inèine Kodriguo, provoquant 
le Comte devant le palais du Hoi, peut craindre d'être entendu, quoiqu'il 
n'y ail que le Comté ot lui sur la scène. 

2. Aujourd'hui la même vertu et la vertu même {eailem virlus, virtus 
ipsa) présentent deux sens fort distincts. Jusqu'au xvii' siècle on con- 
'ondait souvent les deux formes et les deux siRnifi'îations. L'n vers de 
.'Imitation traduite par Corneille réunit les deux tournures avec un 
ceul sens : 

Toi, la jmrpté nicme, et moi, la même ordure. 

(IV, V. 339.) 

3. M. Marty-Lavenux (Corneillo. t. III, p. 1?0) rite une phrase de Guil- 
laume du Vair, qui, dans sa .XIV" /laraDi/iic funèbre, dit en parlant de 
Louis XIII enfant: ■■ Ne mesurez jias sa puissance par ses ans : la vertu, 
aux âmes héroiques, n'attend pas les années ». Est-ce une rencontre, oui 
chez Corneille, une rcminisccnco? Au reste, dans Otiilleni de Castro, 
Uodrifruc dit quelque chose d'analogue : « J'ai plus de valeur (pio 
d'années ». 



ACTE II, SCÈNE II 131 

LF, COMTE 

To mesurer à moi! qui t'a rendu si vain *, 
Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main? 

DON RODRIGI'E 

Mes pareils à deux fois ne se font point connoitie^, 
Elpour leurs coups d'essai veulent des coups de mail re. 410 

LE COMTE 

Sais-tu bien qui je suis? 

DON RODRIGUE 

Oui; tout autre que moi 
Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'efîroi. 
Les palmes dont je vois ta tète si couverte ^ 
Semblent porter écrit le destin de ma perte. 
J"allaque on téméraire un bras toujours vainqueur; 415 
Mais j'aurai trop de force, ayant assez do cœur. 
A qui venge son père il n'est rien impossible. 
Ton bras est invaincu*, mais non pas invincible. 

LE COMTE 

Ce grand cœur qui paroit aux discours que tu tiens. 
Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens; 420 

1 Var. Mais l'attaquer à moi ! qui l'a rendu si vain? 

(16'37-1C36.) 

2. On prononçait connovêtre, et ce mot dans Corneille rime avec èlre, 
fenêtre, maitre, traître, etc. 
3 Var. Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. 

(1637-1656.) 

ScuJéry s'était moqué de ce mot de lauriers, répété en efTct trop sou- 
vient dans le Cid. Corneille modifia plusieurs vers pour corriger cette 
légère négligence. 

4. «1 Invaincu, dit Voltaire; terme hasardé et nécessaire »; et Cor- 
neille a longtemps passé pour l'heureux inventeur à'invaincu. En fait, 
Corneille n'a créé aucun néologisme. Invaincu se trouve, dès le xvi'^ siècle, 
chez l'auteur de la Vie de Dayard par le Loyal Serviteur, et dans Amyot, 
Ronsard, Garnier, d'Aubigné. Corneille lui-même l'avait employé dans 
l'Illusion comique avant d'écrire le Cid. 

6 



138 LE CID 

Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille, 

Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille. 

Je sais ta passion, et suis ravi de voir 

Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir; 

Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime; 425 

Que ta haute vertu répond à mon estime ; 

Et que voulant pour gendre un cavalier parfait ', 

Je ne me trompois point au choix que j'avois fait; 

Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse; 

J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430 

Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal; 

Dispense ma valeur d'un combat inégal; 

Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire : 

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ^. 

On te croiroit toujours abattu sans etfort; 435 

El j'aurois seulement le regret de ta mort. 

DON RODRIGUE 

D'une indigne pitié ton audace est suivie : 

Qui m'oï^e oler l'honneur craint de m'ôter la vie? 



Retire-toi d'ici. 



DON RODRIGUE 

Marchons sans discourir. 



Es-tu si las de vivre? 

DON RODRIGUE 

As-tu peur de mourir? 440 

1. Var. El que voiilanl pour gendre un chevulier parfait. 

(1637, et diverses jusqu'à 164i.) 

2. M. Marly-I.avoniix rapproche ces vers d'un passage de Sénèque 
(/Je /'r()»iili'iiliii, III.): i< Le gladiateur croit honloux du iiiKer contre un 
])lus l'uiiilc. Il sait que la victoire est sans gloire quand elle est sans 
péril. >i — Dans Arminiu.i (joué en ir)i2), Scudéry ne dédaigna pas de 
piller Corneille qu'il avait insullé; encore a-t-il gâté le vers en y chan- 
geant lin mol : 

Et vaincre sans péril seiail vaincre sans gloire. 



ACTE II, SCÈNE III 139 

LE COMTE 

Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère 
Qui survit un moment à l'honneur de son père» 



SCÈNE III 

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR 

l'infante 
Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur : 
Fais agir ta constance en ce coup de malheur. 
Tu reverras le calme après ce foible orage ; 445 

Ton bonheur n'est couvert que d'un pou de nuage ', 
Et tu n'as rien perdu pour le voir dilTcror. 

CI^M^;^E 
Mon cœur outré d'ennuis n'ose rien espérer. 
Un orage si prompt qui trouble une bonace - 
D'un naufrage certain nous porte la menace • 450 

Je n'en saurois douter, je péris dans le port 
J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord; 
Et je vous en contois la charmante nouvelle '■>, 
Au malheureux moment que * naissoit leur querelle, 



1. Vab. Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage. 

(1637-1656.) 

Nvar/e a ici le sens abstrait d'obscurité, ce qui justifie le tour ". un peu 
de nuage. 

2 Bonace au figuré est très usité au xvii"= siècle en prose et en vers. 
Le xvm' siècle abandonna cet emploi. 

3 Var. El je vous en contois la première nouvelle. 

(1637-1056.) 

4. Que supplée souvent, au xvii" siècle, une préposition suivie du 
pronom relatif au moment pendant lequel. Aujourd'hui on emploie 
où de la même façon. 



140 LE CID 

Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, 455 

D'une si douce attente a ruiné l'elTet. 

Maudite ambition, détestable manie *, 
Dont les plus généreux soutîrent la tyrannie! 
Hoimeur impitoyable à mes plus chers désirs ^, 
Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs! 460 

l'infante 
Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre : 
Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre. 
Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, 
Puisque déjà le Hoi les veut accommoder; 
Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible'', 405 
Pour en tarir la source y fera l'impossible. 

CIUMKNE 

Les accommodements ne font rien en ce point*; 

De si mortels aiïronts ne se réparent point ''. 

En vain on fait agir la force ou la prudence : 

Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. 470 

La haine que les cœurs conservent au dedans 

Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents. 

l'infante 
Le saint nœud qui joindra don Rodrigue et Chimèno 
Des pères ennemis dissipera la haine; 



1. Manie (grec fjct'j'ict) signifie proprement fureur. 

2. Vah, Impitoyable lionneur, mortel à mes plaisirs. 

(1637-16r.O.') 

3. \'aii. El de ma p.'Ul mon Anio, à tes ennuis sonsiblo, 

(1637 1656.) 

4. VAn. Les acpnmnioilomrnls ne sont rien en ce point. 

(1038, éd. de Paris.) 

5. Vah. Les aflVonls a l'honneur no se réparent point. 

(lG37-If).-)(5.) 

L'Académie avait blimo ce beau vera, Corneille le modifia. 



ACTE II, SCÈNE III 141 

Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort 475 
Par un heureux hymen étouffer ce discord ^ 

CHIMÈNE 

Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère : 

Don Diègue est trop altier, et je connois mon père. 

Je sens couler des pleurs que je veux retenir; 

Le passé me tourmente, et je crains Tavenir. 480 

l'inkante 
Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse^? 

CHIMÈNE 

Rodrigue a du courage. 

l'infante 
Il a trop de jeunesse. 

CHIMÈNE 

Les hommes valeureux le sont du premier coup. 

l'infante 
Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup : 
Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire, 483 

Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère. 

CHIMÈNE 

S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui! 
Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui? 
Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage ^! 

1. Beau mot, qui vieillit et qu'on devrait tâcher de sauver. 

2. L'édition de 1682 change le sens du vers, en ponctuant ainsi : 

Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse ? 
Que au sens de pourquoi n'est point rare au .wii^ siècle : 

Que tardez-vous, Seigneur, à la répudier? 

(Racine, ISritannicus, vers 474.) 
Cet emploi est resté Iréquent quand la phrase interrogative est con- 
struite avec une négation. Ex. ". Que n écrit-il en prose? 

3. 'Var. Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme! 

Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. 

(1637-1644.) 
« Consumer, dit Vaugelas dans ses Remarques (lôiT), achève en détrui- 



14'2 LE CID 

Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, 490 
Mon esprit ne peut qu'êlre ou honteux ou confus, 
De son trop de respect, ou d'un juste refus. 

l'infante 
Chimène a l'àme haute, et quoiqu'intéressée ', 
Elle ne peut souffrir une basse pensée; 
Mais si jusques au jour de l'acconmiodement 49;} 

Je fais mon prisonnier de ce parfait amant. 
Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage, 
Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage? 

CIUMKNE 

Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci. 



SCÈNE IV 

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, le Page 

L'iNiïANTh: 

Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici. 500 

i.K pai;e 
Le comte de Gormas et lui.... 

CllIMÈNE 

Bon Dieu ! je tremble. 

l'infante 
Parlez. 

saut ol anofinlissnnl le sujet, et consommer aohi'îvo en le mettant dans 
sa dernière p(!rfeclion et son accomidissemcnt entier. >i Avant Vauprelas 
on confondait les deux mots, à tort , car l'étyniologie marque leur 
difTércnce [constimerc et consummare). 

1. Vau. Chimène est généi-ouse, et quoique intéressée, 
Elle no peut souffrir une lâche ])ensctî. 

(lt>:n-lC50.) 
Intéressée , c'est-à-dire ayant intérêt dans la chose. 



ACTE II, SCÈNE V 143 

LE PAGE 

De ce palais ils sont sortis ens.emble *. 
ciiimiiiNE 

Seuls? 

LE PAGE 

Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller. 

CHIMÈNE 

Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler. 
Madame, pardonnez à cette promptitude ^. 505 



SCÈNE V 

L'INFANTE, LÉONOR 

l'infante 
Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude! 
Je pleure ses malheurs, son amant me ravit; 
Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit. 
Ce qui va séparer Rodrigue de Chiinène 
Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine ^; 510 
Et leur division,- que je vois à regret, 
Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret. 

LÉONOR 

Cette haute vertu qui règne dans votre àme 
Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme? 



1. Var Hors de la ville ils sont sortis ensemble. 

(I637in-12.) 

2. Chimène s'éloigne précipitamment pour courir au lieu du combat, 
où elle trouvera son père expirant. 

3. Var. Avecque mon espoir fuit renaître ma peine. 

(1637-1656.) 

Vaugelas dans ses Remarques, publiées en 1657, dit : « Avec ou avecque, 
tous deu.t sont bons ». Néanmoins avecque vieillissait. Corneille corrigea 
plusieurs vers où il l'avait employé. 



144 LE cm 

l'infante 

Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi 515 

Pompeuse et triomphante elle me fait la loi : 

Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère. 

Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère; 

Et d'un si fol espoir mon cœur mal défendu 

Vole après un amant que Chimène a perdu. 520 

LÉONOR 

Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage, 
Et la raison chez vous perd ainsi son usage? 

l'infante 
Ah ! qu'avec peu d'effet on entend la raison, 
Quand le cœur est atteint d'un si charmant poison! 
Et lorsque le malade aime sa maladie, 525 

Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie ^ ! 



Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux; 
Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous. 

l'infante 
Je ne le sais que trop; mais si ma vertu cède. 
Apprends comme l'amour flatte un cœurqu'il possède. 530 

Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat, 
Si dessous sa valeur ^ ce grand guerrier s'abat, 
Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte. 
Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte? 
J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits 535 

Les royaumes entiers tomberont sous ses lois, 
Et mon amour flatteur déjà me persuade 

1. Var. 11 no peut plus soufTiir que l'on y rem(^die. 

(1637-1656). 

2. Dessous, préposition ; voyez ci-dessus, note du vers 138. 



ACTE II, SCÈNE V 145 

Que je le vois assis au trône de Grenade, 
Les Mores ' subjugués trembler en l'adorant, 
LAragon recevoir ce nouveau conquércmt, 340 

Le Portugal se rendre, et ses nobles journées 2 
Porter delà les mers ses hautes destinées, 
Du sang des Africains arroser ses lauriers ^ : 
Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers*, 
Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, 543 

Et tais de son amour un sujet de ma gloire. 

LÉONOR 

Mais, Madame, voyez où vous portez son bras, 
Ensuite d'un '' combat qui peut-être n'est pas. 

l'infante 
Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage; 
Ils sont sortis ensemble : en faut-il davantage? iiSO 



1. Corneille écrit les Mores dans le texte du Cid, et les Maures ilans 
les Discours et dans les Examens. 

2. L'Académie prétendit qu'on ne pouvait dire les journées d'un 
homme. Deux siècles plus tard, Victor Hugo écrivait encore dans les 
Voix du Crépuscule (I) : 

Frères ! et vous aussi, vous avez vos journées. 
Vos victoires, de cbène et de fleurs couronnées. 

Au vers 194, le Comte lui-même disait : une de mes journées. L'Aca- 
démie avait oublié de le censurer. 

3. Var. Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers. 

(1637-1656.) 

t On ne peut arborer un arbre », dit l'Académie. Mais, répond Voltaire, 
les lauriers étant coupés, on peut les arborer comme tout autre em- 
blème. 

4. Var. Et faire ses sujets des plus braves guerriers. 

(1637 in-12.) 

5. Cette tournure se trouve déjà dans V Avertisseriwnt : « Deux ro- 
mances que je vous donnerai ensuite de cet Avertissement... ». Un dit 
encore : ensuiie de quoi. 

G. 



146 LE CID 

LÉONOR 

Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez'; 
Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez? 

l'infante 
Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare : 
Tu vois par là quels maux cet amour me prépare -. 
Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555 

Et ne me quitte point dans le trouble où je suis. 



SCÈNE VI 

DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE 

DON FF.RNAND 

Le Comte est donc si vaui et si peu raisonnable! 
Ose-t-il croire encor son crime j)ardonnable? 

DON ARIAS 

Je l'ai de votre part longtemps entretenu; 

J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu 560 

DON FERNAND 

Justes cieux ! ainsi donc un sujet téméraire 

A si peu de respect et de soin de me plaire! 

11 offense don Diègue, et méprise son roi! 

Au milieu de ma cour il nie donne la loi' 

(Ju'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 563 



1. V-\R. Je veux qno ce (■omhnt demeure pour certain. 

Votre esiirit va-l-il jiuinl bien vile pour sa main? 
(1637-1656.) 

2. Var. Mais c'est le moindre mal que l'amour mo préparc. 

(1637-1656.) 



ACTE II, SCÈNE VI 147 

Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine*. 

Fùt-il la valeur même, et le dieu des combats, 

Il verra ce que c'est que de n'obéir pas. 

Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence ^, 

Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570 

Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui. 

Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui. 

DON SANCHE 

Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle : 

On l'a pris tout bouillant encor de sa querella; 

Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 575 

Un cœur si généreux se rend malaisément. 

Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute ^ 

N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute. 

DON FERNAND 

Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti 

Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580 

DON SANCHE 

J'obéis, et me tais ; mais de grâce encor, Sire, 
Deux mots en sa défense. 

DON FERNAND 

Et que pouvez-vous dire? 

D07J SANCHE 

Qu'une âme accoutumée aux grandes actions 

Ne se peut abaisser à des submissions * 

Elle n'en conçoit point qui s'expliquent sans honte; 585 

1. Var. Je lui rabattrai bien cette humeur si liautaine 

(1637-1656.) 

2. Var. Je sais trop comme il faut dompter celte insolence. 

(1637-1656.) 

3. Vah. On voit bien qu'on a tort, mais une àme si haute. 

(1637-1648.) 
4 Voir ci-dessus noie du vers 359, 



148 LE CID 

Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte*. 
Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, 
Et vous ohéiroit, s'il avoit moins de cœur. 
Conunandez que son bras, nourri dans les alarmes 2, 
Répare cette injure à la pointe des armes; 590 

11 satisfera. Sire; et vienne qui voudra, 
Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra 3. 

DON FERNAND 

Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge, 
Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage *. 

Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 595 
Est meilleur ménager du sang de ses sujets : 
Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, 
Comme le chef^ a soin des membres qui le servent. 
Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi . 
Vous parlez en soldat; je dois agir en roi '"'; GOO 

Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire '', 

1. Var. El c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte. 

(1637-1G56.) 

2 L'Académie blùma ce vers; mais dans le lanprage de la tragédie 
b7-as est presque synonyme de guerrier; c'est la partie pour le tout, 
c'est-à-dire une métaphore très naturelle ot très fréquente. 

3. L'Académie blâma l'insolence de don Sanche, mais elle est conforme 
aux mœurs d'un siècle tout féodal, où les barons ne respectaient guère 
un suzerain, parfois moins puissant qu'eux-mêmes. — Attendant, tour 
elliptique, équivalant à la locution en attendant que. De même dans 
Horace, vers 331 : 

Cependant tout est libre, attendant qu'on le nomme. 

4. Var. Et j'cslinic l'ardeur en un jeune courage. 

{ 1637-1000.) 

5. Ckof, au sens de tête, vieillissait déjà; Scudéry le blinia , l'Aca- 
démie prit sa défense. 

0. Var. Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. 

(103S.) 

7. Var. Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille croire. 

(1037-1648.) 



ACTE II, SCÈNE VI 149 

Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire. 
D'ailleurs l'affront me touche : il a perdu d'honneur 
Celui que de mon lils j'ai l'ait le gouverneur; 604 

S'allaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même*, 
Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. 
N'en parlons plus. Au reste ^, on a vu dix vaisseaux 
De nos vieux ennemis arborer les drapeaux ; 
Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroitre. 

DON ARIAS 

Les Mores ont appris par force à vous connoUre, 610 

El tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur 

De se plus hasarder contre un si grand vauiqueur. 

DON l'EHNAND 

Ils ne verront jamais sans «pielque jaluusie 

Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie; 

Et ce pays si beau, qu'ils oui trop possédé, 615 

1. Var. Et par ce trait hardi d'une insolence extrême, 

Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même. 
C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort. 
N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort; 
Sur un avis reçu je crains une surprise. 

DO.N ARIAS. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise? 
S'osenl-ils préparer à des cirorts nouveaux? 

LE ROI. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux, 

[Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine 
Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène]. 

DON ARIAS. Tant de combats perdus leur ont ôlé le cœur 
D'attaquer désormais un si puissant vainqueur. 

LE ROI. N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie 

Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie, 
Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux 
Réveille à tous moments leurs desseins généreux. 
[C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville], etc. 
(1637-16Ô6.) 

2 Au reste.... La transition parait singulière. Elle signifie : il me reste 
à vous dire. AoiTtôv, qui a le même sens, s'emploie de même en grec 
moderne, pour i)asser d'un sujet à l'autre, quand même ils n'ont aucun 
rapport ensemble. 



150 LE CID 

Avec un œil d'envie est toujours regardé. 

C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville 

Placer depuis dix ans le trône de Castille ', 

Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt 

Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620 

DON ARIAS 

Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes ^ 
Combien votre présence assure vos conquêtes : 
Vous n'avez rien à craindre. 

DON FERNAND 

Et rien à négliger^ : 
Le trop de confiance attire le danger; 
Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine * 62S 
Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène ^. 
Toutefois j'aurois tort de jeter dans les cœurs, 
L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs. 
L'effet que produiroit cette alarme inutile, 
Dans la nuit qui survient trouhlcroit trop la ville : iVM) 
Faites doubler la garde aux murs et sur le port". 
C'est assez pour ce soir. 

1. Anachronisme. Voyoz VExamen, p. 98. Caxtille nu vers i31 riino 
avec filli'.\ \c.\ avec Séville, où l était mouillé. 

?. Vaix. Sire, ils ont trop appris aux dépens do leurs têtes. 

(1637-16r)6.) 

3. Là-dessus le Roi néglige tout, et, sans Rodrigue, la capitale était 
])riso. Don Kernand est un Roi peu vigilant, et Corneille en convient 
lui-même. Voyez p. 97. 

4. Var. Et le même ennemi que l'on vient de détruire, 

S'il sait prendre son temps, est capable de nuire. 

(1637-l(w6.) 

5. Séville n'est pas plus loin do remhouchure du Guadalquivir que 
Rouen de ooUe de la Seine; et l'on sait que dans certains jours do 
grande marée le mascaret se fait sentir jusqu à Rouen. 

G. Vah. Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port, 
11 suflit piiur ce soir. 

(1637-1656.) 



ACTE II, SCÈNE VII 151 

SCÈNE VII 

DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE 
DON ALONSE 

Sire, le Comte est mort : 
Don Diègue, par son fils, a vengé son oirense. 

DON FERNAND 

Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance; 

Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. 633 

DON ALONSC 

Chimène à vos genoux apporte sa douleur; 
Elle vient tout ' en pleurs vous demander justice. 

DON FEIINAND 

Bien qu'à ses déplaisirs mon àme compatisse ^, 

Ce que le Comte a fait semble avoir méiilé 

Ce digne châtiment de sa témérité -'. 640 

Quelque juste pourtant que puisse être sa peine. 

Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine. 

Après un long service à mon État rendu, 

Après son sang pour moi mille fois répandu, 

A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 645 

Sa perte m'atïbiblit, et son trépas m'al'tli ge. 



1. Plusieurs éditions du Cid portent, fout; la plupart portent toute, 
qui serait incorrect aujourd'hui; mais au xvii» siècle on faisait accorder 
le plus souvent tout,'mèmË quand il offre le sens purement adverbial 
d'i'nlierement; nous maintenons cet accord au féminin devant les 
consonnes ou l'k aspirée : elle est toute triste, toute honteuse. 

2. Vah. Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse. 

(1652-1660.) 

3. Var. Ce juste chitimeut de sa témérité. 

(1637-1656.) 



152 LE CID 



SCÈNE VIII 

DON FERNAND, DON DTÉGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, 
DON ARIAS, DON ALONSE 

CHIMÈNE 

Sire, Sire, justice M 

DON DIÊGUE 

Ah! Sire, écoutez-nous. 

CHIMÈNE 

Je me jette à vos pieds. 

DON DIÈGUE 

J'embrasse vos genoux 

CHIMÈNE 

Je demande justice. 

DON DIÈGUE 

Entendez ma défense. 

CHIMÈNE 

D un jeune audacieux punissez l'insolence : 6oO 

Il a de votre sceptre abattu le soutien ^, 
Il a tué mon père. 

DON DIÈGl'E 

Il a vengé le sien. 



1. « Le premier mol de Chimène est de demander justice contre un 
homme qu'elle adore • c'est peut-être la plus belle des situations. Quand, 
dans l'amour, il ne s'agit que de l'amour, cette passion n'est pas tra- 
gique. Monimc aimera-t-ellc Xii)liarès ou Phamacc'? Anliochus épou- 
sora-t-il Bérénice? Bien des gens répondent : « Que m'importe? » Mais 
Chimène fera-l-elle couler le sang du Cid? Qui l'emportera d'elle ou do 
don Diègue? Tous les esprit» sont en suspens, tous les cœurs sont 
émus. » (Voltaire.) 

2. Vau. Vengez-moi d'une mort.... — Qui punit l'insolence. 

— Uodrigue, Sire.... — A fait un coup d'homme de bien. 

(1637-1056.) 



ACTE II, SCÈNE VIII 153 

CHIMÈN'E 

Au sang de ses sujets un roi doit la juslice. 

DON DIÈGCE 

Pour la juste vengeance il n'est point de supplice * 

DON FERNAND 

Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655 

Chimène, je prends part à votre déplaisir; 
D'une égale douleur je sens mon âme atteinte. 
Vous parlerez après 2; ne troublez pas sa plainte. 

CIIIMÈNE 

Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang 
Couler à gros bouillons de son généreux liane ^ ; 660 
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, 
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, 
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux 
De se voir répandu pour d'autres que pour vous. 
Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, 663 
Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre * 



1. Var. Une vengeance juste est sans peur du supplice. 

(1637-1644.) 
Var. Une juste vengeance est sans peur du supplice. 

(1618 1656.) 

2. Ceci s'adresse à don Dièpue. 

3. M. Hémon rapproche ce vers d'un vers de Garnicr (dans Por 
de, acte 1, scène i) : 

Faites dessus la plaine ondoyer votre sang 
Coulant à gros bouillons de votre noble flanc. 

A. Var. [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,] 
Et pour son coupd'es.'^ai son indigne attentat 
D'un si ferme soutien a privé votre État, 
De vos meilleurs soldats abattu l'assurance, 
Et de vos ennemis relevé l'espérance. 
J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur : 
Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur. 

(1 037- 1656.) 
« Scudéri ne reprit point ces hyperboles poétiques, qui, n'étant point 



154 LE CID 

3'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur • 

Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, 

Sire, la voix me manque à ce récit funeste; 

Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. 670 

DON FERNAND 

Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui 
Ton roi te veut servir de père au lieu de lui. 

CIUMÎ^NE 

Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. 

Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie * ; 

Son flanc éloit ouvert; et pour mieux m'émouvoir -, 075 

Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir; 

Ou plutôt sa valeur en cet état réduite 

Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite; 

Et pour se faire entendre au plus juste des rois, 

Par cette triste bouche elle emprunloit ma voix-'. 680 

Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance 
Règne devant vos yeux une telle licence; 



dans la nature, alTaiblissonl le patlictique do ro discours. C'csl If porto 
qui dit quL' ce San;/ fume de courroux; ce n'est pas assurément Clii- 
mnnc; on ne parle pas ainsi d'un père mourant. Scudéri, beaucoup 
plus accoulumé que Coi'neiUo à ces figures .outrées et puériles, ne 
remarqua pas même en autrui, tout éclairé qu'il était par l'cnvio, une 
faute qu'il ne sentait pas dans lui-même. » (Voltaire.) Ces observations 
sont justes; le goùl du temps, un peu jîàte par l'imitation des Italiens 
et des Espagnols, était trop indulf^ent aux hyperboles; mais il faut 
ajouter que le goût timide et sec du .xviii' siècle tomba dans l'autre 
e.tcès, et découragea la poésie. 

1. Vau. J'arrivai donc sans foroe, et le trouvai sans vie. 

(1(537-1660.) 

2. Vau. U ui! me paila pninl, mais (lour mieux m'émouvoir. 

(1637-1656.) 

3. Style bien luxuriant et, si l'on veut, mauvais, mais non (quoi qu'on 
ait dit) incompréhensible : sa valeur, me parlant par sa plaie ouverte, 
se servait de cette triste bouche (la i)laic) pour solliciter le secours de 
ma voix, alîu de fléchir le Uoi. 



ACTE II, SCÈNE VIII 155 

Que les plus valeureux, avec impunité, 
Soient exposés aux coups de la témérité; 
Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, 68o 
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. 
Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir • 
Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. 
Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance. 
Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 690 
Vous perdez en la mort d'un homme de son rang : 
Vengez-la par une autre, et le sang par le sang ^. 
Immolez, non à moi, mais à votre couronne. 
Mais à votre grandeur, mais à votre personne; 
Immolez, dis-je. Sire, au bien de tout l'État 695 

Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat. 

DON FERNAND 

Don Diègue, répondez. 

DON DIÈGUE 

Qu'on est digne d'envie 
Lorsqu'en perdant la force on peid aussi la vie ■% 



1. Yar. Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir. 

(164-4 in-l2.) 

Le xvu" siècle aimait à éloigner le plus possible le pronom personnel 
complément du verbe qui le régissait. Ici toutefois le tour sembla forcé 
à Corneille ; il revint au texte primitif. Dans les éditions de 1654 et 
1656 on lit : 

Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir. 

2. Vah. Sacrifiez don Diègue et toute sa famille 

A vous, à votre peuple, à toute la Castille. 

Le soleil qui voit tout ne voit 'rien sous les cieus 

Qui vous puisse payer un sang si précieu.\. 

(1637-1656.) 

Ces vers un peu emphatiques furent corrigés avec bonheur. 

3. Var. Quand avecque la force on perd aussi la vie, 

Sire, el que l'âge apporte aux hommes généreux 
Avecque sa foiblesse un destin malheureux ! 

(1637-1650.) 



156 LE CID 

Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, 

Au bout de leur carrière, un destin malheureux! 700 

Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, 

Moi, que jadis partout a suivi la victoire, 

Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, 

Recevoir un affront et demeurer vaincu. 

Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade, "^Oo 

Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, 

Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux ', 

Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux -, 

Jaloux de votre choix, et tier de l'avantage 

Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. 710 

Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois' 
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, 
Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, 
Descendoient au tombeau tout * chargés d'infamie, 
Si je n'eusse produit un fds digne de moi, 715 

Digne de son pays et digne de son roi. 
Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte; 
Il m'a icndu l'honneur, il a lavé ma honte. 
Si montrer du courage et du ressentiment, 
Si venger un soufflet mérite un châtiment, 720 

Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête : 
Quand le bras a failli, l'on en punit la tête. 



ï. Vaiî. Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. 

(1637 in-12.) 

2. Var. L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux, 

El souillé sans rcspeel l'honneur de ma vieillesse, 
Avantagé de l'ige, et fort de ma foiblcsso. 

(io:i7-i(jri6.) 

3. f/nrnois. aujourd'hui harnais, dcsisnc à présent l'équipement dn 
cheval ; il désignait autrefois celui du cavalier. Voyci-. le vers 1020, 
variante. 

4. Dans lo texte, t(ju.i. Sur l'ortliographe de tout, voyez ci-dessus, 
page 151, note 1. 



ACTE II, SCÈNE VIII 157 

Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats ', 

Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. 

Si Chiniène se plaint qu'il a tué son père, 723 

Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire. 

Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, 

Et conservez pour vous le bras qui peut servir. 

Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène : 

Je n'y résiste point, je consens à ma peine; 730 

Et loin de murmurer d'un rigoureux décret ^, 

Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret. 

DON FERNAND 

L'affaire est d'importance, et, bien considérée, 
Mérite en plein conseil d'être délibérée. 

Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. 735 
Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. 
Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice. 

CHIMÈNE 

Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier^ périsse. 

1. Var. Du crime glorieux qui cause nos débats. 

(1637-1656.) 

Leçon bien préférable à celle qu'y a subslituée Corneille. Mais l'Académie 
avait prétendu qu'un crime ne peut avoir ni'bras ni tête. 

2. Var. Et loin de murmurer d'un injuste décret. 
L'Académie Ct changer le vers, comme offensant pour la majesté du Roi. 

3. L'Académie dit : « Ce mol de meurtrier qu'il répèle souvent, le 
faisant de trois syllabes, n'est que de deux. » En effet, dans l'ancienne 
langue, la finale ier ou iez précédée d'une consonne liée avec l ou r for- 
mait une diphtongue : meurtrier, ouvrier, sanglier, bouclier, (vous) 
devriez, etc., tous ces mots étaient dissyllabes et non Irissyllabes. 
Nous avons aujourd'hui beaucoup de peine à les prononcer de cette 
sorte. Ménage dit déjà que « les dames et les cavaliers s'arrêtaient 
comme à un mauvais pas à ces mots et qu'ils avaient peine à les pro- 
noncer ». Toutefois Molière, La Fontaine et beaucoup d'autres après 
Corneille ont encore préféré l'ancienne prononciation : 

Elle n'est pas fort bonne et vous devriez tâcher 

(Molière, l'Etourdi, vers 49.) 
Mais bons et beaux sangliers, daims et cerfs bons et beaux. 
(La Fontaine, le Liuii et l'Ane c/iassant.) 



158 LE CID 

DON FERNAND 

Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs. 

CHIMÈNE 

M'ordonner du repos, c'est croître ^ mes malheurs. 740 

1. CroUre au xvii° siècle est employé fréquemmenl comme verbe 
actif. Vaugelas affirma qu'il est toujours neutre, et finit par l'emporter. 



FIN DU SECOND ACTE 



ACTE III 



SCÈNE PREMIÈRE 

DON RODRIGUE, ELVIRE 

ELVIRE 

Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable? 

DON RODRIGUE 

Suivre le triste cours de mon sort déplorable. 

ELVIRE 

Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil, 
De paroître en des lieux que tu remplis de deuil? 
Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte? 745 
Ne l'as-tu pas tué? 

DON RODRIGUE 

Sa vie étoit ma honte : 
Mon honneur de ma main a voulu cet effort, 

ELVIRE 

Mais chercher ton asile en la maison du mort! 
Jamais un meurtrier en fit-il son refuge? 

DON RODRIGUE 

Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge '. 750 

1- Vah Jamais un meurtrier s'ofTrit-il à son juge? 

(1637-16ÔG.) 



160 LE CID 

Ne me regarde plus d'un visage étonné; 

Je cherche le trépas après l'avoir donné. 

Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène : 

Je mérite la moit de mériter sa haine, 

Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain, 755 

Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main. 

ELVIRE 

Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence; 

A ses premiers transports dérobe ta présence : 

Va, ne t'expose point aux premiers mouvements 

Que poussera ' l'ardeur de ses ressentiments. 7G0 

DON RODRIGUE 

Non, non, ce cher objet- à qui j'ai pu déplaire 
Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère; 
Et j'évite cent morts qui me vont accabler'', 
Sï pour mourir j)lus tôt je puis hi rc(biul)Ier. 

ELVlUi; 

Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, 705 

Et n'en reviendra point que bien accompagnée. 

Uodrigue, l'uis, de grâce : ôte-moi de souci. 

Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici? 

Veux-tu (pi'un médisant, pour comble à sa misère'', 

L'accuse d'y soulTrir l'assassin de son père? 770 

1. Pousser, au sens figuré, peu élégant aujourd'hui, s'eni])loynit très 
fiéqucmmonl au xvii° siècle. Pousser ma fureur est dans Pertharite 
(vers 997). Pousser un désir, dans Bossuet (4° sermon pour le jour de 
Piuiues). — Voyez ci -dessus, vers 118. 

2. Objet désifriie la personne aimée dans le langage )ioèU(iue au 
XVII" siècle. Les ])oèles abusaient du mot : il est partout dans Corneilliî : 
il s'applique môme au.x hommes, quoique plus raromont. Voy. ver» 838. 

3. Vah. Et d'un heur sans pareil je mo verrai combler, 

Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. 

(1637-1656.) 

4. Vah. Vi-ux-lu (piun médisant l'accuse en sa misère 

D'avoir rc^u chez soi l'assassin de son jière ? 

(1037-1656.) 



àCTE III, SCÈNE II 161 

Elle va revenir; elle vient, je la voi * : 

Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toL 



SCÈNE II 

DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE 

DON SANCHE 

Oui, Madame, il vous faut de sanglantes \-ictimes : 

Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes,- 

Et je n'entreprends pas, à force de parler, 775 

Ni de vous adoucir, ni de vous consoler. 

Mais si de vous servir je puis être capable, 

Employez mon épée à punir le coupable ; 

Employez mon amour à venger cette mort : 

Sous vos commandements mon bras sera trop fort. 780 

CHIMtNE 

Malheureuse! 

DON SAXCHE 

De grâce, acceptez mon service -. 

CHIMÈNE 

JûfFenserois le Roi, qui m'a promis justice. 

DON SANCHE 

Vous savez qu'elle marche ^ avec tant de langueur, 

1 . Etymolo^iqnement les verbes ne prenaient pas s finale à la première 
personne du singulier du présent de l'mdicatif ; je fini, je reçoj, je rend: 
ils prirent celles plus lard par analogie avec la deuxième personne ; mais 
Corneille et Racine n'écrivaient encore je vois, je crois, etc., que devant 

■; s-oyelle, pour éviter l'hiatus. 

2. Var. Madame, acceptez mon service. 

(1637-1660.) 

3. La grammaire actuelle interdit de rapporter un pronom personnel 
à un substantif employé (comme ici justice) d'ane manière indéfinie. Ce 



i62 LE CID 

Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur * ; 
Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. 785 
Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes ^ : 
La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir, 

CIlIMi^.NE 

C'est le dernier remède; et s'il y faut venir, 

Et que de mes malheurs cette pitié vous dure, 

Vous serez libre alors de venger mon injure. 790 

DON SANCIIE 

C'est l'unique bonheur où mon àme prétend; 
Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content '^. 



SCÈNE III 

CHIMÈNE, ELVIRE 

CHIiMKNE 

Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte 
De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte, 

tour est au contraire fréquent au xvii" sirclo, on particulier chez Corneille '• 

'l"u me quittes, ingrat, et le fais avec joie ; 
Tu n(! 1(1 caches pas, tu veux que je la voie. 

{Polyeucte, vers 12'i7.) 

1. Vai\ Que bien souvent le crime échappe à sa longueur. 

(iG37-lG5G.) 

2 Va». CoulTrcz qu'un chevalier vous venge parles armes. 

(1 G37 in-i», 1638 Paris, 1G39 el IGil) 

3. A propos de iliui Sanche, l'Académio fait une observation très 
mal fondée : « La bienséance eût clé mieux obseivée s'il se fût mis 
en devoir de venger Chimène sans lui en demander la permission ». 
Voltaire répond très bien : n Point du tout, ce n'était pas l'usage de la 
chevalerie; il fallait qu'un cliami)ion fût avoué par sa dame : et de 
plus don Sanche ne dc'vait pas s'exposer à déplaire à sa maîtresse s'il 
était vainqueur d'un huuuiie (pie Chimène eût encore aimé ». 



ACTE III, SnÈXE III 1G3 

Je puis donner passage à mes tristes soupirs ; 793 

Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs. 

Mon père est mort, Elvire ; et la première épée 
Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée i. 
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau! 
La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, 800 

Et m'oblige à venger, après ce coup funeste. 
Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste ^. 

ELVIRE 

Reposez-vous ^, Madame. 

CHIMÈNE 

Ah ! que mal à propos 
Dans un malheur si grand tu parles de repos ^ ! 
Par où sera jamais ma douleur apaisée ^, 805 

Si je ne puis ha'ir la main qui l'a causée? 
Et que dois-je espérer qu'un tourment élernel. 
Si je poursuis un crime, aimant le criminel? 



1. Consli'untion flcjh nn peu archaïque, mais qui se trouve encore 
dans La Fontaine, dans Molière : 

Quand les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie. 

2. Pourquoi le spirituel Scudéry trouve-t-il ici quatre, ou mAme six 
moitiés? La métaphore est cependant aisée à comprendre. Chimène 
n'a plus d'âme, à elle; elle avait donné la moitié de son âme à son 
père , l'autre à Rodrigue ; Rodrigue a tué son père ; et il faut que 
Rodrigue meure pour que le Comle soit vengé. Alors elle-même mourra, 
les deux moitiés de son âme s'étant détruiles l'une l'autre. Tout cela 
n'est point dit dans le style du Bourgeois gentilhoinme -.Nicole, apporte- 
moi mes pantoufles , mais, quoique exprimé d'une façon poétique, c'est 
fort simple et fort clair. 

.3. Pourquoi Voltaire dit-il que « le mol de reposer est un peu de la 
"omédie et ne peut être adressé qu'à une personne fatiguée »? 

4. Var. Ton avis importun m'ordonne du repos ! 

(1637- 16C0.) 

5. VAri. Par où sera jamais mon âme satisfaite, 

Si je pleure ma perte et la main qui l'a faîte? 
Et que puis-je espérer (ju'un tourment éternel. 

(1037- 1G56.) 



164 LE CID 

ELVIRE 

11 VOUS prive d'un père, et vous l'aimez encore! 

CHIMÈNE 

C'est peu de dire aimer, Elvire : je l'adore; 810 

Ma passion s'oppose à mon ressentiment; 

Dedans mon ennemi ' je trouve mon amant; 

Et je sens qu'en dépit de toute ma colère, 

Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père : 

11 l'attaque, il le presse, il cède, il se défetid, 813 

Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant; 

Mais en ce dur combat de colère et de tlamme', 

11 déchire mon cœur sans partager mon âme; 

Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir, 

Je ne consulte point pour suivre mon devoir ^ : 820 

Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige. 

Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige; 

Mon cœur prend son parti; mais malgré son effort ■', 

Je sais ce que je suis, et que mon père est mort. 

ELVIRE 

Pensez-vous le poursuivre? 

CIIIMÈNE 

Ah ! cruelle pensée ! 825 
Et cruelle poursuite où je me vois forcée! 
Je demande sa tète, et crains de l'obtenir : 
Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir! 



1. Voyez ci-dessus, vers 138. 

2. Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir. 

{Ho7'uce, vers 162.) 

3 Vah. Mon Cfvur prend son parti; mais contre leur effort, 
Je sais que je suis (ille, ut que mon père est mort. 
(1637-1656.) 

Vah. Mon cœur prend son parti ; mais malgré leur cITort. 

(1660.) 



ACTE III, SCÈNE III 165 

ELVIRE 

Uiiiltez, quittez, Madame, un dessein si tragique; 

Ne vous imposez point de loi si tyrannique. 830 

CHIMÈNE 

Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras ', 

Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai ^ pas! 

Mon cœur, honteusement surpris par d'autres charmes, 

Croira ne hii devoir que d'impuissantes Larmes! 

Et jn pourrai soutTrir qu'un amour suborneur 83.") 

Sous un lâche silence étouffe mon honneur ^! 

ELVIRE 

Madame, croyez-moi, vous serez excusable 

D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable '% 

Contre un amant si cher : vous avez assez fait. 

Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet, 840 

Ne vous obstinez point en cette humeur étrange. 

CHIMÈNE 

11 y va de ma gloire, il faut que je me venge; 
Kl de quoi que nous flatte un désir amoureux. 
Toute excuse est honteuse aux esprits généreux. 

1. Var. Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras. 

(1G37-1656.) 

2. Vah. Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai pas! 

(1637 in-12, 1638 et 16ii in-4».) 

Une confusion analogue entre aura et orra a eu lieu dans un passage de 
Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne, t. I, p. 72. (Note de M. Mnrly- 
Laveaux.) — Orrai est le futur (aujourd'hui inusi(é) du verbe ouïr. 

Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre, 
Si ce n'est pour danser, n'orra plus de tambours. 
(Malherbe, Prière pour le Roi allant en Limousin.) 

3. Var. Dans un lâche silence étouffe mon honneur! 

(1637-1656.) 

4. Var. De conserver pour vous un homme incomparable, 

Un amant si chéri : vous avez assez fait. 

(1637-1656.) 



^6C LE CID 

ELVIRE 

Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire. 843 

CHIMÈNE 

Je l'avoue. 

El.VIRE 

Après tout, que pensez-vous donc faire? 

CHUliîXE 

Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, 
Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui. 



SCÈNE IV 

DON RODRir.UE, CIII.MÈNE, T^LVIRH 

DON RODRIGUE 

EU bien! sans vous donner la peiue de poursuivre ', 



1 « J'ai rcnnrquô aux premières roprésontations qu'alors quo ce 
malheureux amant se présentait devant Chimène, il s'élevait un certain 
frémissement dans l'assemblée , qui marquait une curiosité mervcil- 
.euse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avaient à se dire 
dans un état si pitoyable. » (Examen du Cid.) Toutefois Corneille 
vieilli désavouait en partie cette scène hardie et celle qui ouvre le 
cinquième acie : « Les pensées de la première spnt quelquefois trop 
spirituelles pour partir de personnes fort affligées; mais outre que je 
n'ai fait que la paraphraser de l'espagnol, si nous ne nous permettions 
quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, 
nos poèmes ramperaient souvent, et les grandes douleurs ne mettraient 
dans la bouche des acteurs que des exclamations et dos hélns. Pour 
ne déguiser rien, cette olfre que fait Rodrigue do son épée à Chimène, 
et cette protestation do se laisser tuer par don S;mr,he, ne me plairaiiMit 
pas maintenant. Ces beautés étaient de mise en ce tcmps-lii, et ur 
li; seraient plus en celui-ci. La ])remièrc est dans l'original espagnol, et 
l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait leur ert'et en 
ma faveur; mais je ferais neri/p'/Je d'en étaler de pareilles à l'avenir 
sur notre tkédlre. » {Examen du Cid.) 



ACTE III, SCÈNE IV 167 

Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre *. 850 

CHIMÈNE 

Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi? 
Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi! 

DON RODRIGUE 

N'épargnez point mon sang : goûtez sans résistance 
La douceur de ma perte et de votre vengeance. 

CHIMÈNE 

Hélas ! 

DON RODRIGUE 

Écoute-moi. 

CHIMÈNE 

Je me meurs. 

DON RODRIGUE 

Un moment. 855 

CHIMÈNE 

Va, laisse-moi mourir. 

DON RODRIGUE 

Quatre mots seulement : 
Apres ne me réponds qu'avecque ^ cette épée. 

CHIMÈNE 

Quoi! du sang de mon père encor toute trempée! 



1. Vah. Soûlez-vous du plaisir de m'pmpècher de vivre. 

(15;57-16i4 in-4° el 1618-1656.) 
Var. Soùlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. 

(16i'i i.i-12.) 

Ce verbe soûler, aujourd'hui trivial, au sens propre cl au sens figuré, 
élail d'un emploi fréquent au .wii" siècle, dans le style le plus élevé. 
Bossuet l'emploie fréquemment. « Le Fils de Uieu fut soûlé d'opprobres » 
{Deuxième sermon sur la Passion.) u O Justice divine! soûle ta ven- 
geance » {Deuxième sermoti sur les Démons). 

2. « Avec ou avecque, dit Vaugelas dans ses Remarques (1647), tous 
deux sont bons. » Néanmoins avecque vieillissait; Corneille a corrigé 
plusieurs vers où il l'avait d'abord employé. 



168 LF cm 

DON ROORIGUE 

Ma Chimène.... 

r.IIIMÈ\E 

Ote-moi cet objet odieux, 
Qiii reproche ton crime et ta vie à mes yeux, 860 

DON RODRIfilT, 

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine, 
Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine. 

CIIIMKNE 

Il est teint de mon sang. 

DON RODRIGIT, 

Plonge-le dans le mien, 
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien ^ 

CniMKNE 

Ah! (luelle cruauté, qui tout en un jour tue 8G5 

Le père par le fer, la fille par la vue! 

Ote-moi cet, objet, je ne le puis souffrir : 

Tu veux que je t'écoute, et lu me fais mourir! 

DON ROnRIClîE 

Je fais ce que tu veux, mais sans (piiller l'envie 

De finir par tes mains ma di'plorable vie; 870 

Car enfin n'attends pas de mon affection 

lh\ lâche repentir d'une bonne action. 

L'irréitarable effet d'une chaleur trop i)rompte ^ 

1. Cette figure n'est pas heureuse ; l'expression est triviale et le 
lour alambiqiic. Toutefois elle dut fort peu choquer le poùt liu temps, 
car l'Acadéniio ne la censura point. Bossuct dit encore (.SVrwon sur le 
Jiif/rmcnt dernier) : « Dieu imprimera sur nos fronts une marque éter. 
nollc d'ignominie.... O mes frères, que la teinture de cette honte, si je 
puis parler de la sorte, sera inhérente alors! » 

2. Vah. lie la main de ton porc un coup irréparable 

Déshonoroit du mien la vieillesse lnuinrahlc, 

(1637- 1G56.') 



ACTE m. SCÉXE IV 169 

Déshonoroit mon père, et me couvioit de honte. 

Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur; 

J'avois part à l'alTront, j'en ai cherché l'auteur : 876 

Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père; 

Je le ferois encor, si j'avois à le faire. 

Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi 

Ma flamme assez lon^'temps n"ait combattu pour toi; 880 

Juge de son pouvoir : dans une telle ofi"ense 

J'ai pu délibérer si j'en prendrois vengeance '. 

Réduit à te déplaire, ou souffrir un afTront, 

J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt 2; 

Je me suis accusé de trop de violence; 883 

Et ta beauté sans doute emportoit la balance, 

A- moins que d'opposer à tes plus forts appas' 

Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas; 

Que malgré cette part que j'avois en ton âme*, 

Qui m'aima généreux me haïroil infâme; 890 

Qu'écouler ton amour, obéir à sa voix, 

C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix. 

Je te le dis encore; et quoique j'en soupire '', 

Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire : 

Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter 895 

1. Vah. J'ai pu Jouter encor si j'en prendrois vengeance. 

(1637-1660.) 

2. Vah. J ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt. 

(1637-1656.) 

3. Vah. Si je n'eusse opposé contre tous tes appas. 

(1637-1656.) 

4. Var. Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme, 

(1637-165G.) 
1. Vak. Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire, 
Sans cesse le penser et sans cesse le dire. 

(1637-1656.) 
Tant que, au sens de jusqu'à ce que, fut blâmé par l'Académie , et 
Corneille corrigea ce vers ; toutefois ce tour se trouve souvent au 
xvu« siècle, même en prose, et il peut se justifier. (Je veux le penser... 
le dire... tant qu'enfin j'expiie.) 



170 LE CID 

Pour effacer ma honte, et pour te mériter; 

Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père, 

C'est maintenant à toi que je viens satisfaire : 

C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce heu tu me vois. 

J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois. 900 

Je sais qu'un père mort farme contre mon crime; 

Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime : 

Immole avec courage au sang qu'il a perdu 

Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu. 

CniMÈNE 

Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, 9015 

Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infaniio ; 

Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs, 

Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. 

Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage, 

Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage : 010 

Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; 

Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. 

Ta funeste valeui' m'instruit par ta victoire; 

Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire : 

Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger, 915 

Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. 

Hélas! ton intérêt ' ici me désespère : 

Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père. 

Mon àmc auroit trouvé dans le bien de te voir 

L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir; 920 

Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes ~, 

Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. 

Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu; 



1. Uapprnfhc7, ce vers du vers S22, où Chimone dit, parlant de Uo- 
drigiio : son inU'rêl m'afflipro : comme elle dit ici, parlant à Hodiigiie 
lui-iiii''iiie : ton intérêt nie tlcsej^Dèrc. 

2. Cliiiriiu'.':, an sens étymologique; iiropreiuent formule magique 
{carniiiia) pour guérir uuo blessure. 



ACTE III, SCÈNE IV 171 

Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû * ; 

Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine, 92S 

Me force à travailler moi-même à ta ruine. 

Car enfin n'attends pas de mon affection ^ 

De lâches sentiments pour ta punition. 

De quoi qu'en ta faveur ^ notre amour m'entretienne, 

Ma générosité doit répondre à la tienne : 930 

Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi; 

Je me dois, par ta mort, montrer digne de loi. 

DON RODRIGUE 

Ne diffère donc plus ce que l'honneur l'ordonne : 

Il demande ma tète, et je te l'abandonne; 

Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt : 93.-) 

Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt. 

Attendre après mon crime une lento justice, 

C'est reculer la gloire autant que mon sup])lice. 

Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau. 

CHIMÈNE 

Va, je suis ta partie *, et non pas ton bourreau. 9'.' 
Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre? 



2. Var. Et pour mieux lourmcnler mon esprit éperdu, 
Avec tant de rigueur mon astre me domine, 
Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. 

(1637-1656.) 

2. Ces vers forment antithèse exacte avec les vers 871 et 872. 

3. Cette tournure un peu lourde reparait dans Polyeucte, et presque 
dans les mêmes termes : 

Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne. 

(V-Ms 1611.) 

■5. Ta partie, c'est-à-dire ton adversaire en justice; je plaide contre 
toi et demande ta tète, mais je ne suis pas ton bourreau. Ce terme de 
partie, aujourd'hui plus usité au palais qu'en poésie, était d'un usage 
plus général au xvii"^ siècle. On a vai)])elé à iiropos de ce vers que Cor- 
neille était Normand et avocat; il sulQt d'observer que le même mot, 
a>ec une antithèse analogue, est dans Guillem de Castro. 



172 LE CID 

Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre *; 
C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, 
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir. 

DON RODRIGUE 

De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne, 945 

Ta générosité doit répondre à la mienne ; 

Et pour venger un père emprunter d'autres bras. 

Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas : 

Ma main seule du mien a su venger l'ofTense, 

Ta main seule du tien doit prendre la vengeance. 950 

CIIIMÈNE 

Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner? 

Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner-! 

Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage 

Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. 

Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir 953 

Aux traits de ton amour ni de ton désespoir. 

nON RODRIGUE 

Rigoureux .point d'honneur! hélas! quoi que je fasse, 
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce? 
Au nom d'un père mort, ou de notre amitié, 
Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 960 
Ton malheureux amant aura bien moins de peine 
A mourir par la main qu'à vivre avec ta haine. 

CHIMÈNE 

Va, je no te hais point. 

DON RODRIGUE 

Tu le dois ^ 



1. Var. .le la dois ntlnquer, mais tu lu dois défendre. 

(1C4S-1656.) 

2. Sur cpUc tournure, voyez ci-dessus, noie du vers 783. 

8. L'Académie veut que « lu le dois » soit équivoque. Ou pourrai», 



ACTE m, SCÈNE IV 173 

CHIMÈNE 

Je ne puis. 

DON RODRIGUE 

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? 
Quand on saura ' mon crime, et que ta flamme dure, 965 
Que ne publieront point l'envie et l'imposture! 
Force-les au silence, et sans plus discourir, 
Sauve ta renommée en me faisant mourir. 

CHIMÈNE 

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie 2; 

Et je veux que la voix de la plus noire envie 970 

Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis. 

Sachant que je t'adore et que je te poursuis. 

Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême 

Ce qu'il faut que je perde, encore que* je l'aime. 

Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ : 975 

Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. 

La seule occasion qu'aura la médisance, 

C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence : 

Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu. 

entendre : « Tu dois ne me point haïr «. Toutefois elle ajoute : « La 
passion est si belle en cet endroit que l'esprit se porte de lui-même 
au sens de l'auteur >>. 

1. Saura a deux compléments : l'un est un substantif; l'autre, une pro- 
position subordonnée. Celte construction, parfaitement correcte, quoi- 
qiie certains grammairiens modernes aient voulu l'interdire, se trouve 
Ijarlout au xvii" siècle : 

Je le sais, ma princesse, et qu'il vous fait la cour. 

{Nicomède, vers 18.) 

Oui, je crains leur hymen et d'être à l'un des deux. 

(Hodogune, vers 353.) 

2. Var. Elle éclate bien mieux en te laissant en vie. 

(1037-1652 et 1655.) 

3. Encore que ne se dit plus guère; combien que, qui s'employait de 
même, ne se dit ]ikis du tout. Il reste quoique et bien que. La langue 
s'appauvrit en perdant ces locutions commodes. 



174 LE CID 

DON RODRIGIE 
CHIMÈNE 

Va-t'en. 



Que je meure! 



DON ROnniGUE 

A quoi te résous-tu? 980 

CHIMÈNE 

Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère ', 
Je ferai mon possible à bien venger mon père; 
Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, 
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir. 

DON RODRIGI'E 

miracle d'amour ! 

CHIMÈNE 

comble de misères ^ ! 985 

DON ROOIUGLE 

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères! 

CHIMÈNE 

Rodrigue, qui l'eût cru? 

DON RODRIGIE 

Chimèno, qui l'eût dit? 

CHIMÈNE 

Que notre heur ^ lut si proche et sitôt se perdit? 



1. Var. Malgré des feus si beaux, qui rompent ma colère. 

(I637-165G.) 

2. Vai». Mais romblo de misères! 

(IG37-l(iii.) 

3. Ileur (du latin auyurium) ne s'emploie plus qu'en composilion avec 
les adjectifs bon et mal (bonheur, nialhnur). Corneille adeclionnait ce 
mol, qui revient souvent dans toutes ses |)ièces. Dès le milieu du siècle, 
heur vieillit. La Bruyère, dans les Caractères, dit qu'il no s'emploie plus, 
et il le regrette. 



ACTE III, SCÈXE IV 175 

DON RODRIGUE 

Et que SI près du port, contre toute apparence', 

Un orage si prcnnpt brisât notre espérance? 990 

CniMÈNE 

Ah! mortelles douleurs! 

DON ROnniGLÎE 

Ah! regrets superflus! 

cm. MÈNE 

Va-t'en, encore un coup ^, je ne l'écoute plus. 

DON RODRIGUE 

Adieu : je vais traîner une mourante vie, 
Tant que ^ par ta poursuite elle nie soit ravie. 

CHIMÈNE 

Si j'en obtiens l'efTot, je t'engage ma foi * 99o 

De ne respirer pas un moment après toi. 

Adieu : sors, et surtout garde bien qu'on te voie \ 

ELVIRE 

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie.,- 

CniMÈNE 

Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer, 

Je cherche le silence et la nuit pour pleurer. 1000 



1. L'édition de 1639 porte, par erreur, espérance, pour apparen 

2. Encore un coup, qui semble aujourd'hui familier, est d'un emploi 
fréquent chez Corneille et Raoine. 

3. Sur tant que (au sens de jusqu'à ce que), voyez note sur la variante 
du vers 893. 

4. Var. Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi. 

(1637-1656.) 

5. Qu'on te voie. En général qarder dans ce sens et cet emploi se 
construit avec la négation, même au xvii" siècle et même dans Corneille : 

Madame, il faut garder que quelqu'un ne nous voie. 
{Médée, vers 957.) 



176 LE GID 

SCÈNE V 

DON DIÈGUE» 

Jamais nous ne goûtons de parfaite alléj^resse : 

Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse; 

Toujours quelques soucis en ces cvé'nements 

Troublent la pureté de nos contentements. 

Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte : lOOo 

Je nage dans la joie, et je tremble de crainte. 

J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé; 

El je ne saurois voir la main qui m'a vengé. 

En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile, 

Tout cassé que je suis, je cours toute la ville : lOlU 

Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur ^ 

Se consume sans l'ruit à chercher ce vainqueur '•'. 

A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si s()uil)n', 

Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre: 

Et mon amour, déçu par cet objet trompeur, lOl.'i 

Se forme des soupçons qui redoublent ma peur. 

Je ne découvre point de marques de sa l'uili'; 

Je crains du Comte mort les amis et la suite; 

Leur nombre m'épouvante, et confond ma raison. 

Undrigue ne vit j)lus, ou respire en prison. lO'iO 

1. Voltaire dit ici : « Y^a-t-il un lecteur qui ne soit choqué de vnir 
Cliimùno s'en aller J'un côté, Rodrigue de l'autre, et don Dièpiii; arri- 
ver sans les voir? « Voltaire ne savait plus dans quel système do déco- 
ration théAtralo on avait d'abord joué le Cid. U prête à Corneille une 
fonte qui n'existait pas à l'origine. Sur ce point très iiui)ortant cl si 
mal connu, vuyez ci-dessus. Notice sur le Cid, ]>. 16. 

2. Var. Si peu que mes vieux ans m'ont laisse de vigueur. 

(U);!7-1()5G.) 

3. Vah. Se consunune sans fruit ;i l'Iierclier ce vainqueur. 

(Ir,:i7-lt5ii.) 

Huy coHSUiner, t-onsumnicr, voyez ci-dessus, p. I il , unir .'i. 



ACTE ni, SCÈNE VI 177 

Justes deux! me trompé-je encore à l'apparence, 
Ou si je vois enfin mon unique espérance? 
C'est lui, n'en doutons plus; mes vœux sont exaucés, 
Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés. 



SCÈNE VI 

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE 

DON DIÈGLE 

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie! 1023 

DON RODRIGUE 

Hélas ! 

DON DIÈGUE 

Ne mêle point de soupirs à ma joie*; 
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. 
Ma valeur n'a point lieu de te désavouer : 
Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace 
Fait bien revivre en toi les héros de ma race : 1030 

C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens : 
Ton premier coup d'épée égale tous les miens; 
Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée 
Par cette grande épreuve atteint ma renommée. 
Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur 2, 1033 
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur. 
Viens baiser cette joue, et reconnois la place 
Où fut empreint l'afTront que ton cdurage eflCace ^. 

1. Vab. do.\ bodr. Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de joie. 

(1638.) 

2. Heur. Voy. ci-dessus, note du vers 988. 

3. Var. Où fut jadis l'affront que ton courage efface. 

(1637-1656.) 
Où fut l'indigne affront que ton courage efface. 

(1637 in-4». exemplaire de l'Institut.) 

7. 



178 LE CID 

DON RODRIGUE 

L'honneur vous en est dû : je ne pouvois pas moins, 

Étant sorti de vous * et nourri par vos soins ^, 1040 

Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie 

Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie; 

Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux 

Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous ^ 

Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate; 104f) 

Assez et trop longtemps votre discours le flatte. 

Je ne me repens point de vous avoir servi; 

Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi. 

Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme. 

Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; 1050 

Ne me dites plus rien; pour vous j'ai lout perdu : 

Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu. 

DON DIÈGUE 

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire * : 

Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire; 10FÎ4 

Et d'autant que Thonneur m'est plus cher que le jour, 

D'autant plus maintenant je te dois de retour. 

Mais d'un C(r'!U' magnanime éloigne ces foiblesses ''; 



1. I.c Meilleur ou Dur.inle dil de même ù son pèro Goronto (ciui lui 
deinunde s'il est genlilhouiuie) : 

ElunL suiii du vous la cliuso est i)eu douteuse. 

(Vers 1502.) 
8. N'aii. L'iinuncur vous eu est dû. Les cieux me sont témoins 
Qu'étant soi'li do vous je no pouvois pas moins. 
Je me tien» trop heureux, et mon àmc est ravie. 

(1037-1C5G.) 
3. Var. Si j'ose satisfaire à moi-même i\\ws vous. 

(1637-1060.) 
■4. Va». Porto encore plus liant le fruil do la victnii'c. 

(1637-1650.) 
5. Vah. Mais d'un si bravo cœur éloigne ces foiblesses. 

(1037-1656) 



ACTE III, SCÈNE VI 179 

Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses M 
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir ^. 

DON RODRIGUE 

Ah ! que me dites-vous ? 

DON DIÈGUE 

Ce que tu dois savoir. 1060 

DON RODRIGUE 

Mon honneur offensé sur moi-même se venge; 

Et vous m'osez pousser à la honte du change ^! 

L'infamie est pareille, et suit également 

Le guerrier sans courage et le perfide amant. 

A ma fidélité ne faites point d'injure; 1063 

Souffrez-moi généi;>eux sans me rendre parjure : 

Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus; 

Ma foi m'engage encor si je n'espère plus; 

Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène, 

Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. 1070 

D0.\ DIÈGLE 

11 n'est pas temps encor de chercher le trépas : 

Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. 

La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée, 

1. Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on remplace 
un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le théâtre de Cor- 
neille. (Note de M. Marly-Laveaux.) 

En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme, 
Dont la perte est facile à réparer dans Rome. 

{Horace, acte IV, scène m.) 
Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses. 

{Polyeucte, acte II, scène i.) 

2. Var. L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir. 

(1037-1656.) 

'i. Le mot n'est plus usité dans ce sens. Il désignait l'inconstance 
en amour. Corneille l'emploie fréquemment : 

Quoi! vous appelez crime un change raisonnable. 

{Horace, vers 155.) 



180 LE CID 

Croit surprendre la ville et piller la contrée*. 

Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit 1075 

Dans une heure à nos murs les amène ^ sans bruit. 

La cour est en désordre, et le peuple en alarmes : 

On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes. 

Dans ce malheur public mon bonheur a permis 

Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis ^, 1080 

Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle *, 

Se venoient tous oflrir k venger ma querelle ". 

Tu les as prévenus; mais leurs vaillantes mains 

Se tremperont bien mieux au sang des Africains. 

Va marcher à leur tête où l'honneur te demande : 1085 
C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande. 
De ces vieux ennemis va soutenir l'abord : 
Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort; 
Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte; 
Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; 1090 

Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front. 

1 Vau. Vient surprendre la ville et piller la contrée. 

(1637-1656.) 

2. Amène est au singulier dans toutes les éditions publiées du vivant 
de Corneille. La syntaxe du .\vii« siècle accorde volontiers le verbe 
avec le dernier sujet exprimé, lorsqu'il a plusieurs sujets. 

3. Le nombre n'a rien d'excessif, quoiqu'il fasse souvent sourire. 
Ce sont des amis, des parents j)roches ou éloignés, des j)rotégés, enfin 
toute la clientèle d'un riche cl puissant seigneur, comme est don 
Diègue. La vie moderne, tout individuelle, nous éloigne de ces mœurS; 
mais encore au temps de Louis XIII tel comte ou tel duc insulté ou 
menacé aurait vu en quelques heures cinq cents gentilshommes accuurir 
auprès de lui pour le défendre ou le venger. 

4. V'ar. Qui sachant mon afTronl, touchés d'un même zèle. 

(1600.) 

5. Vau. Venoient m'olFrir leur vie à venger ma querelle. 

(10;î7-16ii iu-i" et I0iS-10r)6.) 
Vah. Venoient m'olTrir leur sang ;i venger ma querelle. 

(I6'i/i iu-12.) 

Sur l'emiiloi étendu de la )irèposilion à au .wil" siècle, voyez ci-dessus, 
vers 20 (Cf. ver» 405, 108i et 1100.) 



ACTE III, SCÈNE VI 181 

Ne borne pas ta gloire à venger un affront ; 

Porte-la plus avant : force par ta vaillance * 

Ce monarque au pardon, et Chimène au silence'; 

Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur ^, 1093 

C'est l'unique moyen de regagner son coeur. 

Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles; 

Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles. 

Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi 

Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi *. HOO 

1. Var. Pousse-la plus avant : force par la vaillance. 

(lC;{7-I6t30.) 

2. Va». La justice au pardon, et Chimène au silence. 

(1637-1656.) 

3. Var. Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur. 

(16371660.) 

4. A la fin de cette scène, dans le drame espagnol, Uodrigue, prêt à 
quitter son père, s'agenouillait devant lui, deniandiit et recevait sa 
bénédiction. 11 est fâcheux que, depuis la Renaissance, une fausse déli- 
catesse ait absolument écarté de notre scène tout ce qui, de près ou 
de loin, touche à la religion. C'est un défaut que l'absence de toute 
trace du sentiment religieux dans une pièce chevaleresque dont l'action 
se passe en Espagne, au xie siècle ; il y a là un anachronisme très vo- 
lontaire, mais très grave, quoique l'habitude nous l'ait rendu moins 
sensible. 



FIN DU TROISIEME ACTE 



ACTE IV 

SCÈNE PREMIÈRE 

CHIMÈNE, ELVIRE 
CHIMÈNE 

N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire? 

ELVIRE 

Vous ne croiriez jamais comme chacun l'aflmire, 

Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix, 

De ce jeune héros les glorieux exploits. 

Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte; 1103 

Leur abord fut bien prompt, leurfuiteencorplus prompte. 

Trois heures de combat laissent à nos guerriers 

Une victoire entière et deux rois prisonniers. 

La valeur de leur chef ne tronvoit point d'obstacles. 

CIIIMIÎNE 

Et la main de Rodrigue a lait tous ces miracles? M 10 

EI.VIRE 

De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix : 
Sa main les a vaincus, et sa main les a pris. 



ACTE IV. SCENE I 
ClIIMÈNE 

De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges? 

ELVIUE 

Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges, 
Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, 
Son ange tutélaire, et son libérateur. 

CIMMKNE 

Et le Roi, de quel œil voit-il tant de vaillance? 

ELVinE 

Rodrigue n'ose oncor paroitre en sa présence; 
Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés. 
Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, 
Et demande pour grâce à ce généreux prince 
Qu'il daigne voir la main qui sauve la province ^ 

CHIMÈNE 

Mais n'est-il point blessé? 

ELVIRE 

Je n en ai rien appris. 
Vous changez de couleur! reprenez vos esprits. 



Reprenons donc aussi ma colère affoiblie : 
Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie? 
On le vante, on le loue, et mon cœur y consent! 
Mon honneur est muet, mon devoir impuissant! 
Silence, mon amour, laisse agir ma colère ; 



1. Var. Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province. 

(1637-1656.) 
Province esl ici synonyme de l'État. 



184 LE CID 

S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père ' ; 1130 

Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur. 
Sont les premiers effets qu'ait produits sa valeur; 
Et quoi qu'on die ^ ailleurs d'un cœur si magnanime^. 
Ici tous les objets me parlent de sou crime. 

Vous qui rendez la force à mes ressentiments, il3j 
Voiles*, crêpes, habits, lueubres ornements, 
Pompe que me prescrit sa première victoire '', 
Contre ma passion soutenez bien ma gloire; 
Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir *", 
Parlez à mon esprit de mon triste devoir, 1140 

Attaquez sans rien craindre une main triomphante. 

F.LVIRE 

Modérez ces transports, voici venir l'Infante. 



1. Var. S'il a vaincu les rnis, il a Uié mon père. 

{1G37 in-12.) 

2. Quoi qu'on die. Die, forme archaïque du subjonctif présent de dii-e, 
encore préférée à dise par Vaugelas, et encore employée par Racine 
(dans Bérénice, dans Iphigénie). Dans le quoi qu'on die du sonnet de 
Collin ridiculisé par Molière dans les Femmes savantes, c'est la tour- 
nure tout entière que le poète a voulu railler, non l'emploi de die (dont 
lui-même use fréquemment). 

3. Vau. Et combien que pour lui tout un peuple s'anime. 

(1637-1636.) 

4. Voile est au singulier dans les éditions antérieures à 1664. 

5. Vau. Pompe où m'ensevelit sa premi ère v'Ctoire. 

(16.37-1656.) 

0„ Vau. Et lorsque mon amour prendra jjIus ne pouvoir. 

(1637 in-12 et 16i4 in-i".) 



ACTE IV. SCÈNE II 186 

SCÈNE II 

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE 

l'infante 
Je ne viens pas ici consoler tes douleurs; 
Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs. 

CIIIMKNE 

Prenez bien plutôt part à la commune joie, 1143 

Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie, 

Mailame : autre que moi n'a droit de soupirer. 

Le péril dont Rodrigue a su nous retirer *, 

Et le salut public que vous rendent ses armes, 

A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes - : 1150 

Il a sauve la ville, il a servi son roi ; 

Et son bras valeureux n'est funeste qu'à mci. 

l'infante 
Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles. 

cm MÈNE 

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles; 

Et je l'entends partout publier hautement ItoS 

Aussi brave guerrier que malheureux amant. 

l'infante 
Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire? 
Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire : 
Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois ; 
Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix. 1160 



1. Vah. Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. 

(1637-1656.) 

2. Vah. a moi seule aujourd'hui permet encor les larmes. 

(1637-1656.) 



186 LE cm 

CHIMÈNE 

Chacun peut la vanter avec quelque justice *; 
Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice. 
On aigrit- ma douleur en l'élevant si haut : 
Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut. 
Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! 1165 

Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente : 
Cepenilant mon devoir est toujours le plus fort, 
Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort. 

l'infante 
Hier ^ ce devoir te mit en une haute estime; 

1 Var. J'accorde que chacun la vante avec justice. 

(1637 et 1639-1656.) 
Vab. J'accorde que chacun le vante avec justice. 

(1638 Paris.) 

2. Aii/rir, au sens d'exaspérer (comparez exacerbare), est fréquent dans 
Corneille. Dans la bouche d'Emilie il revient plusieurs fois : 

N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment. 

(Vers 303.) 
Je parlais pour l'aigrir et non pour nie défendre. 

(Vers 1618.) 

3. « Cet hier fait voir que la pièce dure deux jours dans Corneille : 
l'unité de temps n'était pas encore une règle bien reconnue. Cependant, 
si la querelle du Comte et sa mort arrivent la veille au soir, et si le 
lendemain tout est fini à la même heure, l'unité de temps est observée. 
Les événements ne sont point aussi pressés qu'on l'a reproché à Cor- 
neille, cl tout est assez vraisemblable. » (Voltaire.) — Pourquoi mettre 
en doute ce qui est évident? Avec ua soin minutieux. Corneille établit 
que l'action du Cid commence après midi pour finir le lendemain avant 
midi. Il fait nuit quand don Diègue cherche son fils (acte III, scène \\ 
vers 101-4); le combat se livre la nuit, s'achève avant le point du jour; 
le récit de la bataille est fait le matin, et le duel contre don Sanche 
a lieu immédiatement après. — Hier, au xvii' siècle, est tantôt mo- 
nosyllabique (comme l'adjectif ^er), tantôt (plus rarement) de deux syl- 
labes. 

Il vient hier de Poitiers et sans faire aucun bruit. 

(i-! Menteur, vers 807.) 
/7ier j'étais chez des gens de vertu singulière. 

(Le M i'iaiichrope, vers 885.) 
Maia hi-er il m'aborde et me serrant la main. 

(Boilcau, sat. IV, vers 19.) 



ACTE IV, SCÈNE II 187 

L'effort que tu te fis parut si magnanime, 1170 

Si digne d'un grand cœur, que chacun à la cour 
Admiroit ton courage et plaignoit ton amour. 
Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle? 

CIIIMÈNE 

Ne vous obéir pas me rendroit criminelle. 

l'infante 
Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui '. 1175 
Rodrigue maintenant est notre uni(]ue appui, 
L'espérance et Tamour d'un peuple qui l'adore, 
Le soutien de Castille, et la («erreur du More. 
Le Roi même est d'accord de cette vérité, 
Que ton père en lui seul se voit ressuscité 2; 1180 

Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique, 
Tu poursuis en sa mort la ruine publique. 
Quoi ! pour venger un père est-il jamais permis 
De livrer sa patrie aux mains des ennemis? 
Contre nous ta poursuite est-elle légitime, 1185 

Et pour être punis avons-nous part au crime? 
Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser 
Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser : 
Je te voudrois moi-même en arracher l'envie; 
Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie. 1190 

CHIMÈNF. 

Ahj ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté ^; 



1. Var. Ce qui fui bon alors ne l'est plus aujourd'hui. 

2. Vau. Ses faits nous ont lendu ce qu'ils nous ont ôté, 

Et ton père en lui seul se voit ressuscité. 

(1637-1656.) 

3. Vah. Ah ! Madame, souffrez qu'avecque libei lé 

Je pousse jusqu'au bout ma générosité. 
Quoique mon cœur pour lui contre moi s'intéresse. 
(1637-1656.} 
Var. Ah 1 ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. 

(1660.) 



188 LE CID 

Le devoir qui m'aigrit * n'a rien de limité. 
Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse, 
Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse, 
Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, 1195 
J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers. 

l.'lNFANTF, 

C'est générosité quand pour venger un père 

Notre devoir attaque une tète si chère ; 

Mais c'en est une encor d'un i)lus illustre rang, 

Quand on donne au public les intérêts du sang. 1200 

Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme; 

Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme ^. 

Que le bien du pavs t'impose cette loi : 

Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Uoi? 

CHIMKNF, 

Il peut me refuser, mais je ne puis me taire ^. 1205 

L'I^FANTE 

Pense bien, ma Chimône, à ce que tu veux faire. 
Adieu : tu pourras seule y penser à loisir*. 

CHIMÈNE 

Après mon père mort ^, je n'ai point à choisir. 

1. Voyez ci-dessus, note du vers 1163. 

2. Dans ces exhortations inlcressces que l'Infante adresse à Chimèno 
il y a certainement quelque chose qui ressemble à de la comédie; mais, 
après tout, l'amour de l'Infante /cst sincère; il est romanesque, mais 
non ridicule, et il contribue à rehausser l'cclal des hauts faits de Uo- 
drig;ue. 

3. Vah. Il peut me refuser, mais je ne me puis taire. 

(1037-1656.) 

Nous avons observé déjà que la syntaxe du xvii" siècle tendait ii 
éloigner le plus possible le pronom |)crsonnel nimplcmoul du verbe 
qui le régit. Corneille corrigea plusieurs vers où celle tournure lui parut 
coûter quelque chose à la clarté. 

4. Vah. Adieu : lu pourras seule y songer à loisir. 

(1637-1660.) 

5. Tournure latine excellenlc et brève, que la langue a perdue, à 
grand dommage. 



A.CTE IV, SCÈNE III 189 



SCÈNE m 

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, 
DON RODRIGUE, DON SANCUEi 

DON FERNAND 

Généreux héritier d'une illustre famille, 

Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille, 1210 

Race de tant d'aïeux en valeur sif.'nalés, 

Que l'essai de la tienne a sitôt égalés, 

Pour te récompenser ma force est trop petite; 

Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite. 

Le pays délivré d'un si rude ennemi, 1215 

Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi, 

Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes 

J'eusse pu donner ordre à repousser leurs armes ^, 

Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi 

Le moyen ni l'espoir de s'acquitter veis * loi. 1220 

Mais deux rois tes captifs feront ta récompense*. 

Ils t'ont nommé tous deux leur Cid ° en ma présen 

Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur, 

Je ne t'envierai pas " ce beau titre d'honneur. 



1. « Toujours la scène vide et nulle liaison : c'était encore un des 
défauts du siècle. » (Voltaire.) Voir ci-dessus, Notice, page 16, la 
réponse à ce reproche. 

2. « Le roi ne joue pas ià un personnage bien respectable; il avoue 
qu'il n'a donné ordre à rien. » (Voltaire.) 

3. Aujourd'hui enoers; mais vers dans ce sens est très fréquent chez 
Corneille, qui dit aussi devers. 

Aujourd'hui seulement ou s'acquitte vers eux. 

(Horace, vers 1153.) 

4. Var. Mais deux rois, les captifs, seront ta récompense. 

(1637 in-12 et 1644.) 

5. De l'arabe seid, seigneur. 

6. Je ne t'envierai pas, c'est-à-dire : je ne te refuserai pas. Sens très 
fréquent du verbe, au XYii" siècle et de nos jours. 



190 LE CID 

Sois désormais le Cid : qu'à ce grand nom tout cède ' ; 
Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède *, 1226 
Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois 
Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois. 

DON RODRIGUE 

Que "Votre Majesté, Sire, épargne ma honte. 

D'un si foible service elle fait trop de conte •', 1230 

Et me force à rougir devant un si grand roi 

De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi ''. 

Je sais trop que je dois au bien de votre empire, 

Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire '■; 

Et quand je les perdrai pour un si digue objet, 1235 

Je ferai seulement le devoir d'un sujet. 

DON FF.RNAND 

Tous ceux que ce devoir à mon service engage 
Ne s'en acquittent pas avec même courage; 

1 Dans Guillem do Castro, les rois maures captifs sont introduits 
sur le tliéiitre, et saluent Rodrigue en l'appelant Cid. Celte circonstance 
inspire b Voltaire les réflexions suivantes : « Que font là ces trois rois 
maures que Guillem de Castro introduit? rien autre chose que do 
former un vain spectacle. C'est le ])rinciiial défaut de toutes les pièces 
espagnoles et anglaises de ce temps-Ih. L'appareil, la pompe du spec- 
tacle sont une beauté sans doute, mais il faut -que celle beauté soit 
nécessaire. La tragédie ne consiste pas dans un vain amusement des 
yeu.\. On représente sur le théâtre de Londres des enterrements, des 
exécutions, des couronnements ; il n'y manque que des combats de 
taureaux. » 11 y a du vrai dans ces réflexions; mais la conception que 
Voltaire se lait du théùtrc est trop absolue; après tout, le théâtre est 
spectacle (les deux mois ont le même sens) ; il est autre chose que le 
dénouement dialogué d'une crise psychologique. 

2. Var. Qu'il devienne l'efTroi do Grenade et Tolède. 

(1637-1656.) 

3. Sur celte orthographe de conte, voyez ci-dessus, note du vers 385. 

4. Sur je reçoi sans 6- ûnalc, voyez ci-dessus, note du vers 771. 

5. Veut-on connaître la critique do Scudéry à propos de ce vers : 
« L'auteur n'est pas bon anatoniiste; ce n'est point le sang qui anime, 
car il a besoin lui-même d'être animé par les esprits vitaux qui se 
forment au cœur, et dont il n'est, pour user du terme de l'art, que lo 
véhicule. » 



ACTE IV, SCÈNE III 191 

Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès, 
Elle ne produit point de si rares succès '. 1240 

SeulTre donc qu'on te loue, et de cette victoire 
Apprends-moi plus au long la véritable histoire, 

DON RODRIGUE 

Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant. 

Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, 

Une troupe d'amis chez mon père assemblée 1245 

Sollicita mon âme encor .toute troublée.... 

Mais, Sire, pardonnez à ma témérité, 

Si j'osai l'employer sans votre autorité : 

Le péril approchoit; leur brigade ^ étoit prête; 

Me montrant à la cour, je hasardois ma tète '; 1250 

Et s'il lalloit la [)erdre, il m'étoit bien plus doux 

De sortir de la vie en combattant pour vous. 

DON ferna.no 
J'excuse ta chaleur à venger ton offense ^ ; 
Et l'État défendu me parle en ta défense : 

1. Le roi Tulle parle à peu près Je la même façon dans Horace (vers 
1739-1754); (les deux côlés la situation est la mémo; un vainqueur qui 
est en même temps un coupable rachète sa faute par ses exploits. Dans 
Horace, la faute suit l'exploit, ce qui rend le héros bien moins inlé- 
ressaul. 

Assez de bons sujets dans toutes les provinces 

Par des vœux impuissants s'acquittent vers leurs princes; 

Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent i)as 

Par d'illustres cfTets assurer leurs Etats; 
Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes 
Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. 

2. Scudéry, l'Académie et Voltaire ont discuté longuement la ques- 
tion de savoir si brigade peut convenir à désigner un corps d'armée 
de cinq cents hommes. 

3. Var. Et paroître h la cour eût hasardé ma tète, 

Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner, 
Qu'aux plaintes de Chimènc aiusi l'abandonner. 

(1637-1656.) 
'i. Var. J'excuse ta chaleur à venger une offense. 

(1G38 Leyde.) 



192 LE CID 

Crois que dorénavant Chimène a beau parler, 1255 

Je ne l'écoute plus que pour la consoler. 
Mais poursuis. 

DON RODRIGUE 

Sous moi donc cette troupe s'avance, 
Et porte sur le front une mâle assurance. 
Nous partîmes' cinq cents; mais par un prompt renfort 
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, 12G0 
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage 2, 
Les plus épouvantés reprenoient de courage ■'! 
J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés, 
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés; 
Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure, 1263 
Brûlant d'impatience autour de moi demeure. 
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit, 
Passe une bonne part d'une si belle nuit. 
Par mon commandement la garde en fait do même. 
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème*; 1270 

Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous 
L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. 



1. « L'Académii^ dit Voltaire, n'a point repris cet endroit qui consiste 
à ;uhsliluer l'aoriste au simple passé. Je vis, je fis, j'allai, je partis, no 
peut se dire que d'une chose faite le jour où l'on parle. Pliït à Dieu 
que celte licence fût permise en poésie! » — Il nous semble que ces dis- 
tinctions subtiles sont abolies, et que personne ne voit plus une faute 
dans ces premiers vers du récit de llodrigiie. l'iilt à Dieu que celle 
licence siifTil à nos poètes pour ne faire désormais que do beaux vers! 

2. Vah. Tant, à nous voir marcher en si bon équipage. 

(1037-1G56.) 

3. Vau. Les plus épouvantes reprenoient le courage! 

(1638 Leyde, 1639 et 164-4 in-4».) 
Var. Les plus épouvantés reprenoient du courage! 

(lOi^ in-12.) 

Tant ils reprenaient du courage, ou tant de courage ils reprenaient. 
Les (Imix tournures sont correctes. 

4. Vah. Kt se tenant cachée, aide mon stratagème. 

(1C37 in-12.) 



ACTE IV, SCÈNE III ^93 

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles 
Enfin avec le tlux nous fait voir trente voiles ' ; 
L'onde s'enfle dessous, et d'un commun elTort 1275 

Les Mores et la mer montent jusques au port. 
On les laisse passer; tout leur paroit tranquille; 
Point de soldats au port, point aux murs de la ville, 
Notre profond silence abusant leurs esprits, 
Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris; 1280 

Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, 
Et courent se livrer aux mains qui les attendent. 
Nous nous levons alors, et tous en m-ème temps 
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. 
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent - ; 1285 
Ils paroissent armés, les Mores se confondent, 
L'épouvante les prend à demi descendus; 
Avant que de combattre, ils s'estiment perdus. 
Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre; 1!289 
Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, 
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, 
Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang. 
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient, 
Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient : 
La bonté de mourir sans avoir combattu 1295 

Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu ^. 
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges, 

1. Var. Enfin avec le flux nous ûl voir Ireule voiles; 

L'onde s'enfloil dessous, et d'un commun effort 
Les Mores et la mer entrèrent dans le port. 

(1637-1660 ) 

2. Vah. Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux réi)ondent 

(1637-1656 ) 

3. Var. Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu. 

(1637-1636.) 

Itétablit le désordre semble une expression peu logique; elle n'est 
qu'inusitée; elle signifie remettre en état, en ordre, ce qui est désor- 
donné. L'embarras vient de ce que rélablir a aussi le sens de instituer 
de nouoeau. De là quelaue chose de louche an! lit modifier le vers. 



194 LE CID 

De notre sang au leur font d'horribles mélanges *; 

Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port, 

Sont des champs de carnage où triomphe la mort. 1300 

combien d'actions, combien d'exploits célèbres 
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres -, 
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit, 
Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit! 
J'allois de tous côtés encourager les nôtres, 1305 

Faire avancer les uns, et soutenir les autres. 
Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour, 
Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour ^. 
Mais enfin sa clarté montre notre avantage : 
Le More voit sa perte, et perd soudain courage, 1310 
Et voyant un renfort qui nous vient secourir. 
L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir. 
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles, 
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables*, 



1. Vah. Contre nous de pied ferme ils tirent les épées; 

Des plu.-i bravos soldais les trames sont coupées. 

(1G37-IG()3.) 

Le tlic.Ure n'a point adopté la variante de 1664, choqué du mot alfiin(/e 
qui nest pas du tout français, ni harmonieux. L'espagnol le lire de 
l'arabe al-lcandjar; c'est une sorte de cimeterre. 

2. Var. Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres. 

(1637-1656.) 

3. Var. Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour. 

Mais enfin sa clarté montra notre avantage : 
Le More vit sa perte, et perdit le courage. 
Et voyant un renfort qui nous vint secourir, 
Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir. 

(1637-1656.) 

■4. Var. Nous laissent pour adieux des cris épouvantables. 

(1637-1656.) 

Cette première leçon est bien meilleure; mais l'Académie fit changer 
le vers en disant qu'«on ne dit point laisser un adieu, ou laisser des 
cris, outre que les vaincus ne disent jamais adieu aux vainqueurs ». 
(Juellc profondeur dans certaines remarques de Chapelain sur le Cid\ 



ACTE IV, SCÈNE IV 195 

Font retraite en tumulte, et sans considérer 1315 

Si leurs rois avec eux peuvent se retirer '. 
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte ^ : 
Le flux les apporta; le reflux les remporte-^, 
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous, 
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups*, 1320 
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie. 
A se rendre moi-même en vain je les convie : 
Le cimeterre au poing ils ne m'écoute nt pas; 
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats, 
Et que seuls désormais en vam ils se défendent, 1325 
Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent. 
Je vous les envoyai tous deux en même temps; 
Et le combat cessa faute de combattants. 
C'est de cette façon que, pour votre service.... 



SCÈNE IV 

DON FERNAND, DON DIEGUE, DON RODRIGUE, 
DUN ARIAS, DON ALONSE, DON SANCHE 

DON ALONSE 

Sire, Chimène vient vous demander justice. 1330 

DON FERNAND 

La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir! 

1. Vah. Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. 

(1637 et lGi9-l65(J.) 
Var. Si les rois avec eus ont pu se retirer. 

(1638.) 

2. Var. Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte. 

(1637-1656.) 

3. Vab. Le flux les apporta; le reflux les remporte. 

(1637 in-12 et 1614 in-4<'.) 

4. Var. Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups. 

(1638.) 



196 LE CID 

Va, je ne la veux pas obliger à te voir. 

Pour tous remercimenls il faut que je te chasse; 

Mais avant que sortir ', viens, que ton roi t'embrasse. 

DON DIÈGUE 

Chimène le poursuit, et voudroit le sauver. 1333 

DON KKUNAND 

On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver 2. 
Montrez un œil plus triste ^. 



SCÈNE V 

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANGHE, 
DON ALONSi:, CHIMÈNE, EL VIRE. 

DON FERNAND 

Enfin soyez contente, 
Chimène, le succès répond à votre attente : 
Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus*, 
11 est mort à nos yeux des coups tju'il a reçus; 1340 
Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée. 

(A don Dicgue.) 

Voyez comme déjà sa couleur est changée. 



1. La tournure régulière au xvu" siècle était avant que de sortir. 
Viiugelas n'en veut pas d'autre. En poésie, auan< que sortir est toute- 
fois fréquent. Avant de sortir était inusité. Au moyen ùge nt au xvi' siècle 
on disait fort bien avant sortir, que Vaugelas déclara barbare. 

2. Var. On me dit qu'elle l'aiino, et je vais l'oitrouver. 

(1037 in-Ii.) 

3. VAn. Contrefaites le triste. 

(1G37-165G.) 

•'1. Comme on dit uu-dessus (ic.Curnuillu dit avoir ou prendre le dessus 
di' : 

11 a pris le dessus <lc tduhvs leurs rigueurs. 

{Soj)/tonislje, vers 1809.) 



ACTE IV, SCÈNE V 197 

DON DIÈGUE 

Mais voyez qu'eue pâme, et d'un amour parfait, 
Dans cette pâmoison, Sire, admirez TefTet. 
Sa douleur a trahi les secrets de son âme, 1345 

Et ne vous permet, plus de douter de sa flamme. 

CHIMÉNE 

Quoi! Rodrigue est donc mort? 

DON FERNAND 

Non, non, il voit le jour, 
Et te conserve encore un immuable amour : 
Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse •. 

CHIiMÈNE 

Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse : 1330 

In excès de plaisir nous rend tout ^ languissants, 
Et quand il surprend l'âme, il accable les sens '. 

DON FERNAND 

Tu veux qu'en ta faveur nous croyions l'impossible? 
Chimène, ta douleur a paru trop visible *. 

CHI.Mf^VE 

Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur, 13o3 

1. Var. Tu le posséderas, reprends ton allégresse. 

(1637-1656.) 

2. Dans le texte de toutes les éditions données du vivant de Cor- 
neille, tous languissants. Tout s'accordait même dans Temploi adverbial 
qu'il a ici. On dit encore : Elle est toute languissante ; elles sont toutes 
languissantes ; et : ils sont tout languissants, c'est-h-dire que, dans le 
même emploi, tout est tantôt adverbe et tantôt adjectif. Voyez vers 637. 

3. « Cette défaite de Chimène est comique », dit Voltaire. Non, elle 
est tout au plus forcée. Mais la situation de Chimène est affreuse; toute 
.-•a pudeur se révolte, quand elle voit son secret surpris. La première 
défaite venue lui suffit; il n'est pas nécessaire qu'elle soit bien imagi- 
née; mais il faut seulement que cette défense désespérée nous dise 
l'état de son cœur. 

4. Vab. Ta tristesse, Chimène. a paru trop visible. 

(1637-1656.) 



198 LE CID 

Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur : 

Un juste déplaisir à ce point m'a réduite. 

Son trépas déroboit sa tète à ma poursuite; 

S'il meurt des coups i-eçus pour le bien du pays, 

Ma veuf^eancc est perdue et mes desseins trahis : 13fiO 

Une si belle fin m'est trop injurieuse. 

Je demande sa mort, mais non pas glorieuse, 

Non pas dans un éclat qui l'élève si haut. 

Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud; 

Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; 1365 

Que son nom soit taché, sa mémoire ilétrie. 

Mourir pour le pays n'est pas un triste sort; 

C'est s'immortaliser par une belle mort '. 

J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime; 
Elle assure l'Etat, et me rend ma victime, 1370 

Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, 
Le chef, au lieu de Heurs, couronné de lauriers; 
Et pour dire en nu mol ce que j'en considère, 
Digne d'être immolée aux mânes de mon père.... 

Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! 1375 
Rodrigue de ma part n'a rien à redouter : 
Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise? 
Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise; 
Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis; 
Il Irioniphe de moi comme des ennemis. 1380 

Dans leur sang répandu la jusiioe étouffée 
Au.x crimes du vainqueur sert d'un ncniveau trophée : 
Nous en croissons - la pompe, et le mépris des lois 

1. Horace dit : 

Mourir pour le pays est un si digne sort 
Qu'on brigueroit en foule une si belle mort. 

(Vers iil-ii2.) 
El l'olyeuctc : 

Si miii'rir pour son princo est un illustre sort, 
yuaiul ou meurt pour son IJieu (picllc scM'a la niorl! 

(Vers 1213-1215.) 

2. Voyez noie sur le vers 740. 



ACTE IV, SCÈNE V 199 

Nous fait suivre son char au milieu de deux rois. 

DON FEUNAND 

Ma fille, ces transports ont trop de violence. 1385 

Quand on rend la justice, on met tout en balance : 
On a tué ton père, il étoit l'agresseur; 
Et la même équité* m'ordonne la douceur. 
Avant que d'accuser ce que j'en fais paroitre ^, 
Consulte bien ton cœur : Rodrigue en est le maître, 1390 
Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, 
Dont la faveur conserve un tel amant pour toi. 

CHIMÈNE 

Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère! 
L'auteur de mes malheurs! l'assassin^ de mon père! 
De ma juste poursuite on fait si peu de cas 1395 

Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas! 

Puisque vous refusez la justice à mes larmes, 
Sire, permettez-moi de recourir aux armes, 
C'est par là seulement qu'il a su m'outrager, 
Et c'est aussi par là que je me dois venger. 1400 

A tous vos cavaliers * je demande sa tète : 
Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête; 
Qu'ils le combattent, Sire, et le combat fini, 
J épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni. 
Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. 1405 

DON FERNAND 

Cette vieille coutume en ces lieux établie. 
Sous couleur de punir un injuste attentat, 



1. Sur cette construction, voyez ci-dessus, note sur le vers 399. 

2. Paroitre, prononcé parouêtre, rimait avec mailre. 

3. « Assassin n'est pas juste, Rodrigue n'est que meurtrier », dit 
Voltaire ; mais, dans la colère, mesure-l-on ses expressions? Cbimène 
est désespérée, car son secret est découvert; elle s'excite et s'aigrit 
jusqu'à l'injui-e. 

•i C/iemiliers dans les premières éditions (1637 in-4'', 1638 Paris, 1639 
ft 1644). 



200 LE CID 

Des meilleurs combattants affoiblit un État; 

Souvent de cet abus le succès déplorable 

Opprime l'innocent, et soutient le coupable. 1410 

J'en dispense Rodrigue; il m'est trop précieux 

Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux; 

Et quoi qu'ait pu commettre un cœur si magnanime, 

Les Mores en fuyant ont emporté son crime. 

DON niF;GUE 

Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois 1415 

Qu'a vu toute la cour observer tant de fois! 

Que croira votre peuple et que dira l'envie, 

Si sous votre défense il ménage sa vie, 

Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas * 1419 

Oïl tous les gens d'honneur che relient un beau trépas? 

De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire ^ : 

Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire. 

Le Comte eut de l'audace ; il l'en a su punir : 

Il l'a l'ait en brave homme, et le doit maintenir', 

DON FERNAND 

Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse, 1425 
Mais d'un guerrier vaincu mille prendroienl la place, 
Et le prix que Chimèue au vainqueur a promis 
De tous mes cavaliers feroit ses ennemis *. 
L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice : 

1. Var. Et s'en sert d'un prélcxle à no paroître pas. 

(1037-1660.) 

2. Vaii. Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire. 

(1637-1656.) 

3. Vaii. 11 l'a fait on bravo homnriR, et le doit snutenir. 

(163/ in-i», 1038-164-4 in-4o, et 1048-1656.) 
Var. 11 a fait en brave homme, et lo doit soutenir. 

(1637 in-12 et lOii in-12.) 
Soutenir son bon droit, et qu'il a eu raison de punir le Comte. Les 
deux le du vers 1424 sont neutres et se rapportent à cet hémistiche : 
il l'un a su punir. 

4. Var. De tous mes chevaliers fornil ses ennemis. 

(1037 in-4», 1638 Paris, 16'39 et 1G44.) 



ACTE IV, SCÈNE V 201 

Il suffit qu'une fois il entre dans la lice. 1430 

Choisis qui tu voudras, Chimène, et clioisis bien; 
Mais après ce combat ne demande plus rien. 

DON DIÈGLE 

N'excusez point par là ceux que son bras étonne * . 
Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne ^. 
Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui, 1435 

Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui? 
Qui se hasarderoit contre un tel adversaire? 
Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire ? 

DON SANCIIE 

Faites ouvrir le champ : vous voyez l'assaillant^; 

Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant. 1440 

Accordez cette grâce à Tardeur qui me presse, 
Madame : vous savez quelle est votre promesse. 

D0.\ FERNAND 

Chimène, remets-tu ta querelle en sa main? 

ClilMÈNE 

Sire, je l'ai promis. 

DON FERNAND 

Soyez prêt à demain. 

DON DIÈGUE 

Non, Sire, il ne faut pas différer davantage : 1445 

On est toujours trop prêt quand on a du courage. 

DON FERNAND 

Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant! 

DON DIÈGUE 

Rodrigue a pris haleine en vous la racontant. 

'. Etonner, a.a sens étymologique (extona)-e), c'esl frapper de stupeur 
et presque foudroyer. 

2. Var. Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne. 

(1637-1656.) 

3. Var. Faites ouvrir le camp ; voua voyez l'assaillant. 

(1637-1656.) 

8 



202 LE CID 

DON FERNAND 

Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse ^ 
Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, 1450 
Pour témoigner à tous qu'à regret je permets 
Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, 
De moi ni de ma cour il n'aura la présence. 

(11 parle à don Ariai; ) 

Vous seul des combattants jugerez la vaillance : 
Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur, 1455 
Et le combat fini, m'amenez le vainqueur. 
Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine ^ : 
Je le veux de ma main présenter à Chimène, 
Et que pour récompense il reçoive sa foi '. 

CIIIMÈNE 

Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi*! 1460 

DON FERNAND 

Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer •'ta plainte, 
Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte 
Cesse de murmurer contre un arrêt si doux : 
Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux. 

1. <i Je me suis toujours ropcnli d'avoir fait dire au Roi, dans le Cid, 
qu"il voiiloit que Rodrigue se délassât une heure ou deux après la dé- 
faite des Maures avant que de combattre don Sanehe : je l'avois fait 
pour montrer que la pièce étoit dans les vingt-quatre heures; et cela 
n'a servi qu'à avertir les spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y 
ai réduite. «{Discours de la tragédie.) — En efTet, il valait mieux ne rien 
dire. Mais Corneille a écrit ce vers li'i9 pour ménager le temps de 
l'entrevue des deux amants au commencement de l'acte V. 

2. Vau. Quel qu'il soit, même prix est acquis h sa peine. 

(1637- 166 i.) 

3. On a blimé cette conduite du Roi ; mais elle est conforme aux 
mœurs du l emps et aux droits que le suzerain exerçait sur les filles 
orpheline» de le urg vassaux morls. 

4. Var. Sire, c'est me donner une trop dure loi. 

(16:î7-16i4.) 
5 Avouer, c'est-à-dire approuver. 

Les dieux n'avoueront pas un combat iilcin de crimes, 
{Horace, vers 828.) 



ACTE Y 



SCÈNE PREMIÈRE 

DON RODRIGUE, CHIMÈNE i 

CFIIMÈNE 

Quoi ! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace? 
Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce. 

DON RODRIGUE 

Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu ^, 
Avant le coup mortel, dire un dernier adieu : 
Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage ^ 
N'ose accepterma mort sansvous enfaire hommage. 1470 

CniMÈNE 

Tu vas mourir I 

1. On se souvient que cette scène, entièrement originale, n'existe pas 
dans le drame espagnol. 

2. Dans ce moment solennel, prêt à faire à Chimène ses derniers 
adieux, Rodrigue cesse de la tutoyer. Ce tutoiement des amanis dis- 
paraîtra d'ailleurs de la scène tragique peu après le Cid. Emilie tutoie 
ncore Ginna, qui ne la tutoie plus. 

3. Var Mon amour vous le doit, et mon cœur qui soupire 

N'ose sans votre aveu sortir de voire empire. 

— Tu vas mourir! — J'y cours, et le Comte est vengé, 

Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. 

(1637-1656.) 



204 LE CID 

nON RODRIGUE 

Je cours à ces heureux moments 
Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments. 

CHIMÈNE 

Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable 

Qu'il donne l'épouvante à ce cœur indomptable? 

Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort? 1475 

Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort! 

Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père, 

Va combattre don Sanche, et déjà désespère! 

Ainsi donc au besoin ^ ton courage s'abat! 

nON RODRIGUE 

Je cours à mon supplice, et non pas au combat; 1480 
Et ma fidèle ardeur sait bien m'ûter l'envie, 
Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie. 

J'ai toujours même cœur; mais je n'ai j)oinl de bras 
Quand il i'aut conserver ce qui ne vous plaît pas; 
Et déjà celte nuit ni'auroit été mortelle, 1485 

Si j'eusse combattu pour ma seule querelle; 
Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays ^, 
A me défendre mal ^ je les aurois trahis. 
Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie, 
Qu'il en veuille sortir par une perlidie. 1490 

Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt, 
Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. 
Votre ressentiment choisit la main d'un autre 



1. Quand il t'est le plus nécessaire, et non pas : quand il est besoin 
qu'il s'abatte, ce qui est l'emploi ordinaire de cette locution aujour- 
d'hui. 

2. Var. Mais défendant mon roi, son peuple et le pays. 

(1637-1636.) 

3. C'est-à-dire en me défendant mal. Nous avons déjà remarqué l'ex- 
trême souplesse et la variété des emplois de la préposition à daus la 
langue du xvii< siècle, en particulier chez Corneille. 



ACTE V, SCÈNE I 205 

(Je ne méritois pas de mourir de la vôtre) : 

On ne me verra point en ' repousser les coups; 1495 

Je cois plus de respect à qui combat pour vous; 

Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent, 

Puisque c'est votre honneu r que ses armes soutiennent, 

Je vais lui présenter mon estomac ouvert ^, 

Adorant en sa main la vôtre qui me perd. 1500 

CHIMÈNE 

Si d'un triste devoir la juste violence, 

Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance, 

Prescrit à ton amour une si forte loi 

Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi, 

En cet aveuglement ne perds pas la mémoire 1505 

Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire. 

Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu, 

Quand on le saura mort, on le croira vaincu. 

Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère', 
Puisqu'il trempe tesmainsdanslesangdemon père*, 1510 
Et te fait renoncer, malgré ta passion, 



1. En se rapporte à un autre. Tiré de l'adverbe latin {inde), il s'em- 
ploie le plus souvent comme un pronom perso nnel et sipniûe non 
seulement de là, mais de lui. d'elle, etc. 

2. Ainsi vieillisof^nt les mots. Celui-là fait sourire aujourd'hui; il était 
noble alors. 11 est dans Jodelle, dans Garnier : 

Sus donc, mon estomach, engoule cette lame. 

(Garnier, Porcic.) 

Aujourd'hui nous préférons poitrine ; en temps de guerre on n'en- 
tend parler que des ^0!<rines qu'on opposera aux ennemis. Au xvii' siècle 
poitrine faisait rire. « Poitrine est condamné dans la prose comme dans 
les vers, dit Vaugelas [Remarques, 1647), pour une raison aussi injuste 
qrQ ridicule, parce, disent-ils, que l'on àii poitrine de veau. » 

3 Var. L'honneur te fut plus cher que je ne le suis chère. 

(1637-1660.) 

4. Var Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père, 
Et te fit renoncer, malgré ta passion. 

(1637-1656.) 



20(3 . LE CID 

A l'espoir le plus doux de ma possession : 

Je t'en vois cependant faire si peu de conte * 

Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte. 

Quelle inégalité ravale ^ ta vertu? 1515 

Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu? 

Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage? 

S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage? 

Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, 

Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? 1520 

Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre ^, 

Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre *. 

DON RODRIGUE 

Après la mort du Comte, et les Mores défaits, 
Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets ^? 
Elle peut dédaigner le soin de me défendre : 1525 

On sait que mon courage ose tout entreprendre, 
Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux, 
Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux ''. 
Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez croire, 
Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, 1530 
Sans qu'on l'ose accuser d'avoir mancpié de ca>ur. 
Sans passer pour vaincu, sans soullïir un vainqueur. 

1. Voyez ci-dessus, note du vers 385. 

2. liavaler, abaisser. Avaler, forme sur aval {ad valtem), signifie 
proprement jiorter de haut en bai. 

3. Vah. Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre. 

(1637-1656.) 

A. Il Ce vers est égalenirnt adroit et passionné; il est plein d'art, mais 
de cet art que la nature inspire; il me paraît admirable » (Voltaire.) 

5. Vah. Mon honneur appuyé sur de si grands edcls 

Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. 

(1637-1656.) 

6. Vah. Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux. 

(1637-1656.) 

Auprès de, c'est-à-dire en comparaison de. emploi de la locution fré- 
quent aujourd'hui, rare au xvu° siècle, qui prélérait au prix de. 



ACTE V, SCÈNE I 207 

On dira seulement : « Il adoroit Chimène; 

Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine; 

Il a cédé lui-même à la rigueur du sort 1535 

Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort • 

Elle vouloit sa tète; et son cœur magnanime, 

S'il l'en eût refusée *, eût pensé faire un crime. 

Pour venger son honneur il perdit son amour, 

Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, 1540 

Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie 2, 

Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. » 

Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat, 

Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat; 

Et cet honneur suivra mon tiépas volontaire, 1545 

Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire. 

CHIMÈNt 

Puisque, pour t'empècher de courir au trépas, 

Ta vie et ton honneur sont de foi blés appas. 

Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche, 

Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanclie; 1550 

Combats pour m'affranchir d'une condition 

Qui me donne à l'objet de mon aversion ^. 

Te dirai-je encor plus? va, songe à la défense, 

Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence, 

Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris *, 1555 

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. 

Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte. 

1. Comparez vers 219 • 

En être refusé n'en est pas un bon signe. 
Refusée se rapporte à Chimène et non à tète. 

2. Vau. Préférant, en dépit de son âme ravie. 

(1637 m-4", 1637 in-12, et 1638.) 

3. Var. Qui me livre à l'objet de mon aversion. 

(1637-1656.) 

4. Var. Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. 

(1637-1656.) 



208 LE CID 

DON RODRIGUE * 

Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? 

Farcissez, Navarrois, Mores et Castillans, 

Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; 1 f)60 

Unissez-vous ensemble, et faites une armée. 

Pour combattre une main de la sorte animée : 

Joignez tous vos elTorts contre un espoir si doux; 

Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous. 



SCENE II 

L'INFANTK 2 

T'écouterai-je encor, respect de ma naissance, 1565 

(Jui fais un crime de mes feux? 

T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance 

Contre ce tier tyran l'ait révolter mes vœux^? 
Pauvre princesse, auquel des deux 
Dois-tu prêter obéissance? Io70 

Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi ; 

Mais pour * être vaillant, tu n'es pas fils de roi. 

Impitoyable sort, dont la rigueur sépare 
Ma gloire d'avec mes désirs 1 

1. c( Je ne sais pourquoi, dit Voltaire, on supprime co morceau dans 
les représentations. Paraissez, Navairois, était passe en proverbe, et 
c'est pour cela même qu'il faut réciter ces vers. Cet enthousiasme de 
valeur et d'espérance messied-il au Cid, encouragé par sa maîtresse? )> 
• 2. Maintenant le spectateur est tout à Uodrigue et à Chimène. Il ne 
voit pas sans eimui l'infanti! reparaître et débiter un inutile ftt ennuyeux 
monologue. D'autre part, il faut bien lai'iscr ii Uudrigue \i\ temps de 
battre don Sanche L'Infante aide à ron\plir l'iutervaUii, pen<lant lequel 
Vaction est comme suspendue. 

'.5. Vau. Contre ce lier tyran fait rebeller mes vœux? 

(1637-1000.) 

4. Sur pour, au sens de (pioique, voyez ci-dessus, iu)lo du vers 157. 



ACTE V, SCÈNE II 209 

Est-il dit que le choix d'une vertu si rare 1373 

Coûte à ma passion de si grands déplaisirs? 

cieux! à combien de soupirs 

Faut-il que mon cœur se prépare, 
Si jamais il n'obtient sur un si long tourment^ 
Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant! 1580 

Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne - 

Du mépris d'un si digne choix : 
Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne, 
Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois. 

Après avoir vaincu deux rois, 1583 

Pourrois-tu manquer de couronne';' 
Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner 
Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner ^? 

11 est digne de moi, mais il est à Chimène; 

Le don que j'en ai fait me nuit. 1390 

Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine *, 
Que le devoir du sang à regret le poursuit : 

Ainsi n'espérons aucun fruit 

De son crime, ni de ma peine. 
Puisque pour me punir le destin a permis lo9o 

Que l'amour dure même entre deux ennemis. 



1. Var. S'il ne peut obleair dessus mon sentiment. 

(1637-1656.) 

2. Vah. Mais ma houle m'abuse, et ma raison s'étonne. 

(1637-1660.) 

3. Var. .Marquj-l-il pas déjà sur qui lu dois régner? 

(1637-1656.) 

4. Vah. Enlre eu.ï un père mort scme si peu de haine. 

(1637-1660.) 



210 LE CID 

SCÈNE m 

L'INFANTE, LÉONOR 

l'infante 
Où viens-tu, Léonor? 

LÉONOR 

Vous applaudir. Madame*, 
Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme. 

l'infante 
D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui? 

LÉONOR 

Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui, 1600 

Rodrigue ne peut plus charmer votre courage ^. 
Vous savez le combat où Chimène l'engage : 
Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari, 
Votre espérance est morte et votre esprit guéri. 1004 

l'infante 
Ah! qu'il s'en faut encor^! 

LÉONOR 

Que pouvez-vous prétendre? 

l'infante 
Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre? 
Si Rodrigue combat sous ces conditions, 
Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions. 



1. Var. Vous témoigner. Madame, 

L'aise que je ressens du repos de votre Ame. 
(I(),'57-1656.') 

2. Cœur. Voyez oi-dessus, note du vers 120. 

3. Vab. Oli! qu'il s'en faut encor! 

f.l637-lG5G.) 



ACTE V, SCÈNE III 211 

L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices, 
Aux esprits des amants apprend trop d'artifices. 1610 

LÉONOR 

Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort 

N'a pu dans leurs esprits allumer de discord? 

Car Chmiène aisément montre par sa conduite 

Que la hame aujourd'hui ne fait pas sa poursuite. 

Elle obtient un combat, et pour son combattant 1613 

C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant : 

Elle n'a point recours à ces mains généreuses * 

Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses; 

Don Sanche lui suflit, et mérite son choix ^, 

Parce qu'il va s'armer pour la première fois. 1620 

Elle aime em ce duel son peu d'expérience; 

Comme il est sans renom, elle est sans défiance; 

Et sa facilité vous doit bien faire voir ^ 

Qu'elle cherche un combat qui force son devoir, 

Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée *, 1625 

Et l'autorise enfin à paroître apaisée. 

l'infante 
Je le remarque assez, et toutefois mon cœur 
A l'envi de Chimène adore ce vainqueur. 
A quoi me résoudrai-je, amante infortunée ? 

LKONOR 

A vous mieux souvenir de qui vous êtes née ^ : 1630 

1. Vab Elle ne choisit point de ces mains généreuses. 

(1637-1656.) 

2. Var. Don Sanche lui suffit : c'est la première fois 

Que ce jeune seigneur endosse le harnois. 

(1637-1656.) 

3. Var. Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir. 

(1637-1656.) 

4. Var. Et livrant à Rodrigue une victoire aisée, 

Puisse l'autoriser à paroitre apaisée. 

(1637-1656.) 

5. Var. A vous ressouvenir de qui vous êtes née. 

(1637-1656.) 



212 LE CID 

Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet! 

l'infante 
Mon inclination a bien changé d'objet 
Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme-, 
Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme * • 
Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, 1635 
C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois. 

Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme, 
Mais pour ne troubler pas une si belle flamme; 
Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné. 
Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné. 1640 
Puisqu'on un tel combat sa victoire est certaine. 
Allons encore un coup le donner à Chimène. 
Et toi, qui vois les traits dont mon cœur est percé, 
Viens me voir achever comme j'ai commencé 



SCÈNE IV 

CHIMÈNE, ELVIRE2 

CIUMÈNE 

Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre! 1045 

1 Vap. Une ardeur bien plus dip;ne à présent me consomme. 

(1637-1644) 

Sur consommer, consumer, voyez ci-dessus, note du vers 4S9. 

2. Dans VExamen, Corneille justifie ainsi l'utilité de cette scène : elle 
répare et corrige l'heureuse hardiesse de la scène i". « S'il échappe à 
Chimène d'encourager Rodrigue au combat contre don Sanolic par ces 
paroles : 

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix, 

elle ne se contente pas do s'enfuir de honte au même moment; mais 
sitôt qu'elle est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se 
passe dans son àmc, cl ijue la vue do ce cher objet ne hii fait plus de 
violence, elle forme un souhait plus raisonnable qui satisfait sa vertu 
et son amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se ter- 
mine ; 

Sans faire aucun dos doux ni vaincu ni vainqueur. » 



ACTE V, SCÈNE IV ?13 

Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre; 

Aucun vœu ne m'échappe où j'ose consentir; 

Je ne souhaite rien sans un prompt repentir *. 

A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes : 

Le plus heureux succès me coûtera des larmes; 16S0 

Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort, 

Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort. 

ELVIRE 

D'un et d'autre côté je vous vois soulagée : 

Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée; 

Et quoi que le destin puisse ordonner de vous, 1655 

Il soutient votre gloire, et vous donne un époux. 

cm MÈNE 

Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère *! 

L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père! 

De tous les deux côtés on me donne un mari 

Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri ; 1600 

De tous les deux côtés mon cime se rebelle : 

Je crains plus que la mort la lin de ma querelle. 

Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits, 

Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix; 

Et loi, puissant moteur ' du desliu qui m'outrage, 1665 

1. Var. Et mes plus doux souhaits sont pleins d"un repentir. 

(1637-1656.) 

2. Var. Quoi! l'objet de ma haine ou Lien de ma colère! 

(1637-1664.) 

3 Ce terme philosophique et abstrait, un peu froid, un peu lourd, ne 
déplaît pas à Corneille. 11 l'emploie encore dans Cinna : 

Puisse le grand moteur des belles destinées, 
Pour prolonger vos jours, retrancher vos années. 

(Vers 1749.) 

Mais au xvii' siècle on n'osait presque pas nommer Dieu dans une 
tragédie profane; toute allusion un peu explicile aux choses de la foi 
eiit semblé, sur le théâtre, une profanation Sur ce point, la réactions 
contre le moyen âge était absolue. 



214 LE CID 

Termine ce combat sans aucun avantage, 

Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur •. 

ELVniE 

Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur. 

Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,. 

S'il vous laisse obligée à demander justice, 1670 

A témoigner toujours ce haut ressentiment, 

Et poursuivre toujours la mort de votre amant. 

Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance 2, 

Lui couronnant le front, vous impose silence; 

Que la loi du combat étouffe vos soupirs, 1675 

Et que le Roi vous force à suivre vos désirs. 

CHIMÈNE 

Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende? 

Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande; 

Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi, 

Que celle du combat et le vouloir du Roi. 16S0 

Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine, 

Mais non pas avec lui la gloire de Cbimène; 

Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis, 

Mon honneur lui fera mille autres ennemis. 

ELVIRE 

Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange, 1685 
Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge. 
Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur 
De pouvoir maintenant vous taire avec honneur? 
Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère? 

1. Dans une chanson de peste tlu xiii' siècle {Girart de Viatie), la 
belle Aude, assistant du haut des murs de la ville de Vienne au duel 
de son amant Roland contre son frère Olivier, adresse à Notre-Dame la 
même prière, et la supplie de séparer les combattants sans donner la 
victoire ni à l'un ni à l'autre. 

2. Vah. Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance, 

Lui gagnant un laurier, vous impose silence. 

C1037-1656.) 



ACTE V, SCÈNE IV 215 

La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père? 1690 
Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur? 
Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur? 
Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine, 
Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine; 
Et nous verrons du ciel l'équitable courroux * lôCo 

Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux. 

CHIMÈNE 

Elvire, c'est assez des peines que j'endure, 

Ne les redouble point de ce funeste augure ^. 

Je veux, si je le puis, les éviter tous deux ; 

Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes vœux : 1700 

Non qu'une folle ardeur de son côté me penche ; 

Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche ; 

Cette appréhension fait naître mon souhait. 

Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait. 



1. Vab. Et le ciel, ennuyé de vous être si doux, 

Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. 

(1637-1644.) 

Vab. El nous verrons le ciel, mù d'un juste courroux. 

(1648-1660.) 

Lairrai est la forme archaïque du futur de laisser, 

Si. Var. Ne les redouble point par ce funeste augure. 

(1637-1668.) 



216 LE CID 

SCÈNE V 

DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE 

DON SANCHE ' 

Obligé d'apporter à vos pieds cette épée ^.... 1703 

CHIMÈNE 

Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée 3? 
Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux, 
Après m'avoir ôlé ce que j'aimois le mieux? 

Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre : 
Mon père est satisfait, cesse de te contraindre. 1710 

Un même coup a mis ma gloire en sûreté, 
Mon àme au désespoir, ma flamme en liberté. 

DON SANCHE 

D'un esprit plus rassis.... 

CHIMÈNE 

Tu me parles encore, 
Exécrable assassin d'un héros que j'adore *? 



1. Le combat est terminé; il a lUiro le temps de prononcer deux 
cent quarante vers sur le théâtre. Corneille s'en excuse ainsi : « J'es- 
time que le cinquième acte, par un privilège particulier, a quelque droit 
de presser un peu le temps, en sorte que la part de l'action qu'il re- 
présente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa représentation. 
La raison en est que le spectateur est alors dans l'impatience de voir 
la fin.... Le Cid n'a pas assez de loisir pour se battre contre don Sanohe 
durant lentretien de l'Infante avec Léonor et de Chimènc avec Elvire. 
Je l'ai bien vu et n'ai point fait de scrupule de cette précipitation. » 
{Discours des (rois unités.) 

2. Vau. Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. 

(10;}7-1656.) 

3. Le même vers est plus haut (vers 858). Scudéry a reproché aigre- 
ment à Corneille cette pauvreté d'invention. 

4. Racine a peut-être puisii dans celte scène l'idée du dialogue 
d'Hermione avec Orestc à la tin d'Andromaque. 



ACTE V, SCÈNE V 217 

Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant 1715 
N'eût jamais succombé sous un tel assaillant K 
N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie : 
En croyant me venger, tu m'as ôté la vie. 

DON SANCHE 

Étrange impression, qui loin de m'écouter.... 

CHIMÈNE 

Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter, 1720 

Que j'entende à loisir avec quelle insolence 

Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance ^? 

1. Vau. [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.] 

ELV. Mais, Madame, écoulez, chim. Que veux-tu que j'écoute? 
Après ce que je vois puis-je être encore en doute? 
J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé, 
Et ma juste poursuite a trop bien succédé. 
Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante ; 
Songe que je suis fille aussi bien comme nmanle : 
Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang, 
Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc; 
Mon âme désormais n'a rien qui la retienne; 
Elle ira recevoir ce pardon de la tienne. 
Et toi qui me prétends acquérir par sa mort, 
Ministre déloyal de mon rigoureu.\ sort, 
[N'espère rien de moi, tu no m'as point servie.] 

(1037-1656.) 

2. Var. ' [Tu peindras son malheur, mon crime et la vaillance?] 

Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours? 
Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours; 
Abandonne mon àme au mal qui la possède : 
Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide 

(1()37-1056.) 

Corneille a bien senti que la méprise de Chimène était beaucoup trop 
prolongée ; il a réduit à dix-huit vers une scène qui en contenait d'abord 
trente-quatre , et qui demeure encore trop longue, car il se prononce 
"neore vingt vers dans la scène suivante avant que Chimène soit dé- 
trompée. Tout cela est forcé: le silence prolongé de don Sanche (pen- 
dant cinquante-si.x vers) n'est pas explicable. Le Roi aurait pu, semble- 
t-il, rentrer avec don Sanche; Chimène, à cette vue, faire éclater sa dou- 
leur avec son secret; et Rodrigue se préseuter, dès que le Roi l'aurait 
détrompée. 



218 LE GID 

SCÈNE VI 

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, 
DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELYIRE 

CHIMÈNE 

Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler 
Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer. 
J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père*, 
J'ai bien voulu proscrire une tète si chère : 172C 

Votre Majesté, Sire, elle-mèrne a pu voir 
Comme j'ai fait céder mon amour au devoir. 
Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée 
D'implacable ennemie en amante affligée. 1730 

J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour, 
Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour 
Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense, 
Et du bras qui me perd je suis la récompense! 

Sire, si la pitié peut émouvoir un roi, 1736 

De grâce, révoquez une si dure loi ; 
Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime. 
Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même: 
Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment, 
Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant. 1740 

DON DIÈGUE 

Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime 
D'avouer par sa bouche un amour légitime ^. 

i. Vah. J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père. 

(1637-164i in-i".) 
Vab. J'a'mois, vous le savez; mais pour venger un père. 

(lO^i'i in-12 ) 
2. Vah. avouer par sa bouche une amour légitime. 

(1037-1638.) 
VAn. D'avouer par fa bouche un amant légitime. 

(16ii.) 
Amour, qui flottait entre les deux genres, était le plus souvent féminin 



ACTE V, SCÈNE VI 219 

DON FERNAND 

Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort, 
Et don Sanche vaincu fa fait un faux rapport. 

DON SANCHE 

Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue : 1745 

Je venois du combat lui raconter l'issue. 

Ce généreux guerrier, dont son cœur est charmé : 

« Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé; 

Je laisserois plutôt la victoire incertaine. 

Que de répandre un sang hasardé pour Chimène; 1730 

Mais puisque mon devoir ' m'appelle auprès du Roi, 

Va de notre combat l'entretenir pour moi, 

De la part du vainqueur lui porter ton épée -. » 

Sire, j'y suis venu : cet objet l'a trompée; 

Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour, 1753 

Et soudain sa colère a trahi son amour 

Avec tant de transport et tant d'impatience, 

Que je n'ai pu gagner un moment d'audience. 

Peur moi, bien que vaincu, je me répute heureux; 
Et malgré l'intérêt de mon cœur amoureux, 1700 

Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite, 
Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite ^. 

DON FERNAND 

Ma fdle, il ne faut point rougir d'un si beau feu, 
Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu. 



à cette époque. C'est le goût de Vaugelas en 1647, au lieu que Ménage 
en 1672 préfère le masculin, qui unit par l'emporter, sauf l'exception du 
jluriel, resté féminin. 

1. Le devoir d'annoncer au roi sa victoire. Ce vers est expliqué par 
le vers 1456. 

2. Var. Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. 

(1637-1656.) 

3. Voyez ci-dessus, note du vers 1742 



220 LE cm 

Une louable honte en vain t'en sollicite ' : 1765 

Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte; 

Ton père est satisfait, et c'étoit le venger 

Que mettre tant de ibis ton Rodrigue en danger. 

Tu vois comme le ciel autrement en dispose. 

Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose, 1770 

Et ne sois point rebelle à mon commandement, 

Qui te donne un époux aimé si chèrement. 



SCÈNE VII 

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, 

DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON SANCHE, L'INFANTE, 

CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE 

l'infante 
Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse 
Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse. 

DON RODRIGUE 

Ne VOUS ofl'ensez point. Sire, si devant vous 177;} 

Un respect amoureux me jette à ses genoux. 

Je ne viens point ici demander ma conquête ; 
Je viens tout de nouveau vous apporter ma tète -, 

i. Vau. Une louable honte enfin t'en sollicite. 

(1G37, 1G38, Paris; 1G39 et IG'i-i.) 

2. C'est la troisième fois, et cette offre répétée ne fait plus il'efTot. 
Rodrigue pourrait simplennent déclarer à Chimène qu'il n'entend pas 
se prévaloir de sa nouvelle victoire, mais îi quoi bon lui offrir sa vie? 
Ce vers fâcheux semble une imitation de l'espagnol, où, Chimène ayant 
demandé à tous les chevaliers dans la proclamation du combat « qu'on 
lui apportât la trte de Rodrigue », Rodrigue se présente à elle en 
disant : « J'ai satisfait au vœu de Chimène; car j'apporte la tète de Ro- 
drigue, puisque je viens avec ma tête. Elle n'a pas dit si elle la voulait 
vivante ou coupée ». Ces facéties d'un goût plus espagnol que français 
n'ont point passé dans le Cid do Corneille; mais il en reste un souvenir 
confus dans le vers 1778. 



ACTE V, SCÈNE VII 22 1 

Madame; mon amour n'emploiera point pour moi 

Ni la loi flu combat, ni le vouloir du Roi. 1780 

Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père, 

Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. 

Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, 

Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux, 

Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, 

Des héros fabuleux passer la renommée? 1786 

Si mon crime par là se peut enfin laver, 

3'ose tout entreprendre, et puis tout achever; 

Mais si ce fier honneur, toujours inexorable, 

Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, 1790 

N'armez plus contre moi le pouvoir des humains : 

Ma tète est à vos pieds, vengez-vous par vos m.ains; 

Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible; 

Prenez une vengeance à tout autre impossible K 

Mais du moins que ma mort suffise à me punir : 1795 

Ne me bannissez point de votre souvenir; 

Et puisque mon trépas conserve votre gloire. 

Pour vous en revancher ^ conservez ma mémoire, 

Et dites quelquefois, en déplorant mon sort ^ . 

« S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort ». 1800 

CHIMÈNK 

Reléve-toi, Rodrigue. II faut l'avouer, Sire, 

Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire *. 

1. Var. Prenez une vengeance à toute autre impossible. 

(1637 in- 12.) 

2. Revancher, un peu trivial aujourd'hui, était très usité au temps de 
Corneille. Il signifie non seulement rendre la pareille en mal (se venger), 
mais rendre la pareille en bien, payer de retour, récompenser, s'acquit- 
ter de ce qu'on doit. C'est ici ce dernier sens. 

3. Vab. Et dites quelquefois, en songeant à mon sort. 

(1637-1660.) 

4. Var. Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. 

(1637-1656.) 

Vah. Je voua en ai trop dit pour oser m'en dédire. 

(1660.) 



222 LE CID 

Rodrigue a des vertus que je no puis haïr; 

Et quand un roi commande, on lui doit obéir'. 

Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, 1805 

Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée -? 

Et quand de mon devoir vous voulez cet effort. 

Toute votre justice en est-elle d'accord? 

Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire, 

De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, 1810 

Et me livrer moi-même au reproche éternel 

D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel *? 

nON FERNAND 

Le temps assez souvent a rendu légitime 
Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime : 
Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. 181o 

Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui. 
Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire, 
Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire. 
Cet hyiaen différé ne rompt point une loi 
Qui sans marquer de temps lui destine ta foi. 1820 

Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes. 
Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. 

1. Vab. Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. 

(1637-1656.) 

2. Var. Sire, quelle apparence, k ce triste hyménée, 

(Ju'un même jour commence et finisse mon deuil, 
Mette en mon lit Rodrigue et mou père au cercueil 
C'est trop d'intelligence avec son homicide, 
Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide. 
Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. 

(IC37-1636.) 

Corneille changea ces six vers, qui ont le tort de présenter avec trop de 
force les obstacles éternels qui séparent Chimène de Rodrigue. 

3. On no saurait trop faire remarquer que c'est ici le dernier vers 
quo prononce Chimène, et que ce dernier vers est un refus. Il est donc 
faux do prétendre qu'elle épouse ou promet d'épouser Rodrigue, au 
dénouement du Cid. Tout le monde cspcre qu'un jour elle se laissera 
fléchir; mais cllc-môme n'a rien promis. 



ACTE V, SCÈNE VII 223 

Après avoir vaincu les Mores sur nos bords, 
Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts, 
Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, 1825 

Commander mon armée, et ravager leur terre : 
A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi '; 
Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. 
Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle : 
Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; 1830 
Et par tes grands exploits fais-toi si bien prise»:', 
Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser. 

DON ROPRIGUE 

Pour posséder Chimène, et pour votre service, 
Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse? 
Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, 1835 
Sire, ce m'est trop d'heur ^ de pouvoir espérer. 

DON FERNAND 

Espère en ton courage, espère en ma promesse; 

Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse. 

Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi, 

Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi ^. 1840 

1. Vaii. a ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi. 

(1637 in-4«, et 1639-1656.) 
Var. a ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi. 

(1637 in-12, et 1638.) 

2. Voyez note sur le vers 9S8. 

3. Ce dernier vers suffit à justifier Corneille. « Comment pouvait-on 
dire que Chimène était une fille dénaturée, quand le Roi lui-même 
n'espère rien pour Rodrigue ((ue du temps, de sa protection et de la 
valeur de ce héros"? » (Voltaire.) 



FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE 



HORACE 

TRAGÉDIE 
(1640) 



.i 



NOTICE SUR HORACE 



Après la querelle du Cid *, Corneille, un peu aigri par tant 
de tracasseries, tout au moins troublé, mécontent, se relira 
dans sa ville natale et cessa pendant plusieurs années de 
rien donner au théâtre. Son silence se prolongea de la 
fin de 1636 au commencement de 16'tû. Ses ennemis se flat- 
taient déjà de l'avoir à janiais décourage. Chapelain écri- 
vait à Balzac, le 15 janvier 1639 : 

« Corneille ne fait plus rien, al Scudéry a du moins gagné 
cela en le querellant qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari 
sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu,réchau(Té et encouragé à 
se venger... en faisant quelque nouveau Cid qui attire 
encore les salTrages de tout le monde, et qui montre (jue 
l'art n'est pas ce qui fait la beauté 2; mais il n'y a pas moyen 
de Vy résoudre. » 

Chapelain se trompait, ou, peut-èlre, Corneille trompait 
Chapelain. Corneille, heureusement, faisait Horace, et pro- 
bablement il ébauchait Cinna. 

Corneille, qui doit aux Espagnols une partie de son admi- 



1. Voy. ci-dessus, p. v. et p. 32. 

2. Sous la plume du rédacteur des SentimoMs de l'Académie, ces mots 
sont probablement ironiques (voyez ci-dessus, p. 10). Une prétendue 
lettre de Corneille à Rolrou, datée du 14 juillet 1637, fait allusion à une 
pièce, encore sur le métier, laquelle ne serait autre qu'Horace. La lettre 
est fausse. i^Corneille, éd. Marty-Laveaux, t. X, p. 416.) 



228 NOTICE 

rable Cid, a pu puiser aussi dans leur théâtre la première 
idée de son Horace. Parmi les tragi-comédies du fécond 
dramaturge Lope de Véga, on trouve un Horace, intitulé 
ainsi : el Honrado hermano, ou le Fr-ère jaloux de sa gloire. 
Le fond de la pièce est emprunté à Tile-Live ; mais là se 
borne la ressemblance qu'elle peut offrir avec la tragédie de 
Corneille. Le développement du drame est mené à la manière 
espagnole, tout plein d'aventures bizarres et romanesques; 
il n'olTre rien de commun avec la conduite sobre et sévère 
de notre Horace. Si Corneille a puisé dans Lope de Véga 
l'idée de traiter ce sujet, c'est tout ce qu'il lui doit i. 

Quand sa pièce fut achevée. Corneille, pour éviter à tout 
prix une querelle, et désarmer d'avance la critique et ses 
adversaires par sa condescendance, invita les gens de lettres 
les plus en vue à se réunir chez l'un d'eux, Boisrobert, 
favori du cardinal, pour entendre lire Horace. Les invités 
furent Chapelain, l'abbé d'Aiibignac, Barreau, Gliarpi, Faret, 
l'Estoilc. D'Aubiguac, qui commençait à se poser en législa- 
teur du théâtre '-, Chai)elain, (]ui était reconnu ofliciellcment 
dans ce temps-là en qualité de régent ou de grand prévôt 
des choses littéraires, désapprouvèrent le dénouement de la 
pièce. <> La fin est brutale et froide », disait Chapelain. 
« J'avais été d'avis, dit de son côté d'Aubignac (dans la 
Pratique du théâtre), pour sauver en quelque sorte l'histoire 
et tout ensemble la bienséance de la pièce, que celte fille 
désespérée (Camille), voyant son frère l'épée à la main, se 
fût précipitée dessus ; ainsi elle fût morte de la main d'Ho- 
race, el lui eût été digne de compassion, comme un malheu- 
reux innocent; l'histoire et le théâtre auraieut été d'accord. » 
Corneille rejeta ce dénouement ridicide, et lit bien. Chape- 

1. En 15i() on a imprimé à Venise une tragédie à'Orazia, de l'AnUin 
(Orazia esl la sœur des lloraces). En 1596, Pierre de Laudiin d'Aiga- 
liers fil imprimer à Paris une tragédie d'/ioracc trii/cmine, pièce passa- 
blement ridicule. Corncillo parait n'avoir pas mémo connu ces dou.\. 
ouvrages. 

'i. Sa Pratique du liu'àtrc ne j)arut qu'on 1657, 



SUR HORACE -229 

lain demeura convaincu que Corneille n'avait éc^né ses avis 
que par méfiance • « Il craignait toujours ■~a'on ne les lui 
donnât par envie, et pour détruire ce qu'il avait bien fait i. » 
En effet, Corneille était assez ombrageux; mais, dans cette 
occasion, il fut sage en s'obstinant à traiter historiquement 
un sujet qu'il avait puisé tout entier dans un historien. 
Mais autant il avait l'esprit large et droit, autant la critique 
du temps, timide et mesquine, tremblait toujours d'accepter 
une situation franche, une donnée nette et hardie. Dans le 
Cid ils auraient voulu que le comte, faussement cru mort, 
et seulement blessé, reparût au cinquième acte pour récon- 
cilier Chimène et Rodrigue et assister à leur mariage. Dans 
Horace ils n'osent pas demander que Camille épargnée se 
marie avec Valère à défaut de Curiace, mais ils voudraient 
du moins qu'elle ne fût pas tuée par son frère : ce qui est 
certainement contraire aux bienséances. Ne suffirait-il pas 
qu'elle s'enferrât dans l'épée d'Horace sans que ni lui ni 
elle-même y missent mauvaise intention? Voilà ce que 
valait la critique des hommes qui harcelaient Corneille de 
leurs observations malveillantes et de leurs avis, peut-être 
sincères, mais, en tout cas, bien peu éclaires. On croit qu'ils 
voulurent encore, après la représentation d'Horace, traduire 
la pièce en jugement devant quelque tribunal, probable- 
ment celui de l'Académie. Le bruit en courut, du moins 
selon Pellisson, Corneille attendit sans se troubler ce nouvel 
orage; il se contenta d'écrire à un de ses amis, en jouant 
spirituellement sur le nom de son héros et sur le titre de 
sa pièce : « Horace fut condamné par les duumvirs, mais il 
fut absous par le peuple ». 

La date exacte et le lieu de la première représentation 
sont inconnus. Chapelain écrivait à Balzac, le 9 mars 1640 
« Pour le combat des Horaces, ce ne sera pas sitôt que vous 
le verrez, pour ce qu'il n'a encore été représenté qu'une fois 
devant Son Eminence, et que, devant que d'être publié, il 

1 Lettre a Balzas, 17 novembre 1640. 



250 NOTICE 

faut qui! serve six mois de gagne-paiu aux comédiens. 
Telles sont ic. conventions des poètes mercenaires, et tel 
est le destin des pièces vénales; mais vous le verrez assez 
à temps. » 

On n'est pas plus malveillant, ni plus injuste. Observez 
que le même Chapelain, qui taxe ici Corneille de poète mer- 
cenaire et vénal, touchait lui-même diverses pensions, chez 
plusieurs grands seigneurs, pour nourrir son feu poétique 
et mener à bien l'éclosion de cette fameuse Pucelle, qui fut 
couvée vingt ans et vint au jour mort-née. 

Ce qu'il reproche ou feint de reprocher si vivement à 
Corneille était absolument conforme aux usages du temps. 
Les droits de la propriété littéraire n'claient pas reconnus 
au xvii« siècle ; toute pièce représentée appartenait à tous. 
Cependant on s'abstenait d'ordinaire de la dérober aux 
comédiens qui l'avaient montée les premiers, tant que la 
pièce n'était pas publiée. De là l'usage de retarder pendant 
quelques mois l'impression pour laisser aux premiers comé- 
diens les profits de .la pièce nouvelle. Horace, joué proba- 
blement depuis le mois de février, fut achevé d'imprimer le 
15 janvier 1641, une année, ou peu s'en faut, après la pre- 
mière représentation. Les craintes de Chapelain se trouvè- 
rent ainsi déjjassées- 

On ignore où avait eu lieu cette première représentation, 
Mondory, l'ami de Corneille, qui avait joué d'original Uo- 
driguc avec un succès éclatant au théâtre du Marais, était, 
depuis ce temps, devenu paralyti(iue, et la troupe qu'il 
dirigeait se trouvait fort démembrée. Horace fut probable- 
ment joué à l'hôtel de Bourgogne- On parle traditionnelle- 
ment de l'immense succès qu'il obtint près des spectateurs 
Mais celte tradition vague est formellement contredite par 
le témoignage de Corneille lui-même dans VExamcn de sa 
pièce : on y lit ces lignes : « Voyons si celte action [le 
meurtre de Camille) n'a pu causer la chute de ce poème ». 
J'admets que le mot n'ait pas ici toute sa valeur, qu'il soit 
très exagéré, mais enfin le mol de chute ne peut signifier 



SUR HORACE 231 

UD grand succès. Plus loin, dans le même Examen, l'auteur 
s'exprime ainsi : « Tout ce cinquième (acte) est une des 
causes du peu de satisfaction que laisse cette tragédie ». Il 
parait donc certain qu'Horace ne fut pas à l'origine très 
bien reçu du public. Plus tard, il est vrai, la pièce se releva; 
elle fut jugée ce qu'elle est en effet, l'un des chefs-d'œuvre 
de son auteur ; elle ne sortit jamais du répertoire ; elle fut 
jouée sept cents fois en deux siècles à la Comédie-Française. 
Elle devint enfin pour tous nos illustres tragédiens, hommes 
et femmes, l'occasion de leurs plus beaux triomphes, dans 
les rôles si profondément dramatiques d"Horace et de son 
père, de Curiace et de Camille i. 

Mais au premier jour la pièce avait étonné le public plus 
qu'elle ne lavait charmé. J'en trouve aisément les causes : 
Horace est d'une beauté trop austère pour séduire d'abord 
les spectateurs comme les avaient séduits Rodrigue et Chi- 
mène. 

Corneille, en composant Horace, a voulu faire une pièce 
tout historique et toute romaine II a voulu être vrai, selon 
l'histoire, ou du moins selon Tite-Live : il a cru qu'il avait 
réussi à l'être. A ceux qui lui demandaient pourquoi Valère, 
dans sa pièce, ne se bat pas en duel contre Horace au lieu 
de le poursuivre en justice (nouvelle et curieuse marque de 
l'ingéniosité des critiques du temps). Corneille répondait 
dans VExamen : « Si Valère ne prend pas le procédé de 
France, il faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, 
GÙ il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre 
Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait 
un de théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise ». 

Jusqu'à quel point Corneille a-t-il su observer dans la 



1. Samuel Chappiizeau, dans le Théâtre français (1674), parle ainsi du 
Cid et A'Borace : « Le Cid, dont le méiile s'attira de si nobles ennemis, 
et les Horaces, que le même Cid eut plus à craindre parce que leur 
^oire alla plus loin que la sienne... ». Mais il faut entendre, croyons- 
nous, « après la froideur qui accueillit d'abord la pièce ». 



232 NOTICE 

peinture des mœurs romaines cette fidélité dont il se fait 
houneur'.'Pour répondre à celle question, il faudrait savoir, 
mieux que nous ne le savons, quel était l'état de Rome 
en 670 avant Jésus-Christ, date supposée du combat des 
Horaces et des Curiaces. 

Mais il y a bien des façons de se représenter la ville de 
Rome telle qu'elle devait être en ces siècles reculés. Notre 
science ou notre imagination peut se figurer plusieurs 
aspects de Rome, très dilléreuts entre eux; et peut-être tous 
différents de la réalité. 

II y a d'abord la Rome archéologique, seule authentique, 
si nous croyons les savants qui l'ont restituée depuis un 
siècle, avec tant de patience et de perspicacité. Malheureuse- 
ment le portrait qu'ils ont tracé semble, pour ainsi dire, 
négatif plutôt que positif. Ils nous disent plutôt ce que 
Rome n'était pas qu'ils ne devinent ce qu'elle pouvait être. 
Ils détruisent des légendes, mais n'établissent pas des faits. 
Ils nous démontrent assez bien que Romuius et les autres 
rois de Rome n'ont jamais existé, mais ils ne nous disent 
pas ce (jui existait à leur place. Il n'y a rien à tirer pour la 
poésie de ces conjectures archéologiques, que Corneille 
d'ailleurs n'a ni connues, ni pu prévoir. 

Une autre Rome est celle de Tite-Live, image immortelle, 
en partie légendaire, en partie réelle: tracée au temps de la 
plus grande puissance et de la plus hante majesté de la 
Ville i image embellie sans doute par un pinceau complai- 
sant, mais vraie toutefois par la couleur générale et par les 
traits principaux, sinon par le détail des faits particuliers. 

H y a enfin la Rome classique et traditionnelle, je ne dis 
pas fausse, mais convenue; créée par les lettrés de la Re- 
naissance en Italie, et consacrée en France par les écrivains 
du xvii» siècle, par Ralzac et Corneille, Saint-Evremond et 
Rossuet, et résumée, condensée dans ce type abstrait et 
majestueux du Romain idéal, qui eiinamma si longtemps 
les jeunes àuies d'une adiniralion généreuse et cliiméri(jue; 
type trop i)eu vivant, mais plein de grandeur ; historique- 



SUR HORACE 233 

ment inexact, parce qu'il confondait dans une image unique 
diK siècles différents que Rome à traversés, et plusieurs 
classes ennemies, plusieurs états sociaux différents dont elle 
a vu et subi les luttes furieuses , mais vrai encore aux 
yeux de l'art, parce que ce type a puisé dans ces chefs- 
d'œuvre de l'esprit humain, YHistoire universelle de Bos- 
suet, les trarj(?dies de Corneille,' la réalité qui lui manque 
au jugement d'une science sévère. 

Corneille, tout en donnant à ses personnages quelque chose 
do plus majestueux et de plus tendu, a suivi Tile-Live 
assez exactement dans la plus grande partie de son drame. 
Il doit à son modèle latin trois ou quatre scènes qui sont 
parmi les plus belles de l'œuvre : ainsi le discours du dic- 
tateur albain, le récit du combat, le discours du vieil 
Horace en faveur de son fils, sont presque entièrement tra- 
duits de Tite-Live, mais dans une langue si magnifique 
qu'on peut dire, sans flatter les modernes, que de telles 
traductions valent bien les originaux. 

J'ai regret que la rigueur des nouvelles règles théâtrales, 
auxquelles Corneille a voulu se soumettre strictement dans 
Horace, ne lui ait pas permis de suivre Tite-Live jusqu'au 
dénouement. Si la règle de l'unité de lieu eût souffert que 
l'action fût transportée de la maison romaine sur la place 
publique, au lieu de ce cinquième acte si froid, si immo- 
bile, tout en plaidoyers iCorneille lui-même le qualifie ainsi, 
avoue ce défaut, et s'acouse), quelle péripétie vive, animée, 
passionnée, se fût déroulée aux yeux du spectateur • 

« On entraîne Horace devant le roi, pour qu il soit jugé. 
Le roi ne veut pas prendre sur lui, aux yeux du peuple, 
rimaopularité d'un jugemeut odieux, ni du supplice qui 
dc^lit le suivre. Il convoque le peuple et dit : « Je nomme, 
" d'après la loi, des duumvirs, pour juger l'attentat commis 
« par Horace. » La formule de cette loi était effrayante? : Les 
« duumvirs jugeront l'attentat. Si le condamné en appelle, 
« on jugera l'appel. Si In jugement est maintenu, un voilera 
« la tète du coupable; on le suspendra à l'arbre du supplice 

9 



234 NOTICE 

« après l'avoir battu de verges, ou dans l'enceinte, ou hors 
« des murs. » Les duumvirs nommes selon celte loi n'au- 
raient pas cru pouvoir absoudre même un meurtre involon- 
taire : ils condamnèrent. L'un d'eux dit : « Horace, je te dé- 
« clare coupable. Va, licteur, attache-lui les mains. » Le licteur 
s'approchait, passait déjà la corde. « J'en appelle », s"écrie 
Horace, sur le conseil du roi, interprète plus doux de la 
loi. L'appel fui porté devant le peuple, dont l'émotion fut 
profonde, surtout en entendant le père d'Horace déclarer 
hautement qu'à ses yeux sa fille avait mérité la mort. 
Autrement, lui-même, en vertu du droit paternel, eût sévi 
contre son fils. Puis il priait ce peuple qui l'avait vu, si peu 
auparavant, père d'une si belle famille, de ne pas le laisser 
sans enfants. H embrassait son fils, il montrait les dé- 
pouilles des Guriaccs; il s'écriait : « C'est lui que vous avez 
vu tout à l'heure s'avancer triomphant dans sa victoire, 
ô Romains, et vous le pourrez voir garrotté, fouetté, sup- 
plicié.... Va, licteur, attache-lui les mains qui naguère, 
armées du glaive, ont donné l'empire à Rome. Va, licteur, 
voile la tête du libérateur de cette ville ; suspends-le à l'arbre 
du supplice : frappe-le de verges ; ou dans l'enceinte, entre 
ces armes, dépouilles de l'ennemi vaincu, ou hors des murs, 
entre les tombeaux des Curiaces. Où pourrez-vous le con- 
duire sans que sa gloire réclame contre l'infamie de son 
supplice? 1) Le peuple ne put tenir contre les larmes du père 
et l'impassible fermeté du fils. Horace fut absous, sans 
qu'on le crût inuocent, mais par l'admiration qu'excila son 
courage. » 

Quel elTel n'eût pas produit une telle action portée sur la 
scène au dénouement d'//orrtf('? Si Corneille a dédaigné ce 
moyen d'émouvoir et d'intéresser, est-ce seulcnieni [)ar res- 
pect des règles et soumission aux crili(|ucs? 

Nous .ne le pensons pas. Corneille dut avoir un aul rc 
motif, une raison plus profonde pour renfermer ainsi loiili' 
sa pièce dans le sanctuaire de la maison privée. On sait 
couimeut lui-même interprétait encore la règle de l'unilo 



SUR HORACE 235 

de lieu • il croyait y satisfaire en déroulant toute l'action 
daus l'enceinte d'une même ville. Rien n'empêchait que la 
maison d'Horace s'ouvrît sur la place publique. 

Corneille ne le voulut pas ainsi; dans sa pensée, Horace 
n'était pas seulement un fragment d'histoire héroïque, un 
tableau de ia cilé romaine aux premiers siècles de la répu- 
blique. 

Horace est autre chose encore; Horace est avant tout un 
drame intérieur, qui nous montre avec une intensité pro- 
fonde et une grande force d'analyse la lutte entre deux pas- 
sions : l'une plus naturelle et plus humaine, qui est l'amour; 
l'autre plus artificielle et plus sublime, qui est le patrio- 
tisme. Laquelle de ces deux passions devait être vaincue 
par l'autre? Corneille a voulu que ce fût l'amour. 

Horace est ainsi comme la contre-partie du Cid. Dans un 
certain sens, j'oserais dire : il en est rexi)iation. Corneille, 
quoique rempli d'un juste orgueil, s'est montré souvent très 
timoré. Il avait été très vivement troublé par les violentes 
critiques déchaînées contre la tragédie du Cid, et particu- 
lièrement contre le personnage de Chiméne. On l'avait 
traitée hautement de fille infâme et dénaturée, parce qu'à 
la fin de la pièce elle laisse espérer à Rodrigue qu'un jour 
peut-être elle donnera sa main au meurtrier qu'elle adore, 
quoiqu'il ait tué son père. Mais avant de condescendre à 
cette promesse, encore si vague et si lointaine, que de 
rudes assauts Chimène a dû subir ; quelles luttes elle a sou- 
tenues ! que de pleurs elle a versés! avec quelle sincérité 
n'a-t-elle pas poursuivi la mort de ce « cher criminel »! 
L'amour a vaincu enfin, mais après combien d'épreuves? 
Le roi, la patrie, la gloire, tout conspirait avec lui pour 
faire céder Ûtimène. Et toutefois voici qu'on l'accuse et 
qu on la calomnie. Vainement le public ne veut lavoir et la 
juger qu'avec « les yeux de Rodrigue ». Les sages se défen- 
dent contre cet engouement de la foule; ils protestent, 
ils condamnent. Est-ce qu'ils ne veulent plus voir au théâtre 
t sur la scène que la vertu, toute pure, inllexible, impla- 



236 NOTICE 

cable ? Et croient-ils par hasard que la grande âme de Cor- 
neille ne saura se hausser jusqu'à cet idéal superbe ? Mais 
rien ne répond mieux aux tendances de son esprit, aux 
aspirations de son cœur. Dans cette voie d'héroïsme où on 
semble l'appeler, Corneille se jette avec enthousiasme ; il 
compose, il fait jouer Horace, où Camille, nouvelle Chimène, 
expiera de son sang un amour encore plus innocent toute- 
lois que celui de Chimène pour le meurtrier du comte. 

Camille, c'est la femme qui aime et qui ne sait rien, sinon 
qu'elle aime. Y eut-il de telles femmes à Rome au temps du 
roi ïuUus? Je n'en sais rien. On l'a nié, peut-être à tort. 
Rappelons-nous (pic la lille romaine, en changeant de famille, 
par le mariage, devait oublier tout ce qu'elle avait connu 
et chéri jusque-là. Si Camille eût épousé Curiace avant 
que la guerre éclatât, Camille, devenue en un jour tout 
Albaine, étrangère à Rome, aurait dû à sa nouvelle patrie 
de faire des vœux contre l'ancienne ; mais, au jour où 
s'ouvre la pièce, la même loi, parce que ce mariage n'est 
pas conclu, veut qu'elle reste toute Romaine, et lui défend 
de pleurer la mort de Curiace. Voilà des vertus de conven- 
tion que Camille et beaucoup d'autres femmes ne peuvent 
ni comprendre ni pratiquer. Kilc aime le fiancé comme elle 
aimerait l'époux , prête à maudire et à sacrifier tout ce qui 
fera obstacle à son amour. 

Mais en face d'elle se dresse la ligure impitoyable de ce 
frère, qui personnifie le dévouement absolu à la patiie 
romaine ; le dévouement aveugle et sourd, qu'aucun scru- 
pule, aucun sentiment ne peut faire dévier du but. Camille 
livrerait tout, même la patrie, pour sauver la vie de l'amant. 
Horace immolera tout, même le sang des siens, à la gloire 
de Rome. 

Entre ces deux passions absolues, sans merci, sans re- 
mords, la lutte est inévitable : elle est contenue cl sus- 
pendue pendant trois actes par les péripéties habiliMueul 
ménagées du combat fratricide; elle éclate au quatrième, 
quand le vainqueur apparaît, triomphant, aux yeux de sa 



SUR HORACE 237 

sœur désespérée. Camille insulte Horace, il l'écoute avec 
dédain, mais sans fureur; Camille outrage Rome, et Horace 
la tue. Elle tombe, et avec elle tombe l'amour vaincu, im- 
molé au patriotisme. Et le cinquième acte est monotone et 
froid, mais non pas inutile, comme on l'a dit à tort; car il 
absout Horace et consacre ainsi la victoire éclatante de la 
patrie sur la famille, et du dévouement, même inhumain, 
sur l'amour, même légitime. 

Ainsi Corneille entrait avec Horace dans cette voie gin- 
rieuse, mais difficile, où il devait, foulant aux pieds la 
nature, peindre tant de fois les hommes plus grands qu'ils 
ne sont, et transporter d'admiration l'âme des spectateurs. 
Mais combien pouvaient répéter les beaux vers que dit 
Curiace à Horace : 

Celte âpre vertu ne m'éloit pas connue.... 

Souffrez que je l'admire et ne l'imite point. 

Quel merveilleux génie dramatique a permis â Corneille 
de retracer dans cette pièce trois images différentes du 
patriotisme, sans les répéter ni les confondre • 

H le tempère par quelques traits plus doux, par l'âge, et 
par le sentiment paternel, dans l'âme héroïque du vieil 
Horace. Quoique Rome occupe la première place dans ses 
affections, quoiqu'il soit prêt à lui sacrifier un à un tous 
ses enfants, le vieil Horace, à certains moments, laisse un 
peu son cœur s'amollir, et, voyant partir au combat, c'est- 
à-dire à la mort, cette brave jeunesse qui va tomber dans 
sa fleur, il est près de llccliir, et doit rappeler toute sa vertu 
pour retenir ses olei rs : 

Ah ! n'attendrissez point ici mes sentiments ; 
Pour vous encourager ma voi.x manque de termes; 
Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes; 
Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. 
Faites voire devoir, et laissez faire aux Dieux. 



238 NOTICE SUR HORACE 

Son tl'is n'a point ces cclaircies de tendresse. Chez lui le 
patriotisme est entier, exclusif et, si j'ose dire, brutal. 

Conlre qui que ce soit que mon pays m'emploie, 
J'acceple aveuglément celte gloire avec joie.... 
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. 
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien : 
Avec une allégresse aussi pleine et sincère 
Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère ; 
Et pour trancher enfin ces discours superflus, 
Alhe TOUS a nommé : je ne vous connois plus. 
— Je vous connois encore, et c'est ce qui me tue, 

répond Curiace avec un cri désespéré. « A ces mots, dit 
Voltaire, on se récria d'admiration. » Voltaire n'en sait rien; 
mais je le crois volontiers. Jamais l'énergique pposition 
de deux grandes âmes n'avait éclaté en moins de mots, 
avec plus de force. Pourquoi nier que Curiace nous touche 
et nous intéresse plus qu'Horace? Il est aussi brave et il est 
plus humain II fait sou devoir, et ce devoir lui déchire le 
cœur. 

Sans souhait toutefois de pouvoir reculer, 

Ce triste et lier honneur l'émeut saus l'ébranler. 

La vertu qui lutte nous captive plus cpie celle i\u\ triomphe 
sans combats. Toutefois Curiace n'est pas le héros de 
l'œuvre : mais ni dans la vie, ni dans les poèmes, les meil- 
Jeurs n'ont toujours le premier rang. Une sorte de fata- 
lité que l'histoire transmet à la poésie et que la poésie 
subit, distribue les rôles, non pas toujours en proportion 
des vertus. Aiusi, dans l'Iliade, Hector nous touche plus 
qu'Achille, et néanmoins Achille est le héros, Hector est le 
vaincu; et notre âme ne se révolte point contre une loi qui 
est vraie dans la poésie, parce qu'elle est vraie dans l'his- 
toire * . 

1 . Sur le caractère de Sabine, pour lequel Corneille montre trop do 
complaisance, voyez ci-de»>sou3, p. SGiJ-'iO?. 



APPENDICE 



LES DESESPOIRS DE MASSINISSA ET LES IMPRÉCATIONS 
DE CAMILLE - 



Les critiques les plus malveillauts n'ont pas toujours 
d'assez bons yeux. D'où vient qu'aucun des adversaires 
ailiarncs contre Corneille n'a reproché à l'auteur d'Horace 
un plagiat évident qu'il a commis dans cette tragédie ? 

L'un de ses prédécesseurs, Jean de Mairet, dans sa Sopho- 
nishc, jouée en 1629, avait placé dans la bouche de Massi- 
nissa mourant d'éloquentes malédictions contre les Romains, 
dont la haine impitoyable avait exigé l'immolation de 
Sophouisbe. 

Trente-quatre années plus lard, Corneille s'avisa, peut-être 
mal à propos, de refaire une Sophonisbe. Dans la préface 
Au Lecteur, il ne put faire autrement que d'évoquer la 
pièce de Mairet. « Certainement, disait-il, il faut avouer 
qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il serait dangereux 
de relater après lui Le démêlé de Scipion avec Massinisse 
et les désespoirs de ce prince, sont de ce nombre : il est 
impossible de penser rien de??plus juste et très difficile de 
rf^xprinier plus heureusement. L'un et l'autre sont de son 
invention • je n'y pouvais toucher sans lui faire un larcin, et 
si j'avais été d'humeur à me le permettre, le peu d'espé- 
rance de l'égaler me l'aurait défendu. J'ai cru plus à propos 
de respecter sa gloire et ménager la mienne, par une scru- 
puleuse exactitude à m'écarler de sa route. » 



240 APPENDICE 

Voilà qui est très bien dit, mais il y avait une autre fort 
bonne raison pour que Corneille n'imitai pas dans sa 
Sophonisbe les désespoirs du Massinissa de Mairet : c'est 
qu'il les avait, vingt-trois ans auparavant, imités déjà de 
tort près dans les fameuses imprécations de Camille : 



Cependant en mourant, ô peuple ambitieux, 
J'appeller.ii sur loi la colère des cieux. 
Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre, 
Toute chose contraire et sur mer et sur terre ! 
Que le Tage et le Pô contre toi rebellés 
Te reprennent les biens que tu' leur as volés ! 
Que Mars faisant do Rome une seconde proie 
Donne aux Carthaginois tes richesses en proie. 
Et que dans peu de temps le dernier des Romains 
En finisse la race avec ses propres mains! 



Est-ce Massinissa qui parle? Est-ce Camille? Mais Cor- 
neille est assez riche de son fonds pour n'avoir pas à rougir 
d'un léger emprunt, qu'il aurait dû seulement confesser 
avec plus de franchise et de bonne grâce. 



ANALYSE D'HORACE 



ACTE I" 



Se. I — La guerre est déclarée entre Rome et Albe. 
Sabine, sœur des trois Curiaces, Albains, mariée à Horace, 
Romain, exprime à Julie, dame romaine, le déchirement de 
son cœur, partagé entre son ancienne et sa nouvelle patrie. 

Se. n. — Camille, sœur des Horaces et fiancée à l'un des 
Curiaces, n'est pas moins affligée que Sabine ; mais un 
oracle la rassure ; la veille, il lui a prédit qu'elle allait être 
unie pour toujours à Curiace. 

Se. m. — Curiace entre à ce moment dans la maison 
d'Horace, porteur d'une heureuse nouvelle. Au moment où 
les deux armies allaient en venir aux mains, le dictateur 
albain leur a fait honte d'une lutte fratricide, et, pour épar- 
gner le sang des combattants, a proposé de remettre à trois 
champions, pris de chaque côté, l'issue de la querelle. Tous 
ont applaudi; pendant que les chefs s'entendent pour dési- 
gner les combattants, un armistice confond les deux ar- 
mées. Curiace est accouru à Rome, et le père de Camille a 
promis de lui donner sa fillQ^ussitôt après l'issue du 
combat. 



ACTE II 

Se I. — Rome a choisi Horace et ses deux frères pour 
défendre sa cause. Curiace félicite Horace. 

9. 



242 ANALYSE D'HORACE 

Se. II. — Un soldai albain vient annoncer qu'Albe, de son 
côté, a choisi les trois Curiaces. 

Se. m. — Désespoir de Curiace. Horace, inébranlable, se 
loue d'avoir à montrer sa vertu dans une épreuve digne de 
lui. Curiace croit faire assez s'il fait son devoir, mais sans 
joie. Horace veut faire plus, et obéir « avec allégresse ». 

Se. IV. — Il tient le même langage à sa sœur Camille, 
qu'il laisse avec Curiace. 

Se. v. — Les deux fiancés sont au désespoir; mais 
Camille voudrait que Curiace ne se rendit pas au combat; 
et Curiace "■ y va comme au supplice », mais « il y faut 
aller ». 

Se. VI. — Horace rentre avec Sabine sa femme, qui sup- 
plie, assez singulièrement, son frère et son mari, de la tuer, 
l'un ou l'autre, pour donner une juste cause à leur duel. 

Se. VII. — Entrée du vieil Horace. H presse son tils et 
Curiace de marcher au combat, laissant les femmes à leurs 
plaintes. Les femmes s'éloignent désespérées. 

Se. vni. — Seul avec les deux hommes, le vieil Horace 
craint moins de laisser voir son trouble. 

Moi-même on net adieu j'ai les larmes aux yeux 
Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux. 



ACTl', ni 

Se. I, — Sabine, seule en scène, exhale la douloureuse 
incertitude de son cœur Pour qui trembler? Pour (jui l'aire 
des vœux? 

Se. II. — Julie apporte la nouvelle qu'eu voyant les 
Horaces prêts à combattre contre leurs amis, leurs paren's, 
les Curiaces, l'un et l'autre camp ont éclaté en murmures. Le 
duel est suspeudu. On consulte les Dieux par un sacrifice. 

Se. m. — Camille n'cspèro rien de ce délai. Sabine 
reprend conhance. Julie s'oldigue pour savoir la réponse des 
Dieux. 



ANALYSE d'HORACE 243 

Se. IV. — Dispute assez oiseuse entre Sabine et Camille; 
l'une et l'autre se prétend la plus malheureuse dans leur 
commune adversité. 

Se. V. — Le vieil Horace annonce que les Dieux ont 
ordonné le combat. Les trois Horaces et les trois Curiaces 
sont aux mains. Il fait hautement des vœux pour la vic- 
toire de Rome et de ses fils. 

Se. VI. — A ce moment, Julie entre, annonce leur défaite. 
Deux des Horaces sont morts ; le troisième, l'époux de 
Sabine, s'est enfui. Le vieil Horace maudit ce fuyard, qui 
n'a pas su mourir. U jure de venger dans le sang de ce fils 
infâme la boute des Romains. 



ACTE IV 

Se. I. — Camille intercède en vain, pour son frère, au- 
près d'un père inflexible. 

Se. II. — Valëre, envoyé par le roi, se présente au vieil 
Horace, et, après un malentendu trop prolongé, le tire de 
l'erreur où l'avait jeté le rapport incomplet et précipité de 
Julie; son fils n'a point fui, mais il a feint de fuir, pour 
disperser ses troi* adversaires, dont il a eu raison tour à 
tour. Rome est victorieuse. Le vieil Horace éclate on trans- 
ports de joie. 

Se. ui. — H veut que Camille elle-même s'associe à sa 
joie, et qu'elle oublie Curiace. 

Se. IV. — Camille, désespérée, rappelle dans un mono- 
logue les péripéties de cette journée ; son Curiace est mort, 
elle n'a plus qu'à mourir en insultant au vainqueur. 

Se. V. — Horace entre dans la maison triomphant ; il 
}tale aux yeux de Camille les dépouilles des Curiaces. Il lui 
reproche ses larmes , il veut qu'elle applaudisse à l'exploit 
qui tue son fiancé, mais sauve sa patrie Camille, exaspérée, 
répond en maudissant Rome. Horace tire son épée , Camille 
fuit; son frère la poursuit et la tue. 



244 ANALYSE D'HORACE 

Se. VI. — Il affirme la justice de ce meurtre au soldat qui 
l'accompagne. 

Se. VII. — Il l'affirme k Sabine, qui vient de voir expirer 
Camille; elle reproche h son époux la mort de sa belle- 
sœur; elle-même voudrait mourir fraj)pée du même fer. 



ACTE V 

Se. I. — Le vieil Horace, satisfait du bonheur de Rome, 
supporte mieux la mort de sa fille ; toutefois il blâme sou 
fils d'avoir frappé de sa main glorieuse une si indigne sœur. 
Horace offre sa vie à son père, si son père le croit cou- 
pable. 

Se. u. — Le roi Tulle entre dans la maison du vieil Horace, 
pour faire honneur au père du vainqueur, et juger, à regret, 
le meurtrier de Camille. Valère, qui aimait Camille, et s'était 
flatté de l'obtenir après la mort de Curiace, demande au roi 
qu'il punisse Horace de la peine cai)ilale. Horace dédaigne 
de se défendre : en ce jour, ayant fait tant pour sa gloire, 
il ne pourra plus la soutenir ; autant vaut qu'il meure. 

Se. m. — Sabine intervient, et encore une fois elle 
demande à mourir, cette fois à la plac« d'Horace. Le vieil 
Horace prend la défense de son fils, et relève, par un 
sublime langage, ce cinquième acte un peu languissant. Si 
Horace eût failli, son père l'eût déjà puni. Si Horace a failli, 
sa gloire le rend inviolable. Le roi se rend à ce discours 
et pardonne à Horace. Pour apaiser les mânes de Camille, 
un nièine tombeau réunira ses restes et ceux de son fiancé. 



A MONSEIGNEUR 

LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU \ 



MONSEIGNEDR, 

Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à Vothe 
Éminence ce mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse 
considéré qu'après tant de bienfaits que j'ai reçus d'elle, 
le silence où mon respect m'a retenu jusqu'à présent 
passeroit pour ingratitude, et que quelque juste dé- 
fiance que j'aie de mon travail, je dois avoir encore 
plus de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je 
tiens tout ce que je suis ; et ce n'est pas sans rougir que 
pour toute reconnoissance, je vous fais un présent si 
peu digne de vous, et si peu proportionné à ce que je 
vous dois. Mais, dans cette confusion, qui m'est com- 
mune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet avantage 
qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon 
choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux 

1 Celle dédicace parut en tête de la première édition à' Horace, ainsi 
intitulée • Horace, tragédie. A Paris, chez Auyuatin Courbé... 
M. DC. XXXXI, avec privilège du Boy, in-4° de 5 feuillets et 103 pages. 
L'achevé d'imprimer est du 15 janvier 1641. Le vrai titre de la pièce est : 
Horace. Mais l'usage de la désigner par le nom pluriel les Horaces s'éta- 
blit de bonne heure et prévalut longtemps. Chapelain dit les Horaces 
dans sa lettre à Balzac du 17 novembre 1640; et Corneille lui-même 
nomme ainsi sa pièce dans la Préface de Sophonisbe (1663). 

La dédicace à Richelieu est le signe et le témoignage de la réconci- 
liation qui intervint entre le cardinal et le poète après la querelle du Cid. 



246 A MONSEIGNEUR 

pieds de V. É., eût pu paroîtrc devant elle avec moins 
de houle, si les forces de Tarlisan eussent répondu à la 
dignité de la matière. J'en ai pour garant l'auteur dont 
je l'ai tirée, qui commence à décrire cette fameuse his- 
toire par ce glorieux éloge, « qu'il n'y a presque 
aucune chose plus noble dans toute l'antiquité * ». Je 
voudrois que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la 
peinture que j'en ai faite, non pour en tirer plus de 
vanité, mais seulement pour vous offrir quelque chose 
un peu moins indigne de vous être offert. Le sujet étoit 
capable de plus de grâces, s'il eût été traité d'une main 
plus savante; mais du moins il a reçu de la mienne 
toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et 
qu'on pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de 
pioviiice -, qui n'étant pas assez heureuse pour jouir 
souvent des regards de V. É., n'a pas les mêmes 
lumières à se conduire qu'ont celles qui en sont conti- 
nuellement éclairées. Et certes, MoNSKiGNEtjR, ce change- 
ment visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis 
que j'ai l'honneur d'être à V. E. ^, qu'est-ce autre chose 
qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire, quand 
elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs? et à 
rpioi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais, 
(ju'aux teintures grossières que je reprends quand je 
(Irmeurc abandonné à ma propre foiblesse? Il faut, 
MoNSEiGNEDu, quc tous ccux qui donnent leurs veilles 

1. Npc ferme ri's antiqna nlin est nobilinr. (Tile-Livo, liv. I, rli. xxiv ) 

2. Corneille habita llouen jusqu'en 1662. A colle dalc, il viiil se lixer 
à Paris. 

3. Voltaire s'étonne forl fie celte expression. « Je ne snis ce qu'on 
doit entendre par ces mots être à V. K. Le rardinal de llichelieu fai- 
sait au grand Corneille une pension de cinq cenls ccus, non pas au nom 
du Roi, mais de ses propres deniers.... Cependant une pension de cinq 
cents écus que le grand Corneille fui réduil à recevoir ne parait pas un 



LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU 247 

au théâtre publient hautement avec moi que nous vous 
avons deux obligations très signalées : l'une, d'avoir 
ennobli le but de l'art; l'autre, de nous en avoir facilité 
les connoissances. Vous avez ennobli le but de l'art, 
puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous 
prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes 
gens de leur siècle, Scipion et Lselie, ont autrefois pro- 
lesté de se contenter ', vous nous avez donné celui de 
vous plaire et de vous divertir; et qu'ainsi nous ne ren- 
dons pas un petit service à l'État, puisque, contribuant 
à vos divertissements, nous contribuons à l'entretien 
d'une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire. Vous 
nous en avez facilité les connoissances, puisque nous 
n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir que 
d'attacher nos yeux sur V É., quand elle honore de sa 
présence et de son attention le récit de nos poèmes. 
C'est là que lisant sur son visage ce qui lui plait et ce 

tilre suffisant pour qu'il dit ; J'ai l'honneur d'être à'V. E. » Celte expres- 
sion est dans les usages du temps. Etre à un grand, signifiait en rece- 
voir pension, grande ou petite. Cela n'engageait pas beaucoup. Nous 
disons encore : Je suis tout à vous, locution analogue, sans y attacher 
aucune importance. Au reste, il y a quelque excès d'adulation dans celte 
dédicace : Corneille n'a jamais su flatter délicatement. 

1. Térence exprime cette idée dans le Prologue de VAndrienne. Sci- 
pion et Lélius avaient passé à Rome pour les collaboraleurs de Térence; 
quelques-uns prétendaient même qu'ils étaient les véritables auteurs des 
comédies que Térence se bornait à signer. Cette opinion n'a aucune 
vraisemblance. Elle plaisait au xvii° siècle : Boileau l'adopta après Cor- 
neille, et dit à Molière : 

Celui qui sut vaincre Numance, 
Qui mil Carlhage sous sa loi. 
Jadis sous le nom de Térence 
Sut-il mieux badiner que toi? 

[Stances à propos de l'Ecole des femmes.) 

On sait le sens d'honnête homme au xvii' siècle : c'est l'homme d'hon- 
neur, homme du monde, avec des mœurs polies el un esprit éclairé. 



248 A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU 

qui ne lui plait pas, nous nous instruisons avec certi- 
tude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et 
tirons des règles infaillibles de ce qu'il faut suivre et de 
ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent appris en 
deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre 
en dix ans ; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu 
l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre 
faveur j'espère puiser assez pour être un jour une 
œuvre digne de vos mains. Ne trouvez donc pas mau- 
vais, Monseigneur, que pour vous remercier de ce que 
j'ai de réputation, dont je vous suis entièrement rede- 
vable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace que 
celui que je vous présente et que je vous exprime par 
eux les plus véritables sentiments de mon âme : 

Totum munrris hoc lui fsf, 
Quod monslror dùjito pr.-elercuntium, 
Scptix non levis artifex : 
Quod splvo et placeo, si placco, tiium est '. 

Je n'ajouterai (pi'iiiie vérité à celle-ci, en vous sup- 
pliant de croire que jo suis et serai toute ma vie, très 
passionnément, 

MONSEIGNEUR, 
De V. É., 

Le très humble, très obéissant, 
et très lidéle serviteiu', 

GORNKILLE. 



1. lloiarc, Odes, liv. IV, ndi' m, vers 21-9'i. Cnrncilln a rh;uif;i; le 
Irciisièmc vers pour l'adapter à hii-mèmo. Il y a dans Hoiikîc : Iloinnnx 
fidicrn li/rx. " Je dois tout à tes bienfaits : si le ])nhliiî me dt'si},'ne 
n\i i)asBaKc comme un auteur dramatique assez considéré, si je vis, si je 
plais (pour autant que je plaise) c'est ton œuvre. » 



TITE LIVE 



XXÎII... Des deux côtés, on se préparait avec la plus 
grande activité à cette guerre. C'était presque une guerre 
civile, car les enfants, en quelque sorte, allaient combattre 
contre leurs pères. En elTet, le sang troycn coulait dans 
les veines des deux peuples. Laviniuni était sorti de Troie; 
Albe de Laviniuni; et les Romains de la race des rois 
d'Albe. Cependant, l'événement rendit cette lutte IJnioins 
déplorable : il n'y eut pas de bataille rangée: il n'y eut de 
détruit que les ntaisons de l'une des deux villes; les deux 
l>euples se confondirent en un seul Les Albains avaient 
l)ris les devants et fait irruption sur le territoire de Rome 
avec une armée immense, ils posent leur camp à cinq 
milles seulement de la ville et l'entourent d'un fossé, qui, 
pendant plusieurs siècles, conserva le nom du général albain 
Cluilius. Le temps a fini par effacer et la trace de ce travail 
et son nom. Dans ce camp, les Albains perdent leur roa 
Cluilius; ils créent un dictateur, Metius Suiïetius. Cepen- 
dant TuUus, enhardi encore par la mort du roi, publiait 
que la vengeance des dieux avait commencé par ce roi jiour 
faire tomber ensuite sur tout le peuple le châtiment d'une 
guerre impie. A la faveur de la nuit, il tourne le camp 
ennemi et s'avance vers le territoire d'Albe avec une 
armée menaçante. Cette manœuvre tire Metius de sa posi- 
tion. 11 s'approche le plus qu'il peut de l'ennemi, puis 
envoie un héraut demander à Tullus une entrevue avant 

1. Liv- 1, chap. XXIII ii XXVI, trad. Gaucher. 



250 TITE LIVE 

le combat : s'il s'y rend, il peut être assuré d'entendre des 
propositions dans l'intérêt de Rome non moins que dans 
celui d'Albe. Tullus ne refuse pas, bien que persuadé de 
l'inulililé de cet entretien. Il range ses soldats en bataille : 
les Albains en font autant. Les deux armées ainsi sous les 
armes, les chefs s'avancent avec une escorte d'officiers. Le 
général albain parle le premier : « D'injustes attaques, le 
refus de rendre le butin aux termes dn traité, toiles sont 
les causes qu'il me semble avoir entendu donner à cette 
guerre par notre roi Cluilius, et celles que tu dois alléguer, 
Tullus, je n'en doute pas. Mais laissons les vains prétextes 
et disons la vérité : c'est une ambition rivale qui met aux 
prises deux peuples voisins et parents. Est-ce à raison? 
est-ce à tort? je ne l'examine pas; ce soin regardait celui 
qui a entrepris la guerre. Moi, les Albains ne m'ont élu 
chef que pour la bien conduire. Ce que je veux, Tullus, 
c'est t'avertir d'une chose : l'Étrurie, qui nous environne, est 
bien menaçante : tu le sais mieux que nous, toi qui en es 
plus près 1. Puissante sur terre, elle l'est encore plus sur 
mer 2. Souviens-toi, quand tu donneras le signal du 
combat, qu'elle aura l'œil fixé sur nos deux armées, prèle 
à fondre sur les deux peuples fatigues de la lutte ou acca- 
blés, sur les vainqueurs comme sur les vaincus. Aussi, 
puisque non contents d'une liberté assurée nous courons 
la chance de devenir esclaves, dans l'espoir d'une domina- 
lion incertaine, cherchons avec l'aide des dieux quelque 
moyen de décider entre les deux peuples sans qu'il en 
coûte à tous deux bien des perles et des Hols de sang. » 
Celte proposition ne déplut pas à Tullus, bien que son 
audace fût encore accrue par l'espoir de la victoire. Les 
deux chefs cherchaient un moyen d'exécuter ce projet; la 
fortune le leur fournil d'elle-même. 

XXIV. Il y avait alors dans chacune des deux armées trois 
frères du même âge et de la même force, les Horaces et les 
Curiaces; leur nom est bien connu, et, dans l'antiquilê, il 
n'y a guère d'événement plus fameux. Cependant, sur un 
détail de celle histoire si répandue plane encore iiuelque 

1. Albe était située au sud-osi, do Home et séparée par clic de l'Etruiio. 

2. La coufédération Étrusque s'étendait de la Ligurie au Lalium. 



TITE LIVE 251 

incertitude. Les Horaces étaient-ils Romains, ou bien les 
Curiaces? on ne sait. Les auteurs sont partagés : le plus 
grand nombre cependant veulent que les Horaces soient 
Romains, et je m'incline vers celle opinion. Chacun des rois 
charge les trois frères de s'armer el de combattre pour la 
pairie : l'empire restera oii aura été la victoire. Tout est 
accepté : on s'accorde sur l'heure du combat. Avant que la 
lutte ne s'engageât, un traité fut conclu entre les Romains 
et les Albains : celui des deux peuples dont les soldats 
seraient vainqueurs devait gouverner l'autre, mais sans 
l'opprimer. 

XXV. Le traité conclu, de chaijuc côté les trois frères 
prennent les armes, comme on en est convenu. Chaque 
peuple exhortait ses combattants, leur rappelant que les 
dieux de la patrie, la patrie elle-même, leurs parents, tout 
ce que la ville, tout ce que l'armée contenait de citoyens 
avait en ce moment les yeux fixés sur leurs armes et sur 
leurs bras. Leur ardeur naturelle encore enflammée par 
ces encouragements, ils s'avancent entre les deux armées. 
Les soldats s'étaient rangés devant chaque camp, à l'abiJ 
du danger mais non de l'inquiétude : car il s'agissait de 
l'empire, et tout reposait sur la fortune el le courage de 
trois hommes. Aussi, palpitants d'espoir el de crainte, ils 
sont tout entiers à ce spectacle plein dangoisse. Le signal 
est donné. Les six guerriers, les armes en avant, s'abordent 
de front comme le feraient deux bataillons. Deux grandes 
armées ne s'élancent pas avec plus d'animation. Ni les uns 
ni les autres ne songent à leur propre danger: ils ne voient 
que le pays asservi ou triomphant, et la fortune à venir de 
leur patrie qui sera ce qu'ils vont la faire. Lorsqu'au pre- 
mier choc les armes ont retenti et que les épées ont brillé 
au soleil, tous les spectateurs frissonnent de crainte : l'in- 
certitude encore complète ferme loiltes les bouches, arrête 
toutes les respirations. La lulle s'engage : ce n'étaient pas 
seulement le mouvement du corps, le choc des armes, qui 
fixaient les regards, mais déjà des blessures el du sang, 
lorsque devant les trois Albains blessés, deux Romains 
tombent expirants Tun sur l'autre. A cette vue, l'armée 
albaine a poussé un cri de joie. Les légions romaines n'ont 
plus d'espoir; mais elles s'intéressent encore à la lutte, car 



252 TITE LIVE 

elles tremblent pour ce guerrier seul qu'enveloppent les 
trois Curiaces. Heureusement, il n'avait aucune blessvire, 
et, trop faible contre eux tous, il était redoutable pour 
chacun séparément. Afin donc de diviser leur attaque, il 
prend la fuite, persuadé qu'ils le suivront à d'inégales dis- 
tances, selon la gravité de leurs blessures. Déjà il était 
assez loin du théâtre du combat, lorsque, regardant derrière 
lui, il les voit à des distances bien inégales en elTet. L'un 
d'eu.x n'était pas loin : il se retourne et fond sur lui avec 
impétuosité. L'armée albaine criait encore au.\ Curiaces de 
secourir leur frère, qu'Horace vainqueur l'avait immolé et 
courait vers un second ennemi. Un cri, tel qu'en arrache 
un triomphe inespéré, part de l'armée romaine et encou- 
rage le guerrier; il se hâte d'en finir . avant d'être rejoint 
par le troisième Curiace qui n'est pas éloigné, il tue le 
second. Dès lors ils étaient un contre un : le nombre était 
le même, mais non pas la confiance et la force. L'un n'avait 
pas une blessure; fier de ses deux victoires, il s'avançait 
assuré de la troisième : l'autre, fatigué par sa blessure, 
haletant et épuisé par la course, et vaincu d'avance par la 
défaite de ses frères, ne fit que s'oITrir au fer du vain- 
(picur. Ce ne fut pas un combat. Le Romain triomphant 
s'écrie : « J'en ai immolé deux aux mânes de mes frères; le 
troisième, je l'immole aux intérêts dont doit décider cette 
guerre, afin que Rome règne sur Albe. » A peine son ennemi 
soutient-il ses armes : il lui plonge son épée dans la gorge, 
et le dépouille renversé à terre. Les Romains accueillent 
Horace avec des cris de joie et de triomphe. L'allégresse 
était d'autant plus vive qu'on avait désespéré du succès. 
Les deux peuples s'occupent d'ensevelir I^urs morts, mais 
avec des dispositions d'esprit bien différentes, puisque l'un 
devenait maître, l'autre sujet. Les tombeaux subsistent à la 
place où tombèrent les combattants. Ceux des deux 
itdinains sont ensemble du coté d'Albe, ceux des trois 
.VIbains sont plus près de Rome, mais éloignés les uns des 
autres, à l'endroit où a eu lieu chaque combat. 

XXVL Avant de se séparer, Metiiis demande, aux termes 
du traité, les ordres de Tulbis. Tullus lui ordonne do tenir 
ses soldats sous les armes : il s'en servira s'il a à faire la 
guerre aux Véiens. Les deux armées rentrèrent ainsi dans 



TITE LIVE 253 

leur ville. A la tête des Romains marchait Horace, précédé 
des dépouilles des trois vaincus. Sa sœur, jeune fille 
fiancée à l'un des Curiaces, était venue à sa rencontre près 
de la porte Capène. En reconnaissant sur les épaules de son 
fière la cotte d'armes qu'elle avait lissue de ses mains pour 
son fiancé, elle s'arrache les cheveux, et, avec des cris 
lamentables, appelle son Curiacequi n'est plus. Le farouche 
orgueil du jeune homme s'irrite de ces plaintes qui trou- 
blent sa victoire et la joie si vive de tout un peuple; il tire 
son épée et perce la jeune fille en lui disant dans sa colère : 
« Va, avec ton amour sacrilège, va retrouver ton fiancé, 
toi qui oublies tes frères morts, ton frère vivant, la patrie. 
Ainsi périsse toute femme qui pleurera un ennemi de 
Rome! » Cette conduite parut bien cruelle au sénat et au 
peuple; mais le service récent d'Horace atténuait l'elTet de 
son crime. On le mène cependant an tribunal du roi.Tullus, 
pour s'épargner l'odieux d'une sentence si terrible qui 
devait mécontenter la multitude, et du supplice qui devait 
suivre, convoque le peuple : « Je nomme des duumvirs, 
dit-il, pour juger le crime d'Horace, selon la loi. • Les dis- 
positions de cette loi étaient effrayantes : Que les duumvirs 
prononcent sur le crime ; si l'accusé en appelle, qu'il soit pro- 
noncé sur cet appel. Si l'arrêt est confirmé, qu'on voile la 
tète du condamné, qu'on le suspende à l'arbre fatal ^, qu'on 
le batte de verr/es 2, soil dans l'enceinte, soit fiors l'enceinte 
de la ville. Les duumvirs, d'après cette loi, n'auraient pas 
cru pouvoir absoudre même un meurtre involontaire; ils 
condamnèrent Horace. « Horace, dit l'un d'eux, je te déclare 
coupable; licteur, attache-lui les mains. » Le licteur s'était 
approché et déjà il passait la corde : « J'en appelle », s'écrie 
Horace, sur le conseil de Tullus, qui voulait le voir user du 
bénéfice de la loi. L'appel est donc porté devant le peuple. 
Tous les cœurs étaient émus, surtout lorsqu'on entendit le 
père d'Horace s'écrier qu'à ses yeux sa fille avait subi un 



1. Une potence ou une croix, ou plutôt encore une fourche. 

2. Dans les prenniers temps, on frappait le condamné jusqu'à ce que 
la mort s'en suivît; plus tard, on le tuait d'un coup de hache avant 
qu'il ne mourût sous les verges; enfin la loi Sempronia, portée par 
Tib. Gracchus, défendit de frapper un citoyen romain. 



254 TITE LIVE 

juste châtiment. Innocente, il l'eût vengée lui-même : armé 
de ses droits de père, il eût sévi contre son fils. Puis, il 
conjurait le peuple, qui l'avait vu naguère entouré d'une si 
belle famille, de ne pas le priver de son dernier enfant. Et 
alors le vieillard, d'une main tenant son fils sur sa poitrine, 
de l'autre montrant les dépouilles des Curiaces attachées à 
l'endroit nommé aujourd'hui Pdier des Horaces * : « Quoi! 
s'écriait-il, ce guerrier que vous avez vu tout à l'heure 
s'avancer glorieux et triomphant, pourrez-vous, Romains, 
le voir lié à un poteau, expirant sous les verges et dans les 
tortures.' Spectacle horrible que supporteraient à peine les 
yeux des Albainsî Va, licteur, attache ces mains qui, tout 
à l'heure victorieuses, ont donné l'empire au peuple romain! 
voile la tète du libérateur de Rome' suspends-le à l'arbre 
fatal! Frappe-le de verges dans l'enceinte de Rome si tu 
veux, mais que ce soit près de ces trophées et de ces 
dépouilles; ou hors de l'enceinte, mais que ce soit entre 
les tombeaux des Curiaces. Car en quel lieu conduire ce 
héros où les monuments de sa gloire ne protestent pas 
contre l'ignominie de son supplice? » Le peuple ne put 
tenir contrôles larmes du père et l'intrépidité du fils, insen- 
sible à de si grands dangers. Horace fut absous, grâce à 
l'admiration qu'inspirait son courage, plutôt qu'à la bonté 
de sa cause. Toutefois, comme un meurtre commis au 
grand jour demandait quelque expiation, on exigea du père 
qu'il purifiât son fils par des cérémonies dont le trésor 
public fit les frais. Après quelques sacrifices expiatoires, 
qui se sont conservés depuis dans la famille des Horaces, 
il éleva en travers du chemin un soliveau, espèce de joug 
sous lequel il fit passer le jeune homme la télé voilée. Ce 
soliveau, entretenu aux frais de l'Étal, subsiste encore 
aujourd'hui : on l'appelle le Soliveau de la sœur. On éleva à 
la fille d'Horace, à l'endroit même où elle avait reçu le 
coup mortel, un tombeau en pierre de taille. 



1. Petite colonne angulaire, surmontée des armes des Curiaces, et 
située dans la partie méridionale du Forum. Sous Auguste, le temps en 
avait détruit les trophées, mais elle subsistait encore. 



EXAMENS 



C'est une croyance assez générale que cette pièce 
pourroit passer pour la plus belle des miennes, si les 
derniers actes répondoient aux premiers -. Tous veulent 
que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en demeure 
d'accord ; mais je ne sais si tous en savent la raison. 
On l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort 
sur la scène; ce qui seroit plutôt la faute de l'actrice 
que la mienne, parce que, quand elle voit son frère 
mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle au sexe, 
lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup der- 
rière le théàtie, comme je le marque dans cette impres- 
sion^. D'ailleurs, si c'est une règle de ne le point 
ensanglanter, elle n'est pas du temps d'Aristote, qui 
nous apprend que pour émouvoir puissamment il faut 
de grands déplaisirs, des blessures et des morts en spec- 
tacle '*. Horace ne veut pas que nous y hasardions les 

t. Ecrit en 1660. 

2. « Les trois premiers actee [à' Horace) sont, à mon avis, le chef- 
d'œuvre de cet illustre écrivain [Corneille). » Ainsi s'exprime Boileau 
dans la Préface du Traité du sublime, traduit de Longin. 

3 Ce jeu de scène est indiqué dans toutes les éditions d'Horace aux 
vers 1319-1321. 

4. Poétique, ch. xi. 



256 EXAMEN 

événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses 
enfants * ; mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle 
générale pour toutes sortes de morts, ni que l'emporte- 
ment d'un homme passionné pour sa patrie, contre 
une sœur qui la maudit en sa présence avec des impré- 
cations horribles, soit de même nature que la cruauté 
de cette mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, 
en dépit d'Horace; et chez Sophocle, Ajax ne se cache 
point au spectateur lorsqu'il se tue. L'adoucissement 
que j'apporte dans le second de ces discours pour rec- 
tifier la mort de Clytemnestre ^ ne peut être propre ici 
à celle de Camille. Quand elle s'enferreroit d'elle-même 
par désespoir en voyant son frère l'épée à la main, ce 
frère ne laisseroit pas d'être criminel de l'avoir tirée 
contre elle, puisqu'il n'y a point de troisième personne 
sur le théâtre à qui il pùL adresser lo coup qu'elle rece- 
vroit, comme peut faire Oreste à Egisthe. D'aillcuis 
l'histoire est tro[) connue pour retrancher le péril qu'il 
court d'une mort infâme après l'avoir tuée; et la dé- 
fense que lui prête son père pour obtenir sa grâce n'au- 
roit plus de lieu, s'il demeuroit imiocent. Quoi qu'il en 
soit, voyons si celle action n'a pu causer la chute -^ de 
ce poème que par là, et si elle n'a point d'autre irrégu- 
Jarilé que de blesser l 's yeux. 

1. A> piieros coram populo Medea trucidet. « Médée n'éprorfçera pas 
ses enfanls devant les spectateurs. » (Horace, Ai't pntHitjiw, v. 185.) 

2. Dans le Discours sur la Tragédie, Corneille dit qu'il ne voudrait 
pas représenter sur le théâtre Oreste tuant sa mère, Clytemnestre, pon- 
dant que, agenouillée devant lui, elle implore la vie ; mais elle pour- 
rait recevoir, (-ontre la volonté de son ûls, le coup mortel que celui-ci 
destinerait à Kgisthe. 

3. Le terme semble exagéré. La pièce ne tomba point ; elle ne cessa 
jamais d"ètre reprise, seulement on goûtait peu la fin du quatrième 
acte et tout le cinquième. Voyez ci-dessus, Notice sur Horace, p. 2.il). 



EXAMEN 257 

Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes dé- 
fauts, j'en trouve ici deux ou trois assez considérables. 
Le premier est que celte action, qui devient la principale 
de la pièce, est momentanée, et n'a point cette juste 
grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste en 
m\ commencement, un milieu et une fin. Elle surprend 
tout d'un coup; et toute la préparation que j'y ai 
donnée par la peintuj^e de la vertu farouche d'Horace 
et par la défense qu'il fait à sa sœur de regretter qui 
que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au com- 
bat, n'est point -suffisante pour faire attendre un em- 
portement si extraordinaire, et servir de commence- 
ment à celte action. 

Le second défaut est que cette mort fait une action 
double, par le second péril où tombe Horace après être 
sorti du premier. L'unité de péril d'un héros dans la 
tragédie fait l'unité d'action ; et quand il eu est garanti, 
la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de ce 
péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la 
liaison et la continuité des deux n'en fasse qu'une 
action ; ce qui n'arrive point ici, où Horace revient triom- 
phant, sans aucun besoin de tuer sa sœur, ni même de 
parler à elle; et l'action seroit suffisamment terminée 
à sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans 
nécessité, fait ici un effet d'autant plus mauvais, que 
d'un péril public, où il y va de tout l'État, il tombe en 
un péril particulier, où il n'y va que de sa vie, et pour 
dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut suc- 
comber que glorieusement, en un péri! infâme, dont il 
ne peut sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième 
imperfection, que Camille, qui ne tient que le second 
rang dans les trois premiers actes, et y laisse le pre- 



258 EXAMEN 

niier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, 
où cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi s'il 
y a égalité dans les mœurs, il n'y en a point dans la 
dignité des personnages, où se doit étendre ce précepte 
d"Horace * : 

Servfitur ad imnm 
Qualis ah incepto processerit, et sihi complet. 

Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes 
du mauvais succès de Pertharite -, et je n'ai point encore 
vu sur nos théâtres cette inégalité de rang en un même 
acteur, qui n'ait produit un très méchant effet. Il seroit 
bon d'en étabhr une règle inviolable. 

Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, 
et n'a rien qui ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, 
bien que l'unité y soit exacte, elle n'est pas sans 
quelque contrainte ^. 11 est constant qu'Horace et Curiace 
n'ont point de raison de se séparer du reste de la 
i'amille pour commencer le second acte, et c'est une 
adresse de théâtre de n'en donner aucune, quand on 
n'en peut donner de bonnes. L'attachement de l'audi- 
teur à l'action présente souvent ne lui permet pas de 
descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce 
n'est pas un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, 
quand il est malaisé de le satisfaire. 

Le personnage de Sabine est assez heureusement 
inventé, et trouve sa vraisemblance aisée dans le rap- 
l)Ort à l'histoire, qui marque assez d'amitié et d'égalité 
entre les deux familles pour avoir pu faire cette double 
alliance. 

1. Art poétique, vers 126 ot ViT. « Gardez-le jusqu'au bout Ici iin'il 
fui au commcnoetnenl : qu'il spil d'acconl avec lui-nièuie. » 

2. Voyez Notice sur Corneille, ci-dessus, p. xv. 

3. Voyez ci-dessous, p. 203, noie 4. 



EXAMEN 259 

Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à 
celle du Cid, et ne fait que se laisser toucher diverse- 
ment, comme elle, à la diversité des événements Néan- 
moins on a généralement approuvé celle-ci, et condamné 
l'autre. J'en ai cherché laraison, et j'en ai trouvé deux. 
L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est 
permis de parier ainsi, incorporer Sabine dans cette 
pièce, au lieu que, dans le Cid, toutes celles de l'Infante 
sont détachées, et paroissent hors œuvre : 

.... Tantum séries juncluraque pollet ^ ! 

L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme 
d'Horace, il est nécessaire que tous les incidents de ce 
poème lui donnent les sentiments qu'elle en témoigne 
avoir, par Tobligation qu'elle a de prendre intérêt à ce 
qui regarde son mari et ses frères, mais l'Infante n'est 
point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le 
Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il 
n'est point besoin qu'elle en fasse rien paroître, puis- 
qu'elle ne produitaucun effet ^. 

L'oracle qui est proposé au premier acte ^ trouve son 
vrai sens à la conclusion du cinquième. Il semble clair 
d'abord, et porte l'imagination à un sens contraire, et 
je les aimerois mieux de cette sorte sur nos théâtres, 
que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce que la 



1. Horace, Art poétique, vers 242. « Tant vaut l'ordre et la liaison. » 
•-*. Corneille avait déjà justifié l'invention du personnage de Sabine 
de la même façon dans la Préface de l'édition de ses œuvres donnée 
en 16i8. On pourrait n'être pas de son avis : l'Infante dans le Cid sert 
à rehausser la gloire de Rodrigue par l'amour secret qu'elle a pour 
lui; et Sabine dans Horace ne sert à peu près à rien. 
3. Voyez vers 187 et suivants. 



260 EXAMEN 

surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai 
usé ainsi encore dans Y Andromède et dans YCEdipe '. Je 
ne dis pas la même chose des songes, qui peuvent faire 
encore un grand ornement dans la protase -, pourvu 
qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois qu'ils eus- 
sent ridée de la fin véritable de la pièce, mais avec 
quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence 
entière. C'est ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici ' 
et dans Polyeiicte *, mais avec plus d'éclat et d'artifice 
dans ce dernier poème, où il marque toutes les parti- 
cularités de l'événement, qu'en celui-ci, où il ne fait 
qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de ce qui 
doit arriver de funeste. 

11 passe pour constant que le second acte est un 
des plus pathétiques qui soient sur la scène, et le troi- 
sième un des plus artificieux. Il est soutenu de la 
seule narration de la moitié du combat des trois 
fières, qui est coupée très heureusement pour laisser 
Horace le i)èro dans la colère et le déplaisir, et lui 
donner ensuite un beau retour à la joie dans le qua- 
trième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette erreur, 
de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brus- 
quement sa jjreniière idée, et présume le combat achevé 
parce qu'elle a vu deux des Horaces par terre, et le 
troisième eu fuite. Un homme, qui doit être plus posé 
et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette 
fausse alarme : il eût dû prendre plus de patience, alin 

1. Voyez Andromède, acte I", si-iuie i'' ; Œdipe, acte II, soonc m. 

2. Cornoille emploie souvent eu mol, plus grec que fianraia, pour 
désigner Vexposition. 

3. Vers 21,5 et suivants, 

4. Acte 1". scèue la. 



EXAMEN 261 

d'avoir plus de certitude de l'événement, et n'eût pas 
été excusable de se laisser emporter si légèrement par 
les apparences à présumer le mauvais succès d'un com- 
bat dont il n'eût pas vu la fin. 

Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est 
mieux dans sa dignité que dans le Cid, parce qu'il a 
intérêt pour tout son État dans le reste de la pièce; et 
bien qu'il n'y parle point, il ne laisse pas d'y agir 
comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi 
qui veut honorer par cette visite un père dont les fds 
lui ont conservé sa couronne et acquis celle d'Albe au 
prix de leur sang. S'il y fait l'office de juge, ce n'est que 
par accident ; et il le fait dans ce logis même d'Horace, 
par la seule contrainte qu'impose la règle de l'unité de 
lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du 
peu de satisfaction que laisse cette tragédie •- il est tout, 
en plaidoyers, et ce n'est pas là la place des harangues 
ni des longs discours; ils peuvent être supportés en un 
commencement de pièce, où l'action n'est pas encore 
échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que 
discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se 
rebute de ces conclusions qui traînent et tirent la fin en 
longueur. 

Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un 
digne accusateur d'Horace ', parce que dans la pièce il 

i. Corneille répond ici fort bien aux critiques de i'abbc d'.Aubicrnac, 
qui, dans sa Pratique du théâtre (p. 433 et 436), avait blànné c,on\nie il 
suit le rôle de Valère : « Dans Horace, le discours mêlé de douleur el 
d'indignation que Valère fait dans le cinquième acte s'est trouvé froid, 
inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pièce il n'avait point 
paru touché d'un si crand amour pour Camille, ni si empressé pour en 
obtenir la possession, que les spectateurs se dussent mettre en peine 
de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire après sa mort.... Selon l'hu- 
meur des François, il faut que Valère cherche une plus noble voie pour 



265 EXAMEN 

n'a pas fait voir assez de passion pour Camille ; à quoi i 
je réponds que ce n'est pas à dire qu'il n'en eût une 
très forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se 
montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui 
la rejoignoit à un amant aimé. Il n'y avoit point de 
place pour lui au premier acte, et encore moins au 
second; il falloit qu'il tînt son rang à l'armée pendant 
le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que la 
mort de son rival fait quelque ouverture à son espé- 
rance : il tàclie à gagner les bonnes grâces du père par 
la commission qu'il prend du Roi de lui apporter les 
glorieuses nouvelles de l'honneur que ce prince lui veut 
faire; et par occasion il lui apprend la victoire de son 
fiis, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les 
trois premiers actes, mais d'un temps propre à le témoi- 
gner; et dès la première scène de la pièce, il paroît bien 
qu'il rendoit assez de soins à Camille, puisque Sabine 
s"cn alarme pour son frère. S'il ne prend pas le procédé 
de France, il faut considérer qu'il est Romain, et dans 
Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un 
autre Romain sans faire un crime d'État, et que j'en 
aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un Romain 
à la francoise- 



vctifrer sa maîtresse, et nous souffririons plus volontiers qu'il iHranplAt 
lluraoe que di; lui faire nu procès. Un r-oup de fureur sproit plus cou- 
forme à la générosité de notre noblesse qu'tme action de chicane qui 
tient un ])eu de la lâcheté, et que nous liaissons. <> 



PERSONNAGES 



TULLE 1, roi de Rome. 

Le vieil HORACE, chevalier romain. 

HORACE, son fils. 

CURIACE, gentilhomme d'Albe -, amant de Camille. 

VALÈRE, chevalier romain, amoureux ^ de Camille. 

SABINE, femme d'Horace et sœur de Curiace. 

CAMILLE, amante de Curiace et sœur d'Horace. 

JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille. 

FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe. 

PROCULE, soldat de l'armée de Rome. 

La sci'tio est à Romp, 
dans une salle de ia maison d'Horace *. 



1. Ce nom lalin (Tullus) est francisé par Corneille comme tous les 
suivants, selon l'usage ordinaire de son siècle. 

2. Le mot nous fait sourire; au fond il est juste. Curiace, né d'une 
famille patricienne, faisait partie d'une (/eH« albaine ; il élaW. gentilhomme 
au sens étymologique du mot. 

3. Curiace est amant, parce qu'il est agréé; Valère n'est qvC amoureux, 
son amour étant rebuté. 

■4. Dans le Discours de la tragédie. Corneille s'explique ainsi (d'une 
ffiçon un peu confuse) sur le lieu où l'action se passe dans Horace : 
'< L'unité de lieu y est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on 
eu faisoit un roman avec les mêmes particularités de scène en scène que 
j'y ai employées, feroit-on tout passer dans cette salle? A la On du 
premier acte, Curiace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de 
la famille, qui doit être dans un autre appartement; entre les deux 
actes, ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Horaces; à l'ou- 
verture du second, Curiace paroit dans cette même salle pour l'en con- 
gratuler. Dans le roman, il auroil fait cette congratulation au môme lieu 



264 HORACE 

où l'on en reçoit la nouvelle, en présence de loule la famille, et il n'est 
point vraisemblable qu'ils s'écartent eux deux pour cette conjouissance ; 
mais il est nécessaire pour le théâtre; et à moins que cela, les senti- 
ments des trois Horaces, de leur père, de leur sœur, de Curiace, et do 
Sabine, se fussent présentés à faire paroitre tous à la fois. Le roman, 
qui ne fait rien voir, en fût aisément venu à bout; mais sur la scène il 
a fallu les séparer, pour y mettre quelque ordre, et les prendre l'un après 
l'autre, en commençant par ces deux-ci, que j'ai été forcé de ramener 
dans celle salle sans vraisemblance.... A la fin de cet acte, Sabine et 
Camilla, outrées de déplaisir, se retirent de cette salie avec un emporte- 
ment de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes 
dans leur chambre, où le roman les feroil demeurer et y recevoir la 
nouvelle du combat. Cependant, par la nécessité de les faire voir aux 
spectateurs, Sabine quitte sa chambre au commencement du troisième 
acte, et revient entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette 

salle, où Camille la vient trouver Si vous voulez e.xaminer avec celle 

rigueur les premières scènes des deux derniers actes, vous trouverez 
peut-être la même chose, et que le roman placeroit ses personnages 
ailleurs qu'en celte salle, s'ils en éloient une fois sortis, comme ils en 
sortent à la fin de chaque acte. > 



HORACE 



ACTE I 



SCÈNE PREMIÈRE 

SABINE, JULIE 

SABINE 

Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur; 

Elle n'est que trop juste en un si grand malheur : 

Si près de voir sur soi fondre de tels orages, 

L'éhranlemen* sied bien aux plus fermes courages; 

Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu 5 

Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu ^ 

Quoique le mien s'étonne 3 à ces rudes alarmes, 

Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes, 

Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux, 

Ma constance du moins règne encor sur mes yeux * 10 

1. Vrai titre de la pièce. On l'a souvent désignée à tort par celui-ci ; 
les Eoraces. Voyez ci-dessus, p.2iô,note 1. 

2. C.-à-d. ne saurait employer ses forces sans perdre au moins le 
calme. Ce début n'est pas très heureux; le style est abstrait, contourné, 
même un peu obscur. 

3. S'étonne, c'esl-â-diro, selon le sens étymologique [extonare), soit 
frappé de stupeur et oomme par la foudre. 

10 



266 HORACE 

Quand on arrête là les déplaisirs d'une àme, [femme. 
Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une 
Commander à ses pleurs en cette extrémité, 
C'est montrer, pour le sexe ', assez de fermeté. 

ji;lu-: 
C'en est peut-être assez pour une àme commune ~, 15 
Qui du moindre péril se fait une inlbrtune^; 
Mais de celte foiblesse un grand cœur est honteux *; 
11 ose espérer tout dans un succès douteux. 
Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ; 
Mais Rome ignore encor comme "on perd des batailles. 20 
Loin de trembler pour elle, il lui '' faut applaudir •• 
Puisqu'elle va combattre, elle va .'agrandir. 
Bannissez, bannissez une frayeur .'l vaine, 
Et concevez des vœux dignes d'une Romaine. 



1. Le sexe, absolument, pour le sexe féminin, les femmes, se trouve 
déjà en latin (dans Silius Italiens). Il est fréquent au xvii" siècle. Voyez 
ci-dessus dans VExamcn d'Horace : " La frayeur, si naturelle au sexe, 
lui doit faire prendre la fuite ». Les héroïnes de Corneille aiment 
à vanter leur fermeté presque virile. Mais Sabine justifie mal cette pré- 
tention ; Innt son rôle n'"-! qu'une lamentation piolongée; tout son cou- 
rage consiste à offrir vainomeut sa vie que personne ne lui demande. 

2. \'ah. C'en est assez et trop pour une àme commune. 

(lGil-1656.) 

3. Vah. Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune. 

(1641-1618.) 

4. Var. D'un tel abaissement un grand cœur est honteux. 

(1641-1056.) 

5 Vaugelas disait dans ses Remarques (1647) : » Comment eX comme sont 
deux, et il y a bien peu d'endroits ou l'on se puisse servir indifférem- 
ment de l'un et de l'autre.... On peut pourtant dire quelquefois comme 
et comment : par exemple : vous savez comme il faut faire, et comnient 
il faut faire. » Au rcslc, comment n'est autre que comme suivi du suffixe 
eut (latin inde), cotnme vient de quoniodn, comment de quomodo inde. 

6. Lui est complément indirecît A' applaudir, non de faut. La tendance 
de la syntaxe au xvii' siècle était de j)lacer les pronoms |)ersnnnel3 
compléments le plus loin possible des infinitifs qui les régissaient. 



ACTE I, SCÈNE I 267 

SABINE 

Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain ' ; 25 

J'en ai reçu le titre en recevant sa main; 

Mais ce nœud me tientlroit en esclave enchaînée, 

S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née. 

Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, 

Albe, mon cher pays, et mon premier amour; 30 

Loi squ'entre nous et toi je vois la guerre ouverte, 

Je ci^ains notre victoire autant que notre perle. 

Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, 
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr -. 
Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, 33 
Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre, 
Puis-je former des vœux, et sans impiété 
Importuner le ciel pour ta félicité? 
Je sais que ton État, encore en sa naissance, 
Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance; 40 
Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins 
Ne le borneront pas chez lesajj£uples latins;^ 
Que les Dieux t'ont promis TL-mpire de la terre. 
Et que tu n'en peux voir l'effet ^ que par la guerre : 
Bien loin de m'opposer a cette noljlfi ardeur 45 

Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur, 

1. Var. Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est; 

L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt; 
Mais il liendroit mon ùme en esclave enchaînée 
S'il m'ôloil le penser des lieux où je suis née. 

(1641-1656.) 

Le vers 25 est refait avec bonheur • toutefois un nœud qui empêche de 
voir, est une métaphore fâcheuse. 

2. 11 Ce vers admirable, dit Voltaire, est resté proverbe. » Le même 
commentateur observe avec raison combien, dans ce passaj^e, la beauté 
des vers répond à la vérité des sentiments; tandis qu'au commencement 
de la tragédie, le sentiment, un peu alambiqué, s'exprimait d'une façon 
un peu confuse. 

3. L'effet de cette promesse, fin se rapporte à l'idée contenue dans le 
vers 40. 



268 HORACE 

Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées, 

D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. 

Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons; 

Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; 50 

Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule ' ; 

Mais respecte une ville à qui tu dois Roniule ^. 

Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois 

Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. 

Albe est ton origine : arrête, et considère 55 

Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. 

Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants; 

Sa joie éclatera dans l'heur ^ de ses enfants; 

Et se laissant ravir à Tamour maternelle '*, 

Ses vœux seront pour toi, si tu u'.:s plus contre elle. 00 

■4- 



1 Au temps présumé du combat des Horaces contre les Curiaces, 
Rome n'avait pas de si hautes visées. Mais l'anachronisme est excu- 
sable ici; parce que tous les spectateurs connaissent bien la merveilleuse 
fortune de Rome et s'attendent à en trouver les prémices dans son 
berceau. 

2. Romulus, ûls de Rhéa Silvia, ûlle de Munitor (que son frère Amu- 
lius avait dépossédé du trône d'Albe la Longue). Albe avait été fondée 
par Ascagne, flls d'Énée. Corneille et tout son siècle donnent volontiers 
la terminaison française a. tous les noms latins. Il dit ainsi Romule, 
Yalère, le roi Tulle, Flavinn, Procule, etc. 

3. Ileur (du lalin ain/urium) ne s'emploie ])1lis qu'en composition avec 
les adjectifs bon cl mal (bonheur, malheur). Corneille affectionnait ce 
mot, qui revient souvent dans toutes ses pièces. Dès le milieu du siècle, 
heur vieillit; la Bruyère, dans les Caractères, dit qu'il ne s'emploie plus, 
et il le regrette. 

4. Tous les noms en or sont masculins en lalin, et néanmoins, dans 
l'ancien français, tous les noms qui on étaient tirés élairnt du féminin. 
Le XVI" siècle, blessé de cette anomalie, voulut les ramener au masculin; 
il y réussit pour quelques-uns Honneur et labeur sont masculins, erreur 
le fut longtemps. Pour amour, il flotta et flotte encore entre les deux 
genres, mais il est aujourd'hui toujours masculin au singulier, il était du 
temps de Corneille masculin ou féminin indifTiiremmonl. Vaugelas, dans 
ses Hemarqucs (16'i7), permet les deux genres, mais préfère le féminin. 
Ménage, dans ses Observations (1G72), préfère le masculin, surtout en 
prose. 



ACTE I, SCÈNE I 2o9 

JULIE 

Ce discours me surprend, vu que depuis le temps 
Qu'on a contre son peuple armé nos combattants, 
Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence 
Que si d'un san^' romain vous aviez pris naissance '. 
Jadmirois la vertu qui réduisoit ^ en vous 65 

Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; 
Et je vous consolois au milieu de vos plaintes, 
Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes 

SAISINE 

Tant qu'on ne s'est choqué qu'en do légers combats ^, 
Trop foibles pour jeter un des partis à bas, 70 

Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine, 
Oui, j'ai fait vanité * d'être toute Romaine. 



1. Var. Que si dedans nos murs vous aviez pris naissan 

_v^ {16il-1656.' 

Jusqu'à Vangelas on employait librement comme prépositions les 
formes adverbiales dedans, dessus, dessous. Vaugolas interdit celle 
liberté. Corneille voulut se conformer à la nouveljg règle cl commença 
de corriger quelques vers où elle n'était pas obs(?rvée; puis il se lassa 
de ce travail fastidieux ; et dans toutes ses pièces on voit subsister des 
vers où l'adverbe est employé comme préposition. 

2. Réduisait au sens étymologique {reducere), ramenait. 

3. Var. Tant qu'on ne s'est choque qu'en des légers combats. 

(1656.) 

La règle aciuelle qui veut de pour des devant l'adjectif suivi du substantif, 
et des devant le substantif, n'clait pas encore établie. Bossuet dit dans la 
péroraison de VOi'aison funèbre de Coudé ■ n des fragiles images d'une 
douleur que le temps emporte avec tout le reste ». Mais aujourd'hui, 
quand l'adjectif et le substantif forment ensemble une sorte de mot com- 
posé, on emploie du et des, non pas de. Au xvii" siècle on trouve au 
contraire souvent de dans ce cas. Malherbe dit : « Les travaux de Mars 
veulent de jeunes gens ». {Pour le roi allant châtier les Rochelois.) Mo- 
lière : « 11 se travaille à dire de bons mots ». [Misanthrope.) 

4. Faire vanité, ici, comme au vers 485, n'est pas employé dans un 
sens défavorable. 11 signiûe seulement être fier. 



270 HORACE 

Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret, 

Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; 

Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, 73 

Quelque maligne joie en faveur de mes frères, 

Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison. 

J'ai pleuré quand la gloire cntroit dans leur maison. 

Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe, 

Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, 80 

Et qu'après la bataille il ne demeure plus 

Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus, 

J'aurois pour mon pays une cruelle haine, 

Si je pouvois encore être toute Fomaine, 

Et si je demandois votre triomplit aux Dieux, 83 

Au prix de tant de sang qui m'est si j)récieux. 

Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme : 

Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome; 

Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier eflbrt ', 

Et serai du parti qu'affligera 2 le sort. 90 

Égale ^ à tous les deux jusques à la victoire. 

Je prendrai part aux maux saus en prendre à la gloire; 

Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs *, 

Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs. 

1. Effort employé ainsi absolument, c'est l'emploi violent de toutes les 
forces dont on dispose. Ainsi dans Cinna (vers 43) : 

Et quand son assassin tombe sous notre effort. 

2. Af/Iigera au sens latin (jeter à bas, renverser). 

3. £'_9nie, c'est-à-dire indifférente, imi)artiale. Cet emploi, qui a vieilli, 
est fréquent dans Corneille. 

Rendez donc la princesse égale entre nous deux. 

{A'icoméde. vers 1022.) 
Mais je m'alarme trop et Rome est plus égale. 

(M., vers 1427.) 

Bossncl dit dans VOririaon funèbre d' Anne de Gonzaque : '< S'ils (les li- 
bertins) le font (Dieu) égal au vice ou à la vertu, quelle idole I » Voyez 
ci-dessous, vers 1565. 

4. Var. Et parde en attendant ces funestes ricrupurs. 

(16ii-1656.) 



ACTE I, SCÈNE [ 271 

JULIE 

Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses, 95 

En des esprits divers, des passions diverses ' ! 

Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement ^1 

Son frère est votre époux, le vôtre est son amant; 

Mais elle voit d'un œil bien différent du vôtre 

Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre, îOO 

Lorsque vous conserviez un esprit tout romain, 
Le sien irrésolu, le sien tout incertain ^, 
De la moindre mêlée appréhendoit l'orage, 
De tous les deux partis* délestoit l'avantage, 
Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, 105 
Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs. 
Mais hier », quand elle sut qu'on avoit pris journée, 
Et qu'enfin la bataille alloit être donnée. 
Une soudaine joie éclatant sur son front 



1. Conslruclion un peu obsoure : Combien on voit souvent, dans des 
esprits divers, des passions diverses naître de traverses pareilles. 

2. Var. Et qu'on ceci Camille agit bien autrement. 

(1641-1656.) 

3. Var. Le sien irrésolu, tremblolant, incertain. 

(16 il -1656.) 

Tremblotant est fréquent dans les vers de la Pléiade. Puis, comme 
beaucoup de diminutifs et de fréquentatifs, il vieillit au kvW siècle ou 
devint familier. Boileau l'emploie dans le Lutrin. 

4. Toits les deux ne se dit plus devant un substantif. Cette locution 
qui fait pléonasme parait dater seulement du xvuo siècle. Comparez 
les vers 396 et 397, ' 

5. Hier, au .\vii° siècle, est tantôt monosyllabique (comme l'adjectif 
fier), tantôt (plus rarement) de deux syllabes. 

Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit 

{Le Menteur, vers 807.) 
Hier, j'étais chez des gens de vertu sing;ulière. 

{Le Misanthrope, vers 8S5.) 
Mais hi-er il m'aborde et me serrant la main. 

(Boileau, Sat., IV, vers 19.) 



272 HORACE 

SABINE 

Ah ! que je crains, Julie, un changement si prompt ! 1 10 

Hier dans sa belle humeur elle entretint Valôre; 

Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère; 

Son esprit, ébranlé par les objets présents. 

Ne trouve point d'absent aimable après deux ans. 

Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle ' ; il5 

Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle; 

Je forme des soupçons d'un trop léger sujcl ^ : 

Près d'un jour si funeste on change peu d'objet 3; 

Les âmes rarement sont de nouveau blessées. 

Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées; 120 

Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens, 

Ni de contentements qui soient pareils aux siens. 

Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures; 
Je ne me satisfais d'aucunes conjectures. 
C'est assez de constance en un si grand danger i2o 

Que de le voir, l'attendre, et ne point s'aflliger; 
Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la juic. 

SABINE 

Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie. 
Essayez sur ce point à la faire parler ^ : 
Elle vous aime assez pour ne vous rien celer 130 

Je vous laisse. Ma sœur, entretenez Julie : 

1 Voyez ci-dessus, note du vers 59. 

2. Var. Je forme des soupçons d'un sujet trop léger : 

Le jour d'une bataille est mal propre à cliauger; 
D'un nouveau Irait alors peu d'ànics sont hle^sées. 

(16il-l(556.) 

3 Objet, dans le lantiaçre galant du xvn" siècle, désigne la personne 
aimée, homme ou femme. 11 rime trop facilement h xujet. Voy. ci-dessous, 
vers 16r)-106. 

4. Le xvii" siècle cuiploie indifTercmineut essuyer à, essuyer de, Inc/icr 
à, tàclicr de. 



ACTE I, SCÈNE II 273 



J'ai honte de montrer tant de mélancolie, 
Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs, 
Cherche la solitude à ' cacher ses soupirs. 



SCENfi II 

CAMILLE, JULIE 

CAMILLE 

Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne ^ i 135 

Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne, 

Et que ^ plus insensible à de si grands malheurs, 

A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? 

De pareilles frayeurs mon àme est alarmée ; 

Comme elle je perdrai dans l'une et l'autre armée . 140 

Je verrai mon amant, mon plus unique^ bien, 



1. La proposition A est d'un emploi très fréquent dans Corneille et 
tient quelquefois lieu de beainîoup d'autres prépositions. Ici Corneille 
emploie à où nous mettrions pour. 

2. Var. Pourquoi fuir et vouloir que je vous entretienne. 

(1641-1656.) 

Ce mot A'entretien, mot froid et abstrait, revient trop souvent dans 
cet acte. Voyez vers 111, 131, 135, 160, 163. C'est qu'en effet cet acte est 
tout en conversations. 

3. Croire a deux compléments : l'un est un substantif, l'aiitre une pro- 
position subordonnée. Cette construction, parfaitement correcte, quoique 
certains grammairiens modernes aient voulu l'interdire, se trouve partout 
au -xvii" siècle. 

Je /esiis, ma princesse, et qu'il vous fait la cour. 

(Xicoméde, vers 18.) 
Oui, je crains leur hymen, et d'être à l'un des deux. 

(Modogune, vers 353.) 

4. 11 semble qu'unique n'admette pas de superlatif; mais ce pléonasme 
n'est pas sî\ns grâce. Bossuet dit (dans la 2' instruction pastorale sur les 
promesses de J.-C.) : <■ C'est ce que je ferai dans ce discours plus unique- 
ment qae jamais «. 

10. 



274 HORACE 

Mourir pour son pays, ou détruire le mien, 
Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, 
Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine'. 
Hélas ! 

JULIE 

Elle est pourtant plus à plaindre que vous ; ! îo 
On peut changer d'amant, mais non changer d'époux^. 
Oubliez Curiace, et recevez Valère, 
Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire; 
Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis ^ 
N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis. 150 

CAMILLE 

Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, 
Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes. 
Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, 
J'aime mieux les souffrir que de les mériter. 

JULIE 

Quoi! vous appelez crime un change* raisonnable? ih'6 

CAMILLE 

Quoi ! le manque de foi vous semble pardonnable? 

JOLIE 

Envers un ennemi qui peut nous obliger? 

1. Vab. Ou digne de mes pleurs ou digne de ma haine. 

(1641-1656..'' 

2. V'oyez, sur ces maximes d'inconstance amoureuse, note sur le 
Vers II 80 

3. Kemis, calme, tranquille (latinisme : remissus). 

Pour venger un alTronl tout semble être permis, 
Et les occasions tentent les plus remis. 

(Polyeucle, vers 1039., 
tHnssuel dit ■ une contenance j-cmiie et posée. (Sermon aiu' la co),i- 
passion de la sainte Vierge.) 

4. Le change est l'inconstance en amour. 

Et vous m osez pousser à la honte du change. 

[Le fid. vers 1062.) 






ACTE I, SCÈNE II 275 

CAMILLE 

D'un serment solennel qui peut nous dégager? 

JULIE 

Vous déguisez en vain une chose trop claire : 

Je vous vis encore hier • entretenir Valèri^ 160 

Et Taccueil gracieux qu'il recevoit de vous 

Lui permet de nourrir un espoir assez doux 2. 

CAMILLE 

Si je l'entretins hier et lui fis bon visage, 

N'en imaginez rien qu'à son désavantage : 

De mon contentement un autre étoit l'objet. i65 

Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet; 

Je garde à Curiace une amitié trop pure 

l'our souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure. 

Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa sœur -^ 
Par un heureux hymen mon fVère possesseur, 170 

Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père 
Que de ses chastes feux je serois le salaire. 
Ce jour nous fut propice et funeste à la fois : 
Unissant nos maisons, il désunit nos rois; 
In même instant conclut notre hymen et la guerre, 175 
Fit naître notre espoir et le jeta par terre, 
Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis, 
Et nous faisant amants, il nous fit ennemis. 
Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes! 

1. Sur hier, voyez ci-dessus, noie du vers 107. 

2. Var, Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux. 

(1G41-1656.) 

3. Var. Quelque cinq ou six mois après que de sa sœur 

L'iiyménée eut rendu mon frère possesseur, 
Vous le savez, Julie, il obtint de mon père, etc. 

Ce long récit de Camille veut une actrice habile. Bien dit, il est 
pathétique, animé; cette àme crédule, amoureuse, toute féminine, inté- 
resse vivement. 



276 HORACE 

Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! 180 

Et conibien de ruisseaux coulèrent de mes yeux! 

Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux; 

Vous avez vu depuis les troubles de mon àme! 

Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme, 

Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, 185 

Tanlot pour mon pays, tantôt pour mon amant. 

Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, 

M"a fait avoir recours à la voix des oracles. 

Ecoutez si celui qui me fut hier rendu 

Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. 190 

Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années 

Au pied de l'Avenlin prédit nos destinées, 

I,ui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux, 

Me promit par ces vers la fin de mes travajx : 

« Albe et Rome demain prendront une autre face ; 195 
Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix. 
Et tu seras unie avec ton Curiace, 
Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais •. » 

Je pris sur cet oracle une entière assurance, 
Et comme le succès passoit mon espérance, 200 

J'abandonnai mon âme à des ravissements 
Qui passoienl les trans{)orts des plus heureux amants. 
Jugez de leur excès : je rencontrai Valère, 
Et contre sa coutume, il ne put me déplaire, 
Il me parla d'amour sans me donner (l'ennui : 205 

Je ne m'aperçus pas que je purlois à lui -; 
Je ne lui jjus montrer de mépris ni de glace : 
Tout ce que je voyois me sembloit Curiace; 
Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux; 
Tout ce que je disois l'assuroit de mes vœux, 210 

Le combat général aujourd'hui se hasarde; 

1. Les rimes de ce quaUain sont ci'oisées, coiiime il ariive le plus sou- 
vent dans les stances ou couplets lyriques. 

2. Camille veut dire, non pas • je ne m' aperçus pas que je lui parlais: 
mais . je ne m'aperçus pas que c'était à lui que je parlais. 



ACTE I, SCÈNE II 277 

J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde : 

Mon esprit rejetoit ces funestes objets, 

Charmé des doux pensers d'hymen et de ia paix. 

La nuit a dissipé des erreurs si charmantes : 215 

Mille songes affreux, mille images sanglantijfe, 

Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur, 

M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur. 

J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite; 

Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite; 220 

Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion 

Redoubloit mon effroi par sa confusion. 

Jl'LIE 

C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète*. 

CAMILLE 

Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite; 

Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, 225 

Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix. 

JULIE 

Par là finit la guerre et la paix lui succède. 

CAMILLE 

Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède! 
Soit que Home y succombe ou qu'Albe ait le dessous, 
Cher amant, n'attends plus d'élre un jour mon époux; 
Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme ^ 231 
Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome. 



1. Réflexion un peu vulgaire; Julie n'est pas quelque esclave ou 
quelque nourrice, mais une dame romaine. De plus, celte superstition 
raffinée, qui interprète les songes à rebours, était-elle antique? 

2. Vab. Mon cœur, quelque grand feu qui pour toi le consomme. 

Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. 

(16il-16i8.) 

Elle veut dire qu'on lui refusera Curiace en tout cas, mais non pas 
qu'elle ne voudra pas l'épouser. Voyez ci-dessous, vers 246. 



HORACE 



Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux ? 
Est-ce toi Curiace? en croirai-je mes yeux? 



SCÈNE III 

CURIACE, CAMILLE, JULIE 



CURIACE 

N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme 233 

Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome; 

Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains 

Du poids honteux des fers ou du sang des Romains. 

J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire 

Pour mépriser ma chaîne et ha'ir ma victoire; 240 

Et comme également en cette extrémité 

Je craignois la victoire et la captivité.... 

CAMILLE 

Curiace, il suffît, je devine le reste : 

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste, 

Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas, 245 

Dérobe à ton pays le secours de ton bras. 

Qu'un autre considère ici ta renommée, 

Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée; 

Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer ; 

Plus ton amour paroit, plus elle doit t'aimcr; 2o0 

El si lu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître, 

Phis lu quittes pour moi, plus tu le fais paroilre '. 

Mais as-lu vu mon père, et peut-il endurer 



1. Camille n'Iiésile pas un momont à croire que Curiaoe a trahi sa 
pairie , elle no l'en estime pas moins, elle l'en aime davantage. Sur ce 
caractère, voyez ci-dessus, Notice sur Horace, p. 'iii. 



ACTE I, SCÈNE III 279 

Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer? 

Ne préfère-t-il point l'État à sa famille? 255 

Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille? 

Enfin notre bonheur est-il bien affermi? 

T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme erfnemi? 

CURIACE 

Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse 

Qui témoignoit assez une entière allégresse; 260 

Mais il ne ma point vu, par une trahison, 

Indigne de Ihonneur d'entrer dans sa maison. 

Je n'abandonne point rinlérût de ma ville, 

J'aime encor mon honneur en adorant Camille*. 

Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment 265 

Aussi bon citoyen que véritable amant -. 

D'Albe avec mon amour j'aocurdois la (jUtTelle : 

Je sûupirois pour vous en combattant jxnir elle; 

Et s'il falloit encor que l'on en vint aux coups, 

i^ combattrois pour elle en soupirant pour vous. 270 

Oui, malgré les désirs de mon âme charmée, 

Si la guerre duroit, je serois dans l'armée 

C'est la pai.v qui chez vous me donne un libre accès, 

La paix à qui nos feux doivent ce beau succès. 

CAMILLE 

La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? 275 

JL'LIE 

Camille, pour le moins croyez-en votre oracle. 
Et sachons pleinement par quels heureux effets 
L'heure d'une bataille a produit cette paix. 

1. Dans Horace, Camille rime avec ville et avec facile. Dans Olhon, 
Corneille fait rimer le même nom avec utile, inutile, tranquille, facile, 
civile ; nulle part Camille ne rime avec un mot où l soit mouillé (comme 
fille, ou famille). On prononçait donc Camile. Vovez Horace (vers 1775). 
Othon (vers 97, 169, 357, 373, 423, 673, 1177, 12S9, 1311, 1S29). 

2 Vah Aussi bon citoyen comme fidèle am.int. 

(1611-1656.) 



280 .lORACE 

CURIACE 

L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées, 

D'uue égale chaleur au combat animées, 280 

Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement, 

N'attendoient, pour donner, que le commandement. 

Quand notre dictateur* devant les rangs s'avance. 

Demande à votre prince un moment de silence, 

Et l'ayant obtenu : « Que i'aisons-nous, Romains, 285 

Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains? 

SoufTrons que la raison éclaire enfin nos âmes : 

Nous sommes vos voisins, nos fdles sont vos femmes. 

Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds, 

Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. 290 

Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux 

Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, [villes ; 

Où la mort des vaincus allbiblit les vainqueurs. 

Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs? 

Nos ennemis communs attendent avec joie 293 

Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie, 

Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit, 

Dénué d'un secours par lui-même détruit^. 

Ils ont assez longtemps joui de nos divorces; 

Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, 300 

El noyons dans l'oubli ces petits différends 

Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. 



1. Ce (liiîlaleiir albain se nommait MeltiusSaffetiiis; c'est le niônief|ui, 
plus laril, accusé do trahison envers Home, fut écartelé par ordre du roi 
TuUus noslilius. 

■2. «Souviens-loi, quand tu donneras le signal du combat, qu'elle aura 
l'ii'il fixé sur nos deux armées, prèle à fondre sur les deux peuples 
fatigués de la lutte ou accablés, sur les vaiuqueurs comme sur les 
vaincus. Aussi, puisque non contents d'une liberté assurée nous courons 
la chance de devenir esclaves, dans l'espoir d'une d(jniin,'ition incer- 
taine, cherchons avec l'aide des dieux quelque moyen do décider entre 
les deux peuples sans qu'il en coûte à tous les deux bion des pertes et 
des flots de san^'. » (Tite-I-ive, trad. Gaucher.) 



ACTE I, SCÈNE III 281 

Que si l'ambition de commander aux autres 

Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres, 

Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, 305 

Elle nous unira, loin de nous diviser. 

Nommons des combaltaids pour la cause conu/iune : 

Que chaque peuple aux siens attache sa fortune; 

Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort, 

Que le foible parti prenne loi du plus Tort <■ ; 310 

Mais sans indignité pour des guerriers si braves, 

Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves, 

Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur 

Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur ^. 

Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire ^. » 315 

Il semble qu'à ces mots notre discorde expire * : 

Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi, 

Reconnoit un beau-frère, un cousin, un ami; 

Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides, 

Voloient sans y pensfer, à tant de parricides ^, 32C 

Et font paroître un front couvert tout à la fois 

D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix. 



1. Var Que le parti plus foible obéisse au plus fort. 

(1G41-1G56.) 

On ne voit pas pourquoi Corneille a changé ce vers, car cet emploi 
du comparatif au sens du superlatif {le parti plus faible pour dire le 
parti le plus faible) est très fréquent au xvir siècle. 

2. Il n'y avait pas de drapeaux alors; mais l'anachronisme est bien 
léger. 

3. « J'ose dire que dans ce discours imité de Tite-Live l'auteur 
français est au-dessus du Romain, plus nerveux, plus touchant. » (Vol- 
taire.) Corneille excelle à encadrer ainsi un discours dans une narra- 
tion. 

4. Var. A ces mots il se tait; d'aise chacun soupire. 

(1641-1664.) 

5 Ce mot (comme en latin parricidium) désigne non seulement le 
meurtre d'un père ou d'une mère, mais tout crime énorme outrageant 
la nature, comme l'assassinat d'un parent. 



282 HORACE 

Enfin l'offre s'accepte, et la paix désirée 
Sous ces conditions est aussitôt jurée : [choisir, 

Trois combattront pour tous; mais pour les mieux 
Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir : 326 
Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente. 

CAMILLE 

Dieux, que ce discours rend mon âme contente! 

CL'RIACE 

Dans deux heures au plus, par un commun accord, 

Le sort de nos guerriers réglera notre sort. 330 

Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme ' : 

Rome est dans notre camp, et notre camp dans Home; 

D'un et d'autre côté l'accès étant permis, 

Chacun va renouer avec ses vieux amis. 

Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères; 333 

Et mes désirs ont eu des succès si prospères. 

Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain - 

Le bonheur sans pareil de vous donner la main '^. 

Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance? 

CAMM.LE 

Le devoir d'une fdle est en l'obéissance. 340 

CUIUACE 

Venez donc recevoir ce doux commandement ^, 
Qui doit mettre le comble à mon contentement. 



1. Tour elliptique cquivalanl à la loouUou conjonclivo : en atU'udant 
que. De même dans le Cid (vers 592) : 

Allendant qu'il l'ait su, voioi qui répondra 

2. A demain, comme nous dirions • poiu- demitin. Voyez ci-dessus, 
note du vers 13i. 

3. Donner la main, c'est-à-dire épouser Cotte lueutiou. tirée de l'es- 
pagnol, fut, selon Ménage, introduite par Corneille. Elle est clic/ lui 
trè.s fréquente. 

4. Corneille a répété ces deux vers dans le Menteur [ac.ia V, scène vu, 
vers 17'J3). Le premier est dit par Lucrèce, le second par Ocronte. 



ACTE I, SCÈNE III 283 

CAMILLE 

Je *ais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères*, 
Et savoir d'eux encor la lin de nos misères. 

é 

JILIE 

Allez, et cependant au pied de nos autels 343 

J'irai rendre pour vous grâces aux immortels -. 



1. Innocente coquetterie qui dissimule l'amour en alléguant l'amitié 
fraternelle; trait naïf et \Tai, que la tragédie eût dédaigné plus tard' 
comme indigne de sa majesté. 

2. Il y a là un léger anachronisme. Julie semble une amie pieuse et 
grave, qui va prier pour ces amoureux légers qu'elle aime au fond du 
cœur, mais qu'elle trouve un peu profanes et trop peu occupés du ciel- 
Tous ces sentiments sont modernes et chrétiens. 



FIN DU PREMIER ACTE 



ACTE II 

SCÈNE PREMIÈRE 

HURACE, CURIAGE 

CURIACE 

Ainsi Rome n'a point, séparé ' son estime ; 

Elle eût ciu taire ailleurs un choix illégitime : 

Cette superbe ville en vos frères et vous 

Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous ; 350 

Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres ^, 

D'une seule maison brave toutes les nôtres ; 

Nous croirons, à la voir tout entière ■* en vos mains, 

Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains. 

Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire, 3o3 

Consacrer hautement leurs noms à la mémoire : 

Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix, 

Eu pouvoit à bon titre immortaliser trois; 

1. Sépani, c'esl-à-dire : dispersé. 

2. Var. Et ue nous opposant d'autres bras que les vôtres. 

(1641-1056.) 

On ne voit pas pourquoi Corncillo a changé ce vers ; celui qu'il y 
substitue est obscur et embarrassé. Peut-être la rime tiôtres et vôtres 
lui a-l-elle paru faible 

3. Ici et jiartout Corneille écrit toute entière. 



ACTE IT, SCÈNE I 285 

Et puisque c'est chez vous que mon heur * et ma flamme 

Mont fait placer ma sœur et choisir une femme, 360 

O que je vais vous être et ce que je vous suis - 

Me font y prendre part autant que je le puis; 

Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte, 

Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte ; 

Ea guerre en tel éclat a mis votre valeur, 363 

Que je tremble pour Albe et prévois son malheur : 

Puisque vous combattez, sa perte est assurée; 

En vous faisant nommer, le destin l'a jurée. 

Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, 

Et me compte déjà pour un de vos sujets. 370 

HORACE 

Loin de trembler pour Albe, il vous faut plamdre Rome, 

Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme ^. 

C'est un aveuglement pour elle bien fatal, 

D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal. 

Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle 373 

Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle; 

Mais quoique ce combat me promette un cercueil, 

Ea gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil; 

Mon esprit en conçoit une mâle assurance : 

José espérer beaucoup de mon peu de vaillance; 380 

Et du sort envieux quels que soient les projets, 

Je ne me compte point pour un de vos sujets. 

Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie 

Remplira son attente, ou quittera la vie. 



1 Voyez! note sur le vers 58. 

2. Var. Ce que je vous dois être et ce que je vous suis. 

(1641-1660.) 
3 Var Vu ceux qu'elle rejette et les trois qu'elle nomme. 

(1641-1656.) 

Admirable réponse. Plus tard l'orgueil gâtera un pfu le personnage. 
Ici Horace est modeste encore, quoique rempli d'espoir. 



286 HORACE 

Qui veut mourir ou vaincre, est vaincu rarement ; 385 

Ce noble désespoir péril malaisément. 

Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette, 

Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite ^ 

CL'RIACE 

Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint. 

Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. 390 

Dures extrémités, de voir Albe asservie, 

Ou sa victoire au prix d'une si cbère vie, 

Et que 2 l'unique bien où tendent ses désirs 

S'achète seulement par vos derniers soupirs! 394 

Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre? 

De tous les deux cotés -^ j'ai des pleurs à répandre; 

De tous les deux côtés mes désirs sont trahis. 

IIOIIACE 

Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays! 

Pour un cœur généreux ce trépas a des charmes; 

La gloire qui le suit ne soufTre point de larmes, 400 

Et je le recevrois en bénissant mon sort, 

Si Rome et tout l'Etal jieKbncnt moins en ma mo 

CURIACF, 

A vos amis pourtani permettez de le craindre; 
Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre : 
La gloire en est pour vous, et la perte pour eux ; 405 
Il vous fait immortel, et les rend malheureux : 
On perd l.oul (juand on perd un ami si fidèle. 
Mais Flavian m'apporte ici (|uel(pi(! nouvelle. 



1. Comparez Irs qnalio fanifiux vers lÛ21-102'i. 

2. Sur celle oonslriiclinn. voyez ci-dessus, n île sur le vers 137. 

3. Voyez ci-dessus, noie sur le vers lOi. 



ACTE II, SCÈNE II 287 

SCÈNE II 

HORACE, CURIAGE, FLAVIAN 

CURIACE 

Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix? 

FLAVIAN 

Je viens pour vous l'apprendre. 410 

CURIACI- 

Eh bien, qui sont les trois? 

FLAVIAN 

Vos deux frères et vous. 

Cl'RIACE 

Qui? 

FLAVIAN 

Vous et vos deux frères *. 
Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères? 
Ce choix vous déplait-il? 

CURIACE 

Non, mais il me surprend '. 
Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand. 

FLAVIAN 

Dirai-je au dictateur, dont Tordre ici m'envoie 2, 415 

1. On citprait difficilement un autre exemple où la répétition des 
iiiémp^ mots produise un aussi grand elTel dramatique. 

2. Var. Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie. 

(16i 1-1050.) 
• 
« Depuis quelque temps, devem a vieilli, dit Vaugelas dans ses Itcmar- 
ques (1647), et nos modernes écrivains ne s'en servent plus dans le beau 
langage. Ils disent toujours vers. » Corneille corrigea ici ce mot Con- 
damné ; puis l'employa de nouveau dans Sophoni.sbe, dans Attila. 



288 HORACE 

Que vous le recevez avec si peu de joie? 

Ce morne et froid accueil me surprend à mon four. 

CURIACE 

Dis-lui que l'amitié, Talliance et l'amour 

Ne pourront empêcher que les trois Curiaces 

Ne servent leur pays contre les trois Horaces, 420 

FLAVIAiN 

Cojilre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots. 

CLRIACE 

Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos. 



SCÈNE m 

HORACE, CURIACE 

CI'RIACE 

Que désormais le ciel, les enfers et la terre 

Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre; 

Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort 425 

Préparent contre nous un général effort! 

Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes, 

Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes. 

Ce qu'ils ont de cruel, et d'horiiblc et d'affreux, [deux* 

Lest bien moins que rhonneur qu'on nous fait à tous 

HORACE 

Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière 431 
Offre à notre constance une illustre matière ; 
il épuise sa force à former' un malheur 

• 

1. Voltaire blâme cet entnîisemi'iit de grands mots: eiel, enfers, terre, 
fureur, guerre, hommes. Dieux, démons, sort, elforl ; .-ruel, liorrible, 
afTrcux Mais le désespoir est naluielleuieut emplialique, et Curiaoe 
esl désespéré. 



ACTE II, SCÈNE III 289 

Pour mieux se mesurer avec notre valeur; 

Et comme il voit en nous des âmes peu communes ', 433 

Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. 

Combattre un ennemi pour le salut de tous, 
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups, 
D'une simple vertu c'est l'efTet ordinaire : 
Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire ; 440 

Mourir pour le pays est un si digne sort, 
Qu'on brigueroit en foule une si belle mort; 
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, 
S'attacher au combat contre un autre soi-même, 
Attaquer un parti qui prend pour défenseur 445 

Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur. 
Et rompant tous ces nœuds, s'armer pour la pairie 
Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie, 
Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous; 
L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, 450 
Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée 
Pour oser aspirer à tant de renommée. 

CURIACE 

Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr. 

L'occasion est belle, il nous la faut chérir. 

Nous serons les miroirs ^ d'une vertu bien rare; 455 

Mais votre fermeté tient un peu du barbare : 

Peu, même des grands cœurs, tireroient vanité 

D'aller par ce chemin à l'immortalité. 



1. Var. Comme il ne nous prend pas pour des ùmes communes. 

2. Miroir, au figuré, signifie exemple, parce que ïcxemple doit élre 
devant nos yeux comme le miroir où l'on se contemple. Ainsi Régnier 
dit (sat. XIII) : 

La clémence du roi, le miroir des monarques. 

Fléchier loue un saint d'avoir été « un miroir de patience dans les 
persécutions, un exemple de douceur pour ses ennemis, un modèle des 
vertus épiscopales ». 



290 HORACE 

A quelque prix qu"on mette une telle fumée, 
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. 46G 

Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir, 
Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; 
Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance, 
Nont pu mettre un moment mon esprit en balance; 
El puisque par ce cboix Albe montre en effet 46S 

Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait i, 
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome: 
J'ai le cœur aussi bon, mais enlin je suis homme : 
Je vois que votre honneur demande tout mon sang ^, 
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, 470 
Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère, 
Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. 
Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, 
iMoii cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; 
J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie 47» 

Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie ^, 
Sans souhail toutefois de pouvoir reculer. 



1. Faire, au xvit» sièrle, en prose el en vers, sVmploie fréquemment 
pour éviter la répétition d'un verbe e.xprimé prccédciiinient. 

Ils raffinent les vers, fantastiques d'humeur, 

Ainsi (jue les Gascons ont fait (raffiné) le point d'honneur. 

(Régnier, sat. IX.) 

Celle tournure est partout dans nos classiques ; on est surpris que 
Voltaire uil pu dire, à propos du vers qui nous occupe, « qu'elle n'est 
pas française ». 

2. Vau. Je vois que voire honneur gît à verser mon sang. 

(K) 11 -11)56.; 

3. Vah. Sur ceux dont notre guerre a consomme la vie. 

(IGil-I6-58.) 

(. CnDsumi'r, dit Vaugelas dans ses Remarques (1(557), achève on dé- 
truisant cl anéantissant le sujet, el consommer achève en le mettant 
dans sa dernière perfection cl son accomplissement entier. » .\vanl Vau- 
prelas on confonilail les deux mois, à tort, car l'élymologie marque 
leur diU'érence [consummare el consumer'e). 



ACTE II, SCÈNE III 291 

Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler : 
J'aime ce qu'il me donne, et je plains ' ce qu'il m'ôte; 
Et si Rome demande une vertu plus haute, 48C 

Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain, 
Pour conserver encor quelque chose d'humain -. 

HORACR 

Si VOUS n'êtes Romain, soyez digne de l'être; 
Et si vous m'égalez, faites le mieux paroître ^. 

La solide vertu dont je fais vanité 485 

N'admet point de foiblesse avec sa fermeté^ ; 
Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière 
Que dès le premier pas regarder en arrière 
Notre malheur est grand ; il est au plus haut point; 
Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point : 490 

Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, 
J'accepte aveuglément cette gloire avec joie; 
Celle de recevoir de tels commandements 
Doit étouffer en nous tous autres sentiments. 
Oui, près de le servir, considère autre chose, 49b 

A faire ce qu'il doit lâchement se dispose; 
Ce droit sain et sacré romi)t tout autre lien. 
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien ; 
Avec une allégresse aussi pleine et sincère 
Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère; 300 

Et pour trancher enfin ces discours superflus, 
Albe vous a nommé, je ne vous connois plus. 

'i. Je plains, c'est-à-dire je déplore et je regrette. 

2. i< Cette tirade fit un effet surprenant sur le public, et les deux der- 
niers vers sont devenus un proverbe ou plut6t une maxime admirable. » 
(^'""aire.) — En effet, la réplique de Curiace est admirable, du pre- 
mier vers au dernier. Le style et la pensée sont irréprochables. Le 
caractère est original, humain, attrayant. 

3. Paroître, prononcé paronctre, rimait avec être, maître, naître, etc. 

4. Vanité parait impropre ici; puisque cette vertu est solide et ferme, 
peut-on en faire vanité'^ Mais faire vanité signifie ici : fai}-e gloire; 
l'idée de vide et de creux, qui est dans le mot, est oubliée dans cet 
emploi (viyez vers 72]. 



292 HORACK 

CURIACE 

Je vous connois encore ', et c'est ce qui me tue; 
Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue ; 
Comme notre mallieur elle est au plus haut point : SOo 
Souffrez que je l'admire et ne l'imite point. 

IlORACK 

Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrain'e; 

Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, 

En toute liberté goûtez un bien si doux -; 

Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous. 510 

Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme 

A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme, 

A vous aimer encor, si je meurs par vos mains, 

Et prendre en son malheur des sentiments romains. 

SCÈNE IV 

HORACE, CURIACE, CAMILLE 

HORACE 

Avez-vous su l'état qu'on l'ait de ■' Curiace, 51 5 

Ma sœur? 

1. <( A ces mots : je nti voufi connois plus je vous connois encore, 

on se récria d'admiration; on n'avait jamais rien vu de si sublime. " 
(Voltaire.) Au reste, Horace est bien dur, et tout près d'être odieux. Et 
si vous m'égalez (vers 481) marque même un peu d'insolence. 

2. Voltaire rapporte et semble approuver le reproche que Vauvenar- 
gues faisait à Corneille à propos de ces beaux vers : « Corneille appa- 
remment veut peindre ici une valeur féroce ; mais s'exprimc-t-on 
ainsi avec un ami et un guerrier modeste'? La fierté est une passion 
f irl théitrale, mais elle dégénère en vanité et en petitesse, sitôt (lu'on 
(a montre sans qu'on la provoque. » Mais Horace n'est pas la vcihi, 
Horace e»t le ])atriotisme exalté, jusqu'à l'insolence loi, tout à l'Iieuio 
•jsqu'à la fureur et jusqu'au crime. 

3. Foire état de signilie faire cas de. 

Quoi! c'est là tout l'état que tu fais do mes feux? 

[Mrlile, vers 360.) 
','• a aussi le sens de compter sur quelqu'un : Faites état de moi. 

{Le Menteur, vers 30b.) 



ACTE II, SCÈNE IV 2^3 

CAMILLE 

Hélas! mon sort a bien changé de face. 

HORACE 

Armez-vous de constancp, et montrez-vous ma sœur; 

Et si par mon trépas il retourne vainqueur, 

Ne le recevez point en meurt li^r d'un frère, 

Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire, 520 

Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous, 

Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous. 

Comme si je vivois, achevez l'hyménée; 

Mais si ce fer aussi tranche sa destinée, 

Faites à ma victoire un pareil traitement •. 52o 

Ne me reprochez point la mort de votre amant *. 

Vos larmes vont couler, et votre cœur se presse ^ 

Consumez avec lui toute cette foiblesse'. 

Querellez* ciel et terre, et maudissez le sort; 

Mais après le combat ne pensez plus au mort. 530 

(A Curiace.) 

Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle. 
Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle. 



1. La scène est habile; Horace s'y détend un pen. Il semble prévoir 
sa défaite possible. Le vers 526 prépare la calaslrophe et parait vou- 
loir en atténuer l'horreur. 

2. Se presse, se serre, étoufTe. Mme de Sévigné dit de même : «. Mon 
cœur se presse étrangement ». 

3. Var. Consommez avec lui toute celte foiblesse. 

(16il-16i8 ) 

Voyez ci-dessus, note sur le vers 476. 

4. Quereller est devenu familier. Corneille l'emploie souvent dans le 
style le plus noble. Étymolopriquement il signifie : se plaindre, accuser, 
non, comme aujourd'hui, chercher noise. 



-^4 HORACE 

SCÈNE V 

CURIACE, CAMILLE 

CAMILLE 

Iras-tu, Curiacp, et ce funesLe honneur ^ 

Te j)laiL-il aux dépens de tout noire bonheur? 

CURIACE 

Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, 535 

Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace. 

Je vais comme au supplice à cet illustre emploi, 

Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi ^, 

Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime; 

Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, 540 

Elle se prend au ciel, et l'ose quereller^; 

Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller. 

CAMILLE 

Non; je te connois mieux, tu veux que je le jMie 

Et qu'ainsi mon j)ouvoir t'excuse à la patrie '. 

Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits : 545 

Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. 

Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre; 

1. Var. Iras-lu, ma chère àme, et ce funeste honneur.... 

(1011-1656.) 

« Chère àme " ne révoltait point en 1639, et ces expressions tendres 
rendaient encore la situation plus haute. Depuis peu même, une grande 
actrice (Mlle Clairon) a rétabli cette e.\pression : tna chère dme. » (Vol- 
taire.) 

.Jusqu'au bout Camille est dans la logique de ses sentiments, et ac- 
cepte même la désertion, sacrifiant tout à l'amour. Horace au contraire 
sacrifie tout à la patrie. Curiace, qui est partagé, semble le plus malheu- 
reu.x des trois. Voyez le vers 5i2, oii toute son Ame est exprimée, 

2. Voyez note sur le vers 515. 

3. Voyez noie sur lo veis 529. 

4. Nous disons aujourd'hui : excuser qucUiu'iin auprès do quelqu'un 



ACTE II, SCÈNE V 295 

Autre de plus de morts n'a couvert notre terre . 
Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; 
Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien. 550 

CURIACE 

Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tète 

Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, 

Ou que tout mon pays reproche à ma vertu 

Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu, 

Et que sous mon amour ma valeur endormie * 555 

Couronne tant d'exploits d'une telle infamie! 

Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi. 

Tu ne succomberas ni vaincras que par moi ; 

Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte ^, 

Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte ^ 560 

CAMILLE 

Quoi ! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis! 

CURIACE 

Avant que d'être à vous, je suis à mon pays. 

CAMILLE 

Mais te priver pour lui loi-même d'un beau-frère, 
Ta sœur de son mari ! 

CURIACE 

Telle est notre misère : 

(noa « quelqu'un). Mais la préposition à au xviie siècle, et surtout dans 
Corneille, se prête aven une grande souplesse à beaucoup d'emplois 
divers et peut suppléer la plupart des autres prépositions (spécialement 
auprès, avec, de, en, par, pour, selon, sur, vers). (Voyez note du vers 134.) 

1. Var. Et que par mon amour ma valeur endormie.... 

(1641-1656.) 

2. Compte et conte, qui sont deux formes orthographiques tirées 
a'une même élymologie (compulare), s'employaient l'un pour l'autre 
indifféremment jusqu'au temps de Corneille ; et chacune des deux formes 
avait les deux sens. 

3. Var. Et vivrai sans reproche ou liuirai sans honte. 

(1641-1656.) 



296 HORACE 

Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur 563 

Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur. 

CAMILLE 

Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tète ', 
Et demander ma main pour prix de ta conquête! 

CURIACE 

11 n'y faut plus penser : en l'état où je suis, 

Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. 570 

Vous en pleurez 2, Camille? 

CAMILLE 

Il faut bien que je pleure ; 
Mon insensible amant ordonne que je meure; 
Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau ^, 
Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. 
Ce cœur impitoyable à ma perte s'obstine, 575 

Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine. 

1. Var. Viendras-tu point encor me présenter sa tète? 

(164I-1G56.) 

2. Var. Vous pleurez, ma clicre âme? 

(16il-I6â6.) 
Voyez note sur le vers 533. 

Mouvement pathétique et touchant qui a été souvent imité depuis; et 
repris par Corneille lui-même : 

Il va vous obéir aux dépens de sa vie. 

Vous en pleurez! — Hélas! cours après lui, Fulvie. 

(Cinna, vers 1070.) 
Ah! Prince. — Vous pleurez! Ah! ma chère princesse! 

(/Iritannicus, vers 15i7.) 
Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer? 
Tu pleures, malheureuse. 

(Bajazet, vers 1308.) 
O'ie vois-je? Quel discours! ma fiUo ! vous pleurez. 

{/phif/éiiie, vers 1171.) 

... Que sous une autre loi Zaïre, vous pleurez. 

{attire, acte IV, se. ii.) 

3. Vah. El lorsque notre hymen alhunn son (lambeau 

L'abus a vieilli ces métaphores, qu'on doit sévèrement proscrire désor- 
nais. 



ACTE II, SCÈNE V 297 

CURIACE 

Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours', 

Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours! 

Que mon cœur s'attendrit à cette triste vue ! 

Ma constance contre elle à regret s'évertue. 580 

N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs ^, 
Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs ; 
Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place : 
Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace. 
Foible 3 d'avoir déjà combattu l'amitié, 583 

Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié? 
Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes, 
Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes; 
Je me défendrai mieux contre votre courroux, 
Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous : S90 
Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage. 
Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage! 
Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi! 
En faut-il plus encor? je renonce à ma foi. 

Rigoureuse vertu dont je suis la victime, 593 

Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime? 

CAMILLE 

Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux 
Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux; 

1. Les pleurs n'ont pas de discours', ils valent de puissants discours. 
A la vérité on peut dire que « les pleurs d'une amante >> sicrnifie : Une 
amante qui pleure. Bel œil; ce langage banal de la galanterie ne 
paraissait pas encore plat et suranné. Bel œil est dans Polyeuctel 

Sur mes pareils, Néarques, un bel œil est bien fort. 

(Vers 87.) 

2. Var. N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs. 

(1641-1656.) 
Vaugelas, dans ses Remarques, publiées en 16-47, dit : « Avec ou 
avecque; tous deux sont bons ». Néanmoins avecque vieillissait. Cor- 
neille corrigea plusieurs vers où il l'avait employé. 

3. Faible, c'est-à-dire affaibli par le combat que j'ai soutenu contre 
l'amitié (qu'il a pour Horace). 

11 



298 HORACE 

Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide *, 

Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. 600 

Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain? 

Je te préparerois des lauriers de ma main; 

Je t'encouragerois, au lieu de te distraire 2; 

Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère ^. 

Hélas! j'étois aveugle en mes vo'ux aujourd'hui; 605 

J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui. 

Il revient : quel malheur, si l'amour de sa femme 
Ne peut non plus * sur lui que le mien sur ton âme! 



SCÈNE VI 

HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE 

r.IRIACE 

Dieux ! Sabine le suit. Pour ébranler mon cœur, 
Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma sœur? 010 
Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage. 
L'amenez-vous ici chercher même avantage ^? 

SABINE 

Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu 

Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu. G14 

Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche, 

1. Tout ingrat que lu puisses être. 

2. Distraire, au sens étymologique {disti'ahere), dclournor (du devoir 
envers lu pairie). Camille se fait illusion. Si Curiace était ilomain, elle 
ne souhaiterait pas davantage qu'il combattît; car elle craindrait éga- 
lement qu'il ne mourût. Or elle ne veut pas qu'il meure. Klle s'inquiète 
peu qu'il tue Horace; elle tremble qu'Horace i.; le tue. 

3. Voyez note sur le vers 466. 

4. Ne et hoh. tous doux négatifs, font pléonasme. 11 faut ne peut pas 
plus. Pas n'est point négatif, mais sert à renforcer la négation nr. 

5. Ces vers sont un peu obscurs. Curiace parle à Horace, et croit on 
feint de croire que le Romain est fléchi par les larmes de Sabine : Et 
laissant vaincre ce grand courage (le courage d'Horace) à ses pleurs 
(c'est-ii-dire par les pleurs de Sabine), eto. 



ACTE II, SCENE VI 299 

Rien dont la fermeté de ces grands cœurs se fâche ♦ : 

Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous, 

Je le désavouerois pour frère ou pour époux. 

Pourrois-je toutefois vous faire une prière 

Digue d'un tel époux et d'un tel frère? G20 

Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété, 

A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté, 

La mettre en son éclat sans mélange de crimes: 

Enfin je vous veux faire ennemis légitimes. 

Du saint nœud qui vous joint je suis le seul lien : 62o 
Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien. 
Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne; 
Et puisque votre honneur veut des effets de haine, 
Achetez par ma mort le droit de vous haïr : 
Alhe le veut, et Rome; il faut leur obéir. 630 

Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge ^ : 
Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange; 
Et du moins l'un des deux sera juste agresseur, 
Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa sœur. 
Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle, o35 

Si vous vous animiez par quelque autre querelle : 
Le zèle du pays vous défend de tels soins; 
Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins ' : 
n lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère. 
Ne différez donc plus ce que vous devez faire : 640 

Commencez par sa sœur à répandre son sang, 



1. Fâcher s'est affaibli; dans Corneille il a encore toute sa force; ce 
mot, que l'étyinologie rattache au latin fastidiwn, marque une aver- 
sion très forte. 

2. La proposition ne peut être sérieuse et dès lors elle est froide 
C'est de la rhétorique (au sens fâcheux du mot), comme presque tout 
le rôle de Sabine. Sabine peut désirer de mourir avant d'avoir vu un 
combat qu'elle exècre; mais peut-elle prétendre qu'elle rendra par sa 
mort les combattants moins coupables? Le rôle de Sabine une fois 
inventé, Corneille n'a su qu'en faire; le personnage n'a point de carac- 
tère. Toute son action se borne à offrir sa vie, que personne n'accepte. 

3. Si vous étiez l'un pour l'autre moins que beaux-frères. 



300 HORACE 

Commencez par sa femme à lui percer le flanc, 

Commencez par Sabine à faire de vos vies 

Un digne sacrifice à vos chères patries : 

Vous êtes ennemis en ce combat fameux, 645 

Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux. 

Quoi? me réservez-vous à voir une victoire 

Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire. 

Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari 

Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri? 650 

Pourrai-je entre vous deux régler alors mon à me, 

Satisfaire aux devoirs et de sœur et de femme, 

Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu? 

Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu : 

Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne; 655 

Le refus de vos mains y condamne la mienne. 

Sus donc, qui vous retient? Allez, cœurs inhumains, 

J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains. 

Vous ne les aurez point au combat occupées, 

Que ce corps au milieu n'arrête vos épées ; 660 

Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups 

Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous. 

IIORACli 

ma femme ! 

CURIACE 

G ma sœur! 

CAMILLE 

Courage! ils s'amollissent. 

SABINE 

Vous poussez des soupirs; vos visages p^dissent! 
Quelle peur vous saisit ? Sont-ce là ces grands cœurs, 665 
Ces héros qu'Albe et Home ont pris pour défenseurs? 

HORACE 

Que t'ai-jc fait, Sabine, et quelle est mon ofTense • 

1. Var. Femme, que l'ai-je fait, et quelle est mon olTenso? 

(1641-10.56.) 
Voltaire écrit à propos de ce vers : « La naïveté qui régnait encoro 



ACTE II, SCÈNE VIT 301 

Qui t'oblige à chercher une telle vengeance? 

Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu ' 

Avec toute ta force attaquer ma vertu? 670 

Du moins contente-toi de l'avoir étonnée ^, 

Et me laisse achever cette grande journée. 

Tu me viens de réduire ^ en un étrange point; 

Aime assez ton mari pour n'en triompher point. 

Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse; 675 

La dispute déjà m'en est assez honteuse : 

Souffre qu'avec honneur je termine mes jours. 

SABINE 

Va, cesse de me craindre : on vient à ton secours, 



SCÈNE VII 

LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, 
SABINE. CAMILLE 

LE VIEIL HORACE 

Qu'e3t-ce-ci *, mes enfants? écoutez-vous vos flammes, 
Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? 680 

en ce temps-là dans les écrits permettait ce mot {femme). La rudesse 
romaine y parait même tout entière. » A quel point fallait-il que tout 
naturel fut banni du langage de la tragédie au xviii' siècle pour que 
Voltaire songeât à écrire cette note? 

1. Var. Que t'a fait mou honneur, femme, et pourquoi viens-tu.... 

(1641-1656.) 

2. Var. Du moins contente-toi de l'avoir offensée. 

(1641.) 

Leçon unique et probablement fautive. Etonnée est bien plus juste; 
il indique une émotion vive, mais qui ne va pas jusqu'à abattre l'Ame. 
L'^ixemple suivant de Montesquieu fixe bien le sens de ce mot dans le 
passage qui nous occupe : « La Grèce avait bien été étonnée par le premier 
Philippe /Alexandre et Antipater, mais non faiS subjuguée ». Voyez vers?. 

."î Voyez note du vers 21. 

4. C'est la vraie orthographe de cette locution, non qu'est ceci, comme 



302 HORACE 

Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? 

Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs. 

Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse. 

Elles vous feroient part entin de leur foiblesse, 

Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups. 085 

SABINE 

N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous. 
Malgré tous nos efTorts, vous en devez attendre 
Ce que vous souhaitez et d'un fds et d'un gendre; 
Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur ', 
Nous vous laissons ici pour leur rendre du cunir. . 690 
Allons, ma sœur, allons, ne perdons plus de larmes : 
Contre tant de vertus ce sont de foibles armes. 
Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir. 
Tigres-, allez combattre, et nous, allons mourir. 

SCÈNE Mil 

LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE 

IIOUACE 

Mon père, retenez des femmes qui s'emportent, 695 
Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent. 

on ocril souvent. L'aiiivéc du vi(3il Horace relève heureusemenl l'aclion, 
qui languissait un peu. 

1. V.\u. Et si notre foiblesse avoil pu les l'hanafcr, 

Nous vous laissons ici pour les encourager. 

(1641-1664.) 

2. Corneille alToctionnait celte appellation énergique. 

A ce tigre altéré de tout le sang romain. 

(Cinna, ver.s 168.) 
Tigre altéré de sang, Dcoic impitoyable. 

(Polyeucti; vers 1125.) 
Tigre, assassine-moi du moins sans n.'oulrager. 

(Polycucte, vers 1585.) 
Dérobe-toi comme elle aux yeux d'une ligresse. 

(Thcodo7-t\ vers 148-4.) 



ACTE II, SCÈNE VIII 303 

Leur amour importun viendroit avec éclat 

Par des cris et des pleurs troubler notre combat; 

Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice 

On nous imputeroit ce mauvais artifice. 700 

L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté, 

Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté. 

LE VIEIL HORACE 

J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent; 

Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent. 704 

CURIACE 

Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments.... 

LE VIEIL HORACE 

Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments; 
Pour vous encourager ma voix manque de termes ; 
Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes; 
Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. 
Fuites votre devoir, et laissez faire aux Dieux '. 710 

1. Ces derniers vers sont sublimes, ils ont attendri Voltaire, si partial 
contre Corneillï : « J'ai cherché dans tous les anciens et dans Ions les 
théâtres étrangers une situation pareille, un pareil mélange de grandeur 
d'àme, de douleur, de bienséance, et je ne l'ai point trouvé ; je remar- 
querai surtout que chez les Grecs il n'y a rien de ce goût ». 

Monchrestien, dans sa tragédie d'Hector (160i), avait dit (en parlant 
des dieux) : 

Faisons ce qu'il faut faire, et leur laissons le reste. 

C'est la même idée, mais quelle différence dans l'expression! Il se peut 
toutefois que Corneille, qui avait beaucoup lu Monchrestien, se soit sou- 
venu de ce vers. 



FIN DU DEIXIEME ACTE 



ACTE III 



SCENE PREMIERE 

SABINE 

Prenons parti, mon àme, en de telles disgrâces ' : 
Soyons femme d'Horace, ou sœur des Curiaces; 
Cessons de partager nos inutiles soins; 
Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. 
Mais, las-! quel parti prendre en un sort si contraire? 
Quel ennemi choisir, d'un é})oux ou d'un frère? 710 
La nature ou l'amour parle |)0ur chacun d'eux, 
Et la loi du devoir m'attache à Ions les deux, 
Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres; 
Soyons femme de l'un ensemble et sœur des autres : 720 
Regardons leur honneur comme un souverain bien; 
Imitons leur constance, et ne craignons plus rien. 

1. « Co monologue de Sjihine est absolument inuLilc et fail langfuir la 
pièce. I^es comédiens voulaient alors des monologues. La déclaniati(ui 
approchait du chant, surtout celle des femmes; les auteurs avaient cette 
complaisance pour elles. » (Voltaire.) Il est vrai que ce monologue est 
un peu long et trop abondant en antillièscs, dont quelques-unes semblent 
artiticielles ou forcées. 

2. Hélas! est com])Osé de l'interjoclion /«; et de l'adjectif las, qui se 
déclinait dans l'ancien français. Une femme disait : Hé! lasi^e! (lasse que 
je suis). Las devenu invarial)lo se trouve encore dans Molière avec le 
même sens d'interjection plaintive. 



ACTE III, SCÈNE I 305 

La morf qui les menace est une mort si belle, 

Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. 

N'appelons point alors les destins inhumains; 723 

Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains; 

Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire • 

Que toute leur maison reçoit de leur victoire; 

Et sans considérer aux dépens de quel sang 

Leur vertu les élève en cet illustre rang, 730 

Faisons nos intérêts de ceux de leur famille : 

En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille, 

Et liens à toutes deux par de si forts liens, 

Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens. 

Fortune, quelques maux que ta rigueur m'envoie, 733 

J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie, 

Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur, 

Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur. 

Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, 
Vain effort de mon àme, impuissante lumière, 740 

De qui le faux brillant prend droit de m'èblouir, 
Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir! 
Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres [bres 2. 
Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus som- 
Tu n"as frappé mes yeux d'un moment de clarté 743 
Que pour les abimer dans plus d'obscurité. 
Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche ^, 



1. Ce tour elliptique est très usité au xvii' siècle (sans penser à autre 
chose qu'à la gloire). 

2. Sans doute ces vers se ressentent encore du goût pour les concetti, 
les traits recherchés et brillants que l'exemple de l'Italie avait mis si 
fort à la mode en France au commencement du xva° siècle. Mais si ces 
vers ne sont guère à leur place dans la bouche de Sabine en pareille 

' situation, ils sont du moins beaux et poétiques. On sait d'ailleurs que le 
monologue était presque chanté dans la déclamation du temps (voyez ci- 
dessus, noie sur le vers 711). Le caractère tout lyrique du morceau 
explique et justifie ces ornements un peu trop exquis du style. Malgré 
tout, ces vers sont brillants, plus que pathétiques. 

3. Voyez note sur le vers 616. 

41. 



306 HORACE 

Me vend déjà bien cher ce moment de relâche. 

Je sens mon triste cœur percé de tous les coups 

Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux. ToO 

Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, 

Je songe par quels bras, et non pour quelle cause, 

Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang 

Que pour considérer aux dépens de quel sang. 

La maison des vaincus touche seule mon âme : 753 

Eu l'une je suis fille, en l'autre je suis femme, 

Et tiens à toutes deux par de si forts liens. 

Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens. 

C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée! 

Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée! 760 

Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez. 

Si même vos faveurs ont tant de cruautés? 

Et de quelle façon punissez-vous l'otïense. 

Si vous traitez ainsi les vœux de l'innocence? 



SCÈNE II 

SABINE, JULIE 
SABINE 

En est-ce fait, Julie, et que m'apportez -vous? 705 

Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux? 

Le funeste succès de leurs armes impies ' 

De tous les combattants a-t-il fait des hosties^ 



1. Vah. Ou si le triste sort de leurs armes impies, 

De tous les combattants a fait autant d'hosties? 

(1641-1656.) 

2. Hostie, au sens étymologique de victime, est aussi dans l'oUjeuctc^ 
vers 7!i0, 

Cette seconde hoitie est digne de ta rage, 



ACTE III, SCENE II 307 

Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs, 709 
Pour tous tant qu'ils étoient deraande-t-il mes pleurs '? 

JULIE 

Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore ^? 

SABINE 

Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore, 

Et ne savez-vous point que de cette maison 

Pour Camille et pour moi Ton fait une prison? 

Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes; 773 

Sans cela nous serions au milieu de leurs armes, 

Et par les désespoirs d'une chaste amitié, 

Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié. 

JULIE 

Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle : 

Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle. 780 

Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer. 
On a dans les deux camps entendu murmurer ^ : 
A voir de tels amis, des personnes si proches. 
Venir pour leur patrie aux mortelles approches, 
L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur, 785 
L'autre d'un si grand zèle admire la fureur; 

Cet emploi du mol vieillissait déjà; toutefois La Fontaine s'en sert 
encore dans Philémon et Bauci.s. 

Du céleste courroux tous furent les hosties. 
Voltaire regrette cet emploi du mot dans le Commentaire. 

1. Var. Pour tous taut qu'ils étoient m'a condamnée aux pleurs. 

(16il-1656.) 

2. L'invention du combat suspendu appartient à Corneille, qui l'a ima- 
ginée pour soutenir son troisième acte. Elle a l'inconvénient de répéter 
l'effet du premier délai, dont Curiace apporte la nouvelle à l'acte l". 
Ce troisième acte traîne un peu, vide d'action jusqu'à l'arrivée du vieil 
Horace. 

3' VARt St l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer. 

(1641-1656.) 



^ 



308 HORACE 



Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale, 

Et tel l'ose nommer sacrilège et brutale. 

Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix; 

Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix ; 700 

Et ne pouvant soufTrir un combat si barbare, 

On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare. 

SABINE 

Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez! 

JULIE 

Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez : 

Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre ; 793- 

Mais IX .ouo re^ï^e ^^n-^'ire assez de quoi vous plaindre. 

En vain d'un sort si triste on les veut garantir; 
Ces cruels généreux n'y peuvent consentir : 
La gloire de ce choix leur est si précieuse, 
Et charme tellement leur âme ambitieuse, 800 

Qu'alors qu'on les déplore ' ils s'estiment heureux. 
Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux -. 
Le trouble des deux camps souille leur renommée; 
Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée, 804 

Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois*, 
Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix. 

1. Latinisme. Déplorer quelqu'un, c'csl-à-dirc en pleurer la perle. Com- 
parer le vers 1344. 

2. Var. El prenant pour affront la pilié qu'on a d'eux. 

(1(556.) 

3. Va». El mourront ])ar li>s mains qui les onl séparés, 

Oue quitler les lionneurs qui leur sont déférés. 

(1641-1656.) 

Dans l'une et l'autre leron, qur est réf^i par plutôt qui est au vers 804. 
Mais Corneille a corrigé son premier texte, parce que plutôt que quitter 
n'était pas loul à fait oorroot. Toutefois dai\s le Menteur il a laissé 
plutôt que voir (pour plutôt que de voir). 

Et plutôt que le voir possesseur de mon bien, 
Puibsé-je dans son sang voir couler tout le mien. 

(Vers 543.) 



ACTE III, SCÈNE II 309 

SABINE 

Quoi? daas leur dureté ces cœurs d'acier s'obstinent ' ! 

JILIE 

Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent 2, 
Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps, 
Demandent la bataille, ou d'autres combattants. 810 
Le présence des chefs à peine est respectée, 
Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée; 
Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort : 
« Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord. 
Consultons des grands Dieux la majesté sacrée, 8io 
Et voyons si ce change à leurs bontés agrée. 
Quel impie osera se prendre à leur vouloir, 
iorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir? » 
Il se tait, et ces mots semblent être des charmes^; 
Même aux six combattants ils arrachent les armes; 820 
Et ce désir d'honneur qui leur ferme les yeux, 
Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux. 
Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle; 
Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule, 
Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi, 823 

Comme si toutes deux le connoissoient pour roi. 
Le reste s'apprendra par la mort des victimes. 

SABINE 

Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes; 



1. Vah. Quoi? dans leur dureté ces cœurs de fer s'obstinent! 

(1611-1060.) 

2. Vah. Ils le font, mais d'ailleurs les deu.x camps se mutinent. 

(1641-lOOi.) 

3. Charme, au sens étymologique [carraen), signifie formule magique, 
dont la vertu suspend l'effet des lois naturelles. 

Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes. 
(Polyeucte, vers 254.) 



310 HORACE 

J'en espère * hcaucoup, puisqu'il est difTér(!, 

Et je commence à voir ce que j'ai désiré. 830 



SCÈNE m 

SABINE, CAMILLE, JULIE 

SABINE 

Ma sœur, que je vous die - une bonne nouvelle. 

CAMILLE 

Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle. 

On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui; 

Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui. 

Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes ; 835 

Ce n'est qu'un plus long ternie à nos inquiétudes ; 

El tout l'alléf^ement qu'il en faut espérer. 

C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer. 

SABINE 

Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte. 

CAMILLE 

Disons plutôt, ma sœur, qu'en vain on les consulte. 840 
Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix; 
El la voix du public n'est pas toujours leur voix'; 
Ils descendent bien moins dans de si bas étages 
Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images, 



1. En se rapporte aux dieux qui dcaavoncront le combat. 

2. Forme archaïque du subjonctif présent de dire, encore préférée à 
(fixe par Vau^elas, et encore employée par Racine (dans Bérénice, dans 
Iphigénie). Dans le quoi qu'on die <iu sonnet de Coltin ridiculisé par 
Molière dans lex Femmes xaranles, c'est la tournure tout eulière que 
le pocte a voulu railler, non l'emploi de die (dont lui-mome use fré- 
quemment). 

3. Allusion à l'adage : Vox populi, vox Dei. " Lu voix du peu)ile est 
la voix de Dieu, n 



ACTE III, SCÈNE III 31 1 

De qui l'indépendante et sainte autorité* 845 

Est un rayon secret de leur divinité. 

JULIE 

C'est vouloir sans raison vous former des obstacles 
Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles; 
Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu, 
Sans démentir celui qui vous fut hier ^ rendu. 850 

CAMILLE 

Un oracle jamais ne se laisse comprendre : 

On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre ^ ; 

Et loin de s'assurer * sur un pareil arrêt, 

Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est. 

SABINE 

Sur ce qui fait pour nous ^ prenons plus d'assurance, 835 

Et souffrons les douceurs d'une juste espérance. 

Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras, 

Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas; 

Il empêche souvent qu'elle ne se déploie, 

Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie ''. 860 

1. Var. Et de qui l'absolue et sainte autorité. 

(1641-1656.) 

2. Sur hier voyez note du vers 107. 

3. Le même vers est dans Psyché (vers 754), sauf une légère variante 
{mieux au lieu déplus) 

4. S'assurey , c'est-à-dire établir sa sécurité. 

5. Ce qui fait pour nous, c'est-à-dire nous favorise. On trouve de môme 
faire contre au sens opposé. 

Cela fait contre vous, 

{Mélile, vers 1188.) 

6. Comparer ces vers de Poli/eucte sur la grâce • 

Il (Dieu) est toujours tout juste et tout bon, mais sa grâce 
Ne descend pas toujours avec même efûcace ; 
Après certains moments que perdent nos longueurs, 
Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs. 
Le nôtre l'endurcit, la repousse, l'égaré; 
Le bras qui la versait en devient plus avare, 
Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 
Tombe plus rarement ou n'opère plus rien. 



312 HORACE 

CAMILLE 

Le ciel agit sans nous en ces événements, 
Et ne les règle point dessus ' nos sentiments. 

JULIE 

Il ne vous a fait peur que pour vous faire igrâce. 
Adieu : je vais savoir comme enfin tout se passe 
Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour 
Ne vous entretenir que de propos d'amour, 8G5 

Et que nous n'emploierons la iin de la journée 
Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyraénée. 

SABINE 

J'ose encor l'espérer ~. 

CAMILLE 

Moi, je n'espère rien. 

JULIE 

L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien. 870 



SCÈNE IV 

SABINE, CAMILLE 

SABINE 

Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme : 
Je ne puis approuver tant de trouble en votre àme; 
Que fericz-vous, ma sœur, au point où je me vois, 
Si vous aviez à craindre autant que je le dois ^, 



1. Voyez sur dessus proposilion la nnlo sur lo vers Oi. 

2. Vah. Comme vous je l'cspôrR. Cam. El je n'ose y songer. 

JuL. L'cfTet nous fora voir qui sait mieux en juger. 

3. Aulanl que je k dois, c'esl-;i-dire auUinl que je dois craindre. 



ACTE III, SCÈNE IV 313 

Et si VOUS attendiez de leurs armes fatales 875 

Des maux pareils aux miens, et des pertes égales '? 

CAMILLE 

Parlez plus sainement de vos maux et des miens : 
Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens; 
Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge, 
Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. 880 

La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. 
Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux; 
Lhymen qui nous attache en une autre famille 
Nous détache de celle où l'on a vécu (ille ; 
On voit d'un œil divers des nœuds si différents, 883 

Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents; 
Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père 
Nousest raoinsqu'unépoux, etnonpas moins qu'un frère; 
Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, 



1. Voltaire fait à propos de cette scène une curieuse remarque : <> Celte 
scène esl froide : on sent trop que Sabine et Camille ne sont là que pour 

amuser le peuple, en attendant qu'il arrive un événement intéressant 

J'avouerai que Shakespeare est de tous les auteurs tragiques celui où l'on 
trouve le moins de ces scènes de pure conversation; il y a presque tou- 
jours quelque chose de nouveau dans chacune de ses scènes : c'est, à la 
vérité, aux dépens des règles, et de la bienséance et de la vraisemblance ; 
c'est en entassant vingt années d'événements les uns sur les autres; c'est 
en mêlant le grotesque au terrible; c'est en passant d'un cabaret à un 
champ de bataille et d'un cimetière à un trône; mais enfln il attache. » 
Il est bien vrai que ce débat est glacé, entre Sabine qui soutient qu'elle 
est la plus malheureuse, puisqu'elle va perdre ou son époux ou ses 
frères ; et Camille qui prétend que ce n'est rien de perdre ses frères, 
quand on est mariée; mais que c'est beaucoup, tant qu'on n'est que 
liancée. La subtilité grecque avait aimé à peser ces vains problèmes; on 
.se rappelle cette femme qui, dans Hérodote, aime mieux sauver son 
fi'ère que son époux, parce qu'on peut toujours se procurer un nouvel 
cpoux; mais comment remplacer un frère? Antigène dans Sophocle 
fait le même raisonnement. Le dernier mot de ces arguties inutiles est 
dit par Sabine : 

Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes. 

(Vers 904.) 



314 HORACE 

Notre choix impossible, et nos vœux con*'onrlus. 890 
Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes 
Où porter vos souhaits et terminer vos craintes ; 
Mais si le ciel s'obsline à nous persécuter. 
Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter. 

SABINE 

Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre, 
C'est un raisonnement bien mauvais que le votre. 896 
Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différents, 
C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents : 
L'hymen n'efface point ces profonds caractères; 
Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères : 900 
La nature en tout temps ;j;arde ses premiers droits; 
Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix : 
Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes ; 
Et tous mau.x sont pareils alors qu'ils sont extrêmes'. 
Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez 905 
Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez; 
Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, 
En fait assez souvent passer la fantaisie-; 
Ce que peut le caprice, osez-le par raison. 
Et laissez votre sang hors de comparaison : 910 

C'est crime qu'opposer des liens volontaires 
A ceux que la naissance a rendus nécessaires. 
Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter. 
Seule j'ai tout à craindre, et rien à souliaiter; 914 

Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes, 
Où porter vos souhaits et terminer vos craintes ^. 

1. Sentiment profomlomenl vrai et admii-ablement exprimé ; mais ce 
vers montre bien ce qu'il y a de subtil et de vain dans la dissertation un 
peu longue et froide des deux belles-sœurs. 

2. Vaii. Le peuvent mettre hors do votre fantaisie; 

Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. 

(1641-1656.) 

3. Ces quatre vers repèlent par une antithèse exacte les vers 891-S9i 



ACTE III, SCÈNE V 315 

CAMILLE 

Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais; 

VcTus ne connoissez point ni l'amour ni ses traits : 

On peut lui résister quand il commence à naître, 

Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître, 920 

Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi, 

A fait de ce tyran un légitime roi : 

Il entre avec douceur, mais il règne par force; 

Et quand l'àme une fois a goûté son amorce, 

Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, 923 

Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut : 

Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles. 



SCÈNE V 

LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE 

LE VIEIL HORACE 

Je viens voi porter de fâcheuses nouvelles *, 

Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer 

Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler : 930 

Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent. 



dits par Camille. Cette sorte de balancement rythmé de deux senti- 
ments opposés s'exprimant par des mois semblables plaisait beaucoup 
à Corneille et sans doute au goût de son temps. Il semble au nôtre un 
peu froid et artificiel. 

1. On a blâmé le vieil Horace de n'être pas allé au lieu du combat 
pour voir ses fils vaincre ou mourir, au lieu de rester chez lui pour 
affliger inutilement le cœur des deux femmes. Le reproche est juste, 
mais sachons accepter une petite invraisemblance qui nous vaudra les 
sublimes beautés de la scène suivante; ne disons pas, comme Voltaire, 
que « cela gâte jusqu'au qu'il moiirrit ». C'est la seconde fois que le vieil 
Hovace arrive en scène pour relever vivement l'action, qui languissait 
(voyez ci-dessus, vers 679). 



316 HORACE 

SAIilNF. 

Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnenl; 

Et je m'iniaginois dans la divinité 

Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté. 

Ne nous consolez point' : contre tant d'infortune 935 

La pitié parle en vain, la raison importune. 

Nous avons en nos mains la lin de nos douleurs. 

Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs -. 

Nous pourrions aisément faire en votre présence 

De notre désespoir une fausse constance; 940 

Mais quand ou peut sans honte être sans fermeté, 

L'afTecler au dehors, c'est une lâcheté ^ ; 

L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes, 

Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. 

Nous ne demandons point qu'un courage si fort 94o 
S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort. 
Recevez sans frémir ces mortelles alarmes ; 
Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes ; 
Entin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs, 
Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs. 950 

LE VIEtL HORACE 

Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, 
.Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre, 
Et céderois peut-être à de si rudes coups, 
Si je prenois ici même intérêt que vous • 

1. Var. Ne nous consolez piiinL : la raison importune, 

•Juand elle ose combattre vine loUc infortune. 

(1611-1056.) 

2. Var. Qui peut vouloir mourir peut braver les malluMus. 

(1641-1656.) 

Sabine, parlant si librement des Dieux, cl menaçant de se tiuîr, ne 
parait guère conforme à In vérité des mœurs romaines au vi° siècle 
avant J.-C. 

3. Vak. La vouloir contrefaire est uni; lâcheté. 

(.1611-1650.) 



ACTK III, SCÈNE V 317 

Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères, 935 

Tous trois me sont encor des personnes l)ien chères; 

Mars enfin l'amitié n'est pas du même rang, 

Et n'a point les elïets de l'amour ni du sang; 

Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente 

Sabine comme sœur, Camille comme amante : 960 

Je puis les regarder comme nos ennemis, 

Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. 

Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie; 

Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie ' ; 

Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, 903 

Quand ils ont des deux camps refusé la pitié. 

Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée, 

Si leur haute vertu ne l'eût répudiée, 

Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement 

De l'afiVont que m'eût fait ce mol consentement. 970 

Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres. 

Je ne le cèle point, j'ai joint mes vœux aux vôtres. 

Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, 

Albe seroil réduite à faire un autre choix; 

Nous pourrions voir tantôt triompher les lloraces 975 

Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, 

Et de l'événement d'un combat plus humain 

Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain. 

La prudence des Dieux autrement en dispose; 

Sur leur ordre éternel mon esprit se repose • 980 

11 s'arme en ce besoin de générosité, 

1. CeUe tournufe où le substantif complément se place entre le verbe 
auxiliaire et le |iarticipe passé, fréquente encore chez Corneille, commen- 
çait à vieillir. En ce cas, le participe s'accorde toujours chez lui avec le 
complément qui le précède. On trouve une seule exception au vers 710 
de Pertharite, où Corneille écrit, pour rimer avec j'ai régné : 

Pour eux seuls ma justice a tant de cœurs gagné. 

Encore ici l'adverbe tant peut justifier l'absence d'accord. — Etunnement 
signiGe ici la crainte, la stupeur où l'approche d'un combat fratricide 
aurait pu jeter les Horaces. 



318 HORACE 

Et du bonheur public fait sa félicité. 

Tâchez d'eu faire autant pour soulager vos peines, 

Et souf^^ez toutes deux que vous êtes Romaines : 

Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor * ; 98'j 

Un si glorieux titre est un digne trésor. 

Un jour, un jour viendra que par toute la terre 

Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre, 

Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois ^, 

Ce grand nom deviendra l'ambition des rois : 990 

Les Dieux à notre Enée ont promis cette gloire. 



SCÈNE VI 

LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE 

LE VIEIL HORACE 

Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire? 

JULIE 

Mais plutôt du combat les funestes effets : 

Rome est sujette d'Albe, et vos lîls sont défaits; [reste. 

Des trois les deux sont morts •', son époux seul vous 

LE VIEIL IIOllACE 

d'un triste combat effet vraiment funeste! 990 

Rome est sujette d'Albe, et ])our l'en garantir 

R n'a pas employé jusqu'au dernier soupir! 

Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie; 

Home n'est point sujette, ou mon 111s est sans vie : 1000 

Je connois injeux mon sang, il sait mieux son devoir. 

1. Le premier voun s'adresse à Sahino; le second à Camille, qui, 
n'ayant pas encore épousé Curiace, est encore Homaine, 

2. \'iiy('7. ci-dessus, note du vers Qi. 

3. On (lirait iiujuuid'luii ; dos trois doux sont morts. Mais on oonlinuo 
h dire ; l'^ux tioi's d'un tout, pu les tleux Ueis d'un tout, tournure ftna-' 
lo(;ue ^ celle c^u'euiploid Corneille, 



ACTE III, SCÈNE VI 319 

JLLIE 

MiHe, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir, 
Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; 
Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires, 
Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé lOOo 

LE VIEIL HORACE 

Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé? 

Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite? 

JLLIE 

Je n'ai rien voulu Toir après cette défaite 

CAMILLE 

mes frères ! 

„E VIEIL HORACE 

Tout beau *, ne les pleurez pas tous; 
Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. 1010 
Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte 
La gloire de leur mort m'a payé de leur perte : 
Ce bonheur a suivi leur courage invaincu ^, 
Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu 
Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, 1015 

Ni d'un Etat voisin devenir la province '. 
Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront 
Que sa fuite honteuse imprime à notre front; 



1. Tout beau, doucement (au xvi* siècle on disait de même aller tout 
bellement, pour aller au petit pas). Celle locution (tout beau) plaisait 
à Corneille, qui l'a employée souvent dans les passages les plus pathéti- 
ques de ses tragédies. Mais les chasseurs criaient : Tout beau ! à leurs 
chiens pour les retenir. Cet emploi du mot l'a fait bannir du style 
noble. 

2. Corneille n'a créé ni invaincu ni aucun néologisme. Invaincu, em- 
ployé par lui dans l'Illusion (v. 235) et dans le Cid (v. 418), est fréquent 
au XVI» siècle en vers, et se trouve même en prose (voyes k Loyal Hev 
vitew, Amyot, Bûnsard, Garnier, d'Aubigné, etc.). 

3. C'est-à-dire une portion sujette, anpe:(ée, dépendante 



320 HORACE 

Pleurez le déshonneur de toute notre race, 

Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace. 1020 

JILIE 

Que Youliez-vous qu'il fit contre trois? 

LE VIEIL HORACE 

Qu'il mourût ', 
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. 
N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, 
Rome eût été du moins un peu plus tard sujette; 
Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, 1025 

Et c'étoit de sa vie un assez digne prix. 

Il est de tout son sang comptable à sa patrie; 
Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie -; 
Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour'', 
Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. 1030 
J'en romprai bien le cours, et ma juste colère, 

1. <i Jfi Puis cliamié quand je lis ces mots : Qu'il monrûl; mais je ne 
puis souffrir le vers ([uc la rime anirnc aussilôl : Ou qu'un beau déses- 
poir alors le secourût. » (Fénelon, Li'ttre sur les occupatioi^s de l'Ara- 
déinie.) « Voilà ce fameux qu'il mourût, ce trait du plus f^rand sublime, 
ce mol auquel il n'en est aucun de eirm])arablé dans toute l'anliquilé. 
Tout l'auditoire fui si transporté qu'on n'entendit jamais le vers faillie 
qui suit. >) (Voltaire.) 

Malgré l'autorité de Fénelon et de Voltaire, nous ne trouvons rien de 
faible au vers : Oii qu'un beau désespoir, etc. Le vieil lloraee ne tient 
pas à ee que son fils meure, il veut seulement que ce lils ne soit pas 
déshonore. Ainsi s'expliquent les sentimenis successifs très bien distin- 
gués et analysés par Corneille : « Que vouliez-vous (lu'il fit? — Qu'il 
mourùll )i Puis la farouche beauté de ce cri de désespoir fait horreur au 
père qui l'a iioussé ; il se rétracte en partie, paice qu'il est père et non 
bourreau : « Eh! qui me dit qu'il fût mort? et qu'un beau désespoir no 
l'eût pas secouru! » C'est la pensée qui inspire il Virgile ces deux 
beaux vers : 

Miiriamur et 'in média arma ruamus; 

Una salus victis : nullam sperare salulem. 

2. Voyez ci-dessus, note sur le vers 96i. 

3. C(î mot, aujourd'hui familier, était alors admis dans le langage tra- 
gique. Corneille l'emploie souvent. 



ACTE III, SCÈNE VI 321 

Contre un indigne fils usant des droits d'un père, 
Saura bien faire voir dans sa punition 
L'éclatant désaveu d'une telle action. 

SABINE 

Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, 1033 

Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses. 

LE VIEIL HORACE 

Sabine, votre cœur se console aisément; 

Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement. 

Vous n'avez point encor de part à nos misères : 

Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères; 1040 

Si nous sommes sujets, c'est de votre pays; 

Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis; 

Et voyant le haut point où leur gloire se monte. 

Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte. 

Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux 1045 

Vous donnera bientôt à plaindre ' comme à nous. 

Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses : 

J'atteste des grands Dieux les su[)rémes puissances 

Qu'avant ce jour (ini, ces mains, ces propres mains 

Laveront dans son sang la honte des Romains. lOoO 

SABINE 

Suivons-le promptement, la colère l'emporte. 
Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte? 
Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands. 
Et toujours redouter la main de nos pai'ents? 

1. Plaindre, au sens lalin {plani/ere) et intransilif : gémir, se lamenter. 
Corneille l'emploie ainsi dans Medée (v. 1310) : 

Mais (O nouveau sujet de pleurer et de plaindre)!... 
FIN DU TROISIÈME ACTE 



ACTE IV 

SCÈNE PREMIÈRE 

LE VIEIL HORACE, CAMILLE 

LE VIEIL IIOUACE 

Ne me parlez janicais en faveur d'un infâme ' ; 1055 

Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme : 

Pour conserver un sanp qu'il lient si précieux, 

Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux. 

Sabine y peut mettre oitlre, ou derechef j'atteste 

Le souverain pouvoir de la lroa})e céleste.... 1060 

CAMILLE 

Ah ! mon père, prenez un plus doux sentiment; 
Vous verrez Home même en user autrement; 
Et de (juelipie malheur (pie le ciel l'ait comhlée 
Excuser la vertu sous le nombre accablée. 

LE VIHIL IIOUACE 

Le jugement de Uoine est jkhi pour mon regard ^, 1065 

1. On s'est j)lainl que In vieil llcirai'C n'ait pas été délrom|ié dînant 
l'entr'acle. Mais rien ne dit eoinhicn de temps eet entr'aclc repiésiMile; 
on peut très bien supposer qu'il ne s'est écoulé que quelques minutes 
entre le troisième acte et le quatrième. 

2. Ndus ne disons plus yjOHr mon rpflard, qui signifie pour ce ijui me 
regarde ou me concerne; non pas « mes yeux. 



ACTE IV, SCÈNE II ^T.i 

Camille, -je suis père, et j'ai mes droits à part. 
Je sais trop comme agit la vertu véritable : 
C'est sans en triompher que le nombre l'accable; 
Et sa mâle vigueur, toujours en même point. 
Succombe sous la force, et ne lui cède point. 1070 

Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère. 



SCÈNE II 

LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE 

VALÈRE 

Envoyé par le Roi pour consoler un père, 
Et pour lui témoigner.... 

LE VIEIL IIOR.^CE 

N'en prenez aucun soin ; 
C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin; 
Et j"ainie mieux voir morts que couverts dinfamie 1075 
Ceu.K que vient de m'ôter une main ennemie. jneur; 
Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'hon- 
II me sufllt. 

V.\LÈRE 

Mais l'autre est un rare bonheur,- 
De tous les trois chez vous il doit tenir la place. 

LE VIEIL HOa.\CE 

Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace M 1080 

VALÈRE 

Seul vous le maltraitez après ce qu'il a l'ait. 

1. Var. Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace! 

(C'est-à-dire . Plùl aus dieux qu'il eut fait....) (1(341-1050.) 



321 HORACE 

LE VIEIL HORACE 

C'est à moi seul aussi de punir son forfait. 

YALÈRE 

Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite? 

LE VIEIL HORACE 

Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite? 

VALÈRE 

La fuite est glorieuse en cette occasion. 108r> 

LE VIEIL HORACE 

Vous redoublez ma honte et ma confusion '. 
Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire, 
De trouver dans la fuite un chemin à la gloire. 



Quelle confusion, et quelle honte à vous 

D"avoir produit un lils qui nous conserve tous, 1090 

Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire? 

A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire? 

LE VU-.IL HORACE 

Quels hoimeurs, quel triomphe, et quel empire enfin, 
Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin? 

VALKRE 

Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? 1093 

iL'uorez-vous eucor la moitié de l'histoire? 



1. Le malentendu est un i)eu trop prolongé; Corneille a usé du même 
artifice dans li' Cid (acte V, sciMie v). Don Sancho vient apporter à Chi- 
niène l'épée de Rodrigue vainqueur, et Cliiméne croit que llodripuc a 
péri dans le combat et laisse éclater sa douleur avec son amour. Ce jeu 
de scène est intéressant, mais il est peu vraisemblable. Cliimcne éperdue 
est plus excusable d'ailleurs que le vieil Horace, (jui est de sang-froid, 
quoiaue afUigé. 



ACTE IV, SCÈNE II 325 

LE VIEIL HORACE 

Je sais que par sa fuite il a trahi l'État *. 

VALÈRE 

Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat; 

Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme 

Qui savoit ménager l'avantage de Rome. • 1100 

LE VIEIL HORACE 

Quoi, Rome donc triomphe? 

VALÈRE 

Apprenez, apprenez 
La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez. 

Resté seul contre trois ^, mais en cette aventure 
Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure, 1104 
Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux, 
11 sait bien se tirer d'un pas si dangereux '^; 
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse 
Divise adroitement trois frères qu'elle abuse. 
Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé, 

1. Var. Le vieil H. Le combat par sa fuite est-il pas terminé? 

Val. Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé; 

Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir en homme..,. 
(1641-1656.) 

2. Il Deux Romains tombent expirants l'un sur l'autre. A cette vue, 
l'armée albaine a poussé un cri de joie. Les lésions romaines n'ont plus 
d'espoir; mais elles s intéressent encore ii la lutt3, car elles tremblent 
pour ce guerrier seul qu'enveloppent les trois Curiaces. Heureusement, 
il n'avait aucune blessure, et, trop faible contre eux tous, il était redou- 
table pour chacun séparément. Aûn donc de diviser leur attaque, il 
prend la fuite, persuadé qu'ils le suivront à d'inégales dislances, selon 
la gravité de leurs blessures. Déjà il était assez loin du théâtre du 
combat, lorsque, regardant derrière lui, il les voit à des distances bien 
inégales en elTel. L'un d'eux n'était pas loin : il se rolourne et fond sur 
lui avec Impétuosité. L'armée albaine criait encore aux Curiaces de 
secourir leur frère, qu'Horace vainqueur l'avait immolé et courait vers 
un second ennemi. » (Tite Live, trad. Gaucher.) 

3 Vam. 11 sait bien se tirer d'un pas si hasardeux. 

(1641-1656) 



326 HORACE 

Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé, 1110 
Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite; 
Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite. 

Horace, les voyant l'un de l'an Ire écartés, 
Se retourne, et déjà les croit demi-doniptés : 
Il attend le premier, et c'étoit votre gendre. IMo 

L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre, 
En vain en l'attaquant l'ait paroître un grand cœur; 
Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur. 
Albe à son tour commence à craindre nn sort contraire; 
Elle crie au second qu'il secoure son frère : 1120 

11 se hâte et s'épuise en efforts superflus; 
11 trouve en les joignant que son frère n'est plus, 

CAMILLE 

Ilélas ' ! 

VALKRE 

Tout hors d'haleine il })rend pourtant sa place, 
Et redouble bientôt la victoire d'Horace : 
Son courage sans force est nn débile appui; H23 

Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. 
L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie; 
Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie. 

Comme notre héros se voit près d'achever, 
C'est peu pour lui de vaincre, il veut cncor braver: I HO 
« J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères; 
Rome aura le dernier de mes trois adversaires. 
C'est à ses intérêts que je vais l'immoler - », 



1. C'est le seul mot que prononce Camille pendant rc long réeil qui 
déchire son i;œur : c'est à faire à Tuclrice chargée de ce rôle d'exprimer 
par son attitude et le jeu de sa physionomie les sentiments divers dont 
elle est aeritée, en écoutant Valcre : l'illnstrc Ilachcl y excellait. 

2. (( Un cri, tel qu'en arrache un triomphe inespéré, part de l'armée 
romaine et encourage le fiuerricr; il se li,'i(c il'cn Unir : avant d'être 
rejoinl par le truisième Curiace. qui n'est pus rloip;né, il tue le second. 
Dés lors ils étaient un contre un : le nombre était le même, mais non 
pas la confiance et la force. L'un n'avait pas une blessure; fier de ses 



ACTE IV, SCÈNE II 327 

Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler. 

La victoire entre eux deux n etoit pas incertaine; 1133 

L'Albain percé de coups ne se trainoit qu'à peine, 

Et comme une victime aux marches de l'autel, 

Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel : 

Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense, 

Kt son trépas de Rome établit la puissance. 1140 

LE VIEIL HORACE 

mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours! 
d'un État penchant l'inespéré secours! 
Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace! 
Appui de ton pays, et gloire de ta race! 
Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements 1143 
L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments? 
Quand pourra mon amour baigner avec tendresse 
Ton front victorieux de larmes d'allégresse? 

VALÈRE 

Vos caresses bientôt pourront se déployer : 

Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, H50 

Et remet à demain la pompe qu'il prépare 

D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare; 

Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux * 



deux victoires, il s'avançait assuré de la troisième : l'autre, fatijjué par 
sa blessure, haletant et épuisé par la course, et vaincu d'avance par 
la défaite de ses frères, ne fit que s'offrir au fer du vainqueur. Ce ne 
fut pas un combat. Le Romain triomphant s'écrie : « J'en ai immolé 
deux aux mânes de mes frères; le troisième, je l'immole aux intérêts 
dont doit décider cette guerre, afin que Rome règne sur Albe. » A peine 
soutenait-il ses armes : il lui plonge son épée dans la gorge, et le 
dépouille renversé à terre. » (Tile-Live, trad. Gaucher.) 

1. Vers (voyez note du vers 415),- employé comme aujourd'hui envers, 
e<t partout dans tous les classiques du xvn" siècle. Voltaire le bl.'imo 
dans le Commentaire {Cinna, vers 464) et s'en sert dans son Triumvirat • 

L'un de l'autre jaloux, l'un vers l'autre perfide. 
Dans les Poésies diverses de Corneille (éd. Marly-I.aveaux, t. X, p. 9fi), 



328 HORACE 

Par des chants de victoire et par de simples vœux. 

C'est où le Roi le mène, et tandis ' il m'envoie 1155 

Faire office vers vous de douleur et de joie -; 

Mais cet office encor n'est pas assez pour lui ; 

Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui : 

Il croit mal reconnoître une vertu si pure ^, 

Si de sa propre houche il ne vous en assure, \ 160 

S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État. 

LE VJEIL HORACE 

De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat, 

Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres 

Du service d'un fils, et du sang des deux autres *. 

VALÈRE 

ïl ne sait ce que c'est d'honorer à demi; 1165 

Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi 

Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plait de vous faire "^ 

Au-dessous du mérite et du fils et du père. 

Je vais lui témoigner quels nobles sentiments 



on trouve ce vers, qui montre bien la synonymie de vers et envers 

Lui que j'ai fait revivre et qui revit en toi 
En usoit envers lui comme lu fais vers moi. 

1. Sens étymologique (latin tanuliu). C'est-à-dire ici pendant ce 
temps-là. 

2. Cette expression, blâmée par Voltaire, n'est pas très claire en ofl'et; 
mais elle signifie à peu près : m'aftlij;er et me réjouir avec vous. Sur 
vers, voyez ci-dessus, note du vers 1153. 

3. Vaii. Ci'tle belle aolion si puissamment le touche, 

Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche, 
D'avoir donné vos Dis au bien de son Étal. 

4. V,\n. Du service de l'un et du sang des deux autres. 

— Le Roi ne sait que c'est d'honorer ii demi. 

(l(j'il-1656.) 

5. Yak. Fait qu'il eblimo cucor l'houiiuur qu'il vous veut faire. 

(10-âl-l(i60.) 



ACTE IV, SCÈNE III 329 

La vertu vous inspire en tous vos mouvements, i 170 
Et combien vous montrez d'ardeur pour son service. 

LE VIEIL HORACE 

Je vous devrai beaucoup pour un si bon office. 



SCÈNE m 

LE VIEIL HORACE, CAMILLE > 

LE VIEIL II 0:1 ACE 

I\I;i fille, il n'est plus temps ilo réi)andre di'S pleurs; 
Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs; 
On pleure injustement des pertes domestiques, 1 172 
Quand on en voit sortir des victoires publiques. 
Rome triomphe d'Albe, et c'est assez poui' nous; 
Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux. 
En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme 
Dont la perte est aisée à réparer dans liome ^; 1180 
Après colle victoire, il n'est point de Homaiii 
Qui ne soit glorieux de vous donner la main. 
H me faut à Sabine en porter la nouvelle ■'; 

1. Voltaire voudrait que la pièce s'arrêtât là : « La pièce est fiiiio, 
l'aclion est coniplèlemeiit terminée. Il s'agissait de la victoire, et elle 
est remportée; du destin de Rome, et il est décidé ». C'est, selon nous, 
mal comprendre Horace. Voyez Nodcfl sur Horace, p. 235. 

2. Le même sentiment est exprimé par don DiÔRuo dans le Cid (vers 
1058) : 

Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses'. 
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir. 

Dans Poli/cucte (vers 390), Fabian dit à Sévèr(> : 

Vous trouverez à Rome assez d'autres maîtresses; 
Et dans ce haut degré de puissance et. d'honneur. 
Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur. 

3. Var. Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelU-. 

(1041-1(350.) 

12 



330 HORACE 

Ce coup sera sans doute assez rude pour elle, 

Et ses trois frères morts par la main d'un époux 1183 

Lui donneront' des pleurs bien plus justes qu'à vous; 

Mais j'espère aisément en dissiper l'orage, 

Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage 

Fera bientôt régner sur un si noble cœur 

Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. 1190 

Cependant étoufTt'z cette lâche tristesse; 

Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse; 

Faites-vous voir sa sœur, et qu'en un même flanc 

Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang. 



SCENE IV 

CAMILLE 2 

Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, liOo 

Qu'un véritable amour brave la main des Parques, 

Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans 

Qu'un astre injurieux ^ nous donne pour parents. 

Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche; 

Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche ^, 1200 

Impitoyable père, et par un juste effort 

Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort. 

En vit-on jamais un dont les rudes traverses 
Prissent en moins de rien tant de faces diverses, 



1. Donnor au sens de causer. Corneille a dil du niènic dans lliiilnr/niie 
)vers 806) : donner de.i terreurs. 

2. Voltaire dil : « Voiei Camille qui, après un long silence dont on nf 
s'est pas seulement aperçu, parce que l'àme était toute remplie du destin 
des Horaces et des Curiaces et de celui do Home, voici Camille, dis-jc, 
qui s'échauffe tout d'un coup et comme de propos délibéré ». Voyez ci- 
dessus, notes sur les vers 1 123 et 1 173 ; et ci-dessous, note sur le vers 1250. 

3. Injurieux, o'est-ii-dirn injuste, inique, mairaisant. 
■4. Voyez note sur le vers 616. 



ACTE IV, SCÈNE IV « 331 

Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, 120a 

Et portât tant de coups avant le coup mortel? 

Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte 

De joie et de douleur, d'espérance et de crainte, 

Asservie en esclave à plus d'événements. 

Et le piteux jouet de plus de changements? 1210 

Un oracle m'assure, un songe me travailli' ' ; 

La paix calme l'etTroi que me fait la bataille ; 

Mon hymen se prépare, et presque en un moment 

Pour combattre mon frère on choisit mon amant; 

Ce choix me désespère, et tous le désavouent -; 1215 

La partie est rompue, et les Dieux la renouent; 

Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, 

Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains. 

Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères^ 

Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères, 

Et me tlattois-je trop quand je croyois pouvoir 1221 

L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir? 

Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle 

Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle : 

Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux I22jj 

D'un si triste succès le récit odieux, 

11 porte sur le front une allégresse ouverte, 

Que le bonheur public fait bien moins que ma perte; 

Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui, 

Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. 1230 



1. Var. Un oracle m'assure; un songe m'épouvante; 

La bataille m'eflVaie, et la paix me contente. 

(16iM650.) 

A.s.sujT)', au sens de rassurfi\ est fréquent dans Coineillc 

2. Vau. Les deux camps mutinés un tel choix désavouent; 

Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. 

(16il-1656.) 

3. Var. Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères. 

(1660.) 



332 HORACE 

Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste : 
On demande ma joie en un jour si funeste ' ; 
Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, 
Et baiser une main qui me perce le cœur. 
En un sujet de pleurs si grand, si légitime, 12'V6 

Se plaindre est une honte, et soupirer un crime; 
Leur brutale vertu veut qu'on s'estimo heureux, 
Et si l'on n'est barbare, ou n'est poiut g-'-néreux. 
Dégénérons, mon crour, d'un si vertueux j)ère; 
Soyons in<ligne sœur d'un si généreux frère : 1240 

C'est gloire de passer pour un cœur abattu, 
Quand la brutalité fait la haute vertu ^. 
Éclatez, mes douleurs : à quoi bon vous contraindre ? 
Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre? 
Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; 1245 
Loin d'éviter ses yeux, croissez à sou as[)ect; 
Offensez sa victoire, irritez sa colère. 
Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. 
Il vient : préparons-nous à nnoulrei- cnnslainiuent ^ 
Ce que doit une amante à la moit d'un amant *. 12,")0 



1. Var. On dcmanflc mn joie en un coup si fiinesle. 

(!Oil-l 

2. Des cœurs abattus et It^s hautes vertus, dans les premières éditions 
(1641-1656). 

3. Avec constance. 

4. Ce monologue est admirable, et d'nn grand effet théâtral. On a 
blâmé ces longs monologujs comme pr-ii vraisemblables, mais h quelle 
confidente veut-on (jne Camille puisse (Confier les déchirements de son 
cœur, sans en affaiblir l'accent? Ces cris d'un désespoir suprême no 
peuvent avoir de témoins. 



ACTE IV, SCÈNE V 333 



SCÈNE V 

HORACE, CAMILLE, PROCULE - 

(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces.) 

HORACE 

Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères, 
Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, 
Qui nous rend maîtres d'Albc; enfin voici le bras 
Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États; 1254 
Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, 
Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire *. 

CAMILLE 

Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois. 

HORACE 

Rome n'en veut point voir après de tels exploits, 
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes 
Sont trop payés de sang pour exiger des larmes : 1260 
Quand la perte est vengée, on n'a plus rieai perdu. 

CAiMlLLE 

Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, 

Je cesserai pour eux de paroitre affligée. 

Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée; 

Mais qui me vengera de celle d'un amant, 1263 

Pour me faire oublier sa perte en un moment? 

1. On a blâmé cette entrée orgueilleuse d'Horace ; on l'a jugée inu- 
tile, invraisemblable. Corneille a subi la loi de l'unité de lieu et la 
ntjessité de placer toute l'aotior. dans la maison d'Horace. Dans Tite-Live, 
Horace rencontre inopinément sa sœur, et c'est elle qui la première 
l'irrite par ses plaintes. Mais quand Voltaire dit : « Horace ne devrait 
parler à sa sœur que pour la consoler », il semble qu'il comprend mal 
la pièce et surtout le caractère d'Horace. Sur heur, voyez note du 
vers 58. 



334 HORACE 

HORACE 

Que dis-tu, malheureuse? 

CAMILLE 

mon cher Curiace! 

HORACE 

d'une indigne sœur iasupj)orlabh' audace! 

D'un ennemi publie dont je reviens vainqueur 12G9 

J,e nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur! 

Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire ! 

Ta bouche la demande, et ton cœur la respire! 

Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs, 

Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs; 

Tes llanunes désormais doivent èlre étoulïées; 1275 

13annis-les de ton âme, et songe à mes trophées : 

Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien. 

CAMU.LE 

Donne-moi donc, b.ubaie, un cœur comme le tien ' ; 
Et si tu veux entin que je t'ouvre mon âme, 
Hends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma namnie : 1280 
Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort; 
Je l'adorois vivant, et je le pleure mort. 

iNe cherche plus ta sœur où tu l'avois laissée; 
Tu ne revois eu moi (lu'une amante olï'ensée, 
Qui, comme une fnrie, attachée à tes pas, 1285 

Te veut incessamment rej)rocher son trépas. 
Tigre altéré de sang, qui me dél'ends les lanues -, 



1. « Ces piaiiiles, dil VolUiire, si;raieiil plus loin'liuiiLcs si raiiiour du 
Camille avait été le sujet de la pièce; mais il n'en a été que l'épisode; 
on y a sonsé ii peine ; on n'a été occupé que de Home. » Sommes-nous 
moins Romains aujourd'hui? Il me parait que lo sort de Camille nous 
intéresse et nous toiiiilie plus que celui de Rome. Voyez ci-dessus, 
Notire sur Horace, p. 23v>. 

/J. Vau. Tigre alFamé de sung, qui nie défends les lurnics. 

CiOil-lOiS.) 



ACTE IV, SCÈNE V 335 

Qui veux que dans sa mort je trouve encordes charmes, 

Et que jusques au ciel élevant tes exploits, 

Moi-même je le tue une seconde l'ois! 1290 

Puissent tant de malheurs accompagnei' ta vie', 

Que tu tombes au point de me porter envie;. 

Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté 

Cette gloire si chère à ta brutalité! 

HORACE 

ciel! qui vit jamais une pareille rage! i2'f6 

Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, 

Que je soufîre en mon sang ce mortel déshonneur? 

Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur. 

Et préfère du moins au souvenir d'un homme 

Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. J300 

CAMILLE 

Rome, Tunique objet de mon ressentiment -! 
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! 
Rome qui t'a vu naître, et que ton co'ur adore! 
Rome entin que je hais parce qu'elle t'honore! 

De même dans Polyeucte (vers 1125), Corneille a subslilué altéré a 
affamé qu'il avait écrit d'abord : 

Tigre altéré de sang, Décie impitoyable.... 

Voyez, sur l'emploi fréquent de ce mot dans Corneille, vers 69i. 

1. Var. Puissent de tels malheurs accompagner la vie. 

(1641-1653.) 

2. "I Ces imprécations de Camille ont toujours été un beau morceau 
de déclamation et ont fait valoir toutes les actrices qui ont joué ce 
rôle. 1) (Voltaire.) Sans doute il y a un peu de rhétorique dans ce fameux 
couplet, mais la douleur est quelquefois emphatique. Nous avons dit 
plus haut (voyez Appendice, p. 239) que Corneille doit l'idée des im- 
précations et même quelques vers à Mairet, qu'il imite ici sans le dire; 
plus lard, dans sa Sophonisbe, il feignit de s'excuser de ne pas refaire 
les imprécations de Massinissa après Mairet. Mais il y avait alors 
vingt-trois ans qu'il les avait refaites, en les mettant dans la bouche 
de Camille. 



33G HORACE 

Puissent tous ses voisins ensemble conjurés iM6 

Saper ses i'ondenients encor mal assurés! 

Et si ce n'est assez de toute l'Italie, 

Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; 

(Jue cent peuples unis des bouts de l'univers 

Passent pour la détruire et les monts et les mers! 1310 

Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, 

Et de ses propres mains déchire ses entrailles! 

Que le courroux du ciel allumé par mes vœux 

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! 

Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre ', 1315 

Voir ses maisons en cendre, et les lauriers en poudre. 

Voirie dernier Romain à son dernier soupir, 

Moi seule en être cause, et mourir de plaisir! 

HORACE, uieltanl la main à l'épée, et puuisuivaul sa sœur 
qui s'enfuit 

C'est trop, ma patience à la raison fait place; 

Va dedans les enfers plaindre ton Curiace -. 1320 

CAMILLE, blessée derrière le Ihéâtre 

Ah! traître! 

HORACE, revenant sur le théâtre 

Ainsi reçoive un châtiment soudain 
Quiconcpic ose pleurer un ennemi romain! 



1. Var. Puisbé-je de mes yeux voir tomber cette foudre. 

(10il-16d6.) 

<( Ce mot, dit Vaujjelas dans ses limmrijxies (1647), est l'un de ces 
noms sid)slantifs que !'<in fait masculins ou féminins, comme on veut. » 
1,'étymolo^ie le fait masculin; la terminaison féminine l'attirait au 
féminin ; elle l'a enqiurté. 

2. Vah. Va dedans les enfers joindre ton Curiace. 

(lGil-1630.) 
Sur dedans iireposition, voyez note du vers Ci, 



ACTE IV, SCÈNE VII 337 

SCÈNE VI 

HORACE, PROCULE N 

PROCULE 

Que venez-vous de faire? 

HORACE 

Un acte de justice : 
Un semblable forfait veut un pareil supplice, 

PROCULE 

Vous deviez la traiter avec moins de rigueur. 1325 

HORACE 

Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma sœur'. 

Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille : 

Qui maudit son pays renonce à sa famille; 

Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis ; 

De ses plus cliers parents il fait ses ennemis : 1330 

Le sang même les arme en haine de son crime. 

La plus prompte vengeance en est plus légitime 2; 

Et ce souhait impie, encore qu'impuissant. 

Est un monstre qu'il faut étoufleren naissant. 

SCÈNE VII 

HORACE, SABINE, PROCULE 

SABINE 

A quoi s'arrête ici ton illustre colère? 1335 

Viens voir mourir ta sœur dans les bras de ton père ; 

t. On excuse plutôt Horace de tuer sa sœur que de faire ensuite à 
Procule un discours à l'éloge de son fratricide. L'acte aurait dû finir 
ici. Mais Corneille aime à faire ses cinq actes à peu près égaux en 
longueur. 

2. Vab. La plus prompte vengeance est la plus légitime. 

(1G47.) 

12. 



338 HORACE 

Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux ; 

Ou si lu n'es point las de ces généreux coups, 

Immole au cher pays des vertueux Horaces 

Ce reste malheureux du sang des Curiaces. 1340 

Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur; 

Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta sœur; 

Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères; 

Je soupire comme elle, et déplore mes frères ' : 

Plus coupable en ce point contre tes dures lois, d345 

Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois, 

Qu'après son châtiment ma faute continue. 

HORACE 

Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue . 

Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié, 

Et ne m'accable point d'une indigne pitié. 1350 

Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme 

Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme. 

C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens. 

Non à moi de descendre à la honte des tiens. 

Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse; 1355 

Emisasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse, 

Participe à ma gloire au lieu de la souiller. 

Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller. 

Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie. 

Que je te plaise mieux couvert d'une infamie -'? 13G0 

Sois plus femme que so'ur, et te réglant sur moi, 

Fais-toi de mou exemple une immuable loi. 

SABINE 

Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites. 

Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites, 

J'en ai les sentiments que je dois en avoir, il3G5 

1. Voyez uolû Ju vers 801. 

ti, V<vH, Que je lû plaide mieux tombé dana l'iofamio? 



ACTE IV, SCÈNE Vil 339 

Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir; 

Mais enfin je renonce à la vertu romaine, 

Si pour la posséder je dois être inhumaine ; 

Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur 

Sans y voir des vaincus la déplorable sœur. 1370 

Prenons part en public aux victoires publiques, 
Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques, 
Et ne regardons point des biens communs à tous. 
Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous. 
Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte? 1375 
Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte ' ; 
Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours 
N'arment point ta vertu contre mes tristes jours? 
Mon crime redoublé n'émeut point ta colère? 
Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire '■^\ 1380 
Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu, 
Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu. 
Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse, 
Écoule la pitié, si ta colère cesse; 

Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs, 1385 
A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs : 
Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice; 
Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice, 
N'importe : tous ses traits n'auront rien que de doux *. 
Si je les vois partir de la main d'un époux. 1390 

HORACE 

Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes 

1. Racine, en recevant, comme directeur, Thomas Corneille à l'Aca- 
démie Française, où il remplaçait son frère, fit allusion à ce vers dans 
l'éloge de Corneille : i< Après avoir paru en maître, et pour ainsi dire 
régné sur la scène, il venait, disciple docile, chercher ii s'instruire dans 
T'is assemblées, laissait, pour me servir de ses propres termes, ses lau- 
riers à la porte de l'Académie >■, etc. 

2. Sentiment faux, forcé, purement artificiel. Tout ce discours de 
Sabine est incohérent et n'est point pathétique. 

3. V^B, N'importe : tous se» traits me sembleront fort doux. 

(1641-1656.) 



340 HORACE 

Un empire si grand sur les plus belles âmes, 

El de se plaire à voir de si t'oibles vaincpieurs 

Régner si puissamment sur les plus nobles cœurs! 

A quel point ma vertu devient-elle réduite! 1395 

Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite. 

Adieu : ne me suis point, ou retiens les soupirs. 

SABINE, seule 

colère, ô pitié, sourdes à mes désirs, 

Vous négligez mou crime, et ma douleur vous lasse. 

Et je n'obliens de vous ni supplice ni grâce! 1400 

Allons-y par nos pleurs l'aire encore un effort. 

Et n'employons après que nous à notre mort *. 

1. AprJ'S que Camille a péri, Sabine intéresse peu : celle obslinalion 
à demander la mort est affeclée; ces menaces de suicide non suivies 
d'effet laissent le spectateur très froid; le personnape est, durant la 
pièce entière, ennuyeux. Toute cette fin du quatrième acte (après la 
mort de Camille) est faiblement conduite. Le lanj^age des personnafjes 
répond mal, par des sentences et des discours, h l'horreur de la silua- 
tion. I.e.s réflexions calantes que fait llnrace, les mains teintes du sano- 
de Camille, soiil loul a l'ait insiiiHMirtables. 



FIN DU QUATRIEME ACTE 



ACTE Y 

SCÈNE PREMIÈRE 

LE VIEIL HORACE, HORACE 

LE VIEIL HORACE 

Retirons nos regards de cet objet funeste*, 

Pour admirer ici le jugement céleste : 

Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme ii faut 

Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut. 1406 

Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse; 

Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse, 

Et rarement accorde à notre ambition 

L'entier et pur honneur d'une bonne action. 1410 

Je ne plains point Camille : elle étoit ciiininelle ; 

Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle : 

Moi, d'avoir mis au jour un cœur si peu romain; 

Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main. 

Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; 1413 

Mais tu pouvois, mou (ils, t'en épargner la honte : 

Son crime, quoique énorme et digne du trépas, 

Etoit mieux impuni que puni par ton bras. 

1. Le radavrp de Camille. Funeste au sens lalin, qui signifie : souillé 
par un meurlie. 



3i2 HORACE 

HORACE 

Disposez de mon sang, les lois vous en font maître *; 

J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître. 

Si dans vos sentiments nom zèle est criminel, 1421 

S'il m'en faut recevoir un reproche éternel, 

Si ma main en devient honteuse et profanée. 

Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée 

Reprenez tout ce sanp de qui ma lâcheté ^ 1425 

A si hrutalemeiit souillé la pureté. 

Ma main n'a pu souffrir de crime en voire race; 

Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace. 

C'est en ces actions dont l'honneur est blessé 

Qu'un père tel que vous se montre intéressé : 1430 

Son amour doit se taire où toute excuse est nulle; 

Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule; 

Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas. 

Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas. 

LE VIEIL HORACE 

Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême; 1435 

11 épargne ses lils bien souvent pour soi-même^; 

Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir, 

Et ne les i)unit point, de peur de se punir. 

Je te vois d'un autre œil que tu ne te regardes; 

Je sais.... Mais h; Roi vient, je vois entrer ses gardes. 1440 

1. Vau. Disposez de mon ?ort, les lois vous en font maître; 

.T:ii cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître. 
Si mon zèle au pays vous semble criminel.... 

(I6ii-1656.') 
(Le zMe ai" pays, c'est-à-dire envers le pays.) 

2. Var. Rei)rcnez votre san;; de qui ma lâcheté.... 

(lOil-1656.) 

11 ne faut point croire qu'Horace s'accuse de lAcheté. Son inflexible 
orgueil se refuse à rn tel aveu. Le mol est ici presque ironique dans sa 
bouche; toute sa lâcheté, selon lui, consiste à n'avoir pu « soulTrir de 
crime « en sa race. 

3. Aujourd'hui on n'emploie le pronom personnel réfléchi se, soi^ 
que si le sujet de la phrase est employé d'une façon indot^minée. 



ACTE V, SCÈNE ir 343 



SCÈNE II 

TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE 

HORACE, TROUPK DE GARDES 
LE VIEIL HORACE 

Ah ! Sire, un tel honneur a trop d'excès ' pour moi ; 
Ce n"est point en ce lieu que je dois voir mon roi : 
Permettez qu'à genoux.... 

Tt'LLE 

Non, levez-vous, mon père : 
Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire. 
Un si rare service et si lort important 1445 

Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant. 
Vous en aviez déjà sa parole - pour gage ; 
Je ne l'ai pas voulu différer davantage. 

J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas, 
Comme ' de vos deux fils vous portez le trépas, 1450 
Et que déjà votre àme étant trop résolue, 
Ma consolation vous seroit superflue; 
Mais je viens de savoir quel étrange malheur 
D'un fils victorieux a suivi la valeur. 
Et que son trop d'amour pour la cause publique 14o."i 
Par ses mains à son père ôte une lille unique. 
Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort ''■; 
Et je doute comment vous portez cette mort. 

1. La locution manque un peu do netlelfi. Corneillo l'avait employée 
déjà dans la Place Royale (vers 477) : 

Sa faute a trop d"cxr,ès pour être rémissible. 

2. En disant ce vers, et, un peu plus loin, en disant le vers 14i9, le 
roi montre Valère. 

3. Voyez sur comme note du vers 20. 

4. Var. Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort. 

Ci(>51-1656.) 



3'i'j HORACE 

LE VIF.U, HORACE 

Sire, avec déplaisir, mais avec patience. 

TULLE 

C'est l'effet vertueux de votre expérience. 1460 

Beaucoup par un long âge ont appris comme vous 

Que le malheur succède au bonheur le plus doux : 

Peu savent comme vous s'appliquer ce remède, 

Et dans leur intérêt toute leur vlmIu cède *. 

Si vous pouvez trouver dans n i compassion 1465 

Quelque soulagement pour votre affliction, 

Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême. 

Et que je vous en plains autant que je vous aime ^. 

VALi^;RF, 

Sire, puisque le ciel entre les mains des rois 

Dépose sa justice et la force des lois, 1470 

Et que l'État demande aux princes légitimes 

Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes, 

SoulTrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir 

Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir; 

Souffrez.... 14755 

LE VIEIL HORACE 

Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice? 

TULLE 

Permettez qu'il achève, et je ferai justice : 

J'aime à la rendre ^ à tous, à toute heure, en tout lieu. 

1. Toiilr! leur vertu ditparail quand leur intérêt se trouve engagé. 

2. Vau. Et que Tulle vous i)lainl autant comme il vous aime. 

(I Ci 1-1056.) 
'.i. La frramniairc aolucUn ne veut i)as qu'on raiipnilc! un pronom per- 
sonnel {le, la) h un nom employé j)rceédemment d'une façon indoler- 
minée. Ce tour est fréquent au xvii" biècle. Ainsi dans Polufucle (vers 
lli7). 

Tu me quittes, ingrat, et le fais avee joie. 
Tu no la caches pas ; lu \e\i\ que je la voie. 



ACTE V, SCÈNE II 3't5 

C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu ' ; 

Et c'est dont je vous plains ^, qu'après un tel service 

On puisse contre lui me demander justice. 1480 

VALÈRE 

Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois, 
Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. 
Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s'irritent , 
S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits le méritent ; 
.4joutez-y plutôt que d'en diminuer : 1483 

Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer ' ; 
Mais puisque d'un tel crime il s'est montre capable, 
Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. 
Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains. 
Si vous voulez régner, le reste des Romains , 1490 

Il y va de la perte ou du salut du reste *. 

La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste ^, 
Et les nœuds de l'hymen, durant nos bons destins, 

1. Jean de Schelandre (poète mort en 1635) avait dit dans Trjr et 
Sidon : 

C'est la gru erre qui peut, seule échelle des cieux, 
Faire les hommes rois, et les rois, demi-dieux. 

2. Et c'est de quoi je vous plains. Dont (du latin de undn) signifie 
proprement d'où, et par extension de quoi, de qui, etc. 

3. Au xvii« siècle on disait indifTéremment prêt à et prct de, cl même 
on confondait ces deux locutions avec près de, qui en difTèrc par l'or- 
'hop;raplie, Tétymologie et le sens. 

4. Affecter de croire qu'Horace va tuer tout le monde parce qu'il a 
Uié sa sœur est d'une bien mauvaise rhétorique. Il se peut d'ailleurs 
que Corneille n'ait pas voulu présenter Valére de façon à le faire 
plaindre ou aimer. Au contraire, il est un peu ridicule, comme sont 
dans le théâtre de Corneille tous les amants rebutés. 

5. Var. Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste, 

Et tant de nœuds d'hymen dont nos heureux destins 
Ont uni si souvent des peuples si voisins, 
Peu de nous ont joui d'un succès si pro:p"re. 
Qu'ils n'aient ])eriln dans Albe un cousin, un beau-frère, 
Un oncle, un fiendre même, et ne donnent des pleurs.... 

('.641-1656.) 



3'l(; HORACE 

Ont tant de fois uni des peuples si voisins, 

Qu'il est peu de Romains que le parti contraire 1495 

N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère, 

Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, 

Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs. 

Si c'est offenser Home, et que l'heur ' de ses armes 

L'autorise à punir ce crime de nos larmes, i500 

Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, 

Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur, 

Et ne peut excuser cette douleur pressante ^ 

Que la mort d'un amant jette au cœur d'une amante. 

Quand, près d'être éclairés du nuptial flambeau, 1505 

Elle voit avec lui son espoir au tombeau? 

Faisant triompher Rome, il se l'est asservie; 

Il a sur nous un droit et de mort et de vie; 

Et nos jours criminels ne pourront plus durer 

Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. 1510 

.Je pourrois ajouter aux intérêts de Home 
Combien un pareil coup est indigne d'un homme; 
Je pourrois diMuander (pi'on mit devant vos ycu.v 
Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux : 
■Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, 1515 
D'un frère si cruel rejaillir au visage •' : 
Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir 
Son âge et sa beauté vous pourroicnt émouvoir; 
Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice *. 
Vous avez à demain remis le Sficrihcc : 1520 

Pensez-vous que les Diiîux, vengeurs des innocents, 

1. Sur, heur, voyez iiiil(! du v(!rs .58. 

2. Var. Kl III! |>('iil ('xciiscr la (IduIimu- véhémonlp.... 

(IGil-lOoG.) 

3. Inversion forcée; : fiuilo rare dans Cornoillo. 

4. VoUairo dit, avec, raison : <i Co ])laidoyer ressemble Ji ci'liii d'mi 
nvooal qui s'esl préparé : il n'esl ni dans \i> fjénie de ces lemps-lii, ni 
dans le earaclcre d'ini .-iinanl (|ui parle cuiitre l'assassin de sa niai- 
Iresse ". 



ACTE V, SCÈNE II 3'» 7 

O'une mdn parricide * acceptent de l'encens? 

Sur vous ce sacrilège ^ attireroit sa peine; 

Ne le considérez qu'en objet de leur haine, 

Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats 1325 

Le bon destin de Borne a plus fait que son bras, 

Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire, 

Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire, 

Et qu'un si grand courage, après ce noble cfTort, 

Fût digne en même jour de triomphe et de mort. 1530 

Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide. 

En ce lieu Rome a vu le premier parricide ; 

La suite en est à craindre, et la haine des cieux : 

Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux. 

TULLE 

Défendez-vous, Horace •''. 

HORACE 

A quoi bon me défendre? Iu35 
Vous savez l'action, vous la venez d'entendre *; 
Ce que vous en croyez me doit être une loi. 

Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi. 
Et le plus innocent devient soudain coupable ••, 1539 
Quand aux yeux de son prince il paroit condamnable. 
C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser : 

1. Voyez sur parricide la note du vers 320. 

2. Ce sacrilège désigne Horace, qui attirerait sur ins Romains la peine 
due à son crime. 

3. Le rôle du roi est bien froid ; il ressemble à un président de tri- 
bunal qui donne successivement la parole k l'accusation et à la défense. 

4. On a vu plus haut que la syntaxe du xvii" siècle aime à éloigner 
le plus possible le pronom complément de l'inQnitif qui le régit. 

5. \'An. Et le plus innocent que le ciel ait vu naître 

Quand il le croit coupable, il commence de l'être. 

(1041-1656.) 
Racine fait dire à Mathan dans Athalie (vers 570) : 

Est-ce aux rois à garder cette lenle justice? 
Dès qu'on leur est suspect on n'est plus innocent. 



348 'HORACE 

Notre sang est son bien, il en peut disposer; 

Et c'est à nous do croire, alors qu'il en dispose, 

Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause. 

Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir '; 1545 

D'autres aiment la vie, et je la dois baïr. 

Je ne reprorhe point à l'ardeur de Valère 

Qu'en amant de la sœur il accuse le frère : 

Mes vœux avec les siens conspirent aujourd'bui; 

Il demande ma mort, je la veux comme hii. 1550 

Un seul point entre nous met cette diiïérence, 

Que mon honneur par là chercbe son assurance, 

Et qu'à ce même but nous voulons arriver. 

Lui pour ilétrir ma gloire, et moi pour la sauver. 

Sire, c'est rarement (juil s'offre une matière looo 

A montrer d'un grand cœur la vertu tout entière ^ 
Suivant l'occasion elle agit plus ou moins, 
Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins. 
Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce, 
S'attache à son effet pour juger de sa force ^; 15C0 

Il veut que ses dehors gardent un même cours, 
Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours : 
Après une action pleine, haute, éclatante, 
Tout ce qui brille moins remplit mal son attente; 
11 veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux ; 15G5 
Il n'examine point si lors on pouvoit mieux. 
Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille 
L'occasion est moindre, et la vertu pareille : 
Son injustice accable et détruit les grands noms; 

1. Voyez ci-dcssiis, iioLo du vers 1486. 

2. Corneille cciil toujours loutc ctifière, sorlc ilo plconasuic que la 
giauimaire arlunlle a corrige. 

3. Var. Prend droit par ses elTets do juper de sa force, 

Et s'ose imaginer, par un mauvais discours, 
Que qui fait un miracle en doit faire toujours. 

(lOil-lOrO.) 
S'allache à son elTel, c'est-à-dire : ii l'efTet de la vertu. 



ACTE V. SCÈNE II 3i9 

L'honneur des premiers faits se perd par les seconds, 
Et quand la renommée a passé l'ordinaire, 1571 

Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire ^ 

Je ne vanterai point les exploits de mon bras; 
Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats : 
11 est bien malaisé qu'un pareil les seconde, 1575 

Qu'une autre occasion à celle-ci réponde, 
Et que tout mon courage, après de si grands coups, 
Parvienne à des succès qui n'aillent au-ilessous; 
Si bien que pour laisser une illustre mémoire, 
La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire : 1380 
Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu. 
Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu. 
Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, 
Quand il tombe en péril de quelque ignominie, 
Et ma main auroit su déjà m'en garantir; 1583 

Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir : 
Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre -; 
C'est vous le dérober qu'autrement le répandre. 
Rome ne manque point de généreux guerriers; 
Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers; 1390 
Que Votre Majesté désormais m'en dispense; 
Et si ce que j'ai fait vaut quelque récomj)ense. 
Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur 
Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma sœur 3. 



1. Ces vers sont beaux, mais celle défense est froide dans la boucl.e 
d'un tel personnage et dans de telles circonstances. 

2. Ce verbe réfléchi a le sens d'un passif; votre aveu (votre consen- 
tement) doit être pris (oblena). 

3. Horace refuse ainsi de donner un simple regret à la mort de 
Camille; n'est-ce pas exagérer un peu la dureté du personnage' 



350 HORACE 



SCÈNE m 

TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE 
HORACE, SAlilNE ' 

SA m NE 

Sire, écoutez Sabine -, et voyez dans son âme 159o 

Les douleurs d'une sœur et celles d'une l'eninie. 

Qui toute désolée, à vos sacrés genoux, 

Pleure pour sa l'aniille, et craint pour son époux. 

Ce n'est pas que je veuille avec cet artilice 

Dérober un coupable au bras de la justice : 1 OUO 

Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel, 

Et punissez eu moi ce noble criminel ; 

De mon sang malbeureux expiez tout son crime; 

Vous ne changerez point pour cela de victime : 

Ce n'en sera [xjint prendre une injuste pitié, 1G05 

Mais en sacrider la plus chère muitié. 

Les nu'uds de l'hyménée et son amour extrême 

Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même; 

Et si vous m'accordez do mourir aujourd'hui, 

I. mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui^; 1610 

La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, 

Augmentera sa peine, et finira la mienne. 

Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, 

El l'eUVoyable étal où mes jours sont réduits. 

Quelle horreui' d'embrasser un homme dont l'épée 1G15 

De louti! uia l'ami lie a la trame coupée M 

i. Les iMliliotis (11! 1(U1-1656 foiiL assister Julie à celle scène 

2. Ces premiers vers sonl louchants, mais pourquoi Sabine olîrc- 
t-elle encore une fois sa vie, que personne n'a envie do prendre? 

3. Sabine se flatlo. Iloraeo n'est pas si tondre. 11 y ii dans ces vers 
un peu de précio^itti selon le goùl do l'HOlel du HambûniUel ou de 
Mlle dô Saudéry. 

4. Voyez Qote du ven» U5i. 



ACTE V, SCÈNE III 351 

Et quelle impiété de haïr un époux 

Pour avoir bien servi les siens, l'Etat et vous! 

Aimer un bras souillé du sang de tous, mes frères! 

N'aimer pas un mari qui finit nos misères! 1620 

Sire, délivrez-moi par un heureux trépas 

Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas • ; 

J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande 

Ma main peut me donner ce que je vous demande; 

Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux. 162a 

Si je puis de sa honte affranchir mon époux ; 

Si je puis par mon sang apaiser la colère 

Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, 

Satisfaire en mourant aux jnànes de sa sœur, 

Et conserver à Rome un si bon défenseur, 1630 

LE VIEIL HORACE, au Koi * 

Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. 
Mes enfants avec lui conspirent contre un père : 
Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison 
Contre si peu de sang qui reste en ma maison. 

(A Sabine.) 

Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires, 1635 
Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères, 
Va plutôt consulter leurs mânes généreux; 



1. « Ces sublililés jetlent beaucoup de froid sur celte scène. » (Vol- 
taire.) 

• 2. Enfin le vieil Horace va relever celle scène languissante (c'est un 
peu son rôle dans la pièce; voyez ci-dessus, vers 679 el vers 928). Mais 
pourquoi s'avise-t-il de répondre d'abord à Sabine? Ne pourrait-il 
parler au Roi tout d'abord? N'est-il pas plus pressant de défendre son 
fils que de consoler sa bru? Le discours à Horace n'est guère plus 
satisfaisant. Que signifie cet éloge outré, inattendu de l'aristocratie? Le 
vieil Horace veut réfuter son fils, qui a demandé la mort, en alléguant 
qu'il ne pourrait soutenir sa gloire aux yeux du peuple. Mais quel 
spectateur se souvient maintenant qu'Horace a exprime ce singulier 
scrupule? En revanche, le discours au roi. le discours à Valère sont très 
beaux, dignes de Corneille, dignes de Tite-Live, qui a iospiré les plus 
beaux traits doat ils sont semét, 



352 HORACE 

Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heu- 
l^uisque le ciel vouloil qu'elle fût asservie, [reux : 

Si quelque sentiment demeure après la vie, 1640 

Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups, 
Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous; 
Tous trois désavoueront la douleur qui te touche, 
Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche, 
L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. IGio 
Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux. 

(Au Roi.) 

Contre ce cher époux Valère en vain s'anime : 
Un premier mouvement ne tut jamais un crime; 
Et la louange est due, au lieu du châtiment, 
Quand la verlu produit ce premier mouvement, 1G50 
Aimer nos ennemis avec idolâtrie. 
De rage en leur trépas maudire la patrie, 
Souhaiter à l'État un malheur infini, 
C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. 
Le seul amour de Rome a sa main animée * : i6o5 

Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée. 
Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel 
L'auroit déjà puni s'il étoit criminel : 
J'aurois su mieux user de l'entière puissance 
Que me donnent sur lui les droits de la naissance; 1600 
J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang 
A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. 
C'est dont - je ne veux point de témoin que Valère : 
11 a vu quel accueil lui ^ gardoit ma colère, 
Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat, 1665 

Je croyois que sa l'uite avoit trahi l'Ktat. 
Qui le l'ait se charger des soins de ma famille? 
Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille? 



1. Voyez note siu- lo vers 9Ci. 

2. Voyez note sur le vers 1 i79. 

3. Lui se ra))porle ù liorucu ; il, à Vulère, comme le uu vtrs 1067. 



ACTE V, SCÈNE III 353 

Et par quelle raison, dans son juste trépas, 

Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? 1670 

On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres! 

Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres. 

Et de quelque façon qu'un autre puisse agir, 

Qui ne nous touche point ne nous lait point rougir. 

(A Valère.) 

Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace; 
Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race : 1G7G 

Qui n'est point de son sang ne peut l'aire d'affront 
Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. 
Laurier-, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre. 
Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre ', 1G80 
L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau 
Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau? 
Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme 
Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome, 
Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom lG8o 

D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? 
Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse -, 
Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? 
Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix 
Font résonner encor du bruit de ses exploits? 1690 

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places 
Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces, [neur 
Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'hon- 
Témoin de sa vaillance et de notre bonheur? 
Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire; lG9a 

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire. 
Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, 
Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour, 
Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle. 



1. Voyez ci-dessus, note du vers 1315. 

2. Var. Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il fuul qu'il périsse, 



354 HORACE 

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle '. i700 

(Au Roi.) 

Vous les préviendrez, Sire; et par un juste arrêt 
Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. 
Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire : 
11 peut la garantir encor d'un sort contraire. 
Sire, ne donnez rien à mes débiles ans : 1705 

Rome aujourd'liui m'a vu père de quatre enfants; 
Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; 
Il m'en reste encor un, conservez-le pom- elle : 
N'ôtez pas à ces murs un si puissant appui; 
Et soufTrez, pour tinir, que je m'adresse à lui ~. i~lO 

(A Horace.) 

Horace, ne crois pas que le peuple stupide 
Soit le maître absolu d'un renom bien solide : 
Sa voi.v tumultueuse assez souvent fait bruit; 
Mais un moment l'élève, un moment le détiuit; 
Et ce qu'il contribue à notre renommée 1715 

Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. 
C'est au.x rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien 
A voir la vertu pleine en ses moindres effets; [faits. 

C'est d'eux seuls qu'oi! reçoit la véritable gloire; 
Eux seuls des vrais béros assurent la mémoire. 1720 



1. Voy. ci-dessus (p. 253) le discours du vieil Horace, dans Tito 
Live. Ccrneille a imité surtout ce qui suit : « Quoil s'écviail-il, en 
Ruerrier que vous avez vo tout à l'heure s'avuncor glorieux et Irinrn- 
phant, pourrez- vous, Homaius, le voir lié k un poteau, expirant sous 
les verpes et dans les tortures? Spectacle horrible que supporterniei'.l 
à peine les yeux des Albainsl Va, licteur, altaciie ces mains qui, tout 
h riieure victorieuses, ont donné l'empire au peuple l'omain 1 Voile la 
tête du libérateur de llomel Suspeads-lo à l'arbre fatal! Frappe-le de 
Verges dans l'enceinte de Rome si tu veux, mais que ce soit près de 
ces trophées et de ces dépouilles ; ou hors de l'enceinte, mais que ce 
soit entre les tombeaux dos Coriaces. Car en ijuol lieu conduire ce 
héros, où les monuments de sa gloire ne jirotestent pas contre l'igno- 
minie de son supplice? » (Tite Live, tra<l. Gaucher.) 

2. Voyez ci-dessus, note sur le vers 1(531. 



ACTE V, SCÈNK III 355 

Vi3 toujours en Horace, et toujours auprès d'eux 

Ton nom demeurera grand, illustre, fameux, 

Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, 

D'un vulgaire ignorant Irompi; l'injuste attente. 

Ne hais donc pins la vie, et du moins vis jiour moi, 1725 

Et pour servir encor ton pays et ton roi. 

Sire, j'en ai trop dit; mais l'alTaire vous touche; 
Et Rome tout entière a par lé par ma bouche. 

V.\LÈRi; 

Sire, permettez-moi.... 

TL'LLE 

Valère, c'est assez : 
Vos discours par les leurs ne sont pas efTaccs; 1730 

J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes 
Et toutes vos raisons me sont encor présentes. 

Cette énorme - action faite presque à nos yeux 
Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux. 
Un premier mouvement qui produit un tel crime i73o 
Ne sauroit lui servir d'excuse légitime : 
Les moins sévères lois en ce point sont d'accord; 
Et si nous les suivons, il est digne de mort. 
Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable. 
Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740 
Vient de la même épée et part du même bras 
Qui me fait aujourd'hui maître de deux Etats. 
Deux sceptres en ma main. Albe à Home asservie, 
Parlent bien hautement en faveur de sa vie : 



1. Lea forées se dit plutôt du corps, ou d'un Et;it (voyez vers 1753), 
mais ne peu'.-il se dire d'un discours, d une accusation? 

Plus pressaHles, c est-à-dire les plus pressantes. Cet emploi de plus 
pour le plus, du cimparatif avec valeur de superlatif, est très fréquent 
au xvn" siècle. Kacine l'emploie encore; on le- trouve même au 
xvm» siècle; et loulefols, dès le temps de Corneille, il vieillissait, car le 
poète a corrigé plusieurs de ses vers de façon à le faire disparaître. 

2. Enorm'! (latin enormis), qui est hors de la règle {noripa) ; action 
monstrueuse et déréglée. 



356 HORACE 

Sans lui j'obéirois où je donne la loi, 1745 

Et je serois sujet où je suis deux fois roi. 

Assez de bons sujets dans toutes les provinces 

Par des vœux impuissants s'acquittent vers leurs princes; 

Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas 

Par d'illustres effets assurer leurs États; ITIiO 

Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes 

Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. 

De pareils serviteurs sont les forces des rois, 

Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. 

Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule 17oo 

Ce que dès sa naissance elle vit en Romule ' . 

Elle peut bien souffrir en son libérateur 

Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. 

Vis donc, Horace, vis, guerrier trop maijnaiume : 
Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crinit-; 1760 
Sa chaleur généreuse a produit ton forfait; 
D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. 
Vis pour servir l'Etat; vis, mais ainu; Valèie ^ . 
Qu'il lie rcsli' entre vous ni haine ni colère ; 
Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, 1765 

Sans aucun sentiment ■' résous-toi de le voir. 

Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse, 
Chassez de ce grand id'iir ces marques de foiblesse : 
C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez 
La véritable sœur de ceux que vous j)leurez. 1770 

Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice; 
Et nous aurons le ciel à nos vœux mal propice. 
Si nos prêtres, avant cpie de sacrider, 



1. Allusion ;ui ineurlii' (li> Uéiiius pur HoiiiiiUis, son fièro. 

2. Il est singuliiM- que li^ roi semble im|)ost;r celle unique conililinn 
de son pardon. Il impurlf [)iu uu speelatcur cpi'Horace et Valère soient 
ou non bons amis. 

■^. Hcssenlimenl, Les deu\ mots s'emploienl 1 un |iour l'uulrc 

XVIl" 



ACTE V, SCÈNE III 357 

Ne trouvoient les moyens de le purifier ' : 
Son père en prendra soin; il lui sera facile illb 

D'apaiser tout d'un temps ^ les mânes de Camille. 
Je la plains; et pour rendre ^ à son sort rigoureux 
Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, ,^^ 
Puisqu'on un même jour Fardcur d'un morne zèle 
Achève le destin de son amant et d'elle, 1780 

Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, 
En un même tombeau voie enfermer leurs corps ^. 

1. « Toutefois, comme un meurtre commis au frr.nnd jour demandait 
quelque expiation, on exigea du père qu'il puriliàl son fils par des 
cérémonies dont le trésor public fit les frais. A])rès quelques sacrifices 
expiatoires, qui se sont conservés depuis dans la famille des Horaces, 
il éleva en travers du cliemin un soliveau, espèce de jou;; sous lequel 
il fil passer le jeune homme, la tète voilée. » (Tite-Live, trad. Gaucher.) 

2. En même temps. 

3. Rendre a ici le sens Ci accorder, acquitter. 

4. Les éditions de I641-165G faisaient rentrer Julie avec Sabine à la 
scène m; ensuite elle restait seule en scène après le vers 1766, et 
récitait le couplet suivant, qui formait la scène iv et dernière. 

Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie 
Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés; 
Mais toujours du secret il cache une partie 
Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés. 

Il sembloit nous parler de ton proche hyménée. 
Il sembloit tout promettre à tes vœux innocents; 
Et nous cachant ainsi ta mort inopinée. 
Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens : 

« Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face; 

Tes vœux sont exaucés, elles goûtent la paix; 

Et tu vas être unie avec ton Curiace, 

Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais. » 

Voyez les vers 195-198.) « Ce commentaire de Julie sur le sens rlo 
l'oracle est visiblement imité de la fin du Pastor fido » (Vollajre), pas • 
torale italienne de Guarini, jouée en 1583. 



FIN DU CINQUIEME ET DERMER ACTE 



CINNA 



TRAGÉDIE 
(1640) 



NOTICE SUR CINNA 

.4" 



Corneille lisait beaucoup; il cherchait des sujets de tra- 
gédie non seulement chez les poètes et les historiens, mais 
dans les ouvrages les plus étrangers au drame : comme les 
écrits des moralistes. En lisant les Essais de îMontaigne, i' 
trouva, au livre ]«•■, le récit de la conspiration de Cinua, et 
'ut charmé du pardon magnanime accordé par Auguste aux 
conjurés. Il lut le même récit dans Sénèque au Traite de la 
Clémence d'où Montaigne Tavait tiré '. Corneille crut avoir 
rencontré dans cette action généreuse une matière éclatante 
et neuve; il écrivit la tragédie de Ciiina, probablement vers 
la fin de 1639, et au commencement de 1640; il la fit repré- 
senter à Paris, sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne 2, dans 
1«> derniers mois de 1640 3. 



1 . Il se peut faire aussi qu'il ait trouvé le récit de la conjuration de 
Cinna dans YHistoire romaine de Coeffeleau, très lue alors, et encore 
vantée par La Bruyère. Mais, en ce cas, pourquoi eùt-il cité Montaigne, 
avec Sénèque, en tête de Cinna. sans même nommer Coeffeleau ? 

2. Telle est la tradition constante. Toutefois il existe un projet de 
It'lres patentes (qui ne furent pas accordées) par lesquelles on devait, 
sur les instances de Corneille, maintenir un certain nombre d'années 
la propriété fie Cinnu. Polyeitcle et Por.ipée au théâtre du Marais (où 
fut i,oué .e Cid). Cotte difficulté n'a pas été éclaircie. (Voy. éd. Marty- 
Laveaux, t. \, p. lxxiv.) 

3. Nou en 16'39, comme on l'a cru longtemps à tort. 



13 



362 NOTICE 

Un comédien fameux, Bellerose, joua Cinna d'original. La 
pièce eut un grand succès, el, tant qu'il se prolongea. Cor- 
neille s'abstint de publier Cinna; car, suivant l'usage du 
temps, toute pièce imprimée tombait dans le domaine 
public et pouvait être représentée librement par toutes les 
troupes de comédiens. Le privilège pour l'impression fut 
donné le 1<"" août 1642; lachevé d'imprimer est du 18 jan- 
vier 1643 1. Avec sa tragédie Corneille publiait le texte de 
Sénèque {Traité de la Clémence) d'où il avait tiré son sujet; 
la traduction du même passage par Montaigne, et une dédi- 
cace de l'œuvre à M. de Montoron. En 1648 il joignit à 
Cinna une lettre que Balzac lui avait écrite, en recevant la 
pièce imprimée. En 1660 il écrivit un Exameti de Cinna, 
qui fut réuni à l'œuvre. 

Un critique ingénieux et fin, mais qui faisait la part un 
peu trop grande à l'imagination dans les études historiques, 
Edouard Fournier, hasarda le premier cette hypothèse : que 
la tragédie de Cinna devait être née des circonstances poli- 
tiques au milieu desquelles Corneille la composa. Voie; 
comme il raisonnait : « C'est en 1640 que Cinna fut joué 
d'abord, et c'est par conséquent en 1639 qu'il fut écrit Or 
que s'était-il passé cette année-là dans la ville de Rouen?... 
De sinistres événements l'avaient agitée ainsi que toute la 
province... Les habitants des campagnes, surchargés de taxes 
mises sur le sel, sur le cuir et même juscpie sur le pain, 
avaient refusé de payer. Ou avait arrêté les plus mutins.; 
ils en avaient appelé devant le Parlement et la cour des 
aides.... Le Parlement les avait fait mettre en liiserté, et par 



1. Cinna ou In Clémence d'Ani/iiate, Iraprédie. Imprimé h Rouen aux 
rlospcns (11! l'Aiilhcur el se vendent à Paris chez Toiissainel Quinct, au 
Palais. M DC XLIII, in-'i", 110 pages. Avec oeltc épigraphe tirée d'Horace : 

Cni lecla patenter crit rcn, 
Nec facnndia deseret hune, nec lucidus orda. 

!■ Oui choisira son sujet selon ses forces, sera toujours éloquent 
lumineux, ordonné. « 



SUR CINNA 363 

suite fa révolte, se croyant ainsi autorisée, et se trouvant 
avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la pro- 
vince. On avait couru sus aux commis, démoli leurs mai- 
sons, et pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef 
mystérieux (Jean-va-nu-pieds) cop.duisait cette Jacquerie 
normande » et lui a même don»^ ; son nom. Richelieu en- 
voya le chancelier Seguier avec une armée, pohr châtier le 
Parlement et les rebelles. « Rouen fut traité commeMine 
ville prise d'assaut. On la frappa d'une taxe d'un million 
quatre-vingt-cinq mille livres. » Le corps de ville et le Par- 
lement furent suspendus. Les condamnations suivirent. 
Quatre des coupables furent condamnés à être rompus vifs : 
vingt au gibet, vingt-deux au bannissement '. 

Ces faits se passaient durant l'hiver de 1639 à 1640. Le 
soulèvement des nu-pieds est de novembre. La suspension 
du Parlement est du 2 janvier suivant. Or Ginna fut repré- 
senté certainement eu 1640; mais plutôt vers la fin de 
l'année qu'au commencement; car Horace fut joué cotte 
même année avant Cinna 2. Ainsi rien ne contredit, dans 
les dates, celte hypothèse d'Edouard Fournier : que Cor- 
neille aurait composé Cinna pour sauver sa ville natale et 
fléchir la colère de Richelieu. Reste à voir si cette interpré- 
tation séduisante, qui a gagné de bons juges, s'accorde 



1. Voyez Edouard Fournier, Notes sur la vie de Corneille, en tète 
de Corneille à la Bulle Saint-Roch. 

2. Corneille s'est marié durant l'hiver de 16''i0 à 16ii ; à l'époque de 
son mariage, Cinna était connu, comme l'atteste une épi^ramme latino 
de Ménape où il fait allusion à cette ])ièce en même temps qu'au 
mariage récent du poète. 

On connaît le vers de Boileau : 

Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance. 

Entre les deux il y a Horace. Mais les deux pièces se saivireni. de 
si prés qu'il est possible que le poète ait travaillé en même temps aux 
deux ouvrages. Boileau nomme ici Cinna de préférence comme le 
chef-d'œuvre de Corneille. Voy. ci-dessous p 367. 



364 NOTICE 

avec un examen attentif de la pièce elle-même, des circon- 
stances où elle parut, du caractère de l'auteur, et de l'esprit 
des contemporains. 

D'abord ta ne voit pas bien quel rapport il peut y avoir 
des paysans normands avec l'altière Emilie et l'aristocrate 
Cinna. Théodose pardor.jant à Antioche insurgée, ou 
quelque sujet analogue (l'histoire abonde en faits de ce 
genre), eût fourni à l'auteur des allusions plus sensibles. 
Mais admettons qu'il ait voulu justement donner la leçon 
détournée, pour ne pas la rendre odieuse. Trouve-t-on du 
moins dans la pièce les caractères bien marqués d'une 
œuvre de circonstance, d'un éloquent pamphlet, né de 
l'angoisse et des griefs que dut ressentir son auteur pen- 
dant la sanglante répression de l'émeute, et en assistant 
aux supplices de ses concitoyens ? Nullement; l'œuvre est 
achevée dans tous les détails, sereine dans l'exécution; rien 
n'y sent la hâte et le premier jet, l'indignation qui com- 
mande, la pitié qui presse. Et toutefois les supplices sont 
flu mois de janvier ou de février; la représentation de 
Ci7ina est au ]ilus tard de la fin de celte même année : si 
l'événement inspira la pièce, il faut admettre qu'elle fut 
conçue, composée, écrite, présentée aux acteurs, acceptée, 
apprise et jouée dans un espace de huit à dix mois. Ce n'est 
pas impossible. Est-ce vraisemblable? 

Mais, pendant que les exécutions sanglantes se succé- 
daient en Normandie, que faisait Corneille? Etait-il même à 
Rouen? N'assistait-il pas plutôt à Paris aux premières repré- 
sentations de sa tragédie û' Horace, jouée plusieurs fois en 
février et en mars (1640) devant le cardinal? Et, loin de 
conspirer d'intention avec les ennemis de Richelieu, ne se 
préparait-il jtas à dédier sa pièce imprimée à son ancien 
protecteur, comme un gage éclatant de sa rentrée en grâce 
auprès du ministre après le malentendu qui avait failli les 
brouilli'r, trois annérs aiq>aravanl, ;ï ruccasion du Cid'l Et, 
f>n niênie liMuiis ([u'il achevait Ci/ma, n'écrivait-il pas, du- 
raul celle année IGiO, cette dédicace d'Horace au cardinal, 



bUR CINNA 365 

toute remplie des témoignages d'un religieux respect et 
dune reconnaissance illimitée : 

« C'est de Votre Éminence^ue je tiens tout ce que je suis... 
Et certes, Monseigneur, ce changement visible qu'où re- 
marque en mes ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être à 
Votre Éminence, qu'est-ce autre chose qu'un effet de? 
grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daig|j.e souffrir 
que je lui rende mes devoirs?... C'est là que lisant sur son 
visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas, nous nous 
instruisons avec certitude de ce qui est bou et de ce qui 
est mauvais;... c'est là ce que j'ai souvent appris en deux 
heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en 
dix ans. » 

Sans doute ces excessives flatteries ne tiraient pas à 
conséquence; et l'usage du temps les autorisait, surtout 
dans les dédicaces. Mais, enfin, est-ce-là le ton d'un homme 
qui se prépare à donner une leçon au pouvoir, ou qui vient 
de la donner? 

Il dédie Horace à Richelieu. Mais à qui va-t-il dédier 
Cinna, ee Cinna dont on veut faire une œuvre d'opposition 
politique? Il le dédie, contre un présent de deux cents pis- 
toles, à Montorou, financier de hasard, qui fut ruiné quel- 
ques années plus tard par ses prodigalités de parvenu 
vaniteux; et les contemporains eux-mêmes, quoique habi- 
tués aux hyperboles dédicatoires, sourirent en voyant 
l'obscur Montoron mis à côté de l'empereur Auguste. 
Qu'importait-il à Corneille, s'il n'a voulu faire de Cinna 
qu'un chef-d'œuvre? Il eût importé beaucoup si la pièce 
avait été un acte d'opposition provinciale, une remontrance 
politique. En ce cas, quel contraste et quelle décadence! 
Avoir bravé Richelieu daus la pièce, pour s'abaisser devant 
Montoron dans la dédicace! Mais Montoron, dépendant du 
ministre, aurait-il accepté, aurait-il payé la dédicace d'une 
œuvre d'opposition au ministre? 

Il est vrai que Corneille, dans son théâtre, a fait parler 
éloquemment les tribuns, mais tout comme il a fait aussi 



366 NOTICE 

parler les rois éloquemmenl. C'est le propre du poète 
dramatique, quand il a du génie, de s'incarner tour à tour 
dans chacun de ses personnages, même les plus opposés. 
Mais Corneille n'a pas du tout, quant à lui, l'humeur d'un 
tribun du peuple. Sou imagination seule est hautaine et 
généreuse; mais les passions du jour troublent fort peu 
la quiétude de sa vie : comme tant de grands écrivains et 
de grands artistes, il s'est montré toujours assez indifFérenl 
aux formes politiques de la société oii le plaçait le hasard 
de sa naissance. Il mettait sa dignité dans son art et son 
génie, non ailleurs. Sa vie tout entière le montre à nous 
fort prudent, un peu timoré ; ne cherchant ni à faire sa 
fortune par la faveur des grands, ni à braver leur puis- 
sance. En 1649, en pleine Fronde, un sieur Baudry, pro- 
cureur des États de Normandie, et créature du duc de 
Longueville (alors emprisonné avec le prince de Condé) 
fut destitué par Mazarin, qui mit Corneille à sa place 
« comme une personne dont on connaissait la fidélilé et 
l'aiïection ». Un au plus tard, Longueville relâché rentrait 
en grâce, et Baudry rentrait en place : Corneille s'elTacail 
discrètement, aussi prompt à rendre la charge ([u'il avait 
été docile à l'accepter. 

Mais l'esprit des contemporains ne convient pas mieux 
que le caractère de Corneille à cette interprétation de 
Cinna D'où vient qu'aucun d'eux n'a prêté à l'auteur cette 
intention de donner une leçon de clémence à Richelieu? 
Parmi tant de témoignages du temps qui nous parlent de 
Cinna, qui nous disent l'admiration qu'excita la pièce et 
l'enthousiasme des spectateurs et celui des lecteurs, comme 
Balzac, qui vivait retiré dans sa solitude et ne vit pas repré- 
senter Cinna, mais le lut avec transport et félicita Corneille 
dans une épîtrc enthousiasmée : d'où vient que pas un 
mot, ni dans cette lettre, ni nulle part ailleurs, ne donne à 
penser que personne, en voyant ou lisant Cinna. ait jamais 
songé à l'appliquer à Richelieu? D'où vient cela, siuon de 
ce ([uc Corneille n'y avait pas songé davantage? 



SUR CINNA 367 

Ainsi l'hypothèse d'Edouard Fournier nous paraît de tout 
point peu fondée. Le légitime désir de rajeunir les sujets 
d'étude ne doit jamais nous entraîner à prêter à des hom- 
mes d'un autre temps des sentiments qu'ils n'eurent guère 
et qui nous semblent de tous les temps seulement parce 
qu'ils sont les nôtres. Cette immense pitié du sang versé 
dans la répression violente d'une révolte, cette compassion 
pour des têtes obscures, sacrifiées fatalement au rétablisse- 
ment de l'ordre, ce sont en effet des sentiments de notre 
siècle, qui a vu tant de révolutions victorieuses ou vaincues, 
qu'il a appris à s'apitoyer beaucoup sur les victimes; et 
peut-être un peu désappris l'antique respect de la justice 
aveugle qui les frappe. Au xvu^ siècle on trouvait licite et 
naturel que le victorieux éteignît dans le sang la révolta 
vaincue. Mme de Sévigné était bonne et douce; et toutefoiâ 
elle a parlé bien légèrement des pauvres pendus bretons, 
qui n'étaient ni plus ni moins coupables que les pendus 
normands. Ce n'est pas elle qui se fût jamais mis eu tête 
que Cinna était écrit pour reprocher à Richelieu le sang de 
paysans révoltés. 

Le grand succès qui accueillit Cinna, la préférence durable 
et déclarée que tous les contemporains accordèrent à cette 
tragédie sur tous les autres chefs-d'œuvre de Corneille, 
s'expliquent non seulement par les sublimes beautés dont la 
pièce est remplie, mais aussi par les circonstances histori- 
ques dans lesquelles Cinna vit le jour. A la vérité, Cinna, 
comme tout le théâtre tragi(iue de Corneille, est exempt 
d'allusions précises aux faits de l'époque; et nous venons 
d'en donner la preuve amplement. Mais il est bon d'ajou- 
ter que, si les allusions y font défaut, la pièce est du moins 
tout inspirée, tout échauffée de l'esprit d'une époque où les 
■•.onspirations violentes ou secrètes renaissaient sans cesse 
avec fureur contre un pouvoir détesté, Richelieu comme 
Auguste eût pu dire : 



3(38 NOTICE 

Ub* tête coupée en fait renaître mille, 
Et le sang répindu de mille conjurés 
Rond mes jours plus maudits et non plus assurés *. 

En même temps les passions tendres se mêlent dans 
Cinna aux ambitions furieuses, et ce contraste plaisait à 
des âmes qui y retrouvaient l'imafçe de leurs amours et 
de leurs colères. La fîénération qui vit paraître Cinna se 
préparait, par la guerre cachée des complots, à la Fronde, à 
la guerre ouverte. Le cardinal était le « tyran » contre 
lecpiel des Cinnas, des Émilies, mêlant, comme Emilie et 
Ciuna, l'amour à la vengeance, aiguisaient, dans l'ombre, 
leurs poignards. N'est-ce pas une façon de Cinna, cet 
Henri de Talleyrand, comte de Ghalais, si célèbre par ses 
duels et ses galanteries; l'empire d'une femme ambitieuse 
le jeta dans une conspiration insensée contre le cardinal, 
(]ui ne lui avait fait que du bien. Dénoncé, convaincu, il 
avoua tout; mais Kichelieu, moins clément qu'Auguste, fut 
inflexible et Ciialais périt sur Técliafaud. Mais celle qui 
l'avait perdu, la duchesse de Clievreiise, n'est-ce pas elle- 
même une Emilie, i)lus ambitieuse et moins pure, aussi 
forcenée dans sa haine du maître et sans l'excuse d'un 
père à venger. 

Cette allusion générale et continue aux passions de l'épo- 
que, à défaut d'allusions spéciales et précises, iutcressèreut 
vivement les contemporains. Une tragédie telle que Cinna 
procurait aux spectateurs des jouissances d'esprit toutes 
neuves alors, que nous cherchons ailleurs aujourd'hui. La 
politique en était l'âme : on y entendait discuter avec 
ardeur ces graves questions : des avantages de la mouar- 



1. Le 2i mai 1G39, condamnalion à moi-l par conlumaKe du duc do 
La Valette. Le 21 février 1011, lo duc de Vendôme est contraint de 
fuir en Angleterre. Le (5 juillet, bataille de la Marfée, mort du comte 
de Soissons. Le 13 juin 1(J42, arrestation de Cinq-Mars, e.\éculé lo 1'- sep- 
Icmbi-e avec de Thou. 



SUR CINNA 369 

chie et de ceux de la démocratie; des devoirs du souverain 
envers le peuple: s'il doit le bien gouverner ou lui rendre 
"îa liberté: des droits du peuple envers le souverain; s'il 
est permis de tuer le tyran. Aujourd'hui de telles discus- 
sions semblent un peu des lieux communs; elles ont été 
mille fois ressassées dans les journaux ou à la tribune, et 
la liberté de la presse, et la liberté parlementaire en ont 
émoussé l'attrait et diminué les périls. Mais, au xvu" siècle, 
il n'y avait ni journaux, ni chambres, ni liberté. Ces grands 
sujets étaient tout neufs et tout remplis d'un intérêt poignant. 
Qui pourrait douter qu'une partie au moins du succès delà 
tragédie classique et le goiit de la foule pour ce genre aus- 
tère, lui vint de ce privilège, qu'il possédait seul alors, de 
pouvoir traiter presque librement sur la scène des ques- 
tions partout ailleurs interdites? 

De là vint en partie ce grand succès qui étonna Corneille 
lui-même, qui dépassa presque ses désirs, ou du moins son 
goût personnel : 

« Ce poème a tant d'illustres suffrages qui lui donnent le 
premier rang parmi les miens, que je me ferais trop d'im- 
portants ennemis si j'en disais du mal : je ne le suis pas 
assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en 
ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils en ont 
fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. » 

En envoyant la pièce imprimée à Balzac, il n'avait insisté 
que sur les défauts de son œuvre, et Balzac lui répondait : 

« Vous avez peur d'être de ceux qui sont accablés par la 
majesté des sujets qu'ils traitent, et ne pensez pas avoir ap- 
porté assez de force pour soutenir la grandeur romaine. 
Quoique celte modestie me plaise, elle ne me persuade pas 
et je m'y oppose pour l'intérêt de la vérité. Vous êtes trop 
subtil examinateur d'une composition universellement ap- 
prouvée, et s'il était vrai qu'eu quelqu'une de ses parties 
vous eussiez senti quelque faiblesse, ce serait un secret 
entre vos muses et vous; car je vous assure que personne 
ne l'a reconnue. » 

13. 



370 NOTICE 

Au fond de sa pensée, Corneille préférait fort, entre ses 
tragédies, celles qu'il appelle implexes, c'est-à-dire compli- 
quées, romanesques, chargées d'inventions neuves et d'évé- 
nements combinés avec adresse, comme sont Héraclius, 
Bodogujie (son œuvre favorite); il préférait ces pièces qui, 
selon ses propres expressions, « ont besoin de plus d'esprit 
pour les imaginer et de plus d'art pour les conduire ». Ainsi, 
comme beaucoup de pareuts, il préférait les eufants qui lui 
avaient donné le plus de mal à élever. 

Cinna, au contraire, est une œuvre simple, et ce n'est pas 
nous qui nous plaindrons si l'action en est tellement unie 
qu'on peut la raconter en quatre lignes. J'ajouterais à cet 
éloge : que Cinna est une œuvre claire, si, pour qu'elle le 
fût vraiment, il suffisait qu'elle nous parût telle. Mais je suis 
pris de scrupule en observant la diversité des interprétations 
que les différents critiques et les époques successives ont 
portées sur cette tragédie. Faut-il l'avouer? Nous la com- 
prenons aujourd'hui tout autrement que ne firent les spec- 
tateurs du premier jour; mais nous croyons que ceux-ci ne 
la comprenaient pas telle que Corneille l'avait voulu faire. 

La première édition de Cinna était intitulée Cinna au la 
Clémence d'Atajuste. Ainsi, dans la pensée de Corneille, quoi- 
que Cinna donne sou nom à l'œuvre, Auguste en est vraiment 
le héros; sa magnanimité en est l'illustre matière '. Le 
poète est, sur ce point, très explicite et très précis dans la 
dédicace à Monloron : il lui dit : « Je vous présente un ta- 
bleau d'une des plus belles actions d'Auguste. Ce monarque 
était tout généreux, et sa générosité n'a jamais paru avec 
tant d'éclat que dans les elTets de sa clémence. » Et il n'est 

1. Dans la tragédie do Saini-fîmcst, Rolrnu, par un anaclinuiisiiio 
iagénieux et hardi, nomme ainsi deux tragédies do Corneille . 

Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome 

Et les plus grands elTorls des veilles d'un grand homme.... 

Portent les noms fameux de Pompée et A' Auguste. 

Ainsi, pour Uotrou, Cinna pourrait être intitulé Auguste. 



SUR CIXNA 371 

question de Cinna dans la dédicace que pour dire qu'Au- 
guste eut besoin « d'un extraordinaire effort de clémence » 
pour pardonner aux conjurés leur « ingratitude extraordi- 
naire y>. 

Les contemporains se méprirent sur la véritable intention 
de Corneille; ils crurent que Cinna, Emilie étaient ses héros, 
et l'intérêt public alla d'abord aux conspirateurs. La lettre 
de Balzac, écrite deux ans après la représentation, est évi- 
demment l'écho de l'opinion générale, et ne laisse aucun 
doute sur la façon dont la pièce était comprise. Entièrement 
muet sur Auguste, il éclate en transports pour parler des 
deux amants : « Un docteur de mes voisins {façon délicate 
pour se désigner soi-même), qui se met d'ordinaire sur le 
haut style, en parle certes d'une étrange sorte; et il n'y a 
point de mal que vous sachiez jusques où vous avez porté 
son esprit. 11 se contentait le premier jour de dire que votre 
Emilie était la rivale de Caton et de Brutus dans la passion 
de la liberté. A cette heure il va bien plus loin. Tantôt il la 
nomme la possédée du démon delà république, et quelque- 
fois la belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable Furie. 
Voilà d'étranges paroles sur le sujet de votre Romaine, mais 
elle ne sont pas sans fondement. Elle inspire en elTet toute 
la conjuration et donne chaleur au parti par le feu qxi'elle 
jette dans l'âme du chef Elle entreprend, en se vengeant, de 
venger toute la terre; elle veut sacrifier à son père une 
victime qui serait trop grande pour Jupiter même. C'est à 
mon gré une personne si excellente que je pense dire peu 
à son avantage, de dire que vous êtes beaucoup plus heu- 
reux en votre race que Pompée n'a été eu la sienne, et que 
votre fille Emilie vaut sans comparaison davantage que 
Cinna, son petit-fils. Si celui-ci même a plus de vertu que 
n'a cru Sénèque, c'est pour être tombé entre vos mains, et 
r cause que vous avez pris soin de lui. Il vous est obligé de 
son mérite comme à Auguste de sa dignité. L'empereur le 
fit consul, et vous l'avez fait honnête homme. » Et l'on sait 
tout ce que comporte un tel éloge dans la bouche des 



372 NOTICE 

hommes de ce temps : ainsi, sans prêter trop de vertus au 
Cinna de l'histoire, Balzac admirait du moins sans réserve 
le Cinna créé par Corneille. Tout donne à croire qu'au temps 
de Balzac tout le monde en jugea de même, et que les deux 
conjurés attirèrent sur eux toute la sympathie et l'admira- 
tion des spectateurs. 

Voltaire s'étonne de cette méprise des contemporains : 
« Il paraît, dit-il, qu'en effet Emilie était regardée comme 
le premier personnage de la pièce, et que dans les commen- 
cements on n'imaginait pas que l'intérêt pût tomber sur 
Auguste. C'est donc Cinna qu'on regardait comme l'honnètc 
homme de la pièce parce qu'il avait voulu venger la liberté 
pubhque. En ce cas, il fallait qu'on ne regardât la clémence 
d'Auguste que comme un trait de politique conseillé par 
Livie. Dans les premiers mouvements des esprits émus par 
un poème tel que Cinna. on est frappé et ébloui de la beauté 
des détails; on est longtemps sans former un jugement 
précis sur le fond de l'ouvrage. » 

Mais Voltaire se trompe s'il croit que ces divergences d'in- 
terprétation ne se prolongent pas au delà des « premiers 
temps ». Des spectateurs défiants ont continué de regarder 
Auguste dans Cinna, comme un tyran rusé qui pardonne 
par pure politique; ils ont refusé d'en croire Corneille sur 
sa parole même; ils ont persisté à vouloir comprendre son 
œuvre autrement et mieux que lui-même. 

Entre ceux-ci, le plus illustre est Napoléon !<=% dont l'opi- 
nion sur Cinna, rapportée dans les Mémoires de Mme de 
Rémusat ', est infiniment curieuse, et sert assez bien à ex- 
pliquer, sinon Corneille, au moins Napoléon : 

(i Quant aux poètes français, disait-il un jour, je ne com 
prends bien que votre Corneille. Celui-là avait deviné la poli- 
tique, et, formé aux affaires, eût été un homme d'Etat. Je 
crois l'apprécier mieux que qui ce soit, parce qu'en le ju- 
geant j'exclus tous les sentiments dramatiques. Par exemple 

1. Tome I, cliai). iv. 



SUR CINXA 373 

il n'y a pas bien longtemps que je me suis expliqué le 
dcnouemeat de Cinna. Je n'y voyais que le moj'en de faire 
un cinquième acte pathétique, et encore la clémence pro- 
prement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n'est 
point appuyée sur la politique, (|ue celle d'Auguste, devenu 
tout coup un prince débonnaire, ne me paraissait pas 
digne de terminer cette belle tragédie. Mais, une fois, 
Monvel, eu jouant devant moi, m"a dévoilé tout le mystère 
de cette grande conception. 11 prononça le Soyons amis, 
Cmn«, d'un ton si habile et si rusé que je compris que cette 
action n'était que la feinte d'un tyrau, et j'ai approuvé, 
comme calcul, ce qui' me semblait puéril comme senti- 
ment. Il faut toujours dire ce vers de manière que, de tous 
ceux qui l'écoutent, il n'y ait quo Cinna de trompé. » 

Napoléon, en cette occasion, était dupe de sa pour de 
l'être. Il confondait l'Auguste de l'histoire avec celui que 
Corneille a créé seul et qu'il a fait vivre. Auguste dans 
l'histoire est, en effet, un politique rusé de qui l'on peut 
dire : qu'il a fait tout par calcul et par ambition, le bien 
comme le mal. Auguste dans l'histoire feint plusieurs fois 
de vouloir abdiquer, mais c'est toujours pour se faire 
décerner de nouveaux pouvoirs. Dans Corneille, Auguste 
est sincèrement dégoûté du trône, et le conserve seule- 
ment pour le bonheur de l'empire. Dans l'histoire, Auguste 
pardonne, mais par intérêt. Dans Corneille, il par- 
donne par générosité. Dans l'histoire, Auguste est un per- 
sonnage circonspect, tout pratique, artificieux; dans Cor- 
neille, Auguste est violent, majestueux, héroïque. La 
tragédie se fût accommodée difficilement d'un type aussi 
complexe qu'est Auguste dans l'histoire, d'une figure à ce 
point dénuée de grandeur et de générosité. Corneille l'a 
bit-n senti, et, volontairement, il a transformé la figure 
historique du véritable Auguste pour y substituer un per- 
sonnage tout fictif, mais de proportions plus hautes, 
plus tragiques. Il n'a pas demandé un seul trait, pour pem- 
dre son héros imaginaire, au véridique historien Tacite 



37ï NOTICE 

qui, au commencement des Annales, a si magnifiquement 
retracé le portrait du « prince ambigu », du politique 
Auguste. Un rhéteur vaudra mieux qu'un historien pour 
imaginer une figure toute dilTérente, sans réalité, quoique 
vivante. Sénèque aura l'honneur d'avoir iuspiré Corneille. 

Est-ce à dire que, dans Corneille, Auguste n'ait pas 
changé? Est-ce que, dans la tragédie, derrière l'empereur et 
comme au second plan, on n'aperçoit pas Octave? Mais, 
tandis que dans l'histoire Octave a fait le mal par intérêt, 
et Auguste le bien par calcul, dans Corneille, Octave a été 
cruel par fougue et par violence, Auguste a été clément par 
générosité. 

Le fameux monologue marque l'heure où la transforma- 
tion du personnage commence : 



Ciel ! à qui voulez-vous désormais que je fie 
Les secrets de mon âme et le soin de ma vie. 

Rentre en toi-mùme, Octave, et cesse de te iilaiudrc! 



Quelle merveilleuse invention que ce monologue! L'idée 
en est fournie par Sénèque, mais seulement à l'état de 
germe. Se peut-il que Voltaire l'ait trouvé trop long; qu'il 
y réclame un confident par égard pour les étrangers, qui 
se plaignent de voir un seul personnage en scène pendant 
un si long temps? C'est tant pis pour les étrangers, mais 
nous ne voulons pas ici de confident. Il faut qu'Auguste soit 
seul devant nous, afin qu'il se purifie par l'aveu de ses 
fautes, et se purifie sans s'humilier. Auguste ne peut con- 
fesser ses crimes qu'à Auguste, et rougir du saog versé que 
devant Auguste. 

La transformation «lu personnage se poui'suit dans la 
grande scène du cinquième acte, l'interrogatoire de Cinna. 
Quelqni's-uns ont trouté que le prince olTensé vend sou 
pardon bien cher ; 



SUR CINNA 375 

Ta fortune est bien haut ; tu peux ce que ta veux, 
Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite 
Si je t'abandonoais à ton peu de mérite. 

On sait le mot de La Feuillade ■ « Si le roi m'offrait son 
amitié à ce prix, je n'en voudrais point. » Mais Corneille a 
voulu qu'Auguste fût si grand, qu'il pût, comme un dieu, 
dire aux mortels, sans les blesser . « Qu'ètes-vous devant 
moi? » 

Elle s'achève enfin, cette transfiguration d'Auguste, dans 
l'admirable explosion qui renferme le dénouement de la 
pièce et sa moralité : 

En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire, 
A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? 
Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers : 
Je suis maître de moi comme de l'univers; 
Je le suis, je veux l'être.... 
Soyons amis, Cinna.... 

Non seulement Auguste est bien le vrai héros de Cinna, 
mais on peut dire qu'à la fin de la pièce il reste seul 
debout pour soutenir à la hauteur tragique une situation 
qui s'effondre autour de lui. Les faiblesses, les trahisons,» 
les lâchetés, les dénonciations de ces pâles conspirateurs 
disparaissent dans sa gloire et dans son apothéose; Emilie, 
Cinna, Maxime n'existent plus que pour adorer le pouvoir 
qui pardonne à leur crime et récompense leur ingratitude. 

Emilie est, après Auguste, le plus beau rôle de la pièce; 
il se soutient, presque jusqu'à la fin, dans une noble et 
fière attitude. Les contemporains en furent émerveillés. On 
a vu les hyperboles de Balzac : la belle, la raisonnable, la 
sainte et l'adorable Furie. Nous sommes un peu moins 
charmés du personnage, et, dans cette création du génie de 
Corneille à son apogée, nous croyons discerner les premiers 
germes d'un défaut qui gâtera ses dernières pièces : quelque 
raideur et presque de la dureté dans le dessin des person- 
nages, particulièrement des rôles de femme. Mais Emilie 



37G NOTICE 

est-elle une femme, ou n'est-elle que l'incarnation d'une 
passion abstraite, de l'âpre vengeance et de la haine irré- 
conciliable? Quoi qu'il en soit, c'est au moins une noble 
figure, auimée, sinon vivante, et belle de fureur et d'intré- 
pidité 1. 

Nous admirons moins Cinna; en effet le personnage, si 
hardi, si fier au début, se soutient mal; au fond, il est faible, 
hésitant, emphatique; c'est un pauvre caractère, incapable 
d'aimer ni de haïr fortement. Cinq actes durant, il flotte, il 
balance. Rodrigue aussi hésite dans le Cid, mais un mo- 
ment, et, quand il a pris parti, il se jette tout entier, tête 
baissée, dans la voie de l'honneur où l'appelle un père qu'il 
doit venger. Puis Rodrigue ne ment jamais, et Cinna ment 
elTrontément durant tout le second acte, et plus d'une fois 
encore au cours de la pièce. Dès sou premier mensonge il 
est et restera diminué à nos yeux. A la lin, comblé de bien- 
faits, pardonné, doté, marié, acceptant tout, Cinna devient 
si petit aux pieds d'Auguste, qu'il fait pitié, plus pitié qu'en- 
vie, malgré sa bonne fortune. Il aurait fallu que du moins 
l'amour couvrit, excusât toutes ses faiblesses. Malheureuse- 
ment cet amour de Cinna pour Emilie est affirmé avec force 
>l)lutôt qu'il ne s'exprime avec chaleur. Déjà Corneille semble 
obéir à cette théorie qu'il énoncera plus lard : l'amour dans 
la tragédie ne doit paraître qu'au second plan. Mais, ainsi 



1. Ajoutons que la peinture de l'amour (rÉmilio ])Our Cinna toucha 
vivement les contemporains de Corneille, el qu'ils crurent voir dans le 
personnage autant de tendresse que nous y voyons d'àpre fureur. Le 
prince de Conti s'exprime ainsi dans le Traité de la Comédie et des 
Spectacles (1667), où (condamnant trop sévèrement ce qu'il avait jadis 
trop aimé) il accuse le théâtre de tendre fatalement à la corruption des 
mœurs et ne veut pas même excepter Corneille de l'anathème qu'il 
prononce contre toute œuvre dramatique : " En voyant jouer Cinna on 
se récrie beaucoup plus sur toutes les choses passionnées qu'il dit à 
Emilie cl sur toutes celles qu'elle lui répond que sur la clémence 
d'Auguste, à laquelle on songe peu et dont aucun des spectateurs n'a 
jamais pensé à faire l'éloge en sortant de la comédie. » A tort ou à 
raison, nous comprenons la pièce aujourd'hui d'une façon tout opposée. 



SUR CINNA 377 

relègue, l'amour semble bien froid au Ihéàtre; mieux vau- 
drait alors qu'il n'y parût pas du tout : qu'une pièce toute 
politique et historique fût exempte de toute galanterie. 

Le traître .Maxime est faiblement conçu, comme en généra- 
dans Corneille, les traîtres, les amants rebutés. Il dénonce, 
lâchement Cinna; et toutefois, à l'acte II, c'est lui qui parle 
à l'empereur avec sincérité; c'est Cinna le héros qui trompe 
Auguste impudemment, jusqu'à se jeter à ses pieds pour le 
supplier de garder le pouvoir. Contraste surprenant qui 
laisse le spectateur indécis et troublé. Si l'amour de Cinna 
nous paraît un peu froid, que dire de celui de Maxime, si 
inattendu, si improbable? que dire des incidents romanes- 
ques qui sont mêlés à cette passion mal imaginée : le projet 
d'enlèvement, le faux suicide? Le personnage s'humilie à 
la fin de la pièce jusqu'à descendre encore plus bas que 
Cinna. Son repentir est lâche; il veut faire retomber toutes 
ses fautes sur un vil affranchi : pour s'excuser, il demande 
la mort d'Euphorbe. Un homme tel que .Maxime s'excuse- 
t-il en accusant des conseillers subalternes? Le prince de 
Condé, plus généreux, prenait sur lui tout le crime de sa 
révolte, et couvrait ses serviteurs. II est vrai qu'au temps 
de Cinna, Gaston d'Orléans, dix fois révolté, dix fois par- 
donné, avait la lâche habitude de se tirer de péril en sacri- 
fiant ses complices à la vengeance de Richelieu. 

Les tragédies de Corneille ne sont pas des thèses, car une 
tragédie qui n'est qu'une thèse est une mauvaise tragédie. 
Mais, sans vouloir rien prouver, rien démontrer, elles ont 
néanmoins une haute portée morale; elles font naître de 
belles idées, elles éveillent des sentiments généreux. 

J'ai dit, au commencement de cette Notice, que je ne 
pense pas que Corneille ait écrit Cinna précisément pour 
réclamer contre la répression sanglante d'une émeute popu- 
laire qui avait troublé la Normandie. Je ne croirai pas me 
contredire si je dis, en terminant, que toutefois l'idée mère 
de cette admirable pièce est bien celle-ci : que le plus bel 
exercice de la puissance est dans le pardon qu'elle accorde 



378 NOTICE SUR GINNA 

à ses ennemis, et que, devant cette haute vertu morale, la 
clémence, toute qualité doit pâlir, même le sang d'un fils 
de Pompée; toute passion doit désarmer, même l'amour 
d'unCinna; tout orgueil doit incliner son front, fût-ce l'or- 
gueil même d'une Emilie *. 



1. Au mois de novembre 1674, le chevalier de Rohan, qui avait con- 
spiré coutre Louis XIV. allait être exécuté. D'après une tradition recueil- 
lie dans les Anecdotes d7-amatiques, ses amis intervinrent i)our faire 
jouer Cinna devant le roi, espérant ainsi le fléchir. Kn cfTct. le roi 
fut ému ; mais les minisires furent inflexibles : le chevalier fut décapite. 



ANALYSE DE GINNA 



ACTE 1" 



Se. I. — Emilie exprime clans un monologue les angoisses 
qui déchirent son cœur. Pour venger son pcre, Toranius, 
qu'Auguste a fait périr, elle veut frapper l'empereur par la 
main de Cinna; mais elle tremble en même temps pour 
Cinna qu'elle aime et dont elle est aimée. 

Se. II. — Emilie déclare à Fulvie, sa confidente, qu'elle 
persiste dans son entreprise ; et s'il faut que Cinna périsse 
en conspirant contre Auguste, elle saura périr avec lui. 

Se. m. — Cinna raconte à Emilie comment il a enflammé 
les cœurs et ravivé la haine des conjurés, dont il est le 
chef; il a mis sous leurs yeux le tableau des crimes d'Au- 
guste. Demain l'empereur doit périr au Capitole. Emilie 
encourage Cinna, et promet son amour au meurtrier d'Au- 
guste, 

Se. IV. — Évandre, affranchi de Cinna, lui vient annoncer 
que l'empereur l'appelle au palais. Maxime, qui est avec 
Cinna le chef de la conjuration, y est mandé en même temps. 
Cinna croit que tout est découvert; il jure de bien mourir. 
Emilie déclare qu'elle partagera son sort. 

ACTE II 

Se. I. — Auguste ignore le complot; il n'a mandé Cinna 
et Maxime que pour les consulter sur le projet qu'il a formé 



380 ANALYSE DE CINNA 

d'abdiquer l'empire. Cinna conjure l'enipercur de conserver 
le souverain pouvoir; Maxime, au contraire, l'encourage à 
rétablir la république. L'un vante l'état monarchique; 
l'autre la démocratie. Cinua enfin se jette aux pieds d'Au- 
guste, et le supplie d'avoir pitié de Rome en lui laissant 
un maître. Auguste se range à l'avis de Cinna, qu'il récom- 
pense en lui promettant la main d'Emilie. 

Se. u. — Maxime et Cinna restent seuls. Maxime s'étonne 
et s'indigne du rôle[que Cinna vient déjouer; Cinna répond 
qu'il veut qu'Auguste périsse, et son abdication l'eût sauve. 
Il avoue qu'il aime Emilie, mais il veut la mériter par la 
mort du tyran. 

ACTE ni 

Se. 1. — Celte confidence a troublé l'esprit de Maxime; 
lui-même est épris secrètement d'Emilie. Euphorbe, son af- 
franchi, l'excite à dénoncer Cinna, qui prétend servir Rome 
et ne sert que son amour. Maxime hésite, mais il penche 
vers la trahison. 

Se. II. — Cinna reparait, cl semble un autre homme. Les 
bienfaits dont Auguste l'a comblé ont éveillé ses remords; 
il est près d'abandonner l'entreprise; mais il redoute l'indi- 
gnation de l'implacable Emilie. Maxime lui reproche encore 
d'avoir trahi l'intérêt des Romains en empêchant l'empereur 
d'abdiquer; il s'éloigne, résolu à dénoncer son rival. 

Se. m. — Cinna, dans un monologue, exprime les hésita- 
tions de son âme. Doit-il être ingrat envers Auguste, ou 
parjure envers Emilie? 

Se. IV. — Emilie reparaît alors avec sa conlideiite; elh; 
voit le trouble de Cinna et ses biches scrupules; pour elle, 
puisque son amant l'abandonne, fière d'être ingrate envers 
le tyran, elle frappera l'empereur de sa propre main! Ciinia, 
jioussé à bout, déclare qu'il tuera Auguste, et se tuera lui- 
même après son crime accompli. 

Se. v. — Fulvie reproclic à Emilie sa dureté; mais Emilie 



ANALYSE DE CIXNA 381 

est inflexible : que Cinna tienne d'abord le serment qu'il a 
prêté, et qu'il choisisse après de la mort ou de l'amour 
d'Emilie. 

ACTE IV 

Se. I, — Euphorbe a tout dit à Auguste, et, pour dimi- 
nuer la faute de son maître, il feint que Maxime s'est pré- 
cipité dans le Tibre. 

Se. II. — Monologue d'Auguste. Il maudit le pouvoir qui 
lui fait tant d'ennemis. Il rappelle ses crimes, dont la noir- 
ceur justifie aujourd'hui l'ingratitude de Cinna. Mais cette 
ingratitude est horrible. Auguste se trahit lui-même en 
l'excusant. Il faut que Cinna périsse! Mais quoi! toujours 
des supplices! Ah! que plutôt Auguste meure, puisque tant 
de gens de cœur veulent sa mort. Mais il ne périra pas 
sans vengeance, et Cinna du moins va mourir avant lui. 
Ces sentiments, ces passions contraires déchirent le cœur 
d'Auguste; il agite tous les partis, et ne peut rien résoudre. 

Se. ni. — Livie, sa femme, lui vient conseiller la clémence; 
Auguste l'écoute avec impatience, et, sans repousser ses 
conseils, refuse de s'engagera les suivre. 

Se. IV. — Fulvie annonce à Emilie que la conjuration est 
probablement découverte; Auguste a mandé Cinna. Emilie 
défie la fortune d'abattre son cœur, et se prépare à mourir 
courageusement. 

Se. V. — Maxime, dont Euphorbe avait feint le trépas, 
reparait et supplie Emilie de s'enfuir avec lui; elle devine sa 
trahison et repousse avec horreur l'amour qu'il ose déclarer. 

Se. VI. — Maxime, désespéré du mépris d'Emilie, maudit 
les lâches conseils d'Euphorbe, qui lui coûteront la vie et 
l'honneur. 

ACTE V 

Se. I. — Auguste rappelle à Cinna tous les bienfaits dont 
il l'a comblé. Il sait que Cinna veut assassiner son bienfai- 



382 ANALYSE DE CINNA 

teiir. Cinna proteste. Auguste le réduit au silence en lui 
disant tous les détails du couiplot. Quelle misérable ambi- 
tion s'il espérait régner après Auguste! Cinna enfin avoue 
mais il n'a conspiré que pour venger la liberté de Rome. 

Se. II. — A ce moment Livie amène. Emilie, complice de 
Cinna; elle vient pour mourir avec l'amant dont elle armait 
le bras. Cinna veut l'excuser, prendre sur lui tout le crime; 
elle refuse de séparer leur cause et leur sort. 

Se. III. — iVIaxime alors paraît, et par remords ou par 
désespoir avoue sa double trahison envers Auguste et envers 
Cinna. Tant de bassesse inspire à Auguste une magnani- 
mité sans réserve ; il pardonne tout à tous; il appelle Cinna 
son ami, et de nouveau lui donne Emilie. Les conjuiéî, 
touchés d'une telle clémence, se prosternent devant l'empe- 
reur; et la fière Emilie elle-même jure avec Maxime et 
Cinna de rester fidèle à ce prince généreux, qui pardonne 
à l'ingratitude et qui récompense le crime. Livie annonce 
que l'ère des conspirations contre Auguste est finie. L'em- 
pereur, pour rassurer les complices de Cinna, va laire par- 
tout publier : 

Qu'Auguste a tout appris et veut tout oublier. 



A MONSIEUR DE MONTORON ' 

(1643) 

Monsieur, 

Je vous présente un tableau d'une des plus belles 
actions d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et 
sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans 
les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux 
rares vertus lui étoient si naturelles et si inséparables 
en lui, qu'il semble qu'en cette histoire que j'ai mise 
sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-pro- 
duites dans son âme. Il avoit été si libéral envers Cinna, 

1. Selon Tallemant des Réaux (Historiettes, Louis XIII), Montoron 
(on écrit aussi Montauron) paya deux cents pistoles (deux mille deux 
cents livres) la dédicace de Cinna. La pauvreté contraignit Corneille 
d'écrire ces platitudes. Marié en 1641, il eut son second enfant le 16 sep- 
tembre 1643. Au reste les flatteries dédicatoircs ne tiraient guère plus 
à conséquence au xvii' siècle que les formules de soumission à la fin 
des lettres. Toutefois Corneille avait un peu passé la mesure, et il fut 
raillé par Scarron dans sa Dédicace à la petite levrette de ma sœur. 
Pierre du Puget de Montoron, riche financier, sot et généreux, finit 
par se ruiner par son luxe et ses prodigalités. Il mourut pauvre et 
oublié en 1664. Après sa déchéance, Scarron se moquait ainsi des au- 
teurs privés de ce patron magnifique : 

Ce n'est que maroquin perdu 
Que les livres que l'on dédie 
Depuis que Montauron mendie; 
Montauron dont le quart d'écu 
S'attrapait si bien à la glu 
De l'ode ou de la comédie. 



384 A MONSIEUR DE MONTORON 

que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extra- 
ordinaire, il eut besoin d"un extraordinaire clTort de 
clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui 
donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui 
fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit (}ui 
n'avoit pu être gagné par les premiers, de sorte qu'il 
est vrai de dire qu'il eût été moins clément envers lui 
s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été moins libéral 
s'il eût été moins clément. Cela étant, à qui pourrois-je 
plus justement donner le portrait de l'une de ces héroï- 
ques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut 
degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les 
a si bien attachées et comme unies l'une à l'autre, 
qu'elles ont été tout ensemble et la cause et l'effet l'une 
de l'autre? Vous avez des richesses, mais vous savez en 
jouir, et vous en jouissez d'une façon si noble, si relevée, 
et tellement illustre, que vous forcez la voix publique 
d'avouer que la fortune a consulté la raison quand elle 
a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus de sujet 
de vous en souhaiter le redoublement que de vous en 
envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, 
que je pense être en possession de me faire croire quand 
je dis du bien do quelqu'un; et lorsque je donne des 
louanges (ce qui m'arrive assez rarement), c'est avec tant 
de retenue, que je supprime toujours quantité de glo- 
rieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d'étaler de 
ces mensonges obligeants que beaucoup de nos modernes 
savent débiter de si bonne grâce '. Aussi je ne dirai rien 
des avantages de votre naissance, ni de votre courage, 



1. C'esL i)eul-(':ti'e ro raffini'inonl dans la flatlorio qui indisposa quel- 
ques conloniporains. On jiensa aussi que Corneille avait un peu passé 
les bornes en comparant Montoron avec l'empereur Auguste. 



A MONSIEUR DE MONTORON 385 

qui l'a si dignement soutenue dans la profession des 
armes, à qui vous avez donné vos premières années : ce 
sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne 
dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoi- 
vent chaque jour de votre main tant de bonnes familles, 
ruinées par les désordres de nos guerres : ce sont des 
choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement 
un mot de ce que vous avez particulièrement de com- 
mun avec Auguste : c'est que cette générosité qui com- 
pose la meilleure partie de votre àme et règne sur 
l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de 
votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puis- 
sances; c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple 
de ce grand empereur, prend plaisir à s'étendre sur les 
gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir 
trop récompensé leurs travaux quand ils les ont ho- 
norés d'une louange stérile. Et certes, vous avez traité 
quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité, 
qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu'il 
n'en est point qui ne vous en doive un remercîment. 
Trouvez donc bon. Monsieur, que je m'acquitte de celui 
que je reconnois vous en devoir, par le présent que je 
vous fais de ce poème, que j'ai choisi comme le plus 
durable des miens, pour apprendre plus longtemps à 
ceux qui le liront que le généreux Monsieur de Mon- 
toron, par une libéralité inouïe en ce siècle, s'est rendu 
toutes les muses redevables, et que je prends tant de 
part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes 
d'elles, que je m'en dirai toute ma vie, 

MONSIEUR, 

Votre très-humble et très-obligé serviteur, 

CORINEILLE. 



SENEGA 1 

Lib. I, De Clementia, cap. ix. 

Divus Auguslus mitis fuit piinceps, si quis illum a 
principatu suo œstimare incipiat. In communi quidem 
republica '^, duodevicesimum egressus annum, jam 
pugiones in sinu amicorum absconderat, jam insidiis 
ill. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega 
proscriptionis, sed quum annum quadragesimum trans- 
isset, et in Gallia moraretur, delatum est ad eum indi- 
cium, L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ci 
struere. .Diclum est et ubi, et quando, et quemadmodum 
aggrodi vollet. Unus ox consciis deferebat; statuit Sf ab 
eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox 
illi inquiéta erat, quum cogitavct adolescentem nobilem, 
boc detracto integrum, Cn. Pompeii nepotem damnan- 
dum. Jam unura hominem occidere non poterat, quum 
M. Antonio proscriptionis edictum inter cœnam dictarat. 
Gcmens subinde voces varias cmittebat et inter se con- 
trarias : (' (Juid ergo? ego percussorem meum securuiu 
ambulare i)atiar, me solHcito? Ergo non dabit pienas, 
qui tôt civilibus bellis frustra petitum caput, tôt uava- 
bbus, tôt pedestribus prœliis incolume, poslquam teriM 

1. Nous luiblions ici, il'après l'excmiilf tloniic par Corneille, le frag- 
ment de Scnèqiie (Traité de la Clémence) où il avait puisé l'histoire de 
la conjuration de Cinna. 

2. Ici le texte donne par Corneille omet une ligne : après republica : 
f/lailium nwvit • quum hoc xtatis esset quod tu nunc es, duodevicesi- 
mum, etc. 



SENECA 387 

manque pax parta est, non occidere constituât, sed 
inmiolare?» Nam sacrificantem placuerat adoriri. Rur- 
sus silentio interposito, majore multo voce sibi quam 
Cinnœ irascebatur : « Quid vivis, si perire te tam mul- 
torum interest? Quis finis erit suppliciorum? quis san- 
guinis? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum 
caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, 
ut ego non peream, tam multa perdenda sunt. » Inter- 
pellavit tandem illum Livia uxor, et : « Admittis, inquit, 
muliebre consilium? Fac quod medici sob-nt; ubi usi- 
tata remédia non procedunt, tentant contraria. Severi- 
tate nihiladhuc profecisti • Sah'idienum Lepidussecutus 
est, Lepidum Murœna, Muraenam Cœpio, Ca.'pionem 
Egnatius, ut alios taceam quos tantum ausos pudet; 
nunc tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignosce 
L. Cinnœ; deprehensus est; jam nocere tibi non potest, 
prodesse famœ tuœ potest. » Gavisus sibi quod advoca- 
tura invenerat, uxori quidcm gratias egit : renuntiari 
autem extemplo amicis quos in consilium rogavcrat 
imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque 
omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnaa cathe- 
dram jussisset : « Hoc, inquit, primum a te peto, ne 
me loquentem interpelles, ne medio sermone meo pro- 
clames; dabitur tibi loquendi liberum tempus. Ego te, 
Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum 
tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimo- 
nium tibi omne concessi ; hodie tam felix es et tam dives, 
ut victo victores invideant : sacerdotium tibi petenti, 
prœteritis compluribus quorum parentes mecum milita- 
verant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere me 
constiluisti. » Quum ad banc vocem exclamasset Cinna, 
procul hanc ab se abesse dementiam . « Non prœstas, 



388 SENECA 

inquit, fidem, Cinna; convenerat ne interloquereris. 
Occidere, inquam, me paras. » Adjecit locum, socios, 
diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset fer- 
rum; et quum defixum videret, nec ex conveiilione 
jam, sed ex conscientia taceiïteni : « Quo, inquit, Iioc 
animo facis? Ut ipse sis piinceps? Maie mehercule, ciini 
republica agitur, si tibi ad iinperanduiu nihil praHer 
me obstat. Domum tuam tueri non putes; nuper libcr- 
tini hominis gratia in privato judicio superatus es. Adeo 
nihil facilius putas quam contra Caesarem advocarc? 
Cedo, si spes tuas solus impedio \ Paulusne te et 
Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantunique 
agmen nobilium, non inania nomina prœfercntium, sed 
eorum qui imaginibus suis decori sunt? » Ne totam 
ejus orationem repetendo magnam partem voluminis 
occupem, diutius enim quam duabus horis locutum 
esse constat, quum hancpœnam qua sola erat contentus 
futurus, extenderet : <( Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum 
do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricida?. Ex 
hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus 
utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an lu 
debeas. » Post hajc detulit ultro consulatum, questus 
quod non auderet petere ; amicissimum, fidelissimumque 
habuit; heures solus fuit illi; nuUis amplius insidiis ab 
ullo petitus est *. 

1. Montaigne (voir plus loin) a mal compris ce passage, ayant, avec 
cei'Iaintis éditions, placé un point après impedio. 

2. L'histoire de la conjuration de Cinna n'est pas parfaitement authen- 
tique. Selon Sénèquo, la chose eut lieu en Gaule, Auguste avait qu.i- 
rnntc ans. Selon Dion Cassius, elle se passa dans Home. D'autre piirl, 
et ce seul fait est siir, Cnéius Cornélius Cinna Magnus. fils de Lucius 
Cornélius Cinna et d'une fille de Pompée, fut consul en l'an 5 avant J.-C 
Si, comme le veut Sénéque, il avait couspiré l'année précédente, Au- 
guste avait alors cinquante-huit ans. 



À 



MONTAIGNE ' 

Livre I de ses Essais, chapitre xxiii. 

L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut cer- 
tain advertissement d'une coniuration que luy brassoit 
L. Cinna : il délibéra de s'en venger, et manda pour 
cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la 
nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquié- 
tude, considérant qu'il avoit à faire mourir un ieune 
homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, 
et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours : 
« Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeure- 
ray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon 
meurtrier se promener ce pendant h son ayse? S'en ira 
il quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauvée de 
tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et 
par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du 
monde? sera il absoult, ayant délibéré non de me 
meurtrir seulement, mais de rne sacrifier? » caria con- 
iuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque 
sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace 
de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et 
s'en prenoit à soy mesme : « Pourquoy vis tu, s'il im- 
porte à tant de gents que tu meures? N'y aura il point 

1. Corneille a publié après le fragment de Sénèque l'imitation du 
texte latin que Montaigne avait insérée dans ses Essais : ce qui nous 
donne à penser que c!est dans Montaigne, plutôt que dans Sénéque, 
qu'il lut d'abord le récit de la conjur-tion de Cinna, et puisa la pre- 
mière idée de sa tragédie. Corneille écrit et prononce Montagne. 



390 MONTAIGNE 

de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault 
elle que tant de dommage se face pour la conserver? >> 
Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses . « Et les 
conseils des femmes y seront ils receus?lui dict elle: 
fay ce que font les médecins; quant les receptes accous- 
tumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. 
Par sévérité, tu n'as iusques à cette heure rien proufité : 
Lepidus a suyvi Salvidienus ; Murena, Lepidus: Caepio, 
Murena; Egnatius, Caepio ; commence à expérimenter 
comment te succéderont la doulceur et la clémence. 
Cinna est convaincu : pardonne-luy : de te nuire désor- 
mais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire. » Auguste 
fcut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur; 
et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis 
qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist 
venir à luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout 
le monde de sa chambre, et faict donner un siège à 
Cinna, il luy parla en cette manière ; « En premier lieu, 
le te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps 
pas mon parler : ie te donray temps et loisir d'y res- 
pondre. Tu sçais, Cinna, que t'ayant prins au camp de 
mes ennemis, non seulement t'estant faict mon enncMny, 
mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains 
touts tes biens, et t'ai enfin rendu si accommodé et si 
aysé, queles victorieux sont envieux de la condition du 
vaincu : rof'fice du sacerdoce que tu me demandas, ie 
le l'octroyay, l'ayant refuse à d'auUres, desquels les 
pères avoyent f(;usiiiurs combattu avecques moy. T'ayant 
si fort obligé, tu as enireprins de me tuer. » A (pioy 
Cinna s'estant escrié qu'il esloit bim csloingné d'uiu; ?i 
nies("hante pensée : « Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que 
tu m'uvois promis, suyvit Auf^uste; tu m'avois asseuré 



MONTAIGNE 3'.)1 

que ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins 
de me tuer en tel lieu, tel iour, en telle compaignie., et 
de telle façon. » Et le veoyant transi de ces nouvelles, et 
en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, 
mais de la presse de sa conscience • « Pourquoy,adiousta 
il, le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayemen* 
il va bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que moy 
qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu ne peulx pas 
seulement deffendre ta maison, et perdis dernièrement 
un procez par la faveur d'un simple libertin *. Quoy ! 
n'as tu pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entre- 
prendre César? le le quitte, s'il n'y a que moy qui em- 
pesche tes espérances. Penses tu que Paulus, que Fa- 
bius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si 
grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, 
mais qui par leur vertu honnoreiit leur noblesse? » 
Aprez plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus 
de deux heures entières) : « Or va, luy dict il, ie te 
donne, Cinna, la vie à traistre et à parricidC; que ie te 
donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de 
ce iourd'huy entre nous; essayons qui de nous deux de 
meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou lu l'ayes 
receue. » Et se despartit d'avecques luy en cette ma- 
nière. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se 
plaignant de quoy il ne luy avoit osé demander. Il Teut 
depuis pour fort amy, et feut seul faict par luy héritier 
de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint à 
Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut 
i''mais de coniuration ny d'enlreprinse contre luy, et 
receut une iuste recompense de cette sienne clémence. 

1. Affranchi (du latin libertinufs: affranclà, dans Cieéron, Horace, etc., 
et plus lard, chez les écrivains de la décadence, fds d'affranchi). 



LETTRE ' DE BALZAC A CORNEILLE 

SUR GINNA 

Monsieur, 

J'ai senti un notable soulagement depuis l'arrivée de 
votre paquet, et je crie miracle dès le commencenient 
de ma lettre. Votre Cinna guérit les malades, il l'ait que 
les paralytiques battent des mains, il rond la parole à 
un muet, ce seroit trop peu de dire à un enrhumé. En 
effet j'avois perdu la parole avec la voi-\ , et, puisque je 
les recouvre Tune et l'autre par votre moyen, il est bien 
juste que je les emploie toutes deux à votre gloire, et à 
dire sans cesse : La belle chose! Vous avez peur néan- 
moins d'être de ceux qui sont accablés par la majesté 
des sujets qu'ils traitent, et ne pensez pas avoir apporté 
assez de force pour soutenir la grandeur romaine -. 
Quoique cette modestie me plaise, elle ne me persuade 
pas, et je m'y oppose pour l'intérêt de la vérité. Vous 

1. Cette lettre de Balzaa. du 17 janvier 1G43, insérée dans \e Rnrupil 
de SCS lettres public en 1647, fut reproduite pur Corneille en léle de 
l'édition de Cinna qu'il donna en 1618, avec ses œuvri's. A i;c lilrc il 
nous a semblé qu'elle devait figurer ici : elle est d'ailleurs fort intéres- 
sante, car elle exprirpe la façon dont les contemporains de Corneille 
avaient compris et apprécié Cinna, que nous comprenons et apprécions 
très difTéremment aujourd'hui, sans l'admirer moins. Voy. ci dessus, 
NntiM sur Cinna, p. 371. 

2. Sans doute Corneille avait exprimé colle crainte dans sa lettre 
d'envoi à Balzac. 



£ETTRE DE BALZAC A CORNEILLE 393 

êtes trop subtil examinateur d'une composition univer- 
sellement approuvée; et s'il étoit vrai qu'en quelqu'une 
de ses parties vous eussiez senti quelque foiblesse, ce 
seroit un secret entre vos muses et vous; car je vous 
assure que personne ne Ta reconnue. La foiblesse seroit 
de notre expression, et non pas de votre pensée : elle 
viendroit du défaut des instruments, et non pas de la 
faute de l'ouvrier, il faudroit en accuser l'incapacité de 
notre langue. 

Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut être 
à Paris, et ne l'avez point brisée en la remuant. Ce 
n'est point une Rome de Cassiodore, et aussi déchirée 
qu'elle étoit au siècle des Théodorics' : c'est une Rome 
de Tite-Live, et aussi pompeuse qu'elle étoit au temps 
des premiers Césars. Vous avez même trouvé ce qu'elle 
avoit perdu dans les ruines de la république, cette 
noble et magnanime fierté; et il se voit bien quelques 
passables traducteurs de ses paroles et de ses locutions, 
mais vous êtes le vrai et le fidèle interprète de son esprit 
et de son courage .Je dis plus, Monsieur, vous êtes sou- 
vent son pédagogue et l'avertissez de la bienséance quand 
elle ne s'en souvient pas. Vous êtes le réformateur du 
vieux temps, s'il a besoin d'embellissement, ou d'appui. 
Aux endroits où Rome est de brique, vous la rebâtissez 
de marbre : quand vous trouvez du vide, vous le rem- 
plissez d'un chef-d'œuvre; et je prends garde que ce que 
vous prêtez à l'histoire est toujours meilleur que ce que 
vous empruntez d'elle. F.a femme d'Horace et la mai- 
t'-ess^ de Cinna, qui sont vos deux véritables enfanle- 
ments, et les deux pures créatures de votre e«prit, ne 

1. Roi des Oslrogolhs; il régnait à Rome au vi° siècle (493-526). Cassio- 
dore fat un de ses ministres. 

u 



394 LETTRE DE BALZAC A CORNEILLE 

sont-elles pas aussi les principaux ornements de vos 
deux poèmes? Et qu'est-ce que la saine antiquité a pro- 
duit de vigoureux et de ferme dans le sexe foible, qui 
soit comparable à ces nouvelles héroïnes que vous avez 
mises au monde, à ces Romaines de votre façon? Je ne 
m'ennuie point depuis quinze jours, de considérer celle 
que j'ai reçue la dernière. Je l'ai fait admirer à tous les 
habiles de notre province; nos orateurs et nos poètes en 
disent merveilles, mais un docteur de mes voisins, qui 
se met d'ordinaire sur le haut style, en parle certes 
d'une étrange sorte; et il n'y a point de mal que vous 
sachiez jusques où vous avez porté son esprit. Il se con- 
tcntoit le premier jour de dire que votre Emilie étoit 
la rivale de Caton et de Brutus dans la passion de la 
liberté. A cette heure il va bien plus loin. Tantôt il la 
nomme la possédée du démon de la république, et quel- 
quefois la belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable 
Furie. Voilà d'étranges paroles sur le sujet de votre 
Romaine, mais elles ne sont pas sans fondement. Elle 
inspire en effet toute la conjuration et donne chaleur au 
parti par le feu qu'elle jette dans l'àme du chef. Elle 
entreprend, en se vengeant, de venger toute la terre; 
elle veut sacrifier à son père une victime qui seroit trop 
grande pour Jupiter môme. C'est à mon gré une per- 
sonne si excellente que je pense dire peu à son avan- 
tage, de dire que vous êtes beaucoup plus heureux en 
votre race que Pompée n"a été en la sienne, et que 
voire fille Emilie vaut, sans comparaison, davantage que 
Cinna, son petit-fils. Si cettui-ci * même a plus de*\'ertu 

1. Formo nrchnïqiie, équivalent à celui-ci. Cestui ou cetliii est le cas 
coni|iléiiiont du pronom, dont cist. cent ou cet est le cas sujel. Celui 
est le cas coniplément du iironom dont cil est le cas sujet. 



LETTRE DE BALZAC A CORNEILLE 395 

que n'a cru Sénèque i, c'est pour être tombé entre vos 
mains, et à cause que vous avez pris soin de lui. Il 
vous est obligé de son mérite, comme à Auguste de sa 
dignité. L'empereur le fit consul, et vous l'avez fait hon- 
nête homme; mais vous l'avez pu faire par les lois 
d'un art qui polit et orne la vérité, qui permet de favo- 
riser en imitant, qui quelquefois se, propose le sem- 
blable, et quelquefois le meilleur. J'en dirois trop si j'en 
di^ois davantage. Je ne veux pas commencer une disser- 
tation, je veux finir une lettre et conclure par les pro- 
testations ordinaires, mais très sincères et très vérita- 
bles, que je suis, etc. 

Le XVII janvier M. DCXLIIL 

I. Oan:; son traité De Clementia; voy. ci-dessus, p. 386. 



EXAMEN 

(1660) 



Ce potsme a tant d'illustres suffrages ' qui lui donnent 
le premier rang parmi les miens, que je me ferois trop 
d'importants ennemis si j'en disois du mal : je ne le 
suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts^ 
où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement 
qu'ils en ont fait, pour ol)Scurcir la gloire qu'ils m'en ont 
donnée. Cette approbation si forte et si générale vient 
sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si 
heureusement conservée aux endroits où la vérité lui 
manque, qu'il n'a jamais besoin de lecourir au néces- 
saire ^. Hien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup 
de choses y soient ajoutées ; rien n'y est violenté par 
les incommodités de la représentation, qi par l'unité de 
jour, ni par celle de lieu. 

1. « Une dos raisons qui donnont lanl d'illustres suffrages h Citiiia poirr 
le mettre au-dessus de ee que j'ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration 
du passé, etc. » (Corneille, Discours des trois unitiis, édition Marly-La- 
veaux, tome I, p. 105.) Cf. Nolirc sur Ciiiiia. ci-dessus, p. ."ÎG. Corneille 
atteste encore dans VExamcn de Rodoijwic la préférence déclarée d: 
ses (îontemporains pour Cinna. 

2. On voit toutefois qu'en envoyant sa ])iécc à Balzac, Corneille avait 
fait quelques réserves au sujet de son ouvrage et ne s'en était pas 
montré entièrement satisfait. Voy. ci-dessus, p. '.V^-i. 

3. C'est-à-dire de s'excuser en alléguant la nécessité. Ce que Corneille 
entend par le nécessaire, c'est l'obéissance aux règles dramatiques. 
Voy. son Discours de la tragédie, édition Marty-Laveaux, tome 1, p. Si. 



EXAMEN 397 

Il est vrai qu'il s'y renconti'e une duplicité de lieu par- 
ticulier '. La moitié de la pièce se passe chez Emilie, et 
l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si 
j'avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime 
et Cinna s'il quitteroit l'empire ou non, précisément dans 
la même place où ce dernier vient de rendre compte à 
Emilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est 
ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième 
acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vint 
donner l'alarme à Emilie de la conjuration découverte, 
au lieu même où Auguste en venoit de recevoir l'avis 
par son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avec 
tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une impu- 
dence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisem- 
blable, de se présenter dans son cabinet un moment 
après qu'il lui avoit fait révéler le secret de cette entre- 
prise et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin 
de pouvoir surprendre Emilie par la peur de se voir 
arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se préci- 
piter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit 
exécuter. Emilie ne parle donc pas où parle Auguste, à 
la réserve du cinquième acte; mais cela n'empêche pas 
qu'à considérer tout le poème ensemble, il n'aye son 
unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non seule- 
ment dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais 
dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez 
donner un appartement à Emilie qui soit éloigné du 



1. Sur le lieu de la scène dans Cinna^ vov. ci-dessous, p. 401, 419, 
«6, 455, 460, 47 i. 

2. Voilà qui parait bien clair, et donne à croire que, dans Cinna, la 
scène, au temps de Corneille, représentait successivement, ou simulta- 

. "lément, la chambre d'Emilie et le cabinet d'Auguste. D'où vient donc 



398 EXAMEN 

Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration cer- 
tifie ce que j'ai dit ailleurs ^ que, pour faire souffrir 
une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui 
qui l'écoute aient l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent 
assez pour lui prêter toute la patience qui lui est néces- 
saire. Emilie a de la joie d'apprendre de la bouche de 
son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; 
et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si 
belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite : c'est 
pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans 
interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements 
de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font 
point condamner de trop d'artifice, et la diversité de 
ses figures ne fait point regretter le temps que j'y perds; 
mais si j'avois attendu à la commencer qu'Évandre eiH 
troublé ces deux amants par la nouvelle qu'il leur ap- 
porte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou do la con- 
clure en six vers, et Emilie n'en eût pu supporter davan- 
tage. 

C'est ici la dernière pièce où je me suis pardonné de 
longs monologues : celui d'Émilic ouvre le théâtre, 
Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime 
chacun un au quatrième *. 

Comme les vers d'//o/'rtce ont quelque chose de plus 
net et de moins guindé pour les pensées que ceux du 

que l'abbé d'Aubignac écril, dans la Pratique tin théâtre (publiée en 
1657, avant cet Examen).: « Je n'ai jamais ])u bien concevoir comment 
Monsieur Corneille peut faire qu'en un même lieu Cinna conte à Emilie 
tout l'ordre et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre 
Auguste, cl qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses 
deux favoris ? • 

1. Examen de Médée. Voy. édit. Marty-Laveaux, t. II, p. 337. 

2. Ces quatre dernière? lignes ne se trouvent que dans la première 
édition de VExamen de Cinna (1060). 



EXAMEN 399 

Cid ', on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque 
chose de plus achevé que ceux d'Horace, et qu'enfin la 
facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé 
d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui 
s'est passé avant le commencement de la pièce, est 
une des causes sans doute de la grande approbation 
qu'il a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action 
présente, et à n'être point obligé, pour l'intelligence de 
ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de 
fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que 
les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité 
des pièces embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme 
implexes, par un mot emprunté du latin, telles que sont 
Rodogime et Héradius. Elle ne se rencontre pas dans 
les simples; mais comme celles-là ont sans doute besoin 
de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour 
les conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du 
côté du sujet, demandent plus de force de vers, de rai- 
soimement, et de sentiments pour les soutenir-. 



1. L'expression étonne et semble bien sévère; il est vrai toutefois que 
dans cet admirable Cid il reste un peu d'afTectation dans le style et 
quelques traces d'enflure espagnole. L'auteur a la bonne foi de le recon- 
naître, et peut-être s'exagère-l-il même ce défaut. Quant à Cinna, le 
style en est admirable; mais est-ce la seule pièce de Corneille qui soit 
bien écrite ? Voltaire parait le dire dans le Commentaire, où il s'est 
montré trop souvent très injurieux pour Corneille, tout en feignant de 
l'honorer. 

2. Corneille ici n'ose avouer, mais laisse deviner sa préférence pour 
les pièces qu'il nomme implexes, celles qui « ont besoin de plus d'esprit 
pour les imaginer » ; ailleurs il confessera sa particulière tendresse 
pour Bodogune (Examen de Rodogime). Il a loué la beauté des vers de 
Cinna dans VKpitre en tête du Menteur et dans V Examen A' Andromède. 
Voy. édil. Marty-Laveaux, t. IV, p. 130, et t. V, p. 298. 



PERSONNAGES 



OCTAVE-GKSAR AUGUSTE, empereur de Rome. 

LIVIE, impératrice. 

CIN.N.V, fils d'une tille de Pompée *, chef de la conjuration 

contre .Vugusle. 
MAXIME, autre chef de la conjuration. 
EMILIE, fille de G. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit 

par lui durant le triumvirat 2. 
FULVIE, confidente d'Emilie. 
l'OLYGLÈTE, affranchi d'AuRuste. 
ÉVANDRE, affranchi de Cinna. 
EUPHORRE, affranchi de Maxime. 

La scène est à Rome ^ 



t. Voy. Dion Cassius (livre LV, chapitre xiv de son Histoire) et 
Sénèque, ci-dessus, p. 386. 

2. \'oy. Suétone, Augustd, ch. xxvii, et Valère-Maxime, Des fiiils et dits 
mémorables, livre IX, chap. xi. I^e personnage d'Emilie est ima;<inaire. 

3. .\ Rome, et dans le palais de 'l'emperour Auguste; mais l'action 
ne se déroule pas toujours dans la même chambre, en un lieu unique. 
Elle est tantôt dans l'appartement d'Emilie, et tantôt dans le cabinet 
d'Auguste. On ne changeait pas le décor; le théâtre figurait simultané- 
nit'iil, d'avance, les deux ai)partcinents; comme dans lu Cid. il nlIVait 
ensemble le palais du roi, la maison de Chimène, et, entre deux, la 
place publique. Corneille croyait ainsi satisfaire à la règle de l'unité 
de lieu. « J'accorderois très volontiers que ce qu'on feroil passer en une 
seule ville auroit l'unilé de lieu. Ce n'est pas que je voulusse que le 
théâtre représentât cotte ville tout entière; cela scroil un peu trop vaste, 
mais seulement deux ou trois lieux particuliers enfermes dans l'enclos 
de SOS murailles. Ainsi la scène de Cinna ne sort point do Home et est 
tantôt l'ajjpartemcnt d'Auguste dans son palais, et tantôt la maison 
d'Emilie. » (Discours des trois unités, édit. Marly-Laveaux, t. I, 
p. 119.) Plus tard on exigea une unité do lieu absolue, et tout Cinna 
se passa dans un vestibule banal où les conspirateurs et l'empereur ve- 
naient tour à tour sans se rencontrer jamais. Plus lard encore (en 18(i()), 
on joua Cinna au Théitre-Français en changeant le décor, suivant que 
l'action se passe chez Emilie ou chez, l'empereur. 

A la fin de la pièce, Auguste promet à Cinna le consulat « pour la 
prochaine année ». Or Cinna fut consul l'an 5 avant l'ère chrétienne : 
ainsi l'action se passe durant l'an G avant J.-C. 



CINNA 



TRAGEDIE 



ACTE I 



SCENE PREMIÈRE 

EMILIE 2 

Impatients désirs d'une illustre vengeance ' 
Dont la mort de mon père a formé la naissance, 



1. L'édition originale est intitulée : Cinna ou la Clémence d'Auguste. 
Voy. ci-dessus, p. 302. 

2. La scène est dans l'appartement d'Emilie; voy. ci-dessus, p. 400. 
» Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Emilie commencer Cinna 
sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre : elle est présumée y être 
avant que la pièce commence, et ce n'est que la nécessité de la repré- 
sentation qui la fait sortir de derrière le théâtre pour y venir. » (Cor- 
neille, Di.icours des trois unités.) Comme il y avait des spectateurs assis 
sur la scène, les acteurs n'y prenaient place qu'après le lever du rideau. 

3. « Plusieurs actrices ont supprimé ce monologue dans les représen- 
tations. Le public même paraissait souhaiter ce retranchement. On y 
trouvait de l'amplification. Ceux qui fréquentent les spectacles disaient 
qu'Emilie ne devait pas se parler ainsi à elle-même, se faire des objec- 
tions et y répondre ; que c'était une déclamation de rhétorique ; que les 
mêmes choses qui seraient très convenables quand on parle à sa confidente, 
sont très déplacées quand on s'entretient toute seule avec soi-même ; 

14. 



40'^ CINNA 

Enfants impétueux de mon ressentiment S 

Que ma douleur séduite embrasse aveuglément. 

Vous prenez sur mon àme un trop puissant empire : ;! 

Durant quelques moments souffrez que je respire, 

Et que je considère, en Tétat où je suis, 

Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis ~. 

Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire ^, 

Et que vous reprochez à ma triste mémoire ^ iO 

Que par sa propre main mon père massacré 

Du trône " où je le vois fait le premier degré; 



qu'enfin la longueur de ce monologue y jetait de la froideur; et qu'on 
doit toujours supprimer oe qui n'est pas nécessaire. Cependant j'étais 
si touché des beautés répandue^ dans cette première scène, que j'enga- 
geai l'actrice qui jouait Emilie (Mlle Clairon) à la remettre au théâtre; 
et elle fut très bien reçue. » (Voltaire. Commentaires sur Cinna.') 

1. Boileau, selon Fénelon {Lettre à V Académie), trouvait que ce père, 
ces enfants formaient une espèce de famille. Est-ce pour prévenir cette 
critique que Corneille avait ainsi modifié le vers 2 dans l'édition de 
IfiôO : Que d'un juste devoir soutient la violence. Fénelon ajoute trop 
sévèrement : « On parle naturellement et sans ces tours si façonnés 
quand la ])assiou parle >:. 

2. Fénelon, citant ces vers dans la Lettre à l'Académie, y trouve «je 
ne sais quoi d'outré ». Mais le genre môme de la tragédie a quelque 
chose d'outré; les personnages n'y peuvent parler tout à fait naturelle- 
ment. 

3. Le texte primitif (1613-1656) offre une image plus vive : 

Quand je regarde Auguste en son trône de gloire. 

Le trône était proprement un siège élevé entoure d'une balustrade 
fermée ; c'est pourquoi au xvii° siècle on disait dans le trône, comme 
nous disons encore dans la chaire. 

4. Heprocher (has-latin re-propriare, de propë) signifie proprement : 
représenter avec force, mettre sous les yeux (comparez rapprocher). 
Cette étymologic est oubliée, de sorte que : reprocher la mort d'un père 
à la mémoire de sa fille, signil^e aujourd'hui : accuser cette fille (morte 
elle-même) de la mort de son père. Voltaire n'a pas compris ce vers : 
i( Ces désirs, dit-il. rappellent à Emilie le meurtre de son père et no 
le lui reprochent pas. » Mais reprocher signifie précisément rappeler. 

5. Auguste n'était pas roi, il n'avait pas de trône; il n^vait pas de 
couronne : il avait concentré en lui presque toutes les magistratures 
républicaines, mais ou laissant croire aux Romains que la république 



ACTE I, SCÈNE I 403 

Quand vous me présentez cette sanglante image, 

La cause de ma haine, et l'effet de sa rage, 

Je m'abandonne toute à vos ardents transports, 15 

Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. 

Au milieu toutefois d'une fureur si juste, 

J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste ', 

Et je sens refroidir ce bouillant mouvement 

Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant. 20 

Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite 

Quand je songe aux dangers où je te précipite. 

Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien, 

Te demander du sang, c'est exposer le tien * : 

D'une si haute place on n'abat point de têtes ^ 23 

Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; 

L'issue en est douteuse, et le péril certain : 

Un ami déloyal peut trahir ton dessein *; 

L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise. 

Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise », 30 

Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper; 



existait encore. Corneille et le xvii" siècle en général ne sentirent ja- 
mais bien nettement la difTérence qui existait entre Auguste et un roi 
moderne, tel que Louis XIII et Louis XIV. 

1. Vers essentiel pour l'intelligence du caractère d'Emilie : il prépare 
et justifie le dénouement. Il est vrai que. dans le cours de la pièce, 
Emilie parait quelquefois montrer moins d'amour pour Cinna que de 
haine contre Auguste. 

2. Var. Te demander son sang, c'est exposer le tien. (1643-1656.) 

3. C'est-à-dire ; on ne fait point tomber des têtes si haut placées. 

4. Ce vers prépare le spectateur à apprendre plus tard la trahison de 
Maxime. 

5. Vab. Peuvent dessus ton chef renverser l'entreprise. (1643-1656). 

Vaugelas ayant blâmé dans ses Remarques sur la langue française l'em- 
ploi des adverbes dessus, dessous, dedans, comme prépositions, Corneille 
entreprit de corriger beaucoup de vers où il avait commis cette préten- 
due faute»; il se dégoûta de ce travail avant de l'avoir achevé. L'an- 
cienne langue avait constamment employé ces mots comme adverbes 
ou comme prépositions indifféremment. 



404 CINNA 

Dans sa ruine même il peut l'envelopper; 
Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, 
Il te peut, en tombant, écrasbr sous sa chute. 
Ah! cesse de courir à ce mortel danger : . 3o 

Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger. 
Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes 
Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes; 
Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs 
La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. 40 

Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père? 
Est-il perte à ce prix qui ne semble légère? 
Et quand son assassin tombe sous notre etTort, 
Doit-on considérer ce que coûte sa mort? 
Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, 45 
De jeter dans mon cœur vos indignes foiblesses; 
Et toi qui les produis par tes soins superflus. 
Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus i : 
Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte : 
Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte; 50 
Plus tu lui donneras, plus il te va donner, 
Et ne triomphera que pour te couronner -. 

1. Amour, sers mon devoir et ne le combats plus. Ce vers exprime 
bien l'iilée mère de toutes les tragédies cornéliennes : la liUte entre le 
devoir et la passion, aboutissant toujours (t'xcoptc dans le Cid) au 
triomphe du devoir, à la défaite de l'amour. Est-il besoin d'ajouter que 
ce que les héros de tragédie appellent le devoir n'est pas toujours stric- 
tement conforme à la loi morale, telle que la raison et la religion nous 
l'enseignent? Emilie n'avait pas le devoir do faire assassiner Augii?le. 

2. Corneille {Discours du poème dramatique) se loue de ce que le mo- 
nologue d'Emilie sert à l'exposition des faits, mais par l'exposition des 
sentimeyits du personnage. 11 blâme à ce propos les monologues pure- 
ment narratifs, et ajoute que « le poète doit se souvenir que quand 
un acîeur est seul sur le théâtre, il est présumé ne faire que s'entretenir 
en lui-même, et ne parle qu'alin que le spoclaleur sache de quoi il 
s'entretient, et à quoi il pense >i. Ainsi, selon Corneille, le monologue est 
censément /)e»!Si', non pas dit par le personnage. En réalité, la fréquence 
et la longueur des monologues dans son théâtre étaient surtout une con- 
cession au goijt des acteurs, qui trouvaient dans ces morceaux d'éclat 
une occasion de se distiuguur. 



ACTE I, SCÈNE II 405 

SCÈNE II 

EMILIE, FULVIE 

EMILIE 

Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore, 

Quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur l'adore, 

S"il me veut posséder, Auguste doit périr : bo 

Sa tète est le seul prix dont il peut m'acquérir. 

Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose. 

FULVIE 

Elle a pour la blâmer une trop juste cause * : 

Par un si grand dessein vous vous faites juger 

Digne sang de celui que vous voulez venger; 60 

Mais encore une fois souffrez que je vous die ^ 

Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie. 

Auguste chaque jour, à force de bienfaits, 

Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; 

Sa faveur envers vous paroit si déclarée, 65 

Que vous êtes chez lui la plus considérée; 

Et de ses courtisans souvent les plus heureux 

Vous pressent à genoux de lui parler pour eux, 

EMILIE 

Toute cette faveur ne me rend pas mon père ; 

Et de quelque façon que Ton me considère, 70 

Abondante en richesse, ou puissante en crédit, 

1. Tour irrégulier qu'aulorisait l'usage. C'est-à-dire : Elle a, pour 
qu'on la blâme.... Aujourd'hui l'on veut que le sujet sous-entendu de 
la proposition infinitive soil le même que le sujet de la proposition prin- 
cipale. 

2. Diii. forme archaïque da subjonctif de dire; se trouve encore dans 
Racine {Bérénice, vers 1371) : 

Mais quoi que je craignisse, il liiut que je le die. 



406 CINNA 

Je demeure toujours la fille d'un proscrit. 

Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses; 

D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses ' . 

Plus nous en prodij^uons à qui nous peut haïr, 75 

Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir. 

Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage -; 

Je suis ce que j'étois, et je puis davantage, 

Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains 

J'achète contre lui les esprits des Romains; 80 

Je recevrois de lui la place de Livie 

Comme un moyen plus sûr d'atentter à sa vie. 

Pour qui venge son père il n'est point de forfaits ^, 

Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits. 

FULVIE 

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? 85 

Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? 

Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli 

Par quelles cruautés son trône est établi : 

Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes 

Qu'à son ambition ont immolé * ses crimes, ')0 

Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs 

Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. 

Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre : 

Qui vit bai de tous ne sauroil longtemps vivre. 

Remettez à leurs bras les comnmns intérêts, 05 

Et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets. 

1. Racine s'est probablement souvenu Ho ce vers on onrivaiit : 

Un bienfait reproché tient t^jujours beu d'oU'onse. 

{/phif/êiiie, vers 1413.) 

2. Conrayc, au xvii" siècle, a tous les sens figurés de cœur, duiil oc 
mot est un dérivé. 

3. A qui venge son père il n'est rien impossible. 

{Le Cid. vers 417.) 

4. Immolé est ici laisse invariable. Voyez note sur le vers 174. 



ACTE I, SCÈNE II 407 

EMILIE 

Quoi? je le haïrai sans lâcher de lui nuire? 

J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? 

Et je satisferai des devoirs si pressants 

Par une haine obscure et des vœux impuissants? 100 

Sa perte, que je veux, me deviendroit amère. 

Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père; 

Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas, 

Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas '. 

C'est une lâcheté que de remettre à d'autres 105 

Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. 
Joignons à la douceur de venger nos parents, 
La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, 
Et faisons publier par toute l'Italie : 
« La liberté de Rome est l'œuvre d'Emilie; HO 

On a touché son âme, et son cœur s'est épris; 
Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix ». 

FULVIE 

Votre amour à ce prix n'est qn'un présent funeste 

Qui porte à votre amant sa perte manifeste. 

Pensez mieux, Emilie, à quoi vous l'exposez, 115 

Combien à cet écueil se sont déjà brisés; 

Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible. 



1. Même fureur chez Hermiene, dans Andromaque de Racine (acte IV, 
se. iv) : 

. . . Dis-lui qu'il apprenne à l'ingrat 
Qu'on l'imniole à ma gloire et non pas à l'État. 

Ma vengeance est perdue 

S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue. 

Auparavant, Du Ryer dans Thémistocle (164S) avait écrit ce vers dont 
Racine s'est souvenu • 

(Il fallait) qu'il mourut à ma vue 
Et qu'il sût en mourant que c'est moi qui le tue. 



408 GINNA 

EMILIE 

Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible. 

Quand je songe aux dangers que je lui fais courir, 

La crainte de sa mort me fait déjà mourir; 120 

Mon esprit en désordre à soi-même * s'oppose : 

Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose; 

Et mon devoir confus, languissant, étonné 2, 

Cède aux rébellions de mon cœur muliné. 

Tout beau ■^ ma passion, deviens un peu moins forte; 
Tu vois bien des hasai'ds, ils sont grands, mais n'importe : 
Cinna n'est pas perdu pour être hasardé 
De quelques légions qu'Auguste soit gardé, 
Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne, 
Qui méprise sa vie est mailre de la sienne *. 130 

Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit; 
La vertu nous y jetle, et la gloire le suit. 
Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse. 
Aux mânes paternels je dois ce sacrifice; 
Cinna me l'a promis en recevant ma foi, 135 

Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. 
11 est tard, après tout, de m'en vouloir dédire. 
Auj(jurd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire; 



1. Au xvir siècle ou cmijloyail commo complcmont le pronom rcflcchi 
se, soi, toutes les fois qu'il dési^nail la môme personne que le sujet 
do la phrase. Aujourd'hui on n'emploie ainsi se, soi, que si le sujet est 
indéfini; autrement on emploie lui, iiUi'. : On pense d'abord à soi; co.t 
h'iinma pense d'abord à lui . 

2. Frappé do stupeur, comme par la foudre {attonilus), et réduit à 
l'impuissance. 

■i. Tout 6ertu, locution elliptique dont le sens est : Doucement.' m i- 
dcrez-vons. On disait aussi au xvi° siècle : Allez tout bclleim'nt. c'esl- 
ji-dirc au petit pas. Fréquemment employée dans les tragédies de Cor- 
neille, elle vieillit vile, parce qu'on s'en servait à la cliasse po ur retenir 
les chiens : ce qui la fit bientôt paraître triviale. Elle n'est jilus usitée 
aujourd'hui que dans le stylo très familier. 

4. Quisquis vitam conteinp.sit, lux dominuf est. (Sénèquc, pp. IV ) 



ACTE I, SCÈNE III 409 

L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui; 

Et c'est à faire enlin à mourir après lui *. 140 



SCÈNE III 

CINNA, EMILIE, FULVIE 

ÉMILIK 

Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée 

Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée? 

Et reconnoissez-vous au front de vos amis 

Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis? 

CINNA 

Jamais contre un tyran entreprise conçue 145 

Ne permit d'espérer une si belle issue ; 

Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort, 

Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord; 

Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse, 

Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse; IbO 

Et tous font éclater un si puissant courroux. 

Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous. 

ÉMIME 

Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage 
Cinna sauroit choisir des hommes de courage, 
Et ne remettroit pas en de mauvaises mains 1S5 

1. C'est à faire à ou c'est à faire de signifie : Il convient de.... 
SeigQeur.... — Oui, Flavian, c'est à faire à mourir. 

[Tite et Bérénice, vers 1482.) 

C'est à faire à périr pour le meilleur parti. 

[Pulchérie, vers 604.) 
C'est à faire à des insensibles 
De conserver leur liberté. 

[Poésies diverses, édit. Marly-Laveaux, t. X, p. 30.) 



410 CINNA 

L'intérêt d'Emilie et celui des Romains. 

ClNNA 

Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle ' 

Cette troupe entreprend une action si belle! 

Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, 

Vous eussiez vu leurs yeux s'en flammer de fureur, 100 

El dans un même instant, par un effet contraire, 

Leur front pâlir d'horreur et rougir de colèi'e *. 

« Amis, leurai-je dit, voici le jour heureux 

Qui doit conclure ^ enfin nos desseins généreux : 

Le ciel entre nos mains a mis le sort de Home, 165 

Et son salut dépend de la perte d'un homme. 

Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, 

A ce tigre altéré de tout le sang romain. 

Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues! 

Combien de fois changé de partis et de ligues, 170 

Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi. 

Et jamais insolent ni cruel à demi! » 

Là, par un long récit de toutes les misères 

Que durant notre enfance ont enduré ^ nos pères, 



1. n Ce discours <ie Cinna, dit Voltaire, est un des plus beaux mor 
ceaux d'éloquence que nous ayons dans noire langue. » 

2. Dans un même instant, e'csl-à-dire presque au même instant; car 
on ne peut rougir et pâlir à la fois ; mais on raconte que l'acteur Baron 
jouant Cinna, au xvnie siècle, pâlissait, puis rougissait tour à tour en 
disant ce vers. (Éd. Marty-Laveaux, p. 92.) Le secret en est perdu et 
peu regrettable . il faut mimer les sentiments qu'on éprouve, mais non 
pas ceux qu'on raconte. 

3. Conclure est bk'iuié à tort par Voltaire : conclure un dessein, c'est 
l'achever par le succès. 

■i. La grammaire veut: ont endurées, qui rendrait lo vers faux; di\j;i 
la règle d'accord du paiticipe passé avait été fixée ainsi par Marot dans 
une Kpiyrammc {Enfants, oyez une leçon, clc); Vaugelas allait l'établir 
à nouveau dans ses liemarques (16i7). Il e^t h remarquer que Voltaire, 
ordinairement si puriste, justifie ici Corneille, et dit : « S'il n'est pas 
permis à un poète de se servir en ce cas du participe absolu, il faut 
renoncer à faire des vers ». — Durant, enduré, légère négligence qui 
a échappe au poète. 



ACTE I, SCÈNE III HI 

Renouvelant leur haine avec leur souvenir, 175 

Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir. 

Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles 

Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles, 

Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté 

Nos légions s'armoient contre leur liberté; 180 

Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves 

Mt'ttoient toute leur gloire à devenir esclaves; 

Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers. 

Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers ; 

Et l'exécrable honneur de lui donner un maître 183 

Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, 

Romains contre Romains, parents contre parents, 

Combattoient seulement pour le choix des tyrans. 

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable 
De leur concorde impie, affreuse, inexorable, 190 

Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat. 
Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat; 
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires 
Pour en représenter les tragiques histoires. 
Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphant 19o 
Rome entière noyée au sang de ses enfants : 
Les uns assassinés dans les places publiques, 
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques '; 
Le méchant par le prix au crime encouragé; 
Le mari par sa femme en son lit égorgé; 200 

Le lils tout dégouttant du meurtre de son père ^, 
Et sa tête à la main demandant son salaire. 
Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits 



1. Tandis qu'ils embrassaient leurs pénales, divinités du foyer domes- 
nqiie. 

2. Vers emprunté à Robert Garnier, poète tragique de la seconde 
moitié du xvi» siècle. 

Encore dégouttant du meurtre de son père. 

(Garnier, Antigone, acte II, se. iii.J 



412 CINNA 

Qu'un crayon ' imparfait de leur sanglante paix. 

Vous ilirai-je les noms de ces grands personnages 205 
Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages 2, 
De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels, 
Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? 
Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience, 
A quels frémissements, à quelle violence, 210 

Ces indignes trépas, quoique mal figurés '', 
Ont porté les esprits de tous nos conjurés ? 
Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère 
Au point de ne rien craindre, en état de tout faire. 
J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, 215 
La perte de nos biens et de nos libertés, 
Le ravage des champs, le pillage des villes, 
Etles proscriptions, et les guerres civiles, 
Sont les degrés sanglants dont Auguste a faitcboix 
Pour monter dans le trône ^ et nous donner des lois. 220 
Mais nous pouvons changer un destin si funeste, 
Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste. 
Et que juste une fois, il s'est privé d'appui. 
Perdant, pour régner seul, deux mi'cbants comme lui '■'. 
Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître % 



1. Crai/on (dérivé do craie), esquisse, par opposition au lablcaii pein 
et achevé : « Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu 
dont le roi a voulu se faire un divertissement. » (Molière, Préface do 
l'Amour médecin.') 

2. Sur courage, voy. ci dessus, note sur lo vers 77. — Aigrir (au sens 
d'exaspérer) revient plusieurs fois dans Cinna; voy. vers 303, 1618. 

3. H y a du rhéteur et du sophiste chez Cinna, et Corneille sans douto 
l'a voulu ainsi : ce crnijon imparfait, ces tré\>a.s mal figurés , \>\ns loin : 
jç n'ai point perdu temps marquent un homme moins ému qu'il ne veut 
paraître, et qui conduit et ménage ses moyens oratoires. 

A. Sur trône, voy. ci-dessus, note sur le vers 12. 

5. Marc-Antoine et Lépide '. celui-ci ne péril pas, mais Auguste l'exciut 
du pouvoir. 

0. Tour un peu obscur : c'est Auguste qui n'a point de vengeur; mais 
vengeur a ici le scu.s latin, et désigne plutùl celui qui cliàtie que celui 
qui venge. 



ACTE I, SCÈNE III 413 

Avec la liberté Rome s'en va renaître ; 

Et nous mériterons le nom de vrais Romains, 

Si le joug qui l'accable est brisé par jios mains. 

Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice : 

Demain au Capitole il fait un sacrifice; 230 

Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux 

Justice à tout le monde, à la face des Dieux : 

Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe ; 

C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe * ; 

Et je veux pour signal que cette même main 233 

Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein. 

Ainsi d'un coup mortel la victime frappée 

Fera voir si je suis du sang du grand Pompée; 

Faites voir après moi si vous vous souvenez 

Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. » 240 

A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, 

Par un noble serment, le vœu d'être fidèle : 

L'occasion leur plaît ; mais chacun veut pour soi 

L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi. 

La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte : 245 

Maxime et la moitié s'assurent de la porte; 

L'autre moitié me suit, et doit l'environner, 

Prête au moindre signal que je voudrai donner. 

Voilà, belle Emilie ^, à quel point nous en sommes. 
Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, 250 
Le nom de parricide ou de libérateur, 
César celui de prince ou d'un usurpateur ^, 

1. Cinna avait reçu le sacerdoce de la faveur d'Auguste (voy. ci- 
dessus, p. SS'/). 

2. Celte épithète galante, au milieu do ces noirs projets, surprend et 
choque un peu notre goût; mais, dans la langue dramatique du temps, 
-es galanteries étaient d'usage, à ce point qu'elles semblaient sans va- 
leur et passaient inaperçues. 

3. V'ar. César celui de prince ou bien d'usurpateur. (1643-1656.) 

On ne voit pas pourquoi Cornoille a nioJifi ■ le vers en opposant l'une 
à l'autre deux constructions différentes (jde prince, d'un usurpateur). 



414 CINNA 

Du succès qu'on obtient contre la tyrannie 

népenil ou notre gloire ou notre ignoiainie; 

Et le peuple, inégal ' à l'endroit des tyrans, 255 

S'il les déteste morts, les adore vivants. 

Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice. 

Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice, 

Que Rome se déclare ou pour ou contre nous. 

Mourant pour vous servir, tout me semblera doux. 200 

EMILIE 

Ne crains point de succès qui souille ta ^ mémoire : 

Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire •' ; 

Et dans un tel dessein, le manque de bonheur 

Met en péril ta vie, et non pas ton honneur. 

Regarde le malheur de Brute et 3e Cassie ^ : 265 

La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie? 

Sont-ils morts tout entiers •'* avec leurs grands desseins ? 



Peut-être a-l-il voulu dire : demain César sera le prince, l'empereur, 
ou bien }in usurpateur quelconque, un usurpateur vulgaire. 

1. Inéi/al, c'est-à-dire : différent, capricieux. 

2. Durant presque toute la pièce, Emilie tutoie Cinna, et Cinna ne 
tutoie pas Emilie. Par cette nuance (toute moderne et que l'antiquité 
n'a jamais connue), Corneille semble avoir voulu marquer que (;inna 
non seulemenl aime Emilie, mais encore plus la respecte et, si j'ose le 
dire, la craint. 

3. Le bon cl le mauvais succès. 

A. Au .wi" siècle on laissait la forme latine à beaucoup do noms que 
nous francisons; on disait : Cicero, Titus Livius, Scneca. Au xvir siècle 
au contraire, on francisait beaucoup de noms auxquels nous laissons 
aujourd'hui la forme latine. Corneille dit dans Cinna : Ap;rippo, Alhin, 
Antoine, Brute, Cassie, Ccpion, les Cosses, Epnace, les Fabiens, Gla- 
brion, Icile. Lénas, Lépidc, Marcel, Maxime, les Mctels, Murène, les 
Pauls, Piaule, Pomponc, Procule, Rutile, Salvidien, les Serviliens, Sexte, 
Virginian. 

5. Non omnif: morinr. (Horace, fhlex. livre III, ode xxx.) — Le vers 
est heureusement corrigé. Les premières éditions portaient : 

Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? 

Corneille et tout son siècle écrivaient : tous entiers, toute entière, etc. 



ACTE I, SCÈNE IV 415 

Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains? 
Leur mémoire dans Rome est encor précieuse, 
Autant que de César la vie est odieuse; 270 

Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés, 
Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités. 

Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie : 
Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie; 
Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, 273 
Qu'aussi bien que la gloire Emilie est ton prix, 
Que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t'attendent, 
Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent*. 
Mais quelle occasion mène Évandre vers nous? 



SCÈNE IV 

CINNA, EMILIE, ÉVANDRE, FULVIE 

ÉVANDBE 

Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. 280 

CINNA 

Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien, Évandre? 

ÉVANDRE 

Polyclète est encor chez vous h vous attendre, 

Et fût venu lui-même avec moi vous chercher. 

Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher ; 

Je vous en donne avis, de peur d'une surprise. 283 

Il presse fort. 

EMILIE 

Mander les chefs de l'entreprise ! 
Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts. 

1. Comparer les adieu-x de Chimène à Rodrigue, lorsqu'elle l'envoie 
combattre contre Don Sanche {le Cid, acte V, sfi. i.) Les vers ne sont 
pas plus beaux dans le Cid : mais combien Cliimèoe est plus touchante 
et plus naturelle et plus vraie qu'Emilie. 



416 GINNA 

CINNA 

Espérons mieux, de grâce. 

EMILIE 

Ah! Cinna, je te perds! 
Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître, 
Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. 290 

11 n'en faut point douter, Auguste a tout appris. 
Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris! 

CINNA 

Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne ; 
Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne; 
Maxime est comme moi de ses plus confidents \ 295 
Et nous nous alarmons peut-être en imprudents ^. 

EMILIE 

Sois moins ingénieux à te tromper toi-même, 
Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême; 
Et puisque désormais tu ne peux me venger, 
Dérobe au moins ta tète à ce mortel danger ; 300 

Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère, 
.le verse assez de pleurs pour la mort de mon père; 
N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment. 
Et ne me réduis j)oint à pleurer mon amant >'. 

CINNA 

Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique, 30") 

Tialiir vos intérêts et la cause pul)li(jue! 

Par cette lâcheté moi même m'accnser. 

Et tout abandonner quand il faut tout oser! 

Que feront nos amis si vous êtes déçue? 

1. Confident, ici adjectif, peul être employé au superlatif. La Noue, 
au xvi" siècle, dit de niémo : u Avec leurs i)lus oonfidcns, ils délibé- 
rèrent de marcher vers Paris ». Massillon, au xviii" siècle, emploie en- 
core cette tournure (voy. Littré, au mol CoNFinENi). 

2. Iinprndcnls, c'nst-à-diro peu sapes : latinisme. 

3. C'est le seul endroit do la pièce, jusqu'au dénouemeni, où Kmilio 
semble un moment faiblir, et où l'héroïno laisse parler la femme. 



ACTE I, SCÈNE IV 417 

EMILIE 

Mais que deviendras-ta si i'entreprice est sue? 310 

CINNA 

S'il est pour me trahir des esprits assez bas, 
Ma vertu pour le moins ne me trahira pas; 
Vous la verrez, brillante au bord des précipices, 
Se couronner de gloire en bravant les supplices, 
Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra, 315 
Et le faire trembler alors qu'il me perdra. 

Je devieudrois suspect à tarder davantage. 
Adieu, raflérniissez ce généreux courage. 
S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux. 
Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux : 320 
Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie, 
Malheureux de mourir sans vous av(jir servie '. 

i-:milie 
Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient: 
Mon trouble se dissipe, et ma raison revient. 
Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse. 323 
Tu voudrois fuir en vain, Cinna, je k confesse : 
Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir 
A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir. 
Porte, porte chez lui cette mâle assurance. 
Digne de notre amour, digne de ta naissance; 330 

Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain. 
Et par un beau trépas couronne un beau dessein. 
Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne : 
Ta mort emportera mon âme vers la tienne; 
Et mon cœur, aussitôt percé des mêmes coups.... 333 



1. Triple antithèse en doux vers : celte sorte de balancement pro- 
longe des mois et des pensées se rencontre fréquemment dans Corneille, 
et plaisait au goût du temps. 



'il 8 CINNA 

CINNA 

Ah! souffrez que tout mort * je vive encore en vous; 

Et du moins en mourant permettez que j'espère 

Que vous saurez venger l'amant avec le père. 

Rien n'est pour vous à craindre : aucun de nos amis 

Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis; 340 

Et leur parlant tantôt des misères romaines, 

Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines -, 

De peur que mon ardeur touchant vos intérêts, 

D'un si parfait amour ne trahit les secrets : 

Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie. 345 

EMILIE 

Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie, 

Puisque dans ton péril il me reste un moyen 

De faire agir pour toi son crédit et le mien ; 

Mais si mon amitié par là ne te délivre, 

N'espère pas qu'cnlin je veuille te survivre. 350 

Je fais de ton destin des règles à mon sort ^, 

Et j'ohtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort. 

CIWNA 

Soyez en ma laveur moins cruelle a. vous-même. 

EMILIE 

Ya-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime. 

1. Tout inorl que je serai. 

Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide. 

{Horace, vers 599.) 

2. La mort de Toranius, père d'Kmilie. 

3. Selon ton destin diiTorenl autant de règles à mon .sort. L'osprcs- 
sion est un peu ambiguë. 

KIN DU l'HEMIER ACTB 



ACTE ir 



SCÈNE PREMIÈRE 

AUGUSTE, CINNA, MAXIME, tboupe 

DE COURTISANS 
AUGUSTE 

Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. 355 

Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi. 

(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et do Maxime.) 

Cet empire absolu sur la terre et sur l'oude. 
Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le momie ^, 

1. « Le second acte se passe dans l'appartement d'Auguste. » (Corneille, 
Examen de Cinna.) 

2. « Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie sur l'éloquence, dit : « 11 
« me semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours trop fas- 
<i tueux ; je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec laquelle 
i( Auguste parle dans la tragédie de Cinna et la modeste simplicité avec 
« laquelle Suétone le dépeint ». Il est vrai; mais ne faut-il pas quelque 
chose de plus relevé sur le théâtre que dans Suétone? Il y a un milieu 
à garder entre l'enflure et la simplicité. 11 faut avouer que Corneille a 
quelquefois passé les bornes. L'archevêque de Cambrai avait d'autant 
plus raison de reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les 
comédiens chargeaient encore ce défaut par la plus ridicule afl"ectalion 
dans l'habillement, dans la déclamation et dans les gestes. On voyait 
Auguste arriver avec une démarche de matamore, coifié d'une per- 
ruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la ceinture ; cette per- 



420 CINNA 

Cette grandeur sans borne et cet illustre rang, 

Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, 360 

Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune 

D'un courtisan flatteur la présence importune. 

N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit. 

Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. 

L'ambition déplaît quand elle est assouvie, 365 

D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; 

Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, 

Toujours vers quelque objet pousse quelque désir. 

Il se ramène en soi ', n'ayant plus où se prendre, 

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre 2. 370 

l'uque élail farcie de feuilles de laurier et surmontée d'un large cha- 
|ieaii avce doux rangs de plumes rouges. Auguste, ainsi défiguré par 
des bateleurs gaulois sur un théâtre de marionnettes, était quelque 
chose de bien étrange! Il se plaçait sur un énorme fauteuil à deux gra- 
• dins, et Maxime et Cinna étaient sur deux petits tabourets. La décla- 
mation ampoulée répondait parfaitement à cet étalage, et surtout 
Auguste ne manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas 
avec un noble dédain, en prononçant ces vers : 

Enfin tout ce qu'adore en ma liaulo fortune 
D'un coui'tisan flatteur la présence importune. 

Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait comme des cour- 
tisans flatteurs. " (Voltaire, Commentaire sur Cinna.) Voltaire a raison. 
Il se peut qu'il y ail quelque emphase dans ces pren iers vers; mais 
Auguste au théâtre ne doit pas non plus parler tout à fait comme dans 
Suétone. Au reste il faut avouer que cette subite résolution de l'em- 
pereur n'est peut-être pas assez préparée. Voltaire en fait justement la 
remarque, tout en admirant beaucoup la beauté de la scène. 

1. Se replie sur soi-même. 

2. " Quelque crainte qu'il eût (.Jean Racine) de parler do vers à mon 
frère {Jeau-Haptistc Racine, fils de Jean) quand il le vit en âge de 
discerner le bon du mauvais, il lui fit api)rcndre par cœur des endroits 
de Cinna, et lorsqu'il lui entendait réciter ce beau vers : 

Et monté sur le faite, il aspire à descendre, 

n Remarquez bien cette expression, lui disait-il avec enthousiasme. On 
dit . aspirer à monter; mais il faut connaître le creur humain aussi bien 
(pie Corneille l'a connu, pour avoir su dire do l'ambitieux (]u'il aspire à 
descendre. « (Louis Racine, Mémoires sur la vie de Jean Itacine.^ 



ACTE II, SCÈNE I \2\ 

J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; 

Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu : 

Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes 

D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes. 

Mille ennemis secrets, la mort à fous propos, 373 

Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos *. 

Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême; 

Le grand César mon père en a joui de même : 

D'un œil si différent tous deux l'ont regardé, 

Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé; 380 

Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, 

Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville; 

L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat 

A vu trancher ses jours par un assassinat. 

Ces exemples récents suiïiroienl pour minstruire, 383 

Si par l'exemple seul on se devoit conduire : 

L'un m'invite à le suivre, et l'autre me l'ait peur; 

Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur. 

Et l'ordre du destin qui gène nos pensées 

N'est pas toujours écrit dans les choses passées : 390 

Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé. 

Et par où l'un périt un autre est conservé. " 

Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. 
Vous, qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène ^, 



1. La Fontaine a imité le mouvement du vers et pris le second 
hémistiche : 

Point de pain quelquefois et jamais de repos. 

{La Mort et le Bûcheron.) 

Voltaire trouvait ces vers trop familiers; les précédents lui parais- 
saient emphatiques. Dans quel étroit sentier l'ancien goût faisait mar- 
Ciier les malheureux poètes tragiques ! 

2. Dion Cassius, au livre LU, raconte longuement celte délibération 
d'Auguste avec Mécène et Agrippa; Corneille lui a emprunté plusieurs 
traits. Chez Dion c'est Mécène qui tient pour la monarchie; et Agrippa 
pour la démocratie Agrippa, qui commandait à Actium la flotte d'Au- 
guste, épousa Julie, flUe de l'empereur, en 21 avant J.-C, et mourut en 



i22 CINNA 

Pour résoudre ce point avec eux débattu, 395 

Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu. 
Ne considérez point cette grandeur suprême, 
Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même; 
Traitez-moi comme ami, non comme souverain; 
Rome, Auguste, l'Etat, tout est en votre main : 400 
Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie et l'Afrique, 
Sous les lois d'un monarque, ou d'une république, 
Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen 
Je veux être empereur, ou simple citoyen. 

CINNA 

Malgré notre surprise, et mon insuffisance, 403 

Je vous obéirai. Seigneur, sans complaisance. 

Et mets bas le respect qui pourroit m'empêolicr 

De combattre un avis où vous semblez pencher, 

Soufi'rez-le d'un esprit jaloux de votre gloirt; ', 

Que vous allez souiller d'une tache tro]) noire, 410 

Si vous ouvrez votre âme à ces impressions 

Juscjues à condamner toutes vos actions. 

On ne renonce point aux grandeurs légitimes; 
On garde sans rinuords ce qu'on acquiert sans crimes; 
Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, 415 
Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis 
N'imprimez pas. Seigneur, cette honteuse marque 
A ces rares vertus qui vous ont fait monarque; 
Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat 
Que vous avez changé la forme de l'Etat. 420 

Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre *, 



l'an i2. Mécôno, favori d'Aiignstc, célèbre par la protection qu'il ac- 
corda aux leUrcs, iiarliculicrcmcnt à Virgile cl à Horace, inouriil en 
l'an S avant J.-C. Cinna, on l'a vu, se passe deux ans plus tard. 

1. Cinna nient, et ment en flatlunl : ;i jinrlir de ce vers, le person- 
nage diminue aux yeux du spectateur. Sur celte transformation de son 
caractère, voy. ci-dessus, Notice sur Cinna, p. 37(1. 

2. Voy. ci-dessus, nolo sur le vers 30. 



ACTE II, SCÉXE I ^23 

Qui sous les lois de Rome a rais toute la terre; 

Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants 

Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ' ; 

Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces, 42o 

Gouvernant justement, ils s'en font justes princes : 

C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui 

Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. 

Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, 

César fut un tyran, et son trépas fut juste, 430 

Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang 

Dont vous Tavez vengé pour monter à son rang. 

N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées-; 

Un plus puissant démon ^ veille sur vos années • 

On a dix fois sur vous attenté sans effet, 433 

Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait*. 

On entreprend assez ^, mais aucun n'exécute; 

Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute ^ î 

Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, 

11 est beau de mourir maître de l'univers. 440 



1. C'est-à-dire : parce qu'ils sont usurpateurs, ne sont pas tous des 
tyrans. Corneille a dit de même dans Scrtorius : 

Ah! pour être Romain je n'en suis pas moins homme. (Vers 1194.) 

2. Var Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destinées 

D'un soin bien plus exact veillent sur vos années. 

— En se rapporte à César : celte tournure est fréquente au wit» siècla 
Aujourd'hui on s'abstient de rapporter en à un nom de personne : A''^ 
craif/nez pas sa triste destinée. 

3. Ce démon est la divinité, le génie particulier qui veillait sur la des- 
tinée de chaque individu, selon la croyance antique. Les États mêmes 
avaient leur démon. .Malherbe dit : le démon de la France. 

4. Qui a voulu perdre César. Nous e.\pliquons ce vers, parce que 
Voltaire ne l'a pas compris. 

5. Assez, au sens de beaucoup, comme en italien assai. — Exécuter, 
ici, au sens d'achever; en effet plusieurs conjurations contre Auguste ne 
s'en étaient pas tenues à de vains projets, mais avaient reçu un com- 
mencement au moin< d'exorution. Voy. ci-dessous, vers 490. 

6. Voy. ci-dessus, note sur le vers 262. 



4?4 CINNA 

C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime 
Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime. 

MAXIME 

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver 

L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver, 

Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, 445 

Il a fait de l'État une juste conquête ; 

Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter 

Le fardeau que sa main est lasse de porter, 

Qu'il accuse par là César de tyrannie. 

Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie '. 4o0 

Rome est à vous. Seigneur, l'empire est votre bien; 
Chacun en liberté peut disposer du sien : 
Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire ; 
Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, 
Et seriez devenu, pour avoir tout dompte, 435 

Esclave des grandeurs où vous êtes monté! 
Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent. 
Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent ^ ; 
Et faites hautement connoître enfin à tous 
Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. 4G0 
Votre Rome autrefois vous donna la naissance; 
Vous lui voulez donner votre toute-puissance- 
Et Cinna vous impute à crime capital 
La libéralité vers ^ le pays natal! 



1 . Dénier, qui signifie aujourd'hui refuser, se trouve au sens de nier 
jusqu'au xviii" siècle. 

2. (Ju'elies vous laissent aller, de leur plein gré. Même sens dans 
Polyeucte, quand Sévère dit à Pauline : 

Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède. (Vers 1320) 

3. Vers, employé comme aujourd'hui envers, est partout dans tous les 
classiques du .wii" siècle. Voltaire le blâme dans le Commentaire et 
s'en sert dans son Triumvirat : 

L'un de l'autre jaloux, l'un vers l'autre perfides. 



ACTE II, SCÈNE I 425 

Il appelle remords l'amour de la patrie ! 465 

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie, 

Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris. 

Si de ses pleins elTets l'infamie est le prix ^ ! 

Je veux bien avouer qu'une action si belle 

Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle; 470 

Mais commet-on un crime indigne de pardon, 

Quand la reconnoissance est au-dessus du don? 

Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire : 

Votre gloire redouble à mépriser l'empire; 

El vous serez fameux chez la postérité, 475 

Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. 

Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême; 

Mais pour y renoncer il faut la vertu même ; 

Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, 

Après un sceptre acquis, la douceur de régner. 480 

Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, 
Où, de quelque façon que votre cour vous nomme, 
On hait la niorarchie ; et le nom d'empereur. 
Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'iiorreur. 
Ils passent pour ^ tyran quiconque s'y fait maître; 485 
Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître ; 
Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu, 
Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. 
Vous en avez. Seigneur, des preuves trop certaines 



1. La gloire est méprisable si l'on déclare infâmes les plus belles 
actions qu'elle puisse inspirer. 

2. Ils passent pour, c'est-à-dire : ils regardent comme Ce tour eat 

fréquent dans Corneille. 11 écrit dans Nicoméde : 

Nous ne sommes qu'un sang et ce sang dans mon cœur 
A peine à le passer pour calomniateur. 

C'est peut-être parce que celte tournure commençait à vieillir que 
l'édition de Cintia de 1655 porte par erreur • 

Il passe pour tyran quiconque s'y fait maître. 

15 



4^6 CINNA 

On a fait contre vous dix entreprises vaines; 490 

Peut-être que l'onzième est prête d'éclater ', 

Et que ce mouvement qui vous vient agiter 

N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, 

Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. 

Ne vous exposez plus à ces fameux revers. 495 

Il est beau de mourir maître de l'univers; 

Mais la plus belle mort souille notre mémoire, 

Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire'''. 

CINNA 

Si l'amour du pays doit ici prévaloir, 

C'est son bien seulement que vous devez vouloir; 500 

Et cette lilîerté, qui lui semble si clière, 

N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire, 

Plus nuisible qu'utile, et qui n'approcbe pas 

De celui qu'un bon prince apporte à ses États. 

Avec ordre et raison les honneurs il dispense, 505 
Avec discernement punit et récompense, 
Et dispose de tout en juste possesseur, 
Sans rien précipiter de peur d'un successeur 
Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en lumulle : 
La voix de la raison jamais ne se consulte; 510 

Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux. 



i. L'onzième est conforme îi la logique et à une règle de Vaugelas. 
Mais Mme de Sévigné (voyez Lillrc, au inol Onzième) dit ; lo onziùmc 
jour; cl l'usage poncho à riniitcr. — Jusqu'à la fin du xvii" siècle nn 
confondait et nn employait indistinctement : yjrès de, prêt à cl prêt de 
qui ne se dit i)lus. 

2. Latinisme : parfait équivalent à un conditionnel. Nous avons pu, 
c'est-à-dire : il y a eu un moment où nous jinuvions, et par conséquent ■ 
nous aurions pu. On trouve ainsi deOueram, oportuit, el<'., équivalaul 
à debiiissem, nportui.ixel . 

3. Cet éloge cloquent de la monarchie parait odieux dans la bouche 
de Cinna que nous avons vu républicain farouche au premier acte : rien 
no saurait l'excuser. 



ACTE II, SCENE I 4-^( 

L'autorité livrée aux plus séditieux*. 

Ces petits souverains qu'il fait pour une année, 

Voyant d'un temps si court leur puissance bornée, 

Des plus heureux desseins font avorter le fruit, 515 

De peur de le laisser à celui qui les suit. 

Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent -, 

Dans le champ du public largement ils moissonnent, 

Assurés que chacun leur pardonne aisément, 

Espérant à son tour un pareil traitement ; 520 

Le pire des États, c'est l'État populaire ^. 

AUGUSTE 

Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. 
Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans 
Avec le premier lait sucent tous ses enfants, 
Pour l'arracher des cœurs, est trop enracinée *. 525 

MAXIME 

Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée; 
Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison : 
Sa coutume^ l'emporte, et non pas la raison; 
Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre, 
Est une heureuse erreur dont il est idolâtre, 530 

Tar qui le monde entier, asservi sous ses lois, 
L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois. 
Son épargne s'enfler du sac de leurs-provinces. 



1. Var. Les magistrats donnés aus plus séditieux. (1643-1656.) 

Magistrat, au sens de magistrature (latin magistratus), commençait à 
vieillir. 

2. Ordonner de, c'est disposer de, administrer. 

3 L'Etat populaire, celui où le peuple dispose du pouvoir, la démo- 
cralic. Bossuel s'est peut-être souvenu de ce vers dans son Cinquième 
Arcrthsement aux protestants . « L'État populaire, le pire de tous ». 
(Voy Corneille, édit. Marty-Laveaux, t. III, p. 407). 

4. Pour qu'on puisse l'arracher. Voy. ci-des.'sus, note sur le vers 58. 

5. La coutume, c'est-à-dire l'habitude héréditaire, dont Montaigne et 
Pascal ont si bien expliqué la force. 



428 CINNA 

Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes? 
J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats 535 
Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'Etats; 
Chaque peuple a le sien conforme à sa nature, 
Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure : 
Telle est la loi du ciel, dont la sage équité 
Sème dans l'univers cette diversité. 540 

Les Macédoniens aiment le monarchique \ 
Et le reste des Grecs la liberté publique; 
Les Parthes, les Persans veulent des souverains, 
Et le seul consulat est bon pour les Romains. 

CINNA 

Il est vrai que du ciei la prudence infinie 513 

Départ à chaque peuple un différent génie; 

Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux 

Change selon les temps comme selon les lieux. 

Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance; 

Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, 550 

Et reçoit maintenant de vos rares bontés 

Le comble souverain de ses prosj)érités. 

Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées; 

Les portes de Janus par vos mains sont fermées, 

Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois ^, 555 

Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois. 

MAXINMÎ 

Les changements d'Etat que fait l'ordre céleste 

Ne coûtent point de saug, n'ont rien qu/ soit funeste. 

ClNNA 

C'est un ordre des Dieux qui jamais no se rompt 

Ue nous V" mire un peu cher les grands bicusqu'ilsnousfoiit. 



1. I.'élal ninnnrchique. 

V'. Ajirès rhcurciix nch(!venient de la première piii'iro puiihiiiu. Il 
avuil eiu loiuié une iiremière fois sous le règne de Numa. 



ACTE II, SCENE I 429 

L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres, 
Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres. 

MAXIME 

Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté 
Quand il a combattu pour notre liberté *? 

CIN'NA 

Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, 563 

Par les mains de Pompée il l'auroit défendue - : 
Il a choisi sa mort pour servir dignement 
D'une marque éternelle à ce grand changement, 
Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme, 
D'emporter avec eux la liberté de Rome. 370 

Ce nom ' depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, 
Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. 
Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, 
Depuis que la richesse entre ses murs abonde, 
Et que son sein, fécond en glorieux exploits, 375 

Produit des citoyens plus puissants que des rois. 
Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages. 
Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages. 
Qui par des fers dorés se laissant enchaîner, 
Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner 580 
Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues 
Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. 
Ainsi de Marins Sylla devint jaloux ; ' 
César, de mon aïeul; Marc- Antoine, de vous; 
Ainsi la liberté ne peut plus être utile 583 

Qu'à former les fureurs d'une guerre civile, 

1. Maxime est le traître de la pièce, et c'est lui qui parle ici sincère- 
ment. Mais Cinna peut-il en être le héros, lui qui dissimule, et qui ment? 

Ss. ... Si Pergama dextra 

Defendi passent, etiam fine defensa fuissent. 
Si le bras d'ua homme eût pu sauver Pergame, ce bras l'aurait sauvé. 

(Enéide, H, 291-292.) 
3. Ce nom de liberté. 



430 CINNA 

Lorsque par un désordre à l'univers fatal, 

L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égale 

Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse 
En la main d'un bon chef à qui fout obéisse '^, 590 

Si vous aimez encore à la favoriser, 
Otez-lui les moyens de se plus diviser. 
Sylla, quittant la place enfui ^ bien usurpée, 
N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée, 
Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir '', 593 
S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. 
Qu'a fait du grand César le cruel parricide, 
Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, 
Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, 
Si César eût laissé l'empire entre vos mains? 600 

Vous la replongerez, en quittant cet empire, 
Dans les maux dont à peine encore elle respire, 
Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang 
Une guerre nouvelle épuisera son flanc. 

Que l'amour du pays, que Ja pitié vous touche; 005 
Voire Rome à genoux vous parle par ma bouche '''. 
Considérez le prix que vous avez coûté : 
Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté; 
Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée •"', 

1 . iVec quemquam jam ferre potest Cœsarve priorcm 
Pompeiusve parem. 

(Lucain, Pharsale, I, 125- 12G.) 

2. Galba dit à Pison dans Tacilc (Histoires, I, ch. xvi) : « Si ce oorjis 
immense de l'Empire peut se tenir en équilibre sans un chef qui le 
conduise, etc. » 

3. Enfin n'est pas une chovill(3, ftomme le cruil. Voltaire. Sylla quilla 
la place qu'il oeoupail enQu solidomeut, etc. 

■i. Nous n'eussions vu ni César ni Pompée. 

r>. Il n'est pas possible que Corneille n'ait pas senti que Cinna mon- 
tant à Au}j;uste, aux genoux d'Auguste, est odieux : mais CorucMlltî a 
voulu qu'il fût tel. 

C. Lucain adresse /a mémo llallerio à Nému : « O Dieux! nous ne 
nous plaiijnons pas : nous acceptons les plus allroux crimes s ils sont 
ainsi récompcusOs. » 

(Lucain, Pharsale, 1, 37-38.) 



ACTE II, SCÈNE I 'l31 

Mais une juste peur tient son âme effrayée : 610 

Si jaloux de son heur ', et las de commander, 

Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder, 

S'il lui faut à ce prix en acheter un autre, 

Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, 

Si ce funeste don la met au désespoir, G15 

Je n'ose dire ici ce que j'ose j.révoir. 

Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître 

Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; 

Et pour mieux assurer le bien commun de tous. 

Donnez un successeur qui soit digne de vous. 620 

AUGUSTE 

N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte. 

Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte; 

Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver. 

Je consens à me perdre afin de la sauver. 

Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire : 62a 

Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; 

Mais je le retiendrai pour vous en faire part 

Je vois trop que vos cœurs n'ont point pour moi de fard -, 

Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne, 

Regarde seulement l'État et ma personne. 630 

Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits, 

Et vous allez tous deux en recevoir le prix. 

1. Heur, quoique vieillissant, plaisait à Corneille ; il l'a employé dans 
toutes ses pièces. Heiir, du latin augurium, n'a proprement le sens fa- 
vorable qu'avec bon (bonheur) comme il a le sens défavorable avec mal, 
adjectif, signifiant mauvais (^malheur). Toutefois l'emploi du mot simple 
heur au sens favorable est ancien dans la langue , il commença h vieillir 
au milieu du xvn= siècle; en 16S8, La Bruyère dit que ce mot est hors 
d'emploi. Bonheur et malheur, comme on le voit, n'ont qu'une lessîni- 
blance accidentelle avec les locutions bonne heure, et maie heure : Se 
lever de bonne heure. Va-t'en à la maie heure (bonam horam, malam 
horam). 

2. Auguste est sincère en parlant ainsi, et ne sait pas encore que 
Cinna le trompe et veut l'assassiner; mais le spectateur le sait, et l'iu- 
térêt qui se déplace peu à peu, commence à se porter sur Auguste. 



'l3-3 CINNA 

Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile : 
Allez donner mes lois à ce terroir fertile; 
Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez, G35 
Et qucje répondrai de ce que vous ferez. 
Pour épouse, Cinna, je vous donne Emilie : 
Vous savez qu'elle tient la place de Julie, 
Et que si nos malheurs et la nécessité 
M'ont fait traiter son père avec sévérité, 640 

Mon épargne depuis en sa faveur ouverte 
Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte '. 
Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner : 
Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner; 
De l'offre de vos vœux elle sera ravie -. 645 

Adieu : j'en veux porter la nouvelle à Livie. 



SCÈNE II 

ClNNA, MAXIME 

MAXIMK 

Quel est votre dessein après ces beaux discours? 

(IN.NA 

Le même que j'avois, et que j'aurai toujours. 

MAXIME 

Un chef de conjurés flalle la tyrannie! 

CINNA 

Un chef de conjurés la veut voir impunie! GiiO 



1. U est peu digne d'Augaslc (tel que l'a conçu Cmnoillc) ilc croire 
qu'il a pu achelcr à prix d'or le pardon d'Emilie. 

8. Le vers parait un peu trivial, non pas tant par l'expression iiiii' )inr 
le senliment qu'il ex|irinic : il sciiil)le qu'Auguste fasse ici lrii[i peu 
d'état d'Emilie Comparez le vers Oil. 



à 



ACTE II, SCÈNE II 133 

MAXIME 

Je veux voir Rome libre. 

CINNA 

Et vous pouvez juger 
Que je veux l'affranchir ensemble et la venger. 
Octave aura donc vu ses fureurs assouvies ', 
Pillé jusqu'aux autels, sacrilié nos vies. 
Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts, 
Et sera quitte après pour l'effet d'un remords - ! 
Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête, 
Un lâche repentir garantira sa tête! 
C'est trop semer d'appâts •', et c'est trop inviter 
Par son impunité quelque autre à l'imiter. 660 

Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne ^ 
Quiconque après sa mort aspire à la couronne. ' 
Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé : 
S'il eût puni Sylla, César eût moins osé. 

MAXIME 

Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, 660 
A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. 
Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé ; 
S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé 

CINNA 

La faute de Cassie, et ses terreurs paniques, 

1. Correction heureuse. Les premières éditions (1643-1656) portent : 

Auguste aura soûlé ses damnables envies. 

2. C'est-à-dire : grâce à son abdication, qui n'est qu'un effet de ses 
rcmord». 

3. L'ortliographe actuelle distingue les appâts et les appas ; Corneille 
éTivait appas dans tous les sens, tant au singulier qu'au pluriel : d'ail- 
leurs appas et appâts sont absolument le même mot. L'appât est une 
pâture (anc. franc, past) qui cache un hameçon. Appas est la même 
chose au figuré. 

4. Etonne a ici toule la force du mol latin dont il dérive : que sa peine 
frappe d'effroi comme le tonnerre. 

15. 



'irî't CINNA 

Ont fait rentrer TÉtat sous des lois tyranniqnes *; 670 
Mais nous ne verrons point de pareils accidents, 
Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents. 

MAXIME 

Nous sommes encor loin de mettre en évidence 
Si nous nous conduirons avec plus de prudence; 
Cependant c'en est peu que de n'accepter pas 673 

Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas. 

CINNA 

C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine 
Guérir un mal si grand sans couper la racine; 
Emjjloyer la douceur à cette guérison, 
C'est, en fermant la plaie, y verser du poison. 680 

MAXIME 

Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse ^, 

CINNA 

Vous la voulez sans peine, et la rendez ho#l,euse. 

MAXIME 

Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit. 

CINNA 

On en sort lâchement, si la vertu n'agit. 

MAXIME 

Jamais la liberté ne cesse d'être aimable; 68j 

Kt c'est toujours pour Rome un bien inestimable. 

CINNA 

Ce ne [icut être un bien qu'elle daigne estimer. 
Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer : 
Elle a le cœur trop bon j)Ourse voir avec joie 

1. A In balriillc de Pliilippcs, Cassiiis, le eomiiliee de Bnitus dfins le 
meurtre de César, fui baltu pnr AiUciino. tandis que Bruliis, à l'aulre 
aili:, ballait Octave. Cassius, ij^niiraiil ce suocès, se hàla de so tuer. 

2. Vous voulez q«o la guérisou soit saiiKlunlc. 



ACTE II, SCÈNE II 43."i 

Le rebut du tyran dont elle fut la proie ; 690 

Et tout ce que la gloire a de vrais partisans 

Le hait trop puissamment pour aimer ses présents, 

MAXIME 

Donc pour vous Emilie est un objet de haine '? 

CINNA 

La recevoir de lui me seroit une gêne. 

Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts, 695 

Je saurai le braver jusque dans les enfers ^. 

Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée, 

Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée, 

L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort 

Les présents du tyran soient le prix de sa mort. 700 

MAXIME 

Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire. 
Teint du sang de clui qu'elle aime comme un père? 
Car vous n'êtes pas homme à la violenter. 

CINNA 

Ami, dans ce palais on peut nous écouter. 

Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence 705 

Dans un lieu si mal propre à notre confidence . 

Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous. 

Pour en venir à bout, les moyens les plus doux ^ 

1. Var. [Donc pour vous Emilie est un objet de haine,] 

Et cette récompense est pour vous une peine? (1613-1656.) 

8. Je saurai braver Octave, jusque dans les enfers (où il sera) — en 
épousant Emilie « sur sa cendre «, « après notre effort », c'est-à-dire 
après l'action violente, l'assassinat. 

3. Cet acte, admirable en beaux vers, se termine en laissant une 
impression douteuse dans l'àme du spectateur : on ne comprend plus 
bien le personnage de Cinna. et Maxime, qui va jouer un rôle odieux 
dans la pièce, semble avoir raison contre lui. 

FIN DU DEUXIÈME ACTE 



ACTE iir 

SCÈNE PREMIÈRE 

MAXIME, EUPHORBE 

MAXIME 

Lui-même il m'a tout, dit : leur flamme est mutuelle; 

11 adore Emilie, il est adoré d'elle; 

Mais sans venger son père il n'y peut aspirer; 

Et c'est pour l'actjuérir qu'il nous l'ait conspirer. 

EUPHOKBE 

Je ne m'étonne plus de cette violence 

Dont il contraint Auguste à garder sa puissance : 

l,a ligue se romproit s'il s'en étoit démis ^, 71a 

Et tous vos conjurés deviendroient ses amis. 

MAXIME 

Ils servent à l'envi la passion d'un homme 

Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome; 



1. La scène est dans rapparlemenl d'Kmilin. 

2. // se rapporte a. Augusle. — Se démettre d'une puissance, hhimc h. 
tort par Voltaire, est parfaitement correct. — Dauxendraiciit ses amis, 
c'esl-ù-dire les amis d'Auguste. 



ACTE III, SCÈNE I 437 

Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal, 

Je pense servir Rome, et je sers mon rival, 720 

EUPHORBE 

Vous êtes son rival? 

MAXIME 

Oui, j'aime sa maîtresse ', 
Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse; 
Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater, 
Par quelque fjrand exploit la vouloit mériter ■. 
Cependant par mes mains je vois qu'il me l'eidève, 72o 
Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève; 
J'avance des succès dont j'attends le trépas, 
Et pour m'assassiner je lui prête mon bras. 
Que l'amitié me plonge en un malheur extrême! 

EUPIIOUIÎE 

L'issue en est aisée : agissez pour vous-même; 730 

D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal; 
Gagnez une maitresse, accusant un rival. 
Auguste, à qui par là vous sauverez la vie. 
Ne vous pourra jamais refuser Emilie. 

MAXIME 

Quoi? trahir mon ami! 

EUPHORBE 

L'amour rend tout permis ^\ 735 
Un véritable amant ne connoit point d'amis, 
Et môme avec justice on peut trahir un traître 
Qui pour une maîtresse ose trahir son maître ; 
Oubliez l'amitié, conmie lui les bienfaits. 



1. La révclalion de cet amour surprend le spectateur, et le laisse 
froid et coinme défiant. 

2. Ces maximes crûment immorales sont fréquentes dans la bouche 
des traîtres de notre théâtre tragique, auxquels la tradition théâtrale 
attribue toujours une noirceur d'àme profonde et une impudence indis- 
crète. 



438 ciNNA 

MAXIME 

C'est un exemple à fuir que celui des forfaits '. 740 

EUPHORBE 

Contre un si noir dessein tout devient légitime : 
On n'est point criminel quand on punit un crime. 

MAXIME 

Un crime par qui Rome obtient sa liberté! 

EUPHORBE 

Craignez tout d'un esprit si plein de h^cbefé. 

L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage; 743 

Le sien, et non la gloire, anime son courage. 

Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux, 

Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux. 

Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son àme? 
Sous la cause publicpu; il vous cachoil sa flamme, "."iO 
Et peut cacher cncor sous cette passion 
Les détestai)les feux de sou ami)ilioii. 
Peut-être qu'il ])rétend, après la mort d'Octave, 
Au lieu d'aff'rancliir Rome, en faire son esclave. 
Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets, 7oo 

Ou que sur votre perte il fonde ses projets. 

MAXIME 

Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste? 

A tous nos conjurés l'avis scroit funeste. 

Et par là nous verrions indignement trahis 

Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays. 700 

D'un si bâche dessein mon àme est incapabb» : 

il perd trop d'innocents ])our punir un cou|)able. 

J'ose tout contre lui, mais je crains tout ])our eux 

1. Correction licuroiisc. Los premières odilions porlaiout : 

Un esem|)le h faillir n'autoriso jnm.iis. 

— Sa fuulo coulru lui vous rend tout léfritinie. 



ACTE III, SCÈNE I '439 

EUPHORBE 

Auguste s'est lassé d'être si rigoureux; 

En ces occasions, ennuyé i de supplices, 765 

Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices. 

Si toutefois pour eux vous craignez son courroux, 

Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous. 

MAXIME 

Nous disputons en vain, et ce n'est que folie 

De vouloir par sa perte acquérir Emilie : 770 

Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux 

Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux. 

Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne : 

Je veux gagner son cœur plutôt que sa pei'sonne. 

Et ne fais point d'état ^ de sa possession, 77o 

Si je n'ai point de part à son afïection. 

Puis-je la mériter par une triple offense? 

Je trahis son amant, je détruis sa vengeance. 

Je conserve le sang qu'elle veut voir périr ^ ; 

Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir? 780 

EUPHORBE 

C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile. 
L'artifice pourtant vous y peut être utile ; 
Il en faut trouver un qui la puisse abuser, 
Et du reste le temps en pourra disposer. 

1. £'H«u^e s'est affaibli, comme beaucoup de mots analo^rues : chaf/rine, 
tourmenté, gêné, etc. L'étymologie d'ennui est l'expression latine in 
odin, marquant le dégoût plutôt que la haine. 

2. Faire état, c'est faire cas. Faire grand état de..., c'est faire beau- 
coup de cas, d'estime. La même locution ayant d'autres sens était par- 
fois obscure (faire état de, c'est quelquefois compter sur, ou se proposer, 
iM présumer; voy. Littré, au mot Etat). C'est probablement ce qui l'a 
fait passer d'usage. 

3. Périr le sang, barbarisme, dit Voltaire. Pourquoi? le sang est ici 
personnifié, il signifie Auguste et sa dynastie. Voltaire hii-même écrit : 
Quoique le sang des Jagellons eût régné longtemps, pIp- 9i un sang peut 
régner, il peut bieu périr. 



440- CINNA 

MAXIME 

Mais si pour s'excuser il nomme sa complice, 785 

S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse, 
Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport, 
Celle qui nous oblige à conspirer sa mort? 

ElIPIIORnE 

Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles 

Que pour les surmonter il iaudroit des miracles; 790 

J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver... '-. 

MAXIME 

Éloigne-toi; dans peu j'irai le retrouver : 
Ciana vient, et je veux en tirer quelque chose. 
Pour mieux résoudre après ce que je me propose. 



SCÈNE II 

CINNA, MAXIME 

MAXIME 

Vous me semblez pensif. 

CINNA 

Ce n'est pas sans sujet. 793 

MAXIME 

Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet? 



1. Pour prix de innn rapport... à force d'i/ ri'ver. Est-ce à (icsseiii qi 
la lanf^uu décline avec les scnliinetils des personnages? Eiiphnrbo peiu 
et parle ici comme un valet foui-be et infrénieux, un Scapin que so 
maitro appelle à son secours pour sm-tir d'une fâcheuse aflairc. 

Laissez-moi quelque temps rêver à celte alTairo. 

(Molière, l'Étourdi, vers 75.1 



ACTE III, SCÈNE II 4il 

CINNA 

Emilie et César, l'un et l'autre me gêne i : 

L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine. 

Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins, 

Et s'en fit plus aimer, ou m'aimât un peu moins; 800 

Que sa bonté touchât la beauté qui me charme, 

Et la put adoucir comme elle me désarme! 

Je sens au l'ond du cœur mille remords cuisants, 

Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents; 

Cette faveur si pleine, et si mal reconnue, 805 

Par un mortel reproche à tous moments me tue. 

H me semble surtout incessamment le voir 

Déposer en nos mains son absolu pouvoir. 

Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire : 

« Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; 810 

Mais je le retiendrai pour vous en faire part » ; 

Et je puis dans son sein enfoncer un poignard! 

Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Emilie; 

Un serment exécrable à sa haine me lie; 

L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux : 815 

Des deux côtés j'offens© et ma gloire et les Dieux; 

Je deviens sacrilège, ou je suis parricide ^, 

Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide. 

MAXIME 

Vous n'aviez point tantôt ces agitations ; 

Vous paroissiez plus ferme en vos intentions; 820 

Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche. 

1. Pourquoi Cinna. si inQexible au second acte, reparail-il au troisième 
dans des sentiments tout opposés? C'est que le poète a voulu peindre 
en lui un homme faible, inconstant. Tous les reproches qu'on adresse 
au caractère de Cinna tomberaient sur Corneille si l'on prétendait qu'il 
a voulu faire admirer Cinna. 

2. Sacrilège, s'il manque à son serment; parricide, s'il immole Au- 
guste. Tout crime « énorme et dénaturé », dit Vaugelas. l'assassinat 
d'une mère, d'un bienfaiteur ou la trahison envers la patrie, sont assi- 
milés au meurtre d'un père et qualifiés parricides. 



442 CINNA 

CINNA 

On ne les sent aussi que quand le coup approche, 

Et. l'on ne reconnoit de semblables forfaits 

Que quand la main s'apprête à venir aux effets K 

L'àme, de son dessein jiisque-là possédée, 825 

S'attache aveuglément à sa première idée; 

Mais alors quel esprit n'en devient point troublé? 

Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé? 

Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise -, 

Voulut plus d'une fois rompre son entreprise, 830 

Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir 

Plus d'un remords en l'àme, et plus d'un repentir. 

MAXIME 

Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude ; 

11 ne soupçonna point sa main d'ingratitude, 

Et fut contre un tyran d'autant plus animé ^ Sita 

Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé. 

Comme vous l'imitez, faites la même chose. 

Et formez vos remords d'une plus juste cause, 

De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté 

Le bonheur renaissant de notre liberté. 840 

C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée; 

1. Aux effets, c'esl-à-dire à l'exécution. Voltaire le premier rapproche 
ici de Cinna le Brutus de Shakespeare {Mort de César) : « Entre le des- 
sein et l'exécution d'une chose si terrible, tout l'intervalle n'est qu'un 
rêve afTreux ». Voltaire ajoute : « Je ne présente point ces objets do 
comparaison pour égaler les irrégularités sauvages et pernicieuses de 
Shakespeare à In profondeur du jugement de Corneille; mais seule- 
ment pour faire voir comment des hommes de génie expriment difTé- 
remmcnt les mêmes idées n. 

2. A tel point qu'on le prise. Tour excellent qu'on a laissé vieillir. 

A tel prix que ce soit il faut rompre mes chaînes. 

(Corneille, Place royale, vers 222.) 

Vny ci-dcssnu';, vers 10^.3. 

.3. D'autant plus animé qu'il reçut (plus) de biens. Ellipse un ]ieu 
obscure. 



ACTE III, SCÈNE II 4'i3 

lie la main de César Brute Teùt acceptée, 

Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger 

De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger *<. 

N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime, 845 

Et vous veut faire part de son pouvoir suprême; 

Mais entendez crier Rome à votre coté : 

« Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôlé;^ 

Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse, '^ 

Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse ». 830 

ClNNA 

Ami, n'accable plus un esprit malheureux 

Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux. 

Envers nos citoyens '^ je sais quelle est ma faute, 

Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte; 

Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié 3, 835 

Qui ne peut expirer sans me faire pitié, 

Et laisse-moi, de grâce, attendant Emilie, 

Donner un libre cours à ma mélancolie '* . 

Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis 

Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis. 8G0 

MAXIME 

Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse 
De la bonté d'Octave et de votre foiblesse ; 

1. On ne peut s'empêcher de trouver que Maxime a raison contre 
Cinna; et toutefois Maxime est le traître de la pièce; mais Cinna n'en 
est pas le héros. 

2. Citoi/ens, comme concitoyens; dues a les deux sens en latin. 

3. Aux abois, c'est-à-dire aux extrémités. S'est dit d'abord du cerf 
vivement pressé par les chiens qui aboient après lui; par extension, au 
figuré, tout ce qui est dans un danf<ar suprême est dit aux abois. — On 
est un peu surpris d'entendre Cinna parler de sa « vieille amitié » pour 
Ayguste. 

4. Le mot s'est alTaibli. Au xvii'' siècle, la mélancolie, selon le sens 
clymologique, était « l'humeur noire " ou « atrabilaire <> Le xviii" a 
commencé à y trouver de la douceur : « O mélancolie enchanteresse ! » 
(J.-J. Rousseau.) Au xix«, cent élégies élhérées commencent ainsi ■ a Que 
j'aime la mélancolie I » Cet engouement passe de mode. 



'i 'l 'l CINNA 

L'entretien des amants veut un entier secret. 
Adieu -.je me retire en confident discret. 



SCÈNE III 

CINNA 

Donne un plus digne nom au glorieux empire 865 

Du noble sentiment * que la vertu m'inspire, 

Et que riionueur oppose au coup précipité 

De mon ingratitude et de Tua lâcheté; 

Mais plutôt continue à le nommer foiblesse, 

Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse, 870 

Qu'il respecte un amour qu'il devroit étoufTer, 

Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher. 

En ces extrémités quel conseil ^ dois-je prendre? 

De quel côté pencher? à quel parti me rendre? 

Qu'une âme généreuse a de peine à faillir! 875 

Quelque fruit que par là j'espère de cueillir, 
Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, 
La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, 
N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison, 
S'il les faut acquérir par une trahison, 880 

S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime 
Qui du peu que je suis fait une telle estime. 
Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens, 
Qui ne prend pour régner de conseils que les miens, 
coup! ô trahison trop indigne d'un homme! HS'Ô 

Dure, dure à jamais l'esclavage de Rouk;! 
Périsse mon amour, périsse mon espoir, 

1. Du noble scntimriil. c'c^l-ù-dirc des siM'upules (]u'il (■proiivr, .'ni 
nininoiil de frapper Aufîusle. 

2 Qiipllo résniulion. C'est lo sons le plus fri''n\ii'ii( di> ciwywi/ .111 
xvu" sinclo cl c'est le sons dn rnnxiliiim en latin. Toutefois consetl ^i- 
fçniûc aussi .lyis, comme ci-dessous, vers 88i. 



ACTE III, SCÈNE IV 4i.j 

Plutôt que de ma main parte ' un crime si noir! 

Quoi? ne m'offre-t-ii pas tout ce que je souhaite, 

Et qu'au prix de son sang ma passion achète? 890 

Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner? 

Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner? 

Mais je dépends de vous, ô serment téméraire, 
haine d"EmiIie, ù souvenir d'un père! 
Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé, 89o 
Et je ne puis plus rien que i)ar votre congé : 
C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse; 
C'est à vous, Emilie, à lui donner sa grâce; 
Vos seules volontés président à son sort. 
Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. 900 

Dieux, qui comme vous la rendez adorable. 
Rendez-la, comme vous, à mes vœux exorable ^; 
Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir, 
Faites qu'à mes désirs je la puisse fléchir. 
Mais voici de retour cette aimable inhumaine '« 903 



SCÈNE IV 

IILIE, CINNA, FULVIE 

EMILIE 

Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine 
Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi. 



1. Partir, au xvii' siècle, est fréquent dans ce sens de : provenir de. 
Dans les Poésies diverses (édit. Marly-Laveaux, t. X, p. 128), Corneille 
dit d'un sonnet : qu'il part d'un auteur poli. 

i. Exorable, que Voltaire juge à tort inusité, est dans Calvin, Ronsard, 
les deux Corneille, Montesquieu. 

3. Sur ces appellations galantes que l'usage avait rendues banales, et 
qui ne choquaient point, même en une tragédie, voyez ci-dessus, note 
sur le vers 249. Les premières éditions (1643-1646) portent : cette belle 
inhamaine. 



4'l6 CINNA 

El je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi. 

Octave en ma présence a tout dit à Livie, 

Et par celle nouvelle il m'a rendu la vie. 910 

CINNA 

Le désavouerez-vous, et du c1( ii qu'il nie fait 
Voudrez-vous relarder le bienheureux effet? 

EMILIE 

L'effet est en ta main. 

CINNA 

Mais plutôt en la vôtre. 

EMILIE [autre ; 

Je suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point 
Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, 915 

C'est seulement lui taire un présent de son bien. 

CINNA 

Vous pouvez toutefois... ô ciel ! l'osé-je dire? 

EMILIE 

Que puis-je? et que crains-tu? 

CINNA 

Je tremble, je soupire, 
Et vois que si nos cœurs avoient mêmes désirs. 
Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs * 920 
Ainsi je suis trop sur que je vais vous déplaire, 
Mais je n"ose parler, et je ne puis me taire. 

EMILIE 

C'est trop me gêner ^, parle, 



1. Ce lansî.ij,'ft est celui do l.i fr.ilnntcrie du temps, et son excessive 
éléfrance ne clioquail point le goùl des spect.-ileurs de Cinna. Il est 
vrai : le contraste est singulier enti'c ces périphrases exquises {expliquer 
mca soupirs, etc.) et les furieux projets qu'agitent les deux conjurés; 
mais ce contraste est partout dans la tragédie classique. 

2. Gêner vient de Géhenne, vallée (prés do Jérusalem) où il se fit des 



ACTE III, SCÈNE IV 4'j7 

CINNA 

Il faut vous obéir . 
Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. 

Je vous aime, Emilie, et le ciel me foudroie ^ 923 

Si cette passion ne fait toute ma joie. 
Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur 
Que peut un digne objet - attendre d'un grand cœur! 
Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme : 
En me rendant heureux vous me rendez infâme; 930 
Cette bonté d'Auguste.... 

EMILIE 

Il suffit, je t'entends; 
Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : 
Les faveurs du tyran emportent tes promesses 3; 
Tes feux et les serments cèdent à ses caresses ; 
Et ton esprit crédule ose s'imaginer 9.33 

Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner. 
Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne; 
Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : 
Il peut faire trembler la terre sous ses pas, 

sacrifices humains. Gêner signifie ici torturer. Depuis Corneille il s'est 
afTaibli. 

1. Foudroie est au subjonctif. L'emploi du subjonctif optatif sans 
conjonction était fréquent an xvi" siècle et encore au xviic. 

Tombe sur moi le ciel pourvu que je me vendre. 

{lioiloynne.') 

2. Objet, dans le langage de la galanterie au xvii" siècle, est la per- 
sonne aimée. 

Adieu, trop vertueux objet et trop charmant. 

(Polyeucte.) 

3. Emportent tes promesses. Voltaire blâme ce tour, et semble croire 
que Corneille veut dire : l'emportent sur tes promesses. Mais le sens 
est le m.ème que dans l'expression : Autant en emporte le vent. Ou 
bien dans ce beau vers du Cid : 

Les .Maures en fuyant ont emporté son crime. 



■'l'l8 CINNA 

Mettre un roi hors du trône *, et donner ses États, 940 
De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, 
Et changer à son gré Tordre de tout le monde; 
Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir -. 

CINNA 

Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir. 

Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure ; 945 

La pitié que je sens ne me rend point parjure; 

J'obéis sans réserve à tous vos sentiments, 

Et prends vos intérêts par delà ^ mes serments. 

J'ai pu*, vous le savez, sans parjure et sans crime. 
Vous laisser échapper cette illustre victime. 930 

César se dépouillant du pouvoir souverain 
Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein; 
La conjuration s'en alloit dissipée -^ 
Vos desseins avortés, votre haine trompée : 
Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné •', 955 



1. Hors du trône. Voy. ci- dessus, note sur le vers 9. 

2. Vollaire rapproche à propos ce beau vers de ceux d'Horace : 

n El loul l'uuivers subjugue, hors l'âme inflexible de Galon. " 

{Odes, livre II, i, 23-24.) 

3. Par delà est locution adverbiale et locution prépositive. Fléchier 
dit : « Certains hommes passent leur vie au hasard comme s'ils ne 
croyaient rien par delà », et Voltaire, dans la Henriade : 

Par delà tous les cicux le Dieu des cieux réside. 

4. J'ai pu, temps passé qui équivaut à un conditionnel. Voyez ci- 
dessus, note sur le vers 498. 

5. S'en alloit dissipée. Barbarisme, dit Voltaire; tout au plus ar- 
chaïsme: ce tour excellent et vif est autorisé par Vaugelas, qui dit dans 
son Quinte Curce : « Notre rigueur s'en va éteinte. — La Thrace s'en 
allait j)erduc. » Il l'est par l'exemple de Malherbe. 

Mais aujourd'hui que mes années 
Vers leur fin s'en vont terminées, etc. 

0. Frappé de stupeur, comme par la foudre qui paralyse. Voy. vers 



ACTE III, SCÈNE IV 'l'i^ 

Et pour VOUS rimmoler ma main l'a couronné. 

EMILIE 

Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même 
Je retienne ta main! qu'il vive, et que je laime! 
Que je sois le bu Lin de qui l'ose épargner, 
Et le prix du conseil qui le force à régner! yGD 

CINNA 

Ne me comlamnez point quand je vous ai servie ; 

Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie; 

Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour, 

Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour. 

Avec les premiers vœux de mon obéissance 9Go 

Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance. 

Que je tâche de vaincre un indigne courroux, 

Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. 

Une âme généreuse, et que la vertu guide, 

Fuit la honte des noms d'ingrate el. de perfide; 970 

Elle en hait l'infamie attachée au bonheur. 

Et naccepte aucun bien aux dépens de l'honneur, 

EMILIE 

Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie : 

La perfidie est noble envers la tyraimie ; 

Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux *, 973 

Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux. • 

CIN.NA 

Vous faites des vertus au gré de votre haine. 

EMILIE 

Je me fais des vertus dignes d'une Homaine. 

CINNA 

Un cœur vraiment romain..., 

123 et 651. Dans le Dessein d' Andromèda , CornGiWQ parle de raffermir le 
courage d'amis étonnés. 
1. Malheureux, c'est-à-dire funeste. 



450 CINNA 

EMILIE 

Ose tout pour ravir 
Une odieuse vie à qui le fait servir : 980 

Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave. 

CINNA 

C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave; 

Et nous voyons souvent des rois à nos genoux 

Demander pour appui tels esclaves que nous *, 

Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes, 985 

Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes ^; 

Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, 

Et leur impose un joug dont il nous affranchit. 

EMILIE 

L'indigne ambition que ton cœur se propose! 

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! 900 

Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain 

Qu'il prétende égaler un citoyen romain? 

Antoine sur sa tête attira notre haine 

En se déshonorant par l'amour d'une reine; 

Altale ^, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, 993 

Qui du peuple romain se nominoit l'affranchi, 

Quanil de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre, 

Eût encor moins prisé son trône que ce titre. 



1. On avait vu en effet les petits rois d'Orienl mendier quelquefois le 
patronage d'un simple citoyen romain. 

2. « On est souverains de, ou n'est pas souverains sur. » (Voltaire.) 
Pourquoi? Voltaire a-t-il pensé que Boileau l'avait dit après Corneille, 
en parlant de la Raison, dans la satire IV : 

En vains certains rêveurs vous l'habillent en reine, 
Veulent sur tous les sens la rendre souveraine.... 

3. Trois Atlales régnèrent successivement à Pergame et furent alliés 
ou vassaux de la république : le premier, de 2il à 197; le second, de 
159 à 139; le troisième, de 13S à 133, celui-ci par son testament laissa 
son royaume aux Uomaius. 



ACTE III, SCENE IV 4ul 

•^ouviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité; 
Et prenant d'un Romain la générosité, 1000 

Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait l'ait naître 
Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître. 

CINNA 

Le ciel a trop fait voir en de tels attentats 

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats; 

Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute, iOO'^ 

Quand il élève un trône, il en venge la chute; 

Il se met du parti de ceux qu'il fait régner; 

Le coup dont on les tue est longtemps à saigner; 

Et quand à les punir il a pu se résoudre. 

De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre '. iOiO 

EMILIE 

Dis que de leur parti toi-même tu te rends, 
De te remettre au foudre à punir les tyrans. 
Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie; 
Abandonne ton àme à son lâche génie 2; 
Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, lOlo 

Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. 
Sans emprunter ta main pour servir ma colère, 
Je saurai bien venger mon pays et mon père ^. 
J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas, 
Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras : 1020 

C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie, 
M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie. 



1. Foudre, que l'élymologic fait masculin, et que sa terminaison at- 
tire au féminin par analogie, était des deux genres au xvii' siècle. 

2. Génie, au xvii' siècle, ue signifie souvent que naturel, bon ou 
m. uvais 

Dans son génie étroit il est toujours captif. 

(Boiieau, Art poétique, v. 5.) 

3. Var. Je saivai bien sans loi, dans ma noble colère. 

Venger les fers de Rome et le saDg de mon père. 



452 CINNA 

Seule contre un tyran, en le faisant périr, 

Par les mains de sa garde il me falloit mourir : 

Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive; t025 

Et cûuune pour toi seul l'amour veut que je vive, 

J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, 

Et te donner moyen d'être digne de moi. 

Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée 
Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée '. 1030 
Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé 
A fait choix d'un esclave en son lieu supposé '. 
Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être ^, 
Et si pour me gagner il faut trahir ton maître *, 
Mille autres à l'envi recevroient cette loi, 1035 

S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi. 
Mais n'appréhende pas (|u'uu autre ainsi m'obtienne. 
Vis j)Our ton cher tyran, tandis que je meurs tienne : 
Mes jours avec les siens se vont précipiter, 
Puisque ta lâcheté n'ose me mériter. 1040 

Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée. 
De ma seule vertu mourir accompagnée, 
El te dire en mourant d'un esprit satisfait : 
« N'accuse point mon sort, c'est toi seul (pii l'as fait; 
Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, 1045 
Où la gloire me suit ([ui l'étoit destinée : 
Je meurs en détruisant un j)ouvoir absolu; 
Mais i(^ vivrois à toi, si tu l'avois voulu » 



1. Nevnu, au sens latin [ncixitcm) polit-fils. 

2. C'est-à-dire substitué, h lui, mis à sa plai'c. 

3. Vah. Je t'aime loulefois, tel (juc lu puisses èlre. 

(lGi3-I6G0). 

Sur tel (employé où nous niellons i/uel aujourd'hui, voyez oi-dessus. 
vers 829 

■i. Vam. Tu te plains d'un amour ipii le veut rendre Irnitro. 

(1643- 1056.) 



ACTE III, SCÈNE IV 453 

CINNA 

Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire, 

Il faut affranchir Rome, il faut venger un père, lOoO 

Il faut sur un tyran porter de justes coups; 

Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous : 

S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes, 

Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes; 

Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés iOo'6 

Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. 

Vous me faites priser ce qui me déshonore; 

Vous me faites haïr ce que mon âme adore ^ ; 

Vous me faites répandre un sang pour qui je dois 

Exposer tout le mien et mille et mille fois : 1060 

Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée; 

Mais .ma main, aussitôt contre mon sein tournée ^, 

Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, 

A raon crime forcé joindra mon châtiment, 

Et par cette action dans l'autre confondue, lOGiî 

Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue ^. 

Adieu. 



1. Il y a du déclamateur chez Cinna; sa parole l'entraîne au delà 
de tous ses sentiments. Dans l'acte l" il exagérait sa haine contre 
Auguste; il e.xagère ici son amour pour le même Auguste. 

a. Racine a imité ce mouvement dans Andromaque (acte IV, se. m)' 

Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées.... 

Les anciennes éditions de Cinna (1643-1656) portaient : 

Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée; 

Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée.... 

3. Peut-on croire que Cinna tuera Auguste pour plaire à Emilie, et 
se tuera lui-même ensuite pour se punir? La tension des sentiments 
devient ici excessive : la pièce ne pourra se dénouer que par l'humi- 
liation des deux amants aux pieds d'Auguste. 



45't CINNA 

SCÈNE V 

EMILIE, FULVIE 

rULVIE 

Vous avez mis son âme au désespoir,- 

ÉJIILIE 

Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir. 

FL'LVIE 

Il va vous obéir aux dépens de sa vie : 
Vous en pleurez! 

EMILIE 

Hélas! cours après lui, Fulvie, 1070 
Et si ton amitié daigne me secourir, 
Arrache-lui du cœur ce dessein de mourir : 
Dis-lui.... 

FULVIE 

Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste? 

EMILIE 

Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste, 

FULVIE 

Et quoi donc? 

EMILIE 

Qu'il achève, et dégage sa foi, 1075 

Et rpi'il choisisse après de la mort, ou de moi. 

FIN DU TROlSliCME ACTE 



ACTE IV ^ 

SCÈNE PREMIÈRE 

AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, garde 

AUGUSTE 

Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable. 

EUPiionnE 
Seigneur, le récit même en paroit effroyable : 
On ne conçoit qu'à peine une telle fureur, 
Et la seule pensée en fait frémir d'horreur. 1080 

AUGUSTE 

Quoi ? mes plus chers amis ! quoi ? Cinna ! quoi ? Maxime 
Les deux que j'honorois d'une si haute estime, 



1. Les trois premières scènes sont chez AuguPte, les suivantes cliez 
Emilie. Corneille s'accuse de cette faute dans le Discours des trois 
unités. H La liaison des scènes qui unit toutes les actions particulières 
de chaque acte l'une avec l'autre... est un grand ornement dans un 
poème.... Nous y avons tellement accoutumé nos spectateurs, qu'ils ne 
sauraient plus voir une scène détachée sans la marquer pour un dé- 
.aut : l'œil et l'oreille même s'en scandalisent avant que l'esprit y ait 
pu faire de réflexion. Le quatrième acte de Cinna demeure au-dessous 
des autres par ce manquement. » ^on seulement les scènes Cnales sont 
détachées des précédentes, mais le lieu de l'action change nécessaire- 
ment. Voyez ci-dessous, note sur le vers 1265. 



456 CINNA 

A qui j'ouvrois mon cœur, et dont j'avois fait choix 

Pour les plus importants et plus nobles ' emplois! 

Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire, 1085 

Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire -! 

Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir, 

Et montre un cœur touché d'un juste repentir; 

Mais Cinna! 

EUPHORBE 

Cinna seul dans sa rage s'obstine, 
Et contre vos bontés d'autant plus se mutine; ^.090 

Lui seul combat encor les vertueux efforts 
Que sur les conjurés fait ce juste remords, 
Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées, 
Il tâche à ^ raffermir leurs âmes ébranlées. 

AUGUSTE 

Lui seul les encourage, et lui seul les séduit! 1095 

le plus déloyal que la terre ait produit! 
trahison conçue au sein d'une furie ! 
-0 trop sensible coup d'une main si chérie! 
Cinna, tu me trahis! Polyclètc, écoutez. 

(Il lui parle à l'oreille.) 



1. Et plus nobles. Non seulement la repétition do l'arlii-lc n'était pas 
obligatoire dans une énuméralion de superlatifs, mais l'emploi du com- 
paratif dans le sens du superlatif est très fréquent au xvii° siècle. 

Et c'est aux plus saints lieux que leurs mains sacrilèges 
Font pliiK d'impiétés. 

(Malherbe.) 

Cliargeanl de mon débris les reliques plus rlières. 

(Kai'iue.) 

c'est-à-dire li'n plus: chères. 

2 L'un et l'anire. sujet, admet le verbe au singulier et au pluriel ; il y 
.1 tendance aujourd'hui a. préférer le pluriel; mais Corneille employait 
le plus souvent le singulier. Voy. vers 797. 

3. Tâcher à. Plus haut (vers 967) on a vu tneher de. Tous deux se 
disent, e( l'effort qu'ont fait des grammairiens pour les distinguer, quant 
uu sens, parait puéril. 



ACTE IV, SCENE I 'l57 

POLYCLÈTE 

Tons VOS ordres, Seigneur, seront exécutés. 1100 

AUGUSTE 

Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime 
Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime. 

(Polyclèle rentre.) 
EUPHORBE 

Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir : 

A peine du palais il a pu revenir, 

Que, les yeux égarés et le regard farouche, llOo 

Le cœur gros de soupirs, les sanglots à la bouche, 

Il déteste sa vie et ce complot maudit, 

M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit, 

Et m'ayant commandé que je vous avertisse, 

Il ajoute : « Dis-lui que je me fais justice, 1110 

Que je n'ignore point ce que j'ai mérité ». 

Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité , 

Et l'eau grosse et rapide, et la nuit ' assez noire, 

M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire. 

AUGUSTE 

Sous ce pressant remords il a trop succombé, 1 ilo 

Et s'est à mes bontés lui-même dérobé; 

U n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface. 

Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce, 

Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin 

De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin. 1120 



1. Maxime reparaîtra tout à l'heure; son suicide est une feinte, assez 
mal inventée; son retour, après qu'on l'a cru mort, est dq coup de 
tliéàlre inutile et froid. 



Ki 



458 CINNA 

SCÈNE II 

AUGUSTE J 

Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie ^ 
Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? 
Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis ^, 
Si donnant des sujets il ôte les amis, 
Si tel est le destin des grandeurs souveraines 1125 

Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, 
Et si votre rigueur les condamne à chérir 
Ceux que vous animez à les faire périr. 
Pour elles rienn'cstsùr; qui peut loul doit tout craindre ^ 
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. 1 130 
Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! 
Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est ])aigné, 
De combien ont rougi les champs de Macédoine ^, 

1. Voilà oe fameux monologue d'Auguste, le morceau capital de la 
pièce, où rintérct décidément passe tout à l'empereur : où le dénoue- 
ment est en germe et se prépare. 

2. Fier, comme confier. Très fréquent au xvi" siècle. On connaît les 
jolis vors attribués faussement à Marie Stuart : 

La nef qui disjoint nos amours, 
N'aura de moi que la moitié; 
Une part te reste, elle est tienne, 
Je la fie à ton amitié 
Pour que de l'autre il te sonvi(!nne. 

{Adieux à la France.) 

3. Commis, latinisme : confié. 

A. Publiiis Syrus et Labcrius, dans leurs .^/i»)es, ont exprimé la même 
idér : 

Noccsse est multos timeat qiicm mulli liuiont. 

r>. Voltaire trouve le vers obscur, et propose une variante niullieu- 
reuse : 

Uutls Ilots j'en ai versés aux champs de Macédoine. 



1 



ACTE IV, SCÈNE II 'l59 

Combien en a versé la défaite d'Antoine, 

Combien celle de Sexte *, et revois tout d'un temps ^ 1135 

Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants 3 ; 

Remets dans ton esprit, après tant de carnages, 

De tes proscriptions les sanglantes images, 

Où toi-même, des tiens devenu le bourreau, 

Au sein de ton tuteur enfonças le couteau * : 1140 

Et puis ose accuser le destin d'injustice, 

Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, 

Et que par ton exemple à ta perte guidés, 

Ils violent des droits que tu n'as pas gardés! 

Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise : 1145 

Quitte ta dignité comme tu l'as acquise; 

Rends un sang infidèle à l'infidélité ^, 

Et souffre des ingrats après l'avoir été. 

Mais que mon jugement au besoin m'abandonne ''! 
Quelle fureur ", Cinna, m'accuse et te pardonne? 1150 
Toi, dont la trahison me force à retenir 
Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, 
Me traite en criminel, et fait seule mon crime, 
Relève pour l'abattre un trône illégitime, 



1. Sextus Pompée, fils du grand Pompée, s'était rendu maître de la 
Sicile après la mort de César; sa flotte fut dctpuite par celle d'Octave 
il fut fait prisonnier et tué en 35. 

2. Tout d'un temps, en même temps, ensemble. 

3. Noyée dans son sang. A pour dans est fréquent dans Corneille. 
— Et tous ses habitants (sous-enlendu : noyés dans leur sang). Mais 
l'ellipse est belle, et donne à la pbrase quelque chose de vague et 
d'effrayant. Pérouse incendiée en iO, et mise au pillage, fut rebâtie» 
plus tard par Auguste. 

4 Toranius, le père d'Emilie. 

"j. Fait de tous les assauts que la rage peut faire 

Une fidèle preuve à l'infidélité. 

(Malherbe, Larmes de saint Pierre.) 

C). Que exclamalif, c'est-à-dire : combien! — Au besoin, a. l'heure du 
besoin, du péril. 
7. Fureur, au sens latin, c'est-à-dire : folie. 



160 CINNA 

Et d'un zèle effronté couvrant son attentat, Uoo 

S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État! 
Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre! 
Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre ' ! 
îS'on, non, je me trahis moi-même d'y penser : 
Qui pardonne aisément invite à l'offenser; 1160 

Punissons l'assassin, proscrivons les complices. 

Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices ^i 
Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter ; 
Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter. 
Rome a pour ma ruine une hydre trop ferlik : 1163 
Une tête coupée en fait renaître mille '^, 
Et le sang répandu de mille conjurés 
Hend mes jours plus maudits, et non plus assurés. 
Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute; 
Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute; 1170 

Meurs : tu ferois pour vivre un lâche et vaiu effort. 
Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort, 
Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse 
Pour le faire périr tour à tour s'intéresse *; 
Meurs, puisque c'est un mal que lu ne peux guérir; 1175 
Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir, 
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste 
Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste ^. 



1. " Jo (lemeurorai en craiale ol en alarme et je lairrai mon meur- 
trier se promener ce pendant à son aise. » (Séncque, traduit par 
Montaiffue.) 

2. Traduit de Séncquo. Quis finis cril siippliciorum ? Qitis .taiiguinis? 

3. On trouve un vers presque semblable dans l'Ecossaise de Mon- 
chrestien, poète Iraçrique normand, mort en li>21, que Corneille avait 
beaucoup lu. 

Mille tôles naîtront d'une tcLe coupée. 

't. Sénèquc dit : " Ma tète est comme un but offert à Imis les jeunes 
patriciens, pour qu'ils la percent de leurs poignards. » 

5. Il Ta vie vaut-elle que tant de doinmaf^e se fasse pour la conserver n 
(.jénèque, traduit par .MouLaigne.) i\'e vaut pas l'acheter. Tour Leurou\ 



ACTE IV, SCÈNE III 461 

Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat; 
Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat; 1180 
A toi-même en mourant immole ce perfide; 
Contentant ses désirs, punis son parricide; 
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas. 
En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas. 
Mais jouissons plutôt nous-même de sa peine, 1185 

Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. 

Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu, 
rigoureux combat d'un cœur irrésolu 
Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose *! 
D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. 1190 
Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner ^? 
Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner. 



SCÈNE III 

AUGUSTE, LIVIE 3 



Madame, on me trahil, et la main qui me tue 
Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue, 
Cinna, Cinna, le traître.... 



et regrettable : il nous venait de la langue d'oïl, non pas du prec, 
comme le prétend Henri Estienne dans la Couformiti du tanyaoe 
français avec le ijrec. 

1. On a déjà vu, dans le monologue d'Emilie, ces apostrophes d'un 
personnage à sa propre passion, aux idées et aux sentiments abstraits 
dont la lutte partage son cœur : elles sont fréquentes dans Corneille. 

2. Qui est neutre ici; c'est-à-dire : lequel des deux partis? 

3. Le personnage de Livie a presque toujours été supprimé depuis 
Corneille; on l'a jugé inutile; on a prétendu qu'Auguste parait plus 
grand, se décidant seul au pardon. Il est bien hardi de refaire ainsi 
l'œuvre de Corneille. Mlle Raucourt joua plusieurs fois le rôle devant 
Napoléon I'""'. Il fut rétabli en 1860 aux Français, pour Mme Guyon, et 
supprimé de nouveau après sa mort (1878). 



462 CINNA 

LIVIE 

Euphorbe m'a tout dit, 1 195 
Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. 
Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme ' ? 

AUGUSTE 

Hélas! (le quel conseil ^ est capable mon âme? 

LIVIE 

Votre sévérité, sans produire aucun fruit, 

Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit. 1200 

Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide . 

Salvidien à bas a soulevé Lépide ; 

Murène a succédé, Cépion l'a suivi; 

Le jour à tous les deux dans les tourments ravi 

N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace •*, i20o 

Dont Cinna maintenant ose prendre la place; 

Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjels * 

Ont voulu s'ennoblir '' par de si hauts projets. 

Après avoir en vain puni leur insolence, 

Essayez sur Cinna ce que peut la clémence •^; 1210 

Faites son châtiment de sa confusion; 

Cherchez le plus utile en celle occasion : 

Sa peine peut aigrir " une ville animée, 

Son jiardou peut servh' à votre renommée "• 

1. Traduit de Séncque. Admitlis inuliebre consilium? 

2. Conseil a ici le sens latin, résolution ; et au vers procèdent «olui 
d'avis : voy. ci-dessus, vers 873 et 884. 

3. Voir les mûmes noms dans Sûncquc, ci-dessus, pa^o 3S7. 

'i. Ahjets. Le c, éla;it iiiuel, iiouvail se supprimer dans rnrlliuîîraphn 
jxjur que la rime fût exacte à l'œil. Au ronla projet vient de projectus 
comme abject d'ubjectus. 

5. La distinction subtile et arbitraire d'anoblir (faire noble) et enno- 
blir (illustrer) ne s'est étal)lic qu'il la fin du xvii" siècle. 

6. Traduit de Sôuèque. Nunc tenta ijuomodo tibi cerlat clcmenlia. 

1. Ou a di'jà vu aigrir en ce sens (exaspérer) au.x vers 206, 303. 
Voyez aussi i)lus loin le vers 1018. 

8. i( L)c le nuire désormais il ne jiourra, et proufitora à la glnire. >i 
(Sénèque, traduit par Montaigne.) 



ACTE IV, SCÈNE III 463 

Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher * 121S 
Peut-être à vos bontés se laisseront loucher 

AUGUSTE 

Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire 

Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire. 

J'ai Irop par vos avis consulté là-dessus; 

Ne m'en parlez jamais, je ne consulte - plus. 1220 

Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise * ; 
Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, 
Et te rends ton État, après l'avoir conquis, 
Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris; 
Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre ; 1225 
Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre : 
De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, 
Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur. 

LIVIE 

Assez et trop longtemps son exemple vous flatte; 
Mais gardez que sur vous le contraire '"^ n'éclate ; 1230 
Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours 
Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours, 

AUGUSTE 

Eh bien ! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre, 
J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre ^. 
Api'ès un long orage il faut trouver un port; 1235 

Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort- 



1 Au sens propre, rendre farouche; et non pas, comme aujourd'hui, 
Tendre ombrageux, timide. 

2. Consulter, c'est délibérer, avec soi-même ou avec d'autres. 

.3. Franchise, liberté (de franc, libre); tous lus autres sens sont 
cleri\és de celui-là. 

4. L'e.\emple contraire. 

5. Épandre, au xvii« siècle, a tous les emplois et tous les sens de ré- 
pandre. Les grammairiens prétendent qu'il renferme une idée d'ordre 
et d'arrangement qui manque dans répandre. Celte nuance échappe à 
Corneille. 



46 i CINNA 

. LIVIE 

Quoi? vcnis voulez quitter le fruit de tant de peines? 

AUGUST E 

Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines 

M VIE 

Seigneur, vous emporter à cette extrémité, 

C'est plutôt désespoir que générosité. 1240 

AUGUSTE 

Régner et caresser une main si traîtresse, 
Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse. 

LIVIE 

C'est régner sur vous-même, et par un noble choix, 
Pratiquer la vertu la plus digne des rois. 

AUGUSTE 

Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme' : 1245 
Vous me tenez parole, et c'en sont là. Madame. 

Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, 
Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus ^; 
Je sais leui' divers ordre, et de quelle nature 
Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture ^. 1250 
Tout son peuple est blessé par un tel attentat, 
Et la seule pensée est un crime d'l<]tal, 
Une olfensc qu'on fait à toute sa province *, 

1. Ces duretés ne choquent point : elles sont naturelles en l'élat 
d'esprit où se Irouve Auguste. 

2. J'en sais les vertus (de l'art de régner). En se rapporte ù l'idée 
contenue dans je règne. 

3. Var, Je sais les soins qu'un roi doit avoir de s;i vie, 

A quoi le bien public, on ce cas, le convie. 

4. Sens latin; à tout le [inys qu'il a en garde. Voltaire blAme l'cxpres. 
sion ; et il se peut en ell'et qu'elle soit ici amenée par la rime, l'rmce 
n'a d'autre rime dans les substantifs que province, et les deux mots 
sont rapprochés souvent chez Corneille. (Voy. Clitundre, 1205-1206; — 
J'olyeucle, l/;5-1176; — Othon, 953-934.) 



ACTE IV, SCÈNE III 465 

Dont il faut qu'il la venge, ou cesse d'être prince. 

LIVIE 

Donnez moins de croyance à votre passion. 1255 

AUGL'STE 

Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition, 

LIVIE 

Ne traitez plus si mal un conseil salutaire. 

AUGUSTE 

Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. 
Adieu '. nous perdons temps. 

LIVIE 

Je ne vous quitte point, 
Seigneur, que mon amour n'ait ' obtenu ce point. 1260 

AUGUSTE 

C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune. 

LIVIE 

J'aime votre personne, et non votre fortune. 

(Elle est seule) 

Il m'échappe : suivons, et forçons-le de voir 
Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir, 
Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque 1263 
Qui fasse à l'univers connoitre un vrai monarque. 



1. Les textes publiés du vivant de Corneille portent tous aye, forme 
archaïque de la 3° pers. sing. subj. prés, du verbe avoir. 



l'i. 



'l66 CINNA 

SCÈNE IV 

EMILIE, FULVIE î 

EMILIE 

D'où me vient cette joie? et que mal à propos 

Mon esprit malgré moi goûte im entier repos! 

César mande Cinna sans me donner d'alarmes! 

Mon cœur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de lar- 

Comme si j'apprenois d'un secret mouvement [mes, 

Que tout doit succéder ^ à mon contentement! 

Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie? 

FULVIE 

J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie, 

Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux, 1275 

Faire un second effort contre votre courroux. 

Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclèle, 

Des volontés d'Auguste ordinaire inlerprète, 

Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit, 

Et de sa pari sur l'heure au palais l'a conduit. 1280 

Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause; 

Cliacun diversement soupçonne quelque chose : 

1. Corneilla dit formellemenl dans l'Examen qu'Emilie ne parle pas 
dans le iiném» lieu qu'Auf,'uste avant le V' acte. D'autre part, on sait 
qu'il n'y avait \ms do ohangemcnts à vue dans la décoration au 
xvii' siècle, lionc, il est de toute évidence que la scène représcnlait 
simultanément d'un côté l'intérieur de la maison d'Emilie, lie l'autro 
l'intérieur du palais d'AupusIo. Le syslème du moyen âge, c'osl-à-diro 
la scène unjque et multiple, immuable et variée, subsistait encore. 
Voyez ci-dessus, Examen de Cinna, p. 397. 

2. Succéder, c'est-à-dire arriver : 

C'est en la paix que toutes cboses 
Succèdent selon nos désirs. 

(Malherbe.) 

Quelquefois il signifie arriver heureusement . réussir : Rossuet et La 
Uruyère ont dil dans ce sens : Tout lui succédait. 



ACTE IV, SCÈNE IV 467 

Tous présument qu'il ait * un grand sujet d'ennui, 

Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui. 

Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre, 

C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre, 

Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi, 

Que même de son maître on dit je ne sais quoi : 

On lui veut imputer^ un désespoir funeste; 

On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste, 1290 

EMILIE 

Que de sujets de craindre et de désespérer, 

Sans que mon triste cœur en daigne murmurer! 

A chaque occasion le ciel y fait descendre 

Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre : 

Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler, 1295 

Et je suis insensible alors qu'il faut trembler. 

Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore 
Ne peuvent consentir que je me déshonore ; 
Et ne me permettant soupirs, sanglots ni pleurs. 
Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs. 1300 
Vous voulez que je meure avec ce grand courage 
Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage; 
Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez. 
Et dans la même assiette * où vous me retenez. 



1. Qu'il aye dans les textes publiés du vivant de Corneille. Voy. ci- 
dessus, V.I200. Après tout verbe e.i;primant une supposilion, le xvii' sièclo 
emploie généralement, comme ici, le subjonctif 

2. On lui veut imputer. Voltaire ajoute • « C'est de la Gazette suisse » 
Pourquoi? Ces vers ne sont ni très poétiques, ni très forts, mais ils 
sont corrects et peignent bien l'embarras de Fulvie, qui ne sait com- 
ment s'y prendre pour annoncer à Emilie les malheurs prêts à fondre 
sur elle. 

3. Assiette, étal ou disposition d'esprit. Un peu plus rare en vers 
qu'en prose ; toutefois Boileau a dit dans le Lutrin ■ 

Garde au sein du tumulte une assiette tranquille. 

Voltaire blâme à tort ce mot, qu'emploient Pascal, Bossuet, La 
Bruyère, Massillon, Vauvenargues, etc. 



'l68 CINNA 

liberté de Rome ! ô mânes de mon père! 1305 

J'ai fait de mon côté tout ce que j\ii pu faire : 
Contre votre tyran j'ai ligué ses amis, 
Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis 
Si l'effet a manqué, ma gloi.e n'est pas moindre; 
N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre, 1310 
Mais si fumante encor d'un généreux courroux, 
Pax- un trépas si noble et si cligne de vous. 
Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître ' 
Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naitre. 



SCÈNE V 

MAXIME, EMILIE, FULVIE 

KMn^IE 

Mais je vous vois, Maxime, el l'on vous faisoit mort ^i 

MAXIMK 

Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport : 

Se voyant arrêté, la trame découverte, 

Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte. 

liMILIli 

Que dit-on de Cinna? 

MAXIME 

Que son plus grand regret 
C'est de voir que César sait tout votre secret; 1320 

En vain il le dénie et le veut mécounoitre ^, 

1. licconnoilre riinail ûgaloracnt avec naître et avec rroitro, parce 
qu'on prononçait reconnouùtro el crouètre. 

2. Ce vers fait sourire; on ne peut s'en défendre : ainsi le faux sui- 
cide de Maxime est une invention fâcheuse et inutile. 

3. On a vu plus haut nier eniployc ooiiime aujourd'hui (hhiier; on 
trouve ici dénier avec l'emploi de nier — Sur la rime do miiconnoitrc. 
et de naître, voyez ci-dessus, vers 13IU. 



ACTE IV, SCÈNE V 469 

Évandre a tout conté pour excuser son maître, 
Et par Tordre d'Auguste on vient vous arrêter. 

EMILIE 

Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter : 

Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre. 1323 

MAXIME 

11 vous attend chez moi. 

EMILIE 

Chez vous ! 

MAXIME 

C'est vous surprendre; 
Mais apprenez le soin que le ciel a de vous : 
C'est un des conjurés qui va fuir avec nons. 
Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive; 
Nous avons pour partir un vaisseau su la rive. ^330 

EMILIE 

Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis? 

MAXIME 

En faveur de Cinna je fais ce que je puis. 
Et tâche à garantir de ce malheur extrême 
La plus belle moitié qui reste de lui-même '. 

Sauvons-nous, Emilie, et conservons le jour, 1335 

Atin de le venger par un heureux retour. 

EMILIE 

Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, 
Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre : 
Quiconque après sa perte aspire à se sauver 
Est indigne du jour qu'il tâche à conserver. 1340 



1. Ce madrigal est déplacé; mais Corneille ne s'est jamais abstenu de 
rendre un peu ridicules ces [jersonnages d'amants rebutés : Don Sanche 
{le Cid), Valère {Horace), Don Mamique {Don Sanche d'Aragon), etc. 



470 CINNA 

MAXIME 

Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte? 

Dieux! que de foiblesse en une âme si forte! 

Ce cœur si généreux rend si peu de combat ', 

Et du premier revers la fortune l'abat! 

Rappelez, rappelez cette vertu sublime; 134;) 

Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime : 

C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez; 

Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez; 

Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une àme, 

Aimez en cet. ami l'objet de votre flamme; 1350 

Avec la même ardeur il saura vous chérir, 

Que.... 

EMILIE 

Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir! 
Tu prétends un peu trop, mais quoi que tu prétendes, 
Rends-toi digne du moins de ce (jne tu demandes . 
Cesse de Cuir en lâche un glorieux trépas, 13oo 

Ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas; 
Fais que je porte ùavie à la vertu parfaite; 
Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette, 
Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, 
Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur. 1360 

Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse. 
Crois-tu ([u'elle consiste à flatter sa maîtresse? 
Apprends, apprends de moi quel en est le devoir "'', 
Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir. 

MAXIME 

Votre juste douleur est trop impétueuse. 13Go 

1. Rendre combat, comme nous disons , livrer combat. Racine dit 
oncorc ; 

Oi'i sont-ils CCS combats que vous avez rendus? 

(Iphigvnie.) 

ii. Le devoir do luu auiilic pour Cinua. 



ACTE IV, SCÈNE V 47î 

EMILIE 

La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. 
Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, 
Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour I 

MAJflME 

Cet amour en naissant est toutefois extrême : 

C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, 1370 

Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé.... 

EMILIE 

Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. 

Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée; 

Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée. 

Ma vertu tout entière ' agit sans s'émouvoir, 1375 

Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir. 

MAXIME 

Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie? 

EMILIE 

Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die '; 
L'ordre de notre fuite est trop bien concerté 
Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté ' : 1380 

Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles, 
S'ils en avoient sans toi * levé tous les obstacles. 
Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus. 

MAXIME 

Ah! vous m'en dites trop. 



1. Corneille écrit toujours toute entière, qni fait pléonasme; mais 
telle était de son temps l'orthographe ordinaire de cette expression. 
2 Forme archaïque du subjonctif présent de dire. 

3. Pour qu'on ne te soupçonne. Sur cette tournure, voir ci-dessus, 
note sur le vers 58. 

4. Sans toi, sans que tu y misses les mains, sans que tu eusses tout 
préparé. 



472 CINNA 

EMILIE 

J'en présume encor plus. 
Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures ; 1383 
Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures. 
Si c'est te faire tort que de m'en défier \ 
Viens mourir avec moi pour te justifier. 

MAXIME 

Vivez, belle Emilie, et soufTrez qu'un esclave..,, 

EMILIE 

Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. 1390 

Allons, Fulvie, allons 



SCENE VI 

MAXIME 2 

Désespéré, confus, 
Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus, 
Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice 
Que ta vertu prépare à ton vain artifice? 
Aucune illusion ne te doit plus flatter : 139o 

Émdie en mourant va tout faire éclater; 
Sur un même échafaud la perte de sa vie 
Étalera sa gloire et ton ignominie. 
Et sa mort va laisser à la postérité 
L'infâme souvenir de ta déloyauté. 1400 

Un même jour t'a vu, par une fausse adresse, 

1. M'rn défiar, de tes parjures. 

2. Le monologue d'Aupuslo nous transporte, et celui-ci nous laisse 
trcî froids. « Jamais un monologue no fait un bel ell'el que quaiul on 
s'inlcrcppo à celui qui ]>arle, que quand ses passions, ses vertus, ses 
malheurs, ses faiblesses, font dans son àmo un combat si noble, si al- 
lachanl, si anime, que vous lui pardonnez de parler trop longtemps à 
soi-même. » (Voltaire.) 



ACTE IV, SCÈNE VI 473 

Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse, 

Sans que de tant de droits en un jour violés. 

Sans que de deux amants au tyran immolés. 

Il te reste aucun fruit que la honte et la rage 1403 

Qu'un remords inutile allume en ton courage 

Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils; 
Mais que peut-on attendre enfui de les pareils *? 
Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme; 
Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme; 1410 
La tienne, encor servile, avec la liberté 
N'a pu prendre un rayon de générosité : 
Tu m'as fait relever uneinjuste puissance; 
Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance; 
Mon cœur te résistoit, et tu l'as combattu 1415 

Jusqu'à ce que ta fourbe - ait souillé sa vertu. 
Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire, 
Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire ; 
Mais les Dieux permettront à mes ressentiments 
Date sacrifier aux yeux des deux amants, 1420 

Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime 
Mon sang leur servira d'assez pure victime, 
Si dans le tien mon bras, justement irrité. 
Peut laver le forfait de t'avoir écouté. 

1. Cette rage de Maxime contre un vulgaire affranchi est déplai- 
sante; c'est bon pour un enfant d'accuser les mauvais conseils qui l'ont 
perdu. Cela sied mal à un homme. L'idée d'expier son crime en assassi- 
nant Euphorbe est déplacée; elle persistera toutefois chez Ma,\.ime. 
Voy. vers 1687. 

2. Fourbe est adjectif et substantif. 

La fourbe n'est le jeu que des petites ;\mes. 

(Corneille, Nicomède.) 
Il vieillit un peu comme substantif. Toutefois, au xviiie siècle, il était 
encore fort employé : 

Oh! qu'il va me payer sa fourbe abominable. 

(Voltaire, Zaïre.) 

FIN DU (JUATRIÈ.ME ACTE 



ACTE V* 

SCÈNE PREMIÈRE 

AUGUSTE, CINNA 

AUGUSTE 

Prends un siège, Cinna, prends, cl sur toute chose 1425 
Observe exactement la loi que je t'impose : 
Prête, sans me troubler, rorcille à mes discours; 
D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours; 
Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence 
A ton émotion fait quelque violence, 1430 

Tu pourras me répondre après tout à loisir '^. 
Sur ce point seulement contente mon désir. • 

• ClNNA 

Je vous obéirai. Seigneur. 



1. I-a scrnc csl, cIict; Aiipiistc. 

2. Les imiUilioiis sont noiulirouscs dans cet acte, ol fuites de (ré 
ce qui n'a qu'une valeur do iJcnséc dans la prose do SéntMiuc, el 
celle de Montaigne ou de Coëireteau roooit niiez Corneille une vj 
d'expression et se grave en ineiraoahles traits. 



ACTE V, SCÈNE I 475 

AUGUSTE 

Qu'il te souviennr' 
De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. 

Tu vois le jour, Cinna ; mais ceux dont tu le tiens \ 435 
Furent les ennemis de mon père, et les miens ^ : 
Au milieu de leur camp tu reçus la naissance. 
Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance, 
Leur haine enracinée au milieu de ton sein ^ 
T'avoit mis contre moi les armes à la main; 1440 

Tu fus mon ennemi même avant que de naître ^, 
Et lu le fus encor quand tu me pus connoître *, 
Et l'inclination jamais n'a démenti 
Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti : 
Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie 1445 

Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie-, 
Je te fis prisonnier pour te combler de biens : 
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens j 
Je te restituai d'abord ton patrimoine '•'; 
Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, 1450 

Et tu sais que depuis, à cha(iue occasion, 
Je suis tombé pour toi dans la profusion. 
Toutes les dignités que tu m'as demandées. 
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées; 
Je t'ai préféré même à ceux dont les parents 1433 



i. Lucius Cornélius Cinna (père de notre Cinna) fut à la fois beîu- 
frère de César et gendre de Pompée; il flotta longtemps entre les deux 
Durlis, mais unit par approuver l'assassinat du.dictateur. 

2. Var. Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi, 

T'avoit mis à la main les armes contre moi 

3. (1 Cinna, t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement 
l'étant fait mon ennemi, mais étant né tel, je te sauvai, n (Sénéque, 
traduit par Montaigne.) 

'i. Sur celte rime de connoUre avec naître, voyez ci-dessus, note du 
vers 1313. 
5. Traduit de Séncque. Patrinioniuin tibi omne concessi. 



/l76 CINNA 

Ont jadis dans mon camp tenu les premiers ranps % 

A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, 

Et qui m'ont conservé le jour que je respire. 

De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, 

Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu ^. 1460 

Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, 

Après tant de faveur montrer un peu de haine, 

Je te donnai sa place en ce triste accident, 

Et te fis, après lui, mon plus cher confident. 

Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue 1465 

Me pressant de quitter ma puissance absolue, 

De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, 

Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis. 

Bien plus, ce même jour je te donne Emilie, 

Le digne objet des vœux de toute l'Italie, 1470 

Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, 

Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins. 

Tu t'en souviens, Cinna : tant d'heur ^ et tant de gloire 

Ne peuvent pas sitôt sortir de la mémoire; 

Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer, 1475 

Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner *. 

CINN. 

Moi, Seigneur 1 moi, que j'eusse une âme si traîtresse; 
Qu'un si lâche dessein.... 

AUGUSTE 

Tu tiens mal ta })romesse ; 
Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux; 

1. <• L'office du sacerdoce que tu me demandas, je te l'octroyai, 
l'ayant refusé à d'autres, desquels les pères avaient toujours couibattu 
avec moi. » (Sénèque, traduit par Montaigne.) 

2. Il Je l'ai enfiu rendu si accommodé clsi aisé que les victorieux sont 
envieux de la condition du vaincu. » {Id., ih.) 

,3. Voy. ci-dessus, noie sur le vers 611. 

i. « Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avais promis, suivit 
Auguste; lu m'avais assuré que je ne serais pas interrompu. Oui lu 
as entrepris de me tuer. » (Sénèque, traduit par Moiilaiguc.) 



ACTE V, SCENE I 4/7 

Tu te justifieras après, si tu le peux. 1480 

Écoute cependant, et tiens mieux ta parole. 

Tu veux m'assassiner demain, au Capitule, 
Pendant le sacrifice, et ta main pour signal 
Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;. 
La moitié de tes gens doit occuper la porte, 1485 

L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. 
Ai-je de bons amis, ou de mauvais soupçons i? 
De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? 
Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, 
Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, !cile, 1490 

Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé 2; 
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé : 
Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, 
Que pressent de mes lois les ordres légitimes, 
Et qui désespérant de les plus éviter, 1495 

Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister. 

Tu te tais maintenant, et gardes le silence, 
Plus par confusion que par obéissance. 
Quel étoit ton dessein ^, et que prétendois-tu 
Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? 1500 

Alfranchir ton pays d'un pouvoir monarchique! 



1. Var. [L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte,] 

Assurée au besoin du secours des premiers 
Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? 

2. « Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le nom 
'le Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du vers; puis 
il semblait s'apprêter à reprendre son compte, qu'il abandonnait défini- 
tivement en disant : 

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. 

Talma admirait fort se jeu de scène très familier, mais d'un effet 
saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer. » (Note de 
M. Marty-Laveaus.) 

3. Il Et le voyant transi de ces nouvelles et en silence, non plus pour 
tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : 
« Pourquoi, ajouta-t-il, le fais-tu? » [Sénèque, traduit par Montaigne.) 



478 CINNA 

Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, 

Son salut désormais dépend d'un souverain 

Qui pour tout conserver tienne tout en sa main; 

Et si sa liberté te faisoit entreprendre, 1505 

Tu ne m'eusses jamais empêclié de la rendre; 

Tu l'auiois acceptée au nom de tout l'État, 

Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. 

Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place? 

D'un étrange malheur son destin le menace, 1510 

Si pour monter au trône et lui donner la loi 

Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi \ 

Si jusques à ce point son sort est déj)lorable, 

Que tu sois après moi le plus considérable, 

Et que ce grand fardeau de l'euipini romain 1515 

Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. 

Apprends à te connoitre, et descends, en toi-même : 
On t'honore dans Kome, on te courtise, on t'aime, 
Chacun tremble sous toi, chacun t'oiTre des vœux. 
Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; 1520 
Mais tu lerois pitié même à ceux qu'elle irrite ^, 
Si je t'abandonnois à ton peu de mérite. 
Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux. 
Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, 
Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, 1525 

Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. 

1. « Esl-oo pour être empereur? Vraiment il va bien mal de la olioso 
publique, s'il n'y a que moi qui t'empêche d'arriver à l'empire. » 
(Sénèquc, traduit par Montaip;nc.) 

2. « Ces vers et les suivants occasiomièrent un jour une saillie sin- 
gulière. r,e dernier maréiihal do F^a Feuillade, étant sur le théillrc, dit 
tout haut à Auf^ustc : « Ah! tu inc gâtes le Snijonn amis, Cinnan. Le 
vieux comédien qui jouait Auguste se déconcerta et crut avoir mal 
joué. Lo maréchal, après la pièce, lui dit : « Ce n'est pas vous qui 
(I m'avc7, déplu, c'est Auguste qui dit à Cinna qu'il n"a aucun mérite, 
(• qu'il n'est propre à rien, qu'd fait pitié, et qui ensuite lui dit : Soyons 
<( amis Si le roi m'en disait autant, jn le remercierais de son amitié. » 
(Vollairo.) F>a critique est fine, csl-elle fondée? Non, parce que Cor- 
neille a voulu abaisser Cinna. 



ACTE V. SCÈNE I 479 

Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient •; 

Elle seule t'élève, et seule te soutient; 

C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne : 

Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, 1530 

Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui 

Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. 

J'aime mieux toutefois céder à ton envie : 

Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; 

Mais oses-tu penser que les Serviliens, lo3o 

Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, 

Et tant d'autres enfin de qui les grands courages 

Des héros de leur sang sont les vives images, 

Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux 

Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux *? 1340 

Parle, parle, il est temps. 

CI N N'A 

Je demeure stupide^; 
Non que votre colère ou la mort m'intimide : 
Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver ^, 
Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver. 

Mais c'est trop y tenir toute l'àme occupée : 1343 

Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; 
Le père et les deux fils, lâchement égorgés *, 

1. II Je le quilte (permets), s'il n'y a que moi qui empêche tes espé- 
rances. Penses-tu que Paulus, (jue Fabius, que les Cosséens et Serviliens 
le soufTrent et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles 
de nom, mais qui, par leur vertu honorent leur noblesse. » (Sénèque, 
traduit par Montaigne.) 

2. Stupide, c'est-à-dire frappé de stupeur. Sens étymologique, con- 
servé dans Montesquieu et dans Victor Hugo (Feuilles d'automne): 

Ébloui, haletant, stupide, épouvanté; 
Car il avait au fond trouvé l'éternité. 

3. Vous m'y voyez rêoer. Cette préoccupalion singulière est toutefois 
naturelle. Des gens qui ont vu la mort d^e près ont raconté qu'au 
moment suprême leur esprit s'attachait obstinément à quelque penséo 
insignifiante. Ainsi une seule idée absorbe Cinna • Qui m'a trahi? 

4. Le grand Pompée et ses deux fils Cnéius et Sextus. 



480 CINNA 

Par la mort de César étoient trop peu vengés. 

C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause*, 

Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, 1550 

N'attendez point de moi d'infâmes repentirs, 

D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. 

Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; 

Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire : 

"Vous devez un exemple à la postérité, 1555 

Et mon trépas importe à votre sûreté. 

AUGUSTE 

Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime. 

Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. 

Voyons si ta constance ira jusques au bout. 

Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout : 1560 

Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices. 



SCÈNE II 

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, EMILIE, FULVIE 

M VI F, 

"Vous ne connoissez pas encor tous les complices * 
Votre Emilie en est, Seigneur, et la voici. 

CINNA 

C'est elle-même, ù Dieux! 

AUGUSTE 

Et toi, ma fdle, aussi ^! 



1. Qii.ind on rolranclm le rolo de Livio, on fait lUio ces deux vers par 
Kmilio ello-mèmc : ce qui csl iissez déplncc. 

2. Souvenir du : Tu quoque, fili Brute, de Césur mourant. 



ACTE V, SCÈNE II 



Oui, tout ce qu'il a fait, ill'a fait pour me plaire i, i563 
Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire. 



Quoi? l'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujourd liui 
Temporle-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui? 
Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne, 
Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne. 1570 



Cet amour qui m'expose à vos ressentiments 

N'est point le prompt efTet de vos commandements; 

Ces flammes dans nos cœurs sans votre ordre étoient 

Et ce sont des secrets de plus de quatre années; [nées, 

Mais quoique je l'aimasse et qu'il brûlât pour moi, 1575 

Une haine plus forte à tous deux lit la loi; 

Je ne voulus jamais lui doimer d'espérance, 

Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance, 

Je la lui fis jurer; il chercha des amis : 

Le ciel rompt le succès que je m'étois promis ^, 1580 

Et je vous viens. Seigneur, offrir une victime, 

Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime : 

Son trépas est trop juste après son attentat, 

Et toute excuse est vaine en un crime d'État • 

Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, 4585 

C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère. 



1. Var. Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause : 

C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose. 

2. Voltaire condamne la tournure; l'étymologie la justifie. Le succès, 
proprement, c'est ce qui arrive, le ciel peut le rompre, c'est-à-dire Vin- 
tcrrompre, le prévenir, l'empêcher d'arriver. Dans le même sens on a 
vu plus haut : rompre le coup. 



482 CINNA 

AUGUSTE 

Jusqiies à quand, ô ciel, et par quelle raison 

Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison? 

Pour ses débordements j"en ai chassé Julie ' ; 

Mon amour en sa place a fait choix d'Emilie, do90 

Et je la vois comme elle indigne de ce rang. 

L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang; 

Et prenant toutes deux leur passion pour guide, 

L'une fut impudique, et l'autre est parricide. 

ma fille ! est-ce là le prix de mes bienfaits? 1395 

EMILIE 

Ceux de mon père ea vous firent mômes effets 2. 

AUGUSTE 

Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse. 

EMILIE 

Il éleva la vôtre avec même tendresse ; 

Il fut votre tuteur, et vous son assassin; 

Et vous m'avez au crime enseigné le chemin . IGOO 

Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère, 

Que votre ambition s'est immolé mon père, 

Et qu'un juste conrroux, dont je me sens brûler, 

A son sang innocent vouloit vous immoler. 

LIVIE 

C'en est trop, Emilie : arrête, et considère IGOo 

Qu'il t'a troj) bien payé les bienfaits de ton père : 
Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur, 
Eut un crime d'Octave, et non d(î rEinp(;reur. 



1. Julie, fille unique d'AuRustc et do Scribonia, mariée successivc- 
nienl à MarcoUus (neveu d'Auguste), à Agrippa, enfin à Tibère (fds de 
Livie). Son inconduite la fil exiler (l'an 2 avant J.-C); il y a donc ici 
un léger anachronisme, puisque l'action se place en l'an 6. 

2. \'ah. Mon ijùrc l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits. 

(1613-1664.) 



ACTE V, SCÈNE II 483 

Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne, 
Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, 1610 
Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis, 
Le passé devient juste et l'avenir permis '. 
Qui peut y parvenir ne peut être coupable, 
Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable : 
Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, 1613 
Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain -. 

ÉMILIF. 

Aussi dans le discours que vous venez d'entendre, 
Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre. 

Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas 
Qui de vos favoris font dïllustres ingrats ; 1620 

Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. 
Si j'ai séduit Ginna, j'en séduirai bien d'autres. 
Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, 
Si j'ai l'amour ensemCle et le sang à venger *. 

Cl.NNA 

Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore 1623 
D'être déshonoré par celle que j'adore '' ! 
Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer ■ 



1. Tour un peu obscur. Tout est justifié dans le passé; l'avenir lui 
est permis, c'est-à-dire on doit le laisser vivre, et respecter ses jours; 
il est inviolable. 

2. « Les comédiens ont retranché tout le couplet de Livie, et il n'est 
pas à regretter. Non seulement Livie n'était pas nécessaire, mais elle 
se faisait de fête mal à propos, pour débiter une maxime aussi fausse 
qu'horrible, qu'il est permis d'assassiner pour une couronne, et qu'on 
est absous de tous les crimes quand on règne. » (Voltaire.) Vertueuse 
indignation! mais la doctrine incriminée est proprement la doctrine 
césarienne, et qui donc sera césarien, sinon la femme de César? Au 
reste ces maximes sont dans la bouche des usurpateurs un lieu com- 
D^un de la tragédie cla.ssique. 

3. Var. Ayant avec un père un amant à vcnprcr. 

(1643-1C56.) 

4. Ellipse. Se pourra-l-il que vous.. ? 



484 CINNA 

J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer. 

A mes plus saints désirs la trouvant inllexible, 

Je crus qu'à d'autres soins elle seroil sensible ; 1630 

Je parlai de son père et de votre rigueur, 

Et l'offre de mon bras suivit celle du cœur. 

Que la vengeance est douce h l'esprit d'une femme! 

Je ratta(piai par là, par là je pris son àme; 

Dans mon peu de mérite elle me négligeoit, 163;) 

Et ne put négliger le bras qui la vengeoit : 

Elle n'a conspiré que par mon artifice; 

J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice. 



Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir, 

Que de m'oter riionneur quand il me faut mourir? 1640 

CINNA 

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire. 

KMU.n-; 
La mienne se flétrit, si César te veut croire, 

CINNA 

Et la mienne se ])erd, si vous tirez à vous 
Toute celle qui suit de si généreu.x coups. 

EMILIE 

Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne, 16i") 
Ce seroit l'afToiblir que d'afToiblir la tieime : 
La gloire et le plaisir, la houle et les tourments, 
Tout doit être commun entre de vrais amants. 

Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines; 
Unissant nos désirs, nous nninies nos haines; lOoO 

De nos parents i}erdus le vif ressentiment 
Nous apprit nos devoirs en un même moment; 
En ce nobl(( dessein nos cœurs se rencontrèrent; 
Nos esprits généreux ensemble le formèrent; 



ACTE V, SCÈNE III ^85 

Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas ' 
Vous vouhez nous unir, ne nous séparez pas '. 

AUGUSTE 

Oui, je'vous unirai, couple ingrat et perfide, 

Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide; 

Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez : 

11 faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez, IGGO 

Et que tout Tunivers, sachant ce qui m'anime. 

S'étonne du supplice aussi bien que du crime. 



SCÈNE 111 

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, EMILIE, 
FULVIE 



AUGUSTE 

Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux 

Ont enlevé Maxime à la fureur des eaux. 

Approche, seul ami que j'éprouve fidèle. 1605 

MAXIME 

Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle, 

AUGUSTE 

Ne parlons plus de crime après ton repentir. 
Après que du péril tu mas su garantir : 
C'est à toi que je dois et le jour et l'empire. 

MAXIME 

De tous vos ennemis connoissez mieilx le pire , 1670 



1. Ce généreux combat relève le rôle des deux ainanls, et rend à 
Linna une part de notre estime qu'il avait perdue. Mais le dénouement 
approche, où tant de hauteur s'évanouira en fumée : Corneille n'a 
prêté ici cette fierté aux conjurés que pour faire paraître plus grande 
encore la clémence d'Auguste. 



486 CINNA 

Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez, 
C'est ma jalouse rage à qui vous le devez. 

Un vertueux remords n'a point louché mon âme; 
Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame. 
Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé \ 1075 

De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé : 
Je voulois avoir lieu d'abuser Emilie, 
Effrayer son esprit, la tirer d'Italie, 
Et pensois la résoudre à cet enlèvement 
Sous l'espoir du retour pour venger son amant; 1G80 
Mais au lieu de goûter ces grossières amorces, 
Sa vertu combattue a redoublé ses forces. 
Elle a lu dans mon cœur; vous savez le surplus, 
Et je vous en ferois dés récits superflus. 
Vous voyez le succès de mon lâche arlilicc. 1083 

Si pourtant quelque grâce est duc à mon indice -, 
Faites périr Eu|)liorbe au milieu des tourments -K 
Et soulfrcz que je meure aux yeux de ces amants. 
J'ai trahi mou ami, ma maîtresse, mon maître, 
Ma gloire, mou pays, par l'avis de ce traître, 1090 

Et croirai toutefois mon bonheur infini, 
Si je puis m'en punir après l'avoir puni 

AICirSTK 

En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire, 
A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? 
Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers : 1095 
Je suis niaitre de moi comme de l'univers; 



1. Voltaire ro^rrellc que Maxime ne se soit pas en ctTcl noyé : nous 
pni'Iagooiis ce regret. Son retour n'inléresso personne; et la grâce qu'il 
obtient ne nous touche pas; son olislinalion enragéi^ à faire périr le 
vulgaire Euphorbe acliève de l'avilir à nos yi'ux Sus soutiuiLiits sont 
bas ; le langage y répond. 

8. Sens étymologique {vidicium). dénonciation 

3, Var. a vos bontés, Seigneur, j'en deiDandorai deux. 

Le suijplicc d'Euphorbe, et ma nioit a leurs yeux. 



ACTE V, SCÈNE III 487 

Je le suis, je veux l'être. siècles, ô mémoire, 

Ccnservez à jamais ma dernière victoire ! 

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux 

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous K 1700 

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie ^ : 
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, 
Et malgré la fureur de ton lâche destin 3, 
Je te la donne encor comme à mon assassin. 
Commençons un combat qui montre par l'issue 1703 
Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue ' : 
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; 
Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler : 
Avec cette beauté que je t'avois donnée. 
Reçois le consulat pour la prochaine année ^. 1710 

Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, 
Préfères-en la pourpre à celle de mon sanp^; 
Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère : 
Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père. 



1. i< J'ai connu un ancien domestique de la maison de Condé, qui 
disait que le grand Condé, à l'âge de vingt ans, étant à la première re- 
présentation de Cinna, versa des larmes à ces paroles d'Auguste. <> 
(Voltaire, Siècle de Louis XIV, chapitre xxxii, des Beaux-Arts.) 

2. Convier de, aujourd'hui peu usité, était employé au xyii"^ siècle 
aussi bien que convier à. 

3. Destin (et non dessein) dans toutes les éditions publiées du vivant 
de Corneille. -C'est un latinisme : ton destin, c'est-à-dire quod destinatum 
hahebas, ce que tu t'étais proposé. Destiner eut longtemps le sens de : 
se jiroposer, se résoudre. Toutefois il faut avouer que dans Cinna môme 
et dans tout l'œuvre de Corneille on trouve dessei>i employé comme ici 
destin, qui n'est nulle part ailleurs en ce sens. Eu outre dessein rime 
avec assassin plus richement que destin. 

. 4. « Je te donne, Cinna, la vie à traître et ii parricide, que je le 
donnai autrefois h ennemi; que l'amitié commence du ce jourd'hui 
(Milre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foi, moi t'aie 
donné la vie, ou tu l'aies reçue. » (Sénèque, traduit par Montaigne.) 

5. « Quelque lemps après, il lui donna le consulat. » {1)1. , ib.) 

6. Un de ces concetti dans le goût italien qui florissaient au temps 
do la jeunesse de Corneille. Il ne s'en débarrassa jamais entièrement. 



'l88 CINNA 

EMILIE 

Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés; 1715 

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés : 

Je connois mon forfait, qui me sembloit justice ; 

Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice. 

Je sens naître en mon àme un repentir puissant, 

Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent. 1720 

Le ciel a résolu votre grandeur suprême; 
Et pour preuve. Seigneur, je n'en veux que moi-même : 
J'ose avec vanité me donner cet éclat. 
Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'Etat. 
Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; 1723 
Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle; 
Et prenant désormais cette haine en horreur. 
L'ardeur de vous servir succède à sa fureur •. 

CINNA 

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses 

Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 1730 

vertu sans exemple ! ô clémence qui rend 

Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand! 

ArcrsTE 
Cesse d'en retarder un ouhlf magnanime. 
Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime ; 
Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis 1735 

Vous conserve iimocents, et me rend mes amis. 

(A Maxime.) 

Reprends auprès de moi ta place accoutumée ; 
Rentre dans ton crédit et dans ta renommée; 
Qu'Euphorbe de tous troio ait sa grâce à son tour; 
Et que demain rh3'men couroniu; leur amour. I7i0 

Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice 

1. f)n no peut s'iiioliiinr avec plus âo f,'r;\('C, ni di'clioii- plus ili-îue- 
mcnl. Mais coaibiuu Aiigustu apparait plus tTaud que ceux qu'il ab- 
sout I 



ACTE V, SCÈNE III 489 

MAXIME 

Je n'en murmure point, il a trop de justice; 
Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés 
Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez: 

C!NNA 

Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée i 743 
Vous consacre une foi lâchement violée, 
Mais si ferme à présent, si loin de chanceler, 
Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler. 

Puisse le grand moteur des belles destinées i. 
Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 17.H 
EL moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux. 
Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous! 

1.1 VIE 

Ce n'est pas tout, Seigneur : une céleste flamme 
D'un rayon prophétique illumine mon àmc. 
Oyez 2 ce que les Dieux vous font savoir par moi; 1753 
De votre heureux destin c'est l'immuable loi. 

Après cette action vous n'avez rien à craindre : 
On portera le joug désormais sans se plaindre; 
Et les plus indomptés, renversant leurs projets, 
•Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets ; 1760 
Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie 
N'attaquera le cours d'une si belle vie; 
Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs •'' • 
Vous avez trouvé l'art d'être maitre des cœurs. 
Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1763 

1. Terme philosophique un peu lourd, qu'autorisait l'usage. Il est 
dans le Cid (vers 1665) : 

Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage. 
Il -^sl aussi plusieurs fois dans Bossuel avec le sens d'inspirateur de la 
grâce. 

2. Impératif du verbe ouïr, dont le futur est J'orrai. 

3. « Depuis il u'y eut jamais de conjuration ni d'entreprise contre lui. ■> 
(Sénèque, traduit par Montaigne ) 

17 



490 CINNA 

Se démet en vos mains de l'empire du monde; 

Vos royales vertus lui vont trop enseigner 

Que son bonheur consiste à vous faire régner : 

D'une si longue erreur pleinement affranchie, 

Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie, 1770 

Vous prépare déjà des temples, des autels. 

Et le ciel une place entre les immortels; 

Et la postérité, dans toutes les provinces. 

Donnera votre exemple aux plus généreux princes ^ 

AUGUSTE 

J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer : 1775 

Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer! 
Qu'on redouble demain les heui-eux sacrifices 
Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices ; 
Et que vos conjurés entendent publier 
Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier 2. 1780 



1. Il On retranche aux représentations ce dernier couplet de Livie 
comme les autres, par la raison que tout acteur qui n'est pas néces- 
saire gâte les plus grandes beautés. » (Voltaire.) A force de retrancher 
le superflu de la poésie, on en ôte le nécessaire; on la réduit à l'état 
de squelette; on la fait périr de maigreur et de dessèchement. Une 
tragédie n'est pas un théorème. Au reste, ce couplet n'est nullement 
superflu; il donne la morale et le sens de toute la pièce; il signifie que 
la clémence est le plus ferme appui des princes, et consolide leur pou- 
voir en le faisant aimer. 

2. La représentation do Cinna dure à peu près deux heures, et l'ac- 
tion est censée ne pas durer beaucoup davantage : concordance assez 
rare entre la vérité et la fiction. Corneille s'en félicite dans le Discoms 
des (rois unités : « Resserrons l'action du poème dans la moindre durée 
qu'il nous sera possible, afin que sa représentation ressemble mieux 
cl soit plus parfaite ; ne donnons, s'il se peut, à l'une, que les deux 
heures que l'autre remplit. Je ne crois pas que Rodoijv.ne en demande 
guère davantage et peut-être qu'elles sufûraient pour Cinna. » 



FIN DU ClNQUIliME ACTE 



POLYEUCTE 



MARTYR 



TRAGEDIE CHRÉTIENNE 
(1643) 



NOTICE SUR POLYEUGTE 



La tragédie de Polyeucte se fût appelée, au moyen âge, iia 
mystère. 

Boileau, célébrant dans l'Art poctique la fin du théâtre 
religieux, qui avait fleuri jusqu'au milieu du xvie siècle, 
s'écrie avec un ton de satisfaction où perce son mépris pour 
ces premiers essais de l'art dramatique en France • 

On chassa ces docteurs prêchant sans mission • 
On vil renaître Hector, Andromaque, Ilion. 

Mais celte double affirmation n'est pas entièrement exacte. 
Boileau oublie cent tragédies françaises, composées et jouées 
entre 1550 et I60O, qui traitaient des sujets religieux, bibli- 
ques ou chrétiens. La tradition ne fut jamais entière- 
ment interrompue *, des viystéres à Athalie. A la veille de 
Polyeucte, on donna sur le théâtre un Saûl de du Ryer, un 
Saint Eustache de Baro, un autre Saint Eustache de Desfon- 
taines. Mais toutes ces tragédies religieuses sont faibles; 
elles méritent l'oubli où elles sont tombées. 

La tragédie sacrée florissait dans les collèges encore plus 
que dans les théâtres. Corneille, élève des jésuites de 
Rouen, avait certainement assisté, probablement il avait 

1. Du moins quant aux sujets : car la forme et le cadre étaient pro- 
fondément modifiés. 



494 NOTICE 

pris part à quelqu'une de ces représentations édifiantes qui 
étaient fort en usage dans tous les collèges de la Société de 
Jésus. Plus tard on y joua des pièces profanes; en 1620, on 
y représentait surtout des tragédies pieuses, écrites en 
latin. 

Les sujets religieux, même avant que Boileau les con- 
damnât, ne plaisaient déjà guère au public et aux criti- 
ques. « Tels arguments, dit l'auteur inconnu d'un Traité 
sur la di^iposition du poème dramatique ', sont plus propres 
en particulier qu'en public, et dans les collèges de l'Univer- 
sité ou dans les maisons privées, qu'à la cour ou à l'Hùtel 
de Bourgogne. » 

Qu'on ne croie pas que les esprits frivoles et mondains 
fussent seuls de cet avis. Les plus pieux étaient fort dis- 
posés à croire et à dire que le christianisme n'est pas 
poétique. Les jansénistes surtout trouvaient une sorte de 
joie à séparer ainsi radicalement la poésie et la religion. 
C'est par scrupule janséniste autant que littéraire (jue Boi- 
lean écrivait : 

De la foi d'un chrétien les mystères terribles 
D'ornements égayés ne sont pas susceptibles. 

Le prince de Conti, frère du grand Condé, s'exprime ainsi 
en parlant dePolyeuctc, dans un Traité ttur (ou plutôt contre) 
la comédie, écrit après sa conversion : 

» Y a-t-il rien de plus sec et de moins agréable que ce 
qui est saint dans cet ouvrage? Y a-l-il personne qui ne 
soit mille fois plus touché de l'affliction de Sévère lors(iu'il 
trouve Pauline mariée que du martyre de Polyeucte? » 

Où tendait ce raisonnement? A insinuer que la tragédie 
est nécessairement profane, et, par conséquent, condamna- 



1. l'ublié en 1637 .-i prnpos de la querelle du Cid. Voyez notre édition 
du Cid, p. 71. Cité par M. Marty-Lavcaux dans l'édition des Grands 
Ecrivains. 



SUR POLYEUCTE 495 

ble; et qu'il ne fallait pas essayer de la justifier en alléguant 
les tragédies pieuses *. 

Les préventions littéraires n'étaient pas moins enraci- 
nées que les scrupules religieux. L'Hôtel de Rambouillet, 
qui, en 1643, représente ce qu'il y avait de plus vif et de 
plus exquis dans le goiàt contemporain, ne devait pas favo- 
riser une pièce écrite en l'honneur d'un martyr obscur du 
m" siècle. Corneille y lut Polyaucle, et l'accueil fait à ce chef- 
d'œuvre fut décourageant pour l'auteur. » Surtout le chris- 
tianisme avait extrêmement Aé\^■\ », dit Fonlenelle, et Voi- 
ture fut chargé d'en avertir Corneille avec les ménagements 
convenables. Mais ôtez le christianisme de Polyeucte, que 
restera-t-il? 

Il est vrai que chaque époque est touchée vivement par 
certains détails qu'une autre époque n'aperçoit même pas. 
Ainsi l'on était choqué au xvii» siècle que le héros brisât 
les idoles, parce que l'Eglise, au temps des persécutions, 
avait formellement condamné cette témérité. Un nouveau 
chrétien devait-il commencer par désobéir? Godeau, évêque 
de Grasse et de Vence, et l'un des habitués de l'Hôtel, blâma 
surtout cette invention de Corneille, et l'excès de zèle de 
Polyeucte. Il nous semble qu'aujourd'hui ce scrupule ne 
trouble plus notre admiration pour Polyeucte, peut-être 
parce qu'on sait moins bien l'histoire de l'Eglise, très 
étudiée au xvu" siècle. 

La pièce était en répétition quand l'Hôtel de Rambouillet 
s'en montra si dégoûté. Un des acteurs de la troupe, un 
acteur « qui n'y jouait pas, dit Fontenelle, parce qu'il était 
trop mauvais acteur », empêcha seul Corneille de retirer sa 
tragédie, comme il voulait faire. On ignore son nom : les 
uns le nomment Laroque, et les autres Hauteroche. Toute 



''. On trouve les mêmes scrupules chez les protestants. Le ministre 
André Rivet publiait en 1C39 une Instruction touchant tes spectacles pu- 
blics où il attaquait avec violenr(3 tonles les pièces tirées des Écritures, 
y compris les anciens mystères, les anciennes moralités, eto. 



49G NOTICE 

l'anecdote est d'auleurs suspecte i ; Fonteuelle, qui l'a ra- 
contée le premier, est né cinquante ans après son oncle 
Corneille; il a écrit la vie de notre auteur un demi-siècle 
après la représentation de Polyeucle. A une telle distance 
des événements, les impressions s'efTacent, les souvenirs co 
confondent; les anecdotes naissent d'elles-mêmes avec un 
air de vérité; les événem.cnts s'arrangent dans un ordre 
harmonieux où l'on s'est plu longtemps à se les figurer. 

Polyeucle fut représenté à l'Hôtel de Bourgogne -; les 
témoignages contemporains sont formels sur ce point. 
L'abbé de Villiers, dans son Enlrelien sur les tragédies de ce 
temps, dit que parfois les comédiens de l'Hôtel do Bourgogne 
ne se sont pas plus mal trouvés des sujets saints que des 
sujets profanes « et qu'ils avaient gagné plus d'argent au 
Polyeucle qu'à quelque autre tragédie qu'ils aient repré- 
sentée depuis ». L'auteur ajoute que ce succès engagea 
Corneille à donner Théodore, qui tomba complètement. Les 
comédiens se dégoûtèrent alors des tragédies pieuses. « On 
a renvoyé ces sortes de sujets dans les collèges, où tout 
est bon pour exercer les enfants », ajoute dédaigneuse- 
ment l'abbé de Villiers, lidèle écho des préjugés de son 
temps. 

Polyeucle lui-même eut beaucoup plus de succès auprès 
du peuple que chez les lettrés. Aucune voix illustre ue s'est 
trouvée parmi les contemporains pour louer hautement 
cette tragédie. Boileau n'en parle nulle part; on prétend 
qu'il l'admirait fort, mais on le dit sur la foi du Bolœana, 
témoignage posthume et suspect. Racine oublie de nommer 
Polyeucle parmi les chefs-d'a.'uvre de Corneille, dans ce bel 
éloge du poète, prononcé à la réception de Thomas Cor- 
neille à rAca<lémie. Fénelon souhaite une tragédie pure 

1. L'anecdote, plus suspecte encore ni trop souvent citée, du niiuiu- 
scril de Polyeucle oublié dis-huit mois sur un ciel de lit, doit être relé- 
guée parmi les fables. 

2, Sur la date controversée de cette roi)résenlalion, voyez ci-dessous, 
page 501). 



SUR POLYEUCTE 497 

« de cet amour volage et déréglé qui fait tant de ravages « 
et semble ignorer que cette tragédie existe. Enfin Corneille 
lui-même n'hésitait qu'entre Cinna et Rodofjune, lorsqu^on 
voulait savoir de lui quel était son chef-d'œuvre. 11 ne 
nieltait en balance ni le Cid ni Polyeucte. 

Le style de Polyeucte ne satisfaisait pas beaucoup plus 
que le fond de la pièce le goût de certains délicats. Il y a 
dans cette tragédie, à côté de quelques traces fâcheuses de 
la préciosité à la mode, beaucoup de pages très simplement 
écrites, dans une langue excellente. Mais cette simplicité, 
dont nous sommes aujourd'hui tout prêts à faire un mérite 
à Corneille, rebutait, parait-il, certains lecteurs qui n'ad- 
mettaient dans la tragédie qu'un style hautain et relevé. Du 
moins nous comprenons ainsi ces lignes que Corneille a 
insérées dans YEpitre en tète du Menteur : « J'ai fait Pompée 
pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de 
Polyeucte si puissants que ceux de Cinna et leur montrer 
que j'en saurois bien retrouver la pompe quand le sujet le 
pourroil soufTrir. » 

Quand Corneille écrivit, en 1660, le Discours de la trnrjédie, 
il parla du succès de Polyeucte comme d'un heureux acci- 
dent qui avait, pour une fois, démenti le principe constant 
qu'il faut prêter quelques faiblesses aux héros do la tragé- 
die. « L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui 
tombent dans le malheur, bannit les martyrs de notre théâ- 
tre. Polyeucte y a réussi contre cette maxime. » Mais, surtout 
après l'échec de Théodore, Corneille ne se soucia pas de 
tenter à nouveau une entreprise aussi délicate; et quand 
il voulut plus tard édifier les âmes pieuses en écrivant des 
poésies chrétiennes, il préféra traduire en vers V Imita- 
tion. 

Polyeucte appartient à Corneille plus qu'aucune autre de 
:es tragédies. La légende qu'il a consultée se réduit à ces 
quelques lignes : Polyeucte, Arménien converti par Néarque, 
mais non encore baptisé, brise les idoles; il est condamné 
à mort par Félix, son beau-père; il résiste aux prières de 

17. 



498 NOTICE 

Pauline, sa femme; il refuse d'abjurer sa foi, et meurt, déca- 
pité, « sans aulre baptême que celui de son sang * ». 

A Corneille appartient l'invention du rôle de Sévère, qui 
introduit la lutte des passions, c'est-à-dire le drame, dans ce 
récit simplement édifiant. Mais le rôle de Sévère, quelles 
qu'en soient l'importance et la beauté, n'altère pas le carac- 
tère fondamental de la pièce. Polijeucte demeure une tra- 
gédie profondément religieuse, tout imprégnée de l'esprit 
chrétien, non pas seulement parce qu'un personnage y meurt 
parle martyre, mais parce que ce personnage est véritable- 
ment le héros de la pièce. C'est Polyeucte qui meurt, et tou- 
tefois l'on peut dire que tous les autres lui sont sacrifiés. 

Il est vrai que les spectateurs du xvn" siècle, encore plus 
ceux du xvm'' siècle et quelques-uns du nôtre aussi, ne 
semblent pas avoir compris la pièce comme nous l'enten- 
dons. Longtemps on a cru que l'intérêt pathétique de cette 
tragédie réside surtout dans l'amour réprimé de Pauline 
pour Sévère et de Sévère pour Pauline. Nous avons cité 
plus haut l'appréciation du prince de Conti : « Y a-t-il rien 
de plus sec et de moins agréable que ce qui est saint dans 
cet ouvrage?... » Mme de Sévigné 2 a rapporté le mot de 
madame la Dauphine, qui disait de Pauline : « Eh bien! 
voilà la plus honnête femme du monde qui n'aime point du 
tout son mari. » Saint-Évremond, quoique admirateur dé- 
claré de Corneille, jusqu'à se montrer souvent injuste envers 
Racine, parlait avec la même irrévérence du rôle de Po- 
lyeucte, dont les effusions mystiques lui semblaient jjropres 
à faire « un beau sermon >-, mais n'auraient inspiré, seiou 
lui, qu'une « misérable tragédie, si les entretiens de Pauline 
et de Sévère, animés d'autres seutimeuls et d'autres pas- 

1. La critique moderne a ajouté quelques délails à ce récit sommaire 
et démontré la réalité du martyre de saint Polyeucte (voy. Polycucto 
dans l'histoire, par M. Auhé). Mais Corneille n'ayant rien connu sur 
son héros au delà de ce qu'il en rapporte, il nous pareiit inutile d'insis- 
ler ici sur ce point. 

2. Lettre du 28 août IGSO. 



SUR POLYEUCTE 499 

sions, n'eussent conservé à l'auteur la réputation que les 
vertus chrétiennes de nos martyrs lui eussent ôtée ». 

Voltaire trouvait aussi que Polyeucte est un fanatique 
ennuyeux; mais, disait-il, « l'extrême beauté du rôle de 
Sévère, la situation piquante de Pauline assurent à la pièce 
un succès éternel ». En vers, il se gêne encore moins pour 
dire le fond de sa pensée sur ce héros chrétien : 

De Polyeucte la belle âme 

Aurait faiblement attendri. 

Et les vers chrétiens qu'il déclame 

Seraient tombés dans le décri, 

N'eût été l'amour de sa femme 

Pour ce païen son favori, 

Qui méritait bien mieux sa flamme 

Que son bon dévot de mari 1. 

Dans notre siècle, le grand Talma dédaignait le rôle de 
Polyeucte, et jouait exclusivement Sévère, croyant jouer ainsi 
le personnage du vrai héros de cette tragédie. Pendant deux 
cents ans, tout le monde semble avoir pris parti contre 
Polyeucte; il est l'obstacle qui s'oppose au bonheur de Pau- 
line et de Sévère; il est l'accident désastreux qui fait éclater 
la générosité de l'un et la vertu de l'autre. 

A nos yeux, juger ainsi, c'est mal pénétrer dans l'inten- 
tion de Corneille et méconnaître tout à fait sou œuvre. 
Corneille a voulu peindre l'héroïsme religieux, et montrer 
son sublime aveuglement, son détachement absolu, qui s'élè- 
vent, par un grand essor, au-dessus de toutes les miséra- 
bles passions terrestres. Il ne demande pas à tous les spec- 
tateurs d'être capables d'un tel sacrifice, mais de savoir au 
moins l'admirer, s'ils ne peuvent le comprendre et s'ils 
peuvent moins encore l'imiter. Polyeucte est une vertu 
d'exception; mais d'ailleurs tout héroïsme est exceptionnel; 

1. Epître dédicatoire en tète de Zaïre. Dacier, dans ses Remarques 
sur la Poétique d'Aristote, attribue aussi à Pauline el à Sévère seuls 
tout la succès de Polyeucte. 



500 NOTICE 

et s'il fallait, pour goûter Corneille, être aussi grand que ses 
héros, il aurait peu d'admirateurs. 

Si Polyeucte a été souvent mal apprécié, Pauline a été 
souvent mal jugée. Or tout le sens de la pièce dépend de 
la fa(:on dont on comprend le rôle de Pauline. Madame la 
Dauphine, et beaucoup d'autres avec elle et depuis, ayant 
mal compris ce rôle, ont mal compris la pièce tout entière. 
Ils ont vu dans Pauline une femme qui immole son amour 
à son devoir. Mais cette appréciation n'est qu'à demi juste : 
il est plus vrai de dire que Pauline immole un amour vul- 
gaire à un amour sublime, son amour ancien pour Sévère à 
son amour nouveau pour Polyeucte. Essayons de le faire 
voir par l'analyse attentive du caractère. 

Au début de la pièce, elle respecte sou mari et l'estime 
sincèrement; mais il est bien vrai qu'elle l'a accepté, de la 
main de Félix, sans l'aimer; et qu'elle adore en silence le 
souvenir de Sévère qu'elle croit mort : 

Je donnai par devoir à son affection 
Tout ce que l'aulre avoil par inclination. 

Sévère n'est point mort; il reparaît victorieux, fidèle. Pau- 
line, qui est vertueuse et qui l'aime, tremble de le revoir : 

Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte. 

FJle l'a revu pourtant, mais pour lui dire un éternel 
adieu, et ravir à sa passion tout espoir. 

Épargnez-moi des pleurs qui coulent a ma honte. 

Cependant Polyeucte, secrètement baptisé, saisi d'un saint 
transport, a brisé les idoles. On l'emprisonne et on le somme 
d'abjurer sa foi nouvelle, s'il ne veut marcher au supplice. 

Ici se place vraiment le nœud de la pièce et le secret du 
changement qui va se faire dans le cœur de Pauline. 

D'abord Polyeuetc est mallicureux ; c'est asaez ituur 



SUR POLYEUCTE 501 

qu'une âme très noble et très tendre, comme est celle de 
Pauline, ressente au moins de la pitié pour cet infortuné sur 
qui la hache est suspendue. Elle va dans la prison visiter le 
captif, essayer de le fléchir, et de faire qu'il abjure et con- 
sente à vivre. 

Mais Polyeucte est désormais tout au ciel; et Pauline, 
hier encore tant aimée, n'est plus déjà pour lui qu'un dan- 
gereux souvenir; Polyeucte échappe à la terre : 

c'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, 
Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre. 

La vue d'un héroïsme si nouveau pour elle, de l'hcroïsme 
chrétien, du dévouement complet à ce Dieu qu'elle ignore, 
étonne d'abord Pauline : 

Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé... 
Daignez considérer le sang dont vous sortez... 
Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau 
Ce qu'à nos justes vœu.x promet un sort si beau. 

Polyeucte répond en montrant le ciel : 

Celte grandeur périt, j'en veux une immortelle... 
— Voilà de vos chrétiens les ridicules songes I 

Ces deux âmes, si dignes de se comprendre, ne parlen. 
plus la même langue; et Polyeucte l'annonce tristement à 
Pauline : 

Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie 
El de quelle douceur celle mort est suivie 1 
Mais que sert de parler de ces trésors cachés 
A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés ? 

, Ce langage obscur irrite les sentiments de Pauline; elle 
•éclate en reproches amers contre ce cœur (lui lui échappe, 
et contre cette obstination qu'elle admire sans la compren- 
dre; et au milieu des reproches l'amour naît dans son pro- 
pre cœur, il nait d'une sorte de jalousie et encore plus de 
l'admiration. 



502 NOTICE 

Comprenons bien que Pauline est une âme très noble, où 
l'amour ne peut naître que de l'admiration. Ce qu'elle voit 
de plus grand, c'est aussi ce qu'elle aime. Elle a aimé 
Sévère parce que Sévère lui avait paru le plus vaillant et le 
ph'S généreux des Romains; et certes, au début de la pièce, 
Polyeucte parait petit à côté du vainqueur des Perses. 

Mais Polyeucte, devenu chrétien, se transfigure par l'hé- 
roïsme de sa foi; dans la scène de la prison, il grandit aux 
yeux de Pauline; il efTace, il fait oublier Sévère; et tout a 
l'heure il le fera presque haïr. A mesure que Polyeucte, qui 
semble déjà monter au ciel, se dérobe à l'amour, Pauline, 
transportée d'une jalousie sublime, s'attache à lui davan- 
tage. A chaque pas que Polyeucte fait vers Dieu, Pauline 
fait un pas vers Polyeucte. A la fin de la pièce, cette épouse 
vertueuse, mais glacée pour son époux, est devenue, par 
enthousiasme, une amante passionnée de celui qu'elle n'ai- 
mait pas quand lui l'aimait, et (ju'elle adore quand il ne 
l'aime plus : 

Tu me quilles, ingrat, et le fais avec joie... 
Et Ion cnnir insensible à ces Irisles appas 
Se figure un bonheur où je ne serai pas... 
Quillez celle chimère et m'aimez... 
Tu préfères la mort à l'amour de Pauline... 
Va, cruel, va mourir; tu ne m'aimas jamais! 

Quelle tendresse dans ce désespoir! Sévère n'est plus rien 
pour Pauline. Le martyr de la foi est désormais bien plus 
grand à ses yeux et bien plus cher à son cœur qu'un con- 
quérant vulgaire; et quand Polyeucte, qui a soif du martyre, 
veut céder Pauline à Sévère, quand celui-ci s'avance galam- 
ment pour faire à cette femme, qu'il croit déjà veuve, une 
déclaration discrète, elle le repousseavec un dédain sublime : 

Pour moi, si mes destins un peu plus tôt propices 

Eussent do votre hymen honoré mes services, 

,Tc n'aurois adoré que l'éclat de vos yeu.x, 

J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes dieux, 

On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre... 



SUR POLYEUCTE 503 

S'il y a là comme une nuance de ridicule, n'y voyons pas 
trop une faute de l'auteur; car Sévère n'est déjà plus qu'un 
amant rebuté : 

Brisons là, je crains de trop entendre, 
El que celle chaleur, qui sent vos premiers feux, 
Ne pousse quelque suite indigne de tous deux. 
Sévère, connoissez Pauline tout entière. 

Mon Polyeucte louche à son heure dernière, 
Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment 
Vous en êtes la cause encor qu'innocemment. 
Je ne sais si votre âme, h vos désirs ouverte, 
Auroit osé former quelque espoir sur sa perte ; 
Mais sachez qu il n'est pas de si cruel trépas 
Où d'un front assuré je ne porte mes pas, 
Qu'il p'est point aux enfers d horreurs que je n'endure, 
Plutôt c^ae de souiller une gloire si pure, 
Que d'épouser un homme, après son triste sort, 
Qui de quelque fi..;on sou cause de sa mort ; 
Et si vous me croyiez d'une Ame si peu saine, 
I^ 'amour que j'eus pour vous lourneroil toute en haine. 

Polyeucte va mourir; une dernière fois il veut laisser 
Pauline à Sévère : 

Vous l'aimiez, il vous aime 
N'est-ce pas l'amour outragé qui s'indigne en répondant - 

Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée, 
Et pour me reprocher, au mépris de ma foi. 
Un amour si puissant, que j'ai vaincu pour toi... 
Ne désespère pas une âme qui t'adore. 

Mais vainement elle supplie Polyeucte et son père 

Ma mort suivra la mort de ce cher criminel. 

Félix est inexorable ; 

Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donnô. 
— Où le conduisez-vous? — A la mort. — A la gloire? 
Chère Pauline, adieu; conservez ma mémoire 
— Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs. 



504 NOTICE SUR POLYEUCTE 

Elle le suit en elTet, elle voit couler le sang adoré du 
martyr; et maintenant Polyeiicte est au ciel; elle veut l'y 
suivre et l'y rejoindre. Le Dieu de Polyeucte sera son Dieu; 
elle dcFiiande le martyre pour aller où est Polyeucte : 

Je vois, je sais, je orois, je suis désabusée, 
De ce bienheureux saug tu me vois baptisée. 

Est-ce l'amour, est-ce la grâce qui a fait ce miracle? Nous 
sommes tentés de dire : c'est l'amour. Mais n'allons pas si 
loin : nous contredirions formellument l'intention de Cor- 
neille, qui a voulu présenter le changement de Pauline 
comme un miracle et met cette conversion humainement si 
explicable à côté de celle de Félix, inexplicable, sans la 
grâce. D'où vient toutefois que la première satisfait le 
spectateur, et que la seconde le laisse froid? C'est que la 
première est attendue, espérée, souhaitée: qu'elle pourrait 
être amenée par des ressorts purement naturels et dramati- 
ques; tandis que la seconde est un coup d'en haut, que rien 
n'annonce, une grâce imméritée, selon les regards profanes 

Ainsi, contre l'opinion de deux siècles et de la plupart 
des critiques, le héros du drame de Polyeucte, dans la 
pensée de Corneille, c'est Polyeucte lui-même, et non pas 
Sévère. Le Romain est vaillant, généreux et, comme on dit 
aujourd'hui, « sympathique ». Il n'en est pas moins sacrifié 
à un plus grand que lui. A la fin de la pièce, Pauline l'es- 
time encore, mais elle ne l'aime plus; et ce conquérant, ce 
vainqueur, semble diminué à côté d'un martyr : 

Si mourir pour son prince est un illustre sort. 
Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort? 

Sévère n'apparaît plus que comme un héros ordinaire 
égaré parmi des saints. Entre Pauline et lui, un nouvel 
obstacle a surgi , bien plus infranchissable que n'était 
Polyeucte vivant ; c'est le souvenir, le culte, l'adoration de 
Polyeucte mort. 



APPENDICE 



OBSEHVATIONS SDR LA DATE OU FUT REPRESENTE 
POLYEUCTE 



La date traditionnelle de la première représentation de 
Polyeuclp. est 1640. Mais cette date est fausse. 

En elTet Horace n'a pu être joué avant le mois de fé- 
vrier 4640. Une lettre de Chapelain à Balzac, datée du 
9 mars suivant, parle ainsi, fort aigrement, de la nouvelle 
pièce de Corneille : 

« Pour le combat des Iloracefi, ce ne «era pas sitôt que 
vous le verrez, pour ce qu'il n'a encore été représenté 
qu'une fois devant Son Éminence et que devant que d'être 
pulilié, il faut qu'il serve six mois de gagne-pain aux co- 
médiens. Telles sont les conventions des poètes merce- 
naires, et tel est le destin des pièces vénales ; mais vous le 
verrez assez à temps '. » 



1. V Ce que Chapelain reproche ou feint de reprocher si vivement à 
Corneille élait absolument conforme aux usages du temps. Les droits 
de la propriété littéraire n'étaient pas reconnus au xvu« siècle; toute 
pièce représentée appartenait à tous. Cependant on s'abstenait d'ordi- 
naire do la dérober aux comédiens qui l'avaient montée les premiers 
tant que la pièce n'était pas publiée. De là l'usage de retarder pendant 
que. -lues mois l'impression, pour laisser aux premiers comédiens les pro- 
fils de la pièce nouvelle. » (Voy. notice sur Horace, p. 2.%). 



506 APPENDICE 

Cinna suivit de près Horace; on sait par une ëpigramme 
latine de Ménage que la représentation de Cinna est anté- 
rieure au mariage du poète; et Corneille épousa Marie de 
Lampérière au plus tard dans les premiers mois de 1641. 
Eu admitlanl que Cinna ait été joué en 1640, est-il vrai- 
semblable qu'une troisième pièce de Corneille ait vu le jour 
dans la même aonL^e? 

On sait par Fontenelle que Polyeucte fut lu d'abord à 
rHôtei de Rambouillet et que même il y déplut. Mais en 
1640 Corneille ne parait pas avoir été déjà en relations sui- 
vies avec l'Hôtel. L'année précédente, il avait lu Horace, 
avant de le faire jouer, mais chez Boisroberl, non chez 
Mme de Rambouillet. C'est en 1641 qu'eu le voit collaborer 
à la fameuse Guirlande de Julie ; trois fleurs lui appartien- 
nent dans le recueil (la tulipe, la ileur d'orange et l'im- 
niorlelle blanche). Quelques-uns voudraient môme lui eu 
attribuer trois autre" (le lis, l'hyacinthe et la Ileur de gre- 
nade); il importe peu; car ces trois ou ces six madrigaux 
n'ajoutent rien à sa gloire. Mais le caractère un peu bourru 
et ombrageux de Corneille ne rend guère probable ([u'il se 
soit ainsi mis eu fiais pour l'Hôtel de Rambouillet, après 
que sa pièce y avait rc(ju un si froid accueil. Les fleurs, 
composées en 1641, ont dû précéder, non pas suivre la lec- 
ture de Poii/eucle. 

D'autres indices peuvent nous conduire à la uiëine con- 
clusion. Quoiqu'on ait exagéré parfois l'intluence du jansé- 
nisme sur la composition de Polyeucte, et bien qu'il faille 
se garder de transformer cette œuvre sublime et sereine en 
œuvri! de polémique et de discussion, il demeure vrai tou- 
tefois qu'il y a dans la pièce, et surtout dans le rôle i)rin- 
cipal, comme un écho de l'ardente querelle que suscita la 
question de la grâce. Or à quelle date le jansénisme, sortant 
des ombres du cloître ou de l'école, a-t-il commencé d'agir 
sur les gens du monde et d'émouvoir ou d'intéresser la 
foule? Ce n'est pas avant 1640 (jue V Augustinus de Jansenius 
lut public à Lfivain; eu IG'il, il fut publié de nouveau à 



APPENDICE 507 

Paris et à Rouea; la même année, le pape Urbain Vllf con- 
damnait le livre; et la lutte aussitôt s'engageait autour des 
célèbres propositions condamnées. Ce n'est guère avant 1642 
(]ue les discussions sur la grâce envahissent les salons mon- 
dains; c'esl probablement cette année-là que Corneille con- 
çut et exécuta cette tragédie, où il devait étaler le triomplie 
de la grâce '. 
Un témoignage, un peii vague, il est vrai, de Ménage 
laraît aussi confirmer l'hypothèse que Polyeucle ne fut pas 
représenté avant 1643. Dans ses Observatio7is sur les poésies 
de Malherbe (voy. 2" édition, p. 116, 1689, in-12) Ménage, 
amené à citer ces vers de Corneille : 

Toute votre fôlicilé, 

Sujette à l'instabilité, 

En moins do rien tombe par terre, 

Et comme elle a l'éclat du verre 

Elle en a la fragilité, 

ajoute cette obserralion : « J'ai oui dire à M. Corneille 
qu'il avoit fait ces deux vers sans savoir qu'ils sont de 
M. Godeau,... qui les avoit faits dans son Ode au cardinal de 
Richelieu quinze ans avant que M. Corneille les eût faits 
dans son Polyeucte. » Les vers de Godeau se trouvent dans 

1. observons toutefois que, même avant 1640, ces questions épi- 
neuses préoccupaient déjà les esprits. L'abbé de Saint-Cyran avait été 
mis en prison pour cause de jansénisme le 14 mai 1638. Dans Horace, 
composé en 1639, joué au commencement de 1640, Sabine dit quatre 
vers qu'on s'attendrait plutôt à lire dans Polyeucte : 

Quand la faveur du ciel oue/re à demi ses bras, 
Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas : 
Il empèclie souvent qu'elle ne se déploie, 
Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie. 

Vers d'ailleurs favorables au libre arbitre plutôt qu'au jansénisme ; cl 
Polyeucte semble y répondre, en disant à Pauline : 

C'pxt en vain qu'on se met en défense: 
Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. 

(Vers 1275-1276.) 



508 APPENDICE 

Ja 330 strophe de son Ode au Roi (et non an Cardinal) écrite 
après la prise de La Rochelle en 1628 {quinze a?is avant 
1643, date de Polyeucte). 

Mais voici une preuve plus formelle que Polyeucte n'avait 
pas encore été représenté le J2 décembre d6i2. Ce jour-là 
Claude Sarrau ', conseiller au Parlement de Paris, adressait 
à Corneille la lettre suivante, écrite en latin 2 ; 

« Vous portez-vous bien, vous et vos Muscs? je brûle de 
le savoir; et méditez-vous d'ajouter un quatrième ouvrage à 
vos trois drames exquis et divins? Mais c'est surtiiit à pré- 
sent qu'il faut exciter ces déesses à nous donner un chaut 
digne de vous et d'elles sur la mort du grand Pan : « Il 
meurt, objet de larmes pour tous, mais pour nul jilus que 
pour loi, Corneille. » J'ai ouï dire je ne sais quoi iVun 
certain poème sacré que vous faites; est-il en train, est-il 
achevé? De grâce, répondez-moi là-dessus. » 

Ce poème était Polyeucte, poème sacré, succédant à trois 
chefs-d'œuvre. Ce ternie de poème, au wn^ siècle, est appli- 
qué fréquemment à une tragédie. Le premier des trois dis- 
cours que Corneille écrivit sur son art en 1660 est nièn>c 
intitulé : Discours sur le poème dramatique. 



1. Les lettres latines de Claude Sarrau furent publiées en t65i. 

2. Il Ut valeas tu cum tui.i Musis, scire imprimin desidero; et ulnr.n 
tribus e.Timiin et dioinis iuis drarnatis quartumadjuniicre medUeris? Sed 
prxiertim excitandx sunt illx tux divx lit aliquod carmen te seque 
dif/num panqant sripcr Marjni Panis obitu : ^^Multis ille quidem, fteinlis 
occidit, nnlli flchilior quam tibi, Corueli.«Inaudiri ncscio quid de 
aliqiio tiio poemate sncro, quod an affcctwn an perfectum sil, qiix.Ko, 
rescribe. » 

o ComiiuMit allez-vous, vous cl vi;s Muscs? J'ai uu Li'rs vif ilr.-.ii- iK; li: 
savoir. Moditez-vous d'ajouter à vos trois cxc.cUcutes ot divines piiTcs 
un (|uatri(!me chef-d'œuvre? Mais avant tout faites appel à ces célestes 
Muses pour qu'elles composent uu poème digne de vous el d'cllcs- 
iiirmes sur la mort du Grand Pau (llichelieu). Il est mort, regret- 
table à beaucoup; mais à nul plus qu'à toi, Corneille. J'ai entendu 
parler vaguement d'un poème sacré auquel vous travaillerez. Est-il 
entrepris, ou achevé ; je vous prie de me répondre à ce sujet. >> 



APPENDICE 509 

Ce texte semble trancher la question : il fixe la date de 
la première représentalioQ de Polyeucle au plus tôt à la 
fin de décembre 1642, plus probablement au mois de jan- 
vier 1C43. Le p}'ivilè//e pour l'impression de la pièce fut 
pris le 30 janvier; il est peu probable qu'on l'ait demandé 
avant la représentation. L'édition originale fut achevée dim- 
primer le 20 octobre 1643 et parut peu après*, avec une 
dédicace à la reine régente, Anne d'Autriche; le roi était 
mort le 14 mai précédent. Tallemanl des Réaux raconte que 
Pohjeucte ayaW. dû d'abord être dédié à Louis XIII. « Depuis 
la mort du Cardinal, .\I. de Schomberg dit au roi que Cor- 
neille voulait lui dédier la tragédie de Polyeucte. Gela lui fit 
peur, parce que Montauron avait donné deux cents pisloles 
à Corneille pour Cinna. « 11 n'est pas nécessaire, dit-il. — 
Ah! sire, reprit M. de Schomberg, ce n'est point par intérêt. 
— Bien donc, dit-il, il me fera plaisir. » Ce fut à la reine 
qu'on la dédia, car le roi mourut entre deux. » 

Ainsi Polyeucte a dû être publié neuf à dix mois après la 
première représentation; c'est l'intervalle moyen que Cor- 
neille aimait à laisser entre l'apparition de ses tragédies sur 
la scène et l'impression; on sauvegardait ainsi les droits 
des premiers acteurs en laissant au succès le temps de 
s'épuiser. Mais quand on suppose que Polyeucte fut joué 

1. Polyeucte, martyr, tragédie. A Paris, chez Antoine de Sommaville.,. 
et Augustin Courbé. MDCXLIII, in-4° de 121 pages. Le privilège est 
du 30 janvier 1643; l'achevé d'imprimer est du 20 octobre. « On trouve 
en tète du volume un curieux frontispice gravé qui représente Polyeucte 
vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un haut-de-chausses à crevés, et coiffé 
d'une toque à plumes, brisant les idoles à coups de marteau ; ce cos- 
tume était probablement la reproduction e.xacte de celui qui était alors 
en usage au théâtre. » (Note de M. Marty-Laveaux dans l'édition des 
Grands Ecrivains.) Voltaire, da:is sa jeunesse, avait encore vu jouer 
Polyeucte dans un costume analogue. « Je me souviens, dit-il, qu'au- 
trefois l'acteur qui jouait Polyeucte avec des gants blancs et un grand 
chapeau, 6tait ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu... 
Quand les acteurs représentaient les Romains avec un chapeau et une 
cravate, Sévère arrivait le chapeau su" li ii'-te, et Féli.t l'écoutait cha- 
peau bas, ce qui faisait ua elfet ridicule. » 



510 APPENDICE 

dès 1640, on laisse entre la représentation et l'impression 
un intervalle de trois ans, ce qui eût été tout à fait contraire 
aux habitudes de Corneille et à l'usage du temps. 

.Nous ne nous dissimulons pas toutefois que quebpics 
dilTicullés subsistent dans ce petit problème d'histoire litté- 
raire. Il ne suffit pas de reculer Poli/cucte à l'année 1643; il 
faut, de toute nécessité, reculer également les quatre pièces 
jouées après Polyeucte [Poynpée, le Menteur, la Suite du Men- 
teur et liodogune). L'ordre où se succédèrent les cinq pièces 
est bien établi, mais leurs dates ne sont fixées que par une 
tradition incertaine, qui se trouve ébranlée si la date de 
Polyeucte est 1643 et non 1640. 

Voici une autre difficulté : la Bibliothèque nationale pos- 
sède (Res. Yf ; 131) une édition de la Pratique du théâtre 
de l'abbé d'Aubignac (Paris, 16o7, in-4°), toute cliarf|ée de 
notes et d'additions écrites de la main de l'auteur en vue 
d'une édition nouvelle qu'il ne donna point. Un chapitre 
nouveau ('o sixième du livre IV), intitulé Des discours de 
pieté, e?t i "nie inséré entre les pages 424 et 425. L'auteur 
y fait allusion au Tartuffe et au Do7i Juan, de manière qu'on 
voit (]ue ce chapitre dut ôtre écrit entre la représentation 
de Don Juan (1665) et la première représentation publiciue 
de Tartuffe (\Ùf}l). Dans ce chapitre, l'abbé d'Aubignac, enga- 
geant l'auteur dramatique à ne mêler, sous aucun prétexte, 
à ses tragédies des invectives contre la religion chrétienne, 
s'exprime ainsi à propos de Polyeucte : « Dans le Polyeucte 
de Corneille... Stratonice, qui n'est qu'une simple suivante, 
et quelques autres acteurs font plusieurs discours en faveur 
de la religion des payons et disent une infinité d'injures 
atroces contre le christianisme... Cela fit un si mauvais 
elTet que feu M. le Card. de Richelieu ne le put jamais 
approuver. » Ainsi Richelieu aurait connu Polyeucte : ce 
que semble infirmer la lettre de Claude Sarrau. .Mais lliclie- 
lieu connut peut-être Polyeucte en manuscrit. Ou bien les 
souvenirs de l'abbé d'Aubignac ont pu le tromper après 
vingt-cinq ans écoulés. La question serait tranchée proba- 



APPENDICE 511 

blement si nous avions pour ce temps-là l'utile corres- 
pondance de Chapelain; mais le volume, qui contenait ses 
lettres de 1640 à 1659, est maliieureusemenl perdu. 

On sait que le roi Louis XIII, à l'instigation du cardinal 
de Richelieu, qui aimait fort le théâtre, rendit, le 4 avril 1641, 
un édit en faveur des comédiens qui vivraient hien et ne 
joueraient que des pièces honnêtes. Longtemps on crut que 
le succès d'une pièce telle que l'olyencte avait pu contribuer 
beaucoup à faire publier cet édit. Il n'en est rien si, comme 
nous le croyons, Polyeucte n'a été représenté qu'en 1643. 
Toutefois, nous reproduirons ici ce document plutôt célèbre 
que bien connu et cité quelquefois d'une façon peu exacte : 

Déclaration de Louis XIII, du 16 avril 164 t. 

« Louis, etc. Les continuelles bénédictions (ju'il plaît à Dieu 
épandre sur notre règne, nous obligeant de plus en plus à 
faire tout ce qui dépend de nous pour retrancher tous les 
dcrègleHients par lesquels il peut être olfensé; la crainte 
que nous avons que les comédies, qui se représentent utile- 
ment pour le divertissement des peuples, soient quelquefois 
accompagnées de représentations peu honnêtes qui laissent 
de mauvaises impressions dans les esprits, fait que nous 
sommes résolus de donner les ordres requis pour éviter 
tels inconvénients. A ces causes... faisons... défenses... à 
tous Comédiens de représenter aucunes actions malhon- 
nêtes, ni d'user d'aucunes paroles lascives ou à double en- 
tente, qui puissent blesser l'honnêteté publique; et ce 
sur peine d'être déclarés infâmes et autres peines qu'il y 
^cherra; enjoignons à nos Juges, chacun en son détroit, 
de tenir la main à ce que notre volonté soit religieusement 
exécutée ; et en cas que lesdits Comédiens contrevien- 
nent à notre présente ordonnance, nous voulons et enten- 
dons que nosdits Juges leur interdisent le théâtre et pro- 
cèdent contre eux par telles voies qu'ils aviseront à propos. 



512 APPENDICE 

selon la qualité de l'action, sans néanmoins qu'ils puissent 
ordonner plus grandes peines que l'amende ou le bannis- 
sement; et en cas que lesdits Comédiens règlent tellement 
les actions du théâtre qu'elles soient du tout exemptes d'im- 
puretés, nous voulons que leur exercice, qui peut innocem- 
ment divertir nos peuples de diverses occupations mau- 
vaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicic 
à leur réputation dans le commerce public; ce que nous 
faisons afin que le désir qu'ils auront d'éviter le reproche 
qu'on leur a fait jusqu'ici, leur donne autant de sujet de se 
contenir dans les termes de leur devoir es représentations 
publiques qu'ils feront, que la crainte des peines qui leur 
seroienl inévitables, s'ils contrevenoient à la présente Décla- 
ration '. » 

l. Recueil général des anciennes lois, par Isambert, tome XVI, p. 536. 



ANALYSE DE POLYËUGTE 



ACTE 1" 



Scène i. — Néarque, « seigneur arménien », secrètemenl 
chrétien, a converti Polyeucte, son ami, gendre du gouver- 
neur d'Arménie, Félix. Néarque veut que, dès ce jour mêiiie, 
Polyeucte aille recevoir le baptême. Polyeucte hésite, allé- 
guant les craintes de Pauline, sa femme, qui a vu en songe 
son épou-x menacé de mort. 

Se. II. — Pauline essaye en vain de retenir Polyeucte au 
palais; i! s'échappe, entraîné par Néarque. 

Se. m. — Pauline se plaint à sa confidente Stratonice de 
n'avoir pu retenir Polyeucte. Elle lui raconte l'amour qu'elle 
ressentit naguère pour Sévère, un chevalier romain sans 
fortune. Pour obéir à Félix, son père, elle a renoncé à l'espoir 
d'épouser Sévère, qui depuis a cherché et trouvé la mort dans 
une victoire remportée sur les Parthes. Pauline a suivi Félix 
en Arménie; elle a consenti à épouser Polyeucte. Mais, cette 
nuit même, elle a vu eu songe Sévère lui apparaître, la ven- 
geance à la main, la menace à la bouche; une troupe de 
chrétiens jetaient Polyeucte aux pieds de son rival; et Félix 
lui-même plongeait un poignard dans le sein de son gendre. 

Se. IV. — Félix annonce à Pauline que Sévère n'est point 
mort; le roi de Perse l'a fait soigner de ses blessures et l'a 
rendu aux Romains; il est le favori de l'empereur Décie. 
11 vient à Mélitène sacrifier en pompe aux dieux pour rendre 



514 ANALYSE DE POLYEUCTE 

grâces de sa victoire, ou plutôt, sous ce prétexte, il vient 
pour épouser Pauline. Félix, épouvanté, supplie sa fille de 
consentir à revoir Sévère Elle s'en défend, car elle l'aime 
toujours; puis elle consent par obéissance. 

ACTE IT 

Scène i. — Sévère s'entretient avec son confident Fabian 
du bonheur qu'd éprouve à revoir Pauline. Fabian lui révèle 
avec embarras que Pauline est mariée depuis quinze jours à 
Polyeucte. Sévère est désespéré; mais il veut revoir une 
dernière fois celle qu'il a tant aimée. 

Se. n. — Entrevue de Pauline avec Sévère. Elle lui avoue 
qu'elle l'aimait; mais l'obéissance tju'elle devait à son père 
n'a point permis qu'elle l'épousât. Sévère l'accuse d'indilîé- 
rence. Elle proteste eu déclarant le trouble de son cu'ur; 
mais elle supplie Sévère de renoncer à la voir. Sévère obéira; 
il s'éloigne, la mort daas l'âme. 

Se. ui. — Pauline avoue à Stratonice que, après ce péril 
écarté, elle tremble encore en se rappelant les menaces du 
songe (jui l'a effrayée. 

Se. IV. — Polyeucte est de retour; il la veut rassurer; 
elle lui dit son entrevue avec Sévère, et la promesse iju'il 
lui a faite de s'éloigner sans retour. 

Se. V — On mande Polyeucte au temple pour assister au 
sacrifice. Pauline refuse de l'y suivre; elle ne veut plus 
revoir Sévère. 

Se. VI. — Néarque veut empêcher Polyeucte d'aller au 
temple. Oublie-t-il ([u'il est devenu chrétien par le bap- 
tême qu'il a reçu? Polyeucte répond qu'il se rend au temple 
pour briser les idoles et confesser sa foi. Cette ardeur 
étonne Néarque; il cherche à la combattre; Polyeucte 
s'obstine; cl lui-même échauITe, persuade, entraîne son 
ami. Tous deux s'éloignent et courent au temple des païens 
pour y renverser les statues dus Dieux et proclamer haute- 
ment leur foi. 



ANALYSE DE POLYEUGTE 515 



ACTE III 



Seène i. — Pauline, toujours troublée, repasse dans sa 
pensée tous les motifs de crainte et d'espoir qui partagent 
son cœur. Elle aime et redoute Sévère, elle tremble pour 
Polyeucte. 

Se. n. — Stratonice accourt éperdue, et, dans un trouble 
extrême, elle raconte ce qui s'est passé dans le tem|;le. 
Néarque et Polyeucte se sont déclarés chrétiens Ils ont 
insulté les Dieux, renversé leurs statues, prêché leur abO' 
minable foi au peuple. 

Se. m. — Félix reste inexorable aux prières de Pauline. 
Néarque périra sans retard. Polyeucte aura le même sort, 
s'il ne désavoue la foi des chrétiens. Pauline n'ose espérer 
que deux fois en un jour il change de croyance. 

Se. IV. — Albin annonce que Néarque a subi son supplice. 
Polyeucte l'a vu sans s'ébranler. Que Pauline essaye donc 
de fléchir son mari; qu'elle le décide à sauver sa vie en 
renonçant à sa foi. 

Se. V. — Félix expose à son confident Albin l'embarras 
où il se trouve. 11 a quelque amitié pour Polyeucte; il le 
voudrait sauver; mais il craint l'Empereur et Sévère. D'autre 
part. SI Pauline est veuve. Sévère pourra l'épouser. Quel 
appui pour Félix! Mais il écarte une pensée si basse. Il ira 
plutôt lui-même essayer de toucher Polyeucte qu'on l'amène 
au palais, prisonnier. S'il s'obstine, il y subira sa peine, 
hors de la vue du peuple, auquel il est resté cher. 

ACTE IV 

Scène i. — Polyeucte prie l'un de ses gardes d'aller cher- 
cher Sévère : il veut, avant de mourir, lui confier un secret 
important. 

Se. ir. — Dans un monologue lyrique, Polyeucte exprime 
sa foi enthousiaste et sa soifardeute du martyre; il méprise 



516 ANALYSE DE POLYEUCTE 

les attachements honteux « de la chair et du monde )>. Les 
triomphes éphémères des ennemis de Dieu n'ébranlent pas 
son cœur. Déjà le Scythe se prépare à venger sur l'empe- 
reur Décie les chrétiens persécutés. Polyeuct-^ est prêt à 
mourir, comme eux, pour affirmer sa croyance: et Pauline 
n'est plus rien, pour lui, « qu'un obstacle à son bien ». Les 
saintes douceurs du ciel remplissent son âme et ne lui 
laissent rien regretter de ce qui tient à la terrs. 

Se. m. — Pauline supplie sou époux de « ne vouloir pas 
S3 perdre ». Elle lui rappelle tout ce que sa naissance, ses 
exploits et ses qualités ont fait espérer de lui. Polyeucte 
avoue qu'il est dégoûté des biens passagers du monde, et 
n'aspire qu'au bonheur saus fin du ciel. Pauline lui répond 
que fes jours ne sont pas à lui seul; il doit sa vie au prince, 
au public, à rÉlat. Polyeucte est disposé à mourir pour 
eux, mais encore plus à mourir pour son Dieu, ce Dieu 
vivant, unique et tout-puissant, dont la bonté lui présente 
la couronne du martyre, au sortir du baptême. Pauline 
éclate on plaintes anières : elle reproche à Polyeucte de 
n'avoir pas un regret pour elle, une larme, un soupir. Po- 
lyeucte répond eu suppliant Dieu de répandre sur Pauline 
les lumières de la foi. Pauline s'indigne, et Polyeucte insiste, 
en conjurant Pauline d'ouvrir son cœur à la grâce. 

Se. IV. — Sévère se présente, appelé par Polyeucte, qui 
lui dit qu'il va mourir, et qu'il lui laisse Pauline- Sévère 
est digne d'elle, elle est digne de lui. 

Se. V. — Sévère s'étonne, mais sa passion reprenant es- 
poir, il ébauche un compliment à l'adresse de Pauline, qui 
brusquement l'interrompt pour lui déclarer a qu'il n'est 
point aux eufers d'horreurs qu'elle n'endure » plutôt (pie 
d'épouser un homme qui de quelque façon, même inno- 
cemment, aurait causé la mort de Polyeucte. Dès ce moment, 
l'admiration s'est changée dans son âme en véritable 
amour; Polyeucte est tout pour elle et possède seul son 
cœur. Elle supplie Sévère d'aller trouver Félix et d'user de 
son crédit pour sauver Polyeucte. 



ANALYSE DE POLYEUCTE 517 

Se. VI. — Sévère est relombc du haut de ses espérances. 
Mais il est généreux, il obéira à Pauline et intercédera pour 
Polyeucte. D'ailleurs il a pitié des chrétiens, leur secte l'in- 
téresse et leur foi lui semble assez sage. Celle qu'il professe, 
après ses aïeux, lui parait moins pure et plus incertaine. Il 
admire aussi les mœurs des chrétiens; il défendra donc 
Polyeucte contre Félix pour obéir à Pauline et suivre les 
sentiments généreux de son cœur. 

ACTE V 

Scène i. — Mais Félix, qui se croit grand politique, s'est 
imaginé que Sévère n'intervenait que pour le perdre, s'il 
pardonnait à Polyeucte. Albin essaye en vain de dissiper 
cette méfiance. Félix a hâte que Polyeucte cède ou périsse; 
il croit que ses intérêts sont liés à un prompt dénouement. 

Se. n. — Polyeucte est amené devant Félix, qui essaye de 
le séduire; il va jusqu'à feindre de vouloir être instruit par 
lui de la foi des chrétiens; mais que Polyeucte dissimule 
un moment, pour laisser partir Sévère! Polyeucte reste iné- 
branlable et déjoue les artifices de Félix. 

Se. III. — Pauline supplie Polj-eucte de ne point l'aban- 
donner. 11 lui répond qu'il la laisse à Sévère. Elle lui re- 
proche de lui faire injure, et d'oublier que cet amour qu'elle 
eut pour Sévère, elle l'a vaincu pour lui, pour lui quelle 
aime et qui doit vivre pour l'aimer, x Ne désespère pas uns 
âme qui t'adore. » Polyeucte répond : » Vivez avec Sévère 
ou mourez avec moi! » Pauline tombe aux genoux de Félix 
et tente encore d'arracher la grâce de Polyeucte. Mais 
Polyeucte affirme de nouveau sa foi au Dieu des chrétiens 
et blasphème les Dieux de l'Empire. Félix rend l'arrêt du 
supplice. On emmène Polyeucte; Pauline s'attache à ses pas : 
« Je le suivrai partout et mourrai si tu meurs. » 

Se. IV. — Félix, seul avec Albin, se félicite de son éner- 
gie; Albin est moins confiant, il craint le désespoir de Pau- 
line et pense que Félix s'est montré trop sévère. 



518 ANALYSE DE POLYEUCTE 

Se. V. — Polycncte n'est plus; Pauline a vu son supplice. 
Mais son époux mourant lui laisse ses lumières; son sang 
l'a convertie; elle est chrétienne, et demande le martyre 
pour être réunie à Polyeucte. 

Se. VI. — Sévère, qui vient d'apprendre la mort de Po- 
lyeucte, accable Félix de reproches et de menaces. Félix y 
répond d'une façon très inattendue, en se déclarant chrétien 
à son tour et en demandant le martyre. Sévère s'adoucit 
alors et se fait fort d'obtenir de Décie la fin des persécu- 
tions. Il admire les chrétiens, et peut-être un jour il les 
connaîtra mieux. » J'approuve cependant que chacun ait ses 
dieux. ') Félix et Pauline lui souhaitent de se convertir 
comme eux, et s'éloignent pour donner la sépulture aux 
deux martyrs, Polyeucte et Néarque. 



A LA REINE RÉGENTE 



Madame, 

Quelque connoissance que j'aie de ma foiblesse, 
quelque profond respect qu'imprime Votre Majesté dans 
le« l.mes de ceux qui l'approchent, j'avoue que je me 
jette à ses pieds sans timidité et sans défiance, et que 
je me tiens assuré de lui plaire parce que je suis 
assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce 
n'est qu'une pièce de théâtre que je lui présente , 
mais qui l'entretiendra de Dieu : la dignité de la ma- 
tière est si haute, que l'impuissance de l'artisan ne la 
peut ravaler; et votre âme royale se plaît trop à cette 
sorte d'entretien pour s'offenser des défauts d'un ouvrage 
où elle rencontrera les délices de son cœur C'est par 
là, Madame, que j'espère obtenir de Votre Majesté le 
pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre 
cette sorte d'hommages. Toutes les fois que j'ai mis sur 
notre scène des vertus morales ou politiques, j'en ai tou- 
jours cru les tableaux trop peu dignes de paroitre devant 



1. Louis XIII étant mort le 14 mai 1643, sa veuve, Anne d'AutrichOi 
fille de Philippe III, roi d'Espaj^ne, était devenue régente du royaume 
et gouvernail au nom de son fils aine, Louis XIV, âgé de cinq ans. On 
a vu plus haut (p ^09) que Polyeucte avait du d'abord être dédié au 
roi. A partir de 1660, Corneille ajouta ï Examen aux dilTérentes éditions 
de Polyfiucte et en fit disparaître la Dédicace à la reine et VAbréyé 
du martyre qu'on lira plus loin. 



5;'0 A LA REINE RÉGENTE 

Elle, quand j'ai considéré qu'avec quelque soin que je 
les pusse choisir dans l'histoire, et quelques orneme'nts 
dont l'artifice les pût enrichir, elle en voyoit de plus 
grands exemples dans elle-même. Pour rendre les choses 
proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et 
n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une 
reine très chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore 
par ses actions que par son titre ', à moins que de lui 
tlTrir un portrait des vertus chrétiennes dont l'amour et 
Ja gloire de Dieu formassent les plus beaux traits, et 
qui rendîf les plaisirs qu'elle y pourra prendre aussi 
propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit. C'est 
à celte extraordinaire et admirable piété, Madame, que 
la France est redevable des bénédictions qu'elle voit 
tomber sur les premières armes de son roi ^; les heu- 
reux succès qu'elles ont obtenus en sont les rétributions 
éclatantes, et des coups du ciel, qui répand abondam- 
ment sur tout le royaume les récompenses et les grâces 
que Votre Majesté a méritées. Notre perte sembloit 
infaillible après celle de notre grand monarque; toute 
l'Europe avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que 
nous nous allions précipiter dans un extrême désordio, 
parce qu'elle nous voyoit dans une extrême désola- 
tion : cependant la prudence et les soins de Yotiik 
Majesté, les bons conseils qu'elle a pris, les grands 

1. Le titro de lioi Très Chrétien, accordé exclusivemeiil par les papes 
au roi de Franche, se trouve allribué déjà à haiiU Louis dans uue 
charte de 12r)6; et même, à l'époque mérovingienne, le pape Grégoire 
lo Grand l'avait déjà donné dans une lettre à la reine Brunehaut. 

2. Victoire de Rocroi, pragnée par le duc, d'Enghien (U) mai 1643). 
Prise de Thionville (10 août). Victoire navale du duc de Brézé sur les 
Espagnols devant Carthagcne (3 septembre). Prise de Trino, en Pié- 
monl {il septembre), de Rolhweil, ea Souabe, par Guébriant (19 uo- 
venibre). 



A LA REINE RÉGENTE 521 

courages • qu'elle a choisis pour les exécuter^ oni agi si 
puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette 
première année de sa régence a r.on seulement égalé 
les plus glorieuses de l'autre règne, mais a même effacé, 
par la prise de Thionville, le souvenir du malheur qui, 
devant ses murs, avoit interrompu une si longue suite 
de victoires ^. Permettez que je me laisse emporter au 
ravissement que me donne cette pensée, et que je 
m'écrie dans ce transport : 

Que vos soins, grande Reine, enfantent de miraclerjl 

Bruxelles et Madrid en sont tous interdits '; 

El si notre Apollon me les avoit proùiis, 

J'aurois moi-même osé douter de ses oracles. 

Sous vos commandements, on force tous obstacles; 

On porte l'épouvante aux cœurs les plus hardis, 

VA par des coups d'essai vos Etats agrandis 

Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles. 

La victoire elle-même accourant h mon roi, 

Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi, 

Fait retentir ces vers sur les bords de la Seine : 

« France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant 4, 

Puisque tu vois déjà les ordres de la reine 

Faire un foudre 5 en tes mains des armes d'un enfant. » 

1 . Courage, au xvii" siècle, est souvent synonyme de cœur : Les grands 
cœurs qu'elle a choisis, etc. Toutefois, ces deux mots s'opposent déjà 

- quelquefois, comme aujourd'hui, 1 un à l'autre Ainsi, le vers 120 du 
Cid où l'Infante dit : 

Si mon courayn est haut, mon cœur est embrasé. 

2. Quatre ans auparavant, Feuquières, ayant mis le sii-ge devant Thion- 
ville, fut battu et fait prisonnier (le 7 juin 1G39) par les Impériaux. 

3. Nous écririons tcut en ce sens; au wu" siècle, on faisait accorder 
iou., comme nous-mêmes faisons encore au féminin devant un adjectif 
commençant par une consonne : Ces femmes sont toutes confuses, tout 
interdites. 

4. En triomphant ne se rapporte à aucun sujet ; la grammaire actuelle 
condamne celte tournure, qui se rencontre fréquemment chez les meil- 
leurs écrivains du xvii" siècle. 

5. « Ce mot, dit Vaugelas dans ses Remarques (1647), est l'un de ces 

18 



522 A LA REINE RÉGENTE 

Il ne faut point douter que des commencements si' 
merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore 
plus étonnants Dieu ne laisse point ses ouvrages impar- 
faits : il les achèvera, Madame, et rendra non seulement 
la régence de Votre Majesté, mais encore toute sa vie> 
un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont les 
vœux de toute la France, et ce sont ceux aue fait avec 
plus de zèle, 

MADAML, 

De Votre Majesté 

Le très humble , très obéissant 
et très fidèle serviteur cl sujet, 
Corneille. 

noms aiibstaiitifs que l'on fait masculins ou fiiniiniiis. connue on vent. » 
L'étymologio le fait \nnsculin ; la terminaison féminine l'atlirail au 
féminin; elle l'a cmijurle. 



ABRÉGÉ 

DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE 

ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE ' ET RAPPORTÉ PAR SURIUS 



1 



L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où 
consiste ^ le plus beau secret de la poésie, produit d'or- 
dinaire deux sortes d'effets, selon la diversité des esprits 
qui la voient. Les uns se laissent si bien persuader à ^ 
cet enchaînement , qu'aussitôt qu'ils ont remarqué 
quelques événements véritables, ils s'imaginent la même 
chose des motifs qui les font naître et des circonstances 
qui les accompagnent, les autres, mieux avertis de 
notre artifice, soupçonnent de fausseté tout ce qui n'est 
pas de leur connoissance; si bien que, quand nous trai- 
tons quelque histoire écartée * dont ils ne trouvent rien 

1. Siméon Métaphraste vivait à CoDstanlinople au x" siècle, du temps 
de Constantin Porphyrogénète. 

2. On dirait aujourd'hui, plus lourdement, en quoi consiste. 

3. La préposition à, au xvii' siècle et particulièrement chez Corneille, 
reçoit un irrand nombre d'emplois et peut suppléer parfois les prépo- 
sitions avec, datis, de, en, envers, par. pour, sur, vers etc. Ici, â sup- 
plée pfir, poromè dans ce vers de Racine • 

Je me laissai conduire à cet aimable guide. 

4. D'un temps ou d'un pays fort éloigné et peu connu. Emploi assez 
rare du mot. 



5'?4 MARTYRE DE SAINT P0LYEUC7E 

dans leur souvenir, ils l'attribuent tout ' entière à Tef- 
Ibrt de notre imagination, et la prennent pour une 
aventure de roman. 

L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette 
rencontre : il y va de la gloire de Dieu, qui se plait 
dans celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant 
SCS yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux 
des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa 
représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs 
souffrances, si nous permettions que la crédulité des 
uns et la défiance des autres, également abusées par ce 
mélange, se méprissent également on la vénération qui 
leur est due, et que les premiers la rendissent mal à 
propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que ^ 
les autres la dénieroient à ceux à qui elle appartient ■'. 

Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis 
de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la 
comédie (pi'ii l'église, [.e Martyrologe romain en fait 
mention sur le 13'^ de février, mais en deux mots, sui- 
vant sa coutume ^, lîaronius, dans ses Annales, n'en 
dit qu'une ligne '■; le seul Surius ''', ou plutôt Mo- 



1 . Touto entière dans le texte de Corneille ;voyez ci-dessus, p. 57, noie H 

2. <i H ne faut jamais dire cependant que, mais pendant que. » Ainsi 
parle Vaiipelas dans ses Ucmarques, en 1(547. Mais Corneille, Molière et 
La Fontaine ont employé fréquemment cette locution, à tort condamnée. 

.3. C'est 00 mélange imprudent de la fiction cl de la mérité qui avait 
fait condamner les mystères au milieu du xvi" siècle par heancdup de 
bons csprils Los uns, disaient-ils, crnicnt Unit vrai; les autres croient 
tout faux : double danger pour la religion. 

i Le Marli/rolof/e est la liste des martyrs, et jiUis tard de tous le 
saints vénérés dans l'Eglise. 

r>. Baronius, cardinal (1538-1()07), autour des Annales ccclesiastiei, en 
12 vol. in-f". 

0. Surius, cli.-ii i.i'oMx allemand (1522-1578), autour do Vitx Sanctornni, 
eu vol. in-f". 



MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE 525 

sander *, qui Ta augmenté dans les dernières impres- 
sions, en rapporte la mort assez au long sur le 9° de jan- 
vier -; et j'ai cru qu'il ctoit de mon devoir d'en mettre 
ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre la 
représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer 
plus doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule 
pour la porter dans l'âme du peuple, il est juste aussi 
de lui ^ donner cette lumière, pour démêler la vérité 
d'avec ses ornements, et lui faire reconnoitre ce qui lui 
doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit 
seulement divertir comme industrieux * Voici donc ce 
que ce dernier nous apprend : 

Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers •■ étroite- 
ment liés ensemble d'amitié , ils vivoient en l'an 250. 
sous l'empire de Décms; leur demeure étoit dans 
Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion difièrcnte : 
Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la 
secte des gentils, mais ayant toutes les qualités dignes 
d'un chrétien, et une grande inclination à le devenir. 
L'Empereur ayant fait publier un édit très rigoureux 

1. Mo«ander, éditeur de Surius, qu'il a complété vers la Cn du xvi» 
siècle. 

2. Le 9° de. janvier. Cf. plus haut le 13" de février. L'emploi du 
nombre ordinal pour désigner le quantième des jours a prévalu jus- 
qu'au xvuio siècle. 

Le cinquième ou si.xième avril cinqu.mte-six. 

{Lus Plaideurs, v, 221.) 

3. Lui se rapporte au peuple. 

4. C'est-à-dire inventé par le talent de l'auteur. 

5. Cavalier s'était introduit dans la Tangue, au commencement du 
XVII" siècle, par l'influence italienne et espagnole {cavalière et cahal- 
lero, même sens). 11 l'emporta définitivement sur le vieux mot français 
chevalier vers 1640; et Corneille, qui avait d'abord écrit chevalier d.ins 
l'odition originale du Cid, y substitua cavalier dans toutes les autres. 
C uvalier signifie ici à peu près la nièm» chose que i/entilhomine. 



526 MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE 

contre les chrétiens, cette publication donna un grand 
trouble à Néarque, non pour la crainle des supplices 
dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut 
que leur amitié ne souffrit quelque séparation oii refroi- 
dissement par cet édit, vu les peines qui y étoient pro- 
posées à ceux de sa religion ', et les honneurs promis 
à ceux du parti contraire. Il en conçut un si profond 
déi)laisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé 
de lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui 
ouvrir son cœur. « Ne craignez point, lui dit-il, que 
redit de l'Empereur nous désunisse; j'ai vu cette nuit le 
Christ que vous adorez; il m'a dépouillé d'une robe sale 
pour me revêtir d'une autre toute lumineuse, et m'a 
fait monter sur un cheval ailé pour le suivre : cette vision 
m'a résolu - entièrement à faire ce qu'il y a longtemps 
que je médite ; le seul nom de chrétien me manque , et 
vous-même, toutes les fois que vous m'avez parlé de 
votre grand Messie, vous avez pu remarquer que je vous 
ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez 
lu sa vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la 
sainteté de ses actions et de ses discours. Néarque! 
si je ne me croyois point indigne d'aller à lui sans être 
initié de ses mystères ^ et avoir reçu la grâce de ses 
sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai 
de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles 
vérités! » Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il 
étoit ^ par l'cxcniple du bon larron, qui en un niomeut 

1. Proposées, mises sous leurs yeu.x, pour les iulimider. Sur l'umiiloi 
tros cLendu de à, voyez ci-dessus, p. 523, note 3. 

2. Décidé, délcrminé. 

3. CeUe conslruclion est propre ii Corueillo. On a toujours dit : initie 
à, ou ilans, mais non initw de. 

i. Toucliant lu scrupule où il olail. 



MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE 527 

mérita le ciel, biea qu'il n'eût pas reçu le baptême, 
aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur, prend 
redit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire on 
morceaux qu'il jette au vent; et voyant des idoles quo 
le peuple portoit sur les autels pour les adorer, il les 
arrache à ceux qui les portoient, les brise contre terre, 
et les foule aux pieds, étonnant tout le monde et son 
ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n.'avoit pas 
espéré. 

Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Em- 
pereur pour persécuter les chrétiens, ayaut vu lui-même 
ce qu'avoit fait son gendre, saisi de douleur de voir 
l'espoir et l'appui de sa famille perdus, tâche d'ébran- 
ler sa constance, premièrement par de belles paroles, 
ensuite par des menaces, enfm par des coups qu'il lui 
fait donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais, 
n'en ayant pu venir à bout, pour dernier effort il lui 
envoie sa lille Pauline, afin de voir si ses larmes n'au- 
roicnt point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que 
n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance 
rien '■ davantage par là; au contraire, voyant que sa 
fermeté convertissoit beaucoup de païens, il le condamne 
à perdre la tête. Cet arrêt fut exécuté sur l'heure; et le 
saint martyr, sans autre baptême que de son sang, 
s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a 
promise à ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour 
l'amour de lui. 

Voilà, en peu de mots, ce qu'en dit Surius Le songe 

1. Nous dirions à rien, faisant avancer neutre; il est actif ici, et sr- 
guiûe qu'il ne fait rien progresser, rien réussir. Comme dans ce vers : 

Avance nos amours au lieu de les détruire. 

(MélUe, vers 1732.) 



528 MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE 

de Pauline, l'amour de Sévère, le baptême effectif de 
Polyeucte, le sacritice pour la victoire de l'Empereur, la 
dignité de Félix, que je fais gouverneur d'Arménie, la 
mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline, 
sont des inventions et des embellissements de Ibéàtre. 
La seule victoire de l'Empereur contre les Perses a 
quelque fondement dans l'histoire ; et sans chercher 
d'autres auteurs, elle est rapportée par M. Coëffeteau 
dans son Histoire romaine '; mais il ne dit pas, ni qu'il 
leur imposa tribnt. ni qu'il envoya faire des sacrilices 
de remerciment en Arménie. 

Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon 
l'art, ou non, les savants en jugeront : mon but ici n'est 
pas de les justifier, mais seulement d'avertir le lecteur 
de ce qu'il en peut croire 

Nirolas Coëffeteau, né on 1574, mort évêque de Marseille en 1G23. 
Écrivain longtemps estimé. Vanpelas le cile à tout propos. « On lit en- 
core Amyol cl Coeffeleaii ■■, dit La Bruvère. Son Histoire romaine 
imitée de Klorus parut en 1C21. 



I 



EXAMEN' 



Ce martyre est rapporté par Surius sur le 9* de jan- 
vier. Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur 
Décius. Il éloit Arménien, ami de Néarque, et gendre 
de Félix , qui avoit la commission de l'Empereur 
pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet 
ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces 
édits qu'on publioit, arracha les idoles des mains de 
ceux qui les portoient sur les autels pour les adorer, 
les brisa contre terre, résista aux larmes <le sa femme 
Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le 
ramener à leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son 
beau-père, sans autre baptême que celui de son sang. 
Voilà ce que m'a prêté l'histoire ; le reste est de mon 
invention. 

Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix 
gouverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, 
àïîn de rendre l'occasion plus illustre, et donner un 
prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire 
éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline. 

1. V Examen de Polyeucte parut en 1660, dans le recueil des Œuvres 
donné cette année-là par Corneille. 

18. 



530 EXAMEN 

Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre 
bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur 
verki, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle 
de Polyeucte va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange 
de l'oiblesse. J'en ai déjà parlé ailleurs ^ ; et pour con- 
firmer ce que j'en ai dit par quelques autorités, j'ajou- 
terai ici que Minturnus -, dans son Truilé du Poète, agite 
cette question, s« ia Passion de Jésus-Christ et les mar- 
tyres des saints doivent être exclus du théâtre^ à cause 
Quils passent cette médiocre bonté, et résout en ma faveur. 
Le célèbre Heinsius ^, qui non seulement a traduit la 
Poétique de notre philosophe ^, mais a fait un Traité de 
la constitution de la tragédie selon sa pensée, nous en a 
donné une sur le martyre des Innocents. L'illustre 
Gi'otius a mis sur la scène la Passion même de Jésus- 
Christ et l'histoire de Joseph ^; et le savant Buchanan a 
fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort do 

1. « L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent 
dans le malheur, bannit les martyrs de notre tlicàtre. Polyeucte y a 
réussi contre cette maxime, et Héraclius et Nicomède y ont plu, bien 
qu'ils n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre, 
ni aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés et 
près de périr, sans aucune faute de leur j art dont nous puissions nous 
corriger sur leur exemple. » {Discours de la traijikUe. Edit. Marty- 
Laveanx, tome I, p. 59.) 

2 Minturnus (Antoine-Sébastien), auteur d'un traité en six livres dfi 
l'oeta, publié à Venise, in-i", 1.559. 

3. Daniel Heinsius, né à Gand vers 1580, mort en 1665, érudil, poète 
latin, a écrit plusieurs tragédies latines, dont l'une surtout (/yerorfe.s in- 
fanlicida) obtint une faraude renommée. 

4. Daniel Hoinsins i)ublia en 1611 ii Leyde son édition de la Poê- 
tiqiw d'Aristote avec un traité de Constitutione tragica xi'cundum Az-is- 
totelem. Sa tragédie des Innocents est la même que Herodes tnfanticida. 

5. Hugo Grotius, érudit hollandais, né à Delft en 15^3, moil à Ros- 
tock en 16-45; fut ambassadeur de Suède en France. 11 a écrit, parmi 
une foule d ouvrages théologiques, historiques, politiques, juridiques, 
plusieurs tragédies en latin : Adamus exsul, C/wistus patiens, Sop/ium- 
paneas (qui est l'histoire de Joseph). 



EXAMEN 5o l 

saint Jean-Baptiste *. C'est sur ces exemples que j'ai 
hasardé ce poème, où je me suis donné des licences 
qu'ils n'ont pas prises, de changer l'histoire en quelque 
chose, et d'y mêler des épisodes d'invention : aussi 
m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur 
celle qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance 
pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit 
sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre, 
que sur ce que nous empruntons des autres histoires; 
mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à 
tout ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune 
liberté d'y rien changer. J'estime toutefois qu'il ne nous 
est pas défendu d'y ajouter quelque chose, pourvu qu'il 
ne détruise rien de ces vérités dictées par le Saint- 
Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs 
poèmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez 
fournis pour notre théâtre, et ne s'y sont proposé pour 
exemple que la constitution la plus simple des anciens. 
Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que j'ai nommé : 
les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de Mariane 
avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des 
agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois 
même qu'on en peut supprimer quelque chose, quand 
il y a apparence qu'il ne plairoit pas sur le théâtre, 
pourvu qu'on ne mette rien en la place; car alors ce 

1. Georges Buchanan, Écossais (1506-1582), professa à Paris, à Bor- 
fiaux, où Montaigne fut son élève et joua ses pièces; fut précepteur 
de Jacques VI (ûls de Marie Sluart) et écrivit l'ffistoire d'Ecosse. Ses 
pièces sacrées sont Jephté ou le Vœu, Baptiste ou la Calomnie. 

11 est curieux d'observer que Corneille s'autorise de quatre étran- 
gers, Minturnus, Heinsius, Grotius et Buchanan, mais qu'il oublie de 
s'autoriser de tout le passé dramatique de la France et de cent mys- 
tères composés jusqu'au milieu du xvi' siècle et joués avec éclat dans 
toutes les villes de France. 



532 EXAMEN 

seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous 
devons à l'Ecriture ne permet point. Si j'avois à y 
exposer celle de David et de Bersabée ', je ne décrirois 
pas comme il en devint amoureux en la voyant se 
baigner dans une fontaine, de peur que l'image de 
cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse 
dans l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de 
le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucu- 
nement de quelle manière cet amour se seroit em- 
paré de son cœur -. 

Je reviens à Polyeude, dont le succès a été très heu- 
reux. Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que 
celui de Clniia et de Pompée ^, mais il a quelque chose 
de plus touchant, et les tendresses de l'amour humam 
y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, 
que sa représentation a satisfait tout ensemble les 
dévots et les gens du monde *. A mon gré, je n'ai point 
fait de pièce où Tordre du théâtre soit plus beau et 
l'enchainoment des scènes mieux ménagé. L'unité 
d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur justesse; 
et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux 
dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me 
veuille prêter de cette faveur que l'auditeur nous doit 
toujours, (piand l'occasion s'en offre, en reconnoissance 
de la peine que nous avons prise à le divertir. 

11 est hors de doute que si nous appliquons ce poème 

1. Le nom fie Bvthsabée est adouci ainsi dans loulos les cditiotis pu- 
bliées du vivant de Corneille et dans celle de 1692. 

2. Ce tour exige aujourd'hui un verbe actif : sans dire de quelle ma- 
nière. Mais Corneille analyse autrement la phrase : sans parler de la 
manière dont... 

3. V Examen est écrit en ICOO, ce qui permet k Curueillo île rom- 
parcr Pohjmtrte avec une pièce poslénc ure. 

4. Cela n'esl pas entièrement exact, ou l'a vu ])lus haut (page \\^6). 



i 



EXAMEN 5o.'^ 

à nos coutumes, le saciifice se fait trop tôt après la 
venue de Sévère; et cette précipitation sortira du vrai- 
semblable par la nécessité d'obéir à la règle. Quand le 
roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire rendre 
des actions de grâces pour ses victoires, on pour d'autres 
bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas 
dès le jour même; mais aussi il faut du temps pour 
assembler le clergé, les magistrats et les corps de ville, 
et c'est ce qui en fait différer l'exécution. Nos acteurs 
n'avoient ici aucune de ces assemblées à faire. 

II suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du 
ministère du grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun 
besoin de remettre ce sacrifice en un autre jour ' D'ail- 
leurs, comme Félix craignoit ce favori, qu'il croyoit 
irrité du mariage de sa fille, il étoil bien aise de lui 
donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit pos- 
sible, et de tàcbcr, durant son peu de séjour, à gagner ^ 
son esprit par une prompte complaisance, et montrer 
tout ensemble une impatience d'obéir aux volontés de 
l'Empereur. 

L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez 
exacte, puisque tout s'y passe dans une salle ou anti- 

1. Nous dirions à un autre jour. Les deu.": prépositions à et en se 
subslilueiil l'une à l'autre en beaucoup de cas. On dit il demeure en 
France, au Japon, en Chine, au Brésil, en Sibérie, aux Indes; en ce 
temps, à cette époque, etc. 

2. Tacher à, au xvii" siècle, se dit aussi bien que tâcher de, et même 
.1 est plus fréquent : 

Que je lâche de vaincre un indigne courroux. 

{Cinna, v 967). 
Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées. 

(Cimia, V. 1094). 

Des grammairiens ont vainement essayé d'inventer une nuance de 
sens distincte entre ces deux expressions. 



534 EXAMEN 

chambre commune aux appartements de Félix et de sa 
fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée 
pour conserver cette unité au second acte, en ce que 
Pauline vient jusque dans cette antichambre pour 
trouver Sévère, dont elle devroit attendre la visite dans 
son cabinet. A quoi je réponds quelle a eu deux raisons 
(le venir au-devant de lui : Tune, pour faire plus d'hon- 
neur à un homme dont son pèreredouloit l'indignation, 
et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; 
l'autre, pour rompre aisément la conversation avec lui, 
en se retirant dans ce cabinet, s'U ne vouloit pas la 
quitter à sa prière, et se délivrer, par cette retraite, d'un 
entretien dangereux pour elle, ce (ju'elle n'eût pu l'aire, 
si elle eût reçu sa visite dans son appartement. 

Sa conlidence avec Stralouice , louchant l'amoin- 
(|u'elle avoit eu pour ce cavaliei' ', me fait faire une 
ri'dlexion sur U) temps (ju'elle prend poui' cela. H s'en 
fait beaucoup - sur nos théâtres, d'alfections (pii ont 
déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le 
secret justement au jour de l'achon qui se présente, et 
non seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là 
l)lut(Jt qu'un autre pour le déclarer, mais lors même que 
vraisemblablement on s'en est dû ouvrir beaucoup 
auparavant avec la personne à qui on en fait confi- 
dence. Ce sont choses dont il fnul instruire le specta- 
teur en les faisant apprendre par un des acteurs à 
l'autre, mais il faut prendre garde avec soin que celui a 
(]ui on les apprend ait eu lieu de les ignorer jusque-là 
aussi bien que le spectateur, et que quelque occasion tirée 

1. Sur ce mot, vnyoz ci-dessus. pnpr!5\?r), note Ti. 

2 C'i'st-à-<liie r on y fail soiivenL c^onlidoncu d'alTiclions qui ont 
duré, etc. 



EXAMEN 535 

du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un 
silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans le Cid, 
avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui ', et 
l'auroit pu faire un an ou six mois plus tôt. Cléopâtre, 
dans Pompée, ne prend pas des mesures plus justes avec 
Charmion ; elle lui conte la passion de César pour elle, 
et comme 

Chaque jour ses courriers 
Lui portent en tnbni ses vœux et ses lauriers *. 

Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle 
ait ^ plus d'ouverture de cœur qu'avec cette Charmion, 
il y a grande apparence que c'étoit elle-même dont cette 
reine se servoit pour introduire ces courriers, et qu'ainsi 
elle devoit savoir déjà tout ce commerce entre César et 
sa maîtresse. Du moins il falloit marquer quelque 
raison qui lui eût laissé ignorer jusque-là tout ce qu'elle 
lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse 
s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas 
de même ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que 
pour lui faire entendre le songe qui la trouble, et les 
sujets qu'elle a de s'en alarmer, et comme elle n'a fait 
ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne lui eût 
jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y 
oblige, on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui 
faire cette confidence plus tôt qu'elle ne l'a faite. 

1. Voyez le Cid, acte l, scène ii. 

'■i. Voyez Pompée, acte II, scène i, vers 391 el 392. 

Il y a dans le texte : 

Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers 
M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers. 

3. Dans le texte aye. forme archaïque de la 3« personne du sinp-ulier 
du subjonctif du verbe avoir, constamment préférée par Corneille. 



536 EXAMEN 

Je n'ai point fait de narration do la mort de Polyeucte, 
parce que je n'avois personne pour la faire ni pour 
l'écouler, que des païens qui ne la pouvoient ni écouter 
ni faire, que comme ils avoient fait et écouté celle de 
Néarque, ce qui auroit été une répétition et marque de 
stérilité, et en outre n'auroit pas répondu à la dignité 
de l'action principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai 
mieux aimé la faire connoitre par un saint emporte- 
ment de Pauline S que cette mort a convertie, que par 
un récit qui n'eût point eu de grâce dans une bouche 
indigne de le prononcer. Féli.x son père se convertit 
après elle; et ces deux conversions, quoique miracu- 
leuses, sont si ordinaires dans les martyres, qu'elles 
ne sortent point de la vraisemblance, parce qu'elles ne 
sont pas de ces événements rares et singuliers qu'on 
ne peut tirer en exemple; et elles servent à remettre le 
calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, 
que sans cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du 
théâtre dans un état qui rendit la pièce complète, en ne 
laissant rien à souhaiter à la curiosité de l'auditeur ^. 



1. Voy. Polyeucli', antc V, scène v. 

2. On voit que, aux yeux de Corneillo et dans son intention, la con- 
version de Kclix no ))arait pas plus étonnante que rello de Pauline, ni 
celle-ci moins miraculeuse que celle de Félix. Sur ce point, voyez 
ci-dessus, page 504. 



PERSONNAGES 



FÉLIX, sénateur romain, fjonvernenr d'Arménie. 
POLYEUCTF-], seigneur arménien, pendre de Félix. 
SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie. 
NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte. 
PAULINE, filb de Félix et femme de Polyeucte. 
STRATONICE, confidente de Pauline. 
ALBIN, confident de Félix. 
FABIAN, domestique de Sévère. 
CLÉON, domestique de Félix. 
Trois Gardes. 

La scène est à Mélitone, capitale d'Arménie, 
dans le palais de Félix '. 



1. Décius, successeur de Philippe, fut empereur de 249 à 251 après 
J.-C, et périt eu 251, dans une bataille contre les Golhs Félix, Sévère, 
Pauline, Albin, Fabian, sont des noms romains; Polyeucte, Néarque, 
Stratonice et Cléon sont des noms grecs. Polyeucte signiûe très désiré 
ou très désirable. Mélitène était située dans l'Arménie Mineure, entre 
l'Anli-Taurus et l'Euphrate. Sur le lieu de la scène, voyez ci-dessus, 
p. 69,70, le lémoignaçe de Corneille. Dans VExamen de Pompée. Cor- 
neille s'exprime ainsi : h Le lieu particulier (où se passe l'action de 
Pompée) est, comme dans Polyeucte, un grand vestibule commun à tous les 
appartements du palais royal. » Pour l'unité de temps, elle est rigou- 
reusement observée ; mais voici ce que dit l'auteur dans son Discours 
d" la tragédie : « Je m'assure que si on racontoit dans un roman ce 
que je fais arriver dans le Cid, dans Polyeucte, dans Pompée ou dans le 
Menteur, on lui donneroit un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa 
durée. L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et 
de lieu nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne noua per- 
mette pas l'impossible. » 



■il 



POLYEUGTE 

JUHTYK 

TRAGÉDIE chrétienne' 



ACTE PREMIER 



SCÈNE PREMIÈRE 

POLYEUGTE, NÉARQUE 
NÉARQUE 

Quoi? VOUS VOUS arrêtez aux songes d'une femme! 
De si foibles sujets troublent celte grande àme! 
Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé 
S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé! 

POLYEUGTE 

Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance P» 

Qu'un homme doit donner à son extravagance, 
Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit 
Forme de vains objets que le réveil détruit; 

1. Tel est le titre de la pièce dans l'édition de 1682, dont nous re- 
produisons le texte, et dans toutes les éditions précédentes, à l'excep- 
tion des deux premières (1643 in-4o et 1648 in-'i"), où Polyeucte est in- 
titulé simplement : tragédie. 



540 POLYEUCTE 

Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'nne femme : 

Vous i^Miorez quels droits elle a sur toute l'âme *, 10 

Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer-, 

Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer. 

Pauline, sans raison dans la douleur plongée, 

Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée; 

Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15 

Et tâche à m'empècher ^ de sortir du palais. 

Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes; 

Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes; 

Et mon cœur, attendri sans être intimidé, 

N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 20 

L'occasion, Néarque, est-elle si pressante 

Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante? 

Par un peu de remise épargnons son ennui. 

Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui '\ 

NÉARQUE 

Avez-vous cependant une pleine assurance 25 

D'avoir assez de vie ou de persévérance? 

Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main, 



1. V'au. Ni lo juslc pouvoir qu'elle prend sur une ;'mie. 

(I()i3-165G.) 

2. Le récit que Pauline fait pins loin de son mariage avec Polycnote 
ne concorde pas avec ce vers. Il semble philùt que Pauline était depuis 
peu de temps en Arménie quand Polyeucte la demanda et l'obtint. 

3 Voyez ci-dessus, page 69, noie 2. 

■4 Var. Pour ne rien déférer aux soupirs d'une ,iman(e. 
Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui ; 
Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui. 

NÉAllOUE 

Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance. . 

(I(ii3-I('.r)().) 

La leçon adoptée est moins claire que le lexle primitif. Ce qu'il trou- 
ble nujounr/iui, c'esl-à-dire ce que cet ennui de l'auline trouble, inler 
rompt aujourd'hui. 



I 
1 



ACTE I, SCÈNE I S'il 

Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain *? 

Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce 

Ne descend pas toujours avec même efticace -; 30 

Après certains moments que perdent nos longueurs, 

Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs; 

Le nôtre s'endurcit, la repousse, Tégare ^ : 

Le bras qui la versoit en devient plus avare. 

Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35 

Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien. 

Celle qui vous pressoit de courir au baptême, 

Languissante déjà, cesse d'être la même, 

Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr, 

Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir. 40 

l'OLYEUCTE 

Vous me connoissez mal : la même ardeur me brûle, 

Et le désir s'accroit quand l'effet se recule : 

Ces pleurs, que je regarde avec un œil d'époux, 

Me laissent dans le cœur aussi cbrétien que vous; 

Mais pour en recevoir le sacré caractère, 45 

Qui lave nos forlaits dans une eau salutaire, 

1. Var. Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? 

(1(J43.) 
Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? 

(1648-1656.) 

Victor Hugo s'est-il souvenu de ce vers dans Napoléon II : 

.... Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel! 

2. Efficace, substantif, au sens où nous employons efficacité, était usité 
exclusivement au xviie siècle. — Bouhours rejette efficacité comme un 
barbarisme — Molière dit : « Une louange en grec est d'une mer- 
veilleuse efficace à la tète d'un livre. » (Préface des Précieuses ridicules.) 

'i. Var. Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce; 
Noire cœur s'endurcit et sa pointe s'émousse, 
Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien 
Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. 

Ln correction est heureuse; on ne voit pas bien ce que figure cette 
pointe qui s'émousse 



542 POLYEUGTE 

Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux •, 
Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux, 
Bien que je le prél'ère aux grandeurs d'un empire, 
Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 1)0 

Je crois, pour sati sl'aire un juste et saint amour, 
Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour. 

NÉARQUE 

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse ^ : 
Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse. 
Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 55 

Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer; 
D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre, 
Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque 
Et ce songe rempli de noires visions [autre ^; 

ÎN'est que le coup d'essai de ses illusions : 00 

Il met tout en usage, et prière, et menace. 
Il attaque toujours, et jamais ne se lasse; 
11 croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu, 
Et que ce qu'on diffère est à demi rompu *. 

Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline. 
Dieu ne veut point d'un cœur où le monde domine, 



1. Va». Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux. 

(10''i3-165(5.) 

Dessiller, qu'on devrait écrire déciller, est tiré du lanf^age de la vé- 
nerie Ciller le faucon c'était lui ra])procher les cils en lui cousant les 
paupières, pour le dresser et le dompter. Le deciller c'était couper la 
coulure, séparer les cils, rendre la lumière. 

2 Voltaire s'extasie sur le bonheur de cette périphrase qui a permis 
h Corneille de désigner noblement le diable sans le nommer, ce qui 
n'etil pas été du bel air, parce que « io vulgaire se lo représente a\ec 
des cornes et une longue queue ». 

3. Par quelque autre (obstacle). 

i. Rompu termine un vers ; rompez commenre le suivant. Ces petites 
négligences sont rares chez Corneille. — Rompre les coups, locution très 
usiiée chez CunieUly; cette juétapliuro est tirée du vocubuluire do l'os" 
cruno. 



ACTE I, SCÈNE I 543 

Qui regarde en arrière *, et douteux en son choix, 
Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix. 

POLYEUCTE 

Pour se donner à lui faut-il n'aimer pcrsunne ^? 

NÉAKQUE 

Nous pouvons tout aimer : il le souffre, il l'ordonne; 70 
Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs ^ 
Veut le premier amour et les premiers honneurs. 
Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême. 
Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même, 
Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, 
Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. 
Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite *, 

1. Horace dit de même, dans un tout autre sentiment : 

Et c'est mal de l'iionneur entrer dans la carrière 
Que dès le premier pas regarder eu arriére. 

{Horace, vers 4S7.) 

2. Ce vers signifie, non pas : « Faut-il n'aimer personne, afin de se 
donner à lui », mais • « Faut-il n'aimer personne, parce qu'on se donne 
à lui ». — Ainsi dans ce vers d'Horace (vers 900) : 

Pour aimer un mari l'on ne hait pas ses frères. 

3 Var.- Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des seifrneurs, 

(1643-1656.) 

Y a-t-il eu chez Molière une intention de parodier ces vers, lorsqu'il 
fait dire à Orgon, dans Tartuffe : 

De toutes amitiés il détache mon àme, 

Et je lerrols mourir frère, enfants, mère et femme. 

Que je m'en soucierois autant que de cela. 

•i. Var. Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite. 

(1643-1668.) 

Amour, toujours féminin au moyen âge, était au xvii' siècle des deux 
genres. Corneille le fait de préférence féminin. Voyez Pohjeucte aux 
vers 313, 6S9, 1163, 1243, 1659. Il l'avait fait également féminin aux 
Yers 76 et 1661. — Vaugelas, dans ses Rem,arques{iK>ïl), approuve oetto 



544 POLYEUGTE 

Qui vous est nécessaire, et que je vous souliaite ! 
Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux. 
Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux. 80 
Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute, 
Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte 
Comment en pourrez-vons surmonler les douleurs. 
Si vous ne pouvez jtas résister à des pleurs? 

POLYEi;CTE 

Vous ne m'étonnez point : la pitié qui me blesse S5 

Sied bien aux plus grands cœurs, et n'a point de faiblesse'. 
Sur mes pareils, Néarque, un bel œil ^ est bien l'ort : 
Tel craint de le fôcher qui ne craint pas la mort; 
Et s'il faut affronter les plus cruels supplices, 
V trouver des appas ^, en faire mes délices, 90 

Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien, 
M'en donnera la force en me faisant chrétien. 

NKAllyUE 

llàtez-vous donc de l'être. 

libcrlé. Mais, dés 1672, Ménage, dans ses Observations, incline h faire 
iimoiti' masculin. De tout temps d'ailleurs Vamour diuin avait été mas- 
culin. Corneille eorrigoa le vers 76 en 1682 et nul ardeur au lieu 
d'iiDionr: pour la moine raison il corrigea le vers 1061, où il s'agit aussi 
de l'amotir divin. 

1. Vah. Est grandeur de eourago aussitôt que foiblesso. 

(16i3 et 1618 in-'i°.) 
Digne dos plus grands cœuis, n'est rien moins que foiblesse. 
(1648 in-12 et 1652-1656.) 

2. Cette fâcheuse express ion était fort employée dans le langage galant 
do l'époque, et le goût du temps voulait que la galanterie se nirlàl 
partout il l'héroïsme, mè.ne dans les discours d'un Curiaco et d'un 
l'olyeucte. Le nr'mier dit (voy. Horace, vers 577) : 

Que .es pleurs d'un anianlo ont de puissants discours, 
El qu'un bel œil est fort avec un tel secours. 

3. A/jprts. Corneille écrit toujours uniformément ce mot, au singulim- 
comme au i)luriol, au pi'opro comme au figure. I.a distinction A'ajipàt 
f\ appas est plus réccnio et n'fsl fondée sur ricu. Los dcii.x. formes 
h.uil tirées ù'ad-pastutii (pàlun' pour attirer lo iioisson). 



à 



ACTE I, SCENE I 545 

POLYEL'CTE 

Oui, j'y cours, cher Néarque; 
Je brûle d'en porter la glorieuse marque, 
Mais Pauline s'al'flige, et ne peut consentir, 05 

Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir 

NÉAKQL'E 

Votre retour pour elle en aura plus de charmes; 

Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes; 

Et l'heur * de vous revoir lui semblera plus doux, 

Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 100 

Allons, on nous attend 

POLYEUCTE 

Apaisez donc sa crainte. 
Et calmez la douleur dont son âme est atteinte. 
Elle revient 

NÉARylJE 

Fuyez. 

POLYtlCTE 

Je ne puis. 

NÉAHQUE 

11 le faut : 
Fuyez un ennemi qui sait votre défaut -, 
Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 103 

Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue. 



1. Heur, du latin auqurium, ne s'emploie plus qu'en composition avec 
les adjectifs bon et mal (Oon/ieur, malheur). Corneille affectionnait ce 
mot qui revieut souvent dans toutes ses pièces. Dès le milieu du siècle, 
heur vieillit; La Bruyère, dans les Caractères, dit qu'il ne s'emploie 
plus et il le regrette. Par une. légère négligence, Corneille emploie 
heure au vers 99 et heur au vers 100. 

2. \otre défaut, votre point faible (comme on dit ; le défaut de la 
cuirasse). 



546 POLYEUCTE 

SCÈNE II 

POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, 
STRATOMCE 

POLYEUCTE 

Fuyon?, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu : 
Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu 

PAULINE 

Quel sujet si pressant à sortir vous convie? 

Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie? d 10 

l'OLYEUCTE 

11 y va de bien plus. 

PAULINE ^^^ 

Quel est donc ce secret? 

POLYI I CTE 

Vous !e saurez un jour je vous quitte à regret, 
Mais enfin il le ïuul 

PAULINE 

Vous m'aimez? 

POLYEUCTE 

Je vous aime, 
Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même '; 
Mais... 

PAULINE 

Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir 
Vous avez des secrets que je ne puis savoir! 
Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hymcnée 
l)oniu.'z à mes soupirs cette seule jouinée. 

1. Plus loin, Polyeucte dira (vers 1279-1280) : 

Jo vous aime. 
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus (pic moi-niùmc. 



M 



ACTE I, SCÈNE III 547 

POLYEUCTE 

Un songe vous fait peur! 

PAILINE 

Ses présages sont vains, 
Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains. 120 

POLYECCTE 

Ne craignez rien de mal pour une heure d'absonre. 
Adieu : vos pleurs sur moi prennent trop de puissance; 
Je sens déjà mon cœur prêt à se révolter, 
Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister. 



SCÈNE m 

PAULINE, STRATONICE 

PAULINE 

Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite 12o 

Au-devant de la mort que les Dieux m'ont [jrédite 
Suis cet agent fatal de tes mauvais destins, 
Qui peut-être te livrt' aux mains des assassins. 

Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes ' . 
Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; 130 
Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet 
De l'amour qu'on nous offre, et des vœux qu'on nous fait. 
Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines, 
Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines ^; 
Mais après l'hy menée ils sont rois à leur tour. 13o 

1. Var. Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes 

Notre empire absolu sur les esprits des hommes. 

(1643-1656.) 

2. Var. Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines. 

(i6i3-lG60.) 

Ces réflexions se sentent un peu du désir de plaire à l'Hôtel de Ram- 
bouillet; voyez ci-dessus, vers 85. 



548 POLYEÙCTE 

STRATONICE 

Polyeucte pour vous ne manque point d'amour; 

S'il ne vous traite ici d'entière confidence ^ 

S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence; 

Sans vous en affliger, présumez avec moi 

Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi, 140 

Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause ^. 

Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose, 

Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas 

A nous rendre toujours compte de tous ses pas l 

On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverses, 

Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses, 

Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés 

N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez. 

Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine : 

11 est Arménien, et vous êtes Romaine, IbO 

Et vous pouvez savoir que nos deux nations 

N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions ; 

lin songe en notre esprit passe pour ridicule, 

Il ni^ nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule; 

Mais il passe dans Rome avec autorité 155 

Pour lidèle miroir de la fatalité 

PAULINE 

Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne *, 

1. Après traiter, Corneille emplDic souvent de où nous mellrioiis avec. 
Ainsi plus loin (vers S32) : 

(11) Iraitoit de mépris les dieux qu'on invoquoil. 
Dans liodoijunc (vers 1535) : 

... De quelque rigueur que le destin me traite, 
Je perds innins à mourir qu'à vivre leur sujette. 

Confidence est ici synonyme de confiance , et le vers signifie : s'il ne 
vous traite avec une entière confiance. 

2. Assurez-vous, comme nous dirions . roposez-vnus sur lui. 

3. Le xviii= siècle n'a pas manqué de blâmer dans ces vers une sim- 
plicité qui confine à la comédie 

4 Vah, Le micu est bien étrange, cl quoique Arméniermc. 

(1013-1656.) 



ACTE I, SCÈNE lïl 549 

Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne, 

Si de telles horreurs l'avoient frappé l'esprit, 

Si je t'en avois fait seulement le récit. 160 

STRATOMCE 

A raconter ses maux souvent on les soulage, 

PAILINE 

Écoute; mais il faut te dire davantage, 

Et que pour mieux comprendre un si trif^te discours, 

Tu saches ma foiblesse et mes antres amours : 

Une femme d'honneur peut avouer sans honte i6o 

Ces surprises des sens que la raison surmonte; 

Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, 

Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu. 

Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage 
D'un chevalier romain captiva le courage '; 170 

II s'appeloit Sévère . excuse les soupirs 
(Ju'arrache encore un nom trop cher à mes désirs. 

STRATOMCE 

Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie 

Sauva des ennemis votre empereur Décie, 

Qui leur tira mourant la victoire des mams, 175 

Et fit tourner le sort des Perses aux Romains? 

Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître^ 

On ne put rencontrer, ou du moins reconnoitre ^; 

A qui I)écie enfin, pour des exploits si beaux, 

Fit SI pompeusement dresser de vains tombeaux? 180 

PAl'LINE 

Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome 

N-'a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête homme ^. 

1. Sur courage, voyez ci-dessus, p, 521. note 1. 

2. Sur la rime de maître et reconnoitre, voyez l,i note du vers 650. 

3. Honnête homme. A l'idée de probilc que ce mot renferma tou- 
jours, le XVII' siècle joignait une siguiûcalion plus étendue, que le Dic- 
tionnaire de l'Académie dans sa premii're édition (1694) définissait 
ainsi : « Honnête homme, outre la signification qui veut dire homme 



550 POLYEUCTE 

Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien. 

Je l'aimai, Stratonice : il le méritoit bien; 

Mais que sert le mérite où manque la fortune? 185 

L'un étoit grand en lui, l'autre loible et commune; 

Trop invincible obstacle, et dont trop rarement 

Ti'iomphe auprès d'un père un vertueux amant l 

STRATONICE 

La digne occasion d'une rare constance! 

rAI'LlNE 

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190 

Quelque fruit qu'une lille en puisse recueillir. 
Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir. 

Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère *, 
J'attendois un époux de la main de mon père, 
Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison 19o 
N'avoua de mes yeux l'aimable trahison. 
11 possédoit mon cœur, mes désirs, ma pensée; 
Je ne lui cachois point combien j'élois blessée : 
Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs,- 
Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs; 200 
Et malgré des soupirs si doux, si favorables. 
Mon père et mon devoir étoient inexorables. 
Enfin je quittai Rome et ce parfait amant, 
Pour suivre ici mon père en son gouvernement; 
Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 203 

Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. 
Le reste, tu le sais ■ mon abord en ces lieux 

(l'honneur, homme de probité, comprend encore toutes les qualités nsréi- 
bles (nriin liomnio peut avoir tlans la vie civile. » Le Diclioniuiiro 
ajoutait : « Ouclquefois on ap])nlle aussi honnête homme un homme eu 
qui on ne considère alors que les qualités nprédbles et les manières du 
monde, et en ce sens honnête, homme ne vent dire autre chose que ijn- 
limt homme, homme de bonne cnuversaliDU, île bonnes comi).if;uie. " 

1. M J'artiii, dit Voltaire, demande toujours un [diuiel ou uu num col- 
lectif » C'est une en eur; ;;arHii (/)(■)• médium) si{rnilie au milieu de ci 
s'emploie partout où le puruicl ce sens. 



ACTE I, SCÈNE III 551 

Me fit voir Polyeiicte, et je plus à ses yeux; 

Et comme il est ici le ctief de la noblesse, 

Mon père fut ravi qu'il me prit pour maîtresse *, 210 

El par son alliance il se crut assuré 

D'être plus redoutable et plus considéré ; 

Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée; 

Et moi, comme à son lit je me vis destinée. 

Je donnai par devoir à son affection 215 

Tout ce que l'autre avoit par inclination. 

Si tu peux en douter, juge-le par la crainte 

Dont en ce triste jour tu me vois l'àme atteinte ^. 

STRATOMCE 

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez. 

Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés? 220 

PAULINE 

oQ l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère, 
La vengeance à la main '■^, l'œil ardent de colère : 
11 n'ètoit point couvert de ces tristes lambeaux 
Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux; 



1. Dans Corneille ce mot désigne la personne aimée surtout en vue 
du mariage, cl n'a jamais la signification défavorable qu'il a prise de- 
puis exclusivement. 

2. Var. Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte. 

STRATOMCE 

Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer. 
Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? 

(16-13-1650.) 

Variante curieuse ; on voit qu'à la réflexion Corneille n a pas voulu 
faire dire, même à Stratonice, que Pauline aime Polyeucte autant qu'on 
peut aimer. 

3. I.a ven;^eance à la main, c'est-à-dire une arme, instrument de sa ven- 
pf>anre. " Les sono;es peuvent faire un prand ornement dans la protast 
(exposition), pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois qu'ils 
eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec quelque confusion 
qui n'en permit pas l'intelligence entière. C'est ainsi que je m'en suis 
servi dans Polyeucte. » (Corneille, Examen d'Horace.) 



552 POLYEUCTE 

Il n'étoit point percé de ces coups pleins de fïloire 225 

Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire; 

Il sembloit triomphant, et tel que sur son char 

Victorieux dans Rome entre notre César 

Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue : 

« Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 230 

Ingrate, m'a-t-ii dit; et ce jour expiré, 

Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. » 

A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée; 

Ensuite des chrétiens une impie assemblée, 

Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235 

A jeté Polyeucle aux pieds de son rival. 

Soudain à son secours j'ai réclamé mon père; 

Hélas ! c'est de tout point ce qui me désespère. 

J'ai vu mon père même, un poignard à la main, 

Entrer le bras levé pour lui percer le sein : 240 

Là ma douleur trop forte a brouillé ces images; 

Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages '. 

Je ne sais ni comment ni tpiand ils l'ont lue, 

Mais je sais qu'à sa moi't tous ont conlriliué : 

Voilà quel est mon songe. 

1. « Plusieurs porsnnnrs ont entendu dire au marquis de Sninte-Aulairo, 
mort à l'Age de cent ans, que l'ilûlel de Hambouillel avait cimdaniné 
ce soniro de Pauline. On disait que, dans >ine pièce clirétienne, ce songe 
est envoyé par Dieu même, et que , dans ce cas, Dieu, qui a en vue la 
conversion de Pauline, doit faire servir ce songe à cette même conver- 
sion; mais qu'au contraire il semble uniquement fait pour inspirer à 
Pauline de la haine contre les chrétiens; qu'elle voit dos chrétiens qui 
assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire. » (Voltaire.) 
— Ce scrupule était singulier. Corneille ne dit nulle juirt que le s(uige de 
Pauline lui fût envoyé de Dieu, et Néarque semble dire, au contraire, 
qu'il lui était envoyé de l'enfer (vers 59). Sainte-Aulaire (né en 1()43, 
l'année de Polyeucte, mort en 17i2), bel espiit frivole, peut bien avoir 
inventé l'anecdote. Voltaire ajoute" " Ce qu'on pourrait encore rej)rocher 
])eut-êtrc;i ce sotige, c'est qu'il no sert de rien dans la pièce ; ce n'est qu'un 
morceau de déclamation. Il n'en est pas ainsi du songe d'Athalio en- 
voyé exprés par le Dieu des .Juifs; il fait entrer Atlialie dans le temple... 
])our amener le nœud et le dénouement de la pièce... Celui de Pauline 
est un peu hors d'œuvre; la pièce peut s'en passer. » 



ACTE I, SCÈNE III 553 

STRATONICE 

Il est vrai qu'il est triste; 245 
Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste : 
La vision, de soi, peut faire quelque horreur, 
Mais non pas vous donner une juste terreur. [père 

Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un 
Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250 

Et dont le juste choix vous a donnée à lui, 
Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui i* 

PAULINE 

Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes ; 
Mais je crains des chrétiens les complolset les charmes ', 
Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255 

Ne venge tant de sang que mon père a versé *. 

STRATONICE 

Leur secte est insensée, impie, et sacrilège, 

Et dans son sacrifice use de sortilège; 

Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels : 

Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels. 2G0 

Quelque sévérité que sur eux on déploie. 

Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie; 

Et depuis qu'on les traite en criminels d'État, 

On ne peut les charger d'aucun assassinat. 

PAULINE 

Tais-toi, mon père vient. 



1. Charmes (latin carmina) est employé ici dans son sens étymolo- 
gique : formules magiques, enchantement (parce que ces formules 
étaient d'ordinaire en vers). Carmen a les deux sens • vers et formule 
(religieuse ou magique). On sait que les chrétiens passaient pour magi- 
ciens 

2. La Vie des Saints ne dit pas que Félix fût gouverneur d'Arménie, 
m^ii.^ rapporte qu'il avait reju commission de l'empereur pour persécu» 
1er les chrétiens. 

19 



:>■)'{ POLYEUCTE 

SCÈNE IV 

FÉLIX, ALBliN, PAULINE, STRATONICE 

FÉLIX 

Ma fille, que ton songe * 265 
En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge ! 
Que j'en crains les eiïels, qui semblent s'approcher! 

PAU LIN F. 

Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher ^? 

FÉLIX 

Sévère n'est point mort. 

PAULINE 

Quel mal nous fait sa vie^? 

FÉLIX 

Il est le favori de l'empereur Décie. 270 

PAJLINE 

Après l'avoir sauvé des mains des ennemis, 
L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis; 
Le destin, aux grands cœurs si souvent mal propice, 
Se résout quelquefois à leur faire justice. 

1. Vau. Que depuis peu ton songe. 

(1058 in 12 et 1652-1656.) 
En fl'(Hr;iiig(,'s frayeurs depuis un peu me jilonge. 
(10« cl 16iS in-i".) 

2. Vau. De grâce aiiinenez-niui ce qui vous peut Inuchei-. 

(1013 el 16iS in-i».) 

.'{. I.e calme de celle réponse ne doil pas nous surprendre : Pauliiio 
osl trop niailresse d'ellc-niènie pour laisser parailre ou de la joie au d, s 
regrcls. D'ailleurs elle a renoncé de bonne foi à Sévère; elle croil en- 
core qu'elle ne le reverra jamais ; qu'il vil pour son pays, mais qu il 
esl inorl pour elie. Son Iroublc éclate plus loiu quaml elle aiquenJ 
qu'il approche. // vient... C'en est trop. 



AGTK I, SCÈNE IV 555 



il vient ici /ui-même. 

PAULINE 
Il VlCiltl 

FÉLIX 

Tu le vas voir. 275 

PAULINE 

C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir? 

FÉLIX 

Albin l'a rencontré dans la proche campagne * ; 

Un gros de courtisans en foule l'accompagne, 

Et montre assez quel est son rang et son crédit ^; 

Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit. 280 

ALBIN 

Vous savez quelle fut cette grande journée, 

Que sa perte pour nous rendit si fortunée, 

Où l'Empereur captif, par sa main dégagé. 

Rassura son parti déjà découragé ^, 

Tandis que sa vertu succomba sous le nombre; 285 

Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre *, 

Après qu'entre les morts on ne le put trouver : 

Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever. 



1 . Prrs il'ioi, dans la campagne. Proche vient du lalin propiua, com- 
paralif tle propo. (pré;^). 

2. Le carai'lére île Félix se peint déjà dans ce trait ; la seule appa- 
reme du crédit lui impose et glace son courage; il s'incline devant la 
faveur avant même qu'elle lui demande ou commande rien. 

3. La phrase n'est pas fort claire : sa main et sa vertu se rapjior- 
tenl à Sévère, son parti à l'Empereur. 

4. Faire des honneurs, comme on dit faire honneur, locution peu usi- 
tée, mais que Corneille a certainement jugée correcte , car il était facile 
d'écrire: qu'on rendit à son ombre. 



556 POLYEUCTE 

Témoin de ses hauts faits et de son grand courage', 

Ce monarque en voulut oonnoitre le visage; 290 

On le mit dans sa tente, où tout percé de coups, 

Tout mort qu'il paroissoit, il lit mille jaloux -; 

Là bientôt il montra queUjue signe de vie : 

Ce prince généreux en eut l'àme ravie ^, 

Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 29o 

Du bras qui le causoit honora la valeur; 

Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète; 

Et comme au bout d'un mois sa santé l'ut parfaite*, 

Il offrit dignités, alliance, trésors, 

Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 300 

Après avoir comblé ses refus de louange. 

Il envoie à Décie en proposer l'échange; 

Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir. 

Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir. 

Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 3U.") 

De sa haute vertu recevoir le salaire; 

La faveur de Décie eu fut le digue prix. 

De nouveau l'on combat, et iious sommes surpris. 

Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire '' : 

Lui seul rétablit Tordre, et gagne la vicloire, 310 



1. Vau. Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage, 

Il en voiili'il tdul niorl connoitro le visaui'. 

'(lGi3-1656.) 

2. Vah. Cliacun plaicuil sou soit, bien qu'il en fût jaloux. 

(lC'i3 1656.) 

3. Vah. Ce pénéreux monarque en eut l'i^nic ravie, 

El vaincu qu'il éloit, oublia son malheur, 
Pour dans son auteur même honorei' la valeur. 

(1613-1656.) 

4. Vau El rommc au bout du mois sa santé fui ])arfaite. 

(1661 in-S».) 

5 Vaupelas, dans les liomarquen (1617), |)rétendait déjii établir que 
croître est nécessairement neutre. Mais Corneille el Haelue l'ont em- 
ployé aclivemeot dans maint endroit. 



ACTE I, SCÈNE IV ÔS'i 

Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits, 
Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix. 
L'Empereur, qui lui montre une amour infinie ^, 
Après ce grand succès l'envoie en Arménie; 
Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 31o 

Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux -. 

F! L X 

ciel! en quel état ma fortune est réduite! 

ALBIN 

Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite, 
Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer 

FÉLIX 

Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouscr . 320 
L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose ^; 
C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause 

l'AlM.IMÎ 

Cela pourroit bien être : il m'aimoit chèrement, 

FKLIX 

Que ne permettra-t-il à son ressentiment? 

Et jnsques à quel point ne porto sa vengeance 323 

Une juste colère avec tant de puissance? 

11 nous perdra, ma fille 

PAULINE 

Il est trop généreux 

FÉLIX 

Tu veux flatter en vain un père malheureux :; 

1. Var. L'Empereur lui témoigne une amour infinie 

El ravi du succès, l'envoie en Arménie. 

(1043-16 

Sur amour féminin, voyez ci-dessus, la note du vers 77. 

2. Var. Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux. 

(1643-16r56.; 

3. L'ordre d'un sacrifice, c'esl-à-clire le soin de l'ordonner, de le régler. 



558 POLYEUCTE 

Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue 

De n'avoir pas aimé la vertu toute nue! 330 

Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi; 

Ton courage ' étoit bon, ton devoir l'a trahi. 

Que ta rébellion m'eût été favorable! 

Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable! 

Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 335 

Qu'en l'absolu pouvoir qu'il le donnoit sur lui; 

Ménage en ma faveur l'amour qui le possède, 

Et d'où provient mon mal fais sortir le remède. 

PAULINE 

Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur, 

Et m'expose à des yeux qui me percent le cœur -! 340 

Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse; 

Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse, 

Et poussera sans doute, en dépit de ma foi. 

Quelque soupir indigne et de vous et de moi •*. 

Je ne le verrai point. 

FÉLIX 

Rassure un peu ton âme. 343 

PAULINE 

Il est toujours aimable, et je suis toujours femme; 
Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, 

1. Ton courage, c'est-à-dire ton cœur, les sentiments. Quelle admi- 
rable pointure d'une lûchclé inconsciente, qui ne veut pas accepter la 
responsabilité des fautes nicme qu'elle a commandées! 

2. Dans ce cri, l'amour mal étouffé éclate. Qu'on no nous oppose 
pas les vers 217 cl 219. La vertu de Pauline se faisait alors illusion à 
elle-nièmo; Sévère est toujours dans son caur : mais l'héroïsme de Po- 
lyeucte, la pitié, l'admiration qu'il lui insjiire, changeront bicnlùl ce 
cœur et confondront l'amour avec le devoir. Voyez ci-dessus, Noticr, 
page 500. 

3. Dans Mitlirklato, Racine fait dire à Monimc parlant à Xipharcs : 

De mes faibles cfforls ma vertu se défie. 

Jo sais qu'en vous voyant un tendre souvenir 

Peut m'arracher du cœur quelque indigne soupir. 



i 



ACTE T, SCÈNE IV 559 

Je n'ose m'assurer de toute ma vertu *. 
Je ue le verrai point. 

FÉLIX 

Il faut le voir, ma fille, 
Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 320 

PAULINE 

C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez, 
Mais voyez les périls où vous me hasardez. 

FÉLIX 

Ta vertu m'est connue. 

PAULINE 

Elle vaincra sans doute; 
Ce n'est pas le succès ^ que mon âme redoute : 
Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 335 
Que fait déjà chez moi la révolte des sens; 
Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, 
Souffrez que je me puisse armer contre moi-même, 
Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir. 

FÉLIX 

Jusqu'au-devant des murs ^je vais le recevoir; 360 

Rappelle cependant tps forces étonnées *, 

Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées. 

PAULINE 

Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments 
Pour servir de victime à vos commandements. 



1. Var. Je ne me réponds pas de loute ma vertu. 

(1643-1660.) 

2. Le succès, cesl-à-dire l'issue, le» est le sens du mot au x\n' siè- 
cle. Corneille dit : Quand on joua Mélite. je vins à P.iris pour en voir 
le succès, c esl-à-dire non pas : le triomphe, mais : si la pièce réussi- 
rait. 

3. Jusquait-dcrant des murs, c'est-à-dire : jusque devant les murs. 

4. Et